Le bachelier de Salamanque

ou Les mémoires de D. Chérubin de La Ronda

LIVRE 1 CHAPITRE 1

p1

De la famille et de l' éducation de Don Cherubin.


je dois le jour à Don Roberto de la Ronda, qui des environs de Malaga où il étoit né, alla s' établir dans la province de Léon. Il y devint
 

p2

secretaire de Don Sebastien de
Cespedez, corregidor de Salamanque,
qui le fit Alcade de Molorido, gros
bourg voisin de cette ville.
Mon pere en vertu de sa charge
prit de sa propre autorité le titre
de don, et par bonheur pour lui
personne ne le chicanna là dessus.
Comme il avoit toujours été homme
de plaisir et fort désinteressé, il amassa
si peu de bien, que lorsqu' une
mort prématurée le ravit à sa famille,
à peine laissa-t-il de quoi vivre
à sa veuve et à trois enfans dont
elle demeuroit chargée. J' étudiois
alors avec Don Cesar, mon frere
aîné, à l' université de Salamanque ;
et je ne sçais comment nous aurions
pû faire pour continuer nos études
sans le secours du corregidor, mais
ce genereux seigneur eut soin de
nous. Il n' épargna rien pour nous
bien entretenir. Il nous aimoit ; et
toutes les fois que nous allions lui
faire notre cour, il nous disoit qu' il
 
p3

nous regardoit comme ses enfans.
Peut-être l' étions-nous en effet ; ce
que je ne crois pourtant pas, quoique
ma mere ait eu la réputation
d' être un peu coquette.
Malheureusement pour nous, notre
protecteur mourut avant que
nous fussions hors du college ; de
maniere que nous voyant réduits à
vivre de notre patrimoine, qui ne
pouvoit suffire à tous nos besoins,
nous fumes obligés de nous abandonner
à la providence. D Cesar
se sentant de l' inclination pour les
armes, prit parti dans un regiment
de cavalerie que la cour envoyoit
à Milan. De mon côté, profitant
de l' amitié qu' un vieux parent,
docteur de l' université, avoit pour
moi, j' acceptai un logement qu' il
m' offrit gratuitement chez lui avec
sa table. Par ce moyen ma mere
n' ayant sur les bras que D Francisca
ma soeur qui n' avoit que sept ans,
se vit en état de subsister doucement
avec elle.
 
p4

Je fis de si grands progrès au college,
qu' on n' y parla plus que de
Don Cherubin de la Ronda. Je
brillai sur-tout en philosophie par le
talent extraordinaire qu' on vit en
moi pour la dispute. Enfin je travaillai
tant, que je parvins à l' honneur
d' être bachelier.
Alors mon vieux docteur, qui
commençoit peut-être à se lasser de
m' avoir pour commensal, car le
bon-homme étoit un peu avare,
me tint ce discours : ami Don Cherubin
vous êtes presentement en
âge de penser à un établissement,
et en état de vous soutenir par
vous-même en vous faisant précepteur ;
c' est le meilleur parti que vous puissiez
prendre. Vous n' avez qu' à vous
rendre à Madrid, vous y trouverez
facilement quelque bonne maison,
d' où, après avoir élevé l' enfant, vous
sortirez avec une pension pour toute
votre vie, ou du moins avec un
benefice. Vous êtes un habile garçon,
 
p5

et vous avez l' air sage : vous êtes né
pour exercer le préceptorat.
Comme je voyois à Salamanque
deux ou trois précepteurs qui me
paroissoient contens de leur condition,
je me mis dans l' esprit que leur poste
devoit être plein d' agrément. Ainsi
le vieux docteur eut peu de peine
à me persuader. Je lui dis que j' étois
prêt à partir ; et après l' avoir remercié
de ses bontés, je me rendis effectivement
à Madrid par la voye
des muletiers, avec un coffre qui
contenoit tous mes effets, c' est-à-dire
un peu de linge, mon habit de
bachelier, et quelques pistoles que
le vieillard m' avoit lâchées malgré
son avarice.
étant arrivé à Madrid, j' allai descendre
à un hôtel garni où l' on
donnoit à manger proprement et
où plusieurs honnêtes gens étoient
logés. Je fis connoissance avec eux,
et je liai entre autres un commerce
d' amitié avec le curé de Leganez,
 
p6

qu' une affaire importante avoit amené
à Madrid. Il me fit confidence
du sujet de son voyage, et je lui
appris le motif du mien.
Je ne lui eut pas sitôt dit que
j' avois envie d' être précepteur, qu' il
fit une grimace, dont je ris encore
toutes les fois que je m' en souviens :
je vous plains, seigneur bachelier,
s' écria-t-il : que voulez-vous faire ?
Quel genre de vie allez-vous embrasser ?
Sçavez-vous bien à quoi il
vous engage ? à sacrifier votre liberté,
vos plaisirs et vos plus belles années
à des occupations pénibles,
obscures et ennuyeuses. Vous vous
chargerez d' un enfant qui quelque
bien né qu' il puisse être, aura toujours
des deffauts. Il faudra vous appliquer
sans relâche à former son
esprit aux sçiences, et son coeur à la
vertu. Vous aurez ses caprices à
dompter, sa paresse à vaincre et son
humeur à corriger.
Vous n' en serez pas quitte, poursuivit-il,
 
p7

pour les peines que votre
éléve vous fera souffrir. Vous serez
obligé d' essuyer de la part de ses
parens de mauvais procédés, et de
dévorer même quelquefois les mortifications
les plus humiliantes. Ne
pensez donc pas que le préceptorat
soit une condition pleine de douceur.
C' est plutôt une servitude à laquelle
pour se réduire il faut, comme
pour se faire moine, être quelque
chose de plus ou de moins
qu' un homme.
Vous pouvez, ajoûta le curé de
Léganez, vous en rapporter à moi
là-dessus. J' ai fait le métier que vous
avez envie de faire. Aprés celui d' un
aumônier d' évêque, c' est le plus
misérable que je connoisse ; je sçais
ce que c' est. J' ai élevé le fils d' un
alcade de cour ; je n' ai pas véritablement
tout à fait perdu mes peines,
puisque ma cure en est le fruit ;
mais je vous proteste qu' elle me
coute bien cher. J' ai passé huit années
 
p8

dans un esclavage plus rude que
celui des chrétiens en Barbarie.
Mon éléve, qui de tous les enfans
du monde étoit peut-être le moins
propre à recevoir une excellente
éducation, joignoit à une stupidité
naturelle une aversion parfaite pour
tout ce qui s' appelle ordre et devoir ;
de maniere que pour l' endoctriner
j' avois beau suer sang et eau,
je ne faisois que semer sur le sable.
Encore aurois-je pris patience si
l' alcade, moins aveuglé par l' amour
paternel, eût rendu justice à
son fils ; mais ne pouvant le croire
aussi stupide qu' il étoit, il s' en prenoit
à moi. Il me reprochoit l' inutilité
de mes leçons, et ce qui ne m' étoit
pas moins sensible que l' injustice
de ses reproches, il me les faisoit
sans ménager les termes.
J' avois donc, continua le curé, à
souffrir également du pere et du fils
d' une maniere différente ; j' avois
encore dans les domestiques des
 
p9

tyrans de mon repos, des espions
vigilans, et des inférieurs toujours
prêts à me manquer de respect. La
vilaine maison, dis-je au curé ! Je
vous trouve encore bienheureux de
n' en être pas sorti sans récompense.
Vous avez raison, me répondit-il ;
encore observerez-vous, s' il vous
plaît, qu' il m' est dû près de mille
écus d' appointemens dont l' alcade
ne songe point à me tenir compte,
ou plutôt qu' il croit m' avoir bien
payé en me faisant obtenir une cure
de campagne. Et votre disciple,
repris-je, n' est-il pas reconnoissant des
peines qu' il vous a données ? Ne vous
fait-il pas bien des amitiés lorsque
vous vous rencontrez tous deux ?
Je ne le vois point, repartit le curé ;
à peine a-t-il été dans le monde
qu' il a oublié son latin et son
précepteur.
Tels furent les discours que me
tint le curé de Léganez, pour m' ôter
l' envie d' être précepteur ; néanmoins
 
p10

tout sensés qu' ils étoient, ils
ne firent pas plus d' impression sur
moi qu' en font sur une fille tendre
ceux qu' on lui tient pour la dégouter
du mariage. Il s' en apperçut ; et
jugeant bien qu' il perdroit le tems
à vouloir me détourner de mon
dessein, il poursuivit de cette sorte :
je vois bien qu' il est inutile de
combattre votre résolution. Vous voulez
donc absolument tâter du préceptorat ?
à la bonne heure. Mais
puisque je n' ai point assez d' éloquence
pour vous faire changer de sentiment,
du moins souvenez-vous
d' un avis que j' ai à vous donner :
soyez extrémement sur vos gardes
lorsque vous demeurerez dans une
maison où il y aura des femmes ; le
diable aime à tenter les précepteurs,
et pour peu que l' instrument qu' il
met en oeuvre soit joli, ils ne manquent
guere de succomber à la
tentation.
Je promis au curé de Léganez
 
p11

de suivre exactement son conseil, le
beau sexe étant en effet un écüeil
redoutable pour moi ; car je ne sentois
déja que trop que j' avois reçu de
la nature un temperamment contre
lequel ma vertu auroit bien à luter.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 2

de la premiere maison où Don
Cherubin fut précepteur.

le curé de Léganez me voyant
déterminé à remplir une place
de pedagogue, me donna la connoissance
du reverend pere Thomas
de Villareal religieux de la merci,
qui avoit un talent tout particulier
pour découvrir les maisons où il falloit
des précepteurs. Ce bon pere
m' en eut bientôt enseigné une, ou
plûtôt il me mena lui-même chez le
seigneur Isidor Montanos, riche
 
p12

bourgeois de Madrid, qui sur le
bien que sa reverence lui dit de
moi, m' arrêta sur le pied de cinquante
pistoles par an. Montanos avoit
été marchand et s' étoit retiré du
commerce, tant pour se décrasser
que pour vivre plus tranquillement.
Il avoit deux fils, l' un de seize et
l' autre de quinze ans, qu' il me
présenta et dont l' air ne me prévint
pas en leur faveur. L' aîné étoit begue,
et le cadet bossu. Je leur fis
quelques questions pour tâter leur
esprit, et j' eus lieu de juger par leurs
réponses qu' il ne tiendroit qu' à eux
de profiter de mes leçons.
Mon premier soin dans cette maison
fut d' observer tout le monde, depuis
le chef jusqu' au dernier laquais ;
et je me proposai de m' y conduire de
façon que je ne fisse paroître aucun
défaut ; ce qui n' étoit guere plus facile
que de n' en avoir point du tout. Je
connus en peu de tems les caracteres,
et cette connoissance m' affligea.
Le seigneur Isidor étoit un petit genie
 
p13

qui faisoit le plaisant, et qui
avoit toujours quelque fade quolibet
à vous débiter. Fier de la possession
de dix mille ducats de rente, il marchoit
les jouës enflées d' orgueil, et
faisoit le gros dos. Au reste il étoit
grossier, bouru, brutal et capricieux.
De leur côté, ses fils avoient de mauvaises
inclinations. Quoique le tems
ne les eût pas encore fait hommes,
ils l' étoient déja par leurs passions ;
la nature leur avoit donné, pour
ainsi dire, une dispense d' âge pour
être vicieux. Ils avoient un laquais
favori, une espece de valet de
chambre, qui possedoit leur confiance,
et leur rendoit les mêmes services
que s' ils eussent été dans leur majorité.
Je me l' imaginai du moins, et
les raisons que j' eus de le croire me
semblerent si fortes que je ne pus
m' empêcher d' en avertir leur pere.
Je m' attendois, en lui donnant
cet avis, qu' il en sentiroit l' importance
et prendroit feu comme tout
 
p14

autre pere eût fait à sa place. Cependant
je me trompai ; au lieu d' en paroître
émû, il me rit au nez en me
disant : allez allez, monsieur le
bachelier, laissez-les faire ; ils s' en
lasseront comme moi. J' étois, ajouta-t' il,
un égrillard dans ma jeunesse ; je
faisois trembler les peres et les maris
de mon voisinage. Je ne prétens pas
que mes enfans vivent autrement
que moi. Je ne vous donne pas cinquante
pistoles par an pour m' en faire des saints.
Enseignez-leur la langue
latine et l' histoire, avec cela
inspirez-leur l' esprit du monde ; c' est
tout ce que je vous demande.
Quand je vis que Montanos n' avoit
aucune délicatesse sur les moeurs
de ses fils, je cessai de me donner la
peine de veiller sur leurs actions, et
me renfermant dans les bornes prescrites
je me contentai de remplir les
autres devoirs. Je faisois traduire à
mes disciples les auteurs latins en
castillan, et mettre en latin les bons
 
p15

auteurs espagnols. Je leur lisois les
guerres de Grenade ou d' autres histoires,
et j' accompagnois ma lecture
de reflexions instructives. Outre cela
quand il leur échappoit de dire ou
de faire quelque chose contre la
bienséance ou contre la charité, je
ne manquois pas de les reprendre.
Mais je leur faisois en vain des
remontrances ; leur pere les rendoit
infructueuses par ses discours imprudens
et dangereux. étoit-il en belle
humeur, il se vantoit devant eux d' avoir
été libertin dans sa jeunesse. On
eut dit, en vérité, qu' il leur racontoit
exprès ses débauches pour les porter
à suivre son exemple. Il y a comme
cela des peres qui ne s' observent
point devant leurs enfans, et qui les
détournent eux-mêmes du chemin
de la vertu.
Après tout, si le seigneur Isidor
n' eût eu que ce défaut là, nous aurions
pû vivre long-tems ensemble.
J' en aurois même souffert encore
 
p16

beaucoup d' autres qu' il avoit, à l' exception
de sa mauvaise humeur. Il
étoit insuportable quand il s' y mettoit ;
ce qui n' arrivoit que trop souvent.
Alors les discours les plus durs
et les plus désobligeans ne lui
coutoient rien. Il étoit même assez injuste
pour me reprocher jusqu' aux
défauts de ses fils : pourquoi, me
disoit-il, n' apprenez-vous pas à mon
aîné, c' étoit le begue, à parler
distinctement ? D' où vient que le cadet,
c' étoit le bossu, se tient si mal ?
Pourquoi l' un a-t' il le tein si pâle ?
Pourquoi les habits de l' autre sont-ils
plein de taches et de poussiere ?
Voilà ce qu' il me disoit : le moyen
de s' entendre de sang froid faire de
pareils reproches ! Un matin n' y
pouvant tenir, je sortis de chez Montanos
pour n' y plus rentrer, après
lui avoir dit que je ne m' accommodois
point d' un homme qui vouloit
que le précepteur de ses enfans
fut en même tems leur medecin,
 
p17

leur maître à danser et leur valet-de-chambre.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 3

le bachelier Don Cherubin va offrir
ses services à un conseiller
du conseil de Castille ; de
l' entretien qu' il eut avec ce
magistrat.

j' allai dès le même jour trouver
mon religieux de la merci, qui
ne me blâma point d' avoir quitté le
seigneur Isidor. Il me dit au
contraire qu' il étoit fâché de m' avoir
placé dans une si mauvaise maison :
monsieur le bachelier, ajouta-t-il,
revenez ici dans trois jours : je vous
aurai peut-être déterré une meilleure
place.
Effectivement quand je le revis, il
m' aprit qu' il en avoit une nouvelle à
 
p18

me proposer. Un conseiller du conseil
de Castille, me dit-il, a besoin
d' un précepteur pour son fils unique.
Vous pouvez aller vous présenter de
ma part à ce magistrat ; je lui ai parlé
de vous, et je crois que vous vous
conviendrez l' un à l' autre. Je vous
avertis seulement que c' est un homme
fier, comme ces messieurs le
sont pour la plûpart ; à cela près,
il est aimable et d' un très-bon
caractere, à ce qu' on m' a dit. Je souhaite
que vous soyez plus content de lui
que du seigneur Montanos.
Je me rendis à l' hôtel du
conseiller. Je trouvai ce juge prêt à
monter en carosse pour aller au conseil.
Je m' approchai de lui très-respectueusement,
et lui dis que j' étois
le bachelier dont le pere Thomas
de Villareal lui avoit parlé. Vous
avez mal pris votre tems, me
répondit-il d' un air grave et sec : je ne
puis vous donner audience présentement.
Revenez sur les six heures
du soir.
 
p19

Me voyant assigné pour être oüi, je
ne manquai pas de comparoître devant
mon magistrat avant même le
tems prescrit. On m' annonce. Je
demeure et j' attens deux grandes
heures pour le moins dans l' antichambre ;
après quoi l' on m' introduit
dans un cabinet où j' apperçois
le juge assis dans un fauteüil. Je lui
fis une reverence si profonde, que je
pensai donner du nez à terre. Il
répondit à mon salut par une legere
inclination de tête ; et me montrant
du doigt un petit tabouret qui
ressembloit assez à une sellette, il me
fit signe de m' y asseoir.
Je n' ai jamais vû de personnage
d' un maintien plus orgueilleux. Il
jetta sur moi des regards critiques ; et
se disposant à m' interroger sur faits
et articles, il m' adressa la parole
dans ces termes : êtes-vous gentilhomme ?
Je ne croyois pas, lui
répondis-je, qu' il fallut l' être pour
devenir précepteur. Cela n' est pas, si
 
p20

vous voulez, absolument necessaire,
me repliqua-t-il ; mais outre que cela
ne gâte rien, il me semble que le
dogme a plus de force dans la bouche
d' un maître gentilhomme que
dans celle d' un roturier.
Le respect que je devois à un conseiller
de Castille m' empêcha de
faire un éclat de rire à ces derniers
mots, tant ils me parurent ridicules.
Cependant, continua le magistrat,
quand vous ne seriez pas noble, je
veux bien me relâcher là-dessus,
pourvû que vous ayez d' ailleurs
toutes les qualités du précepteur que je
prétens mettre auprès de mon fils,
qui pourra bien un jour remplir ma
place.
Je demandai au conseiller de
quelles qualités il vouloit que ce
précepteur fût pourvû ; et il me
repartit : je cherche un sujet qui soit
un grand homme, un sçavant homme,
un homme de Dieu et un homme
du monde en même tems : il faut
 
p21

qu' il réunisse tous les talens : qu' il
possede toutes les sciences divines et
humaines, depuis le catéchisme
jusqu' à la théologie mystique, et
depuis le blason jusqu' à l' algebre.
Tel est le maître que je veux ; et
comme il est juste de faire un sort
agréable à une personne de ce mérite,
je lui donnerai ma table avec
cinquante pistoles d' appointemens.
Ce n' est pas tout, ajouta-t-il, je
pourrai bien, l' éducation finie, lui
faire avoir par mon crédit un
benefice, ou bien le gratifier d' une
petite pension viagere.
J' admirai la générosité de ce
magistrat ; et demeurant d' accord avec
moi-même que je n' étois point ce
pédagogue dont il s' étoit formé une
si parfaite idée, je me levai de dessus
la sellette, en disant au juge :
adieu, seigneur, puissiez-vous
rencontrer l' homme que vous cherchez ;
mais franchement, je ne le
crois pas plus facile à trouver que
l' orateur de Ciceron.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 4

 
p22

le religieux de la merci place
le bachelier, chez le marquis
de Buendia.

je rendis compte de cette
conversation au pere Thomas ; nous
rîmes un peu tous deux aux dépens
du conseiller qui nous parut un
original : je ne serai pas content, me
dit ensuite le religieux, que je ne
vous aye bien placé ; plus je vous
vois plus je vous aime. Je vais me
donner pour vous de nouveaux
mouvemens : il y aura bien du
malheur, si je ne vous mets pas à la fin
dans quelqu' une de ces bonnes
maisons où les précepteurs font la
pluye et le beau temps.
Veritablement peu de jours
après, s' imaginant avoir fait ma
 
p23

fortune, il vint à mon hôtel garni,
et me dit avec une émotion qui
relevoit le prix du service : enfin, mon
cher bachelier, j' ai un poste excellent
à vous offrir. Le marquis de
Buendia, l' un des principaux seigneurs
de la cour, veut vous confier
l' éducation de son fils sur le portrait
que je lui ai fait de vous. Venez me
prendre demain au matin ; je vous
menerai chez lui. Vous verrez un
seigneur des plus polis. Vous serez
charmé de la reception qu' il vous
fera ; et je ne doute nullement que
vous ne soyez parfaitement bien
chez ce courtisan.
Le lendemain le pere Thomas
me conduisit au levé du marquis, et
ce seigneur me reçut d' un air gracieux,
en me disant qu' il étoit persuadé
que j' avois du mérite, puisque le
reverend pere, qui étoit son ami,
m' avoit choisi pour me mettre auprès
du jeune marquis son fils. Je
vous reçois, poursuivit-il, aveuglément
 
p24

de la main de sa reverence.
à l' égard de vos honoraires, je vous
donnerai cent pistoles tous les ans,
et vous ne sortirez de chez moi qu' avec
une récompense digne de vos
soins, et mesurée à ma reconnoissance.
Je fis porter dès le même jour
mon coffre à l' hôtel du marquis,
où je trouvai une chambre meublée
exprès pour moi. Je vis mon disciple.
C' étoit un enfant de sept ans,
beau comme le jour et d' une grande
douceur. Il étoit encore entre les
mains des femmes ; mais il me fut
livré sur le champ, et l' on nous donna
un valet-de-chambre et un laquais
pour nous servir. Comme les
enfans naissent ordinairement avec
quelques inclinations qui ont besoin
d' être corrigées, je m' attachai à
étudier les siennes. Je ne lui en
remarquai point de mauvaises, tant
les femmes qui avoient élévé sa premiere
enfance avoient eu soin de
 
p25

ne souffrir en lui aucun penchant
vicieux. Elles lui avoient même
apris à lire et à écrire, de façon qu' il
ne sçavoit pas mal déja former ses
lettres.
Je lui achetai un rudiment, et je
commençai à lui enseigner les premiers
principes de la langue latine.
Je mêlois à mes leçons de petites
fables propres à lui ouvrir l' esprit
en le divertissant. Il les retenoit
avec une facilité surprenante ; et
lorsqu' il les débitoit à son pere, il
s' en acquittoit de si bonne grace que
le marquis en pleuroit de joïe. Il
est constant que ce jeune seigneur
promettoit beaucoup. J' étois ravi de
ses heureuses dispositions, et fier par
avance de l' honneur que son éducation
me devoit faire.
J' étois si content de mon état,
que je ne pus m' empêcher d' aller
voir le religieux de la merci pour
le lui témoigner : mon reverend
pere, lui dis je d' un air de satisfaction
 
p26

qui lui fit deviner d' abord le
motif de ma visite, je viens plein
de reconnoissance, vous rendre les
graces que je vous dois. Vous m' avez
mis dans une maison où je suis
aimé, consideré, respecté. J' ai pour
disciple le sujet du monde le plus
docile, et qui ne laisse apercevoir
en lui aucun défaut. Ce n' est pas un
enfant, c' est un ange.
à ces mots, le pere Thomas
m' embrassa de joye, et me dit : que
vous me faites de plaisir en m' aprenant
que vous êtes si satisfait de
votre disciple. Je ne le suis pas
moins de son pere, lui repliquai-je
avec la même vivacité ; le marquis
de Buendia est un aimable seigneur.
Quelle politesse ! Il a pour
moi des attentions dont je suis confus.
Bien loin d' avoir l' humeur inégale,
et de ces momens de caprice
où les personnes de qualité font
sentir leur superiorité, il ne me parle
jamais que pour me dire des choses
 
p27

obligeantes. Il a même ordonné
en ma presence à ses domestiques
de m' obéïr, si j' avois quelque ordre
à leur donner.
Encore une fois, me dit le religieux,
vous me ravissez : vous ferez
indubitablement votre fortune
chez ce seigneur. J' étois donc enchanté
de mon poste ; et je souhaitois
que le curé de Leganez, qui
n' étoit plus à Madrid, fût informé
de ma situation. Selon lui, disois-je,
il n' y a point de précepteur qui
ne soit miserable, et cependant je
me vois dans un état digne d' envie.
Je joüis tranquillement de ma
felicité pendant une année entiere.
Quoique je ne touchasse pas un sou
de mes apointemens, j' avois l' esprit
en repos là-dessus. Quand je
n' aurai plus d' argent, disois-je, Don
Gabriël Pampano notre intendant
m' en fournira, je n' aurai qu' à lui dire
deux paroles, et sur le champ il
me comptera des especes tant que
j' en voudrai.
 
p28

Dans cette confiance, je laissai
couler encore six mois sans
m' impatienter ; mais enfin le besoin où je
me trouvai insensiblement d' avoir
quelques pistoles pour m' entretenir
devint si pressant, que ne pouvant
plus differer, je m' adressai au seigneur
Don Gabriël : je vous prie,
lui dis-je, de me donner trente
pistoles à compte sur mes apointemens.
Monsieur le bachelier, me
répondit-il, en affectant un air chagrin,
vous me prenez sans verd,
et j' en suis très-mortifié. Soyez
persuadé que je vous donnerois cent
pistoles au lieu de trente, si j' étois
en fonds ; mais je vous proteste que
je n' ai pas dix écus dans ma caisse.
Vieux stile d' intendant, m' écriai-je !
Si vous aviez envie de m' obliger,
vous ne me refuseriez pas ce que
je vous demande. Il m' est dû plus de
cent cinquante pistoles, et j' ai besoin
d' argent ; entrez, de grace,
dans ma situation. Priere inutile !
 
p29

J' eus beau dire, j' eus beau presser
Pampano de m' aider, du moins d' une
dixaine de pistoles ; le boureau
fut inexorable. C' est un caillou que
le coeur d' un intendant.
Cependant mes habits s' usoient à
vûë d' oeil, et je ne sçavois que faire
à cela. Un jour je tirai à part le maître
à danser qui venoit montrer au
logis, et je lui demandai si ses leçons
lui étoient bien payées. Pas trop
bien, me répondit-il, je ne sçais de
quelle couleur est l' argent de monsieur
le marquis ; je viens pourtant
ici depuis six mois trois fois la
semaine. Vous êtes, ajoûta-t-il, dans
le même cas aparemment ? Vous l' avez
dit, lui repartis-je ; et malheureusement
pour moi je n' ai pas vos
ressources. Vous avez vingt écoliers.
S' il y en a dix qui ne vous payent
point, vous tirez du moins des dix
autres de quoi entretenir votre
table, et faire rouler votre petit
équipage. Je suis, comme vous voyez,
 
p30

plus à plaindre que vous.
Après avoir encore inutilement
fait quelques tentatives pour
attendrir le barbare Pampano, je pris le
parti de faire connoître mes besoins
au marquis. J' eus bien de la peine
à m' y résoudre ; néanmoins la nécessité
m' y força. Je representai à ce
seigneur l' embarras où je me trouvois,
et les démarches inutiles que
j' avois faites auprès de Don Gabriël,
quoique je n' eusse demandé qu' une
très-petite somme en comparaison
de celle qui m' étoit dûë. Le marquis
fut, ou pour parler plus juste,
parut fort en colere contre son
intendant, dit qu' il lui laveroit la tête,
et qu' il prétendoit que je fusse payé
régulierement de quartier en quartier.
Qui n' eût pas crû, après cela, que
j' allois toucher pour le moins une
cinquantaine de doublons ? Je n' en
fus pas toutefois plus avancé, soit
que Pampano et son maître fussent
 
p31

en effet fort près de leurs pieces :
soit que, ce qui est plus vraisemblable,
ils s' entendissent tous deux pour
me traiter comme leurs autres
créanciers.
J' étois dans un état trop violent
pour ne pas m' efforcer d' en sortir.
J' employai pour la quatriéme fois
le pere Thomas, qui compatissant
à mon malheur, me fit entrer chez
un contador. Mais avant que de
quitter le marquis, je lui écrivis une
lettre dans laquelle je lui representois
respectueusement que n' étant
pas assez riche pour continuer à lui
rendre service sans interêt, j' étois
dans la nécessité de chercher une
autre maison que la sienne, ce que
je le suppliois très-humblement de
ne pas trouver mauvais. Car quelque
juste sujet que puisse avoir un
homme du commun, de n' être pas
content d' une personne de qualité,
encore est-il obligé de filer doux
avec elle.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 5

 
p32

le bachelier devient précepteur
du fils d' un contador.

je passai d' une extrémité à l' autre.
Si le contador n' avoit pas la
politesse du marquis de Buendia,
il étoit en recompense beaucoup
mieux en especes. La charmante
maison ! On y entendoit depuis le
matin jusqu' au soir compter de l' or
et de l' argent, et ce bruit harmonieux
m' enchantoit les oreilles.
Le contador étoit un homme
qui alloit d' abord au fait. Il voulut
sçavoir quels apointemens je gagnois
chez le marquis de Buendia.
Ce seigneur, lui dis-je, m' avoit promis
cent pistoles par an, mais il n' a
pas été exact à tenir sa parole. Le
contador sourit à ces derniers mots,
et me dit : he bien je vous promets,
 
p33

moi, cent cinquante pistoles, que
vous toucherez, et même d' avance
si vous le souhaitez. En même tems
il appella son caissier : Raposo, lui
dit-il, comptez tout-à-l' heure à
monsieur le bachelier cent pistoles ;
et toutes les fois qu' il voudra
de l' argent, ne lui en refusez pas.
Ces paroles me jetterent de la
poudre aux yeux. Comment diable,
dis-je en moi-même, un marquis
et un contador sont deux hommes
bien différens ! L' un ne paye
point ce qu' il doit, et l' autre
n' attend pas qu' il doive pour payer.
Sitôt que le caissier m' eut délivré
l' espece, j' envoyai chercher un tailleur
auquel je commandai un
habillement complet, et je lui avançai
vingt pistoles pour imiter les manieres
des contadors.
Me voyant tout-à-coup en argent,
je repris ma bonne humeur
que le marquis et son intendant
m' avoient fait perdre, et je
 
p34

commençai à m' acquitter de bon coeur
des fonctions du préceptorat. Mon
nouveau disciple n' étoit pas fort
avancé. Quoiqu' il eût déja dix ans,
il ne sçavoit pas encore lire. J' étois
son premier maître. Monsieur le
bachelier, me dit son pere, je
vous abandonne mon fils ; je me
repose entierement sur vous de son
éducation. Je ne veux pas en faire
un docteur ; enseignez-lui seulement
un peu de latin. Donnez-lui
ce qu' on appelle des manieres, et
cherchez quelque habile arithmeticien
qui lui montre à faire toutes
sortes de comptes et de calculs.
Chargez-vous de ce soin-là.
Je me préparai donc à répondre
aux vûës du contador, et à lêcher
le petit ours auquel il vouloit que
je fisse prendre une forme. Je n' eus
pas peu de peine à faire connoître
à mon écolier les lettres de l' alphabet.
Il n' avoit pas plus de disposition
à devenir sçavant, que l' éleve
 
p35

du curé de Leganez. Cependant je
m' y pris de tant de façons, que j' eus
le bonheur de parvenir à le faire
lire couramment toutes sortes de
livres espagnols. Je fis part aussitôt
de cette grande nouvelle à madame
sa mere, qui en fut transportée
de joye. Quoiqu' elle aimât tendrement
son fils, elle ne laissoit pas de
lui rendre justice ; et regardant comme
un prodige l' heureux succès de
mes leçons, elle m' en fit tout l' honneur.
Je gagnai par là son estime et
son amitié.
Insensiblement Porcia, c' est ainsi
que se nommoit l' épouse du contador,
goûta mon esprit, et prit
tant de plaisir à ma conversation,
que tous les jours après la sieste
elle m' attiroit dans son apartement
sous prétexte de voir son fils que
je lui menois. C' étoit une femme
de trente-cinq ans tout au plus, fort
spirituelle et si reservée, que je me
trompe peut-être quand je pense
 
p36

qu' elle avoit quelque goût pour
moi. Néanmoins je ne pus m' empêcher
de le croire ; et le lecteur
jugera par ce que je vais raporter,
si je fus un fat de me l' imaginer.
Quelque aimable que fût encore
Porcie, et quoiqu' elle me regardât
d' un oeil à me faire soupçonner
qu' elle avoit quelque dessein
sur moi ; je ne répondois nullement
aux marques de bonté qu' elle me
donnoit. Je n' avois des yeux que
pour la jeune Nise sa suivante, qui
de son côté m' en voulant aussi,
m' agaçoit d' une maniere plus efficace.
Je ne fus point à l' épreuve de son
air coquet et piquant, malgré le fond
de morale et de vertu que je m' étois
fait à l' université. Nous nous
lançames de part et d' autre des oeillades
si significatives, que nous nous
entendimes ; et bientôt l' intrigue
fut noüée.
Nise ajoûtoit à plusieurs autres
talens qu' elle possedoit celui d' être
 
p37

ingenieuse à inventer les moyens
d' avoir des entretiens secrets avec
ses amans ; et c' étoit un art dont elle
avoit besoin dans une maison
où elle avoit à craindre le ressentiment
d' un galant qu' elle vouloit
quitter pour moi, ou du moins à qui
elle prétendoit donner un associé.
Le valet de chambre de mon disciple
étoit ce galant sacrifié. Nise
aparemment n' ayant pas trouvé dans
ses hommages de quoi contenter sa
vanité, s' étoit avisée d' aspirer à la
conquête de monsieur le précepteur.
Quoiqu' il en soit, triomphant de
mon rival, sans sçavoir que j' en
eusse un, je joüissois tranquillement
d' un bonheur qu' il n' ignora pas
long-tems. Il eut quelque vent des
conversations furtives que j' avois
avec sa princesse ; et pour s' en venger
il se resolut à nous perdre tous
deux. Il n' éclata point d' abord,
n' ayant pas contre nous de plus fortes
 
p38

armes que des soupçons qui ne
prouvoient rien. Il s' y prit avec
plus de prudence. Il mit dans ses
interêts tous les laquais du logis ;
et cette canaille ordinairement
ennemie des précepteurs, entra sans
peine dans le projet de sa vengeance.
De sorte que Nise et moi observés
par tant d' espions, nous ne pûmes
éviter le malheur d' être surpris
dans un tête à tête.
Cette avanture fit un éclat terrible
dans la maison du contador.
Tous les domestiques à l' envi
s' égayerent à mes dépens. Monsieur,
contre l' ordinaire de ses confreres,
qui se soucient fort peu que ces
sortes de scenes se passent chez eux,
prit cette affaire au point d' honneur,
et se mit dans une colere
effroyable. Madame, encore plus
scandalisée que monsieur, dit que c' étoit
une chose qu' on ne devoit point
pardonner : comment s' écria-t-elle,
un homme à qui je croyois des
 
p39

sentimens, du goût, s' amuser à une
suivante ! Enfin le resultat de cela fut
que la catastrophe tomba sur moi.
Porcie, qui aimoit sa soubrette, ou
qui lui avoit peut-être confié des
secrets importans, se contenta de
la gronder, et moi je fus honteusement
chassé comme un suborneur,
à cause que je n' avois pas fait voir
des sentimens plus nobles.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 6

ce que devint notre bachelier au
sortir de chez le contador.

je n' eus garde, en sortant de chez
le contador, d' aller trouver le
religieux de la merci, qui m' auroit
sans doute fait de justes reproches
sur ma sortie ; et qui ne me regardant
peut-être plus que comme un
miserable qu' il devoit abandonner,
se seroit fait un scrupule de me placer
 
p40

dans une nouvelle maison. Je
n' osai même retourner à mon hôtel
garni, m' imaginant qu' on y sçavoit
mon histoire ; car quand on a
fait une sottise, on croit que tout
le monde en est d' abord informé.
Je me retirai dans un quartier éloigné,
et j' y loüai une chambre garnie,
où n' étant pas sans argent, je
demeurai quinze jours à me consulter
sur ce que je devois faire.
Je me rappellai plus d' une fois le
conseil du curé de Leganez. Je me
repentois de l' avoir négligé ; et me
reprochant ma foiblesse, je ne pouvois
penser à Nise sans rougir de
honte : ah malheureux, me disois-je,
est-ce donc pour faire l' amour à
des soubrettes que tu t' es fait
précepteur ? Au lieu de porter le
scandale de maison en maison, renonce
à un emploi que tu remplis si
mal ; ou bien, si tu veux le continuer,
purge tes moeurs, et fais tous
tes efforts pour acquerir les vertus
 
p41

qui te manquent pour t' en bien
acquitter. En un mot, je me repentis
de ma faute ; et à force de me
promettre d' être plus sage, je conçûs
l' esperance de le devenir.
Pendant ce tems-là, mon nouvel
hôte m' ayant pris en amitié,
songeoit à me rendre service :
monsieur le bachelier, me dit-il un jour,
j' ai envie de vous procurer une bonne
place en vous mettant chez une
veuve de qualité qui fait élever sous
ses yeux son petit-fils. Ce mot de
veuve me fit trembler d' abord. N' y
auroit-il point ici quelque nouveau
précipice, dis-je en moi-même ? Le
demon n' auroit-il pas encore envie
de me tendre un piége ? Mais
je me rassurai en faisant reflexion
que la dame dont il s' agissoit étoit
une grand-mere ; ce qui supposoit
un âge à servir de frein à mon
temperament. Je repondis donc à
mon hôte que je lui serois fort
obligé s' il pouvoit me faire ce plaisir.
 
p42

Je vous promets que je le ferai,
me repliqua-t-il, c' est de quoi je
suis très-assuré, j' ai été domestique
de cette dame. J' en suis écouté ;
dès aujourd' hui je vous proposerai
pour précepteur de son petit-fils. Il
n' y manqua pas. Il me loüa beaucoup.
On eut envie de me voir, je
me presentai. Je ne déplus point,
et je fus arrêté sur le champ.
La veuve se nommoit Dona
Loüise De Padilla. Son époux, officier
général, avoit été tué dans les
Païs-Bas en combattant contre les
françois. Pour une ayeule je la trouvai
fraîche encore, sans pourtant
que sa fraîcheur me parût dangereuse.
Elle avoit auprès d' elle, par politique
ou autrement, deux femmes de
chambre décrépites qui lui prêtoient
un air de jeunesse. Une de ces suivantes,
appellée la Dame Rodriguez,
possedoit la confiance de sa maîtresse,
et s' étoit acquis sur son esprit
un grand ascendant. Je me
 
p43

réjoüis intérieurement, et remerciai
le ciel de ce qu' au lieu de ces antiques
confidentes, D Loüise n' avoit
pas auprès d' elle deux gentiles
soubrettes, qui auroient peut-être
encore porté malheur à ma vertu.
Je m' instalai donc dans mon poste,
et tout alla le mieux du monde
au commencement. Je m' attachai à
mon nouvel écolier, qui joignant la
docilité à la plus heureuse disposition,
aprenoit à merveille les élemens
de la langue latine. Il n' avoit
pas huit ans accomplis. En moins de
six mois il fit des progrès qui
surpasserent mon attente, et m' attirerent
des presens. D Loüise me donna une
montre d' or. Peu de tems après elle
m' envoya un gros paquet de belle toile
pour m' en faire faire des chemises,
avec une étoffe de la plus fine laine
de Ségovie pour m' habiller. Mais tous
ces dons que je prenois pour des effets
d' une pure générosité, venoient
d' une autre cause, comme vous allez
l' entendre.
 
p44

On me vint dire un matin, pendant
que je donnois leçon à mon
disciple, que madame me demandoit.
Je volai aussitôt à son apartement
où elle étoit à sa toilette avec
ses deux dames d' atours, qui
employoient tout leur sçavoir faire à
rapiecer, pour ainsi dire, ses apas.
Elle étoit dans un négligé assez
immodeste pour tenter, s' il n' eut pas
en même tems laissé entrevoir de
quoi préserver de la tentation.
Lorsqu' elle n' eut plus besoin de
ses femmes elle leur fit signe de
se retirer, et m' ayant fait demeurer
auprès d' elle d' un air misterieux :
mettez-vous-là, me dit-elle, et
m' écoutez. J' ai sur vous des vûës que je
suis bien-aise de vous aprendre. Je
ne vous regarde pas comme un
homme qui n' est bon qu' à élever
des enfans : je vous crois propre à
bien d' autres choses. J' ai resolu de
vous confier le soin de mes affaires.
Aussi-bien Francisco Forteza mon
 
p45

intendant, commence à vieillir. Je
vais le congedier avec une pension,
et vous mettre à sa place, que vous
remplirez mieux que lui, sans que
vous cessiez pour cela d' être
précepteur de mon petit-fils. Vous
pouvez fort bien en même tems
exercer ces deux emplois.
Je voulus remontrer à la dame
que n' ayant jamais fait le métier
d' intendant, je craignois de ne pas
bien m' en acquitter. Vous vous
mocquez, me dit-elle, rien n' est
plus aisé. Je n' ai point de procès ;
je ne dois pas un maravedi. Il
ne s' agit que de toucher mes revenus,
et de faire la dépense de ma
maison. Vous n' aurez, ajoûta-t-elle,
qu' à venir tous les matins dans mon
apartement ; nous travaillerons
ensemble une heure ou deux ; je vous
aurai bientôt mis au fait. J' assurai la
dame que j' étois prêt à faire ce
qu' elle desiroit ; et là-dessus je me
retirai, non sans remarquer que ma
 
p46

veuve avoit les yeux étincelans et
le visage tout en feu.
J' avois déja trop d' experience,
ou plûtôt trop bonne opinion de
moi, pour ne pas expliquer ces symptomes
à mon avantage. Je soupçonnai
la bonne femme de m' en vouloir,
et mes soupçons se tournerent
bientôt en certitude. La Dame
Rodriguez un matin vint me trouver
dans ma chambre. Elle me salua
d' un air riant, et me dit : le ciel
vous conserve, monsieur le bachelier.
Que me donnerez-vous pour
la bonne nouvelle que je vous aporte ?
Hé ! Qu' avez-vous donc, lui
repondis-je, de si bon à me dire ? Que
vous êtes, reprit-elle, le plus fortuné
des précepteurs passés, presens
et futurs. Vous avez enflammé ma
maîtresse, qui m' a permis de vous
reveler ce secret important.
Mais quoi, poursuivit-elle, en
s' apercevant que le bonheur qu' elle
m' annonçoit ne m' interessoit gueres,
 
p47

vous recevez cette nouvelle
d' un air bien indifferent. Que d' honnêtes
gens seroient ravis d' être à votre
place ! Si madame n' est plus dans
sa premiere jeunesse, elle n' est pas
encore, dieu merci, arrivée au triste
tems où les femmes doivent renoncer
au commerce des hommes.
Oh ! Pour cela non, Madame Rodriguez,
lui repondis-je ; il faudroit
que j' eusse perdu l' esprit si je pensois
autrement que vous. Oüi D Loüise
a beaucoup de charmes. Elle est
tout au plus au commencement de
son automne. Néanmoins, je vous
l' avoüerai, quelque honneur que me
fasse son amour, je ne puis en
profiter. Un commerce de galanterie
ne convient nullement à un homme
de mon caractere. Quoique je ne
sois pas encore dans les ordres,
ajoûtai-je d' un air hipocrite, il suffit que
je porte un habit d' ecclesiastique
pour garder à cet habillement les
ménagemens que je lui dois.
 
p48

Ah ! Que m' osez-vous dire,
interrompit la vieille Rodriguez avec
précipitation, quelle horrible
injustice vous faites à madame !
Pourroit-elle être capable d' une intrigue
galante, elle que l' ombre même du
crime épouvante ? Connoissez mieux
Dona Loüise. Si, sans pouvoir s' en
défendre, elle cede à l' amour qu' elle
a pour vous, ne pensez pas qu' elle
ait envie de le satisfaire aux dépens
de sa vertu. Vous le dirai-je ?
Elle s' est déterminée à vous épouser.
Je fus un peu émû de ces dernieres
paroles : sage et discrete Rodriguez,
repliquai-je à la vieille suivante,
quand madame voudroit
m' honorer de sa main, ses parens
ne traverseroient-ils pas ce mariage ?
Dona Loüise, me repartit la vieille,
est maîtresse de ses actions. Outre
cela, vous êtes, ce me semble, de
race noble, et d' ailleurs, elle prétend
se remarier si secretement que personne
n' en sçache rien. Quand je
 
p49

vis que ma veuve étoit assez folle
pour vouloir pousser les choses si
loin, je ne crus pas devoir être assez
fou pour m' y opposer. Je priai
Rodriguez de remercier de ma part sa
maîtresse de ses bonnes intentions
pour moi, et de l' assurer que j' étois
disposé à y répondre.
Je donnai à la soubrette le tems
de rendre compte de cet entretien
à Dona Loüise, après quoi j' allai
confirmer moi-même le raport qu' elle
devoit lui avoir fait. Madame, dis-je
à ma tendre veuve, en me jettant
à ses genoux, est-il possible que
vous ayez laissé tomber vos regards
sur un homme si peu digne de vous
posseder ! Je n' ose qu' en tremblant
y ajoûter foi. Ne me blamez pas
vous-même, répondit la dame, de
ce que je veux faire pour vous. Lorsque
je ferme les yeux sur ce qu' il
y a de plus reprehensible dans mon
dessein, est-ce à vous à me les ouvrir ?
Profitez de ma foiblesse au lieu
 
p50

de la condamner. Ce que Rodriguez
vous a dit est véritable ; vous
m' avez plû, et bientôt un mariage
secret joindra nos destinées,
pourveu que vous soyez aussi sensible que
vous devez l' être à mes bontés.
Ah ! Madame, repris-je en baisant
avec transport une de ses
mains sêches, croyez-vous qu' un
homme qui a des sentimens puisse
payer d' ingratitude le sort agréable
que vous lui reservez ? Non, non,
soyez bien persuadée que ma
reconnoissance égalera l' excès de mon
bonheur.
J' accompagnai ces paroles d' un
air et d' un ton des plus séduisans,
je fis le passionné ; mais s' il y avoit
de l' art dans mes démonstrations, il
y avoit aussi du naturel. Je me sentois
si pénétré des bontés de la dame,
que mes yeux déja commençoient
à faire grace à sa vieillesse.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 7

 
p51

comment Don Cherubin, sur le
point d' être l' époux de D Loüise
De Padilla, perdit tout-à-coup
l' esperance de le devenir.

