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Curieux lecteur, j' avais tant d' impatience
de te conter mes aventures, qu' il s' en est
peu fallu que je n' aie débuté par là, sans
faire aucune mention de ma famille ; ce
que quelque pointilleux dialecticien n' aurait
pas manqué de me reprocher : n' allons
pas si vite, ami Guzman, m' aurait-il dit ;
commençons, s' il vous plaît, par la définition
avant que d' en venir au défini. Apprenez-nous
d' abord quelles gens furent vos
parens ; ensuite vous nous entretiendrez à
loisir de ces beaux faits dont vous avez si
grande démangeaison de parler.
Hé bien, pour faire les choses dans l' ordre,
je vais donc mettre sur le tapis mes
parens. Si je te racontais leur histoire, je
suis sûr que tu la trouverais plus réjouissante
que la mienne ; mais ne t' imagine
pas que j' aille me donner carrière à leurs
dépens, révéler tout ce que je sais d' eux :
qu' un autre batte, s' il veut, les cartes, et se
nourrisse de corps morts comme la hyène ;
pour moi, je prétends, par respect pour
la mémoire de mes parens, passer sous silence
les choses qu' il ne me conviendrait
pas de dire. Je veux même farder si bien
celles que je rapporterai, qu' on dise de
moi : béni soit l' homme qui couvre ainsi
les défauts de ses proches !
véritablement leur conduite n' a pas toujours
été irréprochable, et quelques-unes
de leurs actions, entre autres, ont fait tant
de bruit dans le monde, que j' entreprendrais
en vain de les rendre blancs comme
neige. Je démentirai seulement les gloses
qui ont été faites sur le texte, car, Dieu
merci, on aime aujourd' hui à commenter.
Tout homme qui fait un conte, soit par
malice, soit par vanité, y mêle ordinairement
du sien, et toujours plus que moins.
Telle est la bonne nature de notre esprit ; il
faut qu' il ajoute des choses de son propre
fonds à celles qu' on attend de lui. Je veux
t' en citer un exemple.
J' ai connu à Madrid un gentilhomme
étranger qui aimait les chevaux d' Espagne.
Il en avait deux fort beaux, un aubère, et
un gris-pommelé. Il aurait souhaité de les
emmener dans sa patrie ; mais il ne lui était
pas permis ni même possible, à cause qu' il
était d' un pays trop éloigné ; il voulut du
moins les emporter en peinture, pour sa
propre satisfaction, et pour les montrer à
ses amis. Il chargea deux peintres fameux
d' en peindre chacun un, leur promettant,
outre le prix dont ils conviendraient, de
faire un présent à celui qui s' en acquitterait le
mieux.
L' un de ces grands ouvriers peignit l' aubère
merveilleusement bien, et remplit le
reste de sa toile de clairs et d' ombres. L' autre
peintre ne tira pas le gris-pommelé avec
tant de perfection ; mais en récompense il
orna le haut de son tableau d' arbres, de
nuages, d' admirables lointains, d' édifices
ruinés ; et il peignit au bas une campagne
pleine d' arbrisseaux, de prairies et de
précipices. On voyait encore dans un endroit
un tronc d' arbre d' où pendait un harnais
de cheval, et au pied une selle à la genette,
si bien représentée, que l' art ne pouvait
aller plus loin.
Quand le gentilhomme vit ces deux tableaux,
il fut avec raison plus frappé de l' aubère
que de l' autre ; et, commençant par
payer celui-là, il donna sans marchander ce
que l' ouvrier lui demanda, avec une bague
par-dessus le marché. L' autre peintre,
voyant l' étranger si libéral, et croyant mériter
encore mieux d' être récompensé que
son confrère, mit son ouvrage à un prix
excessif. Le cavalier en fut surpris, et lui
dit : mon ami, vous n' y pensez pas ; pourquoi
voulez-vous que j' achète plus cher
votre tableau, qui, sans contredit, est
au-dessous de l' autre ? Au-dessous ! Répondit
le peintre. à la bonne heure pour le cheval ;
mon confrère peut m' avoir surpassé en cela,
mais les seuls arbrisseaux et les ruines
qui sont dans mon tableau valent autant
que le sien. Il n' était pas besoin, répondit
le gentilhomme, que vous fissiez ces arbres
et ces bâtimens ruinés ; il n' y a que trop
de tout cela dans mon pays. En un mot,
je ne vous ai ordonné que de peindre mon
cheval.
Là-dessus le peintre lui voulut persuader
qu' un cheval tout seul n' aurait pu faire
qu' un très-mauvais effet dans un si grand
tableau, au lieu que les ornemens dont il
l' avait accompagné lui donnaient beaucoup
de relief. D' ailleurs, ajouta-t-il, je n' ai pas
cru devoir laisser le cheval sans selle et sans
bride, et celles que j' ai faites sont telles,
que je ne les troquerais pas contre d' autres
toutes d' or. Encore une fois, dit l' étranger,
je ne vous ai demandé qu' un cheval, et je
veux bien vous payer le vôtre comme bon :
à l' égard de la selle et de la bride, vous
n' avez qu' à les vendre à qui vous voudrez.
Ainsi l' ouvrier, pour avoir plus fait qu' on
n' avait exigé de lui, ne fut pas payé de sa
peine.
Qu' il y a de peintres semblables dans le
monde ! On ne leur demande simplement
qu' un cheval, et ils veulent absolument
faire une selle et une bride. Encore une fois
les commentaires sont à la mode, et l' on
n' épargne personne. Juge, lecteur, si l' on
a respecté mes parens.
Quels furent les parens de Guzman, et
particulièrement son père.
Mes aïeux et mon père étaient originaires
du Levant ; mais je les appellerai génois,
attendu que, s' étant venus établir à Gênes,
ils y furent agrégés à la noblesse. Ils
s' attachèrent au négoce du change et du rechange,
emploi ordinaire des nobles de
cette ville. Il est vrai qu' ils s' en acquittèrent
de façon qu' ils furent bientôt décriés.
On les accusa d' usure. Ils prêtaient, disait-on,
de l' argent à gros intérêts sur de bonne
argenterie pour un temps limité, passé lequel,
les gages, si l' on n' avait pas été exact
à les retirer, leur restaient : quelquefois
même ils payaient de défaites les personnes
qui venaient pour les reprendre dans le
temps marqué, et l' on était presque toujours
obligé de les appeler en justice pour
les ravoir.
Mes parens s' entendirent plus d' une fois
reprocher ces infamies ; mais, comme ils
étaient prudens et pacifiques, ils allaient
toujours leur train ; ils laissaient parler les
médisans. En effet, quand on fait bien,
pourquoi s' embarrasser du reste ? Mon père
fréquentait les églises, portait un rosaire
de quinze dixaines, et dont les grains étaient
plus gros que des noisettes. Il fallait le voir
à la messe : humblement prosterné devant
l' autel, les mains jointes et les yeux tournés
vers le ciel, il poussait des soupirs avec
tant d' ardeur, qu' il inspirait de la dévotion
à tous ceux qui se trouvaient autour
de lui. N' est-ce pas lui faire une horrible
injustice que de croire, sur de si beaux
dehors, qu' il était capable des vilains trafics
dont on l' accusait ? Ce n' est point aux
hommes, mais à Dieu seul qu' il appartient
de juger du coeur d' un homme. J' avoue que,
si pendant la nuit je voyais un religieux
armé d' une épée entrer par une fenêtre dans
une maison suspecte, je pourrais le soupçonner
de n' avoir pas de bonnes intentions ;
mais que l' on taxe d' hypocrisie un homme
en lui voyant faire des actions chrétiennes,
c' est une malignité que je ne puis souffrir.
Quoique mon père se fût bien promis de
mépriser tous les bruits qu' on faisait courir
de lui dans Gênes, il n' en eut pourtant pas
toujours la force. Pour les faire cesser, ou
du moins pour ne les plus entendre, il résolut
de s' éloigner de cette ville. Il eut encore,
à la vérité, un autre sujet de prendre
cette résolution : il apprit que son correspondant
à Séville venait de faire banqueroute,
et lui emportait une somme assez
considérable. à cette fâcheuse nouvelle,
voulant courir après le fripon, il s' embarqua
sur le premier vaisseau qui partit pour
l' Espagne ; mais, pour son malheur, il
rencontra des corsaires d' Alger qui le firent
esclave avec toutes les personnes qui étaient
avec lui.
Le voilà donc dans les fers, fort affligé
d' avoir perdu la liberté, et de se voir hors
d' espérance de rattraper son argent. Dans
son désespoir il prit le turban, et par des
manières insinuantes, qui produisent partout
un bon effet, ayant eu le bonheur de
plaire à une riche dame d' Alger, il l' épousa.
Cependant on apprit à Gênes qu' il avait
été enlevé par des pirates ; et cette nouvelle
parvint jusqu' aux oreilles de son correspondant
à Séville. Ce voleur en eut d' autant
plus de joie, qu' il crut le génois en
esclavage pour toute sa vie. Ainsi, se regardant
comme débarrassé d' un homme qui
était son principal créancier, et se voyant
de l' argent de reste pour satisfaire les autres
tant bien que mal, il ne tarda guère à s' accommoder
avec eux ; de sorte qu' après
avoir payé ses dettes suivant le tarif des
banqueroutiers, il se trouva plus en état
que jamais de reprendre son premier train.
D' une autre part, mon père, sans cesse
occupé de la banqueroute de son correspondant,
ne manquait pas d' écrire en Espagne
toutes les fois qu' il en avait occasion.
Il apprit un jour que son débiteur avait
rajusté ses affaires, et qu' il était dans une
plus belle passe qu' auparavant. Cela réjouit
un peu notre captif, qui se flatta dès ce
moment d' en tirer pied ou aile. Il est vrai
qu' il avait endossé l' habit turc et pris pour
femme une algérienne ; mais rien ne lui
paraissait plus aisé que de sortir de cet
embarras. Il commença par persuader à la
dame de faire de l' argent comptant de tous
ses effets, parce qu' il avait envie, lui dit-il,
de se mettre en état de commercer. à
l' égard des pierreries qu' elle pouvait avoir,
il n' était nullement en peine de les lui
ravir, sans qu' elle eût le moindre soupçon
de son dessein.
Lorsqu' il eut tout disposé pour faire son
coup de ce côté-là, il ne songea plus qu' à
s' assurer de quelque capitaine chrétien qui
voulût bien, par compassion et pour quelque argent,
le jeter sur les côtes d' Espagne ;
et il fut assez heureux pour en rencontrer
un. C' était un anglais, homme très-pitoyable
et fort pieux, comme ceux de sa nation
le sont pour la plupart. Ils prirent ensemble
de si justes mesures, que mon père était
déjà bien loin avec son trésor avant que
sa femme s' aperçût de sa fuite. Pour surcroît
de bonheur, le vaisseau allait à Malaga,
d' où il n' y a jusqu' à Séville que trois
petites journées. Mon père s' imaginait tenir
déjà son banqueroutier, et cette imagination
lui causait une joie qui devint parfaite
quand il fut à terre. Il se réconcilia d' abord
avec l' église, moins peut-être de peur
d' être puni de sa faute en l' autre monde
que d' être obligé d' en faire pénitence en
celui-ci.
Dès qu' il se vit hors d' une affaire si importante,
il s' occupa tout entier de celle de
Séville, où il ne manqua pas de se rendre
en diligence. On avait eu nouvelle dans
cette ville qu' il avait embrassé le mahométisme,
et son correspondant en était si
persuadé, qu' il jouissait de son argent sans
avoir la moindre crainte d' être un jour
contraint à le lui restituer. Aussi c' est une
chose plaisante à se représenter que la
surprise où il fut de voir le génois un beau
matin entrer chez lui d' un air et sous un
habillement qui ne sentait point l' esclave.
Il crut pendant quelques momens que c' était
un fantôme qui lui appairaissait sous
la figure de son principal créancier ; mais,
ayant reconnu malgré lui que c' était mon
père en chair et en os, il demeura bien
sot. Il fallut en venir aux éclaircissemens.
Alors le banqueroutier, payant d' audace,
convint qu' il était juste de compter ; mais
ils avaient eu ensemble un si grand commerce,
que cela demandait une longue
discussion : j' ajouterai même, et je le puis
hardiment, que dans ce commerce ils
avaient fait l' un et l' autre mille friponneries
dont eux seuls avaient connaissance :
et comme les tours de passe-passe ne se
marquent pas sur les livres, mon scélérat
de correspondant eut la hardiesse d' en nier
les trois quarts, contre cette bonne foi que
les voleurs se gardent si religieusement les
uns aux autres.
Que te dirai-je enfin ? Après bien des paperasses
lues et relues, après une infinité
de demandes et de réponses accompagnées
de reproches et d' injures réciproques,
l' accommodement fut que le banqueroutier
rendrait une partie, et que son créancier
ne perdrait pas tout. De l' eau tombée on
en ramasse ce qu' on peut, et certainement
mon père avait agi fort prudemment de
s' être fait guérir à Malaga de sa gale d' Alger.
S' il n' eût pas pris cette précaution, il
ne tenait rien ; il n' aurait pas touché une
blanque de sa dette. Un homme du caractère
de son correspondant aurait bien pu lui
jouer quelque mauvais tour à Séville : peut-être
eût-il donné la moitié de sa dette aux
bons religieux de la sainte inquisition pour
lui faire faire son procès. On peut juger de
la disposition où il était à son égard par
tous les bruits désavantageux qu' il répandit
de lui dans cette capitale de l' Andalousie.
Quelles sottises ne dit-il pas à tous les
marchands du change, au sujet de deux misérables
banqueroutes que le génois avait
faites, et qui, véritablement, avaient été
un peu frauduleuses ! Mais les négocians
en font-ils d' autres ? Et faut-il tant crier
contre un malheureux commerçant qui,
pour raccommoder ses affaires dérangées,
a recours à une petite banqueroute ? Ce
n' est rien entre marchands ; ils ne font que
se le prêter et se le rendre les uns aux autres.
Dans le fond, si c' était un si grand
mal, la justice ne prendrait-elle pas soin
d' y remédier ? Sans doute. Nous la voyons
bien quelquefois, tant elle est sévère, faire
fouetter et envoyer des pauvres aux galères
pour moins de cinq ou six réaux.
Notre enragé de correspondant ne fut pas
satisfait d' avoir diffamé mon père en divulguant
les deux banqueroutes ; il poussa la
malignité jusqu' à vouloir lui donner un ridicule
dans le monde, en disant qu' il avait
plus de soin de sa personne qu' une vieille
coquette, et que son visage était toujours
couvert de rouge et de blanc. Je conviens
que mon père se frisait et se parfumait ; il
était idolâtre de ses dents et de ses mains :
enfin il s' aimait, et, ne haïssant pas les
femmes, il ne négligeait rien de tout ce
qu' il croyait devoir leur rendre sa personne
agréable. Il donna par là beau jeu à notre
correspondant, qui lui fit d' abord quelque
tort ; mais, sitôt que mon père fut un peu
plus connu dans Séville, il sut effacer toutes
les mauvaises impressions que la médisance
avait faites. Il se conduisit d' une manière
si honnête, et affecta de montrer dans
ses actions tant de droiture et de bonne
foi, qu' il gagna l' estime et l' amitié des
meilleurs marchands de cette ville.
Il pouvait bien avoir en tout la valeur de
quarante mille livres, tant de ce qu' il avait
arraché des griffes de son correspondant,
que de ce qu' il avait apporté d' Alger : ce
qui n' était pas une petite somme pour lui,
qui savait à merveille trancher du gros négociant.
Personne à la bourse ne faisait
autant de bruit que lui. Si bien qu' après
quelques années il fut en état d' acheter une
maison à la ville et une autre à la campagne.
Il les meubla toutes deux magnifiquement,
surtout sa maison de plaisance qui
était à saint-Jean D' Alfarache, dont j' ai
pris la seigneurie. Mais, comme il aimait
fort les plaisirs, cette maison le ruina par
les fréquentes occasions qu' elle lui fournit
de faire de la dépense. Insensiblement il
négligea ses affaires, s' en reposa sur des
commis, et, pour soutenir la figure qu' il
faisait, il s' avisa de jouer et de faire jouer
chez lui de riches marchands, qu' il engageait
au jeu après les avoir régalés, et qui
avaient toujours le malheur de perdre leur
argent.
Guzman raconte comment son pere fit connaissance
avec une dame, et ce qu' il en arriva.
Telle était la vie que menait mon père,
lorsque, se trouvant un jour dans la place
du change avec plusieurs de ses confrères,
il découvrit de loin un baptême qui allait
à Saint-Sauveur, et qui paraissait être de
personnes de condition. Tout le monde
s' empressa d' abord à le voir passer, et cet
empressement venait de ce qu' on disait tout
bas que c' était un enfant de qualité qu' on
portait à l' église pour y être baptisé à petit
bruit.
Mon père le suivit comme les autres jusque
dans Saint-Sauveur. Il s' approcha des
fonts de baptême, moins pour être spectateur
de la cérémonie qui se préparait que
pour observer une dame qu' un vieux commandeur
conduisait, et qui, selon toutes
les apparences, devait nommer l' enfant avec
ce cavalier suranné. La dame avait la taille
belle et très-bon air. Le génois en fut frappé.
Quoiqu' en négligé, elle avait des grâces
qu' il admirait ; et, comme elle se découvrit
un instant, il vit un visage qui acheva
de le charmer. Aussi n' y avait-il point à
Séville de femme plus aimable. Il eut toujours
la vue attachée sur la dame, qui s' en
aperçut avec plaisir ; car les belles ne sont
pas fâchées qu' un homme les regarde, quand
il serait de la lie du peuple. Elle examina
de son côté le marchand avec beaucoup
d' attention ; et, ne le jugeant pas indigne
d' être favorisé d' un tendre regard, elle lui
en lança un qui fit sur lui tout l' effet qu' elle
désirait. Il en fut si troublé, si hors de
lui-même, qu' il ne savait plus où il en était. Il
n' oublia pas néanmoins, malgré le désordre
où il se trouvait, de la faire suivre après la
cérémonie, pour être informé de sa demeure
et de sa condition. Il apprit qu' elle
était la maîtresse de ce commandeur, qui
la logeait chez lui et l' entretenait à grands
frais du bien des pauvres, je veux dire des
biens ecclésiastiques qu' il retirait de deux
ou trois gros bénéfices qu' il possédait.
Mon père fut d' autant plus satisfait de
cette heureuse découverte, qu' il était persuadé
qu' une pareille commère ne pouvait
pas être fort contente de son vieux compère.
Dans cette pensée, il chercha toutes
les occasions de la revoir et de lui parler ;
mais il eut beau tous les matins courir
les églises dans l' espérance de la retrouver,
il ne put jamais la rencontrer sans son amoureux
vieillard, qui ne pouvait la perdre de
vue. Toutes ces difficultés ne servirent qu' à
irriter les feux du nouveau galant et qu' à
lui aiguiser l' esprit. Il fit si bien, à force de
présens, et encore plus de promesses, qu' il
gagna une duègne telle qu' il la lui fallait
pour réussir dans son entreprise. C' était
une bonne vieille qui entrait librement chez
le commandeur à la faveur d' un rosaire
qu' elle avait toujours à la main. Tout vieux
routier qu' il était, il ne se défiait nullement
d' elle. Cette fausse dévote, vrai suppôt de
Satan, mit le feu aux étoupes en parlant
sans cesse à la dame de l' amour et de la
persévérance du génois, dont elle ne manquait
pas de lui exagérer le mérite. La dame
n' était pas tigresse : elle prêta volontiers
l' oreille aux discours de la vieille, et la
chargea même de dire au nouvel amant
qu' il pouvait tout espérer. Il est constant
qu' elle penchait plus de ce côté-là que de
l' autre. Le commandeur était un personnage
fort dégoûtant, incommodé de la gravelle,
et souvent de la goutte ; et le marchand
paraissait un jeune gaillard alerte et
vigoureux. Il n' y avait point à balancer
entre eux pour une jolie femme. Mais,
comme la prudente dame aimait encore
plus par intérêt que par tendresse de coeur,
elle ne laissa pas de se trouver embarrassée.
Elle faisait trop bien ses affaires avec son
vieillard pour avoir envie de perdre sa pratique,
et en même temps, se voyant jour
et nuit obsédée de ce jaloux, elle désespérait
de pouvoir impunément entretenir un
commerce secret avec le génois.
Cependant cette dame et celui-ci convinrent
de leurs faits par l' entremise de la
duègne ; après quoi il ne fut plus question
que du moyen dont ils se serviraient pour
avoir une entrevue, et de l' endroit où ils
l' auraient ; mais rien n' est impossible à l' amour.
Dès que deux amans sont d' accord,
les montagnes mêmes se séparent pour leur
ouvrir un passage. La dame, qui était une
maîtresse femme, imagina l' expédient que
je vais te rapporter. Elle proposa au bon
commandeur de s' aller promener à Gelves,
où il avait une maison de plaisance, et d' y
passer la journée. C' était dans le beau temps.
Le galant suranné accepta la proposition,
moins par complaisance que parce qu' elle
était fort de son goût. Ils avaient déjà fait
tous deux cette partie plus d' une fois, et le
vieillard se plaisait infiniment à cette campagne.
L' Andalousie, sans contredit, est
le plus agréable pays de toute l' Espagne,
et l' Andalousie n' a point de quartier si charmant,
ni qu' on puisse appeler à plus juste
titre le paradis terrestre, que Gelves et
Saint-Jean D' Alfarache, qui sont deux villages
voisins, que le Guadalquivir arrose de ses
eaux. Cette fameuse rivière fait tant de
détours autour d' eux, qu' on dirait qu' elle
s' en éloigne à regret : aussi trouvez-vous
là des jardins, des fleurs, des fruits, des
bocages, des fontaines, des grottes, des
cascades, en un mot, tout ce qui peut
délicieusement flatter la vue, le goût et l' odorat.
La partie faite, on en arrêta le jour, et
quand il fut arrivé, on envoya de grand
matin des domestiques à Gelves pour y
préparer toutes choses. Quelques heures
après, le commandeur et sa mignonne se
mirent en chemin avec la duègne, qui
était de toutes les fêtes, et qui ne fut point
de trop à celle-là, tous trois montés sur de
pacifiques mules, et suivis de deux valets.
Lorsqu' ils furent à quatre ou cinq cents
pas de la maison de plaisance de mon
père, devant laquelle il fallait passer, il
prit tout à coup à la jeune dame une colique
de commande si violente, qu' elle
pria le vieillard d' ordonner qu' on fît halte
là, s' il ne voulait la voir mourir ; puis, se
laissant aller de dessus sa selle tout doucement
à terre, comme une personne à
demi-morte, elle demanda d' une voix faible
qu' on la délaçât, en disant qu' elle
n' en pouvait plus. Le vieux soupirant, qui
faisait assez connaître la vive douleur dont
son âme était saisie, ne savait que dire,
ni encore moins que faire pour secourir sa
maîtresse ; mais la vieille, jouant alors son
rôle, représenta d' un air prude à la dame
que la bienséance ne permettait pas de la
soulager sur un grand chemin ; outre que
le lieu n' était pas commode pour cela ;
qu' il valait beaucoup mieux qu' elle se
traînât comme elle pourrait, ou se laissât
porter jusqu' à la maison qu' ils voyaient
assez près de là, et qui, selon toutes les
apparences, appartenait à d' honnêtes gens :
qu' ils ne refuseraient pas, s' ils étaient
chrétiens, de donner quelques secours à une
dame qui en avait si grand besoin. Le commandeur
approuva l' avis de la duègne ;
et la bonne pièce de malade dit là-dessus
qu' on fît d' elle tout ce qu' on voudrait,
mais qu' il ne lui était pas possible, avec
les cruelles douleurs qu' elle sentait, de
marcher jusque-là. Aussitôt les deux valets
la prirent entre leurs bras pour la
porter, tandis que le vieillard affligé allait
devant pour parler aux personnes de cette
maison, et les engager par ses prières à
y recevoir sa dame pour quelques heures.
Je t' ai déjà dit, ami lecteur, que cette
maison était celle de mon père. Il y avait
dedans une vieille gouvernante à laquelle
il en avait confié le soin, et qui en savait
pour le moins aussi long que lui. Il n' eut
pas besoin de lui donner d' amples instructions
sur ce qu' elle devait faire pour le servir.
D' abord qu' elle entendit frapper à la
porte, elle y courut ; et, feignant d' être
étonnée de voir un homme qu' elle ne connaissait
point, elle lui demanda comme en
tremblant ce qu' il souhaitait. Je voudrais,
lui répondit le cavalier, qu' une dame que
je conduis à Gelves, et qui vient de se
trouver mal à quelques pas d' ici, pût,
sans vous incommoder, se reposer un moment
chez vous, et que vous nous permissiez
de la soulager par quelque remède.
S' il ne s' agit que de cela, reprit la gouvernante,
vous aurez tout lieu d' être content ;
il n' y a dans cette maison que des
gens de bien et qui se plaisent à exercer la
charité. Comme elle achevait ces paroles,
la prétendue malade, que les deux valets
apportaient, arriva. Vous la voyez, s' écria
douloureusement le commandeur. Il
vient de lui prendre tout à l' heure une
maudite colique dont elle est prête à mourir.
Entrez, seigneur cavalier ; entrez, madame,
dit la gouvernante. Soyez tous deux
les bienvenus ; je suis fâchée seulement
que mon maître ne soit pas ici pour vous
recevoir ; il n' épargnerait rien pour vous
traiter de la manière dont vous paraissez
mériter de l' être ; mais, en son absence, je
vais remplir le mieux qu' il me sera possible
les devoirs de l' hospitalité.
La première chose que fit la gouvernante
fut de faire porter la malade dans une fort
belle chambre, où il y avait un magnifique
lit, qui n' était qu' à demi-garni, et qu' on
avait exprès mis en cet état pour ôter au
vieux jaloux tout sujet de soupçonner le
tour qu' on lui jouait. Mais, tout étant prêt,
draps parfumés, oreillers fins, et couvertures
de satin piquées, on eut bientôt préparé
le lit, et couché dedans la dame, qui
ne cessait de se plaindre de l' opiniâtreté
de son mal. La gouvernante et la duègne,
également disposées à faire de bonnes oeuvres,
commencèrent, comme à l' envi, à
chauffer des linges, que la malade poussait
doucement vers ses pieds à mesure
qu' on les lui mettait sur le ventre ; sans
quoi elle aurait été indubitablement incommodée
de cette chaleur, puisque, malgré
tout le soin qu' elle prenait de s' en défendre,
peu s' en fallait qu' elle n' eût des
vapeurs. On lui fit aussi avaler du vin
chaud, dont elle se serait fort bien passée ;
de sorte que, pour prévenir quelque autre
remède qui aurait pu lui être encore plus
désagréable, elle témoigna qu' elle se sentait
soulagée, et que, si on la laissait en
repos seulement un quart d' heure, elle serait
entièrement guérie. Le bon vieillard
fut bien aise qu' elle eût envie de reposer :
cela lui parut une marque certaine qu' elle
se portait mieux. Ainsi, pour lui donner
la satisfaction qu' elle demandait, il sortit
de la chambre, dont il n' oublia pas de fermer
la porte, recommandant aux domestiques
de ne point faire de bruit. La duègne
seule demeura par son ordre auprès
de la malade, comme une garde dont elle
pourrait avoir affaire. Pour lui, il alla se
promener dans le jardin en attendant l' heureux
moment de revoir sa chère maîtresse
délivrée de sa colique.
Il est, je crois, inutile de te dire que
mon père pendant ce temps-là était dans
cette maison, où je puis t' assurer qu' il ne
dormait pas. Il se tenait caché dans un cabinet,
d' où, après avoir entendu tout et
aperçu par une fenêtre le commandeur
dans le jardin, il se glissa dans la chambre
de la jeune dame par une petite porte que
couvrait une tapisserie. La duègne, de peur
de surprise, se mit en sentinelle d' un côté,
tandis que de l' autre la gouvernante, suivant
les ordres qu' elle avait reçus, observait
le vieux jaloux. Alors les deux amans,
croyant n' avoir rien à craindre, eurent ensemble
une tendre et vive conversation,
qui dura deux bonnes heures, et à laquelle,
si je ne me trompe, je dois la
naissance.
Déjà le soleil commençait à se faire sentir
dans le jardin malgré l' ombrage des
bosquets et la fraîcheur des eaux. Le vieux
galant n' y pouvant plus résister, et avec
cela plein d' impatience d' apprendre des
nouvelles de sa nymphe, prit le parti de
regagner la maison : mais il y retourna
d' un pas si grave, que les deux surveillantes
eurent tout le loisir d' en avertir le
génois, qui se renferma promptement dans
le cabinet. La dame, que je puis désormais
appeler ma mère, fit semblant d' être
encore tout endormie quand le vieillard entra
dans sa chambre ; et, comme si le
bruit qu' il avait fait en entrant l' eût réveillée,
elle se plaignit de ce qu' il n' avait
pas la complaisance de la laisser reposer
un quart d' heure. Comment, un quart
d' heure ! S' écria-t-il. Par vos beaux yeux,
ma mie, il y a plus de deux mortelles
heures que vous dormez. Non, non, répliqua-t-elle,
il n' y en a pas seulement
une demie ; il me semble que je ne fais
que de m' endormir : mais, quelque temps
qu' il y ait, ajouta-t-elle, je sens que je
n' ai jamais eu plus besoin de repos. Peut-être
disait-elle la vérité, quoiqu' elle ne
parlât ainsi que pour mentir. Elle prit pourtant
un air gai, en assurant le commandeur
qu' elle se portait beaucoup mieux,
grâces aux remèdes qu' on lui avait donnés.
Ce qui causait une joie infinie au bonhomme.
Il proposa lui-même à sa fidèle
maîtresse de passer la journée en cet endroit,
attendu que la chaleur était devenue
trop grande pour qu' ils osassent se
remettre en chemin, et que d' ailleurs ils
se trouvaient dans une maison plus jolie
que celle où ils avaient compté d' aller. La
dame fut assez complaisante pour y consentir,
à condition toutefois que les personnes
du logis l' auraient pour agréable.
Là-dessus le vieux galant en demanda la
permission à la gouvernante, qui lui répondit
qu' il pouvait faire dans cette maison
tout ce qu' il jugerait à propos ; que
son maître, bien loin de le trouver mauvais,
en serait ravi. Les voilà donc résolus
de s' arrêter là. Aussitôt ils envoyèrent un
de leurs valets à leur maison de Gelves,
avec ordre de dire aux autres domestiques
qui y étaient déjà de se rendre auprès d' eux
avec leurs provisions.
Tandis que le commandeur s' occupait
de ces soins, mon père sortit de la maison
à la dérobée, monta vite à cheval, et piqua
vers Séville pour se montrer seulement à
la bourse, et s' en revenir ensuite souper et
coucher à Saint-Jean D' Alfarache ; ce qu' il
avait coutume de faire presque tous les
soirs. Le temps lui parut un peu long ;
mais, outre qu' il devait être assez content
de sa journée, il hâta son retour, et arriva
sur les six heures à sa maison de plaisance.
Son rival suranné s' empressa d' aller au-devant
de lui pour le prier d' excuser la liberté
qu' il avait prise. Grands complimens
de part et d' autre, surtout de celle de mon
père, à qui les belles paroles ne coûtaient
rien, et qui, par ses manières honnêtes et
polies, enleva tout à coup le coeur du
vieillard. Ce bonhomme le conduisit lui-même
à la dame, qui venait d' entrer dans
le jardin, où, si l' on ne pouvait pas encore
se promener, on n' était pas du moins fort
incommodé du soleil. Le rusé marchand
la salua comme une personne qui lui aurait
été inconnue ; elle le reçut avec tant
de dissimulation, qu' on eût dit qu' elle ne
l' avait vu de sa vie.
En attendant l' heure de la promenade,
ils entrèrent tous trois dans un cabinet de
verdure, où il faisait d' autant plus frais
qu' il était sur le bord de la rivière. Ils se
mirent à jouer à la prime, et la dame gagna,
le génois étant trop galant pour ne
pas se laisser perdre. Après le jeu, ils firent
plusieurs tours d' allées, et le plaisir de
la promenade fut suivi d' un bon souper,
qui dura si long-temps, qu' ils ne se levèrent
de table que pour s' en retourner par
eau à Séville, dans une petite barque ornée
de feuillages et de fleurs. Cette barque
appartenait à mon père, qui l' avait fait
ajuster ainsi pour se rendre plus agréablement
de sa maison de campagne à la ville ;
ce qui lui arrivait quelquefois. Pour comble
de satisfaction, ils entendirent des
concerts de musique admirables, formés
par des chanteurs et des joueurs d' instrumens
qui descendaient comme eux le Guadalquivir
dans un bateau qui suivait le
leur. Enfin la dame et son vieux galant,
après s' être fort réjouis, remercièrent le
marchand de la généreuse réception qu' il
leur avait faite. Le commandeur, particulièrement,
en était si pénétré de reconnaissance,
qu' il s' imaginait ne pouvoir assez
le lui témoigner ; et je crois qu' il n' aurait
jamais pu se résoudre à le quitter, sans
l' espérance qu' il avait de le revoir le lendemain,
tant il avait conçu d' amitié pour
lui dès ce jour-là.
Cette amitié fut si bien ménagée par la
dame et par le génois, qu' elle ne finit
qu' avec la vie du commandeur, lequel, à
la vérité, n' alla pas loin depuis ce temps-là.
C' était un corps usé, un vieux pécheur
qui avait fait un usage immodéré des plaisirs,
sans s' embarrasser si l' on trouverait
cela bon dans ce monde, et sans craindre
qu' on le trouvât mauvais dans l' autre. J' avais
déjà quatre ans quand il mourut ; mais
je n' étais pas son seul héritier au logis. Le
bonhomme avait eu d' autres enfans de
quelques maîtresses qu' il avait entretenues
avant ma mère, et nous étions tous chez lui
comme des pains de dîmes, chacun de sa
fournée. Dans le fond, peut-être n' était-il
pas plus leur père que le mien. Quoi qu' il
en soit, comme j' étais le plus jeune de mes
frères, et que la faiblesse de mon âge ne me
permettait pas de me servir de mes mains
aussi bien qu' eux, j' aurais eu peu de part
à l' héritage du défunt, si je n' avais pas eu
dans ma mère une personne fort propre à
suppléer à ce défaut. Mais c' était une femme
d' Andalousie, c' est tout dire. Elle n' avait
point attendu, pour faire son paquet,
que le vieillard fût mort. Dès qu' elle l' avait
vu abandonné des médecins, elle s' était
saisie du plus beau et du meilleur, ne
laissant à mes cohéritiers que des guenilles.
étant maîtresse dans la maison, et
ayant les clefs de tout, il lui avait été facile
de divertir les effets les plus précieux.
Le jour qu' il mourut, on fit un ravage effroyable
dans sa maison. Dans le temps
qu' il rendit l' âme, on lui prit jusqu' aux
draps de son lit. Dans ses derniers momens
tout fut pillé et enlevé. Il ne restait
que les quatre murailles lorsque les parens
arrivèrent la gueule, comme on dit, enfarinée.
Ils eurent beau regarder partout,
ils virent bien qu' on les avait prévenus, et
il leur fallut encore, par honneur, faire les
frais des funérailles. Elles furent, je l' avoue,
très-modestes, et l' on n' y répandit
point de larmes. On ne pleure pas les
morts qui ne laissent rien : c' est aux héritiers
seuls à paraître affligés ; ils sont payés
pour cela.
Les parens du commandeur avaient pourtant
compté sur une riche succession. Ils
ne pouvaient comprendre comment un
homme qui avait plus de quinze mille livres
de rente en bénéfices mourait dans un
état si misérable. Ils avaient vu sa maison
meublée d' une manière convenable à sa
qualité. Ils ne doutèrent point qu' on n' eût
volé ses effets. Ils firent faire sur cela de
grandes informations. Peine inutile ! Ils
eurent recours ensuite aux monitoires, qui
furent affichés aux portes des églises, où
ils sont encore. Les voleurs ont l' estomac
bon, ils ne rendent jamais ce qu' ils ont
pris : les excommunications ne les épouvantent
point. Après tout, ma mère avait
une très-bonne raison pour posséder sans
inquiétude les nippes du commandeur ; car,
peu de temps avant qu' il mourût, il lui
disait quelquefois, quand il visitait son
coffre-fort ou ses bijoux, ou qu' il faisait
emplette de quelque beau meuble : tenez,
mon cher coeur, tout ceci vous appartient .
Quand ces donations, qu' elle regardait
comme faites en bonne forme, n' auraient
pas été capables de lui mettre la
conscience en repos, elle croyait qu' une
jolie femme qui avait pu se résoudre à passer
quelques années avec un vieillard dégoûtant
méritait bien d' en être l' héritière.
Aussi d' habiles docteurs qu' elle consulta
sur ce point levèrent tous ses scrupules en
l' assurant que c' était une chose qui lui
était due.
Le père de Guzman se marie et meurt peu de temps
après son mariage. Suites de cette mort.
Après la mort du commandeur, à qui
Dieu fasse miséricorde, sa chaste veuve
eut un galant, et moi un père tout retrouvé
dans la personne du génois, qui
devint à son tour le patron de la case.
Cette habile femme avait eu l' adresse de
leur persuader à tous deux en particulier
que j' étais leur fils, tantôt en disant à l' un
que j' étais sa vivante image, et tantôt en
disant à l' autre que lui et moi nous nous
ressemblions comme deux oeufs. Heureusement,
je ne pouvais manquer d' être d' un
sang noble, soit que je dusse mon existence
au commandeur, soit que je fusse
de la façon du génois. Pour du côté maternel,
je suis d' une noblesse incontestable.
J' ai cent fois ouï dire à ma mère que
mon aïeule, qui toute sa vie s' était piquée
de chasteté comme elle, comptait parmi
ses alliés tant d' illustres seigneurs, qu' on
aurait pu faire de sa famille un arbre généalogique
aussi grand que celui de la maison
de Tolède.
Malgré tout cela, je ne voudrais pas jurer
que ma discrète mère n' eût point un
troisième galant de race roturière : une
femme qui ne se fait pas une affaire de
tromper un homme est bien capable d' en
tromper deux. Mais, par instinct, ou sur
la bonne foi de ma mère, j' ai toujours regardé
le noble génois comme le véritable
auteur de ma naissance. Je puis t' assurer
que de son côté, mon père ou non, il nous
aimait ma mère et moi avec une extrême
tendresse. Il le fit assez connaître par la
résolution hardie qu' il s' avisa de prendre :
il résolut d' épouser cette dame, que l' on
appelait dans Séville la commandeuse. Il
n' ignorait pas la réputation qu' elle avait,
ni qu' il allait se faire montrer au doigt
dans la ville. Qu' importe ? C' était un homme
qui savait bien ce qu' il faisait. Dès le
temps qu' il lia connaissance avec elle, ses
affaires commençaient à se gâter, et cette
galanterie ne servit pas à les améliorer. La
dame, qui était fort ménagère, et encore
plus friponne, avait si bien su mettre à
profit les faveurs qu' elle avait accordées,
qu' elle possédait au moins dix mille bons
ducats. Avec une somme si considérable,
mon père se sauva d' une nouvelle banqueroute
qu' il était sur le point de faire, et se
trouva plus en état que jamais de figurer
parmi les gros négocians. Il aimait le
faste, l' éclat et le bruit ; c' était là sa passion
dominante : mais, comme il ne pouvait
la satisfaire long-temps sans retomber
dans le même embarras d' où l' argent de
ma mère l' avait tiré, il arriva, quelques
années après son mariage, qu' il se vit
obligé de faire sa dernière banqueroute.
Je dis sa dernière, car, se voyant alors sans
ressource et dans l' impuissance d' entretenir
sa famille sur un bon pied, il aima
mieux se laisser mourir de chagrin que de
survivre à sa prospérité.
La vie eut plus de charmes pour ma
mère, qui soutint avec assez de fermeté le
changement de notre fortune. Cependant
la mort de mon père l' affligea vivement.
Nos maisons n' étaient plus à nous ; il avait
fallu les abandonner aux créanciers. Il ne
nous restait de tous nos biens que quelques
bijoux avec une grande quantité de meubles
assez beaux ; ma mère en fit de l' argent,
et prit le triste parti de se retirer dans
une petite maison pour y vivre tranquillement.
Ce n' est pas qu' elle n' eût pu soutenir
encore notre ménage par de nouvelles
galanteries : quoiqu' elle eût déjà quarante
ans, elle s' était toujours si bien conservée,
que ce n' était pas une conquête à dédaigner ;
mais elle aurait été obligée de
faire les avances, et c' est à quoi elle ne
pouvait se résoudre, après avoir vu toute
sa vie les hommes rechercher ses bonnes
grâces avec empressement. Cette noble fierté
s' accordait si mal avec nos affaires domestiques,
qu' elles empiraient à vue d' oeil.
Je ne doute pas que ma mère n' ait mille
et mille fois souhaité d' avoir une fille au
lieu de moi ; et véritablement cela eût été
plus avantageux pour elle : une fille lui
aurait servi de support, comme elle avait
elle-même été celui de ma grand' mère,
dont il faut que je te fasse un éloge détaillé.
Mon aïeule maternelle était, dans
ses beaux jours, une des plus belles personnes
du royaume ; elle avait beaucoup
d' esprit et entendait son monde parfaitement
bien. Elle ne recevait ordinairement
dans sa maison que de jeunes seigneurs
qui avaient envie de se polir ; et l' on pouvait
dire qu' ils savaient vivre quand ils
avaient pris de ses leçons pendant quelques
années. Mais ce qu' on doit le plus
admirer, c' est qu' elle avait le rare talent
de faire régner entre ses écoliers une parfaite
union ; ils n' avaient jamais ensemble
le moindre démêlé. Pendant qu' elle s' attachait
à façonner ces jeunes gens, il arriva
qu' elle eut ma mère par un coup de
hasard ; elle ne manqua pas de leur en
faire honneur à chacun en particulier, et
de trouver que sa fille leur ressemblait à
tous par quelque endroit : voilà votre
bouche, disait-elle à celui-ci ; voilà vos
yeux, disait-elle à celui-là ; vous ne sauriez
désavouer cet enfant. Pour mieux le
leur persuader encore, lorsqu' elle tenait
ma mère entre ses bras, elle affectait toujours
de l' appeler du nom du cavalier qui
était présent ; et supposé qu' il y en eût
deux, ce qui n' était pas extraordinaire,
elle l' appelait tout court Dona Marcella ,
qui était le nom propre de ma mère. Il y
aurait aussi de l' injustice à lui contester le
dona , puisqu' on ne peut la soupçonner
de n' être pas une fille de qualité. Mais,
pour t' apprendre quelque chose de plus
positif touchant sa naissance, tu sauras
que ma grand' mère, parmi ses galans, en
avait un qu' elle aimait plus que tous les
autres ; et comme ce seigneur était un
Guzman, elle jugea qu' elle pouvait
en conscience faire descendre sa fille d' une
si grande maison. C' est du moins ce que
mon aïeule a dit confidemment à ma mère,
en l' assurant même qu' elle la croyait fille
d' un seigneur parent fort proche des ducs
de Medina Sidonia.
Tu vois donc bien que ma grand' mère
était une femme admirable pour les intrigues
d' amour ; néanmoins, aimant autant
la dépense qu' elle l' aimait, bien loin d' amasser
des richesses immenses dans le trafic
des plaisirs, elle aurait couru risque
dans sa vieillesse de sentir l' indigence, si
la fleur de la beauté de sa fille n' eût commencé
d' éclore à mesure que celle de la
sienne se flétrissait. La bonne dame avait
beaucoup d' impatience de voir sa petite
Marcelle assez formée pour être établie ; et
la trouvant à douze ans fort avancée pour
son âge, elle ne différa point à la pourvoir.
Un marchand nouvellement arrivé
du Pérou, et plus riche qu' un juif, en devint
le premier possesseur moyennant quatre
mille ducats dont il fit présent à mon
aïeule, qui, donnant chaque jour au marchand
quelque successeur libéral, vécut
par ce moyen toute sa vie dans l' abondance.
Il eût donc fallu à ma mère une fille à
ma place, ou du moins avec moi ; ma soeur
nous aurait servi de port dans notre naufrage,
et nous aurions bientôt fait fortune
avec une pareille marchandise à Séville,
où il y a des marchands pour tout. C' est
la retraite des honnêtes gens, qui n' ont
pour tout bien que de l' esprit ; c' est la
mère des orphelins et le manteau des pécheurs.
En tout cas, si cette ville eût
trompé notre attente, nous aurions été tout
droit à Madrid, où l' on peut dire qu' on
est en fonds quand on possède un semblable
joyau. Si d' abord nous n' eussions pas
trouvé à le vendre, nous aurions pu du
moins le mettre en gage, et faire toujours
à bon compte une chère de prince. Je ne
suis pas plus maladroit qu' un autre, et je
crois qu' avec une jolie soeur je n' aurais pas
manqué de parvenir à quelque bon emploi ;
mais enfin le ciel en voulut ordonner
autrement, et me rendre fils unique pour
mes péchés.
J' entrais alors dans ma quatorzième année ;
et comme j' avais déjà du sentiment,
la misère dont nous étions menacés me fit
prendre la résolution d' abandonner ma
mère et ma patrie pour aller chercher fortune
ailleurs. Je me proposai de voyager
pour apprendre à connaître le monde, et
j' avais raison de vouloir commencer de
bonne heure. Ma plus grande envie toutefois
était de passer à Gênes pour y voir mes
parens paternels. Si bien qu' un beau jour,
ne pouvant résister plus long-temps au désir
qui me pressait d' exécuter mon dessein,
je sortis de Séville la tête pleine de
chimères, et la bourse presque vide d' argent.
Guzman quitte sa mère et sort de Séville. Sa
première aventure dans une hôtellerie.
Comme je me souvenais d' avoir ouï dire
qu' il importait aux aventuriers de se parer
de noms de conséquence, sans quoi ils
passaient pour des misérables dans les pays
étrangers, je me donnai le nom de Guzman
que portait ma mère, et qui sans
doute était le plus honorable de notre
maison ; j' y ajoutai la seigneurie D' Alfarache.
Cela me sembla fort bien imaginé ;
et me voilà déjà dans mon esprit l' illustre
seigneur Guzman D' Alfarache.
Ce seigneur de fraîche date, ne s' étant
mis en chemin que l' après-dînée, n' alla
pas fort loin le premier jour, quoiqu' il
marchât aussi vite que si on l' eût poursuivi,
ou qu' il eût cru ne pouvoir assez
tôt s' éloigner de Séville. Effectivement je
bornai ma journée à la chapelle de saint-Lazare,
à une demi-lieue de cette ville.
J' étais déjà las ; je m' assis sur les degrés
de l' église, où, remarquant que la nuit
approchait, je commençai à m' attrister et
à sentir quelque inquiétude sur ce que je
deviendrais. Là-dessus il me vint une idée
pieuse que je contentai : j' entrai dans la
chapelle, où je me mis à prier Dieu de
m' inspirer. Ma prière fut fervente, mais
courte, car on ne me donna pas le temps
de la faire longue. L' heure de fermer l' église
arriva ; l' on m' obligea de sortir, et
on me laissa sur le perron, où je demeurai
fort en peine de ma personne.
Représente-toi en effet pour un moment
à la porte de cette chapelle un enfant
de famille aussi chéri qu' un fils de
marchand de Tolède et nourri dans l' abondance ;
considère que je ne savais où
aller ni à quoi me déterminer. Il n' y avait
là ni près de là aucune hôtellerie ; je ne
voyais que de l' eau claire qui coulait à
quelques pas de moi : le mauvais commencement
de voyage ! Pour comble de misère,
mon ventre m' avertissait qu' il était temps
de souper. Je connus alors la différence
qu' il y a entre un homme qui a faim et un
homme rassasié ; entre celui qui se voit à
une bonne table et celui qui n' a pas un
morceau de pain à manger. Ne sachant
donc que faire, ni à quelle porte aller frapper,
je me résolus à passer la nuit sur le
perron, puisque la nécessité le voulait
ainsi. Je m' y couche tout de mon long, le
nez et les yeux couverts de mon manteau,
mais non sans appréhension d' être dévoré
par les loups, que je m' imaginais quelquefois
entendre autour de moi.
Le sommeil pourtant vint suspendre mes
inquiétudes, et se rendit si bien maître
de mes sens, que je ne me réveillai que
deux heures après le lever du soleil ; encore
ne fut-ce qu' au bruit que firent avec
des tambours plusieurs paysannes qui
allaient en chantant et en dansant apparemment
à quelque fête. Je me levai
promptement, n' ayant aucune peine à
quitter mon gîte ; et trouvant en cet endroit
divers chemins qui m' étaient également
inconnus, je choisis le plus beau en
disant : puisse cette route que je prends au
hasard me conduire tout droit au temple
de la fortune ! Je faisais comme cet ignorant
médecin de la Manche qui portait ordinairement
un sac rempli d' ordonnances, et
qui, quand il était auprès d' un malade, en
tirait la première qui se rencontrait sous
sa main, et disait : Dieu te la donne
bonne ! Mes pieds faisaient l' office de ma
tête, et je les suivais sans savoir où ils me
conduisaient.
Je fis deux petites lieues cette matinée ;
ce n' était pas peu pour un garçon qui
n' en avait jamais tant fait ; je croyais déjà
être arrivé aux antipodes, et avoir découvert
un nouveau monde comme le fameux
Christophe Colomb. Ce nouveau
monde pourtant n' était rien autre chose
qu' une misérable taverne, où j' entrai tout
en sueur, couvert de poussière, fatigué et
mourant de faim. Je demandai d' abord à
dîner ; on me dit qu' il n' y avait que des
oeufs frais : des oeufs frais ! M' écriai-je. Soit,
je m' en contenterai ; hâtez-vous de m' en
accommoder une demi-douzaine ; faites-m' en
une omelette. L' hôtesse, qui était une effroyable
vieille, se mit à me considérer
avec attention. Elle vit bien que j' étais un
cadet de haut appétit ; et je lui parus si
neuf, qu' elle jugea qu' on pouvait impunément
me servir pour oeufs frais des demi-poussins.
Dans cette confiance, elle s' approcha
de moi, et me riant au nez : d' où
êtes-vous, mon fils ? Me dit-elle d' un air
gai. Je lui répondis que j' étais de Séville,
et je la pressai de nouveau de m' apprêter
les oeufs ; mais, avant que de faire ce que
je lui disais, elle me passa sa vilaine main
sous le menton en disant : et où va le petit
badin de Séville ? En même temps elle voulut
me baiser ; mais je détournai la tête
brusquement pour esquiver l' accolade. Je
ne fus pourtant pas assez adroit pour l' éviter
entièrement : la vieille me fit sentir
son haleine, et il me sembla qu' elle venait
de me communiquer sa vieillesse et ses infirmités :
heureusement je n' avais que du
vent dans l' estomac ; sans cela je lui aurais
rendu des poires pour des prunes.
Je lui dis que j' allais à la cour, et je la
priai de me donner promptement à manger.
Alors elle me fit asseoir sur une escabelle
boiteuse, devant une table de pierre,
qu' elle couvrit d' une nappe qui avait tout
l' air d' un écouvillon de four ; ensuite elle
me présenta quelques grains de sel dans le
cul d' un pot de terre cassé, et de l' eau dans
un vaisseau de la même matière, où ses
poules buvaient ordinairement, avec un
morceau de gâteau aussi noir que la nappe.
Après m' avoir fait attendre un bon quart
d' heure, elle me servit, sur une assiette
plus noire que de l' encre, une omelette,
ou, pour mieux dire, un cataplasme
d' oeufs. L' omelette, l' assiette, le pain, le
pot, la salière, le sel, la nappe et l' hôtesse
paraissaient de la même couleur. Mon
coeur aurait dû se soulever contre des choses
si dégoûtantes ; mais, outre que j' étais un
voyageur tout neuf, il fallait entendre le
bruit que mes boyaux faisaient dans mon
ventre creux ; on eût dit qu' ils s' entre-mangeaient.
Cependant, malgré la malpropreté
du couvert et le mauvais assaisonnement
des oeufs, je me jetai sur l' omelette
comme un cochon sur le gland ; j' eus beau
la sentir deux ou trois fois croquer sous
mes dents, quoique cela dût me devenir
suspect, je ne laissai pas de passer outre.
Néanmoins, lorsque j' en fus aux derniers
morceaux, il me sembla que cette omelette
n' avait pas tout-à-fait le même goût que
celles qu' on mangeait chez ma mère ; ce
que j' attribuai bonnement à la différence
des climats, m' imaginant que les oeufs pouvaient
n' avoir pas la même qualité dans
tous les pays ; comme si j' eusse été à cinq
cents lieues du mien. Enfin, quand j' eus
expédié cet excellent mets, je me sentis
tout autre que je n' étais auparavant, et je
m' estimais trop heureux d' avoir fait ce repas.
Tant il est vrai qu' à bon appétit il ne
faut point de sauce.
Le pain m' amusa plus long-temps que
les oeufs, attendu qu' il était très-mauvais,
et que, pour l' avaler, il fallait, en dépit de
moi, y aller lentement, ou bien j' aurais
joué à m' étrangler ; il n' y avait pas de milieu,
surtout lorsqu' après avoir mangé la
croûte, ce que je fis d' abord, je voulus en
venir à la mie, qui était encore tout en
pâte ; j' en sortis pourtant à mon honneur,
mais ce fut à l' aide du vin, qui, dans ce
quartier-là, est délicieux. Je me levai de
table d' abord que j' eus achevé de dîner ; je
payai mon hôtesse, et me remis gaîment
en chemin. Mes pieds, qui avaient commencé
à refuser le service en arrivant à
l' hôtellerie, reprirent une nouvelle vigueur.
J' étais déjà pour le moins à une bonne
lieue de la taverne, et tout allait bien
jusque-là, quand la digestion, qui se faisait,
excita peu à peu dans mon estomac un tumulte,
qui fut suivi de rapports dont je
tirai un très-mauvais augure. Je repassai
dans mon esprit la résistance que mes dents
avaient trouvée en broyant les oeufs, et je
fis là-dessus des réflexions qui me mirent
au fait : je ne doutai plus que je n' eusse
mangé une omelette amphibie. Aussi, ne
pouvant la porter plus loin, je fus obligé
de m' arrêter pour me soulager.
Il rencontre un ânier et deux ecclésiastiques. De la
conversation qu' ils eurent ensemble, et de quelle
façon l' ânier et lui furent régalés dans une
hôtellerie à Cantillana.
Je demeurai quelque temps appuyé contre
une muraille qui servait d' enclos à une
vigne ; j' étais pâle et abattu des efforts que
j' avais faits. Il passa par cet endroit un
ânier avec plusieurs ânes qui n' étaient point
chargés ; il s' arrêta pour me regarder ; et,
touché de compassion en me voyant dans
l' état où j' étais, il me demanda ce que j' avais.
Je lui contai l' accident qui venait de
m' arriver ; mais je ne lui eus pas sitôt dit
que je l' imputais à certaine omelette que
j' avais mangée dans la dernière hôtellerie,
qu' il se mit à rire, mais à rire d' une si
grande force, que, s' il ne se fût pas tenu
à deux mains au bât de son âne, mon
homme en serait infailliblement descendu
la tête la première.
Quand nous sommes affligés, nous n' aimons
pas qu' on se moque de notre affliction.
Mon visage, qui était plus pâle que la
mort, devint plus rouge que le feu : je regardai
de travers ce maraud, et lui fis connaître
par un petit air mécontent que son
procédé ne me plaisait point du tout. Je
ne fis par là que l' exciter à continuer ses ris.
Alors, jugeant que plus je me fâcherais,
plus il aurait envie de rire, je le laissai s' en
donner tout son soûl ; aussi-bien je n' avais
ni épée ni bâton pour en venir avec lui aux
voies de fait, et je crois qu' à coups de poing
je n' aurais pas été le plus fort ; cette considération
fut cause que je filai doux, en
quoi je marquai bien de la prudence. Il est
d' un homme d' esprit, quelque offensé qu' il
soit, de ne pas faire le brave pour s' en repentir ;
d' ailleurs je voulais ménager l' ânier
à cause de ses ânes, dont je comptais bien
que quelqu' un me porterait jusqu' à la couchée,
qui était encore assez loin de là. Néanmoins
je ne pus m' empêcher de lui dire :
hé bien, mon ami, pourquoi tous ces éclats
de rire ? Est-ce que j' ai le nez de travers ?
Pour toute réponse à ces paroles, le voilà
qui renouvelle ses ris immodérés.
Il plut pourtant à Dieu que cela finît.
L' ânier, n' en pouvant plus, reprit peu à
peu son sérieux, et me dit tout essoufflé :
mon petit seigneur, je ne me moque point
de votre aventure ; elle est assurément bien
triste pour vous ; mais c' est qu' en me la
racontant, vous m' avez fait ressouvenir
d' une autre qui vient d' arriver dans la même
hôtellerie à cette vieille sorcière qui vous
a si mal traité. Deux soldats qu' elle a régalés
comme vous lui ont fait payer le tout
ensemble. Puisque nous allons le même
chemin, ajouta-t-il, vous n' avez qu' à monter
sur un de mes ânes, et je vais à loisir
vous conter cette histoire. Je ne me le fis
pas dire deux fois ; je montai sur un de ces
animaux, et me préparai à entendre ce
que l' ânier avait à me dire de ces deux
soldats, que j' avais effectivement vus entrer
dans l' hôtellerie dans le temps que j' en
sortais.
Ces deux grivois, me dit-il, ont demandé
à l' hôtesse ce qu' elle avait à leur donner.
Elle leur a répondu ainsi qu' à vous qu' elle
n' avait que des oeufs. Là-dessus ils ont ordonné
qu' on leur fît une omelette, et la
vieille leur en a peu de temps après apporté
une. Ils ont voulu la couper, et, trouvant
quelque chose qui résistait au couteau,
ils l' ont examinée attentivement ; ils ont
aperçu trois petits paquets qui ressemblaient
fort à trois têtes mal formées de
poussins, et dont les becs déjà un peu fermes
ne permettaient nullement de douter
de ce que c' était. Les soldats, après avoir
fait une si belle découverte, sans en rien
témoigner, ont couvert l' omelette d' une assiette,
et demandé à l' hôtesse si elle n' avait
pas quelque autre chose qu' ils pussent
manger : elle leur a proposé deux rouelles
d' une alose qu' elle venait de faire griller ;
ils les ont acceptées et expédiées à la sauce
blanche. Après cela, l' un des deux grivois
s' étant approché d' un air doucereux de la
vieille, comme pour compter avec elle, lui
a appliqué sur le visage l' omelette qu' il tenait
dans sa main, et lui en a si bien frotté
les yeux et le nez, qu' elle s' est mise à
pousser de grands cris : alors l' autre soldat,
feignant de blâmer son camarade et d' avoir
pitié de cette malheureuse femme, a couru
à elle, sous prétexte de la consoler, et lui
a passé sur la face ses mains barbouillées
de suie ; ensuite ils sont sortis tous deux
de la taverne en chargeant encore d' injures
la vieille, qui n' a point reçu d' eux d' autre
paiement. Je vous assure, poursuivit l' ânier,
que c' était une chose à voir que
l' hôtesse en cet état, et les mines agréables
qu' elle faisait en pleurant et en criant.
Le récit de cette ridicule aventure me
consola un peu de la mienne, et me fit oublier
les ris de l' ânier, qui ne manqua pas
de se remettre à rire aussitôt qu' il eut
achevé de parler ; sans cela, il n' aurait pas
été content de sa narration. Pendant ce
temps-là nous avancions toujours. Nous
rencontrâmes deux ecclésiastiques qui,
nous ayant aperçus de loin, nous attendaient
pour profiter de la commodité des
ânes. Ces bons prêtres, qui étaient fatigués,
en avaient un très-grand besoin pour
se rendre à Caçalla, où ils allaient, aussi-bien
que l' ânier. Ils eurent bientôt fait leur
marché avec lui ; ils montèrent chacun sur
un âne, et nous continuâmes tous quatre
notre chemin.
Le maître des montures était encore trop
occupé du plaisir qu' il avait eu dans l' hôtellerie
de la vieille pour n' en plus parler.
Il ne put s' empêcher de dire qu' il y avait
dans cette histoire à rire pour lui pendant
le reste de ses jours : et moi, m' écriai-je en
l' interrompant brusquement, je me repentirai
toute ma vie de n' avoir pas fait pis que
ces soldats à cette vieille empoisonneuse ;
mais patience, elle n' est pas encore morte,
et tout se paie à la fin. Les ecclésiastiques
prirent garde à la vivacité avec laquelle je
prononçai ces paroles, et furent curieux de
savoir pourquoi je les avais dites : l' ânier,
qui ne demandait pas mieux que de recommencer
cette histoire pour avoir une nouvelle
occasion de rire, en fit part à ces
messieurs ; et comme il était en train, il
leur conta aussi la mienne, ce qui ne fut
pas un petit sujet de mortification pour
moi.
Les ecclésiastiques désapprouvèrent fort
la conduite de la vieille hôtesse, et ne blâmèrent
pas moins mon ressentiment. Mon
fils, me dit le plus âgé des deux, vous êtes
jeune, un sang bouillant vous emporte et
vous ôte l' usage de la raison ; sachez que
c' est un aussi grand crime d' être fâché d' avoir
manqué l' occasion d' en commettre un
que de l' avoir commis en effet. Le prêtre
ne borna point là sa remontrance ; il me
fit un long discours sur la colère et sur le
désir de se venger : il semblait que ce fût
un sermon ; je suis persuadé même que
c' en était un qu' il avait prêché plus d' une
fois, et qu' il était bien aise de répéter pour
s' en rafraîchir la mémoire. Il est certain
que la plupart des choses qu' il me débita
étaient au-dessus de ma portée et de celle
de notre ânier, qui, toujours plein de sa
vieille, riait sous cape pendant que le prédicateur
perdait son temps à me prêcher.
Enfin nous arrivâmes à Cantillana ; les deux
ecclésiastiques mirent pied à terre, prirent
congé de nous jusqu' au lendemain matin,
et allèrent loger chez un de leurs amis.
Pour moi, je n' abandonnai point l' ânier,
qui me dit : je vais vous mener dans une
des meilleures hôtelleries de cette ville ;
l' hôte est un excellent cuisinier, et l' on ne
nous donnera point là des oeufs couvés.
Cette assurance me fit d' autant plus de
plaisir que mon estomac avait besoin d' un
bon repas pour se rétablir. Nous allâmes
descendre à la porte d' une maison d' assez
belle apparence, et dont le maître vint nous
accabler de civilités. C' était bien le plus
grand fripon qu' il y eût peut-être dans ces
quartiers-là, et je ne fis que sauter, comme
on dit, de la poêle à frire dans le feu.
L' ânier conduisit ses bêtes à l' écurie, où il
demeura quelque temps à pourvoir à leurs
besoins, et moi je me couchai par terre
comme un homme qui avait les cuisses
rompues et la plante des pieds enflée, pour
avoir été trois ou quatre heures sur un âne
sans étriers. Je me reposai dans cette situation
jusqu' à ce que l' ânier, m' étant revenu
joindre, me dit : voulez-vous bien que nous
soupions ? J' ai résolu de partir demain dès
la pointe du jour pour arriver avant la nuit
à Caçalla ; je serais bien aise de me coucher
de bonne heure. Je lui répondis que je ne
demandais pas mieux que de me mettre à
table, pourvu qu' il voulût bien m' aider à
me relever, et même à marcher, attendu
que je ne pouvais me soutenir. Il me rendit
ce service avec une complaisance dont je
lui sus très-bon gré.
Nous appelâmes l' hôte, à qui nous dîmes
que nous avions envie de bien souper.
Messeigneurs, nous répondit le matois,
il ne tiendra qu' à vous de faire bonne
chère, vous n' avez qu' à parler ; j' ai chez
moi d' excellentes provisions. Sa réponse
fut fort de mon goût ; mais il avait l' air
fourbe, et paraissait hâbleur en diable. Il
n' importe, dis-je en moi-même, qu' il soit
tout ce qu' il lui plaira, et qu' il nous serve
bien. Il faisait aussi le plaisant et l' homme
de belle humeur. Souhaitez-vous, poursuivit-il,
que je vous présente une partie
de la fressure d' un veau que je tuai hier ?
Je vous en ferai un ragoût des dieux. C' était
un veau, ajouta-t-il en me prenant les
mains d' une manière caressante, le meilleur
petit veau que vous ayez jamais vu.
J' ai été fort mortifié d' être obligé de lui
ôter la vie, mais je n' ai pu faire autrement ;
il me coûtait trop à nourrir dans ce temps
de sécheresse. Pour imposer silence à ce
maudit babillard, nous le priâmes, si la
fressure était apprêtée, de nous en apporter
promptement un morceau. Elle est prête,
nous dit-il, et tout assaisonnée. à ces
mots, il courut à la cuisine en faisant des
gambades, et revint quelques momens
après avec deux plats, dans l' un desquels
il y avait de la salade, et dans l' autre une
partie de la fressure de ce bon petit veau si
regretté.
Je laissai mon compagnon se jeter sur
la salade, dont je ne me souciais guère,
et je commençai à manger de la fressure :
elle n' avait pas mauvaise mine ; et ce qui
m' en déplaisait, c' est que je trouvais qu' il
y en avait bien peu pour deux ventres affamés :
j' avais plus tôt avalé un morceau que
je ne l' avais dans la bouche, et la faim ne
me permettait pas de juger de ce que je
mangeais. L' ânier, remarquant, à la façon
dont je m' y prenais, que bientôt il n' y aurait
plus rien dans le plat de viande, quitta
la salade pour venir du moins me disputer
les derniers morceaux, qui disparurent
dans le moment. Nous demandâmes
encore de la fressure ; le bourreau d' hôte
nous en apporta moins que la première
fois, pour irriter notre appétit et nous en
faire souhaiter davantage. En effet, le second
plat ne nous amusa pas long-temps,
et fut suivi d' un troisième.
Il n' en fut pas tout-à-fait de celui-ci
comme des deux autres. étant alors à
demi-rassasié, j' y allais un peu plus doucement,
et je pouvais rendre plus de justice à la
fressure. Je ne la trouvai plus si bonne, et
je dis à l' hôte que, s' il avait quelque autre
mets à nous servir, je le priais de nous
l' apporter. Il répondit que si nous voulions
de la cervelle du même veau, il nous
en ferait dans un instant un ragoût exquis,
et qu' en attendant il nous donnerait une
andouille faite des tripes et de la fraise de
la même bête ; ce qui, disait-il, était un
morceau très-friand. Je n' en portai pas un
jugement si favorable lorsque j' en eus
goûté ; elle sentait si fort la paille pourrie,
que j' en fis d' abord la grimace : je ne m' en
plaignis pourtant point ; je me contentai
de lâcher prise et de laisser faire mon camarade,
qui mangeant toujours de la même force,
dévora l' andouille en moins de
rien.
Enfin la cervelle arriva ; j' espérais qu' elle
réveillerait mon appétit : elle était accommodée
avec des oeufs, de manière que c' était
une espèce d' omelette ; ce que l' indiscret
ânier n' eut pas sitôt remarqué, qu' il
fit un éclat de rire. Cela me chagrina ; je
m' imaginai que c' était pour me dégoûter
de cette omelette en me faisant souvenir
de celle de la dînée. Je lui reprochai sa
malice ; mais il n' en rabattit pas un ris, ce
qui produisit une assez plaisante scène :
car l' hôte, qui ne savait pourquoi l' un riait
tant, ni pourquoi l' autre se fâchait, nous
écoutait en homme qui se croyait intéressé
dans cette affaire. Ne se sentant pas la
conscience nette sur la cervelle, non plus
que sur l' andouille et la fressure, il se troubla
comme un criminel à qui tout fait
peur, et son trouble redoubla quand il
m' entendit dire en colère à l' ânier que, s' il
continuait à se moquer de moi, je jetterais
la cervelle contre le mur. L' hôte pâlit à ces
paroles ; il lui sembla qu' on lui reprochait
son crime ; mais, voulant paraître ferme
et résolu, il affecta de nous envisager tous
deux, et de nous dire d' un air de fureur,
en enfonçant son bonnet : vive dieu ! Il ne
faut point tant rire ; je vous soutiens et
vous soutiendrai toujours que c' est une
bonne cervelle de veau : si vous ne voulez
pas m' en croire, je m' offre à vous le prouver
par témoins ; il y a plus de cent personnes
qui m' ont vu tuer le veau.
Nous ne fûmes pas peu surpris, mon
compagnon et moi, de cet emportement
d' un homme à qui nous ne pensions point
du tout ; ce fut pour l' ânier un sujet de
rire sur nouveaux frais, et pour le coup je
ne pus m' empêcher de suivre son exemple,
quoique d' ailleurs je n' en eusse aucune envie.
Nous achevâmes par là de déconcerter
notre hôte, qui, ne doutant plus que
nous n' eussions découvert la mèche, en
devint plus furieux. Il ôta brusquement le
plat de dessus la table en nous disant :
allez rire et manger ailleurs ; je ne loge
point de gens qui se moquent de moi à ma
barbe : vous n' avez qu' à me payer et sortir
de ma maison ; après quoi, je vous
permets de rire tant qu' il vous plaira.
Mon camarade, qui se sentait de l' appétit,
ne vit pas sans peine emporter le
plat. Il prit son sérieux, et dit à l' hôte d' un
ton aigre-doux : à qui en avez-vous, cousin ?
Qui vous demande votre âge, et qui
vous appelle grosse tête ? Grosse tête ou
non, répliqua l' hôte, je dis que c' est une
tête de veau bien fraîche et des meilleures.
Il prononça ces mots avec toutes les
démonstrations d' un homme qui se préparait
à nous battre ; mais l' ânier, qui le connaissait
mieux que moi, et qui était bon
pour lui, se leva de table ; et faisant à son
tour le rodomont : par saint Jacques !
S' écria-t-il, est-ce qu' il y a quelque ordonnance
qui règle de quoi l' on doit rire dans
cette hôtellerie ? Ou si l' on a mis une taxe
là-dessus ? Je ne vous dis pas cela, répondit
l' hôte d' un air radouci ; je dis seulement
que je ne souffrirai pas qu' on me
tourne en ridicule chez moi, ni qu' on me
fasse passer pour un homme qui traite mal
ses hôtes. Qui vous parle de mauvais traitement ?
Reprit l' ânier. Qui songe à se moquer
de vous ? Remettez promptement sur
la table cette cervelle, vous verrez que ce
n' est point de cela que nous rions. Croyez-moi,
laissez rire et pleurer les gens chez
vous sans y trouver à redire.
Ce discours de l' ânier fit son effet ; le délicieux
ragoût qui nous avait été comme
arraché des mains nous fut rendu, et nous
voilà tous d' accord. Mon compagnon reprit
sa place, et continuant de parler à
l' hôte : apprenez, lui dit-il, que, si je me
moquais de vous, je ne vous en cacherais
pas la cause, tant je suis franc ; c' est mon
caractère : ce n' est donc pas de vous que
nous rions, c' est de cette façon d' omelette
que vous nous donnez là ; elle m' a fait
souvenir de certaine aventure que mon petit
camarade que vous voyez a eue aujourd' hui
dans une taverne où nous avons dîné.
Si l' ânier en fût demeuré là, j' en aurais
été quitte à bon marché ; mais il me fallut
avoir la patience d' essuyer pour la troisième
fois l' histoire des deux soldats et la
mienne, dont il fit impitoyablement le récit
à notre hôte dans les termes et avec de
si grandes démonstrations de joie, qu' il
semblait se baigner en eau rose en faisant
cette narration.
L' hôte eut tout le loisir de reprendre ses
esprits pendant un si long détail ; et jugeant
qu' il avait pris l' alarme mal à propos,
il s' avisa de jouer un autre personnage.
Il interrompait à tout moment l' ânier
par des sainte Vierge ! Grand dieu
du ciel ! et autres semblables exclamations
dont toute la maison retentissait, et qu' il
accompagnait de grimaces hypocrites :
que dieu punisse, dit-il, quand l' autre
eut cessé de parler, que dieu punisse toute
personne qui fait mal son devoir ! comme
le sien était de voler, et qu' il s' en acquittait
fort bien, il ne se croyait pas apparemment
intéressé dans cette imprécation.
Après avoir achevé ces mots, il se tut
et se promena quelques momens dans la
salle ; puis tout à coup reprenant la parole
d' une voix tonnante : " comment est-il
possible, s' écria-t-il, que la terre n' ait pas
encore englouti cette méchante vieille, et
que sa maison ne soit pas abîmée ! Il n' y a
pas un voyageur qui ne se plaigne de cette
créature-là, et de ce qu' elle donne à manger.
Il ne sort pas de chez elle un passager
qui ne la maudisse et ne fasse serment
de ne plus s' arrêter dans sa taverne. Si les
officiers de justice, qui par le devoir de
leurs charges sont obligés de mettre ordre
à ses friponneries, les souffrent sans rien
dire, ils savent bien pourquoi. ô ciel !
Dans quel temps vivons-nous ! "
cet honnête homme en cet endroit poussa
un profond soupir, et garda le silence,
mais d' un air à nous persuader qu' il en
pensait encore plus qu' il n' en avait dit. Je
comptais qu' il ne nous étourdirait plus de
pareils discours ; je comptais sans mon
hôte. Il se remit de plus belle sur la friperie
de la vieille, et, sans exagération,
nous en eûmes pour une grosse demi-heure.
Après quoi il finit en disant : " je rends
un million de grâces au ciel de ne pas ressembler
à cette maudite hôtesse, et d' être
un homme de bien et d' honneur. Je vais
tête levée par tout le monde, sans craindre
que quelqu' un m' ose faire le moindre reproche.
Tout pauvre que je suis, il ne se
fait point de semblables trafics dans ma
maison. Toute chose, dieu merci, s' y
vend pour ce qu' elle est : un chat n' y passe
pas pour un lièvre, ni une vieille brebis
pour un agneau. Que personne ne songe
à tromper les autres ; c' est s' abuser soi-même.
Qui mal fait, mal trouvera. "
heureusement pour l' ânier et pour moi,
l' hôte, manquant d' haleine, fut obligé de
s' arrêter là. Je saisis ce moment pour lui
demander s' il n' avait point de fruits. Il
répondit qu' il lui était arrivé depuis peu
de très-bonnes olives. Tandis qu' il nous
en alla chercher, mon camarade acheva de
dévorer la cervelle. J' avais fait peu d' honneur
à ce ragoût, ne l' ayant pas trouvé
meilleur que l' andouille ; cela n' empêcha
pas qu' il ne fût expédié comme tout le
reste. Jamais loup affamé n' a mangé avec
tant de fureur que l' ânier ; il ne pouvait
se rassasier : il y avait pour le moins une
heure que nous étions à table, et l' on eût
dit, à le voir, qu' il ne faisait que de s' y
mettre. Pour moi, je m' accommodai fort
bien des olives, qui étaient excellentes, de
même que le vin. à l' égard du pain, quoique
assez méchant, il pouvait passer pour
bon en comparaison de celui de la dînée.
Tel fut notre souper. Comme nous devions
partir de grand matin le jour suivant,
nous recommandâmes à notre hôte de nous
préparer de bonne heure à déjeuner ; ensuite
nous allâmes nous coucher sur de la
vieille paille, après avoir étendu dessus
quelques couvertures pour nous servir de
matelas. La fatigue de la journée et la
quantité de vin que j' avais bu me procurèrent
un sommeil si profond, que les puces,
dont je fus la proie toute la nuit,
n' eurent pas le pouvoir de le troubler. Je
crois que j' aurais dormi jusqu' au lendemain
au soir, si l' ânier ne m' eût réveillé
au lever de l' aurore pour m' avertir qu' il
était temps de songer à notre départ. Je
fus bientôt prêt ; je n' eus qu' à me secouer
et qu' à ôter de mes cheveux les brins de
paille dont ils étaient mêlés. J' avais tout
l' air d' un petit monstre, dans l' état où les
puces m' avaient réduit. Elles m' avaient
tellement défiguré le visage, qu' on m' aurait
pu prendre pour un garçon qui avait
la rougeole. Si dans ce moment-là j' eusse
été transporté dans la place de Séville, je
doute que quelqu' un m' eût reconnu.
Ce jour-là était un dimanche. Nous commençâmes
par aller entendre la messe, puis
nous revînmes à l' hôtellerie, où mon gourmand
de camarade n' oublia pas le déjeuner ;
ce fut le premier soin dont il s' embarrassa.
Messeigneurs, nous dit l' hôte, j' ai
mis en ragoût un morceau de ce même
veau dont vous avez soupé hier au soir,
et je puis dire que j' ai employé tout mon
art pour en composer un plat digne de vous
être présenté. L' ânier, à qui ce discours faisait
venir l' eau à la bouche, courut se mettre
à table, et se jeta sur le ragoût, qui lui
parut aussi bon que s' il eût été de chair de
paon. Je demeurai quelques momens à le
regarder, sans me sentir la moindre envie
de l' imiter, soit que mon appétit ne fût pas
ouvert de si bon matin, soit que j' eusse
encore mon souper sur l' estomac ; mais il
y allait d' une manière à persuader qu' il
mangeait la meilleure chose du monde.
Outre cela, craignant de me repentir à la
dînée de n' avoir pas profité d' un si bon déjeuner,
je fis un effort pour avaler quelques
morceaux. Bien loin de trouver le veau
aussi ragoûtant que mon camarade le disait,
le goût m' en parut désagréable ; quant
à la sauce, comme l' hôte avait eu ses raisons
pour y prodiguer le poivre et le sel, elle
prenait si fort à la gorge, qu' il m' y fallut
renoncer aussitôt que j' en eus tâté ; de plus,
la viande était si dure, que je ne pus m' empêcher
de dire : voilà un veau bien coriace ;
j' ajoutai même qu' il n' avait pas le goût de
son espèce. Notre hôte, qui m' entendait,
prit la parole, en rougissant un peu malgré
son impudence : ne voyez-vous pas, dit-il,
qu' il n' est pas assez mortifié ? L' ânier,
croyant ce qu' avançait l' hôte, ou du moins
que j' avais tort d' être si délicat, s' écria
d' un ton railleur : ce n' est pas cela, c' est
que notre jeune cadet de Séville a toujours
été nourri d' oeufs frais et de craquelins ;
toute autre chose est mauvaise pour lui.
Je haussai les épaules à ce trait de mon
camarade, et ne dis pas un mot, ne sachant
si je n' étais pas effectivement trop
difficile, ou plutôt m' imaginant être déjà
dans un autre monde. Cependant je ne pus
me résoudre à mettre la main au plat, et
je commençai à faire des réflexions qui
n' étaient pas d' un homme de mon âge. Je
me rappelai l' emportement de l' hôte lorsqu' il
nous avait vus rire le soir au souper ;
le serment qu' il nous avait fait sans nécessité ;
et comme toute personne qui veut se
justifier avant qu' on l' accuse se rend suspecte,
je jugeai qu' il y avait de la friponnerie
là-dedans. Dès que mon imagination
fut une fois prévenue contre lui, la
vue et l' odeur de son vilain veau commencèrent
à me faire mal au coeur ; je ne pus
demeurer plus long-temps à table, et je me
levai en attendant qu' il plût à l' ânier d' en
faire autant : ce qui arriva bientôt. Quoique
le morceau de veau fût une pièce de
résistance, mon compagnon n' en fit qu' un
fort léger repas ; après quoi je lui dis de
compter avec l' hôte pour savoir ce que
nous devions ; mais il me répondit d' un air
honnête que c' était si peu de chose, qu' il
se chargeait de le satisfaire, que je ne devais
point m' embarrasser de cela.
Ce procédé noble d' un ânier me surprit
extrêmement, ou, pour mieux dire, me
charma ; si j' eusse été bien en espèces, je
me serais sans doute piqué d' honneur ; je
n' aurais pas souffert qu' il eût payé pour
moi ; mais ma bourse était si plate, qu' il
ne me convenait point de disputer de générosité.
Je le laissai donc sans façon faire
tous les frais ; par reconnaissance je l' aidai
à étriller, à frotter, à mener boire ses ânes,
à leur faire manger leur orge et à les accommoder.
Il n' y avait rien que je ne fusse
prêt à faire pour lui marquer jusqu' à quel
point j' étais pénétré de ses belles manières
à mon égard.
L' hôte vole le manteau de Guzman ; grande rumeur
dans l' hôtellerie.
Pour être plus propre à rendre service à
mon ami l' ânier, et mieux l' aider à mettre
ses ânes en état de partir, je fis un paquet
de mon manteau que je posai sur un banc ;
mais peut-être un quart d' heure après,
ayant jeté la vue de ce côté-là, je m' aperçus
que mon manteau n' y était plus : cela
m' alarma d' abord ; néanmoins je ne m' en
mis pas fort en peine, croyant que l' hôte
ou l' ânier l' avait caché exprès pour me le
faire chercher et se divertir un peu de
l' inquiétude que cela me causerait.
Je ne pouvais soupçonner que ces deux
hommes de m' avoir fait ce tour, attendu
qu' il n' y avait qu' eux qui fussent entrés
dans l' écurie, où mon manteau avait été
pris. Je le demandai premièrement à mon
camarade, qui me dit qu' il ne s' amusait
point à ces sortes de jeux. Je m' adressai
ensuite à l' hôte, qui d' abord eut recours
aux sermens pour me persuader qu' il n' avait
aucune part au vol dont je lui parlais :
là-dessus je me mis à chercher mon manteau
dans la maison ; je la parcourus depuis
le bas jusqu' en haut, sans oublier le
moindre endroit qui pouvait le recéler :
j' accusais de ce larcin, dans le fond de
mon âme, notre hôte, dont la seule physionomie
justifiait mon accusation.
J' entrai par hasard dans une arrière-cour,
dont je n' ouvris pas sans peine la
porte, et là j' aperçus des objets qui détournèrent
pour quelques instans ma pensée
de mon manteau : je vis sur le pavé
une grande mare de sang fraîchement répandu,
et à côté la peau d' un jeune mulet
étendue, avec les quatre pieds qui y
tenaient encore, aussi bien que les oreilles
et la tête, qu' on avait ouverte, pour en
tirer la cervelle et couper la langue. Je
considérai ce spectacle, non sans horreur,
et je dis en moi-même : voilà donc
la dépouille de notre excellent veau ; il
est juste que mon compagnon la voie de
ses propres yeux ; il y a pour le moins
autant d' intérêt que moi. J' allai vite à l' écurie
retrouver l' ânier, à qui je dis tout
bas que je voulais lui faire voir quelque
chose qui en valait bien la peine : il me
suivit. Je le menai à l' arrière-cour, où lui
montrant les restes des deux bons repas
que nous avions faits : hé bien, mon ami,
lui dis-je, que pensez-vous de tout ceci ?
Est-ce que je ne me nourris que de craquelins
et d' oeufs frais ? Contemplez avec
volupté ce veau délicat dont l' hôte vous
a fait ces ragoûts que vous avez trouvés si
friands. Voyez de quoi cet habile cuisinier
nous a régalés.
Le bon ânier demeura si honteux, qu' il
ne put me répondre. C' est donc là, poursuivis-je,
cet homme de bien qui ne vend
pas des chats pour des lièvres, ni des brebis
pour des agneaux, mais qui ne se fait
pas un scrupule de nous donner du mulet
pour du veau. Mon compagnon, triste et
rêveur, regagna l' écurie, et moi je cherchai
l' hôte pour lui parler vigoureusement ;
je m' imaginais que, pour l' obliger
à me restituer mon manteau, je n' avais
qu' à lui faire connaître que j' avais
tout découvert, et le menacer d' en avertir
la justice : comme en effet, il est défendu
par une loi expresse, et sous de grosses
peines, en Andalousie, d' avoir chez soi
de pareilles bêtes, et de faire couvrir les
jumens par des ânes. Il se souciait peu
d' observer cette loi, ayant eu depuis huit
jours un mulet d' un âne et d' une petite
jument galicienne, qu' il mettait sur leur
bonne foi dans la même écurie : il s' était
imaginé qu' il pouvait impunément le présenter
pour du veau à des passagers, qui
d' ordinaire ne manquent pas d' appétit.
Je le rencontrai dans la cour auprès du
puits, où il s' occupait à laver une pièce
du veau supposé ; il la cacha sitôt qu' il
m' aperçut. Je l' abordai d' un air d' assurance,
et lui dis d' un ton ferme de me
rendre mon manteau, ou bien que j' irais
me plaindre à la justice. à ces mots, qui
ne l' épouvantèrent point, il me regarda
d' un oeil méprisant, m' appela petit fat, et
me dit qu' il me donnerait le fouet.
Je fus moins sensible à la perte de mon
manteau qu' à la manière dont il me traitait ;
je m' abandonnai à mon ressentiment ;
et, sans avoir égard à l' inégalité de
nos forces, je lui répondis qu' il n' était
qu' un voleur et qu' un fripon, que je le
défiais d' oser mettre la main sur moi. Il
parut piqué de ma réponse, et s' avança
comme pour me maltraiter ; mais, sans
attendre ce géant, car c' en était un par
rapport à moi, je lui jetai à la tête une
pierre que j' avais ramassée. Par bonheur
pour lui elle ne fit que friser ses oreilles.
Alors, au lieu de me venir joindre pour
m' accabler du poids de son corps, il courut
à sa chambre, d' où il revint un instant
après avec une longue épée nue à la
main. Loin de fuir devant ce matamore,
je me mis à l' apostropher dans des termes
injurieux, jusqu' à le traiter de lâche et de
poltron, qui n' avait pas honte de se servir
d' une rapière contre un enfant qui n' avait
point d' autres armes que des pierres
pour se défendre.
Au bruit de mon apostrophe, les valets
et les servantes accoururent, et furent
tout effrayés de voir leur maître armé
d' une épée. D' un autre côté, mon camarade,
irrité contre le fripon auquel il en
voulait pour les ragoûts détestables qu' il
lui avait fait manger, vint à mon secours
avec une fourche ; de sorte que l' ânier et
moi d' une part, l' hôte, sa femme, ses enfans
et ses domestiques de l' autre, nous
faisions un vacarme de tous les diables :
on eût dit de dehors qu' indubitablement
il se passait une sanglante scène dans l' hôtellerie.
Tous les voisins en sont en peine,
tout le monde accourt ; on frappe à la
porte, qui était encore fermée ; on l' enfonce,
pour être plus tôt au fait de cet
effroyable bruit qu' on entend : une troupe
de gens de justice paraît, des archers,
des greffiers et des alcades ; car, pour les
péchés des habitans, il y avait deux juges
dans la ville de Cantillana.
Ces alcades ne furent pas plus tôt dans
la maison avec toute leur séquelle, que
chacun d' eux prétendit que la connaissance
de cette affaire lui appartenait ; ce
qui forma deux partis. Les greffiers et les
archers se divisèrent aussi selon leurs divers
intérêts, et leur partage sur la compétence
excita une furieuse dispute entre
eux. Nouvelle guerre, nouveau bruit ; on
ne s' entend plus : voilà les juges et les
greffiers qui s' échauffent les uns contre les
autres ; ils se font des reproches, se disent
d' horribles vérités ; ils en viennent
aux injures, et des injures ils en seraient
peut-être venus aux mains, si quelques
honnêtes bourgeois de la ville, qui
étaient entrés avec eux dans l' hôtellerie
pour savoir de quoi il s' agissait, ne se fussent
entremis pour les accorder ; ce qui
ayant été fait, dieu sait comment, il ne
fut plus question que de notre querelle.
On débuta, comme de raison, par me saisir ;
c' est toujours par l' endroit le plus
faible que la corde se rompt. J' étais un
étranger sans appui et sans connaissance,
la justice ne pouvait manquer de
commencer par moi.
Il faut pourtant que je rende justice à
ces alcades ; ils voulurent bien m' entendre
avant que de me faire emprisonner. Je
leur contai tout naturellement le sujet de
mon démêlé avec l' hôte pour mon manteau ;
ensuite, les ayant tirés à part, j' ajoutai
à cette histoire celle du mulet ; je
leur dis qu' ils trouveraient encore la peau
de cet animal dans l' arrière-cour, et quelques
morceaux en étuvée dans la cuisine.
Sur ce dernier article de ma déposition,
les juges laissèrent là mon manteau pour
courir à l' arrière-cour, après avoir, par
provision, fait arrêter l' hôte, qui n' en fit
que rire, s' imaginant que c' était au sujet
du manteau, que personne ne lui avait
vu prendre. Mais, lorsqu' on lui produisit
la peau du mulet avec toutes les autres
pièces justificatives, il devint pâle comme
un criminel confondu ; et dans l' interrogatoire
qu' on lui fit subir, il en dit plus
qu' on ne lui en demandait ; il ne marqua
de la fermeté que sur mon manteau : le
scélérat, par un esprit de vengeance, ne
voulut jamais convenir qu' il l' eût volé.
Les alcades envoyèrent ce misérable en
prison ; ce qui me causa quelque joie au
milieu de mes peines : je dis au milieu,
car je n' étais pas encore au bout. Les greffiers,
gens aussi humains que désintéressés,
jugeant que j' étais un garçon de famille,
et que je pouvais avoir un père
riche, conseillèrent chrétiennement aux
juges de me faire arrêter aussi à tout hasard.
Ce conseil, qui se trouva fort du
goût des alcades, allait être suivi, si les
bourgeois qui étaient présens ne se fussent
opposés à une si grande injustice, en disant
tout haut que si cela s' exécutait, le
battu paierait l' amende. Les murmures de
ces honnêtes gens l' emportèrent pour le
coup sur la bonne volonté des officiers de
justice, qui me firent grâce par politique.
D' une autre part, l' ânier, triste témoin
de tout ce qui se passait, et mourant de
peur qu' on ne se saisît de ses ânes et de
lui, me dit à l' oreille de nous éloigner
promptement de ce pays de bénédiction,
où le moindre malheur qui pouvait arriver
à un homme de bien était de perdre son
manteau. J' approuvai fort son avis : nous
montâmes à la hâte sur nos bêtes, et nous
sortîmes de l' hôtellerie.
Il arrive un nouveau malheur à Guzman et à l' ânier.
Nous avions tant d' envie d' être hors de
la ville, que nous commençâmes à donner
du talon à nos ânes, qui servirent bien
notre impatience : il semblait qu' à notre
exemple ils eussent pris en aversion cette
hôtellerie, et qu' ils craignissent d' y laisser
leur peau. Mais, quand nous fûmes
dans la campagne, nous n' allâmes plus
qu' au petit pas, tous deux gardant un
profond silence, et chacun occupé de ses
pensées. Il faisait beau voir alors la contenance
de mon ami l' ânier ; il n' avait plus
envie de rire depuis qu' il avait vu la dépouille
du mulet ; il n' était nullement
tenté de me railler sur nos admirables repas ;
il craignait trop les reparties que
j' aurais pu lui faire ; il avait mangé six
fois plus que moi de l' andouille et de la
cervelle ; et pour le ragoût du matin, il
l' avait encore tout entier dans le ventre :
enfin j' aurais eu de quoi triompher, s' il
se fût avisé de vouloir plaisanter ; mais il
était bien éloigné d' y penser.
S' il avait sujet de rêver désagréablement,
je n' étais pas plus satisfait des
images qui venaient s' offrir à mon esprit.
ô ciel ! Disais-je, quelle étoile malheureuse
m' a tiré de la maison de ma mère !
à peine ai-je mis le pied dehors, que tout
m' est devenu contraire ; un malheur n' a
fait que m' en présager un autre. Pour premier
gîte, il m' a fallu coucher à la porte
d' une chapelle, et cela sans souper ; le
lendemain j' ai dîné d' une omelette aux
poussins, et l' on m' a régalé le soir de divers
ragoûts de mulet travesti en veau ;
la nuit, j' ai été dévoré des puces ; heureusement
je n' en ai rien senti ; aujourd' hui,
il n' a tenu qu' à moi de faire aussi
bonne chère, et qui pis est, on m' a volé
mon manteau : il ne me manquait plus
que d' aller en prison tenir compagnie au
voleur, et il n' a pas tenu aux greffiers que
cela ne me soit arrivé.
Toutes les fois que je pensais à ce vol,
je soupirais amèrement ; son souvenir m' affligeait
plus que tout le reste. En effet,
j' avais bien raison d' en être touché : l' estomac
peut se remettre d' un mauvais repas,
une désagréable nuit est réparée par
une bonne ; mais le moyen de réparer la
perte d' un manteau quand on a aussi peu
d' argent que j' en avais ? Néanmoins, le
mal étant sans remède, je me résolus à
prendre patience. J' avais ouï dire que la
vie de l' homme était un mélange de bonheur
et de malheur, de plaisir et de peine.
Si cela est, disais-je, console-toi, Guzman,
tu es sur le point de trouver quelque
bonne fortune, puisque tu n' as éprouvé
que des disgrâces depuis ton départ de
Séville.
Plein d' une si douce espérance, je commençais
à reprendre courage, lorsque deux
hommes, qui avaient assez l' air de ce qu' ils
étaient, et qui venaient derrière nous au
grand trot sur des mules, nous ayant atteints,
me considérèrent avec attention,
comme des gens qui cherchaient quelqu' un
qui me ressemblait : leur figure
toute seule n' était que trop capable de me
troubler ; jamais la ste-hermandad, dont
ils avaient l' honneur d' être membres, n' a
peut-être eu de confrère d' une mine plus
effroyable. Je leur parus surpris, et même
un peu effrayé de ce qu' ils me regardaient
entre deux yeux. Il ne leur en fallut pas
davantage pour sauter à terre ; en même
temps ils vinrent fondre sur moi l' un et
l' autre ; ils me jetèrent à coups de poing
de mon âne en bas ; puis, me saisissant
par un bras, l' un des deux me dit d' un
ton d' archer : ah ! Te voilà, fripon de voleur !
Nous te tenons enfin ; allons, petit
misérable, rends cet argent, rends ces
pierreries, ou bien nous te pendrons tout
à l' heure à cet arbre que tu vois à deux
pas d' ici. à ces mots, quelque chose que
je pusse dire pour ma défense, ils se mirent
à me houspiller et à me souffleter de manière
qu' un soufflet n' attendait pas l' autre.
Le trop charitable ânier, touché de compassion
de me voir traiter si cruellement,
voulut représenter à ces furieux que sans
doute ils se méprenaient : il fut fort mal
payé de sa remontrance ; ils lui tombèrent
sur le corps ; et quand ils furent las de le
battre, ils lui dirent qu' il était mon recéleur,
et l' arrêtèrent avec tous ses ânes, en
lui demandant où il avait mis cet argent
et ces pierreries. Comme il ne pouvait leur
répondre autre chose, sinon qu' il ignorait
de quel argent et de quelles pierreries ils
nous parlaient, ce fut un nouvel orage de
coups de bâton qui creva sur lui. Je confesse
ici ma mauvaise inclination, je ressentis
une maligne joie en voyant maltraiter
ainsi ce pauvre diable, à qui je portais
guignon ; je m' imaginais que c' était à lui
que je devais imputer la perte de mon
manteau et notre horrible souper. Après
qu' ils nous eurent bien étrillés, ils nous
fouillèrent exactement ; et, ne trouvant
pas ce qu' ils cherchaient, ils nous lièrent
les mains avec des cordes, dans le dessein
de nous mener en laisse à Séville. Nous
étions déjà tous deux attachés comme des
lévriers, lorsque celui des archers qui m' avait
lié les mains dit avec surprise à son
compagnon : holà ! Ho ! Camarade, nous
faisons les choses avec bien de la précipitation ;
je crois, dieu me pardonne, que
nous nous sommes trompés ; le drôle que
nous poursuivons n' a point de pouce à la
main gauche, et il ne manque pas un
doigt à celui-ci. L' autre archer sur cela
s' avisa de tirer de sa poche leurs instructions,
et de les lire à haute voix. Le voleur
après lequel ils couraient y était peint
d' une façon qui ne s' accordait point avec
ma figure ; outre qu' il y était marqué qu' il
lui manquait un pouce, il était dit qu' il
avait dix-neuf à vingt ans, et des cheveux
noirs et longs qui lui tombaient sur le
dos en queue de cheval ; au lieu qu' on ne
pouvait me donner tout au plus que quatorze
ans, et que j' avais des cheveux très-courts,
roux et crêpés. Ils virent bien qu' ils
avaient fait un quiproquo ; ils nous délièrent,
prirent pour leurs vacations quelques
réaux que l' ânier avait dans sa poche,
nous firent des excuses en nous riant
au nez, et remontèrent sur leurs mules,
laissant les battus tout roués de coups,
principalement mon ami l' ânier, dont les
épaules épaisses et robustes avaient été
moins ménagées que les miennes : en récompense,
j' avais la bouche pleine de sang,
et les dents ébranlées des coups de poing
que j' avais reçus.
Cela ne nous empêcha pourtant pas de
nous remettre sur nos ânes et de continuer
notre route, mais aussi tristement que tu
le pourrais faire dans une semblable conjoncture.
Quand nous fûmes à un quart de
lieue du village Del Pedoso, nous aperçûmes
et joignîmes nos deux ecclésiastiques,
qui marchaient pas à pas en nous attendant.
Je leur appris le sujet de notre retardement ;
car, dans l' état où était l' ânier, il
n' avait pas le courage de desserrer les dents.
Les bons prêtres nous plaignirent fort ; la
dernière de nos aventures surtout leur parut
la plus fâcheuse, et donna occasion à
un de ces messieurs de dire : dieu garde
tout honnête homme de trois saintes qui
sont en Espagne ; savoir, la sainte inquisition,
la sainte hermandad, et la sainte
cruzada ! Dieu préserve un innocent
particulièrement de la sainte hermandad ! Il
y a encore quelque espérance de justice
avec les deux autres ; mais tout ce que je
puis dire de celle-là : bienheureux sont
ceux qui ne tombent point entre ses mains !
L' ecclésiastique qui m' avait régalé d' un
sermon le jour précédent, et qui se sentait
une grande démangeaison de prêcher encore,
fit adroitement rouler la conversation
sur les plaisirs du monde, pour avoir occasion
de nous dire qu' il n' y en a que de faux
sur la terre, et que, si l' on en voulait trouver
de véritables, il fallait les aller chercher
au ciel ; que toutes les fêtes même où l' on
se promettait les plus grands plaisirs étaient
toujours accompagnées ou suivies de quelques
chagrins. Monsieur le bachelier, ajouta-t-il
en s' adressant à son camarade, souhaitez-vous
que je vous raconte à ce propos
une fable qui me semble digne d' être écoutée ?
Vous ne serez pas fâché de la savoir ;
la voici. En même temps il la débita dans
ces termes, sans attendre la réponse de son
compagnon.
" Jupiter n' étant pas content d' avoir créé
pour les hommes tout ce qui se voit sur la
terre, par un excès d' amour pour eux, envoya
dès les premiers temps le dieu du
plaisir résider dans ce bas monde, uniquement
pour les réjouir. Mais les hommes,
et encore plus les femmes, s' attachant
à ce nouveau dieu qui les charmait par ses
attraits, résolurent de ne reconnaître que
lui pour leur divinité ; ils se flattèrent qu' il
avait de quoi combler tous leurs voeux :
ainsi, croyant pouvoir se passer de tous
les autres dieux du ciel, ils commencèrent
à les oublier ; les prières, les sacrifices, les
victimes, tout ne fut plus que pour le dieu
du plaisir. Jupiter, comme le plus offensé,
fut si sensible à l' ingratitude de ses créatures,
qu' il crut devoir se venger d' elles :
il assembla les immortels pour les consulter,
de peur qu' on ne l' accusât de n' avoir
écouté que sa colère.
Tous les dieux en général blâmèrent le
procédé des hommes plus ou moins, selon
les sentimens que chacun avait pour eux.
Les plus débonnaires représentèrent à Jupiter
que les mortels n' étaient que des mortels,
c' est-à-dire des créatures faibles, pleines
de défauts, et desquelles on ne devait
attendre que de l' imprudence et de l' indiscrétion ;
que le maître des dieux, bien loin
de voir leur faiblesse d' un oeil irrité, il lui
convenait plutôt d' en avoir pitié, et de
leur pardonner, au lieu de songer à les
punir. Si nous étions hommes comme
eux, ajoutèrent-ils, nous ne nous conduirions
pas autrement, peut-être même ferions-nous
pis. D' ailleurs, considérez quel
dieu vous leur avez donné ? Voyez de quelle
sorte il en use avec eux : il ne les abandonne
point, il flatte leurs désirs, et a des manières
ravissantes dont ils sont enchantés.
Vous, au contraire, vous ne vous montrez
que de temps en temps et presque toujours
la foudre en main ; en un mot, vous
les effrayez, et vous ne devez pas être étonné
s' ils vous aiment moins qu' ils ne vous craignent :
au reste, ils peuvent se corriger et
rentrer en eux-mêmes, quand on les aura
sérieusement avertis du tort que fait aux
immortels, et principalement à vous, l' aveugle
attachement qu' ils ont pour cette
divinité.
Lorsque les dieux pacifiques eurent fait
cette remontrance à Jupiter, Momus, qui
haïssait les hommes, lui en voulut faire
une autre toute contraire ; mais il la commença
dans des termes si libres, que le
souverain des cieux lui ferma la bouche en
lui disant qu' il parlerait à son tour. D' autres
divinités, qui n' étaient pas mieux intentionnées
pour le genre humain que Momus,
voulurent persuader au fils de Saturne qu' il
devait détruire les hommes ; que c' étaient
des êtres inutiles et dont les dieux n' avaient
pas besoin. D' autres immortels moins emportés,
croyant lui donner un avis admirable,
lui conseillèrent de réduire en poudre
ces coupables humains, et d' en créer d' autres
plus parfaits, puisque c' était une
chose qu' il pouvait faire d' un souffle : alors
Apollon demanda permission de parler, et
dit, avec cet air de douceur qu' on lui attribue,
ces paroles au père des dieux.
Jupiter, divinité remplie d' amour et de
bonté, tu es si justement irrité contre les
hommes, que, quelque vengeance cruelle
qu' il te prît envie d' en tirer, aucun habitant
de l' Olympe n' oserait s' opposer à ta
volonté : il n' est pas moins de l' intérêt de
tous les dieux en général que du tien, que
les mortels ne paient pas d' ingratitude les
grâces et les bienfaits qu' ils reçoivent de
nous tous les jours. Mais, après tout, je ne
puis m' empêcher de te remontrer que, si tu
fais périr les humains, c' est ton propre ouvrage
que tu détruis. Ce monde, que tu as
créé et embelli de mille choses admirables
que tu y as fait naître, ne sera plus d' aucune
utilité ; nous ne quitterons pas le ciel
pour aller l' habiter. De détruire les hommes
pour en faire de nouveaux, cela ne te fera
point d' honneur ; on dira que tu ne peux
qu' en deux fois rendre tes oeuvres parfaites :
laisse le genre humain tel qu' il est ; il y va
de ta gloire de le maintenir comme tu l' as
créé ; je ne sais pas même s' il serait de
l' intérêt des dieux que les hommes n' eussent
aucune imperfection : s' ils n' étaient
pas faibles et pleins de misères, auraient-ils
besoin de nous ?
Cependant, poursuivit-il, ce sont des
ingrats qu' il faut punir ; tu leur as fait présent
du dieu du plaisir, et ils s' y sont trop
attachés. Hé bien, il n' y a qu' à le leur arracher,
et leur envoyer à sa place le dieu
du déplaisir son frère ; ce sera les châtier
par le même endroit qu' ils t' ont offensé ; ils
reconnaîtront bientôt leur faute, et tu les
verras recourir à ta bonté pour la supplier
de leur pardonner leur aveuglement ; tu
seras alors pleinement vengé, et tu pourras
leur faire grâce, ou les abandonner à la
tyrannie de leur nouvelle divinité. Voilà,
grand Jupiter, ce qui me semble convenir
à ta gloire en cette occasion : mais le maître
du ciel et de la terre sait mieux que moi
quelle résolution il doit prendre.
Apollon cessa de parler, et Momus, qui
avait préparé un discours que sa haine pour
les hommes lui avait suggéré, voulut aggraver
leur faute : il ne laissa pas toutefois
d' être la dupe de sa mauvaise volonté ; tous
les autres immortels, qui connaissaient son
aversion pour les humains, rejetèrent son
avis, et furent de celui d' Apollon. Mercure,
suivant le résultat de l' assemblée céleste,
fendit l' air aussitôt, et descendit sur la
terre, où il trouva les hommes occupés,
charmés, possédés du dieu du plaisir ; mais,
quand il se mit en devoir d' exécuter l' ordre
qu' il avait de le leur enlever, ce fut un
soulèvement général, tant du côté des femmes
que de celui des hommes ; on ne vit jamais
une telle fureur : ils se rangèrent tous autour
de leur divinité chérie, en protestant
qu' ils mourraient tous plutôt que de souffrir
qu' on la leur ôtât.
Mercure remonta au ciel en diligence
pour informer de ce désordre Jupiter, dont
la mauvaise humeur contre les hommes fut
augmentée par cette nouvelle ; néanmoins
Apollon, qui les aimait toujours, intercéda
pour eux encore auprès de lui, et fit si bien
qu' il l' empêcha de lancer la foudre sur ces
malheureux. Maître de l' Olympe, lui dit-il,
ayez pitié de ces faibles créatures. Au
lieu de laisser tomber votre tonnerre sur
ces insensés, permettez que je vous propose
un moyen de les rendre plus raisonnables :
trompons-les par un tour d' adresse ; arrachons-leur
le dieu du plaisir sans qu' ils
s' en aperçoivent, en mettant à sa place et
sous sa figure le dieu du déplaisir.
Le stratagème fut approuvé, et Apollon
voulut lui-même s' employer à le faire réussir :
il descendit sur la terre avec le déplaisir
déguisé ; il trouva les femmes et les
hommes en armes auprès du plaisir pour
le défendre envers et contre tous : il leur
fascina les yeux, et fit aisément l' échange
qu' il avait dessein de faire ; après quoi il
retourna vers les immortels pour rire avec
eux de l' erreur où il venait de jeter les humains,
qui depuis ce temps-là, croyant
avoir encore le dieu du plaisir, sacrifient
à son frère sans le connaître. "
cette fable fut applaudie du bachelier,
qui convint, avec l' ecclésiastique qui venait
de la conter, qu' effectivement les plaisirs
de la vie nous séduisent par de belles apparences
sans avoir aucune réalité. Hélas !
Disais-je en moi-même pendant qu' ils raisonnaient
là-dessus, cela n' est que trop
véritable. Quand je me suis mis en tête de
voyager, je me formais une idée charmante
de mon voyage, je me repaissais l' esprit de
mille agréables images dont je ne connais
déjà que trop la fausseté. Après que les
ecclésiastiques eurent assez long-temps moralisé
sur cette matière, le bachelier dit à
son compagnon : pour égayer un peu l' entretien,
et nous désennuyer sur la route,
je vais, si vous voulez bien me le permettre,
vous raconter une histoire du temps
de nos guerres avec les maures. L' autre
ecclésiastique parut curieux de l' entendre,
et, autant qu' il m' en peut souvenir, le bachelier
en fit le récit à peu près de cette
manière.
Histoire d' Ozmin et de la belle Daraxa.
Pendant que leurs majestés catholiques
Ferdinand et Isabelle assiégeaient Baëça,
l' on peut dire que les maures donnèrent
bien de l' occupation aux chrétiens, et qu' il
se fit de part et d' autre des actions de la
dernière valeur. La place, avantageusement
située et en bon état, était défendue par
une garnison composée des meilleures troupes
du roi de Grenade, Mahomet, surnommé
El Chiquito , c' est-à-dire le très-petit,
et avait pour gouverneur un homme
fort expérimenté dans la guerre. Isabelle,
à Jaen, s' occupait à faire pourvoir de munitions
l' armée des chrétiens, que Ferdinand
commandait en personne, et qui était
partagée en deux corps, dont l' un faisait le
siége tandis que l' autre le soutenait.
Comme les maures n' épargnaient rien
pour rendre difficile la communication des
deux camps, il ne se passait point de jour
qu' il n' y eût quelque escarmouche, qui devenait
toujours sanglante. Il arriva dans
une de ces occasions que les assiégés combattirent
avec tant de fureur, qu' ils auraient
entièrement défait les assiégeans, si
la chose eût été possible ; mais ceux-ci,
animés par la présence et par l' exemple
de leur roi, qui s' étais mis de la partie, et
renforcés à tous momens par de nouveaux
secours, firent prendre enfin la fuite aux
infidèles, et les poursuivirent si vivement,
qu' ils entrèrent pêle-mêle dans le faubourg
de Baëça.
Le gouverneur n' aurait pas manqué de
profiter de l' ardeur indiscrète des chrétiens,
s' il eût eu assez de monde pour faire alors
une vigoureuse sortie ; mais, voyant alors
sa garnison trop affaiblie pour oser l' entreprendre,
il se contenta prudemment de
faire feu sur eux, pour les empêcher de
se loger dans le faubourg ; ensuite il fit fermer
les portes de la ville, de peur qu' elle
ne fût emportée d' assaut. On eut beau lui
venir dire que sa fille unique était malheureusement
allée prendre l' air dans un jardin
qu' il avait au faubourg, et qu' il était à
craindre qu' elle ne tombât entre les mains
des ennemis, il répondit en consul romain,
qu' il aimait mieux perdre sa fille
qu' une place dont son roi lui avait confié
la défense.
Parmi les seigneurs de l' armée chrétienne
qui entrèrent dans le faubourg avec les
maures, Don Alonse De Zuniga fut un de
ceux qui se signalèrent le plus. Ce cavalier,
qui pouvait avoir dix-huit ans, faisait sa
première campagne ; il aimait la gloire, et
il n' était venu au siége de Baëça que pour
mériter l' estime de Ferdinand par quelque
action d' éclat. La fortune favorisa son dessein.
Comme il poursuivait les ennemis,
passant au fil de l' épée ceux qui voulaient
lui résister, il arriva près d' une maison de
fort belle apparence, qu' il jugea devoir appartenir
à une personne de qualité. Curieux
de savoir ce qu' il y avait dedans, il fit enfoncer
les portes à coups de hache. Il se
présenta d' abord une douzaine d' hommes
armés seulement de sabres pour en défendre
l' entrée ; mais quatre ou cinq d' entre
eux ayant été jetés par terre, abattirent
le courage des autres, qui se sauvèrent par-dessus
les murs du jardin.
Les cavaliers de Don Alonse, ravis de
trouver une maison richement meublée,
ne songèrent qu' à la piller. Pour lui, qui
ne cherchait que l' occasion de la gloire, il
parcourut cette maison l' épée à la main
avec cinq ou six de ses gens, brisant et
enfonçant toutes les portes fermées, pour
voir s' il ne rencontrerait pas quelque maure
qu' il fallût combattre. Comme il allait ainsi
d' appartement en appartement, il entendit
des cris et des gémissemens à l' entrée du
dernier : en même temps il aperçut cinq
femmes, dont quatre, tout en pleurs et
fort effrayées, vinrent tomber à ses pieds en
le conjurant de leur sauver l' honneur et la
vie. Mais la cinquième, qui faisait assez
connaître par son air et ses habits qu' elle
était la maîtresse des autres, au lieu de
s' humilier devant son ennemi, tenait un
poignard, et gardait une contenance assurée.
Arrête ! Lui dit-elle fièrement en
langue castillane, lorsqu' il voulut s' approcher
d' elle ; ce fer punira l' insolent qui
osera mettre la main sur moi.
Don Alonse n' eut pas sitôt envisagé la
dame qui venait de lui adresser ces paroles
courageuses, qu' il fut ébloui de sa beauté ;
il sentit les premiers mouvemens que l' amour
excite dans les coeurs qu' il soumet à
son empire ; et, déjà tout enflammé de son
ardeur naissante, il leva la visière de son
casque, remit son épée, et dit à la dame
avec autant de douceur que de respect
qu' une personne comme elle n' avait rien à
craindre d' un cavalier tel que lui ; qu' il
était bien mortifié de l' alarme qu' il lui
causait, mais qu' en même temps il s' estimait
trop heureux que le sort l' eût conduit
auprès d' elle pour la sauver des malheurs
qui la menaçaient ; qu' il la suppliait seulement
de prendre une entière confiance
en lui, et de souffrir qu' il l' emmenât
promptement pour prévenir la fureur du
soldat, qui dans ces occasions, ne reconnaissant
aucune autorité, pourrait le mettre
hors d' état de la préserver de toute
sorte d' outrages.
à ces mots, dont elle ne sentit que trop
la force, elle accepta le secours qu' il lui
offrait. Aussitôt il ordonna aux gens de sa
suite d' avoir soin des autres femmes, et de
leur laisser emporter tout ce qu' elles jugeraient
pouvoir leur être utile : après quoi
il présenta la main à sa captive, qui, malgré
le trouble où étaient ses esprits, ne
laissait pas d' être un peu rassurée par la
politesse et par la vue de ce jeune cavalier.
Il est vrai que tout armé qu' il était, à voir
son beau visage, et ses longs cheveux qui
flottaient par boucles sur sa cuirasse, on
l' aurait plutôt pris pour une fille que pour
un homme de guerre.
La charmante maure, qui sans contredit
était la plus piquante beauté du royaume
de Grenade, se nommait Daraxa ; c' était
la fille du gouverneur de la place. Dès
qu' elle avait appris que l' on repoussait les
maures jusque dans le faubourg, elle avait
voulu regagner la ville ; mais, en ayant
trouvé les portes fermées, elle avait été
obligée de revenir au jardin.
Quoique ce fût une grande consolation
pour elle d' être tombée entre les mains de
Don Alonse, néanmoins elle ne pouvait
penser qu' elle devenait esclave des chrétiens
sans en être pénétrée de douleur.
Malgré toute sa fermeté, cette réflexion
lui arrachait des larmes. Elle n' eut pas la
force de répondre au discours obligeant
de son généreux ennemi ; elle lui donna
seulement la main pour lui marquer sa
confiance. Le jeune guerrier, attendri par
les pleurs de sa prisonnière, n' oubliait rien
de tout ce qu' il croyait propre à la consoler ;
et comme il parlait de l' abondance du
coeur, ce qu' il disait avait un caractère de
tendresse qui aurait fait plus d' impression
sur sa belle captive, si elle eût été moins
accablée de son malheur. Mais, quoiqu' elle
fût sensible aux efforts qu' il faisait pour
adoucir son infortune, les marques de reconnaissance
qu' elle en donnait ne répondaient
guère à la vivacité du consolateur.
D' abord qu' il fut averti qu' on battait la
retraite par ordre du roi, et que déjà les
chrétiens commençaient à défiler pour regagner
leur camp, il céda son cheval à la
dame, qui monta dessus légèrement sans le
secours de personne, et fit bien voir qu' elle
savait manier un cheval. Il rassembla ensuite
à la hâte la meilleure partie de ses
cavaliers, au milieu desquels il plaça la
belle maure avec ses femmes ; puis, s' étant
mis à la tête de ce petit corps, qui avait
plutôt l' air d' un cortège que d' une escorte,
il suivit les autres troupes qui défilaient.
Il n' était pas encore arrivé au camp, que
le roi savait déjà son aventure. Il l' avait
apprise avec d' autant plus de joie qu' il
affectionnait particulièrement ce cavalier,
qui lui paraissait un jeune homme d' une
grande espérance. Ce monarque, impatient
de voir une prisonnière de la race des rois
de Grenade, et pour lui faire plus d' honneur,
alla au-devant d' elle aussitôt qu' il
sut qu' elle s' approchait de sa tente avec
Don Alonse, qui l' amenait pour la lui présenter.
Elle aborda le roi d' un air si majestueux
et avec tant de grâce, qu' elle
charma tous ceux qui en furent témoins :
elle voulut se prosterner devant lui ; mais
il s' y opposa si poliment, et la reçut d' une
manière dont elle fut tellement satisfaite,
qu' elle lui dit avec une espèce de transport :
ah ! Seigneur, que l' honneur de saluer le
grand Ferdinand aurait de charmes pour
moi, si le ciel ne l' eût point attaché au
plus cruel de tous les malheurs qui me
pouvaient arriver. Madame, lui répondit
le roi d' un air gracieux, vous ne devez point
regarder comme un malheur d' être devenue
prisonnière de Don Alonse De Zuniga ;
c' est un aimable cavalier, qui aura pour
vous tous les égards qu' on vous doit ; il
n' épargnera rien pour vous consoler de
votre disgrâce ; et de mon côté je vous prépare
de si bons traitemens, que vous cesserez
peut-être bientôt de vous plaindre
de la fortune.
Le monarque, après lui avoir parlé dans
ces termes, ajouta qu' il lui permettait d' écrire
au gouverneur son père pour l' assurer
qu' elle serait toujours traitée avec toute
la considération que méritait une fille de
sa naissance. Ensuite il dit à Don Alonse
en souriant : continuez d' avoir soin de Daraxa,
menez-la sous ma propre tente,
qu' elle s' y repose cette nuit avec ses femmes,
et demain vous la conduirez vous-même
à Jaen ; elle sera plus agréablement
auprès de la reine que dans un camp.
Tous les officiers de l' armée qui avaient
vu la belle maure en parlèrent aux autres
si avantageusement, qu' ils leur donnèrent
envie de la voir. Pour cet effet, ils s' adressaient
tous à Zuniga, de qui cela dépendait,
le roi lui en ayant confié la garde.
Mais Don Alonse, jaloux de son bonheur,
refusait de satisfaire leur curiosité, et les
écartait de la tente royale par des défaites.
Ils le persécutèrent vivement pour obtenir
de lui cette satisfaction, et il n' avait pas
peu de peine à se défendre de la leur accorder.
Heureusement la persécution ne
dura que ce jour-là. Dès le lendemain,
suivant l' ordre de Ferdinand, il partit pour
Jaen, où il arriva le soir avec sa charmante
captive, qu' il alla présenter à la
reine. Cette princesse, à qui le roi avait envoyé
un courrier la nuit précédente, était
déjà informée de tout : elle fit un accueil
très-gracieux à Daraxa, et prit un extrême
plaisir à la voir ; elle lui trouvait dans les
yeux un feu brillant qu' on avait de la peine
à soutenir, et elle n' admira pas moins son
esprit que sa beauté lorsqu' elle l' eut entretenue
quelque temps ; de sorte qu' elle
ne pouvait se lasser de la regarder ni de
l' entendre.
Cependant Don Alonse, s' étant acquitté
de sa commission, se vit obligé de s' en retourner
à l' armée : il sentit alors pour la
première fois que si l' amour a des douceurs,
il est aussi accompagné de chagrin,
et que ce dieu fait payer bien cher ses
moindres plaisirs : il ne pouvait penser
sans une extrême douleur qu' il allait se
séparer de sa belle maure. Mais ce qui faisait
sa plus grande peine, c' était de ne lui
avoir pas encore découvert ses sentimens,
quoiqu' il en eût eu plus d' une occasion
favorable, soit par une timidité qu' ont
quelquefois les amans les plus hardis, soit
que, faute d' expérience, il eût pris le parti
de ne faire paraître son amour que par
ses actions. Néanmoins, comme il savait
que c' était aux hommes à parler les premiers,
il résolut enfin de se déclarer. Il
n' était plus embarrassé que de la manière
dont il ferait cet aveu ; il y rêva long-temps ;
et n' étant pas satisfait de ce qui
lui venait sur cela dans l' esprit, il se proposa
de faire ce que sa passion lui inspirerait.
Dans ce dessein, il se rendit chez la reine
pour recevoir ses ordres et lui demander la
permission de dire adieu à Daraxa. La
reine, qui se doutait bien que ce jeune
seigneur n' avait pu voir impunément pendant
deux jours une personne aussi aimable
que la belle maure, voulut avoir le
plaisir d' être témoin de leur séparation.
Ce que vous souhaitez est juste, dit-elle
à Don Alonse, puisque Daraxa est votre
prisonnière ; mais elle est sous ma garde,
je dois veiller sur toutes ses actions, et
vous ne pouvez l' entretenir qu' en ma présence.
Ces paroles le troublèrent, et lui
ôtèrent presque toute espérance de faire
connaître à sa captive qu' en s' éloignant
d' elle il allait s' éloigner de ce qu' il avait
de plus cher au monde.
Il arriva toutefois que ce qu' il envisageait
comme un obstacle à l' accomplissement
de ses désirs servit plutôt à les satisfaire.
La reine, ayant fait venir la belle
maure, lui dit : ma fille, car c' est ainsi
qu' elle l' appelait déjà par amitié, vous
voyez un jeune guerrier que je crois plus
à plaindre et plus prisonnier que vous ; il
se fait un devoir de prendre congé de sa
captive avant que de retourner au camp ;
je suis de ses amies, et je lui permets de
découvrir devant moi les tendres sentimens
qu' il peut et doit avoir conçus pour
elle. Daraxa rougit à ce discours ; elle avait
été jusqu' alors tellement occupée de son
malheur, qu' elle ne s' était point encore attachée
à démêler les mouvemens de Don
Alonse, ou si elle y avait fait quelque attention,
elle s' était imaginée que la pitié,
qui n' est jamais sans tendresse, la faisait
agir toute seule : outre cela, elle avait le
coeur prévenu pour un autre ; elle ne pouvait
voir Zuniga que d' un oeil indifférent.
Elle ne laissa pas de répondre à la reine
qu' elle n' oublierait jamais les obligations
qu' elle avait à ce cavalier, et que n' étant
pas en état de les reconnaître autrement
que par des voeux, elle souhaitait qu' il
n' eût pas le malheur d' être fait prisonnier,
ou que, si cette infortune lui arrivait, il
fût du moins aussi bien traité qu' elle l' était.
La reine, curieuse d' entendre la réponse
que Don Alonse ferait à ce compliment,
ne voulut point répliquer, pour lui
donner lieu de parler ; mais ce jeune seigneur,
dont on admirait tous les jours à
la cour les reparties brillantes, demeura
comme embarrassé, soit que l' amour dans
ce moment l' agitât avec trop de violence,
soit qu' il fût gêné par la présence de la
reine. Il répondit seulement à Daraxa que,
quelque disgrâce qu' il pût éprouver, il se
croirait trop heureux s' il pouvait avoir
l' honneur de se dire son chevalier, et qu' il
venait avant son départ la prier de lui accorder
cette grâce. Cela ne se refuse point
dans ce pays-ci, dit alors la reine, tant
pour échauffer la conversation que pour
faire plaisir à Zuniga ; et Daraxa pourrait
trouver en elle-même plus d' une raison
pour y donner son consentement. Madame,
répondit la belle maure, j' en trouverais
de reste à prendre pour mon chevalier
un homme du mérite et de la qualité
de don Alonse ; mais, si les lois de la
chevalerie sont les mêmes chez les chrétiens
et chez les maures, comment voulez-vous
que je m' intéresse pour un guerrier
qui va porter les armes contre ma patrie ?
Quoique cette réponse parût judicieuse
à la reine, cette princesse ne laissa pas de
retourner à la charge, en représentant à
la belle maure que c' était un cas particulier :
qu' elle pouvait sans scrupule prendre
part à la gloire et à la fortune d' un cavalier
à qui elle croyait avoir de grandes
obligations ; que cela lui servirait d' excuse :
de plus, qu' elle engagerait par là
Don Alonse à traiter avec plus de douceur
les maures qui pourraient tomber entre
ses mains. Zuniga était charmé de voir la
reine entrer avec tant de bonté dans ses
intérêts ; et Daraxa, craignant de se trop
découvrir si elle s' opiniâtrait à combattre
les raisons de cette princesse, aima mieux
garder le silence, comme si par respect
elle eût consenti à ce qu' on attendait
d' elle.
Ce n' est pas tout, reprit la reine, pour
achever son ouvrage ; quand une dame,
chez les chrétiens, choisit un chevalier,
elle a coutume de lui donner une marque
de son choix, comme une écharpe, son
portrait, un mouchoir, un ruban, ou quelque
autre semblable galanterie. C' était
bien aussi la coutume des maures ; mais
Daraxa ne voulait point s' engager si avant :
néanmoins, comme les désirs de la reine
étaient pour elle des lois, elle fit présent
à Don Alonse d' un noeud de rubans qu' elle
avait sur sa tête, d' un beau tissu à la mauresque.
Ce cavalier le reçut un genou à
terre et en baisant la main qui le lui présentait ;
après quoi, suivant l' usage des
amans de ce temps-là, il jura de ne jamais
rien faire qui fût indigne de l' honneur
de servir sa dame. Ensuite de cette
cérémonie, qui fit un extrême plaisir à la
reine, cette princesse dit à Zuniga qu' elle
ne doutait nullement qu' il ne se signalât
bientôt par de glorieux faits d' armes, pour
prouver qu' il méritait bien la faveur dont
il venait d' être gratifié. Il répondit que
c' était à la fortune à lui en fournir les occasions,
et que, s' il les manquait, ou
qu' elles fussent malheureuses pour lui, ce
ne serait pas du moins par la faute de son
coeur.
Après qu' il eut parlé de cette sorte, il
remercia la reine de toutes ses bontés ;
puis s' adressant à la belle maure, il la supplia
de vouloir bien se souvenir quelquefois
d' un chevalier qui mettait toute sa
gloire à servir le roi catholique son maître,
et à se rendre digne d' être estimé d' elle.
à ces mots, il se retira et partit pour
l' armée.
Il apprit en arrivant que les rois Ferdinand
et Mahomet avaient eu ensemble une
entrevue ; que Baëça venait de capituler,
et qu' il était dit par un article de la capitulation
que tous les prisonniers faits pendant
le siége seraient relâchés de part et
d' autre. Cette nouvelle affligea l' amoureux
Don Alonse, qui dès ce moment-là se crut
privé pour toujours de la vue de la belle
maure ; mais, comme si la reine eût entrepris
de faire le bonheur de ce cavalier,
elle ne voulut point se défaire de Daraxa,
pour qui elle avait conçu une amitié si
forte, qu' elle ne pouvait plus vivre sans
cette aimable personne. Le gouverneur
maure son père eut beau la demander avec
de grandes instances, cette princesse lui
fit écrire dans des termes si obligeans pour
le prier de la lui laisser, que, malgré la
tendresse qu' il avait pour sa fille, il ne put
se défendre de la lui abandonner, bien
persuadé qu' il n' aurait pas sujet de se repentir
de cette complaisance.
Le roi, voyant la campagne finie, prit
la résolution d' aller passer l' hiver à Séville.
Il manda son dessein à la reine, qui
s' y rendit deux ou trois jours avant lui.
Jamais la cour de ce monarque n' avait été
plus magnifique ; tous les seigneurs à l' envi
se mirent en dépense pour y faire une brillante
figure : Don Alonse surtout, qui en
était un des plus riches, et dont l' absence
avait irrité l' amour, n' épargna rien pour
avoir un train et un équipage dignes du
chevalier de la belle maure , nom qu' il
s' était donné, et dont il se faisait honneur
à la cour, de même que du noeud de rubans
qu' il avait reçu de cette dame, et
qu' il portait à son jupon avec un cordon
d' or en forme d' ordre.
Ce qu' il y avait de malheureux pour
lui, c' est que tout cela était compté pour
rien par Daraxa, qui le traitait avec autant
d' indifférence que les autres seigneurs, qui
étaient aussi devenus ses amans ; comme
Don Rodrigue De Padilla, Don Juan De
Urena, et Don Diègue De Castro. Ce que
Don Alonse avait par-dessus ses rivaux,
c' était la liberté de voir sa maîtresse et de
lui parler plus souvent qu' eux : avantage
dont il était redevable aux seules bontés
de la reine, qui, désirant avec ardeur que
la belle maure se fît chrétienne pour la
marier ensuite dans sa cour et l' y retenir,
avait jeté les yeux sur lui, comme sur le
parti le plus avantageux pour elle.
La reine, ayant donc dessein d' engager
cette dame à changer de religion, en cherchait
tous les moyens. Elle lui dit un jour :
ma chère Daraxa, j' ai une curiosité : je serais
bien aise de vous voir vêtue à l' espagnole ;
je m' imagine que cet habit vous
siérait encore mieux que le vôtre. Je vous
en donnerai un que j' ai porté moi-même ;
je crois que pour me faire plaisir vous voudrez
bien l' essayer. Cette princesse espérait
par là lui inspirer insensiblement l' envie
d' aller plus avant. Daraxa, qui trouvait
l' habillement des femmes espagnoles fort
à son gré, et qui ne cherchait qu' à plaire
à la reine, consentit de bonne grâce à lui
donner cette satisfaction : elle enchanta
Ferdinand et toute sa cour, lorsqu' elle y
parut sous ces nouveaux habits ; elle effaça
un assez grand nombre de belles personnes
qui en faisaient tout l' ornement.
Qu' elle causa de jalousies et d' infidélités !
Mais plus les yeux des hommes lui furent
favorables, plus elle déplut aux femmes,
qui lui trouvèrent autant de défauts qu' elle
avait de charmes.
Quoiqu' elle n' ignorât pas l' envie qu' elle
leur causait, elle n' en devenait pas plus
vaine ; au contraire, on eût dit qu' elle en
était mortifiée ; elle négligeait jusqu' à sa
parure. La reine quelquefois lui en faisait
la guerre, et lui envoyait tous les jours de
nouveaux ajustemens pour l' obliger à prendre
plus de soin de sa personne. Elle s' en
parait une fois seulement par complaisance ;
après quoi elle n' y pensait plus. Ce
qui étonnait tout le monde, c' est qu' elle
était presque toujours plongée dans une
profonde mélancolie, que rien ne pouvait
dissiper. Elle se plaisait à être seule, et le
plus souvent on la surprenait tout en
pleurs, ce qu' on ne manquait pas d' aller
rapporter à la reine, qui en était vivement
affligée. Cependant cette princesse, croyant
qu' elle n' était triste qu' à cause qu' elle se
voyait éloignée de ses parens, se flattait
que cette tristesse ne durerait pas long-temps.
D' un autre côté, le roi, pour contribuer
au divertissement de son illustre
prisonnière et à celui de tant d' officiers qui
l' avaient si bien servi dans cette dernière
campagne, fit une partie de course de taureaux
et de jeux de cânas , ailleurs appelés
des carrousels . Il les publia pour avertir
les cavaliers qui souhaiteraient d' en
être de s' y préparer.
Il est temps que je vous dise la cause de
la mélancolie de la belle maure. Cette dame
aimait un jeune seigneur de Grenade, qui
descendait, aussi bien qu' elle, des rois
maures, et dont la valeur avait éclaté dans
plusieurs occasions. Pour les qualités personnelles,
il les rassemblait toutes ; en un
mot, c' était le premier cavalier de la cour
de Grenade. On l' appelait Ozmin. Daraxa
et lui s' aimaient dès leur plus tendre enfance,
et leurs pères, qui étaient intimes
amis, avaient résolu de les unir ensemble
pour resserrer encore davantage les noeuds
de leur amitié. à la veille de ses noces,
dans le temps qu' on n' attendait plus pour
les célébrer à Baëça qu' Ozmin, qui était à
Grenade, il arriva que Ferdinand fit tout à
coup investir cette première place ; ce qui
fut exécuté avec tant de secret et de diligence,
qu' on n' en eut pas le moindre soupçon
à la cour du roi Mahomet.
à cette nouvelle si importante pour les
maures, Ozmin, poussé par l' amour et par
la gloire, entreprit de se jeter dans Baëça,
où il était attendu. Il se mit à la tête de
deux cents cavaliers, la plupart de ses
amis ou de ses créatures, qui voulurent
suivre sa fortune et servir leur roi. Ils
rencontrèrent en moins de trois heures
deux partis qu' ils battirent ; mais un troisième,
composé de six cents hommes, vint
à une demi-lieue de la ville leur tomber
sur le corps et les envelopper en leur criant
de se rendre s' ils voulaient qu' on leur fît
quartier. Ozmin, sans s' effrayer de l' inégalité
du nombre, forma de sa troupe un
escadron au milieu duquel il mit ses blessés ;
puis, fondant sur les ennemis avec
autant de vigueur que s' il n' eût pas eu
déjà deux affaires assez vives, il tint pendant
plus d' une heure la victoire incertaine.
Déjà même plus de la moitié du
parti chrétien était hors de combat, et le
reste ébranlé allait prendre la fuite, sans
un nouveau secours de deux cents hommes
qui leur arriva fort à propos. Les choses
alors changèrent de face, et Ozmin, blessé
en trois endroits, ne songea plus qu' à sauver
le reste de ses cavaliers en se retirant ;
ce qu' il fit en si bon ordre et avec des
volte-faces si heureuses, que les chrétiens
perdirent bientôt l' envie de le poursuivre.
Il rentra dans la ville de Grenade avec
cent dix hommes, dont douze seulement
n' étaient pas blessés.
Ce combat passa pour une des plus rudes
rencontres qu' on eût jamais vues, et
le nom d' Ozmin devint fameux parmi les
troupes chrétiennes. Ce cavalier, en arrivant
chez lui, fut obligé de se mettre au
lit. Le roi Mahomet, son parent, charmé
de la gloire qu' il s' était acquise par une si
belle action, lui donna mille louanges,
et l' honora d' une visite pour récompenser
sa valeur. Mais ce qui combla de joie ce
jeune maure, fut une lettre qu' il reçut de
sa chère Daraxa : elle lui mandait qu' elle
prenait plus de part à ses blessures qu' à
l' honneur qu' elles lui faisaient ; qu' elle
aimait moins en lui le héros que l' amant,
et qu' enfin elle le conjurait de se ménager
davantage à l' avenir : elle accompagnait
cette lettre d' un grand mouchoir en broderie
à la façon des maures, auquel elle
avait travaillé elle-même, et qui devait être
d' autant plus agréable à son amant, que c' était
la première faveur qu' elle lui eût faite.
