THEOPHILE GAUTHIER
"Théophile
Gautier (1811-1872) est rejeté car il a soutenu le second Empire alors qu'il est le maître du
romantisme noir"
Frédéric Fabre
Le 30 août 1811, Théophile Gautier naît à Tarbes. "Quoique, sauf le temps des voyages, j'ai passé toute ma vie à Paris, j'ai gardé un fond méridional". Son père Jean Pierre Gauthier né en 1778 est employé au cadastre de Tarbes. Il avait épousé Antoinette-Adélaïde Cocard née en 1883 au château d'Artagnan propriété de la famille Montesquiou, le 5 décembre 1810.
1814 : Sa famille déménage à Paris. Son père protégé par
l'abbé de Montesquiou est nommé au bureau des octrois de Paris. A l'époque, pour
entrer dans une ville, une taxe appelée octroi était prélevée sur les
marchandises comme une sorte de droit de douane. Le tout jeune garçon s'habitue
mal à ce changement de vie.
1816 : A cinq ans, Théophile lit déjà. Il a une affection particulière pour Robinson Crusoé. Mais surtout, il se passionne pour le théâtre, notamment les décors.
1817 : Sa première sœur Emilie naît le 14 janvier.
1819 : Carlotta Grisi naît le 28 juin à Visinada près de Mantoue.
1820 : Sa seconde sœur Zoé naît le 12 mars. Gautier passe brièvement, comme demi-pensionnaire par le lycée Louis-le-Grand, avant d'en être retiré par ses parents, car il ne s'y habitue pas. Il rejoint alors comme externe, le collège Charlemagne, où il rencontre le jeune Gérard Labrunie futur Nerval né le 22 mai 1808.
1829 : Dès la terminale, bien qu'il n'ait pas terminé sa philosophie, Gautier fréquente l'atelier de Louis-Edouard Rioult (1790-1855). Il veut devenir peintre mais il découvre qu'il souffre de myopie.
Le 27 juin, il rencontre Victor Hugo. Il habite alors place
Royale futur place des Vosges.
1830 : Le 25 février : Gautier assiste avec éclat et enthousiasme à la première du drame de Victor Hugo, Hernani. Lors de cette soirée mouvementée, restée dans l’histoire littéraire sous le nom de «bataille d’Hernani», il se range du côté de la troupe romantique qui défend Hugo contre les tenants du classicisme. Son gilet rouge flamboyant qu’il arbore ce soir-là fait scandale et restera célèbre. Gautier se déclarera toujours fidèle aux choix esthétiques qu’il avait faits en 1830 et, d’une certaine manière, même si son œuvre évoluera vers une esthétique formaliste, il restera, en son âme, romantique jusqu’à la fin, ce dont témoigne son Histoire du romantisme.
Financé par son père, son premier recueil de vers, paraît chez Mary. Se dessine déjà un don particulier pour la poésie, très conscient de l'héritage des antiques.
Victor Hugo s'installe aussi place Royale. Hugo devient le chef de file romantique et anime son petit cénacle que Gauthier fréquente.
1831 le 4 mai, le Cabinet de lecture du petit cénacle publie la Cafetière, le premier conte fantastique de Théophile Gauthier.
1832 : Gauthier publie Albertus illustré par Célestin Nanteuil membre du petit Cénacle.
1833 : Le poète écrit Les Jeunes-France. L'œuvre revient sur la vie des artistes qui composent le petit Cénacle. Gautier y joue le rôle de témoin privilégié et goguenard des «précieuses ridicules du romantisme».
1834 : Gauthier quitte la maison familiale et s'installe dans l'impasse du Doyenné près de Nerval. Il entreprend la publication des Exhumations littéraires consacrées à des écrivains des XVe, XVIe et XVIIe siècle.
1835 : L'éditeur romantique Renduel membre du petit cénacle, publie le premier volume de Mademoiselle de Maupin de Théophile Gauthier. La préface provocante et scandaleuse, affirme les principes de liberté esthétique de l'auteur.
Portrait de Théophile
Gautier par Auguste Chatillon
1836 : Le second volume de Mademoiselle de Maupin paraît chez Renduel.
En Janvier, Honoré de Balzac repère Gautier et envoie Jules Sandeau lui proposer une collaboration au journal Chronique de Paris. Théophile va y publier plusieurs nouvelles dont La Morte amoureuse, ainsi que des critiques d'art jusque juillet, date de la fermeture du journal.
En février, il débute une liaison avec Eugénie Fort.
En juillet-Août, il voyage en Belgique avec Nerval pour "chercher la femme blonde". Le voyage sera rapporté dans Zigzags et dans la Toison d'Or.
En fin août, il devient chroniqueur littéraire à La Presse dirigée par Emile Girardin et il collabore plus ou moins régulièrement au Figaro, à la Revue de Paris et à la Revue des Deux Mondes. Gautier y écrira des centaines et des centaines de textes et d'articles, dont une partie a été rééditée en volumes : Les Grotesques, L'Histoire des peintres, l'Art moderne, Les Beaux-arts en Europe, l'Histoire de l'art dramatique depuis vingt-cinq ans, Portraits contemporains et Souvenirs Littéraires.
29 Novembre : Eugénie Fort donne naissance à Théophile Gautier fils qui deviendra traducteur d'écrivains allemands et travaillera avec son père au Moniteur et au Journal Officiel.
1837 : Gautier écrit : «J'ai travaillé à La Presse, au Figaro, à La Caricature, au Musée des Familles, à la Revue de Paris, à la Revue des Deux Mondes, partout où l'on écrivait alors». Souvent pesante, cette besogne quotidienne de journalisme, ne l'empêche pas de faire du sport essentiellement de la boxe et du canotage. Il continue à créer des œuvres poétiques et dramatiques.