Dona Loüise, ravie de me voir
dans la disposition où j' étois,
ordonna secretement les
aprêts de notre mariage. Mais le
soir du jour qui devoit le préceder,
il survint un obstacle qui nous
sépara tous deux.
Au moment que j' allois rentrer
au logis, quatre valientés , qui
portoient les plus épouvantables
moustaches qu' on ait jamais vûës en
Espagne, vinrent fondre sur moi
tout-à-coup, et me jetterent brusquement
dans un carosse où il y avoit
deux autres hommes de leur séquelle.
 
p52

Ils me menerent à l' extrémité
d' un faubourg, me firent descendre
à la porte d' une maison
d' assez mauvaise apparence, et
m' introduisirent dans une salle qui
ressembloit à un arsenal. On n' y
voyoit que des halebardes, des
épées, des coutelas, des escopetes
et des pistolets. Dans un autre tems
j' aurois pris plaisir à considerer une
salle si singuliere ; mais j' étois trop
occupé du peril dans lequel je croyois
être, avec des spadassins dont la vûë
me glaçoit le sang dans les veines.
Un de ces fierabras remarquant
mon embarras, se mit à rire, et
m' adressa ces paroles pour me
rassurer : monsieur le bachelier, ne
craignez rien ; vous êtes ici en bonne
compagnie. Vous êtes avec d' honnêtes
gens, qui font profession de
maintenir le bon ordre dans la
societé et d' assurer le repos des familles.
C' est nous qui sommes les véritables
ministres de la justice. Les juges
 
p53

ordinaires se contentent de suivre
scrupuleusement les loix, au lieu
que nous y ajoûtons quelquefois ce
qui leur manque. Les loix, par
exemple, ne défendent point à une
veuve de qualité d' épouser un homme
au-dessous d' elle. Cependant
c' est une chose diffamante ; aussi ne
la souffrons-nous point. Et c' est pour
prévenir la juste douleur qu' auroit
la famille de Dona Loüise De
Padilla, si vous deveniez l' époux de
cette dame, que nous vous avons
enlevé : ce que nous avons fait à la
requête d' un de ses neveux, qui nous
a promis cent pistoles pour vous
écarter d' elle.
C' est à vous de choisir, continua
le vaillant. Si vous refusez de vous
éloigner de cette veuve et de Madrid,
il nous est enjoint de vous
tuer ; mais il nous est permis de vous
laisser la vie, sans même vous donner
les étrivieres, si vous abandonnez
la partie de bonne grace. Vous
 
p54

n' avez qu' à opter. Qu' appellez-vous
opter, lui répondis-je avec précipitation ?
Me croyez-vous assez sot
pour balancer un moment à quitter
Madrid et toutes les dames du
monde ? Je voudrois être déja bien
loin d' ici.
Je vous crois, reprit le brave avec
un souris malin ; et sur ce pied-là
nous sommes d' accord. Vous souperez
et passerez la nuit avec nous
à table, et demain à la pointe du
jour deux de mes camarades vous
conduiront jusqu' à Leganez, d' où
vous vous rendrez à Tolede où je
vous conseille d' aller demeurer.
C' est une belle ville, où il y a bien
de la noblesse. Vous y trouverez des
places de précepteur à choisir.
Là-dessus je dis à ces messieurs,
tant j' avois d' impatience d' être hors
de leurs pates, que s' ils vouloient
me permettre d' aller loger dans une
hôtellerie, je leur promettois, sous
peine de retomber entre leurs
 
p55

mains, de sortir de Madrid avant
le lever de l' aurore.
Cette proposition fit pousser aux
spadassins de longs éclats de rire ; et
l' un d' entre eux m' adressant la
parole me dit : monsieur le bachelier,
vous vous ennuyez avec nous à ce
que je vois ; mais prenez patience,
il faut s' accommoder au tems.
Préparez-vous à souper gayement. Vous
ferez meilleure chere ici qu' à
l' hôtellerie ; et parmi les personnes qui
seront à table avec nous, il y en aura
peut-être quelqu' une qui pourra
vous rendre le repas agréable. Je
fus donc obligé de faire de nécessité
vertu, puisque je ne pouvois
m' échaper. J' affectois de paroître résolu,
et même de rire avec ces vaillans,
dont la bonne humeur excita
peu à peu la mienne, ou du moins
m' ôta presque toute ma frayeur.
L' heure du souper étant venuë,
nous passames dans une autre salle
où il y avoit un buffet garni de verres
 
p56

et de bouteilles, et une grande
table couverte de plats remplis de
toute sorte de viandes. Nous nous y
assimes avec trois dames qui
arriverent, et qu' on me dit être les
épouses de quelques-uns de ces messieurs :
ce que je feignis de prendre
pour argent comptant, quoique ces
femmes eussent l' air trop libre et
trop familier, pour qu' on n' eût pas
d' elles une plus mauvaise opinion.
Elles étoient dans un négligé galant,
et qui ne déroboit à la vûë que ce
qu' on ne peut montrer sans la
derniere effronterie. Au reste, elles
pouvoient passer pour trois jolies
personnes. Il y en avoit une entre
autres qu' ils appelloient la gitanilla,
sans doute à cause qu' elle étoit
de race bohemienne. Je n' ai jamais
vû de créature plus piquante. Ses
yeux étoient si brillans qu' ils ébloüissoient,
et la vivacité de son esprit
égaloit celle de ses yeux. Il est vrai
qu' elle avoit une intemperance de
 
p57

langue qui l' emportoit quelquefois
trop loin ; mais on en auroit été bien
dédommagé par l' abondance des
bons mots et des saillies qui lui
échapoient, si ses saillies et ses bons
mots n' eussent pas été un peu trop
gaillards. Enfin, je l' admirois en
l' écoutant ; et je sentois qu' une
soubrette de cette espece eût été pour
moi dans une maison une terrible
pierre d' achopement.
La compagnie commençoit à
plaire à Mr le bachelier. échauffé
par les regards de la gitanilla, et
par le vin qu' il étoit obligé de boire
à chaque instant pour répondre
aux brindes qu' on lui portoit de
toutes parts, il oublioit insensiblement
avec quelle sorte de gens il
s' enyvroit. Nous demeurames à
table jusqu' à l' aproche du jour. Alors
après avoir dit adieu aux spadassins
et à leurs nymphes, je sortis de la
ville avec deux d' entr' eux, et nous
primes le chemin de Tolede.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 8

 
p58

de l' arrivée de D Cherubin à
Tolede, et de la premiere éducation
qu' il y entreprit.

lorsque nous fumes arrivés à Leganez,
un de mes deux compagnons
me dit : hoça, monsieur le
bachelier, en vous accompagnant
jusqu' ici nous avons executé l' ordre
dont nous étions chargés ; de votre
côté, songez à nous tenir parole.
Que l' on ne vous revoye plus à Madrid ;
car comme on vous l' a déja
dit, si vous y remettez le pied vous
êtes mort. Messieurs, repondis-je,
vous pouvez assurer hardiment tous
les neveux et arrieres-neveux de
Dona Loüise que vous m' avez pour
jamais éloigné d' elle. Là-dessus mes
alguasils me souhaiterent un bon
voyage, et nous nous séparames
 
p59

en nous faisant reciproquement
des civilités.
Notre séparation me délivra d' une
grande frayeur. J' avois aprehendé
que les braves, en recevant mes
adieux, ne vuidassent mes poches.
Aussi dès que je les eu perdu tous
deux de vûë, je tirai ma montre,
et la baisant comme une mere
baise son fils échapé du naufrage :
ma chere montre, m' écriai-je en
l' apostrophant, vous avez été dans
un grand peril ! J' ai crû, je l' avoüe,
que nous n' arriverions point ensemble
à Tolede, et que vous alliez reprendre
le chemin de Madrid.
J' avois en effet raison d' être surpris
que ces vaillans ne m' eussent
pas volé, puisque ces fripons
ordinairement ne valent pas mieux que
les bohemiens. Outre ma montre
j' avois une bourse pleine de doublons,
qu' en qualité d' intendant de
D Loüise, j' avois reçûs la veille d' un
de ses débiteurs ; si bien que les
 
p60

spadassins auroient plus gagné en
me dévalisant, qu' ils ne firent en
m' écartant de Madrid.
Me voyant à Leganez je n' eus
garde de passer outre sans voir
monsieur le curé mon ami. Je me
faisois un plaisir de lui conter ma
derniere avanture, et de m' arrêter quelques
jours chez lui, car je ne doutois
point qu' il ne voulût me retenir.
Mais je fus trompé dans mon
attente. Je ne trouvai point ce bon
curé, lequel étant de ceux qui
n' aiment pas plus la residence que les
évêques, étoit absent. On me dit qu' il
étoit parti pour Cuença, et qu' on
ne sçavoit pas quand il en reviendroit.
Je continuai ma route jusqu' à
Mosiolés, où j' eus le bonheur de rencontrer
un muletier de Tolede qui
s' en retournoit avec une mule de
renvoi. Je la loüai, et je poursuivis
mon chemin. Nous fumes joints
près d' Illescas par un ecclesiastique
 
p61

qui, venant après nous monté sur
un bon cheval, s' étoit hâté de nous
atteindre pour avoir notre compagnie.
Nous nous saluames poliment
de part et d' autre, et liames
conversation. L' envie que j' avois de
sçavoir qui il étoit, me fit prendre la
liberté de le lui demander. Je suis, me
répondit-il, un des soixante
chanoines de l' église appellée
communément le saint siege de Tolede.
à ces mots, je me sentis saisi d' un
profond respect ; ayant oüi dire plus
d' une fois qu' un canonicat de cette
église valoit deux évêchés d' Italie.
Voyant donc que j' avois l' honneur
d' être avec un si gros bénéficier, je
le pris sur un ton plus bas avec lui,
et je commençai à mesurer mes
paroles. Je ne sçais s' il le remarqua ;
mais il n' en parut pas plus vain ni
plus fier. Il s' informa à son tour qui
j' étois. Je lui répondis que j' étois
un bachelier de Salamanque : que
je venois de la cour, où j' avois élevé
 
p62

un jeune seigneur, et que j' allois à
Tolede chercher une nouvelle
éducation. Vous la trouverez facilement,
me repliqua le chanoine,
étant, comme vous paroissez l' être,
un garçon de merite.
Nous ne cessames de nous entretenir
pendant le voyage ; et lorsqu' étant
arrivés à Tolede il fallut
nous séparer tous deux, il me
tendit la main en me disant : sans adieu,
monsieur le bachelier ; je me nommé
le licencié Don Prosper. Venez
me voir ; je m' interesse pour
vous. Dès demain je me donnerai
des mouvemens pour découvrir
quelque maison où vous soyez bien.
Je remerciai le chanoine de la bonté
qu' il avoit d' entrer dans mes interêts,
et j' allai loger dans une hôtelerie
que le muletier me vanta.
Quatre jours après, m' étant remis
en linge, et m' étant fait faire
un habit neuf, je me rendis chez le
chanoine, qui me dit : j' ai trouvé
 
p63

votre affaire. Don Jerome de
Polan, chevalier de Calatrave, et mon
intime ami, a besoin d' un habile
homme pour achever l' éducation
du jeune Don Loüis son fils unique.
Je suis maître de cette place ;
voulez-vous l' accepter ? Je répondis
au licencié que je ne demandois
pas mieux ; et sur le champ il me
conduisit à l' hôtel de Don Jerome
de Polan.
Ce chevalier ne vit pas plûtôt
Don Prosper, qu' il courut à lui les
bras ouverts, avec des démonstrations
d' amitié qui me firent connoître
qu' ils vivoient tous deux dans la
plus étroite union. Le chanoine
après avoir reçû et rendu cinq ou
six accolades, me présenta au
seigneur Don Jerome, en lui disant :
j' ai apris que Don Loüis est
actuellement sans précepteur ; je vous en
amene un dont je vous réponds.
C' est un sçavant bachelier de
Salamanque qui revient de Madrid où
 
p64

il a élevé un jeune seigneur.
Don Jerome, tandis que le
licencié lui parloit de cette sorte, me
regardoit avec attention ; et il me
sembloit, soit dit sans vanité, que je
subissois heureusement cet examen
oculaire. C' est ce que j' eus lieu de
penser par le remerciment que le
chevalier fit à Don Prosper, de lui
procurer un sujet qui portoit avec
lui sa recommandation. Il me
conduisit à l' apartement de son épouse,
où cette dame étoit avec son fils,
auquel je trouvai un petit air mutin,
et avec une suivante qui ne me causa
point d' allarmes, quoiqu' elle eût
à peine vingt ans. Toutes ces personnes
m' examinerent bien, et j' ose
dire que ma mine les prévint en ma
faveur.
Me voilà donc retenu dans cette
maison, où étant regardé comme un
maître donné par le licencié
Prosper, j' eus pendant quinze jours tous
les agrémens dont le préceptorat
 
p65

peut être susceptible. J' étois consideré
de Don Jerome et de sa femme,
respecté des domestiques, et je
me croyois aimé de mon disciple ;
mais je ne le connoissois pas encore.
Il avoit un valet de chambre qui
m' ayant pris en affection, me dit un
jour : monsieur le bachelier, je vous
trouve un si galant homme que je ne
puis m' empêcher de vous aprendre
une chose qu' il vous importe de
sçavoir. Vous avez pour écolier un
très-mauvais sujet. Don Loüis est
un menteur, un esprit malin et
médisant. Il hait sur-tout ses précepteurs.
Il ne peut les souffrir, et il n' y
a point de stratagême dont il ne
s' avise pour s' en défaire. Les deux
derniers qu' il a eu étoient des personnes
d' un mérite distingué ; cependant
il a si bien fait qu' on les a
remerciés. à ce que je vois, dis-je
au valet de chambre, le pere et la
mere idolâtrent leur fils ? Oüi, me
repondit-il, c' est un enfant gâté.
 
p66

Vous aurez bien de la peine à le
rendre disciplinable. J' y ferai, repris-je,
tout mon possible ; et si malgré mes
efforts je n' en puis venir à bout,
j' irai chercher ailleurs un éleve plus
digne de mes soins.
Pour n' avoir rien à me reprocher,
je commençai à remplir mes devoirs
essentiels avec une assiduité
qui tenoit de l' esclavage. Je mis
tout en oeuvre pour me faire aimer
et craindre en même tems du petit
bonhomme. Quoiqu' il eût douze
ans accomplis, et qu' il eût eu déja
trois ou quatre maîtres, à peine
étoit-il capable des premiers themes.
Je lui parlois sans cesse, et tâchois
de m' en faire écouter. Je m' attachois
à prévenir ses fautes autant
que je le pouvois. Les avoit-il commises,
ou je le punissois sans chaleur,
ou je les lui pardonnois sans
molesse.
Néanmoins avec tous ces ménagemens,
et malgré toute mon adresse,
 
p67

j' éprouvai la verité de ce que
m' avoit dit le valet de chambre.
Don Loüis me prit en aversion ; et
sa haine augmentant à mesure que
je montrois plus de zele pour son
éducation, il entreprit de me faire
donner mon congé. Pour y réüssir,
il alloit parler de moi en particulier
à ses parens. Il se plaignoit, il
m' accusoit d' être dur et déraisonnable,
me prêtoit des ridicules, et déclaroit
que si on ne le délivroit pas de
son tyran, il ne feroit aucun progrès
dans ses études. Il ajoûtoit même
à cette menace des pleurs de
commande. Enfin, il joüa si bien
son rolle, que ses parens touchés de
sa fausse douleur, prirent son parti,
et mirent le précepteur à la porte.
C' est ainsi que les peres et les meres,
par foiblesse pour leurs enfans,
congedieront quelquefois un honnête
homme, qui n' aura que trop
bien fait son devoir.
Pour surcroît de chagrin pour
 
p68

moi, en sortant de cette maison
j' allai voir le licencié Don Prosper
pour l' informer de ce qui s' étoit
passé. Je voulus lui representer
les mauvaises qualités du jeune Don
Loüis, et lui détailler la manoeuvre
qu' il avoit employée pour me faire
chasser de chez lui ; mais le chanoine,
aparemment prévenu par
Don Jerome, au lieu de me plaindre,
m' écouta froidement et me
tourna le dos, après m' avoir dit d' un
air sec qu' il ne se mêleroit plus de
presenter des précepteurs, à moins
qu' il ne les connût parfaitement.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 9

de la conversation que D Cherubin
eut avec un précepteur
biscayen de ses amis, et quelle
en fut la suite.

j' avois fait connoissance avec un
petit licencié biscayen qui faisoit
 
p69

comme moi le métier de précepteur,
et qui étoit alors aussi sur
le pavé. Il se nommoit Carambola.
Il n' avoit pas la figure desagréable ;
mais il étoit si petit, qu' on l' auroit
pû prendre pour un nain. Il avoit
en recompense beaucoup d' esprit
et l' humeur fort enjoüée. Il pensoit
plaisamment, s' exprimoit de même,
et ses expressions étoient encore
relevées par l' accent de son païs.
J' aimois sur-tout à l' entendre lorsqu' il
se mettoit en colere ; et il ne
falloit pour l' y mettre que parler
devant lui des peres et des meres.
Cette matiere ne manquoit pas de
l' échauffer : les parens, disoit-il
avec emportement, sont presque
tous des ingrats. écoutez un pere
de famille : je suis très-content,
dira-t-il, du précepteur de mon fils.
Aussi je prétens lui procurer un
établissement solide ; mais rien ne
presse. Il sera tems d' y penser après que
j' aurai retiré mon fils d' entre ses
 
p70

mains. N' est-ce pas, ajoûtoit
Carambola, de même que s' il disoit :
je ne veux pas encore faire du bien
à un honnête homme qui me rend
service actuellement, qui a déja
merité mes bienfaits ; je penserai à sa
fortune quand je ne l' aurai plus
devant mes yeux, quand je ne songerai
plus à lui ?
Telles étoient les tirades réjoüissantes
dont le biscaïen me régaloit
de tems en tems, et dont je ne laissois
pas de profiter. Je le rencontrai
un soir à la promenade. Il vint
m' aborder d' un air riant. Qu' avez-vous,
lui dis-je, mon ami ? à votre air
joyeux on diroit que vous avez
déterré quelque poste admirable. Il y
a quelque chose de cela, me répondit-il ;
j' ai découvert en effet une
place qui me convenoit fort, mais
par malheur pour moi on ne m' a
pas trouvé convenable à la place.
Je ne vous entens point, lui repliquai-je ;
parlez-moi plus clairement.
 
p71

Vous sçaurez donc, reprit-il,
qu' ayant apris hier par la voix
publique qu' une dame cherchoit un
précepteur pour commencer son
fils, qui n' a que cinq ans, j' ai ce
matin été chez elle pour lui offrir
mes services, qui ont été rejettés.
On m' a dit que j' étois trop petit :
comment donc, interrompis-je en
riant le licencié, pour entrer chez
cette dame, faut-il avoir six pieds
de haut ? Oüi, repartit Carambola.
La dame veut un garçon de belle
taille ; encore demande-t-elle avec
cela qu' il soit fort jeune ; car quoique
je n' aye que trente-trois ans, on m' a
trouvé trop vieux.
Je redoublai mes ris à ces paroles,
et jugeai que la dame en question
devoit être une extravagante.
Je le dis au licencié, qui me
répondit d' un air serieux : non, non,
c' est une femme de très-bon sens ;
une prude qui sçait concilier le goût
des plaisirs avec le soin de sa réputation,
 
p72

et veut se faire un amant du
précepteur de son fils. Comment la
nommez-vous, dis-je au biscaïen ?
Elle se fait, dit-il, appeller madame
la marquise. Son mari est un
capitaine qui sert en Lombardie.
C' est tout ce que j' en sçais. Au reste,
je puis vous assurer que c' est une
belle dame, et qui paroît avoir bien
de l' esprit. N' êtes-vous pas curieux
de la voir ? Vous m' en inspirez l' envie,
lui repliquai-je ; et je suis d' avis
d' aller demain me presenter à
cette marquise. Je vous y exhorte,
s' écria-t-il ; et je suis persuadé que
vous êtes le précepteur qu' il lui faut.
Je ne manquai pas de me rendre
le jour suivant chez la femme du
capitaine, où je me fis annoncer
sous le titre de bachelier de Salamanque.
Une vieille suivante, qui
ressembloit un peu à Rodriguez,
m' introduisit dans un cabinet où sa
maîtresse s' occupoit à lire. La marquise
suspendit sa lecture en me
 
p73

voyant, et me demanda ce que je
lui voulois. Madame, lui dis-je,
j' ai apris que vous cherchiez un
précepteur pour monsieur votre
fils, et je prens la liberté de m' offrir
à remplir ce poste, si mes services
vous sont agréables. La dame,
à ces paroles, attacha ses yeux sur
moi. Je ne fus pas moins attentivement
consideré de la soubrette, et
je m' aperçûs que ma personne avoit
en elles deux juges favorables. Je
leur parus un tout autre homme que
Carambola.
Monsieur le bachelier, me dit
la dame, quel âge avez-vous ? Comme
je me ressouvins qu' elle avoit
trouvé le petit licencié trop vieux
à trente-trois ans, je répondis
effrontément que je n' en avois pas
encore vingt-deux, quoique j' en
eusse déja vingt-six. Tant mieux,
reprit la marquise, je veux un
précepteur qui soit jeune ; j' ai cette
fantaisie-là. Mais, ne mentez point,
 
p74

poursuivit-elle. êtes-vous un garçon
bien rangé ? Car je vous déclare
que je ne m' accommoderois
point du tout d' un libertin qui
sortiroit de chez moi tous les jours
pour aller se divertir en ville. Je
veux un homme sédentaire, et qui
éleve mon fils sous mes yeux.
Je suis donc votre fait, madame,
m' écriai-je. Quoique je sois à l' âge
où les passions sont en fougue, ma
raison aidée des bonnes études que
j' ai faites, les tient en bride de
façon que je crains peu leurs saillies.
Outre cela, je ne connois personne
à Tolede, et sur-tout aucune
femme. Ainsi bornant mes plaisirs
à l' éducation de monsieur votre
fils, je ne m' attacherai qu' à cultiver
cette jeune plante, si vous me
faites l' honneur de m' en confier le
soin.
Je serai bien contente de vous,
reprit la femme du capitaine, si
vous tenez une conduite si sage. Je
 
p75

vous choisis donc pour instruire et
gouverner mon fils. à l' égard de
vos apointemens, ajoûta-t-elle, n' en
soyez point en peine. Je les reglerai
sur votre zele et sur vos services.
Elle accompagna ces paroles
d' un air si modeste et si reservé, que
malgré ma vanité je ne me laissai
point prévenir contre sa vertu, ni
ne me flatai pas de l' esperance de
m' attirer son attention.
Pour raconter les choses en fidele
historien, je fus frappé des apas
de la marquise, qui n' avoit pas encore
trente-cinq ans. Sa beauté me
parut ravissante. Je sentis, sans
sçavoir pourquoi, une secrete joye de
me voir arrêté dans cette maison,
d' où je sortis avec empressement
pour y faire aporter mes hardes. Je
rencontrai dans la ruë le petit
licencié, qui m' y attendoit par
curiosité. Hé bien, mon ami, me dit-il,
comment avez-vous été reçû de
la marquise ? On ne peut pas mieux,
 
p76

lui répondis-je, et je vous aprens
que je suis précepteur de son fils.
à ces mots, Carambola fit un
éclat de rire. Je me doutois bien,
s' écria-t-il, que votre jeunesse
et votre figure ne pouvoient manquer
de faire leur effet. Que
vous aurez d' agrément chez cette
dame ! Oh doucement, s' il vous
plaît, monsieur le licencié, interrompis-je
en pénétrant sa pensée,
jugez d' elle plus charitablement.
Pour moi je la crois vertueuse ; elle
ne montre du moins que de beaux
dehors. Pourquoi taxer d' hipocrisie
son air sage ? S' il ne faut pas se
fier aux belles apparences, il ne faut
pas non plus les condamner. Vous
avez raison, reprit-il, je puis me
tromper ; mais je gagerois bien que
je ne me trompe pas.
Je retournai quelques heures
après à l' hôtel de la marquise avec
mes hardes ; et là je pris possession
d' un apartement préparé pour mon
 
p77

écolier et pour moi. Je demandai
à voir l' enfant qui me fut amené
par la vieille femme de chambre
que j' avois déja vûë et qui lui servoit
de gouvernante. Je le trouvai
fort joli. Il étoit encore à la liziere,
et ne faisoit que bégayer. Quel
disciple pour un bachelier de
Salamanque ! à ma place un pedagogue
orgueilleux auroit refusé de
s' abaisser jusqu' à montrer les lettres
de l' alphabet ; mais je regardai cela
dans un autre point de vûë ; et
comme Aristote se fit honneur d' être
le premier maître d' Alexandre,
je fis gloire d' être celui d' un
marquis.
Je m' entretins avec la vieille
gouvernante qui se nommoit Sephora,
seigneur bachelier, me dit-elle, je
suis bien-aise que votre personne
ait plû à madame. Il ne falloit pas
moins qu' un homme fait comme
vous pour lui agréer, tant elle a le
goût délicat. Il est venu se présenter
 
p78

ici vingt précepteurs dont elle
n' a pas voulu, quoiqu' il y en eût
pourtant parmi eux d' assez agréables.
Vous ne serez pas fâché, poursuivit-elle,
d' être entré dans cette
maison. Madame la marquise est
riche et généreuse. En un mot,
votre fortune est assurée, pourvû
que vous ayez pour ma maîtresse
une complaisance aveugle et des
attentions infinies. C' est son foible ;
je veux bien vous le dire, profitez-en ;
et sur-tout accommodez-vous,
si vous pouvez, au défaut qu' elle a
d' aimer les romans de chevalerie
à la fureur. Vous sentez-vous capable
d' entrer dans ses sentimens ?
Sans doute, lui répondis-je ; il ne
me sera pas difficile de flatter son
entêtement, puisque j' aime beaucoup
moi-même ces sortes de livres.
Cela étant, reprit la soubrette,
vous la charmerez. C' est sur quoi
vous pouvez compter.
Véritablement, dès la premiere
 
p79

conversation que j' eus avec la marquise,
je m' aperçûs que c' étoit une
personne qui avoit la memoire farcie
de lambeaux romanesques. Elle
ne me parla que de Roland l' amoureux,
du chevalier du soleil, d' Amadis
de Gaule, d' Amadis de Grece,
et d' autres semblables ouvrages dont
elle faisoit ses delices, et qui
composoient seuls sa bibliotheque. Quoique
je ne fusse pas de son sentiment
sur ces productions extravagantes,
je feignis d' en être, et je mis ces
romans au-dessus de tous les livres
du monde. Peut-être aussi que j' en
fus la duppe, et que la dame
n' affectoit de paroître folle de ces
sortes d' écrits que pour parvenir à ses
fins. Quoiqu' il en soit, si elle eut
borné sa folie au plaisir de lire ces
impertinences, j' aurois toûjours été
assez complaisant pour les loüer en
dépit du bon sens, mais elle la poussa
plus loin.
Monsieur le bachelier, me dit-elle,
 
p80

un jour que j' entrai dans son
apartement dans le tems qu' elle lisoit
D Belianis de Grece, vous
voyez une femme enchantée d' un
entretien qu' elle vient de lire. Que
D Belianis et Florisbelle sçavent
bien filer le parfait amour ! Qu' il y
a de delicatesse dans leurs sentimens,
et que leurs expressions sont touchantes !
J' en suis encore toute émûë.
Je le crois bien, madame, lui
répondis-je ; rien n' est plus propre
à remuer les passions. Je suis comme
vous ; je me sens transporté de
plaisir lorsque je lis certaines
conversations dans certains livres de
chevalerie. Elles jettent mon ame
dans un desordre, dans un ravissement...
qu' entens-je, interrompit
la marquise d' un air agité ! Est-il
possible que je rencontre un homme
aussi sensible que moi à la lecture
des romans, et que cet homme-là
soit vous ? J' en ai d' autant plus
de joye, que je souhaite d' avoir un
 
p81

amant qui me rende des soins, et
me serve en chevalier errant. Je
fais choix de vous, mon cher bachelier.
Métamorphosons-nous tous
deux, vous en héros, et moi en héroïne
de chevalerie. Prenez-moi
pour votre amante, et je vous
aimerai comme mon chevalier.
Soupirons l' un pour l' autre. Brulons tous
deux d' une flâme aussi vive que celle
qui consumoit le prince de Grece
et sa maîtresse.
Elle accompagna ce discours de
démonstrations si agaçantes, que le
pauvre Don Cherubin, qui ne trouvoit
déja la dame que trop aimable,
en devint éperdument amoureux.
Au lieu de fuir cette femme
insensée, j' eus la foiblesse de me
prêter à toutes ses folies. Adieu ma
raison. Voilà monsieur le bachelier
de Salamanque changé en chevalier
errant. Nous commençames la
marquise et moi à nous parler en
héros romanesques. J' empruntai le
 
p82

stile du chevalier du soleil, et elle
celui de la princesse Lindabrides.
Nous avions tous les jours des
entretiens sur le haut ton ; mais il
arrivoit quelquefois, par malheur, que
l' héroïne devenoit un peu trop tendre
et le héros trop passionné.
Tandis que je vivois chez la marquise
comme Renaud dans le palais
d' Armide, j' apris une nouvelle
qui détruisit mon enchantement. On
me dit que le capitaine Torbellino,
époux de ma princesse, étoit sur le
point d' arriver de Lombardie, et
l' on m' avertit en même tems, que
c' étoit un homme violent et jaloux.
Pour éviter toute discussion, et
n' aimant point les combats singuliers,
quoique chevalier errant, je pris
la sage résolution de m' éloigner de
Tolede, ce que je fis avec d' autant
plus de raison, qu' il y avoit au logis
un vieux domestique tout dévoüé à
son maître, et qui, par les raports
qu' il pouvoit lui faire, m' auroit exposé
 
p83

à devenir la victime du ressentiment
du mari, après avoir été le
martyr du temperamment de la
femme.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 10

notre bachelier devient précepteur
du neveu d' un joüaillier
de Cuença.

je partis secretement de Tolede
un matin avec un muletier qui
alloit à Cuença, ville des plus
célebres d' Espagne. Peu de jours après
que j' y fus arrivé, le maître de l' hôtellerie
où j' étois logé, me dit qu' il
connoissoit un vieux prêtre qui se
mêloit de placer des précepteurs,
pour certaine somme qu' il exigeoit
de leur reconnoissance ; et cette
somme, selon la place, étoit plus
ou moins considerable.
Je m' informai où demeuroit ce
 
p84

prêtre, et l' étant allé trouver, je lui
demandai s' il y avoit quelque poste
de précepteur vacant. Il me répondit
qu' il y en avoit plusieurs ; et
comme je lui dis que j' étois un
bachelier de Salamanque, il s' écria :
c' est faire votre éloge en un mot.
Je n' ai pas besoin d' en sçavoir
davantage. Je vais vous presenter
moi-même au seigneur Diego Cintillo,
le plus fameux joüaillier de Cuença.
Il cherche un homme habile et
vertueux pour mettre sous sa conduite
un neveu dont il est tuteur.
Je crois que vous lui conviendrez
parfaitement.
Le vieil ecclesiastique me mena
sur le champ chez Cintillo, auquel
il répondit de moi sans me connoître,
et qui me reçût dans sa maison
sur le pied de cinquante pistoles
d' apointemens, ce que je jugeai à
propos d' accepter en attendant une
meilleure place. Le joüaillier étoit
un homme qui faisoit le devot. Il
 
p85

avoit toujours un rosaire à la main,
passoit une partie de la journée à
l' église, et concilioit avec cela fort
bien le métier d' usurier, qu' il exerçoit
si secretement que personne ne
l' ignoroit dans la ville.
Pour plaire à ce personnage, j' eus
soin de me parer d' un exterieur
pieux, ce qui s' accordoit à merveille
avec son air hipocrite. Il fit
appeller son neveu, qui étoit un garçon
de dix-sept à dix-huit ans ; et
me le présentant : vous voyez, me
dit-il, le disciple que j' ai à vous
donner. Il sçait déja lire et écrire.
Il entend même un peu les auteurs
latins. Enseignez-lui la philosophie,
et sur-tout attachez-vous à
le porter à la vertu ; car c' est le
principal.
Mon nouvel écolier s' appelloit
Chrysostome. Il avoit l' intelligence
si épaisse que mes premieres leçons
furent en pure perte pour lui. Je ne
pûs m' empêcher de dire à son oncle
 
p86

que je ne trouvois dans mon
éleve aucune disposition à profiter
de mes préceptes, et que je desesperois
enfin d' en faire un philosophe.
Ne vous rebutez pas, monsieur le
bachelier, me répondit-il ; je sçais
bien que Chrysostome est un sujet
pesant. Aussi ne serai-je pas assez
injuste pour me plaindre de vous,
si vous ne pouvez le rendre sçavant.
Entre nous, continua-t-il, je vous
dirai que j' ai dessein d' en faire un
moine. Je le crois né pour le froc.
J' interrompis le joüaillier dans cet
endroit : ah, seigneur Diego ! Lui
dis-je, gardez-vous bien de forcer
les inclinations de monsieur votre
neveu. Le nombre des mauvais
moines n' a pas besoin d' être augmenté.
Que dites-vous, reprit Cintillo
d' un air étonné ? à dieu ne plaise
que j' aye envie de contraindre
Chrysostome et d' en faire un religieux
malgré lui. Rendez-moi plus
de justice. Je ne veux que son bien.
 
p87

Ne le croyant pas fait pour le monde,
je souhaiterois qu' il embrassât
la vie religieuse de son bon gré.
Aidez-moi, je vous prie, à le tourner
de ce côté-là. Je double vos honoraires
pour mieux vous engager
à me seconder. Unissons-nous tous
deux pour lui faire prendre ce parti,
qui dans le fond est le meilleur.
Que j' aurois de plaisir à voir mon
neveu vivre saintement dans un
monastere !
Le bon joüaillier ne disoit pas
tout : outre le plaisir qu' il se faisoit
d' avoir un nouveau saint Chrysostome
dans sa famille, il n' étoit pas
fâché de faire moine un riche neveu
dont il devoit hériter dans ce
cas-là. J' entrai donc dans ses vûës,
devant être payé pour cela, et je
m' érigeai en prédicateur. Je commençai
à déclamer contre le monde,
et à vanter à mon disciple les
douceurs de l' état monastique. Cintillo
de son côté lui prêchoit sans
 
p88

cesse la même chose ; de sorte que
le pauvre enfant, étourdi de nos
sermons, qu' il prenoit sottement au
pied de la lettre, entra au bout de
dix mois au noviciat du grand couvent
des peres de saint Dominique,
où perseverant dans sa ferveur, il
procura au joüaillier son oncle le
plaisir de le voir profès, et d' hériter
de tout son bien. Alors le seigneur
Diego, n' ayant plus besoin
de moi, me paya mes honoraires
que j' avois si bien gagnés ; car
j' avois presque tous les jours été voir
Chrysostome pendant son noviciat
pour l' entretenir dans ses bons sentimens.
Si bien que Cintillo et moi
nous nous séparames également
satisfaits l' un de l' autre.
Peu de tems après je quittai le
séjour de Cuença, sur un avis qui me
fut donné, et que je ne crois pas
devoir passer sous silence. Un jour
que je marchois en révant dans la
ruë, je me sentis frapper doucement
 
p89

sur l' épaule. Je tournai aussitôt la tête,
et' aperçus un homme que je
reconnus pour un des deux braves
qui m' avoient conduit de Madrid à
Leganez. Je fremis à la vûë de cet
oiseau de mauvais augure, et je lui
dis avec émotion : comment donc,
seigneur spadassin, serois-je encore
assez malheureux pour vous avoir
à mes trousses ? Est-ce que je n' ai
pas gardé mon ban ? Pardonnez-moi,
me répondit-il en riant, vous
êtes un homme de parole, et nous
n' avons plus aucune affaire à démêler
ensemble. Je vous déclare même
que vous pouvez retourner à
Madrid, si vous le souhaitez.
Je vous entens, lui repliquai-je,
Dona Loüise est morte apparemment ?
Non, repartit le brave, elle
est encore vivante, et vous pouvez
renoüer avec elle, si le coeur vous
en dit ; nous ne vous en empêcherons
pas. Je vais vous en apprendre
la raison ; c' est que notre troupe s' est
 
p90

séparée à l' occasion d' un different
survenu entre deux de nos messieurs,
pour l' amour de la gitanilla,
de cette petite brune avec laquelle
vous avez soupé un soir, et qui
vous a paru si jolie. Ils se sont
battus en duel pour sçavoir qui des
deux la possederoit seul, et ils ont
eu le malheur de s' enfiler l' un l' autre.
Cet évenement a donné lieu à
une séparation générale, et chacun
de nous s' est retiré où il a voulu.
Cette nouvelle me causa une joye
infinie ; et je ne manquai pas de
reprendre bientôt le chemin de Madrid ;
ayant d' autant plus d' envie de
revoir cette ville, qu' il m' avoit été
défendu, sous peine de la vie, d' y
remettre le pied.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 11

 
p91

D Cherubin retourne à Madrid
où il rencontre par hazard un
homme qui lui dit des nouvelles
de D Loüise.

