LES CHÂTIMENTS

 

LIVRE QUATRIÈME

LA RELIGION EST GLORIFIÉE

I

SACER ESTO

Non, liberté ! non, peuple, il ne faut pas qu'il meure !

Oh ! certes, ce serait trop simple, en vérité,

Qu’après avoir brisé les lois, et sonné l'heure

Où la sainte pudeur au ciel a remonté ;

5 Qu'après avoir gagné sa sanglante gageure,

Et vaincu par l'embûche, et le glaive, et le feu ;

Qu'après son guet-apens, ses meurtres, son parjure,

Son faux serment, soufflet sur la face de Dieu ;

Qu'après avoir traîné la France au coeur frappée,

10 Et par les pieds liée, à son immonde char,

Cet infâme en fût quitte avec un coup d'épée

Au cou comme Pompée, au flanc comme César !

Non ! il est l'assassin qui rôde dans les plaines,

Il a tué, sabré, mitraillé sans remords,

15 Il fit la maison vide, il fit les tombes pleines,

Il marche, il va, suivi par l'oeil fixe des morts ;

A cause de cet homme, empereur éphémère,

Le fils n'a plus de père et l'enfant plus d'espoir,

La veuve à genoux pleure et sanglote, et la mère

20 N'est plus qu'un spectre assis sous un long voile noir ;

Pour filer ses habits royaux, sur les navettes

On met du fil trempé dans le sang qui coula ;

Le boulevard Montmartre a fourni ses cuvettes,

Et l'on teint son manteau dans cette pourpre-là ;

25 Il vous jette à Cayenne, à l'Afrique, aux sentines,

Martyrs, héros d'hier et forçats d'aujourd'hui !

Le couteau ruisselant des rouges guillotines

Laisse tomber le sang goutte à goutte sur lui ;

Lorsque la trahison, sa complice livide,

30 Vient et frappe à sa porte, il fait signe d'ouvrir ;

Il est le fratricide ! il est le parricide ! -

Peuples, c'est pour cela qu'il ne doit pas mourir !

Gardons l'homme vivant. Oh ! châtiment superbe !

Oh ! s'il pouvait un jour passer par le chemin,

35 Nu, courbé, frissonnant, comme au vent tremble l'herbe,

Sous l'exécration de tout le genre humain !

Etreint par son passé tout rempli de ses crimes

Comme par un carcan tout hérissé de clous,

Cherchant les lieux profonds, les forêts, les abîmes,

40 Pâle, horrible, effaré, reconnu par les loups ;

Dans quelque bagne vil n'entendant que sa chaîne,

Seul, toujours seul, parlant en vain aux rochers sourds,

Voyant autour de lui le silence et la haine,

Des hommes nulle part et des spectres toujours

45 Vieillissant, rejeté par la mort comme indigne,

Tremblant sous la nuit noire, affreux sous le ciel bleu...-

Peuples, écartez-vous ! cet homme porte un signe

Laissez passer Caïn ! il appartient à Dieu.

14 novembre. Jersey.

II

CE QUE LE POËTE SE DISAIT

EN 1848

Tu ne dois pas chercher le pouvoir, tu dois faire

Ton oeuvre ailleurs ; tu dois, esprit d'une autre sphère,

Devant l'occasion reculer chastement.

De la pensée en deuil doux et sévère amant,

5 Compris ou dédaigné des hommes, tu dois être

Pâtre pour les garder et pour les bénir prêtre.

Lorsque les citoyens, par la misère aigris,

Fils de la même France et du même Paris,

S'égorgent ; quand, sinistre, et soudain apparue,

10 La morne barricade au coin de chaque rue

Monte et vomit la mort de partout à la fois,

Tu dois y courir seul et désarmé ; tu dois

Dans cette guerre impie, abominable, infâme,

Présenter ta poitrine et répandre ton âme,

15 Parler, prier, sauver les faibles et les forts,

Sourire à la mitraille et pleurer sur les morts ;

Puis remonter tranquille à ta place isolée,

Et là, défendre, au sein de l'ardente assemblée,

Et ceux qu'on veut proscrire et ceux qu'on croit juger,

20 Renverser l'échafaud, servir et protéger

L'ordre et la paix qu'ébranle un parti téméraire,

Nos soldats trop aisés à tromper, et ton frère,

Le pauvre homme du peuple aux cabanons jeté,

Et les lois, et la triste et frère liberté !

25 Consoler, dans ces jours d'anxiété funeste,

L'art divin qui frissonne et pleure, et pour le reste

Attendre le moment suprême et décisif.

Ton rôle est d'avertir et de rester pensif.

27 novembre.

III

LES COMMISSIONS MIXTES

Ils sont assis dans l'ombre et disent : nous jugeons.

Ils peuplent d'innocents les geôles, les donjons,

Et les pontons, nefs abhorrées,

Qui flottent au soleil sombres comme le soir,

5 Tandis que le reflet des mers sur leur flanc noir

Frissonne en écailles dorées.

Pour avoir sous son chaume abrité des proscrits,

Ce vieillard est au bagne, et l'on entend ses cris.

A Cayenne, à Bône, aux galères,

10 Quiconque a combattu cet escroc du scrutin

Qui, traître, après avoir crocheté le destin,

Filouta les droits populaires !

Ils ont frappé l'ami des lois ; ils ont flétri

La femme qui portait du pain à son mari,

15 Le fils qui défendait son père ;

Le droit ? on l'a banni ; l'honneur ? on l'exila.

Cette justice-là sort de ces juges-là

Comme des tombeaux la vipère.

7 mai. Jersey.

IV

A DES JOURNALISTES

DE ROBE COURTE

Parce que, jargonnant vêpres, jeûne et vigile,

Exploitant Dieu qui rêve au fond du firmament,

Vous avez, au milieu du divin évangile,

Ouvert boutique effrontément ;

5 Parce que vous feriez prendre à Jésus la verge,

Cyniques brocanteurs sortis on ne sait d'où ;

Parce que vous allez vendant la sainte vierge

Dix sous avec miracle, et sans miracle un sou ;

Parce que vous contez d'effroyables sornettes

10 Qui font des temples saints trembler les vieux piliers ;

Parce que votre style éblouit les lunettes

Des duègnes et des marguilliers ;

Parce que la soutane est sous vos redingotes,

Parce que vous sentez la crasse et non l'oeillet,

15 Parce que vous bâclez un journal de bigotes

Pensé par Escobar, écrit par Patouillet ;

Parce qu'en balayant leurs portes, les concierges

Poussent dans le ruisseau ce pamphlet méprisé ;

Parce que vous mêlez à la cire des cierges

20 Votre affreux suif vert-de-grisé ;

Parce qu'à vous tout seuls vous faites une espèce

Parce qu'enfin, blanchis dehors et noirs dedans,

Criant mea culpa, battant la grosse caisse,

La boue au coeur, la larme à l'oeil, le fifre aux dents,

25 Pour attirer les sots qui donnent tête-bêche

Dans tous les vils panneaux du mensonge immortel,

Vous avez adossé le tréteau de Bobèche

Aux saintes pierres de l'autel,

Vous vous croyez le droit, trempant dans l'eau bénite

30 Cette griffe qui sort de votre abject pourpoint,

De dire : Je suis saint, ange, vierge et jésuite,

J'insulte les passants et je ne me bats point !

Ô pieds plats ! votre plume au fond de vos masures

Griffonne, va, vient, court, boit l'encre, rend du fiel,

35 Bave, égratigne et crache, et ses éclaboussures

Font des taches jusques au ciel !

Votre immonde journal est une charretée

De masques déguisés en prédicants camus,

Qui passent en prêchant la cohue ameutée

40 Et qui parlent argot entre deux oremus.

Vous insultez l'esprit, l'écrivain dans ses veilles,

Et le penseur rêvant sur les libres sommets ;

Et quand on va chez vous pour chercher vos oreilles,

Vos oreilles n'y sont jamais.

45 Après avoir lancé l'affront et le mensonge,

Vous fuyez, vous courez, vous échappez aux yeux.

Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plonge,

Le hibou dans les trous et l'aigle dans les cieux !

Vous, où vous cachez-vous ? dans quel hideux repaire ?

50 Ô Dieu ! l'ombre où l'on sent tous les crimes passer

S'y fait autour de vous plus noire, et la vipère

S'y glisse et vient vous y baiser.

Là vous pouvez, dragons qui rampez sous les presses,

Vous vautrer dans la fange où vous jettent vos goûts.

55 Le sort qui dans vos coeurs mit toutes les bassesses

Doit faire en vos taudis passer tous les égouts.

Bateleurs de l'autel, voilà quels sont vos rôles.

Et quand un galant homme à de tels compagnons

Fait cet immense honneur de leur dire : Mes drôles,

60 Je suis votre homme ; dégaînons !

- Un duel ! nous ! des chrétiens ! jamais ! - Et ces crapules

Font des signes de croix et jurent par les saints.

Lâches gueux, leur terreur se déguise en scrupules,

Et ces empoisonneurs ont peur d'être assassins.

65 Bien, écoutez : la trique est là, fraîche coupée.

On vous fera cogner le pavé du menton ;

Car sachez-le, coquins, on n'esquive l'épée

Que pour rencontrer le bâton.

Vous conquîtes la Seine et le Rhin et le Tage.

70 L'esprit humain rogné subit votre compas.

Sur les publicains juifs vous avez l'avantage,

Maudits ! Judas est mort, Tartuffe ne meurt pas.

Iago n'est qu'un fat près de votre Basile.

La bible en vos greniers pourrit mangée aux vers.

75 Le jour où le mensonge aurait besoin d'asile,

Vos coeurs sont là, tout grands ouverts.

Vous insultez le juste abreuvé d'amertumes.

Tous les vices, quittant veste, cape et manteau,

Vont se masquer chez vous et trouvent des costumes.

80 On entre Lacenaire, on sort Contrafatto.

Les âmes sont pour vous des bourses et des banques.

Quiconque vous accueille a d'affreux repentirs.

Vous vous faites chasser, et par vos saltimbanques

Vous parodiez les martyrs.

85 L'église du bon Dieu n'est que votre buvette.

Vous offrez l'alliance à tous les inhumains.

On trouvera du sang au fond de la cuvette

Si jamais, par hasard, vous vous lavez les mains.

Vous seriez des bourreaux si vous n'étiez des cuistres.

90 Pour vous le glaive est saint et le supplice est beau.

Ô monstres ! vous chantez dans vos hymnes sinistres

Le bûcher, votre seul flambeau !

Depuis dix-huit cents ans Jésus, le doux pontife,

Veut sortir du tombeau qui lentement se rompt,

95 Mais vous faites effort, ô valets de Caïphe,

Pour faire retomber la pierre sur son front !

Ô cafards ! votre échine appelle l'étrivière.

Le sort juste et railleur fait chasser Loyola

De France par le fouet d'un pape, et de Bavière

100 Par la cravache de Lola.

Allez, continuez, tournez la manivelle

De votre impur journal, vils grimauds dépravés ;

Avec vos ongles noirs grattez votre cervelle

Calomniez, hurlez, mordez, mentez, vivez !

105 Dieu prédestine aux dents des chevreaux les brins d’herbes

La mer aux coups de vent, les donjons aux boulets,

Aux rayons du soleil les parthénons superbes,

Vos faces aux larges soufflets.

Sus donc ! cherchez les trous, les recoins, les cavernes !

110 Cachez-vous, plats vendeurs d'un fade orviétan,

Pitres dévots, marchands d'infâmes balivernes,

Vierges comme l'eunuque, anges comme Satan !

Ô saints du ciel ! est-il, sous l'oeil de Dieu qui règne,

Charlatans plus hideux et d'un plus lâche esprit,

115 Que ceux qui, sans frémir, accrochent leur enseigne

Aux clous saignants de Jésus-Christ !

Septembre 1850.

 

V

QUELQU'UN

Donc un homme a vécu qui s'appelait Varron,

Un autre Paul-Emile, un autre Cicéron ;

Ces hommes ont été grands, puissants, populaires,

Ont marché, précédés des faisceaux consulaires,

5 Ont été généraux, magistrats, orateurs ;

Ces hommes ont parlé devant les sénateurs

Ils ont vu, dans la poudre et le bruit des armées,

Frissonnantes, passer les aigles enflammées ;

La foule les suivait et leur battait des mains

10 Ils sont morts ; on a fait à ces fameux romains

Des tombeaux dans le marbre, et d'autres dans l'histoire.

Leurs bustes, aujourd'hui, graves comme la gloire,

Dans l'ombre des palais ouvrant leurs vagues yeux,

Rêvent autour de nous, témoins mystérieux ;

15 Ce qui n'empêche pas, nous, gens des autres âges,

Que, lorsque nous parlons de ces grands personnages,

Nous ne disions : tel jour Varron fut un butor,

Paul-Émile a mal fait, Cicéron eut grand tort,

Et lorsque nous traitons ainsi ces morts illustres,

20 Tu prétends, toi, maraud, goujat parmi les rustres,

Que je parle de toi qui lasses le dédain,

Sans dire hautement : cet homme est un gredin !

Tu veux que nous prenions des gants et des mitaines

Avec toi, qu'eût chassé Sparte aussi bien qu'Athènes !

25 Force gens t'ont connu jadis quand tu courais

Les brelans, les enfers, les trous, les cabarets,

Quand on voyait, le soir, tantôt dans l'ombre obscure,

Tantôt devant la porte entrouverte et peu sûre

D'un antre d'où sortait une rouge clarté,

30 Ton chef branlant couvert d'un feutre cahoté.

Tu t'es fait broder d'or par l'empereur bohème.

Ta vie est une farce et se guinde en poëme.

Et que m'importe à moi, penseur, juge, ouvrier,

Que décembre, étranglant dans ses poings février,

35 T'installe en un palais, toi qui souillais un bouge !

Allez aux tapis francs de Vanvre et de Montrouge,

Courez aux galetas, aux caves, aux taudis,

Les échos vous diront partout ce que je dis

- Ce drôle était voleur avant d'être ministre ! -

40 Ah ! tu veux qu'on t'épargne, imbécile sinistre !

Ah ! te voilà content, satisfait, souriant !

Sois tranquille. J'irai par la ville criant :

Citoyens ! voyez-vous ce jésuite aux yeux jaunes ?

Jadis, c'était Brutus. Il haïssait les trônes,

45 Il les aime aujourd'hui. Tous métiers lui sont bons

Il est pour le succès. Donc, à bas les Bourbons,

Mais vive l'empereur ! à bas tribune et charte !

II déteste Chambord, mais il sert Bonaparte.

On l'a fait sénateur, ce qui le rend fougueux.

50 Si les choses étaient à leur place, ce gueux

Qui n'a pas, nous dit-il en déclamant son rôle,

Les fleurs de lys au coeur, les aurait sur l'épaule !

10 décembre. Jersey.

VI

ÉCRIT LE 17 JUILLET 1851 EN DESCENDANT DE LA TRIBUNE

Ces hommes qui mourront, foule abjecte et grossière,

Sont de la boue avant d'être de la poussière.

Oui, certe, ils passeront et mourront. Aujourd'hui

Leur vue à l'honnête homme inspire un mâle ennui.

5 Envieux, consumés de rages puériles,

D'autant plus furieux qu'ils se sentent stériles,

Ils mordent les talons de qui marche en avant.

Ils sont humiliés d'aboyer, ne pouvant

Jusqu'au rugissement hausser leur petitesse,

10 Ils courent, c'est à qui gagnera de vitesse,

La proie est là ! - hurlant et jappant à la fois,

Lancés dans le sénat ainsi que dans un bois,

Tous confondus, traitant, magistrat, soldat, prêtre,

Meute autour du lion, chenil aux pieds du maître,

15 Ils sont à qui les veut, du premier au dernier,

Aujourd'hui Bonaparte et demain Changarnier !

Ils couvrent de leur bave honneur, droit, république,

La charte populaire et l'oeuvre évangélique,

Le progrès, ferme espoir des peuples désolés

20 Ils sont odieux. - Bien. Continuez, allez !

Quand l'austère penseur qui, loin des multitudes,

Rêvait hier encore au fond des solitudes,

Apparaissant soudain dans sa tranquillité,

Vient au milieu de vous dire la vérité,

25 Défendre les vaincus, rassurer la patrie,

Eclatez ! répandez cris, injures, furie,

Ruez-vous sur son nom comme sur un butin !

Vous n'obtiendrez de lui qu'un sourire hautain,

Et pas même un regard ! - Car cette âme sereine,

30 Méprisant votre estime, estime votre haine.

VII

UN AUTRE

Ce Zoïle cagot naquit d'une Javotte.

Le diable, - ce jour-là Dieu permit qu'il créât, -

D'un peu de Ravaillac et d'un de Nonotte

Composa ce gredin béat.

5 Tout jeune, il contemplait, sans gîte et sans valise,

Les sous-diacres coiffés d'un feutre en lampion

Vidocq le rencontra priant dans une église,

Et, l'ayant vu loucher, en fit un espion.

Alors ce va-nu-pieds songea dans sa mansarde,

10 Et se voyant sans coeur, sans style, sans esprit,

Imagina de mettre une feuille poissarde

Au service de Jésus-Christ.

Armé d'un goupillon, il entra dans la lice

Contre les jacobins, le siècle et le péché.

15 Il se donna le luxe, étant de la police,

D'être jésuite et saint par-dessus le marché.

Pour mille francs par mois livrant l'eucharistie,

Plus vil que les voleurs et que les assassins,

Il fut riche. Il portait un flair de sacristie

20 Dans le bouge des argousins.

Il prospère ! - Il insulte, il prêche, il fait la roue ;

S'il n'était pas saint homme, il eût été sapeur ;

Comme s'il s'y lavait, il piaffe en pleine boue,

Et, voyant qu'on se sauve, il dit : comme ils ont peur !

25 Regardez, le voilà ! - Son journal frénétique

Plaît aux dévots et semble écrit par des bandits.

Il fait des fausses clefs dans l'arrière-boutique

Pour la porte du paradis.

Des miracles du jour il colle les affiches.

30 Il rédige l'absurde en articles de foi.

Pharisien hideux, il trinque avec les riches

Et dit au pauvre : ami, viens jeûner avec moi.

Il ripaille à huis clos, en publie il sermonne,

Chante landerirette après alleluia,

35 Dit un pater, et prend le menton de Simone... -

Que j'en ai vu, de ces saints-là !

Qui vous expectoraient des psaumes après boire,

Vendaient, d'un air contrit, leur pieux bric-à-brac,

Et qui passaient, selon qu'ils changeaient d'auditoire,

40 Des strophes de Piron aux quatrains de Pibrac !

C'est ainsi qu'outrageant gloires, vertus, génies,

Charmant par tant d'horreurs quelques niais fougueux,

Il vit tranquillement dans les ignominies,

Simple jésuite et triple gueux.

Septembre 1850.

VIII

DÉJA NOMMÉ

Malgré moi je reviens, et mes vers s'y résignent,

A cet homme qui fut si misérable, hélas !

Et dont Mathieu Molé, chez les morts qui s'indignent,

Parle à Boissy d'Anglas.

5 Ô loi sainte ! Justice ! où tout pouvoir s'étaie,

Gardienne de tout droit et de tout ordre humain !

Cet homme qui, vingt ans, pour recevoir sa paie,

T'avait tendu la main,

Quand il te vit sanglante et livrée à l'infâme,

10 Levant tes bras, meurtrie aux talons des soldats,

Tourna la tête et dit : Qu'est-ce que cette femme

Je ne la connais pas !

Les vieux partis avaient mis au fauteuil ce juste !

Ayant besoin d'un homme, on prit un mannequin.

15 Il eût fallu Caton sur cette chaise auguste

On y jucha Pasquin.

Opprobre ! il dégradait à plaisir l'assemblée

Souple, insolent, semblable aux valets familiers,

Ses gros lazzis marchaient sur l'éloquence allée

20 Avec leurs gros souliers.

Quand on ne croit à rien on est prêt à tout faire.

Il eût reçu Cromwell ou Monk dans Temple-Bar.

Suprême abjection ! riant avec Voltaire,

Votant pour Escobar !

25 Ne sachant que lécher à droite et mordre à gauche,

Aidant, à son insu, le crime ; vil pantin,

Il entrouvrait la porte aux sbires en débaucbe

Qui vinrent un matin.

Si l'on avait voulu, pour sauver du déluge,

30 Certes, son traitement, sa place, son trésor,

Et sa loque d'hermine et son bonnet de juge

Au triple galon d'or,

Il eût été complice, il eût rempli sa tâche

Mais les chefs sur son nom passèrent le charbon

35 Ils n'ont pas daigné faire un traître avec ce lâche

Ils ont dit : à quoi bon ?

Sous ce règne où l'on vend de la fange au pied cube,

Du moins cet homme a-t-il à jamais disparu,

Rustre exploiteur des rois, courtisan du Danube,

40 Hideux flatteur bourru !

Il s'offrit aux brigands après la loi tuée ;

Et pour qu'il lâchât prise, aux yeux de tout Paris,

Il fallut qu'on lui dît : Vieille prostituée,

Vois donc tes cheveux gris !

45 Aujourd'hui méprisé, même de cette clique,

On voit pendre la honte à son nom infamant,

Et le dernier lambeau de la pudeur publique

A son dernier serment.

Si par hasard, la nuit, dans les carrefours mornes,

50 Fouillant du croc l'ordure où dort plus d'un secret,

Un chiffonnier trouvait cette âme au coin des bornes,

Il la dédaignerait !

25 décembre.

IX

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l'àme et le front,

Ceux qui d'un haut. destin gravissent l'âpre cime,

Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime,

5 Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,

Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.

C'est le prophète saint prosterné devant l'arche,

C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche,

Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.

10 Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.

Car de son vague ennui le néant les enivre,

Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.

Inutiles, épars, ils traînent ici-bas

Le sombre accablement d'être en ne pensant pas.

15 Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.

Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,

Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,

N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ;

Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,

20 Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,

Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,

Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.

Ils sont les passants froids sans but, sans noeud, sans âge ;

Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage ;

25 Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas,

Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.

L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule

Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule,

Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,

30 Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière

Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,

Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l'on va,

Rire de Jupiter sans croire à Jéhova,

35 Regarder sans respect l'astre, la fleur, la femme,

Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l'âme,

Pour de vains résultats faire de vains efforts,

N'attendre rien d'en haut ! ciel ! oublier les morts !

Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,

40 Fiers, puissants, ou cachés dans d'immondes repaires,

Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés

Et j'aimerais mieux être, ô fourmis des cités,

Tourbe, foule, hommes faux, coeurs morts, races déchues,

Un arbre dans les bois qu'une âme en vos cohues !

31 décembre l848. minuit.

X

AUBE

Un immense frisson émeut la plaine obscure.

C'est l'heure où Pythagore, Hésiode, Epicure,

Songeaient ; c'est l'heure où, las d'avoir, toute la nuit,

Contemplé l'azur sombre et l'étoile qui luit,

5 Pleins d'horreur, s'endormaient les pâtres de Chaldée.

Là-bas, la chute d'eau, de mille plis ridée,

Brille, comme dans l'ombre un manteau de satin

Sur l'horizon lugubre apparaît le matin,

Face rose qui rit avec des dents de perles

10 Le boeuf rêve et mugit, les bouvreuils et les merles

Et les geais querelleurs sifflent, et dans les bois

On entend s'éveiller confusément les voix ;

Les moutons hors de l'ombre, à travers les bourrées,

Font bondir au soleil leurs toisons éclairées ;

15 Et la jeune dormeuse, entrouvrant son oeil noir,

Fraîche, et ses coudes blancs sortis hors du peignoir,

Cherche de son pied nu sa pantoufle chinoise.

Louange à Dieu ! toujours, après la nuit sournoise,

Agitant sur les monts la rose et le genêt,

20 La nature superbe et tranquille renaît ;

L'aube éveille le nid à l'heure accoutumée,

Le chaume dresse au vent sa plume de fumée,

Le rayon, flèche d'or, perce l'âpre forêt ;

Et plutôt qu'arrêter le soleil, on ferait

25 Sensibles à l'honneur et pour le bien fougueuses

Les âmes de Baroche et de Troplong, ces gueuses !

28 avril. Jersey.

XI

Vicomte de Foucault, lorsque vous empoignâtes

L'éloquent Manuel de vos mains auvergnates,

Comme l'océan bout quand tressaille l'Etna,

Le peuple tout entier s'émut et frissonna ;

5 On vit, sombre lueur, poindre mil huit cent trente

L'antique royauté, fière et récalcitrante,

Chancela sur son trône, et dans ce noir moment

On sentit commencer ce vaste écroulement ;

Et ces rois, qu'on punit d'oser toucher un homme,

10 Etaient grands, et mêlés à notre histoire en somme,

Ils avaient derrière eux des siècles éblouis,

Henri quatre et Coutras, Damiette et saint-Louis.

Aujourd'hui, dans Paris, un prince de la pègre,

Un pied plat, copiant Faustin, singe d'un nègre,

15 Plus faux qu'Ali pacha, plus cruel que Rosas,

Fourre en prison la loi, met la gloire à Mazas,

Chasse l'honneur, le droit, les probités punies,

Orateurs, généraux, représentants, génies,

Les meilleurs serviteurs du siècle et de l'état,

20 Et c'est tout ! et le peuple, après cet attentat,

Souffleté mille fois sur ces faces illustres,

Va voir de l'Elysée étinceler les lustres,

Ne sent rien sur sa joue, et contemple César !

Lui, souverain, il suit en esclave le char !

25 Il regarde danser dans le Louvre les maîtres,

Ces immondes faisant vis-à-vis à ces traîtres,

La fraude en grand habit, le meurtre en apparat,

Et le ventre Berger près du ventre Murat !

On dit : - vivons ! adieu grandeur, gloire, espérance ! -

30 Comme si, dans ce monde, un peuple appelé France,

Alors qu'il n'est plus libre, était encor vivant !

On boit, on mange, on dort, on achète et l'on vend,

Et l'on vote, en riant des doubles fonds de l'urne

Et pendant ce temps-là, ce gredin taciturne,

35 Ce chacal à sang froid, ce corse hollandais,

Etale, front d'airain, son crime sous le dais,

Gorge d'or et de vin sa bande scélérate,

S'accoude sur la nappe, et cuvant, noir pirate,

Son guet-apens français, son guet-apens romain,

40 Mâche son cure-dents taché de sang humain !

20 mai. Jersey.

XII

A QUATRE PRISONNIERS

(APRES LEUR CONDAMNATION)

Mes fils, soyez contents ; l'honneur est où vous êtes.

Et vous, mes deux amis, la gloire, ô fiers poëtes,

Couronne votre nom par l'affront désigné ;

Offrez aux juges vils, groupe abject et stupide,

5 Toi, ta douceur intrépide,

Toi, ton sourire indigné.

Dans cette salle, où Dieu voit la laideur des âmes,

Devant ces froids jurés, choisis pour être infâmes,

Ces douze hommes, muets, de leur honte chargés,

10 Ô justice, j'ai cru, justice auguste et sombre,

Voir autour de toi dans l'ombre

Douze sépulcres rangés.

Ils vous ont condamnés, que l'avenir les juge !

Toi, pour avoir crié : la France est le refuge

15 Des vaincus, des proscrits ! - Je t'approuve, mon fils !

Toi, pour avoir, devant la hache qui s'obstine,

Insulté la guillotine,

Et vengé le crucifix !

Les temps sont durs ; c'est bien. Le martyre console.

20 J'admire, ô Vérité, plus que toute auréole,

Plus que le nimbe ardent des saints en oraison,

Plus que les trônes d'or devant qui tout s'efface,

L'ombre que font sur ta face

Les barreaux d'une prison !

25 Quoi que le méchant fasse en sa bassesse noire,

L'outrage injuste et vil là-haut se change en gloire.

Quand Jésus commençait sa longue passion,

Le crachat qu'un bourreau lança sur son front blême

Fit au ciel à l'instant même

30 Une constellation !

Conciergerie, Paris. Novembre 1851.

XIII

ON LOGE A LA NUIT

Aventurier conduit par le louche destin,

Pour y passer la nuit, jusqu'à demain matin,

Entre à l'auberge Louvre avec ta rosse Empire.

Molière te regarde et fait signe à, Shakspeare ;

5 L'un te prend pour Scapin, l'autre pour Richard trois.

Entre en jurant, et fais le signe de la croix.

L'antique hôtellerie est toute illuminée.

L'enseigne, par le temps salie et charbonnée,

Sur le vieux fleuve Seine, à deux pas du Pont-Neuf,

10 Crie et grince au balcon rouillé de Charles neuf ;

On y déchiffre encor ces quelques lettres : - Sacre ; -

Texte obscur et tronqué, reste du mot Massacre.

Un fourmillement sombre emplit ce noir logis.

Parmi les chants d'ivresse et les refrains mugis,

15 On rit, on boit, on mange, et le vin sort des outres.

Toute une boucherie est accrochée aux poutres.

Ces êtres triomphants ont fait quelque bon coup.

L'un crie : assommons tout ! et l'autre : empochons tout !

L'autre agite une torche aux clartés aveuglantes.

