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La nature est un temple où de vivants piliers |
Est-ce
que je ne venais pas de sentir jusqu'aux moelles ce vers mystérieux :
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Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. |
Et non seulement ils se répondent dans la nature, mais ils se répondent
en nous et se confondent quelquefois
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Dans une ténébreuse et profonde unité, |
ainsi que le dit le poète, par des répercussions d'un organe sur l'autre.
Ce phénomène, d'ailleurs, est connu médicalement. On a écrit, cette année
même, un grand nombre d'articles en le désignant par ces mots : l'audition
colorée. Il a été prouvé que, chez les natures très nerveuses et très
surexcitées, quand un sens reçoit un choc qui l'émeut trop fortement,
l'ébranlement de cette impression se communique, comme une onde, aux sens
voisins qui le traduisent à leur manière. Ainsi, la musique, chez certains
êtres, éveille des visions de couleurs. C'est donc une sorte de contagion de
sensibilité, transformée suivant la fonction normale de chaque appareil cérébral
atteint.
Par là, on peut expliquer le célèbre sonnet d'Arthur Rimbaud, qui raconte
les nuances des voyelles, vraie déclaration de foi, adoptée par l'école
symboliste.
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A noir, E blanc, I rouge, U vert, 0 bleu, voyelles |
A-t-il tort, a-t-il raison ? Pour le casseur de pierres des routes, même
pour beaucoup de nos grands hommes, ce poète est un fou ou un fumiste. Pour
d'autres, il a découvert et exprimé une absolue vérité, bien que ces
explorateurs d'insaisissables perceptions doivent toujours différer un peu
d'opinion sur les nuances et les images que peuvent évoquer en nous les
vibrations mystérieuses des voyelles ou d'un orchestre.
S'il est reconnu par la science - du jour - que les notes de musique
agissant sur certains organismes font apparaître des colorations, si sol
peut être rouge, fa lilas ou vert, pourquoi ces mêmes sons ne
provoqueraient-ils pas aussi des saveurs dans la bouche et des senteurs dans
l'odorat ? Pourquoi les délicats un peu hystériques ne goûteraient-ils pas
toutes choses avec tous leurs sens en même temps, et pourquoi aussi les
symbolistes ne révéleraient-ils point des sensibilités délicieuses aux êtres de
leur race, poètes incurables et privilégiés ? C'est là une simple question de
pathologie artistique bien plus que de véritable esthétique.
Ne se peut-il en effet que quelques-uns de ces écrivains intéressants,
névropathes par entraînement, soient arrivés à une telle excitabilité que chaque
impression reçue produise en eux une sorte de concert de toutes les facultés
perceptrices ?
Et n'est-ce pas bien cela qu'exprime leur bizarre poésie de sons qui, tout
en ayant l'air inintelligible, essaie de chanter en effet la gamme entière des
sensations et de noter par les voisinages des mots, bien plus que par leur
accord rationnel et leur signification connue, d'intraduisibles sens, qui sont
obscurs pour nous, et clairs pour eux ?
Car les artistes sont à bout de ressources, à court d'inédit, d'inconnu,
d'émotion, d'images, de tout. On a cueilli depuis l'antiquité toutes les fleurs
de leur champ.
Et voilà que, dans leur impuissance, ils sentent confusément qu'il pourrait
y avoir peut-être pour l'homme un élargissement de l'âme et de la sensation.
Mais l'intelligence a cinq barrières entrouvertes et cadenassées qu'on appelle
les cinq sens, et ce sont ces cinq barrières que les hommes épris d'art nouveau
secouent aujourd'hui de toute leur force.
L'Intelligence, aveugle et laborieuse inconnue, ne peut rien savoir, rien
comprendre, rien découvrir que par les sens. Ils sont ses uniques pourvoyeurs,
les seuls intermédiaires entre l'Universelle Nature et Elle. Elle ne travaille
que sur les renseignements fournis par eux, et ils ne peuvent eux-mêmes les
recueillir que suivant leurs qualités, leur sensibilité, leur force et leur
finesse. La valeur de la pensée dépend donc évidemment d'une façon directe de la
valeur des organes, et son étendue est limitée par leur nombre.
M. Taine, d'ailleurs, a magistralement traité et développé cette idée.
Les sens sont au nombre de cinq, rien que de cinq. Ils nous révèlent, en les
interprétant, quelques propriétés de la matière environnante qui peut, qui doit
recéler un nombre illimité d'autres phénomènes que nous sommes incapables de
percevoir.
Supposons que l'homme ait été créé sans oreilles ; il vivrait tout de même à
peu près de la même façon, mais pour lui, l'Univers serait muet ; il n'aurait
aucun soupçon du bruit et de la musique, qui sont des vibrations transformées.
Mais s'il avait reçu en don d'autres organes, puissants et délicats, doués
aussi de cette propriété de métamorphoser en perceptions nerveuses les actions
et les attributs de tout l'inexploré qui nous entoure, combien plus varié serait
le domaine de notre savoir et de nos émotions !
C'est en ce domaine impénétrable que chaque artiste essaie d'entrer, en
tourmentant, en violentant, en épuisant le mécanisme de sa pensée. Ceux qui
succombent par le cerveau, Heine, Baudelaire, Balzac, Byron, vagagabond, à la
recherche de la mort, inconsolable du malheur d'être un grand poète, Musset,
Jules de Goncourt et tant d'autres, n'ont-ils pas été brisés par le même effort
pour renverser cette barrière matérielle qui emprisonne l'intelligence humaine ?
Oui, nos organes sont les nourriciers et les maîtres du génie artiste. C'est
l'oreille qui engendre le musicien, l'oeil qui fait naître le peintre. Tous
concourent aux sensations du poète. Chez le romancier, la vision, en général,
domine. Elle domine tellement qu'il devient facile de reconnaître, à la lecture
de toute oeuvre travaillée et sincère, les qualités et les propriétés physiques
du regard de l'auteur. Le grossissement du détail, son importance ou sa minutie,
son empiètement sur le plan et sa nature spéciale indiquent d'une façon certaine
tous les degrés et les différences des myopies. La coordination de l'ensemble,
la proportion des lignes et des perspectives préférées à l'observation menue,
l'oubli même des petits renseignements qui sont souvent les caractéristiques
d'une personne ou d'un milieu, ne dénoncent-ils pas aussitôt le regard étendu,
mais lâche, d'un presbyte ?
Tout le ciel est voilé de nuages. Le jour naissant descend, grisaille, à
travers ces brumes remontées dans la nuit, et qui étendent leur muraille sombre
plus épaisse par places, presque blanche en d'autres, entre l'aurore et nous.
On craint vaguement, avec un serrement de coeur que, jusqu'au soir, elles
n'endeuillent l'espace, et on lève sans cesse les yeux vers elles avec une
angoisse d'impatience, une sorte de muette prière.
Mais on devine, aux traînées claires qui séparent leurs masses plus opaques,
que l'astre au-dessus d'elles illumine le ciel bleu et leur neigeuse surface. On
espère. On attend.
Peu à peu elles pâlissent, s'amincissent, semblent fondre. On sent que le
soleil les brûle, les ronge, les écrase de toutes ses ardeurs, et que l'immense
plafond de nuées, trop faible, cède, plie, se fend et craque sous une énorme
pesée de lumière.
Un point s'allume au milieu d'elles, une lueur y brille. Une brèche est
faite, un rayon glisse, oblique et long, et tombe en s'élargissant. On dirait
que le feu prend à ce trou du ciel. C'est une bouche qui s'ouvre, grandit,
s'embrase, avec des lèvres incendiées, et crache sur les flots une cascade de
clarté dorée.
Alors, en mille endroits en même temps, la voûte des ombres se brise,
s'effondre, laisse par mille plaies passer des flèches brillantes qui se
répandent en pluie sur l'eau, en semant par l'horizon la radieuse gaieté du
soleil.
L'air est rafraîchi par la nuit ; un frisson de vent, rien qu'un frisson,
caresse la mer, fait à peine frémir, en la chatouillant, sa peau bleue et
moirée. Devant nous, sur un cône rocheux, large et haut qui semble sortir des
flots et s'appuie contre la côte, grimpe une ville pointue, peinte en rose par
les hommes, comme l'horizon par l'aurore victorieuse.
Quelques maisons bleues y font des taches charmantes. On dirait le séjour
choisi par une princesse des Mille et Une Nuits.
C'est Port-Maurice.
Quand on l'a vue ainsi, il n'y faut point aborder.
J'y suis descendu pourtant.
Dedans, une ruine. Les maisons semblent émiettées le long des rues. Tout un
côté de la cité, écroulé vers la rive, peut-être à la suite du tremblement de
terre, étage, du haut en bas du rocher qui les porte, des murs écrêtés et
fendus, des moitiés de vieilles demeures plâtreuses, ouvertes au vent du large.
Et la peinture si jolie de loin, quand elle s'harmonisait avec le jour naissant,
n'est plus sur ces débris, sur ces taudis, qu'un affreux badigeonnage déteint,
terni par le soleil et lavé par les pluies.
Et le long des ruelles, couloirs tortueux, pleins de pierres et de
poussière, une odeur flotte, innommable, mais explicable par le pied des murs,
si puissante, si tenace, si pénétrante, que je retourne à bord du yacht, les
yeux salis et le coeur soulevé.
Cette ville pourtant est un chef-lieu de province. On dirait, en mettant le
pied sur cette terre italienne, un drapeau de misère.
En face, de l'autre côté du même golfe, Oneglia, très sale aussi, très
puante, bien que d'aspect moins sinistrement pauvre et plus vivant.
Sous la porte cochère du collège royal, ouverte à deux battants en ces jours
de vacances, une vieille femme rapièce un matelas sordide.
Nous entrons dans le port de Savone.
Un groupe d'immenses cheminées d'usines et de fonderies, qu'alimentent
chaque jour quatre ou cinq grands vapeurs anglais chargés de charbon, projettent
dans le ciel, par leurs bouches géantes, des vomissements tortueux de fumée,
retombés aussitôt sur la ville en une pluie noire de suie, que la brise déplace
de quartier en quartier, comme une neige d'enfer.
N'allez point dans ce port, canotiers-caboteurs qui aimez garder sans tache
les voiles blanches de vos petits navires.
Savone est gentille pourtant, bien italienne, avec des rues étroites,
amusantes, pleines de marchands agités, de fruits étalés par terre, de tomates
écarlates, de courges rondes, de raisins noirs ou jaunes et transparents comme
s'ils avaient bu de la lumière, de salades vertes épluchées à la hâte et dont
les feuilles semées à foison sur les pavés ont l'air d'un envahissement de la
ville par les jardins.
En revenant à bord du yacht j'aperçois tout à coup, le long du quai, dans
une balancelle napolitaine, sur une immense table tenant tout le pont, quelque
chose d'étrange comme un festin d'assassins.
Sanglants, d'un rouge de meurtre, couvrant le bateau entier d'une couleur
et, au premier coup d'oeil, d'une émotion de tuerie, de massacre, de viande
déchiquetée, s'étalent devant trente matelots aux figures brunes, soixante ou
cent quartiers de pastèques pourpres éventrées. On dirait que ces hommes joyeux
mangent à pleines dents de la bête saignante comme les fauves dans les cages.
C'est une fête. On a invité les équipages voisins. On est content. Les bonnets
rouges sur les têtes sont moins rouges que la chair du fruit.
Quand la nuit fut tout à fait tombée, je retournai dans la ville.
Un bruit de musique m'attirant me la fit traverser tout entière. Je trouvai
une avenue que suivaient par groupes la bourgeoisie et le peuple, lentement,
allant vers ce concert du soir, que lui donne deux ou trois fois par semaine
l'orchestre municipal.
Ces orchestres, sur cette terre musicienne, valent, même dans les petites
villes, ceux de nos bons théâtres. Je me rappelai celui que j'avais entendu du
pont de mon bateau l'autre nuit, et dont le souvenir me restait comme celui
d'une des plus douces caresses qu'une sensation m'ait jamais données.
L'avenue aboutissait à une place qui allait se perdre sur la plage, et là,
dans l'ombre à peine éclairée par les taches espacées et jaunes des becs de gaz,
cet orchestre jouait je ne sais trop quoi au bord des flots.
Les vagues un peu lourdes, bien que le vent du large fût tout à fait tombé,
traînaient le long du rivage leur bruit monotone et régulier qui rythmait le
chant vif des instruments ; et le firmament violet, d'un violet presque luisant,
doré par une infinie poussière d'astres, laissait tomber sur nous une nuit
sombre et légère. Elle couvrait de ses ténèbres transparentes la foule
silencieuse à peine chuchotante, marchant à pas lents autour du cercle des
musiciens ou bien assise sur les bancs de la promenade, sur de grosses pierres
abandonnées le long de la grève, sur d'énormes poutres étalées à terre auprès de
la haute carcasse de bois, aux côtes encore entrouvertes d'un grand navire en
construction.
Je ne sais pas si les femmes de Savone sont jolies, mais je sais qu'elles se
promènent presque toutes nu-tête, le soir, et qu'elles ont toutes un éventail à
la main. C'était charmant, ce muet battement d'ailes prisonnières, d'ailes
blanches, tachetées ou noires, entrevues, frémissantes comme de gros papillons
de nuit tenus entre des doigts.
On retrouvait, à chaque femme rencontrée, dans chaque groupe errant ou
reposé, ce volettement captif, ce vague effort pour s'envoler des feuilles
balancées qui semblaient rafraîchir l'air du soir, y mêler quelque chose de
coquet, de féminin, de doux à respirer pour une poitrine d'homme.
Et voilà qu'au milieu de cette palpitation d'éventails, et de toutes ces
chevelures nues autour de moi, je me mis à rêver niaisement comme en des
souvenirs de contes de fées, comme je faisais au collège, dans le dortoir glacé,
avant de m'endormir, en songeant au roman dévoré en cachette sous le couvercle
du pupitre. Parfois ainsi, au fond de mon coeur vieilli, empoisonné
d'incrédulité, se réveille, pendant quelques instants, mon petit coeur naïf de
jeune garçon.
Une des plus belles choses qu'on puisse voir au monde : Gênes, de la haute
mer.
Au fond du golfe, la ville se soulève comme si elle sortait des flots, au
pied de la montagne. Le long des deux côtes qui s'arrondissent autour d'elle
pour l'enfermer, la protéger et la caresser, dirait-on, quinze petites cités,
des voisines, des vassales, des servantes, reflètent et baignent dans l'eau
leurs maisons claires. Ce sont, à gauche de leur grande patronne, Cogoleto,
Arenzano, Voltri, Pra, Pegli, Sestri-Ponente, San Pier d'Arena ; et, à droite,
Sturla, Quarto, Quinto, Nervi, Bogliasco, Sori, Recco, Camogli, dernière tache
blanche sur le cap Porto-Fino qui ferme le golfe au sud-est.
Gênes au-dessus de son port immense se dresse sur les premiers mamelons des
Alpes, qui s'élèvent par-derrière, courbée et s'allongeant en une muraille
géante. Sur le môle une tour très haute et carrée, le phare appelé « la
Lanterne », a l'air d'une chandelle démesurée.
On pénètre dans l'avant-port, énorme bassin admirablement abrité où
circulent, cherchant pratique, une flotte de remorqueurs, puis, après avoir
contourné la jetée est, c'est le port lui-même, plein d'un peuple de navires, de
ces jolis navires du Midi et de l'Orient, aux nuances charmantes, tartanes,
balancelles, mahonnes, peints, voilés et mâtés avec une fantaisie imprévue,
porteurs de madones bleues et dorées, de saints debout sur la proue et d'animaux
bizarres, qui sont aussi des protecteurs sacrés.
Toute cette flotte à bonnes vierges et à talismans est alignée le long des
quais, tournant vers le centre des bassins ses nez inégaux et pointus. Puis
apparaissent, classés par compagnies, de puissants vapeurs en fer, étroits et
hauts, avec des formes colossales et fines. Il y a encore au milieu de ces
pèlerins de la mer des navires tout blancs, de grands trois-mâts ou des bricks,
vêtus comme les Arabes d'une robe éclatante sur qui glisse le soleil.
Si rien n'est plus joli que l'entrée de ce port, rien n'est plus sale que
l'entrée de cette ville. Le boulevard du quai est un marais d'ordures, et les
rues étroites, originales, enfermées comme des corridors entre deux lignes
tortueuses de maisons démesurément hautes, soulèvent incessamment le coeur par
leurs pestilentielles émanations. On éprouve à Gênes ce qu'on éprouve à Florence
et encore plus à Venise, l'impression d'une très aristocratique cité tombée au
pouvoir d'une populace.
Ici surgit la pensée des rudes seigneurs qui se battaient ou trafiquaient
sur la mer, puis, avec l'argent de leurs conquêtes, de leurs captures ou de leur
commerce, se faisaient construire les étonnants palais de marbre dont les rues
principales sont encore bordées.
Quand on pénètre dans ces demeures magnifiques, odieusement peinturlurées
par les descendants de ces grands citoyens de la plus fière des républiques, et
qu'on compare le style, les cours, les jardins, les portiques, les galeries
intérieures, toute la décorative et superbe ordonnance, avec l'opulente barbarie
des plus beaux hôtels du Paris moderne, avec ces palais de millionnaires qui ne
savent toucher qu'à l'argent, qui sont impuissants à concevoir, à désirer une
belle chose nouvelle et à la faire naître avec leur or, on comprend alors que la
vraie distinction de l'intelligence, que le sens de la beauté rare des moindres
formes, de la perfection des proportions et des lignes, ont disparu de notre
société démocratisée, mélange de riches financiers sans goût et de parvenus sans
traditions.
C'est même une observation curieuse à faire, celle de la banalité de l'hôtel
moderne. Entrez dans les vieux palais de Gênes, vous y verrez une succession de
cours d'honneur à galeries et à colonnades et d'escaliers de marbre
incroyablement beaux, tous différemment dessinés et conçus par de vrais
artistes, pour des hommes au regard instruit et difficile.
Entrez dans les anciens châteaux de France, vous y trouverez les mêmes
efforts vers l'incessante rénovation du style et de l'ornement.
Entrez ensuite dans les plus riches demeures du Paris actuel, vous y
admirerez de curieux objets anciens soigneusement catalogués, étiquetés, exposés
sous verre suivant leur valeur connue, cotée, affirmée par des experts, mais pas
une fois vous ne resterez surpris par l'originale et neuve invention des
différentes parties de la demeure elle-même.
L'architecte est chargé de construire une belle maison de plusieurs
millions, et touche cinq ou dix pour cent sur les dépenses, selon la quantité de
travail artiste qu'il doit introduire dans son plan.
Le tapissier, à des conditions différentes, est chargé de la décorer. Comme
ces industriels n'ignorent pas l'incompétence native de leurs clients et ne se
hasarderaient point à leur proposer de l'inconnu, ils se contentent de
recommencer à peu près ce qu'ils ont déjà fait pour d'autres.
Quand on a visité dans Gênes ces antiques et nobles demeures, admiré
quelques tableaux et surtout trois merveilles de ce chef-d'oeuvrier qu'on nomme
Van Dyck, il ne reste plus à voir que le Campo-Santo, cimetière moderne, musée
de sculpture funèbre le plus bizarre, le plus surprenant, le plus macabre et le
plus comique peut-être qui soit au monde. Tout le long d'un immense quadrilatère
de galerie, cloître géant ouvert sur un préau que les tombes des pauvres
couvrent d'une neige de plaques blanches, on défile devant une procession de
bourgeois de marbre qui pleurent leurs morts.
Quel mystère ! L'exécution de ces personnages atteste un métier remarquable,
un vrai talent d'ouvriers d'art. La nature des robes, des vestes, des pantalons
y apparaît par des procédés de facture stupéfiants. J'y vis une toilette de
moire, indiquée en cassures nettes de l'étoffe d'une incroyable vraisemblance ;
et rien n'est plus irrésistiblement grotesque, monstrueusement ordinaire,
indignement commun, que ces gens qui pleurent des parents aimés. A qui la
faute ? Au sculpteur qui n'a vu dans la physionomie de ses modèles que la
vulgarité du bourgeois moderne, qui ne sait plus y trouver ce reflet supérieur
d'humanité entrevu si bien par les peintres flamands quand ils exprimaient en
maîtres artistes les types les plus populaires et les plus laids de leur race.
Au bourgeois peut-être que la basse civilisation démocratique a roulé comme le
galet des mers en rongeant, en effaçant son caractère distinctif et qui a perdu
dans ce frottement les derniers signes d'originalité dont jadis chaque classe
sociale semblait dotée par la nature.
Les Génois paraissent très fiers de ce musée surprenant qui désoriente le
jugement.
Depuis le port de Gênes jusqu'à la pointe de Porto-Fino, c'est un chapelet
de villes, un égrènement de maisons sur les plages, entre le bleu de la mer et
le vert de la montagne. La brise du sud-est nous force à louvoyer. Elle est
faible, mais à souffles brusques qui inclinent le yacht, le lancent tout à coup
en avant, ainsi qu'un cheval s'emporte, avec deux bourrelets d'écume qui
bouillonnent à la proue comme une bave de bête marine. Puis le vent cesse et le
bateau se calme, reprend sa petite route tranquille qui, suivant les bordées,
tantôt l'éloigne, tantôt le rapproche de la côte italienne. Vers deux heures, le
patron qui consultait l'horizon avec les jumelles, pour reconnaître à la voilure
portée et aux amures prises par les bâtiments en vue, la force et la direction
des courants d'air, en ces parages où chaque golfe donne un vent tempétueux ou
léger, où les changements de temps sont rapides comme une attaque de nerfs de
femme, me dit brusquement :
- Monsieur, faut amener la flèche ; les deux bricks-goélettes qui sont
devant nous viennent de serrer leurs voiles hautes. Ça souffle là-bas.
L'ordre fut donné ; et la longue toile gonflée descendit du sommet du mât,
glissa, pendante et flasque, palpitante encore comme un oiseau qu'on tue, le
long de la misaine qui commençait à pressentir la rafale annoncée et proche.
Il n'y avait point de vagues. Quelques petits flots seulement moutonnaient
de place en place ; mais soudain, au loin, devant nous, je vis l'eau toute
blanche, blanche comme si on étendait un drap par-dessus. Cela venait, se
rapprochait, accourait, et lorsque cette ligne cotonneuse ne fut plus qu'à
quelques centaines de mètres de nous, toute la voilure du yacht reçut
brusquement une grande secousse du vent qui semblait galoper sur la surface de
la mer, rageur et furieux, en lui plumant le flanc comme une main plumerait le
ventre d'un cygne.
Et tout ce duvet arraché de l'eau, cet épiderme d'écume voltigeait,
s'envolait, s'éparpillait sous l'attaque invisible et sifflante de la
bourrasque. Nous aussi, couchés sur le côté, le bordage noyé dans le flot
clapoteux qui montait sur le pont, les haubans tendus, la mâture craquant, nous
partîmes d'une course affolée, gagnés par un vertige, par une furie de vitesse.
Et c'est vraiment une ivresse unique, inimaginablement exaltante, de tenir en
ses deux mains, avec tous ses muscles tendus depuis le jarret jusqu'au cou, la
longue barre de fer qui conduit à travers les rafales cette bête emportée et
inerte, docile et sans vie, faite de toile et de bois.
Cette fureur de l'air ne dura guère que trois quarts d'heure ; et tout à
coup, lorsque la Méditerranée eut repris sa belle teinte bleue, il me sembla,
tant l'atmosphère devint douce subitement, que l'humeur du ciel s'apaisait.
C'était une colère tombée, la fin d'une matinée revêche ; et le rire joyeux du
soleil se répandit largement dans l'espace.
Nous approchions du cap où j'aperçus, à l'extrémité, au pied de la côte
escarpée, dans une trouée apparue sans accès, une église et trois maisons. Qui
demeure là, bon Dieu ? que peuvent faire ces gens ? Comment communiquent-ils
avec les autres vivants sinon par un des deux petits canots tirés sur leur plage
étroite ?
Voici la pointe doublée. La côte continue jusqu'à Porto-Venere, à l'entrée
du golfe de la Spezia. Toute cette partie du rivage italien est incomparablement
séduisante.
Dans une baie large et profonde ouverte devant nous, on entrevoit
Santa-Margherita, puis Rapallo, Chiavari. Plus loin Sestri Levante.
Le yacht ayant viré de bord glissait à deux encablures des rochers, et voilà
qu'au bout de ce cap, que nous finissions à peine de contourner, on découvre
soudain une gorge où entre la mer, une gorge cachée, presque introuvable, pleine
d'arbres, de sapins, d'oliviers, de châtaigniers. Un tout petit village,
PortoFino, se développe en demi-lune autour de ce calme bassin.
Nous traversons lentement le passage étroit qui relie à la grande mer ce
ravissant port naturel, et nous pénétrons dans ce cirque de maisons couronné par
un bois d'un vert puissant et frais, reflétés l'un et l'autre dans le miroir
d'eau tranquille et rond où semblent dormir quelques barques de pêche.
Une d'elles vient à nous montée par un vieil homme. Il nous salue, nous
souhaite la bienvenue, indique le mouillage, prend une amarre pour la porter à
terre, revient offrir ses services, ses conseils, tout ce qu'il nous plaira de
lui demander, nous fait enfin les honneurs de ce hameau de pêche. C'est le
maître de port. Jamais, peut-être, je n'ai senti une impression de béatitude
comparable à celle de l'entrée dans cette crique verte, et un sentiment de
repos, d'apaisement, d'arrêt de l'agitation vaine où se débat la vie, plus fort
et plus soulageant que celui qui m'a saisi quand le bruit de l'ancre tombant eut
dit à tout mon être ravi que nous étions fixés là.
Depuis huit jours je rame. Le yacht demeure immobile au milieu de la rade
minuscule et tranquille ; et moi je vais rôder dans mon canot, le long des
côtes, dans les grottes où grogne la mer au fond des trous invisibles, et autour
des îlots découpés et bizarres qu'elle mouille de baisers sans fin à chacun de
ses soulèvements, et sur les écueils à fleur d'eau qui portent des crinières
d'herbes marines. J'aime voir flotter sous moi, dans les ondulations de la vague
insensible, ces longues plantes rouges ou vertes où se mêlent, où se cachent, où
glissent les immenses familles à peine closes des jeunes poissons. On dirait des
semences d'aiguilles d'argent qui viennent et qui nagent.
Quand je relève les yeux sur les rochers du rivage, j'y aperçois des groupes
de gamins nus, au corps bruni, étonnés de ce rôdeur. Ils sont innombrables
aussi, comme une autre progéniture de la mer, comme une tribu de jeunes tritons
nés d'hier qui s'ébattent et grimpent aux rives de granit pour boire un peu
l'air de l'espace. On en trouve cachés dans toutes les crevasses, on en aperçoit
debout sur les pointes, dessinant dans le ciel italien leurs formes jolies et
frêles de statuettes de bronze. D'autres, assis, les jambes pendantes, au bord
des grosses pierres, se reposent entre deux plongeons.
Nous avons quitté Porto-Fino pour un séjour à Santa-Margherita. Ce n'est
point un port, mais un fond de golfe un peu abrité par un môle.
Ici, la terre est tellement captivante, qu'elle fait presque oublier la mer.
La ville est abritée par l'angle creux des deux montagnes. Un vallon les sépare
qui va vers Gênes. Sur ces deux côtes, d'innombrables petits chemins entre deux
murs de pierres, hauts d'un mètre environ, se croisent, montent et descendent,
vont et viennent, étroits, pierreux, en ravins et en escaliers, et séparent
d'innombrables champs ou plutôt des jardins d'oliviers et de figuiers
qu'enguirlandent des pampres rouges. A travers les feuillages brûlés des vignes
grimpées dans les arbres, on aperçoit à perte de vue la mer bleue, des caps
rouges, des villages blancs, des bois de sapins sur les pentes, et les grands
sommets de granit gris. Devant les maisons, rencontrées de place en place, les
femmes font de la dentelle. Dans tout ce pays, d'ailleurs, on n'aperçoit guère
une porte où ne soient assises deux ou trois de ces ouvrières, travaillant à
l'ouvrage héréditaire, et maniant de leurs doigts légers les nombreux fils
blancs et noirs où pendent et dansent, dans un sautillement éternel, de courts
morceaux de bois jaune. Elles sont souvent jolies, grandes et d'allure fière,
mais négligées, sans toilette et sans coquetterie. Beaucoup conservent encore
des traces du sang sarrasin.
Un jour, au coin d'une rue de hameau, une d'elles passa près de moi qui me
laissa l'émotion de la plus surprenante beauté que j'aie rencontrée peut-être.
Sous une hotte lourde de cheveux sombres qui s'envolaient autour du front,
dans un désordre dédaigneux et hâtif, elle avait une figure ovale et brune
d'orientale, de fille des Maures dont elle gardait l'ancestrale démarche ; mais
le soleil des Florentines lui avait fait une peau aux lueurs d'or. Les yeux -
quels yeux ! - longs et d'un noir impénétrable, semblaient glisser une caresse
sans regard entre des cils tellement pressés et grands que je n'en ai jamais vu
de pareils. Et la chair autour de ces yeux s'assombrissait si étrangement, que
si on ne l'eût aperçue en pleine lumière on eût soupçonné l'artifice des
mondaines.
Lorsqu'on rencontre, vêtues de haillons, des créatures semblables, que ne
peut-on les saisir et les emporter, quand ce ne serait que pour les parer, leur
dire qu'elles sont belles et les admirer ! Qu'importe qu'elles ne comprennent
pas le mystère de notre exaltation, brutes comme toutes les idoles,
ensorcelantes comme elles, faites seulement pour être aimées par des coeurs
délirants, et fêtées par des mots dignes de leur beauté !
Si j'avais le choix cependant entre la plus belle des créatures vivantes et
la femme peinte du Titien que, huit jours plus tard, je revoyais dans la salle
de la tribune à Florence, je prendrais la femme peinte du Titien. Florence, qui
m'appelle comme la ville où j'aurais le plus aimé vivre autrefois, qui a pour
mes yeux et pour mon coeur un charme inexprimable, m'attire encore presque
mensuellement par cette image de femme couchée, rêve prodigieux d'attrait
charnel. Quand je songe à cette cité si pleine de merveilles qu'on rentre à la
fin des jours courbaturé d'avoir vu comme un chasseur d'avoir marché, m'apparaît
soudain lumineuse, au milieu des souvenirs qui jaillissent, cette grande toile
longue, où se repose cette grande femme au geste impudique, nue et blonde,
éveillée et calme.
Puis après elle, après cette évocation de toute la puissance séductrice du
corps humain, surgissent, douces et pudiques, des Vierges : celles de Raphaël
d'abord. La Vierge au Chardonneret, la Vierge du Grand-Duc, la
Vierge à la Chaise, d'autres encore, celles des primitifs, aux traits
innocents, aux cheveux pâles, idéales et mystiques, et celles des matériels,
pleines de santé.