je ne fus pas sitôt à Madrid, que
le hazard me fit rencontrer Martin
Cinquillo, mon ancien hôte,
celui qui m' avoit placé chez Dona
Loüise De Padilla. Nous nous reconnumes
sans peine l' un l' autre. Monsieur
le bachelier, me dit-il, d' un
air étonné, est-il possible que je vous
revoye sain et sauf après l' avanture
qui vous est arrivée ? J' ai crû, je vous
l' avoüe, que les spadassins qui vous
enleverent vous avoient ôté la vie ;
et Dona Loüise actuellement vous
compte parmi les morts. Que je vais
lui causer de joye en lui apprenant
que vous vivez encore ! Venez demain
 
p92

chez moi, ajoûta-t-il, et je
vous dirai comment elle aura reçû
cette nouvelle.
Curieux de sçavoir de quelle façon
cette dame seroit affectée de
mon retour à Madrid, je ne manquai
pas le jour suivant de me rendre
chez Cinquillo, où je trouvai
la Dame Rodriguez qui m' attendoit.
D' abord que cette bonne vieille
m' aperçût, elle vint au-devant de
moi, et m' embrassant la larme à l' oeil ;
soyez le bien revenu, s' écria-t-elle,
seigneur Don Cherubin ! Helas !
Ma maîtresse et moi nous avions
perdu l' esperance de vous revoir.
Nous nous imaginions que tous les
Padilla, irrités contre vous, avoient
eu la cruauté de vous sacrifier à leur
ressentiment. Que nous nous sommes
affligées dans cette erreur ! Que
vous avez couté de pleurs à Dona
Loüise ! Jugez par-là de la joye
qu' elle a sentie quand elle a sçû votre
retour. Je viens vous la témoigner
 
p93

de sa part, et vous assurer qu' elle
est dans la résolution de contribuer
à vous faire un sort agréable.
Ce n' est pas, poursuivit Rodriguez,
qu' elle soit encore dans le
goût de vous épouser. Grace au ciel,
elle a ouvert les yeux sur l' extravagance
de ce mariage, et sur le ridicule
qu' il lui donneroit dans le monde.
En un mot, elle n' y pense plus ;
mais elle veut, par amitié, vous mettre
en état de faire fortune, en
vous plaçant chez le duc d' Uzede,
son parent et favori du roi. Elle se
flatte d' avoir assez de crédit pour
vous faire recevoir parmi les secretaires
de ce ministre. Vous concevez
bien l' importance de ce poste,
et je ne doute pas que vous ne fussiez
bien-aise de le remplir, à moins
que vous n' ayez dessein de vous
consacrer au service de l' église.
Non, non, lui répondis-je, ce
n' est pas là mon intention. Je me
sens assez de vertu pour être
 
p94

secretaire, mais je n' en ai point assez
pour devenir un bon prêtre.
Cela étant, reprit Rodriguez, quittez
promptement l' habit que vous
portez, et prenez-en un de cavalier.
C' est ce que je vous promets de
faire sans balancer, lui repartis-je ;
aussi-bien je commence à me dégoûter
du préceptorat, qui me paroît
un métier qu' un honnête homme
ne doit faire que par nécessité. Je me
fis donc habiller en cavalier, et
j' entrai bientôt dans un bureau du
ministere ; Dona Loüise, n' ayant eu
besoin, pour m' y placer, que de dire
un mot à sa niéce Dona Marie
De Padilla duchesse d' Uzede.
Dès que je me vis instalé dans mon
poste, je témoignai à la Dame Rodriguez
que je serois bien-aise d' aller
voir sa maîtresse, pour la remercier ;
mais cette suivante me dit :
Dona Loüise vous en dispense. Après
ce qui s' est passé entre vous, elle juge
à propos de s' interdire votre vûë,
 
p95

de peur de vous exposer encore à
quelque desagréable traitement. Elle
veut vous proteger sans vous revoir,
ce que ses parens ne sçauroient
trouver mauvais ; tenez-lui compte
de sa prudence. Je n' ai rien à répondre
à cela, lui dis-je, ma chere Rodriguez ;
et puisqu' il faut que je renonce
au plaisir de rendre de vive
voix à Dona Loüise les graces que
je lui dois, assurez-là du moins de ma
part, que je suis pénétré de ses bontés.
Dans le fond, je n' étois point
fâché que ma protectrice ne voulût
pas me voir ; car si je me fusse mis
sur le pied d' aller chez elle, et de
lui faire ma cour, j' eusse fort bien pû
avoir affaire à de nouveaux spadassins,
qui m' auroient peut-être encore
plus maltraité que les premiers.
Comme j' avois une assez belle
main, ayant apris à écrire à Salamanque,
on m' occupa dans mon bureau
à mettre au net toute sorte d' expéditions.
Je fis connoissance avec les
 
p96

commis, et même j' eus le bonheur
de m' attirer l' amitié de Don Juan
de Salzedo, premier secretaire du
duc d' Uzede. Ce Don Juan ne
manquoit pas d' esprit ; mais il avoit
le défaut d' aimer trop le latin, et
de citer à tous propos des passages
d' Horace, d' Ovide, ou de Petrone.
Toutes les fois qu' il me voyoit
il me parloit en latin, et je lui
répondois dans la même langue pour
m' accommoder à son foible. Je le
charmai par-là. Ce qui prouve bien
que pour plaire aux hommes il n' y a
qu' à se prêter à leurs inclinations :
Don Cherubin, me dit-il un jour,
je vous aime, et quand je trouverai
l' occasion de vous en donner
des marques, je la saisirai lubenti
animo
. Le hazard voulut qu' elle
s' offrît bientôt ; mais il faut dire
auparavant ce qui la fit naître.
Un soir qu' il y avoit bal chez la
duchesse d' Uzede, à son hôtel de
la grande place où se font les courses
 
p97

et les combats de taureaux, il
me prit envie d' y aller. J' y vis un
grand nombre de seigneurs et les
plus belles dames de la cour. On
eut dit qu' on avoit choisi les personnes
les plus aimables de la monarchie
pour en former une si charmante
assemblée.
Avant que le bal commençât, les
femmes se disputerent les regards
des hommes. Mais sitôt qu' on vit
danser Dona Isabella de Sandoval,
fille unique du duc d' Uzede, il
n' y eut plus d' oeillades que pour elle ;
chacun admira ses graces, son
air noble et majestueux, la douceur
de ses pliées, la liaison de sa tête
avec son corps et ses bras, et la
finesse de son oreille. Aussi d' abord
qu' elle eut achevé de danser, toute
la salle retentit du bruit des
applaudissemens qu' elle reçût. Elle est
inimitable, s' écrioit un marquis !
Que ne paroît-il sur nos théatres
une pareille danseuse ! J' en voudrois
 
p98

prendre soin à quelque prix que ce
fût. Je la prierois de me ruiner,
disoit un comte. Je lui demanderois
la préférence, disoit un duc. En un
mot, tous les seigneurs furent
enchantés de cette nouvelle Terpsicore,
et je n' en fus pas moins frapé
qu' eux.
On juge bien qu' une si riche et si
noble héritiere ne manquoit pas
d' adorateurs. Parmi ceux qui aspiroient
à l' honneur de l' épouser, aucun n' étoit
plus en droit de se flatter de cette
esperance que Don Juan Tellés
Giron, comte d' Urenna, fils unique
du duc d' Ossone, et le plus
digne de posseder Isabelle. Ce jeune
seigneur exerçoit à la cour la
charge de gentilhomme de la
chambre du roi pour son pere,
qui étoit alors à Naples dont il avoit
le gouvernement.
Tandis que les amans de la fille
du duc d' Uzede s' efforçoient par
leurs soins de se supplanter les uns
 
p99

les autres, ce ministre envoya chercher
le comte, et lui dit : Don Juan,
vous sçavez l' étroite amitié qui nous
lie le duc votre pere et moi, et
l' interêt que je prens aux affaires de
votre maison ; j' ai jugé à propos de
vous entretenir en particulier, pour
vous représenter que vous devez
profiter du tems pendant que la
fortune vous rit. Le duc d' Ossone
a plus d' envieux et d' ennemis que
jamais. Ils travaillent sans relâche à
le perdre, et ils peuvent en venir à
bout. Il faut, tandis que son crédit
dure encore, songer à vous établir.
Vous êtes en âge de vous marier,
et de posseder même de grands emplois.
Il y a un an, poursuivit-il, que
votre pere m' écrivit pour me prier
de vous chercher une femme. Je
lui répondis qu' elle étoit toute
trouvée ; mais comme il a cessé de m' en
parler depuis ce tems-là, j' ignore
s' il est toûjours dans le même
sentiment. Ne manquez pas, ajoûta-t-il,
 
p100

de lui mander ce que je viens de
vous dire ; de l' assurer que s' il veut
une bru de ma main, je lui en
destine une qui est assez riche, assez
belle et assez noble pour mériter
d' avoir un beau-pere tel que lui.
à ce discours, le comte d' Urenna,
jugeant bien qu' Isabelle étoit la
bru dont il s' agissoit, fit paroître sur
son visage une joye que le duc
d' Uzede ne remarqua pas sans plaisir.
Ce ministre toutefois ne fit pas
semblant de s' en appercevoir, et dit
à Don Juan : envoyez donc en
diligence un exprès à Naples, et la
réponse que vous fera le viceroi
décidera de votre mariage. Le comte
pour marquer au duc d' Uzede
l' impatience qu' il avoit d' être son
gendre, prit aussitôt congé de son
excellence, en lui disant qu' il alloit
écrire à son pere ; et sur le champ il
se rendit chez Don Juan de Salzedo,
qu' il aimoit comme un ancien
serviteur de sa maison, et sans le
 
p101

conseil duquel il ne faisoit rien. Il
lui fit part de la conversation qu' il
venoit d' avoir avec le ministre, et
lui dit ensuite : je ne sçais qui je dois
envoyer à Naples ? J' aurois besoin
d' un homme d' esprit et de confiance,
qui pût informer mon pere de
mille choses secretes que je n' oserois
lui écrire.
Alors Salzedo, songeant à moi,
et croyant me procurer une bonne
aubaine, me proposa comme une
personne fort propre à s' acquiter de
cette commission, et dont il répondoit.
Là-dessus le comte s' étant déterminé
à se servir de moi, voulut
m' entretenir. J' eus avec lui une
conférence particuliere, dans laquelle
il me dit toutes les choses qu' il
desiroit que son pere aprît. Enfin, après
avoir reçû de ce jeune seigneur de
très-amples instructions, et deux
paquets, l' un pour le duc et l' autre
pour la duchesse d' Ossone, avec une
bourse de deux cens pistoles, je me
 
p102

disposai à partir pour l' Italie. Mais
avant mon départ, j' allai prendre
congé du secretaire Salzedo qui me
dit en m' embrassant avec affection :
allez, mon cher Don Cherubin, je
suis ravi que vous fassiez ce voïage.
Il vous en reviendra de bonnes
pistoles, et lavina videbis littora . Je
partis donc de Madrid ; et suivant
de près un courrier que la cour
envoyoit par terre à Naples, j' y
arrivai presque en même tems que lui.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 12

de quelle maniere D Cherubin fut
reçû du viceroi de Naples, et
des entretiens qu' ils eurent ensemble.

il y avoit déja trois ans que le
duc d' Ossone étoit iveroi du
royaume de Naples, après avoir
pendant quatre années gouverné la
 
p103

Sicile. J' allai descendre au palais
royal où il demeuroit, et je me fis
annoncer à son excellence comme
un courier que le comte d' Urenna
son fils lui dépêchoit.
Le viceroi étoit alors dans son
cabinet. Il ordonna qu' on me fît entrer.
Je lui presentai le paquet qui
lui étoit adressé. Il l' ouvrit ; et après
avoir lû ce qu' il contenoit : voilà,
me dit-il, des dépêches qui me sont
d' autant plus agréables qu' elles me
sont aportées par un secretaire même
du duc d' Uzede ; mais dites-moi,
je vous prie, continua-t-il, si
la fille de ce ministre est d' un mérite
aussi rare que mon fils me le
mande ? Je me défie un peu des portraits
que les amans font de leurs
maîtresses. Monseigneur, lui
répondis-je, avec quelques couleurs
que monsieur le comte ait pû vous
peindre Isabelle De Sandoval, la
copie ne sçauroit être qu' au-dessous de
l' original. En un mot, quelque image
 
p104

charmante que vous vous fassiez
de cette dame, votre imagination
ne peut vous tromper. Representez-vous
une personne de quinze ans,
qui joint à une beauté parfaite un
esprit vif et un jugement solide ; cette
idée ne renfermera qu' une partie
des belles qualités d' Isabelle. Il est
vrai qu' elle n' a pas l' humeur sérieuse
et la gravité qu' ont ordinairement
les dames espagnoles ; mais ce défaut,
qui n' en est un qu' en Espagne,
trouvera grace auprès de votre
excellence. Vous avez raison, interrompit
le duc en souriant, tout espagnol
que je suis, je préfererai toûjours
un naturel enjoüé à un caractere
grave.
Dans cet endroit de notre conversation,
la duchesse d' Ossone
ayant sçû qu' il étoit arrivé un
courier dépêché par Don Juan Tellés,
entra dans le cabinet, fort impatiente
d' apprendre des nouvelles de
ce cher fils. Madame, lui dit son
 
p105

époux, il se présente un parti
très-avantageux pour le comte d' Urenna.
Le duc d' Uzede veut bien le
recevoir pour gendre préferablement
à plusieurs seigneurs qui
recherchent Isabelle, sa fille unique.
Je remis aussitôt à la vicereine le
paquet dont j' étois chargé pour elle,
et qui ne contenoit que les mêmes
choses qui étoient dans l' autre.
Lorsqu' elle en eut fait la lecture, ils
commencerent tous deux à déliberer,
non s' ils consentiroient à ce
mariage, mais sur ce qu' ils avoient
à faire dans cette occasion. Ils
résolurent de me renvoyer à Madrid
dès le lendemain, pour témoigner
au duc et à la duchesse d' Uzede
l' empressement qu' ils avoient d' allier
la maison de Giron à celle de
Sandoval. Il fut aussi arrêté entre
eux qu' ils écriroient au duc De Lerme
et à D Isabella.
Ils passerent la journée à faire
leurs dépêches ; et comme D Juan
 
p106

mandoit à son pere que je pourrois
l' instruire de plusieurs particularités
dont il étoit bien-aise de l' informer,
j' eus le soir avec son excellence un
entretien plus long que le premier.
Faites-moi, me dit-il, un raport fidele
de tout ce que le comte, mon
fils, vous a chargé de m' apprendre ?
Vous m' allez parler aparemment de
la derniere lettre que j' ai écrite au
roi ; vous m' allez dire qu' elle a
revolté la plûpart des grands. Justement,
monseigneur, lui répondis-je,
c' est par-là que je vais commencer.
En proposant de rendre les
charges venales en Espagne, vous
avez soulevé contre vous le conseil,
lequel étant composé de seigneurs
interessés à rejetter cette
proposition, n' a eu garde de
l' accepter. Ce qu' il y a de plus fâcheux,
ajoûtai-je, c' est que ces seigneurs ne
se contentent pas de s' opposer à la
vénalité des charges ; ils éclatent
en murmures, et par de secretes
 
p107

pratiques, s' efforcent de vous faire
passer pour ennemi de la nation. Ils
sont même secondés par des seigneurs
napolitains qui, d' accord
avec eux, écrivent continuellement
à la cour des lettres qui tendent à
vous rendre suspect.
Le duc d' Ossone, en cet endroit,
ne put s' empêcher de m' interrompre.
Voilà, s' écria-t-il en soupirant,
voilà ces sujets si fideles et si zélés,
qui protestent qu' ils sont tous prêts
à prodiguer leur sang et leurs biens
pour la gloire de leur souverain ! Si
le roi faisoit acheter les charges
qu' il donne en pur don, quelle maison
y perdroit plus que la mienne ?
Je sacrifie au profit du monarque
mes parens et mes alliés ; je n' ai
en vûë que ses interêts, et l' on m' en
fait un crime ! Telle est la récompense
des serviteurs trop affectionnés.
Continuez, poursuivit-il, je suis
très-content du choix que mon fils
 
p108

a fait de vous pour m' instruire de
ce qui se passe à la cour à mon
préjudice ; vous vous acquittez de
cet emploi d' une maniere qui m' est
agréable. Continuez donc. Quelle
injustice me fait-on encore ? La plus
effroyable, repris-je, et la plus
sensible qu' on puisse faire à un fidele
sujet de Philippe. Vous avez, dit-on,
formé l' ambitieux projet de
vous faire roi de Naples.
Le duc à cette accusation ferma
les yeux, haussa les épaules, et
me demanda qui pouvoit être assez
son ennemi pour lui vouloir imputer
un si coupable dessein. C' est le
comte de Benevent, lui répondis-je,
et quelques autres seigneurs,
qui répandent ce bruit, que vos
armemens, ou pour parler plus juste,
vos belles actions et vos grands
services semblent justifier. Il y a dans
votre administration, dont ils sont
jaloux, de quoi, disent-ils, faire
votre procès. J' ai tort, interrompit encore
 
p109

son excellence, j' ai tort, je
connois ma faute présentement. Je
devois suivre l' exemple des vicerois
de Sicile et Naples mes prédecesseurs.
Je devois laisser ravager
par les turcs ces deux royaumes,
m' enrichir aux dépens du roi et de
ses sujets, et après cela retourner à
la cour pour y recueillir des loüanges
sur mon sage gouvernement.
ô malheureuse monarchie ! Ajouta-t-il
en levant les yeux au ciel, faut-il
donc que ceux qui te servent avec
le plus d' ardeur, et qui ne cherchent
qu' à augmenter ta gloire, passent
pour tes ennemis ?
Après cette apostrophe pleine
d' amertume, le duc me fit de nouvelles
questions : apprenez-moi, me
dit-il, qui sont les seigneurs qui ont
actuellement le plus de part à la
confiance du prince d' Espagne.
Je lui en nommai plusieurs, et je
n' oubliai pas Don Gaspard De Guzman
comte D' Olivarès. C' est ce
 
p110

dernier, lui dis-je, qui paroît le
plus cheri. Il est vrai que, si l' on en
croit la chronique de Madrid, il se
sert d' un moyen sûr pour gagner
l' amitié du jeune Philippe. Quel est
donc ce moyen, repliqua le duc ?
C' est celui qui fait réussir toutes les
entreprises, lui repartis-je ; c' est
l' argent. On prétend que le comte
D' Olivarès qui a de grands biens,
en employe une bonne partie à
procurer des plaisirs à ce prince, que
l' avarice du roi réduit à désirer
beaucoup de choses inutilement.
Les chroniqueurs, continuai-je,
disent peut-être la verité ; du moins
sçais-je que le prince d' Espagne,
lorsqu' il fait des parties de chasse,
trouve souvent de superbes collations
préparées par les soins et aux
frais de Don Gaspard. à ces paroles
le viceroi me dit en branlant la tête :
D' Olivarès a bien la mine de suplanter
le duc De Lerme et son fils.
 
p111

Je souhaite que ma prédiction
soit fausse ; mais si par malheur il
arrive qu' elle s' accomplisse, qu' ils
ne s' en prennent qu' à eux-mêmes.
Pourquoi souffrent-ils auprès de
l' heritier de la couronne un courtisan
fin et délié qui s' empare à leurs
yeux du timon de la monarchie ?
Quand le duc d' Ossone n' eut plus
rien à me demander, ni moi rien à
lui dire, il me livra ses dépêches en
me disant : allez vous reposer, et
demain retournez en Espagne ; mais
avant votre départ, voyez mon
trésorier, je lui ai donné des ordres
qui vous regardent. Je commençai
par-là le jour suivant. Je vis le
trésorier qui me mit entre les mains de
la part de son excellence une lettre
de change de trois mille écus tirée
sur un fameux banquier de Madrid
et payable à vûë. Outre ce présent
j' en reçûs un autre que m' envoya la
vicereine par un de ses écuyers.
 
p112

C' étoit une chaîne d' or admirablement
bien travaillée, et qui valoit
tout au moins deux cens pistoles.
Je partis de Naples avec toutes ces
richesses, et repris le chemin de
Madrid, où j' eus le bonheur d' arriver
sans avoir fait aucune mauvaise
rencontre.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 13

Don Juan Tellés épouse la fille
du duc d' Uzede. Suite de ce
mariage. Du nouveau parti que
prit Don Cherubin.

j' allai d' abord rendre compte de
ma commission à Don Juan Tellés,
qui m' embrassa de joye lorsqu' il
eut fait la lecture de la lettre de son
pere. Ce jeune seigneur pour me
faire connoître jusqu' à quel point il
étoit satisfait de moi, ou pour mieux
 
p113

dire des nouvelles que je lui apportois,
me gratifia d' une bourse dans laquelle
il y avoit deux cens doublons.
Il alla promptement communiquer
au duc d' Uzede les dépêches
du viceroi, et deux jours après son
mariage avec Dona Isabelle De
Sandoval fut déclaré. On en fit les
aprêts avec toute la magnificence
convenable à la qualité des époux ;
et le duc d' Uzede eut autant
d' empressement à le faire consommer, que
le duc d' Ossone avoit d' impatience
qu' il le fût. Les parens et les amis
des maisons de Giron et De Sandoval
le célébrerent avec de grandes
démonstrations de joye, et veritablement
l' hymen ne pouvoit unir deux
personnes mieux assorties.
à peine les réjoüissances étoient-elles
achevées, que le viceroi manda
au duc d' Uzede que pour parvenir
au comble de ses voeux, il
n' en avoit plus qu' un à remplir, qui
étoit d' avoir sa belle-fille auprès de
 
p114

lui : qu' il le prioit de la lui envoyer
pour lui faire voir l' Italie, et particulierement
la ville de Naples : et
qu' enfin pour rendre ce voyage plus
agréable à la jeune épouse, il
souhaitoit aussi que son époux l' accompagnât
sous le bon plaisir du roi.
Le fils du cardinal De Lerme entra
dans les sentimens du duc d' Ossone,
et se prêtant à ses désirs il obtint de
sa majesté la permission d' envoyer
sa fille à Naples avec le comte d' Urenna.
Les préparatifs du départ de
ces époux furent bientôt faits, le
viceroi ayant expressément défendu
à son fils d' avoir une nombreuse
et fastueuse suite. Ils partirent donc
pour se rendre à Barcelone, où deux
galeres envoyées par le duc d' Ossone
les attendoient pour les transporter
à Genes ; et là Don Octavio
D' Arragon devoit les venir prendre
avec huit galeres les pour conduire
à Naples.
Il est rare qu' un gueux qui s' enrichit
 
p115

ne se laisse point étourdir de
la possession de ses richesses. Je ne
fus pas à l' épreuve de ces étourdissemens.
Lorsque je vins à compter
mes especes, et que je vis que j' avois
devant moi près de deux mille
pistoles, je me dégoutai de mon poste
de commis. Il me sembla qu' un
garçon qui possedoit tant de bien
devoit mener une vie libre, indépendante,
et surtout oisive, telle
qu' est ordinairement celle des
honnêtes-gens en Espagne : puisque je
puis vivre, disois-je, en cavalier
noble et faire le galant dans le monde,
je serois un grand fou de demeurer
dans les bureaux du ministere
où il faut travailler toute la
journée. Il est bien plus gracieux de
n' avoir rien à faire qu' à se promener
et qu' à se réjoüir avec ses
amis.
C' est ainsi que cedant au penchant
qui m' entraînoit, je me laissai
tout à coup aller au libertinage
 
p116

sans que ma philosophie pût m' en
défendre. Au contraire, je ne voulus
écouter aucune remontrance de
sa part ; et quand je dis adieu au
secretaire Salzedo, tous les discours
qu' il me tint pour m' arrêter dans son
bureau, quoique remplis de raison
et de latin, furent inutiles. Je loüai
un bel apartement dans un hôtel
garni, et je me fis faire deux riches
habits sous lesquels alternativement
j' allois me faire voir à la cour et au
prado.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 14

il rencontre le petit licencié
Carambola. De l' entretien qu' il
eut avec lui.

un jour que j' étois à la promenade
où je prenois plaisir à lorgner
les dames qui passoient auprès
 
p117

de moi, j' apperçûs le petit licencié
biscayen que j' avois laissé à Tolede.
Il ne me reconnut pas d' abord sous
mon nouvel habillement ; mais je
l' appellai, il vint à moi, et nous nous
embrassames. Je suis ravi, lui dis-je,
mon ami, que la fortune nous
rassemble ici tous deux. Au lieu de
me répondre, Carambola ouvrit de
grands yeux, et se mit à me considerer
depuis les pieds jusqu' à la tête.
Ensuite riant de toute sa force :
quelle métamorphose, s' écria-t-il !
Vous en cavalier ! Qui vous a fait
quitter la soutane pour l' épée ? Je
m' en doute bien. C' est cette belle
marquise chez qui vous avez été
précepteur à Tolede ; c' est elle
aparemment qui dérobe à l' église
le bachelier Don Cherubin ? Je lui
répondis que non. Vous vous êtes
donc, reprit-il, faufilé à Madrid
avec quelque riche dame qui fait
avec vous bourse commune ?
 
p118

Avoüez-moi la verité, vous avez
ici quelque bonne fortune.
Si vous voulez, dis-je au biscayen,
m' écouter un moment, je
satisferai votre curiosité. Il me laissa
parler. Alors je lui racontai ce qui
m' étoit arrivé depuis notre separation.
Aprés cela je le priai de m' apprendre
à son tour ce qu' il faisoit
actuellement à Madrid. Toujours
le métier de précepteur, me
répondit-il ; je n' en puis faire un
autre. Je suis condamné au préceptorat,
ou pour mieux dire aux galeres
pour toute ma vie.
Pendant que vous étiez, continua-t' il,
chez la marquise de Torbellino,
et que vous y passiez le
tems plus agréablement que moi,
qui me voyois sur le pavé sans
argent ou dumoins fort près d' en
manquer, j' abandonnai Tolede
comme une ville qui me devenoit de
jour en jour plus désagréable. Je
vins à Madrid où je trouvai moyen
 
p119

d' entrer chez un riche bourgeois
qui étoit veuf, et qui avoit un fils
de douze ans. Ce bourgeois ne
mangeoit presque jamais chez lui.
Il alloit diner et souper en ville
tous les jours, ce qui ne rendoit
pas au logis notre ordinaire meilleur.
Une femme de quarante cinq
à cinquante ans, qui gouvernoit sa
maison, nous apprétoit à manger.
La mauvaise cuisiniere ! Tantôt
elle mettoit trop de sel dans ses
ragoûts, et tantôt trop de poivre,
de girofle ou de saffran. J' avois
beau m' en plaindre, la maudite
créature avoit la malice de ne vouloir
pas se corriger. Je crois même
qu' elle le faisoit exprès pour
me dégoûter de cette maison et
m' obliger d' en sortir, m' ayant pris
en aversion, je ne sçais pas pourquoi,
si ce n' est à cause que j' avois
avec elle un air de Caton.
De mon côté, pour me venger
de cette vieille sorciere, je m' obstinai
 
p120

malgré ses ragoûts épicés à
demeurer chez ce bourgeois, où
je serois encore sans une avanture
qui n' est peut-être jamais arrivée à
aucun précepteur. Un jour que
j' avois reçû vingt pistoles à compte
de mes appointemens, j' entrai dans
un tripot où j' avois la rage d' aller
joüer dès que je me sentois un écu.
La fortune qui m' est plus souvent
contraire que favorable au jeu, me
rit cette fois là. Je gagnai dix doublons,
qui ne furent pas sitôt dans
ma poche, qu' il me prit envie de
donner à souper à deux dames
avec qui j' avois fait connoissance,
et qui demeuroient à la porte du
soleil. Je me rendis chez elle dans
cette loüable intention, après avoir
ordonné à un traiteur un repas
bien conditionné.
Je fus reçû de ces dames d' autant
plus joyeusement, que j' avois
coutume de les regaler dans les
visites que je leur faisois. Nous
 
p121

commençames à nous entretenir gayement ;
et d' abord qu' on nous eut
apporté le soupé que j' avois commandé,
nous nous assimes à table.
Je m' attendois à me bien réjoüir
pour mon argent, quand j' entendis
ouvrir la porte de la chambre
où nous étions, et que dans un homme
qui entra tout à coup, je reconnus
le bourgeois dont j' élevois
le fils, le pere de mon écolier. Il
me remit aussi dans le moment ; et
sa surprise égalant la mienne, nous
demeurames tous deux interdits et
muets, nous regardant l' un l' autre
comme si nous eussions douté du
raport de nos yeux. Mais le desordre
où étoient nos esprits ne dura
pas long-tems ; nous nous rassurames
bientôt, et perdant la honte
de nous rencontrer là, nous nous
mîmes à faire de si grands éclats de
rire, que les dames nous prirent
pour deux amis qui se trouvoient
chez elles par hazard.
 
p122

à ce que je vois, messieurs,
nous dit l' une de ces nymphes,
vous vous connoissez ? Nous devons
bien nous connoître, lui répondit
le bourgeois, nous nous
voyons tous les jours ; nous mangeons
quelquefois ensemble, et nous
couchons sous le même toict. Il ne
nous manquoit que d' avoir des
amies communes, nous n' avons
plus rien à desirer. L' air railleur
dont il dit ces paroles, me mit en
train de plaisanter aussi : ce que je fis
à tout évenement, et bien resolu de
rompre en visiere au bourgeois, s' il
s' avisoit de me chicanner sur notre
rencontre chez ces dames. Mais
au lieu de me témoigner le moindre
mécontentement là dessus, il
s' assit à table avec nous, en disant
d' un air aisé qu' il ne croyoit pas
être de trop dans la compagnie.
Véritablement il fut de si belle humeur,
qu' il me parut fort agréable.
Il me porta des brindes, et me fit
 
p123

mille amitiés. Insensiblement j' oubliai
que j' étois avec le pere de
mon disciple, et nous fimes ensemble
la débauche.
Lorsqu' il fut tems de nous retirer,
nous primes congé des dames,
et retournames au logis. Quand
nous y fumes arrivés, le bourgeois
me dit : monsieur le licencié, je
ne vous sçais point mauvais gré
d' aller chez ces femmes que nous
venons de voir ; mais gardez-vous
bien, je vous prie, d' y mener mon
fils avec vous.
Carambola ne put s' empêcher
de rire en achevant ces derniers
mots, et ses ris furent accompagnés
des miens : voilà, lui dis-je, un
pere admirable, et une excellente
maison pour un précepteur ! Je
l' ai pourtant quittée, reprit le
biscayen, pour l' honneur de mon
caractere. J' ai crû qu' il ne convenoit
point à un licentié vicieux de
demeurer dans un endroit où il étoit
 
p124

connu. Je suis placé ailleurs. J' éleve
le fils naturel d' un conseiller du
conseil des Indes, et j' espere que
son éducation me sera plus utile
que celle d' un enfant légitime.
Je souhaite, dis-je à Carambola,
que vous ne vous flatiez point d' une
vaine esperance ; mais, vous me
l' avez dit cent fois, il ne faut pas
trop compter sur la reconnoissance
des parens. Cela n' est que trop
vrai, me repartit le petit licencié ;
cependant les personnes à qui j' ai affaire
me paroissent si genereuses,
que je ne puis m' empêcher de faire
un grand fond sur elles.
 

 

LIVRE 1 CHAPITRE 15

 
p125

Don Cherubin fait connoissance
avec un cavalier nommé Don
Manuël De Pedrilla. De quelle
façon ils passoient le tems ensemble ;
et de l' agréable surprise où
se trouva un soir Don Cherubin
en soupant avec des dames.

notre conversation fut troublée
par un cavalier avec qui j' avois
depuis peu fait connoissance, et qui
me vint joindre à la promenade :
sans adieu, me dit aussitôt le
biscayen, nous nous reverrons. En
même tems il se retira, me laissant
avec mon nouvel ami, qui se nommoit
Don Manuël De Pedrilla.
C' étoit un gentilhomme de la ville
d' Alcaraz sur les confins de la
 
p126

Castille Nouvelle, un cavalier à peu
près de mon âge et d' une agréable
figure. L' envie de voir la cour l' avoit
attiré à Madrid. Il logeoit dans
mon hôtel garni, nous mangions
ensemble, et nous allions tous les
jours aux spectacles ou à la promenade.
Enfin, nous nous attachames
l' un à l' autre, et nous devinmes
inséparables.
Un matin pendant que nous nous
entretenions dans son appartement,
il y entra un petit laquais qui lui
remit une lettre. D Manuël la lut,
et dit ensuite au porteur : mon enfant,
tu peux assurer ta maîtresse
que je n' y manquerai pas. Ensuite
m' adressant la parole : seigneur D
Cherubin, poursuivit-il, je dois
souper ce soir chez deux dames,
où il m' est permis de mener un
ami. Voulez-vous bien m' accompagner ?
J' acceptai la proposition,
en répondant avec un souris à Don
Manuël, que je le remerciois de
 
p127

la préference. Vous avez raison,
repliqua-t' il en souriant à son tour,
la partie que je vous propose merite
bien un remerciment. Sachez
que vous souperez avec deux dames
des plus aimables et des plus
amusantes. Elles ont des manieres
aisées ; ce sont deux façons de femmes
de qualité qui demeurent et
vivent ensemble à frais communs
et à la françoise. Leur maison est
ouverte aux honnêtes gens, on y
joüe et l' on y soupe. Et elles
s' entretiennent sans doute du profit du
jeu, interrompis-je en riant ? C' est
ce que je ne sçais point, reprit-il.
Peut-être ont-elles des amans qui
font secretement leur dépense,
mais elles ne paroissent pas en avoir.
On ne voit rien chez elles qui rende
leur vertu suspecte.
Je demandai comment ces dames
se nommoient. L' une s' appelle
Ismenie, répondit mon ami, et
l' autre Basilisa. Elles se disent veuves
 
p128

de deux gentilshommes grenadins ;
et à les entendre, elles ne
sont venuës à Madrid que par
curiosité. à laquelle des deux, lui
dis-je, votre coeur s' est-il rendu ?
J' aime Ismenie, repartit Don Manuël,
et j' ai tout lieu de croire que je ne
soupire pas pour une ingrate ; mais
je n' en suis point aimé comme je
voudrois l' être. Elle n' a pour moi
que des demi-bontés. Que j' ai
d' impatience, m' écriai-je, de voir cette
Ismenie, aussi bien que sa compagne.
Vous verrez, me dit-il, deux
personnes que vous me sçaurez bon
gré de vous avoir fait connoître.
Le soir étant venu, Don Manuël
me mena chez ces dames, qui
logeoient dans une maison assez
belle et fort bien meublée : mesdames,
leur dit-il en me présentant
à elles, je crois que vous trouverez
bon que je vous amene le
meilleur de mes amis, qui est un
gentilhomme de la province de
 
p129

Leon, et de plus un garçon de merite.
Les dames lui répondirent
que ma vûë confirmoit le bien
qu' il pouvoit leur dire de moi ; et
elles m' honorerent de l' accüeil le
plus gracieux.
Je ne ferai point le portrait de
ces dames ; je dirai seulement que
je fus frappé de leur beauté, et
qu' aprés un quart d' heure de conversation,
je me sentis également charmé
de l' une et de l' autre, quoiqu' elles
fussent d' un caractere different.
Ismenie étoit serieuse, et Basilisa
fort enjoüée. La premiere parloit
avec autant de dignité que d' élegance,
et ne donnoit rien au hazard ;
et la seconde hazardoit volontiers,
mais presque toûjours heureusement.
Comme Don Manuël
s' apperçut que je prenois un extrême
plaisir à les entendre : seigneur
Don Cherubin, me dit-il, avoüez
que vous ne me sçavez pas mauvais
gré de vous avoir amené ici ?
 
p130

Au nom de Don Cherubin, Basilisa
me regarda fort attentivement,
et me demanda dans quel endroit
d' Espagne j' étois né. Madame, lui
répondis-je, la province de Leon
m' a vû naître ; pourquoi me faites-vous
cette question ? La dame parut
troublée de ma réponse, et me
répliqua de cette sorte : ce n' est
pas sans raison que je vous la fais ;
je connois quelques personnes de
Salamanque ; est-ce dans cette
ville que vous avez pris naissance ?
Non, lui repartis-je, mais aux environs.
Je suis venu au monde à
Molorido, gros bourg, dont mon
pere étoit alcade. Comment se
nommoit-il, dit Basilisa ? Il s' apelloit
Don Roberto De La Ronda. Ah !
Mon frere, s' écria la dame en se
levant pour venir m' embrasser, mon
cher Don Cherubin, c' est vous !
Est-il possible que la fortune vous
rende aujourd' hui à votre soeur
Francisca ! Car c' est elle que vous
 
p131

rencontrez ici sous le nom de
Basilisa.
Le sang fit en moi également
bien son devoir. J' eus tant de joye
d' avoir retrouvé ma soeur, que je
la serrai entre mes bras avec un
saisissement qui m' empêcha de parler
pendant quelques instans. De son
côté, penetrée de l' excés de ma
sensibilité, elle devint muette à son
tour ; de maniere que nous ne pumes
d' abord nous exprimer que par
des larmes. Ismenie et Don Manuël
furent attendris de notre
reconnoissance, et nous accablerent
d' accolades pour nous marquer la
part qu' ils y prenoient tous deux.
Après tant d' embrassemens, nous
nous remimes à table, et nous
recommençames à nous entretenir
avec la même gayeté qu' auparavant.
La conversation n' étoit pas toûjours
generale. De tems en tems Basilisa,
que je n' appellerai plus désormais
que Dona Francisca, me faisoit tout
 
p132

bas des questions sur la famille ; et
tandis que nous nous parlions ainsi,
Don Manuël entretenoit Ismenie
de la même façon. La nuit étoit
fort avancée quand nous primes
congé de ces dames. Don Cherubin,
me dit ma soeur, venez demain
diner avec moi tête à tête. Je
meurs d' impatience d' aprendre vos
avantures, et vous ne devez pas en
avoir moins de sçavoir les miennes.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 1

 
p133

Don Cherubin de la Ronda va
diner chez sa soeur ; et tous
deux ils se racontent mutuellement
ce qui leur est arrivé depuis
leur séparation.

à mon rétour dans mon
hôtel garni, j' eus beau
vouloir me procurer quelques
heures de sommeil, mes esprits
 
p134

étoient dans une si grande agitation,
qu' il me fut impossible de
m' endormir.
Je n' étois pas peu curieux d' entendre
ma soeur conter les évenemens
de sa vie, quoique je ne doutasse
nullement qu' elle ne m' en fît
un recit tronqué. De son côté
n' ayant pas moins d' envie de me
revoir que j' en avois de l' entretenir,
elle ne prit pas plus de repos
que moi. Si bien que m' étant rendu
chez elle quand je jugeai qu' il y
étoit jour, je la trouvai qui
m' attendoit toute habillée dans son
appartement : venez, mon frere, me
dit-elle, venez satisfaire ma curiosité ;
après cela je contenterai la
vôtre. Hé bien, qu' avez-vous fait
depuis que vous avez quitté l' université
de Salamanque ? Ma chere
soeur, lui répondis-je, j' aurai
bientôt rempli votre attente. En même
tems je lui détaillai fidellement
mes bonnes et mes mauvaises avantures.
 
p135

Lorsque j' eus cessé de parler,
Dona Francisca me fit compliment
sur l' état present de ma fortune.
Ensuite se disposant à me raconter
son histoire, elle la commença
dans ces termes :
aprés la mort de Don Roberto
de la Ronda mon pere, ou pour
mieux dire du corregidor de
Salamanque, vous prites comme vous
sçavez, votre parti, mon frere D
Cesar et vous, et je demeurai avec
ma mere, à qui la mediocrité de
nos biens ne permettoit pas de me
donner une belle éducation, ce
qui lui causa tant de chagrin, qu' elle
en mourut. Heureusement D Melancia
ma maraine, et Don Baltazar
de Favanella son époux, n' en furent
pas plûtôt informés, qu' ils vinrent
me chercher à Molorido ; et
comme ils n' avoient point d' enfans,
ils m' emmenerent à Salamanque
dans le dessein de m' élever chez
eux. Je retrouvai dans ma maraine
 
p136

et dans son mari de nouveaux parens,
qui me donnant tous les
jours de nouvelles marques de
tendresse me permettoient peu de
sentir le malheur d' être orpheline.
Quoique je n' eusse guere alors
plus de dix ans, j' étois si avancée
pour mon âge que je m' attirai l' attention
de Don Fernand de Gamboa,
jeune gentilhomme de nos
voisins. Il venoit souvent au logis
avec son pere qui vivoit dans une
liaison si étroite avec Don Baltazar,
qu' ils étoient presque toûjours ensemble.
à la faveur de cette union
Don Fernand avoit la liberté de
me voir et de me parler quand il
lui plaisoit. Comme il n' avoit que
deux ou trois années plus que moi,
on ne croyoit pas devoir encore
épier nos petits entretiens, cependant
nous meritions déja d' être observés ;
et peut-être s' en seroit-on
bientôt apperçû, si tout à coup on
n' eût pas fait disparoître à mes yeux
 
p137

Don Fernand. Mais son pere l' emmena
brusquement à la cour avec
lui pour le mettre dans la garde
espagnole, où il venoit d' obtenir
une enseigne par le credit de ses
amis. Je fus deux ou trois jours fort
affligée de la perte de mon amant,
mais enfin je m' en consolai comme
une grande fille.
Peu de tems après le départ du
jeune Gamboa, je fis naître une
nouvelle passion. Don Baltazar,
quoiqu' agé de cinquante et quelques
années, prit dans mes yeux
un amour auquel je répondis
d' abord sans m' en appercevoir,
recevant les caresses qu' il me faisoit
comme des marques innocentes
de l' amitié d' un parain, car je
l' appellois ainsi. Ce vieux pécheur
m' auroit infailliblement séduite, si
par bonheur ma maraine n' eût
penetré et fait avorter son dessein, en
m' envoyant promptement à Cartagene
dans un couvent dont l' abbesse
 
p138

étoit sa parente. Après avoir
évité deux écueils dangereux, j' entrai
dans ce monastere comme dans
un port, où vraisemblablement je
devois être à couvert des traits
de l' amour. Mais ce dieu attaché
à sa proye, avoit résolu de me
poursuivre partout ; et je ne crois pas
qu' il y ait d' asile qui lui soit
inaccessible.
Madame l' abbesse, à qui Dona
Melancia m' avoit fortement
recommandée, me prit en affection.
Elle me mit au nombre des
pensionnaires et des jeunes religieuses
qui composoient sa cour, et
parmi lesquelles il y avoit des personnes
d' une beauté parfaite. Toutes
ces filles à l' envi s' empressoient
à la divertir par leurs talens. Celles
qui avoient de la voix, formoient
des concerts avec celles qui sçavoient
joüer de quelque instrument ;
et celles qui dansoient avec grace
concouroient aussi au plaisir de
 
p139

l' abbesse, laquelle environnée de
ces gentilles pucelles ressembloit à
Diane au milieu de ses nymphes.
Je voyois d' un oeil d' envie les efforts
que ces filles faisoient pour lui plaire,
et j' aurois voulu reünir en moi tous
leurs divers talens pour lui devenir
plus agréable. Quoique j' eusse
des principes de danse, et que je
ne manquasse pas de voix, je n' étois
qu' une ignorante, ou du moins
je n' étois pas encore assez habile
pour contribuer au divertissement
de notre abbesse, qui voyant ma
bonne volonté, me fit apprendre à
danser et à chanter par deux excellens
maîtres.
Ils eurent peu de peine à me perfectionner
dans ces deux arts, tant
j' y avois de disposition. En moins
d' une année, ils me rendirent la
meilleure chanteuse et la plus forte
danseuse du couvent. J' appris aussi
à pincer un luth avec délicatesse ;
de sorte que je devins peu à peu
 
p140

un sujet admirable et universel.
Toutes les dames de Cartagene
qui venoient prendre part à nos
fêtes, m' accabloient de complimens,
et n' oublioient pas d' en faire à
madame l' abbesse sur l' avantage
qu' elle avoit de posseder une fille
d' un si rare merite. L' abbesse elle-même
se faisoit honneur de mes
talens, qu' elle regardoit en quelque
façon comme son ouvrage. Néanmoins
au lieu de s' applaudir de me
les avoir fait acquerir, elle devoit
plûtôt se le reprocher. Aussi eut-elle
bientôt sujet de s' en repentir.
Un de ses neveux qu' elle aimoit
tendrement, et qui se nommoit
Don Gregorio de Clevillente, vint
à Cartagene exprès pour la voir et
pour passer quinze jours avec elle,
ce qu' il avoit coutume de faire une
fois tous les ans. Ce cavalier étoit
jeune, beau et très-bienfait. Il
soupoit tous les soirs au parloir
avec sa tante et ses pensionnaires
 
p141

favorites, du nombre desquelles
j' avois l' honneur d' être. Les plus
spirituelles tenoient pendant le
repas des discours rejoüissans pour
divertir Don Gregorio ; et après le
souper toutes les personnes capables
de former un concert s' assembloient,
et la fête finissoit toujours
par des danses.
Je remarquai le premier jour
que Clevillente, charmé de voir tant
de belles filles ensemble, promenoit
sur elles des regards incertains,
sans pouvoir décider pour aucune.
Quand l' une le touchoit par une
voix moëlleuse, l' autre le ravissoit
par une danse remplie de graces.
Il étoit aussi embarrassé qu' un sultan
qui veut jetter le mouchoir.
Il se détermina pourtant, et devint
amoureux de ma figure, au préjudice
de plusieurs personnes qui valoient
mieux que moi. Il me le fit
assez connoître par les oeillades
qu' il me lança le second jour, ou
 
p142

plûtôt il n' eut des yeux que pour
votre soeur.
Je ne fis pas semblant d' y prendre
garde, et je ne répondis point
à ses mines ; mais le diable n' y
perdit rien. Dès le moment qu' il me
parut que je m' étois fait un amant
de Don Gregorio, je me sentis naître
de l' inclination pour ce cavalier
que j' avois auparavant impunément
regardé. Quelle joye pour lui
s' il eut pû lire sur mon visage ce
qui se passoit dans mon coeur ! Mais
j' y renfermai si bien mon amour
naissant, qu' il n' en eut pas le moindre
soupçon. Au contraire, s' imaginant
que je n' avois fait aucune
attention à ses regards, il entreprit
de me déclarer ses sentimens en
termes formels ; et voici de quelle
maniere il reüssit dans son entréprise.
Il fit confidence de sa passion à
un jeune valet de chambre qu' il
avoit, et qui étoit un garçon fort
 
p143

adroit : Brabonel, lui dit-il ensuite,
pourrois-tu bien faire tenir secretement
un billet à Dona Francisca ?
Pourquoi non, lui répondit Brabonel ?
J' ai fait des choses beaucoup
plus difficiles. J' ai lié connoissance
avec une tourriere de ce couvent,
et je puis vous assurer que je l' engagerai
facilement à vous rendre ce
petit service. Donnez-moi seulement
votre lettre, et je me charge
du reste.
Brabonel ne se vantoit pas sans
raison d' être des amis de la tourriere,
puisqu' effectivement dès le
même jour elle me dit en me coulant
secretement dans la main un
billet de Clevillente : tenez, belle
Francisca, lisez ce papier, vous y
verrez quelque chose qui vous fera
plaisir. Je lui demandai ce que c' étoit ;
mais au lieu de me répondre,
elle s' éloigna de moi avec une
précipitation qui me fit soupçonner
cette bonne tourriere d' être un
peu trop obligeante.
 
