Les nouvelles de l'année 1888

 

LES ÉPINGLES

    - Ah ! mon cher, quelles rosses, les femmes !
    - Pourquoi dis-tu ça ?
    - C'est qu'elles m'ont joué un tour abominable.
    - A toi ?
    - Oui, à moi.
    - Les femmes, ou une femme ?
    - Deux femmes.
    - Deux femmes en même temps ?
    - Oui.
    - Quel tour ?
    Les deux jeunes gens était assis devant un grand café du boulevard et buvaient des liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui ont l'air d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boîte d'aquarelles.
    Ils avaient à peu près le même âge : vingt-cinq à trente ans. L'un était blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance des coulissiers, des hommes qui vont à la Bourse et dans les salons, qui fréquentent partout, vivent partout, aiment partout. Le brun reprit :
    - Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise rencontrée sur la plage de Dieppe ?
    - Oui.
    - Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maîtresse à Paris, une que j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin, et j'y tiens.
    - A ton habitude ?
    - Oui, à mon habitude et à elle. Elle est mariée aussi avec un brave homme, que j'aime beaucoup également, un bon garçon très cordial, un vrai camarade ! Enfin c'est une maison où j'avais logé ma vie.
    - Eh bien ?
    - Eh bien ! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-là, et je me suis trouvé veuf à Dieppe.
    - Pourquoi allais-tu à Dieppe ?
    - Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le boulevard.
    - Alors ?
    - Alors j'ai rencontré sur la plage la petite dont je t'ai parlé.
    - La femme du chef de bureau ?
    - Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc nous avons ri et dansé ensemble.
    - Et le reste ?
    - Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter pour mieux comprendre, et elle n'y a pas mis d'obstacle.
    - L'aimais-tu ?
    - Oui, un peu ; elle est très gentille.
    - Et l'autre ?
    - L'autre était à Paris ! Enfin, pendant six semaines, ç'a été très bien et nous sommes rentrés ici dans les meilleures termes. Est-ce que tu sais rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort à ton égard ?
    - Oui, très bien.
    - Comment fais-tu ?
    - Je la lâche.
    - Mais comment t'y prends-tu pour la lâcher ?
    - Je ne vais plus chez elle.
    - Mais si elle vient chez toi ?
    - Je... n'y suis pas.
    - Et si elle revient ?
    - Je lui dit que je suis indisposé.
    - Si elle te soigne ?
    - Je... lui fais une crasse.
    - Si elle l'accepte ?
    - J'écris des lettres anonymes à son mari pour qu'il la surveille les jours où je l'attends.
    - Ca c'est grave ! Moi je n'ai pas de résistance. Je ne sais pas rompre. Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an, d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les jours où elles ont envie de dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour les distancer un peu.
    - Alors...
    - Alors, mon cher, la petite ministère était tout feu, tout flamme, sans un tort, comme je te l'ai dit ! Comme son mari passe tous ses jours au bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi à l'improviste. Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude.
    - Diable !
    - Oui. Donc, j'ai donné à chacune ses jours, des jours fixes pour éviter les confusions. Lundi et samedi à l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche à la nouvelle.
    - Pourquoi cette préférence ?
    - Ah ! mon cher, elle est plus jeune.
    - Ca ne te faisait que deux jours de repos par semaine.
    - Ca me suffit.
    - Mes compliments !
    - Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire la plus ridicule du monde et la plus embêtante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement ; je dormais sur mes deux oreilles et j'étais vraiment très heureux, quand soudain, lundi dernier tout craque.
    J'attendais mon habitude à l'heure dite, une heure et quart, en fumant un bon cigare.
    Je rêvassais, très satisfait de moi, quand je m'aperçus que l'heure était passé. Je fus surpris, car elle est très exacte. Mais j'ai cru à un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait été retenue pour une cause quelconque, une migraine peut-être ou un importun. C'est très ennuyeux ces choses-là, ces attentes... inutiles, très ennuyeux et très énervant. Enfin, j'en ai pris mon parti, puis je suis sorti, et ne sachant que faire, j'allai chez elle.
    - Je la trouvai en train de lire un roman.
    - Eh bien ? lui dis-je.
    Elle répondit tranquillement :
    - Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.
    - Par quoi ?
    - Par des... occupations.
    - Mais... quelles occupations ?
    - Une visite ennuyeuse.
    Je pensais qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison,et, comme elle était très calme, je ne m'en inquiétai pas davantage. Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain avec l'autre.
    Le mardi donc, j'étais très... très ému et très amoureux, en expectative, de la petite ministère, et même étonné qu'elle ne devançât pas l'heure convenue. Je regardais la pendule à tout moment suivant l'aiguille avec impatience.
    Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne tenais plus en place, traversant à grandes enjambées ma chambre, collant mon front à la fenêtre et mon oreille contre la porte pour écouter si elle ne montait pas l'escalier.
    Voici deux heures et demie, puis trois heures ! Je saisis mon chapeau et je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman !
    Eh bien ? dis-je avec anxiété.
    Elle répondit, aussi tranquillement que mon habitude :
    - Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.
    - Par quoi ?
    - Par... des occupations.
    - Mais... quelles occupations ?
    - Une visite ennuyeuse.
    Certes, je supposai immédiatement qu'elle savait tout ; mais elle semblait pourtant si placide, si paisible, que je finis par rejeter mon soupçon, par croire à une coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer une pareille dissimulation de sa part. Et après une heure de causerie amicale, coupée d'ailleurs par vingt entrées de sa petite fille, je dus m'en aller fort embêté.
    Et figure-toi que le lendemain...
    - Ca a été la même chose ?
    - Oui... et le lendemain encore. Et ç'a a duré ainsi trois semaines, sans explication, sans que rien me révélât cette conduite bizarre dont cependant je soupçonnais le secret.
    - Elles savaient tout ?
    - Parbleu. Mais comment ? Ah ! j'en eu du tourment avant de l'apprendre.
    - Comment l'as-tu su enfin ?
    - Par lettres. Elles m'ont donné, le même jour, dans les mêmes termes, mon congé définitif.
    - Et ?
    - Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles une armée d'épingles. Les épingles à cheveux, je les connais, je m'en méfie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces sacrées petite épingles à tête noire qui nous semblent toutes pareilles, à nous grosses bêtes que nous sommes, mais qu'elles distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien.
    Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère avait laissé une de ces machines révélatrices piquée dans ma tenture, près de ma glace.
    Mon habitude, du premier coup, avait perçu sur l'étoffe ce petit point noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait laissé à la même place une de ses épingles à elle, noire aussi, mais d'un modèle différent.
    Le lendemain, la ministère voulut reprendre son bien et reconnut aussitôt la substitution ; alors un soupçon lui vint, et elle en mit deux, en les croisant.
    L'habitude répondit à ce signe télégraphique par trois boules noires, l'une sur l'autre.
    Une fois ce commerce commencé, elles continuèrent à communiquer, sans rien se dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît que l'habitude plus hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier où elle avait écrit : " Poste restante, boulevard Malesherbes, C.D. "
    Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu. Tu comprends que ça n'a pas été tout seul entre elles. Elles y allaient avec précaution, avec mille ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude fit un coup d'audace et donna rendez-vous à l'autre.
    Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore ! Je sais seulement que j'ai fait les frais de leur entretien. Et voilà !
    - C'est tout ?
    - Oui.
    - Tu ne les vois plus ?
    - Pardon, je les vois encore comme ami ; nous n'avons pas rompu tout à fait.
    - Et elles, se sont-elles revues ?
    - Oui, mon cher, elles sont devenues intimes.
    - Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas une idée, ça.
    - Non, quoi ?
    - Grand serin, l'idée de leur faire repiquer des épingles doubles ?

10 janvier 1888

DIVORCE

    Maître Bontran, le célèbre avocat parisien, celui qui depuis dix ans plaide et obtient toutes les séparations entre époux mal assortis, ouvrit la porte de son cabinet et s'effaça pour laisser passer le nouveau client.
    C'était un gros homme rouge, à favoris blonds et durs, un homme ventru, sanguin et vigoureux. Il salua :
    - Prenez un siège, dit l'avocat.
    Le client s'assit et, après avoir toussé :
    - Je viens vous demander, monsieur, de plaider pour moi dans une affaire de divorce.
    - Parlez, monsieur, je vous écoute.
    - Monsieur, je suis un ancien notaire.
    - Déjà !
    - Oui, déjà. J'ai trente-sept ans.
    - Continuez.
    - Monsieur, j'ai fait un mariage malheureux, très malheureux.
    - Vous n'êtes pas le seul.
    - Je le sais et je plains les autres ; mais mon cas est tout à fait spécial et mes griefs contre ma femme d'une nature très particulière. Mais je commence par le commencement. Je me suis marié d'une façon très bizarre. Croyez-vous aux idées dangereuses ?
    - Qu'entendez-vous par là ?
    - Croyez-vous que certaines idées soient aussi dangereuses pour certains esprits que le poison pour le corps ?
    - Mais, oui, peut-être.
    - Certainement. Il y a des idées qui entrent en nous, nous rongent, nous tuent, nous rendent fou, quand nous ne savons pas leur résister. C'est une sorte de phylloxera des âmes. Si nous avons le malheur de laisser une de ces pensées-là se glisser en nous, si nous ne nous apercevons pas dès le début qu'elle est une envahisseuse, une maîtresse, un tyran, qu'elle s'étend heure par heure, jour par jour, qu'elle revient sans cesse, s'installe, chasse toutes nos préoccupations ordinaires, absorbe toute notre attention et change l'optique de notre jugement, nous sommes perdus.
    Voici donc ce qui m'est arrivé, monsieur. Comme je vous l'ai dit, j'étais notaire à Rouen, et un peu gêné, non pas pauvre, mais pauvret, mais soucieux, forcé à une économie de tous les instants, obligé de limiter tous mes goûts, oui, tous ! et c'est dur à mon âge.
    Comme notaire, je lisais avec grand soin les annonces des quatrièmes pages des journaux, les offres et demandes, les petites correspondances, etc., etc. ; et il m'était arrivé plusieurs fois, par ce moyen, de faire faire à quelques clients des mariages avantageux.
    Un jour, je tombe sur ceci :
    "Demoiselle jolie, bien élevée, comme il faut, épouserait homme honorable et lui apporterait deux millions cinq cent mille francs bien nets. Rien des agences."
    Or, justement, ce jour-là, je dînais avec deux amis, un avoué et un filateur. Je ne sais comment la conversation vint à tomber sur les mariages, et je leur parlai, en riant, de la demoiselle aux deux millions cinq cent mille francs.
    Le filateur dit : "Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là ?"
    L'avoué plusieurs fois avait vu des mariages excellents conclu dans ces conditions, et il donna des détails ; puis il ajouta, en se tournant vers moi :
    - Pourquoi diable ne vois-tu pas ça pour toi-même ? Cristi, ça t'en enlèverait des soucis, deux millions cinq cent mille francs.
    Nous nous mîmes à rire tous les trois, et on parla d'autre chose.
    Une heure plus tard je rentre chez moi.
    Il faisait froid cette nuit-là. J'habitais d'ailleurs une vieille maison, une de ces vieilles maisons de province qui ressemblent à des champignonnières. En posant la main sur la rampe de fer de l'escalier, un frisson glacé m'entra dans le bras, et comme j'étendais l'autre pour trouver le mur, je sentis, en le rencontrant, un second frisson m'envahir, plus humide, celui-là, et ils se joignirent dans ma poitrine, m'emplirent d'angoisse, de tristesse et d'énervement. Et je murmurai, saisi par un brusque souvenir :
    - Sacristi, si je les avais, les deux millions cinq cent mille !
    Ma chambre était lugubre, une chambre de garçon rouennais faite par une bonne chargée aussi de la cuisine. Vous la voyez d'ici, cette chambre ! un grand lit sans rideaux, une armoire, une commode, une toilette, pas de feu. Des habits sur les chaises, des papiers par terre. Je me mis à chantonner, sur un air de café-concert, car je fréquente quelquefois ces endroits-là :
 

