« Je vais coucher avec Minne ! »
Le petit baron Couderc énonça cette résolution d’une voix distincte et concentrée, puis rougit violemment et releva son col de fourrure. La canne au port d’armes, il parut vouloir conquérir cette steppe vaste et morne où l’on plonge au sortir de l’aveuglante rue Royale, en de fumeuses ténèbres. On ne vît plus de lui qu’un peu de nuque court tondue blonde, et un nez insolent de petite gouape distinguée. Sous les arbres de l’avenue Gabriel, il osa répéter, défiant un dos frileux de sergent de ville : « Je vais coucher avec Minne !… C’est drôle, à part l’Anglaise de mon petit frère, la première de toutes, jamais une femme ne m'a impressionné comme ça… Minne n’est pas une femme comme les autres…»
En approchant de la rue Christophe-Colomb, il ne pensa plus qu’aux gâteaux à disposer, à la bouilloire électrique, au déshabillage, surtout, qu’il souhaitait rapide, aisé, qu’il eût voulu escamoter. Sa grande jeunesse commença de le gêner. On est le petit baron Couderc, que les dames de chez Maxim's traitent tendrement de « petite frappe » ; on a un nez qui oblige à l’insolence, des yeux bleus moqueurs, myopes, une bouche faubourienne et fraîche ; mais… on ne peut pas toujours oublier qu’on n’a que vingt-deux ans…
– Monsieur le baron, cette dame est là, lui murmura le valet de chambre.
« Bon Dieu ! elle est déjà là ! Et les gâteaux ! et les fleurs ! et tout !… Ça va être fichu comme quatre sous… Pourvu que le feu marche au moins ! »
Elle était là comme chez elle, son chapeau enlevé, assise devant le feu. Sa robe simple couvrait ses pieds ; ses cheveux blonds en casque, électrisés par la gelée, la nimbaient d’argent une jeune fille des gravures anglaises, ses mains croisées sur les genoux… Et quelle gravité enfantine sur ces traits d’une finesse presque trop précise ! Antoine, son mari, lui disait souvent : « Minne, pourquoi as-tu l’air si petite quand tu es triste ? »
Elle leva les yeux sur le blondin qui entrait, et lui sourit. Son sourire lui faisait une figure de femme. Elle souriait avec une expression à la fois hautaine et prête à tout, qui donnait aux hommes l’envie d’essayer n’importe quoi…
– Oh ! Minne ! comment me faire pardonner ?… Est-ce que je suis réellement en retard ?
Minne se leva et lui tendit sa main étroite, déjà dégantée :
– Non, c’est moi qui suis en avance.
Ils parlaient presque de la même voix, lui avec une manière parisienne de hausser le ton, elle d’un soprano posé et ralenti…
Il s’assit près d’elle, démoralisé par leur solitude. Plus d’amis en galerie malveillante, plus de mari, – inattentif, le mari, c’est vrai, mais on pouvait au moins se donner en sa présence des joies d’écoliers malicieux : les mains qu’on effleure sous la soucoupe à thé, la moue du baiser qu’on échange derrière le dos d’Antoine… Hier encore, le petit baron Jacques pouvait se dire : « Je les roule, ils n’y voient tous que du feu ! » Aujourd’hui, il est seul avec Minne, cette Minne qui arrive, tranquille, au premier rendez-vous, en avance !
Il lui baisa les mains, en l’examinant furtivement. Elle pencha la tête et sourit de son sourire orgueilleux et équivoque… Alors, il se jeta goulûment vers la bouche de Minne et la but sans rien dire, mi-agenouillé, si ardent tout à coup que l’un de ses genoux trépida, d’une danse inconsciente…
Elle suffoquait un peu, la tête en arrière. Son casque blond pesait sur les épingles, près de couler en flot lisse…
– Attendez ! murmura-t-elle.
Il desserra les bras et se mit debout. La lampe éclaira en dessous son visage changé, les narines pâlies, la bouche mordue et vive, le menton frais et tremblant, tous les traits enfantins encore, vieillis par le désir qui délabre et ennoblit.
Minne, restée assise, le regardait, obéissante et anxieuse… Comme elle affermissait son chignon, son ami lui prit les poignets :
– Oh ! ne te recoiffe pas, Minne !
Sous le tutoiement, elle rougit un peu, offusquée et contente, et baissa ses cils plus foncés que ses cheveux.
« Peut-être que je l’aime ? » songea-t-elle secrètement.
Il s’agenouilla, les mains tendues vers le corsage de Minne, vers la complication évidente de ses agrafes, les doubles boutonnières de son col droit glacé d’empois. Elle vit, à la hauteur de ses lèvres, la bouche entrouverte de Jacques, une bouche d’enfant haletant que la soif d’embrasser séchait. Les bras au cou de son ami agenouillé, elle baisa de bon cœur cette bouche, gentiment, en sœur trop tendre, en fiancée qu’enhardit l’innocence ; il gémit et la repoussa, les mains fiévreuses et maladroites :
– Attendez ! répéta-t-elle.
Debout, elle commença posément de défaire le col blanc, la chemisette de soie, la jupe plissée qui tomba tout de suite. Elle sourit, à demi tournée vers Jacques :
– Croyez-vous que c’est lourd, ces jupes plissées !
Il s’empressait pour ramasser la robe.
– Non, laissez ! je quitte mon jupon et ma jupe ensemble, l’un dans l’autre : c’est plus facile à remettre, vous voyez ?
Il fit signe, de la tête, qu’il voyait en effet. Il voyait Minne en pantalon, qui continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de croupe pour évoquer la p’tite femme de Willette, pas assez de gorge non plus. Jeune fille, toujours, à cause de la simplicité des gestes, de la raideur élégante, et aussi à cause du pantalon à jarretière qui méprisait la mode, un pantalon étroit précisant le genou sec et fin.
– Jambes de page ! des merveilles ! jeta-t-il tout haut, et la palpitation de son cœur rendait ses amygdales grosses et douloureuses.
Minne fit la moue, puis sourit. Une subite pudeur sembla l’oppresser, quand elle dut dénouer ses quatre jarretelles ; mais, une fois en chemise, elle reconquit son calme et rangea méthodiquement, sur le velours de la cheminée, ses deux bagues et le bouton de rubis qui fixait son col à sa chemisette.
Elle se vit dans la glace, pâle, jeune, nue sous la chemise fine ; et, comme son casque d’argent à reflets d’or chancelait d’une oreille à l’autre, elle défit et aligna ses épingles d’écaille. Une mèche bouffante demeura en auvent au-dessus de son front, et elle dit :
– Quand j’étais petite, maman me coiffait comme ça…
Son ami l’entendit à peine, bouleversé de voir Minne à peu près nue, et soulevé, noyé d’une immense, d’une amère vague d’amour, d’amour vrai, furieux, jaloux, vindicatif.
– Minne !
Saisie de l’accent nouveau, elle s’approcha, voilée de cheveux blonds, les mains en coquilles sur ses seins si petits.
– Quoi donc ?
Elle était contre lui, tiède d’avoir quitté sa robe lourde, et son parfum aigu de verveine citronnelle faisait penser à l’été, à la soif, à l’ombre fraîche…
– O Minne, sanglota-t-il, jure-le-moi ! Jamais, pour personne…
– Pour personne ?
– Pour personne, devant personne, tu n’as rangé ainsi tes épingles et tes bagues, jamais tu n’as dit que ta mère te coiffait comme ça, jamais tu n’as, enfin, tu n’as…
Il la tenait dans ses bras, si fort qu’elle plia en arrière comme une gerbe qu’on lie trop serré, et ses cheveux frôlèrent le tapis.
– Vous jurer que je n’ai jamais… Oh ! que vous êtes bête !
Il la garda contre lui, ravi du mot. Toute renversée sur son bras, il la contempla de près, curieux du grain de la peau, des veines des tempes, vertes comme des fleuves, des yeux noirs où danse la lumière… Il se souvint d’avoir regardé avec la même passion la nacre bleue, les antennes plumeuses, toutes les merveilles d’un beau papillon vivant, capturé un jour de vacances… mais Minne se laissait déchiffrer sans battre des ailes…
Une pendule sonna, et ils tressaillirent ensemble.
– Déjà cinq heures ! soupira Minne. Il faut nous dépêcher.
Les deux bras de Jacques descendirent, caressèrent les hanches fuyantes de Minne, et l’égoïsme vaniteux de son âge faillit se trahir tout dans un mot :
– Oh ! moi, je…
Il allait dire, jeune coq fanfaron : « Moi, j’aurai toujours le temps ! » Mais il se reprit, honteux devant cette enfant qui lui apprenait à la fois, en quelques minutes, la jalousie, le doute de soi-même, une petite convulsion du cœur inconnue, et cette paternité délicate qui peut éclore, chez un homme de vingt ans, devant la nudité confiante d’un être fragile, que l’étreinte fera peut-être crier…
Minne ne cria pas. Jacques vit seulement, sous ses lèvres, un extraordinaire et pur visage d’illuminée, des yeux noirs, agrandis, qui regardaient loin, plus loin que la pudeur, plus loin que lui-même, avec l’expression ardente et déçue de sœur Anne en haut de la tour. Minne, terrassée sur le lit, subit son amant en martyre avide qu’exaltent les tortures, et chercha, d’une cambrure fréquente et rythmée de sirène, le choc de sa fougue… Mais elle ne cria pas, ni de douleur, ni de plaisir, et, quand il retomba le long d’elle, les yeux fermés, les narines pincées et pâles, avec un souffle sanglotant, elle pencha seulement, pour le mieux voir, sa tête qui versait hors du lit un flot tiède et argenté de cheveux blonds…
…Ils durent se quitter, encore que Jacques la caressât avec une folie d’amant qui va mourir, et qu’il baisât sans fin ce corps effilé qu’elle ne défendait guère ; tantôt, étonné, il en suivait les contours lentement, d’un index précautionneux qui dessine, tantôt il serrait entre ses genoux les genoux de Minne, jusqu’à la meurtrir ; ou bien il jouait, cruel et affolé, à effacer sous ses paumes la saillie faible des seins… Il la mordit à l’épaule, tandis qu’elle se rhabillait ; elle gronda tout bas et vira vers lui d’un fauve mouvement… Puis elle rit tout à coup, et s’écria :
– Oh ! ces yeux ! ces drôles d’yeux que vous avez !
Dans la glace, il se trouva une drôle de figure, en effet les orbites creuses, la bouche gonflée et rouge, les cheveux en mèches sur les sourcils, un air, enfin, de noce triste, avec quelque chose en plus, quelque chose de brûlant et d’éreinté, qu’on ne peut pas dire…
– Méchante, va ! Laisse-moi voir les tiens ?
Il la prit par les poignets ; mais elle se dégagea, et le menaça d’un sévère petit doigt tendu.
– Si vous ne me laissez pas partir, je ne reviens plus !… Dieu ! ça va être affreux, dehors, après ce bon dodo chaud, et ce feu, et cette lampe rose…
– Et moi, Minne ? me ferez-vous la grâce de me regretter, après la lampe rose ?
– Ça dépend ! dit-elle en coiffant sa toque piquée de camélias blancs. Oui, si vous me trouvez un fiacre tout de suite.
– La station est tout près, soupira Jacques en brossant ses cheveux au petit bonheur. Zut ! il n’y a plus d’eau chaude !
– C’est bien rare qu’il y ait assez d’eau chaude… murmura Minne, distraite.
Il la regarda, les sourcils hauts, reprenant peu à peu, avec ses habits, sa figure de « petit baron Couderc » :
– Ma chère amie, vous dites quelquefois des choses, des choses… qui me feraient douter de vous, ou de mes oreilles !
Minne ne jugea pas nécessaire de répondre. Elle se tenait sur le seuil, fine et modeste dans sa robe sombre, les yeux absents, déjà partie.
* * *
« Encore un ! » songe Minne crûment.