p144

Je trouvai en effet dans la lettre
de Don Gregorio une déclaration
d' amour des plus vives ; et ce
cavalier m' y pressoit par des instances
énergiques de lui permettre
de me parler en particulier. J' aurois
dû, je l' avoüe, porter d' abord
ce billet à madame l' abbesse ; mais
c' est ce que je ne fis point, et ce
que je ne fus pas même tentée de
faire. Une fille de treize ans n' a pas
tant de prudence. Plus flatée de la
conquête d' un amant qui ne me
deplaisoit pas, qu' irritée de son audace,
je pris le parti de dissimuler,
et de voir s' il persisteroit à m' aimer
ou plûtôt à vouloir me séduire ;
car il n' avoit pas une autre intention.
Il fit donc encore agir la
tourriere, qui ne se contenta pas
de me remettre de sa part d' autres
billets, elle eut l' adresse de m' engager
à lui faire réponse, et de
nous menager même une entrevûë,
dans laquelle Don Gregorio me fit
 
p145

entendre qu' il avoit résolu de m' épouser ;
mais que pour y parvenir,
il falloit qu' il m' enlevât, attendu
que sa tante ne consentiroit point,
disoit-il, à notre mariage.
Il eut peu de peine à me persuader ;
et m' imaginant que je suivois
un époux, je me laissai docilement
conduire sous un habit d' homme
au château de Clevillente, où pendant
deux mois mon ravisseur
eut pour moi de grandes attentions.
Il en eut moins dans la suite, et
son amour enfin se refroidit. Je le
fis ressouvenir qu' il m' avoit promis
de m' épouser, et je le pressai de me
tenir parole ; il me paya de defaites.
Cela me déplût ; et piquée de sa
mauvaise foi, je commençai à le
mépriser. Du mépris je passai à la
haine ; et lorsque j' en fus là, j' eus
bientôt pris la resolution de quitter
le parjure : ce que j' executai
courageusement. Un jour qu' il étoit
allé à la chasse du côté d' Alicante,
 
p146

je m' échappai sous mon habit
d' homme, et marchai vers Origuela
où j' arrivai sur la fin de la journée.
J' entrai chez une bonne veuve qui
tenoit hôtelerie, et qui jugeant à
mon air que je devois être un enfant
de famille qui couroit le païs :
mon petit gentilhomme, me dit-elle,
que venez-vous faire à Origuela ?
Je viens, lui répondis-je,
y chercher condition. Je servois à
Murcie en qualité de page une
dame dont je n' étois pas content ;
je l' ai quittée, et j' ai dessein d' aller
de ville en ville jusqu' à ce que j' aye
trouvé une nouvelle maîtresse, ou
quelque seigneur qui veuille me
prendre à son service.
Un garçon fait comme vous,
me dit la fille de l' hôtesse en se
mêlant à notre entretien, ne sera
pas long-tems dans cette ville sans
être bien placé. Je répondis par une
reverence à ce gracieux compliment,
et je m' apperçus que la personne
 
p147

qui venoit de le faire, me
consideroit avec une extrême
attention. Je remarquai de plus que
c' étoit une fille de vingt-cinq à
trente ans, assez jolie et très-bien
faite : observation qu' un cavalier à
ma place eût fait peut-être avec plus
de plaisir que moi.
Me sentant fort fatiguée d' avoir
marché toute la journée, je demandai
une chambre pour m' y aller
reposer. Juanilla, dit alors l' hôtesse
à sa fille, menez ce petit poulet au
cabinet qui donne sur le jardin, et
où il y a un bon lit. Juanilla m' y
conduisit aussitôt ; et lorsque nous
y fumes toutes deux arrivées, elle
me dit : seigneur page, vous serez
ici comme un prince. Quand il
vient loger dans cette hôtellerie
quelque homme d' importance, c' est
dans cette chambre que nous le
faisons coucher.
Pour mieux contrefaire un cavalier
qui se trouve en pareil cas, je
 
p148

crus devoir faire le galant et prodiguer
les douceurs : ce que je fis
pourtant avec beaucoup de prudence,
de peur d' allumer un feu
que je ne pouvois éteindre. Mais
avec quelque circonspection que
j' affectasse de lui parler, tous les
mots flatteurs qui m' échappoient
étoient autant de fleches qui lui
perçoient le coeur. Lorsqu' elle voulut
se retirer je l' embrassai, et cet
embrassement acheva de lui faire
perdre la raison. Néanmoins elle
sortit brusquement de la chambre,
comme une fille qu' agitent des
mouvemens trop tendres, et qui
craint de succomber à sa foiblesse.
Je fus ravie de sa retraite ; et
m' étant couchée un moment après, le
sommeil s' empara de mes sens. Je me
reveillai au milieu de la nuit ; et
entendant marcher quelqu' un dans
la chambre, je demandai qui c' étoit.
Aussitôt une voix me répondit
d' un ton bas et plein de douceur :
 
p149

beau page, qui goutez le repos que
vous ôtez aux autres, reveillez-vous
pour apprendre votre victoire. Vous
avez enflammé Juanilla, qui mourra
de douleur et de desespoir si vous
dedaignez son coeur et sa main.
Je feignis, pour l' amuser, d' être
sensible à son amour, croyant que
j' en serois quitte pour des discours
passionnés ; mais elle s' approcha de
mon lit, et m' agaça de maniere qu' il
me fut impossible de la tromper
plus long-tems : ma chere Juanilla,
lui dis-je, que ne puis-je sceller
votre passion du sceau de l' hymenée !
Vous êtes la personne du monde
pour qui j' aurois le plus de goût, si
le ciel m' eût fait homme au lieu
de me faire naître fille comme vous.
Si les tenebres de la nuit ne
m' eussent pas caché son visage, je
suis sûre que je l' aurois vû changer
de couleur à ces paroles ; et quand
elle ne put plus douter de ma sincerité,
je crois qu' elle fut un peu
 
p150

fâchée d' être détrompée. Néanmoins
prenant en fille d' esprit le
parti de rire de son erreur, elle se
soumit de bonne grace à la necessité.
Par ma foi, s' écria-t' elle, je suis plus
heureuse que sage, et il faut avoüer
que je l' ai échappé belle. Quand
je songe à la foiblesse que je me
sentois pour vous, je frémis d' un
peril où je ne me suis point trouvée.
Lorsque je vis que Juanilla le
prenoit sur ce ton, je suivis son
exemple, et après nous être toutes
deux répanduës en plaisanteries sur
cette avanture, nous nous voüames
l' une à l' autre une éternelle amitié.
Pour m' engager à lui conter mes
affaires, elle me fit confidence des
siennes ; et j' eus tout lieu de juger
par son recit qu' elle n' avoit pas toûjours
rencontré des filles sous des
habits de garçon. La franchise de
Juanilla excita la mienne. Je lui fis
un détail fidele de mon enlevement,
et lui appris pourquoi je m' étois
 
p151

séparée de mon ravisseur. Elle
me loüa d' avoir eu la force de
m' éloigner de ce lâche et perfide
suborneur. Ensuite, elle me
conseilla de cesser de me travestir ; afin,
ajoûta-t' elle, en souriant, que d' autres
filles n' y soient point attrapées.
Je n' ai pas, lui dis-je, une autre
intention que celle de me mettre
auprès de quelque dame de qualité ;
et je suis en état d' acheter
des habits de fille, en me défaisant
d' un gros brillant que je tiens de
Don Gregorio. Gardez votre diamant,
interrompit Juanilla, et me
laissez suivre une idée qui me vient.
Je suis connuë, et j' ose dire aimée
d' une riche et vertueuse dame qui
fait son séjour à Origuela depuis la
mort de son mari, qui étoit gouverneur
de Mayorque. Je ne veux
que l' entretenir de vous un moment,
et je ne doute pas qu' elle
ne veuille vous avoir.
Je laissai agir Juanilla, qui me
 
p152

dit dès le jour suivant : j' ai parlé à
la comtesse de Saint-Agni ; et sur le
portrait que je lui ai fait de vous,
cette dame a temoigné qu' elle seroit
bien-aise de vous avoir. Je lui
ai, à la verité, raconté votre infortune,
pardonnez-moi cette indiscretion,
je ne vous en ai que mieux
servie. La comtesse est la meilleure
femme que j' aye jamais connuë ;
une jeune fille qui a été séduite, lui
paroît plus digne de pitié que de
mépris. En un mot, elle compatit
à votre malheur, et n' impute votre
faute qu' au traitre qui vous l' a fait
commettre.
Vous êtes donc à Madame De Saint-Agni,
continua la fille de l' hôtesse.
Allez la trouver tout à l' heure ;
elle veut vous voir en page, après
quoi elle vous fera donner un autre
habillement. Je remerciai Juanilla
du service qu' elle m' avoit rendu ;
et m' étant fait enseigner la demeure
de la comtesse, je m' y transportai
sur le champ.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 2

 
p153

Dona Francisca va se présenter à la
comtesse de Saint-Agni. De la
réception que cette dame lui fit,
et de l' entretien qu' elles eurent
ensemble. Caractere de la comtesse.

vous vous imaginez bien, mon
frere, poursuivit ma soeur,
que je ne m' offris pas sans rougir à
la vûë d' une dame qui sçavoit mon
histoire. Je fis plus, je me troublai ;
et quoique naturellement assez
hardie, je ne m' approchai de la
comtesse qu' en tremblant. Elle
s' apperçut de mon desordre ; et
penétrant ce qui le causoit : rassurez-vous,
me dit elle, après avoir
fait sortir une femme qui étoit dans
sa chambre, Juanilla m' a tout dit
 
p154

et je vous plains. Si votre jeunesse,
votre honte et votre repentir ne
peuvent rendre votre faute excusable,
ils vous attirent du moins
ma compassion.
à ces paroles, je me laissai tomber
aux pieds de la comtesse, et je ne
lui répondis que par un torrent de
larmes que je ne pus retenir. Mes
pleurs produisirent un effet admirable.
La dame en fut attendrie ; et me
relevant avec bonté : consolez-vous,
ma fille, me dit-elle ; il est inutile de
vous affliger présentement. Prenez
plûtôt une ferme résolution d' être
desormais toûjours en garde contre
les hommes. Vous ne pouvez trop
vous en défier. Vous êtes à peine
au printems de vos jours. Vous êtes
jolie. Vous devez craindre de nouveaux
séducteurs.
La dame de Saint-Agni me tint
encore d' autres discours semblables
pour me porter à la vertu. Ensuite
voulant sçavoir de moi-même qui
 
p155

j' étois, et m' entendre parler, elle
me questionna sur mes parens.
Comme je ne suis pas d' une naissance
assez basse pour en rougir, je
ne me dis point d' une famille au-dessus
de la mienne, et je fis des réponses
sinceres à toutes ses questions.
Elle parut assez contente de mon
esprit : Francisca, me dit elle, après
une longue conversation, je suis
ravie que la fortune vous ait adressée
à moi. Je conçois de l' affection
pour vous, et je veux vous tenir
lieu de mere. Je rendis toutes les
graces que je devois à une dame
si genereuse ; et me hâtant de profiter
de ses bontés, j' entrai chez elle
dès le lendemain, moins sur le pied
d' une soubrette, que comme une
fille que madame aimoit, et dont
elle vouloit prendre un soin
particulier.
Je m' étudiai d' abord à connoître
ma maîtresse à fond. Que cette
 
p156

étude me fit découvrir en elle de
bonnes qualités ! Je la trouvai douce,
affable, debonnaire, et d' une
humeur égale : elle étoit spirituelle,
prudente, vertueuse, et même devote
sans affecter de le paroître.
Une maîtresse d' un si rare caractere
est trop aimable, pour n' être
pas adorée des personnes qui la servent.
Aussi la comtesse étoit l' idole
de ses domestiques. Pour moi, j' en
étois si charmée, que je croyois ne
pouvoir apporter assez d' attention à
lui plaire. Je ne suis pas mal-à-droite ;
et je sçûs si bien lui faire ma cour,
que je gagnai en peu de tems sa
confiance, ou du moins que je la
partageai avec Damiana, vieille
femme de chambre qui depuis
vingt années étoit à son service.
Vous observerez, s' il vous plaît,
que Madame De Saint-Agni étoit
alors sur la fin de son neuviéme lustre.
Elle avoit passé pour une beauté
dans sa jeunesse ; elle étoit même
 
p157

fort belle encore ; mais ses appas
commençoient à ceder au pouvoir
du tems. Je fus assez surprise un
matin de l' entendre soupirer tristement
à sa toilette, et de remarquer
qu' elle avoit les yeux baignés de
pleurs. Je pris respectueusement la
liberté de lui demander si quelque
secret ennui troubloit son repos.
Elle ne me répondit que par un
long soupir. Je la pressai de me
dire ce qu' elle avoit, et mes instances
furent si fortes, qu' elle n' y put
résister. Oui, ma chere Francisca,
dit-elle en me regardant d' un air
triste, oui je suis la proye d' un
chagrin d' autant plus vif, que je suis
obligée de le renfermer au fond de
mon ame.
N' en demeurez point là, madame,
lui repliquai-je voyant qu' elle
cessoit de parler, ouvrez-moi votre
coeur. Ne me cachez pas le sujet de
vos peines. Je les partage déja sans
les connoître, et vous les soulagerez
 
p158

en me les apprenant. Je n' ose
vous les réveler, repartit ma maîtresse.
Il y a du ridicule à les sentir,
et je ne puis sans confusion vous en
faire confidence. Vous me les découvrirez
pourtant, ma chere maîtresse,
lui dis-je, en me jettant à
ses genoux, je ne puis vivre sans
les sçavoir. Devez-vous me les
laisser ignorer, à moi qui vous suis
entierement dévoüée ? Ne me faites
plus, de grace, un mistere de ce
qui vous chagrine. S' il ne m' est
pas possible de vous consoler, du
moins que je m' afflige avec vous.
Je parus prendre tant d' interêt à
la situation dans laquelle madame
se trouvoit, que je lui arrachai enfin
son secret : ma fille, me dit-elle,
je ne sçaurois tenir plus long-tems
contre votre zele et votre amitié ;
il faut vous avoüer ma foiblesse.
Aprenez la cause de mon affliction.
Je suis sensible à la perte de mes
 
p159

charmes. Je les vois tomber peu à
peu en ruine, malgré les secours
que je puis emprunter de l' art pour
les conserver. Cela m' attriste. Que
dis-je ! Cela me plonge dans une
mélancolie qui va si loin quelquefois,
que je crains d' en perdre l' esprit.
Ce discours vous étonne, poursuivit-elle,
en remarquant que j' étois
effectivement fort surprise de
l' entendre parler ainsi ; mais c' est
un foible que j' ai, et dont ma raison
ne sçauroit triompher.
Permettez-moi, lui dis-je, madame,
de vous représenter que vous
ne voyez point ce que vous croyez
voir. Pourquoi trop prompte à vous
tourmenter, vous imaginez-vous
n' être plus ce que vous êtes toujours ?
Regardez-vous avec des yeux
plus favorables, ou plûtot rapportez-vous-en
aux miens. Ils vous diront
que le tems n' a point encore
flétri vos appas, et que vous jouissez
de toute votre beauté. à ces mots,
 
p160

qui suspendirent pour un instant sa
douleur, la comtesse répondit en
souriant : que vous êtes flatteuse,
Francisca, mon miroir est plus sincere
que vous. Il m' annonce chaque
jour quelque changement dans
ma personne, et mes yeux ne peuvent
démentir son témoignage.
Après que la comtesse de Saint-Agni
m' eut fait cette confidence
singuliere, elle ne se contraignit
plus devant moi ; et laissant éclater
librement ses plaintes, elle me donnoit
tous les matins la même scene
à sa toilette. Je m' entretenois souvent
de sa foiblesse avec Damiana,
qui ne pouvoit s' empêcher d' en rire :
si madame, disoit-elle, étoit
une femme galante, je lui pardonnerois
sa tristesse. Une vieille coquette
s' est fait une si douce habitude
d' avoir des amans, qu' elle doit
être au desespoir quand elle n' en a
plus. Mais ma maîtresse a toujours
fui la galanterie. C' est l' interêt seul
 
p161

de sa propre personne qui la rend si
sensible aux outrages des années. Il
faut bien s' aimer soi-même pour
vieillir de si mauvaise grace !
Madame De Saint-Agni n' avoit que
ce défaut, dont malheureusement
on ne pouvoit esperer qu' elle se
corrigeroit. Au contraire, se trouvant
de jour en jour moins aimable à mesure
qu' elle avançoit dans sa carriere,
au bout de trois ou quatre ans
elle se parut si changée qu' elle n' osoit
plus se regarder dans son miroir.
Francisca, me dit-elle un matin
comme en se désesperant, ma chere
Francisca, je suis décrépite. On ne
peut plus m' envisager sans horreur ;
il n' y a plus moyen de me montrer
dans le monde. Il faut me cacher
au fond d' un cloître ; j' aime mieux
m' y tenir renfermée le reste de mes
jours, que d' offrir aux yeux un objet
effroyable.
Nous eumes beau, Damiana et moi,
faire tous nos efforts pour lui remettre
 
p162

l' esprit, et pour l' obliger à considerer
son visage avec plus d' indulgence,
(comme en effet quoique
vieille, elle avoit des restes de
beauté dont une coquette à sa place
auroit encore tiré parti,) il nous fut
impossible de la détourner du dessein
de se retirer dans un couvent. Avant
que d' executer sa résolution, elle
me demanda si je la suivrois de bon
coeur dans un monastere. Si vous
en doutiez, madame, lui répondis-je,
vous me feriez une grande
injustice. Le couvent, à la verité,
par lui-même ne me plaît guere ;
mais il deviendra un séjour agréable
pour moi lorsque j' y vivrai avec vous.
La dame fut si satisfaite de ma réponse,
qu' elle m' embrassa en me
disant que mon attachement pour
elle faisoit toute sa consolation.
Ma maîtresse alla donc s' ensevelir
dans un couvent, et nous nous
enfermâmes avec elle Damiana et moi.
Nous y aurions pû vivre toutes deux
 
p163

sans ennui, si pendant six mois entiers
il ne nous eût pas fallu sans cesse
exhorter la dame à soutenir avec
plus de courage la décadence de ses
attraits. Elle ne vouloit point entendre
raison là-dessus. Heureusement
le ciel s' en mêla. Madame De
Saint-Agni rentra peu à peu en elle-même,
et triompha insensiblement
de sa foiblesse. Quel changement !
Cette même femme qui avoit été si
vaine de sa beauté, devint insensible
à la perte de ses charmes, et se
détacha de la vie.
Cette bonne veuve ne demeura
que deux ans dans sa retraite. Elle
y tomba malade, et mourut après
avoir fait un testament dans lequel
ses suivantes ne furent point oubliées.
Elle nous légua mille pistoles
à chacune pour nous laisser à
toutes deux de quoi vivre honnêtement
le reste de nos jours, sans
être obligées de nous remettre à
servir. Nos sentimens, à quelque
 
p164

chose près, se trouverent conformes
à l' intention de la comtesse,
et Damiana me fit une proposition :
je suis lasse, me dit-elle, d' avoir des
maîtresses. Je veux joüer à mon tour
dans le monde le rolle d' une dame.
Faites comme moi, ma mignone ;
ne nous séparons point. Unissons
nos fortunes. Allons nous établir
dans quelque grande ville d' Espagne ;
et là nous donnant pour des
personnes de qualité nous ferons
de bonnes connoissances et vivrons
fort gracieusement. Si j' eusse eu plus
d' experience je me serois revoltée
contre une pareille proposition ;
j' aurois penetré les vûës de Damiana,
et je l' aurois quittée comme
une friponne qui avoit envie de me
perdre. Mais ne voyant rien que
d' innocent dans ce qu' elle me
proposoit, je liai volontiers mon sort
au sien. Nous tinmes conseil sur ce
que nous avions à faire, et voici quel
en fut le résultat.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 3

 
p165

dans quelle ville Francisca et
Damiana résolurent d' aller
s' établir, et des avantures qui
leur y arriverent.

nous choisimes Seville pour le
lieu de notre résidence, Damiana
m' ayant assuré que l' Andalousie
étoit l' endroit le plus agréable
de toute l' Espagne. Nous résolumes
de nous y rendre par mer aussitôt
que nous aurions touché nos legs.
Effectivement lorsqu' on nous les
eut délivrés, nous allames nous
embarquer à Cartagene sur un vaisseau
de Malaga qui s' en retournoit. Nous
fumes un peu incommodées de la
mer ; mais comme nous eumes toujours
le vent favorable nous arrivâmes
 
p166

bientôt à Malaga où nous nous
arretâmes quelques jours, au bout
desquels nous étant déterminées à
achever notre voyage par terre,
nous partimes pour Seville par la
voye des muletiers, et nous fûmes
assez heureuses pour y arriver sans
éprouver le moindre des malheurs
que nous avions à craindre.
Nous loüames d' abord une maison
auprès du change, autrement
appellé la bourse ; nous la fimes
meubler proprement, et nous primes
à notre service une cuisiniere
et un laquais, lesquels ne nous
connoissant pas, ne pouvoient
apprendre à personne qui nous étions.
Ma tante, dis-je à Damiana, car
nous étions convenuës que je passerois
pour sa niece, il me semble que
nous le prenons sur un ton trop
haut. Pourrons-nous soutenir toujours
la figure que vous voulez que
nous fassions ? Taisez-vous ma
niece, me répondit-elle ; dequoi
 
p167

vous inquietez-vous ? Laissez-moi
le soin de toute la dépense, et vous
verrez que nous ne serons jamais à
la peine de réformer notre domestique.
Nous pourrons bien plutôt
l' augmenter dans la suite.
Ma bonne tante, en parlant de
cette maniere, avoit des vûes qu' elle
se promettoit de remplir sans me les
communiquer. Elle se flattoit que
nous ferions d' utiles connoissances
dans une ville où abordent les flottes
et les galions des Indes Occidentales
chargées de pistoles d' Espagne,
de lames d' or et de barres
d' argent ; elle comptoit que
j' enflammerois quelque riche negociant,
et que nous ne manquerions
pas de nous enrichir de ses dépoüilles.
C' étoit sur une si belle esperance
qu' elle fondoit la durée de notre
brillante situation.
Damiana, comme vous voyez,
faisoit grand fond sur ma gentillesse
et sur ma docilité. La suite fit connoître
 
p168

qu' elle n' avoit pas tort. Un
mexiquain étant un jour dans l' église
de s sauveur où j' allois tous les
matins entendre la messe, fut frappé
de la richesse de ma taille, et encore
plus de deux grands yeux noirs
que je tournois vers lui de tems en
tems comme par hazard. Il m' apprit
par ses oeillades que je l' avois charmé.
Quand je ne m' en serois point
apperçûë, cela ne seroit point échappé à
ma tante qui étoit au guet là-dessus,
et qui remarquoit tout. Nous fimes
donc toutes deux cette observation,
et nous jugeames que ce galant du
nouveau monde chercheroit bientôt
à s' introduire dans notre maison.
Notre conjecture ne fut pas fausse.
Il écrivit à ma tante pour la
prier de lui permettre de l' entretenir.
Elle lui en accorda la permission.
Il vint au logis, et ils eurent
ensemble une longue conversation,
dans laquelle après avoir déclaré
 
p169

qu' il m' aimoit, il proposa de m' épouser
et de m' emmener avec lui
au Mexique, où il possedoit, disoit-il,
des biens immenses. Damiana
lui répondit qu' elle me parleroit de
l' honneur qu' il me vouloit faire, et
que dans trois jours elle lui rendroit
de ma part une réponse positive.
Ma tante m' ayant informée de
cet entretien, me demanda si j' étois
curieuse de voir le païs de
Montesume. Non vraiment, lui
répondis-je ; il faudroit, pour
consentir à ce voyage, que j' eusse pour
mon nouvel amant les yeux que j' avois
pour Don Gregorio, et c' est
de quoi je suis fort éloignée. Je
dirai plus, je me sens de l' aversion
pour l' indien sans sçavoir pourquoi ;
je lui trouve un air tenebreux qui
me prévient contre lui. N' en parlons
donc plus, reprit Damiana ;
je n' ai pas plus d' envie que vous
d' aller aux Indes. Quand notre
 
p170

mexiquain reviendra chercher la réponse
promise, je lui donnerai son
congé.
Elle n' y manqua pas. Elle lui fit
connoître que nos volontés ne
s' accordoient pas avec les siennes, et
le pria de ne plus remettre le pied
au logis. Il ne parut pas fort mortifié
de ce compliment ; et l' on eut
dit, à l' air dont il se retira, qu' il
étoit peu sensible au réfus qu' il venoit
d' essuyer : mais nous étions dans
l' erreur. D' autant plus piqué qu' il
sembloit moins l' être, au lieu de
songer à m' oublier, il ne pensa qu' aux
moyens de me posseder malgré
moi ; et pour y parvenir, il eut
recours à l' expedient de Romulus,
c' est-à-dire qu' il résolut de m' enlever.
Vous allez entendre quel succés
eut son projet.
Un soir après m' être promenée
avec Damiana dans le jardin royal
auprès duquel nous demeurions,
j' en sortois pour m' en retourner
 
p171

chez moi, lorsque je me sentis saisir
par trois hommes, dont l' intention
étoit de me jetter dans un carrosse.
Les cris que nous poussames
ma tante et moi avant qu' ils pussent
faire leur coup, furent cause
qu' ils le manquerent. Le hazard
voulut qu' il se trouvât là deux jeunes
cavaliers, qui voyant la violence
qu' on me faisoit, ne balancerent
point à s' y opposer. Ils mirent
l' épée à la main, et fondirent
impetueusement sur les ravisseurs,
qui desesperant de conserver leur
proye, l' abandonnerent et prirent
la fuite.
Mes liberateurs ne firent pas les
choses à demi : ils me conduisirent
au logis, où nous leur fimes Damiana
et moi tous les remercimens
que nous leur devions. Nous
les invitames même à souper, ce
qu' ils accepterent fort volontiers.
Pendant le repas, il ne fut question
que de l' avanture qui venoit de
 
p172

m' arriver. Un des deux cavaliers
me demanda si je sçavois qui pouvoit
être l' auteur de cet attentat.
Je répondis que je soupçonnois un
mexiquain de l' avoir formé, pour se
venger du réfus que je lui avois fait
de ma main. Cela suffit, dit l' autre
cavalier, avant trois jours nous serons
pleinement informés de tout.
Je suis fils de Don Indico De
Mayrena, corregidor de cette ville. Il
vient tous les matins chez mon pere
des alguasils, j' en chargerai un de
me rendre compte de cette affaire.
Ce n' est point assez, ajoûta-t' il,
d' avoir fait avorter cette entreprise ;
il faut punir le témeraire qui l' a
conçûë. C' est à quoi je m' engage, et
vous pouvez vous reposer de ce
soin là sur moi.
Il prononça ces paroles avec la
vivacité d' un homme dont le coeur
commence à s' enflammer, et son
compagnon ne se montra pas moins
ardent que lui à servir ma vengeance.
 
p173

Le cavalier qui étoit fils du
corregidor, se nommoit Don Joseph, et
l' autre Don Felix De Mendoce. Ils
paroissoient tous deux également
vifs et petits-maîtres. Je m' attendois
à tout moment à quelque brusque
et pétulente déclaration d' amour.
Cependant ils se contenterent
ce soir là de me lorgner : ce
qu' ils firent d' un air à me persuader
que j' avois pris leurs deux
coeurs d' un coup de filet. Ils se
retirerent chez eux, en nous assurant
de nouveau qu' ils nous feroient
avoir raison de la temerité du
mexiquain.
Lorsqu' ils furent sortis, je dis à
Damiana : que pensez-vous de ces
jeunes seigneurs ? Je crains qu' ils
ne veüillent me faire payer bien
cher le service qu' ils m' ont rendu.
C' est ce que j' appréhende aussi, me
répondit Damiana. Ils sont l' un et
l' autre épris de vos charmes, ou je
ne m' y connois pas. Ils ne voudront
 
p174

point soupirer pour une ingrate ;
cela est embarassant. Nous pouvons
nous tromper, ma bonne, lui
repliquai-je ; et nous prenons peut-être
l' allarme mal-à-propos.
Le jour suivant, nous n' entendimes
point parler de mes liberateurs.
Ils furent occupés de la recherche
de l' indien dont ils étoient
bien-aises d' avoir des nouvelles à
m' apprendre en me revoyant. Mais
le surlendemain le fils du corregidor
revint au logis d' un air empressé :
madame, me dit-il,
vous êtes vengée. L' audacieux qui
a voulu vous enlever est en prison,
aussi-bien que les trois malheureux
qui ont porté sur vous leurs mains
hardies. On va faire leur procès, et
vous verrez bientôt avec quel zele
je vous ai servie. Je lui répondis
qu' on ne pouvoit être plus sensible
que je l' étois au plaisir qu' il m' avoit
fait, et que je souhaitois de trouver
une occasion de le lui témoigner.
 
p175

L' occasion est toute trouvée,
me repliqua-t' il. Répondez aux
sentimens que vous m' avez inspirés,
et je serai payé avec usure de tout
ce que j' ai fait pour vous.
Ce discours ne fut que le commencement
d' une infinité d' autres
qu' il me tint en les accompagnant
des plus vives démonstrations de
tendresse. à peine fut-il hors de
chez moi, que Don Felix son ami
vint prendre sa place, et me dire
les mêmes choses. à l' entendre,
c' étoit le plus amoureux de tous les
hommes. Il ne vouloit vivre, disoit-il,
que pour m' adorer, que pour
consacrer tous ses momens à mon
service. Il faut ajoûter à cela que
Don Felix avoit le debit plus séduisant
que Don Joseph, et qu' il étoit
mieux fait et plus aimable ; néanmoins
il ne fit pas sur moi plus d' impression
que lui, tant j' étois devenuë
difficile à persuader.
Quoique je ne fisse concevoir aucune
 
p176

esperance à ces deux seigneurs,
je les recevois au logis
gratieusement ; l' obligation que je leur
avois, ne me permettant pas d' en
user autrement avec eux. Ces rivaux
commencerent à se disputer
mon coeur par des soins empressés,
sans que l' amitié qui les unissoit en
parût alterée ; mais insensiblement,
elle se refroidit, et la jalousie enfin
fit naître entre eux une haine qui
aboutit à un duël où Don Joseph
perdit la vie, et Don Felix fut
dangereusement blessé. Le corregidor
informé de la cause de ce
combat, fit arrêter la tante et la
niece ; et dans les premiers mouvemens
de sa colere les fit enfermer
dans la maison des filles penitentes,
comme deux malheureuses
avanturieres.
Cependant deux jours après, faisant
réflexion que tout mon crime
étoit d' avoir plû à deux cavaliers,
son équité l' emporta sur son ressentiment ;
 
p177

il nous remit en liberté,
en nous ordonnant de sortir au
plûtôt de Seville. Nous nous en
serions consolées, si lorsque nous
fumes hors de prison, nous eussions
retrouvé au logis les effets que nous
y avions laissés ; mais ils avoient
été pillés et emportés par nos deux
domestiques ; de sorte, qu' il ne
nous restoit pour tout bien que
soixante pistoles et mon diamant
avec quoi nous nous laissames conduire
par un muletier à Cordoüe
le long du Guadalquivir.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 4

des nouvelles conquêtes que D
Francisca fit à Cordoüe.

comme nous ne pouvions faire
à Cordoüe qu' une figure très-modeste,
étant aussi mal dans nos
affaires que nous l' étions, nous
 
p178

nous mimes en chambre garnie,
et nous commençames à vivre avec
beaucoup de circonspection. Nous
sortions le matin pour aller à l' église,
et nous passions au logis le reste de
la journée, sans chercher à faire
des connoissances. Damiana s' imaginoit
qu' une vie si retirée se feroit
remarquer, et nous attireroit
quelque visite utile. L' évenement
justifia sa conjecture.
Une vieille femme, nommée la
Dame Camille, proprement habillée,
nous vint voir un jour : mesdames,
nous dit elle, vous voulez
bien qu' une voisine qui juge à votre
air que vous êtes de très-honnêtes
gens, vienne vous témoigner l' envie
qu' elle a de lier avec vous un
petit commerce d' amitié. Nous lui
répondimes poliment qu' elle nous
faisoit honneur et plaisir. Ensuite
nous eumes une conversation qui
roula sur les moeurs de Cordoüe :
il n' y a pas de ville au monde, nous
 
p179

dit cette dame, où la galanterie
soit plus à la mode. Les hommes
y sont galans jusques dans leur
vieillesse ; avec cela, galans et
genereux jusqu' à la prodigalité. Là
dessus elle nous raconta mainte
histoire de filles étrangeres qui y
avoient fait fortune ; ce que nous
écoûtames avec une attention qui
lui fit assez voir que nous trouvions
ses recits interressans. Mais si elle
s' apperçût que nous mordions à la
grappe, nous remarquames de notre
côté que la voisine avoit toute
la mine d' être une intriguante.
Nous n' avions pas tort de porter
d' elle ce jugement. C' étoit une
faiseuse de mariages clandestins ; et
qui surtout sçavoit unir des barbons
avec des mineures, et des veuves
surannées avec des adolescens.
C' étoit là son fort. Dès la premiere
fois que nous la revimes, elle offrit
ses talens et ses services à ma tante,
en lui disant en particulier qu' elle
 
p180

avoit en main un parti très-avantageux
pour moi : c' est ajoûta-t' elle,
le commandeur de Montereal de
la maison de Fonseca. Il n' est pas
jeune, à la vérité, mais à cela près
il n' y a point de seigneur plus aimable ;
il n' y en a pas du moins qui
sache mieux aimer. D' ailleurs, je
vous le donne pour un homme
magnifique, et qui a un revenu
considérable ; puisque sans parler
de ses autres biens, sa commanderie
lui rapporte dix mille écus de
rente.
Cette ouverture de coeur ne déplût
point à ma tante, qui ne demandant
pas mieux que d' aider à
plumer un oiseau d' un si riche plumage,
entra sans façon dans les
vûës de la Dame Camille ; et ces
deux bonnes pieces se chargerent,
l' une de vanter mes charmes au
commandeur, et l' autre de me disposer
à le regarder d' un oeil favorable.
 
p181

La premiere fois que je vis ce
vieux seigneur, ce fut à l' église où
j' étois avec Damiana, qui considerant
fort attentivement tous les cavaliers
qui nous environnoient, en
demêla un qu' elle jugea devoir être
le commandeur. Elle me le fit remarquer,
et je crus comme elle
que c' étoit lui, au soin qu' il prenoit
de me lancer de tendres oeillades
dont je ne perdois pas une,
quoique j' affectasse de les éviter
toutes. J' examinai à la dérobée ce
galant, qui s' étant adonisé, me parut
jeune encore, bien qu' il eût
plus de soixante ans.
Que vous semble de notre commandeur,
me dit ma tante quand
nous fumes retournées au logis ?
Pour moi, je ne le trouve pas trop
vieux pour meriter les régards d' une
dame. Outre qu' il est bienfait encore,
il a un air de propreté, qui
doit lui tenir lieu de jeunesse. Qu' en
dites-vous, belle Francisca ? Ne
 
p182

vous paroît-il pas digne de quelque
complaisance ? Oui vraiment, lui
répondis-je, il me semble encore
de mise ; mais nous ne sçavons pas
si l' homme dont nous parlons, est
le commandeur de Monteréal.
C' est ce que nous apprendrons bientôt,
repliqua ma tante. Notre vieille
voisine viendra nous voir aujourd' hui ;
elle nous dira si nous avons
pris le change.
Veritablement dès le même jour
la Dame Camille vint au logis. Elle
nous dit que le commandeur en
question avoit été à l' église ; qu' il
m' y avoit vûë, et nous reconnumes
au portrait qu' elle nous fit de lui,
que nous ne nous étions point trompées.
Ce seigneur, ajoûta-t' elle,
est déja fort épris de D Francisca.
Qu' elle a l' air noble, m' a-t' il dit !
Que son air est majestueux ! Si la
beauté de son visage répond à cela,
voilà une personne que j' aimerai
toute ma vie. Là dessus il m' a fait
 
p183

les plus vives instances pour lui procurer
le plaisir d' avoir avec elle un
moment d' entretien. Je le lui ai
promis, et je dois ce soir vous
l' amener ici.
à ces derniers mots, Damiana
s' imaginant être déja en possession
des revenus de la commanderie de
Montereal, ne put s' empêcher de
laisser éclater sa joye ; et pour ne
vous rien celer, je la partagai
avec elle : ce qui m' étoit d' autant
plus pardonnable, que nous commencions
à tomber dans la misere ;
ou pour mieux dire étant sans cesse
exhortée par ma fausse tante à mettre
mes appas à profit, il m' étoit
impossible de ne pas devenir coquette.
Je me préparai donc à recevoir
la visite du commandeur. Je passai
quelques heures à ma toilette à
consulter mon miroir, et encore plus
Damiana qui prétendoit, ayant
autrefois été galante, avoir découvert
des airs de visage victorieux. Mais
 
p184

je puis vous assurer que je prenois
des soins bien inutiles ; puisque pour
faire la conquête que je méditois,
ou plûtôt pour la conserver, je n' avois
besoin que de me montrer telle
que j' étois naturellement. Ma jeunesse
suffisoit pour enflammer un
homme du caractere de ce vieux
seigneur. D' abord qu' il me vit sans
voile, il crut voir le ciel entr' ouvert.
Il fit paroître une extrême surprise.
On eut dit qu' il n' avoit jamais
rien vû de si beau : ah ! Camille,
s' écria-t' il comme par enthousiasme,
en s' adressant à sa conductrice,
vous ne m' avez point surfait !
Que dis-je ? Vous m' avez rabaissé
les attraits de la divine Francisca,
bien loin de me les avoir exagerés.
Qu' elle est aimable ! Quel
bonheur peut égaler celui de la
posseder !
Comme j' avois déja les oreilles
rebattuës de discours flatteurs, j' écoutai
de sang-froid monsieur le
 
p185

commandeur, qui jugeant bien
qu' il en falloit tenir de plus interessans
pour arriver à son but, poursuivit
dans ces termes en apostrophant
Damiana : madame, j' implore
votre protection. Employez,
de grace, tout le pouvoir que vous
avez sur votre niece, pour l' engager
à souffrir mes soins. Je veux
m' attacher à elle, et changer la
face de sa fortune qui ne me paroît
pas convenable à son mérite.
Il s' arrêta dans cet endroit pour
attendre ma réponse ; mais je laissai
ma tante répondre pour moi.
Je ne me contentai pas même de
garder le silence ; j' affectai de me
montrer honteuse et troublée, ce
qui ne fit pas un mauvais effet. Damiana
porta donc la parole, et s' en
acquitta en femme d' esprit. Si elle
remercia le commandeur des bons
sentimens qu' il témoignoit avoir
pour moi, elle lui fit connoître en
même tems que je les méritois.
 
