SOUVENIRS D'UN HOMME DE LETTRES
ÉMILE OLLIVIER
Entre tous les salons parisiens où fréquenta mon premier habit, le salon
Ortolan, à l'Ecole de droit, m'a laissé un souvenir aimable. Le père Ortolan,
méridional à tête fine, jurisconsulte de renom, était aussi poète à ses heures.
Il avait publié les Enfantines et tout en jurant ne jamais écrire que
pour le jeune âge, il ne dédaignait pas à l'endroit de ses vers l'approbation
des grandes personnes. Aussi ses soirées, très suivies par les indigènes des
quartiers savants, offraient-elles un agréable et original mélange de jolies
femmes, de professeurs et d'avocats, de gens doctes et de poètes. C'est comme
poète qu'on m'invitait.
Parmi les jeunes et antiques célébrités que je vis passer là dans le
brouillard d'or des premiers éblouissements, vint un soir Emile Ollivier. Il
était avec sa femme, la première, et le grand musicien Liszt, son beau-père. De
la femme, je me rappelle des cheveux blonds sur un corsage de velours ; de
Liszt, du Liszt de ce temps-là, moins encore. Je n'avais d'yeux, de curiosité
que pour Ollivier. Agé d'environ trente-trois ans (on était en 1858), coryphée
du parti très populaire parmi la jeunesse républicaine qui était fière d'avoir
un chef de son âge, il marchait alors dans la gloire. On se disait la légende de
sa famille : le vieux père longtemps proscrit, le frère tombé dans un duel,
lui-même proconsul à vingt ans et gouvernant Marseille par l'éloquence. Tout
cela lui donnait de loin, dans les esprits, une certaine tournure de tribun
romain ou grec, et même quelque ressemblance avec les jeunes hommes tragiques de
la grande Révolution : les Saint-Just, les Desmoulin, les Danton. Pour moi, que
la politique touchait peu, le voyant ainsi, poétique malgré ses lunettes,
éloquent, lamartinien, toujours prêt à parler et à s'émouvoir, je ne pouvais
m'empêcher de le comparer à un arbre de son pays -- non à celui dont il porte le
nom et qui est symbole de sagesse -- mais à un de ces pins harmonieux qui
couronnent les collines blanches et se reflètent dans les flots bleus des côtes
provençales, pins stériles mais gardant en eux comme un écho de la lyre antique,
et frémissant toujours, résonnant toujours de leurs innombrables petites
aiguilles entrechoquées au plus léger souffle de tempête, au moindre vent qui
vient d'Italie.
Emile Ollivier était alors un des Cinq, un des cinq députés qui,
seuls, osaient braver l'Empire, et il siégeait au milieu d'eux, tout en haut des
bancs de l'assemblée, isolé dans son opposition comme sur un inexpugnable
Aventin. En face, renversé dans le fauteuil présidentiel, l'air endormi et las,
Morny, de son oeil froid de connaisseur d'hommes, guettait celui-ci : il l'avait
jugé moins Romain que Grec, plus emporté par la légèreté athénienne que lesté de
prudence et de froide raison latine. Il connaissait l'endroit vulnérable ; il
savait que sous cette toge de tribun se cachait la vanité native et sans défense
des virtuoses et des poètes, et c'est par là qu'un jour ou l'autre il espérait
en venir à bout.
Des années plus tard, quand pour la seconde fois et dans les circonstances
que je vais dire, je me rencontrai avec Emile Ollivier, il était conquis à
l'Empire. Morny avant de mourir avait mis comme une coquetterie à vaincre, à
force d'avances narquoises et de hautaines câlineries, les résistances, pour la
forme et la galerie, de cette mélodieuse vanité. On avait crié dans les rues : «
la grande trahison d'Emile Ollivier », et pour cela, Emile Ollivier se croyait
le comte de Mirabeau. Mirabeau avait voulu faire marcher d'accord la Révolution
et la Monarchie ; Ollivier, plein d'ailleurs des intentions les meilleures,
tentait après vingt ans d'unir la Liberté à l'Empire, et ses efforts rappelaient
Phrosine mariant l'Adriatique avec le Grand Turc. En attendant le Grand Turc,
comme il se trouvait veuf depuis longtemps, il s'était remarié lui-même, avec
une toute jeune fille, provençale comme lui, qui l'admirait. On le disait
radieux, triomphant, une même lune de miel dorait de ses plus doux rayons et ses
amours et sa politique. Un homme heureux !
