La vie de Marianne

ou Les aventures de madame la comtesse de ***

 

Première partie

Avertissement

   Comme on pourrait soupçonner cette histoire-ci d'avoir été faite exprès pour amuser le public, je crois devoir avertir que je la tiens moi-même d'un ami qui l'a réellement trouvée, comme il le dit ci-après, et que je n'y ai point d'autre part que d'en avoir retouché quelques endroits trop confus et trop négligés. Ce qui est de vrai, c'est que si c'était une histoire simplement imaginée, il y a toute apparence qu'elle n'aurait pas la forme qu'elle a. Marianne n'y ferait ni de si longues ni de si fréquentes réflexions: il y aurait plus de faits, et moins de morale; en un mot, on se serait conformé au goût général d'à présent, qui, dans un livre de ce genre, n'est pas favorable aux choses un peu réfléchies et raisonnées. On ne veut dans des aventures que les aventures mêmes, et Marianne, en écrivant les siennes, n'a point eu égard à cela. Elle ne s'est refusée aucune des réflexions qui lui sont venues sur les accidents de sa vie; ses réflexions sont quelquefois courtes, quelquefois longues, suivant le goût qu'elle y a pris. Elle écrivait à une amie, qui, apparemment, aimait à penser: et d'ailleurs Marianne était retirée du monde, situation qui rend l'esprit sérieux et philosophe. Enfin, voilà son ouvrage tel qu'il est, à quelque correction de mots près. On en donne la première partie au public, pour voir ce qu'on en dira. Si elle plaît, le reste paraîtra successivement; il est tout prêt.

Avant que de donner cette histoire au public, il faut lui apprendre comment je l'ai trouvée.

Il y a six mois que j'achetai une maison de campagne à quelques lieues de Rennes, qui, depuis trente ans, a passé successivement entre les mains de cinq ou six personnes. J'ai voulu faire changer quelque chose à la disposition du premier appartement, et dans une armoire pratiquée dans l'enfoncement d'un mur, on y a trouvé un manuscrit en plusieurs cahiers contenant l'histoire qu'on va lire, et le tout d'une écriture de femme. On me l'apporta; je le lus avec deux de mes amis qui étaient chez moi, et qui depuis ce jour-là n'ont cessé de me dire qu'il fallait le faire imprimer: je le veux bien, d'autant plus que cette histoire n'intéresse personne. Nous voyons par la date que nous avons trouvée à la fin du manuscrit, qu'il y a quarante ans qu'il est écrit; nous avons changé le nom de deux personnes dont il y est parlé, et qui sont mortes. Ce qui y est dit d'elles est pourtant très indifférent; mais n'importe: il est toujours mieux de supprimer leurs noms.

Voilà tout ce que j'avais à dire: ce petit préambule m'a paru nécessaire, et je l'ai fait du mieux que j'ai pu, car je ne suis point auteur, et jamais on n'imprimera de moi que cette vingtaine de lignes-ci.

Passons maintenant à l'histoire. C'est une femme qui raconte sa vie; nous ne savons qui elle était. C'est la Vie de Marianne; c'est ainsi qu'elle se nomme elle-même au commencement de son histoire; elle prend ensuite le titre de comtesse; elle parle à une de ses amies dont le nom est en blanc, et puis c'est tout.

Quand je vous ai fait le récit de quelques accidents de ma vie, je ne m'attendais pas, ma chère amie, que vous me prieriez de vous la donner toute entière, et d'en faire un livre à imprimer. Il est vrai que l'histoire en est particulière, mais je la gâterai, si je l'écris; car où voulez-vous que je prenne un style?

Il est vrai que dans le monde on m'a trouvé de l'esprit; mais, ma chère, je crois que cet esprit-là n'est bon qu'à être dit, et qu'il ne vaudra rien à être lu.

Nous autres jolies femmes, car j'ai été de ce nombre, personne n'a plus d'esprit que nous, quand nous en avons un peu: les hommes ne savent plus alors la valeur de ce que nous disons; en nous écoutant parler, ils nous regardent, et ce que nous disons profite de ce qu'ils voient.

J'ai vu une jolie femme dont la conversation passait pour un enchantement, personne au monde ne s'exprimait comme elle; c'était la vivacité, c'était la finesse même qui parlait: les connaisseurs n'y pouvaient tenir de plaisir. La petite vérole lui vint, elle en resta extrêmement marquée: quand la pauvre femme reparut, ce n'était plus qu'une babillarde incommode. Voyez combien auparavant elle avait emprunté d'esprit de son visage! Il se pourrait bien faire que le mien m'en eût prêté aussi dans le temps qu'on m'en trouvait beaucoup. Je me souviens de mes yeux de ce temps-là, et je crois qu'ils avaient plus d'esprit que moi.

Combien de fois me suis-je surprise à dire des choses qui auraient eu bien de la peine à passer toutes seules! Sans le jeu d'une physionomie friponne qui les accompagnait, on ne m'aurait pas applaudie comme on faisait, et si une petite vérole était venue réduire cela à ce que cela valait, franchement, je pense que j'y aurais perdu beaucoup.

Il n'y a pas plus d'un mois, par exemple, que vous me parliez encore d'un certain jour (et il y a douze ans que ce jour est passé) où, dans un repas, on se récria tant sur ma vivacité; eh bien! en conscience, je n'étais qu'une étourdie. Croiriez-vous que je l'ai été souvent exprès, pour voir jusqu'où va la duperie des hommes avec nous? Tout me réussissait, et je vous assure que dans la bouche d'une laide, mes folies auraient paru dignes des Petites-Maisons: et peut-être que j'avais besoin d'être aimable dans tout ce que je disais de mieux. Car à cette heure que mes agréments sont passés, je vois qu'on me trouve un esprit assez ordinaire, et cependant je suis plus contente de moi que je ne l'ai jamais été. Mais enfin, puisque vous voulez que j'écrive mon histoire, et que c'est une chose que vous demandez à mon amitié, soyez satisfaite: j'aime encore mieux vous ennuyer que de vous refuser.

Au reste, je parlais tout à l'heure de style, je ne sais pas seulement ce que c'est. Comment fait-on pour en avoir un? Celui que je vois dans les livres, est-ce le bon? Pourquoi donc est-ce qu'il me déplaît tant le plus souvent? Celui de mes lettres vous paraît-il passable? J'écrirai ceci de même.

N'oubliez pas que vous m'avez promis de ne jamais dire qui je suis; je ne veux être connue que de vous.

Il y a quinze ans que je ne savais pas encore si le sang d'où je sortais était noble ou non, si j'étais bâtarde ou légitime. Ce début paraît annoncer un roman: ce n'en est pourtant pas un que je raconte; je dis la vérité comme je l'ai apprise de ceux qui m'ont élevée.

Un carrosse de voiture qui allait à Bordeaux fut, dans la route, attaqué par des voleurs; deux hommes qui étaient dedans voulurent faire résistance, et blessèrent d'abord un de ces voleurs; mais ils furent tués avec trois autres personnes. Il en coûta aussi la vie au cocher et au postillon, et il ne restait plus dans la voiture qu'un chanoine de Sens et moi, qui paraissais n'avoir tout au plus que deux ou trois ans. Le chanoine s'enfuit, pendant que, tombée dans la portière, je faisais des cris épouvantables, à demi étouffée sous le corps d'une femme qui avait été blessée, et qui, malgré cela, voulant se sauver, était retombée dans la portière, où elle mourut sur moi, et m'écrasait.

Les chevaux ne faisaient aucun mouvement, et je restai dans cet état un bon quart d'heure, toujours criant, et sans pouvoir me débarrasser.

Remarquez qu'entre les personnes qui avaient été tuées, il y avait deux femmes: l'une belle et d'environ vingt ans, et l'autre d'environ quarante; la première fort bien mise, et l'autre habillée comme le serait une femme de chambre.

Si l'une des deux était ma mère, il y avait plus d'apparence que c'était la jeune et la mieux mise, parce qu'on prétend que je lui ressemblais un peu, du moins à ce que disaient ceux qui la virent morte, et qui me virent aussi, et que j'étais vêtue d'une manière trop distinguée pour n'être que la fille d'une femme de chambre.

J'oubliais à vous dire qu'un laquais, qui était à un des cavaliers de la voiture, s'enfuit blessé à travers les champs, et alla tomber de faiblesse à l'entrée d'un village voisin, où il mourut sans dire à qui il appartenait: tout ce qu'on put tirer de lui, un moment avant qu'il expirât, c'est que son maître et sa maîtresse venaient d'être tués; mais cela n'apprenait rien.

Pendant que je criais sous le corps de cette femme morte qui était la plus jeune, cinq ou six officiers qui couraient la poste passèrent, et voyant quelques personnes étendues mortes auprès du carrosse qui ne bougeait, entendant un enfant qui criait dedans, s'arrêtèrent à ce terrible spectacle, ou par la curiosité qu'on a souvent pour des choses qui ont une certaine horreur, ou pour voir ce que c'était que cet enfant qui criait, et pour lui donner du secours. Ils regardent dans le carrosse, y voient encore un homme tué, et cette femme morte tombée dans la portière, où ils jugeaient bien par mes cris que j'étais aussi.

Quelqu'un d'entre eux, à ce qu'ils ont dit depuis, voulait qu'ils se retirassent; mais un autre, ému de compassion pour moi, les arrêta, et mettant le premier pied à terre, alla ouvrir la portière où j'étais, et les autres le suivirent. Nouvelle horreur qui les frappe, un côté du visage de cette dame morte était sur le mien, et elle m'avait baignée de son sang. Ils repoussèrent cette dame, et toute sanglante me retirèrent de dessous elle.

Après cela, il s'agissait de savoir ce que l'on ferait de moi, et où l'on me mettrait: ils voient de loin un petit village, où ils concluent qu'il faut me porter, et me donnent à un domestique qui me tenait enveloppée dans un manteau.

Leur dessein était de me remettre entre les mains du curé de ce village, afin qu'il me cherchât quelqu'un qui voulût bien prendre soin de moi; mais ce curé, chez qui tous les habitants les conduisirent, était allé voir un de ses confrères; il n'y avait chez lui que sa soeur, fille très pieuse, à qui je fis tant de pitié, qu'elle voulut bien me garder, en attendant l'aveu de son frère; il y eut même un procès-verbal de fait sur tout ce que je vous ai dit, et qui fut écrit par une espèce de procureur fiscal du lieu.

Chacun de mes conducteurs ensuite donna généreusement pour moi quelque argent, qu'on mit dans une bourse dont on chargea la soeur du curé; après quoi tout le monde s'en alla.

C'est de la soeur de ce curé de qui je tiens tout ce que je viens de vous raconter.

Je suis sûre que vous en frémissez; on ne peut, en entrant dans la vie, éprouver d'infortune plus grande et plus bizarre. Heureusement je n'y étais pas quand elle m'arriva; car ce n'est pas y être que de l'éprouver à l'âge de deux ans.

Je ne vous dirai point ce que devint le carrosse, ni ce qu'on fit des voyageurs tués; cela ne me regarde point.

Quelques-uns des voleurs furent pris trois ou quatre jours après, et, pour comble de malheur, on ne trouva, dans les habits des personnes qu'ils avaient assassinées, rien qui pût apprendre à qui j'appartenais. On eut beau recourir au registre qui est toujours chargé du nom des voyageurs, cela ne servit de rien; on sut bien par là qui ils étaient tous, à l'exception de deux personnes, d'une dame et d'un cavalier, dont le nom assez étranger n'instruisit de rien, et peut-être qu'ils n'avaient pas dit le véritable. On vit seulement qu'ils avaient pris cinq places, trois pour eux et pour une petite fille, et deux autres pour un laquais et une femme de chambre qui avaient été tués aussi.

Par tout cela ma naissance devint impénétrable, et je n'appartins plus qu'à la charité de tout le monde.

L'excès de mon malheur m'attira d'assez grands secours chez le curé où j'étais, et qui consentit, aussi bien que sa soeur, à me garder.

On venait pour me voir de tous les cantons voisins: on voulait savoir quelle physionomie j'avais, elle était devenue un objet de curiosité; on s'imaginait remarquer dans mes traits quelque chose qui sentait mon aventure, on se prenait pour moi d'un goût romanesque. J'étais jolie, j'avais l'air fin; vous ne sauriez croire combien tout cela me servait, combien cela rendait noble et délicat l'attendrissement qu'on sentait pour moi. On n'aurait pas caressé une petite princesse infortunée d'une façon plus digne; c'était presque du respect que la compassion que j'inspirais.

Les dames surtout s'intéressaient pour moi au-delà de ce que je puis vous dire; c'était à qui d'entre elles me ferait le présent le plus joli, me donnerait l'habit le plus galant.

Le curé, qui, quoique curé de village, avait beaucoup d'esprit, et était un homme de très bonne famille, disait souvent depuis que, dans tout ce que ces dames avaient alors fait pour moi, il ne leur avait jamais entendu prononcer le mot de charité; c'est que c'était un mot trop dur, et qui blessait la mignardise des sentiments qu'elles avaient.

Aussi, quand elles parlaient de moi, elles ne disaient point cette petite fille; c'était toujours cette aimable enfant. Etait-il question de mes parents, c'était des étrangers, et sans difficulté de la première condition de leur pays; il n'était pas possible que cela fût autrement, on le savait comme si on l'avait vu: il courait là-dessus un petit raisonnement que chacune d'elles avait grossi de sa pensée et qu'ensuite elles croyaient comme si elles ne l'avaient pas fait elles-mêmes.

Mais tout s'use, et les beaux sentiments comme autre chose. Quand mon aventure ne fut plus si fraîche, elle frappa moins l'imagination. L'habitude de me voir dissipa les fantaisies qui me faisaient tant de bien, elle épuisa le plaisir qu'on avait à m'aimer; ce n'avait été qu'un plaisir de passage, et au bout de six mois, cette aimable enfant ne fut plus qu'une pauvre orpheline, à qui on n'épargna pas alors le mot de charité: on disait que j'en méritais beaucoup. Tous les curés me recommandèrent chez eux, parce que celui chez qui j'étais n'était pas riche. Mais la religion de ces dames ne me fut pas si favorable que me l'avait été leur folie; je n'en tirai pas si bon parti, et j'aurais été fort à plaindre, sans la tendresse que le curé et sa soeur prirent pour moi.

Cette soeur m'éleva comme si j'avais été son enfant. Je vous ai déjà dit que son frère et elle étaient de très bonne famille: on disait qu'ils avaient perdu leur bien par un procès, et que lui, il était venu se réfugier dans cette cure, où elle l'avait suivi, car ils s'aimaient beaucoup.

Ordinairement, qui dit nièce ou soeur de curé de village dit quelque chose de bien grossier et d'approchant d'une paysanne.

Mais cette fille-ci n'était pas de même: c'était une personne pleine de raison et de politesse, qui joignait à cela beaucoup de vertu.

Je me souviens que souvent, en me regardant, les larmes lui coulaient des yeux au ressouvenir de mon aventure, et il est vrai qu'à mon tour je l'aimais comme ma mère. Je vous avouerai aussi que j'avais des grâces et de petites façons qui n'étaient point d'un enfant ordinaire; j'avais de la douceur et de la gaieté, le geste fin, l'esprit vif, avec un visage qui promettait une belle physionomie; et ce qu'il promettait, il l'a tenu.

Je passe tout le temps de mon éducation dans mon bas âge, pendant lequel j'appris à faire je ne sais combien de petites nippes de femme, industrie qui m'a bien servi dans la suite.

J'avais quinze ans, plus ou moins, car on pouvait s'y tromper, quand un parent du curé, qui n'avait que sa soeur et lui pour héritiers, leur fit écrire de Paris qu'il était dangereusement malade, et cet homme, qui leur avait souvent donné de ses nouvelles, les priait de se hâter de venir l'un ou l'autre, s'ils voulaient le voir avant qu'il mourût. Le curé aimait trop son devoir de pasteur pour quitter sa cure, et fit partir sa soeur.

Elle n'avait pas d'abord envie de me mener avec elle; mais, deux jours avant son départ, voyant que je m'attristais beaucoup et que je soupirais: Marianne, me dit-elle, puisque vous craignez tant mon absence, consolez-vous, je veux bien que vous ne me quittiez point, et j'espère que mon frère le voudra bien aussi. Il me vient même actuellement des vues pour vous: j'ai dessein de vous faire entrer chez quelque marchande, car il est temps de songer à devenir quelque chose; nous vous aiderons toujours pendant que nous vivrons, mon frère et moi, sans compter ce que nous pourrons vous laisser après notre mort: mais cela ne suffit pas, nous ne saurions vous laisser beaucoup; le parent que je vais trouver et dont nous sommes héritiers, je ne le crois pas fort riche, et il vous faut choisir un état qui puisse contribuer à vous établir. Je vous dis cela, parce que vous commencez à être raisonnable, ma chère Marianne, et je souhaiterais bien, avant que de mourir, avoir la consolation de vous voir mariée à quelque honnête homme, ou du moins en situation de l'être avantageusement pour vous: il est bien juste que j'aie ce plaisir-là.

Je me jetai entre ses bras après ce discours, je pleurai et elle pleura, car c'était la meilleure personne que j'aie jamais connue; et de mon côté j'avais le coeur bon, comme je l'ai encore.

Le curé entra là-dessus. Qu'est-ce? dit-il à sa soeur, je crois que Marianne pleure. Elle lui dit alors ce dont nous parlions, et le dessein qu'elle avait de me mener à Paris avec elle. Je le veux bien, dit-il; mais si elle y reste, nous ne la verrons donc plus, et cela me fait de la peine, car je l'aime, la pauvre enfant. Nous l'avons élevée, je suis bien vieux, et ce sera peut-être pour toujours que je lui dirai adieu.

Il n'y avait rien de si touchant que cet entretien, comme vous le voyez. Je ne répondis point au curé, mais en revanche, je me mis à sangloter de toute ma force. Cela les attendrit encore davantage, et le bonhomme alors s'approchant de moi: Marianne, me dit-il, vous partirez avec ma soeur, puisque c'est pour votre bien, et que je dois le préférer à tout. Nous vous avons tenu lieu de vos parents que Dieu n'a pas permis que vous connussiez, non plus que personne de votre famille; ainsi, ne faites jamais rien sans nous consulter pendant que nous vivrons; et si ma soeur vous laisse bien placée à Paris, sans quoi il faut que vous reveniez, écrivez-nous dans toutes les occasions où vous aurez besoin de nos conseils; pour nous, nous ne vous manquerons jamais.

Je ne vous rapporterai point tout ce qu'il me dit encore avant que nous partissions: j'abrège, car je m'imagine que toutes ces minuties de mon bas âge vous ennuient: cela n'est pas fort intéressant, et il me tarde d'en venir à d'autres choses; j'en ai beaucoup à dire, et il faut que je vous aime bien pour m'être mise en train de vous faire une histoire qui sera très longue: je vais barbouiller bien du papier; mais je ne veux pas songer à cela, il ne faut pas seulement que ma paresse le sache: avançons toujours.

Nous partîmes donc, la soeur du curé et moi, et nous voilà à Paris; il fallait presque le traverser tout entier pour arriver chez le parent dont j'ai parlé.

Je ne saurais vous dire ce que je sentis en voyant cette grande ville, et son fracas, et son peuple, et ses rues. C'était pour moi l'empire de la lune: je n'étais plus à moi, je ne me ressouvenais plus de rien; j'allais, j'ouvrais les yeux, j'étais étonnée, et voilà tout.

Je me retrouvai pourtant dans la longueur du chemin, et alors je jouis de toute ma surprise: je sentis mes mouvements, je fus charmée de me trouver là, je respirai un air qui réjouit mes esprits. Il y avait une douce sympathie entre mon imagination et les objets que je voyais, et je devinais qu'on pouvait tirer de cette multitude de choses différentes je ne sais combien d'agréments que je ne connaissais pas encore; enfin il me semblait que les plaisirs habitaient au milieu de tout cela. Voyez si ce n'était pas là un vrai instinct de femme, et même un pronostic de toutes les aventures qui devaient m'arriver.

Le destin ne tarda pas à me les annoncer; car dans la vie d'une femme comme moi, il faut bien parler du destin. Le parent que nous allions trouver était mort quand nous arrivâmes: il y avait, dit-on, vingt-quatre heures qu'il était expiré.

Ce n'est pas là tout, c'est qu'on avait mis le scellé chez lui; cet homme avait été dans les affaires, et on prétendait qu'il devait plus qu'il n'avait vaillant.

Je ne vous dirai pas comment on justifiait cela, c'est un détail qui me passe; tout ce que je sais, c'est que nous ne pûmes loger chez lui, que tout était saisi, et qu'après bien des discussions, qui durèrent trois ou quatre mois, on nous fit voir qu'il n'y avait pas le sou à espérer de la succession, et que c'était dommage qu'elle ne fût pas plus grande, parce qu'elle en aurait mieux payé ses dettes.

N'était-ce pas là un beau voyage que nous étions venu faire? Aussi la soeur du curé en prit-elle un si grand chagrin, qu'elle en tomba malade dans l'auberge où nous étions.

Hélas! ce fut à cause de moi qu'elle s'affligea tant: elle avait espéré que cette succession la mettrait en état de me faire du bien; et d'ailleurs ce voyage inutile l'avait épuisé d'argent, ce qu'elle en avait apporté diminuait beaucoup: et son frère, qui n'avait que sa cure, aurait bien de la peine à lui en envoyer encore. Pour comble d'embarras, elle était malade. Quelle pitié!

Je l'entendais soupirer: jamais cette chère fille ne m'aima tant, parce qu'elle me voyait plus à plaindre que jamais; et moi, je la consolais, je lui faisais mille caresses, et elles étaient bien vraies, car j'étais remplie de sentiment: j'avais le coeur plus fin et plus avancé que l'esprit, quoique ce dernier ne le fût déjà pas mal.

Vous jugez bien qu'elle avait informé le curé de toute notre histoire; et comme il y a des temps où les malheurs fondent sur les gens avec furie (car on ne saurait le penser autrement), cet honnête homme, en allant voir ses confrères, avait fait une chute six semaines après notre départ, accident dangereux pour un homme âgé; il n'avait pu se lever depuis, et il ne faisait que languir; et les fâcheuses nouvelles qu'il reçut de sa soeur venant là-dessus, il tomba dans des infirmités qui l'obligèrent de se nommer un successeur, et dont son esprit se ressentit autant que son corps. Il eut cependant le temps de nous envoyer encore quelque argent; après quoi il ne fut plus question de le compter même parmi les vivants.

Je frissonne encore en me ressouvenant de ces choses-là: il faut que la terre soit un séjour bien étranger pour la vertu, car elle ne fait qu'y souffrir.

La guérison de la soeur était presque désespérée, quand nous apprîmes l'état du frère. A la lecture de la lettre qui nous en informait, elle fit un cri, et s'évanouit.

De mon côté, toute en pleurs, j'appelai à son secours, elle revint à elle, et ne versa pas une larme. Je ne lui vis plus, dès ce moment, qu'une résignation courageuse; son coeur devint plus ferme: ce ne fut plus cette amitié toujours inquiète qu'elle avait eue pour moi, ce fut une tendresse vertueuse qui me remit avec confiance entre les mains de celui qui dispose de tout.

Quand son évanouissement fut passé et que nous fûmes seules, elle me dit d'approcher, parce qu'elle avait à me parler. Laissez-moi, ma chère amie, vous dire une partie de son discours: le ressouvenir m'en est encore cher, et ce sont les dernières paroles que j'ai entendues d'elle:

"Marianne, me dit-elle, je n'ai plus de frère; quoiqu'il ne soit pas encore mort, c'est comme s'il ne vivait plus et pour vous et pour moi. Je sens aussi que vous me perdrez bientôt; mais Dieu le veut, cela me console de l'état où je vous laisse, tout triste qu'il est: il a ses vues pour vous qui valent mieux que les miennes. Peut-être languirai-je encore quelque temps, peut-être mourrai-je dans la première faiblesse qui me prendra (elle ne disait que trop vrai). Je n'oserais vous donner l'argent qui me reste; vous êtes trop jeune, et l'on pourrait vous tromper: je veux le remettre entre les mains du religieux qui me vient voir; je le prierai d'en disposer sagement pour vous: il est notre voisin; s'il ne vient pas aujourd'hui, vous irez le chercher demain, afin que je lui parle. Après cette unique précaution qui me reste à prendre pour vous, je n'ai plus qu'une chose à vous dire: c'est d'être toujours sage. Je vous ai élevée dans l'amour de la vertu; si vous gardez votre éducation, tenez, Marianne, vous serez héritière du plus grand trésor qu'on puisse vous laisser: car avec lui, ce sera vous, ce sera votre âme qui sera riche. Il est vrai, mon enfant, que cela n'empêchera pas que vous ne soyez pauvre du côté de la fortune, et que vous n'ayez encore de la peine à vivre; peut-être aussi Dieu récompensera-t-il votre sagesse dès ce monde. Les gens vertueux sont rares, mais ceux qui estiment la vertu ne le sont pas; d'autant plus qu'il y a mille occasions dans la vie où l'on a absolument besoin des personnes qui en ont. Par exemple, on ne veut se marier qu'à une honnête fille: est-elle pauvre? on n'est point déshonoré en l'épousant; n'a-t-elle que des richesses sans vertu? on se déshonore; et les hommes seront toujours dans cet esprit-là, cela est plus fort qu'eux, ma fille; ainsi vous trouverez quelque jour votre place; et d'ailleurs, la vertu est si douce, si consolante dans le coeur de ceux qui en ont! Fussent-ils toujours pauvres, leur indigence dure si peu, la vie est si courte! Les hommes qui se moquent le plus de ce qu'on appelle sagesse traitent pourtant si cavalièrement une femme qui se laisse séduire, ils acquièrent des droits si insolents avec elle, ils la punissent tant de son désordre, ils la sentent si dépourvue contre eux, si désarmée, si dégradée, à cause qu'elle a perdu cette vertu dont ils se moquaient, qu'en vérité, ma fille, ce n'est que faute d'un peu de réflexion qu'on se dérange. Car, en y songeant, qui est-ce qui voudrait cesser d'être pauvre, à condition d'être infâme?" Quelqu'un de la maison, qui entra alors, l'empêcha d'en dire davantage; peut-être êtes-vous curieuse de savoir, ce que je lui répondis. Rien, car je n'en eus pas la force. Son discours et les idées de sa mort m'avaient bouleversé l'esprit: je lui tenais son bras que je baisai mille fois, voilà tout. Mais je ne perdis rien de tout ce qu'elle me dit, et en vérité je vous le rapporte presque mot pour mot, tant j'en fus frappée; aussi avais-je alors quinze ans et demi pour le moins, avec toute l'intelligence qu'il fallait pour entendre cela.

Venons maintenant à l'usage que j'en ai fait. Que de folies je vais bientôt vous dire! Faut-il qu'on ne soit sage que quand il n'y a point de mérite à l'être! Que veut-on dire en parlant de quelqu'un, quand on dit qu'il est en âge de raison? C'est mal parler: cet âge de raison est bien plutôt l'âge de la folie. Quand cette raison nous est venue, nous l'avons comme un bijou d'une grande beauté, que nous regardons souvent, que nous estimons beaucoup, mais que nous ne mettons jamais en oeuvre. Souffrez mes petites réflexions; j'en ferai toujours quelqu'une en passant: mes faiblesses m'ont bien acquis le droit d'en faire. Poursuivons. J'ai été jusqu'ici à la charge d'autrui, et je vais bientôt être à la mienne.

La soeur du curé m'avait dit qu'elle craignait de mourir dans la première faiblesse qui lui prendrait, et elle prophétisait. Je ne voulus point me coucher cette nuit-là; je la veillai. Elle reposa assez tranquillement jusqu'à deux heures après minuit; mais alors je l'entendis se plaindre; je courus à elle, je lui parlai, elle n'était plus en état de me répondre. Elle ne fit que me serrer la main très légèrement, et elle avait le visage d'une personne expirante.

La frayeur alors s'empara de moi, et ce fut une frayeur qui me vint de la certitude de la perdre: je tombai dans l'égarement; je n'ai de ma vie rien senti de si terrible; il me sembla que tout l'univers était un désert où j'allais rester seule. Je connus combien je l'aimais, combien elle m'avait aimée; tout cela se peignit dans mon coeur d'une manière si vive que cette image-là me désolait.

Mon Dieu! combien de douleur peut entrer dans notre âme, jusqu'à quel degré peut-on être sensible! Je vous avouerai que l'épreuve que j'ai fait de cette douleur dont nous sommes capables est une des choses qui m'a le plus épouvantée dans ma vie, quand j'y ai songé; je lui dois même le goût de retraite où je suis à présent.

Je ne sais point philosopher, et je ne m'en soucie guère, car je crois que cela n'apprend rien qu'à discourir; les gens que j'ai entendu raisonner là-dessus ont bien de l'esprit assurément; mais je crois que sur certaine matière ils ressemblent à ces nouvellistes qui font des nouvelles quand ils n'en ont points, ou qui corrigent celles qu'ils reçoivent quand elles ne leur plaisent pas. Je pense, pour moi, qu'il n'y a que le sentiment qui nous puisse donner des nouvelles un peu sûres de nous, et qu'il ne faut pas trop se fier à celles que notre esprit veut faire à sa guise, car je le crois un grand visionnaire.

Mais reprenons vite mon récit; je suis toute honteuse du raisonnement que je viens de faire, et j'étais toute glorieuse en le faisant: vous verrez que j'y prendrai goût; car dans tout il n'y a, dit-on, que le premier pas qui coûte. Eh! pourquoi n'y reviendrais-je pas? Est-ce à cause que je ne suis qu'une femme, et que je ne sais rien? Le bon sens est de tout sexe; je ne veux instruire personne; j'ai cinquante ans passés; et un honnête homme très savant me disait l'autre jour que, quoique je ne susse rien, je n'étais pas plus ignorante que ceux qui en savaient plus que moi. Oui, c'est un savant du premier ordre qui a parlé comme cela; car ces hommes, tout fiers qu'ils sont de leur science, ils ont quelquefois des moments où la vérité leur échappe d'abondance de coeur, et où ils se sentent si las de leur présomption, qu'ils la quittent pour respirer en francs ignorants comme ils sont: cela les soulage, et moi, de mon côté, j'avais besoin de dire un peu ce que je pensais d'eux.

Je fus donc frappée d'une douleur mortelle en voyant que cette vertueuse fille; à qui je devais tant, se mourait; elle avait eu beau me parler de sa mort, je n'avais point imaginé que sa maladie la conduisît jusque-là.

Mes gémissements firent retentir la maison, ils réveillèrent tout le monde; l'hôte et l'hôtesse, se doutant de la vérité, se levèrent et vinrent frapper à la porte de notre chambre; je l'ouvris sans savoir que je l'ouvrais: ils me parlèrent, et je faisais des cris pour toute réponse; ils furent bientôt instruits de la cause de ma désolation, et voulurent secourir cette fille expirante, et peut-être déjà expirée, car elle n'avait plus de mouvement; mais une demi-heure après, on vit qu'elle était morte. Les domestiques arrivèrent, il se fit un fracas pendant lequel je perdis connaissance, et on me porta dans une chambre voisine sans que je le sentisse. De l'état où je fus ensuite, je n'en parlerai point, vous le devinez bien; et moi-même ce récit-là m'attriste encore.

Enfin me voilà seule, et sans autre guide qu'une expérience de quinze ans et demi, plus ou moins. Comme la défunte m'avait fait passer pour sa nièce, et que j'avais l'air raisonnable, on me rendit compte de tout ce qu'on disait lui avoir trouvé, et qui ne valait pas la peine qu'on y fît plus de cérémonie; quand même on m'aurait remis tout ce qu'il y avait. Mais une partie du linge fut volé avec d'autres bagatelles; et de près de quatre cents livres que je savais qui lui restaient, on en prit bien la moitié, je pense; je m'en plaignis, mais si faiblement que je n'insistai point. Dans l'affliction où j'étais, je n'avais plus rien à coeur. Comme je ne voyais plus personne qui prît part à moi ni à ma vie, je n'y en prenais plus moi-même; et cette manière de penser me mettait dans un état qui ressemblait à de la tranquillité: mais qu'on est à plaindre avec cette tranquillité-là! on est plus digne de pitié que dans le désespoir le plus emporté.

Tout le monde de la maison paraissait s'intéresser beaucoup à moi, surtout l'hôte et sa femme, qui venaient tendrement me consoler d'un malheur dont ils avaient fait leur profit; et tout est plein de pareilles gens dans la vie: en général, personne ne marque tant de zèle pour adoucir vos peines, que les fourbes qui les ont causées et qui y gagnent. Je laissai vendre des habits dont on me donna ce qu'on voulut, et il y avait déjà quinze jours que ma chère tante, comme on l'appelait, et je dirais volontiers ma chère mère, ou plutôt mon unique amie, car il n'y a point de qualité qui ne le cède à celle-là, ni de coeur plus tendre, plus infaillible que le coeur inspiré par la véritable amitié; il y avait donc déjà quinze jours que cette amie était morte, et je les avais passés dans cette auberge sans savoir ce que je deviendrais, ni sans m'en mettre en peine, quand ce religieux, dont j'ai déjà parlé, qui venait souvent voir la défunte, et qui avait été malade aussi, vint encore pour savoir de ses nouvelles. Il apprit sa mort avec chagrin; et comme il était le seul qui sût le secret de ma naissance, que la défunte avait trouvé à propos de l'en instruire, et que je savais qu'il en était instruit, je le vis arriver avec plaisir.

Il fut extrêmement sensible à mon malheur, et au peu de souci que j'avais de moi dans ma consternation; il me parla là-dessus d'une manière très touchante, me fit envisager les dangers que je courais en restant dans cette maison seule et sans être réclamée de qui que ce soit au monde: et effectivement c'était une situation qui m'exposait d'autant plus que j'étais d'une figure très aimable, et à cet âge où les grâces sont si charmantes, parce qu'elles sont ingénues et toutes fraîches écloses.

Son discours fit son effet: j'ouvris les yeux sur mon état, et je pris de l'inquiétude de ce que je deviendrais; cette inquiétude me jeta encore mille fantômes dans l'esprit. Où irai-je, lui disais-je en fondant en larmes; je n'ai personne sur la terre qui me connaisse; je ne suis la fille ni la parente de qui que ce soit! A qui demanderai-je du secours? Qui est-ce qui est obligé de m'en donner? Que ferai-je en sortant d'ici? L'argent que j'ai ne me durera pas longtemps, on peut me le prendre, et voilà la première fois que j'en ai et que j'en dépense.

Ce bon religieux ne savait que me répondre; je crus même voir à la fin que je lui étais à charge, parce que je le conjurais de me conduire; et, ces bonnes gens, quand ils vous ont parlé, qu'ils vous ont exhorté, ils ont fait pour vous tout ce qu'ils peuvent faire.

De retourner à mon village, c'était une folie, je n'y avais plus d'asile; je n'y retrouverais qu'un vieillard tombé dans l'imbécillité, qui avait tout vendu pour nous envoyer le dernier argent que nous avions reçu, et qui achevait de mourir sous la tutelle d'un successeur que je ne connaissais pas, à qui j'étais inconnue, ou pour le moins indifférente. Il n'y avait donc nulle ressource de ce côté-là, et en vérité la tête m'en tournait de frayeur.

Enfin, ce religieux, à force de chercher et d'imaginer, pensa à un homme de considération, charitable et pieux, qui s'était, disait-il, dévoué aux bonnes oeuvres, et à qui il promit de me recommander dès le lendemain. Mais je n'entendais plus raison, il n'y avait point de lendemain à me promettre, je ne pouvais supporter d'attendre jusque-là; je pleurais, je me désolais: il voulait sortir, je le retenais, je me jetais à ses genoux. Point de lendemain, lui disais-je, tirez-moi d'ici tout à l'heure, ou bien vous allez me jeter au désespoir. Que voulez-vous que je fasse ici? On m'y a déjà pris une partie de ce que j'avais; peut-être cette nuit me prendra-t-on le reste: on peut m'enlever, je crains pour ma vie, je crains pour tout, et assurément, je n'y resterai point, je mourrai plutôt, je fuirai, et vous en serez fâché.

Ce religieux alors, qui était dans un embarras cruel, et qui ne pouvait se débarrasser de moi, s'arrêta, se mit à rêver un moment, ensuite prit une plume et du papier, et écrivit un billet à la personne dont il m'avait parlé. Il me le lut; le billet était pressant; il la conjurait, par toute sa religion, de venir où nous étions. Dieu vous y réserve, lui disait-il, l'action de charité la plus précieuse à ses yeux, et la plus méritoire que vous ayez jamais faite; et pour l'exciter encore davantage, il lui marquait mon sexe, mon âge et ma figure, et tout ce qui pouvait en arriver, ou par ma faiblesse, ou par la corruption des autres.

Le billet écrit, je le fis porter à son adresse, et en attendant la réponse, je gardais ce religieux à vue, car j'avais résolu de ne point coucher cette nuit-là dans la maison. Je ne saurais pourtant vous dire précisément quel était l'objet de ma peur, et voilà pourquoi elle était si vive: tout ce que je sais, c'est que je me représentais la physionomie de mon hôte, que je n'avais jamais trop remarquée jusque-là; et dans cette physionomie alors, j'y trouvais des choses terribles; celle de sa femme me paraissait sombre, ténébreuse; les domestiques avaient la mine de ne valoir rien. Enfin tous ces visages-là me faisaient frémir, je n'y pouvais tenir; je voyais des épées, des poignards, des assassinats, des vols, des insultes; mon sang se glaçait aux périls que je me figurais: car quand une fois l'imagination est en train, malheur à l'esprit qu'elle gouverne.

J'entretenais le religieux de mes idées noires, quand celui qui avait fait notre message nous vint dire que le carrosse de l'honnête homme en question nous attendait en bas, et qu'il n'avait pu ni écrire ni venir lui-même, parce qu'il était en affaire quand il avait reçu le billet. Sur-le-champ je fis mon paquet; on aurait dit qu'on me rachetait la vie; je fis appeler cet hôte et cette hôtesse si effrayants; et il est vrai qu'ils n'avaient pas trop bonne mine, et que l'imagination n'avait pas grand ouvrage à faire pour les rendre désagréables. Ce qui est de sûr, c'est que j'ai toujours retenu leurs visages; je les vois encore, je les peindrais, et dans le cours de ma vie, j'ai connu quelques honnêtes gens que je ne pouvais souffrir, à cause que leur physionomie avait quelque air de ces visages-là.

Je montai donc dans le carrosse avec ce religieux, et nous arrivons chez la personne en question. C'était un homme de cinquante à soixante ans, encore assez bien fait, fort riche, d'un visage doux et sérieux, où l'on voyait un air de mortification qui empêchait qu'on ne remarquât tout son embonpoint.

Il nous reçut bonnement et sans façon, et sans autre compliment que d'embrasser d'abord le religieux; il jeta un coup d'oeil sur moi et puis nous fit asseoir.

Le coeur me battait, j'était honteuse, embarrassée; je n'osais lever les yeux; mon petit amour-propre était étonné, et ne savait où il en était. Voyons, de quoi s'agit-il? dit alors notre homme pour entamer la conversation, et en prenant la main du religieux, qu'il serra avec componction dans la sienne. Là-dessus le religieux lui conta mon histoire. Voilà, répondit-il, une aventure bien particulière et une situation bien triste! Vous pensiez juste, mon père, quand vous m'avez écrit qu'on ne pouvait faire une meilleure action que de rendre service à mademoiselle. Je le crois de même, elle a plus besoin de secours qu'un autre par mille raisons, et je vous suis obligé de vous être adressé à moi pour cela; je bénis le moment où vous avez été inspiré de m'avertir, car je suis pénétré de ce que je viens d'entendre; allons, examinons un peu de quelle façon nous nous y prendrons. Quel âge avez-vous, ma chère enfant? ajouta-t-il en me parlant avec une charité cordiale. A cette question je me mis à soupirer sans pouvoir répondre. Ne vous affligez pas, me dit-il, prenez courage, je ne demande qu'à vous être utile; et d'ailleurs Dieu est le maître, il faut le louer de tout ce qu'il fait: dites-moi donc, quel âge avez-vous à peu près? Quinze ans et demi, repris-je, et peut-être plus. Effectivement, dit-il en se retournant du côté du père, à la voir on lui en donnerait davantage; mais, sur sa physionomie, j'augure bien de son coeur et du caractère de son esprit: on est même porté à croire qu'elle a de la naissance; en vérité, son malheur est bien grand! Que les desseins de Dieu sont impénétrables!

Mais revenons au plus pressé, ajouta-t-il après s'être ainsi prosterné en esprit devant les desseins de Dieu: comme vous n'avez nulle fortune dans ce monde, il faut voir à quoi vous vous destinez: la demoiselle qui est morte n'avait-elle rien résolu pour vous? Elle avait, lui dis-je, intention de me mettre chez une marchande. Fort bien, reprit-il, j'approuve ses vues; sont-elles de votre goût? Parlez franchement, il y a plusieurs choses qui peuvent vous convenir; j'ai, par exemple, une belle-soeur qui est une personne très raisonnable, fort à son aise, et qui vient de perdre une demoiselle qui était à son service, qu'elle aimait beaucoup, et à qui elle aurait fait du bien dans la suite; si vous vouliez tenir sa place, je suis persuadé qu'elle vous prendrait avec plaisir.

Cette proposition me fit rougir. Hélas! monsieur, lui dis-je, quoique je n'aie rien, et que je ne sache à qui je suis, il me semble que j'aimerais mieux mourir que d'être chez quelqu'un en qualité de domestique; et si j'avais mon père et ma mère, il y a toute apparence que j'en aurais moi-même, au lieu d'en servir à personne.

Je lui répondis cela d'une manière fort triste; après quoi, versant quelques larmes: Puisque je suis obligée de travailler pour vivre, ajoutai-je en sanglotant, je préfère le plus petit métier qu'il y ait, et le plus pénible, pourvu que je sois libre, à l'état dont vous me parlez, quand j'y devrais faire ma fortune. Eh! mon enfant, me dit-il, tranquillisez-vous; je vous loue de penser comme cela, c'est une marque que vous avez du coeur, et cette fierté-là est permise. Il ne faut pas la pousser trop loin, elle ne serait plus raisonnable: quelque conjecture avantageuse qu'on puisse faire de votre naissance, cela ne vous donne aucun état, et vous devez vous régler là-dessus: mais enfin nous suivrons les vues de cette amie que vous avez perdue; il en coûtera davantage, c'est une pension qu'il faudra payer; mais n'importe, dès aujourd'hui vous serez placée: je vais vous mener chez ma marchande de linge, et vous y serez la bienvenue; êtes-vous contente? Oui monsieur, lui dis-je, et jamais je n'oublierai vos bontés. Profitez-en, mademoiselle, dit alors le religieux qui nous avait jusque-là laissé faire tout notre dialogue, et comportez-vous: d'une manière qui récompense monsieur des soins où sa piété l'engage pour vous. Je crains bien, reprit alors notre homme d'un ton dévot et scrupuleux, je crains bien de n'avoir point de mérite à la secourir, car je suis trop sensible à son infortune.

Alors il se leva et dit: Ne perdons point de temps, il se fait tard, allons chez la marchande dont je vous ai parlé, mademoiselle; pour vous, mon père, vous pouvez à présent vous retirer, je vous rendrai bon compte du dépôt que vous me confiez. Là-dessus, le religieux nous quitta, je le remerciai de ses peines en bégayant, car j'étais toute troublée, et nous voilà en chemin dans le carrosse de mon bienfaiteur.

Je voudrais bien pouvoir vous dire tout ce qui se passait dans mon esprit, et comment je sortis de cette conversation que je venais d'essuyer, et dont je ne vous ai dit que la moindre partie, car il y eut bien d'autres discours très mortifiants pour moi. Et il est bon de vous dire que, toute jeune que j'étais, j'avais l'âme un peu fière; on m'avait élevée avec douceur, et même avec des égards, et j'étais bien étourdie d'un entretien de cette espèce. Les bienfaits des hommes sont accompagnés d'une maladresse si humiliante pour les personnes qui les reçoivent! Imaginez-vous qu'on avait épluché ma misère pendant une heure, qu'il n'avait été question que de la compassion que j'inspirais, du grand mérite qu'il y aurait à me faire du bien et puis c'était la religion qui voulait qu'on prit soin de moi ensuite venait un faste de réflexions charitables, une enflure de sentiments dévots. Jamais la charité n'étala ses tristes devoirs avec tant d'appareil; j'avais le coeur noyé dans la honte; et puisque j'y suis, je vous dirai que c'est quelque chose de bien cruel que d'être abandonné au secours de certaines gens: car qu'est-ce qu'une charité qui n'a point de pudeur avec le misérable, et qui, avant que de le soulager, commence par écraser son amour-propre? La belle chose qu'une vertu qui fait le désespoir de celui sur qui elle tombe! Est-ce qu'on est charitable à cause qu'on fait des oeuvres de charité? Il s'en faut bien; quand vous venez vous appesantir sur le détail de mes maux, dirais-je à ces gens-là, quand vous venez me confronter avec toute ma misère, et que le cérémonial de vos questions, ou plutôt de l'interrogatoire dont vous m'accablez, marche devant les secours que vous me donnez, voilà ce que vous appelez faire une oeuvre de charité; et moi je dis que c'est une oeuvre brutale et haïssable, oeuvre de métier et non de sentiment.

J'ai fini; que ceux qui ont besoin de leçons là-dessus profitent de celle que je leur donne; elle vient de bonne part, car je leur parle d'après mon expérience.

Je me suis laissée dans le carrosse avec mon homme pour aller chez la marchande: je me souviens qu'il me questionnait beaucoup dans le chemin, et que je lui répondais d'un ton bas et douloureux; je n'osais me remuer, je ne tenais presque point de place, et j'avais le coeur mort.

Cependant, malgré l'anéantissement où je me sentais, j'étais étonnée des choses dont il m'entretenait; je trouvais sa conversation singulière; il me semblait que mon homme se mitigeait, qu'il était plus flatteur que zélé, plus généreux que charitable; il me paraissait tout changé.

Je vous trouve bien gênée avec moi, me disait-il; je ne veux point vous voir dans cette contrainte-là, ma chère fille: vous me haïriez bientôt, quoique je ne vous veuille que du bien. Notre conversation avec ce religieux vous a rendue triste: le zèle de ces gens-là n'est pas consolant; il est dur, et il faut faire comme eux. Mais moi, j'ai naturellement le coeur bon; ainsi, vous pouvez me regarder comme votre ami, comme un homme qui s'intéresse à vous de tout son coeur, et qui veut avoir votre confiance, entendez-vous? Je me retiens le privilège de vous donner quelques conseils, mais je ne prétends pas qu'ils vous effarouchent. Je vous dirai, par exemple, que vous êtes jeune et jolie, et que ces deux belles qualités vont vous exposer aux poursuites du premier étourdi qui vous verra, et que vous feriez mal de l'écouter, parce que cela ne vous mènerait à rien et ne mérite pas votre attention; c'est à votre fortune à qui il faut que vous la donniez, et à tout ce qui pourra l'avancer. Je sais bien qu'à votre âge on est charmée de plaire, et vous plairez même sans y tâcher, j'en suis sûr; mais du moins ne vous souciez point trop de plaire à tout le monde, surtout à mille petits soupirants que vous ne devez pas regarder dans la situation où vous êtes. Ce que je vous dis là n'est point d'une sévérité outrée, continua-t-il d'un air aisé en me prenant la main, que j'avais belle. Non, monsieur, lui dis-je. Et puis, voyant que j'étais sans gants: Je veux vous en acheter, me dit-il; cela conserve les mains, et quand on les a belles, il faut y prendre garde.

Là-dessus il fait arrêter le carrosse, et m'en prit plusieurs paires que j'essayai toutes avec le secours qu'il me prêtait, car il voulut m'aider; et moi, je le laissais faire en rougissant de mon obéissance; et je rougissais sans savoir pourquoi, seulement par un instinct qui me mettait en peine de ce que cela pouvait signifier.

Toutes ces petites particularités, au reste, je vous les dis parce qu'elles ne sont pas si bagatelles qu'elles le paraissent.

Nous arrivâmes enfin chez la marchande, qui me parut une femme assez bien faite, et qui me reçut aux conditions dont ils convinrent pour ma pension. Il me semble qu'il lui parla longtemps à part; mais je n'imaginai rien là-dessus, et il s'en alla en disant qu'il nous reviendrait voir dans quelques jours, et en me recommandant extrêmement à la marchande, qui, après qu'il fut parti, me fit voir une petite chambre où je mis mes hardes, et où je devais coucher avec une compagne.

Cette marchande, il faut que je vous la nomme pour la facilité de l'histoire. Elle s'appelait Mme Dutour; c'était une veuve qui, je pense, n'avait pas plus de trente ans; une grosse réjouie qui, à vue d'oeil, paraissait la meilleure femme du monde; aussi l'était-elle. Son domestique était composé d'un petit garçon de six ou sept ans qui était son fils, d'une servante, et d'une nommée Mlle Toinon, sa fille de boutique

Quand je serais tombée des nues, je n'aurais pas été plus étourdie que je l'étais; les personnes qui ont du sentiment sont bien plus abattues que d'autres dans de certaines occasions, parce que tout ce qui leur arrive les pénètre; il y a une tristesse stupide qui les prend, et qui me prit: Mme Dutour fit de son mieux pour me tirer de cet état-là.

Allons, mademoiselle Marianne, me disait-elle (car elle avait demandé mon nom), vous êtes avec de bonnes gens, ne vous chagrinez point, j'aime qu'on soit gaie; qu'avez-vous qui vous fâche? Est-ce que vous vous déplaisez ici? Moi, dès que je vous ai vue, j'ai pris de l'amitié pour vous; tenez, voilà Toinon qui est une bonne enfant, faites connaissance ensemble. Et c'était en soupant qu'elle me tenait ce discours, à quoi je ne répondais que par une inclination de tête et avec une physionomie dont la douceur remerciait sans que je parlasse. Quelquefois, je m'encourageais jusqu'à dire: Vous avez bien de la bonté; mais, en vérité, j'étais déplacée, et je n'étais pas faite pour être là.

je sentais, dans la franchise de cette femme-là, quelque chose de grossier qui me rebutait.

Je n'avais pourtant encore vécu qu'avec mon curé et sa soeur, et ce n'était pas des gens du monde, il s'en fallait bien; mais je ne leur avais vu que des manières simples et non pas grossières: leurs discours étaient unis et sensés; d'honnêtes gens vivants médiocrement pouvaient parler comme ils parlaient, et je n'aurais rien imaginé de mieux, si je n'avais jamais vu autre chose: au lieu qu'avec ces gens-ci, je n'étais pas contente, je leur trouvais un jargon, un ton brusque qui blessait ma délicatesse. Je me disais déjà que dans le monde, il fallait qu'il y eût quelque chose qui valait mieux que cela; je soupirais après, j'étais triste d'être privée de ce mieux que je ne connaissais pas. Dites-moi d'où cela venait? Où est-ce que j'avais pris mes délicatesses? Etaient-elles dans mon sang? cela se pourrait bien; venaient-elles du séjour que j'avais fait à Paris? cela se pourrait encore: il y a des âmes perçantes à qui il n'en faut pas beaucoup montrer pour les instruire, et qui, sur le peu qu'elles voient, soupçonnent tout d'un coup tout ce qu'elles pourraient voir.

La mienne avait le sentiment bien subtil, je vous assure, surtout dans les choses de sa vocation, comme était le monde. Je ne connaissais personne à Paris, je n'en avais vu que les rues, mais dans ces rues il y avait des personnes de toutes espèces, il y avait des carrosses, et dans ces carrosses un monde qui m'était très nouveau, mais point étranger. Et sans doute, il y avait en moi un goût naturel qui n'attendait que ces objets-là pour s'y prendre, de sorte que, quand je les voyais, c'était comme si j'avais rencontré ce que je cherchais.

Vous jugez bien qu'avec ces dispositions, Mme Dutour ne me convenait point, non plus que Mlle Toinon, qui était une grande fille qui se redressait toujours, et qui maniait sa toile avec tout le jugement et toute la décence possible; elle y était toute entière, et son esprit ne passait pas son aune.

Pour moi, j'étais si gauche à ce métier-là, que je l'impatientais à tout moment. Il fallait voir de quel air elle me reprenait, avec quelle fierté de savoir elle corrigeait ma maladresse: et ce qui est plaisant, c'est que l'effet ordinaire de ces corrections, c'était de me rendre encore plus maladroite, parce que j'en devenais plus dégoûtée.

Nous couchions dans la même chambre, comme je vous l'ai déjà dit, et là elle me donnait des leçons pour parvenir, disait-elle; ensuite, elle me contait l'état de ses parents, leurs facultés, leur caractère, ce qu'ils lui avaient donné pour ses dernières étrennes. Après venait un amant qu'elle avait, qui était un beau garçon fait au tour; et puis nous irions nous promener ensemble; et moi, sans en avoir d'envie, je lui répondais que je le voulais bien. Les inclinations de Mme Dutour n'étaient pas oubliées: son amant l'aurait déjà épousée; mais il n'était pas assez riche, et en attendant, il la voyait toujours, venait souvent manger chez elle, et elle lui faisait un peu trop bonne chère. C'est pour vous divertir que je vous conte cela; passez-le, si cela vous ennuie.

M. de Climal (c'était ainsi que s'appelait celui qui m'avait mis chez Mme Dutour) revint trois ou quatre jours après m'avoir laissée là. J'étais alors dans notre chambre avec Mlle Toinon, qui me montrait ses belles hardes, et qui sortit, par savoir-vivre, dès qu'il fut entré.

Eh bien! mademoiselle, comment vous trouvez-vous ici? me dit-il. Mais, monsieur, répondis-je, j'espère que je m'y ferai. J'aurais, répondit-il, grande envie que vous fussiez contente, car je vous aime de tout mon coeur, vous m'avez plu tout d'un coup, et je vous en donnerai toutes les preuves que je pourrai. Pauvre enfant! que j'aurai de plaisir à vous rendre service! Mais je veux que vous ayez de l'amitié pour moi. Il faudrait que je fusse bien ingrate pour en manquer, lui répondis-je. Non, non, reprit-il, ce ne sera point par ingratitude que vous ne m'aimerez point; c'est que vous n'aurez pas avec moi une certaine liberté que je veux que vous ayez. Je sais trop le respect que je vous dois, lui dis-je. Il n'est pas sûr que vous m'en deviez, dit-il, puisque nous ne savons pas qui vous êtes; mais, Marianne, ajouta-t-il, en me prenant la main qu'il serrait imperceptiblement, ne seriez-vous pas un peu plus familière avec un ami qui vous voudrait autant de bien que je vous en veux? Voilà ce que je demande: vous lui diriez vos sentiments, vos goûts; vous aimeriez à le voir. Pourquoi ne feriez-vous pas de même avec moi? Oh! que j'y veux mettre ordre absolument, ou nous aurons querelle ensemble. A propos, j'oubliais à vous donner de l'argent. Et en disant cela, il me mit quelques louis d'or dans la main. Je les refusai d'abord, et lui dis qu'il me restait quelque argent de la défunte; mais, malgré cela, il me força de les prendre. Je les pris donc avec honte, car cela m'humiliait; mais je n'avais pas de fierté à écouter là-dessus avec un homme qui s'était chargé de moi, pauvre orpheline, et qui paraissait vouloir me tenir lieu de père.

Je fis une révérence assez sérieuse en recevant ce qu'il me donnait. Eh! me dit-il, ma chère Marianne, laissons là les révérences, et montrez-moi que vous êtes contente. Combien m'allez-vous saluer de fois pour un habit que je vais vous acheter? voyons. Je ne fis pas, ce me semble, une grande attention à l'habit qu'il me promettait, mais il dit cela d'un air si bon et si badin, qu'il me gagna le coeur, je vous l'avoue. Mes répugnances me quittèrent, un vif sentiment de reconnaissance en prit la place; et je me jetai sur son bras que j'embrassai de fort bonne grâce et presque en pleurant de. sensibilité.

Il fut charmé de mon mouvement, et me prit la main, qu'il baisa d'une manière fort tendre; façon de faire qui, au milieu de mon petit transport, me parut encore singulière, mais toujours de cette singularité qui m'étonnait sans rien m'apprendre, et que je penchais à regarder comme des expressions un peu extraordinaires de son bon coeur.

Quoi qu'il en soit, la conversation, de ma part, devint dès ce moment-là plus aisée, mon aisance me donna des grâces qu'il ne me connaissait pas encore; il s'arrêtait de temps en temps à me considérer avec une tendresse dont je remarquais toujours l'excès, sans y entendre plus de finesse.

Il n'y avait pas moyen; non plus, qu'alors j'en pénétrasse davantage; mon imagination avait fait son plan sur cet homme-là, et quoique je le visse enchanté de moi, rien n'empêchait que ma jeunesse, ma situation, mon esprit et mes grâces ne lui eussent donné pour moi une affection très innocente. On peut se prendre d'une tendre amitié pour les personnes de mon âge dont on veut avoir soin; on se plaît à leur voir du mérite, parce que nos bienfaits nous en feront plus d'honneur; enfin on aime ordinairement à voir l'objet de sa générosité; et tous les motifs de simple tendresse qu'un bienfaiteur peut avoir dans ce cas-là, une fille de plus de quinze ans et demi, quoiqu'elle n'ait rien vu, les sent et les devine confusément; elle n'en est non plus surprise que de voir l'amour de son père et de sa mère pour elle; et voilà comment j'étais: je l'aurais plutôt pris pour un original dans ses façons que pour ce qu'il était. Il avait beau reprendre ma main, l'approcher de sa bouche en badinant, je n'admirais là-dedans que la rapidité de son inclination pour moi, et cela me touchait plus que tous ses bienfaits; car, à l'âge où j'étais, quand on n'a point encore souffert, on ne sait point trop l'avantage qu'il y a d'être dépourvue de tout.