1838 : Paraissent La Comédie de la Mort, puis Fortunio.
Gauthier adhère à la Société des Gens de Lettres fondée sous la direction de Victor HUGO.
1839 : Gauthier écrit trois pièces de théâtre : Le Tricorne Enchanté, Pierrot Posthume et Une Larme du Diable.
1840 : Carlotta Grisi danse à Paris au Théâtre de la renaissance dans Le Zingaro.
En juin, il séjourne en Espagne avec Eugène Piot et visite Madrid, Tolède, l'Andalousie et revient par la Catalogne.
7 octobre : Il est de retour à Paris avec les notes pour publier Voyage en Espagne et España.
Carlotta Grisi dans
Gisèle
1841 : 28 juin : Il crée le livret de l'opéra Giselle sur une musique d'Adam. Carlota Grisi tient le rôle principal. Elle deviendra une des inspiratrice et amante de Théophile Gauthier.
1842 : En mars, il voyage à Londres pour assister à la représentation de Giselle et revient par la Belgique.
Juin : Gauthier rencontre Baudelaire.
1843 : 17 juillet : Péri est créé à l'opéra de Paris sur le livret de Gauthier et avec la chorégraphie de Carlotta Grisi.
Novembre : Gauthier se rend à Londres pour assister à la représentation de la Péri.
Tras Los Montes qui s'intitulera par la suite Voyage en Espagne paraît.
1844 : Il fonde le club des Haschischins, destiné à l'étude du cannabis et
fréquenté par de nombreux artistes.
Il débute une liaison avec Ernesta Grisi cantatrice sœur de Carlotta.
Les Grotesques paraissent en deux volumes pour réunir les Exhumations littéraires.
1845 : Le Tricorne Enchanté est joué le 7 avril aux Variétés.
Juillet-Septembre : Gautier voyage en Algérie avec Noël Parfait.
25 Août : Judith Gautier fille d'Ernesta naît.
Paraissent ses poésies complètes et ses nouvelles dont la Croix de Berny en collaboration avec Delphine de Girardin, Joseph Méry et Jules Sandeau.
Théophile Gautier
photographié par Nadar
1846 : Juin - Juillet : Il voyage à Londres en passant par la Belgique et la Hollande.
Octobre : Il voyage à nouveau en Espagne.
12 Novembre : Sa pièce La Juive de Constantine est jouée au théâtre de la Porte Saint Martin.
1847 : Militona et Les Roués Innocents sont publiés.
4 octobre : La pièce Pierrot Posthume est créée au Vaudeville.
28 novembre : Estelle seconde fille d'Ernesta et de Gautier naît.
1848 : Sa mère Antoinette-Adélaïde Gauthier Cocard meurt.
1849 : Gauthier entreprend un nouveau voyage à Londres en passant par la Belgique et la Hollande.
Août - Septembre : Il effectue son troisième voyage en Espagne. Il a une liaison avec Marie Mattei.
21 décembre : Carlota Grisi danse à l'Opéra de Paris pour la dernière fois.
1850 : 17 mars : Sélam sur une musique de Reyer et le livret de Gauthier est créé au Théâtre-Italien. Jean et Jeannette paraît.
31 juillet : Départ de Gauthier pour l'Italie en compagnie de Louis de Cormenin. Il visite Venise où il retrouve Florence Mattei, Florence, Rome et Naples d'où il est expulsé le 4 novembre.
1851 : Il voyage à Londres pour visiter l'Exposition Universelle.
1er Octobre : Gauthier fait partie du comité de rédaction de la Revue de Paris.
Il publie Partie Carrée qui s'intitulera en 1865, La Belle Jenny.
Théophile Gautier par
Nadar
1852 : Paraît la première version d'Emaux et Camées dont les éditions de 1853, 1858, 1863, 1866 et 1872 seront augmentées. Il publie aussi un trio de romans avec Militona, Jean et Jeannette et Arria Marcella ainsi qu'un recueil de récits avec La Peau du Tigre.
9 juin : Il part pour l'Orient par la Russie, visite Constantinople, revient par Athènes et Venise. Il rompt avec Marie Mattei.
Octobre : Il revient à Paris.
1853 : Il publie Constantinople.
1854 : Carlotta Grisi renonce définitivement à la Scène.
31 Mai : Le ballet Gemma sur un livret de Gauthier est joué à L'opéra de Paris.
Juillet - Août : Il voyage en Allemagne.
22 Août : Son Père Jean Pierre Gauthier meurt.
1855 : Les Beaux - Arts en Europe sont écrits pour paraitre en début 1856. Il publie Le Théâtre de Poche.
26 Janvier : Son ami Gérard de Nerval meurt.
Avril : Il interrompt sa collaboration avec La Presse pour se consacrer au journal de l'Empire, Le Moniteur Universel.
Théophile Gautier fréquente les salons littéraires de la princesse Mathilde. Il croise alors Sainte-Beuve qui le soutiendra sans succès à l'Académie Française, Prosper Mérimée, les frères Goncourt, mais aussi des scientifiques comme Pasteur et Claude Bernard.
1856 : Il publie L'Art Moderne.
10 avril : Il subit un premier échec pour entrer à l'Académie Française.
1857 : Il publie Avatar et Jettatura.
