LE PETIT CHOSE
1868
Je suis né le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc où l'on trouve, comme
dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière, un
couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains.
Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des foulards,
avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan de laquelle il
s'était taillé une habitation commode, tout ombragée de platanes, et séparée des
ateliers par un vaste jardin. C'est là que je suis venu au monde et que j'ai
passé les premières, les seules bonnes années de ma vie. Aussi ma mémoire
reconnaissante a-t-elle gardé du jardin, de la fabrique et des platanes un
impérissable souvenir, et lorsque à la ruine de mes parents il m'a fallu me
séparer de ces choses, je les ai positivement regrettées comme des êtres.
Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur à la maison
Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière, m'a souvent conté depuis comme
quoi mon père, en voyage à ce moment, reçut en même temps la nouvelle de mon
apparition dans le monde et celle de la disparition d'un de ses clients de
Marseille, qui lui emportait plus de quarante mille francs; si bien que M.
Eyssette, heureux et désolé du même coup, se demandait, comme l'autre, s'il
devait pleurer pour la disparition du client de Marseille, ou rire pour
l'heureuse arrivée du petit Daniel... Il fallait pleurer, mon bon monsieur
Eyssette, il fallait pleurer doublement.
C'est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour de ma
naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt endroits. D'abord
nous eûmes donc le client de Marseille, puis deux fois le feu dans la même
année, puis la grève des ourdisseuses, puis notre brouille avec l'oncle
Baptiste, puis un procès très coûteux avec nos marchands de couleurs, puis,
enfin, la révolution de 18..., qui nous donna le coup de grâce.
A partir de ce moment, le fabrique ne battit plus que d'une aile; petit à petit,
les ateliers se vidèrent chaque semaine un métier à bas, chaque mois une table
d'impression de moins. C'était pitié de voir la vie s'en aller de notre maison
comme d'un corps malade.. lentement, tous les jours un peu. Une fois, on n'entra
plus dans les salles du second. Une autre fois, la cour du fond fut condamnée.
Cela dura ainsi pendant deux ans; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin,
un jour, les ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le
puits à roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on lavait
les tissus, demeura immobile, et bientôt, dans toute la fabrique, il ne resta
plus que M. et. Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frère Jacques et moi; puis,
là-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le concierge Colombe et son fils
le petit Rouget.
C'était fini, nous étions ruinés.
J'avais alors six ou sept ans. Comme j'étais très frêle et maladif, mes parents
n'avaient pas voulu m'envoyer à l'école. Ma mère m'avait seulement appris à lire
et à écrire, plus quelques mots d'espagnol et deux ou trois airs de guitare, à
l'aide desquels on m'avait fait, dans la famille, une réputation de petit
prodige. Grâce à ce système d'éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et
je pus assister dans tous ses détails à l'agonie de la maison Eyssette. Ce
spectacle me laissa froid, je l'avoue; même je trouvai à notre ruine ce côté
très agréable que je pouvais gambader à ma guise par toute la fabrique, ce qui,
du temps des ouvriers, ne m'était permis que le dimanche. Je disais gravement au
petit Rouget"Maintenant, la fabrique est à moi; on me l'a donnée pour jouer." Et
le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce que je lui disais, cet imbécile.
A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle aussi
gaiement. Tout à coup M. Eyssette devint terrible c'était dans l'habitude une
nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris, la casse et les
tonnerres; au fond, un très excellent homme, ayant seulement la main leste, le
verbe haut et l'impérieux besoin de donner le tremblement à tout ce qui
l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu de l'abattre, l'exaspéra. Du soir au
matin, ce fut une colère formidable qui, ne sachant à qui s'en prendre,
s'attaquait à tout, au soleil, au mistral, à Jacques, à la vieille Annou, à la
Révolution, oh! surtout à la Révolution!... A entendre mon père, vous auriez
juré que cette révolution de 18.... qui nous avait mis à mal, était spécialement
dirigée contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les révolutionnaires
n'étaient pas en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait ce que
nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-là... Encore aujourd'hui, quand le
vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve I) sent venir son accès de goutte,
il s'étend péniblement sur sa chaise longue.. et nous l'entendons dire "Oh! ces
révolutionnaires I..."
A l'époque dont je vous parle. M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la douleur
de se voir ruiné' en avait fait un homme terrible que personne ne pouvait
approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours. Autour de lui, chacun
se taisait; on avait peur. A table, nous demandions du pain à voix basse. On
n'osait pas même pleurer devant lui. Aussi, dès qu'il avait tourné les talons,
ce n'était qu'un sanglot, d'un bout de la maison à l'autre; ma mère, la vieille
Annou, mon frère Jacques et aussi mon grand frère l'abbé, lorsqu'il venait nous
voir, tout le monde s'y mettait. Ma mère, cela se conçoit, pleurait de voir M.