Deux millions,
Deux millions
Sont bons
Avec cinq cent mille
Et femme gentille.
 

    Au fait, je n'avais pas encore pensé à la femme et j'y songeai tout à coup en me glissant dans mon lit. J'y songeai même si bien que je fus longtemps à m'endormir.
    Le lendemain, en ouvrant les yeux, avant le jour, je me rappelai que je devais me trouver à huit heures à Darnétal pour une affaire importante. Il fallait donc me lever à six heures - et il gelait.
    - Cristi de cristi, les deux millions cinq cent mille !
    Je revins à mon étude vers dix heures. Il y avait là dedans une odeur de poêle rougi, de vieux papiers, l'odeur des papiers de procédure avancés - rien ne pue comme ça - et une odeur de clercs, bottes, redingotes, chemises, cheveux et peau, peau d'hiver peu lavée, le tout chauffé à dix-huit degrés.
    Je déjeunai, comme tous les jours, d'une côtelette brûlée et d'un morceau de fromage. Puis je me remis au travail.
    C'est alors que je pensai très sérieusement pour la première fois à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille. Qui était-ce ? Pourquoi ne pas écrire ? Pourquoi ne pas savoir ?
    Enfin, monsieur, j'abrège. Pendant quinze jours cette idée me hanta, m'obséda, me tortura. Tous mes ennuis, toutes les petites misères dont je souffrais sans cesse, sans les noter jusque-là, presque sans m'en apercevoir, me piquaient à présent comme des coups d'aiguille, et chacun de ces petites souffrances me faisait songer aussitôt à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille.
    Je finis par imaginer toute son histoire. Quand on désire une chose, monsieur, on se la figure telle qu'on l'espère.
    Certes, il n'était pas très naturel qu'une jeune fille de bonne famille, dotée d'une façon aussi convenable, cherchât un mari par la voie des journaux. Cependant, il se pouvait faire que cette fille fût honorable et malheureuse.
    D'abord, cette fortune de deux millions cinq cent mille francs ne m'avait pas ébloui comme une chose féerique. Nous sommes habitués, nous autres qui lisons toutes les offres de cette nature, à des propositions de mariage accompagnées de six, huit, dix ou même douze millions. Le chiffre de douze millions est même assez commun. Il plaît. Je sais bien que nous ne croyons guère à la réalité de ces promesses. Elles nous font cependant entrer dans l'esprit ces nombres fantastiques, rendent vraisemblables, jusqu'à un certain point, pour notre crédulité inattentive, les sommes prodigieuses qu'ils représentent et nous disposent à considérer une dot de deux millions cinq cent mille francs comme très possible, très morale.
    Donc, une jeune fille, enfant naturelle d'un parvenu et d'une femme de chambre, ayant hérité brusquement de son père, avait appris du même coup la tache de sa naissance, et pour ne pas avoir à la dévoiler à quelque homme qui l'aurait aimée, faisait appel aux inconnus par un moyen fort usité qui comportait en lui-même une sorte d'aveu de tare originelle.
    Ma supposition était stupide. Je m'y attachai cependant. Nous autres, notaires, nous ne devrions jamais lire des romans ; et j'en ai lu, monsieur.
    Donc j'écrivis, comme notaire, au nom d'un client, et j'attendis.
    Cinq jours plus tard, vers trois heures de l'après-midi, j'étais en train de travailler dans mon cabinet, quand le maître clerc m'annonça :
    - Mlle Chantefrise.
    - Faites entrer.
    Alors apparut une femme d'environ trente ans, un peu forte, brune, l'air embarrassé.
    - Asseyez-vous, mademoiselle.
    Elle s'assit et murmura :
    - C'est moi, monsieur.
    - Mais, mademoiselle, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
    - La personne à qui vous avez écrit.
    - Pour un mariage ?
    - Oui, monsieur
    - Ah ! très bien !
    - Je suis venue moi-même, parce qu'on fait mieux les choses en personne.
    - Je suis de votre avis, mademoiselle. Donc vous désirez vous marier ?
    - Oui, monsieur.
    - Vous avez de la famille ?
    Elle hésita, baissa les yeux et balbutia :
    - Non, monsieur... Ma mère... et mon père... sont morts.
    Je tressaillis. - Donc j'avais deviné juste - et une vive sympathie s'éveilla brusquement dans mon coeur pour cette pauvre créature. Je n'insistai pas, pour ménager sa sensibilité, et je repris :
    - Votre fortune est bien nette ?
    Elle répondit, cette fois, sans hésiter :
    - Oh ! oui, monsieur.
    Je la regardais avec grande attention, et, vraiment, elle ne me déplaisait pas, bien qu'un peu mûre, plus mûre que je n'avais pensé. C'était une belle personne, une forte personne, une maîtresse femme. Et l'idée me vint de lui jouer une jolie petite comédie de sentiment, de devenir amoureux d'elle, de supplanter mon client imaginaire, quand je me serais assuré que la dot n'était pas illusoire. Je lui parlai de ce client que je dépeignis comme un homme triste, très honorable, un peu malade.
    Elle dit vivement :
    - Oh ! monsieur, j'aime les gens bien portants.
    - Vous le verrez, d'ailleurs, mademoiselle, mais pas avant trois ou quatre jours, car il est parti hier pour l'Angleterre.
    - Oh ! que c'est ennuyeux, dit-elle
    - Mon Dieu ! oui et non. Etes-vous pressée de retourner chez vous ?
    - Pas du tout.
    - Eh bien, restez ici. Je m'efforcerai de vous faire passer le temps.
    - Vous êtes trop aimable, monsieur.
    - Vous êtes descendue à l'hôtel ?
    Elle nomma le premier hôtel de Rouen.
    - Eh bien, mademoiselle, voulez-vous permettre à votre futur... notaire de vous offrir à dîner ce soir.
    Elle parut hésiter, inquiète, indécise ; puis elle se décida :
    - Oui, monsieur.
    - Je vous prendrai chez vous à sept heures.
    - Oui, monsieur.
    - Alors, à ce soir, mademoiselle ?
    - Oui, monsieur.
    Et je la reconduisis jusqu'à ma porte.

    A sept heures j'étais chez elle. Elle avait fait des frais de toilette pour moi et me reçut d'une façon très coquette.
    Je l'emmenai dîner dans un restaurant où j'étais connu, et je commandai un menu troublant.
    Une heure plus tard, nous étions très amis et elle me contait son histoire. Fille d'une grande dame séduite par un gentilhomme, elle avait été élevée chez des paysans. Elle était riche à présent, ayant hérité de grosses sommes de son père et de sa mère, dont elle ne dirait jamais les noms, jamais. Il était inutile de les lui demander, inutile de la supplier, elle ne les dirait pas. Comme je tenais peu à les savoir, je l'interrogeai sur sa fortune. Elle en parla aussitôt en femme pratique, sûre d'elle, sûre des chiffres, des titres, des revenus, des intérêts et des placements. Sa compétence en cette matière me donna aussitôt une grande confiance en elle, et je devins galant, avec réserve cependant ; mais je lui montrai clairement que j'avais du goût pour elle.
    Elle marivauda, non sans grâce. Je lui offris du champagne, et j'en bus, ce qui me troubla les idées. Je sentis alors clairement que j'allais devenir entreprenant, et j'eus peur, peur de moi, peur d'elle, peur qu'elle ne fût aussi un peu émue et qu'elle ne succombât. Pour me calmer, je recommençai à lui parler de sa dot, qu'il faudrait établir d'une façon précise, car mon client était homme d'affaires.
    Elle répondit avec gaieté :
    - Oh ! je sais. J'ai apporté toutes les preuves.
    - Ici, à Rouen ?
    - Oui, à Rouen.
    - Vous les avez à l'hôtel ?
    - Mais oui.
    - Pouvez-vous me les montrer ?
    - Mais oui.
    - Ce soir ?
    - Mais oui.
    Elle avait, en effet, apporté tous ses titres. Je ne pouvais douter, je les tenais, je les palpais, je les lisais. Cela me mit une telle joie au coeur que je fus pris aussitôt d'un violent désir de l'embrasser. Je m'entends, d'un désir chaste, d'un désir d'homme content. Et je l'embrassai, ma foi. Une fois, deux fois, dix fois... si bien que... le champagne aidant... je succombai... ou plutôt... non... elle succomba.
    Ah ! monsieur, j'en fis une tête, après cela... et elle donc ! Elle pleurait comme une fontaine, en me suppliant de ne pas la trahir, de ne pas la perdre. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je m'en allai dans un état d'esprit épouvantable.
    Que faire ? J'avais abusé de ma cliente. Cela n'eût été rien si j'avais eu un client pour elle, mais je n'en avais pas. C'était moi, le client, le client naïf, le client trompé, trompé par lui-même. Quelle situation ! Je pouvais la lâcher, c'est vrai. Mais la dot, la belle dot, la bonne dot, palpable, sûre ! Et puis avais-je le droit de la lâcher, la pauvre fille, après l'avoir ainsi surprise ? Mais que d'inquiétudes plus tard !
    Combien peu de sécurité avec une femme qui succombait ainsi !
    Je passai une nuit terrible d'indécision, torturé de remords, ravagé de craintes, ballotté par tous les scrupules. Mais, au matin, ma raison s'éclaircit. Je m'habillai avec recherche et je me présentai, comme onze heures sonnaient, à l'hôtel qu'elle habitait.
    En me voyant elle rougit jusqu'aux yeux.
    Je lui dis :
    - Mademoiselle, je n'ai plus qu'une chose à faire pour réparer mes torts. Je vous demande votre main.
    Elle balbutia :
    - Je vous la donne.
    Je l'épousai.