Peut-être devrais-je passer tout ce que je vous dis là; mais je vais comme je puis, je n'ai garde de songer que je vous fais un livre, cela me jetterait dans un travail d'esprit dont je ne sortirais pas; je m'imagine que je vous parle, et tout passe dans la conversation. Continuons-la donc.

Dans ce temps, on se coiffait en cheveux, et jamais créature ne les a eus plus beaux que moi; cinquante ans que j'ai n'en ont fait que diminuer la quantité, sans en avoir changé la couleur, qui est encore du plus clair châtain.

M. de Climal les regardait, les touchait avec passion; mais cette passion, je la regardais comme un pur badinage. Marianne, me disait-il quelquefois, vous n'êtes point si à plaindre: de si beaux cheveux et ce visage-là ne vous laisseront manquer de rien. Ils ne me rendront ni mon père ni ma mère, lui répondis-je. Ils vous feront aimer de tout le monde, me dit-il; et pour moi, je ne leur refuserai jamais rien. Oh! pour cela, monsieur, lui dis-je, je compte sur vous et sur votre bon coeur. Sur mon bon coeur? reprit-il en riant; eh! vous parlez donc de coeur, chère enfant, et le vôtre, si je vous le demandais, me le donneriez-vous? Hélas! vous le méritez bien, lui dis-je naïvement.

A peine lui eus-je répondu cela, que je vis dans ses yeux quelque chose de si ardent, que ce fut un coup de lumière pour moi; sur-le-champ je me dis en moi-même: Il se pourrait bien faire que cet homme-là m'aimât comme un amant aime une maîtresse; car enfin, j'en avais vu, des amants, dans mon village, j'avais entendu parler d'amour, j'avais même déjà lu quelques romans à la dérobée; et tout cela, joint aux leçons que la nature nous donne, m'avait du moins fait sentir qu'un amant était bien différent d'un ami; et sur cette différence, que j'avais comprise à ma manière, tout d'un coup les regards de M. de Climal me parurent d'une espèce suspecte.

Cependant, je ne regardai pas l'idée qui m'en vint sur-le-champ comme une chose encore bien sûre; mais je devais bientôt en avoir le coeur net; et je commençai toujours, en attendant, par être un peu plus forte et plus à mon aise avec lui. Mes soupçons me défirent presque tout à fait de cette timidité qu'il m'avait tant reprochée; je crus que, s'il était vrai qu'il m'aimât, il n'y avait plus tant de façons à faire avec lui, et que c'était lui qui était dans l'embarras, et non pas moi. Ce raisonnement coula de source, au reste il parait fin, et ne l'est pas; il n'y a rien de si simple, on ne s'aperçoit pas seulement qu'on le fait.

Il est vrai que ceux contre qui on raisonne comme cela n'ont pas grand retour à espérer de vous; cela suppose qu'en fait d'amour, on ne se soucie guère d'eux: aussi de ce côté-là M. de Climal m'était-il parfaitement indifférent, et même de cette indifférence qui va devenir haine si on la tourmente; peut-être eût-il été ma première inclination, si nous avions commencé autrement ensemble; mais je ne l'avais connu que sur le pied d'un homme pieux, qui entreprenait d'avoir soin de moi par charité; et je ne sache point de manière de connaître les gens qui éloigne tant de les aimer de ce qu'on appelle amour: il n'y a plus de sentiment tendre à demander à une personne qui n'a fait connaissance avec vous que dans ce goût-là. L'humiliation qu'elle a soufferte vous a fermé son coeur de ce côté-là. Ce coeur en garde une rancune que lui-même il ne sait pas qu'il a, tant que vous ne lui demandez que des sentiments qui vous sont justement dus; mais lui demandez-vous d'une certaine tendresse, oh! c'est une autre affaire: son amour-propre vous reconnaît alors; vous vous êtes brouillé avec lui sans retour là-dessus, il ne vous pardonnera jamais. Et c'est ainsi que j'étais avec M. de Climal.

Il est vrai que, si les hommes savaient obliger, je crois qu'ils feraient tout ce qu'ils voudraient de ceux qui leur auraient obligation: car est-il rien de si doux que le sentiment de reconnaissance, quand notre amour-propre n'y répugne point? On en tirerait des trésors de tendresse; au lieu qu'avec les hommes on a besoin de deux vertus, l'une pour empêcher d'être indignée du bien qu'ils vous font, l'autre pour vous en imposer la reconnaissance.

M. de Climal m'avait parlé d'un habit qu'il voulait me donner, et nous sortîmes pour l'acheter à mon goût. Je crois que je l'aurais refusé, si j'avais été bien convaincue qu'il avait de l'amour pour moi; car j'aurais eu un dégoût, ce me semble, invincible à profiter de sa faiblesse, surtout ne la partageant pas; car, quand on la partage, on ajuste cela; on s'imagine qu'il y a beaucoup de délicatesse à n'être point délicat là-dessus; mais je doutais encore de ce qu'il avait dans l'âme, et supposé qu'il n'eût que de l'amitié, c'était donc une amitié extrême, qui méritait assurément le sacrifice de toute ma fierté. Ainsi j'acceptai l'offre de l'habit à tout hasard.

L'habit fut acheté: je l'avais choisi; il était noble et modeste, et tel qu'il aurait pu convenir à une fille de condition qui n'aurait pas eu de bien. Après cela, M. de Climal parla de linge, et effectivement j'en avais besoin. Encore autre achat que nous allâmes faire; Mme Dutour aurait pu lui fournir ce linge, mais il avait ses raisons pour n'en point prendre chez elle: c'est qu'il le voulait trop beau. Mme Dutour aurait trouvé la charité outrée; et quoique ce fût une bonne femme qui ne s'en serait pas souciée, et qui aurait cru que ce n'était pas là son affaire, il était mieux de ne pas profiter de la commodité de son caractère, et d'aller ailleurs.

Oh! pour le coup, ce fut ce beau linge qu'il voulut que je prisse qui me mit au fait de ses sentiments; je m'étonnai même que l'habit, qui était très propre, m'eût encore laissé quelque doute, car la charité n'est pas galante dans ses présents; l'amitié même, si secourable, donne du bon et ne songe point au magnifique; les vertus des hommes ne remplissent que bien précisément leur devoir, elles seraient plus volontiers mesquines que prodigues dans ce qu'elles font de bien: il n'y a que les vices qui n'ont point de ménage. Je lui dis tout bas que je ne voulais point de linge si distingué, je lui parlai sur ce ton-là sérieusement; il se moqua de moi, et me dit: Vous êtes un enfant, taisez-vous, allez vous regarder dans le miroir, et voyez si ce linge est trop beau pour votre visage. Et puis, sans vouloir m'écouter, il alla son train.

Je vous avoue que je me trouvais bien embarrassée, car je voyais qu'il était sûr qu'il m'aimait, qu'il ne me donnait qu'à cause de cela, qu'il espérait me gagner par là, et qu'en prenant ce qu'il me donnait, moi je rendais ses espérances assez bien fondées.

Je consultais donc en moi-même ce que j'avais à faire et à présent que j'y pense, je crois que je ne consultais que pour perdre du temps: j'assemblais je ne sais combien de réflexions dans mon esprit; je me taillais de la besogne, afin que, dans la confusion de mes pensées, j'eusse plus de peine à prendre mon parti, et que mon indétermination en fût plus excusable. Par là je reculais une rupture avec M. de Climal, et je gardais ce qu'il me donnait.

Cependant, j'étais bien honteuse de ses vues; ma chère amie, la soeur du curé, me revenait dans l'esprit. Quelle différence affreuse, me disais-je, des secours qu'elle me donnait à ceux que je reçois! Quelle serait la douleur de cette amie, si elle vivait, et qu'elle vît l'état où je suis! Il me semblait que mon aventure violait d'une manière cruelle le respect que je devais à sa tendre amitié; il me semblait que son coeur en soupirait dans le mien; et tout ce que je vous dis là, je ne l'aurais point exprimé, mais je le sentais.

D'un autre côté, je n'avais plus de retraite, et M. de Climal m'en donnait une; je manquais de hardes, et il m'en achetait, et c'étaient de belles hardes que j'avais déjà essayées dans mon imagination, et j'avais trouvé qu'elles m'allaient à merveille. Mais je n'avais garde de m'arrêter à cet article qui se mêlait dans mes considérations, car j'aurais rougi du plaisir qu'il me faisait, et j'étais bien aise apparemment que ce plaisir fît son effet sans qu'il y eût de ma faute: souplesse admirable pour être innocent d'une sottise qu'on a envie de faire. Après cela, me dis-je, M. de Climal ne m'a point encore parlé de son amour, peut-être même n'osera-t-il m'en parler de longtemps, et ce n'est point à moi à deviner le motif de ses soins. On m'a menée à lui comme à un homme charitable et pieux, il me fait du bien: tant pis pour lui si ce n'est point dans de bonnes vues, je ne suis point obligée de lire dans sa conscience, et je ne serai complice de rien, tant qu'il ne s'expliquera pas; ainsi j'attendrai qu'il me parle sans équivoque.

Ce petit cas de conscience ainsi décidé, mes scrupules se dissipèrent et le linge et l'habit me parurent de bonne prise.

Je les emportai chez Mme Dutour; il est vrai qu'en nous en retournant, M. de Climal rendit, par-ci par-là, sa passion encore plus aisée à deviner que de coutume: il se démasquait petit à petit, l'homme amoureux se montrait, je lui voyais déjà la moitié du visage, mais j'avais conclu qu'il fallait que je le visse tout entier pour le reconnaître, sinon il était arrêté que je ne verrais rien. Les hardes n'étaient pas encore en lieu de sûreté, et si je m'étais scandalisée trop tôt, j'aurais peut-être tout perdu. Les passions de l'espèce de celle de M. de Climal sont naturellement lâches; quand on les désespère, elles ne se piquent pas de faire une retraite bien honorable, et c'est un vilain amant qu'un homme qui vous désire plus qu'il ne vous aime: non pas que l'amant le plus délicat ne désire à sa manière, mais du moins c'est que chez lui les sentiments du coeur se mêlent avec les sens; tout cela se fond ensemble, ce qui fait un amour tendre, et non pas vicieux, quoique à la vérité est capable du vice; car tous les jours, en fait d'amour, on fait très délicatement des choses fort grossières. Mais il ne s'agit point de cela.

Je feignis donc de ne rien comprendre aux petits discours que me tenait M. de Climal pendant que nous retournions chez Mme Dutour. J'ai peur de vous aimer trop, Marianne, me disait-il; et si cela était que feriez-vous? Je ne pourrais en être que plus reconnaissante, s'il était possible, lui répondais-je. Cependant, Marianne, je me défie de votre coeur, quand il connaîtra toute la tendresse du mien, ajouta-t-il, car vous ne la savez pas. Comment, lui dis-je, vous croyez que je ne vois pas votre amitié? Eh! ne changez point mes termes, reprit-il, je ne dis pas mon amitié, je parle de ma tendresse. Quoi! dis-je, n'est-ce pas la même chose? Non, Marianne, me répondit-il, en me regardant d'une manière à m'en prouver la différence; non, chère fille, ce n'est pas la même chose, et je voudrais bien que l'une vous parût plus douce que l'autre. Là-dessus je ne pus m'empêcher de baisser les yeux, quoique j'y résistasse; mais mon embarras fut plus fort que moi. Vous ne me dites mot; est-ce que vous m'entendez? me dit-il en me serrant la main. C'est, lui dis-je, que je suis honteuse de ne savoir que répondre à tant de bonté.

Heureusement pour moi, la conversation finit là, car nous étions arrivés; tout ce qu'il put faire, ce fut de me dire à l'oreille: Allez, friponne, allez rendre votre coeur plus traitable et moins sourd, je vous laisse le mien pour vous y aider.

Ce discours était assez net, et il était difficile de parler plus français: je fis semblant d'être distraite pour me dispenser d'y répondre; mais un baiser qu'il m'appuyait sur l'oreille en me parlant s'attirait mon attention malgré que j'en eusse, et il n'y avait pas moyen d'être sourde à cela; aussi ne le fus-je pas. Monsieur, ne vous ai-je pas fait mal? m'écriai-je d'un air naturel, en feignant de prendre le baiser qu'il m'avait donné pour le choc de sa tête avec la mienne. Dans le temps que je disais cela, je descendais de carrosse, et je crois qu'il fut la dupe de ma petite finesse, car il me répondit très naturellement que non.

J'emportai le ballot de hardes, que j'allai serrer dans notre chambre, pendant que M. de Climal était dans la boutique de Mme Dutour. Je redescendis sur-le-champ: Marianne, me dit-il d'un ton froid, faites travailler à votre habit dès aujourd'hui: je vous reverrai dans trois ou quatre jours, et je veux que vous l'ayez. Et puis, parlant à Mme Dutour: J'ai tâché, dit-il, de l'assortir avec de très beau linge qu'elle m'a montré, et que lui a laissé la demoiselle qui est morte.

Et là-dessus vous remarquerez, ma chère amie que M. de Climal m'avait avertie qu'il parlerait comme cela à Mme Dutour; et je pense vous en avoir dit la raison, qu'il ne me dit pourtant pas, mais que je devinai. D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis bien aise que mademoiselle soit proprement mise, parce que j'ai des vues pour elle qui pourront réussir. Et tout cela du ton d'un homme vrai et respectable; car M. de Climal, tête à tête avec moi, ne ressemblait point du tout au M. de Climal parlant aux autres: à la lettre, c'était deux hommes différents; et quand je lui voyais son visage dévot, je ne pouvais pas comprendre comment ce visage-là ferait pour devenir profane, et tel qu'il était avec moi. Mon Dieu, que les hommes ont de talents pour ne rien valoir!

Il se retira après un demi-quart d'heure de conversation avec Mme Dutour. Il ne fut pas plus tôt parti, que celle-ci, à qui il avait conté mon histoire, se liait à louer sa piété et la bonté de son coeur. Marianne, me dit-elle, vous avez fait là une bonne rencontre quand vous l'avez connu; voyez ce que c'est, il a autant de soin de vous que si vous étiez son enfant; cet homme-là n'a peut-être pas son pareil dans le monde pour être bon et charitable.

Le mot de charité ne fut pas fort de mon goût: il était un peu cru pour un amour-propre aussi douillet que le mien; mais Mme Dutour n'en savait pas davantage, ses expressions allaient comme son esprit, qui allait comme il plaisait à son peu de malice et de finesse. Je fis pourtant la grimace, mais je ne dis rien, car nous n'avions pour témoin que la grave Mlle Toinon, bien plus capable de m'envier les hardes qu'on me donnait que de me croire humiliée de les recevoir. Oh! pour cela, mademoiselle Marianne, me dit-elle à son tour d'un air un peu jaloux, il faut que vous soyez née coiffée. Au contraire, lui répondis-je, je suis née très malheureuse; car je devrais sans comparaison être mieux que je ne suis. A propos, reprit-elle, est-il vrai que vous n'avez ni père ni mère, et que vous n'êtes l'enfant à personne? cela est plaisant. Effectivement, lui dis-je d'un ton piqué, cela est fort réjouissant; et si vous m'en croyez, vous m'en ferez vos compliments. Taisez-vous, idiote, lui dit Mme Dutour, qui vit que j'étais fâchée; elle a raison de se moquer de vous; remerciez Dieu de vous avoir conservé vos parents. Qui est-ce qui a jamais dit aux gens qu'ils sont des enfants trouvés? J'aimerais autant qu'on me dit que je suis bâtarde.

N'était-ce pas là prendre mon parti d'une manière bien consolante? Aussi le zèle de cette bonne femme me choqua-t-il autant que l'insulte de l'autre, et les larmes m'en vinrent aux yeux. Mme Dutour en fut touchée, sans se douter de sa maladresse qui les faisait couler: son attendrissement me fit trembler, je craignis encore quelque nouvelle réprimande à Toinon, et je me hâtai de la prier de ne dire mot.

Toinon, de son côté, me voyant pleurer, se déconcerta de bonne foi; car elle n'était pas méchante, et son coeur ne voulait fâcher personne, sinon qu'elle était vaine, parce qu'elle s'imaginait que cela était décent. Mais comme elle n'avait pas un habit neuf aussi bien que moi, peut-être qu'elle avait cru qu'en place de cela il fallait dire quelque chose, et redresser un peu son esprit, comme elle redressait sa figure.

Voilà d'où me vint la belle apostrophe qu'elle me fit, dont elle me demanda très sincèrement excuse; et comme je vis que ces bonnes gens n'entendaient rien à ma fierté, ni à ces délicatesses, et qu'ils ne savaient pas le quart du mal qu'ils me faisaient, je me rendis de bonne grâce à leurs caresses; et il ne fut plus question que de mon habit, qu'on voulut voir avec une curiosité ingénue, qui me fit venir aussi la curiosité d'éprouver ce qu'elles en diraient.

J'allai donc le chercher sans rancune, et avec la joie de penser que je le porterais bientôt. Je prends le paquet tel que je l'avais mis dans la chambre, et je l'apporte. La première chose qu'on vit en le défaisant, ce fut ce beau linge dont on avait pris tant de peine à sauver l'achat, qui avait coûté la façon d'un mensonge à M. de Climal, et à moi un consentement à ce mensonge; voilà ce que c'est que l'étourderie des jeunes gens! J'oubliai que ce maudit linge était dans le paquet avec l'habit. Oh! oh! dit Mme Dutour, en voici bien d'une autre! M. de Climal nous disait que c'était la demoiselle défunte qui vous avait laissé cela; c'est pourtant lui qui vous l'a acheté, Marianne, et c'est fort mal fait à vous de ne l'avoir pas pris chez moi. Vous n'êtes pas plus délicate que des duchesses qui en prennent bien; et votre M. de Climal est encore plaisant! Mais je vois bien ce que c'est, ajouta-t-elle en tirant l'étoffe de l'habit qui était dessous, pour la voir, car sa colère n'interrompit point sa curiosité, qui est un mouvement chez les femmes qui va avec tout ce qu'elles ont dans l'esprit; je vois bien ce que c'est; je devine pourquoi on a voulu m'en faire accroire sur ce linge-là, mais je ne suis pas si bête qu'on le croit, je n'en dis pas davantage; remportez, remportez; pardi, le tour est joli! On a la bonté de mettre mademoiselle en pension chez moi, et ce qu'il lui faut, on l'achète ailleurs; j'en ai l'embarras, et les autres le profit; je vous le conseille!

Pendant ce temps-là, Toinon soulevait mon étoffe du bout des doigts, comme si elle avait craint de se les salir, et disait: Diantre! il n'y a rien de tel que d'être orpheline! Et la pauvre fille, ce n'était presque que pour figurer dans l'aventure qu'elle disait cela; et toute sage qu'elle était, quiconque lui en eût donné autant l'aurait rendue stupide de reconnaissance. Laissez cela, Toinon, lui dit Mme Dutour; je voudrais bien voir que cela vous fît envie!

Jusque-là je n'avais rien dit; je sentais tant de mouvements, tant de confusion, tant de dépit, que je ne savais par où commencer pour parler: c'était d'ailleurs une situation bien neuve pour moi que la mêlée où je me trouvais. Je n'en avais jamais tant vu. A la fin, quand mes mouvements furent un peu éclaircis, la colère se déclara la plus forte; mais ce fut une colère si franche et si étourdie, qu'il n'y avait qu'une fille innocente de ce dont on l'accusait qui pût l'avoir.

Il était pourtant vrai que M. de Climal était amoureux de moi; mais je savais bien aussi que je ne voulais rien faire de son amour; et si, malgré cet amour que je connaissais, j'avais reçu ses présents, c'était par un petit raisonnement que mes besoins et ma vanité m'avaient dicté, et qui n'avait rien pris sur la pureté de mes intentions. Mon raisonnement était sans doute une erreur, mais non pas un crime: ainsi je ne méritais pas les outrages dont me chargeait Mme Dutour, et je fis un vacarme épouvantable. Je débutai par jeter l'habit et le linge par terre sans savoir pourquoi, seulement par fureur; ensuite je parlai, ou plutôt je criai, et je ne me souviens plus de tous mes discours, sinon que j'avouai en pleurant que M. de Climal avait acheté le linge, et qu'il m'avait défendu de le dire, sans m'instruire des raisons qu'il avait pour cela; qu'au reste j'étais bien malheureuse de me trouver avec des gens qui m'accusaient à si bon marché; que je voulais sortir sur-le-champ; que j'allais envoyer chercher un carrosse pour emporter mes hardes; que j'irais où je pourrais; qu'il valait mieux qu'une fille comme moi mourût d'indigence que de vivre aussi déplacée que je l'étais; que je leur laissais les présents de M. de Climal, que je m'en souciais aussi peu que de son amour, s'il était vrai qu'il en eût pour moi. Enfin j'étais comme un petit lion, ma tête s'était démontée, outre que tout ce qui pouvait m'affliger se présentait à moi: la mort de ma bonne amie, la privation de sa tendresse, la perte terrible de mes parents, les humiliations que j'avais souffertes, l'effroi d'être étrangère à tous les hommes, de ne voir la source de mon sang nulle part, la vue d'une misère qui ne pouvait peut-être finir que par une autre; car je n'avais que ma beauté qui pût me faire des amis. Et voyez quelle ressource que le vice des hommes! N'était-ce pas là de quoi renverser une cervelle aussi jeune que la mienne?

Mme Dutour fut effrayée du transport qui m'agitait; elle ne s'y était pas attendue, et n'avait compté que de me voir honteuse. Mon Dieu! Marianne, me disait-elle quand elle pouvait placer un mot, on peut se tromper; apaisez-vous, je suis fâchée de ce que j'ai dit (car mon emportement ne manqua pas de me justifier: j'étais trop outrée pour être coupable); allons, ma fille. Mais j'allais toujours mon train, et à toute force je voulais sortir.

Enfin elle me poussa dans une petite salle, où elle s'enferma avec moi; et là j'en dis encore tant, que j'épuisai mes forces; il ne me resta plus que des pleurs, jamais on n'en a tant versé; et la bonne femme, voyant cela, se mit à pleurer aussi du meilleur de son coeur.

Là-dessus, Toinon entra pour nous dire que le dîner était prêt; et Toinon, qui était de l'avis de tout le monde, pleura, parce que nous pleurions, et moi, après tant de larmes, attendrie par les douceurs qu'elles me dirent toutes deux, je m'apaisai, je me consolai, j'oubliai tout.

La forte pension que M. de Climal payait pour moi contribua peut-être un peu au tendre repentir que Mme Dutour eut de m'avoir fâchée; de même que le chagrin de n'avoir pas vendu le linge l'avait, sans comparaison, bien plus indisposée contre moi que toute autre chose; car pendant le repas, prenant un autre ton, elle me dit elle-même que, si M. de Climal m'aimait, comme il y avait apparence, il fallait en profiter. (Je n'ai jamais oublié les discours qu'elle me tint.) Tenez, Marianne, me disait-elle, à votre place, je sais bien comment je ferais; car, puisque vous ne possédez rien, et que vous êtes une pauvre fille qui n'avez pas seulement la consolation d'avoir des parents, je prendrais d'abord tout ce que M. de Climal me donnerait, j'en tirerais tout ce que je pourrais: je ne l'aimerais pas, moi, je m'en garderais bien; l'honneur doit marcher le premier, et je ne suis pas femme à dire autrement, vous l'avez bien vu; en un mot comme en mille, tournez tant qu'il vous plaira, il n'y a rien de tel que d'être sage, et je mourrai dans cet avis. Mais ce n'est pas à dire qu'il faille jeter ce qui nous vient trouver; il y a moyen d'accommoder tout dans la vie. Par exemple, voilà vous et M. de Climal; eh bien! faut-il lui dire: Allez-vous-en? Non, assurément: il vous aime, ce n'est pas votre faute, tous ces bigots n'en font point d'autres. Laissez-le aimer, et que chacun réponde pour soi. Il vous achète des nippes, prenez toujours, puisqu'elles sont payées; s'il vous donne de l'argent, ne faites pas la sotte, et tendez la main bien honnêtement, ce n'est pas à vous à faire la glorieuse. S'il vous demande de l'amour, allons doucement ici, jouez d'adresse, et dites-lui que cela viendra; promettre et tenir mène les gens bien loin. Premièrement, il faut du temps pour que vous l'aimiez; et puis, quand vous ferez semblant de commencer à l'aimer, il faudra du temps pour que cela augmente; et puis, quand il croira que votre coeur est à point, n'avez-vous pas l'excuse de votre sagesse? Est-ce qu'une fille ne doit pas se défendre? N'a-t-elle pas mille bonnes raisons à dire aux gens? Ne les prêche-t-elle pas sur le mal qu'il y aurait? Pendant quoi le temps se passe, et les présents viennent sans qu'on les aille chercher; et si un homme à la fin fait le mutin, qu'il s'accommode, on sait se fâcher aussi bien que lui, et puis on le laisse là; et ce qu'il a donné est donné; pardi! il n'y a rien de si beau que le don; et si les gens ne donnaient rien, ils garderaient donc tout! Oh! s'il me venait un dévot qui m'en contât, il me ferait des présents jusqu'à la fin du monde avant que je lui dise: Arrêtez-vous!

La naïveté et l'affection avec laquelle Mme Dutour débitait ce que je vous dis là valaient encore mieux que ses leçons, qui sont assez douces assurément, mais qui pourraient faire d'étranges filles d'honneur des écolières qui les suivraient. La doctrine en est un peu périlleuse: je crois qu'elle mène sur le chemin du libertinage, et je ne pense pas qu'il soit aisé de garder sa vertu sur ce chemin-là.

Toute jeune que j'étais, je n'approuvai point intérieurement ce qu'elle me disait; et effectivement, quand une fille, en pareil cas, serait sûre d'être toujours sage, la pratique de ces lâches maximes la déshonorerait toujours. Dans le fond, ce n'est plus avoir de l'honneur que de laisser espérer aux gens qu'on en manquera. L'art d'entretenir un homme dans cette espérance-là, je l'estime encore plus honteux qu'une chute totale dans le vice; car dans les marchés, même infâmes, le plus infâme de tous est celui où l'on est fourbe et de mauvaise foi par avarice. N'êtes-vous pas de mon sentiment?

Pour moi, j'avais le caractère trop vrai pour me conduire de cette manière-là; je ne voulais ni faire le mal, ni sembler le promettre: je haïssais la fourberie de quelque espèce qu'elle fût, surtout celle-ci, dont le motif était d'une bassesse qui me faisait horreur.

Ainsi je secouai la tête à tous les discours de Mme Dutour, qui voulait me convertir là-dessus pour son avantage et pour le mien. De son côté, elle aurait été bien aise que ma pension eût duré longtemps, et que nous eussions fait quelques petits cadeaux ensemble de l'argent de M. de Climal: c'était ainsi qu'elle s'en expliquait en riant; car la bonne femme était gourmande et intéressée, et moi je n'étais ni l'un ni l'autre.

Quand nous eûmes dîné, mon habit et mon linge furent donnés aux ouvrières, et la Dutour leur recommanda beaucoup de diligence. Elle espérait sans doute qu'en me voyant brave (c'était son terme), je serais tentée de laisser durer plus longtemps mon aventure avec M. de Climal; et il est vrai que, du côté de la vanité, je menaçais déjà d'être furieusement femme. Un ruban de bon goût, ou un habit galant, quand j'en rencontrais, m'arrêtait tout court, je n'étais plus de sang-froid; je m'en ressentais pour une heure, et je ne manquais pas de m'ajuster de tout cela en idée (comme je vous l'ai déjà dit de mon habit); enfin là-dessus je faisais toujours des châteaux en Espagne, en attendant mieux.

Mais malgré cela, depuis que j'étais sûre que M. de Climal m'aimait, j'avais absolument résolu, s'il m'en parlait, de lui dire qu'il était inutile qu'il m'aimât. Après quoi, je prendrais sans scrupule tout ce qu'il voudrait me donner; c'était là mon petit arrangement.

Au bout de quatre jours on m'apporta mon habit et du linge; c'était un jour de fête, et je venais de me lever quand cela vint. A cet aspect, Toinon et moi nous perdîmes d'abord toutes deux la parole, moi d'émotion de joie, elle de la triste comparaison qu'elle fit de ce que j'allais être à ce qu'elle serait: elle aurait bien troqué son père et sa mère contre le plaisir d'être orpheline au même prix que moi; elle ouvrait sur mon petit attirail de grands yeux stupéfaits et jaloux, et d'une jalousie si humiliée, que cela me fit pitié dans ma joie: mais il n'y avait point de remède à sa peine, et j'essayai mon habit le plus modestement qu'il me fut possible, devant un petit miroir ingrat qui ne me rendait que la moitié de ma figure; et ce que j'en voyais me paraissait bien piquant.

Je me mis donc vite à me coiffer et à m'habiller pour jouir de ma parure; il me prenait des palpitations en songeant combien j'allais être jolie: la main m'en tremblait à chaque épingle que j'attachais; je me hâtais d'achever sans rien précipiter pourtant: je ne voulais rien laisser d'imparfait. Mais j'eus bientôt fini, car la perfection que je connaissais était bien bornée; je commençais avec des dispositions admirables, et c'était tout...

Vraiment, quand j'ai connu le monde, j'y faisais bien d'autres façons. Les hommes parlent de science et de philosophie; voilà quelque chose de beau, en comparaison de la science de bien placer un ruban, ou de décider de quelle couleur on le mettra!

Si on savait ce qui se passe dans la tête d'une coquette en pareil cas, combien son âme est déliée et pénétrante; si on voyait la finesse des jugements qu'elle fait sur les goûts qu'elle essaye, et puis qu'elle rebute, et puis qu'elle hésite de choisir, et qu'elle choisit enfin par pure lassitude; car souvent elle n'est pas contente, et son idée va toujours plus loin que son exécution; si on savait tout ce que je dis là, cela ferait peur, cela humilierait les plus forts esprits, et Aristote ne paraîtrait plus qu'un petit garçon. C'est moi qui le dis, qui le sais à merveille; et qu'en fait de parure, quand on a trouvé ce qui est bien, ce n'est pas grand chose, et qu'il faut trouver le mieux pour aller de là au mieux du mieux; et que, pour attraper ce dernier mieux, il faut lire dans l'âme des hommes, et savoir préférer ce qui la gagne le plus à ce qui ne fait que la gagner beaucoup: et cela est immense!

Je badine un peu sur notre science, et je n'en fais point de façon avec vous, car nous ne l'exerçons plus ni l'une ni l'autre; et à mon égard, si quelqu'un riait de m'avoir vu coquette, il n'a qu'à me venir trouver, je lui en dirai bien d'autres, et nous verrons qui de nous deux rira le plus fort.

J'ai eu un petit minois qui ne m'a pas mal coûté de folies, quoiqu'il ne paraisse guère les avoir méritées à la mine qu'il fait aujourd'hui: aussi il me fait pitié quand je le regarde, et je ne le regarde que par hasard; je ne lui fais presque plus cet honneur-là exprès. Mais ma vanité, en revanche, s'en est bien donné autrefois: je me jouais de toutes les façons de plaire, je savais être plusieurs femmes en une. Quand je voulais avoir un air fripon, j'avais un maintien et une parure qui faisaient mon affaire; le lendemain on me retrouvait avec des grâces tendres; ensuite j'étais une beauté modeste, sérieuse, nonchalante. Je fixais l'homme le plus volage; je dupais son inconstance, parce que tous les jours je lui renouvelais sa maîtresse, et c'était comme s'il en avait changé.

Mais je m'écarte toujours; je vous en demande pardon, cela me réjouit ou me délasse; et encore une fois, je vous entretiens.

je fus donc bientôt habillée; et en vérité, dans cet état, j'effaçais si fort la pauvre Toinon que j'en avais honte. La Dutour me trouvait charmante, Toinon contrôlait mon habit; et moi, j'approuvais ce qu'elle disait par charité pour elle: car si j'avais paru aussi contente que je l'étais, elle en aurait été plus humiliée; ainsi je cachais ma joie. Toute ma vie j'ai eu le coeur plein de ces petits égards-là pour le coeur des autres.

Il me tardait de me montrer et d'aller à l'église pour voir combien on me regarderait. Toinon, qui tous les jours de fête était escortée de son amant, sortit avant moi, de crainte que je ne la suivisse, et que cet amant, à cause de mon habit neuf, ne me regardât plus qu'elle, si nous allions ensemble; car chez de certaines gens, un habit neuf, c'est presque un beau visage.

Je sortis donc toute seule, un peu embarrassée de ma contenance, parce que je m'imaginais qu'il y en avait une à tenir, et qu'étant jolie et parée, il fallait prendre garde à moi de plus près qu'à l'ordinaire. Je me redressais, car c'est par où commence une vanité novice; et autant que je puis m'en ressouvenir, je ressemblais assez à une aimable petite fille, toute fraîche sortie d'une éducation de village, et qui se tient mal, mais dont les grâces encore captives ne demandent qu'à se montrer.

Je ne faisais pas valoir non plus tous les agréments de mon visage: je laissais aller le mien sur sa bonne foi, comme vous le disiez plaisamment l'autre jour d'une certaine dame. Malgré cela, nombre de passants me regardèrent beaucoup, et j'en étais plus réjouie que surprise, car je sentais fort bien que je le méritais; et sérieusement il y avait peu de figures comme la mienne, je plaisais au coeur autant qu'aux yeux, et mon moindre avantage était d'être belle.

J'approche ici d'un événement qui a été l'origine de toutes mes autres aventures, et je vais commencer par là la seconde partie de ma vie; aussi bien vous ennuieriez-vous de la lire tout d'une haleine, et cela nous reposera toutes deux.

 

Seconde partie

Avertissement

La première partie de la Vie de Marianne a paru faire plaisir à bien des gens; ils en ont surtout aimé les réflexions qui y sont semées. D'autres lecteurs ont dit qu'il y en avait trop; et c'est à ces derniers à qui ce petit Avertissement s'adresse.

Si on leur donnait un livre intitulé Réflexions sur l'Homme, ne le liraient-ils pas volontiers, si les réflexions en étaient bonnes? Nous en avons même beaucoup, de ces livres, et dont quelques-uns sont fort estimés; pourquoi donc les réflexions leur déplaisent-elles ici, en cas qu'elles n'aient contre elles que d'être des réflexions?

C'est, diront-ils, que dans des aventures comme celles-ci, elles ne sont pas à leur place: il est question de nous y amuser, et non pas de nous y faire penser.

A cela voici ce qu'on leur répond. Si vous regardez la Vie de Marianne comme un roman, vous avez raison, votre critique est juste; il y a trop de réflexions, et ce n'est pas là la forme ordinaire des romans, ou des histoires faites simplement pour divertir. Mais Marianne n'a point songé à faire un roman non plus. Son amie lui demande l'histoire de sa vie, et elle l'écrit à sa manière. Marianne n'a aucune forme d'ouvrage présente à l'esprit. Ce n'est point un auteur, c'est une femme qui pense, qui a passé par différents états, qui a beaucoup vu; enfin dont la vie est un tissu d'événements qui lui ont donné une certaine connaissance du coeur et du caractère des hommes, et qui, en contant ses aventures, s'imagine être avec son amie, lui parler, l'entretenir, lui répondre; et dans cet esprit-là, mêle indistinctement les faits qu'elle raconte aux réflexions qui lui viennent à propos de ces faits: voilà sur quel ton le prend Marianne. Ce n'est, si vous voulez, ni celui du roman, ni celui de l'histoire, mais c'est le sien: ne lui en demandez pas d'autre. Figurez-vous qu'elle n'écrit point, mais qu'elle parle; peut-être qu'en vous mettant à ce point de vue-là, sa façon de conter ne vous sera pas si désagréable.

Il est pourtant vrai que, dans la suite, elle réfléchit moins et conte davantage, mais pourtant réfléchit toujours; et comme elle va changer d'état, ses récits vont devenir aussi plus curieux, et ses réflexions plus applicables à ce qui se passe dans le grand monde.

Au reste, bien des lecteurs pourront ne pas aimer la querelle du cocher avec madame Dutour. Il y a des gens qui croient au-dessous d'eux de jeter un regard sur ce que l'opinion a traité d'ignoble; mais ceux qui sont un peu plus philosophes, qui sont un peu moins dupes des distinctions que l'orgueil a mis dans les choses de ce monde, ces gens-là ne seront pas fâchés de voir ce que c'est que l'homme dans un cocher, et ce que c'est que la femme dans une petite marchande.

Seconde partie

Dites-moi, ma chère amie, ne serait-ce point un peu par compliment que vous paraissez si curieuse de voir la suite de mon histoire? Je pourrais le soupçonner; car jusqu'ici tout ce que je vous ai rapporté n'est qu'un tissu d'aventures bien simples, bien communes, d'aventures dont le caractère paraîtrait bas et trivial à beaucoup de lecteurs, si je les faisais imprimer. Je ne suis encore qu'une petite lingère, et cela les dégoûterait.

Il y a des gens dont la vanité se mêle de tout ce qu'ils font, même de leurs lectures. Donnez-leur l'histoire du coeur humain dans les grandes conditions, ce devient là pour eux un objet important; mais ne leur parlez pas des états médiocres, ils ne veulent voir agir que des seigneurs, des princes, des rois, ou du moins des personnes qui aient fait une grande figure. Il n'y a que cela qui existe pour la noblesse de leur goût. Laissez là le reste des hommes: qu'ils vivent, mais qu'il n'en soit pas question. Ils vous diraient volontiers que la nature aurait bien pu se passer de les faire naître, et que les bourgeois la déshonorent.

Oh! jugez, madame, du dédain que de pareils lecteurs auraient eu pour moi.

Au reste, ne confondons point; le portrait que je fais de ces gens-là ne vous regarde pas, ce n'est pas vous qui serez la dupe de mon état. Mais peut-être que j'écris mal. Le commencement de ma vie contient peu d'événements, et tout cela aurait bien pu vous ennuyer. Vous me dites que non, vous me pressez de continuer, je vous en rends grâces, et je continue: laissez-moi faire, je ne serai pas toujours chez Mme Dutour.

Je vous ai dit que j'allai à l'église, à l'entrée de laquelle je trouvai de la foule; mais je n'y restai pas. Mon habit neuf et ma figure y auraient trop perdu; et je tâchai, en me glissant tout doucement, de gagner le haut de l'église, où j'apercevais de beau monde qui était à son aise.

C'étaient des femmes extrêmement parées: les unes assez laides, et qui s'en doutaient, car elles tâchaient d'avoir si bon air qu'on ne s'en aperçût pas; d'autres qui ne s'en doutaient point du tout, et qui, de la meilleure foi du monde, prenaient leur coquetterie pour un joli visage.

J'en vis une fort aimable, et celle-là ne se donnait pas la peine d'être coquette; elle était au-dessus de cela pour plaire; elle s'en fiait négligemment à ses grâces, et c'était ce qui la distinguait des autres, de qui elle semblait dire:

Je suis naturellement tout ce que ces femmes-là voudraient être.

Il y avait aussi nombre de jeunes cavaliers bien faits, gens de robe et d'épée, dont la contenance témoignait qu'ils étaient bien contents d'eux, et qui prenaient sur le dos de leurs chaises de ces postures aisées et galantes qui marquent qu'on est au fait des bons airs du monde. Je les voyais tantôt se baisser, s'appuyer, se redresser; puis sourire, puis saluer à droite et à gauche, moins par politesse ou par devoir que pour varier les airs de bonne mine et d'importance, et se montrer sous différents aspects.

Et moi, je devinais la pensée de toutes ces personnes-là sans aucun effort; mon instinct ne voyait rien là qui ne fût de sa connaissance, et n'en était pas plus délié pour cela; car il ne faut pas s'y méprendre, ni estimer ma pénétration plus qu'elle ne vaut.

Nous avons deux sortes d'esprits, nous autres femmes: Nous avons d'abord le nôtre, qui est celui que nous recevons de la nature, celui qui nous sert à raisonner, suivant le degré qu'il a, qui devient ce qu'il peut, et qui ne sait rien qu'avec le temps.

Et puis nous en avons encore un autre, qui est à part du nôtre, et qui peut se trouver dans les femmes les plus sottes. C'est l'esprit que la vanité de plaire nous donne, et qu'on appelle, autrement dit, la coquetterie.

Oh! celui-là, pour être instruit, n'attend pas le nombre des années: il est fin dès qu'il est venu; dans les choses de son ressort, il a toujours la théorie de ce qu'il voit mettre en pratique. C'est un enfant de l'orgueil qui naît tout élevé, qui manque d'abord d'audace, mais qui n'en pense pas moins. Je crois qu'on peut lui enseigner des grâces et de l'aisance; mais il n'apprend que la forme, et jamais le fond. Voilà mon avis.

Et c'est avec cet esprit-là que j'expliquais si bien les façons de ces femmes; c'est encore lui qui me faisait entendre les hommes: car, avec une extrême envie d'être de leur goût, on a la clef de tout ce qu'ils font pour être du nôtre, et il n'y aura jamais d'autre mérite à tout cela que d'être vaine et coquette; et je pouvais me passer de cette petite parenthèse-là pour vous le prouver, car vous le savez aussi bien que moi; mais je me suis avisée trop tard de penser que vous le savez. Je ne vois mes fautes que lorsque je les ai faites; c'est le moyen de les voir sûrement; mais non pas à votre profit, et au mien: n'est-il pas vrai? Retournons à l'église.

La place que j'avais prise me mettait au milieu du monde dont je vous parle. Quelle fête! C'était la première fois que j'allais jouir un peu du mérite de ma petite figure. J'étais toute émue de plaisir de penser à ce qui allait en arriver, j'en perdais presque haleine; car j'étais sûre du succès, et ma vanité voyait venir d'avance les regards qu'on allait jeter sur moi.

Ils ne se firent pas longtemps attendre. A peine étais-je placée, que je fixai les yeux de tous les hommes. je m'emparai de toute leur attention; mais ce n'était encore là que la moitié de mes honneurs, et les femmes me firent le reste.

Elles s'aperçurent qu'il n'était plus question d'elles, qu'on ne les regardait plus, que je ne leur laissais pas un curieux, et que la désertion était générale.

On ne saurait s'imaginer ce que c'est que cette aventure-là pour des femmes, ni combien leur amour-propre en est déconcerté; car il n'y a pas moyen qu'il s'y trompe, ni qu'il chicane sur l'évidence d'un pareil affront: ce sont de ces cas désespérés qui le poussent à bout, et qui résistent à toutes ses tournures.

Avant que j'arrivasse, en un mot, ces femmes faisaient quelque figure; elles voulaient plaire, et ne perdaient pas leur peine. Enfin chacune d'elles avait ses partisans, du moins la fortune était-elle assez égale; et encore la vanité vit-elle quand les choses se passent ainsi. Mais j'arrive, on me voit, et tous ces visages ne sont plus rien, il n'en reste pas la mémoire d'un seul.

Eh! d'où leur vient cette catastrophe? de la présence d'une petite fille, qu'on avait à peine aperçue, qu'on avait pourtant vu se placer; qu'on aurait même risqué de trouver très jolie, si on ne s'en était pas défendu; enfin qui aurait bien pu se passer de venir là, et que, dans le fond, on avait un peu craint, mais le plus imperceptiblement qu'on l'avait pu.

C'est encore leurs pensées que j'explique, et je soutiens que je les rends comme elles étaient. J'en eus pour garant certain coup d'oeil que je leur avais vu jeter sur moi quand je m'avançai, et je compris fort bien tout ce qu'il y avait dans ce coup d'oeil-là: on avait voulu le rendre distrait, mais c'était d'une distraction faite exprès; car il y était resté, malgré qu'on en eût, un air d'inquiétude et de dédain, qui était un aveu bien franc de ce que je valais.

Cela me parut comme une vérité qui échappe, et qu'on veut corriger par un mensonge.

Quoi qu'il en soit, cette petite figure dont on avait refusé de tenir compte, et devant qui toutes les autres n'étaient plus rien, il fallut en venir à voir ce que c'était pourtant, et retourner sur ses pas pour l'examiner, puisqu'il plaisait au caprice des hommes de la distinguer, et d'en faire quelque chose.

Voilà donc mes coquettes qui me regardent à leur tour, et ma physionomie n'était pas faite pour les rassurer: il n'y avait rien de si ingrat que l'espérance d'en pouvoir médire; et je n'avais, en vérité, que des grâces au service de leur colère. Oh! vous m'avouerez que ce n'était pas là l'article de ma gloire le moins intéressant.

Vous me direz que, dans leur dépit, il était difficile qu'elles me trouvassent aussi jolie que je l'étais. Soit; mais je suis persuadée que le fond du coeur fut pour moi, sans compter que le dépit même donne de bons yeux.

Fiez-vous aux personnes jalouses du soin de vous connaître, vous ne perdrez rien avec elles: la nécessité de bien voir est attachée à leur misérable passion, et elles vous trouvent toutes les qualités que vous avez, en vous cherchant tous les défauts que vous n'avez pas: voilà ce qu'elles essuient.

Mes rivales ne me regardèrent pas longtemps, leur examen fut court; il n'était pas amusant pour elles, et l'on finit vite avec ce qui humilie.

A l'égard des hommes, ils me demeurèrent constamment attachés; et j'en eus une reconnaissance qui ne resta pas oisive.

De temps en temps, pour les tenir en haleine, je les régalais d'une petite découverte sur mes charmes; je leur en apprenais quelque chose de nouveau, sans me mettre pourtant en grande dépense. Par exemple, il y avait dans cette église des tableaux qui étaient à une certaine hauteur: eh bien! j'y portais ma vue, sous prétexte de les regarder, parce que cette industrie-là me faisait le plus bel oeil du monde.

Ensuite, c'était ma coiffe à qui j'avais recours; elle allait à merveille, mais je voulais bien qu'elle allât mal, en faveur d'une main nue qui se montrait en y retouchant, et qui amenait nécessairement avec elle un bras rond, qu'on voyait pour le moins à demi, dans l'attitude où je le tenais alors.

Les petites choses que je vous dis là, au reste, ne sont petites que dans le récit; car, à les rapporter, ce n'est rien: mais demandez-en la valeur aux hommes. Ce qui est de vrai, c'est que souvent dans de pareilles occasions, avec la plus jolie physionomie du monde, vous n'êtes encore qu'aimable, vous ne faites que plaire; ajoutez-y seulement une main de plus, comme je viens de le dire, on ne vous résiste plus, vous êtes charmante.

Combien ai-je vu de coeurs hésitants de se rendre à de beaux yeux, et qui seraient restés à moitié chemin sans le secours dont je parle!

Qu'une femme soit un peu laide, il n'y a pas grand malheur, si elle a la main belle: il y a une infinité d'hommes plus touchés de cette beauté-là que d'un visage aimable; et la raison de cela, vous la dirai-je? Je crois l'avoir sentie.

C'est que ce n'est point une nudité qu'un visage, quelque aimable qu'il soit; nos yeux ne l'entendent pas ainsi: mais une belle main commence à en devenir une; et pour fixer de certaines gens, il est bien aussi sûr de les tenter que de leur plaire. Le goût de ces gens-là, comme vous le voyez, n'est pas le plus honnête; c'est pourtant, en général, le goût le mieux servi de la part des femmes, celui à qui leur coquetterie fait le plus d'avances.

Mais m'écarterai-je toujours? Je crois qu'oui; je ne saurais m'en empêcher: les idées me gagnent, je suis femme, et je conte mon histoire; pesez ce que je vous dis là, et vous verrez qu'en vérité je n'use presque pas des privilèges que cela me donne.

Où en étais-je? A ma coiffe, que je raccommodais quelquefois dans l'intention que j'ai dite.

Parmi les jeunes gens dont j'attirais les regards, il y en eut un que je distinguai moi-même, et sur qui mes yeux tombaient plus volontiers que sur les autres.

J'aimais à le voir, sans me douter du plaisir que j'y trouvais; j'étais coquette pour les autres, et je ne l'étais pas pour lui; j'oubliais à lui plaire, et ne songeais qu'à le regarder.

Apparemment que l'amour, la première fois qu'on en prend, commence avec cette bonne foi-là, et peut-être que la douceur d'aimer interrompt le soin d'être aimable.

Ce jeune homme, à son tour, m'examinait d'une façon toute différente de celle des autres; elle était plus modeste, et pourtant plus attentive: il y avait quelque chose de plus sérieux qui se passait entre lui et moi. Les autres applaudissaient ouvertement à mes charmes, il me semblait que celui-ci les sentait; du moins, je le soupçonnais quelquefois, mais si confusément, que je n'aurais pu dire ce que je pensais de lui, non plus que ce que je pensais de moi.

Tout ce que je sais, c'est que ses regards m'embrassaient, que j'hésitais de les lui rendre, et que je les lui rendais toujours; que je ne voulais pas qu'il me vît y répondre, et que je n'étais pas fâchée qu'il l'eût vu.

Enfin on sortit de l'église, et je me souviens que j'en sortis lentement, que je retardais mes pas; que je regrettais la place que je quittais; et que je m'en allais avec un coeur à qui il manquait quelque chose, et qui ne savait pas ce que c'était. je dis qu'il ne le savait pas; c'est peut-être trop dire, car, en m'en allant, je retournais souvent la tête pour revoir encore le jeune homme que je laissais derrière moi; mais je ne croyais pas me retourner pour lui.

De son côté, il parlait à des personnes qui l'arrêtaient, et mes yeux rencontraient toujours les siens.

La foule à la fin m'enveloppa et m'entraîna avec elle; je me trouvai dans la rue, et je pris tristement le chemin de la maison.

Je ne pensais plus à mon ajustement en m'en retournant; je négligeais ma figure, et ne me souciais plus de la faire valoir.

J'étais si rêveuse, que je n'entendis pas le bruit d'un carrosse qui venait derrière moi, et qui allait me renverser, et dont le cocher s'enrouait à me crier: Gare!

Son dernier cri me tira de ma rêverie; mais le danger où je me vis m'étourdit si fort que je tombai en voulant fuir, et me blessai le pied en tombant.

Les chevaux n'avaient plus qu'un pas à faire pour marcher sur moi: cela alarma tout le monde, on se mit à crier; mais celui qui cria le plus fut le maître de cet équipage, qui en sortit aussitôt, et qui vint à moi: j'étais encore à terre, d'où malgré mes efforts je n'avais pu me relever.

On me releva pourtant, ou plutôt on m'enleva, car on vit bien qu'il m'était impossible de me soutenir. Mais jugez de mon étonnement, quand, parmi ceux qui s'empressaient à me secourir, je reconnus le jeune homme que j'avais laissé à l'église. C'était à lui à qui appartenait le carrosse, sa maison n'était qu'à deux pas plus loin, et ce fut où il voulut qu'on me transportât.

je ne vous dis point avec quel air d'inquiétude il s'y prit, ni combien il parut touché de mon accident. A travers le chagrin qu'il en marqua, je démêlai pourtant que le sort ne l'avait pas tant désobligé en m'arrêtant. Prenez bien garde à mademoiselle, disait-il à ceux qui me tenaient; portez-la doucement, ne vous pressez point; car dans ce moment ce ne fut point à moi à qui il parla. Il me sembla qu'il s'en abstenait à cause de mon état et des circonstances, et qu'il ne se permettait d'être tendre que dans ses soins.

De mon côte, je parlai aux autres, et ne lui dis rien non plus; je n'osais même le regarder, ce qui faisait que j'en mourais d'envie: aussi le regardais-je, toujours en n'osant, et je ne sais ce que mes yeux lui dirent; mais les siens me firent une réponse si tendre qu'il fallait que les miens l'eussent méritée. Cela me fit rougir, et me remua le coeur à un point qu'à peine m'aperçus-je de ce que je devenais.

Je n'ai de ma vie été si agitée. je ne saurais vous définir ce que je sentais.

C'était un mélange de trouble, de plaisir et de peur; oui, de peur, car une fille qui en est là-dessus à son apprentissage ne sait point où tout cela la mène: ce sont des mouvements inconnus qui l'enveloppent, qui disposent d'elle, qu'elle ne possède point, qui la possèdent; et la nouveauté de cet état l'alarme. Il est vrai qu'elle y trouve du plaisir, mais c'est un plaisir fait comme un danger, sa pudeur même en est effrayée; il y a là quelque chose qui la menace, qui l'étourdit, et qui prend déjà sur elle.

On se demanderait volontiers dans ces instants-là que vais-je devenir? Car, en vérité, l'amour ne nous trompe point: dès qu'il se montre, il nous dit ce qu'il est, et de quoi il sera question; l'âme, avec lui, sent la présence d'un maître qui la flatte, mais avec une autorité déclarée qui ne la consulte pas, et qui lui laisse hardiment les soupçons de son esclavage futur.

Voilà ce qui m'a semblé de l'état où j'étais, et je pense aussi que c'est l'histoire de toutes les jeunes personnes de mon âge en pareil cas.

Enfin on me porta chez Valville, c'était le nom du jeune homme en question, qui fit ouvrir une salle où l'on me mit sur un lit de repos.

J'avais besoin de secours, je sentais beaucoup de douleur à mon pied, et Valville envoya sur-le-champ chercher un chirurgien, qui ne tarda pas à venir. je passe quelques petites excuses que je lui fis dans l'intervalle sur l'embarras que je lui causais; excuses communes que tout le monde sait faire, et auxquelles il répondit à la manière ordinaire.

Ce qu'il y eut pourtant de particulier entre nous deux, c'est que je lui parlai de l'air d'une personne qui sent qu'il y a bien autre chose sur le tapis que des excuses, et qu'il me répondit d'un ton qui me préparait à voir entamer la matière.

Nos regards même l'entamaient déjà; il n'en jetait pas un sur moi qui ne signifiât: je vous aime; et moi, je ne savais que faire des miens, parce qu'ils lui en auraient dit autant.

Nous en étions, lui et moi, à ce muet entretien de nos coeurs, quand nous vîmes entrer le chirurgien, qui, sur le récit que lui fit Valville de mon accident, débuta par dire qu'il fallait voir mon pied.

A cette proposition, je rougis d'abord par un sentiment de pudeur; et puis, en rougissant pourtant, je songeai que j'avais le plus joli petit pied du monde; que Valville allait le voir; que ce ne serait point ma faute, puisque la nécessité voulait que je le montrasse devant lui. Ce qui était une bonne fortune pour moi, bonne fortune honnête et faite à souhait, car on croyait qu'elle me faisait de la peine: on tâchait de m'y résoudre, et j'allais en avoir le profit immodeste, en conservant tout le mérite de la modestie, puisqu'il me venait d'une aventure dont j'étais innocente. C'était ma chute qui avait tort.

Combien dans le monde y a-t-il d'honnêtes gens qui me ressemblent, et qui, pour pouvoir garder une chose qu'ils aiment, ne fondent pas mieux leur droit d'en jouir que je faisais le mien dans cette occasion-là!

On croit souvent avoir la conscience délicate, non pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais à cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en faire.

Ce que je dis là peint surtout beaucoup de dévots, qui voudraient bien gagner le ciel sans rien perdre à la terre, et qui croient avoir de la piété, moyennant les cérémonies pieuses qu'ils font toujours avec eux-mêmes, et dont ils bercent leur conscience. Mais n'admirez-vous pas, au reste, cette morale que mon pied amène?

Je fis quelque difficulté de le montrer, et je ne voulais ôter que le soulier; mais ce n'était pas assez. Il faut absolument que je voie le mal, disait le chirurgien, qui y allait tout uniment; je ne saurais rien dire sans cela; et là-dessus une femme de charge, que Valville avait chez lui, fut sur-le-champ appelée pour me déchausser; ce qu'elle fit pendant que Valville et le chirurgien se retirèrent un peu à quartier.

Quand mon pied fut en état, voilà le chirurgien qui l'examine et qui le tâte. Le bon homme, pour mieux juger du mal, se baissait beaucoup, parce qu'il était vieux, et Valville en conformité de geste, prenait insensiblement la même attitude, et se baissait beaucoup aussi, parce qu'il était jeune; car il ne connaissait rien à mon mal, mais il se connaissait à mon pied, et m'en paraissait aussi content que je l'avais espéré.

Pour moi, je ne disais mot, et ne donnais aucun signe des observations clandestines que je faisais sur lui; il n'aurait pas été modeste de paraître soupçonner l'attrait qui l'attirait, et d'ailleurs j'aurais tout gâté si je lui avais laissé apercevoir que je comprenais ses petites façons: cela m'aurait obligé moi-même d'en faire davantage, et peut-être aurait-il rougi des siennes; car le coeur est bizarre, il y a des moments où il est confus et choqué d'être pris sur le fait quand il se cache; cela l'humilie. Et ce que je dis là, je le sentais par instinct.

J'agissais donc en conséquence; de sorte qu'on pouvait bien croire que la présence de Valville m'embarrassait un peu, mais simplement à cause qu'il me voyait, et non pas à cause qu'il aimait à me voir.

Dans quel endroit sentez-vous du mal? me disait le chirurgien en me tâtant. Est-ce là? Oui, lui répondis-je, en cet endroit même. Aussi est-il un peu enflé, ajoutait Valville en y mettant le doigt d'un air de bonne foi. Allons, ce n'est rien que cela, dit le chirurgien, il n'y a qu'à ne pas marcher aujourd'hui; un linge trempé dans de l'eau-de-vie et un peu de repos vous guériront. Aussitôt le linge fut apporté avec le reste, la compresse fut mise, on me chaussa, le chirurgien sortit, et je restai seule avec Valville, à l'exception de quelques domestiques qui allaient et venaient.

je me doutais bien que je serais là quelque temps, et qu'il voudrait me retenir à dîner; mais je ne devais pas paraître m'en douter.