D’une épaule rageuse, elle s’accote au drap décoloré du fiacre et renverse la tête, non par crainte d’être vue, mais par horreur de tout ce qui passe dehors.
« Voilà, c’est fait… Encore un ! Le troisième, et sans succès. C’est à y renoncer. Si mon premier amant, l’interne des hôpitaux, ne m’avait pas affirmé que je suis « parfaitement conformée pour l’amour », j’irais consulter un grand spécialiste… »
Elle se remémore tous les détails de son bref rendez-vous, et serre les poings dans son manchon.
« Enfin, voyons ! ce petit, il est gentil comme tout ! Il meurt de plaisir dans mes bras, et moi, je suis là à attendre, à dire : « Évidemment, ce n’est pas désagréable…, mais montrez-moi ce qu’il y a de mieux ! »
« … C’est comme mon second, cet Italien qu’Antoine avait connu chez Pleyel, allons…, celui qui avait des dents jusqu’aux yeux… Diligenti !… Quand je lui ai demandé, chez lui, ce qu’on appelait dans les livres des « pratiques infâmes », il a ri, et il a recommencé ce qu’il venait de faire !… Voilà ma veine, voilà ma vie jusqu’à ce que j’en aie assez !… »
Elle ne pense à Antoine, en cette minute-là, que pour le charger d’une vague et inutile responsabilité : « C’est sa faute, je parie, si je ressens autant de plaisir que… ce strapontin. Il a dû me fausser quelque chose de délicat. »
« Pauvre Minne …» soupire-t-elle. Le fiacre atteint la place de l’Étoile. Dans quelques minutes, elle sera chez elle, avenue de Villiers, tout près de la place Pereire… Elle traversera le trottoir glacé, franchira l’escalier surchauffé qui sent le ciment frais et le mastic – et puis les grands bras d’Antoine, sa joie canine… Elle baisse la tête, résignée. Il n’y a plus d’espoir pour aujourd’hui.
* * *
Deux ans de mariage, et trois amants… Des amants ? peut-elle les nommer ainsi dans son souvenir ? Elle ne leur accorde qu’une indifférence faiblement vindicative, à ceux-là qui ont goûté près d’elle le convulsif et court bonheur qu’elle cherche avec une persistance déjà découragée. Elle les oublie, les relègue dans un coin gris de sa mémoire, où s’effacent leurs traits, presque leurs noms… Un seul souvenir net, d’une neuve couleur de coupure fraîche : la nuit de ses noces.
Minne dessinerait encore du doigt, sur le mur de sa chambre, l’ombre qui y caricaturait Antoine, cette nuit-là : un dos bossu d’effort, des cheveux en mèches cornues, une courte barbe de satyre, toute l’image fantastique d’un Pan besognant une nymphe.
Au cri aigu de Minne blessée, Antoine avait répondu par une manifestation idiote de joyeuse gratitude, de soins émus, de dorlotements fraternels… il était bien temps !
Elle claquait tout bas des dents et ne pleurait pas. Elle respirait avec surprise cette odeur d’homme nu. Rien ne l’enivrait, pas même sa douleur – il y a des brûlures de fer à friser qui sont autrement insupportables – mais elle espérait mourir, sans trop y croire… Son mari tout neuf, son ardent et maladroit mari s’étant endormi, Minne avait tenté, timidement, de s’évader des bras encore fermés sur elle. Mais ses doux cheveux de soie, mêlés aux doigts d’Antoine, la tenaient captive. Tout le reste de la nuit, la tête tirée en arrière, Minne avait songé, immobile et patiente, à ce qui lui arrivait la, aux moyens d’arranger les choses, à l’erreur profonde d’avoir épousé cette espèce de frère…
« C’est la faute de Maman, quand on y réfléchit bien… Cette pauvre Maman ! elle était restée persuadée que je portais écrit sur mon front : « Voici la fille qui a découché !… » Découché ! pour ce que ça m’a rapporté ! J’ai eu beau lui dire que je n’avais rencontré sur ma route que deux femmes, un vieux, et un gros rhume… L’oncle Paul me bat froid, depuis que Maman est morte, comme si j’étais la cause de sa mort… Pauvre Maman ! elle n’a rien trouvé de mieux à me dire, avant de nous quitter, que : « Épouse Antoine, ma chérie : il t’aime, et tu ne peux guère en épouser un autre… » Allons donc ! je pouvais en épouser trente-six mille autres, n’importe quel autre, pourvu que ce ne fût pas celui-là ! … »
* * *
Minne, depuis son mariage, vit close dans son passé, sans se douter qu’il n’est pas normal, chez une femme presque enfant, de commencer ses méditations par « Autrefois… »
Du rêve qui l’emportait naguère vers l’avenir, vers Le Frisé, vers le monde obscur qui s’agite, la nuit, dans l’ombre des fortifications, elle semble s’être réveillée, effarée, sans mémoire précise. Elle a gardé son habitude de songer longuement, les yeux tendus vers l’Aventure… Mais, déçue, humiliée, renseignée, elle commence à deviner que l’Aventure, c’est l’Amour, et qu’il n’y en a pas d’autre. Mais quel amour ? « Oh ! supplie Minne en elle-même, un amour, n'importe lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je saurai bien, avec celui-là, m’en créer un qui soit digne de moi seule !… »
« Ah ! je le savais bien, que ce coup de sonnette-là, c’était ma Minne ! Je parie que tu vas m’en vouloir, parce que tu es en retard ! »
Elle sourit, encore qu’elle n’ait guère envie de rire, de savoir si prévue, et si respectée, son injuste humeur. Au fond, elle retrouve sans déplaisir ce grand garçon à figure chevaline, beau, si l’on veut, et qui habille sa jeune figure d’une barbe sérieuse. « Au moins, songe-t-elle en dénouant sa voilette, je suis sûre de celui-ci : je n’en attends plus rien. C’est quelque chose, au point où j’en suis. »
–Pourquoi « en retard » ? On dîne ici, je suppose ?
Antoine lève des bras scandalisés qui touchent presque le plafond :
–Bon Dieu ! et les Chaulieu ?
–Ah ! dit Minne.
Et elle reste plantée, la voilette tendue entre ses doigts fins, si délicieuse avec sa figure d’enfant grondée qu’Antoine se jette sur elle, la soulève de terre, veut l’embrasser ; mais elle se dégage vite, les yeux refroidis :
– C’est ça, va ! retarde-moi encore ! D’ailleurs, on dîne tellement tard chez eux… Nous ne serons jamais les derniers !
Elle glisse vers la porte de sa chambre et se retourne, les lèvres plissées d’une moue :
– Tu y tiens, toi, à ce dîner ?
Antoine ouvre la bouche, puis la referme, puis la rouvre, évidemment sous un flot si pressé d’arguments que Minne s’énerve et crie avant qu’il ait parlé :
– Oui, je sais ! Tes relations avec Pleyel ! Et la publicité des journaux affermés par Chaulieu ! Et Lugné-Poe qui veut commander un barbytos pour les danses d’Isadora Duncan ! Je sais tout, tout, je te dis ! Dans dix minutes, je serai prête !
« Puisqu’elle sait tout ça, se dit Antoine resté tout seul au milieu du salon, pourquoi me demande-t-elle si je tiens à ce dîner ? »
L’amour d’Antoine ignore la supercherie, comme la modération. Sa tendresse le fait trop tendre, et trop gai sa gaieté, et trop soucieux son souci. Peut-être n’y a-t-il pas d’autres barrières, entre elle et lui, que ce besoin – « cette manie » dit Minne – d’être sincère et sans, détour ?… Un jour, l’oncle Paul, le père d’Antoine, a dit à son fils, devant Minne : « Il faut se défier de son premier mouvement !– Oh ! c’est bien vrai », a répondu Minne docile, achevant en elle-même : «…surtout les gens qui ne mentent pas spontanément. Ce sont des paresseux, qui ne se donnent même pas la peine d’arranger un peu la vérité, quand ce ne serait que par politesse, ou bien pour intriguer… »
Antoine est un de ces incorrigibles. Il s’écrie vers Minne, à chaque instant : « Je t’aime ! » Et c’est vrai. C’est vrai d’une manière absolue, sans nuances, pour toujours.
« Où irions-nous, philosophait Minne, si, usant du même procédé d’affirmation, je m’exclamais avec une conviction égale à la sienne : « Je ne t’aime pas ! »
Cette fois encore, planté dans le salon blanc, il discute loyalement avec Minne absente : « Pourquoi me l’a-t-elle demandé, puisqu’elle le savait ? » Il bouscule, en passant, le barbytos qu’il a fait construire chez Pleyel. La grande lyre gémit, lamentable et harmonieuse : « Bon Dieu ! mon modèle huit ! « Il la palpe avec sollicitude et sourit, dans la glace, à son image de rhapsode barbu.
Antoine n’est pas un aigle, mais il a le bon sens de s’en rendre compte. Tourmenté du besoin de se grandir aux yeux de Minne, il détourne avec l’autorisation de Gustave Lyon, son patron, quelques heures de son temps, dû à la comptabilité de la maison Pleyel, pour les donner à la reconstruction d’instruments grecs ou égyptiens. « Je me serais aussi bien occupé d’automobiles, s’avoue-t-il, mais la reconstitution du barbytos me vaudra peut-être un bout de ruban rouge… » La porte de la chambre à coucher se rouvre, Antoine tressaille.
– J’ai dit dix minutes, jette une petite voix triomphante. Regarde ta montre !
– C’est épatant, concède ce modèle des maris. Que tu es belle, Minne !
Belle, on ne sait pas bien ; mais singulière et charmante, comme elle fut toujours. Elle est habillée d’un tulle vert, vert bleu, bleu vert, une robe couleur d’aigue-marine. Une ceinture d’argent, une rose d’argent au bord du décolletage discret, c’est tout. Mais il y a les épaules frêles de Minne, les cheveux étincelants de Minne, et les yeux noirs qui étonnent, qui ne vont pas avec le reste, et, au-dessous de son collier, – des perles pas plus grosses que des grains de riz, – deux toutes petites salières si attendrissantes…
– Viens vite, ma poupée !…
* * *
Chez les Chaulieu, chacun arrive avec une âme de combat, les poings serrés, la mâchoire contractée et défensive. Les plus forts montrent une mine affectée d’aise et de bien-être, la face reposée d’un bon ami qui vient chez ses bons amis pour passer tranquillement la soirée. Mais ceux-là sont rares. En thèse générale, quand un homme annonce dans la journée : « Je dîne ce soir chez les Chaulieu », les visages se tournent vers lui avec un ironique intérêt. On dit « ah ! ah ! » et cela signifie : « Bonne chance ! vous sentez-vous en forme ? le biceps va ? »
Dégagé de toute légende, le salon des Chaulieu n’a pas de quoi inquiéter les plus fiers courages ; madame Chaulieu est une harpie, soit. Mais il se trouve encore des esprits paisibles sur qui cette révélation ne produit pas d’autre effet que, par exemple, celle-ci : « Madame Chaulieu est un peu bossue.»
Cette insigne créature se pare de méchanceté, comme les autres de vice. Pratique, elle s’est d’abord fait connaître en parlant d’elle-même, et encore d’elle-même. Patiente, elle a, durant cinq ou six années, commencé toutes ses phrases par : « Moi qui suis la plus méchante femme de Paris… » Et Paris, à cette heure, redit avec un touchant ensemble : « Madame Chaulieu, qui est la plus méchante femme de Paris… »
Peut-être n’est-ce chez elle qu’activité inemployée, énergie de bossue dont la bosse est en dedans ; car son corps menu porte solennellement une grande et magnifique tête de Juive orientale.