    Tout alla bien pendant six mois.
    J'avais cédé mon étude, je vivais en rentier, et vraiment je n'avais pas un reproche, mais pas un seul à adresser à ma femme.
    Cependant je remarquai peu à peu que, de temps en temps, elle faisait de longues sorties. Cela arrivait à jour fixe, une semaine le mardi, l'autre semaine le vendredi. Je me crus trompé, je la suivis.
    C'était un mardi. Elle sortit à pied vers une heure, descendit la rue de la République, tourna à droite, par la rue qui suit le palais archiépiscopal, puis la rue Grand-Pont jusqu'à la Seine, longea le quai jusqu'au pont de Pierre, traversa l'eau. A partir de ce moment, elle parut inquiète, se retournant souvent, épiant tous les passants.
    Comme je m'étais costumé en charbonnier, elle ne me reconnut pas.
    Enfin, elle entra dans la gare de la rive gauche ; je ne doutais plus, son amant allait arriver par le train d'une heure quarante-cinq.
    Je me cachai derrière un camion et j'attendis. Un coup de sifflet... un flot de voyageurs... Elle s'avance, s'élance, saisit dans ses bras une petite fille de trois ans qu'une grosse paysanne accompagne, et l'embrasse avec passion. Puis elle se retourne, aperçoit un autre enfant, plus jeune, fille ou garçon, porté par une autre campagnarde, se jette dessus, l'étreint avec violence, et s'en va, escortée des deux mioches et des deux bonnes, vers la longue et sombre et déserte promenade du Cours-la-Reine.
    Je rentrai effaré, l'esprit en détresse, comprenant et ne comprenant pas, n'osant point deviner.
    Quand elle revint pour dîner, je me jetai vers elle, en hurlant :
    - Quels sont ces enfants ?
    - Quels enfants ?
    - Ceux que vous attendiez au train de Saint-Sever ?
    Elle poussa un grand cri et s'évanouit. Quand elle revint à elle, elle me confessa, dans un déluge de larmes, qu'elle en avait quatre. Oui, monsieur, deux pour le mardi, deux filles, et deux pour le vendredi, deux garçons.
    Et c'était là - quelle honte ! - c'était là l'origine de sa fortune. - Les quatre pères !... Elle avait amassé sa dot.
    Maintenant, monsieur, que me conseillez-vous de faire ?
    L'avocat répondit avec gravité :
    - Reconnaître vos enfants, monsieur.

21 février 1888

NOS LETTRES

    Huit heures de chemin de fer déterminent le sommeil chez les uns et l'insomnie chez les autres. Quant à moi, tout voyage m'empêche de dormir, la nuit suivante.
    J'étais arrivé vers cinq heures chez mes amis Muret d'Artus pour passer trois semaines dans leur belle propriété d'Abelle. C'est une jolie maison bâtie à la fin du dernier siècle par un de leurs grands-pères, et restée dans la famille. Elle a donc ce caractère intime des demeures toujours habitées, meublées, animées, vivifiées par les mêmes gens. Rien n'y change ; rien ne s'évapore de l'âme du logis, jamais démeublé, dont les tapisseries n'ont jamais été déclouées, et se sont usées, pâlies, décolorées sur les mêmes murs. Rien ne s'en va des meubles anciens, dérangés seulement de temps en temps pour faire place à un meuble neuf, qui entre là comme un nouveau-né au milieu de frères et de soeurs.
    La maison est sur un coteau, au milieu d'un parc en pente, jusqu'à la rivière qu'enjambe un pont de pierre en dos d'âne. Derrière l'eau, des prairies s'étendent où vont, d'un pas lent, de grosses vaches nourries d'herbe mouillée, et dont l'oeil humide semble plein des rosées, des brouillards et de la fraîcheur des pâturages. J'aime cette demeure comme on aime ce qu'on désire ardemment posséder. J'y reviens tous les ans, à l'automne, avec un plaisir infini ; je la quitte avec regret.
    Après que j'eus dîné dans cette famille amie, si calme, où j'étais reçu comme un parent, je demandai à Paul Muret, mon camarade :
    - Quelle chambre m'as-tu donnée, cette année ?
    - La chambre de tante Rose.
    Une heure plus tard, Mme Muret d'Artus suivie de ses trois enfants, deux grandes fillettes et un galopin de garçon, m'installait dans cette chambre de la tante Rose, où je n'avais point encore couché.
    Quand j'y fus seul, j'examinai les murs, les meubles, toute la physionomie de l'appartement, pour y installer mon esprit. Je le connaissais, mais peu, seulement pour y être entré plusieurs fois et pour avoir regardé, d'un coup d'oeil indifférent, le portrait au pastel de tante Rose, qui donnait son nom à la pièce.
    Elle ne me disait rien du tout, cette vieille tante Rose en papillotes, effacée derrière le verre. Elle avait l'air d'une bonne femme d'autrefois, d'une femme à principes et à préceptes, aussi forte sur les maximes de morale que sur les recettes de cuisine, d'une de ces vieilles tantes qui effraient la gaieté et qui sont l'ange morose et ridé des familles de province.

    Je n'avais point entendu parler d'elle, d'ailleurs ; je ne savais rien de sa vie ni de sa mort. Datait-elle de ce siècle ou du précédent ? Avait-elle quitté cette terre après une existence plate ou agitée ? Avait-elle rendu au ciel une âme pure de vieille fille, une âme calme d'épouse, une âme tendre de mère ou une âme remuée par l'amour ? Que m'importait ? Rien que ce nom : "tante Rose", me semblait ridicule, commun, vilain.
    Je pris un des flambeaux pour regarder son visage sévère, haut suspendu dans un ancien cadre de bois doré. Puis, l'ayant trouvé insignifiant, désagréable, antipathique même, j'examinai l'ameublement. Il datait, tout entier, de la fin de Louis XVI, de la Révolution et du Directoire.
    Rien, pas une chaise, pas un rideau, n'avait pénétré depuis lors dans cette chambre, qui sentait le souvenir, odeur subtile, odeur du bois, des étoffes, des sièges, des tentures, en certains logis où des coeurs ont vécu, ont aimé, ont souffert.
    Puis je me couchai, mais je ne dormis pas. Au bout d'une heure ou deux d'énervement, je me décidai à me relever et à écrire des lettres.
    J'ouvris un petit secrétaire d'acajou à baguettes de cuivre, placé entre les deux fenêtres, en espérant y trouver du papier et de l'encre. Mais je n'y découvris rien qu'un porte-plume très usé, fait d'une pointe de porc-épic et un peu mordu par le bout. J'allais refermer le meuble quand un point brillant attira mon oeil : c'était une sorte de tête de pointe, jaune, et qui faisait une petite saillie ronde, dans l'encoignure d'une tablette.
    L'ayant grattée avec mon doigt, il me sembla qu'elle remuait. Je la saisis entre deux ongles et je tirai tant que je pus. Elle s'en vint tout doucement. C'était une longue épingle d'or, glissée et cachée en un trou du bois.
    Pourquoi cela ? Je pensai immédiatement qu'elle devait servir à faire jouer un ressort qui cachait un secret, et je cherchai. Ce fut long. Après deux heures au moins d'investigations, je découvris un autre trou presque en face du premier, mais au fond d'une rainure. J'enfonçai dedans mon épingle : une petite planchette me jaillit au visage, et je vis deux paquets de lettres, de lettres jaunies, nouées avec un ruban bleu.
    Je les ai lues. Et j'en transcris deux ici :

    "Vous voulez donc que je vous rende vos lettres, ma si chère amie ; les voici, mais cela me fait une grande peine. De quoi donc avez-vous peur ? que je les perde ? mais elles sont sous clef. Qu'on me les vole ? mais j'y veille, car elles sont mon plus cher trésor.
    "Oui, cela m'a fait une peine extrême. Je me suis demandé si vous n'aviez point, au fond du coeur, quelque regret ? Non point le regret de m'avoir aimé, car je sais que vous m'aimez toujours, mais le regret d'avoir exprimé sur du papier blanc cet amour vif, en des heures où votre coeur se confiait non pas à moi, mais à la plume que vous teniez à la main. Quand nous aimons, il nous vient des besoins de confidence, des besoins attendris de parler ou d'écrire, et nous parlons, et nous écrivons. Les paroles s'envolent, les douces paroles faites de musique, d'air et de tendresse, chaudes, légères, évaporées aussitôt que dites, qui restent dans la mémoire seule, mais que nous ne pouvons ni voir, ni toucher, ni baiser, comme les mots qu'écrivit votre main. Vos lettres ? Oui, je vous les rends ! Mais quel chagrin !
    "Certes, vous avez eu, après coup, la délicate pudeur des termes ineffaçables. Vous avez regretté, en votre âme sensible et craintive et que froisse une nuance insaisissable, d'avoir écrit à un homme que vous l'aimiez. Vous vous êtes rappelé des phrases qui ont ému votre souvenir, et vous vous êtes dit : "Je ferai de la cendre avec ces mots."
    "Soyez contente, soyez tranquille. Voici vos lettres. Je vous aime."