Le brave Ozmin avait une impatience
mortelle d' être guéri de ses blessures et de
faire une seconde tentative pour s' introduire
dans Baëça ; il ne pouvait plus vivre
sans sa future épouse ; il fallait qu' il fût
auprès d' elle, ou qu' il mourût de langueur
et de désespoir. Le gouverneur de cette
place, ayant été informé de son dessein,
trouva moyen de lui faire savoir qu' il ne
lui conseillait pas de s' y prendre par la
force des armes, les passages étant trop
bien gardés pour qu' il pût passer ; que
son avis était plutôt qu' il s' habillât à
l' espagnole, et qu' une nuit dont ils conviendraient
entre eux il partît pour arriver le
lendemain à la pointe du jour auprès de
Baëça, où il pourrait entrer à la faveur
d' une sortie qui serait faite exprès pour
cela. Le gouverneur se servait d' un fidèle
domestique d' Ozmin pour faire tenir des
lettres à Grenade et pour en recevoir. Ce
domestique, nommé Orviédo, avait été
quatroze ans prisonnier chez les chrétiens ;
il en avait pris les manières, et il en parlait
si bien la langue, qu' il pouvait facilement
passer pour espagnol : ajoutez à
cela que c' était un homme adroit et qui
savait parfaitement les chemins.
Sitôt qu' Ozmin fut en état d' exécuter
son projet, il sortit de Grenade la nuit
qui lui fut marquée, suivi seulement d' Orviédo,
tous deux habillés à l' espagnole.
Quoiqu' ils eussent de très-bons chevaux,
ils furent obligés de prendre tant de détours
pour éviter les partis chrétiens et les
passages gardés, qu' ils ne purent arriver
avant le jour auprès de Baëça ; ils en étaient
encore à une lieue quand l' aurore parut.
à mesure qu' ils s' avançaient, ils voyaient
s' élever de la poussière, et bientôt ils aperçurent
les troupes chrétiennes qui faisaient
de tous côtés de si grands mouvemens,
qu' ils jugèrent qu' il y aurait ce
jour-là quelque action considérable ;
comme en effet ce fut dans cette journée
que Don Alonse enleva la belle maure. Nos
deux grenadins entrèrent dans un bois,
où ils s' arrêtèrent, de peur de s' aller jeter
dans quelque fâcheux embarras. Orviédo,
en homme de guerre accoutumé à trouver
des expédiens convenables aux conjonctures,
dit à son maître : seigneur, si vous
m' en voulez croire, vous demeurerez ici
caché pendant que seul et à pied j' irai reconnaître
la disposition des chrétiens, et
me couler, si je puis, dans la place, pour
avertir le gouverneur du lieu où vous êtes.
Si je ne viens pas vous rejoindre dans deux
heures, ce sera une marque certaine que
je serai entré dans la ville, et que tout
sera préparé pour vous y recevoir.
Ozmin approuva ce conseil. Orviédo attacha
son cheval à un arbre, et marcha
vers Baëça. Son maître, malgré toute l' impatience
qui l' agitait, l' attendit plus de
deux heures ; après quoi, s' imaginant
qu' il était temps de s' approcher de la
place, et que, suivant ce qu' Orviédo lui
avait dit, il trouverait des gens qui seconderaient
ses intentions, il poussa son
cheval jusqu' à un quart de lieue de la ville
par le chemin le plus court.
Il découvrit une troupe de cavaliers
maures qui venaient de son côté à bride
abattue. Il crut que c' était la sortie qu' on
devait faire pour l' amour de lui ; mais
ces cavaliers le désabusèrent assez désagréablement.
Comme ils le prirent pour
un chrétien à son habit à l' andalouse, ils
tirèrent sur lui, et ils l' auraient tué sans
doute, si par bonheur un officier, qui était
à la tête de la troupe et qu' il appela, ne
l' eût reconnu à la voix. S' ils furent étonnés
de le voir, il ne le fut pas moins quand
ils lui dirent que toute l' armée des chrétiens,
commandée par Ferdinand en personne,
était venue fondre sur deux ou
trois mille hommes sortis de la place ;
qu' après un rude combat, où la plupart
des maures avaient péri, les ennemis, en
poursuivant le reste jusqu' au faubourg, y
étaient entrés pêle-mêle, et s' en étaient
emparés ; enfin qu' il ne fallait plus se flatter
d' entrer dans la ville, que c' était vouloir
de gaîté de coeur être prisonnier ou
se faire tuer. Ozmin, vivement touché de
ce rapport, et plus encore de la nécessité
où il se voyait de se sauver avec les autres,
fit un corps de ces fuyards, qui
étaient au nombre d' environ trois cents,
et s' en retourna avec eux à Grenade, plus
mortifié que la première fois de n' avoir pu
réussir dans son entreprise.
Ces tristes nouvelles jetèrent la terreur
dans l' âme du roi Mahomet, qui, jugeant
bien que la garnison de Baëça devait être
fort affaiblie après une pareille action,
désespéra de secourir cette place, dont la
prise lui parut prochaine. Ce qui lui causait
d' autant plus d' inquiétude, qu' après
cette ville il ne lui en restait plus qui
fussent capables de soutenir un siége,
que Grenade, la capitale de son royaume,
et sa dernière ressource. Toute la cour
maure, à l' exemple de son souverain,
était dans la consternation.
Pour Ozmin, il en pensa mourir de
douleur. Mais un jour après son retour à
Grenade, ayant appris que les chrétiens
qui étaient entrés avec les maures dans le
faubourg de Baëça avaient été obligés de
l' abandonner, il ne lui en fallut pas davantage
pour ranimer son espérance et le
déterminer à se remettre en campagne
pour la troisième fois. Comme il se disposait
à partir, Orviédo, son écuyer zélé,
revint de cette ville, chargé d' un paquet
du gouverneur pour le roi, et d' une lettre
pour Ozmin, dans laquelle était tracé le
malheur arrivé à Daraxa.
La lecture de cet événement fut un coup
de foudre pour cet amoureux grenadin : il
demeura d' abord immobile ; et s' il reprit
ensuite ses esprits, ce ne fut que pour se
livrer à des fureurs qu' on ne peut exprimer ;
c' étaient des sanglots, des transports,
des convulsions ! Après des mouvemens
si violens, il tombe dans un état
où il ne peut plus se plaindre ni s' affliger :
la fièvre le prend, les forces lui manquent ;
on croit à tout moment qu' il va mourir ;
mais l' amour, ce grand médecin si habile,
surtout pour les maux qu' il a causés lui-même,
vient tout à coup le rappeler à la
vie en lui inspirant un dessein consolant
et facile à exécuter. Dès cet instant le malade,
changeant à vue d' oeil, commença
de se mieux porter ; il reprit ses forces et
se rétablit en peu de temps.
Baëça s' était rendu : l' on savait que le
roi catholique tenait déjà sa cour à Séville,
et qu' il y devait passer l' hiver avec
la reine. Ozmin, ne doutant point que
Daraxa ne fût auprès de cette princesse,
résolut d' aller à cette ville avec Orviédo,
tous deux déguisés en cavaliers andalous.
Outre qu' ils parlaient l' un et l' autre si bien
la langue castillane, qu' il était malaisé
de les reconnaître pour maures, il était
persuadé que dans une ville où la confusion
ne pouvait manquer de régner, on ne
prendrait seulement pas garde à eux. Il
communiqua son nouveau projet à son
cher Orviédo, qui ne trouvait jamais rien
de difficile, et dont la belle passion était
de tenter des aventures. Le maître et l' écuyer
sortirent donc secrètement une nuit
de Grenade, montés sur des chevaux comparables,
pour l' allure et pour la vitesse,
aux plus fameux coursiers des paladins,
et munis d' une assez grande quantité de
pierreries, sans parler de quelques bourses
d' or dont ils n' avaient pas oublié de se
charger.
Ils s' attendaient à faire quelque mauvaise
rencontre en traversant tous les quartiers
de chrétiens par où ils devaient passer,
et ils ne furent pas trompés dans leur
attente. Le lendemain, à une lieue de
Loja, ils trouvèrent en leur chemin le
grand-prévôt de l' armée avec ses archers,
qui poursuivaient des déserteurs. Il examina
nos deux cavaliers, qui ne lui semblaient
pas à la vérité avoir l' air de ce
qu' il cherchait ; mais ils lui parurent trop
bien montés pour des gens qui n' étaient
pas richement vêtus, et il les arrêta pour
leur demander d' où ils venaient et où ils
allaient. Orviédo répondit qu' ils étaient du
quartier du marquis d' Astorgas, et que
quelques affaires les appelaient à Séville.
Là-dessus le prévôt voulut voir leur congé ;
et comme ils n' en avaient point, il
était dans la résolution de les conduire au
quartier dont ils se disaient. Au défaut du
congé, Ozmin tira d' un de ses doigts un
fort beau diamant qu' il présenta à m le
prévôt, qui, charmé du présent, leur fit
mille excuses de les avoir arrêtés, et voulut
absolument les accompagner jusqu' à
Loja, pour leur montrer qu' il savait vivre,
et qu' il avait un coeur très-reconnaissant.
Ils arrivèrent à Séville sans avoir eu d' autre
aventure que celle-là. Ils allèrent loger
au faubourg qui est au-delà du Guadalquivir.
Mais, quoique ce quartier soit le
plus écarté de la ville et le plus obscur, il
était alors si plein de monde et d' équipages,
qu' à peine y purent-ils trouver un
logement ; et il ne faut pas s' en étonner,
puisque c' était huit jours avant la course
des taureaux, dans le temps que chacun
s' occupait des préparatifs superbes qui se
faisaient pour cette fête. Nos maures, pour
être bien instruits de tout ce qui se passait
à la cour, n' eurent qu' à écouter les domestiques
de divers seigneurs dont leur hôtellerie
était pleine, ainsi que celles de la
ville.
Ces domestiques en apprirent à Ozmin
plus qu' il n' en aurait voulu savoir : ils lui
dirent entre autres choses que Don Alonse
s' appelait le chevalier de la belle maure ;
qu' elle avait plusieurs autres amans, mais
que celui-ci l' emportait sur tous ses rivaux ;
et que si cette dame, comme il y
avait toute apparence, embrassait le christianisme,
le bruit courait que Zuniga l' épouserait.
Pour comble de tourmens, ils
prirent la peine de lui peindre ce cavalier
avec des couleurs capables de désoler un
galant délicat et aussi passionné que ce
malheureux maure ; il eut besoin d' un confident
tel qu' Orviédo pour l' empêcher de
retomber dans les fureurs qui avaient pensé
lui causer la mort. Cet adroit écuyer le
rassura peu à peu en lui représentant que
ses alarmes offensaient Daraxa, qui l' aimait
trop pour cesser de lui être fidèle ;
qu' au reste il n' était pas surprenant qu' une
personne si charmante eût inspiré de l' amour
dans une cour où régnait la galanterie.
Orviédo acheva de calmer les agitations
de son maître en lui faisant faire réflexion
que la fête qui se préparait lui fournirait
une belle occasion de juger par lui-même
du mérite de ses rivaux, comme de l' attention
que sa maîtresse pouvait avoir
pour eux ; et qu' ensuite il se réglerait sur
ses observations. Ozmin se rendit à ses
raisons, et principalement à la dernière :
il se promit de bien observer Daraxa ; en
même temps, pour montrer à cette dame
la différence qu' il y avait de lui à ses rivaux,
et faire éclater sa force et son adresse
aux yeux de la cour catholique, il résolut
de se mettre de la course des taureaux.
Il chargea son écuyer du soin de faire préparer
tout ce qui leur était nécessaire pour
cet exercice inventé par les maures, et
pour lequel, sans contredit, Ozmin était
le premier cavalier de cette nation.
Le jour de la fête enfin arriva. Jamais
on n' a vu tant de magnificence : tout était
en ordre dès le matin ; on ne voyait que
de riches meubles et de belles tapisseries
dans les rues par où Ferdinand et Isabelle
devaient passer avec leur cour pour aller
à la grande place destinée aux jeux de
cannes et aux courses de taureaux. Il y
avait dans cette place un nombre prodigieux
de toutes sortes de personnes assises
sur des amphithéâtres qui régnaient tout
autour ; et l' on apercevait de tous côtés,
aux fenêtres et aux balcons, une infinité
de dames et de cavaliers habillés si superbement,
que les spectateurs formaient
un premier spectacle qui charmait les yeux.
Sur les trois heures après midi, le roi et
la reine se rendirent à leur balcon, qui
était orné magnifiquement ; et dans un
autre à côté se plaça la belle maure avec
plusieurs dames et quelques vieux seigneurs
qui, n' étant plus propres à ces
courses, en laissaient à regret aux jeunes
tout l' honneur. On commença, suivant la
coutume, par le combat des taureaux ; on
en lâcha d' abord un qui n' était pas des
plus terribles ; aussi fut-il bientôt terrassé.
Nos deux maures étaient déjà sur la
place ; ils se tenaient hors de la carrière,
parmi plusieurs autres personnes à cheval,
pour voir comment les chrétiens s' y
prenaient. Il ne faut pas demander si Ozmin
chercha des yeux sa maîtresse ; il la
démêla facilement ; et sa surprise fut extrême
quand il s' aperçut qu' elle était vêtue
à l' espagnole ; il en conçut un malheureux
présage. Cependant, quoiqu' il ne la considérât
que de loin, il ne laissa pas de remarquer
qu' elle avait un air triste. En
effet, elle s' intéressait si peu à cette fête,
qu' il lui avait fallu un ordre exprès de la
reine pour l' obliger à se parer ; encore ne
s' en était-elle acquittée qu' avec beaucoup
de négligence. Le coude appuyé sur le
balcon, et la tête sur sa main, elle promenait
indifféremment sa vue de toutes
parts ; ou, pour mieux dire, elle ne voyait
rien, tant elle était occupée d' autres choses.
Quoique sa mélancolie fût susceptible
de différentes interprétations, Ozmin, par
un reste d' espérance, l' expliqua en sa faveur,
et en sentit un secret plaisir que les amans
délicats sont seuls capables de sentir. Tandis
qu' il observait avec tant d' attention Daraxa,
le grand bruit que fit le peuple en voyant
lâcher un second taureau plus fort et plus
méchant que le premier détacha ses yeux
et son esprit du balcon qui les occupait. Il
regarda dans la carrière ; il vit que la bête
donnait bien de l' exercice aux cavaliers qui
combattaient contre elle. Comme il ne
voulait montrer ce qu' il savait faire qu' après
la mort de ce second taureau, il semblait,
quoique Orviédo et lui fussent magnifiquement
équipés, qu' ils n' eussent pas
dessein de se mettre de la partie : ce qui
ne manqua pas d' étonner les spectateurs
qui étaient autour d' eux. Pourquoi, se disaient-ils
hautement les uns aux autres,
ces deux champions demeurent-ils ainsi
hors de la barrière ? Ne sont-ils donc venus
ici que pour voir les courses ? N' oseraient-ils
entrer ? Ont-ils peur de recevoir des coups
de cornes ? Ne portent-ils une lance que
pour la prêter à quelque cavalier plus digne
qu' eux de s' en faire honneur ?
Ces railleries, si ordinaires au peuple, qui
n' épargne personne en pareille occasion,
étaient entendues du maître et de l' écuyer,
qui les méprisaient ; ils n' étaient attentifs
qu' à l' issue de la course du taureau qu' on
voyait dans la carrière. Ce fier animal avait
déjà mis hors de combat deux cavaliers ; et,
devenu plus furieux par deux légères blessures
que Don Alonse lui avait faites, il
s' en vengea sur son cheval, qu' il jeta roide
mort sur la place ; mais alors Don Rodrigue
De Padilla, l' un des plus forts cavaliers de
la troupe, frappa si rudement le taureau,
qu' il n' eut pas besoin d' un second coup
pour l' achever.
On allait en lancer un troisième quand
le seigneur maure, qui s' en aperçut, fit
signe à Orviédo de marcher et de faire ouvrir
la barrière. Ils avaient tous deux trop
bonne mine pour qu' on leur refusât l' entrée.
Ils ne furent pas sitôt dans la carrière,
que tout le monde eut les yeux sur eux.
Il régna d' abord dans la place un silence
applaudissant : chacun prenait plaisir à
considérer la richesse de leurs armes, le
goût galant de leur équipage, et plus encore
le grand air qu' ils avaient à cheval.
Ozmin surtout s' attirait les regards de l' assemblée
par la grâce et la noblesse de son
maintien. Ils avaient l' un et l' autre le visage
couvert d' un crépon bleu ; pour marquer
qu' ils ne voulaient pas être connus.
L' écuyer portait la lance de son maître
d' une autre manière que les espagnols, et
Ozmin avait à son bras gauche le mouchoir
brodé dont sa maîtresse lui avait fait présent,
et qui n' était pas non plus une galanterie
à l' usage du pays ; ce qui faisait
juger que, s' ils n' étaient pas étrangers, ils
voulaient du moins le paraître ; mais on ne
les soupçonnait nullement d' être maures.
Ferdinand ne fut pas des derniers à jeter
la vue sur eux, et il les fit remarquer à la
reine, qui ne prit pas moins de plaisir que
lui à les regarder. Tous les cavaliers qui
étaient dans la carrière se rangèrent pour
les laisser passer, et conçurent du maître
la plus avantageuse opinion.
Daraxa seule ne prenait point garde à ces
deux nouveaux champions ; peut-être même
n' aurait-elle pas arrêté ses regards sur eux,
si le vieux Don Louis, marquis De Padilla,
père de Don Rodrigue, après lui avoir fait
la guerre sur son humeur sombre et rêveuse,
ne l' eût pas obligée à tourner enfin
la tête de leur côté. Elle eut d' abord un
peu d' émotion, sans savoir pourquoi, en
apercevant les deux grenadins ; elle trouvait
en eux un air étranger qui lui donna
la curiosité de demander à Don Louis qui
ils étaient. C' est ce que j' ignore, madame,
lui répondit-il ; le roi même n' a pu l' apprendre.
Cependant Ozmin s' était approché
du balcon de cette dame. Elle attacha
sa vue sur le mouchoir qu' il portait au
bras, et dans le moment elle sentit une
palpitation de coeur qui lui dit bien des
choses. Néanmoins elle ne pouvait croire
encore que ce fût le même mouchoir qu' elle
avait envoyé à son amant lorsqu' il était
blessé, ni que ce fût ce cher amant lui-même
qui se présentait à ses yeux ; mais,
comme il s' arrêta devant le balcon, et
qu' elle eut tout le loisir de l' examiner, son
coeur lui dit que ce ne pouvait être un autre.
Elle allait s' abandonner à la joie quand
le troisième taureau, qui dès sa sortie avait
causé de grands désordres dans la carrière,
vint troubler des momens si doux en s' avançant
du côté d' Ozmin. Ce redoutable
animal était de Tarita ; on ne se souvenait
point d' en avoir vu un si monstrueux. Il
poussait des mugissemens qui répandaient
la terreur dans la place ; quoiqu' il n' eût
pas besoin d' être animé, on ne laissait pas,
suivant l' usage, de lui jeter des pieux ; ce
qui irritait tellement sa fureur, que Don
Rodrigue, Don Alonse et les autres cavaliers
n' osaient se présenter devant lui avec
cette intrépidité qu' ils avaient montrée devant
les deux autres.
Cette terrible bête courait donc vers Ozmin,
qui ne songeait alors à rien moins
qu' à se mettre en défense. Mais, averti du
péril par Orviédo, qui lui donna promptement
sa lance, et animé de la vue de ce
qu' il aimait, il fit fièrement face au taureau,
lui passa sa lance entre le cou et
l' épaule avec tant de vigueur, qu' il le cloua
à terre, où il demeura comme s' il eût été
frappé de la foudre, avec plus de la moitié
de la lance dans le corps ; après quoi ce
brave champion jeta dans la carrière le
tronçon qui lui était resté dans la main, et
se retira.
Une action si hardie et si vigoureuse excita
l' admiration de la cour et du peuple :
la place retentit de cris de joie et d' acclamations ;
on n' entendit partout pendant un
quart d' heure que vive le chevalier à l' écharpe
bleue, le plus fort et le plus courageux
de son siècle . Tandis qu' on célébrait
ainsi dans la place la valeur d' Ozmin,
la timide Daraxa, que la vue du taureau
avait épouvantée pour son amant, était
encore si hors d' elle-même, qu' elle croyait
voir l' animal en fureur. Elle reprit pourtant
peu à peu ses esprits au bruit des applaudissemens
des spectateurs. Elle chercha
des yeux dans la carrière son cher
maure, et, ne l' y découvrant point, ses sens
furent saisis d' un nouveau trouble ; elle demanda
ce qu' il était devenu : on le lui
montra déjà bien loin hors de la barrière,
et suivi d' une foule de peuple qui ne pouvait
se lasser de voir un homme qui venait
de faire un si beau coup de lance.
La nuit étant arrivée pendant ce temps-là,
toute la place en un instant parut éclairée
d' une infinité de flambeaux qui faisaient
une fort belle illumination. Bientôt les
jeux de cannes commencèrent. On vit approcher
douze quadrilles avec leurs trompettes,
leurs fifres et leurs timbales ; elles
avaient à leur suite leurs gens de livrée et
douze valets chargés de faisceaux de cannes.
Les chevaux de main des cavaliers avaient
des caparaçons de velours, chacun de la
couleur de sa quadrille, brodés d' or et
d' argent, et les armes de chaque chef
étaient par-dessus ; non-seulement ces deux
métaux brillaient dans leurs équipages,
mais les pierreries même n' y étaient point
épargnées. Avant que d' entrer dans la place,
ils se mirent en marche de la manière suivante.
Les écuyers de chaque chef de quadrille
allaient les premiers et conduisaient les
équipages ; douze chevaux qui portaient à
l' arçon de devant les armes de ces chevaliers,
dont les devises pendaient à l' arçon
de derrière, étaient à la tête des autres,
qui n' avaient que leurs caparaçons avec
des sonnettes d' argent qui faisaient grand
bruit. Les gens de livrée marchaient après
les chevaux. Ils firent le tour de la place et
sortirent par une autre porte que celle par
où ils étaient entrés, pour éviter la confusion.
Les quadrilles conduites par leurs
chefs commencèrent ensuite leur entrée en
deux files avec tant de grâce et d' adresse,
que tous les spectateurs en furent charmés ;
ce qui n' est pas surprenant, puisque les
cavaliers les plus habiles pour ces sortes
de jeux sont sans contredit ceux de Séville,
de Cordoue et de Xérès De La Frontera.
On voit dans ces villes jusqu' à des
enfans de huit à dix ans manier des chevaux
et les pousser d' une façon admirable.
Lorsque les quadrilles eurent couru quatre
fois par les quatre faces de la place,
elles en sortirent par la même porte que
leurs équipages, et y revinrent bientôt avec
leurs écus au bras et les cannes ou roseaux
à la main. Elles commencèrent leurs combats
de douze contre douze, c' est-à-dire
quadrille contre quadrille. Quand elles
avaient combattu un quart d' heure, il en
venait deux autres de deux côtés différens,
lesquelles, sous prétexte de les séparer,
faisaient entre elles un nouveau combat.
Tandis que cela se passait, Ozmin et
Orviédo, s' étant démêlés de la foule du
peuple qui les suivait, regagnèrent promptement
leur hôtellerie ; et, après s' y être
désarmés, ils revinrent dans la place, où
l' amoureux Ozmin, traversant la presse,
perça jusque sous le balcon de la belle
maure. Comme il était fort simplement
vêtu, on ne pouvait, malgré sa bonne mine,
le prendre pour un homme de grande importance.
Daraxa, qui se doutait bien qu' il
ne manquerait pas de paraître encore devant
elle, le cherchait partout des yeux ;
mais, quoiqu' il fût fort proche d' elle et qu' il
la regardât, elle ne les arrêtait point sur
lui. Elle tenait un très-beau bouquet garni
de rubans, que Don Alonse lui avait envoyé
ce jour-là ; ce bouquet lui échappa des
mains par hasard, et tomba justement aux
pieds d' Ozmin, qui s' empressa de le ramasser.
Cet accident fut cause que la dame
baissa la vue, et qu' elle reconnut son cher
maure : dès ce moment, elle ne détourna
pas les yeux de dessus lui. Comme quelques
personnes du peuple dont il était environné
voulaient, de gaîté de coeur, l' obliger
à rendre le bouquet par force, Daraxa
leur cria de le lui laisser, et ajouta même
qu' il était en bonnes mains. à ces mots,
qui terminèrent le différend, l' heureux
Ozmin, devenu possesseur paisible d' une
faveur qu' il croyait plutôt devoir à l' amour
qu' au hasard, l' attacha par galanterie à son
chapeau.
Après cela, nos deux amans commencèrent
à se faire des signes, qui formaient un
langage muet et très-commun entre les
maures ; ce que les espagnols ont depuis
appris d' eux, aussi-bien qu' une infinité
d' autres choses qui font passer aujourd' hui
notre nation pour la plus galante de l' Europe.
Ozmin et sa maîtresse s' entretenaient
donc de cette sorte sans que personne y
prît garde, tous les spectateurs étant trop
attentifs aux combats des quadrilles pour
faire une pareille remarque. D' ailleurs qui
pouvait s' imaginer que la belle maure, qui
se montrait si peu sensible aux soins des
plus aimables seigneurs de la cour, eût
trouvé dans la foule du peuple un objet
digne de l' occuper ?
Mais des momens si doux ne durèrent
que jusqu' à la fin des jeux de cannes ; car,
dès qu' ils furent achevés, on lâcha, comme
on fait ordinairement pour couronner la
fête, le dernier taureau, qui n' était pas
moins redoutable que celui qui avait été
tué par Ozmin. L' animal, en entrant dans
la carrière, fit assez connaître par ses mouvemens
qu' il vendrait bien cher sa vie. Don
Rodrigue De Padilla, Don Juan De Castro,
Don Alonse, et plusieurs autres cavaliers,
descendirent de cheval à l' envi pour combattre
à pied la bête, qui fit bientôt sentir
la dureté de ses cornes à deux ou trois
d' entre eux. Il y en eut même un qu' il fallut
emporter, et qui était à demi-mort :
cela ralentit un peu l' ardeur des autres.
En effet, on ne pouvait, sans être un
véritable chevalier errant, prendre un fort
grand plaisir à se battre contre un taureau
dont la vue inspirait de l' effroi. Il écumait
de rage, grattait de son pied la terre, et
regardait en face chaque champion, comme
s' il eût voulu en choisir un pour se jeter
sur lui. Don Alonse, poussé par son amour,
souhaitait néanmoins au péril de sa vie
de faire quelque action d' éclat aux yeux
de sa belle maure. Dans ce dessein, pour
être mieux remarqué d' elle, il s' avança
vers son balcon, et là, pendant qu' il attendait
que l' animal vînt de son côté, il
aperçut Ozmin, qui était tout seul en cet
endroit, la peur en ayant écarté le peuple
qui était autour de lui auparavant. Il n' avait
pas tenu à Daraxa que ce jeune maure
n' eût aussi pris la fuite ; mais elle lui avait
vainement fait signe de se retirer, ou du
moins de monter sur un échafaud ; il ne
s' était pas laissé vaincre aux alarmes de
cette dame ; le vainqueur du taureau de
Tarita aurait cru se déshonorer s' il eût
paru en appréhender un autre.
Zuniga considéra fort attentivement ce
cavalier, ou plutôt le bouquet qu' il avait
sur son chapeau, et qu' il reconnut facilement
à la clarté des flambeaux dont toute
la place était éclairée. Il ne fut pas peu
surpris de ce qu' il voyait ; et pour être
encore plus assuré qu' il ne se méprenait point,
il aborda Ozmin, qui ne lui sembla qu' un
homme du commun : mon ami, lui dit-il
d' un air fier mêlé de chagrin, qui peut
vous avoir donné ce bouquet ? Quoique le
maure jugeât bien de l' intérêt que ce cavalier
qui lui parlait y pouvait prendre, il lui
répondit sans s' émouvoir : il me vient de
fort bonne part, mais je ne le dois qu' à la
fortune. Je ne sais que trop d' où il vous est
venu, répliqua Don Alonse d' un ton de
voix plus élevé ; rendez-le-moi tout à
l' heure, il n' a point été fait pour vous. Je
n' accorde rien par force, lui repartit Ozmin
sans s' échauffer. Encore une fois, dit Zuniga,
donnez-moi ce bouquet, ou je vous
apprendrai, mon petit compagnon, à qui
vous avez affaire. Je suis fâché, lui dit
Ozmin avec quelque agitation, que nous
soyons ici devant le roi ; si nous étions ailleurs,
je ne me contenterais pas de vous
refuser le bouquet, je vous arracherais ce
noeud de rubans que je vois à votre jupon.
C' était ce même noeud dont la belle maure
avait fait présent à Don Alonse en le recevant
pour son chevalier, et qu' Ozmin, qui
l' avait envoyé à cette dame, ne reconnaissait
que trop : et ce seigneur maure voyant
par là que le cavalier qui lui parlait devait
être le plus redoutable de ses rivaux, cette
découverte le mettait dans une fureur qu' il
n' avait pas peu de peine à retenir. Don
Alonse, encore plus emporté que lui, perdit
patience en s' entendant menacer par
un homme qu' il croyait d' une condition
fort au-dessous de la sienne. Il le traita
d' insolent, et poussant entre les noeuds des
rubans du bouquet un bâton pointu qu' il
avait, et dont les champions se servent
pour irriter les taureaux, il allait enlever
le bouquet et le chapeau, si l' adroit et vigoureux
Ozmin ne lui eût pas en même
temps ôté le bâton comme à un enfant.
Qui pourrait exprimer la rage dont le fier
Zuniga fut saisi après avoir reçu un pareil
affront aux yeux de sa maîtresse et devant
le roi même ! Il ne se posséda plus, et, sans
avoir égard à ce qu' il devait à la présence
de leurs majestés, il tira son épée ; mais,
dans le moment qu' il se préparait à fondre
comme un lion sur son ennemi, qui de son
côté l' attendait sans le craindre, le taureau
arriva sur eux, et les obligea bien à
se séparer. Cet animal attaqua Don Alonse,
et le jeta d' un coup de corne à quatre ou
cinq pas de lui, blessé cruellement à la
cuisse ; ce qui excita dans la place un cri
général de terreur. Pour comble d' infortune,
la bête, plus en furie que jamais, ne
s' attachant qu' à ce cavalier, se disposait
à retourner à la charge ; mais Ozmin, par
une générosité digne des guerriers de ce
temps-là, ne balança point à voler au secours
de son rival, malgré ce qui venait de
se passer entre eux. Avec le même bâton
qu' il lui avait arraché, il piqua rudement
le taureau, qui, tournant toute sa fureur
contre lui, baissa la tête pour lui enfoncer
ses cornes dans le corps. Le maure saisit
cet instant pour lui décharger sur le cou
un revers de son épée, dont il connaissait
la trempe ; et telle fut la force du coup,
que l' animal en tomba roide mort sur la
place, au grand étonnement de tous les
spectateurs.
Ce que le cavalier à l' écharpe bleue avait
fait ne passa plus que pour un petit exploit
en comparaison de celui-ci, que le
désavantage de combattre à pied rendait
plus glorieux ; aussi les acclamations en
durèrent plus long-temps. Ozmin se déroba
par une prompte retraite à la curiosité
des personnes qui cherchèrent à
le connaître. Le roi même eut beau demander
à le voir, on fut obligé de lui dire
qu' il venait de disparaître, et qu' on ne savait
qui il était.
Parlons à présent de Daraxa. Cette dame,
attentive à la querelle des deux rivaux,
avait été sur le point d' en avertir leurs majestés
pour en prévenir les suites, au hasard
de faire perdre la liberté à son cher
maure ; mais la frayeur dont elle avait été
tout à coup saisie en voyant le taureau
prêt à se jeter sur eux lui avait ôté la parole
et le sentiment. Cependant les nouvelles
acclamations qui se faisaient entendre
dans la place la tirèrent peu à peu de
cet état. C' est ainsi que cette tendre amante
passait successivement de la joie à la douleur,
et de la douleur à la joie. L' amour
n' en fait pas d' autres ; il se plaît à faire
sentir ses peines aux coeurs qu' il comble de
plaisirs.
Comme l' aventure du bouquet était arrivée
presque sous les yeux de la reine,
cette princesse y avait pris garde, et, curieuse
d' en savoir toutes les circonstances,
elle en demanda dès le soir même le détail
à la belle maure et à dona Elvire De Padilla,
qui avaient été toutes deux l' une auprès
de l' autre pendant la fête. Daraxa, jugeant
à propos de laisser parler Elvire, quoiqu' elle
eût pu mieux qu' une autre rendre
raison de ce différend, dit qu' elle y avait
fait peu d' attention. Dona Elvire fut donc
obligée de raconter ce qu' elle avait vu et
entendu ; mais comme elle laissait plus à
la reine à souhaiter d' apprendre qu' elle ne
lui en apprenait, cette princesse, espérant
que Don Alonse pourrait entièrement satisfaire
sa curiosité, envoya chez lui le vieux
marquis d' Astorgas aussitôt que la blessure
de ce jeune seigneur lui permit de voir du
monde. Voici de quelle manière le marquis,
homme de bonne humeur, s' acquitta
de sa commission.
Hé bien, seigneur chevalier sans peur,
dit-il à Zuniga en entrant dans sa chambre,
que pensez-vous de ces vilains animaux
cornus qui ont si peu de respect
pour les beaux garçons ? Vous m' avouerez
qu' il ne fait pas bon d' avoir affaire à eux.
Il y a long-temps, lui répondit en souriant
Don Alonse, que vous le savez aussi bien
que moi ; mais, reprit le marquis d' un air
sérieux, ne me direz-vous point qui est le
vaillant homme qui vous a secouru si à
propos ? Il est étonnant que, de tant de
braves qu' on voit à la cour, aucun ne se
soit montré assez de vos amis pour vouloir
lui disputer cet honneur ; cependant on
assure que vous étiez prêt à vous battre
contre un cavalier si généreux. Je sais
mieux que personne ce que je lui dois,
répondit Zuniga, et le peu de sujet que je
lui avais donné de me tirer d' un si grand
péril. Tout ce qui me fâche, ajouta-t-il,
c' est que je ne le connais point ; je suis
si charmé de sa valeur et du procédé qu' il
a eu avec moi, que je ne puis être content
que je n' aie trouvé l' occasion de découvrir
qui il est et de m' acquitter envers lui.
Si vous n' avez pas d' autre chose à m' apprendre,
dit alors le marquis, la reine aurait
bien pu se passer de m' envoyer ici,
elle n' en sera pas plus avancée. Elle n' ignore
pas le sujet du démêlé que vous
avez eu avec l' inconnu ; la belle maure et
Dona Elvire l' en ont instruite : elle croyait
que vous en saviez davantage ; et toute la
cour avec elle est justement étonnée que
deux cavaliers, après avoir fait deux actions
si glorieuses, prennent autant de soin de
se cacher que les autres en ont ordinairement
de se faire connaître. Ferdinand
même, qui leur destine des récompenses,
voudrait bien qu' ils se montrassent, et surtout
le dernier, qu' on s' imagine n' être pas
un homme d' une condition distinguée.
Non, si l' on en juge par l' habit, s' écria
Don Alonse ; j' en ai porté d' abord le même
jugement, et je suis persuadé que je ne
lui ai pas rendu justice ; quoi qu' il en soit,
c' est un grand homme, et c' est tout ce que
j' en puis dire. Le marquis d' Astorgas, ne
pouvant tirer de Zuniga d' autres lumières
là-dessus, s' en retourna auprès de la reine.
On crut à la cour que tout cela n' était
pas sans mystère, et que Don Alonse, par
un retour de générosité, ne voulait pas déceler
un cavalier qui souhaitait d' être inconnu.
Pour Daraxa, elle ne fut soupçonnée
d' aucune intelligence, et l' on n' attribua
le trouble qu' elle avait fait paraître pendant
les courses qu' au seul malheur de Don
Alonse. On crut, et l' on trouva cela fort
juste, qu' elle avait la bonté de s' intéresser
pour un jeune seigneur qui était son chevalier
et qui l' aimait éperdument. Elle
jouissait toute seule du secret plaisir de
savoir ce qui se passait ; mais ce plaisir
était accompagné d' une inquiétude qui en
corrompait la douceur. Elle avait entendu
ce qu' Ozmin avait dit à son rival au sujet
du noeud de rubans : elle connaissait la délicatesse
des maures sur cette matière ; si
bien qu' elle se reprochait l' imprudence
qu' elle avait eue de donner à Zuniga une
chose qui lui venait d' une main si chère ;
elle ne pouvait se consoler d' avoir fait cette
faute, quoique son coeur n' y eût eu aucune
part. Elle ne pouvait non plus écrire
à Ozmin, ne sachant où il était logé ; il fallait
bien qu' elle attendît que cet amant
trouvât moyen de lui donner de ses nouvelles.
Elle passa quelques jours dans cette
attente si douce et si cruelle tout ensemble ;
tantôt pensant avec plaisir que son
futur époux était dans la même ville qu' elle,
et tantôt dévorée par des impatiences mortelles
de le revoir : mais enfin le temps
amène tout.
Vous avez été apparemment dans les
jardins du palais de Séville, et vous savez
ce qu' on appelle le haut et le bas jardin ;
ce sont deux jardins l' un sur l' autre : celui
d' en haut, soutenu par des arcades, est au
niveau du premier étage, et ne peut passer
que pour un parterre ; celui d' en bas, qui
est le plus grand, n' était alors ouvert qu' aux
hommes de la cour, qui avaient la liberté
d' y entrer à certaines heures. Le haut jardin
n' était que pour les dames, qui s' y promenaient
pour se faire voir aux seigneurs,
avec qui elles s' entretenaient quelquefois de
dessus la balustrade qui règne à hauteur
d' appui tout autour de ce jardin ; mais ces
conversations n' étaient permises que dans
l' absence de leurs majestés ; il fallait dans
un autre temps se contenter du langage
des signes. Il n' était pas défendu aux hommes
de chanter, même en présence du roi
et de la reine, pourvu que le cavalier qui
chantait eût la voix belle. On y faisait aussi
de petits concerts d' instrumens dont l' exécution
était ordinairement ravissante.
Un soir la belle maure se promenait avec
Dona Elvire son amie. Elles n' eurent pas
fait deux tours d' allée, qu' elles entendirent
la voix d' un homme, lequel, à ce qu' il
leur parut, chantait assez agréablement
pour mériter qu' on l' écoutât. Elles se cachèrent
derrière des orangers qui bordaient
la balustrade, et de là se trouvant vis-à-vis
du personnage, elles eurent tout le loisir
de le considérer. Elvire remarqua qu' il
avait fort bonne mine, et Daraxa reconnut
que c' était Ozmin. Ce cavalier, assis sur
un lit de gazon, et la tête appuyée négligemment
contre un arbre, chantait ces paroles
en castillan :
voulez-vous me donner la mort,
impitoyable jalousie,
en troublant nuit et jour le repos de ma vie ?
Je saurai bien sans vous finir mon triste sort.
L' absence n' est que trop cruelle
pour un amant bien enflammé :
je mourrai de langueur si j' aime une infidèle,
ou je mourrai d' ennui quand je serais aimé.
Cet illustre maure, avec toutes ses autres
belles qualités, avait celle de bien chanter ;
mais, au lieu de s' en faire honneur, il
prenait soin de la cacher. On ne se piquait
pas seulement à la cour de Grenade de parler
bon espagnol, on y chantait aussi en
cette langue. Il y avait même des maures
qui composaient des vers castillans que les
poëtes espagnols admiraient. Ceux qu' Ozmin
venait de chanter étaient de la composition
d' un auteur grenadin, et un musicien
de la même nation en avait fait l' air.
Daraxa ne manqua pas de s' appliquer
cette chanson ; et, voulant profiter de l' occasion
pour y répondre, elle tira de sa
poche des tablettes dont elle déchira une
feuille, après avoir écrit dessus les mots
suivans :
" plus d' inquiétude pour le noeud de rubans ;
le don en a été fait sans la participation
du coeur : quand on aime comme
Daraxa, on ne peut aimer qu' une fois en
sa vie. N' en doutez nullement ; et si vous
souhaitez d' en apprendre davantage,
Laïda se trouvera demain à neuf heures
du matin à la porte du palais. "
elle roula doucement la feuille et la jeta
dans le jardin d' en bas au travers des branches
de l' oranger, qui ne la cachait pas si
bien que le seigneur maure ne pût la voir.
Il remarqua qu' elle venait de laisser tomber
quelque chose ; ce qu' elle avait fait si
adroitement, que son amie ne s' en était
point aperçue. Il est vrai qu' Elvire était si
attachée à regarder le cavalier et à l' entendre,
qu' elle ne songeait qu' à cela. Il
n' eut pas sitôt achevé de chanter son air,
qu' elle lui cria de recommencer pour l' amour
des dames. Il aurait eu volontiers
cette complaisance, si le roi ne fût alors
revenu de la chasse ; mais le retour de ce
monarque obligea la belle maure et son
amie à rentrer promptement dans le palais,
au grand regret de celle-ci, qui aurait
bien voulu ne pas abandonner sitôt le
terrain.
D' abord que les dames se furent retirées,
Ozmin, curieux de savoir ce que sa chère
amante avait jeté dans le jardin bas, alla
au-dessous de l' endroit où il avait remarqué
qu' elle s' était mise pour l' écouter ; et,
ayant trouvé le billet roulé, il ne s' arrêta
pas plus long-temps dans le jardin. Il en
sortit avec la joie de n' y être pas venu pour
rien, et avec l' envie d' y revenir plus d' une
fois.
Le billet de Daraxa rendit la vie à ce tendre
maure, qui ne manqua pas le lendemain
d' envoyer Orviédo à la porte du palais.
Cet écuyer y trouva Laïda, qui, pour
n' être pas connue, s' était couverte d' une
mante noire des plus épaisses. Dès qu' elle
l' aperçut, elle l' aborda et lui remit une
lettre de la part de sa maîtresse. Orviédo
lui en donna une autre de la part d' Ozmin ;
et avant qu' ils se séparassent, ils eurent ensemble
une assez longue conversation pour
avoir de quoi faire, chacun de son côté, un
rapport très-satisfaisant. La lettre du seigneur
maure ne contenait que des plaintes,
et celle de Daraxa que des protestations
d' innocence et de fidélité. Ils furent tous
deux bientôt d' accord. Il y a de la volupté
dans les querelles amoureuses ; mais il ne
faut pas qu' elles durent long-temps : il est
bon encore qu' elles ne soient pas fréquentes,
autrement elles peuvent produire de
mauvais effets.
Quelle consolation pour nos amans d' avoir
trouvé moyen d' établir entre eux un
commerce de lettres, et de se voir même
quelquefois ! La belle maure aurait bien
voulu se promener toute seule dans les jardins
du palais, pour épier l' occasion de
parler en liberté à Ozmin ; mais c' était trop
risquer. Ils se seraient perdus l' un et l' autre,
si quelque personne de la cour les eût
vus s' entretenir ensemble. D' ailleurs Elvire,
à qui le seigneur maure avait donné
dans la vue, ne quittait point son amie,
et ne cessait de lui parler du cavalier à la
belle voix. Elle lui proposa même dès le
jour suivant d' aller dans les jardins, en
lui disant qu' elles pourraient le rencontrer
là. Notre complaisante maure, qui ne
demandait pas mieux, accepta la proposition.
Les voilà toutes deux dans le jardin haut,
d' où elles n' eurent qu' à regarder dans le
jardin bas pour y démêler l' homme qu' elles
cherchaient. Il venait d' arriver, et il était
assis au même endroit que le jour précédent.
Dona Elvire, qui pouvait passer pour une
des plus charmantes de la cour, ne se contenta
pas de se montrer au cavalier ; elle
obligea son amie à suivre son exemple.
Ozmin affecta de paraître surpris de leur
vue, et fit semblant de vouloir se retirer
par respect. Mais Elvire, pour l' arrêter,
lui adressa la parole. Il répondit, et insensiblement
ils s' engagèrent tous trois dans
un entretien qui fut vif ; et cela sur le
pied d' un inconnu avec deux dames inconnues.
Le seigneur maure fit remarquer dans
cette occasion qu' il avait beaucoup d' esprit,
et Dona Elvire n' y brilla pas moins. Animée
des mouvemens d' une passion naissante,
elle disait mille jolies choses qu' elle
n' aurait pas dites de sang-froid, quoiqu' elle
fût naturellement très-spirituelle. Pour
Daraxa, elle se divertissait à les écouter,
comme une fille qui avait son compte. Enfin
chacun était fort content, et les momens
s' écoulaient avec la rapidité dont ils
passent ordinairement quand ils sont agréables.
S' il parut que le cavalier ne les trouvait
pas longs, les dames, de leur côté, firent
assez connaître qu' elles ne s' ennuyaient
point avec lui, puisque le roi venait de
rentrer dans le palais, et qu' elles ne songeaient
nullement à se retirer. Il fallut
que le jardinier vînt avertir Ozmin qu' il
était temps de sortir. Encore Elvire, avant
la séparation, voulut-elle s' assurer d' une
nouvelle entrevue, qui fut fixée au premier
jour que Ferdinand irait à la chasse.
Cette dame, après cette conversation,
demeura si charmée d' Ozmin, qu' en le
quittant elle ne put s' empêcher de dire à
Daraxa qu' elle n' avait jamais vu de cavalier
si parfait. Toute autre que la belle maure
eût été alarmée d' un aveu si franc ; mais
elle n' en fit que rire, tant elle comptait sur
la fidélité de cet amant. Cependant son
amie, qui la croyait la plus insensible personne
de son sexe, loin de lui faire un
mystère du goût qu' elle se sentait pour
l' inconnu, lui en parlait à tout moment
dans les termes les plus vifs. Oui, lui
disait-elle, je suis touchée du mérite de ce
cavalier ; mais je voudrais bien savoir qui
il est, et pourquoi un homme fait comme
lui ne se montre point à la cour : je vous
conjure, ma chère Daraxa, de le lui demander
vous-même quand nous le reverrons.
Ozmin fut bientôt informé de tout
cela par sa maîtresse, qui lui manda que
la situation ne laissait pas d' être délicate ;
qu' il ne devait point abuser du penchant
d' Elvire, et encore moins trahir sa fidèle
Daraxa ; qu' en amour tout faisait de la
peine, jusqu' aux plus légères apparences ;
et qu' enfin, lorsqu' on possédait un coeur,
on était bien aise d' être l' objet de tous ses
désirs.
Il crut de bonne foi que sa dame ne lui
écrivait ainsi que pour se réjouir, et, dans
cette opinion, il lui fit une réponse badine.
Il poussa même la chose plus loin : à la
première entrevue, il prodigua les douceurs
à Dona Elvire, qui les reçut fort bien à
bon compte, ou plutôt qui les lui rendit
avec usure. La belle maure, comme son
amie l' en avait priée, interrogea l' inconnu
sur son pays, sur sa naissance et sur l' état
présent de sa fortune. Il répondit sans hésiter
qu' il était aragonais, et qu' il se nommait
Don Jaymé Vivès ; qu' après avoir été
pris par les maures et remis en liberté par
la capitulation de Baëça, il attendait que
sa famille lui envoyât l' argent dont il avait
besoin pour se mettre en état de se produire
à la cour. L' histoire était simple et
vraisemblable. Elvire n' en demanda pas
davantage ; et s' étant toutefois informée s' il
y avait une maison de Vivès en Aragon,
elle apprit avec un extrême plaisir que c' en
était une des plus nobles.
Ce commerce galant devint peu à peu
très-incommode aux deux amans maures.
Dona Elvire s' enflamma tout de bon, et
son amour les embarrassait à mesure qu' il
prenait de nouvelles forces. Dès qu' Ozmin
s' aperçut que ce n' était plus un jeu, il
changea de ton : il n' eut plus pour la dame
que des manières honnêtes et polies ; mais
il avait affaire à une fille qui s' échauffait
d' elle-même. Daraxa, très-satisfaite de la
conduite de son amant, avait pitié de sa
rivale, et l' aurait volontiers désabusée, si
elle n' eût pas craint de lui donner de la
jalousie en faisant cette démarche : ce
qu' elle croyait devoir plus appréhender,
dans la disposition où étaient les choses,
que de hasarder une partie de son bonheur.
Le printemps arriva pendant que tout
cela se passait, et la cour changea de face.
Ferdinand résolut d' ouvrir la campagne
par le siége de Grenade ; et les maures, qui
s' y attendaient, se préparaient à bien défendre
une place si importante. Il y avait
dedans une garnison de quinze mille hommes
des meilleures troupes du roi Mahomet ;
c' est ce que n' ignorait pas le monarque
catholique : aussi avait-il prudemment
fait solliciter, tant par ses ministres que
par l' entremise du pape, les autres princes
chrétiens, pour qu' ils l' aidassent à exécuter
une entreprise où il s' agissait de chasser
d' Espagne tous les infidèles. Plusieurs princes
lui avaient promis du secours ; et quand
il fut assuré que leurs troupes s' avançaient,
il se mit lui-même en marche avec le plus
de diligence qu' il put, pour surprendre les
maures, et ne leur pas donner le loisir de
se fortifier davantage.
Comme la reine jugea bien qu' un siége
si considérable demandait beaucoup de
temps, elle prit la résolution d' y accompagner
le roi et de faire la campagne avec
lui. Le bruit s' en étant répandu, nos deux
amans en eurent d' autant plus de joie,
qu' ils espérèrent que, dans la confusion
où serait l' armée, ils pourraient, avec
l' industrie d' Orviédo, trouver jour à se
jeter dans Grenade ; mais ils comptaient
sans la fortune : la reine, la surveille de
son départ, dit à Daraxa qu' elle ne serait
pas du voyage. Pour avoir moins d' embarras,
ajouta cette princesse, je ne mènerai
avec moi que les femmes dont je ne puis
absolument me passer. Je prétends laisser
mes filles d' honneur à Séville, entre les
mains de leurs parens ou de personnes de
distinction à qui je les recommanderai.
Pour vous, ma chère fille, vous tomberez
en partage à Don Louis De Padilla. J' ai fait
choix de ce seigneur à cause qu' il est père
d' Elvire votre amie ; outre cela, je crois
que vous serez chez lui plus agréablement
qu' ailleurs.
Ozmin fut au désespoir quand sa maîtresse
lui manda cet ordre de la reine. Il
voyait par là toutes ses mesures rompues ;
et son esprit, flottant entre une infinité de
pensées et de résolutions différentes que
l' amour et la gloire lui inspiraient tour à
tour, était dans une étrange perplexité.
Néanmoins la belle maure écrivit à cet
amant des lettres si tendres et si passionnées,
qu' enfin elle fixa ses irrésolutions.
Je ne vous rapporterai qu' une de ses lettres,
de peur de vous ennuyer : la voici.
" votre écuyer m' a fait dire que vous
vouliez vous laisser mourir de regret de
n' être point à Grenade. Partez, Ozmin,
partez : votre coeur sacrifie plus à la
gloire qu' à l' amour. Je ne vous retiens
plus ; je sais bien que votre départ me
coûtera la vie ; mais ma plus grande
peine sera de mourir pour un ingrat qui
m' abandonne dans le temps que j' ai le
plus besoin de lui. Je croyais vous être
plus cher que toute chose au monde.
Quelle était mon erreur ! à qui dois-je
m' en prendre ? Est-ce à moi pour vous
avoir cru, ou bien à vous pour me l' avoir
persuadé ? Si l' amour que j' ai pour vous
ne m' aveugle pas, votre vie est à moi :
vous me l' avez dit cent fois, vous me l' avez
juré. Pourquoi donc sans mon aveu
voulez-vous disposer de mon bien ? Pourquoi
songez-vous à l' employer à ce qui
ne regarde pas mon service ? Ah ! Ozmin,
que vous savez peu aimer ! Que vous
êtes encore loin du terme où l' amour a
su m' amener ! On peut acquérir de la
gloire partout, et l' on trouverait, si on
voulait, des gens qui mettraient la leur
à partager les peines d' une infortunée
plutôt qu' à servir tous les monarques de
la terre. "
il ne fut pas possible à l' amoureux grenadin
de résister à la passion de Daraxa,
quelque envie qu' il eût de rendre sa valeur
utile à sa patrie ; et l' amant dans cette
conjoncture l' emporta sur le héros. La cour
partit donc pour l' armée, et la belle maure
se retira chez le marquis De Padilla, qui
la reçut avec tous les honneurs qu' il aurait
pu faire à la reine même. Dona Elvire, qui
aimait tendrement son amie, et qu' un intérêt
encore plus vif que son amitié obligeait
à se réjouir d' avoir cette dame pour
sa compagne inséparable, était ravie de ce
changement. Daraxa aurait été assez contente
de son sort, si elle eût eu dans cette
maison un peu plus de liberté ; mais on lui
en donna beaucoup moins qu' elle n' en
avait eu à la cour. Véritablement elle était
chez Don Louis comme une esclave. Premièrement,
il ne fallait point qu' elle se
flattât, non plus qu' Elvire, de sortir jamais,
pour quelque raison que ce pût être. Tous
leurs passe-temps se bornaient à se promener
le soir dans un jardin à certaine heure
réglée ; et comme si cette promenade n' eût
pas été un divertissement assez ennuyeux
pour elles, le vieux marquis prenait la
peine de les accompagner toujours ; ou, si
quelquefois il n' avait pas le temps de les
fatiguer de sa fâcheuse compagnie, Don
Rodrigue son fils se chargeait de ce soin-là :
elles ne gagnaient rien au change. Ce
n' est pas tout, les appartemens de ces dames
n' avaient vue que sur le jardin, aucune
fenêtre sur la rue. Ajoutez à cela
qu' elles ne voyaient personne du dehors,
ni homme ni femme ; et des gens même
de la maison, il y en avait très-peu qui
eussent le privilége de leur parler.
Tous ces désagrémens gâtaient fort les
honnêtetés que Don Louis faisait à la belle
maure. Cependant, à entendre ce vieux
courtisan, il n' en usait avec elle ainsi que
par respect, et que pour lui marquer l' extrême
considération qu' il avait pour elle.
Cette dame n' en était pas la dupe ; et, perdant
toute espérance d' avoir des nouvelles
de son amant, elle allait s' abandonner à ses
chagrins, si Dona Elvire ne s' en fût mêlée.
Celle-ci, ne pouvant plus vivre sans son
cher Don Jaymé, dit à Daraxa qu' elle voulait
écrire à ce cavalier. Eh ! Comment,
répondit la belle maure, lui ferez-vous tenir
votre lettre ? Une de mes femmes, répliqua
Elvire, a trouvé par hasard un
homme du dehors qu' elle a gagné. Il assure
qu' il connaît parfaitement Vivès, et promet
de lui remettre le billet en main propre.
La tendre amante d' Ozmin ne manqua
pas d' applaudir à cette résolution. Elles
composèrent toutes deux une lettre de concert.
La fille de Don Louis l' écrivit, et la
dame maure y ajouta ces mots en sa langue.
" tout le bonheur des amans consiste à
se voir ; tout leur malheur est d' être séparés.
Je languis dans l' attente de vos nouvelles ;
je suis morte, si je n' en reçois au
plus tôt. "
Elvire demanda ce que signifiaient ces
paroles ; et Daraxa lui répondit : je mande
à Don Jaymé que sa maîtresse ne peut soutenir
plus long-temps son absence, et va
succomber à ses ennuis, s' il ne trouve
moyen de les soulager. C' est ainsi que deux
bonnes amies en usent ordinairement ensemble
lorsqu' elles sont rivales.
La lettre fut fidèlement rendue au seigneur
maure, qui la lut avec d' autant plus
de joie, qu' il avait inutilement jusque-là
employé l' adresse de son écuyer pour découvrir
ce qui se passait chez Don Louis.
Comme un bonheur, dit le proverbe, ne
vient jamais sans l' autre, il arriva deux
jours après qu' Orviédo se présenta devant
lui sous un habit d' ouvrier. Ozmin eut d' abord
de la peine à le reconnaître, et lui
demanda la cause de ce déguisement. C' est
ce que je vais vous apprendre, répondit
l' écuyer. Je me suis ainsi travesti pour aller
rôder aux environs de la maison du
marquis De Padilla, dans l' espérance de
rencontrer une des femmes maures de Daraxa,
ou de faire connaissance avec quelque
domestique de Don Louis. Je me suis
arrêté par hasard devant un endroit du
jardin où des ouvriers s' occupent à réparer
le mur. Le maître maçon, me voyant attentif
à leur travail, s' est mis à me considérer.
Il m' a pris pour un homme de son
métier : mon ami, m' a-t-il dit, j' ai besoin
de manoeuvres pour finir promptement cet
ouvrage, voulez-vous me servir ? Je lui ai
répondu que j' étais employé ailleurs, mais
que j' avais un camarade qui ne cherchait
qu' à vivre, et qui ne demanderait pas
mieux que de lui rendre service. Amenez-le-moi,
a répliqué le maître maçon, quand
il ne serait propre qu' à mener la brouette,
il ne me sera pas inutile, et je le paierai
bien. Là-dessus, je l' ai quitté, ajouta Orviédo
en souriant, pour venir vous proposer
ce bel emploi, que l' amour sans
doute vous offre lui-même pour vous faire
passer le temps moins désagréablement que
vous ne faites.
Toute ridicule que parut une pareille
idée au seigneur maure, il était trop amoureux
pour la rejeter. Il accepta le parti,
s' habilla comme un manoeuvre, et se laissa
conduire par son écuyer, qui dit au maître
maçon : senor maestro de obra, voici mon
camarade Ambroise, soldat malheureux,
qui, après avoir été quatre ans prisonnier
chez les maures, se voit réduit à travailler
pour subsister. Le marché fut bientôt fait,
et Ambroise arrêté pour commencer dès le
lendemain. Notre nouveau manoeuvre, pour
montrer qu' il avait le coeur à la besogne,
se rendit de grand matin auprès de son
maître, qui le mena dans le jardin, et,
lui mettant la brouette entre les mains,
l' instruisit de ce qu' il avait à faire. De la
manière que s' y prit Ambroise, il semblait
qu' il eût fait ce métier toute sa vie ; aussi
son maître en fut si content, qu' il lui donna
des louanges, et l' assura qu' il serait un jour
un fort bon ouvrier.
Personne ne paraissait encore dans la
maison ; mais sur les dix heures notre manoeuvre
remarqua quelques femmes maures
aux fenêtres de l' appartement de Daraxa,
et peu de temps après cette dame
elle-même, ainsi que Dona Elvire. Dès ce
moment il trouva cette aventure toute
réjouissante ; il se fit par avance un plaisir
de la surprise où seraient les dames, lorsqu' en
se promenant dans le jardin elles
viendraient à le reconnaître et à faire attention
à son déguisement ; il espérait même
que sous cette forme il pourrait quelquefois
leur parler sans péril ; il ne savait pas
quel homme c' était que le seigneur Don
Louis.
Outre que Daraxa lui avait été recommandée
par la reine d' une manière qu' il
aurait cru trahir la confiance que cette
princesse avait en lui, s' il n' eût pas veillé
jour et nuit sur les actions de cette dame,
il n' ignorait pas qu' elle avait des amans ;
il la croyait aussi sensible qu' une autre,
les femmes maures en ce temps-là n' ayant
pas la réputation d' être ennemies de l' amour.
Mais il craignait plus les entreprises
du dehors que la sensibilité du dedans,
les cavaliers amoureux que l' objet aimé.
Il appréhendait principalement Don Alonse,
qu' il regardait comme le galant favorisé.
Quoique informé que ce jeune seigneur
n' était point encore en état de sortir,
ni par conséquent de songer aux moyens
d' entretenir la belle maure, cela ne le rassurait
point. Un commerce de billets doux
ne lui semblait guère moins dangereux
qu' une conversation. Pour se mettre l' esprit
en repos là-dessus, il pressait sans
cesse le maître maçon d' achever son ouvrage,
de peur que quelqu' un de ses manoeuvres
n' eût la hardiesse de se charger de
quelque commission amoureuse ; ce qui
l' inquiétait terriblement, et l' obligeait à
observer tous les ouvriers.
Sur la fin d' une journée, en les voyant
travailler, il s' avisa de considérer attentivement
Ambroise, auquel il n' avait pas
encore pris garde, et qui lui parut un garçon
fort délibéré. Cet examen ne plut
guère au jeune maure, et le fit pâlir de
crainte d' être découvert ; néanmoins il en
fut quitte pour la peur. Tout susceptible
que le vieillard était de soupçons et de défiances,
il ne vit dans Ambroise qu' un
manoeuvre ; et ce faux maçon, lorsqu' il en
fut temps, se retira avec les véritables,
n' ayant eu d' autre bonheur dans toute sa
journée que de voir passer sa maîtresse
avec Don Rodrigue, qui était son rival.
Quelle patience il faut avoir quand on
aime, quoique l' amour soit la plus violente
des passions ! Ozmin ne l' avait déjà
que trop éprouvé. Aussi, loin de se rebuter,
il se trouvait assez bien payé de sa
peine, puisqu' il avait vu sa chère amante :
cela suffisait à un maure, comme à un
castillan, pour s' estimer heureux.
La fortune lui fut bien plus favorable le
jour suivant. Il revint au travail avec une
nouvelle ardeur. Il faisait rouler sa brouette
d' une grande force ; et comme en charriant
de la pierre il était obligé quelquefois
de passer sous les fenêtres de l' appartement
de Daraxa, il se mit à chanter un air champêtre
en langue maure. Les maçons, qui
le regardaient comme un gaillard qui avait
été long-temps prisonnier chez les infidèles,
ne furent pas surpris qu' il eût retenu
quelques-unes de leurs chansons.
Mais Laïda l' entendit de sa chambre ; et,
curieuse de savoir qui pouvait être l' homme
qui chantait si bien une chanson de son
pays, elle descendit au jardin, où elle
reconnut d' abord le personnage.
Elle fit semblant de cueillir des fleurs
pour sa maîtresse : ce qu' elle faisait presque
tous les jours ; et le grenadin s' étant
aperçu qu' elle l' observait du coin de l' oeil,
la première fois qu' il passa près d' elle en
poussant sa brouette il laissa tomber à sa
vue une lettre qu' il tenait toute prête dans
son sein, sans s' arrêter ni regarder Laïda,
qui courut la ramasser aussitôt et la porter
à Daraxa.
Vous vous imaginez bien quelles furent
la joie et la surprise de cette dame. Elle
était encore au lit. Elle se leva et s' habilla
promptement pour jouir, de sa fenêtre, du
plaisir de revoir un amant si cher. Elle fut
touchée de l' état misérable auquel il n' avait
pas honte de se réduire pour lui marquer
l' excès de son amour ; et toutefois il
y avait dans cette bizarre mascarade un
je ne sais quoi qui la ravissait. Elle fit à sa
lettre une réponse qu' elle remit à l' adroite
Laïda, qui sut si bien prendre son temps
qu' elle la rendit sans que personne s' en
aperçût. Un commencement si heureux
donna du goût au seigneur Ambroise pour
le métier de maçon. Effectivement, Daraxa
se tint presque tout le jour à sa fenêtre
pour le voir passer et repasser ; de sorte
qu' en allant et en revenant c' était toujours
quelques petits signes qui avaient mille
charmes pour deux amans si délicats.
Les choses demeurèrent quelques jours
dans cette situation. Don Louis ne manquait
pas tous les soirs d' aller exciter par
sa présence les ouvriers à travailler ; et il
remarquait qu' Ambroise était celui de tous
qui s' épargnait le moins. Il conçut de l' affection
pour lui à cause de cela ; et, croyant
qu' il en ferait un bon valet, il s' approcha
du maître maçon pour lui demander qui
lui avait donné ce manoeuvre. Un artisan
de la ville me l' a amené, répondit le maître,
et j' en suis très-content. Sur ce témoignage,
le marquis tirant à part Ambroise,
auquel il n' avait point encore parlé, l' interrogea
pour savoir d' où il était. Notre
manoeuvre lui répondit de l' air le plus
grossier qu' il put affecter qu' il était aragonais
d' origine, et lui fit une histoire qui
ne démentait point celle qu' Orviédo avait
déjà faite au maître maçon. Don Louis y
trouva beaucoup de vraisemblance, et il
lui sembla même que ce garçon avait pris
l' accent de ce pays-là. Qui était votre patron
à Grenade ? Lui demanda-t-il encore,
et à quoi vous employait-il ? Seigneur, repartit
Ambroise, j' y servais un gros marchand
qui avait un fort beau jardin, et
j' avais soin de ses fleurs. Vous savez donc
cultiver les fleurs ? S' écria le marquis. J' en
suis ravi. J' ai besoin d' un homme pour les
miennes, et il y a plus de trois mois que
j' en fais chercher un, attendu que mon
jardinier ne s' entend point à cela ; ainsi,
mon ami, je vous donnerai de bons gages,
si vous voulez me servir, et j' aurai soin de
votre fortune, pourvu que vous soyez fidèle
et que vous remplissiez votre devoir
avec exactitude.
à ces mots, notre feint aragonais témoigna
par des démonstrations plutôt que
par des paroles qu' il était très-sensible aux
bontés de ce seigneur, et qu' il s' attacherait
à les mériter par sa bonne volonté. Cette
affaire fut bientôt conclue, et Don Louis
dit à son nouveau domestique : vous n' avez
qu' à quitter votre tablier et prendre
congé de votre maître ; venez ici demain,
et l' on vous fournira tout ce qui sera nécessaire
pour la culture de mes fleurs.
Ambroise n' est donc plus maçon ; il est
jardinier du marquis De Padilla, qui ne le
vit pas plus tôt arriver le jour suivant,
qu' il se mit à lui prescrire la conduite qu' il
avait à tenir pour demeurer long-temps
dans sa maison. Il s' étendit particulièrement
sur le respect infini qu' il lui recommandait
d' avoir pour les dames, et sur le
soin qu' il devait prendre d' éviter tout commerce
avec les femmes de service. Il appuya
d' autant plus sur cet article, qu' il
trouvait ce garçon bien fait de sa personne,
malgré les mauvais airs qu' il affectait
de se donner.
Le patron, après toutes ces leçons, qui
ne faisaient que trop connaître qu' il était
terriblement espagnol sur le chapitre du
beau sexe, fit travailler devant lui son
nouveau jardinier pour juger de sa capacité,
étant lui-même assez habile pour
cela. Heureusement Ozmin avait aimé les
fleurs, et il savait aussi bien les cultiver
qu' un fleuriste de profession. Don Louis
n' eut pas besoin d' un long examen pour être
persuadé qu' il avait fait une bonne acquisition.
Il s' en applaudit, et il en demeura
si occupé, qu' il ne put s' empêcher d' en
parler pendant le dîner. Il dit qu' il était
charmé d' avoir enfin rencontré un jardinier
pour ses fleurs, et que dieu merci
son parterre serait désormais bien entretenu.
Rien n' est plus plaisant, ajouta-t-il :
je remarque parmi mes ouvriers un jeune
gaillard qui mène la brouette ; je le
questionne, et je découvre que ce manoeuvre
est un garçon consommé dans l' art de cultiver
les fleurs.
Daraxa ne laissa pas tomber ce discours ;
et, ne doutant point que le nouveau
jardinier ne fût Ozmin, elle s' en
réjouit, dans l' espérance qu' elle aurait
occasion de le voir plus souvent, et la liberté
entière de lui écrire. Après le dîner,
cette dame mena dans son appartement
Elvire ; et se mettant toutes deux à une
fenêtre, elles commencèrent à promener
leurs regards sur le jardin. Ambroise était
alors au milieu du grand parterre vis-à-vis
d' elles. La belle maure l' ayant reconnu,
et voulant se divertir, le montra du
doigt à son amie : voilà, lui dit-elle, le
jardinier dont votre père a tant vanté l' habileté
pendant que nous dînions. Considérez-le
bien : votre coeur ne vous dit-il
rien pour lui ? Ne sentez-vous point quelque
émotion ?
Dona Elvire fit un éclat de rire à ces
paroles, qui lui parurent échappées par
plaisanterie. Mais, regardant cet homme
à bon compte avec attention, elle soupçonna
la vérité. Cependant la crainte de
se méprendre et d' apprêter à rire à ses dépens
l' empêcha de dire ce qu' elle pensait,
jusqu' à ce que Daraxa, la pressant de lui
répondre, et l' appelant insensible, confirmât
ses soupçons. Ce fut alors du côté
d' Elvire un emportement de joie, une évaporation
qui marqua bien l' excès de son
amour pour Don Jaymé. La prudente maure
se sut bon gré de ne lui avoir pas fait plus
long-temps un mystère de la métamorphose
de ce cavalier. Ma chère Elvire, lui
dit-elle, j' ai bien fait, comme vous voyez,
de vous prévenir. Hélas ! Si par malheur
Don Jaymé se fût présenté devant vous en
présence de Don Louis ou de Don Rodrigue,
votre surprise nous aurait tous perdus :
mais maintenant que vous êtes préparée
à sa vue, j' espère que vous vous
ménagerez de façon que vous ne gâterez
point nos affaires. Dona Elvire le lui promit ;
après quoi ces deux dames s' entretinrent
du faux Ambroise.
La fille de Don Louis ne pouvait assez
admirer comment il était parvenu à tromper
son père, le plus défiant de tous les
hommes ; et elle lui tenait un grand compte
de s' abaisser pour l' amour d' elle à un si
vil emploi. Si elle eût su tout ce que son
amie savait là-dessus, elle aurait bien rabattu
de sa reconnaissance.
Dès ce moment les plaisirs et les intrigues
commencèrent à régner depuis le matin
jusqu' au soir entre ces deux dames et
ce galant jardinier. Clarice et Laïda, leurs
confidentes, étaient des filles d' esprit qui
les servaient avec autant d' adresse que de
zèle. Ambroise, de son côté, ménageait si
adroitement les maîtresses, qu' elles étaient
l' une et l' autre très-contentes de lui. Jamais
affaire n' a été mieux conduite. Elvire
découvrait son coeur à son amie, et son
amie lui cachait le sien avec toute la dissimulation
que la conjoncture exigeait d' elle.
Ces rivales avaient chacune leur cache dans
le jardin. Les billets allaient et venaient :
c' était une poste galante et parfaitement
bien réglée. Quand ils en seraient demeurés
là, n' auraient-ils pas eu lieu d' être
contens d' une vie si agréable ? Mais si l' amour
s' arrêtait lorsqu' il est en si beau chemin,
il cesserait d' être l' amour. Les mêmes
plaisirs l' ennuient ; il en veut toujours de
nouveaux. L' espagnole, trop passionnée,
voulut des entretiens, et somma par un
billet Don Jaymé de se rendre à minuit aux
fenêtres de la galerie d' en bas, dont Clarice
s' était chargée d' avoir une clef. Quoique
la belle maure n' approuvât guère ce
rendez-vous nocturne, elle n' eut pas la force
de s' y opposer.
Ambroise logeait chez le jardinier au
fond du jardin, dans une maison dont la
porte, par ordre de Don Louis, se fermait
à l' entrée de la nuit, et ne s' ouvrait que le
matin à l' heure qu' il fallait aller au travail.
Cette difficulté n' embarrassa point le cavalier,
qui eut bientôt fait une échelle de
cordes pour descendre de sa chambre dans
le jardin et pour y monter. Il fit réponse
aux dames, et les assura que dès la nuit
prochaine il se trouverait au lieu marqué.
Avec quelle impatience n' attendirent-elles
pas ce moment ! Et quand il fut arrivé,
quelle satisfaction pour elles de pouvoir
entretenir en liberté leur cher Ambroise !
Elvire surtout laissait éclater la sienne sans
modération ; et celle de son amie, pour
être secrète, n' en était pas moins vive. Les
fenêtres de la galerie étaient basses, et
l' on pouvait aisément passer le bras entre
les gros barreaux de fer qui les grillaient.
L' amoureuse espagnole, que l' obscurité
de la nuit rendait encore plus hardie, avançait
par là ses mains pour se les faire baiser ;
ce qui faisait grand mal au coeur à
Daraxa. Ozmin, qui connaissait la délicatesse
des femmes de son pays sur cette matière,
pour consoler cette dame de la nécessité
où elle était de souffrir ces petites
libertés, lui donnait à la dérobée toutes
les marques de tendresse qu' il pouvait ; de
sorte que c' était pour la tendre maure un
peu de bien et beaucoup de mal. Malgré
la possession du coeur de son amant, elle
se croyait fort à plaindre : elle n' avait que
des plaisirs mêlés ; au lieu que son amie,
sans être aimée, goûtait des plaisirs purs.
La première, ne connaissant pas son bonheur,
était malheureuse ; et l' autre, ignorant
son malheur, était parfaitement heureuse.
Ils se séparèrent enfin après deux heures
de conversation. Ambroise regagna sa
chambre, et les dames se retirèrent différemment
affectées de cette entrevue. Si la
fille de Don Louis en désirait avec ardeur
une seconde, il n' en était pas de même de
Daraxa. Elle avait vu sa rivale montrer si
peu de retenue dans ce premier entretien,
qu' elle avait raison de craindre que dans
la suite cette amante emportée ne poussât
les choses encore plus loin : de manière
qu' elle ne put se défendre d' écrire là-dessus
à Ozmin. Elle lui manda qu' elle ne souhaitait
plus de lui parler la nuit, que ce plaisir
lui coûtait trop. Le fidèle maure, qui
aurait mieux aimé mourir que de justifier
les alarmes de sa maîtresse, éluda sous
divers prétextes les nouveaux rendez-vous
qui lui furent proposés de la part d' Elvire,
qui, dans le fond, était trop aimable pour
qu' elle l' agaçât toujours infructueusement.
Cependant les maçons achevèrent leur
ouvrage, et Don Louis, ayant l' esprit en
repos de ce côté-là, permit aux dames de
se promener librement dans le jardin. Un
jour que Don Rodrigue était avec elles dans
un cabinet de verdure, sa soeur, qui ne
gardait pas de grandes mesures avec lui,
et qui voulait l' accoutumer à la voir parler
à Ambroise, appela ce jardinier qui passait,
et lui ordonna de leur aller cueillir
des fleurs. Il obéit, et leur en apporta plein
une corbeille. Dona Elvire, pour l' arrêter,
lui fit des questions sur les ennuis qu' il
avait soufferts dans sa prison à Grenade :
ce qui donna envie à Don Rodrigue de prier
Daraxa de s' entretenir un peu en maure
avec lui, pour voir s' il entendait bien cette
langue. La belle maure accorda volontiers
cette satisfaction au fils de Don Louis, et
lui dit que, pour un espagnol, ce garçon
ne la parlait pas mal.
Don Rodrigue, qui s' était déjà plus
d' une fois amusé à discourir avec Ambroise,
lui avait trouvé beaucoup d' esprit,
quoique Ozmin eût affecté de ne lui en
laisser guère paraître ; et, le jugeant fort
propre à le servir auprès de la belle étrangère,
il résolut de le choisir pour son confident.
Dans ce dessein, il était le premier
à l' appeler sans en demander la permission
aux dames. Il le faisait entrer dans leurs
entretiens, et l' engageait souvent à parler
maure avec Daraxa. Par ce moyen, l' heureux
Ambroise, devenu bientôt familier
avec son jeune maître, ne le voyait pas
sitôt dans le jardin avec les dames, qu' il
courait les joindre sans façon ; et quand il
y manquait, Elvire se donnait la peine de
l' aller chercher elle-même, et ne revenait
point sans lui. Don Rodrigue, qui n' avait
que ses propres affaires en tête, ne prenait
pas seulement garde à ces petits écarts,
étant d' ailleurs bien éloigné de penser que
sa soeur fût capable d' aimer un domestique.
Mais si Elvire ne regardait que Don
Jaymé dans Ambroise, Daraxa ne voyait
qu' Ozmin dans Don Jaymé, et cette jalouse
maure souffrait impatiemment tous les témoignages
de l' amoureuse fureur qui dominait
son amie.
Tandis que ces choses se passaient chez
Don Louis, le jeune Don Alonse De Zuniga,
plus amoureux que jamais, et guéri de sa
blessure, commençait à sortir. Il avait appris
avec douleur que sa maîtresse était,
par ordre de la reine, entre les mains du
marquis de Padilla, tant par rapport à
l' aversion qu' il avait naturellement pour
Don Rodrigue, qu' à cause de la jalousie
qui régnait depuis long-temps entre leurs
maisons. Il sentait pourtant qu' il fallait,
pour son repos, qu' il reçût des nouvelles
de sa dame, et qu' il la vît même, s' il
était possible. Pour y parvenir, il mit en
campagne de très-habiles gens, qui trouvèrent
moyen de gagner une femme de
Dona Elvire, pour certaine somme qui lui
fut payée d' avance. Cette soubrette obligeante
était cette même Clarice dont j' ai
fait mention, fille née pour les intrigues
d' amour, et fort propre à faire prospérer
les affaires des amans. Don Alonse, pour
son argent, ne lui demandait qu' un service,
c' était de lui procurer par quelque
stratagème le plaisir de parler à Daraxa.
Clarice lui promit des merveilles, et, sans
que cela fût nécessaire, elle lui fit confidence
des amours d' Elvire avec Don Jaymé
Vivès, qui, de seigneur aragonais, s' était
fait jardinier par un excès de passion pour
elle.
Cette histoire, que Don Alonse écouta de
toutes ses oreilles, l' étonna ; il en voulut
savoir toutes les circonstances. Clarice les
lui apprit, à la réserve de celles qu' elle
ignorait. Ainsi elle ne put lui dire la part
que la belle maure avait à cette aventure.
Zuniga cherchait en vain dans son esprit
quel homme c' était que ce Don Jaymé Vivès
dont il n' avait jamais entendu parler à
la cour non plus qu' à l' armée. Il souhaitait
de le connaître pour agir de concert
avec lui et faire la partie carrée, puisqu' ils
avaient tous deux leurs maîtresses dans la
même maison. Cette pensée fut la cause
d' une infinité d' autres. Il se reprochait de
n' avoir pas autant d' adresse que Don Jaymé
pour s' introduire aussi chez Don Louis sous
quelque forme qui pût lui donner occasion
d' entretenir quelquefois Daraxa. Il s' échauffait
sur cela l' imagination, et roulait
dans sa tête mille desseins qui le
divertissaient.
Revenons à nos dames. La fille du marquis
De Padilla, persuadée qu' on ne s' aimait
pas pour nourrir son amour d' éternels
soupirs, et qu' il y avait un terme à toutes
les choses du monde, prit la résolution
de s' unir avec son cher Don Jaymé, qui lui
paraissait si digne de la posséder : mais
elle sentait quelque peine à faire elle-même
cette proposition ; c' était une démarche qui
blaissait trop la bienséance pour la hasarder.
Elle fit réflexion qu' il valait mieux se
servir pour cela de l' entremise de son amie,
dont elle se croyait assez aimée pour attendre
d' elle un pareil service. Elle s' adressa
donc à la belle maure, et la pria dans les
termes les plus forts de vouloir bien se
charger de la commission.
Daraxa ne put apprendre qu' Elvire avait
dessein de se faire enlever et méditait un
mariage clandestin sans être violemment
émue. Néanmoins, s' étant remise de son
trouble, elle dit à son amie : je suis disposée
à faire ce que vous souhaitez ; mais,
avant que je parle à Don Jaymé, je ne puis,
sans trahir notre amitié, me dispenser de
vous demander si vous avez fait toutes vos
réflexions sur ce que vous osez entreprendre.
Non, non, ajouta-t-elle, vous n' avez
pas songé sans doute à tous les malheurs
où vous allez vous jeter ; souffrez que je
vous représente ce que vous devez à votre
famille et à vous-même. Vous voulez vous
livrer à un homme dont vous ne connaissez
ni le bien, ni la naissance. Pouvez-vous
prudemment vous y fier jusqu' à lui faire
des avances qui ne conviennent point du
tout à une fille de qualité ? Et si par malheur,
ce qui n' est pas impossible, elles
n' étaient pas reçues de la façon que vous
le désirez, quelle honte et quels regrets
ne suivraient point cette démarche indiscrète !
Quoique ces remontrances fussent très-judicieuses,
la fille de Don Louis ne les
écouta qu' avec chagrin ; et, ne pouvant
les combattre par de bonnes raisons, elle
répondit en fille qui avait pris son parti,
que l' excès de son amour ne lui permettait
pas de suivre d' autres conseils que ceux de
son coeur. Quand Daraxa eut perdu toute
espérance de la détourner de son dessein,
elle cessa de la contredire, et lui promit
que, dès cette nuit-là même, elle ferait à
Don Jaymé la proposition dont il s' agissait.
Mais ce qui embarrassa un peu la
belle maure, c' est qu' Elvire, soit par défiance,
soit pour juger par elle-même des
sentimens de l' objet aimé, dit qu' elle voulait,
à l' insu de ce cavalier, se tenir cachée
derrière un rideau pour entendre cet entretien.
Il ne fut donc plus question que d' avertir
Ambroise de se trouver à minuit
aux fenêtres de la galerie d' en-bas ; ce que
les dames firent par une lettre qu' elles lui
écrivirent en commun, et par laquelle on
lui manda qu' on avait des choses de la
dernière conséquence à lui communiquer.
Il ne manqua pas de s' y rendre à l' heure
marquée, et il fut assez surpris de ne point
voir là Elvire. Seigneur Don Jaymé, lui dit
Daraxa, j' ai d' abord une mauvaise nouvelle
à vous annoncer ; c' est que je suis
seule ici : votre maîtresse veut que j' aie
avec vous une conversation particulière d' où
dépendent votre bonheur et le sien. En
parlant de cette sorte, la fine maure glissa
une de ses mains entre les barreaux, et
serra fortement une de celles du cavalier,
qui comprit aussitôt que ce rendez-vous n' était
pas sans mystère : peu s' en fallut même,
tant il avait la pénétration vive, qu' il ne
devinât ce que c' était ; et dès que Daraxa
eut entamé la proposition délicate qu' elle
avait à lui faire, il ne vit que trop de quoi
il s' agissait. Mais, loin d' en être embarrassé,
il ne fit que tourner en plaisanterie
tout ce qui lui fut proposé. La belle maure
eut beau lui protester qu' elle parlait sérieusement,
et le presser de répondre de
même, il ne quitta point le ton railleur.
Ainsi se termina cette entrevue à la satisfaction
de Daraxa, qui aurait été fâchée
qu' elle eût fini d' une autre manière, et
qui, croyant avoir fait son devoir, s' attendait
à des remercîmens de la part de son
amie ; mais Elvire aurait été plutôt capable
de lui faire des reproches. Dans sa mauvaise
humeur, elle imputait à cette maure
toutes les railleries de Don Jaymé ; d' où,
concluant qu' en amour il y avait de l' imprudence
à se servir de procureur quand
on pouvait faire ses affaires soi-même, elle
résolut de ne se fier désormais à personne,
et de tout mettre en usage pour engager
Vivès à l' enlever.
Elle n' en fit pourtant pas plus mauvaise
mine à Daraxa le lendemain. Elles se revirent
comme à l' ordinaire, sans toutefois
entrer dans aucun éclaircissement, sans
se dire un seul mot sur ce qui s' était passé.
Le soir elles se promenèrent ensemble,
dissimulant toutes d' eux, et chacune occupée
de ses intérêts. Il arriva dans cette promenade
une aventure qui eut de grandes suites,
comme vous allez l' entendre.
J' ai déjà dit que Don Rodrigue avait jeté
les yeux sur Ambroise pour en faire son
confident auprès de Daraxa, qui jusqu' à
ce jour n' avait payé que d' indifférence
l' amour que ce seigneur espagnol avait
pour elle. Cela ne le rebutait point, grâce
à la froideur de son tempérament. Incapable
d' aimer avec violence, il voyait presque
sans chagrin le peu de progrès qu' il
faisait dans le coeur de la belle maure, ou
bien il s' en consolait par le plaisir de voir
et d' entretenir cette dame quand il voulait ;
avantage qu' il avait sur ses rivaux, et qui
lui tenait lieu du bonheur d' être le galant
chéri. Comme il ne lui avait encore fait
connaître ses sentimens que par des soins
peu empressés, et s' étant aperçu qu' elle se
plaisait à parler maure avec Ambroise, il
s' avisa de charger ce jardinier de lui faire
de sa part une déclaration d' amour en cette
langue. Ambroise accepta la commission,
en promettant à son jeune maître de s' en
acquitter avec tout le zèle imaginable la
première fois que l' occasion s' en présenterait.
Elle s' offrit dès ce jour-là même.
Les dames, après quelques tours d' allées,
entrèrent dans le cabinet de verdure où
elles avaient coutume de s' arrêter pour se
reposer. Ambroise arriva portant une corbeille
de fleurs. Don Rodrigue lui ordonna
d' en faire des bouquets, et fit signe en même
temps à Dona Elvire de le suivre, comme
s' il eût eu quelque chose de particulier à
lui dire. Le frère et la soeur sortirent du
cabinet, où Ozmin, se voyant seul avec sa
maîtresse, se préparait à lui parler d' un
ton plaisant de la passion de Don Rodrigue ;
mais il la trouva si triste qu' il en fut étonné.
Qu' avez-vous donc, madame ? Lui dit-il
d' un air attendri. Quoi ! Lorsque je m' apprête
à vous divertir en jouant avec vous
un personnage peu différent de celui que
vous avez fait cette nuit au rendez-vous,
je vous vois dans un accablement mortel !
Daraxa ne lui répondit que par un soupir,
ce qui redoubla l' étonnement du cavalier
et lui causa de l' inquiétude. Parlez, ajouta-t-il,
parlez, Daraxa, si vous ne voulez me
désespérer. Que me présagent votre silence
et ce soupir qui vient de vous échapper ? Ils
semblent m' annoncer plus de malheurs que
je n' en ai à craindre. La belle maure enfin
lui répondit que la bizarrerie de leur fortune
et les traverses qu' ils avaient l' un et
l' autre à essuyer tous les jours étaient la
cause de cette tristesse où il la voyait plongée.
Il essaya de la consoler en lui représentant
qu' elle ne devait point manquer de
courage après avoir jusque-là soutenu leurs
disgrâces avec fermeté ; que véritablement
il était bien mortifié d' être réduit à payer
de quelque complaisance la tendresse aveugle
qu' Elvire avait pour lui. Il n' eut pas
achevé ces derniers mots, que la belle maure
fondit en pleurs, et lui dit d' une voix entrecoupée
de sanglots : eh ! C' est cela seul
qui ébranle ma constance, qui est à l' épreuve
des autres persécutions. Quel supplice
pour un coeur tendre et délicat d' être
incessamment en butte à tout ce qui peut
le déchirer ! Hélas ! Je suis peut-être même
à la veille de me reprocher d' avoir eu trop
de confiance dans votre fidélité.
L' ai-je bien entendu ? Reprit Ozmin avec
un vif sentiment de douleur : vous me
croyez capable d' aimer une autre que vous !
Ah ! Daraxa, pouvez-vous me faire cette injustice,
vous qui connaissez mon coeur !
Vous qui savez que je me pique de quelque
vertu, et surtout d' être ennemi de la
trahison ! Je veux croire, repartit la dame
en essuyant ses larmes, que j' ai tort de m' alarmer ;
mais je vous aime, Ozmin, et je
ne puis me souvenir tranquillement des
complaisances que vous avez eues pour la
fille de Don Louis ; vous ne les auriez pas
poussées si loin, si elles vous eussent autant
coûté qu' à moi. Quand je pense à l' effet
qu' elles ont produit, je fais mille réflexions
qui me donnent la mort. Elvire espère plus
que jamais qu' elle vaincra par son opiniâtreté
votre résistance : qui me répondra que
vous ne vous laisserez pas à la fin toucher
de l' excès de sa passion ? Moi ! S' écria le
seigneur maure avec transport ; fiez-vous à
l' assurance que je vous... il fut interrompu
en cet endroit par Elvire qui rentra
tout à coup dans le cabinet avec précipitation,
et son frère y revint un moment
après elle.
Ozmin ne les attendait pas sitôt ; il avait
compté que Don Rodrigue amuserait plus
long-temps sa soeur, sous prétexte d' avoir à
lui parler de quelque affaire sérieuse. Le
fils de Don Louis avait effectivement eu ce
dessein ; mais il n' avait pu retenir Dona
Elvire, qui s' était brusquement échappée
de ses mains pour aller troubler la conversation
de Daraxa et de Don Jaymé. Il se
passa entre ces quatre personnes une scène
muette qui leur fit penser bien des choses.
Don Rodrigue et sa soeur s' aperçurent que
la dame maure était fort émue : il leur parut
même qu' elle avait répandu des pleurs,
et chacun fit sur cela ses réflexions. Pour
Ozmin, comme il n' avait plus rien à faire
dans ce cabinet, et qu' il n' y représentait
qu' Ambroise, il lui fut facile, en se retirant,
de sortir d' embarras.
Don Rodrigue le suivit aussitôt ; et, plein
d' impatience d' apprendre ce qui s' était passé
entre ce jardinier et Daraxa, qu' il commença
de soupçonner d' être d' intelligence
ensemble, il lui demanda s' il s' était acquitté
de sa commission, et s' il avait de
bonnes nouvelles à lui annoncer. Seigneur,
lui répondit Ambroise, vous m' avez laissé
si peu de temps pour entretenir la dame
maure, qu' il ne m' a pas été possible de
vous rendre de grands services. Je conviens,
reprit le fils de Don Louis, que vous n' avez
pas eu avec elle une longue conversation ;
mais il faut que vous en ayez bien mis à
profit tous les momens, puisque j' ai trouvé
Daraxa fort agitée de vos discours. Je suis
même persuadé que vous lui avez fait verser
des pleurs. Ces pleurs, repartit le faux
jardinier, pourraient être le fruit amer de
la liberté que j' ai prise de lui parler de
votre passion, qui peut-être n' est pas de
son goût.
N' avez-vous pas de meilleures raisons à
me dire que celles-là ? S' écria Don Rodrigue.
Non, seigneur, dit Ambroise. J' ajouterai
seulement que cette dame peut avoir
déjà le coeur engagé. Une fille qui a été
élevée dans une cour aussi galante que celle
de Grenade pourrait fort bien être devenue
sensible aux soupirs de quelque seigneur
de ce pays-là. Je le pense comme vous, répliqua
brusquement le jaloux Don Rodrigue ;
et de plus, je crois que vous êtes ici moins
pour me servir que pour faire plaisir à cet
heureux rival. Vous ne me rendez pas
justice, repartit le jardinier ; vous m' outragez
en me soupçonnant d' être capable
de vous trahir pour un infidèle. Infidèle ou
chrétien, interrompit le fils de Don Louis
avec précipitation, vous m' êtes suspect ;
vous en savez un peu trop pour un jardinier ;
et quand je me rappelle tous vos petits
entretiens maures, cela ne bannit point
ma défiance : mais prenez-y garde, poursuivit-il
d' un ton menaçant, vous êtes dans
une maison où les friponneries ne demeurent
pas long-temps cachées. En achevant
ces mots il retourna au cabinet, où les
dames gardaient encore un profond silence.
Dès qu' elles le virent arriver, elles se levèrent
et se retirèrent dans leurs appartemens
pour y rêver en liberté à leurs affaires,
chacune en son particulier.
Don Rodrigue, qui n' avait alors guère
d' envie d' entrer en conversation avec elles,
les laissa s' éloigner, et se mit à se promener
tout seul. Il rencontra son père qui s' amusait
à considérer des fleurs, et il s' arrêta
pour lui tenir compagnie. Don Louis, en
regardant ces fleurs, s' avisa de parler d' Ambroise,
et de témoigner qu' il était très-content
des soins et de l' habileté de ce valet.
Il est peut-être plus habile qu' on ne
voudrait, dit Don Rodrigue avec un souris
forcé ; ce garçon-là, si je ne me trompe,
sait plus d' un métier. Le vieux marquis,
dont l' esprit et les yeux étaient appliqués
à contempler son parterre, ne saisit pas
d' abord ce que son fils venait de lui dire,
et répondant avec distraction : il est vrai,
dit-il, qu' Ambroise a de l' esprit, et je suis
sûr que j' en serai bien servi. Je doute fort
qu' il soit ici pour cela, répliqua Don Rodrigue ;
du moins suis-je convaincu que
d' autres auront plus de raison que vous
d' être satisfaits de ses services. Vous le dirai-je ?
Je le crois plus attaché aux intérêts
de Daraxa qu' aux vôtres, ou bien
c' est un agent de quelque amant de cette
dame.
Ah ! Mon fils, interrompit le père en
riant de toute sa force, c' est à présent que
je vous connais pour un homme véritablement
amoureux. Si je le suis, dit Don Rodrigue,
je puis vous assurer que mon
amour m' éclaire au lieu de m' aveugler : je
sais bien ce que j' ai vu. Eh ! Qu' avez-vous
donc vu ? Interrompit le vieillard pour la
seconde fois. Parlez-moi plus clairement,
car enfin je suis Don Louis De Padilla, le
fils de Don Gaspard, qui passait pour
l' homme de son siècle le moins facile à
tromper. On m' a cent fois fait la grâce de
me dire que je l' emportais même sur lui
pour la prudence et la circonspection. Si
le choix que la reine a fait de moi pour la
garde de la belle maure ne suffit pas pour
vous rendre tranquille là-dessus, demandez
aux personnages de la cour les plus
avisés si je suis homme à me laisser surprendre.
En un mot, mon fils, j' ai cinquante
ans passés ; et si, lorsque je n' en
avais que la moitié, on m' eût amené, non
pas un aragonais, mais l' homme de la Grèce
le plus fin, je n' aurais eu besoin que de
le regarder un moment entre les deux
yeux pour deviner ce qu' il aurait eu dans
l' âme.
Seigneur, dit Don Rodrigue, personne
au monde n' est plus persuadé que moi de
cette vérité ; mais je ne puis m' empêcher
d' en revenir là. Je m' imagine que cet Ambroise
ne vous sert que pour avoir moyen
d' être utile à quelque autre. Il se familiarise
un peu trop avec Daraxa. Dès qu' il est
avec elle, il lui parle maure ; la dame lui
répond, et elle a pour lui des complaisances
qui me font juger qu' ils se connaissent depuis
long-temps : enfin, pour achever de
dire tout ce que je pense, je ne voudrais
pas jurer qu' Ambroise ne fût tout autre
chose qu' un jardinier. Don Louis, au lieu
de demeurer d' accord qu' il pouvait avoir
été surpris dans cette occasion, s' échauffa
de dépit de se voir soupçonné d' être la
dupe de quelqu' un. Vous êtes un étrange
homme, dit-il à son fils ; pourquoi avez-vous
permis vous-même à ce jardinier ces
familiarités dont vous vous plaignez ? Ne
savez-vous pas que parmi nous c' est un
crime à un domestique de lever les yeux
sur sa maîtresse ? Croyez-moi, traitez ce
valet comme on traite les autres, et je vous
réponds de sa fidélité. à l' égard de Daraxa,
reposez-vous sur ma vigilance du soin de
la garder. Dormez en repos ; je veille sans
cesse, et suis informé de tout ce qui se
passe chez moi, tant la nuit que le jour.
Le respect ferma la bouche à Don Rodrigue,
qui fut obligé de quitter son père
un moment après, parce qu' on vint l' avertir
qu' une personne demandait à lui
parler.
Après son départ, le vieux marquis,
malgré tout ce qu' il avait dit, tomba dans
une profonde rêverie, et fit mille réflexions
chagrinantes qui remplirent son esprit de
soupçons. Pour achever de troubler son
repos, son maître jardinier vint l' aborder
en lui disant : seigneur, j' ai un avis d' importance
à vous donner ; j' ai entendu cette
nuit dans le jardin certain bruit qui me fait
croire qu' il y a des gens qui rôdent autour
de cette maison : si j' eusse osé sortir de chez
moi contre vos ordres, je serais en état de
vous en rendre un meilleur compte. Des
gens la nuit dans mon jardin ! S' écria Don
Louis fort étonné ; ils venaient donc de
chez vous ? Non, seigneur, dit le maître
jardinier ; Ambroise et mon valet ne sauraient
sortir de ma maison ! J' en ferme la
porte moi-même exactement tous les soirs,
et j' en garde avec soin la clef, que je ne
confie à personne.
Ce rapport donna beaucoup à penser au
vieux marquis. Qui peut être venu dans
mon jardin ? Disait-il en lui-même, et dans
quelle intention peut-on s' y être introduit ?
Je ne crains pas les voleurs, la hauteur des
murailles est capable de les effrayer. Serait-ce
quelque amant de Daraxa ? C' est ce que
je ne puis m' imaginer ; il n' en est point
d' assez fou pour vouloir s' exposer à un si
grand péril dans la seule espérance de la
voir paraître à une fenêtre. Il faut que mon
jardinier se soit mis cela dans la tête ; ou
bien ce bruit, s' il est réel, a été fait par
les domestiques ; et si j' en dois soupçonner
quelqu' un, c' est ce fripon d' Ambroise, dont
mon fils, après tout, peut avoir justement
pris ombrage.
Don Louis, furieusement agité de ces
pensées, ordonna au jardinier que, sans
rien dire ni à son valet ni à Ambroise, il
fît bonne garde cette nuit-là ; et que, si par
hasard il entendait encore du bruit, il ne
manquât pas de tirer un coup de fusil et
de sortir en même temps bien armé. De
mon côté, ajouta le marquis, j' en ferai autant
avec tous mes autres domestiques, et
les audacieux qui cherchent ou à me voler
ou à me déshonorer seront bien fins s' ils
nous échappent. Ce vieux seigneur, après
avoir donné ses ordres à son jardinier, se
retira pour s' aller préparer à faire le grand
coup qu' il méditait.
Si les deux dames, Don Louis et Don
Rodrigue avaient de l' inquiétude, Ozmin
de son côté n' était pas plus tranquille
qu' eux. Ce brave maure ne s' alarmait pas
aisément ; mais les derniers mots que son
rival lui avait dits lui semblaient mériter
quelque attention. Il crut prudemment devoir
songer à prévenir les malheurs qui pouvaient
lui arriver. Il n' avait pour toute arme
qu' un poignard, avec quoi il n' était pas
possible, supposé qu' on voulût le maltraiter,
qu' il se défendît contre trente domestiques
qu' il y avait dans cette maison. Tout
lui présageait quelque disgrâce prochaine :
il avait vu les deux Padilla se parler avec
vivacité, et Don Louis ensuite en conversation
sérieuse avec le maître jardinier ; il
ne doutait point qu' il n' eût été question de
lui dans ces deux entretiens ; de manière
qu' ayant tout lieu d' appréhender quelque
lâche attentat, il résolut de disparaître aussitôt
qu' il aurait communiqué son dessein
à Daraxa, et prit des mesures avec elle
pour se revoir au retour de la reine.
à peine eut-il formé cette résolution,
qu' il alla visiter les endroits où les dames
faisaient porter leurs lettres. Il en trouva
une dans la cache d' Elvire. Cette vive espagnole
lui mandait qu' on l' attendait cette
nuit pour lui apprendre des choses de la
dernière importance. Il ne devina point
qu' Elvire lui donnait ce rendez-vous à
l' insu de la belle maure et pour avoir une
conversation particulière avec lui ; il crut
que Daraxa y serait comme à l' ordinaire, et
qu' il pourrait, en présence de son amie,
lui dire en maure ce qu' il voulait qu' elle
sût avant leur séparation. Mais laissons
Ozmin jusqu' à cette entrevue, et venons aux
terribles préparatifs que Don Louis faisait
pour la troubler.
Ce vieux seigneur s' était fait apporter
dans son appartement, par deux fidèles
domestiques, toutes les armes offensives et
défensives qu' il y avait dans sa maison,
comme mousquets, mousquetons, pistolets,
hallebardes, piques, pertuisanes, cuirasses,
casques et targues, le tout mangé
de la rouille. Cependant il ne jugea point
à propos de les faire nettoyer, le danger
était trop pressant pour cela. L' on eût dit,
à voir les mouvemens qu' il se donnait,
que l' ennemi s' approchait de sa maison
pour la prendre d' assaut. Quoiqu' il n' eût
jamais été à la guerre, il ne voulait pas,
étant fils et petit-fils d' officiers-généraux,
qu' on dît de lui qu' il en ignorait le métier.
Il envoya un de ses plus zélés serviteurs
acheter de la poudre et des balles pour
charger dix-sept à dix-huit armes à feu
qu' il avait, et qu' il destinait aux plus
vaillans de ses domestiques. Il faisait tous
ces apprêts sans bruit, n' ignorant pas que
les plus grandes entreprises demandent du
secret. Il en déroba surtout si bien la connaissance
à son fils et à sa fille, à cause
de leur affection pour Daraxa, qu' ils n' en
eurent pas le moindre soupçon.
Quand il eut disposé les choses de la façon
qu' il les voulait, et qu' il eut entendu
sonner onze heures, ses deux valets affidés
lui amenèrent tous ses autres domestiques,
qu' il posta dans différens endroits, après
leur avoir donné des armes, selon qu' il les
jugeait capables de s' en servir. Il en envoya
la plus grande partie dans les chambres
hautes de sa maison, pour mieux découvrir
et pour être moins en vue, et il leur
défendit à tous de tirer sans l' avoir auparavant
averti de ce qu' ils auraient remarqué.
Pour lui, il se mit dans un cabinet
vis-à-vis de l' appartement de Daraxa ; il se
réserva cette place, comme celle qui avait
particulièrement besoin d' un homme aussi
vigilant que lui. Il était accompagné de son
écuyer, vieux domestique dont le courage
égalait le sien, et qui dans le fond de son
âme donnait au diable tous les perturbateurs
de son repos. Mais enfin le sort en
était jeté, et puisqu' ils étaient au bivouac,
ils ne pouvaient avec honneur se retirer
avant que d' être assurés qu' il n' y avait rien
à craindre du côté de l' ennemi.
Le marquis, en robe de chambre, en
pantoufles et en bonnet de nuit, avec une
lanterne sourde à la main, regardait de
tous ses yeux par la fenêtre. Il faisait une
de ces nuits que dans les pays chauds
le brillant des étoiles rend si claires, qu' on
peut distinguer de deux cents pas l' ombre
d' un homme. D' abord que Don Louis entendit
sonner minuit, se souvenant que
son jardinier lui avait dit que c' était à peu
près à cette heure-là qu' il avait ouï du
bruit la nuit précédente, il sentit un battement
de coeur, et fut saisi d' un frisson
violent. Cette émotion, qui répondait si
mal de la fermeté de son âme dans le péril,
ne diminua point lorsqu' il lui sembla voir
quelqu' un marcher le long du mur du côté
de la galerie. Pour être plus sûr qu' il ne se
trompait pas, il le fit remarquer à son
écuyer, en lui demandant s' il ne l' apercevait
point ; mais celui-ci, soit qu' il n' eût
pas la vue aussi bonne que celle de son
maître, soit que la peur la lui troublât, lui
dit qu' il ne voyait rien.
Ils furent bientôt tous deux tirés de leur
doute par deux de leurs sentinelles qui
vinrent les avertir qu' il y avait un homme
qui s' entretenait à une fenêtre de la galerie
avec quelque personne du logis. Le
seigneur De Padilla fut d' autant plus étonné
de cet avis, qu' il avait toutes les clefs de sa
maison. Tous les soirs à neuf heures on ne
manquait pas de les lui apporter ; de sorte
qu' il n' était pas moins en peine de savoir
qui pouvait être l' interlocuteur du dedans
que celui du dehors. Il jugea qu' il fallait
que ce fût Daraxa, que quelqu' un de ses
amans venait voir la nuit par l' entremise
de quelque valet infidèle qui lui donnait
moyen de s' introduire dans le jardin, et
que cette dame eût fait faire une clef de
la galerie par le ministère de ce même domestique.
Il s' arrête à cette conjecture ;
il fait dire à tous ses gens de se tenir prêts,
et forme le hardi dessein de commencer
l' expédition par aller lui-même surprendre
la belle maure, afin qu' elle ne pût désavouer
son crime. Il est vrai que, n' osant
exécuter tout seul un projet si audacieux,
il prit avec lui les deux plus déterminés de
ses mousquetaires, et son intrépide écuyer.
Pour faire moins de bruit en marchant,
le chef ôta ses pantoufles, et les autres
leurs souliers. Ils arrivèrent en cet état à
la galerie, dont ils trouvèrent la porte ouverte.
Don Louis s' avança pas à pas jusqu' à
ce qu' il entendît parler. Il fit halte
aussitôt pour écouter ce qu' on disait ; en
même temps ses oreilles furent frappées
des paroles suivantes : je vous estime trop
pour pouvoir me résoudre à vous rendre
malheureuse ; je dois respecter votre naissance,
et vous devez considérer l' état de
ma fortune : je suis un cavalier réduit à
chercher les moyens de me pousser à la
cour ; j' y ai besoin de protecteurs. Eh !
Qui voudrait être le mien, si j' avais eu le
malheur de m' attirer la haine d' un seigneur
aussi puissant que votre père ?
Croyez-moi, ne nous exposons point à
nous repentir l' un et l' autre le reste de nos
jours.
Le marquis reconnut la voix du faux
Ambroise, et, malgré le dépit qu' il sentait
d' avoir été la dupe de ce prétendu aragonais,
il ne laissa pas d' admirer sa prudence
et sa vertu. Comme il s' imaginait
que ce discours s' adressait à la belle maure,
il n' était pas peu curieux de savoir ce que
cette dame y répondrait. Mais que devint-il
lorsqu' il entendit sa fille, qu' il ne
put méconnaître au son de sa voix, repartir
ainsi au cavalier : l' amour fait-il
tant de réflexions ? N' avez-vous employé,
pour tromper mon père, un stratagème
qui vous assujettit à tant de peines ? N' êtes-vous
donc venu mettre en danger ici votre
vie que pour perdre un temps si cher à
me faire connaître mes devoirs ? Au lieu de
vous abandonner à la joie que mes bontés
devraient vous inspirer, vous voulez vous-même
leur donner des bornes : je n' attendais
pas de si froides marques de votre reconnaissance.
Quoi ! La considération de
votre fortune vous retient quand je fais
tout mon bonheur d' être à vous ! Pouvez-vous
craindre mon père ? La cour de Ferdinand
est-elle votre seule retraite ? En est-il
quelqu' une où un homme tel que vous
puisse manquer de s' avancer ? Mais je veux
que vous soyez assez malheureux pour
chercher en vain partout à vous établir
avantageusement ; Elvire aimera toujours
mieux être avec vous dans l' état le plus
obscure que de vivre avec un autre dans
les grandeurs.
La dame allait continuer, lorsqu' un coup
de mousquet se fit entendre, et fut suivi
dans le moment de dix à douze autres dont
toute la galerie retentit. Ce bruit terrible
épouvanta si fort la fille de Don Louis,
que, n' écoutant plus d' autre passion que la
crainte, elle prit aussitôt la fuite. Pour
comble d' infortune, son père, qui l' attendait
au passage, la saisissant tout à coup
par le bras, lui dit : ah ! Misérable, c' est
donc ainsi que vous déshonorez l' illustre
sang de Padilla ? à la voix et à l' action du
marquis, Dona Elvire, dont les esprits n' étaient
déjà que trop troublés de sa première
frayeur, poussa un cri et tomba évanouie
entre ses bras. Ce vieillard jugea
bien qu' elle venait de perdre le sentiment.
Il fit ouvrir la lanterne sourde pour regarder
sa fille, qui lui parut dans une situation
si déplorable, qu' il en eut pitié. Il
l' aimait, et, ne pouvant la considérer sans
être attendri, il la laissa entre les mains de
son écuyer.
Mais plus ce père se sentait touché de la
voir en cet état, plus il avait d' envie de se
venger du téméraire auteur de ce désordre.
Il ne respirait plus que la mort d' Ambroise,
dont un moment auparavant il avait admiré
la sagesse. Il assembla tous ses gens
armés, retroussa sa robe de chambre, se
fit mettre une cuirasse par-dessus, un casque
sur son bonnet de nuit, prit une targue
à la main gauche, et une longue pique
à la droite, et ce brave capitaine, en gantelets
et en pantoufles, fit ouvrir la porte
du jardin et défiler sa troupe trois à trois.
Les mousquetaires marchaient les premiers,
et les hallebardiers faisaient l' arrière-garde.
Il se mit à la queue de ceux-ci ; et cette
petite armée, composée de soldats dignes
de leur général, alla chercher l' ennemi.
Elle fut renforcée dans sa marche par le
jardinier, qui vint la joindre avec une rapière
au côté, une escopette sur l' épaule,
et deux pistolets à la ceinture. Ce domestique
assura qu' il avait vu les ennemis, qui
étaient au nombre de deux, et que, s' il eût
osé tirer sans l' ordre de son maître, il aurait
déchargé sur eux ses armes à feu. Don Louis,
après avoir écouté ce rapport, qui
l' étonna, s' informa de quel côté ces deux
hommes avaient tourné leurs pas, et fit
marcher sa troupe sur leurs traces.
Que faisait Ozmin pendant ce temps-là ?
Dès qu' il s' était aperçu qu' Elvire avait pris
la fuite au bruit des coups de mousquet
qui avaient interrompu leur conversation,
et qui pourtant n' avaient point été tirés sur
lui, il s' était promptement éloigné de la
galerie pour gagner un cabinet où il espérait
vendre chèrement sa vie, si l' on venait
l' y attaquer. Mais un homme qui le suivait
de près l' obligea de s' arrêter avant qu' il y
arrivât, en lui disant : seigneur Don Jaymé,
vous avez besoin de secours, recevez le
mien. C' est vous qu' on cherche. Acceptez
sans retardement mes services, si vous ne
voulez être assassiné par une troupe de valets
qui viendront bientôt fondre sur vous.
Le seigneur maure, aussi surpris de s' entendre
nommer Don Jaymé que de rencontrer
là un inconnu si obligeant, lui répondit :
je ne sais qui vous êtes, ni pourquoi
vous vous intéressez à ce qui me regarde ;
mais, qui que vous soyez, vous ne pouvez
être qu' un cavalier très-généreux. Je
ne refuserai pas quelqu' une de vos armes,
n' ayant qu' un poignard pour me défendre :
c' est toute l' assistance que je puis recevoir
de vous sans abuser de votre bonne volonté.
Je serais au désespoir qu' un si brave
homme exposât sa vie pour moi. Non,
non, répliqua l' inconnu, ne prétendez pas
que je vous laisse périr sans vous prêter
mon secours. J' ai deux bons pistolets, prenez-en
un, et souffrez que je combatte à
vos côtés ; ou, si vous souhaitez que je me
retire, il faut que vous veniez avec moi. Je
crois, dit Ozmin, que ce dernier parti serait
le plus sage : c' est faire un mauvais
usage de la valeur que de l' employer contre
la canaille. Mais comment sortir de ce
jardin ? J' en sais le moyen, répondit l' inconnu,
vous n' avez qu' à me suivre.
En même temps ces deux cavaliers commencèrent
à courir justement vers l' endroit
où l' on avait réparé le mur, contre
lequel était dressée une bonne et longue
échelle. Il y eut alors entre eux une petite
contestation, chacun ne voulant monter
que le dernier. Après quelques complimens,
que deux hommes si courageux ne pouvaient
manquer de se faire sur cela, il fallut
qu' Ozmin passât le premier pour couronner
le procédé noble de son compagnon.
Ils eurent tout le loisir de monter impunément,
attendu que la gendarmerie de Don
Louis avait pris un chemin opposé à l' endroit
où ils étaient ; et ils retirèrent l' échelle
pour empêcher ce seigneur de reconnaître
par où le faux Ambroise lui était échappé.
Il y avait encore une échelle de l' autre
côté de la muraille pour descendre dans la
rue, où cinq à six grands laquais bien armés
faisaient la garde, et se tenaient prêts
à se jeter dans le jardin au premier signal.
Ozmin, jugeant par là qu' il n' avait pas obligation
à un homme du commun, et souhaitant
de savoir qui c' était, le pria de le
lui apprendre. Mais l' inconnu lui répondit :
c' est ce que je vous dirai chez moi ; comme
vous êtes étranger, vous ne connaissez pas
bien Don Louis ; vous ne sauriez trop vous
précautionner contre lui. Je vous offre ma
maison, où vous serez à couvert de son
ressentiment, et vous y demeurerez, s' il
vous plaît, jusqu' à ce que nous ayons vu
le parti que les Padilla prendront dans
cette affaire.
Des manières si nobles et si généreuses
charmèrent le seigneur maure, qui, ne
pouvant résister aux pressantes instances
que ce cavalier lui fit d' accepter un logement
dans sa maison, l' y accompagna.
Lorsqu' ils se virent l' un et l' autre aux flambeaux,
ils se regardèrent avec une attention
mêlée de surprise, comme deux personnes
qui croyaient se connaître. Le maître
du logis fut le premier qui débrouilla
l' idée confuse qu' il avait des traits d' Ozmin ;
et quand il fut assuré qu' il ne se méprenait
pas, il l' embrassa avec transport
en lui disant : quel bonheur pour moi de
rencontrer un homme à qui je dois la vie !
Je ne me trompe point ; c' est vous qui m' avez
sauvé de la fureur d' un taureau le jour
des dernières courses. Seigneur, lui répondit
le maure en souriant d' un air modeste,
vous venez de bien payer ce service en me
tirant d' un danger où j' aurais infailliblement
péri sans votre secours. Non, non,
reprit Don Alonse De Zuniga, je suis en
reste de générosité avec vous : dans le temps
que vous vîntes me dérober à une mort
certaine, je ne vous avais pas donné sujet
d' exposer vos jours pour conserver les miens.
Ils passèrent le reste de la nuit à s' entretenir.
Don Alonse, qui s' imaginait qu' Ozmin
s' appelait effectivement Don Jaymé
Vivès, et qu' il était amoureux de Dona Elvire,
lui conta de quelle façon il avait appris
toutes ses affaires. Cela m' a donné
envie, ajouta-t-il, de faire connaissance
avec vous ; et, pour la commencer, je suis
entré cette nuit dans le jardin de Don Louis.
De plus, comme j' aime Daraxa, l' intime
amie de votre maîtresse, j' ai pensé que notre
liaison deviendrait utile à nos amours.
Quoique le seigneur maure eût de la répugnance
à cacher ses sentimens, il ne
voulut point détromper Zuniga ; il crut
qu' il était de la prudence de passer pour
Don Jaymé. Après un long entretien, Don
Alonse conduisit son hôte à l' appartement
qu' il lui avait fait préparer, et l' y laissa
reposer ; ensuite il se retira dans le sien
pour en faire autant. Mais Ozmin, ne pouvant
dormir, envoya chercher Orviédo
quand il fut grand jour, pour faire part à
ce fidèle écuyer de l' aventure de la dernière
nuit, comme aussi pour lui ordonner de
lui apporter des habits plus propres que
ceux d' Ambroise à faire le personnage de
Don Jaymé.
C' est un malheur attaché aux grandes
maisons où il y a un peuple de valets, que
tout ce qu' on y fait ne demeure pas long-temps
secret. On sut dès le lendemain
dans la ville l' histoire du faux Ambroise :
on la contait de diverses façons, mais
toutes aux dépens de Dona Elvire ; ce qui
mortifiait extrêmement Ozmin.
Don Alonse et ce cavalier devinrent en
peu de jours les meilleurs amis du monde,
tant il se trouva de sympathie entre eux,
ou, pour mieux dire, tant ils découvrirent
l' un dans l' autre d' aimables qualités.
Ils souhaitaient tous deux ardemment d' être
informés de ce qui se passait chez le marquis
De Padilla : c' est ce qu' ils ne pouvaient
apprendre que de Clarice, dont ils ne
recevaient aucune nouvelle. Cette suivante,
étant connue de Don Louis pour celle qui
avait toute la confiance de Dona Elvire,
était plus observée que les autres. Cependant
elle eut l' adresse de tromper ses argus,
et de faire tenir à Don Jaymé, chez
Don Alonse, une lettre qui contenait un
détail tel que ces deux seigneurs pouvaient
désirer. Clarice mandait à Vivès que son
vieux patron, au désespoir que le faux
Ambroise lui fût échappé, le faisait chercher
soigneusement dans Séville par dix
ou douze hommes, qui jusque-là n' en
avaient fait qu' une recherche inutile ;
qu' Elvire était fort malade, et que Daraxa
avait été aussi très-indisposée, tant elle
avait pris de part aux peines de son amie ;
enfin que Don Louis était si honteux et si
chagrin de toute cette affaire, qu' il ne voulait
voir personne, et qu' il devait incessamment
aller demeurer à la campagne,
jusqu' à ce que tous les bruits qui couraient
à sa honte fussent dissipés.
La lettre de Clarice fut un nouveau sujet
d' entretien pour les deux cavaliers, et divertit
particulièrement Don Alonse, qui,
n' aimant pas la maison des Padilla, ne
trouvait dans cette aventure qu' un ridicule
qui le réjouissait. Ozmin, ayant une si
belle occasion de donner de ses nouvelles à
Daraxa, lui écrivit en langue maure une
longue lettre qu' il lui fit tenir par Clarice.
La dame maure, qui ne savait ce qu' était
devenu son amant, et qui craignait qu' il
n' eût été blessé la nuit qu' on avait tiré tant
de coups de mousquet, fut ravie d' apprendre
le sort d' une personne qui lui était
si chère, et de pouvoir lui faire réponse
par la même voie.
Quelques jours après, le vieux marquis
partit avec sa famille et ses domestiques
pour se rendre à une maison de campagne
qu' il avait à une lieue de Séville. Ce départ
aurait fort affligé le seigneur maure, à
cause de l' éloignement de Clarice, dont
l' entremise lui était d' un si grand secours,
si Don Alonse, pour l' en consoler, ne lui
eût dit : nous devons être bien aises que
Don Louis soit à la campagne ; à un quart
de lieue de sa maison j' en ai une assez belle
où je vais quelquefois. Il faut que nous y
allions le plus secrètement qu' il nous sera
possible ; nous aurons là plus facilement
que dans cette ville des nouvelles de nos
dames ; nous pourrons même trouver l' occasion
de les voir et de leur parler.
Vivès ne manqua pas d' applaudir à ce
projet, dont ils commencèrent l' exécution,
son ami et lui, dès le lendemain avant le
jour. Ils sortirent de Séville avec Orviédo
et deux laquais seulement. Sitôt qu' ils furent
arrivés à la maison de campagne de
Don Alonse, ce jeune seigneur chargea un
paysan rusé de remettre en main propre à
Clarice un billet par lequel cette fille était
avertie que le jour suivant elle rencontrerait
dans le bois, qui n' était qu' à deux
cents pas de la maison dudit marquis,
deux jeunes bergers qui mouraient d' envie
d' avoir avec elle une petite conversation.
Clarice, qu' on observait moins à la campagne
qu' à la ville, sut bientôt se dérober
du logis pour courir au rendez-vous. Elle
y trouva Don Alonse et Don Jaymé habillés
en villageois. Elle leur apprit que les
dames étaient toutes deux en bonne santé,
mais si gênées, qu' elles avaient à peine la
liberté de se promener dans le jardin ; cependant,
ajouta-t-elle, si le seigneur Don
Louis allait demain, comme je n' en doute
pas, à une ferme qu' il a à trois lieues d' ici,
et où l' appelle une affaire de conséquence,
je pourrais bien vous ménager une entrevue
avec elle ; aussi bien Don Rodrigue
vient tout à l' heure de partir pour Séville,
d' où il ne doit revenir que dans deux jours.
Si les cavaliers furent charmés de la douce
espérance dont Clarice les flatta, cette soubrette
ne fut pas moins contente des présens
qu' ils lui firent pour reconnaître sa
bonne volonté. Cette fille, après avoir pris
congé d' eux, regagna promptement la maison
de son maître, et alla rendre compte
aux dames de l' entretien qu' elle venait d' avoir
avec ces seigneurs.
Le lendemain matin, tout parut seconder
les désirs des amans : le marquis partit
pour sa ferme, et les dames se disposèrent
à profiter d' une conjoncture si favorable.
Elles s' habillèrent en paysannes pour
se conformer au déguisement des galans ;
puis elles sortirent de la maison, suivies
de Clarice et de Laïda seulement. Elles furent
bientôt dans le bois où leurs bergers
les attendaient pour s' entretenir et se promener
avec elles. Ils commencèrent de part
et d' autre par laisser éclater une grande joie
de se revoir ; ensuite, se regardant les uns
les autres, travestis comme ils étaient, ils
se mirent à rire et à plaisanter. Ces sortes
de parties font ordinairement beaucoup de
plaisir ; mais elles finissent mal quelquefois.
Ces quatre personnes eurent d' abord une
conversation générale, et d' autant plus
agréable, qu' elles étaient avec ce qu' elles
aimaient. Elles s' enfonçaient déjà dans les
allées de ce bois en se promenant, lorsqu' elles
virent entre les arbres deux véritables
paysans qui venaient de leur côté. On
jugea que c' étaient des habitans du bourg
voisin dont le marquis était seigneur, et
on ne se trompait pas. Comme ces villageois
passaient auprès des dames, elles
leur tournèrent le dos, afin qu' ils ne vissent
point leurs visages ; ce que Vivès et
Zuniga s' avisèrent aussi de faire pour la
même raison ; mais les paysans, au lieu
de continuer leur chemin, s' arrêtèrent tout
court, et l' un d' entre eux appliqua sur les
bras et sur la tête de Don Alonse un si furieux
coup de bâton, que ce cavalier en
fut tout étourdi. Ozmin, au bruit de ce
coup, se retourna aussitôt, et reçut en
même temps de l' autre villageois un pareil
traitement, avec cette différence, que le
maure, par son agilité, détourna le coup
qu' on lui voulait porter sur la tête, et le
fit glisser sur ses reins. Alors ce vigoureux
maure, levant un gros bâton qu' il avait à
la main, le laissa tomber d' une si grande
roideur sur le visage de son ennemi, qu' il
lui abattit la moitié des mâchoires et le
coucha par terre sans sentiment. Après
quoi, il vola au secours de son ami, qui
avait bon besoin de son assistance, tant il
était mal mené par son adversaire. Mais ce
paysan se garda bien d' attendre un homme
qui venait de faire mordre la poussière à
son camarade, et s' enfuit vers le bourg,
qu' il ne manqua pas d' alarmer en y semant
la nouvelle de la mort de ce villageois, qui
pourtant n' était que blessé.
Pendant ce combat, les dames prirent
très-prudemment la fuite et retournèrent
à la maison de Don Louis, tout effrayées
et fort en peine de savoir quelle en serait
la fin. Leur inquiétude n' était pas mal
fondée ; car les cavaliers, qui auraient bien
fait de se retirer chez eux au plus vite, demeurèrent
si long-temps sur le champ de
bataille à se consulter sur ce qu' ils devaient
faire, qu' ils donnèrent le loisir à trois braves
du bourg de venir fondre sur eux l' épée
à la main. Un de ces vaillans marchait
le premier ; il paraissait le plus considérable
des trois, comme le plus animé. Il s' avança
d' un air furieux vers Ozmin pour
lui passer sa rapière au travers du corps ;
mais le maure esquiva le coup adroitement,
et frappa de son bâton le spadassin
si rudement sur la tête, qu' il l' étendit sans
vie sur la place ; puis s' étant brusquement
saisi de l' épée dont son ennemi avait fait
un si mauvais usage, il se disposa de
bonne grâce à recevoir les deux autres braves,
qui eurent assez de courage pour se
présenter devant lui. Ce nouveau combat
fut un peu plus long que les précédens,
attendu qu' Ozmin, étant assailli par deux
hommes à la fois, avait assez d' occupation
à parer les bottes qu' ils lui portaient. Ils
le blessèrent même légèrement à la main ;
il est vrai que de leur côté ils étaient tous
deux, en se battant, fort incommodés par
Don Alonse, qui faisait tomber son bâton
tantôt sur l' un et tantôt sur l' autre ; il en
donna un coup si terrible sur le bras droit
d' un de ces spadassins, qu' il lui fit voler
son épée à terre ; ce qui rendit nos cavaliers
victorieux. Leurs ennemis abandonnèrent
la partie dans le moment, et s' enfuirent
vers le bourg d' une grande vitesse,
tout blessés qu' ils étaient.
Les vainqueurs ne furent pas contens
de les avoir si maltraités ; ils eurent l' imprudence
de les poursuivre jusqu' à l' entrée
du bourg, où ils trouvèrent à qui parler.
Tous les habitans, ayant su qu' on avait tué
un paysan dans le bois, s' étaient armés de
longs bâtons ferrés et non ferrés, et de
vieilles épées, pour venger sa mort. Leur
fureur augmenta lorsqu' ils virent arriver
les deux spadassins fuyant, et qu' ils apprirent
d' eux que le fils du bailli venait
d' avoir le même sort que le villageois. Les
voilà qui vont en foule au-devant des
meurtriers, qu' ils environnent et chargent
de toutes parts. Ozmin, sans s' effrayer,
soutient leur furie ; plus il se voit d' ennemis
sur les bras, moins sa valeur en est
abattue. Il frappe à droite et à gauche ; il
renverse tout ce qui lui résiste, et modère
un peu l' ardeur des plus échauffés. Don
Alonse, quoique blessé, faisait à son exemple
de vigoureux exploits avec l' épée d' un
des deux braves, de laquelle il s' était saisi.
Néanmoins cela ne l' empêcha pas d' être
pris ; et bientôt après, son ami, à qui l' on
jetait sans cesse de longs bâtons entre les
jambes pour le faire tomber, ayant eu le
malheur de faire la culbute, fut accablé
de la multitude.
Je vous laisse à penser si, dans la rage
où était cette canaille, elle aurait épargné
ces deux cavaliers infortunés, les voyant à
sa merci. Mais il passa par hasard alors
deux gentilshommes à cheval qui allaient à
Séville avec trois ou quatre laquais, et qui,
voulant savoir la cause de cette émotion
populaire, fendirent la presse l' épée à la
main, et pénétrèrent jusqu' aux deux prisonniers.
Ils reconnurent Don Alonse malgré
le sang dont il avait le visage couvert,
et malgré son déguisement. Ils l' arrachèrent,
non sans beaucoup de peine, des
mains des paysans ; ce qui obligea ces derniers
à mettre au plus tôt en sûreté son
compagnon, à qui ils en voulaient particulièrement.
Cependant Zuniga refusait d' accompagner
ses libérateurs, disant qu' il aimait
mieux demeurer avec son ami que de l' abandonner.
Mais les deux gentilshommes
lui représentèrent qu' il était impossible
alors d' enlever ce cavalier, que le bailli
tenait enfermé chez lui et faisait garder par
tous les habitans du bourg, qu' il excitait à
servir sa vengeance ; qu' il était plus à propos
d' aller assembler tout ce qu' il pourrait
trouver de gens de bonne volonté, et de
revenir avec eux la nuit le tirer de prison.
Don Alonse goûta cet avis, et s' assura en
fort peu de temps de quarante personnes,
tant maîtres que valets. Un si hardi dessein
aurait été dans doute exécuté, si le bailli
ne l' eût pas prévu ; mais ce juge, qui était
un vieux routier, se doutant bien de cette
violence, eut promptement recours à la
justice de Séville, qui lui envoya un si
grand nombre d' archers et d' autres hommes
armés, qu' il n' eut plus rien à craindre
pour sa proie.
Les dames n' étaient pas assez éloignées
du lieu du combat pour en pouvoir ignorer
long-temps les circonstances et l' événement.
Elles en furent informées par quelques
domestiques du marquis, dont la
plupart avaient été par curiosité au bourg,
où ils avaient appris tout ce qui s' y était
passé. Dona Elvire en chargea un d' aller
dire au bailli de prendre garde, s' il ne
voulait s' en repentir, au traitement qu' il
ferait au cavalier qu' il retenait chez lui.
Cette recommandation ne fut pas inutile ;
on eut plus d' égard qu' on n' aurait eu sans
cela pour Don Jaymé, à qui l' on donna de
la part des dames tout ce qui lui était nécessaire
pour panser deux ou trois légères
blessures qu' il avait reçues.
Si le bailli voyait à regret traverser par
Elvire le dessein qu' il avait de venger la
mort de son fils, en récompense, dès le
soir même il eut la consolation d' apprendre
que le marquis entrait dans son ressentiment.
En effet, Don Louis, en revenant de
sa ferme sur la fin du jour, passa par le
bourg, où la plupart des habitans étaient
encore sous les armes. Il demanda pourquoi
ils s' étaient ainsi assemblés. On lui fit
un détail de l' aventure qui était arrivée ;
et comme il souhaita d' en savoir toutes
les particularités, un des plus notables du
bourg prit la parole et lui dit : tout ce malheur
ne vient que d' une méprise du fils de
notre bailli. Ce jeune garçon était amoureux
de la fille de votre concierge, et avait pour
rival le fils d' un gros fermier des environs
de ce bourg. Le fils du bailli était fort débauché
de son naturel, et de plus très-violent :
s' étant aperçu qu' on lui préférait son
concurrent, jeune homme plus sage et
plus riche que lui, il l' envoya menacer de
sa part qu' il le ferait mourir sous le bâton,
s' il s' avisait de paraître auprès de chez vous
et de chercher l' occasion de parler à sa
maîtresse. Il le faisait observer ; et sur l' avis
qu' on lui a donné ce matin que deux
hommes qui n' avaient point l' air villageois,
bien qu' ils fussent habillés en paysans, s' étaient
coulés dans le bois comme à la dérobée,
il ne douta pas que ce ne fût le fils
du fermier avec un garçon de sa connaissance,
dont il a coutume de se faire accompagner
quand il vient voir la fille de
votre concierge, et que ces deux hommes
ne se fussent travestis de cette sorte pour
éviter les coups de bâton. Dans cette erreur,
il a chargé deux drôles des plus vigoureux
de ce bourg d' aller dans le bois exécuter
son dessein ; et, pour les soutenir, il les
a suivis de près avec deux braves de ses
amis.
Ce récit fit connaître au marquis De Padilla
que le fils du bailli avait tout le tort,
et que ses meurtriers ne l' avaient tué qu' à
leur corps défendant ; mais, lorsque le
même notable qui venait de parler lui
apprit que ces deux cavaliers étaient Don
Alonse de Zuniga et le faux Ambroise, et
que le bailli tenait celui-ci en sa puissance,
il regarda cette aventure comme un moyen
que le ciel lui offrait de se venger du séducteur
de sa fille. Il fit appeler le bailli
pour l' exciter à poursuivre chaudement
cette affaire. Il l' assura de sa protection,
de son crédit et de sa bourse. Il lui conseilla
d' aller dès le lendemain à Séville se
jeter aux pieds de messieurs de la justice
avec tous les parens des morts et des blessés,
ce que le bailli résolut de faire. Effectivement,
il conduisit à la ville, le jour
suivant, son prisonnier escorté des archers
et des paysans les plus résolus du bourg.
Quand le peuple de Séville le vit arriver,
et qu' il sut de quoi il s' agissait, il s' échauffa,
et l' on n' eut pas peu de peine à
sauver de sa fureur le malheureux maure,
dont il demandait à haute voix la mort.
Outre cela, Don Louis retourna dès le
même jour à la ville, où il croyait sa présence
nécessaire pour engager les juges à
condamner un homme dont il avait juré la
perte.
D' un autre côté, Don Alonse se trouvait
si mal de ses blessures, qu' à peine pouvait-il
se tenir à cheval, outre qu' il n' avait
pas encore assez de gens pour entreprendre
par la force de délivrer son ami. Ainsi,
réduit à solliciter pour lui, il allait supplier
chaque juge de considérer qu' on ne
pouvait sans injustice ôter la vie à un
homme qui n' avait fait que se défendre
contre des assassins. Mais tous les juges
lui disaient qu' il devait se contenter qu' ils
fissent à son égard les aveugles et les
sourds ; que le sang qui avait été répandu
demandait justice ; et que, s' il était lui-même
à la place du prisonnier, ils ne pourraient
le tirer d' affaire. La mort d' Ozmin
paraissait donc inévitable et prochaine ;
cependant, malgré toutes les mesures que
Don Louis pouvait prendre pour la hâter,
elle fut suspendue par un incident auquel
ce seigneur ne s' était nullement attendu.
Il reçut un courrier que la reine lui dépêcha.
Cette princesse lui mandait la prise
de la ville de Grenade, et lui ordonnait de
partir incessamment lui-même avec Daraxa ;
que le père de cette dame souhaitait
passionnément de la revoir ; que ce seigneur
maure était dans la résolution de
se faire chrétien, et qu' on espérait que
sa fille se déterminerait à suivre son
exemple.
Il y avait aussi un paquet pour Daraxa ;
mais le marquis se garda bien de le lui remettre.
Il ne jugea pas à propos non plus
de lui parler des nouvelles que le sien contenait,
de peur qu' impatiente de retourner
auprès de ses parens, elle ne l' obligeât à
partir dès le lendemain avec elle pour Grenade ;
il voulait auparavant voir finir le
procès de Don Jaymé par une sentence de
mort, et assister même à l' exécution avant
son départ. Pour cet effet, il redoubla ses
efforts et ses sollicitations, ou plutôt il obséda
si bien les juges, qu' ils condamnèrent
Ozmin, deux jours après, à avoir la tête
tranchée, sous le nom de Don Jaymé, gentilhomme
aragonais.
Zuniga fut averti des premiers de ce sévère
jugement. Il trouva moyen de le faire
savoir aux dames par un billet, et de les
assurer qu' il périrait, lui et trois cents
hommes qu' il avait assemblés, plutôt que
de souffrir une pareille injustice. Qui pourrait
dire dans quelle affliction ce billet
plongea la belle maure ? L' idée du traitement
ignominieux qu' on préparait à son
cher Ozmin lui troubla peu à peu l' esprit.
Elle entra dans un vif désespoir, alla chercher
Don Louis ; et, le rencontrant à son
retour du palais, où il avait passé toute la
matinée, elle lança sur lui un regard furieux,
et lui dit avec un transport qui
marquait bien le désordre de son âme :
barbare, êtes-vous satisfait de votre ouvrage ?