Cependant un coup de pistolet retentit du côté d'Auteuil. Pierre Bonaparte
venait de tuer Victor Noir ; et cette balle corse, à travers la poitrine d'un
jeune homme, frappait en plein coeur la fiction de l'Empire libéral. Paris
soudain s'émeut ; les cafés parlent à voix haute, une foule gesticule sur les
trottoirs. De minute en minute les nouvelles arrivent, les bruits circulent ; on
se raconte l'intérieur étrange du prince Pierre, cette maison d'Auteuil fermée
en plein Paris, comme une tour de seigneur génois ou florentin, sentant la
poudre et la ferraille, et tout le jour retentissante du bruit des pistolets de
tir et du cliquetis des épées froissées. On dit ce qu'était Victor Noir, sa
grande douceur, sa jeunesse, son mariage tout prochain. Et voilà que les femmes
s'en mêlent : elles plaignent la mère, la fiancée ; l'attendrissement d'un roman
d'amour s'ajoute aux colères politiques. La Marseillaise, encadrée de
noir, publie son appel aux armes ; des gens disent que ce soir Rochefort
distribuera quatre mille revolvers dans ses bureaux. Deux cent mille hommes,
enfants ou femmes, les quartiers bourgeois, tous les faubourgs se préparent pour
la grande manifestation du lendemain ; il souffle un vent de barricades, et,
dans la tristesse du jour tombant, on entend ces bruits indistincts, précurseurs
des révolutions, qui semblent les craquements sourds des ais d'un trône.
A ce moment, je rencontrai un ami sur le boulevard. « Ça va mal, lui dis-je.
- Très mal, et le plus bête, c'est qu'en hautils ne se doutent pas de la
gravité de la chose. » Puis, passant son bras sous mon bras : « Emile Ollivier
te connaît, viens avec moi place Vendôme. »
Depuis qu'Emile Ollivier y était entré, le ministère de la justice avait
perdu tout caractère de pompe et de morgue administrative. Prenant au sincère
son rêve d'Empire démocratique et libéral, vrai ministre à l'américaine,
Ollivier n'avait pas voulu habiter ces vastes appartements, ces hauts salons,
brodés d'abeilles, timbrés et chargés selon lui de trop autocratiques dorures.
Il occupait toujours, rue Saint-Guillaume, son modeste logement d'avocat-député,
et arrivait chaque matin place Vendôme, une grande serviette bourrée de papiers
sous le bras, avec sa redingote et ses lunettes, comme un homme d'affaires qui
va au Palais, comme un brave employé qui se rend pédestrement à son bureau. Cela
le faisait mépriser un peu par les garçons et les huissiers. Porte grande
ouverte, escalier désert ! Huissiers et garçons nous laissèrent passer, ne
daignant pas même nous demander où nous allions, ni qui nous cherchions,
témoignant seulement par un air dédaigneusement résigné et une certaine
insolence correcte d'attitude combien ils trouvaient ces moeurs, familières et
nouvelles contraires aux belles traditions et éloignées de l'idéal
administratif.
Dans un grand cabinet haut de plafond, large ouvert sur deux vastes
portes-fenêtres, un de ces cabinets d'aspect triste et froid où tout est vert,
mais de ce vert bureaucratique des cartons verts et des fauteuils de cuir vert
qui est à la belle verdure des forêts ce qu'un papier timbré est à un sonnet sur
vélin, ce que le cidre est au champagne, -- le ministre était seul, adossé
contre la cheminée, à son poste, dans une attitude d'orateur. La nuit venait.
Des garçons apportèrent de grandes lampes tout allumées.
Mon ami avait dit vrai, on ne se doutait de rien en haut ; les bruits
de la rue n'arrivent qu'indistincts sur ces cimes. Emile Ollivier, avec
l'infatuation naturelle doublée d'une certaine façon myope de voir, qui
caractérise l'homme au pouvoir, nous déclara que tout allait pour le mieux,
qu'il était au courant des choses ; il nous montra même le billet écrit par
Pierre Bonaparte à M. Conti, qu'on venait de lui communiquer, billet sauvage et
féodal, bien dans la tradition italienne du seizième siècle, commençant ainsi :
« Deux jeunes gens sont venus me provoquer... » et se terminant par ces mots :
«... Je crois que j'en ai tué un ».
Alors je pris la parole et je racontai ce que je croyais être la vérité,
parlant, non en politique, mais en homme, disant l'effervescence des esprits,
l'exaspération de la rue, l'alternative inévitable d'une prise d'armes ou d'un
courageux acte de justice. J'ajoutai que Fonvielle et Noir me semblaient, comme
à tous, certainement, incapables d'avoir voulu tuer ou frapper le prince chez
lui ; que je les connaissais, Noir surtout, et combien m'était sympathique ce
grand garçon inoffensif, presque un enfant encore, étonné lui-même de ses succès
parisiens et fier de sa précoce renommée, cherchant à force de travail à
conquérir ce qui lui manquait en fait d'instruction première, et dont la plus
grande joie était de se faire apprendre par un ami quelque courte citation
latine, avec la manière de l'introduire adroitement, à propos de n'importe quoi,
dans la conversation, histoire d'étonner, le soir, par cet étalage d'érudition,
J.-J. Weiss, alors au Journal de Paris, qui lui enseignait l'orthographe.