        "MON AMI,

    "Non, vous n'avez pas compris, vous n'avez pas deviné. Je ne regrette point. Je ne regretterai jamais de vous avoir dit ma tendresse. Je vous écrirai toujours, mais vous me rendrez toutes mes lettres, aussitôt reçues.
    "Je vais vous choquer beaucoup, mon ami, si je vous dis la raison de cette exigence. Elle n'est pas poétique, comme vous le pensiez, mais pratique. J'ai peur, non de vous, certes, mais du hasard. Je suis coupable. Je ne veux pas que ma faute atteigne d'autres que moi.
    "Comprenez-moi bien. Nous pouvons mourir, vous ou moi. Vous pouvez mourir d'une chute de cheval, puisque vous montez chaque jour ; vous pouvez mourir d'une attaque, d'un duel, d'une maladie de coeur, d'un accident de voiture, de mille manières, car, s'il n'y a qu'une mort, il y a plus de façons de la recevoir que nous n'avons de jours à vivre.
    "Alors, votre soeur, votre frère et votre belle-soeur trouveront mes lettres ?
    "Croyez-vous qu'ils m'aiment ? Moi, je ne le crois guère. Et puis, même s'ils m'adoraient, est-il possible que deux femmes et un homme, sachant un secret, - un secret pareil, - ne le racontent pas ?
    "J'ai l'air de dire une très vilaine chose en parlant d'abord de votre mort et ensuite en soupçonnant la discrétion des vôtres.
    "Mais nous mourrons tous, un jour ou l'autre, n'est-ce pas ? et il est presque certain qu'un de nous deux précédera l'autre sous terre. Donc, il faut prévoir tous les dangers, même celui-là.
    "Quant à moi, je garderai vos lettres à côté des miennes, dans le secret de mon petit secrétaire. Je vous les montrerai là, dans leur cachette de soie, côte à côte dormant, pleines de votre amour, comme des amoureux dans un tombeau.
    "Vous allez me dire : "Mais, si vous mourez la première, ma chère, votre mari les trouvera, ces lettres."
    "Oh ! moi, je ne crains rien. D'abord, il ne connaît point le secret de mon meuble, puis il ne le cherchera pas. Et même s'il le trouve, après ma mort, je ne crains rien.
    "Avez-vous quelquefois songé à toutes les lettres d'amour trouvées dans les tiroirs des mortes ? Moi, depuis longtemps j'y pense, et ce sont mes longues réflexions là-dessus qui m'ont décidée à vous réclamer mes lettres.
    "Songez donc que jamais, vous entendez bien, jamais une femme ne brûle, ne déchire, ne détruit les lettres où on lui dit qu'elle est aimée. Toute notre vie est là, tout notre espoir, toute notre attente, tout notre rêve. Ces petits papiers, qui portent notre nom et nous caressent avec de douces choses, sont des reliques, et nous adorons les chapelles, nous autres, surtout les chapelles dont nous sommes les saintes. Nos lettres d'amour, ce sont nos titres de beauté, nos titres de grâce et de séduction, notre orgueil intime de femmes, ce sont les trésors de notre coeur. Non, non, jamais une femme ne détruit ces archives secrètes et délicieuses de sa vie.
    "Mais nous mourons, comme tout le monde, et alors... alors ces lettres, on les trouve ? Qui les trouve ? l'époux ? Alors que fait-il ? - Rien. Il les brûle, lui.
    "Oh ! j'ai beaucoup songé à cela, beaucoup. Songez que tous les jours meurent des femmes qui ont été aimées, que tous les jours les traces, les preuves de leur faute tombent entre les mains du mari, et que jamais un scandale n'éclate, que jamais un duel n'a lieu.
    "Pensez, mon cher, à ce qu'est l'homme, le coeur de l'homme. On se venge d'une vivante ; on se bat avec l'homme qui vous déshonore, on le tue tant qu'elle vit, parce que... oui, pourquoi ? Je ne le sais pas au juste. Mais, si on trouve, après sa mort, à elle, des preuves pareilles, on les brûle, et on ne sait rien, et on continue à tendre la main à l'ami de la morte, et on est fort satisfait que ces lettres ne soient pas tombées en des mains étrangères et de savoir qu'elles sont détruites.
    "Oh ! que j'en connais, parmi mes amis, des hommes qui ont dû brûler ces preuves, et qui feignent ne rien savoir, et qui se seraient battus avec rage s'ils les avaient trouvées quand elle vivait encore. Mais elle est morte. L'honneur a changé. La tombe c'est la prescription de la faute conjugale.
    "Donc je peux garder nos lettres qui sont, entre vos mains, une menace pour nous deux.
    "Osez dire que je n'ai pas raison.
    "Je vous aime et je baise vos cheveux.
 

"ROSE."        

    J'avais levé les yeux sur le portrait de la tante Rose, et je regardais son visage sévère, ridé, un peu méchant, et je songeais à toutes ces âmes de femmes que nous ne connaissons point, que nous supposons si différentes de ce qu'elles sont, dont nous ne pénétrons jamais la ruse native et simple, la tranquille duplicité, et le vers de Vigny me revint à la mémoire :

Toujours ce compagnon dont le coeur n'est pas sûr.

29 février 1888

 