D' injustes et lâches juges n' ont pas
eu honte de servir votre ressentiment aux
dépens de l' innocence ; mais ne croyez pas
verser impunément le sang du cavalier que
votre crédit opprime : c' est mon amant,
c' est mon époux, c' est un parent du roi de
Grenade, et non un galant de votre fille :
un homme tel que lui n' est pas fait pour
elle. Votre tête me répondra de la sienne.
Il trouvera des vengeurs parmi ses parens
ou parmi les miens ; ou, si vous échappez
à leurs coups, moi-même je vous percerai
le coeur.
à ces emportemens, qui ne faisaient que
trop connaître l' intérêt que Daraxa prenait
à la vie du prisonnier, Don Louis demeura
tout interdit. Il ne savait quelle réponse
faire à la dame, tant il était plein de trouble
et de confusion. Il lui dit pourtant
qu' elle avait tort de ne l' avoir pas plus tôt
averti de la qualité du faux Ambroise,
contre lequel il ne désavouait point qu' il
eût sollicité, s' imaginant qu' il avait déshonoré
sa maison. La belle maure allait lui
déclarer que ce n' était pas la faute d' Ozmin
si Elvire avait conçu pour lui un fol
amour ; mais dans ce moment un domestique
vint dire tout bas au marquis qu' il
y avait à la porte des équipages et un grand
nombre de maures qui demandaient à parler
à Daraxa. Don Louis, à cette nouvelle,
parut un peu embarrassé. Il pria la dame
de lui permettre de la quitter pour un instant.
Comme elle n' avait point entendu
ce que le domestique avait dit tout bas,
et qu' elle voulait tout savoir, dans l' inquiétude
qui l' agitait, elle suivit le marquis, et
entra dans une salle où, par une jalousie,
elle aperçut dans la rue des maures de sa
connaissance, pour la plupart serviteurs de
son père. Leur vue enchanta d' abord ses
ennuis ; la joie s' empara de son coeur, surtout
quand un officier de son père se présenta
devant elle, conduit par Don Louis.
L' officier, après avoir rendu ses devoirs
à cette dame, lui annonça la prise de la
ville de Grenade et la fin de la guerre. Il
lui apprit en même temps que son père
ayant obtenu de leurs majestés catholiques
la permission de la rappeler, il lui envoyait
un équipage et une suite de gens convenables
à une personne de sa naissance ; qu' il
ne doutait pas qu' elle ne fût déjà informée
de tout cela par le courrier que la reine
avait dépêché au marquis De Padilla, et
par les lettres qu' elle devait avoir reçues.
Ce fut un nouveau sujet de confusion
pour ce seigneur de se voir obligé de faire
des excuses à Daraxa de ne les lui avoir pas
encore remises.
La joie de la belle maure ne dura qu' autant
de temps que l' on en mit à lui dire
des nouvelles de son père. Le souvenir
d' Ozmin et du danger où il se trouvait
vint bientôt renouveler sa douleur. Cette
amante affligée chargea l' officier et Orviédo,
dont il était accompagné, d' aller demander
de sa part une audience publique aux
juges qui s' étaient assemblés de nouveau
pour délibérer sur un avis qu' ils avaient
eu. On leur était venu dire que la maison
de Don Alonse se remplissait de cavaliers,
qui arrivaient de la campagne pour le seconder
dans le dessein qu' il avait de sauver
son ami ; de sorte que les juges, pour prévenir
cette entreprise, s' étaient déjà comme
résolus à faire mourir le coupable cette
nuit-là dans la prison.
Ils furent assez surpris de la demande de
Daraxa. Il n' y avait pas d' exemple qu' une
femme se fût encore avisée de venir en
cérémonie parler publiquement à des juges,
et ils ne savaient à quoi se déterminer :
les plus vieux ne jugeaient point à
propos qu' on écoutât la belle maure ; mais
les jeunes étaient d' un avis contraire. La
curiosité de savoir ce qu' elle avait à leur
dire, la considération qu' ils avaient pour
une dame que la reine aimait, et, plus que
tout le reste, le plaisir de la voir, ces trois
choses prévalurent, et l' on décida que sur
les six heures du soir on lui donnerait audience.
Daraxa, qui avait craint qu' on ne
la lui refusât, augura bien de ce qu' on la
lui accordait. Elle envoya aussitôt Orviédo
avertir Don Alonse de la démarche qu' elle
voulait faire, et le prier de l' accompagner
au palais, s' il était en état de lui faire ce
plaisir. Zuniga, charmé de l' honneur que
lui faisait sa chère maure de le choisir
pour son écuyer, n' eut garde de le céder à
un autre ; et, tout incommodé qu' il était,
il ne songea qu' à se préparer à cette cavalcade.
Il n' eut pas à chercher bien loin les
cavaliers qu' il y voulait employer, puisqu' ils
étaient chez lui pour la plupart,
tous disposés à le suivre partout où il aurait
envie de les conduire. Il les mena, sur
les cinq heures, à la maison de Don Louis,
lequel, voyant à sa porte plus de deux cents
cavaliers qui venaient chercher Daraxa,
dont il n' ignorait pas le dessein, alla trouver
cette dame, et s' offrit à l' accompagner ;
mais elle le remercia en lui disant qu' elle
était bien aise de lui épargner la mortification
de la voir solliciter pour un homme
contre lequel il s' était déclaré si ouvertement,
ou, pour mieux dire, dont il était
la partie.
Le marquis, piqué jusqu' au vif de ce
refus, se serait volontiers opposé à la résolution
de la dame, ou du moins l' aurait
rendue inutile, s' il en eût eu le temps et
le pouvoir ; mais il était trop tard pour y
mettre obstacle. Il fut donc obligé de dévorer
ses chagrins, qui ne laissaient pas
d' être peints sur son visage, quelques efforts
qu' il fît pour les cacher. Enfin Daraxa sortit
de chez ce seigneur sans s' embarrasser
des déplaisirs dont il était la proie. Elle
trouva Don Alonse qui l' attendait à pied à
la porte, avec les plus considérables cavaliers
de sa troupe, pour lui faire compliment ;
elle s' efforça de leur montrer quelque
joie malgré la profonde tristesse où
son âme était ensevelie. Elle assura Don
Alonse qu' elle n' oublierait jamais l' obligation
qu' elle lui avait ; à quoi Zuniga répondit,
en homme amoureux et poli, qu' il ne
pouvait assez la remercier de ce qu' elle
voulait bien se servir de lui et de ses amis
pour la conduire au palais, où elle allait
s' immortaliser par une action héroïque. Ce
cavalier, de même que les autres, croyait
pieusement que la belle maure ne s' intéressait
pour le prisonnier que par amitié
pour Dona Elvire ; de manière qu' il admirait
la générosité de cette démarche.
Après ces complimens, on vit Daraxa
monter à cheval avec sa grâce ordinaire.
Don Alonse et ceux qui avaient mis pied
à terre en firent autant, et la cavalcade
commença aussitôt à défiler. Quatre cents
maures bien montés et bien équipés marchaient
les premiers, ayant à leur tête Orviédo
et l' officier dont j' ai parlé ; la dame
les suivait immédiatement entre Don Alonse
et Don Diégo De Castro, et toute la noblesse
venait ensuite six à six en fort bon ordre.
Quoiqu' on eût employé fort peu de temps
à préparer cette cavalcade, cela n' empêcha
pas que le bruit n' en courût par toute
la ville. Le peuple, aussi curieux de voir
passer la belle maure que d' apprendre ce
qu' elle allait faire au palais, se répandit à
grands flots dans les rues pour se trouver
sur son passage. Elle avait un habit magnifique
à la maure, et elle n' avait rien negligé
de tout ce qui pouvait relever sa
beauté dans une occasion si importante.
Tous les spectateurs en furent éblouis ;
mais ce qui les surprenait davantage, c' était
la grâce et la facilité qu' elle montrait
à manier son cheval, ce qui n' était pas
ordinaire aux dames d' Espagne.
La cavalcade étant arrivée à la place qui
est devant le palais, Don Alonse rangea ses
cavaliers tout autour ; et les juges envoyèrent
recevoir la belle maure par deux huissiers,
qui la conduisirent jusqu' à la porte
de la première salle, où deux magistrats
qui l' attendaient lui firent tous les honneurs
qu' ils auraient pu faire à une princesse, et
la menèrent à l' audience. Don Alonse et
tous les principaux cavaliers, qui avaient
mis pied à terre en même temps que Daraxa,
la suivirent et entrèrent aussi dans
la salle où les juges étaient assemblés ; ce
qui surprit un peu ceux-ci, et leur causa
quelque inquiétude. Néanmoins, faisant
bonne contenance, ils parurent donner
toute leur attention à la dame maure, qui
charma tout le monde par l' air libre et majestueux
dont elle se présenta devant le tribunal
de la justice. On lui avait préparé un
fauteuil avec un carreau et un tapis de
pied. Elle s' assit ; et après avoir attaché sa
vue pendant quelques momens sur les juges,
elle éleva la voix, et fit entendre ces
paroles :
" messieurs, il n' y a qu' une raison aussi
forte que celle qui m' amène ici qui puisse
justifier la démarche que je fais. Je sais
les règles que la bienséance prescrit aux
personnes de mon sexe ; mais il y a des
occasions où l' on doit passer par-dessus
ces règles : telle est la conjoncture où je
me trouve. Je viens, messieurs, implorer
votre justice contre vous-mêmes. On prétend
exécuter demain une sentence de
mort que vous avez rendue aujourd' hui
contre un homme qui a repoussé la force
par la force. Des assassins voulaient lui
ôter la vie ; il s' est défendu : voilà tout
son crime. C' est un fait constant. J' en
ai moi-même été témoin, ainsi que Dona
Elvire, et deux femmes qui étaient avec
nous dans le bois. Quoi ! Deux paysans
viendront traîtreusement attaquer par
derrière, et assommer de coups de bâton
deux cavaliers qui ne songent point à
eux, et il ne sera pas permis à ces cavaliers
de chercher à se garantir par leur
courage du sort funeste qu' on leur prépare !
Quand le fils du bailli, avec deux
autres, armés comme lui de longues
épées, est venu fondre sur deux hommes
qui n' avaient que de simples bâtons,
quels crimes ont commis ces derniers en
se mettant en défense contre ces scélérats ?
Qui d' entre vous, messieurs, se trouvant
dans le même danger, ne ferait pas tous
ses efforts pour tuer son ennemi, s' il ne
voyait pas d' autre moyen de conserver
sa vie ? Mais pourquoi m' étendre là-dessus ?
Vous savez mieux que moi que c' est
une loi naturelle. On dit que le fils du
bailli s' est mépris. Eh ! Qu' importe ? Sa
méprise ne justifie point son action, et
ne saurait rendre coupables les personnes
qu' il a voulu assassiner.
Je ne vous en dirai pas davantage,
messieurs, de peur de vous ennuyer. Je
vous apprendrai seulement ce qui m' oblige
à m' intéresser pour votre prisonnier.
Ce n' est pas un gentilhomme d' Aragon,
ce n' est pas Don Jaymé Vivès, c' est
le brave Ozmin, dont le nom est si connu
parmi vos troupes, et qui s' est rendu
si recommandable par un grand nombre
d' exploits éclatans ; c' est lui qui, le jour
des courses, tua les deux derniers taureaux,
et sauva la vie à Don Alonse De
Zuniga. Mais ce qui m' engage plus que
toutes ses grandes qualités à vous venir
faire une remontrance en sa faveur, c' est
qu' il est mon époux, si j' ose appeler de
ce nom un homme qui, de l' aveu de nos
parens, m' a donné sa foi et a reçu la
mienne. Délibérez présentement, messieurs,
avant que vous fassiez exécuter
la sentence que vous avez prononcée
contre un cavalier du sang du roi Mahomet,
et que vous ne deviez pas condamner
si légèrement. "
la belle maure n' eut pas achevé de parler,
qu' il s' éleva dans la salle un bruit
dont les juges furent effrayés, tout le
monde disant à haute voix que le prisonnier
était innocent, et qu' il fallait le relâcher.
Alors le chef de la justice fit faire
silence ; puis, adressant la parole à la
dame, il lui dit au nom de sa compagnie :
" qu' ils pouvaient avoir été mal informés
de cette affaire ; qu' ils l' examineraient de
nouveau, et lui rendraient réponse dès
ce jour-là même. " mais les assistans se
récrièrent sur cela, et demandèrent qu' on
remît sur-le-champ le cavalier en liberté,
menaçant d' aller enfoncer les portes de la
prison, si l' on refusait de le faire. Le
même juge qui avait parlé répondit aux
assistans qu' après un jugement rendu il
ne dépendait pas de sa compagnie d' élargir
ainsi un prisonnier, et que tout ce
qu' elle pouvait, c' était de surseoir l' exécution
de la sentence jusqu' à ce qu' on eût
reçu les ordres de leurs majestés, à qui
seules appartenait le droit de détruire son
ouvrage. Là-dessus Daraxa pria les juges
de lui permettre de voir Ozmin, ce qu' elle
obtint d' eux sans peine, à condition qu' il
n' entrerait avec elle que quatre personnes
dans la prison, et qu' elle promettrait qu' il
n' y serait fait aucune violence.
La cavalcade prit le chemin de la prison
dans le même ordre qu' elle était venue au
palais ; et la belle maure choisit, pour y
entrer avec elle, Don Alonse, Don Diégo
De Castro, Orviédo et l' officier maure.
Concevez, s' il est possible, l' agréable surprise
d' Ozmin lorsqu' il vit paraître dans
sa chambre Don Alonse et Daraxa, et qu' il
sut ce que cette dame venait de faire pour
lui. On ne pouvait mesurer sa joie qu' à
celle de son amante, dont le coeur nageait
pour ainsi dire dans un ravissement qu' elle
faisait briller dans ses yeux. Zuniga, de
son côté, partageait avec ces amans le plaisir
qu' ils avaient de se revoir ; il embrassait
son ami avec des transports de tendresse,
comme s' il n' eût plus été son rival ;
son amour se confondait avec son amitié.
Il ne laissa pas pourtant, en lui donnant
des marques de son affection, de lui reprocher
le peu de confiance qu' il avait eu
en lui, et de le menacer en souriant d' être
toute sa vie amoureux de la belle maure,
pour se venger de la dissimulation dont il
avait payé sa franchise. Ce reproche lui
attira des douceurs ; Daraxa lui dit qu' après
Ozmin il serait toujours l' homme du
monde qui aurait le plus de part à son estime,
et Ozmin l' assura qu' après Daraxa
il n' aimerait jamais personne tant que lui.
Zuniga ne manqua pas de répliquer à ces
discours obligeans ; ensuite il présenta son
ami Don Diègue au seigneur maure, comme
un cavalier dont le mérite égalait la naissance ;
et là-dessus il se fit des complimens
sur nouveaux frais ; d' où, passant à la
chose la plus importante, c' est-à-dire à
l' affaire du prisonnier, il fut résolu qu' on
enverrait sur-le-champ demander sa grâce
à leurs majestés. On dépêcha Orviédo, qui
partit pour Grenade avec des lettres pour
les parens d' Ozmin et pour ceux de Daraxa.
Orviédo fit une si grande diligence,
qu' au bout de trois jours il fut de retour à
Séville avec la grâce de son maître, et un
ordre aux magistrats de faire à ce seigneur
tous les honneurs dus à la noblesse de son
sang et dignes de l' époux de la belle maure.
Aussitôt que cette dame apprit qu' Ozmin
était libre, elle se rendit à la prison avec
un cortége encore plus nombreux que la
première fois et bien plus magnifique, attendu
que les cavaliers avaient eu un peu
plus de temps pour s' y préparer. Tout ce
qu' il y avait d' hommes de distinction dans
la ville était de la cavalcade. Don Rodrigue
De Padilla s' y faisait remarquer par sa
magnificence ; il voulut en être. Il s' empressa
même de témoigner à Daraxa qu' il était
ravi de cet événement, malgré le chagrin
qu' en pouvait avoir le vieux marquis, dont
il n' approuvait point la conduite ; et quand
il vit Ozmin, il lui fit toutes sortes d' honnêtetés.
Ainsi donc le seigneur maure sortit de
prison avec autant d' honneur et de joie
qu' il avait eu de honte et de tristesse en y
entrant. Le même peuple qui avait demandé
sa mort quelques jours auparavant suivait
la cavalcade en remplissant l' air d' acclamations,
pour marquer jusqu' à quel
point il était ravi de voir en liberté le fameux
vainqueur des taureaux. Le seul Don
Louis, gardant son ressentiment et sa fierté,
n' alla pas visiter Ozmin, qu' il regardait
toujours comme un homme qui avait
déshonoré sa maison par l' éclat qu' avait
fait l' amour de sa fille pour Don Jaymé.
Mais ce qui tenait encore plus au coeur du
vieillard, et ce qu' il ne pouvait pardonner
au faux Ambroise, c' était de l' avoir dupé,
lui qui se croyait incapable d' être surpris.
Il s' attendait bien qu' à la cour on en ferait
des railleries sur son compte ; ce qui fut
cause qu' il feignit d' être malade, pour ne
point accompagner la belle maure à Grenade,
et qu' il n' osa paraître à Séville qu' après
son départ.
Pour Elvire, outre qu' elle eut à essuyer
toute la mauvaise humeur de son père,
elle ne put se consoler d' avoir été trompée
par les deux personnes qu' elle avait le plus
aimées, quoique dans le fond elle dût
moins leur imputer son malheur qu' à elle-même.
Le regret qu' elle en eut lui causa
une langueur qui termina bientôt ses tristes
jours. Les chagrins de Don Louis et ceux
de sa fille n' empêchèrent pas qu' on ne fît
de grandes réjouissances dans la maison
de Don Alonse, où Ozmin et Daraxa allèrent
loger jusqu' au lendemain, qu' ils prirent
le chemin de Grenade avec Zuniga et
Castro, qui voulurent absolument les accompagner
pour assister à leurs noces.
Elles furent d' une magnificence extraordinaire ;
leurs majestés catholiques les honorèrent
de leur présence. Il y eut des
tournois et des courses, où les maures et
les chrétiens montrèrent à l' envi leur courage
et leur adresse. Enfin les deux époux,
pour mieux mériter que le ciel répandît ses
grâces sur leur hyménée, embrassèrent
notre religion, et devinrent la noble origine
d' une des plus illustres maisons qu' il
y ait aujourd' hui en Espagne.
L' ecclésiastique qui nous racontait cette
histoire la finit en cet endroit, après quoi
son compagnon et lui commencèrent à
s' entretenir des guerres de Grenade. Pendant
ce temps-là, mon ânier, voyant que
nous étions sur le point d' arriver à Caçalla,
voulut avoir une conversation particulière
avec moi. Depuis nos dernières aventures
il n' avait pas dit un mot ; mais, comme
nous approchions des portes de la ville,
et que nous allions nous séparer pour ne
plus nous rejoindre, il rompit le silence,
et me demanda trois écus, tant pour m' avoir
voituré que pour ma part de la dépense
que nous avions faite à l' hôtellerie,
où nous avions si bien soupé le soir précédent,
et déjeûné le matin. Ce fut une autre
histoire pour moi que ces trois écus,
que je le défiai de me faire payer, n' en
ayant pas seulement la moitié dans ma
bourse. Nous nous échauffâmes sur cela
tous deux de façon que je m' armai de
deux cailloux, que je lui aurais fait voler
à la tête, si les ecclésiastiques, par pitié,
ne m' eussent empêché de me faire
battre. Ils prirent connaissance de notre
différend, s' érigèrent d' eux-mêmes en
juges, et, parties ouïes, me condamnèrent
à donner à l' ânier le quart de ce qu' il
demandait. J' obéis à cet arrêt, qui, tout
favorable qu' il m' était, me mit si bien à
sec, qu' à peine me resta-t-il de quoi
faire les frais de mon souper et de mon
gîte dans une hôtellerie où j' allai loger
après avoir pris congé des ecclésiastiques
et du malheureux ânier, qui ne sut pas, je
crois, trop bon gré de ma rencontre à son
étoile.
Guzman se fait garçon d' un maître d' hôtellerie.
Me voici donc, ami lecteur, à douze lieues
de Séville, dans la meilleure hôtellerie de
Caçalla. L' on m' y donna bien à souper
pour le reste de mon argent, et l' on me fit
coucher dans un bon lit. Cependant, au
lieu de dormir d' un sommeil profond que
les vapeurs des viandes et du vin me
devaient procurer, j' eus une insomnie
cruelle, et qui fut aussi longue que la nuit.
L' état de mes affaires vint s' offrir à mon
esprit et lui présenter mille affligeantes
images. Jusqu' ici, disais-je, j' ai bu et j' ai
mangé ; mais présentement ce n' est plus
cela. On peut avec du pain supporter toutes
les afflictions de la vie. Il est bon d' avoir
un père, il est bon d' avoir une mère ;
mais il vaut encore mieux avoir de quoi manger.
Je voyais déjà la nécessité avec son visage
d' excommunié, et elle me faisait peur.
J' aurais volontiers pris le parti de n' aller
pas plus avant et de retourner à Séville,
si je n' eusse considéré que l' argent ne me
manquait pas moins pour réparer ma sottise
que pour la pousser plus loin. Je ressemblais
à un pauvre chien étranger, qui,
se trouvant au milieu d' une rue, voit devant
et derrière lui plusieurs dogues qui
aboient après lui. De plus, quelle honte
ne m' imaginais-je point que ce serait pour
moi de reparaître comme un misérable
chez ma mère, après en être sorti avec tant
de résolution. La perte de mon manteau
entrait aussi dans mes réflexions ; il me
semblait qu' elle donnerait un nouveau
ridicule à mon retour. Cette dernière considération
acheva de m' ôter l' envie de reprendre
la route de Séville.
D' un autre côté encore il me fâchait fort
de m' arrêter en si beau chemin, et le point
d' honneur enfin l' emporta. Je me déterminai
à poursuivre mon voyage en m' abandonnant
à la providence. Je me mis en
fantaisie d' aller droit à Madrid, séjour
ordinaire de nos monarques, pour y voir un
peu la cour, que j' avais ouï dire être
très-brillante par le grand nombre de seigneurs
qui la composaient, et surtout par la présence
d' un jeune roi nouvellement marié.
Cela me paraissait mériter ma curiosité.
Il me vint même là-dessus de belles idées.
Je bâtis des châteaux sur le sable ; je me
flattai qu' un garçon de mon air et de ma
figure serait bientôt remarqué dans ce
pays-là ; qu' il s' y ferait des amis, et ne
manquerait pas de bonnes fortunes. La tête
échauffée de ces visions flatteuses, j' avais
peu d' envie de dormir, et j' attendis le jour
avec impatience pour partir. Mais à peine
fut-il venu, à peine eus-je pris le chemin de
Madrid, que toutes mes agréables chimères
s' évanouirent. Il ne me resta plus
devant les yeux qu' une longue et pénible
traite à faire.
Je ne laissai pas de me dire pour m' encourager :
allons, seigneur Guzman, songez
que vous êtes embarqué. Contre fortune
bon coeur, mon ami. Au lieu d' avoir
sur vos épaules un manteau qui ne ferait
que vous embarrasser dans cette saison,
vous avez à la main un bâton qui vous aide
à marcher. Je passai la journée entière sans
manger, et la nuit je m' étendis sur l' herbe
au pied d' un gros arbre qui me couvrait
de ses feuilles. J' étais si las, que je m' endormis
dans cet endroit, et ne me réveillai
qu' au lever du soleil. Je sentis alors que
j' aurais fort bien déjeuné, si j' eusse eu
quelques provisions ; mais, n' ayant pas seulement
un morceau de pain bis, il fallut me
remettre en marche à jeun, avec un appétit
qui croissait de moment en moment.
Vers le midi, ma faim devint telle, que
je ne pouvais plus avancer, tant j' étais
faible. Mon ventre avait beau crier famine ;
mes jambes ne le portaient qu' à
regret.
Heureusement il passa près de moi deux
hommes qui avaient l' air d' être de riches
marchands. Ils étaient montés sur des mules
qui allaient le grand pas. à cette vue le
courage me revint : dieu soit loué ! Dis-je
en moi-même ; voici des cavaliers qui ont
bien la mine de me défrayer aujourd' hui.
Suivons-les : l' espérance de faire un bon
repas à leurs dépens m' inspire une nouvelle
vigueur.
Effectivement, un dîner était alors pour
moi une affaire très-importante : aussi je
les suivis de si près, que j' arrivai en même
temps qu' eux à l' hôtellerie où ils s' arrêtèrent.
J' avais un visage de défunt. Je me
mis en devoir de leur rendre service. Je
m' empressai à tenir la bride de leurs mules
pendant qu' ils en descendaient, et m' offris
à porter dans leur chambre leurs valises
avec un grand sac où étaient leurs
vivres : mais, soit que mon empressement
leur devînt suspect, soit qu' ils fussent
naturellement brusques ou défians, dès que
je mis la main sur le sac, l' un des deux
me cria d' une voix à me faire trembler : à
quartier, l' ami, à quartier ! à ces paroles
terribles je demeurai tout interdit. J' en
conçus pour mon estomac un présage funeste.
Cela toutefois ne me rebuta point : je marchai
derrière eux jusqu' à leur chambre, d' un
air humble et le chapeau à la main. Ils
avaient, suivant l' usage d' Espagne, apporté
avec eux de bonnes provisions. Je vis tirer
du sac une épaule de mouton rôtie, un
morceau de jambon, avec du pain et du
vin ; ce qui ne faisait qu' irriter l' envie que
j' avais de les servir pour capter leur
bienveillance. Je m' avançai et pris un verre
dans le dessein de le rincer ; mais l' autre
marchand, qui n' avait point parlé, me
l' arracha des mains en me disant encore
plus brusquement que son camarade : non,
non ; laisse là ce verre ; nous n' avons pas
besoin d' un serviteur comme toi.
ô traîtres ! Dis-je alors : ennemis de Dieu
et du genre humain ! Coeurs impitoyables !
Je m' aperçois que je me suis vainement mis
hors d' haleine pour vous suivre jusqu' ici.
Je m' obstinai pourtant à ne me pas éloigner
d' eux. J' espérai qu' ils pourraient devenir
plus charitables quand ils seraient bien
soûls, et qu' ils me jetteraient par compassion
un os à ronger, un morceau de pain,
enfin quelque chose à mettre sous la dent.
Je me trompai ; rien ne vint. Ils mangèrent
sans daigner me regarder seulement. J' avais
beau les dévorer des yeux, cela ne me
rassasiait point. Pour comble d' affliction,
je remarquai que ces inhumains renfermèrent
dans leur sac tous les restes de leur dîner,
jusqu' à un morceau de pain, avec quoi
ils s' en allèrent. Quelle barbarie ! Quel
spectacle pour un homme que la faim
réduisait aux abois ! J' allais expirer de
douleur et d' inanition lorsqu' il entra dans la
même chambre un religieux de saint François.
à cette vue, je ne conçus pas une fort
grande espérance d' être soulagé. Quel secours
pouvais-je attendre d' un pauvre
moine qui voyageait à pied, d' un mendiant
qui paraissait lui-même avoir besoin
qu' on l' assistât ? Il suait à grosses gouttes,
et avait l' air d' être fort fatigué. Cependant
il portait une besace qu' il posa sur la table,
et que je considérai avec beaucoup d' attention.
J' en aurais pris sur l' autel. Elle
me fit venir l' eau à la bouche avant même que
je susse ce qu' il y avait dedans. Quand
sa révérence en tira sa provision, qui consistait
en un assez grand pain blanc, avec
un morceau de salé qui m' aurait fait envie
même chez ma mère, j' attachai mes regards
dessus, et demeurai la bouche ouverte
de ravissement. J' aurais bien voulu
être son petit frère. Je croyais avoir dans
la gorge chaque morceau qu' il avalait.
Il jeta les yeux sur moi par hasard pendant
qu' il mangeait, et remarquant que
j' avais un visage parlant : vive dieu !
S' écria-t-il animé d' une sainte ardeur, approche,
mon enfant, je ne te laisserai pas languir
dans la nécessité où je te vois ; quand je
n' aurais qu' un morceau de pain, il serait à
toi. Tiens, mon fils, ajouta-t-il en me donnant
la moitié de son pain et de sa viande,
prends un peu de nourriture ; je serais indigne
de vivre, si je ne te secourais pas.
ô providence, qui fais subsister des bêtes
dans la pierre même, ta bonté divine a
soin de tout ! à ce beau trait de charité, je
prodiguai les bénédictions à ce bon père,
et commençai à lui montrer qu' il n' avait
pas mal jugé de mon air affamé. M' étant
un peu remis l' estomac, je rendis grâces
au ciel d' une si heureuse rencontre. Qu' il
m' eût été doux d' avoir une trentaine de
lieues à faire avec ce religieux ! Mon sort
eût été digne d' envie ; mais, pour mes péchés,
il allait à Séville, et nous nous quittâmes
après le dîner. Il est vrai qu' avant
notre séparation il remit la main dans sa
besace, et me donna encore la moitié d' un
petit pain qui s' y trouva, pour partager
avec moi, disait-il, tout ce qu' il avait. J' eus
grand soin de serrer dans ma poche cette
dernière pièce de pain, après avoir mangé
la première avec le morceau de salé ; puis,
ayant bu de belle eau fraîche, comme j' en
avais vu boire au charitable cordelier,
je repris gaîment le chemin de Madrid.
Je fis encore trois lieues ce jour-là, et
j' arrivai avec la nuit à Campanario, gros
village de la Castille nouvelle. J' entrai dans
une hôtellerie, où, faute de mieux, je soupai
du pain que j' avais dans ma poche.
C' était la couchée des muletiers de Truxillo ;
il en vint plusieurs ce soir-là : tous
les lits furent pour ces honnêtes gens.
L' hôte m' envoya gîter au grenier, où je
montai très-docilement, n' étant pas en
état de faire le difficile. Je m' étendis sur la
paille et dormis tranquillement jusqu' au
jour ; je me levai légèrement en homme qui
n' avait pas l' estomac trop chargé, et j' étais
hors de l' hôtellerie quand le maudit hôte
me vint incivilement arrêter pour me demander
le paiement de mon gîte. Il s' agissait de
quatre maravédis ; je ne les avais
pas, et je me débattais pour m' échapper
de ses mains ; mais il me tenait bien ; et
s' apercevant que mon habit était de bon
drap, il se disposait à me l' ôter pour finir
la dispute. Il regardait déjà cela comme
une affaire faite, et il en serait aisément
venu à bout, si par bonheur pour moi un
muletier qui était présent n' eût été touché
de ma peine. Laissez là ce petit garçon,
dit-il à l' hôte, je paierai pour lui ; on voit
bien que c' est un jeune homme qui a quitté
la maison de son père ou celle de son
maître. à ces mots l' hôte me regarda et
me proposa de le servir, en disant qu' il
avait besoin d' un valet dans son hôtellerie.
Dans un autre temps, une pareille proposition
m' eût paru ridicule ; je m' en serais
même offensé ; mais la misère aplanit
les difficultés et lève les scrupules. Après y
avoir rêvé quelques momens, l' idée de la
faim me détermina ; je répondis que je le
voulais bien. Cela étant, me dit-il, tu peux
entrer dans cette maison, et je n' exige de
toi que deux choses : la première, que tu
donnes de la paille et de l' orge aux
personnes qui t' en demanderont ; et la seconde,
que tu m' en tiennes un bon et fidèle compte.
Je promis de m' acquitter de ce digne emploi
le mieux qu' il me serait possible. Après
cette promesse, me voilà engagé d' une
manière à ne pouvoir plus m' en dédire.
Quelque dure que fût la servitude pour
moi, qui étais accoutumé à me faire servir,
je ne laissai pas d' abord d' être assez
content de ma condition. Il passait par là
peu de cavaliers dans la journée ; de sorte
que le plus souvent je ne faisais que boire
et manger jusqu' à la nuit, qui était le
temps où les muletiers arrivaient. J' appris
bientôt toutes les manoeuvres qui se font
dans les hôtelleries ; comment avec de l' eau
bouillante on fait enfler l' orge d' un tiers,
et de quelle façon il faut qu' on la mesure
pour que l' hôtellier y trouve son compte.
Il ne fallut pas me montrer deux fois la
revue des mangeoires ; j' en savais ôter un
bon tiers de l' orge des passagers et des
muletiers même qui nous confiaient le soin de
leurs montures. Mais, lorsqu' il nous venait
de ces jeunes cavaliers distingués par leurs
moustaches et par leurs jarretières, et qu' ils
n' avaient point de valets, c' était à ceux-là
à qui nous en donnions à garder. Nous courions
d' abord à eux pour les aider à descendre. Ces
messieurs, pour la plupart
faisant les gens d' importance, ne daignaient
pas seulement entrer dans l' écurie ;
ils se contentaient de nous recommander
leurs chevaux ou leurs mules ; aussi cette
recommandation était si puissante, que
nous menions ces pauvres bêtes dans un
endroit où il n' y avait pas un brin de paille
ni un grain d' orge. Nous les attachions au
ratelier, où nous les laissions fort bien
mâcher à vide ; quelquefois pourtant, par
pitié, nous leur donnions, un moment
avant leur départ, une poignée d' orge pour
leur faire la bonne bouche ; encore les poules
et les cochons du logis en mangeaient-ils
la moitié ; la bourrique même quelquefois
en attrapait sa part.
Voilà de quelle manière ces beaux cavaliers,
qui s' en reposaient sur notre bonne
foi, étaient servis ; et si nous leur faisions
bien payer ce que leurs bêtes n' avaient point
mangé, juge s' il leur en coûtait bon pour
leur propre dépense. Je triomphais quand
c' était moi qui allais compter avec eux ;
je leur disais : il y a tant de réaux et tant
de maravédis, et j' ajoutais à cela d' un air
gracieux : yhaga les buen provecho, compliment
ordinaire qu' on fait à la fin des
comptes, et qui me valait toujours quelque
chose. Tu t' imagines bien que nous demandions
à ces passagers une fois plus qu' ils ne
devaient, malgré les réglemens de police
qu' il y avait là-dessus : c' était de quoi notre
maître ne se souciait guère, quoiqu' ils fussent
affichés en divers endroits de la maison ;
il suffisait de les avoir et d' en payer
exactement les droits à l' alcade et au greffier
pour être dispensé de les observer.
Les habiles voyageurs, qui n' ignoraient
pas cette pratique, donnaient sans dire
mot ce qu' on leur demandait ; mais ceux
qui n' en étaient pas instruits s' avisaient
souvent de faire du bruit et de vouloir
compter avec l' hôte. Alors ils tombaient de
fièvre en chaud mal : notre maître, en faisant
un nouveau compte, augmentait, de peur
de se méprendre, le prix de chaque
chose, et quand une fois il avait taxé l' écot
à une certaine somme, c' était une sentence
sans appel, il fallait délier la bourse.
Malheur à un passager qui, croyant tirer
meilleur parti des hôtelliers d' Espagne,
les menace et fait le méchant avec eux !
Comme ils sont presque tous officiers de la
sainte hermandad, ils le font arrêter au
premier bourg ou village par où il doit
passer ; ils l' accusent d' avoir eu dessein de
brûler leur maison, de les avoir frappés,
ou d' avoir violé leurs femmes ou leurs filles,
et il est trop heureux quand il peut
sortir d' affaire en payant doublement son
écot et en demandant pardon à son hôte.
Nous avions aussi dans notre hôtellerie
de jolies servantes ; mais il était dangereux
de s' y amuser. Il était bon encore d' avoir
l' esprit présent quand on sortait de cette
maison ; car tout ce qu' on y pouvait oublier
était autant de perdu. Que de friponneries !
Que d' infamies ! Que de méchancetés se
commettent dans ces lieux-là ! L' on
n' y craint nullement Dieu, et l' on s' y accommode
avec les gens de justice. Dès
qu' on est hôtellier, il semble qu' on ait
permission de tout faire, et un pouvoir absolu
sur le bien ainsi que sur la personne de
ceux qui sont obligés de s' y arrêter.
Il se dégoûte de sa condition, abandonne l' hôte et
l' hôtellerie, et se rend à Madrid, où il s' associe
avec des gueux.
Outre que j' avais l' esprit trop volage pour
aimer long-temps la même vie, je ne trouvais
pas celle que je menais convenable à
un homme qui n' était sorti de la maison
maternelle que pour voir le monde. De
plus, un valet d' hôtellerie me paraissait
au-dessous même d' un valet d' aveugle.
D' ailleurs il passait tous les jours devant
notre porte des garçons de ma taille et de
mon âge ; ils demandaient la passade, puis
ils continuaient leur chemin d' un air gai.
Cela me fit honte un jour. Comment, disais-je,
faudra-t-il donc que la crainte de
manquer de pain me retienne ici toujours,
pendant que ces jeunes gens, qui n' ont pas
plus de force que moi, s' exposent courageusement
à souffrir la faim et la soif ? J' ai
peut-être autant d' esprit qu' eux, et je ne
dois pas avoir moins de coeur. Ces réflexions
m' inspirèrent du courage ; et, montrant les
dents à la mauvaise fortune, je repris la
route de Madrid, après avoir demandé mon
congé à mon maître, qui me donna trois
réaux pour les services que je lui avais
rendus.
Avec cet argent, et le peu que j' avais
reçu de la libéralité des passagers, je ne
laissai pas d' avancer chemin jusqu' au fameux
pont d' Arcolis que le Tage, d' où je
poursuivis ma route en faisant comme les
autres, je veux dire en tendant la main
dans les villages et aux cavaliers que je
rencontrais ;
mais la récolte avait été si mauvaise
cette année-là, que le monde faisait
peu de charités. Je vendis mon habit, de
sorte que j' étais dans un fort bel équipage
quand j' arrivai à cette célèbre capitale de
l' Espagne. Je n' avais plus que le haut-de-chausses
avec une chemise noire et déchirée, une
paire de bas pleine de trous, et
des souliers qui avaient pour semelles la
plante de mes pieds. J' avais plus l' air d' un
échappé des galères que d' un enfant de famille.
Aussi ce fut inutilement que je cherchai à me
mettre au service de quelque
personne de qualité, ce qui était alors la
plus haute fortune à laquelle je pusse aspirer.
Avec un misérable habillement qui ne
prévenait point en ma faveur, j' avais la
mine si friponne, qu' il fallait être bien
hardi pour se résoudre à me prendre. On
ne pouvait me regarder attentivement sans
dire en soi-même : voilà un drôle qui fera
quelque bon coup dès qu' il en trouvera
l' occasion ; enfin, voyant que ma figure
était telle, qu' on ne voulait de moi dans aucune
maison, ni pour page, ni pour laquais, pas même
pour marmiton, je tournai
les yeux vers une troupe de gueux que j' aperçus
à la porte d' une église. Je me mis à
les considérer ; ils me parurent si frais et
si gaillards, que je crus ne pouvoir mieux
faire que de m' enrôler dans leur compagnie.
Je me joignis donc à eux, et ils me
reçurent comme un sujet dont l' air et l' équipage
n' étaient pas indignes de leur
société.
Avant que d' arriver à Madrid, j' avais eu
la précaution de laisser en chemin la honte,
comme une charge trop pesante pour un
homme à pied. Si je n' eusse pas encore été
défait de cette cruelle ennemie de la faim,
je n' aurais pas manqué de la perdre bientôt
avec de si honnêtes gens, qui étaient tous
des oiseaux de proie fort adroits. Je les
suivais partout et leur servais d' assistant,
en attendant que j' eusse assez d' expérience
pour contribuer à faire bouillir leur marmite,
qui ne se renversait jamais. Ils avaient
deux fois le jour une copieuse soupe dont
j' étais sûr de manger ma part, pourvu que
je me rendisse ponctuellement aux heures
du dîner et du souper ; autrement, serviteur
au festin, je n' aurais plus trouvé que
la terrine.
Après le repas nous nous divertissions à
jouer ; j' appris le quinze, le trente et un,
le quinola et la prime, avec mille tours de
cartes. J' avais des dispositions si heureuses,
que je profitais à vue d' oeil sous ces excellens
maîtres : je sentais que mon esprit devenait plus
subtil et plus rusé de jour en
jour. Tout petit que j' étais, je voulus imiter
ceux de mes confrères qui, de peur
d' être châtiés comme vagabonds, allaient
dans les marchés avec des cabas pour s' offrir
à porter les provisions que les bourgeois
y achetaient. Cette occupation me parut
un peu rude dans les commencemens ;
mais je m' y accoutumai si bien dans la suite, que
je ne trouvais point de sort plus
doux que le mien. L' agréable chose, disais-je,
que d' avoir office et bénéfice sans être
obligé d' employer le fil et l' aiguille, le marteau
et le villebrequin ; de n' avoir besoin
pour subsister que d' un cabas et d' un peu
d' industrie ! La vie d' un gueux est un morceau
sans os, un enchaînement de plaisirs,
un emploi exempt de chagrins. Que mes
parens étaient insensés de se donner tant
de peines pour vivre misérablement ! Dans
combien d' embarras se sont-ils jetés pour
soutenir leur commerce et leur réputation !
ô sot honneur du monde, tu n' es qu' un
fardeau pour les fous qui veulent se charger
de toi !
Je portais un jour dans mon cabas un
quartier de mouton que venait d' acheter
un honnête cordonnier qui marchait devant
moi ; j' aperçus à mes pieds, dans la rue,
un papier que je ramassai ; c' étaient de
vieux couplets de chansons : je me mis à
les lire et à les chanter tout bas. Le
cordonnier, surpris de m' entendre, me dit
en souriant : comment donc, petit mal
peigné, tu sais lire ? Et encore mieux
écrire, lui répondis-je. Est-il possible !
Répliqua-t-il d' un air sérieux. Vive dieu,
mon ami, si tu voulais m' apprendre à signer
seulement mon nom, je te paierais bien.
Je lui demandai à quoi lui pourrait servir
sa signature toute seule ; et il me dit qu' ayant
obtenu un emploi par le crédit d' un certain
personnage qu' il me nomma, et dont il
chaussait pour rien toute la maison, il était
bien aise, quand l' occasion se présenterait
de mettre son nom, de n' avoir pas la honte
d' être obligé de déclarer qu' il ne savait pas
signer.
Aussitôt que nous fûmes arrivés chez lui,
on nous apporta par son ordre du papier et
de l' encre. Je commençai à trancher du
maître écrivain ; je montrai à mon écolier
à tenir la plume, et, lui conduisant la main,
je lui fis tant de fois former les lettres qui
composaient son nom, qu' il crut déjà posséder
les élémens de l' art d' écrire. Après
qu' il eut barbouillé cinq ou six feuilles de
papier, il fut si content de moi, qu' il me
fit essayer une paire de souliers neufs qui
semblaient avoir été faits pour moi, et qu' il
me laissa. Je pris ensuite congé de lui, en
l' assurant que toutes les fois qu' il me faudrait
des souliers, je viendrais lui donner
de nouvelles leçons pour perfectionner son
écriture.
Il s' engage au service d' un cuisinier.
J' étais fort satisfait de ce nouveau genre
de vie ; je jouissais de la liberté si désirée
de tant de monde, si vantée par les philosophes,
et tant de fois chantée par les poëtes ;
je possédais ce précieux trésor qui est
préférable à l' or et à l' argent ; mais, par
malheur, je ne le conservai pas long temps,
un traître de cuisinier me l' enleva bientôt.
Ce cuisinier était de mes chalands ; il m' avait
souvent employé. Mon ami, me dit-il
un jour, tu m' as plu ; je veux faire ta fortune ;
quitte la fainéantise et viens remplir
une place de marmiton chez le seigneur
que je sers ; je t' apprendrai par amitié la
cuisine, et te mettrai en état de devenir
cuisinier du roi même ; en tout cas, le
moindre fruit que tu puisses recueillir de
ce bel art, c' est de t' en retourner riche
dans ton pays. En un mot, il m' enjôla si
bien par ses beaux discours, que j' acceptai
la proposition.
Il me mena donc à l' hôtel du seigneur
qu' il servait, et là je pris mes grades et le
bonnet de marmiton, c' est-à-dire un bonnet
de nuit avec un tablier blanc, et l' on me
donna d' abord du persil à hacher, ce qui
est comme l' alphabet de ceux qui visent
au doctorat de la cuisine. Le cuisinier
mon maître était marié. Il avait dans le
voisinage une maison où sa femme demeurait,
et où nous allions coucher toutes les nuits ;
mais je passais presque toute la journée
à l' hôtel, où je m' attachais à rendre
service à tout le monde. Je me montrais
si officieux et si rempli de bonne volonté,
que tous les domestiques, tant mâles
que femelles, conçurent de l' amitié
pour moi : chacun me chargeait de quelque
commission, et je m' en acquittais
avec tant d' exactitude, de secret et de fidélité,
que je m' attirais de petits présens des
uns et des autres. Quant à la cuisine, je
faisais mon devoir à ravir ; et mon maître
était si content de moi, qu' il disait souvent
que j' étais né pour marcher sur ses
traces.
Je conviens que je n' avais pas peu de
peine à servir si bien ; mais si cela me
coûtait, j' en étais assez récompensé par
les douceurs dont mes travaux étaient mêlés.
Après la gueuserie, qui sans contredit
est la première condition de la société civile,
je ne pouvais être mieux que dans
cette maison pour faire grand' chère ; moi
principalement qui avais été nourri dans
l' abondance, je me sentais là dans mon
élément. Il n' y avait point de plat où je ne
misse la main, point de sauce dont je ne
goûtasse ; et je puis dire que mon maître
faisait des ragoûts exquis. Que les traiteurs
de saint-Gilles, de saint-Dominique, de
la porte du soleil, de la grande place et
de la rue de Tolède, me pardonnent si je
l' élève au-dessus d' eux, malgré la réputation
qu' ils se sont faite par leurs fricassées
de foies gras et par leurs tranches de jambon
frit.
Mon bonheur aurait été parfait si je ne
me fusse point abandonné au jeu ; mais,
en voyant les pages et les laquais battre la
carte toute la journée, je me sentis tenter
violemment de me mettre quelquefois de
la partie, et je cédai enfin à la tentation.
Je ne m' amusais d' abord qu' un quart-d' heure,
ou tout au plus une demi-heure,
à jouer avec eux ; puis, m' abandonnant à
cette maudite inclination, et ne pouvant
la satisfaire pendant le jour autant que je
l' aurais désiré, je me dérobais la nuit de
la maison de mon maître, sitôt que je le
croyais endormi, pour aller joindre à l' hôtel
quelques domestiques de mon humeur
avec lesquels je m' en donnais jusqu' au lever
du soleil. Si le cuisinier eût été informé
de ma conduite, il m' aurait sans doute
étrillé de la bonne façon ; mais personne ne
voulait l' en avertir, de peur de me faire
de la peine. Cependant je perdis tout l' argent
que j' avais amassé en faisant des
commissions, sans perdre le goût du jeu ;
au contraire, je n' en eus que plus d' envie
de jouer, et cela me jeta dans la nécessité
de voler pour avoir des fonds ; ce que je
n' avais point fait encore, quoique je susse
bien qu' à commencer par mon maître, tout
le monde à l' hôtel pillait et saisissait tout
ce qu' il pouvait attraper ; chacun y faisait
ses affaires de son mieux. Ce qu' il y a de
plus étonnant, c' est que les uns n' ignoraient
pas ce que les autres faisaient, et
que tous, par un intérêt commun, se gardaient
le secret.
Quand je n' aurais pas été joueur, et que
je n' eusse pas eu un penchant naturel à
m' approprier le bien d' autrui, je me serais
laissé corrompre par les mauvais exemples
qu' ils me donnaient. Je commençai donc à
hurler avec ces loups ; je regardais, je furetais
dans la maison, et tout ce que je
pouvais prendre sans qu' on s' en aperçût
était autant de raflé ; mais, par malheur
pour moi, je n' en avais pas plus tôt fait
de l' argent, que j' allais le perdre au jeu.
Outre l' hôtel où j' exerçais la subtilité de
mes mains, et qui était comme une mer
ouverte à tous les pêcheurs, j' avais encore
la maison particulière du cuisinier mon
maître, laquelle, à la vérité, n' était qu' une
petite rivière où l' on ne pouvait pêcher de
gros poissons ; je ne laissai pas toutefois
d' y faire un jour un bon coup de filet. Le
cuisinier donna la collation à quelques-uns
de ses amis, tous gens gaillards et nés
pour la table. Ils mangèrent des andouilles
et des tranches de jambon qui les firent
boire à triple mesure. Pendant ce temps-là,
j' étais à l' hôtel, d' où, après avoir achevé ce
que j' avais à faire dans la cuisine,
je revins au logis pour voir si l' on n' y aurait
pas besoin de moi. Les convives étaient
déjà partis. Je trouvai la salle du festin
encore échauffée et pleine de poussière, le
couvert sur la table, et la terre jonchée de
bouteilles vides et cassées pour la plupart.
Le patron, qu' on ne voyait point, mais qui se
faisait entendre, ronflait sur son
lit d' une si grande force, que toute la maison
en tremblait ; et la patronne, qui se
portait aussi bien que son mari, dormait
auprès de lui comme un sabot.
Je considérai quelques momens les débris
de cette débauche ; ensuite, ayant jeté
les yeux sur un gobelet d' argent qui était
sur la table, il me prit envie de le voler.
Je fis réflexion que personne ne m' avait vu
entrer, et que je pouvais sortir de même.
Il ne m' en fallut pas davantage pour céder
au désir qui me pressait : allons, monsieur
le gobelet, dis-je tout bas en le fourrant
dans ma poche, vous paierez, s' il
vous plaît, les pots cassés. J' enfilai
aussitôt la porte, et, après avoir mis en lieu
de sûreté mon larcin, je retournai froidement
à l' hôtel. Vers le soir, le cuisinier,
après avoir cuvé son vin, arriva dans la
cuisine avec une migraine qui le rendait
de si mauvaise humeur, qu' il me fit d' abord
une querelle d' allemand. Il me gronda
pour avoir fait un feu où il y avait
peut être une bûche de trop. Je le laissai
dire tout ce qu' il voulut sans lui répondre,
et je l' accompagnai après le souper lorsqu' il
se retira chez lui. Il se coucha dès
que nous fûmes au logis. Pour sa femme,
elle s' était si bien reposée, qu' il ne semblait
pas qu' elle eût tenu tête à cinq ou six
ivrognes ; elle avait seulement l' air un peu
triste et mortifié. Je lui en demandai la
cause aussi effrontément que si je l' eusse
ignorée ; elle m' apprit la perte du gobelet,
et me dit qu' elle s' affligeait moins pour la
conséquence de l' argent que pour le vacarme
que son époux ferait lorsqu' il viendrait
à s' en apercevoir ; qu' elle n' en serait
pas quitte pour des reproches, ayant affaire,
comme il était vrai, à un brutal qui
ne manquerait pas de la rouer de coups.
Je la consolai, non du mieux qu' il me
fut possible, car personne ne le pouvait si
bien que moi, mais en lui représentant
que le gobelet perdu n' était pas une pièce si
singulière qu' il ne s' en pût trouver une pareille
à Madrid ; que la ville était bonne,
et qu' il n' y avait dès le lendemain matin
qu' à faire emplette d' un autre gobelet à peu
près de la même façon, et dire à son mari
que c' était le même qu' elle avait fait reblanchir,
ou bien un neuf qu' elle avait
acheté en donnant avec le vieux quelques
réaux de retour. La dame approuva l' invention,
et je me chargeai du soin de la
faire réussir. En effet, dès le jour suivant,
je portai le gobelet volé dans un quartier
éloigné du nôtre, et le donnai à blanchir
à un orfèvre, qui m' assura qu' il ferait en
peu de temps ce que je demandais, et de
manière que le gobelet paraîtrait tout neuf.
J' allai porter cette bonne nouvelle à ma
maîtresse : madame, lui dis-je, j' ai eu le
bonheur de trouver chez un orfèvre un gobelet
qui ressemble parfaitement à celui
qu' on vous a pris ; mais le marchand le
veut vendre au dernier mot cinquante-six
réaux, tant pour la matière que pour la façon.
La patronne, impatiente d' avoir de
quoi prévenir les coups qui la menaçaient,
me compta cette somme sans balancer,
et me donna même un demi-réal pour ma
peine. Je lui portai sur la fin du jour
ledit gobelet, qui lui parut si semblable à
l' autre, qu' elle ne doutait point, disait-elle,
que son époux n' y fût trompé.
L' argent qui me revint de cette aventure
me remit en état de jouer sur nouveaux
frais. C' était effectivement une assez belle
ressource pour un marmiton ; mais, hélas !
Tous ces réaux allèrent bientôt tomber dans
le gouffre qui avait englouti le produit de
mes larcins précédens. Les gens avec qui
je m' embarquais au jeu en savaient plus
long que moi, quoique j' eusse appris parmi
les gueux à filer la carte, à faire de fausses
coupes, et plusieurs autres tours de filous.
Il arriva dans ce temps-là qu' il y eut un
festin à préparer pour un prince étranger
qui était depuis peu à Madrid ; c' était un
dîner. La veille du jour de ce repas, le
cuisinier me mena de grand matin avec lui
dans la cuisine, où le pourvoyeur venait de
faire apporter les viandes destinées pour le
festin. Mon maître et moi, pendant que
nous étions seuls, nous commençâmes à
mettre à part ce que nous jugions devoir nous
appartenir pour nos menus droits. Nous
remplîmes un grand sac de longes de veaux,
de jambons, de langues de boeuf, et de
toutes sortes de volailles, et nous le cachâmes
dans un endroit où il demeura toute
la journée. Quand la nuit fut venue, il me
le mit sur les épaules, et m' ordonna de le
porter secrètement chez lui ; ce que je ne
fis pas sans suer à grosses gouttes, tant la
charge était pesante. Je revins ensuite à la
cuisine, où il m' occupa jusqu' à minuit à
plumer et à larder. Alors, me chargeant
d' un second sac dans lequel il y avait
quelques levrauts, des faisans et des perdrix,
il me dit : tiens, Guzman, emporte encore
cela au logis, et va te reposer, mon
ami ; tu diras à ma femme que je ne sais
quand je pourrai l' aller trouver. Le menteur !
Il savait bien qu' il devait passer la
nuit à l' hôtel, où sa présence était nécessaire,
ayant des ordres à donner à tant
d' autres cuisiniers qui travaillaient sous sa
direction ; mais il était un peu jaloux,
quoique sa femme fût assez laide, et il ne
parlait ainsi que pour la tenir en respect.
Il craignait apparemment qu' elle ne laissât
remplir sa place par quelque bon voisin ;
office que l' on rend quelquefois aux cuisiniers
comme aux autres maris absens.
étant revenu dans notre maison, j' étalai
dans une galerie toutes nos viandes,
que je pendis à des clous le long du mur,
ce qui formait une tapisserie très-agréable
à la vue ; après cela, je songeai à prendre
le repos dont j' avais besoin. Ma maîtresse,
qui couchait dans une salle basse, était
déjà au lit. Je montai dans mon appartement,
qui était un grenier où il ne faisait
pas moins chaud la nuit que le jour, à
cause que le soleil y donnait depuis le matin
jusqu' au soir. J' ôtai ma chemise pour
être plus fraîchement, et je m' étendis tout
nu sur mon grabat, où je m' endormis :
mais mon sommeil, quoique des plus profonds,
fut dissipé une heure après par un
bruit épouvantable de chats qui se battaient
à outrance, et il me sembla que la galerie
leur servait de champ de bataille. Cela
m' inquiéta. Ce serait bien le diable, dis-je
en moi-même, si ces animaux hargneux
en voulaient à notre tapisserie ? Il faut que
j' aille voir de quoi il s' agit, et quel peut
être le sujet de leur différend. Là-dessus
me voilà debout ; et, sans perdre un temps
si cher à remettre ma chemise, je m' empressai
à descendre dans la galerie ; mais
à peine eus-je posé le pied sur mon échelle,
car je n' avais pas d' autre escalier, que mes
yeux furent frappés d' une grande lumière
qui me surprit et m' arrêta tout court. Je
tournai la tête pour découvrir la cause de
cette clarté ; je vis une figure toute nue
comme la mienne, et si noire, que je m' imaginai
que c' était le diable : j' en tressaillis
de peur. Ce fantôme était ma maîtresse,
qui, s' étant éveillée au bruit du combat
des matous, venait, avec une lampe à la
main, au secours de nos faisans et de nos
perdrix. Comme elle s' était aussi couchée
in puris naturalibus , elle avait, dans son
empressement, négligé aussi-bien que moi
de reprendre sa chemise. Nous croyant l' un
et l' autre endormis, cette précaution nous
avait paru superflue. Nous nous aperçûmes
tous deux en même temps. Si je la pris pour
un démon, elle me prit de son côté pour un
lutin. Je poussai un cri horrible ; elle y
répondit par un autre de la même force, et
s' enfuit dans sa chambre avec effroi. Je
voulus, à son exemple, regagner mon galetas ;
mais je glissai par malheur le long
de l' échelle, et tombai dans la galerie si
rudement, que je me fis quelques
meurtrissures.
Je me relevai avec assez de peine, et
cherchant à tâtons un endroit où je savais
bien qu' il y avait un petit fusil, de la mèche
d' Allemagne, des allumettes, et plusieurs bouts
de chandelles, j' en allumai un,
avec quoi je parcourus la galerie pour voir
si les combattans n' y étaient point encore ;
mais nos cris les avaient épouvantés et mis
en fuite. Nous voyant délivrés de nos ennemis,
j' examinai toutes les pièces de notre tapisserie
l' une après l' autre, et en ayant
fait un exact examen, je trouvai que la bataille
sanglante dont le bruit nous avait
réveillés, la patronne et moi, venait de se
donner pour un levraut tout lardé, que les
chats s' étaient disputé avec tant de rage,
qu' il n' en restait plus que les os.
Cela fut cause que je plaçai nos longes,
nos faisans et nos perdrix de manière que,
les croyant hors d' insulte, j' allai me recoucher ;
mais je ne pus fermer l' oeil. Outre que
je me sentais incommodé de ma chute,
l' image de ma maîtresse s' offrait à mon esprit
à chaque instant ; je m' imaginais avoir
encore devant les yeux sa peau basanée.
L' effroyable créature qu' une pareille femme
toute nue ! Enfin le jour étant venu chasser
les ombres d' une si désagréable nuit,
et devant être, par ordre de mon maître,
de grand matin à la cuisine, je me levai et
m' habillai pour m' y rendre. D' abord que j' y
fus arrivé, le cuisinier me demanda des
nouvelles de sa femme et de sa maison. Je
lui dis que la senora se portait à merveille,
et que tout était chez lui en bon ordre. Je
ne jugeai point à propos de lui parler du
démêlé des matous, de peur qu' il ne s' avisât
de m' imputer la triste destinée du levraut
et de punir ma négligence.
C' était un beau tableau à voir que les
préparatifs qui se faisaient à l' hôtel pour
régaler le prince qu' on y attendait, et les
divers mouvemens, tant des gens occupés
dans la cuisine que de ceux qui allaient et
venaient. Il n' y avait qu' à demander tout
ce qu' on souhaitait pour l' avoir, et c' est
ce que tout le monde faisait fort librement.
C' était une dissipation de biens qu' on ne
peut exprimer ; les provisions fondaient
pour ainsi dire à vue d' oeil. L' un disait :
donnez-moi du sucre pour les tourtes ; et
l' autre criait : à moi pour les tourtes du
sucre, et ainsi du reste. Il ne fallait seulement
que changer un peu la façon de demander quelque
chose pour l' obtenir deux ou trois fois. Nous
appellions ces grands repas des jubilés, comme
si nous eussions cru gagner des indulgences
en volant le
seigneur dont nous mangions le pain. Il
est constant que la rivière débordait alors
de tous côtés, et que les poissons nageaient
en grande eau. Pour moi, petit épervier,
j' attendais pour jouer de la griffe que les
gros milans eussent leurs serres pleines. Je
sentis pourtant une si forte démangeaison
dans les mains, que je ne pus me défendre
de les mettre dans un panier d' oeufs,
et d' en glisser doucement dans ma poche
une demi-douzaine.
Le malheur me suivait encore ce jour-là.
Mon maître remarqua cette action ; et s' avisant
à mes dépens de vouloir faire l' honnête
homme et le serviteur zélé, pour jeter
de la poudre aux yeux de plusieurs domestiques
qui étaient présens, il vint à moi
d' un air furieux, et me renversa par terre
d' un coup de pied. Je tombai justement du
côté de la poche où étaient mes oeufs, qui
se cassèrent tous, et firent une omelette
qu' on vit bientôt couler le long de ma
jambe, et qui fournit à la compagnie une
occasion de rire. Le cuisinier seul garda
son sérieux ; et, joignant à l' affront qu' il
m' avait fait les injures et les reproches, il
me dit qu' il m' apprendrait à voler dans
l' hôtel d' un seigneur tel que celui qu' il
servait. Dans la fureur où j' étais contre ce
traître de cuisinier, je fus tenté de lui répondre
que personne en effet ne pouvait
mieux m' enseigner cela que lui, et que ces
oeufs pour lesquels il me châtiait venaient
des poules qu' il m' avait fait porter dans
sa maison le soir précédent. Mais je retins
ma langue, et par là j' évitai de nouveaux
coups de pied, qui n' auraient pas manqué
d' être le prix d' une réponse si caustique.
Belle leçon pour toi, lecteur, si tu as le
bonheur de t' en souvenir, quand tu auras
envie de lâcher quelque bon mot qui pourrait
avoir de mauvaises suites.
Malgré la confusion que me causa ce
triste événement, je ne laissai pas de fourrer
dans mes chausses deux perdrix, quatre
cailles, et la moitié d' un faisan rôti,
avec quelques ris de veau ; ce que je fis
moins par intérêt que par gaillardise ; je
ne voulais pas qu' on dît que j' avais été à
la cour sans avoir vu le roi, ou bien à la
noce sans avoir baisé la mariée. Le banquet
fini, comme nous nous en retournions
le soir au logis mon maître et moi,
il me dit : Guzman, mon ami, ne sois plus
fâché de ce qui s' est passé ce matin dans
la cuisine ; oublie le coup que je t' ai donné.
Il m' importait plus que tu ne penses de te
maltraiter ; je l' ai dû faire par politique.
J' en étais mortifié dans le fond ; mais
écoute, mon enfant, pour te consoler de
cet accident, je t' achèterai demain une
paire de souliers tout neufs. C' était une
chose dont j' avais un très-grand besoin ;
aussi devins-je si sensible à cette promesse,
que je ne gardai plus aucun ressentiment
contre lui. Cependant il ne tint pas
sa parole. Un incident désagréable pour
moi, et que je vais te dire, me priva de ce
présent.
Ma maîtresse, ce soir-là, me fit très-mauvaise
mine. Je jugeai que, depuis l' aventure
de la nuit dernière, elle m' avait
pris en aversion, et je ne me trompais
point dans mes soupçons ; elle n' osait soutenir
mes regards, et il me semblait qu' elle
avait un air honteux ; mais je suis sûr
qu' elle était moins piquée de ce que j' avais
vu ses secrets appas que du bel éloge que
j' en pouvais faire. Quoi qu' il en soit, je
m' allai coucher sans me mettre fort en
peine de ses sentimens ; et dans la résolution
de vendre le jour suivant le gibier et
les ris de veau que j' avais escamotés, je
me levai de si bon matin, que mon maître
était encore au lit quand je sortis. Je courus
au marché, comptant que j' aurais tout
le loisir de me défaire de ma marchandise,
et de me trouver à l' hôtel avant lui. Effectivement,
aussitôt que je fus arrivé dans la
grande place, un vieil écuyer, que je maudis
toutes les fois que j' y pense, se présenta
pour acheter tout ce que j' avais à
vendre. J' étais si pressé, que nous fûmes
bientôt d' accord. Je convins de lui donner
pour six réaux ce qu' il marchandait,
et je n' attendais que l' argent pour partir de
là comme un daim ; mais autant j' avais
d' impatience et de vivacité, autant le vieil
écuyer montrait de flegme et de lenteur.
Il fallut d' abord qu' il mît sous son bras
un petit registre qu' il avait à la main, avec
un grand chapelet dont il était entortillé ;
puis il ôta ses gants crasseux pour les attacher
à sa ceinture ; ensuite, ayant tiré ses
lunettes, il passa plus d' une demi-heure à
les nettoyer, pour mieux voir la monnaie
qu' il me donnerait.
J' avais beau le prier de se dépêcher, et
lui dire qu' une affaire importante m' appelait
ailleurs, il était sourd à ma prière.
Combien employa-t-il de temps à délier sa
bourse ! Et quelles pièces en tira-t-il l' une
après l' autre ! Des quarts, des demi-quarts
de réal, et même des maravédis ; encore
les mirait-il deux ou trois fois chacun en
me les comptant dans la main. Tout cela
me faisait mourir. Ah ! Vieux roquentin,
disais-je entre mes dents, chien de lambin,
veux-tu donc me faire enrager ou
m' amuser ici jusqu' à ce que mon maître,
qui déjà se défie de moi, et qui peut-être
me cherche partout, vienne me surprendre ?
C' est ce que je n' avais pas tort d' appréhender.
Le cuisinier m' avait entendu le
matin sortir de chez lui ; ma diligence lui
avait paru assez extraordinaire ; et, me
soupçonnant d' avoir en tête quelque nouvelle
espiéglerie, il s' était levé et habillé à
la hâte pour se mettre à mes trousses, de
sorte qu' il se trouva derrière moi dans le
moment que le vieil écuyer, après toutes
ses lenteurs, achevait de me payer. Ho,
ho ! Garçon, s' écria mon maître en me
saisissant la main et l' argent, quel marché
faites-vous donc ici ? à ces mots, je demeurai
plus sot qu' un contrebandier qui
se voit pris sur le fait. Je ne répondis rien ;
j' eus même la patience d' essuyer un coup
de pied au cul avec un million d' injures,
et il ne se retira qu' après m' avoir interdit
sa maison, et menacé de m' assommer, si
j' avais la hardiesse de passer jamais devant
la porte de l' hôtel. Mon marchand, pour
ses péchés, demeura là jusqu' à la fin de
la scène, qui ne fut guère moins triste
pour lui que pour moi ; car, m' en prenant
à ce vieux sorcier du mauvais succès qu' avait
eu la vente de ma marchandise, je
me jetai sur lui de rage, et lui arrachai
mes perdrix et mes cailles, en disant que
je voulais avoir mon bien, et qu' il n' avait
qu' à courir après le fripon qui emportait
son argent. En même temps je disparus
aussi promptement qu' un éclair pour aller
vendre mon gibier dans un autre marché,
laissant dans celui-là mon flegmatique
écuyer penser ce qu' il lui plairait de cette
aventure, qu' il regarda peut-être comme
un tour que le cuisinier et moi nous avions
concerté tous deux.
Du service du cuisinier il repasse au métier de
gueux, et vole un apothicaire.
Il vaut mieux posséder un talent utile
que des richesses, puisque la fortune n' est
qu' une inconstante qui nous donne aujourd' hui
une chose qu' elle nous ôtera demain.
Pendant le cours de notre vie, elle nous
rend semblables aux comédiens, qui paraissent
sans cesse sous de nouvelles figures.
Qui m' eût dit qu' après avoir si bien
servi le cuisinier, il me chasserait de chez
lui pour une bagatelle ? Il est vrai qu' ainsi
va le monde, et que les plus honnêtes
gens, pour prix d' avoir rendu mille services
à de grands seigneurs, sont traités
de la même manière à la moindre faute
qu' ils font.
Arrête, Guzman, me dira quelqu' un,
tu vas te perdre dans tes réflexions morales :
où cela nous mènera-t-il ? à mon
cabas, lui répondrais-je aussitôt ; oui,
mon ami, à mon cabas, lequel, étant devenu
pour moi ce que l' éloquence était
pour Démosthènes, et les stratagèmes pour
Ulysse, m' empêcha de sentir vivement ma
situation présente. Vive le cabas ! Il en est
de lui comme des beignets ; il faut y revenir
quand on en a tâté une fois. J' avouerai
qu' en le reprenant je n' étais pas plus
riche que quand il m' avait sottement pris
fantaisie de le quitter ; car je n' avais pas
mis en rente ce que j' avais friponné dans
mon emploi de marmiton : tout ce qui
m' était venu s' en était allé, à la réserve
d' un habit qui valait un peu mieux que
celui que j' avais auparavant.
Pour qu' on n' eût point à me reprocher
que je ne retournais à mon premier métier
que par pure fainéantise, avant que d' acheter
un nouveau cabas, je crus devoir aller
offrir mes services à quelques cuisiniers
qui étaient amis de mon maître, et que je
connaissais. S' ils les eussent acceptés, j' aurais
achevé de me rendre savant dans leur
art, dont j' avais déjà de bons principes,
et pour lequel je pouvais me vanter d' avoir
d' heureuses dispositions ; mais ils savaient
que j' aimais le jeu, et qu' il n' y avait chez
mes maîtres rien de sacré pour ma griffe
lorsque j' étais sans argent. Ainsi, me voyant
sans espérance d' entrer dans les cuisines
des grandes maisons, je repris mon premier
métier : j' endossai le cabas et recommençai
à servir le bourgeois. Si je ne faisais
pas si bonne chère avec mes camarades
qu' à l' hôtel d' où je venais d' être congédié,
je redevenais en récompense indépendant
et maître de mes actions, et cette
sorte de vie était sans doute préférable à
l' autre ; outre qu' étant naturellement assez
sobre, je devais peu regretter une maison
où régnait l' intempérance.
Nous avions dans la place, auprès de
sainte-croix, une habitation qui nous appartenait
en propre : c' était un petit corps
de logis que nous avions acheté des deniers
du public. Nous tenions là nos juntes, et
nous y faisions nos festins. Je me levais
avec le soleil ; je parcourais les boutiques,
j' allais chez les boulangers et chez les bouchers ;
je faisais ma récolte pour toute la
journée. Ceux de nos voisins qui n' avaient
point de valets pour porter les provisions
qu' ils achetaient prenaient plaisir à m' employer,
et je les servais avec une fidélité
qui me mit en réputation dans les marchés :
c' était à qui m' aurait et m' occuperait.
On donna dans ce temps-là des commissions
à quelques officiers pour faire des
levées. Quand cela arrive, le bruit s' en
répand partout ; le peuple ému s' assemble
par pelotons pour raisonner là-dessus, et
il n' y a point de maison où il ne se tienne
un conseil d' état : dans la nôtre, comme
de raison, l' on ne fut pas muet sur les desseins
de la cour. Nous avions parmi nous
des spéculatifs dont les conjectures n' étaient
pas toujours éloignées de la vérité.
Le bon sens est de toute condition. Quand
nous étions tous rassemblés le soir, et
que chacun rapportait ce qu' il avait vu
ou entendu pendant la journée dans les
principales maisons de la ville, nous nous
entretenions de tout cela ; et je t' assure que
s' il y en avait parmi nous qui disaient des
impertinences, il y en avait d' autres qui
formaient des raisonnemens dont la justesse
et la solidité se trouvaient justifiées
dans la suite par les événemens. Je me
souviens que nous avions entre autres un
certain gueux qui avait deux jambes de
bois, et qui se tenait tout le jour sur un
pont qu' il avait choisi pour son poste : ce
drôle-là raisonnait d' une manière qui aurait
étonné un ministre d' état.
Il fut décidé dans notre conseil que les
levées qu' on faisait, et dont on cachait la
destination, devaient être pour l' Italie ; ce
qui se trouva véritable, ainsi que je le dirai
ci-après. La première fois que j' entendis
parler de ces troupes, cela fit une si forte
impression sur mon esprit, que je n' en pus
dormir de toute la nuit. Pour comble de
tourment, je me remis dans la tête mon
voyage de Gênes. Me voilà plus que jamais
pressé de l' envie de voir mes parens, auprès
de qui je ne doutais pas qu' une fortune
brillante ne m' attendît, puisqu' ils étaient
tous puissamment riches, et quelques-uns
même sans enfans. Je m' imaginais surtout
que ces derniers seraient charmés d' avoir
un héritier de mon mérite. Il est vrai qu' à
cette agréable pensée j' en faisais succéder
de tristes : pourrais-je bien, disais-je, avoir
le front de m' aller présenter devant de nobles
génois sous un misérable habillement ?
Et quand je leur apprendrai que je suis leur
parent, ajouteront-ils foi à mes discours ?
Je veux qu' ils soient assez simples pour le
croire ; ils ne manqueront pas de me traiter
de fourbe et d' imposteur pour garder
le decorum de leurs excellences. Peut-être
même n' en serais-je pas quitte à si bon
marché. Mon père, à qui le génie de sa
nation était bien connu, disait souvent qu' on
ne devait point se fier aux génois quand il
s' agissait de leur intérêt ou de leur réputation.
Mais, un moment après, je jugeais
plus favorablement de mes parens ; ils me
paraissaient d' honnêtes gens comme feu
mon père, dont j' étais persuadé que la
mémoire leur était en trop grande vénération
pour me refuser leur assistance dans l' état
où ils me verraient. Ils n' oseront dire,
ajoutais-je, que je suis un menteur ; ils sont
trop prudens pour me traiter de la sorte
sans m' avoir auparavant interrogé sur les
affaires de notre famille, et c' est où je les
attends. Je leur en dirai des particularités
qui leur feront bien connaître qu' il n' y a
qu' un fils de mon père qui puisse les savoir.
De plus, ces choses particulières sont telles,
qu' il ne serait pas honorable pour eux que
je les allasse rendre publiques ; ce qui les
obligera sans doute à me ménager.
Je flottais de cette manière entre la crainte
et l' espérance. Tantôt il me semblait que je
me flattais trop, et tantôt que je m' alarmais
mal à propos. Je m' arrêtai à cette dernière
pensée, à laquelle mon esprit trouvait
le mieux son compte ; et vérifiant le
proverbe qui dit, si tu veux être pape,
mets-toi-le bien dans la tête, je résolus de
profiter de l' occasion favorable que m' offraient
ces nouvelles levées de faire le
voyage d' Italie. Un jour que j' étais assis
près d' une boutique, dans mon poste ordinaire,
et que je rêvais aux plaisirs infinis
que j' aurais à Gênes, j' entendis une voix
qui me tira de ma rêverie en m' appelant
deux ou trois fois. Je jetai les yeux de toutes
parts pour voir qui savait si bien mon
nom, et je remarquai que c' était un vénérable
apothicaire que j' avais déjà servi. Il
me fit signe d' aller à lui ; j' y courus : mais
deux de mes camarades, qui en étaient plus
proches, me prévinrent et s' empressèrent
à lui faire agréer leurs services avant que
j' arrivasse. Cependant il les repoussa d' un
air brusque en leur disant : non, non,
tirez ; oiseaux de mauvais augure, ce n' est
pas viande pour vous, c' est pour mon fidèle
Guzman. Il ne croyait pas si bien dire. Puis,
m' adressant la parole quand je fus auprès
de lui : ouvre ton cabas, ajouta-t-il. Je
l' ouvris, et aussitôt il jeta trois sacs d' argent
qu' il tenait enveloppés dans un coin
de son manteau. à quel chaudronnier faut-il
porter ce cuivre ? Lui dis-je alors avec un
souris. Ce cuivre ! Répondit l' apothicaire
en souriant à son tour ; voyez ce gueux
qui prend cela pour du cuivre ! Allons,
l' ami, continua-t-il, marchons, je suis
pressé : il faut que j' aille payer un marchand
étranger qui m' a vendu des drogues.
C' était bien là son dessein ; mais j' en formai
un autre dès que j' eus entendu prononcer
ces mots charmans, ouvre ton cabas . La nouvelle
de la naissance d' un fils unique
cause moins de joie à un tendre
père que je n' en ressentis à ces douces paroles,
qui se gravèrent en lettres d' or dans
mon coeur, si l' on peut parler ainsi. Je
regardai ces trois sacs comme un présent que
la fortune me faisait pour me mettre en
état de jouer un beau rôle à Gênes : je
croyais déjà les tenir en ma possession. Mon
homme, qui ne se défiait point de moi,
ayant fait plus d' une épreuve de ma fidélité,
prit les devans, et je commençai à
le suivre, feignant de temps en temps d' avoir
besoin de m' arrêter un instant pour
me reposer, comme si j' eusse trouvé la
charge un peu trop forte, au lieu que dans
le fond je l' aurais voulue encore plus pesante.
Je mourais d' envie de rencontrer
une foule de peuple ou bien quelque détour
qui me donnât moyen de disparaître subitement
aux yeux de l' apothicaire, lorsque
nous passâmes justement devant une maison
que je connaissais, et qui avait une
porte de derrière. J' entrai dedans avec
précipitation, et, après l' avoir traversée sans
trouver personne sur mon passage, j' enfilai
deux ou trois rues en moins d' une minute,
avec autant de légèreté que si j' eusse
eu des ailes aux pieds. Mais quand je jugeai
que mon homme avait perdu mes traces,
je ne marchai plus qu' au petit pas et d' un
air tranquille en apparence, afin de ne
donner aucun soupçon du coup que je venais de
faire.
J' allai de cette façon jusqu' à la porte la vega ,
c' est-à-dire de la plaine, d' où, faisant toujours
bonne contenance, je gagnai le bord
du Mançanarès ; de là, traversant
la maison Del Campo , je fis une bonne
lieue au travers des buissons et des ronces.
à l' entrée de la nuit je me glissai parmi des
peupliers, et m' arrêtai dans un endroit des
plus couverts, et fort voisin de la rivière,
pour penser mûrement au parti que j' avais
à prendre ; car il ne suffit pas, disais-je,
d' avoir bien commencé, il faut continuer
et finir de même. De quoi me servirait d' avoir
fait une si bonne prise, si je ne pouvais
la conserver ? Si je venais à être pincé,
je serais obligé de rendre gorge et de perdre
avec cela mes deux oreilles ; cherchons
donc autour d' ici quelque lieu où ma
proie puisse être en sûreté.
Après avoir rêvé long-temps à cela, je
m' avisai de faire un trou de deux pieds de
profondeur au fond de la rivière, et d' y
mettre mon cabas avec mes trois sacs dedans ;
puis, l' ayant couvert de deux grosses
pierres, j' enfonçai tout auprès dans le sable
un long bâton, pour mieux me faire reconnaître
l' endroit qui recélait mon cher
trésor. Cette grande opération finie, je me
couchai au pied d' un arbre, vis-à-vis de la
balise, et j' y passai la nuit, non sans
inquiétude, quoique fort satisfait de me voir
si bien dans mes affaires. Le jour étant
venu, je me cachai dans un hallier, où
j' eus la patience de demeurer jusqu' au soir.
Alors la faim, qui chasse le loup hors du
bois, me fit sortir de mon gîte pour aller
acheter des vivres, non dans les villages
des environs, où l' apothicaire pouvait avoir
envoyé des alguasils et des archers pour
me chercher, mais à Madrid même, comme
en effet c' était le plus sûr. Indépendamment
de mon magot, j' avais dans ma poche assez
d' argent pour faire cette dépense. Je
retournai donc le long du Mançanarès à la
ville, d' où je revins trois heures après par
le même chemin avec un panier où il y
avait des provisions pour huit jours. J' employai,
en homme affamé, la meilleure
partie de cette nuit à me bourrer l' estomac
de pain et de viande, et le reste à dormir.
Le lendemain, en me réveillant au lever
de l' aurore, je me sentis violemment agité
du désir curieux de savoir ce qu' il y avait
dans les trois sacs. J' eus beau faire réflexion
que c' était le diable qui me tentait, et que
je ne pouvais contenter ma curiosité sans
m' exposer à être vu de quelqu' un, il n' y
eut pas moyen d' y résister. J' étais comme
cela ; je ne triomphais de mes tentations
qu' en m' y abandonnant. Il fallut pour mon
repos me donner ce plaisir, qui sans doute
était le plus grand que j' eusse eu depuis
que j' étais au monde. Je m' approchai de
la rivière ; et, après avoir regardé à droite
et à gauche pour voir si je n' apercevrais
personne, je tirai de l' eau mon cabas, que
j' emportai tout mouillé dans ma cage, et
là j' ouvris mes sacs. Il y avait dedans deux
mille cinq cents réaux, le tout en bon argent,
à la réserve de trente pistoles d' or,
que je trouvai enveloppées d' un petit linge
dans un des sacs. Je passai la journée entière
à compter et à recompter mes espèces
avec une extrême satisfaction ; et, lorsque
la nuit fut arrivée, je les remis dans
mon cabas, que j' allai porter dans son trou.
N' ayant pas dessein de faire un journal,
je te dirai, lecteur, qu' après avoir été caché
de cette sorte dans le bois du Prado
deux semaines entières, je m' imaginai qu' il
n' y avait plus rien à craindre pour moi, et
que tous les lévriers de la justice s' étaient
lassés de me poursuivre. J' allai repêcher
mes sacs, que je mis au fond de mon panier
sous de nouvelles provisions que j' avais
été encore acheter à Madrid. Pour mon
cabas, je le laissai dans l' eau sous les deux
pierres. Je coupai ensuite deux bâtons,
dont l' un me servit à porter mon panier sur
mon cou, et je fis de l' autre une manière
de bourdon, avec quoi, nouveau pélerin, je
pris la route de Tolède tout au travers des
champs, croyant devoir par précaution
m' éloigner des grands chemins.
De la rencontre qu' il fit d' un jeune homme en
allant à Tolède, et de ce qui se passa entre
eux.
J' allais de si bon pied, qu' après une
marche de deux nuits je me trouvai le matin
au milieu de la Sagra, près d' un bois
que l' on appelle Açuqueyca, et qui n' est
qu' à deux petites lieues de Tolède. J' entrai
dans ce bois pour m' y reposer presque
toute la journée, ne voulant point arriver
dans la ville avant la nuit. Je m' assis à
l' ombre d' un arbre fort touffu, et je commençai
à rêver aux emplettes que je ferais.
Il m' eût fallu quatre fois plus d' argent que
je n' en avais pour acheter toutes les choses
que je me proposais d' avoir. Il me serait
impossible de dire toutes les visions qui
me passèrent par l' esprit. Je ne craignais
plus de paraître comme un gueux devant
mes parens : car je ne songeais uniquement
qu' à Gênes, et je ne faisais tant
d' achats que pour y briller par ma
magnificence.
En me repaissant l' imagination de toutes
ces chimères, je ne pus voir couler à mes
pieds un ruisseau d' une onde pure et nette
sans être tenté de me rafraîchir un peu.
Avec cela, comme je commençais à me
sentir de l' appétit, je mis la main dans mon
panier, et j' étalai sur l' herbe le reste de
mes provisions pour déjeuner. à peine eus-je
mangé quelques morceaux, que j' entendis
du bruit. Je tournai aussitôt la tête, et
je vis, avec une frayeur mortelle, un homme
à quatre pas de moi, appuyé contre
un arbre, au pied duquel il était assis.
Mais, l' ayant considéré avec attention, je
me rassurai. C' était un garçon à peu près
de mon âge. Il paraissait si neuf, qu' il avait
encore, comme on dit, le lait sur les lèvres.
Quoiqu' il fût fort bien vêtu, et qu' il
eût à côté de lui un gros paquet où j' entrevoyais
des habits et du linge, il avait un air
piteux qui ne prévenait pas les yeux en
faveur de sa bourse. Je jugeai que ce devait
être un chevalier errant de mon espèce,
lequel avait aussi fait la sottise de quitter
sa famille pour voir le pays. Nous nous
envisageâmes l' un l' autre pendant quelques
momens sans nous rien dire ; mais, comme
je remarquai qu' il attachait ses regards sur
mes provisions d' une manière à me persuader
qu' elles lui faisaient envie, j' eus pitié
de ce pauvre enfant. Sa mine me rappela
celle que j' avais devant ce moine qui me
fit part de son dîner dans une hôtellerie,
et je ne fus pas moins charitable que sa révérence.
Je demandai à ce jeune garçon
fort poliment s' il voulait me faire l' honneur
de déjeuner avec moi. La honte l' empêcha
de se rendre d' abord ; cependant, lorsque
je l' eus prié une seconde fois de se mettre
de la partie, il ne fit plus de façon, et alors
il m' avoua qu' il y avait près de vingt-quatre
heures qu' il n' avait mangé : ce que
je n' eus pas de peine à croire quand je vis
de quelle manière il expédiait les morceaux
de pain, de viande et de fromage que je lui
servais.
Nous nous fîmes pendant le repas des
questions réciproques sur nos voyages. Il
me dit qu' il venait de Tolède, et qu' il allait
à Madrid ; et moi je lui dis que je venais
de Burgos, et que j' allais à Cordoue. Il me
fit un roman du sujet de son pélerinage,
et je ne fus pas plus sincère que lui. Pour
un novice il savait assez bien mentir, et
il ne démentait point la réputation que les
gens de Tolède ont d' avoir de l' esprit. Je
lui demandai pourquoi il se mettait en chemin
sans munitions de bouche. Il me répondit
qu' il n' avait pas eu le temps de s' en
pourvoir, ayant été obligé de partir avec
précipitation, et qu' il était plus chargé de
bagage que d' argent. Tant pis, lui dis-je,
tant pis ; l' argent est la meilleure pièce
du sac d' un voyageur. Quand vous iriez
à Saint-Jacques en Galice par dévotion,
je ne vous conseillerais pas de compter sur
la charité du monde ; car elle s' est fort
refroidie : il faut au pélerin une autre
ressource que son bourdon. J' en demeure d' accord,
repartit le tolédan ; je sais bien que
c' est une imprudence que de s' embarquer
sans biscuit. Mais je n' ai pu faire autrement,
et il est inutile de parler de cela
davantage.
Il ne tiendra pourtant qu' à vous, repris-je,
de réparer votre faute, en vous défaisant
d' une partie de vos hardes ; aussi-bien
je crois que ce gros paquet doit vous charger :
l' argent est plus portatif. J' en conviens,
dit le jeune garçon, et vous vous
imaginez bien que je vendrai la moitié de
mes nippes sitôt que je serai dans un endroit
où je pourrai trouver des acheteurs.
Peut-être, lui répliquai-je, que, sans aller
plus loin, vous avez rencontré un homme
disposé à vous décharger de la meilleure
partie, et à vous compter des espèces sonnantes.
Montrez-moi ce qu' il y a dans votre
paquet, et je mettrai à part ce qui m' accommodera.
Mon petit homme pâlit à ces paroles. Il me prit
pour un fripon qui avait
envie de lui faire payer son écot en lui enlevant
quelques-unes de ses hardes, ou du
moins pour un gaillard qui voulait s' égayer ;
car mon habit, dont il n' aurait pas donné
quatre maravédis, ne lui permettait pas
de croire que j' eusse parlé sérieusement.
C' est ainsi que le monde juge aujourd' hui :
l' habillement nous fait bien ou mal
penser des personnes que nous ne
connaissons point. Tel je te vois, tel je te
crois.
Je remarquai bien à son trouble, ou,
pour mieux dire, je lus dans son âme que
mes intentions lui étaient suspectes, et
comme il ne me répondait pas, je tirai
froidement de mon panier un de mes sacs ; je
le déliai, mis la main dedans, et faisant
briller à ses yeux une poignée de réaux :
mon petit seigneur, lui dis-je, il me semble
qu' en voilà bien assez pour payer quelqu' une
de vos nippes. Il changea de visage
à mon action ; il cessa de manger, courut
d' un air gai à son paquet, et me l' apporta
en me disant que tout ce qu' il avait était à
mon service. En même temps il voulut me
montrer ses plus belles hardes ; mais je m' y
opposai. Attendez, lui dis-je, cela ne presse
pas ; achevons de déjeuner auparavant. Ces
mots furent une nouvelle sauce pour son
appétit. Il se remit à manger comme s' il
n' eût pas déjà fait honneur à mes provisions,
et de temps en temps il laissait éclater
des transports de joie qu' il ne pouvait
retenir.
Pour détruire la mauvaise opinion qu' il
avait de ma figure, et l' empêcher de soupçonner
que l' argent qu' il venait de me voir
fût un bien mal acquis, je lui tins ce discours :
" seigneur cavalier, tel que je vous
parais, je ne laisse pas d' être d' aussi bonne
famille que vous. C' est ce que je veux vous
apprendre pour vous faire connaître que
les apparences nous trompent souvent. J' avais
en partant de Burgos un habit et des
hardes aussi propres que les vôtres. Je les
vendis à la première ville par où je passai,
pour me débarrasser d' un fardeau incommode,
et je me couvris de ces haillons pour
faire peur, ou du moins compassion aux
voleurs qu' un riche habillement aurait
tentés. Si je n' eusse pas eu l' esprit d' en user
ainsi, j' aurais été volé cent fois pour une,
et je serais à l' heure qu' il est sans argent.
Comme j' ai dessein de m' arrêter à Tolède,
et d' y faire même un assez long séjour avant
que de me rendre à Cordoue, j' ai besoin
présentement d' un bon habit ; et si vous en
avez un qui me convienne, je suis prêt à
l' acheter. "
le tolédan, brûlant d' impatience de faire
affaire avec moi, la bouche encore pleine,
étala sur le gazon un habit complet avec le
manteau d' un bel et bon drap gris-musc,
qu' il accompagna de deux chemises fines
et d' une paire de bas de soie. J' essayai le
tout, qui semblait avoir été fait pour moi.
Le jeune homme ne cessait de me le dire
pour m' en donner plus d' envie. On eût dit
qu' il appréhendait que mon argent ne lui
échappât, ou que je ne vinsse à changer de
sentiment ; ce qu' il ne devait pas craindre.
Il voulait vendre, je voulais acheter ; notre
marché fut bientôt conclu. Il me demanda
cent réaux ; je les lui comptai. Ensuite nous
fîmes un troc. Il me donna pour mon panier
un sac de cheval où étaient quelques
hardes, et dans lequel je mis mon argent
avec les deux chemises et les bas de soie.
Pour l' habit, je le laissai sur mon corps,
et je pendis le vieux à un arbre avec tout
le reste de mes guenilles, comme un monument
de ma gueuserie. Le tolédan, de
son côté, remplit le panier de nippes et de
vivres qui restaient, car je les lui donnai
de bon coeur. Pendant que nous étions occupés
de tous ces soins le soleil baissait insensiblement.
Enfin l' heure de notre séparation arriva. Nous nous
embrassâmes avec mille démonstrations d' amitié ;
après quoi chacun continua sa route, tous deux
également satisfaits de notre rencontre. Nous
tournâmes même la tête l' un vers l' autre
après nous être quittés, pour nous dire encore
adieu par signes, et nous souhaiter un
heureux voyage.
Il arrive à Tolède. Il y fait le personnage d' un
homme à bonnes fortunes. Détail de ses aventures
galantes.
Il était plus de neuf heures lorsque j' entrai
dans la célèbre ville de Tolède. Je me
donnai deux coups de peigne, et surtout
j' eus grand soin d' essuyer mes pieds poudreux,
afin de pouvoir dire effrontément
que je venais d' arriver en carrosse. Je me
fis enseigner la meilleure hôtellerie, où
j' allai demander à souper et à coucher en
jeune homme qui paraissait en état et dans
la disposition de faire de la dépense. Voilà
les gens qu' on aime dans ces sortes d' endroits.
On me donna une belle chambre où
il y avait un bon lit, et l' on me servit
comme un prince. Je soupai parfaitement
bien, et dormis encore mieux.
Le lendemain, après m' être fait donner
mon chocolat, afin que l' on crût par là
que je n' étais pas un homme du commun,
j' ordonnai qu' on envoyât chercher un chapelier,
un cordonnier et un fourbisseur,
pour avoir un chapeau, des souliers et une
épée qui répondissent au reste de mon
équipage. Mais l' essentiel était de faire venir
un tailleur, pour déguiser autant qu' il
serait possible l' habit que j' avais acheté,
de peur que, si par hasard je venais à
rencontrer dans la rue quelques parens du
jeune garçon qui me l' avait vendu, je ne
donnasse matière à des soupçons dangereux
pour moi ; comme en effet je devais craindre
que cet habit ne fût reconnu, et que
l' on ne m' accusât de l' avoir volé, et peut-être
assassiné le jeune homme qui le portait. La
justice sur cela s' en serait mêlée,
et il n' en aurait pas fallu davantage pour
me perdre. Je demandai donc un tailleur :
on m' en amena un qui me servit à souhait.
En moins de quatre ou cinq heures il déguisa
si bien l' habit, en couvrant les manches
de taffetas, en changeant les boutons,
et en mettant un collet de velours au manteau,
que le diable lui-même y aurait été
trompé.
Je contentai mon tailleur ; et, ravi de
pouvoir sortir sans que mon habillement
me fît des affaires, j' allai vers le soir me
promener au zocodover , où il y a ordinairement
de fort beau monde. Tout métamorphosé que
j' étais, je ne laissais pas
d' appréhender de rencontrer quelqu' un de
ma connaissance. Cette crainte toutefois
ne m' empêcha pas de prendre plaisir à me
voir agacer par de jolies dames de moyenne
vertu, qui, me regardant comme un jouvenceau
qui n' avait point encore été à Cythère,
voulaient m' en montrer le chemin ;
mais j' eus la force de me défendre contre
leurs oeillades séduisantes.
Ce qui m' étonna dans cette promenade,
ce fut la propreté des cavaliers. Mon habit,
malgré la peine que mon tailleur s' était
donnée pour l' ajuster et l' enjoliver,
paraissait si vilain en comparaison des
leurs, que je résolus d' en avoir un autre.
Dans le temps que je formais cette résolution,
un gentilhomme monté sur une belle
mule traversa le zocodover . L' habit qu' il
portait me charma ; je le trouvai d' un goût
si galant, que je me proposai d' en faire
faire un semblable. Peu s' en fallut que dès
le soir même je n' envoyasse chercher mon
tailleur pour cela. Je gagnai pourtant sur
mon impatience d' attendre jusqu' au lendemain.
Il est vrai que, sans pouvoir fermer l' oeil
de toute la nuit, je ne fis que
penser à la bonne mine que j' aurais sous
cet habit nouveau. Néanmoins, quelque
envie que j' eusse de m' en voir revêtu, des
réflexions sensées venaient la combattre
lorsque je songeais à combien pourrait
monter cette dépense.
Eh bien ! Monsieur Guzman, me disais-je,
vous prétendez donc vous habiller magnifiquement
et damer le pion aux galans
de Tolède ? C' est fort bien fait à vous.
Courage, mon ami ; dépensez vos réaux
sans considérer que vous avez joué gros
jeu pour les gagner ; cela ne mérite pas
votre attention. Vous voulez que votre argent
s' en aille, il s' en ira. Faites faire ce
bel habit que vous avez dans la tête et
vous jetez dans le commerce des femmes,
vous serez bientôt obligé de reprendre le
cabas ; comptez là-dessus : mais on ne
rencontre pas tous les jours des apothicaires
qui se laissent purger.
Toutes ces réflexions ne firent que se
présenter à mon esprit sans le frapper. Il
ne fut pas sitôt jour que j' envoyai chercher mon
tailleur, à qui je dis mes intentions, après
lui avoir dépeint fidèlement l' habit
que j' avais vu, et il promit de m' en
faire un tout pareil. Il se chargea du soin
d' acheter tout ce qui était nécessaire pour
cela, m' assurant que je serais servi promptement ;
car je lui demandai surtout de la
diligence, comme si je n' eusse attendu que
cet habit pour m' aller marier. Il ne manqua
pas de me l' apporter au bout de deux
jours. Jamais habit ne fut plus galant ni
plus magnifique ; l' or y brillait de toutes
parts. Quand je l' eus sur le corps, je fus
ébloui de ma bonne mine et de ma taille,
qui était déjà bien marquée, quoique
j' eusse à peine quinze ans. Je crois que
j' étais alors la vivante image de mon père
dans sa jeunesse, ayant ainsi que lui le
teint blanc et vermeil, et les cheveux d' un
blond roux. Je me regardais sans cesse
dans le miroir, et bientôt il me prit envie
de sortir pour aller me faire admirer dans
la ville. Il fallait être aussi enchanté que
je l' étais de ma figure pour satisfaire mon
tailleur sans le chicaner sur son mémoire,
que j' aurais pu en conscience réduire aux
deux tiers ; mais je m' imaginais qu' un
habit de si bon goût ne pouvait trop se
payer. Mon hôtesse, me voyant si bien
vêtu, me dit qu' il me manquait tout au
moins un laquais. J' en arrêtai sur-le-champ
un qui avait l' air d' un page, et je
le fis habiller de neuf, afin qu' il parût plus
digne d' un maître tel que moi.
Dès le premier dimanche je me rendis à
la grande église avec mon laquais, à qui
j' avais donné des leçons sur la manière
dont il devait me suivre pour me faire
honneur. J' y trouvai beaucoup d' hommes
et de femmes du bel air ; je fendis fièrement
la presse, et visitai les chapelles
l' une après l' autre, ce qui fit penser à
bien du monde que ce n' était pas sans
dessein ; et toutefois je n' en avais point
d' autre que de me montrer. Je me plaçai
entre les deux choeurs, ayant observé que
les principales dames se mettaient dans
cet endroit.
C' est là que je jouai le rôle que j' avais
vu faire à quelques jeunes fous de Madrid,
et que j' avais répété vingt fois ce matin-là
dans mon miroir. Je choisis d' abord une
place d' où je pouvais être examiné depuis
les pieds jusqu' à la tête ; ensuite j' avançai
l' estomac et me soutins sur une jambe,
pendant que je tendais l' autre avec tant
de roideur, qu' elle ne touchait presque
point à terre ; affectant avec cela de faire
voir que j' étais bien chaussé, et que j' avais
des jarretières à la mode de ce temps-là,
c' est-à-dire à l' allemande. Comme cette
posture me gênait fort, j' étais obligé d' en
changer à tout moment, et je faisais diverses
grimaces aux dames qui me regardaient. Je
souriais à l' une, j' envisageais
l' autre d' un air froid, j' avais des yeux
languissans pour celle-ci, et des yeux
éblouis pour celle-là. Enfin j' en fis tant,
que les femmes et les hommes, dont mon
visage inconnu attira les regards, s' en
étant aperçus, commencèrent à rire à mes
dépens. Mais c' est ce que je n' eus garde
de remarquer : j' avais trop bonne opinion
de moi pour m' imaginer qu' on pût trouver
du ridicule dans mes manières.
Cependant toutes les dames ne se moquèrent
point de mes airs extravagans ; il
y en eut même parmi elles qui en furent
charmées ; car, sans vouloir offenser les
femmes en général, on peut dire qu' il y en
a pour qui les hommes les plus impertinens
semblent être faits. J' eus entre autres
le bonheur de plaire à deux jolies personnes
qui ne purent se défendre de me le
témoigner. La passion de l' une fut l' ouvrage
de mes regards et de mes grimaces ;
mais pour les sentimens de l' autre, je ne
les dus qu' à mon étoile. La première de
mes deux conquêtes était une éveillée qui
avait l' oeil fripon et le visage piquant. Je
la lorgnai en novice, ce qui ne lui déplut
point, les femmes aimant beaucoup mieux
les apprentis que les maîtres. Elle répondit
à mes mines, et cela me suffit pour me
croire en droit de la suivre après la messe
pour savoir sa demeure. Elle marchait fort
lentement, comme pour m' avertir que ce
serait ma faute si elle m' échappait ; j' allais
derrière elle du même pas, en lui disant de
temps en temps des choses flatteuses, le
plus spirituellement que je le pouvais à
mon âge. Elle gardait le silence, et se
contentait de tourner quelquefois la tête
pour me regarder d' une façon qui me persuadait
qu' elle n' osait me rien dire à cause
de la duègne dont elle était accompagnée.
Nous arrivâmes auprès de saint-Cyprien,
dans une petite rue détournée où elle demeurait.
Elle me fit en entrant chez elle un
signe de tête, pour me témoigner qu' elle ne
trouvait pas mauvais que je l' eusse suivie,
et elle n' oublia pas de me lancer une oeillade
qui me remplit d' amour et de joie. Je
remarquai bien sa maison ; et, me proposant
de venir dès ce jour-là même me présenter
devant ses fenêtres, je repris d' un
pied léger le chemin de mon hôtellerie.
Je fus à peine dans une autre rue, qu' une
espèce de soubrette, couverte d' une épaisse
mante, me dit en passant près de moi assez
vite : seigneur cavalier, je vous prie de vouloir
bien suivre mes pas, j' ai à vous parler
d' une affaire très-importante. Je ne balançai
point ; je marchai sur ses talons, et
nous nous arrêtâmes tous deux à l' entrée
d' une porte cochère que nous rencontrâmes
ouverte. Là, voyant que personne ne
pouvait nous entendre, elle m' adressa ce
discours : charmant inconnu, vous êtes si
bien fait et si aimable, que vous ne serez
pas surpris sans doute quand je vous dirai
qu' une femme de qualité, qui vient de vous
voir dans une église, est enchantée de votre
air noble et galant ; elle voudrait avoir avec
vous un entretien secret. C' est une dame
nouvellement mariée, et si belle, que...
mais, ajouta-t-elle en s' interrompant elle-même,
je ne vous en dirai pas davantage ;
il faut vous laisser le plaisir de la surprise
que sa vue doit vous causer.
J' avalai tout cela doux comme lait, et je ne
me possédais pas, tant j' étais enivré de mon
mérite. J' affectai pourtant de me montrer
modeste. Je répondis à cette intrigante que
sa maîtresse me faisait trop d' honneur, que
j' en étais confus ; que je ne doutais pas que
ce ne fût une dame de la première volée ;
et qu' enfin j' avais une grande impatience
d' aller chez elle me jeter à ses genoux pour
la remercier de ses bontés. Seigneur, me
répliqua la confidente, vous ne sauriez la
voir dans sa maison, ce serait trop risquer ;
elle a un mari des plus jaloux : mais enseignez-moi
où vous logez, et je vous promets
que dès demain matin vous aurez avec elle
chez vous une conversation particulière. Je
parus très-sensible à cette promesse ; j' appris
ma demeure à l' officieuse suivante,
qui sur-le-champ me quitta d' un air empressé
pour aller rejoindre sa maîtresse,
qui l' attendait impatiemment, disait-elle,
pour savoir si elle avait des grâces à rendre
à l' amour ou des reproches à lui faire.
Me voilà donc occupé de deux affaires ;
mais je crus devoir donner toute mon attention
à la première : ce n' est pas que la
seconde ne me fît plaisir ; elle flattait
infiniment ma vanité. Qu' il est agréable,
disais-je, d' être un joli homme ! à peine suis-je
arrivé à Tolède, que j' enchante deux femmes,
qui, selon toutes les apparences, sont
des plus qualifiées ; que sera-ce donc si je
demeure long-temps dans cette ville ? J' y
enflammerai toutes les dames. Je retournai
à mon hôtellerie l' esprit tout plein de ces
charmantes chimères, qui pourtant ne
m' empêchèrent pas de bien dîner ; après
quoi je me remis en campagne sitôt que je
le pus, sans être incommodé du soleil. Je
volai vers saint-Cyprien, je passai et repassai
devant les jalousies de la maison où
j' avais vu entrer la dame qui m' avait regardé
favorablement ; point de nouvelles,
aucune femme ne se montra. Cependant
je ne me rebutai point ; je fis le pied de
grue jusqu' au soir, et ma persévérance fut
enfin récompensée : une petite fenêtre basse
s' entr' ouvrit : je m' en approchai, et dans
une nymphe qui vint s' offrir à mes yeux
comme à la dérobée je reconnus ma princesse,
qui me dit d' un air inquiet qu' elle
avait pour voisins des gens fort médisans ;
qu' elle me priait de ne plus paraître dans
la rue et de me retirer pour quelque temps ;
que je revinsse dans deux heures ; qu' elle
était seule au logis avec ses domestiques, et
que, si je voulais, nous souperions ensemble.
Je fis le pâmé à cette ravissante proposition,
que j' acceptai en baisant tendrement
une main de la belle ; en même temps
je demandai qu' il me fût permis de faire
apporter mon plat. Cela n' est pas nécessaire,
me répondit la dame ; mais, comme
les choses que j' ai à vous donner pourraient
n' être pas de votre goût, vous ferez ce qu' il
vous plaira.
Dès que nous fûmes convenus de nos
faits, je disparus, de peur de faire jaser
les voisins et d' abuser des bontés qu' on
avait pour moi. Je rejoignis mon page, qui
m' attendait par mon ordre au bout de la
rue ; je lui donnai de l' argent pour aller
chez un traiteur faire préparer une poularde
fine, deux perdreaux, une tourte de
lapins, avec quatre bouteilles d' un vin délicieux,
du pain et des fruits excellens.
Tout cela fut prêt et envoyé à neuf heures
précises chez la dame, où je me rendis en
même temps. Elle me reçut d' un air gracieux,
me prit par la main et me conduisit
dans une chambre assez bien meublée.
C' était là qu' elle couchait dans un lit de
brocart jaune à fleurs d' argent, et je remarquai
que dans la ruelle, sous un pavillon
de taffetas couleur de rose, il y avait une
cuve où la senora se baignait quelquefois.
Je trouvai dans cette chambre une table
dressée, un couvert propre, avec un buffet
paré de mes bouteilles et de mes fruits. Je
considérai avec plaisir ces préparatifs, qui
me promettaient quelques heures agréables ;
j' aurais seulement souhaité que mon
aimable hôtesse eût paru d' une humeur
plus gaie : elle avait beau s' efforcer de me
faire bonne mine, je m' apercevais qu' elle
avait quelque peine secrète.
Mon infante, lui dis-je, souffrez que je
m' informe du sujet de cette tristesse qui
est peinte sur votre visage, et que vous
voulez en vain me cacher. Bel inconnu,
me répondit-elle en soupirant, puisque je
n' ai pu empêcher ma douleur de se découvrir
à vos yeux, je vous avouerai que je
suis mortifiée d' un contre-temps qui est
arrivé depuis tantôt. Mon frère, de qui je
dépends, et que je croyais encore occupé
à la cour à solliciter une charge considérable,
est de retour à Tolède depuis une
heure ; je vous en aurais fait avertir, si
j' eusse su votre demeure : néanmoins,
ajouta-t-elle, comme il est allé souper en
ville chez une dame dont il est amoureux,
je ne crois pas qu' il revienne au logis avant
minuit. Nous aurons du moins la satisfaction
de souper et de nous entretenir ensemble ;
et ce qui doit achever de nous
consoler, c' est qu' il retournera dans deux
jours à Madrid, où il demeurera trois mois.
Je vous jure que sans cela je serais inconsolable
de son arrivée ; c' est un homme
des plus violens qu' il y ait au monde, et
d' une délicatesse outrée en matière d' honneur.
Je ne puis vous dire jusqu' à quel
point je suis gênée quand il est ici : mais
nous en serons, s' il plaît à dieu, bientôt
délivrés pour long-temps.
Cette confidence modéra bien ma joie.
Le retour imprévu d' un frère, et d' un frère
violent, ne présenta pas à mon esprit une
image riante ; j' en tirai un très-mauvais
augure. J' enrageais entre cuir et chair de
n' avoir pas plus tôt reçu cet avis. Quoique
je ne fusse pas des plus poltrons, j' aimais
mieux me battre dans une rue que dans
une maison, où il fallait nécessairement
se défendre, ou bien se laisser couper les
oreilles. Je crus toutefois, puisque le mal
était sans remède, devoir marquer du courage
et de la fermeté. Je priai la dame de
faire toujours servir à bon compte, en lui
disant d' un air d' intrépidité que, si son
frère venait nous troubler, quelque parti
qu' il voulût prendre, il aurait affaire à un
gaillard qui lui ferait voir du pays. On apporta
les viandes, et nous nous assîmes
tous deux à table. Nous n' avions pas encore
mis la main au plat, que nous entendîmes
frapper rudement à la porte. ô ciel !
S' écria la dame en se levant avec toutes les
démonstrations d' une fille éperdue, voici
mon frère ! Que vais-je devenir ?
Tu crois peut-être que, pour soutenir
l' opinion de bravoure que ma fanfaronnade
pouvait avoir donnée à la belle, je
me préparai à recevoir courageusement le
perturbateur de nos plaisirs, comme je
m' en étais fait fort : tout au contraire. Je
fus si étourdi, si effrayé de ce qu' il s' avisait
de revenir si tôt, que je ne songeai
qu' à chercher un asile contre sa fureur.
J' avais envie de me mettre sous le lit ; mais
la soeur, jugeant que je serais mieux dans
la cuve, m' y fit entrer, et me couvrit d' un
tapis. Malheureusement pour mon habit
doré, la cuve était fort sale et encore toute
mouillée ; de plus, je n' y étais pas trop à
mon aise.
On ouvrit la porte pendant ce temps-là
à ce diable de frère, qui ne fut pas sitôt
dans la chambre, qu' étonné, ou faisant
semblant de l' être, d' y trouver une table
et un buffet si bien garnis, il demeura
quelques momens sans parler ; puis tout à
coup rompant le silence : que vois-je, ma
soeur ? Dit-il d' un air de maître. Pourquoi
toutes ces viandes ? Qui de nous deux se
marie aujourd' hui ? Quelle nouveauté est-ce
donc que ceci ? Pour qui ce festin ? Pour
vous, répondit la tremblante soeur, je vous
attendais. à d' autres, répliqua-t-il ; est-ce
que vous avez coutume de me traiter si
magnifiquement ? Vous ne sauriez me faire
accroire que c' est pour célébrer mon retour
de Madrid, puisque je vous ai dit tantôt
que je soupais en ville. Je conviens de
cela, mon frère, repartit la dame ; mais
vous savez bien qu' il vous arrive assez souvent,
après m' avoir dit la même chose, de
venir me surprendre, et, s' il vous en souvient,
vous vous êtes quelquefois mis en
colère contre moi à cause que vous n' avez
pas trouvé votre souper prêt. Je ne suis pas
satisfait de vos raisons, reprit le frère, et
je crains fort que les médisances de nos
voisins ne soient que trop bien fondées.
Pour une fille de qualité, vous n' avez point
assez de circonspection dans vos démarches.
écoutez : vous connaissez ma délicatesse
sur la réputation ; gardez-vous de
faire quelque pas qui puisse la blesser !
Mais, ajouta-t-il, soupons ; je veux bien,
pour ce soir, penser que vous n' avez pas
eu de mauvaises intentions.
à ces mots, il se mit à table ; sa soeur
s' y assit aussi, et ils commencèrent tous
deux à manger, à gruger mon pauvre souper.
Ce matamore faisait le grondeur en
se bourrant l' estomac à mes dépens. La
dame ne disait pas une parole qu' il ne
s' emportât : il jurait, il blasphémait, et,
quand elle osait le contredire, il se débattait
comme un possédé, l' accablait d' injures, et
semblait vouloir l' assommer. Je levai
doucement deux ou trois fois un coin
du tapis qui me cachait pour voir la mine
de ce méchant homme : mais l' appréhension
que j' avais qu' il ne m' aperçût ne me
permettait guère de le considérer attentivement.
Le temps lui durait moins à table qu' à
moi dans la cuve. Je ne comprenais pas
comment un homme si colère et si emporté
pouvait avoir tant de patience à manger.
Il fut plus d' une heure à jouer des
mâchoires, et cette heure me parut un
siècle. S' il mangeait bien, il buvait encore
mieux. Il vida trois de mes bouteilles pendant
le repas, et quand on eut desservi, il
se fit apporter des pipes et du tabac, pour
expédier, disait-il, la quatrième. Alors la
dame, pour me persuader qu' elle ne demandait
pas mieux que de se défaire de cet incommode,
le pria d' aller fumer dans
sa chambre, et de la laisser en liberté dans
la sienne ; mais il lui répondit brusquement
qu' elle n' avait qu' à se retirer où il lui plairait ;
que, pour lui, il prétendait passer la
nuit dans l' endroit où il se trouvait.
Ces terribles et dernières paroles achevèrent
de me désoler. Jusque-là j' avais
compté que cet abominable homme, lorsqu' il
aurait bu et mangé tout son soûl, s' en
irait dans sa chambre, et que je demeurerais
dans celle de sa soeur à ronger les os
qu' il aurait laissés ; j' espérais du moins
que la fin de la nuit serait plus agréable
pour moi que le commencement ; mais je
ne pouvais plus me flatter de cette espérance.
La dame, comme si elle eût partagé
mes peines, essaya de le détourner de sa
résolution ; et, n' ayant pu en venir à bout
ni par ses prières, ni par ses pleurs, elle
sortit en faisant toutes les grimaces d' une
personne fort affligée. Elle ne fut pas hors
de la chambre qu' il se mit à faire les actions
d' un homme ivre ou privé de jugement.
Tantôt il se tenait assis, et tantôt il
se promenait la pipe à la bouche ; ensuite
il dansait ; puis, prenant son épée, il s' escrimait
contre la muraille. Enfin il sifflait,
il chantait, il parlait tout seul en jurant
comme un juif, en menaçant d' exterminer
tous ceux qui oseraient le regarder
entre deux yeux.
Après avoir employé la moitié de la nuit
à faire ce que je viens de dire, il posa par
précaution son épée nue avec deux pistolets
auprès du lit, sur lequel il se jeta sans se
déshabiller, et s' étendit sur le dos tout de
son long. Dieu soit béni ! Dis-je alors en
moi-même ; je crois que pour s' endormir
il n' a pas besoin qu' on le berce ; il va bientôt
jouer des narines de la belle manière.
Je me trompais encore dans mon calcul :
son vin n' était pas de la nature des autres.
Cet enragé, au lieu de s' abandonner au
sommeil, ne fit, pendant deux heures,
que s' assoupir et se réveiller de moment en
moment, en criant de toute sa force, qui va là ?
comme s' il eût entendu du bruit
dans la chambre. Je n' en faisais pourtant
point d' autre dans ma cuve que celui que
je pouvais faire en levant le tapis pour
mieux entendre s' il dormait, ce qui m' arrivait
assez souvent, dans l' impatience où
j' étais de sortir de cette maudite maison.
Enfin le ciel eut pitié de moi ; ce rodomont,
à la pointe du jour, se mit à ronfler ; alors,
m' exposant à tout événement,
je sortis de la cuve le plus adroitement
qu' il me fut possible ; je gagnai la porte
de la chambre en marchant sur la pointe
du pied et mes souliers à la main ; je levai
tout doucement le loquet ; puis, ayant eu
le bonheur de trouver la clef attachée à la
porte de la rue, je pris le large, et me
sauvai vers mon hôtellerie.
Tout le monde y dormait encore, et particulièrement
mon page, qui, s' imaginant
que je devais passer la nuit dans les bras
de l' amour, s' était couché tranquillement
sans se mettre en peine de moi. Je ne voulus
réveiller personne ; et, remarquant que
l' on ouvrait chez un pâtissier du voisinage,
j' entrai dans la boutique en disant au maître
qu' il voyait en moi un gentilhomme
mourant de faim, et qu' il me ferait plaisir
de me donner quelque chose à manger. Il
me répondit qu' il y avait dans son four
des petits pâtés dignes d' être présentés à
l' archevêque de Tolède, et qu' ils seraient
cuits dans un instant. Je ne jugeai point
à propos de perdre une si belle occasion de
me refaire un peu ; et, en attendant que
l' on tirât les pâtés du four, je m' occupai
l' esprit de ma cruelle aventure, à laquelle
plus je pensais, et plus je m' estimais heureux
d' en être quitte à si bon marché.
Le pâtissier n' avait pas eu tort de me
vanter sa marchandise : je trouvai ses pâtés
excellens, ou bien mon appétit leur
prêta un goût exquis qu' ils n' avaient point.
Quand je sortis de la boutique, il était
jour dans mon hôtellerie. Je montai dans
ma chambre et me mis au lit, où je m' endormis
profondément, après avoir été plus
d' une heure agité du souvenir du frère et de
la soeur, et des rôles différens qu' ils avaient
joués tous deux.
Suite des galanteries de Guzman, et quelle
en fut la fin.
J' aurais fort bien dormi la grasse matinée,
si deux dames ne me fussent pas venues
demander à l' hôtellerie. Il y en avait
une si richement vêtue, que mon laquais,
ébloui de la magnificence de ses habits,
ne crut pas pouvoir se dispenser de venir
troubler mon repos. Il me réveilla donc
pour m' annoncer cette visite. Je jugeai
bien d' abord que c' était la soubrette à qui
j' avais parlé le jour précédent, et qui,
pour me faire connaître qu' elle aimait à
tenir sa parole, m' amenait chez moi sa
maîtresse.
Je n' eus pas sitôt dit qu' on les fît entrer,
que je vis paraître une grande dame
fort bien faite et de très-bon air. à sa démarche
noble et à ses manières aisées, je
m' imaginai que ce devait être quelque
dame titrée. Elle s' avança aussitôt, et
s' assit sur une chaise dans la ruelle de mon
lit. Je me mis en mon séant, et, tenant
mon bonnet de nuit à la main, je lui fis
cinq ou six inclinations de tête
très-respectueuses ; ensuite je la priai de m' excuser
si je la recevais de cette sorte, en lui disant
que j' aimais mieux pécher contre la bienséance
que de laisser attendre à la porte
une dame de son mérite et de sa qualité.
Passons là-dessus, me répondit-elle, et
venons d' abord au fait. Contentez ma curiosité :
depuis quand êtes-vous à Tolède ?
Quelle affaire vous y amène ? Y serez-vous
long-temps ?
Ces questions n' embarrassèrent point du
tout un homme qui savait composer sur-le-champ
des fables ; et je lui en fis de si
belles sur ma naissance et sur les vues de
fortune que j' avais, qu' elle demeura persuadée
que j' étais un illustre seigneur.
Mais il m' échappa une vérité qui gâta tous
mes mensonges. Au lieu de dire que j' étais
à Tolède du moins pour trois ou quatre
mois, je dis que j' y venais seulement pour
me divertir quelques jours. Je m' aperçus
que cela ne produisait pas un fort bon effet.
Elle avait apparemment formé sur moi
quelque dessein que ces paroles déconcertaient ;
et, me regardant comme un oiseau
de passage qu' elle allait incessamment perdre
de vue, elle résolut de m' arracher quelques
plumes auparavant.
Pour en venir à bout, elle commença par
ôter sa mante d' un air libre et gracieux,
découvrant un visage d' une beauté parfaite,
des mains plus blanches que la neige,
avec une partie de sa gorge qui me charma.
Elle leva sa robe, qui était du plus beau
taffetas d' Italie, et, sans affectation, tira
de sa poche un grand rosaire de corail, où
étaient attachés quelques reliquaires avec
plusieurs croix d' or et autres bijoux. Elle
semblait n' avoir aucun dessein, et badinait
avec ce rosaire en me parlant comme
si elle n' eût pas pris garde à ce qu' elle faisait,
lorsque tout à coup elle affecta une
extrême surprise en le regardant. Elle n' acheva
pas un discours qu' elle avait commencé, et elle se
mit à fouiller dans sa poche
avec une inquiétude qui augmentait
de moment en moment. Je lui demandai de
quoi elle paraissait être en peine. Au lieu
de me répondre, elle ne fit que chercher à
terre, devant, derrière et autour d' elle ;
puis, appelant sa suivante qui se tenait à
la porte de la chambre : Marcie, lui dit-elle,
ma chère Marcie, j' ai perdu la grande
croix de mon chapelet, cette grande croix
que mon mari m' a donnée. Que je suis
malheureuse ! Il croira que j' en aurai fait
présent à quelqu' un. Madame, répondit la
soubrette, vous vous affligez peut-être mal
à propos. Que savez-vous si elle n' est point
au logis ? Je crois même l' avoir remarquée
dans votre cabinet. C' est de quoi je veux
tout à l' heure être éclaircie, reprit la dame.
Retournons sur nos pas : je ne puis vivre
dans cette incertitude.
Je fis inutilement tous mes efforts pour
la retenir, en lui représentant qu' il y avait
de pareilles croix chez les orfèvres, et que,
si elle voulait bien y consentir, je lui en
acheterais une. Elle rejeta mon offre, et
me dit d' un air engageant : de grâce, seigneur
cavalier, ne vous opposez pas au
dessein que j' ai de m' en aller. Que je retrouve
au logis ma croix, ou qu' elle soit
perdue, je ne manquerai pas de me rendre
ici demain à la même heure. En achevant
ces mots, elle sortit de ma chambre,
où elle me laissa fort content de sa
figure et fort affligé de son départ
précipité.
Il n' y eut plus moyen de dormir après
cela ; je ne fis que rêver à ma bonne fortune
et au plaisir qu' elle me promettait,
jusqu' à ce qu' il fût temps de me lever pour
dîner. Alors, m' étant habillé, je m' assis à
une petite table sur laquelle on me servit
plus de mets que six personnes n' en pouvaient
manger. Au milieu du repas je vis
revenir Marcie, qui m' apprit d' un air triste
que la croix d' or ne s' était point trouvée.
Ce qu' il y a de chagrinant pour moi, ajouta-t-elle,
c' est que ma maîtresse m' accuse
d' en être la cause ; je l' ai, dit-elle, trop
pressée ce matin pour l' obliger à s' habiller
vite pour venir ici. J' ai été par curiosité
chez un orfèvre, pour voir s' il n' aurait
point de croix d' or à peu près semblable,
et par bonheur il m' en a montré une qui
lui ressemble on ne peut pas davantage. Je
compris ce que Marcie voulait dire par là ;
et, tranchant aussitôt du généreux, je lui
dis que, si elle avait le temps d' attendre que
j' eusse dîné, j' irais avec elle chez l' orfèvre
acheter la croix qu' elle y avait vue. Comme
c' était justement ce qu' elle demandait, elle
me répondit qu' elle ferait tout ce qu' il me
plairait ; puis, se mettant à louer sa maîtresse,
elle m' en dit tous les biens du monde.
Après le repas, nous allâmes chez l' orfèvre,
où je fis l' emplette, que je donnai à
la suivante, en la priant de dire à sa dame
qu' étant en quelque manière la cause de
la perte qu' elle avait faite, il était de mon
devoir de la réparer. La soubrette, ravie
d' avoir son compte, disparut après m' avoir
assuré qu' elle allait bien faire valoir mon
procédé galant, et que sa maîtresse ne
manquerait pas le lendemain de m' en venir
témoigner sa reconnaissance.
Lorsque Marcie se fut éloignée de moi, il
me prit envie de chercher l' occasion de revoir
la dame du quartier saint-Cyprien. Quoique
j' eusse tout lieu de m' imaginer
que c' était une friponne et son frère un
spadassin, j' aimais à me tromper moi-même ;
et, oubliant le tour qu' ils m' avaient
joué, je retournai dans leur rue. J' aperçus
la dame à une jalousie, et j' en fus bientôt
remarqué. Elle me fit signe du doigt qu' elle
avait quelqu' un avec elle, mais que je ne
m' en allasse point. Je demeurai, et peut-être
un quart d' heure après je la vis sortir
de chez elle. Je la suivis de loin. Elle se
rendit à la grande église, y entra, et l' ayant
traversée pour gagner la rue des patins, et
de là celle des merciers, elle se glissa dans
une boutique, d' où elle m' appela par signe.
Je m' approchai d' elle et la saluai.
Que la matoise joua bien son personnage !
Elle fondit tout à coup en pleurs de commande ;
et, se plaignant au ciel d' avoir un
si méchant frère, elle me témoigna la vive
douleur qu' elle avait eue pour l' amour de
moi. Elle me jura cent et cent fois que ce
n' était pas sa faute s' il m' était arrivé une
si triste aventure. Elle me dit ensuite que,
pour me consoler de la mauvaise nuit que
j' avais passée, elle m' en préparait une
meilleure ; que son frère allait partir dans
un moment pour la campagne, où il serait
au moins deux jours, et que je n' avais ce
soir-là qu' à retourner chez elle ; enfin elle
me parla de façon qu' elle m' attendrit de
nouveau. J' eus la faiblesse de lui promettre
que je me rendrais à sa maison d' abord que
la nuit serait venue.
Comme la dame était entrée dans cette
boutique, elle n' en voulut pas sortir sans
marchander quelques bagatelles à l' usage
des femmes, et elle en acheta pour cent
cinquante réaux ; mais, lorsqu' il fut question
de payer, elle dit au marchand : vous
voulez bien me laisser emporter cette
marchandise et me faire crédit jusqu' à demain,
je vous enverrai de l' argent par ma femme
de chambre. Le marchand, qui ne la connaissait
point du tout, ou qui peut-être ne
la connaissait que trop, refusa de se fier à
elle ; sur quoi le seigneur Guzman, prompt
à saisir l' occasion de faire plaisir aux dames,
dit au marchand : mon ami, ne
voyez-vous pas bien que madame veut rire ?
Elle n' est pas à cette somme près ; je porte
sa bourse, et j' ai l' honneur d' être son intendant.
En achevant ces paroles je tirai
de ma poche, de la meilleure grâce du
monde, de beaux et bons écus, et je satisfis
le marchand : après cela, nous nous
séparâmes la dame et moi. Adieu, mon
poulet, me dit-elle tendrement ; souvenez-vous
que je vous attends à neuf heures du
soir : mais je vous défends absolument de
faire préparer à souper ; je prétends vous
régaler à mon tour.
Après un ennui mortel et de vives impatiences
de ma part, l' heure du rendez-vous
étant arrivée, je pris le chemin de la maison
de cette dame, au hasard d' y passer
une seconde nuit dans la cuve. Je m' approchai
de la porte avec autant d' empressement
que je m' en étais éloigné le matin.
Je fais le signal dont nous sommes convenus ;
point de réponse. Je recommence ;
je ne vois ni n' entends personne. J' en suis
surpris, et je m' imagine que le frère, averti
du dessein de sa soeur, n' est point parti
pour la campagne. Un moment après,
croyant que j' avais mal fait le signal, qui
était de frapper avec une pierre au-dessous
d' une fenêtre basse, je redoublai mes
coups, et c' était comme si je les eusse donnés
au pont d' Alcantara. Je frappai même
plusieurs fois à la porte, j' y prêtai l' oreille,
et, n' entendant pas le moindre bruit dans
la maison, je demeurai dans la rue jusqu' à
minuit, sans savoir ce que je devais penser
d' un silence si extraordinaire.
La patience enfin commençait à m' échapper,
et j' étais prêt à me retirer, quand
j' aperçus une troupe de gens armés qui
venaient de mon côté. Je gagnai, par provision,
le bout de la rue, et me mis à les
observer. Ils s' arrêtèrent à la porte de ma
nymphe, y frappèrent rudement ; et, comme
on s' obstinait dans la maison à ne vouloir
pas leur répondre, ils appliquèrent sur la
porte de si grands coups de bâtons, qu' ils
l' auraient bientôt mise en pièces, s' il n' eût
pas paru à une fenêtre une servante qui
leur demanda ce qu' ils souhaitaient. Ouvrez,
ouvrez, lui répondit un alguazil, c' est
la justice. à ce mot terrible, je sentis quelque
frayeur, et je fus tenté de prendre la
fuite, ne sachant si ce n' était pas moi que
ces archers cherchaient. Lorsqu' on se sent
coupable, on ne voit pas ces gens-là sans
émotion. Je me rassurai toutefois, en faisant
réflexion que j' avais bien la mine d' être
la dupe de ma princesse et de son prétendu
frère, qui, selon toutes les apparences,
s' étaient attiré par leur bonne conduite
l' attention de la justice.
Je m' avançai même vers la maison dès
que l' alguazil et ses archers y furent entrés,
et, me mêlant parmi les voisins qui étaient
descendus dans la rue pour voir les choses
de plus près, j' en entendis un qui disait
aux autres : ils se disent frère et soeur, mais
ils ne le sont que du côté d' Adam : c' est un
aventurier de Cordoue, qui, depuis quelques
mois, tient ménage à Tolède avec
une drôlesse de Séville aux dépens des jeunes
sots qu' ils attrapent ; mais, pour leur
malheur, ces deux fripons se sont joués à
un greffier qui, pour se venger d' eux, leur
fait le tour que vous voyez.
à ce discours, tous les voisins se mirent
à rire aux dépens du greffier, d' autant plus
qu' ils le connaissaient pour un homme
nouvellement marié : mais, quoiqu' ils fussent
bien aises qu' on l' eût dupé, ils ne laissaient
pas d' applaudir à sa vengeance :
tant il est vrai que personne ne plaint les
malhonnêtes gens. On peut même dire que
ce fut une comédie pour les témoins de
cette aventure, quand ils virent l' alguazil
et ses archers mener en prison la dame
tout en désordre avec son galant bien lié et
garrotté. Pour moi, malgré le souvenir de
la cuve, je pris peu de plaisir à voir cette
misérable femme dans l' état où elle se trouvait.
Je fus le seul des spectateurs qui en
eut quelque pitié, quoique je fusse celui
qui devait en avoir le moins. Ravi pourtant
de n' être plus dans l' erreur sur son
compte, je retournai à mon hôtellerie,
assez sot encore pour me flatter que l' autre
dame était de meilleure foi : mais je l' attendis
inutilement le lendemain presque toute
la journée. Je ne revis pas même sa suivante ;
de sorte que, ne pouvant plus douter
que je ne fusse aussi la dupe de ce côté-là,
je me promis bien que désormais je
serais en garde contre le beau sexe.
Guzman prend une fausse alarme et sort brusquement
de Tolède. Autre aventure galante. Origine de ce
proverbe : " à Malagon, dans chaque maison un
larron, et dans celle de l' alcade, le père et
le fils. "
telle fut la fin de mes galanteries de
Tolède ; et, pour surcroît d' infortune, je
rencontrai, en arrivant dans mon hôtellerie,
un alguazil que l' on me dit être de
Madrid, et l' on ajouta qu' il s' informait de
l' hôte avec beaucoup de soin d' un certain
quidam qu' il cherchait. Je n' appris point
cela sans altération ; néanmoins, tout troublé
que j' étais, je tins une assez bonne
contenance ; mais je fus agité toute la nuit
d' une inquiétude qui ne me laissa prendre
aucun repos. Je me levai de grand matin,
et, l' esprit toujours occupé de ce maudit
alguazil, j' allai me promener au zocodover .
Je n' eus pas fait le tour de la place,
que j' entendis crier : deux mules de retour
pour Almagro .
J' employai plus de temps à écouter ce
cri qu' à en profiter. Je me déterminai dans
le moment à louer ces deux mules, comme
si j' eusse pressenti que je trouverais à
Almagro une compagnie de soldats prêts à
partir pour l' Italie. Je parlai au crieur.
Nous convînmes de prix ; après quoi, j' envoyai
mon laquais payer mon hôte et chercher
mon bagage, qui consistait en une valise,
dans laquelle était mon habit d' homme
à bonnes fortunes, avec de beau linge, et
le reste de mon argent. Aussitôt qu' il fut
venu me rejoindre, je lui donnai une des
mules, je montai sur l' autre, et, charmé
de trouver si promptement l' occasion de
sortir de Tolède, dont le séjour ne pouvait
plus m' être agréable, je pris la route d' Orgaz,
où j' allai coucher ce jour-là.
Il y avait dans l' hôtellerie une jolie servante,
qui semblait s' élever au-dessus de
sa condition par son esprit et par des manières
gracieuses. Je liai conversation avec
elle, et dans cet entretien je sentis naître
des désirs que je lui témoignai, ce qui ne
l' effaroucha point ; elle eut même la bonté
de me promettre qu' elle viendrait me trouver
pendant la nuit. Mais, ma mignonne,
lui dis-je, ne me trompez-vous point ? Puis-je
compter sur votre parole ? Sans doute,
me répondit-elle, vous êtes un trop joli
seigneur pour qu' on vous en fasse accroire.
Vous verrez si j' y manque.
On me fit coucher dans une chambre
basse où il y avait de l' orge, et dont j' eus
soin de laisser la porte ouverte, afin que
la servante y pût entrer à l' heure qu' elle
jugerait la plus commode. Je m' endormis
en attendant ma belle, quoiqu' on ne dorme
guère ordinairement dans une si agréable
attente ; mais l' inquiétude que l' alguazil
m' avait causée la nuit précédente ne
m' ayant pas permis de goûter la douceur
du sommeil, j' avais encore plus d' envie de
me reposer que de faire l' amour. Cependant
un petit bruit que j' entendis dans la
chambre eut le pouvoir de me réveiller. Je
ne doutai point que ce ne fût la servante,
et, voulant la recevoir avec toute la reconnaissance
que son exactitude à tenir sa parole me semblait
mériter : venez, lui dis-je
tout bas, approchez, mon aimable ; je
vous attends avec impatience. On ne me
répondit point. Je m' imaginai que la friponne
en usait ainsi pour mieux irriter mes
désirs. Dans cette confiance, la moitié du
corps hors du lit, j' étendis mes bras pour
la saisir. Je sentis sous ma main quelque
chose de douillet, mais d' un douillet qui
révolta mon imagination, comme en effet
c' était l' oreille d' un âne, lequel, étant sorti
de l' écurie, avait été attiré dans ma chambre
par l' odeur de l' orge qui y était. L' animal,
qui dans le temps que je le touchai
avait la tête baissée, la releva tout à coup
pour mes péchés, et m' en donna sous le
menton un coup qui m' ébranla les mâchoires
et mit ma bouche tout en sang. Je me
levai en jurant, et dans l' intention de
percer de mon épée les entrailles de cette
maudite bête, qui, par bonheur pour elle,
fut effrayée du bruit que je fis, et prit
aussitôt la fuite. Je me recouchai en pestant
contre l' amour, et en renouvelant le
serment que j' avais déjà fait de me défier
de ses piéges.
Un moment avant le jour, je commençais
à m' assoupir ; mais le muletier vint
m' avertir que le déjeuner était prêt, et que,
si je voulais arriver ce jour-là de bonne
heure à Malagon, je n' avais point de temps
à perdre. Je fus bientôt debout, et, après
avoir mangé quelques morceaux de ce
qu' il plut à l' hôte de me servir, je voulus
monter sur ma mule, qui me lança une
ruade dont j' aurais été peut-être estropié
toute ma vie, si j' eusse reçu le coup de
plus loin ; mais j' étais si près de la quinteuse
bête, qu' elle ne put me faire un
grand mal. Au diable toute sorte de femelles !