20 Par places sur les murs on voit des mains sanglantes.

Les mets fument ; la braise aux fourneaux empourprés

Flamboie ; on voit aller et venir affairés,

Des taches à leurs mains, des taches à leurs chausses,

Les Rianceys marmitons, les Nisards gâte-sauces ;

25 Et, - derrière la table où sont assis Fortoul,

Persil, Piétri, Carlier, Chapuys le capitoul,

Ducos et Magne au meurtre ajoutant leur paraphe,

Forey dont à Bondy l'on change l'orthographe,

Rouher et Radetzky, Haynau près de Drouyn, -

30 Le porc Sénat fouillant l'ordure du grouin.

Ces gueux ont commis plus de crimes qu'un évêque

N'en bénirait. Explore, analyse, dissèque,

Dans leur âme où de Dieu le germe est étouffé,

Tu ne trouveras rien. - Sus donc, entre coiffé

35 Comme Napoléon, botté comme Macaire.

Le général Bertrand te précède ; tonnerre

De bravos. Cris de joie aux hurlements mêlés.

Les spectres qui gisaient dans l'ombre échevelés

Te regardent entrer et rouvrent leurs yeux mornes

40 Autour de toi s'émeut l'essaim des maritornes,

A beaucoup de jargon mêlant un peu d'argot ;

La marquise Toinon, la duchesse Margot,

Houris au coeur de verre, aux regards d'escarboucles.

Maître, es-tu la régence ? on poudrera ses boucles

45 Es-tu le directoire ? on mettra des madras.

Fais, ô bel étranger, tout ce que tu voudras.

Ton nom est million, entre ! - Autour de ces belles

Colombes de l'orgie, ayant toutes des ailes,

Folâtrent Suin, Mongis, Turgot et d'Aguesseau,

50 Et Saint-Arnaud qui vole autrement que l'oiseau.

Aux trois quarts gris déjà, Reibell le trabucaire

Prend Fould pour un curé dont Sibour est vicaire.

Regarde, tout est prêt pour te fêter, bandit.

L'immense cheminée au centre resplendit.

55 Ton aigle, une chouette, en blasonne le plâtre.

Le boeuf Peuple rôtit tout entier devant l'âtre

La lèchefrite chante en recevant le sang ;

A côté sont assis, souriant et causant,

Magnan qui l'a tué, Troplong qui le fait cuire.

60 On entend cette chair pétiller et bruire,

Et sur son tablier de cuir, joyeux et las,

Le boucher Carrelet fourbit son coutelas.

La marmite budget pend à la crémaillère.

Viens, toi qu'aiment les juifs et que l'église éclaire,

65 Espoir des fils d'Ignace et des fils d'Abraham,

Qui t'en vas vers Toulon et qui t'en viens de Ham,

Viens, la journée est faite et c'est l'heure de paître.

Prends devant ce bon feu ce bon fauteuil, ô maître.

Tout ici te vénère et te proclame roi ;

70 Viens ; rayonne, assieds-toi, chauffe-toi, sèche-toi,

Sois bon prince, ô brigand ! ô fils de la créole,

Dépouille ta grandeur, quitte ton auréole ;

Ce qu'on appelle ainsi dans ce nid de félons,

C'est la boue et le sang collés à tes talons,

75 C'est la fange rouillant ton éperon sordide.

Les héros, les penseurs portent, groupe splendide,

Leur immortalité sur leur radieux front ;

Toi, tu traînes ta gloire à tes pieds. Entre donc,

Ote ta renommée avec un tire-bottes.

80 Vois, les grands hommes nains et les gloires nabotes

T'entourent en chantant, ô Tom-Pouce Attila !

Ce boeuf rôtit pour toi ; Maupas, ton nègre, est là ;

Et, jappant dans sa niche au coin du feu, Baroche

Vient te lécher les pieds tout en tournant la broche.

85 Pendant que dans l'auberge ils trinquent à grand bruit,

Dehors, par un chemin qui se perd dans la nuit,

Hâtant son lourd cheval dont le pas se rapproche,

Muet, pensif, avec des ordres dans sa poche,

Sous ce ciel noir qui doit redevenir ciel bleu,

90 Arrive l'avenir, le gendarme de Dieu.

1er février.

LIVRE CINQUIÈME

L’AUTORITÉ EST SACRÉE

I

LE SACRE

SUR L'AIR DE MALBROUCK

Dans l'affreux cimetière,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Dans l'affreux cimetière

Frémit le nénuphar.

5 Castaing lève sa pierre,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Castaing lève sa pierre

Dans l'herbe de Clamar,

Et crie et vocifère,

10 Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Et crie et vocifère :

Je veux être césar !

Cartouche en son suaire,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

15 Cartouche en son suaire

S'écrie ensanglanté

- Je veux aller sur terre,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Je veux aller sur terre

20 Pour être majesté !

Mingrat monte à sa chaire,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Mingrat monte à sa chaire,

Et dit, sonnant le glas :

25 - Je veux, dans l'ombre où j'erre,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Je veux, dans l'ombre où j'erre

Avec mon coutelas,

Etre appelé : mon frère,

30 Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Etre appelé : mon frère,

Par le czar Nicolas !

Poulmann, dans l'ossuaire,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

35 Poulmann dans l'ossuaire

S'éveillant en fureur,

Dit à Mandrin : - Compère,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Dit à Mandrin : - Compère,

40 Je veux être empereur !

- Je veux, dit Lacenaire,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Je veux, dit Lacenaire,

Etre empereur et roi !

45 Et Soufflard déblatère,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Et Soufflard déblatère,

Hurlant comme un beffroi :

- Au lieu de cette bière,

50 Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Au lieu de cette bière,

Je veux le Louvre, moi

Ainsi, dans leur poussière,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

55 Ainsi, dans leur poussière,

Parlent les chenapans.

- Çà, dit Robert Macaire,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

- çà, dit Robert Macaire,

60 Pourquoi ces cris de paons ?

Pourquoi cette colère ?

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Pourquoi cette colère ?

Ne sommes-nous pas rois ?

65 Regardez, le saint-père,

Paris tremble, ô douleur, ô misère !

Regardez, le saint-père,

Portant sa grande croix,

Nous sacre tous ensemble,

70 Ô misère, ô douleur, Paris tremble !

Nous sacre tous ensemble

Dans Napoléon trois !

17 janvier.

II

CHANSON

Un jour, Dieu sur sa table

Jouait avec le diable

Du genre humain haï.

Chacun tenait sa carte

5 L'un jouait Bonaparte,

Et l'autre Mastaï.

Un pauvre abbé bien mince !

Un méchant petit prince,

Polisson hasardeux !

10 Quel enjeu pitoyable !

Dieu fit tant que le diable

Les gagna tous les deux.

« Prends ! cria Dieu le père,

Tu ne sauras qu'en faire ! »

15 Le diable dit ! « Erreur ! »

Et, ricanant sous cape,

Il fit de l'un un pape,

De l'autre un empereur.

1er mars 1853. Jersey.

III

LE MANTEAU IMPÉRIAL

Oh ! vous dont le travail est joie,

Vous qui n'avez pas d'autre proie

Que les parfums, souffles du ciel,

Vous qui fuyez quand vient décembre,

5 Vous qui dérobez aux fleurs l'ambre

Pour donner aux hommes le miel,

Chastes buveuses de rosée,

Qui, pareilles à l'épousée,

Visitez le lys du coteau,

10 Ô soeurs des corolles vermeilles,

Filles de la lumière, abeilles,

Envolez-vous de ce manteau !

Ruez-vous sur l'homme, guerrières !

Ô généreuses ouvrières,

15 Vous le devoir, vous la vertu,

Ailes d'or et flèches de flamme,

Tourbillonnez sur cet infâme !

Dites-lui : « Pour qui nous prends-tu ?

» Maudit ! nous sommes les abeilles !

20 Des chalets ombragés de treilles

Notre ruche orne le fronton ;

Nous volons, dans l'azur écloses,

Sur la bouche ouverte des roses

Et sur les lèvres de Platon.

25 » Ce qui sort de la fange y rentre.

Va trouver Tibère en son antre,

Et Charles neuf sur son balcon.

Va ! sur ta pourpre il faut qu'on mette,

Non les abeilles de l'Hymette,

30 Mais l'essaim noir de Montfaucon !»

Et percez-le toutes ensemble,

Faites honte au peuple qui tremble,

Aveuglez l'immonde trompeur,

Acharnez-vous sur lui, farouches,

35 Et qu'il soit chassé par les mouches

Puisque les hommes en ont peur !

 

IV

TOUT S'EN VA

LA RAISON

Moi, je me sauve.

LE DROIT

Adieu ! je m'en vais.

L'HONNEUR

Je m'exile.

ALCESTE

Je vais chez les hurons leur demander asile.

LA CHANSON

J'émigre. Je ne puis souffler mot, s'il vous plaît,

Dire un refrain sans être empoignée ait collet

5 Par les sergents de ville, affreux drôles livides.

UNE PLUME

Personne n'écrit plus ; les encriers sont vides.

On dirait d'un pays mogol, russe ou persan.

Nous n'avons plus ici que faire ; allons-nous-en,

Mes soeurs, je quitte l'homme et je retourne aux oies.

LA PITIÉ

10 Je pars. Vainqueurs sanglants, je vous laisse à vos joies.

Je vole vers Cayenne où j'entends de grands cris.

LA MARSEILLAISE

J'ouvre mon aile, et vais rejoindre les proscrits.

LA POÉSIE

Oh ! je pars avec toi, pitié, puisque tu saignes !

 

L'AIGLE

Quel est ce perroquet qu'on met sur vos enseignes,

15 Français ? de quel égout sort cette bête-là ?

Aigle selon Cartouche et selon Loyola,

Il a du sang au bec, français ; mais c'est le vôtre.

Je regagne les monts. Je ne vais qu'avec l'autre.

Les rois à ce félon peuvent dire : merci ;

20 Moi, je ne connais pas ce Bonaparte-ci !

Sénateurs ! courtisans ! je rentre aux solitudes !

Vivez dans le cloaque et dans les turpitudes,

Soyez vils, vautrez-vous sous les cieux rayonnants !

LA FOUDRE

Je remonte avec l'aigle aux nuages tonnants.

25 L'heure ne peut tarder. Je vais attendre un ordre.

UNE LIME

Puisqu'il n'est plus permis qu'aux vipères de mordre,

Je pars, je vais couper les fers dans les pontons.

LES CHIENS

Nous sommes remplacés par les préfets ; partons.

LA CONCORDE

Je m'éloigne. La haine est dans les coeurs sinistres.

LA PENSÉE

30 On n'échappe aux fripons que pour choir dans les cuistres.

Il semble que tout meure et que de grands ciseaux

Vont jusque dans les cieux couper l'aile aux oiseaux.

Toute clarté s'éteint sous cet homme funeste.

Ô France ! je m'enfuis et je pleure.

LE MÉPRIS

Je reste.

24 novembre. Jersey.

V

Ô drapeau de Wagram ! ô pays de Voltaire !

Puissance, liberté, vieil honneur militaire,

Principes, droits, pensée, ils font en ce moment

De toute cette gloire un vaste abaissement.

5 Toute leur confiance est dans leur petitesse.

Ils disent, se sentant d'une chétive espèce :

-Bah ! nous ne pesons rien ! régnons.- Les nobles coeurs !

Ils ne savent donc pas, ces pauvres nains vainqueurs,

Sautés sur le pavois du fond d'une caverne,

10 Que lorsque c'est un peuple illustre qu'on gouverne,

Un peuple en qui l'honneur résonne et retentit,

On est d'autant plus lourd que l'on est plus petit !

Est-ce qu'ils vont changer, est-ce là notre compte ?

Ce pays de lumière en un pays de honte ?

15 Il est dur de penser, c'est un souci profond,

Qu'ils froissent dans les coeurs, sans savoir ce qu'ils font,

Les instincts les plus fiers et les plus vénérables.

Ah ! ces hommes maudits, ces hommes misérables

Eveilleront enfin quelque rébellion

20 A force de courber la tête du lion !

La bête est étendue à terre, et fatiguée

Elle sommeille, au fond de l'ombre reléguée ;

Le mufle fauve et roux ne bouge pas, d'accord ;

C'est vrai, la patte énorme et monstrueuse dort ;

25 Mais on l'excite assez pour que la griffe sorte.

J'estime qu'ils ont tort de jouer de la sorte.

Novembre. Jersey.

VI

On est Tibère, on est Judas, on est Dracon ;

Et l'on a Lambessa, n'ayant plus Montfaucon.

On forge pour le peuple une chaîne ; on enferme,

On exile, on proscrit le penseur libre et ferme ;

5 Tout succombe. On comprime élans, espoirs, regrets,

La liberté, le droit, l'avenir, le progrès,

Comme faisait Séjan, comme fit Louis onze,

Avec des lois de fer et des juges de bronze.

Puis, - c'est bien, - on s'endort, et le maître joyeux

10 Dit : l'homme n'a plus d'âme et le ciel n'a plus d'yeux.-

Ô rêve des tyrans ! l'heure fuit, le temps marche,

Le grain croît dans la terre et l'eau coule sous l'arche.

Un jour vient où ces lois de silence et de mort

Se rompant tout à coup, comme, sous un effort,

15 Se rouvrent à grand bruit des portes mal fermées,

Emplissent la cité de torches enflammées.

17 janvier 1853.

VII

LES GRANDS CORPS DE L'ÉTAT

Ces hommes passeront comme un ver sur le sable.

Qu'est-ce que tu ferais de leur sang méprisable ?

Le dégoût rend clément.

Retenons la colère âpre, ardente, électrique.

5 Peuple, si tu m'en crois, tu prendras une trique

Au jour du châtiment.

Ô de Soulouque-deux burlesque cantonade !

Ô ducs de Trou-Bonbon, marquis de Cassonade,

Souteneurs du larron,

10 Vous dont la poésie, ou sublime ou mordante,

Ne sait que faire, gueux, trop grotesques pour Dante,

Trop sanglants pour Scarron,

Ô jongleurs, noirs par l'âme et par la servitude,

Vous vous imaginez un lendemain trop rude,

15 Vous êtes trop tremblants,

Vous croyez qu'on en veut, dans l'exil où nous sommes,

A cette peau qui fait qu'on vous prend pour des hommes ;

Calmez-vous, nègres blancs !

Cambyse, j'en conviens, eût eu ce coeur de roche

20 De faire asseoir Troplong sur la peau de Baroche

Au bout d'un temps peu long,

Il eût crié : Cet autre est pire. Qu'on l'étrangle !

Et, j'en conviens encore, eût fait asseoir Delangle

Sur la peau de Troplong.

25 Cambyse était stupide et digne d'être auguste ;

Comme s'il suffisait pour qu'un être soit juste,

Sans vices, sans orgueil,

Pour qu'il ne soit pas traître à la loi, ni transfuge,

Que d'une peau de tigre ou d'une peau de juge

30 On lui fasse un fauteuil !

Toi, peuple, tu diras : - Ces hommes se ressemblent.

Voyons les mains. - Et tous trembleront comme tremblent

Les loups pris aux filets.

- Bon. Les uns ont du sang, qu'au bagne on les écroue,

35 A la chaîne ! Mais ceux qui n'ont que de la boue,

Tu leur diras : - Valets !

La loi râlait, ayant en vain crié : main-forte !

Vous avez partagé les habits de la morte.

Par César achetés,

40 De tous nos droits livrés vous avez fait des ventes ;

Toutes ses trahisons ont trouvé pour servantes

Toutes vos lâchetés !

Allez, fuyez, vivez ! pourvu que, mauvais prêtre,

Mauvais juge, on vous voie en vos trous disparaître,

45 Rampant sur vos genoux,

Et qu'il ne reste rien, sous les cieux que Dieu dore,

Sous le splendide azur où se lève l'aurore,

Rien de pareil à vous !

Vivez, si vous pouvez ! l'opprobre est votre asile.

50 Vous aurez à jamais, toi, cardinal Basile,

Toi, sénateur Crispin,

De quoi boire et manger dans vos fuites lointaines,

Si le mépris se boit comme l'eau des fontaines,

Si la honte est du pain ! -

55 Peuple, alors nous prendrons au collet tous ces drôles,

Et tu les jetteras dehors par les épaules

A grands coups de bâton ;

Et dans le Luxembourg, blancs sous les branches d'arbre,

Vous nous approuverez de vos têtes de marbre,

60 Ô Lycurgue, ô Caton !

Citoyens ! le néant pour ces laquais se rouvre

Qu'importe, ô citoyens ! l'abjection les couvre

De son manteau de plomb.

Qu'importe que, le soir, un passant solitaire,

65 Voyant un récureur d'égouts sortir de terre,

Dise : Tiens ! c'est Troplong !

Qu'importe que Rouher sur le Pont-Neuf se carre,

Que Baroche et Delangle, en quittant leur simarre,

Prennent des tabliers,

70 Qu'ils s'offrent pour trois sous, oubliés quoique infâmes,

Et qu'ils aillent, après avoir sali leurs âmes,

Nettoyer vos souliers !

23 novembre. Jersey.

VIII

Le Progrès calme et fort, et toujours innocent,

Ne sait pas ce que c'est que de verser le sang.

Il règne, conquérant désarmé ; quoi qu'on fasse,

De la hache et du glaive il détourne sa face,

5 Car le doigt éternel écrit dans le ciel bleu

Que la terre est à l'homme et que l'homme est à Dieu ;

Car la force invincible est la force impalpable. -

Peuple, jamais de sang ! - Vertueux ou coupable,

Le sang qu'on a versé monte des mains au front.

10 Quand sur une mémoire, indélébile affront,

Il jaillit, plus d'espoir ; cette fatale goutte

Finit par la couvrir et la dévorer toute ;

Il n'est pas dans l'histoire une tache de sang

Qui sur les noirs bourreaux n'aille s'élargissant.

15 Sachons-le bien, la honte est la meilleure tombe.

Le même homme sur qui son crime enfin retombe

Sort sanglant du sépulcre et fangeux du mépris.

Le bagne dédaigneux sur les coquins flétris

Se ferme, et tout est dit ; l'obscur tombeau se rouvre.

20 Qu'on le fasse profond et muré, qu'on le couvre

D'une dalle de marbre et d'un plafond massif,

Quand vous avez fini, le fantôme pensif

Lève du front la pierre et lentement se dresse.

Mettez sur ce tombeau toute une forteresse,

25 Tout un mont de granit, impénétrable et sourd,

Le fantôme est plus fort que le granit n'est lourd.

Il soulève ce mont comme une feuille morte.

Le voici, regardez, il sort ; il faut qu'il sorte,

Il faut qu'il aille et marche et traîne son linceul

30 Il surgit devant vous dès que vous êtes seul ;

Il dit : c'est moi ; tout vent qui souffle vous l'apporte ;

La nuit, vous l'entendez qui frappe à votre porte.

Les exterminateurs, avec ou sans le droit,

Je les hais, mais surtout je les plains. On les voit,

35 A travers l'âpre histoire où le vrai seul demeure,

Pour s'être délivrés de leurs rivaux d'une heure,

D'ennemis innocents, ou même criminels,

Fuir dans l'ombre entourés de spectres éternels.

25 mars 1853. Jersey.

IX

LE CHANT DE CEUX

QUI S'EN VONT SUR MER

AIR BRETON

Adieu, patrie !

L'onde est en furie.

Adieu, patrie !

Azur !

5 Adieu, maison, treille au fruit mûr,

Adieu, les fleurs d'or du vieux mur !

Adieu, patrie !

Ciel, forêt, prairie !

Adieu, patrie,

10 Azur !

Adieu, patrie !

L'onde est en furie.

Adieu, patrie,

Azur !

15 Adieu, fiancée au front pur,

Le ciel est noir, le vent est dur.

Adieu, patrie !

Lise, Anna, Marie !

Adieu, patrie,

20 Azur !

Adieu, patrie !

L'onde est cri furie.

Adieu, patrie,

Azur !

25 Notre oeil, que voile un deuil futur,

Va du flot sombre au sort obscur !

 

Adieu, patrie !

Pour toi mon coeur prie.

Adieu, patrie,

30 Azur !

Jersey. 31 juillet 1853.

X

A UN QUI VEUT SE DÉTACHER

I

Maintenant il se dit : - L'empire est chancelant

La victoire est peu sûre. -

Il cherche à s'en aller, furtif et reculant.

Reste dans la masure !

5 Tu dis : - Le plafond croule. Ils vont, si l'on me voit,

Empêcher que je sorte. -

N'osant rester ni fuir, tu regardes le toit,

Tu regardes la porte ;

Tu mets timidement la main sur le verrou.

10 Reste en leurs rangs funèbres !

Reste ! la loi qu'ils ont enfouie en un trou

Est là dans les ténèbres.

Reste ! elle est là, le flanc percé de leur couteau,

Gisante, et sur sa bière

15 Ils ont mis une dalle. Un pan de ton manteau

Est pris sous cette pierre !

Pendant qu'à l'Elysée en fête et plein d'encens

On chante, on déblatère,

Qu'on oublie et qu'on rit, toi tu pâlis ; tu sens

20 Ce spectre sous la terre !

Tu ne t'en iras pas ! quoi ! quitter leur maison

Et fuir leur destinée !

Quoi ! tu voudrais trahir jusqu'à la trahison,

Elle-même indignée !

25 Quoi ! tu veux renier ce larron au front bas

Qui t'admire et t'honore !

Quoi ! Judas pour Jésus, tu veux pour Barabbas

Etre Judas encore !

Quoi ! n'as-tu pas tenu l'échelle à ces fripons,

30 En pleine connivence ?

Le sac de ces voleurs ne fut-il pas, réponds,

Cousu par toi d'avance !

Les mensonges, la haine au dard froid et visqueux,

Habitent ce repaire ;

35 Tu t'en vas ! de quel droit ? étant plus renard qu'eux,

Et plus qu'elle vipère !

Quand l'Italie en deuil dressa, du Tibre au Pô,

Son drapeau magnifique,

Quand ce grand peuple, après s'être couché troupeau,

40 Se leva république,

C'est toi, quand Rome aux fers jeta le cri d'espoir,

Toi qui brisas son aile,

Toi qui fis retomber l'affreux capuchon noir

Sur sa face éternelle !

45 C'est toi qui restauras Montrouge et Saint-Acheul,

Ecoles dégradées,

Où l'on met à l'esprit frémissant un linceul,

Un bâillon aux idées.

C'est toi qui, pour progrès rêvant l'homme animal,

50 Livras l'enfant victime

Aux jésuites lascifs, sombres amants du mal,

En rut devant le crime !

Ô pauvres chers enfants qu'ont nourris de leur lait

Et qu'ont bercés nos femmes,

55 Ces blêmes oiseleurs ont pris dans leur filet

Toutes vos douces âmes !

Hélas ! ce triste oiseau, sans plumes sur la chair,

Rongé de lèpre immonde,

Qui rampe et qui se meurt dans leur cage de fer,

60 C'est l'avenir du monde !

Si nous les laissons faire, on aura dans vingt ans,

Sous les cieux que Dieu dore,

Une France aux yeux ronds, aux regards clignotants,

Qui haïra l'aurore !

65 Ces noirs magiciens, ces jongleurs tortueux,

Dont la fraude est la règle,

Pour en faire sortir le hibou monstrueux,

Ont volé l'oeuf de l'aigle !

III

Donc, comme les baskirs, sur Paris étouffé,

70 Et comme les croates,

Créateurs du néant, vous avez triomphé

Dans vos haines béates ;

Et vous êtes joyeux, vous, constructeurs savants

Des préjugés sans nombre,

75 Qui, pareils à la nuit, versez sur les vivants

Des urnes pleines d'ombre !

Vous courez saluer le nain Napoléon ;

Vous dansez dans l'orgie.

Ce grand siècle est souillé ; c'était le Panthéon,

80 Et c'est la tabagie.

Et vous dites : c'est bien ! vous sacrez parmi nous

César, au nom de Rome,

L'assassin qui, la nuit, se met à deux genoux

Sur le ventre d'un homme.

85 Ah ! malheureux ! louez César qui fait trembler,

Adorez son étoile ;

Vous oubliez le Dieu vivant qui peut rouler

Les cieux comme une toile !

Encore un peu de temps, et ceci tombera ;

90 Dieu vengera sa cause !

Les villes chanteront, le lieu désert sera

Joyeux comme une rose !

Encore un peu de temps, et vous ne serez plus,

Et je viens vous le dire.

95 Vous êtes les maudits, nous sommes les élus.

Regardez-nous sourire !

Je le sais, moi qui vis au bord du gouffre amer

Sur les rocs centenaires,

Moi qui passe mes jours à contempler la mer

100 Pleine de sourds tonnerres !

IV

Toi, leur chef, sois leur chef ! c'est là ton châtiment.

Sois l'homme des discordes !

Ces fourbes ont saisi le genre humain dormant

Et l'ont lié de cordes.

105 Ah ! tu voulus défaire, épouvantable affront !

Les âmes que Dieu crée ?

Eh bien, frissonne et pleure, atteint toi-même au front

Par ton oeuvre exécrée !

A mesure que vient l'ignorance, et l'oubli,

110 Et l'erreur qu'elle amène,

A mesure qu'aux cieux décroît, soleil pâli,

L'intelligence humaine,

Et que son jour s'éteint, laissant l'homme méchant

Et plus froid que les marbres,

115 Votre honte, ô maudits, grandit comme au couchant

Grandit l'ombre des arbres !

V

Oui, reste leur apôtre ! oui, tu l'as mérité.

C'est là ta peine énorme !

Regarde en frémissant dans la postérité !

120 Ta mémoire difforme.

On voit, louche rhéteur des vieux partis hurlants,

Qui mens et qui t'emportes,

Pendre à tes noirs discours, comme à des clous sanglants,

Toutes les grandes mortes,

125 La justice, la foi, bel ange souffleté

Par la goule papale,

La vérité, fermant les yeux, la liberté

Echevelée et pâle,

Et ces deux soeurs, hélas ! nos mères toutes deux,

130 Rome, qu'en pleurs je nomme,

Et la France sur qui, raffinement hideux,

Coule le sang de Rome !

Homme fatal ! l'histoire en ses enseignements

Te montrera dans l'ombre,

135 Comme on montre un gibet entouré d'ossements

Sur la colline sombre !

24 janvier 1853.

XI

PAULINE ROLAND

Elle ne connaissait ni l'orgueil ni la haine ;

Elle aimait ; elle était pauvre, simple et sereine ;

Souvent le pain qui manque abrégeait son repas.

Elle avait trois enfants, ce qui n'empêchait pas

5 Qu'elle ne se sentît mère de ceux qui souffrent.

Les noirs évènements qui dans la nuit s'engouffrent,

Les flux et les reflux, les abîmes béants,

Les nains, sapant sans bruit l'ouvrage des géants,

Et tous nos malfaiteurs inconnus ou célèbres,

10 Ne l'épouvantaient point ; derrière ces ténèbres,

Elle apercevait Dieu construisant l'avenir.

Elle sentait sa foi sans cesse rajeunir

De la liberté sainte elle attisait les flammes

Elle s'inquiétait des enfants et des femmes ;

15 Elle disait, tendant la main aux travailleurs :

La vie est dure ici, mais sera bonne ailleurs.

Avançons ! - Elle allait, portant de l'un à l'autre

L'espérance ; c'était une espèce d'apôtre

Que Dieu, sur cette terre où nous gémissons tous,

20 Avait fait mère et femme afin qu'il fût plus doux ;

L'esprit le plus farouche aimait sa voix sincère.

Tendre, elle visitait, sous leur toit de misère,

Tous ceux que la famine ou la douleur abat,

Les malades pensifs, gisant sur leur grabat,

25 La mansarde où languit l'indigence morose ;

Quand, par hasard moins pauvre, elle avait quelque chose,

Elle le partageait à tous comme une soeur ;

Quand elle n'avait rien, elle donnait son coeur.

Calme et grande, elle aimait comme le soleil brille.

30 Le genre humain pour elle était une famille

Comme ses trois enfants étaient l'humanité.

Elle criait : progrès ! amour ! fraternité !

Elle ouvrait aux souffrants des horizons sublimes.

Quand Pauline Roland eut commis tous ces crimes,

35 Le sauveur de l'église et de l'ordre la prit

Et la mit en prison. Tranquille, elle sourit,

Car l'éponge de fiel plaît à ces lèvres pures.

Cinq mois, elle subit le contact des souillures,

L'oubli, le rire affreux du vice, les bourreaux,

40 Et le pain noir qu'on jette à travers les barreaux,

Edifiant la geôle au mal habituée,

Enseignant la voleuse et la prostituée.

Ces cinq mois écoulés, un soldat, un bandit,

Dont le nom souillerait ces vers, vint et lui dit

45 - Soumettez-vous sur l'heure au règne qui commence,

Reniez votre foi ; sinon, pas de clémence,

Lambessa ! choisissez. - Elle dit : Lambessa.

Le lendemain la grille en frémissant grinça,

Et l'on vit arriver un fourgon cellulaire.

50 - Ah ! voici Lambessa, dit-elle sans colère.

Elles étaient plusieurs qui souffraient pour le droit

Dans la même prison. Le fourgon trop étroit

Ne put les recevoir dans ses cloisons infâmes

Et l'on fit traverser tout Paris à ces femmes

55 Bras dessus bras dessous avec les argousins.

Ainsi que des voleurs et que des assassins,

Les sbires les frappaient de paroles bourrues.

S'il arrivait parfois que les passants des rues,

Surpris de voir mener ces femmes en troupeau,

60 S'approchaient et mettaient la main à leur chapeau,

L'argousin leur jetait des sourires obliques,

Et les passants fuyaient, disant : filles publiques !

Et Pauline Roland disait : courage, soeurs !

L'océan au bruit rauque, aux sombres épaisseurs,

65 Les emporta. Durant la rude traversée,

L'horizon était noir, la bise était glacée,

Sans l'ami qui soutient, sans la voix qui répond,

Elles tremblaient. La nuit, il pleuvait sur le pont

Pas de lit pour dormir, pas d'abri sous l'orage,

70

Et Pauline Roland criait : mes soeurs, courage !

