LE PORT-ROYAL FINISSANT
Nous entrons dans la sixième et dernière partie de
notre sujet, dans le récit de cette persécution
des trente dernières années, dont le caractère
fut longtemps d' être sourde, sournoise, hypocrite,
et avec des semblants d' intermittence, mais qui
désormais, sous une forme ou sous une autre, ne
cessera plus, et qui mène à la ruine.
Les historiens contemporains de port-royal, tels
que Racine ou Gerberon, qui ont retracé en
abrégé les vicissitudes du monastère, ou celles
du jansénisme, s' arrêtent à la paix de l' église
comme au terme légitime ; ils écrivent lorsque
déjà cette paix est de tous
côtés atteinte et que la brèche est ouverte, ils le
savent trop bien ; pourtant ils y bornent leur
récit. C' est absolument (toute proportion gardée)
comme les premiers historiens contemporains de la
révolution française qui s' arrêtent à la constitution
de 91, quand on est déjà en pleine assemblée
législative : Racine me fait ressouvenir de
Rabaut-Saint-étienne. Cependant les brèches,
jusqu' à l' entier renversement, se pratiquaient et se
poursuivaient toujours.
En 1676, avant la mort de Madame De Longueville,
il y avait eu une première infraction. Des
ecclésiastiques du diocèse d' Angers, des membres
de la faculté de théologie et le chancelier de
l'université de cette ville, à la suite de démêlés
très compliqués, s' étaient plaints en cour de ce que
leur évêque, Henri Arnauld, ne recevait point de
signature pure et simple du formulaire, et de ce
qu' il s' était mis en tête d' exiger qu' on en passât
par la distinction du droit et du fait, érigeant
ainsi en une règle pour tous ce qui pouvait être
au plus une tolérance pour quelques-uns. En
conséquence de cette plainte et sur le fait
articulé, vrai ou non, et dont M D' Angers ne
convenait pas, le roi, sollicité par M De Harlay,
archevêque de Paris, déclara, de l' avis de son
conseil, que son arrêt du 23 octobre 1668
(c' est-à-dire l' arrêt fondamental de la paix de
l'église) ne tirait point à conséquence pour
l' usage général, et, en propres termes, que la
condescendance pleine de prudence dont on avait
usé, en admettant quelques signatures avec
explication, en faveur de quelques particuliers
seulement et pour les mettre à couvert de leur
scrupule, n' était pas une révocation de la
bulle qui prescrit avec serment la signature du
formulaire. Une telle déclaration
avait pour effet de réduire singulièrement la portée
d' une paix trop préconisée. Cet arrêt rendu le
30 mai 1676, à l' armée de Flandre où était alors
le roi, s' appelle l'arrêt du camp de Nivone .
Mais ce ne fut qu' un fâcheux symptôme, et le trouble
qu' il causa dans le moment n' eut pas de suites. A ne prendre les choses qu' extérieurement, la seconde
infraction à la paix, après celle-là, n' eut lieu que
vingt ans plus tard, en 1696, lorsque les
jansénistes, se fiant trop en la protection du nouvel
archevêque de Paris, M De Noailles, eurent
l' indiscrétion de rompre le silence et publièrent
l' exposition de la foi (de feu M De Barcos),
qui attira une ordonnance de l' archevêque et
ralluma la guerre théologique. Daguesseau, dans
l' élégant et instructif mémoire qu' il a laissé sur
les affaires de l' église de France, se plaçant
au point de vue du parlement, juge de la sorte :
première infraction légère, arrêt du camp de
Ninove, 1676 ; seconde et sérieuse reprise
d' hostilité par suite de la publication de
l' exposition de la foi et de l' ordonnance de
l' archevêque contre ce livre, 1696. En se
plaçant au point de vue de Rome, il y a mieux :
le pape Innocent Xi, qui succède à Clément X en
1676, et Innocent Xii, qui succède à Innocent Xi
en 1691, ne sont pas contraires à la paix de
l' église, favorisent en plusieurs cas les
jansénistes, improuvent certaines doctrines relâchées
des adversaires, facilitent la signature du
formulaire et y laissent plus de latitude au sens.
Ce n' est que sous Clément Xi en 1705, lors de la
bulle vineam domini sabaoth , que l' infraction
à la paix de Clément Ix éclate du côté de Rome.
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Mais en France, malgré les apparences qu' on sauvait,
et en restant au point de vue du monastère de
port-royal, nous allons trouver les choses tout
autrement sévères et éprouver un traitement fort
significatif, qui en dira plus que tout le reste.
Le roi, ne l' oublions pas, avait été fort mécontent
de rencontrer la plume de Nicole dans ce projet de
lettre des évêques au pape. De plus, l' affaire de la
régale était fort engagée en ce temps-là et toute
flagrante ; deux évêques amis des jansénistes
s' y étaient des plus compromis. L' un d' eux,
M D' Aleth (Pavillon), venait de mourir en 1677 ;
mais l' autre, M De Pamiers (Caulet), tenait bon
toujours et soutenait un siége à extinction contre
tout l' arsenal gallican et parlementaire du grand
roi. Caulet n' était pas personnellement et
primitivement très-janséniste, mais il l' était
devenu ; il avait été l' un des quatre évêques
auxiliaires et soutiens de port-royal avant la paix.
Il n' en fallait pas plus pour faire craindre à
Louis Xiv que tout le parti ne conspirât, un jour
ou l' autre, à entraver son gouvernement, pour
réveiller toutes ses fâcheuses préventions d' enfance,
et le confirmer dans son ancienne pensée, que
l' existence du jansénisme n' était pas compatible
avec l' ordre et l' unité d' action qu' il voulait
imprimer à son état. On peut dire qu' à cette date,
dans son esprit, il y eut idée arrêtée et parti
pris de détruire et le jansénisme et la communauté
célèbre qui en était le foyer.
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Et c' est ainsi qu' à peine le traité de Nimègue conclu,
ce roi, qui venait de tenir tête à l' Europe et d' en
sortir avec gloire, d' imposer la paix à tous, se
tourna contre port-royal et déclara la guerre à
une maison de pauvres religieuses. Il avait dit un
jour avec humeur qu' il ne trouvait plus que des
jansénistes en son chemin, ces messieurs de
port-royal, toujours ces messieurs, mais
qu' il viendrait à bout de la cabale, qu' il en faisait
son affaire, et qu' il serait en cela plus jésuite
que les jésuites eux-mêmes.
On a cherché des raisons à l' animosité de M De
Harlay contre port-royal. Il faudrait savoir
d' abord s' il y a eu proprement animosité. M De
Harlay était un archevêque purement politique, et
ce caractère seul suffirait pour expliquer toute
sa conduite. Ne jugeons point ce prélat sur la foi
de nos auteurs, toujours étroits quand ils ont
affaire à des adversaires, et qui semblent ne voir
le monde du dehors que par la fente d' une porte ou
par le trou d' une serrure. Daguesseau, qui est
gallican et non janséniste, ce qui est assez
différent, Daguesseau, qui est un ami un peu vague
et flottant de port-royal, un ami toutefois, a
tracé de cet archevêque un portrait, et de son
administration un tableau, qu, pour être
extrêmement adoucis, n' en sont pas moins d' une
vérité générale extérieure, bonne à connaître ;
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nous serons toujours assez à même d' y apporter de
près nos restrictions :
" François De Harlay, dit-il, prélat d' un génie
élevé et pacifique,... etc. "
Saint-Simon, qui voit et qui perce son monde bien
autrement que Daguesseau, n' a guère jugé
différemment cette fois, et n' a fait que donner plus
de relief à la même vue du personnage, quand il
a dit :
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" Harley, archevêque de Paris, né avec tous les
talents du corps et de l' esprit,... etc. "
maintenant nous faut-il prêter l' oreille aux propos
ansénistes et aux petites anecdotes qui iraient à
présenter M De Harley comme un ennemi personnel,
ayant des motifs de se venger ? M Arnauld,
écrivant à une mère Constance, supérieure de la
visitation d' Angers, et déplorant les violences qui
avaient déchiré ce diocèse, les avait imputées à
M De Harlay et s' était exprimé sur le compte de
cet archevêque en termes peu flatteurs, le
comparant à un ministre de l' ante-Christ :
la lettre interceptée était venue aux mains de
M De Harlay, qui naturellement en sut peu de
gré à M Arnauld. Celui-ci, depuis plusieurs
années, ne lui rendait plus aucune visite et avait
comme rompu avec lui. -autre grief : Madame De
Longueville traitait froidement M De Harlay et
n' était à son égard que bien strictement polie.