M' écriai-je dans le moment. Je suis
né pour en être maltraité. Pour divertir
mes compagnons de voyage, et me désennuyer
moi-même, je leur contai en chemin
toute l' aventure de l' âne : ce qui fut
un récit bien intéressant pour le muletier,
qui nous dit, après avoir ri tout son soûl,
que Luzia (c' était le nom de la servante)
en avait agi de meilleure foi avec lui ;
qu' elle lui avait tenu compagnie une bonne
partie de la nuit, et qu' enfin il voulait
bien m' apprendre que les servantes d' hôtelleries
appartenaient de droit aux muletiers,
pour le bien qu' ils faisaient gagner
aux hôtes en leur menant des passagers.
Nous arrivâmes sur le soir à Malagon,
d' où, grâces au ciel, je partis le lendemain
sans que la fortune m' eût joué quelque
nouveau tour, si ce n' est que je m' aperçus,
quand nous eûmes fait trois ou quatre
lieues, qu' on m' avait volé une bouteille
d' excellent vin. Vive dieu ! Dis-je alors en
riant, ce vol justifie bien le proverbe, qui
dit : à Malagon, dans chaque maison un larron,
et dans celle de l' alcade, le père et le fils .
Là-dessus, le muletier me demanda si je savais
l' origine de ce proverbe. Je répondis que non,
et qu' il me ferait plaisir de me l' apprendre. La
voici, reprit-il, s' il en faut croire un bon
vieillard de qui je la tiens.
En 1236, Don Fernand, surnommé le saint,
roi de Castille et de Léon, étant à
Benevente, eut avis un jour que les chrétiens
venaient d' entrer dans Cordoue, et
qu' ils s' étaient déjà rendus maîtres du faubourg
qu' on appelle Axarquia ; mais que les
maures, à qui cette place appartenait alors,
et qui se trouvaient fort supérieurs en nombre,
se préparaient à les en chasser. Ce
monarque, zélé pour sa religion, résolut
de voler au secours des chrétiens. Il manda
son dessein à Don Alvar Perez De Castro,
qui était alors à Martos, et à Don Ordogno
Alvarez. Ces deux seigneurs, des principaux
de Castille, se rendirent en diligence auprès
du roi, qui se mit aussitôt en chemin avec
eux. Comme il n' avait que cent cavaliers,
il envoya ordre à tous ses vassaux et à tous
les gens de guerre qui pouvaient être dans
les villes, bourgs et villages de sa domination,
de marcher vers Cordoue. Ses ordres
auraient été suivis d' une prompte exécution,
si le temps l' eût permis ; mais on était
alors dans le mois de janvier, et les pluies
avec la neige avaient partout grossi les
ruisseaux et fait déborder les rivières, de
manière que les troupes, ne pouvant avancer,
se trouvèrent dans la nécessité de s' arrêter,
tantôt dans un endroit, et tantôt
dans un autre.
Il en arriva un si grand nombre à Malagon,
que l' on fut obligé de loger un soldat
dans chaque maison, et deux chez les bourgeois
les plus aisés. Le commandant de ces
troupes et son fils, qui en était aussi officier,
tombèrent en partage à l' alcade. Quoique
le bourg fût assez gros, il y avait tant de
monde, que les vivres devinrent d' autant
plus chers que le temps continuait d' être
rude. Les soldats, se voyant hors d' état d' en
acheter au prix qu' ils se vendaient, commencèrent
à voler pour subsister. Tandis
que ces choses se passaient, un paysan de
bonne humeur, allant à Tolède, rencontra
près d' Orgaz une troupe de cavaliers qui
lui demandèrent d' où il était. Il répondit
qu' il était de Malagon. Sur quoi l' un des
cavaliers lui dit : apprends-nous, mon
ami, ce qu' il y a de nouveau à Malagon.
Le paysan lui fit cette réponse, qui
depuis est devenue un proverbe : à Malagon,
dans chaque maison un larron, et dans celle de
l' alcade, le père et le fils .
C' est donc mal à propos, poursuivit le
muletier, qu' on explique ce proverbe au
désavantage des habitans de Malagon, puisqu' ils
furent les volés, et non pas les voleurs. On
peut dire même à leur gloire que,
depuis Madrid jusqu' à Séville, il n' y a
point de gîte, point d' hôtellerie où l' on
soit mieux traité et moins écorché qu' on
l' est à Malagon. Au reste, je ne prétends
pas soutenir qu' il ne s' y fait point de friponneries
comme ailleurs, mais je vous assure que ce ne sont
pas les plus malhonnêtes gens
de ce pays.
Comme le muletier achevait ces paroles,
il passa près de nous un ânier de sa
connaissance, auquel nous demandâmes des
nouvelles d' Almagro, d' où il venait. Il
nous dit qu' il y avait une compagnie de
soldats nouvellement levés, et destinés, à
ce qu' on croyait, pour l' Italie. Je tressaillis
de joie à ce rapport, et pardonnai à la
fortune tout ce qu' elle m' avait fait souffrir,
en faveur de la belle occasion qu' elle m' offrait
de contenter le désir violent que j' avais
d' être à Gênes.
Guzman se présente pour servir dans une compagnie
de nouvelles levées. Comment il est reçu du
capitaine, et de quelle façon ils vivent
ensemble.
Toute ma crainte était que l' ânier n' eût
menti ; mais je fus persuadé, en entrant
dans Almagro, qu' il avait dit vrai. J' aperçus
un drapeau à la fenêtre d' une maison,
où je jugeai que le capitaine demeurait.
J' allai descendre à une hôtellerie tout
auprès, et je ne songeai qu' à me reposer
jusqu' au lendemain matin.
Alors, m' étant paré de mon bel habit et
de mon linge le plus fin, je me rendis à
la première église, où j' entendis la messe,
et de là chez le capitaine, que je saluai
d' un air à lui faire croire que je ne pouvais
être qu' un jeune homme de qualité. Je lui
dis que je venais exprès à Almagro pour y
prendre parti dans sa compagnie, ne respirant
que l' honneur de servir le roi. Mon
ajustement ne manqua pas de jeter de la
poudre aux yeux de cet officier, qui savait
fort bien vivre. Il me reçut le plus poliment
du monde. Il commença par me
témoigner la joie qu' il avait de me voir
dans la disposition d' entrer de si bonne
heure dans la carrière de la gloire ; puis il
me remercia de la préférence que je donnais
à sa compagnie, qui se trouvait fort
honorée de posséder un cavalier de noble
race, comme il était aisé de connaître que
j' en étais un. Ce qui me fâche, ajouta-t-il,
c' est que tous les emplois sont remplis ;
mais si je ne puis vous en offrir un, du
moins je pourrai partager le mien avec
vous, et nous vivrons ensemble de même
que si vous étiez capitaine comme moi.
Pour me prouver que des discours si
honnêtes n' étaient pas des complimens en
l' air, il me retint à dîner, et me régala fort
bien. Il ne laissa pas, sans faire semblant
de rien, de charger un de ses valets de
s' informer du mien qui j' étais. Mon page,
qui m' avait entendu dire plus d' une fois
que je me nommais Don Juan De Guzman,
de la maison de Toral, assura que je portais
ce nom, avouant au reste qu' il n' en savait
pas davantage. Cela fut rapporté au capitaine,
qui crut pieusement que j' étais un
jeune cadet de cette illustre race. De mon
côté, dès le jour suivant, je lui donnai à
manger dans mon hôtellerie, et je n' épargnai
rien pour rendre le repas digne d' un
cavalier qui aurait effectivement été ce
que mon valet avait dit que j' étais. Je ne
m' en tins pas à ce dîner ; j' en donnai tant
d' autres au capitaine et aux principaux
officiers de la compagnie, que ce n' est pas
merveille s' ils m' aimaient tous et me regardaient
comme un sujet qui faisait honneur
à leur corps. Le capitaine surtout
avait tant d' attention pour moi, que j' en
étais quelquefois tout honteux. Il est vrai
que, pour entretenir son amitié, je lui envoyais
presque tous les jours par mon page
quelque petit présent, qu' il voulait bien
recevoir pour me marquer son affection.
Cependant ma bourse, qui n' avait pas
comme la mer un flux et un reflux, se
désemplissait à vue d' oeil sans se remplir.
J' avais déjà dissipé plus de la moitié de
mes réaux, tant en habits, en galanteries
et en frais de voyage, qu' en festins et en
présens, sans compter ce que j' avais perdu
en jouant avec les officiers, dont la plupart
savaient encore mieux que moi se
rendre au jeu la fortune favorable. J' étais
pourtant assez en fonds pour soutenir
quelque temps le beau personnage que je
faisais, lorsque le temps de nous mettre
en marche arriva. Je suivis la compagnie
en qualité de volontaire jusque sur la côte,
où elle avait ordre de s' arrêter en attendant
que les galères qui devaient la transporter
en Italie avec d' autres troupes fussent
arrivées à Barcelonne, où elle allait
s' embarquer. Mais il plut à Dieu que cet
embarquement ne se fît que trois mois
après, ce qui acheva de me ruiner ; car,
voulant continuer de vivre avec le capitaine
et les autres officiers ainsi que j' avais
commencé, je me trouvai bientôt réduit
à me servir de mon corps de réserve, je
veux dire de mes trente pistoles d' or, auxquelles
je n' avais point touché jusque-là,
et que je dépensai avec aussi peu de ménagement
que mes réaux. Quand je me
vis au bout de mes dernières pièces, je
vendis mon bel habit, ensuite mon linge ;
puis je me défis de mon valet, qui alla
chercher fortune ailleurs ; et, n' ayant plus
d' argent pour jouer, je cessai de fréquenter
les officiers, qui ne devinèrent que trop
bien les raisons qui m' obligeaient à changer
de conduite.
Les réflexions vinrent alors en foule se
présenter à l' enfant prodigue. Si j' étais
incapable d' en faire quand j' avais de l' argent,
en récompense j' en faisais des millions
lorsque je n' avais plus rien. Je rappelai
mes folies passées, et je me fis tous
les reproches qu' un pédagogue de profession
m' aurait pu faire. Je pris la résolution
d' être à l' avenir bon ménager, comme si
j' eusse encore eu des sacs de réaux dans
ma valise. Je me repentais principalement
d' avoir donné tant de grands repas au
capitaine, qui, remarquant que j' étais mal
en espèces, ne m' invitait plus depuis quelque
temps à dîner avec lui. Les autres officiers,
jugeant que je n' avais plus rien à
perdre, me tournaient le dos. Les sergens,
qui venaient auparavant me rendre visite
comme à un capitaine en second, et qui
se faisaient honneur de mon entretien, ne
me recherchaient plus ; il n' y avait pas
jusqu' aux soldats qui ne m' évitassent. Je
ne sais même si les goujats n' auraient pas
dédaigné ma compagnie, si j' eusse voulu
devenir leur camarade ; mais il était juste,
après avoir fait tant d' extravagances, que
j' en fusse si bien puni.
Si quelque chose pouvait me consoler
dans un état si malheureux, c' est que pendant
le cours de ma prospérité je n' avais
pas fait la moindre friponnerie. Cela donna
fort bonne opinion de moi à mon capitaine,
qui, me croyant plus que jamais
un garçon de naissance, conserva toujours
pour moi de l' estime malgré ma misère.
Il avait trop profité de ma mauvaise conduite
pour ne me la point pardonner dans
le fond de son âme. Il me recevait assez
bien quand je l' allais voir ; sans faire
semblant de prendre garde à la situation de
mes affaires, il ne laissait pas d' en être
touché, et il ne put s' empêcher de me dire
un jour que je lui parus plus triste qu' à
l' ordinaire : mon cher Guzman, il faudrait
que je fusse bien dur et bien ingrat si j' étais
insensible à vos peines après tous les
témoignages d' amitié que vous m' avez donnés ;
mais apprenez que ma fortune n' est
guère meilleure que la vôtre, et que je suis
vivement affligé de ne pouvoir vous marquer
par mes actions jusqu' où va pour
vous ma bonne volonté : tout ce que je
puis vous offrir dans le pressant besoin où
vous vous trouvez d' être secouru, c' est un
logement dans ma maison, et la table de
mes gens ; car j' ai cessé par nécessité de
manger chez moi, étant dans l' impuissance
de recevoir mes amis.
Cette proposition, qu' il ne me fit pas sans
rougir, fut accompagnée de tant de manières
obligeantes, que je l' acceptai. Il ne
sied à personne de faire le fier, encore
moins à un homme qui n' a pas le sou et
qui ne sait où donner de la tête : c' est un
caméléon qui ne se nourrit que de vent.
Me voilà donc devenu en quelque sorte domestique
du capitaine après avoir été son
compagnon. Mais je lui dois cette justice :
bien loin de me traiter comme un valet,
il avait des considérations particulières
pour moi. S' agissait-il de faire quelque
chose pour son service, il m' en priait au
lieu de me le commander. De mon côté,
pour conserver son amitié et gagner le pain
qu' il me donnait, je me montrais plus ardent
que ses domestiques à le servir ; je
prévenais ses désirs. Comme il me croyait
autant de discrétion que de fidélité, et
même beaucoup de prudence, quoique
j' eusse assez prouvé le contraire par la dissipation
que j' avais faite de mon argent,
il voulut achever de m' instruire de l' état
présent de ses affaires, pour me faire connaître,
disait-il, qu' il avait une entière
confiance en moi.
Il m' apprit donc qu' il était tellement à
sec, que quelques bijoux qu' il avait encore
faisaient son unique ressource. Savez-vous
bien, ajouta-t-il, ce qui m' a réduit à
cette extrémité ? C' est le temps que j' ai été
obligé de consumer à solliciter mon emploi,
et les présens qu' il m' a fallu faire pour
l' obtenir. Oui, j' y renoncerais, si j' étais à
recommencer, quelque envie qu' ait naturellement
un gentilhomme espagnol d' acquérir
de la gloire par la voie des armes.
Effectivement, outre l' argent qu' il m' en a
coûté pour cela, je ne puis y penser encore
sans une extrême confusion. Combien ai-je
passé de journées, le chapeau à la main,
à prier, à flatter, à faire des révérences
jusqu' à terre, à traverser des cours, tantôt
pour parler à celui-ci, et tantôt en accompagnant
celui-là, enfin à valeter, à
ramper, à faire mille bassesses ! Mais le
trait le plus piquant et le plus sensible pour
moi, c' est ce qui m' arriva la veille du jour
auquel on m' avait promis ma commission.
Après plus de huit mois de sollicitations et
de démarches comme celles que je viens de
vous dire, j' accompagnais le ministre dont
j' avais besoin, et qui sortait du palais. Je
le conduisis avec le plus profond respect
jusqu' à son carrosse. Il monta dedans, et
je me couvris par malheur un moment devant
que le carrosse partît. Le ministre
s' en aperçut ; il me lança un regard furieux,
et me fit bien sentir que mon action
lui avait déplu, puisque ma commission
ne me fut délivrée que quatre mois après ;
je courus même risque d' être renvoyé aux
calendes grecques pour ma peine et pour
mon argent.
Dieu préserve, continua-t-il en levant
les yeux au ciel, Dieu préserve tout honnête
homme d' avoir affaire aux personnes
qui ont le pouvoir et la mauvaise volonté
tout ensemble ! Dans quel aveuglement sont
ces idoles de cour qui veulent qu' on les
adore comme des divinités ! Ils ont apparemment
oublié qu' ils ne sont que de misérables
comédiens qui jouent de beaux
rôles, et qu' à la fin de la pièce, c' est-à-dire
de leur vie, ils disparaîtront aussi-bien
que nous.
Mon capitaine m' attendrit par ce discours,
et je me sentis plus pénétré de son
malheur que du mien. Je lui témoignai,
dans les termes les plus forts que mon coeur
et mon esprit me purent fournir, qu' il n' y
avait rien que je ne fusse capable d' entreprendre
pour le tirer de l' embarras où je le
voyais ; en un mot, que j' exposerais volontiers
ma vie pour son service. Il me remercia
de ma bonne volonté ; mais quel secours,
poursuivit-il en souriant, puis-je
attendre de vous, dans la situation où vous
êtes ? Je verrai ce que je pourrai faire, lui
répondis-je. Si je suis jeune, en récompense
la nécessité aiguise l' esprit et peut
suppléer à l' expérience : laissez-moi seulement
rêver aux moyens de vous faire passer
doucement la vie jusqu' à notre embarquement.
Le capitaine sourit encore à ces paroles,
et, sans me répliquer, branla la tête,
pour me marquer qu' il faisait peu de fond
sur des discours qu' un zèle indiscret m' inspirait.
S' il eût connu mes talens, il aurait
mieux jugé de moi ; mais je le forçai bientôt
à me rendre justice.
Comme les galères tardaient à venir,
nous étions obligés de changer souvent de
quartier, et nous logions par étape dans
les villages. à chaque logement, je donnais
une douzaine de billets, qui nous rapportaient
pour le moins douze réaux chacun,
et quelques-uns jusqu' à cinquante chez
les riches laboureurs. Pour moi, j' avais
mon entrée franche dans toutes les maisons,
sans loger dans aucune, et il n' y en
avait point où je ne jouasse de la griffe.
J' aurais, je crois, emporté de l' eau du
puits plutôt que de sortir sans rien prendre.
Par ce moyen je relevai la marmite
renversée de mon capitaine. Il se remit à
tenir table, et la subtilité de mes mains
lui fournissait abondamment de quoi faire
grand' chère à bon marché. Les poules, les
chapons, les oies, les poulets et les pigeons
tombaient dru comme grêle dans sa cuisine,
et je ne le laissais point manquer de
jambons.
Si par hasard il arrivait que le maître
d' une maison me prît sur le fait, si le vol
n' était pas considérable, on n' en faisait
que rire ; et s' il était de conséquence, j' en
étais quitte pour être mené devant mon
capitaine, qui me reprenait d' un air sévère,
et m' envoyait en prison dans une
chambre, où je recevais par son ordre cent
coups de fouet que je ne sentais point,
quoique je les accompagnasse de cris si perçans,
que toute la maison en retentissait.
Il sembait qu' on me mît en pièces, quoique
l' on ne me touchât point du tout. Cela
contentait les personnes volées, et sauvait
l' honneur de l' officier. Quelquefois aussi
les plaignans intercédaient eux-mêmes
pour moi, et par pitié conjuraient le
capitaine de me pardonner ma faute.
Du badinage on passe au sérieux. Après
ces petits coups, j' en voulus faire de plus
importans. Je choisis pour cela cinq ou
six déterminés de la compagnie avec lesquels
je me déguisai pour aller exploiter
sur les grands chemins. Nous arrêtâmes
quelques passans, qui nous donnèrent leur
bourse avec une docilité qui nous épargna
des crimes que leur résistance nous aurait
pu faire commettre. Mais notre capitaine
ne fut pas sitôt informé d' une affaire si
délicate, qu' il en craignit les suites tant
pour moi que pour lui. Il me défendit ce
jeu-là, et il fallut m' en tenir à de plus
innocens, comme à trouver des passe-volans
quand il était question de passer montre.
C' est ce que j' entendais à merveille. Je savais
si bien faire changer de figure au même
soldat, soit par une barbe postiche, soit
par un emplâtre sur l' oeil, qu' il recevait
trois fois la paie sans que l' on reconnût la
supercherie. Enfin je devins si utile au
capitaine, qu' il m' avoua que mon industrie
lui valait mieux toute seule que les
revenant-bons de sa compagnie.
Guzman se rend avec la compagnie à Barcelonne. Il
y joue un tour à un orfèvre, et s' embarque pour
l' Italie.
Les galères arrivèrent enfin à Barcelonne.
Dès que nous en eûmes avis, nous nous y
rendîmes pour nous embarquer. Mais le
temps ne se trouva point favorable pour
cela, et nous fûmes obligés de faire un
assez long séjour dans cette ville. Ce n' était
plus là ce pays de ressource où l' on pouvait
avec un peu d' adresse vivre grassement à
bon marché. Je vis bientôt mon capitaine
tomber dans une mélancolie dont je pénétrai
facilement la cause. Je devais bien
connaître sa maladie, puisque j' étais le
médecin qui l' en avait déjà guéri.
Pour cette fois-là je sentais mon habileté
en défaut, ignorant la carte de Barcelonne
et le génie de ses habitans. Je ne laissai
pas, à tout événement, d' offrir mon
spécifique à mon malade, qui me dit là-dessus
d' un air très-sérieux que nous
n' avions plus affaire à des paysans et qu' il
fallait aller la sonde à la main. Les difficultés
ne firent qu' irriter mon esprit, et il me
vint une idée que je résolus de suivre. J' ai
déjà dit que le capitaine avait des bijoux
qu' il gardait comme une poire pour la
soif. Parmi ces bijoux était un reliquaire
d' or, garni de quelques pierreries, et dont
il parlait de se défaire pour subsister jusqu' à
l' embarquement. Je le priai de me
montrer ce bijou, et je lui demandai s' il
avait assez de confiance en moi pour vouloir
bien me le laisser entre les mains pendant
un jour ou deux, ajoutant que je le
lui rendrais avec usure. à ces mots il prit
un air gai, et me répondit en souriant :
oh ! Oh ! Mon petit ami Guzman, méditeriez-vous
par hasard quelqu' un de ces
tours de passe-passe que vous savez si bien
faire ? Vous n' avez seulement, repris-je,
qu' à me donner le reliquaire, et tenez-vous
gaillard. Si, malgré toutes les mesures que
je pourrai prendre pour faire sûrement le
coup que j' ai dans la tête, j' ai le malheur
d' avoir quelque démêlé avec la justice, du
moins je vous promets de sauver votre honneur
et de porter toute l' iniquité.
Mon capitaine se rendit à cela. Il m' abandonna
le reliquaire en me disant qu' il
souhaitait que je vinsse heureusement à
bout de mon entreprise. Personne n' y avait
plus d' intérêt que lui, puisque tout le profit
lui en devait revenir. Je mis le bijou
dans une bourse que je cachai dans mon
sein, et dont je passai les cordons dans une
boutonnière de mon jupon. Après quoi
j' entrai chez le premier orfèvre qu' on m' enseigna,
et qui, par bonheur pour moi, était
connu dans la ville pour un insigne usurier.
Je lui demandai s' il voulait acheter
un beau reliquaire, et en même temps je
lui montrai celui que j' avais. Je m' aperçus
qu' il en fut très-content, quoiqu' il affectât
de ne le point paraître. Je n' attendis
pas qu' il me fît des questions. Je lui dis que
j' étais soldat dans une compagnie de nouvelles
levées, laquelle devait passer en Italie ;
que j' avais mangé tout l' argent que je
possédais, et que, n' en ayant plus, je me
trouvais réduit à vendre ce bijou pour
n' être pas sans espèces. Allez, poursuivis-je,
allez vous informer de mon capitaine,
des autres officiers, et des soldats même,
qui je suis : ils vous apprendront que je me
nomme Don Juan De Guzman. Sur le rapport
qu' ils vous feront de moi vous verrez
si vous pouvez acheter mon reliquaire en
sûreté. Pendant que vous ferez vos informations,
je vais vous attendre sur le port,
où une affaire m' appelle.
L' orfèvre, qui ne voulait pas laisser
échapper ce bijou, prit son manteau, et
courut sur-le-champ vers le quartier où je
lui dis que nous logions. Il ne manqua pas
d' interroger quelques officiers et des soldats
même pour savoir ce que c' était qu' un certain
Don Juan De Guzman qui se disait
de leur compagnie. Les uns et les autres
(car j' étais généralement aimé) l' assurèrent
que j' étais un jeune homme de qualité
qui avait dessein de passer avec eux
en Italie, et qu' ils m' avaient vu faire une
figure des plus brillantes. Enfin ils lui rendirent
un si bon témoignage de moi, qu' il
vint promptement me chercher sur le port,
où il n' eut garde de ne me pas trouver,
puisque je n' étais là que pour l' attendre et
le friponner. Il me dit en m' abordant qu' il
me priait de lui faire voir encore le reliquaire,
et qu' il l' acheterait. Je le veux
bien, lui répondis-je ; mais tirons-nous
un peu à l' écart ; nous n' avons pas besoin
que le monde s' assemble autour de nous.
Je tirai le bijou de la bourse, et le lui
donnai à considérer de nouveau. Il le regarda
de tous côtés, et, après l' avoir bien
examiné, il me demanda ce que j' en voulais. Je
lui dis deux cents écus d' or, et ce
n' était pas la moitié de ce qu' il valait. Le
vieil usurier feignit d' être étonné de ce
prix, et commença de dire que l' or n' était
pas du plus fin ; outre cela il trouva de
grands défauts dans le travail comme dans
les pierreries ; néanmoins il m' en offrit cent
écus. Je fis le surpris à mon tour. Ce n' est
pas assez, m' écriai-je ; c' est se moquer :
vous abusez de ma situation ; mais quelque
besoin que j' aie d' argent, je vous déclare
que vous ne l' aurez pas à moins de
cent cinquante écus d' or.
Il fit pourtant si bien encore, que j' en
rabattis trente ; de sorte que le marché fut
conclu à cent vingt. Il me pria d' aller avec
lui à sa boutique pour les recevoir ; ce que
je refusai de faire en lui disant que j' attendais
un homme, et que je ne pouvais m' éloigner
du port ; qu' il n' avait qu' à retourner
chez lui chercher la somme dont nous
étions convenus, et qu' il me retrouverait
au même lieu où il me laissait. L' orfèvre,
voyant que je m' obstinais à ne vouloir pas
l' accompagner, et craignant que la personne
qui devait me venir joindre ne fût
un de ses confrères, auquel j' avais peut-être
donné rendez-vous pour le même sujet,
courut au logis avec d' autant plus d' empressement
qu' il avait plus d' envie d' avoir
le reliquaire.
J' aperçus bientôt ce vieux fripon qui revenait
tout essoufflé : il portait dans un petit
sac les cent vingt écus d' or, qu' il me
compta dans la main. Je lui demandai le
petit sac, dans lequel je remis l' or, et lui
offris à la place la bourse où avait été le
bijou ; mais, faisant semblant de ne pouvoir
défaire les cordons, que j' avais exprès
bien attachés, je tirai, comme par impatience,
d' un étui qu' il avait à sa ceinture,
un couteau pour les couper. Quoique cette
action le surprît un peu, il était si éloigné
d' en pénétrer la cause, qu' il reprit le chemin
de sa maison, très-satisfait d' avoir profité
d' une bonne occasion, et ne se doutant
nullement du piége que je lui avais tendu.
Je le laissai faire quelques pas ; puis je
fis signe à un de mes camarades, qui ne
valait pas mieux que moi, et que j' avais
posté dans un endroit avec ordre d' accourir
quand je l' appellerais. Je le chargeai des
écus d' or, que je lui dis de porter à notre
capitaine ; ensuite, courant après mon orfèvre,
que je n' avais pas perdu de vue, je
l' atteignis dans un carrefour où il y avait
par hasard une troupe de soldats assemblés,
et, le montrant du doigt, je me mis à crier :
au voleur ! Seigneurs soldats, au voleur !
Pour l' amour de dieu, arrêtez ce vieux
fripon qui m' a volé ! Ne le laissez point
échapper. Les soldats, dont il y en avait
quelques-uns de notre compagnie, arrêtèrent
aussitôt l' orfèvre en lui demandant
pourquoi il me donnait sujet de me plaindre
ainsi de lui. Il fut d' abord si troublé,
si saisi de crainte et d' étonnement, qu' il
n' eut pas la force de prononcer une parole ;
d' ailleurs quand il aurait parlé, cela
eût été inutile ; la voix de son accusateur
eût étouffé la sienne : on n' entendait que
moi, je criais sans cesse ; et, pour faire
plus d' impression sur les soldats, je me
jetai à genoux devant eux en implorant leur
secours avec de fausses larmes.
Mes seigneurs, leur disais-je, vous voyez
dans ce vieux scélérat le plus grand hypocrite
qu' il y ait en Espagne. J' étais tout à
l' heure avec lui sur le port. Il a remarqué
une bourse dans mon sein ; il m' a demandé
ce qu' il y avait dedans. C' est, lui ai-je
répondu, un reliquaire que mon capitaine,
mon maître, a oublié ce matin sur le chevet
de son lit, et que j' ai pris pour le lui
rendre. Ce voleur que vous tenez m' a prié
d' un air honnête de le lui montrer, en me
disant qu' il était orfèvre et qu' il se connaissait
en bijoux. J' ai contenté sa curiosité.
Après quoi il m' a proposé de lui vendre ce
reliquaire. Cela ne se peut pas, lui
ai-je dit, puisqu' il est à mon maître. En
même temps je l' ai remis dans ma bourse,
qui était attachée à mon jupon. Là-dessus
mon voleur, en m' amusant de paroles, a
tiré de l' étui qu' il porte à sa ceinture un
couteau dont il s' est servi pour couper les
cordons dont vous pouvez encore voir les
bouts. Donnez-vous, s' il vous plaît, la peine
de le fouiller, et vous lui trouverez la bourse
avec le bijou, dont il n' a pas eu le loisir de
se défaire, tant je l' ai suivi de près.
Les soldats le fouillèrent aussitôt ; ils tirèrent
la bourse et le reliquaire qu' il avait
mis dans son sein ; et s' apercevant qu' en
effet les cordons avaient été coupés, ils
demeurèrent convaincus que l' orfèvre était un
fripon. Il avait beau protester et jurer que
je lui avais vendu ce bijou, ils refusèrent
de le croire, ne pouvant se persuader
qu' un vieil orfèvre eût été capable d' acheter
d' un jeune soldat un reliquaire si riche
sans le soupçonner de l' avoir dérobé. Encore
une fois, seigneurs soldats, s' écria
l' accusé, j' ai payé le reliquaire à ce jeune
homme, à telles enseignes qu' il doit avoir
actuellement sur lui cent vingt écus d' or
que je lui ai comptés dans la main. Vous
n' avez qu' à le fouiller à son tour, vous lui
trouverez ces pièces d' or, qu' il vient de
recevoir de moi il n' y a qu' un moment. Les
soldats, pour le contenter, se mirent à me
visiter partout, et voyant que je n' avais
point d' argent, ils commencèrent à l' accabler
d' injures, et même à le battre. Néanmoins,
comme il ne cessait de les prier de
nous mener l' un et l' autre devant le juge ;
ils nous y conduisirent tous deux.
Là, je rapportai l' affaire de la même façon
que je l' avais contée aux grivois, lesquels,
ayant été interrogés par le juge, en
dirent plus qu' il n' en fallait pour faire croire
que l' orfèvre m' avait effectivement pris de
force le reliquaire. D' ailleurs ce bourgeois
étant connu pour un homme fort intéressé
et très-peu scrupuleux, on n' était que trop
disposé à le croire coupable. Le magistrat
toutefois, voulant avoir quelque considération
pour sa famille, qui était des meilleures
de la bourgeoisie, se contenta de lui
faire une forte réprimande, et me remit le
bijou entre les mains, avec ordre de le reporter
à mon maître, ce qui fut exécuté
sur-le-champ.
Le capitaine, quand je lui fis le récit de
cette aventure, rendit grâces au ciel dans
le fond de son âme de ce qu' elle avait eu
une si heureuse fin. Il avait craint, avec
beaucoup de raison, que je ne me tirasse
plus mal d' une affaire si scabreuse, et ma
hardiesse le fit trembler. Quoiqu' il eût seul
profité de la friponnerie, il résolut de se
défaire du fripon ; il eut peur que je ne le
perdisse à la fin par quelques-uns de mes
tours. Il attendait avec impatience le jour
de notre embarquement.
Ce jour si désiré de lui arriva peu de
temps après. Les galères sortirent du port
de Barcelonne, et nous transportèrent heureusement
à Gênes. Nous n' eûmes pas plus
tôt mis pied à terre, que mon capitaine me
dit en particulier : mon cher Guzman, nous
voici enfin dans le pays où vous avez tant
souhaité d' être, car je lui avais fait confidence
du dessein que j' avais d' aller voir
mes parens ; il faut, s' il vous plaît, que
nous nous séparions. J' appréhende comme
tous les diables vos petits coups de main ;
ils pourraient un jour me porter malheur.
Adieu, mon ami, poursuivit-il en me mettant
dans la main une pistole ; je suis fâché
de n' être pas en état de mieux reconnaître
vos services. En achevant ces paroles il
s' éloigna de moi, me laissant si étourdi du
compliment qu' il venait de me faire, que
je ne pus lui dire un seul mot. Mais que lui
aurais-je dit ? Fallait-il lui représenter tous
les périls que j' avais affrontés pour lui ? Il ne
les ignorait pas : c' était même à cause de
cela qu' il me chassait. Je ne devais pas être
si surpris de son procédé. J' avais le destin
que les méchans ont d' ordinaire. On se sert
d' eux tant qu' ils sont utiles ; comme des
vipères et des scorpions, on en tire la substance
pour en composer des remèdes, et
l' on en jette le reste.
Guzman, arrivé à Gênes, prend la résolution d' aller
se présenter devant ses parens. De quelle manière
ils le reçoivent.
Aussitôt que j' eus quitté mon capitaine,
ou, pour mieux dire, quand je vis qu' il
m' abandonnait, je ne songeai qu' à me consoler
de ce malheur. Rien n' était plus propre
à me le faire oublier que de penser
qu' enfin j' étais à Gênes, après avoir si
long-temps souhaité de m' y voir. J' allai
d' abord faire un tour dans la ville, où je
demandai des nouvelles de mes parens.
J' appris qu' ils étaient hauts et puissans
seigneurs et des plus riches de la république.
Cela me causa bien de la joie, et me
fit juger que je recevrais d' eux de grands
secours lorsqu' ils sauraient que j' étais un
extrait de leur noble famille.
En attendant que je fusse en état de les
aller saluer chez eux, je jugeai à propos
de chercher une petite hôtellerie où je
pusse vivre à peu de frais. Ma pistole ne
pouvait me mener loin ; encore fallut-il en
employer une partie en souliers, dont j' avais
un extrême besoin. Mon habit était
déjà bien usé, aussi bien que mes bas et
mon chapeau. Tout mon équipage commençait
à menacer ruine. Tant mieux,
disais-je ; mes parens ne souffriront pas
que je demeure comme je suis, ils ne voudront
pas que je leur fasse déshonneur. Ne
perdons point de temps ; hâtons-nous de
nous faire connaître, pour sortir promptement
de misère.
Me voilà donc à chercher mes parens et
à demander le chemin de leur maison, en
me vantant publiquement d' être de leur
famille ; ce qui leur fut bientôt rapporté
par des gens qui ne les aimaient guère, et
qui, jugeant que la vue d' un jeune homme
si mal équipé ne leur ferait pas grand plaisir,
s' étaient empressés à leur porter cette
agréable nouvelle. Mes généreux parens en
furent au désespoir. Il leur semblait que
ma pauvreté les couvrait d' infamie, et je
ne voudrais pas jurer que, s' ils eussent
pu, sans se commettre, me faire poignarder,
ils n' y auraient pas manqué ; outre
qu' ils n' eussent fait en cela que suivre l' usage
de ce pays-là. Mais, comme on s' entretenait
déjà de moi dans toute la ville,
et que l' on s' y souvenait encore de mon
père, si l' on m' eût vu tout à coup disparaître,
on n' en aurait pas demandé la
cause.
Ne sois pas scandalisé, lecteur, de la mauvaise
opinion que j' ai de mes parens. Je
m' imagine qu' à leur place tu ne ferais pas
autrement qu' eux. Suppose-toi pour un
moment aussi riche qu' ils l' étaient, et me
dis de quelle façon tu recevrais un gueux
qui, tout à coup tombé des nues, viendrait
te saluer au milieu d' une rue en te
disant : bonjour, mon oncle : je suis fils
de votre frère ou de votre mère. Tu trouverais
cela bien mortifiant. J' eus l' imprudence
de me présenter publiquement devant eux : aussi
je n' en abordai pas un qui ne me traitât d' imposteur
et de fripon. Ils accompagnèrent même de menaces ces
deux épithètes : croyez-nous, me dirent-ils ;
ne vous arrêtez point à Gênes, de peur
d' y passer fort mal votre temps. J' avais
beau nommer mon père, et protester qu' il
avait tenu son rang parmi les nobles génois,
tous ses mauvais parens l' avaient
oublié.
Je rencontrai pourtant un soir certain
vieillard qui, sans se découvrir, m' aborda
d' un air doux et honnête. Mon fils, me
dit-il, n' est-ce pas vous qui avez sujet de
vous plaindre de quelques personnes titrées
qui ne veulent pas vous reconnaître
pour un homme de leur sang ? Je répondis
que oui, et je lui dis qui était mon père.
Vous me parlez, reprit le vieillard, d' un
noble que j' ai vu autrefois. Il est constant
qu' il a dans cette ville des parens qui sont
des gens considérables. Je vous dirai même
que je connais un banquier qui doit avoir
été des amis de votre père, et qui demain, car
il est trop tard aujourd' hui,
vous mettra au fait de toute votre famille.
En attendant que je vous mène chez lui,
continua-t-il, venez loger dans ma maison.
Je suis indigné de l' accueil que vos
cousins vous ont fait ; ils devaient plutôt
vous recevoir avec affection. Mais suivez-moi,
et comptez que le banquier vous vengera
bien de leur dureté.
J' acceptai l' offre que ce bon vieillard me
faisait de me donner un logement, en rendant
grâce au ciel d' avoir fait une si heureuse
rencontre. Je n' avais garde de me
défier d' un pareil personnage. Il avait l' air
grave et débonnaire ; sa tête chauve et sa
barbe blanche rendaient sa mine vénérable.
Il s' appuyait sur un bâton et portait
une longue robe. Je le regardais comme un
autre saint Paul. Lorsque nous fûmes dans
sa maison, qui me parut un hôtel magnifique,
il vint un valet qui voulut lui ôter
sa robe ; mais le vieillard ne la quitta point
par un excès de politesse, et renvoya le
valet, après lui avoir dit quelques paroles
italiennes qui furent pour moi de l' hébreu.
Ensuite il me fit entrer dans une salle où
pendant une heure entière il m' entretint
des affaires d' Espagne ; puis, venant insensiblement
à celles de ma famille, il me fit
force questions, particulièrement sur ma
mère, et je n' y répondis point en sot. L' entretien
commençait à m' ennuyer, quand le
valet revint. Ils eurent encore ensemble
une petite conversation en italien, à laquelle
je ne compris rien non plus qu' à la
première ; mais, immédiatement après,
le bonhomme, s' adressant à moi, me dit
en espagnol : je suppose que vous avez
soupé ; il est temps de s' aller coucher : vous
devez avoir besoin de repos. Nous nous reverrons
demain. Puis, se tournant vers le
domestique : Antonio Maria, poursuivit-il,
conduisez ce gentilhomme au plus bel appartement
de ma maison.
J' avais plus d' envie de manger que de
dormir, ou plutôt je mourais de faim,
ayant par malheur dîné ce jour-là fort
sobrement à mon auberge pour mieux ménager
ma pistole qui tirait à sa fin ; néanmoins,
de peur d' abuser des bontés d' un
hôte qui paraissait si disposé à me rendre
service, je suivis son valet, comme si
j' eusse eu le ventre plein. Ce domestique
me fit d' abord traverser une enfilade de
sept à huit pièces pavées d' albâtre, et toutes
plus propres les unes que les autres ;
de là nous entrâmes dans une galerie pour
aller gagner une très-belle chambre, où il
y avait un lit fort riche et bien garni, avec
une tapisserie magnifique. Vous voyez
votre chambre, me dit Antonio Maria, et
le lit qui vous est destiné : il n' y couche
jamais que des princes ou des parens de
mon maître.
Ce valet, après m' avoir laissé considérer
un peu la richesse des ameublemens, s' offrit
à me déshabiller ; mais je m' en défendis
pour cause ; outre que je n' étais pas
bien aise qu' il vît une chemise toute déchirée,
mon habit avait besoin d' une main
plus intéressée que la sienne à me l' ôter
délicatement. Cependant, soit par malice,
soit qu' il crût que je ne m' opposais à sa
bonne volonté que par politesse, il revint
à la charge ; et, se mettant en devoir de me
servir malgré moi, il me prit et me tira si
brusquement une manche, que, si je
n' eusse pas eu la précaution de la tenir de
l' autre main, il me l' aurait sans doute arrachée.
Alors, le priant d' un air chagrin
de me laisser en repos, j' allais tout de bon
me fâcher contre lui, s' il ne se fût point
arrêté pour prévenir ma colère. Je me retirai
dans la ruelle, où, m' étant promptement
défait de mes guenilles qui ne tenaient
qu' à deux lacets, je me fourrai vite
dans le lit, dont je sentis que les draps
étaient propres et parfumés ; après quoi je
dis au valet qu' il pouvait emporter la chandelle.
Je n' ai garde, me répondit-il, ce serait
le moyen de vous faire passer une
très-mauvaise nuit. Il se cache dans cette
chambre, dont le plafond est fort élevé,
de grandes chauve-souris, qui sont assez
communes dans ce pays-ci, et dont vous
seriez incommodé, si vous demeuriez sans
lumière ; ajoutez à cela, poursuivit-il,
qu' il revient dans les principales maisons
de cette ville certains esprits malfaisans,
dont on serait infailliblement tourmenté,
si l' on négligeait d' avoir dans les chambres
des chandelles allumées, dont ces lutins,
à ce qu' on dit, fuient la clarté. Il
me faisait tous ces contes d' un air ingénu,
et je les écoutais avec toute la crédulité
d' un enfant, au lieu de me défier de cet
Antonio Maria, dont la mine fourbe me
devait être suspecte.
Il ne fut pas sitôt hors de ma chambre,
que je me levai pour aller fermer la porte
aux verroux, moins dans la crainte d' être
volé que dans l' espérance d' empêcher par
là les esprits de m' y venir persécuter. Après
cela, me croyant en sûreté, je me recouchai,
et me mis à faire des réflexions sur
les bontés du respectable vieillard chez qui
je me trouvais. Bien loin de le soupçonner
de quelque mauvais dessein, ce que je
n' aurais pas manqué de faire si j' eusse eu
un peu plus d' expérience, je me représentai
qu' il fallait que ce fût quelqu' un de
mes plus proches parens, lequel n' avait
pas voulu se faire connaître ce soir-là,
pour me surprendre plus agréablement le
lendemain matin. Je gagerais bien, disais-je,
qu' à mon réveil je verrai venir un tailleur
qui me prendra la mesure d' un habit.
Je puis compter que j' aurai bientôt toutes
mes petites commodités. Je n' ai pas perdu
ma peine d' avoir passé la mer pour venir
en Italie. C' est ainsi qu' en me berçant des
plus agréables pensées, je livrai peu à peu
mes sens au sommeil le plus profond.
Quoique Antonio Maria m' eût dit que
les esprits malfaisans étaient ennemis de
la lumière, ma chandelle allumée ne put
me garantir des persécutions de quatre figures
de diables qui entrèrent dans ma
chambre. Je n' entendis pas d' abord le
bruit que firent ces démons ; mais, leur
intention n' étant pas de respecter mon repos,
ils s' approchèrent de mon lit, tirèrent
les rideaux, me saisirent tous quatre,
deux par les mains, deux par les pieds,
et m' enlevèrent. Je me réveillai enfin, et,
me voyant suspendu en l' air entre les griffes
de ces quatre diables, je demeurai tellement
épouvanté, qu' on peut dire que
j' étais plus mort que vif. Ils avaient la
forme sous laquelle on représente un démon :
de grandes queues, des masques
effroyables, et des cornes à la tête. Je perdis
l' usage de la voix : à peine me restait-il
quelque sentiment. J' en eus pourtant
encore assez pour invoquer quelques saints
dont les noms se présentèrent à mon esprit ;
mais, quand j' aurais récité des oraisons,
c' eût été autant de bien perdu, je
n' aurais pu chasser ces lutins ; les exorcismes
même auraient été inutiles. J' avais
affaire à des diables baptisés. Ils me mirent
dans une de mes couvertures, en prirent
chacun un coin, et commencèrent à me
berner avec tant de vigueur, qu' ils me
lançaient jusqu' au plafond, contre lequel
je m' imaginais à tout moment que j' allais
me casser la tête ou quelqu' un de mes
bras. J' en fus quitte toutefois pour des
contusions et des meurtrissures. Ils cessèrent
enfin de me faire voltiger, soit par
fatigue, soit qu' ils sentissent que ma peur
était laxative. Ils me couchèrent tout
rompu, puis, m' ayant recouvert, ils éteignirent
la lumière, et s' en retournèrent par
où ils étaient venus.
Je demeurai dans ce pitoyable état jusqu' au
lever du soleil, et la frayeur dont
j' avais été saisi m' agitait encore, lorsque
je fis un effort pour me lever, dans le dessein
de sortir au plus vite d' une maison où
l' on remplissait si mal les devoirs de l' hospitalité ;
mais je ne me levai ni ne m' habillai
point sans ressentir de vives douleurs,
dont je ne pouvais me rappeler la cause
sans donner mille malédictions au vieillard
qui m' avait fait traiter si cruellement. Ce
n' était plus pour moi ce personnage si digne
de vénération, cet homme de bien que je
m' applaudissais d' avoir rencontré ; c' était
alors un vieux sorcier, damné dès ce monde.
Avant que de sortir de la chambre, je fus
curieux de savoir par où les esprits malins
y étaient entrés. J' examinai d' abord la
porte, et, la trouvant au même état où je
l' avais laissée en me couchant, c' est-à-dire
fermée aux verroux, je ne pouvais croire
raisonnablement qu' ils se fussent introduits
par là ; mais, ayant levé une tapisserie, j' aperçus
une grande fenêtre qu' elle couvrait,
et qui donnait sur le corridor. Elle était
même encore ouverte, les lutins ne s' étant
pas mis fort en peine de la fermer. Je ne fis
point de bruit, de peur que les battus ne
payassent encore l' amende, et je n' aspirais
qu' à me tirer de ce maudit endroit. J' étais
déjà dans la galerie lorsque Antonio Maria
vint au-devant de moi pour me dire que
son maître m' attendait dans une église à
deux pas de là. Je ne lui répondis qu' en le
priant de me conduire à la porte de la rue :
ce qu' il fit d' un aussi grand sang-froid que
s' il n' eût pas été un des démons qui m' avaient
si bien berné. Dès que j' eus la clef
des champs, je ne demandai pas mon reste ;
je m' enfuis tout à coup comme si je n' eusse
pas eu le moindre mal. Que la frayeur
prête de force ! J' allais comme la pensée.
D' abord que je me vis en liberté, ma
faim, que la crainte avait suspendue, recommença
de se faire sentir, et devint telle,
qu' il me fallut, pour la satisfaire, acheter
un peu de viande cuite et un morceau de
pain, que je mangeai en marchant toujours.
Je ne m' arrêtai point que je ne fusse
hors de la ville ; mais, alors apercevant
une taverne, j' entrai dedans pour boire un
coup. Le vin, que je trouvai bon, ranima
mon courage ; de manière qu' après un petit
repas je pris la route de Rome en m' occupant
du gracieux accueil que mes parens
m' avaient fait, et surtout de celui du vieillard.
Je fis serment de ne jamais oublier la
détestable nuit que ce vieux loup gris m' avait
procurée en me menant loger chez lui,
et d' en tirer vengeance, si la fortune m' en
fournissait l' occasion.
Du parti que Guzman prit en sortant de Gênes.
Je m' éloignais de Gênes sans tourner la
tête pour regarder cette ville, comme si
j' eusse craint d' être changé en pierre. Je
ressemblais à un échappé de la bataille de
Roncevaux, et je marchais toujours sans
tenir de route assurée, quoique j' eusse dessein
d' aller à Rome. Enfin j' arrivai à un
bourg à dix milles de Gênes, et je m' y arrêtai
pour me délasser pendant quelques
heures. J' achevai là de dépenser ma pistole ;
ensuite, m' abandonnant à la providence,
je poursuivis mon chemin.
Je me trouvai bien heureux d' être accoutumé
à la mauvaise fortune, et d' avoir
déjà quelques principes de l' art de gueuser ;
sans cela, que serais-je devenu ? J' aurais
été fort à plaindre ; au lieu qu' avec le talent
d' exciter la charité du prochain on peut
sans argent voyager en Italie. Il faut rendre
cette justice aux italiens, qu' il n' y a
point dans le monde de nation plus charitable
que la leur. Pour preuve de cela,
c' est que je poussai jusqu' à Rome sans dépenser
même un sou de tout l' argent que
je reçus en chemin, et que je gardai. On
me donnait dans les villages plus de viande
et de pain que je n' en pouvais manger. La
gueuserie en ce pays-là est donc d' une
grande ressource pour les gens d' esprit malaisés
qui veulent sacrifier à la paresse ;
aussi je m' acoquinai si fort à ce métier,
que je n' en cherchai plus d' autre. Il est vrai
que, me voyant dans la capitale du monde
catholique avec assez d' argent pour m' habiller,
je fus au commencement un peu
tenté de le faire, pour me mettre en état
d' aller présenter mes services à quelque
grand seigneur ; mais je résistai courageusement
à ce désir, qui me parut une tentation
du diable.
Oh ! Oh ! Guzman, me dis-je à moi-même,
avez-vous envie de vous donner ici les
mêmes airs qu' à Tolède ? Si, par malheur,
quand vous aurez employé tout votre magot
à vous habiller, vous ne trouvez point
de condition, qui vous nourrira, mon ami ?
D' ailleurs pensez-vous qu' un bel habit neuf
soit propre à rendre le monde charitable.
Détrompez-vous ; vous ferez beaucoup
mieux vos orges vêtu comme vous êtes.
Croyez-moi, profitez de vos vieilles folies
au lieu d' en vouloir faire de nouvelles. Demeurez
tranquille, et n' ayez point de vanité. En me
parlant de cette sorte je tirai
ma bourse et lui fis un nouveau noeud ; puis
apostrophant les espèces qui étaient dedans :
demeurez enfermées là, leur dis-je,
jusqu' à ce qu' il s' offre une meilleure occasion
de sortir.
Je commençai donc à promener mes
haillons dans les rues de Rome, et à demander
l' aumône en gueux qui déjà se
croyait un maître, et qui pourtant n' était
encore qu' un apprenti en comparaison des
mendians de ce pays-là. Il y en eut entre
autres un jeune qui, remarquant de quelle
façon je m' y prenais, jugea que j' avais besoin
de leçons, et voulut bien m' en donner.
Nous nous associâmes tous deux ; et,
pour me rendre plus utile à la société, il
m' apprit les différentes manières et les
tons divers dont il fallait demander aux
uns et aux autres, sans parler de la variété
des discours qu' on leur devait tenir. Les
hommes, me dit-il, ne sont point touchés
de ces voix plaintives et lamentables dont
les gueux font retentir les airs ; ils mettent
plus volontiers la main à la poche quand
on leur demande simplement pour l' amour
de Dieu. Quant aux femmes, continua-t-il,
comme les unes sont dévotes à la sainte
vierge, les autres à notre-dame du rosaire,
c' est par là que nous les empaumons. Il est
bon aussi de leur souhaiter qu' elles soient
préservées de tout péché mortel, de faux
témoignage, du pouvoir des traîtres et des
méchantes langues. Ces sortes de voeux,
faits en termes énergiques et d' une voix
forte, leur arrachent l' argent du fond de
l' âme.
Il m' enseigna de plus de quelle manière
on pouvait inspirer de la compassion aux
riches, et, ce qui est encore plus difficile,
aux dévots de profession. En un mot, je
reçus de lui de si bonnes instructions, que
je m' en trouvai fort bien. Je ne savais que
faire de tout ce qu' on me donnait. Je connaissais
déjà Rome, depuis le pape jusqu' au
dernier de ses marmitons. De peur de fatiguer
mes pratiques à force de leur demander,
j' avais divisé la ville en sept quartiers,
dont j' en visitais régulièrement un chaque
jour. Je n' étais pas moins exact à parcourir
les églises quand on y célébrait des
fêtes, et je faisais alors dans ces endroits-là
de copieuses recettes de menues monnaies.
à l' égard des morceaux de pain qui m' étaient
ordinairement donnés aux portes des
maisons, j' en vendais le superflu aux pauvres
honteux, qui, par la secrète assistance
des fidèles, étaient en état de les payer
comptant. Des villageois, et d' autres gens
qui engraissaient de la volaille et des cochons,
en achetaient aussi ; mais les faiseurs
de pain d' épice étaient ceux de mes
chalands avec qui je trouvais le mieux mon
compte. Je faisais encore de l' argent de toutes
les vieilles hardes que m' apportaient
pour me couvrir la peau les personnes
charitables, qui ne pouvaient sans pitié
voir un garçon de mon âge presque nu,
surtout pendant l' hiver.
Depuis ce temps-là, ayant fait connaissance
avec les premiers docteurs de notre
faculté de gueuserie, j' achevai de me perfectionner
par leurs conseils et par leur
exemple. J' allais avec eux dans les grandes
maisons, quand on y faisait des aumônes
publiques. Un jour que nous étions une
trentaine pour le moins à la porte de l' hôtel
de l' ambassadeur de France, j' entendis un
de mes confrères qui disait derrière moi :
regardez ce vilain gourmand d' espagnol ;
il gâte le métier. S' il arrive le ventre plein
dans un endroit où quelqu' un lui présente
de la soupe ou de la viande, il n' en veut
point. Cela nous perd : on juge par là que
les pauvres pour la plupart en ont plus qu' il
ne leur en faut. Un de nos anciens, qui me
connaissait, ayant ouï ces paroles, dit au
gueux qui venait de les prononcer : paix,
camarade. Ne voyez-vous pas bien que c' est
un étranger qui n' est pas encore instruit
de nos règles ? Laissez-moi faire ; je veux
l' endoctriner. Il n' a pas la tête dure, et je
puis vous assurer que dans peu il en vaudra
bien un autre.
Après avoir ainsi pris mon parti, il m' appela
tout bas, et, me tirant à l' écart, il
me fit plusieurs questions. Il me demanda
de quel endroit d' Espagne j' étais, comment
je me nommais, depuis quel temps je demeurais
à Rome ; et quand j' eus répondu
à tout cela très-laconiquement, il me représenta,
mais avec beaucoup de douceur,
les considérations mutuelles que les pauvres
se devaient les uns aux autres pour
le decorum de la gueuserie ; qu' ils étaient
obligés d' être unis et de s' entendre comme
des frères en foire. De là, s' engageant dans
un grand détail, il me révéla des secrets
qui me firent bien connaître que j' étais encore
fort au-dessous de ces grands hommes.
Il m' apprit, entre autres choses dont je n' avais
de ma vie entendu parler, de quelle
façon je pouvais élargir mon estomac, et
manger quatre fois plus qu' à mon ordinaire
sans en être incommodé. Il n' oublia pas de
me remontrer que je devais, lorsque je
mangerais devant le monde, faire paraître
une extrême avidité. Ce qui était essentiel,
disait-il, pour persuader que les pauvres
mouraient de faim. Après cela il finit en
me disant à quelles heures il fallait que
j' eusse soin de me rendre à tels et tels endroits,
dans quelles maisons il m' était permis
d' entrer dans la cuisine, et même jusque
dans la chambre, et il me marqua celles
dont il m' était défendu de passer la porte.
Je m' imaginais qu' il avait épuisé la matière,
et cependant toutes ces choses n' étaient
encore rien au prix des lois de la
gueuserie. Il me les fit lire chez lui, où il
me mena dès que l' aumône de l' ambassadeur
de France eut été distribuée. Il ne se
contenta pas de me donner la lecture de
ces lois admirables, il m' en laissa prendre
une copie, afin, me dit-il, que, cessant
d' y contrevenir par ignorance, je ne commisse
plus d' actions scandaleuses. Je n' ai
pas cru, lecteur, devoir supprimer ces
statuts. Je vais te les rapporter tels qu' ils
me furent communiqués. S' il y a des personnes
qui n' aiment point les peintures
dans les moeurs basses, est-il juste que,
pour m' accommoder à l' excès de leur délicatesse,
je ne te montre pas un tableau
qui peut te faire plaisir ?
Les lois de la gueuserie.
Comme les gueux de chaque nation se font
distinguer par la manière dont ils demandent
l' aumône, que les allemands mendient
par troupes et en chantant, les français
en priant, les flamands en faisant des
révérences, les bohémiens en disant la
bonne aventure, les portugais en pleurant,
les italiens en haranguant, les anglais en
injuriant, et les espagnols en grondant
d' un air orgueilleux, nous leur ordonnons
à tous d' observer les statuts suivans, sous
peine de désobéissance :
1 nous défendons à tout mendiant
blessé ou estropié, de quelque nation qu' il
soit, de paraître dans les endroits où seront
d' autres gueux pleins de vigueur et de santé,
à cause de l' avantage qu' il aurait sur eux ;
comme aussi nous faisons défense à ceux
qui n' ont aucune incommodité de faire aucune
liaison, de quelque façon que ce
puisse être, avec des aveugles, diseurs d' oraisons,
saltimbanques, poëtes, musiciens,
captifs rachetés, ni même avec de vieux
soldats échappés d' une déroute, non plus
qu' avec des matelots sauvés d' un naufrage.
Quoiqu' ils demeurent tous d' accord qu' il
faut demander la charité pour subsister,
leur manière de gueuser étant différente,
il est nécessaire que chaque société s' en
tienne à ses règlemens.
2 nous ordonnons que dans chaque
pays les mendians aient des tavernes fixes,
où puissent présider trois ou quatre de
leurs anciens avec leurs bâtons à la main
pour marque de leur autorité, auxquels dits
anciens nous donnons pouvoir de s' entretenir
dans lesdites tavernes de toutes les
affaires du monde, et de dire avec liberté
tout ce qu' ils en pensent ; permettons en
même temps aux autres gueux de compter
leurs faits héroïques, ainsi que les exploits
de leurs prédécesseurs, et de parler de
batailles où ils ne se seront point
trouvés.
3 que tout pauvre mendiant soit tenu
de porter à la main un bâton, ferré même,
s' il se peut, pour s' en servir dans l' occasion,
à peine de s' en repentir.
4 qu' il prenne garde surtout d' avoir sur
lui quelque chose de neuf ; que tous ses
vêtemens soient usés, déchirés ou rapiècetés,
rien ne produisant un plus mauvais
effet que de gueuser avec un habit neuf :
bien entendu toutefois que, si, en demandant
l' aumône, un mendiant reçoit quelque harde neuve,
il pourra s' en parer le jour qu' il
l' aura reçue, mais non pas plus
long-temps ; nous voulons qu' il s' en défasse
dès le lendemain.
5 pour prévenir toute dispute qui pourrait
naître entre les confrères pour les postes,
nous entendons que l' ancienneté de la
possession prévale, et qu' on n' ait aucun
égard pour les personnes.
6 que deux mendians, infirmes ou estropiés,
gueusent ensemble s' ils veulent,
et se traitent de frère ; mais qu' ils affectent
de demander l' aumône tour à tour d' un ton
de voix différent, et de façon que l' un ne
commence que quand l' autre aura fini.
Qu' ils marchent sur la même ligne des deux
côtés d' une rue, en chantant chacun ses
disgrâces, et qu' ils partagent ensuite ce
qu' ils auront gagné.
7 qu' il soit permis à un gueux de
porter pendant l' hiver un vieux torchon
sur sa tête en guise de bonnet, tant pour
se garantir du froid que pour faire le malade.
De plus, il pourra se servir de deux
potences, et avoir un pied attaché au
derrière.
8 tout mendiant peut avoir bourse et
bourson ; mais il ne doit recevoir l' aumône
que dans son chapeau.
9 qu' aucun de nos confrères n' ait l' indiscrétion
de découvrir les mystères de notre
société aux personnes qui n' y seront pas
initiées.
10 si quelqu' un de nos pauvres est assez
heureux pour faire une découverte dans
l' art de gueuser, il faut qu' il la communique
à la compagnie, afin qu' elle puisse
s' en servir, les biens de l' esprit devant être
communs entre tous les frères gueusans.
Cependant, pour récompenser l' inventeur
et mieux exciter son génie à découvrir de
nouvelles ruses, nous lui accordons un
privilége exclusif pour jouir trois mois de
son travail, et pendant ce temps-là nous
défendons à tous ses autres confrères de le
contrefaire, à peine de confiscation à son
profit de tout ce qu' ils pourraient avoir
gagné par ce moyen.
11 nous exhortons les frères à s' indiquer
franchement et de bonne foi les uns
aux autres les maisons où ils auront appris
que l' on doit faire la charité publiquement
ou en particulier, spécialement
les maisons où l' on joue, et celles où les
galans vont courtiser leurs dames, les
aumônes étant certaines dans ces
endroits-là.
12 que nos gueux soient avertis de ne
pas mener avec eux des chiens de chasse,
comme chiens couchans et lévriers, ni
même des roquets, les aveugles seuls ayant
droit de se faire accompagner dans la ville
par un petit chien attaché à une ficelle.
Cette défense pourtant ne regarde pas ceux
de nos frères qui ont des chiens à talens.
Nous permettons à ces derniers de continuer
à leur faire faire leurs exercices ordinaires ;
qu' ils les fassent danser ou sauter
dans des cerceaux ; mais qu' ils ne s' avisent
pas de s' arrêter devant la porte d' une église
où il y aura d' autres gueux de la société,
attendu que cela porterait à ceux-ci un notable
préjudice.
13 qu' un mendiant se garde bien d' aller
acheter au marché de la viande ou du poisson
pour son compte, à moins que la
nécessité ne l' y oblige ; car cette action est
d' une très-dangereuse conséquence.
14 nous permettons aux gueux qui n' ont
point d' enfans d' en louer jusqu' à quatre
pour les mener avec eux dans les églises
les jours de fêtes ; mais qu' ils n' en prennent
pas au-dessus de cinq ans, et, s' il se peut,
que ces enfans paraissent jumeaux. Si c' est
une femme qui les mène, qu' elle ne manque
pas d' en avoir un pendu à la mamelle ;
et si c' est un homme, qu' il ait soin d' en
porter toujours un entre ses bras ; il tiendra
les autres par la main.
15 que ceux qui auront des enfans les
dressent, jusqu' à l' âge de six ans, à bien
quêter dans les églises : qu' ils les laissent
aller seuls, sans pourtant les perdre de
vue, après leur avoir appris à demander
l' aumône pour leurs pères et mères qui
sont dans leur lit, malades à l' extrémité.
Mais sitôt que ces mêmes enfans auront
attrapé leur septième année, nous ordonnons
qu' on les abandonne à leur propre
conduite, comme déjà majeurs, et qu' on
se contente de les assujettir à se rendre au
logis aux heures réglées.
16 les gueux de la vieille roche, ceux
qui se font un point d' honneur de marcher
sur les pas de leurs ancêtres qui les ont
élevés dans la gueuserie, ne consentiront
jamais que leurs enfans embrassent une
autre profession que la leur, ni qu' ils s' abaissent
à servir quelqu' un ; et si ces enfans
veulent se montrer dignes de leurs
pères, ils auront en horreur toute autre
condition.
17 quoique la sainte paresse soit la première
divinité dont nous encensions les
autels, nous jugeons à propos de prescrire
à nos mendians les heures auxquelles ils
doivent se lever. Qu' ils soient habillés et
même sortis de chez eux à sept heures en
hiver et à cinq en été ; qu' ils se mettent encore
plus tôt en campagne, s' ils se sentent
le coeur au métier ; et qu' ils se retirent dans
leurs gîtes une demi-heure avant la nuit,
si ce n' est dans les cas extraordinaires, et
qui leur seront annoncés par les anciens de
la société.
18 seront déclarés infâmes et bannis de
la compagnie tous ceux qui seront assez
hardis pour escamoter, recéler, dépouiller
les petits enfans, ou faire d' autres
friponneries.
19 voulant traiter favorablement les jeunes
gens qui s' engagent avec ferveur dans
notre état, nous statuons et ordonnons qu' à
l' avenir un frère qui aura douze ans accomplis
ne sera plus obligé de faire que
trois années de noviciat, au lieu de cinq ;
et nous prétendons qu' après ledit temps de
trois années il soit tenu pour profès, et
reconnu pour un sujet qui a dûment satisfait
à l' institution.
20 nous exigeons en même temps dudit
frère qu' il fasse serment d' être fidèle à
la société, de ne la point quitter, et de ne
songer jamais à se soustraire à notre obéissance
sans notre congé spécial ; promettant
encore de garder religieusement nos statuts
sous les peines portées par eux.
De l' aventure désagréable qui arriva au pauvre
Guzman en gueusant dans la ville de Rome pendant
le temps de la méridienne.
Outre ces lois, le docteur qui venait de
me les communiquer m' en apprit encore
d' autres, qu' il me dit avoir été établies par
les plus fameux mendians d' Italie, et particulièrement
par le célèbre Albert, surnommé par excellence
Messer Morcon, c' est-à-dire Grand-Boyau, que l' on
regardait à Rome comme le généralissime des
gueux. Il méritait véritablement ce titre,
et même celui de prince de la gueuserie,
ou, si vous voulez, d' archigueux de la
chrétienté.
Il était digne de gouverner l' empire des
fainéans, tant à cause de sa bonne mine
que de ses moeurs et de son esprit. Il
mangeait dans un seul repas deux fressures
entières de mouton, avec les pieds, une tétine
de vache, et dix livres de pain, sans
parler des graillons dont il était rarement
dépourvu : ajoutez à cela qu' il buvait à
proportion. Il est vrai qu' il recevait en
récompense plus d' aumônes lui seul que dix
pauvres des plus estropiés ; aussi avait-il
besoin d' une plus grande assistance que
les autres. Quoiqu' il mangeât toutes les
provisions qu' on lui donnait, et qu' il
employât tout son argent à boire, il se trouvait
souvent obligé d' avoir recours à la cuisine
des autres gueux, qui, comme ses
vassaux, se faisaient un plaisir de contribuer
à sa subsistance. Il ne parut jamais
soûl ni de vin ni de viande. Il allait ordinairement,
en hiver comme en été, l' estomac et le ventre nus ;
point de chemise, point de bas. Il
avait la tête découverte en
tout temps, le menton bien rasé, et la
peau si luisante, qu' elle semblait avoir été
frottée de lard.
Entre autres règlemens que fit ce Messer
Morcon pendant son règne, il y en a un
qui mérite bien d' être rapporté. Il ordonna
aux mendians de sa société de coucher sur
la terre sans matelas ni oreiller, et de cesser
de gueuser dans la journée dès qu' ils
auraient gagné de quoi vivre tout le jour,
disant qu' un véritable gueux devait être
entièrement abandonné à la providence et
ne songer jamais au lendemain.
J' appris par coeur toutes les lois de gueuserie
que mon docteur m' avait enseignées ;
mais je me contentais d' observer les plus
essentielles. Néanmoins, comme j' avais
l' ambition de vouloir me distinguer dans
toutes les professions que j' embrassais, il
m' arrivait souvent de hasarder des démarches
qui ne tournaient ni à mon honneur
ni à mon profit. Telle fut entre autres celle
que je fis un jour du mois de septembre. Il
faisait une chaleur excessive ; je m' avisai
l' après-dînée, entre une heure et deux,
d' aller dans les rues de Rome demander
l' aumône de porte en porte. Je m' étais mis
dans la tête qu' on ne manquerait pas de
croire qu' il fallait que je fusse bien pressé
par la faim pour gueuser à pareille heure
par un temps si chaud. Je comptais que ce
serait à qui m' apporterait des vivres ou de
l' argent ; néanmoins je parcourus tout un
quartier sans recueillir d' autres fruits des
lamentations dont je faisais retentir l' air
que des rebuffades et des injures.
Je gagnai un autre quartier, dans l' espérance
d' y trouver des coeurs plus sensibles
à mes cris. Je frappai à une porte avec
mon bâton ; personne ne me répondit. Je
recommençai jusqu' à trois ou quatre fois
très-rudement ; mais, dans le temps que
je m' obstinais à vouloir que quelqu' un de
la maison me fît connaître qu' on m' y entendait,
il parut à une fenêtre un garçon
de cuisine, qui lavait apparemment la
vaisselle, et qui, pour prix de mon opiniâtreté,
me versa sur la tête une chaudronnée
d' eau bouillante ; après quoi il se
mit à crier : gare l' eau là-bas .
Sitôt que je me sentis baptiser si chaudement,
je poussai un cri effroyable et fis
mille grimaces, comme si j' eusse souffert
de cuisantes douleurs. Dans un moment je
me vis entouré d' une grande quantité de
monde. Les uns blâmèrent le garçon de
cuisine ; mais tous les autres me dirent
que j' avais tort d' aller ainsi réveiller les
honnêtes gens qui dormaient, et que, si
je n' avais point envie de prendre du repos,
je ne devais pas du moins troubler celui
des autres. Il y en eut pourtant quelques-uns
qui furent touchés de compassion, et
qui, pour me consoler de ce triste accident,
me mirent dans la main quelque
monnaie, avec quoi je me retirai pour aller
m' essuyer au logis. C' est fort bien fait, me
disais-je en chemin. Ne te contenteras-tu
jamais du nécessaire ? Quel démon t' a
trompé en te poussant à faire ce que les
autres ne font point ?
J' étais déjà fort près de chez moi lorsqu' un
des plus anciens de notre société,
et mon voisin, m' appela. J' entrai dans une
cave où il faisait sa résidence. Il me présenta
un vieux tabouret boiteux, et quand
je fus assis, il me demanda d' où je venais,
de quel bain je sortais, et qui m' avait si
bien ajusté. Je lui contai mon aventure. Il
en rit de tout son coeur. C' était un vieillard
originaire de Cordoue, né, élevé et
destiné à mourir dans la gueuserie. Mon
pauvre Guzman, me dit-il, je crains fort
que tu ne sois jamais qu' un benêt. Il coule
dans tes veines un sang trop chaud. Tu
veux être maître avant que d' avoir été disciple.
Ne vois-tu pas bien que tu as mal
fait de t' écarter de nos coutumes ? Mais,
puisque nous sommes tous deux du même
pays, et que ta jeunesse te rend excusable,
je veux t' enseigner tous tes devoirs.
Premièrement, mon ami, apprends qu' on ne
donne point l' aumône à Rome l' après-midi.
Les bourgeois, aussi-bien que les personnes
de qualité, font dans ce temps-là
ce que nous appelons la sieste en Espagne,
et c' est leur faire de la peine que de les
éveiller ou les empêcher de s' endormir.
Quand un pauvre a demandé deux fois
d' un ton élevé l' aumône à une porte, et
qu' on ne lui répond rien, c' est une marque
qu' il n' y a personne au logis, ou qu' on
n' y veut pas être ; et par conséquent il
doit passer son chemin sans s' arrêter à
perdre là son temps. Ne sois pas assez
imprudent pour ouvrir une porte fermée,
encore moins pour entrer dans la maison ;
demande de la rue, de peur des chiens du
logis, qui savent bien nous distinguer des
autres hommes, et qui, nous regardant
comme leurs rivaux, nous haïssent naturellement.
Un des meilleurs avis que je puisse te
donner, poursuivit-il, c' est de t' avertir
que tu es espagnol ; ce qui suppose en toi
une disposition prochaine à brusquer ceux
qui te refuseront la charité. Ainsi, quand
tu t' adresseras à quelqu' un de ces mauvais
riches qui non-seulement ne nous assistent
jamais, mais qui nous reprochent
même avec aigreur notre fainéantise, songe
qu' il ne faut répondre à ses discours durs
que par des paroles pleines de douceur et
d' humilité. Autre conseil très-important.
Si par hasard, ce qui m' est arrivé cent fois
en ma vie, tu t' approches d' un cavalier
qui, dans le moment que tu lui demandes
l' aumône, ôte son gant et met sa main dans
sa poche, je ne te défends pas de sentir de
la joie à cette action ; mais, si tu t' aperçois
qu' il n' a fouillé dans sa poche que
pour en tirer son mouchoir, n' en témoigne
aucun chagrin et ne gronde pas entre tes
dents ; car peut être a-t-il près de lui un
autre cavalier qui veut te faire l' aumône,
et que tes murmures détourneraient de son
dessein.
Après que le vieux cordouan m' eut
donné ces préceptes politiques, il m' apprit
de quelle manière on pouvait faire
naître une fausse lèpre et des ulcères ;
comme on faisait enfler une jambe ; par
quelle adresse un bras paraissait tout
disloqué, et avec quoi l' on rendait un visage
plus pâle que celui d' un mort. Il possédait
enfin mille secrets curieux qu' il eut la
bonté de me communiquer, tant par amitié
pour moi que de crainte de s' en aller
dans l' autre monde sans les avoir laissés
à personne. En effet, il cessa de vivre peu
de jours après.
De l' agréable vie que Guzman menait avec ses
confrères. Relation du voyage qu' il fit à Gaëte.
Histoire d' un gueux qui mourut à Florence.
Malgré la disposition textuelle du dixième
statut de la gueuserie, je ne jugeai
point à propos de faire part à mes confrères
des secrets du cordouan, qui ne les
avait révélés qu' à moi. Cependant nous
vivions tous ensemble dans une union parfaite.
Nous nous assemblions quelquefois
le soir jusqu' à dix ou douze, et nous passions
le temps à disputer sur les exclamations
nouvelles que chacun de nous inventait.
Il y avait même des gueux qui découvraient
des manières de bénédictions
dont ils faisaient trafic, et qu' ils vendaient
aux autres, qui les achetaient à cause de
la nouveauté.
Les jours de fête nous étions de grand
matin dans les églises, où il y avait indulgence
plénière. Nous nous empressions à
occuper les meilleures places. C' était à qui
serait auprès du bénitier ou à l' entrée de
la chapelle de la station. Nous y demeurions
toute la matinée, et le plus souvent
nous sortions de la ville le soir pour courir
les villages des environs, aussi-bien que
les fermes et les maisons de plaisance, d' où
nous ne revenions guère sans être chargés
de pièces de lard, de pain, d' oeufs et de
fromages, quelquefois même de vieilles
hardes, tant nous savions exciter la pitié
des bonnes gens de la campagne. Si quelque
personne de considération venait à paraître sur
notre chemin, du plus loin que
nous l' apercevions, nous commencions à
former un concert de voix plaintives et à
demander l' aumône pour lui donner tout
le temps de mettre la main à la poche :
autrement elle aurait pu passer sans vouloir
s' arrêter.
Lorsque nous rencontrions plusieurs bourgeois
ensemble, et que nous avions le loisir
de nous préparer à les aborder, chacun de
nous jouait son rôle. L' un faisait le boiteux,
l' autre l' aveugle, celui-ci le manchot,
celui-là le muet ; un autre se tordait la
bouche ou marchait les jambes renversées ; un
autre marchait avec des potences ; nous
faisions enfin toutes sortes de figures, ayant
soin que les plus habiles de notre bande fussent
à la tête pour rendre la scène plus
touchante.
Il fallait entendre les voeux que nous
faisions pour tirer la moelle de leur bourse ;
nous souhaitions que Dieu leur voulût donner
des enfans, bénir leur commerce et
leur conserver la santé ; par de semblables
souhaits nous les engagions à remplir les
nôtres. Il ne se faisait pas une partie de
plaisir, pas un festin dont nous ne tirassions
pied ou aile ; nous étions pour cela
des animaux de haut nez. Nous ne manquions
pas de nous rendre en petit nombre
à l' endroit où se donnait la fête, et d' y
trouver nos franches lippées. Hôtels d' évêques,
de cardinaux, d' ambassadeurs, toutes les
grandes maisons nous étaient ouvertes ;
nous les occupions l' une après l' autre.
Ainsi nous possédions tout, quoique nous
n' eussions rien.
Je ne sais comment mes camarades se
trouvaient affectés quand ils recevaient la
charité des mains d' une dame jolie ; pour
moi, misérable pécheur, lorsque je me
présentais devant une jeune personne qui
m' enchantait par sa figure, je lui demandais
l' aumône en face, et la regardais fixement
entre deux yeux. Si elle me donnait
elle-même de l' argent, je pressais tendrement
sa main entre les miennes, et la
baisais avant qu' elle m' échappât. Mais je
faisais cette action téméraire d' un air si
respectueux, ou, pour mieux dire, si hypocrite,
que la dame, n' étant point en garde
contre mon plaisir, prenait ce trait insolent
pour un transport de reconnaissance.
Les plaisirs de la vie, que l' on croit faits
pour les grands du monde et pour les riches,
sont plutôt le partage des gueux, qui en
savourent la douceur avec plus de licence,
plus de goût et plus de tranquillité qu' eux.
Quand les pauvres n' auraient pas d' autres
avantages que celui de pouvoir demander
et recevoir sans peine et sans honte, c' est
un privilége que le reste des hommes n' a
pas, si nous en exceptons les souverains,
qui peuvent aussi sans rougir demander à
leurs peuples ; mais la différence qu' il y a
entre les souverains et les gueux, c' est que
les premiers demandent souvent de l' argent
à des gens pauvres, et qu' au contraire
les autres n' en demandent guère qu' à des
personnes plus riches qu' eux. Il n' est
donc point d' état plus heureux que celui
des mendians ; mais tous ne connaissent
pas leur bonheur. La plupart, uniquement
occupés des délices de la vie animale, ne
jouissent que d' une partie de leur félicité ;
ils ne sentent pas combien il est doux de
vivre dans l' indépendance, sans procès,
et sans crainte d' avoir mal placé son argent ;
d' être au-dessus des intrigues d' état,
des affaires, du négoce, et de tous les
embarras où les autres sont plongés jusqu' à
leur mort. Certes, le premier qui embrassa
ce genre de vie devait être un grand
philosophe !
Je croirais volontiers les gueux affranchis
du pouvoir de la fortune, si de temps en
temps cette malicieuse déesse ne prenait
plaisir à l' exercer sur eux en leur faisant
éprouver de petites disgrâces, comme celle
qui m' arriva dans la ville de Gaëte, où je
voulus aller par curiosité, m' imaginant
qu' un homme qui pouvait déjà se donner
pour habile dans le métier ne serait pas
plus tôt dans ce pays-là, qu' il tomberait
sur lui une grêle d' aumônes. Je n' y fus pas
sitôt rendu, que, me couvrant la tête d' une
fausse teigne, que je savais admirablement
bien faire, je me plaçai à la porte d' une
église. Le gouverneur de la ville passa près
de moi par hasard, et, après m' avoir regardé
avec quelque attention, me fit la
charité. Un assez grand nombre d' habitans
des deux sexes suivirent son exemple, et
ce fut une bénédiction pendant cinq ou
six jours ; mais l' avidité, comme l' on dit,
fait crever le sac. Un jour de fête, ma teigne
me paraissant une invention usée, il
me prit envie d' avoir un ulcère à la jambe ;
et je m' en fis bientôt venir un en me
servant du secret que le vieux cordouan
m' avait enseigné.
Ayant donc mis ma jambe dans un état
à me rapporter, à ce qu' il me semblait, autant
qu' une bonne vigne, j' allai me poster
avantageusement à la porte d' une autre
église. Là, commençant d' une voix dolente
à vouloir exprimer les douleurs que me
causait mon ulcère, je m' attirai les yeux
des personnes qui passaient. Il me parut
même que j' excitais leur compassion, quoique
mon visage vermeil, car j' avais négligé
de le rendre pâle, démentît mes plaintes
et dût inspirer de la défiance ; mais
les bonnes gens n' y regardent pas de si
près, et je recevais plus d' aumônes seul
que tous les autres gueux qui étaient là,
et qui m' auraient voulu au diable avec
mon ulcère.
Le gouverneur, pour mes péchés, s' avisa
de venir entendre la messe dans cette église.
Il jeta la vue sur moi, et me reconnut à
la voix. Il lui aurait été impossible de me
démêler autrement, puisque j' avais alors
la tête enveloppée d' une serviette qui me
descendait jusque sur le nez. C' était un
homme qui avait de l' esprit et beaucoup
d' expérience. Dès qu' il m' eut remis, je
m' imagine qu' il dit en lui-même : depuis
quatre jours que j' ai vu ce drôle-là, se
peut-il qu' il lui soit venu un ulcère à la
jambe ? Il y a quelque chose là-dessous :
approfondissons un peu cela. Mon ami, me
dit-il en m' adressant la parole, vous êtes
tout nu ; votre misère me touche ; suivez-moi,
je veux vous faire donner une chemise.
J' eus l' imprudence de lui obéir, sans le soupçonner
d' aucun mauvais dessein ; car, pour peu que je me
fusse douté de celui qu' il avait, je te réponds que,
malgré les gens de sa suite, je me serais
dérobé au châtiment qu' il me préparait.
Lorsque nous fûmes arrivés chez lui, il
m' envisagea d' un air si froid et si sévère,
que j' en conçus un malheureux présage ;
puis il me demanda si ce n' était pas moi
qu' il avait vu à la porte d' une église, la
tête couverte de teigne. Je pâlis à cette
question, et n' eus pas la hardiesse de répondre
que non. Là-dessus, il voulut voir
ma tête, et, n' y remarquant pas la moindre
apparence de teigne, il me dit : apprends-moi
par quel remède singulier tu
t' es guéri si parfaitement du mal que tu
avais il y a quatre jours ; de plus, ajouta-t-il,
je ne conçois pas comment, avec le
visage rubicond que je te vois, tu peux
avoir un ulcère à la jambe. Seigneur, lui
répondis-je tout déconcerté et ne sachant
ce que je disais, je l' ignore... mais c' est
Dieu qui le veut ainsi.
Je fus encore plus troublé quand je l' entendis
ordonner à un de ses laquais d' aller
chercher un chirurgien. Je compris ce que
cela signifiait, et j' aurais fait une tentative
pour me sauver, si la porte n' eût pas été
fermée ; mais elle l' était, et il n' y avait pas
moyen de m' échapper. Enfin le chirurgien
arriva. Il examina ma jambe, et, tout habile
homme qu' il était, il y aurait peut-être
été trompé, si le gouverneur ne lui eût dit
tout bas les raisons qu' il avait pour me
croire un fourbe. Après cela le chirurgien
eut peu de peine à découvrir la vérité. Il
observa de nouveau l' ulcère, et dit d' un air
de capacité : ce mendiant n' a pas plus de
mal à la jambe que j' en ai à l' oeil ; qu' on
m' apporte de l' eau chaude, et je vous prouverai
ce que j' avance. On fit aussitôt chauffer
de l' eau, avec quoi le chirurgien me
lava et frotta la jambe, qui devint en un
instant si nette et si saine, que je n' eus
pas le petit mot à dire pour m' excuser.
Alors le gouverneur, jugeant qu' il était
de son devoir de récompenser mon adresse,
me fit donner la chemise qu' il avait eu la
bonté de me promettre ; elle me fut appliquée
sur la peau dans le moment par un
vigoureux domestique, qui me compta
trente bons coups de fouet pour les frais de
mon voyage ; après quoi l' on me pria de
sortir de la ville sur-le-champ, en m' assurant
que j' en recevrais bien davantage si
je m' avisais d' y revenir. Il y avait du
superflu à me défendre de remettre le pied dans
Gaëte ; il suffisait, pour m' en ôter l' envie,
que j' y eusse été si bien traité. Je m' éloignai
donc promptement de cette maudite
ville en serrant les épaules, et je regagnai
le plus tôt qu' il me fut possible les terres du
pape. Je donnai mille bénédictions à ma
chère Rome dès que je l' aperçus ; je pleurai
de joie en la revoyant, et souhaitai d' avoir
les bras assez longs pour l' embrasser.
J' allai rejoindre mes camarades, à qui je
me gardai bien de faire part de mon équipée. S' ils
l' eussent sue, ils se seraient long-temps
moqués de moi, d' avoir été de gaîté
de coeur me faire fouetter à Gaëte. Je leur
dis seulement que j' avais parcouru par curiosité
quelques villages voisins ; mais qu' il
me semblait que hors de Rome il n' y avait
point de salut pour les gens de notre espèce.
J' avais effectivement fait une grande
folie de quitter cette ville de bénédiction,
où nous étions si bien nourris, et où nous
recevions tous les jours quelques menues
monnaies. Grain à grain la poule remplit
son ventre. Nous amassions notre argent,
et, après l' avoir converti en or, nous le
portions cousu à nos vêtemens sous des
pièces qui cachaient quelquefois de quoi
acheter un habit neuf. On pouvait dire
que nous étions tous cousus d' or. Il y
avait parmi nous de vieux coquins qui
portaient sur eux des trésors. Les pauvres
sont avares et cruels ; ils possèdent ces
deux vices au suprême degré. Je puis te
citer un exemple fort singulier de leur avarice
et de leur cruauté, en t' apprenant
l' histoire d' un gueux que j' ai connu ; elle
est assez curieuse pour mériter d' être
racontée.
Un pauvre mendiant génois, nommé Pantalon
Castelleto, s' étant marié à Florence,
eut de son mariage un fils qu' il se proposa
de mettre en état de vivre sans être obligé de
travailler ni de servir. Pour cet effet, abusant
de la facilité qu' il y a de disloquer et
de rompre les membres délicats d' un enfant
nouveau-né, il eut la barbarie d' estropier
le sien. Peut-être, lecteur, vas-tu m' arrêter
dans cet endroit pour me dire que ce
n' est pas une chose fort extraordinaire aux
gueux. J' en demeure d' accord : les mendians
de toutes les nations du monde sont
sujets à cette inhumanité pour exciter la
compassion des peuples ; mais notre Pantalon,
comme génois, voulut surpasser
tous les pères là-dessus ; il défigura son fils
de telle façon, qu' il en fit un monstre sans
pareil. Ce malheureux enfant, en qui tout
était contrefait, à l' exception de la langue
et des bras, auxquels on n' avait pas touché,
étant sorti de l' enfance, allait par les
rues, dans une espèce de cage, sur un
petit âne qu' il conduisait lui-même avec
ses mains.
Si son corps n' avait pas la forme humaine,
en récompense son esprit était excellent.
Il en donnait des marques à mesure
qu' il avançait en âge. Il faisait surtout des
reparties si plaisantes et si spirituelles, que
tout le monde en était charmé. Il recevait
de grandes aumônes, qu' il ne devait pas
moins à la gentillesse de son esprit qu' à la
pitié que sa personne inspirait. Fait comme
il était, il ne laissa pas de vivre
soixante-douze ans, après lesquels il tomba malade ;
et sentant bien qu' il mourrait de sa maladie,
il rentra en lui-même, demanda
pour confesseur un habile et bon religieux
qu' il connaissait ; et, s' étant entretenu avec
lui de ses affaires, tant spirituelles que
temporelles, il fit venir un notaire et lui dicta
son testament dans ces termes : je laisse
mon âme à Dieu qui l' a créée, mon corps
à la terre, et je veux être enterré dans
ma paroisse . Item, j' ordonne que mon
âne soit vendu, et que l' argent qui proviendra
de cette vente soit employé à
payer les frais de mon enterrement. Pour
le bât, je le lègue au grand-duc mon seigneur,
à qui il appartient de droit, et que
je nomme mon exécuteur testamentaire et
mon héritier universel .
Ce gueux mourut peu de jours après, et
son testament, rendu public, devint le sujet
de tous les entretiens de la ville de Florence.
Tout le monde ayant connu le défunt pour
un homme qui avait été toute sa vie un
plaisant et un rieur, s' imaginait qu' il n' avait
fait cet acte, qui paraissait burlesque,
qu' afin de faire encore après sa mort rire
le public ; mais le grand-duc en jugea tout
autrement. Comme il avait cent fois entendu
parler du testateur et de son bon esprit,
il soupçonna que le testament n' était
pas sans mystère. Pour s' en éclaircir, il se
fit apporter dans son palais le bât dont il
avait hérité. Il ordonna qu' on le défît en
présence de toute la cour, qui ne fut pas peu
surprise d' en voir sortir diverses pièces d' or,
jusqu' à la valeur de trois mille six cents
écus, de quatre cents maravédis chacun.
On sut après cela que c' était par l' avis de
son confesseur qu' il avait ainsi disposé de
son bien, dont le grand-duc, en prince
juste et pieux, fit un très-bon usage,
puisqu' il l' employa tout entier à fonder
quelques messes à perpétuité pour le
testateur.
De la compassion que Guzman fit à un cardinal, et
quelle en fut la suite.
Un beau jour, m' étant levé de grand matin,
suivant ma coutume, j' allai m' asseoir
à la porte d' un cardinal qui passait pour un
des plus charitables de Rome. J' avais pris
la peine de faire enfler une de mes jambes,
sur laquelle on voyait un ulcère à braver
l' examen des plus clairvoyans chirurgiens.
Je n' avais pas oublié pour le coup de rendre
mon visage pâle : je n' aurais pas été
excusable de faire deux fois la même faute.
Je frappai bientôt l' air des plus tristes
accens que ma voix pouvait former ; et, demandant
douloureusement l' aumône, j' attendris
plusieurs domestiques qui entrèrent
ou sortirent. Ils me donnèrent quelque
chose. Mais je ne faisais que peloter en attendant
partie. C' était au maître que j' en
voulais. Il parut enfin. Sitôt que je l' aperçus,
je redoublai mes cris, mes plaintes,
mes démonstrations de douleur, et je l' apostrophai
dans ces termes : ô noble chrétien,
ami de Jésus-Christ, ayez pitié de ce
pauvre pécheur affligé, qui se trouve estropié
à la fleur de son âge. Que votre éminence,
monseigneur, soit touchée de ma
misère ; et louée soit la passion de notre
rédempteur !
Le cardinal, qui était un saint homme,
s' arrêta devant moi pour m' entendre ; et,
ne regardant que Jésus-Christ dans ma
personne, il dit aux domestiques qui le
suivaient : prenez ce pauvre entre vos bras,
emportez-le dans mon appartement. Qu' on
lui ôte ces vieux haillons qui le couvrent ;
qu' on lui donne du linge blanc ; qu' on le
mette dans mon propre lit, et qu' on m' en
dresse un autre dans la chambre prochaine.
Ce qui fut exécuté sur-le-champ. ô charité,
qui doit faire honte à tant de prélats
qui croient que le ciel leur doit encore du
reste quand ils font la moindre attention
à la misère d' un pauvre ! Mon cardinal ne
se contenta point de cela ; il fit venir les
deux plus fameux chirurgiens de Rome,
leur recommanda d' examiner ma jambe,
de faire tout leur possible pour me guérir ;
et, après leur avoir promis de les bien
récompenser, il sortit pour aller où ses
affaires l' appelaient.
Sur la foi de cette promesse, les chirurgiens
commencèrent à considérer mon ulcère,
qui leur parut d' abord un mal incurable.
Il semblait effectivement que la gangrène
y fût déjà. Néanmoins cela n' était
que l' effet de quelques herbes, et ne durait
qu' un certain espace de temps ; après quoi,
si l' on n' avait soin de renouveler le secret,
la jambe redevenait dans son état naturel.
Mes examinateurs quittèrent leurs manteaux,
tirèrent leurs étuis, demandèrent
du feu dans un réchaud, du linge blanc
et fin, du lait et des oeufs. Pendant qu' on
se disposait dans la maison à leur donner
ce qu' ils souhaitaient, ils se mirent à me
questionner sur mon mal, à s' informer depuis
quand je l' avais, et si je ne savais
point quelle en pouvait être la cause ; si je
buvais du vin, et quelle était ma nourriture
ordinaire. En un mot, ils me firent
toutes les questions que ces gens-là ont
coutume de faire en pareille occasion, et
auxquelles je ne répondis rien, tant j' avais
l' esprit troublé et effrayé du terrible appareil
qui se présentait à ma vue. J' étais
dans une grande perplexité, ne sachant à
quel saint me vouer ; car je ne croyais pas
qu' il y en eût au ciel qui voulussent intercéder
pour un fripon. Je me souvins alors
de ce qui m' était arrivé à Gaëte, et je craignis
même de n' en être pas quitte à si bon
marché.
Les chirurgiens, après avoir tourné et
retourné vingt fois ma jambe, se retirèrent
dans une autre chambre pour s' entretenir
plus en particulier et se communiquer
leurs observations. J' eus un affreux pressentiment
de cet entretien ; j' appréhendai
qu' il ne leur prît fantaisie de me couper la
jambe. Je sautai du lit en bas pour les
suivre et les écouter, bien résolu de confesser
la vérité, si je les voyais déterminés
à l' amputation. Je me tins donc à la porte ;
et, prêtant une oreille très-attentive à
leurs discours, j' entendis un de ces messieurs
qui disait à l' autre : confrère, voilà
de quoi nous occuper long-temps, pour
peu que nous voulions nous entendre. Le
feu est à cette jambe, et nous pouvons
mener cela bien loin. Vous moquez-vous ?
Répondit l' autre. Il n' y a non plus de feu
que j' en ai sur la main ; c' est un mal que
nous emporterions en moins de deux jours.
Vous n' y pensez pas, reprit celui qui avait
parlé le premier ; par saint Côme, je me
connais en ulcères, et je soutiens qu' en
voici un gangrené. Non, non, mon ami,
repartit l' autre ; croyez-moi, notre patient
est un fourbe, il n' a point de mal véritable.
Je sais bien de quelle façon il s' est fait
venir ce faux ulcère. J' en ai déjà vu de
semblables, et je connais les herbes dont
cet imposteur s' est servi pour se mettre
dans l' état où il est.
à ces mots, le chirurgien qui avait été
ma dupe en fut tout honteux ; mais, s' imaginant
qu' il y allait de son honneur de
persister dans son sentiment, il ne se rendit
point à celui de son camarade : ce qui
fit naître entre eux une dispute qui serait
devenue très-vive, si le plus habile des
deux n' eût eu l' adresse de la terminer en
priant son confrère de vouloir examiner
de nouveau ma jambe. Faites-y, lui dit-il,
plus d' attention : vous ne douterez plus
de la friponnerie. Très-volontiers, répondit
l' autre chirurgien ; je vais y regarder
de plus près ; et si je trouve en effet l' ulcère
tel que vous le dites, j' en demeurerai
d' accord de bonne foi. Ce n' est pas assez,
répliqua le premier : en reconnaissant
votre erreur, il faut encore que vous conveniez
que je mérite d' avoir un tiers plus
que vous. Cela n' est pas juste, s' écria son
compagnon. Ne vous applaudissez pas
tant d' une pareille découverte, je la pouvais
faire aussi bien que vous, et je prétends
que nous partagions également l' honoraire que
son éminence nous donnera.
Ils s' échauffèrent tous deux là-dessus ; et
plutôt que de céder l' un à l' autre, ils résolurent
de déclarer tout au cardinal.
Quand je vis qu' ils s' arrêtaient à cette
résolution, je ne balançai point à prendre
la mienne. J' entrai brusquement dans la
chambre où ils étaient ; je me jetai à leurs
pieds, et pleurant à chaudes larmes, car
j' avais un talent tout particulier pour cela,
je leur adressai ces paroles : " mes chers
seigneurs, ayez pitié de votre semblable :
je suis un homme comme vos seigneuries.
Vous savez qu' aujourd' hui les riches sont
si durs, que les pauvres, pour les attendrir,
sont obligés de se couvrir le corps de
plaies, et de se martyriser : encore nous
arrive-t-il souvent de nous mettre sans
fruit dans un état de souffrance, ou du
moins pour une misérable aumône qui
nous en revient. Au reste, que gagnerez-vous
à découvrir ma tromperie ? Vous perdrez
la récompense qui vous a été promise,
et qui ne peut vous échapper, si
vous voulez que nous agissions tous trois
de concert. Vous pouvez hardiment vous
fier à moi, la crainte du châtiment vous
répond de ma discrétion. "
mes chirurgiens, après avoir fait leurs
réflexions, se déterminèrent à profiter de
l' occasion qui se présentait d' attraper l' argent
du cardinal. Dès que nos flûtes furent
d' accord, nous repassâmes dans la chambre
de son éminence, où ces deux messieurs,
m' ayant fait asseoir sur le lit, recommencèrent
à considérer ma jambe. Ils
y mirent des emplâtres avec les drogues
qu' ils jugèrent les plus propres à l' entretenir
dans l' état où elle était. Ils la bandèrent
ensuite, l' enveloppèrent d' une serviette ;
puis, voyant revenir le cardinal
dans ce moment-là, ils me prirent entre
leurs bras, comme si j' eusse été véritablement
incommodé, et me recouchèrent. Son
éminence, inquiète et très-impatiente d' apprendre
des nouvelles de mon ulcère, qui
lui avait paru fort dangereux, en demanda
d' un air empressé. Monseigneur, lui dit
gravement un des chirurgiens, ce pauvre
garçon est dans une situation déplorable :
il a déjà la gangrène à la jambe ; nous espérons
pourtant le tirer d' affaire, s' il plaît
à dieu ; mais il nous faudra du temps pour
en venir à bout. Il est bien heureux, dit
alors l' autre chirurgien, d' être tombé aujourd' hui
entre nos mains : un jour plus
tard il était mort ; et c' est sans doute pour
lui sauver la vie que le ciel l' a envoyé à la
porte de votre éminence.
Ce rapport fit plaisir à monseigneur, qui
leur dit qu' ils pouvaient employer tout le
temps qu' ils voudraient, pourvu qu' ils me
guérissent. Il les pria de nouveau de ne
rien négliger pour y réussir, pendant que
de son côté il aurait soin que je fusse bien
traité dans sa maison. Ils lui promirent de
répondre à la confiance qu' il avait en eux,
et l' assurèrent qu' ils ne manqueraient pas
de me venir voir l' un et l' autre deux fois
le jour, attendu qu' il leur faudrait, disaient-ils,
raisonner ensemble sur chaque
observation qu' ils pourraient faire sur mon
mal. Ils se retirèrent après avoir parlé de
cette sorte ; ce qui me rendit l' esprit plus
tranquille, car jusqu' à ce moment je m' étais
toujours défié de ces deux bourreaux ;
j' avais craint qu' ils ne découvrissent ma
fourberie, quoiqu' ils parussent en vouloir
être les complices. Les fripons me firent
garder la chambre pendant trois mois,
que je trouvai plus longs que trois siècles,
tant il est difficile de perdre l' habitude de
jouer et de gueuser. J' avais beau être
couché et nourri comme monseigneur même,
tout cela ne m' empêchait point de m' ennuyer
d' être renfermé. Enfin je pressai,
je tourmentai si fort mes chirurgiens pour
les obliger à finir cette comédie, qu' ils
cédèrent à mes importunités. Ils cessèrent
d' entretenir l' ulcère ; et quand ils virent
ma jambe dans son état naturel, ils en
avertirent le bon cardinal, qui admira une
si belle cure, et renvoya ces charlatans
après les avoir aussi bien payés que s' ils
l' eussent mérité. Son éminence, pendant
le cours de ma fausse maladie, m' était
venue visiter fort souvent. J' avais eu plusieurs
entretiens avec ce saint prélat, qui,
m' ayant trouvé une sorte d' esprit qui le
réjouissait, m' avait pris en amitié. Pour
m' en donner une marque éclatante, il voulut
m' attacher à son service et me mettre
au nombre de ses pages ; honneur dont je
fus trop ébloui pour le refuser.
Il devient page de son éminence, et fait mille
espiégleries.
Me voici donc tout à coup devenu page.
C' était avoir fait un grand saut, quoique de
fripon à page il n' y ait que la main, ou,
pour mieux dire, quoiqu' à l' habit près, ce
soit la même chose. Mais c' était tirer un
poisson hors de l' eau que de m' arracher
à la mollesse. La gueuserie était mon élément.
Accoutumé aux soupes d' égypte, je
n' aimais que la taverne ; c' était là mon
centre. Je trouvais bien à déchanter dans
une maison où tout ne se faisait que par
compas et par mesure ; où tantôt, le flambeau
à la main, j' étais occupé à monter ou
à descendre pour éclairer les personnes
qui entraient ou qui sortaient, et tantôt
j' étais obligé de faire le pied de grue dans
une chambre, où je demeurais debout
deux heures entières en attendant les ordres
qu' on me voudrait donner ; toujours
prêt à suivre les carrosses la nuit comme le
jour, ou bien à servir à table et à dévorer
des yeux tous les plats que je voyais dessus.
En un mot, il fallait que je fusse dans une
attention continuelle à rendre toutes sortes
de services, et cela depuis le premier jour
de janvier jusqu' au dernier de décembre.
Ah ! Misérable esclave, me diras-tu,
quel profit tirais-tu de tant de peines pendant
l' année ? Hélas ! Te répondrai-je, j' étais
valet de tout le monde ; on me donnait
un habit ; mais c' était moins pour m' en couvrir
que pour faire honneur à mon maître.
Je ne gagnais que de la gale et des rhumes,
avec quelques bouts de bougies que je dérobais
et vendais à des savetiers ; encore
avais-je besoin d' une grande adresse pour
faire impunément ces petits larcins. Malheur
à nous, si nous étions pris sur le fait ;
nous étions sûrs d' avoir les étrivières. Outre
les morceaux de cire que nous détachions
des flambeaux, nous mettions quelquefois
la main sur des friandises que nous mangions
à la dérobée ; mais ces sortes de tours
demandaient une subtilité que tous mes
camarades n' avaient pas ; et je me souviens
qu' un jour il arriva un accident désagréable
à un page des moins déniaisés : le sot,
en desservant, s' avisa d' escamoter quelques
rayons de miel, qu' il enveloppa
dans son mouchoir à la hâte et fourra
dans sa poche. Comme il faisait alors une
chaleur excessive, le miel se fondit, et
commença de couler le long de la jambe
du page. Le hasard voulut que le cardinal
s' en aperçût ; et, se doutant bien de ce
que c' était, il se prit à rire de toute sa force ;
ensuite, s' adressant à ce nigaud : page ! Lui
dit-il, je vois sortir du sang de votre jambe :
quelle blessure y avez-vous ? à cette question,
tous les convives, qui étaient en assez
grand nombre, jetèrent les yeux sur la
jambe du voleur, ainsi que les autres domestiques
de son éminence, et le pauvre
diable de page eut la confusion de remarquer
que son crime était découvert. Trop
heureux s' il en eût été quitte pour la honte
d' essuyer toutes les risées qu' il excita ; mais
il paya bien plus cher ses rayons, dont le
miel fut pour lui fort amer.
La plupart de ses confrères étaient aussi
neufs que lui quand je fus reçu parmi eux ;
et comme je ne pouvais m' empêcher de
suivre mes anciennes habitudes, je m' occupais
à les redresser. Je leur volais ce
qu' ils avaient de meilleur, quelque soin
qu' ils prissent de se garantir de mes griffes ;
ce qui les dégourdit en peu de temps.
Monseigneur avait dans un cabinet voisin
de sa chambre une grande caisse de bois
blanc remplie de toute sorte de confitures
sèches, qu' il aimait beaucoup. Il y avait
entre autres choses de la bergamote d' Aranjuez,
des pruneaux de Gênes, des melons de Grenade,
des citrons de Séville,
des oranges de Placentia, des limons de
Murcie, des concombres de Valence, des
pommes d' amour de Tolède, des pêches
d' Aragon, et des racines de Malaga ; en un
mot, tout ce qu' il y a de plus exquis et de
plus vanté en fait de confitures se trouvait
dans cette bienheureuse caisse, qui me
faisait venir l' eau à la bouche toutes les
fois que son éminence m' en donnait la clef
pour en tirer ce qu' elle désirait. Mais ce
qui me fâchait fort, c' est qu' elle affectait
toujours d' être présente, comme si ma fidélité
lui eût été suspecte. Je fus piqué de
sa défiance, qui ne manqua pas d' irriter
l' envie que j' avais déjà de tâter de ces beaux
fruits confits. Enfin la tentation devint telle,
que, n' y pouvant plus résister, je ne songeai
plus qu' au moyen de me satisfaire. La
caisse, large d' une aune et longue de deux
et demie, avait une serrure au milieu. Je
m' avisai de me servir d' un bâton plat pour
lever un coin du couvercle ; puis, fourrant
d' autres bâtons plus gros de distance en
distance jusqu' à la serrure, je fis de cette
manière, au coin par lequel j' avais commencé,
une ouverture assez grande pour
y passer mon petit bras ; mais, comme je
ne pouvais choisir que jusqu' où ma main
s' étendait, j' eus l' industrie d' attacher un
crochet au bout d' un bâton pour attirer à
moi les fruits les plus éloignés. C' est ainsi
que je me rendis maître de la caisse sans
en avoir la clef.
Quoiqu' il y eût dedans une grande quantité
de fruits, j' employai si souvent mes bâtons,
qu' il y parut. Le cardinal aperçut
par-ci par-là des creux qui lui donnèrent
bien à penser ; et un jour entre autres qu' il
eut envie de goûter d' un très-beau citron
de Séville qu' il avait remarqué la veille,
ne l' y trouvant plus, il en fut fort étonné.
Il appela ses principaux officiers ; il leur
dit d' un air irrité qu' il voulait savoir lequel
de ses domestiques avait eu l' insolence
d' ouvrir sa caisse et de toucher à des fruits
qu' il conservait avec tant de soin. Il chargea
le mayordomo , qui était un prêtre
sévère et mélancolique, de faire une exacte
recherche de l' auteur d' un coup si hardi.
Le majordome fit tomber ses soupçons sur
les pages. Il nous ordonna de nous assembler
dans une salle pour nous fouiller tous
l' un après l' autre ; mais il eut beau visiter
nos poches et nous faire des menaces, il
n' en fut pas plus avancé : j' avais mangé et
déjà digéré le citron.
Cette affaire enfin s' assoupit ; on n' en
parla plus ; cependant monseigneur ne l' oublia
point, et moi de mon côté je me tins
sur mes gardes. Je n' osai pendant quelques
jours retourner à la caisse, pas même la
regarder : cela ne laissait pas de me faire
de la peine. J' avais pris goût aux confitures,
et, loin d' y renoncer, je n' attendais
que l' occasion d' en pouvoir dérober encore
impunément. Je crus qu' elle s' offrait une
après-dînée que mon maître jouait avec
d' autres cardinaux. Je m' imaginai que,
tandis qu' il serait occupé du jeu, j' aurais
tout le loisir de faire ce que je désirais.
Dans cette confiance j' allai chercher mes
outils, que j' avais bien cachés, et je me
glissai dans le cabinet sans que personne
m' aperçût. J' avais déjà levé le couvercle
et fourré mon bras dans la caisse, lorsque
monseigneur, attiré par un besoin
pressant, vint dans la chambre où il couchait ;
et, n' y rencontrant aucun page, il
prit lui-même un pot de chambre qui était
sous son lit. Je l' entendis, et voulant aussitôt
retirer mon bras, j' agis avec tant de
trouble et de précipitation, que je fis sauter
en l' air un de mes bâtons et tomber le couvercle
sur mon bras ; de manière que je
demeurai pris comme un moineau au trébuchet.
Le cardinal, ayant ouï le bruit de
la chute du bâton, trembla pour ses confitures.
Il entra dans le cabinet, et me
trouvant dans l' état où j' étais : ah ! Ah !
Mon ami Guzman, s' écria-t-il, c' est donc
vous qui volez mes fruits ! Les grimaces
que je faisais, et le chagrin que j' avais de
me voir surpris, lui donnèrent une si
grande envie de rire, qu' il ne put s' empêcher
d' éclater. Il appela même les autres
cardinaux pour les faire jouir de ma confusion.
Ils quittèrent le jeu, accoururent à
sa voix, et, après qu' ils se furent bien
épanoui la rate à mes dépens, ils le prièrent
de me pardonner pour cette fois, en lui
disant que je n' y retournerais plus. Mais
mon maître fut inexorable ; il accorda seulement
à leurs prières qu' au lieu de vingt-quatre coups
de fouet que je lui semblais
bien mériter, je n' en recevrais que la moitié.
Il en fallut passer par là, et le domine
Nicolao, mon ennemi mortel, ayant été
chargé de me les donner dans son appartement,
s' acquitta de si bon coeur de cette
commission, que je m' en sentais encore
quinze jours après.
Mais s' il satisfit en cela sa haine, je te
proteste que je contentai bientôt mon
ressentiment. Voici de quelle manière. Nous
étions alors dans le temps des cousins, et
il y en avait cette année à Rome une prodigieuse
quantité. Le majordome, qui aimait
ses aises, se plaignant un jour devant
moi de ces maudites bêtes, dit qu' il en était
fort incommodé dans sa chambre. Sur cela
je pris la parole : seigneur, lui dis-je, il ne
tiendra qu' à vous d' en être délivré pour
toujours : nous avons en Espagne un secret
infaillible pour nous garantir de l' incommodité
de ces animaux-là ; je vous l' enseignerai, si
vous le souhaitez. Vous me ferez
plaisir, répondit Nicolao, de m' apprendre
ce qu' il faut faire pour cela. Vous n' avez,
repris-je froidement, qu' à mettre au chevet
de votre lit un gros paquet de persil trempé
dans du vinaigre : ils ne l' auront pas sitôt
senti qu' ils viendront se jeter dessus, et
un moment après ils tomberont tous roides
morts.
Il me crut, et dès la première nuit il
voulut faire l' expérience de mon secret ; mais
il ne fit par là qu' irriter les cousins, qui
l' assaillirent plus cruellement qu' à l' ordinaire.
Ils pensèrent lui manger le nez et lui
arracher les yeux. Il se donna mille soufflets
en voulant tuer ces petites bêtes à mesure
qu' il les sentait sur son visage. Enfin il
combattit contre elles jusqu' au jour, dont
la clarté lui fit connaître qu' il n' était pas
sorti victorieux de son combat, et que ses
ennemis, qu' il croyait avoir écrasés, lui étaient
presque tous échappés. Je ne manquai
pas de l' aller voir le matin dans son appartement,
et je jugeai bien à ses yeux bouffis
que les cousins l' avaient tourmenté. Il me
l' avoua d' abord en me disant que mon secret
ne valait rien. Je feignis d' être étonné.
Il faut donc, lui répondis-je, que vous
n' ayez pas laissé assez long-temps le persil
dans le vinaigre, ou que le vinaigre dont
vous vous êtes servi n' ait point de force ; car
je vous assure qu' en portant tous les soirs
dans ma chambre un bouquet de persil
bien trempé dans le vinaigre, j' en ai chassé
les cousins qui y venaient auparavant en
très-grand nombre. Le majordome fut assez
sot pour me croire encore. Il mit une botte
de persil dans le vinaigre le plus fort qu' il
put trouver. Il l' y laissa tremper pendant
six heures entières ; puis il en parsema
non-seulement son lit, mais toute sa chambre
même ; aussi dieu sait ce qu' il en arriva :
je crois que tous les cousins du voisinage
vinrent fondre sur le misérable pour le
dévorer. Ils le défigurèrent tellement, qu' il
avait l' air d' un lépreux. Il m' aurait volontiers
assommé le jour suivant, s' il m' eût
rencontré. Mais son éminence, pour prévenir
tout accident, nous ayant fait appeler
tous deux, lui défendit de me maltraiter,
et me fit une légère remontrance en homme
qui avait plus d' envie de rire du tour
que j' avais joué que de m' en faire un
crime. Pourquoi, me dit ce bon prélat,
avez-vous fait cette pièce au domine Nicolao ?
Monseigneur, lui répondis-je, pourquoi,
lorsqu' il n' avait ordre que de me
donner douze coups de fouet pour les confitures,
m' en a-t-il appliqué plus de vingt
pour son compte ? J' ai vengé mes meurtrissures
par les siennes.
Cela se passa de cette façon. Cependant,
depuis l' aventure de la caisse, je n' étais
plus de la chambre des pages ; on n' avait
pas borné au fouet mon châtiment, on
m' avait de plus fait passer au quartier du
chambellan, pour y servir parmi les laquais,
en attendant qu' on me rappelât à
mon premier poste. Le chambellan pouvait
passer pour un bon homme, plein d' honneur et
de bonne foi ; mais il était un peu
trop scrupuleux, et même un peu visionnaire.
Il avait aux environs de notre hôtel
des parentes qui étaient de très-honnêtes
filles, et si pauvres, qu' il leur envoyait
tous les jours les deux tiers de sa portion
pour les aider à subsister. Il allait aussi
quelquefois dîner ou souper avec elles ;
ce qui donnait souvent occasion aux officiers
du logis, et particulièrement au majordome,
de le railler devant son éminence
pour la divertir.
Un soir le chambellan, étant revenu de
chez ses parens un peu indisposé, se retira
dans son appartement, et se coucha.
Le cardinal, ne le voyant point paraître au
souper, demanda de ses nouvelles. Monseigneur,
lui dit un de ses officiers, il ne se
porte pas trop bien. Aussitôt son éminence
voulut savoir quel mal il pouvait avoir, et,
pour en être instruite, elle ordonna à un
de ses gentilshommes de l' aller voir sur-le-champ.
L' officier s' acquitta de sa commission
fort exactement, et vint dire que l' indisposition
du malade était si légère, qu' il
n' avait besoin que de repos pour se rétablir.
Cela se passa de cette sorte ; mais le secrétaire
Nicolao, toujours prêt à faire quelque
pièce au bon chambellan, ayant appris
le lendemain matin qu' il se portait beaucoup
mieux et qu' il dormait, eut la malice
d' introduire doucement dans sa chambre,
par le ministère d' un laquais qu' il gagna,
un de nos pages déguisé en femme. Le page,
à qui l' on avait bien fait sa leçon, se
coula dans la ruelle du lit, où il se cacha
derrière une tapisserie. Le secrétaire sortit
ensuite pour se rendre auprès du cardinal,
qui lui demanda des nouvelles du malade.
Monseigneur, lui répondit Nicolao, l' on
m' a dit qu' il a passé la nuit assez mal, mais
qu' il est mieux présentement. Son éminence,
qui aimait tous ses domestiques
comme un père aime ses enfans, prit, sur
ce rapport, la charitable résolution d' aller
visiter notre chambellan, que l' on ne manqua
pas de réveiller pour l' avertir de l' honneur
que son maître lui voulait faire.
Monseigneur se rendit donc à la chambre
du malade, et s' assit sur une chaise
auprès de son lit ; mais à peine fut-il assis,
qu' on vit tout à coup sortir de la ruelle le
page travesti, lequel, contrefaisant à merveille
une femme embarrassée et qui cherchait
à s' enfuir, se sauva en disant : ah !
Bon dieu, je suis perdue ! Que va penser
de moi son éminence ? Le cardinal, qui n' avait
point été préparé à cette scène, et qui
croyait son chambellan un saint personnage,
parut extrêmement surpris de cette
vue ; mais quel que fût son étonnement, il
n' approchait point encore de celui du scrupuleux
chambellan, qui, comme frappé
d' une horrible vision, s' écria que c' était
assurément le diable qui était venu pour le
tenter. Cela lui causa une si grande agitation,
que, dans le trouble où étaient ses
esprits, peu s' en fallut qu' il ne sortît de
son lit tout en chemise devant monseigneur
et ne prît la fuite. Comme tous les domestiques
qui étaient présens s' entendaient
avec le secrétaire, ils ne purent s' empêcher
de rire, ce qui fit juger au cardinal que
c' était un tour qu' on jouait au chambellan.
Son éminence eut pitié de ce pauvre
homme, et se donna la peine elle-même
de le désabuser ; après quoi elle se retira.
Tout cela venait de se passer lorsque j' arrivai.
Je revenais de faire une commission
dont j' avais été chargé dès le grand matin.
Je trouvai le chambellan fort triste ; je le
priai de m' apprendre le sujet de sa tristesse.
Il me conta l' aventure en me disant qu' il
ne doutait point que le domine Nicolao
n' en fût l' auteur. Je voudrais, mon cher
Guzman, ajouta-t-il, je voudrais pour un
de mes yeux en tirer vengeance, et faire
quelque bon tour au secrétaire ; mais j' ai
besoin pour cela de tes conseils ; un maître
espiègle comme toi trouvera bientôt quelque
malice qui vaudra bien la sienne. Effectivement,
lui répondis-je, si j' étais à
votre place, le secrétaire n' irait point au
pape en demander l' absolution ; je lui en
ferais bien faire pénitence. Mais songez
qu' il est mon supérieur, et qu' il ne me
convient pas de me mêler des affaires des
officiers qui sont au-dessus de moi. Si l' on
m' a pardonné la pièce que j' ai faite au domine
Nicolao, c' est qu' on a considéré qu' il
est naturel de se venger soi-même, et que
d' ailleurs il m' avait traité trop rudement.
J' eus beau représenter au chambellan irrité
que je n' osais épouser sa querelle, de
peur de m' en repentir, il n' y eut pas moyen
de m' en défendre. Ses prières, l' amitié que
j' avais pour lui, la haine que je sentais
pour Nicolao, et enfin mon penchant à
faire le mal, me déterminèrent à servir
son ressentiment. Hé bien ! Lui dis-je,
reposez-vous sur moi, je me charge de vous
rendre le petit service que vous attendez
de mes talens. De mon côté j' exige de vous
que vous viviez avec le secrétaire comme
si vous ne le soupçonniez nullement de l' espiéglerie
qu' il vous a faite. Le chambellan,
tout simple qu' il était, joua si bien son rôle,
que tous les domestiques y furent trompés.
On crut qu' il ne se souvenait plus d' une
scène qui avait été si désagréable pour lui.
Cependant je me préparais secrètement
à lui tenir parole. J' achetai de la poix résine,
du mastic et de l' encens. Je réduisis
le tout en poudre, et le mis dans un papier
que je serrai dans ma poche pour
l' employer quand j' en trouverais l' occasion.
Elle s' offrit peu de temps après telle
que je la pouvais désirer. Un jour que la
poste partait pour l' Espagne, et que monsieur
le secrétaire était fort occupé, je me
rendis le matin à son quartier, et j' entrai
dans sa garde-robe où était son valet. Jacques,
lui dis-je, mon cher ami Jacques,
j' ai là-bas du pain et un morceau de jambon
grillé, il ne faudrait avec cela qu' une
bouteille de bon vin pour bien déjeuner ;
si tu peux me la fournir, tu seras mon
compagnon ; autrement, j' en vais chercher
un autre. Seigneur Guzman, me répondit
aussitôt Jacques, vous avez trouvé votre
homme ; je sais bien où aller prendre une
bouteille d' excellent vin ; vous n' avez qu' à
m' attendre ici, je serai à vous dans un
moment. à ces mots il disparut et me laissa
maître de la garde-robe. Alors cherchant
des yeux le haut-de-chausse de Nicolao,
car je savais que ce secrétaire n' en mettait
pas le matin et n' avait sur sa chemise
qu' une robe de chambre légère pour écrire
plus à son aise ; cherchant, dis-je, des
yeux son haut-de-chausse, je l' aperçus
sur une chaise ; je le pris, je le retournai,
et après en avoir parsemé toute la doublure
de la poudre dont j' ai parlé, je le
remis à sa place, de manière qu' il ne semblait
pas qu' on y eût touché. Jacques ne
tarda guère à revenir avec du vin ; mais,
dans le temps que nous nous disposions à
déjeuner, son maître l' appela pour l' aider
à s' habiller, et le retint dans sa chambre ;
de sorte que je fus obligé d' aller vider sa
bouteille avec un autre que lui, en attendant
que j' eusse le plaisir de voir ma poudre
opérer.
Elle fit son effet au dîner du cardinal,
où il y avait un grand nombre de convives.
Nous étions alors dans la canicule, et il
faisait une chaleur très-favorable à mon
dessein. Le domine Nicolao était dans la
salle avec les autres officiers. Je remarquai
bientôt à son action qu' il sentait dans son
haut-de-chausse une démangeaison où par
respect il n' osait porter la main. Il ne savait
quelle contenance tenir ; et, par malheur
pour lui, à mesure qu' il s' agitait, il
augmentait son tourment. La poudre, s' attachant
au poil et à la peau, l' incommodait
à un point, qu' il lui semblait sentir
mille pointes d' aiguilles. Ce n' est pas tout,
le cardinal, ayant quelque ordre à lui donner,
l' appela, et pendant qu' il lui parlait
à l' oreille, son éminence se boucha le nez
tout à coup en disant : qu' avez-vous donc
sur vous, domine Nicolao ? Vous puez
l' encens et la poix résine. Le secrétaire rougit
à ces paroles et s' éloigna de monseigneur,
qui, s' apercevant que presque tous
mes camarades, que le chambellan avait
mis au fait, s' entretenaient tout bas les uns
les autres en riant, me soupçonna d' avoir
fait quelque nouveau tour. Comme j' étais
assez près de lui et que je gardais mon sérieux :
Guzman, me dit-il, quel sujet vos
confrères ont-ils donc de rire ? C' est, lui
répondis-je, que monsieur le secrétaire s' est
avisé aujourd' hui de se purger avec de la
térébenthine. Le cardinal, à cette réponse,
éclata de rire, et toute la table suivit son
exemple. Nicolao jugea bien par là qu' on
lui avait fait quelque malice ; et, ne pouvant
soutenir les ris moqueurs dont toute
la salle retentissait à ses dépens, il s' enfuit
avec une précipitation qui redoubla le
plaisir de la compagnie. Quand il fut sorti,
monseigneur, impatient de savoir quelle
pièce avait été faite au secrétaire, s' adressa
au chambellan, qui ne lui en cacha aucune circonstance.
Cette dernière aventure acheva de me faire passer
dans le palais pour un homme bien redoutable.
Enfin, après deux mois d' exil, on me
rappela. Je retournai à la chambre des
pages, où l' on me rétablit dans mes premières
fonctions. Je m' en acquittai avec
autant d' effronterie que s' il ne me fût rien
arrivé ; ce qui me fait souvenir de la fable
de la honte, de l' air et de l' eau, qui voyageaient
de compagnie. En se séparant, ils
se demandèrent où ils pourraient se revoir.
L' air dit : on me trouve toujours sur
le sommet des montagnes. Moi, dit l' eau,
on me rencontre à coup sûr dans les entrailles
de la terre. Oh ! Pour moi, dit à
son tour la honte, quand une fois on m' a
perdue, on ne peut plus me retrouver.
Rien n' est si vrai ; je n' étais plus capable
d' avoir honte de commettre une mauvaise
action ; je ne me sentais honteux que d' être
pris sur le fait. Enfin j' étais si enclin à la
friponnerie, que je me serais, je crois,
laissé tomber du haut du château saint-ange,
si j' eusse vu en bas quelque chose à
prendre.
Comme le bon cardinal aimait les confitures,
et particulièrement celles qui venaient des
Canaries dans des barils, il en
faisait acheter assez souvent ; et lorsque
les barils étaient vides, ils appartenaient
au premier domestique qui s' en saisissait.
J' en avais un qui m' était venu de cette manière,
et dans lequel je serrais des mouchoirs, des cartes,
des dés et autres effets
d' un pauvre page. On avertit un jour monseigneur
qu' il était fraîchement arrivé à
un marchand douze petits barils de ces
sortes de confitures. Son éminence chargea
son majordome de les aller acheter pour
elle. J' entendis donner cet ordre, et je dis
aussitôt en moi-même : il y aura bien du
malheur si je ne me rends pas maître de
quelqu' un de ces barils. Je me retirai dans
ma chambre pour rêver en liberté aux
moyens d' en venir à bout, et je m' arrêtai
à celui-ci. Je vidai promptement le baril
où étaient mes guenilles ; puis, l' ayant
rempli de terre et de paille, j' y mis les
fonds ainsi que les cerceaux, et le refermai
si proprement, que l' on eût dit qu' il
était tout neuf ; après quoi j' allai attendre
dans la cour ceux qu' on devait apporter.
Je ne tardai guère à les voir arriver avec le
majordome qui les conduisait, et qui nous
commanda de les porter dans le cabinet
où son éminence avait coutume d' enfermer
ses confitures.
Chacun de mes camarades se chargea
d' un baril. J' affectai d' être le dernier à
prendre le mien, pour marcher après tous
les autres : j' avais mes raisons pour cela.
Il fallait passer devant ma chambre ; de
sorte que, ne me voyant suivi de personne,
j' entrai dedans, et, changeant de baril en
un clin-d' oeil, je portai celui où il n' y avait
que de la terre et de la paille, et le mis
effrontément avec les autres en présence
de monseigneur, que le plaisir de les voir
avait attiré là. Quand ce prélat les eut regardés,
il m' envisagea d' un air railleur, et
me dit : eh bien ! Guzman, que penses-tu
de ces barils ? On ne peut y fourrer les
bras, et les coins me paraissent ici des
instrumens fort inutiles. Au défaut de
coins, lui répondis-je froidement, on peut
employer les ongles, et la main fait quelquefois
l' office du bras. Oh ! Je te défie,
répliqua son éminence, de défaire ces barils ;
cela n' est pas si aisé qu' un couvercle
de caisse à lever. D' accord, lui repartis-je ;
mais de grâce, monseigneur, ne me défiez
de rien, car le diable pourrait me
suggérer l' envie de vous détromper. Ah !
Volontiers, mon enfant, s' écria le cardinal,
je te permets de voler, si tu le peux,
de ces confitures, et je te donne huit jours
pour en imaginer le moyen. Si tu es assez
subtil pour y réussir, non-seulement je te
laisserai les fruits que tu m' auras dérobés,
mais je t' en promets encore autant, à condition
que de ton côté tu te soumettras à
quelque châtiment, si ton génie est obligé
de céder à la difficulté de l' entreprise.
Cela est juste, lui dis-je, monseigneur,
et je tope à l' alternative. Oui, si je n' ai
pas fait mon coup dans vingt-quatre heures,
car je ne demande pas huit jours pour
si peu de chose, je veux bien souffrir la
peine qu' il plaira au domine Nicolao d' ordonner.
Vous jugez bien qu' après l' affaire
des cousins et celle de la térébenthine, je
ne puis avoir en lui un juge trop doux. Le
cardinal sourit à ces derniers mots, et enfin
il fut arrêté que le jour suivant je serais
puni ou récompensé.
Quelles précautions son éminence ne
prit-elle pas pour mettre ses barils à couvert
de mes griffes ! Outre qu' elle avait la
clef du cabinet où ils étaient, elle fit faire
la garde à la porte par ceux de ses domestiques
qui avaient le plus de part à sa confiance.
Le lendemain, à son dîner, ce bon
prélat attacha sa vue sur moi, et me trouvant
un peu rêveur, il me dit avec un
souris : Guzman, je devine bien le sujet
de ta rêverie ; tu songes tristement que tu
recevras bientôt cent coups de fouet du
bras vigoureux du seigneur Nicolao. C' est
à quoi je ne pense nullement, lui répondis-je ;
les confitures sont déjà entre mes
mains.
Monseigneur, persuadé que personne
n' était entré dans le cabinet ni ne pouvait
avoir touché aux barils, admirait mon
effronterie. Il me railla sur les étrivières
qui m' étaient, disait-il, si justement dues.
Je le laissai s' égayer tant qu' il voulut, et
quand je vis qu' on se disposait à servir les
fruits, je me dérobai subtilement de la
salle pour me rendre à ma chambre, où,
étant arrivé, je tirai de mon baril des confitures,
dont je remplis un bassin que j' avais
pris au buffet dans cette intention,
et que je me hâtai de porter sur la table
devant son éminence. Elle fut étrangement
surprise de voir ces confitures ; à peine
pouvait-elle croire ses yeux. Tenez, dit-elle
au chambellan en lui confiant la clef
du cabinet, allez compter les barils et les
examinez bien ; il faut qu' il y en ait quelqu' un
de défait. Le chambellan, qui les
avait rangés lui-même, les ayant trouvés
bien fermés, revint et assura qu' ils étaient
tous en bon état.
Ah ! Voici l' enclouure, dit alors le cardinal.
Mon pauvre Guzman, j' ai découvert
ta finesse. Tu auras sans doute été acheter
ces fruits confits chez le même marchand
qui m' a vendu mes barils, et tu prétends
me faire accroire que tu me les as volés.
Oh ! Non pas, s' il vous plaît, Monsieur
Guzman ; il faut que vous ayez l' adresse
d' ouvrir ou d' escamoter quelqu' un de mes
barils, et d' en ôter des confitures : voilà
notre gageure, qu' il vous en souvienne :
vous serez châtié. Allons, domine Nicolao,
poursuivit-il, saisissez-vous de ce téméraire,
et le punissez comme vous le jugerez
à propos. Doucement, monseigneur,
repris-je à ces dernières paroles, je conviens
que je suis digne de punition si les
confitures que je viens de servir sur votre
table ne font pas partie de celles que votre
éminence fit acheter hier ; mais convenez
aussi que j' ai gagné si je vous prouve le
contraire en vous faisant voir que j' ai dans
ma chambre actuellement un des douze
barils qui ont été apportés dans ce palais.
Prenez garde à ce que vous avancez,
page, interrompit le chambellan : il y a
douze barils dans le cabinet de monseigneur ;
je viens de les compter et recompter.
Cela se peut, dis-je au chambellan ;
mais vous savez que le loup mange les
brebis comptées. Le prélat, impatient d' apprendre
la vérité du fait, acheva promptement
de dîner pour aller au cabinet, où
il se rendit avec tous ses convives de ce
jour-là, lesquels, à mon air assuré, jugeaient
que la chose pourrait bien ne pas
tourner à ma confusion.
Son éminence elle-même compta les barils,
et trouvant qu' il y en avait douze :
Guzman, me dit-elle, tu vois qu' il n' en
manque pas un, et qu' ils sont tous tels
que je les ai fait acheter. Monseigneur,
lui répondis-je, il y en a là douze assurément ;
mais ils ne sont pas tous pleins
de confitures. Le cardinal, perdant patience,
voulait les faire ouvrir. Non, non,
m' écriai-je, il faut que je vous épargne
cette peine. En disant ces mots, je montrai
le baril que j' avais rempli de terre et
de paille, et, pendant qu' on le défonçait,
je courus dans ma chambre, d' où je revins
avec l' autre, qui était à demi plein de confitures,
et je racontai de quelle façon je
l' avais escamoté.
Toutes les personnes qui étaient présentes
louèrent fort ma subtilité et rirent
bien de l' aventure. Monseigneur, comme
sa parole l' y obligeait, me fit donner un
second baril, que j' abandonnai à mes camarades,
pour témoigner que ce que j' en
faisais n' était que pour divertir mon maître.
Dans le fond, son éminence, peu
contente de mes tours de main et du mauvais
exemple que je donnais à toute sa
maison, m' aurait indubitablement chassé,
si elle n' eût pas considéré que c' était m' exposer
à faire quelque coup qui me perdrait
entièrement. Ainsi ce charitable prélat,
ayant pitié de moi, me gardait chez lui
malgré tous mes défauts, pour m' ôter les
occasions de commettre des actions plus
criminelles.

LIVRE 3
CHAPITRE 8
p1
Guzman continue de faire des tours de main chez le
cardinal, qui lui donne enfin son congé.
On peut dire que ce cardinal était le meilleur de
tous les maîtres passés, présens et à venir. Que
ne fit-il point pour me rendre homme de bien !
Comme les menaces et
p2
les châtimens auraient pu m' épouvanter et m' obliger
à prendre la fuite, il ne voulut pas les mettre en
usage pour me corriger, outre que la douceur de son
caractère ne lui permettait pas de les employer.
C' était par des remontrances sans aigreur et par des
bienfaits même qu' il tâchait de m' inspirer un peu
de goût pour la vertu.
Si je faisais une action louable, ce qui
m' arrivait très-rarement, il ne manquait
jamais de m' en bien récompenser. Quand
il était à table, et qu' il s' imaginait que j' avais
envie de quelque morceau friand, il était assez bon
pour vouloir m' en faire part ;
mais il accompagnait ordinairement de
quelque petite raillerie cette marque de
bonté. Un jour entre autres, en me donnant
lui-même un morceau de tourte :
Guzman, me dit-il, reçois ceci de ma main
comme un tribut que je te paie pour entretenir
entre nous la paix. L' exemple du domine Nicolao
me fait trembler pour mes confitures.
p3
C' est de cette manière qu' il se familiarisait
avec ses domestiques, qui, charmés
d' avoir un pareil seigneur à servir, se seraient
tous volontiers sacrifiés pour lui. Si
les maîtres qui traitent rudement leurs valets
en sont rarement aimés, en récompense
les valets chérissent toujours les maîtres
qui les aiment. Peu de temps après l' aventure
des barils, on envoya de Gênes à son
éminence une grande caisse de confitures
bien dorées et artistement arrangées dans
leurs boîtes. Monseigneur prit d' autant plus
de plaisir à les voir, qu' elles lui venaient
d' une parente qui lui était très-chère, et qui
avait coutume de lui faire chaque année
un semblable présent. Les confitures étaient
donc parfaitement belles ; mais, ayant été
mises dans des boîtes peu sèches, elles
avaient pris en chemin un peu d' humidité,
de sorte qu' elles avaient besoin d' être exposées
au soleil.
Le cardinal parut en peine de savoir dans
quel endroit on pourrait les placer pour
p4
qu' elles fussent à couvert de mes mains.
Chaque domestique dit là-dessus sa pensée,
et il n' y en eut pas un assez hardi pour vouloir
s' en charger et en répondre. Eh bien, dit son
éminence en me voyant arriver, car
j' étais hors du palais pendant cette consultation,
voici Guzman qui va nous tirer
d' embarras. Mon ami, continua-t-il, nous
ne savons dans quel lieu nous devons mettre
ces confitures à sécher : je crains terriblement
les rats. Monseigneur, lui répondis-je, il
est fort aisé d' empêcher que les rats
n' y touchent : vous n' avez pour cela qu' à
les abandonner à mes camarades et à moi.
Il est vrai, reprit le prélat en souriant, que
c' est un moyen sûr de les préserver des
rats ; mais j' en voudrais trouver un autre,
et je suis d' avis de te les donner en garde à toi-même.
Je te charge du soin de les exposer au soleil tous
les jours, et tu m' en rendras compte. Tu vois dans
quel état elles sont. Il faut que tu veilles sans
cesse à leur onversation, et que tu me les remettes
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telles que je te les confie, sous peine de
perdre mes bonnes grâces.
Ah ! Monseigneur, m' écriai-je à ces paroles,
vous ne songez pas à quelle épreuve
vous voulez réduire le fragile Guzman ! Je
vous répondrai bien des rats et de mes camarades
les plus fins ; mais je ne puis en
conscience vous répondre de moi. Hélas !
