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LES MILLE ET UNE FADAISES
Contes à dormir debout ; ouvrage d' un goût très-moderne. La baronne de..... ,
au retour de sa campagne, alla voir la marquise de.... Après les
premiers complimens, la marquise prit la parole:
"- mais regardez-moi donc, baronne, ne me trouvez-vous pas changée à faire peur ? Il y a quinze jours que je n' ai fermé l' oeil ; imaginez combien je souffre ; j' en deviendrai folle.
Elle avoit raison de dire qu' elle souffroit : une jolie femme qui ne dort pas, souffre plus qu' une autre ; elle sent que la fatigue l' enlaidit ; elle meurt à petit feu.
" effectivement, dit la baronne, je vous trouve changée ; cependant je ne vois
pas que le mal soit aussi grand que vous le faites ; votre oeil n' a
rien perdu de sa vivacité ; mais n' essayez-vous pas quelques secrets ? à
propos de secrets, ne vous souvient-il plus de ce discours académique que nous
récita l' abbé de qui vous fit dormir de si bon coeur ? Il est de nos amis,
cet abbé, faites-le venir à votre chevet ; si un de ses discours ne vous
suffit pas, il en débitera quatre : c' est un torrent d' éloquence.
-quatre discours, dit la marquise. Ah ! Vous extravaguez, baronne ; mais savez-vous que vous me parlez là d' un régime assommant ? Je dormirois à ce prix, moi !
-et qu' importe à quel prix ? Reprit la baronne. Allons, madame, ayez cette obligation à l' abbé : c' est un homme de ressource, et ce n' est pas dans ses harangues seules qu' il est admirable ; il parle comme il écrit. L' autre jour il vint à ma terre avec ses nouvelles et ses contes usés ; il nous fatiguoit plus lui seul... "
Au milieu de ce discours de la baronne, on annonça l' abbé dont elle venoit de faire l' éloge.
"- ah ! Notre cher abbé, on se plaignoit de vous, lui dit-elle : les voilà ces chers petits hommes ! Dès qu' on les souhaite, on ne les voit plus. Mademoiselle la marquise est malade ; elle est travaillée d' une insomnie cruelle, et vous l' abandonnez au lieu de lui faire compagnie, la désennuyer par ces petits contes de votre façon où vous mêlez tant d' agrémens.
-ah ! Madame, reprit modestement l' abbé.
-ah ! Monsieur, reprit vivement la baronne, ne vous défendez pas d' avoir de l' esprit, d' être aimable ; vous avez d' autres torts que ceux-là, que vous réparerez, s' il vous plaît. En un mot, il s' agit de souper ici, et de ne pas quitter madame qu' elle ne soit endormie ; parlez, criez, extravaguez, mais de l' esprit partout. "
l' abbé se prêta volontiers à la raillerie ; il ne se défendit de rien. On servit le souper ; on mangea ; le fruit vint, et disparut.
"- allons, l' abbé, dit la baronne, entrez en lice, et surtout ne foiblissez point ; le mal est opiniâtre.
-par où madame souhaite-t-elle que je commence ? Répliqua l' abbé ! Voudriez-vous les nouvelles du jour ?
-eh fi ! L' abbé, nous avons la gazette.
-quelle espèce de conte ferai-je ? Vous n' aimez pas les contes libres.
-pour ceux-là, dit la baronne, ils sont bons, mais ils n' auront pas leur place ici. On a défendu à madame le vin de Champagne, les épigrammes, les contes libres, et en général tout ce qui réveille le sang ; sans cela, nous avons des brochures nouvelles ; nous les aurions lues.
-que souhaitent donc ces dames ? Poursuivit l' abbé ; des naïvetés ?
-eh fi ! L' abbé, vous les avez prises dans Petraval : faites-nous des contes de fées.
-j' obéirai, mesdames, reprit l' abbé, quoique novice dans le métier que vous me faites faire, métier qui a ses difficultés. Le conte est un genre ridicule, usé, peu intéressant par lui-même, qui ne se soutient que par la nouveauté de l' invention, par la vivacité des images ; il faut que l' esprit y voltige incessamment sans être suspendu, et l' instruction ne s' y mêle guère, à moins qu' on ne la tire par les cheveux.