M De Harlay s' en serait plaint un jour devant
Madame De Saint-Loup, et cette dame assez
remuante, et qui aimait à se faire de fête, se serait
mise en frais de conciliation et aurait pris sur
elle de rassurer M De Harlay, répondant qu' il
serait le bien reçu quand il se présenterait
chez la princesse. Mais Madame
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De Longueville, mécontente des avances de
Madame De Saint-Loup, l' aurait désavouée, et
l' archevêque piqué
n' aurait plus cherché que l' occasion de se venger et
d' elle et de ses amis de port-royal. -ou encore :
un jour l' abbé de Roquette, évêque d' Autun, ayant
trouvé Madame De Longueville à sa toilette, et
lui ayant demandé pourquoi elle y était ce jour-là
plus longtemps qu' à l' ordinaire, elle lui répondit
qu' elle voulait aller rendre une visite à
l' archevêque. Sur quoi l' abbé de Roquette aurait
dit : " votre altesse est bien bonne de se donner
cette peine ; elle n' a qu' à lui envoyer so
aumônier, c' est encore plus qu' il ne mérite ; " et
Madame De Longueville aurait envoyé faire
compliment par son aumônier. Deux ou trois heures
après, l' archevêque savait tout ce qui s' était dit
à la toilette de Madame De Longueville. -ce
sont là des misères. Un archevêque de l' esprit et
de la capacité de M De Harlay fut contre
port-royalparce que le roi le voulait, et que
lui-même, prélat clairvoyant, il appréciait les
raisons qu' il y avait de dissiper et d' éteindre
ce foyer d' opposition ecclésiastique. Son procédé
d' ailleurs, qui est bien à lui et qu' il
appliquera avec suite, nous le peindra assez. Nous
entrons dans une façon de persécution polie et
comme à l' amiable.
Madame De Longueville était morte le 15
avril 1679 :
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moins de trois semaines après, le 5 mai suivant,
M De Pomponne vint trouver M Arnauld (au
faubourg saint-Jacques, chez Madame De Saint-Loup,
je crois, où il logeait alors) ; il lui dit que le
roi lui avait commandé de lui faire savoir " qu' il
n' avait pas approuvé les assemblées qui se
faisaient chez feu Madame De Longueville où il
se trouvait souvent ; qu' il prît garde qu' il ne
s' en tînt point à présent chez lui ; que cette
liaison si grande d' un nombre de personnes dans le
faubourg saint-Jacques, et qui étaient souvent
avec lui, avait un air de parti qu' il fallait
empêcher ; qu' il désirait qu' il vécût comme les
autres hommes, qu' il vît indifféremment toutes
sortes de personnes, et que l' on ne remarquât point
cette union particulière. " M Arnauld ne fut pas
en peine de répondre ; mais nous savons de reste
ses aisons, et ce n' est pas ici ce dont il s' agit.
Par surcroît de précaution, défense fut faite de la
part du roi aux religieuses carmélites, de louer,
jusqu' à nouvel ordre, le logis qu' avait habité
sur leur cour Madame De Longueville. On voulait
éviter que quelqu' un ne fût tenté de continuer après
elle son salon religieux.
Dans le même temps (car il y avait concert dans les
mesures prises en haut lieu), le roi commanda qu' on
écrivît à l' intendant de la province de Berri
" de se transporter à Saint-Cyran, de s' informer
du gouvernement de cette abbaye, du nombre de
religieux qu' il y avait, des autres personnes qui
y demeuraient, et de lui rendre compte de tout. "
-c' était par une erreur qui tenait à une ancienne
association d' idées, qu' on mêlait ainsi l' abbaye
de Saint-Cyran à l' enquête ouverte contre
port-royal. M De Barcos, le dernier abbé,
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mort l' année précédente (1678), et qui était resté
avec le monastère des champs dans les termes d' une
cordiale union, avait d' ailleurs vécu depuis des
années dans une solitude entière, dans une exacte
séparation de toutes les querelles et discussions du
dehors ; lui et les quelques moines qui usaient
leurs jours à se mortifier et à jeûner dans sa
triste abbaye, les deux ou trois amis qui s' y
étaient retirés en pénitents libres et volontaires,
ne participaient en rien au mouvement de controverse
ou de consultation théologique qui se rattachait
à M Arnauld et dont ce docteur était le centre.
Au reste, l' abbaye de Saint-Cyran, dont le titre
était malsonnant et de fâcheux augure, ne subsista
point ; il ne suffit pas aux adversaires d' y abolir
l' obscure et austère réforme que M De Barcos y
avait introduite, on détruisit la maison même,
coupable d' avoir donné son nom au dernier grand
homme de bien dont la trop pure doctrine et le
trop de christianisme, au sein de l' église, avaient
paru menaçants : mais ce renversement d' un monastère,
perdu dans les arides solitudes de la Brenne, se
fit à petit bruit et sans éclat. C' est à port-royal,
comme au chef et au coeur, que furent portés les
grands coups. Les signes avant-coureurs ont été
notés avec soin dans les journaux manuscrits des
religieuses, que j' ai sous les yeux.
Le mardi 9 mai, le vice-gérant de l' officialité
de Paris,
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l' abbé Fromageau, accompagné d' un autre
ecclésiastique, arriva à port-royal des champs
vers onze heures du matin. Il déclina son titre et
demanda à parler à l' abbesse. Celle-ci était la
mère Angélique de Saint-Jean, qui avait succédé,
le 3 août 1678, à la mère Du Fargis trois fois
réélue depuis juillet 1669. L' abbé Fromageau, après
avoir fait son compliment de la part de l' archevêque
et avoir exprimé en fort bons termes toute la
considération que ce prélat faisait profession
d' avoir pour la maison, en vint au sujet de sa
visite, et dit que l' archevêque l' avait envoyé pour
s' informer de l' état des choses ; que le roi lui
en avait donné l' ordre. Et les questions
commencèrent : combien il y avait de religieuses ?
-l' abbesse lui répondit qu' on était à peu près
73 de choeur et 20 converses. -combien de
novices ? -deux seulement, mais plusieurs
postulantes. -il s' informa du nombre des
pensionnaires ; on lui dit qu' il y en avait 42
(et ici de grands éloges, de sa part, sur
l' éducation qu' on recevait à port-royal, et que
les jeunes personnes qui en sortaient se
reconnaissaient dans le monde entre toutes). -il
parut étonné que la communauté ne fût pas plus
nombreuse que cela, et ajouta qu' on la disait de
100 religieuses. L' abbesse lui fit remarquer qu' en
y comprenant les converses et les novices, on
n' était pas loin du compte : ce chiffre de 72
professes de choeur et de 20 converses, qui était
à peu près celui auquel la communauté s' était
vue portée quand on les avait réunies toutes aux
champs en 1665, était devenu le nombre ordinaire
auquel on avait résolu de se fixer, et l' on ne
s' en était guère éloigné depuis. Insistant beaucoup
sur la tristesse du lieu et sur ce que le désert
était si affreux à voir qu' il
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semblait qu' on eût voulu y enterrer la maison,
l' abbé insinua " que néanmoins la bonne compagnie
rendait tous les lieux agréables, et qu' il y avait
eu depuis longtemps, en celui-ci, beaucoup de
personnes d' un mérite extraordinaire. " c' était
une manière d' en venir aux messieurs et aux
solitaires.
" je lui dis en passant, continue la mère
Angélique,... etc. "
je ne puis m' empêcher, en cet endroit, d' observer
que la mère Angélique, sans altérer la vérité, et
en se tenant sur la défensive selon son droit,
à la fois par prudence et par humilité, diminue
pourtant, en fait, l' importance de la réunion
de messieurs de Port-Royal. Certes, les jours
de fête et dans les saints temps, dans le carême,
à pâques, dans l' octave du saint-sacrement, lorsque
le désert conviait tous ses fidèles, il y avait là
un plus grand nombre de personnes d' étude,
Arnauld quelquefois, ainsi que Nicole, M De
Tillemont, Du Fossé, Fontaine et bien d' autres.
Mais le propre de ce
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monde de port-royal, de ce qu' on appelle
vaguement ces messieurs, c' est de n' être ni une
société, ni une congrégation, ni quelque chose
d' organisé et de saisissable. Laissez-les faire :
ils arrivent de tous les côtés, ils s' assemblent et
se rallient d' eux-mêmes sans bruit, ils refont
leur ruche ; mais à la première menace, au moindre
signe d' orage, ils se dissipent, ils sont rentrés
chacun dans leur ombre, et l' on ne trouve plus rien.
Après toutes ces questions de l' abbé, et les réponses
qu' elle y avait faites, la mèr Angélique lui
ayant témoigné qu' elle avait une sorte de
curiosité de savoir à quoi pouvait tendre cette
visite extraordinaire qu' elle avait l' honneur de
recevoir, et qu' il était difficile de n' en pas
prendre quelque sujet de crainte, surtout pour
des personnes qui, comme elles, y avaient déjà
passé, l' abbé Fromageau répliqua qu' il s' acquittait
de sa commission et n' en savait pas davantage :
" mais, madame, lui dit-il, que pourriez-vous craindre
sous un gouvernement aussi doux que celui-ci ? Le roi
aime la paix. M l' archevêque est ennemi de l' éclat
et fait les choses avec douceur... "
dans le cours de l' entretie, qui fut assez long et
qui s' étendit sur bien des matières assez
indifférentes, l' abbé Fromageau n' oublia pas de
parler d' une tombe qu' il avait vue dans le
bas-côté du choeur, à l' entrée de l' église, et
dont il avait lu l' inscription : c' était celle
de M De Gibron, un gentilhomme du Midi, fils
du sénéchal de Narbonne, d' abord capitaine dans
le régiment du maréchal de Schomberg : nature
violente,
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impétueuse, prompte à l' outrage et au blasphème,
persécuteur des ecclésiastiques qui étaient sur
ses terres, il s' était repenti dans une grave
maladie qui l' avait mis en présence de la mort,
et ce repentir avait duré. Il avait quelque temps
hésité entre La Trappe et port-royal ; mais
l' austérité de la règle l' ayant éloigné,
mlgré lui, de la trappe, il était revenu à
port-royal et avait cherché à y compenser l' excès
d' austérité par l' excès d' humiliation. Il avait
donc ambitionné " la dernière place au-dessous des
moindres serviteurs des servantes de Jésus-Christ, "
c' est-à-dire qu' il s' était chargé de faire la
cuisine non pas des religieuses, mais des domestiques
des religieuses, des gens de leur ferme des granges.
