HISTOIRE DE MES LIVRES :
NUMA ROUMESTAN
Quand j'ai commencé cette histoire de mes livres, où l'on a pu voir de la
fatuité d'auteur, mais qui me semblait a moi la vraie façon, originale et
distinguée, d'écrire les mémoires d'un homme de lettres dans la marge de son
oeuvre, j'y prenais -- je l'avoue -- beaucoup de plaisir. Aujourd'hui mon
agrément est moindre. D'abord l'idée a perdu de sa saveur, utilisée par
plusieurs de mes confrères, et non des moins illustres ; puis l'envahissement
toujours montant du grand et du petit reportage, le tumulte et la poussière
qu'il soulève autour de la pièce ou du livre, sous forme de détails anecdotiques
qu'un écrivain qui n'est ni pontife, ni grognon se laisse volontiers arracher.
Et voilà ma besogne autohistorique devenue plus difficile ; on m'a éculé des
chaussures fines que je me réservais de ne porter que de loin en loin.
Il est bien certain, par exemple, que tout ce qu'ont écrit les journaux, il y
a quelques mois, à propos de la comédie tirée de Numa Roumestan et jouée
à l'Odéon, cette curiosité et cette réclame ne m'ont guère rien laissé
d'intéressant à dire pour l'histoire de mon livre et m'ont mis en danger de
rabâchage. En tout cas cela m'a aidé à détruire une bonne fois la légende,
propagée par des gens qui n'y croyaient pas eux-mêmes, de Gambetta caché sous
Roumestan. Comme si c'était possible ; comme si, ayant voulu faire un Gambetta,
personne eût pu s'y tromper, même sous le masque de Numa !
Le vrai est que pendant des années et des années, dans un minuscule cahier
vert que j'ai là devant moi, plein de notes serrées et d'inextricables ratures,
sous ce titre générique, LE MIDI, j'ai résumé mon pays de naissance, climat,
moeurs, tempérament, l'accent, les gestes, frénésies et ébullitions de notre
soleil, et cet ingénu besoin de mentir qui vient d'un excès d'imagination, d'un
délire expansif, bavard et bienveillant, si peu semblable au froid mensonge
pervers, et calculé qu'on rencontre dans le Nord. Ces observations, je les ai
prises partout, sur moi d'abord qui me sers toujours à moi-même d'unité de
mesure, sur les miens, dans ma famille et les souvenirs de ma petite enfance
conservés par une étrange mémoire où chaque sensation se marque, se cliche,
sitôt éprouvée.
Tout noté sur le cahier vert, depuis ces chansons de pays, ces proverbes et
locutions où l'instinct d'un peuple se confesse, jusqu'aux cris des vendeuses
d'eau fraîche, des marchands de berlingots et d'azeroles de nos fêtes foraines,
jusqu'aux geignements de nos maladies que l'imagination grossit et répercute,
presque toutes nerveuses, rhumatismales, causées par ce ciel de vent et de
flamme qui vous dévore la moelle, met tout l'être en fusion comme une canne à
sucre ; noté jusqu'aux crimes du Midi, explosion, de passion, de violence ivre,
ivre sans boire, qui déroutent, épouvantent la conscience des juges, venus d'un
autre climat, éperdus au milieu de ces exagérations, de ces témoignages
extravagants qu'ils ne savent pas mettre au point. C'est de ce cahier que
j'ai tiré Tartarin de Tarascon, Numa Roumestan, et plus récemment
Tartarin sur les Alpes. D'autres livres méridionaux y sont en projet,
fantaisies, romans, études physiologiques : Mirabeau, Marquis de Sade,
Raousset-Boulbon, et le Malade Imaginaire que Molière a sûrement rapporté
de là-bas. Et même de la grande histoire, si j'en crois cette ligne ambitieuse
dans un coin du petit cahier : Napoléon, Homme du Midi. - synthétiser en lui
toute la race.