Il s'installe au printemps avec ses deux sœurs et sa famille composée de sa compagne Ernesta Grisi et ses deux filles au 32 rue de Longchamp à Neuilly-sur-Seine. Il y reçoit Baudelaire, Dumas, Feydeau, Flaubert, Puvis de Chavanne et Gustave Doré.
Juin : Baudelaire lui dédie ses Fleurs du mal par ces vers élogieux :
"Au poète impeccable, au parfait magicien ès lettres françaises, à mon très cher et très vénéré, maître et ami Théophile Gautier."
Septembre : Il voyage en Allemagne.
1858 : Il publie le Roman de la momie inspiré des livres de la bibliothèque de Georges Feydeau et une Histoire de l'Art Dramatique en France depuis 25 ans en six volumes jusque 1859.
22 avril : Yanko le Bandit un ballet pantomime
dont le livret est écrit par Gauthier, est représenté au Théâtre de
la Porte Saint Martin.
Mai - Juin : Il voyage sur les Rives du Rhin.
14 juillet : Le ballet pantomime l’Anneau de Sacountâla sur son livret et la musique de Reyer est joué à l'Opéra.
15 septembre : Gauthier part pour la Russie dans l'intention de préparer un ouvrage sur les trésors artistiques du Pays.
Novembre : Baudelaire publie une plaquette sur Théophile Gauthier.
1859 : 27 Mars : Gauthier revient à Paris.
Il publie le premier tome de Trésors d'Art de la Russie ancienne et moderne, ouvrage qui restera inachevé.
1860 : Il publie un essai sur la vie d’Honoré de Balzac.
1861 : En Octobre, il fait un second voyage en Russie avec son fils. A son retour, il séjourne à la Villa Saint Jean de Carlotta Grisi à Genève en Suisse.
1862 : Gautier est élu président de la Société nationale des Beaux - Arts. Mais cela provoque bien des jalousies, et il échoue quatre fois à son entrée à l'Académie française.
Mai : Il visite l'exposition de Londres.
Août : Il voyage en Algérie à l'occasion de l'inauguration du chemin de fer de Bilda.
1863 : Il publie Le Capitaine Fracasse.
Avril : Il reçoit de la part du régime impérial, une pension de 3000 francs.
Septembre : Il séjourne à Nohant chez George Sand.
1864 : Août : Il voyage en Espagne pour l'inauguration du chemin de fer du Nord.
Septembre - Octobre : Il séjourne à Genève auprès de Carlotta Grisi.
1865
: Juillet - Novembre : Il séjourne à nouveau chez Carlotta pour écrire Spirite,
roman qu'elle a inspiré et qui lui est destiné.
1866 : Il publie Spirite. Il échoue à l'Académie Française.
Il séjourne en Avril, Septembre, Novembre et Décembre chez Carlotta.
17 Avril : Sa première fille Judith se marie avec Catulle Mendès mais Théophile Gauthier s'abstient d'y assister.
14 Mai : Ernesta Grisi se retire à Villiers sur Marne pour une séparation de fait avec son mari puisque sa liaison avec sa belle-sœur n'est plus un secret.
1867 : Il publie Voyage en Russie et Guide de l'Amateur au Musée du Louvre.
Le 2 mai : Il subit un deuxième échec à l'Académie Française mais fait nommer son fils Théophile sous préfet à Ambert.
Septembre : Gauthier séjourne à nouveau chez Carlotta Grisi à Genève. Il rentre pour répondre à l'invitation de la princesse Mathilde à Saint Gratien.
Décembre : Il retourne à Genève chez Carlotta Grisi.
La Princesse Mathilde par
Nadar
1868: 7 mai : Il échoue une nouvelle fois à l'Académie Française mais son fils Théophile est nommé chef du bureau de la Presse au ministère de l'Intérieur avant de devenir secrétaire particulier du ministre d'Etat Eugène Rouher, premier des ministres du Gouvernement de l'Empire.
Septembre : Il voyage à Genève et dans le Nord de l'Italie.
Novembre : Il est nommé bibliothécaire de la princesse Mathilde.
Décembre : La troisième édition des Fleurs du Mal est précédée d'une notice de Théophile Gauthier.
1869 : Il publie Ménagerie Intime.
29 avril : Il échoue une quatrième et dernière fois à l'Académie Française.
27 mai : Gauthier offre à la princesse Mathilde le recueil de poèmes, Un douzain de sonnets.
Septembre : Il séjourne à nouveau à Genève chez Carlotta Grisi.
8 octobre : Il s'embarque avec Eugène Fromentin, à Marseille à destination de l'Egypte où il participe à l'inauguration du Canal de Suez, pour le Journal Officiel né l'année précédente.
Décembre : Il revient en France par l'Italie.
Caricature de Gauthier par Mailly
1870 : Il publie La Nature Chez Elle. Son fils publie L'Administration Provinciale de la Prusse.
26 février : Théophile Gauthier fils se marie avec Elise Portal. Il est nommé sous préfet à Pontoise.
15 juillet : La guerre éclate. L'Empire tombe le 4 septembre.
Septembre : Gauthier est bouleversé. Il quitte Neuilly et revient avec ses deux sœurs, à Paris où malade, il va finir son existence. Il sent qu'il doit jouer jusqu'au bout son rôle d'enseignant et de modèle auprès de la jeune génération pour le bonapartisme.
1871 : Mars : Gauthier occupe à Versailles l'appartement d'Eugénie Fort.
Juin : Il séjourne chez son fils à Bruxelles où il rencontre le Comte Spoelberch de Lovenjoul avant de partir chez Carlotta Grisi à Genève.
Il publie Tableaux de Siège 1870-1871.