Ayant ainsi vécu deux années dans cet emploi
bizarre pour un gentilhomme, il était mort en juin
1677, à l' âge de vingt-huit ans, léguant tout son
bien au monastère. L' abbé Fromageau remarqua
qu' il n' y avait que deux ans de cela ; il faisait
ainsi pressentir le genre de grief que soulevaient
ces conversions extraordinaires. Ce n' était qu' à
port-royal en effet qu' on voyait de ces inventions
et de ces originalités de pénitence dont on n' aurait
retrouvé l' analogue que chez les libres ascètes des
anciens déserts, -de vrais scandales de sainteté.
-mais l' abbé Fromageau n' était point un de ces
prêtres comme les envoyait M De Péréfixe, un
M Bail ou tout autre de ceux que nous avons vus et
qui avaient gardé du manant : il se contint dans des
termes polis, et qui témoignaient plutôt d' une
parfaite estime. Il savait son monde, et était digne
messager de son prélat.
Le même jour que se faisait cette visite aux champs,
le commis du secréaire de l' archevêché, M De
Vaucouleurs,
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allait trouver, sous prétexte de quelque affaire,
le curé de Saint-Benoît, M Grenet, supérieur
de port-royal, et ayant amené l' entretien sur le
sujet de cettemaison, il lui adressait des questions
diverses, ajoutant que l' archevêque l' attendait
le lendemain matin à neuf heures. Avant de s' y
rendre, M Grenet recevait de plus grand matin une
personne qui lui était envoyée de port-royal pour
l' informer de la visite de la veille : il alla à
l' archevêché, comptant que l' archevêque lui en
parlerait ; mais celui-ci, sans lui en dire mot,
se contenta de lui faire, comme de la part du roi,
les mêmes questions qu' avait faites là-bas
M Fromageau, sur le nombre des religieuses, des
novices, des pensionnaires et des confesseurs, et
les réponses ouïes, il ne s' ouvrit pas davantage.
Port-royal était bien servi et avait des agents
qui étaient à l' affût de tout ce qui l' intéressait.
Huit jours après, le mercredi 17 mai, à cinq heures
du matin, on reçut aux champs l' avis secret que
M De Paris allait y venir pour donner ordre de
renvoyer les pensionnaires. En effet, quatre heures
après l' avis reçu, c' est-à-dire vers neuf heures
du matin, l' on vint dire, au commencement de la
grand' messe, que l' archevêque était arrivé ; c' était
sa première visite depuis huit ans qu' il était à la
tête du diocèse : il demandait à parler à madame
l' abbesse, mais ne voulait pas qu' elle se
dérangeât et qu' elle sortît de l' église avant
que la messe fût dite. En descendant de carrosse,
il entra lui-même dans l' église, mais n' avança
pas jusqu' au balustre et se mit un momet à genoux
pour la forme, et si peu qu' il n' eut que juste
le temps de lire une épitaphe qui était sur un
des pavés : il parlera tout à l' heure de cette
épitaphe qui
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lui parut singulière, comme l' avait paru celle de
M De Gibron à l' abbé Fromageau. Dès qu' on sut
que l' archevêque était dans l' église, on se mit en
peine à la sacristie de lui porter un tapis et un
carreau, mais il n' y était déjà plus.
Pour employer l' heure d' attente, il fit appeler
M De Saci qui entendait la messe, et il lui dit
le sujet qui l' amenait, ce qu' il avait à signifier
à la communauté, lui témoignant " qu' il serait bien
aise que lui, M De Saci, parlât à madame
l' abbesse auparavant, et qu' il serait plus doux qu' il
la préparât à recevoir ses ordres. " nous assistons
à la méthode pratique de M De Harlay et à son art
de dire obligeamment, même des choses pénibles.
Il va s' y prendre à deux et trois fois, et
s' appliquer à amortir le coup en le décomposant ; il
ne laissa pas, toutefois, de marquer à M De Saci
en particulier toute l' estime qu' il faisait de lui
et la satisfaction qu' il avait de sa conduite ; que
le roi même en était informé ; qu' on savait qu' il
travaillait utilement pour l' église par ses
ouvrages, qu' il ne se mêlait point aux écrits de
controverse, mais qu' il aimait la tranquillité
et la paix. Il fit entendre qu' il avait le regret
de ne pouvoir en dire autant de tous ces messieurs,
et s' étendit sur ce chapitre, qu' il présenta
comme un sujet de peine pour le roi. à l' occasion
de la particularité de sentiments qu' on signalait
en messieurs de port-royal, il ne put s' empêcher
de relever cette étrange épitaphe qu' il avait lue,
dans le court temps qu' il s' était agenouillé
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à l' église, d' un prêtre qu' on louait de n' avoir
jamais dit la messe ; que c' était là une de ces
singularités qui ne se voyaient qu' à port-royal.
M De Saci répondit " que tout ce qui était
extraordinaire n' était pas blâmable ; " et il lui
expliqua que ce digne prêtre, un ancien ami de
jeunesse de l' abbé de Retz, M Giroust, n' étant
entré dans les ordres que par des vues mondaines
trop fréquentes et pour se mettre en état de tenir
un bénéfice qui obligeait à la prêtrise, avait eu le
bonheur, aussitôt après son ordination et avant
d' avoir dit sa première messe, d' être éclairé
(par la lecture de la lettre de M De Saint-Cyran
sur le sacerdoce, -ce que peut-être M De Saci
ne dit pas) sur la gravité de son engagement,
et qu' il avait renoncé par pénitence à l' autel : il
n' avait plus voulu d' autre office dans la
maison de Dieu que celui du dernier des sacristains.
Mais M De Harlay, lui, n' était pas de ceux qui
s' interdisaient l' autel pour si peu. Il répondit,
fort sensément d' ailleurs, " qu' étant si mal entré
dans les ordres, ce prêtre avait bien fait de
s' abstenir de dire la messe pour un temps, mais non
pas pour toujours. " et, je le répète, il
assaisonnait chacune de ses remarques, et l' annonce
même des rigueurs qu' il apportait, de toutes sortes
de politesses et de procédés. Ce n' était plus un
ridicule M De Péréfixe, en colère et en émotion à
tout bout de champ ; c' était un homme du grand
monde, d' un vif esprit, d' une habileté parfaite, et
qui avait toute l' affabilité personnelle que donnent
le ton et les manières sans la charité, de ces
gens bien appris enfin, qui peuvent faire beaucoup
de mal, mais qui n' en disent jamais.
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Racine était justement dans l' église quand M De
Harlay y entra, Racine converti depuis deux
années, rentré humblement au bercail, et qui venait
voir sa tante religieuse. Le prélat l' avait
aperçu, et, pendant que M De Saci allait
s' acquitter de la commission et prévenir la mère
Angélique, il désira entretenir quelque temps
l' illustre poëte, son confrère à l' académie. Il
lui parla des affaires qui l' amenaient, et lui
glissa dans l' entretien quelques mots de la
condamnation qu' on venait de faire à Rome des
soixante-cinq propositions de la morale relâchée,
dont les jansénistes tiraient un sujet de triomphe.
Et en effet, cette condamnation, provoquée par la
lettre des évêques qu' avait rédigée Nicole, avait
dû servir d' aiguillon au redoublement d' animosité
contre port-royal. Cette demi-victoire à Rome
allait les faire écraser en France.
La messe était dite ; l' archevêque fit appeler la
mère Angélique de Saint-Jean :
" je fus le trouver au grand parloir, écrit
celle-ci,... etc. "
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il a l' adresse, on le voit, en signifiant des
choses qu' il sait être définitives, de ne les
présenter que comme provisoires et transitoires,
et de les diminuer pour les faire entrer plus
doucement. -sur ce que la mère Angélique lui
exprimait son étonnement de recevoir un tel
ordre, sans savoir en quoi on l' avait pu mériter :
" il n' est pas besoin, lui dit-il, d' en chercher
de cause, puisque cet odre est conforme aux canons
qui ordonnent qu' on ne reçoive pas un plus grand
nombre de religieuses que les fondations des
monastères n' en peuvent porter, et que, le bien de
cette maison ayant été diminué par le partage,
votre communauté est trop grande à proportion. "
-mais la mère Angélique lui faisant observer que
ce nombre était actuellement le même qu' en 1665
après la réunion, et que d' ailleurs, si on voulait
soulager la communauté (en la supposant trop chargée
eu égard à son revenu), ce n' en était pas le moyen
que de lui interdire les pensionnaires, il
sembla convenir de ces points avec elle ;
" il répondit avec démonstration de douceur
et de pitié qu' il y avait en effet quelque chose
à dire à tout cela, mais que la volonté des
souverains était une loi, et qu' il n' était pas
besoin d' en pénétrer les raisons, surtout quand ce
p23
qu' ils commandaient s' accordait avec les règlements
de l' église. "
la mère Angélique repartit que si le roi leur avait
fait signifier cet ordre par quelque officier
séculier, comme il avait fait autrefois par le
lieutenant civil, elles se seraient crues obligées
d' adresser de très-humbles remontrances, parce que
souvent les princes ne sont pas informés par
eux-mêmes de ce qui regarde les affaires purement
ecclésiastiques, mais que ces ordres leur étant
apportés par celui qui, en sa qualité d' archevêque
et de premier pasteur, était obligé de représenter
au roi tout ce qu' elles auraient pu dire elles-mêmes,
c' était lui qui se chargeait de tout devant Dieu,
et qui prenait sur son compte la justice ou
l' injustice des mesures, aussi bien que l' exécution ;
qu' on n' avait plus u' à se soumettre et à obéir en
gémissant. Il parut sensible à cette parole et
recommença ses démonstrations de regret et de
compassion, accompagnées de termes polis et même
affectueux pour la maison. " ah ! Monseigneur, lui
dit la mère Angélique, nous avons occasion de
plaindre notre malheur, de ce qu' ayant cette bonté
pour nous, votre première visite en ce lieu-ci
est pour un sujet qui apporte tant de tristesse. "
-" hélas ! en effet, répliqua-t-il, je ne sais
comment cela est arrivé, qu' il se soit passé tant de
temps sans que j' y sois encore venu. " et comme il
semblait s' excuser, la mère Angélique s' empressa
de s' excuser à son tour, la visite ayant été si
imprévue qu' on n' avait pas eu le temps de recevoir
monseigneur avec le te deum , selon l' usage.