LES VINGT-CINQ FRANCS DE LA SUPÉRIEURE

    Ah ! certes, il était drôle, le père Pavilly, avec ses grandes jambes d'araignée et son petit corps, et ses longs bras, et sa tête en pointe surmontée d'une flamme de cheveux rouges sur le sommet du crâne.
    C'était un clown, un clown paysan, naturel, né pour faire des farces, pour faire rire, pour jouer des rôles, des rôles simples puisqu'il était fils de paysan, paysan lui-même, sachant à peine lire. Ah ! oui, le bon Dieu l'avait créé pour amuser les autres, les pauvres diables de la campagne qui n'ont pas de théâtres et de fêtes ; et il les amusait en conscience. Au café, on lui payait des tournées pour le garder, et il buvait intrépidement, riant et plaisantant, blaguant tout le monde sans fâcher personne, pendant qu'on se tordait autour de lui.
    Il était si drôle que les filles elles-mêmes ne lui résistaient pas, tant elles riaient, bien qu'il fût très laid. Il les entraînait, en blaguant, derrière un mur, dans un fossé, dans une étable, puis il les chatouillait et les pressait, avec des propos si comiques qu'elles se tenaient les côtes en le repoussant. Alors il gambadait, faisait mine de se vouloir pendre, et elles se tordaient, les larmes aux yeux ; il choisissait un moment et les culbutait avec tant d'à-propos qu'elles y passaient toutes, même celles qui l'avaient bravé, histoire de s'amuser.
    Donc, vers la fin de juin il s'engagea, pour faire la moisson, chez maître Le Harivau, près de Rouville. Pendant trois semaines entières il réjouit les moissonneurs, hommes et femmes, par ses farces, tant le jour que la nuit. Le jour on le voyait dans la plaine, au milieu des épis fauchés, on le voyait coiffé d'un vieux chapeau de paille qui cachait son toupet roussâtre, ramassant avec ses longs bras maigres et liant en gerbes le blé jaune ; puis s'arrêtant pour esquisser un geste drôle qui faisait rire à travers la campagne le peuple des travailleurs qui ne le quittait point de l'oeil. La nuit il se glissait, comme une bête rampante, dans la paille des greniers où dormaient les femmes, et ses mains rôdaient, éveillaient des cris, soulevaient des tumultes. On le chassait à coups de sabots et il fuyait à quatre pattes, pareil à un singe fantastique, au milieu des fusées de gaieté de la chambrée tout entière.
    Le dernier jour, comme le char des moissonneurs, enrubanné et cornemusant, plein de cris, de chants, de joie et d'ivresse, allait sur la grande route blanche, au pas lent de six chevaux pommelés, conduit par un gars en blouse portant cocarde à sa casquette, Pavilly, au milieu des femmes vautrées, dansait un pas de satyre ivre qui tenait, bouche bée, sur les talus des fermes les petits garçons morveux et les paysans stupéfaits de sa structure invraisemblable.
    Tout à coup, en arrivant à la barrière de la ferme de maître Le Harivau, il fit un bond en élevant les bras, mais par malheur il heurta, en retombant, le bord de la longue charrette, culbuta par-dessus, tomba sur la roue et rebondit sur le chemin.
    Ses camarades s'élancèrent. Il ne bougeait plus, un oeil fermé, l'autre ouvert, blême de peur, ses grands membres allongés dans la poussière.
    Quand on toucha sa jambe droite, il se mit à pousser des cris et, quand on voulut le mettre debout, il s'abattit.
    - Je crais ben qu'il a une patte cassée, dit un homme.
    Il avait, en effet, une jambe cassée.
    Maître Le Harivau le fit étendre sur une table, et un cavalier courut à Rouville pour chercher le médecin, qui arriva une heure après.
    Le fermier fut très généreux et annonça qu'il payerait le traitement de l'homme à l'hôpital.
    Le docteur emporta donc Pavilly dans sa voiture et le déposa dans un dortoir peint à la chaux où sa fracture fut réduite.
    Dès qu'il comprit qu'il n'en mourrait pas et qu'il allait être soigné, guéri, dorloté, nourri à rien faire, sur le dos, entre deux draps, Pavilly fut saisi d'une joie débordante, et il se mit à rire d'un rire silencieux et continu qui montrait ses dents gâtées.
    Dès qu'une soeur approchait de son lit, il lui faisait des grimaces de contentement, clignait de l'oeil, tordait sa bouche, remuait son nez qu'il avait très long et mobile à volonté. Ses voisins de dortoir, tout malades qu'ils étaient, ne pouvaient se tenir de rire, et la soeur supérieure venait souvent à son lit pour passer un quart d'heure d'amusement. Il trouvait pour elle des farces plus drôles, des plaisanteries inédites et comme il portait en lui le germe de tous les cabotinages, il se faisait dévot pour lui plaire, parlait du bon Dieu avec des airs sérieux d'homme qui sait les moments où il ne faut plus badiner.
    Un jour, il imagina de lui chanter des chansons. Elle fut ravie et revint plus souvent ; puis, pour utiliser sa voix, elle lui apporta un livre de cantiques. On le vit alors assis dans son lit, car il commençait à se remuer, entonnant d'une voix de fausset les louanges de l'Éternel, de Marie et du Saint-Esprit, tandis que la grosse bonne soeur, debout à ses pieds, battait la mesure avec un doigt en lui donnant l'intonation. Dès qu'il put marcher, la supérieure lui offrit de le garder quelque temps de plus pour chanter les offices dans la chapelle, tout en servant la messe et remplissant aussi les fonctions de sacristain. Il accepta. Et pendant un mois entier on le vit, vêtu d'un surplis blanc, et boitillant, entonner les répons et les psaumes avec des ports de tête si plaisants que le nombre des fidèles augmenta, et qu'on désertait la paroisse pour venir à vêpres à l'hôpital.
    Mais comme tout finit en ce monde, il fallut bien le congédier quand il fut tout à fait guéri. La supérieure, pour le remercier, lui fit cadeau de vingt-cinq francs.
    Dès que Pavilly se vit dans la rue avec cet argent dans sa poche, il se demanda ce qu'il allait faire. Retournerait-il au village ? Pas avant d'avoir bu un coup certainement, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, et il entra dans un café. Il ne venait pas à la ville plus d'une fois ou deux par an, et il lui était resté, d'une de ces visites en particulier, un souvenir confus et enivrant d'orgie.
    Donc il demanda un verre de fine qu'il avala d'un trait pour graisser le passage, puis il s'en fit verser un second afin d'en prendre le goût.
    Dès que l'eau-de-vie, forte et poivrée, lui eut touché le palais et la langue, réveillant plus vive, après cette longue sobriété, la sensation aimée et désirée de l'alcool qui caresse, et pique, et aromatise, et brûle la bouche, il comprit qu'il boirait la bouteille et demanda tout de suite ce qu'elle valait, afin d'économiser sur le détail. On la lui compta trois francs, qu'il paya ; puis il commença à se griser avec tranquillité.
    Il y mettait pourtant de la méthode, voulant garder assez de conscience pour d'autres plaisirs. Donc aussitôt qu'il se sentit sur le point de voir saluer les cheminées il se leva, et s'en alla, enquête d'une maison de filles.
    Il la trouva, non sans peine, après l'avoir demandée à un charretier qui ne la connaissait pas, à un facteur qui le renseigna mal, à un boulanger qui se mit à jurer en le traitant de vieux porc, et, enfin, à un militaire qui l'y conduisit obligeamment, en l'engageant à choisir la Reine.
    Pavilly, bien qu'il fût à peine midi, entra dans ce lieu de délices où il fut reçu par une bonne qui voulait le mettre à la porte. Mais il la fit rire par une grimace, montra trois francs, prix normal des consommations spéciales du lieu, et la suivit avec peine le long d'un escalier fort sombre qui menait au premier étage.
    Quand il fut entré dans une chambre il réclama la venue de la Reine et l'attendit en buvant un nouveau coup au goulot même de sa bouteille.
    La porte s'ouvrit, une fille parut. Elle était grande, grasse, rouge, énorme. D'un coup d'oeil sûr, d'un coup d'oeil de connaisseur, elle toisa l'ivrogne écroulé sur un siège et lui dit :
    - T'as pas honte à c't'heure-ci ?
    Il balbutia :
    - De quoi, princesse ?
    - Mais de déranger une dame avant qu'elle ait seulement mangé la soupe.
    Il voulut rire.
    - Y a pas d'heure pour les braves.
    - Y a pas d'heure non plus pour se saouler, vieux pot.
    Pavilly se fâcha.
    - Je sieus pas un pot, d'abord, et puis je sieus pas saoul.
    - Pas saoul ?
    - Non, je sieus pas saoul.
    - Pas saoul, tu pourrais pas seulement te tenir debout.
    Elle le regardait avec une colère rageuse de femme dont les compagnes dînent.
    Il se dressa.
    - Mé, mé, que je danserais une polka.
    Et, pour prouver sa solidité, il monta sur la chaise, fit une pirouette et sauta sur le lit où ses gros souliers vaseux plaquèrent deux taches épouvantables.
    - Ah ! salaud ! cria la fille.
    S'élançant, elle lui jeta un coup de poing dans le ventre, un tel coup de poing que Pavilly perdit l'équilibre, bascula sur les pieds de la couche, fit une complète cabriole, retomba sur la commode entraînant avec lui la cuvette et le pot à l'eau, puis s'écroula par terre en poussant des hurlements.
    Le bruit fut si violent et ses cris si perçants que toute la maison accourut, monsieur, madame, la servante et le personnel.
    Monsieur, d'abord, voulut ramasser l'homme, mais, dès qu'il l'eut mis debout, le paysan perdit de nouveau l'équilibre, puis se mit à vociférer qu'il avait la jambe cassée, l'autre, la bonne, la bonne !
    C'était vrai. On courut chercher un médecin. Ce fut justement celui qui avait soigné Pavilly chez maître Le Harivau.
    - Comment, c'est encore vous ? dit-il.
    - Oui, m'sieu.
    - Qu'est-ce que vous avez ?
    - L'autre qu'on m'a cassée itou, m'sieu l'docteur.
    - Qu'est-ce qui vous a fait ça, mon vieux ?
    - Une femelle donc.
    Tout le monde écoutait. Les filles en peignoir, en cheveux, la bouche encore grasse du dîner interrompu, madame furieuse, monsieur inquiet.
    - Ça va faire une vilaine histoire, dit le médecin. Vous savez que la municipalité vous voit d'un mauvais oeil. Il faudrait tâcher qu'on ne parlât point de cette affaire-là.
    - Comment faire ? demanda monsieur.
    - Mais, le mieux serait d'envoyer cet homme à l'hôpital, d'où il sort, d'ailleurs, et de payer son traitement.
    Monsieur répondit :
    - J'aime encore mieux ça que d'avoir des histoires.
    Donc Pavilly, une demi-heure après, rentrait ivre et geignant dans le dortoir d'où il était sorti une heure plus tôt.
    La supérieure leva les bras, affligée, car elle l'aimait, et souriante, car il ne lui déplaisait pas de le revoir.
    - Eh bien ! mon brave, qu'est-ce que vous avez ?
    - L'autre jambe cassée, madame la bonne soeur.
    - Ah ! vous êtes donc encore monté sur une voiture de paille, vieux farceur ?
    Et Pavilly, confus et sournois, balbutia :
    - Non... non... Pas cette fois... pas cette fois... Non... non... C'est point d'ma faute, point d'ma faute... C'est une paillasse qu'en est cause.
    Elle ne put en tirer d'autre explication et ne sut jamais que cette rechute était due à ses vingt-cinq francs.
 

28 mars 1888

LE NOYÉ

PREMIERE PARTIE

 Tout le monde, dans Fécamp, connaissait l'histoire de la mère Patin. Certes, elle n'avait pas été heureuse avec son homme, la mère Patin ; car son homme la battait de son vivant, comme on bat le blé dans les granges.
    Il était patron d'une barque de pêche, et l'avait épousée, jadis, parce qu'elle était gentille, quoiqu'elle fût pauvre.
    Patin, bon matelot, mais brutal, fréquentait le cabaret. du père Auban, où il buvait, aux jours ordinaires, quatre ou cinq petits verres de fil et, aux jours de chance à la mer, huit ou dix, et même plus, suivant sa gaieté de coeur, disait-il.
    Le fil était servi aux clients par la fille au père Auban, une brune plaisante à voir et qui attirait le monde à la maison, par sa bonne mine seulement, car on n'avait jamais jasé sur elle.
    Patin, quand il entrait au cabaret, était content de la regarder et lui tenait des propos de politesse, des propos tranquilles d'honnête garçon. Quand il avait bu le premier verre de fil, il la trouvait déjà plus gentille ; au second, il clignait de l'oeil ; au troisième, il disait : "Si vous vouliez, mam'zelle Désirée..." sans jamais finir sa phrase ; au quatrième, il essayait de la retenir par sa jupe pour l'embrasser ; et, quand il allait jusqu'à dix, c'était le père Auban qui servait les autres.
    Le vieux chand de vin, qui connaissait tous les trucs, faisait circuler Désirée entre les tables, pour activer la consommation ; et Désirée, qui n'était pas pour rien la fille au père Auban, promenait sa jupe autour des buveurs, et plaisantait avec eux, la bouche rieuse et l'oeil malin.
    A force de boire des verres de fil, Patin s'habitua si bien à la figure de Désirée qu'il y pensait même à la mer, quand il jetait ses filets à l'eau, au grand large, par les nuits de vent ou les nuits de calme, par les nuits de lune ou les nuits de ténèbres. Il y pensait en tenant sa barre, à l'arrière de son bateau, tandis que ses quatre compagnons sommeillaient, la tête sur leur bras. Il la voyait toujours lui sourire, verser l'eau-de-vie jaune avec un mouvement de l'épaule, et puis s'en aller en disant :
    - Voilà ! Êtes-vous satisfait ?
    Et, à force de la garder ainsi dans son oeil et dans son esprit, il fut pris d'une telle envie de l'épouser, que, n'y pouvant plus tenir, il la demanda en mariage.
    Il était riche, propriétaire de son embarcation, de ses filets et d'une maison au pied de la côte sur la Retenue ; tandis que le père Auban n'avait rien. Il fut donc agréé avec empressement, et la noce eut lieu le plus vite possible, les deux parties ayant hâte que la chose fût faite, pour des raisons différentes.
    Mais, trois jours après le mariage conclu, Patin ne comprenait plus du tout comment il avait pu croire Désirée différente des autres femmes.. Vrai, fallait-il qu'il eût été bête pour s'embarrasser d'une sans-le-sou qui l'avait enjôlé avec sa fine, pour sûr, de la fine où elle avait mis, pour lui, quelque sale drogue.
    Et il jurait tout le long des marées, cassait sa pipe entre ses dents, bourrait son équipage ; et, ayant sacré à pleine bouche avec tous les termes usités et contre tout ce qu'il connaissait, il expectorait ce qui lui restait de colère au ventre sur les poissons et les homards tirés un à un des filets, et ne les jetait plus dans les mannes qu'en les accompagnant d'injures et de termes malpropres.
    Puis, rentré chez lui, ayant à portée de la bouche et de la main sa femme, la fille au père Auban, il ne tarda guère à la traiter comme la dernière des dernières. Puis, comme elle l'écoutait résignée, accoutumée aux violences paternelles, il s'exaspéra de son calme, et, un soir, il cogna. Ce fut alors, chez lui, une vie terrible.
    Pendant dix ans on ne parla sur la Retenue que des tripotées que Patin flanquait à sa femme et que de sa manière de jurer, à tout propos, en lui parlant. Il jurait, en effet, d'une façon particulière, avec une richesse de vocabulaire et une sonorité d'organe qu'aucun autre homme, dans Fécamp, ne possédait. Dès que son bateau se présentait à l'entrée du port, en revenant de la pêche, on attendait la première bordée qu'il allait lancer, de son pont sur la jetée, dès qu'il aurait aperçu le bonnet blanc de sa compagne.
    Debout, à l'arrière, il manoeuvrait, l'oeil sur l'avant et sur la voile, aux jours de grosse mer, et malgré la préoccupation du passage étroit et difficile, malgré les vagues de fond qui entraient comme des montagnes dans l'étroit couloir, il cherchait, au milieu des femmes attendant les marins, sous l'écume des lames, à reconnaître la sienne, la fille au père Auban, la gueuse !
    Alors, dès qu'il l'avait vue, malgré le bruit des flots, et du vent, il lui jetait une engueulade avec une telle force de gosier, que tout le monde en riait, bien qu'on la plaignît fort. Puis, quand le bateau arrivait à quai, il avait une manière de décharger son lest de politesse, comme il disait, tout en débarquant son poisson, qui attirait autour de ses amarres tous les polissons et tous les désoeuvrés du port.
    Cela sortait de la bouche, tantôt comme des coups de canon, terribles et courts, tantôt comme des coups de tonnerre qui roulaient durant cinq minutes un tel ouragan de gros mots, qu'il semblait avoir dans les poumons tous les orages du Père Eternel.
    Puis, quand il avait quitté son bord et qu'il se trouvait face à face avec elle au milieu des curieux et des harengères, il repêchait à fond de cale toute une cargaison nouvelle d'injures et de duretés, et il la reconduisait ainsi jusqu'à leur logis, elle devant, lui derrière, elle pleurant, lui criant,
    Alors, seul avec elle, les portes fermées, il tapait sous le moindre prétexte. Tout lui suffisait pour lever la main et, dès qu'il avait commencé, il ne s'arrêtait plus, en lui crachant alors au visage les vrais motifs de sa haine. A chaque gifle, à chaque horion il vociférait : "Ah ! sans-le-sou, ah ! va-nu-pieds, ah ! crève-la-faim, j'en ai fait un joli coup le jour où je me suis rincé la bouche avec le tord-boyaux de ton filou de père !"
    Elle vivait, maintenant, la pauvre femme, dans une épouvante incessante, dans un tremblement continu de l'âme et du corps, dans une attente éperdue des outrages et des rossées.,
    Et cela dura dix ans. Elle était si craintive qu'elle pâlissait en parlant à n'importe qui, et qu'elle ne pensait plus à rien qu'aux coups dont elle était menacée, et qu'elle était devenue plus maigre, jaune et sèche qu'un poisson fumé.