Et les durs matelots pleuraient en les voyant.

On atteignit l'Afrique au rivage effrayant,

Les sables, les déserts qu'un ciel d'airain calcine,

Les rocs sans une source et sans une racine ;

75 L'Afrique, lieu d'horreur pour les plus résolus,

Terre au visage étrange où l'on ne se sent plus

Regardé par les yeux de la douce patrie.

Et Pauline Roland, souriante et meurtrie,

Dit aux femmes en pleurs : courage, c'est ici.

80 Et quand elle était seule, elle pleurait aussi.

Ses trois enfants ! loin d'elle ! Oh ! quelle angoisse amère !

Un jour, un des geôliers dit à la pauvre mère

Dans la casbah de Bône aux cachots étouffants :

Voulez-vous être libre et revoir vos enfants ?

85 Demandez grâce au prince. - Et cette femme forte

Dit : - J'irai les revoir lorsque je serai morte.

Alors sur la martyre, humble coeur indompté,

On épuisa la haine et la férocité.

Bagnes d'Afrique ! enfers qu'a sondés Ribeyrolles !

90 Oh ! la pitié sanglote et manque de paroles.

Une femme, une mère, un esprit ! ce fut là

Que malade, accablée et seule, on l'exila.

Le lit de camp, le froid et le chaud, la famine,

Le jour l'affreux soleil et la nuit la vermine,

95 Les verrous, le travail sans repos, les affronts,

Rien ne plia son âme ; elle disait : - Souffrons.

Souffrons comme Jésus, souffrons comme Socrate. -

Captive, on la traîna sur cette terre ingrate ;

Et, lasse, et quoiqu'un ciel torride l'écrasât,

100 On la faisait marcher à pied comme un forçat.

La fièvre la rongeait ; sombre, pâle, amaigrie,

Le soir elle tombait sur la paille pourrie,

Et de la France aux fers murmurait le doux nom.

On jeta cette femme au fond d'un cabanon.

105 Le mal brisait sa vie et grandissait son âme.

Grave, elle répétait : « Il est bon qu'une femme,

Dans cette servitude et cette lâcheté,

Meure pour la justice et pour la liberté. »

Voyant qu'elle râlait, sachant qu'ils rendront compte,

110 Les bourreaux eurent peur, ne pouvant avoir honte

Et l'homme de décembre abrégea son exil.

« Puisque c'est pour mourir, qu'elle rentre ! » dit-il.

Elle ne savait plus ce que l'on faisait d'elle.

L'agonie à Lyon la saisit. Sa prunelle,

115 Comme la nuit se fait quand baisse le flambeau,

Devint obscure et vague, et l'ombre du tombeau

Se leva lentement sur son visage blême.

Son fils, pour recueillir à cette heure suprême

120 Du moins son dernier souffle et son dernier regard,

Accourut. Pauvre mère ! Il arriva trop tard.

Elle était morte ; morte à force de souffrance,

Morte sans avoir su qu'elle voyait la France

Et le doux ciel natal aux rayons réchauffants

Morte dans le délire en criant : mes enfants !

125 On n'a pas même osé pleurer à ses obsèques ;

Elle dort sous la terre. - Et maintenant, évêques,

Debout, la mitre au front, dans l'ombre du saint lieu,

Crachez vos Te Deum à la face de Dieu !

12 mars 1853. Jersey.

XII

Le plus haut attentat que puisse faire un homme,

C'est de lier la France ou de garrotter Rome

C'est, quel que soit le lieu, le pays, la cité,

D'ôter l'âme à chacun, à tous la liberté.

5 Dans la curie auguste entrer avec l'épée,

Assassiner la loi dans son temple frappée,

Mettre aux fers tout un peuple, est un crime odieux

Que Dieu, calme et rêveur, ne quitte pas des yeux.

Dès que ce grand forfait est commis, point de grâce

10 La Peine au fond des cieux, lente, mais jamais lasse,

Se met en marche, et vient ; son regard est serein.

Elle tient sous son bras son fouet aux clous d'airain.

1er décembre. Jersey.

XIII
 

L’EXPIATION

I

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois l'aigle baissait la tête.

Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,

Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.

5 Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.

Après la plaine blanche une autre plaine blanche.

On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.

Hier la grande armée, et maintenant troupeau.

On ne distinguait plus les ailes ni le centre.

10 Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre

Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés

On voyait des clairons à leur poste gelés,

Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,

Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.

15 Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,

Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants,

Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.

Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise

Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,

20 On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus.

Ce n'étaient plus des coeurs vivants, des gens de guerre

C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,

Une procession d'ombres sous le ciel noir.

La solitude vaste, épouvantable à voir,

25 Partout apparaissait, muette vengeresse.

Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse

Pour cette immense armée un immense linceul.

Et chacun se sentant mourir, on était seul.

- Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?

30 Deux ennemis ! le czar, le nord. Le nord est pire.

On jetait les canons pour brûler les affûts.

Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,

Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.

On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,

35 Voir que des régiments s'étaient endormis là.

Ô chutes d'Annibal ! lendemains d'Attila !

Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,

On s'écrasait aux ponts pour passer les rivières,

On s'endormait dix mille, on se réveillait cent.

40 Ney, que suivait naguère une armée, à présent

S'évadait, disputant sa montre à trois cosaques.

Toutes les nuits, qui vive ! alerte, assauts ! attaques !

Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux

Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,

45 Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,

D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.

Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.

L'empereur était là, debout, qui regardait.

Il était comme un arbre en proie à la cognée.

50 Sur ce géant, grandeur jusqu'alors épargnée,

Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;

Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,

Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,

Il regardait tomber autour de lui ses branches.

55 Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.

Tandis qu'environnant sa tente avec amour,

Voyant son ombre aller et venir sur la toile,

Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,

Accusaient le destin de lèse-majesté,

60 Lui se sentit soudain dans l'âme épouvanté.

Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,

L'empereur se tourna vers Dieu ; l'homme de gloire

Trembla ; Napoléon comprit qu'il expiait

Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,

65 Devant ses légions sur la neige semées :

«Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? »

Alors il s'entendit appeler par son nom

Et quelqu'un qui parlait dans l'ombre lui dit : Non.

II

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

70 Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,

La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France.

Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l'espérance

75 Tu désertais, victoire, et le sort était las.

Ô Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas !

Car ces derniers soldats de la dernière guerre

Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,

Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,

80 Et leur âme chantait dans les clairons d'airain !

Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.

Il avait l'offensive et presque la victoire ;

Il tenait Wellington acculé sur un bois.

Sa lunette à la main, il observait parfois

85 Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille,

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.

Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! - C'était Blücher.

L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme,

90 La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.

La batterie anglaise écrasa nos carrés.

La plaine, où frissonnaient les drapeaux déchirés,

Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge,

Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;

95 Gouffre où les régiments comme des pans de murs

Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs

Les hauts tambours-majors aux panaches énormes,

Où l'on entrevoyait des blessures difformes !

Carnage affreux ! moment fatal ! L'homme inquiet

100 Sentit que la bataille entre ses mains pliait.

Derrière un mamelon la garde était massée.

La garde, espoir suprême et suprême pensée !

« Allons ! faites donner la garde ! » cria-t-il.

Et, lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil,

105 Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,

Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres,

Portant le noir colback ou le casque poli,

Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,

Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête,

110 Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.

Leur bouche , d'un seul cri, dit : vive l'empereur !

Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,

Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,

La garde impériale entra dans la fournaise.

115 Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,

Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché

Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,

Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre,

Fondre ces régiments de granit et d'acier

120 Comme fond une cire au souffle d'un brasier.

Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques.

Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !

Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps

Et regardait mourir la garde. - C'est alors

125 Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,

La Déroute, géante à la face effarée

Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,

Changeant subitement les drapeaux en haillons,

A de certains moments, spectre fait de fumées,

130 Se lève grandissante au milieu des armées,

La Déroute apparut an soldat qui s'émeut,

Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !

Sauve qui peut ! - affront ! horreur ! - toutes les bouches

Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,

135 Comme si quelque souffle avait passé sur eux,

Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,

Boulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,

Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles,

Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil !

140 Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! - En un clin d'oeil,

Comme s'envole au vent une paille enflammée,

S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée,

Et cette plaine, hélas, où l'on rêve aujourd'hui,

Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui !

145 Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,

Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,

Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,

Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !

Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve ;

150 Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; - et dans l'épreuve

Sentant confusément revenir son remords,

Levant les mains au ciel, il dit : « Mes soldats morts,

Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.

Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? »

155 Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon,

Il entendit la voix qui lui répondait : Non !

III

Il croula. Dieu changea la chaîne de l'Europe.

Il est, au fond des mers que la brume enveloppe,

Un roc hideux, débris des antiques volcans.

160 Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans,

Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre,

Et, joyeux, s'en alla sur le pie centenaire

Le clouer, excitant par son rire moqueur

Le vautour Angleterre à lui ronger le coeur.

165 Evanouissement d'une splendeur immense !

Du soleil qui se lève à la nuit qui commence,

Toujours l'isolement, l'abandon, la prison,

Un soldat rouge au seuil, la mer à l'horizon,

Des rochers nus, des bois affreux, l'ennui, l'espace,

170 Des voiles s'enfuyant comme l'espoir qui passe,

Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents !

Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,

Adieu, le cheval blanc que César éperonne !

Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne,

175 Plus de rois prosternés dans l'ombre avec terreur,

Plus de manteau traînant sur eux, plus d'empereur !

Napoléon était retombé Bonaparte.

Comme un romain blessé par la flèche du parthe,

Saignant, morne, il songeait à Moscou qui brûla.

180 Un caporal anglais lui disait : halte-là !

Son fils aux mains des rois ! sa femme aux bras d'un autre !

Plus vil que le pourceau qui dans l'égout se vautre,

Son sénat qui l'avait adoré l'insultait.

Au bord des mers, à l'heure où la bise se tait,

185 Sur les escarpements croulant en noirs décombres,

Il marchait, seul, rêveur, captif des vagues sombres.

Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier,

L'oeil encore ébloui des batailles d'hier,

Il laissait sa pensée errer à l'aventure.

190 Grandeur, gloire, ô néant ! calme de la nature !

Les aigles qui passaient ne le connaissaient pas.

Les rois, ses guichetiers, avaient pris un compas

Et l'avaient enfermé dans un cercle inflexible.

Il expirait. La mort de plus en plus visible

195 Se levait dans sa nuit et croissait à ses yeux

Comme le froid matin d'un jour mystérieux.

Son âme palpitait, déjà presque échappée.

Un jour enfin il mit sur son lit son épée,

Et se coucha près d'elle, et dit : c'est aujourd'hui

200 On jeta le manteau de Marengo sur lui.

Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre,

Se penchaient sur son front, il dit : « Me voici libre !

Je suis vainqueur ! je vois mes aigles accourir ! »

Et, comme il retournait sa tête pour mourir,

205 Il aperçut, un pied dans la maison déserte,

Hudson Lowe guettant par la porte entrouverte.

Alors, géant broyé sous le talon des rois,

Il cria : La mesure est comble cette fois !

Seigneur ! c'est maintenant fini ! Dieu que j'implore,

210 Vous m'avez châtié ! » La voix dit : Pas encore !

IV

Ô noirs événements, vous fuyez dans la nuit !

L'empereur mort tomba sur l'empire détruit.

Napoléon alla s'endormir sous le saule.

Et les peuples alors, de l'un à l'autre pôle,

215 Oubliant le tyran, s'éprirent du héros.

Les poëtes, marquant au front les rois bourreaux,

Consolèrent, pensifs, cette gloire abattue.

A la colonne veuve on rendit sa statue.

Quand on levait les yeux, on le voyait debout

220 Au-dessus de Paris, serein, dominant tout,

Seul, le jour dans l'azur et la nuit dans les astres.

Panthéons, on grava son nom sur vos pilastres !

On ne regarda plus qu'un seul côté du temps,

On ne se souvint plus que des jours éclatants

225 Cet homme étrange avait comme enivré l'histoire

La justice à l'oeil froid disparut sous sa gloire ;

On ne vit plus qu'Essling, Ulm, Alcole, Austerlitz ;

Comme dans les tombeaux des romains abolis,

On se mit à fouiller dans ces grandes années

230 Et vous applaudissiez, nations inclinées,

Chaque fois qu'on tirait de ce sol souverain

Ou le consul de marbre ou l'empereur d'airain !

V

Le nom grandit quand l'homme tombe ;

Jamais rien de tel n'avait lui.

235 Calme, il écoutait dans sa tombe

La terre qui parlait de lui.

La terre disait : « La victoire

A suivi cet homme en tous lieux.

Jamais tu n'as vu, sombre histoire,

240 Un passant plus prodigieux !

» Gloire au maître qui dort sous l'herbe !

Gloire à ce grand audacieux !

Nous l'avons vu gravir, superbe,

Les premiers échelons des cieux !

245 » Il envoyait, âme acharnée,

Prenant Moscou, prenant Madrid,

Lutter contre la destinée

Tous les rêves de son esprit.

» A chaque instant, rentrant en lice,

250 Cet homme aux gigantesques pas

Proposait quelque grand caprice

A Dieu, qui n'y consentait pas.

» Il n'était presque plus un homme.

Il disait, grave et rayonnant,

255 En regardant fixement Rome

C'est moi qui règne maintenant !

» Il voulait, héros et symbole,

Pontife et roi, phare et volcan,

Faire du Louvre un Capitole

260 Et de Saint-Cloud un Vatican.

» César, il eût dit à Pompée .

Sois fier d'être mon lieutenant !

On voyait luire son épée

Au fond d'un nuage tonnant.

265 » Il voulait, dans les frénésies

De ses vastes ambitions,

Faire devant ses fantaisies

Agenouiller les nations,

» Ainsi qu'en une urne profonde,

270 Mêler races, langues, esprits,

Répandre Paris sur le monde,

Enfermer le monde en Paris !

» Comme Cyrus dans Babylone,

Il voulait sous sa large main

275 Ne faire du monde qu’un trône

Et qu'un peuple du genre humain,

» Et bâtir, malgré les huées,

Un tel empire sous son nom,

Que Jéhovah dans les nuées

280 Fût jaloux de Napoléon ! »

VI

Enfin, mort triomphant, il vit sa délivrance,

Et l'océan rendit son cercueil à la France.

L'homme, depuis douze ans, sous le dôme doré

285 Reposait, par l'exil et par la mort sacré.

En paix ! - Quand on passait près du monument sombre,

On se le figurait, couronne au front, dans l'ombre,

Dans son manteau semé d'abeilles d'or, muet,

Couché sous cette voûte où rien ne remisait,

Lui, l'homme qui trouvait la terre trop étroite,

290 Le sceptre en sa main gauche et l'épée en sa droite,

A ses pieds son grand aigle ouvrant l'oeil à demi,

Et l'on disait : C'est là qu'est César endormi !

Laissant dans la clarté marcher l'immense ville,

Il dormait ; il dormait confiant et tranquille.

VII

295 Une nuit, - c'est toujours la nuit dans le tombeau, -

Il s'éveilla. Luisant comme un hideux flambeau,

D'étranges visions emplissaient sa paupière ;

Des rires éclataient sous son plafond de pierre ;

Livide, il se dressa ; la vision grandit ;

300 Ô terreur ! une voix qu'il reconnut, lui dit :

- Réveille-toi. Moscou, Waterloo, Sainte-Hélène,

L'exil, les rois geôliers, l'Angleterre hautaine

Sur ton lit accoudée à ton dernier moment,

Sire, cela n'est rien. Voici le châtiment :

305 La voix alors devint âpre, amère, stridente,

Comme le noir sarcasme et l'ironie ardente ;

C'était le rire amer mordant un demi-dieu.

- Sire ! ou t'a retiré de ton Panthéon bleu !

Sire ! on t'a descendu de ta haute colonne !

310 Regarde. Des brigands, dont l'essaim tourbillonne,

D'affreux bohémiens, des vainqueurs de charnier

Te tiennent dans leurs mains et t'ont fait prisonnier.

A ton orteil d'airain leur patte infâme touche.

Ils t'ont pris. Tu mourus, comme un astre se couche,

315 Napoléon le Grand, empereur ; tu renais

Bonaparte, écuyer du cirque Beauharnais.

Te voilà dans leurs rangs, on t'a, l'on te harnache.

Ils t'appellent tout haut grand homme, entre eux, ganache.

Ils traînent, sur Paris qui les voit s'étaler,

320 Des sabres qu'au besoin ils sauraient avaler.

Aux passants attroupés devant leur habitacle,

Ils disent, entends-les : - Empire à grand spectacle !

Le pape est engagé dans la troupe ; c'est bien,

Nous avons mieux ; le czar en est mais ce n'est rien,

325 Le czar n'est qu'un sergent, le pape n'est qu'un bonze

Nous avons avec nous le bonhomme de bronze !

Nous sommes les neveux du grand Napoléon ! -

Et Fould, Magnan, Rouher, Parieu caméléon,

Font rage. Ils vont montrant un sénat d'automates.

330 Ils ont pris de la paille au fond des casemates

Pour empailler ton aigle, ô vainqueur d'Iéna !

Il est là, mort, gisant, lui qui si haut plana,

Et du champ de bataille il tombe au champ de foire.

Sire, de ton vieux trône ils recousent la moire.

335 Ayant dévalisé la France au coin d'un bois,

Ils ont à leurs haillons du sang, comme tu vois,

Et dans son bénitier Sibour lave leur linge.

Toi, lion, tu les suis ; leur maître, c'est le singe.

Ton nom leur sert de lit, Napoléon premier.

340 On voit sur Austerlitz un peu de leur fumier.

Ta gloire est un gros vin dont leur honte se grise.

Cartouche essaie et met ta redingote grise

On quête des liards dans le petit chapeau

Pour tapis sur la table ils ont mis ton drapeau

345 A cette table immonde où le grec devient riche,

Avec le paysan on boit, on joue, on triche ;

Tu te mêles, compère, à ce tripot hardi,

Et ta main qui tenait l'étendard de Lodi,

Cette main qui portait la foudre, ô Bonaparte,

350 Aide à piper les dés et fait sauter la carte.

Ils te forcent à boire avec eux, et Carlier

Pousse amicalement d'un coude familier

Votre majesté, sire, et Piétri dans son autre

Vous tutoie, et Maupas vous tape sur le ventre.

355 Faussaires, meurtriers, escrocs, forbans, voleurs,

Ils savent qu'ils auront, comme toi, des malheurs

Leur soif en attendant vide la coupe pleine

A ta santé ; Poissy trinque avec Sainte-Hélène.

Regarde ! bals, sabbats, fêtes matin et soir.

360 La foule au bruit qu'ils font se culbute pour voir ;

Debout sur le tréteau qu'assiège une cohue

Qui rit, bâille, applaudit, tempête, siffle, hue,

Entouré de pasquins agitant leur grelot,

- Commencer par Homère et finir par Callot !

365 Epopée ! épopée ! oh ! quel dernier chapitre ! -

Entre Troplong paillasse et Chaix-d'Est-Ange pitre,

Devant cette baraque, abject et vil bazar

Où Mandrin mal lavé se déguise en César,

Riant, l'affreux bandit, dans sa moustache épaisse,

370 Toi, spectre impérial, tu bats la grosse caisse ! -

L'horrible vision s’éteignit. L'empereur,

Désespéré, poussa dans l'ombre un cri d'horreur,

Baissant les yeux, dressant ses mains épouvantées.

375 Les Victoires de marbre à la porte sculptées,

Fantômes blancs debout hors du sépulcre obscur,

Se faisaient du doigt signe, et, s'appuyant au mur,

Ecoutaient le titan pleurer dans les ténèbres.

Et lui, cria : « Démon aux visions funèbres,

Toi qui me suis partout, que jamais je ne vois,

380 Qui donc es-tu ? - Je suis ton crime », dit la voix.

La tombe alors s'emplit d'une lumière étrange

Semblable à la clarté de Dieu quand il se venge

Pareils aux mots que vit resplendir Balthazar,

Deux mots dans l'ombre écrits flamboyaient sur César ;

385 Bonaparte, tremblant comme un enfant sans mère,

Leva sa face pâle et lut : - DIX-HUIT BRUMAIRE !

25-30 novembre. Jersey.

LIVRE SIXIÈME

LA STABILITÉ EST ASSURÉE

I

NAPOLÉON III

Donc c'est fait. Dût rugir de honte le canon,

Te voilà, nain immonde, accroupi sur ce nom !

Cette gloire est ton trou, ta bauge, ta demeure !

Toi qui n'as jamais pris la fortune qu'à l'heure,

5 Te voilà presque assis sur ce hautain sommet !

Sur le chapeau d'Essling tu plantes ton plumet ;

Tu mets, petit Poucet, ces bottes de sept lieues ;

Tu prends Napoléon dans les régions bleues ;

Tu fais travailler l'oncle, et, perroquet ravi,

10 Grimper à ton perchoir l'aigle de Mondovi !

Thersite est le neveu d'Achille Péliade !

C'est pour toi qu'on a fait toute cette Iliade !

C'est pour toi qu'on livra ces combats inouïs !

C'est pour toi que Murat, aux russes éblouis,

15 Terrible, apparaissait, cravachant leur armée !

C'est pour toi qu'à travers la flamme et la fumée

Les grenadiers pensifs s'avançaient à pas lents !

C'est pour toi que mon père et mes oncles vaillants

Ont répandu leur sang dans ces guerres épiques !

20 Pour toi qu'ont fourmillé les sabres et les piques,

Que tout le continent trembla sous Attila,

Et que Londres frémit, et que Moscou brûla !

C'est pour toi, pour tes Deutz et pour tes Mascarilles,

Pour que tu puisses boire avec de belles filles,

25 Et, la nuit, t'attabler dans le Louvre à l'écart,

C'est pour monsieur Fialin et pour monsieur Mocquart,

Que Lannes d'un boulet eut la cuisse coupée,

Que le front des soldats, entrouvert par l'épée,

Saigna sous le shako, le casque et le colback,

30 Que Lasalle à Wagram, Duroc à Reichenbach,

Expirèrent frappés au milieu de leur route,

Que Caulaincourt tomba dans la grande redoute,

Et que la vieille garde est morte à Waterloo !

C'est pour toi qu'agitant le pin et le bouleau,

35 Le vent fait aujourd'hui, sous ses âpres haleines,

Blanchir tant d'ossements, hélas ! dans tant de plaines !

Faquin ! - Tu t'es soudé, chargé d'un vil butin,

Toi, l'homme du hasard, à l'homme du destin !

Tu fourres, impudent, ton front dans ses couronnes !

40 Nous entendons claquer dans tes mains fanfaronnes

Ce fouet prodigieux qui conduisait les rois

Et tranquille, attelant à ton numéro trois

Austerlitz, Marengo, Rivoli, Saint-Jean-d'Acre,

Aux chevaux du soleil tu fais traîner ton fiacre !

Jersey, 31 mai 1853.

II

LES MARTYRES

Ces femmes, qu'on envoie aux lointaines bastilles,

Peuple, ce sont tes soeurs, tes mères et tes filles !

Ô peuple, leur forfait, c'est de t'avoir aimé !

Paris sanglant, courbé, sinistre, inanimé,

5 Voit ces horreurs et garde un silence farouche.

Celle-ci, qu'on amène un bâillon dans la bouche,

Cria - c'est là son crime - : à bas la trahison !

Ces femmes sont la foi, la vertu, la raison,

L'équité, la pudeur, la fierté, la justice.

10 Saint-Lazare - il faudra broyer cette bâtisse !

Il n'en restera pas pierre sur pierre un jour ! -

Les reçoit, les dévore, et, quand revient leur tour,

S'ouvre, et les revomit par son horrible porte,

Et les jette au fourgon hideux qui les emporte.

15 Où vont-elles ? L'oubli le sait, et le tombeau

Le raconte au cyprès et le dit au corbeau.

Une d'elles était une mère sacrée.

Le jour qu'on l'entraîna vers l'Afrique abhorrée,

Ses enfants étaient là qui voulaient l'embrasser ;

20 On les chassa. La mère en deuil les vit chasser

Et dit : partons ! Le peuple en larmes criait grâce.

La porte du fourgon étant étroite et basse,

Un argousin joyeux, raillant son embonpoint,

La fit entrer de force en la poussant du poing.

25 Elles s'en vont ainsi, malades, verrouillées,

Dans le noir chariot aux cellules souillées

Où le captif, sans air, sans jour, sans pleurs dans l'oeil,

N'est plus qu'un mort vivant assis dans son cercueil.

Dans la route on entend leurs voix désespérées.

30 Le peuple hébété voit passer ces torturées.

A Toulon, le fourgon les quitte, le ponton

Les prend ; sans vêtements, sans pain, sous le bâton,

Elles passent la mer, veuves, seules au monde,

Mangeant avec les doigts dans la gamelle immonde.

Bruxelles, 8 juillet 1852.

III

HYMNE DES TRANSPORTÉS

Prions ! voici l'ombre sereine.

Vers toi, grand Dieu, nos yeux et nos bras sont levés.

Ceux qui t'offrent ici leurs larmes et leur chaîne

Sont les plus douloureux parmi les éprouvés.

5 Ils ont le plus d'honneur ayant le plus de peine.

Souffrons ! le crime aura son tour.

Oiseaux qui passez, nos chaumières,

Vents qui passez, nos soeurs, nos mères

Sont là-bas, pleurant nuit et jour. !

10 Oiseaux, dites-leur nos misères !

Ô vents, portez-leur notre amour !

Nous t'envoyons notre pensée,

Dieu ! nous te demandons d'oublier les proscrits,

Mais de rendre sa gloire à la France abaissée ;

15 Et laisse-nous mourir, nous brisés et meurtris,

Nous que le jour brûlant livre à la nuit glacée !

Souffrons ! le crime -

Comme un archer frappe une cible,

L'implacable soleil nous perce de ses traits

20 Après le dur labeur, le sommeil impossible ;

Cette chauve-souris qui sort des noirs marais,

La fièvre, bat nos fronts de son aile invisible.

Souffrons ! le crime -

On a soif, l'eau brûle la bouche

25 On a faim, du pain noir ; travaillez, malheureux !

A chaque coup de pioche en ce désert farouche

La mort sort de la terre avec son rire affreux,

Prend l'homme dans ses bras, l'étreint et se recouche.

Souffrons ! le crime -

30 Mais qu'importe ! rien ne nous dompte ;

Nous sommes torturés et nous sommes contents.

Nous remercions Dieu vers qui notre hymne monte

De nous avoir choisis pour souffrir dans ce temps

Où tous ceux qui n'ont pas la souffrance ont la honte.

35 Souffrons ! le crime -

Vive la grande République !

Paix à l'immensité du soir mystérieux !

Paix aux morts endormis dans la tombe stoïque !

Paix au sombre océan qui mêle sous les cieux

40 La plainte de Cayenne au sanglot de l'Afrique !

Souffrons ! le crime aura son tour.

Oiseaux qui passez, nos chaumières,

Vents qui passez, nos soeurs, nos mères

Sont là-bas, pleurant nuit et jour.

45 Oiseaux, dites-leur nos misères !

Ô vents, portez-leur notre amour !

23 juillet 1853. Jersey.

IV

CHANSON

Nous nous promenions parmi les décombres

A Rozel-Tower,

Et nous écoutions les paroles sombres

Que disait la mer.

5 L'énorme océan, - car nous entendîmes

Ses vagues chansons, -

Disait : « Paraissez, vérités sublimes

Et bleus horizons !

» Le monde captif, sans lois et sans règles,

10 Est aux oppresseurs

Volez dans les cieux, ailes des grands aigles,

Esprits des penseurs !

 

» Naissez, levez-vous sur les flots sonores,

Sur les flots vermeils,

15 Traites dans la nuit poindre vos aurores,

Peuples et soleils !

Vous, laissez passer la foudre et la brume,

Les vents et les cris,

Affrontez l'orage, affrontez l'écume,

20 Rochers et proscrits !

Jersey, 5 août 1853.

V


ÉBLOUISSEMENTS

Ô temps miraculeux ! ô gaîtés homériques !

Ô rires de l'Europe et des deux Amériques !

Croûtes qui larmoyez ! bons dieux mal accrochés

Qui saignez dans vos coins ! madones qui louchez !

5 Phénomènes vivants ! ô choses inouïes !

Candeurs ! énormités au jour épanouies !

Le goudron déclaré fétide par le suif,

Judas flairant Shylock et criant : c'est un juif !

L'arsenic indigné dénonçant la morphine,

10 La hotte injuriant la borne, Messaline

Reprochant à Goton son regard effronté,

Et Dupin accusant Sauzet de lâcheté !

Oui, le vide-gousset flétrit le tire-laine,

Falstaff montre du doigt le ventre de Silène,

15 Lacenaire, pudique et de rougeur atteint,

Dit en baissant les yeux : J'ai vu passer Castaing !

Je contemple nos temps. J'en ai le droit, je pense.

Souffrir étant mon lot, rire est ma récompense.

Je ne sais pas comment cette pauvre Clio

20 Fera pour se tirer de cet imbroglio.

Ma rêverie au fond de ce règne pénètre,

Quand, ne pouvant dormir, la nuit, à ma fenêtre,

Je songe, et que là-bas, dans l'ombre, à travers l'eau,

Je vois briller le phare auprès de Saint-Malo.

25 Donc ce moment existe ! il est ! Stupeur risible !

On le voit ; c'est réel, et ce n'est pas possible.

L'empire est là, refait par quelques sacripants.