-ah ! S' écria la baronne, en bâillant de toutes ses forces : bravo ! L' abbé ; bravo ! Nous dormirons bientôt ; continuez sur ce ton-là : comment donc ! Mais c' est un prodige. Voilà assurément une petite préface qui vaut de l' or ; allons, débutez par une réflexion ; je les aime.
l' abbé prit ainsi la parole :
"- il faudroit bien du talent pour empêcher une mauvaise femme de faire du mal.
-un moment, l' abbé, dit la marquise, en l' interrompant, je ne crois pas votre réflexion naturelle.
-eh ! Marquise, dit la baronne, vous
êtes là pour écouter, et non pour contredire : la contraction réveille l'
esprit ; c' est un poison pour vous. Continuez, mon pauvre abbé, continuez,
contez tout uniment, puisqu' il est décidé que vous n' avez pas le talent des
réflexions. "
CHAPITRE 1
où l' on verra la naissance de Riante, et la
jolie personne que c' étoit que la fée Troisbosses.
Il y avoit une fois une dame sans caprices dont on ne sait pas précisément le nom ; mais je crois qu' elle s' appeloit Rare, femme très-particulière, aimable sans se piquer de l' être, sans minauderies, sans vapeurs qui ne médit jamais d' une femme plus jolie qu' elle, par conséquent femme haïe car, avec tant de vertus, on est toujours incommode.
" au moins, mesdames, dit en souriant l' abbé, ce sont des fables que je vous conte mais, pour revenir à mon héroïne, également détestée de la prude et de la coquette, de la galante et de l' insensible parce que sa conduite faisoit le procès à tous les travers, elle fut forcée de se retirer dans un château sur les frontières où ses vertus ne fissent rougir personne.
Elle s' y appliqua à la lecture et devint femme savante sans devenir sotte, tant elle étoit destinée à être singulière.
Quoique appliquée à l' étude, elle avoit une fille qu' elle élevoit avec soin. On la nommoit Riante, soit que ce fût à cause d' un sourire spirituel, sans être malin, qui lui étoit particulier, soit que (comme quelques-uns le prétendent), au lieu de pleurer, elle ait débuté, en venant au monde, par un éclat de rire.
Les partisans de cette dernière opinion rapportent à ce sujet une anecdote qui ne laisse pas d' avoir son mérite. Vous <savez, comme moi, que les fées se trouvoient autrefois à la naissance de tous les enfans de condition ; c' étoit une des prérogatives ; c' étoit, si vous le voulez, une des charges de leur état car l' emploi ne laissoit pas d' être pénible.
Les enfans des grands ne naissent point privilégiés ; elles se trouvoient là fort à propos pour rectifier la nature, pour douer de beauté ceux qui ne l' avoient pas, y ajouter des grâces qui en font le prix, pour réunir tous les talens qu' on a tant de peine à rassembler, pour y joindre la modestie qui est presque incompatible, enfin pour faire quantité de choses excellentes et qu' on ne voit plus depuis qu' on s' est avisé, je ne sais pourquoi, de supprimer les fées.
Les fées présidèrent donc à la naissance de Riante, mais elles eurent peu de choses à faire.
Jamais personne ne fut plus douée que cette
aimable fille. C' étoit une figure intéressante, un
esprit, un coeur, un caractère heureux, un enfant
gâté de la nature. Quand elles lui eurent donné
le talent de se faire aimer de tout le monde,
avantage dont on n' est pas sûr avec tout le
mérite possible, elle posséda éminemment tout ce
qu' une femme peut posséder de mérite. C' est
tandis qu' elles la considéroient avec attention
que l' éclat de rire lui échappa.
Un éclat de rire dans un enfant qui naît, c' est une chose surprenante ; elles y soupçonnèrent du mystère et il y en avoit en effet, soit instinct, soit un peu de raison, car Riante étoit précoce ; elle n' avoit pas ri sans un violent sujet : il se passoit alors dans le tuyau de la cheminée une scène assez risible qu' elle avoit apparemment devinée ; il en sortoit des hurlemens affreux : une femme de chambre de Rare alla pour voir d' où ils provenoient mais il lui tomba dans les yeux une grande quantité de suie et une certaine humidité dont l' odeur n' étoit pas favorable et c' est tout ce que lui valut sa curiosité.