Mon Dieu, oui. Pour le jour où le Roman de moeurs me fatiguerait par
l'étroitesse et le convenu de son cadre, où j'éprouverais le besoin de m'espacer
plus loin et plus haut, j'avais rêvé cela, donner la dominante de cette
existence féerique de Napoléon, expliquer l'homme extraordinaire par ce seul mot
très simple, LE MIDI, auquel toute la science de Taine n'a pas songé. Le Midi,
pompeux, classique, théâtral, aimant la représentation, le costume, -- avec
quelques taches en rigole, -- dans le vent. Le Midi familial et traditionnel,
tenant de l'Orient la fidélité au clan, à la tribu, le goût des plats sucrés et
cet inguérissable mépris de la femme qui ne l'empêche pas d'être passionné et
voluptueux jusqu'au délire. Le Midi câlin, félin, avec son éloquence emportée,
lumineuse, mais sans couleur, car la couleur est du Nord, -- avec ses colères
courtes et terribles, piaffantes et grimaçantes, toujours un peu simulées même
lorsqu'elles sont sincères, -- tragediante comediante -- tempêtes de
Méditerranée, dix pieds d'écume sur une eau très calme. Le Midi superstitieux et
idolâtre, oubliant volontiers les dieux dans l'agitation de sa vie de Salamandre
au bûcher, mais retrouvant ses prières d'enfance dès que menace la maladie ou le
malheur. (Napoléon à genoux, priant, au soleil couché, sur le pont du
Northumberland, entendant la messe deux fois par semaine dans la salle à
manger de Sainte-Hélène.) Enfin, et par-dessus tout, la grande caractéristique
de la race, l'imagination, que nul homme d'action n'eut aussi vaste, aussi
frénétique que lui, (Egypte, Russie, rêve de la conquête des Indes.) Tel est le
Napoléon que je voudrais raconter dans les principaux actes de sa vie publique
et le menu détail de sa vie intime, en lui donnant pour comparse, pour Bompard
imitant et exagérant ses gestes, ses panaches, un autre méridional, Murat, de
Cahors, le pauvre et vaillant Murat qui se fit prendre et mettre au mur, ayant
voulu lui aussi tenter son petit retour de l'île d'Elbe.
Mais laissons le livre d'histoire que je n'ai pas fait, que je n'aurai
peut-être jamais le temps d'écrire, pour ce roman de Numa déjà vieux de
plusieurs années et où tant de gens de mon pays ont prétendu se reconnaître bien
que chaque personnage y soit de pièces et de morceaux. Un seul, et comme il
fallait s'y attendre, le plus cocasse, le plus invraisemblable de tous, a été
pris sur le vif, strictement copié d'après nature, c'est le chimérique et
délirant Bompard, méridional silencieux, comprimé, qui ne va que par explosions
et dont les inventions dépassent toute mesure, parce qu'il manque aux visions de
cet imaginaire la prolixité de parole ou d'écriture qui est notre soupape de
sûreté. Ce type de Bompard se trouve fréquemment chez nous, mais je n'ai bien
étudié que le mien, aimable et doux compagnon que je croise quelquefois sur le
boulevard et à qui la publication de Numa n'a pas causé la moindre
humeur, car avec le tas de romans en fermentation dans sa cervelle, il n'a pas
le temps de lire ceux des autres.
Du tambourinaire Valmajour, quelques traits sont réels, par exemple le petit
récit Ce m'est vénu, dé nuit..., cueilli mot par mot sur sa lèvre
ingénue. J'ai dit ailleurs la burlesque et lamentable épopée de ce Draguignanais
que mon cher et grand Mistral m'expédiait un jour en ces termes : « Je t'adresse
Buisson, tambourinaire ; pilote-le », et l'innombrable série de fours que nous
fîmes Buisson et moi, à la suite de son galoubet, dans les salons, théâtres et
concerts parisiens. Mais la vraie vérité que je n'avais pu dire de son vivant,
de peur de lui nuire, aujourd'hui que la mort a crevé son tambourin, pécaïré !