Emile Ollivier m'écouta attentivement, l'air pensif et décidé, puis, quand
j'eus fini, après un silence, il prononça d'une voix fière cette phrase que je
rapporte textuellement : « Eh bien ! si le prince Pierre est un assassin, nous
l'enverrons au bagne ! »
Au bagne, un Bonaparte ! C'était bien là le mot d'un garde des sceaux de
l'Empire libéral, d'un ministre encore empêtré dans ses illusions d'orateur,
d'un ministre qui porte le titre de ministre sans en posséder l'esprit, d'un
ministre enfin qui habite rue Saint-Guillaume !
Le lendemain, il est vrai, Pierre Bonaparte était prisonnier, mais prisonnier
comme l'est un prince, au premier étage de la Tour d'Argent, avec vue sur la
place du Châtelet et la Seine, et les Parisiens en passant les ponts se
montraient son cachot pour rire et les rideaux blancs de ses fenêtres à peine
grillées. Quelques semaines après, le prince Pierre était solennellement
acquitté par la haute Cour de Bourges. De bagne, Emile Ollivier n'en parlait
plus ; il quittait décidément la rue Saint-Guillaume pour la place Vendôme.
Désormais, dans les grands escaliers, les vastes corridors, huissiers et garçons
de bureau souriaient cérémonieusement à son passage, il était devenu parfait
ministre et l'Empire libéral avait vécu !
En résumé, un homme d'Etat médiocre, plein de fougue et sans réflexion, mais
un honnête homme, un poète idéaliste fourvoyé dans les affaires, ainsi peut se
définir Emile Ollivier. Morny d'abord, puis d'autres après Morny, en jouèrent.
Républicain, il essaya de consolider la dynastie, en passant dessus un crépi de
liberté ; plus tard, il voulait la paix, déclara la guerre, et non pas coeur
léger, comme il le dit par inspiration malheureuse, mais esprit irrémédiablement
léger, il nous entraîna avec lui dans l'abîme d'où nous sommes sortis, où il est
resté !
L'autre soir, on finit toujours par se rencontrer dans Paris, nous dînions en
face l'un de l'autre à une table amie : le même qu'autrefois, même regard de
rêveur interrogeant et indécis derrière le cristal des lunettes, même
physionomie de parleur, où tout est dans le pli des lèvres, le dessin de la
bouche plein d'audace et sans volonté. Fier et droit d'ailleurs, mais tout
blanc. Blanc par ses cheveux drus, blanc par ses favoris courts, blanc comme un
camp abandonné dans une désastreuse campagne, sous la neige. Avec cela, la voix
cassante, nerveuse, des gens qui en ont sur le coeur plus gros qu'ils n'en
veulent laisser voir...
Et je me rappelais le jeune tribun, noir comme un corbeau, entr'aperçu dans
le salon du père Ortolan.
GAMBETTA
Un jour, il y a des années et des années, à ma table d'hôte de l'Hôtel du
Sénat, que je vous ai déjà montrée -- toute petite au fond d'une étroite cour au
pavé froid et balayé, où des lauriers-roses et des fusains s'étiolaient dans
leurs classiques caisses vertes -- devant un somptueux festin à deux francs par
tête, Gambetta et Rochefort se rencontrèrent. J'avais amené Rochefort. Il
m'arrivait ainsi quelquefois d'inviter un ami de lettres au lendemain d'un
article au Figaro, quand souriait la fortune ; cela variait et ravigotait
notre table un peu provinciale. Malheureusement Gambetta et Rochefort n'étaient
pas faits pour s'entendre, et je crois bien que ce soir-là ils ne se parlèrent
point. Je les vois, chacun à un bout, séparés par toute la longueur de la nappe
et tels déjà qu'ils demeureront : l'un serré, tout en dedans, le rire sec et en
long, le geste rare, l'autre qui rit en large, crie, gesticule, débordant et
fumeux comme une cuve de vin de Cahors. Et que de choses, que d'événements
tenaient, sans qu'on s'en doutât dans l'écart de ces deux convives, au milieu
des pots à goudron et des ronds de serviettes d'un maigre dîner d'étudiants !