Après toutes les obligations que je vous ai, lui dis-je, oserais-je encore vous prier, monsieur, de m'envoyer chercher une chaise, ou quelque autre voiture qui me mène chez moi? Non, mademoiselle, me répondit-il, vous n'irez pas sitôt chez vous, on ne vous y reconduira que dans quelques heures; votre chute est toute récente, on vous a recommandé de vous tenir en repos, et vous dînerez ici. Tout ce qu'il faut faire, c'est d'envoyer dire où vous êtes, afin qu'on ne soit point en peine de vous.

Et il le fallait effectivement, car mon absence allait alarmer Mme Dutour: et d'ailleurs, qu'est-ce que Valville aurait pensé de moi, si j'avais été ma maîtresse au point de n'avoir à rendre compte à personne de ce que j'étais devenue? Tant d'indépendance n'aurait pas eu bonne grâce: il n'était pas convenable d'être hors de toute tutelle à mon âge, surtout avec la figure que j'avais; car il n'y a pas trop loin d'être si aimable à n'être plus digne d'être aimée. Voilà l'inconvénient qu'il y a d'avoir un joli visage; c'est qu'il nous donne l'air d'avoir tort quand nous sommes un peu soupçonnées, et qu'en mille occasions il conclut contre nous.

Il conclura pourtant ce qu'il voudra, cela ne nous dégoûtera pas d'en avoir un; en un mot, on plaît avec un joli visage, on inspire ou de l'amour ou des désirs. Est-ce de l'amour? fût-on de l'humeur la plus austère, il est le bienvenu: le plaisir d'être aimée trouve toujours sa place ou dans notre coeur ou dans notre vanité. Ne fait-on que nous désirer? il n'y a encore rien de perdu: il est vrai que la vertu s'en scandalise; mais la vertueuse n'est pas fâchée du scandale.

Revenons. Vous êtes accoutumée à mes écarts.

je vous disais donc que mon indépendance ne m'aurait pas été avantageuse; et Valville assurément ne m'envisageait pas sous cette idée-là: ses égards ou plutôt ses respects en faisaient foi.

Il y a des attentions tendres et même timides, de certains honneurs qui ne sont dus qu'à l'innocence et qu'à la pudeur; et Valville, qui me les prodiguait tous, aurait pu craindre de s'être mépris, et d'avoir été la dupe de mes grâces: je lui aurais, du moins ôté la douceur de m'estimer en pleine sûreté de confiance; et quelle chute n'était-ce pas faire là dans son esprit?

Le croiriez-vous pourtant? malgré tout ce que je risquais là-dessus en ne donnant de mes nouvelles à personne, j'hésitai sur le parti que je prendrais. Et savez-vous pourquoi? C'est que je n'avais que l'adresse d'une lingère à donner. je ne pouvais envoyer que chez Mme Dutour, et Mme Dutour choquait mon amour-propre; je rougissais d'elle et de sa boutique.

je trouvais que cette boutique figurait si mal avec une aventure comme la mienne; que c'était quelque chose de si décourageant pour un homme de condition comme Valville, que je voyais entouré de valets; quelque chose de si mal assorti aux grâces qu'il mettait dans ses façons; j'avais moi-même l'air si mignon, si distingué; il y avait si loin de ma physionomie à mon petit état; comment avoir le courage de dire: Allez-vous-en à telle enseigne, chez Mme Dutour, où je loge! Ah! l'humiliant discours!

Passe pour n'être pas née de parents riches, pour n'avoir que de la naissance sans fortune; l'orgueil, tout nu qu'il est par là, se sauve encore; cela ne lui ôte que son faste et ses commodités, et non pas le droit qu'il a aux honneurs de ce monde; mais un si grand étalage de politesse et d'égards n'était pas dû à une petite fille de boutique: elle était bien hardie de l'avoir souffert, de n'y avoir pas mis ordre par sa confusion.

Et c'était là le retour de réflexion que je craignais dans Valville. Quoi! ce n'est que cela? me semblait-il lui entendre dire à lui-même; et l'ironie de ce petit soliloque-là me révoltait tant de sa part, que, tout bien pesé, j'aimais mieux lui paraître équivoque que ridicule, et le laisser douter de mes moeurs que de le faire rire de tous ses respects. Ainsi je conclus que je n'enverrais chez personne, et que je dirais que cela n'était pas nécessaire.

C'était bien mal conclure, j'en conviens, et je le sentais mais ne savez-vous pas que notre âme est encore plus superbe que vertueuse, plus glorieuse qu'honnête, et par conséquent plus délicate sur les intérêts de sa vanité que sur ceux de son véritable honneur?

Attendez pourtant, ne vous alarmez pas. Ce parti que j'avais pris, je ne le suivis point; car dans l'agitation qu'il me causait à moi-même, il me vint subitement une autre pensée.

je trouvai un expédient dont ma misérable vanité fut contente, parce qu'il ne prenait rien sur elle, et qu'il n'affligeait que mon coeur; mais qu'importe que notre coeur souffre, pourvu que notre vanité soit servie? Ne se passe-t-on pas de tout, et de repos, et de plaisirs, et d'honneur même, et quelquefois de la vie, pour avoir la paix avec elle?

Or cet expédient dont je vous parle, ce fut de vouloir absolument m'en retourner.

Quoi! quitter sitôt Valville? me direz-vous. Oui, j'eus le courage de m'y résoudre, de m'arracher à une situation que je voyais remplie de mille instants délicieux si je la prolongeais.

Valville m'aimait, il ne me l'avait pas encore dit, et il aurait eu le temps de me le dire. je l'aimais, il l'ignorait, du moins je le croyais, et je n'aurais pas manqué de le lui apprendre.

Il aurait donc eu le plaisir de me voir sensible, moi celui de montrer que je l'étais, et tous deux celui de l'être ensemble.

Que de douceurs contenues dans ce que je vous dis là, madame! l'amour peut en avoir de plus folles; peut-être n'en a-t-il point de plus touchantes, ni qui aillent si droit et si nettement au coeur, ni dont ce coeur jouisse avec moins de distraction, avec tant de connaissance et de lumières, ni qu'il partage moins avec le trouble des sens; il les voit, il les compte, il en démêle distinctement tout le charme, et cependant je les sacrifiais.

Au reste, tout ce qui me vint alors dans l'esprit là-dessus, quoique long à dire, n'est qu'un instant à être pensé.

Ne vous inquiétez point, mademoiselle, me dit Valville; donnez votre adresse, on partira sur-le-champ.

Et c'était en me prenant la main qu'il me parlait ainsi, d'un air tendre et pressant.

je ne comprends pas comment j'y résistai. Faites-y attention, ajouta-t-il en insistant. Vous n'êtes point en état de vous en aller sitôt; il est tard: dînez ici, vous partirez ensuite. Pourquoi hésiter? Vous n'avez rien à vous reprocher en restant; on ne saurait y trouver à redire; votre accident vous y force. Allons, qu'on nous serve.

Non, monsieur, lui dis-je; permettez que je me retire; on ne peut être plus sensible à vos honnêtetés que je le suis, mais je ne veux pas en abuser: je ne demeure pas loin d'ici; je me sens beaucoup mieux, et je vous demande en grâce que je m'en aille.

Mais, me dit Valville, quel est le motif de votre répugnance là-dessus, dans une conjoncture aussi naturelle, aussi innocente que l'est celle-ci? De répugnance, je vous assure que je n'en ai point, répondis-je, et j'aurais grand tort; mais il sera plus séant d'être chez moi, puisque je puis m'y rendre avec une voiture. Quoi! partir si tôt? me dit-il en jetant sur moi le plus doux de tous les regards. Il le faut bien, repris-je en baissant les yeux d'un air triste (ce qui valait bien le regarder moi-même); et comme les coeurs s'entendent, apparemment qu'il sentit ce qui se passait dans le mien; car il reprit ma main qu'il baisa avec une naïveté de passion si vive et si rapide, qu'en me disant mille fois: je vous aime, il me l'aurait dit moins intelligiblement qu'il ne fit alors.

Il n'y avait plus moyen de s'y méprendre: voilà qui était fini. C'était un amant que je voyais; il se montrait à visage découvert, et je ne pouvais, avec mes petites dissimulations, parer l'évidence de son amour. Il ne restait plus qu'à savoir ce que j'en pensais, et je crois qu'il dut être content de moi: je demeurai étourdie, muette et confuse; ce qui était signe que j'étais charmée. Car avec un homme qui nous est indifférent, ou qui nous déplaît, on en est quitte à meilleur marché, il ne nous met pas dans ce désordre-là: on voit mieux ce qu'on fait avec lui; et c'est ordinairement parce qu'on aime qu'on est troublée en pareil cas.

je l'étais tant, que la main me tremblait dans celle de Valville; que je ne faisais aucun effort pour la retirer, et que je la lui laissais par je ne sais quel attrait qui me donnait une inaction tendre et timide. A la fin pourtant, je prononçai quelques mots qui ne mettaient ordre à rien, de ces mots qui diminuent la confusion qu'on a de se taire, qui tiennent la place de quelque chose qu'on ne dit pas et qu'on devrait dire. Eh bien! monsieur, eh bien! qu'est-ce que cela signifie? Voilà tout ce que je pus tirer de moi; encore y mêlai-je un soupir, qui en ôtait le peu de force que j'y avais peut-être mis.

je me retrouvai pourtant; la présence d'esprit me revint, et la vapeur de ces mouvements qui me tenaient comme enchantée se dissipa. je sentis qu'il n'était pas décent de mettre tant de faiblesse dans cette situation-là, ni d'avoir l'âme si entreprise, et je tâchai de corriger cela par une action de courage.

Vous n'y songez pas! Finissez donc, monsieur, dis-je à Valville en retirant ma main avec assez de force, et d'un ton qui marquait encore que je revenais de loin, supposé qu'il fût lui-même en état d'y voir si clair; car il avait eu des mouvements, aussi bien que moi. Mais je crois qu'il vit tout; il n'était pas si neuf en amour que je l'étais, et dans ces moments-là, jamais la tête ne tourne à ceux qui ont un peu d'expérience par devers eux; vous les remuez, mais vous ne les étourdissez point; ils conservent toujours le jugement, il n'y a que les novices qui le perdent. Et puis, dans quel danger n'est-on pas quand on tombe en de certaines mains, quand on n'a pour tout guide qu'un amant qui vous aime trop mal pour vous mener bien!

Pour moi, je ne courais alors aucun risque avec Valville: j'avoue que je fus troublée, mais à un degré qui étonna ma raison, et qui ne me l'ôta pas; et cela dura si peu, qu'on n'aurait pu en abuser, du moins je me l'imagine; car au fond, tous ces étonnements de raison ne valent rien non plus, on n'y est point en sûreté; il s'y passe toujours un intervalle de temps où l'on a besoin d'être traitée doucement; le respect de celui avec qui vous êtes vous fait grand bien.

Quant à Valville, je n'eus rien à lui reprocher là-dessus; aussi lui avais-je inspiré des sentiments. Il n'était pas amoureux, il était tendre, façon d'être épris qui, au commencement d'une passion, rend le coeur honnête, qui lui donne des moeurs, et l'attache au plaisir délicat d'aimer et de respecter timidement ce qu'il aime.

Voilà de quoi d'abord s'occupe un coeur tendre: à parer l'objet de son amour de toute la dignité imaginable, et il n'est pas dupe. Il y a plus de charme à cela qu'on ne pense, il y perdrait à ne s'y pas tenir; et vous, madame, vous y gagneriez si je n'étais pas si babillarde.

Finissez donc, me diriez-vous volontiers; et c'est ce que je disais à Valville avec un sérieux encore altéré d'émotion. En vérité, monsieur, vous me surprenez, ajoutai-je; vous voyez bien vous-même que j'ai raison de vouloir m'en aller, et qu'il faut que je parte.

Oui, mademoiselle, vous allez partir, me répondit-il tristement; et je vais donner mes ordres pour cela, puisque vous ne pouvez vous souffrir ici, et qu'apparemment je vous y déplais moi-même, à cause du mouvement qui vient de m'échapper; car il est vrai que je vous aime, et que j'emploierais à vous le dire tous les moments que nous passerions ensemble, et tout le temps de ma vie, si je ne vous quittais pas.

Et quand ce discours qu'il me tenait aurait duré tout le temps de la mienne, il me semble qu'il ne m'aurait pas ennuyé non plus, tant la joie dont il me pénétrait était douce, flatteuse, et pourtant embarrassante; car je sentais qu'elle me gagnait. je ne voulais pas que Valville la vît, et je ne savais quel air prendre pour la mettre à couvert de ses yeux.

D'ailleurs, ce qu'il m'avait dit demandait une réponse; ce n'était pas à ma joie à la faire, et je n'avais que ma joie dans l'esprit; de sorte que je me taisais, les yeux baissés.

Vous ne répondez rien, me dit Valville; partirez-vous sans me dire un mot? Mon action m'a-t-elle rendu si désagréable? Vous a-t-elle offensée sans retour?

Et remarquez que, pendant ce discours, il avançait sa main pour ravoir la mienne, que je lui laissais prendre, et qu'il baisait encore en me demandant pardon de l'avoir baisée; et ce qui est de plaisant, c'est que je trouvais, la réparation fort bonne, et que je la recevais de la meilleure foi du monde, sans m'apercevoir qu'elle n'était qu'une répétition de la faute; je crois même que nous ne nous en aperçûmes ni l'un ni l'autre, et entre deux personnes qui s'aiment, ce sont là de ces simplicités de sentiment que peut-être l'esprit remarquerait bien un peu s'il voulait, mais qu'il laisse bonnement passer au profit du coeur.

Ne me direz-vous rien? me disait donc Valville. Aurai-je le chagrin de croire que vous me haïssez?

Un petit soupir naïf précéda ma réponse, ou plutôt la commença. Non, monsieur, je ne vous hais pas, lui dis-je; vous ne m'avez pas donné lieu de vous haïr, il s'en faut bien. Eh! que pensez-vous donc de moi? reprit-il avec feu. je vous ai dit que je vous aime; comment regardez-vous mon amour? êtes-vous fâchée que je vous en parle?

Que voulez-vous que je réponde à cette question? lui dis-je. je ne sais pas ce que c'est que l'amour, monsieur; je pense seulement que vous êtes un fort honnête homme, que je vous ai beaucoup d'obligation, et que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi dans cette occasion-ci.

Vous ne l'oublierez jamais! s'écria-t-il. Eh! comment saurai-je que vous voudrez bien vous ressouvenir de moi, si j'ai le malheur de ne vous plus voir, mademoiselle? Ne m'exposez point à vous perdre pour toujours; et s'il est vrai que vous n'ayez point d'aversion pour moi, ne m'ôtez pas les moyens de vous parler quelquefois, et d'essayer si ma tendresse ne pourra vous toucher un jour. je ne vous ai vue aujourd'hui que par un coup de hasard; où vous retrouverai-je, si vous me laissez ignorer qui vous êtes? je vous chercherais inutilement. J'en conviens, lui dis-je avec une franchise qui alla plus vite que ma pensée, et qui semblait nous plaindre tous deux. Eh bien! mademoiselle, ajouta-t-il en approchant encore sa bouche de ma main (car nous ne prenions plus garde à cette minutie-là, elle nous était devenue familière; et voilà comme tout passe en amour); eh bien, nommez-moi, de grâce, les personnes à qui vous appartenez; instruisez-moi de ce qu'il faut faire pour être connu d'elles; donnez-moi cette consolation avant que de partir.

A peine achevait-il de parler qu'un laquais entra: Qu'on mette les chevaux au carrosse pour reconduire mademoiselle, lui dit Valville, en se retournant de son côté.

Cet ordre, que je n'avais point prévu, me fit frémir: il rompait toutes mes mesures, et rejetait ma vanité dans toutes ses angoisses.

Ce n'était point le carrosse de Valville qu'il me fallait. La petite lingère n'échappait point par là à l'affront d'être connue. J'avais compris qu'on m'enverrait chercher une voiture; je comptais m'y mettre toute seule, en être quitte pour dire: Menez-moi dans telle rue; et, à l'abri de toute confusion, regagner ainsi cette fâcheuse boutique qui m'avait coûté tant de peine d'esprit, et dont je ne pouvais plus faire un secret, si je m'en retournais dans l'équipage de Valville: car il n'aurait pas oublié de demander à ses gens: Où l'avez-vous menée? Et ils n'auraient pas manqué de lui dire: A une boutique.

Encore n'eût-ce été là que demi-mal, puisque je n'aurais pas été présente au rapport, et que je n'en aurais rougi que de loin. Mais vous allez voir que la politesse de Valville me destinait à une honte bien plus complète.

J'imagine une chose, mademoiselle, me dit-il tout de suite quand le laquais fut sorti; c'est de vous reconduire moi-même avec la femme que vous avez vu paraître. Qu'en dites-vous, mademoiselle? il me semble que c'est une attention nécessaire de ma part, après ce qui vous est arrivé; je crois même qu'il y aurait de l'impolitesse à m'en dispenser: c'est une réflexion que je fais, et qui me vient fort à propos. Et moi, je la trouvais tuante.

Ah! monsieur, m'écriai-je, que me proposez-vous là? Moi, m'en retourner dans votre carrosse au logis, et y arriver avec vous, avec un homme de votre âge! Non, monsieur, je n'aurai pas cette imprudence-là; le ciel m'en préserve! Vous ne songez pas à ce qu'on en dirait; tout est plein de médisants; et si on ne va pas me chercher une voiture, j'aime encore mieux m'en aller à pied chez moi, et m'y traîner comme je pourrai, que d'accepter vos offres.

Ce discours ne souffrait point de réplique; aussi m'en parut-il outré.

Allons, mademoiselle, s'écria-t-il à son tour avec douleur en se levant d'auprès de moi: je vous entends. Vous ne voulez plus que je vous revoie, ni que je sache où vous reprendre; car, de m'alléguer la crainte que vous avez, dites-vous, de ce qu'on pourrait dire, il n'y a pas d'apparence qu'elle soit le motif de vos refus. Vous vous blessez en tombant, vous êtes à ma porte, je m'y trouve, vous avez besoin de secours, mille gens sont témoins de votre accident, vous ne sauriez vous soutenir, je vous fais porter chez moi; de là je vous ramène chez vous; il n'y a rien de si simple, vous le sentez bien; mais rien en même temps qui me mit plus naturellement à portée d'être connu de vos parents, et je vois bien que c'est à quoi vous ne voulez pas que je parvienne. Vous avez vos raisons, sans doute; ou vous déplais, ou vous êtes prévenue.

Et là-dessus, sans me donner le temps de lui répondre, outré du silence morne que j'avais gardé jusque-là, et, dans l'amertume de son chagrin, ayant l'air content d'être privé de ce qu'il était au désespoir de perdre, il part, s'avance à la porte de la salle et appelle impétueusement un laquais, qui accourt: Qu'on aille chercher une chaise; lui dit-il; et si on n'en trouve pas, qu'on amène un carrosse. Mademoiselle ne veut pas du mien.

Et puis, revenant à moi: Soyez en repos, ajouta-t-il, vous allez avoir ce que vous souhaitez, mademoiselle: il n'y a plus rien à craindre; et vous et vos parents me serez éternellement inconnus, à moins que vous ne me disiez votre nom, et je ne pense pas que vous en ayez envie.

A cela nulle réponse encore de ma part; je n'étais plus en état de parler. En revanche, devinez ce que je faisais, madame: excédée de peines, de soupirs, de réflexions. je pleurais, la tête baissée. Vous pleuriez? Oui, j'avais les yeux remplis de larmes. Vous en êtes surprise? Mais mettez-vous bien au fait de ma situation, et vous verrez dans quel épuisement de courage je devais tomber.

Que n'avais-je pas souffert depuis une demi-heure? Comptons mes détresses: une vanité inexorable qui ne voulait point de Mme Dutour, ni par conséquent que je fusse lingère; une pudeur gémissante de la figure d'aventurière que j'allais faire, si je ne m'en tenais pas à être fille de boutique; un amour désespéré, à quoi que je me déterminasse là-dessus: car une fille de mon état, me disais-je, ne pouvait pas conserver la tendresse de Valville, ni une fille suspecte mériter qu'il l'aimât.

A quoi donc me résoudre? A m'en aller sur-le-champ? Autre affliction pour mon coeur, qui se trouvait si bien de l'entretien de Valville.

Et voyez que de différentes mortifications il avait fallu sentir, peser, essayer sur mon âme, pour en comparer les douleurs, et savoir à laquelle je donnerais la préférence! Ajoutez à cela qu'il n'y a rien de consolant dans de pareilles peines, parce que c'est la vanité qui nous les cause, et que de soi-même on est incapable d'une détermination. En effet, à quoi m'avait-il servi d'opter et de m'être enfin fixée à la douleur de quitter Valville? M'en était-il moins difficile de lui rester inconnue, comme c'était mon dessein? Non vraiment, car il m'offrait son carrosse, il voulait me reconduire; ensuite, il se retranchait à savoir mon nom, qu'il n'était pas naturel de lui cacher, mais que je ne pouvais pas lui dire, puisque je ne le savais pas moi-même, à moins que je ne prisse celui de marianne; et prendre ce nom-là, c'était presque déclarer Mme Dutour et sa boutique, ou faire soupçonner quelque chose d'approchant.

A quoi donc en étais-je réduite? A quitter brusquement Valville sans aucun ménagement de politesse et de reconnaissance; à me séparer de lui comme d'un homme avec qui je voulais rompre, lui qui m'aimait, lui que je regrettais, lui qui m'apprenait que j'avais un coeur; car on ne le sent que du jour où l'on aime (et jugez combien ce coeur est remué de la première leçon d'amour qu'il reçoit!), enfin, lui que je sacrifiais à une vanité haïssable, que je condamnais intérieurement moi-même, qui me paraissait ridicule, et qui, malgré tout le tourment qu'elle me causait, ne me laissait pas seulement la consoltation de me trouver à plaindre.

En vérité, madame, avec une tête de quinze ou seize ans, avais-je tort de succomber, de perdre tout courage, et d'être abattue jusqu'aux larmes?

Je pleurai donc, et il n'y avait peut-être pas de meilleur expédient pour me tirer d'affaire, que de pleurer et de laisser tout là. Notre âme sait bien ce qu'elle fait, ou du moins son instinct le sait bien pour elle.

Vous croyez que mon découragement est mal entendu, qu'il ne peut tourner qu'à ma confusion; et c'est le contraire. Il va remédier à tout; car premièrement, il me soulagea, il me mit à mon aise, il affaiblit ma vanité, il me défit de cet orgueilleux effroi que j'avais d'être connue de Valville. Voilà déjà bien du repos pour moi: voici d'autres avantages.

C'est que cet abattement et ces pleurs me donnèrent, aux yeux de ce jeune homme, je ne sais quel air de dignité romanesque qui lui en imposa; qui corrigea d'avance la médiocrité de mon état, qui disposa Valville à l'apprendre sans en être scandalisé; car vous sentez bien que tout ceci ne saurait demeurer sans quelque petit éclaircissement. Mais n'en soyez point en peine, et laissez faire aux pleurs que je répands; ils viennent d'ennoblir Marianne dans l'imagination de son amant; ils font foi d'une fierté de coeur qui empêchera bien qu'il ne la dédaigne.

Et dans le fond, observons une chose. Etre jeune et belle, ignorer sa naissance, et ne l'ignorer que par un coup de malheur, rougir et soupirer en illustre infortunée de l'humiliation où cela vous laisse; si j'avais affaire à l'amour, lui qui est tendre et galant, qui se plaît à honorer ce qu'il aime: voilà, pour lui paraître charmante et respectable, dans quelle situation et avec quel amas de circonstances je voudrais m'offrir à lui.

Il y a de certaines infortunes qui embellissent la beauté même, qui lui prêtent de la majesté. Vous avez alors, avec vos grâces, celles que votre histoire, faite comme un roman, vous donne encore. Et ne vous embarrassez pas d'ignorer ce que vous êtes née; laissez travailler les chimères de l'amour là-dessus; elles sauront bien vous faire un rang distingué, et tirer bon parti des ténèbres qui cacheront votre naissance. Si une femme pouvait être prise pour une divinité, ce serait en pareil cas que son amant l'en croirait une.

A la vérité, il ne faut pas s'attendre que cela dure; ce sont là de ces grâces et de ces dignités d'emprunt qui s'en retournent avec les amoureuses folies qui vous en parent.

Et moi, je retourne toujours aux réflexions, et je vous avertis que je ne me les reprocherai plus. Vous voyez bien que je n'y gagne rien et que je suis incorrigible; ainsi tâchons toutes deux de n'y plus prendre garde.

J'ai laissé Valville désespéré de ce que je voulais partir sans me faire connaître; mais les pleurs qu'il me vit répandre le calmèrent tout d'un coup. je n'ai jamais rien vu ni de si doux, ni de si tendre que ce qui se peignit alors sur sa physionomie: et en effet, mes pleurs ne concluaient rien de fâcheux pour lui; ils n'annoncent ni haine, ni indifférence, ils ne pouvaient signifier que de l'embarras.

Hé quoi! mademoiselle, vous pleurez? me dit-il en venant se jeter à mes genoux avec un amour où l'on démêlait déjà je ne sais quel transport d'espérance; vous pleurez? Eh! quel est donc le motif de vos larmes? Vous ai-je dit quelque chose qui vous chagrine? Parlez, je vous en conjure. D'où vient que je vous vois dans cet état-là? ajouta-t-il en me prenant une main qu'il accablait de caresses, et que je ne retirais pas, mais que, dans ma consternation, je semblais lui abandonner avec décence, et comme à un homme dont le bon coeur, et non pas l'amour, obtenait de moi cette nonchalance-là.

Répondez-moi, s'écriait-il; avez-vous d'autres sujets de tristesse? Et pourriez-vous hésiter d'ouvrir votre coeur à qui vous a donné tout le sien, à qui vous jure qu'il sera toujours à vous, à qui vous aime plus que sa vie, à qui vous aime autant que vous méritez d'être aimée? Est-ce qu'on peut voir vos larmes sans souhaiter de vous secourir?

Et vous est-il permis de m'en pénétrer sans vouloir rien faire de l'attendrissement où elles me jettent? Parlez. Quel service faut-il vous rendre? Je compte que vous ne vous en irez pas si tôt.

Il faudrait donc envoyer chez Mme Dutour, lui dis-je naïvement alors, comme entraînée moi-même par le torrent de sa tendresse et de la mienne.

Et la voilà enfin déclarée, cette Mme Dutour si terrible, et sa boutique et son enseigne (car tout cela était compris dans son nom); et la voilà déclarée sans que j'y hésitasse: je ne m'aperçus pas que j'en parlais.

Chez Mme Dutour une marchande de linge? Hé! je la connais, dit Valville; c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous avertir où vous êtes? Mais de la part de qui lui dira-t-on qu'on vient?

A cette question ma naïveté m'abandonna; je me retrouvai glorieuse et confuse, et je retombai dans tous mes embarras.

Et en effet, y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait! je viens de nommer Mme Dutour, je crois par là avoir tout dit, et que Valville est à peu près au fait. Point du tout; il se trouve qu'il faut recommencer, que je n'en suis pas quitte, que je ne lui ai rien appris, et qu'au lieu de comprendre que je n'envoie chez elle que parce que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger d'aller dire à mes parents où je suis, c'est-à-dire qu'il la prend pour ma commissionnaire; c'est là toute la relation qu'il imagine entre elle et moi.

Et d'où vient cela? C'est que j'ai si peu l'air d'une Marianne, c'est que mes grâces et ma physionomie le préoccupent tant en ma faveur, c'est qu'il est si éloigné de penser que je puisse appartenir, de près ou de loin, à une Mme Dutour, qu'apparemment il ne saura que je loge chez elle et que je suis sa fille de boutique, que quand je le lui aurai dit, peut-être répété dans les termes les plus simples, les plus naturels et les plus clairs.

Oh! voyez combien il sera surpris; et si moi, qui prévois sa surprise, je ne dois pas frémir plus que jamais de la lui donner!

je ne répondais donc rien; mais il se mêlait à mon silence un air de confusion si marqué, qu'à la fin Valville entrevit ce que je n'avais pas le courage de lui dire.

Quoi! mademoiselle; est-ce que vous logez chez Mme Dutour? Oui, monsieur, lui répondis-je d'un ton vraiment humilié: je ne suis pourtant pas faite pour être chez elle, mais les plus grands malheurs du monde m'y réduisent. Voilà donc ce que signifiaient vos pleurs? me répondit-il en me serrant la main avec un attendrissement qui. avait quelque chose de si honnête pour moi et de si respectueux, que c'était comme une réparation des injures que me faisait le sort: voyez si mes pleurs m'avaient bien servie.

L'article sur lequel nous en étions allait sans doute donner matière à une longue conversation entre nous, quand on ouvrit avec grand bruit la porte de la salle, et que nous vîmes entrer une dame menée, devinez par qui? par M. de Climal, qui, pour premier objet, aperçut Marianne en face, à demi couchée sur un lit de repos, les yeux mouillés de larmes, et tête à tête avec un jeune homme, dont la posture tendre et soumise menait à croire que son entretien roulait sur l'amour, et qu'il me disait: je vous adore; car vous savez qu'il était à mes genoux; et qui plus est, c'est que, dans ce moment, il avait la tête baissée sur une de mes mains, ce qui concluait aussi qu'il la baisait. N'était-ce pas là un tableau bien amusant pour M. de Climal?

Je voudrais pouvoir vous exprimer ce qu'il devint. Vous dire qu'il rougit, qu'il perdit toute contenance, ce n'est vous rendre que les gros traits de l'état où je le vis.

Figurez-vous un homme dont les yeux regardaient tout sans rien voir, dont les bras se remuaient toujours sans avoir de geste, qui ne savait quelle attitude donner à son corps qu'il avait de trop, ni que faire de son visage qu'il ne savait sous quel air présenter, pour empêcher qu'on n'y vit son désordre qui allait s'y peindre.

M. de Climal était amoureux de moi; comprenez donc combien il fut jaloux. Amoureux et jaloux! voilà déjà, de quoi être bien agité; et puis M. de Climal était un faux dévot, qui ne pouvait avec honneur laisser transpirer ni jalousie, ni amour. Ils transpiraient pourtant malgré qu'il en eût: il le sentait bien, il en était honteux, il avait peur qu'on n'aperçût sa honte; et tout cela ensemble lui donnait je ne sais quelle incertitude de mouvements, sotte, ridicule, qu'on voit mieux qu'on ne l'explique. Et ce n'est pas là tout: son trouble avait encore un grand motif que j'ignorais; le voici: c'est que Valville, en se levant, s'écria à demi-bas: Eh! c'est mon oncle!

Nouvelle augmentation de singularité dans ce coup de hasard. je n'avais fait que rougir en le voyant, cet oncle; mais sa parenté, que j'apprenais, me déconcerta encore davantage; et la manière dont je le regardai, s'il y fit attention, m'accusait bien nettement d'avoir pris plaisir aux discours de Valville. J'avais tout à fait l'air d'être sa complice; celà n'était pas douteux à ma contenance.

De sorte que nous étions trois figures très interdites. A l'égard de la dame que menait M. de Climal, elle ne me parut pas s'apercevoir de notre embarras, et ne remarqua, je pense, que mes grâces, ma jeunesse, et la tendre posture de Valville.

Ce fut elle qui ouvrit la conversation. je ne vous plains point, monsieur, vous êtes en bonne compagnie, un peu dangereuse à la vérité; je n'y crois pas votre coeur fort en sûreté, dit-elle à Valville en nous saluant. A quoi d'abord il ne répondit que par un sourire, faute de savoir que dire. M. de Climal souriait aussi, mais de mauvaise grâce, et en homme indéterminé sur le parti qu'il avait à prendre, inquiet de celui que je prendrais; car fallait-il qu'il me connût ou non, et moi-même allais-je en agir avec lui comme avec un homme que je connaissais?

D'un autre côté, ne sachant aussi quel accueil je devais lui faire, j'observais le sien pour m'y conformer; et comme son air souriant ne réglait rien là-dessus, la manière dont je saluai ne fut pas plus décisive, et se sentit de l'équivoque où il me laissait.

En un mot, j'en fis trop et pas assez. Dans la moitié de mon salut, il semblait que je le connaissais; dans l'autre moitié, je ne le connaissais plus; c'était oui, c'était non, et tous les deux manqués.

Valville remarqua cette façon d'agir abscure, car il me l'a dit depuis. Il en fut frappé.

Il faut savoir que, depuis quelque temps, il soupçonnait son oncle de n'être pas tout ce qu'il voulait paraître; il avait appris, par de certains faits, à se défier de sa religion et de ses moeurs. Il voyait que j'étais aimable, que je demeurais chez Mme Dutour, que j'avais beaucoup pleuré avant que de l'avouer. Que pouvait, après cela, signifier cet accueil à double sens que je faisais à M. de Climal, qui n'avait pas à son tour un maintien moins composé, ni plus clair? Il y avait là matière à de fâcheuses conjectures.

J'oublie de vous dire que je feignis de vouloir me lever, pour saluer plus décemment: Non, mademoiselle, non, demeurez, me dit Valville, ne vous levez point; madame vous en empêchera elle-même quand elle saura que vous êtes blessée au pied. Pour monsieur, ajouta-t-il en adressant la parole à son oncle, je crois qu'il vous en dispense, d'autant plus qu'il me paraît que vous vous connaissez.

Je ne pense pas avoir cet honneur-là, répondit sur-le-champ M. de Climal, avec une rougeur qui vengeait la vérité de son effronterie. Est-ce que mademoiselle m'aurait vu quelque part? ajouta-t-il en me regardant d'un oeil qui me demandait le secret.

Je ne sais, repartis-je d'un ton moins hardi que mes paroles; mais il me semblait que la physionomie de monsieur ne m'était pas inconnue. Cela se peut, dit-il; mais qu'est-il donc arrivé à mademoiselle? est-ce qu'elle est tombée?

Et cette question-là, il la faisait à son neveu qui ne lui répondait rien. Il ne l'avait pas seulement entendu; son inquiétude l'occupait bien d'autres choses.

Oui, monsieur, dis-je alors pour lui, toute confuse que j'étais d'aider à soutenir un mensonge dans lequel je voyais bien que Valville m'accusait d'être de moitié avec son oncle; oui, monsieur, c'est une chute que j'ai faite près d'ici, presque au sortir de la messe, et on m'a portée dans cette salle, parce que je ne pouvais marcher.

Mais, dit la dame, il faudrait du secours. Si c'était une entorse, cela est considérable. Etes-vous seule, mademoiselle? N'avez-vous personne avec vous? pas un laquais? pas une femme? Non, madame, répondis-je, fâchée de l'honneur qu'elle me faisait, et que je reprochais à ma figure qui en était cause: je ne demeure pas loin d'ici. Eh! bien, dit-elle, nous allons dîner, M. de Climal et moi; dans ce quartier; nous vous ramènerons.

Encore! dis-je en moi-même: quelle persécution! Tout le monde a donc la fureur de me ramener! Car sur cet article-là je n'avais pas l'esprit bien fait; et ce qui me frappa d'abord, ce fut, comme avec Valville, l'affront d'être reconduite à cette malheureuse boutique.

Cette dame qui parlait de femme, de laquais, dont elle s'imaginait que je devais être suivie, après cette opinion fastueuse de mon état, qu'aurait-elle trouvé? Marianne. Le beau dénoûment! Et quelle Marianne encore? Une petite friponne en liaison avec M. de Climal, c'est-à-dire avec un franc hypocrite.

Car quel autre nom eût pu espérer cet homme de bien? Je vous le demande. Que serait devenue la bonne odeur de sa vie, lui qui avait nié de me connaître, et moi-même qui m'étais prêtée à son imposture? N'aurais-je pas été une jolie mignonne avec mes grâces, si Mme Dutour et Toinon s'étaient trouvées sur le pas de leur porte, comme elles en avaient volontiers la coutume, et nous eussent dit: Ah! c'est donc vous, monsieur? Eh! d'où venez-vous, Marianne? comme assurément elles n'y auraient pas manqué.

Oh! voilà ce qui devait me faire trembler, et non pas ma boutique; c'était là le véritable opprobre qui méritait mon attention. je ne l'aperçus pourtant que le dernier: et cela est dans l'ordre. On va d'abord au plus pressé; et le plus pressé pour nous, c'est nous-même, c'est-à-dire, notre orgueil; car notre orgueil et nous, ce n'est qu'un, au lieu que nous et notre vertu, c'est deux. N'est-ce pas, madame?

Cette vertu, il faut qu'on nous la donne; c'est en partie une affaire d'acquisition. Cet orgueil, on ne nous le donne pas, nous l'apportons en naissant; nous l'avons tant, qu'on ne saurait nous l'ôter; et comme il est le premier en date, il est, dans l'occasion, le premier servi. C'est la nature qui a le pas sur l'éducation. Comme il y a longtemps que je n'ai fait de pause, vous aurez la bonté de vouloir bien que j'observe encore une chose que vous n'avez peut-être pas assez remarqué: c'est que, dans la vie, nous sommes plus jaloux de la considération des autres que de leur estime, et par conséquent de notre innocence, parce que c'est précisément nous que leur considération distingue, et que ce n'est qu'à nos moeurs que leur estime s'adresse.

Oh! nous nous aimons encore plus que nos moeurs. Estimez mes qualités tant qu'il vous plaira, vous diraient tous les hommes, vous me ferez grand plaisir, pourvu que vous m'honoriez, moi qui les ai, et qui ne suis pas elles; car si vous me laissez là, si vous négligez ma personne, je ne suis pas content, vous prenez à gauche; c'est comme si vous me donniez le superflu et que vous me refusassiez le nécessaire; faites-moi vivre d'abord, et me divertissez après; sinon, j'y pourvoirai. Et qu'est-ce que cela veut dire? C'est que pour parvenir à être honoré, je saurai bien cesser d'être honorable; et en effet, c'est assez là le chemin des honneurs: qui les mérite n'y arrive guère. J'ai fini.

Ma réflexion n'est pas mal placée, je l'ai faite seulement un peu plus longue que je ne croyais. En revanche, j'en ferai quelque autre ailleurs qui sera trop courte.

je ne sais pas comment nous nous serions échappés, M. de Climal et moi, du péril où nous jetait cette dame en offrant de me reconduire.

Aurait-il pu s'exempter de prêter son carosse? Aurais-je pu refuser de le prendre? Tout cela était difficile. Il pâlissait et je ne répondais rien; ses yeux me disaient: Tirez-moi d'affaire; les miens lui disaient: Tirez-m'en vous-même; et notre silence commençait à devenir sensible, quand il entra un laquais qui dit à Valville que le carrosse qu'il avait envoyé chercher pour moi était à la porte.

Cela nous sauva, et mon tartufe en fut si rassuré qu'il osa même abuser de la sécurité où il se trouvait pour lors, et porter l'audace jusqu'à dire: Mais il n'y a qu'à renvoyer ce carrosse; il est inutile, puisque voilà le mien; et cela du ton d'un homme qui avait compté me mener, et qui n'avait négligé de répondre à la proposition que parce qu'elle ne faisait pas la moindre difficulté.

je songe pourtant que je devrais rayer l'épithète de tartufe que je viens de lui, donner; car je lui ai obligation, à ce tartufe-là. Sa mémoire me doit être chère; il devint un homme de bien pour moi. Ceci soit dit pour l'acquit de ma reconnaissance, et en réparation du tort que la vérité historique pourra lui faire encore. Cette vérité a ses droits, qu'il faut bien que M. de Climal essuie.

je compris bien qu'il s'en fiait à moi pour l'impunité de sa hardiesse, et qu'il ne craignait pas que j'eusse la malice ou la simplicité de l'en faire repentir.

Non, monsieur, lui répondis-je; il n'est pas nécessaire que je vous dérange, puisque j'ai une voiture pour m'en retourner; et si monsieur, dis-je tout de suite en parlant à Valville, veut bien appeler quelqu'un pour m'aider à me lever d'ici, je partirai tout à l'heure.

je pense que ces messieurs vous aideront bien eux-mêmes, dit galamment la dame, et en voici un (c'était Valville qu'elle montrait) qui ne sera pas fâché d'avoir cette peine-là; n'est-il pas vrai? (discours qui venait sans doute de ce qu'elle l'avait vu à mes genoux). Au reste, ajouta-t-elle, comme nous nous en allons aussi, il faut vous dire ce qui nous amenait: avez-vous des nouvelles de Mme de Valville (c'était la mère du jeune homme)? Arrive-t-elle de sa campagne? La reverrons-nous bientôt? je l'attends cette semaine, dit Valville d'un air distrait et nonchalant, qui prouvait mal cet empressement que la dame lui avait supposé pour moi, et qui m'aurait peut-être piquée moi-même, si je n'avais pas eu aussi mes petites affaires dans l'esprit; mais j'étais trop dans mon tort pour y trouver à redire. Il y avait d'ailleurs dans sa nonchalance je ne sais quel fond de tristesse qui me rendait honteuse, parce que j'en apercevais le motif.

je sentais que c'était un coeur consterné de ne savoir plus si je méritais sa tendresse, et qui avait peur d'être obligé d'y renoncer. Y avait-il rien de plus obligeant pour moi que cette peur-là, madame, rien de plus flatteur, de plus aimable, rien de plus digne de jeter mon coeur dans un humble et tendre embarras devant le sien? Car c'était là précisément tout ce que j'éprouvais. Un mélange de plaisir et de confusion, voilà mon état. Ce sont de ces choses dont on ne peut dire que la moitié de ce qu'elles sont.

Malgré cet air de froideur dont je vous ai parlé, Valville, après avoir satisfait à la question de la dame, vint à moi pour m'aider à me lever, et me prit par-dessous les bras mais, comme il vit que M. de Climal s'avançait aussi: Non, monsieur, dit-il, ne vous en mêlez pas: vous ne seriez pas assez fort pour soutenir mademoiselle, et je doute qu'elle puisse poser le pied à terre; il vaut mieux appeler quelqu'un. M. de Climal se retira (on a si peu d'assurance quand on n'a pas la conscience bien nette). Et là-dessus il sonne. Deux de ses gens arrivent: Approchez, leur dit-il, et tâchez de porter mademoiselle jusqu'à son carrosse. je crois que je n'avais pas besoin de cette cérémonie-là, et qu'avec le secours de deux bras, je me serais aisément soutenue; mais j'étais si étourdie, si déconcertée, que je me laissai mener comme on voulait, et comme je ne voulais pas.

M. de Climal et la dame, qui s'en retournaient ensemble, me suivirent, et Valville marchait le dernier en nous suivant aussi.

Quand nous traversâmes la cour, je le vis du coin de l'oeil qui parlait à l'oreille d'un laquais.

Et puis me voilà arrivée à mon carrosse, où la dame, avant que de monter dans le sien, voulut obligeamment m'arranger elle-même. je l'en remerciai: mon compliment fut un peu confus. Ce que je dis à Valville le fut encore davantage; je crois qu'il n'y répondit que par une révérence qu'il accompagna d'un coup d'oeil où il y avait bien des choses que j'entendis toutes, mais que je ne saurais rendre, et dont la principale signifiait: Que faut-il que je pense?

Ensuite je partis interdite, sans savoir ce que je pensais moi-même, sans avoir ni joie, ni tristesse, ni peine, ni plaisir. On me menait, et j'allais. Qu'est-ce que tout cela deviendra? Que vient-il de se passer? Voilà tout ce que je me disais dans un étonnement qui ne me laissait nul exercice d'esprit, et pendant lequel je jetai pourtant un grand soupir qui échappa plus à mon instinct qu'à ma pensée.

Ce fut dans cet état que j'arrivai chez Mme Dutour. Elle était assise à l'entrée de sa boutique, qui s'impatientait à m'attendre, parce que son dîner était prêt.

je l'aperçus de loin qui me regardait dans le carrosse où j'étais, et qui m'y voyait, non comme Marianne, mais comme une personne qui lui ressemblait tant, qu'elle en était surprise; et mon carrosse était déjà arrêté à la porte; qu'elle ne s'avisait pas encore de croire que ce fût moi (c'est qu'à son compte je ne devais arriver qu'à pied).

A la fin pourtant il fallut bien me reconnaître. Ah! Ah! Marianne, eh! c'est vous, s'écria-t-elle. Eh! pourquoi. donc en fiacre? Est-ce que vous venez de si loin? Non, madame, lui dis-je; mais je me suis blessée en tombant, et il m'était impossible de marcher; je vous conterai mon accident quand je serai rentrée. Ayez à présent la bonté de m'aider avec le cocher à descendre.

Le cocher ouvrait la portière pendant que je parlais. Allez, allez, me dit-il, arrivez; ne vous embarrassez pas, mademoiselle; pardi! je vous descendrai bien tout seul. Un bel enfant comme vous, qu'est-ce que cela pèse? C'est le plaisir. Venez, venez, jetez-vous hardiment: je vous porterais encore plus loin que vous n'iriez sur vos jambes.

En effet, il me prit entre ses bras, et me transporta comme une plume jusqu'à la boutique, où je m'assis tout d'un coup.

Il est bon de vous dire que dans l'intervalle du transport je jetai les yeux dans la rue du côté d'où je venais, et que je vis à trente ou quarante pas de là un des gens de Valville qui était arrêté, et qui avait tout l'air d'avoir couru pour me suivre: et c'était apparemment là le résultat de ce qu'il avait dit à ce laquais, quand je l'avais vu lui parler à l'oreille.

La vue de ce domestique aposté réveilla toute ma sensibilité sur mon aventure, et me fit encore rougir; c'était un témoin de plus de la petitesse de mon état; et ce garçon, quoiqu'il n'eût fait que me voir chez Valville, ne se serait pas, j'en suis sûre, imaginé que je dusse entrer chez moi par une boutique; c'est une réflexion que je fis: n'en était-ce pas assez pour être fâchée de le trouver là? Il est vrai que ce n'était qu'un laquais; mais quand on est glorieuse, on n'aime à perdre dans l'esprit de personne; il n'y a point de petit mal pour l'orgueil, point de minutie, rien ne lui est indifférent; et enfin ce valet me mortifia; d'ailleurs, il n'était là que par l'ordre de Valville, il n'y avait pas à en douter. C'était bien la peine que mon maître fit tant de façon avec cette petite fille-là! pouvait-il dire en lui-même d'après ce qu'il voyait. Car ces gens-là sont plus moqueurs que d'autres; c'est le régal de leur bassesse, que de mépriser ce qu'ils ont respecté par méprise, et je craignais que cet homme-ci, dans son rapport à Valville, ne glissât sur mon compte quelque tournure insultante; qu'il ne se régalât un peu aux dépens de mon domicile, et n'achevât de rebuter la délicatesse de son maître. je n'avais déjà que trop baissé de prix à ses yeux. Il n'osait déjà plus faire tant de cas de l'honneur qu'il y aurait à me plaire; et adieu le plaisir d'avoir de l'amour, quand la vanité d'en inspirer nous quitte; et Valville était presque dans ce cas-là. Voyez le tort que m'eût fait alors le moindre trait railleur jeté sur moi; car on ne saurait croire la force de certaines bagatelles sur nous, quand elles sont placées; et la vérité est que les dégoûts de Valville, provenus de là, m'auraient plus fâchée que la certitude de ne le plus voir.

A peine fus-je assise, que je tirai de l'argent pour payer le cocher; mais Mme Dutour, en femme d'expérience, crut devoir me conduire là-dessus, et me trouva trop jeune pour m'abandonner ce petit détail. Laissez-moi faire, me dit-elle, je vais le payer; où vous a-t-il pris? Auprès de la paroisse, lui dis-je. Eh! c'est tout près d'ici, répliqua-t-elle en comptant quelque monnaie. Tenez, mon enfant, voilà ce qu'il vous faut.

Ce qu'il me faut! cela! dit le cocher, qui lui rendit sa monnaie avec un dédain brutal; oh! que nenni; cela ne se mesure pas à l'aune. Mais que veut-il dire avec son aune, cet homme? répliqua gravement Mme Dutour: vous devez être content; on sait peut-être bien ce que c'est qu'un carrosse, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on en paye.

Eh! quand ce serait de demain, dit le cocher, qu'est-ce que cela avance? Donnez-moi mon affaire, et ne crions pas tant. Voyez de quoi elle se mêle! Est-ce vous que j'ai menée? Est-ce qu'on vous demande quelque chose? Quelle diable de femme avec ses douze sols! Elle marchande cela comme une botte d'herbes.

mme Dutour était fière, parée, et qui plus est assez jolie, ce qui lui donnait encore une autre espèce de gloire.

Les femmes d'un certain état s'imaginent en avoir plus de dignité, quand elles ont un joli visage; elles regardent cet avantage-là comme un rang. La vanité s'aide de tout, et remplace ce qui lui manque avec ce qu'elle peut. mme Dutour donc se sentit offensée de l'apostrophe ignoble du cocher (je vous raconte cela pour vous divertir), la botte d'herbes sonna mal à ses oreilles. Comment ce jargon-là pouvait-il venir à la bouche de quelqu'un qui la voyait? Y avait-il rien dans son air qui fît penser à pareille chose? En vérité, mon ami, il faut avouer que vous êtes bien impertinent, et il me convient bien d'écouter vos sottises! dit-elle. Allons, retirez-vous. Voilà votre argent; prenez ou laissez. Qu'est-ce que cela signifie? Si j'appelle un voisin, on vous apprendra à parler aux bourgeois plus honnêtement que vous ne faites.

Hé bien! qu'est-ce que me vient conter cette chiffonnière? répliqua l'autre en vrai fiacre. Gare! prenez garde à elle; elle a son fichu des dimanches. Ne semble-t-il pas qu'il faille tant de cérémonies pour parler à madame? On parle bien à Perrette. Eh! Palsambleu! payez-moi. Quand vous seriez encore quatre fois plus bourgeoise que vous n'êtes, qu'est-ce que cela me fait? Faut-il pas que mes chevaux vivent? Avec quoi dîneriez-vous, vous qui parlez, si on ne vous payait pas votre toile? Auriez-vous la face si large? Fi! que cela est vilain d'être crasseuse!

Le mauvais exemple débauche. Mme Dutour, qui s'était maintenue jusque-là dans les bornes d'une assez digne fierté, ne put résister à cette dernière brutalité du cocher: elle laissa là le rôle de femme respectable qu'elle jouait, et qui ne lui rapportait rien, se mit à sa commodité, en revint à la manière de quereller qui était à son usage, c'est-à-dire aux discours d'une commère de comptoir subalterne; elle ne s'y épargna pas.

Quand l'amour-propre, chez les personnes comme elle, n'est qu'à demi fâché, il peut encore avoir soin de sa gloire, se posséder, ne faire que l'important, et garder quelque décence; mais dès qu'il est poussé à bout, il ne s'amuse plus à ces fadeurs-là, il n'est plus assez glorieux pour prendre garde à lui; il n'y a plus que le plaisir d'être bien grossier et de se déshonorer tout à son aise qui, le satisfasse.

De ce plaisir-là, Mme Dutour s'en donna sans discrétion. Attends! attends! ivrogne, avec ton fichu des dimanches: tu vas voir la Perrette qu'il te faut; je vais te la montrer, moi, s'écria-t-elle en courant se saisir de son aune qui était à côté du comptoir.

Et quand elle fut armée: Allons, sors d'ici; s'écria-t-elle, ou je te mesure avec cela, ni plus ni moins qu'une pièce de toile, puisque toile il y a. jarnibleu! ne me frappez pas, lui dit le cocher qui lui retenait le bras; ne soyez pas si osée! je me donne au diable, ne badinons point! Voyez-vous! je suis un gaillard qui n'aime pas les coups, ou la peste m'étouffe! je ne vous demande que mon dû, entendez-vous? il n'y a point de mal à ça.

Le bruit qu'ils faisaient attirait du monde; on s'arrêtait devant la boutique. Me laisseras-tu? lui disait mme Dutour, qui disputait toujours son aune contre le cocher. Levez-vous donc, Marianne; appelez, M. Ricard. Monsieur Ricard! criait-elle tout de suite elle-même; et c'était notre hôte qui logeait au second, et qui n'y était pas. Elle s'en douta. Messieurs, dit-elle, en apostrophant la foule qui s'était arrêtée devant la porte, je vous prends tous à témoin; vous voyez ce qui en est, il m'a battue (cela n'était pas vrai); je suis maltraitée. Une femme d'honneur comme moi! Eh vite! eh vite!, allez chez le commissaire; il me connaît bien, c'est moi qui le fournis; on n'a qu'à lui dire que c'est chez Mme Dutour. Courez-y, madame Cathos, courez-y, ma mie, criait-elle à une servante du voisinage; le tout avec une cornette que les secousses que le cocher donnait à ses bras avaient rangée de travers.

Elle avait beau crier, personne ne bougeait, ni messieurs, ni Cathos.

Le peuple, à Paris, n'est pas comme ailleurs en d'autres endroits, vous le verrez quelquefois commencer par être méchant, et puis finit par être humain. Se querelle-t-on, il excite, il anime; veut-on se battre, il sépare. En d'autres pays, il laisse faire, parce qu'il continue d'être méchant.

Celui de Paris n'est pas de même; il est moins canaille, et plus peuple que les autres peuples.

Quand il accourt en pareils cas, ce n'est pas pour s'amuser de ce qui se passe, ni comme qui dirait pour s'en réjouir; non, il n'a pas cette maligne espièglerie-là: il ne va pas rire, car il pleurera peut-être, et ce sera tant mieux pour lui. Il va voir, il va ouvrir des yeux stupidement avides, il va jouir bien sérieusement de ce qu'il verra. En un mot, alors, il n'est ni polisson, ni méchant, et c'est en quoi j'ai dit qu'il était moins canaille; il est seulement curieux, d'une curiosité sotte et brutale, qui ne veut ni bien ni mal à personne, qui n'entend point d'autre finesse que de venir se repaître de ce qui arrivera. Ce sont des émotions d'âme que ce peuple demande; les plus fortes sont les meilleures: il cherche à vous plaindre si on vous outrage, à s'attendrir pour vous si on vous blesse, à frémit pour votre vie si on la menace; voilà ses délices; et si votre ennemi n'avait pas assez de place pour vous battre, il lui en ferait lui-même, sans en être plus malintentionné, et lui dirait volontiers: Tenez, faites à votre aise, et ne nous retranchez rien du plaisir que nous avons à frémir pour ce malheureux. Ce n'est pourtant pas les choses cruelles qu'il aime, il en a peur, au contraire; mais il aime l'effroi qu'elles lui donnent: cela remue son âme qui ne sait jamais rien, qui n'a jamais rien vu, qui est toujours toute neuve.

Tel est le peuple de Paris, à ce que j'ai remarqué dans l'occasion. Vous ne vous seriez peut-être pas trop souciée de le connaître; mais une définition de plus ou de moins, quand elle vient à propos, ne gâte rien dans une histoire. Ainsi laissons celle-là, puisqu'elle y est.

Vous jugez bien, suivant le portrait que j'ai fait de ce peuple, que Mme Dutour n'avait point de secours à en espérer.

Le moyen qu'aucun des assistants eût voulu renoncer à voir le progrès d'une querelle qui promettait tant! A tout moment on touchait à la catastrophe. Mme Dutour n'avait qu'à pouvoir parvenir à frapper le cocher de l'aune qu'elle tenait, voyez ce qu'il en serait arrivé avec un fiacre!

De mon côté, j'étais désolée; je ne cessais de crier à Mme Dutour: Arrêtez-vous! Le cocher s'enrouait à prouver qu'on ne lui donnait pas son compte, qu'on voulait avoir sa course pour rien, témoin les douze sols qui n'allaient jamais sans avoir leur épithète: et des épithètes d'un cocher, on en soupçonne l'incivile élégance.

Le seul intérêt des bonnes moeurs devait engager Mme Dutour à composer avec ce misérable; il n'était pas honnête à elle de soutenir l'énergie de ses expressions; mais elle en dévorait le scandale en faveur de la rage qu'elle avait d'y répondre; elle était trop fâchée pour avoir les oreilles délicates.

Oui, malotru! oui, douze sols, tu n'en auras pas davantage, disait-elle. Et moi je ne les prendrai pas, douze diablesses! répondait le cocher. Encore ne les vaux-tu pas, continuait-elle; n'es-tu pas honteux, fripon? Quoi! pour venir d'auprès de la paroisse ici? Quand ce serait pour un carrosse d'ambassadeur, tiens, jarni de ma vie! un denier avec, tu ne l'aurais pas! J'aimerais mieux te voir mort, il n'y aurait pas grand perte; et souviens-toi seulement que c'est aujourd'hui la Saint-Matthieu: bon jour, bonne oeuvre, ne l'oublie pas! Et laisse venir demain, tu verras comme il sera fait. C'est moi qui te le dis, qui ne suis pas une chiffonnière, mais bel et bien Mme Dutour, madame pour toi, madame pour les autres, et madame tant que je serai au monde, entends-tu?

Tout ceci ne se disait pas sans tâcher d'arracher le bâton des mains du cocher qui le tenait, et qui, à la grimace et au geste que je lui vis faire, me parut prêt à traiter Mme Dutour comme un homme.

je crois que c'était fait de la pauvre femme: un gros poing de mauvaise volonté, levé sur elle, allait lui apprendre à badiner avec la modération d'un fiacre, si je ne m'étais pas hâtée de tirer environ vingt sols, et de les lui donner.

Il les prit sur-le-champ, secoua l'aune entre les mains de Mme Dutour assez violemment pour l'en arracher, la jeta dans son arrière-boutique, enfonça son chapeau en me disant: grand merci, mignonne; sortit de là, et traversa la foule qui s'ouvrit alors, tant pour le laisser sortir que pour livrer passage à Mme Dutour, qui voulait courir après lui, que j'en empêchai, et qui me disait que, jour de Dieu! je n'étais qu'une petite sotte. Vous voyez bien ces vingt sols-là, Marianne, je ne vous les pardonnerai jamais, ni à la vie, ni à la mort: ne m'arrêtez pas, car je vous battrais. Vous êtes encore bien plaisante, avec vos vingt sols, pendant que c'est votre argent que j'épargne! Et mes douze sols, s'il vous plaît, qui est-ce qui me les rendra? (Car l'intérêt chez Mme Dutour ne s'étourdissait de rien). Les emporte-t-il aussi, mademoiselle? Il fallait donc lui donner toute la boutique.