Bonaparte le Grand dormait. Quel guet-apens !

Il dormait dans sa tombe, absous par la patrie.

30 Tout à coup des brigands firent une tuerie

Qui dura tout un jour et du soir au matin ;

Napoléon le Nain en sortit. Le destin,

De l'expiation implacable ministre,

Dans tout ce sang versé trempa son doigt sinistre

35 Pour barbouiller, affront à la gloire en lambeau,

Cette caricature au mur de ce tombeau.

Ce monde-là prospère. Il prospère, vous dis-je !

Embonpoint de la honte ! époque callipyge !

Il trône, ce cokney d'Eglinton et d'Epsom,

40 Qui, la main sur son coeur, dit : Je mens, ergo sum.

Les jours, les mois, les ans passent ; ce flegmatique,

Ce somnambule obscur, brusquement frénétique,

Que Schœlcher a nommé le président Obus,

Règne, continuant ses crimes en abus.

45 Ô spectacle ! en plein jour, il marche et se promène,

Cet être horrible, insulte à la figure humaine !

Il s'étale effroyable, ayant tout un troupeau

De Suins et de Fortouls qui vivent sur sa peau,

Montrant ses nudités, cynique, infâme, indigne,

50 Sans mettre à son Baroche une feuille de vigne !

Il rit de voir à terre et montre à Machiavel

Sa parole d'honneur qu'il a tuée en duel.

Il sème l'or ; - venez ! - et sa largesse éclate.

Magnan ouvre sa griffe et Troplong tend sa patte.

55 Tout va. Les sous-coquins aident le drôle en chef.

Tout est beau, tout est bon, et tout est juste ; bref,

L'église le soutient, l'opéra le constate.

Il vola ! Te Deum. Il égorgea ! cantate.

Lois, moeurs, maître, valets, tout est à l'avenant.

60 C'est un bivouac de gueux, splendide et rayonnant.

Le mépris bat des mains, admire, et dit : courage !

C'est hideux. L'entouré ressemble à l'entourage.

Quelle collection ! quel choix ! quel Œil-de-boeuf !

L'un vient de Loyola, l'autre vient de Babeuf !

65 Jamais vénitiens, romains et bergamasques

N'ont sous plus de sifflets vu passer plus de masques.

La société va sans but, sans jour, sans droit,

Et l'envers de l'habit est devenu l'endroit.

L'immondice au sommet de l'état se déploie.

70 Les chiffonniers, la nuit, courbés, flairant leur proie,

Allongent leurs crochets du côté du sénat.

Voyez-moi ce coquin, normand, corse, auvergnat :

C'était fait pour vieillir bélître et mourir cuistre ;

C'est premier président, c'est préfet, c'est ministre.

75 Ce truand catholique au temps jadis vivait

Maigre, chez Flicoteaux plutôt que chez Chevet ;

Il habitait au fond d'un bouge à tabatière

Un lit fait et défait, hélas, par sa portière,

Et griffonnait dès l'aube, amer, affreux, souillé,

80 Exhalant dans son trou l'odeur d'un chien mouillé.

Il conseille l'état pour ving-cinq mille livres

Par an. Ce petit homme, étant teneur de livres

Dans la blonde Marseille, au pays du mistral,

Fit des faux. Le voici procureur général.

85 Celui-là, qui courait la foire avec un singe,

Est député ; cet autre, ayant fort peu de linge,

Sur la pointe du pied entrait dans les logis

Où bâillait quelque armoire aux tiroirs élargis,

Et du bourgeois absent empruntait la tunique

90 Nul mortel n'a jamais, de façon plus cynique,

Assouvi le désir des chemises d'autrui ;

Il était grinche hier, il est juge aujourd'hui.

Ceux-ci, quand il leur plaît, chapelains de la clique,

Au saint-père accroupi font pondre une encyclique ;

95 Ce sont des gazetiers fort puissants en haut lieu,

Car ils sont les amis particuliers de Dieu

Sachez que ces béats, quand ils parlent du temple

Comme de leur maison, n'ont pas tort ; par exemple,

J'ai toujours applaudi quand ils ont affecté

100 Avec les saints du ciel des airs d'intimité ;

Veuillot, certe, aurait pu vivre avec Saint-Antoine.

Cet autre est général comme on serait chanoine,

Parce qu'il est très gras et qu'il a trois mentons.

Cet autre fut escroc. Cet autre eut vingt bâtons

105 Cassés sur lui. Cet autre, admirable canaille,

Quand la bise, en janvier, nous pince et nous tenaille,

D'une savate oblique écrasant les talons,

Pour se garer du froid mettait deux pantalons

Dont les trous par bonheur n'étaient pas l'un sur l'autre.

110 Aujourd'hui, sénateur, dans l'empire il se vautre.

Je regrette le temps que c'était dans l'égout.

Ce ventre a nom d'Hautpoul, ce nez a nom d'Argout.

Ce prêtre, c'est la honte à l'état de prodige.

Passons vite. L'histoire abrège, elle rédige

115 Royer d'un coup de fouet, Mongis d'un coup de pied,

Et fuit. Royer se frotte et Mongis se rassied ;

Tout est dit. Que leur fait l'affront ? l'opprobre engraissé.

Quant au maître qui hait les curieux, la presse,

La tribune, et ne veut pour son règne éclatant

120 Ni regards, ni témoins, il doit être content

Il a plus de succès encor qu'il n'en exige ;

César, devant sa cour, son pouvoir, son quadrige,

Ses lois, ses serviteurs brodés et galonnés,

Veut qu'on ferme les veux : on se bouche le nez.

125 Prenez ce Beauharnais et prenez une loupe ;

Penchez-vous, regardez l'homme et scrutez la troupe.

Vous n'y trouverez pas l'ombre d'un bon instinct.

C'est vil et c'est féroce. En eux l'homme est éteint

Et ce qui plonge l'âme en des stupeurs profondes,

130 C'est la perfection de ces gredins immondes.

A ce ramas se joint un tas d'affreux poussahs,

Un tas de Triboulets et de Sancho Panças.

Sous vingt gouvernements ils ont palpé des sommes.

Aucune indignité ne manque à ces bonshommes ;

135 Rufins poussifs, Verrès goutteux, Séjans fourbus,

Selles à tout tyran, sénateurs omnibus.

On est l'ancien soudard, on est l'ancien bourgmestre ;

On tua Louis seize, on vote avec de Maistre ;

Ils ont eu leur fauteuil dans tous les Luxembourgs ;

140 Ayant vu les Maurys, ils sont faits aux Sibours ;

Ils sont gais, et, contant leurs antiques bamboches,

Branlent leurs vieux gazons sur leurs vieilles caboches.

Ayant été, du temps qu'ils avaient un cheveu,

Lâches sous l'oncle, ils sont abjects sous le neveu.

145 Gros mandarins chinois adorant le tartare,

Ils apportent leur coeur, leur vertu, leur catarrhe,

Et prosternent, cagneux, devant sa majesté

Leur bassesse avachie en imbécillité.

Cette bande s'embrasse et se livre à des joies.

150 Bon ménage touchant des vautours et des oies !

Noirs empereurs romains couchés dans les tombeaux,

Qui faisiez aux sénats discuter les turbots,

Toi, dernière Lagide, ô reine au cou de cygne,

Prêtre Alexandre six qui rêves dans ta vigne,

155 Despotes d'Allemagne éclos dans le Rœmer,

Nemrod qui hais le ciel, Xercès qui bats la mer,

Caïphe qui tressas la couronne d'épine,

Claude après Messaline épousant Agrippine,

Caïus qu'on fit césar, Commode qu'on fit dieu,

160 Iturbide, Rosas, Mazarin, Richelieu,

Moines qui chassez Dante et brisez Galilée,

Saint-office, conseil des dix, chambre étoilée,

Parlements tout noircis de décrets et d'olims,

Vous sultans, les Mourads, les Achmets, les Sélims,

165 Rois qu'on montre aux enfants dans tous les syllabaires,

Papes, ducs, empereurs, princes, tas de Tibères !

Bourreaux toujours sanglants, toujours divinisés,

Tyrans ! enseignez-moi, si vous le connaissez,

Enseignez-moi le lieu, le point, la borne où cesse

170 La lâcheté publique et l'humaine bassesse !

Et l'archet frémissant fait bondir tout cela !

Bal à l'hôtel de ville, au Luxembourg gala.

Allons, juges, dansez la danse de l'épée !

Gambade, ô Dombidau, pour l'onomatopée !

175 Polkez, Fould et Maupas, avec votre écriteau,

Toi, Persil-Guillotine, au profil de couteau !

Ours que Boustrapa montre et qu'il tient par la sangle,

Valsez, Billault, Parieu, Drouyn, Lebœuf, Delangle !

Danse, Dupin ! dansez, l'horrible et le bouffon !

180 Hyènes, loups, chacals, non prévus par Buffon,

Leroy, Forey, tueurs au fer rongé de rouilles,

Dansez ! dansez, Berger, d'Hautpoul, Murat, citrouilles !

Et l'on râle en exil, à Cayenne, à Blidah !

Et sur le Duguesclin, et sur le Canada,

185 Des enfants de dix ans, brigands qu'on extermine,

Agonisent, brûlés de fièvre et de vermine !

Et les mères, pleurant sous l'homme triomphant,

Ne savent même pas où se meurt leur enfant !

Et Samson reparaît, et sort de ses retraites !

190 Et, le soir, on entend, sur d'horribles charrettes

Qui traversent la ville et qu'on suit à pas lents,

Quelque chose sauter dans des paniers sanglants !

Oh ! laissez ! laissez-moi m'enfuir sur le rivage !

Laissez-moi respirer l'odeur du flot sauvage !

195 Jersey rit, terre libre, au sein des sombres mers ;

Les genêts sont en fleur, l'agneau paît les prés verts ;

L'écume jette aux rocs ses blanches mousselines ;

Par moments apparaît, au sommet des collines,

Livrant ses crins épars au vent âpre et joyeux,

200 Un cheval effaré qui hennit dans les cieux !

24 mai. Jersey.

VI

A CEUX QUI DORMENT

Réveillez-vous, assez de honte !

Bravez boulets et biscayens.

Il est temps qu'enfin le flot monte.

Assez de honte, citoyens !

5 Troussez les manches de la blouse.

Les hommes de quatrevingt-douze

Affrontaient vingt rois combattants.

Brisez vos fers, forcez vos geôles !

Quoi ! vous avez peur de ces drôles !

10 Vos pères bravaient les titans !

Levez-vous ! foudroyez et la horde et le maître !

Vous avez Dieu pour vous et contre vous le prêtre

Dieu seul est souverain.

Devant lui nul n'est fort et tous sont périssables.

15 Il chasse comme un chien le grand tigre des sables

Et le dragon marin ;

Rien qu'en soufflant dessus, comme un oiseau d'un arbre,

Il peut faire envoler de leur temple de marbre

Les idoles d'airain.

20 Vous n'êtes pas armés ? qu'importe !

Prends ta fourche, prends ton marteau !

Arrache le gond de ta porte,

Emplis de pierres ton manteau !

Et poussez le cri d'espérance !

25 Redevenez la grande -France !

Redevenez le grand Paris !

Délivrez, frémissants de rage,

Votre pays de l'esclavage,

Votre mémoire du mépris !

30 Quoi ! faut-il vous citer les royalistes même ?

On était grand aux jours de la lutte suprême.

Alors, que voyait-on ?

La bravoure, ajoutant à l'homme une coudée,

Etait dans les deux camps. N'est-il pas vrai, Vendée,

35 Ô dur pays breton ?

Pour vaincre un bastion, pour rompre une muraille,

Pour prendre cent canons vomissant la mitraille.

Il suffit d'un bâton !

Si dans ce cloaque ou demeure,

40 Si cela dure encore un jour,

Si cela dure encore une heure,

Je brise clairon et tambour,

Je flétris ces pusillanimes,

Ô vieux peuple des jours sublimes,

45 Géants à qui nous les mêlions,

Je les laisse trembler leurs fièvres,

Et je déclare que ces lièvres

Ne sont pas vos fils, ô lions !

15 janvier 1853.

VII

LUNA

Ô France, quoique tu sommeilles,

Nous t'appelons, nous les proscrits !

Les ténèbres ont des oreilles,

Et les profondeurs ont des cris.

5 Le despotisme âpre et sans gloire

Sur les peuples découragés

Ferme la grille épaisse et noire

Des erreurs et des préjugés ;

Il tient sous clef l'essaim fidèle

10 Des fermes penseurs, des héros,

Mais l'Idée avec un coup d'aile

Ecartera les durs barreaux,

Et, comme en l'an quatrevingt-onze,

Reprendra son vol souverain ;

15 Car briser la cage de bronze,

C'est facile à l'oiseau d'airain.

L'obscurité couvre le monde,

Mais l'Idée illumine et luit ;

De sa clarté blanche elle inonde

20 Les sombres azurs de la nuit.

Elle est le fanal solitaire,

Le rayon providentiel.

Elle est la lampe de la terre

Qui ne peut s'allumer qu'au ciel.

25 Elle apaise l'âme qui souffre,

Guide la vie, endort la mort ;

Elle montre aux méchants le gouffre,

Elle montre aux justes le port.

En voyant dans la brume obscure

30 L'Idée, amour des tristes yeux,

Monter calme, sereine et pure,

Sur l'horizon mystérieux,

Les fanatismes et les haines

Rugissent devant chaque seuil,

35 Comme hurlent les chiens obscènes

Quand apparaît la lune en deuil.

Oh ! contemplez l'Idée altière,

Nations ! son front surhumain

A, dès à présent, la lumière

40 Qui vous éclairera demain !

31 mars. Jersey.

VIII

AUX FEMMES

Quand tout se fait petit, femmes, vous restez grandes.

En vain, aux murs sanglants accrochant des guirlandes,

Ils ont ouvert le bal et la danse ; ô nos soeurs,

Devant ces scélérats transformés en valseurs

5 Vous haussez, - châtiment ! - vos charmantes épaules.

Votre divin sourire extermine ces drôles.

En vain leur frac brodé scintille ; en vain, brigands,

Pour vous plaire ils ont mis à leurs griffes des gants,

Et de leur vil tricorne ils ont doré les ganses ;

10 Vous bafouez ces gants, ces fracs, ces élégances,

Cet empire tout neuf et déjà vermoulu.

Dieu vous a tout donné, femmes ; il a voulu

Que les seuls alcyons tinssent tête à l'orage,

Et qu'étant la beauté, vous fussiez le courage.

15 Les femmes ici-bas et là-haut les aïeux,

Voilà ce qui nous reste !

Abjection ! nos yeux

Plongent dans une nuit toujours plus épaissie.

Oui, le peuple français, oui, le peuple messie,

Oui, ce grand forgeron du droit universel

20 Dont, depuis soixante ans, l'enclume sous le ciel

Luit et sonne, dont l'âtre incessamment pétille,

Qui fit voler au vent les tours de la Bastille,

Qui broya, se dressant tout à coup souverain,

Mille ans de royauté sous son talon d'airain,

25 Ce peuple dont le souffle, ainsi que des fumées,

Faisait tourbillonner les rois et les armées,

Qui, lorsqu'il se fâchait, brisait sous son bâton

Le géant Robespierre et le titan Danton,

Oui, ce peuple invincible, oui, ce peuple superbe

30 Tremble aujourd'hui, pâlit, frissonne comme l'herbe,

Claque des dents, se cache et n'ose dire un mot

Devant Magnan, ce reître, et Troplong, ce grimaud !

Oui, nous voyons cela ! Nous tenant dans leurs serres,

Mangeant les millions en face des misères,

35 Les Fortoul, les Rouher, êtres stupéfiants,

S'étalent ; on se tait. Nos maîtres ruffians

A Cayenne, en un bagne, abîme d'agonie,

Accouplent l'héroïsme avec l'ignominie ;

On se tait. Les pontons râlent ; que dit-on ? rien.

40 Des enfants sont forçats en Afrique ; c'est bien.

Si vous pleurez, tenez votre larme secrète.

Le bourreau, noir faucheur, debout dans sa charrette,

Revient de la moisson avec son panier plein

Pas un souffle. Il est là, ce Tibère-Ezzelin

45 Qui se croit scorpion et n'est que scolopendre,

Fusillant, et jaloux de Haynau qui peut pendre ;

Eclaboussé de sang, le prêtre l'applaudit ;

Il est là, ce César chauve-souris qui dit

Aux rois : voyez mon sceptre ; aux gueux : voyez mon

50 Ce vainqueur qui, béni, lavé, sacré, sublime, [crime

De deux pourpres vêtu, dans l'histoire s'assied

Le globe dans sa main, un boulet à son pied ;

Il nous crache au visage, il règne ! nul ne bouge.

 

Et c'est à votre front qu'on voit monter le rouge,

55 C'est vous qui vous levez et qui vous indignez,

Femmes ; le sein gonflé, les yeux de pleurs baignés,

Vous huez le tyran, vous consolez les tombes,

Et le vautour frémit sous le bec des colombes !

Et moi, proscrit pensif, je vous dis : Gloire à vous !

60 Oh ! oui, vous êtes bien le sexe fier et doux,

Ardent au dévouement, ardent à la souffrance,

Toujours prêt à la lutte, à Béthulie, en France,

Dont l'âme à la hauteur des héros s'élargit,

D'où se lève Judith, d'où Charlotte surgit !

65 Vous mêlez la bravoure à la mélancolie.

Vous êtes Porcia, vous êtes Cornélie,

Vous êtes Arria qui saigne et qui sourit ;

Oui, vous avez toujours en vous ce même esprit

Qui relève et soutient les nations tombées,

70 Qui suscite la Juive et les sept Machabées,

Qui dans toi, Jeanne d'Arc, fait revivre Amadis,

Et qui, sur le chemin des tyrans interdits,

Pour les épouvanter dans leur gloire éphémère,

Met tantôt une vierge et tantôt une mère !

75 Si bien que, par moments, lorsqu'en nos visions

Nous voyons, secouant un glaive de rayons,

Dans les cieux apparaître une figure ailée,

Saint-Michel sous ses pieds foulant l'hydre écaillée,

Nous disons : c'est la Gloire et c'est la Liberté !

80 Et nous croyons, devant sa grâce et sa beauté, [nomme,

Quand nous cherchons le nom dont il faut qu'on le

Que l'archange est plutôt une femme qu'un homme !

Jersey. 30 mai 1853.

IX

AU PEUPLE

Il te ressemble ; il est terrible et pacifique.

Il est sous l'infini le niveau magnifique ;

Il a le mouvement, il a l'immensité.

Apaisé d'un rayon et d'un souffle agité,

5 Tantôt c'est l'harmonie et tantôt le cri rauque.

Les monstres sont à l'aise en sa profondeur glauque ;

La trombe y germe ; il a des gouffres inconnus

D'où ceux qui l'ont bravé ne sont pas revenus ;

Sur son énormité le colosse chavire ;

10 Comme toi le despote il brise le navire ;

Le fanal est sur lui comme l'esprit sur toi ;

Il foudroie, il caresse, et Dieu seul sait pourquoi ;

Sa vague, où l'on entend comme des chocs d'armures,

Emplit la sombre nuit de monstrueux murmures,

15 Et l'on sent que ce flot, comme toi, gouffre humain,

Ayant rugi ce soir, dévorera demain.

Son onde est une lame aussi bien que le glaive ;

Il chante un hymne immense à Vénus qui se lève

Sa rondeur formidable, azur universel,

20 Accepte en son miroir tous les astres du ciel ;

Il a la force rude et la grâce superbe ;

Il déracine un roc, il épargne un brin d'herbe ;

Il jette comme toi l'écume aux fiers sommets,

Ô peuple ; seulement, lui, ne trompe jamais

25 Quand, l'oeil fixe, et debout sur sa grève sacrée,

Et pensif, on attend l'heure de sa marée.

23 février. Jersey.

X

Apportez vos chaudrons, sorcières de Shakspeare,

Sorcières de Macbeth, prenez-moi tout l'empire,

L'ancien et le nouveau ; sur le même réchaud

Mettez le gros Berger et le comte Frochot,

5 Maupas avec Réal, Hullin sur Espinasse,

La Saint-Napoléon avec la Saint-Ignace,

Fould et Maret, Fouché gâté, Troplong pourri,

Retirez Austerlitz, ajoutez Satory,

Penchez-vous, crins épars, oeil ardent, gorge nue,

10 Soufflez à pleins poumons le feu sous la cornue ;

Regardez le petit se dégager du grand ;

Faites évaporer Baroche et Talleyrand,

Le neveu qui descend pendant que l'oncle monte ;

Que reste-t-il au fond de l'alambic ? La honte.

Jersey. 26 mai 1853.

XI

LE PARTI DU CRIME

« Amis et frères ! en présence de ce gouvernement infâme, négation de toute morale, obstacle à tout progrès social, en présence de ce gouvernement meurtrier du peuple, assassin de la République et violateur des lois, de ce gouvernement né de la force et qui doit périr par la force, de ce gouvernement élevé par le crime et qui doit être terrassé par le droit, le français digne du nom de citoyen ne sait pas, ne veut pas savoir s'il y a quelque part des semblants de scrutin, des comédies de suffrage universel et des parodies d'appel à la nation; il ne s'informe pas s'il y a des hommes qui votent et des hommes qui font voter, s'il y a un troupeau qu'on appelle le sénat et qui délibère et un autre troupeau qu’on appelle le peuple et qui obéit ; il ne s'informe pas si le pape va sacrer au maître-autel de Notre-Dame l'homme qui - n'en doutez pas, ceci est l'avenir inévitable - sera ferré an poteau par le bourreau ; - en présence de M. Bonaparte et de son gouvernement, le citoyen digne de ce nom ne fait qu’une chose et n'a qu’une chose à faire : charger son fusil, et attendre l'heure.

» JERSEY, 31 OCTOBRE 1852. »

Déclaration des proscrits républicains de Jersey, à propos de l'empire, publiée par le Moniteur, signée pour copie conforme :

VICTOR HUGO, FAURE, FOMBERTAUX.

« Nous flétrissons de l'énergie la plus vigoureuse de notre âme les ignobles et coupables manifestes du Parti du Crime. »

(RIANCEY, JOURNAL L'UNION, 22 NOVEMBRE.)

« Le Parti du Crime relève la tête. »

(TOUS LES JOURNAUX ÉLYSÉENS EN CHOEUR)

Ainsi ce gouvernant dont l'ongle est une griffe,

Ce masque impérial, Bonaparte apocryphe,

A coup sûr Beauharnais, peut-être Verhueil,

Qui, pour la mettre en croix, livra, sbire cruel,

5 Rome républicaine à Rome catholique,

Cet homme, l'assassin de la chose publique,

Ce parvenu, choisi par le destin sans yeux,

Ainsi, lui, ce glouton singeant l'ambitieux,

Cette altesse quelconque habile aux catastrophes,

10 Ce loup sur qui je lâche une meute de strophes,

Ainsi ce boucanier, ainsi ce chourineur

A fait d'un jour d'orgueil un jour de déshonneur,

Mis sur la gloire un crime et souillé la victoire

Il a volé, l'infâme, Austerlitz à l'histoire ;

15 Brigand, dans ce trophée il a pris un poignard ;

Il a broyé bourgeois, ouvrier, campagnard ;

Il a fait de corps morts une horrible étagère

Derrière les barreaux de la cité Bergère ;

Il s'est, le sabre en main, rué sur son serment ;

20 Il a tué les lois et le gouvernement,

La justice, l'honneur, tout, jusqu'à l'espérance

Il a rougi de sang, de ton sang pur, ô France,

'l'ous nos fleuves, depuis la Seine jusqu'au Var ;

Il a conquis le Louvre en méritant Clamar ;

25 Et maintenant il règne, appuyant, ô patrie,

Son vil talon fangeux sur ta bouche meurtrie

Voilà ce qu'il a fait ; je n'exagère rien ;

Et quand, nous indignant de ce galérien,

Et de tous les escrocs de cette dictature,

30 Croyant rêver devant cette affreuse aventure,

Nous disons, de dégoût et d'horreur soulevés :

- Citoyens, marchons ! Peuple, aux armes, aux pavés !

A bas ce sabre abject qui n'est pas même un glaive !

Que le jour reparaisse et que le droit se lève ! -

35 C'est nous, proscrits frappés par ces coquins hardis,

Nous, les assassinés, qui sommes les bandits !

Nous qui voulons le meurtre et les guerres civiles !

Nous qui mettons la torche aux quatre coins des villes !

Donc, trôner par la mort, fouler aux pieds le droit

40 Etre fourbe, impudent, cynique, atroce, adroit ;

Dire : je suis César, et n'être qu'un maroufle

Etouffer la pensée et la vie et le souffle ;

Forcer quatre-vingt-neuf qui marche à reculer ;

Supprimer lois, tribune et presse ; museler

45 La grande nation comme une bête fauve ;

Régner par la caserne et du fond d'une alcôve ;

Restaurer les abus au profit des félons

Livrer ce pauvre peuple aux voraces Troplongs,

Sous prétexte qu'il fut, loin des temps où nous sommes,

50 Dévoré par les rois et par les gentilshommes

Faire manger aux chiens ce reste des lions ;

Prendre gaîment pour soi palais et millions ;

S’afficher tout crûment satrape, et, sans sourdines,

Mener joyeuse vie avec des gourgandines

55 Torturer des héros dans le bagne exécré ;

Bannir quiconque est ferme et fier ; vivre entouré

De grecs, comme à Byzance autrefois le despote

Etre le bras qui tue et la main qui tripote

Ceci, c'est la justice, ô peuple, et la vertu !

60 Et confesser le droit par le meurtre abattu

Dans l'exil, à travers l'encens et les fumées,

Dire en face aux tyrans, dire en face aux armées

- Violence, injustice et force sont vos noms

Vous êtes les soldats, vous êtes les canons ;

65 La terre est sous vos pieds comme votre royaume

Vous êtes le colosse et nous sommes l'atome ;

Eh bien ! guerre ! et luttons, c'est notre volonté,

Vous, pour l'oppression, nous, pour la liberté ! -

Montrer les noirs pontons, montrer les catacombes,

70 Et s'écrier, debout sur la pierre des tombes .

- Français ! craignez d'avoir un jour pour repentirs

Les pleurs des innocents et les os des martyrs !

Brise l'homme sépulcre, ô France ! ressuscite !

Arrache de ton flanc ce Néron parasite !

75 Sors de terre sanglante et belle, et dresse-toi,

Dans une main le glaive et dans l'autre la loi ! -

Jeter ce cri du fond de son âme proscrite,

Attaquer le forban, démasquer l'hypocrite

Parce que l'honneur parle et parce qu’il le faut,

80 C'est le crime, cela ! - Tu l'entends, toi, là-haut !

Oui, voilà ce qu'on dit, mon Dieu, devant ta face !

Témoin toujours présent qu'aucune ombre n'efface,

Voilà ce qu'on étale à tes yeux éternels !

Quoi ! le sang fume aux mains de tous ces criminels !

85 Quoi ! les morts, vierge, enfant, vieillards et femmes grosses

Ont à peine eu le temps de pourrir dans leurs fosses !

Quoi ! Paris saigne encor ! quoi ! devant tous les yeux,

Son faux serment est là qui plane dans les cieux !

Et voilà comme parle un tas d'êtres immondes

90 Ô noir bouillonnement des colères profondes !

Et maint vivant, gavé, triomphant et vermeil,

Reprend : « Ce bruit qu'on fait dérange mon sommeil.

Tout va bien. Les marchands triplent leurs clientèles,

Et nos femmes ne sont que fleurs et que dentelles !

95 - De quoi donc se plaint-on ? crie un autre quidam ;

En flânant sur l'asphalte et sur le macadam,

Je gagne tous les jours trois cents francs à la Bourse.

L'argent coule aujourd'hui comme l'eau d'une source ;

Les ouvriers maçons ont trois livres dix sous,

100 C'est superbe ; Paris est sens dessus dessous.

Il paraît qu'on a mis dehors les démagogues.

Tant mieux. Moi j'applaudis les bals et les églogues

Du prince qu'autrefois à tort je reniais.

Que m'importe qu'on ait chassé quelques niais ?

105 Quant aux morts, ils sont morts. Paix à ces imbéciles !

Vivent les gens d'esprit ! vivent ces temps faciles

Où l'on peut à son choix prendre pour nourricier

Le crédit mobilier ou le crédit foncier !

La république rouge aboie en ses cavernes,

110 C'est affreux ! Liberté, droit, progrès, balivernes

Hier encor j'empochais une prime d'un franc ;

Et moi, je sens fort peu, j'en conviens, je suis franc,

Les déclamations m'étant indifférentes,

La baisse de l'honneur dans la hausse des rentes. »

115 Ô langage hideux ! on le tient, on l'entend !

Eh bien, sachez-le donc ; repus au coeur content,

Que nous vous le disions bien une fois pour toutes,

Oui, nous, les vagabonds dispersés sur les routes,

Errant sans passeport, sans nom et sans foyer,

120 Nous autres, les proscrits qu'on ne fait pas ployer,

Nous qui n'acceptons point qu'un peuple s'abrutisse,

Qui d'ailleurs ne voulons, tout en voulant justice,

D'aucune représaille et d'aucun échafaud, '

Nous, dis-je, les vaincus sur qui Mandrin prévaut,

125 Pour que la liberté revive, et que la honte

Meure, et qu'à tous les fronts l'honneur serein remonte,

Pour affranchir romains, lombards, germains, hongrois,

Pour faire rayonner, soleil de tous les droits,

La république mère au centre de l'Europe,

130 Pour réconcilier le palais et l'échoppe,

Pour faire refleurir la fleur Fraternité,

Pour fonder du travail le droit incontesté,

Pour tirer les martyrs de ces bagnes infâmes,

Pour rendre aux fils le père et les maris aux femmes,

135 Pour qu'enfin ce grand siècle et cette nation

Sortent du Bonaparte et de l'abjection,

Pour atteindre à ce but où notre âme s'élance,

Nous nous ceignons les reins dans l'ombre et le silence

Nous nous déclarons prêts, prêts, entendez-vous bien ?