Chaulieu, son mari, est un homme discret, découragé et bûcheur, épouvanté de sa compagne. On dit volontiers, en parlant de lui : « Ce pauvre Chaulieu » ; car il laisse paraître, sur sa figure de petit hidalgo camus, la mélancolie des malades incurables et résignés. Il accepte fièrement le malheur d’être l’époux de sa femme, et son silence signifie : « Laissez-moi tranquille avec votre pitié ; si je suis son mari, c’est que je l’ai bien voulu ! »
Irène Chaulieu s’habille coûteusement, porte des robes blanches de dentelle ou de tulle qui gagneraient à connaître plus fréquemment le teinturier-dégraisseur, des zibelines d’occasion, et des gants blancs toujours un peu craqués à cause de la nervosité remuante de ses petites mains, des mains tripoteuses et moites, qui accaparent la poussière des bibelots, le sucre des gâteaux, le beurre des sandwiches, et les traces oxydées d’une chaîne de cou qu’elles tourmentent sans cesse.
Chez elle, assise, afin de paraître plus grande, sur l’extrême bord d’une chaise, Irène Chaulieu se tient au fond d’un immense salon carré, face à la porte pour dévisager ses amis dès qu’ils entrent, et les suivre, durant qu’ils traversent le parquet miroitant comme une mare, de son beau regard brutal et malveillant.
Telle est l’étrange amie que le hasard a donnée à Minne. Irène s’est jetée sur cette jeune femme avec la curiosité collectionneuse qui la fait si aimable aux nouveaux venus, tout animée de la joie de connaître, d’éplucher, de détruire. Et puis, mon Dieu, Antoine n’est pas si mal… grand et barbu, une dégaine de Brésilien honnête… La prévoyante sensualité d’Irène sait ménager l’avenir.
– Ah ! les voilà enfin !
Antoine, derrière Minne qui traverse en patineuse le parquet glacé, marmonne des excuses et s’effondre sur la main tendue de madame Chaulieu. Mais elle ne le regarde même pas, occupée à détailler la toilette de Minne…
– C’est cette belle robe, ma chère, qui vous a mise en retard ?
Son ton châtie plus qu’il n’interroge ; mais Minne n’en semble pas émue. Elle compte, l’œil noir et grave, les convives masculins et oublie de dire bonsoir à Chaulieu qui s’écrie mollement, fatigué jusque dans l’enthousiasme :
– Minne, notre ami Maschaing désire vous connaître.
Cette fois, Minne semble s’éveiller de son indifférence : Maschaing l’académicien, le Maschaing de Spectre d’Orient et des Désabusées, Maschaing lui-même !… « En voilà un qui doit s’y connaître en voluptés ! » se dit Minne… Elle se penche, très attentive, vers un petit homme agile qui la salue… « Ah ! je l’aurais cru plus jeune ! Et puis il ne me regarde pas assez… c’est dommage !… »
Irène Chaulieu se lève, traînant deux mètres de guipure poussiéreuse, et s’empare du bras de Maschaing. Sa tête royale et busquée, son petit corps raidi sur des talons périlleux proclament l’orgueil d’une chasse fructueuse : « Enfin, je l’ai, leur académicien ! »
– Maugis, jette-t-elle par-dessus l’épaule, vous offrez le bras à Minne…
Minne suit, sa main gantée sur la manche de Maugis, qu’elle n’a jamais vu de si près. « Il est drôle, mon voisin. Il a des yeux d’escargot. Mais j’aime assez cette moustache militaire. Et puis il a un nez trop court qui m’amuse. En voilà un qui passe pour la mener joyeuse, comme ils disent ? Irène Chaulieu affirme qu’on peut faire beaucoup de fond sur ces hommes de la génération précédente… En somme, dépouillé de son borde-plats, il perd le trait le plus caractéristique de sa physionomie… J’ai mai aux reins, pourquoi ?… Tiens ! je n’y pensais plus ! mais c’est ce petit Couderc, aujourd’hui… » Elle sourit froidement à son souvenir, et refuse le potage.
À sa gauche, Chaulieu boit de l’eau de Vichy, prudent et résigné, car : « Il n’y a pas de maison, dit-il, où l’on mange plus mal que chez moi. » À sa droite, Maugis l’épie de son œil saillant. En face d’elle, Irène Chaulieu, superbe, très grande dès qu’elle est assise, expédie sa bisque, y trempe un bout d’écharpe – qui, d’ailleurs, en a vu bien d’autres – et « fait du plat » à Maschaing, avec cette brutalité dans la louange, ce cynisme dans l’admiration qui subjuguent parfois leur objet et l’amènent, passif, heureux, jusqu’aux lèvres buveuses et bien ciselées d’Irène, jusqu’entre ses bras musclés de dompteuse…
Antoine sourit à sa femme. Elle lui rend le sourire en renversant la tête, pour que Maugis suive le mouvement du cou, note l’éclair des yeux entre les cils blonds… « On ne sait jamais » se dit–elle.
Aux deux bouts de la table, des gens vagues, cousines pauvres d’Irène, jeunes prodiges de la littérature, pas encore bacheliers, mais qui traitent Mallarmé de rétrograde ; une Américaine, qu’on nomme « la belle Suzie » sans la désigner davantage, et son flirt de la semaine ; un marchand de pierres israélite, sur qui l’hôtesse, qui convoite un saphir étoilé, essaiera vainement tout à l’heure ses regards les plus explicites et son cynisme fraternel : « Nous deux, qui sommes de bonnes crapules… ». Un blond pianiste beethovenien est annoncé pour onze heures…
Minne regarde tous ces gens-là et rit : « Ce pauvre Antoine, il a encore écopé la tante Rachel ! Ça ne rate jamais. Comme il n’y a guère que lui de poli, ici, on lui repasse toutes les vieilles parentes… »
– Vous ne buvez pas, madame ?
« Ah ! Ah ! Il se décide, ce gros Maugis ? Quelles moustaches, tout de même ! Je ne peux pas m’habituer à entendre sortir de ces broussailles sa voix de jeune fille un peu enrhumée… »
– Mais si, monsieur ! je bois du champagne et de l’eau.
– Et comme vous avez raison ! Le champagne est le seul vin tolérable de cette maison. Chaulieu est chargé de la publicité du Pommery, heureusement pour vous !
– Je ne savais pas. Si Irène vous entendait !
– Pas de danger ! Elle s’éreinte en effets de corsage pour Maschaing…
– C’est ce qui vous trompe, mon petit Maugis, j’entends toujours tout !
Le regard et la phrase tombent raide sur l’imprudent, qui plie le dos et tend les mains jointes :
– Pardon ! ferai plus ! gémit-il.
Mais on ne désarme pas si vite Irène Chaulieu.
– Ne vous mettez pas mal avec moi, mon petit Maugis : ça pourrait vous coûter cher !
Blessé d’être menacé devant Minne, l’homme aux grosses moustaches devient insolent :
– Cher ? Ma pauvre amie, je suis bien tranquille : les femmes ne m’ont jamais rien coûté, et ce n'est fichtre pas pour vous que je changerai mes habitudes !
Irène Chaulieu flaire le vent en cavale de sang, et va répondre… Déjà tous les convives se taisent et se penchent comme au théâtre… La voix douce et lasse de Chaulieu détourne – quel dommage ! – la tempête :
– Je l’avais bien dit, que la timbale serait ratée !…
Bien que l’assertion soit rigoureusement exacte, les convives jettent à ce martyr des regards féroces : Chaulieu leur fait manquer un de ces attrapages soignés, la spécialité de la maison, et puis, comme dit Maugis, pendant ce temps-là, on n’aurait pas pensé à ce qu’on mange ! N’empêche que Minne jette à son voisin, ce brave, une œillade singulièrement flatteuse. « Ses moustaches ne mentent pas : c’est un héros ! » Le héros sent venir, d’elle à lui, cette sympathie d’ordre inférieur, penchant de la petite femme du monde pour le lutteur qui vient de « tomber » un adversaire… Il est prêt à en profiter, séduit par l’inquiétante beauté de Minne, son charme de bibelot hors commerce…
Le dîner se dégèle. Irène Chaulieu flambe d’entrain, grisée par sa première escarmouche. Elle ne mange plus, parle comme on délire, et comble de calomnies inédites l’oreille tendue de l’académicien qui prend des notes. Antoine l’entend, épouvanté, défendre une amie de fraîche date :
– Non, mon cher maître, vous ne vous ferez pas l’écho de pareilles infamies ! Madame Barnery est une honnête femme, qui n’a jamais eu avec Claude les relations que l’on dit ! Madame Barnery a des amants…
– Ah ! comment ? elle a des amants ?
– Parfaitement, elle a des amants ! Et c’est son droit, d’avoir des amants ! C’est le droit de toute femme trompée par la vie ! Et je n’admettrai jamais qu’on parle d’elle, devant moi, en des termes équivoques !
« Bon Dieu ! soupire Antoine, assommé. Si jamais cette mégère-là prenait Minne en grippe, nous serions frais ! Ma petite Minne si pure ! Comme elle rit des fumisteries de ce gros journaliste !… Rien de tout cela ne l’effleure… »
Minne rit, en effet, la tête en arrière, et on voit le rire descendre en ondes sous la peau nacrée du cou, jusqu’aux deux petites salières attendrissantes… Elle rit pour s’embellir et pour éviter de répondre à Maugis emballé, qui lui dépeint son état d’âme en termes vigoureux :
– … et vous verriez quel bath aimoir, avec quels divans !
– Des divans ! répète Minne, tout à coup très réservée… Vous entendez, monsieur Chaulieu, ce que me dit mon voisin ?
– J’entends bien, répond Chaulieu… mais je faisais, par discrétion, le monsieur qui savoure sa salade Femina. Et, bon Dieu ! qu’elle est mauvaise ! avec quoi peut-on bien fabriquer l’huile d’olive, chez moi ?
Minne le tire par la manche, gamine :
– Mais, monsieur Chaulieu, défendez-moi ! il me dit des choses horribles !
Chaulieu tourne vers Minne sa figure camuse :
– Comment ? ma pauvre enfant, vous en êtes déjà à me demander secours ? Dans ce cas, il y a…
– Il y a ?… insiste Minne, très coquette.
Chaulieu, du menton, désigne Antoine :
– Mais… celui-là, de qui les biceps me semblent compter… Hé ! Maugis, qu’est-ce que tu en dis ?
Maugis, embêté au fond, ricane, pose lourdement ses coudes sur la table, exagère la vigueur de son large dos :
– Mon vieux, pourvu qu’une femme ait des faiblesses, la force du mari, moi, je m’en fiche !
– C’est une opinion.
– Dites donc, petite madame blonde, il a l’air occupé votre mari ?
Très occupé ! Irène Chaulieu, dès qu’elle a vu le jeu de Maugis, a résolument tourné le dos à l’Immortel et s’est jetée sur Antoine, sur le mari, sur l’ennemi… Elle lui masque tout un côté de la table, de son chignon gonflé et lâche, de son éventail ouvert, de son épaule évadée du corsage… Elle l’ahurit de paroles, se découvre un intérêt récent et passionné pour le barbytos.
– Mais, mon cher, c’est une révolution dans la musique !
– Oh ! c’est beaucoup dire ! hasarde loyalement Antoine.
– Laissez donc, laissez donc, vous êtes trop modeste ! Ah ! si j‘étais homme ! À nous deux, nous remuerions le monde !… Quand on a votre force, votre jeunesse, votre…
Le beau regard oriental d’Irène s’appuie sur celui d’Antoine ; ses cils, lourds de mascaro, battent paresseusement comme l’aile d’un papillon pose… Il cligne, gêné, fatigué aussi par l’électricité crue qui tombe sur la nappe brodée et rejaillit blafarde jusqu’aux visages. Un coup de timbre lointain met fin à son supplice, et Chaulieu avertit sa femme d’un petit claquement de langue :
– Hep, Irène !