Eh! madame, lui dis-je, votre monnaie est à terre, et je vous la rendrai, si on ne la trouve pas; ce que je disais en fermant la porte d'une main, pendant que je tenais Mme Dutour de l'autre.

Le beau carillon! dit-elle, quand elle vit la porte fermée. Ne nous voilà pas mal! Ah ça! voyons donc cette monnaie qui est à terre, ajouta-t-elle en la ramassant avec autant de sang-froid que s'il ne s'était rien passé. Le coquin est bien heureux que Toinon n'ait pas été ici; elle vous aurait bien empêché de jeter l'argent par les fenêtres: mais il faut justement que cette bégueule-là ait été dîner chez sa mère. Malepeste! elle est un peu meilleure ménagère! Aussi n'a-t-elle que ce qu'elle gagne, et les autres ce qu'on leur donne; au lieu que vous, Dieu merci, vous êtes si riche, vous avez un si bon trésorier! pourvu qu'il dure!

Eh! madame, lui dis-je avec quelque impatience, ne plaisantons point là-dessus, je vous prie; je sais bien que je suis pauvre: mais il n'est pas nécessaire de m'en railler, non plus que des secours qu'on a bien voulu me donner, et j'aime encore mieux y renoncer, n'avoir rien et sortir de chez vous, que d'y demeurer exposée à des discours aussi désobligeantes Tenez, dit-elle, où va-t-elle chercher que je la raille, à cause que je lui dis qu'on lui donne? Eh! pardi! oui, on vous donne, et vous prenez comme de raison: à bien donné, bien pris. Ce qui est donné n'est pas fait pour rester là, peut-être; et quand on voudra, je prendrai; voilà tout le mal que j'y sache et je prie Dieu qu'il m'arrive. On ne me donne rien, je ne prends rien, et c'est tant pis. Voyez de quoi elle se fâche! Allons, allons, dînons; cela devrait être fait. Il faut aller à vêpres. Et tout de suite, elle alla se mettre à table. je me levai pour en faire autant, en me soutenant sur cette aune que Mme Dutour avait remis sur le comptoir, et je n'en avais pas trop besoin.

Il me faudrait un chapitre exprès, si je voulais rapporter l'entretien que nous eûmes en mangeant.

je ne disais mot et je boudais; Mme Dutour, comme je crois l'avoir déjà dit, était une bonne femme dans le fond, se fâchant souvent au-delà de ce qu'elle était fâchée; c'est-à-dire que de toute la colère qu'elle montrait dans l'occasion, il y en avait bien la moitié dont elle aurait pu se passer, et qui n'était là que pour représenter. C'est qu'elle s'imaginait que plus on se fâchait, plus on faisait figure; et d'ailleurs elle s'animait elle-même du bruit de sa voix: son ton, quand il était brusque, engageait son esprit à l'être aussi. Et c'était de tout cela ensemble que me vint cette enfilade de duretés que j'essuyai de sa part; et ce que je dis là d'elle n'annonce pas des mouvements de mauvaise humeur bien opiniâtres ni bien sérieux: ce sont des bêtises ou des enfances dont il n'y a que de bonnes gens qui soient capables; de bonnes gens de peu d'esprit, à la vérité, qui n'ont que de la faiblesse pour tout caractère; ce qui leur donne une bonté habituelle, avec de petits défauts, de petites venus, qui ne sont que des copies de ce qu'ils ont vu faire aux autres.

Et telle était Mme Dutour, que je vous peins par hasard en passant. Ce fut donc par cette bonté habituelle qu'elle fut touchée de mon silence.

Peut-être aussi s'en inquiéta-t-elle à cause de la menace que je lui avais faite de sortir de chez elle, si elle me chagrinait davantage: ma pension était bonne à conserver.

A qui en avez-vous donc? me dit-elle. Comme vous voilà muette et pensive! Est-ce que vous avez du chagrin? Oui, Madame! vous m'avez mortifiée, lui répondis-je sans la regarder.

Quoi! vous songez encore à cela? reprit-elle; eh! mon Dieu, Marianne, que vous êtes enfant! Qu'est-ce donc que je vous ai dit? je ne m'en souviens plus: est-ce que vous croyez, quand on est en colère, qu'on va éplucher ses paroles? Eh! pardi! ce n'est pas pour s'épiloguer qu'on vit ensemble. Eh bien! j'ai parlé un petit brin de M. de Climal. Est-ce cela qui vous fâche, à cause que c'est lui qui prend soin de vous, et qui fait votre dépense? Est-ce là tout? Gageons, parce que vous n'avez ni père ni mère, que vous avez cru encore que je pensais à cela? car vous êtes d'un naturel soupçonneux, Marianne; vous avez toujours l'esprit au guet, Toinon me l'a bien dit; et sous prétexte que vous ne connaissez point vos parents, vous allez toujours vous imaginant qu'on n'a que cela dans la tête. Par hasard, hier, avec notre voisine, nous parlions d'un enfant trouvé qu'on avait pris dans une allée; vous étiez dans la salle, vous nous entendîtes; n'allâtes-vous pas croire que c'était vous que nous disions? je le vis bien à la mine que vous fîtes en venant; et voilà que vous recommencez encore aujourd'hui? Eh! Je prie Dieu que ce soit là mon dernier morceau, si j'ai non plus pensé à père et mère que s'il n'y en avait jamais eu pour personne! Au surplus, les enfants trouvés, les enfants qui ne le sont point, tout cela se ressemble; et si on mettait là tous ceux qui sont comme vous, sans qu'on le sache; s'il fallait que le commissaire les emportât, où diantre les mettrait-il? Dans le monde, on est ce qu'on peut, et non pas ce qu'on veut. Vous voilà grande et bien faite, et puis Dieu est le père de ceux qui n'en ont point. Charité n'est pas morte. Par exemple, n'est-ce pas une providence que ce M. de Climal? Il est vrai qu'il ne va pas droit dans ce qu'il fait pour vous; mais qu'importe? Dieu mène tout à bien; si l'homme n'en vaut rien, l'argent en est bon, et encore meilleur que d'un bon chrétien, qui ne donnerait pas la moitié tant. Demeurez en repos, mon enfant: je ne vous recommande que le ménage. On ne vous dit point d'être avaricieuse. Voilà que ma fête arrive; quand ce viendra la vôtre, celle de Toinon, dépensez alors, qu'on se régale, à la bonne heure, chacun en profite; mais hors cela, et dans les jours de carnaval, où tout le monde se réjouit, gardez-moi votre petit fait.

Elle en était là de ses leçons, dont elle ne se lassait pas, et dont une partie me scandalisait plus que ses brusqueries, quand on frappa à la porte. Nous verrons qui c'était dans la suite; c'est ici que mes aventures vont devenir nombreuses et intéressantes: je n'ai pas encore deux jours à demeurer chez Mme Dutour, et je vous promets aussi moins de réflexions, si elles vous fâchent. Vous m'en direz votre sentiment.

 

Troisième partie

Oui, madame, vous avez raison, il y a trop longtemps que vous attendez la suite de mon histoire; je vous en demande pardon; je ne m'excuserai point, j'ai tort et je commence.

Je vous ai dit qu'on frappa à la porte pendant que Mme Dutour me prêchait une économie dont elle approuvait pourtant que je me dispensasse à son profit, c'est-à-dire à sa fête, à celle de Toinon, à la mienne, et à de certains jours de réjouissance où ce serait fort bien fait de dépenser mon argent pour la régaler elle et sa maison.

C'était donc là à peu près ce qu'elle me disait, quand le bruit qu'on fit à la porte l'interrompit. Qui est là? cria-t-elle tout de suite, et sans se lever; qui est-ce qui frappe? Je venais d'entendre arrêter un carrosse; et comme on répondit au qui est là de Mme Dutour, il me sembla reconnaître la voix de la personne qui répondait. Je pense que c'est M. de Climal, lui dis-je. Croyez-vous? me dit-elle en courant vite. Et je ne me trompais point, c'était lui-même.

Eh! mon Dieu, monsieur, je vous fais bien excuse; vraiment, je me serais bien plus pressée, si j'avais cru que c'était vous, lui dit-elle. Tenez, Marianne et moi nous étions encore à table, il n'y a que nous deux ici. Jeannot (c'était son fils) est avec sa tante, qui doit le mener tantôt à la foire; car il faut toujours que cet enfant soit fourré chez elle, surtout les fêtes. Madelon (c'était sa servante) est à la noce d'un cousin qu'elle a, et je lui ai dit: Va-t'en, cela n'arrive pas tous les jours, et en voilà pour longtemps. D'un autre côté, Toinon est allée voir sa mère, qui ne la voit pas souvent, la pauvre femme; elle demeure si loin! c'est au faubourg Saint-Marceau; imaginez-vous s'il y a à trotter! et tant mieux, j'en suis bien aise, moi: cela fait que la fille ne sort guère. De sorte que je suis restée seule en attendant Marianne, qui, par-dessus le marché, s'est avisée de tomber en venant de l'église, et qui s'est fait mal à un pied; ce qui est cause qu'elle n'a pu marcher, et qu'il a fallu la porter près de là dans une maison pour accommoder son pied, pour avoir un chirurgien qui ne se trouve pas là à point nommé; il faut qu'il vienne, qu'il voie ce que c'est, qu'on déchausse une fille, qu'on la rechausse, qu'elle se repose; ensuite un fiacre dont elle a eu besoin, et qui me l'a ramenée ici toute éclopée, pour ma peine de l'avoir attendue jusqu'à une heure et demie; et puis est-ce là tout? Vous croyez qu'on va dîner, n'est-ce pas? Bon! n'y avait-il pas encore ce maudit fiacre que j'ai voulu payer moi-même pour épargner l'argent de Marianne, qui ne se connaît pas à cela, et qui, malgré moi, a été lui donner plus qu'il ne fallait! J'étais dans une colère! Aussi je l'aurais battu, si j'avais été assez forte.

Il y a eu donc bien du bruit? dit M. de Climal. Oh! du bruit, si vous voulez, reprit-elle; je me suis un peu emportée contre lui; mais au surplus il n'y a eu que quelques voisins qui se sont assemblés à notre porte, quelques passants par-ci par-là

Tant pis, lui dit-il assez froidement: ce sont là de ces scènes qu'il faut éviter le plus qu'on peut; et Marianne, qui l'a payé, a pris le bon parti. Comment va votre pied? ajouta-t-il en s'adressant à moi. Assez bien, lui dis-je, je n'y sens presque plus que de la faiblesse, et j'espère que demain il n'y aura rien.

Avez-vous achevé de dîner? nous dit-il. Oh! sans doute, reprit Mme Dutour; nous causions de choses et d'autres. Ne vous asseyez-vous pas, monsieur? avez-vous quelque chose à dire à Marianne? Oui, dit-il j'ai à lui parler.

Eh bien! reprit-elle, ayez donc la bonté de passer dans la salle, vous ne seriez pas bien ici; c'est notre taudis. Venez, Marianne, appuyez-vous sur moi; je vous mènerai jusque-là; attendez, attendez, je m'en vais chercher mon aune, avec quoi vous vous soutiendrez. Non, non, dit M. de Climal, je l'aiderai; prenez mon bras, mademoiselle. Et là-dessus je me lève; nous rentrâmes dans la boutique pour passer dans cette petite salle, où je crois que j'aurais fort bien été toute seule, en me soutenant d'une canne.

Ah çà! dit Mme Dutour pendant que je m'assoyais dans un fauteuil, puisque vous avez à, entretenir Marianne, moi je vais prendre ma coiffe, et sortir pour aller entendre un petit bout de vêpres; elles seront bien avancées: mais je ne perdrai pas tout, et j'en aurai toujours peu ou prou. Adieu, monsieur; excusez si je m'en vais, je vous laisse le gardien de la maison. Marianne, si quelqu'un vient me demander, dites que je ne serai pas longtemps, entendez-vous, ma fille? Monsieur, je suis votre servante.

Elle nous quitta alors, sortit un moment après, et ne fit que tirer la porte de la rue sans la fermer, parce qu'il ne pouvait entrer qui que ce soit dans la boutique sans que nous le vissions de la salle.

Jusque-là M. de Climal avait eu l'air sombre et rêveur, ne m'avait pas dit quatre paroles, et semblait attendre qu'elle fût partie pour entamer la conversation; de mon côté, à l'air intrigué que je lui voyais, je me doutais de ce qu'il allait me dire et j'en étais dégoûtée d'avance. Apparemment qu'il va être question de son amour, pensais-je en moi-même.

Car, avant mon aventure avec Valville, vous vous ressouvenez bien que j'avais déjà conclu que M. de Climal m'aimait, et j'en étais encore plus sûre depuis ce qui s'était passé chez son neveu. Un dévot qui avait rougi de m'y rencontrer, qui avait feint de ne m'y pas connaître, ne pouvait y avoir été si confus et si dissimulé que parce que le fond de sa conscience sur mon chapitre ne lui faisait pas honneur. On appelle cela rougir devant son péché, et vous ne sauriez croire combien alors ce vieux pêcheur me paraissait laid, combien sa présence m'était à charge.

Trois jours auparavant, en découvrant qu'il m'aimait, je m'étais contentée de penser que c'était un hypocrite, que je n'avais qu'à laisser être ce qu'il voudrait, et qui n'y gagnerait rien; mais à présent je n'en restais pas là; je ne me contenais plus pour lui dans cette tranquille indifférence. Ses sentiments me scandalisaient, m'indignaient; le coeur m'en soulevait. En un mot, ce n'était plus le même homme à mes yeux: les tendresses du neveu, jeune, aimable et galant, m'avaient appris à voir l'oncle tel qu'il était, et tel qu'il méritait d'être vu; elles l'avaient flétri, et m'éclairaient sur son âge, sur ses rides, et sur toute la laideur de son caractère.

Quelle folle et ridicule figure n'a-t-il pas été obligé de faire chez Valville? Que va-t-il me dire avec son vilain amour qui offense Dieu? Va-t-il m'exhorter à ne valoir pas mieux que lui sous prétexte des services qu'il me rendra? me disais-je. Ah! qu'il est haïssable! Comment un homme, à cet âge-là, ne se trouve-t-il pas lui-même horrible? Etre aussi vieux qu'il est, avoir l'air dévot, passer pour un si bon chrétien, et ensuite venir dire en secret à une jeune fille: Ne prenez pas garde à cela; je ne suis qu'un fourbe, je trompe tout le monde, et je vous aime en débauché honteux qui voudrait bien aussi vous rendre libertine! Ne voilà-t-il pas un amant bien ragoûtant!

C'était là à peu près les petites idées dont je m'occupais pendant qu'il gardait le silence en attendant que la Dutour fût partie.

Enfin, nous restâmes seuls dans la maison. Que cette femme est babillarde! me dit-il en levant les épaules; j'ai cru que nous ne pourrions nous en défaire. Oui, lui répondis-je, elle aime assez à parler; d'ailleurs, elle ne s'imagine pas que vous ayez rien de si secret à me dire.

Que pensez-vous de notre rencontre chez mon neveu? reprit-il en souriant. Rien, dis-je, sinon que c'est un coup de hasard. Vous avez très sagement fait de ne me pas connaître, me dit-il. C'est qu'il m'a paru que vous le souhaitiez ainsi, répondis-je; et à propos de cela, monsieur, d'où vient est-ce que vous êtes bien aise que je ne vous aie point nommé, et que vous avez fait semblant de ne m'avoir jamais vue?

C'est, me répondit-il d'un air insinuant et doux, qu'il vaut mieux, et pour vous et pour moi, qu'on ignore les liaisons que nous avons ensemble, qui dureront plus d'un jour, et sur lesquelles il n'est pas nécessaire qu'on glose, ma chère fille; vous êtes si aimable, qu'on ne manquerait pas de croire que je vous aime.

Oh! il n'y a rien à appréhender, repris-je d'un ton ingénu; on sait que vous êtes un si honnête homme! Oui, oui, dit-il comme en badinant, on le sait, et on a raison de le croire; mais, Marianne, on n'en est pas moins honnête homme pour aimer une jolie fille.

Quand je dis honnête homme, répondis-je, j'entends un homme de bien, pieux, et plein de religion; ce qui, je crois, empêche qu'on ait de l'amour, à moins que ce ne soit pour sa femme.

Mais, ma chère enfant, me dit-il, vous me prenez donc pour un saint? Ne me regardez point sur ce pied-là: vraiment, vous me faites trop d'honneur, je ne le suis point; et un saint même aurait bien de la peine à l'être auprès de vous; oui, bien de la peine: jugez des autres. Et puis, je ne suis pas marié, je n'ai plus de femme à qui je doive mon coeur, moi; il ne m'est point défendu d'aimer, je suis libre. Mais nous parlerons de cela; revenons à votre accident

Vous êtes tombée; il a fallu vous porter chez mon neveu, qui est un étourdi, et qui aura débuté par vous dire des galanteries, n'est-il pas vrai? Il vous en contait, du moins, quand nous sommes entrés, cette dame et moi; et il n'y a rien là d'étonnant: il vous a trouvée ce que vous êtes, c'est-à-dire belle, aimable, charmante; en un mot, ce que tout le monde vous trouvera; mais comme je suis assurément le meilleur ami que vous ayez dans le monde (et c'est de quoi j'espère bien vous donner des preuves), dites-moi, ma belle enfant, n'auriez-vous pas quelque penchant à l'écouter? Il m'a semblé vous voir un air assez satisfait auprès de lui; me suis-je trompé?

Moi, monsieur, répondis-je, je l'écoutais, parce que j'étais chez lui; je ne pouvais pas faire autrement; mais il ne me disait rien que de fort poli et de fort honnête.

De fort honnête! dit-il en répétant ce mot; prenez garde, Marianne, ceci pourrait déjà bien venir d'un peu de prévention. Hélas! que je vous plaindrais, dans la situation où vous êtes, si vous étiez tentée de prêter l'oreille à de pareilles cajoleries! Ah! mon Dieu, que ce serait dommage! et que deviendriez-vous? Mais, dites-moi, vous a-t-il demandé où vous demeuriez?

Je crois qu'oui, monsieur, répondis-je en rougissant. Et vous, qui n'en saviez pas les conséquences, vous le lui avez sans doute appris? ajouta-t-il. Je n'en ai point fait difficulté, repris-je; aussi bien l'aurait-il su quand je serais montée dans le fiacre, puisqu'avant que de partir, il faut bien dire où l'on va.

Vous me faites trembler pour vous, s'écria-t-il d'un air sérieux et compatissant: oui, trembler. Voilà un événement bien fâcheux, et qui aura les plus malheureuses suites du monde, si vous ne les prévenez pas; il vous perdra, ma fille. Je n'exagère rien, et je ne saurais me lasser de le dire. Hélas! quel dommage qu'avec les grâces et la beauté que vous avez, vous devinssiez la proie d'un jeune homme qui ne vous aimera point; car ces jeunes fous-là savent-ils aimer? ont-ils un coeur, ont-ils des sentiments, de l'honneur, un caractère? Ils n'ont que des vices, surtout avec une fille de votre état, que mon neveu croira fort au-dessous de lui, qu'il regardera comme une jolie grisette, dont il va tâcher de faire une bonne fortune, et à qui il se promet bien de tourner la tête; ne vous attendez pas à autre chose. De petites galanteries, de petits présents qui vous amuseront; les protestations les plus tendres, que vous croirez; un étalage de sa fausse passion, qui vous séduira; un éloge éternel de vos charmes; enfin, de petits rendez-vous que vous refuserez d'abord, que vous accorderez après, et qui cesseront tout d'un coup par l'inconstance et par les dégoûts du jeune homme: voilà tout ce qui en arrivera. Voyez, cela vous convient-il? je vous le demande, est-ce là ce qu'il vous faut? Vous avez de l'esprit et de la raison, et il n'est pas possible que vous ne considériez quelquefois le cas où vous êtes, que vous n'en soyez inquiète, effrayée. On a beau être jeune, distraite, imprudente, tout ce qui vous plaira; on ne saurait pourtant oublier son état, quand il est aussi triste, aussi déplorable que le vôtre; et je ne dis rien de trop, vous le savez, Marianne: vous êtes une orpheline, et une orpheline inconnue à tout le monde, qui ne tient à qui que ce soit sur la terre, dont qui que ce soit ne s'inquiète et ne se soucie, ignorée pour jamais de votre famille, que vous ignorez de même, sans parents, sans bien, sans amis, moi seul excepté, que vous n'avez connu que par hasard, qui suis le seul qui s'intéresse à vous, et qui, à la vérité, vous suis tendrement attaché,, comme vous le voyez bien par la manière dont je vous parle, et comme il ne tiendra qu'à vous de le voir infiniment plus dans la suite: car je suis riche, soit dit en passant, et je puis vous être d'un grand secours, pourvu que vous entendiez vos véritables intérêts, et que j'aie lieu de me louer de votre conduite. Quand je dis de votre conduite, c'est de la prudence que j'entends, et non pas une certaine austérité de moeurs; il n'est pas question ici d'une vie rigide et sévère qu'il vous serait difficile, et peut-être impossible de mener; vous n'êtes pas même en situation de regarder de trop près à vous là-dessus. Dans le fond, je vous parle ici en homme du monde, entendez-vous? en homme qui, après tout, songe qu'il faut vivre, et que la nécessité est une chose terrible. Ainsi, quelque ennemi que je vous paraisse de ce qu'on appelle amour, ce n'est pas contre toutes sortes d'engagements que je me déclare; je ne vous dis pas de les fuir tous: il y en a d'utiles et de raisonnables, de même qu'il y en a de ruineux et d'insensés, comme le serait celui que vous prendriez avec mon neveu, dont l'amour n'aboutirait à rien qu'à vous ravir tout le fruit du seul avantage que je vous connaisse, qui est d'être aimable. Vous ne voudriez pas perdre votre temps à être la maîtresse d'un jeune étourdi que vous aimeriez tendrement et de bonne foi; à la vérité, ce qui serait un plaisir, mais un plaisir bien malheureux, puisque le petit libertin ne vous aimerait pas de même, et qu'au premier jour il vous laisserait dans une indigence, dans une misère dont vous auriez plus de peine à sortir que jamais: je dis une misère, parce qu'il s'agit de vous éclairer, et non pas d'adoucir les termes; et c'est à tout cela que j'ai songé depuis que je vous ai quitté. Voilà ce qui m'a fait sortir de si bonne heure de la maison où j'ai dîné. Car j'ai bien des choses à vous dire, Marianne; je suis dans de bons sentiments pour vous; vous vous en êtes sans doute aperçue?

Oui, monsieur, lui répondis-je les larmes aux yeux, confuse et même aigrie de la triste peinture qu'il venait de faire de mon état, et scandalisée du vilain intérêt qu'il avait à m'effrayer tant: oui, parlez, je me fais un devoir de suivre en tout les conseils d'un homme aussi pieux que vous.

Laissons là ma piété, vous dis-je, reprit-il en s'approchant d'un air badin pour me prendre la main. Je vous ai déjà dit dans quel esprit je vous parle. Encore une fois, je mets ici la religion à part; je ne vous prêche point, ma fille, je vous parle raison; je ne fais ici auprès de vous que le personnage d'un homme de bon sens, qui voit que vous n'avez rien, et qu'il faut pourvoir aux besoins de la vie, à moins que vous ne vous déterminiez à servir; ce dont vous m'avez paru fort éloignée, et ce qui effectivement ne vous convient pas.

Non, monsieur, lui dis-je en rougissant de colère, j'espère que je ne serai pas obligée d'en venir là.

Ce serait une triste ressource, me dit-il, je ne saurais moi-même y penser sans douleur; car je vous aime, ma chère enfant, et je vous aime beaucoup.

j'en suis persuadée, lui dis-je; je compte sur votre amitié, monsieur, et sur la vertu dont vous faites profession, ajoutai-je pour lui ôter la hardiesse de s'expliquer plus clairement.

Mais je n'y gagnai rien. Eh! Marianne, me répondit-il, je ne fais profession de rien que d'être faible, et plus faible qu'un autre; et vous savez fort bien ce que je veux dire par le mot d'amitié; mais vous êtes une petite malicieuse, qui vous divertissez, et qui feignez de ne pas m'entendre: oui, je vous aime, vous le savez; vous y avez pris garde, et je ne vous apprends rien de nouveau. Je vous aime comme une belle et charmante fille que vous êtes. Ce n'est pas de l'amitié que j'ai pour vous, mademoiselle; j'ai cru d'abord que ce n'était que cela; mais je me trompais, c'est de l'amour, et du plus tendre; m'entendez-vous à présent, de l'amour et vous ne perdrez rien au change; votre fortune n'en ira pas plus mal: il n'y a point d'ami qui vaille un amant comme moi.

Vous, mon amant! m'écriai-je en baissant les yeux; vous, monsieur, je ne m'y attendais pas!

Hélas! ni moi non plus, reprit-il; ceci est une affaire de surprise, ma fille. Vous êtes dans une grande infortune; je n'ai rien vu de si à plaindre que vous, de si digne d'être secouru; je suis né avec un coeur sensible aux malheurs d'autrui, et, je m'imaginais n'être que généreux en vous secourant, que compatissant, que pieux même, puisque vous me regardez aussi comme tel; et il est vrai que je suis dans l'habitude de faire tout le bien qu'il m'est possible. J'ai cru d'abord que c'était de même avec vous; j'en ai agi imprudemment dans cette confiance, et il en est arrivé ce que je méritais: c'est que ma confiance a été confondue. Car je ne prétends pas m'excuser, j'ai tort: il aurait été mieux de ne vous pas aimer, j'en serais plus louable, assurément; il fallait vous craindre, vous fuir, vous laisser là: mais d'un autre côté, si j'avais été si prudent, où en seriez-vous, Marianne? dans quelles affreuses extrémités alliez-vous vous trouver? Voyez combien ma petite faiblesse, ou mon amour (comme il vous plaira l'appeler) vient à propos pour vous. Ne semble-t-il pas que c'est la Providence qui permet que je vous aime, et qui vous tire d'embarras à mes dépens? Si j'avais pris garde à moi, vous n'aviez point d'asile, et c'est cette réflexion-là qui me console quelquefois des sentiments que j'ai pour vous; je me les reproche moins parce qu'ils m'étaient nécessaires, et que d'ailleurs ils m'humilient. C'est un petit mal qui fait un grand bien, un bien infini: vous n'imaginez pas jusqu'où il va. Je ne vous ai parlé que de cette indigence où vous resteriez au premier jour, si vous écoutiez mon neveu, lui ou tout autre, et ne vous ai rien dit de l'opprobre qui la suivrait, et que voici: c'est que la plupart des hommes, et surtout des jeunes gens, ne ménagent pas une fille comme vous quand ils la quittent; c'est qu'ils se vantent d'avoir réussi auprès d'elle; c'est qu'ils sont indiscrets, impudents et moqueurs sur son compte; c'est qu'ils l'indiquent, qu'ils la montrent, qu'ils disent aux autres: la voilà. Oh! jugez quelle aventure ce serait là pour vous, qui êtes la plus aimable personne de votre sexe, et qui par conséquent seriez aussi la plus déshonorée. Car, dans un pareil cas, c'est ce qu'il y a de plus beau qui est le plus méprisé, parce que c'est ce qu'on est le plus fâché de trouver méprisable. Non pas qu'on exige qu'une belle fille n'ait point d'amants; au contraire, n'en eût-elle point, on lui en soupçonne, et il lui sied mieux d'en avoir qu'à une autre, pourvu que rien n'éclate, et qu'on puisse toujours penser, en la voyant, que c'est un grand bonheur que d'être bien venu d'elle. Or, ce n'en est plus un quand elle est décriée, et vous ne risquez rien de tout cela avec moi. Vous sentez bien, du caractère dont je suis, que votre réputation ne court aucun hasard: je ne serai pas curieux qu'on sache que je vous aime, ni que vous y répondez. C'est dans le secret que je prétends réparer vos malheurs, et vous assurer sourdement une petite fortune qui vous mette pour jamais en état de vous passer du secours des gens qui ne me ressembleraient pas, qui seraient plus ou moins riches, mais tous avares, tous amoureux sans tendresses, qui ne vous donneraient qu'une aisance médiocre et passagère, et dont vous seriez pourtant obligée de souffrir l'amour, même en restant chez Mme Dutour.

A ce discours, je me sentis saisie d'une douleur si vive, je me fis tant de pitié à moi-même de me voir exposée à l'insolence d'un pareil détail, que je m'écriai en fondant en larmes: Eh ! mon Dieu, à quoi en suis-je réduite!

Et comme il crut que mon exclamation venait de l'épouvante qu'il me donnait: Doucement, me dit-il d'un air consolant et en me serrant la main; doucement, mon aimable et chère fille, rassurez-vous: puisque nous nous sommes rencontrés, vous voilà hors du péril dont je parle; il est vrai que vous ne l'éviteriez pas sans moi; car il ne faut pas vous flatter, vous n'êtes point née pour être une lingère; ce n'est point une ressource pour vous que ce métier-là; vous n'y feriez aucun progrès, vous le sentez bien, j'en suis sûr; et quand vous vous y rendriez habile, il faut de l'argent pour devenir maîtresse, et vous n'en avez pas; vous seriez donc toujours fille de boutique. Oh! je vous prie, gagneriez-vous dans cet état de quoi subvenir à tous vos besoins? et belle comme vous êtes, manquant de mille choses nécessaires, comment ferez-vous, si vous ne consentez pas que les gens en question vous aident? Et si vous y consentez, quelle horrible situation!

Eh! monsieur, lui dis-je, en sanglotant, ne m'en entretenez plus, ayez cette considération pour moi et pour ma jeunesse. Vous savez que je sors d'entre les mains d'une fille vertueuse qui ne m'a pas élevée pour entendre de pareils discours; et je ne sais pas comment un homme comme vous est capable de me les tenir, sous prétexte que je suis pauvre.

Non, ma fille, me répondit-il en me serrant les bras; non, vous ne l'êtes point, vous avez du bien, puisque j'en ai; c'est à moi désormais à vous tenir lieu de vos parents que vous n'avez plus. Tranquillisez-vous; je n'ai voulu, dans ce que je vous ai dit, que vous inspirer un peu de frayeur utile; que vous montrer de quelle conséquence il était pour vous, non seulement que nous nous connussions, mais encore que je prisse, sans m'en apercevoir, cette tendre inclination qui m'attache à vous, qui m'humilie pourtant, mais dont je subis humblement la petite humiliation, parce qu'en effet cet événement-ci a quelque chose d'admirable; oui, la fin de vos malheurs en dépendait: il est certain que, sans ce penchant imprévu, je ne vous aurais pas assez secourue: je n'aurais été qu'un homme de bien envers vous, qu'un bon coeur, comme on l'est à l'ordinaire; et cela ne vous aurait pas suffi. Vous aviez besoin que je fusse quelque chose de plus. Il fallait que je vous aimasse, que je sentisse de l'amour pour vous, je dis un amour d'inclination; il fallait que je ne pusse le vaincre, et que, forcé d'y céder, je me fisse du moins un devoir de racheter ma faiblesse, et de l'expier en vous sauvant de tous les inconvénients de votre état; c'est aussi ce que j'ai résolu, ma fille, et j'espère que vous ne vous y opposerez pas; je compte même que vous ne serez pas ingrate. Il y a beaucoup de différence de votre âge au mien, je l'avoue; mais prenez garde: dans le fond, je ne suis vieux que par comparaison, et parce que vous êtes bien jeune; car, avec toute autre qu'avec vous, je serais d'un âge fort supportable, ajouta-t-il du ton d'un homme qui se sent encore assez bonne mine. Ainsi, voyons, convenons de nos mesures avant que la Dutour arrive. Je crois que vous ne songez plus à être lingère. D'un autre côté, voici Valville qui est une tête folle, à qui vous avez dit où vous demeuriez, et qui infailliblement cherchera à vous revoir; il s'agit donc d'échapper à sa poursuite, et de lui dérober nos liaisons, qu'il n'ignorerait pas longtemps si vous restiez chez cette femme-ci; de sorte que l'unique parti qu'il y a à prendre, c'est de disparaître dès demain de ce quartier, de vous loger ailleurs; ce qui ne sera pas difficile. Je connais un honnête homme que je charge quelquefois du soin de mes affaires, qui est ce qu'on appelle un solliciteur de procès, dont la femme est très raisonnable, et qui a une petite maison fort jolie, où il y a un appartement que vient de quitter un homme de province à qui il le louait; et cet appartement, j'irai dès ce soir le retenir, pour vous: vous serez là on ne peut pas mieux, surtout venant de ma part. Ce sont de bonnes gens qui seront charmés de vous avoir, qui s'en tiendront honorés, d'autant plus que vous y paraîtrez d'une manière convenable, et qui vous y fera respecter: vous y arriverez sous le titre d'une de mes parentes, qui n'a plus ni père ni mère, que j'ai retirée de la campagne, et dont je veux prendre soin ce qui, joint à la forte pension que vous y payerez (car vous mangerez avec eux), à la parure qu'ils vous verront, à l'ameublement que vous aurez dans deux jours, aux maîtres que je vous donnerai (maîtres de danse, de musique, de clavecin, comme il vous plaira); ce qui, joint, dis-je, à la façon dont j'en agirai avec vous quand j'irai vous voir, achèvera de vous rendre totalement la maîtresse chez eux. N'est-il pas vrai? Il n'y a point à hésiter, ne perdons point de temps, Marianne; et pour préparer la Dutour à votre sortie, dites-lui ce soir que vous ne vous sentez pas propre à son négoce, et que vous allez dans un couvent où, demain matin, on doit vous mener sur les dix heures; en conformité de quoi je vous enverrai la femme de l'homme en question, qui viendra en effet vous prendre avec un carrosse, et qui vous conduira chez elle, où vous me trouverez. N'en êtes-vous pas d'accord, dites? et ne voulez-vous pas bien aussi que, pour vous encourager, pour vous prouver la sincérité de mes intentions (car je ne veux pas que vous ayez le scrupule de m'en croire totalement sur ma parole), ne voulez-vous pas bien; dis-je, qu'en attendant mieux, je vous apporte demain un petit contrat de cinq cents livres de rente? Parlez, ma belle enfant, serez-vous prête demain? viendra-t-on? oui, n'est-ce pas?

D'abord, je ne répondis rien; une indignité si déclarée me confondait, me coupait la parole, et je restais immobile, les yeux baissés et mouillés de larmes.

A quoi rêvez-vous donc, ma chère Marianne? me dit-il: le temps nous presse, la Dutour va rentrer; en est-ce fait? parlerai-je ce soir à mon homme?

A ces mots, revenant à moi: Ah! monsieur, m'écriai-je, on ne vous connaît donc pas? Ce religieux qui m'a menée à vous m'avait dit que vous étiez un si honnête homme!

Mes pleurs et mes soupirs m'empêchèrent d'en dire davantage. Eh! ma chère enfant, me répondit-il, quelle fausse idée vous faites-vous des choses! Hélas! lui-même, s'il savait mon amour, n'en serait point si surpris que vous vous le figurez, et n'en estimerait pas moins mon caractère; il vous dirait que ce sont là de ces mouvements involontaires qui peuvent arriver aux plus honnêtes gens, aux plus raisonnables, aux plus pieux; il vous dirait que, tout religieux qu'il est, il n'oserait pas jurer de s'en garantit; qu'il n'y a point de faute aussi pardonnable qu'une sensibilité comme la mienne. Ne vous en faites donc point un monstre, Marianne, ajouta-t-il en pliant imperceptiblement un genou devant moi; ne m'en croyez pas le coeur moins vrai, moins digne de votre confiance, parce que je l'ai tendre. Ceci ne touche point à la probité, je vous l'ai déjà dit: c'est une faiblesse et non pas un crime, et une faiblesse à laquelle les meilleurs coeurs sont les plus sujets; votre expérience vous l'apprendra. Ce religieux, dites-vous, a prétendu vous adresser à un homme vertueux; aussi l'ai-je été jusqu'ici; aussi le suis-je encore, et si je l'étais moins, je ne vous aimerais peut-être pas. Ce sont vos malheurs et mes vertus naturelles qui ont contribué au penchant que j'ai pour vous; c'est pour avoir été généreux, pour vous avoir trop plaint que je vous aime, et vous me le reprochez! vous que d'autres aimeront, qui ne me vaudront pas! vous qui le voudrez bien sans que votre fortune y gagne! et vous me rebutez, moi par qui vous allez être quitte de toutes les langueurs, de tous les opprobres qui menacent vos jours! moi dont la tendresse (et je vous le dis sans en être plus fier) est un présent que le hasard vous fait; moi dont le ciel, qui se sert de tout; va se servir aujourd'hui pour changer votre sort!

Il en était là de son discours, quand le ciel, qu'il osait pour ainsi dire faire son complice, le punit subitement par l'arrivée de Valville, qui, comme je l'ai déjà marqué, connaissait Mme Dutour, et qui, de la boutique où il entra, passa dans la salle où nous étions, et trouva mon homme dans la même posture où, deux ou trois heures auparavant, l'avait surpris M. de Climal; je veux dire à genoux devant moi, tenant ma main qu'il baisait, et que je m'efforçais de retirer; en un mot, la revanche était complète.

Je fus la première à apercevoir Valville; et à un geste d'étonnement que je fis, M. de Climal retourna la tête, et le vit à son tour.

Jugez de ce qu'il devint à cette vision; elle le pétrifia, la bouche ouverte; elle le fixa dans son attitude. Il était à genoux, il y resta; plus d'action, plus de présence d'esprit, plus de paroles; jamais hypocrite confondu ne fit moins de mystère de sa honte, ne la laissa contempler plus à l'aise, ne plia de meilleure grâce sous le poids de son iniquité, et n'avoua plus franchement qu'il était un misérable. J'ai beau appuyer là-dessus, je ne peindrai pas ce qui en était.

Pour moi, qui n'avais rien à me reprocher, il me semble que je fus plus fâchée qu'interdite de cet événement, et j'allais dire quelque chose, quand Valville, qui avait d'abord jeté un regard assez dédaigneux sur moi, et qui ensuite s'était mis froidement à contempler la confusion de son oncle, me dit d'un air tranquille et méprisant: Voilà qui est fort joli, mademoiselle! Adieu, monsieur, je vous demande pardon de mon indiscrétion; et là-dessus il partit en me lançant encore un regard aussi cavalier que le premier, et au moment que M. de Climal se relevait.

Que voulez-vous dire avec ce voilà qui est joli: lui criai-je en me levant aussi avec précipitation: arrêtez, monsieur, arrêtez; vous vous trompez, vous me faites tort, vous ne me rendez pas justice.

J'eus beau crier, il ne revint point. Courez donc après, monsieur, dis-je alors à l'oncle, qui, tout palpitant encore et d'une main tremblante, ramenait son manteau sur ses épaules (car il en avait un); courez donc, monsieur: voulez-vous que je sois la victime de ceci? Que va-t-il penser de moi? pour qui me prendra-t-il? Mon Dieu! que je suis malheureuse!

Ce que je disais la larme à l'oeil, et si outrée, que j'allais moi-même rappeler le neveu qui était déjà dans la rue.

Mais l'oncle, m'empêchant de passer: Qu'allez-vous faire? me dit-il. Restez, mademoiselle; ne vous inquiétez pas; je sais la tournure qu'il faut donner à ce qui vient d'arriver. Est-il question d'ailleurs de ce que pense un petit sot que vous ne verrez plus, si vous voulez?

Comment! s'il en est question! repris-je avec emportement, lui qui connaît Mme Dutour, à qui il dira ce qu'il en pense! lui avec qui j'ai eu un entretien de plus d'une heure, et qui par conséquent me reconnaîtra! Monsieur, ne peut-il pas me rencontrer tous les jours? peut-être demain? ne me méprisera-t-il pas? ne me regardera-t-il pas comme une indigne à cause de vous, moi qui suis sage, qui aimerais mieux mourir que de ne pas l'être, qui ne possède rien que ma sagesse, qu'on s'imaginera que j'aurai perdue? Non, monsieur, je suis désolée, je suis au désespoir de vous connaître: c'est le plus grand malheur qui pouvait m'arriver. Laissez-moi passer, je veux absolument parler à votre neveu, et lui dire, à quelque prix que ce soit, mon innocence. Il n'est pas juste que vous vous ménagiez à mes dépens. Pourquoi contrefaire le dévot, si vous ne l'êtes pas? J'ai bien affaire de toutes ces hypocrisies-là, moi!

Petite ingrate que vous êtes, me répondit-il en pâlissant, est-ce là comme vous payez mes bienfaits? A propos de quoi parlez-vous de votre innocence? Où avez-vous pris qu'on songe à l'attaquer? Vous ai-je dit autre chose, sinon que j'avais quelque inclination pour vous, à la vérité, mais qu'en même temps je crie la reprochais, que j'en étais fâché, que je m'en sentais humilié, que je la regardais comme une faute dont je m'accusais, et que je voulais l'effacer en la tournant à votre profit, sans rien exiger de vous qu'un peu de reconnaissance? Ne sont-ce pas là mes termes? et y a-t-il rien à tout cela qui n'ait dû vous rendre mon procédé respectable?

Eh bien! monsieur, lui dis-je, puisque ce sont là vos desseins, et que vous avez tant de religion, ne souffrez donc pas que cet incident-ci me fasse tort; menez-moi à votre neveu, allons tout à l'heure lui dire ce qui en est, pour empêcher qu'il ne juge mal aussi bien de vous que de moi. Vous teniez ma main quand il est entré; je crois même que vous la baisiez malgré moi; vous étiez à genoux; comment voulez-vous qu'il prenne cela pour de la piété, et qu'il ne s'imagine pas que vous êtes mon amant, et que je suis votre maîtresse, à moins que vous ne vous donniez la peine de le détromper? Il faut donc absolument que vous lui parliez, quand ce ne serait qu'à cause de moi; vous y êtes obligé pour ma réputation, et même pour ôter le scandale, autrement ce serait offenser Dieu; et puis vous verrez que j'ai le meilleur coeur du monde, qu'il n'y aura personne qui vous chérira, qui vous respectera tant que moi, ni qui soit née si reconnaissante. Vous me ferez aussi tout le bien qu'il vous plaira. J'irai où vous voudrez, je vous obéirai en tout: je serai trop heureuse que vous preniez soin de moi, que vous ayez la charité de ne me point abandonner, pourvu qu'à présent vous ne fassiez plus mystère de cette charité à laquelle je me soumets, et que, sans tarder davantage, vous veniez dire à M. de Valville: Mon neveu, vous ne devez point avoir mauvaise opinion de cette fille; c'est une pauvre orpheline que j'ai la bonté de secourir en bon chrétien que je suis; et si tantôt j'ai fait semblant de ne la pas connaître chez vous, c'est que je ne voulais pas qu'on sût mon action pieuse. Voilà tout ce que je vous demande, monsieur, en vous priant de me pardonner les mots que j'ai dit sans attention, qui vous ont déplu, et que je réparerai par toute la soumission possible. Ainsi, dès que Mme Dutour sera rentrée; nous n'avons qu'à partir; aussi bien, quand vous n'iriez pas, je vous avertis que j'irai moi-même.

Allez, petite fille, allez, me répondit-il, en homme sans pudeur, qui ne se souciait plus de mon estime, et qui voulait bien que je le méprisasse autant qu'il méritait; je ne vous crains point, vous n'êtes pas capable de me nuire: et vous qui me menacez, craignez à votre tour que je ne me fâche, entendez-vous? Je ne vous en dis pas davantage; mais on se repent quelquefois d'avoir trop parlé. Adieu, ne comptez plus sur moi, je retire mes charités; il y a d'autres gens dans la peine qui ont le coeur meilleur que vous, et à qui il est juste de donner la préférence. Il vous restera encore de quoi vous ressouvenir de moi; vous avez des habits, du linge et de l'argent, que je vous laisse.

Non, lui dis-je, ou plutôt lui criai-je, il ne me restera rien, car je prétends vous rendre tout, et je commence par votre argent, que j'ai heureusement sur moi: le voici, ajoutai-je en le jetant sur une table avec une action vive et rapide, qui exprimait bien les mouvements d'un jeune petit coeur fier, vertueux et insulté; il n'y a plus que l'habit et le linge dont je vais tout à l'heure faire un paquet que vous emporterez dans votre carrosse, monsieur; et comme j'ai sur moi quelques-unes de ces hardes-là, dont j'ai autant d'horreur que de vous, je ne veux que le temps d'aller me déshabiller dans ma chambre, et je suis à vous dans l'instant: attendez-moi, sinon je vous promets de jeter le tout par la fenêtre.

Et pendant que je lui tenais ce discours, vous remarquerez que je détachais mes épingles, et que je me décoiffais, parce que la cornette que je portais venait de lui, de façon qu'en un moment elle fut ôtée, et que je restai nu-tête avec ces beaux cheveux dont je vous ai parlé, et qui me descendaient jusqu'à la ceinture.

Ce spectacle le démonta; j'étais dans un transport étourdi qui ne ménageait rien; j'élevais ma voix, j'étais échevelée, et le tout ensemble jetait dans cette scène un fracas, une indécence qui l'alarmait, et qui aurait pu dégénérer en avanie pour lui.

Je voulais le quitter pour aller faire ce paquet dans ma chambre; il me retenait à cause de mon impétuosité, et balbutiait, avec des lèvres pâles, quelques mots que je n'écoutais point: Mais rêvez-vous?... à quoi bon ce bruit-là?... Quelle folie!... mais laissez donc... prenez garde... Mme Dutour arriva là-dessus.

Oh! oh! me dit-elle en me voyant dans le désordre où j'étais, eh! qu'est-ce que c'est que tout cela? qu'est-ce donc? Sainte Vierge! comme elle est faite! à qui en a-t-elle, monsieur? où a-t-elle mis sa cornette? je crois qu'elle est à terre, Dieu me pardonne. Eh! mon Dieu! est-ce qu'on l'a battue?

Ce qu'elle demandait avec plus de bruit que nous n'en avions fait.

Non, non, dit M. de Climal, qui se hâta, de répondre de peur que je n'en vinsse à une explication. Je vous dirai de quoi il est question: ce n'est qu'un malentendu de sa part qui m'a fâché, et qui ne me permet plus de rien faire pour elle. Je vous payerai pour le peu de temps qu'elle a passé ici; mais de celui qu'elle y passera à présent, je n'en réponds plus.

Quoi! lui dit Mme Dutour d'un air inquiet, vous ne continuez pas la pension de cette pauvre fille! Eh! comment voulez-vous donc que je la garde?

Eh! madame, n'en soyez point en peine, je ne serai point à votre charge; et Dieu me préserve d'être à la sienne! dis-je à mon tour, d'un fauteuil où je m'étais assise sans savoir ce que je faisais, et où je pleurais sans les regarder ni l'un ni l'autre. Quant à lui, il s'esquivait pendant que je parlais ainsi, et je restai seule tête à tête avec la Dutour, qui, toute déconfortée, croisait les mains d'étonnement, et disait: Quel charivari! Et puis s'asseyant: N'est-ce pas là de la belle besogne que vous avez fait, Marianne? Plus d'argent, plus de pension, plus d'entretien! accommode-toi; te voilà sur le pavé, n'est-ce pas? Le beau coup d'Etat! la belle équipée! Oui, pleurez à cette heure, pleurez vous voilà bien avancée! Quelle tête à l'envers!

Eh! laissez-moi, madame, laissez-moi, lui dis-je, vous parlez sans savoir de quoi il s'agit. Oui, je t'en réponds, sans savoir! ne sais-je pas que vous n'avez rien? n'est-ce pas en savoir assez? Qu'est-ce qu'elle veut dire avec sa science? Demandez-moi où elle ira à présent; c'est là ce qui me chagrine, moi; je parle par amitié, et puis c'est tout; car si j'avais le moyen de vous nourrir, pardi! on s'embarrasserait beaucoup de M. de Climal. Eh! merci de ma vie, je vous dirais: Ma fille, tu n'as rien; eh bien! moi, j'ai plus qu'il ne faut: va, laisse-le aller, et ne t'inquiète pas; qui en a pour quatre, en a pour cinq. Mais oui-da, on a beau avoir un bon coeur, on va bien loin avec cela, n'est-ce pas? Le temps est mauvais, on ne vend rien, les loyers sont chers, et c'est tout ce qu'on peut faire que de vivre et d'attraper le jour de l'an; encore faut-il bien tirer pour y aller.

Soyez tranquille, lui répondis-je en jetant un soupir je vous assure que j'en sortirai demain, à quelque prix que ce soit; je ne suis pas sans argent; et je vous donnerai ce que vous voudrez pour la dépense que je ferai encore chez vous.

Quelle pitié! me répondit-elle. Eh! mais, Marianne, d'où est-elle donc venue, cette misérable querelle? Je vous avais tant prêché, tant recommandé de ménager cet homme! Ne m'en parlez plus, lui dis-je, c'est un indigne; il voulait que je vous quittasse, et que j'allasse loger loin d'ici chez un homme de sa connaissance, qui apparemment ne vaut pas mieux que lui, et dont la femme devait me venir prendre demain matin. Ainsi, quand je n'aurais pas rompu avec lui, quand j'aurais fait semblant de consentir à ses sentiments, comme vous le dites, je n'en aurais pas demeuré plus longtemps chez vous, Madame Dutour.

Ah! ah! s'écria-t-elle, c'était donc là son intention? Vous retirer de chez moi pour vous mettre en chambre avec quelque canaille; ah! pardi, celle-là est bonne! Voyez-vous ce vieux fou, ce vieux pénard avec sa mine d'apôtre! A le voir, on le mettrait volontiers dans une niche; et pourtant il me fourbait aussi. Mais à propos de quoi vous aller planter ailleurs? Est-ce qu'il ne pouvait pas vous voir ici? qui est-ce qui l'en empêchait? il était le maître; il m'avait dit qu'il prenait soin de vous, que c'était une bonne oeuvre qu'il faisait. Eh! tant mieux, je l'avais pris au mot, moi: est-ce qu'on trouble une bonne oeuvre? au contraire, on est bien aise d'y avoir part. Va-t-on éplucher si elle est mauvaise? Il n'y a que Dieu qui sache la conscience des gens, et il veut qu'on pense bien de son prochain. De quoi avait-il peur? Il n'avait qu'à venir, et aller son train; dès qu'il dit qu'il est homme de bien, lui aurais-je dit: Tu en as menti? N'avez-vous pas votre chambre? Y aurais-je été voir ce qu'il vous disait? Que lui fallait-il donc? je ne comprends pas la fantaisie qu'il a eue. Pourquoi vous changer de lieu, dites-moi?

C'est, repris-je négligemment, qu'il ne voulait pas que M. de Valville, chez qui on m'a portée, et à qui j'ai dit où je demeurais, vînt me voir ici. Ah! nous y voilà, dit-elle; oui, j'entends. Vraiment, je ne m'étonne pas; c'est que l'autre est son neveu, qui n'aurait pas pris la bonne oeuvre pour argent comptant, et qui lui aurait dit: Qu'est-ce que vous faites de cette fille? Mais est-ce qu'il est venu, ce neveu? Il n'y a qu'un moment qu'il vient de sortir, lui dis-je, sans entrer dans un plus grand détail; et c'est après qu'il a été parti que M. de Climal s'est fâché de ce que je refusais de me retirer demain où il me disait, et qu'il m'a reproché ce que j'ai reçu de lui; ce qui a fait que j'ai voulu lui rendre le tout, même jusqu'à la cornette que j'avais, et que j'ai ôtée.

Quel train que tout cela! s'écria-t-elle. Allez, vous avez eu bien du guignon de vous laisser choir justement auprès de la maison de ce M. de Valville. Eh! mon Dieu! comment est-ce que le pied vous a glissé? ne faut-il pas prendre garde où l'on marche, Marianne! Voyez ce que c'est que d'être étourdie! Et puis en second lieu, pourquoi aller dire à ce neveu où vous demeurez? Est-ce qu'une fille donne son adresse à un homme? Et ne saurait-on avoir le pied foulé sans dire où on loge? Car il n'y a que cela qui vous nuit aujourd'hui.

Je ne faisais pas grande attention à ce qu'elle me disait, et ne lui répondais même que par complaisance.

Enfin, ma fille, continua-t-elle, de remède, je n'y en vois point. Voyez, avisez-vous; car après ce qui est arrivé, il faut bien prendre votre parti, et le plus tôt sera le mieux. Je ne veux point d'esclandre dans ma maison, ni moi ni Toinon n'en avons que faire. Je sais bien que ce n'est pas votre faute; mais il n'importe, on prend tout à rebours dans ce monde, chacun juge et ne sait ce qu'il dit; les caquets viennent: eh! qui est-il, et qui est-elle? et où est-ce que c'est, où est-ce que ce n'est pas? Cela n'est pas agréable; sans compter que nous ne vous sommes de rien, ni vous de rien à nous; pour une parente, pour la moindre petite cousine, encore passe: mais vous ne l'êtes ni de près ni de loin, ni à nous ni à personne.

Vous m'affligez, madame, lui repartis-je vivement: ne vous ai-je pas dit que je m'en irais demain? Est-ce que vous voulez que je m'en aille aujourd'hui? ce sera comme il vous plaira.

Non, ma fille, non, me répondit-elle; j'entends raison, je ne suis pas une femme si étrange: et si vous saviez la pitié que vous me faites, assurément vous ne vous plaindriez pas de moi. Non, vous coucherez ici, vous y souperez; ce qu'il y aura, nous le mangerons; de votre argent, je n'en veux point; et si par hasard il y a occasion de vous rendre quelque service par le moyen de mes connaissances, ne m'épargnez pas. Au surplus, je vous conseille une chose; c'est de vous défaire de cette robe que M. de Climal vous a donnée. Vous ne pourriez plus honnêtement la porter à cette heure que vous allez être pauvre et sans ressource; elle serait trop belle pour vous, aussi bien que ce linge si fin, qui ne servirait qu'à faire demander où vous l'avez pris. Croyez-moi, quand on est gentille, et à votre âge, pauvreté et bravoure n'ont pas bon air ensemble: on ne sait qu'en dire. Ainsi point d'ajustement, c'est mon avis; ne gardez que les hardes que vous aviez quand vous êtes entrée ici, et vendez le reste. Je vous l'achèterai même si vous voulez; non pas que je m'en soucie beaucoup, mais j'avais dessein de m'habiller; et pour vous faire plaisir, tenez, je m'accommoderai de votre robe. Je suis un peu plus grasse que vous, mais vous êtes un peu plus grande; et comme elle est ample, j'ajusterai cela, je tâcherai qu'elle me serve; à l'égard du linge, ou je vous le payerai, ou je vous en donnerai d'autre.

Non, madame, lui dis-je froidement: je ne vendrai rien, parce que j'ai résolu, et même promis, de remettre tout à M. de Climal.

A lui! reprit-elle, vous êtes donc folle? Je le lui remettrais comme je danse, pas plus à lui qu'à Jean de Vert; il n'en verrait pas seulement une rognure, ni petite ni grosse. Vous vous moquez; n'est-ce pas, une aumône qu'il vous a faite? Et ce qu'on a remis, savez-vous bien qu'on ne l'a plus, ma fille?

Elle n'en serait pas restée là sans doute, et se serait efforcée, quoique inutilement, de me convertir là-dessus, sans une vieille femme qui arriva, et qui avait affaire à elle; et dès qu'elle m'eut quittée, je montai dans notre chambre. Je dis la nôtre, parce que je la partageais avec Toinon.

De mes sentiments à l'égard de M. de Climal, je ne vous en parlerai plus; je n'aurais pu tenir à lui que par de la reconnaissance; il n'en méritait plus de ma part: je le détestais, je le regardais comme un monstre, et ce monstre m'était indifférent; je n'avais point de regret que c'en fût un. Il était bien arrêté que je lui rendrais ses présents, que je ne le reverrais jamais; cela me suffisait, et je ne songeai presque plus à lui. Voyons ce que je fis dans ma chambre.

L'objet qui m'occupa d'abord, vous allez croire que ce fut la malheureuse situation ou je restais; non, cette situation ne regardait que ma vie, et ce qui m'occupa me regardait, moi.

Vous direz que je rêve de distinguer cela. Point du tout: notre vie, pour ainsi dire, nous est moins chère que nous, que nos passions. A voir quelquefois ce qui se passe dans notre instinct là-dessus, on dirait que, pour être, il n'est pas nécessaire de vivre; que ce n'est que par accident que nous vivons, mais que c'est naturellement que nous sommes. On dirait que, lorsqu'un homme se tue, par exemple, il ne quitte la vie que pour se sauver, que pour se débarrasser d'une chose incommode; ce n'est pas de lui dont il ne veut plus, mais bien du fardeau qu'il porte

Je n'allonge mon récit de cette réflexion que pour justifier ce que je vous disais, qui est que je pensai à un article qui m'intéressait plus que mon état, et cet article, c'était Valville, autrement dit, les affaires de mon coeur.

Vous vous ressouvenez que ce neveu, en me surprenant avec M. de Climal, m'avait dit: Voilà qui est joli, mademoiselle! Et ce neveu, vous savez que je l'aimais; jugez combien ce petit discours devait m'être sensible.