140 - Le sacrifice est tout, la souffrance n'est rien, -

Prêts, quand Dieu fera signe, à donner notre vie

Car, à voir ce qui vit, la mort nous fait envie,

Car nous sommes tous mal sous ce drôle effronté,

Vivant, nous sans patrie, et vous sans liberté !

145 Oui, sachez-le, vous tous que l'air libre importune

Et qui dans ce fumier plantez votre fortune,

Nous ne laisserons pas le peuple s'assoupir ;

Oui, nous appellerons, jusqu'au dernier soupir,

Au secours de la France aux fers et presque éteinte,

150 Comme nos grands -aïeux, l'insurrection sainte

Nous convierons Dieu même à foudroyer ceci

Et c'est notre pensée et nous sommes ainsi,

Aimant mieux, dût le sort nous broyer sous sa roue,

Voir couler notre sang que croupir votre boue.

28 janvier.

XII

On dit : - Soyez prudents. - Puis vient ce dithyrambe :

« ... Qui veut frapper Néron

Rampe, et ne se fait pas précéder d'un ïambe

Soufflant dans un clairon.

5 » Souviens-toi d'Ettenheim et des pièges célèbres ;

Attends le jour marqué.

Sois comme Chéréas qui vient dans les ténèbres,

Seul, muet et masqué.

» La prudence conduit au but qui sait la suivre.

10 Marche, d'ombre vêtu... »

C'est bien ; je laisse à ceux qui veulent longtemps vivre

Cette lâche vertu.

2 août 1853. Jersey.

XIII

A JUVÉNAL

I

Retournons à l'école, ô mon vieux Juvénal.

Homme d'ivoire et d'or, descends du tribunal

Où depuis deux mille ans tes vers superbes tonnent.

Il paraît, vois-tu bien, ces choses nous étonnent,

5 Mais c'est la vérité selon monsieur Riancey,

Que lorsqu'un peu de temps sur le sang a passé,

Après un an ou deux, c'est une découverte,

Quoi qu'en disent les morts avec leur bouche verte,

Le meurtre n'est plus meurtre et le vol n'est plus vol.

10 Monsieur Veuillot, qui tient d'Ignace et d'Auriol,

Nous l'affirme, quand l'heure a tourné sur l'horloge,

De notre entendement ceci fait peu l'éloge,

Pourvu qu'à Notre-Dame on brûle de l'encens

Et que l'abonné vienne aux journaux bien pensants,

15 Il paraît que, sortant de son hideux suaire,

Joyeux, en panthéon changeant son ossuaire,

Dans l'opération par monsieur Fould aidé,

Par les juges lavé, par les filles fardé,

Ô miracle ! entouré de croyants et d'apôtres,

20 En dépit des rêveurs, en dépit de nous autres

Noirs poëtes bourrus qui n'y comprenons rien,

Le mal prend tout à coup la figure du bien.

II

Il est l'appui de l'ordre ; il est bon catholique

Il signe hardiment - prospérité publique.

25 La trahison s'habille en général français

L'archevêque ébloui bénit le dieu Succès

C'était crime jeudi, mais c'est haut fait dimanche.

Du pourpoint Probité l'on retourne la manche.

Tout est dit. La vertu tombe dans l'arriéré.

30 L'honneur est un vieux fou dans sa cave muré.

Ô grand penseur de bronze, en nos dures cervelles

Faisons entrer un peu ces morales nouvelles,

Lorsque sur la Grand'Combe ou sur le blanc de zinc

On a revendu vingt ce qu'on a payé cinq,

35 Sache qu'un guet-apens par où nous triomphâmes

Est juste, honnête et bon. Tout au rebours des femmes,

Sache qu'en vieillissant le crime devient beau.

Il plane cygne après s'être envolé corbeau.

Oui, tout cadavre utile exhale une odeur d'ambre.

40 Que vient-on nous parler d'un crime de décembre

Quand nous sommes en juin ! l'herbe a poussé dessus.

Toute la question, la voici : fils, tissus,

Cotons et sucres bruts prospèrent ; le temps passe.

Le parjure difforme et la trahison basse

45 En avançant en âge ont la propriété

De perdre leur bassesse et leur difformité

Et l'assassinat louche et tout souillé de lange

Change son front de spectre en un visage d'ange.

 

III

Et comme en même temps, dans ce travail normal,

50 La vertu devient faute et le bien devient mal,

Apprends que, quand Saturne a soufflé sur leur rôle,

Néron est un sauveur et Spartacus un drôle.

La raison obstinée a beau faire du bruit ;

La justice, ombre pâle, a beau, dans notre nuit,

55 Murmurer comme un souffle à toutes les oreilles ;

On laisse dans leur coin bougonner ces deux vieilles.

Narcisse gazetier lapide Scévola.

Accoutumons nos yeux à ces lumières-là

Qui font qu’on aperçoit tout sous un nouvel angle,

60 Et qu'on voit Malesherbe en regardant Delangle.

Sachons dire : Lebœuf est grand, Persil est beau

Et laissons la pudeur au fond du lavabo.

IV

Le bon, le sûr, le vrai, c'est l'or dans notre caisse.

L'homme est extravagant qui, lorsque tout s'affaisse,

65 Proteste seul debout dans une nation,

Et porte à bras tendu son indignation.

Que diable ! il faut pourtant vivre de l'air des rues,

Et ne pas s'entêter aux choses disparues.

Quoi ! tout meurt ici-bas, l'aigle comme le ver,

70 Le charançon périt sous la neige l'hiver,

Quoi ! le Pont-Neuf fléchit lorsque les eaux sont grosses,

Quoi ! mon coude est troué, quoi ! je perce mes chausses,

Quoi ! mon feutre était neuf et s'est usé depuis,

Et la vérité, maître, aurait, dans son vieux puits,

75 Cette prétention rare d'être éternelle !

De ne pas se mouiller quand il pleut, d'être belle

A jamais, d'être reine en n'ayant pas le sou,

Et de ne pas mourir quand on lui tord le cou !

Allons donc ! Citoyens, c'est au fait qu'il faut croire

V

80 Sur ce, les charlatans prêchent leur auditoire

D'idiots, de mouchards, de grecs, de philistins,

Et de gens pleins d'esprit détroussant les crétins

La Bourse rit ; la hausse offre aux badauds ses prismes ;

La douce hypocrisie éclate en aphorismes ;

85 C'est bien, nous gagnons gros et nous sommes contents

Et ce sont, Juvénal, les maximes du temps.

Quelque sous-diacre, éclos dans je ne sais quel bouge,

Trouva ces vérités en balayant Montrouge,

Si bien qu'aujourd'hui fiers et rois des temps nouveaux,

90 Messieurs les aigrefins et messieurs les dévots

Déclarent, s'éclairant aux lueurs de leur cierge,

Jeanne d'Arc courtisane et Messaline vierge.

Voilà ce que curés, évêques, talapoins,

Au nom du Dieu vivant, démontrent en trois points,

95 Et ce que le filou qui fouille dans ma poche

Prouve par A plus B, par Argout plus Baroche.

VI

Maître ! voilà-t-il pas de quoi nous indigner ?

A quoi bon s'exclamer ? à quoi bon trépigner ?

Nous avons l'habitude, en songeurs que nous sommes,

100 De contempler les nains bien moins que les grands

Même toi satirique, et moi tribun amer, [hommes ;

Nous regardons en haut, le bourgeois dit : en l'air ;

C'est notre infirmité. Nous fuyons la rencontre

Des sots et des méchants. Quand le Dombidau montre

105 Son crâne et que le Fould avance son menton,

J'aime mieux Jacques Coeur, tu préfères Caton

La gloire des héros, des sages que Dieu crée,

Est notre vision éternelle et sacrée ;

Eblouis, l’œil noyé des clartés de l'azur,

110 Nous passons notre vie à voir dans l'éther pur

Resplendir les géants, penseurs ou capitaines

Nous regardons, au bruit des fanfares lointaines,

Au-dessus de ce monde où l'ombre règne encor,

Mêlant dans les rayons leurs vagues poitrails d'or,

115 Une foule de chars voler dans les nuées.

Aussi l'essaim des gueux et des prostituées,

Quand il se heurte à nous, blesse nos yeux pensifs.

Soit. Mais réfléchissons. Soyons moins exclusifs.

Je hais les coeurs abjects, et toi, tu t'en défies ;

120 Mais laissons-les en paix dans leurs philosophies.

 

VII

Et puis, même en dehors de tout ceci, vraiment,

Peut-on blâmer l'instinct et le tempérament ?

Ne doit-on pas se faire aux natures des êtres ?

La fange a ses amants et l'ordure a ses prêtres ;

125 De la cité bourbier le vice est citoyen ;

Où l'un se trouve mal, l'autre se trouve bien ;

J'en atteste Minos et j'en fais juge Eaque,

Le paradis du porc, n'est-ce pas le cloaque ?

Voyons, en quoi, réponds, génie âpre et subtil,

130 Cela nous touche-t-il et nous regarde-t-il,

Quand l'homme du serment dans le meurtre patauge,

Quand monsieur Beauharnais fait du pouvoir une auge,

Si quelque évêque arrive et chante alleluia,

Si Saint-Arnaud bénit la main qui le paya,

135 Si tel ou tel bourgeois le célèbre et le loue,

S'il est des estomacs qui digèrent la boue ?

Quoi ! quand la France tremble au vent des trahisons,

Stupéfaits et naïfs, nous nous ébahissons

Si Parieu vient manger des glands sous ce grand chêne !

140 Nous trouvons surprenant que l'eau coule à la Seine,

Nous trouvons merveilleux que Troplong soit Scapin,

Nous trouvons inouï que Dupin soit Dupin !

VIII

Un vieux penchant humain mène à la turpitude.

L'opprobre est un logis, un centre, une habitude,

145 Un toit, un oreiller, un lit tiède et charmant,

Un bon manteau bien ample où l'on est chaudement.

L'opprobre est le milieu respirable aux immondes.

Quoi ! nous nous étonnons d'ouïr dans les deux mondes

Les dupes faisant choeur avec les chenapans,

150 Les gredins, les niais vanter ce guet-apens !

Mais ce sont là les lois de la mère nature.

C'est de l'antique instinct l'éternelle aventure.

Par le point qui séduit ses appétits flattés

Chaque bête se plaît aux monstruosités.

155 Quoi ! ce crime est hideux ! quoi ! ce crime est stupide !

N'est-il plus d'animaux pour l'admirer ? Le vide

S'est-il fait ? N'est-il plus d'êtres vils et rampants ?

N'est-il plus de chacals ? n'est-il plus de serpents ?

Quoi ! les baudets ont-ils pris tout à coup des ailes,

160 Et se sont-ils enfuis aux voûtes éternelles ?

De la création l'âne a-t-il disparu ?

Quand Cyrus, Annibal, César, montaient à cru

Cet effrayant cheval qu'on appelle la gloire,

Quand, ailés, effarés de joie et de victoire,

165 Ils passaient flamboyants au fond des cieux vermeils,

Les aigles leur craient : vous êtes nos pareils !

Les aigles leur criaient : vous portez le tonnerre !

Aujourd'hui les hiboux acclament Lacenaire.

Eh bien ! je trouve bon que cela soit ainsi.

170 J'applaudis les hiboux et je leur dis : merci.

La sottise se mêle à ce concert sinistre,

Tant mieux. Dans sa gazette, ô Juvénal, tel cuistre

Déclare, avec messieurs d'Arras et de Beauvais,

Mandrin très bon, et dit l'honnête homme mauvais,

175 Foule aux pieds les héros et vante les infâmes,

C'est tout simple ; et, vraiment, nous serions bonnes âmes

De nous émerveiller lorsque nous entendons

Les Veuillots aux lauriers préférer les chardons !

IX

Donc laissons aboyer la conscience humaine

180 Comme un chien qui s'agite et qui tire sa chaîne.

Guerre aux justes proscrits ! gloire aux coquins fêtés !

Et faisons bonne mine à ces réalités.

Acceptons cet empire unique et véritable.

Saluons sans broncher Trestaillon connétable,

185 Mingrat grand aumônier, Bosco grand électeur ;

Et ne nous fâchons pas s'il advient qu'un rhéteur,

Un homme du sénat, un homme du conclave,

Un eunuque, un cagot, un sophiste, un esclave,

Esprit sauteur prenant la phrase pour tremplin,

190 Après avoir chanté César de grandeur plein,

Et ses perfections et ses mansuétudes,

Insulte les bannis jetés aux solitudes,

Ces brigands qu'a vaincus Tibère Amphitryon.

Vois-tu, c'est un talent de plus dans l'histrion ;

195 C'est de l'art de flatter le plus exquis peut-être ;

On chatouille moins bien Henri huit, le bon maître,

En louant Henri huit qu'en déchirant Morus.

Les dictateurs d'esprit, bourrés d'éloges crus,

Sont friands, dans leur gloire et dans leurs arrogances,

200 De ces raffinements et de ces élégances.

Poëte, c'est ainsi que les despotes sont.

Le pouvoir, les honneurs sont plus doux quand ils ont

Sur l'échafaud du juste une fenêtre ouverte.

Les exilés, pleurant près de la mer déserte,

205 Les sages torturés, les martyrs expirants

Sont l'assaisonnement du bonheur des tyrans.

Juvénal, Juvénal, mon vieux lion classique,

Notre vin de Champagne et ton vin de Massique,

Les festins, les palais, et le luxe effréné,

210 L'adhésion du prêtre et l'amour de Phryné,

Les triomphes, l'orgueil, les respects, les caresses,

Toutes les voluptés et toutes les ivresses

Dont s'abreuvait Séjan, dont se gorgeait Rufin,

Sont meilleures à boire, ont un goût bien plus fin,

215 Si l'on n'est pas un sot à cervelle exiguë,

Dans la coupe où Socrate hier but la ciguë !

5 février 1853.

XIV

FLORÉAL

Au retour des beaux jours, dans ce vert floréal

Où meurent les Danton trahis par les Réal,

Quand l'étable s'agite au fond des métairies,

Quand l'eau vive au soleil se change en pierreries,

5 Quand la grisette assise, une aiguille à la main,

Soupire, et, de côté regardant le chemin,

Voudrait aller cueillir des fleurs au lieu de coudre,

Quand les nids font l'amour, quand le pommier se poudre

Pour le printemps ainsi qu'un marquis pour le bal,

10 Quand, par mai réveillés, Charles douze, Annibal,

Disent : c'est l'heure ! et font vers les sanglants tumultes

Rouler, l'un les canons, l'autre les catapultes ;

Moi, je crie : ô soleil ! salut ! parmi les fleurs

J'entends les gais pinsons et les merles siffleurs ;

15 L'arbre chante ; j'accours ; ô printemps ! on vit double

Gallus entraîne au bois Lycoris qui se trouble ;

Tout rayonne ; et le ciel, couvant l'homme enchanté,

N'est plus qu'un grand regard plein de sérénité !

Alors l'herbe m'invite et le pré me convie ;

20 Alors j'absous le sort, je pardonne à la vie,

Et je dis : Pourquoi faire autre chose qu'aimer ?

Je sens, comme au dehors, tout en moi s'animer,

Et je dis aux oiseaux : e Petits oiseaux, vous n'êtes

Que des chardonnerets et des bergeronnettes,

25 Vous ne me connaissez pas même, vous allez

Au hasard dans les champs, dans les bois, dans les blés,

Pêle-mêle, pluviers, grimpereaux, hochequeues,

Dressant vos huppes d'or, lissant vos plumes bleues

Vous êtes, quoique beaux, très bêtes ; votre loi,

30 C'est d'errer ; vous chantez en l'air sans savoir quoi

Eh bien, vous m'inondez d'émotions sacrées !

Et quand je vous entends sur les branches dorées,

Oiseaux, mon aile s'ouvre, et mon coeur rajeuni

Boit à l'amour sans fond et s’emplit d’infini ! »

35 Et je me laisse aller aux longues rêveries.

Ô feuilles d'arbre ! oubli ! boeufs mugissants ! prairies !

Mais dans ces moments-là, tu le sais, Juvénal,

Qu'il sorte par hasard de ma poche un journal,

Et que mon oeil distrait, qui vers les cieux remonte,

40 Heurte l'un de ces noms qui veulent dire honte,

Alors toute l'horreur revient ; dans les bois verts

Némésis m'apparaît et me montre à travers

Les rameaux et les fleurs sa gorge de furie.

C'est que tu veux tout l'homme, ô devoir ! ô patrie !

45 C'est que lorsque ton flanc saigne, ô France, tu veux

Que l'angoisse nous tienne et dresse nos cheveux,

Que nous ne regardions plus autre chose au monde,

Et que notre oeil, noyé dans la pitié profonde,

Cesse de voir les cieux pour ne voir que ton sang !

50 Et je me lève, et tout s'efface, et, frémissant,

Je n'ai plus sous les yeux qu'un peuple à la torture,

Crimes sans châtiment, griefs sans sépulture,

Les géants garrottés livrés aux avortons,

Femmes dans les cachots, enfants dans les pontons,

55 Bagnes, sénats, proscrits, cadavres, gémonies

Alors, foulant aux pieds toutes les fleurs ternies,

Je m'enfuis, et je dis à ce soleil si doux :

Je veux l'ombre ! et je crie aux oiseaux : taisez-vous !

Et je pleure ! et la strophe, éclose de ma bouche,

60 Bat mon front orageux de son aile farouche.

Ainsi pas de printemps ! ainsi pas de ciel bleu !

Ô bandits, et toi, fils d'Hortense de Saint-Leu,

Soyez maudits, d'abord d'être ce que vous êtes,

Et puis soyez maudits d'obséder les poëtes !

65 Soyez maudits, Troplong, Fould, Magnan, Faustin deux,

De faire au penseur triste un cortège hideux,

De le suivre au désert, dans les champs, sous les ormes,

De mêler aux forêts vos figures difformes !

Soyez maudits, bourreaux qui lui masquez le jour,

70 D'emplir de haine un coeur qui déborde d'amour !

28 mai. Jersey.

XV

STELLA

Je m'étais endormi la nuit près de la grève.

Un vent frais m'éveilla, je sortis de mon rêve,

J'ouvris les yeux, je vis l'étoile du matin.

Elle resplendissait au fond du ciel lointain

5 Dans sa blancheur molle, infinie et charmante.

Aquilon s'enfuyait emportant la tourmente.

L'astre éclatant changeait la nuée en duvet.

C'était une clarté qui pensait, qui vivait

Elle apaisait l'écueil où la vague déferle

10 On croyait voir une âme à travers une perle.

Il faisait nuit encor, l'ombre régnait en vain,

Le ciel s'illuminait d'un sourire divin.

La lueur argentait le haut du mât qui penche ;

Le navire était noir, mais la voile était blanche

15 Des goëlands debout sur un escarpement,

Attentifs, contemplaient l'étoile gravement

Comme un oiseau céleste et fait d'une étincelle

L'océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle,

Et rugissant tout bas, la regardait briller,

20 Et semblait avoir peur de la faire envoler.

Un ineffable amour emplissait l'étendue.

L'herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue,

Les oiseaux se parlaient dans les nids ; une fleur

Qui s'éveillait me dit -. c'est l'étoile ma soeur.

25 Et pendant qu'à longs plis l'ombre levait son voile,

J'entendis une voix qui venait de l'étoile

Et qui disait : - Je suis l'astre qui vient d'abord.

Je suis celle qu'on croit dans la tombe et qui sort.

J'ai lui sur le Sina, j'ai lui sur le Taygète ;

30 Je suis le caillou d'or et de feu que Dieu jette,

Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.

Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit.

Ô nations ! je suis la poésie ardente.

J'ai brillé sur Moïse et j'ai brillé sur Dante.

35 Le lion océan est amoureux de moi.

J'arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi !

Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles !

Paupières, ouvrez-vous, allumez-vous, prunelles,

Terre, émeus le sillon, vie, éveille le bruit,

40 Debout, vous qui dormez ! - car celui qui me suit,

Car celui qui m'envoie en avant la première,

C'est l'ange Liberté, c'est le géant Lumière !

31 août. Jersey.

XVI

LES TROIS CHEVAUX

Trois chevaux, qu'on avait attachés au même arbre,

Causaient.

L'un, coureur leste à la croupe de marbre,

Valait cent mille francs, était vainqueur d'Epsom,

Et, tout harnaché d'or, s'écriait : sum qui sum !

5 Cela parle latin, les bêtes. Des mains blanches

Cent fois de ce pur-sang avaient flatté les hanches,

Et souvent il avait, dans le turf ébloui,

Senti courir les coeurs des femmes après lui.

De là bien des succès à son propriétaire.

10 Le second quadrupède était un militaire,

Un dada formidable, une brute d'acier,

Un cheval que Racine eût appelé coursier.

Il se dressait, bridé, superbe, ivre de joie,

D'autant plus triomphant qu'il avait l'oeil d'une oie.

15 Sur sa housse on lisait : Essling, Ulm, Iéna.

Il avait la fierté massive que l'on a

Lorsqu'on est orgueilleux de tout ce qu'on ignore ;

Son caparaçon fauve était riche et sonore

Il piaffait, il semblait écouter le tambour.

 

20 Et le troisième était un cheval de labour.

Un bât de corde au cou, c'était là sa toilette.

Triste bête ! on croyait voir marcher un squelette,

Ayant assez de peau sous la bise et le vent

Pour faire un peu l'effet d'un être encor vivant.

25 Le beau cheval de luxe, espèce de jocrisse,

Disait :

« Ici le pape, et là le baron Brisse ;

Pour l'estomac Brébant, pour l'âme Loyola ;

Etre béni, bien boire et bien manger, voilà

Ce que prêche mon maître ; et moi, roi de la joute,

30 J'estime que mon maître a raison, et j'ajoute

Que les cocottes font l'ornement du derby.

Il faut au peuple un dieu par les prêtres fourbi,

A nous une écurie en acajou, la bible

Pour l'homme, et des journaux, morbleu, le moins possible.

35 Le Jockey-Club veut mieux que l'esprit Légion.

Pas de société sans la religion.

Si je n'étais cheval, je voudrais être moine.

- Moi, je voudrais manger parfois un peu d'avoine

Et de foin, soupira le cheval paysan.

40 Je travaille beaucoup, et je suis, jugez-en

Par ma côte saignante et mon échine maigre,

Presque aussi mal traité que l'homme appelé nègre.

Compter les coups de fouet que je reçois serait

Compter combien d'oiseaux chantent dans la forêt ;

45 J'ai faim, j'ai soif, j'ai froid ; je ne suis pas féroce,

Mais je suis malheureux. »

Ainsi parla la rosse.

Le cheval de bataille alors, plein de fureur,

Indigné, bien pensant, dit : - Vive l'empereur !

XVII

APPLAUDISSEMENT

Ô grande nation, vous avez à cette heure,

Tandis qu'en bas dans l'ombre on souffre, on râle, on pleure,

Un empire qui fait sonner ses étriers,

Les éblouissements des panaches guerriers,

5 Une cour où pourrait trôner le roi de Thune,

Une Bourse où l'on peut faire en huit jours fortune,

Des rosières jetant aux soldats leurs bouquets

Vous avez des abbés, des juges, des laquais,

Dansant sur des sacs d'or une danse macabre,

10 La banque à deux genoux qui harangue le sabre,

Des boulets qu'on empile au fond des arsenaux,

Un sénat, les sermons remplaçant les journaux,

Des maréchaux dorés sur toutes les coutures,

Un Paris qu'on refait tout à neuf, des voitures

15 A huit chevaux, entrant dans le Louvre à grand bruit,

Des fêtes tout le jour, des bals toute la nuit,

Des lampions, des jeux, des spectacles ; en somme,

Tu t'es prostituée à ce misérable homme !

Tout ce que tu conquis est tombé de tes mains ;

20 On dit les vieux français comme les vieux romains,

Et leur nom fait songer leurs fils rouges de honte ;

Le monde aimait ta gloire et t'en demande compte,

Car il se réveillait au bruit de ton clairon.

Tu contemples d'un oeil abruti ton Néron

25 Qu'entourent des Romieux déguisés en Sénèques ;

Tu te complais à voir brailler ce tas d'évêques

Qui, pendant que César se vautre en son harem,

Entonnent leur Salvum fac imperatorem.

(Au fait, faquin devait se trouver dans la phrase.)

30 Ton âme est comme un chien sous le pied qui l'écrase

Ton fier quatrevingt-neuf reçoit des coups de fouet

D'un gueux qu'hier encor l'Europe bafouait.

Tes propres souvenirs, folle, tu les lapides.

La Marseillaise est morte à tes lèvres stupides.

35 Ton Champ de Mars subit ces vainqueurs répugnants,

Ces Maupas, ces Fortouls, ces Bertrands, ces Magnans,

Tous ces tueurs portant le tricorne en équerre,

Et Korte, et Carrelet, et Canrobert Macaire.

Tu n'es plus rien ; c'est dit, c'est fait, c'est établi.

40 Tu ne sais même plus, dans ce lugubre oubli,

Quelle est la nation qui brisa la Bastille.

On te voit le dimanche aller à la Courtille,

Riant, sautant, buvant, sans un instinct moral,

Comme une drôlesse ivre au bras d'un caporal.

45 Des soufflets qu'il te donne on ne sait plus le nombre.

Et, tout en revenant sur ce boulevard sombre

Où le meurtre a rempli tant de noirs corbillards,

Où bourgeois et passants, femmes, enfants, vieillards,

Tombèrent effarés d'une attaque soudaine,

50 Tu chantes Turlurette et la Faridondaine !

C'est bien, descends encore et je m'en réjouis,

Car ceci nous promet des retours inouïs,

Car, France, c'est ta loi de ressaisir l'espace,

Car tu seras bien grande ayant été si basse !

55 L'avenir a besoin d'un gigantesque effort.

Va, traîne l'affreux char d'un satrape ivre-mort,

Toi qui de la victoire as conduit les quadriges.

J'applaudis. Te voilà condamnée aux prodiges.

Le monde, au jour marqué, te verra brusquement

60 Egaler la revanche à l'avilissement,

Ô Patrie, et sortir, changeant soudain de forme,

Par un immense éclat de cet opprobre énorme

Oui, nous verrons, ainsi va le progrès humain,

De ce vil aujourd'hui naître un fier lendemain,

65 Et tu rachèteras, ô prêtresse, ô guerrière,

Par cent pas en avant chaque pas en arrière !

Donc recule et descends ! tombe, ceci me plaît !

Flatte le pied du maître et le pied du valet !

Plus bas ! baise Troplong ! plus bas ! lèche Baroche

70 Descends, car le jour vient, descends, car l'heure approche,

Car tu vas t'élancer, ô grand peuple courbé,

Et, comme le jaguar dans un piège tombé,

Tu donnes pour mesure, en tes ardentes luttes,

A la hauteur des bonds la profondeur des chutes !

75 Oui, je me réjouis ; oui, j'ai la foi ; je sais

Qu'il faudra bien qu'enfin tu dises : c'est assez !

Tout passe à travers toi comme à travers le crible

Mais tu t'éveilleras bientôt, pâle et terrible,

Peuple, et tu deviendras superbe tout à coup.

80 De cet empire abject, bourbier, cloaque, égout,

Tu sortiras splendide, et ton aile profonde,

En secouant la fange, éblouira le monde !

Et les couronnes d'or fondront au front des rois,

Et le pape, arrachant sa tiare et sa croix,

85 Tremblant, se cachera comme un loup sous sa chaire,

Et la Thémis aux bras sanglants, cette bouchère,

S'enfuira vers la nuit, vieux monstre épouvanté,

Et tous les yeux humains s'empliront de clarté,

Et lors battra des mains de l'un à l'autre pôle,

90 Et tous les opprimés, redressant leur épaule,

Se sentiront vainqueurs, délivrés et vivants,

Rien qu'à te voir jeter ta honte aux quatre vents !

4-6 avril. Jersey.

LIVRE SEPTIÈME

LES SAUVEURS SE SAUVERONT

I

Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée.

Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,

Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,

Sonnait de la trompette autour de la cité,

5 Au premier tour qu'il fit, le roi se mit à rire ;

Au second tour, riant toujours, il lui fit dire :

« Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent ? »

A la troisième fois l'arche allait en avant,

Puis les trompettes, puis toute l'armée en marche,

10 Et les petits enfants venaient cracher sur l'arche,

Et, soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon ;

Au quatrième tour, bravant les fils d'Aaron,

Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,

Les femmes s'asseyaient en filant leur quenouille,

15 Et se moquaient, jetant des pierres aux hébreux ;

A la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,

Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées

Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées

A la sixième fois, sur sa tour de granit

20 Si haute qu'au sommet l'aigle faisait son nid,

Si dure que l'éclair l'eût en vain foudroyée,

Le roi revint, riant à gorge déployée,

Et cria : « Ces hébreux sont bons musiciens ! »

Autour du roi joyeux riaient tous les anciens

25 Qui le soir sont assis au temple, et délibèrent.

A la septième fois, les murailles tombèrent.