Le Gambetta d'alors jetait sa gourme et assourdissait de sa tonitruante
faconde les cafés du quartier Latin. Mais ne vous y trompez point, les cafés du
quartier, à cette époque, n'étaient pas seulement l'estaminet où l'on boit et où
l'on fume. Au milieu de Paris musclé, sans vie publique et sans journaux, ces
réunions de la jeunesse studieuse et généreuse, véritables écoles d'opposition
ou plutôt de résistance légale, demeuraient les seuls endroits où pouvait encore
se faire entendre une voix libre. Chacun d'eux avait son orateur attitré, une
table qui, à de certains moments, devenait presque une tribune, et chaque
orateur, dans le quartier, ses admirateurs et ses partisans.
« Au Voltaire, il y a Larmina qui est fort... bigre ! qu'il est fort, le
Larmina du Voltaire !...
-- Je ne dis pas, mais au Procope, Pesquidoux est encore plus fort que lui. »
Et l'on allait par bande, en pèlerinage, au Voltaire entendre Larmina, puis
au Procope entendre Pesquidoux avec la foi naïve, ardente des vingt ans de cette
époque-là. En somme ces discussions autour d'un bock, dans la fumée des pipes,
préparaient une génération et tenaient en éveil cette France qu'on croyait
définitivement chloroformisée. Plus d'un doctrinaire (1), qui, aujourd'hui loti
ou espérant l'être, affecte pour ces moeurs un dédain de bon goût et traite
volontiers de vieux étudiants les hommes nouveaux, a longtemps vécu et vit
encore (j'en connais) des bribes d'éloquence ou de haute raison que des
prodigues bien doués laissaient alors traîner sur les tables.
[(1) Ecrit en 1878, pour le Nouveau Temps, de Saint-Pétersbourg.]
Sans doute quelques-uns de nos jeunes tribuns s'attardèrent, vieillirent sur
place, parlèrent toujours et ne firent jamais rien. Tout corps d'armée a ses
traînards qu'en fin de compte la tête abandonne ; mais Gambetta n'était pas de
ceux-là. S'il s'escrimait au café sous le gaz, ce n'était qu'après avoir rempli
de travail réel sa journée. Comme 1'usine, le soir, lâche sa vapeur au ruisseau,
il venait là répandre en paroles son trop-plein de verve et d'idées. Cela ne
l'empêchait point d'être étudiant sérieux, d'avoir des triomphes à la conférence
Molé, de prendre ses inscriptions, de conquérir ses diplômes et ses licences. Un
soir, chez Mme Ancelot, -- qu'il y a longtemps de cela, Dieu de Dieu ! -- dans
ce salon de la rue Saint-Guillaume plein de vieillards pétillants et d'oiseaux
en cage, je me rappelle avoir entendu dire à la très bienveillante maîtresse du
logis : « Mon gendre Lachaud a un nouveau secrétaire, un jeune homme très
éloquent, paraît-il, avec un bien drôle de nom... attendez... il s'appelle... il
s'appelle M. Gambetta. » Assurément la bonne vieille dame était loin de prévoir
jusqu'où irait ce jeune secrétaire qu'on disait éloquent et qui avait un si
drôle de nom. Et pourtant, à part l'inévitable apaisement dont la pratique de la
vie se charge d'apprendre la nécessité à de moins subtilement compréhensifs que
lui, à part certaine connaissance politique des mobiles et des dessous
facilement puisée dans l'exercice du pouvoir et le maniement des affaires, le
stagiaire de ce temps-là, pour l'ensemble du caractère et de la physionomie,
était bien ce qu'il est resté. Non pas gros encore, mais carrément taillé, le
dos rond, le geste tutoyeur, aimant déjà à s'appuyer tout en marchant, tout en
causant, au bras d'un ami, il parlait beaucoup, à tout propos, de cette dure et
forte voix méridionale qui découpe les phrases comme au balancier et frappe les
mots en médaille ; mais il écoutait aussi, interrogeait, lisait, s'assimilait
toutes choses, et préparait cet énorme emmagasinement de faits et d'idées si
nécessaire à qui prétend diriger une époque et un pays aussi compliqués que les
nôtres. Gambetta est un des rares hommes politiques qui ait des curiosités d'Art
et qui soupçonne que les Lettres ne sont pas sans tenir quelque place dans la
vie d'un peuple. Cette préoccupation apparaît couramment dans ses conversations
et perce même dans ses discours, mais sans morgue, sans pédantisme et comme
venant de quelqu'un qui a vu des artistes de près et pour qui les choses des
Lettres et des Arts sont quotidiennes et familières. Du temps de l'Hôtel du
Sénat, le jeune avocat dont j'étais l'ami, brûlait parfois un cours pour aller
dans les Musées admirer les maîtres, ou défendre, aux ouvertures de Salon,
contre les endormis et les retardataires le grand peintre François Millet alors