Je suis un malheureux fils d' ève ; et si je
me vois dans un paradis de confitures,
quelque maudit serpent de conserve de
Gênes pourra me tenter. Encore passe
si votre éminence me disait : Guzman, je
veux bien que tu manges de mes confitures,
pourvu qu' il ne paraisse nullement qu' on
y ait touché. à cette condition, je les prendrais
sous ma garde, et nous serions satisfaits l' un
et l' autre. J' y consens, répondit
le cardinal : si tu es assez adroit pour cela,
je te le pardonne ; mais je t' assure que tu
seras châtié si l' on s' en aperçoit.
J' acceptai donc la commission à ce prix-là.
J' ouvris et j' étalai les boîtes l' une après
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l' autre dans la galerie qui était exposée au
soleil, et la beauté de ces confitures fit
toute l' impression qu' elle devait faire sur
un friand comme moi. Quelque envie pourtant
que j' eusse d' en goûter, j' attendis
qu' elles fussent un peu plus sèches ; ce qui
étant arrivé quelques jours après, je ne
pensai plus qu' au moyen de pouvoir impunément
escamoter une partie des plus
beaux fruits, et voici comment s' y prit
monsieur l' entrepreneur. Je recouvris d' abord
les boîtes que je renversai doucement ;
puis, ayant tiré avec la pointe d' un couteau
les petits clous qui tenaient les fonds, j' ôtai
des confitures de quatre boîtes seulement ;
ensuite je remplis de papier fort proprement
les creux que j' avais faits, et remis
les boîtes dans leur premier état. Un soir,
tandis que le prélat faisait collation (car c' était
un jour de jeûne), je lui dis que je
croyais les confitures assez sèches pour être
enfermées. Il ne faut pas demander, me
repartit-il avec un souris, si tu en as mangé
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une bonne partie. Du moins, monseigneur,
lui repartis-je, il n' y paraît pas. C' est ce
que nous allons voir, répliqua-t-il. Que l' on
m' en apporte tout à l' heure quelques boîtes.
Je menai aussitôt trois de mes camarades
dans ma chambre, où elles étaient ;
je leur en donnai à chacun une à porter,
et je me chargeai de la quatrième. Ces
quatre boîtes étaient justement celles qui
m' avaient passé par les mains. Je les présentai
à son éminence en lui demandant
s' il lui semblait que je les eusse bien conservées.
Il les examina fort attentivement,
et n' y remarquant rien qui me trahît : je
serai content de tes soins et de ta vigilance,
me dit-il, si toutes les autres ont été respectées
comme celles-ci. Je suis curieux de
savoir cela. On satisfit sa curiosité ; il
considéra les boîtes auxquelles je n' avais
pas touché ; et, après un long examen, il
avoua que, si je lui avais volé des confitures,
il n' y paraissait point du tout. Là-dessus
je courus à ma chambre, je mis
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dans un plat les fruits confits que j' avais
dérobés, et revins les montrer au prélat,
en l' assurant que je n' avais pas goûté de
ses confitures, quelque envie que j' eusse
eue d' en manger : ce qu' il était aisé de vérifier.
Nouvelle surprise de la part du
cardinal et de tous ses domestiques, qui,
ne me regardant plus que comme un faiseur de
tours de passe-passe, furent encore
plus qu' auparavant en garde contre moi.
On nous faisait étudier quatre heures par
jour ; on nous enseignait la langue latine
et même la grecque, et nous employions le
reste du temps que nous avions
à nous à lire des livres d' amusement, et à
prendre des leçons de musique et de danse ;
mais mon divertissement favori était le jeu.
Quand il nous arrivait de sortir, ce n' était
que pour courir chez un marchand de beignets
que nous volions comme à l' envi, ou
chez un pâtissier qui avait l' imprudence
de nous faire crédit. Nous donnions aussi
quelquefois aux dames du voisinage des
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petits concerts accompagnés de rafraîchissemens ;
mais nous servions un maître dont
le caractère nous obligeait à bien prendre
notre temps pour faire ces galanteries.
S' il en eût eu le moindre vent, il aurait pu
faire maison nette.
Je passais ainsi ma jeunesse chez le cardinal,
où l' on peut dire que je jouissais
d' un sort très-agréable. Cependant, bien
loin d' en être satisfait, je m' imaginais être
dans un dur esclavage ; j' étais même assez
misérable pour regretter vingt fois le jour
la vie libre que j' avais menée parmi les
gueux. J' avais encore un autre sujet de
m' ennuyer d' être page : je me voyais venir
de la barbe au menton, et je mourais d' envie
de porter l' épée. Il est temps, disais-je,
que je songe à faire fortune ; mais, au lieu
de penser que je ne pouvais être dans une
meilleure maison pour cela, et de tenir
une conduite convenable à ce dessein, je
m' attachai au jeu si fortement, que j' en
négligeai mes devoirs. Ne trouvant point
p10
au logis d' assez gros joueurs à mon gré,
j' en allais chercher en ville, et je ne revenais
point de toute la journée. Enfin je poussai
la fureur du jeu si loin, que monseigneur,
ne me voyant presque plus, voulut
absolument savoir pourquoi j' étais toujours
dehors, et l' on fut obligé de le lui
apprendre. Il en eut un vrai déplaisir. Il
n' épargna rien pour me défaire d' une si
mauvaise habitude : remontrances, promesses,
prières même, il mit tout en oeuvre
pour cet effet ; mais il ne fit que prendre
des peines inutiles.
Un jour qu' il s' entretenait de moi avec
ses principaux officiers, il leur dit : puisque
tous les moyens dont je me suis servi
jusqu' ici pour le faire rentrer dans son
devoir n' ont pas réussi, j' en veux essayer
un nouveau qui me vient dans l' esprit ; il
faut, à la première faute qu' il fera, que
je le chasse de chez moi, pour voir s' il sera
plus sensible à ce châtiment qu' il ne l' a
été à tous les discours que je lui ai tenus.
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Je ne prétends point pour cela, continua-t-il,
l' abandonner à sa misère ; on lui donnera
tous les jours sa portion ordinaire,
et l' on aura soin de lui dire que je serai
toujours prêt à le reprendre à mon service
quand il aura changé de vie. ô prélat dont
la vertu singulière est digne d' être éternellement
louée !
Je ne tardai guère à fournir à son éminence
l' occasion d' éprouver le moyen nouveau
qu' elle avait imaginé pour me corriger.
Deux ou trois jours après, je me piquai
si fort au jeu, que je perdis le reste
de mes nippes, et jusqu' à mon manteau
de livrée, de sorte que je n' avais plus sur
le corps que mon haut-de-chausse de page
avec un pourpoint, qu' on avait refusé de
me jouer. Je me retirai au palais dans
cet état, et je m' enfermai dans ma chambre.
Monseigneur, voyant une conduite si
déréglée, exécuta sa résolution. Il ordonna
au majordome de me faire faire un habit
neuf, et de me mettre ensuite à la porte.
p12
Le majordome obéit, et me dit, en me
donnant mon congé, que son éminence
m' aimait toujours malgré mes défauts ;
qu' elle avait commandé qu' on me nourrît
au palais comme à l' ordinaire, et qu' enfin
elle me recevrait encore parmi ses domestiques
quand elle serait persuadée que je
me repentais véritablement de ma vie passée.
Au lieu de me louer des bontés de ce saint
cardinal, je fus assez glorieux, ou, pour
mieux dire, assez sot pour les mépriser, et
je sortis de chez lui en grondant,
comme si j' eusse eu un grand sujet de me
plaindre, et en protestant que je n' y remettrais
jamais le pied. Il semblait, en vérité,
qu' il eût tort d' en user ainsi avec moi ; et
je croyais me venger de lui en me perdant.
LIVRE 3 CHAPITRE 9
p13
Il entre au service de l' ambassadeur d' Espagne.
Caractère de ce ministre. Nouvelles espiégleries de
Guzman.
Mon impertinente fierté m' empêcha longtemps
de sentir la sottise que j' avais faite.
Je pris plaisir d' abord à battre le pavé de
Rome et à manger chez les personnes de
ma connaissance ; mais on se lassa bientôt
de me recevoir gracieusement ; on me
fit maigre chère, et enfin si mauvais visage,
que je n' osai plus aller dîner dans aucun
endroit ; ce qui justifie bien le proverbe
espagnol qui dit : ne sois tout au plus
qu' une semaine chez ton oncle ou ton
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cousin, qu' un mois chez ton frère, qu' un
an chez ton ami ; mais demeure si tu
veux toute ta vie dans la maison de ton
père.
quoique je m' aperçusse que c' était un
vilain métier que celui d' aller piquer les
tables, je commençai à me repentir de
m' être moi-même interdit celle des pages
du cardinal ; mais la faute alors était irréparable,
puisque dans ce temps-là son
éminence tomba malade et mourut. Elle
laissa, par un bon testament, à tous ses
domestiques de quoi vivre honnêtement le
reste de leurs jours ; ce qui me mit au désespoir,
ne pouvant me consoler de m' être privé, par ma déplorable
conduite, de la
part que j' aurais eue à sa succession. Je ne
me voyais plus qu' une ressource, qui était
d' offrir mes services à l' ambassadeur d' Espagne.
Ce seigneur avait été un des meilleurs amis de
feu mon maître, et me connaissait fort ; il m' avait
même témoigné de
la bonne volonté dans plus d' une rencontre :
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si bien que je ne lui eus pas plus tôt
dit que je souhaitais de m' attacher à son
service, qu' il me reçut chez lui fort volontiers.
Il avait souvent pris plaisir à mes reparties
et aux contes qu' il m' avait entendu
faire en présence du cardinal ; il me regarda
comme un garçon à deux mains, je
veux dire comme un homme propre à devenir
son bouffon et son mercure. Il me
destina dans son âme à ce dernier emploi,
ainsi que tu le verras dans la suite. Il faut
que je t' apprenne le caractère de ce ministre.
On l' avait choisi pour l' ambassade de
Rome dans une conjoncture délicate, et
dans laquelle on avait besoin d' un esprit
insinuant et plein d' adresse ; aussi répondait-il
parfaitement bien à la confiance que
le roi son maître avait en lui. Mais il avait
un faible assez ordinaire aux grands hommes :
il aimait un peu trop les femmes ;
sans cela, il se serait fait estimer dans Rome
plus qu' aucun autre ambassadeur. M' ayant
p16
donc jugé digne de conduire ses intrigues
amoureuses, il commença par me déclarer
ses honnêtes intentions ; ensuite, pour
voir comment je m' y prendrais, il me fit
faire quelques messages galans, dont j' eus
le bonheur de m' acquitter d' une manière
dont il fut très-satisfait. Cet essai fut suivi
de deux ou trois négociations de la même
nature, mais plus difficiles, et le succès
n' en fut pas moins heureux. Il n' en fallut
pas davantage pour gagner sa bienveillance.
Il conçut pour moi tant d' amitié,
que je devins son page favori. Dès ce moment
on ne jura plus dans l' hôtel de son
excellence que par le seigneur Guzman. Je
me mis à tailler et à rogner à ma fantaisie,
et tout ce que je fis fut trouvé fort bien
fait. Ma faveur naissante ne manqua pas
d' exciter la jalousie des autres domestiques,
et principalement des plus anciens,
dont les uns m' appelaient le bouffon du
maître, et les autres son agent d' amour.
Néanmoins, comme les bonnes grâces de
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l' ambassadeur ne me rendaient pas plus
insolent, et que, bien loin de les desservir
auprès de son excellence, je ne cherchais
qu' à leur faire plaisir, ils ne me donnaient
aucune marque d' inimitié. Nous vivions
tous ensemble en assez bonne intelligence.
Je ne démentis point chez l' ambassadeur
la réputation que je m' étais acquise dans
le palais du cardinal par mes espiégleries ;
et, ne pouvant être dans un endroit où il
s' offrît plus d' occasions de faire des pièces
que chez mon nouveau maître, je ne m' y
épargnai point. Il venait là des parasites
à l' heure du dîner. Nous savions bien, mes
ccmarades et moi, les distinguer des honnêtes
gens que son excellence était ravie de
voir à sa table. Nous étions fort attentifs à
servir ceux-ci ; mais, pour les écornifleurs,
dont la plupart étaient des aventuriers, nous
leur en donnions de toutes les façons ; et
cela divertissait infiniment l' ambassadeur.
Nous laissions l' un demander inutilement
p18
à boire pendant tout un repas ; il avait
beau nous faire des signes, nous feignions
de ne les pas entendre : nous versions à
l' autre de petits coups, encore était-ce dans
des verres faits de façon que la moitié de
la liqueur qu' il y avait dedans y restait ;
ce qui ne faisait qu' irriter sa soif : nous
faisions boire chaud à un autre, ou bien
nous ne lui présentions que de l' eau rougie.
S' il arrivait qu' on servît à quelqu' un de ces
messieurs un bon morceau, nous lui changions
si promptement d' assiette, que nous
ne lui donnions pas le temps de le manger.
En un mot, nous tâchions de les écarter de
la table de son excellence, et nous étions
quelquefois assez heureux pour en venir à
bout.
Parmi ces aventuriers que le fumet de
notre cuisine attirait au logis, il en venait
un que les bords de la Tamise avaient vu
naître, et qui surpassait tous les autres en
effronterie. Il se disait parent de l' ambassadeur,
quoiqu' il n' eût point du tout les
p19
manières d' un homme de qualité. Il s' était
produit lui-même par sa hardiesse ; et, malgré
l' accueil glacé que son excellence lui
faisait, il ne laissait pas de venir assidument
manger chez elle. Le fatigant mortel !
Il n' y avait que pour lui à parler, et
tous les jours il ne faisait que vanter sa
nation : tantôt il louait la politesse des
anglais, leur bonne foi dans leur commerce, et
leur désintéressement dans les
services qu' ils rendaient aux étrangers ;
tantôt il s' étendait sur leur sobriété et sur
leur délicatesse en fait de religion ; une
autre fois il les appelait les premiers peuples
de la terre pour avoir de la constance
et pour être fidèles, particulièrement à
leurs rois. Les dames anglaises n' étaient
pas oubliées dans ses éloges : il disait que
toutes les femmes pouvaient passer pour
des lucrèces, et toutes les filles pour des
vestales. Je ne finirais point si je voulais
répéter toutes les louanges qu' il prodiguait
aux personnes de son pays. Enfin il fatiguait
p20
toute la compagnie de ses sots discours, et
principalement mon maître,
qui, n' y pouvant plus tenir, me dit un
soir en langue castillane, que l' anglais
n' entendait pas : ah ! Que ce fou m' ennuie !
ces paroles de l' ambassadeur ne frappèrent
pas en vain les oreilles d' un page qui
n' était ni sot ni sourd. Je me tins pour dit
qu' il fallait absolument nous débarrasser
d' un si fastidieux personnage. Pour cet effet,
je m' attachai à le servir à table. Dès
qu' il demandait à boire, ce qui lui arrivait
presque à chaque moment, je lui versais
dans un grand verre et jusqu' aux bords
d' un vin qui avait de la force, et qui ne
tarda guère à l' étourdir. Sitôt que je m' en
aperçus à ses discours, je liai avec un cordon
de soie une de ses jambes à la chaise
sur laquelle il était assis, sans qu' aucun
des convives prît garde à mon action. à la
fin du souper, l' ambassadeur se leva, et
toute la compagnie suivit son exemple ;
p21
mais quand mon anglais voulut faire la
même chose, il tomba si rudement avec sa
chaise, qu' il se cassa le nez et les mâchoires.
Je défis subtilement le cordon en faisant
semblant de l' aider à se relever. Néanmoins,
malgré tout le vin qu' il avait bu,
il remarqua que tout le monde riait à ses
dépens ; et, se doutant bien de la cause de
sa chute, il sortit fort en colère et ne revint
plus au logis ; ce qui fit un extrême plaisir
à son excellence.
Nous étant ainsi défait de cet écornifleur,
nous entreprîmes, mes camarades et moi,
de chasser aussi tous les autres ; mais nous
en trouvâmes quelques-uns qui nous donnèrent
bien de la peine, entre autres un certain
spadassin espagnol qui se disait gentilhomme de
Cordoue. Il vint un jour saluer
son excellence dans le temps qu' elle allait
se mettre à table pour dîner, en lui disant
qu' il était dans le besoin, et que la nécessité
l' obligeait à lui découvrir sa situation.
Mon maître, comprenant fort bien ce que
p22
cela signifiait, tira de sa poche une bourse
où il y avait quelques pistoles, et qu' il lui
donna sans l' ouvrir ; après quoi il lui fit une
inclination de tête, et lui tourna le dos ;
mais le cordouan, bien loin de se retirer
le suivit pas à pas en lui parlant des occasions
périlleuses où il s' était trouvé, et fut
assez effronté pour se mettre à table auprès
de lui. Ne vous offensez pas de la liberté
que je prends, dit-il à son excellence ;
quand je ne serais pas un gentilhomme,
il suffit d' être soldat pour mériter l' honneur
de manger avec des princes. D' ailleurs,
ajouta-t-il, la table d' un seigneur de votre
caractère doit être ouverte aux officiers dont
les services n' ont point encore été récompensés.
En achevant ces paroles il se jeta sur un
plat avec avidité ; il mangea comme un
affamé qu' il était ; ensuite, me regardant,
car c' était moi qui devais le servir, il me fit
signe cinq ou six fois de lui donner à boire.
Malheureusement pour mon gentilhomme,
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au lieu d' obéir à ses signes, je feignis de ne
m' en apercevoir nullement ; et pendant ce
temps-là il ne buvait point. S' il crut d' abord
que je n' en usais de la sorte avec lui
que par négligence ou par bêtise, il ne fut
pas long-temps dans cette erreur ; et voyant
bien qu' il y avait de la malice dans mon fait :
page, me dit-il à haute voix, vous a-t-on
ordonné de me laisser mourir de soif ? Là-dessus
mon maître, qui n' avait pas peu
d' envie de rire de la scène que je lui donnais,
me fit signe de la tête de servir cet
aventurier ; ce que je fis, Dieu sait de quelle
façon. Je lui présentai un verre des plus
petits, et je fus même assez cruel pour ne
le remplir pas tout-à-fait.
Dans le temps que je venais de lui donner
à boire, et que je reportais la soucoupe
sur le buffet, il entra dans la salle
deux autres parasites que je connaissais
pour les avoir vus à la table de l' ambassadeur.
Dès qu' ils remarquèrent que les places
étaient prises, ils s' attachèrent à considérer
p24
les convives, et particulièrement
notre prétendu noble de Cordoue ; et il me
parut, à l' air dont ils le regardèrent, qu' ils
avaient du mépris pour lui. Entraîné par
un mouvement de curiosité, je m' approchai
de ces nouveaux personnages, et je
leur demandai si ce gentilhomme, qu' ils
semblaient examiner avec attention, était
de leur connaissance. Bon ! Me répondit
l' un des deux, vous nous faites rire avec
votre gentilhomme. Apprenez que ce galant
qui occupe à cette table la place d' un honnête
homme, et que vous croyez d' un sang
noble, est fils d' un père qui m' a souvent
fait des bottines, et qui tient boutique auprès
de l' église cathédrale de Cordoue. Si
je le rencontre en mon chemin, dit l' autre
à son tour, je pourrai bien lui dire deux
mots. En parlant de cette manière, ces fanfarons
retroussèrent fièrement leurs moustaches,
relevèrent des plumes de coq qu' ils
avaient sur leurs chapeaux, et gagnèrent
la cour, où ils s' arrêtèrent pour se consulter
p25
sur le parti qu' ils prendraient. Je les
y laissai quelque temps ; puis courant les
rejoindre : messieurs, leur dis-je, ce gentilhomme
que vous méprisez tant assure
que vous êtes des gens de rien. Il vous trouve,
dit-il, bien hardis d' oser vous présenter
ici. Si vous voulez attendre qu' il ait dîné,
il viendra vous en dire davantage. Il n' a
qu' à venir, s' écrièrent-ils tous deux ensemble,
nous lui apprendrons qui nous
sommes. Les ayant animés l' un et l' autre
contre l' officier de Cordoue, je revins à
celui-ci : monsieur, lui dis-je à l' oreille,
mais d' un ton si bas que tout le monde
m' entendit, il y a dans la cour deux gentilshommes
qui seraient bien aises de vous
entretenir un moment. Qu' ils prennent patience,
me répondit-il ; je ne quitterai point
son excellence pendant qu' elle sera à table.
Ils soutiennent, repris-je, que vous vous
donnez faussement pour un cavalier de
noble race, et que vous n' êtes que le fils
d' un cordonnier. Vive Dieu ! S' écria-t-il
p26
d' un air furieux ; se peut-il qu' il y ait sur
la terre des gens assez las de vivre pour
oser tenir de semblables discours d' un
homme tel que moi ! Où sont ces faquins ?
Poursuivit-il en se levant ; où sont-ils ? Je
veux pour le moins leur couper les oreilles.
Vous n' avez, lui dis-je, qu' à me suivre, je
vais vous mettre aux mains avec eux. à ces
mots, je le pris par le bras et l' emmenai
hors de la salle, quoiqu' il n' eût aucune envie
d' en sortir.
Aussitôt l' ambassadeur et sa compagnie
coururent aux fenêtres qui ouvraient sur
la cour, pour voir de quelle façon se terminerait
la querelle que je venais de faire
naître entre ces trois faux braves. Messieurs,
dis-je aux deux qui se promenaient
dans la cour, voici ce gentilhomme dont
le père, si l' on veut vous en croire, est un
cordonnier cordouan. Qu' il rende grâce,
s' écrièrent-ils, au respect que nous devons
à cet hôtel, que nous regardons comme la
maison du roi d' Espagne. Voyant que l' officier
p27
de Cordoue était si effrayé, qu' il
n' avait pas même la force de leur répondre,
je portai pour lui la parole : messieurs,
leur dis-je, il va sortir tout à
l' heure, si vous le souhaitez, et vous viderez
votre différend dans la rue. Non,
non, me repartirent-ils en se retirant avec
un peu de précipitation, nous nous rencontrerons
ailleurs. Leur retraite réveilla
le courage de mon gentilhomme, qui les
traita de poltrons. Il sortit un moment après
eux ; mais il prit un chemin opposé au
leur.
Une si ridicule aventure divertit infiniment
l' ambassadeur et ses convives,
qui se remirent à table en disant mille
choses plaisantes aux dépens de nos trois
aventuriers. Après le dîner, chacun prit
son parti et se retira, pendant que son excellence
entra dans son cabinet pour y faire
la sieste.
LIVRE 3 CHAPITRE 10
p28
De la pièce que fit Guzman à un capitaine et à un
avocat qui vinrent un jour dîner chez l' ambassadeur
sans y avoir été invités.
Rien ne faisait plus de plaisir à mon
maître que de voir d' honnêtes gens à sa
table ; il y souffrait même volontiers des
parasites, pourvu qu' ils payassent leur
écot par quelques bons mots ; mais il n' aimait
pas que ces derniers vinssent manger
chez lui lorsqu' il régalait des personnes de
considération. Cela étant, tu t' imagines
bien qu' un jour qu' il donnait à dîner à
l' ambassadeur de France et à plusieurs autres
seigneurs, il ne vit pas sans peine arriver
deux écumeurs de table : c' était un
capitaine et un avocat, qui ne manquaient
pas de mérite chacun dans sa profession ;
p29
mais ils ne savaient parler que de leur métier,
ce qui les rendait l' un et l' autre fort
ennuyeux.
Notre ambassadeur n' était pas capable
de leur faire un mauvais compliment. Il se
contenta de prendre un air chagrin ; ce
qui me fit connaître qu' il ne voyait qu' à
regret ces deux personnages. S' ils s' aperçurent
de la mauvaise humeur de son excellence,
du moins ils n' en témoignèrent
rien. Il est vrai qu' ils avaient trop bonne
opinion d' eux-mêmes pour s' en croire la
cause ; aussi, bien loin de s' en aller, après
avoir salué l' ambassadeur, ils demeurèrent
et se mêlèrent parmi les autres. Mon
maître, dans l' âme de qui je lisais, me regarda,
et je n' eus pas besoin d' un second
coup-d' oeil pour deviner sa pensée. Je
compris qu' il exigeait de moi que je divertisse
la compagnie aux dépens du capitaine
et de l' avocat. J' en formai dans le moment
la résolution, et le moyen en fut bientôt
imaginé.
p30
Il faut observer que l' avocat, homme
grave et froid, avait une moustache dont
il paraissait idolâtre. Il n' osait rire, de
peur de lui faire perdre l' équilibre, et il
la regardait souvent dans un petit miroir
qu' il tirait de sa poche avec son mouchoir,
dont il faisait semblant de se servir pour se
moucher. Ayant fait cette remarque, j' attendis
que l' on fût au fruit, parce que c' est
alors que la joie règne dans les repas : comme
en effet toute la compagnie se mit en train ;
et la conversation devint si enjouée, que
je ne pouvais avoir une occasion plus favorable
d' exécuter ce que j' avais projeté. Je
m' approchai du capitaine, et lui dis à l' oreille
quelque chose qui le fit rire. Il crut
devoir me répondre sur le même ton, et il
m' obligea de baisser la tête pour l' entendre.
Je lui répliquai, il me repartit, et toujours
en nous entretenant tout bas. Enfin, quand
je jugeai qu' il en était temps, j' élevai la
voix, en disant d' un air sérieux, et comme
si c' eût été une suite de notre entretien :
p31
je suis votre valet, seigneur capitaine ; je
n' en ferai rien, je vous jure. Le respect
que j' ai pour monsieur l' avocat ne me permet
pas de prendre une pareille liberté.
Qu' y a-t-il donc, Guzman ? S' écria mon
maître. Ma foi, monseigneur, lui répondis-je,
c' est à monsieur le capitaine à vous
le dire, cela lui convient beaucoup mieux
qu' à moi. Il vient de tirer sur la barbe de
monsieur l' avocat, et il me presse de divertir
la compagnie en adoptant les traits
railleurs qui lui sont échappés. Mais encore,
dit l' ambassadeur de France, apprends-nous
quelles sont ces plaisanteries.
Puisque vous me le commandez, mon maître
et vous, repris-je, il faut que j' obéisse
à vos excellences. Monsieur le capitaine en
veut à la moustache de monsieur l' avocat,
lequel, dit-il, a grand soin de la teindre
tous les matins, afin qu' on ne s' aperçoive
pas qu' elle commence à blanchir, et ne
dort jamais que sur le dos, de peur de lui
faire prendre un mauvais pli. En un mot,
p32
il y a un quart d' heure qu' il fait des railleries
assez piquantes de monsieur le docteur
en droit, et qu' il me presse de vous
en divertir en vous les disant comme si
elles venaient de mon cru. Mais ce n' est
point à un garçon de ma sorte à se jouer à
un personnage tel que monsieur l' avocat.
Le capitaine se mit à rire en m' entendant
parler dans ces termes, au lieu de me démentir
pour se justifier, et toute la compagnie
suivit son exemple, sans savoir si je
mentais ou si je disais la vérité. Le docteur
en droit demeura quelques momens incertain
de la manière dont il devait prendre
la chose, mais il ne put tenir contre les ris
immodérés du capitaine, et l' apostrophant
d' un ton qui marquait sa colère : fanfaron,
lui dit-il, vous avez bonne grâce vraiment
de vous moquer de mon âge, vous qui
vous vantez d' avoir été avec Charles-Quint
au siége de Tunis ! Apprenez, monsieur le
mauvais plaisant, que je ne fais point de
comparaison avec un homme de votre
p33
trempe. Tout beau, m l' avocat, interrompit le
capitaine en prenant son sérieux,
vous oubliez devant quels seigneurs nous
sommes ici. Si je n' étais pas plus raisonnable
que vous... comment, plus raisonnable ! Interrompit
à son tour le docteur en se levant de table d' un
air furieux,
c' est vous qui êtes le plus grand fou qu' il
y ait au monde. Le capitaine, qui commençait
à perdre patience, n' aurait pas
manqué de répliquer à l' avocat en lui jetant
peut-être une assiette au visage, si les deux
excellences ne les eussent empêchés d' en
venir aux voies de fait. On apaisa donc peu
à peu ces deux ennemis, et depuis ce temps-là
nous ne les revîmes plus. C' est de cette
façon que j' écartai de notre hôtel ces deux
parasites ; ce qui fut très-agréable à mon
maître.
LIVRE 3 CHAPITRE 11
p34
L' ambassadeur devient amoureux d' une dame romaine.
Guzman entreprend de servir son amour. Succès de
cette galante entreprise.
Je t' ai déjà dit que le seul défaut de l' ambassadeur
était d' avoir le coeur un peu trop
tendre, ou, pour mieux dire, libertin. Il
avait vu, je ne sais dans quelle occasion, la
femme d' un chevalier romain, et il en était
devenu passionnément amoureux. Il avait
déjà mis à ses trousses une vieille des plus
stylées à séduire les jeunes dames ; mais
cette agente, tout habile qu' elle était, n' avait
encore fait que des démarches inutiles.
Il en était au désespoir. Il m' ouvrit son
coeur un jour, et me dit qu' il s' étonnait de
la résistance de Fabia, d' autant plus que
cette dame, à la fleur de son âge, se voyait
p35
pour mari un vieillard désagréable et plein
d' infirmités.
Le but de cette confidence était de m' engager
à me mêler de cette intrigue ; ce qui
ne fut pas difficile à faire. Je me chargeai
donc de l' honorable emploi que mon maître
me donna, et je lui fis concevoir les
plus flatteuses espérances en lui apprenant
que j' étais en liaison particulière avec
la suivante de sa dame. Il m' embrassa de
joie quand je lui eus dit cette circonstance,
et il demeura persuadé que, nous ayant
dans ses intérêts la soubrette et moi, il
obtiendrait tôt ou tard par notre secours
l' accomplissement de ses désirs.
Dès le premier entretien que j' eus avec
Nicoleta (c' était le nom de la suivante),
je la disposai à rendre service à mon patron.
Effectivement, elle n' épargna rien
pour le bien mettre dans l' esprit de sa maîtresse,
saisissant toutes les occasions de le
louer et de parler au désavantage du mari.
Néanmoins, après avoir perdu plusieurs
p36
jours à tenter la vertu de Fabia par tous
les discours les plus capables de l' ébranler,
elle commençait à désespérer de la vaincre,
lorsqu' un matin cette dame, prenant tout
à coup un visage riant, lui dit : ma chère
Nicoleta, il faut que je te découvre le fond
de mon âme : c' est trop dissimuler avec
une fille aussi dévouée que tu l' es à tous
mes sentimens. Apprends que l' ambassadeur
d' Espagne me paraît l' homme du
monde le plus digne d' être aimé d' une
femme de qualité. Je ne puis plus long-temps
le maltraiter. Mais tu me connais ;
tu sais que je suis esclave de ma réputation.
Cherche quelque moyen de concilier avec
ma délicatesse le penchant que j' ai pour lui ;
et si tu m' en trouves un qui me satisfasse,
je ne ferai plus difficulté de me rendre à la
passion de cet aimable seigneur. Je te permets
de ne rien céler à Guzman, et même de
me l' amener, s' il est possible, dès cette nuit.
Tu l' introduiras en secret dans cette maison,
et je pourrai l' entretenir impunément.
p37
Nicoleta, transportée de joie de voir sa
maîtresse dans la disposition où elle paraissait
être, embrassa ses genoux, lui
baisa les mains, et fit devant elle mille
folies qui marquaient son ravissement. Ensuite,
pour mieux l' affermir dans sa résolution,
elle se mit à lui vanter les bonnes
qualités de l' ambassadeur, et elle finit en
l' assurant que nous conduirions si prudemment
cette intrigue, qu' aucune personne
dans Rome n' en aurait le moindre
soupçon. Sur cette assurance, Fabia dit à
sa suivante qu' elle s' abandonnait entièrement
à son zèle et à son adresse.
Là-dessus Nicoleta vint me trouver ; et,
comme une fille que l' excès de sa joie rendait
presque folle, elle me jeta les bras au
cou en s' écriant : mon ami, mon cher ami,
paye-moi l' agréable nouvelle que j' ai à
t' annoncer. Ma maîtresse ne résiste plus ;
elle veut rendre ton maître le plus heureux
de tous les hommes. Je fus si charmé d' entendre
ces paroles, auxquelles je ne m' attendais
p38
nullement, que, ne me possédant
plus à mon tour, je pris Nicoleta par la
main, et la menai comme en triomphe
après une victoire dans le cabinet de mon
maître, où nous commençâmes tous trois
à célébrer joyeusement la métamorphose
de Fabia. Son excellence tira de sa poche
une petite bourse pleine de pistoles d' Espagne,
et en fit présent à la soubrette, qui
la reçut de bon coeur, après avoir fait quelques
façons, ainsi que cela se pratique en pareil
cas.
Cette officieuse agente s' étant ensuite
retirée, non sans m' avoir auparavant bien
instruit de l' endroit où il fallait que je me
trouvasse cette nuit, et de l' heure à laquelle
je m' y devais rendre pour pouvoir
entrer dans la maison de Fabia, me laissa
seul avec l' ambassadeur. Nous passâmes
l' après-dîner, lui à me conter où il avait
vu cette dame, et moi à le féliciter d' avoir
fait une si belle connaissance. Dès que la
nuit fut venue, je courus à l' endroit où l' on
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m' avait donné rendez-vous, et j' y attendis
l' heure marquée. Mais cette soubrette ne
parut que pour me dire que sa maîtresse ne
pouvait me parler cette nuit, et il en fut
ainsi des trois ou quatre autres suivantes.
Nous ne tirâmes pas, le patron et moi, un
fort bon augure de cela. Néanmoins nous
ne perdîmes point toute espérance, et une
nuit enfin il arriva que la confidente me
dit, par une petite fenêtre basse, que dans
quelques momens elle m' introduirait dans
la maison.
Il faut observer que j' étais dans une ruelle
toute remplie de boue, et où j' aurais inutilement
cherché à me mettre à couvert
d' une grosse pluie qui tombait et qui perça
bientôt mes habits. Je l' essuyai pendant
deux heures avec une patience que je n' aurais
pas eue si je n' eusse été là que pour
mon compte ; mais j' avais pour mon maître
un zèle à l' épreuve de tout. J' étais donc
mouillé comme un canard lorsque je m' entendis
appeler par Nicoleta. Je la joignis
p40
promptement, et elle me fit entrer par une
petite porte, qui fut refermée aussi doucement
qu' elle avait été ouverte. Guzman,
me dit la suivante, je vais avertir Fabia,
qui va descendre pour te parler. La voix
de ma bien-aimée me valut un fagot pour
me sécher. Je ne sentais plus que le plaisir
de toucher à l' heureux instant de voir
la dame dont l' ambassadeur était épris, et
je goûtais par avance la joie que j' aurais à
rapporter à ce seigneur ce qui se serait
passé entre elle et moi. Fabia vint en effet
peu de temps après avec sa soubrette, à qui
elle dit : Nicoleta, tandis que je m' entretiendrai
ici avec le seigneur Guzman, remontez
dans la chambre de mon mari ; observez-le bien ;
et si par hasard il s' avise
de me demander, revenez vite m' en donner
avis.
Je ne dirai pas si je trouvai Fabia belle
ou laide ; car elle avait jugé à propos de
me recevoir sans lumière, de sorte que
nous étions dans une obscurité qui ne nous
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permettait pas seulement de nous discerner.
Cette dame, baissant la voix, commença
par s' informer de l' état de ma santé,
comme si elle y eût pris un fort grand intérêt.
De mon côté, je fis la même chose ;
mais j' ajoutai à ce que je lui dis un beau
compliment de ma façon, comme de la
part de mon maître, que je lui peignis
brûlant d' amour pour elle. Cependant, quoique
mon discours fût très-pathétique, elle
y fit, à ce qu' il me sembla, fort peu d' attention,
puisque, m' interrompant dans
l' endroit le plus propre à l' attendrir :
seigneur Guzman, me dit-elle, pardonnez, je
vous prie, si je ne vous écoute pas de la
manière que vous le souhaiteriez. Mais je
tremble ; et, dans la crainte qui trouble
mes esprits, je m' imagine que mon époux
a ici des espions qui nous écoutent. Marchez
tout droit devant vous, poursuivit-elle
en parlant encore plus bas. Vous allez entrer
dans une salle où je vous conjure de m' attendre.
Je vais faire un tour dans la
p42
maison pour me rassurer ; je ne tarderai
pas à venir vous rejoindre. Ne faites point
de bruit.
J' ajoutai foi à ces paroles de Fabia. Je
m' avance à tâtons comme un Colin-Maillard ;
mais, au lieu de trouver une salle, je
sens que je traverse une cour dont le pavé
est si sale et si glissant, qu' après avoir fait
quelques pas, je tombe dans un tas de
boue, d' où voulant me relever, je vais
donner si rudement de la tête contre un
mur que je rencontre devant moi, que je
demeurai près d' un quart d' heure tout
étourdi. Néanmoins, m' étant un peu remis
de ce coup terrible, je cherchai le
long du mur la prétendue salle dont on
m' avait parlé, et je crus enfin y entrer en
passant par une petite porte ouverte que
je trouvai sous main ; autre erreur, me
voilà, s' il vous plaît, dans une arrière-cour
fort étroite, et qui n' avait pas deux
toises de longueur. Pour comble de misère,
la pluie continuait toujours de la même
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force, et, tombant dans cette arrière-cour
par deux gouttières, elle l' avait inondée
de façon que je me sentis dans l' eau jusqu' aux
jarrets. Je reculai aussitôt pour me
tirer de là en regagnant la porte ; mais elle
n' était plus ouverte, soit que le vent l' eût
fermée, soit que quelqu' un qui me suivait
de près, ce qui est plus vraisemblable, l' eût
poussée pour m' enfermer dans ce marais. Je
fus donc obligé de me résoudre à passer la
nuit dans l' arrière-cour, où, quand je voulais
m' éloigner d' une gouttière qui m' incommodait,
je me trouvais sous l' autre ;
je ne faisais que fuir Carybde pour tomber
dans Scylla. ô nuit aussi cruelle pour moi
que celles de la cuve et du bernement !
Tout désagréable pourtant qu' il m' était
de me voir dans l' eau, et de me sentir arroser
la tête sans que je pusse m' en défendre,
les réflexions que je faisais sur les
suites fâcheuses qu' aurait peut-être cette
aventure ne m' affligeaient pas moins que
ma situation présente. Misérable Guzman,
p44
disais-je, tu te vois donc pris au trébuchet !
Le mari de Fabia ne manquera pas de te
demander demain ce que tu es venu faire
dans sa maison. Que répondre à cela ? Si
tu dis la vérité, pour la première fois de ta
vie que tu l' auras dite, tu rendras ton
maître avec toi la fable de Rome. Quelle
réponse feras-tu donc ? Il faudra que tu
dises que c' est Nicoleta qui t' y a fait entrer,
et que tu as promis de l' épouser : si l' on
veut t' obliger à tenir ta parole, tu sauteras
le fossé ; il vaut encore mieux que ce malheur
t' arrive que de te faire disloquer les
os dans les tourmens qu' on te ferait souffrir
pour te faire parler. Mais qui sait si
l' on se contentera de te donner la question ;
peut-être qu' on n' en fera pas à deux fois, et
qu' on m' enterrera dans ce vilain cimetière :
je dois tout craindre d' un mari italien.
Je fus agité de ces affreuses imaginations
jusqu' à la pointe du jour ; alors je crus entendre
que l' on ouvrait doucement la porte
de l' arrière-cour, et je m' en réjouis d' abord,
p45
dans la pensée que c' était la soubrette
ou sa maîtresse qui venait par pitié
me tirer de ma prison ; mais c' est à quoi
l' une et l' autre songeaient le moins. Véritablement
la porte n' était plus fermée, et
de quelque côté que je tournasse la vue,
je n' apercevais personne. Je me retrouvai
dans la cour que j' avais traversée la nuit ;
et ayant ouvert une petite porte qui n' était
que poussée, je me vis dans la rue, ou
plutôt dans la même ruelle où la soubrette
m' avait donné rendez-vous ; je reconnus
aussi la fenêtre par où elle m' avait parlé ;
et me représentant alors toute la supercherie
qu' on m' avait faite, je remerciai le ciel
de n' avoir pas été plus maltraité. Je retournai
promptement vers notre hôtel ; je
gagnai mon appartement, où, m' étant
mis nu comme la main, je me jetai sur
mon lit, après m' être enveloppé dans mes
couvertures pour rappeler la chaleur que
l' humidité de mes habits m' avait ôtée.
LIVRE 3 CHAPITRE 12
p46
De l' aventure du cochon, et quelle en fut la suite.
J' étais dans une trop grande agitation
pour prendre quelque repos ; et, ne pouvant
dormir, je me mis à rêver à l' aventure
qui venait de m' arriver. Je la regardai
comme un trait de vengeance de Fabia. Je
jugeai que cette dame avait de la vertu, et
que, pour le faire connaître à l' ambassadeur,
elle avait jugé à propos de recevoir
ainsi son envoyé. Mais ce qui me mortifiait
plus que tout le reste, c' est que je
voyais dans cet événement de quoi donner
à tout le monde occasion de rire à mes dépens.
J' étais aussi fort en peine de savoir
de quelle façon je tournerais la chose à
mon maître quand il faudrait la lui conter,
p47
car je ne doutais pas que tôt ou tard
elle ne vînt à sa connaissance.
Lorsque je me fus un peu réchauffé dans
mes couvertures, je me revêtis d' un autre
habit aussi propre que celui qui avait été
si bien ajusté par la pluie, et je me mis en
état de me présenter devant l' ambassadeur,
comme s' il ne me fût rien arrivé.
J' attendis qu' il me demandât, ce qu' il ne
manqua pas de faire sur la fin de son dîner.
Il me fit entrer avec lui dans son cabinet, où
il me dit : pourquoi donc, Guzman,
ne vous ai-je point vu ce matin ? Je
croyais que vous me viendriez rendre
compte de ce que vous avez fait cette nuit
chez Fabia. Il faut que vous ayez de mauvaises
nouvelles à m' apprendre. Monseigneur,
lui répondis-je, il est vrai que je
n' en ai pas de trop bonnes à vous annoncer.
Je ne sais ce que je dois penser de Fabia.
J' ai passé la nuit dans la rue sans
avoir entendu parler de cette dame, ni
même de sa suivante. Plût au ciel que vous
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n' eussiez jamais conçu le dessein que vous
avez formé ! D' où vient ? Me répliqua-t-il ;
vous vous découragez bien facilement ;
peut-être quelque contre-temps n' aura pas
permis à Fabia de faire ce qu' elle avait résolu,
ni même à sa soubrette de vous en
avertir ; quoi qu' il en soit, ne vous rebutez
point, et retournez dès cette nuit au
même endroit où vous avez inutilement
attendu Nicoleta.
Je promis à mon maître de n' y pas manquer ;
et je ne fus pas sitôt sorti de son
cabinet, qu' un de nos valets d' écurie vint
à moi, et me remit un billet de la part,
me dit-il, d' une dame qui l' avait prié de
me le faire tenir. C' était la soubrette. Elle
me mandait qu' elle était fort surprise que
j' eusse négligé dans la matinée de l' informer
de ce qui s' était passé la nuit entre sa
maîtresse et moi ; que, pour réparer ma
faute, je n' avais qu' à l' aller trouver vers
le soir dans la ruelle derrière la maison de
Fabia, et que, par la fenêtre basse que je
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connaissais, nous aurions ensemble une
petite conversation. Ce billet ranima mon
courage. Je me rendis sur les six heures
du soir dans la ruelle, qui, comme on l' a
déjà dit, était fort étroite, et où il y avait
partout un pied de boue.
La suivante m' attendait à la fenêtre ; et
d' abord elle me fit de grands reproches,
qui se changèrent ensuite en complimens
de condoléance, quand je lui fis un fidèle
récit de ce qui m' était arrivé. Elle me parut
extrêmement surprise du tour que sa
maîtresse m' avait joué ; et quoique je fusse
en garde contre ses discours, elle ne laissa
pas de me persuader qu' elle n' y avait aucune
part.
Il faut observer que pendant notre entretien,
pour tenir une contenance plus
galante, j' avais le cou allongé, les jambes
ouvertes, et c' était, comme tu vas l' entendre,
me prêter au nouveau malheur que
me préparait ma mauvaise fortune. Il y
avait à un des bouts de la ruelle une écurie,
p50
d' où il sortit tout à coup un cochon
des plus gros, qu' on venait d' en chasser
à coups de bâton. Cet animal, irrité ainsi
qu' un taureau furieux à qui l' on a ouvert
la barrière, enfila la venelle de mon côté,
et, me passant entre les jambes, m' enleva
de terre, et m' emporta sur son dos, en
grognant d' une manière épouvantable.
J' embrassai le cou de la bête, et me tenant
à ses soies le mieux qu' il m' était possible,
de peur de me casser un bras ou
une jambe contre le mur, ou bien de tomber
dans la boue, j' espérais me tirer d' affaire
assez heureusement : mais mon coursier
trompa mon attente. Se sentant serrer
le cou, il secoua si rudement la tête pour
se délivrer de ce qui l' incommodait, qu' il
me jeta justement dans l' endroit de la
ruelle le plus bourbeux : c' était à l' entrée
du côté de la place Navonne. Il y a toujours
là du monde, et il y en avait alors
plus qu' à l' ordinaire.
Quel spectacle, particulièrement pour la
p51
canaille, de me voir sortir de la ruelle
couvert de boue depuis la tête jusqu' aux
pieds ! On entendit bientôt dans la place
des cris et des huées, et dans un moment
je fus entouré d' une infinité de toutes sortes
de gens qui commencèrent à m' insulter
par mille mauvaises plaisanteries, que je
dévorai, tant j' étais accablé de honte et
de confusion. Je ne songeais uniquement
qu' à découvrir quelque maison où je pusse
me cacher ; et en ayant remarqué une qui
parut m' offrir l' asile que je cherchais, je
me hâtai de m' y rendre. J' entrai dedans,
et fermai brusquement la porte au nez des
marauds qui me poursuivaient. Ceux-ci
aussitôt se mirent à crier aux personnes du
logis de me faire sortir ; et l' on eût dit, en
les voyant si ardens à me persécuter, que
j' avais commis quelque crime digne d' un
châtiment exemplaire.
Pour comble d' infortune, le maître de
la maison où je m' étais sauvé ne se trouva
pas disposé à prendre mon parti contre
p52
une populace insolente. Comme c' était un
vieux jaloux à qui tout faisait ombrage, il
alla s' imaginer que l' état effroyable où
j' étais pouvait être une ruse dont je me servais
pour m' introduire impunément chez
lui et faire un amoureux message. Cette
ridicule vision fut cause qu' il vint fondre
sur moi avec tous ses domestiques, qui
me mirent dehors à grands coups de poing
et de pied au cul. Me voilà donc une seconde
fois livré à mes railleurs impitoyables,
qui, courant après moi à mesure que
je m' éloignais d' eux, renouvelèrent leurs
railleries et leurs injures. Je ne savais plus
à quel saint me vouer, lorsque le ciel,
pour ma consolation, me fit rencontrer un
jeune espagnol qui vint m' offrir ses services
et ceux de trois ou quatre italiens
qui l' accompagnaient. Avec ce secours,
dont j' avais grand besoin, je me dérobai
à mes persécuteurs ; tandis que l' espagnol
et ses compagnons les écartaient à
coups de plat d' épée, je m' avançais à
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toutes jambes vers notre hôtel, méprisant
les coups de dents que je recevais dans les
rues de tous les petits chiens qui se mettaient
à mes trousses.
J' arrivai pourtant au logis sain et sauf,
à quelques meurtrissures près. J' eus le bonheur
de parvenir jusqu' à ma chambre sans
avoir rencontré personne ; mais j' eus beau
fouiller dans toutes mes poches, je n' y
trouvai point ma clef. Je jugeai qu' en tirant
mon mouchoir pour m' essuyer le visage,
je l' avais laissée tomber dans la maudite
maison où je m' étais réfugié si mal à
propos. Ah ! Misérable, me dis-je alors à
moi-même, que te sert-il d' être sorti d' un
affreux embarras, si tu n' en peux cacher
la connaissance aux domestiques de l' ambassadeur ?
Si quelqu' un t' aperçoit dans
l' équipage où tu es, il ira le dire aux autres,
et voilà des risées sur ton compte
pour plus de deux mois.
Après avoir long-temps pensé à ce que
je devais faire, je me déterminai à implorer
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l' assistance d' un de mes camarades,
dont la chambre était voisine de la mienne,
et qui, s' il n' était pas de mes amis, faisait
du moins semblant de l' être. J' allai
frapper à sa porte. Il ouvrit, et, me voyant
si bien ajusté, il fit, sans pouvoir s' en défendre,
quelques éclats de rire, qu' il me
fallut essuyer patiemment. Mon ami, lui
dis-je, quand vous serez las de vous épanouir
la rate, je vous prierai de m' aller
chercher un serrurier pour ouvrir ma
chambre. J' y cours, me répondit-il ; mais
contente auparavant ma curiosité : conte-moi
l' accident qui t' est arrivé ; je te promets
de garder le secret. Pour me débarrasser
d' un homme si curieux, je lui fis
un détail où il n' y avait pas un mot de
vrai. Après cela, je le pressai de me rendre
le service que j' attendais de lui. Ce
ne fut pas sans répugnance qu' il me laissa
dans sa chambre, tant il appréhendait que
je ne gâtasse ses meubles. Il m' obligea même
de lui jurer, tout fatigué que j' étais, que
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je ne m' en approcherais point, et que je
demeurerais debout jusqu' à son retour.
Par bonheur pour moi, il revint assez
promptement avec un serrurier qui ouvrit
ma chambre, où, sans perdre de temps,
je changeai d' habit et de linge, après m' être
bien lavé les mains et le visage.
à peine eus-je changé de décoration que
l' on me vint avertir que l' ambassadeur
voulait me parler. Il savait déjà l' histoire
du cochon. Il y a toujours dans les grandes
maisons des domestiques qui, pour faire
leur cour à leurs maîtres, vont leur rapporter
tout ce que les autres ont fait. Mais
il n' avait appris mon aventure que très-imparfaitement ;
aussi me demanda-t-il
d' abord de quelle façon la chose s' était
passée, et si ce n' était point une insulte
que m' eût fait faire le mari de Fabia. Je
fus ravi qu' il me donnât lui-même une si
belle occasion de composer une fable. Je
lui dis que deux grands laquais, m' ayant
vu parler dans la ruelle à Nicoleta, s' étaient
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avisés de me vouloir railler là-dessus ;
que je leur avais répondu, et qu' insensiblement
nous en étions venus des paroles
aux actions ; que, selon toutes les
apparences, j' en aurais tué un, si, heureusement
pour lui, un cochon, sortant
de la ruelle avec furie, n' eût passé entre
nous et ne m' eût fait tomber dans la boue,
et qu' enfin, m' étant relevé sur-le-champ
pour continuer le combat, j' avais vu mes
ennemis prendre lâchement la fuite.
Monseigneur fut la dupe de mon récit
fanfaron ; mais si je lui en donnai à garder
ce soir-là, dès le lendemain matin, en récompense,
il apprit la vérité. Je m' en
aperçus bien au dîner ; il me lança quelques
traits railleurs sur mon combat contre
les deux grands laquais, et m' appela le
paladin au cochon. J' aurais ri tout le premier
de ses plaisanteries, s' il me les eût
faites en particulier ; mais c' était en
présence des autres domestiques, qui tous
étaient charmés de m' entendre ainsi turlupiner
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par mon maître, et qui jugeaient bien
par là que je ne serais pas long-temps son
favori.
Ce qu' il y eut encore de plus fâcheux
pour moi, c' est qu' un des amis de l' ambassadeur,
et par conséquent un de mes ennemis,
vint lui faire visite peu de jours
après, et dit à son excellence qu' il avait
quelque chose de très-important à lui communiquer.
Mon maître demanda de quoi il
s' agissait ; et alors son ami lui parla dans
ces termes, ou du moins dans d' autres
équivalens : " l' intérêt que je prends à
tout ce qui vous regarde ne me permet pas
de vous laisser ignorer un bruit qui se répand
dans Rome, et qui blesse votre réputation.
Guzman, dont la conduite est fort
mauvaise, passe pour le ministre de vos
plaisirs : on ne s' entretient partout que de
l' aventure du cochon ; et si l' on en veut croire
la médisance, c' est en ménageant pour vous
les bonnes grâces d' une dame que l' officieux
Guzman a servi de jouet à la populace. "
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ces paroles firent toute l' impression qu' elles
pouvaient faire sur l' esprit d' un homme
tel que mon maître, qui savait bien toutes
les mesures qu' une personne de son caractère
avait à garder, tant pour son honneur
que pour celui de son prince. Dès ce moment
il résolut de se défaire de moi. Il n' en
témoigna rien ; mais, quoiqu' il affectât de
vivre avec moi comme à son ordinaire, je
le connaissais trop pour ne pas m' apercevoir
de sa dissimulation et de la face nouvelle
que mes affaires prenaient auprès de lui.
Le carême, qui arriva dans ce temps-là,
lui fournit un beau prétexte pour commencer
à exécuter le dessein qu' il avait de me
donner honnêtement mon congé. Il me dit
qu' il avait envie de se retirer du commerce
des femmes et de mener une vie plus réglée.
Je t' avouerai même, ajouta-t-il, que
je ne suis plus follement épris de Fabia. La
raison m' est revenue ; je reconnais que j' ai
le plus grand tort du monde d' avoir jeté
les yeux sur cette dame. Son époux est un
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des premiers cavaliers de Rome, et je me
reprocherai toute ma vie d' avoir voulu
déshonorer sa maison.
Il me tint encore d' autres discours semblables,
que je feignis de croire pieusement.
Je fis plus, j' applaudis à sa résolution ; et,
contrefaisant à mon tour le pécheur qui
rentre en lui-même, je lui dis que je prétendais
suivre son exemple. Je changeai en
effet de conduite ; je fis toutes les grimaces
hypocrites dont je pus m' aviser pour persuader
aux domestiques, et particulièrement
à mon maître, que j' avais renoncé
pour jamais aux intrigues amoureuses.
LIVRE 4 CHAPITRE 1
p60
Guzman prend la résolution de sortir de Rome, et de
parcourir toute l' Italie pour y voir ce qu' il y a de
plus curieux.
Je passais presque toutes les journées
dans ma chambre, où je m' occupais à lire
de bons livres qu' on me prêtait, et à recevoir
quelques amis qui me venaient visiter.
Un jour le jeune espagnol qui avait si généreusement
pris ma défense dans l' aventure
du cochon me vint voir pour s' informer,
me dit-il, de l' état de ma santé. Tu
peux bien croire, mon cher lecteur, que
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je ne manquai pas de faire un gracieux
accueil à un homme à qui j' avais tant d' obligation.
Je lui fis mille complimens sur
le service qu' il m' avait rendu, et je l' assurai
que j' étais très-mortifié de n' avoir pu aller
chez lui pour l' en remercier, ignorant sa
demeure et son nom. Il me répondit modestement
qu' il n' avait rien fait qui méritât tant
de reconnaissance, et qu' étant
espagnol et noble, il s' était fait un devoir
de courir au secours d' un galant homme
insulté par la canaille.
Je ne lui eus pas plus tôt entendu dire
qu' il était de mon pays, que je lui demandai
dans quel endroit d' Espagne il avait pris
naissance. Je suis, me dit-il, d' Andalousie,
natif de Séville, et Sayavedra est mon nom.
Je redoublai mes civilités quand j' appris
qu' il était d' une des plus illustres et des
plus anciennes familles de notre ville. Il
avait en effet l' accent andalous, et connaissait
aussi bien que moi Séville. Cependant
il était originaire de Valence, mais il avait
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ses raisons pour ne le pas dire alors. Je
lui offris mes services et le crédit de mon
maître, s' il en avait besoin. Il me rendit
grâce de ma bonne volonté, me dit que
véritablement il avait une affaire à la chambre
apostolique, et qu' il en espérait un
heureux succès ; mais que si les personnes
qui s' intéressaient pour lui n' agissaient pas
efficacement, il aurait recours à moi.
Comme il m' échappa de dire, dans la
suite de notre conversation, que l' on me
trouvait toujours au logis, et que je me
promenais rarement, il en voulut savoir la
cause. Je lui avouai de bonne foi que je
n' osais me montrer dans les rues depuis
l' aventure du cochon, et que j' étais bien
aise du moins de donner le temps de l' oublier
avant que de reparaître dans le monde,
ce qui lui parut d' un homme prudent et
judicieux. Il ne laissa pas de s' offrir à
m' accompagner avec ses amis, si quelque affaire
indispensable m' obligeait à sortir. Pénétré
de ses offres obligeantes, je lui jetai
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les bras au cou et l' accablai de remercîmens.
De son côté, il ne demeura point en
reste de politesse avec moi ; et, quoiqu' il
approuvât la raison qui me faisait garder
la chambre, il me dit qu' il me plaignait
fort d' être réduit à mener une vie si ennuyeuse ;
qu' il me conseillait plutôt de
voyager, d' aller voir Venise, Bologne, Pise
et Florence ; que je trouverais dans ces
villes de quoi m' amuser agréablement, et
qu' enfin je reviendrais à Rome lorsque je
le jugerais à propos.
Je fis connaître à Sayavedra qu' il ne pouvait
rien me conseiller qui fût plus de mon
goût, et que je ne tarderais guère à suivre
son conseil, pourvu que mon maître, sans
la permission de qui je ne prétendais rien
faire, y consentît. Alors mon andalous,
natif de Valence, et fourbe en diable et
demi, me fit une description charmante
de toutes ces villes pour me donner encore
plus d' envie de les voir. Il m' en inspira un
si grand désir, que dès le lendemain matin,
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en habillant l' ambassadeur, je lui dis :
je ne sais, monseigneur, si vous approuverez
un dessein que j' ai formé sous votre
bon plaisir ; je voudrais bien voyager par
toute l' Italie : je m' imagine que je ne ferai
point mal de m' éloigner de Rome pour
quelque temps. Son excellence, à ces paroles,
sentit un mouvement de joie qu' elle
ne put s' empêcher de laisser paraître.
Guzman, s' écria-t-elle, il ne pouvait te
venir une meilleure pensée que celle-là ;
oui, mon ami, tu feras bien de disparaître,
du moins pour quelques mois, cela ne saurait
produire qu' un bon effet pour nous
deux ; car je n' ignore pas les bruits qui
courent à mon désavantage, surtout depuis
ta dernière aventure. On nous accommode
l' un et l' autre de toutes pièces ;
on m' en a donné charitablement avis. En
un mot, nous sommes dans la nécessité de
nous séparer. J' ai quelquefois eu envie de
te le dire, mais je n' en ai pas eu la force,
et je suis ravi que tu prennes de toi-même
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le parti de voyager. Au reste, Guzman,
poursuivit ce bon maître, tu peux compter
que je te mettrai en état de voir agréablement
tous les pays où tu voudras aller. Enfin
j' en userai avec toi comme avec un serviteur
que j' aime et dont je ne me défais
qu' à regret.
Ainsi me parla mon ambassadeur. Je lui
rendis un million de grâces des sentimens
favorables qu' il venait de me témoigner ; et
je ne fus pas sitôt hors de son appartement,
que je chargeai un de nos marmitons de
m' aller chercher le messager de Sienne ;
ensuite je me retirai dans ma chambre
pour m' occuper des préparatifs de mon
voyage. Déjà je commençais à serrer proprement
mes hardes dans trois coffres qui
me servaient de garde-robe, lorsque je reçus
une seconde visite de Sayavedra, que
je mettais au nombre de mes meilleurs
amis. Il fit paraître quelque étonnement
à la vue de mes effets étalés dans ma chambre,
et des coffres ouverts devant moi.
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Comment donc, seigneur Guzman ! S' écria-t-il,
est-ce que vous vous disposeriez à
suivre le conseil que je vous ai donné ?
Vous l' avez deviné, lui répondis-je ; mon
maître, à qui j' ai parlé de mon dessein,
m' a permis de l' exécuter. C' en est fait, je
pars dans deux jours pour Sienne, où je
me propose de m' arrêter quelque temps
chez un marchand de mes amis appelé
Pompée. Je ne le connais point personnellement ;
mais c' est un homme à qui j' ai
rendu service ici, et qui m' en témoigne
par ses lettres tant de reconnaissance, que
j' ai tout lieu de penser qu' il sera bien aise
de me posséder chez lui ; ainsi j' espère que
j' aurai du plaisir à Sienne, où je vais dès
aujourd' hui envoyer mes hardes à l' adresse
de ce Pompée, pour n' en être point embarrassé
sur la route.
Si Sayavedra paraissait attentif à ce que
je lui disais, il ne l' était pas moins à me
voir ranger mes nippes dans les coffres. Il
remarquait bien surtout où je plaçais ce que
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j' avais de plus précieux, et ce que, par vanité,
je n' étais pas fâché qu' il regardât. Il ne
manqua donc pas d' observer dans quel endroit
je serrai une chaîne d' or avec quelques
pierreries, et trois cents bonnes pistoles
d' Espagne que j' avais amassées chez
mon ambassadeur ; car je ne m' étais point
amusé dans cette maison, comme dans les
autres, à jouer. J' avais conservé avec beaucoup
de soin tous les présens que j' avais
reçus : heureux si c' eût été pour moi et
non pour des voleurs que j' eusse pris tant
de peine ! Je remplis les deux autres coffres
de ce que j' avais de plus commun, et, après
les avoir bien fermés, j' en laissai sur une
table les clefs qui étaient liées ensemble,
puis nous continuâmes à nous entretenir
jusqu' à ce qu' un laquais me vînt dire que
l' on me demandait en bas. Comme ma
chambre me parut alors trop malpropre
pour y recevoir compagnie, je priai mon
nouvel ami de me permettre de le quitter
pour un moment, et j' allai voir qui pouvait
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être la personne qui voulait me parler.
C' était le messager de Sienne, que je ne
me souvenais plus d' avoir envoyé chercher.
Je m' informai du jour de son départ ; et
pour convenir avec lui de ce que je lui donnerais
pour le port de mes hardes, je le
fis monter dans ma chambre. Pendant ce
temps-là Sayavedra fit son coup. Ce fripon,
se voyant seul, se servit d' un morceau
de cire qu' il avait mis dans ses poches par
précaution, prit les empreintes de mes
clefs, et se saisit d' une lettre qu' il trouva
sur la même table, et qu' il reconnut être
de Pompée.
Je montrai mes coffres au messager, qui
les souleva un peu pour pouvoir mieux juger
de leur poids. Je lui donnai l' argent
qu' il me demanda pour les rendre à Sienne
chez le seigneur Pompée, et il se retira en
me disant qu' il allait chercher du monde
pour l' aider à emporter les coffres, et qu' il
partirait dans trois heures. Un instant après
qu' il fut sorti, mon ami l' espagnol voulut
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prendre congé de moi, sous prétexte de me
laisser plus en liberté d' achever les apprêts
de mon voyage. J' eus beau l' assurer qu' il
ne m' incommodait point, et lui offrir même
à déjeuner, il n' y eut pas moyen de le retenir,
tant il avait d' impatience de me
quitter pour aller faire faire ses fausses clefs.
Du moins, lui dis-je, mon cher compatriote,
enseignez-moi votre demeure. Il
serait bien malhonnête que je sortisse de
Rome sans vous rendre une visite. Là-dessus,
après m' avoir répondu qu' il m' en dispensait,
il me fit entendre d' un air mystérieux qu' il
logeait chez une dame, où,
pour des raisons qu' un galant homme ne
pouvait dire, il fallait qu' il se privât du
plaisir de recevoir ses amis.
N' ayant rien à répliquer à cela, je ne fis
plus aucune instance pour arrêter notre
prétendu homme à bonnes fortunes, qui
courut aussitôt vers ses camarades pour
concerter avec eux la manière dont ils s' y
prendraient pour s' emparer de mes coffres.
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Ses camarades étaient quatre fripons, dont
trois reconnaissaient comme lui pour chef
un fameux voleur, nommé Alexandre Bentivoglio.
Celui-ci conduisait les entreprises
qu' ils formaient en commun. C' était lui qui
distribuait les rôles aux autres, et qui jouait
ordinairement le premier. Mais il céda dans
cette pièce le principal personnage à Sayavedra,
lequel, étant espagnol, lui parut
plus propre qu' un autre à représenter un
castillan. Ils s' habillèrent donc tous quatre
de la manière qu' il lui plut, ayant des habits
de toutes les façons pour déguiser ses
gens, et ils se mirent le jour suivant en
chemin pour Sienne, où ils arrivèrent le
lendemain. Sayavedra, suivi de deux autres
qui portaient des casaques de livrée,
alla loger dans la meilleure hôtellerie de la
ville, se disant gentilhomme de l' ambassadeur
d' Espagne. à l' égard d' Alexandre,
qui était connu dans toute l' Italie pour ce
qu' il était, il n' osa faire le troisième laquais ;
il jugea plus à propos de chercher
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un gîte dans un endroit moins fréquenté,
avec le quatrième cavalier de sa suite.
Sayavedra, parlant d' un ton de maître,
se fit donner d' abord la plus belle chambre ;
puis, s' étant un peu ajusté, il envoya
un de ses gens dire au seigneur Pompée que
Don Guzman son ami venait d' arriver à
Sienne par la poste, et qu' il se sentait si
fatigué de sa traite, qu' il le priait de l' excuser
s' il n' allait pas loger chez lui. Pompée,
ravi d' apprendre l' arrivée de Don Guzman,
abandonna tout pour aller trouver
un homme auquel il était si redevable. Il
vole à l' hôtellerie, et trouve dans une chambre
bien éclairée un cavalier couché sur un
lit de repos. Celui-ci, le voyant entrer, se
lève avec empressement, et court à lui les
bras ouverts en lui disant : ah ! Seigneur
Pompée, je me flatte que vous voudrez
bien me pardonner la liberté que j' ai prise
de vous adresser mes coffres. Ce n' est point
là votre plus grande faute, lui répondit en
souriant Pompée, et je suis véritablement
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fâché contre vous de ce que vous n' êtes pas
venu descendre chez moi. Rien n' est plus
poli, répliqua le faux Don Guzman ; mais
je vous dirai, pour me justifier, que je suis
si las d' avoir si long-temps couru la poste,
que je n' ai pu me résoudre à vous incommoder.
Tout au contraire, repartit le marchand,
cela devait vous engager à préférer ma maison
à une hôtellerie. Une autre
raison encore, lui dit Sayavedra, a prévalu
sur l' envie que j' avais d' aller loger
chez vous. Je ne fais que passer par Sienne.
Dès demain je vais à Florence, par ordre de
l' ambassadeur mon cher maître, m' acquitter
d' une commission dont il m' a chargé. Je n' ai
pas cru devoir vous embarrasser
de moi pour si peu de temps. Mais patience,
ajouta-t-il avec un souris gracieux, je
reviendrai dans huit ou dix jours, et je
compte bien de faire quelque séjour dans
votre maison.
Pompée ne laissa pas de le presser de
venir souper et coucher chez lui, quoique
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ce ne fût que pour une nuit ; mais le faux
Don Guzman s' en défendit avec tant d' opiniâtreté,
que le marchand, craignant de
l' importuner par trop d' instances, le laissa
se délasser, en l' assurant qu' il ne manquerait
pas de revenir le lendemain matin à
l' hôtellerie pour être présent à son départ
et lui souhaiter un bon voyage. Là-dessus
Sayavedra dit tout haut à un de ses valets :
tenez, Gradelin, voici les clefs de mes
coffres ; le seigneur Pompée veut bien que
j' envoie prendre quelques hardes et le
linge dont je puis avoir besoin pendant huit
jours. Apporte-moi, poursuivit-il, ma robe
de chambre, que tu trouveras dans le plus
grand coffre. Il vaut mieux, interrompit
Pompée, en s' enferrant de lui-même, il
vaut bien mieux faire transporter ici vos
coffres, et vous en tirerez toutes les choses
qui vous sont nécessaires. Vous avez raison,
lui dit le faux Guzman, je ferai un
paquet des hardes dont j' ai absolument besoin,
je le mettrai dans le plus petit de mes
p74
coffres, je l' emporterai avec moi à Florence,
et je vous renverrai les deux autres, que
vous aurez la bonté de garder chez vous
jusqu' à mon retour.
Le marchand sortit ensuite de l' hôtellerie,
et une demi-heure après on y vit arriver
les trois coffres, portés par les
compagnons de Sayavedra et par un valet d' écurie.
Ils étaient accompagnés d' un homme
qui présenta au faux Guzman, de la part
de son ami Pompée, une corbeille de fruits
excellens, avec six bouteilles d' un vin admirable.
Ce présent fut reçu avec toutes les
démonstrations de la plus vive reconnaissance
par Sayavedra, qui, après avoir fait
une petite libéralité au domestique du marchand,
le chargea de mille complimens
pour son maître.
à peine les coffres furent-ils dans l' hôtellerie,
qu' Alexandre Bentivoglio, qui savait
déjà l' heureux succès de la fourberie,
s' y rendit. On fit l' ouverture des deux dont
on avait les clefs, et l' on crocheta l' autre,
p75
qui renfermait mon argent et mes bijoux,
qu' ils partagèrent, ou, pour mieux dire,
qu' Alexandre s' appropria ; car c' était un
rodomont que les autres craignaient, et
qui leur faisait telle part qu' il lui plaisait
des dépouilles volées. Il se contenta de leur
donner à chacun trente pistoles et les plus
mauvaises nippes ; après quoi il remplit le
petit coffre de ce qu' il y avait de meilleur,
et fit mettre dans les autres de la paille et
des pierres ; puis, sans perdre de temps,
il envoya un homme de la bande retenir
des chevaux de poste pour partir à la pointe
du jour et prendre la route de Florence :
ce qui fut exécuté de point en point par
ces honnêtes gens, qui payèrent l' hôte
en lui recommandant de faire reporter
dans la matinée, chez le marchand, les
deux coffres qu' ils laissaient dans l' hôtellerie.
Pendant que tout cela se passait à Sienne
j' étais occupé à Rome à faire mes adieux
à mes véritables amis, sans avoir le moindre
p76
pressentiment de cette supercherie. Il
ne me restait plus rien à faire qu' à prendre
congé de mon maître. J' entrai dans sa
chambre un matin d' un air triste, et, après
lui avoir protesté que je n' oublierais jamais
les bontés qu' il avait eues pour moi, je me
jetai à ses genoux, et, baisant une de ses
mains, je la baignai de mes larmes. Il fut
attendri de ma douleur, et me fit assez
connaître qu' il me perdait à regret. Ce bon
seigneur m' exhorta à la vertu d' une manière
aussi tendre que s' il eût parlé à son
propre fils ; il m' embrassa même ; et, me
passant au cou une chaîne d' or qu' il portait
ordinairement, il me dit qu' il me la
donnait pour me ressouvenir de lui toutes
les fois que je la regarderais. Il ajouta à
cette marque d' amitié une bourse de cinquante
pistoles, avec un des meilleurs
chevaux de ses écuries. Tous ses domestiques,
à son exemple, se montrèrent sensibles
à mon éloignement. Dans le fond,
bien loin de les avoir jamais desservis
p77
auprès de mon maître, je leur avais souvent
rendu de bons offices, et il n' y en
avait pas un qui eût sujet de se plaindre de
moi.
Je ne veux point passer sous silence un
étrange événement qui arriva dans Rome
la veille de mon départ, quoiqu' il n' ait
aucun rapport avec mes aventures. L' ambassadeur
achevait de souper lorsque nous
vîmes entrer dans la salle un gentilhomme
napolitain qui venait souvent à l' hôtel. Il
avait l' air d' un homme qui a l' esprit un
peu troublé. Monseigneur, dit-il à son
excellence, je viens vous apprendre une
nouvelle bien extraordinaire. On vient de
me la dire, et vous m' en voyez encore tout
ému. Je suis fort curieux de l' entendre,
répondit mon maître. Alors je présentai un
siége au napolitain, qui, s' étant assis,
parla de cette sorte.
LIVRE 4 CHAPITRE 2
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Les amours de Dorido et de Clorinia, ou histoire des
mains coupées.
Un cavalier de cette ville, nommé Dorido,
jeune homme d' une illustre naissance,
fort bien fait et plein de valeur, aimait
Clorinia, fille de seize à dix-sept ans,
vertueuse, belle, et de bonne famille. Les
parens de cette charmante personne l' élevaient
avec tant de sévérité, qu' ils ne lui
permettaient pas d' avoir des entretiens où
sa vertu pût courir le moindre péril. Elle
n' avait même la liberté de se montrer que
très-rarement à sa jalousie, tant on appréhendait
que son extrême beauté, que les
jeunes gens ne pouvaient voir impunément,
ne causât quelque malheur. Son père
ou sa mère, ou bien son frère Valerio, attachés
p79
à ses pas, étaient témoins de toutes
ses actions.
Il y avait déjà plusieurs mois que Dorido,
l' ayant aperçue par hasard à sa jalousie,
en était devenu éperdument amoureux ;
mais il ne lui avait pas encore été possible
de le lui faire connaître que par des
regards passionnés, qu' il ne manquait pas
de lancer toutes les fois qu' il passait devant
sa maison. Si ces oeillades le plus souvent
n' étaient point remarquées de l' objet aimé,
du moins elles l' étaient quelquefois, et
quand cela arrivait, elles faisaient un effet
terrible. Clorinia se contentait d' abord de
considérer le cavalier sans en être vue ;
mais bientôt, sans savoir pourquoi, elle eut
envie de se laisser voir ; et peu à peu, répondant
à ses mines, elle prit enfin de l' amour
de la même façon qu' elle en avait donné,
je veux dire en paraissant à sa jalousie.
Dorido jugea bien qu' il avait fait la conquête
qu' il méditait, et s' accommoda quelque
temps, faute de mieux, du plaisir de
p80
se croire aimé. Néanmoins souhaitant de
recueillir de sa victoire des fruits plus solides,
il en chercha les moyens. Il fit connaissance
avec Valerio, et sut si bien gagner
son amitié, que Valerio ne pouvait
plus vivre sans lui. Ils étaient tous les
jours ensemble, tantôt chez l' un, tantôt
chez l' autre ; ce qui donnait quelquefois
à Dorido occasion de contempler à son aise
les charmes de sa dame, et même de lui
parler, mais jamais en particulier. Les
yeux de ces deux amans étaient les seuls
interprètes de leurs mouvemens secrets.
Cependant les choses ne demeurèrent
pas toujours dans cet état. Clorinia découvrit
sa passion à sa suivante Scintila, qui
était une vieille fille qui avait de l' esprit,
et qui, voulant servir sa maîtresse, alla
trouver Dorido, et lui dit : beau cavalier,
il serait inutile de vous déguiser avec moi ;
je sais ce qui se passe dans votre coeur,
il brûle pour Clorinia, et je me suis aperçue
que vous n' aimez pas tout seul. Vous
p81
languissez tous deux dans l' attente d' un
tête-à-tête ; c' est ce que je ne puis voir
sans compassion. Je ne serai pas contente
que je n' aie imaginé quelque expédient
pour vous procurer à l' un et à l' autre la
satisfaction que vous désirez. Le galant,
ravi d' entendre ces paroles, remercia la
soubrette de sa bonne volonté, et l' assura
que, si elle pouvait en venir à bout, elle
n' aurait pas affaire à un ingrat. Ensuite,
profitant de l' occasion, il écrivit un billet
très-passionné, qu' il la conjura de remettre
à l' aimable soeur de Valerio.
Scintila retourna vers sa maîtresse pour
lui rendre compte de la démarche qu' elle
avait faite. Elle lui présenta le billet de Dorido.
Clorinia la gronda fort de s' en être
chargée, et lui pardonna. Il ne fut plus
question que de savoir où les amans pourraient
avoir une entrevue. La dame y trouvait
tant de difficultés, qu' elle y aurait
renoncé si la suivante, plus ingénieuse, ne
se fût avisée d' un moyen qu' elles approuvèrent
p82
toutes deux. Scintila couchait dans
une chambre basse, auprès de laquelle il
y en avait une autre où l' on serrait des
meubles inutiles, et qui ne recevait du
jour que par une petite fenêtre grillée de
deux barreaux de fer, entre lesquels on ne
pouvait tout au plus passer que la main.
Cette fenêtre, qui était à hauteur d' homme,
donnait sur une ruelle, ou plutôt un cul-de-sac
où il ne demeurait personne, et cet
endroit paraissait fait exprès pour des
amans qui bornaient leur bonheur à des
conversations nocturnes.
Sitôt que la vieille vit sa jeune maîtresse
disposée à s' entretenir avec Dorido par
cette petite fenêtre, elle en avertit ce cavalier,
qui se rendit dès la nuit prochaine
sur les onze heures dans la ruelle. Il s' approcha
des barreaux, où il trouva Scintila
qui l' attendait pour lui dire de prendre patience
jusqu' à ce que tous les domestiques
fussent couchés. On ne le fit pas languir
long-temps. Bientôt le moment qu' il désirait
p83
arriva. Clorinia vint toute tremblante
à la fenêtre, et son amant s' y présenta tout
interdit. Comme c' était pour la première
fois qu' ils aimaient l' un et l' autre, ils se
troublèrent en se voyant, et l' excès de leur
joie les empêcha d' abord de parler. Mais
l' amour a plus d' un langage. La dame passa
une de ses belles mains entre les barreaux ;
le galant la saisit avidement, et lui donna
mille ardens baisers. Enfin ces deux amans
rompirent peu à peu le silence, et se répandirent
en discours passionnés. Ils s' abandonnèrent
si bien au plaisir d' être ensemble, que le
jour les aurait surpris, si
la vieille suivante n' eût interrompu leur
entretien pour les avertir qu' il était temps
qu' ils se séparassent. Dorido, avant que
de se retirer, pria sa maîtresse de lui permettre
de revenir la nuit prochaine à la même heure
à la petite fenêtre ; ce que la
dame n' eut pas la force de lui refuser.
Ils se quittèrent l' un l' autre également
satisfaits de leur conversation et pleins
p84
d' impatience de se revoir. Dorido surtout
était dans une agitation qui ne lui permit
de goûter aucun repos, ou, pour parler
plus juste, il souffrit jusqu' au temps qu' il
lui fallut retourner à la ruelle. Vous vous
imaginez bien qu' il ne fut pas paresseux
à s' y rendre. De son côté, la dame, ne
trouvant point d' obstacle à son dessein,
parut à la petite fenêtre. Ils furent ce soir-là
moins timides et moins embarrassés en
se saluant. Le cavalier, qui avait de l' esprit,
dit mille jolies choses à sa maîtresse,
qui y répondit fort spirituellement. Ils
eurent un entretien de trois heures, entremêlé
de caresses innocentes : de sorte
que la seconde entrevue eut autant de
charmes pour eux que la première. La prudente
Scintila fut encore obligée de les séparer.
Ils l' appelèrent cent fois cruelle,
sans songer que, si elle troublait leurs
plaisirs, ce n' était que pour les rendre
plus durables. Comme en effet ils continuèrent
ces passe-temps avec tant de bonheur
p85
et de secret, que personne, si vous
en exceptez un seul homme et la vieille,
ne savait leur intelligence.
Cet homme était un jeune gentilhomme
romain, nommé Horace. Il aimait aussi
Clorinia pour l' avoir vue à sa jalousie. Il
lui avait découvert ses sentimens par ses
démonstrations ; mais, s' apercevant qu' elle
recevait fort mal toutes les marques qu' il
lui donnait de son amour, il jugea qu' il
devait avoir un rival plus heureux que lui,
et que sans doute c' était Dorido, puisqu' il
le voyait dans une si étroite liaison avec
Valère. Pour éclaircir des soupçons si bien
fondés, il alla trouver Dorido, qui était
de ses amis, et lui parla dans ces termes :
" mon cher Dorido, je viens vous demander
une grâce que je vous conjure de ne
me point refuser : le repos de ma vie en
dépend. Vous êtes sans cesse avec Valère ;
vous allez fort souvent chez lui. J' ai dans
l' esprit que vous êtes touché de la beauté
de sa soeur. Si je ne me trompe point dans
p86
ma conjecture, daignez me le déclarer :
vous êtes trop digne de posséder le coeur
de cette dame pour que j' entreprenne de
vous le disputer. "
vous êtes donc amoureux de Clorinia ?
Lui dit Dorido un peu troublé. J' en suis
charmé, répondit Horace ; mais je me rends
justice, et je conviens que vous méritez
mieux que moi d' être son époux. Parlons
sans flatterie, interrompit Dorido : je me
tiendrais assurément fort honoré d' être le
mari de Clorinia ; mais je vous avouerai
de bonne foi que je n' ai pas dessein de le
devenir. Est-il possible, s' écria brusquement
Horace, que vous ne songiez point
à épouser cette dame ? Ah ! Mon ami, que
mes intentions sont différentes des vôtres !
Je n' aspire qu' à lier mon sort au sien. Vos
vues doivent céder aux miennes ; sacrifiez-moi
les folles espérances que vous avez
conçues : j' attends cet effort de votre amitié
et de votre vertu. Vous pourriez ajouter,
dit Dorido, que je le dois à la famille
p87
de Clorinia. Oui, continua-t-il, je vous
laisserai le champ libre, si la soeur de Valerio,
flattée de votre recherche, consent
qu' on vous donne sa main ; je vous débarrasserai
d' un rival. Je ferai plus, je veux
parler en votre faveur, et je vous assure
qu' il ne tiendra pas à moi que vos souhaits
ne soient remplis.
Horace fut si content de ce discours,
qu' il en témoigna de la reconnaissance à
Dorido, sans penser que sa promesse n' était
que conditionnelle, et qu' il devait s' en
défier. Il ne fit là-dessus aucune réflexion ;
il demanda même à Dorido ses bons offices
auprès de Clorinia. Celui-ci ne laissa pas
d' être touché de la franchise d' Horace, et,
se sentant assez généreux pour préférer à
ses plaisirs le bonheur d' un ami qui n' avait
que des vues pures, il résolut de faire
tout son possible pour se détacher de cette
dame. Véritablement, dès la première fois
qu' il la revit, il lui tint ce discours : vous
n' ignorez pas, madame, que vous avez mis
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Horace au rang de vos conquêtes ; mais je
doute que vous sachiez jusqu' à quel point
il vous aime. Apprenez qu' il vous adore,
et que l' honneur de vous épouser fait le
plus cher de ses désirs. J' en suis ravie, répondit
Clorinia. Vous verrez par le peu
d' attention que je ferai à son amour si je
prends plaisir à me voir d' autres amans
que Dorido. Je connais, répliqua le cavalier,
tout le prix d' un sentiment si glorieux
pour moi ; mais je croirais abuser de vos
bontés si je ne m' y opposais en quelque
façon moi-même. Horace a du mérite, et
quand vous le connaîtrez bien, vous ne
serez peut-être pas fâchée que vos parens
vous accordent à ses voeux.
Comment donc ! S' écria la dame, on dirait,
à vous entendre, que vous souhaitez de
me perdre ! Seriez-vous en effet bien aise
que je répondisse à la tendresse d' Horace ?
Non vraiment, dit Dorido. Ce n' est point
là ma pensée ; j' ai voulu seulement vous
faire entendre que, si vous vous sentiez quelque
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penchant pour Horace, et que vos parens
approuvassent sa recherche, mon
coeur aurait beau murmurer, je m' immolerais
au bonheur de mon rival pour vous
prouver que je suis dévoué à toutes vos
volontés. Je doute fort, reprit-elle, que la
victime fût aussi soumise que vous le dites,
ou bien vos feux n' ont pas toute la violence
que je crois bonnement qu' ils ont. Mais,
continua-t-elle, je ne prétends pas vous
mettre à cette épreuve. Dorido sera le premier
et le dernier de mes amans ; c' est sur
quoi vous pouvez compter. Qu' Horace persiste
tant qu' il lui plaira dans les sentimens
qu' il a pour moi, il n' en sera jamais plus
avancé. Je veux bien vous l' avouer. Je me
suis aperçue de sa passion ; il l' a fait assez
éclater devant ma jalousie, et je vous jure
que j' ai été si mal affectée des marques qu' il
m' en a données, que j' ai conçu pour sa personne
une aversion qui va jusqu' à l' horreur.
Après ces dernières paroles, Dorido n' osa
plus parler d' Horace, dont il jugea bien
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qu' il serait inutile de s' entretenir davantage
avec Clorinia. Il changea de discours
tout le reste du temps qu' ils furent ensemble.
Cette nuit se consuma en protestations
mutuelles de s' aimer toujours. Le lendemain
Dorido reçut une visite d' Horace.
Hé bien ! Mon ami, lui dit d' abord ce dernier,
avez-vous vu Clorinia ? Vous est-il
échappé quelque mot en ma faveur ? Comment
l' a-t-elle reçu ? Fort mal, répondit
l' autre ; vous ne devez vous flatter d' aucune
espérance. Je lui ai vanté votre mérite et
votre alliance ; je vous ai peint plus amoureux
que vous ne l' êtes peut-être ; l' inhumaine
m' a fermé la bouche en me disant
que vous brûlez en vain pour elle, et que
jamais l' hymen ne vous unira tous deux.
à ce discours Horace pâlit et tomba dans
une profonde rêverie, pendant laquelle
Dorido, entrant dans sa peine en véritable
ami, lui représenta qu' il devait plutôt se
désister de sa poursuite que de vouloir
contraindre une dame à l' aimer ; qu' il y
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en avait dans Rome d' autres aussi aimables
que Clorinia, et qui lui rendraient plus de
justice. Au reste, mon cher Horace, ajouta-t-il,
je ne pense pas que vous ayez sujet
de vous plaindre de moi ; je vous aurais
cédé la soeur de Valère, si j' eusse entrevu
en elle le moindre goût pour vous. Mon
amitié vous aurait fait ce sacrifice ; la vôtre
refusera-t-elle d' abandonner une conquête
que vous n' êtes pas sûr de m' enlever ? Horace
alors rompit le silence et dit à son
ami : bien loin d' avoir des reproches à vous
faire, je dois vous tenir compte du service
malheureux que vous m' avez rendu en
parlant pour moi. Je conviens avec vous
qu' il est plus juste que je renonce à une
main que je ne puis obtenir, que vous
à un coeur que vous possédez. Adieu ; je
n' épargnerai rien pour profiter du conseil
que vous me donnez de m' attacher ailleurs.
En achevant ces paroles, il quitta Dorido
d' un air à lui persuader que, frappé
de la force de ses raisons, il allait tout
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mettre en usage pour secouer le joug d' une
ingrate dont il était trop épris. Mais il avait
bien d' autres pensées. Dorido lui paraissait
un traître ; c' est un ami faux, disait-il en
lui-même ; il n' a point fait mon éloge devant
Clorinia. Il aura plutôt fait un portrait
désavantageux de moi, ou dans son entretien
avec elle il n' aura pas été question
de mon amour. Quoi qu' il en soit, poussons
notre pointe, faisons demander la
dame en mariage par mon père ; il me servira
mieux qu' un rival. Horace prit donc
la résolution de découvrir ses sentimens à
son père, qui, les ayant approuvés, lui
promit son entremise, et se chargea du
soin de parler au père de Clorinia ; ce qui
ne manqua pas d' arriver bientôt. Les deux
vieillards eurent une longue conversation
sur cette affaire, et le résultat fut qu' elle
se ferait, pourvu que la dame, dont on ne
voulait pas contraindre les inclinations,
n' eût aucune répugnance pour ce mariage ;
mais, à la première proposition qu' on
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lui fit d' épouser Horace, elle témoigna
tant d' aversion pour ce cavalier, qu' on
désespéra de la voir jamais dans la disposition
que l' on désirait, et sur cela tout
se rompit.
C' est ici qu' il faut déplorer le malheur
des hommes qui se laissent dominer par
l' amour. Horace, voyant sa passion méprisée,
son rival triomphant, sentit tout à coup
changer son amour en haine ; il ne
regarda plus Clorinia que comme un objet
d' horreur ; et, cessant d' écouter la raison,
il ne songea qu' à trouver un moyen de se
venger en même temps et de la dame et de
son amant. Il les fit observer tous deux par
un fidèle valet ; et, ayant découvert à quelle
heure et dans quel endroit ils avaient presque
toutes les nuits des entretiens, il ne
lui en fallut pas davantage pour concevoir
le dessein le plus cruel et le plus horrible
que puisse former un homme possédé d' une
fureur infernale. Une nuit, prévenant Dorido,
il se rendit dans la ruelle et s' approcha
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de la petite fenêtre où la soeur de Valère
était déjà. Elle le prit dans l' obscurité
pour le galant qu' elle attendait, et lui
adressa quelques tendres paroles, qui ne
servirent qu' à irriter le ressentiment d' Horace.
Le traître garda le silence de peur de
se trahir lui-même ; et de sa main gauche
ayant saisi une de celles de Clorinia, que
cette dame, dans son erreur, lui tendit entre
les barreaux, il la coupa brusquement avec
un couteau bien aiguisé qu' il tenait dans sa
main droite ; après quoi il sortit promptement
de la ruelle, et se retira chez lui, charmé
d' avoir fait une si belle opération.
Représentez-vous le pitoyable spectacle
dont furent frappés les proches de Clorinia,
lorsque, attirés par les cris dont Scintila
remplissait toute la maison, ils vinrent
avec un flambeau et presque nus dans la
chambre où était l' amante infortunée de
Dorido, étendue par terre, évanouie et
noyée dans son sang. Mais, quand ils s' aperçurent
qu' elle avait une main coupée,
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le père et la mère tombèrent tous deux
comme morts sur le plancher, et ce ne fut
pas sans peine qu' ils reprirent leurs esprits
à l' aide de Valère et de deux domestiques
qui arrivèrent au bruit qu' ils avaient entendu.
Le père et la mère, étant revenus à
eux, se doutaient bien, de même que leur
fils, qu' il y avait là-dedans de la faute de
Clorinia ; et c' est ce qu' ils auraient pu savoir
de Scintila, s' ils n' eussent pas jugé à
propos de remettre cet éclaircissement à
une autre fois. Ils crurent qu' ils ne devaient
alors penser qu' à sauver Clorinia,
s' il était possible. Valère remonta dans son
appartement, où il s' habilla à la hâte pour
aller chercher lui-même un habile chirurgien de
ses amis, pendant que le vieillard,
après avoir exhorté ses domestiques à garder
le secret de cette aventure pour l' honneur
de sa maison, s' efforçait avec eux
d' arrêter le sang de sa fille, en enveloppant
de linge le bras dont la main avait
été si cruellement séparée.
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Valère fut bientôt habillé. Il sortit, entra
d' abord dans la ruelle pour voir si, à
la faveur d' une lanterne qu' il faisait porter
devant lui par un valet, il ne trouverait
point la main coupée ; mais Horace l' avait
emportée avec lui, et l' on ne remarquait
rien au bas de la petite fenêtre, qu' une
raie que le sang avait faite en coulant le
long du mur. Le triste frère de Clorinia
en ressentit une nouvelle peine. En continuant
son chemin, il rencontra et reconnut Dorido,
qui marchait vers la ruelle en
amant content. Il l' appelle d' une voix faible,
et lui dit : ah ! Cher ami, où allez-vous ?
On voit bien que vous ne savez pas
la tragique scène qui vient de se passer.
ô malheureuse Clorinia ! Juste ciel ! S' écria
Dorido, quel sujet de douleur la fortune
vous a-t-elle donné ? Quel malheur est-il
arrivé chez vous ? Un malheur, répondit
Valère, que notre famille doit cacher à
tout le genre humain ; mais je ne vous en
ferai point un mystère ; je dois même vous
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l' apprendre, comme à un ami qui ne refusera
point de se joindre à moi pour découvrir
l' assassin de ma soeur.
Ces derniers mots troublèrent étrangement Dorido,
ou plutôt lui percèrent le
coeur. Il demanda d' une voix basse et tremblante
de quoi il s' agissait. Valère le lui
dit en peu de paroles, et le pria ensuite de
l' accompagner jusque chez le chirurgien ;
mais Dorido s' en défendit en lui disant
d' un air qui marquait bien la fureur qui
commençait à l' agiter : non, non, Valère,
employons mieux notre temps. Il ne faut
pas nous occuper tous deux d' une même
chose quand nous en avons plusieurs à
faire. Chargez-vous tout seul du soin de
conduire chez vous le chirurgien, tandis
que je vais chercher le barbare qui a pu
commettre un crime qu' on ne peut entendre
sans frémir. Si je puis déterrer ce perfide,
il doit s' attendre à un châtiment digne
de sa trahison ; en un mot, ajouta-t-il,
laissez-moi vous venger ; je sens aussi vivement
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que vous-même l' infortune de Clorinia.
Là-dessus les deux amis se séparèrent.
Dorido reprit le chemin de sa maison en
jurant qu' il ne consulterait que sa colère
dans la vengeance qu' il prétendait tirer
d' Horace ; car il ne pouvait soupçonner un
autre d' avoir fait le coup. Aussitôt qu' il
fut chez lui, il s' enferma dans son appartement
pour y pleurer en liberté la perte
de sa maîtresse. Ma chère Clorinia !
S' écria-t-il, mon rival, jaloux de vos bontés
pour moi, vous a trompée dans les ténèbres
de cette nuit funeste. Vous l' avez pris
pour Dorido ! Je suis donc la cause du malheur
qui vous est arrivé ! C' est moi qui ai
troublé votre repos ; sans moi, vous vivriez
encore chez votre père dans une parfaite
tranquillité ; c' est moi qui vous assassine !
Mais votre mort sera bientôt suivie de la
mienne : dès le moment que j' aurai immolé
Horace à vos cendres, je vous rejoindrai
dans l' éternelle nuit. La seule espérance
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de vous faire ce sacrifice soutient ma vie.
Que ne vous est-il permis dans le sein de
la mort de jouir de la juste vengeance que
je vous prépare ! Que ne pouvez-vous voir
tomber les deux mains sacriléges de l' impie
qui a coupé une main innocente !
Enfin Dorido était encore dans les larmes
et les gémissemens quand le jour parut.
Il sortit et se rendit en diligence chez
Clorinia, où il trouva tout le monde dans
la consternation. Valère et son père sentirent
à sa vue redoubler leur affliction.
Les voilà qui s' embrassent les uns les autres
en fondant tous en pleurs. ô Dorido,
mon fils ! Dit le vieillard, ma fille est entre
la vie et la mort. Elle a perdu une si grande
quantité de sang, que cela seul suffit pour
terminer ses jours. Fut-il jamais un père
plus malheureux que moi ! Que pensez-vous
de l' horrible action qui a été commise ?
Quel homme peut en avoir été capable ?
Et quelle punition pourra soulager
notre douleur ? Seigneur, lui répondit Dorido,
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suspendons pour quelque temps nos
regrets, et ne nous occupons que d' une
chose qui nous importe à tous. Il faut que
l' auteur du forfait périsse. Je me suis
chargé de son châtiment ; mais, avant que
je le punisse d' une manière qui puisse
étonner la postérité, il faut que je sois ce
que je ne suis point. Recevez-moi pour
gendre ; il vaut mieux pour votre honneur
et pour le mien qu' on dise que Clorinia a
été vengée par son époux que par un ami
de son père. Accordez-moi donc votre fille,
ajouta-t-il, pendant qu' elle respire encore.
Par là vous sauverez sa réputation, et vous
ne devrez point à un étranger la consolation
que je vous aurai procurée.
Le père et le fils acceptèrent fort volontiers
la proposition de Dorido. Elle
leur parut très-honorable pour eux, et très-nécessaire
pour prévenir tous les bruits
désavantageux qui pourraient se répandre
dans le monde sur cette aventure. Le bonhomme
alla lui-même annoncer cette nouvelle
p101
à Clorinia, qui, tout accablée qu' elle
était de son mal, répandit des larmes de
joie, et, tirant des forces de sa faiblesse,
elle dit avec transport que, si elle se voyait
femme de Dorido, elle mourrait satisfaite ;
puis elle demanda si ce cavalier était chez
elle, et si l' on voulait bien permettre
qu' elle lui parlât un instant. Comme elle
n' avait alors presque point de fièvre, on
crut que l' on pouvait sans péril lui donner
ce contentement ; néanmoins, dès qu' il se
présenta devant son lit, elle fut saisie d' une
si grande joie, qu' elle tomba en faiblesse.
Cependant cela n' eut pas de suite ; on
la fit revenir de son évanouissement. Le
chirurgien, pour prévenir une seconde
défaillance, défendit aux amans de se parler.
Ils se contentèrent de s' exprimer par
leurs regards tout ce qui se passait dans
leurs âmes. Dorido, remarquant que sa
présence semblait soulager la malade, ne
la quitta point de toute la journée. Le soir,
on fit venir un prêtre et un notaire, et le
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mariage se fit devant trois parens qu' on
avait envoyé chercher pour en être témoins.
On eût dit les deux jours suivans que
Clorinia se portait beaucoup mieux, et le
chirurgien même se flattait de l' espérance
de l' arracher à la mort ; mais il se trompa
dans ses observations. Le lendemain, il prit
une fièvre si violente à la malade, qu' on
désespéra de sa vie. Alors Dorido, la comptant
pour morte, ne différa plus à la venger
de la façon qu' il l' avait projeté. Il alla
chercher Horace partout où il jugea qu' il
pourrait le trouver, et, l' ayant rencontré,
il lui fit mille caresses ; et, comme s' il n' eût
rien su de ce qui s' était passé, il l' invita
à venir souper chez lui. Horace, qui avait
fait fort secrètement son action barbare,
et qui d' ailleurs n' en entendait parler ni
dans la ville, ni dans le voisinage de Clorinia,
s' imagina que Dorido pouvait l' ignorer encore.
Ainsi, ne le soupçonnant d' aucun mauvais
dessein, il eut l' imprudence
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de se rendre chez lui à l' heure du souper ;
ce qui lui était souvent arrivé. Ils s' assirent
tous deux à table, et commencèrent
à boire et à manger. Dorido avait fait mettre
des drogues assoupissantes dans le vin
qu' on servait à Horace ; de sorte que ce
cavalier tomba bientôt dans une espèce de
léthargie, pendant laquelle Dorido, et
deux valets qui lui étaient tout dévoués,
lui lièrent les pieds et les mains ; ensuite
ils lui passèrent une corde au cou, puis
l' attachèrent par le milieu du corps à un
pilier qui était dans la salle, après avoir
bien fermé toutes les portes de la maison.
Lorsqu' il fut dans cet état, ils lui frottèrent
le nez avec une pomme de senteur, et dissipèrent
son assoupissement.
Quand le malheureux Horace se vit si
bien garrotté qu' il ne pouvait se remuer,
il ne lui fut pas difficile de juger du péril
qui le menaçait. Il confessa son crime, et,
croyant pouvoir fléchir son rival, il implora
sa pitié et sa miséricorde dans les termes
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les plus forts que l' amour de la vie lui put
inspirer. Prières inutiles ! Il avait affaire à
un ennemi inexorable, à un époux qui
avait sans cesse devant les yeux son épouse
mourante. Dorido, bien loin de se laisser
attendrir, coupa les deux mains de ce misérable,
et le fit étrangler par ses valets,
auxquels il ordonna de porter à minuit le
cadavre à l' entrée de la ruelle avec ses deux
mains pendues à son cou. Pour lui, ne
pouvant se consoler de la perte de sa
femme, il est sorti ce matin de Rome. On
ne sait quelle route il a prise, et l' on vient
de m' assurer que Clorinia est morte quelques
heures après son départ.
Le gentilhomme napolitain acheva de
parler en cet endroit. Une histoire si tragique
toucha l' ambassadeur et sa compagnie,
qui déplorèrent le sort infortuné de cette
dame. Ils plaignirent aussi Dorido ; mais ils
conclurent, après avoir fait bien des réflexions
sur cette aventure, qu' il y avait
dans la conduite de ces deux cavaliers un
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esprit de vengeance qui ne convenait guère
à des chrétiens.
LIVRE 4 CHAPITRE 3
Guzman quitte enfin le séjour de Rome. Il arrive à
Sienne, et va descendre chez son ami Pompée, qui
lui apprend de mauvaises nouvelles.
Le lendemain de cette triste catastrophe,
qui faisait l' entretien de tout Rome, je sortis
de cette ville monté comme un prince,
moins riche que je ne pensais, affectant un
air galant, et la tête remplie d' idées qui
me promettaient beaucoup de plaisir. Je
m' avançais vers Sienne, où je m' imaginais
mon ami Pompée dans la plus vive impatience
de me voir. En y arrivant, je demandai
où il demeurait, et je me rendis
tout droit chez lui.
Il était au logis. Il me reçut assez civilement,
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et toutefois d' un air embarrassé.
Seigneur Pompée, lui dis-je en l' embrassant,
vous voulez bien que Guzman votre
ami vous témoigne l' extrême joie qu' il a
de vous voir et de vous connaître enfin personnellement.
Mon homme ne put sans pâlir entendre prononcer mon nom.
Qui ? Vous, me répondit-il avec surprise, vous
seriez ce même Guzman à qui j' ai mille et
mille obligations ? Je frémis à ces mots sans
savoir pourquoi, et j' en tirai un mauvais
augure. D' où vient, repris-je avec émotion,
d' où vient cet étonnement que vous faites
paraître à ma vue ? C' est ce que vous saurez
bientôt, repartit le marchand. Je vois
bien que j' ai été la dupe, et que vous êtes
véritablement ce Guzman d' Alfarache que
j' attendais.
Je fus frappé de ces paroles comme d' un
coup de foudre, et je pressentis dans ce
moment qu' il était arrivé quelque malheur
à mes hardes. Impatient de l' approfondir,
je priai Pompée de s' expliquer plus clairement.
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Eh bien ! Me dit-il, vous saurez qu' il
a passé par Sienne un cavalier soi-disant
gentilhomme de l' ambassadeur d' Espagne,
venant de Rome avec deux valets, et allant
à Florence par ordre de son maître. Ce
cavalier se donnait pour ce Guzman d' Alfarache
qui m' a rendu service dans une affaire que
j' ai eue à Rome, et il avait les clefs
de vos coffres. Je pensai tomber en convulsion
quand je l' entendis parler de cette
sorte, et un détail circonstancié qu' il me
fit de toute l' aventure acheva de me mettre
au désespoir. Je témoignai au marchand
que je souhaitais de voir mes coffres. Aussitôt
il me conduisit à l' appartement qu' il
m' avait fait préparer, et là, me montrant
mes deux grands coffres : voilà, me dit-il,
ceux qu' ils n' ont point emportés ; mais ils
les ont eus en leur pouvoir, aussi-bien que
le troisième. Je soupirai amèrement en
me souvenant que mon or et mes bijoux
étaient justement dans celui qui me manquait.
Je ne laissai pas d' ouvrir les autres ;
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et c' eût été pour moi une grande consolation,
si les voleurs, satisfaits d' avoir mon
argent, n' eussent pas touché à mes habits :
je les aurais, je crois, reconnus pour honnêtes
gens.
Il faut rendre cette justice à Pompée : il
ne fut pas moins affligé que moi quand je
lui appris qu' on m' avait volé la valeur de
deux mille écus. Après tout, son affliction
pouvait être l' effet de la crainte qu' il avait
que je ne l' obligeasse à répondre des effets
volés, quelques bonnes raisons qu' il pût alléguer
pour sa justification. Cependant c' est
ce qu' il ne devait nullement appréhender.
Au lieu de penser à l' inquiéter là-dessus,
j' affectais de lui cacher le chagrin qui me
dévorait. Il me semblait qu' un homme qui
voulait trancher du petit seigneur ne devait
pas se montrer fort sensible à la perte
de ses hardes. Néanmoins je l' étais infiniment ;
et j' avais d' autant plus de sujet de
l' être, que je n' avais point d' autre habit
que celui dont j' étais revêtu, ni d' autre
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linge que deux chemises qui étaient dans
mon porte-manteau.
Je me tourmentais vainement l' esprit
pour deviner qui pouvait avoir pris des
empreintes ou des modèles de mes clefs ;
je ne savais sur qui je devais faire tomber
mes soupçons : car, pour Sayavedra, je
l' estimais trop pour me défier de lui. Ce
n' était pourtant pas la faute de Pompée si
j' avais tant de peine à découvrir l' auteur
du larcin, puisqu' en me contant toute
l' histoire, lorsqu' il me fit le portrait du
faux Guzman, il me dépeignit trait pour
trait Sayavedra, sa taille, ses cheveux,
son air et sa voix. J' étais si prévenu en
sa faveur, que je me serais fait un crime
de le soupçonner sur ces ressemblances. Je
dirai plus ; quoiqu' il me souvînt que je l' avais
laissé seul dans ma chambre le jour que
le messager de Sienne y vint voir mes coffres,
ma prévention pour Sayavedra fut à
l' épreuve de ce souvenir.
Tandis que nous faisions, mon hôte et
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moi, des réflexions très-inutiles sur ce vol,
il arriva un domestique qui nous dit que le
souper était prêt. Nous descendîmes à l' instant
dans une salle où l' on avait servi, et
nous nous mîmes à table sans appétit et
d' un air assez triste. Pompée, s' apercevant
que les morceaux me demeuraient dans la
bouche, me dit : seigneur Guzman, vos
effets ne sont pas si bien perdus qu' ils ne
puissent se retrouver. J' ai fait mes diligences.
J' ai mis aux trousses de nos voleurs le
bargello , qui est de mes amis, et je vous
avoue que je compte fort sur lui ; il reviendra
ce soir ou demain ; j' espère qu' il nous
apportera quelque bonne nouvelle. Je le
souhaite, lui répondis-je ; mais, entre nous,
je ne crois pas qu' il y ait beaucoup de fond
à faire sur ces sortes de gens, surtout lorsqu' il
s' agit de restitution.
Quoique la table fût couverte de mets
délicats, et que nous eussions d' excellent
vin, nous étions si peu en humeur de boire
et de manger, que nous eûmes bientôt soupé ;
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ensuite, comme je fis semblant d' être fatigué,
mon hôte me reconduisit à mon appartement, où
un instant après il me laissa
seul ; ce qui me fit plaisir, car sa conversation
m' ennuyait. Je passai une partie de la
nuit à me promener dans ma chambre en
rêvant, et je ne me mis au lit que vers la
pointe du jour. J' avais l' esprit si accablé
des pensées différentes qui m' agitaient successivement,
que je m' endormis à la fin.
Ce ne fut pas pour long-temps. Un grand
bruit qui se fit entendre sur l' escalier me
réveilla presque dans le moment. J' entendis
plusieurs personnes qui criaient à la fois :
voici le voleur ! Voici le voleur !
je tirai les rideaux de mon lit, ne pouvant
croire les paroles qui frappaient mes
oreilles, et j' allais me lever pour savoir ce
que j' en devais penser, lorsque je vis entrer
dans ma chambre la femme, les enfans et
les domestiques du marchand, lesquels,
continuant de parler tous ensemble, me
répétèrent ce que j' avais entendu. Je priai
p112
la femme de m' expliquer ce que cela signifiait.
Cela signifie, me dit-elle, que le bargello
arrivera ici dans une heure avec un
de vos voleurs, et qu' il a envoyé un de ses
archers devant pour en avertir Pompée,
qui s' habille pour venir vous le presenter.
Mon hôte en effet ne tarda guère à m' amener cet
archer, que j' interrogeai. Il m' apprit
que le voleur qui avait été attrapé
était celui qui avait joué le rôle de Guzman.
Cette nouvelle me rafraîchit un peu le
sang. Je commençai à me flatter que je
pourrais recouvrer du moins une partie de
mes effets, puisque nous tenions l' auteur
du vol. Mon hôte avait aussi cette pensée,
et tout le monde dans sa maison était dans
une joie inconcevable de cet heureux événement.
Je donnai à l' archer une pistole
pour être venu au grand galop me l' annoncer,
et je m' habillai à la hâte pour aller
reconnaître le fripon qui m' avait représenté.
Pompée, de son côté, se disposait à
p113
m' accompagner pour parler aux juges en
ma faveur. Dans le temps que nous raisonnions
là-dessus, un valet du logis accourut
pour nous dire que le bargello à cheval
était à la porte, tandis que ses archers
menaient le voleur en prison. Le marchand
envoya son domestique prier de notre part
monsieur le prévôt de vouloir bien mettre
pied à terre, et monter à mon appartement.
Le bargello , fanfaron s' il en fut jamais,
y entra comme en triomphe. Il nous conta
d' abord de quelle manière intrépide il avait
arrêté le voleur ; et, se perdant dans des
digressions qui faisaient peu d' honneur à
sa modestie, il m' impatienta. J' interrompis
son récit héroïque pour lui demander
ce qu' il m' importait le plus de savoir,
c' est-à-dire des nouvelles de mon argent.
Pour de l' argent, me répondit-il d' un air
froid, il n' avait sur lui que vingt-cinq pistoles,
et il ne faut pas s' en étonner. Quoiqu' il
ait fait le premier personnage dans
p114
cette pièce, il n' est pas le chef de sa bande.
C' est un certain Alexandre Bentivoglio,
dont je n' ai que trop entendu parler, et
qui pourra bien un jour tomber sous ma
pate. Néanmoins, poursuivit-il, consolez-vous.
Nous avons en notre puissance le misérable
qui est cause de votre malheur, et
que je vous promets de faire pendre. à ce
discours impertinent j' eus de la peine à
retenir ma colère. J' aurais volontiers été
le bourreau de monsieur le prévôt qui me
parlait ainsi, de l' archer pour ma pistole,
et du marchand qui, par son imprudence,
m' avait mis dans l' embarras où je me trouvais.
J' enrageais de bon coeur. Le bargello ,
s' apercevant du peu de satisfaction que j' avais
de sa course, au lieu qu' il attendait
de moi quelque récompense, sortit très-mécontent
de ma seigneurie, en disant à mon hôte que,
s' il eût cru que je savais si
mal reconnaître ce que l' on faisait pour
moi, il ne se serait pas donné tant de
peine.
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Après qu' il fut sorti, Pompée demanda
son manteau, et me dit qu' il allait solliciter
les juges. Pour moi, curieux de voir le
voleur qui était en prison, je m' y transportai ;
et ce ne fut pas sans étonnement
que je reconnus en lui Sayavedra, quelque
portrait ressemblant qu' on m' eût fait
de ce fripon. Sitôt qu' il me vit, il vint se
jeter à mes pieds. Il était plus pâle que la
mort. Il me demanda pardon. Mon cher
seigneur don Guzman, me dit-il tout en
pleurs, ayez pitié d' un malheureux qui se
repent de vous avoir trahi. Il allait continuer,
car il avait préparé une longue
harangue pour m' attendrir ; mais je ne lui
laissai pas le temps d' en dire davantage. Je
l' accablai de reproches ; et toutefois en les
lui faisant je sentais que ma colère s' affaiblissait
peu à peu. Tous les mouvemens
d' indignation qui m' agitaient firent place
insensiblement à des sentimens de compassion,
dont j' aurais eu la faiblesse de donner
des marques si je n' eusse pris le parti
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de m' éloigner brusquement d' un traître
qui aurait été tout au moins envoyé aux
galères, si la justice à Sienne eût eu alors
des ministres un peu sévères.
Les juges de ce temps-là, tu vas le voir,
ami lecteur, firent ce que mille autres
avaient fait avant eux, et ce que dix mille
autres ont fait après. Ils me députèrent le
jour suivant un greffier pour me proposer
de me rendre partie du voleur emprisonné.
Je fis réponse que je le voulais bien, pourvu
qu' il me fît restituer tout ce qui m' avait
été dérobé, autrement non ; que je ne demandais
point la mort du pécheur ; que
ma bourse, quand on le pendrait, n' en
serait pas en meilleur état ; en un mot,
que je ne souhaitais rien autre chose que
mon argent et mes hardes, et que j' y renonçais,
puisque le tout était en trop bonnes mains pour
que je pusse le rattraper.
Le greffier n' eut pas plus tôt fait rapport
aux juges de ce que je lui avais dit, que,
considérant qu' il n' y avait point d' autres
p117
espèces à prétendre dans ce procès que
celles dont on avait trouvé le voleur nanti,
ils se contentèrent de le condamner au
carcan pour deux ou trois heures, et à
un bannissement perpétuel du territoire
de Sienne. Ces magistrats équitables disaient,
pour qu' on excusât un châtiment
si doux, que, le coupable n' ayant aucune
marque de feu sur les épaules, c' était une
preuve qu' il n' avait jamais été trouvé en
faute que cette fois-là, et qu' il méritait
par conséquent quelque indulgence. La
bonne raison pour faire grâce à un voleur
de profession ! Et n' est-ce pas un jugement
bien judicieux que de le bannir d' un
pays où il a volé ? C' est comme si on lui
disait : va-t' en, mon ami ; on te permet
d' aller voler ailleurs.
Je ne savais point encore à quoi les juges
avaient condamné Sayavedra, et je dînais
chez Pompée, lorsqu' un domestique
du logis, qui avait ouï prononcer la
sentence, entra dans la salle tout essoufflé, et
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d' un air aussi content que s' il m' eût apporté
mes effets : de la joie, seigneur don Guzman !
S' écria-t-il, de la joie ! Votre
larron est condamné au carcan, et l' on
doit bientôt l' y attacher. Il ne tiendra qu' à
vous de voir cette exécution. Dans ce moment
j' aurais voulu que ce sot eût été mon
valet, et être dans un endroit où j' eusse
pu librement lui casser les dents à coups
de poing. Je n' ai de ma vie été si tenté de
battre un homme que je le fus dans cette
occasion. Cependant il me fallut dévorer
mon chagrin, de même que le changement
qui se fit dès ce jour-là dans mon hôte. Il
passa tout à coup d' une extrémité à une
autre ; il ne me regarda plus que comme un
étranger qui l' incommodait, et dont il aurait
souhaité d' être défait.
Est-il possible ? Me diras-tu. Quoi ! Ce
Pompée à qui tu avais rendu service, et
qui dans toutes ses lettres t' avait paru si
pénétré de reconnaissance, ce même Pompée
te paya d' ingratitude ? Sans doute. Il
p119
prit un air glacé avec moi, et me fit assez
voir qu' il m' aurait voulu déjà bien loin.
J' y contribuai peut-être en lui disant indiscrètement
que je ne retournerais point à
Rome, ou du moins de long-temps ; ce
qui lui faisant juger que j' allais lui devenir
inutile, et que, selon toutes les apparences,
nous n' aurions plus de commerce
ensemble, il ne se soucia plus guère que
je fusse content ou mécontent de lui. Il
me demanda même sans façon quand je
me proposais de partir ; je lui répondis
que ce serait dès le lendemain. Il me répliqua
froidement qu' il était fâché de mon
départ, sans me faire aucune instance pour
le différer. Enfin je crevais de dépit d' avoir
obligé de bonne grâce un homme qui,
bien éloigné de m' offrir sa bourse par
reconnaissance, ou pour compenser ce qu' il
m' avait fait perdre, était assez ingrat pour
compter tous les momens que je passais
dans sa maison. Aussi la première chose
que je fis le jour suivant, fut de prendre
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congé de lui d' une manière qui lui marqua
bien ce que je pensais de lui.
LIVRE 4 CHAPITRE 4
Guzman, à quelques milles de Sienne, rencontre
Sayavedra, le prend à son service, et l' emmène
avec lui à Florence.
J' avais tant d' envie de m' éloigner de
Sienne, que je donnai d' abord des deux à
mon cheval, si bien que je disparus comme
un éclair aux yeux de Pompée. Quand j' eus
fait quelques milles, j' aperçus de loin un
homme à pied, qui me parut avoir toute
la figure de mon fripon de Sayavedra.
Comme en effet c' était lui, qui, pour obéir
à la sentence qui le condamnait à un bannissement,
se hâtait de sortir de l' état de
Sienne pour aller dans un autre exercer ses
talens.
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Je ne pus me défendre d' un mouvement
de pitié à la vue de ce misérable ; et, me
souvenant moins de la trahison qu' il m' avait
faite que du service qu' il m' avait rendu
le jour de l' aventure du cochon, je
n' eus pas la force de ne vouloir pas lui
parler. Il m' avait aussi reconnu ; et, lorsque
je passai près de lui, il vint tout à
coup, le visage baigné de larmes, m' embrasser
la botte en me demandant mille
pardons de son ingratitude et de sa perfidie.
Il ajouta qu' il souhaiterait de toute son
âme, pour expier sa faute, me servir en
esclave toute sa vie ; et que, si je voulais
le prendre pour mon valet, je pouvais
compter sur le serment qu' il me faisait
d' être le serviteur du monde le plus fidèle.
Après avoir fait mes réflexions sur ce qu' il
me proposait, il me sembla que je ne ferais
point si mal d' accepter sa proposition.
Ne vas-tu pas encore me blâmer de m' être
chargé d' un domestique dont je connaissais
p122
le caractère, et qui, m' ayant déjà
dévalisé, ne pouvait manquer de récidiver
à la première occasion ? Je sais par ma
propre expérience qu' on ne se défait pas
aisément de ses mauvaises inclinations.
Mais, outre que, dans la disette d' espèces
où j' étais alors, j' avais peu de chose à perdre,
que diable aurais-je fait d' un valet
plein de probité ? Dans le métier que je
pressentais bien qu' il me faudrait bientôt
faire, j' avais besoin d' un virtuoso , et je
le voyais tout trouvé dans ce garçon-là.
Un habile homme doit savoir se servir de
tout.
Je pris donc à mon service Sayavedra,
et je me louai autant dans la suite d' avoir
renoué avec lui que j' avais eu auparavant
de regret de l' avoir connu. Il me fit bien
voir, lorsque nous arrivâmes à la couchée,
que je n' avais pas fait une mauvaise affaire
en l' attachant à moi. Il fut toujours en
mouvement pour tâcher de me rendre par
ses soins le gîte commode. J' admirais son
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attention à pourvoir à mes besoins et à
prévenir tous mes désirs. En vérité, l' ardeur
de son zèle et son bon esprit, dont il me
donnait à tout moment des preuves, me
consolèrent de la perte de mes hardes. Le
jour suivant, de grand matin, nous nous
remîmes en marche, l' un à cheval et l' autre
à pied, et nous nous rendîmes enfin à
Florence, qu' on m' avait peinte avec de si
belles couleurs. Cependant, quelque éloge
qu' on m' en eût fait, elle me surprit par la
magnificence de ses édifices. Sayavedra,
qui m' observait, me dit en souriant : il
me semble que la vue de cette ville vous
frappe agréablement. J' en suis charmé, lui
répondis-je, elle me paraît admirable. Je
ne croyais pas qu' il y eût dans le monde
une autre Rome. Oh ! Vraiment, reprit-il,
vous n' en voyez que les dehors et la situation,
qui véritablement ont de quoi plaire
aux yeux ; mais c' est le dedans qu' il faut
considérer. Les maisons des particuliers,
qui pourraient passer pour autant de palais,
p124
sont ornées d' une infinité de beaux
ouvrages d' architecture. C' est avec raison
qu' on appelle Florence la huitième merveille
du monde, puisque c' est la fleur des
fleurs, et la fleur de toute l' Italie. Là-dessus
Sayavedra, s' étant mis en train de
parler, me conta l' histoire de Florence depuis
les guerres civiles de Catilina jusqu' à
l' état présent où elle se trouvait.
Mon écuyer, qui connaissait parfaitement
cette ville pour y avoir demeuré quelque
temps, me conduisit à une des plus
fameuses hôtelleries, où il lui plut de me
faire passer pour un gentilhomme espagnol
nommé don Guzman, neveu de l' ambassadeur
d' Espagne à Rome. Il fit effrontément
confidence à l' hôte de ma qualité.
Comme nous étions sans bagage, et que
nous n' avions même qu' un cheval, cela
péchait un peu contre la vraisemblance ;
mais mon valet, pour ramener la chose au
vraisemblance, dit qu' ayant été obligés de
partir à la hâte, nous avions chargé une
p125
personne de nous envoyer nos ballots par
le messager, qui devait arriver incessamment.
Quoique l' hôtellerie fût pleine de
cavaliers d' importance, il me fit avoir une
des plus belles chambres : il fit accroire à
l' hôte que je venais à Florence de la part
de l' ambassadeur pour une affaire de conséquence,
et que probablement j' y ferais
un assez long séjour ; ce qui réjouit fort
monsieur le maître, et fut cause qu' il eut
avec moi des manières très-respectueuses.
Le prudent Sayavedra fut d' avis que nous
achetassions le lendemain un grand coffre,
que nous dirions être plein de nos meilleurs
effets, et que nous remplirions ensuite
de ce qu' il plairait à la fortune de
nous envoyer. J' approuvai sa pensée, et je
le chargeai du soin de cette emplette.
LIVRE 4 CHAPITRE 5
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Guzman paraît à la cour du grand-duc. Une dame
devient amoureuse de lui.
La grande-duchesse, dans ce temps-là,
venait d' accoucher d' un prince, ou plutôt
de relever de ses couches ; et il y avait tous
les jours au palais quelque fête, où toutes
les personnes de distinction de l' un et
de l' autre sexe ne manquaient pas de se
trouver, et chacun y était bien reçu. Les
cavaliers qui logeaient dans mon hôtellerie,
et qui tous étaient de la meilleure noblesse
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du pays, n' étant venus à Florence
que pour avoir part à ces divertissemens,
s' y montraient d' autant plus assidus qu' ils
faisaient par là leur cour à leur prince.
Mon hôte me demanda, le premier soir,
si je voulais être servi en particulier, ou
manger avec ces gentilshommes. Je répondis
que j' aurais l' honneur de souper avec
eux ; et l' heure en étant venue, j' entrai dans
la salle où ils se disposaient à se mettre
à table. J' y parus d' un air aisé, faisant
l' homme de condition, ce que je n' entendais
pas trop mal ; et, après les avoir salués
cavalièrement, j' allai m' asseoir au
haut bout sur une chaise qui m' y fut présentée
par Sayavedra, qui savait merveilleusement
se prêter aux lazzis.
ce début m' attira les regards de tous ces
messieurs, qui, souhaitant d' apprendre
qui j' étais, se le demandaient les uns aux
autres à l' oreille fort inutilement. Ils avaient
une grande impatience de m' entendre
parler pour découvrir par mon accent de
p128
quelle nation je pouvais être. J' avais la
malice de les tenir dans l' incertitude sur
cela. Ils avaient beau, par de petites honnêtetés,
vouloir me faire entrer en conversation avec eux,
je leur répondais moins
par des paroles que par des airs de tête et
des mines pleines de politesse. Néanmoins,
comme je ne pouvais me dispenser de lâcher
quelques mots, je passai pour romain
dans leur esprit. Mais, ayant donné
en espagnol un ordre à Sayavedra, je les
remis en défaut. Un de ces gentilshommes,
plus curieux que tous les autres, se leva de
table pour aller questionner l' hôte sur mon
chapitre. Quelques instans après, étant
venu reprendre sa place d' un air content,
il parla tout bas à ses voisins, ceux-ci à
d' autres, et me voilà reconnu de toute la
compagnie pour le neveu de l' ambassadeur
d' Espagne.
Le souper fini, tous ces nobles, me regardant
comme un jeune seigneur, firent
un cercle autour de moi, et l' un des principaux,
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m' adressant la parole, me dit que
je ne savais peut-être pas encore qu' il y
avait presque tous les jours bal à la cour
pour la naissance du prince ; qu' il y en
aurait un ce soir-là ; et que, si j' avais la
moindre envie d' y aller, ces messieurs et
lui se feraient un plaisir de m' y conduire.
Je répondis à ce gentilhomme qu' une offre
si obligeante n' était point à rejeter ; qu' à
la vérité mon habit de voyageur s' opposait
un peu à ma curiosité ; que néanmoins,
comme je n' étais pas connu à Florence,
j' aurais l' honneur d' accompagner ces cavaliers
pour prendre part avec eux à une
sorte de divertissement que j' aimais à la
fureur. Ils étaient tous habillés magnifiquement.
Pour moi, je ne pus faire autre
chose que mettre une de mes deux chemises
blanches qui étaient dans mon porte-manteau,
et me redresser un peu. Cependant, tout mal
vêtu que j' étais en comparaison des autres, je
vais te dire ce qui m' arriva.
p130
Quand nous entrâmes dans la salle du
bal, où le grand-duc était déjà, et où il y
avait assez grosse compagnie, ce prince
attacha ses yeux sur moi. D' abord j' en fus
déconcerté. Je m' imaginai qu' il trouvait
mon habillement trop modeste, ou quelque
chose enfin de ridicule en ma personne ; et
ce qui acheva de me le persuader, c' est
qu' il me fit remarquer à un seigneur de sa
cour, auquel il parla tout bas, de façon
qu' il me sembla qu' il lui donnait ordre de
s' informer qui j' étais. Je ne me trompais
point. Le courtisan, que je ne perdais point
de vue, perça la foule pour venir joindre
un des gentilshommes avec qui j' étais venu,
lui dit quelque chose à l' oreille, et,
après qu' on lui eut répondu de la même
manière, retourna près du grand-duc, à
qui je m' aperçus qu' il rendait compte de
sa commission. Tous ces mouvemens me
paraissaient assez équivoques, et je ne savais
encore ce que j' en devais juger, lorsque
le même gentilhomme à qui le courtisan
p131
avait parlé s' approcha de moi et me
dit : on vous connaît bien, seigneur cavalier ;
le grand-duc sait que vous êtes parent
de monsieur l' ambassadeur d' Espagne à
Rome. Je vous conseille d' aller dès à présent
saluer ce prince. Il vous regarde sans
cesse, et désire apparemment que vous preniez
cette liberté.
Je suivis le conseil du gentilhomme,
croyant ne pouvoir m' en dispenser. Je m' avançai
vers le grand-duc, qui, pénétrant mon
dessein, eut la bonté de me faire faire place
lui-même. Je commençai par une profonde
révérence ; ensuite je dis en italien à son
altesse, d' un air libre et respectueux tout
ensemble, que je ne faisais que d' arriver à
Florence, et que je lui demandais mille
pardons si j' osais dans un bal lui rendre
mes très-humbles respects ; mais que, venant
d' apprendre qu' elle avait eu la curiosité
de vouloir savoir mon nom, je venais
moi-même le lui dire. Je le sais déjà, me
répondit ce prince, et je ne suis pas peu
p132
surpris d' entendre un espagnol parler aussi
bien italien qu' un romain naturel. Je répliquai
à cela en espagnol que j' avais fait
un assez long séjour à Rome. Il me repartit
en langue castillane, qu' il aimait et ne parlait
point mal, que rarement les personnes
de mon pays apprenaient à prononcer l' italien
si parfaitement. Puis, faisant tomber
l' entretien sur mon oncle l' ambassadeur,
il me dit qu' il le connaissait pour avoir eu
plus d' une affaire à traiter avec lui, qu' il
l' estimait, et souhaitait d' avoir occasion
de le lui témoigner en ma personne. Il eut
ensuite la bonté de m' inviter à fréquenter
sa cour, et de me dire mille choses obligeantes,
auxquelles je ne répondis que par
des révérences jusqu' à terre. Ce ne fut pas
tout ; la grande-duchesse arriva dans ce
moment. J' eus l' honneur de la saluer aussi,
et de lui être présenté par le prince son
époux, qui lui dit qui j' étais. En vérité, je
me tirai de ce mauvais pas plus galamment
peut-être que ne l' aurait fait à ma place
p133
un véritable neveu de l' ambassadeur d' Espagne.
Le bal alors commença. Je me retirai
aussitôt à l' écart, de peur d' embarrasser les
danseurs. Après trois ou quatre danses,
une dame qui allait danser à son tour, et
à qui le duc avait fait signe de me prendre,
vint à moi. Je fis semblant de vouloir me
dispenser d' entrer en danse, quoique j' en
eusse grande envie ; je la priai de considérer
que je venais de descendre de cheval,
ainsi qu' elle le pouvait voir à mon affreux
négligé. Le prince, qui m' observait, me
cria, pour finir la contestation, que, quand
même j' aurais des bottes, il ne faudrait pas
que je refusasse de danser avec une dame
si aimable. à cet ordre précis, je cessai de
faire des façons ; j' obéis, et je dansai avec
tant de grâce et de noblesse, que je m' attirai
les applaudissemens de toute l' assemblée.
La grande-duchesse surtout, qui préférait
Terpsichore à toutes les autres muses,
fut si contente de moi, qu' elle m' obligea
p134
de danser plusieurs danses nouvelles, dont
je lui parus m' acquitter également bien :
ce qui m' agita terriblement, et me rendit
si gai, si badin, que j' en contai à toutes les
dames. Je te dirai plus, ami lecteur, dussé-je
passer pour un fat dans ton esprit, que
les florentines, qui sont les femmes d' Italie
qui se connaissent le mieux aux bons airs
me trouvèrent très-agréable.
Il y avait entre autres trois jeunes personnes
qui faisaient le plus bel ornement
du bal. Je n' ai jamais vu de beautés plus
piquantes. Elles auraient fort embarrassé un
honnête homme qui eût eu à choisir entre
elles. Je me serais toutefois déterminé en
faveur d' une brune qui me faisait pencher
de son côté par un certain je ne sais quoi
que les deux autres n' avaient pas. Aussi je
m' attachai particulièrement à danser avec
celle-là. Un des gentilshommes qui m' avaient
amené au palais s' aperçut que j' en
voulais à cette brune ; et s' approchant de
moi : seigneur Don Guzman, me dit-il
p135
avec un souris, vous ferez bien des jaloux,
si vous continuez. La dame est une
riche veuve qui a un grand nombre d' amans.
Ce discours flatta ma vanité, et
m' inspira le dessein de tenter la conquête
d' un coeur disputé par tant de rivaux. Je
hasardai quelques douceurs, qui ne furent
point mal reçues ; mais, dans le temps
que de favorables apparences m' excitaient
à pousser ma pointe, il prit fantaisie à la
grande-duchesse, qui n' avait point encore
dansé depuis qu' elle était relevée, de vouloir
que j' eusse l' honneur de danser avec
elle. Pour le coup, prévoyant les conséquences,
je fis tout mon possible pour
m' en défendre. Il fallut pourtant en passer
par là. Le grand-duc, quoiqu' il approuvât
le respect que je faisais paraître en cela
pour la princesse, me témoigna par une
inclination de tête qu' il désirait que je
fisse ce qu' elle souhaitait ; il n' y eut plus
moyen de reculer. Je dansai donc, et encore
mieux que je n' avais fait ; ce qui donna
p136
tant de plaisir à la duchesse, qu' elle ne se
lassait point de danser avec moi. Le prince
fut obligé de la prier de se ménager, de
peur qu' un trop grand mouvement ne l' incommodât ;
de sorte que le bal finit là.
Leurs altesses se retirèrent. Je les accompagnai
jusqu' à leur appartement avec les
seigneurs de leur cour, et je revins ensuite
d' un air empressé dans la salle du bal, où
je trouvai ma belle brune qui était prête à
sortir. Je savais si bien faire le passionné,
que j' eus la satisfaction de remarquer qu' elle
ne me quittait point sans regret. Sitôt que
je me vis séparé d' elle, je repris le chemin
de l' hôtellerie avec nos gentilshommes, qui
me rejoignirent. J' étais si occupé des honneurs
que j' avais reçus ce soir-là, que je répondis
assez mal aux complimens que ces
messieurs me firent sur le talent que j' avais
pour la danse. étant tous arrivés à l' hôtellerie,
nous prîmes congé fort poliment les
uns des autres, et chacun se retira dans sa
chambre.
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Lorsque je me vis dans la mienne avec
Sayavedra : mon ami, lui dis-je, la joie
me suffoque. J' étoufferais, si je ne déchargeais
mon coeur. En même temps je lui
détaillai tout ce qui m' était arrivé au bal,
dont j' avais fait tout le plaisir, les louanges
infinies qui m' avaient été données par la
duchesse, et l' accueil obligeant que le duc
m' avait fait. Mon confident n' aimait que le
solide : il regardait les applaudissemens
comme de la fumée ; mais l' article de la
veuve le frappa. Je vis briller dans ses yeux
la joie que lui causa cet endroit de mon
récit. Passe pour celui-là, me dit-il ; cela
vous peut mener à quelque chose, si vous
savez bien profiter de l' heureuse disposition
où vos manières ont mis cette dame à votre
égard. Nous employâmes, Sayavedra et
moi, plus de la moitié de la nuit à bâtir
des châteaux là-dessus et à délibérer sur
ce qu' il fallait faire pour conduire cette
aventure à une bonne fin. Il fut arrêté dans
notre conseil que nous achèterions dès le
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jour suivant le grand coffre dont nous avions
déjà parlé, et que je ferais la dépense de
l' habit le plus propre que ma bourse le
pourrait permettre pour soutenir à la cour
le personnage que j' avais commencé d' y
jouer.
Cette résolution prise, je chargeai mon
valet de se mettre en campagne de très-grand
matin pour l' exécuter ; après quoi
je l' envoyai coucher. Pour moi, je ne pus
fermer l' oeil de tout le reste de la nuit, et
il était déjà grand jour lorsqu' à force de me
bercer de chimères, je m' assoupis un peu.
Mon sommeil ne dura pas long-temps. Sayavedra,
qui revenait de faire ses commissions, entra
dans ma chambre et me réveilla. Il était suivi
d' un tailleur, chez lequel
il avait trouvé un habit tout fait et
qui n' avait jamais été porté. Le tailleur me
dit que cet habit, lui ayant été commandé
par un jeune seigneur qui avait tout à coup
disparu de la cour, après y avoir perdu au
jeu une grosse somme, lui était demeuré,
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et qu' il ne demandait pas mieux que de s' en
défaire à bon marché. Je me levai promptement
pour l' essayer ; et par le plus grand
bonheur du monde, quand on l' aurait fait
exprès pour moi, il n' eût pas été plus juste
pour ma taille. Il ne fut plus question que
de savoir combien on le voulait vendre.