La fée Lirette qui étoit de l' assemblée, s' approcha ensuite pour regarder et fut bientôt au fait du mystère.
Imaginez sa surprise quand elle reconnut la fée Troisbosses, son ennemie qui étoit prise dans le tuyau de la cheminée et qui s' efforçoit inutilement d'en sortir. " ah ! Ah ! Et que faites-vous là, notre chère, lui dit-elle ; pour le coup, nous vous tenons, et vous nous laisserez des gages.
Vous ne sortirez pas d' ici que vous ne m' ayiez remis votre baguette.
-ma baguette ! Reprit Troisbosses, je vais te l' apporter dans le moment ; attends-moi. " en disant cela, elle tâchoit de se dégager ; mais, par les charmes de Lirette, la cheminée se rétrécissoit si fort que la malheureuse Troisbosses alloit être entièrement aplatie si elle n' eût pris le parti de laisser tomber sa baguette.
Lirette la ramassa et la donna à Riante : on l' attacha à son cou comme un hochet ; tant qu' elle auroit cette baguette, elle ne devoit craindre aucune mauvaise aventure mais qu' elle se gardât bien de la perdre.
Après cette courte instruction, Lirette se retira, le reste des fées la suivit :
" je vois, mesdames, que vous êtes impatientes de savoir quelle sorte d' ébat prenoit la fée Troisbosses dans le tuyau de la cheminée. C'étoit une petite sorcière, malfaite qui avoit en effet trois bosses : imaginez où elle portoit la troisième.
Son esprit étoit aussi contrefait que sa taille, et son âme aussi noire que son visage qui n' étoit pas mal noir. Comme elle étoit ennemie de Lirette, quand celle-ci faisoit des dons à des enfans de qualité, elle s' y trouvoit toujours pour jeter quelque mauvais présent à la traverse ; de là vient qu' avec tant de précautions pour les rendre parfaits, ils se trouvoient souvent l' être si peu. "
Troisbosses, informée des couches de Rare, accourt à califourchon sur le premier diable qu' elle trouve, pour donner un plat de son métier.
On s' attendoit bien qu' elle ne demeureroit pas tranquille : on avoit fermé toutes les portes hermétiquement même ; mais le tuyau de la cheminée restoit ouvert et la maligne fée s' en aperçut, tant il est vrai que les amis sont moins prévoyans que les ennemis ne sont dangereux.
Heureusement pour Rare et pour sa fille, la rage de mal faire aveugla Troisbosses ; le tuyau de la cheminée étoit étroit, elle s' y précipita sans réflexion; mais elle eut beau mettre bosse deçà et bosse de là, elle demeura suspendue ; elle fit des grimaces épouvantables ; car il est aisé d' en faire quand on est laid : elle épuisa ce qu' elle savoit d' imprécations du haut style ; elle cria ; elle tempêta ; elle remua ses bras courts, ses pieds tortus, mais tout ce vacarme ne servit qu' à instruire les fées de la vérité du fait ; on veut encore que cela ait donné lieu aux éclats de rire qui échappèrent à Riante.
Dès que Troisbosses eut laissé tomber sa baguette, la cheminée, se rélargissant peu à peu, lui laissa le moyen de s' échapper : elle s' en alla honteuse, comme on l'est quand on a voulu malfaire et qu' on a manqué son coup mais pénétrée de la plus terrible colère qu' elle eût jamais ressentie, elle ne rouloit dans sa tête qu'enlèvemens, meurtres, vengeances, projets d' enchantemens terribles, mais vains ; car que pouvoit-elle sans sa baguette ?
Riante croissoit insensiblement. On voyoit peu à peu épanouir sur son visage ces grâces touchantes qui devoient être le charme de tous les coeurs. Je ne parle pas des coeurs femelles ; ils pouvoient être déjà susceptibles de jalousie, quoique, dans ces temps de simplicité, cette passion n' eût pas fait les progrès qu' elle a faits depuis.