méconnu. Son initiateur et son guide dans les sept cercles de l'enfer de la
peinture, était un méridional comme lui, plus âgé que lui, poilu, bourru, avec
de terribles yeux qu'on voyait luire sous d'énormes sourcils retombants, comme
un feu de brigands au fond d'une caverne voilée de broussailles. C'était
Théophile Silvestre, parleur superbe et infatigable, à la voix montagnarde et
sonnant le fer ariégeois, écrivain de haute saveur, critique d'Art incomparable,
épris des peintres et les pénétrant avec la subtilité compréhensive d'un
amoureux et d'un poète. Il aimait Gambetta inconnu, pressentant chez lui son
grand rôle, il continua à l'aimer plus tard malgré de terribles dissentiments
politiques, et vint mourir un jour à sa table, de joie on peut le dire, et dans
l'ivresse d'une tardive réconciliation. Ces promenades à travers le Salon, à
travers le Louvre, au bras de Théophile Silvestre avaient fait à Gambetta auprès
de certains hommes d'Etat en herbe, dès l'enfance sanglés et cravatés, une sorte
de réputation de paresse. Ce sont ceux-là encore, mais grandis, qui toujours
pleins d'eux-mêmes et toujours hermétiquement bouchés, le traitent en petit
comité d'homme frivole et de politique pas sérieux, parce qu'il se plaît à la
compagnie d'un garçon d'esprit qui est comédien. Cela prouverait tout au plus
qu'alors comme aujourd'hui Gambetta se connaissait en hommes et savait le grand
secret pour se servir d'eux, qui est de s'en faire aimer. Un trait de caractère
qui achèvera de peindre le Gambetta d'alors : cette voix de porte-voix, ce
parleur terrible, ce grand gasconnant n'était pas gascon. Est-ce influence de la
race ? Mais par plus d'un côté cet enragé fils de Cahors se rapprochait de la
frontière et de la prudence italiennes ; le mélange du sang génois en faisait
presque un avisé Provençal. Parlant souvent, parlant toujours, il ne se laissait
pas emporter dans le tourbillon de sa parole ; très enthousiaste, il savait
d'avance le point précis où son enthousiasme devait s'arrêter, et pour tout
exprimer d'un mot, c'est à peu près le seul grand parleur, à ma connaissance,
qui ne fût pas en même temps un détestable prometteur.
Un matin, comme cela finit toujours par arriver, cette bruyante couvée de
jeunesse qui nichait Hôtel du Sénat, prit son vol, ayant senti pousser ses
ailes. L'un tira au nord, l'autre au sud ; on se dispersa aux quatre coins du
ciel. Gambetta et moi nous nous perdîmes de vue. Je ne l'oubliai pas cependant,
piochant pour mon compte et vivant très à l'écart du monde politique, je me,
demandais quelquefois : « Où est passé mon ami de Cahors ? » et cela m'eût
étonné qu'il ne fût pas en train de devenir quelqu'un. A quelques années
de là, me trouvant au Sénat, non plus à l'hôtel mais au palais du Sénat, un soir
de réception officielle, je m'étais réfugié loin de la musique et du bruit sur
le coin de banquette d'une salle de billard taillée dans les appartements
immenses, hauts de plafond à y loger six étages, de la reine Marie de Médicis.
C'était l'époque de crise et de velléités d'être aimable, où l'Empire faisait
des mamours aux partis, parlait de concessions mutuelles et, sous couleur de
réformes et d'apaisement, essayait d'attirer à lui, en même temps que les moins
engagés des Républicains, les derniers survivants de l'ancienne bourgeoisie
libérale. Odilon Barrot, je me rappelle, le vénérable Odilon Barrot jouait au
billard. Toute une galerie de vieillards ou d'hommes prématurément graves
l'entourait, moins attentive, certes, à ses carambolages qu'à sa personne. On
attendait qu'une phrase, un mot tombât de ces lèvres jadis éloquentes, pour
recueillir le mot ou la phrase et l'enfermer dans le cristal, pieusement,
dévotement, comme fit l'ange pour la larme d'Eloa. Mais Odilon Barrot
s'obstinait à ne rien dire, il mettait du blanc, poussait l'ivoire, tout cela
noblement et d'un beau geste où tout un passé de solennité bourgeoise et de
parlementarisme haut cravaté semblait revivre. On ne parlait guère davantage
autour de lui : ces pères conscrits d'autrefois, ces Epiménides endormis depuis
Louis-Philippe et 1848 ne s'entretenaient qu'à voix très basse, comme pas bien
sûrs d'être réveillés. On surprenait ces mots au vol : « Grand scandale...
procès Baudin... scandale... Baudin. » Ne lisant guère de journaux et sorti très
tard dans la journée, j'ignorais, moi, ce qu'était ce fameux procès. Tout à
coup, j'entendis le nom de Gambetta : -- « Qu'est-ce que c'est donc que ce M.