Elle se lève à regret, enroule son écharpe, accroche et entraîne des pelures de bananes, en disant tout haut :
– Déjà les cure-dents qui rappliquent ! Je vais encore trouver au salon des têtes à quarante-cinq degrés. Tant pis, je n’y peux rien ! Tout le monde voudrait dîner ici… Minne, vous ferez la jeune fille au salon, pour le café et les liqueurs.
Minne ne déteste pas cet office délicat qui consiste à manier, dans un salon encombré, des tasses fragiles, une cafetière, une pince à sucre… Elle y apporte des mains soigneuses, une application de fausse ingénue qui attendrit les dîneurs bien remplis.
– Quel trésor, mon cher, qu’une petite femme comme ça ! Elle vous a une frimousse à repriser des chaussettes, tu ne trouves pas ?
L’emballement de Maugis n’a plus de bornes. Il vient de se confier à un jeune poète, trop jeune pour n’être pas blasé sur la beauté des femmes…
– Quel petit cou à étrangler ! Et ces cheveux ! et ces yeux ! et ces…
Irène Chaulieu survient, chétive et excitée.
– Là, là, Maugis, un peu de calme ! Convenez au moins que je suis une bonne amie ? À table, pour vous laisser le champ libre, j'ai occupé le mari !
– C’est vrai, je vous revaudrai ça. Elle est rudement gentille, l’enfant ! Je vous fous mon billet que si je la rencontrais dans une île déserte…
– Mon pauvre Maugis, vous me faites pitié ! Il n’y a rien à faire avec Minne.
L’homme de lettres lève ses lourdes épaules :
– Elle est honnête ? raison de plus ! une femme qui a pas marché se méfie moins.
– Ça dépend, objecte Irène nonchalante, les cils couchés en abat-jour. Il y a celles à qui les hommes ne disent rien…
Maugis lance, pour mieux écouter, sa cigarette dans un vase de roses.
– Non ? vrai ? elle ?… Racontez-moi tout ! On est des vieux copains, nous deux, pas, Irène ?
– Oui, à présent ! jette-t-elle, moqueuse. Vous êtes trop chineur, mon gros, vous ne saurez rien.
Tranquille, sûre d’avoir semé de la bonne graine de mensonge, elle s’en va vers les couples qui arrivent. Rares, les couples : le célibataire abonde, et l’homme marié venu tout seul. Elle sourit, tend ses mains aux ongles brillants. Le grand salon glacial se peuple enfin, perd sa sonorité d’appartement à louer. Irène permet le cigare, et Minne verse les liqueurs, si sage dans sa robe bleue…
– Un peu de curaçao sec, monsieur ?
Elle dit cela d’une voix distinguée, une voix qui s’ennuie poliment…
– Un peu de curaçao sec, monsieur ?
Pas de réponse, Minne lève les yeux et se trouve devant le petit baron Couderc qui vient d’entrer… Il n’en revient pas. Pourquoi ne lui a-t-elle pas dit qu’il la verrait ce soir ? Et pourquoi n’a-t-elle pas l’air émue ? Car, enfin, il y a cinq heures à peine que, là-bas, rue Christophe-Colomb, elle détachait ses jarretelles avec une pudeur si charmante et si drôlement placée… À ce souvenir, il suffoque un peu, et son teint d’enfant frais s’empourpre d’un seul flot.
– Mais, murmure-t-il, vous êtes donc ici ?
– On le dit… raille-t-elle en lui souriant des yeux.
Elle lui laisse aux doigts un verre plein, et s’en va, Hébé indifférente, servir Antoine.
Irène Chaulieu a vu… Maugis aussi…
– Bon Dieu ! Irène, qu’est-ce qu’il a pris, le gosse, souffle Maugis, intéressé violemment. Vous avez vu ce qu’il a tiqué ?
– Ça vous étonne ? Pas moi ! Vous ne savez donc pas ? Ce petit Couderc est fou d’elle, mais elle ne veut rien savoir. Elle a dû le remiser encore une fois, et sec ; il fera bien de ne plus se retrouver devant elle !
– Il ne s’en remet pas : regardez-le… Pauvre gosse ! il me fait pitié !
– Pitié ! vous êtes épatant, mon cher, à vouloir que toutes les femmes passent leur vie dans les garçonnières ! C’est bien fait pour le petit Couderc ! Moi, j’aime les femmes qui se tiennent !
Il est exact, d’ailleurs, que Jacques Couderc souffre. Il supporte son nouvel état d’amant heureux avec impatience et malaise. La semaine d’avant, son flirt avec Minne lui procurait un agacement délicieux, l’exaltation d’un vin léger qui fait chanceler la tête sans couper les jambes. Il aurait voulu se battre devant elle, insulter à tout ce qui existe, enlever une autre femme pour que Minne le sût et l’admirât ; mais il ne subissait pas ce morne et ardent amour, si près des larmes et de la violence, cet amour que la première heure de possession avait fait sortir d’un gîte sombre où il dormait tout armé…
Jacques souffre de jalousie, parce qu’il aime, et son mal lui donne une contenance un peu courbée et gauche, un air de rhumatisant précoce.
Sans déférence pour le pianiste qui joue une tumultueuse rengaine de Liszt, Maugis a rejoint Minne, et Jacques Couderc la regarde roucouler et rire.
« Elle n’a ri qu’une fois aujourd’hui, songe-t-il, c’est quand elle m’a dit que j ‘étais bête. Seigneur ! je le suis encore bien plus qu’elle ne le croit… Quelle sale tête il a, ce Maugis ! Il ressemble au « Frog Prince » des dessins de Walter Crane… Tant pis ! je m’en vais mettre la puce à l’oreille du mari ! »
Jacques Couderc relève son nez de gavroche, affermit son sourire en coin, et s’en va crânement « rapporter » à Antoine, qui fume en paix près de la table de poker, dans le clan des hommes mûrs, car sa barbe et sa figure de cheval sérieux lui ont créé des relations au-dessus de son âge. Et puis, le rénovateur du barbytos ne folâtre pas avec des gigolos !
– Monsieur…
– Cher monsieur…
Ils échangent une poignée de main, et Antoine sourit paternel.
– Vous avez vu ma femme ?
– Oui… c’est-à-dire… elle causait avec M. Maugis : alors, je n’ai pas cru devoir…
– Vous ne connaissez pas Maugis ?
– À peine… C’est un de vos amis personnels ?
– Non, pas du tout. Je le rencontre ici, et ailleurs. Il amuse Minne.
Jacques jette sur Antoine un regard furieux :
– Charmant garçon, d’ailleurs. Un peu bohème, mais quand on est célibataire, n’est-ce pas ?…
– Je ne vous le fais pas dire !
– Mais je ne le dis pas non plus ! se récrie imprudemment Jacques, rouge d’une pudeur insolite. Je sais bien qu’on a la rage de dire que je mène une vie de bâton de chaise, mais c’est très, très exagéré. Dans tous les cas, je n’ai pas, comme Maugis, la fâcheuse réputation de coucher avec des vieilles dames, moi !
Antoine lève les sourcils et regarde du côté de Maugis, toujours assis auprès de Minne.
– Comment ? il couche avec des vieilles dames ?
– Des vieilles dames, c’est beaucoup dire… avec une vieille dame, une blonde teinte, hors d’âge… Et Dieu sait pourquoi ! car il aime plutôt les petites personnes très jeunes…
– Vrai ? c’est épatant, déclare Antoine.
Son accent révèle une si vive admiration que le petit Couderc s’indigne.
– Ça ne vous dégoûte pas plus que ça ?
– Moi ? mais je trouve ça merveilleux, cher monsieur ! Vous pourriez me mettre dans un lit avec une femme d’âge pendant sept ans… je resterais comme… comme… je ne peux pas dire quoi, moi !
Le baron Couderc se lève, déçu.
– Vous permettez, cher monsieur ? Je crois que madame Minne me fait signe…
Ce n’est pas un signe, mais un froncement têtu des sourcils. Minne voit, Minne sent un commencement de danger contre lequel se dresse son âme brave et rusée. Elle regarde venir Jacques avec défiance… Il est gentil pourtant cet enfant, et si bien habillé !
« Le pantalon de Maugis visse, pense-t-elle, et puis je n'aime pas les revers de moire… Mais, décidément, Jacques est trop jeune. Cette surprise, cette rougeur en me trouvant ici !… Je n’aurais jamais dû compter sur un garçon si jeune pour faire de moi une femme comme les autres… Quand je pense à ce que disait Marthe Payet, l’autre jour : « Moi, je suis comme Bilitis ; quand je suis avec mon amant, le plafond tomberait sans changer le fil de mes idées ! » Jacques aussi, il est comme Bilitis… Oh ! je le battrai !… »
Elle se tourne un peu du côté de Maugis, dont le souffle caresse son épaule : « Celui-ci…, on ne peut pas lui reprocher d’être trop jeune, au contraire. Il n’est pas beau… Mais son assurance, sa voix de jeune fille, sa câlinerie blessante, et ce … je ne sais quoi… Ah ! oui ! s’interrompt-elle résignée, le je ne sais quoi des hommes qu’on ne connaît pas beaucoup ! »
Jacques est revenu à Minne, qui lui tend sa main dégantée. Il l’effleure des lèvres, et attend pour Maugis une présentation qui ne vient pas. Maugis fume, suave et vague, les yeux vers l’azur pommelé du plafond… Minne se lève enfin, déplisse sa robe et marche vers la table qui porte des rafraîchissements, pour que son amant l’y suive…
– Un verre d’orangeade, chère madame ?… Minne, supplie-t-il tout bas, vous saviez que vous veniez ici ce soir, et vous ne me l’avez pas dit…
– C’est vrai, avoue-t-elle. Je n’y ai pas pensé…
Elle lui parle de profil une coupe aux doigts, inondée de lumière crue. Ses cils retroussés semblent la flèche que lancent ses yeux aux aguets ; le peu de champagne qu’elle a bu rosit sa petite oreille compliquée…
– Minne, poursuit-il, enragé de tant de grâce, jure-moi que tu ne voulais pas cacher ton flirt avec cet ignoble individu !
Elle tressaille, mais ne se tourne pas vers Jacques.
– Connais-je d’ignobles individus ? Et osez-vous aujourd’hui, aujourd’hui, me parler ainsi ?
Il jette à travers la table son sandwich mordu qui tombe dans les cerises déguisées.
– Eh ! c’est d’aujourd’hui seulement que je puis vous parler ainsi, parce que c’est d’aujourd’hui que je souffre, d’aujourd’hui que je t’aime !
Minne s’est retournée, brusque ; elle plonge dans les yeux défiants et tristes de son amant son grave regard.
– D’aujourd’hui ? Parce que vous m’avez eue ? Réellement ?… Oh ! expliquez-moi comment il se peut que l’amour vienne d’une pareille chose ?… Dites-moi : vous m'aimez davantage parce que, cet après-midi… ?
Il croit comprendre, et se trompe ; il croit que Minne veut ranimer son imagination au feu d’un souvenir tout proche, qu’elle veut goûter, devant tous, l’outrage exquis d’une évocation précise… Son teint d’enfant sanguin s’embrase et pâlit tour à tour : le voici de nouveau changé, sans défense, comme elle l’a vu tout à l’heure rue Christophe-Colomb…
– Oh ! Minne, quand tu t’es penchée pour dénouer tes jarretelles…
Il délire et tremble, son genou gauche trépide, comme là-bas… Elle l’écoute, très sérieuse, sans baisser les yeux sans frémir aux mots brûlants, et quand il s’arrête, honteux et enivré, elle n’a qu’une exclamation, à peine prononcée, de découragement :
– C’est inconcevable !
Minne se lève tôt, pour une Parisienne qui sort souvent le soir. À neuf heures, elle a pris son bain, et mange ses rôties sans langueur, très éveillée, dans son cabinet de toilette blanc. À chaque étage de la maison neuve, il y a le même cabinet de toilette blanc, le même petit salon gris perle à fausses boiseries, le même grand salon à baies vitrées… Cela désole l’imagination ; mais Minne n’y pense pas.
