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LETTRES ET ÉCRITS DIVERS
Lettre sur la paresse, écrite l'an 1740.
Oui, mon cher ami, je suis paresseux, et je jouis de ce bien-là, en dépit de la fortune qui n'a pu me l'enlever et qui m'a réduit à très peu de chose sur tout le reste: et ce qui est fort plaisant, ce qui prouve combien la paresse est raisonnable, combien elle est innocente de tous les blâmes dont on la charge, c'est que je n'aurais rien perdu des autres biens si des gens qu'on appelait sages, à force de me gronder, ne m'avaient pas fait cesser un instant d'être paresseux. Je n'avais qu'à rester comme j'étais, m'en tenir à ce que j'avais, et ce que j'avais m'appartiendrait encore: mais ils voulaient, disaient-ils, doubler, tripler, quadrupler mon patrimoine à cause de la commodité du temps, et moitié honte de paraître un sot en ne faisant rien, moitié bêtise d'adolescence et adhérence de petit garçon au conseil de ces gens sensés, dont l'autorité était regardée comme respectable, je les laissai disposer, vendre pour acheter, et ils me menaient comme ils voulaient. Un abbé Maingui surtout, devant Dieu soit son âme, fit taire mon peu d'avidité naturelle, et cet honnête homme, vraiment homme d'honneur, à force de bonté, de soins et d'intérêt pour ce blanc-bec, qu'il appelait le petit garçon de la société, dénatura tant de bribes de mon aveu qu'il ne leur est pas resté miette de nature. Ah! sainte paresse! salutaire indolence! si vous étiez restées mes gouvernantes, je n'aurais pas vraisemblablement écrit tant de néants plus ou moins spirituels, mais j'aurais eu plus de jours heureux que je n'ai eu d'instants supportables. Mon ami, le repos ne vous rend pas plus riche que vous ne l'êtes; mais il ne vous rend pas plus pauvre: avec lui vous conservez ce que vous n'augmentez pas, encore ne sais-je pas si l'augmentation ne vient pas quelquefois récompenser la vertueuse insensibilité pour la fortune.
M. le marquis de ... est arrivé avec Madame. Il est venu ici, je n'y étais pas. Madame a envoyé une carte chez moi pour m'inviter à dîner. J'ai été chez eux, je n'ai pu vous mettre sur le tapis; j'ai promis d'y retourner mardi, vous ferez un article de mon colloque. Le mari part jeudi pour Compiègne; le prince de ... doit le prendre pour voyager avec lui. Je ne lui envie pas sa course, qu'il me céderait pour rien s'il pouvait, à ce que je pense; mais il a l'honneur d'appartenir à un prince, il faut qu'il marche; et moi j'ai la douceur de n'appartenir qu'à moi, et je ne marcherai point.
Rendez mille grâces pour moi à Madame la comtesse de ... de l'obligeante mention qu'elle fait quelquefois de moi. Vous êtes bien mieux chez elle qu'on ne sera à l'armée, et le culte que vous rendez à son bon coeur et à sa belle âme, aux grâces de son caractère et à sa raison, est bien plus noble, bien plus libre, plus consolant que ne l'est le service du plus grand des princes. Dites-lui que je me mets à genoux devant son idée, comme devant une image, l'hommage de mon âme n'a jamais appartenu qu'à ce qui lui ressemble, ni mon estime qu'à ceux qui pensent et sentent comme vous. Bonjour, mon ami, je vous embrasse mille fois; Mlle de ... vous embrasse une.
Lettre sur les ingrats, écrite l'an 1740.
N'en doutez pas, mon cher ami, Dieu récompense toujours les bons coeurs; à la vérité ce n'est pas toujours par ceux que les bons coeurs ont obligé. Il y a des ingrats de qui vous ne tirez rien, mais en revanche il y a des belles âmes qui vous paient pour eux, et qui regardent comme un service tout rendu, la seule envie que vous auriez de leur en rendre; ainsi vous ne perdez rien, ainsi les ingrats sont punis, parce qu'ils vous perdent pendant qu'il vous reste sur eux l'avantage de les connaître et de les laisser honteux du tort qu'ils ont avec vous: car ils ont beau faire, mon ami, leur conscience ne saurait être ingrate, tout s'y retrouve. Elle a des replis, où les reproches que nous méritons se conservent, où nos devoirs se plaignent de n'avoir pas été satisfaits; oui, mon ami, des replis où se sauve la dignité de notre être, et où elle se venge contre nous de lui avoir manqué. Ainsi, mon cher enfant, si vous avez souffert des injustices, tant pis pour les injustes, et tant mieux pour vous que la Providence en dédommage par le caractère de Madame la comtesse de .... Je lai toujours, sur sa physionomie, soupçonnée d'être une de ces âmes dont la noblesse et la vertu servent d'équilibre à la mesure du mal qui se trouve sur la terre, et je ne suis point du tout surpris de tous les motifs que vous avez de vous louer d'elle. Sa physionomie, dont je vous parlais tout à l'heure, m'a dit les qualités de son coeur. Je connais le vôtre, il est digne d'en trouver de bons, et ce sera toujours lui qui paiera ses dettes, et non pas une autre. Remerciez cette dame pour moi, mon cher ami, du ressouvenir dont elle m'honore, et assurez-la de mon respect. Je n'envie pas votre place, mais je voudrais y être et la partager avec vous. J'ai passé quelques jours à la campagne, et je vous réponds dès que j'arrive. Adieu.