Quand on se promène non seulement dans cette ville unique, mais dans tout ce
pays, la Toscane, où les hommes de la Renaissance ont jeté des chefs-d'oeuvre à
pleines mains, on se demande avec stupeur ce que fut l'âme exaltée et féconde,
ivre de beauté, follement créatrice, de ces générations secouées par un délire
artiste. Dans les églises des petites villes, où l'on va, cherchant à voir des
choses qui ne sont point indiquées au commun des errants, on découvre sur les
murs, au fond des choeurs, des peintures inestimables de ces grands maîtres
modestes, qui ne vendaient point leurs toiles dans les Amériques encore
inexplorées, et s'en allaient, pauvres, sans espoir de fortune, travaillant pour
l'art comme de pieux ouvriers.
Et cette race sans défaillance n'a rien laissé d'inférieur.
Le même reflet d'impérissable beauté, apparu sous le pinceau des peintres,
sous le ciseau des sculpteurs, s'agrandit en lignes de pierre sur la façade des
monuments. Les églises et leurs chapelles sont pleines de sculptures de Lucca
della Robbia, de Donatello, de Michel-Ange ; leurs portes de bronze sont de
Bonannus ou jean de Bologne.
Lorsqu'on arrive sur la piazza della Signoria, en face de la loggia dei
Lanzi, on aperçoit ensemble, sous le même portique, l'enlèvement des Sabines, et
Hercule terrassant le centaure Nessus, de Jean de Bologne ; Persée avec la tête
de Méduse de Benvenuto Cellini ; Judith et Holopherne de Donatello. Il abritait
aussi, il y a quelques années seulement, le David de Michel-Ange.
Mais plus on est grisé, plus on est conquis par la séduction de ce voyage
dans une forêt d'oeuvres d'art, plus on se sent aussi envahi par un bizarre
sentiment de malaise qui se mêle bientôt à la joie de voir. Il provient de
l'étonnant contraste de la foule moderne si banale, si ignorante de ce qu'elle
regarde avec les lieux qu'elle habite. On sent que l'âme délicate, hautaine et
raffinée du vieux peuple disparu qui couvrit ce sol de chefs-d'oeuvre, n'agite
plus les têtes à chapeaux rends couleur chocolat, n'anime point les yeux
indifférents, n'exalte plus les désirs vulgaires de cette population sans rêves.
En revenant vers la côte, je me suis arrêté dans Pise, pour revoir aussi la
place du Dôme.
Qui pourra jamais expliquer le charme pénétrant et triste de certaines
villes presque défuntes ?
Pise est une de celles-là. A peine entré dedans, on s'y sent à l'âme une
langueur mélancolique, une envie impuissante de partir ou de rester, une
nonchalante envie de fuir et de goûter indéfiniment la douceur morne de son air,
de son ciel, de ses maisons, de ses rues qu'habite la plus calme, la plus morne,
la plus silencieuse des populations.
La vie semble sortie d'elle comme la mer qui s'en est éloignée, enterrant
son port jadis souverain, étendant une plaine et faisant pousser une forêt entre
la rive nouvelle et la ville abandonnée.
L'Arno la traverse de son cours jaune qui glisse, doucement onduleux, entre
deux hautes murailles supportant les deux principales promenades bordées de
maisons, jaunâtres aussi, d'hôtels et de quelques palais modestes. Seule, bâtie
sur le quai même, coupant net sa ligne sinueuse, la petite chapelle de
Santa-Maria della Spina, appartenant au style français du XIIIe siècle, dresse
juste au-dessus de l'eau son profil ouvragé de reliquaire. On dirait, à la voir
ainsi au bord du fleuve, le mignon lavoir gothique de la bonne Vierge, où les
anges viennent laver la nuit tous les oripeaux fripés des madones.
Mais par la via Santa-Maria on va vers la place du Dôme.
Pour les hommes que touchent encore la beauté et la puissance mystique des
monuments, il n'existe assurément rien sur la terre de plus surprenant et de
plus saisissant que cette vaste place herbeuse, cernée par de hauts remparts qui
emprisonnent, en leurs attitudes si diverses, le Dôme, le Campo-Santo, le
Baptistère et la Tour penchée.
Quand on arrive au bord de ce champ désert et sauvage, enfermé par de
vieilles murailles et où se dressent soudain devant les yeux ces quatre grands
êtres de marbre, si imprévus de profil, de couleur, de grâce harmonieuse et
superbe, on demeure interdit d'étonnement et troublé d'admiration comme devant
le plus rare et le plus grandiose spectacle que l'art humain puisse offrir au
regard.
Mais c'est le Dôme bientôt qui attire et garde toute l'attention par son
inexprimable harmonie, la puissance irrésistible de ses proportions et la
magnificence de sa façade.
C'est une basilique du XIe siècle de style toscan, toute en marbre blanc
avec des incrustations noires et de couleur. On n'éprouve point, en face de
cette perfection de l'architecture romane italienne, la stupeur qu'imposent à
l'âme certaines cathédrales gothiques par leur élévation hardie, l'élégance de
leurs tours et de leurs clochetons, toute la dentelle de pierre dont elles sont
enveloppées, et cette disproportion géante de leur taille avec leur pied.
Mais on demeure tellement surpris et captive par les irréprochables
proportions, par le charme intraduisible des lignes, des formes et de la façade
décorée, en bas, de pilastres reliés par des arcades, en haut, de quatre
galeries de colonnettes plus petites d'étage en étage, que la séduction de ce
monument reste en nous comme celle d'un poème admirable, comme une émotion
trouvée. Rien ne sert de décrire ces choses, il faut les voir, et les voir sur
leur ciel, sur ce ciel classique, d'un bleu spécial, où les nuages lents et
roulés à l'horizon en masses argentées semblent copiés par la nature sur les
tableaux des peintres toscans. Car ces vieux artistes étaient des réalistes,
tout imprégnés de l'atmosphère italienne ; et ceux-là seulement demeurent de
faux ouvriers d'art qui les ont imités sous le soleil français.
Derrière la cathédrale, le Campanile, éternellement penché comme s'il allait
tomber, gêne ironiquement le sens de l'équilibre que nous portons en nous, et,
en face d'elle, le Baptistère arrondit sa haute coupole conique devant la porte
du Campo-Santo.
En ce cimetière antique dont les fresques sont classées comme des peintures
d'un intêret capital, s'allonge un cloître délicieux, d'une grâce pénétrante et
triste, au milieu duquel deux antiques tilleuls cachent sous leur robe de
verdure une telle quantité de bois mort qu'ils font aux souffles du vent un
bruit étrange d'ossements heurtés.
Les jours passent. L'été touche à sa fin. Je veux visiter encore un pays
éloigné, où d'autres hommes ont laissé des souvenirs plus effacés, mais éternels
aussi. Ceux-là vraiment sont les seuls qui ont su doter leur patrie d'une
Exposition universelle qu'on reviendra voir dans toute la suite des siècles.
On est convaincu, en France, que la Sicile est un pays sauvage, difficile et
même dangereux à visiter. De temps en temps, un voyageur qui passe pour un
audacieux, s'aventure jusqu'à Palerme, et il revient en déclarant que c'est une
ville très intéressante. Et voilà tout. En quoi Palerme et la Sicile tout
entière sont-elles intéressantes ? On ne le sait pas au juste chez nous. A la
vérité, il n'y a là qu'une question de mode. Cette île, perle de la
Méditerranée, n'est point au nombre des contrées qu'il est d'usage de parcourir,
qu'il est de bon goût de connaître, qui font partie, comme l'Italie, de
l'éducation d'un homme bien élevé.
A deux points de vue cependant, la Sicile devrait attirer les voyageurs, car
ses beautés naturelles et ses beautés artistiques sont aussi particulières que
remarquables. On sait combien est fertile et mouvementée cette terre, qui fut
appelée le grenier de l'Italie, que tous les peuples envahirent et possédèrent
l'un après l'autre, tant fut violente leur envie de la posséder, qui fit se
battre et mourir tant d'hommes, comme une belle fille ardemment désirée. C'est,
autant que l'Espagne, le pays des oranges, le sol fleuri dont l'air, au
printemps, n'est qu'un parfum ; et elle allume, chaque soir, au-dessus des mers,
le fanal monstrueux de l'Etna, le plus grand volcan d'Europe. Mais ce qui fait
d'elle, avant tout, une terre indispensable à voir et unique au monde, c'est
qu'elle est, d'un bout à l'autre, un étrange et divin musée d'architecture.
L'architecture est morte aujourd'hui, en ce siècle encore artiste, pourtant,
mais qui semble avoir perdu le don de faire de la beauté avec des pierres, le
mystérieux secret de la séduction par les lignes, le sens de la grâce dans les
monuments. Nous paraissons ne plus comprendre, ne plus savoir que la seule
proportion d'un mur peut donner à l'esprit la même sensation de joie artistique,
la même émotion secrète et profonde qu'un chef-d'oeuvre de Rembrandt, de
Vélasquez ou de Véronèse. La Sicile a eu le bonheur d'être possédée, tour à
tour, par des peuples féconds, venus tantôt du nord et tantôt du sud, qui ont
couvert son territoire d'oeuvres infiniment diverses, où se mêlent, d'une façon
inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De là est né un art
spécial, inconnu ailleurs, où domine l'influence arabe, au milieu des souvenirs
grecs et même égyptiens, où les sévérités du style gothique, apporté par les
Normands, sont tempérées par la science admirable de l'ornementation et de la
décoration byzantines.
Et c'est un bonheur délicieux de rechercher dans ces exquis monuments, la
marque spéciale de chaque art, de discerner tantôt le détail venu d'Égypte,
comme l'ogive lancéolée qu'apportèrent les Arabes, les voûtes en relief, ou
plutôt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des grottes marines,
tantôt le pur ornement byzantin, ou les belles frises gothiques qui éveillent
soudain le souvenir des hautes cathédrales des pays froids, dans ces églises un
peu basses, construites aussi par des princes normands.
Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu'appartenant à des époques
et à des genres différents, un même caractère, une même nature, on peut dire
qu'ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais siciliens, on peut
affirmer qu'il existe un art sicilien et un style sicilien, toujours
reconnaissable, et qui est assurément le plus charmant, le plus varié, le plus
coloré et le plus rempli d'imagination de tous les styles d'architecture.
C'est également en Sicile qu'on retrouve les plus magnifiques et les plus
complets échantillons de l'architecture grecque antique, au milieu de paysages
incomparablement beaux.
La traversée la plus facile est celle de Naples à Palerme On demeure
surpris, en quittant le bateau, par le mouvement et la gaieté de cette grande
ville de deux cent cinquante mille habitants, pleine de boutiques et de bruit,
moins agitée que Naples, bien que tout aussi vivante. Et d'abord, on s'arrête
devant la première charrette aperçue. Ces charrettes, de petites boîtes carrées
haut perchées sur des roues jaunes, sont décorées de peintures naïves et
bizarres qui représentent des faits historiques ou particuliers, des aventures
de toute espèce, des combats, des rencontres de souverains, mais surtout, les
batailles de Napoléon Ier et des Croisades. Une singulière découpure de bois et
de fer les soutient sur l'essieu ; et les rayons de leurs roues sont ouvragés
aussi.
La bête qui les traîne porte un pompon sur la tète et un autre au milieu du
des, et elle est vêtue d'un harnachement coquet et coloré, chaque morceau de
cuir étant garni d'une sorte de laine rouge et de menus grelots. Ces voitures
peintes passent par les rues, drôles et différentes, attirent l'oeil et
l'esprit, se promènent comme des rébus qu'on cherche toujours à deviner.
La forme de Palerme est très particulière. La ville, couchée au milieu d'un
vaste cirque de montagnes nues, d'un gris bleu nuancé parfois de rouge, est
divisée en quatre parties par deux grandes rues droites qui se coupent en croix
au milieu. De ce carrefour, on aperçoit par trois côtés, la montagne, là-bas, au
bout de ces immenses corridors de maisons, et, par le quatrième, on voit la mer,
une tache bleue, d'un bleu cru, qui semble tout près, comme si la ville était
tombée dedans ! Un désir hantait mon esprit en ce jour d'arrivée. Je voulus voir
la chapelle Palatine, qu'on m'avait dit être la merveille des merveilles.
La chapelle Palatine, la plus belle qui soit au monde, le plus surprenant
bijou religieux rêvé par la pensée humaine et exécuté par des mains d'artiste,
est enfermée dans la lourde construction du Palais royal, ancienne forteresse
construite par les Normands.
Cette chapelle n'a point de dehors. On entre dans le palais, où l'on est
frappé tout d'abord par l'élégance de la cour intérieure entourée de colonnes.
Un bel escalier à retours droits fait une perspective d'un grand effet
inattendu. En face de la porte d'entrée, une autre porte, crevant le mur du
palais et donnant sur la campagne lointaine, ouvre, soudain, un horizon étroit
et profond, semble jeter l'esprit dans des pays infinis et dans des songes
illimités, par ce trou cintré qui prend l'oeil et l'emporte irrésistiblement
vers la cime bleue du mont aperçu là-bas, si loin, si loin, au-dessus d'une
immense plaine d'orangers.
Quand on pénètre dans la chapelle, on demeure d'abord saisi comme en face
d'une chose surprenante dont on subit la puissance avant de l'avoir comprise. La
beauté colorée et calme, pénétrante et irrésistible de cette petite église qui
est le plus absolu chef-d'oeuvre imaginable, vous laisse immobile devant ces
murs couverts d'immenses mosaïques à fond d'or, luisant d'une clarté douce et
éclairant le monument entier d'une lumière sombre, entraînant aussitôt la pensée
en des paysages bibliques et divins où l'on voit, debout dans un ciel de feu,
tous ceux qui furent mêlés à la vie de l'Homme-Dieu.
Ce qui fait si violente Impression produite par ces monuments siciliens,
c'est que l'art de la décoration y est plus saisissant au premier coup d'oeil
que l'art de l'architecture.
L'harmonie des lignes et des proportions n'est qu'un cadre à l'harmonie des
nuances.
On éprouve, en entrant dans nos cathédrales gothiques, une sensation sévère,
presque triste. Leur grandeur est imposante, leur majesté frappe, mais ne séduit
pas. Ici, on est conquis, ému par ce quelque chose de presque sensuel que la
couleur ajoute à la beauté des formes.
Les hommes qui conçurent et exécutèrent ces églises lumineuses et sombres
pourtant, avaient certes une idée tout autre du sentiment religieux que les
architectes des cathédrales allemandes ou françaises ; et leur génie spécial
s'inquiéta surtout de faire entrer le jour dans ces nefs si merveilleusement
décorées, de façon qu'on ne le sentit pas, qu'on ne le vit point, qu'il s'y
glissât, qu'il effleurât seulement les murs, qu'il y produisit des effets
mystérieux et charmants, et que la lumière semblât venir des murailles
elles-mêmes, des grands ciel d'or peuplés d'apôtres.
La chapelle Palatine, construite en 1132 par le roi Roger II, dans le style
gothique normand, est une petite basilique à trois nefs. Elle n'a que
trente-trois mètres de long et treize mètres de large, c'est donc un joujou, un
bijou de basilique.
Deux lignes d'adorables colonnes de marbre, toutes différentes de couleur,
conduisent sous la coupole, d'où vous regarde un Christ colossal, entouré
d'anges aux ailes déployées. La mosaïque, qui forme le fond de la chapelle
latérale de gauche, est un saisissant tableau. Elle représente saint Jean
prêchant dans le désert. On dirait un Puvis de Chavannes plus coloré, plus
puissant, plus naïf, moins voulu, fait dans des temps de foi violente par un
artiste inspiré. L'apôtre parle à quelques personnes. Derrière lui, le désert,
et, tout au fond, quelques montagnes bleuâtres, de ces montagnes aux lignes
douces et perdues dans une brume, que connaissent bien tous ceux qui ont
parcouru l'Orient. Au-dessus du saint, autour du saint, derrière le saint, un
ciel d'or, un vrai ciel de miracle où Dieu semble présent.
En revenant vers la porte de sortie, on s'arrête sous la chaire, un simple
carré de marbre roux, entouré d'une frise de marbre blanc incrustée de menues
mosaïques, et porté sur quatre colonnes finement ouvragées. Et on s'émerveille
de ce que peut faire le goût, le goût pur d'un artiste, avec si peu de chose.
Tout l'effet admirable de ces églises vient, d'ailleurs, du mélange et de
l'opposition des marbres et des mosaïques. C'est là leur marque caractéristique.
Tout le bas des murs, blanc et orné seulement de petits dessins, de fines
broderies de pierre, fait ressortir puissamment, par le parti pris de
simplicité, la richesse colorée des larges sujets qui couvrent le dessus.
Mais on découvre même dans ces menues broderies qui courent comme des
dentelles de couleur sur la muraille inférieure, des choses délicieuses, grandes
comme le fond de la main : ainsi deux paons qui, croisant leurs becs, portent
une croix.
On retrouve dans plusieurs églises de Palerme ce même genre de décoration.
Les mosaïques de la Martorana sont même, peut-être, d'une exécution plus
remarquable que celle de la chapelle Palatine, mais on ne peut rencontrer, dans
aucun mouvement, l'ensemble merveilleux qui rend unique ce chef-d'oeuvre divin.
Je reviens lentement à l'Hôtel des Palmes, qui possède un des plus beaux jardins
de la ville, un de ces jardins de pays chauds, remplis de plantes énormes et
bizarres. Un voyageur, assis sur un banc, me raconte en quelques instants les
aventures de l'année, puis il remonte aux histoires des années passées, et il
dit, dans une phrase :
- C'était au moment où Wagner habitait ici.
Je m'étonne :
- Comment ici, dans cet hôtel ?
- Mais oui. C'est ici qu'il a écrit les dernières notes de Parsifal
et qu'il en a corrigé les épreuves.
Et j'apprends que l'illustre maître allemand a passé à Palerme un hiver tout
entier, et qu'il a quitté cette ville quelques mois seulement avant sa mort.
Comme partout, il a montré ici son caractère intolérable, son invraisemblable
orgueil, et il a laissé le souvenir du plus insociable des hommes.
J'ai voulu voir l'appartement occupé par ce musicien génial, car il me
semblait qu'il avait dû y mettre quelque chose de lui, et que je retrouverais un
objet qu'il aimait, un siège préféré, la table où il travaillait, un signe
quelconque indiquant son passage, la trace d'une manie ou la marque d'une
habitude. Je ne vis rien d'abord qu'un bel appartement d'hôtel. On m'indiqua les
changements qu'il y avait apportés, on me montra, juste au milieu de la chambre,
la place du grand divan où il entassait les tapis brillants et brodés d'or.
Mais j'ouvris la porte de l'armoire à glace.
Un parfum délicieux et puissant s'envola comme la caresse d'une brise qui
aurait passé sur un champ de rosiers.
Le maître de l'hôtel qui me guidait me dit :
- C'est là-dedans qu'il serrait son linge après l'avoir mouillé d'essence de
roses. Cette odeur ne s'en ira jamais maintenant.
Je respirais cette haleine de fleurs, enfermée en ce meuble, oubliée là,
captive ; et il me semblait y retrouver, en effet, quelque chose de Wagner, dans
ce souffle qu'il aimait, un peu de lui, un peu de son désir, un peu de son âme,
dans ce rien des habitudes secrètes et chères qui font la vie intime d'un homme.
Puis je sortis pour errer par la ville.
Personne ne ressemble moins à un Napolitain qu'un Sicilien. Dans le
Napolitain du peuple on trouve toujours trois quarts de polichinelle. Il
gesticule, s'agite, s'anime sans cause, s'exprime par les gestes autant que par
les paroles, mime tout ce qu'il dit, se montre toujours aimable par intérêt,
gracieux par ruse autant que par nature, et il répond par des gentillesses aux
compliments désagréables.
Mais, dans le Sicilien, on trouve déjà beaucoup de l'Arabe. Il en a la
gravité d'allure, bien qu'il tienne de l'Italien une grande vivacité d'esprit.
Son orgueil natal, son amour des titres, la nature de sa fierté et la
physionomie même de son visage le rapprochent aussi davantage de l'Espagnol que
de l'Italien. Mais, ce qui donne sans cesse, dès qu'on pose le pied en Sicile,
l'impression profonde de l'Orient, c'est le timbre de voix, l'intonation nasale
des crieurs des rues. On la retrouve partout, la note aiguë de l'Arabe, cette
note qui semble descendre du front dans la gorge, tandis que, dans le Nord, elle
monte de la poitrine à la bouche. Et la chanson traînante, monotone et douce,
entendue en passant par la porte ouverte d'une maison, est bien la même, par le
rythme e et l'accent, que celle chantée par le cavalier vêtu de blanc qui guide
les voyageurs à travers les grands espaces nus du désert.
Au théâtre, par exemple, le Sicilien redevient tout à fait Italien et il est
fort curieux pour nous d'assister, à Rome, Naples ou Palerme, à quelque
représentation d'opéra.
Toutes les impressions du public éclatent, aussitôt qu'il les éprouve.
Nerveuse à l'excès, douée d'une oreille aussi délicate que sensible, aimant à la
folie la musique, la foule entière devient une sorte de bête vibrante, qui sent
et qui ne raisonne pas. En cinq minutes, elle applaudit avec enthousiasme et
siffle avec frénésie le même acteur ; elle trépigne de joie ou de colère, et si
quelque note fausse s'échappe de la gorge du chanteur, un cri étrange, exaspéré,
suraigu, sort de toutes les bouches en même temps. Quand les avis sont partagés,
les « chut » et les applaudissements se mêlent. Rien ne passe inaperçu de la
salle attentive et frémissante qui témoigne, à tout instant, son sentiment, et
qui parfois, saisie d'une colère soudaine, se met à hurler comme ferait une
ménagerie de bêtes féroces.
Carmen, en ce moment, passionne le peuple sicilien et on entend, du
matin au soir, fredonner par les rues le fameux « Toréador ».
La rue, à Palerme, n'a rien de particulier. Elle est large, et belle dans
les quartiers riches et ressemble, dans les quartiers pauvres, à toutes les
ruelles étroites, tortueuses et colorées des villes d'Orient.
Les femmes, enveloppées de loques de couleurs éclatantes, rouges, bleues ou
jaunes, causent devant leurs portes et vous regardent passer avec leurs yeux
noirs, qui brillent sous la forêt de leurs cheveux sombres.
Parfois, devant le bureau de la loterie officielle qui fonctionne en
permanence comme un service religieux et rapporte à l'État de gros revenus, on
assiste à une petite scène drôle et typique.
En face est la madone, dans sa niche, accrochée au mur, avec la lanterne qui
brille à ses pieds. Un homme sort du bureau, son billet de loterie à la main,
met un sou dans le tronc sacré qui ouvre sa petite bouche noire devant la
statue, puis il se signe avec le papier numéroté qu'il vient de recommander à la
Vierge, en l'appuyant d'une aumône.
On s'arrête de place en place, devant les marchands des vues de Sicile, et
l'oeil tombe sur une étrange photographie qui représente un souterrain plein de
morts, de squelettes grimaçants bizarrement vêtus. On lit dessous : « Cimetière
des Capucins ».
Qu'est-ce que cela ? Si on le demande à un habitant de Palerme, il répond
avec dégoût : « N'allez pas voir cette horreur. C'est une chose affreuse,
sauvage, qui ne tardera pas à disparaître, heureusement. D'ailleurs on n'enterre
plus là-dedans depuis plusieurs années. » Il est difficile d'obtenir des
renseignements plus détaillés et plus précis, tant la plupart des Siciliens
semblent éprouver d'horreur pour ces extraordinaires catacombes.
Voici pourtant ce que je finis par apprendre. La terre sur laquelle est bâti
le couvent des Capucins possède la singulière propriété d'activer si fort la
décomposition de la chair morte, qu'en un an, il ne reste plus rien sur les os,
qu'un peu de peau noire, séchée, collée et qui garde, parfois, les poils de la
barbe et des joues. On enferme donc les cercueils en de petits caveaux latéraux
qui contiennent chacun huit ou dix trépassés, et l'année finie, on ouvre la
bière, d'où l'on en retire la momie, momie effroyable, barbue, convulsée, qui
semble hurler, qui semble travaillée par d'horribles douleurs. Puis on la
suspend dans une des galeries principales, où la famille vient la visiter de
temps en temps. Les gens qui voulaient être conservés par cette méthode de
séchage le demandaient avant leur mort, et ils resteront éternellement alignés
sous ces voûtes sombres, à la façon des objets qu'on garde dans les musées,
moyennant une rétribution annuelle versée par les parents. Si les parents
cessent de payer, on enfouit tout simplement le défunt, à la manière ordinaire.
J'ai voulu visiter aussitôt cette sinistre collection de trépassés.
A la porte d'un petit couvent d'aspect modeste, un vieux capucin, en robe
brune, me reçoit et il me précède sans dire un mot, sachant bien ce que veulent
voir les étrangers qui viennent en ce lieu.
Nous traversons une pauvre chapelle et nous descendons lentement un large
escalier de pierre. Et tout à coup, j'aperçois devant nous une immense galerie,
large et haute, dont les murs portent tout un peuple de squelettes habillés
d'une façon bizarre et grotesque. Les uns sont pendus en l'air côte à côte, les
autres couchés sur cinq tablettes de pierre, superposées depuis le sol jusqu'au
plafond. Une ligne de morts est debout par terre, une ligne compacte, dont les
têtes affreuses semblent parler. Les unes sont rongées par des végétations
hideuses qui déforment davantage encore les mâchoires et les os, les autres ont
gardé leurs cheveux, d'autres un bout de moustache, d'autres une mèche de barbe.
Celles-ci regardent en l'air de leurs yeux vides, celles-là en bas ; en
voici qui semblent rire atrocement, en voilà qui sont tordues par la douleur,
toutes paraissent affolées par une épouvante surhumaine.
Et ils sont vêtus, ces morts, ces pauvres morts hideux et ridicules, vêtus
par leur famille qui les a tirés du cercueil pour leur faire prendre place dans
cette effroyable assemblée. Ils ont, presque tous, des espèces de robes noires
dont le capuchon parfois est ramené sur la tête. Mais il en est qu'on a voulu
habiller plus somptueusement et le misérable squelette, coiffé d'un bonnet grec
à broderies et enveloppé d'une robe de chambre de rentier riche, étendu sur le
dos, semble dormir d'un sommeil terrifiant et comique.
Une pancarte d'aveugle, pendue à leur cou, porte leur nom et la date de leur
mort. Ces dates font passer des frissons dans les os. On lit : 1880-1881-1882.
Voici donc un homme, ce qui était un homme, il y a huit ans ? Cela vivait,
riait, parlait, mangeait, buvait, était plein de joie et d'espoir. Et le voilà !
Devant cette double ligne d'êtres innombrables, des cercueils et des caisses
sont entassées, des cercueils de luxe en bois noir, avec des ornements de cuivre
et de petits carreaux pour voir dedans. On croirait que ce sont des malles, des
valises de sauvages achetées en quelque bazar par ceux qui partent pour le grand
voyage, comme on aurait dit autrefois.
Mais d'autres galeries s'ouvrent à droite et à gauche, prolongeant
indéfiniment cet immense cimetière souterrain. Voici les femmes plus burlesques
encore que les hommes, car on les a parées avec coquetterie. Les têtes vous
regardent, serrées en des bonnets à dentelles et à rubans, d'une blancheur de
neige autour de ces visages noirs, pourris, rongés par l'étrange travail de la
terre. Les mains, pareilles à des racines d'arbres coupées, sortent des manches
de la robe neuve, et les bas semblent vides qui enferment les os des jambes.
Quelquefois le mort ne porte que des souliers, de grands, grands souliers pour
ces pauvres pieds secs.
Voici les jeunes filles, les hideuses jeunes filles, en leur parure blanche,
portant autour du front une couronne de métal, symbole de l'innocence. On dirait
des vieilles, très vieilles, tant elles grimacent. Elles ont seize ans, dix-huit
ans, vingt ans. Quelle horreur !
Mais nous arrivons dans une galerie pleine de petits cercueils de verre - ce
sont les enfants. Les os, à peine durs, n'ont pas pu résister. Et on ne sait pas
bien ce qu'on voit, tant ils sont déformés, écrasés et affreux, les misérables
gamins. Mais les larmes vous montent aux yeux, car les mères les ont vêtus avec
les petits costumes qu'ils portaient aux derniers jours de leur vie. Et elles
viennent les revoir ainsi, leurs enfants !
Souvent, à côté du cadavre, est suspendue une photographie, qui le montre
tel qu'il était, et rien n'est plus saisissant, plus terrifiant que ce
contraste, que ce rapprochement, que les idées éveillées en nous par cette
comparaison.
Nous traversons une galerie plus sombre, plus basse, qui semble réservée aux
pauvres. Dans un coin noir, ils sont une vingtaine ensemble, suspendus sous une
lucarne, qui leur jette l'air du dehors par grands souffles brusques. Ils sont
vêtus d'une sorte de toile noire nouée aux pieds et au cou, et penchés les uns
sur les autres. On dirait qu'ils grelottent, qu'ils veulent se sauver, qu'ils
crient : « Au secours ! » On croirait l'équipage noyé de quelque navire, battu
encore par le vent, enveloppé de la toile brune et goudronnée que les matelots
portent dans les tempêtes, et toujours secoués par la terreur du dernier instant
quand la mer les a saisis.
Voici le quartier des prêtres. Une grande galerie d'honneur ! Au premier
regard, ils semblent plus terribles à voir que les autres, couverts ainsi de
leurs ornements sacrés, noirs, rouges et violets. Mais en les considérant l'un
après l'autre, un rire nerveux et irrésistible vous saisit devant leurs
attitudes bizarres et sinistrement comiques. En voici qui chantent ; en voilà
qui prient. On leur a levé la tête et croisé les mains. Ils sont coiffés de la
barrette de l'officiant qui, posée au sommet de leur front décharné, tantôt se
penche sur l'oreille d'une façon badine, tantôt leur tombe jusqu'au nez. C'est
le carnaval de la mort que rend plus burlesque la richesse dorée des costumes
sacerdotaux.
De temps en temps, parait-il, une tête roule à terre, les attaches du cou
ayant été rongées par les souris. Des milliers de souris vivent dans ce charnier
humain. On me montre un homme mort en 1882. Quelques mois auparavant gai et bien
portant, il était venu choisir sa place, accompagné d'un ami :
- Je serai là, disait-il, et il riait.
L'ami revient seul maintenant et regarde pendant des heures entières le
squelette immobile, debout à l'endroit indiqué.
En certains jours de fête, les catacombes des Capucins sont ouvertes à la
foule. Un ivrogne s'endormit une fois en ce lieu et se réveilla au milieu de la
nuit, il appela, hurla, éperdu d'épouvante, courut de tous les côtés, cherchant
à fuir. Mais personne ne l'entendit. On le trouva au matin, tellement cramponné
aux barreaux de la grille d'entrée, qu'il fallut de longs efforts pour l'en
détacher. Il était fou.
Depuis ce jour, on a suspendu une grosse cloche près de la porte.
Après cette sinistre visite, j'éprouvai le désir de voir des fleurs et je me
fis conduire à la villa Tasca, dont les jardins, situés au milieu d'un bois
d'orangers, sont pleins d'admirables plantes tropicales.
En revenant vers Palerme, je regardais, à ma gauche, une petite ville vers
le milieu d'un mont, et, sur le sommet, une ruine. Cette ville, c'est Monreale,
et cette ruine, Castellaccio, le dernier refuge où se cachèrent les brigands
siciliens, m'a-t-on dit.
Le maître poète Théodore de Banville a écrit un traité de prosodie
française, que devraient savoir par coeur tous ceux qui ont la prétention de
faire rimer deux mots ensemble. Un des chapitres de ce livre excellent est
intitulé : « Des licences poétiques » ; on tourne la page et on lit : « Il n'y
en a pas. »
Ainsi, quand on arrive en Sicile, on demande tantôt avec curiosité, et
tantôt avec inquiétude : « Où sont les brigands ? » et tout le monde vous
répond : « Il n'y en a plus. »
Il n'y en a plus, en effet, depuis cinq ou six ans. Grâce à la complicité
cachée de quelques grands propriétaires dont ils servaient souvent les intérêts
et qu'ils rançonnaient souvent aussi, ils ont pu se maintenir dans les montagnes
de Sicile jusqu'à l'arrivée du général Palavicini, qui commande encore à
Palerme. Mais cet officier les a pourchassés et traités avec tant d'énergie que
les derniers ont disparu en peu de temps.
Il y a souvent, il est vrai, des attaques à main armée et des assassinats
dans ce pays ; mais ce sont là des crimes communs, provenant de malfaiteurs
isolés et non de bandes organisées comme jadis.
En somme, la Sicile est aussi sûre pour le voyageur que l'Angleterre, la
France, l'Allemagne ou l'Italie, et ceux qui désirent des aventures à la Fra
Diavolo devront aller les chercher ailleurs.
En vérité, l'homme est presque en sûreté partout, excepté dans les grandes
villes. Si on comptait les voyageurs arrêtés et dépouillés par les bandits dans
les contrées sauvages, ceux assassinés par les tribus errantes du désert, et si
on comparait les accidents arrivés dans les pays réputés dangereux avec ceux qui
ont lieu, en un mois, à Londres, Paris ou New York, on verrait combien sont
innocentes les régions redoutées.
Moralité : si vous recherchez les coups de couteau et les arrestations,
allez à Paris ou à Londres, mais ne venez pas en Sicile. On peut, en ce pays,
courir les routes, de jour et de nuit, sans escorte et sans armes ; on ne
rencontre que des gens pleins de bienveillance pour l'étranger, à l'exception de
certains employés des postes et des télégraphes. Je dis cela seulement pour ceux
de Catane, d'ailleurs.
Donc une des montagnes qui dominent Palerme porte à mi-hauteur une petite
ville célèbre par ses monuments anciens, Monreale : et c'est aux environs de
cette cité haut perchée qu'opéraient les derniers malfaiteurs de l'île. On a
conservé l'usage de placer des sentinelles tout le long de la route qui y
conduit. Veut-on par là rassurer ou effrayer les voyageurs ? je l'ignore.
Les soldats, espacés à tous les détours du chemin, font penser à la
sentinelle légendaire du Ministère de la guerre, en France. Depuis dix ans, sans
qu'on sût pourquoi, on plaçait chaque jour un soldat en faction dans le corridor
qui conduisait aux appartements du ministre, avec mission d'éloigner du mur tous
les passants. Or, un nouveau ministre, d'esprit inquisiteur, succédant à
cinquante autres qui avaient passé sans étonnement devant le factionnaire,
demanda la cause de cette surveillance. Personne ne put la lui dire, ni le chef
de cabinet, ni les chefs de bureau collés à leur fauteuil depuis un demi-siècle.
Mais un huissier, homme de souvenir, qui écrivait peut-être ses mémoires, se
rappela qu'on avait mis là un soldat autrefois, parce qu'on venait de repeindre
la muraille et que la femme du ministre, non prévenue, y avait taché sa robe. La
peinture avait séché, mais la sentinelle était restée.
Ainsi les brigands ont disparu, mais les factionnaires demeurent sur la
route de Monreale. Elle tourne le long de la montagne, cette route, et arrive
enfin dans la ville fort originale, fort colorée et fort malpropre. Les rues en
escaliers semblent pavées avec des dents pointues. Les hommes ont la tête
enveloppée d'un mouchoir rouge à la manière espagnole.
Voici la cathédrale, grand monument, long de plus de cent mètres, en forme
de croix latine, avec trois absides et trois nefs, séparées par dix-huit
colonnes de granit oriental qui s'appuient sur une base en marbre blanc et sur
un socle carré en marbre gris. Le portail, vraiment admirable, encadre de
magnifiques portes de bronze, faites par Bonannus, civis Pisanus.
L'intérieur de ce monument montre ce qu'on peut voir de plus complet, de
plus riche et de plus saisissant, comme décoration en mosaïque à fond d'or.
Ces mosaïques, les plus grandes de Sicile, couvrent entièrement les murs sur
une surface de six mille quatre cents mètres. Qu'on se figure ces immenses et
superbes décorations mettant, en toute cette église, l'histoire fabuleuse de
l'Ancien Testament, du Messie et des Apôtres. Sur le ciel d'or qui ouvre, tout
autour des nefs, un horizon fantastique, on voit se détacher, plus grands que
nature, les prophètes annonçant Dieu, et le Christ venu, et ceux qui vécurent
autour de lui. Au fond du choeur, une figure immense de jésus, qui ressemble à
François Ier, domine l'église entière, semble l'emplir et l'écraser, tant est
énorme et puissante cette étrange image.
Il est à regretter que le plafond, détruit par un incendie, soit refait de
la façon la plus maladroite. Le ton criard des dorures et des couleurs trop
vives est des plus désagréables à l'oeil.
Tout près de la cathédrale, on entre dans le vieux cloître des bénédictins.
Que ceux qui aiment les cloîtres aillent se promener dans celui-là et ils
oublieront presque tous les autres avant lui.
Comment peut-on ne pas adorer les cloîtres, ces lieux tranquilles, fermés et
frais, inventés, semble-t-il, pour faire naître la pensée qui coule des lèvres,
profonde et claire, pendant qu'on va à pas lents sous les longues arcades
mélancoliques ?
Comme elles paraissent bien créées pour engendrer la songerie, ces allées de
pierre, ces allées de menues colonnes enfermant un petit jardin qui repose
l'oeil sans l'égarer, sans l'entraîner, sans le distraire !
Mais les cloîtres de nos pays ont parfois une sévérité un peu trop monacale,
un peu trop triste, même les plus jolis, comme celui de Saint-Wandrille, en
Normandie. Ils serrent le coeur et assombrissent l'âme.
Qu'on aille visiter le cloître désolé de la chartreuse de la Verne, dans les
sauvages montagnes des Maures. Il donne froid jusque dans les moelles.
Le merveilleux cloître de Monreale jette, au contraire, dans l'esprit une
telle sensation de grâce qu'on y voudrait rester presque indéfiniment. Il est
très grand, tout à fait carré, d'une élégance délicate et jolie ; et qui ne l'a
point vu ne peut pas deviner ce qu'est l'harmonie d'une colonnade. L'exquise
proportion, l'incroyable sveltesse de toutes ces légères colonnes, allant deux
par deux, côte à côte, toutes différentes, les unes vêtues de mosaïques, les
autres nues ; celles-ci couvertes de sculptures d'une finesse incomparable,
celles-là ornées d'un simple dessin de pierre qui monte autour d'elles en
s'enroulant comme grimpe une plante, étonnent le regard, puis le charment,
l'enchantent, y engendrent cette joie artiste que les choses d'un goût absolu
font entrer dans l'âme par les yeux.
Ainsi que tous ces mignons couples de colonnettes, tous les chapiteaux, d'un
travail charmant, sont différents. Et on s'émerveille en même temps, chose bien
rare, de l'effet admirable de l'ensemble et de la perfection du détail.
On ne peut regarder ce vrai chef-d'oeuvre de beauté gracieuse sans songer
aux vers de Victor Hugo sur l'artiste grec qui sut mettre
Quelque chose de beau comme un sourire
humain
Sur le profil des Propylées.
Ce divin promenoir est enclos en de hautes murailles, très vieilles, à
arcades ogivales ; c'est là tout ce qui reste aujourd'hui du couvent.
La Sicile est la patrie, la vraie, la seule patrie des colonnades. Toutes
les cours intérieures des vieux palais et des vieilles maisons de Palerme en
renferment d'admirables, qui seraient célèbres ailleurs que dans cette île si
riche en monuments.
Le petit cloître de l'église San Giovanni degli Eremiti, une des plus
anciennes églises normandes de caractère oriental, bien que moins remarquable
que celui de Monreale, est encore bien supérieur à tout ce que je connais de
comparable.
En sortant du couvent, on pénètre dans le jardin, d'où l'on domine toute la
vallée pleine d'orangers en fleur. Un souffle continu monte de la forêt
embaumée, un souffle qui grise l'esprit et trouble les sens. Le désir indécis et
poétique qui hante toujours l'âme humaine, qui rôde autour, affolant et
insaisissable, semble sur le point de se réaliser. Cette senteur vous
enveloppant soudain, mêlant cette délicate sensation des parfums à la joie
artiste de l'esprit, vous jette pendant quelques secondes dans un bien-être de
pensée et de corps qui est presque du bonheur.
Je lève les yeux vers la haute montagne dominant la ville et j'aperçois, sur
le sommet, la ruine que j'avais vue la veille. Un ami qui m'accompagne interroge
les habitants et on nous répond que ce vieux château fut, en effet, le dernier
refuge des brigands siciliens. Encore aujourd'hui, presque personne ne monte
jusqu'à cette antique forteresse, nommée Castellaccio. On n'en connaît même
guère le sentier, car elle est sur une cime peu abordable. Nous y voulons aller.
Un Palermitain, qui nous fait les honneurs de son pays, s'obstine à nous donner
un guide, et ne pouvant en découvrir un qui lui semble sûr du chemin, s'adresse,
sans nous prévenir, au chef de la police. Et bientôt un agent, dont nous
ignorons la profession, commence à gravir avec nous la montagne.
Mais il hésite lui-même et s'adjoint, en route, un compagnon, nouveau guide
qui conduira le premier. Puis, tous deux demandent des indications aux paysans
rencontrés, aux femmes qui passent en poussant un âne devant elles. Un curé
conseille enfin d'aller droit devant nous. Et nous grimpons, suivis de nos
conducteurs. Le chemin devient presque impraticable. Il faut escalader des
rochers, s'enlever à la force des poignets. Et cela dure longtemps. Un soleil
ardent, un soleil d'Orient nous tombe d'aplomb sur la tête.
Nous atteignons enfin le faite, au milieu d'un surprenant et superbe chaos
de pierres énormes qui sortent du sol, grises, chauves, rondes ou pointues, et
emprisonnent le château sauvage et délabré dans une étrange armée de rocs
s'étendant au loin, de tous les côtés, autour des murs. La vue, de ce sommet,
est une des plus saisissantes qu'on puisse trouver. Tout autour du mont hérissé
se creusent de profondes vallées qu'enferment d'autres monts, élargissant, vers
l'intérieur de la Sicile, un horizon infini de pics et de cimes. En face de
nous, la mer ; à nos pieds, Palerme. La ville est entourée par ce bois
d'orangers qu'on nomme la Conque d'or, et ce bois de verdure noire s'étend,
comme une tache sombre, au pied des montagnes grises, des montagnes rousses, qui
semblent brûlées, rongées et dorées par le soleil, tant elles sont nues et
colorées.
Un de nos guides a disparu. L'autre nous suit dans les ruines. Elles sont
d'une belle sauvagerie et fort vastes. On sent, en y pénétrant, que personne ne
les visite. Partout, le sol creusé sonne sous les pas ; par places, on voit
l'entrée des souterrains. L'homme les examine avec curiosité et nous dit que
beaucoup de brigands ont vécu là-dedans, quelques années plus tôt. C'était là
leur meilleur refuge, et le plus redouté. Dès que nous voulons redescendre, le
premier guide reparaît ; mais nous refusons ses services, et nous découvrons
sans peine un sentier fort praticable qui pourrait même être suivi par des
femmes.
Les Siciliens semblent avoir pris plaisir à grossir et à multiplier les
histoires de bandits pour effrayer les étrangers ; et, encore aujourd'hui, on
hésite à entrer dans cette île aussi tranquille que la Suisse.
Voici une des dernières aventures à mettre au compte des rôdeurs
malfaisants. Je la garantis vraie.
Un entomologiste fort distingué de Palerme, M. Ragusa, avait découvert un
coléoptère qui fut longtemps confondu avec le Polyphylla Olivieri. Or, un
savant allemand, M. Kraatz, reconnaissant qu'il appartenait à une espèce bien
distincte, désira en posséder quelques spécimens et écrivit à un de ses amis de
Sicile, M. di Stephani, qui s'adressa à son tour à M. Giuseppe Miraglia, pour le
prier de lui capturer quelques-uns de ces insectes. Mais ils avaient disparu de
la côte. Juste à ce moment, M. Lombardo Martorana, de Trapani, annonça à M. di
Stephani qu'il venait de saisir plus de cinquante polyphylla.
M. di Stephani s'empressa de prévenir M. Miraglia par la lettre suivante :
Mon cher Joseph,
Le Polyphylla Olivieri, ayant eu connaissance de tes intentions
meurtrières, a pris une autre route et il est allé se réfugier sur la côte de
Trapani, où mon ami Lombardo en a déjà capturé plus de cinquante individus.
Ici, l'aventure prend des allures tragi-comiques d'une invraisemblance
épique.
A cette époque, les environs de Trapani étaient parcourus, paraît-il, par un
brigand nommé Lombardo.
Or, M. Miraglia jeta au panier la lettre de son ami. Le domestique vida le
panier dans la rue, puis le ramasseur d'ordures passa et porta dans la plaine ce
qu'il avait recueilli. Un paysan, voyant dans la campagne un beau papier bleu à
peine froissé, le ramassa et le mit dans sa poche, par précaution ou par un
besoin instinctif de lucre.
Plusieurs mois se passèrent, puis cet homme, ayant été appelé à la questure,
laissa glisser cette lettre à terre. Un gendarme la saisit et la présenta au
juge qui tomba en arrêt sur les mots : intentions meurtrières, pris une autre
route, réfugiés, capturés, Lombardo. Le paysan fut emprisonné, interrogé,
mis au secret. Il n'avoua rien. On le garda et une enquête sévère fut ouverte.
Les magistrats publièrent la lettre suspecte mais, comme ils avaient lu « Petronilla
Olivieri » au lieu de « Polyphylla », les entomologistes ne s'émurent pas.
Enfin on finit par déchiffrer la signature de M. di Stephani, qui fut appelé
au tribunal. Ses explications ne furent pas admises. M. Miraglia, cité à son
tour, finit par éclaircir le mystère.
Le paysan était demeuré trois mois en prison.
Un des derniers brigands siciliens fut donc, en vérité, une espèce de
hanneton connu par les hommes de science sous le nom de Polyphylla Ragusa.
Rien de moins dangereux aujourd'hui que de parcourir cette Sicile redoutée,
soit en voiture, soit à cheval, soit même à pied. Toutes les excursions les plus
intéressantes, d'ailleurs, peuvent être accomplies presque entièrement en
voiture. La première à faire est celle du temple de Ségeste.
Tant de poètes ont chanté la Grèce que chacun de nous en porte l'image en
soi ; chacun croit la connaître un peu, chacun l'aperçoit en songe telle qu'il
la désire. Pour moi, la Sicile a réalisé ce rêve ; elle m'a montré la Grèce ; et
quand je pense à cette terre si artiste, il me semble que j'aperçois de grandes
montagnes aux lignes douces, au lignes classiques, et, sur les sommets, des
temples, ces temples sévères, un peu lourds peut-être, mais admirablement
majestueux, qu'on rencontre partout dans cette île.
Tout le monde a vu Paestum et admiré les trois ruines superbes jetées dans
cette plaine nue que la mer continue au loin, et qu'enferme, de l'autre côté, un
large cercle de monts bleuâtres. Mais si le temple de Neptune est plus
parfaitement conservé et plus pur (on le dit) que les temples de Sicile, ceux-ci
sont placés en des paysages si merveilleux, si imprévus, que rien au monde ne
peut faire imaginer l'impression qu'ils laissent à l'esprit.
Quand on quitte Palerme, on trouve d'abord le vaste bois d'orangers qu'on
nomme la Conque d'or ; puis le chemin de fer suit le rivage, un rivage de
montagnes rousses et de rochers rouges. La voie enfin s'incline vers l'intérieur
de l'île et on descend à la station d'Alcamo-Calatafimi.
Ensuite on s'en va, à travers un pays largement soulevé, comme une mer, de
vagues monstrueuses et immobiles. Pas de bois, peu d'arbres, mais des vignes et
des récoltes ; et la route monte entre deux lignes ininterrompues d'aloès
fleuris. On dirait qu'un mot d'ordre a passé parmi eux pour leur faire pousser
vers le ciel, la même année, presque au même jour, l'énorme et bizarre colonne
que les poètes ont tant chantée. On suit, à perte de vue, la troupe infinie de
ces plantes guerrières, épaisses, aiguës, armées et cuirassées, qui semblent
porter leur drapeau de combat.
Après deux heures de route environ, on aperçoit tout à coup deux hautes
montagnes, reliées par une pente douce, arrondie en croissant d'un sommet à
l'autre, et, au milieu de ce croissant, le profil d'un temple grec, d'un de ces
puissants et beaux monuments que le peuple divin élevait à ses dieux humains.
Il faut, par un long détour, contourner l'un de ces monts, et en découvre de
nouveau le temple qui se présente alors de face. Il semble maintenant appuyé à
la montagne, bien qu'un ravin profond l'en sépare ; mais elle se déploie
derrière lui, et au-dessus de lui, l'enserre, l'entoure, semble l'abriter, le
caresser. Et il se détache admirablement avec ses trente-six colonnes doriques,
sur l'immense draperie verte qui sert de fond à l'énorme monument, debout, tout
seul, dans cette campagne illimitée.
On sent, quand on voit ce paysage grandiose et simple, qu'on ne pouvait
placer là qu'un temple grec, et qu'on ne pouvait le placer que là. Les maîtres
décorateurs qui ont appris l'art à l'humanité, montrent, surtout en Sicile,
quelle science profonde et raffinée ils avaient de l'effet et de la mise en
scène. Je parlerai tout à l'heure des temples de Girgenti. Celui de Ségeste
semble avoir été posé au pied de cette montagne par un homme de génie qui avait
eu la révélation du point unique où il devait être élevé. Il anime, à lui seul,
l'immensité du paysage ; il la fait vivante et divinement belle.
Sur le sommet du mont, dont on a suivi le pied pour aller au temple, on
trouve les ruines du théâtre.
Quand on visite un pays que les Grecs ont habité ou colonisé, il suffit de
chercher leurs théâtres pour trouver les plus beaux points de vue. S'ils
plaçaient leurs temples juste à l'endroit où ils pouvaient donner le plus
d'effet, où ils pouvaient le mieux orner l'horizon, ils plaçaient, au contraire,
leurs théâtres juste à l'endroit d'où l'oeil pouvait le plus être ému par les
perspectives. Celui de Ségeste, au sommet d'une montagne, forme le centre d'un
amphithéâtre de monts dont la circonférence atteint au moins cent cinquante à
deux cents kilomètres. On découvre encore d'autres sommets au loin, derrière les
premiers ; et, par une large baie en face de vous, la mer apparaît, bleue entre
les cimes vertes.
Le lendemain du jour où l'on a vu Ségeste, on peut visiter Sélinonte,
immense amas de colonnes éboulées, tombées tantôt en ligne, et côte à côte,
comme des soldats morts, tantôt écroulées en chaos.
Ces ruines de temples géants, les plus vastes qui soient en Europe,
emplissent une plaine entière et couvrent encore un coteau, au bout de la
plaine. Elles suivent le rivage, un long rivage de sable pâle, où sont échouées
quelques barques de pêche, sans qu'on puisse découvrir où habitent les pêcheurs.
Cet amas informe de pierres ne peut intéresser, d'ailleurs, que les archéologues
ou les âmes poétiques, émues par toutes les traces du passé.
Mais Girgenti, l'ancienne Agrigente, placée, comme Sélinonte, sur la côte
sud de la Sicile, offre le plus étonnant ensemble de temples qu'il soit donné de
contempler.
Sur l'arrête d'une côte longue, pierreuse, toute nue, et rouge, d'un rouge
ardent, sans une herbe, sans un arbuste, et dominant la mer, la plage et le
port, trois temples superbes profilent, vus d'en bas, leurs grandes silhouettes
de pierre sur le ciel bleu des pays chauds.
Ils semblent debout dans l'air, au milieu d'un paysage magnifique et désolé.
Tout est mort, aride et jaune, autour d'eux, devant eux et derrière eux. Le
soleil a brûlé, mangé la terre. Est-ce même le soleil qui a rongé ainsi le sol,
ou le feu profond qui brûle toujours les veines de cette île de volcans ? Car,
partout, autour de Girgenti, s'étend la contrée singulière des mines de soufre.
Ici, tout est du soufre, la terre, les pierres, le sable, tout.
Eux, les temples, demeures éternelles des dieux, morts comme leurs frères
les hommes, restent sur leur colline sauvage, loin l'un de l'autre d'un
demi-kilomètre environ. Voici d'abord celui de Junon Lacinienne, qui renferma,
dit-on, le fameux tableau de Junon par Zeuxis, qui avait pris pour modèles les
cinq plus belles filles d'Acragas.
Puis le temple de la Concorde, un des mieux conservés de l'Antiquité, parce
qu'il servit d'église au Moyen Age. Plus loin les restes du temple d'Hercule.
Et, enfin, le gigantesque temple de Jupiter, vanté par Polybe et décrit par
Diodore, construit au Ve siècle, et contenant trente-huit demi-colonnes de six
mètres cinquante de circonférence. Un homme peut se tenir debout dans chaque
cannelure.
Assis au bord de la route qui court au pied de cette côte surprenante, on
reste à rêver devant ces admirables souvenirs du plus grand des peuples
artistes. Il semble qu'on ait devant soi l'Olympe entier, l'Olympe d'Homère,
d'Ovide, de Virgile, l'Olympe des dieux charmants, charnels, passionnés comme
nous, faits comme nous, qui personnifiaient poétiquement toutes les tendresses
de notre coeur, tous les songes de notre âme, et tous les instincts de nos sens.
C'est l'Antiquité tout entière qui se dresse sur ce ciel antique. Une
émotion puissante et singulière pénètre en vous, ainsi qu'une envie de
s'agenouiller devant ces restes augustes, devant ces restes laissés par les
maîtres de nos maîtres.
Certes, cette Sicile est, avant tout, une terre divine, car si l'on y trouve
ces dernières demeures de Junon, de Jupiter, de Mercure ou d'Hercule, on y
rencontre aussi les plus remarquables églises chrétiennes qui soient au monde.
Et le souvenir qui vous reste des cathédrales de Cefalu, ou de Monreale, ainsi
que la chapelle Palatine, cette unique merveille, est plus puissant et plus vif
encore que le souvenir des monuments grecs.
Au bout de la colline aux temples de Girgenti commence une surprenante
contrée qui semble le vrai royaume de Satan, car si, comme on le croyait jadis,
le diable habite dans un vaste pays souterrain, plein de soufre en fusion, où il
fait bouillir les damnés, c'est en Sicile assurément qu'il a établi son
mystérieux domicile.
La Sicile fournit presque tout le soufre du monde. C'est par milliers qu'on
trouve les mines de soufre dans cette île de feu.
Mais d'abord, à quelques kilomètres de la ville, on rencontre une bizarre
colline appelée Maccaluba, composée d'argile et de calcaire, et couverte de
petits cônes de deux à trois pieds de haut. On dirait des pustules, une
monstrueuse maladie de la nature ; car tous les cônes laissent couler de la boue
chaude, pareille à une affreuse suppuration du sol ; et ils lancent parfois des
pierres à une grande hauteur, et ils ronflent étrangement en soufflant des gaz.
Ils semblent grogner, sales, honteux, petits volcans bâtards et lépreux, abcès
crevés.
Puis nous allons visiter les mines de soufre. Nous entrons dans les
montagnes. C'est devant nous un vrai pays de désolation, une terre misérable qui
semble maudite, condamnée par la nature. Les vallons s'ouvrent, gris, jaunes,
pierreux, sinistres, portant la marque de la réprobation divine, avec un superbe
caractère de solitude et de pauvreté.
On aperçoit enfin, de place en place, quelques vilains bâtiments, très bas.
Ce sont les mines. On en compte, parait-il, plus de mille dans ce bout de pays.
En pénétrant dans l'enceinte de l'une d'elles, on remarque d'abord un
monticule singulier, grisâtre et fumant. C'est une vraie source de soufre, due
au travail humain.
Voici comment on l'obtient. Le soufre, tiré des mines, est noirâtre, mélangé
de terre, de calcaire, etc., et forme une sorte de pierre dure et cassante.
Aussitôt apporté des galeries, on en construit une haute butte, puis on met le
feu dans le milieu. Alors un incendie lent, continu, profond, ronge, pendant des
semaines entières, le centre de la montagne factice et dégage le soufre pur, qui
entre en fusion et coule ensuite, comme de l'eau, au moyen d'un petit canal.
On traite de nouveau le produit ainsi obtenu en des cuves où il bout et
achève de se nettoyer.
La mine où a lieu l'extraction ressemble à toutes les mines. On descend par
un escalier étroit, aux marches énormes et inégales, en des puits creusés en
plein soufre. Les étages superposés communiquent par de larges trous qui donnent
de l'air aux plus profonds. On étouffe, cependant, au bas de la descente ; on
étouffe et on suffoque asphyxié par les émanations sulfureuses et par l'horrible
chaleur d'étuve qui fait battre le coeur et couvre la peau de sueur.
De temps en temps, on rencontre, gravissant le rude escalier, une troupe
d'enfants chargés de corbeilles. Ils halètent et râlent, ces misérables gamins
accablés sous la charge. Ils ont dix ans, douze ans, et ils refont, quinze fois
en un seul jour, l'abominable voyage, moyennant un sou par descente. Ils sont
petits, maigres, jaunes, avec des yeux énormes et luisants, des figures fines
aux lèvres minces qui montrent leurs dents, brillantes comme leurs regards.
Cette exploitation révoltante de l'enfance est une des choses les plus pénibles
qu'on puisse voir.
Mais il existe sur une autre côte de l'île, ou plutôt à quelques heures de
la côte, un si prodigieux phénomène naturel, qu'on oublie, quand on l'a vu, ces
mines empoisonnées où l'on tue des enfants. Je veux parler du Volcano,
fantastique fleur de soufre, éclose en pleine mer. On part de Messine, à minuit,
dans un malpropre bateau à vapeur, où les passagers des premières ne trouvent
même pas de bancs pour s'asseoir sur le pont. Aucun souffle de brise ; seule la
marche du bâtiment trouble l'air calme endormi sur l'eau.
Les rives de Sicile et les rives de la Calabre exhalent une si puissante
odeur d'orangers fleuris, que le détroit tout entier en est parfumé comme une
chambre de femme. Bientôt, la ville s'éloigne, nous passons entre Charybde et
Scylla, les montagnes s'abaissent derrière nous, et, au-dessus d'elles, apparaît
la cime écrasée et neigeuse de l'Etna, qui semble coiffé d'argent sous la clarté
de la pleine lune.
Puis on sommeille un peu, bercé par le bruit monotone de l'hélice, pour
rouvrir les yeux à la lumière du jour naissant.
Voici, là-bas, en face de nous, les Lipari. La première, à gauche, et la
dernière à droite, jettent sur le ciel une épaisse fumée blanche. Ce sont le
Volcano et le Stromboli. Entre ces deux volcans, on aperçoit Lipari, Filicuri,
Alicuri, et quelques îlots très bas.
Et le bâtiment sera bientôt devant la petite île et la petite ville de
Lipari.
Quelques maisons blanches au pied d'une grande côte verte. Rien de plus, pas
d'auberge, aucun étranger n'abordant sur cette île.
Elle est fertile, charmante, entourée de rochers admirables, aux formes
bizarres, d'un rouge puissant et doux. On y trouve des eaux thermales qui furent
autrefois fréquentées, mais l'évêque Todaso fit détruire les bains qu'on avait
construits, afin de soustraire son pays à l'influence des étrangers.
Lipari est terminée, au nord, par une singulière montagne blanche, qu'on
prendrait de loin pour une montagne de neige, sous un ciel plus froid. C'est de
là qu'on tire la pierre ponce pour le monde entier.
Mais je loue une barque pour aller visiter Volcano.
Entraînée par quatre rameurs, elle suit la côte fertile, plantée de vignes.
Les reflets des rochers rouges sont étranges dans la mer bleue. Voici le petit
détroit qui sépare les deux îles. Le cône du Volcano sort des flots, comme un
volcan noyé jusqu'à sa tête.
C'est un îlot sauvage, dont le sommet atteint environ quatre cents mètres et
dont la surface est d'environ vingt kilomètres carrés. On contourne, avant de
l'atteindre, un autre îlot, le Volcanello, qui sortit brusquement de la mer vers
l'an 200 avant J.-C. et qu'une étroite langue de terre, balayée par les vagues
aux jours de tempête, unit à son frère aine.
Nous voici au fond d'une baie plate, en face du cratère qui fume. A son
pied, une maison habitée par un Anglais qui dort, parait-il, en ce moment, sans
quoi je ne pourrais gravir le volcan que cet industriel exploite ; mais il dort,
et je traverse un grand jardin potager, puis quelques vignes, propriété de
l'Anglais, puis un vrai bois de genêts d'Espagne en fleur. On dirait une immense
écharpe jaune, enroulée autour du cône pointu, dont la tête aussi est jaune,
d'un jaune aveuglant sous l'éclatant soleil. Et je commence à monter par un
étroit sentier qui serpente dans la cendre et dans la lave, va, vient et
revient, escarpé, glissant et dur. Parfois, comme on voit en Suisse des torrents
tomber des sommets, on aperçoit une immobile cascade de soufre qui s'est
épanchée par une crevasse.
On dirait des ruisseaux de féerie, de la lumière figée, des coulées de
soleil.
J'atteins enfin, sur le faite, une large plate-forme autour du grand
cratère. Le sol tremble, et, devant moi, par un trou gros comme la tête d'un
homme, s'échappe avec violence un immense jet de flamme et de vapeur, tandis
qu'on voit s'épandre des lèvres de ce trou le soufre liquide, doré par le feu.
Il forme, autour de cette source fantastique, un lac jaune bien vite durci.
Plus loin, d'autres crevasses crachent aussi des vapeurs blanches qui
montent lourdement dans l'air bleu.
J'avance avec crainte sur la cendre chaude et la lave jusqu'au bord du grand
cratère. Rien de plus surprenant ne peut frapper l'oeil humain.
Au fond de cette cuve immense, appelée « la Fossa », large de cinq cents
mètres et profonde de deux cents mètres environ, une dizaine de fissures géantes
et de vastes trous ronds vomissent du feu, de la fumée et du soufre, avec un
bruit formidable de chaudières. On descend, le long des parois de cet abîme, et
on se promène jusqu'au bord des bouches furieuses du volcan. Tout est jaune
autour de moi, sous mes pieds et sur moi, d'un jaune aveuglant, d'un jaune
affolant. Tout est jaune : le sol, les hautes murailles et le ciel lui-même. Le
soleil jaune verse dans ce gouffre mugissant sa lumière ardente, que la chaleur
de cette cuve de soufre rend douloureuse comme une brûlure. Et l'on voit
bouillir le liquide jaune qui coule, on voit fleurir d'étranges cristaux,
mousser des acides éclatants et bizarres au bord des lèvres rouges des foyers.
L'Anglais qui dort au pied du mont cueille, exploite et vend ces acides, ces
liquides, tout ce que vomit le cratère ; car tout cela, parait-il, vaut de
l'argent, beaucoup d'argent. Je reviens lentement, essoufflé, haletant, suffoqué
par l'haleine irrespirable du volcan ; et bientôt, remonté au sommet du cône,
j'aperçois toutes les Lipari égrenées sur les flots.
Là-bas, en face, se dresse le Stromboli : tandis que, derrière moi, l'Etna
gigantesque semble regarder au loin ses enfants et ses petits-enfants.
De la barque, en revenant, j'avais découvert une île cachée derrière Lipari.
Le batelier la nomma : « Salina ». C'est sur elle qu'on récolte le vin de
Malvoisie.
je voulus boire à sa source même une bouteille de ce vin fameux. On dirait
du sirop de soufre. C'est bien le vin des volcans, épais, sucré, doré et
tellement soufré, que le goût vous en reste au palais jusqu'au soir : le vin du
diable.
Le sale vapeur qui m'a amené me remmène. D'abord, je regarde le Stromboli,
montagne ronde et haute, dont la tête fume et dont le pied s'enfonce dans la
mer. Ce n'est rien qu'un cône énorme qui sort de l'eau. Sur ses flancs, on
distingue quelques maisons accrochées comme des coquilles marines au dos d'un
rocher. Puis mes yeux se tournent vers la Sicile, où je reviens, et ils ne
peuvent plus se détacher de l'Etna accroupi sur elle, l'écrasant de son poids
formidable, monstrueux, et dominant de sa tète couverte de neige toutes les
autres montagnes de l'île.
Elles ont l'air de naines, ces grandes montagnes, au-dessous de lui ; et
lui-même il semble bas, tant il est large et pesant. Pour comprendre les
dimensions de ce lourd géant, il faut le voir de la pleine mer.
A gauche, se montrent les rives montueuses de la Calabre, et le détroit de
Messine s'ouvre comme l'embouchure d'un fleuve. On y pénètre pour entrer bientôt
dans le port. La ville n'a rien d'intéressant. On prend, dès le jour même, le
chemin de fer pour Catane. Il suit une côte admirable, contourne des golfes
bizarres que peuplent, au fond des baies, au bord des sables, de petits villages
blancs. Voici Taormine.
Un homme n'aurait à passer qu'un jour en Sicile et demanderait : « Que
faut-il y voir ? » Je lui répondrais sans hésiter : « Taormine ».
Ce n'est rien qu'un paysage, mais un paysage où l'on trouve tout ce qui
semble fait sur la terre pour séduire les yeux, l'esprit et l'imagination.
Le village est accroché sur une grande montagne, comme s'il eût roulé du
sommet, mais on ne fait que le traverser, bien qu'il contienne quelques jolis
restes du passé, et l'on va au théâtre grec, pour y voir le coucher du soleil.
J'ai dit, en parlant du théâtre de Ségeste, que les Grecs savaient choisir,
en décorateurs incomparables, le lieu unique où devait être construit le
théâtre, cet endroit fait pour le bonheur des sens artistes.
Celui de Taormine est si merveilleusement placé qu'il ne doit pas exister,
par le monde entier, un autre point comparable. Quand on a pénétré dans
l'enceinte, visité la scène, la seule qui soit parvenue jusqu'à nous en bon état
de conservation, on gravit les gradins éboulés et couverts d'herbe, destinés
autrefois au public, et qui pouvaient contenir trente-cinq mille spectateurs, et
on regarde.
On voit d'abord la ruine, triste, superbe, écroulée, où restent debout,
toutes blanches encore, de charmantes colonnes de marbre blanc coiffées de leurs
chapiteaux ; puis, par-dessus les murs, on aperçoit au-dessous de soi la mer à
perte de vue, la rive qui s'en va jusqu'à l'horizon, semée de rochers énormes,
bordée de sables dorés, et peuplée de villages blancs ; puis à droite, au-dessus
de tout, dominant tout, emplissant la moitié du ciel de sa masse, l'Etna couvert
de neige, et qui fume, là-bas.
Où sont donc les peuples qui sauraient, aujourd'hui, faire des choses
pareilles ? Où sont donc les hommes qui sauraient construire, pour l'amusement
des foules, des édifices comme celui-ci ?
Ces hommes-là, ceux d'autrefois, avaient une âme et des yeux qui ne
ressemblaient point aux nôtres, et dans leurs veines, avec leur sang, coulait
quelque chose de disparu : l'amour et l'admiration du Beau.
Mais nous repartons vers Catane, d'où je veux gravir le volcan.
De temps en temps, entre deux monts, on l'aperçoit coiffé d'un nuage
immobile de vapeurs sorties du cratère. Partout, autour de nous, le sol est
brun, d'une couleur de bronze. Le train court sur un rivage de lave.
Le monstre est loin, pourtant, à trente-six ou quarante kilomètres,
peut-être. On comprend alors combien il est énorme. De sa gueule noire et
démesurée, il a vomi, de temps en temps, un flot brûlant de bitume qui, coulant
sur ses pentes douces ou rapides, comblant des vallées, ensevelissant des
villages, noyant des hommes comme un fleuve, est venu s'éteindre dans la mer en
la refoulant devant lui. Ils ont fait des falaises, des montagnes, des ravins,
ces flots lents, pâteux et rouges devenus sombres en se durcissant, ils ont
étendu, tout autour de l'immense volcan, un pays noir et bizarre, crevassé,
bosselé, tortueux, invraisemblable, dessiné par le hasard des éruptions et la
fantaisie effrayante des laves chaudes.
Quelquefois, l'Etna demeure tranquille pendant des siècles, soufflant
seulement dans le ciel la fumée pesante de son cratère. Alors, sous les pluies
et sous le soleil, les laves des anciennes coulées se pulvérisent, deviennent
une sorte de cendre, de terre sablonneuse et noire, où poussent des oliviers,
des orangers, des citronniers, des grenadiers, des vignes, des récoltes.
Rien de plus vert, de plus joli, de plus charmant que Aci-Reale, au milieu
d'un bois d'orangers et d'oliviers. Puis, parfois, à travers les arbres, on
aperçoit de nouveau un large flot noir qui a résisté au temps, qui a gardé les
formes de tous les bouillonnements, des contours extraordinaires, des apparences
de bêtes enlacées, de membres tordus.
Voici Catane, une vaste et belle ville, construite entièrement sur la lave.
Des fenêtres du Grand-Hôtel nous découvrons toute la cime de l'Etna.
Avant d'y monter, écrivons en quelques lignes son histoire.
Les anciens en faisaient l'atelier de Vulcain. Pindare décrit l'éruption de
476, mais Homère ne le mentionne pas comme volcan. Il avait cependant forcé
déjà, avant l'époque historique, les Sicanes à fuir loin de lui. On connaît
environ quatre-vingts éruptions.
Les plus violentes furent celles de 396, 126 et 122 avant J.-C., puis celles
de 1169, 1329, 1537, et, surtout celle de 1669, qui chassa de leurs habitations
plus de vingt-sept mille personnes et en fit périr un grand nombre.
C'est alors que sortirent brusquement de terre deux hautes montagnes, les
monts Rossi.
En 1693, une éruption, accompagnée d'un terrible tremblement de terre,
détruisit quarante villes environ et ensevelit sous les décombres près de cent
mille personnes. En 1755, une autre éruption causa, de nouveau, d'épouvantables
ravages. Celles de 1792, 1843, 1852, 1865, 1874, 1879 et 1882 furent également
violentes et meurtrières. Tantôt les laves s'élancent du grand cratère ; tantôt
elles s'ouvrent des issues de cinquante à soixante mètres de large sur les
flancs de la montagne et s'échappent de ces crevasses en coulant vers la plaine.
Le 26 mai 1879, la lave, sortie d'abord du cratère de 1874, a jailli bientôt
d'un nouveau cône de cent soixante-dix mètres de haut, soulevé, sous leur
effort, à une altitude de 2450 mètres environ. Elle est descendue rapidement,
traversant la route de Linguaglossa à Rondazzo, et s'est arrêtée près de la
rivière d'Alcantara. La superficie de cette coulée est de vingt-deux mille huit
cent soixante hectares, bien que l'éruption n'ait pas duré plus de dix jours.
Pendant ce temps, le cratère du sommet lançait seulement des vapeurs
épaisses, du sable et des cendres.
Grâce à l'excessive complaisance de M. Ragusa, membre du Club alpin, et
propriétaire du Grand-Hôtel, nous avons fait, avec une extrême facilité,
l'ascension de ce volcan, ascension un peu fatigante, mais nullement périlleuse.
Une voiture nous conduisit d'abord à Nicolosi, à travers des champs et des
jardins pleins d'arbres poussés dans la lave pulvérisée. De temps en temps, on
traverse d'énormes coulées que coupe l'entaille de la route, et partout le sol
est noir.
Après trois heures de marche et de montée douce, on arrive au dernier
village au pied de l'Etna, Nicolosi, situé déjà à sept cents mètres d'altitude
et à quatorze kilomètres de Catane.
Là, on laisse la voiture pour prendre des guides, des mulets, des
couvertures, des bas et des gants de laine, et on repart.
Il est quatre heures de l'après-midi. L'ardent soleil des pays orientaux
tombe sur cette terre étrange, la chauffe et la brûle.
Les bêtes vont lentement, d'un pas accablé, dans la poussière qui s'élève
autour d'elles comme un nuage. La dernière, qui porte les paquets et les
provisions, s'arrête à tout instant, semble désolée par la nécessité de refaire,
encore une fois, ce voyage inutile et pénible.
Autour de nous, maintenant, ce sont des vignes, des vignes plantées dans la
lave, les unes jeunes, les autres vieilles. Puis voici une lande, une lande de
lave couverte de genêts fleuris, une lande d'or ; puis nous traversons l'énorme
coulée de 1882 ; et nous demeurons effarés devant ce fleuve immense, noir et
immobile, devant ce fleuve bouillonnant et pétrifié, venu de là-haut, du sommet
qui fume, si loin, si loin, à vingt kilomètres environ. Il a suivi des vallées,
contourné des pics, traversé des plaines, ce fleuve ; et le voici à présent près
de nous, arrêté soudain dans sa marche quand sa source de feu s'est tarie.
Nous montons, laissant à gauche les monts Rossi, et découvrant sans cesse
d'autres monts, innombrables, appelés par les guides les fils de l'Etna, poussés
autour du monstre, qui porte ainsi un collier de volcans. Ils sont trois cent
cinquante environ, ces noirs enfants de l'aïeul, et beaucoup d'entre eux
atteignent la taille du Vésuve.
Maintenant, nous traversons un maigre bois poussé toujours dans la lave, et
soudain le vent s'élève. C'est d'abord un souffle brusque et violent qui suit un
moment de calme, puis une rafale furieuse, à peine interrompue, qui soulève et
emporte un flot épais de poussière.
Nous nous arrêtons derrière une muraille de lave pour attendre, et nous
demeurons là jusqu'à la nuit. Il faut enfin repartir, bien que la tempête
continue.
Et, peu à peu, le froid nous prend, ce froid pénétrant des montagnes, qui
gèle le sang et paralyse les membres. Il semble caché, embusqué dans le vent ;
il pique les yeux et mord la peau de sa morsure glacée. Nous allons, enveloppés
dans nos couvertures, tout blancs comme des Arabes, des gants aux mains, la tête
encapuchonnée, laissant marcher nos mulets qui se suivent et trébuchent dans le
sentier raboteux et obscur.
Voici enfin la Casa del Bosco, sorte de hutte habitée par cinq ou six
bûcherons. Le guide déclare qu'il est impossible d'aller plus loin par cet
ouragan et nous demandons l'hospitalité pour la nuit. Les hommes se relèvent,
allument du feu et nous cèdent deux maigres paillasses qui semblent ne contenir
que des puces. Toute la cabane frissonne et tremble sous les secousses de la
tempête, et l'air passe avec furie par les tuiles disjointes du toit.
Nous ne verrons pas le lever du soleil sur le sommet de la montagne.
Après quelques heures de repos sans sommeil, nous repartons. Le jour est
venu et le vent se calme.
Autour de nous s'étend maintenant un pays noir et vallonné, montant
doucement vers la région des neiges qui brillent, aveuglantes, au pied du
dernier cône, haut de trois cents mètres.
Bien que le soleil s'élève au milieu d'un ciel tout bleu, le froid, le cruel
froid des grands sommets, nous engourdit les doigts et nous brûle la peau. Nos
mulets, l'un derrière l'autre, suivent lentement le sentier tortueux qui
contourne toutes les fantaisies de la lave.
Voici la première plaine de neige. On l'évite par un crochet. Mais une autre
la suit bientôt, qu'il faut traverser en ligne droite. Les bêtes hésitent, la
tâtent du pied, s'avancent avec précaution. Soudain, j'ai la sensation brusque
de m'engloutir dans le sol. Les deux jambes de devant de mon mulet, crevant la
croûte qui les porte, ont pénétré jusqu'au poitrail. La bête se débat, affolée,
se relève, enfonce de nouveau des quatre pieds, se relève encore, pour retomber
toujours.
Les autres en font autant. Nous devons sauter à terre, les calmer, les
aider, les traîner. A tout instant, elles plongent ainsi jusqu'au ventre dans
cette mousse blanche et froide où nos pieds aussi pénètrent parfois jusqu'aux
genoux. Entre ces passages de neige qui comble les vallons, nous retrouvons la
lave, de grandes plaines de lave pareilles à des champs immenses de velours
noir, brillant sous le soleil avec autant d'éclat que la neige elle-même. C'est
la région déserte, la région morte, qui semble en deuil, toute blanche et
toute noire, aveuglante, horrible et superbe, inoubliable.
Après quatre heures de marche et d'efforts, nous atteignons la Casa Inglese,
petite maison de pierre, entourée de glace, presque ensevelie sous la neige au
pied du dernier cône qui se dresse derrière, énorme et tout droit, couronné de
fumée.
C'est ici qu'on passe ordinairement la nuit, sur la paille, pour aller voir
se lever le soleil au bord du cratère. Nous y laissons les mulets et nous
commençons à gravir ce mur effrayant de cendre durcie qui cède sous le pied, où
l'on ne peut s'accrocher, se retenir à rien, où l'on redescend un pas sur trois.
On va soufflant, haletant, enfonçant dans le sol mou le bâton ferré, s'arrêtant
à tout moment.
On doit alors piquer entre ses jambes ce bâton, pour ne point glisser et
redescendre, car la pente est si rapide qu'on n'y peut même tenir assis.
Il faut une heure environ pour gravir ces trois cents mètres. Depuis quelque
temps, déjà, des vapeurs de soufre nous prennent à la gorge. Nous avons aperçu,
tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, de grands jets de fumée sortant par
des fissures du sol ; nous avons posé nos mains sur de grosses pierres
brûlantes. Enfin nous atteignons une étroite plate-forme. Devant nous, une nuée
épaisse s'élève lentement, comme un rideau blanc qui monte, qui sort de terre.
Nous avançons encore quelques pas, le nez et la bouche enveloppés, pour n'être
point suffoqués par le soufre et soudain, devant nos pieds, s'ouvre un
prodigieux, un effroyable abîme qui mesure environ cinq kilomètres de
circonférence. On distingue à peine, à travers les vapeurs suffocantes, l'autre
bord de ce trou monstrueux, large de mille cinq cents mètres, et dont la
muraille toute droite s'enfonce vers le mystérieux et terrible pays de feu.
La bête est calme. Elle dort au fond, tout au fond. Seule la lourde fumée
s'échappe de la prodigieuse cheminée, haute de 3312 mètres.
Autour de nous c'est plus étrange encore. Toute la Sicile est cachée par des
brumes qui s'arrêtent au bord des côtes, voilant seulement la terre, de sorte
que nous sommes en plein ciel, au milieu des mers, au-dessus des nuages, si
haut, si haut, que la Méditerranée, s'étendant partout à perte de vue, a l'air
d'être encore du ciel bleu. L'azur nous enveloppe donc de tous les côtés. Nous
sommes debout sur un mont surprenant, sorti des nuages et noyé dans le ciel, qui
s'étend sur nos têtes, sous nos pieds, partout.
Mais, peu à peu, les nuées répandues sur l'île s'élèvent autour de nous,
enfermant bientôt l'immense volcan au milieu d'un cercle de nuages, d'un gouffre
de nuages. Nous sommes maintenant, à notre tour, au fond d'un cratère tout
blanc, d'où l'on n'aperçoit plus que le firmament bleu, là-haut, en regardant en
l'air.
En d'autres jours, le spectacle est tout différent, dit-on. On attend le
lever du soleil qui apparaît derrière les côtes de la Calabre. Elles jettent au
loin leur ombre sur la mer, jusqu'au pied de l'Etna, dont la silhouette sombre
et demesurée couvre la Sicile entière de son immense triangle, qui s'efface à
mesure que l'astre s'élève. On découvre alors un panorama ayant plus de quatre
cents kilomètres de diamètre, et mille trois cents de circonférence, avec
l'Italie au nord et les îles Lipari, dont les deux volcans semblent saluer leur
père ; puis, tout au sud, Malte, à peine visible. Dans les ports de la Sicile,
les navires ont l'air d'insectes sur la mer.
Alexandre Dumas père a fait de ce spectacle une description très heureuse et
très enthousiaste.
Nous redescendons, autant sur le dos que sur les pieds, le cône rapide du
cratère, et nous entrons bientôt dans l'épaisse ceinture de nuages qui enveloppe
la cime du mont. Après une heure de marche à travers les brumes, nous l'avons
enfin franchie et nous découvrons, sous nos pieds, l'île dentelée et verte, avec
ses golfes, ses caps, ses villes, et la grande mer toute bleue qui l'enferme.
Revenus à Catane, nous partons le lendemain pour Syracuse.
C'est par cette petite ville singulière et charmante qu'il faut terminer une
excursion en Sicile. Elle fut illustre autant que les plus grandes cités ; ses
tyrans eurent des règnes célèbres comme celui de Néron ; elle produit un vin
rendu fameux par les poètes ; elle a, sur les bords du golfe qu'elle domine, un
tout petit fleuve, l'Anapo, où pousse le papyrus, gardien secret de la pensée ;
et elle enferme dans ses murs une des plus belles Vénus du monde.
Des gens traversent des continents pour aller en pèlerinage à quelque statue
miraculeuse - moi, j'ai porté mes dévotions à la Vénus de Syracuse !
Dans l'album d'un voyageur, j'avais vu la photographie de cette sublime
femelle de marbre ; et je devins amoureux d'elle, comme on est amoureux d'une
femme. Ce fut elle, peut-être, qui me décida à faire ce voyage ; je parlais
d'elle et je rêvais d'elle à tout instant, avant de l'avoir vue.
Mais nous arrivions trop tard pour pénétrer dans le musée confié aux soins
du savant professeur Francesco Saverio Cavalari, qui, Empédocle moderne,
descendit boire une tasse de café dans le cratère de l'Etna.
Il me faut donc parcourir la ville bâtie sur un îlot et séparée de la terre
par trois enceintes, entre lesquelles passent trois bras de mer. Elle est
petite, jolie, assise au bord du golfe, avec des jardins et des promenades qui
descendent jusqu'aux flots.
Puis nous allons aux Latomies, immenses excavations à ciel ouvert, qui
furent d'abord des carrières et devinrent ensuite des prisons où furent
enfermés, pendant huit mois, après la défaite de Nicias, les Athéniens capturés,
torturés par la faim, la soif, l'horrible chaleur de cette cuve et la fange
grouillante où ils agonisaient.
Dans l'une d'elles, la Latomie du Paradis, on remarque, au fond d'une
grotte, une ouverture bizarre, appelée oreille de Denys, qui venait écouter au
bord de ce trou, disait-on, les plaintes de ses victimes. D'autres versions ont
cours aussi. Certains savants ingénieux prétendent que cette grotte, mise en
communication avec le théâtre, servait de salle souterraine pour les
représentations auxquelles elle prêtait l'écho de sa sonorité prodigieuse ; car
les moindres bruits y prennent une surprenante résonance.
La plus curieuse des Latomies est assurément celle des Capucins, vaste et
profond jardin divisé par des voûtes, des arches, des rocs énormes et enfermé en
des falaises blanches.
Un peu plus loin, on visite les catacombes, dont l'étendue atteindrait deux
cents hectares, et où M. Cavalari découvrit un des plus beaux sarcophages
chrétiens qui soient connus.
Et puis on rentre dans l'humble hôtel qui domine la mer et on reste tard à
rêver, en regardant l'oeil rouge et l'oeil bleu d'un navire à l'ancre.
Aussitôt le matin venu, comme notre visite est annoncée, on nous ouvre les
portes du ravissant petit palais qui renferme les collections et les oeuvres
d'art de la ville.
En pénétrant dans le musée, je l'aperçus au fond d'une salle, et belle comme
je l'avais devinée.
Elle n'a point de tête, un bras lui manque ; mais jamais la forme humaine ne
m'est apparue plus admirable et plus troublante.
Ce n'est point la femme poétisée, la femme idéalisée, la femme divine ou
majestueuse comme la Vénus de Milo, c'est la femme telle qu'elle est, telle
qu'on l'aime, telle qu'on la désire, telle qu'on la veut étreindre.
Elle est grasse, avec la poitrine forte, la hanche puissante et la jambe un
peu lourde, c'est une Vénus charnelle, qu'on rêve couchée en la voyant debout.
Son bras tombé cachait ses seins ; de la main qui lui reste elle soulève une
draperie dont elle couvre, avec un geste adorable, les charmes les plus
mystérieux. Tout le corps est fait, conçu, penché pour ce mouvement, toutes les
lignes s'y concentrent, toute la pensée y va. Ce geste simple et naturel, plein
de pudeur et d'impudicité, qui cache et montre, voile et révèle, attire et
dérobe, semble définir toute l'attitude de la femme sur la terre.
Et le marbre est vivant. On le voudrait palper avec la certitude qu'il
cédera sous la main, comme de la chair. Les reins, surtout, sont
inexprimablement animés et beaux. Elle se déroule avec tout son charme, cette
ligne onduleuse et grasse des dos féminins qui va de la nuque aux talons, et qui
montre dans le contour des épaules, dans la rondeur décroissante des cuisses et
dans la légère courbe du mollet aminci jusqu'aux chevilles, toutes les
modulations de la grâce humaine. Une oeuvre d'art n'est supérieure que si elle
est, en même temps, un symbole et l'expression exacte d'une réalité. La Vénus de
Syracuse est une femme, et c'est aussi le symbole de la chair.
Devant la tête de la Joconde, on se sent obsédé par on ne sait quelle
tentation d'amour énervant et mystique. Il existe aussi des femmes vivantes dont
les yeux nous donnent ce rêve d'irréalisable et mystérieuse tendresse. On
cherche en elles autre chose derrière ce qui est, parce qu'elles paraissent
contenir et exprimer un peu de l'insaisissable idéal. Nous le poursuivons sans
jamais l'atteindre, derrière toutes les surprises de la beauté qui semble
contenir de la pensée, dans l'infini du regard qui n'est qu'une nuance de
l'iris, dans le charme du sourire venu du pli de la lèvre et d'un éclair
d'émail, dans la grâce du mouvement né du hasard et de l'harmonie des formes.
Ainsi les poètes, impuissants décrocheurs d'étoiles, ont toujours été
tourmentés par la soif de l'amour mystique. L'exaltation naturelle d'une âme
poétique, exaspérée par l'excitation artistique, pousse ces êtres d'élite à
concevoir une sorte d'amour nuageux éperdument tendre, extatique, jamais
rassasié, sensuel sans être charnel, tellement délicat qu'un rien le fait
s'évanouir, irréalisable et surhumain. Et ces poètes sont, peut-être, les seuls
hommes qui n'aient jamais aimé une femme, une vraie femme en chair et en os,
avec ses qualités de femme, ses défauts de femme, son esprit de femme restreint
et charmant, ses nerfs de femme et sa troublante femellerie.
Toute créature devant qui s'exalte leur rêve est le symbole d'un être
mystérieux, mais féerique : l'être qu'ils chantent, ces chanteurs d'illusions.
Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose comme la statue peinte,
image d'un dieu devant qui s'agenouille le peuple. Où est ce dieu ? Quel est ce
dieu ? Dans quelle partie du ciel habite l'inconnue qu'ils ont tous idolâtrée,
ces fous, depuis le premier rêveur jusqu'au dernier ? Sitôt quels touchent une
main qui répond à leur pression, leur âme s'envole dans l'invisible songe, loin
de la charnelle réalité.
La femme qu'ils étreignent, ils la transforment, la complètent, la
défigurent avec leur art de poètes. Ce ne sont pas ses lèvres qu'ils baisent, ce
sont les lèvres rêvées. Ce n'est pas au fond de ses yeux bleus ou noirs que se
perd ainsi leur regard exalté, c'est dans quelque chose d'inconnu et
d'inconnaissable ! L'oeil de leur maîtresse n'est que la vitre par laquelle ils
cherchent à voir le paradis de l'amour idéal.
Mais si quelques femmes troublantes peuvent donner à nos âmes cette rare
illusion, d'autres ne font qu'exciter en nos veines l'amour impétueux d'où sort
notre race.
La Vénus de Syracuse est la parfaite expression de cette beauté puissante,
saine et simple. Ce torse admirable, en marbre de Paros, est, dit-on la Vénus
Callipyge décrite par Athénée et Lampride, qui fut donnée par Héliogabale aux
Syracusains.
Elle n'a pas de tête ! Qu'importe ! Le symbole en est devenu plus complet.
C'est un corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de la caresse.
Schopenhauer a dit que la nature, voulant perpétuer l'espèce, a fait de la
reproduction un piège.
Cette forme de marbre, vue à Syracuse, c'est bien le piège humain deviné par
l'artiste antique, la femme qui cache et montre l'affolant mystère de la vie.
Est-ce un piège ? Tant pis ! Elle appelle la bouche, elle attire la main,
elle offre aux baisers la palpable réalité de la chair admirable, de la chair
élastique et blanche, ronde et ferme et délicieuse sous l'étreinte.
Elle est divine, non pas parce qu'elle exprime une pensée, mais seulement
parce qu'elle est belle.
Et on songe, en l'admirant, au bélier de bronze de Syracuse, le plus beau
morceau du Musée de Palerme, qui, lui aussi, semble contenir toute l'animalité
du monde. La bête puissante est couchée, le corps sur ses pattes et la tête
tournée à gauche. Et cette tête d'animal semble une tête de dieu, de dieu
bestial, impur et superbe. Le front est large et frisé, les yeux écartés, le nez
en bosse, long, fort et ras, d'une prodigieuse expression brutale. Les cornes,
rejetées en arrière, tombent, s'enroulent et se recourbent, écartant leurs
pointes aiguës sous les oreilles minces qui ressemblent elles-mêmes à deux
cornes. Et le regard de la bête vous pénètre, stupide, inquiétant et dur. On
sent le fauve en approchant de ce bronze.
Quels sont donc les deux artistes merveilleux qui ont ainsi formulé sous
deux aspects si différents, la simple beauté de la créature ?
Voilà les deux seules statues qui m'aient laissé, comme des êtres, l'envie
ardente de les revoir.
Au moment de sortir, je donne encore à cette croupe de marbre ce dernier
regard de la porte qu'on jette aux femmes aimées, en les quittant, et je monte
aussitôt en barque pour aller saluer, devoir d'écrivain, les papyrus de l'Anapo.
On traverse le golfe d'un bord à l'autre et on aperçoit, sur la rive plate
et nue, l'embouchure d'une très petite rivière, presque un ruisseau, où le
bateau s'engage. Le courant est fort et dur à remonter. Tantôt on rame, tantôt
on se sert de la gaffe pour glisser sur l'eau qui court, rapide, entre deux
berges couvertes de fleurs jaunes, petites, éclatantes, deux berges d'or.
Voici des roseaux que nous froissons en passant, qui se penchent et se
relèvent, puis, le pied dans l'eau, des iris bleus, d'un bleu violent, sur qui
voltigent d'innombrables libellules aux ailes de verre, nacrées et frémissantes,
grandes comme des oiseaux-mouches. Maintenant, sur les deux talus qui nous
emprisonnent, poussent des chardons géants et des liserons démesurés, enlaçant
ensemble les plantes de la terre et les roseaux du ruisseau.
Sous nous, au fond de l'eau, c'est une forêt de grandes herbes onduleuses
qui remuent, flottent, semblent nager dans le courant qui les agite.
Puis l'Anapo se sépare de l'antique Cyané, son tributaire. Nous allons
toujours à coups de perche entre les berges. Le ruisseau serpente avec de
charmants points de vue de perspectives fleuries et coquettes. Une île apparaît
enfin, pleine d'arbustes étranges. Les tiges frêles et triangulaires, hautes de
neuf à douze pieds, portent à leur sommet des touffes rondes de fils verts,
longs, minces et souples comme des cheveux. On dirait des têtes humaines
devenues plantes, jetées dans l'eau sacrée de la source par un des dieux païens
qui vivaient là jadis. C'est le papyrus antique.
Les paysans, d'ailleurs, appellent ce roseau : parruca. En voici d'autres
plus loin, un bois entier. Ils frémissent, murmurent, se penchent, mêlent leurs
fronts poilus, les heurtent, semblent parler de choses inconnues et lointaines.
N'est-il pas étrange que l'arbuste vénérable qui nous apporta la pensée des
morts, qui fut le gardien du génie humain, ait, sur son corps infime
d'arbrisseau, une grosse crinière épaisse et flottante, ainsi que celle des
poètes ? Nous revenons à Syracuse alors que le soleil se couche ; et nous
regardons, dans la rade, un paquebot qui vient d'arriver et qui, ce soir même,
nous emportera vers l'Afrique.
Sur les quais d'Alger, dans les rues des villages indigènes, dans les
plaines du Tell, sur les montagnes du Sahel ou dans les sables du Sahara, tous
ces corps drapés comme en des robes de moines, la tête encapuchonnée sous le
turban flottant par-derrière, ces traits sévères, ces regards fixes, ont l'air
d'appartenir à des religieux d'un même ordre austère, répandus sur la moitié du
globe.
Leur démarche même est celle de prêtres ; leurs gestes, ceux d'apôtres
prêcheurs ; leur attitude, celle de mystiques pleins de mépris du monde.
Nous sommes, en effet, chez des hommes où l'idée religieuse domine tout,
efface tout, règle les actions, étreint les consciences, moule les coeurs,
gouverne la pensée, prime tous les intérêts, toutes les préoccupations, toutes
les agitations.
La religion est la grande inspiratrice de leurs actes, de leur âme, de leurs
qualités et de leurs défauts. C'est par elle, pour elle qu'ils sont bons,
braves, attendris, fidèles, car ils semblent n'être rien par eux-mêmes, n'avoir
aucune qualité qui ne leur soit inspirée ou commandée par leur foi. Nous ne
découvrons guère la nature spontanée ou primitive de l'Arabe sans qu'elle ait
été, pour ainsi dire, recréée par sa croyance, par le Coran, par l'enseignement
de Mohammed. Jamais aucune autre religion ne s'est incarnée ainsi en des êtres.
Allons donc les voir prier dans leur mosquée, dans la mosquée blanche qu'on
aperçoit là-bas, au bout du quai d'Alger.
Dans la première cour, sous une arcade de colonnettes vertes, bleues et
rouges, des hommes, assis ou accroupis, causent à voix basse, avec la
tranquillité grave des Orientaux. En face de l'entrée, au fond d'une petite
pièce carrée, qui ressemble à une chapelle, le cadi rend la justice. Des
plaignants attendent sur des bancs ; un Arabe agenouillé parle, tandis que le
magistrat, enveloppé, presque disparu sous tous les plis de ses vêtements et
sous la masse de son lourd turban, ne montre qu'un peu de visage et regarde le
plaideur d'un oeil dur et calme, en l'écoutant. Un mur, où s'ouvre une fenêtre
grillée, sépare cette pièce de celle où les femmes, créatures moins nobles que
l'homme et qui ne peuvent se tenir en face du cadi, attendent leur tour pour
exposer leur plainte par ce guichet de confessionnal. Le soleil qui tombe en
flots de feu sur les murs de neige de ces petits bâtiments pareils à des
tombeaux de marabouts, et sur la cour, où une vieille Arabe jette des poissons
morts à une armée de chats tigrés, rejaillit à l'intérieur sur les burnous, les
jambes sèches et brunes, et les figures impassibles. Plus loin, voici l'école, à
côté de la fontaine où l'eau coule sous un arbre. Tout est là, dans cette douce
et paisible enceinte, la religion, la justice, l'instruction.
J'entre dans la mosquée après m'être déchaussé, et je m'avance sur les tapis
au milieu des colonnes claires dont les lignes régulières emplissent ce temple
silencieux, vaste et bas, d'une foule de larges piliers. Car ils sont très
larges, ayant une face orientée vers La Mecque, afin que chaque croyant puisse,
en se plaçant devant, ne rien voir, n'être distrait par rien, et, tourné vers la
ville sainte, s'absorber dans la prière.
En voici qui se prosternent ; d'autres, debout, murmurent les formules du
Coran dans les postures prescrites ; d'autres, encore, libres de ces devoirs
accomplis, causent assis par terre, le long des murs, car la mosquée n'est pas
seulement un lieu de prière, c'est aussi un lieu de repos, où l'on séjourne, où
l'on vit des jours entiers.
Tout est simple, tout est nu, tout est blanc, tout est doux, tout est
paisible en ces asiles de foi, si différents de nos églises décoratives,
agitées, quand elles sont pleines, par le bruit des offices, le mouvement des
assistants, la pompe des cérémonies, les chants sacrés, et, quand elles sont
vides, devenues si tristes, si douloureuses qu'elles serrent le coeur, qu'elles
ont l'air d'une chambre de mourant, de la froide chambre de pierre où le
Crucifié agonise encore.
Sans cesse, les Arabes entrent, des humbles, des riches, le portefaix du
port et l'ancien chef, le noble sous la blancheur soyeuse de son burnous
éclatant. Tous, pieds nus, font les mêmes gestes, prient le même Dieu avec la
même foi exaltée et simple, sans pose et sans distraction. Ils se tiennent
d'abord debout, la face levée, les mains ouvertes à la hauteur des épaules, dans
l'attitude de la supplication. Puis les bras tombent le long du corps, la tête
s'incline ; ils sont devant le souverain du monde dans l'attitude de la
résignation. Les mains ensuite s'unissent sur le ventre, comme si elles étaient
liées. Ce sont des captifs sous la volonté du maître. Enfin ils se prosternent
plusieurs fois de suite, très vite, sans aucun bruit. Après s'être assis d'abord
sur leurs talons, les mains ouvertes sur les cuisses, ils se penchent en avant
jusqu'à toucher le sol avec le front.
Cette prière, toujours la même, et qui commence par la récitation des
premiers versets du Coran, doit être répétée cinq fois par jour par les fidèles,
qui, avant d'entrer, se sont lavé les pieds, les mains et la face.
On n'entend, par le temple muet, que le clapotement de l'eau coulant dans
une autre cour intérieure, qui donne du jour à la mosquée. L'ombre du figuier,
poussé au-dessus de la fontaine aux ablutions, jette un reflet vert sur les
premières nattes.
Les femmes musulmanes peuvent entrer comme les hommes, mais elles ne
viennent presque jamais. Dieu est trop loin, trop haut, trop imposant pour
elles. On n'oserait pas lui raconter tous les soucis, lui confier toutes les
peines, lui demander tous les menus services, les menues consolations, les menus
secours contre la famille, contre le mari, contre les enfants, dont ont besoin
les coeurs de femme. Il faut un intermédiaire plus humble entre lui si grand et
elles si petites.
Cet intermédiaire, c'est le marabout. Dans la religion catholique,
n'avons-nous pas les saints et la Vierge Marie, avocats naturels des timides
auprès de Dieu ?
C'est donc au tombeau du saint, dans la petite chapelle où il est enseveli,
que nous trouverons la femme arabe en prière.
Allons l'y voir.
La zaouia Abd-er-Rahman-el-Tcalbi est la plus originale et la plus
intéressante d'Alger. On nomme « zaouia » une petite mosquée unie à une koubba
(tombeau d'un marabout), et comprenant aussi parfois une école et un cours de
haut enseignement pour les musulmans lettrés.
Pour atteindre la zaouia d'Abd-er-Rahman, il faut traverser la ville arabe.
C'est une montée inimaginable à travers un labyrinthe de ruelles emmêlées,
tortueuses, entre les murs sans fenêtres des maisons mauresques. Elles se
touchent presque à leur sommet, et le ciel, aperçu entre les terrasses, semble
une arabesque bleue d'une irrégulière et bizarre fantaisie. Quelquefois, un ,
escarpé comme un sentier long couloir sinueux et voûté de montagne, paraît
conduire directement dans l'azur dont on aperçoit soudain, au détour d'un mur,
au bout des marches, là-haut, la tache éclatante, pleine de lumière. Tout le
long de ces étroits corridors sont accroupis, au pied des maisons, des Arabes
qui sommeillent en leurs loques ; d'autres, entassés dans les cafés maures, sur
des banquettes circulaires ou par terre, toujours immobiles, boivent en de
petites tasses de faïence qu'ils tiennent gravement entre leurs doigts. En ces
rues étroites qu'il faut escalader, le soleil tombant par surprises, par filets
ou par grandes plaques à chaque cassure des voles entrecroisées, jette sur les
murs des dessins inattendus, d'une clarté aveuglante et vernie. On aperçoit, par
les portes entrouvertes, les cours intérieures qui soufflent de l'air frais.
C'est toujours le même puits carré qu'enferme une colonnade supportant des
galeries. Un bruit de musique douce et sauvage s'échappe parfois de ces
demeures, dont on voit sortir aussi souvent, deux par deux, des femmes. Elles
vous jettent, entre les voiles qui leur couvrent la face, un regard noir et
triste, un regard de prisonnières, et passent.
Coiffées toutes comme on nous représente la Vierge Marie, d'une étoffe
serrée sur le crâne, le torse enveloppé du haïk, les jambes cachées sous l'ample
pantalon de toile ou de calicot, qui vient étreindre la cheville, elles marchent
lentement, un peu gauches, hésitantes, et on cherche à deviner leur figure sous
le voile qui la dessine un peu en se collant sur les saillies. Les deux arcs
bleuâtres des sourcils, joints par un trait d'antimoine, se prolongent, au loin,
sur les tempes.
Soudain des voix m'appellent. Je me retourne, et par une porte ouverte
j'aperçois, sur les murs, de grandes peintures inconvenantes comme on en
retrouve à Pompéi. La liberté des moeurs, l'épanouissement, en pleine rue, d'une
prostitution innombrable, joyeuse, naïvement hardie, révèlent tout de suite la
différence profonde qui existe entre la pudeur européenne et l'inconscience
orientale.
N'oublions pas qu'on a interdit dans ces mêmes rues, depuis peu d'années
seulement, les représentations de Caragousse, sorte de Guignol obscène et
monstrueux, dont les enfants regardaient de leurs grands yeux noirs, ignorants
et corrompus, en riant et en applaudissant, les invraisemblables, ignobles et
inénarrables exploits.
Par tout le haut de la ville arabe, entre les merceries, les épiceries et
les fruiteries des incorruptibles M'zabites, puritains mahométans que souille le
seul contact des autres hommes, et qui subiront, en rentrant dans leur patrie,
une longue purification, s'ouvrent tout grands des débits de chair humaine, où
l'on est appelé dans toutes les langues. Le M'zabite accroupi dans sa petite
boutique, au milieu de ses marchandises bien rangées autour de lui, semble ne
pas voir, ne pas savoir, ne pas comprendre.
A sa droite, les femmes espagnoles roucoulent comme des tourterelles ; à sa
gauche, les femmes arabes miaulent comme des chattes. Il a l'air, au milieu
d'elles, entre les nudités impudiques peintes pour achalander les deux bouges,
d'un fakir, vendeur de fruits, hypnotisé dans un rêve.
Je tourne à droite par un tout petit passage qui semble tomber dans la mer,
étalée au loin, derrière la pointe de Saint-Eugène, et j'aperçois, au bout de ce
tunnel, à quelques mètres sous moi, un bijou de mosquée, ou plutôt une toute
mignonne zaouia qui s'égrène par petits bâtiments et par petits tombeaux carrés,
ronds et pointus, le long d'un escalier allant en zigzags de terrasse en
terrasse. L'entrée en est masquée par un mur qu'on dirait bâti en neige
argentée, encadré de carrelages en faïence verte, et percé d'ouvertures
régulières par où l'on voit la rade d'Alger.
J'entre. Des mendiants, des vieillards, des enfants, des femmes sont
accroupis, sur chaque marche, la main tendue, et demandent l'aumône en arabe. A
droite, dans une petite construction couronnée aussi de faïences, est une
première sépulture, et l'on aperçoit, par la porte ouverte, des fidèles assis
devant le tombeau. Plus bas s'arrondit le dôme éclatant de la koubba du marabout
d'Abd-er-Rahman, à côté du minaret mince et carré d'où l'on appelle à la prière.
Voici, tout au long de la descente, d'autres tombes plus humbles, puis celle
du célèbre Ahmed, bey de Constantine, qui fit dévorer par des chiens le ventre
des prisonniers français.
De la dernière terrasse à l'entrée du marabout, la vue est délicieuse.
Notre-Dame d'Afrique, au loin, domine Saint-Eugène et toute la mer, qui s'en va
jusqu'à l'horizon, où elle se mêle au ciel. Puis, plus près, à droite, c'est la
ville arabe, montant, de toit en toit, jusqu'à la zaouia et étageant encore,
au-dessus, ses petites maisons de craie. Autour de moi, des tombes, un cyprès,
un figuier, et des ornements mauresques encadrant et crénelant tous les murs
sacrés.
Après m'être déchaussé, je pénètre dans la koubba. D'abord, dans une pièce
étroite, un savant musulman, assis sur ses talons, lit un manuscrit qu'il tient
de ses deux mains, à la hauteur des yeux. Des livres, des parchemins sont étalés
autour de lui sur les nattes. Il ne tourne pas la tête.
Plus loin, j'entends un frémissement, un chuchotement. A mon approche,
toutes les femmes accroupies autour du tombeau se couvrent la figure avec
vivacité. Elles ont l'air de gros flocons de linge blanc où brillent des yeux.
Au milieu d'elles, dans cette écume de flanelle, de soie, de laine et de toile,
des enfants dorment ou s'agitent, vêtus de rouge, de bleu, de vert : c'est
charmant et naïf. Elles sont chez elles, chez leur saint, dont elles ont paré la
demeure, car Dieu est trop loin pour leur esprit borné, trop grand pour leur
humilité.
Elles ne se tournent pas vers La Mecque, elles, mais vers le corps du
marabout, et elles se mettent sous sa protection directe, qui est encore, qui
est toujours la protection de l'homme. Leurs yeux de femmes, leurs yeux doux et
tristes, soulignés par deux bandeaux blancs, ne savent pas voir l'immatériel, ne
connaissent que la créature. C'est le mâle qui, vivant, les nourrit, les défend,
les soutient ; c'est encore le mâle qui parlera d'elles à Dieu, après sa mort.
Elles sont là tout près de la tombe parée et peinturlurée, un peu semblable à un
lit breton mis en couleur et couvert d'étoffes, de soieries, de drapeaux, de
cadeaux apportés.
Elles chuchotent, elles causent entre elles, et racontent au marabout leurs
affaires, leurs soucis, leurs disputes, les griefs contre le mari. C'est une
réunion intime et familière de bavardages autour d'une relique.
Toute la chapelle est pleine de leurs dons bizarres : de pendules de toutes
grandeurs qui marchent, battent les secondes et sonnent les heures, de bannières
votives, de lustres de toute sorte, en cuivre et en cristal. Ces lustres sont si
nombreux qu'on ne voit plus le plafond. Ils pendent côte à côte, de tailles
différentes comme dans la boutique d'un lampiste. Les murs sont décorés de
faïences élégantes d'un dessin charmant, dont les couleurs dominantes sont
toujours le vert et le rouge. Le sol est couvert de tapis et le jour tombe de la
coupole par des groupes de trois fenêtres cintrées, dont une domine les deux
autres.
Ce n'est plus la mosquée sévère, nue, où Dieu est seul ; c'est un boudoir,
orné pour la prière par le goût enfantin de femmes sauvages. Souvent des galants
viennent les voir en ce lieu leur donner rendez-vous, leur dire quelques mots en
secret. Des Européens, qui parlent l'arabe, nouent ici, parfois, des relations
avec ces créatures enveloppées et lentes, dont on ne voit que le regard.
Lorsque la confrérie masculine du marabout vient à son tour faire ses
dévotions, elle n'a point pour le saint habitant du lieu les mêmes attentions
exclusives. Après avoir témoigné leur respect au sépulcre, les hommes se
tournent vers La Mecque et adorent Dieu - car il n'y a de divinité que Dieu -
comme lis répètent en toutes leurs prières.
Le chemin de fer avant d'arriver à Tunis traverse un superbe pays de
montagnes boisées. Après s'être élevé, en dessinant les lacets démesurés,
jusqu'à une altitude de sept cent quatre-vingts mètres, d'où on domine un
immense et magnifique paysage, il pénètre dans la Tunisie par la Kroumirie.
C'est alors une suite de monts et de vallées désertes, où jadis s'élevaient
des villes romaines. Voici d'abord les restes de Thagaste où naquit saint
Augustin, dont le père était décurion.
Plus loin c'est Thubursicum Humidarum, dont les ruines couvrent une suite de
collines rondes et verdoyantes. Plus loin encore, c'est Madaure, où naquit
Apulée à la fin du règne de Trajan. On ne pourrait guère énumérer les cités
mortes, près desquelles on va passer jusqu'à Tunis.
Tout à coup, après de longues heures de route, on aperçoit dans la plaine
basse les hautes arches d'un aqueduc à moitié détruit, coupé par places, et qui
allait, jadis, d'une montagne à l'autre. C'est l'aqueduc de Carthage dont parle
Flaubert dans Salammbô. Puis, on côtoie un beau village, on suit un lac
éblouissant, et on découvre les murs de Tunis.
Nous voici dans la ville.
Pour en bien découvrir l'ensemble, il faut monter sur une colline voisine.
Les Arabes comparent Tunis à un burnous étendu ; et cette comparaison est juste.
La ville s'étale dans la plaine, soulevée légèrement par les ondulations de la
terre qui font saillir par places les bords de cette grande tache de maisons
pâles d'où surgissent les dômes des mosquées et les clochers des minarets. A
peine distingue-t-on, à peine imagine-t-on que ce sont là des maisons, tant
cette plaque blanche est compacte, continue et rampante. Autour d'elle, trois
lacs qui, sous le dur soleil d'Orient, brillent comme des plaines d'acier. Au
nord, au loin, la Sebkra-er-Bouan ; à l'ouest, la Sebkra-Seldjoum, aperçue
par-dessus la ville ; au sud, le grand lac Dahira ou lac de Tunis ; puis, en
remontant vers le nord, la mer, le golfe profond, pareil lui-même à un lac dans
son cadre éloigné de montagnes.
Et puis partout autour de cette ville plate, des marécages fangeux où
fermentent des ordures, une inimaginable ceinture de cloaques en putréfaction,
des champs nus et bas où l'on voit briller, comme des couleuvres, de minces
cours d'eau tortueux. Ce sont les égouts de Tunis qui s'écoulent sous le ciel
bleu. Ils vont sans arrêt, empoisonnant l'air, traînant leur flot lent et
nauséabond, à travers des terres imprégnées de pourritures, vers le lac qu'ils
ont fini par emplir, par combler sur toute son étendue, car la sonde y descend
dans la fange jusqu'à dix-huit mètres de profondeur : on doit entretenir un
chenal à travers cette boue afin que les petits bateaux y puissent passer.
Mais, par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couchée entre ces
lacs, dans ce grand pays que ferment au loin des montagnes dont la plus haute,
le Zagh'ouan, apparaît presque toujours coiffée d'une nuée en hiver, est la plus
saisissante et la plus attachante, peut-être, qu'on puisse trouver sur le bord
du continent africain.
Descendons de notre colline et pénétrons dans la cité. Elle a trois parties
bien distinctes : la partie française, la partie arabe et la partie juive.
En vérité, Tunis n'est ni une ville française, ni une ville arabe, c'est une
ville juive. C'est un des rares points du monde où le juif semble chez lui comme
dans une patrie, où il est le maître presque ostensiblement, où il montre une
assurance tranquille, bien qu'un peu tremblante encore.
C'est lui surtout qui est intéressant à voir, à observer dans ce labyrinthe
de ruelles étroites où circule, s'agite, pullule la population la plus colorée,
bigarrée, drapée, pavoisée, miroitante, soyeuse et décorative, de tout ce rivage
oriental.
Où sommes-nous ? sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante
d'Arlequin, d'un Arlequin qui s'est amusé à costumer son peuple avec une
fantaisie étourdissante. Il a dû passer par Londres, par Paris, par
Saint-Pétersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de dédain des pays du
Nord, bariola ses sujets avec un goût sans défaillances et une imagination sans
limites. Non seulement il voulut donner à leurs vêtements des formes gracieuses,
originales et gaies, mais il employa, pour les nuancer, toutes les teintes
créées, composées, rêvées par les plus délicats aquarellistes.
Aux juifs seuls il toléra les tons violents, mais en leur interdisant les
rencontres trop brutales et en réglant l'éclat de leurs costumes avec une
hardiesse prudente. Quant aux Maures, ses préférés, tranquilles marchands
accroupis dans les souks, jeunes gens alertes ou gros bourgeois allant à pas
lents par les petites rues, il s'amusa à les vêtir avec une telle variété de
coloris que l'oeil, à les voir, se grise comme une grive avec des raisins. Oh !
pour ceux-là, pour ses bons Orientaux, ses Levantins métis de Turcs et d'Arabes,
il a fait une collection de nuances si fines, si douces, si calmées, si tendres,
si pâlies, si agonisantes et si harmonieuses, qu'une promenade au milieu d'elles
est une longue caresse pour le regard.
Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté, puis des
haillons superbes de misère, à côté des gebbas de soie, longues tuniques tombant
aux genoux, et de tendres gilets appliqués au corps sous les vestes à petits
boutons égrenés le long des bords.
Et ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces haïks croisent, mêlent et
superposent les plus fines colorations. Tout cela est rose, azuré, mauve, vert
d'eau, bleu pervenche, feuille morte, chair de saumon, orangé, lilas fané, lie
de vin, gris ardoise.
C'est un défilé de féerie, depuis les teintes les plus évanouies jusqu'aux
accents les plus ardents, ceux-ci noyés dans un tel courant de notes discrètes
que rien n'est dur, rien n'est criard, rien n'est violent le long des rues, ces
couloirs de lumière, qui tournent sans fin, serrés entre les maisons basses,
peintes à la chaux.
A tout instant, ces étroits passages sont obstrués presque entièrement par
des créatures obèses, dont les flancs et les épaules semblent toucher les deux
murs à chaque balancement de leur marche. Sur leur tête se dresse une coiffe
pointue, souvent argentée ou dorée, sorte de bonnet de magicienne d'où tombe,
par-derrière, une écharpe. Sur leur corps monstrueux, masse de chair houleuse et
ballonnée, flottent des blouses de couleurs vives. Leurs cuisses informes sont
emprisonnées en des caleçons blancs collés à la peau. Leurs mollets et leurs
chevilles empâtées par la graisse gonflent des bas, ou bien, quand elles sont en
toilette, des espèces de gaines en drap d'or et d'argent. Elles vont, à petits
pas pesants, sur des escarpins qui traînent ; car elles ne sont chaussées qu'à
la moitié du pied ; et les talons frôlent et battent le pavé. Ces créatures
étranges et bouffies, ce sont les juives, les belles juives !
Dès qu'approche l'âge du mariage, l'âge où les hommes riches les
recherchent, les fillettes d'Israël rêvent d'engraisser ; car plus une femme est
lourde, plus elle fait honneur à son mari et plus elle a de chances de le
choisir à son gré. A quatorze ans, à quinze ans, elles sont, ces gamines sveltes
et légères, des merveilles de beauté, de finesse et de grâce.
Leur teint pâle, un peu maladif, d'une délicatesse lumineuse, leurs traits
fins, ces traits si doux d'une race ancienne et fatiguée, dont le sang ne fut
jamais rajeuni, leurs yeux sombres sous les fronts clairs, qu'écrase la masse
noire, épaisse, pesante des cheveux ébouriffés, et leur allure souple quand
elles courent d'une porte à l'autre, emplissent le quartier juif de Tunis d'une
longue vision de petites Salomés troublantes.
Puis elles songent à l'époux. Alors commence l'inconcevable gavage qui fera
d'elles des monstres. Immobiles maintenant, après avoir pris chaque matin la
boulette d'herbes apéritives qui surexcitent l'estomac, elles passent les
journées entières à manger des pâtes épaisses qui les enflent incroyablement.
Les seins se gonflent, les ventres ballonnent, les croupes s'arrondissent, les
cuisses s'écartent, séparées par la bouffissure ; les poignets et les chevilles
disparaissent sous une lourde coulée de chair. Et les amateurs accourent, les
jugent, les comparent, les admirent comme dans un concours d'animaux gras. Voilà
comme elles sont belles, désirables, charmantes, les énormes filles à marier !
Alors on voit passer ces êtres prodigieux, coiffés d'un cône aigu nommé
koufia, qui laisse pendre sur le dos le bechkir, vêtus de la
camiza flottante, en toile simple ou en soie éclatante, culottés de maillots
tantôt blancs, tantôt ouvragés, et chaussés de savates traînantes, dits « saba » ;
êtres inexprimablement surprenants, dont la figure demeure encore souvent jolie
sur ces corps d'hippopotames. Dans leurs maisons, facilement ouvertes, on les
trouve, le samedi, jour sacré, jour de visites et d'apparat, recevant leurs amis
dans les chambres blanches, où elles sont assises les unes près des autres,
comme des idoles symboliques, couvertes de soieries et d'oripeaux luisants,
déesses de chair et de métal, qui ont des guêtres d'or aux jambes et, sur la
tête, une corne d'or !
La fortune de Tunis est dans leurs mains, ou plutôt dans les mains de leurs
époux toujours souriants, accueillants et prêts à offrir leurs services. Dans
bien peu d'années, sans doute, devenues des dames européennes, elles
s'habilleront à la française et, pour obéir à la mode, jeûneront, afin de
maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant pis pour nous, les spectateurs.
Dans la ville arabe, la partie la plus intéressante est le quartier des
souks, longues rues voûtées ou torturées de planches, à travers lesquelles le
soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au passage les promeneurs et
les marchands. Ce sont les bazars, galeries tortueuses et entrecroisées où les
vendeurs, par corporations, assis ou accroupis au milieu de leurs marchandises
en de petites boutiques couvertes, appellent avec énergie le client ou demeurent
immobiles dans ces niches de tapis, d'étoffes de toutes couleurs, de cuirs, de
brides, de selles, de harnais brodés d'or, ou dans les chapelets jaunes et
rouges des babouches.
Chaque corporation a sa rue, et l'on voit, tout le long de la galerie,
séparés par une simple cloison, tous les ouvriers du même métier travailler avec
les mêmes gestes. L'animation, la couleur, la gaieté de ces marchés orientaux ne
sont point possibles à décrire, car il faudrait en exprimer en même temps
l'éblouissement, le bruit et le mouvement.
Un de ces souks a un caractère si bizarre, que le souvenir en reste
extravagant et persistant comme celui d'un songe. C'est le souk des parfums.
En d'étroites cases pareilles, si étroites qu'elles font penser aux cellules
d'une ruche, alignés d'un bout à l'autre et sur les deux côtés d'une galerie un
peu sombre, des hommes au teint transparent, presque tous jeunes, couverts de
vêtements clairs, et assis comme des bouddhas, gardent une rigidité saisissante
dans un cadre de longs cierges suspendus, formant autour de leur tête et de
leurs épaules un dessin mystique et régulier.
Les cierges d'en haut, plus courts, s'arrondissent sur le turban ; d'autres,
plus longs viennent aux épaules ; les grands tombent le long des bras. Et,
cependant, la forme symétrique de cette étrange décoration varie un peu de
boutique en boutique. Les vendeurs, pâles, sans gestes, sans paroles, semblent
eux-mêmes des hommes de cire en une chapelle de cire. Autour de leurs genoux, de
leurs pieds, à la portée des mains si un acheteur se présente, tous les parfums
imaginables sont enfermés en de toutes petites boites, en de toutes petites
fioles, en de tout petits sacs.
Une odeur d'encens et d'aromates flotte, un peu étourdissante, d'un bout à
l'autre du souk.
Quelques-uns de ces extraits sont vendus très cher, par gouttes. Pour les
compter, l'homme se sert d'un petit coton qu'il tire de son oreille et y replace
ensuite.
Quand le soir vient, tout le quartier des souks est clos par de lourdes
portes à l'entrée des galeries, comme une ville précieuse enfermée dans l'autre.
Lorsqu'on se promène au contraire par les rues neuves qui vent aboutir, dans
le marais, à quelque courant d'égout, on entend soudain une sorte de chant
bizarre rythmé par des bruits sourds comme des coups de canon lointains, qui
s'interrompent quelques instants pour recommencer aussitôt. On regarde autour de
soi et on découvre, au ras de terre, une dizaine de têtes de nègres, enveloppées
de foulards, de mouchoirs, de turbans, de loques. Ces têtes chantent un refrain
arabe, tandis que les mains, armées de dames pour tasser le sol, tapent en
cadence, au fond d'une tranchée, sur les cailloux et le mortier qui feront des
fondations solides à quelque nouvelle maison bâtie dans ce sol huileux de fange.
Sur le bord du trou, un vieux nègre, chef d'escouade de ces pileurs de
pierres, bat la mesure, avec un rire de singe ; et tous les autres aussi rient
en continuant leur bizarre chanson que scandent des coups énergiques. Ils tapent
avec ardeur et rient avec malice devant les passants qui s'arrêtent ; et les
passants aussi s'égaient, les Arabes parce qu'ils comprennent, les autres parce
que le spectacle est drôle ; mais personne assurément ne s'amuse autant que les
nègres, car le vieux crie :
- Allons ! frappons !
Et tous reprennent en montrant leurs dents et en donnant trois coups de
pilon :
- Sur la tête du chien de roumi !
Le nègre clame en mimant le geste d'écraser :
- Allons ! frappons !
Et tous :
- Sur la tête du chien de youte !
Et c'est ainsi que s'élève la ville européenne dans le quartier neuf de
Tunis !
Ce quartier neuf ! Quand on songe qu'il est entièrement construit sur des
vases peu à peu solidifiées, construit sur une matière innommable, faite de
toutes les matières immondes que rejette une ville, on se demande comment la
population n'est pas décimée par toutes les maladies imaginables, toutes les
fièvres, toutes les épidémies. Et, en regardant le lac, que les mêmes
écoulements urbains envahissent et comblent peu à peu, le lac, dépotoir
nauséabond, dont les émanations sont telles que, par les nuits chaudes, on a le
coeur soulevé de dégoût, on ne comprend même pas que la ville ancienne,
accroupie près de ce cloaque, subsiste encore.
On songe aux fiévreux aperçus dans certains villages de Sicile, de Corse ou
d'Italie, à la population difforme, monstrueuse, ventrue et tremblante,
empoisonnée par des ruisseaux clairs et de beaux étangs limpides, et on demeure
convaincu que Tunis doit être un foyer d'infections pestilentielles.
Eh bien ! non ! Tunis est une ville saine, très saine. L'air infect qu'on y
respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux nerfs
surexcités que j'aie jamais respiré. Après le département des Landes, le plus
sain de France, Tunis est l'endroit où sévissent le moins toutes les maladies
ordinaires de nos pays.
Cela parait invraisemblable, mais cela est. Ô médecins modernes, oracles
grotesques, professeurs d'hygiène, qui envoyez vos malades respirer l'air pur
des sommets ou l'air vivifié par la verdure des grands bois, venez voir ces
fumiers qui baignent Tunis ; regardez ensuite cette terre que pas un arbre
n'abrite et ne rafraîchit de son ombre ; demeurez un an dans ce pays, plaine
basse et torride sous le soleil d'été, marécage immense sous les pluies d'hiver,
puis entrez dans les hôpitaux. Ils sont vides !
Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu'on y meurt de ce qu'on
appelle, peut-être à tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de vos
maladies. Alors vous vous demanderez peut-être si ce n'est pas la science
moderne qui nous empoisonne avec ses progrès ; si les égouts dans nos caves et
les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont pas des distillateurs
de mort à domicile, des foyers et des propagateurs d'épidémies plus actifs que
les ruisselets d'immondices qui se promènent en plein soleil autour de Tunis ;
vous reconnaîtrez que l'air pur des montagnes est moins calmant que le souffle
bacillifère des fumiers de ville ici et que l'humidité des forêts est plus
redoutable à la santé et plus engendreuse de fièvres que l'humidité des marais
putréfiés à cent lieues du plus petit bois.
En réalité, la salubrité indiscutable de Tunis est stupéfiante et ne peut
être attribuée qu'à la pureté parfaite de l'eau qu'on boit dans cette ville, ce
qui donne absolument raison aux théories les plus modernes sur le mode de
propagation des germes morbides.
L'eau du Zagh'ouan, en effet, captée sous terre à quatre-vingts kilomètres
environ de Tunis, parvient dans les maisons sans avoir eu avec l'air le moindre
contact et sans avoir pu recueillir, par conséquent, aucune graine de contagion.
L'étonnement qu'éveillait en moi l'affirmation de cette salubrité me fit
chercher les moyens de visiter un hôpital, et le médecin maure qui dirige le
plus important de Tunis voulut bien me faire pénétrer dans le sien. Or, dès que
fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour arabe, dominée par une
galerie à colonnes qu'abrite une terrasse, ma surprise et mon émotion furent
telles que je ne songeai plus guère à ce qui m'avait fait entrer là.
Autour de moi, sur les quatre côtés de la cour, d'étroites cellules,
grillées comme des cachots, enfermaient des homme qui se levèrent en nous voyant
et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces creuses et livides. Puis
un d'eux, passant sa main et l'agitant hors de cette cage, cria quelque injure.
Alors les autres sautillant soudain comme les bêtes des ménageries, se mirent à
vociférer, tandis que, sur la galerie du premier étage, un Arabe à grande barbe,
coiffé d'un épais turban, le cou cerclé de colliers de cuivre, laissait pendre
avec nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts
chargés de bagues. Il souriait en écoutant ce bruit. C'est un fou, libre et
tranquille, qui se croit le roi des rois et qui règne paisiblement sur les fous
furieux enfermés en bas.
je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en leur
costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à force d'être
étranges, que nos pauvres fous d'Europe.
Dans la cellule du premier, on me permit de pénétrer. Comme la plupart de
ses compagnons, c'est le haschisch ou plutôt le kif qui l'a mis en cet état. Il
est tout jeune, fort pâle, fort maigre, et me parle en me regardant avec des
yeux fixes, troubles, énormes. Que dit-il ? Il me demande une pipe pour fumer et
me raconte que son père l'attend.
De temps en temps, il se soulève, laissant voir sous sa gebba et son burnous
des jambes grêles d'araignée humaine : et le nègre, son gardien, un géant
luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte d'une seule pesée
sur l'épaule, qui semble écraser le faible halluciné. Son voisin est une sorte
de monstre jaune et grimaçant, un Espagnol de Ribera, accroupi et cramponné aux
barreaux et qui demande aussi du tabac ou du kif, avec un rire continu qui a
l'air d'une menace.
Ils sont deux dans la case suivante : encore un fumeur de chanvre, qui nous
accueille avec des gestes frénétiques, grand Arabe aux membres vigoureux, tandis
que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe sur nous des yeux
transparents de chat sauvage. Il est d'une beauté rare, cet homme, dont la barbe
noire, courte et frisée, rend le teint livide et superbe. Le nez est fin, la
figure longue, élégante, d'une distinction parfaite. C'est un M'zabite, devenu
fou après avoir trouvé mort son jeune fils, qu'il cherchait depuis deux jours.
Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours :
- Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien, le
bey, tous, tous fous !
C'est en arabe qu'il hurla cela : mais on comprend, tant sa mimique est
effroyable, tant l'affirmation de son doigt tendu vers nous est irrésistible. Il
nous désigne l'un après l'autre, et rit, car il est sûr que nous sommes fous,
lui, ce fou, et il répète :
- Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou
Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une émanation
contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.
Et on s'en va, et on lève les yeux vers le grand carré bleu du ciel qui
plane sur ce trou de damnés. Alors, apparaît, souriant toujours, calme et beau
comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l'Arabe à longue barbe, penché
sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille objets de cuivre, de
fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont il pare avec orgueil sa
royauté imaginaire.
Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant à pas lents, d'une allure
majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu'on le salue avec respect. Il
répond, d'une voix de souverain, quelques mots qui signifient : « Soyez les
bienvenus ; je suis heureux de vous voir. » Puis il cesse de nous regarder.
Depuis quinze ans, cet homme ne s'est point couché. Il dort assis sur une
marche, au milieu de l'escalier de pierre de l'hôpital. On ne l'a jamais vu
s'étendre.
Que m'importent à présent, les autres malades, si peu nombreux, d'ailleurs,
qu'on les compte dans les grandes salles blanches, d'où l'on voit par les
fenêtres s'étaler la ville éclatante, sur qui semblent bouillonner les dômes des
koubbas et des mosquées ! je m'en vais troublé d'une émotion confuse, plein de
pitié, peut-être d'envie, pour quelques-uns de ces hallucinés, qui contiennent
dans cette prison, ignorée d'eux, le rêve trouvé, un jour, au fond de la petite
pipe bourrée de quelques feuilles jaunes.
Le soir de ce même jour un fonctionnaire français, armé d'un pouvoir
spécial, m'offrit de me faire pénétrer dans quelques mauvais lieux de plaisirs
arabes, ce qui est fort difficile aux étrangers.
Nous dûmes d'ailleurs être accompagnés par un agent de la police beylicale,
sans quoi aucune porte, même celle des plus vils bouges indigènes, ne se serait
ouverte devant nous.
La ville arabe d'Alger est pleine d'agitation nocturne. Dès que le soir
vient, Tunis est mort. Les petites rues étroites, tortueuses, inégales, semblent
les couloirs d'une cité abandonnée, dont on a oublié d'éteindre le gaz, par
places. Nous voici très loin, dans ce labyrinthe de murs blancs ; et on nous fit
entrer chez des juives qui dansaient la « danse du ventre ». Cette danse est
laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la maestria de
l'artiste. Trois soeurs, trois filles très parées, faisaient leurs contorsions
impures, sous l'oeil bienveillant de leur mère, une énorme petite boule de
graisse vivante coiffée d'un cornet de papier doré et mendiant pour les frais
généraux de la maison, après chaque crise de trépidation des ventres de ses
enfants. Autour du salon trois portes entrebâillées montraient les couches
basses de trois chambres. J'ouvris une quatrième porte et je vis, dans un lit,
une femme couchée qui me parut belle. On se précipita sur moi, mère, danseuses,
deux domestiques nègres et un homme inaperçu qui regardait, derrière un rideau,
s'agiter pour nous le flanc de ses soeurs. J'allais entrer dans la chambre de sa
femme légitime qui était enceinte, de la belle-fille, de la belle-soeur des
drôlesses qui tentaient, mais en vain, de nous mêler, ne fût-ce qu'un soir, à la
famille.
Pour me faire pardonner cette défense d'entrer, on me montra le premier
enfant de cette dame, une petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait
déjà la « danse du ventre ».
Je m'en allai fort dégoûté.
Avec des précautions infinies on me fit pénétrer ensuite dans le logis de
grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues, parlementer,
menacer, car si les indigènes savaient que le roumi est entré chez elles, elles
seraient abandonnées, honnies, ruinées. Je vis là de grosses filles brunes,
médiocrement belles, en des taudis pleins d'armoires à glace.
Nous songions à regagner l'hôtel quand l'agent de police indigène nous
proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu d'amour
dont il ferait ouvrir la porte d'autorité.
Et nous voici encore le suivant à tâtons dans des ruelles noires
inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, trébuchant tout de
même en des trous, heurtant les maisons de la main et de l'épaule et entendant
parfois des voix, des bruits de musique, des rumeurs de fête sauvage sortir des
murs, étouffés, comme lointains, effrayants d'assourdissement et de mystère.
Nous sommes en plein dans le quartier de la débauche.
Devant une porte on s'arrête ; nous nous dissimulons à droite et à gauche
tandis que l'agent frappe à coups de poing en criant une phrase arabe, un ordre.
Une voix faible, une voix de vieille répond derrière la planche ; et nous
percevons maintenant des sons d'instruments et des chants criards de femmes
arabes dans les profondeurs de ce repaire.
On ne veut pas ouvrir. L'agent se fâche, et de sa gorge sortent des paroles
précipitées, rauques et violentes. A la fin, la porte s'entrebâille, l'homme la
pousse, entre comme en une ville conquise, et d'un beau geste vainqueur semble
nous dire : « Suivez-moi. »
Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous mènent en une pièce
basse, où dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants arabes, les
petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles indigènes qui sont des
paquets de loques jaunes nouées autour de quelque chose qui remue, et d'où sort
une tête invraisemblable et tatouée de sorcière, essaie encore de nous empêcher
d'avancer. Mais la porte est refermée, nous entrons dans une première salle où
quelques hommes sont debout, qui n'ont pu pénétrer dans la seconde dont ils
obstruent l'ouverture en écoutant d'un air recueilli l'étrange et aigre musique
qu'on fait là-dedans. L'agent pénètre le premier, fait écarter les habitués et
nous atteignons une chambre étroite, allongée, où des tas d'Arabes sont
accroupis sur des planches, le long des deux murs blancs, jusqu'au fond.
Là, sur un grand lit français qui tient toute la largeur de la pièce, une
pyramide d'autres Arabes s'étage, invraisemblablement empilés et mêlés, un amas
de burnous d'où émergent cinq têtes à turban.
Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face derrière un
guéridon d'acajou chargé de verres, de bouteilles de bière, de tasses à café et
de petites cuillers d'étain, quatre femmes assises chantent une interminable et
traînante mélodie du Sud, que quelques musiciens juifs accompagnent sur des
instruments. Elles sont parées comme pour une féerie, comme les princesses des
Mille et Une Nuits, et une d'elles, âgée de quinze ans environ, est d'une
beauté si surprenante, si parfaite, si rare, qu'elle illumine ce lieu bizarre,
en fait quelque chose d'imprévu, de symbolique et d'inoubliable.
Les cheveux sont retenus par une écharpe d'or qui coupe le front d'une tempe
à l'autre. Sous cette barre droite et métallique s'ouvrent deux yeux énormes, au
regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs, noirs, éloignés, que
sépare un nez d'idole tombant sur une petite bouche d'enfant, qui s'ouvre pour
chanter et semble seule vivre en ce visage. C'est une figure sans nuances, d'une
régularité imprévue, primitive et superbe, faite de lignes si simples qu'elles
semblent les formes naturelles et uniques de ce visage humain.
En toute figure rencontrée, on pourrait, semble-t-il, remplacer un trait, un
détail, par quelque chose pris sur une autre personne. Dans cette tête de jeune
Arabe on ne pourrait rien changer, tant ce dessin en est typique et parfait. Ce
front uni, ce nez, ces joues d'un modelé imperceptible qui vient mourir à la
fine pointe du menton, en encadrant, dans un ovale irréprochable de chair un peu
brune, les seuls yeux, le seul nez et la seule bouche qui puissent être là, sont
l'idéal d'une conception de beauté absolue dont notre regard est ravi, mais dont
notre rêve seul peut ne se pas sentir entièrement satisfait. A côté d'elle, une
autre fillette, charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces faces
blanches, douces, dont la chair a l'air d'une pâte faite avec du lait. Encadrant
ces deux étoiles, deux autres femmes sont assises, au type bestial, à la tête
courte, aux pommettes saillantes, deux prostituées nomades, de ces êtres perdus
que les tribus sèment en route, ramassent et reperdent, puis laissent un jour à
la traîne de quelque troupe de spahis qui les emmène en ville.
Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le
henné, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares, des
tambourins et des flûtes aiguës.
Tout le monde écoute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravité
auguste.
Où sommes-nous ? Dans le temple de quelque religion barbare, ou dans une
maison publique ?
Dans une maison publique ? Oui, nous sommes dans une maison publique, et
rien au monde ne m'a donné une sensation plus imprévue, plus franche, plus
colorée que l'entrée dans cette longue pièce basse, où ces filles parées
dirait-on pour un culte sacré attendent le caprice d'un de ces hommes graves qui
semblent murmurer le Coran jusqu'au milieu des débauches.
On m'en montre un, assis devant sa minuscule tasse de café, les yeux levés,
pleins de recueillement. C'est lui qui a retenu l'idole ; et presque tous les
autres sont des invités. Il leur offre des rafraîchissements et de la musique,
et la vue de cette belle fille jusqu'à l'heure où il les priera de rentrer
chacun chez soi. Et ils s'en iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il
est beau, cet homme de goût, jeune, grand, avec une peau transparente d'Arabe
des villes que rend plus claire la barbe noire, soyeuse et un peu luisante, rare
sur les joues. La musique cesse, nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes
assis sur des escabeaux, au milieu d'une pile d'hommes. Soudain une longue main
noire me frappe sur l'épaule et une voix, une de ces voix étranges des indigènes
essayant de parler français, me dit :
- Moi, pas d'ici, Français comme toi.
Je me retourne et je vois un géant en burnous, un des Arabes les plus hauts,
les plus maigres, les plus osseux que j'aie jamais rencontrés.
- D'où es-tu donc ? lui dis-je stupéfait.
- D'Algérie !
- Ah ! je parie que tu es Kabyle ?
- Oui, moussi.
Il riait, enchanté que j'eusse deviné son origine, et me montrant son
camarade :
- Lui aussi.
- Ah ! bon.
C'était pendant une sorte d'entracte.
Les femmes, à qui personne ne parlait, ne remuaient pas plus que des
statues, et je me mis à causer avec mes deux voisins d'Algérie, grâce au secours
de l'agent de police indigène.
J'appris qu'ils étaient bergers, propriétaires aux environs de Bougie, et
qu'ils portaient dans les replis de leurs burnous des flûtes de leur pays dont
ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie sans doute qu'on
admirât leur talent et ils me montrèrent deux minces roseaux percés de trous,
deux vrais roseaux coupés par eux au bord d'une rivière.
Je priai qu'on les laissât jouer, et tout le monde aussitôt se tut avec une
politesse parfaite.
Ah ! la surprenante et délicieuse sensation qui se glissa dans mon coeur
avec les premières notes si légères, si bizarres, si inconnues, si imprévues,
des deux petites voix de ces deux petits tubes poussés dans l'eau. C'était fin,
doux, haché, sautillant : des sons qui volaient, qui voletaient l'un après
l'autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans s'unir jamais ; un chant qui
s'évanouissait toujours, qui recommençait toujours, qui passait, qui flottait
autour de nous, comme un souffle de l'âme des feuilles, de l'âme des bois, de
l'âme des ruisseaux, de l'âme du vent, entré avec ces deux grands bergers des
montagnes kabyles dans cette maison publique d'un faubourg de Tunis.
11 décembre.
Nous quittons Tunis par une belle
route qui longe d'abord un coteau, suit un instant le lac, puis traverse une
plaine. L'horizon large, fermé par des montagnes aux crêtes vaporeuses, est nu,
tout nu, taché seulement de place en place par des villages blancs, où l'on
aperçoit de loin, dominant la masse indistincte des maisons, les minarets
pointus et les petits dômes des koubbas. Sur toute cette terre fanatique, nous
les retrouvons sans cesse, ces petits dômes éclatants des koubbas, soit dans les
plaines fertiles d'Algérie ou de Tunisie, soit comme un phare sur le dos arrondi
des montagnes, soit au fond des forêts de cèdres ou de pins, soit au bord des
ravins profonds dans les fourrés de lentisques et de chênes-lièges, soit dans le
désert jaune entre deux dattiers qui se penchent au-dessus, l'un à droite,
l'autre à gauche, et laissent tomber sur la coupole de lait l'ombre légère et
fine de leurs palmes.
Ils contiennent, comme une semence sacrée, les os de marabouts qui fécondent
le sol illimité de l'islam, y font germer de Tanger à Tombouctou, du Caire à La
Mecque, de Tunis à Constantinople, de Khartoum à Java, la plus puissante, la
plus mystérieusement dominatrice des religions qui aient dompté la conscience
humaine.
Petits, ronds, isolés, et si blancs qu'ils jettent une clarté, ils ont bien
l'air d'une graine divine jetée à poignée sur le monde par ce grand semeur de
foi, Mohammed, frère d'Aïssa et de Moïse.
Pendant longtemps, nous allons, au grand trot des quatre chevaux attelés de
front, par des plaines sans fin plantées de vignes ou ensemence de céréales qui
commencent à sortir de terre.
Puis soudain la route, la belle route établie par les ponts et chaussées
depuis le protectorat français, s'arrête net. Un pont a cédé aux dernières
pluies, un pont trop petit, qui n'a pu laisser passer la masse d'eau venue de la
montagne. Nous descendons à grand-peine dans le ravin, et la voiture, remontée
de l'autre côté, reprend la belle route, une des principales artères de la
Tunisie, comme on dit dans le langage officiel. Pendant quelques kilomètres,
nous pouvons trotter encore, jusqu'à ce qu'on rencontre un autre petit pont qui
a cédé également sous la pression des eaux. Puis un peu plus loin, c'est au
contraire le pont qui est resté, tout seul, indestructible, comme un minuscule
arc de triomphe, tandis que la route, emportée des deux côtés, forme deux abîmes
autour de cette ruine toute neuve.
Vers midi, nous apercevons devant nous une construction singulière. C'est,
au bord de la route presque disparue déjà, un large pâté d'habitations soudées
ensemble, à peine plus hautes que la taille d'un homme, abritées sous une suite
continue de voûtes dont les unes, un peu plus élevées, dominent et donnent à ce
singulier village l'aspect d'une agglomération de tombeaux. Là-dessus courent,
hérissés, des chiens blancs qui aboient contre nous.
Ce hameau s'appelle Gorombalia et fut fondé par un chef andalou mahométan,
Mohammed Gorombali, chassé d'Espagne par Isabelle la Catholique.
Nous déjeunons en ce lieu, puis nous repartons. Partout, au loin, avec la
lunette-jumelle, on aperçoit des ruines romaines. D'abord Vico Aureliano, puis
Siago, plus important, où restent des constructions byzantines et arabes. Mais
voilà que la belle route, la principale artère de la Tunisie, n'est plus qu'une
ornière affreuse. Partout l'eau des pluies l'a trouée, minée, dévorée. Tantôt
les ponts écroulés ne montrent plus qu'une masse de pierres dans un ravin,
tantôt ils demeurent intacts, tandis que l'eau, les dédaignant, s'est frayé
ailleurs une voie, ouvrant à travers le talus des ponts et chaussées des
tranchées larges de cinquante mètres.
Pourquoi donc ces dégâts, ces ruines ? Un enfant, du premier coup d'oeil, le
saurait. Tous les ponceaux, trop étroits d'ailleurs, sont au-dessous du niveau
des eaux dès qu'arrivent les pluies. Les uns donc, recouverts par le torrent,
obstrués par les branches qu'il traîne, sont renversés, tandis que le courant
capricieux refusant de se canaliser sous les suivants, qui ne sont point sur son
cours ordinaire, reprend le chemin des autres années, en dépit des ingénieurs.
Cette route de Tunis à Kairouan est stupéfiante à voir. Loin d'aider au passage
des gens et des voitures, elle le rend impossible, crée des dangers sans nombre.
On a détruit le vieux chemin arabe qui était bon, et on l'a remplacé par une
série de fondrières, d'arches démolies, d'ornières et de trous. Tout est à
refaire avant d'avoir fini. On recommence à chaque pluie les travaux, sans
vouloir avouer, sans consentir à comprendre qu'il faudra toujours recommencer ce
chapelet de ponts croulants. Celui d'Enfidaville a été reconstruit deux fois. Il
vient encore d'être emporté. Celui d'Oued-el-Hammam est détruit pour la
quatrième fois. Ce sont des ponts nageurs, des ponts plongeurs, des ponts
culbuteurs. Seuls les vieux ponts arabes résistent à tout. On commence par se
fâcher, car la voiture doit descendre en des ravins presque infranchissables où
dix fois par heure on croit verser, puis on finit par en rire comme d'une
incroyable cocasserie. Pour éviter ces ponts redoutables, il faut faire
d'immenses détours, aller au nord, revenir au sud, tourner à l'est, repasser à
l'ouest. Les pauvres indigènes ont dû, à coups de pioche, à coups de hache, à
coups de serpe, se frayer un passage nouveau à travers le maquis de chênes
verts, de thuyas, de lentisques, de bruyères et de pins d'Alep, l'ancien passage
étant détruit par nous.
Bientôt les arbustes disparaissent, et nous ne voyons plus qu'une étendue
onduleuse, crevassée par les ravines, où, de place en place, apparaissent, soit
les os clairs d'une carcasse aux côtes soulevées, soit une charogne à moitié
dévorée par les oiseaux de proie et les chiens. Pendant quinze mois, il n'est
point tombé une goutte d'eau sur cette terre, et la moitié des bêtes y sont
mortes de faim. Leurs cadavres restent semés partout, empoisonnent le vent, et
donnent à ces plaines l'aspect d'un pays stérile, rongé par le soleil et ravagé
par la peste. Seuls les chiens sont gras, nourris de cette viande en
putréfaction. Souvent, on en aperçoit deux ou trois, acharnés sur la même
pourriture. Les pattes raides, ils tirent sur la longue jambe d'un chameau ou
sur la courte patte d'un bourriquet, ils dépècent le poitrail d'un cheval ou
fouillent le ventre d'une vache. Et on en découvre au loin qui errent, en quête
de charognes, le nez dans la brise, le poil épais, tendant leur museau pointu.
Et il est bizarre de songer que ce sol calciné depuis deux ans par un soleil
implacable, noyé depuis un mois sous des pluies de déluge, sera, vers mars et
avril, une prairie illimitée, avec des herbes montant aux épaules d'un homme, et
d'innombrables fleurs comme nous n'en voyons guère en nos jardins. Chaque année,
quand il pleut, la Tunisie entière passe, à quelques mois de distance, par la
plus affreuse aridité et par la plus fougueuse fécondité. De Sahara sans un brin
d'herbe, elle devient tout à coup, presque en quelques jours, comme par miracle,
une Normandie follement verte, une Normandie ivre de chaleur, jetant en ces
moissons de telles poussées de sève qu'elles sortent de terre, grandissent,
jaunissent et mûrissent à vue d'oeil.
Elle est cultivée, de place en place, d'une façon très singulière, par les
Arabes.
Ils habitent, soit les villages clairs aperçus au loin, soit les gourbis,
huttes de branchages, soit les tentes brunes et pointues cachées, comme
d'énormes champignons, derrière des broussailles sèches ou des bois de cactus.
Quand la dernière moisson a été abondante, ils se décident de bonne heure à
préparer les labours ; mais, quand la sécheresse les a presque affamés, ils
attendent en général les premières pluies pour risquer leurs derniers grains ou
pour emprunter au gouvernement la semence qu'il leur prête assez facilement.
Or, dès que les lourdes ondées d'automne ont détrempé la contrée, ils vont
trouver tantôt le caïd qui détient le territoire fertile, tantôt le nouveau
propriétaire européen qui ' loue souvent plus cher, mais ne les vole pas, et
leur rend dans leurs contestations une justice plus stricte, qui n'est point
vénale, et ils désignent les terres choisies par eux, en marquent les limites,
les prennent à bail pour une seule saison, puis se mettent à les cultiver.
Alors on voit un étonnant spectacle. Chaque fois que, quittant les régions
pierreuses et arides, on arrive aux parties fécondes, apparaissent au loin les
invraisemblables silhouettes des chameaux laboureurs attelés aux charrues. La
haute bête fantastique traîne, de son pas lent, le maigre instrument de bois que
pousse l'Arabe, vêtu d'une sorte de chemise. Bientôt ces groupes surprenants se
multiplient, car on approche d'un centre recherché. Ils vont, viennent, se
croisent par toute la plaine, y promenant l'inexprimable profil de l'animal, de
l'instrument et de l'homme, qui semblent soudés ensemble, ne faire qu'un seul
être apocalyptique et solennellement drôle.
Le chameau est remplacé de temps en temps par des vaches, par des ânes,
quelquefois même par des femmes. J'en ai vu une accouplée avec un bourriquet et
tirant autant que la bête, tandis que le mari poussait et excitait ce lamentable
attelage.
Le sillon de l'Arabe n'est point ce beau sillon profond et droit du
laboureur européen, mais une sorte de feston qui se promène capricieusement à
fleur de terre autour des touffes de jujubiers. Jamais ce nonchalant cultivateur
ne s'arrête ou ne se baisse pour arracher une plante parasite poussée devant
lui. Il l'évite par un détour, la respecte, l'enferme comme si elle était
capricieuse, comme si elle était sacrée, dans les circuits tortueux de son
labour. Ses champs sont donc pleins de touffes d'arbrisseaux, dont quelques-unes
si petites qu'un simple effort de la main les pourrait extirper. La vue seule de
cette culture mixte de broussailles et de céréales finit par tant énerver l'oeil
qu'on a envie de prendre une pioche et de défricher les terres où circulent, à
travers les jujubiers sauvages, ces triades fantastiques de chameaux, de
charrues et d'Arabes.
On retrouve bien, dans cette indifférence tranquille, dans ce respect pour
la plante poussée sur la terre de Dieu, l'âme fataliste de l'Oriental. Si elle a
grandi là, cette plante, c'est que le Maître l'a voulu, sans doute. Pourquoi
défaire son oeuvre et la détruire ? Ne vaut-il pas mieux se détourner et
l'éviter ? Si elle croît jusqu'à couvrir le champ entier, n'y a-t-il point
d'autres terres plus loin ? Pourquoi prendre cette peine, faire un geste, un
effort de plus, augmenter d'une fatigue, si légère soit-elle, la besogne
indispensable ?
Chez nous, le paysan, rageur, jaloux de la terre plus que de sa femme, se
jetterait, la pioche aux mains, sur l'ennemi poussé chez lui et, sans repos
jusqu'à ce qu'il l'eût vaincu, il frapperait, avec de grands gestes de bûcheron,
la racine tenace enfoncée au sol.
Ici, que leur importe ? Jamais non plus ils n'enlèvent la pierre
rencontrée ; ils la contournent aussi. En une heure, certains champs pourraient
être débarrassés, par un seul homme, des rochers mobiles qui forcent le soc de
charrue à des ondulations sans nombre. Ils ne le feront jamais. La pierre est
là, qu'elle y reste. N'est-ce pas la volonté de Dieu ?
Quand les nomades ont ensemencé le territoire choisi par eux, ils s'en vont,
cherchant ailleurs des pâturages pour leurs troupeaux et laissant une seule
famille à la garde des récoltes.
Nous sommes à présent dans un immense domaine de cent quarante mille
hectares, qu'on nomme l'Enfida, et qui appartient à des Français. L'achat de
cette propriété démesurée, vendue par le général Kheir-ed-Din, ex-ministre du
bey, a été une des causes déterminantes de l'influence française en Tunisie.
Les circonstances qui ont accompagné cet achat sont amusantes et
caractéristiques. Quand les capitalistes français et le général se furent mis
d'accord sur le prix, on se rendit chez le cadi pour rédiger l'acte ; mais la
loi tunisienne contient une disposition spéciale qui permet aux voisins
limitrophes d'une propriété vendue de réclamer la préférence à prix égal.
Chez nous, par prix égal, on entendrait exprimer une somme égale en
n'importe quelles espèces ayant cours ; mais le code oriental, qui laisse
toujours ouverte une porte pour les chicanes, prétend que le prix sera payé par
le voisin réclamant en monnaies identiquement pareilles : même nombre de titres
de même nature, de billets de banque de même valeur, de pièces d'or, d'argent ou
de cuivre. Enfin, afin de rendre, en certains cas, insoluble cette difficulté,
il permet au cadi d'autoriser le premier acheteur à ajouter aux sommes stipulées
une poignée de menues piécettes indéterminées, par conséquent inconnues, ce qui
met les voisins limitrophes dans il impossibilité absolue de fournir une somme
strictement et matériellement semblable.
Devant l'opposition d'un Israélite, M. Lévy, voisin de l'Enfida, les
Français demandèrent au cadi l'autorisation d'ajouter au prix convenu cette
poignée de menues monnaies. L'autorisation leur fut refusée.
Mais le code musulman est fécond en moyens, et un autre se présenta. Ce fut
d'acheter cet énorme bloc de terres de cent quarante mille hectares, moins un
ruban d'un mètre, sur tout le contour. Dès lors, il n'y avait plus contact avec
un autre voisin ; et la société franco-africaine demeura, malgré tous les
efforts de ses ennemis et du ministère beylical, propriétaire de l'Enfida.
Elle y a fait faire de grands travaux dans toutes les parties fertiles, a
planté des vignes, des arbres, fondé des villages et divisé les terres par
portions régulières de dix hectares chacune, afin que les Arabes eussent toute
facilité pour choisir et indiquer leur choix sans erreur possible.
Pendant deux jours, nous allons traverser cette province tunisienne avant
d'en atteindre l'autre extrémité. Depuis quelque temps, la route, une simple
piste à travers les touffes de jujubiers, était devenue meilleure, et l'espoir
d'arriver avant la nuit à Bou-Ficha, où nous devions coucher, nous réjouissait,
quand nous aperçûmes une armée d'ouvriers de toute race occupés à remplacer ce
chemin passable par une vole française, c'est-à-dire par un chapelet de dangers,
et nous devons reprendre le pas. Ils sont surprenants, ces ouvriers. Le nègre
lippu, aux gros yeux blancs, aux dents éclatantes, pioche à côté de l'Arabe au
fin profil, de l'Espagnol poilu, du Marocain, du Maure, du Maltais et du
terrassier français égaré, on ne sait comment ni pourquoi, en ce pays ; il y a
aussi là des Grecs, des Turcs, tous les types de Levantins ; et on songe à ce
que doit être la moyenne de morale, de probité et d'aménité de cette horde.