1872 : 15 mai : Sa seconde fille Estelle Gauthier se marie avec Emile Bergerat.
23 octobre : Théophile Gautier décède à Neuilly sur Seine.
25 octobre : Lors de ses funérailles officielles et à son inhumation au
cimetière de Montmartre. Des écrivains comme Banville,
Mallarmé et même Victor Hugo lui rendent un dernier "toast funèbre".
1873 : L'éditeur Lemerre publie Le Tombeau de Théophile Gauthier comprenant le toast funèbre des poètes présents à son enterrement accompagné de deux poèmes de Victor Hugo et Mallarmé.
1874 : Sont publiés à titre posthume, Histoire du romantisme laissée inachevée et Portraits Contemporains.
1875 : Le monument édifié au cimetière Montmartre à la mémoire de Théophile Gauthier est inauguré.
1884 : Théophile Gauthier fils publie Entre Biarritz et St-Sébastien, toros et espadas, notes de touriste.
1885 : Théophile Gauthier fils publie trois récits : La Baronne Véra, Virginie Peugheol, La Maison de poste.
1887 : Spoelberch de Lovenjoul publie Histoire des Œuvres de Théophile Gauthier.
1899 : Carlotta Grisi meurt le 22 mai à Genève.
1904 : Théophile Gauthier fils meurt le 16 juin.
AUTOBIOGRAPHIE DE THEOPHILE GAUTHIER
Cette autobiographie a formé, en 1867, la première et unique livraison des Sommités contemporaines, publication projetée par M. Auguste Marc, de l'Illustration, petit in-folio, 8. La seconde image représente la gravure de Mouilleron sur un dessin de Robert qui a illustré cette autobiographie
Au premier coup d'œil, cela semble bien
simple de rédiger des notes sur sa propre vie. On est, on le croit du moins, à
la source des renseignements, et l'on serait mal veni ensuite de se plaindre de
l'inexactitudes des biographes. " Connais-toi toi-même " est un bon conseil
philosophique, mais plus difficile à suivre qu'on ne pense, et je découvre à mon
embarras que je ne suis pas aussi bien informé sur mon propre compte que je me
l'imaginais. Le visage qu'on regarde le moins est son visage à soi. Mais enfin,
j'ai promis, il faut que je m'exécute.
Diverses notices me font naître à Tarbes, le 31 août 1808. Cela n'a rien
d'important, mais la vérité est que je suis venu dans ce monde où je devais tant
faire de copie, le 31 août 1811, ce qui me donne un âge encore assez respectable
pour m'en contenter. On a dit aussi que j'avais commencé mes études en cette
ville et que j'étais entré en 1822, pour les finir, au collège Charlemagne. Les
études que j'ai pu faire à Tarbes se bornent à peu de choses, car j'avais trois
ans quand mes parents m'emmenèrent à Paris à mon grand regret, et je ne suis
retourné à mon lieu de naissance qu'une seule fois pour y passer vingt-quatre
heure, il y a six ou sept ans. Chose singulière pour un enfant si jeune, le
séjour de la capitale me causa une nostalgie assez intense pour m'amener à des
idées de suicide. Après avoir jeté mes joujoux par la fenêtre j'allais les
suivre, si, heureusement ou malheureusement, on ne m'avait retenu par ma
jaquette. On ne parvenait à m'endormir qu'en me disant qu'il fallait se reposer
pour se lever de grand matin et retourner là-bas. Comme je ne savais que le
patois gascon, il me semblait que j'étais en terre étrangère, et une fois, au
bras de ma bonne, entendant des soldats qui passaient parler cette langue, pour
moi la maternelle, je m'écriai : " Allons-nous-en avec eux, ceux-là sont des
nôtres ! "
Cette impression ne s'est pas tout à fait effacée, et quoique, sauf le temps des
voyages, j'aie passé toute ma vie à Paris, j'ai gardé un fond méridional. Mon
père, du reste, était né dans le Comtat-Venaissin, et malgré une excellente
éducation, on pouvait reconnaître à son accent l'ancien sujet du pape. On doute
parfois de la mémoire des enfants. La mienne était telle, et la configuration
des lieux s'y était si bien gravée qu'après plus de quarante ans j'ai pu
reconnaître dans la rue qui mène au Mercadieu la maison où je naquis. Le
souvenir des silhouettes de montagnes bleues qu'on découvre au bout de chaque
ruelle et des ruisseaux d'eaux courantes qui, parmi les verdures, sillonnent la
ville en tout sens, ne m'est jamais sorti de la tête et m'a souvent attendri aux
heures songeuses.
Pour en finir avec ces détails puérils, j'ai été un enfant doux, triste et
malingre, bizarrement olivâtre, et d'un teint qui étonnait mes jeunes camarades
roses et blancs. Je ressemblais à quelque petit Espagnol de Cuba, frileux et
nostalgique, envoyé en France pour faire son éducation. J'ai su lire à l'âge de
cinq ans, et depuis ce temps je puis dire comme Apelles, nulla
dies since lineâ. A ce propos, qu'on me permette de placer une courte
anecdote.
Il y avait cinq ou six mois qu'on me faisait épeler sans grand succès ; je
mordais fort mal au ba, be,
bi,
bo, bu, lorsqu'un jour de l'an
le chevalier de Port de Guy, dont parle Victor Hugo dans les
Misérables, et qui portait les cadavres de guillotinés avec l'évêque de
***, me fit cadeau d'un livre fort proprement relié et doré sur tranche et me
dit : " Garde-le pour l'année prochaine, puisque tu ne sais pas encore lire. -
Je sais lire, " répondis-je, pâle de colère et bouffi d'orgueil. J'emportai
rageusement le volume dans un coin, et je fis de tels efforts de volonté et
d'intelligence que je le déchiffrai d'un bout à l'autre et que je racontai le
sujet au chevalier à sa première visite.