Premièrement, j'avais de la vertu; Valville ne m'en croyait plus, et Valville était mon amant. Un amant, madame, ah! qu'on le, hait en pareil cas! mais qu'il est douloureux de le haïr! Et puis, sans doute qu'il ne m'aimerait plus. Ah, l'indigne! Oui; mais avait-il tant de tort? Ce Climal est un homme âgé, un homme riche; il le voit à genoux devant moi; je lui ai caché que je le connaissais, et je suis pauvre; à quoi cela ressemble-t-il? quelle opinion peut-il avoir de moi après cela? Qu'ai-je à lui reprocher? S'il m'aime, il est naturel qu'il me croie coupable, il a dû me dire ce qu'il m'a dit; et il est bien fâcheux pour lui d'avoir eu tant d'estime et de penchant pour une fille qu'il est obligé de mépriser. Oui; mais enfin il me méprise donc actuellement, il m'accuse de tout ce qu'il y a de plus affreux, il n'a pas hésité un instant à me condamner, pas seulement attendu qu'il m'eût parlé. Et je pourrais excuser cet homme-là! J'aurais encore le courage de le voir! il faudrait que je fusse bien lâche, que j'eusse bien peu de coeur. Qu'il eût des soupçons, qu'il fût en colère, qu'il fût outré, à la bonne heure; mais du mépris, du dédain, des outrages, mais s'en aller, voir que je le rappelle, et ne pas revenir, lui qui m'aimait, et qui ne m'aime plus apparemment! Ah! j'ai bien autre chose à faire qu'à songer à un homme qui se trompe si indignement, qui me connaît si me laissai tristement aller sur un siège, pour y dire: Que je suis malheureuse! Eh! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous ôté mon père et ma mère?

Peut-être n'était-ce pas là ce que je voulais dire, et ne parlais-je de mes parents que pour rendre le sujet de mon affliction plus honnête; car quelquefois on est glorieux avec soi-même, on fait des lâchetés qu'on ne veut pas savoir, et qu'on se déguise sous d'autres noms; ainsi peut-être ne pleurais-je qu'à cause de mes hardes. Quoi qu'il en soit, après ce court monologue qui, malgré que j'en eusse, aurait fini par me déshabiller, j'allai par hasard jeter les yeux sur ma cornette, qui était à, côté de moi.

Bon! dis-je alors; je croyais avoir tout mis dans le paquet, et la voilà encore; je ne songe pas seulement à en tirer une de ma cassette pour me recoiffer, et je suis nu-tête: quelle peine que tout cela! Et puis, passant insensiblement d'une idée à une autre, mon religieux me revint dans l'esprit. Hélas! le pauvre homme, me dis-je, il sera bien étonné quand il saura tout ceci.

Et tout de suite, je pensai que je devais l'aller voir; qu'il n'y avait point de temps à perdre; que c'était le plus pressé à cause de ma situation; que je renverrais bien le paquet le lendemain. Pardi! je suis bien sotte de m'inquiéter tant aujourd'hui de ces vilaines hardes (je disais vilaines pour me faire accroire que je ne les aimais pas): il vaut encore mieux les envoyer demain matin; Valville sera chez lui alors, il n'y a point d'apparence qu'il y soit à présent; laissons là le paquet, je l'achèverai tantôt, quand je serai revenue de chez ce religieux: mon pied ne me fait presque plus de mal; j'irai bien tout doucement jusqu'à son couvent, que vous remarquerez qu'il m'avait enseigné la dernière fois qu'il était venu me voir.

Oui; mais, quelle cornette mettrai-je? Quelle cornette, eh! celle que j'avais ôtée, et qui était à côté de moi. C'était bien la peine d'aller fouiller dans ma cassette pour en tirer une autre, puisque j'avais celle-ci toute prête!

Et d'ailleurs, comme elle valait beaucoup plus que la mienne, il était même à propos que je m'en servisse, afin de la montrer à ce religieux, qui jugerait, en la voyant, que celui qui me l'avait donnée y avait entendu finesse, et que ce ne pouvait pas être par charité qu'on en achetât de si belles; car j'avais dessein de conter toute mon aventure à ce bon moine, qui m'avait paru un vrai homme de bien: or cette cornette serait une preuve sensible de ce que je lui dirais.

Et la robe que j'avais sur moi, eh! vraiment, il ne fallait pas l'ôter non plus: il est nécessaire qu'il la voie, elle sera une preuve encore plus forte.

Je la gardai donc, et sans scrupule, j'y étais autorisée par la raison même: l'art imperceptible de mes petits raisonnements m'avait conduit jusque-là, et je repris courage jusqu'à nouvel ordre.

Allons, recoiffons-nous: ce qui fut bientôt fait, et je descendis pour sortir.

Mme Dutour était en bas avec sa voisine. Où allez-vous, Marianne? me dit-elle. A l'église, lui répondis-je; et je ne mentais presque pas: une église et un couvent sont à peu près la même chose, Tant mieux, ma fille, reprit-elle, tant mieux; recommandez-vous à la sainte volonté de Dieu. Nous parlions de vous, ma voisine et moi: je lui disais que je ferai dire demain une messe à votre intention.

Et pendant qu'elle me tenait ce discours, cette voisine, qui m'avait déjà vue deux ou trois fois, et qui jusque-là ne m'avait pas trop regardée, ouvrait alors les yeux sur moi, me considérait avec une curiosité populaire, dont de temps en temps le résultat était de lever les épaules, et de dire: La pauvre enfant! cela fait compassion: à la voir il n'y a personne qui ne croie que c'est une fille de famille. Façon de s'attendrir qui n'était ni de bon goût, ni intéressante; aussi n'en remerciai-je pas, et je quittai bien vite mes deux commères.

Depuis le départ de M. de Climal jusqu'à ce moment où je sortis, je n'avais, à vrai dire, pensé à rien de raisonnable. Je ne m'étais amusée qu'à mépriser Climal, qu'à me plaindre de Valville, qu'à l'aimer, qu'à méditer des projets de tendresse et de fierté contre lui, et qu'à regretter mes hardes; et de mon état, pas un mot: il n'en avait pas été question, je n'y avais pas pris garde.

Mais le fracas des rues écarta toutes ces idées frivoles, et me fit rentrer en moi-même.

Plus je voyais de monde et de mouvement dans cette prodigieuse ville de Paris, plus j'y trouvais de silence et de solitude pour moi: une forêt m'aurait paru moins déserte, je m'y serais sentie moins seule, moins égarée. De cette forêt, j'aurais pu m'en tirer; mais comment sortir du désert où je me trouvais? Tout l'univers en était un pour moi, puisque je n'y tenais par aucun lien à personne.

La foule de ces hommes qui m'entouraient, qui se parlaient, le bruit qu'ils faisaient, celui des équipages, la vue même de tant de maisons habitées, tout cela ne servait qu'à me consterner davantage.

Rien de tout ce que je vois ici ne me concerne, me disais-je; et un moment après: Que ces gens-là sont heureux! disais-je; chacun d'eux a sa place et son asile. La nuit viendra, et ils ne seront plus ici, ils seront retirés chez eux; et moi, je ne sais où aller, on ne m'attend nulle part, personne ne s'apercevra que je lui manque; je n'ai du moins plus de retraite que pour aujourd'hui, et je n'en aurai plus demain.

C'était pourtant trop dire, puisqu'il me restait encore quelque argent, et qu'en attendant que le ciel me secourût, je pouvais me mettre dans une chambre; mais qui n'a de retraite que pour quelques jours peut bien dire qu'il n'en a point.

Je vous rapporte à peu près tout ce qui me passait dans l'esprit en marchant.

Je ne pleurais pourtant point alors, et je n'en étais pas mieux. Je recueillais de quoi pleurer; mon âme s'instruisait de tout ce qui pouvait l'affliger, elle se mettait au fait de ses malheurs; et ce n'est pas là l'heure des larmes: on n'en verse qu'après que la tristesse est prise, et presque jamais pendant qu'on la prend; aussi pleurerai-je bientôt. Suivez-moi chez mon religieux; j'ai le coeur serré; je suis aussi parée que je l'étais ce matin, mais je n'y songe pas, ou, si j'y songe, je n'y prends plus de plaisir. Nombre de personnes me regardent en passant, je le remarque sans m'en applaudir: j'entends quelquefois dire à d'autres: Voilà une belle fille; et ce discours m'oblige sans me réjouir: je n'ai pas la force de me prêter à la douceur que j'y sens.

Quelquefois aussi je pense à Valville, mais c'est pour me dire qu'il serait ridicule d'y penser davantage; et en effet ma situation décourage le penchant que j'ai pour lui.

C'est bien à moi d'avoir de l'amour; il aurait bonne grâce, il serait bien placé dans une aussi malheureuse créature que moi, qui erre inconnue sur la terre, où j'ai la honte de vivre pour y être l'objet, ou du rebut, ou de la compassion des autres.

J'arrive enfin dans un abattement que je ne saurais exprimer; je demande le religieux, et on me mène dans une salle en dehors où l'on me dit qu'il est avec une autre personne; et cette personne, madame, admirez ce coup de hasard, c'est M. de Climal, qui rougit et pâlit tour à tour en me voyant, et sur lequel je ne jetai non plus les yeux que si je ne l'avais jamais vu.

Ah! c'est vous, mademoiselle, me dit le religieux; approchez, je suis bien aise que vous arriviez dans ce moment; c'est de vous dont nous nous entretenons; mettez-vous là.

Non, mon père, reprit aussitôt M. de Climal en prenant congé du religieux; souffrez que je vous quitte. Après ce qui est arrivé, il serait indécent que je restasse: ce n'est pas assurément que je sois fâché contre mademoiselle; le ciel m'en préserve; je lui pardonne de tout mon coeur et, bien loin de me ressentir de ce qu'elle a pensé de moi, je vous jure, mon père, que je lui veux plus de bien que jamais, et que je rends grâces à Dieu de la mortification que j'ai essuyée dans l'exercice de ma charité pour elle: mais je crois que la prudence et la religion même ne me permettent plus de la voir.

Et cela dit, mon homme salua le père, et, qui pis est, me salua moi-même les yeux modestement baissés, pendant que de mon côté je baissais la tête. Et il allait se retirer quand le religieux, l'arrêtant par le bras: Non, mon cher monsieur, non, lui dit-il, ne vous en allez pas, je vous conjure, écoutez-moi. Oui, vos dispositions sont très louables, très édifiantes; vous lui pardonnez, vous lui souhaitez du bien, voilà qui est à merveille; mais remarquez que vous ne vous proposez plus de lui en faire, que vous l'abandonnez malgré le besoin qu'elle a de votre secours, malgré son offense qui rendrait ce secours si méritoire, malgré cette charité que vous croyez encore sentir pour elle, et que vous vous dispensez pourtant d'exercer: prenez-y garde, craignez qu'elle ne soit éteinte. Vous remerciez Dieu, dites-vous, de la petite mortification qu'il vous a envoyée; eh bien! voulez-vous la mériter, cette mortification qui est en effet une faveur? voulez-vous en être vraiment digne? redoublez vos soins pour cette pauvre enfant orpheline qui reconnaîtra sa faute, qui d'ailleurs est jeune, sans expérience, à qui on aura peut-être dit qu'elle avait quelques agréments, et qui, par vanité, par timidité, par vertu même, aura pu se tromper à votre égard. N'est-il pas vrai, ma fille? Ne sentez-vous pas le tort que vous avez eu avec monsieur, à qui vous devez tant, et qui, bien loin de vous regarder autrement que selon Dieu, n'a voulu, par les saintes affections qu'il vous a témoignées, par ses douces et pieuses invitations, que vous engager vous-même à fuir ce qui pouvait vous égarer? Dieu soit béni mille fois de vous avoir aujourd'hui conduite ici! C'est à vous à qui il la ramène, mon cher monsieur, vous le voyez bien. Allons, ma fille, avouez votre faute; repentez-vous-en dans l'abondance de votre coeur, et promettez de la réparer à force de respect, de confiance et de reconnaissance; avancez, ajouta-t-il, parce que je me tenais éloignée de M. de Climal.

Eh! monsieur, m'écriai-je alors en adressant la parole à ce faux dévot, est-ce que c'est moi qui ai tort? comment pouvez-vous me l'entendre dire? hélas! Dieu sait tout; qu'il nous rende justice. Je n'ai pu m'y tromper, vous le savez bien aussi. Et je fondis en larmes en finissant ce discours.

M. de Climal, tout intrépide tartufe qu'il était, ne put le soutenir. Je vis l'embarras se peindre sur son visage; il ne put pas même le dissimuler; et dans la crainte que le religieux ne le remarquât et n'en conçût quelque soupçon contre lui, il prit son parti en habile homme: ce fut de paraître naïvement embarrassé, et d'avouer qu'il l'était.

Ceci me déconcerte, dit-il avec un air de confusion pudique, je ne sais que répondre; quelle avanie! Ah! mon père, aidez-moi à supporter cette épreuve; cela va se répandre, cette pauvre enfant le dira partout; elle ne m'épargnera pas. Hélas! ma fille, vous serez pourtant bien injuste; mais Dieu le veut. Adieu, mon père; parlez-lui, tâchez de lui ôter cette idée-là, s'il est possible; il est vrai que je lui ai marqué de la tendresse, elle ne l'a pas comprise: c'était son âme que j'aimais, que j'aime encore, et qui mérite d'être aimée. Oui, mon père, mademoiselle a de la vertu, je lui ai découvert mille qualités; et je vous la recommande, puisqu'il n'y a pas moyen de me mêler de ce qui la regarde.

Après ces mots, il se retira, et ne salua cette fois-ci que le religieux, qui, en lui rendant son salut, avait l'air incertain de ce qu'il devait faire, qui le conduisit des yeux jusqu'à sa sortie de la salle, et qui, se retournant ensuite de mon côté, me dit presque la larme à l'oeil: Ma fille, vous me fâchez, je ne suis point content de vous; vous n'avez ni docilité ni reconnaissance; vous n'en croyez que votre petite tête, et voilà ce qui en arrive. Ah! l'honnête homme! quelle perte vous faites! Que me demandez-vous à présent? Il est inutile de vous adresser à moi davantage, très inutile: quel service voulez-vous que je vous rende? J'ai fait ce que j'ai pu; si vous n'en avez pas profité, ce n'est pas ma faute, ni celle de cet homme de bien que je vous avais trouvé, et qui vous a traitée comme si vous aviez été sa propre fille; car il m'a tout dit: habits, linge, argent, il vous a fourni de tout, vous payait une pension, allait vous la payer encore, et avait même dessein de vous établir, à ce qu'il m'a assuré; et parce qu'il n'approuve pas que vous voyiez son neveu, qui est un jeune homme étourdi et débauché, parce qu'il veut vous mettre à l'abri d'une connaissance qui vous est très dangereuse, et que vous avez envie d'entretenir, vous vous imaginez par dépit qu'un homme si pieux et si vertueux vous aime, et qu'il est jaloux; cela n'est-il pas bien étrange, bien épouvantable? Lui jaloux! lui vous aimer! Dieu vous punira de cette pensée-là, ma fille; vous ne l'avez prise que dans la malice de votre coeur, et Dieu vous en punira, vous dis-je.

Je pleurais pendant qu'il parlait. Ecoutez-moi, mon père, lui répondis-je en sanglotant; de grâce, écoutez-moi.

Eh bien! que me direz-vous? répondit-il; qu'aviez-vous affaire de ce jeune homme? pourquoi vous obstiner à le voir? Quelle conduite! Passe encore pour cette folie-là, pourtant; mais porter la mauvaise humeur et la rancune jusqu'à être ingrate et méchante envers un homme si respectable, et à qui vous devez tant: que deviendrez-vous avec de pareils défauts? Quel malheur qu'un esprit comme le vôtre! oh! en vérité, votre procédé me scandalise. Voyez, vous voilà d'une propreté admirable; qui est-ce qui dirait que vous n'avez point de parents? et quand vous en auriez, et qu'ils seraient riches, seriez-vous mieux accommodée que vous l'êtes? peut-être pas si bien, et tout cela vient de lui apparemment. Seigneur! que je vous plains! il ne vous a rien épargné... Eh! mon père, vous avez raison, m'écriai-je encore une fois; mais ne me condamnez pas sans m'entendre. Je ne connais point son neveu, je ne l'ai vu qu'une fois par hasard, et ne me soucie point de le revoir, je n'y songe pas; quelle liaison aurais-je avec lui? Je ne suis point folle, et M. de Climal vous abuse; ce n'est point à cause de cela que je romps avec lui, ne vous prévenez point. Vous parlez de mes hardes, elles ne sont que trop belles; j'en ai été étonnée, et elles vous surprennent vous-même; tenez, mon père, approchez, considérez la finesse de ce linge; je ne le voulais pas si fin au moins; j'avais de la peine à le prendre, surtout à cause des manières qu'il avait eues avec moi auparavant; mais j'ai eu beau lui dire: je n'en veux point, il s'est moqué de moi, et m'a toujours répondu: Allez vous regarder dans un miroir, et voyez après si ce linge est trop beau pour vous. Oh! à ma place, qu'auriez-vous pensé de ce discours-là, mon père? dites la vérité: si M. de Climal est si dévot, si vertueux, qu'a-t-il besoin de prendre garde à mon visage? que je l'aie beau ou laid, de quoi s'embarrasse-t-il? D'où vient aussi qu'en badinant il m'a appelée friponne dans son carrosse, en m'ajoutant à l'oreille d'avoir le coeur plus facile, et qu'il me laissait le sien pour m'y encourager? Qu'est-ce que cela signifie? Quand on n'est que pieux, parle-t-on du coeur d'une fille, et lui laisse-t-on le sien? lui donne-t-on des baisers comme il a encore tâché de m'en donner un dans ce carrosse?

Un baiser, ma fille, reprit le religieux, un baiser! vous n'y songez pas! comment donc! savez-vous bien qu'il ne faut jamais dire cela, parce que cela n'est point? Qui est-ce qui vous croira? Allez, ma fille, vous vous trompez, il n'en est rien, il n'est pas possible; un baiser! quelle vision! ce pauvre homme! C'est qu'on est cahoté dans un carrosse, et que quelque mouvement lui aura fait pencher sa tête sur la vôtre; voilà tout ce que ce peut être, et ce que, dans votre chagrin contre lui, vous aurez pris pour un baiser: quand on hait les gens, on voit tout de travers à leur égard.

Eh! mon père, en vertu de quoi l'aurais-je haï alors? répondis-je. Je n'avais point encore vu son neveu, qui est, dit-il, la cause que je suis fâchée contre lui, je ne l'avais point vu: et puis, si je m'étais trompée sur ce baiser que vous ne croyez point, M. de Climal, dans la suite, ne m'aurait pas confirmée dans ma pensée; il n'aurait pas recommencé chez Mme Dutour, ni tant manié, tant loué mes cheveux dans ma chambre, où il était toujours à me tenir la main qu'il approchait à chaque instant de sa bouche; en me faisant des compliments dont j'étais toute honteuse.

Mais... mais que me venez-vous conter, mademoiselle? Doucement donc, doucement, me dit-il d'un air plus surpris qu'incrédule: des cheveux qu'il touchait, qu'il louait? M. de, Climal, lui! je n'y comprends rien; à quoi rêvait-il donc? Il est vrai qu'il aurait pu se passer de ces façons-là; ce sont de ces distractions qui ne sont pas convenables, je l'avoue; on ne touche point aux cheveux d'une fille: il ne savait pas ce qu'il faisait; mais n'importe: c'est un geste qui ne vaut rien. Et ma main qu'il portait à sa bouche, répondis-je, mon père, est-ce encore une distraction?

Oh! votre main, reprit-il, votre main, je ne sais pas ce que c'est: il y a mille gens qui vous prennent par la main quand ils vous parlent, et c'est peut-être une habitude qu'il a aussi; je suis sûr qu'à moi-même, il m'est arrivé mille fois d'en faire autant.

A la bonne heure, mon père, repris-je; mais quand vous prenez la main d'une fille, vous ne la baisez pas je ne sais combien de fois; vous ne lui dites pas qu'elle l'a belle, vous ne vous mettez pas à genoux devant elle, en lui. parlant d'amour.

Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, ah! mon Dieu! petite langue de serpent que vous êtes, taisez-vous. Ce que vous dites est horrible, c'est le démon qui vous inspire, oui, le démon; retirez-vous, allez-vous-en, je ne vous écoute plus; je ne crois plus rien, ni les cheveux, ni la main, ni les discours: faussetés que tout cela! laissez-moi. Ah! la dangereuse petite créature! elle me fait frayeur, voyez ce que c'est! Dire que M. de Climal, qui mène une vie toute pénitente, qui est un homme tout en Dieu, s'est mis à genoux devant elle pour lui tenir des propos d'amour! Ah! Seigneur, où en sommes-nous!

Ce qu'il disait joignant les mains, en homme épouvanté de mon discours, et qui éloignait tant qu'il pouvait une pareille idée, dans la crainte d'être tenté d'examiner la chose.

En vérité, mon père, lui répondis-je toute en larmes, et excédée de sa prévention, vous me traitez bien mal, et il est bien affligeant pour moi de ne trouver que des injures où je venais chercher de la consolation et du secours. Vous avez connu la personne qui m'a menée à Paris, et qui m'a élevée; vous m'avez dit vous-même que vous l'estimiez beaucoup, que sa vertu vous avait édifié. C'est à vous qu'elle s'est confessée à sa mort; elle ne vous aura pas parlé contre sa conscience, et vous savez ce qu'elle vous a dit de moi; vous pouvez vous en ressouvenir; il n'y a pas si longtemps que Dieu me l'a ôtée, et je ne crois pas, depuis qu'elle est morte, que j'aie rien fait qui puisse vous avoir donné une aussi mauvaise opinion de moi que vous l'avez: au contraire, mon innocence et mon peu d'expérience vous ont fait compassion, aussi bien que l'épouvante où vous m'avez vue; et cependant vous voulez que tout d'un coup je sois devenue une misérable, une scélérate, et la plus indigne, la plus épouvantable fille du monde! Vous voulez que, dans la douleur et dans les extrémités où je suis, un homme avec qui je n'ai été qu'une heure par accident, et que je ne verrai jamais, m'ait rendue si amoureuse de lui et si passionnée, que j'en aie perdu tout bon sens et toute conscience, et que j'aie le courage et même l'esprit d'inventer des choses qui font frémir, et de forger des impostures affreuses pour lui, contre un autre homme qui m'aiderait à vivre, qui pourrait me faire tant de bien, et que je serais si intéressée à conserver, si ce n'était pas un libertin qui fait semblant d'être dévot, et qui ne me donne rien que dans l'intention de me rendre en secret une malhonnête fille!

Ah! juste ciel, comme elle s'emporte! Que dit-elle là? Qui a jamais rien ouï de pareil? cria-t-il en baissant la tête, mais sans m'interrompre. Et je continuai.

Oui, mon père, il ne tâche qu'à cela: voilà pourquoi il m'habille si bien. Qu'il vous conte ce qu'il lui plaira, notre querelle ne roule que là-dessus. Si j'avais consenti à sortir de l'endroit où je suis, et à me laisser mener dans une maison qu'il devait meubler magnifiquement, et où il prétendait me mettre en pension chez un homme à lui, qui est, dit-il, un solliciteur de procès, et à qui il aurait fait accroire que j'étais sa parente arrivée de la campagne voyez ce que c'est, et la belle dévotion!...

Hem! comment? reprit alors le religieux en m'arrêtant, un solliciteur de procès, dites-vous? Est-il marié?

Oui, mon père, il l'est, répondis-je; un solliciteur de procès qui n'est pas riche, chez qui j'aurais appris à danser, à chanter, à jouer sur le clavecin; chez qui j'aurais été comme la maîtresse par le respect qu'on m'aurait fait rendre, et dont la femme me serait venue prendre demain où je demeure; et si j'avais voulu la suivre, et que je n'eusse point refusé de recevoir, pas plus tard que demain aussi, je ne sais combien de rentes, cinq ou six cents francs, je pense, par un contrat, seulement pour commencer; si je ne lui avais pas témoigné que toutes ses propositions étaient horribles, il ne m'aurait pas reproché, comme il a fait, et les louis d'or qu'il m'a donnés, que je lui rendrai, et ces hardes que je suis honteuse d'avoir sur moi, et dont je ne veux pas profiter, Dieu m'en préserve! Il ne vous dira pas non plus que je l'ai menacé de venir vous apprendre son amour malhonnête et ses desseins; à quoi il a eu le front de me répondre que, quand même vous les sauriez, vous regarderiez cela comme rien, comme une bagatelle qui arrivait à tout le monde, qui vous arriverait peut-être à vous-même au premier jour; et que vous n'oseriez assurer que non, parce qu'il n'y avait pas d'homme de bien qui ne fût sujet à être amoureux, ni qui pût s'en empêcher. Voyez si j'ai inventé ce que je vous dis là, mon père.

Mon bon Sauveur! dit-il alors tout ému; ah! Seigneur! voilà un furieux récit! Que faut-il que j'en pense? et qu'est-ce que nous, bonté divine? Vous me tentez, ma fille: ce solliciteur de procès m'embarrasse, il m'étonne, je ne saurais le nier: car je le connais, je l'ai vu avec lui (dit-il comme à part), et cette jeune enfant n'aura pas été deviner que M. de Climal se servait de lui, et qu'il est marié. C'est un homme de mauvaise mine, n'est-ce pas? ajouta-t-il.

Eh! mon père, je n'en sais rien, lui dis-je. M. de Climal n'a fait que m'en parler, et je ne l'ai vu ni lui ni sa femme. Tant mieux, reprit-il, tant mieux. Oui, j'entends bien; vous deviez seulement aller chez eux. Le mari est un homme qui ne m'a jamais plu. Mais, ma fille, voilà qui est étrange; si vous dites vrai, à qui se fiera-t-on?

Si je dis vrai, mon père! eh! pourquoi mentirais-je? serait-ce à cause de ce neveu? Eh! qu'on me mette dans un couvent, afin que je ne le voie ni ne le rencontre jamais.

Fort bien, dit-il alors, fort bien: cela est bon, on ne saurait mieux parler. Et puis, mon père, ajoutai-je, demandez à la marchande chez qui M. de Climal m'a mise ce qu'elle pense de lui, et si elle ne le regarde pas comme un fourbe et comme un hypocrite; demandez à son neveu s'il ne l'a pas surpris à genoux devant moi, tenant ma main qu'il baisait, et que je ne pouvais pas retirer d'entre les siennes; ce qui a si fort scandalisé ce jeune homme, qu'il me regarde à cette heure comme une fille perdue; et enfin, mon père, considérez la confusion où M. de Climal a été quand je suis entrée ici. Est-ce que vous n'avez pas pris garde à sa mine?

Oui, me dit-il, oui, il a rougi: vous avez raison, et je n'y comprends rien; serait-il possible? J'en reviens toujours à ce solliciteur de procès, c'est un terrible article; et son embarras, je ne l'aime point non plus. Qu'est-ce que c'est aussi que ce contrat? Il est bien pressé! Qu'est-ce que c'est que ces meubles, et que ces maîtres pour des fariboles? Avec qui veut-il que vous dansiez? Plaisante charité, qui apprend aux gens à aller au bal! Un homme comme M. de Climal! Que Dieu nous soit en aide. Mais on ne sait qu'en dire: hélas! la pauvre humanité, à quoi est-elle sujette? Quelle misère que l'homme! quelle misère! Ne songez plus à tout cela, ma fille; je crois que vous ne me trompez pas: non, vous n'êtes pas capable de tant de fausseté; mais n'en parlons plus. Soyez discrète, la charité vous l'ordonne, entendez-vous? Ne révélez jamais cette étrange aventure à personne; gardons-nous de réjouir le monde par ce scandale, il en triompherait, et en prendrait droit de se moquer des vrais serviteurs de Dieu. Tâchez même de croire que vous avez mal vu, mal entendu; ce sera une disposition d'esprit, une innocence de pensée qui sera agréable à Dieu, qui vous attirera sa bénédiction. Allez, ma chère enfant, retournez-vous-en, et ne vous affligez pas (ce qu'il me disait à cause des pleurs que je répandrais de meilleur courage que je n'avais fait encore, parce qu'il me plaignait). Continuez d'être sage, et la Providence aura soin de vous; j'ai affaire, il faut que je vous quitte. Mais dites-moi l'adresse de cette marchande où vous logez.

Hélas! mon père, lui répondis-je après la lui avoir dite, je n'ai plus que le reste de cette journée-ci à y demeurer; la pension qu'on lui payait pour moi finit demain, ainsi je suis obligée de sortir de chez elle; elle s'y attend; je ne saurai plus après où me réfugier si vous m'abandonnez, mon père: je n'ai que vous, vous êtes ma seule ressource.

Moi! chère enfant! hélas! Seigneur, quelle pitié! un Pauvre religieux comme moi, je ne puis rien; mais Dieu peut tout: nous verrons, ma fille nous verrons; j'y penserai. Dieu sait ma bonne volonté; il m'inspirera peut-être, tout dépend de lui; je le prierai de mon côté, priez-le du vôtre, mademoiselle. Dites-lui: Mon Dieu, je n'espère qu'en vous. N'y manquez pas; et moi je serai demain sans faute à neuf heures du matin chez vous; ne sortez pas avant ce temps-là. Ah çà! il est tard, j'ai affaire; adieu, soyez tranquille; il y a loin d'ici chez vous: que le ciel vous conduise. A demain.

Je le saluai sans pouvoir prononcer un seul mot, et je partis pour le moins aussi triste que je l'avais été en arrivant chez lui: les saintes et pieuses consolations qu'il venait de me donner me rendaient mon état encore plus effrayant qu'il ne me l'avait paru; c'est que je n'étais pas assez dévote, et qu'une âme de dix-huit ans croit tout perdu, tout désespéré, quand on lui dit en pareil cas qu'il n'y a plus que Dieu qui lui reste: c'est une idée grave et sérieuse qui effarouche sa petite confiance. A cet âge on ne se fie guère qu'à ce qu'on voit, on ne connaît guère que les choses de la terre.

J'étais donc profondément consternée en m'en retournant; jamais mon accablement n'avait été si grand.

Quelques embarras dans la rue m'arrêtèrent à la porte, d'un couvent de filles; j'en vis celle de l'église ouverte et, moitié par un sentiment de religion qui me vint en ce moment, moitié dans la pensée d'aller soupirer à mon aise, et de cacher mes larmes qui fixaient sur moi l'attention des passants, j'entrai dans cette église, où il n'y avait personne, et où je me mis à genou, dans un confessionnal.

Là, je m'abandonnai à mon affliction, et je ne gênai ni mes gémissements ni mes sanglots; je dis me gémissements, parce que je me plaignais, parce que je prononçais des mots, et que je disais: Pourquoi suis-je venue au monde, malheureuse que je suis? Que fais-je sur la terre? Mon Dieu, vous m'y avez mise, secourez-moi. Et autres choses semblables.

J'étais dans le plus fort de mes soupirs et de mes exclamations, du moins je le crois, quand une dame, que je ne vis point arriver, et que je n'aperçus que lorsqu'elle se retira, entra dans l'église.

Je sus après qu'elle arrivait de la campagne; qu'elle avait fait arrêter son carrosse à la porte du couvent, où elle était fort connue, et où quelques personnes de ses amies l'avaient priée de rendre, en passant, une lettre à la prieure de venir à son parloir, elle était entrée dans l'église dont elle avait, comme moi, trouvé la porte ouverte.

A peine y fut-elle, que mes tons gémissants la frappèrent; elle y entendit tout ce que je disais, et m'y vit dans la posture de la personne du monde la plus désolée.

J'étais alors assise, la tête penchée, laissant aller mes bras qui retombaient sur moi, et si absorbée dans mes pensées, que j'en oubliais en quel lieu je me trouvais.

Vous savez que j'étais bien mise; et quoiqu'elle ne me vît pas au visage, il y a je ne sais quoi d'agile et de léger qui est répandu dans une jeune et jolie figure, et qui lui fit aisément deviner mon âge. Mon affliction, qui lui parut extrême, la toucha; ma jeunesse, ma bonne façon, peut-être aussi ma parure, l'attendrirent pour moi; quand je parle de parure, c'est que cela n'y nuit pas.

Il est bon en pareille occasion de plaire un peu aux yeux, ils vous recommandent au coeur. Etes-vous malheureux et mal vêtu? Ou vous échappez aux meilleurs coeurs du monde, ou ils ne prennent pour vous qu'un intérêt fort tiède; vous n'avez pas l'attrait qui gagne leur vanité, et rien ne nous aide tant à être généreux envers les gens, rien ne nous fait tant goûter l'honneur et le plaisir de l'être, que de leur voir un air distingué.

La dame en question m'examina beaucoup, et aurait même attendu pour me voir que j'eusse retourné la tête, si on n'était pas venu l'avertir que la prieure l'attendait à son parloir.

Au bruit qu'elle fit en se retirant, je revins à moi; et comme j'entendais marcher, je voulus voir qui c'était; elle s'y attendait, et nos yeux se rencontrèrent.

Je rougis, en la voyant, d'avoir été surprise dans mes lamentations; et malgré la petite confusion que j'en avais, je remarquai pourtant qu'elle était contente de la physionomie que je lui montrais, et que mon affliction la touchait. Tout cela était dans ses regards; ce qui fit que les miens (s'ils lui dirent ce que je sentais) durent lui paraître aussi reconnaissants que timides; car les âmes se répondent.

C'était en marchant qu'elle me regardait; je baissai insensiblement les yeux, et elle sortit.

Je restai bien encore un demi-quart d'heure dans l'église, tant à essuyer mes larmes qu'à rêver à ce que je ferais le lendemain, si les soins de mon religieux ne réussissaient pas. Que j'envie le sort de ces saintes filles qui sont dans ce couvent! me dis-je; qu'elles sont heureuses!

Cette pensée m'occupait, quand une tourière me vint dire honnêtement: Mademoiselle, on va fermer l'église. Tout à l'heure je vais sortir, madame, lui répondis-je, n'osant la regarder que de côté, de peur qu'elle ne s'aperçût que j'avais pleuré; mais j'oubliai de prendre garde au ton dont je lui répondais, et ce ton me trahit. Elle le sentit si plaintif et si triste, me vit d'ailleurs si jeune, si joliment accommodée, si jolie moi-même, à ce qu'elle me raconta ensuite, qu'elle ne put s'empêcher de me dire: Hélas! ma chère demoiselle, qu'avez-vous donc? mon bon Dieu! quelle pitié! auriez-vous du chagrin? c'est bien dommage peut-être venez-vous parler à quelqu'une de nos dames à laquelle est-ce, mademoiselle?

Je ne repartis rien à ce discours, mais mes yeux recommencèrent à se mouiller. Nous autres filles, ou nous autres femmes, nous pleurons volontiers dès qu'on nous dit: Vous venez de pleurer; c'est une enfance et comme une mignardise que nous avons et dont nous ne pouvons presque pas nous défendre.

Eh! mais, mademoiselle, dites-moi ce que c'est; dites, ajouta la tourière en insistant, irai-je avertir quelqu'une de nos religieuses? Or, je réfléchissais à ce qu'elle me répétait là-dessus; c'est peut-être Dieu qui permet qu'elle me fasse songer à cela, me dis-je toute attendrie de la douceur avec laquelle elle me pressait, et tout de suite,: Oui, madame, lui répondis-je, je souhaiterais bien parler à Mme la prieure, si elle en a le temps.

Eh bien! ma belle demoiselle, venez, reprit-elle, suivez-moi; je vais vous mener à son parloir, et elle s'y rendra un moment après. Allons.

Je la suivis donc; nous montâmes un petit escalier, elle ouvrit une porte, et le premier objet qui me frappe, c'est cette dame dont je vous ai parlé, que je n'avais vue que lorsqu'elle sortit de l'église, et qui, en sortant, m'avait regardée d'une manière si obligeante.

Elle me parut encore charmée de me revoir, et se leva d'un air caressant pour me faire place.

Elle était avec la prieure du couvent, et je vous ai instruite de ce qui était cause de sa visite.

Madame, dit la tourière à la religieuse, j'allais vous avertir; c'est mademoiselle qui vous demande.

Cette prieure était une petite personne courte, ronde et blanche, à double menton, et qui avait le teint frais, et reposé. Il n'y a point de ces mines-là dans le monde; c'est un embonpoint tout différent de celui des autres, un embonpoint qui s'est formé plus à l'aise et plus méthodiquement, c'est-à-dire où il entre plus d'art, plus de façon, plus d'amour de soi-même que dans le nôtre.

D'ordinaire, c'est, ou le tempérament, ou la quantité de nourriture, ou l'inaction et la mollesse qui nous acquièrent le nôtre, et cela est tout simple; mais pour celui dont je parle, on sent qu'il faut, pour l'avoir acquis, s'en être saintement fait une tâche: il ne peut être que l'ouvrage d'une délicate, d'une amoureuse et d'une dévote complaisance qu'on a pour le bien et pour l'aise de son corps; il est non seulement un témoignage qu'on aime la vie et la vie saine, mais qu'on l'aime douce, oisive et friande: et qu'en jouissant du plaisir de se porter bien, on s'accorde encore autant de douceurs et de privilèges que si on était toujours convalescente.

Aussi cet embonpoint religieux n'a-t-il pas la forme du nôtre, qui a l'air plus profane; aussi grossit-il moins un visage qu'il ne le rend grave et décent; aussi donne-t-il à la physionomie non pas un air joyeux, mais tranquille et content.

Avoir ces bonnes filles, au reste, vous leur trouvez un extérieur affable, et pourtant un intérieur indifférent. Ce n'est que leur mine, et non pas leur âme qui s'attendrit pour vous: ce sont de belles images qui paraissent sensibles, et qui n'ont que des superficies de sentiment et de bonté. Mais laissons cela, je ne parle ici que des apparences, et ne décide point du reste. Revenons à la prieure; j'en ferai peut-être le portrait quelque part.

Mademoiselle, je suis votre servante, me dit-elle en se baissant pour me saluer: puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler? C'est moi qui en ai tout l'honneur, répondis-je encore plus honteuse que modeste, et quand je vous dirais qui je suis, je n'en serais pas plus connue de vous, madame.

C'est, si je ne me trompe, mademoiselle que j'ai vue dans l'église où je suis entrée un instant, dit alors la dame en question avec un souris tendre; j'ai cru même la voir pleurer, et cela m'a fait de la peine. Je vous rends mille grâces de votre bonté, madame, repris-je d'une voix faible et timide et puis je me tus. Je ne savais comment entrer en matière: l'accueil de la prieure, tout avenant qu'il était, m'avait découragée. Je n'espérais plus rien d'elle, sans que je pusse dire pourquoi: c'était ainsi que son abord m'avait frappée, et cela revient à ces superficies dont je parlais, et que je ne démêlais pas alors. Elle va me plaindre, et ne me secourra pas, me disais-je; il n'y a rien à faire.

Cependant ces dames, qui s'étaient levées, restaient debout, et j'en rougissais, parce que mon habit les trompait, et que j'étais bien au-dessous de tant de façons. Souhaitez-vous que nous soyons seules? me dit la prieure.

Comme il vous plaira, madame, répondis-je; mais je serais fâchée d'être cause que madame s'en allât, et de vous déranger; si vous voulez, je reviendrai.

Ce que je disais dans l'intention d'échapper à l'embarras où je m'étais mise, et de ne plus revenir.

Non, mademoiselle, non, me dit la dame, en me prenant par la main pour me faire avancer; vous resterez, s'il vous plaît; ma visite est finie, et je partais. Ainsi je vais vous laisser libre: vous avez du chagrin, je m'en suis aperçue; vous méritez qu'on s'y intéresse; et si vous vous en retourniez, je ne me le pardonnerais pas.

Oui, madame, lui dis-je, pénétrée de ce discours et toute en pleurs, il est vrai que j'ai du chagrin: j'en ai beaucoup, il n'y a personne qui ait autant sujet d'en avoir que moi, personne de si à plaindre ni de si digne de compassion que je le suis; et vous me témoignez un coeur si généreux, que je ne ferai point difficulté de parler devant vous, madame. Il ne faut pas vous retirer, vous ne me gênerez point; au contraire, c'est un bonheur pour moi que vous soyez ici: vous m'aiderez à obtenir de madame la grâce que je viens lui demander à genoux (je m'y jetai en effet), et qui est de vouloir bien me recevoir chez elle.

Eh! ma belle enfant, que vous me touchez! me répondit la prieure en me tendant les bras de l'endroit où elle était, pendant que la dame me relevait affectueusement, Que je me félicite du choix que vous avez fait de ma maison! En vérité, quand je vous ai vue, j'ai eu comme un pressentiment de ce qui vous amène: votre modestie m'a frappée. Ne serait-ce pas une prédestinée qui me vient? ai-je pensé en moi-même. Car il est certain que votre vocation est écrite sur votre visage: n'est-il pas vrai, madame? Ne trouvez-vous pas comme moi ce que je vous dis là? Qu'elle est belle! qu'elle a l'air sage! Ah! ma fille, que je suis ravie! que vous me donnez de joie! Venez, mon ange, venez; je gagerais qu'elle est fille unique, et qu'on la veut marier malgré elle. Mais, dites-moi, mon coeur, est-ce tout à l'heure que vous voulez entrer? Il faudra pourtant informer vos parents, n'est-ce pas? Chez qui enverrai-je?

Hélas! ma mère répondis-je, je ne puis vous indiquer personne. Ma confusion et mes sanglots m'arrêtèrent là. Eh bien! me dit-elle, de quoi s'agit-il? Non, personne, continuai-je, rien de ce que vous croyez, ma mère; je n'ai pas la consolation d'avoir des parents; du moins ceux que j'ai, je ne les ai jamais connus.

Jésus, mademoiselle! reprit-elle avec un refroidissement imperceptible et grave; voilà qui est bien fâcheux, point de parents! eh! comment cela se peut-il? qui est-ce donc qui a soin de vous? car apparemment que vous n'avez point de bien non plus? Que sont devenus votre père et votre mère?

Je n'avais que deux ans, lui dis-je, quand ils ont été assassinés par des voleurs qui arrêtèrent un carrosse de voiture où ils étaient avec moi; leurs domestiques y périrent aussi; il n'y eut que moi à qui on laissa la vie, et je fus portée chez un curé de village, qui ne vit plus, et dont la soeur, qui était une sainte personne, m'a élevée avec une bonté infinie; mais malheureusement elle est morte ces jours passés à Paris, où elle était venue, tant pour la succession d'un parent qu'elle n'a pas recueillie à cause des dettes du défunt, que pour voir s'il y aurait moyen de me mettre dans quelque état qui me convînt. J'ai tout perdu par sa mort; il n'y avait qu'elle qui m'aimait dans le monde, et je n'ai plus de tendresse à espérer de personne: il ne me reste plus que la charité des autres; aussi n'est-ce qu'elle et son bon coeur que je regrette, et non pas les secours que j'en recevais; je rachèterais sa vie de la mienne. Elle est morte dans une auberge où nous étions logées; j'y suis restée seule, et l'on m'y a pris une partie du peu d'argent qu'elle me laissait. Un religieux, son confesseur, m'a tirée de là, et m'a remise, il y a quelques jours, entre les mains d'un homme que je ne veux pas nommer, qu'il croyait homme de bien et charitable, et qui nous a trompés tous deux, qui n'était rien de tout cela. Il a pourtant commencé d'abord par me mettre chez Mme Dutour, une marchande lingère; mais à peine y ai-je été, qu'il a découvert ses mauvais desseins par de l'argent qu'il m'a forcée de prendre, et par des présents que je me suis bien doutée qui n'étaient pas honnêtes, non plus que certaines manières qu'il avait et qui ne signifiaient rien de bon, puisqu'à la fin il n'a pas eu honte à son âge de me déclarer, en me prenant par les mains, qu'il était mon amant, qu'il entendait que je fusse sa maîtresse, et qu'il avait résolu de me mettre dans une maison d'un quartier éloigné, où il serait plus libre d'être amoureux de moi sans qu'on le sût, et où il me promettait des rentes, avec toutes sortes de maîtres et de magnificence; à quoi j'ai répondu qu'il me faisait horreur d'être si hypocrite et si fourbe. Eh! monsieur, lui ai-je dit, est-ce que vous n'avez pas de religion? Quelle abominable pensée! Mais j'ai eu beau dire; ce méchant homme, au lieu de se repentir et de revenir à lui, s'est emporté contre moi, m'a traitée d'ingrate, de petite créature qu'il punirait si je parlais, et m'a reproché son argent, du linge qu'il m'avait acheté, et cette robe que je porte, et que je mettrai ce soir dans le paquet que j'ai déjà fait du reste, pour lui renvoyer le tout, dès que je serai rentrée chez Mme Dutour, qui de son côté m'a donné mon congé pour demain matin, parce qu'elle n'est payée que pour aujourd'hui; de sorte que je ne sais plus de quel côté tourner, si le père Saint-Vincent, de chez qui je viens en ce moment pour lui conter tout, et qui m'avait bonnement menée à cet horrible homme, ne trouve pas demain à me placer en quelque endroit; comme il m'a promis d'y tâcher.

Au sortir de chez lui, j'ai passé par ici, et je suis entrée dans votre église à cause que je pleurais le long du chemin, et qu'on me regardait; et puis Dieu m'a inspiré la pensée de me jeter à vos pieds, ma mère, et d'implorer votre aide.

Là finit mon petit discours ou ma petite harangue, dans laquelle je ne mis point d'autre art que ma douleur, et qui fit son effet sur la dame en question. Je la vis qui s'essuyait les yeux; cependant elle ne dit mot alors, et laissa répondre la prieure, qui avait honoré mon récit de quelques gestes de main, de quelques mouvements de visage, qu'elle n'aurait pu me refuser avec décence; mais il ne me parut pas que son coeur eût donné aucun signe de vie.

Certes, votre situation est fort triste, mademoiselle (car il n'y eut plus ni de ma belle enfant, ni de mon ange; toutes ces douceurs furent supprimées); mais tout n'est pas désespéré; il faut voir ce que ce religieux, que vous appelez le père Saint-Vincent, fera pour vous, reprit-elle d'un air de compassion posée. Ne dites-vous pas qu'il s'est chargé de vous trouver une place? il lui est bien plus aisé de vous rendre service qu'à moi qui ne sors point, et qui ne saurais agir. Nous ne voyons, nous ne connaissons presque personne; et, à l'exception de madame et de quelques autres dames qui ont la bonté de nous aimer un peu, nous sommes des semaines entières sans recevoir une visite. D'ailleurs notre maison n'est pas riche; nous ne subsistons que par nos pensionnaires, dont le nombre est fort diminué depuis quelque temps. Aussi sommes-nous endettées, et si mal à notre aise, que j'eus l'autre jour le chagrin de refuser une jeune fille, un fort bon sujet, qui se présentait pour être converse, parce que nous n'en recevons plus, quelque besoin que nous en ayons, et que, nous apportant peu, elles nous seraient à charge. Ainsi de tous côtés vous voyez notre impuissance, dont je suis vraiment mortifiée; car vous m'affligez, ma pauvre enfant (ma pauvre! quelle différence de style! Auparavant elle m'avait dit: ma belle), vous m'affligez, mais que ne vous êtes-vous adressée au curé de votre paroisse? Notre communauté ne peut vous aider que de ses prières, elle n'est pas en état de vous recevoir: et tout ce que je puis faire, c'est de vous recommander à la charité de nos dames pensionnaires; je quêterai pour vous, et je vous remettrai demain ce que j'aurai ramassé. (Quêter pour un ange, la belle chose à lui proposer!)

Non, ma mère, non, répondis-je d'un ton sec et ferme, je n'ai encore rien dépensé de la petite somme d'argent que m'a laissée mon amie, et je ne venais pas demander l'aumône. Je crois que, lorsqu'on a du coeur, il n'en faut venir à cela que pour s'empêcher de mourir, et j'attendrai jusqu'à cette extrémité; je vous remercie.

Et moi, je ne souffrirai point qu'une fille aussi bien née y soit jamais réduite, dit en ce moment la dame qui avait gardé le silence. Reprenez courage, mademoiselle; vous pouvez encore prétendre à une amie dans le monde: je veux vous consoler de la perte de celle que vous regrettez, et il ne tiendra pas à moi que je ne vous sois aussi chère qu'elle vous l'a été. Ma mère, ajouta-t-elle en adressant la parole à la religieuse, je payerai la pension de mademoiselle; vous pouvez la faire entrer chez vous. Cependant, comme elle vous est absolument inconnue, et qu'il est juste que vous sachiez quelles sont les personnes que vous recevez, nous n'avons, pour vous ôter tout scrupule là-dessus, et pour empêcher même qu'on ne trouve à redire à l'inclination que je me sens pour mademoiselle, nous n'avons, dis-je, qu'à envoyer tout à l'heure votre tourière chez cette madame Dutour qui est marchande, et dont sans doute le bon témoignage justifiera ma conduite et la vôtre.

Je compris d'abord à ce discours qu'elle était bien aise elle-même de connaître un peu mieux son sujet, et de savoir à qui elle avait affaire; mais observez, je vous prie, le tour honnête qu'elle prenait pour cela, et avec quel ménagement pour moi, avec quelle industrie elle me cachait l'incertitude qui pouvait lui rester sur ce que je disais, et qui était fort raisonnable.

On ne saurait payer ces traits de bonté-là. De toutes les obligations qu'on peut avoir à une belle âme, ces tendres attentions, ces secrètes politesses de sentiment sont les plus touchantes. Je les appelle secrètes, parce que le coeur qui les a pour vous ne vous les compte point, ne veut point en charger votre reconnaissance; il croit qu'il n'y a que lui qui les sait; il vous les soustrait, il en enterre le mérite et cela est adorable.

Pour moi, je fus au fait; les gens qui ont eux-mêmes un peu de noblesse de coeur se connaissent en égards de cette espèce, et remarquent bien ce qu'on fait pour eux.

Je me jetai avec transport, quoique avec respect, sur la main de cette dame, que je baisai longtemps, et que je mouillai des plus tendres et des plus délicieuses larmes que j'aie versé de ma vie. C'est que notre âme est haute, et que tout ce qui a un air de respect pour sa dignité la pénètre et l'enchante; aussi notre orgueil ne fut-il jamais ingrat.

Madame, lui dis-je, consentez-vous que j'écrive deux mots à Mme Dutour par la tourière? vous verrez mon billet; et je songe que, dans les circonstances où je suis, et qu'elle n'ignore pas, elle pourrait craindre de la surprise, et ne pas s'expliquer librement. Oui-da, mademoiselle, me répondit-elle, vous avez raison, écrivez. Ma mère, voulez-vous bien nous donner une plume et de l'encre? Avec plaisir, dit la prieure toute radoucie, et qui nous passa ce qu'il fallait pour le billet. Il fut court, et voici à peu près:

" La personne qui vous rendra cette lettre, madame, ne va chez vous que pour s'informer de moi; vous aurez la bonté de lui dire naïvement et dans la pure vérité ce que vous en savez, tant pour ce qui concerne mes moeurs et mon caractère, que pour ce qui a rapport à mon histoire, et à la manière dont on m'a mise chez vous. Je ne vous saurais aucun gré de tromper les gens en ma faveur: ainsi ne faites point difficulté de parler suivant votre conscience, sans vous soucier de ce qui me sera avantageux ou non. Je suis, madame..."

Et Marianne au bas pour toute signature.

Ensuite je présentai ce papier à ma future bienfaitrice qui, après l'avoir lu en riant, et d'un air qui semblait dire je n'ai que faire de cela, le donna à travers la griffe à la prieure, et lui dit: Tenez, ma mère, je crois que vous serez de mon avis, c'est que quiconque écrit de ce ton-là ne craint rien.

A merveille, reprit la religieuse quand elle en eut fait la lecture, à merveille, on ne peut rien de mieux; et sur-le-champ, pendant que je mettais le dessus de la lettre, elle sonna pour faire venir la tourière.

Celle-ci arriva, salua fort respectueusement la dame, qui lui dit: A propos, j'ai vu votre soeur à la campagne; on est fort contente d'elle où je l'ai mise, et j'ai quelque chose à vous en dire, ajouta-t-elle en la tirant un moment à quartier pour lui parler. Je présumai encore que j'étais cette soeur dont elle l'entretenait, et qu'il s'agissait de quelques ordres qui me regardaient; et deux ou trois mots, comme: oui, madame, laissez-moi faire, prononcés tout haut par la tourière, qui me regardait beaucoup, me le prouvèrent.

Quoi qu'il en soit, cette fille prit le billet, partit et revint une petite demi-heure après. Ce qui fut dit entre la dame, la prieure et moi pendant cet intervalle de temps, je le passe. Voici la tourière de retour; j'oublie pourtant une circonstance, c'est qu'avant qu'elle rentrât dans le parloir, une autre fille de la maison vint avertir la dame qu'on souhaitait lui dire un mot dans le parloir voisin. Elle y alla, et n'y resta que cinq ou six minutes. A peine était-elle revenue, que nous vîmes paraître la tourière, qui apparemment venait de la quitter, et qui, avec une gaieté de bon augure, et débutant par un enthousiasme d'amitié pour moi, m'adressa d'abord la parole.

Ah! sainte mère de Dieu, que je viens d'entendre dire du bien de vous, mademoiselle! allez, je l'aurais deviné, vous avez bien la mine de ce que vous êtes. Madame, vous ne sauriez croire tout ce qu'on m'en vient de conter; c'est qu'elle est sage, vertueuse, remplie d'esprit, de bon coeur, civile, honnête, enfin la meilleure fille du monde; c'est un trésor, hors qu'on dit qu'elle est si malheureuse que nous en venons de pleurer, la bonne Mme Dutour et moi. Il n'y a ni père ni mère, on ne sait qui elle est: voilà tout son défaut; et sans la crainte de Dieu, elle n'en serait pas plus mal, la pauvre petite! témoin un gros richard queue a congédié pour de bonnes raisons, le vilain qu'il est! Je vous conterai cela une autre fois, je vous dis seulement le principal. Au reste, madame, j'ai fait comme vous me l'avez commandé: je n'ai pas dit votre nom à la marchande; elle ne sait pas qui est-ce qui s'enquête.

La dame rougit à cette indiscrétion de la tourière, qui me révélait que c'était de moi dont elles avaient parlé à part; et cette rougeur fut une nouvelle bonté dont je lui tins compte.

Voilà qui est bien, ma bonne; en voilà assez, lui dit-elle. Et vous, mademoiselle, n'entrerez-vous pas aujourd'hui? Avez-vous quelques hardes à prendre chez la marchande, et faut-il que vous y alliez? Oui, madame, répondis-je, et je serai de retour dans une demi-heure, si vous me permettez de sortir.

Faites, mademoiselle; allez, reprit-elle, je vous attends. Je partis donc; le couvent n'était pas éloigné de chez Mme Dutour, et j'y arrivai en très peu de temps, malgré un reste de douleur que je sentais encore à mon pied.

La lingère causait à sa porte avec une de ses voisines j'entrai, je la remerciai, je l'embrassai de tout mon coeur; elle le méritait.

Eh bien, Marianne! Dieu merci, vous avez donc trouvé fortune? eh bien! par-ci, eh bien! par là, qui est cette dame qui a envoyé chez moi? J'abrégeai. Je suis extrêmement pressée, lui dis-je; je vais me déshabiller, et mettre cet habit dans un paquet que j'ai commencé là-haut, qu'il faut que j'achève, et que vous aurez la bonté de faire porter aujourd'hui chez le neveu de M. de Climal. Oui, oui, reprit-elle, chez M. de Valville; je le connais, c'est moi qui le fournis. Chez lui-même, lui dis-je, vous me remettez son nom; et en lui répondant, je montais déjà l'escalier qui menait à la chambre.

Dès que j'y fus, et vite, et vite, j'ôte la robe que j'avais; je reprends mon ancienne, je mets l'autre dans le paquet, et le voilà fait. Il y avait une petite écritoire et quelques feuilles de papier sur la table; j'en prends une, et voici ce que j'y mets pour Valville.

"Monsieur, il n'y a que cinq ou six jours que je connais M. de Climal, votre oncle, et je ne sais pas où il loge, ni où lui adresser les hardes qui lui appartiennent, et que je vous prie de lui remettre. Il m'avait dit qu'il me les donnait par charité, car je suis pauvre; et je ne les avais prises que sur ce pied-là. Mais comme il ne m'a pas dit vrai, et qu'il ma trompée, elles ne sont plus à moi, et je les rends, aussi bien que quelque argent qu'il a voulu à toute force que je prisse. Je n'aurais pas recours à vous dans cette occasion, si j'avais le temps d'envoyer. chez, un récollet, nommé le père Saint-Vincent, qui a cru me rendre service en me faisant connaître votre oncle, et qui vous apprendra, quand vous le voudrez, à vous reprocher l'insulte que vous avez fait à une fille affligée, vertueuse, et peut-être votre égale."

Que dites vous de ma lettre? J'en fus assez contente, et la trouvai mieux que je n'aurais moi-même espéré de la faire, vu ma jeunesse et mon peu d'usage; mais on serait bien stupide si, avec des sentiments d'honneur, d'amour et de fierté, on ne s'exprimait pas un peu plus vivement qu'à son ordinaire.

Aussitôt ce billet écrit, je pris le paquet, et je descendis en bas.

Je supprime ici un détail que vous devinerez aisément c'est ma petite cassette pleine de mes hardes, que je ne pouvais pas porter moi-même, et que j'envoyai prendre en haut par un homme qui s'était dévoué au service de tout le quartier, et qui se tenait d'ordinaire à deux pas du logis; ce sont mes adieux à Mme Dotent, qui me promit que le ballot et le billet pour Valville seraient remis à leur adresse en moins d'une heure; ce sont mille assurances que nous nous fîmes, cette bonne femme et moi; ce sont presque des pleurs de sa part, car elle ne pleura pas tout à fait, mais je croyais toujours qu'elle allait pleurer. Pour moi, je versai quelques larmes par tristesse: il me semblait, en me séparant de la Dutour et en sortant de sa maison, que je quittais une espèce de parente, et même une espèce de patrie; et que j'allais, à la garde de Dieu, dans un pays étranger, sans avoir le temps de me reconnaître. J'étais comme enlevée, il y avait quelque chose de trop fort pour moi dans la rapidité des événements qui me déplaçaient, qui me transportaient: je ne savais où, ni entre les mains de qui j'allais tomber.