Gambetta ? » disait un des vieillards avec une impertinence voulue ou naïve.
Tous les souvenirs de ma vie au quartier me revinrent. J'étais bien tranquille
dans mon coin, indépendant comme un brave homme de lettres gagnant sa vie et
trop dégagé de toute attache et de toute ambition politique pour qu'un tel
aréopage, si vénérable fût-il, m'en imposât. Je me levai : « Ce M. Gambetta ?
Mais c'est à coup sûr un homme fort remarquable... Je l'ai connu, tout jeune
homme, et chacun de nous lui prédisait l'avenir le plus magnifique. » Si vous
aviez vu la stupéfaction générale à cette sortie, les carambolages arrêtés, les
queues de billard suspendues, tout ce monde irrité et les billes elles-mêmes
sous la lampe qui me regardaient de leurs yeux ronds. D'où sortait celui-là, cet
inconnu, qui se permettait d'en défendre un autre, et devant Odilon Barrot
encore !... Un homme d'esprit (il s'en rencontre partout), M. Oscar de Vallée,
me sauva. Il était avocat, lui, procureur général, que sais-je, de la boutique
enfin, et sa toque même laissée au vestiaire lui conférait le droit de parler
n'importe où ; il parla : -- « Monsieur a raison, parfaitement raison, Maître
Gambetta n'est pas le premier venu ; nous en faisons tous grand cas au Palais
pour son éloquence... » et voyant sans doute que ce mot d'éloquence laissait
froide la compagnie, il ajouta en insistant : «... pour son éloquence et pour sa
jugeotte ! »
Vint le suprême assaut contre l'Empire, les mois chargés à poudre, bourrés de
menaces, tout Paris frémissant sous je ne sais quel souffle précurseur, comme la
forêt avant l'orage ; ah ! nous allions en voir, nous tous de la génération qui
se plaignait de n'avoir rien vu. Gambetta, à la suite de sa plaidoirie au procès
Baudin était en train de passer grand homme, les anciens du parti républicain,
les combattants de 51, les exilés, les vieilles barbes avaient pour le
jeune tribun des tendresses paternelles, les faubourgs attendaient tout de «
l'avocat borgne », la jeunesse ne jurait que par lui. Je le rencontrais
quelquefois : « il allait être nommé député,... il revenait de faire un grand
discours à Lyon ou bien à Marseille !... » Toujours agité, sentant la poudre,
toujours dans l'excitation d'un lendemain de bataille, parlant haut, serrant
fort la main et rejetant en arrière ses cheveux dans un geste plein de décision
et d'énergie. Charmant, d'ailleurs, plus que jamais familier et se laissant
volontiers arrêter dans son chemin pour causer ou rire : « Déjeuner à Meudon »
répondit-il à un de ses amis qui l'invitait, volontiers ! mais un de ces jours,
quand nous en aurons fini avec l'Empire. »
Voici maintenant la grande bousculade, la guerre, le Quatre Septembre,
Gambetta membre de la Défense Nationale en même temps que Rochefort. Ils se
retrouvèrent face à face devant le tapis vert où se signent proclamations et
décrets, comme douze ans auparavant, devant la nappe cirée de ma table d'hôte.
L'arrivée subite au pouvoir de mes deux compagnons du quartier Latin ne m'étonna
point. L'air était plein, à ce moment, de bien plus surprenants prodiges. Le
grand bruit de l'Empire écroulé remplissait encore les oreilles, empêchait
d'entendre les bottes de l'armée prussienne qui s'avançait. Je me rappelle une
première promenade à travers les rues. Je revenais de la campagne -- un coin
tranquille de la forêt de Sénart -- respirant encore l'odeur fraîche des
feuilles et de la rivière. Je me sentis comme étourdi : plus de Paris, une
immense foire, quelque chose d'une énorme caserne en fête. Tout le monde en
képi, et les petits métiers subitement rendus libres par la disparition de la
police, remplissant comme aux approches du jour de l'an, la ville entière
d'étalages multicolores et de cris. La foule grouillait, le jour tombait ; dans
l'air des lambeaux de Marseillaise. Tout à coup, bien dans mon oreille,
une voix du faubourg, goguenarde et traînante, cria : « Ach'tez la femme
Bonaparte, ses orgies, ses amants,... deux sous ! » et on me tendait un carré de
papier, un canard frais encore de l'imprimerie. Quel rêve ! En plein Paris, à
deux pas de ces Tuileries où le bruit des dernières fêtes flotte encore, sur ces
mêmes boulevards que quelques mois auparavant j'avais vus, balayés à coups de
casse-têtes, chaussée et trottoirs, par des escouades de policiers. L'antithèse
me fit une impression profonde, et j'eus cinq minutes durant le sentiment net et
aigu de cette chose effrayante et grandiose qu'on appelle une révolution.