Ce livre c'était Lydie de Gersin. Le
sceau mystérieux qui fermait pour moi les bibliothèques était rompu. Deux choses
m'ont toujours épouvanté, c'est qu'un enfant apprît à parler et à lire : avec
ces deux clefs qui ouvrent tout, le reste n'est rien. L'ouvrage qui fit sur moi
le plus d'impression, ce fut Robinson Crusoé.
J'en devins comme fou, je ne rêvais plus qu'île déserte et vie libre au sein de
la nature, et me bâtissais, sous la table du salon, des cabanes avec des bûches
où je restais enfermé des heures entières. Je ne m'intéressais qu'à Robinson
seul, et l'arrivée de Vendredi rompait pour moi tout le charme.
Plus tard, Paul et Virginie me jetèrent dans un enivrement sans pareil, que ne
me causèrent, lorsque je fus devenu grand, ni Shakespeare, ni Goethe, ni lord
Byron, ni Walter Scott, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni même Victor Hugo, que
toute la jeunesse adorait à cette époque. A travers tout cela, sous la direction
de mon père, fort bon humaniste, je commençais le latin, et à mes heures de
récréation je faisais des vaisseaux correctement gréés, d'après les eaux-fortes
d'Ozanne, que je copiais à la plume pour mieux me rendre compte de l'arrangement
des cordages. Que d'heures j'ai passées à façonner une bûche et à la creuser
avec du feu à la façon des sauvages ! Que de mouchoirs j'ai sacrifiés pour en
faire des voiles ! Tout le monde croyais que je serais marin, et ma mère se
désespérait par avance d'une vocation qui dans un temps donné devait m'éloigner
d'elle. Ce goût enfantin m'a laissé la connaissances de tous les termes
techniques de marine. Un de mes bâtiments, les voiles bien orientées, le
gouvernail fixé dans une direction convenable, eut la gloire de traverser tout
seul la Seine en amont du pont d'Austerlitz. Jamais triomphateur romain ne fut
plus fier que moi.
Aux vaisseaux succédèrent les théâtres en bois et en carton, dont il fallait
peindre les décors, ce qui tournait mes idées vers la peinture. J'avais attrapé
une huitaine d'années et l'on me mit au collège Louis le Grand, où je fus saisi
d'un désespoir sans égal que rien ne put vaincre. La brutalité et la turbulence
de mes petits compagnons de bagne me faisait horreur. Je mourrais de froid,
d'ennui et d'isolement entre ces grands murs tristes, où, sous prétexte de me
briser à la vie de collège, un immonde chien de cour s'était fait mon bourreau.
Je conçus pour lui une haine qui n'est pas éteinte encore. S'il m'apparaissait
reconnaissable après ce long espace de temps, je lui sauterais à la gorge et je
l'étranglerais. Toutes les provisions que ma mère m'apportait restaient empilées
dans mes poches et y moisissaient. Quant à la nourriture du réfectoire, mon
estomac ne pouvait la supporter ; je dépérissais si visiblement que le proviseur
s'en alarma : j'étais là-dedans comme une hirondelle prise qui ne veut plus
manger et meurt. On était du reste très-content de mon travail, et je promettais
un brillant élève si je vivais. Il fallut me retirer et j'achevai le reste de
mes études à Charlemagne, en qualité d'externe
libre, titre dont j'étais entièrement fier, et que j'avais soin d'écrire
en grosse lettres au coin de ma copie.
Mon père me servait de répétiteur, et c'est lui qui fut en réalité mon seul
maître. Si j'ai quelque instruction et quelque talent, c'est à lui que je les
dois. Je fus assez bon élève, mais avec des curiosités bizarres, qui ne
plaisaient pas toujours aux professeurs. Je traitais les sujets de vers latins
dans tous les mètres imaginables, et je me plaisais à imiter les styles qu'au
collège on appelle la décadence. J'étais souvent taxé de barbarie et
d'africanisme, et j'en étais charmé comme d'un compliment. je fis peu d'amis sur
les bancs, excepté Eugène de Nully et Gérard de Nerval, déjà célèbre à
Charlemagne par ses odes nationales, qui étaient imprimées.
Outre mes vers latins décadents, j'étudiais les vieux auteurs français, Villon
et Rabelais surtout, que j'ai sus par cœur, je dessinais et je m'essayais à
faire des vers français ; la première pièce dont je me souvienne était le
Fleuve Scamandre, inspirée sans doute par le tableau de Lancrenon, des
traductions du Musée, de l'Anthologie grecque, et plus tard un poème de
l'enlèvement d'Hélène, en vers de dix pieds. Toutes ces pièces se sont perdues.
il n'y a pas grand mal. Une cuisinière moins lettrée que la Photis de Lucien en
flamba des volailles, ne voulant pas employer du papier blanc à cet usage. De
ces années de collège il ne me reste aucun souvenir agréable et je ne voudrais
pas les revivre.