et bouché de terre noire les trois trous de son flûtet, la voici. Buisson
n'était qu'un faux tambourinaire, un petit bourgeois du Midi, clarinette ou
piston de fanfare municipale, ayant pour se distraire appris et perfectionné le
maniement du galoubet et de la massette des vieilles fêtes paysannes de
Provence. Quand il arriva à Paris, le malheureux ne savait pas un air du
terroir, ni aubade, ni farandole. Son répertoire se composait exactement de
l'ouverture du Cheval de Bronze, du Carnaval de Venise et des
Pantéïns de Violette, le tout brillamment exécuté, mais manquant un peu
d'accent pour un tambourinaire garanti par Mistral. Je lui appris quelques noëls
de Saboly, Saint José m'a dit, Turelure-lure le coq chante, puis les
Pêcheurs de Cassis, les Filles d'Avignon, et la marche des Rois que
Bizet, quelques années plus tard, orchestrait si merveilleusement pour notre
Arlésienne. Buisson, assez adroit musicien, notait les motifs à mesure, les
répétait jour et nuit dans son garni de la rue Bergère, au grand émoi de ses
voisins que cette musique sûrette et bourdonnante exaspérait. Une fois stylé, je
le lâchai par la ville, où son français bizarre, son teint d'Ethiopie, d'épais
sourcils noirs, aussi rejoints et drus que ses moustaches, en plus son
répertoire exotique, trompèrent jusqu'aux méridionaux de Paris qui le crurent un
vrai tambourinaire, sans que cela fît rien, hélas ! pour son succès.
Fourni tel quel par la nature, le type me semblait compliqué, surtout en
figure de second plan ; je le simplifiai donc pour mon livre. Quant aux autres
personnages du roman, tous, je le répète, de Roumestan à la petite Audiberte,
sont faits de plusieurs modèles et comme dit Montaigne, « un fagotage de
diverses pièces ». De même pour Aps en Provence, la ville natale de Numa, que
j'ai bâtie avec des morceaux d'Arles, de Nîmes, de Saint-Rémy, de Cavaillon,
prenant à l'une ses arènes, à l'autre ses vieilles ruelles italiennes, étroites
et cailloutées comme des torrents à sec, son marché du lundi sous les platanes
massifs du tour-de-ville, puis un peu partout ces claires routes provençales,
bordées de grands roseaux, neigées et craquantes de poussière chaude, que je
courais quand j'avais vingt ans, un vieux moulin, et toujours sur le dos ma
grande cape de laine. La maison où je fais naître Numa est celle de mes huit
ans, rue Séguier, en face l'Académie de Nîmes, l'école des frères terrorisée par
l'illustre Boute-à-Cuire et sa férule marinée dans le vinaigre, c'est l'école de
mon enfance, les souvenirs de ma plus lointaine mémoire. « Oiseaux de prime »,
disent les Provençaux.
Voilà les dessous et praticables, très simples comme on voit, de ce Numa
Roumestan, qui me paraît le moins incomplet de tous mes livres, celui où je
me suis le mieux donné, où j'ai mis le plus d'invention, au sens aristocratique
du mot. Je l'ai écrit dans le printemps et l'été de 1880, avenue de
l'Observatoire, au-dessus de ces beaux marronniers du Luxembourg, bouquets
géants tout pommés de grappes blanches et roses, traversés de cris d'enfants, de
sonnettes de marchands de coco, de bouffées de cuivres militaires. Sa confection
m'a laissé sans fatigue, comme tout ce qui vient de source. Il parut d'abord
dans l'Illustration, avec des dessins d'Emile Bayard, logé près de moi,
de l'autre côté de l'avenue.