 

DEUXIEME PARTIE

    Une nuit, son homme étant à la mer, elle fut réveillée tout à coup par ce grognement de bête que fait le vent quand il arrive ainsi qu'un chien lâché ! Elle s'assit dans son lit, émue, puis, n'entendant plus rien se recoucha ; mais, presque aussitôt, ce fut dans sa cheminée un mugissement qui secouait la maison tout entière, et cela s'étendit par tout le ciel comme si un troupeau d'animaux furieux eût traversé l'espace en soufflant et en beuglant.
    Alors elle se leva et courut au port. D'autres femmes y arrivaient de tous les côtés avec des lanternes. Les hommes accouraient et tous regardaient s'allumer dans la nuit, sur la mer, les écumes au sommet des vagues.
    La tempête dura quinze heures. Onze matelots ne revinrent pas, et Patin fut de ceux-là.
    On retrouva, du côté de Dieppe, des débris de la Jeune-Amélie, sa barque. On ramassa, vers Saint-Valéry, les corps de ses matelots, mais on ne découvrit jamais le sien. Comme la coque de l'embarcation semblait avoir été coupée en deux, sa femme, pendant longtemps, attendit et redouta son retour ; car, si un abordage avait eu lieu, il se pouvait faire que le bâtiment abordeur, l'eût recueilli, lui seul, et emmené au loin.
    Puis, peu à peu, elle s'habitua à la pensée qu'elle était veuve, tout en tressaillant chaque fois qu'une voile, qu'un pauvre, ou qu'un marchand ambulant entrait brusquement chez elle.
    Or, un après-midi, quatre ans environ après la disparition de son homme, elle s'arrêta, en suivant la rue aux Juifs, devant la maison d'un vieux capitaine, mort récemment, et dont on vendait les meubles.
    Juste en ce moment, on adjugeait un perroquet, un perroquet vert à tête bleue, qui regardait tout ce monde d'un air mécontent et inquiet.
    - Trois francs ! criait le vendeur ; un oiseau qui parle comme un avocat, trois francs
    Une amie de la Patin lui poussa le coude :
    - Vous devriez acheter ça, vous qu'êtes riche, dit-elle. Ça vous tiendrait compagnie ; il vaut plus de trente francs, c't oiseau-là. Vous le revendrez toujours ben vingt à vingt-cinq !
    - Quatre francs ! mesdames, quatre francs ! répétait l'homme. Il chante vêpres et prêche comme M. le curé. C'est un phénomène... un miracle !
    La Patin ajouta cinquante centimes et on lui remit, dans une petite cage, la bête au nez crochu, qu'elle emporta.
    Puis elle l'installa chez elle et, comme elle ouvrait la porte de fil de fer pour offrir à boire à l'animal, elle reçut, sur le doigt, un coup de bec qui coupa la peau et fit venir le sang.
    - Ah ! qu'il est mauvais, dit-elle.
    Elle lui présenta cependant du chènevis et du maïs, puis le laissa lisser ses plumes en guettant d'un air sournois sa nouvelle maison et sa nouvelle maîtresse.
    Le jour commençait à poindre, le lendemain, quand la Patin entendit, de la façon la plus nette, une voix, une voix forte, sonore, roulante, la voix de Patin, qui criait :
    - Te lèveras-tu, charogne !
    Son épouvante fut telle qu'elle se cacha la tête sous ses draps, car, chaque matin, jadis, dès qu'il avait ouvert les yeux, son défunt les lui hurlait dans l'oreille, ces quatre mots qu'elle connaissait bien.
    Tremblante, roulée en boule, le dos tendu à la rosée quelle attendait déjà, elle murmurait, la figure cachée dans la couche :
    - Dieu Seigneur, le v'là ! Dieu Seigneur, le v'là ! Il est r'venu, Dieu Seigneur !
    Les minutes passaient ; aucun bruit ne troublait plus le silence de la chambre. Alors, en frémissant, elle sortit sa tête du lit, sûre qu'il était là, guéttant, prêt à battre.
    Elle ne vit rien, rien qu'un trait de soleil passant par la vitre et elle pensa :
    - Il est caché, pour sûr.
    Elle attendit longtemps, puis, un peu rassurée, songea :
    - Faut croire que j'ai rêvé, puisqu'il n'se montre point.
    Elle refermait les yeux, un peu rassurée, quand éclata, tout près, la voix furieuse, la voix de tonnerre du noyé qui vociférait :
    - Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, d'un nom, te lèveras-tu, ch...
    Elle bondit hors du lit, soulevée par l'obéissance, par sa passive obéissance de femme rouée de coups, qui se souvient encore, après quatre ans, et qui se souviendra toujours, et qui obéira toujours à cette voix-là ! Et elle dit :
    - Me v'là, Patin ; qué que tu veux ?
    Mais Patin ne répondit pas.
    Alors, éperdue, elle regarda autour d'elle, puis elle chercha partout, dans les armoires, dans la cheminée, sous le lit, sans trouver personne, et elle se laissa choir enfin sur une chaise, affolée d'angoisse, convaincue que l'âme de Patin, seule, était là, près d'elle, revenue pour la torturer.
    Soudain, elle se rappela le grenier, où on pouvait monter du dehors par une échelle. Assurément, il s'était caché là pour la surprendre. Il avait dû, gardé par des sauvages sur quelque côte, ne pouvoir s'échapper plus tôt, et il était revenu, plus méchant que jamais. Elle n'en pouvait douter, rien qu'au timbre de sa voix.
    Elle demanda, la tête levée vers le plafond :
    - T'es-ti là-haut, Patin ?
    Patin ne répondit pas.
    Alors elle sortit et, avec une peur affreuse qui lui secouait le coeur, elle monta l'échelle, ouvrit la lucarne, regarda, ne vit rien, entra, chercha et ne trouva pas.
    Assise sur une botte de paille, elle se mit à pleurer ; mais, pendant qu'elle sanglotait, traversée d'une terreur poignante et surnaturelle, elle entendit, dans sa chambre, au-dessous d'elle, Patin qui racontait des choses. Il semblait moins en colère, plus tranquille, et il disait :
    - Sale temps ! - Gros vent ! - Sale temps ! - J'ai pas déjeuné, nom d'un nom !
    Elle cria à travers le plafond :
    - Me v'là, Patin ; j'vas te faire la soupe. Te fâche pas, j'arrive.
    Et elle redescendit en courant.
    Il n'y avait personne chez elle.
    Elle se sentit défaillir comme si la Mort la touchait, et elle allait se sauver pour demander secours aux voisins, quand la voix, tout près de son oreille, cria :
    - J'ai pas déjeuné, nom d'un nom !
    Et le perroquet, dans sa cage, la regardait de son oeil rond, sournois et mauvais.
    Elle aussi, le regarda, éperdue, murmurant :
    - Ah ! c'est toi !
    Il reprit, en remuant sa tête :
    - Attends, attends, attends, je vas t'apprendre à fainéanter !
    Que se passa-t-il en elle ? Elle sentit, elle comprit que c'était bien lui, le mort, qui revenait, qui s'était caché dans les plumes de cette bête pour recommencer à la tourmenter, qu'il allait jurer, comme autrefois, tout le jour, et la mordre, et crier des injures pour ameuter les voisins et les faire rire. Alors elle se rua, ouvrit la cage, saisit l'oiseau qui, se défendant, lui arrachait la peau avec son bec et avec ses griffes. Mais elle le tenait de toute sa force, à deux mains, et, se jetant par terre, elle se roula dessus avec une frénésie de possédée, l'écrasa, en fit une loque de chair, une petite chose molle, verte, qui ne remuait plus, qui ne parlait plus, et qui pendait ; puis, l'ayant enveloppée d'un torchon comme d'un linceul, elle sortit, en chemise, nu-pieds, traversa le quai, que la mer battait de courtes vagues, et, secouant le linge, elle laissa tomber dans l'eau cette petite chose morte qui ressemblait à un peu d'herbe ; puis elle rentra, se jeta à genoux devant la cage vide, et, bouleversée de ce qu'elle avait fait, demanda pardon au bon Dieu, en sanglotant, comme si elle venait de commettre un horrible crime.