Pendant que je faisais ma rhétorique, il me vint une passion, celle de la nage,
et je passais à l'école Petit tout le temps que me laissait les classes. Parfois
même, pour parler le langage des collégiens, je filais, et passais toute la
journée dans la rivière. Mon ambition était de devenir un caleçon rouge. C'est
la seule de mes ambitions qui ait été réalisée. En ce temps-là, je n'avais
aucune idée de me faire littérateur, mon goût me portait plutôt vers la
peinture, et avant d'avoir fini ma philosophie j'étais entré chez Rioult, qui
avait son atelier rue Saint-Antoine, près du temple protestant, à proximité de
Charlemagne : ce qui me permettait d'aller à la classe après la séance. Rioult
était un homme d'une laideur bizarre et spirituelle, qu'une paralysie forçait,
comme Jouvenet, à peindre de la main gauche, et qui n'en était pas moins adroit.
A ma première étude il me trouva plein de "chic", accusation au moins
prématurée. La scène si bien racontée dans l'Affaire
Clémenceau se joua pour moi sur la table de pose et le premier modèle de
femme ne me parut pas beau et me désappointa singulièrement, tant l'art ajoute à
la nature la plus parfaite. C'était cependant une très-jolie fille, dont
j'appréciai plus tard, par comparaison, les lignes élégantes et pures ; mais
d'après cette impression, j'ai toujours préféré la statue à la femme et le
marbre à la chair. Mais études de peintures me firent apercevoir d'un défaut que
j'ignorais, c'est que j'avais la vue basse. quand j'étais au premier rang, cela
allait bien, mais quand le tirage des places reléguait mon chevalet au fond de
la salle, je n'ébauchais plus que des masses confuses.
Je demeurais alors avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans l'angle de la
rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note ce détail, ce n'est pas
pour indiquer à l'avenir une de mes demeures. Je ne suis pas de ceux dont la
postérité signalera les maisons avec un buste ou une plaque de marbre. Mais
cette circonstance influa beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo,
quelque temps après la révolution de Juillet, était venu loger à la place
Royale, au n° 6, dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une
fenêtre à l'autre. J'avais été présenté à Hugo, rue Jean Goujon, par Gérard et
Pétrus Borel, le lycanthrope, Dieu sait avec quels tremblements et quelles
angoisses Je restai plus d'une heure assis sur les marches de l'escalier avec
mes deux cornacs, les priant d'attendre que je fusse un peu remis.
Hugo était alors dans toute sa gloire et son triomphe. Admis devant le Jupiter
romantique, je ne sus pas même dire comme Henri Heine devant Goethe :
«Que les prunes étaient
bonnes pour la soif sur le chemin d'Iéna à Weimar.»
THÉOPHILE GAUTIER
(1867) (1) Les catalogues romantiques de 1832 et années suivantes
annonçaient deux romans de Victor Hugo, qui n'ont jamais paru : la
Quinquengrogne, 2 vol. in-8°, et le Fils de la bossue, 1 vol. in-8°
CITATIONS DE THEOPHILE GAUTHIER Si vous êtes digne de son affection, un chat deviendra votre
ami mais jamais votre esclave. Un des grands malheurs de la vie moderne, c'est le manque
d'imprévu, l'absence d'aventures. Peu avant sa mort, on lui dit : Mon cher maître, vous êtes
solide comme un chêne ! Il répondit : Pour le tronc, ça va, c'est le gland qui
m'inquiète ! Théophile Gautier par Bertall Car le bonheur est fait de trois choses sur terre, Qui sont :
un beau soleil, une femme, un cheval ! Naître, c'est seulement commencer à mourir. Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles dont on
coupe le pain en tartines. Certainement, Dieu est un très bon-enfant d'avoir donné le
vin à l'homme. Si j'avais été Dieu, j'en aurais gardé la recette pour moi seul. Critique et louanges m'abîment et me louent sans comprendre
un mot de mon talent. Dieu ne donne rien, il prête seulement ; et comme un
créancier oublié, il vient parfois redemander subitement son dû. Il n'y a rien de vraiment beau que ce qui ne peut servir à
rien. Je me soucie assez peu de faire épeler l'alphabet de l'amour
à de petites niaises. Je préfère les femmes qui lisent couramment, on est plus
tôt arrivé à la fin du chapitre... Théophile Gauthier en costume grec,
dessin de Théodore Chassériau La création se moque impitoyablement de la créature. La musique est le plus cher, mais le plus désagréable des
bruits. La prostitution est l'état ordinaire de la femme. La pudeur n'est faite que pour les laides ; c'est une
invention moderne et chrétienne. Le hasard est un grand railleur. Le hasard, c'est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne
veut pas signer. Le voyage est un maître aux préceptes amers. Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. Si le dieu n'est qu'une idole, plaignons l'idole et non le
dévot. Toute ma valeur ... est que je suis un homme pour qui le
monde visible existe. Une femme qui est belle a toujours de l'esprit ; elle a
l'esprit d'être belle, et je ne sais pas lequel vaut celui-là. Je t'aimerai, ma jeune folle, un peu plus que toujours,
longtemps ! Cher ange, vous êtes belle, à faire rêver d'amour. L'amour sincère est humble. Le seul amour accepté est l'Amour clairvoyant N'écoutez pas l'Amour, car c'est un mauvais maître ; L'ennui, ce fâcheux qu'on ne peut renvoyer ! Oubli, seconde mort. Peu de gens ont le courage d’être lâches devant témoins. La vie est un combat sans trêve. L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.