N' oublions pas que nous avons dans cet entretien
fidèlement transmis une sorte de duel très-serré,
mais
p24
toujours courtois, entre le plus habile et le mieux
parlant des archevêques, et la plus spirituelle des
abbesses. Laissons-la encore parler :
" je lui représentai quelle serait la douleur d' un
si grand nombre de personnes, quand on leur
signifierait un tel arrêt.... etc. "
malgré sa politique et son esprit, l' archevêque ne
s' attendait pas à tout. La mère Angélique s' avisa
tout d' un coup de lui dire, ar une de ces idées
qui déroutent le goût le plus ordinaire ou le plus
fin, et qui ne peuvent entrer que dans des
imaginations confinées au mysticisme, " qu' elle aurait
souhaité que tant de larmes qu' il allait faire
répandre eussent pu composer un bain pour lui ,
qui lui pût servir devant Dieu. " il répondit
d' une manière interdite : " hélas ! j' en suis
pénétré. "
on aura remarqué combien d' hélas ! il pousse :
il n' enfonce le poignard qu' en soupirant.
Parmi les postulantes, il y en avait trois qui
étaient reçues de la communauté pour prendre
l' habit, et dont les parents étaient avertis
déjà : on n' attendait plus qu' eux pour faire leurs
filles novices. On lui posa le cas, espérant qu' il
ne considérerait point celles-ci sur le pied de
simples postulantes, et qu' elles ne seraient point
comprises dans l' ordre de sortie. Il répondit que
p25
puisqu' il en était ainsi, pour ces trois-là on
n' avait qu' à aller son train ; ce fut son mot.
Il crut devoir accorder cette consolation dans le
moment ; mais, quelques jours après, il se dédit.
Pressé sur la contradiction apparente qu' il y avait
à montrer d' ue part tant d' estime pour l' éducation
que recevaient les pensionnaires de port-royal, et
d' autre part à venir condamner cette éducation et
à la proscrire : " hé, mon dieu ! S' écria-t-il, ne
le voit-on pas bien ? On parle toujours de
port-royal, de ces messieurs de port-royal : le roi
n' aime pas ce qui fait du bruit. Il a fait dire depuis
peu à M Arnauld qu' il ne trouvait pas bon quel' on
fît chez lui des assemblées ; qu' on ne trouve pas
mauvais qu' il voie toutes sortes de personnes
indifféremment, comme le reste du monde : mais à
quoi bon que certaines gens se rencontrent toujours
chez lui, et qu' il y ait tant de liaison entre
ces messieurs ? S' il fait des ouvrages, il peut en
prendre l' avis des personnes publiques qui sont
établies pour cela : pourquoi avoir toujours besoin
de communiquer avec ces messieurs ? Le roi ne veut
point de ralliement : un corps sans tête est toujours
dangereux dans un état ; il veut dissiper cela, et
qu' on n' entende plus toujours dire : ces messieurs,
ces messieurs de port-royal. " il s' étendit
sur ce sujet de M Arnauld, parla de la lettre
des évêques au pape contre les soixante-cinq
propositions, disant " que cela faisait voir la
cabale et le ralliement, que le roi voulait tout à
fait détruire. " il répéta huit ou dix fois ce terme
de ralliement , et il le mettait à tout.
" non pas qu' on blâme, avait-il soin de remarquer,
aucune de ces personnes prise isolément ; au
contraire, on peut dire, à considérer chacune en
p26
particulier, qu' elles sont toutes bonnes ; mais
lorsqu' elles viennent à se rallier, il s' en fait
un corps sans chef, etc... " c' était cette république
de port-royal qu' on voulait supprimer. Il parla encore
de quelques écrits qui avaient couru depuis la paix.
La mère Angélique répliquant que si on les
attribuait à M Arnauld ou à ses ams, on leur
faisait injustice, et qu' ils n' écrivaient point de
cette manière-là, il répondit " qu' il le savait bien,
et même que M Arnauld appelait ces auteurs des
jansénistes sauvages , mais qu' il n' en était
pas moins vrai que toutes ces personnes ne
contribuassent ensemble à faire du bruit. "
ramené pourtant sur le fait de ces pauvres jeunes
filles pensionnaires dont il s' était écarté, et
qui étaient bien innocentes de tout ce bruit, il
répondit en propres termes : " pour ce point, il y
entre de la politique ; " et tout de suite il revint
encore et insista sur cette union de tant de
personnes qui avaient de l' estime pour la maison
et pour tout ce qui en dépendait, indiquant assez
que c' était dans ces alliances morales
avec des familles considérables du royaume, dans ces
ramifications du dehors comme nous dirions, qu' on
voyait du danger.
Il entrecoupait, du reste, toute la partie que
j' appellerais impérative et rigoureuse de son
discours, par des divagations habiles et qui
sentaient moins l' autorité d' un supérieur que le
décousu d' une conversation d' honnêtes gens. Il ne
se faisait faute de protester de son estime pour
M Arnauld en particulier, et se prévalait d' avoir
tâché de le servir dans les occasions ; qu' il n' y
en avait eu qu' une dans laquelle il avouait
qu' il n' y avait pas eu moyen, et que le tonnerre
avait
p27
grondé trop haut : c' était lorsque le roi avait
appris que M Arnauld se disposait à lui faire
remettre une requête ; sur quoi sa majesté avait
dit que quiconque s' en rendrait le porteur, son
capitaine des gardes le conduirait à l' heure même
à la bastille. " il paraît, monseigneur, lui répondit
admirablement la mère Angélique, qu' on distingue
bien ces messieurs du reste des hommes, puisque par
toute la terre les princes laissent à leurs sujets
cette liberté d' avoir recours à leur justice
comme à un asile public. "
cette réponse parut l' étonner ; il se trouvait, pour
la première fois peut-être, en face d' une
intelligence ferme qui était au service d' un
caractère élevé et d' un sens moral incorruptible,
ce qui déconcerte même les plus habiles. Il hésita
un peu à répondre, et enfin il dit " que cela était
vrai en général, mais que quand le roi s' était
exprimé de la sorte, il savait au juste et très-bien
ce que contenait la requête. "
en nommant les personnes considérables amies de
l' abbaye et plus qu' amies, il n' avait pas oublié
Mademoiselle De Vertus dont il avait demandé des
nouvelles, s' empressant de dire que les ordres de
la cour ne la concernaient pas ; et il avait
témoigné qu' il serait bien aise de la voir :
" Mademoiselle De Vertus, qui arriva, termina
l' entretien... etc. "
p28
n' admirons-nous pas quel homme tendre c' était que
cet archevêque, quel coeur sensible et fertile
en ménagements ! Il n' a pas osé d' abord annoncer
directement à la mère Angélique l' arrêt sur les
novices et les pensionnaires, mais il l' a fait
prononcer par M De Saci : et maintenant voilà
qu' il change d' interprète, et qu' en sortant il
confie à Mademoiselle De Vertus ce qu' il n' a pu
se résoudre à dire en face à la mère Angélique
sur le renvoi des confesseurs. Mais le dernier
trait passe tout :
" au sortir du parloir, il fit rappeler M De
Saci,... etc. "
ainsi, le grand coup et le plus sensible, il l' avait
réservé pour l' instant de l' adieu, et un pied déjà
dans le carrosse. C' était son post-scriptum à
lui : " à propos, j' allais oublier de vous dire qu' il
faut que vous et les autres, vous sortiez de céans. "
vivent les gens habiles ! L' ancien Péréfixe
n' était qu' un niais.
Mais, comme Péréfixe, Harlay a trouvé dans sa
victime un narrateur véridique et droit qui a
percé à jour cette habileté ; il a beau jouer son
jeu le plus fin, il nous apparaît à nu sous son
personnage de comédie ; c' est le
Tartufe-Philinte : il est démasqué.
p29
Il était environ une heure et demie quand il partit.
Pas un de ces essieurs ne se présenta, et il n' avait
vu que le seul M De Saci : M De Tillemont
ne parut point ; M De Sainte-Marthe était
occupé près d' une mourante ; chacun d' eux était
en prière ou en étude. Ils eurent l' air de ne pas
être prévenus, et peut-être ne le furent-ils pas.
M De Harlay remarqua cette absence, et en
parla depuis, sans d' ailleurs y insister.