Je ne vous ai point encore dit quels étoient le pays et le peuple parmi lequel vivoient Rare et sa fille ; j' y vais revenir par une petite digression.
N' attendez pas de moi que je vous apprenne l' ère, l' hégire, le moment, l' aspect de leur naissance. Je suis mauvais chronologiste et encore plus mauvais astronome.
Elles ont vécu, il y a fort long-temps ; c' est ce que j' en sais. La France étoit leur patrie mais elle étoit pour lors toute gauloise : on y voyoit des auspices pêle-mêle avec des druïdes. Nos bons aïeux grossiers, sententieux, massifs, avec leur grande barbe, leurs cheveux plats, leur plat visage, n' avoient encore que le sens commun.
Se fussent-ils douté qu' ils seroient les pères d' une nation jolie, légère, maniérée, polie ? Eussent-ils cru, ces gens à grands caleçons, les prodigieuses révolutions des modes, tout ce que la bizarrerie devoit introduire de variété dans les coiffures, sur les visages et le mépris où tomberoit le bon sens ?
Non, sans doute ; ce sont là des coups du destin, il n' est pas permis de s' y attendre. "
Comme les dames commençoient à sentir les premières approches du sommeil à cet endroit du conte de l' abbé, il se retira dans le dessein de le continuer les jours suivans.
CHAPITRE 2
éducation de Riante ; précautions inutiles.
Riante habitoit un petit appartement que lui avoit bâti la fée Lirette : il n' étoit ni de diamans ni de lapis ; c'étoit bien assez qu' il fût de porcelaine et qu' il fût commode. Aucun homme n' en approchoit par les soins de Rare ; elle se défioit du coeur de sa fille ; car ce sont les coeurs les mieux faits qui sont les plus tendres : elle ne vouloit pas qu' elle sentît l' amour avant que de le connoître ; d' ailleurs, certain présage l' engageoit encore plus à se tenir sur ses gardes.
Lirette avoit vu dans les astres que Riante, pour être heureuse, devoit n' avoir point vu d' hommes à quatorze ans. Pour distraire cette belle d' une connoissance qui pouvoit lui devenir dangereuse, on avoit rassemblé dans son palais tous ces bijoux qui font le charme de l' enfance et ce qui peut enfin remplir le vide d' un coeur qui n'a pas aimé car s' il a aimé, ce sont autant de joujoux perdus.
Riante qui ne connoissoit d' amusemens que ceux qu' on lui offroit, s' en occupa d' abord avec vivacité ; mais l' âge vient enfin, et, avec lui, les inquiétudes et les désirs, on ne sait comment.
Avec quelque attention qu' on dérobât à cette belle la connoissance qu' il y eût des hommes au monde, il étoit impossible de ne pas parler d' eux devant elle, ou il eût fallu ne parler de rien car ils viennent naturellement à toutes les conversations des femmes ; enfin, ce mot qu' elle avoit ouï répéter tant de fois, piqua sa curiosité.
" mais qu' est-ce donc que ces hommes ? Demanda-t-elle à ses femmes " .
D' abord on ne lui répondit rien :c' étoit le vrai moyen de faire réitérer la question mais ses instances ne produisirent aucun effet.
" vraiment oui, reprirent les femmes ; on vous dira ce que c' est que des hommes : madame votre mère ne veut pas que vous le sachiez. " voilà bien le caractère d' une gouvernante ne peuvent-elles satisfaire la curiosité d' un enfant, elles l' irritent.
" ah ! Qu' est-ce donc qu' un homme ? S' écria Riante, en s' allant jeter au cou de sa mère.
La question devenoit embarrassante, d' autant qu' elle n' étoit pas prévue.
-c' est, répondit Rare, une personne dont les occupations sont différentes des nôtres.
-et qu' est-ce que les occupations des hommes ?" Répondit Riante.
Nouvel embarras pour la mère ; elle lui fit entendre, le mieux qu' elle put, combien il y avoit de différens états, en lâchant sur chacun le trait de satyre.
Pour prévenir sa fille contre le penchant à venir, elle lui insinua que le guerrier étoit féroce, sanguinaire ; le magistrat, farouche, ennuyeux ; elle n'épargna pas même les abbés.