Eyssette malheureux; l'abbé et la vieille Annou pleuraient de voir pleurer Mme
Eyssette; quant à Jacques, trop jeune encore pour comprendre nos malheurs --il
avait à peine deux ans de plus que moi --, il pleurait par besoin, pour le
plaisir.
Un singulier enfant que mon frère Jacques; en voilà un qui avait le don des
larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois les yeux rouges et la joue
ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe, à la maison, en
promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout. Quand on lui disait "
Qu'as-tu ? " il répondait en sanglotant " Je n'ai rien. " Et, le plus curieux,
c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait comme on se mouche, plus souvent, voilà
tout. Quelquefois M. Eyssette, exaspéré, disait à ma mère " Cet enfant est
ridicule, regardez-le... c'est un fleuve. " A quoi Mme Eyssette répondait de sa
voix douce " Que veux-tu, mon ami ? cela passera en grandissant; à son âge,
j'étais comme lui. " En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup
même, et cela ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulière
aptitude qu'avait cet étrange garçon à répandre sans raison des averses de
larmes allait chaque jour en augmentant. Aussi la désolation de nos parents lui
fut une grande fortune... C'est pour le coup qu'il s'en donna de sangloter à son
aise, des journées entières' sans que personne vint lui dire: " Qu'as-tu?"
En somme, pour Jacques comme pour moi, notre usine avait son joli côté.
Pour ma part, j'étais très heureux. On ne s'occupait plus de moi. J'en profitais
pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers déserts, où nos pas
sonnaient comme dans une église, et les grandes cours abandonnées, que l'herbe
envahissait déjà. Ce jeune Rouget, fils du concierge Colombe, était un gros
garçon d'une douzaine d'années, fort comme un boeuf, dévoué comme un chien, bête
comme une oie et remarquable surtout par une chevelure rouge, à laquelle il
devait son surnom de Rouget. Seulement, je vais vous dire Rouget, pour moi,
n'était pas Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de
sauvages, un équipage révolté, tout ce qu'on voulait. Moi-même, en ce temps-là,
je ne m'appelais pas Daniel Eyssette j'étais cet homme singulier, vêtu de peaux
de bêtes, dont on venait de me donner les aventures, master Crusoé lui-même.
Douce folie! Le soir, après souper, je relisais mon Robinson, je
l'apprenais par coeur; le jour, je le jouais, je le jouais avec rage, et tout ce
qui m'entourait, je l'enrôlais dans ma comédie. La fabrique n'était plus la
fabrique; c'était mon île déserte, oh! bien déserte. Les bassins jouaient le
rôle d'Océan. Le jardin faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes
un tas de cigales qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas.
Rouget, lui non plus, ne se doutait guère de l'importance de son rôle. Si on lui
avait demandé ce que c'était que Robinson, on l'aurait bien embarrassé; pourtant
je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus grande conviction, et que,
pour imiter le rugissement des sauvages, il n'y en avait pas comme lui. Où
avait-il appris? Je l'ignore... Toujours est-il que ces grands rugissements de
sauvage qu'il allait chercher dans le fond de sa gorge, en agitant sa forte
crinière rouge, auraient fait frémir les plus braves. Moi-même, Robinson, j'en
avais quelquefois le coeur bouleversé, et j'étais obligé de lui dire à voix
basse "Pas si fort, Rouget, tu me fais peur. "
Malheureusement, Si Rouget imitait le cri des sauvages très bien, il savait
encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le nom de
Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris à faire comme lui, et un jour; en
pleine table, un formidable juron m'échappa je ne sais comment. Consternation
générale! "Qui t'a appris cela? Où l'as-tu entendu? " Ce fut un événement, M.
Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une maison de correction; mon
grand frère l'abbé dit qu'avant toute chose on devait m'envoyer à confesse,
puisque j'avais l'âge de raison. On me mena à confesse. Grande affaire! Il
fallait ramasser dans tous les coins de ma conscience un tas de vieux péchés qui
traînaient là depuis sept ans. Je ne dormis pas de deux nuits; c'est qu'il y en
avait toute une panerée de ces diables de péchés; j' avais mis les plus petits
dessus, mais c'est égal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouillé dans la
petite armoire de chêne, il fallut montrer tout cela au curé de Récollets, je
crus que je mourrais de peur et de confusion..., il fallut montrer tout cela au
curé de Récollets que je mourrais de peur et de confusion...
Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget; je savais maintenant, c'est
saint Paul qui l'a dit et le curé des Récollets me le répéta, que le démon rôde
éternellement autour de nous comme un lion, quaerens quem devoret. Oh! ce
quaerens quem devoret, quelle impression il me fit ! Je savais aussi que
cet intrigant de Lucifer prend tous les visages qu'il veut pour vous tenter; et
vous ne m'auriez pas ôté de l'idée qu'il s'était caché dans la peau de Rouget
pour m'apprendre à jurer le nom de Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant à
la fabrique, fut d'avertir Vendredi qu'il eût à rester chez lui dorénavant.