9 mars 1853. Jersey.

II

LA RECULADE

I

Je disais : - Ces soldats ont la tête trop basse.

Il va leur ouvrir des chemins.

Le peuple aime la poudre, et quand le clairon passe

La France chante et bat des mains.

5 La guerre est une pourpre où le meurtre se drape ;

Il va crier son : quos ego !

Un beau jour, de son crime, ainsi que d'une trappe,

Nous verrons sortir Marengo.

Il faut bien qu'il leur jette enfin un peu de gloire

10 Après tant de honte et d'horreur !

Que, vainqueur, il défile avec tout son prétoire

Devant Troplong le procureur ;

Qu'il tâche de cacher son carcan à l'histoire,

Et qu'il fasse par le doreur

15 Ajuster sa sellette au vieux char de victoire

Où monta le grand empereur.

Il voudra devenir César, frapper, dissoudre

Les anciens états ébranlés,

Et, calme, à l'univers montrer, tenant la foudre,

20 La main qui fit des fausses clés.

Il fera du vieux monde éclater la machine ;

Il voudra vaincre et surnager.

Hudson Lowe, Blücher, Wellington, Rostopschine,

Que de souvenirs à venger !

25 L'occasion abonde à l'époque où nous sommes.

Il saura saisir le moment.

On ne peut pas rester avec cinq cent mille hommes

Dans la fange éternellement.

Il ne peut les laisser courbés sous leur sentence

30 Il leur faut les hauts faits lointains

A la meute guerrière il faut une pitance

De lauriers et de bulletins.

Ces soldats, que Décembre orne comme une dartre,

Ne peuvent pas, chiens avilis,

35 Ronger à tout jamais le boulevard Montmartre,

Quand leurs pères ont Austerlitz ! -

II

Eh bien non ! je rêvais. Illusion détruite !

Gloire ! songe, néant, vapeur !

Ô soldats ! quel réveil ! l'empire, c'est la fuite.

40 Soldats ! l'empire, c'est la peur.

Ce Mandrin de la paix est plein d'instincts placides ;

Ce Schinderhannes craint les coups.

Ô châtiment ! pour lui vous fûtes parricides,

Soldats, il est poltron pour vous.

45 Votre gloire a péri sous ce hideux incube

Aux doigts de fange, au coeur d'airain.

Ah ! frémissez ! le czar marche sur le Danube,

Vous ne marchez pas sur le Rhin !

III

Ô nos pauvres enfants ! soldats de notre France !

50 Ô triste armée à l'oeil terni !

Adieu la tente ! Adieu les camps ! plus d'espérance !

Soldats ! soldats ! tout est fini !

N'espérez plus laver dans les combats le crime

Dont vous êtes éclaboussés.

55 Pour nous ce fut le piège et pour vous c'est l'abîme.

Cartouche règne ; c'est assez.

Oui, Décembre à jamais vous tient, hordes trompées !

Oui, vous êtes ses vils troupeaux !

Oui, gardez sur vos mains, gardez sur vos épées,

60 Hélas ! gardez sur vos drapeaux

Ces souillures qui font horreur à vos familles

Et qui font sourire Dracon,

Et que ne voudrait pas avoir sur ses guenilles

L'équarrisseur de Montfaucon !

65 Gardez le deuil, gardez le sang, gardez la boue !

Votre maître hait le danger,

Il vous fait reculer ; gardez sur votre joue

L'âpre soufflet de l'étranger !

Ce nain à sa stature a rabaissé vos tailles.

70 Ce n'est qu'au vol qu'il est hardi.

Adieu la grande guerre et les grandes batailles !

Adieu Wagram ! adieu Lodi !

Dans cette horrible glu votre aile est prisonnière.

Derrière un crime il faut marcher.

75 C'est fini. Désormais vous avez pour bannière

Le tablier de ce boucher !

Renoncez aux combats, au nom de Grande Armée,

Au vieil orgueil des trois couleurs ;

Renoncez à l'immense et superbe fumée,

80 Aux femmes vous jetant des fleurs,

Al'encens, aux grands ares triomphaux que fréquentent

Les ombres des héros le soir ;

Hélas ! contentez-vous de ces prêtres qui chantent

Des Te Deum dans l'abattoir !

85 Vous ne conquerrez point la palme expiatoire,

La palme des exploits nouveaux,

Et vous ne verrez pas se dorer dans la gloire

La crinière de vos chevaux !

IV

Donc l'épopée échoue avant qu'elle commence !

90 Annibal a pris un calmant ;

L'Europe admire, et mêle une huée immense

A cet immense avortement.

Donc ce neveu s'en va par la porte bâtarde !

Donc ce sabreur, ce pourfendeur,

95 Ce masque moustachu dont la bouche vantarde

S'ouvrait dans toute sa grandeur,

Ce césar qu'un valet tous les matins harnache

Pour s'en aller dans les combats,

Cet ogre galonné dont le hautain panache

100 Faisait oublier le front bas,

Ce tueur qui semblait l'homme que rien n'étonne,

Qui jouait, dans les hosanna,

Tout barbouillé du sang du ruisseau Tiquetonne,

La pantomime d'Iéna,

105 Ce héros que Dieu fit général des jésuites,

Ce vainqueur qui s'est dit absous,

Montre à Clio son nez meurtri de pommes cuites,

Son oeil éborgné de gros sous !

Et notre armée, hélas ! sa dupe et sa complice,

110 Baisse un front lugubre et puni,

Et voit sous les sifflets s'enfuir dans la coulisse

Cet écuyer de Franconi !

Cet histrion, qu'on cingle à grands coups de lanière,

A le crime pour seul talent ;

115 Les Saint-Barthélemy vont mieux à sa manière

Qu'Aboukir et que Friedland.

Le cosaque stupide arrache à ce superbe

Sa redingote à brandebourgs ;

L'âne russe a brouté ce Bonaparte en herbe.

120 Sonnez, clairons ! battez, tambours !

Tranche-Montagne, ainsi que Basile, a la fièvre ;

La colique empoigne Agramant ;

Sur le crâne du loup les oreilles du lièvre

Se dressent lamentablement.

125 Le fier-à-bras tremblant se blottit dans son antre

Le grand sabre a peur de briller ;

La fanfare bégaie et meurt ; la flotte rentre

Au port, et l'aigle au poulailler.

V

Et tous ces capitans dont l'épaulette brille

130 Dans les Louvres et les châteaux

Disent : « Mangeons la France et le peuple en famille.

Sire, les boulets sont brutaux. »

Et Forey va criant : « Majesté, prenez garde. »

Reibell dit : « Morbleu, sacrebleu !

135 Tenons-nous coi. Le czar fait manoeuvrer sa garde.

Ne jouons pas avec le feu. »

Espinasse reprend : « César, gardez la chambre.

Ces kalmoucks ne sont pas manchots. »

Coiffez-vous, dit Leroy, du laurier de décembre,

140 Prince, et tenez-vous les pieds chauds. »

Et Magnan dit : « Buvons et faisons l'amour, sire ! »

Les rêves s'en vont à vau-l'eau.

Et dans sa sombre plaine, ô douleur, j'entends rire

Le noir lion de Waterloo !

Jersey. ler septembre 1853.

III

LE CHASSEUR NOIR

Qu'es-tu, passant ? Le bois est sombre,

Les corbeaux volent en grand nombre,

Il va pleuvoir.

- Je suis celui qui va dans l'ombre,

5 Le Chasseur Noir !

Les feuilles des bois, du vent remuées,

Sifflent... on dirait

Qu'un sabbat nocturne emplit de huées

Toute la forêt ;

10 Dans une clairière au sein des nuées

La lune apparaît.

- Chasse le daim, chasse la biche,

Cours dans les bois, cours dans la friche,

Voici le soir.

15 Chasse le czar, chasse l'Autriche,

Ô Chasseur Noir !

Les feuilles des bois -

Souffle en ton cor, boucle ta guêtre,

Chasse les cerfs qui viennent paître

20 Près du manoir.

Chasse le roi, chasse le prêtre,

Ô Chasseur Noir !

Les feuilles des bois -

Il tonne, il pleut, c'est le déluge.

25 Le renard fuit, pas de refuge

Et pas d'espoir !

Chasse l'espion, chasse le juge,

Ô Chasseur Noir !

Les feuilles des bois -

30 Tous les démons de saint-Antoine

Bondissent dans la folle avoine

Sans t'émouvoir ;

Chasse l'abbé, chasse le moine,

Ô Chasseur Noir !

35 Les feuilles des bois -

Chasse les ours ! ta meute jappe.

Que pas un sanglier n'échappe !

Fais ton devoir !

Chasse César, chasse le pape,

40 Ô Chasseur Noir !

Les feuilles des bois -

Le loup de ton sentier s'écarte.

Que ta meute à sa suite parte !

Cours ! fais-le choir !

45 Chasse le brigand Bonaparte,

Ô Chasseur Noir !

Les feuilles des bois, du vent remuées,

Tombent... on dirait

Que le sabbat sombre aux rauques huées

50 A fui la forêt ;

Le clair chant du coq perce les nuées ;

Ciel ! l'aube apparaît !

Tout reprend sa forme première.

Tu redeviens la France altière

55 Si belle à voir,

L'ange blanc vêtu de lumière,

Ô Chasseur Noir !

Les feuilles des bois, du vent remuées,

Tombent... on dirait

60 Que le sabbat sombre aux rauques huées

A fui la forêt ;

Le clair chant du coq perce les nuées,

Ciel ! l'aube apparaît !

Jersey, 22 octobre 1852

IV

L'ÉGOUT DE ROME

Voici le trou, voici l'échelle. Descendez.

Tandis qu'au corps de garde en face on joue aux dés

En riant sous le nez des matrones bourrues,

Laissez le crieur rauque, assourdissant les rues,

5 Proclamer le numide ou le dace aux abois,

Et, groupés sous l'auvent des échoppes de bois,

Les savetiers romains et les marchandes d'herbes

De la Minerve étrusque échanger les proverbes ;

Descendez.

Vous voilà dans un lieu monstrueux.

10 Enfer d'ombre et de boue aux porches tortueux,

Où les murs ont la lèpre, où, parmi les pustules,

Glissent les scorpions mêlés aux tarentules.

Morne abîme !

Au-dessus de ce plafond fangeux,

Dans les cieux, dans le cirque immense et plein de jeux,

15 Sur les pavés sabins, dallages centenaires,

Roulent les chars, les bruits, les vents et les tonnerres ;

Le peuple gronde ou rit dans le forum sacré ;

Le navire d'Ostie au port est amarré,

L'arc triomphal rayonne, et sur la borne agraire

20 Tettent, nus et divins, Rémus avec son frère

Romulus, louveteaux de la louve d'airain ;

Non loin, le fleuve Tibre épand son flot serein,

Et la vache au flanc roux y vient boire, et les buffles

Laissent en fils d'argent l'eau tomber de leurs mufles.

25 Le hideux souterrain s'étend dans tous les sens ;

Il ouvre par endroits sous les pieds des passants

Ses soupiraux infects et flairés par les truies ;

Cette cave se change en fleuve au temps des pluies

Vers midi, tout au bord du soupirail vermeil,

30 Les durs barreaux de fer découpent le soleil,

Et le mur apparaît semblable au dos des zèbres

Tout le reste est miasme, obscurité, ténèbres

Par places le pavé, comme chez les tueurs,

Paraît sanglant ; la pierre a d'affreuses sueurs

35 Ici l'oubli, la peste et la nuit font leurs oeuvres

Le rat heurte en courant la taupe ; les couleuvres

Serpentent sur le mur comme de noirs éclairs ;

Les tessons, les haillons, les piliers aux pieds verts,

Les reptiles laissant des traces de salives,

40 La toile d'araignée accrochée aux solives,

Des mares dans les coins, effroyables miroirs,

Où nagent on ne sait quels êtres lents et noirs,

Font un fourmillement horrible dans ces ombres.

La vieille hydre chaos rampe sous ces décombres.

45 On voit des animaux accroupis et mangeant ;

La moisissure rose aux écailles d'argent

Fait sur l'obscur bourbier luire ses mosaïques

L'odeur du lieu mettrait en fuite des stoïques

Le sol partout se creuse en gouffres empestés

50 Et les chauves-souris volent de tous côtés

Comme au milieu des fleurs s'ébattent les colombes.

On croit, dans cette brume et dans ces catacombes,

Entendre bougonner la mégère Atropos ;

Le pied sent dans la nuit le dos mou des crapauds ;

55 L'eau pleure ; par moments quelque escalier livide

Plonge lugubrement ses marches dans le vide.

Tout est fétide, informe, abject, terrible à voir.

Le charnier, le gibet, le ruisseau, le lavoir,

Les vieux parfums rancis dans les fioles persanes,

60 Le lavabo vidé des pâles courtisanes,

L'eau lustrale épandue aux pieds des dieux menteurs,

Le sang des confesseurs et des gladiateurs,

Les meurtres, les festins, les luxures hardies,

Le chaudron renversé des noires Canidies,

65 Ce que Trimalcion vomit sur le chemin,

Tous les vices de Rome, égout du genre humain,

Suintent, comme en un crible, à travers cette voûte,

Et l'immonde univers y filtre goutte à goutte.

Là-haut, on vit, on teint ses lèvres de carmin,

70 On a le lierre au front et la coupe à la main,

Le peuple sous les fleurs cache sa plaie impure

Et chante ; et c'est ici que l'ulcère suppure.

Ceci, c'est le cloaque, effrayant, vil, glacé.

Et Rome tout entière avec tout son passé,

75 Joyeuse, souveraine, esclave, criminelle,

Dans ce marais sans fond croupit, fange éternelle.

C'est le noir rendez-vous de l'immense néant ;

Toute ordure aboutit à ce gouffre béant ;

La vieille au chef branlant qui gronde et qui soupire

80 Y vide son panier, et le monde l'empire.

L'horreur emplit cet antre, infâme vision.

Toute l'impureté de la création

Tombe et vient échouer sur cette sombre rive.

Au fond, on entrevoit, dans une ombre où n'arrive

85 Pas un reflet de jour, pas un souffle de vent,

Quelque chose d'affreux qui fut jadis vivant,

Des mâchoires, des yeux, des ventres, des entrailles,

Des carcasses qui font des taches aux murailles

On approche, et longtemps on reste l'oeil fixé

90 Sur ce tas monstrueux, dans la bourbe enfoncé,

Jeté là par un trou redouté des ivrognes,

Sans pouvoir distinguer si ces mornes charognes

Ont une forme encor visible en leurs débris,

Et sont des chiens crevés ou des césars pourris.

30 avril. Jersey.

V

C'était en juin, j'étais à Bruxelle ; on me dit :

Savez-vous ce que fait maintenant ce bandit ?

Et l'on me raconta le meurtre juridique,

Charlet assassiné sur la place publique,

5 Cirasse, Cuisinier, tous ces infortunés

Que cet homme au supplice a lui-même traînés

Et qu'il a de ses mains liés sur la bascule.

Ô Sauveur, ô héros, vainqueur de crépuscule, César !

Dieu fait sortir de terre les moissons,

10 La vigne, l'eau courante abreuvant les buissons,

Les fruits vermeils, la rose où l'abeille butine,

Les chênes, les lauriers, et toi, la guillotine.

 

Prince qu'aucun de ceux qui lui donnent leurs voix

Ne voudrait rencontrer le soir au coin d'un bois !

15 J'avais le front brûlant ; je sortis par la ville.

Tout m'y parut plein d'ombre et de guerre civile ;

Les passants me semblaient des spectres effarés

Je m'enfuis dans les champs paisibles et dorés ;

Ô contre-coups du crime au fond de l'âme humaine !

20 La nature ne put me calmer. L'air, la plaine,

Les fleurs, tout m'irritait ; je frémissais devant

Ce monde où je sentais ce scélérat vivant.

Sans pouvoir m'apaiser je fis plus d'une lieue.

Le soir triste monta sous la coupole bleue .

25 Linceul frissonnant, l'ombre autour de moi s'accrut ;

Tout à coup la nuit vint, et la lune apparut

Sanglante, et dans les cieux, de deuil enveloppée,

Je regardai rouler cette tête coupée.

Mai 1853. Jersey.

VI

CHANSON

Sa grandeur éblouit l'histoire.

Quinze ans, il fut

Le dieu que traînait la victoire

Sur un affût ;

5 L'Europe sous la loi guerrière

Se débattit. -

Toi, son singe, marche derrière,

Petit, petit.

Napoléon dans la bataille,

10 Grave et serein,

Guidait à travers la mitraille

L'aigle d'airain.

Il entra sur le pont d'Arcole,

Il en sortit. -

15 Voici de l'or, viens, pille et vole,

Petit, petit.

Berlin, Vienne, étaient ses maîtresses ;

Il les forçait,

Leste, et prenant les forteresses

20 Par le corset.

Il triompha de cent bastilles

Qu'il investit. -

Voici pour toi, voici des filles,

Petit, petit.

25

Il passait les monts et les plaines,

Tenant en main

La palme, la foudre, et les rênes

Du genre humain ;

Il était ivre de sa gloire

30 Qui retentit. -

Voici du sang, accours, viens boire,

Petit, petit.

Quand il tomba, lâchant le monde,

L'immense mer

35 Ouvrit à sa chute profonde

Son gouffre amer ;

Il y plongea, sinistre archange,

Et s'engloutit. -

Toi, tu te noieras dans la fange,

40 Petit, petit.

Jersey. Septembre 1853.

VII

PATRIA

(MUSIQUE DE BEETHOVEN)

Là-haut qui sourit ?

Est-ce un esprit ?

Est-ce une femme ?

Quel front sombre et doux !

5 Peuple, à genoux !

Est-ce notre âme

Qui vient à nous ?

Cette figure en deuil

Paraît sur notre seuil,

10 Et notre antique orgueil

Sort du cercueil.

Ses fiers regards vainqueurs

Réveillent tous les coeurs,

Les nids dans les buissons,

15 Et les chansons.

C'est l'ange du jour ;

L'espoir, l'amour

Du coeur qui pense

Du monde enchanté

20 C'est la clarté.

Son nom est France

Ou Vérité.

Bel ange, à ton miroir

Quand s'offre un vil pouvoir,

25 Tu viens, terrible à voir,

Sous le ciel noir.

Tu dis au monde : Allons !

Formez vos bataillons !

Et le monde ébloui

30 Te répond : Oui.

C'est l'ange de nuit.

Rois, il vous suit,

Marquant d'avance

Le fatal moment

35 Au firmament.

Son nom est France

Ou Châtiment.

Ainsi que nous voyons

En mai les alcyons,

40 Voguez, ô nations,

Dans ses rayons !

Son bras aux cieux dressé

Ferme le noir passé

Et les portes de fer

45 Du sombre enfer.

C'est l'ange de Dieu.

Dans le ciel bleu

Son aile immense

Couvre avec fierté

50 L'humanité.

Son nom est France

Ou Liberté !

Jersey, septembre 1853.

VIII

LA CARAVANE

I

Sur la terre, tantôt sable, tantôt savane,

L'un à l'autre liés en longue caravane,

Echangeant leur pensée en confuses rumeurs,

Emmenant avec eux les lois, les faits, les moeurs,

5 Les esprits, voyageurs éternels, sont en marche.

L'un porte le drapeau, les autres portent l'arche ;

Ce saint voyage a nom Progrès. De temps en temps,

Ils s'arrêtent, rêveurs, attentifs, haletants,

Puis repartent. En route ! ils s'appellent, ils s'aident,

10 Ils vont ! Les horizons aux horizons succèdent,

Les plateaux aux plateaux, les sommets aux sommets.

On avance toujours, on n'arrive jamais.

A chaque étape un guide accourt à leur rencontre ;

Quand Jean Huss disparaît, Luther pensif se montre

15 Luther s'en va, Voltaire alors prend le flambeau

Quand Voltaire s'arrête, arrive Mirabeau.

Ils sondent, pleins d'espoir, une terre inconnue

A chaque pas qu'on fait, la brume diminue ;

Ils marchent, sans quitter des yeux un seul instant

20 Le terme du voyage et l'asile où l'on tend,

Point lumineux au fond d'une profonde plaine,

La Liberté sacrée, éclatante et lointaine,

La Paix dans le travail, l'universel Hymen,

L'Idéal, ce grand but, Mecque du genre humain.

25 Plus ils vont, plus la foi les pousse et les exalte.

Pourtant, à de certains moments, lorsqu'on fait halte,

Que la fatigue vient, qu'on voit le jour blêmir,

Et qu'on a tant marché qu'il faut enfin dormir,

C'est l'instant où le Mal, prenant toutes les formes,

30 Morne oiseau, vil reptile ou monstre aux bonds énormes,

Chimère, préjugé, mensonge ténébreux,

C'est l'heure où le Passé, qu'ils laissent derrière eux,

Voyant dans chacun d'eux une proie échappée,

Surprend la caravane assoupie et campée,

35 Et, sortant hors de l'ombre et du néant profond,

Tâche de ressaisir ces esprits qui s'en vont.

II

Le jour baisse ; on atteint quelque colline chauve

Que l'âpre solitude entoure, immense et fauve,

Et dont pas même un arbre, une roche, un buisson

40 Ne coupe l'immobile et lugubre horizon ;

Les tchaouchs, aux lueurs des premières étoiles,

Piquent des pieux en terre et déroulent les toiles ;

En cercle autour du camp les feux sont allumés,

Il est nuit. Gloire à Dieu ! voyageurs las, dormez.

45 Non, veillez ! car autour de vous tout se réveille.

Ecoutez ! écoutez ! debout ! prêtez l'oreille !

Voici qu'à la clarté du jour zodiacal,

L'épervier gris, le singe obscène, le chacal,

Les rats abjects et noirs, les belettes, les fouines,

50 Nocturnes visiteurs des tentes bédouines,

L'hyène au pas boiteux qui menace et qui fuit,

Le tigre au crâne plat où nul instinct ne luit,

Dont la férocité ressemble à de la joie,

Tous, les oiseaux de deuil et les bêtes de proie,

55 Vers le feu rayonnant poussant d'étranges voix,

De tous les points de l'ombre arrivent à la fois.

Dans la brume, pareils aux brigands qui maraudent,

Bandits de la nature, ils sont tous là qui rôdent.

Le foyer se reflète aux yeux des léopards.

60 Fourmillement terrible ! on voit de toutes parts

Des prunelles de braise errer dans les ténèbres.

La solitude éclate en hurlements funèbres.

Des pierres, des fossés, des ravins tortueux,

De partout, sort un bruit farouche et monstrueux.

65 Car lorsqu'un pas humain pénètre dans ces plaines,

Toujours, à l'heure où l'ombre épanche ses haleines,

Où la création commence son concert,

Le peuple épouvantable et rauque du désert,

Horrible et bondissant sous les pâles nuées,

70 Accueille l'homme avec des cris et des huées.

Bruit lugubre ! chaos des forts et des petits

Cherchant leur proie avec d'immondes appétits !

L'un glapit, l'autre rit, miaule, aboie, ou gronde.

Le voyageur invoque en son horreur profonde

75 Ou son saint musulman ou son patron chrétien.

Soudain tout fait silence et l'on n'entend plus rien.

Le tumulte effrayant cesse, râles et plaintes

Meurent comme des voix par l'agonie éteintes,

Comme si, par miracle et par enchantement,

80 Dieu même avait dans l'ombre emporté brusquement

Renards, singes, vautours, le tigre, la panthère,

Tous ces monstres hideux qui sont sur notre terre

Ce que sont les démons dans le monde inconnu.

Tout se tait.

Le désert est muet, vaste et nu.

85 L'oeil ne voit sous les cieux que l'espace sans borne.

Tout à coup, au milieu de ce silence morne

Qui monte et qui s’accroît de moment en moment,

S'élève un formidable et long rugissement !

C'est le lion.

III

Il vient, il surgit où vous êtes,

90 Le roi sauvage et roux des profondeurs muettes !

Il vient de s'éveiller comme le soir tombait,

Non, comme le loup triste, à l'odeur du gibet,

Non, comme le jaguar, pour aller dans les havres

Flairer si la tempête a jeté des cadavres,

95 Non, comme le chacal furtif et hasardeux,

Pour déterrer la nuit les morts, spectres hideux,

Dans quelque champ qui vit la guerre et ses désastres ;

Mais pour marcher dans l'ombre à la clarté des astres.

Car l’azur constellé plaît à son oeil vermeil ;

100 Car Dieu fait contempler par l'aigle le soleil,

Et fait par le lion regarder les étoiles.

Il vient, du crépuscule il traverse les voiles,

Il médite, il chemine à pas silencieux,

Tranquille et satisfait sous la splendeur des cieux ;

105 Il aspire l'air pur qui manquait à son antre ;

Sa queue à coups égaux revient battre son ventre,

Et, dans l'obscurité qui le sent approcher,

Rien ne le voit venir, rien ne l'entend marcher.

Les palmiers, frissonnant comme des touffes d'herbe,

110 Frémissent. C'est ainsi que, paisible et superbe,

Il arrive toujours par le même chemin,

Et qu'il venait hier, et qu'il viendra demain,

A cette heure où Vénus à l'occident décline.

Et quand il s'est trouvé proche de la colline,

115 Marquant ses larges pieds dans le sable mouvant,

Avant même que l'oeil d'aucun être vivant

Eût pu, sous l'éternel et mystérieux dôme,

Voir poindre à l'horizon son vague et noir fantôme,

Avant que dans la plaine il se fût avancé,

120 Il se taisait ; son souffle a seulement passé,

Et ce souffle a suffi, flottant à l'aventure,

Pour faire tressaillir la profonde nature,

Et pour faire soudain taire au plus fort du bruit

Toutes ces sombres voix qui hurlent dans la nuit.

IV

125 Ainsi, quand, de ton antre enfin poussant la pierre,

Et las du long sommeil qui pèse à ta paupière,

Ô peuple, ouvrant tes yeux d'où sort une clarté,

Tu te réveilleras dans ta tranquillité,

Le jour où nos pillards, où nos tyrans sans nombre

130 Comprendront que quelqu'un remue au fond de l'ombre,

Et que c'est toi qui viens, ô lion ! ce jour-là,

Ce vil groupe où Falstaff s'accouple à Loyola,

Tous ces gueux devant qui la probité se cabre,

Les traîneurs de soutane et les traîneurs de sabre,

135 Le général Soufflard, le juge Barabbas,

Le jésuite au front jaune, à l'oeil féroce et bas,

Disant son chapelet dont les grains sont des balles,

Les Mingrats bénissant les Héliogabales,

Les Veuillots qui naguère, errant sans feu ni lieu,

140 Avant de prendre en main la cause du bon Dieu,

Avant d'être des saints, traînaient dans les ribotes

Les haillons de leur style et les trous de leurs bottes,

L'archevêque, ouléma du Christ ou de Mahom,

145 Mâchant avec l'hostie un sanglant Te Deum,

Les Troplong, Les Rouher, violateurs de chartes,

Grecs qui tiennent les lois comme ils tiendraient les cartes,

Les beaux fils dont les mains sont rouges sous leurs gants.

Ces dévots, ces viveurs, ces bedeaux, ces brigands,

Depuis les hommes vils jusqu'aux hommes sinistres,

150 Tout ce tas monstrueux de gredins et de cuistres

Qui grincent, l'oeil ardent, le mufle ensanglanté,

Autour de la raison et de la vérité,

Tous, du maître au goujat, du bandit au maroufle,

Pâles, rien qu'à sentir au loin passer ton souffle,

155 Feront silence, ô peuple ! et tous disparaîtront

Subitement, l'éclair ne sera pas plus prompt,

Cachés, évanouis, perdus dans la nuit sombre,

Avant même qu'on ait entendu, dans cette ombre

Où les justes tremblants aux méchants sont mêlés,

160 Ta grande voix monter vers les cieux étoilés !

25 novembre 1852.

IX

Cette nuit, il pleuvait, la marée était haute,

Un brouillard lourd et gris couvrait toute la côte,

Les brisants aboyaient comme des chiens, le flot

Aux pleurs du ciel profond joignait son noir sanglot,

5 L'infini secouait et mêlait dans son urne

Les sombres tournoiements de l'abîme nocturne ;

Les bouches de la nuit semblaient rugir dans l'air.

J'entendais le canon d'alarme sur la mer.

Des marins en détresse appelaient à leur aide.

10 Dans l'ombre où la rafale aux rafales succède,

Sans pilote, sans mât, sans ancre, sans abri,

Quelque vaisseau perdu jetait son dernier cri.

Je sortis. Une vieille, en passant effarée,

Me dit : « Il a péri ; c'est un chasse-marée. »

15 Je courus à la grève et ne vis qu'un linceul

De brouillard et de nuit, et l'horreur, et moi seul ;

Et la vague, dressant sa tête sur l'abîme,

Comme pour éloigner un témoin de son crime,

Furieuse, se mit à hurler après moi.

 

20 Qu'es-tu donc, Dieu jaloux, Dieu d'épreuve et d'effroi,

Dieu des écroulements, des gouffres, des orages,

Que tu n'es pas content de tant de grands naufrages,

Qu'après tant de puissants et de forts engloutis,

Il te reste du temps encor pour les petits,

25 Que sur les moindres fronts ton bras laisse sa marque,

Et qu'après cette France, il te faut cette barque !

Jersey, 5 avril.