" ah ! L' abbé, interrompit la marquise ; de grâce, qu' en dit-elle ?
-bon, madame, répliqua l' abbé ; ce qu' elle en dit étoit nouveau dans ce temps-là et ne le seroit pas aujourd' hui. Epargnez-moi un acte de modestie qui ne vous apprendroit rien que vous ne sussiez déjà ; contentez-vous de savoir que Rare parvint si bien à dégoûter sa fille de la fantaisie de connoître les hommes, qu' il n' en fut plus reparlé depuis. "
il falloit néanmoins que la haine que Riante conçut pour notre espèce, ne fût pas bien forte, puisqu' un instant la détruisit. On fut également surpris, un jour qu' on cherchoit cette belle, de ne plus la trouver dans le palais.
Combien Rare se reprocha-t-elle alors sa négligence ! Elle avoit vu les quatorze ans prescrits par Lirette, s' écouler presque tout entiers sans qu' il fût arrivé aucun accident à sa fille. Depuis quelque temps, elle l' observoit avec moins d' exactitude ; c' étoit par sa faute qu' elle avoit perdu son trésor. Lirette vint dans la circonstance qui augmenta le trouble par l' aigreur de ses reproches ; elle épargna la mère qui étoit assez à plaindre, mais elle tança sèchement les gouvernantes.
" sans doute, leur dit-elle, on a laissé introduire ici quelque jeune homme " ; puis elle leur fit entendre combien leur désintéressement lui étoit suspect ; mais comme ce vacarme de la fée ne remédioit à rien, il fallut prendre un parti plus utile, ce fut celui de consulter les astres. Mais on n'est jamais malheureux à demi. La lune fut obscurcie quatre jours de suite, de manière que le désespoir de Rare et l' impatience de Lirette ne leur permettant pas d'attendre plus long-temps, c' est au grimoire même qu' elles eurent recours.
Voici ce qu' elles y lurent mot à mot : le trait partoit de la main de Troisbosses ; dont vous aurez sans doute trouvé que la haine se reposoit bien longtemps, mais c' étoit faute de puissance et non de mauvaise volonté; privée qu' elle étoit de sa baguette, elle étoit presque réduite à l' état d' une simple mortelle (à un peu plus de malice près) ; car jamais elle n' avoit travaillé pour acquérir aucune de ces connoissances qui mettent les fées en état de commander à la nature.
Le dépit seul lui fit faire ce que jamais l' ambition ni l' honneur ne lui avoient fait tenter. Elle s' enferma dans sa caverne,et s' occupa à chercher un secret qui pût l'aider dans sa vengeance. Il falloit que cela souffrît quelques difficultés car quatorze ans s' écoulèrent presque avant qu' elle vînt à bout de son dessein ; enfin, elle parvint à faire un talisman qui lui donnoit le pouvoir de prendre la forme qui lui plairoit, et de se transporter dans un moment d' un bout de l' univers à l' autre : secrets d' une petite conséquence dans l' art de féerie où il y en a tant, mais qui devenoient terribles entre les mains d' une femme dont le coeur et l' esprit étoient si dangereux.
Dès qu' elle fut en état de nuire, elle se rendit en un clin-d' oeil au petit palais qu' habitoit Riante, invisible et cherchant sans cesse le moment où cette belle seroit seule pour l' aborder. L' occasion ne tarda pas à naître. Fatiguée d' une promenade qu' elle venoit de faire, Riante dormoit sous un berceau de jasmin ; la maligne fée vint s' asseoir auprès d' elle en attendant que son sommeil finît.
Je crois, mesdames, avoir négligé de vous dire que la baguette de Riante ne pouvoit lui être enlevée sans son consentement ; sans cela, il ne seroit pas probable que son ennemie eût attendu, les bras croisés, qu' elle fût éveillée.
Seulement elle préparoit les piéges qu' elle alloit lui dresser ; et, pour les rendre plus dangereux, au lieu de la forme hideuse que vous connoissez, elle prit la figure du plus charmant, mais du plus traître des dieux ; dieu que vous connoissez sans doute :
eh ! Qui le connoîtroit mieux que vous, si ce n' est ceux à qui vous le faites sentir ?