Et ce quartier dont je m'éloignais, le comptez-vous pour rien? Il me mettait dans le voisinage de Valville, de ce Valville que j'avais dit que je ne verrais plus, il est vrai; mais il était bien rigoureux de se trouver pris au mot: je m'étais promis de ne le plus voir, et non pas de ne le pouvoir plus, ce qui est bien autrement sérieux; et le coeur ne se mène pas avec cette rudesse-là. Ce qui l'aide à être ferme, dans un cas comme le mien, c'est la liberté d'être faible; et cette liberté, je la perdais par mon changement d'état, et j'en soupirais; mon courage en était abattu.

Cependant, il faut partir; allons, me voilà en chemin: j'ai dit à la Dutour que c'était à un couvent que je me rendais. Comment s'appelle-t-il, je l'ignore aussi bien que le nom de la rue; mais je sais mon chemin, le crocheteur me suit; à son retour il l'instruira, et si par hasard elle voit Valville, elle pourra l'instruire aussi: ce n'est pas que je le souhaite, c'est seulement une réflexion que je fais en marchant et qui m'amuse. Eh bien! oui, il saura le lieu de ma retraite; que m'importe? qu'en peut-il arriver? rien, à ce qu'il me semble. Est-ce qu'il tentera de me voir ou de m'écrire? Oh! que non, me disais-je. Oh! que si, devais-je dire, si je m'étais répondu sincèrement, et suivant la consolante apparence que j'y trouvais.

Mais nous approchons du couvent, et nous y sommes. J'y revenais bien moins parée que je n'en étais partie: ma bienfaitrice m'en demanda la raison.

C'est, lui dis-je, que j'ai repris mes hardes, et que j'ai laissé chez Mme Dutour toutes celles que vous m'avez vues, madame, afin qu'elle les fasse rendre à l'homme dont je vous ai parlé, et de qui je les tenais. Ma chère fille, vous n'y perdrez rien, me répondit-elle en m'embrassant. Après quoi j'entrai; je revins la remercier à travers les grilles du parloir; elle partit, et me voilà pensionnaire.

J'aurai bien des choses à vous dire de mon couvent; j'y connus bien des personnes; j'y fus aimée de quelques-unes, et dédaignée de quelques autres; et je vous promets l'histoire du séjour que j'y fis: vous l'aurez dans la quatrième partie. Finissons celle-ci par un événement qui a été la cause de mon entrée dans le monde.

Deux ou trois jours après que je fus chez ces religieuses, ma bienfaitrice m'y fit habiller comme si j'avais été sa fille, et m'y pourvut, sur ce pied-là, de toutes les hardes qui m'étaient nécessaires. Jugez des sentiments que je pris pour elle: je ne la voyais jamais qu'avec des transports de joie et de tendresse.

On remarqua que j'avais de la voix, elle voulut que j'apprisse la musique. La prieure avait une nièce à qui on donna un maître de clavecin; ce maître fut le mien aussi. Il y a des talents, me dit cette aimable dame, qui servent toujours, quelque parti qu'on prenne; si vous êtes religieuse ils vous distingueront dans votre maison, si vous êtes du monde, ce sont des grâces de plus, et des grâces innocentes.

Elle me venait voir tous les deux ou trois jours, et il y avait déjà trois semaines que je vivais là dans une situation d'esprit très difficile à dire; car je tâchais plus d'être tranquille que je ne l'étais, et ne voulais point prendre garde à ce qui m'empêchait de l'être, et qui n'était qu'une folie secrète qui me suivant partout.

Valville savait sans doute où je demeurais; je n'entendais pourtant point parler de lui, et mon coeur n'y comprenait rien. Quand Valville aurait trouvé le moyen de me donner de ses nouvelles, il n'y aurait rien gagné: j'avais renoncé à lui; mais je n'entendais pas qu'il renonçât à moi. Quelle bizarrerie de sentiment!

Un jour que je rêvais à cela, malgré que j'en eusse (et c'était l'après-midi), on vint me dire qu'un laquais demandait à me parler; je crus qu'il venait de la part de ma bienfaitrice, et je passai au parloir. A peine considérai-je ce prétendu domestique, qui ne se montrait que de côté, et qui d'une main tremblante me présenta une lettre. De quelle part? lui dis-je. Voyez, mademoiselle, me répondit-il d'un ton de voix ému, et que mon coeur reconnut avant moi, puisque j'en fus émue moi-même.

Je le regardai alors en prenant sa lettre, je lui trouvai les yeux sur moi; quels yeux, madame! les miens se fixèrent sur lui; nous restâmes quelque temps sans nous rien dire; et il n'y avait encore que nos coeurs qui se parlaient, quand une tourière arriva, qui me dit que ma bienfaitrice allait monter, et que son carrosse venait d'entrer dans la cour. Remarquez qu'elle ne la nomma pas; c'est votre bonne maman, me dit-elle, et puis elle se retira.

Ah! monsieur, retirez-vous, criai-je toute troublée à Valville (car vous voyez bien que c'était lui), qui ne me répondit que par un soupir en sortant.

Je cachai ma lettre en attendant ma bienfaitrice, qui parut un instant après, et qui amenait avec elle une dame que j'ai bien aimée, que vous aimerez aussi sur le portrait que je vous en ferai dans ma quatrième partie, et que je joindrai à celui de cette chère dame qu'on appelait ma mère.

 

Quatrième partie

Je ris en vous envoyant ce paquet, madame. Les différentes parties de l'histoire de Marianne se suivent ordinairement de fort loin. J'ai coutume de vous les faire attendre très longtemps; il n'y a que deux mois que vous avez reçu la troisième, et il me semble que je vous entends dire: Encore une troisième partie! a-t-elle oublié qu'elle me l'a envoyée?

Non, madame, non: c'est que c'est la quatrième; rien que cela, la quatrième. Vous voilà bien étonnée, n'est-ce pas? Voyez si je ne gagne pas à avoir été paresseuse? peut-être qu'en ce moment vous me savez bon gré de ma diligence, et vous ne la remarqueriez pas si j'avais coutume d'en avoir.

A quelque chose nos défauts sont bons. On voudrait bien que nous ne les eussions pas, mais on les supporte, et on nous trouve plus aimables de nous en corriger quelquefois, que nous ne le paraîtrions avec les qualités contraires.

Vous souvenez-vous de M. de...? C'était un grondeur éternel, et d'une physionomie à l'avenant. Avait-il un quart d'heure de bonne humeur, on l'aimait plus dans ce quart d'heure qu'on ne l'eût aimé pendant toute une année, s'il avait toujours été agréable; de mémoire d'homme on n'avait vu tant de grâces à personne.

Mais commençons cette quatrième partie; peut-être avez-vous besoin de la lire pour la croire; et avant que de continuer mon récit, venons au portrait de ma bienfaitrice, que je vous ai promis, avec celui de la dame qu'elle a amenée, et à qui dans les suites j'ai eu des obligations dignes d'une reconnaissance éternelle.

Quand je dis que je vais vous faire le portrait de ces deux dames, j'entends que je vous en donnerai quelques traits. On ne saurait rendre en entier ce que sont les personnes; du moins cela ne me serait pas possible; je connais bien mieux les gens avec qui je vis que je ne les définirais; il y a des choses en eux que je ne saisis point assez pour les dire, et que je n'aperçois que pour moi, et non pas pour les autres; ou si je les disais, je les dirais mal. Ce sont des objets de sentiment si compliqués si d'une netteté si délicate qu'ils se brouillent dès que ma réflexion s'en mêle; je ne sais plus par où les prendre pour les exprimer de sorte qu'ils sont en moi, et non pas à moi.

N'êtes-vous pas de même? il me semble que mon âme, en mille occasions, en sait plus qu'elle n'en peut dire, et qu'elle a un esprit à part, qui est bien supérieur à l'esprit que j'ai d'ordinaire. Je crois aussi que les hommes sont bien au-dessus de tous les livres qu'ils font. Mais cette pensée me mènerait trop loin: revenons à nos dames et à leur portrait. En voici un qui sera un peu étendu, du moins j'en ai peur; et je vous en avertis; afin que vous choisissiez, ou de le passer, ou de le lire.

Ma bienfaitrice, que je ne vous ai pas encore nommée, s'appelait Mme de Miran, elle pouvait avoir cinquante ans. Quoiqu'elle eût été belle femme, elle avait quelque chose de si bon et de si raisonnable dans la physionomie, que cela avait pu nuire à ses charmes, et les empêcher d'être aussi piquants qu'ils auraient dû l'être. Quand on a l'air si bon, on en paraît moins belle; un air de franchise et de bonté si dominant est tout à fait contraire à la coquetterie; il ne fait songer qu'au bon caractère d'une femme, et non pas à ses grâces; il rend la belle personne plus estimable, mais son visage plus indifférent de sorte qu'on est plus content d'être avec elle que curieux de la regarder.

Et voilà, je pense, comme on avait été avec Mme de Miran; on ne prenait pas garde qu'elle était belle femme, mais seulement la meilleure femme du monde. Aussi, m'a-t-on dit, n'avait-elle guère fait d'amants, mais beaucoup d'amis, et même d'amies; ce que je n'ai pas de peine à croire, vu cette innocence d'intention qu'on voyait en elle, vu cette mine simple, consolante et paisible, qui devait rassurer l'amour-propre de ses compagnes, et la faisait plus ressembler à une confidente qu'à une rivale.

Les femmes ont le jugement sûr là-dessus. Leur propre envie de plaire leur apprend tout ce que vaut un visage de femme, quel qu'il soit; beau ou laid, il n'importe: ce qu'il a de mérite, fût-il imperceptible, elles l'y découvrent, et ne s'y fient pas. Mais il y a des beautés entre elles qu'elles ne craignent point, elles sentent fort bien que ce sont des beautés sans conséquence; et apparemment que c'était ainsi qu'elles avaient jugé de Mme de Miran.

Or, à cette physionomie plus louable que séduisante, à ces yeux qui demandaient plus d'amitié que d'amour, cette chère dame joignait une taille bien faite, et qui aurait été galante, si Mme de Miran l'avait voulu, mais qui, faute de cela, n'avait jamais que des mouvements naturels et nécessaires, et tels qu'ils pouvaient partir de l'âme du monde de la meilleure foi.

Quant à l'esprit, je crois qu'on n'avait jamais songé à dire qu'elle en eût, mais qu'on n'avait jamais dit aussi qu'elle en manquât. C'était de ces esprits qui satisfont à tout sans se faire remarquer en rien; qui ne sont ni forts ni faibles, mais doux et sensés; qu'on ne critique ni qu'on ne loue, mais qu'on écoute.

Fût-il question des choses les plus indifférentes, Mme de Miran ne pensait rien, ne disait rien qui ne se sentît de cette abondance de bonté qui faisait le fond de son caractère.

Et n'allez pas croire que ce fût une bonté sotte, aveugle, de ces bontés d'une âme faible et pusillanime, et qui paraissent risibles même aux gens qui en profitent.

Non, la sienne était une vertu; c'était le sentiment d'un coeur excellent; c'était cette bonté proprement dite qui tiendrait lieu de lumière, même aux personnes qui n'auraient pas d'esprit, et qui, parce qu'elle est vraie bonté, veut avec scrupule être juste et raisonnable, et n'a plus envie de faire un bien dès qu'il en arriverait un mal.

Je ne vous dirai pas même que Mme de Miran eût ce qu'on appelle de la noblesse d'âme, ce serait aussi confondre les idées: la bonne qualité que je lui donne était quelque chose de plus simple, de plus aimable, et de moins brillant. Souvent ces gens qui ont l'âme si noble, ne sont pas les meilleurs coeurs du monde; ils s'entêtent trop de la gloire et du plaisir d'être généreux, et négligent par là bien des petits devoirs. Ils aiment à être loués, et Mme de Miran ne songeait pas seulement à être louable; jamais elle ne fut généreuse à cause qu'il était beau de l'être, mais à cause que vous aviez besoin qu'elle le fût; son but était de vous mettre en repos, afin d'y être aussi sur votre compte.

Lui marquiez-vous beaucoup de reconnaissance, ce qui l'en flattait le plus, c'est que c'était signe que vous étiez content. Quand on remercie tant d'un service, apparemment qu'on se trouve bien de l'avoir reçu, et voilà ce qu'elle aimait à penser de vous: de tout ce que vous lui disiez, il n'y avait que votre joie qui la récompensait.

J'oubliais une chose assez singulière, c'est que, quoiqu'elle ne se vantât jamais des belles actions qu'elle faisait, vous pouviez vous vanter des vôtres avec elle en toute sûreté, et sans craindre qu'elle y prît garde; le plaisir de vous entendre dire que vous étiez bon, ou que vous l'aviez été, lui fermait les yeux sur votre vanité, ou lui persuadait qu'elle était fort légitime; aussi contribuait-elle à l'augmenter tant qu'elle pouvait: oui, vous aviez raison de vous estimer, il n'y avait rien de plus juste; et à peine pouviez-vous vous trouver autant de mérite qu'elle vous en trouvait elle-même.

A l'égard de ceux qui s'estiment à propos de rien, qui sont glorieux de leur rang ou de leurs richesses, gens insupportables et qui fâchent tout le monde, ils ne fâchaient point Mme de Miran: elle ne les aimait pas, voilà tout, ou bien elle avait pour eux une antipathie froide, tranquille et polie.

Les médisants par babil, je veux dire ces gens à bons mots contre les autres, à qui pourtant ils n'en veulent point, la fatiguaient un peu davantage, parce que leur défaut choquait sa bonté naturelle, au lieu que les glorieux ne choquaient que sa raison et la simplicité de son caractère.

Elle pardonnait aux grands parleurs, et riait bonnement en elle-même de l'ennui qu'ils lui donnaient, et dont ils ne se doutaient pas.

Trouvait-elle des esprits bizarres, entêtés, qui n'entendaient pas raison? elle prenait patience, et n'en était pas moins leur amie; eh bien! c'étaient d'honnêtes gens qui avaient leurs petits défauts, chacun n'avait-il pas les siens? et voilà qui était fini. Tout ce qui n'était que faute de jugement, que petitesse d'esprit, bagatelle que cela avec elle; son bon coeur ne l'abandonnait pour personne, ni pour les menteurs qui lui faisaient pitié, ni pour les fripons qui la scandalisaient sans la rebuter, pas même pour les ingrats qu'elle ne comprenait pas. Elle ne se refroidissait que pour les âmes malignes; elle aurait pourtant servi les personnes de cette espèce, mais à contre-coeur et sans goût: c'était là ses vrais méchants, les seuls qui étaient brouillés avec elle, et contre qui elle avait une rancune secrète et naturelle qui l'éloignait d'eux sans retour.

Une coquette qui voulait plaire à tous les hommes était plus mal dans son esprit qu'une femme qui en aurait aimé quelques-uns plus qu'il ne fallait; c'est qu'à son gré il y avait moins de mal à s'égarer qu'à vouloir égarer les autres; et elle aimait mieux qu'on manquât de sagesse que de caractère; qu'on eût le coeur faible, que l'esprit impertinent et corrompu.

Mme de Miran avait plus de vertus morales que de chrétiennes, respectait plus les exercices de sa religion qu'elle n'y satisfaisait, honorait fort les vrais dévots sans songer à devenir dévote, aimait plus Dieu qu'elle ne le craignait, et concevait sa justice et sa bonté un peu à sa manière, et le tout avec plus de simplicité que de philosophie. C'était son coeur, et non pas son esprit qui philosophait là-dessus. Telle était Mme de Miran, sur qui j'aurais encore bien des choses à dire; mais à la fin, je serais trop longue; et si par hasard vous trouvez déjà que je l'aie été trop, songez que c'est ma bienfaitrice, et que je suis bien excusable de m'être un peu oubliée dans le plaisir que j'ai eu de parler d'elle.

Il vous revient encore un portrait, celui de la dame avec qui elle était; mais ne craignez rien, je vous en fais grâce pour à présent, et en vérité je me l'épargne à moi-même; car je soupçonne qu'il ne sera pas court non plus, qu'il ne sera pas même aisé, et il est bon que nous reprenions toutes deux haleine. Je vous le dois pourtant, et vous l'aurez pour l'acquit de mon exactitude. Je vois d'ici où je le placerai dans cette quatrième partie, mais je vous assure que ce ne sera que dans les dernières pages, et peut-être ne serez-vous pas fâchée de l'y trouver. Vous pouvez du moins vous attendre à du singulier. Vous venez de voir un excellent coeur; celui que j'ai encore à vous peindre le vaudra bien, et sera pourtant différent. A l'égard de l'esprit, ce sera toute la force de celui des hommes, mêlée avec toute la délicatesse de celui des femmes.

Continuons mon récit. Bonjour, ma fille, me dit Mme de Miran en entrant dans le parloir; voici une dame qui a voulu vous voir, parce que je lui ai dit du bien de vous; et je serai ravie aussi qu'elle vous connaisse, afin qu'elle vous aime. Eh bien! madame, ajouta-t-elle en s'adressant à son amie, la voilà: comment la trouvez-vous? n'est-il pas vrai que ma fille est gentille?

Non, madame, reprit cette amie d'un air caressant, non, elle n'est pas gentille, ce n'est pas là ce qu'il faut dire, s'il vous plaît: vous en parlez avec la modestie d'une mère. Pour moi, qui suis une étrangère, il m'est permis de dire franchement ce que j'en pense, et ce qui en est; c'est qu'elle est charmante, et qu'en vérité je ne sache point de figure plus aimable, ni d'un air plus noble.

Je baissai les yeux à un discours si flatteur, et je ne sus y répondre qu'en rougissant. On s'assit, la conversation s'engagea. Y a-t-il rien dans la physionomie de mademoiselle qui pronostique les infortunes qu'elle a essuyées? dit Mme Dorsin (c'était le nom de la dame en question). Mais il faut tôt au tard que chacun ait ses malheurs dans ce monde; et voilà les siens passés, j'en suis sûre.

Je le crois aussi, madame, répondis-je modestement. Puisque j'ai rencontré madame, et qu'elle a la bonté de s'intéresser à moi, c'est un grand signe que mon bonheur commence. C'était de Mme de Miran dont je parlais, comme vous le voyez, et qui, avançant sa main à la grille pour me prendre la mienne, dont je ne pus lui passer que trois ou quatre doigts, me dit: Oui, Marianne, je vous aime, et vous le méritez bien; soyez désormais sans inquiétude; ce que j'ai fait pour vous n'est encore rien, n'en parlons point. Je vous ai appelée ma fille; imaginez-vous que vous l'êtes, et que je vous aimerai autant que si vous l'étiez.

Cette réponse m'attendrit, mes yeux se mouillèrent: je tâchai de lui baiser la main, dont elle ne put à son tour m'abandonner que quelques doigts.

L'aimable enfant! s'écria là-dessus Mme Dorsin; savez-vous que je suis un peu jalouse de vous, madame, et qu'elle vous aime de si bonne grâce que je prétends en être aimée aussi, moi? Faites comme il vous plaira, vous êtes sa mère; et je veux du moins être son amie: n'y consentez-vous pas, mademoiselle?

Moi, madame, repartis-je, le respect m'empêche de dire qu'oui, je n'ose prendre cette liberté-là; mais si ce que vous me dites m'arrivait, ce serait encore aujourd'hui un des plus heureux jours de ma vie. Vous avez raison, ma fille, me dit Mme de Miran; et le plus grand service qu'on puisse vous rendre, c'est de prier madame de vous tenir parole, et de vous accorder son amitié. Vous la lui promettez, madame? ajouta-t-elle en parlant à Mme Dorsin, qui, de l'air du monde le plus prévenant, dit sur-le-champ: Je la lui donne, mais à condition qu'après-vous, il n'y aura personne qu'elle aimera tant que moi.

Non, non, dit Mme de Miran, vous ne vous rendez pas justice; et moi je lui défends bien de mettre entre nous là-dessus la moindre différence, et j'ose vous répondre qu'elle m'obéira de reste. Je baissai encore les yeux, en disant très sincèrement que j'étais confuse et charmée.

Mme de Miran regarda tout de suite à sa montre. Il est plus tard que je ne croyais, dit-elle, et il faut que je m'en aille bientôt. Je ne vous vois aujourd'hui qu'en passant, Marianne; j'ai beaucoup de visites à faire: d'ailleurs je me sens abattue, et veux rentrer de bonne heure chez moi. Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, j'ai eu mille choses dans l'esprit qui m'en ont empêché.

Mais en effet, madame, repris-je, j'ai cru vous voir un peu triste (et cela était vrai), et j'en ai été inquiète; est-ce que vous auriez du chagrin?

Oui, reprit-elle, j'ai un fils qui est fort honnête homme, dont j'ai toujours été très contente, et dont je ne la suis pas aujourd'hui. On veut le marier, il se présente un parti très avantageux pour lui. Il est question d'une fille riche, aimable, fille de condition, dont les parents paraissent souhaiter que le mariage se fasse; mon fils lui-même, il y a plus d'un mois, a consenti que des amis communs s'en mêlassent. On l'a mené chez la jeune personne, il l'a vue plus d'une fois, et depuis quelques semaines il néglige de conclure. Il semble qu'il ne s'en soucie plus; et sa conduite me désole, d'autant plus que c'est une espèce d'engagement que j'ai pris avec une famille considérable, à qui je ne sais que dire pour excuser la tiédeur choquante qu'il montre aujourd'hui.

Elle ne durera pas, je ne saurais le croire, reprit Mme Dorsin, et je vous le répète encore, votre fils n'est point un étourdi; c'est un jeune homme qui a de l'esprit, de la raison, de l'honneur. Vous savez sa tendresse, ses égards et son respect pour vous, et je suis persuadée qu'il n'y a rien à craindre. Il viendra demain dîner chez moi; il m'écoute; laissez-moi faire, je lui parlerai: car de dire que cette petite fille dont on vous a parlé, et qu'il a rencontrée en revenant de la messe, l'ait dégoûté du mariage en question, je vous l'ai déjà dit, c'est ce qui ne m'entrera jamais dans l'esprit.

En revenant de la messe, madame? dis-je alors un peu étonnée à cause de la conformité que cette aventure avait avec la mienne (vous vous souvenez que c'était au retour de l'église que j'avais rencontré Valville), sans compter que le mot de petite fille était assez dans le vrai.

Oui, en revenant de la messe, me répondit Mme Dorsin, ils en sortaient tous deux; et il n'y a pas d'apparence qu'ils se soient vus depuis.

Eh! que sait-on? On la fait si jolie que cela m'alarme, repartit Mme de Miran; et puis vous savez, quand elle fut partie, les mesures qu'il prit pour la connaître.

Des mesures! autre motif pour moi d'écouter.

Eh! mon Dieu, madame, à quoi vous arrêtez-vous là? s'écria Mme Dorsin. Elle est jolie, à la bonne heure; mais y a-t-il moyen de penser qu'une grisette lui ait tourné la tête? Car il n'est question que d'une grisette, ou tout au plus de la fille de quelque petit bourgeois, qui s'était mise dans ses beaux atours à cause du jour de fête.

Un jour de fête! Ah! Seigneur, quelle date! est-ce que ce serait moi? dis-je encore en moi-même toute tremblante, et n'osant plus faire de questions.

Oh! je vous demande, ajouta Mme Dorsin, si une fille de quelque distinction va seule dans les rues, sans laquais, sans quelqu'un avec elle, comme on a trouvé celle-ci, à ce qu'on vous a dit; et qui plus est, c'est qu'elle se jugea elle-même, et qu'elle vit bien que votre fils ne lui convenait pas, puisqu'elle ne voulut, ni qu'on la ramenât, ni dire qui elle était, ni où elle demeurait. Ainsi, quand on le supposerait si amoureux d'elle, où la retrouvera-t-il? Il a pris des mesures, dites-vous: ses gens rapportent qu'il fit courir un laquais après le fiacre qui l'emmenait. (Ah! que le coeur me battit ici!) Mais est-ce qu'on peut suivre un fiacre? Et d'ailleurs, ce même laquais, que vous avez interrogé, vous a dit qu'il avait eu beau courir après, et qu'il l'avait perdu de vue.

Bon! tant mieux, pensais-je ici, ce n'est plus moi; le laquais qui me suivit me vit descendre à ma porte.

Ce garçon vous trompe, continua Mme Dorsin; il est dans la confidence de son maître, dites-vous.

Ahi! ahi! cela se pourrait bien; c'est moi qui me le disais.

Eh bien! soit; je veux qu'il ait vu arrêter le fiacre (c'est la dame qui parle), et que votre fils ait su où demeure la petite fille: qu'en concluez-vous? qu'il s'est pris de belle passion pour elle, qu'il va lui sacrifier sa fortune et sa naissance, qu'il va oublier ce qu'il est, ce qu'il vous doit, ce qu'il se doit à lui-même, et qu'il ne veut plus ni aimer, ni épouser qu'elle? En vérité, est-ce là votre fils? Le reconnaissez-vous à de pareilles extravagances? Eh! c'est à peine ce qu'on pourrait craindre d'un imbécile ou d'un écervelé reconnu pour tel. Je veux croire que la fille lui a plu, mais de la façon dont lui devait plaire une fille de cette sorte-là, à qui on ne s'attache point, et qu'un homme de son âge et de sa condition tâche de connaître par goût de fantaisie, et pour voir jusqu'où cela le mènera; c'est tout ce qu'il en peut être. Ainsi, soyez tranquille, je vous garantis que nous le marierons, si nous n'avons que les charmes de la petite aventurière à combattre. Voilà quelque chose de bien redoutable!

Petite aventurière! le terme était encore de mauvais augure. Je ne m'en tirerai jamais, me disais-je: cependant, si ces dames en étaient demeurées là, je n'aurais su affirmativement ni qu'espérer, ni que craindre; mais Mme de Miran va éclaircir la chose.

Je serais assez de votre avis, répondit-elle d'un air inquiet, si on ne disait pas que mon fils n'est triste et de méchante humeur que depuis le jour de cette malheureuse aventure, et il est constant que je l'ai trouvé tout changé. Mon fils est naturellement gai, vous le savez, et je ne le vois plus que sombre, que distrait, que rêveur; ses amis même s'en aperçoivent. Le chevalier, qu'il ne quittait point, et avec qui il est si lié, le fatigue et l'importune: il lui fit dire hier qu'il n'y était pas. Ajoutez à cela les courses de ce même laquais dont je vous ai parlé, que mon fils dépêche quatre fois par jour, et avec qui, quand il revient, il a toujours de fort longs entretiens. Ce n'est pas là tout; j'oubliais de vous dire une chose: c'est que j'ai été ce matin parler au chirurgien qu'on alla chercher pour visiter le pied de la petite personne.

Oh! pour le coup, me voici comme dans mon cadre. A l'article du pied, figurez-vous la pauvre petite orpheline anéantie; je ne sais pas comment je pus respirer avec l'effroyable battement de coeur qui me prit.

Ah! c'est donc moi! me dis-je. Il me sembla que je sortais de l'église, que je me voyais encore dans cette rue où je tombai avec ces maudits habits que Climal m'avait donnés, avec toutes ces parures qui me valaient le titre de grisette en ses beaux atours des jours de fête.

Quelle situation pour moi, madame! et ce que j'y sentais de plus humiliant et de plus fâcheux, c'est que cet air si noble et si distingué, que Mme Dorsin en entrant avait dit que j'avais, et que Mme de Miran me trouvait aussi, ne tenait à rien dès qu'on me connaîtrait; m'appartenait-il de venir rompre un mariage tel que celui dont il était question?

Oui, Marianne avait l'air d'une fille de condition, pourvu qu'elle n'eût point d'autre tort que d'être infortunée, et que ses grâces n'eussent causé aucun désordre; mais Marianne aimée de Valville, Marianne coupable du chagrin qu'il donnait à sa mère, pouvait fort bien redevenir grisette, aventurière et petite fille, dont on ne se soucierait plus, qui indignerait, et qui était bien hardie d'oser toucher le coeur d'un honnête homme.

Mais achevons d'écouter Mme de Miran, qui continue, à qui, dans la suite de son discours, il échappera quelques traits qui me ranimeront, et qui en est au chirurgien à qui elle alla parler.

Et qui m'a dit de bonne foi, continua-t-elle, que la jeune enfant était fort aimable, qu'elle avait l'air d'une fille de très bonne famille, et que mon fils, dans toutes ses façons, avait marqué un vrai respect pour elle; et c'est ce respect qui m'inquiète: j'ai peine, quoi que vous disiez, à le concilier avec l'idée que j'ai d'une grisette. S'il l'aime et qu'il la respecte, il l'aime donc beaucoup, il l'aime donc d'une manière qui sera dangereuse, et qui peut le mener très loin. Vous concevez bien d'ailleurs que tout cela n'annonce pas une fille sans éducation et sans mérite; et si mon fils a de certains sentiments pour elle, je le connais, je n'en espère plus rien. Ce sera justement parce qu'il a des moeurs, de la raison, et le caractère d'un honnête homme, qu'il n'y aura presque point de remède à ce misérable penchant qui l'aura surpris pour elle, s'il la croit digne de sa tendresse et de son estime.

Or, mettez-vous à la place de l'orpheline, et voyez, je vous prie, que de tristes considérations à la fois: doucement pourtant, il s'y en joignait une qui était bien agréable.

Avez-vous pris garde à cette mélancolie où, disait-on, Valville était tombé depuis le jour de notre connaissance? Avez-vous remarqué ce respect que le chirurgien disait qu'il avait eu pour moi? Vraiment, mon coeur, tout troublé, tout effrayé qu'il avait été d'abord, avait bien recueilli ces petits traits-là; et ce que Mme de Miran avait conclu de ce respect ne lui était pas échappé non plus.

S'il la respecte, il l'aime donc beaucoup, avait-elle dit, et j'étais tout à fait de son avis; la conséquence me paraissait fort sensée et fort satisfaisante: de sorte qu'en ce moment j'avais de la honte, de l'inquiétude et du plaisir; mais ce plaisir était si doux, cette idée d'être véritablement aimée de Valville eut tant de charmes, m'inspira des sentiments si désintéressés et si raisonnables, me fit penser si noblement; enfin, le coeur est de si bonne composition quand il est content en pareil cas, que vous allez être édifiée du parti que je pris: oui, vous allez voir une action qui prouva que Valville avait eu raison de me respecter.

Je n'étais rien, je n'avais rien qui pût me faire considérer; mais à ceux qui n'ont ni rang, ni richesses qui en imposent, il leur reste une âme, et c'est beaucoup; c'est quelquefois plus que le rang et la richesse, elle peut faire face à tout. Voyons comment la mienne me tira d'affaire.

Mme Dorsin répliqua encore quelque chose à Mme de Miran sur ce qu'elle venait de dire.

Cette dernière se leva pour s'en aller, et dit: Puisqu'il dîne demain chez vous, tâchez donc de le disposer à ce mariage. Pour moi, qui ne puis me rassurer sur l'aventure en question, j'ai envie, à tout hasard, de mettre quelqu'un après mon fils ou après son laquais, quelqu'un qui les suive l'un ou l'autre, et qui me découvre où ils vont: peut-être saurai-je par là quelle est la petite fille, supposé qu'il s'agisse d'elle, et il ne sera pas inutile de la connaître. Adieu, Marianne; je vous reverrai dans deux ou trois jours.

Non, lui dis-je en laissant tomber quelques larmes; non, madame, voilà qui est fini. Il ne faut plus me voir, il faut m'abandonner à mon malheur; il me suit partout, et Dieu ne veut pas que j'aie jamais de repos.

Quoi! que voulez-vous dire? me répondit-elle; qu'avez-vous, ma fille? D'où vient que je vous abandonnerais?

Ici mes pleurs coulèrent avec tant d'abondance que je restai quelque temps sans pouvoir prononcer un mot.

Tu m'inquiètes, ma chère enfant, pourquoi donc pleures-tu? ajouta-t-elle en me présentant sa main comme elle avait déjà fait quelques moments auparavant. Mais je n'osais plus lui donner la mienne. Je me reculais honteuse, et avec des paroles entrecoupées de sanglots: Hélas! madame, arrêtez, lui dis-je; vous ne savez pas à qui vous parlez, ni à qui vous témoignez tant de bontés. Je crois que c'est moi qui suis votre ennemie, que c'est moi qui vous cause le chagrin que vous avez.

Comment! Marianne, reprit-elle étonnée, vous êtes celle que Valville a rencontrée, et qu'on porta au logis? Oui, madame, c'est moi-même, lui dis-je, je ne suis pas assez ingrate pour vous le cacher; ce serait une trahison affreuse, après tous les soins que vous avez pris de moi, et que vous voyez bien que je ne mérite pas, puisque c'est un malheur pour vous que je sois au monde; et voilà pourquoi je vous dis de m'abandonner. Il n'est pas naturel que vous teniez lieu de mère à une fille orpheline que vous ne connaissez pas, pendant qu'elle vous afflige, et que c'est pour l'avoir vue que votre fils refuse de vous obéir. Je me trouve bien confuse de voir que vous m'ayez tant aimée, vous qui devez me vouloir tant de mal. Hélas! vous vous y êtes bien trompée, et je vous en demande pardon.

Mes pleurs continuaient; ma bienfaitrice ne me répondait point, mais elle me regardait d'un air attendri, et presque la larme à l'oeil elle-même.

Madame, lui dit son amie en s'essuyant les yeux, en vérité, cette enfant me touche; ce qu'elle vient de vous dire est admirable: voilà une belle âme, un beau caractère!

Mme de Miran se taisait encore, et me regardait toujours.

Vous dirais-je à quoi je pense? reprit tout de suite Mme Dorsin: vous êtes le meilleur coeur du monde, et le plus généreux; mais je me mets à votre place, et après cet événement-ci il se pourrait fort bien que vous eussiez quelque répugnance à la voir davantage; il faudra peut-être que vous preniez sur vous pour lui continuer vos soins. Voulez-vous me la laisser? Je me charge d'elle en attendant que tout ceci se passe. Je ne prétends pas vous l'ôter, elle y perdrait trop; et je vous la rendrai dès que le mariage de votre fils sera conclu, et que vous me la redemanderez.

A ce discours, je levai les yeux sur elle d'un air humble et reconnaissant, à quoi je joignis une très humble et très légère inclination de tête; je dis légère, parce que je compris dans mon coeur que je devais la remercier avec discrétion, et qu'il fallait bien paraître sensible à ses bontés, mais non pas faire penser qu'elles me consolassent, comme en effet elles ne me consolaient pas. J'accompagnai le tout d'un soupir; après quoi Mme Dorsin, reprenant la parole, dit à ma bienfaitrice: Voyez, consultez-vous.

De grâce, un moment, répondit Mme de Miran; tout à l'heure je vais vous répondre. Laissez-moi auparavant m'informer d'une chose.

Marianne, me dit-elle, n'avez-vous point eu de nouvelles de mon fils depuis que vous êtes ici?

Hélas! madame, répondis-je, ne m'interrogez point là-dessus; je suis si malheureuse que je n'aurai encore que des sujets de douleur à vous donner, et vous n'en serez que plus en colère contre moi. Il est juste que vous m'ôtiez votre amitié, et que vous laissiez là une fille qui vous est si contraire; mais il ne vous servira de rien de la haïr davantage, et je voudrais pouvoir m'exempter de cela: ce n'est pas que je refuse de vous dire la vérité; je sais bien que je suis obligée de vous la dire, c'est la moindre chose que je vous doive; mais ce qui me retient, c'est la peine qu'elle vous fera, c'est la rancune que vous en prendrez contre moi, et toute l'affliction que j'en aurai moi-même;

Non, ma fille, non, reprit Mme de Miran; parlez hardiment, et ne craignez rien de ma part: Valville sait-il où vous êtes? est-il venu ici?

Ce discours redoubla mes larmes; je tirai ensuite de ma poche la lettre que j'avais reçue de Valville, et que je n'avais pas décachetée; et la lui présentant d'une main tremblante:

Je ne sais, lui dis-je à travers mes sanglots, comment il a découvert que je suis ici, mais voilà ce qu'il vient de me donner lui-même.

Mme de Miran la prit en soupirant, l'ouvrit, la parcourut, et jeta les yeux sur son amie, qui fixa aussi les siens sur elle; elles furent toutes deux assez longtemps à se regarder sans se rien dire; il me sembla même que je les vis pleurer un peu: et puis Mme Dorsin, en secouant la tête: Ah! madame, dit-elle, je vous demandais Marianne; mais je ne l'aurai pas, je vois bien que vous la garderez pour vous.

Oui, c'est ma fille plus que jamais, répondit ma bienfaitrice avec un attendrissement qui ne lui permit de dire que ce peu de mots; et sur-le-champ elle me tendit une troisième fois la main, que je pris alors du mieux que je pus, et que je baisai mille fois à genoux, si attendrie moi-même, que j'en étais comme suffoquée. Il se passa en même temps un moment de silence qui fut si touchant, que je ne saurais encore y penser sans me sentir remuée jusqu'au fond de l'âme.

Ce fut Mme Dorsin qui le rompit la première. Est-ce qu'il n'y a pas moyen que je l'embrasse? s'écria-t-elle. Je n'ai de ma vie été si émue que je le suis; je ne sais plus qui des deux j'aime le plus, ou de la mère, ou de la fille.

Ah çà! Marianne, me dit Mme de Miran quand tous nos mouvements furent calmés, qu'il ne vous arrive donc plus, tant que je vivrai, de dire que vous êtes orpheline, entendez-vous? Venons à mon fils. C'est sans doute Mme Dutour, cette marchande chez qui vous demeuriez, qui lui aura dit où vous êtes.

Apparemment, répondis-je; je ne le lui ai pourtant pas dit à elle-même, et je n'avais garde, puisque j'ignorais le nom du couvent quand j'y suis entrée; mais l'homme dont j'ai été obligée de me servir pour faire porter mes hardes ici est de son quartier; ce sera lui qui le lui aura appris, et puis M. de Valville, qui me fit suivre par un laquais, lorsque je sortis de chez lui en fiacre, et qui a su que j'étais descendue chez Mme Dutour, a sans doute interrogé cette bonne dame, qui n'aura pas manqué de lui apprendre tout ce qu'elle en savait. C'est ce que j'en puis juger, car pour moi il n'y a point de ma faute: je n'ai contribué en rien à tout ce qui est arrivé; et une marque de cela, c'est que depuis ce temps-là je n'ai entendu parler de M. de Valville que d'aujourd'hui; il ne m'a donné sa lettre que cet après-midi, encore ne me l'a-t-il rendue que par finesse.

Je n'eus pas plutôt lâché ce dernier mot que j'en sentis toute la conséquence: c'était engager Mme de Miran à m'en demander l'explication, et le déguisement de Valville était un article que j'aurais peut-être pu soustraire à sa connaissance, sans blesser la sincérité dont je me piquais avec elle; et j'étais indiscrète, à force de candeur.

Mais enfin le mot était dit, et Mme de Miran n'avait plus besoin que je l'expliquasse, elle savait déjà ce qu'il signifiait. Par finesse! me répondit-elle; je suis donc au fait, et voici comment.

C'est qu'en sortant de carrosse dans la cour du couvent, j'ai vu par hasard un jeune homme en livrée qui descendait de ce parloir-ci, et j'ai trouvé qu'il ressemblait tant à mon fils, que j'en ai été frappée; j'ai même pensé vous le dire, madame. A la fin, pourtant, j'ai regardé cela comme une chose singulière à laquelle je n'ai plus fait d'attention: mais à présent, Marianne, que je sais que mon fils vous aime, je ne doute pas qu'au lieu d'un homme qui lui ressemblait, ce ne soit lui-même que j'ai vu tantôt; n'est-il pas vrai?

Hélas! madame, lui dis-je après avoir hésité un instant, à peine arrivait-il, quand vous êtes venue. J'ai pris sa lettre sans le regarder, et je ne l'ai reconnu qu'à un regard qu'il m'a jeté en partant; je me suis écriée de surprise, on vous a annoncée, et il s'est retiré.

Du caractère dont il est, dit alors Mme de Miran en parlant à son amie, il faut que Marianne ait fait une prodigieuse impression sur son coeur; voyez à quoi il a pu se résoudre, et quelle démarche prendre une livrée!

Oui, reprit Mme Dorsin cette action-là conclut qu'il l'aime beaucoup assurément, et voilà une physionomie qui le conclut encore mieux.

Mais ce mariage qui est presque arrêté, madame, dit ma bienfaitrice, cet engagement que j'ai pris de son propre aveu, comment s'en tirer? Jamais Valville ne terminera; je vous dirai plus, c'est que je serais fâchée qu'il épousât cette fille, prévenu d'une aussi forte passion que celle-ci me le paraît. Oh! comment le guérir de cette passion?

L'en guérir, nous aurions de la peine, repartit Mme Dorsin: mais je crois qu'il suffira de rendre cette passion raisonnable, et nous le pourrons avec le secours de mademoiselle. C'est un bonheur que nous ayons affaire à elle: nous venons de voir un trait du caractère de son coeur qui prouve de quoi sa tendresse et sa reconnaissance la rendront capable pour une mère comme vous; or, pour déterminer votre fils à remplir vos engagements et les siens, il ne s'agit, de la part de votre fille, que d'un procédé qui sera bien digne d'elle; c'est qu'il est seulement question qu'elle lui parle elle-même: il n'y a qu'elle qui puisse lui faire entendre raison. Il vous obéirait pourtant si vous l'exigiez, j'en suis persuadée, il vous respecte trop pour se révolter contre vous; mais comme vous dites fort bien, vous ne voulez pas le forcer, et vous pensez juste; vous n'en feriez qu'un homme malheureux qui le deviendrait par complaisance pour vous, qui ne se consolerait pas de l'être devenu, parce qu'il dirait toujours: je pouvais ne pas l'être; au lieu que Marianne, par mille raisons sans réplique qu'elle saura lui dire avec douceur, cruelle peut même paraître lui dire avec regret, en fera un homme bien convaincu qu'il l'aimerait en vain, qu'elle n'est pas en état de l'aimer, et par là lui calmera le coeur et le consolera de la nécessité où il s'est mis d'épouser la jeune personne qu'on lui destine; de sorte qu'alors ce sera lui qui se mariera, et non pas vous qui le marierez. Voilà ce qui m'en semble.

C'est fort bien dit, reprit Mme de Miran, et votre idée est très bonne: j'y ajouterai seulement une chose.

Ne serait-il pas à propos, pour achever de lui ôter toute espérance, que ma fille feignît de vouloir être religieuse, et ajoutât même qu'à cause de sa situation elle n'a point d'autre parti à prendre? Ce que je dis là ne signifie rien au moins, Marianne, me dit-elle en s'interrompant. Ne croyez pas que ce soit pour vous insinuer de quitter le monde: j'en suis si éloignée, qu'il faudrait que je vous visse la vocation la plus marquée et la plus invincible pour y consentir; tant j'aurais peur que ce ne fût simplement que votre peu de fortune, ou l'inquiétude de l'avenir, ou la crainte de m'être à charge, qui vous y engageât; entendez-vous, ma fille? Ainsi, ne vous y trompez pas. Je n'envisage ici que mon fils: je ne prétends que vous indiquer le moyen de l'amener à mes fins, et de l'aider à surmonter un amour que vous ne méritez que trop qu'il ait pour vous, qu'il serait trop heureux d'avoir pris, et dont je serais charmée moi-même, sans les usages et les maximes du monde, qui, dans l'infortune où vous êtes, ne me permettent pas d'y acquiescer. Hélas! cependant que vous manque-t-il? Ce n'est ni la beauté, ni les grâces, ni la vertu, ni le bel esprit, ni l'excellent coeur; et voilà pourtant tout ce qu'il y a de plus rare, de plus précieux; voilà les vraies richesses d'une femme dans le mariage, et vous les avez à profusion: mais vous n'avez pas vingt mille livres de rentes, on ne ferait aucune alliance en vous épousant; on ne connaît point vos parents, qui nous feraient peut-être beaucoup d'honneur; et les hommes, qui sont sots, qui pensent mal, et à qui pourtant je dois compte de mes actions là-dessus, ne pardonnent point aux disgrâces dont vous souffrez, et qu'ils appellent des défauts.

La raison vous choisirait, la folie des usages vous rejette.

Tout ce détail, je vous. le fais par amitié, et afin que vous ne regardiez pas les secours que je vous demande contre l'amour de Valville comme un sujet d'humiliation pour vous.

Eh! mon Dieu, madame, ma chère mère (puisque vous m'accordez la permission de vous appeler ainsi), que vous êtes bonne et généreuse! m'écriai-je en me jetant à ses genoux, d'avoir tant d'attention, tant de ménagement pour une pauvre fille qui n'est rien, et qu'une autre personne que vous ne pourrait plus souffrir! Eh! mon Dieu, où serais-je sans la charité que vous avez pour moi? songez-vous que sans ma mère j'aurais actuellement la confusion de demander ma vie à tout le monde? et malgré cela, vous avez peur de m'humilier! Y a-t-il encore sur la terre un coeur comme le vôtre?

Eh! ma fille, s'écria-t-elle à son tour, qui est-ce qui n'aurait pas le coeur bon avec toi, chère enfant? tu m'enchantes. Oh! elle vous enchante, à la bonne heure, dit alors Mme Dorsin. Mais finissez toutes deux, car je n'y saurais tenir, vous m'attendrissez trop.

Revenons donc à ce que nous disions, reprit ma bienfaitrice. Puisque nous décidons qu'elle parlera à Valville, attendra-t-elle qu'il revienne la voir, ou pour aller plus vite, ne vaut-il pas mieux qu'elle lui écrive de venir?

Sans difficulté, dit Mme Dorsin, qu'elle écrive; mais je suis d'avis auparavant que nous sachions ce qu'il lui dit dans la lettre que vous tenez, et que vous avez lue tout bas; c'est ce qui réglera ce que nous devons faire. Oui, dis-je aussi d'un air simple et naïf, il faut voir ce qu'il pense, d'autant plus que j'ai oublié de vous dire que je lui écrivis, le jour que je vins ici, une heure avant que d'y entrer. Eh! pourquoi, Marianne? me dit Mme de Miran.

Hélas! par nécessité, madame, répondis-je, c'est que je lui envoyais un paquet, où il y avait une robe que je n'ai mise qu'une fois, du linge et quelque argent; et comme je ne voulais point garder ces vilains présents, que je ne savais point la demeure de cet homme riche qui me les avait donnés, de cet homme de considération dont je vous ai parlé, qui avait fait semblant de me mettre par pitié chez Mme Dutour, et qui avait pourtant des intentions si malhonnêtes, j'écrivis à M. de Valville, qui savait où il demeurait, pour le prier d'avoir la bonté de lui faire tenir le paquet de ma part.

Eh! par quel hasard, dit Mme de Miran, mon fils savait-il donc la demeure de cet homme-là?

Eh! madame, vous allez encore être étonnée, répondis-je; il la sait, parce que c'est son oncle. Quoi! reprit-elle, M. de Climal! C'est lui-même, repris-je. C'était à lui que ce bon religieux dont je vous ai parlé m'avait menée, et ce fut chez vous que j'appris qu'il était l'oncle de M. de Valville, parce qu'il y vint une demi-heure après qu'on m'y eut portée le jour de ma chute; et ce fut lui aussi que M. de Valville surprit l'après-midi à mes genoux, chez la marchande de linge, dans l'instant qu'il m'entretenait de son amour pour la première fois, et qu'il voulait, disait-il, me loger dès le lendemain bien loin de là, afin de me voir plus en secret, et de m'éloigner du voisinage de M. de Valville.

Juste ciel! que m'apprenez-vous? s'écria-t-elle; quelle faiblesse dans mon frère! Madame, ajouta-t-elle à ami amie, au nom de Dieu, ne dites mot de ce que vous venez d'entendre. Si jamais une aventure comme celle-là venait à être sue, jugez du tort qu'elle ferait à M. de Climal, qui passe pour un homme plein de vertu, et qui en effet en a beaucoup, mais qui s'est oublié dans cette occasion-ci. Le pauvre homme, à quoi songeait-il? Allons, laissons cela, ce n'est pas de quoi il est question. Voyons la lettre de mon fils.

Elle la rouvrit. Mais, dit-elle tout de suite en s'arrêtant, il me vient un scrupule; faisons-nous bien de la lire devant Marianne? Peut-être aime-t-elle Valville; il y a dans ce billet-ci beaucoup de tendresse; elle en sera touchée, et n'en aura que plus de peine à nous rendre le service que nous lui demandons. Dis-nous, ma chère enfant, n'y a-t-il point de risque? Qu'en devons-nous croire? Aimes-tu mon fils?

Il n'importe, madame, répondis-je; cela n'empêchera pas que je ne lui parle comme je le dois.

Il n'importe, dis-tu; tu l'aimes donc, ma fille? reprit-elle en souriant, Oui, madame, lui dis-je, c'est la vérité; j'ai pris d'abord de l'inclination pour lui, tout d'abord sans savoir que c'était de l'amour, je n'y songeais pas; j'avais seulement du plaisir à le voir, je le trouvais aimable; et vous savez que je n'avais point tort, car il l'est beaucoup; c'est un jeune homme si doux, si bien fait, qui vous ressemble tant! Et je vous ai aimée aussi, dès que je vous ai vue: c'est la même chose. Mme Dorsin et elle se mirent à rire là-dessus. Je ne me lasse point de l'entendre, dit la première, et je ne pourrai plus me passer de la voir; elle est unique.

Oui, j'en conviens, repartit ma bienfaitrice; mais je vais pourtant la quereller d'avoir dit à mon fils qu'elle l'aimait, à cause que c'est un discours indiscret.

Ah! mon Dieu! madame, jamais, m'écriai-je; il n'en sait rien, je n'en ai pas ouvert la bouche. Est-ce qu'une fille ose dire à un homme qu'elle l'aime? à une daine, encore, passe, il n'y a pas de mal: mais M. de Valville n'en a pas le moindre soupçon, à moins qu'il ne l'ait deviné; et quand il s'en douterait, cela ne lui servira de rien, madame, vous le verrez. Je vous le promets, ne vous embarrassez point. Eh bien! oui, il est aimable, il faudrait être aveugle pour ne le pas voir; mais qu'est-ce que cela fait? c'est tout comme s'il ne l'était pas plus qu'un autre, je vous assure, je n'y prendrai pas garde, et je serais bien ingrate d'en agir autrement.

Ah! ma chère fille, me dit Mme de Miran, il te sera bien difficile de résoudre ce coeur-là à renoncer à toi: plus je te vois, plus je désespère que tu le puisses. Essayons pourtant, et voyons ce qu'il t'écrit.

La lettre était courte, et la voici, autant que je puis m'en ressouvenir:

ll y a trois semaines que je vous cherche, mademoiselle, et que je meurs de douleurs je n'ai pas dessein de vous parler de mon amour, il ne mérite plus que vous l'écoutiez. Je ne veux que me jeter à vos pieds, que vous montrer l'affliction où je suis de vous avoir offensée; je ne veux que vous demander pardon, non pas dans l'espérance de l'obtenir, mais afin que vous vous vengiez en me le refusant. Vous ne savez pas combien vous pouvez me punir; il faut que vous le sachiez, je ne demande que la consolation de vous l'apprendre.

C'était là à peu près ce que contenait la lettre; elle me pénétra, et j'avoue que mon coeur en secret n'en perdit pas un mot; je crois même que Mme de Miran s'en aperçut, car elle me dit en me regardant: Ma fille, ce billet vous touche, n'est-ce pas? je ne dirai point que non, ma mère, je ne sais point mentir, répondis-je: ne craignez rien pourtant, je n'en ferai pas mon devoir avec moins de courage, au contraire.

Mais, repartit-elle, de quelle offense parle-t-il donc? De la mauvaise opinion qu'il témoigna avoir de moi quand il trouva M. de Climal à mes genoux, repartis-je; et depuis qu'il a reçu ma lettre, où je le priais de remettre le paquet de hardes à son oncle, il a bien vu qu'il s'était trompé sur mon compte, et que j'étais innocente; et voilà pourquoi il a mis qu'il m'a offensée.

Sur ce pied-là, dit Mme Dorsin, ce qu'il lui écrit marque bien autant de probité que d'amour. J'aime à le voir rendre justice à la vertu de Marianne, c'est le procédé d'un honnête homme; et plus il estime votre fille, moins elle aura de peine à l'amener à ce que la raison et la conjoncture présente exigent qu'il fasse. Comptez là-dessus.

Vous me persuadez, répondit ma bienfaitrice; mais il est temps de nous retirer, finissons. Nous convenons donc que Marianne écrira à Valville. Il ne s'agit que d'un mot, lui dis-je; et je puis tout à l'heure l'écrire devant vous, madame. Voici de l'encre et du papier dans ce parloir.

Eh bien! Soit, ma fille, écris; tu as raison, une ligne suffira; et sur-le-champ je fis ce billet-ci:

Je n'ai pu vous parler tantôt, monsieur; et j'aurais pourtant quelque chose à vous dire.

Mais, ma mère, quand le prierai-je de venir? dis-je alors à Mme de Miran en m'interrompant.

Demain à onze heures du matin, me répondit-elle.

Et je vous serais obligée, ajoutai-je en continuant d'écrire, de venir ici demain à onze heures du matin; je vous attendrai. Je suis... Et toujours Marianne au bas.

Je mis dessus le billet l'adresse telle que ma bienfaitrice me la dicta; elle se chargea de le cacheter, de le faire porter par quelque domestique du couvent, à qui elle parlerait en s'en retournant, et je lui donnai.

Je t'avertis que je me trouverai aussi au rendez-vous, ma fille, me dit-elle lorsqu'elle me quitta; j'y arriverai seulement quelques instants après lui, pour te laisser le temps de lui dire que je t'ai rencontrée dans ce couvent, que c'est moi qui t'y ai mise en pension, et que dans nos entretiens le hasard t'a appris que j'étais sa mère; que je t'ai dit qu'il me chagrinait; que depuis qu'il avait vu une jeune personne qu'on avait portée chez moi, et dont tu ajouteras que je t'ai conté l'histoire, il refusait de terminer un mariage qui était arrêté. Je me montrerai là-dessus, comme si j'arrivais pour te voir, et puis ce sera à toi, ma fille, à achever le reste: adieu, Marianne, jusqu'à demain. Adieu, ma chère enfant, me dit aussi Mme Dorsin; je suis votre bonne aime au moins, ne l'oubliez pas; jusqu'au revoir, et ce sera bientôt. Je veux qu'au premier jour elle vienne dîner avec vous chez moi, madame; si vous ne me l'amenez pas, je viendrai la chercher, je vous en avertis. Je serai de la partie la première fois, dit Mme de Miran, après quoi je vous la laisserai tant qu'il vous plaira.

Je ne répondis à tout cela que par un souris et par une profonde révérence; elles s'en allèrent, et je restai dans une situation d'esprit assez paisible.

Qui m'aurait vue, m'aurait cru triste; et dans le fond je ne l'étais pas, je n'avais que l'air de l'être, et, à me bien définir, je n'étais qu'attendrie.

Je soupirais pourtant comme une personne qui aurait eu du chagrin; peut-être même croyais-je en avoir, à cause de la disposition des choses: car enfin, j'aimais un homme auquel il ne fallait plus penser; et c'était là un sujet de douleur; mais, d'un autre côté, j'en étais tendrement aimée, de cet homme, et c'est une grande douceur. Avec cela on est du moins tranquille sur ce qu'on vaut; on a les honneurs essentiels d'une aventure, et on prend patience sur le reste.

D'ailleurs, je venais de m'engager à quelque chose de si généreux, je venais de montrer tant de raison, tant de franchise, tant de reconnaissance, de donner une si grande idée de mon coeur, que ces deux dames en avaient pleuré d'admiration pour moi. Oh! voyez avec quelle complaisance je devais regarder ma belle âme, et combien de petites vanités intérieures devaient m'amuser et me distraire du souci que j'aurais pu prendre!

Mais venons aux suites de cet événement, et passons au lendemain.

Sans doute que ma lettre fut exactement rendue à Valville. C'était à onze heures du matin que je l'attendais au couvent, et il ne manqua pas d'y arriver à l'heure précise.

La première fois qu'il m'y avait vue, à ce qu'il m'a dit depuis, il avait cru nécessaire à de se travestir, par deux raisons: l'une était qu'après l'insulte qu'il m'avait faite, je refuserais de lui parler, s'il me demandait sous son nom; l'autre, que l'abbesse voudrait peut-être savoir ce qui l'amenait, et qui il était, avant que de me permettre de le voir; au lieu que toutes ces difficultés n'y seraient plus, dès qu'il paraîtrait sous la figure d'un domestique, qui venait même de la part de Mme de Miran: car c'était une précaution qu'il avait prise.

Mais cette fois-ci, il comprit bien par la teneur de mon billet, qui était simple, que je le dispensais de tout déguisement, et qu'il n'en était pas besoin.

Il m'a avoué depuis que le peu de façon que j'y faisais l'avait inquiété: et effectivement, ce n'était pas trop bon signe; une pareille visite n'avait plus l'air d'intrigue: elle était trop innocente pour promettre quelque chose de bien favorable.

Quoi qu'il en soit, onze heures venaient de sonner, quand l'abbesse elle-même vint m'annoncer Valville.

Allez, Marianne, me dit-elle; c'est le fils de Mme de Miran qui vous demande; elle me dit hier, après qu'elle vous eut quittée, qu'il viendrait vous voir. Il vous attend.

Le coeur me battit dès que j'appris qu'il était là. Je vous suis bien obligée, madame, répondis-je; j'y vais. Et je partis. Mais je marchai lentement, pour me donner le temps de me rassurer.

J'allais soutenir une terrible scène, je craignais de manquer de courage; je me craignais moi-même, j'avais peur que mon coeur ne servît lâchement ma bienfaitrice.

J'oubliais encore de vous parler d'un article qui me faisait honneur.