Infortuné Vendredi Cet ukase lui creva le coeur, mais il s'y conforma sans une
plainte. Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du côté
des ateliers ; il se tenait là tristement ; et lorsqu'il voyait que je le
regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables
rugissements, en agitant sa crinière flamboyante; mais plus il rugissait, plus
je me tenais loin. Je trouvais qu'il ressemblait au fameux lion quaerens.
Je lui criais " Va t'en! tu me fais horreur. "
Rouget s'obstina à rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin, son père,
fatigué de ses rugissements à domicile, l'envoya rugir en apprentissage, et je
ne le revis plus.
Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout juste vers
ce temps là, l'oncle Baptiste se dégoûta subitement de son perroquet et me le
donna. Ce perroquet remplaça Vendredi. Je l'installai dans une belle cage au
fond de ma résidence d'hiver; et me voilà, plus Crusoé que jamais, passant mes
journées en tête-à-tête avec cet intéressant volatile et cherchant à lui faire
dire " Robinson, mon pauvre Robinson! " Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que
l'oncle Baptiste m'avait donné pour se débarrasser de son éternel bavardage,
s'obstina à ne pas parler dès qu'il fut à moi.. Pas plus " mon pauvre Robinson "
qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgré cela, je l'aimais beaucoup
et j'en avais le plus grand soin.
Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère solitude,
lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce jour-là,
j'avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais, armé jusqu'aux dents, un
voyage d'exploration à travers mon île... Tout à coup, je vis venir de mon côté
un groupe de trois ou quatre personnes, qui parlaient à voix très haute et
gesticulaient vivement. Juste Dieu! des hommes dans mon île! Je n'eus que le
temps de me jeter derrière un bouquet de lauriers-rose et à plat ventre. s'il
vous plaît... Les hommes passèrent près de moi sans me voir... Je crus
distinguer la voix du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu mais, c'est
égal. dès qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis à
distance pour voir ce que tout cela deviendrait...
Ces étrangers restèrent longtemps dans mon île...Ils la visitèrent d'un bout à
l'autre dans tous ses détails. Je les vis entrer dans mes grottes et sonder avec
leurs cannes la profondeur de mes océans. De temps en temps ils s'arrêtaient et
remuaient la tête. Toute ma crainte était qu'ils ne vinssent à découvrir mes
résidences... Que serai-je devenu, grand Dieu l Heureusement, il n'en fut rien,
et au bout d'une demi-heure, les hommes se retirèrent sans se douter seulement
que l'île était habitée. Dès qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans une
de mes cabanes, et passai là le reste du jour à me demander quels étaient ces
hommes et ce qu'ils étaient venus faire.
J'allais le savoir bientôt.
Le soir, à souper, M. Eyssette nous annonça solennellement que la fabrique était
vendue, et que, dans un mois nous partirions tous pour Lyon, où nous allions
demeurer désormais.
Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique
vendue!... Eh bien, et mon île, mes grottes, mes cabanes?
Hélas I'île, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il fallait
tout quitter. Dieu, que je pleurais!...
Pendant un mois, tandis qu'à la maison on emballait les glaces, la vaisselle, je
me promenais triste et seul dans ma chère fabrique. Je n'avais plus le coeur à
jouer, vous pensez... oh! non... J'allais m'asseoir dans tous les coins, et
regardant les objets autour de moi, je leur parlais comme à des personnes; je
disais aux platanes "Adieu, mes chers amis! et aux bassins: "C'est fini, nous ne
nous verrons plus!". Il y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont
les belles fleurs rouges s'épanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant :
" Donne-moi une de tes fleurs."
Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en souvenir de lui. J'étais très
malheureux.
Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient sourire
d'abord la pensée de monter sur un navire, puis la permission qu'on m'avait
donnée d'emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que Robinson avait quitté
son île dans des conditions à peu près semblables, et cela me donnait du
courage.
Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était dejà à Lyon depuis une
semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis donc en
compagnie de Jacques, de ma mère et de la vieille Annou. Mon grand frère l'abbé
ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'à la diligence de Beaucaire, et
aussi le concierge Colombe nous accompagna. C'est lui qui marchait devant en
poussant une énorme brouette chargée de malles. Derrière venait mon frère
l'abbé, donnant le bras à Mme Eyssette.
Mon pauvre abbé, que je ne devais plus revoir!
La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d'un énorme parapluie bleu et de
Jacques, qui était bien content d'aller à Lyon, mais qui sanglotait tout de
même... Enfin, à la queue de la colonne venait Daniel Eyssette, portant
gravement la cage du perroquet et se retournant à chaque pas du coté de sa chère
fabrique.
A mesure que la caravane s'éloignait, l'arbre aux grenades se haussait tant
qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore une fois... Les
platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu... Daniel Eyssette, très ému,
leur envoyait des baisers à tous, furtivement et du bout des doigts.
Je quittai mon île le 30 septembre 18...
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