Le jour même de l' expédition de M De Harlay, entre
cinqet six heures du soir, mourut une religieuse,
soeur Françoise Le Camus De Buloyer De
Romainville. Déjà, dans la persécution de
1664-1668, lors de la mort d' une des soeurs
(Gertrude Du Pré), les religieuses avaient
adressé par elle une requête à Jésus-Christ.
Animées d' un même esprit dans la persécution
recommençante, elles adressèrent par la défunte
une semblable requête au grand pasteur des
brebis que Dieu a ressuscité d' entre les morts .
Le corps étant sur le bord de la fosse, la mère
Angélique lui mit la pièce écrite, entre les
mains jointes, sur la poitrine :
" nous en appelons à votre tribunal, seigneur Jésus !
Les juges de la terre ferment l' accès aux plus
justes plaintes,... etc. "
p30
quarante jours après, on mit une autre requête dans
la fosse en forme de relief d' appel .
Mais cela peut sembler autant bizarre que touchant,
et c' est trop parodier la procédure humaine par
delà la tombe. J' aime mieux la lettre que la mère
Angélique écrivait à l' évêque d' Angers (20 mai)
sur cette reprise de persécution, et où on lit
cette belle parole :
" si port-royal était bâti sur la montagne, on ne
s' étonnerait pas que le tonnerre tombât toujours
sur son clocher ; ... etc. "
et encore, le 2 juin :
" on ne croirait pas que les mêmes personnes pussent
revoir deux fois pendant leur vie ce qui ne s' est
point vu dans l' histoire pendant plusieurs
siècles.... etc. "
un mémoire, rédigé par M De Saci, dès le 18 mai,
en faveur des religieuses, et résumant leurs
doléances dans cette affliction nouvelle, fut
remis à M De Harlay, qui n' en avait que faire.
La mère Angélique écrivit, le 25 mai, une lettre
au pape Innocent Xi, que M De Pontchâteau se
chargea d' aller présenter lui-même ;
p31
on y lisait : " votre sainteté n' a qu' à nous dire
nolite flere , pour essuyer toutes nos larmes.
Cette parole sortie de la bouche du vicaire de
Jésus-Christ rendra la joie à nos âmes abattues
par le renouvellement continuel des persécutions...
on nous condamne sans nous accuser de quoi que ce
soit, et m l' archevêque de Paris ne nous donne
que des louanges en nous imposant ces peines... "
les bonnes réponses verbales, les louanges
mêmeaussi, ne manquèrent pas du côté de Rome.
Fussent-elles parties d' une bonne volonté plus
réelle et plus effective, elles auraient été
stériles à cette époque où un grave désaccord,
qui se manifesta bientôt par des actes éclatants,
divisait le saint-siége et Louis Xiv.
Allant au plus pressé, à ce qui dans leur esprit avait
le plus d' importance, les religieuses se mirent
en devoir de faire prendre au plus tôt l' habit aux
trois postulantes reçues, selon l' autorisation
qu' avait paru y donner l' archevêque. Mais le curé
de Saint-Benoît, leur supérieur, n' osa passer
outre sans lui en reparler, et l' archevêque ne se
ressouvint plus de sa promesse : il s' y refusa
nettement. L' une de ces postulantes était
Mademoiselle Issali, fille cadette du célèbre
avocat ; l' aînée était déjà religieuse à
port-royal. M Issali, qui connaissait M De
Paris, le vit plusieurs fois à ce sujet et y
perdit son éloquence. Les trois élues durent
sortir comme les autres. Une d' elles, qui ne
visait qu' à être converse, fut recueillie par
Mademoiselle De Vertus et attachée à son
service ; elle parvint, après quelques années,
à rentrer dans le monastère et à y avoir son
humble place. Les deux autres vécurent au dehors en
p32
continuant d' attendre leur jour qui ne vint pas, et
en persévérant dans leur vocation. Mademoiselle
Issali notamment, qui mourut en 1726, ne cessa
d' être, par le zèle et par les services, une
religieuse extérieure et une servante de port-royal.
Toutes les pensionnaires durent sortir dans la
quinzaine. Est-il besoin de redire combien de
larmes innocentes et de soupirs accompagnèrent
les adieux ? " tous ces pauvres enfants, écrit
un témoin, allaient à la porte comme au supplice,
avec des cris et des pleurs qui seront entendus
du ciel. " les demoiselles de Luynes, deux soeurs,
sortirent les premières et le jour même que
l' archevêque fit sa visite, leur père ayant été
averti de l' ordre avant qu' il fût donné. C' est
à leur sujet que M Colbert avait déjà parlé
au duc et à la duchesse de Luynes, le 23 mars
précédent ; il leur avait conseillé de les
retirer, donnant pour raison " qu' on ne ferait
jamais rien pour leurs autres enfants, tant que
ces deux-là seraiet à port-royal ; que tous ceux
qui y avaient des filles pensionnaires pouvaient
s' attendre à ne point faire leurs affaires à la
cour. Il est étrange, disait M Colbert, que je
vous aie si souvent parlé de
p33
cela, et que vous ne vous en mettiez pas plus en
peine ; vous avez sept enfants, vous devez y penser. "
un des parents, et qui y avait aussi deux filles
pensionnaires, le président de Guedreville, voulut
en avoir le coeur net et alla, le 22 mai, trouver
l' archevêque pour s' informer des motifs de cette
expulsion : avait-on, par hasard, surpris dans
l' éducation qu' on y donnait aux jeunes personnes
quelque chose de mauvais que le monde ne
soupçonnait pas, et qui fût à reprendre, soit
pour les moeurs, soit pour les sentiments ?
L' archevêque rassura le père, et recommença les
éloges généraux qu' il avait donnés tant de fois à
la sainteté et à la régularité de la maison ; et
le président continuant de demander alors le
pourquoi des rigueurs :
" hé, monsieur, vous ne m' entendez pas, repartit
l' archevêque, et c' est pour cela même qu' on y a
été obligé..... etc. "
le président ne resta pas court :
" en vérité, monsieur, répliqua-t-il, je n' entends
guère la politique de ces gens-là ; ... etc. "
c' était spirituellement répondu ; mais port-royal,
sous ses airs de froideur et de réserve, n' en
était pas
p34
moins très-attirant, plus attirant que d' autres avec
leurs avances, et l' archevêque aurait eu droit e
dire au président : " ma remarque subsiste. " c' est
ce qu' il répondit à peu près, et il ajouta à la
raison d' état qu' il avait donnée, trois autres
raisons ou observations qui s' y rapportaient et
venaient à l' appui :
" la première, que ces messieurs entretenaient un
commerce avec les étrangers de toute sorte de
pays ; ... etc. "
une petite De Grammont, fille de cette belle
comtesse (née Hamilton) que Louis Xiv mit
quelquefois en pénitence, jamais en disgrâce, pour
sa fidélité déclarée en fveur de port-royal, sortit
aussi alors, le même jour que Mesdemoiselles De
Guedreville (30 mai). Sa mère aurait voulu
l' envoyer à l' abbaye de Gif ; mais l' abbesse de
ce monastère voisin avait eu défense de recevoir
aucune des pensionnaires sortantes, et elle
s' excusa de ne pouvoir tenir la promesse qu' elle
avait faite à Madame De Grammont. Amenée à
Versailles, la jeune enfant fit bruit par
quelques-unes de ses reparties ; chacun était
curieux de la voir, de prendre, par elle, une idée
de cette éducation dont on disait des merveilles
et où l' on cherchait des mystères. On la conduisit
près de Madame De Montespan. Je transcris la
version donnée par les meilleurs témoins, mais qui
sont ici moins élégants que fidèles :
p35
" (16 juin 1679). La réponse de Mademoiselle De
Grammont aux demandes de Madame De Montespan
touchant m l' archevêque, n' a pas été comme on
vous a dit.... etc. "
cette petite De Grammont (Marie-élisabeth) est
celle qui, après avoir été fille d' honneur de la
dauphine de Bavière, devint chanoinesse, abbaye
de Poussay en Lorraine, à laquelle Hamilton
adressait de légers couplets, et qui, de mondaine
et galante qu' elle était, se fit pénitente en
vieillissant ; elle avait onze ans et demi en ce
mois de juin 1679. La comtesse de Grammont, sa mère,
ne se faisait faute de manifester en ce même
temps sa façon de penser : " j' ai su, écrivait un
autre de ces donneurs d' avis dont port-royal était
si bien pourvu, que la comtesse de Grammont
avait trouvé
p36
occasion de parler (au roi), et dit qu' on s' étonnait
fort de ce qu' on faisait aux religieuses de
port-royal, qu' on ne savait pas pourquoi leur faire
du mal, qu' on l' avait nourrie sept ou huit ans
par charité ; que c' taient des créatures
admirables. à cela on répondit : " tout le
monde en parle ainsi, mais c' est le lieu des
assemblées et des cabales ; " et il ne parut
nulle aigreur. "
l' archevêque s' amusa beaucoup quand on lui dit que
la petite Du Gué, une des pensionnaires, se
plaignait de ne plus avoir son papa De Saci
pour la confesser, et qu' elle avait répondu ne
vouloir n du père De La Chaise, ni de
m l' archevêque, qu' on lui avait offerts à la place.
Quoi qu' il en soit de ces historiettes qui couraient
le monde janséniste, et dont quelques-unes
paraissaient charmantes à nos pauvres persécutés,
trop avides des moindres on dit qui se
débitaient à l' oreille, c' en est fait alors pour
toujours de cette éducation tant vantée de
port-royal ; elle vient de recevoir son coup de
mort. Interrompue une première fois en avril 1661
et suspendue dans un intervalle de huit ans, elle
avait repris (je parle seulement de l' éducation
intérieure donnée par les religieuses aux jeunes
filles, car pour celle qui s' adressait à de jeunes
messieurs, il n' en était plus question depuis
longtemps), elle avait refleuri avec un rare
bonheur pendant les dix années qui viennent de
s' écouler, depuis le jour où les deux petites
demoiselles de Pomponne y étaient arrivées les
premières (5 mars 1669), et où la mère Agnès
écrivait : " toute la communauté a de la joie de
ces petites colombes,
p37
qui ont apporté la branche d' olive en rouvrant
la porte qui était fermée aux grandes et aux
petites. " les deux enfants, qui avaient paru comme
les messagères de l' alliance, n' étaient point encore
sorties et figuraient en tête des grandes quand
la dernière tempête éclata. L' arche se referma
pour jamais. Ces jeunes filles, modèles de piété,
instruites à toutes les vertus, ne se retrouveront
plus que dans les allusions plaintives de Racine,
dans les louanges de Boileau.
Cependant les confesseurs et les messieurs durent
aussi sortir. M De Tillemont partit le premier,
dès le mercredi 31 mai, et s' en alla droit à
Tillemont. M De Saci partit le 2 juin, quoiqu' il
n' y eût pas encore de nouveaux confesseurs établis ;
il dut se rendre en toute hâte auprès d' une proche
parente qui se mourait. Il eut de l' archevêque la
permission de revenir passer quelques jours à
port-royal dans l' octave du saint-sacrement.
M Ruth D' Ans partit le 7 pour rejoindre à
Tillemont M De Tillemont. M Borel partit le
8, jour de l' octave, dans le même carrosse qui
avait ramené M De Saci la veille. Le vendredi 9,
M Bourgeois s' en alla aussi. En attendant les
nouveaux confesseurs, qui n' étaient pas faciles
à trouver, M De Saci de retour demeura seul
avec M De Sainte-Marthe ; mais il crut
lui-même ne pas devoir prolonger son séjour, et le
lundi 12, il partit avec son cousin M De Luzancy
et une madame Hippolyte, amie des Pomponne, et
ils se retirèrent
p38
tous les trois à Pomponne. M De Pontchâteau, qui
vivait à port-royal sous le nom de M Mercier ,
et sur le pied de jardinier des granges, s' était
éloigné dès le lendemain de la visite de
l' archevêque ; il se disposait à faire le voyage
de Rome.
M De Sainte-Marthe ne partit que le 20 juin ;
il resta le dernier, faute de prêtres confesseurs
qui vinssent le remplacer. On avait hâte de le voir
éloigné ; et comme sur ces entrefaites la mère
Du Fargis, prieure, était tombée dangereusement
malade, et qu' elle avait fait prier la duchesse
de Lesdiguières, sa nièce, qui s' enquérait de
ses nouvelles, de tâcher d' obtenir de
l' archevêque, par le cardinal de Retz, que
M De Sainte-Marthe demeurât auprès d' elle,
au cas même qu' il vînt d' autres ecclésiastiques,
la duchesse répondit, le 13 juin, par cette lettre
qui marque mieux que tout la disposition des
puissances ; c' est à la mère Angélisque qu' elle
écrit :
" je n' ai pu, madame, vous faire hier réponse, M De
Paris étant à Montmorency.... etc. "
p39
on a compté que, dans ces deux mois de mai et juin,
il sortit de ce port-royal si vivant soixante-six
personnes en tout, savoir trente-quatre
pensionnaires, treize postulantes du coeur, et, au
dehors, tant d' ecclésiastiques que de séculiers,
dix-sept personnes. Il ne resta de nos anciennes
connaissances que M Hamon à titre de médecin, et
quelques obscurs et saints domestiques, parmi
lesquels M François (l' anglais Jenkins)
et M Charles (Du Chemin), ce prêtre ignoré
de tous.
Le 17 juin, M Arnauld, qui n' avait cessé de
recevoir toutes sortes d' avis officieux et alarmants,
se décida à se mettre en route, et il quitta
secrètement la France pour n' y pas rentrer. Nous
le suivrons bientôt dans sa retraite, et nous
aurons à l' étudier dans ses derniers exploits de
polémique, qui ne furent pas les moins brillants.
Cependant la difficulté de remplacer les
confesseurs était grande ; le digne supérieur,
M Grenet, curé de Saint-Benoît, s' y employait
tout entier auprès de l' archevêque. Celui-ci disait
pensionnaires, treize postulantes du choeur, et,
au dehors, tant d' ecclésiastiques que de séculiers,
dix-sept personnes. Il ne resta de nos anciennes
connaissances que M Hamon à titre de médecin,
et quelques obscurs et saints domestiques, parmi
lesquels M François (l' anglais Jenkins)
et M Charles (Du Chemin), ce prêtre
ignoré de tous.
Le 17 juin, M Arnauld, qui n' avait cessé de
recevoir toutes sortes d' avis officieux et
alarmants, se décida à se mettre en route, et il
quitta secrètement la France pour n' y pas rentrer.
Nous le suivrons bientôt dans sa retraite, et nous
aurons à l' étudier dans ses derniers exploits de
polémique, qui ne furent pas les moins brillants.
Cependant la difficulté de remplacer les confesseurs
était grande ; le digne supérieur, M Grenet,
curé de Saint-Benoît, s' y employait tout entier
auprès de l' archevêque. Celui-ci disait bien qu' il
permettait aux religieuses
p40
de lui en nommer ; mais les conditions qu' il
prescrivait, en paraissant leur laisser le choix,
le leur rendait comme impossible : " il veut,
écrivait la mère Angélique, que ce soient des
personnes que nous ne connaissions pas et qui ne
nous connaissent point, qui n' aient point de liaison
avec nos amis et qui n' aient qu' une capacité fort
médiocre, parce que nous sommes, à ce qu' il dit, assez
instruites. Dès lors nous sommes dans la nécessité
de rencontrer fort mal, puisque c' est tout à fait
au hasard que l' on nomme des gens inconnus et
ignorants, et qui pourraient être fort dangereux...
de vingt-deux qu' on a nommés l' un après l' autre,
tous ont eux-mêmes refusé de venir, les uns de peur
de se rendre suspects de jansénisme en acceptant cet
emploi, les autres, et presque tous, pour ne vouloir
pas quitter leur petit établissement à Paris... "
dans le tracas de ces essais et tâtonnements, comme
l' archevêque répondait un jour qu' elles n' avaient
qu' à lui présenter douze noms et qu' il choisirait
dans le nombre, ou bien qu' il leur donnerait
lui-même une liste de douze et qu' elles en
marqueraient un, la mère Angélique, avec cet
esprit de repartie qui ne la quittait pas dans ses
douleurs, dit que c' était ce qu' on appelait
proprement choisir à la douzaine , mais que ni
Avila, ni saint François De Sales qui a renchéri
sur lui, ne se contenteraient pas de cette offre,
eux qui voulaient qu' on en choisît un à peine entre
mille et dix mille.
on ne trouva d' abord qu' un jeune ecclésiastique,
natif de Lille en Flandre, M L' Hermite, pieux,
mais peu instruit, que les religieuses proposèrent
pour chapelain, et qui n' était capable que de cela,
et un M Poligné, breton, envoyé par M Grenet,
mais qui se montra
p41
bientôt peu digne de confiance, et qui s' abandonna,
comme le M Bail d' autrefois, à son sens rude et
à son ton grossier. Les pauvres religieuses, depuis
le départ de M De Sainte-Marthe, n' avaient plus
à qui parler, hormis à M Hamon, cet humble
lieutenant de tout le monde, cette douce
représentation du vicaire mystérieux et perpétuel.
Elles espéraient toujours que Dieu leur ferait
enfin rencontrer, dans les nouveaux venus, quelque
pasteur qui fût fidèle et non mercenaire.
L' archevêque y mettait moins de façon, et en une
telle matière, qui était pour elles si sérieuse,
il apportait un ton d' homme d' esprit et d' homme du
monde qui les étonnait fort ; il traitait tout cela en
jouant et comme par-dessous jambe. M Grenet, lui
soumettant quelques noms, lui en proposa un dont
il ne voulait pas ; il l' arrêta court en souriant
et comme s' il flairait le gibier : " souvenez-vous
de ce que je vous dis, je suis un bon chien de
chasse ; j' arrête où il faut. "
à l' occasion de ces confesseurs et des affaires de
port-royal en ce changement critique de situation,
M Grenet eut avec l' archevêque quelques
conversations qui ont été conservées et qui nous
donnent la note juste des sentiments et de la
pensée des personnages ; nous assistons aux choses,
comme si nous y avions été en effet. Ce digne
curé de Saint-Benoît, je l' ai dit, donné pour
supérieur à port-royal par M De Péréfixe, était
un excellent homme qui avait signé autrefois,
qui n' était pas de port-royal, mais qui était
bon et juste,
p42
et qui s' attacha de coeur à cette maison. Il y avait
été conquis dès le premier jour par la régularité
qu' il y avait vue, et par les vertus exemplaires
dont il s' était senti édifié ; mais ce n' était pas
proprement un de ces messieurs , et il n' avait
pas ce qu' il faut pour le devenir. M De Harlay,
dans un moment de familiarité, le lui disait un
jour : " voyez-vous, Monsieur De Saint-Benoît !