16 août 1888

L'INFIRME

    Cette aventure m'est arrivée vers 1882. Je venais de m'installer dans le coin d'un wagon vide, et j'avais refermé la portière, avec l'espérance de rester seul, quand elle se rouvrit brusquement, et j'entendis une voix qui disait :
    - Prenez garde, monsieur, nous nous trouvons juste au croisement des lignes ; le marchepied est très haut.
    Une autre voix répondit :
    - Ne crains rien, Laurent, je vais prendre les poignées.
    Puis une tête apparut coiffée d'un chapeau rond, et deux mains, s'accrochant aux lanières de cuir et de drap suspendues des deux côtés de la portière, hissèrent lentement un gros corps, dont les pieds firent sur le marchepied un bruit de canne frappant le sol.
    Or, quand l'homme eut fait entrer son torse dans le compartiment, je vis apparaître, dans l'étoffe flasque du pantalon, le bout peint en noir d'une jambe de bois, qu'un autre pilon pareil suivit bientôt.
    Une tête se montra derrière ce voyageur et demanda :
    - Vous êtes bien, monsieur ?
    - Oui, mon garçon.
    - Alors, voilà vos paquets et vos béquilles.
    Et un domestique, qui avait l'air d'un vieux soldat, monta à son tour, portant en ses bras un tas de choses, enveloppées en des papiers noirs et jaunes, ficelées soigneusement, et les déposa, l'une après l'autre, dans le filet au-dessus de la tête de son maître. Puis il dit :
    - Voilà, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq : les bonbons, la poupée, le tambour, le fusil et le pâté de foies gras.
    - C'est bien, mon garçon.
    - Bon voyage, monsieur.
    - Merci, Laurent, bonne santé !
    L'homme s'en alla en repoussant la porte, et je regardai mon voisin.
    Il pouvait avoir trente-cinq ans, bien que ses cheveux fussent presque blancs ; il était décoré, moustachu, fort gros, atteint de cette obésité poussive des hommes actifs et forts qu'une infirmité tient immobiles.
    Il s'essuya le front, souffla et, me regardant bien en face
    - La fumée vous gêne-t-elle, monsieur ?
    - Non, monsieur.
    Cet oeil, cette voix, ce visage, je les connaissais. Mais d'où, de quand ? Certes, j'avais rencontré ce garçon-là, je lui avais parlé, je lui avais serré la main. Cela datait de loin, de très loin, c'était perdu dans cette brume où l'esprit semble chercher à tâtons les souvenirs et les poursuit, comme des fantômes fuyants, sans les saisir.
    Lui aussi, maintenant, me dévisageait avec la ténacité et la fixité d'un homme qui se rappelle un peu, mais pas tout à fait.
    Nos yeux, gênés de ce contact obstiné des regards, se détournèrent puis, au bout de quelques secondes, attirés de nouveau par la volonté obscure et tenace de la mémoire en travail, ils se rencontrèrent encore, et je dis :
    - Mon Dieu, monsieur, au lieu de nous observer à la dérobée pendant une heure, ne vaudrait-il pas mieux chercher ensemble où nous nous sommes connus ?
    Le voisin répondit avec bonne grâce :
    - Vous avez tout à fait raison, monsieur.
    Je me nommai :
    - Je m'appelle Henry Bonclair, magistrat.
    Il hésita quelques secondes ; puis, avec ce vague de l'oeil et de la voix qui accompagne les grandes tensions d'esprit :
    - Ah ! parfaitement, je vous ai rencontré chez les Poincel, autrefois, avant la guerre, voilà douze ans de cela !
    - Oui, monsieur.... Ah !... ah !... vous êtes le lieutenant Revalière ?
    - Oui... Je fus même le capitaine Revalière jusqu'au jour où j'ai perdu mes pieds... tous les deux d'un seul coup, sur le passage d'un boulet.
    Et nous nous regardâmes de nouveau, maintenant que nous nous connaissions.
    Je me rappelais parfaitement avoir vu ce beau garçon mince qui conduisait les cotillons avec une furie agile et gracieuse et qu'on avait surnomme, je crois, "la Trombe". Mais derrière cette image, nettement évoquée, flottait encore quelque chose d'insaisissable, une histoire que j'avais sue et oubliée, une de ces histoires auxquelles on prête une attention bienveillante et courte, et qui ne laissent dans l'esprit qu'une marque presque imperceptible.
    Il y avait de l'amour là-dedans. J'en retrouvais la sensation particulière au fond de ma mémoire, mais rien de plus, sensation comparable au fumet que sème pour le nez d'un chien le pied d'un gibier sur le sol.
    Peu à peu, cependant, les ombres s'éclaircirent et une figure de jeune fille surgit devant mes yeux. Puis son nom éclata dans ma tête comme un pétard qui s'allume : Mlle de Mandal. Je me rappelais tout, maintenant. C'était, en effet, une histoire d'amour, mais banale. Cette jeune fille aimait ce jeune homme, lorsque je l'avais rencontrée, et on parlait de leur prochain mariage. Il paraissait lui-même très épris, très heureux.
    Je levai les yeux vers le filet où tous les paquets apportés par le domestique de mon voisin tremblotaient aux secousses du train, et la voix du serviteur me revint comme s'il finissait à peine de parler.
    Il avait dit :
    - Voilà, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq : les bonbons, la poupée, le tambour, le fusil et le pâté de foies gras.
    Alors, en une seconde, un roman se composa et se déroula dans ma tête. Il ressemblait d'ailleurs à tous ceux que j'avais lus où, tantôt le jeune homme, tantôt la jeune fille, épouse son fiancé ou sa fiancée après la catastrophe, soit corporelle, soit financière. Donc, cet officier mutilé pendant la guerre avait retrouvé, après la campagne, la jeune fille qui s'était promise à lui ; et, tenant son engagement, elle s'était donnée.
    Je jugeais cela beau, mais simple, comme on juge simples tous les dévouements et tous les dénouements des livres et du théâtre. Il semble toujours, quand on lit, ou quand on écoute, à ces écoles de magnanimité, qu'on se serait sacrifié soi-même avec un plaisir enthousiaste, avec un élan magnifique. Mais on est de fort mauvaise humeur, le lendemain, quand un ami misérable vient vous emprunter quelque argent.
    Puis, soudain, une autre supposition, moins poétique et plus réaliste, se substitua à la première. Peut-être s'était-il marié avant la guerre, avant l'épouvantable accident de ce boulet lui coupant les jambes, et avait-elle dû, désolée et résignée, recevoir, soigner, consoler, soutenir ce mari, parti fort et beau, revenu avec les pieds fauchés, affreux débris voué à l'immobilité, aux colères impuissantes et à l'obésité fatale.
    Était-il heureux ou torturé ? Une envie, légère d'abord, puis grandissante, puis irrésistible, me saisit de connaître son histoire, d'en savoir au moins les points principaux, qui me permettraient de deviner ce qu'il ne pourrait pas ou ne voudrait pas me dire.
    Je lui parlais, tout en songeant. Nous avions échangé quelques paroles banales , et moi, les yeux levés vers le filet, je pensais : "Il a donc trois enfants : les bonbons sont pour sa femme, la poupée pour sa petite fille, le tambour et le fusil pour ses fils, ce pâté de foies gras pour lui."
    Soudain, je lui demandai :
    - Vous êtes père, monsieur ?
    Il répondit :
    - Non, monsieur.
    Je me sentis soudain confus comme si j'avais commis une grosse inconvenance et je repris :
    - Je vous demande pardon. Je l'avais pensé en entendant votre domestique parier de jouets. On entend sans écouter, et on conclut malgré soi.
    Il sourit, puis murmura :
    - Non, je ne suis même pas marié. J'en suis resté aux préliminaires.
    J'eus l'air de me souvenir tout à coup.
    - Ah !... c'est vrai, vous étiez fiancé, quand je vous ai connu, fiancé avec Mlle de Mandal, je crois.
    - Oui, monsieur, votre mémoire est excellente.
    J'eus une audace excessive, et j'ajoutai :
    - Oui, je crois me rappeler aussi avoir entendu dire que Mlle de Mandal avait épousé monsieur... monsieur...
    Il prononça tranquillement ce nom.
    - M. de Fleurel.
    - Oui, c'est cela ! Oui... je me rappelle même, à ce propos, avoir entendu parier de votre blessure.
    Je le regardais bien en face, et il rougit.
    Sa figure pleine, bouffie, que l'afflux constant de sang rendait déjà pourpre, se teinta davantage encore.
    Il répondit avec vivacité, avec l'ardeur soudaine d'un homme qui plaide une cause perdue d'avance, perdue dans son esprit et dans son coeur, mais qu'il veut gagner devant l'opinion.
    - On a tort, monsieur, de prononcer à côté du mien le nom de Mme de Fleurel. Quand je suis revenu de la guerre, sans mes pieds, hélas ! je n'aurais jamais accepté, jamais, qu'elle devînt ma femme. Est-ce que c'était possible ? Quand on se marie, monsieur, ce n'est pas pour faire parade de générosité : c'est pour vivre, tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes, toutes les secondes, à côté d'un homme ; et, si cet homme est difforme comme moi, on se condamne, en l'épousant, à une souffrance qui durera jusqu'à la mort ! Oh ! je comprends, j'admire tous les sacrifices, tous les dévouements, quand ils ont une limite, mais je n'admets pas le renoncement d'une femme à toute une vie qu'elle espère heureuse, à toutes les joies, à tous les rêves, pour satisfaire l'admiration de la galerie. Quand j'entends sur le plancher de ma chambre le battement de mes pilons et celui de mes béquilles, ce bruit de moulin que je fais à chaque pas, j'ai des exaspérations à étrangler mon serviteur. Croyez-vous qu'on puisse accepter d'une femme de tolérer ce qu'on ne supporte pas soi-même ? Et puis, vous imaginez-vous que c'est joli, mes bouts de jambes ?...
    Il se tut. Que lui dire ? Je trouvais qu'il avait raison ! Pouvais-je la blâmer, la mépriser, même lui donner tort à elle ? Non. Cependant ? Le dénouement conforme à la règle, à la moyenne, à la vérité, à la vraisemblance, ne satisfaisait pas mon appétit poétique. Ces moignons héroïques appelaient un beau sacrifice qui me manquait, et j'en éprouvais une déception.
    Je lui demandai tout à coup :
    - Mme de Fleurel a des enfants ?
    - Oui, une fille et deux garçons. C'est pour eux que je porte ces jouets. Son mari et elle ont été très bons pour moi.
    Le train montait la rampe de Saint-Germain. Il passa les tunnels, entra en gare, s'arrêta.
    J'allais offrir mon bras pour aider la descente de l'officier mutilé quand deux mains se tendirent vers lui, par la portière ouverte
    - Bonjour, mon cher Revalière.
    - Ah ! bonjour, Fleurel.
    Derrière l'homme, la femme souriait radieuse, encore jolie, envoyant des "bonjour !" de ses doigts gantés. Une petite fille, à côté d'elle, sautillait de joie, et deux garçonnets regardaient avec des yeux avides le tambour et le fusil passant du filet du wagon entre les mains de leur père.
    Quand l'infirme fut sur le quai, tous les enfants l'embrassèrent. Puis on se mit en route, et la fillette, par amitié, tenait dans sa petite main la traverse vernie d'une béquille, comme elle aurait pu tenir, en marchant à son côté, le pouce de son grand ami.
 