X

I

Ce serait une erreur de croire que ces choses

Finiront par des chants et des apothéoses ;

Certe, il viendra, le rude et fatal châtiment ;

Jamais l'arrêt d'en haut ne recule et ne ment,

5 Mais ces jours effrayants seront des jours sublimes.

Tu feras expier à ces hommes leurs crimes,

Ô peuple généreux, ô peuple frémissant,

Sans glaive, sans verser une goutte de sang,

Par la loi ; sans pardon, sans fureur, sans tempête.

10 Non, que pas un cheveu ne tombe d'une tête ;

Que l'on n'entende pas une bouche crier ;

Que pas un scélérat ne trouve un meurtrier.

Les temps sont accomplis ; la loi de mort est morte ;

Du vieux charnier humain nous avons clos la porte.

15 Tous ces hommes vivront. - Peuple, pas même lui !

Nous le disions hier, nous venons aujourd'hui

Le redire, et demain nous le dirons encore,

Nous qui des temps futurs portons au front l'aurore,

Parce que nos esprits, peut-être pour jamais,

20 De l'adversité sombre habitent les sommets ;

Nous les absents, allant où l'exil nous envoie ;

Nous : proscrits, qui sentons, pleins d'une douce joie,

Dans le bras qui nous frappe une main nous bénir ;

Nous, les germes du grand et splendide avenir

25 Que le Seigneur, penché sur la famille humaine,

Sema dans un sillon de misère et de peine.

 

II

Ils tremblent, ces coquins, sous leur nom accablant ;

Ils ont peur pour leur tête infâme, ou font semblant ;

Mais, marauds, ce serait déshonorer la Grève !

30 Des révolutions remuer le vieux glaive

Pour eux ! y songent-ils ? diffamer l'échafaud !

Mais, drôles, des martyrs qui marchaient le front haut,

Des justes, des héros, souriant à l'abîme,

Son morts sur cette planche et l'ont faite sublime !

35 Quoi ! Charlotte Corday, quoi ! madame Roland

Sous cette grande hache ont posé leur cou blanc,

Elles l'ont essuyée avec leur tresse blonde,

Et Magnan y viendrait faire sa tache immonde !

Où le lion gronda, grognerait le pourceau !

40 Pour Rouher, Fould et Suin, ces rebuts du ruisseau,

L'échafaud des Camille et des Vergniaud superbes !

Quoi, grand Dieu, pour Troplong la mort de Malesherbes !

Traiter le sieur Delangle ainsi qu'André Chénier !

Jeter ces têtes-là dans le même panier,

45 Et, dans ce dernier choc qui mêle et qui rapproche,

Faire frémir Danton du contact de Baroche !

Non, leur règne, où l'atroce au burlesque se joint,

Est une mascarade, et, ne l'oublions point,

Nous en avons pleuré, mais souvent nous en rimes.

50 Sous prétexte qu'il a commis beaucoup de crimes,

Et qu'il est assassin autant que charlatan,

Paillasse après Saint-Just, Robespierre et Titan,

Monterait cette échelle effrayante et sacrée !

Après avoir coupé le cou de Briarée,

55 Ce glaive couperait la tête d'Arlequin !

Non, non ! maître Rouher, vous êtes un faquin,

Fould, vous êtes un fat, Suin, vous êtes un cuistre.

L'échafaud est le lieu du triomphe sinistre,

Le piédestal, dressé sur le noir cabanon,

60 Qui fait tomber la tête et fait surgir le nom,

C'est le faîte vermeil d'où le martyr s'envole,

C'est la hache impuissante à trancher l'auréole,

C'est le créneau sanglant, étrange et redouté,

Par où l'âme se penche et voit l'éternité.

65 Ce qu'il faut, ô justice, à ceux de cette espèce,

C'est le lourd bonnet vert, c'est la casaque épaisse,

C'est le poteau ; c'est Brest, c'est Clairvaux, c'est Toulon

C'est le boulet roulant derrière leur talon,

Le fouet et le bâton, la chaîne, âpre compagne,

70 Et les sabots sonnant sur le pavé du bagne !

Qu'ils vivent accouplés et flétris ! L'échafaud,

Sévère, n'en veut pas. Qu'ils vivent, il le faut,

L'un avec sa simarre et l'autre avec son cierge !

La mort devant ces gueux baisse ses yeux de vierge.

XI

Quand l'eunuque régnait à côté du césar,

Quand Tibère, et Caïus, et Néron, sous leur char

Foulaient Rome, plus morte, hélas ! que Babylone,

Le poëte saisit ces bourreaux sur leur trône ;

5 La muse entre deux vers, tout vivants, les scia.

Toi, faux prince, cousin du blême hortensia,

Hidalgo par ta femme, amiral par ta mère,

Tu règnes par décembre et tu vis sur brumaire,

Mais la muse t'a pris ; et maintenant, c'est bien,

10 Tu tressailles aux mains du sombre historien.

Pourtant, quoique tremblant sous la verge lyrique,

Tu dis dans ton orgueil : - Je vais être historique. -

Non, coquin ! le charnier des rois t'est interdit.

Non, tu n'entreras point dans l'histoire, bandit !

15 Haillon humain, hibou déplumé, bête morte,

Tu resteras dehors et cloué sur la porte.

1er août 1853. Jersey.

 

XII

PAROLES D'UN CONSERVATEUR

A PROPOS D'UN PERTURBATEUR

Etait-ce un rêve ? étais-je éveillé ? jugez-en.

Un homme, - était-il grec, juif, chinois, turc, persan ? -

Un membre du parti de l'ordre, véridique

Et grave, me disait : « Cette mort juridique

5 Frappant ce charlatan, anarchiste éhonté,

Est juste. Il faut que l'ordre et que l'autorité

Se défendent. Comment souffrir qu'on les discute ?

D'ailleurs les lois sont là pour qu'on les exécute.

Il est des vérités éternelles qu'il faut

10 Faire prévaloir, fût-ce au prix de l'échafaud.

Ce novateur prêchait une philosophie.

Amour, progrès, mots creux, et dont je me défie.

Il raillait notre culte antique et vénéré.

Cet homme était de ceux qui n'ont rien de sacré,

15 Il ne respectait rien de tout ce qu'on respecte.

Pour leur inoculer sa doctrine suspecte,

Il allait ramassant dans les plus méchants lieux

Des bouviers, des pêcheurs, des drôles bilieux,

D'immondes va-nu-pieds n'ayant ni sou ni maille ;

20 Il faisait son cénacle avec cette canaille.

Il ne s'adressait pas à l'homme intelligent,

Sage, honorable, ayant des rentes, de l'argent,

Du bien ; il n'avait garde. Il égarait les masses

Avec des doigts levés en l'air et des grimaces,

25 Il prétendait guérir malades et blessés

Contrairement aux lois. Mais ce n'est pas assez.

L'imposteur, s'il vous plaît, tirait les morts des fosses.

Il prenait de faux noms et des qualités fausses,

Et se faisait passer pour ce qu'il n'était pas.

30 Il errait au hasard, disant : - Suivez mes pas, -

Tantôt dans la campagne et tantôt dans la ville.

N'est-ce pas exciter à la guerre civile,

Au mépris, à la haine entre les citoyens ?

On voyait accourir vers lui d'affreux payens,

35 Couchant dans les fossés et dans les fours à plâtre,

L'un boiteux, l'autre sourd, l'autre un oeil sous l'emplâtre

L'autre râclant sa plaie avec un vieux tesson.

L'honnête homme indigné rentrait dans sa maison

Quand ce jongleur passait avec cette séquelle.

40 Dans une fête, un jour, je ne sais plus laquelle,

Cet homme prit un fouet, et criant, déclamant,

Il se mit à chasser, mais fort brutalement,

Des marchands patentés, le fait est authentique,

Très braves gens tenant sur le parvis boutique,

45 Avec permission, ce qui, je crois, suffit,

Du clergé qui touchait sa part de leur profit.

Il traînait à sa suite une espèce de fille

Il allait, pérorant, ébranlant la famille,

Et la religion, et la société ;

50 Il sapait la morale et la propriété ;

Le peuple le suivait, laissant les champs en friches ;

C'était fort dangereux. Il attaquait les riches,

Il flagornait le pauvre, affirmant qu'ici-bas

Les hommes sont égaux et frères, qu'il n'est pas

55 De grands ni de petits, d'esclaves ni de maîtres,

Que le fruit de la terre est à tous ; quant aux prêtres,

Il les déchirait ; bref, il blasphémait. Cela

Dans la rue. Il contait toutes ces horreurs-là

Aux premiers gueux venus, sans cape et sans semelles.

60 Il fallait en finir, les lois étaient formelles,

On l'a crucifié. »

Ce mot, dit d'un air doux,

Me frappa. Je lui dis : « Mais qui donc êtes-vous ? »

Il répondit : « Vraiment, il fallait un exemple.

Je m'appelle Elizab, je suis scribe du temple.

65 - Et de qui parlez-vous ? » demandai-je. Il reprit :

« Mais ! de ce vagabond qu'on nomme Jésus-Christ. »

23 décembre. Jersey.

XIII

FORCE DES CHOSES

Que devant les coquins l'honnête homme soupire ;

Que l'histoire soit laide et plate ; que l'empire

Boite avec Talleyrand ou louche avec Parieu ;

Qu'un tour d'escroc bien fait ait nom grâce de Dieu ;

5 Que le pape en massue ait changé sa houlette ;

Qu'on voie au Champ de Mars piaffer sous l'épaulette

Le Meurtre général, le Vol aide de camp ;

Que hors de l'Elysée un prince débusquant,

Qu'un flibustier quittant l'île de la Tortue,

10 Assassine, extermine, égorge, pille et tue ;

Que les bonzes chrétiens, cognant sur leur tam-tam

Hurlent devant Soufflard : Attollite portam !

Que pour claqueurs le crime ait cent journaux infâmes,

Ceux qu'à la maison d'or, sur les genoux des femmes,

15 Griffonnent les Romieux, le verre en main, et ceux

Que saint-Ignace inspire à des gredins crasseux ;

Qu'en ces vils tribunaux, où le regard se heurte

De Moreau de la Seine à Moreau de la Meurthe,

La justice ait reçu d'horribles horions ;

20 Que, sur un lit de camp, par des centurions

La loi soit violée et râle à l'agonie ;

Que cet être choisi, créé par Dieu génie,

L'homme, adore à genoux le loup fait empereur ;

Qu'en un éclat de rire abrégé par l'horreur,

25 Tout ce que nous voyons aujourd'hui se résume ;

Qu'Hautpoul vende son sabre et Cucheval sa plume ;

Que tous les grands bandits, en petit copiés,

Revivent ; qu'on emplisse un sénat de plats-pieds

Dont la servilité négresse et mamelouque

30 Eût révolté Mahmoud et lasserait Soulouque ;

Que l'or soit le seul culte, et qu'en ce temps vénal,

Coffre-fort étant Dieu, Gousset soit cardinal ;

Que la vieille Thémis ne soit plus qu'une gouine

Baisant Mandrin dans l'antre où Mongis baragouine ;

35 Que Montalembert bave accoudé sur l'autel ;

Que Veuillot sur Sibour crève sa poche au fiel ;

Qu'on voie aux bals de cour s'étaler des guenipes

Qui le long des trottoirs traînaient hier leurs nippes,

Beautés de lansquenet avec un profil grec ;

40 Que Haynau dans Brescia soit pire que Lautrec ;

Que partout, des Sept-Tours aux colonnes d'Hercule,

Napoléon, le poing sur la hanche, recule,

Car l'aigle est vieux, Essling grisonne, Marengo

A la goutte, Austerlitz est pris d'un lombago ;

45 Que le czar russe ait peur tout autant que le nôtre ;

Que l'ours noir et l'ours blanc tremblent l'un devant l'autre ;

Qu'avec son grand panache et sur son grand cheval

Rayonne Saint-Arnaud, ci-devant Florival,

Fort dans la pantomime et les combats à l'hache ;

50 Que Sodome se montre et que Paris se cache ;

Qu'Escobar et Houdin vendent le même onguent ;

Que grâce à tous ces gueux qu'on touche avec le gant,

Tout dorés au dehors, au dedans noirs de lèpres,

Courant les bals, courant les jeux, allant à vêpres,

55 Grâce à ces bateleurs mêlés aux scélérats,

La Saint-Barthélemy s'achève en mardi gras ;

Ô nature profonde et calme, que t'importe !

Nature, Isis voilée assise à notre porte,

Impénétrable aïeule aux regards attendris,

60 Vieille comme Cybèle et fraîche comme Iris,

Ce qu'on fait ici-bas s'en va devant ta face ;

A ton rayonnement toute laideur s'efface ;

Tu ne t'informes pas quel drôle ou quel tyran

Est fait premier chanoine à Saint-Jean-de-Latran ;

65 Décembre, les soldats ivres, les lois faussées,

Les cadavres mêlés aux bouteilles cassées,

Ne te font rien ; tu suis ton flux et ton reflux.

Quand l'homme des faubourgs s'endort et ne sait plus

Bourrer dans un fusil des balles de calibre ;

70 Quand le peuple français n'est plus le peuple libre ;

Quand mon esprit, fidèle au but qu'il se fixa,

Sur cette léthargie applique un vers moxa,

Toi, tu rêves ; souvent du fond des geôles sombres,

Sort, comme d'un enfer, le murmure des ombres

75 Que Baroche et Rouher gardent sous les barreaux,

Car ce tas de laquais est un tas de bourreaux ;

Etant les coeurs de boue, ils sont les coeurs de roche ;

Ma strophe alors se dresse, et, pour cingler Baroche,

Se taille un fouet sanglant dans Rouher écorché ;

80 Toi, tu ne t'émeus point ; flot sans cesse épanché,

La vie indifférente emplit toujours tes urnes ;

Tu laisses s'élever des attentats nocturnes,

Des crimes, des fureurs, de Rome mise en croix,

De Paris mis aux fers, des guets-apens des rois,

85 Des pièges, des serments, des toiles d'araignées,

L'orageuse clameur des âmes indignées ;

Dans ce calme où toujours tu te réfugias,

Tu laisses le fumier croupir chez Augias,

Et renaître un passé dont nous nous affranchîmes,

90 Et le sang rajeunir les abus cacochymes,

La France en deuil jeter son suprême soupir,

Les prostitutions chanter, et se tapir

Les lâches dans leurs trous, la taupe en ses cachettes,

Et gronder les lions, et rugir les poëtes !

95 Ce n'est pas ton affaire à toi de t'irriter.

Tu verrais, sans frémir et sans te révolter,

Sur tes fleurs, sous tes pins, tes ifs et tes érables,

Errer le plus coquin de tous ces misérables.

Quand Troplong, le matin, ouvre un oeil chassieux,

100 Vénus, splendeur sereine éblouissant les cieux,

Vénus, qui devrait fuir courroucée et hagarde,

N'a pas l'air de savoir que Troplong la regarde !

Tu laisserais cueillir une rose à Dupin !

Tandis que, de velours recouvrant le sapin,

105 L'escarpe couronné que l'Europe surveille,

Trône et guette, et qu'il a, lui parlant à l'oreille,

D'un côté Loyola, de l'autre Trestaillon,

Ton doigt au blé dans l'ombre entrouvre le sillon.

Pendant que l'horreur sort des sénats, des conclaves,

110 Que les Etats-Unis ont des marchés d'esclaves

Comme en eut Rome avant que Jésus-Christ passât,

Que l'américain libre à l'africain forçat

Met un bât, et qu'on vend des hommes pour des piastres,

Toi, tu gonfles la mer, tu fais lever les astres,

115 Tu courbes l'arc-en-ciel, tu remplis les buissons

D'essaims, l'air de parfums et les nids de chansons,

Tu fais dans le bois vert la toilette des roses,

Et tu fais concourir, loin des hommes moroses,

Pour des prix inconnus par les anges cueillis,

120 La candeur de la vierge et la blancheur du lys.

Et quand, tordant ses mains devant les turpitudes,

Le penseur douloureux fuit dans tes solitudes,

Tu lui dis : Viens ! c'est moi ! moi que rien ne corrompt !

Je t'aime ! et tu répands dans l'ombre, sur son front

125 Où de l'artère ardente il sent battre les ondes,

L'âcre fraîcheur de l'herbe et des feuilles profondes !

Par moments, à te voir, parmi les trahisons,

Mener paisiblement tes mois et tes saisons,

A te voir impassible et froide, quoi qu'on fasse,

130 Pour qui ne creuse point plus bas que la surface,

Tu sembles bien glacée, et l'on s'étonne un peu.

Quand les proscrits, martyrs du peuple, élus de Dieu,

Stoïques, dans la mort se couchent sans se plaindre,

Tu n'as l'air de songer qu'à dorer et qu'à peindre

135 L'aile du scarabée errant sur leurs tombeaux.

Les rois font les gibets, toi, tu fais les corbeaux.

Tu mets le même ciel sur le juste et l'injuste.

Occupée à la mouche, à la pierre, à l'arbuste,

Aux mouvements confus du vil monde animal,

140 Tu parais ignorer le bien comme le mal ;

Tu laisses l'homme en proie à sa misère aiguë.

Que t'importe Socrate ! et tu fais la ciguë.

Tu créas le besoin, l'instinct et l'appétit ;

Le fort mange le faible et le grand le petit,

145 L'ours déjeune du rat, l'autour de la colombe,

Qu'importe ! allez, naissez, fourmillez pour la tombe,

Multitudes ! vivez, tuez, faites l'amour,

Croissez ! le pré verdit, la nuit succède au jour,

L'âne brait, le cheval hennit, le taureau beugle.

150 Ô figure terrible, on te croirait aveugle !

Le bon et le mauvais se mêlent sous tes pas.

Dans cet immense oubli, tu ne vois même pas

Ces deux géants lointains penchés sur ton abîme,

Satan, père du mal, Caïn, père du crime !

155 Erreur ! erreur ! erreur ! ô géante aux cent yeux,

Tu fais un grand labeur, saint et mystérieux !

Oh ! qu'un autre que moi te blasphème, ô nature

Tandis que notre chaîne étreint notre ceinture,

Et que l'obscurité s'étend de toutes parts,

160 Les principes cachés, les éléments épars,

Le fleuve, le volcan à la bouche écarlate,

Le gaz qui se condense et l'air qui se dilate,

Les fluides, l'éther, le germe sourd et lent,

Sont autant d'ouvriers dans l'ombre travaillant ;

165 Ouvriers sans sommeil, sans fatigue, sans nombre.

Tu viens dans cette nuit, libératrice sombre !

Tout travaille, l'aimant, le bitume, le fer,

Le charbon ; pour changer en éden notre enfer,

Les forces à ta voix sortent du fond des gouffres.

170 Tu murmures tout bas : - Race d'Adam qui souffres,

Hommes, forçats pensants au vieux monde attachés,

Chacune de mes lois vous délivre. Cherchez ! -

Et chaque jour surgit une clarté nouvelle,

Et le penseur épie et le hasard révèle ;

175 Toujours le vent sema, le calcul récolta.

Ici Fulton, ici Galvani, là Volta,

Sur tes secrets profonds que chaque instant nous livre,

Rêvent ; l'homme ébloui déchiffre enfin ton livre.

D'heure en heure on découvre un peu plus d'horizon

180 Comme un coup de bélier au mur d'une prison,

Du genre humain qui fouille et qui creuse et qui sonde,

Chaque tâtonnement fait tressaillir le monde.

L'hymen des nations s'accomplit. Passions,

Intérêts, moeurs et lois, les révolutions

185 Par qui le coeur humain germe et change de formes,

Paris, Londres, New-York, les continents énormes,

Ont pour lien un fil qui tremble au fond des mers.

Une force inconnue, empruntée aux éclairs,

Mêle au courant des flots le courant des idées.

190 La science, gonflant ses ondes débordées,

Submerge trône et sceptre, idole et potentat.

Tout va, pense, se meut, s'accroît. L'aérostat

Passe, et du haut des cieux ensemence les hommes.

Chanaan apparaît ; le voilà, nous y sommes !

195 L'amour succède aux pleurs et l'eau vive à la mort,

Et la bouche qui chante à la bouche qui mord.

La science, pareille aux antiques pontifes,

Attelle aux chars tonnants d'effrayants hippogriffes

Le feu souffle aux naseaux de la bête d'airain.

200 Le globe esclave cède à l'esprit souverain.

Partout où la terreur régnait, où marchait l'homme,

Triste et plus accablé que la bête de somme,

Traînant ses fers sanglants que l'erreur a forgés,

Partout où les carcans sortaient des préjugés,

205 Partout où les césars, posant le pied sur l'âme,

Etouffaient la clarté, la pensée et la flamme,

Partout où le mal sombre, étendant son réseau,

Faisait ramper le ver, tu fais naître l'oiseau !

Par degrés, lentement, on voit sous ton haleine

210 La liberté sortir de l'herbe de la plaine,

Des pierres du chemin, des branches des forêts,

Rayonner, convertir la science en décrets,

Du vieil univers mort briser la carapace,

Emplir le feu qui luit, l'eau qui bout, l'air qui passe,

215 Gronder dans le tonnerre, errer dans les torrents,

Vivre ! et tu rends le monde impossible aux tyrans !

La matière, aujourd'hui vivante, jadis morte,

Hier écrasait l'homme et maintenant l'emporte.

Le bien germe à toute heure et la joie en tout lieu.

220 Oh ! sois fière en ton coeur, toi qui, sous l'oeil de Dieu,

Nous prodigues les dons que ton mystère épanche,

Toi qui regardes, comme une mère se penche

Pour voir naître l'enfant que son ventre a porté,

De ton flanc éternel sortir l'humanité !

225 Vie ! idée ! avenir bouillonnant dans les têtes !

Le progrès, reliant entre elles ses conquêtes,

Gagne un point après l'autre, et court contagieux.

De cet obscur amas de faits prodigieux

Qu'aucun regard n'embrasse et qu'aucun mot ne nomme,

230 Tu nais plus frissonnant que l'aigle, esprit de l'homme,

Refaisant moeurs, cités, codes, religion.

Le passé n'est que l'oeuf d'où tu sors, Légion !

Ô nature ! c'est là ta genèse sublime.

Oh ! l'éblouissement nous prend sur cette cime !

235 Le monde, réclamant l'essor que Dieu lui doit,

Vibre, et dès à présent, grave, attentif, le doigt

Sur la bouche, incliné sur les choses futures,

Sur la création et sur les créatures,

Une vague lueur dans son oeil éclatant,

240 Le voyant, le savant, le philosophe entend

Dans l'avenir, déjà vivant sous ses prunelles,

La palpitation de ces millions d'ailes !

23 mai. Jersey.

XIV

CHANSON

A quoi ce proscrit pense-t-il

A son champ d'orge ou de laitue,

A sa charrue, à son outil,

A la grande France abattue.

5 Hélas ! le souvenir le tue.

Pendant qu'on rente les Dupin

Le pauvre exilé souffre et prie.

- On ne peut pas vivre sans pain ;

On ne peut pas non plus vivre sans la patrie.

10 L'ouvrier rêve l'atelier,

Et le laboureur sa chaumière,

Les pots de fleurs sur l'escalier,

Le feu brillant, la vitre claire,

Au fond le lit de la grand'mère.

15 Quatre gros glands de vieux crépin

En faisaient la coquetterie.

- On ne peut pas vivre sans pain

On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -

En mai volait la mouche à miel

20 On voyait courir dans les seigles

Les moineaux, partageux du ciel

Ils pillaient nos champs, ces espiègles,

Tout comme s’ils étaient des aigles.

Un château du temps de Pépin

25 Croulait près de la métairie.

- On ne peut pas vivre sans pain ;

On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -

Avec sa lime ou son maillet

On soutenait enfants et femme

30 De l'aube au soir on travaillait

Et le travail égayait l'âme.

Ô saint travail ! lumière et flamme !

De Watt, de Jacquart, de Papin,

La jeunesse ainsi fut nourrie.

35 - On ne peut pas vivre sans pain ;

On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -

Les jours de fête, l'ouvrier

Laissait les soucis en fourrière

Chantant les chants de février,

40 Blouse au vent, casquette en arrière,

On s'en allait à la barrière.

On mangeait un douteux lapin

Et l'on buvait à la Hongrie.

- On ne peut pas vivre sans pain ;

45 On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -

Les dimanches le paysan

Appelait Jeanne ou Jacqueline,

Et disait : « Femme, viens-nous-en,

Mets ta coiffe de mousseline ! »

50 Et l'on dansait sur la colline.

Le sabot, et non l'escarpin,

Foulait gaîment l'herbe fleurie !

- On ne peut pas vivre sans pain ;

On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -

55 Les exilés s'en vont pensifs.

Leur âme, hélas ! n'est plus entière.

Ils regardent l'ombre des ifs

Sur les fosses du cimetière ;

L'un songe à l'Allemagne altière,

60 L'autre au beau pays transalpin,

L'autre à sa Pologne chérie.

- On ne peut pas vivre sans pain ;

On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -

Un proscrit, lassé de souffrir,

65 Mourait ; calme, il fermait son livre ;

Et je lui dis : « Pourquoi mourir ?

Il me répondit : « Pourquoi vivre ? »

Puis il reprit :

Je me délivre.

Adieu ! je meurs. Néron-Scapin

70 Met aux fers la France flétrie... »

- On ne peut pas vivre sans pain ;

On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -

« ... Je meurs de ne plus voir les champs

Où je regardais l'aube naître,

75 De ne plus entendre les chants

Que j'entendais de ma fenêtre.

Mon âme est où je ne puis être.

Sous quatre planches de sapin,

Enterrez-moi dans la prairie. »

- On ne peut pas vivre sans pain ;

On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -

13 avril 1853. Jersey.

XV

Il est des jours abjects où, séduits par la joie

Sans honneur,

Les peuples au succès se livrent, triste proie

Du bonheur.

5 Alors des nations, que berce un fatal songe

Dans leur lit,

La vertu coule et tombe, ainsi que d'une éponge

L'eau jaillit.

Alors, devant le mal, le vice, la folle,

10 Les vivants

Imitent les saluts du vil roseau qui plie

Sous les vents.

Alors festins et jeux ; rien de ce que dit l'âme

Ne s'entend ;

15 On boit, on mange, on chante, on danse, on est infâme

Et content.

Le crime heureux, servi par d'immondes ministres,

Sous les cieux

Rit, et vous frissonnez, grands ossements sinistres

20 Des aïeux.

On vit honteux, les yeux troubles, le pas oblique,

Hébété

Tout à coup un clairon jette aux vents : République !

Liberté !

25 Et le monde, éveillé par cette âpre fanfare,

Est pareil

Aux ivrognes de nuit qu’en se levant effare

Le soleil.

Jersey, 1853.

XVI

SAINT-ARNAUD

Cet homme avait donné naguère un coup de main

Au recul de la France et de l'esprit humain ;

Ce général avait les états de service

D'un chacal, et le crime aimait en lui le vice.

5 Buffon l'eût admis, certe, au rang des carnassiers.

Il avait fait charger le septième lanciers,

Secouant les guidons aux trois couleurs françaises,

Sur des bonnes d'enfants, derrière un tas de chaises ;

Il était le vainqueur des passants de Paris ;

10 Il avait mitraillé les cigares surpris

Et broyé Tortoni fumant, à coups de foudre ;

Fier, le tonnerre au poing, il avait mis en poudre

Un marchand de coco près des Variétés ;

Avec quinze escadrons, bien armés, bien montés,

15 Et trente bataillons, et vingt pièces de douze,

Il avait pris d'assaut le perron Sallandrouze ;

Il avait réussi même, en fort peu de temps,

A tuer sur sa porte un enfant de sept ans ;

Et sa gloire planait dans l'ouragan qui tonne

20 De l'égout Poissonnière au ruisseau Tiquetonne.

Tout cela l'avait fait maréchal. Nous aussi,

Nous étions des vaincus, je dois le dire ici ;

Nous étions douze cents ; eux, ils étaient cent mille.

Or ce Verrès croyait qu'on devient Paul-Emile.

25 Pendant que Beauharnais, l'être ignorant le mal,

Affiche aux trois poteaux d'un chiffre impérial

Son nom hideux, dégoût des lèvres de l'histoire

Pendant qu'un bas empire éclôt sous un prétoire

Et s'étale, amas d'ombre où ranipent les serpents,

30 Fumier de trahison, de dot, de guet-apens,

Dont n'auraient pas voulu les poules de Carthage

Pendant que de la France on se fait le partage

Pendant que des milliers d'innocents égorgés

Pourrissent, par le ver du sépulcre rongés ;

35 Pendant que les proscrits, que la chiourme accompagne

Cheminant deux à deux dans les sabots du bagne,

Vieillards, enfants brûlés de fièvre, sans sommeil,

Vont à Guelma casser des pierres au soleil ;

Pendant qu'à Bône on meurt et qu'en Guyane on tombe,

40 Et qu'ici, chaque jour, nous creusons une tombe,

Ce sbire galonné du crime, ce vainqueur,

De la fraude et du vol sinistre remorqueur,

Cet homme, bras sanglant de la trahison louche,

Ce Mars Mandrin ayant pour Jupiter Cartouche,

45 S'était dit : « Bah ! la France oublie. Un vrai laurier !

Et l'on n'osera plus sur mes talons crier.

En guerre ! Il n'est pas bon que la gloire demeure

Au charnier Montfaucon ; nous avons à cette heure

Trop de Dix-huit Brumaire et trop peu d'Austerlitz ;

50 Lorsque nous secouons nos drapeaux, de leurs plis

Ils ne laissent tomber sur nous que des huées ;

Au lieu des vieillards morts et des femmes tuées,

Il est temps qu'il se dresse autour de nous un peu

De fanfare et d'orgueil, chantant dans le ciel bleu

55 Or, voici que la guerre à l'orient se lève !

Je ne suis que couteau, je puis devenir glaive.