Nous nous accordâmes là-dessus après
une dispute qui aurait été plus longue si
le tailleur n' avait pas eu besoin d' argent,
et moi une furieuse envie d' avoir cet
habit, auquel je fis ajouter quelques passemens
d' or à ma fantaisie : ce qui acheva
de le rendre magnifique et à la mode
de Rome.
Je n' eus pas plus tôt payé et renvoyé le
tailleur, que mon hôte monta dans ma
chambre pour me dire qu' on m' avait apporté
de la part du grand-duc, pendant
que je dormais, un régal de vin, de fruits
et de confitures, présent que ce prince
avait coutume de faire aux illustres étrangers
qui passaient par sa cour ; mais qu' il
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n' avait osé troubler mon repos pour m' en
donner avis. Je ne fus point fâché de n' avoir
pas vu le gentilhomme que le duc
avait chargé de conduire ce présent ; il
m' aurait fallu en payer le port ; et, dans
le besoin que j' avais de tout mon argent
pour me mettre en état de briller à la
cour, je ne pouvais trop le ménager. Je
croyais donc qu' il ne m' en coûterait rien
pour cela ; c' est en quoi je me trompais.
à peine l' hôte eut-il fait apporter dans ma
chambre le vin et les fruits du prince,
qu' on vint m' annoncer le même gentilhomme
que son altesse m' avait envoyé.
Il fallut essuyer sa harangue banale, qu' il
finit en me disant que la duchesse souhaitait
de me voir l' après-dîner. Je fis sur cela
de grands complimens au gentilhomme,
que Sayavedra, en écuyer bien instruit,
attendait à la porte pour lui glisser dans la
main quelques écus. Je m' amusai ensuite
à essayer le reste de nos emplettes, comme
bas de soie, chapeau fin, rubans, souliers
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propres, linge, gants, et toutes les autres
choses nécessaires pour assortir l' habit.
Voyant que rien ne me manquait, je commençai
par me raser, peigner, décrasser
et poudrer ; puis, m' étant habillé en me
regardant sans cesse dans un miroir, je me
tournai vers mon confident pour lui demander
ce qu' il jugeait qu' on pût ajouter
à mon ajustement. Il me répondit qu' il me
trouvait si bien comme j' étais, qu' il serait
fort trompé si ce jour-là je ne faisais mourir
de jalousie tous les galans et toutes les
femmes d' amour. Je ne laissai pas pourtant
de me parer de ma belle chaîne d' or, et
d' attacher au bas avec un beau ruban un
portrait en miniature de mon cher maître,
qu' il m' avait aussi donné la veille de mon
départ.
J' étais, comme un autre Narcisse, enchanté
de moi-même. J' aurais déjà voulu
être au palais, tant j' avais d' impatience
d' y montrer ma figure. Je crois que j' y aurais
été sans prendre aucune nourriture,
p142
si Sayavedra ne m' eût représenté qu' on ne
devait pas négliger le dedans ; que le dehors
en dépendait, et qu' un estomac bien
bourré était plus propre qu' un vide à donner
au visage un beau coloris. Quoique je
n' eusse point d' appétit, car j' étais rassasié
de ma parure, et l' on aurait dit que mon
ventre eût été aussi rempli de vent que ma
tête, je me laissai persuader. Je mangeai
quelques morceaux de ce que mon confident
me fit apporter dans ma chambre ;
encore eus-je si grand' peur de me salir en
mangeant, que ce ne fut pas sans inquiétude
que j' achevai de dîner. Je tâtai des
fruits du duc, et bus quelques coups d' un
verdet dont ce prince les avait accompagnés.
Je trouvai ce vin exquis, et je jugeai
qu' il devait donner du brillant dans la
conversation quand on n' en avait pris que
modérément. Après ce petit repas, je me
promenai en me carrant dans ma chambre.
Je consultai encore mon écuyer sur ma
personne, et il m' assura de nouveau que
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j' étais un cavalier à peindre. Sur son témoignage,
confirmé par mon amour-propre, je sortis pour
me rendre au palais
avec Sayavedra, qui, pour me faire plus
d' honneur, avait fait aussi quelques achats
pour lui aux dépens de ma bourse, qui se
ressentait furieusement des saignées qu' on
venait de lui faire.
Je fus reçu chez le grand-duc avec tous
les honneurs qu' aurait pu prétendre mon
oncle même l' ambassadeur, s' il eût été à
ma place. Le prince me fit d' abord des
honnêtetés que je ne dus qu' à ma bonne
mine et qu' à ma gentillesse ; et ensuite il
mit notre ambassadeur sur le tapis, et me
dit des choses dans l' espérance qu' à mon
retour à Rome je les rapporterais à son
excellence. C' était le prince du monde le
plus politique. Il ne parlait le plus souvent
que pour faire parler. Tantôt par des
paroles flatteuses, et tantôt par de petites
contradictions il tâchait de m' engager à raisonner
sur des matières délicates. Il se flattait
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qu' il pourrait m' échapper des choses
dont il tirerait quelques lumières ; ce qui
sans doute serait arrivé, si j' eusse été capable
de trahir mon maître, qui, par complaisance
ou par facilité, m' avait plus d' une
fois entretenu des affaires les plus secrètes.
Mais je me tenais si bien sur mes gardes
avec le grand-duc, qu' il eut beau me retenir
auprès de lui deux heures, je ne lui lâchai
pas un mot indiscrètement. Il cessa enfin
de me tâter, et, changeant de discours, de
peur de m' inspirer quelque défiance, il me
dit d' aller voir la duchesse qui m' attendait
impatiemment.
Je fus bien aise qu' il me congédiât pour
rompre un entretien qui me fatiguait, et
je volai chez cette princesse, qui commençait
effectivement à s' impatienter de ce
que je tardais tant à me rendre auprès
d' elle. Pourquoi donc, me dit son altesse,
avez-vous été si long-temps avec le grand-duc ?
Madame, lui répondis-je en faisant
le discret, il m' a fait plusieurs questions
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sur les cours de Rome et d' Espagne ; cela
nous a menés loin, et m' a empêché de
venir plus tôt recevoir vos ordres. Je pris
hier au soir, répliqua la duchesse, un fort
grand plaisir à vous voir danser, surtout
vos deux dernières danses ; j' ai envie de
les apprendre, et je veux que vous me les
montriez. Je lui répondis que je ne demandais
pas mieux que de lui rendre mes très-humbles
services. Elle avait tant de disposition
à la danse, qu' en moins d' une heure
je la mis en état de les pouvoir danser
toutes deux au bal le lendemain au soir,
et je lui promis, pour qu' elle fût plus sûre
de ses pas, que je viendrais l' après-dîner
lui donner encore une leçon. Elle se faisait
par avance un plaisir extrême de la surprise
générale qu' elle causerait en dansant
ces nouvelles danses, et elle me défendit
d' en parler à personne.
C' était un fort beau concert qui devait
faire ce jour-là le divertissement de la
cour ; et je ne manquai pas d' y paraître
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avec tout mon mérite, après avoir légèrement
soupé dans l' hôtellerie. Il n' est pas,
je crois, nécessaire de te dire qu' en entrant
dans la salle, où tout le monde était
déjà assemblé, je cherchai des yeux ma
charmante veuve. J' eus peu de peine à la
démêler. Sa parure riche et brillante, et
plus encore ses divins appas la faisaient
aisément distinguer. Je jurerais bien que
j' avais un peu de part aux peines qu' elle
s' était données pour s' ajuster, comme je
ne doute pas que, de son côté, en me
voyant, elle ne se fît honneur du soin que
j' avais pris de m' adoniser. Je m' approchai
d' elle avec un empressement qui ne lui
déplut point. Nous voilà tous deux à nous
regarder, à nous contempler, à nous admirer
l' un l' autre, et à nous lancer sans
quartier des traits de feu : c' était à qui en
décocherait davantage. Tout cela allait fort
bien. Mais avec toutes ces tendres oeillades,
je demeurais incertain de mon sort ;
et n' ayant pas beaucoup de temps à perdre,
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je crus devoir m' expliquer plus clairement.
J' en avais une belle occasion ce
soir-là, puisque j' étais si près d' elle, que
je pouvais lui parler sans être entendu de
personne.
Madame, lui dis-je tout bas d' une voix
tremblante et passionnée, à quel châtiment
condamneriez-vous un téméraire qui oserait
vous aimer et vous le dire ? La dame
rougit un peu de cette question, et me répondit
que ce téméraire pourrait être tel,
qu' on n' aurait pas la force de se résoudre
à le punir. Je sentis à cette réponse un
transport de joie si vif, que je lui repartis
d' un ton animé : quelle contrainte, madame,
après ce que je viens d' entendre,
de ne pouvoir me jeter à vos pieds ! Plaignez-moi
d' être obligé de sacrifier le plaisir
de vous marquer ma reconnaissance au respect
que je dois à leurs altesses. Ma veuve
jeta sur moi un regard languissant, et ne
me dit rien ; il est vrai que c' était m' en
dire plus que si elle m' eût tenu les discours
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les plus touchans. Aussi j' en fus si pénétré,
si transporté de plaisir, que, ne
pouvant plus parler moi-même, je gardai
le silence pendant quelques momens,
laissant à mes soupirs faire l' office de ma
langue.
Je n' étais pas encore bien revenu de ce
ravissement qui m' ôtait l' usage de la parole,
quand ma veuve, me poussant du
coude, me dit d' un air effrayé : on nous
observe. La grande duchesse nous regarde
avec une attention qui m' embarrasse ; éloignez-vous
un peu de moi, je vous prie. Je
me retirai aussitôt en disant que la princesse
était bien cruelle de venir troubler
les plus doux instans de ma vie. Je m' écartai
donc de ma belle veuve, et m' avançai
vers la duchesse, pour employer du moins
à lui faire ma cour le temps qu' il m' était
défendu d' être auprès de mon adorable
brune. Je me glissai derrière la chaise de
son altesse, d' où, comme si j' eusse été
jusque-là fort attentif au concert, je m' écriai :
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il faut avouer qu' on ne peut rien entendre
de plus agréable. Dans le fond, cela
était vrai : le grand-duc se piquait d' avoir
les plus habiles joueurs d' instrumens et les
plus belles voix d' Italie ; il n' épargnait
rien pour se contenter là-dessus. Mais c' est
de quoi je ne pouvais encore juger, et la
duchesse, qui le savait bien, me dit en
me regardant d' un air malicieux : vous
avez vraiment été fort occupé du concert,
et vous en pouvez hardiment décider. On
vous le pardonne, ajouta-t-elle en souriant,
la dame mérite bien qu' on préfère
ses charmes à ceux de la musique. Son altesse,
remarquant qu' elle m' embarrassait,
changea de ton, et me demanda sérieusement
ce que je pensais des voix et de la
symphonie. Alors je pris la liberté de dire
mon sentiment ; et si je ne parlai pas en
maître de l' art, du moins je fis connaître
que je n' étais pas tout-à-fait ignorant en
musique.
Le concert, au bout d' une heure, fut
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interrompu par une magnifique collation
qui servit d' intermède. Je pris ce temps-là
pour retourner auprès de ma divinité, que
je m' empressai de servir. Je lui donnais de
tout ce qu' il y avait de plus délicat, préférablement
aux autres dames, à qui je faisais peu d' attention.
J' achevai par là de
mettre mes rivaux au désespoir ; ils ne
doutèrent plus que je ne fusse l' amant favorisé.
Néanmoins, quelque dépit qu' ils en
eussent tous, il n' y en avait point d' assez
hardis pour oser méditer une vengeance
dont ils étaient persuadés que le duc les
ferait repentir. Pour moi, je m' inquiétais
si peu de tous leurs chagrins, que je ne
songeais uniquement qu' à faire de nouveaux
progrès dans le coeur de ma nymphe,
et il semblait que l' amour prît plaisir à
m' en fournir des occasions.
Pendant que je faisais le galant auprès
d' elle, j' appelai un musicien à voix claire,
lequel passait près de nous : savez-vous,
lui dis-je, les derniers airs qu' on a faits à
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Rome, et dont il y en a deux ou trois surtout
qui sont à la mode ? Je les ai reçus
aujourd' hui, me répondit-il, mais je n' ai
pas eu le loisir de les étudier. Alors les dames
me demandèrent si je les savais. Je
leur dis que oui ; et elles ne m' eurent pas
plus tôt témoigné qu' elles souhaitaient de
les entendre, que, sans me faire prier comme
un musicien de profession, je me mis à les
chanter à demi-voix, feignant de ne vouloir
pas être ouï de toutes les personnes qui
étaient dans la salle. Dès que j' eus commencé,
je fus entouré de dames et de cavaliers
qui s' approchèrent de moi. Mes sons
frappèrent même l' oreille de la duchesse,
qui, s' étant informée de ce que c' était, me
fit appeler, et m' ordonna de chanter en
donnant à ma voix toute l' étendue qu' elle
avait.
Je ne dois point oublier une circonstance
assez plaisante : cette princesse fit signe
à ma veuve et à quelques autres femmes
du même rang de venir auprès d' elle pour
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avoir part au plaisir que je me préparais à
leur faire. Elles accoururent dans le moment ;
et son altesse, par malice ou par bonté,
les plaça de façon que j' avais ma
maîtresse en face ; après quoi elle me dit
tout bas en riant : vous voyez que je paie
d' avance la complaisance que vous avez
pour moi. à ces mots, je lui fis une profonde
inclination de tête, et de crainte
qu' elle n' en dît davantage, je me hâtai de
chanter.
Ami Guzman, me diras-tu, si vous n' y
prenez garde, vous allez encore vous louer.
Oh ! Pour cela, oui. Puisque je te découvre
franchement mes mauvaises qualités, tu
dois me pardonner si je ne te cache pas
mes bonnes. On trouva ma voix si belle,
que tous mes auditeurs, depuis le premier
jusqu' au dernier, firent retentir la salle de
leurs applaudissemens, ce qui ne me surprit
en aucune manière. Un homme qui
passait à Rome pour un beau chanteur
pouvait-il déplaire à Florence ? Enfin j' amusai
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l' assemblée jusqu' à la fin du temps
prescrit à chaque fête par un règlement
qu' il y avait là-dessus au palais. Nous
accompagnâmes comme à l' ordinaire le duc
et la duchesse jusqu' à leur appartement ;
ensuite chacun prit son parti. Je retournai
dans la salle joindre ma veuve, qui, n' ayant
pas voulu se retirer sans me voir encore un
moment, m' y attendait de pied ferme.
J' eus le temps de lui tenir quelques discours
flatteurs, qui furent payés de sa part
avec usure par des reparties qui redoublèrent
mon ardeur. Je lui demandai la permission
d' aller lui rendre mes devoirs chez
elle : ce qui se fait à Florence, et ce qui
me fut accordé de la meilleure grâce du
monde ; on me marqua même une heure
pour cela : c' était me témoigner qu' elle
agréait ma recherche. Je ne pouvais recevoir
de cette dame une plus grande
faveur.
LIVRE 4 CHAPITRE 6
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Suite et dénoûment de cette belle intrigue.
à mon retour chez moi, je fus obligé de
faire confidence à mon conseiller Sayavedra
de tout ce qui m' était arrivé ce jour-là :
ce que je fis jusqu' aux moindres particularités.
Après m' avoir écouté de toutes
ses oreilles, il me dit : cela va de mieux
en mieux ; je ne crois pas que notre proie
nous échappe. Il faut douter de tout, lui
répondis-je, mon ami. Quand je songe à
ma bonne fortune, quand j' en considère
tous les avantages, et que je me représente
qu' en deux jours je suis presque parvenu
au comble de mes voeux, je crains que la
fortune ne flatte ma témérité que pour s' en
jouer et la confondre par quelque sinistre
événement. Il est vrai, reprit mon confident,
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que les promesses de l' espérance sont
fort souvent trompeuses ; mais elles s' accomplissent
aussi quelquefois.
Je passai plus tranquillement cette nuit
que la précédente ; et le lendemain, d' abord
que je fus levé, j' envoyai à ma belle
brune tout le régal que j' avais reçu du
grand-duc, à quelques fruits et une bouteille
de vin près, m' imaginant que je n' en
pouvais faire un meilleur usage. J' ajoutai
à cela des gants et toutes sortes de rubans
que Sayavedra choisit et acheta. Mon présent
fut agréable à la veuve, aussi bien
que le billet dont il était accompagné, et
auquel on me rapporta qu' on ferait réponse
de vive voix sur le soir chez la dame
où l' on comptait de me voir. Malheureusement
l' heure qu' on m' avait donnée pour
faire cette visite était à peu près la même
où j' avais promis d' aller faire répéter à la
duchesse les deux danses que je lui avais
montrées. Pour concilier ces deux choses,
je me rendis chez la princesse plus tôt qu' on
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ne m' y attendait, espérant que j' en sortirais
assez à temps pour pouvoir me trouver
à mon rendez-vous. Je me trompai
dans mon calcul. Son altesse, qui avait à
coeur d' apprendre parfaitement ces danses,
me les fit tant de fois danser avec elle,
qu' il ne me fut pas possible de la quitter
avant l' heure du berger, laquelle, se passant
à mon grand regret, excitait en moi
les plus vifs mouvemens d' impatience.
La duchesse s' en aperçut malgré tous les
efforts que je faisais pour les lui cacher.
Qu' avez-vous ? Me dit-elle ; vous avez dans
l' esprit quelque chose qui vous inquiète.
Je vois bien ce que c' est : votre veuve vous
fait paraître notre répétition un peu longue,
n' est-il pas vrai ? J' avouai franchement
que cela était véritable ; je dis de
quoi il s' agissait, croyant l' engager par
cet aveu à m' accorder la liberté de me retirer,
ce qu' elle ne fit point. Au contraire,
elle m' ordonna de demeurer ; mais elle envoya
chercher ma veuve, se chargeant de
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lui faire mes excuses, et de prendre toute
la faute sur elle. Je rendis grâce à son altesse
dans les termes les plus forts ; et, reprenant
ma belle humeur, je payai la bonté
de cette princesse de mille plaisantes saillies
qui la réjouirent. Enfin mon aimable
brune arriva, charmée de l' honneur que
lui faisait la grande-duchesse, qui lui dit
qu' elle l' avait fait venir pour compenser
le plaisir dont elle l' avait privée en me retenant :
puis, employant pour moi ses
bons offices, elle se répandit en discours
si flatteurs sur mon compte, que j' en étais
tout confus. Nous commençâmes tous trois
un petit bal en attendant l' heure du grand,
laquelle ne fut pas sitôt arrivée, que nous
nous rendîmes dans la salle où il se donnait ;
et, tant qu' il dura, nous ne fîmes
que nous trémousser, ma maîtresse et moi,
pour faire notre cour à son altesse, qui
se plaisait infiniment à nous voir danser
ensemble. Dès ce soir-là nos amours furent
connus de tout le monde, qui nous
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regarda comme deux amans bien assortis.
Mes rivaux seuls en jugèrent autrement.
J' allai rendre le lendemain la visite que
je n' avais pu faire la veille à ma veuve. Je
trouvai cette dame avec deux autres de ses
amies, qu' elle avait par bienséance assemblées
chez elle, et qui, connaissant bien
nos sentimens, nous laissèrent la liberté
de nous entretenir tout bas l' un et l' autre.
J' appris de la belle bouche de mon incomparable
brune que, du premier moment
qu' elle m' avait vu, elle avait senti pour
moi ce que ses autres amans tâchaient en
vain de lui inspirer. En un mot, il me fut
permis de compter que j' étais tendrement
aimé. Il n' y avait point ce jour-là de fête
au palais, leurs altesses devant honorer de
leur présence un mariage important qui
se faisait en ville. Ma visite en fut plus
longue. Qu' il m' échappa
de discours passionnés ! Qu' on m' adressa de paroles
obligeantes ! Que nous fûmes contens l' un de
l' autre, ma veuve et moi !
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Je revins à mon hôtellerie assez tard.
J' étais tout confit en amour, et si plein de
belles idées, qu' à peine pouvais-je parler.
Sayavedra me laissa quelque temps plongé
dans une si charmante ivresse ; mais, voyant
qu' il était de mon intérêt de la dissiper, il
me dit : mon cher maître, vous vous endormez
un peu dans la prospérité de vos
affaires amoureuses. Vous ne faites pas réflexion
que nous sommes ici dans une ville
de passage. Vous pourrez rencontrer quelqu' un
qui reviendra de Rome et qui vous
reconnaîtra : vous courez risque à chaque
instant d' être découvert. Croyez-moi, brusquez
l' aventure. Sachez promptement de
votre maîtresse jusqu' où votre fortune peut
aller, et ne perdez plus de temps à filer
l' amour.
La prudence de mon confident me fit
rentrer en moi-même, et m' obligea de retourner
le jour suivant chez ma veuve, dans
la résolution de lui proposer de l' épouser.
J' avais peur de gâter tout par trop de précipitation,
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et ce ne fut qu' en tremblant
que je la pressai de hâter mon bonheur.
Cependant, bien loin de se révolter contre
le désir impatient que je lui témoignais
d' être son époux, elle me dit franchement
que, ses intentions étant conformes aux
miennes, elle n' avait pas dessein de tirer
les choses en longueur. Voyez au plus tôt
mes parens, poursuivit-elle ; demandez
leur agrément ; et quand vous vous serez
acquitté de ce devoir, je ferai le reste.
Transporté d' amour et de joie d' avoir son
aveu, qui était le principal, je me jetai à
ses genoux, et, lui prenant une main qui
ne se refusa point à mon transport, je la
baisai avec ardeur ; ensuite je conjurai la
dame d' agréer, comme pour sceller sa promesse,
une petite bague que j' avais au
doigt : c' était un assez joli diamant fort
bien monté. Elle l' accepta en me le laissant
mettre à un de ses doigts, à condition
que j' en recevrais d' elle un autre
qu' elle alla prendre dans son cabinet, et
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qui était d' un plus grand prix que le mien.
On eût dit, après cela, que nous étions
déjà mariés, tant nous devînmes familiers.
Je ne sais pas même si dès ce jour-là
je ne me fusse pas rendu maître du logis,
si j' eusse été plus hardi. Mais, outre que
je craignais de lui déplaire en faisant paraître
de coupables désirs, j' avais trop d' amour
et trop de respect pour être capable
d' une pareille témérité.
Lorsqu' à mon retour de chez ma veuve
j' appris à Sayavedra le résultat de mon
dernier entretien avec elle, et que je lui
montrai le gage qu' elle m' avait donné de
sa parole, il en pleura de joie. Courage !
S' écria-t-il, vous avez le vent en poupe ;
vous allez à toutes voiles, vous entrerez
bientôt dans le port. Ne manquez pas dès
demain de visiter les parens de cette bonne
dame ; je suis persuadé qu' ils vous accorderont
leur consentement. C' est à quoi il
n' était pas nécessaire de m' exhorter. Ma
maîtresse m' avait nommé les plus considérables
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et bien instruit de leurs caractères,
afin que je pusse me régler là-dessus. Il
y en avait deux avec qui j' avais déjà fait
connaissance ; ils étaient à peu près de mon
âge. J' aurais bien répondu de l' agrément
de ceux-là. Je craignais seulement certains
barbons graves et flegmatiques, gens qui,
ne faisant rien que par compas et par mesure,
voudraient me mener par un chemin
fort long ; ce qui ne vaudrait pas le diable
pour moi, qui avais tant d' intérêt à finir
promptement cette affaire. Je vis donc dès
le matin les parens en question. Les deux
jeunes me dirent sans façon qu' ils approuvaient
fort ma recherche, si elle était agréable
à leur cousine. Il n' en fut pas ainsi des
oncles, qui me répondirent que la chose
regardait toute la famille ; qu' ils s' assembleraient
au premier jour, et que je ne
tarderais guère à savoir ce qu' ils auraient
résolu. Rien n' était plus prudent, et je ne
pouvais trouver ce procédé mauvais, quelque
chagrin qu' il me causât.
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Je rendis compte l' après-dîner à ma veuve
de toutes ces visites. Elle me dit qu' elle s' était
bien attendue à la réponse qui m' avait
été faite, et que nous pouvions toujours
par provision régler toutes les cérémonies
de notre mariage, nous promettant de le
célébrer avec toute la pompe convenable à
des personnes de notre naissance, et ne
doutant nullement que leurs altesses ne
nous fissent l' honneur d' assister à nos noces.
Au bout de trois jours, il vint chez moi
deux des principaux parens de ma future
pour m' apprendre le résultat de leur délibération
touchant ma recherche. Ils me
dirent qu' ils envisageaient le dessein que
j' avais sur leur parente comme une chose
très-honorable pour leur famille ; qu' ils me
priaient toutefois de trouver bon qu' ils
exigeassent de moi, seulement pour agir avec
plus de bienséance, que je fisse intervenir
là-dedans m l' ambassadeur mon oncle ;
que son éminence n' avait qu' à en écrire un
mot au grand-duc, et une petite lettre de
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politesse à toute la famille pour lui demander
son aveu. Je me sentis terriblement
ému à ce discours ; et faisant tous
mes efforts pour leur cacher le trouble qui
m' agitait, je leur répondis avec une effronterie
sans pareille que, s' il ne fallait que
cela pour les contenter, ils seraient bientôt
satisfaits ; que je leur promettais des lettres
de l' ambassadeur pour tous les parens,
tant en général qu' en particulier ; qu' à l' égard
du grand-duc, son altesse recevrait
par la première poste un paquet par lequel
mon oncle, à qui j' avais déjà mandé mes
intentions, la supplierait de les favoriser
en m' accordant là-dessus sa protection.
Ces messieurs, très-contens de mes promesses,
prirent congé de moi en attendant
qu' ils en vissent l' effet.
Me voilà bien avec ces lettres et cette
entremise de l' ambassadeur. Je n' aurais eu
qu' à le prier par une lettre de vouloir bien
faire ma fortune en m' avouant pour son
neveu ; Dieu sait de quelle manière son
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éminence m' eût fait traiter à Florence par
le grand-duc, et dans quels beaux termes
il m' eût recommandé à son altesse. Aussi
je ne fus nullement tenté de prendre ce
parti. J' aimai beaucoup mieux, et c' était
la seule ressource qui me restait, faire une
dernière tentative auprès de ma maîtresse
pour l' engager à m' épouser brusquement.
Je courus donc chez elle aussitôt que ses
vieux parens m' eurent quitté. Je l' abordai
d' un air triste ; et, après lui avoir conté ce
qui s' était passé entre eux et moi, je lui
dis que par là je me voyais condamné à
mourir d' impatience et d' ennui. Ce retardement,
me dit ma veuve, ne sera pas si
considérable que vous vous l' imaginez. Pardonnez-moi,
madame, m' écriai-je avec
émotion. Je disposerai facilement l' ambassadeur
à écrire en ma faveur au grand-duc
et à vos parens : j' ose vous assurer
qu' il aura cette complaisance pour son neveu ;
mais, vous le dirai-je, son caractère me
fait trembler : c' est un homme
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trop prudent et trop délicat pour ne vouloir
pas auparavant s' informer de votre famille
et de vous-même, madame, permettez-moi
de vous le dire. Il aura peur que ce ne soit
quelque fol amour de jeune homme. Ces
sortes d' informations demandent un temps
qui me paraît infini, et cela me met au
désespoir. Là-dessus, pour l' attendrir, je
lui exprimai ma douleur dans des termes
dont je ne puis à présent me souvenir ; car,
lorsque le coeur parle et qu' un amant dit
ce qu' il sent, il parle bien mieux que quand
il ne fait qu' un récit de ce qu' il a senti.
Je me souviens seulement que ma tendre
veuve fut touchée de la peinture que je
lui fis des tourmens que me faisait souffrir
par avance la longue attente qui me
menaçait. La dame, qui peut-être n' avait
pas moins d' impatience que moi de se voir
attachée au joug d' un hymen qui la flattait,
me dit, pour me consoler, qu' elle ne
dépendait point absolument de ses parens ;
que tout ce qu' elle en avait fait n' était que
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par pure bienséance. Donnez-moi trois
jours, ajouta-t-elle, pour gagner les parens
qui se sont montrés favorables ; et si
par malheur je les trouve tous contraires à
mon dessein, nous ne laisserons pas de
nous marier en attendant qu' eux et monsieur
l' ambassadeur aient fait à loisir leurs
enquêtes. Pouvais-je entendre des paroles
plus douces et plus positives ? Tous mes
sens en furent enchantés. Enfin ma sensibilité
parut telle, que la dame, se sentant
elle-même dans un grand désordre, m' aurait
volontiers fait grâce des trois jours
dont elle différait ma félicité.
Qui croirait qu' un jour si agréable pour
moi fut suivi du plus malheureux de ma
vie ? Le lendemain m' étant levé pour aller à
la messe à l' annonciade, qui est la plus belle
église de la ville et le rendez-vous du beau
monde, j' y rencontrai un jeune parent de
ma veuve. C' était un de ceux qui n' étaient
pas difficultueux. Je le saluai, et nous
commençâmes insensiblement à nous entretenir
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de mon mariage futur avec sa
cousine. Au milieu de la conversation, un
pauvre, que j' avais déjà renvoyé deux fois
sans le regarder, vint pour la troisième me
demander l' aumône. Préoccupé comme je
l' étais d' un entretien qui m' intéressait, je
m' impatientai, et donnant assez rudement
de mon gant sur le visage de ce mendiant
importun : vilain gueux, lui dis-je, ne
veux-tu pas me laisser en repos ? Ce pauvre,
qui s' attendait à un autre traitement
de ma part, me répondit dans ces termes :
" monsieur Guzman, si tout le monde vous
avait reçu de même lorsque vous étiez mon
camarade, vous ne trancheriez pas tant du
grand seigneur aujourd' hui. " à la voix de
cet homme, dont j' entendis distinctement
les paroles, je jetai la vue sur lui, et je le
reconnus pour un pauvre qui avait été un
de mes plus chers confrères dans le temps
que j' étais à Rome dans la confrérie des
gueux. Je rougis, je pâlis dans le moment,
et lançai sur lui des regards où ma rage
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était peinte. Bien loin de craindre ma colère,
il me rit au nez, me fit la grimace,
et se retira en me disant des injures entre
ses dents. Quelques cavaliers qui étaient
autour de nous, parmi lesquels il y avait
un de mes rivaux, ayant ouï de quelle façon
le pauvre m' avait apostrophé, et remarquant que
j' en étais tout déconcerté,
en furent extrêmement surpris. Mon rival,
qui avait plus d' intérêt que les autres à
approfondir cet incident, suivit le gueux
sans faire semblant de rien, et le joignit à
la porte de l' église, où il s' était arrêté. Il le
prit en particulier ; et après lui avoir coulé
dans la main quelque monnaie, il lui demanda
s' il me connaissait bien pour m' avoir
osé dire ce qu' il m' avait dit. Le pauvre,
encore indigné contre moi, lui raconta
l' histoire depuis mon entrée dans Rome jusqu' à
ma sortie de chez l' ambassadeur d' Espagne.
Quel plaisir pour le cavalier qui l' écoutait !
C' était celui de mes rivaux qui était
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le plus en droit de prétendre à la main de
ma veuve. Charmé d' avoir appris de si belles
choses de moi, il fit encore quelque libéralité
au pauvre, lui dit de le venir trouver
l' après-midi pour prendre un habit
qu' il lui voulait donner, et lui conseilla ensuite
de se retirer, de crainte que je ne le
maltraitasse, pour me venger de l' affront
qu' il m' avait fait en pleine église. Pour lui,
il revint auprès du parent de la veuve ; et le
voyant seul, parce que, dans le trouble où
étaient mes esprits, j' avais jugé à propos
de le quitter, il l' aborda, et, brûlant d' impatience
de lui parler de moi, il ne put
s' empêcher de lui faire part du détail dont
le mendiant venait de le régaler. Le parent,
fort étourdi de cette nouvelle, se contenta
de lui dire qu' il ne pouvait ajouter foi au
récit du pauvre, qui, selon toutes les apparences,
me prenait pour un autre.
Les deux cavaliers sur cela se séparèrent,
le parent avec quelque soupçon que je n' étais
pas ce que je semblais être, et mon
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rival triomphant d' avoir fait une découverte
qui devait le débarrasser du plus dangereux
de ses compétiteurs. Il était alors onze heures
et demie, et par conséquent il y avait
beaucoup de monde chez son altesse, qui
était près de se mettre à table. On y vit
bientôt arriver mon rival, qui, se mêlant
parmi les courtisans qu' il jugea les plus
jaloux de la faveur où j' étais auprès de
leurs altesses, leur conta toute l' aventure
d' un air mystérieux, les priant de la tenir
secrète. Mais ce n' était que pour mieux
les engager à la répandre ; ce qu' ils eurent
en effet si grand soin de faire, qu' en moins
d' un quart d' heure le grand-duc en fut informé.
Ce prince n' en fit que rire d' abord ;
et, ayant appris que c' était un de mes rivaux
qui faisait courir ce bruit, il le regarda
comme une fable inventée par un amant
jaloux et troublé par son désespoir. Néanmoins,
suivant sa prudence ordinaire, il
voulut éclaircir le fait. Après toutes les
bontés que la princesse et lui avaient eues pour
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moi, il n' avait garde de n' y pas prendre un
fort grand intérêt. Il ordonna qu' on lui
amenât secrètement le gueux qui disait me
connaître, afin qu' il pût l' entendre lui-même.
Pour lui obéir, on alla chercher le
mendiant, que le duc, caché derrière un
paravent, ouït sans en être vu. Quand ce
prince eut attentivement écouté la belle
narration que le pauvre fit de mes aventures,
il donna ordre qu' on le mît en prison,
et qu' on l' y traitât bien, avec défense de
le laisser parler à personne, jusqu' à ce qu' il
eût approfondi cette affaire.
Si pendant ce temps-là je n' étais pas
tout-à-fait tranquille, du moins je n' avais
aucun soupçon de la nouvelle face que prenait
ma fortune. Il est vrai que le cruel
événement du matin m' avait très-mortifié ;
mais je comptais qu' en donnant quelque
argent au gueux, je l' obligerais à sortir de
la ville ou bien à se taire. J' étais même retourné
à l' église après la messe, dans l' espérance
de le rencontrer ; et ne l' ayant plus
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retrouvé là, j' avais remis au lendemain à
l' apaiser. Pour les paroles qui lui étaient
échappées contre moi, j' avais résolu de les
tourner en raillerie, si quelqu' un s' avisait
de m' en parler, et de les faire passer pour
une insolence qui m' avait été dite par un
misérable que j' avais un peu maltraité ;
enfin je n' y songeais déjà presque plus, et
je me rendis l' après-dîner au palais à mon
heure ordinaire. Je me présente pour voir
le duc ; on me dit qu' il est occupé dans son
cabinet. Je vais à l' appartement de la duchesse ;
j' apprends qu' elle est un peu indisposée,
qu' elle ne verra personne ce jour-là,
et que le soir il n' y aura aucune fête. Tout
cela me parut si naturel, que je n' y fis aucune
réflexion ; et, consolé d' avoir perdu
mes pas du côté de leurs altesses par l' espérance
de passer le reste du jour avec ma
veuve, je vole chez elle. Je trouve à sa porte
les laquais de ses vieux parens. Je juge
qu' il y a grande assemblée dans sa maison,
et que c' est au sujet de notre mariage. Je
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n' y veux point entrer, de peur de troubler
leur conférence. Je passe outre, et, ne sachant
que devenir, je retourne à mon hôtellerie.
J' attendis là deux heures la fin de
ce conseil de famille ; après quoi j' envoyai
mon confident chez ma maîtresse pour lui
en demander le résultat. On dit à Sayavedra
qu' elle était sortie. Il y retourna une
heure après, et on lui dit qu' elle ne pouvait
parler à personne.
Pour le coup je tirai de là un fort mauvais
augure ; je devins la proie du chagrin
et de l' inquiétude. Mon écuyer s' efforçait
en vain de me consoler ; toutes les raisons
dont il se servait pour me rassurer l' esprit
cédaient aux réflexions qu' une juste crainte
m' inspirait. Je me couchai ce soir-là sans
souper, et je me levai le jour suivant sans
avoir pris un moment de repos. J' allais envoyer
chez ma veuve pour savoir à quelle
heure je pourrais l' entretenir, lorsque mon
hôte vint m' annoncer deux cavaliers que je
connaissais, et qui souhaitaient, dit-il, de
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me parler d' une affaire de la dernière conséquence.
Je répondis qu' ils pouvaient entrer. Ces messieurs
se présentèrent devant
moi d' un air très-sérieux, et l' un
des deux, m' adressant la parole, me
dit : " nous venons ici, comme vos amis,
vous avertir qu' il s' est répandu, tant à la
cour que dans la ville, d' étranges bruits
de votre seigneurie. Vous n' êtes, dit-on,
rien moins qu' un homme de qualité. On
vous accuse d' avoir joué à Rome de très-vilains
personnages. En un mot, vous avez
été domestique de l' ambassadeur dont vous
voulez passer pour parent. Nous ignorons,
poursuivit-il, si le grand-duc est informé
de tout ce qu' on dit de vous ; mais nous
vous conseillons de ne point paraître au
palais que vous n' ayez fait vos diligences
pour avoir des attestations qui prouvent la
fausseté de ces bruits qui vous déshonorent. "
tandis que ce cavalier me tenait ce
discours mortifiant, j' étais dans un état
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pitoyable ; je pensai m' évanouir, et la voix
me manqua lorsque j' entrepris de faire mon
apologie. Je répondis pourtant que je n' aurais
jamais cru que mes ennemis eussent
poussé si loin la calomnie ; que je prendrais
la poste avant la fin de la journée, et que
j' irais moi-même chercher à Rome plus de
témoignages qu' il n' en fallait pour confondre
la malice de mes envieux. Les deux cavaliers
applaudirent à ma résolution, et se
retirèrent pour aller rapporter cet entretien
au duc : car c' était par ordre de ce
prince qu' ils m' étaient venus voir, quoiqu' ils
m' eussent témoigné que c' était par
amitié pour moi. Ils ne furent pas hors de
ma chambre, que mon confident y entra.
Il lut sur mon visage les affligeantes nouvelles
que j' avais à lui apprendre, et il fut
dans la dernière désolation quand je lui
contai mon malheur. Cependant, loin de
se laisser abattre comme moi à la mauvaise
fortune, il se roidit contre elle, et s' armant
d' une fermeté qui m' étonna : mon maître,
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me dit-il, c' est à présent qu' il faut montrer
du courage. Devez-vous être surpris qu' en
jouant un rôle si délicat aux yeux de tout
le monde, il arrive un contre-temps qui
rende triste le dénoûment de la comédie ?
Pour moi, je m' y suis bien attendu. Mais,
après tout, notre chute n' est pas si grande
que nous ne puissions nous relever. On
nous laisse la campagne libre : cela est heureux.
Profitons du temps ; sortons promptement
de l' état de Florence, et allons faire
ailleurs à loisir sur ce revers de fortune des
réflexions qu' on pourrait nous faire faire
ici plus désagréablement.
Ces raisonnemens sensés retirèrent mon
esprit de l' accablement où il était ; je pensai
qu' en effet j' étais moins malheureux
que je ne devais l' être. Je dis à Sayavedra
que ses conseils étaient trop prudens pour
ne les pas suivre, et que, si nous pouvions
partir dans une heure par la poste, nous
ferions un coup de partie. La chose est
très-possible, me répondit-il : nous avons
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vendu votre cheval ; nous ne sommes point
sans argent ; il n' y a qu' à louer des chevaux
et nous mettre en chemin ; reposez-vous
sur moi du soin de tout préparer
pour notre départ. Hé bien, repris-je,
mon ami, fais donc tout ce que tu jugeras
à propos de faire. Hélas ! Ajoutai-je avec
un profond soupir, je partirais content si
je voyais encore une fois ma belle veuve.
Je m' attendais à trouver Sayavedra s' opposer
fortement à mon envie : tout au contraire,
il eut la complaisance de me dire
qu' il me procurerait cette satisfaction lorsque
nous serions prêts à monter à cheval.
Dans le temps que je témoignais à mon
confident que j' étais charmé d' avoir en
lui un homme tout dévoué à mes volontés,
l' hôte monta pour me dire qu' une demoiselle
me demandait. Je fus d' abord effrayé,
car tout me faisait peur dans la situation
où j' étais ; cependant je me rassurai en
reconnaissant dans cette demoiselle une
suivante de ma veuve. Cette fille me remit
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un billet de sa maîtresse où il n' y
avait que ces mots : je vous attends chez
ma cousine pour vous communiquer des
choses de la dernière importance. Adieu .
Je dis à la soubrette que je serais dans un
moment chez la parente en question, et
quand elle fut sortie, me tournant vers
Sayavedra : voilà, m' écriai-je, tout ce
que je désirais. Je sais bien qu' il m' en coûtera
cher pour soutenir la conversation
d' une dame que j' adore et que je vais quitter
pour jamais : il n' importe ; je veux la
voir, dussé-je en mourir de douleur. Je
chargeai donc de tout mon fidèle écuyer,
qui me dit : soyez tranquille sur les opérations
que je dois faire, et soyez assuré
que dans une heure et demie, tout au plus
tard, je serai avec des chevaux de poste
aux environs de la maison où vous allez.
Les choses ainsi réglées entre Sayavedra
et moi, je me rendis à l' endroit où ma
veuve m' attendait. Dans quel état s' offrit-elle
à ma vue ! Dans un déshabillé où il y
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avait plus de désordre que de négligence :
elle était pâle, défaite, et ses yeux paraissaient
encore humides des pleurs qu' elle
avait versés ; enfin il semblait que ce fût
une autre personne. De mon côté, je n' étais
pas moins changé qu' elle. Aussitôt que
sa parente m' aperçut, elle sortit d' un cabinet
où ces deux dames s' entretenaient,
et se retira dans sa chambre pour me laisser
en liberté avec ma veuve, qui commença
par répandre des larmes en me regardant : savez-vous,
me dit-elle, toutes
les infamies qu' on fait courir de vous dans
Florence ? Oui, madame, lui répondis-je
d' un air fort mortifié : les noires calomnies
que mes ennemis veulent employer
pour me perdre sont venues jusqu' à moi ;
et dans une heure je pars pour Rome, d' où
je serai de retour dans cinq ou six jours,
avec des certificats qui confondront ces
calomniateurs. Ces paroles la consolèrent
un peu. Elle me conta tout ce que ses
parens lui avaient dit de ce gueux, les horribles
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discours qu' il avait tenus à toutes
les personnes qui s' étaient avisées de l' interroger,
et elle finit par la curiosité que
le grand-duc avait eue d' entendre ce malheureux.
Je laissai parler la dame, tant qu' il lui
plut, sans l' interrompre ; car j' étais si troublé
de cette aventure, que je ne pouvais
rien dire que de fort mal à propos. Je levais
les épaules, je poussais de longs soupirs
en regardant le ciel, et je faisais mille
démonstrations qui lui persuadaient mieux
la fausseté de ces bruits que toute l' éloquence
humaine n' aurait pu faire. Ne vous
affligez point ainsi sans modération, me
dit-elle tendrement ; je vous ai aimé sans
vous connaître ; et quand vous ne seriez
pas ce que je crois que vous êtes, je sens
que je ne laisserais pas de vous aimer encore.
Je n' aurais peut-être pas remarqué
dans un homme du commun les agrémens
qui m' ont frappée en vous : l' orgueil de
ma naissance ne m' aurait pas du moins
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permis d' y attacher mes regards ; mais,
puisqu' ils m' ont une fois su toucher, ils ne
peuvent plus perdre leur privilége. Enchanté
d' un sentiment si généreux, je tombai
dans une défaillance qui fit craindre
pour ma vie ; et peu s' en fallut que ma
tendre veuve ne s' évanouît aussi. à peine
eut-elle la force d' appeler sa cousine, qui,
se trouvant embarrassée entre nous deux,
fut obligée d' emprunter le secours de la
suivante de ma maîtresse. Un instant après
que ces deux filles m' eurent fait reprendre
mes esprits, on m' avertit que mon valet
de chambre m' attendait à la porte, et que
les chevaux étaient prêts. Je compris alors
ce que c' est que d' aimer, et de quelle douleur
on est pénétré quand il faut se détacher
de l' objet de son amour. Jamais adieux
n' ont été plus touchans.
Je sortis de chez la cousine de ma veuve
si occupé de mon affliction, que, sans voir
Sayavedra que je rencontrai à la porte, je
passai devant lui sans rien dire. Il me suivit ;
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et, s' apercevant que je ne savais ce
que je faisais dans l' état où ma passion
me réduisait, il me parla, me fit un peu
rentrer en moi-même, et me conduisit où
nos chevaux nous attendaient. Je sautai
légèrement en selle, et, sans desserrer les
dents, je courus la première poste. à la
seconde, mon écuyer me demanda pourquoi
nous enfilions la route de Rome, et
si j' avais envie d' y retourner. Je lui répondis
que j' étais bien aise, et pour cause,
qu' on me crût sur le chemin de cette ville,
et qu' à la troisième poste nous nous arrêterions
pour nous consulter sur ce que nous
avions à faire.
LIVRE 4 CHAPITRE 7
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Guzman prend le chemin de Bologne, dans
l' espérance de rencontrer dans cette ville
Alexandre Bentivoglio, son voleur, et de le
poursuivre en justice.
Lorsque nous fûmes arrivés à la troisième
poste, nous y fîmes une pause pour prendre
de la nourriture et du repos, deux
choses dont j' avais un extrême besoin,
puisque depuis vingt-quatre heures je n' avais
ni mangé ni dormi. Après cela nous tînmes conseil,
mon confident et moi, sur
ce qu' il nous convenait de faire.
Il me semble, dis-je à Sayavedra, que
nous devons, sans balancer, aller à Bologne.
J' ai un pressentiment que nous y rencontrerons
Alexandre Bentivoglio ; et si je
suis assez heureux pour le trouver, je ne
doute point que, par accommodement ou
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par la voie de la justice, je ne recouvre
une bonne partie de mes effets. J' approuve
votre idée, me répondit mon confident ;
louons des chevaux et partons pour Bologne.
Mais permettez-moi, s' il vous plaît,
de vous représenter les périls où je m' expose
en paraissant dans cette ville. Je crois
comme vous qu' Alexandre y est ; et si pour
mon malheur il me voit, il voudra savoir
ce qui m' amène à Bologne. S' il apprend
que j' y suis venu avec vous, il devinera
votre dessein et prendra la fuite, ou bien
il pourra me faire assassiner. Ce n' est pas
tout, ajouta-t-il, je ne saurais vous rendre
service dans cette affaire sans courir
risque de me perdre, puisqu' il faudra que
je me constitue prisonnier ; et quand une
fois je serai en prison, je n' en sortirai jamais
peut-être sans une grâce du ciel toute
particulière.
J' entrai dans les raisons de Sayavedra,
et nous convînmes qu' il ne se montrerait
pas dans les rues de Bologne ; qu' il se tiendrait
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caché dans l' hôtellerie où nous serions
logés, et ne se mêlerait nullement de mon
procès, supposé que j' en eusse un : aussi-bien
je ne croyais pas avoir besoin de lui
pour faire condamner mon voleur à me
restituer du moins une partie de mon bien.
Mon confident, rassuré par cette condition,
parut tout prêt à me suivre. Nous nous mîmes
aussitôt en chemin sur des chevaux de
louage, et le lendemain, sur la fin du jour,
nous arrivâmes à Bologne. Nous descendîmes
à une hôtellerie où il y avait quelques
étrangers que différentes affaires avaient
attirés dans cette ville. Je soupai avec eux,
et je me retirai de bonne heure dans une
chambre assez propre que Sayavedra avait
eu soin de me faire préparer. Je dormis
peu, n' étant occupé que de mon fripon
d' Alexandre ; et je me levai de grand matin,
dans l' intention de m' informer si par
hasard il n' était pas dans le pays. Je sortis
donc tout seul, et je me promenai pendant
un quart d' heure dans les rues. Comme
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je passais devant la grande église, je jetai
la vue sur cinq ou six jeunes gens qui
étaient à la porte, et j' en remarquai parmi
eux un dont l' habit me fit soupçonner que le
cavalier qui l' avait sur le corps pouvait être
l' homme que je cherchais. Je me défiai d' abord
du rapport de mes yeux ; mais, après
un long examen, je reconnus, à n' en pouvoir
douter, que cet habit était celui dont
un officier napolitain m' avait fait présent
pour quelque service que je lui avais rendu
auprès de l' ambassadeur.
Je me sentis alors si transporté de rage
de voir ce voleur paré de mes dépouilles,
que je fus tenté, dans mon premier mouvement,
de le joindre et de lui passer mon
épée au travers du corps. Néanmoins, par
bonheur pour lui, et peut-être encore plus
pour moi, il vint une foule de réflexions
judicieuses s' opposer à ma fureur. Doucement,
me dis-je à moi-même, ne sois pas
si violent ; laisse vivre ce pendard : s' il vit,
il pourra payer ; si tu le tues, ce sera toi
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qui paieras. D' ailleurs ces jeunes gens qui
sont avec lui pourraient bien prendre son
parti ; et quand cela n' arriverait pas, souviens-toi
que c' est un grand spadassin avec
qui tu n' aurais pas trop beau jeu. De demandeur
que tu es, ne te rends pas défendeur. Ayant
donc connu la folie que
je voulais faire, en m' exposant à perdre
tout le fruit de mon voyage par mon emportement,
je m' en retournai à l' hôtellerie
pour prier mon hôte de me donner la
connaissance de quelque homme intelligent
dans la procédure. Il envoya chercher
aussitôt un solliciteur de procès qui demeurait
dans son voisinage, et qui, pour
un homme de son métier, avait bien de
l' honneur et de la probité. Je demandai
d' abord à ce solliciteur s' il connaissait un
certain Alexandre Bentivoglio, fils d' un
avocat. Il me répondit qu' il n' y avait personne
dans le territoire de Bologne qui ne
connût le père et le fils. N' êtes-vous pas,
lui répliquai-je, de leurs parens ou de
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leurs amis ? Non, dieu merci, me repartit-il
avec précipitation, quoiqu' ils soient
d' une condition plus relevée que la mienne,
je serais bien fâché d' avoir des parens ou
des amis de leur caractère.
Après avoir fait ces deux questions, ce
me semble assez prudemment, je racontai
l' histoire du vol de mes coffres. Le solliciteur
m' écouta d' un grand sang-froid, et
comme un homme qui n' était point du
tout surpris de ce que je lui disais. Il m' avoua
même que dans Bologne on était accoutumé
à entendre les exploits du sieur
Alexandre, qui n' en faisait point d' autres
qui ne fussent de la nature de celui dont
je venais de parler ; mais je ne sais, continua-t-il,
si, quand vous aurez intenté un
procès à votre voleur, vous en serez plus
avancé. Il a pour père un terrible mortel,
qui s' est mis au-dessus des lois par la
méchanceté de son esprit, et que tous les
habitans de cette ville craignent comme le
feu. Je vous conseillerais plutôt de faire
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parler secrètement à ce redoutable père,
qui peut-être aimera mieux en venir à un
accommodement que de souffrir que cette
affaire éclate ; c' est le meilleur moyen dont
vous puissiez vous servir pour rattraper une
partie de ce que vous avez perdu. Je répondis
au solliciteur que j' étais fort de son
avis, et qu' outre l' aversion que j' avais
pour les procès, je jugeais bien que je ne
gagnerais pas grand' chose à poursuivre un
voleur qui se trouvait fils d' un homme pareil
à celui qu' il venait de me dépeindre.
Je le pressai ensuite de se charger de cette
commission lui-même ; et comme il témoignait
de la répugnance à se mêler d' une
affaire désagréable à l' avocat Bentivoglio,
je lui promis une bonne récompense, s' il
pouvait réussir. Il ne put tenir contre cette
promesse, et sur-le-champ il eut le courage
d' aller chez le père du sieur Alexandre.
Mon solliciteur ne tarda pas à revenir. Il
avait l' air si peu content, qu' il ne fut pas
difficile de deviner qu' il avait perdu sa
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peine. Aussi me dit-il que le superbe avocat
l' avait fort mal reçu ; qu' au lieu de
vouloir s' accommoder, il avait pris au
point d' honneur la proposition qu' on lui
en avait faite ; qu' il s' en tenait tellement
offensé, qu' il semblait que je fusse le voleur,
et son fils le volé ; qu' enfin il avait
vomi feu et flamme contre moi. Je me déterminai
donc, puisqu' on m' y forçait, à
implorer le secours de la justice. Le solliciteur
me pria de l' excuser s' il refusait de
m' être de quelque utilité dans cette affaire,
attendu que le père de ma partie l' avait
menacé de l' envoyer à l' hôpital avec toute
sa famille, s' il apprenait qu' il me rendît
directement ou indirectement le moindre
service. Du moins, lui dis-je, enseignez-moi
le nom et la demeure de quelque bon
jurisconsulte. Il balançait à me faire ce
plaisir, tant il craignait les Bentivoglios :
mais, remarquant que je tirais de l' argent
de ma poche pour payer les pas qu' il avait
faits pour moi, il me nomma un avocat
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très-habile, honnête homme même, et de
plus ennemi secret de mes parties, en me
suppliant de ne dire à personne qu' il me
l' eût indiqué.
J' allai trouver cet avocat, à qui je fis
aussi un détail du vol fait à Sienne. Il prit
la parole lorsque j' eus achevé de parler.
Toute la ville de Bologne, me dit-il, sait
déjà cette aventure. Alexandre est revenu
chargé d' habits qu' il a fait ajuster à sa
taille, et qu' il dit avoir gagnés à Rome
à un jeune espagnol. Personne n' ignore à
quel jeu. Ne perdez pas de temps, ajouta-t-il,
poussez vigoureusement cette affaire :
je ne doute pas qu' on ne vous rende justice,
quelques mouvemens que le père Bentivoglio
puisse se donner pour qu' on vous
la refuse. Je dis à mon avocat que je le conjurais
de prendre mes intérêts en main ;
que j' avais ouï vanter ses lumières et son
intégrité ; que j' étais convaincu qu' il
n' oublierait rien de tout ce qu' il fallait faire
pour que je n' eusse pas lieu de me repentir
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d' être venu à Bologne. Il me répondit
qu' il y allait travailler fort sérieusement,
que je n' avais qu' à faire un petit tour en
ville, et revenir chez lui dans trois heures.
Je n' y manquai pas, et il me montra effectivement
une requête bien dressée. Mon affaire
y était exposée en beaux termes,
et si clairement, que j' en fus très-satisfait.
Nous allâmes tous deux la présenter au
magistrat qu' on appelle el oydor del torron ,
l' auditeur de la tour ; c' est le juge
ou le lieutenant-criminel. Plus j' observais
mon avocat, et plus je m' apercevais qu' il
s' y portait de bonne grâce, autant pour
soutenir mon droit, que pour chagriner
son confrère Bentivoglio. Mais soit que celui-ci
eût été averti de mon dessein par le
solliciteur, soit qu' il fût grand ami de
l' auditeur et du greffier, je n' eus pas sitôt
donné ma requête qu' il en fut informé, et
qu' il porta plainte contre moi devant le
même juge, disant que j' attaquais la réputation
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de son fils et diffamais sa maison ;
et non-seulement il prétendait que je lui
fisse réparation d' honneur, il demandait
encore que je fusse condamné à une peine
afflictive. Ce n' est rien que cela, me dit
mon avocat : si Bentivoglio n' a pas d' autre
plat de sa façon à nous servir, nous devons
peu le craindre. Nous ferons réponse
à ses plaintes quand l' auditeur aura répondu
à notre requête. Ce que ce juge fit,
de quelle manière, grand dieu ! En ordonnant
que dans trois jours, pour tout délai,
je produirais mes preuves du vol dont
j' accusais le seigneur Alexandre Bentivoglio.
Quand j' aurais envoyé un homme en
poste à Sienne pour y lever les informations
qui y avaient été faites, il n' aurait pu être
de retour à Bologne en si peu de temps.
Monsieur l' auditeur ne pouvait l' ignorer,
puisque j' avais allégué dans ma requête
que c' était de Sienne que j' attendais mes
plus fortes preuves. Mon avocat, pour pousser
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ce juge, lui remontra, par une seconde
requête, qu' il était contre l' usage de prescrire
un temps au demandeur ; et par là
du moins il espérait obtenir un terme plus
raisonnable. Il fut trompé dans son attente.
Ne pouvant plus, après cela, douter
de la bonne intelligence qui régnait
entre l' auditeur et l' homme de bien à qui
j' avais affaire, il me dit, en rougissant de
honte de l' injustice effroyable qu' on me
faisait dans son pays : je n' ai plus d' autre
conseil à vous donner que de vous éloigner
de cette ville ; il n' y fait pas bon pour vous.
Je ne vois que trop, par le tour malin
qu' on vous a joué, que vous n' y feriez que
perdre du temps, de la peine et de l' argent ;
encore ne sais-je, continua-t-il en branlant
la tête, si vous en seriez quitte à si
bon marché. Vous êtes étranger, et l' on
croit ici que tout est permis contre les personnes
d' une autre nation que l' italienne.
Cela n' est pas possible, m' écriai-je d' un
ton qui ne découvrait que trop l' agitation
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de mon âme ; sommes-nous donc ici chez
des barbares ? Encore parmi les barbares,
me répondit-il, on suit les lois naturelles,
au lieu que dans ce pays-ci l' on n' en connaît
aucune. Je vous le répète encore, poursuivit-il,
mon avis est que vous ne vous
arrêtiez pas plus long-temps dans cet endroit
du monde où les principaux officiers
de justice sont si peu scrupuleux, qu' ils
peuvent faire passer un coupable pour un
innocent, et traiter un innocent comme un
coupable. Je promis à mon avocat que dès
le jour suivant je ne manquerais pas de
faire ce qu' il me conseillait. Je le remerciai
des peines et des soins qu' il avait bien
voulu prendre pour moi, et je tirai ma
bourse pour le payer grassement ; mais il
me déclara qu' il ne recevrait rien. Vous
avez assez perdu, me dit-il. Si j' acceptais
quelque argent de vous, je croirais mériter
d' être confondu avec ceux dont vous avez
sujet de vous plaindre ; d' ailleurs, je veux
qu' en quittant le séjour de Bologne vous
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soyez persuadé que, si les fripons y fourmillent,
il ne laisse pas d' y avoir quelques
honnêtes gens.
Je m' en retournai chez moi plein d' estime
pour mon avocat. Je trouvai Sayavedra, qui
n' était pas sans inquiétude ; il
craignait qu' à la fin je ne le sacrifiasse
pour ravoir mes effets. Véritablement, je
n' avais qu' à le produire en justice, je
faisais cesser les chicanes du vieux Bentivoglio.
Je n' étais pas capable d' une pareille
trahison ; je lui avais pardonné la
sienne, et il me servait avec un zèle qui
ne me permettait plus de me souvenir du
passé. Je lui dis que notre procès était fini,
quoiqu' il n' eût pas encore été jugé, et que
nous n' avions qu' à chercher fortune ailleurs ;
que je voulais partir pour Milan le
lendemain dès la pointe du jour ; qu' il n' avait
qu' à retenir des chevaux de louage et
tout mettre en état pour notre départ. à
peine eus-je donné ces ordres à Sayavedra,
qu' il entra dans l' hôtellerie une troupe de
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sergens et de recors, métier que le diable
aurait honte de faire. Ils vinrent à moi
d' abord qu' ils m' aperçurent, et, me saisissant
brusquement au collet, ils me conduisirent
en prison. J' eus beau leur demander
quel crime j' avais commis pour être
traité si indignement, ils ne me répondirent
autre chose sinon qu' on me le dirait
en temps et lieu. On me le dit en effet :
j' appris que c' était pour avoir été volé, et
que je serais bien heureux si je ne sortais
de prison que pour aller aux galères ;
que m l' avocat Bentivoglio, pour punir
l' insolence que j' avais eue de me plaindre
de son fils et de présenter deux requêtes,
qu' on devait regarder comme des libelles
diffamatoires contre la noblesse de sa race,
et en particulier contre le seigneur Alexandre,
dont tout le monde connaissait les
bonnes moeurs, avait obtenu de la justice
de m l' auditeur une permission de me faire
arrêter, en attendant qu' on me fît subir un
châtiment convenable à ma témérité.
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C' est ce que contenait une longue feuille
de papier qu' on me fit lire, et que je ne
lus pas sans lever cent fois les yeux et les
mains au ciel, au grand plaisir de mes
sergens et du geôlier, qui étaient présens
et qui riaient sous cape. Dieu sait de quoi !
Je fus là deux ou trois jours sans
voir personne que le concierge, ses valets
et ses servantes, qui m' insultaient de gaîté
de coeur, et se faisaient un jeu de mes
souffrances. Ce lieu me parut un vrai tableau
de l' enfer ; j' y serais mort de faim,
si je n' eusse pas eu de l' argent. On juge
bien que je payais fort cher tout ce que
j' étais obligé d' acheter pour vivre ; encore
fallait-il en rendre grâce au geôlier, qui,
par un excès de bonté, venait me tenir
compagnie et manger les deux tiers de
ce qu' on m' apportait ; après quoi il me
disait effrontément qu' il ne faisait pas cet
honneur aux autres prisonniers.
Sayavedra, qui pour les raisons que j' ai
dites n' osait paraître en ville et solliciter
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pour moi, faisait agir mon hôte. Celui-ci,
touché de compassion de me voir si injustement
persécuté, alla trouver mon avocat
pour l' engager à ne me point abandonner
à la malice de mes ennemis. L' avocat,
homme charitable et généreux, indigné de
la tyrannie qu' on exerçait au mépris des lois
sur un étranger sans appui, entreprit de me
servir encore, et de me tirer du moins des
griffes de ces voleurs. Il faut savoir de quelle
façon il en vint à bout. Pour prévenir un
jugement ignominieux qu' on était sur le
point de rendre contre moi, il me conseilla
de souscrire à un accommodement qui me
fut proposé de la part de mes parties, et
que je n' ai garde ici de passer sous silence.
Ils me firent signer une déclaration en
bonne forme comme je reconnaissais le seigneur
Alexandre Bentivoglio pour un gentilhomme
plein d' honneur et d' une vie irréprochable ;
que je lui demandais pardon
de l' avoir injustement accusé d' une mauvaise
action, ce que je confessais n' avoir
p201
fait qu' à la sollicitation de ses ennemis ;
enfin que je n' avais aucun sujet de me
plaindre de lui, et que je le priais de
m' accorder son amitié.
Voilà le beau tempérament qu' on trouva
pour accommoder les parties. Je n' eus pas
plus tôt signé cette déclaration contre mon
honneur et ma conscience, que je fus élargi.
Que n' aurais-je pas écrit ! Que n' aurais-je
pas fait pour sortir de prison ! Ceux qui
savent ce que c' est que d' y être m' excuseront
bien d' avoir, pour rattraper ma liberté,
reconnu un voleur pour honnête homme.
J' aurais, je crois, fait le contraire, s' il eût
fallu. Je repris le chemin de l' hôtellerie,
où Sayavedra était dans de mortelles alarmes :
il ne savait si tous les mouvemens
qu' un homme de bien comme mon avocat
pourrait se donner, et le bruit scandaleux
que mon emprisonnement faisait dans la
ville, seraient capables de me tirer du labyrinthe
où je me trouvais engagé. Ce cher
confident fut d' autant plus ravi de me revoir
p202
libre, qu' il s' y attendait moins. Tous les
messieurs qui logeaient dans l' hôtellerie
étaient prêts à se mettre à table pour dîner ;
aussitôt qu' ils me virent arriver, ils vinrent
m' embrasser en me félicitant sur ma sortie
de prison. Ils me témoignèrent la part qu' ils
avaient prise à mon malheur. Pendant tout
le repas, on ne s' entretint que de mes juges,
et chacun en fit un éloge digne d' eux. Pour
moi, je n' en parlai qu' avec beaucoup de
retenue, de peur de quelque nouvel accident.
LIVRE 4 CHAPITRE 8
p203
Guzman, se voyant hors de prison, se dispose à
partir pour Milan ; mais une occasion de gagner de
l' argent lui fait différer son départ.
J' ordonnai l' après-dîner à Sayavedra
d' aller louer des chevaux pour le lendemain.
Nous partirons, lui dis-je, pour
Milan : c' est une chose résolue. Après ce
qui vient de m' arriver, la ville de Bologne
doit me déplaire encore davantage que celle
de Florence. Tandis que mon écuyer alla
exécuter mes ordres, je me rendis chez mon
avocat pour le remercier de ma délivrance
et lui offrir ma bourse ; mais, poussant la
générosité jusqu' au bout, il me dit qu' il
ne me demandait rien autre chose que d' être
persuadé qu' il était au désespoir de ne
m' avoir pu faire tirer raison de mon voleur.
p204
Je répondis à mon avocat que je ne lui avais
pas moins d' obligation que s' il m' eût fait
restituer tout ce qui m' avait été pris. Je le
quittai en lui faisant toutes les protestations
imaginables de service et d' amitié.
étant revenu à l' hôtellerie après cela,
et me trouvant fort désoeuvré, je m' amusai
à voir jouer aux cartes trois de nos messieurs.
Je m' assis par hasard auprès de l' un
d' entre eux ; je m' attachai à voir son jeu,
et, par un caprice assez ordinaire à l' esprit
humain, je sentis qu' insensiblement je
m' intéressais plus pour lui que pour les deux
autres. Quand il perdait, je m' affligeais,
et lorsqu' il gagnait, j' avais une secrète joie,
comme si j' eusse été de moitié avec lui. La
fortune balança long-temps entre les trois
joueurs : l' argent ne faisait qu' aller et venir.
Ils avaient devant eux chacun trente
pistoles pour le moins, et je remarquai
qu' ils jouaient rondement. Celui dont je
voyais les cartes n' était pas le plus habile,
aussi le malheur tomba-t-il sur lui quand
p205
ils vinrent à s' échauffer et qu' il se fit de
grands coups. Je mourais d' envie de le conseiller.
Je savais parfaitement que cela ne
se devait pas faire, et cependant j' eus bien
de la peine à m' en empêcher, surtout lorsque
je m' aperçus qu' il jouait de son reste.
Enfin il perdit jusqu' au dernier sou ; après
quoi, se levant, il dit aux deux autres
joueurs qu' il allait sortir pour chercher de
l' argent, et qu' il leur demandait sa revanche
pour l' après-souper. C' était un jeune
homme qui venait d' arriver à Bologne pour
s' y faire passer docteur en droit. Ses parens
lui avaient donné pour cet effet une soixantaine
de pistoles, dont il fut déchargé
sans avoir le bonnet doctoral. L' un des
deux cavaliers qui avaient si bien vidé
ses poches était un de ses compagnons d' étude,
gentilhomme de Bologne, et l' autre
une manière d' officier français. Ce dernier,
qui était un peu plus âgé que ses camarades,
en savait plus long qu' eux. Les français
ne sont pas manchots au jeu ; mais ils
p206
rencontrent quelquefois des personnes d' une
autre nation qui les redressent.
Je me retirai dans ma chambre, d' autant
plus fâché d' avoir vu perdre mon docteur
in fieri que j' allai m' imaginer que c' était
moi qui lui avait porté malheur. Prévenu
de cette ridicule opinion, je me reprochais
de m' être tenu constamment près de lui
pendant tout le jeu, et je me regardais
comme la cause de sa ruine. Puis blâmant
ma sotte sensibilité : je suis bien fou, disais-je,
de me tourmenter l' esprit si mal à propos.
Mes propres affaires ne doivent-elles
pas assez m' affliger ? Faut-il que je
m' occupe du chagrin des autres ? Tandis
que je faisais ces réflexions, j' entendis ce
jeune homme entrer dans sa chambre, qui
n' était séparée de la mienne que par une
cloison de sapin. Il revenait de la ville sans
avoir pu trouver de l' argent, et plus piqué
contre les gens qui lui en avaient refusé
que contre ceux qui lui en avaient gagné.
Quelle misère ! S' écriait-il : se peut-il que
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dans Bologne un honnête homme cherche
en vain trente pistoles à emprunter ! Les
bolonais ne sont pas des chrétiens, ce sont
des turcs : encore je ne sais si les turcs ne
seraient pas assez humains pour me tirer
de l' embarras où je suis. En disant ces paroles
il poussait de gros soupirs, et se promenait
en long et en large dans sa chambre ;
ensuite, se mettant en fureur, il mugissait
comme un taureau, donnait de grands
coups sur sa table, et chargeait de malédictions
tous les habitans de la ville. Enfin,
las de jurer et de tempêter, il se jeta sur
son lit, où, le prenant sur un ton plaintif,
il renouvela ses lamentations.
J' avais beau faire des efforts pour m' endurcir
le coeur, je sentais malgré moi que
j' étais fort touché de son infortune. Dans
ce temps-là mon confident arriva dans ma
chambre pour me dire qu' après avoir bien
couru il avait eu le bonheur de trouver des
chevaux de retour pour Milan. Parle bas,
mon ami, lui dis-je à l' oreille, mon voisin
p208
est si affligé d' avoir perdu son argent, qu' il
me fait pitié : je t' avouerai même que je
suis furieusement tenté de le venger. Eh !
Que feriez-vous pour y réussir ? Me dit-il.
Je prendrais ce soir sa place, lui répondis-je,
et je m' embarquerais au jeu : c' est
le moyen de nous remettre en fonds tout
d' un coup ou d' aller tout droit à l' hôpital.
Au bout du compte, l' argent qui nous
reste ne saurait nous mener bien loin.
Trente pistoles que nous avons peut-être
sont si peu de chose pour des voyageurs
qui ne vont point à pied, et qui vivent noblement
dans les hôtelleries, qu' il n' y a
point, ce me semble, à balancer. Il s' agit
de faire deux repas par jour, ou de n' en
faire qu' un et de nous coucher sans souper.
Qu' en penses-tu, Sayavedra ? J' attends ton
conseil là-dessus. Ne me dis pas que je vais
remplir la place d' un homme qui a joué de
malheur, et que la mauvaise fortune est
contagieuse. Je ne suis point un joueur
superstitieux ; et d' ailleurs je puis t' assurer
p209
que j' aurai affaire à des gens qui n' en savent
pas plus que moi.
Mon confident me répondit qu' il approuverait
toujours ce que jugerais à propos
de faire ; mais qu' il me conseillait, puisque
je voulais bien le consulter sur cela,
de ne me fier que de la bonne sorte au hasard,
dont je connaissais le caprice, et de
prendre des mesures pour me le rendre favorable.
Eh ! Quelles mesures ? Lui dis-je,
en feignant d' être neuf dans ce métier.
Bon ! Répliqua-t-il, ignorez-vous que,
lorsqu' on joue pour gagner, on se sert sans
façon des moyens les plus sûrs de s' emparer
de l' argent du prochain ? Les honnêtes
gens d' aujourd' hui ne s' en font pas
le moindre scrupule. Si vous m' en croyez,
vous ne serez pas plus sot que les autres ;
et je m' offre à vous aider de mes petites lumières.
Sayavedra me ravit par ce discours.
J' étais bien aise qu' il me présentât ses
services de lui-même ; car j' avais jusque-là
gardé toujours avec lui le decorum de la
p210
maîtrise ; ce qu' il faut nécessairement faire
avec les valets, si vous voulez qu' ils vous
servent bien.
Je dis à mon confident que je n' avais
envie de jouer que pour gagner, et que
s' il savait quelque infaillible moyen de
jouer toujours heureusement, il me ferait
plaisir de me l' apprendre ; que s' il y avait
quelque mal à l' employer, on devait me
le pardonner dans le mauvais état où se
trouvaient mes affaires. Il fut charmé à son
tour de voir que je me prêtais de si bonne
grâce au désir qu' il avait de m' endoctriner.
Je ne veux, me dit-il, que vous donner seulement
une leçon pour vous mettre en état
de rafler ce soir tout l' argent des autres
joueurs. Je ferai dans les bonnes occasions
une petite ronde, sous prétexte de moucher
les chandelles, ou de vous donner à
boire. Je verrai d' un coup-d' oeil les cartes de
vos joueurs, et je vous ferai connaître tout
leur jeu, tantôt avec mes doigts et les
boutons de mon habit, et tantôt en tenant sur
p211
ma poitrine la main droite ou la gauche.
Lorsque Sayavedra m' eut ainsi parlé, je
demeurai d' accord avec lui que je serais
bien maladroit si je perdais avec un pareil
secours. Nous convînmes donc entre nous
de ce que signifierait chaque signe, et il
ne tint qu' à mon pédagogue de s' apercevoir
qu' il avait en moi un sujet des plus
disciplinables.
à l' heure du souper je me rendis dans
la salle, où les deux joueurs qui avaient
gagné étaient déjà. Mon voisin, le futur
avocat, y arriva bientôt, et nous nous mîmes
tous à table. Pendant tout le repas,
l' écolier qui avait perdu, quoiqu' il eût la
mort au coeur, fit tous ses efforts pour paraître
gai. Il parla beaucoup, porta des
brindes à tous les convives, et affecta de
faire l' agréable. Après le souper, les deux
messieurs qui avaient joué avec lui se disposèrent
à recommencer. On apporta des
cartes, et comme on se préparait à tirer
pour les places, mon voisin dit : messieurs,
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j' espère que vous ne ferez pas difficulté de
jouer trente pistoles sur ma parole ; je dois
demain sans faute recevoir une somme considérable.
à ces mots, le français fit la grimace,
et ne répondit rien. L' autre joueur,
plus hardi, déclara qu' il ne jouerait jamais
sur la parole de personne ; que c' était
un serment qu' il avait fait, ayant remarqué
plus d' une fois que cela lui portait
guignon. Hé bien ! Messieurs, reprit l' apprenti
avocat, je vous demande donc un
moment de patience ; je cours chez un marchand
que je n' ai pas trouvé tantôt, et qui
certainement me prêtera tout ce que je voudrai.
Les joueurs lui repartirent qu' il pouvait
aller faire ses affaires et revenir les
joindre dans la salle, où ils l' attendraient
jusqu' à minuit.
Je pris alors la parole ; et m' adressant
aux deux cavaliers qui restaient, je leur
demandai s' ils voulaient que je fisse le
troisième jusqu' au retour de leur camarade ;
que je lui céderais volontiers la place,
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puisqu' ayant résolu de partir le lendemain
de grand matin, je ne pouvais leur tenir
compagnie fort long-temps. Ces messieurs,
qui sur ma physionomie jugèrent assez mal
de mon adresse au jeu, me répondirent
avec joie que je leur ferais bien de l' honneur.
Pendant qu' on mettait les cartes en
ordre, j' appelai Sayavedra, et lui dis de
me donner quelque argent. Il me jeta sur
la table d' un air négligé toutes nos espèces,
qui faisaient à peu près une trentaine de pistoles,
en me disant qu' il en
irait chercher, si j' en souhaitais davantage.
Je lui fis réponse que cela suffisait, et
que j' irais me reposer lorsque je l' aurais
perdu.
Nous fûmes bientôt en train. Sayavedra
s' assit sur une chaise auprès de la cheminée,
et se tint là par mon ordre, pour être
à portée de nous servir. On se ménagea
d' abord, comme cela se pratique ; et néanmoins,
trouvant occasion deux ou trois fois de faire
de bons coups, sans tricherie,
p214
je ne négligeai point d' en profiter. Je gagnai
tout au moins cent écus. C' est toujours
quelque chose, dis-je en moi-même.
Si malheureusement pour moi le jeune
homme qui est sorti revient avec de l' argent
frais, du moins je n' aurai pas occupé
sa place pour rien. Ces coups de bonheur
piquèrent ces deux messieurs, qui, craignant
que je ne les quittasse, ainsi que je
les en menaçais de temps en temps pour
mieux les échauffer, me proposèrent de
jouer plus gros jeu. Je leur dis que j' y
consentais. Un moment après, comme il
s' agissait d' un grand coup, j' apostrophai
Sayavedra : holà ! Garçon, lui dis-je, n' es-tu
donc ici que pour dormir ? Donne-moi
à boire. Il se leva de l' air du monde le
plus innocent, feignit d' être à moitié endormi,
et en versant du vin dans mon
verre, les yeux à demi fermés, il me fit
par ses signes enlever quinze pistoles à
mes deux joueurs. Voilà
mes fonds bien augmentés. Mais suivant la politique
ordinaire
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des aigrefins, je perdais quelquefois
quand j' aurais fort bien pu gagner.
Pour dire la vérité, avec mes seuls tours
de main je serais venu à bout de ces messieurs,
et je les aurais mis à sec ; car ils
n' étaient rien moins que de fins joueurs ;
cependant il faut convenir que les signes
de Sayavedra me faisaient brusquer leur
argent, surtout quand ce n' était point à
moi à battre les cartes ; cela était même
moins suspect. Ce garçon me fut d' un grand
secours pour vider leur bourse. Quand je
me vis en possession de toutes les pistoles
qu' ils avaient étalées sur la table au
commencement du jeu, je leur dis : messieurs,
il est fort tard, et vous savez qu' il m' est
permis de me retirer ; néanmoins, pour
vous faire voir que je ne veux point emporter
votre argent et que je suis beau
joueur, remettons la partie à demain : je
ne partirai pas, quoique j' aie fait louer des
chevaux pour cet effet. Rien n' étant plus
capable de consoler des joueurs qui perdent
p216
que l' espérance d' avoir leur revanche,
ceux-ci ne me pressèrent plus de continuer
le jeu. Nous nous séparâmes. Chacun prit
le chemin de sa chambre, eux dans la
crainte que je ne manquasse à ma parole,
et moi dans la résolution de la tenir.
La joie d' avoir gagné un peu d' argent,
et l' agitation où le jeu avait mis mes esprits,
m' empêchèrent assez long-temps
de goûter la douceur du sommeil. Heureusement,
dans mon insomnie, je n' avais que
d' agréables images. Il n' en était pas de
même de mon malheureux voisin. Il ne
faisait que de revenir de la ville, et encore
sans argent. Il n' avait osé paraître dans la
salle, et, plein de honte et de rage, il s' était
retiré dans sa chambre. Je l' entendais
soupirer amèrement et se tourner dans son lit
tantôt d' un côté et tantôt de l' autre. J' étais
ravi de l' avoir vengé à mon profit ; et
ce qu' il y a de plaisant, c' est que je ne le
plaignais plus : comme s' il eût été moins à
plaindre depuis que j' avais son argent.
p217
Nous sommes touchés des malheurs que
nous ne causons pas, et insensibles à ceux
qui nous sont utiles.
Le jour suivant mes deux joueurs eurent
grand soin de s' informer des valets de l' hôtellerie
si je n' étais point parti ; et ils furent
bien aises quand ils apprirent que j' avais
effectivement différé mon départ. Ils
avaient peur que je ne leur échappasse, et
moi j' aurais été bien fâché de les quitter
sans avoir le reste de leur argent. Ils
auraient souhaité que nous nous fussions remis
au jeu dès le matin ; mais, pour irriter
leur envie, je ne me montrai dans la salle
qu' à l' heure du dîner. Je m' aperçus bien à
table de l' impatience qu' ils avaient d' en
revenir aux prises avec moi ; ce que je ne
faisais pas semblant de remarquer : j' affectais
même un air froid et indolent, pour leur
persuader que c' était par pure complaisance
que je voulais leur donner leur revanche.
Sitôt qu' on eut dîné, l' on apporta des
p218
cartes. Alors mes deux champions, pour
faire connaître qu' ils en voulaient découdre,
tirèrent de leurs poches de longues
bourses pleines de bonnes pistoles et de
doublons d' Espagne. Ils en jetèrent des poignées
sur la table en me disant : tenez,
seigneur cavalier, voilà ce que vous emporterez
demain avec vous. Ils ne croyaient
pas si bien dire. Nous prîmes donc nos
places et nous commençâmes à jouer. J' avais
dessein de perdre dans cette séance ;
ainsi je n' eus pas besoin de Sayavedra. Je
ne prétendais pas non plus qu' ils me gagnassent
beaucoup. Je me ménageai de façon
que je ne perdis pendant toute l' après-dînée
qu' une quarantaine d' écus. L' officier
français, me croyant en malheur, me
proposa de jouer plus gros jeu. Non, lui
dis-je, il y a long-temps que nous jouons,
reposons-nous un peu, nous serons plus
propres à passer une partie de la nuit à ce
saint exercice, et nous nous contenterons
tous à la reprise de ce soir.
p219
L' espérance qu' ils avaient de me traiter
plus mal, ou, pour mieux dire, de me
ruiner, leur fit prendre patience jusqu' après
le souper. De mon côté je n' avais pas
une intention plus charitable que la leur,
ce que je fis bien voir lorsqu' il fallut
recommencer à battre la carte. La fortune
me fut d' abord contraire ; mais, avec mon
adresse et le secours de mon fidèle écuyer,
je l' obligeai à se déclarer pour moi. Ces
messieurs en furent donc pour leurs doublons,
qui passèrent de leurs bourses dans
la mienne ; après quoi, quittant le jeu
pour s' en aller dans leurs chambres, ils
me dirent que si j' étais d' humeur à leur
donner encore un jour, ils feraient avec
moi le lendemain une nouvelle séance. Je
leur répondis que je ne demandais pas
mieux, et qu' ils me trouveraient toujours
disposé à faire ce qu' ils désireraient.
Je me retirai dans ma chambre avec mon
confident, qui ne se possédait pas de joie.
Il voulut me déshabiller ; je le repoussai.
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Il n' est pas question de prendre du repos,
lui dis-je ; il est trop tard pour me coucher
entre deux draps. Je prétends partir
d' ici dès que je le pourrai faire sans bruit.
Sayavedra me répondit que je ne me souvenais
déjà plus que je venais de promettre
à ces messieurs que je jouerais encore avec
eux. Je n' ai point oublié, repris-je, que je
leur ai fait cette promesse ; mais je ne suis
point assez sot pour m' exposer à quelque
nouveau malheur en la tenant. Ne conçois-tu
pas le danger qu' il y a pour moi à faire
un long séjour dans cette ville ? Si mes voleurs
m' y ont fait emprisonner après s' être
saisi de mon bien, que ne dois-je pas craindre
des honnêtes gens qui sont en droit de
m' accuser de les avoir friponnés ? Ne soyons
pas insatiables ; nous avons plus de six
cents écus, contentons-nous de cela, et
sauvons-nous au plus vite. N' as-tu pas arrêté
des chevaux ? Sans doute, me répondit-il ;
j' en ai payé la journée au maître, qui
m' a dit qu' ils seraient prêts à la pointe du
p221
jour. Tant mieux, lui répliquai-je ; nous
ne saurions partir assez tôt : je ne croirai
pas ma bourse en sûreté que je ne sois à
dix bonnes lieues d' ici. Mon confident me
quitta pour aller se reposer quelques momens,
fort satisfait de nous voir chargés d' un
butin assez considérable, et se flattant de
la douce espérance d' y avoir quelque part.
Ce n' est pas qu' il fût sans inquiétude sur
ce point quand il se rappelait l' histoire de
mes coffres, histoire qu' il jugeait encore
trop récente pour que j' en eusse perdu le
souvenir.
Dès qu' il entendit du bruit dans le logis,
et qu' il crut les domestiques éveillés,
il revint dans ma chambre, où il me trouva
en état de partir. Il est vrai que je ne
m' étais pas seulement jeté sur mon lit, et
que je m' étais agréablement occupé à compter
mes espèces, à mettre l' or d' un côté,
l' argent de l' autre, et à ranger enfin proprement
nos petits effets. Je l' envoyai payer
notre hôte ; et lorsque cela fut fait, nous
p222
sortîmes de l' hôtellerie et gagnâmes promptement
l' endroit où nos chevaux nous attendaient.
Jamais départ n' a été si précipité : à peine
avait-on ouvert les portes de
la ville, que nous étions déjà dans la campagne.
La belle matinée ! Dans un autre
temps j' en aurais admiré les charmes ; mais,
dans la situation où mon esprit était alors,
la beauté du jour m' était très-indifférente.
Je ne songeais qu' à tirer pays ; je m' imaginais
que tous les lévriers de la justice devaient
courir après moi pour me ramener
dans les prisons de Bologne, et m' obliger
à restituer l' argent que j' avais escamoté à
mes deux joueurs. Je tournais la tête à tout
moment pour voir si quelqu' un ne nous
suivait point ; et quand j' apercevais quelque
cavalier qui venait plus vite que nous,
le coeur me battait, je changeais de couleur,
je ne me rassurais point qu' il ne fût passé.
Tant il est vrai que tout crime porte avec
lui son châtiment.
Je devins pourtant peu à peu plus tranquille ;
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et lorsque nous eûmes fait quatre
lieues, je ne sentis plus aucune crainte.
Alors rompant le silence que j' avais gardé
jusque-là, aussi-bien que mon compagnon :
Sayavedra, lui dis-je, n' es-tu pas las de
voyager en chartreux ? Pour moi, je le suis
de rêver. Parlons ; conte-moi quelque histoire
qui me réveille et me réjouisse. Seigneur
Don Guzman, me répondit-il, vous
me permettrez de vous dire qu' il ne convient
guère aux gens qui n' ont pas le sou
de tenir de joyeux propos ; il n' appartient
qu' à ceux qui ont de l' argent à pleines mains
de faire de bons contes. Je t' entends, mon
ami, lui répliquai-je en souriant ; je t' assure
qu' à la dînée nous ferons un compte
ensemble, et j' espère que tu seras content.
Comme vous saisissez les choses, repartit-il
en riant ! Je vous proteste que ce n' est
point là ma pensée. Je sais bien qu' en vous
servant je n' ai fait que mon devoir, et que
le plaisir de vous avoir aidé à tirer les
doublons de vos deux joueurs me doit tenir lieu
p224
de récompense. Le désintéressement vrai
ou faux que Sayavedra faisait paraître me
plut infiniment ; et mon dessein n' étant pas
de le frustrer de la petite rétribution qu' il
avait méritée par ses signes, qui m' avaient
été si utiles, je lui fis présent de vingt pistoles
aussitôt que nous fûmes arrivés à une
petite hôtellerie où nous nous arrêtâmes
pour dîner.
LIVRE 4 CHAPITRE 9
Sayavedra, pour désennuyer Guzman sur la route,
lui raconte l' histoire de sa vie.
Nous remontâmes à cheval après avoir
fait un assez bon repas, quoiqu' en entrant
dans cette taverne je me fusse attendu à
faire très-mauvaise chère. Bien loin de
garder le silence, comme nous avions fait
toute la matinée, nous commençâmes à
p225
nous entretenir de diverses choses. Je ne
me souviens point à propos de quoi je demandai
à Sayavedra comment il était devenu aventurier ;
je me souviens seulement
qu' il me répondit que, pour satisfaire ma
curiosité, il fallait donc qu' il me contât
l' histoire de sa vie ; sur quoi je lui témoignai
qu' il me ferait un fort grand plaisir
de m' apprendre ses aventures. Alors, sans
vouloir s' en défendre, il en fit le récit dans
ces termes :
je ne suis point de Séville, quoique je
vous aie dit à Rome que j' en étais. Valence
m' a vu naître, ville où il y a peut-être
plus de fripons que dans aucun autre
endroit d' Espagne, parce que c' est un pays
abondant en toutes choses, et qu' ordinairement
p226
les bons pays produisent des hommes
qui ne valent guère. Mon père n' était
qu' un bourgeois à la vérité, mais de cette
haute bourgeoisie qui se confond avec la
noblesse. Ayant perdu sa femme, qu' il aimait
tendrement, il en eut tant de douleur,
qu' il mourut peu de temps après elle. Il
laissa deux fils avec peu de bien, et ces
deux fils, dont je suis le plus jeune, vendirent
tous ses effets, qu' ils partagèrent
entre eux également. Après cela mon frère
aîné me demanda quel parti je prétendais
prendre. Je lui avouai que j' avais envie de
voyager, et que c' était là ma passion dominante.
C' est la mienne aussi, me dit
mon frère. J' ai toujours pris plaisir à entendre
parler des pays étrangers. Je suis
curieux de voir de quelle façon vivent les
hommes qui ne sont pas nés en Espagne,
et je contenterai incessamment ma curiosité.
Entraînés tous deux par la force de
notre étoile, ou plutôt par nos mauvaises
inclinations, nous partîmes un beau matin
p227
de Valence, chacun avec un petit paquet
sous le bras.
Nous n' eûmes pas fait une lieue, que
mon frère me dit : il me vient une pensée.
Nous allons nous abandonner à la fortune ;
nous ignorons de quelle sorte elle nous traitera.
Peut-être nous trouverons-nous dans
quelque embarras, où notre plus grande
peine sera d' être connus et de voir nos véritables
noms couverts d' infamie. Pour prévenir
ce malheur, changeons-les. J' approuvai
son idée, et nous voilà tous deux à rêver
aux noms que nous emprunterions.
Mon frère prit celui de Matéo Lujan, et
moi, comme je me souvins d' avoir ouï
dire que la maison des Sayavedra était une
des plus illustres de Séville, je l' adoptai,
et je résolus de me faire partout appeler
Sayavedra. J' interrompis en cet endroit
mon confident : est-il possible, lui dis-je,
que tu n' aies jamais vu cette ville ? Cependant
tu m' en as parlé à Rome d' une manière à me
persuader qu' il fallait que tu la
p228
connusses. Bon ! Répondit-il, j' ai vu tant
de gens qui y ont été, et j' en ai lu tant de
descriptions, qu' il n' est pas étonnant que
j' en aie dans l' esprit un tableau fidèle.
Nous étant donc tous deux parés de ces
beaux noms, poursuivit-il, nous ne songeâmes
plus qu' à nous déterminer sur la
route que nous prendrions. J' avais déclaré
que je voulais passer en Italie, et mon frère
m' avait témoigné le même désir ; mais,
changeant tout à coup de sentiment, il lui
prit fantaisie d' aller en France. La contestation
que nous eûmes là-dessus devint si vive,
que, nous trouvant entre deux chemins,
dont l' un conduisait à Sarragosse
et l' autre à Barcelonne, il enfila le premier,
et moi le second, en nous souhaitant
l' un à l' autre toutes sortes de prospérités.
Après cette séparation fraternelle, je me
rendis à Barcelonne pour m' embarquer sur
les galères qu' un grand nombre de personnes
y attendaient aussi dans le même
dessein. Elles n' y arrivèrent qu' un mois
p229
après. Pendant tout ce temps-là je m' habillai
proprement, je cherchai les plus
agréables compagnies. Le jeune seigneur
Sayavedra était fort bien reçu partout : il
jouait, faisait bonne chère, et ne refusait
pas quelques-uns de ses momens à l' amour.
Enfin je me réjouis si bien, que,
les galères venues, mon hôte payé, mes
provisions faites, je m' embarquai gaillardement
avec six pistoles de reste. Nous arrivâmes
heureusement à Gênes, où, trouvant
d' abord une felouque qui partait pour
Naples, je n' en voulus pas perdre la commodité.
Nous eûmes toujours le vent si favorable,
que le voyage fut très-court.
Si d' un côté j' étais bien aise de me voir
dans la ville du monde où j' avais le plus
souhaité d' être, j' avais, de l' autre, beaucoup
de chagrin quand je considérais l' état
de ma bourse, laquelle était aussi plate
que celle d' un ermite. Naples, disais-je,
est sans doute le séjour de tous les plaisirs ;
mais les plaisirs y coûtent autant
p230
qu' ailleurs. Quiconque est sans argent à
Naples n' y peut faire qu' une très-sotte figure.
Je jugeai bien qu' il fallait user d' industrie.
Je m' adressai pour cela aux maîtres du métier ;
je leur fis connaître l' envie
et le besoin que j' avais d' être leur confrère.
Mon air de fripon les prévint d' abord en
ma faveur ; et, après un petit examen
qu' ils me firent subir, ils me trouvèrent
assez de disposition à mériter l' honneur
d' entrer dans leur corps. Je n' y fus pas
sitôt agrégé qu' ils me firent commencer par
servir de second et de croupier au jeu. De
leur propre aveu, je m' en acquittai comme
si j' eusse eu des principes ; ce qui fut cause
que je ne tardai guère à être employé à la
filouterie commune, c' est-à-dire à couper
des bourses, à crocheter des portes, à voler
la nuit des manteaux, en un mot, à
cent pareils exercices, qui ne sont que
l' a, b, c de l' école des filoux, et qui
élèvent d' échelon en échelon un honnête
homme à la potence.
p231
Mais, sans vanité, j' avais un esprit trop
supérieur pour m' en tenir à ces petits tours,
et j' en fis deux ou trois qui passèrent pour
des coups de maître. Il faut que je vous les
rapporte. L' hôtel du connétable est le rendez-vous
de toutes les personnes de qualité,
qui s' y assemblent tous les soirs pour
jouer. J' avais déjà été une fois dans cette
maison à l' heure du jeu, et j' avais observé
toutes les choses d' un oeil curieux ; j' avais
surtout pris garde qu' il y avait sur chaque
table de joueurs deux gros flambeaux d' argent
avec des bougies ; et cette remarque
me fit imaginer un expédient pour m' emparer
d' une paire de ces flambeaux. J' en
achetai deux d' étain à peu près de la même
grandeur, avec deux bougies ; je mis le
tout proprement dans mes poches, et un
soir, m' étant habillé de manière que je
pouvais passer pour un garçon qui appartenait
à quelque seigneur de l' assemblée,
je me glissai chez le connétable. Je me
postai à la porte d' une petite chambre où
p232
il y avait deux jeunes cavaliers qui jouaient.
Je m' aperçus avec joie qu' il n' y avait point
là de pages du logis ; ils étaient tous dispersés
dans les autres chambres, qui paraissaient
pleines de monde. Il y avait long-temps que
mes deux joueurs étaient aux
prises, et déjà leurs bougies, presque toutes
consumées, commençaient
à en demander d' autres. Je saisis ce favorable
instant. Je tirai de mes poches mes flambeaux
d' étain ; j' y mis mes bougies, que j' allai allumer
aux lampions dont l' escalier était
éclairé ; j' entrai respectueusement dans la
chambre des deux cavaliers avec mes flambeaux
à la main ; je les posai hardiment
sur la table, à la place des deux qui y
étaient, et que j' emportai promptement
sous mon manteau après les avoir éteints.
Je courus aussitôt à toutes jambes au greffe,
je veux dire chez notre capitaine, qui était
notre receleur ordinaire, un personnage
grave, et qui passait pour un fort honnête
homme dans la ville. Il nous servait de
p233
protecteur et d' avocat quand il nous arrivait
d' être pris au trébuchet ; et, par reconnaissance,
nous lui donnions le cinquième de tous les vols que
nous faisions.
Une autre fois je fis un tour encore plus
effronté. Je passais dans une grande rue
devant une maison qui me parut devoir
être la demeure de quelque homme opulent ;
comme en effet j' appris depuis que
c' était celle d' un riche notaire et greffier.
J' entrai dans cette maison, dont la porte
était ouverte ; j' enfilai deux ou trois pièces
de plain-pied sans rencontrer personne,
et je vis dans la dernière, sur une table,
une robe de femme du plus beau velours
de Gênes et toute neuve. Je la mis sans
façon sous mon manteau, et en deux sauts
je regagnai le pavé. Malheureusement je
trouvai à la porte le maître de la maison,
lequel, me voyant sortir de chez lui avec
quelque chose de gros sous le bras, m' arrêta
brusquement, et me demanda d' un
p234
ton de voix terrible ce que je portais sous
mon manteau. Plus d' un autre à ma place
eût été déferré : moi, sans paraître ému
du contre-temps, je lui répondis que c' était
la robe de velours de madame, et que
je la remportais pour en raccommoder le
collet et démonter une manche. à la bonne
heure, reprit-il, rapportez-la bientôt ; car
ma femme en aura besoin cette après-midi
pour aller rendre visite à une dame de
condition de ses amies. Je lui repartis que
je n' y manquerais pas, et en disant cela
je m' éloignai de lui comme un daim.
Cette aventure se répandit dans la ville,
et dès le jour suivant j' entendis dire que
le notaire, après m' avoir parlé, rentra
chez lui ; qu' il trouva sa femme et deux ou
trois domestiques, qui faisaient autant de
bruit qu' on en fait dans une taverne ; que
la maîtresse criait à pleine tête : où est
ma robe ? Elle était ici tout à l' heure : vous
me la paierez ; que les domestiques, n' ayant
vu entrer ni sortir personne de dehors, disaient
p235
qu' il fallait que le diable lui-même
l' eût emportée ; et qu' enfin le mari fit
cesser ce vacarme en leur apprenant ce que
la robe était devenue. On ajoutait à cela
qu' il courut sur-le-champ chez tous les
huissiers de Naples ; qu' il leur dépeignit à
peu près ma figure, et qu' ils me cherchaient
actuellement avec tous leurs archers.
Pendant qu' ils faisaient des perquisitions
inutiles, mon butin était en sûreté chez
notre protecteur, avec qui nous
nous moquions du notaire et des sergens.
Cependant ce tour, que j' avais fait avec
autant de bonheur que de subtilité, eut
des suites qui ne sont pas l' endroit de ma
vie qui occupe le plus agréablement ma
mémoire. Les voici :
un jour, me promenant hors de la ville
dans un lieu où coule un assez large ruisseau,
je vis sur ses bords de très-beau linge
qu' une blanchisseuse venait de laver et
d' étendre sur l' herbe. Les occasions me
tentent, c' est mon faible. Je ne pus résister
p236
à l' envie de m' approprier ce linge ;
aussi-bien c' était une chose dont j' avais
alors grand besoin : je n' attendais plus que
le moment de pouvoir faire mon coup sans
que la lavandière s' en aperçût. Ce moment
vint, et je le saisis si prestement, qu' enlever
ce qu' il y avait de meilleur et reprendre
le chemin de la ville, cela fut fait
en un clin d' oeil. Néanmoins, quoique la
femme n' eût pas remarqué mon action, il
arriva qu' elle jeta les yeux par hasard du
côté de son linge. étonnée d' y trouver les
deux tiers pour le moins à redire, elle regarda
de toutes parts, et ne voyant que
moi aux environs, elle jugea que je devais
être le voleur. Là-dessus elle abandonna
tout le reste de son linge, et se mit à courir
après moi en criant : au voleur ! Au voleur !
D' une voix qui faisait retentir toute
la campagne. Dans cet embarras, que pouvais-je
faire ? Je laissai tomber doucement
de dessous mon manteau le paquet dont
j' étais chargé, en m' imaginant que par là
p237
j' apaiserais la blanchisseuse, qui, satisfaite
d' avoir rattrapé son linge, retournerait
sur ses pas. Mais, soit qu' elle crût
que j' en emportais encore, soit qu' elle eût
juré ma perte, elle me poursuivit jusqu' à
la porte de la ville, où la sentinelle m' arrêta
pour me demander ce que c' était. La
lavandière arriva aussitôt et me donna
mille gourmades, en disant que j' étais un
voleur qui avait pris tout son linge. On me
fouilla partout, et comme on trouva mon
manteau et le dessous de mon bras mouillés,
on n' eut pas de peine à deviner que
je m' étais défait du paquet pour pouvoir
nier que j' eusse volé mon accusatrice. Il ne
m' en fallut pas davantage pour mériter et
obtenir un logement dans le palais de la
justice.
Je fis savoir mon emprisonnement
à notre avocat, qui vint en diligence me trouver.
Je le mis au fait. Il se rendit chez le
lieutenant criminel. Ils eurent ensemble un
entretien qui fut tel, que le protecteur obtint
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que je serais élargi dès ce jour-là. Il
m' apporta cette heureuse nouvelle, et je me
disposais à sortir. Déjà l' ordre était expédié,
le concierge satisfait, et déjà j' avais
un pied hors de la prison, lorsque, par une
malice du diable, le notaire, qui me faisait
chercher, et qui avait affaire en ce
lieu-là, se présenta devant moi. Il m' envisage,
il me reconnaît, il se met en fureur,
il me donne un grand coup de poing dans
l' estomac et me fait rentrer dans la prison
en criant au geôlier de fermer la porte, attendu,
disait-il, que j' étais un voleur, et
qu' il voulait m' écrouer. Notre avocat, qui
était présent, n' épargna aucune fleur de
rhétorique pour apaiser le notaire, il alla
même jusqu' à lui offrir la valeur de la robe ;
mais ce maudit notaire, aimant mieux se
venger de moi que de recouvrer son bien,
fut inexorable. Il me fit émoucher les épaules
et bannir du royaume.
Après cette petite mortification, que je
souffris assez patiemment, mon capitaine,
p239
pour m' en consoler, me chargea d' une
lettre de recommandation pour un chef de
bandits, son ami, qui avait une retraite
dans les montagnes de la Romagne, où je
me rendis, ne pouvant faire mieux. Ce
chef n' eut pas plus tôt lu ma lettre, qu' il
me fit un accueil gracieux. Il me présenta
aux cavaliers de sa compagnie. Je n' ai jamais
vu des hommes si farouches. Il est
vrai que, venant de quitter à Naples des
camarades fort civilisés, il était impossible
que ces montagnards ne me parussent pas
grossiers et sauvages : néanmoins, comme
on apprend à hurler avec les loups, malgré
la terrible vie que ces bandits menaient,
je ne laissai pas de m' accoutumer à vivre
avec eux. Nous fîmes quelques bons coups,
et je me vis en peu de temps le gousset bien
garni. Dès que je fus en fonds, il me prit
envie d' abandonner ces honnêtes gens.
Pour cet effet, je demandai congé à notre
chef pour deux mois, sous le prétexte d' une
affaire que je lui dis avoir à Rome. Il me
permit
p240
de faire ce qu' il me plairait, après m' avoir
obligé de lui jurer que je le rejoindrais
au bout de ce temps-là. Je lui fis à la vérité
ce serment ; mais je l' oubliai sitôt que je
fus à Rome.
Je m' étais mis dans l' esprit que dans une
si belle ville je trouverais à chaque pas des
occasions d' exercer mes talens. Cependant,
lorsque j' y fus et que j' eus étudié le génie
de ses habitans, ils me parurent si déniaisés,
que je perdis l' espérance d' y faire fortune.
Je fis quelques coups de si peu d' importance,
que vous me dispenserez pour mon
honneur de vous les rapporter. Je vous dirai
même qu' au dernier de ces misérables
tours, je pensai être pris sur le fait ; ce qui
fut cause que je sortis brusquement de
Rome. Je jugeai à propos de parcourir l' Italie
pour la bien connaître, et je dépensai
tout mon argent en menant cette vie
errante. Enfin, étant à Bologne, le hasard
me fit faire connaissance avec Alexandre
Bentivoglio, qui me reçut dans sa petite
p241
troupe. C' est un garçon fort subtil et né
pour la profession dont il se mêle. Sa coutume
est de sortir de temps en temps de
son pays natal pour aller tantôt dans une
ville et tantôt dans une autre chercher des
dupes ; et quand il a fait quelque bon coup
de filet, il retourne à Bologne, comme si
de rien n' était, et il est là fort en sûreté. Je
l' ai accompagné dans quelques unes de ses
courses, et je travaillais à Rome sous ses
ordres le jour que je rencontrai votre seigneurie
persécutée par la canaille. Je vous
allai voir chez votre ambassadeur : vous eûtes
l' imprudence d' étaler devant moi toutes
vos nippes, et de me conter toutes vos affaires ;
j' en rendis compte au capitaine Alexandre,
qui, sur mon rapport, imagina le tour
que nous vous jouâmes. Cette action m' est
toujours présente, poursuivit-il ; et l' extrême
regret que j' en ai sera éternellement nourri
par les bontés que vous avez pour moi.
Sayavedra finit son histoire en cet endroit.
Après quoi ses diverses aventures
p243
devinrent le sujet de nos entretiens sur la
route jusqu' à Milan, où nous arrivâmes
tous deux gais et gaillards, avec une disposition
prochaine à nous emparer du bien
d' autrui.
LIVRE 5 CHAPITRE 1
De l' entreprise hardie que formèrent Guzman et
Sayavedra dans la ville de Milan.
Nous employâmes les trois premiers jours
à nous promener dans les rues, en parcourant
des yeux les différentes marchandises
dont les boutiques étaient parées, sans
songer encore à mettre en oeuvre notre
génie aventurier. C' était autant de bon
temps pour les bourgeois de la ville.
Comme nous traversions la place un
matin, il vint un jeune homme assez bien
vêtu aborder Sayavedra, qui marchait derrière
p244
moi. J' allais toujours devant ; et j' avais
déjà fait plus de cent pas lorsque je
m' en aperçus. Je considérai fort attentivement
ce jeune drôle, avec qui mon confident
s' était arrêté, et je lui trouvai un air
égrillard qui me donna fort à penser. Ho !
Ho ! Dis-je en moi-même, qui peut être ce
garçon-là ? Et que peuvent-ils avoir tous
deux à démêler ensemble ? C' est ce qu' il
m' importe de savoir. Mais comment puis-je
en être instruit ? Si j' appelle Sayavedra
pour lui demander de quoi ils s' entretiennent,
il ne manquera pas de composer une
fable, et je n' en serai pas plus avancé.
Que faut-il donc que je fasse ? Me tenir en
repos et leur laisser le champ libre, ne témoigner
aucune défiance à mon écuyer,
et avoir toujours l' oeil sur lui.
Leur conversation dura plus d' un quart
d' heure. Après quoi le jeune homme prit
congé de mon confident, qui vint me rejoindre
d' un air rêveur qui ne m' ôta point
le soupçon que j' avais déjà. Je me préparais
p245
à entendre ce qu' il me dirait de cette
rencontre qui m' inquiétait ; et toutefois,
quelque envie que j' eusse de le faire parler
là-dessus, il ne dit pas un mot, et demeura
plongé dans sa rêverie. Je gardai aussi le
silence sur cela jusqu' à l' après-dîner. Alors,
me voyant seul avec lui dans ma chambre,
et ne pouvant plus me contraindre : Monsieur
Sayavedra, lui dis-je en souriant,
peut-on, sans vous paraître indiscret, vous
demander quel homme c' est que ce jeune
garçon avec qui vous étiez ce matin en si
grande conférence ? Il me semble que je
l' ai vu à Rome. Ne se nomme-t-il pas Mendoce ?
Non, monsieur, me répondit-il ; on
l' appelle Aguilera, et je puis vous assurer
qu' il justifie bien son nom : car c' est un
aigle dans les occasions où il s' agit de jouer
de la griffe. C' est un bon compagnon qui a de
l' esprit, qui écrit à merveille, qui possède
l' arithmétique, et sait faire en perfection
des comptes doubles et triples. Il y a long-temps
que nous nous connaissons. Nous
p246
avons voyagé ensemble et mangé de la vache
enragée. Il roule actuellement dans sa
tête un dessein qui fera sa fortune, s' il
réussit. Il m' a proposé d' y entrer, et il
m' offre la moitié du profit. Je lui ai répondu
que je ne voulais rien entreprendre sans
vous en avertir. Je lui ai dit même que vous
aviez tant de bonté pour moi, que vous ne
me refuseriez pas vos conseils dans une affaire
de cette conséquence. Non, sans doute,
lui dis-je ; au contraire, mon enfant, je suis
disposé à vous y rendre service à l' un et à
l' autre. Apprends-moi seulement de quoi il
est question. Monsieur, reprit-il, Aguilera
doit venir ici cette après-midi ; vous lui parlerez.
Il vous découvrira tout son projet ;
et s' il y a quelque chose à corriger dans
son plan, vous le perfectionnerez.
Comme il achevait ces paroles, on lui
vint dire qu' un jeune homme le demandait.
Nous ne doutâmes point que ce ne fût Aguilera,
car nous ne connaissions personne
à Milan. Sayavedra courut au-devant de
p247
lui ; et, après l' avoir préparé à l' entretien
que nous allions avoir ensemble, il me l' amena.
Nous nous saluâmes de part et d' autre avec
beaucoup de civilité. Cet Aguilera
était un garçon d' assez bonne mine, et qui
me parut avoir de l' esprit. Il me confirma
tout ce que m' avait dit mon confident, et
me détailla d' une manière fort plaisante
quelques exploits qu' il avait faits avec lui.
Il m' apprit ensuite qu' étant venu à Milan
dans l' espérance d' y faire quelque grand
coup, il avait trouvé moyen de se mettre
au service d' un riche banquier, chez lequel
il demeurait depuis six mois en qualité de
commis ; qu' il avait, par son exactitude et
sa fidélité, gagné la confiance de son patron
en attendant qu' il trouvât l' occasion
de le voler ; qu' il s' en présentait une fort
belle, mais qu' il avait besoin d' un second
pour en pouvoir profiter ; et qu' en rencontrant
Sayavedra, il l' avait regardé comme
un homme tombé du ciel pour cela, le connaissant
pour l' avoir vu dans l' action plus
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d' une fois. Je lui demandai si son dessein
était d' une exécution bien difficile. Pas trop,
me répondit-il : vous en allez juger. Le banquier
a mis depuis peu dans son coffre-fort
une grande bourse de chamois, où il y a
mille belles pistoles. Je les enleverai un
dimanche au matin pendant que le patron
entendra la messe. J' irai joindre à la poste
Sayavedra, qui aura retenu deux chevaux ;
nous partirons dans le moment, et nous
piquerons si vigoureusement nos mazettes,
que nous serons bien loin de la ville avant
que le banquier s' aperçoive de la saignée
que j' aurai faite à son coffre-fort.
Après avoir écouté fort attentivement
Aguilera, je lui dis que son projet était
diablement délicat ; qu' un garçon connu dans
la ville pour le commis de ce banquier
pouvait rencontrer quelqu' un qui, surpris
de le voir sur un cheval de poste, et le
soupçonnant d' avoir fait quelque mauvais
coup, ne manquerait pas de courir chez
son maître pour lui en donner avis ; que le
p249
banquier, étant revenu de la messe, découvrirait
peut-être d' abord qu' on l' avait volé ;
que le bruit s' en répandrait à l' instant dans
la ville, et qu' on saurait bientôt qu' Aguilera
aurait pris la poste ; que sur cela son patron
ferait suivre ses traces par des gens bien
montés, et à qui le voleur aurait de la peine
à échapper. Je lui représentai encore d' autres
inconvéniens qui lui firent voir clairement
que son dessein était fort mal conçu.
Il en demeura d' accord enfin, et cependant
il me dit qu' il ne laisserait pas de l' exécuter,
puisqu' il ne pouvait faire autrement.
J' ai affaire, continua-t-il, à un homme
qui ne sort jamais de chez lui que les fêtes
et les dimanches pour aller à la messe, et
qui revient une demi-heure après se renfermer.
Il couche dans la chambre où sont
ses papiers et son argent, et il n' a point
d' autre cabinet.
Quand il serait encore plus sédentaire
et plus vigilant, lui répliquai-je, on peut
lui ravir sa bourse de chamois sans s' exposer
p250
au péril que vous voulez braver si
témérairement. Ma foi, messieurs, si vous
n' en savez pas davantage, vous n' êtes encore
que des apprentis dans votre métier.
Je veux vous montrer qu' un génie supérieur
a bien d' autres lumières que les vôtres.
Je me charge, si vous le souhaitez,
de la conduite de cette entreprise ; et sans
vous envelopper dans le malheur que je
puis éprouver, si la fortune m' est contraire,
je vous réponds des mille pistoles,
pourvu qu' elles soient dans huit jours dans
le coffre-fort. Sayavedra et son ami se prirent
à rire à ce discours, qui leur causa
autant de joie que s' ils eussent déjà eu entre
les mains la bourse de chamois. Ils me remercièrent
de l' offre que je leur faisais, et
me laissèrent volontiers conduire ce projet
d' importance, bien persuadés, particulièrement
Sayavedra, que je ne leur parlerais
pas de cette sorte, si je n' étais pas comme
assuré de l' événement. Ne vous embarrassez
de rien, leur dis-je, messieurs ; vous
p251
verrez qu' un homme qui a été page cinq
ou six ans en sait plus long qu' un bandit
de la Romagne. Ils redoublèrent leurs ris
à ce trait railleur, qui regardait Sayavedra.
Ensuite je fis quelques questions au fidèle
commis du banquier.
De quel moyen, lui dis-je, prétendiez-vous
donc vous servir pour tirer la bourse
du coffre-fort ? Vous n' en avez pas la clef ?
Non, certainement, me répondit-il. Le patron
ne la confie à personne. Il me la donne
seulement quelquefois lorsque je suis avec
lui dans son cabinet, et que, pendant qu' il
écrit, quelqu' un vient demander le paiement
d' une lettre de change. Il me jette
la clef pour prendre un sac dont il m' indique
le numéro, et, tandis que je compte
l' argent, il a un oeil sur ce qu' il écrit, et
l' autre sur ce que je fais. Cela étant, repris-je,
il sera bien difficile de prendre l' empreinte
de cette clef. Beaucoup moins que
vous ne pensez, repartit Aguilera. J' ai,
dieu merci, la main subtile : je promets
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de vous apporter l' empreinte de la clef du
coffre-fort, et même, si vous le jugez à
propos, celle de la clef d' une petite armoire
où mon bourgeois serre ses livres de
compte, et l' argent qu' il emploie à ses
dépenses ordinaires. à ces mots, qui me
firent tressaillir de joie, je lui dis que, s' il
pouvait prendre ces deux empreintes,
nous serions encore plus sûrs de notre
fait.
Je n' oubliai pas de m' informer de la disposition
du cabinet, de la manière dont
les sacs étaient faits, des marques qu' ils
avaient, en un mot, de toutes les particularités
tant du dedans que du dehors du
coffre-fort. J' en fis un mémoire circonstancié,
que le commis me dicta ; ensuite
je renvoyai Aguilera chez son maître, en
lui disant que je l' instruirais quand il en
serait temps du personnage qu' il aurait à
jouer. Après son départ, je dis à mon confident
que je venais de mettre son ami à
une grande épreuve ; que je doutais fort
p253
qu' il m' apportât les empreintes. Mais Sayavedra
qui avait une haute opinion de son
industrie, m' en fit un nouvel éloge qui fut
justifié deux jours après. Aguilera me tint
parole, et m' enseigna où je trouverais un
serrurier qui me ferait deux fausses clefs,
pourvu qu' il fût payé grassement. Je n' ai
plus qu' une question à vous faire, dis-je
à notre commis : à quelle heure votre maître
est-il dans sa boutique ? Car les banquiers
ont coutume d' en avoir une en Italie.
Aguilera me répondit que son patron
s' y tenait ordinairement le matin depuis
dix heures jusqu' à midi. C' est assez, lui
répliquai-je ; retournez chez vous, et retenez
bien ce que je vais vous dire : demain
je ne manquerai pas d' aller sur les
dix heures à la maison du banquier ; faites
en sorte que vous y soyez aussi, et ne perdez
pas une parole de ce que je lui dirai,
afin que vous en puissiez rendre témoignage,
s' il le faut.
Tout étant ainsi réglé, je portai sur-le-champ
p254
mes empreintes à l' honnête serrurier
à qui l' on m' avait dit de m' adresser ;
et il se trouva qu' en effet c' était un homme
de bonne composition. Il me promit de
faire incessamment les deux clefs pour
deux pistoles, dont il en toucha une d' avance.
Comme je revenais de chez ce bon ouvrier
à mon hôtellerie, j' aperçus dans
la boutique d' un marchand une espèce de
cassette à bijoux fort propre. Il me prit
envie de la marchander, et, après l' avoir
bien examinée, je l' achetai. Sayavedra,
qui m' accompagnait, me parut un peu
surpris de cette emplette. Je ne pus m' empêcher
de rire de son étonnement. Ami,
lui dis-je, cette jolie cassette de cuivre
doré ne sera pas inutile à notre dessein.
Je m' en doute bien, me répondit-il en
souriant, vous ne l' avez pas achetée comme
un sot ; vous savez l' usage que vous en
ferez, et je m' en rapporte fort à votre
seigneurie.
Je me rendis le lendemain sur les dix
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heures à la boutique du banquier. Aguilera
y était avec deux ou trois messieurs
qui étaient là pour affaire. Je saluai en entrant
le maître, et lui dis à haute et intelligible
voix que je venais d' arriver à Milan
dans l' intention de faire des emplettes pour
un mariage ; que j' avais une somme assez
considérable d' argent que j' étais bien aise
de mettre en sûreté ; qu' au lieu de la laisser
dans mon hôtellerie, où il y avait toute
sorte de gens, j' avais pensé que je ferais
beaucoup mieux de la confier à un homme
tel que lui, dont j' avais ouï vanter la probité ;
j' ajoutai que j' avais un petit voyage
à faire à Venise, ce qui m' obligerait à
prendre chez lui une lettre de crédit. Le
banquier, avide de gain, me fit là-dessus
mille offres de service accompagnées de
profondes révérences, et me demanda combien
j' avais d' argent à déposer chez lui. Je
lui répondis que j' avais douze mille francs
en or, et un sac rempli d' espèces d' argent ;
que dans une heure je viendrais lui mettre
p256
tout cela entre les mains. Il me répliqua
que ce serait quand il me plairait ; puis,
ayant tiré son journal de l' armoire où
étaient ses livres de compte, il me pria de
lui dire mon nom. Je lui dis que je m' appelais
Don Juan Osorio. Il l' écrivit aussitôt
sur son journal, avec la date du jour et du mois,
de sorte qu' il ne restait plus qu' à
marquer la somme et les espèces quand il
les aurait reçues, comptées et pesées. Il
faisait ce lazzi pour mieux m' engager à
ne lui pas manquer de parole.
Après cela, n' ayant plus rien qui m' arrêtât
dans sa boutique, j' en sortis en lui
faisant des civilités qui furent bien réciproques,
et en le priant à haute voix de ne
point s' éloigner de sa maison, attendu que
j' allais revenir. Cette scène finie, je retournai
chez moi très-content d' avoir si
heureusement commencé cette intrigue.
Sayavedra, qui m' attendait avec d' autant
plus d' impatience qu' il y était plus intéressé,
ne fut pas peu étonné quand je lui
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appris ce que je venais de faire. Mais,
monsieur, me dit-il, où prendrez-vous,
s' il vous plaît, ces douze mille francs en
or que vous devez dans une heure porter
à ce banquier ? Je suis en peine de savoir
cela. C' est ce qui ne doit point t' inquiéter,
lui répondis-je ; il les a déjà. Je sais
bien que je te parle hébreu, j' ai mes raisons
pour cela. Dispense-moi de t' en dire
davantage présentement, et m' apprends si
ton Aguilera compte parmi ses talens celui
de contrefaire une écriture. Comment, contrefaire !
S' écria-t-il avec transport, il contrefait
comme un ange toute sorte de caractères ; c' est
son fort. Plût au ciel que
j' eusse seulement le tiers de l' argent qu' il
a touché sur les fausses lettres de change
qu' il a faites ! S' il n' excellait pas dans cet
art, il serait encore à Rome à l' heure qu' il
est ; mais il a été obligé d' en décamper
brusquement, de peur de tomber entre les
mains d' un brutal de marchand, lequel,
ayant eu avis qu' il avait contrefait sa
signature,
p258
voulait le faire arrêter. Puisque
cela est ainsi, repris-je, notre entreprise
réussira infailliblement.
Le fonds que Sayavedra faisait sur mon
adresse ne lui permettait pas de douter
d' un succès dont je l' assurais, quoiqu' il
ne comprît rien encore à mon dessein. Ce
qui le fâchait, c' est que je ne lui donnais
aucun rôle à jouer dans cette comédie. Il
s' en plaignit à moi, et me demanda s' il
n' y ferait qu' un personnage muet. Oh ! Que
si, lui dis-je, et je t' en destine un dont
tu t' acquitteras à merveille. En même temps
je lui ordonnai de mettre sous son bras la
cassette que j' avais achetée et remplie de
balles de plomb. Outre cela je le chargeai
d' un sac où il y avait de l' argent. Ce sac
était lié d' un ruban rouge et taché d' encre
au milieu, parce que, suivant mon mémoire,
il y en avait un semblable dans le
coffre-fort. Nous sortîmes ensuite tous deux
de ma chambre, comme pour aller porter
tout cela chez le banquier. Quand nous
p259
fûmes dans la rue je dis à mon écuyer :
entre un moment dans la cuisine, sous
prétexte de demander à l' hôte à quelle
heure nous dînerons, et ce qu' il nous prépare
pour dîner. En un mot, fais si bien
que sa femme et lui remarquent et considèrent
attentivement cette cassette. Il nous
importe fort qu' ils en soient frappés l' un et
l' autre ; ensuite tu reviendras me joindre ici.
L' homme du monde le plus propre à
s' acquitter d' une pareille commission, c' était
Sayavedra. Il alla dans la cuisine, où
faisant à l' hôte les questions que je l' avais
chargé de faire, il lui montra sans affectation
la cassette et le sac. L' hôte et l' hôtesse
les regardèrent avec de grands yeux.
La cassette surtout parut si jolie à la femme,
qu' elle ne put s' empêcher de la prendre
entre ses mains et de l' examiner. L' hôte
fit la même chose à son tour, et s' écria :
vive dieu, qu' elle est pesante ! Elle doit
l' être, dit alors Sayavedra, puisqu' elle est
toute pleine de pièces d' or, tant d' Espagne
p260
que d' Italie. Il y en a là-dedans, ajouta-t-il,
pour plus de douze mille francs.
Nous allons les déposer avec ce sac chez
un banquier. Chez un banquier ! Interrompit
l' hôte d' un air brusque. Quand il y en
aurait pour cent mille écus, cette cassette
et ce sac seraient aussi sûrement dans ma
maison que chez le plus riche marchand
de la ville. L' hôtesse, aussi chatouilleuse
que son mari sur le point d' honneur, dit :
nous avons eu aussi quelquefois des dépôts,
et, grâces à Dieu et à la sainte vierge,
nous les avons fort bien gardés. J' en
suis persuadé, reprit Sayavedra. Si vous
n' étiez pas d' honnêtes gens, mon maître
ne serait pas venu loger chez vous avec
tant d' argent ; ne croyez donc pas qu' il
ait mauvaise opinion de votre maison. Il
est sur le point de partir pour Venise ; il a
besoin d' une lettre de crédit pour cette ville,
et nous allons mettre en gage ces douze
mille francs chez le banquier qui la lui doit
fournir.
p261
Cela change la thèse, répliqua l' hôte
apaisé : je n' ai plus rien à dire. Eh ! Comment
nommez-vous ce banquier ? Jérôme Plati,
repartit mon confident. Peste ! Reprit
l' hôte, c' est un crésus ; c' est dommage qu' il
soit juif comme un chien. Il vous fera bien
payer ce dépôt, sur ma parole. Si vous
m' en eussiez seulement dit un mot, je vous
aurais enseigné des gens plus raisonnables.
Il n' est plus temps, dit Sayavedra : mon
maître est déjà convenu de tout avec ce
banquier ; il en faut passer par là. Mais
je ne songe pas, poursuivit-il, que je m' amuse
trop avec vous ; mon patron m' attend.
Je ne suis venu dans la cuisine que
pour m' informer si nous aurions le temps
de faire notre affaire avant le dîner. L' hôte
lui dit qu' il n' était pas nécessaire de nous
presser, et que nous trouverions toujours
dans sa maison de quoi faire bonne chère.
Mon confident vint me rendre compte
de cet entretien ; puis nous allâmes tous
deux nous promener hors de la ville. Nous
p262
regagnâmes ensuite l' hôtellerie, où Sayavedra,
par mon ordre, entra tout doucement,
et alla remettre dans ma chambre
la cassette et le sac. On n' était point
encore à table : l' hôte, par considération
pour moi, avait retardé le dîner, et il fit
servir dès qu' il sut mon arrivée. Après un
long repas, je me retirai dans ma chambre,
où l' hôte, averti que je souhaitais de
lui parler, accourut, et me demanda ce
qu' il y avait pour mon service. Je me plains
de vous, lui dis-je : avez-vous pu me
croire capable de me défier d' un homme
d' honneur comme vous ? Pour vous faire
connaître l' injustice que vous m' avez faite,
je vous conjure de me garder cette bourse
de cent pistoles jusqu' à mon départ pour
Venise. En achevant ces paroles je tirai de
ma poche une bourse musquée où il y
avait cette somme en doubles pistoles. Il
fut si sensible à cette marque de confiance,
qu' il en parut tout transporté de joie.
Sur la fin de ce jour-là, le commis du
p263
banquier se déroba de chez son maître pour
nous venir trouver. Eh bien ! Aguilera, lui
dis-je, votre patron n' a-t-il pas été fort
surpris de ne m' avoir point revu depuis ce
matin ? Vous n' en devez pas douter, répondit-il.
Après vous avoir attendu jusqu' à
une heure, il a commencé de craindre que
vous ne revinssiez pas. Comme il ne peut
ignorer la mauvaise réputation qu' il a dans
Milan, il s' est imaginé que quelqu' un aura
été assez charitable pour vous en avertir,
et je me suis aperçu à son air rêveur et
chagrin qu' il en était très-mortifié. Apprenez-moi
encore, repris-je, si les trois hommes
que j' ai vus ce matin dans votre boutique
y sont demeurés long-temps après
moi. Aguilera me repartit que non, et que
du reste de la matinée il n' y était venu personne.
Je fus ravi de savoir cette circonstance,
et j' assurai mes associés que dans
trois ou quatre jours, tout au plus tard, on
verrait le dénoûment de cette pièce. Le commis,
charmé de cette assurance, me donna
p264
le bonsoir ; mais, avant que de nous séparer,
je lui défendis de revenir à l' hôtellerie.
Je lui en représentai les conséquences,
et il fut arrêté entre nous que tous les
jours, à certaine heure, Aguilera se trouverait
dans certain endroit, où Sayavedra
lui donnerait ses instructions de ma part.
J' eus mes fausses clefs deux jours après.
Notre commis, qui en fut bientôt informé,
dit à son ami qu' il pourrait s' en servir dès
le dimanche suivant l' après-dînée, tandis
que son bourgeois s' amuserait, selon sa
coutume, à jouer aux échecs avec un de
ses voisins. J' instruisis alors Sayavedra de
tout ce que je prétendais faire, ainsi que
de tout ce qu' il avait à dire au commis ; et
le samedi au soir je l' envoyai au rendez-vous
chargé des deux fausses clefs avec la
cassette, où il y avait dix quadruples, trente
écus romains, et trois petits papiers, à la
place des balles de plomb qui y étaient auparavant.
à l' égard du sac où il y avait de
l' argent, je le gardai. Je ne l' avais taché
p265
d' encre et lié d' un ruban rouge que pour
le faire paraître ainsi devant l' hôte et l' hôtesse,
afin qu' ils pussent témoigner l' avoir
vu, comme je n' avais mis des balles de
plomb dans la cassette que pour la rendre
pesante, et faire croire à ces bonnes gens
qu' elle devait être pleine d' or.
Dès que mon confident vit Aguilera,
il lui dit : tiens, mon ami, voici de quoi il
s' agit : écoute-moi avec toute l' attention
dont tu es capable, et retiens bien tout ce
que je vais te dire. Demain, lorsque tu
auras ouvert le coffre-fort, tu prendras la
bourse de chamois qui est dedans, et tu
la videras dans cette cassette ; mais n' oublie
pas d' ôter quarante pistoles des mille qui y
sont, et de les remplacer par ces dix quadruples.
Tu ne manqueras pas non plus d' y
mettre ce petit papier, qui est un bordereau
de cette somme, et qui déclare qu' elle appartient
à Don Juan Osorio, dont mon
maître emprunte le nom dans cette affaire.
Voilà, continua-t-il, un second bordereau
p266
que tu fourreras dans le sac où tu dis qu' il
y a trois cent trente écus, et qui est taché
d' encre et lié avec un ruban rouge ; tu tireras
en même temps de ce sac trente écus de
ceux qui y sont, pour y glisser ces trente
écus romains que tu vois. Il ne me reste plus
qu' à te recommander une chose qui n' est
pas la moins importante ; c' est d' ouvrir la
petite armoire où ton patron enferme ses
livres de compte, et d' écrire sur son journal
les paroles qui sont tracées sur ce troisième
papier, bien entendu que tu les mettras
après le nom de Don Juan Osorio, que
tu trouveras marqué dessous, et bien entendu
encore que tu emploieras toute la
dextérité de ta main à contrefaire l' écriture
du sieur Jérôme Plati. Le seigneur
Don Guzman, mon maître, ajouta-t-il, n' exige
plus rien de toi qu' une petite chose très-aisée ;
c' est que lundi, quand il ira fondre
la cloche, tu fasses le serviteur zélé jusqu' à
l' accabler d' injures, et le frapper même,
pour rendre la scène plus naturelle.
p267
Aguilera interrompit en cet endroit son
ami. Je comprends fort bien tout ce projet,
lui dit-il, et je vois bien que tu serais un
maître juré fripon : tu peux l' assurer que je
ferai demain tout ce qu' il me prescrit, et
que je ne gâterai pas son ouvrage. Là-dessus
Sayavedra lui mit entre les mains la
cassette où étaient les trois papiers, les
dix quadruples, et les trente écus romains,
que le commis emporta chez lui pour les y
cacher, jusqu' à ce qu' il fût temps d' en faire
l' usage que je souhaitais.
LIVRE 5 CHAPITRE 2
Quel fut le succès de cette fourberie.
Je ne passai pas le dimanche sans inquiétude ;
je craignais qu' il n' arrivât quelque
contre-temps qui fît échouer notre entreprise ;
mais mon confident, ayant été le soir
p268
au rendez-vous, revint plein de joie m' annoncer
que tout avait été fait comme je le desirais,
et qu' Aguilera se préparait à bien
jouer son personnage le jour suivant. Ce
rapport rendit mon esprit plus tranquille,
et me fit attendre plus patiemment l' heure
de paraître devant le banquier.
Sitôt qu' elle fut venue, je me rendis
chez lui ; il était seul dans sa boutique.
Après l' avoir salué fort poliment, je lui dis
que je le priais de me rendre ce que je lui
avais apporté quelques jours auparavant.
Il me demanda d' un air étonné ce que je
lui avais apporté. Eh ! Parbleu, lui dis-je,
cet or et cet argent que je vous ai confié.
Quel or et quel argent ? Répondit-il. Oh oh !
Repris-je, vous verrez que j' aurai rêvé
cela ; sur mon âme, celui-là n' est pas mauvais.
Celui-ci est encore meilleur, repartit
le banquier, de vouloir que je rende ce
qu' on ne m' a point donné. Cessons, lui dis-je,
s' il vous plaît, cessons de badiner ; ce
badinage n' est pas de mon goût. C' est vous-même
p269
qui vous égayez, me dit-il. Je me
souviens bien que ces jours passés vous
vîntes dans ma boutique, et qu' une heure
après vous deviez mettre en dépôt chez
moi douze mille francs ; mais vous m' avez
manqué de parole. C' est vous, lui répliquai-je,
qui manquez de mémoire : je vous
les ai mis entre les mains, et je ne sortirai
pas d' ici que vous ne me les ayez rendus
dans les mêmes espèces que je vous les ai
livrés. Passez votre chemin, s' écria-t-il,
vos discours commencent à m' impatienter ;
je ne vous connais point, et je n' ai jamais
eu rien qui fût à vous : allez chercher votre
argent où vous l' avez porté.
Comme de moment en moment nous le
prenions, le banquier et moi, sur un ton
plus haut, tous les voisins prêtaient une
oreille attentive à notre contestation, et
les passans s' arrêtaient pour nous écouter,
se demandant les uns aux autres le sujet de
notre dispute. Pour les en instruire je me
mis à crier à pleine tête : ô traître ! ô
p270
voleur infâme ! Que la justice de Dieu et
celle des hommes s' unissent pour te punir !
Quand je t' ai confié mes pistoles et mes
écus, tu m' as reçu bien gracieusement ; et
aujourd' hui que je viens te prier de me les
rendre, tu feins de ne savoir qui je suis, et
tu prends le parti de nier effrontément le
dépôt : fais-le tout à l' heure apporter sur
cette table, ou je te l' arracherai de l' âme.
Le banquier, de son côté, m' apostrophait
dans les termes que je méritais, et des injures,
insensiblement nous en vînmes aux
voies de fait. Il voulut me chasser de sa
boutique en me poussant rudement par les
épaules. Je le repoussai d' une si grande
force, que je le jetai par terre. Alors Aguilera
vint fondre sur moi d' un air furieux,
et me donna quelques gourmades, que je
lui rendis, de façon que plusieurs spectateurs
de notre combat furent obligés d' entrer
dans la boutique pour nous séparer.
Le commis, se voyant retenu par des personnes
qui l' empêchaient de me rejoindre,
p271
se débattait entre leurs mains comme un
possédé ; et moi, les yeux étincelans de
rage et la bouche écumante, je le défiais
de m' approcher.
Il y avait déjà près d' une heure que cela
durait lorsque le bargello, par hasard,
ou peut-être parce que quelqu' un l' avait
été avertir de ce qui se passait, parut, et,
fendant la presse, arriva dans la boutique.
Il demanda d' abord le sujet de notre différend.
Je voulus aussitôt le lui conter, et le
banquier prit en même temps la parole
pour dire aussi ses raisons. Le bargello
nous fit taire tous deux ; puis, s' étant informé
qui était le plaignant, il me dit de parler le
premier, et qu' après cela il donnerait audience
à mon adversaire. à ces mots, un
grand silence succéda au bruit ; tous les
assistans se préparèrent à m' écouter. Il y
a six jours, dis-je au bargello, que je vins
dans cette boutique sur les dix heures du
matin ; je priai le seigneur Jérôme Plati de
trouver bon que je remisse entre ses mains
p272
une somme assez considérable d' argent
dont j' étais chargé, et que je ne croyais pas
trop en sûreté dans l' hôtellerie où je suis
logé. Il me répondit avec beaucoup de politesse
que je n' avais qu' à lui faire apporter
l' espèce, et qu' il la garderait aussi long-temps
que je le jugerais à propos. Je retournai
chez moi sur-le-champ, et je revins ici
une heure après avec mon valet, qui portait
dans une cassette de cuivre doré mille
pistoles en or, tant d' Espagne que d' Italie,
avec un sac taché d' encre et lié d' un
ruban rouge, où étaient en argent trois
cent trente écus, dont il y en avait trente
de romains. Le banquier compta et pesa
les espèces, qu' il remit avec leurs bordereaux
dans la cassette et le sac, puis
il enferma le tout dans son coffre-fort.