p186

Elle lui vanta mon éducation, mes
talens, et lui fit un si beau roman
de la conduite que j' avois toûjours
tenüe, que ce vieux seigneur me
regarda comme la meilleure
connoissance qu' il pût jamais faire.
Pour la commencer sous un heureux
auspice, il nous fit quitter notre
chambre garnie pour aller occuper
un appartement qu' il fit loüer
et bien meubler dans un hôtel. Il
nous donna des domestiques de sa
main, et se chargea du soin de
faire la dépense. Outre cela, il nous
accabla de presents ; de maniere
que nous nous vimes bientôt sur
un bon pied. Vous vous imaginez
bien que je ne payai pas d' ingratitude
un procedé si galant et si génereux ;
mais vous ne devineriez
jamais quelle fut ma reconnoissance.
Dès le premier entretien particulier
que j' eux avec ce seigneur,
je sçus à quoi m' en tenir avec lui :
 
p187

charmante Francisca, me dit-il,
je n' ignore pas que ce seroit une folie
à un homme de mon âge, de
prétendre vous inspirer de l' amour.
Je me fais justice ; je n' attends de
vous que de l' estime et de l' amitié.
Cependant vous le dirai-je ? Telle
est la passion que j' ai pour vous,
que je mourrois de jalousie si je
me voyois un rival aimé.
Je vous découvre le fonds de
mon coeur, ajoûta-t' il, et le vôtre
peut-être va se révolter contre le
sacrifice que j' ai à vous demander,
et qui pourra vous paroître une
tyrannie.
Quel est donc ce sacrifice, lui
dis-je ? Il faudra qu' il soit impossible,
si je ne vous l' accorde pas. De
quoi s' agit-il ? Parlez hardiment. Il
s' agit, répondit le vieux commandeur,
de borner vos conquêtes à la
mienne ; et pour vous accommoder
à ma délicatesse, de n' écouter
aucun amant que moi. Vous sentez-vous
 
p188

capable d' une si grande complaisance
pour un homme qui n' a
que de tendres sentimens pour la
meriter ?
J' affectai de rire à ce discours,
quoique dans le fond ce que ce
vieux seigneur exigeoit de moi ne
fût pas de mon goût ; ensuite faisant
la reservée : comment donc
m' écriai-je, monsieur le commandeur,
est-ce là cet effort penible
que vous attendez de ma reconnoissance,
pour prix des bontés que
vous avez pour moi ? Ah ! Comptez
que j' aurois peu de peine à vous
sacrifier tous les hommes ensemble,
tant ils me sont indifferens. Mon
vieux seigneur pensa mourir de
plaisir en entendant prononcer ces
paroles. Il me baisa les mains avec
transport, en me disant que j' étois
née pour faire le bonheur de sa
vie.
Je lui promis donc de n' écouter
personne que lui ; et je fis cette
 
p189

promesse de bonne foi. Je résolus
de lui tenir parole autant que cela
me seroit possible ; et pour preuve
de ce que je dis, c' est que depuis
cette singuliere conversation, je
m' attachai à ne lui donner aucun
ombrage. étois-je à l' église ? Au lieu
de promener ma vûë comme auparavant
sur les cavaliers qui
étoient autour de moi, j' apportois
une attention toute particuliere à
me couvrir le visage, de façon
que je mettois leurs yeux en défaut.
Si le patron de la case, ce
qui arrivoit quelquefois, amenoit
au logis quelques uns de ses amis
pour souper, bien loin de les agacer
par des oeillades coquettes, je
détournois d' eux mes regards avec
un soin dont le commandeur ne
me sçavoit pas peu de gré. J' étois
sûre de recevoir de lui le lendemain
quelque beau present.
Je faisois donc à peu de frais la
félicité de mon vieil amant, qui de
 
p190

son côté n' épargnoit rien pour rendre
la mienne parfaite, lorsque l' amour
vint troubler notre innocente
union. Le commandeur s' avisa
de prendre à son service un jeune
et grand garçon nommé Pompeyo,
dont il fit bientôt son laquais favori.
Ce jeune-homme étoit bienfait, et
il avoit tout l' air d' un enfant de
famille. Son esprit répondoit à sa
bonne mine, et il parloit avec une
élegance qui marquoit qu' il avoit
été bien élevé. Il venoit tous les
matins m' apporter un billet de la
part de son maître, et je m' amusois
le plus souvent à m' entretenir avec
lui. Je ne m' apperçûs point d' abord
qu' il prenoit plaisir à ma conversation,
quoiqu' il ne tint qu' à moi de
le remarquer ; car Monsieur Pompeyo
en me parlant me regardoit
d' un air si tendre, que si je n' y prenois
pas garde ce n' étoit nullement
sa faute. à la fin pourtant j' ouvris
les yeux, et je vis mon ouvrage.
 
p191

Dans cet endroit j' interrompis D
Francisca : juste ciel ! M' écriai-je,
ma soeur, que m' allez-vous dire ?
Seroit-il possible que ce laquais
se fût attiré votre attention ? J' en
devins folle, me répondit-elle, mais
folle à lier. Cependant, mon frere,
continua-t' elle, suspendez les
reproches que cet aveu semble vous
mettre en droit de me faire. écoutez-moi
jusqu' au bout.
Sitôt que j' eus démêlé mes sentimens,
j' en rougis de confusion.
J' eus honte d' avoir pour vainqueur
un domestique, quoique j' eusse
entendu dire que des femmes de meilleure
maison que la mienne ne
dédaignoient pas quelquefois de brûler
d' une pareille ardeur. J' appellai
ma fierté à mon secours ; et voulant
étouffer un indigne amour dans sa
naissance, je n' eus plus d' entretiens
avec Pompeyo. Je recevois froidement
de ses mains les lettres qu' il
m' apportoit ; je ne lui disois pas une
 
p192

parole. Je m' interdisois jusqu' au
plaisir de l' envisager.
Le pauvre garçon fut bien mortifié
de ce changement, dont il ne
pénetra point la cause. Il crut que
j' avois lû sa temerité dans ses
regards ; que j' en étois indignée, et que
pour la punir j' avois cessé de lui
parler. Il en eut tant de chagrin
qu' il excita ma pitié. Je recommençai
à lier avec lui conversation. Je
fis plus, je l' engageai à me découvrir
le fond de son ame, ou du moins
je me l' imaginai : Pompeyo, lui
dis-je un jour, m' aimez-vous ? Cette
question, à laquelle il ne s' étoit
point attendu, le déconcerta. Pour
lui donner le tems de se remettre, je
poursuivis ainsi mon discours : si vous
m' aimez, vous me ferez une confidence
dont je vous promets de ne
point abuser. Je vous soupçonne de
n' être rien moins que ce que vous
paroissez. Vos manieres vous trahissent.
Convenez que vous êtes un
 
p193

homme de condition, et que vous
méditez quelque dessein que vous
ne pouvez executer qu' en prenant
la forme d' un laquais.
Pompeyo fut si troublé de ces
paroles, qu' il demeura quelques momens
sans parler. Votre trouble et
votre silence, lui dis-je, m' apprennent
que je vous ai pénétré. Revelez-moi
tout, et je vous garderai le
secret. Madame, répondit Pompeyo
après s' être un peu remis de
son desordre, si vous voulez absolument
que je satisfasse votre desir
curieux, je vous obéïrai ; mais je
vous avertis que je ne l' aurai pas
plûtôt contenté, que vous m' en
sçaurez mauvais gré. N' importe,
lui repliquai-je avec précipitation,
parlez, vous ne faites qu' irriter ma
curiosité.
Alors le laquais du commandeur
mettant un genoüil à terre devant
moi, comme un héros de
théatre devant sa princesse, me
 
p194

dit d' un ton de déclamateur : hé-bien,
madame, hé-bien, je vais
donc me découvrir puisque vous
me l' ordonnez. Je ne suis point, il
est vrai, un malheureux réduit par
la fortune à la servitude, je suis un
homme de qualité travesti. Je
m' appelle Don Pompeyo de la Cueva.
Je passois par cette ville où je suis
inconnu. Le hazard vous a présentée
à ma vûë et vous m' avez charmé.
J' ai sçû que le commandeur
vous aimoit ; et ne pouvant m' imaginer
qu' il fût aimé de vous, je formai
le dessein de vous plaire, plus
encouragé par son âge que par ma
vanité. J' ai eu l' adresse de me faire
recevoir à son service, et par ce
stratagême je me suis introduit chez vous.
Oui c' est l' amour, adorable Francisca,
poursuivit-il d' un ton de voix
plein de douceur, c' est l' amour qui
m' a inspiré cet artifice pour vous
faire connoître mes feux. Si vous
les voyez sans colere, rien ne sera
 
p195

comparable à mon bonheur ; mais
si trop fidelle à mon rival, vous
ne voulez écouter que lui, quelle
que soit l' ardeur dont je me sens
bruler pour vous, je vais pour
jamais m' éloigner de Cordoüe.
Si mon coeur n' eût point été prévenu
pour ce jeune cavalier, j' aurois
été en garde contre ces paroles
et contre l' air de persuasion dont
il les assaisonna. Je me serois souvenuë
que Don Gregorio de Clevillente
m' avoit parlé sur le même ton,
au lieu qu' étant enchantée de Don
Pompeyo de la Cueva, je ne doutai
pas un instant de sa sincerité.
Je poussai les choses plus loin,
j' ajoutai à la foiblesse de le croire
celle de lui avoüer que j' étois sensible
à son amour.
La joye qu' il fit éclater lorsqu' il
apprit sa victoire fut excessive, et je
n' en eus pas moins à le voir si
satisfait. C' est ainsi, que je gardai le
serment que j' avois fait à mon commandeur,
 
p196

de ne lui donner aucun
rival. Mais le moyen de tenir ces
sortes de paroles à un vieux seigneur ?
C' est tout ce qu' on peut faire
aux galans les plus jeunes et les plus
accomplis. Je dirai pourtant à ma
loüange, que je ne lui devins pas
infidelle sans remords. Je le plaignis ;
et ce qu' une friponne à ma place
n' eût point fait, je resolus de le
quitter, me faisant un scrupule de
continuer à recevoir ses présents,
et d' avoir deux amans à la fois.
Pour ma tante, elle n' étoit pas
si scrupuleuse ; et trouvant la pratique
du commandeur plus lucrative
que celle de son laquais, elle
me conseilloit de donner la préference
au premier, ou du moins de
les menager tous deux, l' un pour
l' utile, et l' autre pour l' agréable, ce
qui n' auroit pas été sans exemple.
Mais j' aimai mieux suivre les conseils
de l' amour que les siens, et
m' en aller avec Don Pompeyo, qui
 
p197

me pressoit de céder à l' envie qu' il
avoit de me conduire à Grenade,
où nous attendoit, disoit-il, un sort
plein de charmes. Je laissai donc là
mon vieux soupirant, aussi-bien que
ma fausse tante, à laquelle j' abandonnai
tous nos effets pour la consoler
de notre séparation, et la faire
rouler jusqu' à ce qu' elle eût une
autre niéce ; et n' emportant avec
moi, pour ainsi dire, que ma jeunesse
et mes appas, je sortis un matin
de Cordoüe à la dérobée avec
mon nouvel amant, et nous nous
rendimes tous deux à Grenade le
lendemain.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 5

 
p198

quel homme c' étoit que D Pompeyo.
de l' aveu sincere et de
la proposition qu' il fit à Dona
Francisca, lorsqu' il l' eût épousée.

je n' eus pas besoin de presser
Don Pompeyo de m' épouser ; il
en avoit une si grande impatience,
qu' il ne s' occupa en arrivant à Grenade
que des démarches qu' il falloit
faire pour y parvenir. Nous
nous mariames enfin ; et le lendemain
de nos noces nous eumes ensemble
un plaisant entretien.
Ma chere Francisca, me dit-il
en m' embrassant avec tendresse,
nous voici donc liés tous deux par
les doux noeuds de l' hymenée.
C' est à present, ma mignone, que
nous devons nous parler à coeur
 
p199

ouvert. Il n' est permis qu' aux
amans de mentir ; il faut que les
maris soient sinceres. Je vais changer
de stile, et ne vous rien céler.
Quand je vous dis à Cordoüe que
j' étois un laquais supposé, et que
l' amour m' avoit inspiré cette ruse
pour m' introduire auprés de vous,
je vous dis la verité ; mais lorsque
j' empruntai le nom de Don Pompeyo
de la Cueva, je vous avoüerai
que je vous trompois, et que je
me parois de ce beau nom, pour
rendre ma témerité plus excusable.
Cependant, ajoûta-t' il, si je ne suis
pas d' un sang noble, je ne sors pas
non plus de la lie du peuple. Je
m' appelle Bartolome de Mortero ;
et je dois le jour à un vénérable
apoticaire de la célébre ville de
Saragosse. Ce n' est donc, ma princesse,
qu' une petite supercherie
que je vous ai faite, et que la fille
d' un juge de village doit me
pardonner.
 
p200

Je vous la pardonne volontiers,
lui dis-je en souriant, le hazard
n' assortit pas toûjours si bien les
époux ; mais apprenez-moi si vous
exercez la pharmacie ? Je m' en suis
mélé d' abord, me répondit-il ; j' ai
fait des décoctions, et cela m' a
dégouté du métier. J' ai senti que
j' étois né pour des choses plus élevées.
Je me suis fait prince. Tantôt je
suis un héros maure, et tantôt un
prince chrétien. Vous devez voir
par là que je fais la comedie. Je
joüe les premiers rolles ; c' est mon
emploi.
Je doute fort, lui repliquai-je,
que le revenu de vos principautés
soit bien considérable. Il est vrai,
repartit-il, qu' il est un peu mince,
à moins que nos pieces nouvelles,
bonnes ou mauvaises, ne jettent
de la poudre aux yeux du public,
et ne l' attirent en foule pendant
deux mois, ce qui, je l' avoüe, est
fort casuel. Pour nos princesses,
 
p201

continua-t' il, elles sont beaucoup
plus heureuses que nous. Que le
théatre leur raporte ou non, elles
vivent toûjours dans l' aise et dans
l' abondance. Il faut être témoin de
leur bonheur pour le croire. Elles
sont adorées des seigneurs dans
toutes les villes par où nous passons.
Par exemple, les actrices de
la troupe, qui est actuellement dans
cette capitale de la province de
Grenade, sont toutes parfaitement
bien établies, depuis la plus belle
jusqu' à la plus laide. On diroit que
les filles de théatre ont un talisman
pour plaire aux hommes distingués
par leur naissance ou par
leurs richesses.
Aprés que mon mari m' eut ainsi
vanté le bonheur des comediennes
de Grenade, il me proposa d' en
augmenter le nombre, en me disant :
Francisca, croyez-moi, embrassez
ma profession. Jeune et belle,
comme vous l' êtes, vous n' y
 
p202

aurez que de l' agrément. Vous vous
moquez de moi, lui répondis-je ; il
faut avoir du talent pour le théatre,
et je n' en ai point. Vous en avez de
reste, me dit-il. Je me souviens de
vous avoir quelquefois entendu
chanter des romances devant le
commandeur ; je n' étois pas moins
enchanté que lui de la douceur et
de la force de votre voix. Il n' y a
pas de serin de Canarie qui ait un
plus joli gozier que le vôtre.
Se peut-il, m' écriai-je en riant,
que mon chant ait fait sur vous tant
d' impression ! Que diriez-vous donc
si vous m' aviez vû danser ? Je suis
persuadée que vous seriez encore
plus satisfait de mes pas que de ma
voix. Cela n' est pas possible, me dit-il
avec surprise ! Ah, ma reine, de
grace ayez la complaisance de
faire devant moi quelques pas. Que
je voye de quelle façon vous vous
en acquittez. Je dansai aussitôt une
sarabande pour le contenter, ce
 
p203

que je fis d' une maniere qui l' enleva.
Ma chere épouse, s' écria-t' il
dans l' excés de son ravissement,
quel trésor pour moi d' avoir une
femme qui possede deux talens,
qu' on peut appeller aujourd' hui
deux mines d' or et de pierreries.
Hâtons-nous de les faire valoir. Dès
demain je veux assembler les comediens,
et vous présenter à leur compagnie
comme un sujet capable de
l' enrichir.
De mon côté, ajoûta-t' il, je n' ai
qu' à me montrer à ces messieurs
pour être reçû parmi eux. Ils connoissent
de reputation Bartolome
de Mortero, ils seront bien-aises de
m' avoir. Quand je passai par Cordoüe
où votre beauté m' arrêta, je
revenois de Seville où j' ai brillé
trois ans ; et j' y brillerois encore,
si je n' eusse pas été obligé de
disparoître brusquement, sur l' avis
qu' on me donna que mes créanciers
s' impatientoient.
 
p204

Enfin, mon époux me fit envisager
tant d' avantages, tant de douceurs,
tant de plaisirs dans la vie
comique : il me fit tant d' instances
pour prendre le parti du théatre,
qu' il vint à bout de m' y déterminer.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 6

Dona Francisca entre dans la troupe
des comediens de Grenade ;
comment elle fut reçûë du public
et du grand nombre de seigneurs
que ses talens et ses appas attacherent
à son char.

quoique mon mari m' eût inspiré
quelque confiance par les
loüanges excessives qu' il m' avoit
données, cependant je ne me présentai
le lendemain qu' en tremblant
à l' hôtel des comediens, où toute
la troupe curieuse de me voir, ne
 
p205

manqua pas de s' assembler. Les femmes
parmi lesquelles il y en avoit
d' assez jolies, me considererent avec
une attention critique, et me trouverent
plus de défauts que je n' en avois ;
et je parus aux hommes plus aimable
que je ne l' étois effectivement.
Nous nous fimes de part et d' autre
mille politesses, et les embrassemens
furent prodigués, comme si nous
eussions tous été les meilleurs amis
du monde. Après cela il fut question
de sçavoir quel emploi je remplirois.
Messieurs, dit alors mon
mari, ma femme chante et danse
à ravir. Je crois qu' avec ces deux
talens elle ne sera pas la moins
utile de ses camarades. à l' égard
de la déclamation, c' est une actrice
à faire ; mais outre la disposition que
je lui connois à devenir une bonne
amoureuse, elle aura pour maître
Bartolome de Mortero, qui
vous répond d' en faire en six mois
une excellente comedienne.
 
p206

Ils convinrent tous que si j' étois
telle que Bartolome l' assuroit, je
leur serois d' un grand secours puisqu' ils
avoient une infinité de pieces
d' agrémens qu' ils ne pouvoient
représenter faute d' avoir une chanteuse
et une danseuse. Là-dessus ils
me firent chanter, et lorsque j' eus
fini, ils me donnerent comme à
l' envi des applaudissemens.
Ce n' est rien que cela, messieurs,
s' écria mon époux ravi d' entendre
loüer ma voix, vous allez voir que
ma femme sçait encore mieux charmer
les yeux que les oreilles. En effet
lorsque j' eus dansé, la compagnie
m' honora d' un battement de
mains general, et me fit des complimens
outrés. Voilà, disoit l' un, comme
on doit danser : voilà, s' écrioit
l' autre, ce qu' on appelle des pas.
Quelle noblesse ! Quel naturel ! Ah
bourreau, dit tout bas un comedien
à mon mari en lui donnant un petit
coup sur l' épaule, où as-tu été pêcher
 
p207

une pareille femme ? Que de pluyes
de pistoles il va tomber dans ton ménage !
En un mot, chacun témoigna
que j' étois une bonne acquisition
pour la troupe, et j' y fus reçuë d' un
consentement unanime, aussi bien
que Bartolome, qui sans contredit
étoit un fort bon acteur.
Nous ne songeames plus l' un et
l' autre qu' à nous préparer à paroître
sur la scene, ce qui ne laissoit pas
d' être embarrassant pour nous, qui
nous trouvions sans équipage, sans
habits, sans linge ; nous étions même
si mal en especes qu' à peine
avions-nous de quoi payer la chambre
garnie où nous étions logés.
Nous aurions donc eu bien de la
peine à nous mettre en état de
débuter, si je n' eusse pas eu le diamant de
D Gregorio ; mais par bonheur je
l' avois encore. Nous le vendimes,
et nous en donnames l' argent à
compte à des ouvriers qui nous firent
à chacun un habit de theatre
aussi riche que galant.
 
p208

Le jour de notre début étant enfin
venu, les comediens toujours
prêts à saisir l' occasion de prendre le
double, ne laisserent point échapper
celle-là. Ils nous annoncerent avec
éloge au public dans une affiche
qui portoit que deux incomparables
sujets nouvellement arrivés à Grenade
paroitroient dans le phoenix de
l' Allemagne
, piece de D Juan
de Matos Fragoso, remise au théatre.
Le public, qui partout est avide de
nouveautés, vint en foule à l' hôtel,
et fut fort content de mon mari qui
joüa le rolle de Ricardo. Pour moi,
qui faisois le personnage d' une
musicienne au premier acte, je n' eus
pas sitôt fait entendre ma voix, que
la salle retentit du bruit des applaudissemens
de toute l' assemblée. Je
fus encore mieux reçuë au troisiéme
acte, que je finissois par une danse.
Quels battemens de mains ! Quelle
fureur ! Je ne puis vous dire jusqu' à
quel point je plûs aux spectateurs,
 
p209

qui demeurerent une heure entiere
après le spectacle à s' entretenir de
mon mérite. Les uns disoient que je
chantois mieux que je ne dansois,
les autres mettoient mes pas au-dessus
de ma voix ; et ce qu' ils admiroient
tous, c' étoit de me voir réunir
deux talens qui se trouverent si
rarement ensemble. Il y en eut aussi
qui furent frappés de ma jeunesse et
de ma figure, et parmi ceux-ci
quelques-uns qui formerent le dessein
de s' attacher à moi.
à la seconde représentation que
nous donnames de la même comedie,
il y eut encore un fort grand
monde ; et comme j' avois plus de
confiance, je chantai et dansai mieux
que la premiere fois. On ne parla
plus dans la ville que de la nouvelle
actrice. Avez-vous vû ce prodige, se
disoit-on les uns aux autres ? Les
seigneurs grenadins commencerent à
rechercher mes bonnes graces par
des presents. Je recevois tous les
 
p210

matins à ma toilette quelques bijoux
qu' on m' envoyoit sans m' apprendre
de quelle part. Tantôt c' étoit une
montre d' or, et tantôt un collier de
perles avec des boucles d' oreilles ;
une autrefois c' étoit une piece
d' étoffe riche, ou bien une corbeille
remplie de gands, de dentelles, de
bas de soye et de rubans.
Les seigneurs qui me faisoient
ces petites galanteries sans se découvrir,
se declarerent bientôt et se mirent
à mes trousses. Ce fut alors à
qui l' emporteroit sur les autres.
Celui-ci me guettoit pour me parler
dans les coulisses en passant, et me
dire quelque chose de flatteur ;
celui-là m' écrivoit tous les jours des
billets doux et vouloit filer avec moi
le parfait amour, croyant sottement
par-là parvenir à ses fins ; un autre
enfin s' y prenant mieux, engageoit
une vieille comedienne de ses amies
à m' inviter à souper chez elle où il ne
manquoit pas de se trouver. Mais
 
p211

tous ces galants ne retiroient pas
leurs frais. Outre que je devenois plus
vaine à mesure que je me voyois plus
applaudie du public, mon époux, à
qui je ne celois rien, m' exhortoit
sans cesse à n' écouter qu' un millionnaire
ou qu' un grand seigneur.
Il sembloit qu' il pressentit la bonne
fortune qui m' attendoit. Le
comte de Cantillana vint à Grenade.
à peine y fut-il arrivé, qu' il
voulut voir la comedie, sur le bien
qu' on lui dit de la troupe et de moi
en particulier. Je paroissois ce soir là
dans la piece. J' y chantois, mais je
n' y dansois pas. Cependant je n' eus
besoin que de ma voix pour faire la
conquête de ce seigneur. C' est ce
que Bartolome m' apprit lui-même
deux jours après : vous avez, me
dit-il, mis dans vos chaînes le comte
de Cantillana. Vous ne pouviez
faire un amant d' une plus grande
utilité pour vous ; il joint à cent mille
écus de rente une façon noble de
 
p212

les dépenser. Il est si genereux, qu' il
commence, à ce qu' on m' a dit, par
enrichir une maîtresse avant que de
lui parler. Au reste c' est un seigneur
de quarante ans tout au plus,
et fort agréable de sa personne.
Comment sçavez-vous, dis-je à
mon mari, que le comte de
Cantillana est devenu amoureux de moi ?
Vous le croyez peut-être parce que
vous le souhaitez. Non, non, me
répondit-il, je le sçais de sa propre
bouche ; et je vous apprens qu' on
meuble actuellement par son ordre
une belle maison qu' il a fait loüer
pour vous à deux cens pas de notre
hôtel. Je ne fis que rire de ces paroles,
ne pouvant m' imaginer qu' elles
lui fussent échappées serieusement.
Cependant il ne badinoit
point.
Je vous dirai de plus, continua-t-il,
que nous aurons un cuisinier ;
un aide-de-cuisine et un marmiton
qui seront aux gages de ce seigneur,
 
p213

et qui, sans que nous soyons obligés
de nous embarrasser du moindre
soin, feront toute la dépense du logis
et nous entretiendront une table à
six couverts. item, il ne prétend pas
vous gêner. Il ne mettra point auprés
de vous de duegne pour veiller
sur vos actions et vous observer. Il
sçait trop bien aimer pour marquer
une défiance, qui ne laisse pas d' être
odieuse quoiqu' on n' ait aucune
envie de la tromper. Il se reposera
de votre fidelité sur les attentions
qu' il aura pour vous.
item, sans préjudice des présents
que vous recevrez de lui tous les
jours, vous aurez un bon carrosse
dont les chevaux seront nourris dans
ses écuries, et dans lequel vous irez
superbement au théatre, au grand
mal de coeur de celles de vos
camarades qui ne peuvent s' y rendre qu' à
pied ou qu' en carrosse de loüage.
à vous entendre, dis-je à Bartolome,
on croiroit que vous ne seriez
 
p214

pas fâché que j' eusse sur mon compte
le seigneur dont vous parlez. On
auroit raison de le croire, me
répondit-il ; et dans le fond j' aimerois
mieux que vous eussiez un si riche et
si noble amant que de vous voir
sottement entêtée d' un comedien
ou d' un auteur. Je le repete encore,
oui, j' en serois ravi. Si je pensois
autrement, je serois sifflé de tous
les maris de notre compagnie.
Je pris là dessus mon serieux comme
si ma vertu se fût fortifiée à la
comedie, et je fis des reproches à
mon époux sur ce qu' il vouloit
m' engager lui-même dans un commerce
galant. Mais il se moqua de mes
scrupules, et me dit pour les lever
qu' une comedienne qui n' avoit
qu' un amant à la fois étoit au même
dégré de sagesse qu' une autre femme
qui n' en avoit aucun. Sur ce pied-là,
dis-je à Bartolome en riant, je choisis
donc pour le mien le comte de
Cantillana que vous me proposez de
 
p215

si bon coeur, et je ratifie par mon
consentement le traité d' alliance
que vous avez fait avec lui.
Quoique je parusse ne pas prononcer
ces paroles serieusement,
mon époux ne laissa pas de les prendre
au pied de la lettre. Il assura le
comte que j' étois dans la disposition
qu' il désiroit ; ce qui plut si fort à ce
seigneur, qu' il m' envoya pour dix
mille écus de pierreries, en me
demandant la permission de me venir
voir dans ma chambre garnie en
attendant que j' allasse demeurer dans
ma nouvelle maison. Je reçus donc
sa visite, ne pouvant honnêtement
m' en dispenser après avoir accepté
ses pierreries. Un matin lorsque j' étois
à ma toilette, il arriva conduit
par Bartolome, qui pour mieux nous
laisser la liberté de nous entretenir
s' éclipsa un moment après en mari
qui sçavoit les regles.
Madame, me dit le comte de
Cantillana, je ne vous ferai point
 
p216

d' excuse de venir indiscretement
vous présenter mes hommages à votre
toilette. Je sçais bien que ce
seroit mal prendre mon tems
avec la plûpart de vos camarades ;
mais pour vous, belle Francisca,
il n' y a pas de moment où
vous soyez plus redoutable que dans
celui-ci. Après un compliment si
flatteur, il se répandit en discours
qui ne l' étoient pas moins. Je lui
trouvai toute la politesse du
commandeur de Montereal avec quelque
chose de plus, je veux dire une
figure si gracieuse que je me serois
applaudie de m' être fait aimer d' un
pareil seigneur quand il n' auroit pas
eu toutes les richesses qu' il
possedoit.
Après un entretien assez long et
très vif il se retira fort content de sa
visite, à ce qu' il me parut, ce qui
me fut confirmé par Bartolome, qui
m' ayant rejointe aussitôt que ce seigneur
m' eut quittée, me dit : le
 
p217

comte sort enchanté de votre esprit
et de vos manieres. Il vient de
me le dire, et je gagerois bien que
de votre côté vous n' êtes pas mal
affectée de lui. J' en suis très-satisfaite,
lui répondis-je. Voilà de ces
seigneurs avec lesquels une femme
fait agréablement sa fortune. Il est
vrai, reprit mon mari, qu' il y en a
d' autres qui sont si plats et si
desagréables que leurs maîtresses
peuvent dire avec raison qu' elles gagnent
bien leur argent.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 7

 
p218

des nouveaux presents que le comte
fit à D Francisca ; des
attentions qu' il eut pour elle ; et
de quelle maniere finit leur tendre
engagement.

nous allames habiter notre
nouvelle maison sitôt qu' elle
fut en état de nous recevoir. Quand
elle auroit été meublée pour une
princesse, je ne crois pas qu' elle
eut pû l' être plus magnifiquement.
La richesse et le bon goût y régnoient
également par tout. Il y
avoit deux appartemens séparés,
l' un pour mon époux et l' autre pour
moi, le comte l' ayant ainsi voulu
par délicatesse. Le mien éblouissoit
par l' or et l' argent qu' on y voyoit
 
p219

briller de toutes parts ; et celui de
Bartolome, quoique bien plus modeste,
auroit fait honneur à un chevalier
de s Jacques.
Nous visitames la maison depuis
le haut jusqu' en bas, et nous n' apperçumes
pas sans plaisir dans une cuisine
garnie de tous les ustanciles
necessaires trois personnes occupées à
préparer notre souper, c' est-à-dire,
un cuisinier, un aide-de-cuisine et
un foüille-au-pot. Je m' imaginois en
considerant la quantité des mets
qu' ils apprêtoient, que nous serions
une douzaine de personnes à table ;
je croyois du moins que le comte,
qui pour nous instaler dans notre
nouvelle demeure, devoit venir
souper avec nous, ameneroit
quelques-uns de ses amis. Cependant il
arriva tout seul, et j' eus avec lui
une seconde conversation dans
laquelle je resserrai ses chaînes en
exerçant sur lui tous les charmes de
ma voix ; je veux dire en chantant
 
p220

les morceaux les plus tendres de nos
pieces, desquels je lui faisois
l' application en le regardant d' un air de
langueur qui pénetroit jusqu' au fond
de son ame.
Si ce seigneur prit plaisir à cet
entretien, il n' en eut pas moins
pendant le soupé. Je lui fis cent
minauderies pour irriter son ardeur,
et je m' en acquittai avec tant de succès
qu' il m' envoya le lendemain
pour mille pistoles de vaisselle
d' argent. Trois jours après on m' apporta
de sa part deux habits de théatre
superbes. Que vous dirai-je ?
Cela ne finissoit point : c' étoit tous
les jours quelque nouveau présent.
Tous ces dons joints aux émolumens
que nous tirions mon époux
et moi de la comedie, qui grace à
notre début, étoit alors fort fréquentée,
nous mirent si bien dans
nos affaires, que nous commençames
à faire une figure plus brillante.
Nous primes à notre service deux
 
p221

laquais et une femme de chambre,
et je n' allai plus au théatre
que dans un beau carrosse dont j' étois
maîtresse et que je n' entretenois
point.
D' abord que ce changement de
décoration fut remarqué, il égaya
les railleurs de la troupe et fit bien
des envieuses ; mais on cessa bientôt
d' en parler, et l' on s' y accoutuma.
Pour moi, qui ne voyois là dedans
que du gracieux, j' imitois celles de
mes camarades qui se trouvoient
dans le même cas ; bien loin d' en
avoir la moindre confusion, je bravois
les caquets et les regards malins
du public ; et dans le fond s' il
y avoit du ridicule dans nos équipages,
ce n' étoit pas sur nous qu' il tomboit.
Je ne voyois plus qu' au théatre
les autres comédiennes, à l' exception
de Manuela qui faisoit comme
moi rouler un carosse de seigneur.
Elle avoit pour amant Don Garcie
 
p222

de Padul, gentilhomme grenadin,
qui joüissoit d' un revenu considerable
qu' il mangeoit noblement avec
elle. Cette fille rechercha mon
amitié, et la gagna en me donnant la
sienne. Nous nous liames si
étroitement l' une à l' autre, qu' à peine
étions-nous séparées que nous brulions
d' impatience de nous revoir.
Je ne sçais si nous n' étions pas plus
aises d' être ensemble qu' avec nos
amans. Une si forte liaison fut cause
que Don Garcie et le comte
chercherent à se connoître ; et
quand leur connoissance fut faite,
nous formames tous quatre une
société dans laquelle on vit regner la
gayeté, les plaisirs et la bonne chere.
Nous soupions tous les soirs chez
mon amie ou chez moi. Nous ne
respirions que la joye ; et nous
vivions tous si familierement, qu' on
n' eût pû dire si c' étoit ces seigneurs
qui descendoient jusqu' à nous, ou si
c' étoit nous qui nous élevions
jusqu' à eux.
 
p223

Tandis que nous menions une
vie si agréable, je faisois ailleurs
des malheureux. J' appelle ainsi quelques
jeunes-gens qui venoient tous
les jours au théatre pour me voir,
et qui bruloient d' un feu caché, ou
s' ils me le faisoient voir, n' en
tiroient aucun fruit. Parmi ceux-là il
y en avoit un qui se faisoit distinguer
par sa naissance, et plus encore par
son mérite personnel. C' étoit Don
Guttiere d' Albunuelas, fils aîné du
gouverneur de Grenade et le plus
beau cavalier de son tems. Il revenoit
d' achever ses études à Salamanque.
Il n' avoit plus de précepteur
ni de gouverneur, et il commençoit
à gouter le plaisir d' être maître
de ses actions.
Ce jeune seigneur ne manquoit
pas une comedie où je devois
paroître. Comme un amant regarde
autrement qu' un autre, il me fit
remarquer sa passion dans ses yeux.
Il se contenta long-tems de me lorgner
 
p224

et de m' applaudir sur la scene,
soit par timidité soit qu' il désesperât
de supplanter un rival aussi redoutable
que le comte de Cantillana.
Il se lassa toutefois de garder le
silence ; et ne pouvant se résoudre à
parler, il prit le parti de me détailler
ses souffrances dans une lettre qu' il
eut l' adresse de me faire tenir
secretement, et à laquelle vous jugez
bien que je ne fis aucune réponse.
J' affectai même, pour lui ôter toute
esperance, de détourner de lui mes
regards toutes les fois que le hazard
me fit rencontrer les siens.
Tant de rigueur ne le rebuta
point ; et s' imaginant que les présens
auroient plus de pouvoir sur moi que
son amour et sa bonne mine, il
m' envoya un écrin où il y avoit pour plus
de quatre mille pistoles en toutes
sortes de pierreries, qu' il avoit trouvé
le moyen de vôler à madame la gouvernante
sa mere. Je consultai Bartolome
sur la conduite que je devois
 
p225

tenir dans une conjoncture si délicate :
vous n' avez qu' une chose à faire,
me dit-il après avoir rêvé quelques
momens, il faut sans differer
renvoyer ces pierreries à Don Guttiere.
Nous nous perdrions tous deux
infailliblement, si nous étions assez
imprudens pour les garder. Madame
la gouvernante, car je ne doute
nullement qu' il ne les lui ait dérobées,
ne tardera guere à s' appercevoir
de ce vol ; elle en recherchera
l' auteur, et à force de perquisitions
le découvrira. M le gouverneur se
mêlera de cette affaire. Il voudra
tout approfondir, et cela l' indisposera
contre vous. Je ne crois pas,
ajouta-t-il, qu' il soit necessaire que
je vous en dise davantage. Vous
sçavez que les femmes de théatre,
quelques talens qu' elles puissent
avoir, joüent gros jeu quand elles
fâchent les personnes qui sont en place.
Après le traitement que vous a
fait le corregidor de Seville, vous
 
p226

devez craindre ces messieurs-là.
Votre conseil est trop judicieux
pour que je ne le suive pas, répondis-je
à Bartolome. Je me suis
representé tous les inconveniens que
vous venez de m' exposer, et je ne
balance point à rendre les diamans.
Je suis même persuadée que cela
fera le meilleur effet du monde
dans l' esprit du comte de Cantillana.
N' en doutez pas, reprit mon
époux. Il vous tiendra compte du
sacrifice que vous lui ferez de Don
Guttiere, et vous y gagnerez peut-être
plus que vous n' y perdrez. Ne
pouvant donc sans péril retenir les
pierreries, je les fis remettre au fils
du gouverneur, en lui faisant dire
poliment de ma part que je les lui
renvoyois, ne me sentant pas
capable de la reconnoissance dont il
faudroit les payer.
Nous n' avions pas tort, Bartolome
et moi, de penser que le comte
seroit sensible au sacrifice que je
 
p227

lui ferois d' un rival si dangereux.
Dès qu' il l' apprit, il en fut transporté
de joye : vous me préferez, me dit-il,
au cavalier de Grenade le plus
aimable ! Ah, charmante Francisca,
que ne pouvez-vous lire au fond de
mon coeur dans ce moment ! Vous
verriez jusqu' à quel point je suis
pénetré de cette glorieuse préference :
comte, lui répondis-je en le
regardant d' un air tendre, je ne
prétens pas m' en faire un mérite auprès
de vous. Un coeur que vous
possedez peut-il cesser de vous être
fidele ! Non, comte, ajoutai-je
d' un air passionné, soyez assuré que
Don Guttiere et tous les hommes
du monde ensemble ne sçauroient
vous l' enlever.
Le comte à ces paroles flatteuses
se jettant avec transport à mes
genoux, se répandit en discours pleins
d' amour et de reconnoissance. Après
quoi ce seigneur se servit d' un autre
stile qui fut plus de mon goût que
 
p228

les lieux communs de la galanterie :
pour vous dédommager, me dit-il,
des pierreries que vous avez refusées
pour l' amour de moi, je vous fais
présent d' un château que j' ai sur les
bords du Guadalquivir entre Jaën
et Ubeda. Ce château n' est pas d' un
grand revenu, mais c' est un séjour
fort agréable. Je remerciai ce génereux
seigneur du nouveau présent
qu' il me faisoit ; et dès le même
jour le contrat de donation me fut
livré en bonne et duë forme.
Rien n' est égal au ravissement
où se trouva Bartolome, quand je
lui annonçai la nouvelle acquisition
que mes charmes venoient de faire.
Je sçavois bien, s' écria-t' il, que
vous ne feriez pas pour rien le
sacrifice de Don Guttiere. Comment
diable un château ! Il faut avoüer
que le comte a de belles manieres.
Enfin mon mari ne pouvoit contenir
sa joye ; et cedant à l' impatience
de voir ce château qui nous avoit
 
p229

couté si peu, il s' y rendit en
diligence et en prit possession ; puis en
étant revenu peu de jours après : le
comte de Catillana, me dit-il, vous
a fait un present encore plus beau
que vous ne pensez. Apprenez ce
que c' est que votre château. C' est
une maison qui semble avoir été
batie par les fées. Là dessus, il
m' en fit une si magnifique description,
que je ne pus m' empêcher
cinq ou six fois de l' interrompre
pour lui reprocher qu' il en exageroit
les beautés. Tout au contraire,
me repondoit-il toûjours, au lieu de
l' embellir par mes expressions, j' en
affoiblis plûtôt les agrémens, puisque
c' est un chef-d' oeuvre de l' art
et de la nature.
Outre qu' elle a dequoi charmer
la vûë, poursuivit-il, elle est affermée
trois mille écus au plus riche
laboureur du païs. J' en ai lû le bail,
c' est un fait constant. Ajoûtez à
cela que nous sommes vous et moi
 
p230

seigneur et dame du village de
Caralla, et que nous aurons le pas
sur tous les hidalgos de la paroisse.
Ce qui ne laisse pas d' être une belle
prérogative. Il est vrai qu' on rira
d' abord un peu à nos dépens, à
cause de notre profession ; mais
nous en serons quittes pour cela,
et nous joüirons à bon compte de
notre revenu et de tous nos droits
seigneuriaux. Tournent présentement
les affaires du théatre au gré
de la fortune, que nos pieces nouvelles
ayent le succès qu' il plaira à
Dieu ; nous avons un asile inaccessible
à la faim.
C' est ainsi que mon époux se
réjoüissoit de nous voir déja sûrs
d' une retraite qui n' est même que
très-rarement le fruit tardif des
longs travaux de nos pareils. J' étois
aussi contente que lui ; et bientôt
le public en pâtit. Je commençai à
me mettre sur le pied de paroître
moins souvent sur la scene, et
 
p231

insensiblement point du tout ; et cela
à l' exemple de quelques grands
acteurs qui sous prétexte de se
ménager, se dispensoient de remplir
leur devoir. Il me sembla qu' une
dame qui possedoit un fief
dominant de trois mille écus de
rente, pouvoit se donner les mêmes
airs. Bartolome à mon imitation
ne voulut plus joüer que rarement.
Cela déplut au reste de
nos camarades, qui se liguerent
contre nous, et la discorde se mit
dans la troupe.
Me voici arrivée à l' époque d' un
évenement assez triste pour moi :
le comte de Cantillana reçût alors
des dépêches de la cour. Le duc
De Lerme dont il étoit aimé, lui
mandoit de se rendre incessamment
à Madrid ; ce ministre ayant jetté
les yeux sur lui pour remplacer un
conseiller d' estat qui venoit de
mourir. Quoique le comte fut d' autant
plus ravi de cette nouvelle, que
 
p232

son amour commençoit à se rallentir,
il ne manqua pas de me témoigner
qu' il en étoit au desespoir,
et que peu s' en falloit qu' il ne
refusât la place qu' on lui offroit ; mais
en même tems il me représenta
que s' il ne l' acceptoit point, il se
broüilleroit avec tous ses parens,
et perdroit pour jamais l' amitié du
duc De Lerme. Enfin pour dorer
la pilulle, il me protesta qu' il se
souviendroit toûjours de sa chere
Francisca. Je fis semblant d' être la
duppe de ses protestations ; et comme
les pleurs de commande ne
coutent rien à une bonne comedienne,
j' en repandis en abondance
dans nos adieux.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 8

 
p233

ce que fit Dona Francisca après le
départ du comte de Cantillana.

voilà de quelle façon nous nous
séparames le comte et moi.
Manuela de son côté, presque dans
le même tems fut abandonnée de
D Garcie, les seigneurs n' étant pas
plus constans les uns que les autres.
Padul sous prétexte d' aller voir un
oncle malade à Badajoz, s' éloigna
d' elle et de Grenade. Heureusement
nous étions toutes deux bien
nippées, et dans un âge à nous
consoler de la perte de nos volages
amans.
à peine nous eurent-ils quittées,
qu' il s' en presenta d' autres pour
remplir leurs places ; mais outre que
nous aurions été embarrassées sur
le choix, les divisions qui regnoient
 
p234

dans la troupe augmenterent à un
point qu' elles nous dégoûterent de
la profession comique, et nous firent
prendre la resolution d' y renoncer :
ma chere Manuela, dis-je
à mon amie, je suis lasse de me
donner en spectacle sur un théatre,
et de divertir le public. Je
veux me retirer à mon château de
Caralla, et faire la dame de paroisse.
Puis-je me flatter que vous m' aimez
assez, pour vouloir m' accompagner ?
Ce doute m' outrage, repondit
Manuela ; vous sçavez que rien au
monde ne m' est si cher que votre
amitié. J' en serois indigne, si je refusois
d' aller partager avec vous les
douceurs de votre retraite. Partons,
Francisca, partons. Je suis prête à
vous sacrifier tous les galans de
Grenade. Nous sortimes donc l' une
et l' autre de la troupe aussi bien
que Bartolome, qui préferant le
rolle de seigneur de village à celui
 
p235

de prince de théatre, nous conduisit
volontiers à Caralla, où nous
arrivames gayement tous trois dans
un bon carosse acheté de nos propres
deniers, ou si vous voulez de
ceux du comte. Une chaise où
étoient ma suivante et celle de
Manuela, nous suivoit avec six valets
qui menoient autant de mules chargées
de notre bagage. Après quoi
venoient notre cuisinier et le laquais
de Bartolome montés sur
d' assez beaux chevaux, ce qui composoit
une suite digne de l' admiration
des paysans, et de l' envie des
hidalgos .
Je ne trouvai point le château
audessus de la description que mon
mari m' en avoit faite ; mais il me
parut bien bati, bien meublé, et
même aussi soigneusement entretenu
que si le comte y eût fait sa
résidence ordinaire. Je fus surtout
frappée de la beauté des jardins, et
des vastes prairies qui s' étendent
 
p236

du côté du septentrion jusqu' aux
bords du Guadalquivir. Je ne
considerai pas avec moins de satisfaction
les bois qui regnent du côté
du midi. Bartolome voyant que
j' étois charmée de ce sejour, me
dit d' un air triomphant : hé bien,
ma mignone, vous ai-je trompée
en vous vantant votre château ?
Y en a-t' il un en Espagne où l' on
respire un air plus pur, et qui
presente à la vûë des objets plus rians ?
Non sans doute, s' écria mon amie
encore plus enchantée que moi des
agrémens de ma retraite, et il faut
avoüer que c' est un vrai present de
seigneur. Nous passerons ici nos
jours fort agréablement, pour peu
que la noblesse du païs soit
raisonnable.
Il est vrai, dit Bartolome, que
les hidalgos sont des gens un peu
fiers. Lorsqu' ils ont pour seigneur
un homme du commun, il ne doit
guere attendre d' eux de respect et
 
p237

de consideration ; mais étant bons
comediens nous sçaurons nous
accommoder à leur sotte fierté. Cela
ne nous coutera pas beaucoup ; et
nous pourrons, en flattant leur
orgüeil, nous réjoüir de leurs differens
ridicules : j' ai meilleure opinion
que vous de ces messieurs-là, dis-je
à mon tour ; je crois qu' il y en a
parmi eux qui sont d' un bon
caractere. Au reste, quels qu' ils
puissent être, nous les obligerons par
des manieres engageantes et polies
à nous rendre ce qu' ils nous doivent.
Il est certain que nous n' étions
pas prévenus en faveur de ces nobles,
dont la plûpart habitoient des
chaumieres. Nous nous imaginions
qu' ils étoient sots et grossiers ; et nous
fumes assez surpris, lorsqu' ils vinrent
nous faire visite de les trouver aussi
civilisés qu' ils nous le parurent.
Leurs femmes sur tout nous firent
connoître par leurs complimens,
qu' elles ne manquoient pas d' esprit ;
 
p238

et j' en remarquai parmi elles quelques
unes qui avoient de fort bons
airs. Nous leur fimes à tous un
accüeil si gracieux, qu' ils eurent sujet
d' être contens de nous ; aussi nous
le témoignerent-ils en nous protestant
qu' ils étoient ravis d' avoir des
seigneurs qui sçussent si bien
recevoir la noblesse.
Nous allames les voir à notre
tour chez eux ; et dans les visites
que nous leur rendimes, nous mimes
toute notre attention à ne rien
dire et à ne rien faire qui pût blesser
leur vanité. Avec cette circonspection,
qui étoit d' une necessité
absolüe pour vivre avec eux en
bonne intelligence, nous gagnames
leur amitié. Après cela, il ne
fut plus question que de fêtes et
de festins ; il venoit presque tous les
soirs souper au château quatre ou
cinq gentils-hommes avec leurs
épouses ou leurs soeurs, et nous
formions après le repas une espece de
 
p239

bal qui duroit souvent toute la nuit.
Je passois ordinairement la journée
dans le château à joüer ou à
m' entretenir avec les femmes,
tandis que mon époux chassoit avec
les hommes aux environs. Tels
étoient nos amusemens, et bientôt il
ne tint qu' à moi d' en avoir d' autres.
Parmi ces petits nobles, il
y en avoit un qui se nommoit
Don Dominique Rifador. Il
justifioit parfaitement bien son nom
par son caractere ; c' étoit un contradicteur
impoli, un disputeur
échauffé, un querelleur, un franc
brutal ; avec cela, il avoit un
orguëil insupportable. Aucune dame
jusques là n' avoit pû vaincre sa fierté ;
une victoire si difficile m' étoit reservée.
Je lui plûs, et il me fit l' aveu de sa
passion avec toute la confiance
d' un galant qui s' imagine que son
amour fait honneur à l' objet aimé.
Quelque aversion que j' eusse pour
 
p240

ce personnage, je l' écoutai sans me
revolter contre son amour ; mais je
lui déclarai de sang-froid en termes
clairs et nets, que je ne me
sentois aucune disposition à l' aimer ;
et je le priai de ne plus remettre le
pied au château.
Vous croyez peut être, que mortifié
du mauvais succés de sa déclaration,
il se retira plein de fureur,
et changea son amour en haine ;
point du tout. Il me rit au nez, en
me disant qu' il vouloit persister à
m' aimer malgré moi. Je ne suis pas,
poursuivit-il, si facile à rebuter. Je
connois les femmes, et je ne prends
point leurs grimaces pour des marques
de vertu. Allons, ma princesse,
ajoûta-t' il, changez s' il vous
plaît de langage. Laissez là les
façons, elles vous conviennent encore
moins qu' à une autre.
à ce discours insolent, je ne pus
retenir ma colere, et dans mon
premier mouvement je traitai Rifador
 
p241

comme un negre ; mais il
se mocqua de mes invectives, et
sortit en n' y répondant que par
des ris qui redoublerent ma fureur.
J' en pleurai de rage, et j' avois encore
les yeux baignés de larmes,
lorsque Manuela survint : qu' avez-vous,
me dit-elle en s' appercevant
de l' état où j' étois ? Quel sujet de
chagrin pouvez-vous avoir dans un
séjour où tout le monde ne songe
qu' à vous plaire ?
Je lui rendis compte de ce qui
venoit de se passer entre Don
Dominique et moi ; et quand je lui eus
tout dit, au lieu d' entrer dans mon
ressentiment, elle n' en fit que rire :
vous avez tort, me dit-elle, de vous
offenser de l' impolitesse et du ridicule
d' un amant grossier, vous devez
plûtôt vous en réjoüir ; le mépris
dont vous payez ses feux vous
venge assez de son impertinence.
Vous avez raison, répondis-je à
mon amie. Désormais bien loin de
 
p242

prendre avec lui mon serieux, je
prétends me divertir de ses
extravagances.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 9

du malheur qui arriva dans le
château de Caralla et quelle
en fut la suite.

je m' étois donc déterminée à
souffrir encore la vûë de Don
Dominique Rifador, sans rien
rabattre des sentimens que j' avois
pour lui ; mais il cessa de venir au
château. Son orguëil se soulevant
enfin contre mes rigueurs, lui fit
former pour m' en punir, le dessein
de ne plus m' honorer de ses visites.
Il ne borna point là sa vengeance ;
il insulta Bartolome, lequel
étant encore plus que lui d' humeur
spadassine, lui fit tirer l' épée, et le
 
p243

blessa dangereusement ; cependant
Rifador n' en mourut point,
et cette affaire insensiblement
parut assoupie ; on n' en parloit plus.
Mais six mois après, mon époux
étant à la chasse tout seul dans un
bois, y rencontra Don Dominique,
qui lui lâcha traitreusement un coup
de carabine, et le coucha par terre
roide mort. Quoique cet assassinat
eût été commis sans témoins, son
lâche auteur, persuadé que je l' en
soupçonnerois et que je pourrois le
faire arrêter, prit la fuite pour se
dérober à la rigueur des loix.
Je pleurai amerement Bartolome ;
et j' étois d' autant plus affligée
de sa mort, que je ne pouvois la
venger. Je m' en consolai pourtant
à l' aide de Manuela, qui toûjours
prête à m' offrir son assistance, avoit
l' art d' adoucir mes peines. Cependant
nos plaisirs furent interrompus
par ce funeste évenement, ou
pour mieux dire, nous nous ennuyames
 
p244

de vivre dans la solitude : je
ne sçais, dis-je un jour à mon amie,
si vous êtes dans la disposition où
je me trouve ; je commence à me
lasser de la compagnie des gentils-hommes
de campagne, et de leurs
épouses. J' ignore ce qui peut produire
en moi ce changement ; si
c' est un effet de mon inconstance
naturelle, ou de la mort de mon
mari. C' est à votre délicatesse seule
qu' il faut l' attribuer, répondit
Manuela ; une fille accoûtumée aux
fleurettes des seigneurs doit bientôt se
dégoûter du commerce des personnes
que nous voyons dans ce païs-ci.
Ne vous imaginez pas, poursuivit-elle,
que je sois plus propre que
vous à demeurer dans la solitude.
Je vous dirai aussi franchement
que je m' ennuye dans ce château.
Je n' y ai plus que le plaisir d' être
avec vous. Les differens originaux
qui viennent ici ne me divertissent
plus. Le ridicule réjoüit d' abord ;
 
p245

mais il déplaît ensuite, et devient
insupportable. Si vous m' en voulez
croire, ajoûta-t' elle, nous suivrons
une idée qui m' est venuë, et que
je ne vous ai point encore
communiquée.
Je demandai à mon amie ce que
c' étoit que cette idée ; c' est,
répondit-elle, d' abandonner ce séjour
pour quelques années, et d' aller
nous établir à Madrid. Nous
sommes assez riches pour y vivre
noblement, et nous y passerons
sans peine pour des femmes de qualité,
puisque nous en avons toutes
les manieres. Que pensez-vous de
ce projet ? A-t' il votre approbation ?
N' en doutez pas, lui repartis-je, il
me flatte infiniment. Que d' images
agréables il presente à mon
esprit ! Hâtons-nous de l' executer.
Je suis bien-aise, dit Manuela, que
vous applaudissiez à ce voyage. J' ai
un pressentiment qu' il ne sera pas
 
p246

malheureux. Préparons-nous donc
à partir. Laissez le soin du château
à votre fermier, avec ordre de vous
en faire toucher le revenu à Madrid.
Je joindrai à cela les dépoüilles
de Don Garcie, pour mieux
soûtenir la figure que nous nous proposons
de faire dans cette capitale
de la monarchie.
Nous ne fumes plus occupées que
des préparatifs de notre depart, qui
ne furent pas plûtôt achevés, que
nous nous mimes en chemin avec
nos soubrettes, toutes quatre dans
un carosse ; et nous étions accompagnées
de deux valets montés sur
des mules et bien armés. Après une
traitte aussi penible que longue,
nous arrivames heureusement dans
cette ville, où nous jugeames à
propos de changer de nom. Manuela
prit celui d' Ismenie, moi,
celui de Basilisa ; et nous disant
deux dames veuves de deux gentilshommes
grenadins, nous loüames
 
p247

cette maison où nous commençames
à recevoir compagnie.
Nous y attirames d' honnêtes gens
par nos manieres aisées, et nous
nous en fimes estimer par une
conduite sage.
Nous voyons, continua-t' elle,
un assez grand nombre de cavaliers
nobles, et il n' y en a pas un
qui n' ait pour nous de l' estime et de
la consideration. Vous en pouvez
juger par Don Manuel De Pedrilla
votre ami. J' ignore ce qu' il vous a
dit de nous ; mais je sçais qu' il n' a
pas dû vous en dire du mal. Quoique
nous lui permettions de nous
venir voir librement, nous ne
craignons pas les rapports qu' il peut
faire. Il n' a rien remarqué qui l' ait
pû prévenir contre nos moeurs. Si
nous ne suivons pas l' usage austere
des dames qui s' interdisent l' entretien
des hommes, nous n' en
avons pas pour cela moins de vertu.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 10

 
p248

de la conversation qu' eut Dona
Francisca avec Don Cherubin,
après lui avoir raconté son
histoire.

Dona Francisca, ma soeur,
acheva dans cet endroit le
recit de ses avantures, et me dit
ensuite en souriant : hé-bien, mon
frere, que vous semble de la veuve
de Bartolome ? Ne vous paroît-elle
pas une dame d' importance ?
Oüi vraiment, lui répondis-je, vous
avez fait votre chemin en peu de
tems. Je vous en felicite, et je rends
grace au ciel d' avoir une soeur si
bien dans ses affaires ; mais j' apprehende
une chose : nous sommes
sujets dans notre famille à sacrifier
 
p249

à l' amour. Je crains que parmi les
cavaliers qui viennent chez vous,
il ne se trouve quelque aimable fripon
qui vous fasse perdre votre
château comme vous l' avez gagné.
N' ayez pas cette crainte, me répartit
Francisca ; je suis plus capable
d' en acquerir encore un autre, que
de donner le mien au même prix
qu' il m' a couté.
Mais changeons de matiere,
poursuivit-elle, puisque j' ai le plaisir
de retrouver mon frere, ne nous
séparons plus. Je vous offre un logement
dans cette maison, venez-y
demeurer avec nous. Ismenie n' en
sera pas moins ravie que moi. Vous
nous aiderez de vos bons conseils.
Il pourra se presenter des conjonctures
embarassantes, dans lesquelles
votre prudence nous sera d' un
grand secours ; vous nous sauverez
de fausses demarches. Que nous
vous ayons cette obligation là.
La proposition, je l' avoüerai, ne
 
p250

me plût pas d' abord. Je me fis un
scrupule d' être le conseiller et le
guide de deux beautés dont je ne
laissois pas de croire la sagesse équivoque,
quoiqu' en peut dire ma
soeur. Néanmoins je ne pus m' en
défendre, et je m' y déterminai aux
dépens de qui il appartiendroit ;
me réservant au surplus le droit de
me séparer d' elles pour peu que je
fusse mécontent de leur compagnie.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 11

 
p251

Don Cherubin va loger chez sa
soeur ; des connoissances nouvelles
qu' il y fit, et de l' extrême
consideration qu' on eut
pour lui, lorsqu' on sçut qu' il
avoit l' honneur d' être frere de
Basilisa.

il me fallut donc aller demeurer
avec ma soeur et sa bonne
amie, qui me donnerent un petit
appartement fort propre qu' elles
avoient de reserve dans leur
maison. Dès le soir même je me rendis
chez elle avec Don Manuel De Pedrilla :
venez, lui dis-je, mon
ami, venez m' installer dans mon
nouveau domicile, où je vous proteste
que mon plus grand plaisir sera
 
p252

d' être à portée de vous servir auprès
d' Ismenie. Je ne refuse pas vos
bons offices, me répondit-il ; mais
je ne sçais si j' en serai plus heureux.
Quoiqu' Ismenie paroisse avoir de
tendres sentimens pour moi, elle
ne veut pas mettre le comble à
mon bonheur. Je doute que votre
amitié ait plus de pouvoir que mon
amour.
Il vint ce soir-là souper chez les
dames deux cavaliers de s Jacques,
qui me donnerent mille accolades
quand ils apprirent que j' étois
frere de Basilisa : mon gentil-homme,
me disoit l' un, que je vous
embrasse pour l' amour de votre charmante
soeur : voilà votre vivante
image, madame, disoit l' autre à la
veuve de Bartolome. Que vous devez
avoir de joye de vous revoir
tous deux ! Je prens part à votre
satisfaction mutuelle.
Ces discours ne firent que préceder
une infinité de complimens
 
p253

qu' il me fallut essuyer, et ausquels
je répondis sur le ton, comme on
dit, de la bonne compagnie, pour
montrer à ces messieurs que je n' étois
pas embarrassé de ma contenance
en pareille occasion. Aussi
parurent-ils très-contens des échantillons
que je leur laissai voir de mon
esprit. Ils le furent encore davantage
de quelques heureuses saillies qui
m' échapperent pendant le repas, et
qu' ils releverent avec éloge.
Ces chevaliers, dont l' un se nommoit
Don Denis Langaruto, et l' autre
Don Antoine Peleador, avoient
des figures et des caracteres bien
differens. Don Denis étoit un grand
corps sec, et Don Antoine un gros
petit homme trapu. Le premier pour
trancher de l' érudit, ne parloit que
de sciences ; et le second faisant le
guerrier, nous fatiguoit de récits
militaires. C' étoit à qui des deux
nous ennuyeroit davantage. Aussitôt
que l' un avoit rapporté un passage
 
p254

d' auteur, l' autre prenant brusquement
la parole, entamoit la relation
d' un combat. Pendant ce tems-là
Don Manuël et la belle Ismenie
se lançoient reciproquement des
regards qui les consoloient des discours
fastidieux de ces deux convives,
ou plutôt qui les sauvoient de
l' ennui de les entendre. Pour ma
soeur et moi, nous eumes la politesse
de n' en perdre pas un mot, et
même de paroître y prendre beaucoup
de plaisir.
En récompense, lorsque ces messieurs
se furent retirés, je ne les
épargnai point : si tous les cavaliers
qui viennent chez vous, dis-je
à ma soeur, ne sont pas plus amusans
que ceux-ci, je ne crois pas
qu' en quittant vos hidalgos de
Caralla vous ayez gagné au change. Il
est vrai, dit Francisca, que voilà
deux mortels assomans ; mais vous
en verrez d' autres dont vous serez
 
p255

plus satisfait. Cependant je le fus encore
moins de deux commis des bureaux
du duc De Lerme, qui souperent
au logis le jour suivant.
Ceux-ci voulant qu' on eût autant
de respect pour eux que pour des
secretaires d' état, affectoient une
orgueilleuse gravité. Quand on leur
eut dit que j' étois frere de Basilisa,
ils ne se répandirent point en éloges,
ainsi que les chevaliers de s Jacques ;
ils se contenterent de m' honorer
d' une simple inclination de
tête, comme s' ils eussent été des
conseillers du conseil de Castille.
Quoiqu' ils fussent amoureux de nos
dames, ils n' en paroissoient pas
plus émus. Bienloin de leur tenir
des discours galans, ils gardoient un
superbe silence ; ou s' ils le rompoient
quelquefois, ce n' étoit que
par des monosyllabes.
Je m' imaginois que du moins ils
rabattroient de leur gravité quand
ils seroient à table. Je les attendois
 
p256

là pour les voir changer peu à peu de
maintien et se livrer au plaisir, comme
font en pareil cas tous les
graves personnages. Mais ni ma
bonne humeur, ni les agaceries des
dames ne purent leur faire perdre
leur morgue de bureau, ni leur arracher
un souris. Je n' ai jamais vû
de gens qui m' ayent tant déplû que
ceux-là.
Aussi dès qu' ils furent sortis, je
fis de nouveaux reproches à ma
soeur : comment, lui dis-je, pouvez-vous
faire de si mauvaises connoissances,
vous qui avez de l' esprit
et du goût ? Ces commis sont encore
plus ennuyeux que vos chevaliers
d' hier. En verité, ma soeur,
puisque vous vous plaisez à recevoir
compagnie chez vous, il me semble
que vous devriez mieux choisir
votre monde. Donnez-vous patience,
répondit Francisca ; vous verrez
ici plus d' un cavalier dont vous
ne serez pas fâché d' acquerir
l' amitié.
 
p257

J' en vis en effet dans la suite plusieurs
qui pouvoient passer pour la
fleur des galans, et que je ne pus
m' empêcher de regarder comme
autant de beau-freres, quoique ma
soeur me jurât tous les jours qu' elle
leur tenoit à tous la dragée haute.
Il y en avoit un entre autres nommé
Don André de Caravajal de Zamora,
qui réünissoit en lui toutes les
bonnes qualités dont les hommes
les mieux nés n' ont ordinairement
qu' une partie. Ce cavalier ne sçût
pas sitôt que j' étois frere de Basilisa,
qu' il n' épargna rien pour s' insinuer
dans mes bonnes graces. Il eut peu
de peine à y reüssir, étant un de ces
hommes agréables qui préviennent
d' abord en leur faveur. Il ne fut
pas plutôt de mes amis, que voulant
devenir quelque chose de plus il me
fit une confidence : seigneur Don
Cherubin, me dit-il, j' aime votre
soeur, et ma plus chere envie seroit
 
p258

de l' épouser. Je suis assez riche
et d' assez bonne maison pour me
flatter qu' elle pourroit agréer ma
recherche ; mais je m' apperçois
qu' elle a du penchant pour un autre
cavalier, et j' ai tout lieu de craindre
ce rival.
Je demandai à Don André qui
étoit le galant qu' il paroissoit tant
apprehender. Vous ne le devineriez
jamais, répondit-il ; et quand
je vous l' aurai nommé, vous aurez
de la peine à me croire ; car enfin ce
n' est point Don Felix de Mondejar,
ni Don Vincent de Cifuentes ; c' est
Don Pedro Retortillo. Cela n' est
pas possible, m' écriai-je avec étonnement !
Don Pedro le plus mal
fait de tous les amans de ma soeur,
un capricieux, un fat ! Non je ne
puis penser qu' elle soit d' un goût
assez depravé pour vous le préferer.
Vous direz de ce cavalier ce qu' il
vous plaira, reprit Caravajal ; mais
il est aimé de Basilisa, rien n' est plus
 
p259

véritable ; elle a les yeux fermés sur
ses défauts ; elle le trouve fort bien-fait ;
et il a beau parler à tort et à
travers, elle admire son esprit.
Je promis à Don André de traverser
de tout mon pouvoir l' amour
de Don Pedre ; et pour lui tenir
parole j' eus avec Francisca le lendemain
une longue conversation,
dont on verra l' effet dans le
chapitre suivant.
 

 

LIVRE 2 CHAPITRE 12

du malheureux succés qu' eut le
service que Don Cherubin voulut
rendre à son ami Don André.

je ne sçais, lui dis-je, ma soeur,
si vous vous ressouvenez de m' avoir
prié de vous aider de mes conseils.
Oüi sans doute, mon frere,
 
p260

me répondit-elle ; et je vous en prie
encore : hé-bien, repris-je, puisque
vous le voulez, je vais donc
m' ériger en conseiller ; mais faites-moi
un aveu sincere auparavant :
aimez-vous Don Pedro Retortillo ?
à cette question Dona Francisca
devint plus rouge que le feu, et se
troubla : vous rougissez, poursuivis-je,
ma soeur ; à ce que je vois, je
n' ai pas besoin de votre réponse
pour sçavoir ce que je dois penser,
votre trouble ne me l' apprend que
trop. Il est donc vrai que vous
aimez Don Pedre ! ô ciel, faut-il
que vous ayez jetté les yeux sur
celui de vos amans qui me paroît
le moins digne de vous posseder !
Qui peut, répondit-elle, vous
avoir si bien instruit d' un amour que
je ne croyois pas avoir fait éclater ?
C' est, lui repliquai-je, un rival de
Don Pedre qui l' a pénétré. Et ce
rival si pénétrant, reprit avec
précipitation ma soeur, est apparemment
 
p261

Caravajal, pour qui vous avez
la bonté de vous interesser ? Hé-bien,
continua-t' elle, puisqu' il a
demêlé mes sentimens, je ne les
desavoüerai point. Oüi Don Pedre
m' a sçû plaire. Je ne vous le cele
pas. Je suis fâchée que vous n' estimiez
point ce gentilhomme ; mais
sçachez que je le regarde d' un oeil si
favorable, que je le préfere à Caravajal,
comme à tous ses autres
rivaux.
Oh pour cela, ma soeur, interrompis-je
avec quelque émotion,
je ne puis m' accorder avec vous là
dessus. Je ne vois dans Don Pedre,
pardonnez-moi ma franchise, qu' un
tissu de mauvaises qualités. Il est
bouru, emporté, plein de caprices,
et je le crois avec cela très jaloux
de son naturel. Qu' il soit tout ce
que vous voudrez, interrompit à
son tour la veuve de Bartolome d' un
air brusque et chagrin, quelque
mal que vous m' en puissiez dire, il
 
p262

sera mon époux ; et c' est vouloir
se broüiller avec moi pour jamais,
que d' entreprendre de me détacher
de lui.
Ma soeur prononça ces paroles
d' un ton de voix qui m' imposa
silence. Je n' osai plus combattre sa
sotte tendresse pour Retortillo, ni
parler en faveur de Caravajal, qui
fut obligé avec tout son merite de
ceder la place à son indigne rival.
J' en fus d' autant plus mortifié, que
je sentois augmenter de jour en
jour mon amitié pour l' un, et mon
aversion pour l' autre. Je detestai le
caprice de Francisca, et je commençai
à craindre, que notre union
ne fût pas de longue durée.
Effectivement depuis cet entretien,
ma soeur changea de conduite
à mon égard. Elle rabattit
beaucoup des attentions et des
déferences qu' elle avoit eües pour moi
jusques là. Elle affectoit même
d' éviter ma conversation, et quand
 
p263

elle ne le pouvoit, elle me parloit
d' un air glacé. Enfin ne pouvant me
pardonner de n' approuver pas le
dessein qu' elle avoit d' épouser un
homme haïssable, elle ne me régarda
plus que comme un censeur
incommode et fâcheux, dont elle
devoit se défaire. Aussitôt que je
m' en apperçûs, je pris mon parti.
Je sortis de sa maison d' où je fis
porter mes nippes à l' hôtel garni
où j' avois auparavant demeuré, et
je rejoignis mon ami Don Manuel.
Après cela, qu' on me vienne
vanter la force du sang. Quelque
amitié qu' il y ait entre les freres
et les soeurs, il faut bien peu de
chose pour l' alterer.
Après notre séparation, je cessai
de voir Francisca, qui ne tarda
guere à lier son sort à celui de D
Pedre par un hymen qui ne produisit
pour elle que des fruits très-amers ;
puisqu' au lieu de trouver
dans son second mari l' humeur
 
p264

commode et complaisante du premier,
elle reconnut qu' elle étoit
tombée entre les mains du plus
jaloux de tous les hommes. Dès le
lendemain de leurs noces tout
changea de face dans la maison :
l' entrée en fut interdite aux
galans. Il n' y eut plus de jeu, plus de
soupers ; Don Pedre changea de
domestiques, et mit auprès de son
épouse la duegne d' Espagne la
plus rebarbative. En un mot, il fit
une femme miserable de la plus
heureuse de toutes les veuves. J' apris
peu de tems après qu' il l' avoit
emmenée à la campagne avec Ismenie.
De maniere que Don Manuel
fut obligé de se consoler de
l' éloignement de sa maîtresse,
comme moi de celui de ma soeur.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 1

 
p265

Don Manuël de Pedrilla se voyant
dans la necessité de retourner dans
son pays, engage D Cherubin à
l' accompagner. De leur arrivée à
Alcaraz.

comme on oublie plus facilement
une soeur qu' une
maitresse, je ne pensai plus à
Dona Francisca vingt-quatre heures
 
p266

après que je m' en fus séparé, au lieu
que Don Manuel eut besoin de huit
jours pour chasser de son souvenir
sa chere Ismenir. Enfin nous ne
songions plus à ces dames, lorsque
mon ami reçut une lettre d' Alcaraz,
par laquelle Don Joseph son
pere lui mandoit que se sentant
frappé d' une maladie dont il ne
pouvoit revenir, il souhaitoit de
mourir dans ses bras. Don Manuel
fort affligé de cette nouvelle, se
disposa dans le moment à obéir à son
pere ; mais voulant en même tems
accorder avec son devoir l' amitié
qu' il avoit pour moi, il me pria de
l' accompagner, et je ne pus m' en
défendre.
Nous partimes de Madrid suivis
d' un valet, tous trois montés sur de
bonnes mules, et nous primes le
chemin d' Alcaraz où nous arrivâmes
en moins de six jours. Nous
trouvames le bon-homme Don Joseph
prêt à faire le trajet de ce
 
p267

monde-ci à l' autre. Il y avoit dans
sa chambre deux medecins qui
saluerent Don Manuël, en lui disant
d' un air gai : il y a trois jours que
votre pere devroit être mort ; mais
grace à la vertu de nos remedes et
aux soins que nous avons eu de lui,
nous avons prolongé sa vie jusqu' à
votre retour ; il désiroit la satisfaction
de vous embrasser, nous la lui avons
procurée. Quand ces docteurs auroient
guéri leur malade, ils n' eussent
pas paru plus contens. Cependant
le vieillard qui tiroit à sa fin,
n' eût pas sitôt vû son cher fils qu' il
expira et remplit de deüil sa
maison.
Il laissoit après lui une vieille
soeur, une jeune fille et Don Manuel.
Ces trois personnes pleurerent
amerement son trépas et lui firent
des funerailles dignes d' un gentil-homme
qui avoit été officier général
dans les armées du roi sous le
regne précedent. Lorsqu' ils eurent
 
p268

essuyé leurs pleurs, et que Don Manuel
se fût mis en possession des
biens de son pere, il reparut dans le
monde et ne se refusa plus aux plaisirs
de la societé. Il fit son premier
soin de me présenter aux plus
honnêtes-gens de la ville comme un
gentil-homme de ses amis. Voilà le
personnage que j' eus à joüer et dont
j' ose dire que je ne m' acquittai
point mal. J' étois trop bien en habits
et en argent pour faire une triste
figure. Je donnois des fêtes aux dames,
et sans vanité je ne m' attirois
pas moins leur attention que mon
ami.
On ne peut pas long-tems
frequenter de jolies femmes sans payer
le tribut qu' on leur doit : Don Manuel
devint amoureux. Dona Clara
de Palomar, jeune beauté d' Alcaraz,
prit dans son coeur la place qu' Ismenie
y avoit occupée, et même y alluma
une flamme plus vive. Pour
moi, je faisois ma cour aux dames
 
p269

en géneral, sans m' attacher à aucune
en particulier, ce qui étonnoit fort
mon ami : Don Cherubin, me disoit-il,
toutes les dames d' Alcaraz
auront-elles le honteux malheur
d' avoir inutilement essayé sur vous
leurs regards ? Quelqu' une ne vengera-t' elle
pas les autres de votre
injurieuse indifference ?
Je riois des reproches de Don
Manuel ; mais, hélas, il ne me les
auroit pas faits s' il eut pû lire au fond
de mon ame. Bienloin d' être insensible,
je brulois des feux les plus
ardens pour sa soeur Dona Paula.
Je l' adorois secretement comme on
adore une divinité. Je n' avois garde
de faire confidence à son frere
d' une passion si audacieuse. Quelque
amitié qu' il me témoignât,
je m' imaginois que si je me déclarois
il se revolteroit contre ma
témerité.
Je cachois donc bien soigneusement
mon amour. Je pris même
 
p270

la vigoureuse résolution de le vaincre,
et ce triomphe ne me parut
pas impossible ; car malgré ma
préoccupation je convenois que Dona
Paula n' étoit pas une beauté parfaite ;
et qu' il y avoit lieu d' esperer
qu' en m' éloignant d' elle je viendrois
à bout de m' en détacher. Ayant
donc formé le dessein de tenter le
secours de l' absence, pour suivre le
conseil d' Ovide, je dis à Pedrilla
que je le priois de me permettre de
retourner à Madrid, mais il s' opposa
fortement à mon départ.
Est-ce là, me dit-il, cet ami qui
me protestoit qu' il vouloit passer sa
vie avec moi. Don Cherubin, ajouta-t' il,
vous vous ennuyez dans ce
séjour, ou bien je vous ai peut-être
sans y penser donné quelque sujet
de mécontentement. Non, lui
répondis-je, mon cher Don Manuel ; je
n' ai jamais été plus content de vous
que je le suis. Pourquoi donc
 
p271

repliqua-t' il, avez-vous envie de
m' abandonner ? Là-dessus il me fit de
si pressantes instances pour sçavoir
mon secret que je le lui revelai :
voilà, lui dis-je ensuite, ce qui
m' oblige à m' éloigner d' Alcaraz,
et vous devez approuver ma
résolution.
Don Manuel, après m' avoir
attentivement écouté, prit un air sombre
et chagrin. Je crus que malgré
l' amitié qui nous unissoit, la fierté de ce
gentil-homme se revoltoit contre
un temeraire qui élevoit trop haut
sa pensée ; et dans cette erreur
j' ajoutai qu' il ne devoit pas s' offenser
de l' aveu d' une passion que j' avois
condamnée au silence, et qu' il
auroit toujours ignorée, s' il ne m' eût
pas forcé de la lui découvrir. En
jugeant ainsi Don Manuel, je ne
lui rendois pas justice : Don Cherubin,
me dit-il, je suis au désespoir
que vous ne m' ayez pas plutôt fait
connoître vos sentimens pour ma
 
p272

soeur. Je l' ai promise il y a huit jours
à Don Ambroise de Lorca. Que ne
l' avez-vous prévenu ? Je n' aurois
point donné ma parole à ce gentil-homme,
quoique ce soit peut-être
le parti le plus avantageux qui puisse
se présenter pour ma soeur.
Je fus accablé de cette nouvelle,
et Don Manuel parut fort touché
du saisissement qu' elle me causa.
Mais changeant tout à coup de
visage : mon ami, me dit-il, d' un air
consolant, le mal n' est pas sans
remede. Je me souviens qu' il y a dans
mon engagement avec Lorca une
circonstance qui peut le rendre nul.
Je ne lui ai promis ma soeur qu' à
condition qu' elle souscriroit sans
répugnance à ma promesse. Reglez-vous
là-dessus. Faites bien votre
cour à Dona Paula. Je vous fournirai
de frequentes occasions de la
voir et de l' entretenir en particulier.
Tâchez de lui plaire, et si vous en
venez à bout je me charge du reste.
 
p273

Ces paroles me rappellerent pour
ainsi dire à la vie. Je commençai à
me flatter que je pourrois bien
devenir l' époux de Dona Paula. Je ne
craignois qu' une chose : j' avois peur
que cette dame ne fût prévenuë en
faveur de mon rival ; et c' étoit en
effet de là que mon sort dépendoit.
Heureusement dès la premiere
conversation que j' eus avec elle je
perdis ma frayeur. Je remarquai même
que Don Ambroise étoit haï, ce
que j' eus la vanité de regarder
comme un présage d' amour pour
moi.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 2

 
p274

D Cherubin se fait aimer de
Dona Paula. D Ambroise de
Lorca presse D Manuel de la lui
accorder. On la lui refuse. Suite
de ce refus.

effectivement je ne me flattai
point d' une trompeuse esperance.
à force de faire tantôt le
languissant, le mourant, tantôt le
passionné, j' obligeai Dona Paula de m' avoüer
qu' elle étoit sensible à ma tendresse.
Il est vrai que le frere et la tante
ne contribuerent pas peu à lui faire
agréer mes soins par le bien qu' ils
lui disoient de moi tous les jours.
De sorte que je me vis bientôt dans
cette ravissante situation où se
trouve un amant chéri, qui est sur le
 
p275

point d' épouser ce qu' il aime.
D' un autre côté, mon rival,
aussi amoureux que moi pour le
moins, et comptant sur la promesse
de Pedrilla, le pressoit vivement de
la tenir : Don Manuel, lui dit-il
un jour, il semble que vous ayez
perdu l' envie d' être mon beau-frere.
Parlez-moi franchement, auriez-vous
changé de sentiment au mépris
de votre parole donnée ? Non, lui
répondit Don Manuel ; mais
ressouvenez-vous qu' en vous promettant
ma soeur je vous déclarai que je ne
prétendois pas la marier malgré elle.
Vous devez m' entendre. Je suis fâché
de vous le dire, son coeur est
échappé à vos galanteries.
à d' autres, interrompit D Ambroise,
en rougissant de honte et
de dépit, car c' étoit un noble des
plus fiers et des plus glorieux. Ce
n' est point à moi qu' on en fait
accroire. Je suis mieux informé que
vous ne pensez de ce qui se passe.
 
p276

Je sçais tout. Vous voulez préferer
à un homme de ma qualité le fils
d' un petit juge de village, un
bourgeois à qui je ferai donner les
étrivieres pour punir son audace et
son insolence. Ce bourgeois, lui
dit Pedrilla, porte une épée, et je
vous apprens que ses ennemis sont
les miens. Cela étant, reprit Lorca,
trouvez-vous demain tous deux au
lever du soleil à l' entrée des
montagnes de Bogarra ; vous y verrez
un homme disposé à vous faire
connoître qu' on ne lui manque pas de
parole impunément.
En prononçant ces mots d' un air
menaçant, il se retira plein
d' impatience d' être au lendemain. Mon
ami vint me rendre compte de cette
conversation, et ne me fit pas grand
plaisir en m' annonçant qu' il falloit
nous préparer à nous battre. Il avoit
beau se montrer courageux jusqu' à
se faire un jeu de cet appel, je ne
m' en faisois qu' une image
 
p277

très-désagréable. Néanmoins quoique je
sentisse fremir la nature, je ne laissai
pas d' affecter par honneur de
paroître résolu. Je pris même un
air d' intrépidité, dont je suis sûr
que mon ami fut la duppe. Mais
tout cela ne me rendoit pas plus
vaillant, et dans le fond de l' ame
j' aurois voulu la partie rompuë.
Je dirai plus, pour accommoder
les choses, je fis la nuit un plan
de pacification, par lequel je cedois
de bonne grace ma maîtresse à
mon rival. Véritablement je réjettai
ensuite une pensée si lâche.
Je me représentai le mépris dans
lequel je tomberois si je ne
marquois pas de la fermeté dans cette
occasion : et qu' enfin je perdrois,
avec mon honneur, l' estime de mon
ami, et l' objet de mon amour. Ces
réflexions m' échaufferent peu à peu,
et m' inspirerent tant de courage,
que je ne respirai plus que le
combat.
 
p278

Je me levai dans cet accès de
bravoure pour voler au rendez-vous
avec Don Manuel, qui sans
le secours de l' amour étoit dans la
même disposition que moi. Nous
montâmes sur nos deux meilleurs
chevaux, et nous piquâmes vers
Bogarra. Don Ambroise y étoit
déja, avec un autre cavalier. Nous
nous joignimes tous quatre, et nous
étant salués de part et d' autre, Lorca
dit à Don Manuel : êtes-vous
toûjours dans la résolution de me
refuser votre soeur après me l' avoir
promise ? Oüi, lui répondit Pedrilla,
et vos menaces m' ont confirmé
dans ce dessein, au lieu de m' en
détourner. Vous n' avez donc,
repliqua Don Ambroise, qu' à
descendre, votre Cherubin et vous.
Il ne fut point obligé de nous le
dire deux fois : nous mimes pied à
terre dans le moment. Nos ennemis
firent la même chose. Nous
attachâmes nos chevaux à des arbres,
 
p279

qui bordoient le grand chemin,
et nous nous présentames
fierement les uns devant les autres. D
Ambroise attaqua Don Manuel, et
j' eus affaire à l' autre cavalier, qui
joignoit à l' avantage d' être bon
escrimeur celui d' avoir à se battre
contre un homme qui ne sçavoit
seulement pas manier une épée. Cependant,
je ne sçais par quel hazard,
je fis sentir à ce spadassin la pointe
de ma lame si rudement, que je
l' étendis sur le carreau. Dans le tems
que mon homme tomba sous mes
coups, Don Manuel eut aussi le
bonheur d' expedier le sien. Desorte
que nous demeurâmes maîtres du
champ de bataille.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 3

 
p280

ce que firent Don Manuël et D
Cherubin après cette avanture.

la premiere chose que nous
jugeames à propos de faire
après ce triste événement, fut de
penser à notre sûreté. Don
Ambroise étoit parent du gouverneur
d' Alcaraz, et nous pouvions compter
que ce gouverneur mettroit la
sainte hermandad à nos trousses,
dès qu' il seroit informé de notre
combat. Il faut ajouter à cela, que
le cavalier qui avoit eu le malheur
d' étrener ma rapiere, étoit d' une
famille qui avoit aussi beaucoup de
crédit. D' un autre côté, dans quelque
endroit du monde qu' il nous
prît envie de nous retirer, il nous
falloit de l' argent. Tout cela bien
 
p281

consideré, nous résolumes de
regagner Alcaraz avant qu' on y sçût
la mort de Lorca, de nous munir
d' or et de pierreries, et de nous
sauver à Barcelone pour nous y
embarquer sur le premier vaisseau
qui mettroit à la voile pour l' Italie.
Sitôt que nous eumes formé ce
dessein, nous retournames en toute
diligence au logis, où sans
perdre de tems nous nous chargeames
de tout ce que nous pumes emporter
de pistoles et de bijoux. Ensuite
nous dimes adieu à Dona Paula et
à sa tante, après être convenus
avec elles des moyens d' avoir
secretement ensemble un commerce
de lettres. Nous partimes pour
Barcelone, suivis d' un seul valet ; mais
ne trouvant point en arrivant dans
cette ville l' occasion de passer en
Italie, nous fumes obligés, en l' y
attendant, de nous y arrêter quelques
jours.
On ne sçauroit s' imaginer ce que
 
p282

je souffris pendant ce tems là. Il
faut avoir fait un mauvais coup pour
concevoir les allarmes et les inquiétudes
qui troublerent mon repos.
Quoique j' eusse tué mon cavalier
en galant homme, je n' avois pas
moins de peur de tomber entre
les mains de la justice, que si j' eusses
commis un assassinat. Je croyois
voir sans cesse des archers qui
venoient fondre sur moi. Quand
j' appercevois quelqu' un qui m' envisageoit,
je le prenois pour un espion
payé pour me suivre. Enfin,
j' avois le jour mille frayeurs, et la
nuit je faisois des songes funestes.
Outre les craintes continuelles
dont j' étois la proye, je ne me souvenois
pas sans remords de ce que
j' avois fait. Je me repentois d' avoir
donné la mort à un cavalier, au
lieu d' avoir suivi le plan de pacification
qui m' étoit venu dans l' esprit
la veille du jour de notre combat.
J' en avois d' autant plus de regret,
 
p283

qu' il me sembloit que je n' aimois
plus tant Dona Paula. Ce qu' il
falloit attribuer à l' horrible situation
où j' étois ; l' amour se plaisant
à régner seul dans un coeur, et n' y
pouvant souffrir que les craintes
et les inquietudes qu' il cause
lui-même aux amans.
Tandis que nous étions agités,
Don Manuël et moi, de toutes les
terreurs qui accompagnent un homme
que poursuit la justice, Mileno
notre valet les augmenta un soir,
en nous disant qu' il venoit de voir
descendre à la porte d' une hôtelerie
des gens qui lui étoient suspects,
et qu' il croyoit même avoir
reconnu parmi eux un alguasil d' Alcaraz ;
mais, ajoûta-t' il, je puis
m' être trompé. Pour sçavoir la
verité, je vais me glisser subtilement
dans cette hôtelerie.
Nous laissames faire ce garçon
dont nous connoissions l' adresse,
et qui revenant nous joindre deux
 
p284

heures après, nous dit : l' avis que
je vous ai donné, n' est que trop
vrai. Un alguasil et des archers
sont à vos trousses ; ils vont vous
chercher d' hôtelerie en hôtelerie,
et vous ne devez pas douter qu' ils
ne viennent dans celle-ci. Vous
n' avez point de tems à perdre, si
vous voulez leur échapper. Allez
vite demander un asile dans quelque
monastere : c' est le seul endroit
où vous puissiez être en sûreté.
Nous jugeames que Mileno
avoit raison. Nous nous réfugiames
chez les carmes déchaussés,
dont le superieur nous reçût à bras
ouverts, lorsque nous lui eumes dit
que nous étions deux gentils-hommes
qu' une affaire d' honneur obligeoit
à se cacher. Il est vrai, que
pour mieux l' engager à nous faire
l' hospitalité, nous lui laissames
entrevoir dans nos discours, que nous
étions en état de la bien payer. Il
 
p285

voulut avant toutes choses être informé
de l' avanture qui nous réduisoit
à la necessité de chercher
une retraite. Nous ne lui célames
rien ; et lorsque nous lui eumes tout
conté, il nous dit : votre affaire
peut s' accommoder ; les cavaliers
qui ont succombé sous vos coups, se
sont eux-mêmes attiré leur malheur.
Ne songez plus à vous embarquer
pour l' Italie. Il n' est pas besoin
que vous fassiez ce voyage pour
vous mettre en sûreté ; demeurez
tranquilles dans ce couvent,
vous y serez à couvert du ressentiment
de vos ennemis ; et j' espere
que par le crédit de mes amis, je
vous tirerai de l' embarras où vous
êtes.
Nous remerciames sa révérence
de la bonté qu' elle avoit d' entrer
ainsi dans nos interêts ; et c' étoit
en effet un grand bonheur pour
nous. Ce superieur avoit sous sa
direction les premieres personnes
 
p286

de la ville, et entr' autres le gouverneur
Don Guttiere de Terrassa,
dont il étoit fort consideré. Le nom
du pere Theodore emportoit dans
Barcelone une idée d' homme de
bien, ou plûtôt d' homme de Dieu.
Ce carme joignoit à cela beaucoup
d' esprit ; mais ce qu' il avoit de plus
admirable, c' étoit un humeur gaye
qu' il sçavoit concilier avec une vie
dure et mortifiée. Il passoit les trois
quarts de la nuit à prier et à méditer ;
il employoit la matinée à prêter
l' oreille aux pécheurs qui vouloient
se convertir par son ministere ; et
l' après-dinée, dans ses heures
de recréation, il avoit avec les honnêtes
gens qui le venoient voir,
des entretiens dans lesquels il faisoit
paroître l' esprit et toute la
gayeté d' un homme du monde.
Le pere Theodore, tel que je
viens de le peindre, nous fit donner
deux cellules, où il y avoit deux
grabats composés chacun d' une
 
p287

paillasse et d' un matelas fort mince,
et qui pourtant tout durs qu' ils
étoient, pouvoient passer pour des
lits molets, en comparaison de ceux
des religieux de ce couvent : seigneurs
cavaliers, nous dit ce saint
superieur, ne vous attendez point
à trouver dans cet asile toutes les
commodités, que vous auriez dans
le monde. Outre que vous serez ici
fort mal couchés, on ne vous y servira
que notre pitance, qui n' est propre
qu' à ôter la faim sans piquer la
sensualité. Mais, ajoûta-t' il en souriant,
je crois que vous voudrez
bien souffrir cette petite mortification
pour appaiser le ciel, que vous
avez irrité contre vous par votre
combat. Nous nous soûmimes volontiers
à cette legere penitence.
Je dirai même qu' en peu de jours,
nous nous accoûtumames à la dureté
de nos lits, et à la frugale portion
des moines, comme si nous n' eussions
 
p288

jamais été couchés plus mollement
ni mieux nourris.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 4

de quelle façon tourna l' affaire de
Don Cherubin et de Don Manuel
par l' entremise du pere
Theodore. De la resolution que
prit subitement le premier, et de
quelle maniere il l' executa.