Ensachée dans sa robe de moinillon blanc, la tresse en corde d’or dansant sur les reins, elle savoure ce matin, pas encore blasée, l’exquise solitude où la laisse le départ quotidien de son mari.
Jusqu’à midi, elle sera seule, seule à lisser en arrière, tout aplatis, ses cheveux polis par la brosse, ce qui lui fait une figure d’enfant japonais ; seule à regarder la couleur du temps, à vérifier, d’un index pointu, le balayage des petits coins ; seule à camper sur un chapeau le paradis qu’éparpille son souffle et qui se couche comme une graminée des prés ; seule à rêver, à écrire, à lire, à jouir de l’enivrante solitude qui, depuis toujours, a conseillé Minne.
C’est par un matin d’hiver, clair et sonore comme celui-ci, qu’elle a couru chez Diligenti, vague compositeur italien. Elle l’a trouvé à son piano, flatté, embêté, irrésolu… Pour la punir de le déranger à cette heure-là, il a, rageur, possédé Minne déçue…
Mais, aujourd’hui, Minne se sent une âme de ménagère raisonnable. Sa déconvenue d’hier – la quatrième – lui donne à réfléchir, et elle réfléchit, en effet, devant une tasse vide.
« Il faut aviser. Parfaitement, il faut aviser. Je ne sais pas encore comment. Mais ça ne peut plus durer. Je ne peux pas m’en aller, de lit en lit, pour faire plaisir à MM. Chose et Machin, pour l’unique satisfaction d’avoir un peu mal partout et mon chignon à refaire, sans compter les chaussures qu’on remet toutes froides et quelquefois mouillées… De quoi est-ce que j’ai l’air ? Irène Chaulieu dit qu’il faut se ménager, si on ne veut paraître tout de suite cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie ah ! ah ! qu’on serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça leur suffit parfaitement. Ça leur suffit peut-être, aux hommes, mais pas à moi !… »
L’arrivée d’un pneumatique interrompt l’amère rêverie de Minne.
« C’est de Jacques. Déjà !… »
Minne chérie, Minne rêvée, Minne terriblement aimée, je t’attends aujourd'hui chez nous. Je ne peux pas te dire, ma chère petite reine, tout ce que tu apportes dans ma vie, mais je sais depuis hier, je sais d’une manière absolue que, si je n’arrive pas à te voir autant que je veux, tout croulera ! Ne ris pas, Minne, je ne mets pas d’orgueil à t’avouer que je n’aurais jamais soupçonné ce qui m’arrive là. Es-tu l’amour ? Es-tu une maladie de mon cerveau ? À coup sûr tu n’es pas le bonheur, Minne chérie…
JACQUES
Elle déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application vindicative.
« Et lui, est-il le bonheur pour moi ? Cet égoïsme ! Il ne parle que de lui ! Ce n’est pas en ce petit si jeune que je pourrai jamais me réfugier, ce n’est pas à lui que je pourrai m’avouer, supplier : « Guérissez-moi ! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j'appelle si humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes !… » Toutes les femmes que je connais parlent de ça dès qu’elles sont seules ensemble, avec des paroles et des regards qui salissent l’amour… Tous les livres aussi ! Et il y en a qui sont d’un formel ! Celui d’hier encore… » Elle ouvre un volume tout moite d’encre fraîche et relit :
« Leur étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme. Adila rugissante enfonça ses ongles aux épaules de l’homme, et leurs regards exacerbés se croisèrent comme deux poignards empennés de volupté… Dans un spasme suprême, il sentit sa force se dissoudre en elle, tandis qu’elle, les paupières révulsées, dépassait d’un envol les sommets inconnus où le Rêve se confond avec la sensation… »
« C’est péremptoire, ça ! conclut Minne en refermant le livre. Je me demande quelquefois ce qu’Antoine a bien pu faire de son célibat pour être aussi… ignorant ! » Minne pense peu à Antoine, d’habitude. Il lui arrive de l’oublier ; il lui arrive aussi de l’accueillir joyeusement, comme s’il était encore le fraternel cousin d’autrefois… Mais, aujourd’hui, lorsqu’il rentre affamé, fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux échoue devant le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à sourds excédés…
– Qu’est-ce que tu as ?
– Rien.
Elle n’a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne Jacques cet après-midi. Ce petit tient de la place, il supplie, il s’impose, il écrit… C’est le baron Couderc, évidemment, mais… « La belle avance ! » songe Minne. « Ça m’amuserait si je le volais à quelqu’un, ou si je pouvais le dire à Irène Chaulieu. Mais, pour moi, qu’il soit le baron Couderc ou le charbonnier d’en face, le résultat ne diffère pas ! » Elle ira pourtant rue Christophe-Colomb. Elle ira parce qu’elle ne recule jamais devant rien, même devant une corvée, et puis c’est encore si nouveau, leur aventure d’amour…
Dans la salle à manger, où il entre tant de lumière qu’on en a froid, Antoine dévore du veau marengo et son journal ; puis il contemple avec extase sa femme qui, serrée dans une robe foncée, tout unie, ressemble à une vendeuse très distinguée. Il tâche, en bavardant, d’adoucir l’expression distante de ces yeux noirs, tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si follement, si artistement…
– J’ai bien déjeuné, ma Minne. C’est toi qui as fait le menu ?
– Mais oui, comme tous les jours.
– C’est épatant ! Ma tante ne t’avait pourtant guère appris.
Minne se rengorge.
– J’ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets compliqués n’ont plus de succès, les légumes manquent en cette saison, et, si je ne me donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal ici que chez les Chaulieu.
Elle joue à la madame, croise ses mains, et professe sur les denrées d’hiver. Antoine l’admire et jubile, à demi caché derrière son Figaro… Minne perçoit le tremblement insolite du journal et proteste :
– C’est trop fort ! pourquoi ris-tu ?
– Pour rien, ma poupée. Je t’aime trop.
Il se lève et vient baiser tendrement les beaux cheveux brillants, où serpente et se perd un étroit velours noir… Minne appuie un instant sa tête au flanc de son mari, d’un air las :
– Tu sens le piano, Antoine.
– Je le sais bien. C’est très sain, tu sais. Ça chasse les mites, cette odeur de vernis et de bois neuf. Si nous enfermions un piano à queue dans chacune de tes armoires robes ?
Minne daigne rire, ce qui le remplit d’allégresse.
– Hop ! viens me verser mon café, chérie ! il faut que je file de bonne heure !
Il l’enlève dans ses bras et la porte dans le salon blanc à bouquets, qui conserve une odeur banale de tentures neuves, car Minne n’y reçoit guère et habite plus volontiers sa chambre à coucher, et surtout son cabinet de toilette.
– Qu’est-ce que tu fais, mignonne, cet après-midi ?
Le visage de Minne se durcit un peu, non qu’elle redoute un soupçon, mais ce second rendez-vous, au lendemain du premier, menace son repos…
– Des courses embêtantes. Mais je rentrerai de bonne heure.
– Oui, je sais ce que ça veut dire ! Tu vas m’arriver à sept heures et demie avec un air de tomber de la lune, en t’écriant : « Comment ? moi qui croyais qu’il était cinq heures ! »
Minne secoue la tête, sans gaieté :
– Ça m’étonnerait bien.
* * *
Dans le petit rez-de-chaussée de la rue Christophe Colomb, elle trouve le thé bouillant, le feu qui croule en braises roses, et, dans tous les vases, des chrysanthèmes échevelés, larges comme des pieds de chicorée… Les sandwiches au caviar, déballés trop tôt, se recroquevillent comme des photographies mal collées… Jacques est là depuis deux heures, plus grave qu’hier, et Minne le trouve changé ; il a quelque chose de sincère et de sérieux qui ne lui va pas du tout. « C’est bien ma veine ! » soupire-t-elle. Et elle cache sa mauvaise humeur sous un sourire mondain :
– Comment ? vous êtes déjà là, cher ami ?
Le « cher ami » fait signe que oui, qu’il est déjà là, et lui serre les doigts très fort. « On jurerait, se dit Minne, qu’il a envie de pleurer… Un homme qui pleure, ah ! non ! ah ! non !… »
– Qu’est-ce que vous avez contre moi ? je suis en retard ?
– Oui, mais ça ne fait rien.
Il l’aide à retirer sa fourrure, reçoit dans ses mains dévotes le petit tricorne piqué de camélias, et pâlit de lui voir la même robe qu’hier, un col strict où scintille le même bouton de rubis… Il se sent navré et perdu :
« Mon Dieu ! songe-t-il, que je l’aime déjà ! C’est terrible, je ne le savais pas… Hier, ça allait encore ; mais, aujourd’hui, je suis au-dessous de tout, je ne suis bon qu’à pleurer et à coucher avec elle jusqu’à en mourir… Elle va me prendre pour un goujat…»
Elle se tourne vers lui, agacée de son silence :
– Dites donc, Jacques, laissez-moi placer un mot !
Il sourit, d’un sourire qui a délaissé toute son heureuse insolence :
– Ne vous moquez pas de moi, Minne, je ne suis pas dans mon assiette.
Elle s’approche, empressée, caresse les doux cheveux du blondin assis devant elle :
– Mais il fallait le dire ! C’était si simple de remettre à un autre jour !… Un pneu aurait suffi…
Cette fausse sollicitude rallume dans les yeux de Jacques une inquiétante lumière. Il se lève et parle presque durement :
– Remettre !… un pneu !… Suis-je un invalide ? Il ne s’agit pas d’une grippe ou d’une migraine. Croyez-vous que je puisse me passer de vous ?
Il n’a pas su se contenir, il s’explique maladroitement, et Minne se cabre :
– Alors, quand vous ne pourrez pas vous passer de moi, il faudra que je vienne ici à n’importe quelle heure ?
Elle n’a pas haussé le ton, mais sa bouche nerveuse blanchit et elle regarde son amant de bas en haut, en bête faible et menaçante. Il s’effraie et saisit les froides petites mains dégantées :
– Dieu ! Minne, mais nous sommes fous ! Qu’est-ce que j’ai ? qu’est-ce que je dis ? Pardonne-moi… C’est que je t’aime : tout le mal vient de là ; c’est que je me fais un mal infini en pensant à toi, à toi telle que tu étais hier, telle que tu vas être… Dis, dis, n’est-ce pas ? telle que tu étais hier, toute pâle dans tes cheveux, et puis toute fatiguée sur le lit, avec tes pieds pointus et joints…
Il parle, et déshabille Minne. Ses baisers, l’accolement de son jeune corps vigoureux et rose, qui sent la blonde, l’éclair de beauté mystérieuse qui le visite à cette minute-là, raniment au fond des yeux sombres de Minne, encore une fois, l’espoir du miracle attendu… Mais, encore une fois, il succombe seul, et Minne, à le contempler si près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort, déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine naissante : elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la pâmoison qu’il ne sait pas lui donner : « Ce plaisir-là, il me le vole ! C’est à moi, à moi, ce foudroiement divin qui le terrasse sur moi ! je le veux ! ou bien, qu’il cesse de le connaître par moi !… »
– Minne !
L’enfant, apaisé, soupire ce nom, et rouvre les yeux dans l’ombre colorée des rideaux. Il n’est plus méchant, il n’est plus jaloux, il est heureux et câlin, il cherche Minne à travers le grand lit…
– Minne, tu reviens ? Tu es longue !…
Comme elle ne revient pas, il se soulève, s’assied, et demeure béant à constater que Minne, corsetée, renoue dans ses cheveux l’étroit ruban de velours noir.
– Tu es folle ! tu t’en vas ?
– Mais oui.
– Où ?
– Chez moi.
– Tu ne m’avais pas dit que ton mari…
– Antoine ne rentre qu’à sept heures.
– Alors ?
– Je n’ai plus envie de rester.
Il saute du lit, nu comme Narcisse, bute sur des bottines éparses.
