Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me jettent dans un désordre que je ne puis exprimer. "Etre fantastique, dangereuse imposture ! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où j'étais demeuré trop longtemps : peut-on mieux emprunter les traits de la vérité et de la nature ? Que je suis heureux de n'avoir connu que d'aujourd'hui le trou de cette serrure ! comme je serais venu m'enivrer, combien j'aurais aidé à me tromper moi-même ! Sortons d'ici. Allons sur la Brenta dès demain. Allons-y ce soir..."
J'appelle sur-le-champ un domestique, et
fais dépêcher, dans une gondole, ce qui m'était nécessaire pour aller passer la
nuit dans ma nouvelle maison.
Il m'eût été trop difficile d'attendre la
nuit dans mon auberge. Je sortis. Je marchai au hasard. Au détour d'une rue, je
crus voir entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnait Soberano dans notre
promenade à Portici. "Autre fantôme ! dis-je ; ils me poursuivent." J'entrai
dans ma gondole, et courus tout Venise de canal en canal : il était onze heures
quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta, et mes gondoliers fatigués
refusant le service, je fus obligé d'en faire appeler d'autres : ils arrivèrent,
et mes gens, prévenus de mes intentions, me précèdent dans la gondole, chargés
de leurs propres effets. Biondetta me suivait.
A peine ai-je les deux pieds dans le
bâtiment, que des cris me forcent à me retourner. Un masque poignardait
Biondetta : "Tu l'emportes sur moi ! meurs, meurs, odieuse rivale !"
L'exécution fut si prompte, qu'un des
gondoliers resté sur le rivage ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin
en lui portant le flambeau dans les yeux ; un autre masque accourt, et le
repousse avec une action menaçante, une voix tonnante que je crus reconnaître
pour celle de Bernadillo. Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les meurtriers
ont disparu. A l'aide du flambeau je vois Biondetta pâle, baignée dans son sang,
expirante.
Mon état ne saurait se peindre. Toute
autre idée s'efface. Je ne vois plus qu'une femme adorée, victime d'une
prévention ridicule, sacrifiée à ma vaine et extravagante confiance, et accablée
par moi, jusque-là, des plus cruels outrages.
Je me précipite ; j'appelle en même temps
le secours et la vengeance. Un chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure,
se présente. Je fais transporter la blessée dans mon appartement ; et, crainte
qu'on ne la ménage point assez, je me charge moi-même de la moitié du fardeau.
Quant on l'eut déshabillée, quand je vis
ce beau corps sanglant atteint de deux énormes blessures, qui semblaient devoir
attaquer toutes deux les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.
Biondetta, présumée sans connaissance, ne
devait pas les entendre ; mais l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux
médecins, appelés, jugèrent qu'il était dangereux pour la blessée qu'on me
laissât auprès d'elle. On m'entraîna hors de la chambre.
On laissa mes gens près de moi ; mais un
d'eux ayant eu la maladresse de me dire que la faculté avait jugé les blessures
mortelles, je poussai des cris aigus.
Fatigué enfin par mes emportements, je
tombai dans un abattement qui fut suivi du sommeil.
Je crus voir ma mère en rêve, je lui
racontais mon aventure, et pour la lui rendre plus sensible, je la conduisais
vers les ruines de Portici.
"N'allons pas là, mon fils, me
disait-elle, vous êtes dans un danger évident." Comme nous passions dans un
défilé étroit où je m'engageais avec sécurité, une main tout à coup me pousse
dans un précipice ; je la reconnais, c'est celle de Biondetta. Je tombais, une
autre main me retire, et je me trouve entre les bras de ma mère. Je me réveille,
encore haletant de frayeur. Tendre mère ! m'écriai-je, vous ne m'abandonnez pas,
même en rêve.
Biondetta ! vous voulez me perdre ? Mais
ce songe est l'effet du trouble de mon imagination. Ah ! chassons des idées qui
me feraient manquer à la reconnaissance, à l'humanité.
J'appelle un domestique et fais demander
des nouvelles. Deux chirurgiens veillent : on a beaucoup tiré de sang ; on
craint la fièvre.
Le lendemain, après l'appareil levé, on
décida que les blessures n'étaient dangereuses que par la profondeur ; mais la
fièvre survient, redouble, et il faut épuiser le sujet par de nouvelles
saignées.
Je fis tant d'instances pour entrer dans
l'appartement, qu'il ne fut pas possible de s'y refuser.
Biondetta avait le transport ; et répétait
sans cesse mon nom. Je la regardai ; elle ne m'avait jamais paru si belle.
Est-ce là, me disais-je, ce que je prenais
pour un fantôme colorié, un amas de vapeurs brillantes uniquement rassemblées
pour en imposer à mes sens ?
Elle avait la vie comme je l'ai, et la
perd, parce que je n'ai jamais voulu l'entendre, parce que je l'ai
volontairement exposée. Je suis un tigre, un monstre.
Si tu meurs, objet le plus digne d'être
chéri, et dont j'ai si indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te
survivre. Je mourrai après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia !
Si tu m'es rendue, je serai à toi ; je
reconnaîtrai tes bienfaits ; je couronnerai tes vertus, ta patience, je me lie
par des liens indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le
sacrifice aveugle de mes sentiments et de mes volontés.
Je ne peindrai point les efforts pénibles
de l'art et de la nature, pour rappeler à la vie un corps qui semblait devoir
succomber sous les ressources mises en oeuvre pour le soulager.