21 octobre 1888

 

UN PORTRAIT

    Tiens, Milial ! dit quelqu'un près de moi. Je regardai l'homme qu'on désignait, car depuis longtemps j'avais envie de connaître ce Don Juan.
    Il n'était plus jeune. Les cheveux gris, d'un gris trouble, ressemblaient un peu à ces bonnets à poil dont se coiffent certains peuples du Nord, et sa barbe fine, assez longue, tombant sur la poitrine, avait aussi des airs de fourrure. Il causait avec une femme, penché vers elle, parlant à voix basse, en la regardant avec un oeil doux, plein d'hommages et de caresses.
    Je savais sa vie, ou du moins ce qu'on en connaissait. Il avait été aimé follement, plusieurs fois, et des drames avaient eu lieu où son nom se trouvait mêlé. On parlait de lui comme d'un homme très séduisant, presque irrésistible. Lorsque j'interrogeais les femmes qui faisaient le plus son éloge, pour savoir d'où lui venait cette puissance, elles répondaient toujours, après avoir quelque temps cherché
    - Je ne sais pas... c'est du charme.
    Certes, il n'était pas beau. Il n'avait rien des élégances dont nous supposons doués les conquérants de coeurs féminins. Je me demandais, avec intérêt, où était cachée sa séduction. Dans l'esprit ?... On ne m'avait jamais cité ses mots ni même célébré son intelligence... Dans le regard ?... Peut-être... Ou dans la voix ?... La voix de certains êtres a des grâces sensuelles, irrésistibles, la saveur des choses exquises à manger. on a faim de les entendre, et le son de leurs paroles pénètre en nous comme une friandise.
    Un ami passait. Je lui demandai :
    - Tu connais M. Milial ?
    - Oui.
    - Présente-nous donc l'un à l'autre.
    Une minute plus tard, nous échangions une poignée de main et nous causions entre deux portes. Ce qu'il disait était juste, agréable à entendre, sans contenir rien de supérieur. La voix en effet était belle, douce, caressante, musicale ; mais j'en avais entendu de plus prenantes, de plus remuantes. On l'écoutait avec plaisir, comme on regarderait couler une jolie source. Aucune tension de pensée n'était nécessaire pour le suivre, aucun sous-entendu ne surexcitait la curiosité, aucune attente ne tenait en éveil l'intérêt. Sa conversation était plutôt reposante et n'allumait point en nous soit un vif désir de répondre et de contredire, soit une approbation ravie.
    Il était d'ailleurs aussi facile de lui donner la réplique que de l'écouter. La réponse venait aux lèvres d'elle-même, dès qu'il avait fini de parler, et les phrases allaient vers lui comme si ce qu'il avait dit les faisait sortir de la bouche naturellement.
    Une réflexion me frappa bientôt. Je le connaissais depuis un quart d'heure, et il me semblait qu'il était un de mes anciens amis, que tout, de lui, m'était familier depuis longtemps : sa figure, ses gestes, sa voix, ses idées.
    Brusquement, après quelques instants de causerie, il me paraissait installé dans mon intimité. Toutes les portes étaient ouvertes entre nous, et je lui aurais fait peut-être, sur moi-même, s'il les avait sollicitées, ces confidences que, d'ordinaire, on ne livre qu'aux plus anciens camarades.
    Certes, il y avait là un mystère. Ces barrières fermées entre tous les êtres, et que le temps pousse une à une, lorsque la sympathie, les goûts pareils, une même culture intellectuelle et des relations constantes les ont décadenassées peu à peu, semblaient ne pas exister entre lui et moi, et, sans doute, entre lui et tous ceux, hommes et femmes, que le hasard jetait sur sa route.
    Au bout d'une demi-heure, nous nous séparâmes en nous promettant de nous revoir souvent, et il me donna son adresse après m'avoir invité à déjeuner, le surlendemain.
    Ayant oublié l'heure, j'arrivai trop tôt ; il n'était pas rentré. Un domestique correct et muet ouvrit devant moi un beau salon un peu sombre, intime, recueilli. Je m'y sentis à l'aise, comme chez moi. Que de fois j'ai remarqué l'influence des appartements sur le caractère et sur l'esprit ! Il y a des pièces où on se sent toujours bête ; d'autres, au contraire, où on se sent toujours verveux. Les unes attristent, bien que claires, blanches et dorées ; d'autres égayent, bien que tenturées d'étoffes calmes. Notre oeil, comme notre coeur, a ses haines et ses tendresses, dont souvent il ne nous fait point part, et qu'il impose secrètement, furtivement, à notre humeur. L'harmonie des meubles, des murs, le style d'un ensemble agissent instantanément sur notre nature intellectuelle comme l'air des bois, de la mer ou de la montagne modifie notre nature physique.
    Je m'assis sur un divan disparu sous les coussins, et je me sentis soudain soutenu, porté, capitonné par ces petits sacs de plume couverts de soie, comme si la forme et la place de mon corps eussent été marquées d'avance sur ce meuble.
    Puis je regardai. Rien d'éclatant dans la pièce ; partout de belles choses modestes, des meubles simples et rares, des rideaux d'Orient qui ne semblaient pas venir du Louvre, mais de l'intérieur d'un harem, et, en face de moi, un portrait de femme. C'était un portrait de moyenne grandeur, montrant la tête et le haut du corps, et les mains qui tenaient un livre. Elle était jeune, nu-tête, coiffée de bandeaux plats, souriant un peu tristement. Est-ce parce qu'elle avait la tête nue, ou bien par l'impression de son allure si naturelle, mais jamais portrait de femme ne me parut être chez lui autant que celui-là, dans ce logis. Presque tous ceux que je connais sont en représentation, soit que la dame ait des vêtements d'apparat, une coiffure seyante, un air de bien savoir qu'elle pose devant le peintre d'abord, et ensuite devant tous ceux qui la regarderont, soit qu'elle ait pris une attitude abandonnée dans un négligé bien choisi.
    Les unes sont debout, majestueuses, en pleine beauté, avec un air de hauteur qu'elles n'ont pas dû garder longtemps dans l'ordinaire de la vie. D'autres minaudent, dans l'immobilité de la toile ; et toutes ont un rien, une fleur ou un bijou, un pli de robe ou de lèvre qu'on sent posé par le peintre, pour l'effet. Qu'elles portent un chapeau, une dentelle sur la tête, ou leurs cheveux seulement, on devine en elles quelque chose qui n'est point tout à fait naturel. Quoi ? On l'ignore, puisqu'on ne les a pas connues, mais on le sent. Elles semblent en visite quelque part, chez des gens à qui elles veulent plaire, à qui elles veulent se montrer avec tout leur avantage ; et elles ont étudié leur attitude, tantôt modeste, tantôt hautaine.
    Que dire de celle-là ? Elle était chez elle, et seule. Oui, elle était seule, car elle souriait comme on sourit quand on pense solitairement à quelque chose de triste et de doux, et non comme on sourit quand on est regardée. Elle était tellement seule, et chez elle, qu'elle faisait le vide en tout ce grand appartement, le vide absolu. Elle l'habitait, l'emplissait, l'animait seule ; il y pouvait entrer beaucoup de monde, et tout ce monde pouvait parier, rire, même chanter ; elle y serait toujours seule, avec un sourire solitaire, et, seule, elle le rendrait vivant, de son regard de portrait.
    Il était unique aussi, ce regard. Il tombait sur moi tout droit, caressant et fixe, sans me voir. Tous les portraits savent qu'ils sont contemplés, et ils répondent avec les yeux, avec des yeux qui voient, qui pensent, qui nous suivent, sans nous quitter, depuis notre entrée jusqu'à notre sortie de l'appartement qu'ils habitent.
    Celui-là ne me voyait pas, ne voyait rien, bien que son regard fût planté sur moi, tout droit. Je me rappelai le vers surprenant de Baudelaire :

Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait.

    Ils m'attiraient, en effet, d'une façon irrésistible, jetaient en moi un trouble étrange, puissant, nouveau, ces yeux peints, qui avaient vécu, ou qui vivaient encore, peut-être. Oh ! quel charme infini et amollissant comme une brise qui passe, séduisant comme un ciel mourant de crépuscule lilas, rose et bleu, et un peu mélancolique comme la nuit qui vient derrière, sortait de ce cadre sombre et de ces yeux impénétrables ! Ces yeux, ces yeux créés par quelques coups de pinceau, cachaient en eux le mystère de ce qui semble être et n'existe pas, de ce qui peut apparaître en un regard de femme, de ce qui fait germer l'amour en nous.
    La porte s'ouvrit. M. Milial entrait. Il s'excusa d'être en retard. Je m'excusai d'être en avance. Puis je lui dis :
    - Est-il indiscret de vous demander quelle est cette femme ?
    Il répondit :
    - C'est ma mère, morte toute jeune.
    Et je compris alors d'où venait l'inexplicable séduction de cet homme !
 

29 octobre 1888

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