Vous et moi qui sommes leurs supérieurs, nous ne
sommes pourtant à leurs yeux que des idoles des
simulacres ; elles n' ont au fond d' estime que pour
leurs messieurs, elles ne voient que leurs
messieurs. " M Grenet, qui redisait ces paroles aux
gens de port-royal, ne s' apercevait pas à quel point
elles étaient vraies, même par rapport à lui : il
ne leur était, en effet, qu' un bon israélite dont
on avait fort à se louer ; il n' avait pas ce cachet
grave, contenu, prudent, d' un christianisme distinct
et fermement défini, qui caractérisait la tribu et
la race sainte.
Il n' avait pas non plus cette pénétration qu' une
longue méfiance et l' épreuve du mal finissent par
donner aux plus simples ; il n' était pas toujours
sur ses gardes. Un jour, le 23 juin (1679),
il écrivait à la mère Angélique :
" croyez-moi, ménageons le prélat en tout où nous le
pourrons ménager, eu égard à l' état présent.... etc. "
p43
honnête M Grenet ! Ce n' est là ni le langage
exact et le goût sévère, ni la circonspection non
plus de port-royal.
M Grenet revint sur cette conversation du mardi
20 juin, dans une visite qu' il fit aux champs
quinze jours après, et le bon homme, en causant
avec la mère Angélique, s' y montre bien ce qu' il
est, et aussi ce qu' il était aux yeux de cette
mère clairvoyante :
" le mardi 4 juillet 1679, M De Saint-Benoît demanda
à parler à notre mère,... etc. "
j' omets ici une longue justification que M De
Saint-Benoît raconte qu' il lui présenta sur tous
les points, soit en ce qui regardait les messieurs,
soit en ce qui concernait les religieuses ; après
quoi il continua, parlant toujours à la mère
Angélique :
" il (l' archevêque) me parut satisfait de tout cela,
et me jura encore sur
p44
son caractère qu' il ne vous ferait rien
davantage,... etc. "
encore une fois, honnête et très-honnête Monsieur
De Saint-Benoît, vous êtes un ami, un avocat,
un curateur intègre et débonnaire de port-royal,
mais vous n' êtes pas de port-royal !
Dans une autre conversation qui eut lieu un peu
plus tard, en novembre 1680, M De Harlay,
à l' occasion d' un confesseur qu' on lui présentait,
qu' il croyait sûr et qui ne l' était pas, s' exprima
devant celui-ci et devant M De Saint-Benoît,
sur le compte de port-royal, en des termes dont
il n' y a pas cette fois à suspecter la sincérité.
Il y dit entre autres choses :
" que depuis longtemps cette maison avait été sous
la conduite de personnes qui n' avaient point eu de
dépendance ni de relation à leur supérieur et à leur
archevêque ; ... etc. "
remarquons, chemin faisant, qu' il parle de ces
p45
messieurs au passé : " il y avait eu de la science,
ils avaient été les plus habiles de leur temps. "
ainsi s' exprimait également Bossuet. Cela nous
indique la vraie date de la floraison de
port-royal et le moment juste auquel les
contemporains la rapportaient. Le granddéclat
littéraire de ce groupe d' écrivains s' étend
et s' accroît de 1643 à 1657, du livre de
la fréquente communion aux provinciales .
Cet éclat se prolonge, en s' affaiblissant, jusqu' en
1670, où il se manifeste encore, par un beau
réveil posthume, dans les pensées de Pascal,
et où il se soutient honorablement dans les
essais de Nicole ; après quoi tout décline,
on y sent un peu d' arriéré ou de suranné, et la
littérature de port-royal proprement dite est
dépassée, éclipsée par celle du règne de Louis Xiv.
Harlay et Bossuet, ces maîtres régnants à
divers titres et ces oracles de l' heure présente,
le savaient bien.
M De Harlay, continuant d' énumérer ses griefs,
comme devant des personnes sûres, et insistant sur
la singularité de ce gouvernement occulte,
toujours en guerre ouverte ou sourde avec
l' autorité établie, ajoutait :
" qu' au lieu que saint Benoît et saint Bernard
avaient enseigné à leurs religieux une obéissance
presque aveugle à tous les commandements de leurs
supérieurs,... etc. "
M De Saint-Benoît l' ayant interrompu pour
rappeler
p46
que cela s' était fait du temps de son prédécesseur,
M De Péréfixe, mais qu' il n' y avait eu rien de
pareil de son temps à lui, M De Harlay reprit
et assura " que rien n' était changé au fond ; que
les requêtes et les lettres qu' on lui avait adressées
depuis qu' il était archevêque se ressentaient
toujours du même esprit ; qu' on était venu
quelquefois lui proposer des bagatelles, mais
que pour les choses plus importantes du
gouvernement on n' avait eu aucune relation avec
lui. " en un mot, le véritable archevêque, pour
elles, n' avait pas cessé d' être M Arnauld. Et
pour conclure, il déclarait le mal à peu près sans
remède, " et qu' il n' espérait presque pas qu' on pût
les faire revenir à leur devoir, tant on les en
avait détournées ! " -nous tenons tous les motifs
d' agir, et nous lisons assez clairement, ce semble,
dans les dispositions morales des adversaires :
elles ne sauraient être plus contraires ni plus
menaçantes.
Aussi essayèrent-ils dès lors, dans les derniers
mois de l' année 1679 et dans les premiers de
l' année suivante, s' il n' y aurait pas moyen de
couper court à ces inquiétudes, toujours renaissantes,
par quelque mesure radicale. Sur la fin de février
(1680), Madame De Saint-Loup, toujours en
éveil, crut savoir de bonne source que M De Paris
avait dit dans son intimité " qu' il allait mettre
la cognée à la racine , et extirper enfin le
jansénisme ; que, bien qu' il fût âgé, il espérait
vivre encore assez pour en voir l' entière
destruction. " on n' attendait, pour arrêter les
résolutions, que le retour du roi qui s' en allait
au-devant de la nouvelle dauphine. " il y a encore
quelques grenouilles qui coassent dans ces marais de
port-royal, aurait dit l' archevêque, mais il ne
faudra qu' un peu de soleil, au retour du roi, pour
p47
tout dessécher. " on faisait parler depuis quelque
temps à la mère Dorothée, l' abbesse de port-royal
de Paris, pour l' amener à une démission ; on
n' omettait ni caresses ni menaces, se servant même
d' un ancien papier d' elle qu' on avait trouvé et qui
tendait à infirmer son élection ; on lui offrait
ou une permutation avantageuse, ou un dédommagement
moyennant pension et agréments de toute sorte. On
avait, à ce qu' il paraît, l' idée de réunir de
nouveau les deux maisons de Paris et des champs,
et de leur donner une seule abbesse, nommée par le
roi ; c' eût été Madame Colbert, la soeur du
ministre, et qui était alors abbesse du lys. Le
port-royal des champs aurait reçu ce jour-là le
coup mortel. Mais la mère Dorothée ayant tenu
ferme et résisté à toutes les sollicitations, on
reconnut qu' on ne pourrait rien changer sans
trop de violence, et on en revint contre la maison
des champs au procédé d' une guerre graduelle
et lente, au procédé par extinction .
Maintenant, personne ne saurait s' étonner que cet
archevêque, que nous trouvons si ennemi sous des
formes agréables et douces, ait été fort mal vu
à port-royal, et, de même que nous avons entendu
de quelle manière il parlait de ces messieurs dans
son intimité, il sera assez piquant de savoir
comment, à leur tour, les amis de port-royal
s' exprimaient sur son compte dans la familiarité
aussi. Nous sommes servis à souhait, et voici une
lettre, entre autres, que le père Quesnel, qui
était encore à Paris, écrivait à M Arnauld à
Bruxelles vers la même date (5 décembre 1679),
pour le tenir au courant des nouvelles et le
désennuyer. -il vient de
p49
parler du mariage de M De La Roche-Guyon et
de Mademoiselle De Louvois, et d' une prise d' habit
de Mademoiselle De Soubise :
" m l' abbé Colbert y prêcha, continue le père
Quesnel, et y prêcha bien.... etc. "
ceci est plus spirituel et de meilleur goût que le
mot d' Arnauld lorsqu' il appelait M De Harlay
un ministre de l' ante-Christ , ou encore quand
il l' affuble dans ses lettres du sobriquet de la
vieille Madame Des Arquins .
Port-royal et tout ce qui le touchait de près était
en veine de malheur : M De Pomponne, secrétaire
d' état, ayant le département des affaires
étrangères, qui avait succédé à M De Lyonne en
1671, au grand applaudissement de tout le monde, et
qui avait paru d' abord si bien réussir, fut
brusquement disgracié en novembre 1679. Louis Xiv
nous a donné ses raisons, auxquelles il n' y a
rien à répliquer :
" je ne le connaissais, dit-il, que de réputation, et
par les commissions dont je l' avais chargé, qu' il
avait bien exécutées ; mais l' emploi que je lui
ai donné s' est trouvé trop grand et trop étendu
pour lui.... etc. "
p50
Louis Xiv estimait que M De Pomponne ne lui
avait pas fait la part du lion assez forte dans la
paix de Nimègue. Madame De Sévigné nous a dès
longtemps intéressés à la chute de ce ministre,
qui était un si aimable homme de société. Au point
de vue intérieur de port-royal, et en faisant comme
sa soeur la mère Angélique de Saint-Jean, nous
devrions plutôt le féliciter que le plaindre d' un
accident qui, en le retirant d' un poste élevé et
d' un lieu de péril, le mettait à même de
s' appliquer désormais à la méditation des seuls
vrais biens ; mais M De Pomponne, tout pieux
qu' il était, pensait sans doute que c' était un peu
trop tôt pour un si grand renoncement. Cette chute
n' eut aucun rapport direct avec la persécution
recommençante contre port-royal ; mais il était
difficile que l' opinion publique n' y cherchât pas
quelque liaison. C' était tout au moins une
coïncidence fâcheuse, un signe de fatal augure :
l' étoile des Arnauld en cour achevait de se voiler.