Vingt et un jours se passèrent sans qu'on
pût se décider entre la crainte et l'espérance : enfin, la fièvre se dissipa, et
il parut que la malade reprenait connaissance.
Je l'appelais ma chère Biondetta, elle me
serra la main. Depuis cet instant, elle reconnut tout ce qui était autour
d'elle. J'étais à son chevet : ses yeux se tournèrent sur moi ; les miens
étaient baignés de larmes. Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, les
grâces, l'expression de son sourire. "Chère Biondetta ! reprit-elle ; je suis la
chère Biondetta d'Alvare."
Elle voulait m'en dire davantage : on me
força encore une fois de m'éloigner.
Je pris le parti de rester dans sa
chambre, dans un endroit où elle ne pût pas me voir. Enfin, j'eus la permission
d'en approcher. "Biondetta, lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.
-- Ah ! ménagez-les, dit-elle : ils ont
fait mon bonheur.
Si je meurs, ce sera pour vous ; si je
vis, ce sera pour vous aimer."
J'ai des raisons pour abréger ces scènes
de tendresse qui se passèrent entre nous jusqu'au temps où les médecins
m'assurèrent que je pouvais faire transporter Biondetta sur les bords de la
Brenta, où l'air serait plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y
établîmes. Je lui avais donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant
où son sexe fut avéré par la nécessité de panser ses blessures. Je rassemblai
autour d'elle tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité, et ne m'occupai
qu'à la soulager, l'amuser et lui plaire.
Ses forces se rétablissaient à vue d'oeil,
et sa beauté semblait prendre chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant
pouvoir l'engager dans une conversation assez longue, sans intéresser sa santé :
"O Biondetta ! lui dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes
point un être fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés
révoltants que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes
furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui affligea
mes regards dans la voûte de Portici. D'où venaient, que devinrent ce monstre
affreux, cette petite chienne qui précédèrent votre arrivée ? Comment, pourquoi
les avez-vous remplacés pour vous attacher à moi ? Qui étaient-ils ? Qui
êtes-vous ! Achevez de rassurer un coeur tout à vous, et qui veut se dévouer
pour la vie.
-- Alvare, répondit Biondetta, les
nécromanciens, étonnés de votre audace, voulurent se faire un jeu de votre
humiliation, et parvenir par la voie de la terreur à vous réduire à l'état de
vil esclave de leurs volontés. Ils vous préparaient d'avance à la frayeur, en
vous provoquant à l'évocation du plus puissant et du plus redoutable de tous les
esprits ; et par le secours de ceux dont la catégorie leur est soumise, ils vous
présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir d'effroi, si la vigueur de
votre âme n'eût fait tourner contre eux leur propre stratagème.
"A votre contenance héroïque, les Sylphes,
les Salamandres, les Gnomes, les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent
de vous donner tout l'avantage sur vos ennemis.
"Je suis Sylphide d'origine, et une des
plus considérables d'entre elles. Je parus sous la forme de la petite chienne ;
je reçus vos ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir.
Plus vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à régler
nos mouvements, plus nous redoublions d'admiration pour vous et de zèle.
"Vous m'ordonnâtes de vous servir en page,
de vous amuser en cantatrice. Je me soumis avec joie, et goûtai de tels charmes
dans mon obéissance, que je résolus de vous la vouer pour toujours.
"Décidons, me disais-je, mon état et mon
bonheur. Abandonnée dans le vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans
sensations, sans jouissances, esclave des évocations des cabalistes, jouet de
leurs fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes
connaissances, balancerais-je davantage sur le choix des moyens par lesquels je
puis ennoblir mon essence ?
"Il m'est permis de prendre un corps pour
m'associer à un sage : le voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je
perds par ce changement volontaire le droit naturel des Sylphides et
l'assistance de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je
servirai mon vainqueur ; je l'instruirai de la sublimité de son être dont il
ignore les prérogatives : il nous soumettra, avec les éléments dont j'aurai
abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il est fait pour être le
roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine adorée de lui.
"Ces réflexions, plus subites que vous ne
pouvez le croire dans une substance débarrassée d'organes, me décidèrent
sur-le-champ. En conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le
quitter qu'avec la vie.
"Quand j'eus pris un corps, Alvare, je
m'aperçus que j'avais un coeur. Je vous admirais, je vous aimais ; mais que
devins-je, lorsque je ne vis en vous que de la répugnance, de la haine ! Je ne
pouvais ni changer, ni même me repentir ; soumise à tous les revers auxquels
sont sujettes les créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des
esprits, la haine implacable des nécromanciens, je devenais, sans votre
protection, l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel : que dis-je ? je le
serais encore sans votre amour."
Mille grâces répandues dans la figure,
l'action, le son de la voix, ajoutaient au prestige de ce récit intéressant. Je
ne concevais rien de ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans
mon aventure ?
Tout ceci me paraît un songe, me disais-je
; mais la vie humaine est-elle autre chose ? je rêve plus extraordinairement
qu'un autre, et voilà tout.
Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout
secours de l'art, arriver presque jusqu'aux portes de la mort, en passant par
tous les termes de l'épuisement et de la douleur.
L'homme fut un assemblage d'un peu de boue
et d'eau. Pourquoi une femme ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs
terrestres et de rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés ? Où
est le possible ?... Où est l'impossible ?
Le résultat de mes réflexions fut de me
livrer encore plus à mon penchant, en croyant consulter ma raison.
Je comblais Biondetta de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtait avec une franchise qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle qui agit sans être l'effet des réflexions ou de la crainte.
contactez nous par téléphone ou par e mail: