Il nous dit :
En ai-je vu, de drôles de choses et de drôles de filles aux jours passés où
je canotais. Que de fois j'ai eu envie d'écrire un petit livre, titré "Sur la
Seine", pour raconter cette vie de force et d'insouciance, de gaieté et de
pauvreté, de fête robuste et tapageuse que j'ai menée de vingt à trente ans.
J'étais un employé sans le sou; maintenant, je suis un homme arrivé qui peut
jeter des grosses sommes pour un caprice d'une seconde. J'avais au coeur mille
désirs modestes et irréalisables qui me doraient l'existence de toutes les
attentes imaginaires. Aujourd'hui, je ne sais pas vraiment quelle fantaisie me
pourrait faire lever du fauteuil où je somnole. Comme c'était simple, et bon, et
difficile de vivre ainsi, entre le bureau à Paris et la rivière à Argenteuil. Ma
grande, ma seule, mon absorbante passion, pendant dix ans, ce fut la Seine. Ah l
la belle, calme, variée et puante rivière pleine de mirage et d'immondices. Je
l'ai tant aimée; je crois, parce qu'elle m'a donné, me semble-t-il, le sens de
la vie. Ah l les promenades le long des berges fleuries, mes amies les
grenouilles qui rêvaient, le ventre au frais, sur une feuille de nénuphar, et
les lis d'eau coquets et frêles, au milieu des grandes herbes fines qui
m'ouvraient soudain, derrière un saule, un feuillet d'album japonais quand le
martin-pêcheur fuyait devant moi comme une flamme bleue ! Ai-je aimé tout cela,
d'un amour instinctif des yeux qui se répandait dans tout mon corps en une joie
naturelle et profonde.
Comme d'autres ont des souvenirs de nuits tendres, j'ai des souvenirs de
levers de soleil dans les brumes matinales, flottantes, errantes vapeurs,
blanches comme des mortes avant l'aurore, puis, au premier rayon glissant sur
les prairies, illuminées de rose à ravir le coeur; et j'ai des souvenirs de lune
argentant l'eau frémissante et courante, d'une lueur qui faisait fleurir tous
les rêves.
Et tout cela, symbole de l'éternelle illusion, naissait pour moi sur de
l'eau croupie qui charriait vers la mer toutes les ordures de Paris.
Puis quelle vie gaie avec les camarades. Nous étions cinq, une bande,
aujourd'hui des hommes graves; et comme nous étions tous pauvres, nous avions
fondé, dans une affreuse gargote d'Argenteuil, une colonie inexprimable qui ne
possédait qu'une chambre-dortoir où j'ai passé les plus folles soirées, certes,
de mon existence. Nous n'avions souci de rien que de nous amuser et de ramer,
car l'aviron pour nous, sauf pour un, était un culte. Je me rappelle de si
singulières aventures, de si invraisemblables farces, inventées par ces cinq
chenapans, que personne aujourd'hui ne les pourrait croire. On ne vit plus
ainsi, même sur la Seine, car la fantaisie enragée qui nous tenait en haleine
est morte dans les âmes actuelles.
A nous cinq, nous possédions un seul bateau, acheté à grand-peine et sur
lequel nous avons ri comme nous ne rirons plus jamais. C'était une large yole un
peu lourde, mais solide, spacieuse et confortable. Je ne vous ferai point le
portrait de mes camarades. Il y en avait un petit, très malin, surnommé Petit
Bleu; un grand, à l'air sauvage, avec des yeux gris et des cheveux noirs,
surnommé Tomahawk; un autre, spirituel et paresseux, surnommé La Tôque, le seul
qui ne touchât jamais une rame sous prétexte qu'il ferait chavirer le bateau; un
mince, élégant, très soigné, surnommé "N'a-qu'un-Oeil" en souvenir d'un roman
alors récent de Cladel, et parce qu'il portait un monocle; enfin moi qu'on avait
baptisé Joseph Prunier. Nous vivions en parfaite intelligence avec le seul
regret de n'avoir pas une barreuse. Une femme, c'est indispensable dans un
canot. Indispensable parce que ça tient l'esprit et le coeur en éveil, parce que
ça anime, ça amuse, ça distrait, ça pimente et ça fait décor avec une ombrelle
rouge glissant sur les berges vertes. Mais il ne nous fallait pas une barreuse
ordinaire, à nous cinq qui ne ressemblions guère à tout le monde. Il nous
fallait quelque chose d'imprévu, de drôle, de prêt à tout, de presque
introuvable, enfin. Nous en avions essayé beaucoup sans succès, des filles de
barre, pas des barreuses, canotières imbéciles qui préféraient toujours le petit
vin qui grise, à l'eau qui coule et qui porte les yoles. On les gardait un
dimanche, puis on les congédiait avec dégoût.
Or, voilà qu'un samedi soir "N'a-qu'un- Oeil" nous amena une petite créature
fluette, vive, sautillante, blagueuse et pleine de drôlerie, de cette drôlerie
qui tient lieu d'esprit aux titis mâles et femelles éclos sur le pavé de Paris.
Elle était gentille, pas jolie, une ébauche de femme où il y avait de tout, une
de ces silhouettes que les dessinateurs crayonnent en trois traits sur une nappe
de café après dîner entre un verre d'eau-de-vie et une cigarette. La nature en
fait quelquefois comme ça.
Le premier soir, elle nous étonna, nous amusa, et nous laissa sans opinion
tant elle était inattendue. Tombée dans ce nid d'hommes prêts à toutes les
folies, elle fut bien vite maîtresse de la situation, et dès le lendemain elle
nous avait conquis.
Elle était d'ailleurs tout à fait toquée, née avec un verre d'absinthe dans
le ventre, que sa mère avait dû boire au moment d'accoucher, et elle ne s'était
jamais dégrisée depuis, car sa nourrice, disait-elle, se refaisait le sang à
coups de tafia; et elle-même n'appelait jamais autrement que "ma sainte famille"
toutes les bouteilles alignées derrière le comptoir des marchands de vin.
Je ne sais lequel de nous la baptisa "Mouche" ni pourquoi ce nom lui fut
donné, mais il lui allait bien, et lui resta. Et notre yole, qui s'appelait
Feuille-à-l'Envers fit flotter chaque semaine sur la Seine, entre Asnières et
Maisons-Laffitte, cinq gars, joyeux et robustes, gouvernés, sous un parasol de
papier peint, par une vive et écervelée personne qui nous traitait comme des
esclaves chargés de la promener sur l'eau, et que nous aimions beaucoup.
Nous l'aimions tous beaucoup, pour mille raisons d'abord, pour une seule
ensuite. Elle était, à l'arrière de notre embarcation, une espèce de petit
moulin à paroles, jacassant au vent qui filait sur l'eau. Elle bavardait sans
fin avec le léger bruit continu de ces mécaniques ailées qui tournent dans la
brise; et elle disait étourdiment les choses les plus inattendues, les plus
cocasses, les plus stupéfiantes. Il y avait dans cet esprit, dont toutes les
parties semblaient disparates à la façon de loques de toute nature et de toute
couleur, non pas cousues ensemble mais seulement faufilées, de la fantaisie
comme dans un conte de fées, de la gauloiserie, de l'impudeur, de l'impudence,
de l'imprévu, du comique, et de l'air, de l'air et du paysage comme dans un
voyage en ballon.
On lui posait des questions pour provoquer des réponses trouvées on ne sait
où. Celle dont on la harcelait le plus souvent était celle-ci :
"Pourquoi t'appelle-t-on Mouche ?"
Elle découvrait des raisons tellement invraisemblables que nous cessions de
nager pour en rire. Elle nous plaisait aussi, comme femme; et La Tôque, qui ne
ramait jamais et qui demeurait tout le long des jours assis à côté d'elle au
fauteuil de barre, répondit une fois à la demande ordinaire :
"Pourquoi t'appelle-t-on Mouche ?
- Parce que c'est une petite cantharide. "
Oui, une petite cantharide bourdonnante et enfiévrante, non pas la classique
cantharide empoisonneuse, brillante et mantelée, mais une petite cantharide aux
ailes rousses qui commençait à troubler étrangement l'équipage entier de la
Feuille-à-l'Envers.
Que de plaisanteries stupides, encore, sur cette feuille où s'était arrêtée
cette Mouche.
"N'a-qu'un-Oeil", depuis l'arrivée de "Mouche" dans le bateau, avait pris au
milieu de nous un rôle prépondérant, supérieur, le rôle d'un monsieur qui a une
femme à côté de quatre autres qui n'en ont pas. Il abusait de ce privilège au
point de nous exaspérer parfois en embrassant Mouche devant nous, en l'asseyant
sur ses genoux à la fin des repas et par beaucoup d'autres prérogatives
humiliantes autant qu'irritantes.
On les avait isolés dans le dortoir par un rideau.
Mais je m'aperçus bientôt que mes compagnons et moi devions faire au fond de
nos cerveaux de solitaires le même raisonnement : " Pourquoi, en vertu de quelle
loi d'exception, de quel principe inacceptable, Mouche, qui ne paraissait gênée
par aucun préjugé, serait-elle fidèle à son amant, alors que les femmes du
meilleur monde ne le sont pas à leurs maris ? "
Notre réflexion était juste. Nous en fûmes bientôt convaincus. Nous aurions
dû seulement la faire plus tôt pour n'avoir pas à regretter le temps perdu.
Mouche trompa " N'a-qu'un-Oeil" avec tous les autres matelots de la
Feuille-à-l'Envers.
Elle le trompa sans difficulté, sans résistance, à la première prière de
chacun de nous.
Mon Dieu, les gens pudiques vont s'indigner beaucoup ! Pourquoi ? Quelle est
la courtisane en vogue qui n'a pas une douzaine d'amants, et quel est celui de
ces amants assez bête pour l'ignorer ? La mode n'est-elle pas d'avoir un soir
chez une femme célèbre et cotée, comme on a un soir à l'Opéra, aux Français ou à
l'Odéon, depuis qu'on y joue les demi-classiques ? On se met à dix pour
entretenir une cocotte qui fait de son temps une distribution difficile, comme
on se met à dix pour posséder un cheval de course que monte seulement un jockey,
véritable image de l'amant de coeur.
On laissait par délicatesse Mouche à "N'a-qu'un-Oeil", du samedi soir au
lundi matin. Les jours de navigation étaient à lui. Nous ne le trompions qu'en
semaine, à Paris, loin de la Seine, ce qui, pour des canotiers comme nous,
n'était presque plus tromper.
La situation avait ceci de particulier que les quatre maraudeurs des faveurs
de Mouche n'ignoraient point ce partage, qu'ils en parlaient entre eux, et même
avec elle, par allusions voilées qui la faisaient beaucoup rire. Seul, "N'a-qu'un-Oeil"
semblait tout ignorer; et cette position spéciale faisait naître une gêne entre
lui et nous, paraissait le mettre à l'écart, l'isoler, élever une barrière à
travers notre ancienne confiance et notre ancienne intimité. Cela lui donnait
pour nous un rôle difficile, un peu ridicule, un rôle d'amant trompé, presque de
mari.
Comme il était fort intelligent, doué d'un esprit spécial de pince-sans-rire
nous nous demandions quelquefois, avec une certaine inquiétude, s'il ne se
doutait de rien.
Il eut soin de nous renseigner, d'une façon pénible pour nous. On allait
déjeuner à Bougival, et nous ramions avec vigueur, quand La Tôque, qui avait, ce
matin-là, une allure triomphante d'homme satisfait et qui, assis côte à côte
avec la barreuse, semblait se serrer contre elle un peu trop librement à notre
avis, arrêta la nage en criant "Stop ! ".
Les huit avirons sortirent de l'eau.
Alors, se tournant vers sa voisine, il demanda :
"Pourquoi t'appelle-t-on Mouche ? "
Avant qu'elle eût pu répondre, la voix de "N'a-qu'un-Oeil", assis à l'avant,
articula d'un ton sec :
"Parce qu'elle se pose sur toutes les charognes."
Il y eut d'abord un grand silence, une gêne, que suivit une envie de rire.
Mouche elle-même demeurait interdite.
Alors, La Tôque commanda :
"Avant partout."
Le bateau se remit en route.
L'incident était clos, la lumière faite.
Cette petite aventure ne changea rien à nos habitudes. Elle rétablit
seulement la cordialité entre "N'a-qu'un-Oeil" et nous. Il redevint le
propriétaire honoré de Mouche, du samedi soir au lundi matin, sa supériorité sur
nous ayant été bien établie par cette définition, qui clôtura d'ailleurs l'ère
des questions sur le mot "Mouche". Nous nous contentâmes à l'avenir du rôle
secondaire d'amis reconnaissants et attentionnés qui profitaient discrètement
des jours de la semaine sans contestation d'aucune sorte entre nous.
Cela marcha très bien pendant trois mois environ. Mais voilà que tout à coup
Mouche prit, vis-à-vis de nous tous, des attitudes bizarres. Elle était moins
gaie, nerveuse, inquiète, presque irritable. On lui demandait sans cesse :
"Qu'est-ce que tu as ?"
Elle répondait :
"Rien. Laisse-moi tranquille."
La révélation nous fut faite par "N'a-qu'un-Oeil", un samedi soir. Nous
venions de nous mettre à table dans la petite salle à manger que notre gargotier
Barbichon nous réservait dans sa guinguette, et, le potage fini, on attendait la
friture quand notre ami, qui paraissait aussi soucieux, prit d'abord la main de
Mouche et ensuite parla :
"Mes chers camarades, dit-il, j'ai une communication des plus graves à vous
faire et qui va peut-être amener de longues discussions. Nous aurons le temps
d'ailleurs de raisonner entre les plats.
"Cette pauvre Mouche m'a annoncé une désastreuse nouvelle dont elle m'a
chargé en même temps de vous faire part.
"Elle est enceinte.
"Je n'ajoute que deux mots :
"Ce n'est pas le moment de l'abandonner et la recherche de la paternité est
interdite."
Il y eut d'abord de la stupeur, la sensation d'un désastre : et nous nous
regardions les uns les autres avec l'envie d'accuser quelqu'un. Mais lequel ? Ah
! lequel ? Jamais je n'avais senti comme en ce moment la perfidie de cette
cruelle farce de la nature qui ne permet jamais à un homme de savoir d'une façon
certaine s'il est le père de son enfant.
Puis peu à peu une espèce de consolation nous vint et nous réconforta, née
au contraire d'un sentiment confus de solidarité
Tomahawk, qui ne parlait guère, formula ce début de rassérènement par ces
mots :
"Ma foi, tant pis, l'union fait la force."
Les goujons entraient apportés par un marmiton. On ne se jetait pas dessus,
comme toujours, car on avait tout de même l'esprit troublé.
N'a-qu'un-Oeil reprit :
"Elle a eu, en cette circonstance, la délicatesse de me faire des aveux
complets. Mes amis, nous sommes tous également coupables. Donnons-nous la main
et adoptons l'enfant."
La décision fut prise à l'unanimité. On leva les bras vers le plat de
poissons frits et on jura.
"Nous l'adoptons."
Alors, sauvée tout d'un coup, délivrée du poids horrible d'inquiétude qui
torturait depuis un mois cette gentille et détraquée pauvresse de l'amour,
Mouche s'écria:
"Oh ! mes amis ! mes amis ! Vous êtes de braves coeurs... de braves
coeurs... de braves coeurs... Merci tous ! " Et elle pleura, pour la première
fois devant nous.
Désormais on parla de l'enfant dans le bateau comme s'il était né déjà, et
chacun de nous s'intéressait, avec une sollicitude de participation exagérée, au
développement lent et régulier de la taille de notre barreuse.
On cessait de ramer pour demander :
"Mouche ?"
Elle répondait :
"Présente.
- Garçon ou fille ?
- Garçon.
- Que deviendra-t-il ? "
Alors elle donnait essor à son imagination de la façon la plus fantastique.
C'étaient des récits interminables, des inventions stupéfiantes, depuis le jour
de la naissance jusqu'au triomphe définitif. Il fut tout, cet enfant, dans le
rêve naïf passionné et attendrissant de cette extraordinaire petite créature,
qui vivait maintenant, chaste, entre nous cinq, qu'elle appelait ses "cinq
papas". Elle le vit et le raconta marin, découvrant un nouveau monde plus grand
que l'Amérique, général rendant à la France l'Alsace et la Lorraine, puis
empereur et fondant une dynastie de souverains généreux et sages qui donnaient à
notre patrie le bonheur définitif, puis savant dévoilant d'abord le secret de la
fabrication de l'or, ensuite celui de la vie éternelle, puis aéronaute inventant
le moyen d'aller visiter les astres et faisant du ciel infini une immense
promenade pour les hommes, réalisation de tous les songes les plus imprévus, et
les plus magnifiques.
Dieu, fut-elle gentille et amusante, la pauvre petite, jusqu'à la fin de
l'été !
Ce fut le vingt septembre que creva son rêve. Nous revenions de déjeuner à
Maisons-Laffitte et nous passions devant Saint-Germain, quand elle eut soif et
nous demanda de nous arrêter au Pecq.
Depuis quelque temps, elle devenait lourde, et cela l'ennuyait beaucoup.
Elle ne pouvait plus gambader comme autrefois, ni bondir du bateau sur la berge,
ainsi qu'elle avait coutume de faire. Elle essayait encore, malgré nos cris et
nos efforts; et vingt fois, sans nos bras tendus pour la saisir, elle serait
tombée.
Ce jour-là, elle eut l'imprudence de vouloir débarquer avant que le bateau
fût arrêté, par une de ces bravades où se tuent parfois les athlètes malades ou
fatigués.
Juste au moment où nous allions accoster, sans qu'on pu prévoir ou revenir
son mouvement, elle se dressa, prit son élan et essaya de sauter sur le quai.
Trop faible, elle ne toucha que du bout du pied le bord de la pierre,
glissa, heurta de tout son ventre l'angle aigu, poussa un grand cri et disparut
dans l'eau.
Nous plongeâmes tous les cinq en même temps pour ramener un pauvre être
défaillant, pâle comme une morte et qui souffrait déjà d'atroces douleurs.
Il fallut la porter bien vite dans l'auberge la plus voisine, où un médecin
fut appelé.
Pendant dix heures que dura la fausse couche elle supporta avec un courage
d'héroïne d'abominables tortures. Nous nous désolions autour d'elle, enfiévrés
d'angoisse et de peur.
Puis on la délivra d'un enfant mort; et pendant quelques jours encore nous
eûmes pour sa vie les plus grandes craintes.
Le docteur, enfin, nous dit un matin : "Je crois qu'elle est sauvée. Elle
est en acier, cette fille." Et nous entrâmes ensemble dans sa chambre, le coeur
radieux.
N'a-qu'un-Oeil parlant pour tous, lui dit :
"Plus de danger, petite Mouche, nous sommes bien contents."
Alors, pour la seconde fois, elle pleura devant nous, et, les yeux sous une
glace de larmes, elle balbutia :
"Oh ! si vous saviez, si vous saviez... quel chagrin... quel chagrin... je
ne me consolerai jamais.
- De quoi donc, petite Mouche ?
- De l'avoir tué, car je l'ai tué ! oh ! sans le vouloir ! quel chagrin l...
"
Elle sanglotait. Nous l'entourions, émus, ne sachant quoi lui dire.
Elle reprit :
"Vous l'avez vu, vous ? "
Nous répondîmes, d'une seule voix :
"Oui.
- C'était un garçon, n'est-ce pas ?
- Oui.
- Beau, n'est-ce pas ?
On hésita beaucoup. Petit Bleu, le moins scrupuleux, se décida à affirmer :
"Très beau."
Il eut tort, car elle se mit à gémir, presque à hurler de désespoir.
Alors, N'a-qu'un-Oeil, qui l'aimait peut-être le plus, eut pour la calmer
une invention géniale, et baisant ses yeux ternis par les pleurs :
"Console-toi, petite Mouche, console-toi, nous t'en ferons un autre."
Le sens comique qu'elle avait dans les moelles se réveilla tout à coup, et à
moitié convaincue, à moitié gouailleuse, toute larmoyante encore et le coeur
crispé de peine, elle demanda, en nous regardant tous :
"Bien vrai ?"
Et nous répondîmes ensemble :
"Bien vrai."
7 février 1890
Quand les hommes du port, du petit
port provençal de Garandou, au fond de la baie Pisca, entre Marseille et Toulon,
aperçurent la barque de l'abbé Vilbois qui revenait de la pêche, ils
descendirent sur la plage pour aider à tirer le bateau.
L'abbé était seul dedans, et il ramait comme un vrai marin, avec une énergie
rare malgré ses cinquante-huit ans. Les manches retroussées sur des bras
musculeux, la soutane relevée en bas et serrée entre les genoux, un peu
déboutonnée sur la poitrine, son tricorne sur le banc à son côté, et la tête
coiffée d'un chapeau cloche en liège recouvert de toile blanche, il avait l'air
d'un solide et bizarre ecclésiastique des pays chauds, fait pour les aventures
plus que pour dire la messe.
De temps en temps, il regardait derrière lui pour bien reconnaître le point
d'abordage, puis il recommençait à tirer, d'une façon rythmée, méthodique et
forte, pour montrer, une fois de plus, à ces mauvais matelots du Midi, comment
nagent les hommes du Nord.
La barque lancée toucha le sable et glissa dessus comme si elle allait
gravir toute la plage en y enfonçant sa quille ; puis elle s'arrêta net, et les
cinq hommes qui regardaient venir le curé s'approchèrent, affables, contents,
sympathiques, au prêtre.
- Eh ben ! dit l'un avec son fort accent de Provence, bonne pêche, monsieur
le curé ?
L'abbé Vilbois rentra ses avirons, retira son chapeau cloche pour se couvrir
de son tricorne, abaissa ses manches sur ses bras, reboutonna sa soutane, puis
ayant repris sa tenue et sa prestance de desservant du village, il répondit avec
fierté :
- Oui, oui, très bonne, trois loups, deux murènes et quelques girelles.
Les cinq pêcheurs s'étaient approchés de la barque, et penchés au-dessus du
bordage, ils examinaient, avec un air de connaisseurs, les bêtes mortes, les
loups gras, les murènes à tête plate, hideux serpents de mer, et les girelles
violettes striées en zigzag de bandes dorées de la couleur des peaux d'oranges.
Un d'eux dit :
- Je vais vous porter ça dans votre bastide, monsieur le curé.
- Merci mon brave.
Ayant serré les mains, le prêtre se mit en route, suivi d'un homme et
laissant les autres occupés à prendre soin de son embarcation.
Il marchait à grands pas lents, avec un air de force et de dignité. Comme il
avait encore chaud d'avoir ramé avec tant de vigueur, il se découvrait par
moments en passant sous l'ombre légère des oliviers, pour livrer à l'air du
soir, toujours tiède, mais un peu calmé par une vague brise du large, son front
carré, couvert de cheveux blancs, droits et ras, un front d'officier bien plus
qu'un front de prêtre. Le village apparaissait sur une butte, au milieu d'une
large vallée descendant en plaine vers la mer.
C'était par un soir de juillet. Le soleil éblouissant, tout prêt d'atteindre
la crête dentelée de collines lointaines, allongeait en biais sur la route
blanche, ensevelie sous un suaire de poussière, l'ombre interminable de
l'ecclésiastique dont le tricorne démesuré promenait dans le champ voisin une
large tache sombre qui semblait jouer à grimper vivement sur tous les troncs
d'oliviers rencontrés, pour retomber aussitôt par terre, où elle rampait entre
les arbres.
Sous les pieds de l'abbé Vilbois, un nuage de poudre fine, de cette farine
impalpable dont sont couverts, en été, les chemins provençaux, s'élevait, fumant
autour de sa soutane qu'elle voilait et couvrait, en bas, d'une teinte grise de
plus en plus claire. Il allait, rafraîchi maintenant et les mains dans ses
poches, avec l'allure lente et puissante d'un montagnard faisant une ascension.
Ses yeux calmes regardaient le village, son village où il était curé depuis
vingt ans, village choisi par lui, obtenu par grande faveur, où il comptait
mourir. L'église, son église, couronnait le large cône des maisons entassées
autour d'elle de ses deux tours de pierre brune, inégales et carrées, qui
dressaient dans ce beau vallon méridional leurs silhouettes anciennes plus
pareilles à des défenses de château fort, qu'à des clochers de monument sacré.
L'abbé était content, car il avait pris trois loups, deux murènes et
quelques girelles.
Il aurait ce nouveau petit triomphe auprès de ses paroissiens, lui, qu'on
respectait surtout, parce qu'il était peut-être, malgré son âge, l'homme le
mieux musclé du pays. Ces légères vanités innocentes étaient son plus grand
plaisir. Il tirait au pistolet de façon à couper des tiges de fleurs, faisait
quelquefois des armes avec le marchand de tabac, son voisin, ancien prévôt de
régiment, et il nageait mieux que personne sur la côte.
C'était d'ailleurs un ancien homme du monde, fort connu jadis, fort élégant,
le baron de Vilbois, qui s'était fait prêtre, à trente-deux ans, à la suite d'un
chagrin d'amour.
Issu d'une vieille famille picarde, royaliste et religieuse, qui depuis
plusieurs siècles donnait ses fils à l'armée, à la magistrature ou au clergé, il
songea d'abord à entrer dans les ordres sur le conseil de sa mère, puis sur les
instances de son père il se décida à venir simplement à Paris faire son droit,
et chercher ensuite quelque grave fonction au Palais.
Mais pendant qu'il achevait ses études, son père succomba à une pneumonie à
la suite de chasses au marais, et sa mère, saisie par le chagrin, mourut peu de
temps après. Donc, ayant hérité soudain d'une grosse fortune, il renonça à des
projets de carrière quelconque pour se contenter de vivre en homme riche.
Beau garçon, intelligent bien que d'un esprit limité par des croyances, des
traditions et des principes, héréditaires comme ses muscles de hobereau picard,
il plut, il eut du succès dans le monde sérieux, et goûta la vie en homme jeune,
rigide, opulent et considéré.
Mais voilà qu'à la suite de quelques rencontres chez un ami il devint
amoureux d'une jeune actrice, d'une toute jeune élève du Conservatoire qui
débutait avec éclat à l'Odéon.
Il en devint amoureux avec toute la violence, avec tout l'emportement d'un
homme né pour croire à des idées absolues. Il en devint amoureux en la voyant à
travers le rôle romanesque où elle avait obtenu, le jour même où elle se montra
pour la première fois au public, un grand succès.
Elle était jolie, nativement perverse, avec un air d'enfant naïf qu'il
appelait son air d'ange. Elle sut le conquérir complètement, faire de lui un de
ces délirants forcenés un de ces déments en extase qu'un regard ou qu'une jupe
de femme brûle sur le bûcher des Passions Mortelles. Il la prit donc pour
maîtresse, lui fit quitter le théâtre, et l'aima, pendant quatre ans, avec une
ardeur toujours grandissante. Certes, malgré son nom et les traditions d'honneur
de sa famille, il aurait fini par l'épouser, s'il n'avait découvert, un jour,
qu'elle le trompait depuis longtemps avec l'ami qui la lui avait fait connaître.
Le drame fut d'autant plus terrible qu'elle était enceinte, et qu'il
attendait la naissance de l'enfant pour se décider au mariage.
Quand il tint entre ses mains les preuves, des lettres, surprises dans un
tiroir, il lui reprocha son infidélité, sa perfidie, son ignominie, avec toute
la brutalité du demi-sauvage qu'il était.
Mais elle, enfant des trottoirs de Paris, impudente autant qu'impudique,
sûre de l'autre homme comme de celui-là, hardie d'ailleurs comme ces filles du
peuple qui montent aux barricades par simple crânerie, le brava et l'insulta ;
et comme il levait la main, elle lui montra, son ventre.
Il s'arrêta, pâlissant, songea qu'un descendant de lui était là, dans cette
chair souillée, dans ce corps vil, dans cette créature immonde, un enfant de
lui ! Alors il se rua sur elle pour les écraser tous les deux, anéantir cette
double honte. Elle eut peur, se sentant perdue, et comme elle roulait sous son
poing, comme elle voyait son pied prêt à frapper par terre le flanc gonflé où
vivait déjà un embryon d'homme, elle lui cria, les mains tendues pour arrêter
les coups :
- Ne me tue point. Ce n'est pas à toi, c'est à lui.
Il fit un bond en arrière, tellement stupéfait, tellement bouleversé que sa
fureur resta suspendue comme son talon, et il balbutia :
- Tu... tu dis ?
Elle, folle de peur tout à coup devant la mort entrevue dans les yeux et
dans le geste terrifiants de cet homme, répéta :
- Ce n'est pas à toi, c'est à lui.
Il murmura, les dents serrées, anéanti :
- L'enfant ?
- Oui.
- Tu mens.
Et, de nouveau, il commença le geste du pied qui va écraser quelqu'un,
tandis que sa maîtresse, redressée à genoux, essayant de reculer, balbutiait
toujours :
- Puisque je te dis eue c'est à lui. S'il était à toi, est-ce que je ne
l'aurais pas eu depuis longtemps ?
Cet argument le frappa comme la vérité même. Dans un de ces éclairs de
pensée où tous les raisonnements apparaissent en même temps avec une illuminante
clarté, précis, irréfutables, concluants, irrésistibles, il fut convaincu, il
fut sûr qu'il n'était point le père du misérable enfant de gueuse qu'elle
portait en elle ; et, soulagé, délivré, presque apaisé soudain, il renonça à
détruire cette infâme créature.
Alors il lui dit d'une voix, plus calme :
- Lève-toi, va-t'en, et que je ne te revoie jamais.
Elle obéit, vaincue, et s'en alla.
Il ne la revit jamais.
Il partit de son côté. Il descendit vers le Midi, vers le soleil, et
s'arrêta dans un village, debout au milieu d'un vallon, au bord de la
Méditerranée. Une auberge lui plut qui regardait la mer ; il y prit une chambre
et y resta. Il demeura dix-huit mois, dans le chagrin, dans le désespoir, dans
un isolement complet. Il y vécut avec le souvenir dévorant de la femme
traîtresse, de son charme, de son enveloppement, de son ensorcellement
inavouable, et avec le regret de sa présence et de ses caresses.
Il errait par les vallons provençaux, promenant au soleil tamisé par les
grisâtres feuillettes des oliviers, sa pauvre tête malade où vivait une
obsession.
Mais ses anciennes idées pieuses, l'ardeur un peu calmée de sa foi première
lui revinrent au coeur tout doucement dans cette solitude douloureuse. La
religion qui lui était apparue autrefois comme un refuge contre la vie inconnue,
lui apparaissait maintenant comme un refuge contre la vie trompeuse et
torturante. Il avait conservé des habitudes de prière. Il s'y attacha dans son
chagrin, et il allait souvent, au crépuscule, s'agenouiller dans l'église
assombrie où brillait seul, au fond du choeur, le point de feu de la lampe,
gardienne sacrée du sanctuaire, symbole de la présence divine.
Il confia sa peine à ce Dieu, à son Dieu, et lui dit toute sa misère. Il lui
demandait conseil, pitié, secours, protection, consolation, et dans son oraison
répétée chaque jour plus fervente, il mettait chaque fois une émotion plus
forte.
Son coeur meurtri, rongé par l'amour d'une femme, restait ouvert et
palpitant, avide toujours de tendresse ; et peu à peu, à force de prier, de
vivre en ermite avec des habitudes de piété grandissante, de s'abandonner à
cette communication secrète des âmes dévotes avec le Sauveur qui console et
attire les misérables, l'amour mystique de Dieu entra en lui et vainquit
l'autre.
Alors il reprit ses premiers projets, et se décida à offrir à l'Église une
vie brisée qu'il avait failli lui donner vierge.
Il se fit donc prêtre. Par sa famille, par ses relations il obtint d'être
nommé desservant de ce village provençal où le hasard l'avait jeté, et ayant
consacré à des oeuvres bienfaisantes une grande partie de sa fortune, n'ayant
gardé que ce qui lui permettrait de demeurer jusqu'à sa mort utile et secourable
aux pauvres, il se réfugia dans son existence calme de pratiques pieuses et de
dévouement à ses semblables.
Il fut un prêtre à vues étroites, mais bon, une sorte de guide religieux à
tempérament de soldat, un guide de l'Église qui conduisait par force dans le
droit chemin l'humanité errante, aveugle, perdue en cette forêt de la vie où
tous nos instincts, nos goûts, nos désirs sont des sentiers qui égarent. Mais
beaucoup de l'homme d'autrefois restait toujours vivant en lui. Il ne cessa pas
d'aimer les exercices violents, les nobles sports, les armes, et il détestait
les femmes, toutes, avec une peur d'enfant devant un mystérieux danger.
DEUXIEME PARTIE
Le matelot qui suivait le prêtre, se
sentait sur la langue une envie toute méridionale de causer. Il n'osait pas, car
l'abbé exerçait sur ses ouailles un grand prestige. A la fin il s'y hasarda :
- Alors, dit-il, vous vous trouvez bien dans votre bastide, monsieur le
curé ?
Cette bastide était une de ces maisons microscopiques où les Provençaux des
villes et des villages vont se nicher, en été, pour prendre l'air. L'abbé avait
loué cette case dans un champ, à cinq minutes de son presbytère, trop petit et
emprisonné au centre de la paroisse, contre l'église.
Il n'habitait pas régulièrement, même en été, cette campagne ; il y allait
seulement passer quelques jours de temps en temps, pour vivre en pleine verdure
et tirer au pistolet.
- Oui, mon ami, dit le prêtre, je m'y trouve très bien.
La demeure basse apparaissait bâtie au milieu des arbres, peinte en rose,
zébrée, hachée, coupée en petits morceaux par les branches et les feuilles des
oliviers dont était planté le champ sans clôture où elle semblait poussée comme
un champignon de Provence.
On apercevait aussi une grande femme qui circulait devant la porte en
préparant une petite table à dîner où elle posait à chaque retour, avec une
lenteur méthodique, un seul couvert, une assiette, une serviette, un morceau de
pain, un verre à boire. Elle était coiffée du petit bonnet des Arlésiennes, cône
pointu de soie ou de velours noir sur qui fleurit un champignon blanc.
Quand l'abbé fut à portée de la voix, il lui cria :
- Eh ! Marguerite ?
Elle s'arrêta pour regarder, et reconnaissant son maître :
- Té c'est vous, monsieur le curé ?
- Oui. Je vous apporte une belle pêche vous allez tout de suite me faire
griller un loup, un loup au beurre, rien qu'au beurre, vous entendez ?
La servante, venue au-devant des hommes, examinait d'un oeil connaisseur les
poissons portés par le matelot.
- C'est que nous avons déjà une poule au riz, dit-elle.
- Tant pis, le poisson du lendemain ne vaut pas le poisson sortant de l'eau.
Je vais faire une petite fête de gourmand, ça ne m'arrive pas trop souvent ; et
puis, le péché n'est pas gros.
La femme choisissait le loup, et comme elle s'en allait en l'emportant, elle
se retourna :
- Ah ! il est venu un homme vous chercher trois fois, monsieur le curé.
Il demanda avec indifférence :
- Un homme ! Quel genre d'homme ?
- Mais un homme qui ne se recommande pas de lui-même.
- Quoi ! un mendiant ?
- Peut-être, oui, je ne dis pas. Je croirais plutôt un maoufatan.
L'abbé Vilbois se mit à rire de ce mot provençal qui signifie malfaiteur,
rôdeur de routes, car il connaissait l'âme timorée de Marguerite qui ne pouvait
séjourner à la bastide sans s'imaginer tout le long des jours et surtout des
nuits qu'ils allaient être assassinés.
Il donna quelques sous au marin qui s'en alla, et, comme il disait, ayant
conservé toutes ses habitudes de soins et de tenue d'ancien mondain : "Je vas me
passer un peu d'eau sur le nez et sur les mains", Marguerite lui cria de sa
cuisine où elle grattait à rebours, avec un couteau, le dos du loup dont les
écailles, un peu tachées de sang, se détachaient comme d'infimes piécettes
d'argent :
- Tenez le voilà !
L'abbé vira vers la route et aperçut en effet un homme, qui lui parut, de
loin, fort mal vêtu, et qui s'en venait à petits pas vers la maison. Il
l'attendit, souriant encore de la terreur de sa domestique, et pensant : "Ma
foi, je crois qu'elle a raison, il a bien l'air d'un maoufatan."
L'inconnu approchait, les mains dans ses poches, les yeux sur le prêtre,
sans se hâter. Il était jeune, portait toute la barbe blonde et frisée, et des
mèches de cheveux se roulaient en boucles au sortir d'un chapeau de feutre mou,
tellement sale et défoncé que personne n'en aurait pu deviner la couleur et la
forme premières. Il avait un long pardessus marron, une culotte dentelée autour
des chevilles, et il était chaussé d'espadrilles, ce qui lui donnait une
démarche molle, muette, inquiétante, un pas imperceptible de rôdeur.
Quand il fut à quelques enjambées de l'ecclésiastique, il ôta la loque qui
lui abritait le front, en se découvrant avec un air un peu théâtral, et montrant
une tête flétrie, crapuleuse et jolie, chauve sur le sommet du crâne, marque de
fatigue ou de débauche précoce, car cet homme assurément n'avait pas plus de
vingt-cinq ans.
Le prêtre, aussitôt, se découvrit aussi, devinant et sentant que ce n'était
pas là le vagabond ordinaire, l'ouvrier sans travail ou le repris de justice
errant entre deux prisons et qui ne sait plus guère parler que le langage
mystérieux, des bagnes.
- Bonjour, monsieur le curé, dit l'homme.
Le prêtre répondit simplement : "Je vous salue", ne voulant pas appeler
"monsieur" ce passant suspect et haillonneux. Ils se contemplaient fixement et
l'abbé Vilbois, devant le regard de ce rôdeur, se sentait troublé, ému comme en
face d'un ennemi inconnu, envahi par une de ces inquiétudes étranges qui se
glissent en frissons dans la chair et dans le sang.
A la fin, le vagabond reprit :
- Eh bien ! me reconnaissez-vous
Le prêtre, très étonné. Répondit :
- Moi, pas du tout, je ne vous connais point.
- Ah ! vous ne me connaissez point. Regardez-moi davantage.
- J'ai beau vous regarder, je ne vous ai jamais vu.
- Ça c'est vrai, reprit l'autre, ironique, mais je vais vous montrer
quelqu'un que vous connaissez mieux.
Il se recoiffa et déboutonna son pardessus. Sa poitrine était nue dedans.
Une ceinture rouge, roulée autour de son ventre maigre, retenait sa culotte
au-dessus de ses hanches.
Il prit dans sa poche une enveloppe, l'une de ces invraisemblables
enveloppes que toutes les taches possibles ont marbrées, une de ces enveloppes
qui gardent, dans les doublures des gueux errants, les papiers quelconques,
vrais ou faux, volés où légitimés, précieux défenseurs de la liberté contre le
gendarme rencontré. Il en tira une photographie, une de ces cartes grandes comme
une lettre, qu'on faisait souvent autrefois, jaunie, fatiguée, traînée longtemps
partout, chauffée contre la chair de cet homme et ternie par sa chaleur.
Alors, l'élevant à côté de sa figure, il demanda :
- Et celui-là, le connaissez-vous ?
L'abbé fit deux pas pour mieux voir et demeura pâlissant, bouleversé, car
c'était son propre portrait, fait pour Elle, à l'époque lointaine de son amour.
Il ne répondait rien, ne comprenant pas.
Le vagabond répéta :
- Le reconnaissez-vous, celui-là ?
Et le prêtre balbutia :
- Mais oui.
- Qui est-ce ?
- C'est moi.
- C'est bien vous ?
- Mais oui.
- Eh bien ! regardez-nous tous les deux, maintenant, votre portrait et moi !
Il avait vu déjà, le misérable homme, il avait vu que ces deux êtres, celui
de la carte et celui qui riait à côté, se ressemblaient comme deux frères, mais
il ne comprenait pas encore, et il bégaya :
- Que me voulez-vous, enfin ?
Alors, le gueux, d'une voix méchante :
- Ce que je veux, mais je veux que vous me reconnaissiez d'abord.
- Qui êtes-vous donc ?
- Ce que je suis ? Demandez-le à n'importe qui sur la route, demandez-le à
votre bonne, allons le demander au maire du pays si vous voulez, en lui montrant
ça ; et il rira bien, c'est moi qui vous le dis. Ah ! vous ne voulez pas
reconnaître que je suis votre fils, papa curé ?
Alors le vieillard, levant ses bras en un geste biblique et désespéré, gémit
- Ce n'est pas vrai.
Le jeune homme s'approcha tout contre lui, face à face.
- Ah ! ça n'est pas vrai. Ah ! l'abbé, il faut cesser de mentir,
entendez-vous ?
Il avait une figure menaçante et les poings fermés, et il parlait avec une
conviction si violente, que le prêtre, reculant toujours, se demandait lequel
des deux se trompait en ce moment.
Encore une fois, cependant, il affirma :
- Je n'ai jamais eu d'enfant.
L'autre ripostant :
- Et pas de maîtresse, peut-être ?
Le vieillard prononça résolument un seul mot, un fier aveu :
- Si.
- Et cette maîtresse n'était pas grosse quand vous l'avez chassée ? Soudain,
la colère ancienne, étouffée vingt-cinq ans plus tôt, non pas étouffée, mais
murée au fond du coeur de l'amant, brisa les voûtes de foi, de dévotion
résignée, de renoncement à tout, qu'il avait construites sur elle, et, hors de
lui, il cria :
- Je l'ai chassée parce qu'elle m'avait trompé et qu'elle portait en elle
l'enfant d'un autre, sans quoi, je l'aurais tuée, monsieur, et vous avec elle.
Le jeune homme hésita, surpris à son tour par l'emportement sincère du curé,
puis il répliqua plus doucement :
- Qui vous a dit ça que c'était l'enfant d'un autre ?
- Mais elle, elle-même, en me bravant.
Alors, le vagabond, sans contester cette affirmation, conclut avec un ton
indifférent de voyou qui juge une cause :
- Eh ben ! c'est maman qui s'est trompée en vous narguant, v'là tout.
Redevenant aussi plus maître de lui, après ce mouvement de fureur, l'abbé, à
son tour, interrogea,
- Et qui vous a dit, à vous, que vous étiez mon fils ?
- Elle, en mourant, m'sieu l'curé... Et puis ça !
Et il tendait, sous les yeux du prêtre, la petite photographie.
Le vieillard la prit, et lentement, longuement, le coeur soulevé d'angoisse,
il compara ce passant inconnu avec son ancienne image, et il ne douta plus,
c'était bien son fils.
Une détresse emporta son âme, une émotion inexprimable, affreusement
pénible, comme le remords d'un crime ancien. Il comprenait un peu, il devinait
le reste, il revoyait la scène brutale de la séparation. C'était pour sauver sa
vie, menacée par l'homme outragé, que la femme, la trompeuse et perfide femelle
lui avait jeté ce mensonge. Et le mensonge avait réussi. Et un fils de lui était
né, avait grandi, était devenu ce sordide coureur de routes, qui sentait le vice
comme un bouc sent la bête.
Il murmura,
- Voulez-vous faire quelques pas, avec moi, pour nous expliquer davantage ?
L'autre se mit à ricaner.
- Mais, parbleu ! C'est bien pour cela que je suis venu.
Ils s'en allèrent ensemble, côte à côte par le champ d'oliviers. Le soleil
avait disparu. La grande fraîcheur des crépuscules du Midi étendait sur la
campagne un invisible manteau froid. L'abbé frissonnait et levant soudain les
yeux dans un mouvement habituel d'officiant, il aperçut partout autour de lui,
tremblotant sur le ciel, le petit feuillage grisâtre de l'arbre sacré qui avait
abrité sous son ombre frêle la plus grande douleur, la seule défaillance du
Christ.
Une prière jaillit de lui, courte et désespérée, faite avec cette voix
intérieure qui ne passe point par la bouche et dont les croyants implorent le
Sauveur : "Mon Dieu, secourez-moi."
Puis se tournant vers son fils :
- Alors, votre mère est morte ?
Un nouveau chagrin s'éveillait en lui, en prononçant ces paroles : "Votre
mère est morte" et crispait son coeur, une étrange misère de la chair de l'homme
qui n'a jamais fini d'oublier, et un cruel écho de la torture qu'il avait subie,
mais plus encore peut-être, puisqu'elle était morte, un tressaillement de ce
délirant et court bonheur de jeunesse dont rien maintenant ne restait plus que
la plaie de son souvenir.
Le jeune homme répondit :
- Oui, monsieur le curé, ma mère est morte.
- Y a-t-il longtemps ?
- Oui, trois ans déjà.
Un doute nouveau envahit le prêtre.
- Et comment n'êtes-vous pas venu me trouver plus tôt ?
L'autre hésita.
- Je n'ai pas pu. J'ai eu des empêchements... Mais, pardonnez-moi
d'interrompre ces confidences que je vous ferai plus tard, aussi détaillées
qu'il vous plaira, pour vous dire que je n'ai rien mangé depuis hier matin.
Une secousse de pitié ébranla tout le vieillard, et, tendant brusquement les
deux mains :
- Oh ! mon pauvre enfant, dit-il.
Le jeune homme reçut ces grandes mains tendues, qui enveloppèrent ses
doigts, plus minces, tièdes et fiévreux.
Puis il répondit avec cet air de blague qui ne quittait guère ses lèvres.
- Eh ben ! vrai, je commence à croire que nous nous entendrons tout de même.
Le curé se mit à marcher.
- Allons dîner, dit-il.
Il songeait soudain, avec une petite joie instinctive, confuse et bizarre,
au beau poisson pêché par lui, qui, joint à la poule au riz, ferait, ce jour-là,
un bon repas pour ce misérable enfant.
L'Arlésienne, inquiète et déjà grondeuse, attendait devant la porte.
- Marguerite, cria l'abbé, enlevez la table et portez-la dans la salle, bien
vite, bien vite, et mettez deux couverts, mais bien vite.
La bonne restait effarée, à la pensée que son maître allait dîner avec ce
malfaiteur.
Alors l'abbé Vilbois se mit lui-même à desservir et à transporter, dans
l'unique pièce du rez-de-chaussée, le couvert préparé pour lui.
Cinq minutes plus tard, il était assis, en face du vagabond, devant une
soupière pleine de soupe aux choux, qui faisait monter entre leurs visages un
petit nuage de vapeur bouillante.
TROISIEME PARTIE
Quand les assiettes furent pleines, le
rôdeur se mit à avaler sa soupe avidement par cuillerées rapides. L'abbé n'avait
plus faim, et il humait seulement avec lenteur le savoureux bouillon des choux,
laissant le pain au fond de son assiette.
Tout à coup il demanda :
- Comment vous appelez-vous ?
L'homme rit, satisfait d'apaiser sa faim.
- Père inconnu, dit-il, pas d'autre nom de famille que celui de ma mère que
vous n'aurez probablement pas encore oublié. J'ai, par contre, deux prénoms, qui
ne me vont guère entre parenthèses, "Philippe-Auguste".
L'abbé pâlit et demanda, la gorge serrée :
- Pourquoi vous a-t-on donné ces prénoms ?
Le vagabond haussa les épaules.
- Vous devez bien le deviner. Après vous avoir quitté, maman a voulu faire
croire à votre rival que j'étais à lui, et il l'a cru à peu près jusqu'à mon
âge, de quinze ans. Mais, à ce moment-là, j'ai commencé à vous ressembler trop.
Et il m'a renié, la canaille. On m'avait donc donné ses deux prénoms,
Philippe-Auguste ; et si j'avais eu la chance de ne ressembler à personne ou
d'être simplement le fils d'un troisième larron qui ne se serait pas montré, je
m'appellerais aujourd'hui le vicomte Philippe-Auguste de Pravallon, fils
tardivement reconnu du comte du même nom, sénateur. Moi, je me suis baptisé "Pas
de veine"
- Comment savez-vous tout cela ?
- Parce qu'il y a eu des explications devant moi, parbleu, et de rudes
explications, allez. Ah ! c'est ça qui vous apprend la vie !
Quelque chose de plus pénible et de plus tenaillant que tout ce qu'il avait
ressenti et souffert depuis une demi-heure oppressait le prêtre. C'était en lui
une sorte d'étouffement qui commençait, qui allait grandir et finirait par le
tuer, et cela lui venait, non pas tant des choses qu'il entendait, que de la
façon dont elles étaient dites et de la figure de crapule du voyou qui les
soulignait. Entre cet homme et lui, entre son fils et lui, il commençait à
sentir à présent ce cloaque des saletés morales qui sont, pour certaines âmes,
de mortels poisons. C'était son fils cela ? Il ne pouvait encore le croire. Il
voulait toutes les preuves, toutes ; tout apprendre, tout entendre, tout
écouter, tout souffrir. Il pensa de nouveau aux oliviers qui entouraient sa
petite bastide, et il murmura pour la seconde fois : "Oh ! mon Dieu,
secourez-moi."
Philippe-Auguste avait fini sa soupe. Il demanda :
- On ne mange donc plus, l'abbé ?
Comme la cuisine se trouvait en dehors de la maison, dans un bâtiment
annexé, et que Marguerite ne pouvait entendre la voix de son curé, il la
prévenait de ses besoins par quelques coups donnés sur un gong chinois suspendu
près du mur, derrière lui.
Il prit donc le marteau de cuir et heurta plusieurs fois la plaque ronde de
métal. Un son, faible d'abord, s'en échappa, puis grandit, s'accentua, vibrant,
aigu, suraigu, déchirant, horrible plainte du cuivre frappé.
La bonne apparut. Elle avait une figure crispée et elle jetait des regards
furieux sur le maoufatan comme si elle eût pressenti, avec son instinct de chien
fidèle, le drame abattu sur son maître. En ses mains elle tenait le loup grillé
d'où s'envolait une savoureuse odeur de beurre fondu. L'abbé, avec une cuiller,
fendit le poisson d'un bout à l'autre, et offrant le filet du dos à l'enfant de
sa jeunesse :
- C'est moi qui l'ai pris tantôt, dit-il, avec un reste de fierté qui
surnageait dans sa détresse.
Marguerite ne s'en allait pas.
Le prêtre reprit :
- Apportez du vin, du bon, du vin blanc du cap Corse.
Elle eut presque un geste de révolte, et il dut répéter, en prenant un air
sévère : "Allez, deux bouteilles." Car, lorsqu'il offrait du vin à quelqu'un,
plaisir rare, il s'en offrait toujours une bouteille à lui-même.
Philippe-Auguste, radieux, murmura :
- Chouette. Une bonne idée. Il y a longtemps que je n'ai mangé comme ça.
La servante revint au bout de deux minutes. L'abbé les jugea longues comme
deux éternités, car un besoin de savoir lui brûlait à présent le sang, dévorant
ainsi qu'un feu d'enfer.
Les bouteilles étaient débouchées, mais la bonne restait là, les yeux fixés
sur l'homme.
- Laissez-nous, dit le curé.
Elle fit semblant de ne pas entendre.
Il reprit presque durement :
- Je vous ai ordonné de nous laisser seuls.
Alors elle s'en alla.
Philippe-Auguste mangeait le poisson avec une précipitation vorace ; et son
père le regardait, de plus en plus surpris et désolé de tout ce qu'il découvrait
de bas sur cette figure qui lui ressemblait tant. Les petits morceaux que l'abbé
Vilbois portait à ses lèvres lui demeuraient dans la bouche, sa gorge serrée
refusant de les laisser passer ; et il les mâchait longtemps, cherchant, parmi
toutes les questions qui lui venaient à l'esprit, celle dont il désirait le plus
vite la réponse.
Il finit par murmurer :
- De quoi est-elle morte ?
- De la poitrine.
- A-t-elle été longtemps malade ?
- Dix-huit mois, à peu près.
- D'où cela lui était-il venu ?
- On ne sait pas.
Ils se turent. L'abbé songeait. Tant de choses l'oppressaient qu'il aurait
voulu déjà connaître, car depuis le jour de la rupture, depuis le jour où il
avait failli la tuer, il n'avait rien su d'elle. Certes, il n'avait pas non plus
désiré savoir, car il l'avait jetée avec résolution dans une fosse d'oubli,
elle, et ses jours de bonheur ; mais voilà qu'il sentait naître en lui tout à
coup, maintenant qu'elle était morte, un ardent désir d'apprendre, un désir
jaloux, presque un désir d'amant.
Il reprit :
- Elle n'était pas seule, n'est-ce pas ?
- Non, elle vivait toujours avec lui.
Le vieillard tressaillit.
- Avec lui ! Avec Pravallon ?
- Mais oui.
Et l'homme jadis trahi calcula que cette même femme qui l'avait trompé était
demeurée plus de trente ans avec son rival. Ce fut presque malgré lui qu'il
balbutia :
- Furent-ils heureux ensemble ?
En ricanant, le jeune homme répondit :
- Mais oui, avec des hauts et des bas ! Ça aurait été très bien sans moi.
J'ai toujours tout gâté, moi.
- Comment et pourquoi ? dit le prêtre.
- Je vous l'ai déjà raconté. Parce qu'il a cru que j'étais son fils jusqu'à
mon âge de quinze ans environ. Mais il n'était pas bête, le vieux, il a bien
découvert tout seul la ressemblance, et alors il y a eu des scènes. Moi,
j'écoutais aux portes. Il accusait maman de l'avoir mis dedans. Maman
ripostait : "Est-ce ma faute ? Tu savais très bien, quand tu m'as prise, que
j'étais la maîtresse de l'autres." L'autre c'était vous.
- Ah ! ils parlaient donc de moi quelquefois ?
- Oui, mais ils ne vous ont jamais nommé devant moi, sauf à la fin, tout à
la fin, aux derniers jours, quand maman s'est sentie perdue. Ils avaient tout de
même de la méfiance.
- Et vous... vous avez appris de bonne heure que votre mère était dans une
situation irrégulière ?
- Parbleu ! Je ne suis pas naïf, moi, allez, et je ne l'ai jamais été. Ça se
devine tout de suite ces choses-là, dès qu'on commence à connaître le monde.
Philippe-Auguste se versait à boire coup sur coup. Ses yeux s'allumaient,
son long jeûne lui donnant une griserie rapide.
Le prêtre s'en aperçut ; il faillit l'arrêter, puis la pensée l'effleura que
l'ivresse rendait imprudent et bavard, et, prenant la bouteille, il emplit de
nouveau le verre du jeune homme.
Marguerite apportait la poule au riz. L'ayant posée sur la table, elle fixa
de nouveau ses yeux sur le rôdeur, puis elle dit à son maître avec un air
indigné :
- Mais regardez qu'il est saoul, monsieur le curé,
- Laisse-nous donc tranquilles, reprit le prêtre, et va-t'en.
Elle sortit en tapant la porte.
Il demanda :
- Qu'est-ce qu'elle disait de moi, votre mère ?
- Mais ce qu'on dit d'ordinaire d'un homme qu'on a lâché ; que vous n'étiez
pas commode, embêtant pour une femme, et que vous lui auriez rendu la vie très
difficile avec vos idées.
- Souvent elle a dit cela ?
- Oui, quelquefois, avec des subterfuges, pour que je ne comprenne point,
mais je devinais tout.
- Et vous, comment vous traitait-on dans cette maison ?
- Moi ? très bien d'abord, et puis très mal ensuite. Quand maman a vu que je
gâtais son affaire, elle m'a flanqué à l'eau.
- Comment ça ?
- Comment ça ! c'est bien simple. J'ai fait quelques fredaines vers seize
ans ; alors ces gouapes-là m'ont mis dans une maison de correction, pour se
débarrasser de moi.
Il posa ses coudes sur la table, appuya ses deux joues sur ses deux mains
et, tout à fait ivre, l'esprit chaviré dans le vin, il fut saisi tout à coup par
une de ces irrésistibles envies de parler de soi qui font divaguer les pochards
en de fantastiques vantardises.
Et il souriait gentiment, avec une grâce féminine sur les lèvres, une grâce
perverse que le prêtre reconnut. Non seulement il la reconnut, mais il la
sentit, haïe et caressante, cette grâce qui l'avait conquis et perdu jadis.
C'était à sa mère que l'enfant, à présent, ressemblait le plus, non par les
traits du visage, mais par le regard captivant et faux et surtout par la
séduction du sourire menteur qui semblait ouvrir la porte de la bouche à toutes
les infamies du dedans.
Philippe-Auguste raconta :
- Ah ! ah ! ah ! J'en ai eu une vie, moi, depuis la maison de correction,
une drôle de vie qu'un grand romancier payerait cher. Vrai, le père Dumas, avec
son Monte-Cristo, n'en a pas trouvé de plus cocasses que celles qui me sont
arrivées.
Il se tut, avec une gravité philosophique d'homme gris qui réfléchit, puis,
lentement :
- Quand on veut qu'un garçon tourne bien, on ne devrait jamais l'envoyer
dans une maison de correction, à cause des connaissances de là-dedans, quoi
qu'il ait fait. J'en avais fait une bonne, moi, mais elle a mal tourné. Comme je
me baladais avec trois camarades, un peu éméchés tous les quatre, un soir, vers
neuf heures, sur la grand-route, auprès du gué de Folac, voilà que je rencontre
une voiture où tout le monde dormait, le conducteur et sa famille ; c'étaient
des gens de Martinon qui revenaient de dîner à la ville. Je prends le cheval par
la bride, je le fais monter dans le bac du passeur et je pousse le bac au milieu
de la rivière. Ça fait du bruit, le bourgeois qui conduisait se réveille, il ne
voit rien, il fouette. Le cheval part et saute dans le bouillon avec la voiture.
Tous noyés ! Les camarades m'ont dénoncé. Ils avaient bien ri d'abord en me
voyant faire ma farce. Vrai, nous n'avions pas pensé que ça tournerait si mal.
Nous espérions seulement un bain, histoire de rire.
"Depuis ça, j'en ai fait de plus raides pour me venger de la première, qui
ne méritait pas la correction, sur ma parole. Mais ce n'est pas la peine de les
raconter. Je vais vous dire seulement la dernière, parce que celle-là elle vous
plaira, j'en suis sûr. Je vous ai vengé, papa.
L'abbé regardait son fils avec des yeux terrifiés, et il ne mangeait plus
rien.
Philippe-Auguste allait se remettre à parler.
- Non, dit le prêtre, pas à présent, tout à l'heure.
Se retournant, il battit et fit crier la stridente cymbale chinoise.
Marguerite entra aussitôt.
Et son maître commanda, avec une voix si rude qu'elle baissa la tête,
effrayée et docile :
- Apporte-nous la lampe et tout ce que tu as encore à mettre sur la table,
puis tu ne paraîtras plus tant que je n'aurai pas frappé le gong.
Elle sortit, revint et posa sur la nappe une lampe de porcelaine blanche
coiffée d'un abat-jour vert, un gros morceau de fromage, des fruits, puis s'en
alla.
Et l'abbé dit résolument :
- Maintenant, je vous écoute.
Philippe-Auguste emplit avec tranquillité son assiette de dessert et son
verre de vin. La seconde bouteille était presque vide, bien que le curé n'y eût
point touché.
Le jeune homme reprit, bégayant, la bouche empâtée de nourriture et de
saoulerie :
- La dernière, la voilà. C'en est une rude : J'étais revenu à la maison...
et j'y restais malgré eux parce qu'ils avaient peur de moi... peur de moi...
Ah ! faut pas qu'on m'embête, moi... je suis capable de tout quand on
m'embête... Vous savez... ils vivaient ensemble et pas ensemble. Il avait deux
domiciles, lui, un domicile de sénateur et un domicile d'amant. Mais il vivait
chez maman plus souvent que chez lui, car il ne pouvait plus se passer d'elle.
Ah !... en voilà une fine, et une forte... maman... elle savait vous tenir un
homme, celle-là ! Elle l'avait pris corps et âme, et elle l'a gardée jusqu'à la
fin. C'est-il bête, les hommes ! Donc, J'étais revenu et je les maîtrisais par
la peur. Je suis débrouillard, moi, quand il faut, et pour la malice, pour la
ficelle, pour la poigne aussi, je ne crains personne. Voilà que maman tombe
malade et il l'installe dans une belle propriété près de Meulan, au milieu d'un
parc, grand comme une forêt. Ça dure dix-huit mois environ... comme je vous ai
dit. Puis nous sentons approcher la fin. Il venait tous les jours de Paris, et
il avait du chagrin, mais là, du vrai.
Donc un matin, ils avaient jacassé ensemble près d'une heure, et je me
demandais de quoi ils pouvaient jaboter si longtemps quand on m'appelle. Et
maman me dit :
- Je suis près de mourir et il y a quelque chose que je veux te révéler,
malgré l'avis du comte. - Elle l'appelait toujours "le comte" en parlant de lui.
- C'est le nom de ton père, qui vit encore.
Je le lui avais demandé plus de cent fois... plus de cent fois... le nom de
mon père... plus de cent fois... et elle avait toujours refusé de le dire...
Je crois même qu'un jour j'y ai flanqué des gifles pour la faire jaser, mais
ça n'a servi de rien. Et puis, pour se débarrasser de moi, elle m'a annoncé que
vous étiez mort sans le sou, que vous étiez un pas grand-chose, une erreur de sa
jeunesse, une gaffé de vierge, quoi. Elle me l'a si bien raconté que j'y ai
coupé, mais en plein, dans votre mort.
Donc elle me dit :
- C'est le nom de ton père.
L'autre, qui était assis dans un fauteuil, réplique comme ça, trois fois :
- Vous avez tort, vous avez fort, vous avez tort, Rosette.
Maman s'assied dans son lit. Je la vois encore avec ses pommettes rouges et
ses yeux brillants, car elle m'aimait bien tout de même ; et elle lui dit :
- Alors faites quelque chose pour lui, Philippe !
En lui parlant, elle le nommait "Philippe" et moi "Auguste".
Il se mit à crier comme un forcené :
- Pour cette crapule-là, jamais, pour ce vaurien, ce repris de justice,
ce... ce... ce...
Et il en trouva des noms pour moi, comme s'il n'avait cherché que ça toute
sa vie.
J'allais me fâcher, maman me fait taire, et elle lui dit :
- Vous voulez donc qu'il meure de faim, puisque je n'ai rien, moi.
Il répliqua, sans se troubler :
- Rosette, je vous ai donné trente-cinq mille francs par an, depuis trente
ans, cela fait plus d'un million. Vous avez vécu par moi en femme riche, en
femme aimée, j'ose dire, en femme heureuse. Je ne dois rien à ce gueux qui a
gâté nos dernières années et il n'aura rien de moi. Il est inutile d'insister.
Nommez-lui l'autre si vous voulez. Je le regrette, mais je m'en lave les mains.
Alors, maman se tourne vers moi. Je me disais : "Bon... v'là que je retrouve
mon vrai père... ; s'il a de la galette, je suis un homme sauvé..."
Elle continua :
- Ton père, le baron de Vilbois, s'appelle aujourd'hui l'abbé Vilbois, curé
de Garandou, près de Toulon. Il était mon amant quand je l'ai quitté pour
celui-ci.
Et voilà qu'elle me conte tout, sauf qu'elle vous a mis dedans aussi au
sujet de sa grossesse. Mais les femmes, voyez-vous, ça ne dit jamais la vérité.
Il ricanait, inconscient, laissant sortir librement toute sa fange. Il but
encore, et la face toujours hilare, continua :
- Maman mourut deux jours... deux jours plus tard. Nous avons suivi son
cercueil au cimetière, lui et moi... est-ce drôle...., dites... lui et moi... et
trois domestiques... c'est tout. Il pleurait comme une vache... nous étions côte
à côte... on eût dit papa et le fils à papa.
Puis nous voilà revenus à la maison. Rien que nous deux. Moi je me disais :
"Faut filer, sans un sou." J'avais juste cinquante francs. Qu'est-ce que je
pourrais bien trouver pour me venger ?
Il me touche le bras, et me dit :
- J'ai à vous parler.
Je le suivis dans son cabinet. Il s'assit devant sa table, puis, en
barbotant dans ses larmes, il me raconte qu'il ne veut pas être pour moi aussi
méchant qu'il le disait à maman ; il me prie de ne pas vous embêter... - Ça...,
ça nous regarde, vous et moi... - Il m'offre un billet de mille... mille...
mille... qu'est-ce que je pouvais faire avec mille francs ... moi ... un homme
comme moi ? Je vis qu'il y en avait d'autres dans le tiroir, un vrai tas. La vue
de c'papier-là, ça me donne envie de chouriner Je tends la main pour prendre
celui qu'il m'offrait, mais au lieu de recevoir son aumône, je saute dessus, je
le jette par terre, et je lui serre la gorge jusqu'à lui faire tourner de
l'oeil ; puis, quand je vis qu'il allait passer, je le bâillonne, je le ligote,
je le déshabille, je le retourne et puis. ah ! ah ! ah !... je vous ai drôlement
vengé !...
Philippe-Auguste toussait, étranglé de joie, et toujours sur sa lèvre
relevée d'un pli féroce et gai, l'abbé Vilbois retrouvait l'ancien sourire de la
femme qui lui avait fait perdre la tête.
- Après ? dit-il.
- Après... Ah ! ah ! ah !... Il avait grand feu dans la cheminée... c'était
en décembre... par le froid... qu'elle est morte... maman... grand feu de
charbon... Je prends le tisonnier... je le fais rougir... et voilà... que je lui
fais des croix dans le dos, huit, dix, je ne sais pas combien, puis je le
retourne et je lui en fais autant sur le ventre. Est-ce drôle, hein ! papa.
C'est ainsi qu'on marquait les forçats autrefois. Il se tortillait comme une
anguille... mais je l'avais bien bâillonné, il ne pouvait pas crier. Puis, je
pris les billets - douze - avec le mien ça faisait treize... ça ne m'a pas porté
chance. Et je me suis sauvé en disant aux domestiques de ne pas déranger M. le
comte jusqu'à l'heure du dîner parce qu'il dormait.
Je pensais bien qu'il ne dirait rien, par peur du scandale, vu qu'il est
sénateur. Je me suis trompé. Quatre jours après j'étais pincé dans un restaurant
de Paris. J'ai eu trois ans de prison. C'est pour ça que je n'ai pas pu venir
vous trouver plus tôt.
Il but encore, et bredouillant de façon à prononcer à peine les mots :
- Maintenant... papa... papa curé !... Est-ce drôle d'avoir un curé pour
papa !... Ah ! ah ! faut être gentil, bien gentil avec bibi, parce que bibi
n'est pas ordinaire... et qu'il en a fait une bonne... pas vrai... une bonne...
au vieux...
La même colère qui avait affolé jadis l'abbé Vilbois, devant la maîtresse
trahissante, le soulevait à présent devant cet abominable homme.
Lui qui avait tant pardonné, au nom de Dieu, les secrets infâmes chuchotés
dans le mystère des confessionnaux, il se sentait sans pitié, sans clémence en
son propre nom, et il n'appelait plus maintenant à son aide ce Dieu secourable
et miséricordieux, car il comprenait qu'aucune protection céleste ou terrestre
ne peut sauver ici-bas ceux sur qui tombent de tels malheurs.
Toute l'ardeur de son coeur passionné et de son sang violent, éteinte par
l'apostolat, se réveillait dans une révolte irrésistible contre ce misérable qui
était son fils, contre cette ressemblance avec lui, et aussi avec la mère, la
mère indigne qui l'avait conçu pareil à elle, et contre la fatalité qui rivait
ce gueux à son pied paternel ainsi qu'un boulet de galérien.
Il voyait, il prévoyait tout avec une lucidité subite, réveillé par ce choc
de ses vingt-cinq ans de pieux sommeil et de tranquillité.
Convaincu soudain, qu'il fallait parler fort pour être craint de ce
malfaiteur et le terrifier du premier coup, il lui dit, les dents serrées par la
fureur, et ne songeant plus à son ivresse :
- Maintenant que vous m'avez tout raconté, écoutez-moi. Vous partirez demain
matin. Vous habiterez un pays que je vous indiquerai et que vous ne quitterez
jamais sans mon ordre. Je vous y payerai une pension qui vous suffira pour
vivre, mais petite, car je n'ai pas d'argent. Si vous désobéissez une seule
fois, ce sera fini et vous aurez affaire à moi...
Bien qu'abruti par le vin, Philippe-Auguste comprit la menace, et le
criminel qui était en lui surgit tout à coup. Il cracha ces mots, avec des
hoquets :
- Ah ! papa, faut pas me la faire... T'es curé... je te tiens... et tu
fileras doux, comme les autres !
L'abbé sursauta ; et ce fut, dans ses muscles de vieil hercule, un
invincible besoin de saisir ce monstre, de le plier comme une baguette et de lui
montrer qu'il faudrait céder.
Il lui cria, en secouant la table et en la lui jetant dans la poitrine :
- Ah ! prenez garde, prenez garde .... je n'ai peur de personne, moi...
L'ivrogne, perdant l'équilibre, oscillait sur sa chaise. Sentant qu'il
allait tomber et qu'il était au pouvoir du prêtre, il allongea sa main, avec un
regard d'assassin, vers un des couteaux qui traînaient sur la nappe. L'abbé
Vilbois vit le geste, et il donna à la table une telle poussée que son fils
culbuta sur le dos et s'étendit par terre. La lampe roula et s'éteignit. Pendant
quelques secondes une fine sonnerie de verres heurtés chanta dans l'ombre ; puis
ce fut une sorte de rampement de corps mou sur le pavé, puis plus rien.
Avec la lampe brisée la nuit subite s'était répandue sur eux si prompte,
inattendue et profonde, qu'ils en furent stupéfaits comme d'un événement
effrayant. L'ivrogne, blotti contre le mur, ne remuait plus ; et le prêtre
restait sur sa chaise, plongé dans ces ténèbres, qui noyaient sa colère. Ce
voile sombre jeté sur lui, arrêtant son emportement, immobilisa aussi l'élan
furieux de son âme ; et d'autres idées lui vinrent, noires et tristes comme.
l'obscurité.
Le silence se fit, un silence épais de tombe fermée, où rien ne semblait
plus vivre et respirer. Rien non plus ne venait du dehors, pas un roulement de
voiture au loin, pas un aboiement de chien, pas même un glissement dans les
branches ou sur les murs, d'un léger souffle de vent.
Cela dura longtemps, très longtemps, peut-être une heure. Puis, soudain, le
gong tinta ! Il tinta frappé d'un seul coup dur, sec et fort, que suivit un
grand bruit bizarre de chute et de chaise renversée.
Marguerite, aux aguets, accourut ; mais dès qu'elle eut ouvert la porte,
elle recula épouvantée devant l'ombre impénétrable. Puis tremblante, le coeur
précipité, la voix haletante et basse, elle appela :
- M'sieu l'curé, m'sieu l'curé.
Personne ne répondit, rien ne bougea.
"Mon Dieu, mon Dieu, pensa-t-elle, qu'est-ce qu'ils ont fait, qu'est-ce
qu'est arrivé ?"
Elle n'osait pas avancer, elle n'osait pas retourner prendre une lumière ;
et une envie folle de se sauver,, de fuir et de hurler la saisit, bien qu'elle
se sentît les jambes brisées à tomber sur place. Elle répétait :
- M'sieur le curé, m'sieur le curé, c'est moi, Marguerite.
Mais soudain, malgré sa peur, un désir instinctif de secourir son maître, et
une de ces bravoures de femmes qui les rendent par moments héroïques emplirent
son âme d'audace terrifiée, et, courant à sa cuisine, elle rapporta son
quinquet.
Sur la porte de la salle, elle s'arrêta. Elle vit d'abord le vagabond,
étendu contre le mur, et qui dormait ou semblait dormir, puis la lampe cassée,
puis, sous la table, les deux pieds noirs et les jambes aux bas noirs de l'abbé
Vilbois, qui avait dû s'abattre sur le dos en heurtant le gong de sa tête.
Palpitante d'effroi, les mains tremblantes, elle répétait :
- Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que c'est ?
Et comme elle avançait à petits pas, avec lenteur, elle glissa dans quelque
chose de gras et faillit tomber.
Alors, s'étant penchée, elle s'aperçut que sur le pavé rouge, un liquide
rouge aussi coulait, s'étendant autour de ses pieds et courant vite vers la
porte. Elle devina que c'était du sang.
Folle, elle s'enfuit, jetant sa lumière pour ne plus rien voir, et elle se
précipita dans la campagne, vers le village. Elle allait, heurtant les arbres,
les yeux fixés vers les feux lointains et hurlant.
Sa voix aiguë s'envolait par la nuit comme un sinistre cri de chouette et
clamait sans discontinuer : "Le maoufatan... le maoufatan... le maoufatan..."
Lorsqu'elle atteignit les premières maisons, des hommes effarés sortirent et
l'entourèrent ; mais elle se débattait sans répondre, car elle avait perdu la
tête.
On finit par comprendre qu'un malheur venait d'arriver dans la campagne du
curé, et une troupe s'arma pour courir à son aide.
Au milieu du champ d'oliviers la petite bastide peinte en rose était devenue
invisible et noire dans la nuit profonde et muette. Depuis que la lueur unique
de sa fenêtre éclairée s'était éteinte comme un oeil fermé, elle demeurait noyée
dans l'ombre, perdue dans les ténèbres, introuvable pour quiconque n'était pas
enfant du pays.
Bientôt des feux coururent au ras de terre, à travers les arbres, venant
vers elle. Ils promenaient sur l'herbe brûlée de longues clartés jaunes, et sous
leurs éclats errants les troncs tourmentés des oliviers ressemblaient parfois à
des monstres, à des serpents d'enfer enlacés et tordus. Les reflets projetés au
loin firent soudain surgir dans l'obscurité quelque chose de blanchâtre et de
vague, puis, bientôt le mur bas et carré de la petite demeure redevint rose
devant les lanternes. Quelques paysans les portaient, escortant deux gendarmes,
revolver au poing, le garde champêtre, le maire et Marguerite que des hommes
soutenaient, car elle défaillait.
Devant la porte demeurée ouverte, effrayante, il y eut un moment
d'hésitation. Mais le brigadier, saisissant un falot, entra suivi par les
autres.
La servante n'avait pas menti. Le sang, figé maintenant, couvrait le pavé
comme un tapis. Il avait coulé jusqu'au vagabond, baignant une de ses jambes et
une de ses mains.
Le père et le fils dormaient. L'un, la gorge coupée, du sommeil éternel,
l'autre du sommeil des ivrognes. Les deux gendarmes se jetèrent sur celui-ci, et
avant qu'il fût réveillé il avait des chaînes aux poignets. Il frotta ses yeux,
stupéfait, abruti de vin ; et lorsqu'il vit le cadavre du prêtre, il eut l'air
terrifié, et de ne rien comprendre.
- Comment ne s'est-il pas sauvé, dit le maire ?
- Il était trop saoul, répliqua le brigadier.
Et tout le monde fut de son avis, car l'idée ne serait venue à personne que
l'abbé Vilbois, peut-être, avait pu se donner la mort.
14 - 23 février 1890
PREMIERE PARTIE La victoria fort élégante, attelée
de deux superbes chevaux noirs, attendait devant le perron de l'hôtel.
C'était à la fin de juin, vers cinq heures et demie, et, entre les toits qui
enfermaient la cour d'honneur, le ciel apparaissait plein de clarté, de
chaleur, de gaieté. DEUXIEME PARTIE La comtesse de Mascaret, enfermée
en sa chambre, attendait l'heure du dîner comme un condamné à mort attend
l'heure du supplice. Qu'allait-il faire ? Était-il rentré ? Despote,
emporté, prêt à toutes les violences, qu'avait-il médité, qu'avait-il
préparé, qu'avait-il résolu ? Aucun bruit dans l'hôtel, et elle regardait à
tout instant les aiguilles de sa pendule. La femme de chambre était venue
pour la toilette crépusculaire ; puis elle était partie. TROISIEME PARTIE C'était à l'Opéra, pendant un
entracte de Robert le Diable. Dans l'orchestre, les hommes debout, le
chapeau sur la tête, le gilet largement ouvert sur la chemise blanche où
brillaient l'or et les pierres des boutons, regardaient les loges pleines de
femmes décolletées, diamantées, emperlées, épanouies dans cette serre
illuminée où la beauté des visages et l'éclat des épaules semblent fleurir
pour les regards au milieu de la musique et des voix humaines. QUATRIEME PARTIE Dans le coupé qui les ramenait
chez eux après la représentation de l'Opéra, le comte et la comtesse de
Mascaret, assis côte à côte, se taisaient. Mais voilà que le mari, tout à
coup, dit à sa femme : 2 - 7 avril 1890 |
Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais donc
écrire enfin ce qui m'est arrivé! Mais le pourrai-je? l'oserai-je? cela est si
bizarre, si inexplicable, si incompréhensible, si fou!
Si je n'étais sûr de ce que j'ai vu, sûr qu'il n'y a eu, dans mes
raisonnements, aucune défaillance, aucune erreur dans mes constatations, pas de
lacune dans la suite inflexible de mes observations, je me croirais un simple
halluciné, le jouet d'une étrange vision. Après tout, qui sait?
Je suis aujourd'hui dans une maison de santé; mais j'y suis entré
volontairement, par prudence, par peur! Un seul être connaît mon histoire. Le
médecin d'ici. Je vais l'écrire. Je ne sais trop pourquoi? Pour m'en
débarrasser, car je la sens en moi comme un intolérable cauchemar.
La voici:
J'ai toujours été un solitaire, un rêveur, une sorte de philosophe isolé,
bienveillant, content de peu, sans aigreur contre les hommes et sans rancune
contre le ciel. J'ai vécu seul, sans cesse, par suite d'une sorte de gêne
qu'insinue en moi la présence des autres. Comment expliquer cela? Je ne le
pourrais. Je ne refuse pas de voir le monde, de causer, de dîner avec des amis,
mais lorsque je les sens depuis longtemps près de moi, même les plus familiers,
ils me lassent, me fatiguent, m'énervent, et j'éprouve une envie grandissante,
harcelante, de les voir partir ou de m'en aller, d'être seul.
Cette envie est plus qu'un besoin, c'est une nécessité irrésistible. Et si
la présence des gens avec qui je me trouve continuait, si je devais, non pas
écouter, mais entendre longtemps encore leurs conversations, il m'arriverait,
sans aucun doute, un accident. Lequel? Ah! qui sait? Peut-être une simple
syncope? oui! probablement!
J'aime tant être seul que je ne puis même supporter le voisinage d'autres
êtres dormant sous mon toit; je ne puis habiter Paris parce que j'y agonise
indéfiniment. Je meurs moralement, et suis aussi supplicié dans mon corps et
dans mes nerfs par cette immense foule qui grouille, qui vit autour de moi, même
quand elle dort. Ah! le sommeil des autres m'est plus pénible encore que leur
parole. Et je ne peux jamais me reposer, quand je sais, quand je sens, derrière
un mur, des existences interrompues par ces régulières éclipses de la raison.
Pourquoi suis-je ainsi? Qui sait? La cause en est peut-être fort simple: je
me fatigue très vite de tout ce qui ne se passe pas en moi. Et il y a beaucoup
de gens dans mon cas.
Nous sommes deux races sur la terre. Ceux qui ont besoin des autres, que les
autres distraient, occupent, reposent, et que la solitude harasse, épuise,
anéantit, comme l'ascension d'un terrible glacier ou la traversée du désert, et
ceux que les autres, au contraire, lassent, ennuient, gênent, courbaturent,
tandis que l'isolement les calme, les baigne de repos dans l'indépendance et la
fantaisie de leur pensée.
En somme, il y a là un normal phénomène psychique. Les uns sont doués pour
vivre en dehors, les autres pour vivre en dedans. Moi, j'ai l'attention
extérieure courte et vite épuisée, et, dès qu'elle arrive à ses limites, j'en
éprouve dans tout mon corps et dans toute mon intelligence un intolérable
malaise.
Il en est résulté que je m'attache, que je m'étais attaché beaucoup aux
objets inanimés qui prennent, pour moi, une importance d'êtres, et que ma maison
est devenue, était devenue, un monde où je vivais d'une vie solitaire et active,
au milieu de choses, de meubles, de bibelots familiers, sympathiques à mes yeux
comme des visages. Je l'en avais emplie peu à peu, je l'en avais parée, et je me
sentais, dedans, content, satisfait, bien heureux comme entre les bras d'une
femme aimable dont la caresse accoutumée est devenue un calme et doux besoin.
J'avais fait construire cette maison dans un beau jardin qui l'isolait des
routes, et à la porte d'une ville où je pouvais trouver, à l'occasion, les
ressources de société dont je sentais, par moments, le désir. Tous mes
domestiques couchaient dans un bâtiment éloigné, au fond du potager,
qu'entourait un grand mur. L'enveloppement obscur des nuits, dans le silence de
ma demeure perdue, cachée, noyée sous les feuilles des grands arbres, m'était si
reposant et si bon, que j'hésitais chaque soir, pendant plusieurs heures, à me
mettre au lit pour le savourer plus longtemps.
Ce jour-là, on avait joué Sigurd au théâtre de la ville. C'était la
première fois que j'entendais ce beau drame musical et féerique, et j'y avais
pris un vif plaisir.
Je revenais à pied, d'un pas allègre, la tête pleine de phrases sonores, et
le regard hanté par de jolies visions. Il faisait noir, noir, mais noir au point
que je distinguais à peine la grande route, et que je faillis, plusieurs fois,
culbuter dans le fossé. De l'octroi chez moi, il y a un kilomètre environ,
peut-être un peu plus, soit vingt minutes de marche lente. Il était une heure du
matin, une heure ou une heure et demie; le ciel s'éclaircit un peu devant moi et
le croissant parut, le triste croissant du dernier quartier de la lune. Le
croissant du premier quartier, celui qui se lève à quatre ou cinq heures du
soir, est clair, gai, frotté d'argent, mais celui qui se lève après minuit est
rougeâtre, morne, inquiétant; c'est le vrai croissant du Sabbat. Tous les
noctambules ont dû faire cette remarque. Le premier, fût-il mince comme un fil,
jette une petite lumière joyeuse qui réjouit le coeur, et dessine sur la terre
des ombres nettes; le dernier répand à peine une lueur mourante, si terne
qu'elle ne fait presque pas d'ombres.
J'aperçus au loin la masse sombre de mon jardin, et je ne sais d'où me vint
une sorte de malaise à l'idée d'entrer là-dedans. Je ralentis le pas. Il faisait
très doux. Le gros tas d'arbres avait l'air d'un tombeau où ma maison était
ensevelie.
J'ouvris ma barrière et je pénétrai dans la longue allée de sycomores, qui
s'en allait vers le logis, arquée en voûte comme un haut tunnel, traversant des
massifs opaques et contournant des gazons où les corbeilles de fleurs
plaquaient, sous les ténèbres pâlies, des taches ovales aux nuances
indistinctes.
En approchant de la maison, un trouble bizarre me saisit. Je m'arrêtai. On
n'entendait rien. Il n'y avait pas dans les feuilles un souffle d'air.
"Qu'est-ce que j'ai donc?" pensai-je. Depuis dix ans je rentrais ainsi sans que
jamais la moindre inquiétude m'eût effleuré. Je n'avais pas peur. Je n'ai jamais
eu peur, la nuit. La vue d'un homme, d'un maraudeur, d'un voleur m'aurait jeté
une rage dans le corps, et j'aurais sauté dessus sans hésiter. J'étais armé,
d'ailleurs. J'avais mon revolver. Mais je n'y touchai point, car je voulais
résister à cette influence de crainte qui germait en moi.
Qu'était-ce? Un pressentiment? Le pressentiment mystérieux qui s'empare des
sens des hommes quand ils vont voir de l'inexplicable? Peut-être? Qui sait?
A mesure que j'avançais, j'avais dans la peau des tressaillements, et quand
je fus devant le mur, aux auvents clos, de ma vaste demeure, je sentis qu'il me
faudrait attendre quelques minutes avant d'ouvrir la porte et d'entrer dedans.
Alors, je m'assis sur un banc, sous les fenêtres de mon salon. Je restai là, un
peu vibrant, la tête appuyée contre la muraille, les yeux ouverts sur l'ombre
des feuillages. Pendant ces premiers instants, je ne remarquai rien d'insolite
autour de moi. J'avais dans les oreilles quelques ronflements; mais cela
m'arrive souvent. Il me semble parfois que j'entends passer des trains, que
j'entends sonner des cloches, que j'entends marcher une foule.
Puis bientôt, ces ronflements devinrent plus distincts, plus précis, plus
reconnaissables. Je m'étais trompé. Ce n'était pas le bourdonnement ordinaire de
mes artères qui mettait dans mes oreilles ces rumeurs, mais un bruit très
particulier, très confus cependant, qui venait, à n'en point douter, de
l'intérieur de ma maison.
Je le distinguais à travers le mur, ce bruit continu, plutôt une agitation
qu'un bruit, un remuement vague d'un tas de choses, comme si on eût secoué,
déplacé, traîné doucement tous mes meubles.
Oh! je doutai, pendant un temps assez long encore, de la sûreté de mon
oreille. Mais l'ayant collée contre un auvent pour mieux percevoir ce trouble
étrange de mon logis, je demeurai convaincu, certain, qu'il se passait chez moi
quelque chose d'anormal et d'incompréhensible. Je n'avais pas peur, mais
j'étais... comment exprimer cela... effaré d'étonnement. Je n'armai pas mon
revolver - devinant fort bien que je n'en avais nul besoin. J'attendis.
J'attendis longtemps, ne pouvant me décider à rien, l'esprit lucide, mais
follement anxieux. J'attendis, debout, écoutant toujours le bruit qui
grandissait, qui prenait, par moments, une intensité violente, qui semblait
devenir un grondement d'impatience, de colère, d'émeute mystérieuse.
Puis soudain, honteux de ma lâcheté, je saisis mon trousseau de clefs, je
choisis celle qu'il me fallait, je l'enfonçai dans la serrure, je la fis tourner
deux fois, et poussant la porte de toute ma force, j'envoyai le battant heurter
la cloison.
Le coup sonna comme une détonation de fusil, et voilà qu'à ce bruit
d'explosion répondit, du haut en bas de ma demeure, un formidable tumulte. Ce
fut si subit, si terrible, si assourdissant que je reculai de quelques pas, et
que, bien que le sentant toujours inutile, je tirai de sa gaine mon revolver.
J'attendis encore, oh! peu de temps. Je distinguais, à présent, un
extraordinaire piétinement sur les marches de mon escalier, sur les parquets,
sur les tapis, un piétinement non pas de chaussures, de souliers humains, mais
de béquilles, de béquilles de bois et de béquilles de fer qui vibraient comme
des cymbales. Et voilà que j'aperçus tout à coup, sur le seuil de ma porte, un
fauteuil, mon grand fauteuil de lecture, qui sortait en se dandinant. Il s'en
alla par le jardin. D'autres le suivaient, ceux de mon salon, puis les canapés
bas et se traînant comme des crocodiles sur leurs courtes pattes, puis toutes
mes chaises, avec des bonds de chèvres, et les petits tabourets qui trottaient
comme des lapins.
Oh! quelle émotion! Je me glissai dans un massif où je demeurai accroupi,
contemplant toujours ce défilé de mes meubles, car ils s'en allaient tous, l'un
derrière l'autre, vite ou lentement, selon leur taille et leur poids. Mon piano,
mon grand piano à queue, passa avec un galop de cheval emporté et un murmure de
musique dans le flanc, les moindres objets glissaient sur le sable comme des
fourmis, les brosses, les cristaux, les coupes, où le clair de lune accrochait
des phosphorescences de vers luisants. Les étoffes rampaient, s'étalaient en
flaques à la façon des pieuvres de la mer. Je vis paraître mon bureau, un rare
bibelot du dernier siècle, et qui contenait toutes les lettres que j'ai reçues,
toute l'histoire de mon coeur, une vieille histoire dont j'ai tant souffert! Et
dedans étaient aussi des photographies.
Soudain, je n'eus plus peur, je m'élançai sur lui et je le saisis comme on
saisit un voleur, comme on saisit une femme qui fuit; mais il allait d'une
course irrésistible, et malgré mes efforts, et malgré ma colère, je ne pus même
ralentir sa marche. Comme je résistais en désespéré à cette force épouvantable,
je m'abattis par terre en luttant contre lui. Alors, il me roula, me traîna sur
le sable, et déjà les meubles, qui le suivaient, commençaient à marcher sur moi,
piétinant mes jambes et les meurtrissant; puis, quand je l'eus lâché, les autres
passèrent sur mon corps ainsi qu'une charge de cavalerie sur un soldat démonté.
Fou d'épouvante enfin, je pus me traîner hors de la grande allée et me
cacher de nouveau dans les arbres, pour regarder disparaître les plus infimes
objets, les plus petits, les plus modestes, les plus ignorés de moi, qui
m'avaient appartenu.
Puis j'entendis, au loin, dans mon logis sonore à présent comme les maisons
vides, un formidable bruit de portes refermées. Elles claquèrent du haut en bas
de la demeure, jusqu'à ce que celle du vestibule que j'avais ouverte moi-même,
insensé, pour ce départ, se fût close, enfin, la dernière.
Je m'enfuis aussi, courant vers la ville, et je ne repris mon sang-froid que
dans les rues, en rencontrant des gens attardés. J'allai sonner à la porte d'un
hôtel où j'étais connu. J'avais battu, avec mes mains, mes vêtements pour en
détacher la poussière et je racontai que j'avais perdu mon trousseau de clefs,
qui contenait aussi celle du potager, où couchaient mes domestiques en une
maison isolée, derrière le mur de clôture qui préservait mes fruits et mes
légumes de la visite des maraudeurs.
Je m'enfonçai jusqu'aux yeux dans le lit qu'on me donna. Mais je ne pus
dormir, et j'attendis le jour en écoutant bondir mon coeur. J'avais ordonné
qu'on prévînt mes gens dès l'aurore, et mon valet de chambre heurta ma porte à
sept heures du matin.
Son visage semblait bouleversé.
- Il est arrivé cette nuit un grand malheur, monsieur, dit-il.
- Quoi donc?
- On a volé tout le mobilier de monsieur, tout, tout, jusqu'aux plus petits
objets.
Cette nouvelle me fit plaisir. Pourquoi? Qui sait? J'étais fort maître de
moi, sûr de dissimuler, de ne rien dire à personne de ce que j'avais vu, de le
cacher, de l'enterrer dans ma conscience comme un effroyable secret. Je répondis
.
- Alors, de sont les mêmes personnes qui m'ont volé mes clefs. Il faut
prévenir tout de suite la police. Je me lève et je vous y rejoindrai dans
quelques instants.
L'enquête dura cinq mois. On ne découvrit rien, on ne trouva plus le plus
petit de mes bibelots, ni la plus légère trace des voleurs. Parbleu! Si j'avais
dit ce que je savais... Si je l'avais dit... on m'aurait enfermé, moi, pas les
voleurs, mais l'homme qui avait pu voir une pareille chose.
Oh! je sus me taire. Mais je ne remeublai pas ma maison. C'était bien
inutile. Cela aurait recommencé toujours. Je n'y voulais plus rentrer. Je n'y
rentrai pas. Je ne la revis point.
Je vins à Paris, à l'hôtel, et je consultai des médecins sur mon état
nerveux qui m'inquiétait beaucoup depuis cette nuit déplorable.
Ils m'engagèrent à voyager. Je suivis leur conseil.
DEUXIEME PARTIE
Je commençai par une excursion en
Italie. Le soleil me fit du bien. Pendant six mois, j'errai de Gênes à Venise,
de Venise à Florence, de Florence à Rome, de Rome à Naples. Puis je parcourus la
Sicile, terre admirable par sa nature et ses monuments, reliques laissées par
les Grecs et les Normands. Je passai en Afrique, je traversai pacifiquement ce
grand désert jaune et calme, où errent des chameaux, des gazelles et des Arabes
vagabonds, où, dans l'air léger et transparent, ne flotte aucune hantise, pas
plus la nuit que le jour.
Je rentrai en France par Marseille, et malgré la gaieté provençale, la
lumière diminuée du ciel m'attrista. Je ressentis en revenant sur le continent,
l'étrange impression d'un malade qui se croit guéri et qu'une douleur sourde
prévient que le foyer du mal n'est pas éteint.
Puis je revins à Paris. Au bout d'un mois, je m'y ennuyai. C'était à
l'automne, et je voulus faire, avant l'hiver, une excursion à travers la
Normandie, que je ne connaissais pas.
Je commençai par Rouen, bien entendu, et pendant huit jours, j'errai
distrait, ravi, enthousiasmé, dans cette ville du moyen âge, dans ce surprenant
musée d'extraordinaires monuments gothiques.
Or, un soir, vers quatre heures, comme je m'engageais dans une rue
invraisemblable où, coule une rivière noire comme de l'encre nommée "Eau de
Robec", mon attention, toute fixée sur la physionomie bizarre et antique des
maisons, fut détournée tout à coup par la vue d'une série de boutiques de
brocanteurs qui se suivaient de porte en porte.
Ah! ils avaient bien choisi leur endroit, ces sordides trafiquants de
vieilleries, dans cette fantastique ruelle, au-dessus de ce cours d'eau
sinistre, sous ces toits pointus de tuiles et d'ardoises où grinçaient encore
les girouettes du passé!
Au fond des noirs magasins, on voyait s'entasser les bahuts sculptés, les
faïences de Rouen, de Nevers, de Moustiers, des statues peintes, d'autres en
chêne, des christs, des vierges, des saints, des ornements d'église, des
chasubles, des chapes, même des vases sacrés et un vieux tabernacle en bois doré
d'où Dieu avait déménagé. Oh! les singulières cavernes en ces hautes maisons, en
ces grandes maisons, pleines, des caves aux greniers, d'objets de toute nature,
dont l'existence semblait finie, qui survivaient à leurs naturels possesseurs, à
leur siècle, à leur temps, à leurs modes, pour être achetés, comme curiosités,
par les nouvelles générations.
Ma tendresse pour les bibelots se réveillait dans cette cité d'antiquaires.
J'allais de boutique en boutique, traversant, en deux enjambées, les ponts de
quatre planches pourries jetées sur le courant nauséabond de l'Eau de Robec.
Miséricorde! Quelle secousse! Une de mes plus belles armoires m'apparut au
bord d'une voûte encombrée d'objets et qui semblait l'entrée des catacombes d'un
cimetière de meubles anciens. Je m'approchai tremblant de tous mes membres,
tremblant tellement que je n'osais pas la toucher. J'avançais la main,
j'hésitais. C'était bien elle, pourtant: une armoire Louis XIII unique,
reconnaissable par quiconque avait pu la voir une seule fois. Jetant soudain les
yeux un peu plus loin, vers les profondeurs plus sombres de cette galerie,
j'aperçus trois de mes fauteuils couverts de tapisserie au petit point, puis,
plus loin encore, mes deux tables Henri II, si rares qu'on venait les voir de
Paris.
Songez! songez à l'état de mon âme!
Et j'avançai, perclus, agonisant d'émotion, mais j'avançai, car je suis
brave, j'avançai comme un chevalier des époques ténébreuses pénétrait en un
séjour de sortilège. Je retrouvais de tas en tas tout ce qui m'avait appartenu,
mes lustres, mes livres, mes tableaux, mes étoffes, mes armes, tout, sauf le
bureau plein de mes lettres, et que je n'aperçus point.
J'allais, descendant à des galeries obscures pour remonter ensuite aux
étages supérieurs. J'étais seul. J'appelais, on ne répondait point. J'étais
seul; il n'y avait personne en cette maison vaste et tortueuse comme un
labyrinthe.
La nuit vint, et je dus m'asseoir, dans les ténèbres, sur une de mes
chaises, car je ne voulais point m'en aller. De temps en temps je criais: -
Holà! holà! quelqu'un!
J'étais là, certes, depuis plus d'une heure quand j'entendis des pas, des
pas légers, lents, je ne sais où. Je faillis me sauver; mais, me raidissant,
j'appelai de nouveau, et j'aperçus une lueur dans la chambre voisine.
- Qui est là? dit une voix.
Je répondis:
- Un acheteur.
On répliqua:
- Il est bien tard pour entrer ainsi dans les boutiques.
Je repris
- Je vous attends depuis plus d'une heure.
- Vous pouviez revenir demain.
- Demain, j'aurai quitté Rouen.
Je n'osais point avancer, et il ne venait pas. Je voyais toujours la lueur
de sa lumière éclairant une tapisserie où deux anges volaient au-dessus des
morts d'un champ de bataille. Elle m'appartenait aussi. Je dis:
- Eh bien! Venez-vous?
Il répondit:
- Je vous attends.
Je me levai et j'allai vers lui.
Au milieu d'une grande pièce était un tout petit homme, tout petit et très
gros, gros comme un phénomène, un hideux phénomène.
Il avait une barbe rare, aux poils inégaux, clairsemés et jaunâtres, et pas
un cheveu sur la tête! Pas un cheveu! Comme il tenait sa bougie élevée à bout de
bras pour m'apercevoir, son crâne m'apparut comme une petite lune dans cette
vaste chambre encombrée de vieux meubles. La figure était ridée et bouffie, ses
yeux imperceptibles.
Je marchandai trois chaises qui étaient à moi, et les payai sur-le-champ une
grosse somme, en donnant simplement le numéro de mon appartement à l'hôtel.
Elles devaient être livrées le lendemain avant neuf heures.
Puis je sortis. Il me reconduisit jusqu'à sa porte avec beaucoup de
politesse.
Je me rendis ensuite chez le commissaire central de la police, à qui je
racontai le vol de mon mobilier et la découverte que je venais de faire.
Il demanda séance tenante des renseignements par télégraphe au parquet qui
avait instruit l'affaire de ce vol, en me priant d'attendre la réponse. Une
heure plus tard, elle lui parvint tout à fait satisfaisante pour moi.
Je vais faire arrêter cet homme et l'interroger tout de suite, me dit-il,
car il pourrait avoir conçu quelque soupçon et faire disparaître ce qui vous
appartient. Voulez-vous aller dîner et revenir dans deux heures, je l'aurai ici
et je lui ferai subir un nouvel interrogatoire devant vous.
- Très volontiers, monsieur. Je vous remercie de tout mon coeur.
J'allai dîner à mon hôtel, et je mangeai mieux que je n'aurais cru. J'étais
assez content tout de même. On le tenait.
Deux heures plus tard, je retournai chez le fonctionnaire de la police qui
m'attendait.
- Eh bien! monsieur, me dit-il en m'apercevant. On n'a pas trouvé votre
homme. Mes agents n'ont pu mettre la main dessus.
Ah! Je me sentis défaillir.
- Mais... Vous avez bien trouvé sa maison? demandai-je.
Parfaitement. Elle va même être surveillée et gardée jusqu'à son retour.
Quant à lui, disparu.
- Disparu?
- Disparu. Il passe ordinairement ses soirées chez sa voisine, une
brocanteuse aussi, une drôle de sorcière, la veuve Bidoin. Elle ne l'a pas vu ce
soir, et ne peut donner sur lui aucun renseignement. Il faut attendre demain.
Je m'en allai. Ah! que les rues de Rouen me semblèrent sinistres,
troublantes, hantées.
Je dormis si mal, avec des cauchemars à chaque bout de sommeil.
Comme je ne voulais pas paraître trop inquiet ou pressé, j'attendis dix
heures, le lendemain, pour me rendre à la police.
Le marchand n'avait pas reparu. Son magasin demeurait fermé.
Le commissaire me dit:
- J'ai fait toutes les démarches nécessaires. Le parquet est au courant de
la chose; nous allons aller ensemble à cette boutique et la faire ouvrir, vous
m'indiquerez tout ce qui est à vous.
Un coupé nous emporta. Des agents stationnaient, avec un serrurier, devant
la porte de la boutique, qui fut ouverte.
Je m'aperçus, en entrant, ni mon armoire, ni mes fauteuils, ni mes tables,
ni rien, rien, de ce qui avait meublé ma maison, mais rien, alors que la veille
au soir je ne pouvais faire un pas sans rencontrer un de mes objets.
Le commissaire central, surpris, me regarda d'abord avec méfiance.
- Mon Dieu, monsieur, lui dis-je, la disparition de ces meubles coïncide
étrangement avec celle du marchand.
Il sourit
- C'est vrai! Vous avez eu tort d'acheter et de payer des bibelots à vous,
hier. Cela lui a donné l'éveil.
Je repris
- Ce qui me paraît incompréhensible, c'est que toutes les places occupées
par mes meubles sont maintenant remplies par d'autres.
- Oh! répondit le commissaire, il a eu toute la nuit, et des complices sans
doute. Cette maison doit communiquer avec les voisines. Ne craignez rien,
monsieur, je vais m'occuper très activement de cette affaire. Le brigand ne nous
échappera pas longtemps puisque nous gardons la tanière.
Ah! mon coeur, mon coeur, mon pauvre coeur, comme il battait!
Je demeurai quinze jours à Rouen. L'homme ne revint pas. Parbleu! parbleu!
Cet homme-là qui est-ce qui aurait pu l'embarrasser ou le surprendre?
Or, le seizième jour, au matin, je reçus de mon jardinier, gardien de ma
maison pillée et demeurée vide, l'étrange lettre que voici:
"MONSIEUR,
"J'ai l'honneur d'informer monsieur
qu'il s'est passé, la nuit dernière, quelque chose que personne ne comprend, et
la police pas plus que nous. Tous les meubles sont revenus, tous sans exception,
tous, jusqu'aux plus petits objets. La maison est maintenant toute pareille à ce
qu'elle était la veille du vol. C'est à en perdre la tête. Cela s'est fait dans
la nuit de vendredi à samedi. Les chemins sont défoncés comme si on avait traîné
tout de la barrière à la porte. Il en était ainsi le jour de la disparition.
"Nous attendons monsieur, dont je suis le très humble serviteur.
"RAUDIN, PHILIPPE."
Ah! mais non, ah! mais non, ah! mais non. Je n'y retournerai pas!
Je portai la lettre au commissaire de Rouen.
- C'est une restitution très adroite, dit-il. Faisons les morts. Nous
pincerons l'homme un de ces jours.
Mais on ne l'a pas pincé. Non. Ils ne l'ont pas pincé, et j'ai peur de lui,
maintenant, comme si c'était une bête féroce lâchée derrière moi.
Introuvable! Il est introuvable, ce monstre à crâne de lune! On ne le
prendra jamais. Il ne reviendra point chez lui. Que lui importe à lui. Il n'y a
que moi qui peux le rencontrer, et je ne veux pas.
Je ne veux pas! je ne veux pas! je ne veux pas!
Et s'il revient, s'il rentre dans sa boutique, qui pourra prouver que mes
meubles étaient chez lui? Il n'y a contre lui que mon témoignage, et je sens
bien qu'il devient suspect.
Ah! mais non! cette existence n'était plus possible. Et je ne pouvais pas
garder le secret de ce que j'ai vu. Je ne pouvais pas continuer à vivre comme
tout le monde avec la crainte que des choses pareilles recommençassent.
Je suis venu trouver le médecin qui dirige cette maison de santé, et je lui
ai tout raconté.
Après m'avoir interrogé longtemps, il m'a dit:
- Consentiriez-vous, monsieur, à rester quelque temps ici?
- Très volontiers, monsieur.
- Vous avez de la fortune?
- Oui, monsieur.
- Voulez-vous un pavillon isolé?
- Oui, monsieur.
- Voudrez-vous recevoir des amis?
- Non, monsieur, non, personne. L'homme de Rouen pourrait oser, par
vengeance, me poursuivre ici
Et je suis seul, seul, tout seul, depuis trois mois. Je suis tranquille à
peu près. Je n'ai qu'une peur... Si l'antiquaire devenait fou... et si on
l'amenait en cet asile... Les prisons elles-mêmes ne sont pas sûres...
6 avril 1890
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