Jusque-là le banquier n' avait osé m' interrompre,
quoique dans la fureur qui le dominait
il eût été tenté vingt fois de le faire ;
il s' était contenté de lever les mains et les
yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin
de mon imposture, et pour obéir au
bargello, qui lui faisait signe à tout
moment de me laisser achever ; mais la patience
lui échappa dans cet endroit. Voilà,
s' écria-t-il, le plus impudent menteur qu' il
y ait jamais eu sur la terre. S' il y a chez
moi une cassette pareille à celle dont il vient
de parler, je veux perdre la vie avec tout
ce que j' ai au monde. Et moi, m' écriai-je
à mon tour, si ce que je dis n' est pas véritable,
je consens que le banquier jouisse
tranquillement de mon bien, et qu' on me
coupe les oreilles en présence de toutes les
personnes qui nous écoutent, comme à un
traître, comme à un voleur audacieux qui
ose demander ce qui ne lui appartient pas.
Au reste, poursuivis-je, il est bien aisé de
découvrir la vérité. Il ne faut qu' ouvrir le
coffre-fort, et l' on y trouvera ma cassette
et le sac avec les bordereaux, qui font connaître
que c' est mon argent. Ordonnez,
seigneur bargello, ordonnez tout à l' heure
que ma partie nous montre ses livres de
p274
compte ; vous verrez ce qu' elle y a écrit
elle-même le jour qu' elle a reçu le dépôt.
Vous avez raison, dit alors le bargello ; les
discours sont ici superflus. Allons, seigneur
Plati, s' il vous a donné des espèces, cela
doit être marqué sur vos livres. Sans doute,
répondit le banquier, je ne crains pas que
vous les voyiez ; et s' il est fait mention des
douze mille francs en or que cet étranger
assure avoir déposés chez moi, je confesserai
qu' il dit vrai et que je suis l' imposteur.
En même temps il dit à son commis
de tirer de l' armoire son grand livre de
compte. Aguilera ne l' eut pas sitôt présenté,
que je m' écriai : ah ! Fourbe, ce n' est point
celui-là qui rendra témoignage de ta mauvaise
foi, c' en est un plus petit et plus large.
Le commis dit à son maître : il veut dire
apparemment votre journal. Mon journal
soit, répondit le banquier, apportez tous
les livres qui sont dans ma maison. Enfin
Aguilera produisit le journal en me disant :
est-ce celui-ci ? Je répondis que oui. Le
p275
bargello le prit aussitôt pour le feuilleter,
et y trouvant ce que le commis y avait
écrit par mon ordre, il lut à haute voix
les paroles suivantes :
aujourd' hui, 13 février 1586, Don Juan Osorio
m' a remis neuf cent soixante pistoles
en or, tant d' Espagne que d' Italie, et
dix quadruples, qui font ensemble la
somme de mille pistoles, lesquelles sont,
dans mon coffre-fort, dans une cassette
de cuivre doré. Plus, j' ai reçu dudit Don Juan
le même jour un sac lié d' un ruban
rouge où il y a trois cent trente écus, dont
trente sont romains.
les assistans n' eurent pas plus tôt entendu
lire ces mots, qu' ils commencèrent tous à
murmurer contre Jérôme Plati et à me donner
gain de cause. Ce qu' il y avait d' heureux
pour moi là-dedans, c' est que ce banquier
ne passait pas dans la ville pour un
homme fort scrupuleux ; de sorte que chacun
croyait sans peine qu' il pouvait m' avoir
fait la friponnerie dont je l' accusais. Le
p276
bargello lui fit lire ces paroles, et lui
demanda s' il ne les avait pas écrites. Le
bourgeois, surpris d' une chose qui lui semblait
si extraordinaire, répondit avec une agitation
qui lui ôtait presque l' usage de la voix,
qu' il avait écrit les premiers mots et
non les autres. Cependant, lui répliqua
l' officier de justice, tout paraît de la même
main. J' en demeure d' accord, repartit le
banquier, et toutefois ce n' est point là mon
écriture. Il ne suffit pas de la désavouer,
dit le bargello, il faut en prouver la
fausseté.
Une nouvelle scène acheva de persuader
au peuple que je n' avais pas tort de me
plaindre. Une voix de tonnerre se fit entendre
dans la foule, et l' on vit paraître un
grand homme en tablier de cuisine, avec
un long couteau pendant à sa ceinture.
C' était mon hôte que Sayavedra avait été
chercher, et qui, ayant appris que le banquier
niait le dépôt, était furieusement
animé contre lui. Pourquoi, s' écria-t-il en
p277
arrivant, ne pend-on point cet archijuif ?
Pourquoi ne met-on pas le feu à sa maison
et ne le brûle-t-on pas avec sa race ? Puis
apercevant l' officier de justice : monsieur
le bargello, lui dit-il, est-ce que vous
souffrirez qu' on pille, qu' on ruine et qu' on
assomme impunément un brave cavalier pour
avoir confié son bien à un voleur ? Ce bon
gentilhomme est logé chez moi, et je puis
vous assurer que j' ai vu et manié la cassette
et le sac qu' il a malheureusement confiés
à ce banquier, qui n' est que trop connu
dans Milan pour ce qu' il est.
Le sieur Jérôme Plati, tout consterné
qu' il était, se défendait de son mieux ; mais
il avait la voix si faible, qu' à peine pouvait-on
l' ouïr à deux pas de lui, au lieu
qu' on entendait distinctement mon hôte
d' un bout à l' autre de la rue. Aussi le peuple,
qui donne toujours raison en pareil
cas à ceux qui crient avec le plus de force,
ne doutant plus de la justice de mes plaintes,
dit hautement qu' il fallait obliger le
p278
banquier à rendre gorge sur-le-champ. Le
bargello, se tournant alors vers l' accusé,
lui représenta qu' il ne devait point s' obstiner
à vouloir garder un argent qui n' était
pas à lui, qu' on le forcerait bien à
me le restituer, et qu' il allait lui-même
faire dans toute sa maison une exacte recherche
de la cassette et du sac. Donnez-moi,
ajouta-t-il, la clef de votre coffre-fort.
Commençons par le visiter ; aussi-bien
l' accusateur prétend que c' est là que vous
avez mis le dépôt. Plati craignant quelque
pillage dans ce désordre ne pouvait se résoudre
à livrer la clef ; ce qui fut cause que
tout le monde cria que, s' il la refusait, il
n' y avait qu' à le mener en prison. Nous allons
mieux faire, dit l' officier ; s' il n' obéit
pas tout à l' heure, je vais faire enfoncer
son coffre-fort.
Le malheureux banquier, voyant que sa
résistance serait inutile, tira de sa poche
la clef que le bargello lui demandait, et la
lui remit entre les mains. L' officier, après
p279
avoir choisi quatre bourgeois de ceux qui
étaient présens pour être témoins de l' opération
qu' il méditait, alla ouvrir le coffre-fort
devant eux et Plati, lequel pensa
s' évanouir lorsqu' il en vit tirer la cassette de
cuivre et le sac. Le bargello, s' adressant
ensuite à ce pauvre diable, lui dit : l' ami,
vous vouliez perdre la vie avec tous vos
biens, si cette cassette était dans votre maison :
il n' y a, ma foi, qu' à vous croire sur
votre parole. Tudieu ! Quel dépositaire ! En
achevant ces mots il referma le coffre, et
revint dans la boutique, tenant la cassette
d' une main et le sac de l' autre ; ce que les
assistans n' eurent pas sitôt remarqué, qu' ils
commencèrent, et particulièrement mon
hôte, à charger le banquier d' injures et de
malédictions. L' officier, pour approfondir
encore mieux la chose, dit qu' il fallait ouvrir
cette cassette : il me demanda si j' en
avais la clef ; je la tirai de ma poche, et la
lui donnai. La première chose qui s' offrit à
ses yeux fut le bordereau, conçu dans ces
p280
termes : il y a dans cette cassette neuf
cent soixante pistoles d' or, tant d' Espagne
que d' Italie, et dix quadruples ; le
tout faisant mille pistoles, et appartenant
à Don Juan Osorio. il trouva les quadruples
dans un papier à part : il les fit voir
au banquier : après cela, il ouvrit le sac
où étaient les trente écus romains avec les
autres, et un bordereau.
Les cris du peuple redoublèrent à la lecture
des bordereaux et à la vue des espèces
qui étaient spécifiées. Chacun pressait le
bargello de me donner à l' instant la
cassette et le sac ; et cet officier allait céder à
leurs instances, si je n' eusse déclaré que je
ne prétendais recevoir mon argent que des
mains de la justice, puisque nous étions
dans une ville où, grâce à Dieu, il y avait
de bons juges. Le bargello somma encore
une fois le sieur Jérôme Plati de dire ce
qu' il avait à alléguer contre de si fortes
preuves. Le banquier, plus mort que vif,
et ne sachant ce qu' il devait penser d' une
p281
aventure qui ne lui paraissait pas naturelle,
répondit qu' il y avait là-dedans de
la magie, et qu' assurément le diable s' en
mêlait. Si vous n' avez pas de meilleure
raison que celle-là pour confondre votre
partie, lui dit l' officier, vous avez bien la
mine de perdre votre cause, et même d' être
puni sévèrement. Après avoir parlé de
cette sorte, il mit la cassette et le sac en
dépôt chez un riche marchand du quartier,
et alla faire son rapport aux juges,
qui nous citèrent, Plati et moi, pour comparaître
devant eux le lendemain. Le banquier
se trouva si malade, qu' il lui fut impossible
d' aller à l' audience : il se contenta
d' y envoyer sa femme et son commis avec
quelques-uns de ses amis ; pour moi, j' y
parus hardiment, accompagné de Sayavedra,
de mon hôte et de mon hôtesse,
qui furent interrogés tous trois l' un après
l' autre, et qui en dirent plus, surtout ces
deux derniers, qu' ils n' en avaient vu ni
entendu. Les juges ouïrent aussi Aguilera
p282
et sa maîtresse, qui confessèrent que,
n' ayant pas toujours été dans la boutique
le jour que je disais avoir porté mon argent
au banquier, c' était de quoi ils ne pouvaient
en conscience rendre témoignage.
Sur toutes ces dispositions, les magistrats
condamnèrent ma partie à me restituer
mon or et mon argent, aux dépens
du procès, avec défense d' ouvrir sa boutique
à l' avenir et d' exercer la profession de
banquier dans tout l' état de Milan. Le
bargello, pour exécuter cette sentence, me
mena chez le marchand dépositaire de ma
cassette et de mon sac, et, me les ayant
remis lui-même entre les mains, il me
renvoya triomphant à mon hôtellerie. Lorsque
j' y fus arrivé, je n' eus pas peu d' occupation
à recevoir les complimens qu' on
me fit sur l' heureux succès de mon affaire.
L' hôte et sa femme, entre autres, en avaient
une joie qu' ils ne pouvaient modérer. Pour
p283
leur en marquer ma reconnaissance, je
leur fis de petits présens, et tous leurs
domestiques eurent sujet de se louer de mon
humeur généreuse.
LIVRE 5 CHAPITRE 3
p1
De la part que Guzman fit de ce vol à ses associés, et
de la route qu' il prit en sortant de Milan.
Sitôt que je me vis en possession d' un argent si bien
gagné, j' aurais souhaité d' être
bien loin de Milan ; mais, comme un
départ trop précipité aurait pu devenir suspect,
je résolus de le différer de quelques
p2
jours. Sayavedra ne pouvait se lasser de toucher
nos pistoles ; et, les prenant quelquefois
pour des pièces d' or qu' on voit en
songe, il ne savait s' il rêvait ou s' il était
éveillé ; puis, pensant au stratagême que
j' avais inventé pour faire un si beau coup,
il m' élevait au-dessus de tous les fripons
du monde : je ne vous croyais pas si grec,
me disait-il, quoique je vous connusse
pour un jeune homme des plus adroits ;
vous serez long-temps mon maître. Ami
Sayavedra, lui dis-je, c' est trop vanter un
tour assez commun : ce qui mérite seulement
d' être loué, c' est de savoir éviter le
péril en volant ; car de s' introduire dans
une maison ouverte, y prendre une robe
de chambre, et recevoir cent coups de fouet,
rien n' est plus aisé.
Nous passâmes, mon écuyer et moi, le
reste de la journée à nous entretenir dans
l' hôtellerie avec beaucoup de gaîté. Quand
la nuit fut venue, nous sortîmes tous deux
pour aller trouver Aguilera, qui nous attendait
p3
au rendez-vous. Dès qu' il nous vit
arriver, il se mit à rire, et nous suivîmes
son exemple. Il ne manqua pas ensuite de
me complimenter aussi sur mon habileté ;
après quoi il fut question de partager notre
butin. Je tirai de ma poche une grande
bourse où il y avait trois cents pistoles,
que je lui donnai en lui disant que j' en destinais
autant à Sayavedra, et que je garderais
le reste pour moi, étant bien juste
que celui qui avait le plus travaillé dans
cette affaire et joué le plus gros jeu eût la
plus grosse part. Mes deux associés en demeurèrent
d' accord, et m' assurèrent qu' ils
étaient très-contens. Le partage fait, n' ayant
plus rien qui nous arrêtât au rendez-vous,
nous dîmes adieu au commis, et nous retournâmes
au logis, où j' employai l' après-souper
à compter toutes mes espèces. Quel
sujet de ravissement pour moi de me trouver
en fonds de plus de sept mille francs,
sans parler de ce que j' avais gagné à Bologne !
Je ne m' étais jamais vu si riche, et
p4
je ne me souvenais plus d' avoir été volé à
Sienne.
En me promenant le lendemain dans les
rues, ayant jeté les yeux par hasard dans
la boutique d' un quincaillier, je remarquai
une chaîne de cuivre doré fort bien travaillée,
et je la pris pour une chaîne d' or
pur ; je demandai au marchand combien
elle pesait. Il me répondit en riant que tout
ce qui reluisait n' était pas or, et que, si
j' avais envie d' acheter cette chaîne, il m' en
ferait très-bon marché. Je fus tenté de l' avoir,
je lui en donnai ce qu' il voulut, et je
l' emportai. Sayavedra, qui était avec moi,
n' avait pu s' empêcher de rire en me voyant
faire cette emplette ; et quand nous fûmes
sortis de la boutique, il me dit : seigneur
Don Juan Osorio, vous avez bien la mine
de faire payer cette chaîne à quelqu' un plus
cher qu' elle ne vous a coûté. C' est ce qui
pourra bien arriver, lui répondis-je ; et,
dans ce louable dessein, je vais la porter
chez un orfèvre, pour qu' il m' en fasse
p5
une d' or fin de la même grandeur et de la
même façon. Je m' adressai à un habile
ouvrier qu' on m' enseigna ; il m' en fit une
si semblable à la mienne, qu' on ne pouvait
les distinguer l' une de l' autre que par
le son.
Enfin je partis de Milan avec ces deux
bijoux, et toutes les plumes que j' avais
tirées de l' aile du Sieur Jérôme Plati. Je dis
dans l' hôtellerie, avant mon départ, que
j' allais à Venise ; mais, au lieu d' en prendre
la route, j' enfilai sans bruit celle de
Pavie. Je m' arrêtai quelque temps dans
cette dernière ville pour y faire les préparatifs
du voyage que j' avais résolu de faire
à Gênes, si jamais je me trouvais dans un
état à pouvoir paraître devant mes parens
sans les faire rougir ; j' y voulais jouer le
rôle d' un jeune abbé espagnol revenant de
Rome. Pour cet effet, j' achetai des étoffes
fines, dont le plus fameux tailleur de Pavie
me fit une soutane et un manteau long ;
je me donnai des souliers de maroquin
p6
noir à talons rouges, avec des bas de soie,
et tout le reste d' un habillement de prélat.
J' ordonnai de plus à Sayavedra de se pourvoir
de deux grands coffres de bagage ; et
lorsque tout fut prêt, je me mis en chemin
dans une litière conduite par un muletier,
avec mon écuyer à cheval, un nouveau valet
à pied, et un autre muletier qui menait
une mule chargée de ballots. Ce fut
dans ce bel équipage que Gênes revit ce
même Guzman qu' elle avait vu six ou sept
ans auparavant dans une situation bien misérable.
LIVRE 5 CHAPITRE 4
p7
De son arrivée à Gênes, et de la gracieuse réception
que lui firent ses parens lorsqu' ils apprirent qui il
était.
Nous allâmes loger à la Croix-Blanche,
qui dans ce temps-là était la meilleure hôtellerie
de la ville. Il était déjà nuit ; et,
comme mon écuyer avait pris les devans
pour disposer l' hôte à recevoir chez lui un
abbé de la première qualité, je trouvai
tout le monde en mouvement dans la
maison : une partie des domestiques était à la
porte avec des flambeaux ; et leur maître,
après que Sayavedra m' eut aidé à descendre
de ma litière, me conduisit à la chambre
d' honneur du logis, de laquelle on fit
sortir un cavalier qui méritait mieux que
moi de l' occuper.
p8
L' hôtellerie était alors pleine de personnes
de considération, lesquelles ne furent
pas peu curieuses de savoir qui j' étais ; et
mon nouveau valet, bien instruit par Sayavedra,
disait à tous les gens qui le questionnaient
là-dessus que je me nommais
monseigneur l' abbé Don Juan De Guzman,
fils d' un noble génois marié à Séville. Je
ne sortis point de ma chambre le premier
jour ; je l' employai à faire l' abbé d' importance,
fatigué de son voyage de Rome, et
à préparer tout pour me montrer le lendemain
dans la ville de Gênes sous la forme
d' un prélat. Tandis que je m' occupais de
cette décoration, mon fidèle écuyer, ne
sachant point encore le motif de ce changement
de figure, me dit : il faut, mon
cher maître, que vous commenciez à vous
défier de moi, puisque vous me faites un
mystère du dessein que vous méditez
présentement. Non, lui répondis-je, mon
ami, tu as toujours ma confiance : si,
pendant notre séjour à Pavie, j' ai fait faire
p9
ce nouvel habillement sans t' en dire la raison,
c' est qu' il n' était pas encore temps
de te l' apprendre ; je puis à l' heure qu' il
est satisfaire ta curiosité. Bien loin de vouloir
te cacher le projet que je roule dans
ma tête, je ne saurais l' exécuter sans ton
secours : je vais t' en faire confidence.
Je t' ai raconté à Milan comment mon
père, noble génois, épousa à Séville une
dame de la maison de Guzman, dont j' ai
pris le nom ; je t' ai même dit en gros l' histoire
de ma vie ; mais je ne t' ai point parlé
d' une aventure dont le souvenir m' a fait
former l' entreprise que je vais te découvrir.
Il y a près de sept ans que je partis
de Tolède en bon équipage pour venir en
Italie voir mes parens ; je ne ménageais
pas mieux que toi mon argent sur la route,
de sorte que j' arrivai à Gênes dans un état
misérable. Cela ne m' empêcha pas de me
présenter devant quelques personnes de la
famille, et entre autres devant un de mes
oncles, qui me reçut fort mal, ou plutôt
p10
me traita si cruellement, que je jurai de
m' en venger, si jamais la fortune m' en offrait
l' occasion : je prétends garder mon
serment, puisque je le puis aujourd' hui.
Je veux voler mes parens ; c' est la seule
vengeance que j' ai envie de tirer d' eux.
Voilà dans quelle intention j' emprunte ce
déguisement qui te surprend si fort : outre
qu' il inspire du respect, il me semble plus
propre qu' un autre à me rendre méconnaissable
à des yeux qui ne m' ont vu qu' en
passant, quand le changement qui s' est
fait en moi depuis ce temps-là ne m' ôterait
pas la crainte d' en être reconnu.
Préparons-nous, cher Sayavedra, à jouer de
bons tours dans ma famille ; j' y suis poussé
par un juste ressentiment et par l' intérêt.
Mon confident me répondit que je n' avais
qu' à commander, qu' il suivrait exactement
les instructions que je lui donnerais. Nous
concertâmes tous deux ce que nous devions
faire ; et voici la conduite que je tins pour
parvenir à mon but.
p11
Je me mis le lendemain, second jour de
mon arrivée, en soutane et en manteau
long ; et, me regardant dans le miroir, je
me parus à moi-même tout un autre
homme : sans vanité, je n' avais pas mauvaise
mine. Quand je n' aurais pas eu le talent
de bien faire toutes sortes de personnages,
j' avais vu à Rome tant de beaux modèles
d' abbés de conséquence, que je n' eusse pu
manquer de les copier. Pour moi, j' attrapais
à merveille leurs meilleurs airs. Je
savais me rengorger, prendre un maintien
grave et fier, trousser ma soutane et mon
manteau de façon que je laissais voir une
jambe qui n' était pas mal faite, avec un
bas de soie et un soulier mignon, porter
mon chapeau d' une manière aussi galante
que modeste, envisager enfin les gens sans
attacher sur eux mes regards, et adoucir
ma voix en leur parlant. Je possédais
parfaitement tout cela par théorie, et je sortis
pour aller montrer dans la ville que je
le savais aussi bien pratiquer. Sayavedra,
p12
mon majordome, me suivait avec mon
laquais, tous deux sur deux lignes, et fort
proprement vêtus. On me considérait avec
de grands yeux, comme on a coutume de
regarder un étranger, et chacun me faisait
de profondes révérences, ou, pour mieux
dire, à mon habit de soie ; car on est traité
dans le monde suivant ce qu' on y paraît.
Que Cicéron se présente mal habillé,
Cicéron passera pour un cuistre.
Je me promenai dans les rues pendant plus d' une heure,
répondant aux politesses
respectueuses qu' on me faisait, en abbé accoutumé
à recevoir des honneurs ; après
quoi je retournai à l' hôtellerie, où l' hôte
me fit avertir que le dîner était prêt, et
demander si je trouverais bon que quelques
personnes de qualité mangeassent à ma
table. Je répondis que cela me ferait plaisir.
Un moment après, étant entré dans la
salle où je devais dîner, je vis arriver quatre
cavaliers qui me saluèrent avec respect. Je
leur rendis le salut fort honnêtement ; et,
p13
remarquant qu' on avait servi, je m' assis
à bon compte à la place d' honneur ;
ensuite je priai ces messieurs de se mettre à
table. La conversation fut d' abord sérieuse
à cause de moi. Je m' en aperçus ; et
l' égayant moi-même tout le premier, pour
faire connaître à ces messieurs que je n' étais
pas si diable que j' étais noir, je fis
deux ou trois petits contes badins qui
excitèrent quelques personnes de la compagnie
à suivre mon exemple.
Ces gentilshommes s' amusaient ordinairement
à jouer l' après-dîner, et quelquefois
encore l' après-souper. Ils jouaient assez
gros jeu, et même en honnêtes gens. Je
passais volontiers une heure à les regarder,
après cela je me retirais. Ils auraient bien
souhaité qu' il m' eût pris fantaisie de jouer
avec eux, me croyant plus riche abbé qu' habile
joueur, quoiqu' ils ne dussent point
ignorer qu' il y a de grands filous parmi les
petits-collets. Je n' eus garde de satisfaire
sitôt leur envie, quelque penchant que j' y
p14
eusse. Au contraire, je témoignai de la
répugnance pour le jeu, et ce ne fut qu' après
nous être un peu plus familiarisés
ensemble que je me défendis mollement de
faire une reprise. Lorsqu' ils me virent à
moitié rendu, ils redoublèrent leurs instances,
et je fis semblant de leur céder
par complaisance pure. Je ne jouais pas
long-temps, et je ne jouais que très-petit
jeu, sans employer Sayavedra, ni même
tout mon savoir-faire. Ainsi ce que je perdais
était peu de chose, et je ne voulais
rien embourser de ce que je gagnais : tantôt
je le laissais pour les cartes, et tantôt
j' en faisais présent aux gens de ces messieurs,
ou je le donnais aux miens. Je m' acquis
par cette conduite la réputation de
seigneur généreux : ce qui faisait que,
lorsqu' il m' arrivait de me mettre au jeu,
les passe-volans, qui s' occupent à voir
jouer des après-dîners pour recevoir
quelques ducats, venaient tous se placer
derrière moi.
p15
Un jour, ayant gagné environ quarante
pistoles, j' en pris vingt-cinq dans ma
main, et j' abandonnai le reste à ceux qui
étaient autour de moi ; puis, me tournant
vers un capitaine de galère, qui était du
nombre de ces passe-volans, je lui dis tout
bas, en lui glissant secrètement dans la
main l' argent que j' avais dans la mienne :
vous avez été trop long-temps en Espagne
pour ignorer qu' un gentilhomme qui a vu
le jeu et pris part à la fortune d' un joueur
ne refuse point la petite marque de
reconnaissance qu' il lui veut donner ; vous en
pourrez user de même avec moi en pareil
cas. Il parut un peu confus de mon action ;
mais il y a dans la vie, comme on dit,
des temps où une pistole en vaut mille.
Mon officier était alors si sec, que le plaisir
qu' il eut de se voir tout à coup arroser
d' une pluie d' or l' emporta sur sa honte.
Néanmoins, malgré sa misère, je ne sais
s' il fut plus sensible au bienfait qu' à la
manière dont je le lui fis. Je lui gagnai
p16
l' âme. Il voulut me le témoigner par des
discours que j' interrompis deux fois pour
lui parler de ses courses ; je le priai même
de me faire l' honneur de venir tous les
jours dîner et souper avec moi ; car il ne
mangeait pas ordinairement dans mon
hôtellerie ; et, en le quittant, je lui demandai
son amitié.
Dans le fond, c' était un garçon de
mérite, fort bien fait de sa personne, et d' un
esprit agréable. Comme il était connu pour
un très-honnête homme, il fréquentait les
nobles, et faisait la meilleure figure que
pouvaient le lui permettre les appointemens
d' un capitaine de galère, qui sont
bien modiques à Gênes. Avec cela il aimait
le jeu, et, quoiqu' il y fut très-malheureux,
il ne pouvait se défendre de s' y embarquer
quand il se sentait un écu dans sa poche.
Cette passion, qui le dominait, était
accompagnée d' un penchant pour les femmes
qui seul aurait suffi pour le ruiner,
s' il eût été riche. Il se nommait Favello,
p17
nom qu' une dame qu' il avait autrefois aimée
lui avait donné, et qu' il conservait
pour se souvenir d' elle. Il me conta
lui-même quelques jours après cette histoire,
que je ne pus entendre sans soupirer et
m' attendrir, en me rappelant mon intrigue
de Florence. Les bonnes qualités de ce
capitaine ne furent pas toutefois la seule
cause de la petite galanterie et de toutes
les honnêtetés que je lui fis. Il faut que je
te l' avoue, lecteur, quand je devrais gâter
dans ton esprit ce trait généreux. Je savais
que les galères devaient bientôt partir pour
Barcelonne ; et dans l' intention où j' étais
de profiter de cette occasion pour repasser
en Espagne après avoir friponné mes
honnêtes parens, l' amitié du capitaine Favello
m' était trop utile pour négliger de l' acquérir.
Aussi tu vois que je m' y pris assez bien,
puisque dès le premier jour j' en fis l' acquisition.
Effectivement, le lendemain, à mon lever,
il vint me rendre ses devoirs et m' inviter
p18
à me promener sur l' eau ; ce que
j' acceptai volontiers. Je me fis conduire
l' après-dîner à sa galère, où je fus reçu
avec tous les honneurs qu' auraient pu
attendre de lui le pape ou le doge de Gênes.
Nous sortîmes du port pour considérer les
belles maisons de plaisance qui sont le long
de la mer, et qui forment le plus charmant
spectacle qui puisse s' offrir à la vue. Notre
officier, qui était génois d' origine, et qui
disait librement ce qu' il pensait, ne se
contentait pas de m' en nommer tous les
propriétaires, il me faisait d' eux des portraits
fort malins. Parmi les personnes qu' il
épargnait le moins, il s' avisa de citer un
de mes parens. Je me mis à rire. Tout
beau, lui dis-je, monsieur le capitaine,
je vous demande quartier pour celui-là ;
savez-vous bien que je suis de sa famille.
De sa famille ! S' écria-t-il avec une surprise
mêlée de confusion. Comment donc
cela ? Je vais vous l' apprendre, lui
répondis-je. Mon père était un noble génois. Une
p19
grosse banqueroute qu' on lui fit l' obligea
de passer en Espagne. Il alla s' établir à
Séville, où il raccommoda ses affaires en
épousant une dame de la maison des Guzmans,
dont je porte le nom préférablement au
sien pour deux raisons : la première, pour
recueillir une succession qui sans cela pourrait
m' échapper ; et la seconde, parce qu' étant
pour le moins autant fils de ma mère
que de mon père, j' ai cru pouvoir choisir
celui de leurs deux noms qui m' était le
plus honorable.
Vous vous imaginez, reprit Favello, que
vous me parlez là d' une chose dont je n' ai
aucune connaissance ; pardonnez-moi, s' il
vous plaît. Je connais très-particulièrement
deux de vos cousins, qui m' ont plus
d' une fois entretenu de monsieur votre
père. Ils m' ont dit que c' était un homme qui
avait beaucoup d' esprit ; qu' il avait été pris
par un corsaire d' Alger, et qu' après avoir
recouvré sa liberté par l' amour que conçut
pour lui une algérienne, il était allé à Séville
p20
trouver son correspondant, et que là
il avait donné dans la vue d' une dame de
qualité qu' il avait épousée. Vous êtes donc
fils de cet illustre esclave ? à votre service,
lui repartis-je en riant encore. Savez-vous
bien, reprit-il, que le seigneur Don Bertrand,
frère aîné de votre père, est plein
de vie ? C' est un bon vieillard qui ne marche
aujourd' hui qu' avec un bâton. Il n' a
jamais voulu se marier, et c' est un des nobles
de Gênes qui a le plus de bien. Vous
m' apprenez ce que j' ignorais, lui dis-je,
car je ne l' ai point vu, et ma mère n' a jamais
eu de commerce de lettres avec lui.
Je m' étonne, ajouta-t-il, que vous ne vous
soyez pas déjà fait connaître ; vos parens
sont assurément de grands seigneurs dans
ce pays-ci, et je ne sais ce qui peut vous
empêcher de les voir. Que voulez-vous que
je fasse ? Lui répondis-je. Que j' aille décliner
mon nom devant des gens qui ne me
connaissent point, et qui se croiront en droit
de douter de ce que leur dira un homme
p21
qui n' a que sa parole pour garant de sa
sincérité ? Non, non, je n' ai pas besoin
d' eux, et je ne leur demande rien. Demeurons
comme nous sommes. Quand même
ils sauraient que je suis dans cette ville,
étant étranger, j' attendrais qu' ils fissent la
première démarche. Vous auriez raison,
dit notre officier ; mais trouvez bon que
dès demain matin je leur donne avis de
votre arrivée. Je suis persuadé que je ne
les en aurai pas plus tôt informés, qu' ils
se feront un plaisir d' aller vous rendre ce
qu' ils vous doivent. Je repartis au
capitaine : vous êtes homme d' esprit, et vous
avez de la prudence. Je veux bien vous
laisser faire ce que vous jugerez à propos ;
souvenez-vous seulement qu' il ne faut pas
contraindre leurs inclinations : je ne
prétends me déclarer de leur famille qu' autant
qu' ils me paraîtront en être contens.
Pendant que nous tenions de part et d' autre
de pareils discours, Favello me fit
servir une collation composée des plus
p22
beaux fruits et des meilleures confitures.
Il l' avait fait préparer pour moi, et il y
avait assurément employé une bonne partie
des pistoles dont je lui avais fait présent.
Nous ne laissâmes pas de continuer notre
entretien. L' officier, qui connaissait
parfaitement mon oncle et mes cousins, me mit
si bien au fait, que je pouvais me vanter,
après cette conversation, de savoir aussi
bien les affaires de mes parens que les
miennes. La nuit qui s' approchait nous
obligea de rentrer dans le port. Nous
sortîmes de la galère, et j' emmenai le
capitaine à mon hôtellerie, où nous soupâmes
avec les gentilshommes qui y étaient logés.
Après le repas, ces messieurs me proposèrent
de jouer en me disant qu' ils avaient
sur le coeur les quarante pistoles que je
leur avais gagnées le jour précédent, et
qu' il était juste que je leur donnasse leur
revanche. J' y consentis, et, me sentant
en train de gagner, je dis à Favello : au
moins, monsieur le capitaine, n' oubliez
p23
pas que nous sommes de moitié. Il me
répondit en souriant qu' il me croyait si
heureux en toutes choses, qu' il
s' applaudissait d' être associé avec moi. La fortune
en effet me favorisa depuis le commencement
de la reprise jusqu' à la fin. Je gagnai
cent pistoles, que je partageai avec notre
officier de galère ; ce qui lui fit cette fois-là
d' autant plus de plaisir qu' il n' en coûtait
rien à sa fierté. C' est ainsi que je le disposais
peu à peu à ne pouvoir refuser de me
rendre le service que j' attendais de lui.
Il ne manqua pas, comme il me l' avait
promis, d' aller le lendemain chez mes
parens pour les informer de l' arrivée de
monsieur l' abbé Don Guzman à Gênes. Tu peux
bien t' imaginer qu' il leur fit un beau
portrait de ma personne, et qu' il leur vanta
mon mérite et ma générosité, puisque dès
l' après-midi on les vit venir à mon hôtellerie
en fraises bien empesées, avec leurs
manteaux de velours noir sur les épaules.
Mon majordome, que j' avais instruit de
p24
tout ce qu' il devait faire, les reçut à la
porte du logis, et les conduisit dans ma
chambre, où je m' avançai gravement jusqu' à
l' entrée en les saluant avec beaucoup
de civilité. Il en parut d' abord deux, l' un
et l' autre enfans d' un sénateur mort depuis
cinq à six ans, et frère de mon père ; puis
il survint un troisième cousin, fils d' une
soeur encore vivante. Ils m' accablèrent de
complimens, et m' offrirent leurs maisons,
leur crédit et leurs bourses, parce que
Favello leur avait fait entendre que je n' en
avais pas besoin. Mais, quand il ne m' aurait
pas fait passer dans leur esprit pour un
abbé fort opulent, ce qu' ils remarquèrent
dans ma chambre eût été capable de leur
donner de moi cette opinion : j' avais
négligemment étalé sur une table ma chaîne
d' or, plusieurs autres bijoux, et tout ce
que je possédais de plus précieux, avec la
cassette de Milan tout ouverte, et dans
laquelle de bons yeux pouvaient apercevoir
une partie des pistoles qu' elle renfermait.
p25
Mon oncle, garçon et chef de la famille, arriva le
dernier : c' était particulièrement
à celui-là que j' en voulais. Il s' appuyait
sur un grand bâton, et marchait avec peine.
Je ne lui trouvai plus cet air vénérable qui
m' avait tant plu la première fois ; au
contraire, tout mon sang se souleva contre lui.
La vue de ce vieux singe plein de malice
me fit frémir, comme la présence d' un
meurtrier rouvre les blessures de l' homme
qu' il a tué ; je crus voir avec lui des esprits
follets qui s' apprêtaient à me berner. Je ne
laissai pas pourtant, malgré la haine que
je me sentais pour lui, de le recevoir
encore mieux que mes cousins, qui, sortant
un moment après qu' il fut entré, lui
abandonnèrent par respect la place. Le
vieillard commença par me témoigner la joie
qu' il avait de voir le fils d' un frère qui lui
avait toujours été cher ; puis, me
considérant depuis les pieds jusqu' à la tête, il me
dit que je ressemblais beaucoup à mon père,
et qu' il était bien glorieux pour la famille
p26
d' avoir un rejeton si propre à lui faire
honneur. Il se plaignit ensuite de ce que je
n' avais pas été prendre un logement chez
lui, où il y avait des appartemens plus
convenables qu' une hôtellerie à un homme de
mon caractère et de ma qualité. Je lui
prodiguai là-dessus des remercîmens
accompagnés des plus vives démonstrations de
sensibilité ; après cela je lui dis que mes
cousins m' avaient offert aussi leurs maisons,
ce que je n' avais eu garde d' accepter, ne
voulant incommoder aucun de mes parens
pour le peu de jours que j' avais à demeurer
à Gênes, où je n' étais venu que pour m' informer
de l' état de notre famille, tant pour
ma satisfaction que pour celle de ma mère
qui m' en avait chargé.
Ces derniers mots donnèrent occasion
au bonhomme Don Bertrand de me
demander des nouvelles de ma mère et de
ses enfans. Je répondis que j' étais son fils
unique, et peu s' en fallut que par
inadvertance il ne m' échappât de dire que j' avais
p27
deux pères ; mais je retins ma langue,
et fis un très-bel éloge de ma mère,
composé de contre-vérités. Mon oncle,
impatient de me conter ce que je savais aussi
bien que lui, m' interrompit en me disant :
mon neveu, il faut que je vous détaille
une aventure qui nous arriva il y a six ou
sept ans. Il parut dans Gênes un petit
fripon presque nu ; il courait les rues en
disant à tous ceux qui voulaient l' entendre
qu' il était fils de votre père ; et ce gueux,
qui avait bien l' air de ce qu' il était, se
flattait que quelqu' un de nos parens serait
assez crédule pour le croire sur sa parole, et
assez bon pour avoir pitié de sa misère. Je
le cherchai dans l' intention de nous
venger tous du déshonneur qu' il nous faisait,
et j' eus le bonheur de le rencontrer. Je
l' attirai chez moi par des paroles douces,
et surtout par la promesse que je lui fis de
lui donner dès le lendemain la connaissance
d' un homme qui ne manquerait pas de
lui rendre service. Lorsqu' il fut dans ma
p28
maison, je le questionnai, et je jugeai bien
par ses réponses que c' était un petit
pendard ; aussi paya-t-il le tout ensemble. Je
m' aperçus qu' il mourait de faim ; je
l' envoyai coucher sans souper dans un
magnifique appartement, où il fut berné
toute la nuit par de grands diables
masqués qui lui en donnèrent de toutes les
façons.
En parlant de cette sorte, ce méchant
vieillard riait de toute sa force, tandis
qu' au fond de mon âme je sentais que ce
récit et le plaisir qu' il prenait à le faire me
mettaient en fureur. Néanmoins je
dissimulai, et, riant du bout des dents, je lui
dis que je trouvais cette aventure fort
plaisante. Je suis seulement fâché d' une chose,
reprit mon oncle ; c' est qu' il disparut le
matin, et qu' il court encore. Je voudrais
avoir poussé la vengeance plus loin, pour
mieux punir ce misérable d' avoir osé se
dire de nos parens. à ce sentiment génois
je changeai de matière ; et un quart d' heure
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après, ce maudit barbon se leva pour s' en
aller : je l' accompagnai jusqu' à la porte de
la rue en lui faisant tous les honneurs dus
au frère aîné de mon père.
LIVRE 5 CHAPITRE 5
Guzman donne un grand repas à ses parens et leur
fait payer leur écot.
L' après-dîner je chargeai Sayavedra de
chercher dans la ville quatre bons coffres
de la même grandeur, et de les acheter.
Pendant qu' il s' acquittait de cette commission,
Favello vint me voir pour me rendre
compte des entretiens qu' il avait eus avec
mes parens sur mon chapitre. Il m' assura
que toute la famille était charmée de ma
personne, surtout le seigneur Don Bertrand
mon oncle. Ce bon vieillard, poursuivit-il,
m' a dit qu' il lui semblait avoir vu et entendu
p30
parler son cher frère, tant il avait
trouvé de ressemblance en votre père et
vous ; qu' il vous voyait à regret embrasser
l' état ecclésiastique, et qu' il vous proposerait
de quitter la soutane pour épouser
une de ses nièces du côté de sa mère ; qu' à
la vérité cette fille avait peu de bien,
mais qu' il était dans la résolution de lui
en laisser, parce qu' il avait pour elle une
amitié toute particulière. Enfin le capitaine
me protesta que mon oncle avait
conçu pour moi beaucoup d' estime et de
tendresse. Cependant tout cela ne fit que
blanchir contre mon ressentiment, et ne
me détourna pas de mon dessein.
J' allai rendre visite le lendemain matin,
premièrement à Don Bertrand, qui, dans
l' entretien que nous eûmes ensemble, me
dit qu' étant fils unique comme je l' étais,
je devais plutôt songer à soutenir ma
maison qu' à me consacrer à un état qui lui
ôterait une de ses plus belles branches.
Je pensai lui répondre qu' ayant toujours
p31
gardé le célibat, il avait fait lui-même
autant de tort à sa famille que s' il eût pris le
parti de l' église. Ensuite il me nomma la
personne qu' il avait envie de me choisir
pour femme. Pour l' amuser, je fis semblant
de n' être pas éloigné de faire ce qu' il
désirait ; et je finis ma visite en le priant de
venir le jour suivant dîner avec moi. Il
voulut d' abord s' en défendre et s' excuser
sur son grand âge, qui ne lui permettait
pas d' assister à des banquets : néanmoins,
lorsque je lui eus représenté qu' il n' y
aurait à ce repas que des parens et le
capitaine Favello, l' ami commun de toute la
famille, il se laissa débaucher, et promit
d' être de la partie, pour me marquer, dit-il,
l' extrême considération qu' il avait pour
un neveu que le ciel lui envoyait. Je visitai
après cela mes cousins l' un après l' autre,
et ils me donnèrent aussi leur parole de
venir chez moi. Il ne fut plus question que
de leur faire préparer un dîner magnifique.
Je m' adressai pour cet effet à mon hôte,
p32
qui m' assura que je pouvais me reposer
sur lui du soin de régaler mes convives, et
qu' il me répondait d' un festin où l' on
verrait également régner l' abondance et la
délicatesse.
Mon majordome, qui arriva dans l' hôtellerie
pendant que je parlais à l' hôte, me
dit qu' il avait acheté quatre coffres fort
propres. Je les voulus voir. Il me conduisit
où ils étaient, et j' en fus très-content. Il
me demanda ce que j' en prétendais faire.
Je lui fis réponse qu' il n' avait qu' à me
suivre, et qu' il en serait bientôt instruit.
Je lui ordonnai de prendre notre cassette
sous son bras, et je le menai à la boutique
d' un des plus riches orfèvres de Gênes. Je
proposai à ce marchand de me prêter pour
vingt-quatre heures des plats et des assiettes
d' argent, moyennant un honnête
profit, et en consignant entre ses mains des
espèces pour la valeur de l' argenterie.
L' orfèvre accepta la proposition. Nous
convînmes de la somme qu' il voulait pour le prêt ;
p33
et choisissant la vaisselle qu' il me plut
d' avoir, j' en pris pour neuf à dix mille francs,
que je comptai en bonnes pistoles à
l' orfèvre pour nantissement. Après quoi je
dis à Sayavedra d' aller chercher deux des
coffres qu' il savait, d' y faire mettre
lui-même la vaisselle, et de la faire porter au
logis : ce qui fut exécuté avec toute la diligence
dont ce fidèle écuyer était capable.
Tous mes parens s' assemblèrent donc
chez moi le lendemain sur le midi. Mon
hôte, qui se piquait d' être un excellent
traiteur, me fit connaître qu' effectivement
il était consommé dans l' art difficile de faire
de bons ragoûts. Il nous en servit de si
délicieux, que mes cousins et mon oncle
même avouèrent que de leur vie ils n' en
avaient mangé de meilleurs. S' ils ne s' étaient
pas attendus à faire si bonne chère,
ils furent encore bien plus surpris quand
ils virent un buffet fort paré d' argenterie,
et qu' ils remarquèrent que les plats et les
assiettes étaient du même métal. Ils ne purent
p34
s' empêcher de me dire qu' un voyageur
jouait gros jeu en portant avec lui une
pareille vaisselle, et particulièrement en
Italie, où l' on rencontrait des voleurs à
chaque pas. Le bonhomme Don Bertrand, à
qui tout cet étalage d' argenterie avait fait
penser la même chose, appuya leur sentiment.
C' est votre faute, mon neveu,
s' écria-t-il : vous pouviez fort bien vous
dispenser de loger à l' hôtellerie dans une ville
où vous avez des parens comme les vôtres.
Je conviens que c' est la plus fameuse hôtellerie
de Gênes ; mais la meilleure du monde
ne vaut rien. Vous êtes encore jeune, et je
veux vous avertir en homme qui a de
l' expérience, que vous ne devez vous fier qu' à
la bonté des serrures et des cadenas de vos
coffres, parce que les hôtes, les hôtesses,
leurs enfans ou leurs valets ont toujours
deux ou trois clefs de chaque appartement.
Si vous m' en croyez, continua-t-il, puisque
vous refusez de prendre un logement
chez moi, envoyez-y du moins dès aujourd' hui
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votre argenterie et vos bijoux,
ils seront en sûreté dans mon cabinet
jusqu' à votre départ, y en eût-il pour un
million d' or.
Je rendis grâce à mon oncle de son
obligeante inquiétude, et, feignant de
mépriser la crainte d' être volé, je dis qu' en
partant de Rome je m' étais contenté de laisser
entre les mains de notre ambassadeur ce
que j' avais de plus précieux, et qu' à
l' égard de l' argenterie, quoiqu' elle fût
embarrassante pour un voyageur, je n' étais
pas fâché de l' avoir pour m' en défaire dans
un besoin, l' argent étant d' une plus prompte
défaite que les pierreries. Toute la famille
parut se payer de cette raison ; et comme
je venais de nommer notre ambassadeur,
mes cousins commencèrent à parler de ce
ministre. Ils dirent qu' ils l' avaient vu
lorsqu' il avait passé par Gênes pour se rendre
à Rome. Alors, pour leur prouver que
j' étais fort bien avec cette excellence, je leur
en fis voir le portrait dont elle m' avait fait
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présent : ce qui leur persuada qu' il fallait
en effet que l' ambassadeur eût beaucoup
d' estime et d' amitié pour moi.
Don Bertrand, toujours occupé du péril
que courait ma vaisselle dans l' hôtellerie,
revint encore une fois à la charge, et je fus
obligé de lui dire, pour le contenter, que
je ferais porter chez lui, après le dîner,
toute mon argenterie dans deux coffres que
je lui montrai du doigt, et dans lesquels je
lui dis que j' avais coutume de la serrer. On
changea de discours, et la conversation
tomba sur le mariage. Là-dessus mon oncle,
m' adressant la parole, me dit que c' était
à mon âge qu' il fallait se marier, et non
dans la vieillesse, où l' on ne faisait que des
orphelins ; puis il me représenta tous les
désagrémens des gens d' église, et s' étendit
ensuite sur les louanges de la jeune personne
qu' il souhaitait que j' épousasse. Elle
est, ajouta-t-il, ma nièce du côté de ma
mère ; c' est une fille d' un sang noble, et
d' une beauté qui doit lui tenir lieu de bien ;
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de plus, elle a une mère qui vous chérira
comme la prunelle de ses yeux, vous et
tous vos enfans.
Comme il me parut que le vieillard
désirait ardemment ce mariage, je fis
semblant de n' être pas dans une disposition
contraire à ses souhaits. Que vous êtes
séduisant, lui dis-je, mon cher oncle ! Je
sens que vous me dégoûtez de la vie
ecclésiastique, et je suis assuré qu' en recevant
une femme de votre main je serai parfaitement
heureux. Cependant souffrez, de
grâce, que je vous représente que j' ai déjà
un bénéfice de dix mille livres de rente,
et que j' en attends un autre de quinze mille,
que des parens de ma mère, fort puissans
à la cour de Rome, me font espérer. Il me
serait bien doux, en changeant d' état,
d' avoir ces deux jolis présens à faire aux
enfans de mes cousins. Ils applaudirent
tous à ma pensée, et me firent par avance
de grands remercîmens. Sur la fin du
repas, qui fut assez long, Don Bertrand demanda
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au capitaine Favello s' il avait reçu
des ordres pour son départ. Oui, lui
répondit l' officier, et nous devons partir
dans trois jours pour Barcelonne ; on
commence même dès à présent à embarquer ce
qu' on y veut porter. Je fus ravi d' entendre
cette nouvelle, qui me fit connaître que je
n' avais pas de temps à perdre. Aussitôt
qu' on eut dîné, je commandai à mon majordome
d' enfermer mon argenterie et ma
cassette dans les deux coffres, et de les
faire porter lui-même chez mon oncle.
Tout cela fut exécuté en moins d' une heure
et devant mes parens, tandis que je
m' entretenais avec eux. J' accompagnai mon
oncle quand il voulut s' en retourner à son
hôtel, et en y arrivant nous y trouvâmes,
non les deux coffres où l' on avait mis
l' argenterie, mais les deux autres que nous
avions remplis le soir précédent de sacs de
sable à peu près du même poids que la
vaisselle, et que Sayavedra avait échangés fort
subtilement.
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Je ne pouvais mieux commencer. Voici
comme je continuai : le capitaine Favello
revint le soir à l' hôtellerie ; il me
témoigna le chagrin qu' il avait par avance du
départ des galères par rapport à moi, dont
il était sur le point de se séparer. Il n' est
pas certain, lui dis-je, que nous nous
quittions sitôt ; peut-être nous verrons-nous
plus long-temps que vous ne pensez. Il
rêva un moment à ce que je venais de lui
dire, et il me demanda si j' avais envie de
repasser en Espagne. C' est ce que je ne veux
pas vous céler, lui répondis-je, à vous dont
je connais la prudence et la discrétion, à
vous enfin que j' aime, et pour qui je n' ai
point de secret. Apprenez que le plaisir de
voir mes parens m' attire moins à Gênes que
le désir de me venger d' une offense que m' a
faite à Rome un génois que j' avais pour
rival. Il n' était pas nécessaire d' en dire
davantage à Favello pour l' engager à m' offrir
ses services. Nommez-moi, dit-il avec
agitation, le téméraire qui vous a outragé, et
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je ne vous demande que vingt-quatre
heures pour satisfaire votre ressentiment.
Seigneur capitaine, lui répliquai-je, je vous
suis redevable d' entrer si vivement dans
mes intérêts ; et si je cherchais un vengeur,
je suis persuadé que je n' en pourrais
trouver un meilleur que vous : mais vous jugez
bien mal de moi si vous croyez que je
manque de force et de courage pour me
venger moi-même ; outre cela, je vous dirai
que je sais où mon ennemi demeure, et
que je suis sûr de mon coup. La grâce que
j' attends de votre seigneurie, c' est de me
permettre de faire porter secrètement mon
bagage à bord de votre galère la veille du
jour qu' elle sortira du port ; je veux même,
pour plus d' une raison, que mes parens
ignorent mon départ, et je vous demande
le secret.
Pour le secret, me repartit l' officier, je
vous le promets. Puis revenant encore à
mon affaire d' honneur : vive dieu !
Poursuivit-il, je suis bien mortifié que dans la
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seule occasion que j' aurai sans doute de
vous marquer mon zèle, vous refusiez de
m' employer. Il me dit ces paroles d' un air
si affligé, que je l' embrassai, et lui
répondis, pour le consoler, que dans le cours de
notre voyage il aurait dans sa galère assez
d' occasions de faire éclater son amitié. Nous
nous séparâmes sur cela tous deux pénétrés
d' affectueux sentimens l' un pour l' autre.
Le jour suivant, de grand matin, je renvoyai
toute l' argenterie chez l' orfèvre par mes
gens, qui me rapportèrent mes pistoles qui
étaient en gage. Je les avais à peine remises
dans ma cassette, qu' un de mes cousins
arriva pour me dire que notre oncle Don
Bertrand m' attendait à dîner chez lui le
lendemain. Je ne manquai pas d' y aller ;
et j' y trouvai toute la famille assemblée.
Nous nous mîmes gaîment à table, et nous
tînmes des discours joyeux. Au milieu du
repas, mon majordome, comme nous en
étions convenus tous deux, entra dans la
salle, et m' apportant un billet : le colonel
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Don Antonio, me dit-il, est venu vous chercher
à l' hôtellerie, et ne vous ayant pas
rencontré, il m' a chargé de vous rendre
cette lettre. Je l' ouvris sans façon, et la lus
assez haut pour que mon oncle, qui était
assis près de moi, m' entendît. Elle contenait
les paroles suivantes : " je me marie
après demain. Je compte bien que cette fête
ne se fera pas sans vous. Si vous refusez d' en
être, je romps pour jamais avec vous. Ce
n' est pas tout ; vous m' avez montré de belles
pierreries de madame votre mère, je vous
conjure de me les prêter. Ma maîtresse n' a
osé apporter les siennes dans ce pays-ci.
Nous ne retiendrons vos diamans que deux
jours, et nous en aurons grand soin. Je me
flatte que vous ferez ce plaisir à Don
Antonio De Mendoce votre ami. "
après la lecture de ce billet, je pris un
air chagrin et embarrassé. Je fis le rêveur ;
puis me tournant vers Sayavedra : tu ne
sais pas, lui dis-je, ce que me veut Don
Antonio. Il me demande mes pierreries pour
p43
en parer sa femme le jour et le lendemain
de ses noces. Tu n' ignores pas que mes
diamans sont à Rome chez monsieur
l' ambassadeur. Va dire au colonel que je ne
puis les lui prêter, et que j' en suis au
désespoir. Monsieur, me répondit mon
majordome, il croira que c' est une défaite,
et que vous les lui refusez. Il aura tort,
repris-je ; et cependant, plutôt que de
lui donner lieu de s' imaginer cela,
j' aimerais mieux louer des pierreries. En
donnant à un joaillier quelque profit avec des
sûretés, il me semble qu' il prêtera
volontiers ce qu' on voudra pour deux ou trois
jours. Qui en doute ? Dit alors mon oncle.
Mais pourquoi, continua-t-il, voulez-vous
qu' il vous en coûte de l' argent pour
emprunter des choses que vous pouvez avoir
pour rien ? Est-ce que nous n' avons pas
d' aussi belles pierreries que les marchands
qui en vendent ; et ne sommes-nous pas
disposés à faire tout ce qui peut vous être
agréable ? Il suffit que ce cavalier soit
p44
votre ami pour que vos parens se fassent
un plaisir de l' obliger. Oui, certainement,
m' écriai-je, Mendoce est de mes amis. C' est
un homme de qualité qui m' a rendu
service à Rome, et à qui je dois la
connaissance de l' ambassadeur d' Espagne. Ce
colonel, dont le régiment est à Milan,
s' est fait aimer dans cette ville d' une
riche veuve qui veut l' épouser en dépit
de quelques parens qui refusent d' y
consentir. Ils sont venus tous deux à Gênes
pour y consommer leur mariage avec plus
de liberté. C' est un officier plein
d' honneur ; quand on lui confierait pour cent
mille francs de bijoux, il n' y aurait rien à
craindre. Quel qu' il soit, interrompit Don
Bertrand, puisqu' il veut voir son épouse
couverte de pierreries, il aura cette
satisfaction.
Charmé de ce qu' il mordait si bien à
l' hameçon, je lui dis avec transport : en
vérité, mon cher oncle, vous êtes trop
généreux, et je dois appréhender d' abuser de
p45
vos bontés. Point de compliment, mon
neveu, me répondit-il avec précipitation ;
c' est de bon coeur que je vous offre mes
diamans. Pour vous le prouver, je vais tout
à l' heure vous en chercher de beaux. En
achevant ces paroles il se leva de table, alla
dans son cabinet, d' où il revint avec un
écrin qu' il me mit entre les mains, et dans
lequel il y avait pour sept à huit mille
francs de pierreries. Mes trois cousins,
voyant que le bonhomme en usait de cette
sorte avec moi, ne voulurent pas se
montrer moins généreux que lui. Ils promirent
tous de m' en prêter, et véritablement le
lendemain matin ils m' en apportèrent à
mon hôtellerie à peu près pour la même
valeur. Le plus avare des trois ne vint que
le dernier ; et comme nous nous
entretînmes assez long-temps, il fit tomber la
conversation sur mon bénéfice. Il me dit que,
si je me trouvais dans le cas de m' en
défaire, et que je fusse d' humeur à le
résigner à quelqu' un de ses enfans préférablement
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à ceux de ses cousins, un présent
de mille pistoles accompagnerait ses
remercîmens. Je lui répondis que son fils
aîné, étant le plus âgé de mes neveux, me
semblait le plus propre à posséder mon
bénéfice, mais que je n' étais pas homme à le
vendre, et que, l' ayant obtenu pour rien,
je prétendais le donner de la même
façon. Je m' aperçus que ma réponse ne
déplut pas au cousin.
Mon majordome arriva dans ce moment.
Il avait sous le bras une petite cassette où
était ma chaîne d' or. Souhaitez-vous, me
dit-il, que j' aille où vous m' avez ordonné
d' aller ? Tu devrais, lui répondis-je, en
être déjà revenu. Souviens-toi seulement,
avant que tu t' adresses à un orfèvre, de
t' informer dans son voisinage si c' est un
homme à qui l' on puisse se fier : si l' on
t' assure que oui, tu lui feras peser ma
chaîne, et tu reviendras me dire ce qu' elle
pèse. Quoique mon cousin l' eût déjà vue,
il eut envie de la considérer encore, et il
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l' admira, tant pour le travail que pour la
beauté de l' or ; puis se tournant vers
Sayavedra : mon ami, poursuivit-il, dites à
mon valet, que vous trouverez là-bas,
qu' il vous mène chez mon orfèvre, qui
demeure à deux pas d' ici, et qui vous dira en
conscience ce que cette chaîne vaut. Mon
écuyer ne tarda pas à revenir. Je lui
demandai combien l' orfèvre la prisait. Six
cent cinquante écus, me répondit
Sayavedra. Hé bien ! Lui répliquai-je, tu n' as qu' à
retourner chez lui pour le prier de me
prêter six cents écus sur ce gage, que je
retirerai dans trois jours, en lui payant ce qu' il
lui plaira pour l' intérêt. Quoique honnête
homme, dit mon cousin, il n' aura pas honte
de prendre trois pour cent pour trois jours
comme pour six mois, disant que c' est la
même chose pour lui. Je suis bien fâché,
continua-t-il, de n' être pas à l' heure qu' il
est en argent comptant ; mais je connais un
homme de bien qui se contentera de deux
pour cent.
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Cet homme de bien était lui-même, qui,
malgré l' espérance d' avoir mon bénéfice
pour rien, était bien aise de souffler ce
petit profit à l' orfèvre. Je ne laissai pas de
témoigner à ce bon cousin qu' il me ferait
plaisir de se charger de cette affaire. Ce
n' est pas, lui dis-je, que je manque
d' espèces, comme vous le pouvez voir.
En même temps je tirai de mes poches deux
grandes bourses pleines de pistoles, que je
lui montrai. C' est uniquement par précaution
que je mets ma chaîne en gage : on
jouera gros jeu aux noces de mon ami le
colonel, je n' aime point à me trouver court
d' argent. Mon cousin m' assura que dans
deux heures au plus tard les six cents écus
seraient chez moi. Alors prenant la cassette
des mains de Sayavedra, je l' ouvris un
instant pour faire remarquer à mon parent
que la chaîne y était ; ensuite l' ayant
refermée, je la livrai à son valet, qui
m' apporta une heure après les six cents écus.
Malheureusement pour le cousin, mon
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majordome, en rapportant de chez
l' orfèvre la cassette sous son manteau, en avait
adroitement tiré la chaîne d' or, et mis
l' autre à sa place.
Le soir, Favello vint souper avec moi.
Il me dit qu' il était temps que je fisse le
coup que je méditais, et qu' il fallait que
le lendemain j' allasse coucher à son bord,
attendu que les galères devaient partir le
jour d' après au lever de l' aurore. Cela suffit,
lui répondis-je, mes affaires seront
faites en moins de vingt-quatre heures, et je
ne manquerai pas de me rendre à votre
galère demain au soir. De votre côté,
envoyez, s' il vous plaît, chercher mes coffres
vers la nuit par vos gens ; mon départ en
sera plus secret. Le capitaine me le
promit, et prit congé de moi peu de temps
après le repas pour aller donner quelques
ordres importans pour lui. Nous passâmes
presque toute la journée suivante à tout
disposer pour notre embarquement. Nous
serrâmes nos meilleures hardes dans nos
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deux plus grands coffres, et nous remplîmes
de guenilles les deux pareils à ceux
que mon très-honoré oncle conservait
précieusement dans son cabinet. Un quart
d' heure avant la nuit, quatre hommes, qui
servaient dans la galère de Favello, vinrent
de la part de cet officier enlever les deux
grands coffres. Nous laissâmes les deux
autres dans l' hôtellerie pour le paiement
de l' hôte, à qui je fis dire par mon
majordome de n' être point en peine de moi ;
que j' allais souper ce soir-là chez un
colonel de mes amis, où je pourrais jouer et
passer la nuit toute entière. Nous gagnâmes
enfin le port et la galère de notre
capitaine, lequel m' attendait avec beaucoup
d' inquiétude. Il me demanda d' abord des
nouvelles de mon affaire d' honneur. Je
suis content, lui répondis-je d' un air gai ;
tout s' est passé comme je le désirais. J' en
ai une extrême joie, me dit-il ; car je vous
avouerai que j' étais fort inquiet, l' événement
des entreprises étant toujours incertain.
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Cet officier m' avait fait préparer une
petite chambre dans laquelle il me fit
entrer, et où je trouvai mes deux coffres
rangés avec une table couverte de mets
délicats. Nous nous y assîmes, et, après
avoir bien soupé, nous nous couchâmes
pour prendre quelque repos ; mais il nous
fut impossible de dormir. Les soins divers
dont Favello était chargé agitaient ses
esprits, et la crainte qui troublait les miens
ne me laissait pas un moment de tranquillité.
Je mourais de peur qu' un maudit vent
contraire ne nous retînt dans le port, et ne
donnât à mes parens tout le loisir d' être
informés de ma fuite, et d' obtenir un ordre
du sénat pour me faire arrêter. Cependant
mes alarmes furent vaines. à la pointe du
jour, j' entendis un bruit qui m' annonça le
départ des galères. Je regardai par le trou
de ma chambre, et j' aperçus avec plaisir
toutes les chiourmes qui commencèrent à
ramer jusqu' à ce que nous fûmes hors du
port. Alors, profitant du vent, qui ne pouvait
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être plus favorable qu' il l' était, nous
mîmes à la voile, et fîmes bien du chemin
en peu de temps.
LIVRE 5 CHAPITRE 6
Guzman, après avoir volé ses parens, s' étant
embarqué pour repasser en Espagne, court risque de
périr, et a le malheur de perdre Sayavedra.
Nous avions déjà doublé le cap de Noli
quand le capitaine vint m' apprendre cette
nouvelle ; et il me dit que, si le vent ne
changeait point de trois jours, nous ferions
un agréable voyage. Nous allâmes mouiller
à Monaco ; et le lendemain, nous étant
remis en mer avec un vent qui nous
flattait, nous gagnâmes les îles d' Hières, où
nous passâmes la nuit ; le troisième jour,
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nous donnâmes fond vers le château d' If
à la vue de Marseille ; et le quatrième, nous
rendîmes le bord à Roses.
Je me réjouissais d' une si heureuse
navigation quand mon valet troubla ma joie
en venant m' apprendre que Sayavedra avait
le mal de mer, et se sentait très-malade.
Je courus à lui sur-le-champ, et je le
trouvai en effet attaqué d' une fièvre assez
violente ; j' en fus fort affligé ; néanmoins,
comme j' espérais que nous serions bientôt
à Barcelonne, et que là il recevrait du
soulagement, cette espérance me consolait.
Le cinquième jour se montra bien
différent des autres ; il nous parut couvert,
et, pour surcroît de malheur, l' air n' était
agité que d' un faible vent. Nous comptions
toutefois, malgré cela, d' aller en ramant
coucher à Barcelonne ; mais nous
reconnûmes notre erreur deux heures après. Il
survint une bourrasque si furieuse, que
nous crûmes tous notre perte inévitable.
On s' efforça vainement de vouloir prendre
p54
terre, la rame devint inutile ; il fallut
absolument faire canal cette nuit-là. Qu' elle
fut terrible pour nous ! Tantôt la mer
élevait ses flots jusqu' aux nues, et tantôt,
ouvrant son sein, elle nous faisait voir
jusqu' au fond de ses abîmes.
Qui pourrait peindre dans ces horreurs
la consternation générale qui régnait dans
la galère, et les diverses marques
d' épouvante que l' opinion d' une mort prochaine
faisait éclater ? Les uns invoquaient les
saints les plus honorés dans leur pays ; les
autres faisaient des voeux ; celui-ci à
genoux adressait au ciel de ferventes
prières, et celui-là, confessant à haute voix
ses péchés, en demandait pardon à Dieu.
Quelques-uns, quoique la mort s' offrît à
leurs yeux, s' informaient du pilote si
notre malheur était inévitable ; il leur
répondait, pour les rassurer, qu' il n' y avait rien
à craindre, et ils ajoutaient foi à ce
menteur, comme un père qui, dans l' excès
de son affliction, voit son fils unique mourant,
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croit un médecin qui lui dit qu' il
n' en mourra pas. Pour moi, nouveau
Jonas, j' étais enseveli dans une profonde
rêverie ; et, me croyant la cause de cette
affreuse tempête, je me disais à moi-même :
misérable, te voilà bien avancé d' avoir volé
tes parens et d' être chargé d' or ! La mer
va t' engloutir avec toutes tes richesses. Tu
le mérites bien ; et s' il faut plaindre
quelqu' un, ce sont ceux qui ont eu le
malheur de s' embarquer avec un fripon que
le ciel veut punir.
Ne pouvant faire autrement, je me
résignai aux volontés célestes, et j' attendis
patiemment la mort. Néanmoins le péril qui
nous effrayait tous ne fut qu' une fausse
alarme : le temps changea subitement, et
fit succéder l' espérance au désespoir,
l' allégresse à la désolation. Cette nuit ne devint
funeste qu' au malheureux Sayavedra. Ce
pauvre garçon, dont le cerveau était déjà
troublé par une fièvre dont la violence
augmentait de moment en moment, acheva de
p56
perdre la raison en entendant les cris et les
lamentations que la crainte du naufrage
excitait dans la galère. Il se leva dans un
transport qui lui prêta des forces pour se
perdre, et, montant du côté de la poupe,
il se précipita dans les flots, mon valet qui
le gardait n' ayant pu résister au sommeil.
Un soldat qui était de garde entendit tomber
quelque chose dans la mer ; il en avertit
aussitôt le pilote. Cela fit du bruit dans la
galère ; et, chacun s' empressant de savoir ce
que c' était, on le découvrit après un gros
quart d' heure de recherche. Lorsque j' appris
cet accident, j' en conçus une si vive
douleur, qu' il n' est pas possible d' être plus
affligé : on n' a jamais pleuré plus
amèrement un frère que je pleurai mon cher
Sayavedra ; j' en étais inconsolable, et
véritablement j' avais bien sujet de le regretter.
La joie qu' eut tout le monde le lendemain
matin de voir la mer aussi tranquille qu' elle
avait été agitée le jour précédent ne fit pas
sur moi toute l' impression qu' elle aurait
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faite, si la mort ne m' eût point enlevé mon
fidèle écuyer.
Nous entrâmes sur le midi dans le port
de Barcelonne. J' avais déjà préparé Favello
à ne s' attendre pas que je fisse un long
séjour dans cette ville, lui ayant dit, après la
tempête, que j' avais fait voeu d' aller à
notre-dame de Monserrat dès le moment que
j' aurais mis pied à terre, et que de là je me
rendrais en Andalousie auprès de ma mère.
Il n' osa s' opposer à un si juste devoir ; et
d' ailleurs, ne pouvant abandonner son bord
ce jour-là, il me dit tristement, quand je
voulus prendre congé de lui, que, selon
toutes les apparences, nous ne nous
reverrions plus, à moins que je ne demeurasse
le jour suivant tout entier à Barcelonne. En
même temps il me demanda où je me
proposais de loger. Je lui nommai une
hôtellerie que je connaissais ; mais j' avais dessein
d' en choisir une autre dans un quartier fort
éloigné de celle-là. Enfin, sensible aux
témoignages d' amitié que j' avais reçus de lui,
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je l' embrassai tendrement, et lui fis
présent d' une bague de cent pistoles, en le
priant de la porter pour l' amour de moi. Il
l' accepta les larmes aux yeux comme une
preuve que c' était le dernier adieu que je
lui disais ; et de mon côté, me sentant trop
attendrir, je me hâtai de le quitter pour
lui épargner la peine de lire dans mes
regards celle que me causait notre séparation.
Le premier soin dont je m' embarrassai
en arrivant à l' hôtellerie où je fis porter mes
coffres, fut de mettre des gens en campagne
pour me trouver trois bonnes mules. Je
chargeai de cette commission deux hommes
que l' hôte connaissait pour des personnes
capables de s' en bien acquitter, et qui
m' assurèrent que je serais servi fort
promptement. En effet, quatre heures après, ils
m' amenèrent trois mules, qui me parurent
telles que je les pouvais désirer. Tu peux
bien penser que je les payai un peu cher :
mais c' est de quoi je ne me souciais guère
dans la situation où je me voyais. Outre la
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valeur de vingt-cinq mille francs que je
pouvais me vanter de posséder, je venais
encore d' hériter de quatre mille par la
mort de mon compagnon de fortune.
J' arrêtai aussi un muletier qui savait bien les
chemins, et je partis le jour suivant dès
que les portes de la ville furent ouvertes.
L' impatience que j' avais de m' écarter de
Barcelonne me semblait des mieux fondées :
il y pouvait arriver une felouque envoyée
par mes parens avec l' ordre de me faire
pincer ; je n' avais pas tort d' user de
diligence. J' ajoutai même à une crainte si
prudente la précaution d' éviter les grandes
routes, en disant à mes valets que, ne
voyageant que pour le plaisir de voyager,
j' étais bien aise de gagner au plus tôt l' èbre,
et de parcourir ses bords pour voir les
paysages charmans qui sont le long de cette
rivière.
LIVRE 6 CHAPITRE 1
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Guzman s' avance vers Sarragosse. Il fait connaissance
avec une jeune veuve. Il en devient amoureux.
Progrès et fin de cette nouvelle passion.
Je m' éloignais donc des grands chemins
pour la raison que j' ai dite, et, poussant
ma mule de sentier en sentier vers l' èbre,
pour le côtoyer jusqu' à Sarragosse, j' allais
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avec autant de vitesse que de peur. Les deux
autres mules suivaient de près la mienne,
comme pour me faire voir que j' avais acheté
trois bonnes bêtes. Je me rendis en trois
jours auprès de cette rivière : pour être
affranchi de toute inquiétude, mon esprit
semblait avoir attendu que je fusse là. Je
commençai à me croire à couvert de toute
poursuite et à compter sur mes richesses,
sans faire réflexion que je voyageais dans
un pays aussi fertile en voleurs que l' Italie.
Il est vrai que mon valet et le muletier
étaient armés de deux fusils dont je
m' étais avisé de faire emplette à Barcelonne ;
outre cela je portais sur moi mes
pierreries si bien cachées, qu' on ne pouvait les
apercevoir sans me mettre tout nu.
Je passe sous silence, ami lecteur, les
aventures qui m' arrivèrent le long de
l' èbre, et que je ne juge pas dignes de t' être
racontées, pour en venir à celle que la
fortune me préparait entre Ossera et
Sarragosse. La nuit me surprit dans un endroit
p62
où il y a une belle abbaye, que je pris pour
un château, et de laquelle je m' approchai
dans l' intention d' y demander un
logement ; mais, trouvant au bas un
misérable village, je changeai de pensée. Nous
nous arrêtâmes devant une chaumière où
pendait une enseigne de cabaret ; tout était
déjà fermé dans cette excellente hôtellerie.
Nous frappâmes rudement à la porte en
criant qu' on nous ouvrît ; personne ne
répondait ; il parut pourtant à la fin un
paysan à une fenêtre. C' était l' hôte, qui,
m' ayant considéré à la lueur d' une grande
lampe qu' il avait à la main, se mit à rire
en me disant : allez, seigneur cavalier,
ma maison ne vous convient guère ; allez
à l' abbaye, on vous y recevra bien, et vous
y serez mieux logé que chez moi. Après
avoir répondu au paysan que je suivrais
son conseil, je le priai de me conduire au
couvent, dont j' ignorais le chemin ; et,
pour rendre ma prière efficace, je lui
donnai une poignée de réaux.
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Le monastère était sur une éminence.
Nous fûmes près d' une demi-heure à y
monter par une route très-rude ; ce qui ne
laissait pas d' être pénible pour des gens
déjà fatigués. Néanmoins, comme le bien
est toujours mêlé de mal, il n' y a pas non
plus de mal qui ne soit accompagné de
quelque bien. L' hôte m' apprit que cette
abbaye était un couvent de filles, presque
toutes de qualité ; que c' était un des plus
riches d' Espagne, et qu' enfin on y recevait
agréablement toutes les personnes de
distinction qui passaient par là. Je sentis,
sans savoir pourquoi, que ce rapport me
faisait plaisir, soit qu' il réveillât mon
inclination naturelle pour le beau sexe, soit
que j' eusse un pressentiment de ce qui devait
m' arriver. Quand nous fûmes parvenus à
la grande porte, nous sonnâmes et
resonnâmes à plusieurs reprises avant qu' on
nous fît connaître du dedans qu' on nous
entendait. On vint toutefois nous parler
par le guichet, et nous demander ce que
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nous voulions. L' hôte, que le portier connaissait,
lui dit que nous cherchions un
gîte, qu' il n' en avait point à nous donner,
et que par conséquent il nous amenait à
l' abbaye. Le muletier ajouta par mon
ordre à ces paroles qu' il s' agissait de prêter
un asile jusqu' au jour à un seigneur étranger
qui s' était égaré en allant à Sarragosse.
Le portier répondit qu' après huit heures
on fermait la porte du couvent, et qu' il
en était plus de neuf ; que néanmoins,
quoique ce fût la règle, il allait, par la
considération qu' il avait naturellement
pour les personnes de qualité, informer
madame l' abbesse de mon embarras, et
qu' il ferait ce qu' elle lui ordonnerait. Il
fallut m' armer de patience et attendre à la
porte la réponse qu' on devait m' apporter.
Elle fut bien triste pour moi : le portier
revint nous dire que madame l' abbesse
refusait de recevoir à cette heure-là des
cavaliers qui lui étaient inconnus. Ce refus
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m' affligea. Je descendis de ma mule, je
m' avançai vers le guichet, et, parlant
moi-même au portier, je le conjurai, dans les
termes les plus capables de le toucher, de
retourner vers madame l' abbesse, et de lui
dire de ma part que, si elle savait le plaisir
qu' elle me ferait en m' accordant une
retraite pour cette nuit, elle cesserait d' être
inexorable. Le portier, que je croyais avoir
attendri, me répondit qu' il était inutile de
m' obstiner à vouloir obtenir une chose
qu' elle ne permettrait point. Ne pouvant
engager ce portier par mes prières à faire
ce que je souhaitais, je lui offris de
l' argent, qu' il méprisa en me fermant le
guichet au nez. Tant de dureté m' ôta l' espérance
de pouvoir loger dans ce monastère ;
et, cédant à la nécessité, je dis à mes
valets de mener les trois mules chez le paysan ;
que, pour moi, avant que de m' enfermer
dans cette vilaine taverne, j' avais envie
de demeurer quelques heures dans l' endroit
où j' étais, et d' où j' entendais l' èbre couler
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avec un murmure qui suspendrait mes
ennuis.
Il faisait la plus belle nuit du monde.
Je me promenai aux environs de la maison
en observant d' un oeil curieux tout ce que
je discernais à la faveur des étoiles, qui
brillaient extraordinairement. Je suivis un
sentier en pente qui me conduisit sous un
balcon qui avait vue sur la rivière. Je
m' assis au bord de l' eau au pied d' un arbre
vis-à-vis le balcon, que je regardai
attentivement, et que je m' imaginai bien être
de l' appartement de l' abbesse. J' aperçus
de la lumière en dedans, et bientôt un
bruit confus de voix de femmes frappa
mon oreille ; puis tout à coup un profond
silence fit taire ce bruit, et ce silence, un
moment après, fut à son tour interrompu
par une chanson espagnole qu' une voix
très-délicate chanta. Si la chanteuse donna
du plaisir aux dames qui l' avaient
écoutée, elle fut en récompense fort applaudie.
Une autre personne chanta ensuite un air
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italien que je savais, et ne reçut pas moins
d' applaudissemens. Il me prit alors une si
grande démangeaison de faire retentir l' air
de ma voix mélodieuse, que je n' y pus
résister. Je n' avais pas même eu peu de peine
à gagner sur mon impatience de laisser
finir la seconde chanteuse. Je fus tenté
d' abord de chanter ce même air italien que je
venais d' entendre, et qui était un de ceux
qui m' avaient fait le plus d' honneur à
Florence au concert du grand-duc. Cependant
j' eus la politesse de n' en rien faire, pour
épargner à la dame le dépit et la honte de
la comparaison. Pour ne rien perdre au
change, m' étant souvenu d' un autre air
qui avait charmé la grande-duchesse, je le
choisis.
Je me disposai donc à surprendre ces
bonnes religieuses autant par la beauté de
mon chant que par la singularité de
l' aventure. Je chantai, et sitôt que j' eus
achevé, ce furent des cris de surprise mêlés
d' admiration. Une porte vitrée qui fermait
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le balcon s' ouvrit à l' instant, et je vis
paraître plusieurs dames qui s' empressèrent
à regarder de toutes parts pour découvrir
le personnage qui avait chanté si
agréablement. Je ne fis pas semblant de les
remarquer ; et, après m' être arrêté un moment,
je recommençai mon air. Dès que je l' eus
fini, me voilà une seconde fois admiré des
dames, qui, dans l' attente d' être régalées
d' une nouvelle chanson, suspendirent les
louanges pour me prêter silence. Je m' en
aperçus bien, et, pour irriter l' envie
qu' elles avaient que je chantasse encore, je fus
assez malin pour me taire sans bouger de
ma place. Une dame, plus impatiente que
les autres, m' adressa la parole, et me dit
qu' un air seul ne suffisait pas pour une
compagnie qui aimait passionnément les
belles voix. Si c' est peu pour tant de
dames, répondis-je en italien, c' est beaucoup
pour un pélerin à qui l' on a cruellement
refusé l' hospitalité.
Ma réponse excita de grands éclats de
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rire, et fit connaître aux religieuses que
j' étais l' étranger qui avait demandé à loger
dans l' abbaye. Seigneur cavalier, s' écria
une d' entre elles, ne trouvez pas, s' il vous
plaît, mauvais qu' on en ait usé de cette
manière avec votre seigneurie. C' est une
loi établie dans ce couvent de n' y
recevoir aucun homme inconnu après huit
heures du soir ; mais, en faveur de votre
charmante voix, madame l' abbesse veut
bien passer par-dessus la règle. Elle va
donner ordre qu' on vous ouvre la porte,
si vous n' aimez mieux attendre le jour sur
les bords de cette rivière, à la façon des
chevaliers errans. Je répondis à la personne
qui venait de parler que j' étais ravi
d' apprendre que, pour obtenir le couvert de
madame l' abbesse, il fallait le demander
en musique. à ce petit trait de raillerie,
les religieuses recommencèrent à rire,
d' autant plus que leur abbesse était présente,
ou plutôt que c' était à elle-même que je
parlais. Elles jugèrent par là que j' étais un
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gaillard, et cela ne leur déplut point.
Comme elles souhaitaient de voir de près
ma figure, qu' elles n' apercevaient que fort
confusément dans l' endroit où j' étais assis,
elles me prièrent d' entrer chez elles, en me
disant que madame l' abbesse voulait se
réconcilier avec moi.
à ces mots, pour leur témoigner que je
ne demandais pas mieux que de
m' introduire dans leur monastère, je me levai, et,
après avoir salué respectueusement la
compagnie en passant devant le balcon, je
regagnai la porte à grands pas. Je n' y fus
pas sitôt arrivé, que le portier vint me
l' ouvrir. Il me dit de prendre la peine de
le suivre, et il me conduisit à un vaste
parloir fort propre et bien éclairé. Je trouvai
là madame l' abbesse, qui avait auprès
d' elle une dame séculière, toutes deux
assises sur des carreaux de damas violet, et
six à sept religieuses qui se tenaient debout
derrière elles. Toutes ces dames gardaient
le silence, et avaient un air sérieux qui
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aurait déconcerté un autre que moi ; mais
j' avais fréquenté la grille à Rome, et mon
humeur convenait aux religieuses. Aussi je
les abordai en plaisantant, et, par
quelques saillies réjouissantes qui
m' échappèrent, je leur fis perdre leur fausse
gravité. Je me plaignis d' une façon si divertissante
de la règle qui défendait d' ouvrir la nuit
la porte du monastère aux pauvres
étrangers, que je les mis en train de rire.
Pendant ce temps-là on dressa une petite
table, sur laquelle on servit un gros
morceau de pâté de venaison, avec du vin
et force confitures. Elles n' eurent pas
besoin de me presser de manger et de boire,
je m' en acquittai en voyageur qui mourait
de faim et de soif. Je ne laissais pas, en
me bourrant l' estomac, de dire à l' abbesse
des galanteries, aussi bien qu' à la dame
séculière, qui me paraissait toute jolie.
Elle avait un air de jeunesse et un
enjouement qui la rendaient très-piquante.
Quelques religieuses, remarquant que je la
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trouvais à mon gré, me demandèrent si
leur communauté n' avait pas raison de
s' applaudir de l' acquisition qu' elle allait
faire d' une pareille dame ; ce qui m' inspira
mille pensées badines, et toutes
très-obligeantes pour elle. Je ne parlais qu' en
italien ; et comme j' étais vêtu à l' italienne, je
passai sans peine dans leur esprit pour un
homme de cette nation. Celles de ces dames
qui savaient cette langue affectaient, pour
s' en faire honneur, de ne pas m' entretenir
en espagnol. Quand elles virent que je ne
mangeais plus, elles firent rouler l' entretien
sur la musique, et toutes ensemble
me prièrent de payer mon écot de
quelque air nouveau d' Italie. J' y consentis de
bonne grâce ; et, peu à peu animé par les
éloges qui m' étaient assurés à la fin de
chaque couplet, il me prit une si grande
fureur de chanter, qu' une chanson
n' attendait pas l' autre. De leur côté, les
dames, et particulièrement la séculière,
emportées par le plaisir de m' entendre, ne
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songeaient à rien moins qu' à se retirer,
quoiqu' il fût déjà plus de minuit. Je crois
que le jour nous aurait surpris dans ce
parloir, si l' abbesse, pour garder le
decorum de la vie monastique, n' eût jugé à
propos de mettre fin à un passe-temps si
contraire au recueillement intérieur, en
reprochant aux religieuses qu' elles abusaient
de ma complaisance. Ce cavalier, leur
dit-elle, doit être fatigué. D' ailleurs il faut
conserver quelque chose pour demain ; il ne
partira pas, je pense, sans que nous ayons
la satisfaction de le revoir. C' était
honnêtement me faire taire. Au fond de l' âme j' en
fus ravi ; et, donnant le bonsoir à la
compagnie, je joignis le portier, qui
m' attendait à la porte du parloir pour me
conduire à l' appartement qui m' était destiné.
Je ne fus pas peu étonné en y entrant d' y
trouver mes valets, qu' on avait eu soin
d' envoyer chercher avec mon bagage, et
de régaler comme moi ; j' appris même que
mes trois mules n' avaient pas été oubliées,
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et que, grâce à la belle voix de leur maître,
elles avaient, dans les écuries du couvent,
de la litière jusqu' au ventre. La chambre
où je couchai occupa long-temps mes
regards ; elle me parut riche et modeste tout
ensemble. Il y avait dans les ameublemens,
quoiqu' ils fussent simples, un air de
grandeur qui faisait mépriser le luxe, et mon
lit semblait avoir été préparé pour
l' archevêque de Sarragosse. M' étant mis entre
deux draps des plus fins, je dis à mes gens
qu' ils pouvaient aller se reposer où le portier
les mènerait ; mais j' appelai
auparavant le muletier, comme le moins sot, et
je le chargeai de s' informer adroitement qui
était cette dame séculière que j' avais vue
avec madame l' abbesse. Il s' acquitta bien
de cet emploi. Monsieur, me dit-il le
lendemain matin à mon lever, j' ai parlé à un
laquais de la personne que vous avez
envie de connaître, et il m' a conté sans façon
toutes les affaires de cette dame. C' est une
veuve, m' a-t-il dit très-riche, et d' une
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des plus nobles familles de Sarragosse. Elle
a plusieurs galans qui la recherchent, et
entre autres un neveu de madame
l' abbesse, un garçon de vingt-deux ans tout
au plus, fait à peindre et aussi beau que
le jour. C' est dommage que ce n' est qu' une
bête ; sans cela il conviendrait fort à ma
maîtresse, qui est une femme d' esprit, et
qui ne l' aime guère, ou je suis bien trompé.
Cependant madame l' abbesse, qui chérit
beaucoup ce benêt, voudrait que ce
mariage se fît. Voilà, monsieur, poursuivit
le muletier, ce que j' ai tiré du laquais ; et
le portier de ce monastère vient de me dire
tout à l' heure que cette jeune veuve, qui
n' arriva hier dans cette abbaye qu' une
heure ou deux avant vous, doit s' en
retourner cette après-midi.
Je poussai un profond soupir en
entendant prononcer le mot de veuve ; il me
rappela le souvenir de celle de Florence.
Je crus d' abord que je soupirais encore
pour elle ; mais, à parler sincèrement, je
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sentis bientôt que mon coeur, moins
occupé du passé que du présent, s' était rendu
aux charmes de la veuve de Sarragosse. Il
n' y eut plus moyen d' en douter lorsque je
la revis au parloir, où l' abbesse, après
l' office, m' envoya prier de me rendre. J' y parus
avec toute ma bonne humeur du soir
précédent. Je n' y retrouvai pas toutes les
religieuses que j' y avais vues ; il n' y en avait
alors que trois avec l' abbesse, et le bel
objet de mon nouvel amour. La conversation
ne tarda guère à devenir galante et badine ;
elle s' échauffa, et l' arrivée de quelques
dames des plus éveillées du couvent ne la
refroidit point. Ma veuve, qui était
très-spirituelle, y mettait beaucoup du sien, et
dieu sait si j' applaudissais à chaque trait
d' esprit qui lui échappait. Elle remarquait
bien que j' étais fort content de ce qu' elle
disait, et que je la distinguais des autres
personnes de la compagnie, comme de
mon côté je m' apercevais que cela lui
faisait quelque plaisir.
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Nous étions tous bien en train de rire
quand on vint dire à madame l' abbesse que
Don Antonio De Miras allait paraître au
parloir, ce qui combla de joie cette dame ; car
c' était ce cher neveu qu' elle avait envie que
la belle veuve épousât. Il avait été averti dès
le soir précédent, par sa bonne tante, que
Dona Lucia (ainsi se nommait la dame séculière)
était dans cette abbaye, et il n' avait
eu garde de négliger une occasion si
favorable de faire sa cour à une personne
dont il souhaitait fort d' être l' époux. Le
portrait que mon muletier m' avait fait de ce
jeune gentilhomme n' était nullement flatté.
Je n' ai jamais vu de cavalier si beau ; la
femme la plus vaine de sa beauté se serait
fait honneur d' avoir son visage. Ajoutez à
cela qu' il était parfaitement bien fait, et
qu' il avait tout l' air d' un enfant de qualité.
Son habillement, dont j' admirai la richesse
et le goût, relevait encore sa bonne mine.
Je crois que je serais mort de jalousie en
voyant sa figure, si d' ailleurs je n' eusse
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pas été prévenu que c' était un sot. Mais
cette pensée me soutint contre des
avantages si redoutables, et je fis une remarque
qui acheva de me donner le courage de
disputer à ce rival le coeur de Dona Lucia : je
m' aperçus que cette dame, bien loin de
témoigner quelque joie quand il arriva, le
vit d' un oeil assez indifférent, et répondit
avec beaucoup de froideur à ses civilités.
Don Antonio et moi nous nous regardâmes
d' abord comme de jeunes coqs : néanmoins,
voulant faire connaissance avec lui,
je l' accablai d' honnêtetés, et je lui tins des
discours si obligeans, que je le contraignis
à s' humaniser avec moi ; en moins d' une
heure de temps nous devînmes fort bons
amis. Lorsqu' il fallut dîner, l' abbesse fit
dresser deux tables dans le parloir, l' une en
dehors pour son neveu et pour moi, et
l' autre en dedans pour les dames. Le repas,
qui pouvait entrer en comparaison avec
ceux des plus grands seigneurs, fut assaisonné
de bons mots et de quelques contes
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qui égayèrent fort la compagnie. Plus de la
moitié de l' après-dîner se passa encore
très-agréablement ; enfin je parlai, je chantai,
je ris, je montrai que j' étais homme à tout
faire ; aussi les religieuses, quoique
accoutumées à recevoir des visites de cavaliers,
m' avouèrent qu' elles n' en avaient jamais
vu un qui les eût tant diverties. Cependant
l' heure de nous séparer approchait : il était
temps que la belle veuve partît pour s' en
retourner à Sarragosse, si elle y voulait
arriver avant la nuit. Elle prit congé de
madame l' abbesse et de ses religieuses, et
monta dans sa litière, qui l' attendait à la
porte. Mon dessein étant d' accompagner
cette dame, j' avais fait préparer mon
équipage ; je m' élançai promptement sur ma
mule, qui ne faisait pas une trop bonne
figure auprès du coursier de Don Antonio.
Outre que ce jeune gentilhomme avait un
des plus beaux chevaux d' Espagne, il
savait bien le manier : il lui faisait faire cent
passades de la meilleure grâce du monde.
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J' étais furieusement mortifié de ne pouvoir
l' imiter avec ma mule pacifique et sans
école ; je ne laissai pas toutefois d' essayer
de la mettre sur les voltes ; mais ce fut
seulement pour réjouir les dames qui nous
observaient de leurs fenêtres.
Nous nous emparâmes, mon rival et
moi, des deux côtés de la litière pour
entretenir en chemin Dona Lucia. Nous
commençâmes, ou, pour mieux dire, je
commençai à lier conversation avec elle ; car le
jeune Miras y eut si peu de part, que ce
n' est pas la peine d' en parler. Il se
contentait de se tenir droit sur son cheval en
bandant le jarret comme un académiste qu' il
était, laissant aux agrémens de sa personne
le soin de prévenir en sa faveur. Connaissant
Don Antonio pour un petit génie,
j' aurais encore été plus sot que lui si je n' eusse
pas profité de cette connaissance. Lucie
m' en offrit une occasion que je ne
manquai pas de saisir ; elle me demanda si je
me proposais d' être long-temps à Sarragosse.
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Cela dépendra du plaisir que j' y
aurai, lui répondis-je : si quelque chose que
je désire arrivait, j' y ferais un long
séjour. J' accompagnai ces paroles d' un si
tendre regard, qu' elle n' eut pas besoin pour
m' entendre que je m' expliquasse plus
clairement. Elle pénétra si bien le sens de
ma réponse, qu' elle en rougit tout à coup,
et je crus lire dans ses yeux qu' elle ne s' en
trouvait point offensée. Je fus fort content
de moi d' avoir hasardé cette déclaration,
puisqu' elle ne lui était pas désagréable,
et de l' avoir faite impunément devant
Miras, pour qui elle n' avait été qu' une
énigme.
Je m' étonnais, sans en rien témoigner
à Lucie, de voir une jeune et charmante
personne comme elle sur le grand chemin
à plus d' une lieue de Sarragosse, et sans
autre suite qu' une duègne, un laquais et
un muletier. Je ne savais pas encore les
priviléges que les veuves ont dans ce pays-là,
où elles jouissent d' une grande liberté.
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Cependant, lorsqu' elles voyagent avec une
si faible escorte, elles s' exposent à rencontrer
ce qu' elles ne cherchent pas. Dona Lucia, quoique
accompagnée de deux cavaliers
et de ses gens, ne laissa pas d' être
effrayée d' une petite aventure qui nous
arriva sur la route. Nous avions déjà fait
la moitié de notre chemin, que nous
aperçûmes devant nous un superbe coursier
dont l' allure était semblable à celle de
Bayard ou de Bridedor, et qui,
s' avançant vers nous au petit galop, élevait une
si épaisse poussière autour de lui, que
nous ne pûmes d' abord bien discerner le
cavalier qui le montait ; mais sitôt que nous
pûmes le remarquer, je m' imaginai voir
Roland le furieux, tant il avait l' air fier
et guerrier.
Lorsqu' il fut à dix ou douze pas de nous,
il s' arrêta pour me regarder. L' air étrange
de mon habit le frappa, et il me sembla
plus surpris encore de l' honneur que j' avais
de parler à la belle veuve que de la nouveauté
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de mon habillement. C' était un des
soupirans de cette dame, et celui de tous
qui se flattait le plus de l' obtenir : il
comptait que l' opinion qu' il s' imaginait que
tout le monde avait de sa bravoure le
déferait de ses rivaux. Nous voyant donc, moi
d' un côté et Don Antonio de l' autre, il
donna des éperons à son cheval, et, le
poussant avec fureur entre Miras et Lucie,
il pensa renverser en même temps ce jeune
cavalier et la litière. La dame fut épouvantée
de cette brutale action ; puis, se
mettant en colère contre le matamore, elle lui
dit que le chemin était assez large pour le
dispenser de faire des extravagances
pareilles et d' insulter des personnes qui
méritaient qu' il eût des égards pour elles. Il fit
des excuses à Lucie de très-mauvaise grâce,
ou plutôt d' un ton railleur et plus insolent
que l' action même.
Miras, piqué de l' affront reçu, mit, dans
son premier mouvement, la main sur un
de ses pistolets, et ne le tira pourtant pas
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du fourreau, soit qu' il craignît de manquer
son coup, soit que, par un excès de respect
pour sa maîtresse, il n' osât en venir à un
combat qui lui aurait fait grand' peur. J' eus
pitié de ce cavalier, et je me sentis une
tentation violente de prendre son parti, jugeant
que le spadassin auquel il avait affaire
n' était qu' un fanfaron ; néanmoins je fis
réflexion que je pouvais me tromper : et
d' ailleurs, considérant que la partie intéressée
ne se souciait guère de se venger, je ne fus
point assez fou pour épouser sa querelle,
qui par conséquent n' eut aucune suite.
Tout ce que je pus faire pour lui, fut de le
prier de passer de mon côté, et de lui céder
ma place, qu' il accepta volontiers, sans
s' embarrasser de paraître lâche aux yeux
mêmes de Lucie en abandonnant par crainte
le côté qu' il occupait. Le cavalier qui
faisait tant le rodomont se nommait Don Luc
De Ribera. Il avait appris que la belle veuve
était partie le soir précédent pour aller
coucher au monastère dont j' ai parlé, et
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qu' elle en devait revenir ce jour-là. Il était
sorti de la ville, sachant bien qu' il la
rencontrerait, dans l' intention de la ramener
et de lui servir d' escorte.
Dès que ce fier-à-bras vit que Don Antonio
quittait son poste, au lieu de songer à le
conserver, il s' en saisit brusquement, et se
prépara d' un air victorieux à s' entretenir
avec la dame, qui trompa son attente ; car,
pour le mortifier, elle ne répondit pas un
mot à tout ce qu' il lui put dire. Elle ne
daigna pas même le regarder une seule fois :
elle affecta d' avoir toujours la vue attachée
sur Miras et sur moi, et de ne parler qu' à
nous. C' est ainsi que nous arrivâmes à
Sarragosse, et que nous conduisîmes Dona Lucia
jusque chez elle. Cette dame me
remercia de l' honneur que je lui avais fait, et me
dit qu' elle espérait que cette ville aurait
assez de charmes pour m' arrêter du moins
quelque temps. à l' égard de ses deux autres
conducteurs, elle fit moins de façons avec
eux ; elle ne paya leur peine que de deux révérences
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fort sèches. Je ne dis rien à
l' orgueilleux Don Luc en me séparant de lui :
mais, pour Don Antonio, je lui fis mille
honnêtetés, auxquelles il se montra si
sensible, qu' il voulut absolument
m' accompagner jusqu' à l' ange , fameuse hôtellerie
que j' avais remarquée en entrant dans la
ville, et où j' avais dit à mes gens d' aller
descendre avec mon bagage. Là, Miras prit
congé de moi dans des termes qui me
persuadèrent que, bien loin de me soupçonner
d' être son rival, il me croyait un de ses
meilleurs amis.
Je trouvai dans l' hôtellerie mon valet et
mon muletier occupés à me faire préparer
un appartement fort propre, où je soupai à
mon petit couvert. L' hôte, qui était un de
ces mauvais plaisans qui sont remplis de
jeux de mots et de quolibets, vint me saluer
et me tenir compagnie, s' imaginant que je
serais enchanté de son entretien. Il
commença par me conter tout ce qui se passait
dans la ville, dont il me vanta les priviléges,
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sans oublier la hauteur avec laquelle les
habitans les soutenaient. Je l' écoutai
d' autant plus patiemment qu' en disant mille
impertinences il lui échappait de temps en
temps de bonnes choses, d' excellens traits
de satire, ce qui est assez ordinaire aux
babillards. Il cessa pourtant, lorsque j' eus
soupé, de me fatiguer de ses discours ; il
me fit la révérence et voulut se retirer.
Attendez, lui dis-je, mon ami ; je vous prie
de me faire venir demain matin un habile
tailleur, je veux lui donner de la besogne.
En chargeant mon hôte de cette commission,
c' était lui fournir une nouvelle
matière de parler. Aussi prit-il occasion de là
de tomber sur les tailleurs, et de m' en
dire tout le mal qu' on en dit
ordinairement : néanmoins, après les avoir déchirés
en général, il finit en m' assurant qu' il en
connaissait un qui avait des moeurs, qui
se contentait de ses façons, sans escamoter
le moindre morceau de drap, et qui me
servirait bien.
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Il me tint parole. Il vint à mon lever se
présenter de sa part un tailleur qui me
parut fort raisonnable et bien entendu. Je
lui commandai un habit à l' espagnole de
la manière que je le souhaitais. Il approuva
fort mes idées là-dessus, me dit en s' en
allant qu' il les suivrait exactement, et que
dans trois jours il m' apporterait un habit
des plus riches, et d' un goût si galant, que
tout le monde l' admirerait. En attendant,
je me servis de mon habit à l' italienne, que
j' avais acheté à Florence, et qui me fit
assez d' honneur au Coso , qui est le cours où
se promènent à Sarragosse toutes les
personnes de distinction. Du moins je parus
sans honte parmi les amans de Dona Lucia ;
mais sitôt que j' eus mon habit neuf, je les
effaçai tous par son éclat et par le brillant
de quelques-unes de mes pierreries, dont
je m' avisai de me parer. On me regarda
bientôt comme un homme amoureux de
cette dame, dont véritablement je
m' attirai l' attention. Soit que je l' accompagnasse
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à la promenade, soit que je passasse sous
son balcon, elle me distinguait de tous mes
rivaux. L' orgueilleux Don Luc souffrait
impatiemment cette préférence, et les regards
qu' il me lançait étaient pleins de fureur.
Je vivais avec les autres en assez bonne
intelligence, surtout avec Miras, qui ne me
quittait presque point, et qui me
procurait tous les plaisirs qu' il pouvait, en me
faisant faire connaissance avec les plus
honnêtes gens de la ville.
Je me voyais donc estimé et honoré à
Sarragosse, et je n' étais guère moins bien
avec Lucie que je l' avais été avec ma veuve
de Florence, lorsqu' un matin mon valet
vint me dire qu' un cavalier était à la porte
de ma chambre et demandait à me
parler. J' étais encore au lit, et, m' imaginant
que c' était quelque ami de Don Antonio,
je répondis qu' il pouvait entrer. Je ne fus
pas peu surpris quand j' aperçus le
personnage qui s' était fait annoncer. C' était un
grand homme de fort mauvaise mine, et
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que je n' avais point encore vu. Il portait
une moustache retroussée, un chapeau
dont la forme haute et pointue touchait
presque au plafond, avec une longue
rapière, dont il affectait de baisser la
poignée par-devant pour en relever la pointe
par-derrière en serrant les épaules et en
marchant si pesamment, que ma chambre
tremblait à chaque pas que faisait cet olibrius.
Tu crois sans doute qu' après une entrée
si fanfaronne il m' adressa quelque discours
orgueilleux, c' est ce qui te trompe. Il se
mit à parcourir ma chambre d' un bout à
l' autre sans dire mot, se contentant de
jeter sur moi des regards menaçans. Je me
lassai enfin de souffrir ses bravades
muettes : je me levai brusquement, et, m' étant
saisi de mes deux pistolets, je lui
demandai ce qu' il avait à me dire. Mon action,
à ce qu' il me sembla, rabattit sa fierté.
Connaissez-vous, s' écria-t-il d' un air
troublé, le vaillantissime Don Luc De Ribera,
la fleur des chevaliers aragonais ? Je répondis
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que je le connaissais de vue, mais qu' il
m' importait peu de le connaître ou non.
Je viens, reprit-il en me présentant un
papier plié en forme de lettre, vous trouver
de sa part, ce billet vous dira le reste. Je
pris le billet d' un air assez tranquille,
m' apercevant que le porteur était plus
effrayé que moi ; et l' ayant ouvert, j' y lus
ces paroles :
" qui que vous soyez, italien ou espagnol,
vous êtes bien audacieux de venir
dans ce pays nous disputer le coeur de nos
dames. Cependant, comme nous vous
croyons étranger, nous voulons excuser
une si grande témérité, à condition que
dans vingt-quatre heures vous serez hors
de Sarragosse. Que si votre mauvais
génie vous fait mépriser notre ressentiment,
préparez vos armes pour vous défendre
contre Don Luc De Ribera, que personne
jusqu' ici n' a pu vaincre, et dont il faut
que vous soyez vainqueur pour parvenir
à la possession de Dona Lucia. "
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je ne fus point étonné de ce compliment.
J' avais pressenti, en ouvrant le billet,
qu' étant de Don Luc, il ne pouvait contenir
qu' un appel ou quelque chose
d' approchant. Monsieur, dis-je au porteur, dites
au cavalier qui vous envoie qu' italien ou
espagnol, j' ai deux poignards à son
service ; que je suis prêt à me battre contre
lui en chemise pour éviter toute
supercherie : point de cotte de mailles, les
véritables braves ne s' en servent pas en combat
singulier. Que Don Luc se règle là-dessus,
et qu' il sache que, pour mériter le coeur
de Lucie, je suis homme à braver toute
sorte de périls ; voilà quelle est ma réponse.
Donnez-la-moi par écrit, répondit le
porteur du billet, je suis bien aise que le
régulier Don Luc soit assuré que j' ai fait mon
message en cavalier d' honneur. Pour
contenter ce brave messager, je pris la peine
d' écrire ce que je venais de lui dire de vive
voix. Il emporta donc ma réponse, en me
promettant de revenir l' après-midi avec un
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autre billet qui réglerait l' heure et le lieu
du combat. Quand ce drôle m' eut quitté,
je m' applaudis de m' être si bien tiré de
cette scène. Quoique je n' eusse guère
d' envie de me battre, j' étais ravi d' avoir payé
d' audace ; et c' est ainsi qu' il en faut user.
Il arrive quelquefois qu' on fait peur aux
autres par une fausse fermeté. Au pis aller,
mes mules étaient prêtes, et je savais
parfaitement faire des retraites. Il est vrai que
j' aurais eu bien de la peine à m' éloigner
de Dona Lucia ; mais je ne l' aimais point
encore assez pour balancer entre elle et la
conservation de ma petite personne.
Cette affaire ne laissait pas de me causer
quelque inquiétude, et j' en avais l' esprit
tout occupé, lorsque l' hôte, sans que je m' en
aperçusse, entra dans ma chambre pour
me demander si je voulais dîner ; et voyant
qu' après m' être mouché, je regardais dans
mon mouchoir, il s' écria d' un ton de voix
fort élevé : ah ! Monsieur, prenez garde à
vous ! Je tressaillis à ces paroles, qui,
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dans le trouble où j' étais déjà, ne
manquèrent pas de m' épouvanter. Je crus que
c' était l' impétueux Don Luc qui venait
m' assassiner, et tout à coup, frappé de
cette image, je parus si effrayé, que l' hôte
ne put s' empêcher de rire de ma terreur
panique. Ses ris me remirent un peu ; et,
ne lui sachant pas trop bon gré d' une
pareille surprise, je lui en fis des reproches,
ce qui fut pour lui un nouveau sujet de se
réjouir à mes dépens. Pourquoi, me dit-il,
avez-vous regardé dans votre mouchoir
après vous être mouché ? Cette action vous
rend digne d' entrer dans la confrérie des
innocens, et vous devez payer l' amende
suivant les lois établies contre les sottes
coutumes du monde. Alors, faisant
réflexion que l' hôte était un original qui ne
cherchait qu' à se divertir, j' entrai de bonne
grâce dans la plaisanterie, et lui demandai
de combien était l' amende. Elle est
arbitraire, me répondit-il, et si vous voulez,
il ne vous en coûtera qu' une réale. Je la
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lui donnai sur-le-champ : j' en aurais
volontiers payé vingt, et n' avoir pas eu la
frayeur que le bourreau m' avait causée. Oh
çà, reprit-il, je vous reçois dès ce moment
au nombre des confrères, et je promets de
vous délivrer une décharge en vertu de quoi
vous serez à couvert de toute poursuite,
quelques sottises pareilles qu' il vous arrive
de faire.
Il faut, poursuivit-il, lorsque vous aurez
dîné, que, pour votre récréation, je
vous fasse lire mon sottisier. Puisque pour
votre réale vous êtes entré dans la grande
confrérie des innocens, il est juste que vous
en sachiez les mystères. Je ne faisais que
rire de tous ses discours, dans la pensée que
c' était son humeur bouffonne qui les lui
inspirait. Néanmoins je ne fus pas hors de
table, qu' il me fit voir une pancarte scellée
d' un sceau de cire jaune où étaient écrits,
me dit-il, les noms des anciens et principaux
confrères. La première page était
ornée d' une estampe qui représentait un maître
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d' école qui donnait des leçons à des
enfans, et on lisait ces mots tout autour : à
l' école des innocens . Les pages suivantes
contenaient toutes les sottises dont il
fallait faire quelques-unes pour mériter
l' honneur d' occuper une place dans la société.
Je ne t' en rapporterai seulement que cinq
ou six, qui suffiront pour te donner une
idée juste de ce bel ouvrage, et je
supprimerai le reste, pour t' épargner la lecture
d' une infinité de fadaises qu' il renfermait.
Voici donc les articles que tu ne trouveras
pas mauvais que je te cite, quoiqu' ils ne
valent guère mieux que les autres : " nous
déclarons dignes d' entrer dans la confrérie
des innocens ceux qui ont les mauvaises
habitudes suivantes : celui qui parle seul,
soit dans une chambre, soit dans les rues ;
celui qui, jouant à la boule, court après
la sienne, et fait des contorsions pour
l' obliger à rouler à son gré ; ceux qui ne
découvrent leurs cartes que lentement l' une
après l' autre, comme s' ils croyaient avoir
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par là celles qu' ils souhaitent ; ceux qui,
entendant sonner l' horloge, demandent
quelle heure il est ; ceux qui, attendant
avec impatience un valet qu' ils ont envoyé
faire quelque commission, se
mettent aux fenêtres, s' imaginant par cette
action qu' ils hâteront son retour ; celui
qui, s' étant mouché, regarde dans son
mouchoir, comme s' il y devait trouver des
perles, etc. "
j' employai une partie de l' après-dîner à
lire cette pancarte extravagante en
attendant des nouvelles de Don Luc, pour
prendre là-dessus mes mesures. Je commençais
à m' ennuyer au logis, et je me disposais à
m' aller promener lorsque Don Antonio et
quelques-uns de ses amis arrivèrent. Ils
me dirent qu' ils venaient m' offrir leurs
services dans l' affaire d' honneur que j' avais
sur les bras. Je niai d' abord la chose, et
voulus faire le mystérieux ; mais ils
m' apprirent que toute la ville savait que Don
Luc m' avait fait un appel, et que, les duels
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étant défendus, la justice venait déjà de
faire arrêter ce cavalier. Je jugeai par là
que Miras et ses amis étaient de ces gens
qui s' empressent de venir à votre secours
quand ils vous voient hors de danger. Je
cessai de dissimuler, et je leur contai fort
à mon avantage ce qui s' était passé le
matin entre le porteur d' appel et moi. Sur cela
Don Antonio me représenta que je
pourrais aussi être arrêté, et il me conseilla de
me retirer chez lui ; ce que je ne manquai
pas de faire pour éviter un emprisonnement
que je craignais pour plus d' une
raison. Je passai agréablement la journée
dans la maison de ce cavalier, qui fit tout
son possible pour m' y retenir à coucher.
Je m' en défendis à cause de mes coffres,
qui m' auraient inquiété toute la nuit, et
sur les dix heures du soir je repris le
chemin de l' hôtellerie.
Je rencontrai dans les rues deux femmes
précédées d' un valet qui portait une grande
lanterne, à la faveur de laquelle il me fut
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aisé de remarquer qu' elles étaient
très-jolies. Je les abordai poliment en leur disant
des choses fort obligeantes. Elles y
répondirent avec beaucoup d' esprit ; et, ne
doutant point, à voir l' éclat dont brillait mon
habit, que je ne fusse una buena ropa ,
elles m' agacèrent de façon qu' elles
m' engagèrent à les accompagner jusqu' au
détour d' une rue, où, s' étant tout à coup
arrêtées, celle des deux qui paraissait la
principale me dit : seigneur cavalier, ne
venez pas plus loin, je vous prie ;
attendez-nous dans cet endroit. Nous allons
entrer dans une maison qui est à deux pas
d' ici pour y voir une dame malade ; nous
en sortirons tout au plus tard dans un quart
d' heure, nous viendrons vous rejoindre ici,
et peut-être ne serez-vous pas fâché de
nous avoir rencontrées cette nuit : vous
entendrez chanter et jouer du luth à ravir. En
achevant ces mots elles m' échappèrent
toutes deux, et je fus assez sot pour prendre
au pied de la lettre ce qu' elles m' avaient
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dit ; j' eus la patience de demeurer dans la
rue jusqu' à minuit. Alors je ne fus que trop
persuadé que j' étais la dupe de cette
aventure, tout déniaisé que je me croyais sur
cette matière : j' avouerai même, à ma
confusion, que je ne pus sauver ma bourse de
la subtilité de ces donzelles.
Comme j' étais obligé, en retournant au
logis, de passer devant la maison de ma
belle veuve, je ne pus me refuser le plaisir
de jeter les yeux sur ce cher domicile de
ma reine, et il me sembla voir à sa porte
une figure d' homme. Je m' imaginai d' abord
que c' était Don Luc, parce que ce cavalier
avait coutume de faire la ronde toutes les
nuits dans cet endroit, et je ne fis pas cette
remarque sans sentir une émotion mêlée de
frayeur et de jalousie : néanmoins, venant
à me souvenir qu' il était en prison, je me
mis en tête que ce ne pouvait être lui. Je
me rassurai, et, poussé par un mouvement
jaloux, je m' approchai de l' objet qui le
causait, et qui, selon toutes les apparences,
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ayant encore plus de peur que moi, disparut
à mon approche. étant arrivé à la
porte, j' entendis un bruit sourd de verrou
qui me fit juger qu' on allait l' ouvrir ; je ne
me trompai pas tout-à-fait dans ma
conjecture, puisqu' un instant après on
l' entr' ouvrit de manière qu' un homme y
pouvait passer. La curiosité d' approfondir cette
affaire, où je me croyais plus intéressé que
je ne l' étais, m' obligea de me glisser sans
bruit en dedans. Je sentis aussitôt une main
qui me saisit pour me conduire, car nous
étions dans une allée où il n' y avait point
de lumière. Je compris bien qu' on se
méprenait, et je n' en pus douter lorsque, ayant
été introduit dans une salle basse, j' y fus
brusquement régalé d' une vive accolade,
assaisonnée d' une odeur de poivre, d' ail
et de safran, qui me fit connaître que
l' amante emportée qui me prodiguait ses
faveurs devait être une cuisinière.
Cependant, au milieu de ses transports, en
touchant mes habits et mon visage, elle
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soupçonna que je n' étais point l' amant
chéri qu' elle attendait. Pour expier son
erreur, elle lâcha prise subitement et
voulut prendre la fuite ; mais je la retins par sa
jupe : elle fit tous ses efforts pour se
débarrasser de moi ; je m' obstinai à les rendre
inutiles ; et, dans cette espèce de lutte,
nous tombâmes tous deux avec bruit, ce qui
réveilla deux laquais qui étaient couchés
dans un cabinet assez près de là. Ils se
levèrent à la hâte, s' armèrent chacun d' une
épée, croyant entendre des voleurs, et
vinrent tout doucement avec une lampe dans
la salle, où ils nous trouvèrent étendus sur
le plancher.
Ils me reconnurent dans le moment, et,
surpris de voir un cavalier qui aspirait à la
main de leur maîtresse poursuivre avec
tant de fureur les bonnes grâces d' une
grosse joufflue de cuisinière qui ne les
avait jamais tentés, ils firent des éclats de
rire qui me jetèrent dans une étrange
confusion. Admire l' insolence de cette créature ;
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elle osa m' accuser d' avoir eu dessein
de lui faire violence, et dit que je m' étais
caché dans la maison pour cet effet. Au lieu
de m' amuser à me justifier, je ramassai
promptement mon chapeau qu' elle avait
fait sauter d' un coup de poing, et, m' adressant
au laquais qui tenait la lampe, je le
priai de m' éclairer jusqu' à la porte de la rue ;
ce qu' il fit avec des ris qui achevèrent de
me désespérer. Je regagnai mon hôtellerie
à grands pas, cruellement mortifié
d' une si honteuse et si misérable aventure,
ne doutant pas que le bruit ne s' en répandît
dans la ville dès le lendemain, et que
je ne devinsse la fable de tous les habitans.
Cette idée, qui m' affligeait plus qu' on ne
peut se l' imaginer, me fit prendre la
résolution de ne demeurer à Sarragosse qu' autant
de temps qu' il m' en faudrait pour
me disposer à m' en éloigner. Mon équipage
fut prêt à la pointe du jour, et mes mules,
comme si elles eussent partagé l' impatience
que j' avais de quitter un séjour où je ne pouvais
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plus paraître sans honte, se mirent en
chemin avec une ardeur qui me fit un
extrême plaisir.
LIVRE 6 CHAPITRE 2
Guzman part pour Madrid, où il s' engage dans une
nouvelle galanterie, dont la fin ne fut pas si
agréable pour lui que le commencement.
Je pris la route de Madrid, et six jours
après mon départ de Sarragosse j' arrivai à
Alcala De Henarès, ville dont la situation
est charmante, et que la beauté de ses
bâtimens rend comparable aux plus
florissantes capitales du monde. D' ailleurs ce
qui avait beaucoup de charmes pour moi,
c' est que les belles-lettres semblaient y faire
leur résidence. Je m' y serais établi
certainement, si je n' eusse pas eu la sotte envie
de revoir le pré de saint-Jérôme, et d' aller
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briller dans un endroit où j' avais fait une
figure si misérable.
Je ne m' arrêtai donc que huit jours à
Alcala. Je poussai jusqu' à Madrid. Cette
célèbre ville vit arriver avec trois mules,
dont deux étaient chargées de bons effets,
ce même Guzman qui avait porté le cabas
dans son enceinte. Je fus quelques momens
en peine de savoir où j' irais loger ; mais,
comme je me souvins d' une hôtellerie qui
de mon temps était la plus fameuse de la
grande rue de Tolède, j' y allai descendre.
J' y trouvai du changement ; l' hôte était
mort, et sa veuve n' avait pu la soutenir
sur le même pied. C' était pourtant une
habile femme, et qui avait plus d' une corde
à son arc. Je m' aperçus bien de la
décadence de cette maison ; néanmoins les
complaisances et les attentions qu' on y avait
pour moi, qu' on croyait un riche seigneur,
m' empêchèrent de changer de logement.
J' eus soin de m' informer de mon
apothicaire aux trois sacs : j' appris qu' il était
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parti pour le pays où ses drogues avaient
envoyé bien des malades. J' en eus une
secrète joie ; car il ne laissait pas de me
causer un peu d' inquiétude, quoique je ne
dusse pas craindre qu' on me reconnût. Il y
avait plus de dix ans que j' étais sorti de
Madrid ; et, outre que ma personne n' était
plus la même, pour ainsi dire, qui diable
eût pu démêler Guzman sous les
apparences superbes qui le déguisaient ? Je me
fis d' abord plaisir d' étaler la magnificence
de mes habits, et particulièrement de celui
que j' avais fait faire à Sarragosse. Je les
donnais tour à tour en spectacle, le matin
dans les églises, et le soir au Prado.
Une nuit, rentrant au logis pour me
coucher, j' entendis, en traversant un
corridor qui conduisait à ma chambre, une
belle voix qui accompagnait une harpe
touchée délicatement. Je m' arrêtai pour
écouter ce petit concert, qui se faisait dans
un appartement fort proche du mien, et je
sentis naître en moi un désir violent de
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voir les personnes qui l' exécutaient. Mon
hôtesse, chargée de deux assiettes, l' une
de confitures et l' autre de biscuits, qu' elle
portait pour rafraîchir la chanteuse, arriva
dans ce temps-là et satisfit ma curiosité.
Elle me dit que c' étaient deux dames de
Guadalaxara, qui étaient venues loger chez
elle ce soir-là même, et qu' un grand procès
attirait à Madrid. Je lui témoignai que je
mourais d' envie de les entendre de plus près,
et que je lui aurais une obligation dont
je me souviendrais toute ma vie, si elle
pouvait obtenir de ces dames que j' eusse
l' honneur de les saluer. Elle me répliqua
qu' elle leur demanderait pour moi cette
permission, qu' elle n' osait me promettre,
attendu que c' était une mère qui menait
une vie retirée avec sa fille, qui était
très-jolie, et qu' elle ne perdait point de vue.
à ces mots, je redoublai mes prières pour
engager l' hôtesse à me procurer la faveur
que je souhaitais. Elle m' assura qu' elle
n' épargnerait rien pour cela. Sur cette assurance,
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je la laissai entrer dans l' appartement
de ces dames, et j' attendis à la porte
leur réponse, qui fut qu' elles me priaient
de les excuser si elles refusaient à cette
heure-là de recevoir la visite d' un cavalier
qu' elles ne connaissaient point.
Je feignis d' être vivement affligé de ce
refus, qui me piqua véritablement. Si bien
que ma bonne hôtesse, de son côté
paraissant touchée de ma peine, rentra chez les
dames pour faire un dernier effort, et
revint enfin m' annoncer qu' elles voulaient
bien m' accorder cette grâce, pourvu que
je ne fusse qu' un quart d' heure dans
leur chambre. Je ne demandais qu' à y être
introduit, persuadé que, quand j' y serais
une fois entré, la condition du temps ne
s' observerait pas. Je me présentai donc
d' un air d' homme d' importance, et
d' abord m' adressant à la mère, je lui fis une
révérence très-profonde. Je saluai ensuite
la fille, et elles me reçurent toutes deux
d' une manière qui me fit connaître qu' elles
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savaient parfaitement bien vivre. Elles
étaient l' une et l' autre si proprement vêtues,
pour des dames qui venaient de faire
un voyage, que j' en fus fort étonné. La
mère pouvait passer pour une belle femme ;
tout ce que je trouvais à redire en elle,
c' était un air fin et hardi. Pour la fille, elle
avait le visage tendre et piquant tout
ensemble, et c' était une personne de dix-sept
à dix-huit ans.
Je remarquai dans leur chambre deux
grands flambeaux d' argent sur une table,
et deux magnifiques toilettes préparées ; j' y
vis aussi trois coffres de bagage, avec un
maître valet qui portait la livrée, et qui,
prêt à servir ses maîtresses, se tenait
debout dans un coin de l' air du monde le
plus respectueux. Je ne doutai point que
ces dames ne fussent d' une des premières
maisons de Guadalaxara : aussi je débutai
par de très-humbles excuses de la liberté
que j' avais prise, et je leur dis, pour la
justifier, que j' avais été si charmé de leur
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concert, que je n' avais pu résister à
l' envie de leur en témoigner ma satisfaction.
La mère répondit à mon compliment avec
beaucoup d' esprit et de modestie ; ce qui
nous donna naturellement occasion de
nous entretenir de musique. Je leur fis
assez comprendre par mes discours que
j' étais un peu musicien. Je les priai de
recommencer leur concert ; et, pour mieux
les y engager, je m' offris à y tenir ma
partie. Les dames, curieuses de m' entendre,
s' y disposèrent. La mère reprit sa harpe,
et la fille se mit à chanter un air que je
savais. Je fis en même temps éclater ma
voix, qui produisit le même effet qu' à
Florence et qu' à l' abbaye près de Sarragosse.
Les dames en parurent transportées de
plaisir. Elles oublièrent la condition du
quart d' heure, et minuit était déjà sonné
que nous ne songions point encore à nous
séparer. La mère, toutefois, pour observer
les règles de la bienséance, me représenta
fort poliment qu' il était temps que je me
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retirasse, en me disant qu' elles seraient
ravies de pouvoir souvent s' amuser ainsi
avec moi pendant le séjour qu' elles feraient
à Madrid. Je pris donc congé d' elles en
regardant la fille d' une manière à lui
persuader que je n' avais pas vu ses charmes
impunément ; ce qui n' était dans le fond
que trop véritable, puisque de toute la
nuit le sommeil ne put fermer ma paupière.
Le lendemain, mon hôtesse, que j' avais
accoutumée à venir tous les matins prendre
du chocolat avec moi, entra dans ma
chambre d' un air riant et me dit : je sors
de l' appartement de vos voisines. Il n' est
pas concevable jusqu' à quel point vous leur
avez plu. Outre qu' elles trouvent votre
personne tout-à-fait aimable, elles sont
charmées de votre esprit badin et amusant.
Pour peu que de votre côté vous vous
sentiez disposé à pousser votre pointe, je
doute fort que vous soyez maltraité. La
mère et la fille sont également contentes
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de vous. J' avalai comme beau miel ces
douces paroles, et, ravi d' avoir fait en si peu
de temps une si vive impression sur ces
dames, je répondis que je n' étais pas
moins satisfait d' elles ; que la mère me
paraissait encore très-ragoûtante ; mais que
je ne voyais rien de comparable à la fille,
dont j' entreprendrais volontiers la
conquête, si quelque femme d' esprit voulait
bien m' aider à réussir dans cette entreprise.
Je vous entends, reprit l' hôtesse, vous
souhaitez que je vous y rende service ; j' y
consens. Par où commencerons-nous cette
affaire ? Je menerai ce soir les dames à la
promenade, lui repartis-je, et je leur ferai
préparer quelque part une superbe collation.
Mauvais début ! S' écria ma confidente ; cela
révolterait la mère, qui, pénétrant d' abord
votre dessein, romprait brusquement avec
vous, et ne vous verrait de sa vie. Faisons
mieux, poursuivit-elle après avoir rêvé
quelques momens ; il faut que cette fête se donne
sous mon nom : je ferai apprêter une collation,
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suivant vos ordres, dans un jardin
que j' ai sur les bords du Mançanarès, et
j' y menerai les dames passer la soirée. Vous
viendrez nous y surprendre, comme si le
hasard vous avait amené là, et nous serons
plus librement dans cet endroit que dans
aucun autre. J' applaudis à cette idée, et
mon hôtesse se chargea du soin d' engager
la mère dans cette partie de plaisir.
Ma confidente fut sur-le-champ la
proposer dans la chambre des dames, où elle
demeura près d' une heure ; ce qui me fit
juger qu' elle n' avait pas peu de peine à les
persuader : en effet, m' étant revenue
joindre, elle me dit que la mère avait bien fait
la difficultueuse. J' ai long-temps,
ajouta-t-elle, désespéré de lui faire accepter la
proposition ; néanmoins j' en suis venue à
bout. Nous avons conclu la partie. Tout ce
que je vous demande, c' est de vous
conduire de façon qu' il ne paraisse pas qu' elle
ait été faite de concert avec vous : quand
vous viendrez au jardin, faites semblant
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d' être étonné de nous y rencontrer ; en un
mot, que votre arrivée semble un effet du
hasard. Je lui répondis qu' elle pouvait
compter que je ne gâterais rien. Nous
prîmes ensuite toutes les mesures nécessaires
pour rendre la fête agréable.
Nous y réussîmes : le repas fut d' un
amant qui voulait plaire, et les convives le
reçurent sans s' apercevoir du motif qui
l' avait fait donner, ou du moins sans le
témoigner. Nous nous divertîmes parfaitement
bien. Comme la mère n' avait point
là sa harpe, nous nous contentâmes, sa
fille et moi, de chanter tantôt ensemble et
tantôt tour à tour, en nous lançant l' un à
l' autre à la dérobée les plus douces
oeillades. Les siennes redoublaient mon amour,
et les miennes le lui faisaient connaître. La
nuit insensiblement nous surprit au jardin :
et tandis que l' hôtesse, pour me favoriser,
entretenait la mère, je tenais des discours
passionnés à la fille, qui ne les écoutait
pas sans plaisir. Il fallut enfin retourner à
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la ville. Je conduisis les dames jusque dans
leur appartement, où, par grâce spéciale,
on m' accorda encore une demi-heure
d' entretien ; après quoi je me retirai plus
amoureux, à ce qu' il me semblait, de ma nouvelle
maîtresse que de toutes ses devancières.
Je fis tenir le jour suivant à cette jeune
personne, par mon hôtesse, un billet des
plus tendres et des plus galans ; mais on n' y
fit point de réponse : on crut que l' avoir
reçu à l' insu d' une mère c' était une grande
faveur pour moi. Je lui en écrivis un
second, que je lui glissai dans la main le soir
dans l' appartement de ces dames, qui
furent encore régalées à mes dépens par
l' hôtesse, et cette fois-là on me répondit, fort
laconiquement à la vérité, car il n' y avait
que deux lignes qui ne signifiaient rien, et
que je ne laissai pourtant pas de trouver
très-spirituelles. C' est ainsi qu' on me
tenait la dragée un peu haute pour irriter
mes désirs, ou, pour mieux dire, toute
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cette manoeuvre était l' ouvrage de notre
bonne hôtesse, qui, travaillant pour et
contre dans cette intrigue, faisait jouer des
deux côtés à son profit les personnages qu' il
lui plaisait. Je vivais cependant de jour en
jour plus familièrement avec ma belle
voisine, et je ne sortais presque plus, tant
j' étais retenu au logis par l' agrément de la
voir presque toute la journée. La mère allait
souvent le matin solliciter, à ce qu' elle
disait, son procès ; et lorsque cela arrivait,
mon officieuse confidente venait m' en
avertir, m' introduisait sans façon chez la fille,
que j' entretenais à sa toilette ; et de peur
que la facilité d' avoir de pareilles
conversations ne m' y rendît moins sensible,
elle les troublait quelquefois en venant
m' annoncer faussement que la mère revenait.
Lorsque ma confidente jugea que j' étais
fortement épris, elle me proposa d' épouser
Dona Helena De Melida : c' est ainsi que se
nommait la jeune personne que j' aimais.
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Cette proposition me tint en garde contre
l' hôtesse, dont je pénétrai alors le système.
Elle m' avait si fort vanté les biens et la
noblesse de cette dame, que je ne pouvais
raisonnablement espérer qu' on voulût la
sacrifier à un homme que l' on ne
connaissait point. Ma confidente me devint
suspecte, et, pour me débarrasser de ses
importunités sur ce point, je lui dis
franchement que j' avais pris ailleurs des
engagemens qui ne pouvaient être rompus.
Sitôt que j' eus déclaré mes sentimens sur cet
article, les dames changèrent de conduite
à mon égard : elles avaient jusque-là
refusé tous les présens que l' hôtesse leur avait
offerts de ma part ; elles se mirent sur un
autre pied : elles résolurent de plumer
l' oiseau, et eurent l' adresse de lui tirer de
bonnes plumes de l' aile. Il est vrai qu' à
mesure que je me montrais plus généreux,
ma belle Hélène devenait moins réservée ;
si bien qu' après quelques entretiens familiers
que j' eus avec elle, ma passion se ralentit,
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et il n' y eut plus entre nous qu' un
commerce de politesse et d' honnêteté.
Un nouvel incident acheva de me
guérir. Un matin je vis sortir de l' église des
dominicains, où j' allais entendre la messe,
une dame d' une taille majestueuse et
très-richement habillée. Je la pris pour une
personne de qualité ; et comme elle passa
près de moi, si je n' osai la saluer, en
récompense je la regardai d' un air si
respectueux, que je m' attirai son attention. Elle
parcourut des yeux toute ma personne, de
quoi je me sentis fort honoré, en Espagne
un regard qu' une femme fait tomber sur
un homme étant une faveur. Je fus
curieux d' apprendre qui elle était ; je la
suivis. Elle s' en aperçut, et continua son
chemin d' un air toujours grave. Il y avait
derrière elle deux suivantes et un estafier,
ce qui me confirmait dans l' opinion que
j' avais qu' elle ne pouvait être qu' une dame
de condition. Quand elle fut au milieu de
la grande rue, elle s' arrêta devant une maison
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parfaitement belle, et y entra. Je ne
doutai point qu' elle n' y fît sa demeure ; et,
après quelques informations, je découvris
que c' était la fille du seigneur Don Andrea,
qui prenait le don en qualité de
banquier de la cour, et que cette jeune
dame avait la réputation d' être fort
vertueuse.
Je fus occupé de cette rencontre tout le
reste du jour, et je ne pus m' empêcher
vers le soir d' aller passer et repasser devant
les fenêtres du banquier. Je ne pris pas
une peine inutile : je vis à loisir ce
marchand, qui s' entretenait avec sa fille sur
un balcon ; il me parut un homme de
très-bonne mine. Pour la dame, je ne puis te
dire sans surfaire que c' était une beauté
achevée ; elle avait seulement un air agréable
et des manières aisées, qui me prévenaient
en faveur de son esprit. Si j' en avais
été touché le matin, ce fut bien autre chose
le soir. Je m' en retournai chez moi tout
brûlant d' amour pour elle, et résolu de
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faire connaissance avec son père dès le
lendemain : ce qui s' exécuta de la façon
que je vais te le conter. Depuis mon
arrivée à Madrid, j' avais eu soin de faire
démonter et employer mes diamans d' une
autre sorte qu' ils n' étaient, de peur que,
si par hasard mes parens s' avisaient d' en
envoyer un état à leurs correspondans, je
ne fusse arrêté. J' avais même risqué
beaucoup en les montrant à l' ouvrier. Je portai
pour dix à douze mille francs de pierreries
au banquier, à qui je dis que j' en avais
encore chez moi pour une somme plus
considérable. Il les regarda de tous ses yeux,
et les estima douze mille livres, qu' il
s' offrit à me payer dans six mois, si je
voulais les lui laisser trafiquer.
Comme je n' avais pas d' autre intention
que d' entrer en commerce avec lui,
j' acceptai son offre, et je refusai généreusement
un billet qu' il se mit en devoir de me
faire de la valeur des pierreries. Je lui dis
que je savais trop bien quelle réputation
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il avait dans le monde pour lui demander
d' autres sûretés que sa parole. Nous
demeurâmes donc d' accord qu' il me
compterait dans trois mois six mille francs, et
six mille autres trois mois après. Il fut si
charmé de ma franchise et de ma
générosité, qu' il m' accabla de complimens ; il
ne se lassait point de me remercier de la
confiance que je lui témoignais, ni de me
faire des protestations de service. Il me fit
voir toute sa maison, qui était richement
meublée ; j' y remarquai des équipages pour
sa fille et pour lui, avec un grand nombre
de domestiques. Tous ces objets me
jetèrent de la poudre aux yeux, et je ne fis
pas difficulté de croire que ce banquier
devait être un des plus opulens de toute
l' Espagne. Si tout ce qui frappait ma vue
me confirmait dans cette pensée, ses
discours étaient encore plus capables de
m' éblouir : à l' entendre, il faisait tous les jours
des affaires de deux ou trois millions ;
c' était l' homme dont la cour se servait pour
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faire des remises considérables dans les
pays étrangers ; il avait son entrée chez les
ministres, auxquels il parlait quand il lui
plaisait ; les plus grands seigneurs étaient
de ses amis, et il n' y en avait guère qui
n' eussent besoin de lui.
Tous ces discours, qu' on appelle en
France gasconnades, n' étaient pas
néanmoins sans fondement. Il avait autrefois
été sur ce pied-là avec les gens de la cour ;
mais, à force de leur avoir rendu service,
il s' était si bien ruiné, qu' il ne se
soutenait plus que par son industrie, qui était
telle, qu' il ne laissait pas d' avoir encore
quelque crédit. Mes diamans lui furent d' un
grand secours ; il s' en servit pour se tirer
d' un embarras où il se trouvait faute
d' argent, et il gagna dessus la moitié, ayant
saisi l' occasion de s' en défaire avantageusement
au mariage d' une fille du duc de Medina
Sydonia. Je fis donc un extrême
plaisir à ce banquier sans le savoir. Comme
je ne pouvais alors juger de sa fortune que
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sur les apparences, je m' estimais trop
heureux d' avoir lié connaissance avec lui. Je
m' accusais même en secret d' avoir une
ambition démesurée, et de former un dessein
téméraire en élevant ma pensée jusqu' à sa
fille unique, qui me paraissait un parti
digne d' un prince.