Plusieurs fois par semaine, le matin, j'allais m'instiller dans son atelier,
lui racontant mon personnage à mesure que je l'écrivais, expliquant, commentant
le Midi pour ce forcené Parisien qui en était encore au Gascon que l'on menait
pendre et aux chansonnettes de Levassor sur la Canebière. N'est-ce pas, Bayard,
que je vous l'ai joué, mon Midi, et mimé, et chanté, et les bruits de foule aux
courses de taureaux, aux luttes pour hommes et demi-hommes, et les cantiques des
pénitents aux processions de la Fête-Dieu. Et c'est bien sûr vous ou l'un de vos
élèves, que j'ai mené boire du carthagène et manger des barquettes rue Turbigo,
« aux produits du Midi ».
Publié chez Charpentier, sous une chère dédicace qui m'a toujours porté
bonheur et devrait figurer en tête de tous mes livres, le roman eut du succès.
Zola l'honorait d'une flatteuse et cordiale étude, me reprochant seulement comme
trop invraisemblable l'amour d'Hortense Le Quesnoy pour le tambourinaire ;
d'autres après lui m'ont fait la même critique. Et pourtant, si mon livre était
à recommencer, je ne renoncerais pas à cet effet de mirage sur cette petite âme
trépidante et brûlante, victime elle aussi de L'IMAGINATION. Maintenant,
pourquoi poitrinaire ? Pourquoi cette mort sentimentale et romance, cette si
facile amorce à l'attendrissement du lecteur ? Eh ! parce qu'on n'est pas maître
de son oeuvre, parce que durant sa gestation, alors que l'idée nous tente et
nous hante, mille choses s'y mêlent draguées et ramassées en route au hasard de
l'existence, comme des herbes aux mailles d'un filet. Pendant que je portais
Numa, on m'avait envoyé aux eaux d'Allevard ; et là, dans les salles
d'inhalation, je voyais de jeunes visages, tirés, creusés, travaillés au
couteau, j'entendais de pauvres voix sans timbre, rongées, des toux rauques,
suivies d'un même geste furtif du mouchoir ou du gant guettant la tache rose au
coin des lèvres. De ces pâles apparitions impersonnelles, une s'est formée dans
mon livre, comme malgré moi, avec le train mélancolique de la ville d'eaux, son
admirable cadre pastoral, et tout cela y est resté.
Numa Baragnon, mon compatriote, ancien ministre ou presque, trompé par une
similitude de prénoms, fut le premier à se reconnaître dans Roumestan. Il
protesta... jamais on n'avait dételé sa voiture !... Mais une légende, retour
d'Allemagne, la maladroite réclame d'un éditeur de Dresde eut bientôt remplacé
le nom de Baragnon par celui de Gambetta, je ne reviens plus sur cette niaiserie
; j'affirme seulement que Gambetta n'y croyait pas, qu'il fut le premier à s'en
amuser.
Dînant un soir chaise à chaise, chez notre éditeur, il me demandait si le «
quand je ne parle pas, je ne pense pas » de Roumestan était un mot fabriqué ou
entendu.
« De pure invention, mon cher Gambetta.
-- Eh bien, me dit-il, ce matin au conseil des ministres, un de mes
collègues, Midi de Montpellier, celui-là, nous a déclaré qu'il ne pensait
qu'en parlant... Décidément le mot est bien de là-bas... »
Et pour la dernière fois, j'entendis son grand beau rire.
Tous les méridionaux ne se montrèrent pas aussi intelligents, Numa
Roumestan me valut des lettres anonymes furibondes, presque toutes au timbre
des pays chauds. Les félibres eux-mêmes s'enflammèrent. Des vers lus en séance
m'appelaient renégat, malfaiteur. « On voudrait lui battre l'aubade, -- les
baguettes tombent des mains... » disait un sonnet provençal du vieux Borelly. Et
moi qui comptais sur mes compatriotes pour témoigner que je n'avais ni
caricaturé, ni menti. Mais non ; interrogez-les, même aujourd'hui que leur
colère est tombée, le plus exalté, le plus extrême Midi de tous prendra un air
raisonnable pour répondre :
« Oh ! tout cela est bien Ezagéré!... »
LES FRANC-TIREURS
Ecrit pendant le siège de Paris.