Vers trois heures, nous atteignons le plus vaste caravansérail que j'aie
jamais vu. C'est toute une ville, ou plutôt un village enfermé dans une seule
enceinte, qui contient, l'une après l'autre, trois cours immenses où sont
parqués en de petites cases les hommes, boulangers, savetiers, marchands divers,
et, sous des arcades, les bêtes. Quelques cellules propres, avec des lits et des
nattes, sont réservées pour les passants de distinction.
Sur le mur de la terrasse, deux pigeons blancs argentés et luisants nous
regardent avec des yeux rouges qui brillent comme des rubis.
Les chevaux ont bu. Nous repartons.
La route se rapproche un peu de la mer, dont nous découvrons la traînée
bleuâtre à l'horizon. Au bout d'un cap, une ville apparaît, dont la ligne,
droite, éblouissante sous le soleil couchant, semble courir sur l'eau. C'est
Hammamet, qui se nommait Put-Put sous les Romains. Au loin, devant nous, dans la
plaine, se dresse une ruine ronde qui, par un effet de mirage, semble
gigantesque. C'est encore un tombeau romain, haut seulement de dix mètres, qu'on
nomme Kars-el-Menara.
Le soir vient. Sur nos têtes le ciel est resté bleu, mais devant nous
s'étale une nuée violette, opaque, derrière laquelle le soleil s'enfonce. Au bas
de cette couche de nuages s'allonge sur l'horizon et sur la mer un mince ruban
rose, tout droit, régulier, et qui devient, de minute en minute, de plus en plus
lumineux à mesure que descend vers lui l'astre invisible. De lourds oiseaux
passent d'un vol lent ; ce sont, je crois, des buses. La sensation du soir est
profonde, pénètre l'âme, le coeur, le corps avec une rare puissance, dans cette
lande sauvage qui va ainsi jusqu'à Kairouan, à deux jours de marche devant nous.
Telle doit être, à l'heure du crépuscule, la steppe russe. Nous rencontrons
trois hommes en burnous. De loin, je les prends pour des nègres, tant ils sont
noirs et luisants, puis je reconnais le type arabe. Ce sont des gens du Souf,
curieuse oasis presque enfouie dans les sables entre les Chotts et Touggourt. La
nuit bientôt s'étend sur nous. Les chevaux ne vont plus qu'au pas. Mais soudain
surgit dans l'ombre un mur blanc. C'est l'intendance nord de l'Enfida, le bordj
de Bou-Ficha, sorte de forteresse carrée, défendue par des murs sans ouvertures
et par une porte de fer contre les surprises des Arabes. On nous attend. La
femme de l'intendant, Mme Moreau, nous a préparé un fort bon dîner. Nous avons
fait quatre-vingts kilomètres, malgré les ponts et chaussées.
12 décembre.
Nous partons au point du jour. L'aurore est rose, d'un rose intense. Comment
l'exprimer ? je dirais saumonée si cette note était plus brillante. Vraiment
nous manquons de mots pour faire passer devant les yeux toutes les combinaisons
des tons. Notre regard, le regard moderne, sait voir la gamme infinie des
nuances. Il distingue toutes les unions de couleurs entre elles, toutes les
dégradations qu'elles subissent, toutes leurs modifications sous l'influence des
voisinages, de la lumière, des ombres, des heures du jour. Et pour dire ces
milliers de subtiles colorations, nous avons seulement quelques mots, les mots
simples qu'employaient nos pères afin de raconter les rares émotions de leurs
yeux naïfs.
Regardons les étoffes nouvelles. Combien de tons inexprimables entre les
tons principaux ! Pour les évoquer, on ne peut se servir que de comparaisons qui
sont toujours insuffisantes.
Ce que j'ai vu, ce matin-là, en quelques minutes, je ne saurais, avec des
verbes, des noms et des adjectifs, le faire voir.
Nous nous approchons encore de la mer, ou plutôt d'un vaste étang qui
s'ouvre sur la mer. Avec ma lunette-jumelle, j'aperçois, dans l'eau, des
flamants, et je quitte la voiture afin de ramper vers eux entre les broussailles
et de les regarder de plus près.
J'avance. Je les vois mieux. Les uns nagent, d'autres sont debout sur leurs
longues échasses. Ce sont des taches blanches et rouges qui flottent, ou bien
des fleurs énormes poussées sur une menue tige de pourpre, des fleurs groupées
par centaines, soit sur la berge, soit dans l'eau. On dirait des plates-bandes
de lis carminés, d'où sortent, comme d'une corolle, des têtes d'oiseaux tachées
de sang au bout d'un cou mince et recourbé.
J'approche encore, et soudain la bande la plus proche me voit ou me flaire,
et fuit. Un seul s'enlève d'abord, puis tous partent. C'est vraiment l'envolée
prodigieuse d'un jardin, dont toutes les corbeilles l'une après l'autre
s'élancent au ciel ; et je suis longtemps, avec ma jumelle, les nuages roses et
blancs qui s'en vont là-bas, vers la mer, en laissant traîner derrière eux
toutes ces pattes sanglantes, fines comme des branches coupées. Ce grand étang
servait autrefois de refuge aux flottes des habitants d'Aphrodisium, pirates
redoutables qui s'embusquaient et se réfugiaient là.
On aperçoit au loin les ruines de cette ville, où Bélisaire fit halte dans
sa marche sur Carthage. On y trouve encore un arc de triomphe, les restes d'un
temple de Vénus et d'une immense forteresse.
Sur le seul territoire de l'Enfida, on rencontre ainsi les vestiges de
dix-sept cités romaines. Là-bas, sur le rivage est Hergla, qui fut l'opulente
Aurea Coelia d'Antonin, et si, au lieu d'incliner vers Kairouan, nous
continuions en ligne droite, nous verrions, le soir du troisième jour de marche,
se dresser dans une plaine absolument inculte l'amphithéâtre de Ed-Djem, aussi
grand que le Colisée de Rome, débris colossal qui pouvait contenir quatre-vingt
mille spectateurs.
Autour de ce géant, qui serait presque intact si Hamouda, bey de Tunis, ne
l'avait pas fait ouvrir à coups de canon pour en déloger les Arabes qui
refusaient de payer l'impôt, on a trouvé, de place en place, quelques traces
d'une grande ville luxueuse, de vastes citernes et un immense chapiteau
corinthien de l'art le plus pur, bloc unique de marbre blanc.
Quelle est l'histoire de cette cité, la Tusdrita de Pline, la Thysdrus de
Ptolémée, dont le nom seul se trouve transcrit une ou deux fois par les
historiens ? Que lui manque-t-il pour être célèbre, puisqu'elle fut si grande,
si peuplée et si riche ? Presque rien... un Homère !
Sans lui, qu'eût été Troie ? qui connaîtrait Ithaque ?
Dans ce pays, on apprend par ses yeux ce qu'est l'histoire et surtout ce que
fut la Bible. On comprend que les patriarches et tous les personnages
légendaires, si grands dans les livres, si imposants dans notre imagination,
furent de pauvres hommes qui erraient à travers les peuplades primitives, comme
errent ces Arabes graves et simples, pleins encore de l'âme antique et vêtus du
costume antique. Les patriarches ont eu seulement des poètes historiens pour
chanter leur vie.
Une fois au moins par jour, au pied d'un olivier, au coin d'un bois de
cactus, on rencontre la Fuite en Égypte ; et on sourit en songeant que
les peintres galants ont fait asseoir la Vierge Marie sur l'âne qui fut monté
sans aucun doute par joseph, son époux, tandis qu'elle suivait à pas pesants, un
peu courbée, portant sur son dos, dans un burnous gris de poussière, le petit
corps, rond comme une boule, de l'enfant jésus.
Celle que nous voyons surtout, à chaque puits, c'est Rebecca. Elle est
habillée d'une robe en laine bleue, superbement drapée, porte aux chevilles des
anneaux d'argent et, sur la poitrine, un collier de plaques du même métal, unies
par des chaînettes. Quelquefois, elle se cache la figure à notre approche ;
quelquefois aussi, quand elle est belle, elle nous montre un frais et brun
visage, qui nous regarde avec de grands yeux noirs. C'est bien la fille de la
Bible, celle dont le Cantique a dit : Nigra sum sed formosa, celle qui,
soutenant une outre sur son front par les chemins pierreux, montrant la chair
ferme et bronzée de ses jambes, marchant d'un pas tranquille, en balançant
doucement sa taille souple sur ses hanches, tenta les anges du ciel, comme elle
nous tente encore, nous qui ne sommes point des anges.
En Algérie et dans le Sahara algérien, toutes les femmes, celles des villes
comme celles des tribus, sont vêtues de blanc. En Tunisie, au contraire, celles
des cités sont enveloppées de la tête aux pieds en des voiles de mousseline
noire qui en font d'étranges apparitions dans les rues si claires des petites
villes du sud, et celles des campagnes sont habillées avec des robes gros bleu
d'un gracieux et grand effet, qui leur donne une allure encore plus biblique.
Nous traversons maintenant une plaine où l'on voit partout les traces du
travail humain, car nous approchons du centre de l'Enfida, baptisé Enfidaville,
après s'être nommé Dar-el-Bey.
Voici là-bas des arbres ! Quel étonnement ! Ils sont déjà hauts, bien que
plantés seulement depuis quatre arts, et témoignent de l'étonnante richesse de
cette terre et des résultats que peut donner une culture raisonnée et sérieuse.
Puis, au milieu de ces arbres, apparaissent de grands bâtiments sur lesquels
flotte le drapeau français. C'est l'habitation du régisseur général et l'oeuf de
la ville future. Un village s'est déjà formé autour de ces constructions
importantes, et un marché y a lieu tous les lundis, où se font de très grosses
affaires. Les Arabes y viennent en foule de points très éloignés.
Rien n'est plus intéressant que l'étude de l'organisation de cet immense
domaine où les intérêts des indigènes ont été sauvegardés avec autant de soin
que ceux des Européens. C'est là un modèle de gouvernement agraire pour ces pays
mêlés où des moeurs essentiellement opposées et diverses appellent des
institutions très délicatement prévoyantes.
Après avoir déjeuné dans cette capitale de l'Enfida, nous partons pour
visiter un très curieux village perché sur un roc éloigné d'environ cinq
kilomètres.
D'abord nous traversons des vignes, puis nous rentrons dans la lande, dans
ces longues étendues de terre jaune, parsemées seulement de touffes maigres de
jujubiers.
La nappe d'eau souterraine est à deux ou trois ou cinq mètres sous presque
toutes ces plaines, qui pourraient devenir, avec un peu de travail, d'immenses
champs d'oliviers.
On y voit seulement, de place en place, de petits bois de cactus grands à
peine comme nos vergers.
Voici l'origine de ces bois :
Il existe en Tunisie un usage fort intéressant appelé droit de
vivification du sol, qui permet à tout Arabe de s'emparer des terres
incultes et de les féconder si le propriétaire n'est point présent pour s'y
opposer.
Donc l'Arabe apercevant un champ qui lui parait fertile, y plante, soit des
oliviers, soit surtout des cactus appelés à tort par lui figuiers de Barbarie,
et, par ce seul fait, s'assure la jouissance de la moitié de chaque récolte
jusqu'à extinction de l'arbre. L'autre moitié appartient au propriétaire
foncier, qui n'a plus dès lors qu'à surveiller la vente des produits, pour
toucher sa part régulière.
L'Arabe envahisseur doit prendre soin de ce champ, l'entretenir, le défendre
contre les vols, le sauvegarder de tout mal comme s'il lui appartenait en
propre, et, chaque année, il met les fruits aux enchères pour que le partage
soit équitable. Presque toujours, d'ailleurs, il s'en rend lui-même acquéreur,
et paie alors au vrai propriétaire une sorte de fermage irrégulier et
proportionnel à la valeur de chaque récolte.
Ces bois de cactus ont un aspect fantastique. Les troncs tordus ressemblent
à des corps de dragons, à des membres de monstres aux écailles soulevées et
hérissées de pointes. Quand on en rencontre un le soir, au clair de lune, on
croirait vraiment entrer dans un pays de cauchemar.
Tout le pied du roc escarpé qui porte le village de Tac-Rouna est couvert de
ces hautes plantes diaboliques. On traverse une forêt du Dante. On croit
qu'elles vont remuer, agiter leurs larges feuilles rondes, épaisses et couvertes
de longues aiguilles, qu'elles vont vous saisir, vous étreindre, vous déchirer
avec ces redoutables griffes. Je ne sais rien de plus hallucinant que ce chaos
de pierres énormes et de cactus qui garde le pied de cette montagne.
Tout à l'heure, au milieu de ces rochers et de ces végétaux à l'air féroce,
nous découvrons un puits entouré de femmes, qui viennent chercher de l'eau. Les
bijoux d'argent de leurs jambes et de leurs cous brillent au soleil. En nous
apercevant, elles cachent leurs faces brunes sous un pli de l'étoffe bleue qui
les drape, et, un bras levé sur leur front, nous laissent passer en cherchant à
nous voir.
Le sentier est escarpé, à peine bon pour des mulets. Les cactus aussi ont
grimpé le long du chemin, dans les roches. Ils semblent nous accompagner, nous
entourer, nous enfermer, nous suivre et nous devancer. Là-haut, tout au sommet
de la montée, apparaît toujours le dôme éclatant d'une koubba.
Voici le village : un amas de ruines, de murs croulants, où on ne parvient
guère à distinguer les trous habités de ceux qui ne servent plus. Les pans de
muraille encore debout au nord et à l'ouest sont tellement minés et menaçants
que nous n'osons pas nous aventurer au milieu une secousse les ferait crouler.
La vue de là-haut est magnifique. Au sud, à l'est, à l'ouest, la plaine
infinie que la mer baigne sur une longue étendue. Au nord, des montagnes pelées,
rouges, dentelées comme la crête des coqs. Tout au loin, le Djebel-Zaghouan, qui
domine la contrée entière.
Ce sont les dernières montagnes que nous apercevrons maintenant jusqu'à
Kairouan.
Ce petit village de Tac-Rouna est une espèce de plate-forme arabe, tout à
fait à l'abri d'un coup de main. Tac, d'ailleurs, est un diminutif de Tackesche,
qui veut dire forteresse. Une des principales fonctions des habitants, car on ne
peut, en ce cas, dire "occupations", consiste à garder dans leurs silos les
grains que les nomades leur confient après la moisson.
Nous revenons, le soir, coucher à Enfidaville.
13 décembre.
Nous passons d'abord au milieu des vignes de la Société franco-africaine,
puis nous atteignons des plaines démesurées où errent, par tout l'horizon, ces
apparitions inoubliables faites d'un chameau, d'une charrue et d'un Arabe. Puis
le sol devient aride, et devant nous j'aperçois, avec la jumelle, un grand
désert de pierres énormes, debout, dans tous les sens, à droite, à gauche, à
perte de vue. En approchant, on reconnaît des dolmens. C'est là une nécropole de
proportions inimaginables, car elle couvre quarante hectares ! Chaque tombeau
est composé de quatre pierres plates. Trois debout forment le fond et les deux
côtés, une autre, posée dessus, sert de toit. Pendant longtemps, toutes les
fouilles faites par le régisseur de l'Enfida pour découvrir des caveaux sous ces
monuments mégalithiques sont demeurées inutiles. Il y a dix-huit mois ou deux
ans, M. Hamy, conservateur du Musée d'ethnographie de Paris, après beaucoup de
recherches, parvint à découvrir l'entrée de ces tombes souterraines, cachée avec
beaucoup d'adresse sous un lit de roches épaisses. Il a trouvé dedans quelques
ossements et des vases de terre révélant des sépultures berbères. D'un autre
côté, M. Mangiavacchi, régisseur de l'Enfida, a indiqué, non loin de là, les
traces presque disparues d'une vaste cité berbère. Quelle pouvait être cette
ville qui a couvert de ses morts une étendue de quarante hectares ?
Chez les Orientaux, d'ailleurs, on est frappé sans cesse par la place
abandonnée aux ancêtres dans ce monde. Les cimetières sont immenses,
innombrables. On en rencontre partout. Les tombes dans la ville du Caire
tiennent plus de place que les maisons. Chez nous, au contraire, la terre coûte
cher et les disparus ne comptent plus. On les empile, on les entasse l'un contre
l'autre, l'un sur l'autre, l'un dans l'autre, en un petit coin, hors la ville,
dans la banlieue, entre quatre murs. Les dalles de marbre et les croix de bois
couvrent des générations enfouies là depuis des siècles. C'est un fumier de
morts à la porte des villes. On leur donne tout juste le temps de perdre leur
forme dans la terre engraissée déjà par la pourriture humaine, le temps de mêler
encore leur chair décomposée à cette argile cadavérique ; puis, comme d'autres
arrivent sans cesse, et qu'on cultive dans les champs voisins des plantes
potagères pour les vivants, on fouille à coups de pioche ce sol mangeur
d'hommes, on en arrache les os rencontrés, têtes, bras, jambes, côtes, de mâles,
de femelles et d'enfants, oubliés et confondus ensemble ; on les jette,
pêle-mêle, dans une tranchée, et on offre aux morts récents, aux morts dont on
sait encore le nom, la place volée aux autres que personne ne connaît plus, que
le néant a repris tout entiers ; car il faut être économe dans les sociétés
civilisées.
En sortant de ce cimetière antique et démesuré, nous apercevons une maison
blanche. C'est El-Menzel, l'intendance sud de l'Enfida, où finit notre étape.
Comme nous étions restés longtemps à causer après dîner, l'idée nous vint de
sortir quelques minutes avant de nous mettre au lit. Un clair de lune magnifique
éclairait la steppe et, glissant entre les écailles de cactus énormes poussés à
quelques mètres devant nous, leur donnait l'aspect surnaturel d'un troupeau de
bêtes infernales éclatant tout à coup et jetant en l'air, en tous sens, les
plaques rondes de leurs corps affreux.
Nous étant arrêtés pour les regarder, un bruit lointain, continu, puissant,
nous frappa. C'étaient des voix innombrables, aiguës ou graves, de tous les
timbres imaginables, des sifflements, des cris, des appels, la rumeur inconnue
et terrifiante d'une foule affolée, d'une foule innommable, irréelle, qui devait
se battre quelque part, on ne savait où, dans le ciel ou sur la terre. Tendant
l'oreille vers tous les points de l'horizon, nous finîmes par découvrir que
cette clameur venait du sud. Alors quelqu'un s'écria :
- Mais ce sont les oiseaux du lac Triton
Nous devions, en effet, le lendemain, passer à côté de ce lac, appelé par
les Arabes El-Kelbia (la chienne), d'une superficie de dix mille à treize mille
hectares, dont certains géographes modernes font l'ancienne mer intérieure
d'Afrique, qu'on avait placée jusqu'ici dans les chotts Fedjedj, R'arsa et
Melr'ir.
C'était bien, en effet, le peuple piaillard des oiseaux d'eau, campé, comme
une armée de tribus diverses, sur les bords du lac, éloigné cependant de seize
kilomètres, qui faisait dans la nuit ce grand vacarme confus, car ils sont là
des milliers, de toute race, de toute forme, de toute plume, depuis le canard au
nez plat, jusqu'à la cigogne au long bec. Il y a des armées de flamants et de
grues, des flottes de macreuses et de goélands, des régiments de grèbes, de
pluviers, de bécassines, de mouettes. Et sous les doux clairs de lune, toutes
ces bêtes, égayées par la belle nuit, loin de l'homme, qui n'a point de demeure
près de leur grand royaume liquide, s'agitent, poussent leurs cris, causent sans
doute en leur langue d'oiseaux, emplissent le ciel lumineux de leurs voix
perçantes, auxquelles répondent seulement l'aboiement lointain des chiens arabes
ou le jappement des chacals.
14 décembre.
Après avoir encore traversé quelques plaines cultivées çà et là par les
indigènes, mais demeurées la plupart du temps complètement incultes, bien que
très fertilisables, nous découvrons sur la gauche la longue nappe d'eau du lac
Triton. On s'en approche peu à peu, et on y croit voir des îles, de grandes îles
nombreuses, tantôt blanches, tantôt noires. Ce sont des peuplades d'oiseaux qui
nagent, qui flottent, par masses compactes. Sur les bords, des grues énormes se
promènent deux par deux, trois par trois, sur leurs hautes pattes. On en
aperçoit d'autres dans la plaine, entre les touffes du maquis que dominent leurs
têtes inquiètes.
Ce lac, dont la profondeur atteint six ou huit mètres, a été complètement à
sec cet été, après les quinze mois de sécheresse qu'a subis la Tunisie, ce qui
ne s'était pas vu de mémoire d'homme. Mais, malgré son étendue considérable, en
un seul jour il fut rempli à l'automne, car c'est en lui que se ramassent toutes
les pluies tombées sur les montagnes du centre. La grande richesse future de ces
campagnes tient à ceci, qu'au lieu d'être traversées par des rivières souvent
vides, mais au cours précis et qui canalisent l'eau du ciel, comme l'Algérie,
elles sont à peine parcourues par des ravines où le moindre barrage suffit pour
arrêter les torrents. Or leur niveau étant partout le même, chaque averse tombée
sur les monts lointains se répand sur la plaine entière, en fait, pendant
plusieurs jours ou pendant plusieurs heures, un immense marécage, et y dépose, à
chacune de ces inondations, une couche nouvelle de limon qui l'engraisse et la
fertilise, comme une Égypte qui n'aurait point de Nil.
Nous arrivons maintenant en des landes illimitées, où se répand une lèpre
intermittente, une petite plante grasse vert-de-grisâtre dont les chameaux sont
très friands. Aussi aperçoit-on, pâturant à perte de vue, d'immenses troupeaux
de dromadaires. Quand nous passons au milieu d'eux, ils nous regardent de leurs
gros yeux luisants, et on se croirait aux premiers temps du monde, aux jours où
le créateur hésitant jetait à poignées sur la terre, comme pour juger la valeur
et l'effet de son oeuvre douteuse, les races informes qu'il a depuis peu à peu
détruites, tout en laissant survivre quelques types primitifs sur ce grand
continent négligé, l'Afrique, où il a oublié dans les sables la girafe,
l'autruche et le dromadaire.
Ah ! la drôle et gentille chose que voici : une chamelle qui vient de mettre
bas, et qui s'en va, vers le campement, suivie de son chamelet que poussent,
avec des branches, deux petits Arabes dont la figure n'arrive pas au derrière du
petit chameau. Il est grand, lui, déjà, monté sur des jambes très hautes portant
un rien du tout de corps que terminent un cou d'oiseau et une tête étonnée dont
les yeux regardent depuis un quart d'heure seulement ces choses nouvelles : le
jour, la lande et la bête qu'il suit. Il marche très bien pourtant, sans
embarras, sans hésitation, sur ce terrain inégal, et il commence à flairer la
mamelle, car la nature ne l'a fait si haut, cet animal vieux de quelques
minutes, que pour lui permettre d'atteindre au ventre escarpé de sa mère.
En voici d'autres âgés de quelques jours, d'autres encore âgés de quelques
mois, puis de très grands, dont le poil a l'air d'une broussaille, d'autres tout
jaunes, d'autres d'un gris blanc, d'autres noirâtres. Le paysage devient
tellement étrange que je n'ai jamais rien vu qui lui ressemble. A droite, à
gauche, des lignes de pierres sortent de terre, rangées comme des soldats,
toutes dans le même ordre, dans le même sens, penchées vers Kairouan, invisible
encore. On les dirait en marche, par bataillons, ces pierres dressées l'une
derrière l'autre, par files droites, éloignées de quelques centaines de pas.
Elles couvrent ainsi plusieurs kilomètres. Entre elles, rien que du sable
argileux. Ce soulèvement est un des plus curieux du monde. Il a d'ailleurs sa
légende. Quand Sidi-Okba, avec ses cavaliers, arriva dans ce désert sinistre où
s'étale aujourd'hui ce qui reste de la ville sainte, il campa dans cette
solitude. Ses compagnons, surpris de le voir s'arrêter dans ce lieu, lui
conseillèrent de s'éloigner, mais il répondit :
- Nous devons rester ici et même y fonder une ville, car telle est la
volonté de Dieu.
Ils lui objectèrent qu'il n'y avait ni eau pour boire, ni bois, ni pierres
pour construire.
Sidi-Okba leur imposa silence par ces mots : "Dieu y pourvoira."
Le lendemain, on vint lui annoncer qu'une levrette avait trouvé de l'eau. On
creusa donc à cet endroit, et on découvrit à seize mètres sous le sol, la source
qui alimente le grand puits coiffé d'une coupole où un chameau tourne le long du
jour, la manivelle élévatoire.
Le lendemain encore, des Arabes, envoyés à la découverte, annoncèrent à
Sidi-Okba qu'ils avaient aperçu des forêts sur les pentes de montagnes voisines.
Et le jour suivant, enfin, des cavaliers, partis le matin, rentrèrent au
galop, en criant qu'ils venaient de rencontrer des pierres, une armée de pierres
en marche, envoyées par Dieu sans aucun doute.
Kairouan, malgré ce miracle, est construite presque entièrement en briques.
Mais voilà que la plaine est devenue un marais de boue jaune où les chevaux
glissent, tirent sans avancer, s'épuisent et s'abattent. Ils enfoncent dans
cette vase gluante jusqu'aux genoux. Les roues y entrent jusqu'aux moyeux. Le
ciel s'est couvert, la pluie tombe, une pluie fine qui embrume l'horizon. Tantôt
le chemin semble meilleur quand on gravit une des sept ondulations appelées les
sept collines de Kairouan, tantôt il redevient un épouvantable cloaque lorsqu'on
redescend dans l'entre-deux. Soudain la voiture s'arrête ; une des roues de
derrière est enrayée par le sable.
Il faut mettre pied à terre et se servir de ses jambes. Nous voici donc sous
la pluie, fouettés par un vent furieux, levant à chaque pas une énorme botte de
glaise qui englue nos chaussures, appesantit notre marche jusqu'à la rendre
exténuante, plongeant parfois en des fondrières de boue, essoufflés, maudissant
le sud glacial, et faisant vers la cité sacrée un pèlerinage qui nous vaudra
peut-être quelque indulgence après ce monde, si, par hasard, le Dieu du Prophète
est le vrai.
On sait que, pour les croyants, sept pèlerinages à Kairouan valent un
pèlerinage à La Mecque.
J'entrevois dans la brume, au loin, devant moi, une tour mince et pointue, à
peine visible, à peine plus teintée que le brouillard et dont le sommet se perd
dans la nuée. C'est une apparition vague et saisissante qui se précise peu à
peu, prend une forme plus nette et devient un grand minaret debout dans le ciel
sans qu'on voie rien autre chose, rien autour, rien au-dessous : ni la ville, ni
les murs, ni les coupoles des mosquées. La pluie nous fouette la figure, et nous
allons lentement vers ce phare grisâtre dressé devant nous comme une tour
fantôme qui va tout à l'heure s'effacer, rentrer dans la nappe de brume d'où
elle vient de surgir.
Puis, sur la droite, s'estompe un monument chargé de dômes : c'est la
mosquée dite du Barbier, et enfin apparaît la ville, une masse indistincte,
indécise, derrière le rideau de pluie ; et le minaret semble moins grand que
tout à l'heure, comme s'il venait de s'enfoncer dans les murs après s'être élevé
jusqu'au firmament pour nous guider vers la cité.
Oh ! la triste cité perdue dans ce désert, en cette solitude aride et
désolée ! Par les rues étroites et tortueuses, les Arabes, à l'abri dans les
échopes des vendeurs, nous regardent passer ; et quand nous rencontrons une
femme, ce spectre noir entre ces murs jaunis par l'averse semble la mort qui se
promène.
L'hospitalité nous est offerte par le gouverneur tunisien de Kairouan,
Si-Mohammed-el-Marabout, général du bey, très noble et très pieux musulman ayant
accompli trois fois déjà le pèlerinage de La Mecque. Il nous conduit, avec une
politesse empressée et grave, vers les chambres destinées aux étrangers, où nous
trouvons de grands divans et d'admirables couvertures arabes dans lesquelles en
se roule pour dormir. Pour nous faire honneur, un de ses fils nous apporte, de
ses propres mains, tous les objets dont nous avons besoin.
Nous dirions, ce soir même, chez le contrôleur civil et consul français, où
nous trouvons un accueil charmant et gai, qui nous réchauffe et nous console de
notre triste arrivée.
15 décembre.
Le jour ne parait pas encore quand un de mes compagnons me réveille. Nous
avons projeté de prendre un bain maure dès la première heure, avant de visiter
la ville.
On circule déjà par les rues, car les Orientaux se lèvent avant le soleil,
et nous apercevons entre les ma' sons un beau ciel propre et pâle plein de
promesses de chaleur et de lumière.
On suit des ruelles, encore des ruelles, on passe le puits où le chameau
emprisonné dans la coupole tourne sans fin pour monter l'eau, et on pénètre dans
une maison sombre, aux murs épais, où l'on ne voit rien d'abord, et dont
l'atmosphère humide et chaude suffoque un peu dès l'entrée.
Puis on aperçoit des Arabes qui sommeillent sur des nattes ; et le
propriétaire du lieu, après nous avoir fait dévêtir, nous introduit dans les
étuves, sortes de cachots noirs et voûtés où le jour naissant tombe du sommet
par une vitre étroite et dont le sol est couvert d'une eau gluante dans laquelle
on ne peut marcher sans risquer, à chaque pas, de glisser et de tomber.
Or, après toutes les opérations du massage, quand nous revenons au grand
air, une ivresse de joie nous étourdit, car le soleil levé illumine les rues et
nous montre, blanche comme toutes les villes arabes, mais plus sauvage, plus
durement caractérisée, plus marquée de fanatisme, saisissante de pauvreté
visible, de noblesse misérable et hautaine, Kairouan la sainte.
Les habitants viennent de passer par une horrible disette, et on reconnaît
bien partout cet air de famine qui semble répandu sur les maisons mêmes. On
vend, comme dans les bourgades du centre africain, toutes sortes d'humbles
choses en des boutiques grandes comme des boites, où les marchands sont
accroupis à la turque. Voici des dattes de Gafsa ou du Souf, agglomérées en gros
paquets de pâte visqueuse, dont le vendeur, assis sur la même planche, détache
les fragments avec ses doigts. Voici des légumes, des piments, des pâtes, et,
dans les souks, longs bazars tortueux et voûtés, des étoffes, des tapis, de la
sellerie ornementée de broderies d'or et d'argent, et une inimaginable quantité
de savetiers qui fabriquent des babouches de cuir jaune. Jusqu'à l'occupation
française, les juifs n'avaient pu s'établir en cette ville impénétrable.
Aujourd'hui ils y pullulent et la rongent. Ils détiennent déjà les bijoux des
femmes et les titres de propriété d'une partie des maisons, sur lesquelles ils
ont prêté de l'argent, et dont ils deviennent vite possesseurs, par suite du
système de renouvellement et de multiplication de la dette qu'ils pratiquent
avec une adresse et une rapacité infatigables.