Mais les dieux et les rois ne dédaignent pas ces effarements de timidité
admirative. Ils aiment assez qu'on s'évanouisse devant eux. Hugo daigna sourire
et m'adresser quelques paroles encourageantes. C'était à l'époque des
répétitions d'Hernani. Gérard et Pétrus
se portèrent mes garants, et je reçus un de ces billets rouges marqués avec une
griffe de la fière devise espagnole hierro
(fer). On pensait que la représentation serait tumultueuse, et il fallait des
jeunes gens enthousiastes pour soutenir la pièce. Les haines entre classiques et
romantiques étaient aussi vives que celles des guelfes et des gibelins, des
gluckistes et des piccinistes. Le succès fut éclatant comme un orage, avec
sifflement des vents, éclairs, pluie et foudre. Toute une salle soulevée par
l'admiration frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres Ce fut à cette
représentation que je vis pour la première fois Mme Emile de Girardin, vêtue de
bleu, les cheveux roulés en longue spirale d'or comme dans le portrait
d'Hersent. Elle applaudissait le poète pour son génie, on l'applaudit pour sa
beauté. A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins le
commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets rouges. On a
dit et imprimé qu'aux batailles d'Hernani
j'assommais les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n'était pas
l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine, j'étais
frêle et délicat, et je gantais sept et un quart. Je fis depuis toutes les
grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous écrivions sur les
murailles « Vive Victor Hugo » pour propager sa gloire et ennuyer les Philistins.
Jamais Dieu ne fut adoré avec plus de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le
voir marcher avec nous dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait
qu'il n'eût dû sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un
quadrige de chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or
au-dessus de sa tête. À vrai dire, je n'ai guère changé d'idée, et mon âge mûr
approuve l'admiration de ma jeunesse.
A travers tout cela, je faisais des vers, et il y en eut bientôt assez pour
former un petit volume entremêlé de pages blanches et d'épigraphes bizarres en
toutes sortes de langues que je ne savais pas, selon la mode du temps. Mon père
fit les frais de la publication, Rignoux m'imprima, et avec cet à-propos et ce
flair des commotions politiques qui me caractérisent, je parus au passage des
Panoramas, à la vitrine de Marie, éditeur, juste le 28 juillet 1830. On pense
bien, sans que je le dise, qu'il ne se vendit pas beaucoup d'exemplaires de ce
volume à couverture rose, intitulé modestement Poésies.
Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes relations avec lui et avec
l'école naturellement plus fréquentes. Peu à peu je négligeai la peinture et me
tournai vers les idées littéraires. Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir
comme un page familier sur les marches de son trône féodal. Ivre d'une telle
faveur, je voulus la mériter, et je rimai la Légende
d'Albertus que je joignis avec quelques autres pièces à mon volume sombré
dans la tempête, et dont l'édition me restait presque entière ; à ce volume,
devenu rare, était jointe une eau-forte ultra-excentrique de Célestin Nanteuil.
Ceci se passait vers, 1833. Le surnom d'Albertus me resta et l'on ne m'appelait
guère autrement dans ce qu'Alfred de Musset appelait la grande boutique.
romantique. Chez Victor, je fis la connaissance d'Eugène Renduel, le libraire à
la mode, l'éditeur au cabriolet d'ébène et d'acier. Il me demanda de lui faire
quelque chose, parce que, disait-il, il me trouvait « drôle » Je lui fis les Jeunes
France, espèce de précieuses ridicules du romantisme, puis Mademoiselle
de Maupin, dont la préface souleva les journalistes, que j'y traitais
fort mal. Nous regardions, en ce temps-là, les critiques comme des cuistres, des
monstres, des eunuques et des champignons. Ayant vécu depuis avec eux, j'ai
reconnu qu'ils n'étaient pas si noirs qu'ils en avaient l'air, étaient assez
bons diables et même ne manquaient pas de talent.
J'avais, vers cette époque, quitté le nid paternel, et demeurais impasse du
Doyenné, où logeaient aussi Camille Rogier, Gérard de Nerval et Arsène Houssaye,
qui habitaient ensemble un vieil appartement dont les fenêtres donnaient sur des
terrains pleins de pierres taillées, d'orties et de vieux arbres. C'était la
Thébaïde au milieu de Paris. C'est rue du Doyenné, dans ce salon où les
rafraîchissements étaient remplacés par des fresques, que fut donné ce bal
costumé qui resta célèbre, et où je vis pour la première fois ce pauvre Roger de
Beauvoir, qui vient de mourir après de si longues souffrances, dans tout l'éclat
de son succès, de sa jeunesse et de sa beauté. Il portait un magnifique costume
vénitien à la Paul Véronèse grande robe de damas vert-pomme, ramagé d'argent,
toquet de velours nacarat et maillot rouge en soie, chaîne d'or au col ; il
était superbe, éblouissant de verve et d'entrain, et ce n'était pas le vin de
Champagne qu'il avait bu chez nous qui lui donnait ce pétillement de bons mots.
Dans cette soirée, Edouard Ourliac, qui plus tard est mort dans des sentiments
de profonde dévotion, improvisait avec une âpreté terrible et un comique
sinistre, ces charges amères où perçait déjà le dégoût du monde et des ridicules
humains.
Dans ce petit logement de la rue du Doyenné, qui n'est plus aujourd'hui qu'un
souvenir, J. Sandeau vint nous chercher de la part de Balzac pour coopérer à la Chronique
de Paris, où nous écrivîmes la Morte
amoureuse et la Chaîne d'or ou l'Amant
partagé, sans compter un grand nombre d'articles de critique. Nous
faisions aussi à la France littéraire,
dirigée par Charles Malo, des esquisses biographiques delà plupart des poètes
maltraités dans Boileau, et qui furent réunies sous le titre de Grotesques.
A peu près vers ce temps (1836), nous entrâmes à La
Presse, qui venait de se fonder, comme critique d'art. Un de nos premiers
articles fut une appréciation des peintures d'Eugène Delacroix à la Chambre des
députés. Tout en vaquant à ces travaux, nous composions un nouveau volume de
vers la Comédie de la mort, qui parut
en 1838. Fortunio, qui date à peu près
de cette époque, fut inséré d'abord au Figaro
sous forme de feuilletons qui se détachaient du journal et se pliaient en livre.