Je vis Gambetta une fois, dans cette première période du siège, au ministère
de l'intérieur -- où il venait de s'installer comme chez lui, sans étonnement,
en homme à qui arrive une fortune dès longtemps présagée -- en train de recevoir
tranquillement, à la papa, avec sa bonhomie un peu narquoise, ces chefs de
service qui, hier encore, disaient dédaigneusement « le petit Gambetta ! » et,
maintenant arrondissaient l'échine pour soupirer, l'air pénétré : « si monsieur
le ministre daigne me le permettre ! »
Après je ne revis plus Gambetta que de loin en loin, par apparitions et comme
à travers quelque subite déchirure faite dans l'obscure, froide et sinistre nuée
qui planait sur le Paris du siège. Une de ces rencontres m'a laissé un souvenir
inoubliable. C'était à Montmartre, sur la place Saint-Pierre, au pied de cet
escarpement de plâtre et d'ocre que les travaux de l'Eglise du Sacré-Coeur ont
couvert depuis de gravats roulants, mais où alors, malgré les pas nombreux des
flâneurs dominicaux et les glissades des gamins, verdoyaient encore, rongés et
déchiquetés, quelques lambeaux de gazon maigre. Au-dessous de nous, dans la
brume, la ville avec ses mille toits et son grand murmure qui, de temps en
temps, s'apaisait pour laisser entendre au lointain la voix sourde du canon des
forts. Il y avait là, sur la place, une petite tente, et au milieu d'une
enceinte tracée par une corde, un grand ballon jaune tirant sur son câble, qui
se balançait. Gambetta, disait-on, allait partir, électriser la province, la
ruer à la délivrance de Paris, exalter les âmes, rehausser les courages,
remotiver enfin (et peut-être, sans la trahison de Bazaine y eût-il réussi) les
miracles de 1792 ! D'abord, je n'aperçus que Nadar, l'ami Nadar, avec sa
casquette d'aéronaute mêlée à tous les événements du siège, puis, au milieu d'un
groupe, Spuller et Gambetta, tous deux emmitouflés de fourrures. Spuller fort
tranquille, courageux avec simplicité, mais ne pouvant détacher ses yeux de
cette énorme machine dans laquelle il devait prendre place en sa qualité de chef
de cabinet, et murmurant d'une voix de rêve : « C'est une chose vraiment bien
extraordinaire ». Gambetta, comme toujours, causant et roulant son dos presque
réjoui de l'aventure. Il me vit, me serra la main : une poignée de main qui
disait bien des choses. Puis Spuller et lui entrèrent dans la nacelle : « Lâchez
tout ! » clama la voix de Nadar. Quelques saluts un cri de vive la République,
le ballon qui file, et plus rien.
Le ballon de Gambetta arriva sain et sauf, mais combien d'autres tombèrent
percés de balles prussiennes, périrent, en mer dans la nuit, sans compter
l'invraisemblable aventure de celui qui poussé vingt heures par la tempête, s'en
alla échouer en Norvège, à deux pas des fiords et de l'Océan glacé. Certes, quoi
qu'on en ait pu dire, il y avait de l'héroïsme dans ces départs, et ce n'est pas
sans émotion que je me rappelle cette poignée de main dernière et cette nacelle
d'osier qui, plus petite et plus fragile que la barque historique de César,
emportait dans le ciel d'hiver toute l'espérance de Paris.