– Minne !… Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu me quittes ? Je t’ai fait mal ? peut-être que je t’ai fait un peu mal ?…
Elle va parler, répondre : « Même pas ! » revendiquer sa part de joies, dire sa longue recherche, ses chutes infructueuses… Une pudeur spéciale la retient : que ce secret-là, avec les divagations d’autrefois, soit du moins son triste lot, le trésor de Minne…
– Non, je n’ai rien… Je m’en vais. Je n’ai plus envie de rester, voilà tout. J’en ai assez.
– Assez de quoi ? De moi ?
– Si vous voulez. Je ne vous aime pas suffisamment…
Elle lui assène ça comme un madrigal, en enfilant ses deux bagues. Pour lui, tout cela est un cauchemar, ou une mystification, qui sait ?
– Minne chérie, vous en avez de bonnes ! On ne s'ennuie pas une minute avec vous !
Il rit, toujours tout nu… Minne, les mains dans son manchon, le dévisage. Elle le hait. Elle en est certaine, à présent. Elle scrute cruellement, sans honte, les détails de cette figure d’enfant las, le dessous des yeux mauves, la bouche molle et rougie, la poitrine où mousse une toison blonde, les cuisses maigres et musclées… Elle le hait. Elle se penche davantage et lui dit doucement :
– Je ne vous aime pas assez pour revenir. Hier, je n’en étais pas sûre. Avant-hier, je n’en savais rien. Vous ne saviez pas, hier, que vous m’aimiez. Nous avons fait, tous deux, des découvertes.
Puis, elle glisse vivement vers la porte, pour qu’il n’ait pas le temps de lui faire du mal.
Antoine, qui revient à pied du quartier Rochechouart, se sent morne pour deux raisons : d’abord parce qu’il dégèle et que, du pavé gras, fume une vapeur à goût de torchon mouillé ; ensuite, parce que son chef agacé, l’a traité de « luthier pour momies… ».
En proie à des pensers navrants, Antoine est rentré sans tumulte, n’a pas chanté dans l’antichambre, n’a pas fait choir les parapluies suspendus aux patères de l’entrée… Il pousse la porte du salon avant que rien l’y ait annoncé et s’arrête, surpris : Minne est là, endormie sur le canapé blanc à bouquets…
Endormie ? pourquoi endormie ? Elle a posé son chapeau sur la table, jeté ses gants dans une jardinière, et son manchon, roulé à ses pieds, semble un chat accroupi dans l’ombre…
Endormie… cela ressemble si peu à Minne ce désordre insolite, ce sommeil de vaincue !… Il s’approche davantage : elle dort, la tête appuyée au dossier sec, et le pur métal de ses cheveux a coulé un peu sur son épaule… il se penche, le cœur battant, ému d’être là, vaguement pénétré de crainte et de honte, comme s’il ouvrait une lettre volée… Cette enfant qu’il adore, comme elle sommeille tristement ! Les sourcils se plissent, la bouche détendue s’abaisse aux coins, et les narines délicates, dilatées, respirent tout à coup plus fort… Ce navré visage aveugle va-t-il fondre en larmes ?
« Qu’a-t-elle de changé ? songe Antoine avec angoisse ! ce n’est plus la même Minne… D’où vient-elle, si fatiguée et si triste ? Son sommeil est désolé, et je ne l’ai jamais sentie si loin de moi. Est-ce qu’elle va recommencer à mentir ?… »
C’est un mensonge déjà, que cet assoupissement harassé, cet autre visage qu’elle ne lui montre jamais… Il recule d’un pas. Minne a remué. Ses mains tressaillent faiblement, comme les pattes des chiens qui courent en rêve, et elle s’assied en sursaut, effarée :
– C’est vous ? quoi donc ? c’est vous ?
Antoine la regarde profondément :
– C’est moi, Minne. Je rentre à l’instant. Tu dormais… Pourquoi me dis-tu vous ?
Minne, si pâle, s’empourpre jusqu’aux cheveux et aspire l’air, un grand coup :
– Ah ! c’est toi ! quel mauvais rêve !…
Antoine s'assied près d’elle encore étreint de doute et de malaise :
– Raconte ton mauvais rêve ?
Elle sourit, de son féminin et audacieux sourire, en secouant sa mèche blonde défaite :
– Merci ! pour me faire peur !
– Je te rassurerai, ma Minne, dit Antoine, en la prenant toute dans son grand bras.
Mais elle rit et s’échappe, frissonnante, et danse pour se réchauffer, pour s’éveiller, pour oublier la menaçante image que faisait, dans son rêve, un corps d’adolescent, nu et blond, étendu sans vie sur un tapis rouge…
* * *
Aujourd’hui, c’est dimanche, un jour qui détraque la semaine, différent des autres jours. Le dimanche, Antoine – qui croit aimer la musique depuis qu’il reconstitue des barbytos – emmène Minne au concert.
Minne ne saurait pas dire, vraiment, pourquoi elle est plus frileuse le dimanche. Elle arrive au concert, claquant des dents, et la musique ne la réchauffe guère, parce qu’elle l’écoute trop. Elle l’écoute, penchée, les mains jointes dans son manchon, attentive à regarder le chef d’orchestre, comme si le geste de Chevillard ou de Colonne allait enfin lever le rideau d’un spectacle mystérieux qu’on devine derrière la musique, et qu’on ne voit jamais… « Mon Dieu, soupire Minne, pourquoi rien n’est-il jamais parfait ? On attend, on attend, c’est comme une envie de pleurer qu’on a par tout le corps, et… rien n'arrive !… »
Pour ce gris dimanche de dégel, Minne se pare d’une robe grise, en velours couleur d’argent terni, et d’une étole de renard noir. Sous le chapeau couronné de plumes sombres, ses cheveux rayonnent, emboîtant la nuque d’un casque serré en or poli. Debout dans le cabinet de toilette, multipliée par la glace d’un miroir Brot, Minne s'avoue satisfaite :
« Je réalise assez bien l’idée qu’on se fait de la femme du monde. »
Puis, elle s’en va taquiner son mari, car sa propre perfection la rend volontiers autoritaire. Il s’habille dans une petite pièce, installée à la diable à côté de son bureau-fumoir : Minne ne tolère pas auprès d’elle des « affaires d’homme » qui sont noires, rudes à toucher, ni des dessous masculins. « Si, au moins, dit-elle, on pouvait mettre des rubans aux caleçons et aux gilets de flanelle, pour que ça fasse joli quand on ouvre une armoire !… »
Antoine est en train de s’habiller, formé par le collège à une célérité silencieuse.
– Allons, Antoine, allons ! gronde la petite fée en argent.
Il tourne vers elle une figure barbue et préoccupée, des yeux noirs et blancs de bon rastaquouère :
– Tiens, Minne, mets-moi donc le bouton de ma manchette gauche.
– Je ne peux pas, j’ai mes gants.
– Tu pourrais en ôter un…
Il n’insiste pas davantage, mais la même préoccupation revient peser sur ses sourcils. Minne s’admire dans le miroir incliné d’une vieille psyché reléguée dans ce coin, et qu’elle ne consulte jamais : il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre dans une glace inconnue…
Elle chante soudain, de sa voix de petite fille, aiguë et pure :
J’ai du di,
J’ai du bon,
J’ai du dénédinogé,
J’ai du zon, zon, zon,
J’ai du tradéridera ;
J’ai du ver-t-et-jaune,
J’ai du vi-o-let,
J’ai du bleu teindu,
J'ai de l’orangé !
Antoine s’est retourné, saisi :
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Ça ? c’est une chanson.
– Où l’as-tu apprise ?
Elle cherche, un doigt sur la tempe et se rappelle tout à coup que son premier amant, l’interne des hôpitaux, chantait cette paysannerie sur un pas d’obscène fantasia. Le souvenir l’amuse, et elle éclate de rire :
– Je ne sais pas. Quand j’étais petite… Peut-être dans la cuisine, avec Célénie ?
– Ça m’étonne, dit Antoine avec plus de sérieux que n’en comporte l’incident. Je l’ai connue autant que toi, Célénie…
Minne lève une main insouciante :
– Possible… Tu sais qu’il va être deux heures, et que c’est terrible pour avoir une voiture, le dimanche ?
* * *
Dans le fiacre, Antoine ne parle guère, froncé d’un malaise qu’il n’explique pas, et Minne s’avise de le réconforter, de le conseiller :
– Mon pauvre garçon, si tu as besoin de deux jours pour te remettre, chaque fois qu’on blaguera ton… chose… barbytos… qu’est-ce que tu feras dans la vie ? Il faut bien que quelque chose cloche, va ! et si tu n’as jamais d’autres catastrophes dans ton existence !…
Elle soupire, si comiquement et maternellement désabusée que la morose humeur d’Antoine se fond en chaude tendresse et qu’il a recouvré, en gravissant l’escalier du Châtelet, l’agressif orgueil de tout homme qui promène à son bras une très jolie créature.
– Regarde, Antoine, Irène Chaulieu… là, dans une loge, avec son mari…
– Et avec Maugis. Est-ce qu’il lui ferait la cour ?
– La belle affaire ! dit Minne impertinente. Il me la fait aussi, à moi !
– Non ?
– Parfaitement ! L’autre soir, chez les Chaulieu, si j’avais voulu…
– Pas si haut, donc ! Tu as une façon de parler bas !… Alors, Maugis a osé te… te…
– Oh ! Antoine, je t’en supplie, pas de scène conjugale ici, surtout à cause de Maugis ! ça n’en vaut pas assez la peine… Et puis, tais-toi, voilà Pugno qui s’installe.
Il se tait. Au fond il s’en fiche, de Maugis. Son malaise, récent, dépend de Minne, de Minne seule. Il pense bien, mon Dieu, il est sûr que Minne ne fait pas de bêtises ; il a peur seulement qu’elle ne recommence à mentir pour le plaisir de mentir, qu’elle ne cultive de nouveau ce jardin pervers, féerique, mal connu, où erra toute son enfance de fillette mystérieuse…
– Tiens ! le petit Couderc, remarque-t-il distraitement.
L’œil seul de Minne a bougé :
– Où donc ?
– Il vient d’entrer dans la loge de madame Chaulieu. Ce qu’ils jabotent, dans cette loge. On les entend d’ici !
Effectivement, Irène Chaulieu jase comme à l’Opéra, posée de trois quarts contre la tenture rouge, et ses paupières à l’orientale battent pour exprimer la lassitude, le désir, la défaite voluptueuse. Des dentelles authentiques et défraîchies chargent ses épaules, pendent à ses manches.
– C’est pourtant vrai, souffle Minne, qu’elle a toujours l’air de s’habiller chez les revendeuses de la rue de Provence !
Elle feint d’éplucher la toilette d’Irène, pour pouvoir épier Jacques Couderc. Qu’il a mauvaise mine, ce petit ! Et l’une de ses mains fait danser fébrilement son chapeau… Minne le méprise :
« Je déteste ces gens nerveux, qui ne savent pas cacher leurs émotions ! L’autre jour, c’était son genou qui avait la danse de Saint-Guy ; aujourd’hui, c’est son bras ! tout ça c’est des tics de dégénéré ! »
Elle se venge tout bas du bref frisson qui vient d’effleurer sa nuque… Puis, le menton tendu, attentive, elle paraît se livrer toute à Schéhérazade.
Sa taille se balance au rythme des flots – trombones déchaînés que crête un coup de cymbales – un sourire pâlot étire les coins de ses lèvres, quand Rimsky-Korsakov la traîne de vaisseau en harem, de naufrages en fêtes à Bagdad ; quand, au sortir du prestigieux vacarme d’un combat de géants, il la plonge jusqu'aux lèvres dans la confiture orientale – pistaches, pétales de roses qu’engluent le sucre et l’huile de sésame – d’un dialogue entre le prince et la jeune princesse… Cette musique excessive va-t-elle livrer à Minne le secret d’elle-même ?