le pere Theodore ne négligea
point notre affaire ; pour
l' accommoder, il eut recours au
crédit du gouverneur de la principauté
de Barcelone son penitent,
qui voyant que sa révérence y prenoit
beaucoup de part, n' épargna
rien pour la terminer à l' amiable.
Ce seigneur écrivit de la maniere
du monde la plus forte aux parens
 
p289

de Don Ambroise de Lorca, et
entr' autres au gouverneur d' Alcaraz
dont, par bonheur pour nous,
il étoit intime ami.
Comme Don Ambroise avoit été
l' agresseur, ses parens n' étoient pas
si animés contre nous, qu' ils l' auroient
été s' il eût eu raison. Ils sacrifierent
sans peine leur ressentiment
à Don Guttiere, et aux démarches
que la famille de Don
Manuel fit pour les appaiser. Ils
cesserent de nous poursuivre, et
cette affaire fut entierement finie
au bout de six mois. Je ne doute
point que le lecteur ne s' imagine
qu' après cela nous retournames
gayement à Alcaraz, mon ami et
moi, pour y épouser nos maîtresses ;
mais il se trompe. Je demeurai à
Barcelone, où il m' arriva ce que je
vais raconter.
Pendant qu' on travailloit à notre
accommodement, j' avois souvent
des entretiens avec le pere Theodore ;
 
p290

et plus je le voyois, plus
j' étois charmé de lui. Il avoit un air
de satisfaction que j' admirois ; je
le lui disois souvent, et il me répondoit
toûjours que si je voulois
l' avoir aussi, je n' avois qu' à passer
ma vie dans ce monastere. Considerez
bien nos religieux, me dit-il
un jour, vous lirez sur leurs visages
la tranquilité qui regne dans
leurs consciences. Vous étes, ajoûta-t' il,
si occupé de vos affaires,
que vous n' avez pas encore pris
garde à cela, quoique ce soit une
chose qui merite d' être remarquée.
J' y fis attention ; et véritablement
j' en fus édifié. J' étois étonné
de voir des hommes si satisfaits d' un
genre de vie si austere. Je commençai
à rechercher leur conversation
par curiosité. Je les engageois
à parler pour sçavoir s' ils joüissoient
effectivement d' une paix interieure,
qu' aucun chagrin ne troubloit.
Je trouvai leurs discours d' accord
 
p291

avec leurs visages ; et j' eus lieu
de penser qu' ils étoient aussi contens
qu' ils le paroissoient. Cela me
fit faire des réflexions qui m' agiterent
terriblement : comment donc,
dis-je en moi-même, il y a des
mortels assez détachés des biens
et des plaisirs du monde, pour leur
préferer la solitude des cloîtres !
Que leur bonheur est digne
d' envie !
Entre ces vénérables religieux,
il y en avoit un qui se distinguoit
par un talent aussi rare qu' utile. Il
sembloit n' avoir qu' une fonction ;
et cette fonction consistoit à confesser
les malades, et à les exhorter
à la mort. On le venoit chercher
à toutes les heures du jour et de la
nuit pour aller disposer des mourans
à faire une fin chrétienne.
Ayant entendu dire qu' il s' acquittoit
à ravir d' un si triste emploi, il
me prit envie d' accompagner ce
pere une nuit. Il s' agissoit d' engager
 
p292

à se confesser un vieux gentilhomme
catalan, qui pendant quarante
ans pour le moins avoit mené une
vie de miquelet. Deux ecclesiastiques
y avoient déja renoncé,
n' ayant pû tenir contre les injures
dont il les avoit accablés en les
voyant seulement paroître dans sa
chambre.
Ce pécheur endurci ne fit pas
d' abord à notre carme une reception
plus gracieuse : retire-toi,
moine, lui cria-t' il, ta figure me
déplaît ; et ces paroles furent suivies
d' une infinité d' autres pleines
de fureur. Le religieux au lieu de
se rebuter, répondit avec douceur
à ses emportemens, et s' arma d' une
patience infatigable. Le malade en
fut étonné : que venez-vous faire
ici, pere, lui dit-il, retirez-vous.
Un aussi grand pécheur que moi,
doit vous épargner des discours
superflus. Je suis trop coupable, pour
échapper à la justice divine.
 
p293

Alors le pere Seraphin, c' est
ainsi que se nommoit le carme,
étendit les bras, et adressa ces paroles
au ciel, d' un ton qui émut
toutes les personnes qui étoient
presentes : ô divin sauveur ! Pere
des misericordes, vous voyez une
de vos créatures prête à tomber
dans le desespoir. Faites-lui la grace,
par mon organe, de la préserver
de ce malheur. Jettez sur
elle un oeil de pitié. Que votre
bonté, seigneur, la dérobe à votre
justice. Le malade fut effrayé
de cette apostrophe, et demanda au
religieux s' il lui étoit permis de
concevoir quelque esperance de
salut après avoir commis tant de
péchés.
Là dessus notre saint carme emporté
par son zele, s' approcha du
gentilhomme, et se repandant en
discours sur la misericorde de Dieu,
il lui en tint de si consolans et de si
patetiques, qu' il fit fondre en pleurs
 
p294

tous ceux qui l' écoutoient. Pour
rendre son exhortation plus touchante
encore et plus efficace, il
l' accompagnoit de ses larmes dont
il baignoit les joües du malade
en l' embrassant à tout moment. Il
y avoit de l' onction dans la maniere
dont il disoit les choses autant que
dans les choses mêmes. Aussi le
gentilhomme en fut si pénétré,
qu' il rentra en lui-même, se repentit
de ses fautes et mourut, du
moins en apparence, parfaitement
converti.
Je ne regardai plus après cela le
pere Seraphin qu' avec admiration.
Je recherchai son amitié, qu' il ne
put refuser à un homme dans lequel
il entrevit une disposition prochaine
à devenir dévôt, comme
en effet de jour en jour je me
sentois plus de goût pour la retraite ;
et les entretiens que j' avois tantôt
avec ce pere, et tantôt avec le
superieur, m' inspirerent insensiblement
 
p295

le desir d' y passer le reste de
ma vie, et ce desir se tourna bientôt
en resolution. Je fis confidence
d' un si loüable dessein au pere Theodore,
qui le combattit moins pour
m' en détourner que pour éprouver
la fermeté de mes sentimens : mon
cher enfant, me dit-il, quand votre
affaire sera terminée, vous penserez
peut-être autrement que vous
ne faites aujourd' hui. Non, mon
pere, lui répondis-je, non ; je veux
mourir dans ce monastere sous votre
habit.
Tandis que j' étois dans cette disposition
notre affaire s' accommoda.
Le superieur après m' avoir annoncé
cette nouvelle, me dit d' un
air riant : hé-bien, mon fils,
qui vive présentement dans votre
esprit, du monde ou de la solitude ?
De l' abondance ou de la pauvreté ?
Il ne tient qu' à vous de
retourner à Alcaraz où la main d' une
jeune et belle personne vous attend.
 
p296

Pourrez-vous préferer à un sort si
charmant les rudes travaux de la
penitence ? Consultez-vous bien
avant que vous vous déterminiez.
Je répondis au pere Theodore
que j' avois fait toutes mes réflexions,
et que je souhaitois d' augmenter
le nombre de ses religieux.
J' ajoutai à cela que je voulois en
prenant l' habit, lui remettre tout
le bien que je possedois, et dont je
faisois present à sa communauté ;
à quoi d' abord il fit difficulté de
consentir, de peur qu' on ne dît
dans le monde qu' il m' avoit séduit.
Je combattis sa délicatesse, qui
résista long-tems à ma pieuse intention ;
néanmoins, comme sa révérence
vouloit que la volonté du
ciel se fit en toutes choses, elle
eut la bonté de me sacrifier sa
repugnance.
Je n' avois point encore parlé de
mon projet à Don Manuël, qui étoit
fort éloigné de le penêtrer. Il
 
p297

s' appercevoit bien que je devenois dévôt
à vûë d' oeil ; mais il ne me
croyoit pas homme à pousser la
dévotion jusqu' à me jetter dans un
froc ; s' immaginant que j' étois toûjours
épris de sa soeur, comme lui
de Dona Clara, il ne fut pas peu
surpris, lorsqu' après notre affaire
finie, je l' informai du changement
qui s' étoit fait en moi, et du dessein
que j' avois pris d' entrer dans l' ordre
des carmes déchaussés.
J' avois compté, me dit-il, que
nous retournerions tous deux à
Alcaraz où vous épouseriez ma soeur :
que nous n' y ferions qu' une famille,
et qu' enfin la mort seule nous sépareroit.
C' est, lui répondis-je, ce
que je me promettois aussi quand
nous sommes venus dans ce couvent.
Je me faisois une idée charmante
de vivre avec vous, et D
Paula ; mais le ciel en ordonne
autrement. Il m' a parlé du ton dont il
parle aux coeurs qu' il veut arracher
 
p298

aux delices du siecle. Je ne me fais
plus un plaisir de ceux que l' hymen
le plus doux peut offrir à la pensée,
ou plûtôt je m' en fais un de les sacrifier
tous : heureux, si ce sacrifice
peut expier les desordres de ma
vie passée.
Je rédoublai par ce discours
l' étonnement de Don Manuël. S' il
étoit permis, reprit-il, de murmurer
contre le ciel, je lui reprocherois
de m' avoir enlevé le plus
cher de mes amis. Au lieu de vous
plaindre du ciel, lui répartis-je,
craignez plûtôt qu' il ne mette au
nombre de vos plus grandes fautes,
celle de n' avoir pas profité comme
moi des bons exemples que les
religieux de ce monastere nous ont
donnés. Cependant, mon cher D
Manuël, il en est tems encore. Laissez
vos biens à votre soeur, et
renoncez courageusement à D Clara.
L' amour n' est pas une passion
qui soit invincible, et le souvenir
 
p299

d' une maîtresse ne tiendra pas ici
long-tems contre le secours que la
grace vous prêtera pour en triompher.
Allons, poursuivis-je, mon
ami, faites un effort pour rompre
les liens qui vous attachent au monde.
Demeurez dans ce couvent
pour y partager avec moi les douceurs
d' une tranquillité qu' on ne
peut trouver que dans la retraite.
Quel contentement pour moi, si je
vous voyois prendre cette resolution !
Ne l' esperez pas, me dit Don
Manuël. Je vous admire sans pouvoir
vous imiter. Nous ne sommes
pas tous nés pour le cloitre. Il est
beau, pour l' honneur du christianisme,
qu' il y ait des personnes qui
soient détachées de la terre, et
qui vivent fort austerement ; mais
on peut faire son salut dans toutes
les conditions de la vie en remplissant
bien leurs devoirs. Demeurez
donc, ajouta-t' il, dans cette sainte
 
p300

solitude, puisque le ciel vous y arrête ;
mais il a sur moi d' autres vûës,
il veut que je retourne à Alcaraz,
et que je garde la foi jurée à Dona
Clara.
Tel fut le dernier entretien que
j' eus à Barcelone avec mon ami, et
que nous finimes par des embrassemens
mutuels : adieu, Don Cherubin,
me dit-il d' un air attendri,
puissiez-vous toujours perseverer
dans la ferveur qui vous anime. Je
soutins avec plus de fermeté que
lui notre séparation ; et à peine
fut-il parti, que je commençai à l' oublier :
ce qui me fit croire que j' avois
de la disposition à me dépoüiller
de toute affection terrestre, et
que je pourrois acquerir avec le
tems cette sainte dureté qui rend
un religieux insensible à la voix
du sang et de l' amitié.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 5

 
p301

comment après six mois de noviciat
la ferveur de Don Cherubin
se rallentit : de sa sortie du
couvent, et du nouveau parti
qu' il prit.

je portai pendant six mois l' habit
de novice avec plaisir, m' acquittant
avec ardeur de tous mes
devoirs, et comptant bien que je
passerois le reste de mes jours dans
ce monastere. Malheureusement
pour moi, le pere Theodore fut
obligé de quitter Barcelone, et de
se rendre à Madrid pour y remplir
la place de superieur dans le grand
couvent des carmes déchaussez.
Pour surcroît de mortification, je
perdis en même tems le pere
 
p302

Seraphin qui mourut d' une pleuresie,
qu' il avoit gagnée à force de s' échauffer
en exhortant un alguasil
malade à faire une bonne fin.
Je fus vivement affligé de la perte
de ces deux religieux. Privé de ces
guides, qui me conduisoient sûrement
dans la voye du salut, je demeurai
livré à moi-même. Je ne
tardai guere à ressentir la tyrannie
des passions dont je m' étois cru
délivré. Elles porterent de si vives
atteintes à ma vocation, qu' elle n' y
put toujours résister. Néanmoins
avant qu' elle y succombât, je fis
tous mes efforts pour la soutenir.
Je cherchai du secours contre ma
foiblesse ; et m' imaginant que j' en
trouverois dans les conversations
de quelques novices qui me paroissoient
bien appellés, je dis un
jour à l' un d' entre eux : mon cher
frere, que vous êtes heureux d' avoir
oublié le monde, et de fournir
votre carriere avec tant de courage !
 
p303

Que ne puis-je vous ressembler !
Le novice me répondit : si vous
lisiez dans mon coeur, vous n' envieriez
point ma situation. Ma famille
m' a forcé de me rendre carme,
et je suis reduit à faire de necessité
vertu ; jugez si je puis être
aussi content de mon état que vous
le pensez. Un autre novice me
dit que s' étant fait moine de
regret d' avoir perdu une dame qu' il
aimoit, il sentoit bien qu' il étoit
consolé de sa perte, mais qu' il y
avoit des momens où il se repentoit
de ne s' être pas servi d' un autre
moyen de l' oublier. Je crois que si
j' eusse interrogé tous les novices,
j' en aurois encore trouvé plus d' un,
peu satisfait de sa condition.
Quoiqu' il en soit, je me dégoûtai
de la vie monacale ; et reprenant
mon habit seculier, je sortis
du couvent comme d' une prison,
ravi de me revoir en liberté,
 
p304

quoique sans argent ; car j' avois donné
tout le mien à ces bons religieux,
et c' étoit à quoi il ne falloit plus
penser. Je ne laissai pas de me trouver
un peu embarrassé, et je ne
sçavois à quoi me déterminer. Je
ne pouvois me résoudre à retourner
à Alcaraz, ignorant de quel
oeil Dona Paula me regarderoit.
J' aimois mieux renoncer au plaisir
de la revoir, que de courir le risque
d' en être mal reçû ; outre que
je n' étois pas trop assuré de retrouver
mon ami dans Don Manuël
marié.
Je ne sçavois donc ce que je devois
faire, lorsque le licencié Carambola,
que je ne m' attendois plus
à revoir de ma vie, s' offrit tout à
coup à mes yeux dans la ruë. Nous
fumes également étonnés de nous
rencontrer tous deux dans la capitale
de Catalogne : vous à Barcelone,
lui dis-je en l' embrassant !
Vous y êtes bien vous-même, me
 
p305

répondit-il. Qu' est-ce que vous y
êtes venu faire ? Une sottise, lui
répartis-je. En même tems je lui appris
ma derniere équipée. Après m' avoir
écouté jusqu' au bout, il me dit
que j' avois été bien prompt à me
défaire de mon argent, et que je
n' aurois dû le livrer qu' à condition
qu' il me seroit rendu, si je n' achevois
pas mon noviciat. La faute
en est faite, interrompis-je, mon
ami ; n' en parlons plus. Ce qu' il y
a de consolant pour moi, c' est que
ces bons peres en me disant adieu,
m' ont assuré que j' aurai part aux
prieres qu' ils feront pour les
bienfaicteurs de leur couvent.
Pour obliger le licencié à me raconter
à son tour ce qu' il avoit fait
depuis notre séparation : pourquoi,
lui dis-je, avez-vous abandonné le
séjour de Madrid, et le petit bâtard
confié à vos soins ? Le conseiller
du conseil des Indes, son pere
putatif, vous auroit-il congedié par
 
p306

caprice ? Non, me répondit-il, c' est
moi qui l' ai quitté par raison. Je
vais vous en apprendre le sujet.
Monsieur le licencié, me dit un
jour ce magistrat, je suis dans
l' habitude de me faire lire pendant la
nuit quelque livre pour m' endormir ;
sans cela je ne pourrois fermer
l' oeil. Mon lecteur ordinaire est
tombé malade. Voulez-vous bien
prendre sa place jusqu' à ce que sa
santé soit rétablie ? Vous me ferez
plaisir. Très-volontiers, monsieur,
lui répondis-je, ne sachant pas à
quelle peine je m' exposois ; et dès
le soir même, sitôt qu' il fut au lit,
je m' assis à son chevet, ayant devant
moi une petite table, sur laquelle
il y avoit un vieux bouquin
espagnol, qu' on appelloit par
excellence au logis le pavot du
patron, avec une tranche de jambon,
du pain, un verre, et une bouteille
de vin pour rafraichir le
lecteur.
 
p307

Je pris le livre, et j' en eus à peine
lû quelques pages, que mon
conseiller s' assoupit. Quand je le
crus bien endormi, je suspendis
ma lecture pour reprendre haleine
ou plûtôt pour boire un coup ; mais
il se reveilla dans le moment, ce
qui fut cause que je me remis
promptement à lire. ô prodige
étonnant ! Dix lignes de ce livre
admirable replongerent le magistrat
dans le sommeil. Alors saisissant
d' une main le verre, et de l' autre
la bouteille, je sablai un bon coup
de vin de Lucene. Je voulus ensuite
manger un morceau de jambon,
m' imaginant que le juge m' en
donneroit le tems ; mais je me
trompai. Il se reveilla si vite, que je ne
pus me satisfaire.
Je reprens aussitôt ma lecture,
j' endors mon homme pour la troisiéme
fois ; et pour rendre son sommeil
plus profond, je lis jusqu' à
trois pages mortelles. Après lui
 
p308

avoir fait avaler une si forte dose
d' opium, je crois mon conseiller
endormi pour long-tems.
Pardonnez-moi, le bourreau se reveille à
l' instant ; et remarquant que j' ai le
verre à la bouche, il s' écria d' un
air brusque : hé, que diable, monsieur
le licencié, vous ne faites
que boire ! Et vous, monsieur, lui
répondis-je, vous ne faites que vous
endormir, et vous reveiller ! Vous
n' avez, s' il vous plaît, qu' à vous
pourvoir dès demain d' un autre
lecteur. Je ne veux plus prêter si
desagréablement mes poulmons,
quand vous doubleriez mes honoraires.
C' est pourtant, reprit le magistrat,
à quoi vous devez vous résoudre,
si vous souhaitez de continuer
l' éducation de mon fils.
Voyant qu' il me mettoit ainsi le
marché à la main, vous connoissez
la vivacité biscayenne, je lui
repartis fierement. Nous nous
 
p309

broüillames là dessus, et le lendemain
nous nous séparames.
Quelques jours après, poursuivit
le licencié, un de mes amis me
proposa d' élever le fils d' un
gentil-homme catalan. J' acceptai la
proposition. Il me présenta au pere qui
m' arrêta, et m' amena de Madrid
à Barcelone où je suis depuis six
mois. êtes-vous, lui dis-je, satisfait
de votre poste ? Très satisfait, me
répondit-il. Les parens de mon disciple
sont de bonnes gens. J' ai bien la
mine de demeurer long-tems chez
eux. L' enfant qui ne fait que d' entrer
dans sa huitiéme année, est un
enfant que le pere et la mere idolatrent
et gâtent par l' aveugle complaisance
qu' ils ont pour lui. Quelque
espiéglerie qu' il fasse, on n' en fait
que rire ; on lui passe tout. Il m' est
défendu non seulement d' en venir
avec lui aux voyes de fait, mais même
de le gronder, de peur de le rendre
malade en le chagrinant. Aussi
bien loin de le corriger quand il le
 
p310

mérite, j' applaudis à ses actions. En
un mot, j' encense l' idole et je m' en
trouve bien. Par-là je me fais aimer
de mon éleve et de ses parens qui
ont pour moi des considerations
infinies.
Je felicitai Carambola sur son
heureuse situation ; après quoi nous
étant embrassés réciproquement,
nous nous separames tous deux avec
promesse de nous revoir. Lorsque
je l' eus quitté, je me replongeai
dans les réflexions : quel parti vais-je
prendre, disois-je, pour me tirer
de l' indigence où je me trouve ? Si
j' avois mon habit de bachelier, je
me remettrois dans le preceptorat.
Mais ne puis-je sous celui dont je
suis revêtu faire à peu près le même
métier ? Pourquoi non ? Je n' ai qu' à
chercher quelque grande maison où
l' on ait besoin d' un gouverneur
pour conduire un jeune-homme
qu' on veut mettre dans le monde.
Je ferai ce personnage aussi bien que
celui de précepteur.
 
p311

Je m' arrêtai à cet emploi que je
me proposai d' exercer dès que l' occasion
s' en présenteroit. Cependant
le ciel qui avoit d' autres vûës sur
moi, en ordonna autrement, et
changea tout à coup la face de ma
fortune par un évenement auquel
je ne me serois jamais attendu, et qui
fut précedé d' un songe trop singulier
pour n' être pas raconté.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 6

du songe que fit D Cherubin, et
du changement subit qui arriva
dans sa fortune.

je rêvai que j' étois dans la ville
de Mexique dans un superbe
appartement où je voyois mon frere
Don Cesar en robe de chambre,
assis dans un fauteüil, et dictant les
articles de son testament à un notaire
 
p312

qui les écrivoit. Il y avoit auprès
de lui un coffre-fort, d' où tirant
des sacs remplis de pieces d' or il me
les montroit en me disant : tien,
Don Cherubin, mon cher frere,
voilà le fruit de mon voyage et des
mouvemens que je me suis donnés
dans les Indes pour m' enrichir. Je
te laisse en mourant tous ces biens ;
ils sont à toi. Ensuite il me faisoit
manier des doublons, que j' étois si
aise de toucher, que je me reveillai
de plaisir croyant en tenir une poignée.
Ce songe fit une si forte impression
sur moi, que j' en fus tout émû
à mon réveil. Au lieu de le regarder
comme une chimere, je pensai
serieusement que c' étoit un secret
avis que mon bon genie me donnoit
de quelque bonheur prochain. Cela
se peut, disois-je, après toutes les
histoires que j' ai oüi conter là-dessus,
je crois qu' il y a des songes misterieux ;
et si cela est, le mien en doit
 
p313

être un certainement. Mon frere
est peut-être mort, et laisse après lui
des richesses qui m' appartiennent.
Je fus sur tout si frappé de cette idée,
que si j' eusse été bien en argent,
j' aurois, je crois, été assez fou
pour aller recueillir sa succession
dans la nouvelle Espagne. Enfin,
sur la foi de ce songe je me levai
plein de joye, et pressentant une
bonne fortune, j' allai me promener
dans la ville.
Comme je traversois le marché
de notre-dame del mar, j' apperçus
à la porte de l' église du même
nom plusieurs personnes qui lisoient
attentivement une pancarte qu' on y
venoit d' afficher. Curieux de la lire
aussi, je fendis la presse pour m' en
approcher, et je ne fus pas peu surpris
de la trouver conçuë dans ces
termes : le public est averti qu' un
particulier nommé Don Cesar de la
Ronda, venu des Indes occidentales
avec de l' argent et des marchandises
 
p314

à Seville, y est mort deux jours après
son arrivée. Ceux ou celles qui sont
en droit de prétendre à sa succession
n' ont qu' à se rendre à Seville avec
leurs titres, et on leur délivrera
ses effets, suivant l' inventaire qui
en a été fait par ordre de nosseigneurs
les juges du commerce.

je lus jusqu' à quatre fois cette affiche,
n' osant me fier tout à fait au
rapport de mes yeux ; néanmoins
ne pouvant plus douter de mon bonheur,
j' entrai dans l' église pour en
remercier Dieu. Je n' oubliai pas Don
Cesar dans ma priere. Je pleurai sa
mort, mais de maniere qu' on n' auroit
pû distinguer si mes pleurs étoient
des marques de douleur ou de joye.
Il ne tiendroit qu' à moi, pour faire
honneur à mon naturel, de dire
que je ne fus sensible qu' au trépas
de mon frere ; mais outre qu' on
pourroit douter de ma sincerité, je
suis ennemi du mensonge, et
j' avoüerai franchement que je pleurai
 
p315

Don Cesar comme un bon cadet
pleure un aîné qui l' enrichit.
Tout ce qui me faisoit de la peine,
c' est qu' il me falloit de l' espece
pour m' aller mettre en possession des
biens que le ciel m' envoyoit si à
propos, et je n' en avois point. J' étois
sorti du couvent les poches
vuides ; et me voyant sans ressource
je me trouvois fort sot, tout riche
heritier que j' étois. à force pourtant
de rêver, il me vint dans l' esprit un
moyen qui me parut sûr pour avoir
de quoi faire le voyage de Seville.
Les peres carmes, dis-je en moi-même,
me prêteront volontiers une
cinquantaine de pistoles. Ce sont
de bons religieux, qui ne demanderont
pas mieux que d' obliger un
homme qui leur a fait un don assez
considerable.
Dans cette confiance je m' adressai
au superieur qui avoit succedé
au pere Theodore ; je lui exposai
ma situation et le priai de me faire
 
p316

donner cinquante pistoles, lui
promettant de les rendre avec usure
aussitôt que j' aurois recueilli la
succession de mon frere. Le bon
religieux après m' avoir écouté avec
attention, me répondit froidement
qu' il ne pouvoit me faire ce plaisir
sans avoir auparavant tenu chapitre
sur cela ; et là-dessus il me remit à
la quinzaine, c' est-à-dire aux
calendes grecques.
Peu satisfait de la reconnoissance
monacale, je retournai tristement à
l' hôtelerie où j' étois logé. Mon
hôte, qui se nommoit Geronimo
Moreno, remarquant que j' avois un
air mécontent, m' en demanda le
sujet. Je ne lui en fis pas un mistere ;
et il ne lui en fallut pas davantage
pour se déchaîner contre les moines,
ce qu' il avoit coutume de faire
toutes les fois qu' il entendoit parler
d' eux, de quelque ordre qu' ils
fussent. à cela près, c' étoit un bon
homme, plein de franchise,
 
p317

obligeant et genereux : seigneur Don
Cherubin, me dit-il, consolez-vous
de l' ingratitude de ces reverends
peres. Vous n' avez pas besoin de
leur bourse pour faire votre voyage.
Geronimo Moreno n' est pas, Dieu
merci, hors d' état de prêter de l' argent
à un honnête-homme. S' il ne
vous faut que cinquante pistoles
pour aller à Seville, je les ai à votre
service. Vous me paroissez un garçon
d' honneur ; je vous prêterois
tout mon bien sur votre parole.
Je remerciai mon hôte de l' offre
qu' il me faisoit, et je le pris au mot.
Il me compta cinquante pistoles. Je
lui en fis mon billet, et deux jours
après je m' embarquai sur un vaisseau
genois qui alloit à Seville. Il y avoit
à bord plusieurs passagers, et entre
autres un vieux marchand de
Tortose que l' interêt de son commerce
appelloit en Andalousie. Je liai
connoissance avec ce catalan ; et la
sympathie qui se trouva entre nous
 
p318

fit naître une amitié qui devint si
forte, qu' en arrivant à Seville il me
dit : ne nous séparons point. Je sçais
une hôtelerie où nous serons bien,
et chez de bonnes gens. J' y consentis,
et nous allames tous deux dans
la ruë de lonxa loger à l' enseigne du
perroquet.
Le maître de cette hôtelerie,
sa femme et sa fille me parurent si
joyeux de revoir le marchand de
Tortose, que je jugeai bien qu' ils se
connoissoient de longue main : voici,
leur dit-il, un cavalier que je vous
amene, et que je vous prie de regarder
comme un autre moi-même. Il
suffit, lui répondit l' hôte fort poliment,
que ce gentil-homme soit
de vos amis pour mériter toutes nos
attentions. L' hôtesse, qui pouvoit
avoir quarante ans, et qui ne démentoit
point la réputation que les femmes
de Seville ont d' être flatteuses
et coquettes, ne put s' empêcher
d' ajouter à la réponse de son mari
 
p319

qu' un cavalier fait comme moi devoit
être assûré qu' on auroit pour lui
tous les égards imaginables.
Le soir quand il fut tems de souper,
l' hôte, appellé maître Gaspard,
nous demanda si nous voulions
être servis en particulier : non
non, lui répondit le vieux catalan,
nous mangerons avec vous et votre
aimable famille, nous aimons la
compagnie. Nous nous mîmes donc
à table avec l' hôte, l' hôtesse et la
jeune Narcisa leur fille, qui joignoit
au vif éclat de sa jeunesse des traits
reguliers, un air riant, et des yeux
pleins de feu qui invitoient à la
regarder. Aussi j' eus souvent la vûë
sur elle pendant le repas. De son
côté, elle ne fut point avare d' oeillades,
et elle m' en lança quelques-unes
qui me donnerent fort à penser.
Je crus y démêler un désir de me
plaire qui fit promptement son effet.
Je me troublai. Je me sentis agité
de tendres mouvemens ; et mon
 
p320

coeur, que le séjour du couvent
n' avoit fait que rendre plus combustible,
s' enflamma tout à coup pour la
belle Narcisa.
Le marchand de Tortose, qui
peut-être s' en apperçut et voulut servir
ma tendresse naissante en me
faisant passer pour un homme opulent,
parla de l' affaire qui m' amenoit
à Seville. Il ébloüit par là le
pere et la mere, et multiplia les
regards favorables que je reçus
de la fille. Maître Gaspard m' offrit
ses services. Il me proposa de me
mener le lendemain chez un jurisconsulte
de sa connoissance dont la
principale occupation étoit de faire
rendre justice aux étrangers qui
venoient à Seville pour des affaires de
commerce. Cet homme là, poursuivit-il,
vous apprendra de quelle
façon vous devez vous conduire
pour n' être pas friponné par les
officiers dont vous serez obligé
d' employer le ministere ; ou plutôt, si
 
p321

vous voulez, il se chargera de tous
les soins qu' il faut prendre pour cela,
et vous en serez quitte pour une petite
marque de reconnoissance ; car
c' est un homme fort desinteressé.
Le vieux marchand me conseilla
d' accepter la proposition de l' hôte,
ce que je fis sans hésiter. Après quoi
l' heure de nous coucher étant venuë,
nous nous retirâmes le catalan et
moi dans les chambres qui nous
avoient été préparées, et qui étoient
assez propres pour des chambres
d' hôtelerie. Je me mis au lit, où je
m' occupai d' abord des charmes de
Narcisa préferablement à la fortune
brillante dont j' étois sur le point de
joüir ; mais l' image de la fille de
Gaspard cédant à son tour à l' idée des
richesses, je m' endormis sur l' or et
sur l' argent.
Le jour suivant mon hôte, pour
me faire voir qu' il étoit homme de
parole, me mena chez le jurisconsulte
en question et me présentant à lui :
 
p322

seigneur Don Mateo, lui dit-il,
vous voyez un gentilhomme qui
est logé chez moi. Il n' entend pas
trop bien les affaires, et il auroit
besoin de vos conseils. Là-dessus le
docteur me demanda gravement
ce qui m' amenoit à Seville. Je le
mis au fait. Ensuite il me dit : il faut
avant toutes choses avoir votre
extrait baptistaire en bonne forme,
avec un certificat qui prouve que
vous êtes frere dudit Don Cesar de
la Ronda depuis peu mort à Seville.
Ne perdez point de tems. Partez
tout à l' heure pour aller chercher
ces pieces à Salamanque. Apportez-les
moi, et comptez que je vous ferai
remettre aussitôt les effets de
votre frere, malgré tous les tours de
passe-passe qu' on voudra faire pour
en retarder la délivrance.
L' impatience que j' avois d' être
muni des papiers qui m' étoient
nécessaires pour tirer des griffes de
la justice de Séville les biens qui
 
p323

m' appartenoient, ne me permit de
differer mon départ que du tems
qu' il me falloit pour m' y préparer, et
me fit faire tant de diligence qu' au
bout de quinze jours on me vit
revenir pourvû de mon extrait baptistaire
et de certificats tant du
corregidor que de tous les autres
magistrats de Salamanque ; de sorte
qu' on ne pouvoit me nier que je
fusse fils de mon pere, et par consequent
frere dudit Don Cesar. Aussi
quand Don Mateo eut examiné
mes paperasses, il s' écria comme
par enthousiasme : vive Dieu, voilà
des pieces victorieuses ! De plus,
me dit-il, je vous apprens que pendant
votre absence j' ai vû les juges
du commerce, qui m' ont dit que
votre frere a fait un testament
la veille de sa mort, et vous a nommé
son légataire universel. Ainsi
vous serez en peu de tems maître
de ses biens, ou je ne veux jamais
me mêler d' aucune affaire, quelque
 
p324

bonne qu' elle puisse me paroître.
Comme ce jurisconsulte me
sembla meriter ma confiance, je
la lui donnai toute entiere, et je
n' eus pas sujet de m' en repentir,
puisqu' en trois semaines il me mit
en possession de tous les effets de
Don Cesar, lesquels consistoient
en barres d' argent, en pistoles
d' Espagne, et en marchandises de
défaite. Pour dire les choses comme
elles se passerent, il ne laissa pas de m' en
couter beaucoup pour arracher ces
richesses des mains qui les tenoient
en dépôt, et elles ne me feurent
délivrées qu' après tant de formalités,
qu' on peut dire que les officiers de
la justice furent mes coheritiers.
Néanmoins malgré le suc que ces
frêlons tirerent de mes marchandises,
mon jurisconsulte honnêtement
recompensé, après une infinité de
droits payés, tout compté, tout
rabattu, je me trouvai encore de net
la valeur de quatre-vingts mille
écus.
 
p325

Quelle benediction ! Le premier
usage que je fis d' une si bonne
fortune, fut de donner des marques
publiques de ma reconnoissance à
la mémoire de mon frere. J' ordonnai
pour le repos de son ame des
services solemnels dans toutes les
églises de Seville. J' occupai pour
mon argent le clergé, tant séculier
que régulier, à prier Dieu pour lui.
Je fis connoître enfin, que Don
Cesar de la Ronda n' avoit pas
choisi un mauvais frere pour son
héritier. Lorsque je me fus acquitté des
soins que je devois à sa cendre, je
songeai à mes affaires. Je vendis mes
marchandises, et j' en déposai l' argent,
par le conseil du marchand
de Tortose, entre les mains du
seigneur Abel Hazendado, qui avoit
la réputation d' être le plus sûr
banquier qu' il y eût alors dans Seville.
Tandis que je mettois ainsi mon
bien en regle, maître Gaspard
chez qui j' étois toûjours logé avec
 
p326

le vieux catalan, avoit pour moi
de grandes considerations, aussi-bien
que sa femme ; et la belle
Narcisa me produiguoit les plus
doux régards. Le marchand de son
côté me vantoit sans cesse le
merite de cette fille. Il loüoit son
esprit et son bon caractere, sans
oublier sa vertu. Je voyois bien où il
en vouloit venir. Il souhaitoit autant
que l' hôte et l' hôtesse, qu' il
me prît envie d' épouser cette aimable
personne dont il étoit le parain,
et peut-être même quelque chose
de plus. J' avois assez de disposition
à faire cette folie ; je crois même
que je l' aurois faite, si je n' eusse
pas eu le bonheur d' en être préservé
par une nouvelle que j' appris,
et qu' on lira dans le chapitre
suivant.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 7

 
p327

de la nouvelle qui empêcha Don
Cherubin d' épouser la fille de
maître Gaspard, et qui fut
cause qu' il s' éloigna de Seville,
avec autant de précipitation que
s' il eût fait quelque mauvais
coup.

il est constant que j' aimois
Narcisa, et que m' imaginant en
être uniquement aimé, j' étois sur le
point d' en faire la demande à son
pere, lorsque le hazard me fit
rencontrer Mileno, que je croyois
encore au service de Pedrilla : hé,
te voilà, lui dis-je, mon cher
Mileno ! Don Manuël seroit-il à
Seville ? Je ne suis plus à lui,
répondit-il. Nous nous sommes séparés
 
p328

tous deux à l' occasion d' un differend
que j' ai eu avec son cuisinier
pour la soubrette de Dona Paula.
Le cuisinier et moi, nous étions
fort épris de la petite personne,
nous devînmes jaloux l' un de l' autre,
nous nous battîmes ; je blessai mon
homme, et je pris aussitôt la fuite.
Je suis venu à Seville, où j' ai
l' honneur de servir un jeune chanoine
qui sçait accorder avec son bréviaire
le plaisir d' avoir une maîtresse.
Il voit secretement par le ministere
d' une officieuse vieille et par le
mien, la fille d' un maître
d' hôtelerie.
Ces dernieres paroles me firent
frémir ; je demandai en tremblant
à Mileno s' il sçavoit le nom de
cet hôtelier. Il s' appelle, répondit-il
maître Gaspard, et sa fille, se
nomme Narcisa. Vous la connoissez
apparemment, ajoûta-t' il puisque
vous changez de visage en
entendant prononcer son nom. Vous
 
p329

prenez quelque interêt à cette dame ?
Plus que tu ne peux penser,
repris-je, mon enfant. Je suis amoureux
de cette beauté perfide. J' allois
en faire mon épouse. Tu me
rends un bon office, en me donnant
un avis dont je t' assûre que je
profiterai.
Si j' eusse sçû, me dit-il, que vous
étiez dans le dessein de lier votre
sort à celui de Narcisa, je me serois
bien gardé de vous revéler la
foiblesse qu' elle a pour le licencié
Don Blas Mugerillo mon maître.
Il ne faut nuire à personne, et je
serois fâché que mon raport vous
empêchât d' épouser une charmante
fille qui n' a qu' une petite galanterie
sur son compte. Monsieur
Mileno, repliquai-je, cessez, s' il
vous plaît, de faire avec moi le
mauvais plaisant, et continuez de
servir si honnêtement votre chaste
maître. Apprenez-moi des nouvelles
de Don Manuël. N' est-il pas
 
p330

l' époux de Dona Clara ? Non vraiment,
répondit-il. Vous ne sçavez
donc pas qu' à son rétour de
Barcelone à Alcaraz, il apprit que cette
dame étoit dans un couvent de
filles de Ninaterra, et qu' elle y
avoit pris le voile ; de sorte, qu' elle
est perduë pour lui, selon toutes les
apparences. Hé, dans quelle situation,
repris-je, as-tu laissé Dona
Paula ? Dans la situation, repartit-il,
d' une fille qui auroit été bien-aise
de subir avec vous le joug de
l' hymenée, et qui se croyant dans
la necessité de renoncer à cette
esperance, a pris le mariage en aversion,
et ne veut plus en entendre
parler.
Je voulois avoir un plus long entretien
avec Mileno, mais il ne me
fut pas possible de l' arrêter. Il me
quitta tout à coup en me disant :
adieu, seigneur Don Cherubin ;
pardon si je ne demeure pas plus
long-tems avec vous. Je suis pressé.
 