On prenait le thé l'autre soir chez le tabellion de Nanterre. J'emploie avec
plaisir ce vieux mot de tabellion, parce qu'il est bien dans la couleur
Pompadour du joli village où fleurissent les rosières, et de l'antique salon où
nous étions assis autour d'un feu de racines flambant dans une grande cheminée à
fleurs de lis... Le maître du logis était absent, mais son image bonasse et
fine, suspendue dans un coin, présidait à la fête et souriait paisiblement, du
fond d'un cadre ovale, aux singuliers convives qui remplissaient son salon.
Drôle de monde, en effet, pour une soirée de notaire ! Des capotes galonnées,
des barbes de huit jours, des képis, des cabans, de grandes bottes ; et partout,
sur le piano, sur le guéridon, pêle-mêle, avec les coussins de guipure, les
boîtes de Spa, des corbeilles en tapisserie, des sabres et des revolvers qui
traînaient. Tout cela faisait un étrange contraste avec ce logis patriarcal où
flottait encore comme une odeur de pâtisseries de Nanterre, servies par une
belle notaresse à des rosières en robe d'organdi... Hélas ! il n'y a plus de
rosières à Nanterre. On les a remplacées par un bataillon de francs-tireurs de
Paris, et c'est l'état-major du bataillon -- campé dans la maison du notaire --
qui nous offrait le thé ce soir-là...
Jamais le coin du feu ne m'avait paru si bon. Au dehors, le vent soufflait
sur la neige et nous apportait, avec le bruit des heures grelottantes, le
qui-vive des sentinelles et, de loin en loin, la détonation sourde d'un
chassepot... Dans le salon on parlait peu. C'est un rude service que celui des
avant-postes, et l'on est las quand vient le soir. Puis, ce parfum de bien-être
intime, qui monte des théières en tourbillons de fumée blonde, nous avait tous
envahis et comme hypnotisés dans les grands fauteuils du tabellion.
Soudain des pas pressés, un bruit de portes, et, l'oeil brillant, la parole
haletante, d'un employé du télégraphe tombe au milieu de nous :
« Aux armes ! aux armes ! Le poste de Rueil est attaqué ! »
C'est un poste avancé établi par les francs-tireurs à dix minutes de
Nanterre, dans la gare de Rueil, comme qui dirait en Poméranie... En un clin
d'oeil tout l'état-major est debout, armé, ceinturonné, et dégringolé dans la
rue pour réunir les compagnies. Pas besoin de trompette pour cela. La
première est logée chez le curé ; vite deux coups de pied dans la porte du
curé.
« Aux armes !... levez-vous ! »
Et tout de suite on court chez le greffier, où sont ceux de la seconde....
Oh ! ce petit village noir avec son clocher pointu couvert de neige, ces
jardinets en quinconces qui, en s'ouvrant, sonnaient comme des boutiques, ces
maisons inconnues, ces escaliers de bois où je courais en tâtonnant derrière le
grand sabre de l'adjudant-major, l'haleine chaude des chambrées où nous jetions
l'appel d'alarme, les fusils qui sonnaient dans l'ombre, les hommes lourds de
sommeil qui gagnaient leur poste en trébuchant, tandis qu'au coin d'une rue cinq
ou six paysans abrutis se disaient tout bas, avec des lanternes : « On
attaque... on attaque... » tout cela sur le moment me faisait l'effet d'un rêve,
mais l'impression que j'en ai gardée est ineffaçable et précise...