On me crache au visage aujourd'hui, mais demain

J'apparaîtrai, superbe, éclatant, surhumain,

Vainqueur, dans une illustre et splendide fumée,

60 Et duc de la mer Noire et prince de Crimée,

Et je ferai voler ce mot : Sébastopol,

Des tours de Notre-Dame au dôme de Saint-Paul !

Le vieux monstre Russie, aux regards longs et troubles,

Qui fascine l'Europe avec des yeux de roubles,

65 Je le prendrai, j'irai le saisir dans son trou,

Et je rapporterai sur mon poing ce hibou.

On verra sous mes pieds fondre le czar qui croule.

Paris m'admirera de la Bastille au Roule ;

On me battra des mains au fond des vieux faubourgs ;

70 Les gamins marqueront le pas à mes tambours

La porte Saint-Denis tirera des fusées ;

Et, quand je passerai, du haut de ses croisées

Le boulevard Montmartre applaudira. Partons.

Effaçons d'un seul trait tûrie, exils, pontons,

75 Et jetons cette poudre aux yeux froids de l'histoire.

Je m'en irai Massacre et reviendrai Victoire

Je serai parti chien, je reviendrai lion.

En guerre ! »

Tu mettrais Atlas sur Pélion,

Tu ferais plus qu'aucun dont l'homme se souvienne,

80 Tu forcerais Moscou, Pétersbourg, Berlin, Vienne,

Tu tordrais dans tes mains ainsi que des serpents

Tous les fleuves domptés, tremblants, soumis, rampants,

Le Don, le Nil, le Tibre, et le Rhin basaltique,

Tu prendrais la mer Noire avec la mer Baltique,

85 On te verrait, vainqueur, au front des escadrons,

Précédé des tambours et suivi des clairons,

Parmi les plus fameux marcher le plus insigne,

Que tu ne ferais pas décroître d'une ligne

L'épaisseur du carcan qui pend à l'échafaud !

90 Que tu n'ôterais pas une lettre au fer chaud

Que l'histoire, quand vient l'heure de comparaître,

Imprime au dos du lâche et sur le front du traître !

On est ivre parfois quand on a bu du sang.

Nul ne sait le destin. Fais ton rêve, passant !

95 L'éternel océan nous regarde, et sanglote.

 

Il prit ce qu'il voulut dans l'armée et la flotte ;

Il reçut le baiser de Néron le Petit,

Gagna Toulon, sa ville, et partit. Il partit,

Traînant des millions après lui dans ses coffres,

100 Entouré de banquiers qui lui faisaient des offres,

En satrape persan, en proconsul romain,

Son bâton de velours et d'aigles dans sa main,

Emportant pour sa table un service de Chine,

Suivi de vingt fourgons, brodé jusqu'à l'échine,

105 Empanaché, doré, magnifique, hideux.

Un jour, on déterra l'un de ceux de l'an deux,

Un vieux républicain, le général Dampierre ;

On le trouva couché tout armé sous la pierre,

Et portant, fier soldat que nul n'avait vu fuir,

110 L'épaulette de laine et la dragonne en cuir.

Il partit, tout trempé d'eau bénite ; et ce reître

Partout sur son chemin baisait la griffe au prêtre ;

Car cette hypocrisie est le genre actuel ;

Le crime, qui jadis bravait le rituel,

115 L'ancien vieux crime impie à présent dégénère

En clins d'yeux qu'à Tartuffe adresse Lacenaire

Le brigand est béni du curé, point ingrat ;

Papavoine aujourd'hui se confesse à Mingrat ;

Le bedeau Poulmann sert la messe. - Ah ! je l'avoue,

120 Quand un bandit sincère, entier, sentant la roue,

Honnête à sa façon, bonne fille, complet,

Se déclare bandit, s'annonce ce qu'il est,

Fuit les honnêtes gens, sent qu'il les dépareille,

Et porte carrément son crime sur l'oreille,

125 Mon Dieu ! quand un voleur dit : je suis un voleur,

Quand un pauvre histrion de foire, un avaleur

De sabres, au milieu d'un torrent de paroles,

Un arracheur de dents, avec ses bottes molles,

130 Orné de galons faux et de poil de lapin,

Quand un drôle ingénu, qui peut-être est sans pain,

Met sa main dans ma poche et m'empoigne ma montre,

Quand, le matin, poussant ma porte qu'il rencontre,

Il entre, prend ma bourse et mes couverts d'argent,

Et, si je le surprends à même et pataugeant,

135 Me dit : c'est vrai, monsieur, je suis une canaille ;

Je ris, et je suis prêt à dire : qu'il s'en aille

Amnistie au coquin qui se donne pour tel !

Mais quand l'assassinat s'étale sur l'autel

Et que sous une mitre un prêtre l'escamote ;

140 Quand un soldat féroce entre ses dents marmotte

Un oremus infâme au bout d'un sacrebleu ;

Quand on fait devant moi cette insulte au ciel bleu

De faire Magnan saint et Canrobert ermite ;

Quand le carnage prend des airs de chattemite,

145 Et quand Jean l'Ecorcheur se confit en Veuillot ;

Quand le massacre affreux, le couteau, le billot,

Le rond-point la Roquette et la place Saint-Jacques,

Tout ruisselants de sang, viennent faire leurs pâques

Quand les larrons, après avoir coupé le cou

150 Au voyageur, et mis ses membres dans un trou,

Vont au lieu saint ouvrir et piller la valise ;

Quand j'attends la caverne et quand je vois l'église

Quand le meurtre sournois qui chourina sans bruit

La loi, par escalade et guet-apens, la nuit,

155 Et qui par la fenêtre entra dans nos demeures,

Prend un cierge, se signe, ânonne un livre d'heures,

Offre sa pince au Dieu sous qui l'Horeb tremblait,

Et de sa corde à noeuds se fait un chapelet,

Alors, ô cieux profonds ! ma prunelle s'allume,

160 Mon pouls bat sur mon coeur comme sur une enclume,

Je sens grandir en moi la colère, géant,

Et j'accours éperdu, frémissant, secouant

Sur ces horreurs, à l'âme humaine injurieuses,

Dans mes deux mains, des fouets de strophes furieuses !

165 Stamboul, lui prodiguant galas, orchestre et bal,

Lui fit fête, Capoue où manquait Annibal.

Ce bandit rayonna quelque temps dans des gloires

Byzance illumina pour lui ses promontoires.

Au cirque Franconi, quand vient le dénoûment,

170 Quand la toile de fond se lève brusquement

Et que tout le décor n'est plus qu'une astragale,

On voit ces choses-là dans un feu de Bengale.

Et, pendant ces festins et ces jeux, on brûla,

Les russes, Silistrie, et les anglais, Kola.

175 Le moment vint ; l'escadre appareilla ; les roues

Tournèrent ; par ce tas de voiles et de proues,

Dont l'âpre artillerie en vingt salves gronda,

L'infini se laissa violer. L'armada,

Formidable, penchant, prête à cracher le soufre,

180 Les gueules des canons sur les gueules du gouffre,

Nageant, polype humain, sur l'abîme béant,

Et, comme un noir poisson dans un filet géant,

Prenant l'ouragan sombre en ses mille cordages,

S'ébranla ; dans ses flancs, les haches d'abordages,

185 Les sabres, les fusils, le lourd tromblon marin,

La fauve caronade aux ailerons d'airain

Se heurtaient ; et, jetant de l'écume aux étoiles,

Et roulant dans ses plis des tempêtes de toiles,

Frégate, aviso, brick, brûlot, trois-ponts, steamer,

190 Le troupeau monstrueux couvrit la vaste mer.

La flotte ainsi marchait en ordre de bataille.

Ô mouches ! il est temps que cet homme s'en aille.

Venez ! Souffle, ô vent noir des moustiques de feu !

Hurrah ! les inconnus, les punisseurs de Dieu,

195 L’obscure légion des hydres invisibles,

L'infiniment petit, rempli d'ailes horribles,

Accourut ; l'âpre essaim des moucherons, tenant

Dans un souffle, et qui fait trembler un continent,

L'atome, monde affreux peuplant l'ombre hagarde,

200 Que l'oeil du microscope avec effroi regarde,

Vint, groupe insaisissable et vague où rien ne luit,

Et plana sur la flotte énorme dans la nuit.

Et les canons, hurlant contre l'homme, molosses

De la mort, les vaisseaux, titaniques colosses,

205 Les mortiers lourds, volcans aux hideux entonnoirs,

Les grands steamers, dragons dégorgeant des flots noirs,

Tous ces géants tremblaient au sein des flots terribles

Sous ce frémissement d'ailes imperceptibles !

Et le lugubre essaim, vil, céleste, infernal,

210 Planait, plaisait toujours, attendant un signal.

Terre ! dit la vigie. Et l'on toucha la rive.

La gloire, qui parfois, jusqu'aux bandits arrive,

Apparut, et cet homme entrevit les combats,

Les tentes, les bivouacs, et, tout au fond, là-bas,

215 Vous couvrant de son ombre, horreurs atténuées,

L'immense arc de triomphe au milieu des nuées.

Il débarqua. L'essaim planait toujours. Hurrah !

C'est l'heure. Et le Seigneur fit signe au choléra.

La peste, saisissant son condamné sinistre,

220 A défaut du césar acceptant le ministre,

Dit à la guerre pâle et reculant d'effroi .

- Va-t'en. Ne me prends pas cet homme. Il est à moi.

Et cria de sa voix où siffle une couleuvre :

- Bataille, fais ta tâche et laisse-moi mon oeuvre.

225 Alors, suivant le doigt qui d'en haut l'avertit,

L'essaim vertigineux sur ce front s'abattit ;

Le monstre aux millions de bouches, l'impalpable,

L'infini, se rua sur le blême coupable ;

Les ténèbres, mordant, rongeant, piquant, suçant,

230 Entrèrent dans cet homme, et lui burent le sang,

Et l'enfer, le tordant vivant dans ses tenailles,

Se mit à lui manger dans l'ombre les entrailles.

Et dans ce même instant la bataille tonna,

Et cria dans les cieux : Wagram ! Ulm ! Iéna !

235 En avant, bataillons, dans la fière mêlée !

Peuples ! ceci descend de la voûte étoilée,

Et c'est l'histoire, et c'est la justice de Dieu ;

Pendant que, sous des flots de mitraille, au milieu

Des balles, bondissaient vers le but électrique

240 Les highlanders d'Ecosse et les spahis d'Afrique,

Tandis que, s'excitant et s'entre-regardant,

Le chasseur de Vincenne et le zouave ardent

Rampaient et gravissaient la montagne en décombres,

Tandis que Mentschikoff et ses grenadiers sombres

245 A travers les obus, sur l'âpre escarpement,

Voyaient, plus effarés de moment en moment,

Monter vers eux ce tas de tigres dans les ronces,

Et que les lourds canons s'envoyaient des réponses

Et qu'on pouvait, fût-on serf, esclave ou troupeau,

250 Tomber du moins en brave à l'ombre d'un drapeau,

Lui, l'homme frémissant du boulevard Montmartre,

Ayant son crime au flanc, qui se changeait en dartre,

Les boulets indignés se détournant de lui,

Vil, la main sur le ventre, et plein d'un sombre ennui,

255 Il voyait, pâle, amer, l'horreur dans les narines,

Fondre sous lui sa gloire en allée aux latrines.

Il râlait ; et, hurlant, fétide, ensanglanté,

A deux pas de son champ de bataille, à côté

Du triomphe, englouti dans l'opprobre incurable,

260 Triste, horrible, il mourut. Je plains ce misérable.

Ici, spectre ! Viens là que je te parle. Oui,

Puisque dans le néant tu t'es évanoui

Sous l'oeil mystérieux du Dieu que je contemple,

Puisque la mort a fait sur toi ce grand exemple,

265 Et que, traînant ton crime, abject, épouvanté,

Te voilà face à face avec l'éternité,

Puisque c'est du tombeau que la prière monte,

Que tu n'es plus qu'une ombre, et que Dieu sur la honte

De ton commencement met l'horreur de ta fin,

270 Quoique au-dessous du tigre esclave de la faim,

Tu me serres le coeur, bandit, et je t'avoue

Que je me sens un peu de pitié pour ta boue,

Que je frémis de voir comme mon Dieu te suit,

Et que, plusieurs ici, qui sommes dans la nuit,

275 Nous avons fait un signe avec notre front pâle,

Quand l'ange Châtiment, qui, penché sur ton râle,

Te gardait, et tenait sur toi ses yeux baissés,

S'est tourné vers nous, spectre, en disant : Est-ce assez ?

Jersey, 17 octobre 1854.

XVII

ULTIMA VERBA

La conscience humaine est morte ; dans l'orgie,

Sur elle il s'accroupit ; ce cadavre lui plaît ;

Par moments, gai, vainqueur, la prunelle rougie,

Il se retourne et donne à la morte un soufflet.

5 La prostitution du juge est la ressource.

Les prêtres font frémir l'honnête homme éperdu ;

Dans le champ du potier ils déterrent la bourse ;

Sibour revend le Dieu que Judas a vendu.

Ils disent : - César règne, et le Dieu des armées

10 L'a fait son élu. Peuple, obéis, tu le dois ! -

Pendant qu'ils vont chantant, tenant leurs mains fermées,

On voit le sequin d'or qui passe entre leurs doigts.

Oh ! tant qu'on le verra trôner, ce gueux, ce prince,

Par le pape béni, monarque malandrin,

15 Dans une main le sceptre et dans l'autre la pince,

Charlemagne taillé par Satan dans Mandrin ;

Tant qu'il se vautrera, broyant dans ses mâchoires

Le serment, la vertu, l'honneur religieux,

Ivre, affreux, vomissant sa honte sur nos gloires ;

20 Tant qu'on verra cela sous le soleil des cieux ;

 

Quand même grandirait l'abjection publique

A ce point d'adorer l'exécrable trompeur ;

Quand même l'Angleterre et même l'Amérique

Diraient à l'exilé : - Va-t'en ! nous avons peur !

25 Quand même nous serions comme la feuille morte ;

Quand, pour plaire à César, on nous renîrait tous ;

Quand le proscrit devrait s'enfuir de porte en porte,

Aux hommes déchiré comme un haillon aux clous ;

Quand le désert, où Dieu contre l'homme proteste

30 Bannirait les bannis, chasserait les chassés ;

Quand même, infâme aussi, lâche comme le reste,

Le tombeau jetterait dehors les trépassés ;

Je ne fléchirai pas ! Sans plainte dans la bouche,

Calme, le deuil au coeur, dédaignant le troupeau,

35 Je vous embrasserai dans mon exil farouche,

Patrie, ô mon autel ! Liberté, mon drapeau !

Mes nobles compagnons, je garde votre culte

Bannis, la république est là qui nous nuit.

J'attacherai la gloire à tout ce qu'on insulte

40 Je jetterai l'opprobre à tout ce qu'on bénit !

Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre,

La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non !

Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,

Moi, je te montrerai, césar, ton cabanon.

45 Devant les trahisons et les têtes courbées,

Je croiserai les bras, indigné, mais serein.

Sombre fidélité pour les choses tombées,

Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain !

Oui, tant qu'il sera là, qu'on cède ou qu'on persiste,

50 Ô France ! France aimée et qu'on pleure toujours,

Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,

Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours !

Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,

France ! hors le devoir, hélas ! j'oublîrai tout.

55 Parmi les éprouvés je planterai ma tente.

Je resterai proscrit, voulant rester debout.

J'accepte l'âpre exil, n'eût-il ni fin ni terme,

Sans chercher à savoir et sans considérer

Si quelqu'un a plié qu'on aurait cru plus ferme,

60 Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.

Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis ! Si même

Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;

S'il en demeure dix, je serai le dixième ;

Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là !

14 décembre. Jersey.

LUX

I

Temps futurs ! vision sublime !

Les peuples sont hors de l'abîme.

Le désert morne est traversé.

Après les sables, la pelouse ;

5 Et la terre est comme une épouse,

Et l'homme est comme un fiancé !

Dès à présent l'oeil qui s'élève

Voit distinctement ce beau rêve

Qui sera le réel un jour ;

10 Car Dieu dénoûra toute chaîne,

Car le passé s'appelle haine

Et l'avenir se nomme amour !

Dès à présent dans nos misères

Germe l'hymen des peuples frères ;

15 Volant sur nos sombres rameaux,

Comme un frelon que l'aube éveille,

Le progrès, ténébreuse abeille,

Fait du bonheur avec nos maux.

Oh ! voyez ! la nuit se dissipe.

20 Sur le monde qui s'émancipe,

Oubliant Césars et Capets,

Et sur les nations nubiles,

S'ouvrent dans l'azur, immobiles,

Les vastes ailes de la paix !

25 Ô libre France enfin surgie !

Ô robe blanche après l'orgie !

Ô triomphe après les douleurs !

Le travail bruit dans les forges,

Le ciel rit, et les rouges-gorges

30 Chantent dans l'aubépine en fleurs !

La rouille mord les hallebardes.

De vos canons, de vos bombardes

Il ne reste pas un morceau

Qui soit assez grand, capitaines,

35 Pour qu'on puisse prendre aux fontaines

De quoi faire boire un oiseau.

 

Les rancunes sont effacées ;

Tous les coeurs, toutes les pensées,

Qu'anime le même dessein,

40 Ne font plus qu'un faisceau superbe ;

Dieu prend pour lier cette gerbe

La vieille corde du tocsin.

Au fond des cieux un point scintille.

Regardez, il grandit, il brille,

45 Il approche, énorme et vermeil.

Ô République universelle,

Tu n'es encor que l'étincelle,

Demain tu seras le soleil !

II

Fêtes dans les cités, fêtes dans les campagnes !

50 Les cieux n'ont plus d'enfers, les lois n'ont plus de bagnes.

Où donc est l'échafaud ? ce monstre a disparu.

Tout renaît. Le bonheur de chacun est accru

De la félicité des nations entières.

Plus de soldats l'épée au poing, plus de frontières,

55 Plus de fisc, plus de glaive ayant forme de croix.

L'Europe en rougissant dit : - Quoi ! j'avais des rois !

Et l'Amérique dit. - Quoi ! j'avais des esclaves !

Science, art, poésie, ont dissous les entraves

De tout le genre humain. Où sont les maux soufferts ?

60 Les libres pieds de l'homme ont oublié les fers.

Tout l'univers n'est plus qu'une famille unie.

Le saint labeur de tous se fond en harmonie

Et la société, qui d'hymnes retentit,

Accueille avec transport l'effort du plus petit

65 L'ouvrage du plus humble au fond de sa chaumière

Emeut l'immense peuple heureux dans la lumière

Toute l'humanité dans sa splendide ampleur

Sent le don que lui fait le moindre travailleur ;

Ainsi les verts sapins, vainqueurs des avalanches,

70 Les grands chênes, remplis de feuilles et de branches,

Les vieux cèdres touffus, plus durs que le granit,

Quand la fauvette en mai vient y faire son nid,

Tressaillent dans leur force et leur hauteur superbe,

Tout joyeux qu'un oiseau leur apporte un brin d'herbe.

75 Radieux avenir ! essor universel !

Epanouissement de l'homme sous le ciel !

III

Ô proscrits, hommes de l'épreuve,

Mes compagnons vaillants et doux,

Bien des fois, assis près du fleuve,

80 J'ai chanté ce chant parmi vous ;

Bien des fois, quand vous m'entendîtes,

Plusieurs m'ont dit : « Perds ton espoir.

Nous serions des races maudites,

Le ciel ne serait pas plus noir !

85 » Que veut dire cette inclémence ?

Quoi ! le juste a le châtiment !

La vertu s'étonne et commence

A regarder Dieu fixement.

» Dieu se dérobe et nous échappe.

90 Quoi donc ! l'iniquité prévaut !

Le crime, voyant où Dieu frappe,

Rit d'un rire impie et dévot.

» Nous ne comprenons pas ses voies.

Comment ce Dieu des nations

95 Fera-t-il sortir tant de joies

De tant de désolations ?

» Ses desseins nous semblent contraires

A l'espoir qui luit dans tes yeux... »

- Mais qui donc, ô proscrits, mes frères,

100 Comprend le grand mystérieux ?

Qui donc a traversé l'espace,

La terre, l'eau, l'air et le feu,

Et l'étendue où l'esprit passe ?

Qui donc peut dire : « J'ai vu Dieu !

105 » J'ai vu Jéhova ! je le nomme !

Tout à l'heure il me réchauffait.

Je sais comment il a fait l'homme,

Comment il fait tout ce qu'il fait !

» J'ai vu cette main inconnue

110 Qui lâche en s'ouvrant l'âpre hiver,

Et les tonnerres dans la nue,

Et les tempêtes sur la mer,

» Tendre et ployer la nuit livide ;

Mettre une âme dans l'embryon ;

115 Appuyer dans l'ombre du vide

Le pôle du septentrion ;

» Amener l'heure où tout arrive ;

Faire au banquet du roi fêté

Entrer la mort, ce noir convive

120 Qui vient sans qu'on l'ait invité ;

» Créer l'araignée et sa toile,

Peindre la fleur, mûrir le fruit,

Et, sans perdre une seule étoile,

Mener tous les astres la nuit ;

125 » Arrêter la vague à la rive ;

Parfumer de roses l'été ;

Verser le temps comme une eau vive

Des urnes de l'éternité ;

» D'un souffle, avec ses feux sans nombre,

130 Faire, dans toute sa hauteur,

Frissonner le firmament sombre

Comme la tente d'un pasteur ;

» Attacher les globes aux sphères

Par mille invisibles liens...

135 Toutes ces choses sont très claires.

Je sais comment il fait ! j'en viens ! »

Qui peut dire cela ? personne.

Nuit sur nos coeurs ! nuit sur nos yeux !

L'homme est un vain clairon qui sonne.

140 Dieu seul parle aux axes des cieux.

IV

Ne doutons pas ! croyons ! La fin, c'est le mystère.

Attendons. Des Nérons comme de la panthère

Dieu sait briser la dent.

Dieu nous essaie, amis. Ayons foi, soyons cannes,

145 Et marchons. Ô désert ! s'il fait croître des palmes,

C'est dans ton sable ardent !

 

Parce qu'il ne fait pas son oeuvre tout de suite,

Qu'il livre Rome au prêtre et Jésus au jésuite,

Et les bons au méchant,

150 Nous désespérerions ! de lui ! du juste immense !

Non ! non ! lui seul connaît le nom de la -semence

Qui germe dans son champ.

Ne possède-t-il pas toute la certitude ?

Dieu ne remplit-il pas ce monde, notre étude,

155 Du nadir au zénith ?

Notre sagesse auprès de la sienne est démence.

Et n'est-ce pas à lui que la clarté commence,

Et que l'ombre finit ?

Ne voit-il pas ramper les hydres sur leurs ventres ?

160 Ne regarde-t-il pas jusqu'au fond de leurs antres

Atlas et Pélion ?

Ne connaît-il pas l'heure où la cigogne émigre ?

Sait-il pas ton entrée et ta sortie, ô tigre,

Et ton antre, ô lion ?

165 Hirondelle, réponds, aigle à l'aile sonore,

Parle, avez-vous des nids que l'Eternel ignore ?

Ô cerf, quand l'as-tu fui ?

Renard, ne vois-tu pas ses yeux dans la broussaille ?

Loup, quand tu sens la nuit une herbe qui tressaille,

170 Ne dis-tu pas : c'est lui !

Puisqu'il sait tout cela, puisqu'il peut toute chose,

Que ses doigts font jaillir les effets de la cause

Comme un noyau d'un fruit,

Puisqu'il peut mettre un ver dans les pommes de l'arbre,

175 Et faire disperser les colonnes de marbre

Par le vent de la nuit ;

Puisqu'il bat l'océan pareil au boeuf qui beugle,

Puisqu'il est le voyant et que l'homme est l'aveugle,

Puisqu'il est le milieu,

180 Puisque son bras nous porte, et puisqu'à soir passage

La comète frissonne ainsi qu'en une cage

Tremble une étoupe en feu ;

 

Puisque l'obscure nuit le connaît, puisque l'ombre

Le voit, quand il lui plaît, sauver la nef qui sombre,

185 Comment douterions-nous,

Nous qui, fermes et purs, fiers dans nos agonies,

Sommes debout devant toutes les tyrannies,

Pour lui seul à genoux !

D'ailleurs, pensons. Nos jours sont des jours d'amertume,

190 Mais quand nous étendons les bras dans cette brume,

Nous sentons une main ;

Quand nous marchons, courbés, dans l'ombre du martyre,

Nous entendons quelqu'un derrière nous nous dire :

C'est ici le chemin.

195 Ô proscrits, l'avenir est aux peuples ! Paix, gloire,

Liberté, reviendront sur des chars de victoire

Aux foudroyants essieux ;

Ce crime qui triomphe est fumée et mensonge,

Voilà ce que je puis affirmer, moi qui songe

200 L'oeil fixé sur les cieux !

Les césars sont plus fiers que les vagues marines,

Mais Dieu dit : « Je mettrai ma boucle en leurs narines,

Et dans leur bouche un mors,

Et je les traînerai, qu'on cède ou bien qu’on lutte,

205 Eux et leurs histrions et leurs joueurs de flûte,

Dans l'ombre où sont les morts. »

Dieu dit ; et le granit que foulait leur semelle

S'écroule, et les voilà disparus pêle-mêle

Dans leurs prospérités !

210 Aquilon ! aquilon ! qui viens battre nos portes,

Oh ! dis-nous, si c'est toi, souffle, qui les emportes,

Où les as-tu jetés ?

V

Bannis ! bannis ! bannis ! c'est là la destinée.

Ce qu'apporté le flux sera dans la journée

215 Repris par le reflux.

Les jours mauvais fuiront sans qu'on sache leur nombre,

Et les peuples joyeux et se penchant sur l'ombre

Diront : Cela n'est plus !

Les temps heureux luiront, non pour la seule France,

220 Mais pour tous. On verra dans cette délivrance,

Funeste au seul passé,

Toute l'humanité chanter, de fleurs couverte,

Comme un maître qui rentre en sa maison déserte

Dont on l'avait chassé.

225 Les tyrans s'éteindront comme des météores.

Et, comme s'il naissait de la nuit deux aurores

Dans le même ciel bleu,

Nous vous verrous sortir de ce gouffre où nous sommes,

Mêlant vos deux rayons, fraternité des hommes,

230 Paternité de Dieu !

Oui, je vous le déclare, oui, je vous le répète,

Car le clairon redit ce que dit la trompette,

Tout sera paix et jour !

Liberté ! plus de serf et plus de prolétaire !

235 Ô sourire d'en haut ! ô du ciel pour la terre

Majestueux amour !

L'arbre saint du Progrès, autrefois chimérique,

Croîtra, couvrant l'Europe et couvrant l'Amérique,

Sur le passé détruit,

240 Et, laissant l'éther pur luire à travers ses branches,

Le jour, apparaîtra plein de colombes blanches,

Plein d'étoiles, la nuit.

Et nous qui serons morts, morts dans l'exil peut-être,

Martyrs saignants, pendant que les hommes, sans maître,

245 Vivront, plus fiers, plus beaux,

Sous ce grand arbre, amour des cieux qu'il avoisine,

Nous nous réveillerons pour baiser sa racine

Au fond de nos tombeaux !

16-20 décembre. Jersey.

LA FIN

(JERSEY, 9 OCTOBRE1853)
 
 

Comme j'allais fermer ces pages inflexibles,

Sur les trônes croulants, perdus par leur sauveur,

La guerre s'est dressée, et j'ai vu, moi rêveur,

Passer dans un éclair sa face aux cris terribles.

5 Et j'ai vu frissonner l'homme de grand chemin !

Cette foudre subite éblouit ses prunelles.

Il frémit, effaré, devant les Dardanelles,

Ô lâche ! Et peut-être demain,

10 Grâce aux soldats nos fils, vaillants, quoique infidèles,

Demain sur ce front vil, sur cet abject cimier,

Comme un aigle parfois s'abat sur un fumier,

Quelque victoire aveugle ira poser ses ailes !

Malgré ta couardise, il faut combattre, allons !

Bats-toi, bandit ! c'est dur ; il le faut. Dieu t'opprime.

15 Toi qui, le front levé, te ruas dans le crime,

Marche à la gloire à reculons !

Quoi ! même en se traînant comme un chien qui se couche,

Quoi ! même en criant grâce, en demandant pardon,

Même en léchant les pieds des cosaques du Don,

20 On ne peut éviter Austerlitz ? Non, Cartouche.

Nul moyen de sortir de la peau de César !

En guerre, faux lion ! ta crinière l'exige.

Voici le Rhin, voici l'Elster, voici l'Adige,

Voici la fosse auprès du char !

25 La guerre, c'est la fin. Ô peuples, nous y sommes.

Pour t'entendre sonner, je monte sur ma tour,

Formidable angelus de ce grand point du jour,

Dernière heure des rois, première heure des hommes !

Droits, progrès, qu'on croyait éclipsés pour jamais,

30 Liberté, qu'invoquaient nos voix exténuées,

Vous surgissez ! voici qu'à travers les nuées

Reparaissent les grands sommets !

Des révolutions nous revoyons les cimes.

Vieux monde du passé, marche, allons ! c'est la loi.

35 L'ange au glaive de feu, debout derrière toi,

Te met l'épée aux reins et te pousse aux abîmes !

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