p331

Mon maître donne à soupé ce soir
à cinq ou six de ses confreres ; je
vais chez le traiteur ordonner un
repas digne de leur sensualité.
Après la retraite de Mileno, je
fis bien des réflexions : parbleu,
dis-je en moi-même, il y a des
physionomies furieusement trompeuses.
Qui n' auroit pas cru, comme
moi, Narcisa sage et vertueuse ?
Il faut avoüer que mon front vient
de l' échapper belle. Ensuite venant
à Don Manuël, et le plaignant
d' avoir perdu une maîtresse aussi
estimable que Dona Clara, je
partageois sa douleur : si j' étois,
disois-je, à Alcaraz présentement, je lui
serois d' un grand secours. Qui
m' empêche d' y aller ? La consolation
d' un ami, l' interêt de mon repos,
tout m' excite à faire ce voyage.
Toute indigne que Narcisa est de
ma tendresse, je me sens retenir
par ses charmes, et j' ai besoin pour
l' oublier, de revoir Dona Paula. Enfin
 
p332

toutes mes réflexions aboutirent
à me déterminer à prendre au plûtôt
le chemin d' Alcaraz. Je sortis
secretement de Seville ; mais en partant
je fis tenir à la fille de maître
Gaspard un billet, par lequel je lui
mandois, qu' étant obligé de m' écarter
d' elle pour quelque tems, j' avois
chargé un jeune chanoine de
la cathedrale, du soin de la consoler
pendant mon absence.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 8

il se rend à Alcaraz. Dans quel
état il y retrouva Don Manuël
et sa soeur. De l' accueil qu' ils
lui firent.

après avoir été mal nourri, mal
couché sur la route, et m' être
fort ennuyé pendant six jours
j' arrivai à Alcaraz. J' allai descendre
 
p333

chez Pedrilla, qui crût voir un phantome
lorsque je parus devant lui.
Est-ce une illusion s' écria-t' il ?
Est-ce Don Cherubin de la Ronda que
je vois ?
Oüi, lui répondis-je, mon ami,
c' est lui-même. C' est moi que vous
avez laissé à Barcelone, sous un
habit que ma foible vertu ne m' a pas
permis de porter jusqu' au bout. En
même tems, je lui contai de quelle
façon ma ferveur s' étant rallentie,
je n' avois pû achever mon noviciat.
Et les moines, me dit-il, vous
ont-ils du moins rendu une partie
de l' argent que vous leur aviez
donné en prenant le froc ? Non, lui
répartis-je, c' est de quoi il n' a pas été
question. Mais je serois content
d' eux, s' ils n' eussent pas réfusé de
me prêter cinquante pistoles que je
leur demandai quelques jours après
ma sortie. à ces mots, Don Manuël
haussa les épaules d' une maniere
qui valoit la plus vive déclamation
 
p334

contre les moines : souffrez,
reprit-il ensuite, que mon amitié
vous réproche de ne m' avoir pas
mandé l' état où vous étiez. Ne sçavez-vous
pas qu' entre espagnols,
c' est offenser un ami, que de ne
pas recourir à lui quand on a besoin
de sa bourse ou de son épée.
Pour reparer votre faute,
continua-t' il, vous demeurerez
toûjours avec moi, et partagerez ma
fortune. Tout ce que j' exige de votre
reconnoissance, c' est d' être persuadé
que votre mauvaise situation
ne lassera jamais mon amitié. Je
dirai plus, je vous ai promis ma soeur,
et je vous renouvelle cette promesse.
Elle conserve encore les sentimens
qu' elle avoit pour vous avant
votre départ pour Barcelone ; car
ne vous imaginez pas que pour
l' avoir quittée, vous ayez perdu la
place que vous occupiez dans son
coeur. Elle a pleuré votre inconstance,
sans se plaindre de vous.
 
p335

Je ne pus entendre parler ainsi
Pedrilla sans m' attendrir, et le
serrant étroitement entre mes bras :
ah, mon cher Don Manuël, m' écriai-je,
quel bonheur pour moi
d' avoir un ami si parfait ; et qu' il
m' est doux d' apprendre que je
puis encore aspirer à la possession
de Dona Paula ! J' en ai d' autant plus
de joye, que je ne suis point dans
l' état indigent que vous pensez. J' ai
quatre-vingts mille écus à lui offrir,
avec ma foi. Est-il possible, interrompit
Don Manuël, que la fortune
ait repandu tant de biens sur
vous en si peu de tems ?
Alors je rendis compte à mon
ami de ce qui m' étoit arrivé depuis
ma sortie du couvent ; et mon
détail lui fit tant de plaisir, qu' il me
conduisit aussitôt à l' appartement
de sa soeur, à laquelle il dit en
entrant tout transporté de joye :
grande, grande nouvelle ! Voici Don
Cherubin de la Ronda, qui revient
 
p336

à vous plus amoureux que jamais.
Oüi, madame, dis-je à Dona Paula,
l' amour me ramene à vos pieds. Le
ciel content des efforts que j' ai faits
pour me détacher de vos charmes,
vous renvoye un amant qu' il n' a pas
voulu vous enlever. Je vous pardonne
ces efforts, me répondit-elle en
souriant ; ma fierté n' en est point
offensée, et je respecte trop la cause
de votre changement pour vous le
reprocher.
Que vous êtes heureux l' un et
l' autre, s' écria mon ami. Vous touchez
au moment qui va combler
vos souhaits. Pour moi, miserable
joüet de l' amour, j' ai perdu l' esperance
de posseder Dona Clara. Je
viens d' apprendre qu' elle a fait
profession, et que la cruelle me laisse
le penible emploi de l' oublier. Don
Cherubin, ajoûta-t' il, vous ne vous
attendiez pas à cette nouvelle. Je la
sçavois déja, lui répondis-je. Mileno,
que j' ai rencontré à Seville,
 
p337

m' a tout dit. J' ai ressenti vivement
vos peines ; mais j' espere qu' en les
partageant avec vous, j' aiderai à les
adoucir.
Je demeurai donc chargé de
deux soins, de consoler le frere,
et de faire ma cour à la soeur. Je
m' en acquitai si bien, que je diminuai
le chagrin de l' un, et augmentai
l' amour de l' autre. Il est vrai,
que si je redoublai les feux de D
Paula, de son côté cette dame
irrita les miens, et leur rendit leur
premiere vivacité.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 9

 
p338

par quel hazard il apprit des
nouvelles de sa soeur, et de quelle
façon il en fut affecté ? Il se
marie à Dona Paula.

je passois fort agréablement le
tems avec la plus brillante
jeunesse d' Alcaraz, en attendant que
je devinsse l' heureux époux de D
Paula, lorsqu' étant un soir dans une
des principales maisons de la ville,
je vis arriver un grand homme maigre,
à qui la compagnie s' empressa
de faire beaucoup de civilités. Je
considerai ce cavalier, que je
reconnus d' abord pour Don Denis
Langaruto, ce chevalier de st Jacques
que j' avois vû chez ma soeur à
Madrid. Il me remit aussi, et
venant se jetter à mon cou : le
 
p339

seigneur Don Cherubin, me dit-il,
veut bien que je l' embrasse ? Je suis
ravi de le revoir. Pour ne pas
demeurer en reste de politesse avec
ce gentilhomme, je lui témoignai
une joye égale à la sienne, et Dieu
sçait pourtant à quel point cette
rencontre nous étoit indifferente à tous
les deux.
Nous soupâmes ensemble dans
cette maison. Comme nous étions
dix ou douze à table, la conversation
ne pouvoit être toûjours générale.
Chaque convive de tems en
tems s' entretenoit tout bas avec son
voisin. Ainsi me trouvant auprès de
Don Denis, nous nous adressions
souvent la parole à demi-voix de
part et d' autre : seigneur Don Cherubin,
me dit-il, j' ai pris, je vous
assure, toute la part possible au triste
accident qui est arrivé au mari de
votre soeur, à Don Pedro Retortillo.
Je lui demandai d' un air surpris
ce que c' étoit que cet accident.
 
p340

Comment donc, reprit-il, vous
ignorez que D Pedre étant à la
chasse il y a trois mois, tomba de
cheval, et se blessa de façon qu' il
ne vecut pas deux heures après sa
chute. Voilà ce que je ne sçavois
pas, lui dis-je, et cela ne doit pas
vous étonner ; je suis broüillé avec
ma soeur depuis son mariage avec
Don Pedre, et nous avons rompu
tout commerce ensemble. Mais,
de grace, ajoûtai-je, seigneur Don
Denis, apprenez-moi si ce que vous
venez de me dire est véritable.
Vous n' en devez pas douter,
répondit-il ; ce malheur est arrivé à
votre beaufrere auprès de Cuença
dans son château de Villardesaz,
où il s' étoit rétiré avec sa femme
quelques jours après l' avoir
épousée.
Je fus si émû de cette nouvelle,
que j' en eus l' esprit occupé le reste
de la soirée. Ma soeur pour qui je
ne croyois plus avoir que de
 
p341

l' indifference, s' offrit à ma pensée d' une
maniere qui me fit sentir que je
m' interessois encore pour elle. La
cause de notre broüillerie ne
subsistant plus, le sang reprit aisément
ses droits.
Sitôt que je revis Don Manuël,
je l' informai du funeste accident
que Don Denis m' avoit appris. Ensuite,
je lui témoignai un desir curieux
de sçavoir dans quel état pouvoient
être alors les affaires de ma
soeur. Je n' ai pas moins d' envie que
vous d' en être instruit, me répondit
mon ami. Nous irons, si vous voulez
au château de Villardesaz consoler
cette belle veuve de la mort de son
époux, et nous reverrons en même
tems Ismenie que je crois toûjours
avec elle. Mais, ajoûta-t' il,
je suis d' avis que nous remettions ce
voyage après vos noces. Je consentis
à ce délai, d' autant plus volontiers
que j' avois plus d' impatience
 
p342

d' être beaufrere de Don Manuël
de Pedrilla.
On fit donc les apprêts de mon
mariage avec magnificence, et
j' épousai Dona Paula qui lia son sort
au mien avec une satisfaction qui
rendit mon bonheur parfait. Ce ne
fut pendant quinze jours, que concerts,
que bals, que festins : quand
j' aurois été un grand seigneur, je
ne crois pas que mon hymen eût
été célébré par plus de fêtes et de
réjoüissances.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 10

avec quel cavalier Don Cherubin
fit connoissance, et ce
qui s' ensuivit.

parmi les jeunes gentilshommes
qui se trouverent à mes
noces, il y en eût un surtout qui
 
p343

me frappa par son air noble et
agréable. D' abord que je le vis, je
demandai à Don Manuël qui étoit
ce beau cavalier là. Il s' appelle,
me dit-il, Don Gregorio de
Clevillente.
à ce mot de Clevillente, je
changeai de visage, et me troublai ;
ne doutant nullement que ce
gentilhomme ne fût le séducteur de ma
soeur Francisca. Néanmoins je
dérobai mon trouble aux yeux de
Pedrilla, qui poursuivit ainsi : il
revient de Calatrave, et passe par
Alcaraz pour retourner à son château
qui est auprès d' Alicante. Je
me sçais très-bon gré d' avoir fait
connoissance avec lui ; il me paroît
un cavalier accompli.
Si Don Gregorio charma Don
Manuël, Don Manuël ne plût pas
moins à Don Gregorio, qui s' arrêta
quinze jours à Alcaraz, pendant lesquels
il se forma entre ces deux
gentilshommes une amitié si vive
 
p344

que j' en fus d' abord un peu jaloux.
Mais ma jalousie ne put tenir contre
les avances que me fit Clevillente
pour devenir de mes amis ; de
sorte qu' oubliant ce qui pouvoit s' y
opposer, je répondis de bonne foi
aux sentimens affectueux et sinceres
qu' il me témoigna. Ce cavalier la
veille de son départ en nous marquant
le regret qu' il avoit de nous
quitter, nous proposa de nous mener
à son château pour quelques
jours : ce qu' il fit avec des instances
si pressantes, que nous y consentimes.
Je partis donc pour le
château de Clevillente, non que
je me fisse un plaisir de voir un
séjour que le frere de ma soeur ne
pouvoit regarder sans peine, mais
entraîné par une secrette inspiration
du ciel qui vouloit par mon ministere
accomplir ses desseins.
Le premier objet qui frappa ma
vûë dans ce château, fut un garçon
de dix à douze ans qui vint se
 
p345

jetter dans les bras de Don Gregorio,
qui l' ayant fort caressé nous le
présenta en nous disant : vous
voyez le fruit de mes premieres
amours. Nous trouvames ce petit
garçon fort joli, nous l' embrassames
Don Manuël et moi, et nous
félicitames le pere d' avoir un fils
d' une si belle esperance. Clevillente
se montra sensible aux complimens
que nous lui fimes là dessus,
et nous dit : cet enfant m' est d' autant
plus cher, qu' il sort d' une
mere que je ne puis me consoler
d' avoir perduë.
Il accompagna ces paroles d' un
soupir que je relevai dans l' intention
de l' engager à nous raconter
une histoire dans laquelle je craignois
que ma soeur ne fût interessée :
seigneur, lui dis-je, il est bien
triste de se voir enlever par une
mort prématurée un objet cheri.
La personne dont je pleure la perte,
interrompit-il, n' est point morte ;
 
p346

je ne le crois pas du moins. Mais
il y a dix ans qu' elle disparut
subitement de ce château ; et quelques
perquisitions que j' en aye pû
faire, je ne sçais ce qu' elle est
devenûë.
Vous nous donnez, dit Don Manuël,
une grande idée des charmes
de cette dame. Elle devoit être
ravissante, puisqu' après dix ans vous
prenez encore plaisir à vous souvenir
d' elle. Ce n' étoit pas, répondit-il,
une beauté achevée ; cependant
on ne pouvoit la voir sans l' aimer,
tant elle avoit l' air gracieux :
vous en allez juger par vous-même,
ajoûta-t' il, si vous voulez me
suivre. à ces mots, il nous mena
dans son cabinet, où parmi plusieurs
portraits étoit celui de ma
soeur. Je le reconnus d' abord, tant
il étoit ressemblant. Toute la
difference que j' y trouvois, c' est que la
copie avoit un vif éclat de jeunesse
que l' original commençoit à
n' avoir plus.
 
p347

Voilà, nous dit Clevillente, en
nous montrant du doigt le portrait
en question, les traits de la mere
de Francillo. N' ai-je pas raison de
regretter une si charmante personne ?
Je ne fis pas semblant de reconnoître
Francisca dans ce portrait ;
cependant je demeurai persuadé
que Francillo étoit un enfant
de sa façon. Je ne puis, disois-je,
m' empêcher de le croire, quoiqu' elle
n' ait fait aucune mention
de ce batard dans le recit de ses
avantures ; elle aura jugé à propos
de supprimer cette circonstance,
croyant par cette suppression rendre
son histoire plus innocente.
Puis changeant de pensée : peut-être
aussi, ajoûtois-je, que ce fils
naturel est de quelque autre dame
que Clevillente aura séduite comme
Dona Francisca.
Pour sçavoir mieux à quoi m' en
tenir en faisant parler Don Gregorio,
je lui dis : vous devez en effet
 
p348

être sensible à la perte d' une beauté
si touchante ; mais comment l' avez-vous
perduë ? Vous a-t' elle quitté
par inconstance, ou si vous lui avez
donné sujet de se plaindre de vous ?
Helas ! Me répondit-il tristement,
je suis la cause de notre séparation.
C' est ma faute, et c' est ce qui me
rend inconsolable. Si D Francisca
m' eût abandonné par legereté, il y
a longtems que je l' aurois oubliée ;
au lieu que reconnoissant mon mauvais
procedé à son égard, je ne puis
l' ôter de mon souvenir. Je l' avoüe,
poursuivit-il, je ne puis imputer sa
fuite qu' à mes parjures. Quand je
l' enlevai du couvent où elle étoit
pensionnaire, je promis, je jurai que
je l' épouserois ; et elle se rendit
moins à la violence de mon amour
qu' à ce serment. Cependant loin
de lui tenir parole, je l' amusai, je la
trompai, et je lassai enfin sa patience.
Après une année de sejour, elle
s' échapa de ce château, sans pouvoir
 
p349

être retenuë par un enfant
nouveau-né, qu' elle me laissa pour que
sa vûë me reprochât sans cesse ma
perfidie et ma trahison.
Je fis, continua Don Gregorio,
chercher par-tout Francisca sitôt
que je sçus sa fuite ; mais les personnes
que je chargai de ce soin
s' en acquitterent si mal, qu' ils n' en
apprirent aucunes nouvelles. Depuis
ce tems-là je ne suis pas tranquille.
J' ai toûjours Francisca dans
l' esprit, et son image vengeresse me
poursuit la nuit et le jour. Je crois
la voir ; je crois l' entendre deplorant
sa crédulité, se repandre en
imprécations contre moi. Peut-être,
dis-je à Clevillente, ne vous la
peignez-vous pas telle qu' elle est.
Peut-être que n' accusant qu' elle même
de son malheur, le souvenir de ses
bontés pour vous ne lui arrache que
des larmes. Peut-être enfin regnez-vous
encore dans son coeur malgré
votre ingratitude.
 
p350

Ah, si je le croyois, s' écria-t' il,
et que je sçusse où elle est, j' irois
detester à ses pieds l' indigne traitement
qu' elle a reçû de moi. Oüi,
j' irois la trouver, quand elle seroit
au bout du monde. Vous n' auriez
pas besoin, lui repliquai-je, de
l' aller chercher si loin, si vous étiez
effectivement dans la disposition
d' expier par un mariage l' atteinte
mortelle que vous avez portée à
son honneur, et l' affront que vous
avez fait à sa famille. Qu' entends-je,
me dit D Gregorio d' un air étonné !
Don Cherubin, seroit-il possible,
que vous connussiez la dame que
represente ce portrait ? N' en doutez
pas, lui répondis-je ; et elle n' est
pas inconnuë à Don Manuël.
à ces paroles Pedrilla considera
le portrait avec plus d' attention, et
démelant les traits de ma soeur :
qu' est-ce que je vois, mon ami,
me dit-il d' un air troublé ! Je n' ose
vous découvrir ma pensée. J' aime
 
p351

mieux croire que mes yeux me
trompent en ce moment : non, non,
lui repartis-je, leur rapport est
fidele. D Francisca qui vous est connuë
sous le nom de Basilisa, est l' original
de cette peinture. Clevillente
a séduit ma soeur, elle me l' a
elle-même avoüé. Il l' enleva d' un
couvent de Cartagene où elle étoit
pensionnaire, et l' amena dans ce
château. C' est un rapt dont l' honneur
veut que je demande raison ;
mais puisque Dona Francisca est
veuve, il est un moyen plus doux
de contenter l' honneur.
Après les sentimens que Don
Gregorio vient de faire paroître,
dit alors Don Manuël, je suis
persuadé que sa plus chere envie est
d' épouser Dona Francisca. Je n' ai
pas un autre dessein, s' écria Clevillente ;
les remords dont je suis la
proye depuis dix ans, doivent vous
en répondre. Enseignez-moi seulement
l' endroit d' Espagne que cette
 
p352

dame habite, et j' y vole à l' instant.
Je prétends vous y conduire moi-même,
lui dis-je, pour être témoin
de la joye que vous aurez tous deux
à vous revoir. Je crois que Don
Manuël ne refusera pas de nous
accompagner. Non sans doute,
répondit Pedrilla ; j' ai mes raisons
aussi pour faire ce voyage, indépendamment
de la complaisance que
vous êtes en droit d' attendre de
mon amitié.
 

 

LIVRE 3 CHAPITRE 11

 
p353

du voyage que ces trois cavaliers
firent au château de Villardesaz,
et quel en fut le fruit.
fin et conclusion de l' histoire
du bachelier de Salamanque.

nous primes donc tous trois sur
le champ la résolution d' aller
au château de Villardesaz, où je
jugeai que ma soeur devoit être encore.
Nous nous disposames à partir ;
et suivis de trois valets montés
comme nous sur des mules,
nous nous mîmes en chemin pour
Cuença, où nous nous rendimes
en moins de six jours.
Lorsque nous fumes dans cette
ville, nous trouvames à propos de
nous y arrêter pour nous informer
 
p354

de ce que nous voulions sçavoir,
c' est-à-dire de ce qui se passoit au
château de Villardesaz, qui n' est
qu' à trois quarts de lieuë de la ville.
Nous apprimes qu' effectivement le
seigneur Don Pedro Retortillo
s' étoit tué en tombant de cheval dans
une chasse, et que sa veuve encore
affligée de sa mort, menoit une vie
triste au château, n' ayant avec elle
pour toute consolation qu' une
dame de ses amies. Quand Don
Manuël entendit parler de cette
amie, il en tressaillit de joye, ne
doutant nullement que ce ne fût
Ismenie, qu' il n' étoit pas moins
ravi de revoir, que Don Gregorio
de retrouver sa chere Francisca.
Comme nous tenions tous trois
conseil sur la maniere dont nous
irions nous présenter à ces deux
dames, il me vint une idée folle que
mes camarades approuverent, et
que nous résolumes de suivre. Nous
fimes faire trois habits de pelerins
 
p355

sous lesquels, après avoir laissé nos
valets à Cuença, nous nous rendimes
à l' entrée de la nuit auprès du
château de Villardesaz. Nous frapames
à la porte, et nous dîmes à un
domestique qui vint nous l' ouvrir,
que trois pelerins aragonnois qui
alloient à s Jacques en Galice,
demandoient la permission de passer la
nuit dans les écuries du château. Le
domestique rentra pour nous
annoncer, et vint nous dire un moment
après que sa maîtresse y consentoit ;
et là-dessus nous ayant introduits
dans le château, il nous conduisit
jusqu' au fond d' une salle basse où il
y avoit de la paille fraiche et une
lampe attachée au mur dans un
coin : amis, nous dit-il, quand il
passe par ici des pelerins, ce qui
arrive assez souvent, c' est dans cette
salle que nous les faisons coucher.
Vous n' y serez point mal ; et comme
vous ne manquez pas, je crois,
d' appetit, je vais vous apporter de
 
p356

quoi le satisfaire. Vous verrez qu' on
ne fait point dans ce château les
choses à demi.
En achevant ces mots, il se retira,
nous laissant la liberté dont nous
avions besoin pour céder à l' envie
qu' il nous prit de rire de l' hospitalité
qu' on nous faisoit. Il étoit en effet
assez plaisant de voir traiter ainsi des
pelerins tels que nous, et cela nous
réjoüissoit infiniment. Nous attendions
que le même domestique revint ; et
nous n' étions pas peu curieux de sçavoir
en quoi consisteroit le soupé
dont il nous avoit fait fête, lorsqu' un
quart d' heure après il rentra dans la
salle avec un panier dans lequel il y
avoit du pain, du fromage et des oignons.
Il étoit suivi d' un autre valet
qui portoit une grande cruche de vin
de la Manche ; et s' approchant de
nous d' un air gai : voici, nous dit-il, des
raffraichissemens que je vous apporte
pour vous donner de nouvelles
forces. Bourrez-vous-en bien
 
p357

l' estomac, car c' est lui qui porte les
pieds.
Ce garçon nous paroissant un
gaillard qui ne demandoit qu' à parler ;
nous lui fimes tous trois tour à
tour des questions ausquelles il
répondit en serviteur discret et
affectionné. Nous lui donnames occasion
de nous conter le malheur de Don
Pedre, ce qu' il nous détailla sans
oublier la moindre circonstance : et
madame son épouse, lui dis-je ensuite,
a-t' elle été fort touchée de sa
mort ? Elle l' est bien encore, me
répondit-il. Je n' aurois jamais crû
qu' une femme pût pleurer si long-tems
son mari. Don Pedre votre maitre,
lui dit Don Gregorio, étoit
apparemment un cavalier fort aimable ?
Pas trop, repartit le domestique ;
c' étoit un mortel d' un assez mauvais
caractere, un jaloux, un grondeur, un
homme plein de fantaisies. Cependant
malgré tout cela, il avoit un je
ne sçais quoi, qui le rendoit agréable
 
p358

à madame. Hé, n' y a-t-il personne
qui cherche à consoler cette belle
veuve, dit Don Manuel ? Pardonnez-moi,
reprit le domestique ;
outre que la Segnora Ismania son
amie combat sans cesse sa douleur,
il vient ici presque tous les jours un
jeune gentil-homme de Cuença qui
me paroît propre à soulager les
ennuis du veuvage.
Ce cavalier, continua-t' il, se
nomme Don Simon de Romeral. Je
ne doute point qu' il n' ait envie de
succeder au seigneur Don Pedre, et
la chose n' est pas impossible. Depuis
quelques jours madame me paroît
un peu moins affligée qu' à son ordinaire,
soit que les discours d' Ismenie
ayent operé, soit que Don Simon
commence à plaire.
Le rapport de ce valet me fit
craindre que nous ne fussions arrivés
trop tard, et que ce Don Simon
ne se fût déja rendu maître du coeur
de Francisca : si cela est, disois-je en
 
p359

moi-même, ma soeur ne me sçaura
peut-être pas trop bon gré du soin
que je prends de son honneur. Elle
ne reverra point avec plaisir son
premier amant si elle est actuellement
prévenuë en faveur d' un autre. Don
Gregorio faisoit à peu près les mêmes
reflexions, et nous commencions
l' un et l' autre à douter que notre
pelerinage fût heureux.
à force de faire des questions à
ce domestique, qui n' étoit pas sot,
nous nous rendimes suspects :
messieurs, nous dit-il en branlant la tête,
vous m' avez bien la mine d' être de
fins pelerins. Vous n' êtes pas des
picaros , comme le sont pour la plûpart
ceux qui portent votre habit. Vous
avez tout l' air d' être des gens d' importance.
Vous vous êtes déguisés de
cette sorte pour joüer quelque
comedie, et peut-être même avez-vous
choisi ce château pour le lieu de la
scene. Si vous avez besoin, ajoûta-t' il
d' un quatriéme acteur pour
 
p360

representer votre piece, je vous offre
mes talens.
Nous le primes au mot ; et voyant
que c' étoit un homme qui pourroit
nous être utile, nous nous découvrimes
à lui ; et pour mieux l' engager
à nous rendre service, nous lui
donnames une trentaine de pistoles. Il
connut par là qu' il n' avoit point mal
jugé de nous ; et charmé de nos
manieres à son égard : messieurs, nous
dit-il, disposez de Clarin votre
serviteur, vous n' avez qu' à commander.
Quel est votre dessein ? Que
puis-je faire pour vous ? Nous
connoissons, lui dis-je, la maîtresse de
ce château et son amie. Il y a long-tems
que nous ne les avons vûës,
et nous nous faisons une fête de
paroître devant elles pour voir si elles
nous remettront sous cet habillement.
Allez, poursuivis-je, allez
dire en secret à Dona Francisca, que
si elle est curieuse d' apprendre des
nouvelles de Don Cherubin de la
 
p361

Ronda, il y a ici un pelerin qui
pourra satisfaire sa curiosité. Si vous
n' exigez que cela de moi, répondit
Clarin, c' est peu de chose. Je me
serai bientôt acquitté de cette
commission.
En effet, nous ayant quittés il
revint à nous quelques momens après :
venez avec moi, me dit-il, madame
veut vous entretenir. En même
tems il me conduisit à un fort bel
appartement où ma soeur étoit seule
avec Ismenie. Elles me reconnurent
d' abord toutes deux : ah, mon frere,
s' écria ma soeur, quelle agréable
surprise pour moi de vous revoir !
Mais pourquoi vous offrir à ma vûë
sous cet habillement ? Ma soeur,
lui répondis-je, vous cesserez de
vous étonner que je paroisse devant
vous sous cette forme, quand vous
sçaurez la cause de mon pelerinage.
Mais permettez auparavant que je
vous témoigne la part que j' ai prise
à la mort du seigneur Don Pedre.
 
p362

Comme je n' ignore pas que vous
êtes très-sensible à la mort de vos
époux, je viens ici partager votre
affliction.
La veuve à ce discours sentit
renouveler sa douleur, et ses yeux se
couvrirent de larmes. Je crus qu' elle
alloit se répandre en nouveaux
regrets, et je m' attendois à essuyer la
bordée ; mais heureusement Ismenie
détourna l' orage en disant à son
amie : ma mignone, vous avez assez
pleuré, il est tems de vous consoler ;
votre frère vient ici dans
l' intention d' y contribuer. Oh, pour
cela, oui, dis-je, c' est mon dessein ;
et j' ose vous prédire que les choses
vont bien changer de face dans ce
château. Je suis accompagné de
deux bons pelerins qui sont dans la
resolution d' y faire succeder la joye
à la tristesse. Et qui sont ces pelerins,
dit Dona Francisca ? Je ne
veux pas les voir que je ne le sâche.
Souffrez, lui repartis-je, que je ne
 
p363

vous les nomme point, pour vous
laisser le plaisir de la surprise.
Ordonnez qu' on vous les amene.
Alors Ismenie ayant appellé Clarin,
le chargea d' aller chercher
les deux autres pelerins, qui
n' avoient pas peu d' impatience de se
montrer sur la scene.
Dès qu' ils y parurent, Ismenie
reconnut Don Manuel ; mais ma
soeur ne démela pas dans le moment
Don Gregorio, qui ne l' eut
pas sitôt apperçuë qu' il courut se
jetter à ses pieds : souffrez, madame,
lui dit-il, qu' un coupable entraîné
par ses remords, vienne
vous demander grace. Dona
Francisca, moins frappée de ces paroles
que du son de la voix de Clevillente,
se le remit, et s' évanoüit aussitôt.
Je m' étois bien douté que la
vûë du pere de Francillo la troubleroit ;
mais je ne m' étois point
attendu qu' elle feroit sur elle une
si vive impression.
 
p364

Nous lui donnames Ismenie et
moi promptement du secours ; et
lorsqu' elle eut repris l' usage de ses
sens, elle garda quelques momens
le silence. Ensuite m' adressant la
parole : mon frere, me dit elle,
vous voyez l' effet de votre imprudence.
Ne deviez-vous pas me prévenir
avant que d' offrir à mes yeux
Don Gregorio ? Vous n' ignoriez-pas
les raisons que j' ai d' éviter sa
présence. J' ai tort, lui répondis-je,
ma soeur, je conviens que j' aurois
dû par un entretien particulier vous
préparer à revoir un amant à qui
vous êtes en droit de faire les
reproches les plus sanglans, et qui
pourtant n' est pas indigne de pardon. Il
a reconnu sa faute, et il la pleure
depuis dix ans. Permettez-lui de vous
exposer ce qu' il a souffert, daignez
l' écouter. Je vous réponds de sa
sincerité.
Oüi, madame, s' écria Clevillente,
donnez-moi de grace un moment
 
p365

d' audience ; accordez-le aux
prieres de mon ami Don Cherubin.
Quelque prévenûë que vous puissiez
être contre moi, les choses que
j' ai à vous apprendre desarmeront
votre ressentiment. Hé, que
pouvez-vous dire pour votre
justification, repliqua la veuve de Don
Pedre ? Plut au ciel que vous ne fussiez
pas le plus perfide et le plus
ingrat de tous les hommes ! Je
demeure d' accord de ma perfidie, lui
repartit Don Gregorio ; mais que
n' ai-je point fait pour l' expier ? En
même tems il enfila le détail de ses
souffrances que nous lui laissames,
Ismenie et moi, continuer en
particulier, et qui ne manqua pas de
produire son effet, c' est-à-dire,
d' attendrir Francisca : d' où il faut
conclure, que si les premieres passions
ne sont pas toutes à l' épreuve du
tems, du moins ce sont des feux
mal éteints, qui peuvent aisément
se rallumer.
 
p366

Tandis que ces deux amans
s' entretenoient tout bas, je les
observois, et il me sembloit que la colere
de ma soeur s' éteignoit à vûë d' oeil.
Je crois que mon neveu Francillo
ne fut pas oublié dans leur
conversation, et qu' il ne nuisit point à leur
raccommodement. Pendant ce
tems-là, Don Manuel et moi, nous
apprîmes à Ismenie de quelle façon
nous avions fait connoissance avec
Don Gregorio, et tout ce qui s' étoit
passé entre nous et ce cavalier
au château de Clevillente.
Vous me ravissez, nous dit Ismenie,
en m' annonçant le retour
d' un parjure que mon amie n' a
jamais pû entierement bannir de sa
mémoire ; mais par ma foi, vous
ne pouviez l' amener ici plus à
propos. Il étoit tems. Un mois plus
tard, vous auriez trouvé Dona
Francisca remariée. Elle commençoit
à se sentir du goût pour Don Simon
de Romeral, et je la voyois disposée
 
p367

à l' épouser. Grace au ciel,
m' écriai-je, nous sommes donc
arrivés bien heureusement, pourvû
que ma soeur ne s' avise pas de vouloir
préferer au premier en date le
dernier venu. Fi donc, reprit
Ismenie, rendez plus de justice à
D Francisca. Quand même son penchant
l' entraîneroit du côté de D
Simon, elle se déclareroit pour
Clevillente sans balancer. L' amant
offert par l' amour céderoit à
l' amant présenté par l' honneur.
Quoiqu' Ismenie pût dire pour me rassurer là dessus,
je ne laissois pas de craindre que ma soeur ne pensât
autrement qu' elle. Cependant ma crainte fut vaine. D
Gregorio étoit un galant de la premiere classe. Il
possedoit l' heureux talent de persuader les dames ;
aussi D Francisca sentit-elle renaître toute la
tendresse qu' elle avoit eûë pour lui ; et comme elle
n' étoit pas de son côté moins habile que ce
 
p368

cavalier dans l' art de plaire, elle le rendit plus
amoureux qu' il ne l' avoit jamais été. Don Manuel ne
revit pas non plus Ismenie sans réprendre les
sentimens qu' il avoit eus pour elle à Madrid ; et
cette dame lui fit assez connoître par la maniere
obligeante dont elle le reçût, que son bonheur ne
dependroit que de lui, s' il l' attachoit au plaisir
d' être son époux.
Ces deux pelerins, qui ne s' ennuyoient pas avec
leurs maîtresses, furent interrompus par l' arrivée
d' un domestique, qui vint avertir que le souper étoit
prêt. Là dessus la veuve de Don Pedre nous mena
dans une salle où il y avoit une table couverte de
toute sorte de viandes bien appretées. à la vûë
d' un repas où regnoit l' abondance et la propreté, je
me ressouvins du fromage et des oignons que Clarin
nous avoit apportés dans l' écurie. Je dis à
Pedrilla : beaufrere, voilà
 
p369

des metz qui valent bien ceux qui nous ont été
présentés tantôt. Qu' en pensez-vous ?
Cette réflexion excita un éclat de rire general, et
nous mit tous en train de nous rejoüir : messieurs,
nous dit Ismenie, sous votre habillement, nous vous
avons pris pour trois avanturiers, et nous reglons
ici l' hospitalité sur la mine de nos hôtes ; mais
des pelerins tels que vous meritent que nous les
recevions comme d' honnêtes-gens. Aussi sommes-nous,
mon amie et moi, très-disposées à vous faire un
bon traitement. Je n' ai pas besoin de vous le
protester, ajouta-t' elle en regardant avec un souris
mes deux compagnons, vous devez déja vous en être
apperçûs. Enfin, notre pelerinage fit la matiere de
notre entretien pendant le souper, et nous fournit
mille plaisanteries qui nous amuserent agréablement
jusqu' au milieu de la nuit. Alors
 
p370

plusieurs domestiques qui portoient des flambeaux,
parurent pour nous conduire aux appartemens qui nous
avoient été préparés. Ainsi les trois pelerins, au
lieu de reprendre le chemin de l' écurie pour y
coucher sur la paille, allerent se reposer comme des
inquisiteurs dans des lits de duvet.
Le lendemain dans la matinée, ma soeur m' envoya dire
qu' elle vouloit avoir une conversation particuliere
avec moi. Je me rendis à son appartement, où m' ayant
fait asseoir au chevet de son lit : mon frere, me
dit-elle, je suis contente de Don Gregorio ; il se
repent de m' avoir offensée. Il en a, dit-il, depuis
dix ans des remords qui le suivent, comme autant de
furies. Il me cherchoit par tout, pour expier par
le mariage son mauvais procédé. Il me retrouve ; il
m' offre sa main ; et plus épris de ma personne que
jamais, il me jure un éternel
 
p371

amour. Il a rallumé dans mon coeur tous les feux
qu' il y avoit fait naître à Cartagene, et
j' accepte son offre avec transport.
J' applaudis à ce discours de ma soeur : vous faites
bien, lui dis-je ; Clevillente est votre premier
vainqueur, et le gage qu' il a de votre amour doit
vous le faire regarder comme un époux qui vous
réjoint, après avoir été long-tems separé de vous.
Ces paroles firent rougir D Francisca, qui me
dit : je crois, mon frere, que vous voudrez bien
me pardonner de vous avoir fait un mistere de ce
gage dont vous parlez. Lorsqu' une fille tendre
raconte son histoire, il ne faut pas trouver mauvais
qu' elle en supprime quelque circonstance. Ah,
vraiment, lui répondis-je, ma chere soeur ! Je vous
le pardonne volontiers, mais aussi qu' il me soit
permis de vous entretenir aujourd' hui de Francillo.
Il n' y a jamais eu d' enfant plus aimable.
 
p372

Quand vous l' aurez vû, vous le plaindrez d' avoir
été privé de vos caresses dans sa premiere enfance,
et vous avoüerez qu' il merite bien que son pere et
sa mere le reconnoissent pour leur légitime
héritier. Enfin, je plaidai si bien la cause de mon
neveu, que Dona Francisca s' attendrit sur son
sort, jusqu' à verser des larmes. Francillo, lui
dis-je, n' est plus à plaindre, puisque le ciel
rassemble ici ses parens, et que l' hymen va les
unir tous deux. Ils fixeront son état, et par là
donneront un nouveau membre à la noblesse de
Valence.
Après nous être entretenus assez long-tems de
Francillo, nous parlames de la mort de Don Cesar
notre frere, et du riche héritage qu' il m' avoit
laissé. Ma soeur, (je lui dois cette justice,) au
lieu de témoigner un avare regret de n' y avoir point
eu de part, fut assez genereuse pour m' en feliciter
de bonne foi. Il est
 
p373

vrai, qu' étant encore mieux que moi dans ses
affaires, et sur le point d' épouser un gentilhomme
opulent, elle devoit être contente de sa fortune.
Notre entretien finit par des questions qu' elle me
fit sur mon mariage, et elle eut tout lieu de juger
par mes réponses, que je ne me repentois pas de
m' être marié.
Après cette conversation, j' en eus une autre avec
Don Gregorio, qui sentant irriter de moment en
moment son amour, parut fort impatient de posseder
Francisca. Tandis que j' étois avec ce cavalier,
Don Manuel arriva : je viens, nous dit-il de
quitter Ismenie. J' en suis enchanté ; je meurs
d' envie de joindre mon sort au sien. Hé-bien,
messieurs, leur dis-je, puisque vous êtes si
amoureux, il faut hâter votre bonheur. C' est un soin
dont je me charge. Je vais trouver vos dames, et
leur marquer l' impatience
 
p374

que vous avez d' être unis avec elles ; je doute fort
qu' elles ayent la cruauté de vouloir vous faire
languir dans cette attente. Véritablement dès
qu' elles virent que leurs amans se soumettoient de
si bonne grace au joug de l' hymenée, elles se
conformerent, sans hésiter, à leurs intentions.
Quand je vis que les quatre parties interessées
étoient d' accord, nous tinmes un grand conseil sur
ce qu' il convenoit de faire ; et il fut résolu que
ce double mariage seroit célébré au château de
Clevillente pour plus d' une raison. Cela étant
arrêté, nous fîmes venir de Cuença nos valets avec
notre équipage, et nous nous préparâmes à partir, ce
que nous fûmes bientôt en état de faire. Nous
quittâmes nos robes de pelerins pour réprendre nos
habits de cavaliers ; et ma soeur ayant laissé au
fermier le soin du château de Villardesaz,
 
p375

prit avec nous et tous ses domestiques le chemin
d' Alicante, où nous n' arrivâmes qu' au bout de huit
jours, n' ayant pas voulu faire plus de diligence de
peur d' incommoder nos dames. Nous ne nous arrêtâmes
point dans cette ville, et nous gagnâmes promptement
le château de Clevillente, où la veuve de Don
Pedre se rappellant les chagrins ou peut-être les
plaisirs qu' elle y avoit eus, ne put retenir ses
larmes, qui furent rédoublées par la vûë de
Francillo. Mais cet aimable enfant essuya lui-même
les pleurs qu' il faisoit couler, et inspira pour lui
tant de tendresse à sa mere, qu' elle en fit son
idole. Outre qu' elle voyoit en lui sa vivante
image, il étoit son fils unique ; car elle n' avoit
point eu d' enfans de ses deux maris.
On ne s' occupa dans le château que des apprêts des
noces de mes beaux-freres. Tandis qu' on y travailloit,
j' allai chercher à Alcaraz D
 
p376

Paula ma femme, sans laquelle la fête n' eut pas été
complette. Ce ne fut qu' un voyage de six jours,
après lesquels le château de Clevillente me revit
avec mon épouse, dont l' heureuse arrivée augmenta la
joye qui y regnoit. Ismenie et Dona Francisca lui
firent à l' envi des caresses, et trouverent en elle
une personne disposée à vivre avec ses belles-soeurs
en bonne intelligence.
Don Manuel et Don Gregorio se donnerent tant de
mouvemens pour hâter le jour qui devoit combler leurs
voeux, qu' il arriva bientôt. Ils reçûrent la
benediction nuptiale de la main de l' évêque
d' Origuela, parent de Clevillente ; sa grandeur,
qui étoit un moine de l' ordre de st Dominique, ayant
bien voulu prendre la peine de venir au château pour
cet effet.
Voilà de quelle façon Ismenie et ma soeur furent
mariées.
 
p377


Après s' être donné bien du bon tems. Elles eurent le bonheur d' épouser deux gentilshommes, qui par un excès d' amour pour elles en firent deux dames d'importance. Que l' amour est admirable ! Il tire le rideau sur la vie passée d' une coquette, quand il veut la marier à un honnête homme.
Ces deux mariages furent suivis de réjouissances qui durèrent plus de trois semaines. Après quoi D Manuel et moi, nous priâmes D Gregorio et son épouse de nous permettre de nous retirer à Alcaraz ; mais nous eûmes bien de la peine à les y faire consentir.

Il y avoit si long tems que ma soeur vivoit dans une étroite liaison avec Ismenie, qu' elle ne pouvoit se résoudre à cette séparation. Cependant elle cessa de s'opposer à notre départ, à condition que pour être ensemble la moitié de l' année, nous irions Don Manuel et moi avec nos épouses passer trois mois de l'été au château de Clevillente et que Don Gregorio et ma soeur viendroient l' hyver demeurer trois autres mois à Alcaraz. Ils nous laissèrent enfin la liberté de les quitter, sur la promesse que nous leur fîmes d' observer exactement la convention.

Achetez un livre ou lisez les autres textes de Le Sage

contactez nous par téléphone ou par e mail:

  webmaster@fbls.info