Voici la place de la Mairie toute noire, les fenêtres du télégraphe allumées,
une première salle où les estafettes attendent, le falot au poing ; dans un
coin, le chirurgien irlandais du bataillon préparant flegmatiquement sa trousse,
et, silhouette adorable au milieu de ce branle-bas d'escarmouche, une petite
cantinière -- habillée de bleu comme à l'orphelinat -- qui dort devant le feu,
un chassepot entre les jambes ; puis enfin, dans le fond, le bureau du
télégraphe, les lits de camp, la grande table blanche de lumière, les deux
employés courbés sur leur machine, et derrière eux le commandant qui se penche,
suivant d'un oeil anxieux les longues banderoles qui se dévident et donnent,
minute par minute, des nouvelles du poste attaqué... Décidément il paraît que ça
chauffe là-bas. Dépêches sur dépêches. Le télégraphe affolé secoue ses sonnettes
électriques et précipite à tout casser son tic-tac de machine a coudre.
« Arrivez vite... » dit Rueil.
« Nous arrivons... » répond Nanterre.
Et les compagnies partent au galop...
Certes, je conviens que la guerre est ce qu'il y a de plus triste et de plus
bête au monde. Je ne sais rien, par exemple, de si lugubre qu'une nuit de
janvier passée à grelotter comme un vieux loup dans une fosse de grand'garde ;
rien de si ridicule qu'un quartier de chaudron qui vous tombe sur la tête à huit
kilomètres de distance ; mais -- un soir de belle gelée -- s'en aller à la
bataille le ventre plein et le coeur chaud, se lancer à fond de train dans le
noir, dans l'aventure, en compagnie de bons garçons dont on sent tout le temps
les coudes, c'est un plaisir délicieux, et comme une excellente ivresse, mais
une ivresse spéciale qui dégrise les ivrognes et fait voir clair les mauvais
yeux...
Pour ma part, j'y voyais très bien cette nuit-là. Il n'y avait pourtant pas
gros comme ça de lune, et c'est la terre blanche de neige qui faisait lumière au
ciel ; lumière de théâtre froide et crue, s'étalant jusqu'au bout de la plaine,
et sur laquelle les moindres traits du paysage, un pan de mur, un poteau, une
rangée de saules, se détachaient secs et noirs, comme dépouillés de leur
ombre... Dans le petit chemin qui borde la voie, les francs-tireurs filaient au
pas de course. On n'entendait que la vibration des fils télégraphiques courant
tout le long du talus, la respiration haletante des hommes, le coup de sifflet
jeté aux sentinelles, et de temps en temps un obus du mont Valérien passant
comme un oiseau de nuit au-dessus de nos têtes, avec un formidable battement
d'ailes... A mesure qu'on avançait, devant nous, au ras du sol, des coups de feu
lointains étoilaient l'ombre. Puis, sur la gauche, au fond de la plaine, de
grandes flammes d'incendie montèrent silencieusement.
« Devant l'usine, en tirailleurs !... » commanda notre chef d'escouade.
« On va rien écoper !... » fit mon voisin de gauche avec un accent de
faubourg.
D'un bond l'officier arriva sur nous :
« Qui est-ce qui a parlé ?... C'est toi ?...
-- Oui, mon capitaine, je...
-- C'est bon... va-t'en... retourne à Nanterre.
-- Mais, mon capitaine...
-- Non, non... va-t'en vite... je n'ai pas besoin de toi... Ah ! tu as peur
d'écoper... file, file !
Et le malheureux fut obligé de sortir des rangs ; mais, au bout de cinq
minutes, il avait repris furtivement sa place et ne demandait qu'à écoper
dorénavant.
Eh bien, non. Il était dit que personne n'écoperait cette nuit-là. Comme nous
arrivions sur la barricade, l'affaire venait de finir. Les Prussiens, qui
espéraient surprendre notre petit poste, -- le trouvant sur ses gardes et à
l'abri d'un coup de main, -- s'étaient retirés prudemment ; et nous eûmes juste
le temps de les voir disparaître au bout de la plaine, silencieux et noirs comme
des cancrelats. Toutefois, dans la crainte d'une nouvelle attaque, on nous fit
rester à la gare de Rueil, et nous achevâmes la nuit debout et l'arme au pied,
les uns sur la chaussée, les autres dans la salle d'attente...