Lettre à la comtesse de Vertillac
Je vous reconnais, Madame, à l'intérêt que vous voulez bien prendre pour moi dans cette occurrence-ci, et je me sens à mon tour pénétré d'une véritable reconnaissance; il est bien doux et bien consolant de se voir en quelque chose l'objet du ressouvenir d'un aussi honnête et d'un aussi bon coeur que le vôtre, madame. Je n'en connais point de plus estimable, je l'ai toujours dit, je le dirai toujours, et en vérité il me tarde de le répéter à vous-même. Mme de Tencin n'est plus. La longue habitude de la voir qui m'avait lié à elle n'a pu se rompre sans beaucoup de sensibilité de ma part; il ne me reste plus qu'à faire des voeux pour la durée de la vie des personnes qui vous ressemblent qui sont extrêmement rares, et qui avec autant d'esprit que Mme de Tencin ont une âme digne de l'éternel attachement des plus honnêtes gens. J'ai l'honneur d'être avec respect,
Madame,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
DE MARIVAUX.
A Paris, ce 14e décembre 1749.
P.-S. - Permettez-moi de faire ici mille très humbles compliments à M. le comte de Verteillac, et à M. de Verteillac le fils.
Compliment à M. Le Chancelier
Monseigneur, il y a des respects réservés pour les dignités éminentes, des respects accompagnés d'éclat et de cérémonie, mais qui ne sont souvent qu'extérieurs, qui n'ont pas besoin d'être sentis pour être rendus, et qui par là ne sauraient flatter qu'une âme vaine.
Il y en a de libres, d'indépendants et d'intérieurs qui ne se joignent pas toujours aux premiers, et que nulle loi, nulle police d'Etat ne peut exiger pour aucune dignité, pour aucun rang du monde, qui se refusent à la force même, et que l'estime publique n'a jamais gardé que pour la vertu.
Qu'il est doux, monseigneur, de pouvoir, dans un même instant, les rendre et les unir ensemble! Que l'union de ces deux sortes de respects fait un spectacle touchant! Et voilà l'instant où nous sommes; tel est le spectacle que l'Académie française vous présente, et dont elle jouit actuellement elle-même.
Non seulement c'est au chef de la justice, au premier magistrat du royaume, revêtu de la première dignité de l'Etat, c'est aussi au magistrat éclairé, issu d'un sang illustre qu'il ennoblit encore, c'est à l'ami éprouvé de la justice, c'est à l'homme choisi par son roi pour la protéger, c'est à l'objet de la vénération publique que nous adressons notre hommage.
Compliment à M. Le Garde des Sceaux
Monseigneur, voici le moment de nous livrer à tout l'empressement de nos respects, et à tous les motifs qui nous les inspirent: cependant nous n'en jouirons qu'avec la modération qui vous convient. L'Académie française a résolu de vous plaire, et ce ne serait pas le moyen d'y parvenir, que de céder à l'extrême envie qu'elle a de vous louer. On doit même ce respect à vos pareils de ne jamais les confronter, pour ainsi dire, avec les vérités qui les louent; ils y voient toujours je ne sais quelle image de flatterie qui les rebute, et qui répugne à la noble, à la modeste et fière simplicité de leur âme.
D'ailleurs, quel éloge pourrions-nous faire de vous, qui ne soit déjà fait dans tous les esprits, et que le roi lui-même n'ait confirmé par l'éminente dignité dont il vous honore?
Il ne faut pas le dissimuler, monseigneur; vous êtes aujourd'hui l'objet intéressant des attentions du public; vous éprouverez le sort de ces ministres que l'admiration et l'envie ont loués à leur manière; de ces ministres que leurs lumières supérieures, que leur fermeté pour les intérêts de l'Etat, que leur invariable amour pour l'ordre, et leur zèle ardent pour la grandeur de leur maître, et que leur illustre naissance ont consacrés à l'Histoire.
Il nous sied bien de vous le dire, à nous que regarde principalement le soin de transmettre à la postérité, et la gloire du roi, et les grandes qualités des ministres qui auront illustré son règne, et par conséquent les vôtres.
Voilà, monseigneur, le seul mot d'éloge qui nous échappe, et que vous voudrez bien nous pardonner.
Ceci est mon testament.
Je lègue soixante livres aux pauvres de ma paroisse.
Je désire être enterré avec le moins de dépense et le plus simplement qu'il sera possible.
Je veux et demande qu'on fasse dire cinquante messes basses le jour de mon enterrement.
Je fais et j'institue ma légataire universelle Mademoiselle Angélique Gabrielle Anquetin de la Chapelle Saint-Jean et la nomme mon exécutrice testamentaire.
Je révoque tout testament et codicille que j'ai pu faire avant ce présent testament.
A Paris ce vingt janvier mil sept cent cinquante-huit. Pierre Carlet de Marivaux de l'Académie française.