Trop de douceur, par instants, ou bien les violons impudiques, l’irrésistible tournoiement, qu’on devine, d’une beauté voilée d’écharpes, entrouvrent çà et là des bouches sur un « ah ! » extatique…
Dans la loge d’Irène Chaulieu, un malheureux enfant cherche à comprendre ce qui lui arrive. La musique l’éparpille et il lui faut beaucoup de courage, quand les violons chantent à l’aigu, pour ne pas hurler, comme un chien près d’un orgue de Barbarie… La présence de Minne le bouleverse. Elle l’a abandonné, nu et faible, elle l’a abandonné encore ivre d’elle, avec des mots si secs et si mesurés, des yeux si noirs, si sauvagement résolus… Hélas ! l’histoire de leurs amours tient en trois lignes : il l’a vue… elle l’a séduit, parce qu’elle ne ressemble à personne… et puis elle s’est donnée tout de suite, en silence…
– Quelle chaleur dans cette salle ! soupire Irène Chaulieu.
Son éventail porte jusqu’à Jacques Couderc un parfum poisseux et lourd, et il se sent mal à l’aise… Ah ! comme une goutte de verveine citronnelle évaporée rajeunirait l’air poussiéreux ! Citrons écorchés, feuilles qu’on froisse pour qu’elles vous livrent leur verte odeur, jeunesse de l’été commençant, paille de seigle à peine blondi – le parfum de Minne, les cheveux de Minne, la peau de Minne, et ses yeux, source noire où viennent boire et se mirer les songes ! « Se peut-il que j’aie eu tout cela ? et comment l’ai-je mérité ? et comment l’ai-je perdu ? »
– Dites donc, mon petit Jacques, vous avez une fichue mine ! La noce, la pâle noce ? les coupables voluptés ? Qu’est-ce que vous vous êtes fait faire ? Ça m’amuserait de le savoir, sinon de le voir !
Il sourit à Irène, avec l’envie de la tuer, exagère sa myopie insolente :
– Si jeune, et déjà voyeuse ?
Elle lève son nez de peseuse d’or :
– Mon petit, vous avez les préjugés d’un bourgeois du Marais. Et si ça m’amuse, moi, de doubler mon plaisir par la vue du plaisir d’autrui ? Vous me faites rire, tous, avec vos prétentions d’assigner à la volupté des limites convenables ! Mon âme à moi demeure assez orientale, Dieu merci, pour concevoir et embrasser la sensualité de tous les siècles…
Elle continue, à travers les chut ! indignés, et n’entend même pas Maugis qui ronchonne, tout haut :
– Qu’est-ce qu’elle a encore lu depuis hier, la bougresse ?
Jacques Couderc se tait, découragé, et l’entracte vient à propos lui permettre de sortir, de remuer, de promener son mal… Un court instant, il médite d’attendre Antoine et de saluer Minne, de l’effrayer ; mais une espèce de torpeur morale l’en empêche. Tout ce qu’il veut préparer, préciser, se dissout à mesure et il descend, lâchement, le grand escalier.
* * *
Cette fuite honteuse donne à Minne, les jours suivants, une grande sûreté de soi, la conscience d’être, cette fois, la plus forte… La semaine du jour de l’an, qui trouble même les calmes abords de la place Pereire, maintient d’ailleurs Minne, de force, parmi les soucis de bonbons, de visites, de cartes et de cadeaux. Son esprit, sournois et fantasque, jamais léger, se détache de la brève et méchante aventure d’amour… Elle s’affaire comme une demoiselle de chez Boissier, rédige des listes de visites, glisse des Christmas-Cards dans des enveloppes, et reprend un air soucieux de fillette qui joue à la dame. Elle accueille Antoine, dès qu’il rentre, par des questions précises et malveillantes :
– Et les d’Hauville ? c’est comme ça que tu as pensé à leur petit garçon ?
– C’est vrai, je l’ai oublié !
– J’en étais sûre !
– Et cette vieille sorcière de mère Poulestin ?
– Oh ! zut ! encore une !
Il baisse un nez mélancolique.
– Enfin, mon ami, s’il faut que je sois seule pour penser à tout, vraiment, ce n’est pas un métier !…
Et puis, est-ce « un métier », je vous le demande, d’aller voir demain l’oncle Paul, ce malade hostile qu’elle devra embrasser – embrasser ! – sur son front couleur de buis ? Horreur !… Elle s’énerve d’avance, et ravage à deux mains sa chevelure :
– À quelle heure, demain, Antoine ?
– À quelle heure quoi ?
– L’oncle Paul, voyons !
– Je ne sais pas, moi. À deux heures. Ou à trois heures. On a toute la journée.
– Tu me combles ! Bonsoir, je vais me coucher, je ne tiens plus debout.
Elle s’étire, bâille éperdument, s’ennuie soudain, son ardeur rageuse tout à coup tombée, et vient offrir un coin de joue, de chignon et d’oreille au baiser de son mari.
– Tu vas te coucher, ma poupée ?… Dis donc, je…
– Quoi ?
– J’y vais aussi.
Elle le regarde félinement de côté… Il n’y a pas de doute : Antoine la suivra dans sa chambre, dans son lit… Elle hésite : « Suis-je malade ? Faut-il faire une scène et bouder ? ou m’endormir ?… Ce sera difficile… »
Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans toute la pièce le clair parfum de Minne… Elle le suit des yeux. Il est grand, plutôt trop. Gauche lorsqu’il est habillé, la nudité le met à l’aise, comme la plupart des hommes bien bâtis. Un nez bossu au milieu, des yeux de charbonnier amoureux… « Voilà, c’est mon mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre, mais… c'est mon mari. En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt, si je consens… » Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie d’esclave, elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de ses cheveux.
L’oncle Paul est affreux à voir. Sa tête en buis durci fait peur, cette tête de missionnaire qu’on a un peu scalpé, un peu brûlé, un peu laissé mourir de faim dans une cage au soleil. Ratatiné dans un fauteuil, il joue à cache-cache avec la mort, au milieu d’une chambre peinte à la chaux, gardé par une infirmière qui a l’air d’une vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une main desséchée et attire exprès Minne vers son crâne nu, heureux de la sentir raide et prête à crier.
Ils se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine. Minne, par ses yeux noirs, fixes et grands, lui souhaite la mort ; lui, la maudit à toute minute, silencieusement, l’accuse en toute injustice d’avoir fait mourir Maman de chagrin et de rendre son fils très malheureux…
Elle lui demande de ses nouvelles, d’une voix ralentie. Il trouve un souffle pour la complimenter de sa robe gris d’argent. S’ils vivaient dans la même maison, on ne sait pas ce qui pourrait se passer.
Aujourd’hui l’oncle Paul s’amuse à retenir Minne longtemps.
– Ce n’est pas tous les jours le premier janvier, articule-t-il en suffoquant.
Il provoque et prolonge, en respirant très fort, une quinte de toux, dont les nausées finales font blanchir et frémir les joues de Minne. Quand il a repris haleine, il donne des détails minutieux sur ses fonctions naturelles, et surprend avec bonheur le regard révolté de sa belle-fille. Puis il rassemble ses forces et commence lentement à parler de la mort de sa sœur…
Cette fois, c’est un vain gaspillage d’énergie : Minne, qui se sent tout à fait innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, se détend peu à peu, trouve un mot, un sourire triste et tendre… « Elle est bien forte ! » se dit le moribond, indigné. Et, lassé du jeu, il met fin à la visite.
Dehors, sous la nuit piquante et glacée, Minne a envie de danser. Elle donne un nickel à un pauvre, prend le bras d’Antoine, et pense, généreuse en sa joie d’évadée : « Si Jacques Couderc était là, ma parole, je l’embrasserais ! »
Toute la soirée, elle remue, bavarde, rit toute seule. L’eau noire de ses yeux bouge et scintille, une fièvre charmante anime son teint, Antoine la contemple, mélancolique et attentif. Un moment, elle s’arrête de rire pour sourire, et son visage change. Oh ! ce sourire de Minne ! ce provocant et délicieux sourire qui remonte les pommettes, transforme l’arc de la bouche et tire les coins des paupières ! … Pour la seconde fois, Antoine s’efforce de découvrir, sur la figure de Minne, un autre visage, un masque qu’y pose légèrement le sourire… Il se sent le cœur flottant et mal à l’aise, comme le jour où il l’a vue dormir sur le canapé… Dans ce sommeil soucieux qui la trahissait, comme dans ce secret sourire voluptueux où apparaît une autre femme, Minne lui échappe… Cette fois, ce n’est qu’un éclair ; car Minne bâille en chatte, crispe ses griffes sur le vide, et annonce qu’elle va se coucher.
Minne ne peut pas se coucher tout de suite. Enveloppée dans sa robe blanche de moine, elle ouvre sa fenêtre pour « voir le froid ».
Elle lève la tête, et le halètement des étoiles la surprend. Comme elles tremblent ! Cette grosse, là, au-dessus de la maison, elle va sûrement s’éteindre : on l’aura accrochée dans un courant d’air…
Ayant assez joué à goûter le froid, Minne ferme la fenêtre et se tient debout contre la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée ce soir pour se coucher, reprise par l’absurde et ardente certitude que le bonheur peut encore fondre sur sa vie comme une catastrophe merveilleuse, comme une brusque fortune, qu’elle le mérite, qu'on le lui doit. L’homme qui fera d’elle une femme ne porte point de signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera par hasard. Le hasard jadis s’appelait miracle… L’effort d’un carrier, plus d’une fois, creva d’un coup de pic aveugle la prison où dormait une source…
Irène Chaulieu a donné rendez-vous à Minne, au Palais de Glace, vers cinq heures.
Son « jour » ne suffit pas à la petite Israélite infatigable, qui considère le désœuvrement et la solitude comme des maladies. Tous les jours, elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, d’anciens amants restés dociles… La longue galerie du Fritz connaît ses traînes de dentelles, ourlées de zibeline. L’Empyrée-Palace et l’Asturie résonnent de sa voix coupante, qui glapit quand elle croit chuchoter. Le Palombin vieux jeu, le discret Afternoon de la place Vendôme, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y retient sa table. Aujourd’hui, c’est le Palais de Glace. Minne, qui y pénètre pour la première fois, a revêtu une toilette sombre d’honnête femme à son premier rendez-vous, et les ramages d’une voilette d’application tatouent de blanc son fin visage invisible : deux trous d’ombre impénétrable, une fleur rose voilée décèlent seulement les yeux et la bouche.
– Ah ! Voilà sainte Minne ! D’où sortez-vous sous cette muselière ? Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va bien ? Prenez donc un grog bouillant : on respire la mort ici. Et puis, faut être adéquat aux ambiances, comme disait feu la Revue Héliotrope. Moi, je bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne, de la bière à Munich…
– Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé ! glisse la voix suave de Maugis.
– Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil alcoolique !
Maugis, gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse, plastronne pour Minne, qui semble n'en rien voir. Elle regarde autour d’elle, déçue, après avoir pesé de l’œil les « ombres » de ce five-o’clock. Pas brillante, la bande, aujourd’hui ! Irène a amené sa sœur, un monstre batracien sans jambes, gibbeux, impossible à marier, qu’elle nourrit, terrorise, et contraint à une muette complicité. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duègne tératologique le nom significatif de « Ma sœur Alibi ».
À côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote un cocktail très foncé. L’Américaine, la « belle Suzie », s’absorbe en un duo chuchoté avec son voisin, un sculpteur andalou à barbe de Christ : on ne voit d’elle qu’une nuque courte et solide, des épaules carrées, un nez court et velouté de bête sensuelle… Il y a, enfin, Irène, mal ficelée et de mauvaise humeur. Minne détaille avec un calme plaisir le maquillage voyant des joues et des lèvres, l’excès de bijoux au col et aux mains nues…
Minne attend que Maugis, debout derrière elle, reprenne leur flirt. Il la couve d’un regard dont l’alcool a terni le bleu naïf, et se tait, cherchant à retrouver, sous la robe tailleur, la ligne tombante des épaules, les bras pâles et veinés, les deux petites salières attendrissantes… Patiente, Minne s’occupe au tournoiement des patineurs. Cela, du moins, est nouveau, un peu étourdissant à regarder et de minute en minute plus captivant. Elle se surprend à suivre, d’une inclinaison du buste, l’élan qui courbe tous les patineurs comme des épis sous le vent… La lumière haute cache les visages sous l’ombre des chapeaux, un reflet de neige monte de la piste écorchée, poudrée de glace moulue. Les patins ronronnent et, sous leur effort, la glace crie comme une vitre qu’on coupe. L’air sent la cave, l’alcool, le cigare… une molle valse conduit la ronde.
Des femmes très parées frôlent le coude de Minne : ce sont celles-là qu’elle voudrait voir patiner, toutes plumes tournoyantes, les jupes élargies en toupie… Mais celles-là, justement, ne descendent pas sur la piste…
– Minne, vous avez vu Polaire ?
– Non ; comment est-elle ?
– Ça, c’est bien vous, par exemple ! Vous resterez, dans mon esprit, la femme qui ne connaît pas Polaire ! Là, tenez : elle passe.
Deux silhouettes valsantes : l’une mince, étranglée à la taille, épanouie à la jupe, semble moins une femme qu’une de ces apparences de vases créées par la giration d’un fil d’archal incurvé… Minne n’a pas vu le visage de la valseuse, – une tache pâle, renversée dans des cheveux noirs, – ni de pieds – un éclair d’acier, le coup de queue d’un poisson au soleil…, mais elle demeure charmée, attendant que repasse le couple de patineurs enlacés… Cette fois, elle a senti le souffle des jupes étendues, distingué l’extase du pâle visage renversé…
« La seule ivresse du tournoiement, la vitesse des pieds ailés peut donc suffire à peindre sur un visage cette mort bienheureuse ? Je voudrais, moi aussi… Si je pouvais apprendre ! Tourner, tourner à en mourir, renversée, les yeux fermés… »
Son nom, prononcé à demi-voix, l’éveille…
– Madame Minne a l’air bien absorbée, vient de dire Maugis.
– Elle pense à son flirt, réplique Irène Chaulieu.
– Quel flirt ? consent à demander Minne.
Irène Chaulieu se penche par-dessus la table, traînant dans les tasses les queues de sa zibeline ; sa bouche fardée se gonfle du besoin de parler, de mentir, de calomnier, de tout savoir…
– Mais le plus malheureux d’entre tous, le petit Couderc ! On ne parle que de ça, ma chère, on sait comment vous l’avez reçu !
Les yeux de Minne rient derrière la dentelle : « C’est plutôt lui, jusqu’à présent, qui m’a reçue !… »
– … On voit sa petite gueule démolie depuis le jour où vous l’avez envoyé… aimer ailleurs, on le rencontre dans des tripots, il perd tout ce qu’il veut à la Ferme, enfin, quoi ! on parlerait moins de vous deux, si vous aviez couché ensemble !
– C’est un conseil ? demande la douce petite voix de Minne.
– Un conseil, moi ? ah ! ma chère amie, ce n’est pas parce que Maugis est là, mais ce n’est pas moi qui irais prôner à mes amies des gigolos de vingt-trois ans ! Ça n’est bon qu’à vous engrosser, ou ça vous demande de l’argent, ou bien ça se cramponne, et vous parle de menaces, de suicides, de revolvers et de tous les scandales !
Minne fronce les sourcils… Où donc a-t-elle vu sur un tapis rouge un gracieux corps d’adolescent, nu et blanc, étendu… Ah ! oui, ce mauvais rêve !… Elle frissonne sous l’étole de renard noir, et Maugis, qui la regarde avec une gourmandise dévote, suit, de la nuque aux reins, le sillage du frisson…
– Allons, Maugis, ne vous excitez pas ! conseille Irène. La glace vous fait un drôle d’effet aujourd’hui !
– C’est mon heure, bouffonne le journaliste. On ne peut pas s’imaginer ce que je suis brillant, entre cinq et sept !
L’éclat de rire d’Irène couvre le ronron des patins, coupe le duo extasié de la belle Suzie et du sculpteur andalou, qui rapprochent leurs visages ébahis d’amants qu’on éveille. Seul, le monstre batracien, accroupi en idole hindoue, n’a pas souri.
– Moi, affirme crânement Irène, je serais plutôt du matin. Quoique, pourtant, l’après-midi… ou le soir, très tard…
Maugis joint des mains admiratives :
– O riche nature ! est-il vrai que l’abondance rend généreux ?
Elle l’écarte, du bout de ses doigts aux ongles polis :
– Attendez ! Minne n’a rien dit… Minne, c’est votre tour. J’attends vos impressions d’alcôve. Vous m’agacez, à rester là, les mains dans votre manchon !
Minne hésite, avance un menton câlin, et fait l’enfant :
– Moi, je ne sais pas : je suis trop petite ! Je parlerai après tout le monde !
Elle désigne le couple hispano-américain, assis genou à genou. L’Américaine, d’ailleurs, n’y met pas de façons :
– Moi, ça dépend de qui, avoue-t-elle. Mais toutes les heures sont aussi bien.
– Bravo ! crie Irène. Vous y allez bravement de votre « petite mort », vous, au moins !
La belle Suzie rit lentement, fronce un mufle frais et félin :
– Petite mort ? Non, ce n’est pas… C’est plutôt comme quand la balançoire va trop haut, vous savez ? Ça coupe en deux, on retombe et on crie : « Ha ! »
– Ou bien : « Maman ! »
– Taisez-vous, monsieur Maugis ! Et on recommence.
– Ah ! on recommence ? Mes compliments à monsieur votre… escarpolette !
Irène Chaulieu mordille une rose et réfléchit, les yeux droit devant elle… De courtes émotions passent sur sa belle figure de Salomé…
– Moi, commence-t-elle, je trouve que vous êtes tous des égoïstes. Vous ne parlez que de votre plaisir, de votre sensation, comme si celle de… l’autre n’était pas d’importance. Le plaisir que je donne vaut quelquefois plus que le mien…
– Tant y a que la façon de… donner, interrompt Maugis.
– Zut, vous ! Et puis, l’escarpolette… non, c’est pas ça du tout. Moi, c’est le plafond qui crève, un coup de gong dans les oreilles, une sorte de… d’apothéose qui m’est due, l’avènement de mon règne sur le monde… et puis, je t’en fiche ! ça ne dure pas !
Emballée, Irène Chaulieu semble goûter quelque mélancolie sincère…
Quasi déserte, écorchée, dépolie, la piste de glace jette aux visages un blafard reflet. Un long gaillard, vêtu de drap vert collant, le polo sur l’oreille, fend la piste d’un élan oblique de nageur…
– Il n’est pas mal, celui-là…, murmure Irène… Dites donc, vous, la Minne, j’attends toujours votre mot de la fin ?
– Oui, insiste Maugis, vous nous devez le terminal cul-de-lampe, si j’ose dire, de ce mémorable plébiscite !
Minne se lève, et tend sa voilette sur son menton, en avançant une petite bouche de carpe :
– Oh ! moi, je ne sais pas… Vous comprenez, je n'ai jamais eu qu’Antoine…
Son succès de rire l’interloque un peu… Dans le cirque vide, les rires se doublent en écho. Des femmes se retournent vers le groupe. L’homme au collant retraverse la piste en danseuse, un pied levé… Suivi du monstre bossu, Irène trottine vers la sortie, l’œil sur le patineur vert :
– Il n’est pas mal, ce garçon, décidément ; hein, Minne ?
– Oui…
– Il a quelque chose de Boni de Castellane, en plus robuste. Ah ! si on ne se tenait pas !… Mais on se tient. Ils sont gâtés par les grues à béguins, et, quand on a une faiblesse pour eux, tout Paris le sait le lendemain !
Elle secoue, d’un haussement d’épaules, toutes ses queues de zibeline, et congédie le bas-bleu miséreux. Puis, comme Maugis s’attarde, elle grince :
– Allons ! gros plein d’alcool, quand vous aurez fini de lécher les gants de Minne !
L’Américaine et le sculpteur andalou ont disparu, on ne sait où ni comment. De plus en plus grincheuse, Irène déclare, pendant qu’un chasseur hèle son automobile, que « la belle Suzie s’est encore fait lever » et que « bientôt pas une femme honnête ne voudra se montrer avec elle » !
* * *
Minne sent ses ailes pousser.
Depuis huit jours, à deux heures, le métropolitain l’emmène, court-vêtue, au Palais de Glace. Les premières séances ont été dures : Minne, horrifiée de sentir fuir sous elle un sol savonneux, criait menu, d’une voix de souris prise, ou, muette, les yeux dilatés, cramponnait aux bras de son professeur de petites mains de noyée. La courbature aussi fut cruelle, et Minne, à son réveil, souffrait de « deux os nouveaux, très méchants », plantés le long de ses tibias.
Mais les ailes poussent… Un roulis harmonieux, a présent, balance Minne sur la glace, plus vite, encore plus vite… jusqu’à l’arrêt en pirouette. Minne quitte le bras de l’homme en vert, croise ses mains dans son manchon, s’élance, et glisse, droite, les pieds joints…
Mais ce qu’elle voudrait, c’est valser comme Polaire, perdre la notion de tout ce qui existe, pâlir, mourir, devenir la spirale de papier qui vire dans l’air chaud au-dessus d’une lampe, devenir la banderole de fumée qu’enroule à son poignet le fumeur absorbé…
Elle essaie de valser, et s’abandonne au bras du gaillard en polo, mais le charme n’opère pas : l’homme sent le cervelas et le whisky… Minne, écœurée, lui échappe et glisse seule, les bras tombés, relevant, d’un geste encore craintif, des mains de danseuse javanaise…
Elle travaille tous les jours, avec la persistance inutile d’une fourmi qui thésaurise des fétus. Sa mélancolie désœuvrée s’amuse, et le sang monte à ses joues pâles. Antoine est content.
Aujourd’hui, l’ardeur têtue de Minne redouble. C’est à peine si elle a vu, dehors, que mars amollit les bourgeons, fonce l’outremer du ciel, qu’un printemps chétif exalte l’odeur des bouquets à deux sous, réséda corrompu, violettes fatiguées, jonquilles niçoises qui sentent le champignon et la fleur d’oranger…
Minne glisse sur la piste presque déserte, raie la glace avec le bruît d’un diamant sur une vitre, tourne court en s’inclinant comme une hirondelle… une ligne de plus, et son patin touchait la bordure ! Elle a heurté, sans le voir, un coude appuyé, puis elle se retourne en murmurant :
– Pardon !
L’homme appuyé, c’est Jacques Couderc. Une inexplicable colère la grise tout à coup, devant cet humble et livide visage, ces yeux mornes qui la suivent…
« Comment ose-t-il ?… C’est abominable ! Il vient me montrer sa pâleur comme un mendiant exhibe son moignon, et ses yeux disent : « Regarde-moi maigrir ! » Mais qu’il maigrisse ! qu’il fonde ! qu’il disparaisse ! que je perde enfin la vue de cet être… de cet être… »
Elle tourne sur la glace, comme un oiseau affolé sous une voûte, résolue pourtant à ne pas céder la place… C’est lui qui cède, et qui s’en va.
Mais sa victoire la laisse, cette fois, un peu fourbue, tremblante sur ses jarrets fins. Elle a pris son parti. Puisque Jacques ne veut pas se détacher d’elle, qu’il meure !… Elle le supprime de la vie, redevenue la petite reine cruelle qui, dans ses songes enfantins, dispensait le poison et le couteau à tout un peuple imaginaire.
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