Pauvre gare de Rueil que j'avais connue si joyeuse, si claire, gare
aristocratique des canotiers de Bougival, où les étés parisiens promenaient
leurs ruches de mousseline et leurs toquets à aigrettes, comment la reconnaître
dans cette cave lugubre, dans ce tombeau blindé, matelassé, sentant la poudre,
le pétrole, la paille moisie, où nous parlions tout bas serrés les uns contre
les autres et n'ayant d'autre lumière que le feu de nos pipes et le filet de
jour venu du coin des officiers ?... D'heure en heure, pour nous distraire, on
nous envoyait par escouades tirailler le long de la Seine ou faire une
patrouille dans Rueil, dont les rues vides et les maisons presque abandonnées
s'éclairaient des froides lueurs d'un incendie allumé par les Prussiens au
Bois-Préau... La nuit se passe ainsi sans encombre : puis au matin on nous
renvoya...
Quand je rentrai
à Nanterre, il faisait encore nuit. Sur la place de la Mairie, la fenêtre du
télégraphe brillait comme un feu de phare, et dans le salon de l'état-major, en
face de son foyer où s'éteignaient quelques cendres chaudes, M. le tabellion
souriait toujours paisiblement...
LE JARDIN DE LA RUE DES ROSIERS
Ecrit le 22 Mars 1871.
Fiez-vous donc au nom des rues et à leur physionomie doucereuse !... Lorsque
après avoir enjambé barricades et mitrailleuses, je suis arrivé là-haut derrière
les moulins de Montmartre et que j'ai vu cette petite rue des Rosiers, avec sa
chaussée de cailloux, ses jardins, ses maisons basses, je me suis cru transporté
en province, dans un de ces faubourgs paisibles où la ville s'espace et diminue
pour venir mourir à la lisière des champs. Rien devant moi qu'une envolée de
pigeons et deux bonnes soeurs en cornette frôlant timidement la muraille. Dans
le fond, la tour Solférino, bastille vulgaire et lourde, rendez-vous des
dimanches de banlieue, que le siège a rendue presque pittoresque en en faisant
une ruine.
A mesure qu'on avance, la rue s'élargit, s'anime un peu. Ce sont des tentes
alignées, des canons, des fusils en faisceaux ; puis sur la gauche, un grand
portail devant lequel des gardes nationaux, fument leurs pipes. La maison est en
arrière et ne se voit pas de la rue. Après quelques pourparlers la sentinelle
nous laisse entrer... C'est une maison à deux étages, entre cour et jardin, et
qui n'a rien de tragique. Elle appartient aux héritiers de M. Scribe...
Sur le couloir qui mène de la petite cour pavée au jardin, s'ouvrent les
pièces du rez-de-chaussée, claires, aérées, tapissées de papier à fleurs. C'est
là que l'ancien Comité central tenait ses séances. C'est là que, dans
l'après-midi du 18, les deux généraux furent conduits et qu'ils sentirent
l'angoisse de leur dernière heure, pendant que la foule hurlait dans le jardin
et que les déserteurs venaient coller leurs têtes hideuses aux fenêtres,
flairant le sang comme des loups ; là enfin qu'on rapporta les deux cadavres et
qu'ils restèrent exposés pendant deux jours.
Je descends, le coeur serré, les trois marches qui mènent au jardin ; vrai
jardin de faubourg, où chaque locataire a son coin de groseilliers et de
clématites séparés par des treillages verts avec des portes qui sonnent... La
colère d'une foule a passé là. Les clôtures sont à bas, les bordures arrachées.
Rien n'est resté debout qu'un quinconce de tilleuls, une vingtaine d'arbres
fraîchement taillés, dressant en l'air leurs branches dures et grises, comme des
serres de vautour. Une grille de fer court derrière en guise de muraille, et
laisse voir au loin la vallée, immense, mélancolique, où fument de longues
cheminées d'usines.