D' un autre côté, Don Andrea ne pouvait
revenir de la surprise que mon procédé lui
causait. Cela fut cause qu' il chargea un
homme de confiance de s' informer
adroitement de mon hôtesse qui j' étais, et de
quelle manière je vivais à Madrid. On ne
lui fit de moi que des rapports
très-avantageux ; car, quoiqu' on ignorât ma
naissance, on ne laissait pas de me croire un
enfant de qualité ; et, pour ma conduite,
je ne donnais aucun sujet de penser que
j' eusse de mauvaises moeurs. Sur les bons
témoignages qu' on lui rendit de moi, il se
mit en tête que j' étais l' homme que le ciel
lui destinait pour gendre. Il en parla à sa
fille, qui lui dit que je l' avais suivie dans
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la rue depuis l' église des dominicains
jusqu' au logis ; que je passais incessamment
devant leurs fenêtres ; en un mot, que
toutes mes actions faisaient assez connaître
que j' avais des vues sur elle. Le père avait
trop d' expérience pour n' en être pas aussi
persuadé ; il ne douta plus que la confiance
que je lui avais marquée en lui abandonnant
mes pierreries sans billet ne fût un
effet de l' amour que j' avais pour sa fille.
Ils s' en réjouirent tous deux, en conférèrent
ensemble ; et, me croyant plus riche
qu' un juif, ils résolurent de me ménager
si bien, qu' il ne me fût pas possible de
leur échapper.
Conformément à cette délibération, le
banquier vint me rendre visite à l' hôtellerie.
Je m' y étais bien attendu, et j' avais
mis en étalage dans ma chambre tous mes
bijoux, qui firent sur lui beaucoup
d' impression. Il fut principalement frappé de
ma chaîne d' or ; il en admira le travail, et
me dit que, si j' étais dans le dessein de la
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vendre, il me ferait gagner dessus un tiers
de ce qu' elle m' avait coûté. Je le pris au
mot, et je la lui lâchai comme j' avais fait
mes pierreries, je veux dire sans billet ; il
en fut transporté de joie : il me fit mille
caresses ; et, me regardant déjà en
beau-père, il me donna des conseils pour tirer
un gros intérêt de l' argent comptant que je
pouvais avoir. Peu de jours après il
m' apporta la somme qu' il m' avait promise pour
ma chaîne, ce qui augmenta la confiance
que j' avais en lui, et m' obligea de
reconnaître ses peines par un présent
convenable à une jeune dame, que j' envoyai à sa
fille après qu' il me l' eut permis. Ce présent,
n' ayant pas été mal reçu d' elle, me rendit
assez hardi pour oser lui découvrir mes
sentimens à l' usage du pays, c' est-à-dire
par des mines, et il me sembla qu' elle ne
les désapprouvait point. à l' égard du père,
avec qui je m' entretenais tous les jours,
je ne lui parlais que de commerce ; et
cependant je me proposais de profiter de la
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première occasion favorable que j' aurais de
lui déclarer ma passion.
Ces nouvelles amours refroidirent fort
les domestiques. Mes voisines ne s' en
aperçurent que trop tôt pour elles : les
collations et les présens cessèrent. Je passais les
journées hors du logis, et, quand j' y
revenais le soir, je rentrais le plus souvent
dans ma chambre pour me coucher, ou
bien, lorsque je n' évitais pas la
conversation de ces dames, j' avais avec elles des
entretiens si froids, qu' elles comprirent
aisément que j' avais secoué leur joug.
Hélène, éprouvant que ses bontés, au lieu
d' avoir irrité mon ardeur, n' avaient servi qu' à
la ralentir, en pleura de dépit. Elle tint
un grand conseil avec sa mère et l' hôtesse
sur mon changement, qu' elles ne manquèrent
pas d' attribuer à un engagement
nouveau, et le résultat fut qu' elles mettraient
à l' épreuve ma générosité, et que, si elles
n' avaient pas lieu d' être contentes de moi,
elles auraient recours à quelque artifice pour
p127
se venger de mon inconstance. Il se
présenta bientôt une conjoncture propre à
l' exécution de leur projet. Il vint demeurer
dans mon hôtellerie deux jeunes seigneurs
qui avaient de l' argent frais. Ils m' engagèrent
à jouer avec eux, et je leur gagnai en
trois séances deux cent cinquante pistoles,
ce que les dames n' eurent pas plus tôt
appris, qu' elles m' entraînèrent à la
promenade, sans que je pusse m' en défendre. En
revenant, nous passâmes devant la boutique
d' un marchand d' étoffes d' or et de
soie. Notre hôtesse, qui était avec nous
m' y voulut faire entrer malgré moi, et
m' obliger à faire l' emplette d' un habit pour
Dona Helena, en me disant que j' avais assez
gagné pour lui faire ce petit présent. Je laissai
parler l' hôtesse tant qu' il lui plut ; et,
me moquant de ses instances, je trompai
l' attente de ces dames, qui avaient compté
qu' elles feraient à ma bourse une copieuse
saignée, et cette action acheva de leur
persuader que je n' étais plus dans leurs filets.
p128
J' avais un meilleur usage à faire de mon
argent. On venait de bâtir dans le quartier
une maison que j' avais vue plusieurs fois
en passant, et qui m' avait paru fort jolie ;
j' étais tenté de l' acheter. Je consultai sur
cela Don André, qui approuva cette
acquisition. Il se mêla même de cette affaire,
et fut cause que j' eus cette maison à bon
marché. Elle ne me coûta que trois mille
ducats, que je payai devant lui en espèces
sonnantes, et d' un air aussi froid que si
j' eusse eu cent mille écus dans mon coffre-fort.
Tu peux bien t' imaginer que cela
produisit un effet admirable chez mon futur
beau-père, qui était un homme fin. Il crut
pour le coup avoir rencontré le gendre qu' il
lui fallait, et il ne songea plus qu' à me faire
tomber finement dans la nasse. Je fis
meubler ma maison assez proprement, et je
me disposai à l' aller occuper. Le jour que
j' y devais coucher, jugeant que je ne
pouvais me dispenser honnêtement de dire
adieu à mes voisines, je pris congé d' elles
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en leur faisant des complimens qu' elles
reçurent avec beaucoup de civilité, et d' un
air si gai, que j' en fus surpris. Je m' adressai
ensuite à l' hôtesse pour la remercier de
toutes les attentions qu' elle avait eues pour
moi, et l' assurer que je m' en souviendrais
jusqu' au dernier moment de ma vie. Elle
répondit à mes politesses d' une manière
flatteuse, et me pria le plus obligeamment
du monde de lui permettre, en quittant
sa maison, de me donner à dîner. Connaissant
l' hôtesse pour une femme d' un assez
mauvais caractère, et voulant me séparer
d' elle à l' amiable, je n' osai lui refuser la
satisfaction qu' elle me demandait.
Je dînai donc avec mon hôtesse, qui me
fit servir trois plats qu' elle savait que
j' aimais passionnément ; mais elle m' en
gardait un autre qui n' était nullement de mon
goût. Il me fut apporté par un alguazil de
la cour et six archers, qui entrèrent dans
la salle avec un décret de prise de corps
contre moi. à cette apparition, qui me
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troubla extraordinairement, je ne doutai
point que je ne fusse perdu. Tous mes
parens s' offrirent à ma mémoire, et je
m' attendais à chaque instant à voir paraître
quelqu' un de leur part ; car je ne croyais
pas que d' autres personnes qu' eux pussent
avoir à Madrid action contre moi. Je me
levai de table sans savoir ce que je faisais ;
je voulus enfiler la porte, que je trouvai
gardée par trois archers ; je gagnai ensuite
une fenêtre, dans le dessein de me sauver
par là ; mais les trois autres archers m' en
empêchèrent. L' alguazil, qui était un des
plus raisonnables de ses confrères,
remarquant le désordre où je me trouvais,
s' approcha de moi en souriant, et me dit tout
bas : seigneur cavalier, rassurez-vous, il
ne faut point tant vous effrayer. L' affaire
dont il s' agit n' est qu' une bagatelle ; vous
en sortirez avec honneur pour quelques
pistoles. Tenez, ajouta-t-il en me donnant
le décret, lisez ; vous verrez que vous vous
alarmez mal à propos. Ces paroles, qui me
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parurent d' un railleur qui, bien instruit
de mes tours, se divertissait à me faire
prendre le change, ne diminuèrent pas
ma crainte. Je m' assis d' un air tremblant,
et, parcourant des yeux ce papier, j' y lus
le nom de Dona Helena De Melida. Je
respirai un peu, et m' adressant à l' alguazil :
que signifie ceci ? Lui dis-je. Quoi ! C' est
cette dame qui me fait arrêter ? Que lui
ai-je donc fait ? Elle prétend, me répondit-il
en riant encore, que vous avez obtenu
d' elle par la force ce que sa vertu refusait
à vos désirs.
Qu' entends-je ? M' écriai-je avec une
extrême surprise. Hélène serait-elle assez
effrontée pour soutenir que je suis
coupable d' un pareil crime ? Pourquoi non ?
Repartit l' alguazil. Elle peut avoir ses raisons
pour vous accuser de l' avoir commis. Il est
vrai qu' il faudra qu' elle le prouve, et qu' il
vous sera permis de vous défendre. Ce
qu' il y a de fâcheux pour vous,
continua-t-il, c' est que le devoir de ma charge
m' oblige
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à vous mener en prison. Alors, devenu
un peu plus tranquille, je lus le
décret d' un bout à l' autre ; et, après avoir
rêvé à ce que je devais faire, je me levai,
je tirai à part l' alguazil : monsieur l' officier,
lui dis-je, vous me paraissez un très-honnête
homme. Considérez, je vous prie,
l' injuste persécution qu' on me fait. Je
vous proteste que, bien loin d' avoir
employé la violence pour parvenir au comble
de mes voeux, la belle Hélène a fait plus
de la moitié du chemin. Si vous saviez
combien d' argent j' ai dépensé... je n' en doute
pas, interrompit-il, je ne connais que trop
cette nymphe et sa friponne de mère : elles
demeurent depuis dix ans à Madrid, où
elles ne font pas d' autre métier que celui
d' attraper les jeunes étrangers. Vous êtes
le troisième à qui elles font le tour dont
vous vous plaignez ; et, entre nous, je ne
crois pas que vous puissiez vous tirer de
leurs pattes qu' aux dépens de votre bourse.
Je pense, comme vous, repris-je, qu' il
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n' y a pas d' autre moyen de terminer
promptement et sans bruit cette affaire. Je vous
conjure, ajoutai-je en lui glissant
secrètement dans la main une bague de douze à
quinze pistoles, de vous mêler de cet
accommodement. Il mit la bague à son doigt,
et me répondit d' un ton d' alguazil, qu' il
allait trouver ces dames, et que, si elles
refusaient de se désister de leur poursuite
contre moi, il les menacerait de son
attention à leur conduite, ce qui ne
manquerait pas de les rendre raisonnables.
En achevant ces mots, il me laissa dans
la salle avec ses archers, qui, faisant
briller à mes yeux la pointe de leurs hallebardes,
me tinrent en respect jusqu' à son
retour. Si l' hôtesse, que je regardais avec
raison comme l' auteur de cette fourberie,
eût été présente, je me serais un peu
soulagé en l' apostrophant dans les termes qui
lui convenaient ; mais, pour éviter mes
reproches, elle avait pris la fuite à la vue
de ces limiers de justice. Je n' étais pas
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sans inquiétude en attendant le résultat de
la conférence qui se tenait dans
l' appartement de mes parties : je n' étais pas assez
assuré de la fidélité de mon procureur pour
le croire plus dans mes intérêts que dans
ceux de ces créatures. Néanmoins il agit
rondement dans cette occasion. Il les
obligea de se contenter de cent pistoles, dont
il y en eut vingt pour lui. Je bénis le ciel
d' en être quitte à si bon marché. Je sortis
de l' hôtellerie pour n' y jamais rentrer, et
je me retirai dans ma maison, fort
satisfait de voir que cette aventure n' avait pas
fait le moindre bruit.
LIVRE 6 CHAPITRE 3
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Guzman recherche la fille du banquier, et l' épouse.
Suites de ce mariage.
Aussitôt que je fus débarrassé d' Hélène,
de sa mère et de mon hôtesse, je m' abandonnai
entièrement à mon nouvel amour.
Je ne songeai plus qu' à devenir gendre de
Don André, qui, de son côté, craignant
que je ne m' embarquasse dans quelque
commerce de galanterie, avait autant
d' impatience de me donner sa fille que j' en
avais de l' obtenir. J' allai dès le lendemain
chez ce banquier, qui me retint à dîner.
Sur la fin du repas, ma future parut comme
par hasard. Je me levai d' abord pour la
saluer et lui témoigner la surprise
agréable que son arrivée me causait. Elle répondit
d' un air modeste à mon compliment, et
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voulut en même temps se retirer. Son père
l' arrêta : Eugénie, lui dit-il, demeurez avec
nous. Ce convive est de mes amis, et je suis
bien aise de le lui faire connaître en vous
permettant de vous entretenir avec lui. Je
ne manquai pas de le remercier d' une si
grande faveur, dont je parus charmé, et à
laquelle, dans le fond, j' étais encore plus
sensible que je ne le paraissais.
J' entrai donc en conversation avec
Eugénie, et, pour comble de joie, Don André,
sous prétexte d' avoir quelques lettres
à lire, se retira dans un coin de la salle où
nous étions, pour nous laisser un peu plus
libres. S' il en usa de cette sorte pour me
faciliter un doux entretien, il ne favorisa
pas un sot : car je profitai de l' occasion, ne
croyant pas en trouver jamais une
meilleure pour me déclarer. Je mis en oeuvre
tout mon génie, qui me servit assez bien,
et la dame m' enchanta par la délicatesse
de son esprit. Pendant ce temps-là le père,
faisant fort l' occupé, me demandait quelquefois
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pardon de me tenir si mauvaise
compagnie. Je lui rendais alors compliment
pour compliment, et, allant toujours
mon train, j' en contais à sa fille d' une
voix basse, comme si j' eusse craint de le
distraire de sa lecture. Il y avait déjà près
de trois heures que cela durait quand le
banquier, jugeant à propos de finir notre
conversation, vint nous joindre ; et
Eugénie, après m' avoir fait la révérence,
disparut.
J' étais si plein d' estime ou plutôt si
amoureux de cette dame, que je me répandis en
louanges sur son compte ; et, parlant de
l' abondance du coeur, je dis à Don André
qu' on ne pouvait être plus touché que je
l' étais du mérite de sa fille. Ce vieux
renard m' écouta fort attentivement ; ensuite,
pour m' exciter à m' expliquer plus
clairement, il me tint de longs discours sur la
nécessité où les gens de mon âge étaient
de se marier, pour éviter les écueils qu' ils
avaient à craindre, et sur l' importance de
p138
bien choisir une femme, puisque c' était
elle ordinairement qui faisait le bonheur
ou le malheur de son époux. De là,
passant aux sentimens favorables qu' il avait
conçus pour moi, il me dit que j' avais
gagné son coeur par mes manières
honnêtes et par la confiance que j' avais eue en
lui, et que je pouvais compter qu' il n' y
avait rien au monde qu' il ne fût capable
de faire pour me le persuader. Je ne
demeurai pas court à des paroles si propres
à m' obliger de rompre le silence : je lui
découvris le fond de mon âme, et lui dis
qu' il pouvait me rendre le plus heureux
des hommes en m' accordant Eugénie. Il
rêva, ou fit semblant de rêver pendant
quelques momens, pour me faire croire
que je mettais son amitié à une grande
épreuve. Nous ne nous séparâmes pourtant
pas sans que je susse à quoi m' en tenir. Il
m' embrassa tendrement quand je le quittai,
et me dit qu' il avait eu certaines vues
pour établir avantageusement sa fille, mais
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qu' il me les sacrifiait pour me marquer
jusqu' à quel point il m' avait pris en
affection. à ces mots, je saisis une de ses
mains, et je la baisai avec un transport
qui lui témoigna mieux que tout ce que
j' aurais pu lui dire la reconnaissance dont
j' étais pénétré.
Depuis cet entretien, le banquier ne
m' appela plus que son fils. Il se mêla de
toutes mes affaires, m' avança, pour
achever de meubler ma maison, les premiers
six mille francs qu' il s' était engagé à me
payer dans trois mois, et me fit avoir à bon
marché quelques meubles magnifiques,
qu' une personne qui avait besoin d' argent
se trouva dans la nécessité de vendre.
Enfin je mangeais tous les jours avec mon
beau-père futur ; je voyais sa fille en toute
liberté ; je jouissais de tous les priviléges
de gendre, si vous en exceptez celui que
la seule qualité d' époux me pouvait
donner. Une chose me surprenait, c' est que,
dans les conversations que j' avais eues jusque-là
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avec Don André, il ne m' avait point
du tout parlé de dot. Je voulus le sonder
sur cela, et voici ce qu' il me dit : ne vous
attendez pas à recevoir beaucoup d' argent
le jour de votre mariage : vous ne toucherez
que dix mille francs ; mais vous pouvez
faire fond sur cinquante mille après ma
mort. Cette dot me sembla bien mince
pour la fille d' un homme que je croyais
bien riche ; néanmoins, faisant réflexion
que les marchands n' aimaient point à se
dessaisir de leurs espèces, je m' en contentai.
Je pressai Don André de ne me pas
laisser languir plus long-temps dans l' attente
d' être réellement son gendre ; il se rendit à
mon impatience, et les noces furent célébrées
avec éclat. Mon beau-père me compta
les dix mille francs qu' il m' avait promis, et
qui furent bientôt employés. Je fis présent à
mon épouse des pierreries que j' avais de
reste ; je lui donnai des habits de la
dernière magnificence, et je l' emmenai dans
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ma maison, où nous fîmes des réjouissances
pendant quinze jours. Je pris des femmes
et des valets pour la servir ; en un
mot, je me mis en état de me ruiner en
fort peu de temps, si je ne trouvais moyen
par mon industrie de gagner autant que
je dépenserais. Le banquier, à la vérité, me
faisait espérer des monts d' or, pour peu
que la fortune secondât les projets qu' il
formait ; c' était un homme à grands
desseins, et son gendre était aussi de ce
caractère-là. Nous ne nous proposions pas
moins que de mettre en mouvement la
cour et la ville, et de faire toutes les
affaires du royaume. Malheureusement, pour
y réussir, nous comptions, lui sur ma
bourse, et moi sur la sienne ; ce qui
n' était que pure illusion, comme nous nous
en aperçûmes dès que nous fûmes obligés
de nous communiquer l' un à l' autre
l' état de nos fonds. Nous nous désabusâmes
tous deux sans en venir aux reproches,
puisque nous n' avions rien à nous reprocher ;
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au contraire, la mutuelle confidence
que nous nous fîmes rendit notre union
encore plus étroite, et, nous connaissant
pour ce que nous étions, nous nous promîmes,
à l' exemple des voleurs, de nous être fidèles.
Notre société fit d' abord un très-grand
bruit par le soin que Don André prenait
de dire d' un air mystérieux à tout le
monde qu' il avait choisi pour gendre un
homme qui avait des richesses immenses.
Cela se répandit partout, et nous attira
de la pratique. On venait à nous
préférablement à tous les autres banquiers ; et
nous aurions, par notre seul crédit,
augmenté de jour en jour la bonne opinion
que l' on avait de nos biens : si nous nous
fussions bornés à vivre avec les marchands,
nous aurions infailliblement fait une grosse
fortune ; mais le faible étonnant que mon
beau-père avait pour les personnes de
qualité nous empêchait de nous enrichir : ce
qu' il venait de recevoir d' une main, il le
p143
donnait de l' autre. Il était si entêté d' un
comte, d' un marquis, d' un chevalier de
saint-Jacques, qu' il ne pouvait rien leur
refuser, lorsqu' ils s' adressaient à lui pour
le prier de leur prêter de l' argent, pour peu
qu' ils lui fissent d' honnêtetés ; ce qu' ils ne
manquaient pas alors de lui prodiguer.
Qu' un ministre en passant l' eût regardé
d' un air gracieux, il lui faisait dès le
lendemain des présens aussi considérables
qu' inutiles. Il voulait toujours suivre les
chimères que son esprit enfantait ; et
lorsqu' il m' arrivait de lui en représenter
l' extravagance, il se mettait à rire, se moquait
de moi comme si je n' eusse pas eu le sens
commun, et me traitait d' homme neuf en
matière d' affaires du grand monde.
Cependant, avec toute son expérience, il
dissipait tout ce que nous avions de plus
liquide, et nous étions réduits à nous
servir de toutes sortes de moyens pour nous
faire de nouveaux fonds. Que ne mettions-nous
point en oeuvre pour cela ! Nous nous
p144
mêlions d' acheter et de vendre ; nous
troquions, nous prêtions à gros intérêts : il
n' y avait aucun commerce que nous ne
fissions. Outre ce que je savais déjà, mon
industrie, que je raffinais tous les jours en
l' exerçant, me fournissait de nouvelles
idées pour le bien de la société. J' avouerai
pourtant qu' avec tout cela je n' étais qu' un
ignorant en comparaison du beau-père.
Les profits que nous faisions auraient suffi
pour nous entretenir agréablement, pour
peu que nous eussions été capables d' user
d' économie, et nous n' aurions pas été obligés
de faire de méchantes affaires,
qu' avec toute notre adresse nous avions
quelquefois assez de peine à cacher ; mais nos
dépenses domestiques étaient excessives. Si
Don André aimait le luxe et la bonne
chère, sa fille le surpassait encore en cela :
elle ne trouvait rien de trop riche et de trop
beau pour elle. Nous avions une table de
seigneur, une fois plus de domestiques
qu' il ne nous convenait d' en avoir, et notre
p145
maison ne désemplissait point de parentes
et d' amies qu' il fallait régaler à grands
frais.
Ce train de vie ne flattait pas moins mon
humeur que celle de ma femme, et je m' en
accommodai à merveille tant que l' état de
nos affaires fut florissant. Je ne m' en lassai
que deux ou trois années après notre
mariage ; et lorsque je m' aperçus que notre
fortune commençait à prendre une
nouvelle et vilaine face, tant par notre
mauvaise conduite que par quelques coups de
malheur qu' il nous fallut essuyer, frappé
du péril de nous voir bientôt à sec, je
voulus d' un air de douceur représenter ma
crainte à Eugénie. Dieu sait de quelle
façon elle me reçut et comme elle me traita !
Je m' en plaignis à Don André, qui lui fit
des reproches ; toute sa famille même
m' appuya. Cependant mes plus douces paroles,
les remontrances de son père et les prières
de ses parens ne servirent qu' à l' aigrir
davantage contre moi. En un mot, elle me
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déclara qu' elle ne prétendait point que l' on
fît la moindre réforme dans notre maison.
Après cet arrêt, que le caractère de ma
femme rendait définitif, je pris sagement
le parti de ne plus la contredire et de
m' armer d' une nouvelle patience.
Je ne laissais pas pourtant de voir avec
une extrême douleur fondre ainsi mon
argent d' Italie, et s' en aller au bruit du
tambour ce qui m' était venu au son de la flûte.
Je ne pouvais penser aux suites de mon
mariage sans soupirer amèrement de
regret d' avoir été assez insensé pour me
marier. Quelquefois, pour m' excuser d' avoir
fait cette sottise, je me rappelais la figure
brillante que faisait Don André lorsque je
devins son gendre, et je me disais à
moi-même : qui se serait jamais imaginé que
tu trouverais ta ruine dans un établissement
qui semblait te répondre de la plus
solide fortune ? Quand je remarquai qu' il
n' y avait plus d' espérance de me soutenir
encore long-temps sur le même pied où j' étais,
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je m' adressai au beau-père pour lui
demander conseil dans une conjoncture si
délicate.
C' est dans cette occasion qu' il me fit voir
qu' il était consommé dans toute sorte de
rubriques. Il s' agit ici, me dit-il, de faire
ce que j' ai fait moi-même en pareil cas ;
il s' agit de sauver le bien qui vous reste
aux dépens de celui du prochain. Alors,
sans perdre de temps, il composa des
contre-lettres, des transports, de faux contrats,
et je ne sais combien d' autres actes
semblables, tous également dignes d' une
récompense publique, si l' on rendait justice
aux honnêtes gens qui en font usage. Il
n' en demeura pas à ces prudentes
précautions : pour remettre en vigueur mon
crédit, qui lui était nécessaire, il me fit
acheter une rente de cinq cents ducats
que son frère possédait ; quand je dis
acheter, je veux dire en apparence ; car
nous n' avions pas le beau-père et moi, à
nous deux, la somme d' argent que nous
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devions montrer au notaire afin qu' il pût
témoigner que la rente avait été payée. Il
ne nous en coûta que cinquante écus
d' intérêt pour avoir cette somme, que nous
empruntâmes pour un jour seulement, et
cette vente se fit par ce moyen : bien
entendu qu' en même temps je remis au
vendeur un écrit par lequel je déclarais
formellement que ladite rente desdits cinq
cents ducats ne m' appartenait point, et
qu' elle était réellement à lui, à qui j' en
abandonnais la jouissance, comme une
chose à laquelle je n' avais aucune prétention.
J' étais très-content de ces tours de
passe-passe, parce qu' ils m' étaient
avantageux. De plus, je savais qu' on les faisait
sans scrupule dans toutes les villes
marchandes, et les contre-lettres surtout me
paraissaient une belle invention pour le
commerce.
Grâce à mon beau-père, je me vis donc
assuré de quelque chose en cas que la
fortune me devînt tout-à-fait contraire ; et
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pouvant négocier de nouvel argent sur ces
cinq cents ducats de rente, je continuai
mon train ordinaire. Malheureusement il
n' était pas possible que ce fût pour
long-temps. Les gens qu' on trompe se
désabusent ; et d' ailleurs ma femme, dépensant
toujours plus que je ne gagnais, me
réduisit enfin à la cruelle nécessité de
succomber sous le poids dont j' étais chargé. Don
André fut encore assez heureux pour se
tirer d' intriguer. Pour moi, je ne pus éviter
les griffes d' un maudit alguazil qui
m' arrêta de la part de mes créanciers, et me
conduisit en prison ; mais ils furent bien
sots lorsque, s' apprêtant à se saisir de mes
effets, ils apprirent qu' ils étaient à couvert.
J' eus pourtant la conscience assez bonne
pour ne vouloir pas qu' ils perdissent tout ;
je leur donnai la dixième partie de leur dû,
et je m' engageai à leur payer le reste dans
dix ans. C' est ainsi que je me tirai de leurs
mains.
L' orgueilleuse Eugénie conçut un si grand
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déplaisir de mon emprisonnement et de ma
banqueroute, dont elle s' imaginait que
toute la honte ne tombait que sur elle, qu' il
n' y eut pas moyen de la consoler. Elle en
mourut de chagrin ; et comme elle ne laissa
point d' enfans, je me trouvai dans
l' obligation de rendre sa dot, ce qui, dans l' état
où j' étais, ne pouvait que m' incommoder,
ou plutôt achever de m' abîmer. Aussi, pour
dire la vérité, les larmes que sa mort me
fit répandre ne furent pas l' effet du regret
d' avoir perdu ma femme ; je ne pleurais
que l' argent qu' elle m' avait dépensé
follement, et celui que j' avais à remettre au
beau-père. Je ne manquai pas toutefois de
faire le bon mari par bienséance, et
j' ordonnai des funérailles si superbes, que mes
créanciers en murmurèrent. étant devenu
veuf, je ne cessai pas de vivre en bonne
intelligence avec Don André. Véritablement
notre société se rompit, et je rendis à ce
banquier ses dix mille francs, sans avoir
avec lui la moindre dispute. Outre que je
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n' aurais pas gagné à le chicaner, c' était un
homme qui était le maître de mes affaires,
et dont j' avais encore besoin. Je fis donc
fort docilement tout ce qu' il exigea de
moi ; et il me sut si bon gré de la
conduite que j' avais tenue avec lui, qu' il en
usa de son côté parfaitement bien avec moi.
LIVRE 6 CHAPITRE 4
Guzman, après la mort de sa femme, veut embrasser
l' état ecclésiastique. Il va pour cet effet étudier à
Alcala De Henarès. Fruit de ses études.
Après avoir rendu les derniers devoirs
à ma femme, et sa dot à son père, je
demeurai dans ma maison, seul reste de tous
mes biens ; encore était-elle toute nue, à
la réserve d' une chambre que Don André,
par compassion, avait bien voulu me laisser
p152
garnie de quelques meubles de peu de
valeur. Là je m' occupais à faire des
réflexions sur le passé, et à rêver aux moyens
de subsister à l' avenir.
Que faut-il que je fasse ? Disais-je en
moi-même. Il n' y a plus pour moi d' apothicaires,
plus de banquiers comme celui
de Milan, plus de parens qui veuillent me
confier leurs pierreries. Que vais-je
devenir ? Où êtes-vous, Sayavedra, mon cher
confident ? Que ne pouvez-vous être
témoin de mes peines ! Vos conseils et votre
adresse me seraient ici d' un grand secours.
Je pourrais former avec vous quelque
entreprise qui me ferait sortir de misère.
Mais, hélas ! Je vous ai perdu ! Je ne dois
plus compter sur votre assistance, et
peut-être en ce moment vous repentez-vous
bien de me l' avoir prêtée.
Je m' attendris en m' occupant de cette
dernière pensée. Je rentrai en moi-même,
et, me sentant dégoûté du monde, je
résolus de le quitter. Il faut, disais-je, que
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je me tourne du côté de l' église. Je pourrai
trouver dans cet asile le solide bonheur
que j' ai jusqu' ici cherché vainement. Que
de fripons ont fait fortune en prenant ce
parti ! Je veux essayer s' il ne me sera pas
aussi favorable qu' à eux. Pourquoi non ?
Je puis devenir un bon prédicateur ; et la
chaire est le chemin des évêchés. Au pis
aller, avec le peu d' argent que je retirerai
de la vente de ma maison je pourrai acheter
quelque bénéfice de hasard ; et si je
suis assez malheureux pour ne rencontrer
aucun bénéficier qui veuille permuter avec
moi, je ferai travailler, comme on dit,
mes espèces, et si l' intérêt qui m' en
reviendra ne me suffit point pour mener une vie
tout agréable, j' y saurai bien suppléer en
me faisant chapelain dans quelque riche
couvent de religieuses. Quoique je sache
plus de latin qu' il n' en faut pour remplir
une pareille place, je ne laisserai pas
d' aller à Alcala faire un cours de philosophie
et un autre de théologie pour m' en rendre
p154
plus digne ; et si la condition d' écolier me
paraît trop pénible pour un homme de mon
âge, j' aurai recours aux bons pères de
saint-François ; ce sont les meilleures gens
du monde. Quand ils m' auront entendu
chanter, ils me recevront chez eux, quand
je ne saurais pas lire.
Tu vois, lecteur mon ami, que les gens
d' esprit ne manquent jamais de ressources.
La belle ressource ! Me répondras-tu. Embrasser
l' état ecclésiastique dans la seule
vue de s' y procurer toutes les délectations
terrestres, c' est n' avoir pas une vocation
fort canonique. D' accord. Je ne prétends
pas tenir tête aux casuistes sur ce point.
J' avoue que je consultais moins les canons
que l' usage, et que je ne songeais à me
faire prêtre que pour avoir le reste de ma
vie toutes mes petites commodités. Je
communiquai mon dessein à mon beau-père,
en voulant lui persuader que c' était
l' ouvrage de mille réflexions morales que
j' avais faites sur l' instabilité des choses d' ici-bas,
p155
ou plutôt que c' était le ciel qui me
l' avait inspiré. Comme ce banquier ne
valait guère mieux que moi, il applaudit à
ma résolution, qu' il ne pouvait assez louer,
disait-il, quand je ne l' aurais prise que
pour me mettre à l' abri de mes créanciers.
Je ne pensai plus qu' à vendre ma maison,
ce qui fut bientôt fait. Il se présenta
un homme qui m' en donna presque autant
qu' elle m' avait coûté, attendu que le
quartier était devenu plus considérable par la
grande quantité de maisons qu' on y avait
bâties depuis la mienne. Nous allâmes chez
un notaire, qui dressa le contrat, et qui
nous dit qu' il fallait, avant que de le
signer, nous accommoder avec le seigneur
censier pour les lods et ventes. Ce seigneur
était un vieux conseiller du conseil des
Indes, et de plus, grand usurier. Bien loin
de rabattre un maravédis seulement de ses
droits, il les fit monter trois fois plus haut
qu' il ne devait. Nous eûmes beau lui
représenter qu' il avait affaire à des chrétiens
p156
comme lui, et non à des maures, l' acquéreur
fut obligé d' en passer par là, parce
qu' il voulait absolument avoir ma maison.
Aussitôt que je la lui eus vendue, je
portai l' argent qui m' en revint à la banque. Il
ne pouvait me rapporter que très-peu de
chose ; mais, outre qu' il était en sûreté,
j' avais le droit de le retirer quand il me
plairait. Après avoir ainsi placé mes
deniers, je fis travailler à mon habillement
d' écolier aspirant aux ordres sacrés, lequel
consistait en un manteau long et une
soutane ; ensuite, ayant dit adieu à Don André
et à mes meilleurs amis, je partis pour
la ville d' Alcala, où j' arrivai quelques
jours avant l' ouverture des écoles. Je fus
d' abord irrésolu sur mon logement ; je ne
savais si je devais me mettre en pension,
ou bien louer un appartement où je ferais
mon ordinaire. J' étais accoutumé à jouir
d' une entière liberté chez moi, à vivre à
ma fantaisie, à manger ce qu' il me plaisait
d' avoir, sans m' assujettir à des heures réglées,
p157
comme il faudrait que je le fisse chez
un maître de pension, où je dînerais et
souperais avec des écoliers dont la plupart
pourraient être mes enfans, et où l' on me
ferait mourir de faim pour mon argent.
D' un autre côté, lorsque je venais à
considérer ce que c' était qu' un ménage de
garçon ; que j' y envisageais une servante
voleuse ou galante, ou adonnée au vin, et
souvent à ces trois choses ensemble, sans
parler des autres incommodités qui sont
attachées à la vie libre d' un jeune homme
qui est son maître, il me semblait que je
ferais mieux de me mettre dans une
pension. C' est à quoi je me déterminai ; mais
je choisis celle que je jugeai la plus
convenable à un garçon de mon âge, et qui
voulait se consacrer à l' église.
Je ne fus pas long-temps sans faire des
connaissances. J' eus le bonheur de
rencontrer des étudians aussi vieux que moi.
Je me faufilai avec eux ; car j' aurais eu
honte de me voir lié avec des écoliers sans
p158
barbe. Je commençai par m' appliquer à
l' étude de la philosophie ; et j' ose dire que
j' y fis d' assez grands progrès ; il est vrai
que je joignis à d' heureuses dispositions un
travail opiniâtre. Je passai au bout de deux
années pour un des meilleurs sujets de
notre université. Après avoir fait mon cours
de philosophie, je pris mes licences de
maître ès-arts. Quoique j' eusse mérité la
première place, je n' obtins que la seconde.
On me fit cette injustice en faveur du fils
d' un de nos plus respectables professeurs.
Je ne m' en plaignis point : au contraire,
j' étais plus fier d' entendre dire à tout le
monde qu' on m' avait fait un passe-droit
que je ne l' aurais été si l' on m' eût rendu
justice. Je m' attachai ensuite à la théologie,
et, continuant d' étudier avec la même
ardeur, je parvins à me faire un jeu de
mes études. Je sentais que de jour en jour
je devenais plus savant, ou du moins je
me l' imaginais.
Quoique je me fisse un point d' honneur
p159
de ne pas manquer une leçon, et que je
fusse fort occupé de mes devoirs scholastiques,
je ne laissais pas d' avoir des momens
à donner à mes plaisirs. Comme j' étais
depuis long-temps accoutumé à la
bonne chère, et que j' en faisais une
très-mauvaise dans ma pension, je me
réjouissais deux ou trois fois la semaine avec mon
hôte et quelques amis que je régalais, et
par tous ces petits repas je m' acquis la
réputation d' homme riche et généreux. Ce
qui doit te paraître un miracle, c' est que,
pendant trois ou quatre années que je
vécus de cette sorte, je n' eus aucun
commerce avec les femmes, même les plus
honnêtes. Je ne m' informais pas s' il y en
avait d' aimables dans la ville ; j' évitais
toutes les occasions d' en connaître ; je
m' interdisais jusqu' à la curiosité de les regarder.
Je n' avais pas tort de me tenir ainsi en
garde contre mon penchant pour le beau
sexe ; je savais par expérience combien il
était redoutable pour moi. J' eus donc la
p160
force, pendant presque tout le cours de
mes études, de m' éloigner de cet écueil :
heureux si je les eusse achevées sans y
aller échouer !
J' étais sur le point de me faire passer
bachelier en théologie ; et comme il fallait
auparavant prendre les ordres sacrés, qui
ne se donnaient qu' à des personnes qui
possédaient quelques chapelles ou autres
titres, cela me jeta dans un grand
embarras ; car, depuis que j' étudiais à
l' université d' Alcala, j' avais mangé plus de la
moitié de mon fonds ; si bien que, ne
sachant comment faire pour me tirer de là,
je fus obligé d' avoir recours au père des
expédiens, c' est-à-dire à Don André. J' avais
eu soin d' entretenir toujours avec lui un
commerce de lettres. Je lui avais
exactement rendu compte de mes succès dans
les écoles, et il m' en avait témoigné beaucoup
de joie. Je lui mandai donc quel obstacle
s' opposait à mon dessein, le priant
de m' enseigner le moyen de le lever. Il me
p161
fit réponse qu' il ne demandait pas mieux
que de m' obliger ; qu' il me ferait un don
de l' héritage de ma femme en forme de
fondation, et que dans l' acte il serait stipulé
que je dirais chaque jour de l' année une
messe pour le repos de l' âme de la défunte ;
mais qu' en même temps je déclarerais par
un écrit particulier que ce bien n' était pas
à moi, et que je le remettrais à Don André
quand il le jugerait à propos. Une pareille
contre-lettre, faite par une oeuvre pie,
bien loin de me sembler contrevenir aux
décrets des saints conciles, ne souleva pas
un moment contre elle ma conscience. Je
conviens que je n' étais pas un homme à y
regarder de si près, non plus que mon
beau-père, qui n' avait peut-être fait de sa
vie aucune affaire qui blessât moins que
celle-là les canons de l' église. Quoi qu' il
en soit, ne pouvant faire autrement, voilà
par quelle porte je me disposai tout de bon
à entrer dans le sanctuaire des ministres
de la religion.
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En attendant que je pusse recevoir les
ordres, je commençai à m' écarter de toutes
les compagnies, et, pour vivre plus
régulièrement, à fréquenter les lieux saints.
Un jour qu' il faisait un très-beau temps
pour la promenade, je sortis de la ville
pour aller en pélerinage à Sainte-Marie-Du-Val,
agréable ermitage qui n' en est éloigné
que d' un quart de lieue. Je rencontrai en
chemin un grand concours de monde, qui
avait entrepris comme moi ce petit voyage
par dévotion, et la chapelle de la sainte en
était si remplie, qu' en y arrivant je ne sus
où me placer pour faire ma prière. Une
dame, qui n' était qu' à deux ou trois pas de
moi, remarquant ma peine, se retira
promptement en arrière, comme pour m' inviter
par cette action à me mettre auprès d' elle.
Je fus surpris et touché de cette honnêteté
d' une femme qui m' était inconnue, et à
qui je croyais l' être. Malgré la gravité que
j' affectais, je ne pus me défendre d' attacher
ma vue sur une personne si polie, et
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je ne doutai point, à voir la propreté de
ses habits, que ce ne fût une dame hors
du commun.
Elle me cachait avec soin son visage, ne
me laissant apercevoir qu' un oeil, qui me
lança une oeillade dont je fus percé jusqu' au
fond du coeur. Je me glissai tout ému
derrière la belle ; et, voulant lui témoigner
ma reconnaissance par quelques paroles
obligeantes, je lui dis tout bas : que vos
politesses sont dangereuses ! Je crois que
vous ne les craignez guère, me répondit-elle
sur le même ton. Je n' osai lui répliquer,
de peur d' être entendu de quelques femmes
qui étaient autour d' elle, et qui me
paraissaient de sa compagnie. Je les regardai
toutes, et, m' étant surtout appliqué à en
considérer une qui se cachait moins que les
autres, je la reconnus pour la veuve du
docteur Gracia, professeur en médecine,
femme déjà surannée, et qui tenait des
pensionnaires. Je savais qu' elle avait trois
filles, qu' on appelait par excellence les trois
p164
grâces, à cause du nom de leur père, et
qui véritablement passaient pour des
personnes charmantes. Je ne doutai point que
la dame à qui je venais de parler ne fût une
de ces trois illustres soeurs ; et comme la
renommée vantait particulièrement la beauté
de l' aînée, aussi-bien que son bon esprit,
je souhaitai que ce fût celle-là ; souhait que
je ne pus former sans craindre en même
temps pour mon coeur. Il faut tout dire :
avec la réputation d' être fort jolies, elles
avaient celle de n' être pas des vestales ; ce
qui ne me surprenait point, le docteur
Gracia ayant laissé ses affaires dans un état
qui avait obligé sa veuve à prendre des
pensionnaires pour soutenir sa maison. Si la
médisance ne respecte pas les filles élevées
avec sévérité, comment pouvait-elle épargner
les trois grâces qui étaient sans cesse
environnées de galans ? Elles avaient
appris la musique, et leur père, homme de
plaisir, s' était plus attaché à les rendre
propres à la société qu' à les former à la vertu.
p165
J' étais parfaitement instruit de tout cela,
comme de leur côté elles n' ignoraient pas
qui j' étais. On leur avait dit que je savais
la musique à fond, que l' argent ne me
manquait point, et que j' avais un penchant
naturel à le dépenser. Ces bonnes qualités,
qu' elles aimaient fort dans un homme, leur
donnèrent envie de me connaître et de
m' engager à grossir le nombre de leurs
pensionnaires. Elles m' en avaient adroitement
fait faire la proposition, que j' avais rejetée,
de peur de m' embarquer dans une nouvelle
galanterie. J' avais même bien fait serment
d' éviter tous les piéges que l' amour me
tendrait, et je ne croyais pas que, dans le
lieu saint où je me trouvais, je violerais
mon serment. Néanmoins je sentis certaine
agitation qui ressemblait si fort aux
premiers mouvemens d' une passion naissante,
que j' en fus alarmé. Guzman, me dis-je à
moi-même, prends garde de faire ici une
folie. Quel dieu viens-tu adorer dans cette
église ? Ne laisse pas surprendre ton coeur.
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Veux-tu perdre le fruit de tant d' années
d' étude ?
Dans le temps que ma raison se révoltait
ainsi contre ma faiblesse, les dames, ayant
fini leurs prières, se levèrent pour sortir.
Elles étaient au nombre de sept à huit
personnes, toutes de la même compagnie. Elles
passèrent devant moi. Je me levai aussitôt
pour les saluer. Celle qui m' occupait
l' esprit, et qui était effectivement l' aînée des
trois soeurs, sous prétexte de rajuster sa
mante, me fit voir adroitement son visage.
J' en fus frappé vivement, et les regards
dangereux qu' elle jeta en même temps sur moi
achevèrent de me troubler. Peu s' en fallut,
dans le désordre où étaient mes esprits, que
je ne la suivisse, entraîné par je ne sais quel
charme qu' on ne peut concevoir, si on ne
l' a éprouvé. Cependant un mouvement,
qui ne pouvait venir que du ciel, me retint
tout à coup, et me donna la force de
résister à un attrait si puissant. Je me
représentai dans le moment le péril que je courais,
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et considérai l' abîme où j' allais me
précipiter. Je me remis à genoux pour continuer
ma prière, ou plutôt pour la commencer ;
car j' avais été jusqu' alors si distrait, si
ému, qu' il ne m' avait pas été possible de
m' en bien acquitter. Je ne pus même
détourner mon esprit de l' image enchanteresse
qui l' occupait ; et, plus agité qu' un
vaisseau qui se trouve sans voiles et sans
gouvernail au milieu de la mer, je cédais
aux divers mouvemens qui s' élevaient dans
mon coeur.
L' inquiétude qui me travaillait ne me
permettant plus de demeurer dans la
chapelle, j' en sortis, non pour marcher sur les
traces de la beauté qui avait fait tant
d' impression sur moi ; au contraire, je voulais
la fuir ; et, craignant de la rencontrer sur
le chemin de la ville, je pris une autre route.
Je tournai mes pas du côté de la rivière,
dans l' espérance qu' en me promenant le
long de ses bords je perdrais insensiblement
le souvenir de cette redoutable personne,
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dont toute ma philosophie ne pouvait me
détacher. Peut-être serais-je redevenu
tranquille à force de réflexions, si mon
étoile ne m' eût conduit à ma perte. Une
voix que j' entendis à dix ou douze pas de
moi me fit tourner la tête du côté qu' elle
partait, et la première chose qui s' offrit à
ma vue fut Dona Maria Gracia, cette même
dame dont j' évitais les charmes avec tant
de soin. C' était elle qui chantait, assise sur
l' herbe fleurie, tandis que ses soeurs et les
autres dames de sa compagnie étendaient
auprès d' elle une magnifique collation.
à ce spectacle je ne fus plus maître de
moi. Je m' avançai vers elles en les saluant.
Convenez, mesdames, leur dis-je, que le
destin m' est bien favorable aujourd' hui,
puisqu' il veut que je vous rencontre
partout ; mais, pour être parfaitement
heureux, il faudrait que je fusse de votre écot.
Dona Maria me répondit en souriant qu' il
ne tiendrait qu' à moi d' en être ; qu' aussi-bien
il était juste que tant de bergères eussent
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du moins un berger pour les défendre
des loups. Cette réponse me ravit et
m' engagea dans la conversation. Je m' approchai
des dames, j' ôtai mon manteau pour être
plus à mon aise ; et, m' étant mis de la
partie, je m' abandonnai à toute la gaîté de
mon humeur. Animé de la présence de la
personne qui me charmait, je brillai dans
cet entretien. La mère et les filles me firent
comme à l' envi des honnêtetés. Il me
semblait n' avoir jamais passé des momens si
agréables. Je me repentais de ne m' être pas
plus tôt faufilé avec une famille si
charmante et d' en avoir fui les occasions. Les
autres dames étaient aussi fort gracieuses,
de sorte que ce qu' il y avait de plus
aimable à Alcala se trouvait là rassemblé. C' est
ce que je leur dis plus d' une fois. Elles m' en
surent bon gré ; et, pour me montrer que
je leur rendais justice, elles se disposèrent,
après avoir fait collation, à former un
concert. Deux dames prirent des guitares
qu' elles avaient fait apporter, et Dona Maria,
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avec quelques autres qui avaient de la
voix, les accompagna. Une guitare me fut
ensuite présentée, et l' on me pria de jouer
quelques airs à danser ; ce que je fis avec
moins de plaisir que je n' en eus à voir les
danses légères de ces dames, qui paraissaient
à mes yeux dans cette prairie autant de nymphes
de Diane.
L' aînée des trois soeurs était la danseuse
qui avait le plus de part à mes regards. Elle
avait un air de noblesse et des grâces qui la
distinguaient de ses compagnes. Tu ne
seras pas étonné qu' un homme qui prenait
feu aussi facilement que moi ne pût
résister à ces belles qualités. Je devins si
amoureux de Dona Maria, que je ne voyais
plus qu' elle. Lorsqu' elle eut cessé de
danser, je m' assis à ses pieds, et, lui
présentant la guitare que j' avais entre les mains,
je la conjurai d' en jouer elle-même et de
chanter en même temps ; ce qu' elle ne
refusa point de faire, à condition que je
l' accompagnerais aussi. Elle avait ouï parler
p171
de ma voix, et elle mourait d' envie de
l' entendre. Comme je n' en avais pas moins de
la satisfaire, je fis aussitôt retentir la
prairie de cette voix touchante que je ne faisais
jamais éclater sans m' attirer des applaudissemens.
Toute la compagnie en fut si
contente, qu' elle ne pouvait se lasser de
me le témoigner.
Nous continuâmes à nous divertir de
cette manière jusqu' à la nuit. Alors la
veuve du docteur Gracia fit sonner la
retraite, et nous commençâmes à défiler
tous vers la ville, de façon que Dona Maria
et moi nous marchions les derniers,
comme si, déjà d' intelligence tous deux,
nous eussions affecté de demeurer derrière
pour nous entretenir en particulier. Il est
inutile de dire que notre conversation
roula sur l' amour : nous étions l' un et l' autre
trop en train de nous agacer pour
nous parler d' autre chose que de tendresse.
Nous nous fîmes une déclaration réciproque
de nos sentimens, et dès ce jour-là
p172
nous aperçûmes que nous étions faits l' un
pour l' autre. Comme les autres personnes
de la compagnie n' avaient pas ensemble un
entretien si amusant que le nôtre, elles
allaient plus vite que nous. Dona Maria,
voulant les suivre, fit par hasard ou
autrement un faux pas, de sorte qu' elle serait
tombée, si je ne l' eusse soutenue. Je la
retins entre mes bras, et je fus assez hardi
en la relevant pour lui dérober un baiser.
Je n' eus pas sitôt pris cette liberté, que la
crainte d' avoir déplu par cette action
m' obligea d' en faire des excuses à la dame,
qui, bien loin de s' offenser de ma hardiesse,
me dit fort spirituellement que j' avais bien
fait de me payer par mes propres mains du
service que je lui avais rendu, et qu' elle
aurait pu négliger de reconnaître.
Quand nous fûmes arrivés à la porte de
la maison des trois soeurs, leur mère me
pria d' entrer, ce que je fis fort volontiers.
On m' y présenta des rafraîchissemens, et
je m' y arrêtai jusqu' à ce que je jugeai que
p173
la bienséance exigeait que je prisse congé
de la compagnie : néanmoins, avant que
je me retirasse, je demandai à la veuve la
permission de la venir quelquefois assurer
de mes respects. Enfin, je quittai Dona
Maria. J' étais si transporté d' amour, et
j' en avais l' esprit si troublé, qu' au lieu de
m' en retourner chez moi, je pris le chemin
de l' université ; je ne reconnus mon erreur
que lorsque, étant arrivé à la porte, je me
mis en devoir d' y frapper. Tu conçois bien
que je ne dormis guère cette nuit, après
avoir passé la journée comme je te l' ai raconté.
Je fus le jour suivant aux écoles de
l' université, où ma distraction fut telle, qu' en
sortant je n' aurais pu dire de quelle matière
on y avait traité. L' après-dîner, sans
pouvoir m' en défendre, je me rendis chez Dona
Maria, que j' écoutai plus attentivement que
je n' avais fait mon professeur le matin, et
qui me détacha si bien de l' université, que
je cessai bientôt d' y aller. Je renonçai aux
p174
ordres que j' avais voulu prendre. Je
changeai mon habillement ecclésiastique en un
habit séculier des plus riches, et, après
avoir payé mon hôte, je me mis en
pension chez la veuve du docteur Gracia, ou,
pour parler plus juste, je m' abandonnai au
démon qui m' entraînait. Tous les gens
sensés, et qui étaient dans mes intérêts,
déplorèrent mon aveuglement. Le recteur
même eut la bonté de me faire une
charitable remontrance sur le changement de
ma conduite ; mais tous ces discours
judicieux furent inutiles, il fallut que je
subisse mon sort, qui était de m' abîmer ; ou
bien le ciel voulait peut-être par là dérober
un mauvais sujet à l' église.
LIVRE 6 CHAPITRE 5
p175
Guzman se remarie à Alcala, et revient peu de temps
après demeurer à Madrid avec sa nouvelle épouse.
Je vivais délicieusement chez mes nouvelles
hôtesses ; j' y faisais très-bonne chère ;
elles prévenaient mes désirs ; elles ne
cherchaient qu' à me plaire en toutes choses :
en un mot, j' étais le maître du logis. Une
vie si voluptueuse dura trois mois, au bout
desquels je parlai de mariage. Nous fûmes
bientôt d' accord sur les articles ; et, pour
pousser la folie encore plus loin, je fis une
grande dépense en habits de noces, tant
pour la mariée que pour son prétendu : il
semblait que j' eusse des écus à compter par
boisseaux. Cependant, pour dire la vérité,
je jouais de mon reste.
Ma belle-mère, qui était une bonne
p176
femme des plus faciles à éblouir, voyant
tout le fracas que je faisais, s' imagina que
j' avais des biens considérables, que la
fortune de ses autres filles était assurée, et
qu' un gendre tel que moi allait améliorer
les affaires de sa maison. Comme il faut
qu' un jeune homme s' occupe, elle me
proposa de m' appliquer à la médecine, en
me disant que c' était une profession
très-lucrative, et que, si son mari eût été plus
laborieux, il aurait laissé sa veuve et ses
enfans fort à leur aise. Pour mieux m' engager
à prendre ce parti, elle m' offrit tous
les livres et les mémoires du docteur Gracia,
ne doutant pas, disait-elle, qu' avec
ce secours, et l' excellent esprit que j' avais,
je ne devinsse en peu de temps un habile
médecin. Pour la contenter, j' eus la
complaisance de m' assujettir pendant six mois
à étudier sous de fameux professeurs en
médecine. Leurs leçons ne furent guère de
mon goût ; aussi, m' ennuyant d' une étude
si désagréable, que je n' aimais point, et
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qui ne pouvait me donner de quoi vivre
que dans ma vieillesse, je m' en dégoûtai.
Je feignis d' avoir reçu des lettres d' un de
mes amis qui me mandait qu' il avait
occasion de me procurer à Madrid un emploi
honorable, et où je ne manquerais
pas de m' enrichir en très-peu d' années.
Je fis part de cette nouvelle à ma
belle-mère, qui, la croyant véritable, fut la
première à me conseiller d' accepter cet
emploi, malgré le regret qu' elle avait de me
perdre.
L' aversion que je me sentais pour la
médecine n' était pas la seule raison que j' eusse
de quitter Alcala ; j' en avais encore
d' autres. Je me voyais fort court d' argent, et
je n' étais pas bien aise de montrer la corde
dans une ville où j' avais jusqu' alors passé
pour un homme aisé. Outre cela je te dirai
que Dona Maria, depuis notre mariage,
s' était avisée de renouer commerce avec
certains écoliers dont elle n' avait pas
dédaigné la tendresse auparavant ; ce qui me
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déplaisait d' autant plus, qu' elle ne
pouvait attendre de la reconnaissance de ces
galans que des sérénades et des boîtes de
confitures. Je n' étais nullement satisfait de
ces viandes creuses ; il me semblait qu' un
mari qui voulait bien fermer les yeux sur
les galanteries de sa femme méritait du
moins que l' abondance régnât dans sa
maison. Je me résolus donc à m' éloigner d' un
séjour où mon épouse avait de si mauvaises
connaissances, et d' aller nous établir à
Madrid, où nous pouvions compter d' en faire
de meilleures.
Nous étant préparés à ce voyage, nous
dîmes adieu à nos amis et à notre famille,
et nous nous rendîmes en bon équipage à
Madrid, ville appelée à juste titre la
ressource des malheureux. Je m' étais brouillé
avec le seigneur Don André, mon beau-père,
à l' occasion de mon second mariage, que
j' avais contracté contre son avis ; nous avions
rompu tout commerce ensemble ; je ne
songeais plus à lui. à l' égard de mes créanciers,
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comme j' avais encore devant moi
plus de deux ans, j' étais fort en repos de
ce côté-là. J' espérais qu' avant qu' ils fussent
en droit de m' inquiéter, je ferais quelque
bon coup de ma façon, ou que la beauté
de ma femme nous mettrait en état d' aller
nous faire loin d' eux un solide établissement.
Un pauvre diable de marchand d' Alicante
fut le premier qui donna dans nos
filets. Nous l' avions rencontré sur notre
route ; il s' était joint à nous, et, pour ses
péchés, en voyant Dona Maria, il avait
conçu pour elle un amour violent. Nous
nous en aperçûmes bien lorsque, étant
arrivés à Madrid, il nous entraîna, pour
ainsi dire, dans son auberge, où il nous
assura que nous serions à merveille.
L' hôtesse, nous dit-il, est une des meilleures
femmes du monde ; elle a des chambres de
la dernière propreté, et il demeure à deux
pas de chez elle un fameux rôtisseur qui
nous fournira tout ce que nous voudrons
p180
avoir. Il n' y eut pas moyen de tenir contre
la vivacité de ses instances, qui nous
déclaraient assez la bonté de ses intentions :
nous nous laissâmes persuader et conduire
à son auberge. Nous y fûmes parfaitement
bien reçus par l' hôtesse, qui nous parut
effectivement d' un très-bon caractère et fort
amie du marchand. Elle nous donna la plus
belle chambre de sa maison, et s' offrit
civilement à nous rendre service dans toutes
les occasions où nous pourrions avoir
besoin d' elle.
Notre compagnon de voyage nous pria
de lui laisser le soin de nous faire apprêter
un bon souper ; et il s' en acquitta en homme
riche et qui avait envie de plaire. Il
n' épargna rien pendant le repas pour gagner
mes bonnes grâces. Il me fit plus d' honnêtetés
qu' à ma femme, peut-être parce qu' il
me croyait plus opposé qu' elle à son
dessein. Après le souper, je demandai à
compter, et l' on me dit que tout était payé. J' en
fus ravi ; mais, pour lui faire connaître que
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je savais régaler aussi bien que lui, je
l' invitai à dîner pour le lendemain. J' envoyai
chercher le traiteur, ou rôtisseur, car il
était l' un et l' autre, et je lui ordonnai de
préparer un repas délicat pour trois
personnes. Il est vrai que je me promettais
bien que le marchand en ferait les frais,
et pour cet effet, aussitôt que nous eûmes
dîné, je sortis sous prétexte d' avoir une
affaire de conséquence qui m' appelait dans le
quartier de la cour, en le priant de
m' excuser et de vouloir bien tenir compagnie à
mon épouse. C' était là justement ce qu' il
souhaitait, et moi de même. Dona Maria,
quoique assez parée de sa beauté naturelle,
avait passé toute la matinée à y ajouter tous
les charmes qu' elle avait pu emprunter de
l' art, de sorte qu' elle avait un éclat dont il
était tout ébloui. Elle lui proposa de jouer
pour le désennuyer, et lui gagna cent
beaux ducats, qu' il voulut perdre par
galanterie.
Ce ne fut là que le commencement du
p182
branle ; car, devenant plus libéral à mesure
qu' il prenait plus d' amour, il se jeta
dans une dépense effroyable. Il fit présent
à ma femme de plusieurs habits magnifiques
et de quantité de bijoux. Il la menait
tantôt à la promenade, tantôt aux
spectacles, et nous régalait, elle et moi, tous les
jours à grands frais. Je m' imagine, me
diras-tu, que toutes ses générosités n' étaient
pas en pure perte pour lui. Je le crois
comme toi. Dona Maria était naturellement
trop reconnaissante pour les payer
d' une parfaite ingratitude ; mais c' est de
quoi je ne me souciais guère. L' époux
d' une coquette, quand il est dans
l' indigence, et qu' il trouve son compte à laisser
sa femme coqueter, doit être complaisant :
les sots sont les galans qui achètent
chèrement de lui une chose dont il est soûl.
Pour moi, je me revis en peu de temps,
par ma complaisance, dans une gracieuse
situation. Tout ce qui nous chagrinait, mon
épouse et moi, c' est que notre hôtesse faisait
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semblant de ne souffrir qu' à regret la
bonne intelligence qu' elle voyait entre ma
femme et le marchand. On ne lui avait fait
que de petits présens pour la rendre
traitable ; elle voulait de plus grands profits ;
cela fut cause que nous délogeâmes. Nous
louâmes une maison tout entière, pour y
vivre en pleine liberté, et nous la garnîmes
d' assez beaux meubles, dont le Senor Diego
(c' est ainsi que se nommait le marchand)
eut la bonté de faire la dépense. ô la joyeuse
vie que nous menions là-dedans ! La bonne
chère, l' amour et tous les plaisirs
semblaient y faire leur séjour.
Le marchand ne pouvait être plus
satisfait qu' il l' était de son sort, et nous
n' étions pas moins contens du nôtre. La concorde
et la paix régnaient dans notre petit
ménage, lorsqu' un jeune seigneur flamand,
beau, bien fait et à grand équipage, vit
ma femme à la comédie avec le Senor Diego,
et la trouva si aimable, qu' il eut envie
de la connaître. Il ne souhaitait pas moins
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de savoir qui était l' homme qui
l' accompagnait. La dame lui paraissait une
personne de qualité, tant par ses habits que
par son air noble, et le marchand avait
une mine basse, avec un habillement qui
ne donnait pas une idée avantageuse de sa
condition. Il ne savait que penser de ce
bizarre assemblage. Il prit d' abord Diego pour
un domestique de la dame ; mais Diego avait
avec elle un air familier qui lui fit croire
ensuite que c' était son mari. Pour être
informé de la vérité, il les fit suivre après la
comédie par un laquais qui avait de
l' esprit, et ce laquais, ayant tout découvert par
ses perquisitions, lui en fit un fidèle
rapport. Le gentilhomme flamand, ravi d' avoir
jeté les yeux sur une personne de bonne
composition, se flatta de la souffler au
négociant, dont la figure était si différente
de la sienne.
Pour y parvenir, il eut une secrète conférence
avec notre ancienne hôtesse, qu' il
mit dans ses intérêts par des présens, et
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qui, ne demandant pas mieux que d' être
employée à de pareilles affaires, promit de
le bien servir pour son argent. Cette femme,
dont nous nous étions séparés à l' amiable,
nous venait voir quelquefois : elle
ménageait notre connaissance, ou, si vous
voulez, celle de mon épouse, pour en
profiter dans l' occasion. Un jour, dans un
entretien particulier qu' elle eut avec Dona
Maria, elle lui fit un portrait flatteur du
flamand, et lui parla de façon qu' elle
l' engagea, sans que Diego en sût rien, à une
promenade où ce jeune gentilhomme se trouva
comme par hasard. Outre qu' il était fait à
peindre et beau par excellence, il avait
l' esprit agréable et insinuant. Ma femme se
sentit d' abord du goût pour lui, et ne le
laissa pas long-temps languir. Les
marques de reconnaissance de ce galant ne
furent pas, comme celles de Diego, des
montres de dix à douze pistoles, ni des
habits de peu de valeur ; ce furent des
bourses de cent doublons, des diamans de
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prix, de superbes tentures de tapisseries,
et de la vaisselle d' argent. Vive la noblesse !
Dès que nous vîmes que ce seigneur répandait
sur nous ses richesses à pleines mains,
nous nous attachâmes à lui, et nous
commençâmes à négliger furieusement notre
bourgeois d' Alicante : plus de complaisance,
plus d' attention pour lui ; Dona Maria,
en sa présence même, favorisait son
rival.
Le Senor Diego ne manquait pas de
fierté : c' était un de ces riches marchands
qui se regardent comme des gens de qualité.
Ne pouvant souffrir qu' on lui préférât
quelqu' un après tout ce qu' il avait fait
pour nous, il en murmura ; des murmures
il passa aux reproches, et des reproches
aux menaces. Ses emportemens excitèrent
mon courroux. Je lui parlai en homme qui
voulait être maître dans sa maison : en un
mot, je le maltraitai fort, et lui fis même
comprendre que, s' il m' échauffait encore
les oreilles, je lui apprendrais à vivre. Dans
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le fond, je ne lui devais rien : s' il avait
dépensé beaucoup chez moi, on lui en avait
donné quittance. Il ne s' était point attendu
que je le prendrais sur un ton si haut ; et,
jugeant par là qu' il avait plutôt été ma dupe
que moi la sienne, il prit le parti de se
retirer en crevant de rage et de dépit, au
lieu de rendre mille grâces au ciel de
l' avoir délivré d' une si dangereuse sangsue.
Le gentilhomme flamand, bien loin de
diminuer la dépense qu' il faisait au logis,
l' augmentait de jour en jour : il nous accablait
de présens. Aussi c' était une chose à
voir que les grands airs que nous nous
donnions : j' avais trois laquais, ma femme deux
suivantes ; nous vivions comme si la prospérité
dont nous jouissions eût dû toujours
durer. Cependant nous n' étions pas fort
éloignés de sa fin. Notre galant s' avisa,
pour nos péchés et pour les siens, de
vanter sa bonne fortune à un comte de ses
amis, jeune seigneur de la cour, et de
l' amener chez nous. Celui-ci n' eut pas sitôt
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vu Dona Maria qu' il devint rival du flamand.
Passe encore pour cela : elle avait
assez d' esprit pour les accorder tous deux.
Mais le comte, voulant associer à ses
plaisirs deux ou trois autres petits-maîtres,
les introduisit dans notre maison, où toute
cette brillante jeunesse se mit à faire un
fracas de tous les diables. On n' entendait
au logis que rire et chanter nuit et jour ;
on n' y faisait que jouer et boire ; et comme
ces jeunes gens n' étaient pas toujours bien
en espèces, ils empruntaient, ils pillaient,
et tout leur argent venait fondre chez nous
sans que je m' aperçusse que notre fonds
augmentât de beaucoup, quoique nous
tirassions journellement un profit certain de
leurs débauches : nous dissipions le bien à
mesure que nous le gagnions.
Une vie si agitée ne pouvait manquer de
nous attirer quelque malheur. Deux de ces
petits-maîtres, déjà désunis par la jalousie,
eurent au jeu une dispute qu' ils poussèrent
jusqu' à mettre l' épée à la main. Ils se battirent,
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et, avant qu' on pût les séparer, il
y en eut un qui fut blessé mortellement.
Les parens de ces jeunes seigneurs, ayant
appris que cet accident était arrivé dans
ma maison, qui leur parut une source de
désordres, m' envoyèrent enlever de mon
lit un beau matin par une grosse troupe
d' archers qui me menèrent en prison après
avoir joué de la griffe chez moi et raflé mes
meilleurs effets.
Cette subite irruption de la justice réveilla
désagréablement ma femme, qui se
leva et s' habilla promptement pour aller
trouver le principal de mes juges, personnage
des plus graves, et aussi respectable
par son air prude que par son âge avancé.
Elle se jeta, les larmes aux yeux, à ses
pieds, et implora son appui par des paroles
très-touchantes. Le vieillard, malgré
le froid des années, fut moins attendri par
les discours de la solliciteuse qu' échauffé
par les charmes de sa personne. Il la
releva, et, pour lui donner, disait-il, une
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audience particulière, il la fit entrer dans
son cabinet, où, tandis qu' assise auprès
de lui elle racontait son affaire le plus à
son avantage qu' elle pouvait, le vieux satyre,
qui ne l' écoutait point, lui essuyait
les pleurs avec un mouchoir d' une main,
et lui passait l' autre en tremblant sur la
gorge. Enfin il consola mon épouse en lui
faisant espérer que la triste aventure arrivée
chez elle n' aurait aucune fâcheuse suite,
et sur-le-champ il envoya ordonner de sa
part au concierge de la prison de m' y faire
un bon traitement. C' était un magistrat
d' une grande autorité, et qui dès ce
moment-là aurait pu m' en faire sortir, s' il
l' eût voulu ; mais il avait encore des
audiences à donner à ma femme ; comme en
effet il lui dit, en la quittant, qu' elle
n' avait qu' à le revenir voir le lendemain à la
même heure ; ce qu' elle fit. Il l' attendait
dans son cabinet, où elle le trouva frisé,
poudré, musqué, avec une barbe retroussée.
Il promit, dans cette seconde visite,
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que je serais élargi le jour suivant ; et il
fallut encore que ma femme prît la peine
de retourner chez lui pour recevoir de sa
main l' ordre de mon élargissement.
Je m' estimai fort heureux de me voir si
promptement hors de cette affaire, quoique
ce fût aux dépens de la moitié de mes
effets. Je me flattais qu' à l' ombre du puissant
protecteur que Dona Maria venait de
se faire, nous pourrions impunément aller
toujours notre train. Dès l' après-dîner je
me rendis à son hôtel, où je le remerciai
de ses bontés. Il me reçut d' un air
honnête, et me témoigna que je lui ferais
plaisir de le voir quelquefois et de dîner
avec lui. Je parus infiniment sensible à cet
honneur, et je le suppliai, en prenant congé
de lui, de nous continuer sa protection. Il
me protesta que je pouvais compter
là-dessus, et, pour m' en donner une forte
assurance, il nous honora d' une visite dès
le soir même. Nous lui fîmes une réception
dont il eut tout lieu d' être content.
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Quand il aurait été le premier ministre de
la monarchie d' Espagne, nous ne lui aurions
pas marqué plus de respect. Comme
il nous dit qu' il aimait la musique, nous
fîmes, mon épouse et moi, un petit
concert qui fut fort de son goût ; ensuite nous
le régalâmes de quelques confitures, qui
lui donnèrent occasion de nous en envoyer
le lendemain une caisse, dont on lui avait
fait présent.
Ce galant suranné s' accoutuma peu à
peu à venir tous les soirs dans une maison
où il était si bien reçu. Ma présence pourtant
ne laissait pas de le gêner ; et, pour
m' écarter, il me dit, un jour qu' il m' avait
invité à dîner chez lui, qu' il ne pouvait
plus souffrir qu' un homme qui avait de
l' esprit comme j' en avais passât sa jeunesse
dans l' oisiveté ; qu' il avait dessein de
m' occuper en me faisant avoir un emploi ;
qu' il en savait un qui me convenait, et où
je serais bien maladroit si je ne m' enrichissais
pas en peu de temps. Je lui répondis
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que je n' étais oisif que malgré moi ;
qu' il m' obligerait sensiblement s' il me
procurait quelque occupation utile, et que je
m' en acquitterais de façon qu' il n' aurait
aucun reproche à me faire. Deux jours
après il vint au logis, et me mit entre les
mains une commission toute prête d' officier
receveur des tailles du roi, en me
signifiant qu' il fallait que dès le lendemain,
pour tout délai, je partisse pour me
rendre au quartier de mon département. Quoique
je n' aimasse guère cet emploi, je
l' acceptai, et j' en fis à mon bienfaiteur les
mêmes remercimens que je lui aurais faits
s' il m' eût élevé à un des premiers postes
du royaume. Ma femme n' en était guère
plus contente que moi ; néanmoins nous
résolûmes, dans notre conseil secret, d' en
tâter un peu, et d' éprouver, si pendant
mon absence, notre amoureux barbon
serait assez généreux pour réparer la perte
du gentilhomme flamand.
Je m' éloignai donc de Dona Maria, laissant
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le champ libre à son vieil Adonis.
J' arrive au lieu de mon département, je
suis installé dans mon emploi. Je me prépare
à l' exercer ; mais, hélas ! Que nous
trouvons de près les choses différentes de
ce qu' elles paraissent de loin ! Je connus
bientôt que mon poste n' était pas de ceux
où l' argent nous vient en dormant, et que,
pour y gagner seulement ma vie, je devais
m' attendre à suer sang et eau ; outre qu' en
tourmentant les misérables et en faisant
mille violences on ne s' acquiert point
l' amitié du public. En un mot, ce métier me
déplut. Je ne sais si je n' eusse pas mieux
aimé celui de voleur de grands chemins.
Aussi me proposais-je, au bout des trois
premiers mois, de demander qu' on me
rappelât. Ils n' étaient pas encore expirés,
que mon patron m' écrivit lui-même de
revenir à Madrid. Sa lettre me causa plus de
joie que je n' en avais ressenti lorsqu' il
m' avait si charitablement tiré de prison.
J' abandonnai de bon coeur mon poste, et
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m' en retournai vers mon protecteur, fort
curieux de savoir pourquoi il s' ennuyait
de mon absence. Je commençai par l' aller
voir en arrivant. Il se mit d' abord à se
plaindre de l' humeur coquette de Dona Maria.
Vous avez, me dit-il, une femme qui
a un grand défaut ; elle n' aime que les
jeunes gens. J' ai eu beau lui représenter que
les fréquentes visites qu' ils lui font la
perdront infailliblement, jusqu' ici je n' ai pu
l' engager à leur rompre en visière. C' est
une petite incorrigible.
Je ne vous ai rappelé, poursuivit-il, que
pour vous informer de son indiscrétion,
et vous avertir de prendre garde à sa
conduite, de peur qu' il ne se passe encore chez
vous une scène pareille à celle que vous
savez. On ne trouve pas toujours des
protections puissantes et désintéressées.
J' entendis bien ce que cela signifiait, et je
promis au vieillard d' employer tout le
pouvoir que j' avais sur ma femme pour
l' obliger de vivre avec plus de retenue. Après
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avoir fait cette promesse, qui réjouit un
peu le bonhomme, je me rendis chez moi,
fort assuré que mon épouse, de son côté,
m' en allait bien conter. Je l' excusais par
avance d' avoir fait quelques infidélités au
protecteur, qui avait un vrai visage de
vieux, et qui était encore plus vieux qu' il
ne le paraissait. Effectivement, à peine
eus-je rapporté à ma femme ce qu' il venait
de me dire, qu' elle se déchaîna contre lui,
le traitant d' infâme avare, et disant qu' elle
n' avait reçu de lui, depuis mon départ,
que des présens frivoles.
J' entrai dans le ressentiment qu' elle avait
de l' avarice de ce vilain jaloux, et je laissai
venir dans ma maison plus de jeunes gens
qu' il n' en venait auparavant ; ce que notre
magistrat ayant remarqué, il me reprocha
aigrement que je lui avais manqué de
parole ; et, comme s' il eût fait ma fortune,
il me dit que je reconnaissais bien mal
les bienfaits dont il m' avait comblé. Je
feignis de vouloir m' excuser, mais je n' en fis
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ni plus ni moins. Il me parla une seconde
fois, se plaignant que, pour pouvoir
entretenir ma femme en particulier, il était
obligé de venir chez moi à des heures qui
le dérangeaient. Je perdis à la fin patience,
et, pour nous défaire d' un homme si
incommode, je lui fis dire deux ou trois fois
qu' il n' y avait personne au logis, quoiqu' il
sût bien que nous y étions.
Dès qu' il s' aperçut que nous cherchions
à nous affranchir de sa tyrannie, son
amour se convertit en haine, et ce juge
passionné, dans sa fureur, nous fit
condamner à sortir de Madrid dans trois jours,
sous peine d' être enfermés pour le reste de
notre vie. Il s' imaginait qu' il nous
réduirait par là sans doute à implorer sa
miséricorde et à faire ce qu' il lui plairait ; il
se trompa. Dès que cette injuste sentence
nous fut signifiée, nous devinâmes
aisément qui l' avait fait rendre, et nous
prîmes la résolution d' y obéir, ma femme
aimant mieux aller jusqu' au bout du monde
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que d' avoir jamais affaire à ce vieux
sorcier, et moi voyant approcher le temps
que mes créanciers attendaient peut-être
avec impatience pour me faire remettre en
prison.
LIVRE 6 CHAPITRE 6
Guzman et sa femme, ayant été chassés de Madrid
pour leurs bonne vie et moeurs, vont à Séville.
Guzman retrouve là sa mère. Suites de cette
rencontre.
Nous nous défîmes, dès le premier jour,
de nos meubles et de tout ce qui aurait pu
nous embarrasser dans un voyage. Le
second jour, nous louâmes quatre mules dont
nous avions besoin pour nous voiturer et
pour porter notre bagage, et le troisième,
d' assez bon matin, nous partîmes sans
regret d' une ville où, pour peu que nous eussions
p199
encore demeuré, nous aurions été
obligés de vendre nos marchandises au
rabais.
Nous prîmes le chemin de Séville,
autant pour satisfaire le désir que j' avais de
revoir ma patrie que pour contenter Dona
Maria, qui, sur les merveilles qu' elle m' en
avait ouï raconter, souhaitait ardemment
d' en juger par ses propres yeux. Je lui
avais dit, entre autres choses, qu' on voyait
incessamment arriver du Pérou à Séville
un grand nombre de marchands chargés
d' or, d' argent et de pierreries. Elle brûlait
d' impatience d' essayer ses regards sur ces
riches mortels et de remplir ses coffres de
leurs dépouilles. Cependant, quelque bon
dessein que nous eussions sur eux, nous
n' allions qu' à petites journées, de peur de
nous fatiguer. J' avais un secret plaisir à
considérer les pays par où j' avais passé,
quoiqu' ils me rappelassent le souvenir des
tristes aventures de ma première jeunesse.
Je reconnus le cabaret où j' avais été garçon
p200
d' écurie, et, à la vue de Cantillana, je
m' imaginai sentir encore ces excellens ragoûts
de mulet dont on m' y avait autrefois régalé.
Je me souvins aussi, à quelques lieues de
là, des coups de bâton que j' avais reçus de
deux archers de la sainte-Hermandad. Je
dînai dans cette charmante taverne où l' on
mangeait des poulets en omelette, et le
récit que je fis de cette histoire à ma femme
la divertit infiniment. Enfin je m' arrêtai à
cet ermitage qui m' avait servi de gîte la
première nuit de ma sortie de Séville ; et,
transporté d' une joie si tendre, qu' elle
m' arrachait des pleurs, j' apostrophai le saint
dans ces termes : " ô grand saint Lazare,
quand je m' éloignais des degrés de votre
chapelle, j' avais la larme à l' oeil, j' étais à
pied, misérable, et vous me revoyez
aujourd' hui content, bien en fonds et bien
monté. "
il était nuit quand nous arrivâmes à la
ville. Nous descendîmes à la première
hôtellerie que nous rencontrâmes en entrant.
p201
Nous y fûmes fort mal ; mais le lendemain,
m' étant levé pour aller chercher un logement
plus commode, j' en trouvai un dans le
quartier de Saint-Barthélemi, et j' y fis
aussitôt porter mes hardes. Je demandai
ensuite dans la ville des nouvelles de ma mère,
et personne ne put m' en dire ; ce qui me
fit croire qu' elle n' était plus au monde.
Prévenu de cette opinion qui m' affligeait,
je m' en retournai chez moi bien tristement.
Néanmoins j' étais dans l' erreur ; la bonne
femme vivait encore, et demeurait à
Séville même. Ce fut Dona Maria qui fit
cette découverte deux mois après, et voici
comment. Elle avait fait connaissance avec
quelques jolies dames de son humeur ; elle
leur parla par hasard de ma mère, et elle
fut fort étonnée d' apprendre qu' elle logeait
dans notre voisinage avec une jeune et belle
personne qui passait pour sa fille. Bon sang
ne peut mentir. Je ne sus pas sitôt le
domicile de ma mère, que j' y volai. Je la vis,
je la reconnus, et nous nous embrassâmes
p202
de part et d' autre avec une véritable affection.
Nous nous contâmes réciproquement et
en peu de mots ce qui nous était arrivé
depuis notre séparation, chacun pourtant
de son côté ne disant que ce qu' il jugeait
à propos de dire. Elle voulut, par exemple,
me faire entendre qu' elle avait élevé
par pure charité la fille qu' elle avait auprès
d' elle, l' ayant prise en amitié dès sa plus
tendre enfance. Je feignis de la croire
pieusement sur sa parole, quoique je me
doutasse bien qu' en se chargeant d' un si
pénible soin elle avait eu des vues qu' elle n' osait
m' avouer. Après un assez long entretien sur
les affaires de la famille, j' allai rejoindre
Dona Maria pour la lui amener. Elles
s' embrassèrent toutes deux à plusieurs reprises
et avec des témoignages d' amitié que
j' admirais dans une belle-mère et dans une bru.
Pour célébrer notre réunion, ma mère
nous donna chez elle quelques repas, que
nous lui rendîmes chez nous à notre tour.
p203
Comme j' avais besoin d' une vieille routière
telle qu' elle était pour enseigner à ma femme
les manières coquettes des dames de
Séville, où la galanterie avait des usages
différens de ceux d' Alcala et de Madrid,
je lui proposai de venir demeurer avec
nous, en lui représentant qu' elle y serait
plus agréablement et plus à son aise qu' elle
n' était. Elle me fit comprendre par sa
réponse qu' elle ne pouvait se résoudre à quitter
sa fille d' adoption, et que d' ailleurs
elle appréhendait de ne pouvoir s' accorder
long-temps avec mon épouse. Je levai le
premier obstacle en consentant de recevoir
aussi chez moi la personne dont elle ne
pouvait se séparer. Vous n' y pensez pas,
mon fils, me dit ma mère ; vous connaissez
encore bien peu e femmes. Croyez-vous
que deux créatures aussi vives que
Pétronille et Dona Maria puissent vivre
seulement un mois ensemble sans se brouiller,
et même sans mettre le feu de la discorde
dans toute la maison ?
p204
Je ne laissai pas toutefois de vaincre la
répugnance que ma mère avait à m' accorder
la satisfaction que je lui demandais. Il
est vrai que je ne l' obtins d' elle que sur
l' assurance que je lui donnai qu' elle
trouverait toujours dans ma femme une fille
soumise à ses volontés : encore vint-elle
toute seule loger avec nous, aimant mieux
que Pétronille demeurât chez elle que de
s' exposer, en l' amenant, à faire naître des
divisions dans la famille. Au commencement,
comme on dit, tout est beau. De
l' un et de l' autre côté c' était à qui ferait
paraître plus de complaisance. Si la belle-fille
avait toutes les attentions du monde
pour la belle-mère, la belle-mère cherchait
à prévenir les désirs de la belle-fille ; elles
ne se parlaient toutes deux qu' avec
douceur ; et, si leur bonne intelligence eût
duré, il serait tombé sur nous une pluie
d' or. Mais malheureusement, au bout de
trois mois, tout changea de face au logis.
Ces mêmes dames qui s' étaient si bien accordées
p205
jusque là commencèrent à tenir
une autre conduite ; ma mère voulut
gouverner despotiquement, ma femme ne le
put souffrir. Elles se brouillèrent, et leur
brouillerie alla si loin, que la paix fut
bannie de la maison. Elles disputaient et se
querellaient à chaque moment du jour.
Quelquefois, croyant rétablir entre elles
l' union, je m' érigeais en arbitre de leurs
différends, et prenais le parti de celle qui
avait raison ; alors l' autre, quelque tort
qu' elle eût, me sachant très-mauvais gré
de la condamner, m' apostrophait d' une
manière qui faisait peu d' honneur à l' arbitrage.
Une chose encore contribuait à entretenir
leurs dissensions. Les vaisseaux qu' on
attendait des Indes n' arrivaient point ;
l' argent devenait rare, et par conséquent les
profits de galanterie ne pouvaient être que
fort médiocres. Il fallait néanmoins qu' on
fît toujours la même dépense dans notre
ménage, Dona Maria n' étant pas d' humeur
p206
à entendre parler d' économie ; j' étais même
obligé, pour la contenter, de lui acheter
des habits tous les jours. Nos fonds
diminuaient à vue d' oeil, et nos chagrins
augmentaient. Nous avions compté sur les
marchands du Pérou, qui ne venaient pas,
et ce n' était que dans l' espérance de
disposer de leurs piastres que nous avions pris
un si haut vol. Ma femme, à qui j' avais
donné une grande idée de l' opulence et de
la générosité de ces négocians, n' en
pouvait détacher son esprit, et, dans
l' impatience qu' elle avait de les voir arriver, elle
me reprochait leur retardement, comme
si j' en eusse été la cause : tout retombait
sur moi.
Pour comble de bonheur, je fis connaissance
avec un italien, capitaine d' une galère
napolitaine. Il avait eu ordre de la
cour de se rendre à Malaga pour
transporter l' évêque de cette ville à Naples, et,
n' ayant pas trouvé ce prélat prêt à
s' embarquer, il venait, en attendant, à Séville
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chercher des marchands qui eussent des
marchandises de conséquence à faire
passer en Italie, ainsi que cela se pratique.
Je le rencontrai par hasard, dès le second
jour de son arrivée, chez un négociant, et
comme il ne parlait qu' italien, faute de
pouvoir s' expliquer en espagnol, qu' il
entendait pourtant, je leur servis de
truchement dans l' entretien qu' ils eurent
ensemble. L' officier fut ravi de voir un homme
qui parlait sa langue aussi bien que lui, et
il se faufila si bien avec moi, qu' il ne
voulut plus me quitter. Il avait de l' esprit, et
il était très-agréable de sa personne. Je le
menai chez moi, et le présentai à ma
femme, qui ne manqua pas de le charmer.
Il nous fit de petits présens, et nous en
aurions reçu de lui de plus considérables, s' il
eût eu plus de temps à demeurer à Séville ;
mais il n' osa y faire un plus long séjour,
dans la crainte de faire attendre l' évêque
de Malaga et de se gâter dans l' esprit du
premier ministre. Ce n' était pas sans peine
p208
qu' il se voyait obligé de s' éloigner de Dona
Maria ; et je doute qu' il eût pu s' y
résoudre, s' il n' eût pas trouvé moyen de
concilier son amour avec son devoir, en
engageant ma chaste épouse à m' abandonner
pour le suivre en Italie ; ce qu' il fit fort
bien sans truchement.
Après tout, je crois qu' il ne lui fut pas
difficile de la déterminer à faire cette démarche.
Outre que ma femme était plus
que jamais mécontente de ma mère, et
qu' elle m' avait pris en aversion pour lui
avoir le plus souvent donné le tort dans
leurs démêlés, elle aimait le changement ;
je suis persuadé que le capitaine qui
l' enleva ne tarda guère à s' en apercevoir. Quoi
qu' il en soit, au lieu de courir après elle
et de songer à la rattraper, ce que j' aurais
pu faire en allant à Malaga, où je serais
arrivé avant qu' il eût mis à la voile pour
retourner en Italie, je fis pont d' or à
mon ennemi. Bien fou qui court après sa
femme qui l' a quitté. J' aurais plutôt remercié
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le ciel de m' avoir délivré de la mienne,
si, pour me rendre sans doute sensible à
son éloignement, elle n' eût pas emporté
avec elle tout ce qu' il y avait de meilleur
au logis ; en quoi le capitaine l' avait
honnêtement aidée sans que j' y eusse pris
garde. Je n' en avais pas eu le moindre
soupçon.
LIVRE 6 CHAPITRE 7
Guzman, après la fuite de sa femme, demeure
quelque temps avec sa mère. Par quelle ruse il devient
ensuite intendant d' une femme de qualité.
J' eus la prudence de tenir cette affaire
secrète pour éviter la honte d' un éclat, sans
parler des lardons que les railleurs
m' auraient donnés. Je vendis le reste de mon
bien, qui consistait en quelques meubles
et en quelques hardes que ma femme n' avait
p210
pas daigné emporter, et j' employai
l' argent qui m' en revint à me divertir avec
mes amis. Ma mère s' accommoda le plus
long-temps qu' il lui fut possible de la vie
que je menais ; puis, s' en étant enfin
lassée, elle se retira dans la maison où elle
avait laissé Pétronille, en me disant qu' elle
vivrait là plus en repos ; et dans le fond
cette fille était plus propre que moi à
servir d' appui à sa vieillesse. Je ne
m' opposai pas au dessein de ma mère, et nous
nous séparâmes tous deux sans nous
brouiller.
Tu ne seras pas surpris si, en dépensant
toujours sans rien gagner, je me trouvai
bientôt réduit à mon premier état ; mais tu
t' étonnerais si je te disais qu' en me revoyant
gueux je sentis un chagrin mortel de
n' avoir plus rien. Tu aurais raison : cela serait
indigne d' un aventurier, qui, dans quelque
mauvaise situation où le mette la fortune,
doit toujours trouver des ressources dans
son génie. Aussi le mien ne m' abandonna-t-il
p211
pas. J' appris un jour qu' il y avait dans
Séville une riche veuve dont le mari était
mort dans les Indes gouverneur d' une ville
où il avait amassé de grands biens, dont elle
jouissait en Andalousie ; que cette dame, qui
vivait dans une haute dévotion, n' avait point
d' enfans, et que ses héritiers étaient tous
des personnes de considération ; qu' elle
avait besoin d' un intendant ou homme
d' affaires, et qu' elle en faisait
actuellement chercher un qui eût de la probité,
n' ignorant pas que ces sortes de places
n' étaient pas toujours remplies par
d' honnêtes gens.
Ce poste tenta ma cupidité, et je résolus
de ne rien épargner pour l' obtenir,
comptant ma fortune faite, si j' avais le bonheur
de l' occuper. Après m' être bien tourmenté
l' esprit pour inventer quelque ruse qui pût
m' y faire parvenir, je m' arrêtai à celle que
je vais te conter. Je découvris que cette
dame avait pour directeur un vieux père
de l' ordre de saint-Dominique. On me dit
p212
qu' elle ne faisait pas la moindre chose sans
avoir auparavant consulté ce bon religieux,
qui avait un empire absolu sur ses volontés.
Cela me fit songer aux moyens de
surprendre l' estime de sa révérence, et c' était
en effet une voie sûre pour arriver à mon
but. Voici donc comme je m' y pris. Ma
mère m' avait donné une bourse assez
propre ; j' y mis huit pistoles et vingt écus d' or.
J' y ajoutai une bague de peu de valeur,
un cachet d' or et un dé d' argent, dont ma
mère avait fait présent à ma femme le jour
qu' elles s' étaient vues pour la première fois ;
après quoi j' ôtai mon épée, et pris un habit
simple et modeste. J' allai dans cet état au
couvent des dominicains, où je demandai
à parler au révérend père dont je viens de
faire mention. C' était un grand prédicateur
et un saint homme, qui avait fait plusieurs
conversions. On crut que je venais le
trouver, sur sa réputation, pour me mettre au
nombre de ses pénitens ; on me conduisit
à sa chambre. J' y entrai d' un air hypocrite,
p213
et, adressant la parole au religieux, sans
oser attacher sur lui ma vue, je lui dis d' une
voix faible et douce : mon très-révérend
père, je viens de ramasser dans la rue cette
bourse, qui paraît pleine de pièces d' or ou
d' argent. Quoique je ne sois qu' un pauvre
homme, je sais bien qu' il ne m' est pas permis
de la retenir : c' est pourquoi j' ai pris la
liberté de vous demander pour la remettre
telle que je l' ai trouvée entre les mains de
votre révérence, pour qu' elle en dispose
comme il lui plaira.
Le bon père, à ces mots, ouvrit de grands
yeux pour me considérer depuis les pieds
jusqu' à la tête ; et, aussi charmé de mon
action qu' elle lui aurait paru condamnable
s' il en eût pu pénétrer le motif, il loua
d' autant plus la délicatesse de ma conscience,
qu' elle était plus rare dans les hommes
indigens. Il ne pouvait assez m' admirer ; et,
se sentant en même temps une envie de me
rendre service pour récompenser ma vertu,
il me fit des questions sur mon état et sur
p214
mes talens, afin qu' il pût savoir de quoi
j' étais capable. Mon révérend père, lui
dis-je, il y a quelque temps que je suis à
Séville, où je ne suis point occupé. J' ai quitté
la recette des tailles de Madrid, où j' ai été
employé, et où j' ai mieux aimé mettre du
mien que de me résoudre à persécuter les
pauvres gens. De receveur des tailles je me
suis fait intendant d' un grand seigneur,
dont les affaires étaient fort dérangées.
Néanmoins, avec l' aide de Dieu, je serais
venu à bout de les rétablir, s' il ne les eût
pas gâtées à mesure que je les
raccommodais. Enfin, après l' avoir servi pendant
quatre années avec tout le zèle et toute la
fidélité que je lui devais, je suis sorti de chez
lui plus gueux que je n' y étais entré, et
sans avoir été payé de mes gages.
Le révérend père m' écouta jusqu' au bout
avec une extrême attention ; et, surpris
d' entendre parler en si bons termes un
homme dont l' habillement ne prévenait
point en faveur de son éducation, il me demanda
p215
si j' avais étudié. Je lui répondis que
j' avais fait toutes mes études, dans
l' intention d' être prêtre ; mais qu' après avoir bien
réfléchi sur un dessein qui demandait trop
de vertus que je n' avais pas, je m' étais
déterminé à l' abandonner. Il fut curieux de
m' interroger sur des matières théologiques,
pour voir jusqu' où pouvait s' étendre ma
capacité ; et, comme j' avais la mémoire
encore toute pleine des leçons de mes
professeurs de théologie, je lui répondis d' une
manière qui l' étonna. J' eus avec lui un
entretien de deux heures, et il parut si content de
moi, qu' il me témoigna que j' avais gagné son
amitié. Allez, me dit-il ensuite en me
congédiant, je dois, demain dimanche, prêcher
dans notre église ; j' y publierai la
bourse que vous avez trouvée. Revenez ici
mardi ; j' espère que j' aurai quelque bonne
place à vous offrir.
Après avoir quitté sa révérence, je me
rendis chez ma mère. J' ai perdu, lui dis-je,
la bourse que vous m' aviez donnée, et dans
p216
laquelle sont votre bague, votre cachet et
le dé d' argent de Dona Maria, avec huit
pistoles et vingt écus d' or qui faisaient tout
mon bien. Heureusement elle est tombée
entre les mains d' un père dominicain, qui
doit la publier au sermon qu' il fera demain
dans son église : il faut, s' il vous plaît, que
vous l' alliez réclamer comme une chose
qui vous appartient. Je ne veux pas
paraître devant ce bon religieux, pour certaines
raisons que je vous dirai dans la suite.
J' ajoutai à ce discours quelques instructions,
avec quoi la bonne femme ne manqua pas
le jour suivant de se rendre à l' église des
pères de saint-Dominique. Elle entendit le
moine prêcher. Il employa la plus grande
partie de son sermon à louer l' action que
j' avais faite. Il ne pouvait, disait-il,
trouver des termes assez forts pour faire l' éloge
d' un pauvre homme qui, sans avoir égard
à sa misère, n' avait pas voulu retenir un
bien qui n' était pas à lui. Enfin le prédicateur
s' étendit beaucoup là-dessus, et parla
p217
d' une façon si pathétique, qu' il fit fondre
en pleurs son auditoire. Toute l' assemblée,
touchée de mon indigence, en faveur de
ma vertu m' aurait volontiers fait part de
ses richesses : il y eut même des personnes
qui portèrent au père, après son sermon,
de l' argent pour moi. Ma mère se fit
connaître à lui pour la maîtresse de la bourse,
en spécifiant ce qu' il y avait dedans ; et
lorsque le religieux la lui eut rendue, elle
l' ouvrit devant lui, pour en tirer deux
pistoles qu' elle lui mit dans la main, en le
priant de les donner, comme une marque
de sa reconnaissance, à l' honnête homme
qui avait si bien observé les commandemens
de Dieu. Ce ne fut pas tout encore :
pour suivre exactement mes instructions,
elle remit une pistole à sa révérence pour
faire dire des messes pour les âmes du
purgatoire.
Ma bourse, ayant donc ainsi passé sans
péril par deux mains étrangères, revint
entre les miennes comme elle en était sortie,
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à trois pistoles près. Le mardi ne fut pas
sitôt arrivé, que je retournai vers le
dominicain, qui me reçut avec toutes les
marques d' une véritable affection. Mon fils,
me dit-il, une bonne vieille, à qui la
bourse que vous savez appartient, est
venue ici pour la réclamer, et je la lui ai
rendue ; voici deux pistoles dont elle m' a
chargé de vous faire présent de sa part. Je
témoignai au religieux que je me faisais un
scrupule de les accepter, attendu que je
n' avais fait que mon devoir en ne gardant
pas le bien d' autrui, et que je ne méritais
aucune récompense pour cela. Alors le père
me dit que je poussais trop loin ma morale,
et il m' obligea de prendre les deux pistoles ;
ce que je fis seulement par obéissance.
Ensuite ce bon dominicain m' apprit qu' il
avait une autre nouvelle à m' annoncer. Il
se présente, me dit-il, un poste qui me
paraît vous convenir. Il s' agit d' occuper
une place d' intendant chez une dame des
plus considérables de Séville. Vous serez
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heureux dans cette maison, et vous y
gagnerez du pain pour le reste de vos jours,
si vous remplissez fidèlement votre emploi,
comme je n' en doute pas. J' ai conçu pour
vous tant d' estime, que je n' ai pas hésité à
vous servir de répondant. à des paroles si
flatteuses pour un fripon, je me prosternai
aux pieds de sa révérence. J' embrassai ses
genoux avec un transport qui lui fit assez
connaître qu' il me faisait un grand plaisir
de me procurer une pareille place. Il m' aida
aussitôt à me relever, et m' assura qu' il me
protégerait toute sa vie ; puis il me chargea
d' une lettre pour la veuve en question, en
me disant qu' il s' était entretenu de moi
avec cette dame, et l' avait préparée à me
bien recevoir.
J' allai dès ce jour-là lui rendre chez elle
mes premiers hommages ; et il ne me fut
pas difficile de m' apercevoir, par l' accueil
qu' elle me fit, que le religieux lui avait dit
des merveilles de moi. Elle me reçut moins
comme un garçon qui se présentait pour
p220
être son domestique, que comme une
personne de mérite, à qui, par estime, elle
aurait donné chez elle un logement. Le
révérend père avait aussi pris soin de régler
mes gages et mes profits avec elle. Cependant,
dans la crainte que ce règlement ne
me satisfît pas, elle eut la bonté de me
demander si j' en étais content. Je répondis
d' un air modeste qu' on ne pouvait l' être
davantage, et que je ferais tout mon
possible pour qu' elle le fût autant de mes
services. Ma personne et ma conversation lui
plurent infiniment, et elle me témoigna de
l' impatience de me voir chargé du soin de
ses affaires, qui avaient, disait-elle, grand
besoin d' être mises en ordre. Quoique rien
ne m' empêchât de demeurer dans sa maison
dès ce moment-là, je ne laissai pas, pour
me faire encore plus désirer, de demander
deux jours ; et le troisième enfin j' y fis
porter un coffre où étaient toutes mes
hardes, qui consistaient en deux habits assez
propres, et en quelques nippes.
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On me donna un bel appartement ; et je
remarquai avec plaisir que tous les autres
domestiques me regardaient comme un
intendant que madame prétendait qu' on
respectât. On me confia tous les papiers, et
je m' appliquai avec tant d' ardeur au
travail, que je fis plus de besogne en quinze
jours qu' on n' en attendait de moi dans un
an. Ma maîtresse, ravie d' avoir fait
l' acquisition d' un homme d' affaires si expéditif,
ne voyait pas le dominicain, qu' elle ne lui
en fît de nouveaux remercîmens ; ce qui
causait une extrême joie à ce bon religieux,
qui se remettait à me louer, et qui me
croyait effectivement un garçon intègre et
vertueux : tant il est vrai qu' un saint homme
est facile à tromper.
J' étais souvent obligé d' aller demander à
la dame des éclaircissemens sur des choses
dont je ne pouvais être instruit que par
elle-même, et cela nous engageait tous deux
dans de longs entretiens. Il fallait me voir
alors et m' entendre parler ; j' étais tout sucre
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et tout miel. Je joignais à l' air du monde
le plus respectueux des manières pleines
de douceur ; et quand son propre intérêt
me forçait à la contredire, ce qui arrivait
quelquefois, je lui rendais mes
contradictions agréables par les tours flatteurs et
délicats dont je savais les assaisonner. Il me
semblait que de jour en jour elle prenait
plus de goût à ma conversation. D' abord
il y avait des heures réglées pour nous
entretenir de ses affaires domestiques, et
c' était ordinairement le matin, tandis qu' elle
était à sa toilette, et le soir après son
souper. Elle ne s' en tint pas là : elle se mit
sur le pied de venir l' après-dîner dans mon
cabinet, tantôt sous un prétexte, tantôt
sous un autre, et d' y passer des heures
entières à me parler de toute autre chose que
de ce qui concernait l' administration de
ses revenus. Elle en fit tant, qu' à la fin je
connus les bonnes intentions qu' elle avait
pour moi. Je feignis long-temps de ne les
pas pénétrer ; mais, quand ces sortes de
p223
veuves s' abaissent jusqu' à jeter les yeux
sur quelqu' un de leurs domestiques, elles
en ont rarement le démenti. Elle fit les
trois quarts et demi du chemin, et me dit,
pour excuser sa faiblesse, que son dessein
était de m' épouser secrètement. Je
m' abandonnai à ma bonne fortune, et
certainement j' en aurais tiré de grands avantages,
si j' eusse eu assez de prudence pour la conserver.
LIVRE 6 CHAPITRE 8
Pourquoi Guzman perd tout à coup l' amitié de sa
maîtresse, et pour quelle raison il est condamné
aux galères.
Quand j' ai nagé en grande eau, j' ai
toujours eu le malheur de m' y noyer. Dès que
je me vis aimé de ma maîtresse et
considéré des domestiques, comme celui qui
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faisait la pluie et le beau temps, je
commençai à jouer un autre rôle dans la
maison. Je tranchai du maître absolu ;
j' achetai de riches habits, je prodiguai l' argent,
et, pour comble d' extravagance, je pris
un sous-intendant, que je chargeai de tout
l' embarras des affaires. Madame n' était pas
plus prudente, et, consultant moins sa
raison que son amour, elle approuvait, au
lieu de blâmer, ma conduite indiscrète.
Il n' en était pas de même de ses parens ;
comme ils la connaissaient pour une veuve
fragile, et qu' ils visaient à sa succession,
ils observaient exactement ses démarches
et les miennes. Ils ne m' avaient pas déjà
regardé de trop bon oeil lorsqu' ils m' avaient
vu entrer à son service ; ils s' étaient défiés
de mon air dévot, et ils furent fort alarmés
quand ils apprirent des gens du logis que
j' y taillais et rognais à ma fantaisie. Cela
leur fit penser d' étranges choses. Ils ne
savaient qui j' étais, et ne me croyant pas
marié, ils mouraient de peur que la tendre
p225
veuve ne me fît remplir la place du défunt
gouverneur, si ce n' était pas une affaire
déjà faite. Cette crainte leur paraissait
d' autant mieux fondée, que leur parente
avait, quelques années auparavant,
contracté un mariage clandestin avec un de
mes prédécesseurs, qui, par bonheur pour
les héritiers de la dame, était mort peu de
temps après. J' inquiétais donc ces messieurs,
qui tinrent entre eux plusieurs conseils
pour délibérer sur les moyens les plus
prompts et les plus efficaces de me faire
quitter la partie. Ils y auraient néanmoins
perdu leur peine, si je ne me fusse pas
détruit moi-même dans l' esprit de ma
maîtresse de la façon que je vais te le dire.
Le commerce que j' avais avec elle
devenait moins vif de jour en jour de mon
côté, pour deux raisons ; la première, c' est
que je possédais sans crainte et sans désir ;
et la seconde, c' est que la dame n' était pas
bien ragoûtante. Pour surcroît de malheur
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pour elle, il arriva que je trouvai une de
ses suivantes très-jolie ; c' était une fille de
seize à dix-sept ans, faite à peindre, vive
et coquette. Je ne sais qui de nous deux fit
les avances, car nous nous sentîmes tout à
coup de l' inclination l' un pour l' autre, et
nous nous le témoignâmes en même temps.
Un homme à qui l' argent ne coûtait rien à
répandre, et qui dominait dans la maison,
n' était pas, pour une soubrette, une
conquête à mépriser. Elle m' écouta, et nous
prîmes si bien nos mesures, que nous
trompâmes tous les yeux : il y avait pourtant
d' autres femmes au logis. Mais il n' est pas
possible que la plus secrète intelligence ne
se découvre tôt ou tard. Célie, c' était le
nom de la suivante, commença à se parer
de bijoux et à montrer de l' argent ; ses
compagnes, par jalousie, en avertirent leur
maîtresse, qui leur ordonna de veiller sur
cette fille et de ne rien négliger pour
apprendre la cause d' une nouveauté qui lui
était suspecte. La veuve fut bien servie :
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on m' épia, on m' éclaira de si près, qu' on
s' aperçut que j' avais avec Célie des entretiens
nocturnes. Quel coup de poignard
pour la patronne ! Elle fut d' autant plus
sensible à cette nouvelle qu' elle était plus
prévenue en faveur de ma fidélité. Elle ne
pouvait me croire capable de cette perfidie,
et elle voulut savoir la vérité avant que de
faire éclater sa vengeance.
Je couchais dans une chambre qui
communiquait à la sienne par un cabinet où il
y avait une petite porte couverte d' une
tapisserie. Ce que j' ignorais, c' est qu' il y avait
aussi une ouverture pratiquée dans le mur
de ce cabinet, laquelle répondait au chevet
de mon lit, de sorte qu' il était aisé
d' entendre par là tous les discours que je
pouvais tenir dans ma chambre, et
particulièrement quand j' étais couché. Cette fatale
ouverture fut cause de ma perte. La veuve
vint une nuit à cet endroit, d' où, prêtant
une oreille attentive à la conversation que
j' avais alors avec Célie, elle entendit
distinctement
p228
que nous faisions son éloge
dans des termes bien mortifians pour elle.
Quoique nous en dissions ordinairement
beaucoup de mal, il ne nous était encore
jamais arrivé d' en dire autant que ce
soir-là. Il semblait que le diable s' en mêlât pour
nos péchés. Nous fîmes un sévère examen
des défauts que chacun de nous avait
remarqués en elle ; en un mot, nous la
tournâmes en ridicule depuis la tête jusqu' aux
pieds. Tu t' imagines bien la rage dont elle
fut saisie lorsqu' elle ouït que l' on faisait
de si beaux portraits de sa personne. J' ai su
depuis que, dans son premier mouvement,
elle avait été tentée d' entrer dans ma
chambre pour venir décharger sur nous sa
fureur ; mais qu' après y avoir fait réflexion,
elle avait mieux aimé se retirer, pour se
consulter sur le parti qu' elle devait
prendre, que de faire rire à ses dépens tous ses
autres domestiques en leur donnant une
semblable scène.
Elle employa le reste de cette triste nuit
p229
à méditer sa vengeance. Il ne fut pas sitôt
jour, qu' elle envoya chercher son plus
proche parent pour lui dire que j' étais un
parfait fripon ; que je n' étais pas content
de la voler, de la piller, et de mettre ses
affaires en désordre, que j' ajoutais à
l' infidèle régie de ses biens l' audacieuse
insolence de déshonorer sa maison ; enfin
qu' elle me livrait au juste ressentiment
qu' il devait avoir de mes friponneries, et
qu' il n' avait qu' à me faire subir la rigueur
des lois. Elle ne pouvait charger de cette
commission un homme plus propre à
l' exécuter que ce parent, qui, devant être un
jour son légataire universel, avait plus
d' intérêt que personne à m' écarter de la
testatrice. Aussi fut-il charmé d' en trouver une
si belle occasion ; et il se hâta d' en profiter,
de peur que la dame ne vînt à changer
de sentiment. Il la connaissait, et
voyait clairement qu' elle n' agissait ainsi
que par un dépit jaloux. Il usa d' une si
grande diligence, qu' il obtint en moins de
p230
deux heures un décret de prise de corps
contre moi ; de manière que je n' étais pas
encore levé, qu' un alguazil et six archers
vinrent me pincer dans ma chambre et
me traînèrent en prison.
Je crus pour le coup que c' était une
marque de souvenir que me donnaient mes
parens de Gênes, ou mes créanciers de
Madrid. Je n' appris que deux heures après
le sujet de mon emprisonnement. Je n' en
fus d' abord guère affligé. Je me mis dans
l' esprit que ma maîtresse m' aimait trop
pour vouloir m' abandonner à la sévérité
des lois, et j' attendais à tout moment que
l' on m' annonçât de sa part que, n' étant
plus irritée contre moi, elle venait
d' obtenir des juges mon élargissement. Ainsi je
portais sans impatience et sans chagrin des
fers que l' amour, à ce qu' il me semblait,
se préparait à briser ; et je me regardais
moins comme un intendant emprisonné
pour ses mauvaises oeuvres que comme un
amant dont on punissait l' infidélité. Cependant
p231
je me flattais d' une fausse espérance.
On me fit rendre compte de mon
administration, qui avait duré deux ans.
Ce fut alors que les douleurs commencèrent
à me prendre. La dissipation que j' avais
faite des biens de la veuve, desquels j' avais
disposé comme s' ils eussent été à moi,
laissait un si grand vide entre la recette et la
dépense, que j' aurais défié tous les
intendans des grandes maisons de le remplir.
J' eus beau travailler d' esprit, inventer des
emplois de deniers, faire des parties
d' apothicaire ; tout compté, tout rabattu, je
me trouvai court de quatre mille écus. Pour
achever de m' abîmer, l' honnête homme sur
qui je me reposais du soin des affaires de
la dame, pendant que je ne songeais qu' à
mes plaisirs, ne me vit pas plus tôt entre
les mains de la justice, que, pour se
dérober au même sort, qu' il ne méritait pas
moins que moi, il disparut avec tout l' argent
comptant qu' il put emporter. Me voilà
responsable de sa conduite et chargé de
p232
toute l' iniquité. Comment pouvais-je impunément
me tirer de là ? Je n' avais ni
bien ni caution, et la partie à qui j' avais
affaire était si puissante, que je ne devais
me flatter de sortir de prison que pour
aller servir le roi sur mer.
J' étais si persuadé de cela, ou de quelque
chose d' approchant, que je fis une tentative
pour me sauver de prison sous un
habillement de femme. J' avais déjà passé
deux portes, et j' étais sur le point d' enfiler
la dernière, lorsqu' un maudit guichetier
borgne qui y était me reconnut. Je portais
sous ma robe un poignard, que je tirai
pour lui faire peur ; mais il cria. On accourut
à son secours, et l' on m' enferma
dans un cachot noir, d' où je ne sortis que
pour être conduit aux galères, à quoi je
fus condamné seulement pour toute ma vie.
LIVRE 6 CHAPITRE 9
p233
Guzman est mené au port Sainte-Marie avec d' autres
honnêtes gens comme lui. Ses aventures en chemin
et sur les galères.
La chaîne, composée de vingt-six jeunes
forçats, tous revêtus du collier de l' ordre,
étant prête à marcher, nous partîmes de
Séville pour nous rendre au port Sainte-Marie,
où étaient alors les galères. Nous
étions divisés en quatre bandes, tous
enchaînés les uns aux autres ; et notre
conducteur, escorté de vingt gardes, nous
menait à petites journées.
La première, nous allâmes coucher à
Cabeças , village éloigné de Séville de trois
lieues. Le lendemain, dès la pointe du jour,
nous étant remis en marche, nous
rencontrâmes un jeune garçon qui chassait
p234
des petits cochons devant lui. Ce pauvre
malheureux, au lieu de faire prendre à ses
bêtes une autre route pour nous éviter, eut
l' imprudence de les faire passer entre nos
bandes, de sorte que nous lui en
enlevâmes la moitié. Il eut beau s' en plaindre à
notre conducteur et le prier d' interposer
son autorité pour nous obliger à les
rendre, le conducteur, qui se promettait bien
d' en manger sa part, fit la sourde oreille
à ses prières. Nous continuâmes notre
chemin en nous applaudissant du beau coup
que nous venions de faire : nous en eûmes
autant de joie que si notre liberté y eût été
attachée.
Lorsque nous fûmes arrivés à une
hôtellerie où nous nous arrêtâmes pour dîner,
je fis présent de mon cochon au conducteur,
qui l' accepta volontiers en me
témoignant qu' il m' en savait bon gré. Il
demanda aussitôt à l' hôte et à l' hôtesse s' ils
accommoderaient bien ce gibier ; ces bonnes
gens lui firent connaître par leur réponse
p235
qu' il ne pouvait s' adresser à de plus
mauvais traiteurs. Sur quoi, prenant la
parole, je lui dis que, s' il voulait me faire
détacher de la chaîne pour une heure de
temps seulement, je lui servirais de cuisinier,
et que j' étais persuadé qu' il serait
content de mon savoir-faire. Il ne balança
point à me mettre en état de le lui montrer,
et je lui préparai un repas dont il fut
très-satisfait ; ce qui l' engagea pendant le voyage
à me traiter plus doucement que les autres.
Je fis un autre tour de mon métier dans
cette hôtellerie, où il y avait deux
marchands qui dînaient. Nous voyant là tous
pêle-mêle avec eux, ils avaient une
furieuse inquiétude pour leurs hardes. Un
des deux surtout ne perdait point de vue
les siennes, et avait mis sous la table sa
valise, sur laquelle il appuyait ses pieds.
Je me sentis tenté de friponner celui-là. Je
me glissai subtilement sous sa chaise, et,
fendant avec un couteau bien tranchant sa
valise, j' en tirai deux paquets que je fourrai
p236
dans mon haut-de-chausse, et dont je
chargeai adroitement un de mes camarades,
nommé Soto, avec lequel j' avais fait
connaissance dans la prison. Lorsque la
chaîne fut hors de l' hôtellerie, et qu' elle
eut fait un quart de lieue, je dis à Soto de
me donner les paquets pour voir de quelle
espèce était notre butin, et pour le
partager entre nous fraternellement. Soto me
répondit qu' il ne savait de quoi je lui
parlais. Je crus d' abord qu' il voulait rire ; mais
c' est à quoi il ne pensait nullement. Il
persista constamment à nier qu' il eût reçu
quelque chose de moi. Je pris mon sérieux.
Je lui reprochai son ingratitude et sa
mauvaise foi. Il se moqua de mes reproches et
de mes menaces, et demeura toujours à
bon compte saisi des paquets. Son procédé
me piqua. Je résolus de m' en venger,
de déclarer la chose au conducteur, aimant
mieux qu' il profitât du larcin que Soto, et
je ne manquai pas, en arrivant à la couchée,
d' exécuter ma résolution.
p237
Je n' eus pas sitôt conté le fait au conducteur,
qu' il fit appeler Soto pour lui
demander les deux paquets. Le forçat lui
répondit effrontément qu' il ne les avait pas,
et qu' il fallait que je fusse un grand fourbe
pour l' accuser de les avoir. Ah ! Vous ne
voulez donc pas les rendre de bonne grâce ?
S' écria le conducteur : eh bien ! Mon ami,
nous allons en user avec vous comme vous
le méritez. En même temps il ordonna aux
gardes de lui donner la question avec des
cordes. Soto pâlit de frayeur à cet ordre
cruel, et, craignant pour sa peau, il avoua
lâchement que les paquets étaient cachés
dans le ventre de son cochon, car il en
avait aussi attrapé un. Véritablement on
les y trouva ; et, quand on les eut défaits,
on vit plusieurs chapelets et bracelets de
corail garnis d' or et bien travaillés. Notre
conducteur, en homme qui entendait
parfaitement son métier, les serra sans façon
dans ses poches en me promettant une
récompense que j' attends encore aujourd' hui ;
p238
ce qui prouve bien que ces sortes de gens
profitent des mauvaises actions des voleurs
sans avoir part à leur châtiment. Depuis ce
jour-là Soto et moi nous nous jurâmes une
haine immortelle.
Nous poursuivîmes notre route, et à
notre arrivée au port Sainte-Marie nous
trouvâmes qu' on y espalmait six galères pour
les envoyer en course. On nous laissa
reposer pendant quelques jours dans la prison,
après quoi nous fûmes partagés en six
bandes. Je fus assez malheureux pour être de
celle dont était Soto, et par conséquent
condamné à vivre avec lui dans la même
galère. On nous y fit entrer : on me plaça au
milieu, vis-à-vis le grand mât ; et ce qui
me causa un véritable chagrin, c' est que
Soto fut mis au banc du patron, de
manière qu' il était fort près de moi. On nous
donna deux chemises avec l' habit du roi,
deux caleçons de toile, une camisole rouge,
un bonnet de la même couleur et un
capot. Après cela, le barbier vint nous raser
p239
le menton et la tête. Je ne perdis pas mes
cheveux sans regret. Quoiqu' ils fussent d' un
blond qui tirait sur le roux, ils ne
laissaient pas d' être assez beaux. Me voilà donc
forçat dans les formes, et il y avait
assurément long-temps que je méritais bien de
l' être.
Comme le comite est un officier qui a un
grand pouvoir sur les galériens, et qu' il
l' exerce ordinairement avec beaucoup de
brutalité, je crus que je ferais une bonne
affaire si je pouvais gagner son amitié. Il
couchait et mangeait auprès de moi ; j' étais
à portée de lui rendre de petits services,
et je ne manquais pas une occasion.
J' allais le servir à table, faire son lit,
nettoyer ses habits. J' étais toujours le premier
à courir au-devant de ses besoins et à lui
marquer mon zèle. Tant de peines et tant
de soins ne demeurèrent pas sans récompense.
Je m' aperçus bientôt qu' il me
regardait d' un oeil désarmé de cet air terrible qui
fait trembler une chiourme ; ce qui me parut
p240
une grâce toute particulière. Aussi,
pour m' en rendre encore plus digne, je
redoublai mon attention à lui plaire, et j' y
réussis si bien, qu' il ne voulut plus
employer d' autres que moi à son service. Pour
m' y attacher encore davantage, il me fit
ôter de mon banc pour me charger de faire
son petit ménage, et surtout de lui
apprêter à manger, étant très-content de
quelques ragoûts que je lui avais déjà faits. Je
fus un peu fier de cet honneur, et j' avais
sujet d' en être bien aise, attendu que par
cet heureux changement je devenais exempt
de toute fonction de forçat.
Notre galère eut ordre d' aller à Cadix
prendre des mâts, des antennes, du
goudron et autres choses semblables. Quoique
je ne fusse pas obligé de me mettre à la
rame, cependant je fis comme les autres,
pour ne pas augmenter leur jalousie, qui
n' était déjà que trop grande de me voir
aimé du comite. D' ailleurs, puisque j' étais
condamné à cet exercice, il me semblait
p241
que je devais m' y accoutumer. Je ramai
donc toute la journée ; mais le soir, en
arrivant, je me sentis si fatigué d' un travail
si pénible et si nouveau pour moi, qu' après
avoir couché mon maître, je m' étendis
sur mon capot, où je m' endormis. Mon
sommeil fut si profond, que deux de mes
camarades me volèrent sans que je me
réveillasse. Ils me prirent quelques écus que
j' avais cousus à ma camisole. Je m' en
aperçus à mon réveil. J' en portai d' abord ma
plainte au comite, qui me les fit restituer
à bons coups de cerceau ; ensuite il me
conseilla, pour m' affranchir de l' inquiétude
que la garde de mon trésor me causerait,
de l' employer en marchandises, sur
lesquelles je pourrais gagner en les revendant.
Je suivis son conseil ; et, continuant à faire
tous mes efforts pour contenter un maître
qui avait tant de bonté pour moi, je puis
dire que je menais une vie heureuse, quoique
je fusse aux galères.
Sur ces entrefaites un jeune seigneur,
p242
parent de notre capitaine et chevalier de
l' ordre de saint-Jacques, ayant dessein de
commencer ses caravanes, vint avec son
bagage occuper une place dans notre
galère. Il avait, suivant la coutume de ce
temps-là, une chaîne d' or au cou. On lui
en vola un beau jour dix-huit chaînons.
On soupçonna de ce larcin premièrement
ses valets, qu' on voulut adroitement engager
à le confesser ; et lorsqu' on vit que par
douceur on n' y pouvait réussir, on fit jouer
le cerveau. Le capitaine, qui connaissait ses
propres valets pour des fripons capables
d' avoir fait le coup, les fit traiter comme
ceux de son parent. Tout cela fut inutile ;
les chaînons ne se retrouvèrent point. Sur
quoi le capitaine lui dit : mon neveu, il
faut que vous vous fassiez servir par un
forçat qui ait soin de faire votre chambre
et qui soit responsable de vos hardes. S' il
vient à perdre la moindre chose, il sera
roué de coups. Le chevalier témoigna qu' il
serait bien aise d' en avoir un qui fût propre
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à le servir. Il ne s' agissait plus que de
savoir lequel des forçats aurait cet honneur.
Plusieurs personnes de la galère lui vantèrent
mon adresse et mon esprit, de sorte
qu' il souhaita que je fusse auprès de lui.
Là-dessus le capitaine fit venir le comite,
et lui demanda s' il était content de moi.
Le comite, ne sachant pourquoi on lui
faisait cette question, s' étendit sur mon
mérite, et me loua tant, que le chevalier,
dès ce moment-là, se résolut à me choisir.
On me fit appeler. Je plus à ce seigneur,
qui, m' arrêtant pour son service, m' enleva
au comite, dont je fus bien regretté.
Me voici donc devenu valet de chambre
d' un chevalier de saint-Jacques. Pour me
rendre plus libre et me mettre plus en état
de le servir commodément, il obtint du
capitaine que je n' aurais que l' anneau au pied.
On me donna par compte ses hardes, ses
bijoux et sa vaisselle d' argent ; on m' en
chargea en me recommandant pour mon
propre intérêt d' être fidèle et vigilant. Je
p244
rangeai aussitôt les effets de mon nouveau
maître de façon que d' un coup-d' oeil je les
voyais tous. Il fut fait très-expresses
défenses à ses valets d' entrer sans ma
permission dans sa chambre lorsqu' il n' y
serait pas ; ce qui me dispensait d' avoir toute
l' attention dont j' aurais eu besoin pour
veiller sur ces gaillards, qui valaient bien
des forçats pour faire des tours de main.
Je m' attachai à étudier l' humeur et le
génie du chevalier, et je ne tardai guère à
m' en faire aimer, et même estimer, tout
galérien que j' étais. Il se plaisait à
m' entretenir, et je lui paraissais homme de bon
conseil. Il me consultait quelquefois sur
ses affaires les plus importantes. Comme il
arriva un jour qu' il avait l' air sombre et
rêveur : mon ami, me dit-il, un de mes
oncles m' a écrit une lettre qui me chagrine
et m' embarrasse. Il souhaite que je me
marie ; il m' en presse, si je veux hériter de
tous ses biens. C' est un garçon qui a vieilli
dans l' oisiveté de la cour sans avoir jamais
p245
pu se résoudre à subir le joug auquel il
veut me lier. Je ne sais quelle réponse faire
pour m' excuser honnêtement ; je ne me
sens aucun penchant pour le mariage. Monsieur,
lui dis-je en plaisantant, si
j' étais à votre place, je lui manderais que
je ne demande pas mieux que de me
marier, pourvu que ce soit avec une de ses
filles. Mon maître fit un éclat de rire à ce
trait plaisant, et me dit qu' il s' en servirait
pour se débarrasser des importunités de
son oncle.
LIVRE 6 CHAPITRE 10
p246
Guzman se trouve dans la plus cruelle situation où il
se soit jamais trouvé ; mais le ciel finit tout à coup
ses peines et lui fait recouvrer la liberté.
J' étais très-content de mon sort auprès
de ce jeune chevalier, qui faisait si bonne
chère, que des restes de sa table j' avais de
quoi bien régaler une partie de mes camarades.
J' en aurais surtout fait part à Soto,
malgré ce qui s' était passé entre nous, si
ce mauvais homme, que l' envie tenait
toujours armé contre moi, n' eût pris soin de
nourrir ma haine par les discours médisans
qu' il tenait de moi, tant aux valets de
mon maître qu' à ceux du capitaine. Ces
domestiques, qui ne m' aimaient guère ni
les uns ni les autres, l' écoutaient avec
plaisir, et ne manquaient pas d' aller rapporter
p247
à leurs patrons tout le mal qu' ils lui
entendaient dire de moi ; et, entre autres choses,
que je guettais l' occasion de faire un bon
coup, et que tôt ou tard le chevalier me
connaîtrait pour un fripon.
Quoique tous ces rapports dussent être
suspects dans de pareilles bouches, ils ne
laissèrent pas de faire quelque impression
sur l' esprit de mon maître. Je m' en aperçus
bien. Ce seigneur feignait en vain d' avoir
toujours une entière confiance en moi ; je
remarquais qu' il prenait garde, contre sa
coutume, à mes actions, et n' était pas
éloigné de me croire capable de justifier
les médisances de Soto. De mon côté, sans
faire semblant de pénétrer les soupçons
injustes que ce malheureux avait inspirés,
je continuais à servir avec beaucoup de
fidélité, ayant sans cesse les yeux ouverts
pour éviter les piéges que mes ennemis me
pourraient tendre. Cependant, avec toute
ma vigilance, je fus la dupe de la malice
de Soto. à l' instigation de ce scélérat, un
p248
valet du chevalier se saisit subtilement
d' une assiette d' argent, et la cacha sous
mon lit entre deux ais, de façon qu' on ne
la voyait point. Je m' aperçus d' abord qu' elle
me manquait ; je le dis à mon maître d' un
air qui devait bien lui persuader qu' elle
m' avait été prise. Néanmoins on ne me crut
pas ; on fouilla partout, et on découvrit
enfin où elle était. Alors le capitaine,
jugeant que j' étais le voleur, malgré ce que
je pouvais alléguer pour ma défense, me
condamna à cinquante coups de latte. Mon
maître fut touché de la douleur que je fis
paraître quand j' entendis prononcer cet
arrêt ; et, s' opposant à l' exécution, il obtint
ma grâce, à condition que, s' il m' arrivait
une seconde fois de perdre quelque chose,
je paierais le tout ensemble.
Comme je vis par cette aventure que
j' avais des ennemis secrets qui travaillaient
sourdement à ma perte, et que j' aurais
bien de la peine à me garantir d' une nouvelle
surprise, je suppliai très-humblement
p249
le capitaine et mon maître de donner mon
emploi à un autre. Le chevalier expliqua
mal ma prière ; il s' imagina que je ne
voulais quitter son service que pour me
remettre à celui du comite ; il m' en sut mauvais
gré, et refusa, pour me mortifier, ce que
je demandais. Il fallut donc me déterminer
à continuer de le servir et à me tenir nuit
et jour sur mes gardes ; ce que je fis
pendant quelque temps avec tant de bonheur,
que je mis en défaut l' adresse des traîtres
conjurés contre moi. Mais il n' était pas
possible que je fusse toujours assez heureux
pour parer leurs coups fourrés. Un soir mon
maître, étant revenu de la ville, voulut se
déshabiller ; je lui donnai son bonnet et sa
robe de chambre, et tandis que je portais
d' une chambre à une autre son épée, ses
gants et son chapeau, on m' escamota le
cordon. Je ne sais comment se fit un tour
si subtil, et je n' ai jamais pu le concevoir ;
cependant c' est un fait. Le lendemain,
lorsque je pris le chapeau pour le nettoyer,
p250
je le trouvai sans cordon. à cette vue je
devins plus pâle que la mort ; je cherchai
partout : peine inutile ; je reconnus qu' il
y avait dans la galère des filous plus fins
que moi.
Que faire à cela ? Et comment sauver ma
peau des coups qui la menaçaient ? Je crus
qu' il n' y avait point pour moi d' autre parti
à prendre que celui d' implorer la
miséricorde du chevalier. Je m' imaginai qu' au
lieu de me faire éprouver le rude châtiment
qui m' avait été promis, il entrerait
dans ma peine et aurait encore la bonté de
demander grâce pour moi. C' était une
fausse espérance dont je me flattais. Quand
je contai à mon maître le nouveau malheur
qui m' était arrivé, j' eus beau lui parler
d' une manière pathétique et lui représenter
la malignité de mes ennemis, dont
j' assurais que la perte du cordon était
l' ouvrage, il ne fit que me rire au nez.
Monsieur Guzman, me dit-il d' un air moqueur, je
suis persuadé que vous êtes un garçon plein
p251
d' intégrité, quoique vous n' ayez pas tout-à-fait
cette réputation-là dans la galère,
et qu' on m' ait dit que j' étais bien hardi
d' avoir tant de confiance en vous. Encore une
fois, je vous crois un très-honnête homme,
et je suis fâché de vous dire que, si vous ne
retrouvez pas mon cordon, vous serez livré
au sous-comite, qui vous traitera en enfant
de bonne maison ; c' est sur quoi vous
pouvez compter, malgré les assurances
que vous me donnez de votre fidélité.
Telle fut la réponse du chevalier. Le
capitaine, homme des plus violens, arriva
dans ce moment-là. Dès qu' il sut de quoi
il s' agissait, et qu' il vit que je m' obstinais
à nier que j' eusse pris le cordon, il se mit
en fureur, et me fit battre si cruellement,
que je demeurai sur la place à demi-mort.
Le barbare m' aurait sans doute fait ôter la
vie, s' il n' eût pas craint d' être obligé,
comme c' est la coutume en pareil cas, de
me remplacer à ses dépens par un autre
homme, ou de payer la taxe ordinaire d' un
p252
forçat. Pour comble de misère, je fus chassé
de la poupe et envoyé au dernier banc de la
proue : c' est l' endroit de la galère le plus
incommode et où il y a le plus à travailler.
Ajoutez à cela que le comite eut ordre de ne
me point ménager, sous peine de déplaire
à la cour. Je crois bien qu' au fond de son
âme ce bon officier me plaignait ; et, quoiqu' on
lui eût fort recommandé de me
traiter avec une extrême rigueur, il me laissa
en repos pendant plus d' un mois, me
voyant hors d' état de rendre le moindre
service.
Je repris enfin peu à peu mes forces.
Déjà même je commençais à faire sur la
mer où nous étions alors la rude fonction
de rameur, lorsque le ciel, satisfait des
peines que j' avais injustement souffertes,
eut pitié de moi et voulut me tirer de
l' affreuse situation où je me trouvais : c' est ce
que je vais te raconter en peu de mots.
Soto, qui méditait un grand dessein, qu' il
ne pouvait exécuter sans le secours d' un
p253
homme qui fût dans le poste où j' étais,
c' est-à-dire auprès de la poudre, eut envie
de se réconcilier avec moi. Il se servit pour
cet effet de l' entremise d' un turc qui avait
la liberté d' aller d' un bout à l' autre de la
galère. Soto me croyait avec raison fort
irrité contre le capitaine, et ne doutait point
que je n' aimasse autant qu' un autre à me
voir libre. Il me fit prier par le turc
d' oublier le passé et de lui rendre mon amitié,
qu' il confessait avoir justement perdue. Je
témoignai ne demander pas mieux que de
renouer avec lui ; sur quoi le turc me parla
dans ces termes :
" Soto m' a chargé de vous communiquer
le projet qu' il a courageusement formé pour
nous délivrer tous. Quand nous serons
auprès de la côte de Barbarie, où nous allons,
et dont nous ne sommes pas fort éloignés,
nous devons égorger premièrement le
capitaine, ensuite les autres officiers et les
soldats, en criant : liberté ! Liberté ! Les
forçats se soulèveront aussitôt ; nous nous
p254
rendrons maîtres de la galère, et nous
trouverons un asile chez les turcs. Il y a plus
de deux mois, poursuivit-il, que nous nous
préparons à exécuter notre entreprise. Nous
avons des armes cachées ; toutes nos
mesures sont prises, et nous sommes un grand
nombre de gens, tant turcs que chrétiens,
qui avons résolu de nous sauver ou de périr
tous ensemble. On n' exige de vous qu' une
chose : c' est de mettre le feu aux poudres,
si par malheur vous remarquez que nous
ne soyons pas les plus forts. Tel est notre
complot. Après le châtiment inhumain que
le capitaine vous a fait souffrir, nous avons
cru que vous ne refuseriez pas de vous
joindre à nous. "
je répondis au turc qu' on avait eu
raison de présumer qu' il n' y avait rien que je
ne fusse capable de faire pour me venger
du capitaine, et qu' il pouvait assurer de
ma part tous les conjurés que je ferais ce
qu' ils attendaient de moi. J' avais cependant
une autre pensée. Lorsque je vis approcher
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la journée de l' exécution du projet, je dis
un matin à un soldat qui vint par hasard
auprès de moi d' aller dire au capitaine que
j' avais un secret de la dernière conséquence
à lui révéler. Mais, ajoutai-je, dites-lui
qu' il m' envoie chercher tout à l' heure, que
la chose presse, et qu' il y va même de sa
vie. Le capitaine reçut l' avis que je lui
faisais donner comme un artifice dont je me
servais pour regagner ses bonnes grâces et
tâcher de rentrer au service de son neveu ;
et s' il voulut bien m' entendre, ce ne fut que
pour me faire encore maltraiter, si ce que
j' avais à lui dire ne méritait point qu' il
m' écoutât. Il me fit donc appeler, et je lui
découvris tout. Je lui indiquai l' endroit où
étaient les armes, et lui nommai les
principaux auteurs du complot, à la tête
desquels je n' oubliai pas de placer mon bon
ami Soto, à qui je me croyais redevable des
coups de latte qui m' avaient été donnés
avec si peu de justice.
Le capitaine, après avoir ouï mon rapport,
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qu' il ne jugea pas indigne de son
attention, fit mettre sous les armes, fort
prudemment, tous les soldats le long de la
galère. S' étant par ce moyen rendu maître
des conjurés, il commença par faire visiter
les endroits où je lui avais dit que leurs
armes étaient cachées. Il les y trouva ; et, ne
pouvant plus douter de la vérité de la
conjuration, il ordonna qu' on se saisît des
chefs, à qui les tourmens firent tout avouer.
Soto fut mis en quatre quartiers par
quatre galères, aussi-bien qu' un de ses
camarades. On décima les autres, dont deux
furent pendus, et on coupa le nez à tout
le reste. Soto, avant sa mort, confessa
que c' était lui qui avait conseillé de
cacher l' assiette et volé le cordon du
chevalier.
Lorsque les conjurés eurent été punis,
le capitaine fit l' éloge de mon zèle et de ma
fidélité. Il ne pouvait assez admirer le
généreux sentiment qui m' avait fait sacrifier
le plaisir de la vengeance au service du roi.
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Ensuite il me demanda publiquement pardon
de son injustice ; et, m' ayant lui-même
ôté mes fers, il me dit que j' étais libre, et
que je sortirais de la galère aussitôt qu' il
aurait reçu de la cour une réponse à la
lettre qu' il y allait écrire pour en obtenir ma
liberté. Il écrivit effectivement en ma faveur,
et fit signer sa lettre par tous les
officiers, qui furent bien aises de me marquer
par là qu' ils sentaient vivement l' obligation
qu' ils m' avaient. Je rendis mille et mille
grâces au ciel de l' occasion qu' il m' avait
donnée de me tirer de l' état déplorable où
je m' étais réduit par ma mauvaise conduite,
et je lui promis qu' à l' avenir je mènerais
une vie plus raisonnable.
Telles sont, lecteur mon cher ami, les
aventures qui me sont arrivées jusqu' à
présent. S' il m' en arrive d' autres dans la suite,
tu peux compter que je ne manquerai pas
de t' en faire part.
FIN
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