Là finit ma vie heureuse, indépendante et primesautière. On me chargea du
feuilleton dramatique de la Presse, que
je fis d'abord avec Gérard et ensuite tout seul pendant plus de vingt ans. Le
journalisme, pour se venger de la préface de Mademoiselle
de Maupin, m'avait accaparé et attelé à sa besogne. Que de meules j'ai
tournées, que de seaux j'ai puisés à ces norias hebdomadaires ou quotidiennes,
pour verser de l'eau dans le tonneau sans fond de la publicité J'ai travaillé à la
Presse, au Figaro, à la
Caricature, au Musée des Familles,
à la Revue de Paris, à la Revue
des Deux-Mondes, partout où l'on écrivait alors. Mon physique s'était
beaucoup modifié, à la suite d'exercices gymnastiques. De très-délicat, j'étais
devenu très-vigoureux. J'admirais les athlètes et les boxeurs par-dessus tous
les mortels. J'avais pour maître de boxe française et de canne Charles Lacour,
je montais à cheval avec Clopet et Victor Franconi, je canotais sous le
capitaine Lefèvre, je suivais, à la salle Montesquieu, les défis et les luttes
de Marseille, d'Arpin, de Locéan, de Blas, le féroce Espagnol, du grand mulâtre
et de Tom Cribbs, l'élégant boxeur anglais. Je donnai même, à l'ouverture du
Château-Rouge, sur une tête de Turc toute neuve, le coup de poing de cinq cent
trente-deux livres devenu historique c'est l'acte de ma vie dont je suis le plus
fier. En mai 1840, je partis pour l'Espagne. Je n'étais encore sorti de France
que pour une courte excursion en Belgique. Je ne puis décrire l'enchantement où
me jeta cette poétique et sauvage contrée, rêvée à travers les Contes
d'Espagne et d'Italie d'Alfred de Musset et les Orientales
d'Hugo. Je me sentis là sur mon vrai sol et comme dans une patrie retrouvée.
Depuis, je n'eus d'autre idée que de ramasser quelque somme et de partir ; la
passion ou la maladie du voyage s'était développée en moi.
En 1845, aux mois les plus torrides de l'année, je visitai toute l'Afrique
française et fis, à la suite du maréchal Bugeaud, la première campagne de
Kabylie contre Bel-Kassem-ou-Kasi, et j'eus le plaisir de dater du camp d'Aïn-el-Arba
la dernière lettre d'Edgar de Meillan, dont je remplissais le personnage dans le
roman épistolaire de la Croix de Berny,
fait en collaboration avec Mme de Girardin, Méry et Sandeau.
Je ne parlerai pas d'excursions rapides en Angleterre, en Hollande, en
Allemagne, en Suisse. Je parcourus l'Italie en 1850, et j'allai à Constantinople
en 1852. Ces voyages se sont résumés en volumes. Plus récemment, une publication
d'art, dont je devais écrire le texte, m'envoya en Russie en plein hiver, et je
pus savourer les délices de la neige. L'été suivant, je poussai jusqu'à
Nijni-Novgorod, à l'époque de la foire, ce qui est le point le plus éloigné de
Paris que j'aie atteint. Si j'avais eu de la fortune, j'aurais vécu toujours
errant. J'ai une facilité admirable à me plier sans effort à la vie des
différents peuples. Je suis Russe en Russie, Turc en Turquie, Espagnol en
Espagne, où je suis retourné plusieurs fois par passion pour les courses de
taureaux, ce qui m'a fait appeler, par la Revue
des Deux-Mondes, «un être gras, jovial
et sanguinaire.»
J'aimais beaucoup les cathédrales, sur la foi de Notre-Dame
de Paris, mais la vue du Parthénon m'a guéri de la maladie gothique, qui
n'a jamais été bien forte chez moi. J'ai écrit un Salon
d'une vingtaine d'articles, toutes les années d'exposition à peu près, depuis
1837, et je continue, au Moniteur, la
besogne de critique d'art et de théâtre que je faisais à la Presse.
J'ai eu plusieurs ballets représentés à l'Opéra, entre autres Giselle
et la Péri, où Carlotta Grisi conquit
ses ailes de danseuse ; à d'autres théâtres, un vaudeville, deux pièces en vers
: le Tricorne enchanté et Pierrot
posthume ; à l'Odéon, des prologues et des discours d'ouverture. Un
troisième volume de vers, Émaux et camées,
a paru en 1852, pendant que j'étais à Constantinople. Sans être romancier de
profession, je n'en ai pas moins bâclé, en mettant à part les nouvelles, une
douzaine de romans les Jeunes France,
Mademoiselle de Maupin, Fortunio, les Roués innocents, Militona, la Belle Jenny,
Jean et Jeannette, Avatar, Jettatura, le Roman de la momie, Spirite, le
Capitaine Fracasse, qui fut longtemps ma « Quinquengrogne
(1), » lettre de change de ma jeunesse payée par mon âge mûr. Je ne compte pas
une quantité innombrable d'articles sur toutes sortes de sujets. En tout quelque
chose comme trois cents volumes, ce qui fait que tout le monde m'appelle
paresseux et me demande à quoi je m'occupe. Voilà,
en vérité, tout ce que je sais sur moi.

Aimer, c'est ignorer, et vivre, c'est connaître.
LIENS EXTERNES
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