Les choses s'apaisent comme les êtres. Me voilà sur la scène du drame, et
cependant j'ai peine à en ressaisir l'impression. Le temps est doux, le ciel
très clair. Ces soldats de Montmartre qui m'entourent ont l'air bon enfant. Ils
chantent, ils jouent au bouchon. Les officiers se promènent de long en large en
riant. Seul, un grand mur troué par les balles, et dont la crête est tout
émiettée, se lève comme un témoin et me raconte le crime. C'est contre ce mur
qu'on les a fusillés.
Il paraît qu'au dernier moment le général Lecomte, ferme et résolu
jusqu'alors, sentit son courage défaillir. Il essaya de lutter, de s'enfuir, fit
quelques pas dans le jardin en courant, puis, ressaisi tout de suite, secoué,
traîné, bousculé, tomba sur ses genoux et parla de ses enfants :
« J'en ai cinq », disait-il en sanglotant.
Le coeur du père avait crevé la tunique du soldat. Il y avait des pères aussi
dans cette foule furieuse : à son appel déchirant quelques voix émues
répondirent ; mais les implacables déserteurs ne voulaient rien entendre :
« Si nous ne le fusillons pas aujourd'hui, il nous fera fusiller demain. »
On le poussa contre la muraille. Presque aussitôt un sergent de la ligne
s'approcha de lui.
« Général, lui dit-il, vous aller nous promettre... »
Et tout à coup, changeant d'idée, il fit deux pas en arrière et lui déchargea
son chassepot en pleine poitrine. Les autres n'eurent plus qu'à l'achever.
Clément Thomas, lui, ne faiblit pas une minute. Adossé au même mur que
Lecomte, à deux pas de son cadavre, il fit tête à la mort, jusqu'au bout et
parla très noblement. Quand les fusils s'abaissèrent, il mit, par un geste
instinctif, son bras gauche devant sa figure, et ce vieux républicain mourut
dans l'attitude de César... A la place où ils sont tombés, contre ce mur froid
et nu comme la plaque d'un jardin de tir, quelques branches de pêcher s'étalent
encore en espalier, et, dans le haut, s'ouvre une fleur hâtive, toute blanche
que les balles ont épargnée, que la poudre n'a pas noircie...
... En sortant de la rue des Rosiers, par ces routes silencieuses qui
s'échelonnent au flanc de la butte pleine de jardins et de terrasses, je gagne
l'ancien cimetière de Montmartre, qu'on a rouvert depuis quelques jours pour y
mettre les corps des deux généraux. C'est un cimetière de village, nu, sans
arbres, tout en tombeaux. Comme ces paysans rapaces qui en labourant leurs
champs font disparaître chaque jour un peu du chemin de traverse, la mort a tout
envahi, même les allées. Les tombes montent les unes sur les autres. Tout est
comble. On ne sait où poser les pieds.
Je ne connais rien de triste comme ces anciens cimetières. On y sent tant de
monde, et l'on n'y voit personne. Ceux qui sont là ont l'air d'être deux fois
morts.
... « Qu'est-ce que vous cherchez ? » me demande une espèce de jardinier,
fossoyeur, en képi de garde national, qui raccommode un entourage.
Ma réponse l'étonne. Il hésite un moment, regarde autour de lui, puis,
baissant la voix :
« Là-bas, me dit-il, à côté de la capote. »
Ce qu'il appelle la capote, c'est une guérite en tôle vernie abritant quelques verroteries fanées et de vieilles fleurs en filigrane... A côté, une large dalle nouvellement descellée. Pas de grille, pas d'inscription. Rien que deux bouquets de violettes, enveloppés de papier blanc, avec une pierre posée sur leurs tiges pour que le grand vent de la butte ne les emporte pas... C'est là qu'ils dorment côte à côte. C'est dans ce tombeau de passage qu'en attendant de les rendre à leurs familles, on leur a donné un billet de logement, à ces deux soldats.
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