C'est que j'étais restée dans mon négligé, je dis dans le négligé où je m'étais laissée en me levant; point d'autre linge que celui avec lequel je m'étais couchée: linge assez blanc, mais toujours flétri, qui ne vous pare point quand vous êtes aimable, et qui vous dépare un peu quand vous ne l'êtes pas.

Joignez-y une robe à l'avenant, et qui me servait le matin dans ma chambre. Je n'avais, en un mot, que les grâces que je n'avais pu m'ôter, c'est-à-dire celles de mon âge et de ma figure, avec lesquelles je pourrai encore me soutenir, me disais-je bien secrètement en moi-même, et si secrètement que je n'y faisais pas d'attention, quoique cela m'aidât à renoncer aux agréments que je ne me donnais pas, et dont je faisais un sacrifice à Mme de Miran.

Ce n'est pas qu'elle eût songé à me dire: Ne vous ajustez point; mais je suis sûre que dès qu'elle m'aurait vue ajustée, elle aurait tout d'un coup songé que je ne devais pas l'être.

Enfin, je parus; me voilà dans le parloir où je trouvai Valville.

Qu'il était bien mis, lui, qu'il avait bonne mine! Hélas! qu'il avait l'ait tendre et respectueux! Que je lui sentis d'envie de me plaire, et qu'il était flatteur, pour une fille comme Marianne, de voir qu'un homme comme lui mît sa fortune à trouver grâce devant elle! Car ce que je dis là était écrit dans ses yeux; Valville ne semblait respirer que ce sentiment-là.

Il tenait une lettre à la main; c'était la mienne, celle où je lui avais mandé de venir.

Je ne sais, dit-il en me montrant cette lettre qu'il baisa, si je dois me réjouir ou m'affliger de l'ordre que j'ai reçu de votre part dans ce billet; mais je n'y obéis pas sans inquiétude.

Et il fallait voir avec quelle timidité, avec quel air de défiance sur son sort, il me tenait ce discours.

Monsieur, lui répondis-je, extrêmement émue de tout ce que son abord avait de tendre et de charmant, assoyez-vous.

Il fallut ensuite que je reprisse haleine; il s'assit.

Oui, monsieur, continuai-je d'une voix encore un peu tremblante, j'ai à vous parler. Eh bien! mademoiselle, repartit-il tout tremblant à son tour, de quoi s'agit-il? Que m'annoncez-vous par ce début? Votre abbesse sait apparemment la visite que je vous rends?

Oui, monsieur, lui dis-je; c'est elle-même qui, en vous nommant, est venue m'avertir que vous me demandiez.

En me nommant! s'écria-t-il; eh! comment cela se peut-il? Je ne la connais point, je ne l'ai jamais vue; vous lui avez donc dit qui j'étais? Vous êtes donc convenues ensemble que vous m'enverriez chercher?

Non, monsieur, je ne lui ai rien confié; tout ce qu'elle savait; c'est que vous deviez venir, et c'est une autre que moi qui l'en a instruite; mais de grâce, écoutez-moi.

Vous voulez me persuader que vous m'aimez, et je crois que vous dites vrai; mais quel dessein pouvez-vous avoir en m'aimant?

Celui de n'être jamais qu'à vous, me répondit-il froidement, mais d'un ton ferme et déterminé, celui de m'unir à vous par tous les liens de l'honneur et de la religion'. S'il y en avait de plus forts, je les prendrais, ils me feraient encore plus de plaisir; et, en vérité, ce n'était pas la peine de me demander mon dessein; je ne pense pas qu'il puisse en venir d'autre dans l'esprit d'un homme qui vous aime, mademoiselle; mes intentions ne sauraient être douteuses; il ne reste plus qu'à savoir si elles vous seront agréables, et si je pourrai obtenir de vous ce qui sera le bonheur de ma vie.

Quel discours, madame! Je sentis que les larmes m'en venaient aux yeux; je crois même que je soupirai, il n'y eut pas moyen de m'en empêcher; mais je soupirai le plus bas qu'il me fut possible, et sans oser lever les yeux sur lui.

Monsieur, lui dis-je, ne vous ai-je pas dit les malheurs que j'ai essuyés dès mon enfance? je ne sais point de qui je suis née, j'ai perdu mes parents sans les connaître, je n'ai ai bien ni famille, et nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre. D'ailleurs, il y a encore des obstacles insurmontables.

Je vous entends, me dit-il de l'air d'un homme consterné; c'est que votre coeur se refuse au mien.

Non, ce n'est point cela, lui dis-je sans pouvoir poursuivre. Ce n'est point cela, mademoiselle, me répondit-il, et vous me parlez d'obstacles!

Nous en étions là de notre conversation, quand Mme de Miran entra: jugez de la surprise de Valville.

Quoi! c'est ma mère, s'écria-t-il en se levant. Ah! mademoiselle, tout est concerté. Oui, mon fils, lui dit-elle d'un ton plein de douceur et de tendresse, nous voulions vous le cacher: mais je vous l'avoue de bonne foi; le savais que vous deviez être ici, et nous étions convenues que je m'y rendrais. Ma chère fille, ajouta-t-elle en s'adressant à moi, Valville est-il au fait? l'as-tu instruit?

Non, ma mère, lui dis-je fortifiée par sa présence, et ranimée par la façon affectueuse dont elle me parlait devant lui; non, je n'ai pas eu le temps; monsieur ne venait que d'entrer, et notre entretien ne faisait que commencer quand vous êtes arrivée. Mais je vais lui conter tout devant vous, ma mère.

Et sur-le-champ: Vous voyez, monsieur, dis-je à Valville, qui ne savait ce que nous voulions dire avec ces noms que nous nous donnions, vous voyez comment Mme de Miran me traite; ce qui vous marque bien les bontés qu'elle a pour moi, et même les obligations que je lui ai. Je lui en ai tant que cela n'est pas croyable; et vous seriez le premier à dire que je serais indigne de vivre, si je ne vous conjurais pas de ne plus songer à moi. Valville à ces mots baissa la tête et soupira.

Attendez, monsieur, attendez, repris-je; c'est vous-même que je prends pour juge dans cette occasion-ci.

Il n'y a qu'à considérer qui je suis. Je vous ai déjà dit que j'ai perdu mon père et ma mère: ils ont été assassinés dans un voyage dont j'étais avec eux, dès l'âge de deux ans; et depuis ce temps; voici, monsieur,. ce que je suis devenue. C'est la soeur d'un curé de campagne qui m'a élevée par compassion. Elle est venue à Paris avec moi pour une succession qu'elle n'a pas recueillie; elle y est morte, et m'y a laissée seule sans secours dans une auberge. Son confesseur, qui est un bon religieux, m'en a tirée pour me présenter à M. de Climal, votre oncle; M. de Climal m'a mise chez une lingère, et m'y a abandonnée au bout de trois jours; je vous ai dit pourquoi, en vous priant de lui remettre ses présents. La lingère me dit qu'il fallait prendre mon parti; je sortis pour informer ce religieux de mon état, et c'est en revenant de chez lui que j'entrai dans l'église de ce couvent-ci pour cacher mes pleurs qui me suffoquaient; ma mère, qui est présente, y arriva après moi, et c'est une grâce que Dieu m'a faite. Elle me vit pleurer dans un confessionnal; je lui fis pitié, et je suis pensionnaire ici depuis le même jour. C'est elle qui paye ma pension, qui m'a habillée, qui m'a fourni de tout abondamment, magnifiquement, avec des manières, des tendresses, des caresses qui font que je ne saurais y penser sans fondre en larmes; elle vient me voir, elle me parle, elle me chérit, et en agit avec moi comme si j'étais votre soeur; elle m'a même défendu de songer que suis orpheline, et elle a bien raison; je ne dois plus me ressouvenir que je le suis; cela n'est plus vrai. Il n'y a peut-être point de fille, avec la meilleure mère du monde, qui soit si heureuse que moi. Ma bienfaitrice et son fils, à cet endroit de mon discours, me parurent émus jusqu'aux larmes.

Voilà ma situation, continuai-je, voilà où j'en suis avec Mme de Miran. Vous qui, à ce qu'on dit, êtes un jeune homme plein de raison et de probité, comme il me l'a semblé aussi, parlez-moi en conscience, monsieur. Vous m'aimez; que me conseillez-vous de faire de votre amour, après ce que je viens de vous dire? Il faut regarder que les malheureux à qui on fait la charité ne sont pas si pauvres que moi; ils ont du moins des frères, des soeurs, ou quelques autres parents; ils ont un pays, ils ont un nom avec des gens qui les connaissent; et moi, je n'ai rien de tout cela. N'est-ce pas là être plus misérable et plus pauvre qu'eux?

Va, ma fille, me dit Mme de Miran, achève, et ne t'arrête point là-dessus. Non, ma mère, repris-je, laissez-moi dire tout. Je ne dis rien que de vrai, monsieur, et cependant, vous me demandez mon coeur pour m'épouser. Ne serait-ce pas là un beau présent que je vous ferais? Ne serait-ce pas une cruauté à moi que de vous le donner? Eh! mon Dieu, quel coeur vous donnerais-je, sinon celui d'une étourdie, d'une évaporée; d'une fille sans jugement, sans considération pour vous. Il est vrai que je vous plais; mais vous ne vous attachez pas à moi seulement à cause que je suis jolie, ce ne serait pas la peine; et apparemment que vous me croyez d'un bon caractère, et en ce cas, comment pouvez-vous espérer que je consente à un amour qui vous attirerait le blâme de tout le monde, qui vous brouillerait avec toute une famille, avec tous vos amis, avec tous les gens qui vous estiment, et avec moi aussi? Car quel repentir n'auriez-vous pas, quand vous ne m'aimeriez plus, et que vous vous trouveriez le mari d'une femme qui serait moquée, que personne ne voudrait voir, et qui ne vous aurait apporté que du malheur et que de la honte? Encore n'est-ce rien que tout ce que je dis là, ajoutai-je avec un attendrissement qui me fit pleurer. A présent que je suis si obligée à Mme de Miran, quelle méchante créature ne serais-je pas, si je vous épousais? Pourriez-vous sentir autre chose pour moi que de l'horreur, si j'en étais capable? Y aurait-il rien de si abominable que moi sur la terre, surtout dans l'occurrence où je sais que vous êtes? Car je suis informée de tout; ma mère me vint voir hier à son ordinaire, elle était triste. Je lui demandai ce qu'elle avait, elle me dit que son fils la chagrinait; je l'écoutais sans m'attendre que je serais mêlée là-dedans. Elle me dit aussi qu'elle avait toujours été fort contente de ce fils, mais qu'elle ne le reconnaissait plus depuis qu'il avait vu une certaine jeune fille; là-dessus elle me conta notre histoire, et cette jeune fille qui vous dérange, qui fait que vous manquez à votre parole, qui afflige aujourd'hui ma mère, qui lui a ôté le bon coeur et la tendresse de son fils, il se trouve que c'est moi, monsieur, que c'est cette pensionnaire qu'elle fait vivre et qu'elle accable de bienfaits. Après cela, monsieur, voyez, avec l'honneur, avec la probité, avec le coeur estimable, tendre et généreux que vous avez coutume d'avoir, voyez si vous souhaitez encore que je vous aime, et si vous-même vous auriez le courage d'aimer un monstre comme j'en serais un, si j'écoutais votre amour. Non, monsieur, vous êtes touché de ce que je vous apprends, vous pleurez, mais ce n'est plus que de tendresse pour ma mère, et que de pitié pour moi. Non, ma mère, vous ne serez plus ni triste ni inquiète; M. de Valville ne voudra pas que je sois davantage le sujet de votre chagrin: c'est une douleur qu'il ne fera pas à moi-même. Je suis bien sûre qu'il ne troublera plus le plaisir que vous avez à me secourir; il y sera sensible au contraire, il voudra y avoir part, il m'aimera encore, mais comme vous m'aimez. Il épousera la demoiselle en question, il l'épousera à cause de lui-même qui le doit, à cause de vous qui lui avez procuré ce parti pour son bien, et à muse de moi qui l'en conjure comme de la seule marque qu'il peut me donner que je lui ai été véritablement chère. C'est une consolation qu'il ne refusera pas à une fille qui ne saurait être à lui, mais qui ne sera jamais à personne, et qui de son côté ne refuse pas de lui dire que si elle avait été riche et son égale, elle avait si bonne opinion de lui qu'elle l'aurait préféré à tous les hommes du monde; c'est une consolation que je veux bien lui donner à mon tour, et je n'y ai pas de regret, pourvu qu'il vous contente.

Je m'arrêtai alors, et me mis à essuyer les pleurs que je versais. Valville, toujours sa tête baissée, et plongé dans une profonde rêverie, fut quelque temps sans répondre. Mme de Miran le regardait, et attendait, la larme à l'oeil, qu'il parlât. Enfin il rompit le silence, et s'adressant à ma bienfaitrice:

Ma mère, lui dit-il, vous voyez ce que c'est que Marianne; mettez-vous à ma place, jugez de mon coeur par le vôtre. Ai-je eu tort de l'aimer? me sera-t-il possible de ne l'aimer plus? Ce qu'elle vient de me dire est-il propre à me détacher d'elle? Que de vertus, ma mère, et il faut que je la quitte! Vous le voulez, elle m'en prie, et je la quitterai: j'en épouserai une autre, je serai malheureux, j'y consens, mais je ne le serai pas longtemps.

Ses pleurs coulèrent après ce peu de mots; il ne les retint plus: ils attendrirent Mme de Miran, qui pleura comme lui et qui ne sut que dire; nous nous taisions tous trois, on n'entendait que des soupirs.

Eh! seigneur, m'écriai-je avec amour, avec douleur, avec mille mouvements confus que je ne saurais expliquer, eh! mon Dieu, madame, pourquoi m'avez-vous rencontrée? Je suis au désespoir d'être au monde, et je prie le ciel de m'en retirer. Hélas! me dit tristement Valville, de quoi vous plaignez-vous? ne vous ai-je pas dit que je vous quitte?

Oui, vous me quittez, lui répondis-je, mais, en me le disant, vous désolez ma mère, vous la faites mourir, vous la menacez d'être malheureux, et vous voulez qu'elle se console, vous demandez de quoi nous avons à nous plaindre! Eh! qu'exigez-vous de plus que ce que je vous ai dit? Quand on est généreux, qu'on est raisonnable, n'y a-t-il pas des choses auxquelles il faut se rendre? Eh bien! vous ne m'épouserez pas; mais c'est Dieu qui ne l'a pas permis; mais-je n'épouserai personne, et vous me serez toujours cher, monsieur. Vous ne me perdez point, je ne vous perds point non plus: je serai religieuse; mais ce sera à Paris, et nous nous verrons quelquefois, nous aurons tous deux la même mère, vous serez mon frère, mon bienfaiteur, le seul ami que j'aurai sur la terre, le seul homme que j'y aurai estime, et que je n'oublierai jamais.

Ah! ma mère, s'écria encore Valville en tombant subitement aux genoux. de Mme de Miran, je vous demande pardon des pleurs que je vous vois répandre et dont je suis cause. Faites de moi ce qu'il vous plaira, vous êtes la maîtresse, mais vous m'avez perdu; vous avez mis le comble à mon admiration pour elle en m'attirant ici; je ne sais plus où je suis. Ayez pitié de l'état où je me trouve; tout ceci me déchire le coeur; emmenez-moi, sortons. J'aime mieux mourir que de vous affliger: mais vous qui avez tant de tendresse pour moi, que voulez-vous que je devienne?

Hélas! mon fils, que veux-tu que je te réponde? lui dit cette dame. Il faudra voir; je te plains, je t'excuse, vous me touchez tous deux, et je t'avoue que j'aime autant Marianne que tu l'aimes toi-même. Lève-toi, mon fils, ceci n'a pas réussi comme je le croyais, ce n'est pas sa faute; je lui pardonne l'amour que tu as pour elle, et si tout le monde pensait comme moi, je ne serais guère embarrassée, mon fils.

A ces derniers mots, dont Valville comprit tout le sens favorable, il se rejeta à ses genoux, lui prit une main qu'il baisa mille fois sans parler. Eh bien! madame, lui dis-je, m'aimerez-vous encore? y a-t-il d'autre remède que de m'abandonner?

Le ciel m'en préserve; ma chère enfant, me répondit-elle; que viens-tu me dire? Va, encore une fois, sois tranquille, je suis contente de toi. Mon fils, ajouta-t-elle d'un air de bonté qui me ravit encore, je ne te presse plus de terminer le mariage en question; cela va me brouiller avec d'honnêtes gens, mais je t'aime encore mieux qu'eux.

Vous me rendez la vie, repartit Valville; je suis le plus heureux de tous les fils. Mais, ma mère, que ferez-vous de Marianne? Ne me permettrez-vous pas de la voir quelquefois? Mon fils, lui répondit-elle, tu me demandes plus que je ne sais: laisse-moi y rêver, nous verrons. Consentez du moins que je l'aime, ajouta-t-il. Eh! juste ciel! à quoi servirait-il que je te le défendisse? Aime-la, mon enfant, aime-la; il en arrivera ce qui pourra, reprit-elle.

J'avais pourtant dit que j'allais être religieuse, et je pensai le répéter par excès de zèle; mais comme Mme de Miran l'oubliait, je m'avisai tout d'un coup de réfléchir que je ne devais pas l'en faire ressouvenir.

Je venais de m'épuiser en générosité, il n'y avait rien que je n'eusse dit pour détourner Valville de m'aimer; mais s'il plaisait à Mme de Miran de vouloir bien qu'il m'aimât, si son propre coeur s'attendrissait jusque-là pour son fils ou pour moi, je n'avais qu'à me taire; ce n'était pas à moi à lui dire: Madame, prenez garde à ce que vous faites, Cet excès de désintéressement de ma part n'aurait été ni naturel ni raisonnable.

Ainsi je ne dis mot. Elle se leva: Quelle dangereuse petite fille tu es, Marianne, me dit-elle en se levant; adieu. Partons, mon fils; et le fils ne cessait de lui baiser la main qu'il tenait, ce qui n'était pas si mal entendu.

Oui, oui, ajouta-t-elle, je comprends bien ce que cela veut dire, mais je ne déciderai rien; je ne sais à quoi me résoudre; quelle situation! Adieu, il est tard; va dîner, ma fille, je te reverrai bientôt. Je la saluai alors sans rien répondre; et comme je paraissais pleurer, et que le m'essuyais les yeux de mon mouchoir: Pourquoi pleures-tu? me dit-elle, je n'ai rien à te reprocher; je ne saurais te savoir mauvais gré d'être aimable; va-t'en, tranquillise-toi. Donne-moi la main, Valville.

Et sur-le-champ elle descendit l'escalier, aidée de son fils, qui, par discrétion, ne me parla que des yeux, et ne prit congé de moi que par une révérence que je lui rendis d'un air mal assuré, et comme une personne qui avait peur de s'émanciper trop et d'abuser de l'indulgence de la mère en le saluant.

Me voilà seule, et bien plus agitée que je ne l'avais été la veille, lorsque Mme de Miran me quitta.

Aussi y avait-il ici matière à bien d'autres mouvements. Aime-la, mon enfant, il en arrivera ce qui pourra, avait dit ma bienfaitrice à son fils, et puis nous verrons, je ne sais que résoudre, avait-elle ajouté; et dans le fond, c'était m'avoir dit à moi-même: espérez; aussi espérais-je, mais en tremblant, mais en me traitant de folle d'oser espérer si mal à propos; et en pareil cas, on souffre beaucoup; il vaudrait mieux ne voir aucune lueur de succès que d'en voir une si faible, qui ne vient flatter l'âme que pour la troubler.

Est-ce que j'épouserais Valville? me disais-je; je ne le croyais pas possible, et je sentais pourtant que ce serait un malheur pour moi si je ne l'épousais pas. C'est là tout ce que mon coeur avait gagné aux discours incertains de Mme de Miran: n'était-ce pas là le sujet d'un tourment de plus?

Je n'en dormis point la nuit suivante; j'en dormis mal deux ou trois nuits de suite, car je passai trois jours sans entendre parler de rien, et ce ne fut pas, s'il m'en souvient, sans un peu de murmure contre ma bienfaitrice.

Que ne se détermine-t-elle donc? disais-je quelquefois; à quoi bon tant de longueurs? Et là-dessus je crois que je boudais contre elle.

Enfin le quatrième jour arriva, et elle ne paraissait point; mais au lieu d'elle, Valville, à trois heures après midi, me demanda.

On vint me le dire, et c'était me donner la liberté d'aller lui parler; cependant je n'en usai pas. Je l'aimais, et mille fois plus que je ne l'avais encore aimé; j'avais une extrême envie de le voir, une extrême curiosité de savoir s'il n'avait rien de nouveau à m'apprendre sur notre amour, et malgré cela je me retins; je refusai de l'aller trouver, afin que si Mme de Miran le savait, elle m'en estimât davantage; ainsi mon refus n'était qu'une ruse. Je fis donc prier Valville de trouver bon que je ne le visse point, à moins qu'il ne vînt de la part de sa mère, ce que je ne présumais point, puisqu'elle ne m'avait pas avertie, comme en effet elle ignorait sa visite.

Valville n'osa me tromper, et fut, assez sage pour se retirer. Ce trait de prudence rusée me coûta extrêmement; je commençais à me le reprocher, quand il me fit dire qu'il me reverrait le lendemain avec Mme de Miran. Et voici à propos de quoi il pouvait m'en assurer: c'est que le lendemain il devait y avoir une cérémonie dans notre couvent; une jeune religieuse y faisait sa profession, et ses parents en avaient invité toute la famille de Valville, la mère, le fils, l'oncle et toute la parenté; ce que j'appris après, et ce que je présumai au moment où je les vis dans l'église.

Vous savez qu'en de pareilles fêtes les religieuses paraissent à découvert, et qu'on tire le rideau de leur grille; observez aussi que je me mettais ordinairement fort près de cette grille. Mme de Miran était arrivée si tard, avec toute sa compagnie, qu'elle n'eut que le temps d'entrer tout de suite dans l'église. Je vous ai dit que j'ignorais qu'elle fût invitée, et ce fut pour moi une agréable surprise, lorsque je la vis qui traversait pour venir se placer près de notre grille; un cavalier d'assez bonne mine, quoique un peu âgé, lui donnait la main.

Une file d'autres personnes la suivait, à ce qu'il me parut; je ne la quittai point des yeux, elle ne me voyait point encore.

Enfin, elle arrive, et la voilà assise avec le cavalier à côté d'elle. Ce fut alors qu'à travers ceux qui la suivaient, je démêlai M. de Climal, et Valville.

Quoi! M. de Climal! dis-je en moi-même avec un étonnement où peut-être entrait-il un peu d'émotion. Ce qui est de certain; c'est que j'aurais mieux aimé qu'il n'eût point été là; je ne savais s'il devait m'être indifférent qu'il y fût, ou si je devais en être fâchée; mais à tout prendre, ce n'était pas une agréable vision pour moi, j'avais droit de le regarder comme un méchant homme, que ma seule présence déconcerterait.

Encore ne serait-ce rien pour lui que l'embarras de me voir, en comparaison des circonstances qui allaient s'y joindre, et des motifs d'inquiétude et de confusion qui allaient l'accabler. Je n'attendais que l'instant de faire ma révérence à Mme de Miran, sa soeur; et Mme de Miran ne manquerait pas d'y répondre avec cet accueil aisé, tendre et familier, qui lui était ordinaire. Oh! que penserait-il de cette familiarité? Quelles suites fâcheuses n'en pouvait-il pas prévoir? Madame, concevez combien il me trouverait redoutable pour sa gloire, et combien un méchant qui vous craint est lui-même à craindre.

Et tout ce que je vous dis là m'agitait confusément.

Son neveu fut le premier qui m'aperçut, et qui me salua avec je ne sais quel air de gaieté et de confiance qui était de bon augure pour nos affaires. M. de Climal, qui s'asseyait en ce moment, ne le vit point me saluer, et parlait au cavalier qui était auprès de Mme de Miran.

Cette dame les écoutait, et ne regardait point encore du côté des religieuses. Enfin elle jeta les yeux sur nous, et m'aperçut.

Ce furent aussitôt de profondes révérences de ma part, qui m'attirèrent de la sienne de ces démonstrations qui se font avec la main, et qui signifiaient: Ah! bonjour, ma chère enfant, te voilà! Son frère, qui tirait alors de sa poche une espèce de bréviaire, remarqua ces démonstrations, les suivit de l'oeil, et vit sa petite lingère qui ne paraissait pas avoir beaucoup perdu en le congédiant, et dont les ajustements ne devaient pas lui faire regretter le paquet de hardes malhonnêtes qu'elle lui avait renvoyées.

Ce pauvre homme (car l'instant approche où il méritera que j'adoucisse mes expressions sur son chapitre), ce pauvre homme, pour qui, par une espèce de fatalité, je devais toujours être un sujet d'embarras et d'alarmes, perdit toute contenance en me voyant, et n'eut pas la force de me regarder en face.

Je rougis à mon tour, mais en ennemie hardie et indignée, qui se sent l'avantage d'une bonne conscience, et qui a droit de confondre une âme coupable et au-dessous de la sienne.

Je doutais s'il me saluerait ou non, et il n'en fit rien, et je l'imitai par hauteur, par prudence, et même par une sorte de pitié pour lui; il y avait de tout cela dans mon esprit.

Je m'aperçus que Mme de Miran l'observait, et je suis persuadée qu'elle sentit bien le désordre où il se trouvait, tant à cause de moi qu'à cause de Valville, que, par bonheur pour lui encore, il croyait seul au fait de son indignité. Le service commença; il y eut un sermon qui fut fort beau; je ne dis pas bon: ce fut avec la vanité de prêcher élégamment qu'on nous prêcha la vanité des choses de ce monde, et c'est là le vice de nombre de prédicateurs; c'est bien moins pour notre instruction qu'en faveur de leur orgueil qu'ils prêchent; de sorte que c'est presque toujours le péché qui prêche la vertu dans nos chaires.

La cérémonie finie, Mme de Miran me demanda, et vint au parloir avant que de partir; elle n'avait que son fils avec elle: M. de Climal s'était déjà retiré. Bonjour, Marianne, me dit-elle; le reste de ma compagnie m'attend en bas, à l'exception de mon frère, qui est parti, et je ne suis montée que pour te dire un mot. Voici Valville qui t'aime toujours, qui me persécute, qui est toujours à mes genoux pour obtenir que je consente à ses desseins; il dit que je ferais son malheur si je m'y opposais, que c'est une inclination insurmontable, que sa destinée est de t'aimer et d'être à toi. Je me rends, je ne saurais dans le fond condamner le choix de son coeur; tu es estimable, et c'est assez pour un homme qui t'aime et qui est riche. Ainsi, mes enfants, aimez-vous, je vous le permets. Toute autre mère que moi n'en agirait pas de même. Suivant les maximes du monde, mon fils fait une folie, et je ne suis pas sage de souffrir qu'il la fasse; mais il y va, dit-il, du repos de sa vie, et il me faudrait un autre coeur que le mien pour résister à cette raison-là. Je songe que Valville ne blesse point le véritable honneur, qu'il ne s'écarte que des usages établis, qu'il ne fait tort qu'à sa fortune, qu'il peut se passer d'augmenter. Il assure qu'il ne saurait vivre sans toi; je conviens de tout le mérite qu'il te trouve: il n'y aura, dans cette occasion-ci, que les hommes et leurs coutumes de choqués; Dieu ni la raison ne le seront pas. Qu'il poursuive donc. Ce sont tes affaires, mon fils; tu es d'une famille considérable, on ne connaît point celle de Marianne, l'orgueil et l'intérêt ne veulent point que tu l'épouses; tu ne les écoutes pas, tu n'en crois que ton amour. Je ne suis à mon tour ni assez orgueilleuse, ni assez intéressée pour être inexorable, et je n'en crois que ma bonté. Tu m'y forces par la crainte de te rendre malheureux: je serais réduite à être ton tyran, et je crois qu'il vaut mieux être ta mère. Je prie le ciel de bénir les motifs qui font que je te cède; mais quoi qu'il arrive, j'aime mieux avoir à me reprocher mon indulgence qu'une inflexibilité dont tu ne profiterais pas, et dont les suites seraient peut-être encore plus tristes.

Valville, à ce discours, pleurant de joie et de reconnaissance, embrassa ses genoux. Pour moi, je fus si touchée, si pénétrée, si saisie, qu'il ne me fut pas possible d'articuler un mot; j'avais les mains tremblantes, et je n'exprimai ce que je sentais que par de courts et fréquents soupirs.

Tu ne me dis rien, Marianne, me dit ma bienfaitrice, mais j'entends ton silence, et je ne m'en défends point: je suis moi-même sensible à la joie que je vous donne à tous deux. Le ciel pouvait me réserver une belle-fille qui fût plus au gré du monde, mais non pas qui fût plus au gré de mon coeur.

J'éclatai ici par un transport subit: Ah! ma mère, m'écriai-je, je me meurs; je ne me possède pas de tendresse et de reconnaissance.

Là, je m'arrêtai, hors d'état d'en dire davantage à cause de mes larmes; je m'étais jetée à genoux, et j'avais passé une moitié de ma main par la grille pour avoir celle de Mme de Miran, qui en effet approcha la sienne; et Valville, éperdu de joie et comme hors de lui, se jeta sur nos deux mains, qu'il baisait alternativement.

Écoutez, mes enfants, dit Mme de Miran après avoir regardé quelque temps les transports de son fils, il faut user de quelque prudence en cette conjoncture-ci; tant que vous resterez dans ce couvent, ma fille, je défends à Valville de vous y venir voir sans moi; vous avez conté votre histoire à l'abbesse, elle pourrait se douter que mon fils vous aime, que peut-être j'y consens; elle en raisonnerait avec ses religieuses, qui en parleraient à d'autres, et c'est ce que je veux éviter. Il n'est pas même à propos que vous demeuriez longtemps dans cette maison, Marianne; je vous y laisserai encore trois semaines ou tout au plus un mois, pendant lequel je vous chercherai un couvent où l'on ne saura rien des accidents de votre vie, et où, sous un autre nom que le mien, je vous placerai moi-même, en attendant que j'aie pris des mesures, et que j'aie vu comment je me conduirai pour préparer les esprits à votre mariage, et pour empêcher qu'il n'étonne. On vient à bout de tout avec un peu de patience et d'adresse, surtout quand on a une mère comme moi pour confidente.

Valville, là-dessus, allait retomber dans ses remerciements, et moi dans les témoignages de mon respect et de ma tendresse, mais elle se leva: Tu sais qu'on m'attend, dit-elle à son fils; renferme ta joie, je te dispense de me la montrer, je la vois de reste. Descendons.

Ma mère, reprit son fils, Marianne sera encore un mois ici. Vous me défendez de la voir sans vous; cela ne veut-il pas dire que je vous accompagnerai quelquefois, quand vous viendrez? Oui, oui, dit-elle, il faudra bien, mais une ou deux fois seulement, et pas davantage. Allons, sortons, au nom de Dieu, laisse-moi te conduite; il y aura une difficulté à laquelle je ne songeais pas: c'est que mon frère connaît Marianne, sait qui elle est; et peut-être serons-nous obligés de vous marier secrètement. Tu es son héritier, mon fils, c'est à quoi il faut prendre garde. Il est vrai qu'après son aventure avec Marianne, on pourrait espérer de le gagner, de lui faire entendre raison; et nous consulterons sur le parti qu'il y aura à prendre; il m'aime, il a quelque confiance en moi, je la mettrai à profit, et tout peut s'arranger. Adieu, ma fille. Et sur-le-champ elle se hâta de descendre, et me laissa plus charmée que je n'entreprendrai de le dire.

Je vous ai conté qu'il y avait trois ou quatre nuits que je n'avais presque pas dormi de pure inquiétude; à présent, mettez-en pour le moins autant que je passai dans l'insomnie. Rien ne réveille tant qu'une extrême joie, ou que l'attente certaine d'un grand bonheur; et sur ce pied-là, jugez si je devais avoir beaucoup de disposition à dormir.

Imaginez-vous ce que je deviens quand je pense que j'épouserai Valville, et combien de fois mon âme en tressaille; et si, avec tant de tressaillements, j'avais le sang bien reposé.

Les deux premiers jours je fus simplement enchantée; ensuite il s'y joignit de l'impatience. Oui, j'épouserai Valville, Mme de Miran me l'a dit, me l'a promis; mais cet événement, quand arrivera-t-il? Je vais demeurer encore un mois ici; on doit me mettre après dans un autre couvent, afin de prendre des mesures pour ce mariage; mais ces mesures seront-elles bien longues à prendre? ira-t-on vite? On n'en sait rien; on ne fixe aucun temps, on peut changer de sentiment; et ces pensées altéraient extrêmement ma satisfaction; j'en souffrais quelquefois presque autant que d'un vrai chagrin; j'aurais voulu pouvoir sauter de l'instant où j'étais à l'instant de ce mariage.

Enfin ces agitations, tant agréables que pénibles, s'affaiblirent et se passèrent: l'âme s'accoutume à tout, sa sensibilité s'use, et je me familiarisai avec mes espérances et avec mes inquiétudes.

Me voilà donc tranquille; il y avait cinq ou six jours que je n'avais vu ni la mère ni le fils, quand un matin on m'apporta un billet de Mme de Miran, où elle me mandait qu'elle me viendrait prendre à une heure après-midi avec son fils, pour me mener dîner chez Mme Dorsin; son billet finissait par ces mots:

" Et surtout rien de négligé dans ton ajustement, entends-tu? je veux que tu te pares."

Et vous serez obéie, dis-je en moi-même en lisant sa lettre; aussi avais-je bien l'intention de me parer, même avant que d'avoir lu l'ordre; mais cet ordre mettait encore ma vanité bien plus à son aise; j'allais avoir de la coquetterie par obéissance.

Quand je dis de la coquetterie, c'est qu'il y en a toujours à s'ajuster avec un peu de soin, c'est tout ce que je veux dire; car jamais je ne me suis écartée de la décence la plus exacte dans ma parure: j'y ai toujours cherché l'honnête, et par sagesse naturelle, et par amour-propre; oui, par amour-propre.

Je soutiens qu'une femme qui choque la pudeur perd tout le mérite des grâces qu'elle a: on ne les distingue plus à travers la grossièreté des moyens qu'elle emploie pour plaire; elle ne va plus au coeur, elle ne peut plus même se flatter de plaire, elle débauche; elle n'attire plus comme aimable, mais seulement comme libertine, et par là se met à peu près au niveau de la plus laide qui ne se ménagerait pas. Il est vrai qu'avec un maintien sage et modeste, moins de gens viendront lui dire: Je vous aime; mais il y en aura peut-être encore plus qui le lui diraient, s'ils osaient: ainsi ce ne sera pour elle que des déclarations de moins, et non pas des amants; de façon qu'elle y gagnera du respect, et n'y perdra rien du côté de l'amour.

Cette réflexion a coulé de ma plume sans que j'y prisse garde; heureusement elle est courte, et j'espère qu'elle ne vous ennuiera pas. Continuons.

Onze heures sont sonnées; il est temps de m'habiller, et je vais me mettre du meilleur air qu'il me sera possible, puisqu'on le veut; et c'est encore bon signe qu'on le veuille, c'est une marque que Mme de Miran persiste à m'abandonner le coeur de Valville. Si elle hésitait, elle n'exposerait pas ce jeune homme à tous mes appâts, n'est-il pas vrai?

C'est aussi ce que je pense en m'habillant, et j'ai bien du plaisir à le penser, mes grâces s'en ressentiront, j'en aurai le teint plus clair, et les yeux plus vifs.

Mais me voilà prête, une heure va sonner, j'attends Mme de Miran; et pour me désennuyer en l'attendant, je vais de temps en temps me regarder dans mon miroir, retoucher à ma coiffure qui va fort bien, et à qui pourtant, par une nécessité de geste, je refais toujours quelque chose.

On ouvre ma porte, Mme de Miran vient d'arriver, on m'en avertit, et je pars. Son fils était à la porte du couvent, et il me donna la main jusqu'au carrosse où ma bienfaitrice était restée.

Je ne vous dis pas que quelques soeurs converses que je trouvai sur mon chemin, en descendant de chez moi, me parurent surprises de me voir si jolie. Jésus! mignonne, que vous êtes belle! s'écrièrent-elles avec une simplicité naïve à laquelle je pouvais me fier.

je vis Valville prêt à s'écrier à son tour. Il se retint: la tourière était présente, et il ne s'expliqua que par un serrement de main que j'approuvai d'un petit regard qui n'en fut que plus doux pour être timide.

M. de Climal ne se porte pas bien, me dit-il dans le trajet; il a un peu de fièvre depuis deux jours. Tant pis, répondis-je, je ne lui veux point de mal, et il faut espérer que ce ne sera rien; là-dessus nous arrivâmes au carrosse.

Allons, monte, Marianne, me dit ma bienfaitrice; hâtons-nous, il se fait tard. Et je montai.

Tu es fort bien, ajouta-t-elle en m'examinant, fort bien. Oui, dit Valville avec un souris, grâce à sa beauté et à sa figure, elle est on ne peut pas mieux.

Ecoute, Marianne, reprit Mme de Miran, tu sais que nous allons dîner chez Mme Dorsin; il y aura du. monde, et nous sommes convenues toutes deux que je t'y mènerais comme la fille d'une de mes meilleures amies qui est morte, qui était en province, et qui en mourant t'a confiée à mes soins. Souviens-toi de cela; et ce que je dirai est presque vrai: j'aurais aimé ta mère si je l'avais connue; je la regarde comme une amie que j'ai perdue; ainsi je ne tromperai personne.

Hélas! madame, répondis-je extrêmement attendrie, vos bontés pour moi vont toujours en augmentant depuis que j'ai le bonheur d'être à vous; toutes les paroles que vous m'avez dites sont autant d'obligations que je vous ai, autant de bienfaits de votre part.

Il est vrai, dit Valville, qu'il n'y a point de mère qui ressemble à la nôtre; aussi ne saurait-on dire combien on l'aime. Oui, reprit-elle d'un air badin, je crois que tu m'aimes beaucoup, mais que tu me cajoles un peu.

Au reste, ma fille, je ne connais point de meilleure compagnie que celle où je te mène, ni de plus choisie; ce sont tous gens extrêmement sensés et de beaucoup d'esprit que tu vas voir. Te ne te prescris rien; tu n'as nulle habitude du monde, mais cela ne te fera aucun tort auprès d'eux; ils n'en jugeront pas moins sainement de ce que tu vaux, et je ne saurais te présenter nulle part où ton peu de connaissance à cet égard soit plus à l'abri de la critique. Ce sont de ces personnes qui ne trouvent ridicule que ce qui l'est réellement; ainsi, ne crains rien, tu ne leur déplairas pas, je l'espère.

Nous arrivâmes alors, et nous entrâmes chez Mme Dorsin; il y avait trois ou quatre personnes avec elle.

Ah! la voilà donc enfin, vous me l'amenez, dit-elle, à Mme de Miran en me voyant; venez, mademoiselle, venez que je vous embrasse, et allons nous mettre à table; on n'attendait que vous.

Nous dînâmes. Quelque novice et quelque ignorante que je fusse en cette occasion-ci, comme l'avait dit Mme de Miran, j'étais née pour avoir du goût, et je sentis bien en effet avec quelles gens je dînais.

Ce ne fut point à force de leur trouver de l'esprit que j'appris à les distinguer pourtant. Il est certain quels en avaient plus que d'autres, et que je leur entendais dire d'excellentes choses, mais ils les disaient avec si peu d'effort, ils y cherchaient si peu de façon, c'était d'un ton de conversation si aisé et si uni, qu'il ne tenait qu'à moi de croire qu'ils disaient les choses les plus communes. Ce n'était point eux qui y mettaient de la finesse, c'était de la finesse qui s'y rencontrait; ils ne sentaient pas qu'ils parlaient mieux qu'on ne parle ordinairement; c'était seulement de meilleurs esprits que d'autres, et qui par là tenaient nécessairement de meilleurs discours qu'on n'a coutume d'en tenir ailleurs, sans qu'ils eussent besoin d'y tâcher, et je dirais volontiers sans qu'il y eût de leur faute; car on accuse quelquefois les gens d'esprit de vouloir briller. Oh! il n'était pas question de cela ici; et comme je l'ai déjà dit, si je n'avais pas eu un peu de goût naturel, un peu de sentiment, j'aurais pu m'y méprendre, et je ne me serais aperçu de rien.

Mais à la fin, ce ton de conversation si excellent, si exquis, quoique si simple, me frappa.

Ils ne disaient rien que de juste et que de convenable, rien qui ne fût d'un commerce doux, facile et gai. J'avais compris le monde tout autrement que je ne le voyais là (et je n'avais pas tant de tort); je me l'étais figuré plein de petites règles frivoles et de petites finesses polies, plein de bagatelles graves et importantes, difficiles à apprendre, et qu'il fallait savoir sous peine d'être ridicule, toutes ridicules qu'elles sont elles-mêmes.

Et point du tout; il n'y avait rien ici qui ressemblât à ce que l'avais pensé, rien qui dût embarrasser mon esprit ni ma figure; rien qui me fît craindre de parler, rien au contraire qui n'encourageât ma petite raison à oser se familiariser avec la leur; j'y sentis même une chose qui m'était fort commode, c'est que leur bon esprit suppléait aux tournures obscures et maladroites du mien. Ce que je ne disais qu'imparfaitement, ils achevaient de le penser et de l'exprimer pour moi, sans qu'ils y prissent garde; et puis ils m'en donnaient tout l'honneur.

Enfin ils me mettaient à mon aise; et moi qui m'imaginais qu'il y avait tant de mystère dans la politesse des gens du monde, et qui l'avais regardée comme une science qui m'était totalement inconnue et dont je n'avais nul principe, j'étais bien surprise de voir qu'il n'y avait rien de si particulier dans la leur, rien qui me fût si étranger, mais seulement quelque chose de liant, d'obligeant et d'aimable.

Il me semblait que cette politesse était celle que toute âme honnête, que tout esprit bien fait trouve qu'il a en lui dès qu'on la lui montre.

Mais nous voici chez Mme Dorsin, aussi bien qu'aux dernières pages de cette partie de ma vie; c'est ici où j'ai dit que je ferais le portrait de cette dame. J'ai dit aussi, ce me semble, qu'il serait long, et c'est de quoi je ne réponds plus. Peut-être sera-t-il court, car je suis lasse. Tous ces portraits me coûtent. Voyons celui-ci pourtant.

Mme Dorsin était beaucoup. plus jeune que ma bienfaitrice. Il n'y a guère de physionomie comme la sienne, et jamais aucun visage de femme n'a tant mérité que le sien qu'on se servît de ce terme de physionomie pour le définir et pour exprimer tout ce qu'on en pensait en bien. -

Ce que je dis là signifie un mélange avantageux de mille choses dont je ne tenterai pas le détail.

Cependant voici en gros ce que j'en puis expliquer. Mme Dorsin était belle, encore n'est-ce pas là dire ce qu'elle était. Ce n'aurait pas été la première idée qu'on eût eue d'elle en la voyant: on avait quelque chose de plus pressé à sentir, et voici un moyen de me faire entendre.

Personnifions la beauté, et supposons qu'elle s'ennuie d'être si sérieusement belle, qu'elle veuille essayer du seul plaisir de plaire, qu'elle tempère sa beauté sans la perdre, et qu'elle se déguise en grâce; c'est à Mme Dorsin à qui elle voudra ressembler. Et voilà le portrait que vous devez vous faire de cette dame.

Ce n'est pas là tout; je ne parle ici que du visage, tel que vous l'auriez pu voir dans un tableau de Mme Dorsin.

Ajoutez à présent une âme qui passe à tout moment sur cette physionomie, qui va y peindre tout ce qu'elle sent, qui y répand l'air de tout ce qu'elle est, qui la rend aussi spirituelle, aussi délicate, aussi vive, aussi fière, aussi sérieuse, aussi badine qu'elle l'est tour à tour elle-même; et jugez par là des accidents de force, de grâce, de finesse, et de l'infinité des expressions rapides qu'on voyait sur ce visage.

Parlons maintenant de cette âme, puisque nous y sommes. Quand quelqu'un a peu d'esprit et de sentiment, on dit d'ordinaire qu'il a les organes épais; et un de mes amis, à qui je demandai ce que cela signifiait. me dit, gravement et en termes savants: C'est que notre âme est plus ou moins bornée, plus ou moins embarrassée, suivant la conformation des organes auxquels elle est unie.

Et s'il m'a dit vrai, il fallait que la nature eût donné à Mme Dorsin des organes bien favorables; car jamais âme ne fut plus agile que la sienne, et ne souffrit moins de diminution dans sa faculté de penser. La plupart des femmes qui ont beaucoup d'esprit ont une certaine façon d'en avoir qu'elles n'ont pas naturellement, mais qu'elles se donnent.

Celle-ci s'exprime nonchalamment et d'un air distrait afin qu'on croie qu'elle n'a presque pas besoin de prendre la peine de penser, et que tout ce qu'elle dit lui échappe.

C'est d'un air froid, sérieux et décisif que celle-là parle, et c'est pour avoir aussi un caractère d'esprit particulier.

Une autre s'adonne à ne dire que des choses fines, mais d'un ton qui est encore plus fin que tout ce qu'elle dit; une autre se met à être vive et pétillante. Mme Dorsin ne débitait rien de ce qu'elle disait dans aucune de ces petites manières de femme: c'était le, caractère de ses pensées qui réglait bien franchement le ton dont elle parlait. Elle ne songeait à avoir aucune sorte d'esprit, mais elle avait l'esprit avec lequel on en a de toutes les sortes, suivant que le hasard des matières l'exige; et je crois que vous m'entendrez, si je vous dis qu'ordinairement son esprit n'avait point de sexe, et qu'en même temps ce devait être de tous les esprits de femme le plus, aimable, quand Mme Dorsin voulait.

Il n'y a point de jolie femme qui n'ait un peu trop envie de plaire; de là naissent ces petites minauderies plus ou moins adroites par lesquelles elle vous dit: Regardez-moi.

Et toutes ces singeries n'étaient point à l'usage de Mme Dorsin; elle avait une fierté d'amour-propre qui ne lui permettait pas de s'y abaisser, et qui la dégoûtait des avantages qu'on en peut tirer; ou si dans la journée elle se relâchait un instant là-dessus, il n'y avait qu'elle qui le savait. Mais, en général, elle aimait mieux qu'on pensât bien de sa raison que de ses charmes; elle ne se confondait pas avec ses grâces; c'était elle que vous honoriez en la trouvant raisonnable; vous n'honoriez que sa figure en la trouvant aimable.

Voilà quelle était sa façon de penser; aussi aurait-elle rougi de vous avoir plu, si dans la réflexion vous aviez pu vous dire: elle a tâché de me plaire; de sorte qu'elle vous laissait le soin de sentir ce qu'elle valait, sans se faire l'affront de vous y aider.

A la vérité, ce dégoût qu'elle avait pour tous ces petits moyens de plaire, peut-être était-elle bien aise qu'on le remarquât; et c'était là le seul reproche qu'on pouvait hasarder contre elle, la seule espèce de coquetterie dont on pouvait la soupçonner en la chicanant.

Et en tout cas, si c'est là une faiblesse, c'est du moins de toutes les faiblesses la plus honnête, je dis même la plus digne d'une âme raisonnable, et la seule qu'elle pourrait avouer sans conséquence. Il est naturel de souhaiter qu'on nous rende justice; la plus grande de toutes les âmes ne serait pas insensible au plaisir d'être connue pour telle.

Mais je suis trop fatiguée pour continuer, je m'endors. Il me reste à parler du meilleur coeur du monde, en même temps du plus singulier, comme je vous l'ai déjà dit; et c'est une besogne que je ne suis pas en état d'entreprendre à présent; je la remets à une autre fois, c'est-à-dire dans ma cinquième partie, où elle viendra fort à propos; et cette cinquième vous l'aurez incessamment. J'avais promis dans ma troisième de vous conter quelque chose de mon couvent; je n'ai pu le faire ici, et c'est encore partie remise. Je vous annonce même l'histoire d'une religieuse qui fera presque tout le sujet de mon cinquième livre.

 

Cinquième partie

Voici, madame, la cinquième partie de ma vie. Il n'y a pas longtemps que vous avez reçu la quatrième, et j'aurais, ce me semble, assez bonne grâce à me vanter que je suis diligente; mais ce serait me donner des airs que je ne soutiendrais peut-être pas, et j'aime mieux tout d'un coup entrer modestement en matière. Vous croyez que je suis paresseuse, et vous avez raison; continuez de le croire, c'est le plus sûr, et pour vous, et pour moi. De diligence, n'en attendez point; j'en aurai peut-être quelquefois, mais ce sera par hasard, et sans conséquence; et vous m'en louerez si vous voulez, sans que vos éloges m'engagent à les mériter dans la suite.

Vous savez que nous dînions, Mme de Miran, Valville et moi, chez Mme Dorsin, dont je vous faisais le portrait, que j'ai laissé à moitié fait, à cause que je m'endormais. Achevons-le.

Je vous ai dit combien elle avait d'esprit, nous en sommes maintenant aux qualités de son coeur. Celui de Mme de Miran vous a paru extrêmement aimable; je vous ai promis que celui de Mme Dorsin le vaudrait bien. Je vous ai en même temps annoncé que vous verriez un caractère de bonté différent; et de peur que cette différence ne nuise à l'idée que je veux vous donner de cette dame, vous me permettrez de commencer par une petite réflexion.

Vous vous souvenez que dans Mme de Miran, je vous ai peint une femme d'un esprit ordinaire, de ces esprits qu'on ne loue ni qu'on ne méprise, et qui ont une raisonnable médiocrité de bon sens et de lumière; au lieu que je vais parler d'une femme qui avait toute la finesse d'esprit possible. Ne perdez point cela de vue. Voici à présent ma réflexion.

Supposons la plus généreuse et la meilleure personne du monde, et avec cela la plus spirituelle, et de l'esprit le plus délié. Je soutiens que cette bonne personne ne paraîtra jamais si bonne, (car il faut que je répète les mots) que le paraîtra une autre personne qui, avec ce même degré de bonté, n'aura qu'un esprit médiocre.

Quand je dis qu'elle paraîtra moins bonne, pourvu encore qu'on lui accorde de la bonté, qu'on n'attribue pas à son esprit ce qui ne paraîtra que dans son coeur, qu'on ne dise pas que cette bonté n'est qu'un tour d'adresse de son esprit. Et voulez-vous savoir la cause de cette injustice qu'on lui fera, de la croire moins bonne? La voici en partie, si je ne me trompe.

C'est que la plupart des hommes, quand on les oblige, voudraient qu'on ne sentit presque pas, et le prix du service qu'on leur rend, et l'étendue de l'obligation qu'ils en ont; ils voudraient qu'on fût bon sans être éclairé; cela conviendrait mieux à leur ingrate délicatesse, et c'est ce qu'ils ne trouvent pas dans quiconque a beaucoup d'esprit. Plus il en a, plus il les humilie; il voit trop clair dans ce qu'il fait pour eux. Cet esprit qu'il a en est un témoin trop exact, et peut-être trop superbe: d'ailleurs, ils ne sauraient plus manquer de reconnaissance sans en être honteux; ce qui les fâche au point qu'ils en manquent d'avance, précisément à cause qu'on sait trop toute celle qu'ils doivent. S'ils avaient affaire à quelqu'un qui le sût moins, ils en auraient davantage.

Avec cette personne qui a tant d'esprit, il faudra, se disent-ils, qu'ils prennent garde de ne pas paraître ingrats; au lieu qu'avec cette personne qui en aurait moins, leur reconnaissance leur ferait presque autant d'honneur que s'ils étaient eux-mêmes généreux.

Voilà pourquoi ils aiment tant la bonté de l'une, et pourquoi ils jugent avec tant de rancune de la bonté de l'autre.

L'une sait bien en gros qu'elle leur rend service, mais elle ne le sait pas finement; la moitié de ce qui en est lui échappe faute de lumière, et c'est autant de rabattu sur leur reconnaissance, autant de confusion d'épargnée. Ils sont servis à meilleur marché, et ils lui en savent si bon gré qu'ils la croient mille fois plus obligeante que l'autre, quoique le seul mérite qu'elle ait de plus soit d'avoir une qualité de moins, c'est-à-dire d'avoir moins d'esprit.

Or, Mme de Miran était de ces bonnes personnes à qui les hommes, en pareil cas, sont si obligés de ce qu'elles ont l'esprit médiocre; et Mme Dorsin, de ces bonnes personnes dont les hommes regardent les lumières involontaires comme une injure, et le tout de bonne foi, sans connaître leur injustice; car ils ne se débrouillent pas jusque-là.

Me voilà au bout de ma réflexion. J'aurais pourtant grande envie d'y ajouter encore quelques mots, pour la rendre complète. Le voulez-vous bien? Oui, je vous en prie. Heureusement que mon défaut là-dessus n'a rien de nouveau pour vous. Je suis insupportable avec mes réflexions, vous le savez bien. Souffrez donc encore celle-ci, qui n'est qu'une petite suite de l'autre; après quoi je vous assure que je n'en ferai plus, ou si par hasard il m'en échappe quelqu'une, je vous promets qu'elle n'aura pas plus de trois lignes, et j'aurai soin de les compter. Voici donc ce que je voulais vous dire.

D'où vient que les hommes ont cette injuste délicatesse dont nous parlions tout à l'heure? N'aurait-elle pas sa source dans la grandeur réelle de notre âme? Est-ce que l'âme, si on peut le dire ainsi, serait d'une trop haute condition pour devoir quelque chose à une autre âme? Le titre de bienfaiteur ne sied-il bien qu'à Dieu seul? Est-il déplacé partout ailleurs?

Il y a apparence, mais qu'y faire? Nous avons tous besoin les uns des autres; nous naissons dans cette dépendance, et nous ne changerons rien à cela.

Conformons-nous donc à l'état où nous sommes; et s'il est vrai que nous soyons si grands, tirons de cet état le parti le plus digne de nous.

Vous dites que celui qui vous oblige a de l'avantage sur vous. Eh bien! voulez-vous lui conserver cet avantage, n'être qu'un atome auprès de lui, vous n'avez qu'à être ingrat. Voulez-vous redevenir son égal, vous n'avez qu'à être reconnaissant; il n'y a que cela qui puisse vous donner votre revanche. S'enorgueillit-il du service qu'il vous a rendu, humiliez-le à son tour, et mettez-vous modestement au-dessus de lui par votre reconnaissance. Je dis modestement; car si vous êtes reconnaissant avec faste, avec hauteur, si l'orgueil de vous venger s'en mêle, vous manquez votre coup; vous ne vous vengez plus, et vous n'êtes plus tous deux que de petits hommes, qui disputez à qui sera le plus petit.

Ah! j'ai fini. Pardon, madame; en voilà pour longtemps, peut-être pour toujours. Revenons à Mme Dorsin et à son esprit.

J'ignore si jamais le sien a été cause qu'on ait moins estimé son coeur qu'on ne le devait; mais, comme vous avez été frappée du portrait que je vous ai fait de la meilleure personne du monde, qui, du côté de l'esprit, n'était que médiocre, j'ai été bien aise de vous disposer à voir sans prévention un autre portrait de la meilleure personne du monde aussi, mais qui avait un esprit supérieur, ce qui fait d'abord un peu contre elle, sans compter que cet esprit va nécessairement mettre des différences dans sa manière d'être bonne, comme dans tout le reste du caractère.

Par exemple, Mme de Miran, avec tout le bon coeur qu'elle avait, ne faisait pour vous que ce que vous la priiez de faire, ou ne vous rendait précisément que le service que vous osiez lui demander; je dis que vous osiez, car on a rarement le courage de dire tout le service dont on a besoin, n'est-il pas vrai? On y va d'ordinaire avec une discrétion qui fait qu'on ne s'explique qu'imparfaitement.

Et avec Mme de Miran, vous y perdiez; elle n'en voyait pas plus que vous lui en disiez, et vous servait littéralement.

Voilà ce que produisait la médiocrité de ses lumières; son esprit bornait la bonté de son coeur.

Avec Mme Dorsin, ce n'était pas de même; tout ce que vous n'osiez lui dire, son esprit le pénétrait; il en instruisait son coeur, il l'échauffait de ses lumières, et lui donnait pour vous tous les degrés de bonté qui vous étaient nécessaires.

Et ce nécessaire allait toujours plus loin que vous ne l'aviez imaginé vous-même. Vous n'auriez pas songé à demander tout ce que Mme Dorsin faisait.

Aussi pouviez-vous manquer d'attention, d'esprit, d'industrie: elle avait de tout cela pour vous.

Ce n'était pas elle que vous fatiguiez du soin de ce qui vous regardait, c'était elle qui vous en fatiguait; c'était vous qu'on pressait, qu'on avertissait, qu'on faisait ressouvenir de telle ou telle chose, qu'on grondait de l'avoir oubliée; en un mot, votre affaire devenait réellement la sienne. L'intérêt qu'elle y prenait n'avait plus l'air généreux à forcé d'être personnel; il ne tenait qu'à vous de trouver cet intérêt incommode.

Au lieu d'une obligation que vous comptiez avoir à Mme Dorsin, vous étiez tout surpris de lui en avoir plusieurs que vous n'aviez pas prévues; vous étiez servi pour le présent, vous l'étiez pour l'avenir dans la même affaire. Mme Dorsin voyait tout, songeait à tout, devenant toujours plus serviable, et se croyant obligée de le devenir à mesure qu'elle vous obligeait.

Il y a des gens qui, tout bons coeurs qu'ils sont, estiment ce qu'ils ont fait, ou ce qu'ils font pour vous, l'évaluent, en sont glorieux, et se disent: je le sers bien, il doit être bien reconnaissant.