Nous allons vers la mosquée Djama-Kebir ou de Sidi-Okba, dont le haut
minaret domine la ville et le désert qui l'isole du monde. Elle nous apparaît
soudain, au détour d'une rue. C'est un immense et pesant bâtiment soutenu par
d'énormes contreforts, une masse blanche, lourde, imposante, belle d'une beauté
inexplicable et sauvage. En y pénétrant apparaît d'abord une cour magnifique
enfermée par un double cloître que supportent deux lignes élégantes de colonnes
romaines et romanes. On se croirait dans l'intérieur d'un beau monastère
d'Italie.
La mosquée proprement dite est à droite, prenant jour sur cette cour par
dix-sept portes à double battant, que nous faisons ouvrir toutes grandes avant
d'entrer. Je ne connais par le monde que trois édifices religieux qui m'aient
donné l'émotion inattendue et foudroyante de ce barbare et surprenant monument :
le mont Saint-Michel, Saint-Marc de Venise, et la chapelle Palatine à Palerme.
Ceux-là sont les oeuvres raisonnées, étudiées, admirables, de grands
architectes sûrs de leurs effets, pieux sans doute, mais artistes avant tout,
qu'inspira l'amour des lignes, des formes et de la beauté décorative, autant et
plus que l'amour de Dieu. Ici c'est autre chose. Un peuple fanatique, errant, à
peine capable de construire des murs, venu sur une terre couverte de ruines
laissées par ses prédécesseurs, y ramassa partout ce qui lui parut de plus beau,
et, à son tour, avec ces débris de même style et de même ordre, éleva, mû par
une inspiration sublime, une demeure à son Dieu, une demeure faite de morceaux
arrachés aux villes croulantes, mais aussi parfaite et aussi magnifique que les
plus pures conceptions des plus grands tailleurs de pierre.
Devant nous apparaît un temple démesuré, qui a l'air d'une forêt sacrée, car
cent quatre-vingts colonnes d'onyx, de porphyre et de marbre supportent les
voûtes de dix-sept nefs correspondant aux dix-sept portes.
Le regard s'arrête, se perd dans cet emmêlement profond de minces piliers
ronds d'une élégance irréprochable, dont toutes les nuances se mêlent et
s'harmonisent, et dont les chapiteaux byzantins, de l'école africaine et de
l'école orientale, sont d'un travail rare et d'une diversité infinie.
Quelques-uns m'ont paru d'une beauté parfaite. Le plus original peut-être
représente un palmier tordu par le vent.
A mesure que j'avance en cette demeure divine, toutes les colonnes semblent
se déplacer, tourner autour de moi et former des figures variées d'une
régularité changeante.
Dans nos cathédrales gothiques, le grand effet est obtenu par la
disproportion voulue de l'élévation avec la largeur. Ici, au contraire,
l'harmonie unique de ce temple bas vient de la proportion et du nombre de ces
fûts légers qui portent l'édifice, l'emplissent, le peuplent, le font ce qu'il
est, créent sa grâce et sa grandeur. Leur multitude colorée donne à l'oeil
l'impression de l'illimité, tandis que l'étendue peu élevée de l'édifice donne à
l'âme une sensation de pesanteur. Cela est vaste comme un monde, et on y est
écrasé sous la puissance d'un Dieu. Le Dieu qui a inspiré cette oeuvre d'art
superbe est bien celui qui dicta le Coran, non point celui des Évangiles.
Sa morale ingénieuse s'étend plus qu'elle ne s'élève, nous étonne par sa
propagation plus qu'elle ne nous frappe par sa hauteur.
Partout on rencontre de remarquables détails. La chambre du sultan, qui
entrait par une porte réservée, est faite d'une muraille en bois ouvragée comme
par des ciseleurs. La chaire aussi, en panneaux curieusement fouillés, donne un
effet très heureux, et la mihrab qui indique La Mecque est une admirable niche
de marbre sculpté, peint et doré, d'une décoration et d'un style exquis.
A côté de cette mihrab, deux colonnes voisines laissent à peine entre elles
la place de glisser un corps humain. Les Arabes qui peuvent y passer sont guéris
des rhumatismes d'après les uns ; d'après les autres, ils obtiendraient
certaines faveurs plus idéales.
En face de la porte centrale de la mosquée, la neuvième, à droite comme à
gauche, se dresse, de l'autre côté de la cour, le minaret. Il a cent vingt-neuf
marches. Nous les montons.
De là-haut, Kairouan, à nos pieds, semble un damier de terrasses de plâtre,
d'où jaillissent de tous côtés les grosses coupoles éblouissantes des mosquées
et des koubbas. Tout autour, à perte de vue, un désert jaune, illimité, tandis
que, près des murs, apparaissent çà et là les plaques vertes des champs de
cactus. Cet horizon est infiniment vide et triste et plus poignant que le Sahara
lui-même.
Kairouan, parait-il, était beaucoup plus grande. On cite encore les noms des
quartiers disparus.
Ce sont Drâa-el-Temmar, colline des marchands de dattes ; Drâa-el-Ouiba,
colline des mesureurs de blé ; Drâa-el-Kerrouïa, colline des marchands
d'épices ; Drâa-el-Gatrania, colline des marchands de goudron ; Derb-es-Mesmar,
le quartier des marchands de clous.
Isolée, hors de la ville, distante à peine d'un kilomètre, la zaouïa, ou
plutôt la mosquée de Sidi-Sahab (le barbier du Prophète), attire de loin le
regard ; nous nous mettons en marche vers elle.
Toute différente de Djama-Kebir, dont nous sortons, celle-ci, nullement
imposante, est bien la plus gracieuse, la plus colorée, la plus coquette des
mosquées, et le plus parfait échantillon de l'art décoratif arabe que j'aie VU.
On pénètre par un escalier de faïences antiques, d'un style délicieux, dans
une petite salle d'entrée pavée et ornée de la même façon. Une longue cour la
suit, étroite, entourée d'un cloître aux arcs en fer à cheval retombant sur des
colonnes romaines et donnant, quand on y entre par un jour éclatant,
l'éblouissement du soleil coulant en nappe dorée sur tous ces murs recouverts
également de faïences aux tons admirables et d'une variété infinie. La grande
cour carrée où l'on arrive ensuite en est aussi entièrement décolorée. La
lumière luit, ruisselle, et vernit de feu cet immense palais d'émail où
s'illuminent sous le flamboiement du ciel saharien tous les dessins et toutes
les colorations de la céramique orientale. Au-dessus courent des fantaisies
d'arabesques inexprimablement délicates. C'est dans cette cour de féerie que
s'ouvre la porte du sanctuaire qui contient le tombeau de Sidi-Sahab, compagnon
et barbier du Prophète, dont il garda trois poils de barbe sur sa poitrine
jusqu'à sa mort.
Ce sanctuaire, orné de dessins réguliers en marbre blanc et noir, où
s'enroulent des inscriptions, plein de tapis épais et de drapeaux, m'a paru
moins beau et moins imprévu que les deux cours inoubliables par où l'on y
parvient.
En sortant, nous traversons une troisième cour peuplée de jeunes gens. C'est
une sorte de séminaire musulman, une école de fanatiques.
Toutes ces zaouïas dont le sol de l'Islam est couvert sont pour ainsi dire
les oeufs innombrables des ordres et confréries entre lesquels se partagent les
dévotions particulières des croyants.
Les principales de Kairouan (je ne parle pas des mosquées qui appartiennent
à Dieu seul) sont : zaouïa de Si-Mohammed-Elouani ; zaouïa de
Sidi-Abd-el-Kader-ed-Djilani, le plus grand saint de l'Islam et le plus vénéré ;
zaouïa et-Tidjani ; zaouïa de Si-Hadid-el-Khrangani ; zaouïa de
Sidi-Mohammed-ben-Aïssa de Meknès, qui contient des tambourins, des derboukas,
sabres, pointes de fer et autres instruments indispensables aux cérémonies
sauvages des Aïssaoua.
Ces innombrables ordres et confréries de l'Islam, qui rappellent par
beaucoup de points nos ordres catholiques, et qui, placés sous l'invocation d'un
marabout vénéré, se rattachent au Prophète par une chaîne de pieux docteurs que
les Arabes nomment "Selselat", ont pris, depuis le commencement du siècle
surtout, une extension considérable et sont le plus redoutable rempart de la
religion mahométane contre la civilisation et la domination européennes.
Sous ce titre : Marabouts et Khouan, M. le commandant Rinn les a
énumérés et analysés d'une façon aussi complète que possible.
Je trouve en ce livre quelques textes des plus curieux sur les doctrines et
pratiques de ces confédérations. Chacune d'elle affirme avoir conservé intacte
l'obéissance aux cinq commandements du Prophète et tenir de lui la seule voie
pour atteindre l'union avec Dieu, qui est le but de tous les efforts religieux
des musulmans. Malgré cette prétention à l'orthodoxie absolue et à la pureté de
la doctrine, tous ces ordres et confréries ont des usages, des enseignements et
des tendances fort divergents.
Les uns forment de puissantes associations pieuses, dirigées par de savants
théologiens de vie austère, hommes vraiment supérieurs, aussi instruits
théoriquement que redoutables diplomates dans leurs relations avec nous, et qui
gouvernent avec une rare habileté ces écoles de science sacrée, de morale élevée
et de combat contre l'Européen. Les autres, formant de bizarres assemblages de
fanatiques ou de charlatans, ont l'air de troupes de bateleurs religieux, tantôt
exaltés, convaincus, tantôt purs saltimbanques exploitant la bêtise et la foi
des hommes.
Comme je l'ai dit, le but unique des efforts de tout bon musulman est
l'union intime avec Dieu. Divers procédés mystiques conduisent à cet état
parfait, et chaque confédération possède sa méthode d'entraînement. En général,
cette méthode mène le simple adepte à un état d'abrutissement absolu, qui en
fait un instrument aveugle et docile aux mains du chef.
Chaque ordre a, à sa tête, un cheik, maître de l'ordre :
"Tu seras entre les mains de ton cheik comme le cadavre entre les mains du
laveur des morts. Obéis-lui en tout ce qu'il a ordonné, car c'est Dieu même qui
commande par sa voix. Lui désobéir, c'est encourir la colère de Dieu. N'oublie
pas que tu es son esclave et que tu ne dois rien faire sans son ordre.
"Le cheik est l'homme chéri de Dieu ; il est supérieur à toutes les autres
créatures et prend rang après les prophètes. Ne vois donc que lui, lui partout.
Bannis de ton coeur toute autre pensée que celle qui aurait Dieu ou le cheik
pour objet."
Au-dessous de ce personnage sacré sont les moquaddem, vicaires du
cheik, propagateurs de la doctrine.
Enfin, les simples initiés à l'ordre s'appellent les khouan, les
frères.
Chaque confrérie, pour atteindre l'état d'hallucination où l'homme se
confond avec Dieu, a donc son oraison spéciale, ou plutôt sa gymnastique
d'abrutissement. Cela se nomme le dirkr.
C'est presque toujours une invocation très courte, ou plutôt l'énoncé d'un
mot ou d'une phrase qui doit être répété un nombre infini de fois.
Les adeptes prononcent, avec des mouvements réguliers de la tête et du cou,
deux cents, cinq cents, mille fois de suite, soit le mot Dieu, soit la formule
qui revient en toutes les prières : "Il n'y a de divinité que Dieu", en y
ajoutant quelques versets dont l'ordre est le signe de reconnaissance de la
confrérie.
Le néophyte, au moment de son initiation, s'appelle talamid, puis
après l'initiation il devient mourid, puis faqir, puis soufi,
puis satek, puis med jedoub (le ravi, l'halluciné). C'est à ce
moment que se déclare chez lui l'inspiration ou la folie, l'esprit se séparant
de la matière et obéissant à la poussée d'une sorte d'hystérie mystique.
L'homme, dès lors, n'appartient plus à la vie physique. La vie spirituelle seule
existe pour lui, et il n'a plus besoin d'observer les pratiques du culte.
Au-dessus de cet état, il n'y a plus que celui de touhid, qui est la
suprême béatitude, l'identification avec Dieu. L'extase aussi a ses degrés, qui
sont très curieusement décrits par Cheik-Snoussi, affilié à l'ordre des
Khelouatya, visionnaires interprètes des songes. On remarquera les
rapprochements étranges qu'on peut faire entre ces mystiques et les mystiques
chrétiens.
Voici ce qu'écrit Cheik-Snoussi : "... L'adepte jouit ensuite de la
manifestation d'autres lumières qui sont pour lui le plus parfait des talismans.
"Le nombre de ces lumières est de soixante-dix mille ; il se subdivise en
plusieurs séries, et compose les sept degrés par lesquels on parvient à
l'état parfait de l'âme. Le premier de ces degrés est l'humanité. On y aperçoit
dix mille lumières, perceptibles seulement pour ceux qui peuvent y arriver :
leur couleur est terne. Elles s'entremêlent les unes dans les autres... Pour
atteindre le second, il faut que le coeur se soit sanctifié. Alors en découvre
dix mille autres lumières inhérentes à ce second degré, qui est celui de l'extase
passionnée ; leur couleur est bleu clair... On arrive au troisième degré,
qui est l'extase du coeur. Là on voit l'enfer et ses attributs, ainsi que
dix mille autres lumières dont la couleur est aussi rouge que celle produite par
une flamme pure... Ce point est celui qui permet de voir les génies et tous
leurs attributs, car le coeur peut jouir de sept états spirituels accessibles
seulement à certains affiliés.
"S'élevant ensuite à un autre degré, on voit dix mille lumières nouvelles,
inhérentes à l'état d'extase de l'âme immatérielle. Ces lumières sont d'un
couleur jaune très accentuée. On y aperçoit les âmes des prophètes et des
saints.
"Le cinquième degré est celui de l'extase mystérieuse. On y contemple les
anges et dix mille autres lumières d'un blanc éclatant.
"Le sixième est celui de l'extase d'obsession. On y jouit aussi de dix mille
autres lumières dont la couleur est celle des miroirs limpides. Parvenu à ce
point, on ressent un délicieux ravissement d'esprit qui a pris le nom d'el-Khadir
et qui est le principe de la vie spirituelle. Alors seulement on voit notre
prophète Mohammed.
"Enfin, on arrive aux dix mille dernières lumières cachées en atteignant ce
septième degré, qui est la béatitude. Ces lumières sont vertes et blanches ;
mais elles subissent des transformations successives : ainsi elles passent par
la couleur des pierres précieuses pour prendre ensuite une teinte qui n'a pas de
similitude avec une autre, qui est sans ressemblance, qui n'existe nulle part,
mais qui est répandue dans tout l'univers... Parvenu à cet état, les attributs
de Dieu se dévoilent... Il ne semble plus alors qu'on appartienne à ce monde.
Les choses terrestres disparaissent pour vous."
Ne voilà-t-il pas les sept châteaux du ciel de sainte Thérèse et les sept
couleurs correspondant aux sept degrés de l'extase ? Pour atteindre cet
affolement, voici le procédé spécial employé par les Khelouatya :
On s'assoit les jambes croisées et on répète pendant un certain temps : "Il
n'y a de dieu qu'Allah", en portant la bouche alternativement de dessus l'épaule
droite, au-devant du coeur, sous le sein gauche. Ensuite on récite l'invocation
qui consiste à articuler les noms de Dieu, qui implique l'idée de sa grandeur et
de sa puissance, en ne citant que les dix suivants, dans l'ordre où ils se
trouvent placés : Lui, Juste, Vivant, Irrésistible, Donneur par excellence,
Pourvoyeur par excellence, Celui qui ouvre à la vérité les coeurs des hommes
endurcis, Unique, Éternel, Immuable.
Les adeptes, à la suite de chacune des invocations, doivent réciter cent
fois de suite ou même plus certaines oraisons.
Ils se forment en cercle pour faire leurs prières particulières. Celui qui
les récite, en disant Lui, avance la tête au milieu du rond en
l'obliquant à droite, puis il la reporte en arrière, du cote gauche, vers la
partie extérieure. Un seul d'entre eux commence à dire le mot Lui ; après
quoi tous les autres en choeur, en faisant aller la tête à droite, puis à
gauche.
Comparons ces pratiques avec celles des Quadrya.
"S'étant assis, les jambes croisées, ils touchent l'extrémité du pied droit,
puis l'artère principale nommée el-Kias qui contourne les entrailles ;
ils placent la main ouverte, les doigts écartés, sur le genou, portent la face
vers l'épaule droite en disant ha, puis vers l'épaule gauche en disant
hou, puis la baissent en disant hi, puis recommencent. Il importe, et
cela est indispensable, que celui qui les prononce s'arrête sur le premier de
ces noms aussi longtemps que son haleine le lui permet ; puis, quand il s'est
purifié, il appuie de la même manière sur le nom de Dieu, tant que son âme peut
être sujette au reproche ; ensuite il articule le nom hou quand la
personne est disposée à l'obéissance ; enfin, lorsque l'âme a atteint le degré
de perfection désirable, il peut dire le dernier nom hi."
Ces prières, qui doivent amener l'anéantissement de l'individualité de
l'homme, absorbé dans l'essence de Dieu (c'est-à-dire l'état à la suite duquel
on arrive à la contemplation de Dieu en ses attributs), s'appellent
ouerd-debered.
Mais parmi toutes les confréries algériennes, c'est assurément celle des
Aïssaoua qui attire le plus violemment la curiosité des étrangers.
On sait les pratiques épouvantables de ces jongleurs hystériques qui, après
s'être entraînés à l'extase en formant une sorte de chaîne magnétique et en
récitant leurs prières, mangent les feuilles épineuses des cactus, des clous, du
verre pilé, des scorpions, des serpents. Souvent ces fous dévorent avec des
convulsions affreuses un mouton vivant, laine, peau, chair sanglante et ne
laissent à terre que quelques os. Ils s'enfoncent des pointes de fer dans les
joues ou dans le ventre ; et on trouve après leur mort, quand on fait leur
autopsie, des objets de toute nature entrés dans les parois de l'estomac.
Eh bien ! on rencontre dans les textes des Aïssaoua les plus poétiques
prières et les plus poétiques enseignements de toutes les confréries islamiques.
Je cite d'après M. le commandant Rinn quelques phrases seulement :
"Le prophète dit un jour à Abou-Dirr-el-R'ifari : Ô Abou-Dirr ! le rire des
pauvres est une adoration ; leurs jeux, la proclamation de la louange de Dieu ;
leur sommeil, l'aumône. "
Le cheik a encore dit :
"Prier et jeûner dans la solitude et n'avoir aucune compassion dans le
coeur, cela s'appelle, dans la bonne voie, de l'hypocrisie.
"L'amour est le degré le plus complet de la perfection. Celui qui n'aime pas
n'est arrivé à rien dans la perfection. Il y a quatre sortes d'amour : l'amour
par l'intelligence, l'amour par le coeur, l'amour par l'âme, l'amour
mystérieux..."
Qui donc a jamais défini l'amour d'une manière plus complète, plus subtile
et plus belle ?
On pourrait multiplier à l'infini les citations.
Mais, à côté de ces ordres mystiques qui appartiennent aux grands rites
orthodoxes musulmans, existe une secte dissidente, celle des Ibadites ou
Beni-Mzab, qui présente des particularités fort curieuses.
Les Beni-Mzab habitent, au sud de nos possessions algériennes, dans la
partie la plus aride du Sahara, un petit pays, le Mzab, qu'ils ont rendu fertile
par de prodigieux efforts.
On retrouve avec stupéfaction, dans la petite république de ces puritains de
l'Islam, les principes gouvernementaux de la commune socialiste, en même temps
que l'organisation de l'Église presbytérienne en Écosse. Leur morale est dure,
intolérante, inflexible. Ils ont l'horreur de l'effusion du sang et ne
l'admettent que pour la défense de la foi. La moitié des actes de la vie, le
contact accidentel ou volontaire de la main d'une femme, d'un objet humide, sale
ou défendu, sont des fautes graves qui réclament des ablutions particulières et
prolongées.
Le célibat, qui pousse à la débauche, la colère, les chants, la musique, le
jeu, la danse, toutes les formes du luxe, le tabac, le café pris dans un
établissement public, sont des péchés qui peuvent faire encourir, si on y
persévère, une redoutable excommunication appelée la tebria.
Contrairement à la doctrine de la plupart des congréganistes musulmans, qui
déclarent les pratiques pieuses, les oraisons et l'exaltation mystique
suffisantes pour sauver le fidèle, quels que soient ses actes, les Ibadites
n'admettent le salut éternel de l'homme que par la pureté de sa vie. Ils
poussent à l'excès l'observation des prescriptions du Coran, traitent en
hérétiques les derviches et les fakirs, ne croient pas valable auprès de Dieu,
maître souverainement juste et inflexible, l'intervention des prophètes ou
saints, dont cependant ils vénèrent la mémoire. Ils nient les inspirés et les
illuminés, et ne reconnaissent pas même à l'iman le droit d'amnistier son
semblable, car Dieu seul peut être juge de l'importance des fautes et de la
valeur du repentir. Les Ibadites sont d'ailleurs des schismatiques, qui
appartiennent au plus ancien des schismes de l'Islam, et descendent des
assassins d'Ali, gendre du Prophète.
Mais les ordres qui comptent en Tunisie le plus d'adhérents semblent être en
première ligne, avec les Aïssaoua, ceux des Tidjanya et des Quadrya, ce dernier
fondé par Abd-el-Kader-el-Djinani, le plus saint homme de l'islam, après
Mohammed.
Les zaouïas de ces deux marabouts, que nous visitons après celle du Barbier,
sont loin d'atteindre l'élégance et la beauté des deux monuments que nous avons
vus d'abord.
16 décembre.
La sortie de Kairouan vers Sousse augmente encore l'impression de tristesse
de la ville sainte.
Après de longs cimetières, vastes champs de pierres, voici des collines
d'ordures faites des détritus de la ville, accumulés depuis des siècles ; puis
recommence la plaine marécageuse, où on marche souvent sur des carapaces de
petites tortues, puis toujours la lande où pâturent des chameaux. Derrière nous,
la ville, les dômes, les mosquées, les minarets se dressent dans cette solitude
morne comme un mirage du désert, puis peu à peu s'éloignent et disparaissent.
Après plusieurs heures de marche, la première halte a lieu près d'une koubba,
dans un massif d'oliviers, nous sommes à Sidi-L'Hanni, et je n'ai jamais vu le
soleil faire d'une coupole blanche une plus étonnante merveille de couleur.
Est-elle blanche ? - Oui, blanche à aveugler ! et pourtant la lumière se
décompose si étrangement sur ce gros oeuf, qu'on y distingue une féerie de
nuances mystérieuses, qui semblent évoquées plutôt qu'apparues, illusoires plus
que réelles, et si fines, si délicates, si noyées dans ce blanc de neige
qu'elles ne s'y montrent pas tout de suite, mais après l'éblouissement et la
surprise du premier regard. Alors on n'aperçoit plus qu'elles, si nombreuses, si
diverses, si puissantes et presque invisibles pourtant ! Plus on regarde, plus
elles s'accentuent. Des ondes d'or coulent sur ces contours, secrètement
éteintes dans un bain lilas léger comme une buée, que traversent par places des
traînées bleuâtres. L'ombre immobile d'une branche est peut-être grise,
peut-être verte, peut-être jaune ? je ne sais pas. Sous l'abri de la corniche,
le mur, plus bas, me semble violet : et je devine que l'air est mauve autour de
ce dôme aveuglant qui me parait à présent presque rose, oui, presque rose, quand
on le contemple trop, quand la fatigue de son rayonnement mêle tous ces tons si
fins et si clairs qu'ils affolent les yeux. Et l'ombre, l'ombre de cette koubba
sur ce sol, de quelle nuance est-elle ? Qui pourra le savoir, le montrer, le
peindre ? Pendant combien d'années faudra-t-il tremper nos yeux et notre pensée
dans ces colorations insaisissables, si nouvelles pour nos organes instruits à
voir l'atmosphère de l'Europe, ses effets et ses reflets avant de comprendre
celles-ci, de les distinguer et de les exprimer jusqu'à donner à ceux qui
regarderont les toiles où elles seront fixées par un pinceau d'artiste la
complète émotion de la vérité ?
Nous entrons à présent dans une région moins nue, où l'olivier pousse. A
Moureddin, auprès d'un puits, une superbe fille rit et montre ses dents en nous
voyant passer et, un peu plus loin, nous devançons un élégant bourgeois de
Sousse qui rentre à la ville monté sur son âne et suivi de son nègre qui porte
son fusil. Il vient sans doute de visiter son champ d'oliviers ou sa vigne. Dans
le chemin encaissé entre les arbres c'est un tableautin charmant. L'homme est
jeune, vêtu d'une veste verte et d'un gilet rose en partie cachés sous un
burnous de soie drapant les reins et les épaules. Assis comme une femme sur son
âne qui trottine, il lui tambourine le flanc de ses deux jambes moulées sous des
bas d'une blancheur parfaite, tandis qu'il retient, fixés à ses pieds, on ne
sait comment, deux brodequins vernis qui n'adhèrent point à ses talons.
Et le petit nègre, habillé tout de rouge, court, son fusil sur l'épaule,
avec une belle souplesse sauvage, derrière l'âne de son maître.
Voici Sousse.
Mais, je l'ai vue, cette ville ! Oui, oui, j'ai eu cette vision lumineuse
autrefois, dans ma toute jeune vie, au collège, quand j'apprenais les croisades
dans l'Histoire de France de Burette. Oh ! je la connais depuis si
longtemps ! Elle est pleine de Sarrasins, derrière ce long rempart crénelé, si
haut, si mince, avec ses tours de loin en loin, ses portes rondes, et les hommes
à turban qui rôdent à son pied. Oh ! cette muraille, c'est bien celle dessinée
dans le livre à images, si régulière et si propre qu'on la dirait en carton
découpé. Que c'est joli, clair et grisant ! Rien que pour voir Sousse, on
devrait faire ce long voyage. Dieu ! l'amour de muraille qu'il faut suivre
jusqu'à la mer, car les voitures ne peuvent entrer dans les rues étroites et
capricieuses de cette cité des temps passés. Elle va toujours, la muraille, elle
va jusqu'au rivage, pareille et crénelée, armée de ses tours carrées, puis elle
fait une courbe, suit la rive, tourne encore, remonte et continue sa ronde, sans
modifier une fois, pendant quelques mètres seulement, son coquet aspect de
rempart sarrasin. Et sans finir, elle recommence, à la façon d'un chapelet dont
chaque grain est un créneau et chaque dizaine une tourelle, enfermant dans son
cercle éblouissant, comme dans une couronne de papier blanc, la ville serrée
dans son étreinte et qui étage ses maisons de plâtre entre le mur du bas, baigné
dans le flot, et le mur du haut, profilé sur le ciel.
Après avoir parcouru la cité, entremêlement de ruelles étonnantes, comme il
nous reste une heure de jour, nous allons visiter, à dix minutes des portes, les
fouilles que font les officiers sur l'emplacement de la nécropole d'Hadrumète.
On y a découvert de vastes caveaux contenant jusqu'à vingt sépulcres et gardant
des traces de peintures murales. Ces recherches sont dues aux officiers, qui
deviennent, en ces pays, des archéologues acharnés, et qui rendraient à cette
science de très grands services si l'Administration des beaux-arts n'arrêtait
leur zèle par des mesures vexatoires.
En 1860, on a mis au jour, en cette même nécropole, une très curieuse
mosaïque représentant le labyrinthe de Crète, avec le minotaure au centre et,
près de l'entrée, une barque amenant Thésée, Ariane et son fil. Le bey voulut
faire apporter à son musée cette pièce remarquable, qui fut totalement détruite
en route. On a bien voulu m'en offrir une photographie faite sur un croquis de
M. Larmande, dessinateur des Ponts et Chaussées. Il n'en existe que quatre,
exécutées tout récemment. Je ne crois pas qu'une d'elles ait encore été
reproduire. Nous revenons à Sousse au soleil couchant, pour dîner chez le
contrôleur civil de France, un des hommes les mieux renseignés et les plus
intéressants à écouter parler des moeurs et des coutumes de ce pays.
De son habitation on domine la ville entière, cette cascade de toits carrés,
vernis de chaux, où courent des chats noirs et où se dresse parfois le fantôme
d'un être drapé en des étoffes pâles ou colorées. De place en place, un grand
palmier passe la tête entre les maisons et étale le bouquet vert de ses branches
au-dessus de leur blancheur unie.
Puis, quand la lune se fut levée, cela devint une écume d'argent roulant à
la mer, un rêve prodigieux de poète réalisé, l'apparition invraisemblable d'une
cité fantastique d'où montait une lueur au ciel.
Puis nous avons erré fort longtemps par les rues. La baie d'un café maure
nous tente. Nous entrons. Il est plein d'hommes assis ou accroupis, soit par
terre, soit sur les planches garnies de nattes, autour d'un conteur arabe. C'est
un vieux, gras, à l'oeil malin, qui parle avec une mimique si drôle qu'elle
suffirait à amuser. Il raconte une farce, l'histoire d'un imposteur qui voulut
se faire passer pour marabout, mais que l'iman a dévoilé. Ses naïfs auditeurs
sont ravis et suivent le récit avec une attention ardente, qu'interrompent seuls
des éclats de rire. Puis nous nous remettons à marcher, ne pouvant, par cette
nuit éblouissante, nous décider au sommeil.
Et voilà qu'en une rue étroite je m'arrête devant une belle maison orientale
dont la porte ouverte montre un grand escalier droit, tout décoré de faïences et
éclairé, de haut en bas, par une lumière invisible, une cendre, une poussière de
clarté tombée on ne sait d'où. Sous cette lueur inexprimable, chaque marche
émaillée attend quelqu'un, peut-être un vieux musulman ventru, mais je crois
qu'elle appelle un pied d'amoureux. Jamais je n'ai mieux deviné, vu, compris,
senti l'attente que devant cette porte ouverte et cet escalier vide où veille
une lampe inaperçue. Au-dehors, sur le mur éclairé par la lune, est suspendu un
de ces grands balcons fermés qu'ils appellent une barmakli. Deux
ouvertures sombres au milieu, derrière les riches ferrures contournées des
moucharabis. Est-elle là-dedans qui veille, qui écoute et nous déteste, la
Juliette arabe dont le coeur frémit ? Oui, peut-être ? Mais son désir tout
sensuel n'est point de ceux qui, dans nos pays à nous, monteraient aux étoiles
par des nuits pareilles. Sur cette terre amollissante et tiède, si captivante
que la légende des Lotophages y est née dans l'île de Djerba, l'air est plus
savoureux que partout, le soleil plus chaud, le jour plus clair, mais le coeur
ne sait pas aimer. Les femmes belles et ardentes, sont ignorantes de nos
tendresses. Leur âme simple reste étrangère aux émotions sentimentales, et leurs
baisers, dit-on, n'enfantent point le rêve.
FIN
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