Je ne retrouvai Gambetta qu'un an plus tard, au procès de Bazaine dans cette
salle à manger d'été du Trianon de Marie-Antoinette dont les entre-colonnements
gracieux se prolongent entre la verdure des deux jardins, et qui élargie,
agrandie de tentures et de cloisons, transformée en conseil de guerre, gardait
encore avec ses trumeaux peuplés de colombes et d'amours, comme un souvenir, un
parfum des élégances passées. Le duc d'Aumale présidait ; Bazaine était à son
banc d'accusé, hautain, têtu, inconscient, despotique, la poitrine barrée de
rouge par le grand cordon. Et certes il y avait quelque chose de haut dans ce
spectacle d'un soldat qui, traître à la patrie, allait être jugé en pleine
république par le descendant des anciens rois. Les témoins défilaient, des
uniformes et des blouses, des maréchaux et des soldats des employés des postes,
d'anciens ministres, des paysans, des bonnes femmes, des forestiers et des
douaniers dont le pied habitué à l'humus élastique des bois ou au rugueux
cailloutis des grandes routes, glissait sur les parquets et butait aux plis des
tapis, et qui, par leur salut interloqué et craintif, eussent fait rire si
l'embarras naïf de tant d'humbles héros n'avait plutôt tiré des larmes. Fidèle
image de ce sublime drame de la résistance pour le pays où tous, grands et
petits, trouvent leur devoir. On appelle Gambetta. A ce moment les haines
réactionnaires se déchaînaient contre son nom, et l'on parlait, lui aussi, de le
poursuivre. Il entra en petit pardessus, son chapeau à la main, et fit en
passant au duc d'Aumale un léger salut, oh ! mais un salut que je vois encore :
ni trop raide, ni trop bas, moins un salut qu'un signe de maçonnerie entre gens
qui, même divisés d'opinions, sont toujours sûrs de se rencontrer et de
s'entendre sur certaines questions de patriotisme et d'honneur. Le duc d'Aumale
n'eut point l'air fâché, et j'étais ravi dans mon coin de la correcte et digne
attitude de mon ancien camarade ; mais je ne pus l'en féliciter, voici pourquoi.
Paris à peine débloqué, tout tremblant encore de la fièvre obsidionale, j'avais
écrit sur Gambetta et la défense en province un article sincère mais très
injuste, que j'ai eu grand plaisir, une fois mieux informé, à retrancher de mes
livres. Tout Parisien était un peu fou à ce moment, moi comme les autres. On
nous avait tant menti, tant joués. Nous avions lu aux murs des mairies tant
d'affiches rayonnant l'espoir, tant de proclamations enlevantes suivies le
lendemain de si lamentables retombées à plat ; on nous avait fait faire fusil
sur l'épaule et sac au dos tant d'imbéciles promenades ; on nous avait tenus si
souvent à plat ventre dans la boue ensanglantée, immobiles, inutiles, bêtes,
tandis que les obus nous pleuvaient sur le dos ! Et les espions, et les dépêches
! « Occupons les hauteurs de Montretout, l'ennemi recule ! » ou bien encore : «
A l'engagement d'avant-hier, avons pris deux casques et la bretelle d'un fusil.
» Cela pendant que, ne demandant qu'à sortir et combattre, quatre cent mille
gardes-nationaux battaient la semelle dans Paris ! Puis, les portes ouvertes,
ç'avait été autre chose ; et tandis qu'on disait à la province : « Paris ne
s'est pas battu ! » on soufflait à Paris : « Tu as été lâchement abandonné par
la province. » Si bien que furieux, honteux, impuissants à rien distinguer dans
ce brouillard de haine et de mensonge, soupçonnant partout la trahison, la
lâcheté et la sottise, on avait fini par tout mettre, Paris et Province, dans le
même sac. L'accord s'est fait depuis quand on a vu clair. La province a appris
ce que, cinq mois durant, Paris a déployé d'héroïsme inutile ; et moi, Parisien
du siège, j'ai reconnu pour mon humble part combien furent admirables l'action
de Gambetta dans les départements, et ce grand mouvement de la Défense où nous
n'avions tous vu d'abord qu'une série de fanfaronnes tarasconnades.
Nous nous sommes rencontré de nouveau avec Gambetta, il y a deux ans. Aucune explication, il est venu a moi, les mains tendues ; c'était à Ville-d'Avray, chez l'éditeur Alphonse Lemerre, dans la maison de campagne qu'a si longtemps habitée Corot. Une maison charmante, faite pour un peintre ou un poète, tout dix-huitième siècle avec ses boiseries conservées, des trumeaux sur les portes, et un petit portique pour descendre au jardin. C'est dans le jardin que nous déjeunâmes, en plein air, parmi les fleurs et les oiseaux, sous les grands arbres virgiliens que le vieux maître aimait à peindre, d'un vert si doux au frais voisinage des étangs. On resta l'après-midi à se rappeler le passé et comme quoi nous sommes à Paris, Gambetta, le docteur et moi, les derniers survivants de notre table d'hôte. Puis vint le tour de l'art, de la littérature. Gambetta, je le constatai avec joie, lisait tout, voyait tout, demeurait expert connaisseur et fin lettré. Ce furent cinq heures délicieuses, ces cinq heures passées ainsi, dans cet abri fleuri et vert, placé entre Paris et Versailles, et si loin pourtant de tout bruit politique. Gambetta, paraît-il, en comprit le charme : huit jours après ce déjeuner sous les arbres, il s'achetait, lui aussi, une maison de campagne à Ville-d'Avray.
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