Mme Dorsin disait: je l'ai servi plusieurs fois, je l'ai donc accoutumé à croire que je dois le servir toujours; il ne faut donc pas tromper cette opinion qu'il a, et qui m'est si chère; il faut donc que je continue de la mériter.

De sorte qu'à la manière dont elle envisageait cela, ce n'était pas elle qui méritait votre reconnaissance, c'était vous qui méritiez la sienne, à cause que vous comptiez qu'elle vous servirait. Elle concluait qu'elle devait vous servir, et le concluait avec un plaisir qui la payait de tout ce qu'elle avait fait pour vous.

Votre hardiesse à redemander d'être servi faisait sa récompense, son sublime amour-propre n'en connaissait point de plus touchante; et plus là-dessus vous en agissiez sans façon avec elle, plus vous la charmiez, plus vous la traitiez selon son coeur; et cela est admirable.

Une âme qui ne vous demande rien pour les services qu'elle vous a rendus, sinon que vous en preniez droit d'en exiger d'autres, qui ne veut rien que le plaisir de vous voir abuser de la coutume qu'elle a de vous obliger, en vérité, une âme de ce caractère a bien de la dignité.

Peut-être l'élévation de pareils sentiments est-elle trop délicieuse; peut-être Dieu défend-il qu'on s'y complaise; mais moralement parlant, elle est bien respectable aux yeux des hommes. Venons au reste.

La plupart des gens d'esprit ne peuvent s'accommoder de ceux qui n'en ont point ou qui n'en ont guère, ils ne savent que leur dire dans une conversation; et Mme Dorsin, qui avait bien plus d'esprit que ceux qui en ont beaucoup, ne s'avisait point d'observer si vous en manquiez avec elle, et n'en désirait jamais plus que vous n'en aviez; et c'est qu'en effet elle n'en avait elle-même alors pas plus qu'il vous en fallait.

Non pas qu'elle vous fît la grâce de régler son esprit sur le vôtre: il se trouvait d'abord tout réglé, et elle n'avait point d'autre mérite à cela que celui d'être née avec un esprit naturellement raisonnable et philosophe, qui ne s'amusait pas à dédaigner ridiculement l'esprit de personne, et qui ne sentait rapidement le vôtre que pour s'y conformer sans s'en apercevoir.

Mme Dorsin ne faisait pas réflexion qu'elle descendait jusqu'à vous; vous ne vous en doutiez pas non plus; vous lui trouviez pourtant beaucoup d'esprit, et c'est que celui qu'elle gardait avec vous ne servait qu'à vous en donner plus que vous n'en aviez d'ordinaire, et l'on en trouve toujours beaucoup à qui nous en donne.

D'un autre côté, ceux qui en avaient tâchaient d'en montrer le plus qu'ils pouvaient avec elle, non qu'ils crussent qu'il fallait en avoir, ni qu'elle examinerait s'ils en avaient; mais afin qu'elle leur fît l'honneur de leur en trouver. C'était la seule force de l'estime qu'ils avaient pour le sien qui les mettait sur ce ton-là.

Les femmes surtout s'efforçaient de faire preuve d'esprit devant elle, sans exiger qu'elle en fît autant: ses preuves étaient toujours faites à elle. Ainsi elles ne venaient pas pour voir combien elle avait d'esprit, elles venaient seulement lui montrer combien elles en avaient.

Aussi les laissait-elle étaler le leur tout à leur aise, et ne les interrompait-elle le plus souvent que pour approuver, que pour louer, que pour les remettre en haleine.

Il me semblait lui entendre dire: Allons, brillez, mesdames, courage! et effectivement elles brillaient, ce qui demande beaucoup d'esprit; et Mme Dorsin se contentait de les y aider; sorte d'inaction ou de désintéressement qui en demande bien davantage, et d'un esprit bien plus mâle.

Vous auriez dit de jolis enfants qui, pour avoir un juge de leur adresse, venaient jouer devant un homme fait.

Voici encore un effet singulier du caractère de Mme Dorsin.

Allez dans quelque maison du monde que ce soit; voyez-y des personnes de différentes conditions, ou de différents états; supposez-y un militaire, un financier, un homme de robe, un ecclésiastique, un habile homme dans les arts qui n'a que son talent pour toute distinction, un savant qui n'a que sa science: ils ont beau être ensemble, tous réunis qu'ils sont, ils ne se mêlent point, jamais ils ne se confondent; ce sont toujours des étrangers les uns pour les autres, et comme gens de différentes nations; toujours des gens mal assortis, qui se servent mutuellement de spectacle.

Vous y verrez aussi une subordination sotte et gênante, que l'orgueil cavalier ou le maintien imposant des uns, et la crainte de s'émanciper dans les autres, y conservent entre eux.

L'un interroge hardiment, l'autre avec poids et gravité; l'autre attend pour parler qu'on lui parle.

Celui-ci décide, et ne sait ce qu'il dit; celui-là a raison, et n'ose le dire; aucun d'entre eux ne perd de vue ce qu'il est, et y ajuste ses discours et sa contenance; quelle misère!

Oh! je vous assure qu'on était bien au-dessus de cette puérilité-là chez Mme Dorsin, elle avait le secret d'en guérir ceux qui la voyaient souvent.

Il n'était point question de rangs ni d'états chez elle; personne ne s'y souvenait du plus ou du moins d'importance qu'il avait; c'était des hommes qui parlaient à des hommes, entre qui seulement les meilleures raisons, l'emportaient sur les plus faibles; rien que cela.

Ou si vous voulez que je vous dise un grand mot, c'était comme des intelligences d'une égale dignité, sinon d'une force égale, qui avaient tout uniment commerce ensemble; des intelligences entre lesquelles il ne s'agissait plus des titres que le hasard leur avait donné ici-bas, et qui ne croyaient pas que leurs fonctions fortuites dussent plus humilier les unes qu'enorgueillir les autres. Voilà comme on l'entendait chez Mme Dorsin; voilà ce qu'on devenait avec elle, par l'impression qu'on recevait de cette façon de penser raisonnable et philosophe que je vous ai dit qu'elle avait, et qui faisait que tout le monde était philosophe aussi.

Ce n'est pas, d'un autre côté, que, pour entretenir la considération qu'il lui convenait d'avoir, étant née ce qu'elle était, elle ne se conformât aux préjugés vulgaires, et qu'elle ne se prêtât volontiers aux choses que la vanité des hommes estime, comme par exemple d'avoir des liaisons d'amitié avec des gens puissants qui ont du crédit ou des dignités, et qui composent ce qu'on appelle le grand monde; ce sont là des attentions qu'il ne serait pas sage de négliger, elles contribuent à vous soutenir dans l'imagination des hommes.

Et c'était dans ce sens-là que Mme Dorsin les avait. Les autres les ont par vanité, et elle ne les avait qu'à cause de la vanité des autres.

Je vous ai dit que je serais long sur son compte, et comme vous voyez, je vous tiens parole.

Encore un petit article, et je finis; car je renonce à je ne sais combien de choses que je voulais dire, et qui tiendraient trop de place.

On peut ébaucher un portrait en peu de mots; mais le détailler exactement comme je vous avais promis de le faire, c'est un ouvrage sans fin. Venons à l'article qui sera le dernier.

Mme Dorsin, à cet excellent coeur que je lui ai donné, à cet esprit si distingué qu'elle avait, joignait une âme forte, courageuse et résolue; de ces âmes supérieures à tout événement, dont la hauteur et la dignité ne plient sous aucun accident humain; qui retrouvent toutes leurs ressources où les autres les perdent; qui peuvent être affligées, jamais abattues ni troublées; qu'on admire plus dans leurs afflictions qu'on ne songe à les plaindre; qui ont une tristesse froide et muette dans les plus grands chagrins, une gaieté toujours décente dans les plus grands sujets de joie.

je l'ai vue quelquefois dans l'un et dans l'autre de ces états, et je n'ai jamais remarqué qu'ils prissent rien sur sa présence d'esprit, sur son attention pour les moindres choses, sur la douceur de ses manières, et sur la tranquillité de sa conversation avec ses amis. Elle était tout à vous, quoiqu'elle eût lieu d'être tout à elle; et j'en étais quelquefois si surprise, que, malgré moi et ma tendresse pour elle, je m'occupais plus à la considérer qu'à partager ce qui la touchait en bien ou en mal.

Je l'ai vue, dans une longue maladie où elle périssait de langueur, où les remèdes ne la soulageaient point, où souvent elle souffrait beaucoup. Sans son visage abattu, vous auriez ignoré ses souffrances; elle vous disait: Je souffre, si vous lui demandiez comment elle était; elle vous parlait de vous et de vos affaires, ou suivait paisiblement la conversation, si vous ne le lui demandiez point.

Je suis sûre que toutes les femmes sentaient ce que valait Mme Dorsin; mais il n'y avait que les femmes du plus grand mérite qui, je pense, eussent la force de convenir de tout le sien, et pas une d'entre elles qui n'eût été glorieuse de son estime.

Elle était la meilleure de toutes les amies; elle aurait été la plus aimable de toutes les maîtresses.

N'eût-on vu Mme Dorsin qu'une ou deux fois, elle ne pouvait être une simple connaissance pour personne; et quiconque disait: Je la connais, disait une chose qu'il était bien aise qu'on sût, et une chose qui était remarquée par les autres.

Enfin ses qualités et son caractère la rendaient si considérable et si importante, qu'il y avait de la distinction à être de ses amis, de la vanité à la connaître, et du bon air à parler d'elle équitablement ou non. C'était être d'un parti que de l'aimer et de lui rendre justice, et d'un autre parti que de la critiquer.

Ses domestiques l'adoraient; ce qu'elle aurait perdu de son bien, ils auraient cru le perdre autant qu'elle; et par la même méprise de leur attachement pour elle, ils s'imaginaient être riches de tout ce qui appartenait à leur maîtresse; ils étaient fâchés de tout ce qui la fâchait, réjouis de tout ce qui la réjouissait. Avait-elle un procès, ils disaient: Nous plaidons. Achetait-elle: Nous achetons. Jugez de tout ce que cela supposait d'aimable dans cette maîtresse, et de tout ce qu'il fallait qu'elle fût pour enchanter, pour apprivoiser jusque-là, comment dirai-je, pour jeter dans de pareilles illusions cette espèce de créatures dont les meilleures ont bien de la peine à nous pardonner leur servitude, nos aises et nos défauts; qui, même en nous servant bien, ne nous aiment ni ne nous haïssent, et avec qui nous pouvons tout au plus . nous réconcilier par nos bonnes façons. Mme Dorsin était extrêmement généreuse, mais ses domestiques étaient fort économes, et malgré qu'elle en eût, l'un corrigeait l'autre.

Ses amis... oh! ses amis me permettront de les laisser là; je ne finis point. Qu'est-ce que cela signifie? Allons voilà qui est fait.

Où en étions-nous de mon histoire? Encore chez Mme Dorsin, de chez qui je vais sortir.

Je supprime les caresses qu'elle me fit, et tout ce que les messieurs avec qui j'avais dîné dirent de galant et d'avantageux pour moi.

Il vint quelqu'un. Mme de Miran saisit cet instant pour se retirer; nous la suivîmes, Valville et moi. Son amie courut après nous pour m'embrasser, et nous voilà partis pour me reconduire à mon couvent.

Dans tout ceci je n'ai fait aucune mention de Valville; qu'est-ce que j'en aurais dit? Qu'il avait à tout moment les yeux sur moi, que je levais quelquefois les miens sur lui, mais tout doucement, et comme à la dérobée; que lorsqu'on me parlait, je le voyais intrigué, et comme en peine de ce que j'allais répondre, et regardant ensuite les autres, pour voir s'ils étaient contents de ce que j'avais répondu; ce qui, à vous dire vrai, leur arrivait assez souvent. Je crois bien que c'était un peu par bonté, mais il me semble, autant qu'il m'en souvient, qu'il y entrait un peu de justice. J'avoue que je fus d'abord embarrassée, et mes premiers discours s'en ressentirent; mais cela n'alla pas si mal après, et je me tirai passablement d'affaire, même au sentiment de Mme de Miran, qui, tout en badinant, me dit dans le carrosse: Eh bien! petite fille, la compagnie que nous venons de quitter est-elle de votre goût? Vous êtes assez du sien à ce qu'il m'a paru, et nous ferons quelque chose de vous. Oui-da, dit Valville sur le même ton, il y a lieu d'espérer que Mlle Marianne ne déplaira pas dans la suite.

Je me mis à rire. Hélas! répondis-je, je ne sais ce qui en arrivera, mais il ne tiendra pas à moi que ma mère ne se repente point de m'avoir pris pour sa fille. Et ce fut en continuant ce badinage que nous arrivâmes au couvent.

Serons-nous longtemps sans la revoir? dit Valville à Mme de Miran, quand il me donna la main pour m'aider à descendre de carrosse. Je pense que non, repartit-elle; il y aura peut-être encore quelque dîner chez Mme Dorsin. Comme on s'est assez bien trouvé de nous, peut-être nous renverra-t-on chercher; point d'impatience; partez, conduisez Marianne.

Et là-dessus nous sonnâmes, on vint m'ouvrir, et Valville n'eut que le temps de soupirer de ce qu'il me quittait: Vous allez vous renfermer, me dit-il, et dans un moment il n'y aura plus personne pour moi dans le monde; je vous dis ce que je sens. Eh! qui est-ce qui y sera pour moi? repartis-je; je n'y connais que vous et ma mère, et je ne me soucie pas d'y en connaître davantage.

Ce que je dis sans le regarder; mais il n'y perdait rien; ce petit discours valait bien un regard. Il m'en parut pénétré, et pendant qu'on ouvrait la porte, il eut le secret, je ne sais comment, d'approcher ma main de sa bouche, sans que Mme de Miran, qui l'attendait dans son carrosse, s'en aperçût; du moins crut-il qu'elle ne le voyait pas, à cause qu'elle ne devait pas le voir; et je raisonnai à peu près de même. Cependant, je retirai ma main, mais quand il ne fut plus temps; on s'y prend toujours trop tard en pareil cas.

Enfin, me voici entrée, moitié rêveuse et moitié gaie. Il s'en allait, et moi je restais; et il me semble que la condition de ceux qui restent est toujours plus triste que celle des personnes qui s'en vont. S'en aller, c'est un mouvement qui dissipe, et rien ne distrait les personnes qui demeurent; c'est elles que vous quittez, qui vous voient partir, et qui se regardent comme délaissées, surtout dans un couvent, qui est un lieu où tout ce qui se passe est si étranger à ce que vous avez dans le coeur, un lieu où l'amour est si dépaysé, et dont la clôture qui vous enferme rend ces sortes de séparations plus sérieuses et plus sensibles qu'ailleurs.

D'un autre côté aussi, j'avais de grandes raisons de gaieté et de consolation. Valville m'aimait, il lui était permis de m'aimer, je ne risquais rien en l'aimant, et nous étions destinés l'un à l'autre; voilà d'agréables sujets de pensées; et de la manière dont Mme de Miran en agissait, à toute la conduite qu'elle tenait, il n'y avait qu'à patienter et prendre courage.

Au sortir d'avec Valville, je montai à ma chambre, où j'allais me déshabiller et me remettre dans, mon négligé, quand il fallut aller souper. Je me laissai donc comme j'étais, et me rendis au réfectoire avec tous mes atours.

Entre les pensionnaires il y en avait une à peu près de mon âge, et qui était assez jolie pour se croire belle, mais qui se la croyait tant (je dis belle), qu'elle en était sotte. On ne la sentait occupée que de son visage, occupée avec réflexion; elle ne songeait qu'à lui; elle ne pouvait pas s'y accoutumer, et on eût dit, quand elle vous regardait, que c'était pour vous faire admirer ses grands yeux, qu'elle rendait fiers ou doux, suivant qu'il lui prenait fantaisie de vous en imposer ou de vous plaire.

Mais d'ordinaire elle les adoucissait rarement; elle aimait mieux qu'ils fussent imposants que gracieux ou tendres, à cause qu'elle était fille de qualité et glorieuse.

Vous vous souvenez du discours que j'avais tenu à l'abbesse, lorsque je me présentai à elle devant Mme de Miran; je lui avais confié l'état de ma fortune et tous mes malheurs; et ma bienfaitrice, qui en fut si touchée, avait oublié de lui recommander le secret en me mettant chez elle. On ne songe pas à tout.

J'y avais pourtant songé, moi, dès le soir même, deux heures après que je fus dans la maison, et l'avais bien humblement priée de ne point divulguer ce que je lui avais appris. Hélas! ma chère enfant, je n'ai garde, m'avait-elle répondu. Jésus, mon Dieu! ne craignez rien; est-ce qu'on ne sait pas la conséquence de ces choses-là?

Mais, soit qu'il fût déjà trop tard quand je l'en avertis, quoiqu'il n'y eût que deux heures qu'elle fût instruite, soit qu'en la conjurant de ne rien dire je lui eusse, rendu mon secret plus pesant et plus difficile à garder, et que cela n'eût servi qu'à lui faire venir la tentation de le dire, à neuf heures du matin le lendemain, j'étais, comme on dit, la fable de l'armée; mon histoire courait tout le couvent; je ne vis que des religieuses ou des pensionnaires qui chuchotaient aux oreilles les unes des autres en me regardant, et qui ouvraient sur moi les yeux du monde les plus indiscrets, dès que je paraissais.

Je compris bien ce qui en était cause, mais qu'y faire? je baissais les yeux, et passais mon chemin.

Il n'y en eut pas une, au reste, qui ne me prévînt d'amitié, et qui ne me fît des caresses. Je pense que d'abord la curiosité de m'entendre parler les y engagea; c'est une espèce de spectacle qu'une fille comme moi qui arrive dans un couvent. Est-elle grande? est-elle petite? comment marche-t-elle? que dit-elle? quel habit, quelle contenance a-t-elle? tout en est intéressant.

Et cela finit ordinairement par la trouver encore plus aimable qu'elle ne l'est, pourvu qu'elle le soit un peu, ou plus déplaisante, pour peu qu'elle déplaise; c'est là l'effet de ces sortes de mouvements qui nous portent à voir les personnes dont on nous conte des choses singulières.

Et cet effet me fut avantageux; toutes ces filles m'aimèrent, surtout les religieuses, qui ne me disaient rien de ce qu'elles savaient de moi (vraiment elles n'avaient garde, comme avait dit notre abbesse), mais qui, dans les discours qu'elles me tenaient, et tout en se récriant sur mon air de douceur et de modestie, sur mon aimable petite personne, prenaient avec moi des tons de lamentation si touchants, que vous eussiez dit qu'elles pleuraient sur moi; et le tout à propos de ce qu'elles savaient, et de ce que, par discrétion, elles ne faisaient pas semblant de savoir. Voyez, que cela était adroit! Quand elles m'auraient dit: Pauvre petite orpheline, que vous êtes à plaindre d'être réduite à la charité des autres! elles ne se seraient pas expliquées plus clairement.

Venons à ce qui fait que je parle de ceci. C'est que cette jeune pensionnaire, qui se croyait si belle, et qui était si fière, avait été la seule qui m'eût dédaignée, et qui ne m'eût pas dit un mot; à peine pouvait-elle se résoudre à payer d'une imperceptible inclination de tête les révérences que je ne manquais jamais de lui faire lorsque je la rencontrais. On voyait que cela lui coûtait.

Un jour même qu'elle se promenait dans le jardin avec quelques-unes de nos compagnes, et que je vins à passer avec une religieuse, elle laissa tomber négligemment un regard sur moi, et je l'entendis qui disait, mais d'un ton de princesse: Oui, elle est assez bien, assez gentille. C'est donc une dame qui a la charité de paver sa pension? Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble à Javotte? (C'était une fille qui la servait, et qui en effet me ressemblait, mais fort en laid.)

Je remarquai qu'aucune de celles qui l'accompagnaient ne répondit. Quant à moi je rougis beaucoup, et les larmes m'en vinrent aux yeux; la religieuse avec qui je me promenais, fille d'un très bon esprit, qui s'était prise d'inclination pour moi, et que j'aimais aussi, leva les épaules et se tut.

Mon Dieu, qu'il y a de cruelles gens dans le monde! ne pus-je m'empêcher de dire en soupirant; car aussi bien il aurait été inutile de me retenir et de passer cela sous silence: voilà qui était fini, on me connaissait.

Consolez-vous, me dit la religieuse en me prenant la main, vous avez des avantages qui vous vengent bien de cette petite sotte-là, ma fille; et vous pourriez être plus glorieuse qu'elle, si vous n'étiez pas plus raisonnable. N'enviez rien de ce qu'elle a de plus que vous; c'est à elle à être jalouse.

Vous avez bien de la bonté, ma mère, lui répondis-je en la regardant avec reconnaissance; hélas! vous parlez d'être raisonnable, et il me serait bien aisé de ne pas rougir de mes malheurs, si tout le monde avait autant de raison que vous.

Voilà donc ce que j'avais déjà essuyé de cette superbe pensionnaire, qui ne pouvait pas me pardonner d'être, peut-être, aussi belle qu'elle. Quand je dis peut-être, c'est pour parler comme elle, à qui, toute vaine qu'elle était de sa beauté, il ne laissait pas que d'être difficile et hardi, je pense, de décider qu'elle valait mieux que moi; et c'était apparemment cette difficulté-là qui l'aigrissait si fort, et lui donnait tant de rancune contre l'orpheline.

Quoi qu'il en soit, je me rendis donc au réfectoire, parée comme vous savez que je l'étais, et qui plus est, bien aise de l'être, à cause de ma jalouse, à qui, par hasard, je m'avisai de songer en chemin, et qui allait, à mon avis, passer un mauvais quart d'heure, et soutenir une comparaison fâcheuse de ma figure à la sienne. Ni elle ni personne de la maison ne m'avait encore vue dans tous mes ajustements, et il est vrai que j'étais brillante.

J'arrive. Je vous ai dit que je n'étais pas haïe: mes façons douces et avenantes m'avaient attiré la bienveillance de tout le monde, et faisaient qu'on aimait à me louer et à me rendre justice; de sorte qu'à mon apparition, tous les yeux se fixèrent sur moi, et on se fit l'une à l'autre de ces petits signes de tête qui marquent une agréable surprise, et qui font l'éloge de ce qu'on voit; en un mot, je causai un moment de distraction dont je devais être très flattée, et de temps en temps on regardait ma rivale, pour examiner la mine qu'elle faisait, comme si on avait voulu voir si elle ne se tenait pas pour battue; car on savait sa jalousie.

Quant à elle, aussitôt qu'elle m'eut vue, j'observai qu'elle baissa les yeux en souriant de l'air dont on sourit quand quelque chose paraît ridicule; c'était apparemment tout ce qu'elle imagina de mieux pour se défendre; et vous allez voir sur quoi elle fondait cet ait railleur qu'elle jugea à propos de prendre.

Le souper finit, et nous passâmes toutes ensemble dans le jardin. Quelques religieuses nous y suivirent, entre autres celle dont je vous ai déjà parlé, et qui était mon amie.

Dès que nous y fûmes, mes compagnes m'entourèrent. L'une me demandait: Où avez-vous donc été? on ne vous a pas vue aujourd'hui. L'autre regardait ma robe, en maniait l'étoffe et disait: Voilà de beau linge, et tout cela vous sied à merveille. Ah! que vous êtes bien coiffée! et mille autres bagatelles de cette espèce, dignes de l'entretien de jeunes filles qui voient de la parure.

Mon amie la religieuse vint s'en mêler à sa manière, et s'adressant, malicieusement sans doute, à celle qui me dédaignait tant, et qui s'avançait avec elle: N'est-il pas vrai, mademoiselle, que ce serait là une belle victime à offrir au Seigneur? lui dit-elle. Ah! mon Dieu, le beau sacrifice que ce serait si mademoiselle renonçait au monde et se faisait religieuse! (et vous comprenez bien que c'était de moi dont elle parlait.)

Eh! mais, ma mère, je crois pour moi que c'est son dessein, et elle ferait fort bien, repartit l'autre, ce serait du moins le parti le plus sûr. Et puis m'apostrophant: Vous avez là une belle robe, Marianne, et tout y répond; cela est cher au moins, et il faut que la dame qui a soin de vous soit très généreuse. Quel âge a-t-elle? est-elle vieille? songe-t-elle à vous assurer de quoi vivre? Elle ne sera pas éternelle, et il serait fâcheux qu'elle ne vous mît pas en état d'être toujours aussi proprement mise; on s'y accoutume, et c'est ce que je vous conseille de lui dire.

Le silence qui se fit à ce discours, et qui vint en partie de l'étonnement où il jeta toutes ces filles, me déconcerta; je restai muette et confuse en voyant la confusion des autres, et ne pus m'empêcher de pleurer avant que de répondre.

Pendant que je me taisais: Qu'est-ce que c'est que ce raisonnement-là, mademoiselle? Eh! de quoi vous mêlez-vous? repartit pour moi cette religieuse qui m'aimait. Savez-vous bien que votre mauvaise humeur n'humilie que vous ici, et qu'on n'ignore pas le motif d'un mouvement si hautain! c'est votre défaut que cette hauteur; Madame votre mère nous en avertit quand elle vous mit ici, et nous pria de tâcher de vous en corriger; j'y fais ce que je puis, profitez de la leçon que je vous donne; et en parlant à mademoiselle, ne dites plus Marianne, comme vous venez de le dire, puisqu'elle vous appelle toujours mademoiselle, et qu'il n'y a que vous de toutes vos compagnes qui preniez la liberté de l'appeler autrement. Vous n'avez pas droit de vous dispenser des devoirs d'honnêteté et de politesse qui doivent s'observer entre vous. Et vous, mademoiselle, qu'est-ce qui vous afflige, et pourquoi pleurez-vous? (Ceci me regardait.) Y a-t-il rien de honteux dans les malheurs qui vous sont arrivés, et qui font que vos parents vous ont perdue? Il faudrait être un bien mauvais esprit pour abuser de cela contre vous, surtout avec une fille aussi bien née que vous l'êtes, et qui ne peut assurément venir que de très bon lieu. Si on juge de la condition des gens par l'opinion que leurs façons nous en donnent, telle ici qui se croit plus que vous ne risque rien à vous regarder comme son égale en naissance, et serait trop heureuse d'être votre égale en bon caractère.

Non, ma mère, répondis-je d'un air doux, mais contristé; je n'ai rien, Dieu m'a tout ôté, et je dois croire que je suis au-dessous de tout le monde; mais j'aime encore mieux être comme je suis, que d'avoir tout ce que mademoiselle a de plus que moi, et d'être capable d'insulter les personnes affligées. Ce discours et mes larmes qui s'y mêlaient émurent le coeur de mes compagnes, et les mirent de mon parti.

Eh! qui est-ce qui songe à l'insulter? s'écria ma jalouse en rougissant de honte et de dépit; quel mal lui fait-on, je vous prie, de lui dire qu'elle prenne garde à ce qu'elle deviendra? Il faut donc bien des précautions avec cette petite fille-là!

On ne lui répondit rien; ma religieuse lui avait déjà tourné le dos, et m'emmenait d'un autre côté avec la plus grande partie des autres pensionnaires qui nous suivirent; il n'en resta qu'une ou deux avec mon ennemie; encore l'une était-elle sa parente, et l'autre son amie.

Cette petite aventure, que j'ai crue assez instructive pour les jeunes personnes à qui vous pourriez donner ceci à lire, fit que je redoublai de politesse et de modestie avec mes compagnes; ce qui fit qu'à leur tour elles redoublèrent d'amitié pour moi. Reprenons à présent le cours de mon histoire.

Je vous ai promis celle d'une religieuse, mais ce n'est pas encore ici sa place, et ce que je vais raconter l'amènera. Cette religieuse, vous la devinez sans doute; vous venez de la voir venger mon injure, et à la manière dont elle a parlé, vous avez dû sentir qu'elle n'avait point les petitesses ordinaires aux esprits de couvent. Vous saurez bientôt qui elle était. Continuons. Mme de Miran vint me revoir deux jours après notre dîner chez Mme Dorsin; et quelques jours ensuite je reçus d'elle, à neuf heures du matin, un second billet qui m'avertissait de me tenir prête à une heure après midi, pour aller avec elle chez Mme Dorsin, avec un nouvel ordre de me parer, qui fut suivi d'une parfaite obéissance.

Elle arriva donc. Il y avait huit jours que je n'avais Valville, et je vous avoue que le temps m'avait duré; j'espérais le trouver à la porte du couvent comme la première fois; je m'y attendais, je n'en doutais pas, et je pensais mal.

Mme de Miran avait prudemment jugé à propos de ne le pas amener avec elle, et je ne fus reçue que par un laquais, qui me conduisit à son carrosse. J'en fus interdite, ma gaieté me quitta tout d'un coup; je pris pourtant sur moi, et je m'avançai avec un découragement intérieur que je voulais cacher à Mme de Miran; mais il aurait fallu n'avoir point de visage; le mien me trahissait, on y lisait mon trouble, et malgré que j'en eusse, je m'approchai d'elle avec un air de tristesse et d'inquiétude, dont je la vis sourire dès qu'elle m'aperçut. Ce sourire me remit un peu le coeur, il me parut un bon signe. Montez, ma fille, me dit-elle. Je me plaçai, et puis nous partîmes.

Il manque quelqu'un ici, n'est-il pas vrai? ajouta-t-elle toujours en souriant. Eh! qui donc, ma mère? repris-je, comme si je n'avais pas été au fait. Eh! qui, ma fille? s'écria-t-elle; tu le sais encore mieux que moi, qui suis sa mère. Ah! c'est M. de Valville, répondis-je; eh! mais je m'imagine que nous le retrouverons chez Mme Dorsin.

Point du tout, me dit-elle; c'est encore mieux que cela; il nous attend chez un de ses amis chez qui nous devons le prendre en passant, et c'est moi qui n'ai pas voulu l'amener ici. Vous allez le voir tout à l'heure.

En effet, nous arrêtâmes à quelques pas de là: un laquais, que j'avais aperçu de loin à la porte d'une maison, disparut sur-le-champ, et courut sans doute avertir son maître, qui lui avait apparemment ordonné de se tenir là, et qui était déjà descendu quand nous arrivâmes. Que l'instant où l'on revoit ce qu'on aime fait de plaisir après quelque absence! Ah! l'agréable objet à retrouver!

Je compris à merveille, en le voyant à la porte de cette maison, qu'il fallait qu'il eût pris des mesures pour me revoir une ou deux minutes plus tôt; et de quel prix n'est pas une minute au compte de l'amour, et quel gré mon coeur ne sut-il pas au sien d'avoir avancé notre joie de cette minute de plus!

Quoi! mon fils, vous êtes déjà là? lui dit Mme de Miran voilà ce qui s'appelle mettre les moments à profit. Et voilà ce qui s'appelle une mère qui, à force de bon coeur, devine les coeurs tendres, lui répondit-il du même ton. Taisez-vous, lui dit-elle, supprimez ce langage-là, il n'est pas séant que je l'écoute; que vos tendresses attendent, s'il vous plaît, que je n'y sois plus. Tu baisses les yeux, toi, ajouta-t-elle en s'adressant à moi; mais je t'en veux aussi; je t'ai vu tantôt pâlir de ce qu'il n'était pas avec moi; ce n'était pas assez de votre mère, mademoiselle?

Ah! ma mère, ne la querellez point, lui répondit Valville en me lançant un regard enflammé de tendresse, serait-il beau qu'elle ne s'aperçût pas de l'absence d'un homme à qui sa mère la destine? Si vous tourniez la tête, j'aurais grande envie de lui baiser la main pour la remercier, et il me la prenait en tenant ce discours; mais je la retirai bien vite; je lui donnai même un petit coup sur la sienne, et me jetai tout de suite sur celle de Mme de Miran, que je baisai de tout mon coeur, et pénétrée des mouvements les plus doux qu'on puisse sentir.

Elle de son côté me serra la mienne. Ah! la bonne petite hypocrite! me dit-elle; vous abusez tous deux du respect que vous me devez; allons, paix, parlons d'autre chose. Avez-vous passé chez mon frère, mon fils, comment se porte-t-il ce matin? Un peu mieux, mais toujours assoupi comme hier, répondit Valville. Cet assoupissement m'inquiète, dit Mme de Miran; nous ne serons pas aujourd'hui si longtemps chez Mme Dorsin que l'autre jour, je veux voir mon frère de bonne heure.

Et nous en étions là quand le cocher arrêta chez cette dame. Il y avait bonne compagnie; j'y trouvai les mêmes personnes que j'y avais déjà vues, avec deux autres, qui ne me parurent point de trop pour moi, et qui, à la façon obligeante et pourtant curieuse dont elles me regardèrent, s'attendaient à me voir, ce me semble; il fallait qu'on se fût entretenu de moi, et à mon avantage; ce sont de ces choses qui se sentent.

Nous dînâmes; on me fit parler plus que je n'avais fait au premier dîner. Mme Dorsin, suivant sa coutume, m'accabla de caresses. Dispensez-moi du détail de ce qu'on y dit; avançons.

Il n'y avait qu'une heure que nous étions sortis de table, quand on vint dire à Mme de Miran qu'un domestique de chez elle demandait à lui parler.

Et c'était pour lui dire que M. de Climal était en danger, qu'on tâchait de le faire revenir d'une apoplexie où il était tombé depuis deux heures.

Elle rentra où nous étions, toute effrayée, et, la larme à l'oeil, nous apprit cette nouvelle, prit congé de la compagnie, me laissa à mon couvent, et courut chez le malade avec Valville, qui me parut touché de l'état de son oncle, et touché aussi, je pense, du contretemps qui nous arrachait si brusquement au plaisir d'être ensemble. J'en fus encore moins contente que lui; je voulus bien qu'il s'en aperçût dans mes regards, et j'allai tristement me renfermer dans ma chambre, où il me vint des motifs de réflexion qui me chagrinèrent.

Si M. de Climal meurt à présent, disais-je, Valville, qui en hérite et qui est déjà très riche, va le devenir encore davantage; eh! que sais-je si cette augmentation de richesses ne me nuira pas? Sera-t-il possible qu'un héritier si considérable m'épouse? Mme de Miran elle-même ne se dédira-t-elle pas de cette bonté incroyable qu'elle a aujourd'hui de consentir à notre amour? M'abandonnera-t-elle un fils qui pourra faire les plus grandes alliances, à qui on va les proposer, et qu'elles tenteront peut-être? Il y avait effectivement lieu d'être alarmée.

Au moment où je raisonnais ainsi, Valville avait beaucoup de tendresse pour moi, j'en étais sûre; et tant qu'il ne s'agissait que d'épouser quelqu'une de ses égales, il m'aimait assez pour être insensible à l'avantage qu'il aurait pu y trouver. Mais le serait-il à l'ambition de s'allier à une famille encore au-dessus de la sienne, et plus puissante? Résisterait-il à l'appât des honneurs et des emplois qu'elle pourrait lui procurer? Aurait-il de l'amour jusque-là? Il y a des degrés de générosité supérieurs à des âmes très généreuses. Les coeurs capables de soutenir toutes sortes d'épreuves en pareil cas sont si rares! Les coeurs qui ne se rendent qu'aux plus fortes le sont même aussi.

Je n'avais pourtant rien à craindre de ce côté-là; ce n'est pas l'ambition qui me nuira dans le coeur de Valville. Quoi qu'il en soit, je fus inquiète, et je ne dormis guère.

Je venais de me lever le lendemain, quand je vis entrer une religieuse dans ma chambre, qui me dit de la part de l'abbesse de m'habiller le plus vite que je pourrais, et cela en conséquence d'un billet que lui avait écrit Mme de Miran, où elle la priait de me faire partir au plus tôt. Il y a même, ajouta cette religieuse, un carrosse qui vous attend dans la cour.

Autre sujet d'inquiétude pour moi; le coeur me battit; m'envoyer chercher si matin! me dis-je. Eh! mon Dieu, qu'est-il donc arrivé? Qu'est-ce que cela m'annonce? Je n'ai pour toute ressource ici que la protection de Mme de Miran (car je n'osais plus en ce moment dire ma mère); veut-on me l'ôter? est-ce que je vais la perdre? On n'est sûre de rien dans l'état où j'étais. Ma condition présente ne tenait à rien; personne n'était obligé de m'y soutenir: je ne la devais qu'à un bon coeur, qui pouvait tour d'un coup me retirer ses bienfaits, et m'abandonner sans que j'eusse à me plaindre; et ce bon coeur, il ne fallait qu'un mauvais rapport, qu'une imposture pour le dégoûter de moi; et tout cela me roulait dans la tète en m'habillant. Les malheureux ont toujours si mauvaise opinion de leur sort! Ils se fient si peu au bonheur qui leur arrive!

Enfin me voilà prête; je sortis dans un ajustement fort négligé, et j'allai monter en carrosse. Je pensais en chemin qu'on me menait chez Mme de Miran; point du tout; ce fut chez M. de Climal qu'on arrêta. Je reconnus la maison: vous savez qu'il n'y avait pas si longtemps que j'y avais été.

Jugez quelle fut ma surprise! Oh! ce fut. pour le coup que je me crus perdue. Allons, c'en est fait, me dis-je; je vois bien de quoi il s'agit; c'est ce misérable faux dévôt qui est réchappé et qui se venge; je m'attends à mille calomnies qu'il aura inventé contre moi; il aura tout tourné à sa fantaisie; il passe pour un homme de bien, et j'aurai beau faire, Mme de Miran croira toutes les faussetés qu'il aura dites. Ah! mon Dieu, le méchant homme!

Et en effet, n'y avait-il pas quelque apparence à ce que j'appréhendais? Les menaces qu'il m'avait faites en me quittant chez Mme Dutour; cette scène qui s'était passée entre lui et moi chez ce religieux à qui j'avais été me plaindre, et devant qui je l'avais réduit, pour se défendre, à tout ce que l'hypocrisie a de plus scélérat et de plus intrépide; cette rencontre que j'avais fait de lui à mon couvent; les signes d'amitié dont m'y avait honoré Mme de Miran, qu'il m'avait vu saluer de loin; la crainte que je ne révélasse, ou que je n'eusse déjà révélé son indignité à cette dame, qu'il voyait que je connaissais: tout cela, joint au voyage qu'on me faisait faire chez lui, sans qu'on m'en eût avertie, ne semblait-il pas m'annoncer quelque chose de sinistre? Qui est-ce qui n'aurait pas cru que j'allais essuyer quelque nouvelle iniquité de sa part?

Vous verrez peut-être que, selon lui, ce sera moi qui aurai voulu le tenter pour l'engager à me faire du bien, me disais-je. Mais ce n'est pas là ce qu'il a dit au père [Saint-]Vincent; il m'a seulement accusée d'avoir cru que c'était lui-même qui m'aimait; et ce bon religieux, devant qui nous nous sommes trouvés tous deux, ne refusera pas son témoignage à une pauvre fille à qui on veut faire un si grand tort. Voilà comme je raisonnais en me voyant dans la cour de M. de Climal, de sorte que je sortis du carrosse avec un tremblement digne de l'effroyable scène à laquelle je me préparais.

Il y avait deux escaliers, et je dis à un laquais: Où est-ce? Par là, mademoiselle, me dit-il; c'était l'escalier à droite qu'il me montrait, et dont Valville en cet instant même descendait avec précipitation.

Etonnée de le voir là, je m'arrêtai sans trop savoir ce que je faisais, et me mis à examiner quelle mine il avait, et de quel air il me regardait.

Je le trouvai triste, mais d'une tristesse qui, ce me semble, ne signifiait rien contre moi; aussi m'aborda-t-il d'un air fort tendre.

Venez, mademoiselle, me dit-il en me donnant la main; il n'y a point de temps à perdre, mon oncle se meurt, et il vous attend.

Moi, monsieur! repris-je en respirant plus à l'aise (car sa façon de me parler me rassurait, et puis cet oncle mourant ne me paraissait plus si dangereux; un homme qui se meurt voudrait-il finir sa vie par un crime? Cela n'est pas vraisemblable).

Moi, monsieur, m'écriai-je donc, et d'où vient m'attend-il? Que peut-il me vouloir? Nous n'en savons rien, me répondit-il; mais ce matin, il a demandé à ma mère si elle connaissait particulièrement la jeune personne qu'elle avait saluée au couvent ces jours passés; ma mère lui a dit qu'oui, lui a même appris en peu de mots de quelle façon vous vous étiez connues à ce couvent, et ne lui a point caché que c'était elle qui vous y avait mise. Là-dessus: Vous pouvez donc la faire venir, a-t-il répondu, et je vous prie de l'envoyer chercher; il faut que je la voie, j'ai quelque chose à lui dire avant que je meure; et ma mère aussitôt a écrit à votre abbesse de vous permettre de sortir; voilà tout ce que nous pouvons vous en dire.

Hélas! lui répondis-je, cette envie qu'il a de me voir m'a d'abord fait peur; je me suis figurée, en partant, qu'il y avait quelque mauvaise volonté de sa part. Vous vous êtes trompé, reprit-il, du moins paraît-il dans des disposition à bien éloignées de cela. Et nous montions l'escalier pendant ce court entretien. C'est ma mère, ajouta-t-il, qui a voulu que je vous prévinsse sur tout ceci avant que vous vissiez M. de Climal.

A ces mots nous arrivâmes à la porte de sa chambre. Je vous ai dit que j'étais un peu rassurée; mais la vue de cette chambre où j'allais entrer ne laissa pas que de me remuer intérieurement.

C'était en effet une étrange visite que je rendais; il y avait mille petites raisons de sentiment qui m'en faisaient une corvée.

Il me répugnait de paraître aux yeux d'un homme qui, à mon gré, ne pourrait guère s'empêcher d'être humilié en me voyant. Je pensais aussi que j'étais jeune, et que je me portais bien, et que lui était vieux et mourant.

Quand je dis vieux, je sais bien que ce n'était pas une chose nouvelle; mais c'est qu'à l'âge où il était, un homme qui se meurt a cent ans; et cet homme de cent ans m'avait parlé d'amour, m'avait voulu persuader qu'il n'était vieux que par rapport à moi qui étais trop jeune; et dans l'état hideux et décrépit où il était, j'avais de la peine à l'aller faire ressouvenir de tout cela. Est-ce là tout? Non; j'avais été vertueuse avec lui, il n'avait été qu'un lâche avec moi; voyez combien de sortes d'avantages j'aurais sur lui. Voilà à quoi je songeais confusément, de façon que j'étais moi-même honteuse de l'affront que mon âge, mon innocence et ma santé feraient à ce vieux pécheur confondu et agonisant. Je me trouvais trop vengée, et j'en rougissais d'avance.

Ce ne fut pas lui que j'aperçus d'abord; ce fut le père Saint-Vincent, qui était au chevet de son lit, et au-dessous duquel était assise Mme de Miran, qui me tournait le dos.

A cet aspect, surtout à celui du père Saint-Vincent, que je surpris bien autant qu'il me surprit, je n'osai plus me croire à l'abri de rien, et me voilà retombée dans mes inquiétudes; car enfin, l'autre avait beau être mourant, que faisait là ce bon religieux? pourquoi fallait-il qu'il s'y trouvât avec moi?

Et à propos de ce religieux, de qui, par parenthèse, je ne vous ai rien dit depuis que je l'ai quitté à son couvent; qui, comme vous savez, m'avait promis de chercher à me placer, et de venir lendemain matin chez Mme Dutour, m'informer de ce qu'il aurait pu faire, vous remarquerez que je lui avais écrit deux ou trois jours après que j'eus rencontré Mme de Miran, que je l'avais instruit de mon aventure et de l'endroit où j'étais, et que je l'avais prié d'avoir la bonté de m'y venir voir, à quoi il avait répondu qu'il y passerait incessamment.

J'étais donc, vous dis-je, fort étourdie de le trouver là, et je n'augurais rien de bon des motifs qu'on avait eu de l'y appeler.

Lui, de son côté, à qui je n'avais point appris dans ma lettre le nom de ma bienfaitrice, et à qui M. de Climal n'avait encore rien dit de son projet, ne savait que penser de me voir au milieu de cette famille, amenée par Valville, qu'il vit venir avec moi, mais qui n'avança pas et qui se tint éloigné, comme si, par égard pour son oncle, il avait voulu lui cacher que nous étions entrés ensemble.

Au bruit que nous fîmes en entrant: Qui est-ce que j'entends? demanda le malade. C'est la jeune personne que vous avez envie de voir, mon frère, lui dit Mme de Miran. Approchez, Marianne, ajouta-t-elle tout de suite.

A ce discours, tout le corps me frémit; j'approchai pourtant, les yeux baissés; je n'osais les lever sur le mourant: je n'aurais su, ce, me semble, comment m'y prendre pour le regarder, et je reculais d'en venir là.

Ah! mademoiselle, c'est donc vous? me dit-il d'une voix faible et embarrassée, je vous suis obligé d'être venue; assoyez-vous, je vous prie. Je m'assis donc et me tus, toujours les yeux baissés. Je ne voyais encore que son lit; mais, un moment après, j'essayai de regarder plus haut, et puis encore un peu plus haut, et de degré en degré je parvins enfin jusqu'à lui voir la moitié du visage, que je regardai vite tout entier; mais ce ne fut qu'un instant; j'avais peur que le malade ne me surprît en l'examinant, et n'en fût trop mortifié; ce qui est de sûr, c'est que je ne vis point de malice dans ce visage-là contre moi.

Où est mon neveu? dit encore M. de Climal. Me voici, mon oncle, répondit Valville, qui se montra alors modestement. Reste ici, lui dit-il; et vous, mon père, ajouta-t-il en s'adressant au religieux, ayez aussi la bonté de demeurer; le tout sans parler de Mme de Miran, qui remarqua cette exception qu'il faisait d'elle, et qui lui dit: Mon frère, je vais donner quelques ordres, et passer pour un instant dans une autre chambre.

Comme vous voudrez ma soeur, répondit-il. Elle sortit donc; et cette retraite, que M. de Climal me parut souhaiter lui-même, acheva de me prouver que je n'avais rien à craindre de fâcheux. S'il avait voulu me faire du mal, il aurait retenu ma bienfaitrice, la scène n'aurait pu se passer sans elle; aussi ne me resta-t-il plus qu'une extrême curiosité de savoir à quoi cette cérémonie aboutirait. Il se fit un moment de silence après que Mme de Miran fut sortie; nous entendîmes soupirer M. de Climal.

Je vous ai fait prier, dit-il en se retournant un peu de notre côté, de venir ici ce matin, mon père, et je ne vous ai point encore instruit des raisons que j'ai pour vous y appeler; j'ai voulu aussi que mon neveu fût présent; il le fallait, à cause de mademoiselle que ceci regarde.

Il reprit haleine en cet endroit; je rougis, les mains me tremblèrent; et voici comment il continua:

C'est vous, mon père, qui me l'avez amenée, dit-il en parlant de moi; elle était dans une situation qui l'exposait beaucoup; vous vîntes lui chercher du secours chez moi, vous me choisîtes pour lui en donner. Vous me croyiez un homme de bien, et vous vous trompiez, mon père, je n'étais pas digne de votre confiance.

Et comme alors le religieux parut vouloir l'arrêter par un geste qu'il fit: Ah! mon père, lui dit-il, au nom de Dieu, dont je tâche de fléchir la justice, ne vous opposez point à celle que je veux me rendre. Vous savez l'estime et peut-être la vénération dont vous m'avez honoré de si bonne foi; vous savez la réputation où je suis dans le public; on m'y respecte comme un homme plein de vertu et de piété; j'y ai joui des récompenses de la vertu, et je ne les méritais pas, c'est un vol que j'ai fait. Souffrez donc que je l'expie, s'il est possible, par l'aveu des fourberies qui vous ont jeté dans l'erreur, vous et tout le monde, et que je vous apprenne, au contraire, tout le mépris que je méritais, et toute l'horreur qu'on aurait eu pour moi, si on avait connu le fond de mon abominable conscience.

Ah! mon Dieu, soyez béni, sauveur de nos âmes! s'écria le père Saint-Vincent.

Oui, mon père, reprit M. de Climal, en nous regardant avec des yeux baignés de larmes, et d'un ton auquel on ne pouvait pas résister; voilà quel était l'homme à qui vous êtes venu confier mademoiselle; vous ne vous adressiez qu'à un misérable; et toutes les bonnes actions que vous m'avez vu faire (je ne saurais trop le répéter) sont autant de crimes dont je suis coupable devant Dieu, autant d'impostures qui m'ont mis en état de faire le mal, et pour lesquelles je voudrais être exposé à tous les opprobres, à toutes les ignominies qu'un homme peut souffrir sur la terre; encore n'égaleraient-elles pas les horreurs de ma vie.

Ah! monsieur, en voilà assez, dit le père Saint-Vincent, en voilà assez! Allons, il n'y a plus qu'à louer Dieu des sentiments qu'il vous donne. Que d'obligations vous lui avez! de quelles faveurs ne vous comble-t-il pas! O bonté de mon Dieu, bonté incompréhensible, nous vous adorons! Voici les merveilles de la grâce; je suis pénétré de ce que je viens d'entendre, pénétré jusqu'au fond du coeur. Oui, monsieur, vous avez raison, vous êtes bien coupable; vous renoncez à notre estime, à la bonne opinion qu'on a de vous dans le monde; vous voudriez mourir méprisé, et vous vous écriez: Je suis méprisable. Eh bien! encore une fois, Dieu soit loué! Je ne puis rien ajouter à ce que, vous dites; nous ne sommes point dans le tribunal de la pénitence, et je ne suis ici qu'un pécheur comme vous. Mais voilà qui est bien, soyez en repos, nous sentons tous votre néant, aussi bien que le nôtre. Oui, monsieur, ce n'est plus vous en effet que nous estimons; ce n'est plus cet homme de péché et de misère: c'est l'homme que Dieu a regardé, dont il a eu pitié, et sur qui nous voyons qu'il répand la plénitude de ses miséricordes. Puissions-nous, ô mon Sauveur! nous qui sommes les témoins des prodiges que votre grâce opère en lui, puissions-nous finir dans de pareilles dispositions! Hélas! qui de nous n'a pas de quoi se confondre et s'anéantir devant la justice divine? Chacun de nous n'a-t-il pas ses offenses, qui, pour être différentes, n'en sont peut-être pas moins grandes? Ne parlons plus des vôtres, en voilà assez, monsieur, en voilà assez; puisque vous les pleurez, Dieu vous aime, et ne vous a pas abandonné; vous tenez de lui ce courage avec lequel vous nous les avouez; cette effusion de coeur est un gage de sa bonté pour vous; vous lui devez non seulement la patience avec laquelle il vous a souffert, mais encore cette douleur et ces larmes qui vous réconcilient avec lui, et qui font un spectacle dont les anges mêmes se réjouissent. Gémissez donc, monsieur, gémissez, mais en lui disant: O mon Dieu! vous ne rejetterez point un coeur contrit et humilié. Pleurez, mais avec confiance, avec la consolation d'espérer que vos pleurs le fléchiront, puisqu'ils sont un don de sa miséricorde.

Et ce bon religieux en versait lui-même en tenant ce discours, et nous pleurions aussi, Valville et moi.

Je n'ai pas encore tout dit, mon père, reprit alors M. de Climal. Non, monsieur, non, je vous prie, répondit le religieux, il n'est pas nécessaire d'aller plus loin, contentez-vous de ce que vous avez dit; le reste serait superflu, et ne servirait peut-être qu'à vous satisfaire. Il est quelquefois doux et consolant de s'abandonner au mouvement où vous êtes: eh bien! monsieur, privez-vous de cette, douceur et de cette consolation; mortifiez l'envie que vous avez de nous en avouer davantage. Dieu vous tiendra compte et de ce que vous avez dit, et de ce que vous vous serez abstenu de dire.

Ah! mon père, s'écria le malade, ne m'arrêtez point; ce serait me soulager que de me taire; je suis bien éloigné d'éprouver la douceur dont vous parlez. Dieu ne me fait pas une si grande grâce à moi qui n'en mérite aucune: c'est bien assez qu'il me donne la force de résister à la confusion dont je me sens couvert, et qui m'arrêterait à tout moment s'il ne me soutenait pas. Oui, mon père, cet aveu de mes indignités m'accable; je souffre à chaque mot que je vous dis, je souffre, et j'en remercie mon Dieu, qui par là me laisse en état de lui sacrifier mon misérable orgueil. Permettez donc que je profite d'une honte qui me punit; je voudrais pouvoir l'augmenter pour, proportionner, s'il était possible, mes humiliations à la fausseté des vertus qu'on a honorées en moi. Je voudrais avoir toute la terre pour témoin de l'affront que je me fais; je suis même fâché d'avoir été obligé de renvoyer Mme de Miran; j'aurais pu du moins rougir encore aux yeux d'une soeur qui n'est peut-être pas désabusée. Mais il a fallu l'écarter; je la connais, elle m'aurait interrompu; son amitié pour moi, trop tendre et trop sensible, ne lui aurait pas permis d'écouter ce que j'avais à dire; mais vous le lui répéterez, mon père, je l'espère de votre piété, et c'est un soin dont vous voulez bien que je vous charge. Achevons.

Mademoiselle vous a dit vrai dans le récit qu'elle vous a fait sans doute de mon procédé avec elle; je ne l'ai secourue, en effet, que pour tâcher de la séduire; je crus que son infortune lui ôterait le courage de rester vertueuse, et j'offris de lui assurer de quoi vivre, à condition qu'elle devînt méprisable. C'est vous en dire assez, mon père; j'abrège cet horrible récit par respect pour sa pudeur, que mes discours passés n'ont déjà que trop offensée. Je vous en demande pardon, mademoiselle, et je vous conjure d'oublier cette affreuse aventure; que jamais le ressouvenir de mon impudence ne salisse un esprit aussi chaste que le doit être le vôtre. Recevez-en pour réparation de ma part cet aveu que je vous fais, qui est qu'avec vous j'ai été non seulement un homme détestable devant Dieu, mais encore un malhonnête homme suivant le monde, car j'eus la lâcheté, en vous quittant, de vous reprocher de petits présents que vous m'avez renvoyés; j'insultai à la triste situation où je vous abandonnais, et je menaçai de me venger, si vous osiez vous plaindre de moi.

Je fondais en larmes pendant qu'il me faisait cette satisfaction si, généreuse et si chrétienne; elle m'attendrit au point qu'elle m'arracha des soupirs. Valville et le père Saint-Vincent s'essuyaient les yeux et gardaient le silence.

Vous savez, mademoiselle, ajouta M. de Climal, ce que je vous offris alors: ce fut, je pense, un contrat de cinq ou six cents livres de rente; je vous en laisse aujourd'hui un de douze cents dans mon testament. Vous refusâtes avec horreur ces six cents livres, quand je vous les proposai comme la récompense d'un crime; acceptez les douze cents francs, à présent qu'ils ne sont plus que la récompense de votre sagesse; il est bien juste d'ailleurs que je vous sois un peu plus secourable dans mon repentir que je n'offrais de l'être dans mon désordre. Mon neveu, que voici, est mon principal héritier, je le fais mon légataire; il est né généreux, et je suis persuadé qu'il ne regrettera point ce que je vous laisse.

Ah! mon oncle, s'écria Valville la larme à l'oeil, vous faites l'action du monde la plus louable, et la plus digne de vous; tout ce qui m'en afflige, c'est que vous ne la faites pas en pleine santé. Quant à moi, je ne regretterai que vous, et que la tendresse que vous me témoignez; j'achèterais la durée de votre vie de tous les biens imaginables; et si Dieu m'exauce, je ne lui demande que la satisfaction de vous voir vivre aussi longtemps que je vivrai moi-même.

Et moi, monsieur, m'écriai-je à mon tour en sanglotant, je ne sais que répondre à force d'être sensible à tout ce que je viens d'entendre. J'ai beau être pauvre, le présent que vous me faites, si vous mourez, ne me consolera pas de votre perte: je vous assure que je la regarderai aujourd'hui comme un nouveau malheur. Je vois, monsieur, que vous seriez un véritable ami pour moi, et j'aimerais bien mieux cela, sans comparaison, que ce que vous me laissez si généreusement.

Mes pleurs ici me coupèrent la parole; je m'aperçus que mon discours l'attendrissait lui-même. Ce que vous dites là répond à l'opinion que j'ai toujours eu de votre coeur, mademoiselle, reprit-il après quelques moments de silence, et il est vrai que je justifierais ce que vous pensez de moi, si Dieu prolongeait mes jours. Je sens que je m'affaiblis, dit-il ensuite; ce n'est point à moi à vous donner des leçons, elles ne partiraient pas d'une bouche assez pure. Mais puisque vous croyez perdre un ami en moi, qu'il me soit permis de vous dire encore une chose: j'ai tenté votre vertu, il n'a pas tenu à moi qu'elle ne succombât; voulez-vous m'aider à expier les efforts que j'ai fait contre elle? aimez-la toujours, afin qu'elle sollicite la miséricorde de Dieu pour moi; peut-être mon pardon dépendra-t-il de vos moeurs. Adieu, mademoiselle. Adieu, mon père, ajouta-t-il en parlant au père Saint-Vincent; je vous la recommande. Pour vous, mon neveu, vous voyez pourquoi je vous ai retenu; vous m'avez vu à genoux devant elle, vous avez pu la soupçonner d'y consentir; elle était innocente, et j'ai cru être obligé de vous l'apprendre.

Il s'arrêta là, et nous allions nous retirer, quand il dit encore:

Mon neveu, allez de ma part prier ma soeur de rentrer. Mademoiselle, me dit-il après, Mme de Miran m'a appris comment vous la connaissiez; dans le récit que vous lui avez fait de votre situation, le détail de l'injure toute récente que vous veniez d'essuyer de moi a dû naturellement y entrer; dites-moi franchement, l'en avez-vous instruite, et m'avez-vous nommé?

Je vais, monsieur, vous dire la vérité, lui répondis-je, un peu embarrassée de la question. Au sortir de chez le père Saint-V