M De Pomponne fut rappelé après douze ans de
disgrâce, en 1691, et reprit place dans le conseil
en qualité de ministre d' état ; il guida les
débuts de Torcy son gendre.
p51
Il n' eut, d' ailleurs, ni ne chercha à avoir aucune
action ni influence quelconque sur les choses,
alors si avancées, du jansénisme : il craignait
avant tout de s' y compromettre. Une fois, pendant
le siége de Namur (1692), Arnauld se hasarda
à lui envoyer son secrétaire et compagnon, M
Guelphe, pour obtenir une sauvegarde du roi en
faveur d' un de ses amis du pays de Liége.
M De Pomponne fut consterné, et son premier
mot fut : " si le confesseur vous découvrait ! ... "
Arnauld, obligé de se justifier de cette démarche
comme d' une imprudence, écrivait à Madame De
Fontpertuis :
" votre ami (M De Pomponne) a eu grand soin
de vous donner avis de la visite qu' on lui a
faite.... etc. "
p52
l' année suivante (1693), Louis Xiv, ayant su
qu' Arnauld avait été malade, demanda de lui-même
de ses nouvelles à M De Pomponne et s' informa
de son âge. Cette question fit bruit ; c' était une
ouverture toute naturelle. M De Pomponne paraît
en avoir peu profité. En tout, ce n' était guère,
à la fin, qu' un ministre honoraire, et aussi
qu' un Arauld honoraire.
p53
Ii.
Parmi les confesseurs qu' on essaya dans ce temps
à port-royal et qui n' y furent qu' un moment, il
en est un à qui il arriva une grave mésaventure.
Elle servira à nous prouver, une fois de plus,
combien le jansénisme était subtil à s' insinuer
et à entrer dans la place, même en vue de
l' ennemi et sous son couvert.
Le confesseur précédemment donné, ce prêtre breton
Poligné, s' étant conduit tout à fait grossièrement,
sans décence et sans tact, et ayant démasqué sa
nature de rustre, avait dû être éloigné ; les
religieuses n' avaient plus, pour les confesser,
que le bon et honnête M L' Hermite. M Grenet
s' adressait pour des sujets à toutes les paroisses
de Paris. Surl' excellent témoignage
p54
du curé de Saint-Louis-En-L' île, un prêtre
nommé Lemoine fut agréé par l' archevêque et
vint prendre ses ordres ; c' est même devant ce
prêtre et le curé de Saint-Benoît qu' eut lieu
une de ces conversations à coeur ouvert, qu' il
m' a paru curieux de rapporter. L' archevêque
l' envoya donc avec confiance à port-royal, en s' en
remettant à sa discrétion, et en lui disant pour
dernier mot : mitte sapientem et nihil ei dicas .
Le prélat oublia cette fois, a dit un historien
janséniste, qu' il était bon chien de chasse ,
comme il se vantait de l' être.
M Lemoine, établi aux champs à demeure le 30
octobre 1680, y était depuis trois mois, à la grande
satisfaction de toutes les personnes du dehors et
du dedans, lorsque le 14 février (1681) un
commissaire, suivi d' un valet, arriva à cheval,
demanda à parler à M Lemoine qui venait de dire
la messe conventuelle, et lui donna ordre de partir
immédiatement pour Saint-Germain où était alors
la cour, s' efforçant d' ailleurs de le rassurer
sur les suites par de bonnes paroles. M Lemoine
partit à cheval avec eux aussitôt après le
dîner, et arrivé à Saint-Germain il fut interrogé
très-rigoureusement par M De Châteauneuf,
secrétaire d' état. Voici le fait : ce M Lemoine
était un ancien directeur du séminaire d' Aleth,
un disciple de M Pavillon, et l' un de ceux qui
approuvaient les deux évêques dans leur résistance
à la régale. Un an et demi auparavant, il avait
écrit à l' un de ses amis et qui est des nôtres,
M Le Pelletier Des Touches (l' un des
solitaires alors de l' abbaye de Saint-Cyran),
qu' on lui avait dit que les pauvres de Pamiers
souffraient beaucoup par suite de la saisie du
temporel et que le séminaire était sur le point
de fermer. Il savait bien à qui il faisait
p55
cette confidence : après qu' on eut pris quelques
informations à Pamiers, M Des Touches avait
fait payer à Paris six mille livres que M Lemoine
s' était chargé de faire passer à M De Caulet.
Cet évêque, ainsi secouru de bien des côtés par
des charités secrètes, avait fini par être plus
riche, dit-on, que quand il touchait ses revenus.
M De Pamiers était mort depuis, mais on avait
su qu' une somme lui avait été envoyée par le
canal de M Lemoine. M De Châteauneuf pressa
celui-ci, durant une demi-heure, de lui dire le
nom de l' ami qui l' en avait chargé, jusqu' à le
menacer, sur son refus, de l' envoyer à la
bastille :
" enfin il m' a dit que j' agissais mal pour moi et
pour cet ami de ne point vouloir le nommer,
qu' il le savait d' ailleurs, et qu' il voulait le
savoir par moi ; qu' il me donnait sa parole qu' il
ne lui en arriverait aucun mal non plus qu' à moi,
si je le déclarais. Sur cela je lui ai dit que
ce qui m' obligeait au secret était la crainte
de nuire à celui qui a fait une bonne oeuvre, et
que puisqu' il m' assurait qu' il ne lui en arriverait
aucun mal, j' obéissais à l' ordre du roi qu' il me
signifiait de lui déclarer cette personne, et
je la lui ai nommée. "
M Lemoine trouvait moyen, le soir même, d' écrire
cela en toute hâte dans une lettre destinée à
être lue à port-royal et à être communiquée à
M Des Touches, qui, prévenu en secret, devait
avoir l' air de ne l' être pas.
Le lendemain, l' archevêque en arrivant à
Saint-Germain vit M Lemoine, lui reprocha
de lui avoir dissimulé des antécédents, desquels
tout le premier il n' avait pas eu l' idée de s' enquérir.
Il sentait bien qu' avec toute sa finesse il y
avait été pris, et qu' il avait
p56
lui-même fait entrer non pas le loup, mais le chien
de berger, dans la bergerie.
M Lemoine, à qui le retour à port-royal était
interdit, écrivit à l' abbesse une lettre d' adieu
dans les termes du respect le plus tendre, et qqi
suffisent, malgré son peu de séjour au désert,
pour le révéler et le qualifier à nos yeux dans
son esprit intérieur. Bien qu' on le perde de vue
dès lors et que les nécrologes ne fassent point
mention de lui, M Lemoine est digne d' être
mis au rang de nos messieurs.
" ce 17 février.
" ma révérende mère,
" cette lettre est pour vous dire adieu et à toute
la communauté de nos chères soeurs.... etc. "
si, en quittant port-royal, il se disait qu' il
perdait le paradis terrestre, les religieuses
sentirent qu' elles perdaient en lui un trésor .
Il n' arriva point malheur à M Des Touches, ainsi
p57
convaincu d' avoir envoyé les six mille livres. Comme
il était question, à son sujet, d' une lettre de
cachet et de quelque méchant ordre, Louis Xiv
s' y opposa et dit cette parole souvent citée :
" il ne sera pas dit que, sous mon règne, quelqu' un
ait été mis à la bastille pour avoir fait l' aumône. "
Louis Xiv manqua souvent à la justice, mais il ne
crut pas qu' il y manquait ; son esprit laissé à
lui-même avait de l' équité, tant naturelle que
chrétienne.
Dans une autre occasion encore, M De Harlay parut
oublier qu' il était bon chien de chasse , et
il l' oublia de son plein gré, en permettant l' entrée
de port-royal à un ami, à l' un de ceux mêmes
sur qui il avait fait arrêt dans les premiers temps :
il consentit, en octobre 1681, à ce que
M Le Tourneux devînt confesseur, au moins
par interim , du monastère.
L' un des mois précédents avait été signalé par une
transe extrême, suivie d' une grande consolation.
Les trois années de gouvernement de la mère
Angélique expiraient ; on avait à procéder à une
nouvelle élection. Un mot ambigu de l' archevêque
à qui on en fit parler, et qui donna ordre de
répondre de sa part qu' il demandait deux ou trois
jours pour en délibérer, fit craindre qu' il
n' autorisât point la communauté à procéder à cet
acte, qui était une question de vie ou de mort.
Là-dessus grand effroi. La mère abbesse reçut
le vendredi 1 er août la réponse à dix heures du
soir. Jugeant
p58
qu' il n' y avait rien de bon à espérer de ce délai,
elle crut ne devoir pas perdre un instant à
invoquer le secours du ciel. Elle fit assembler à
deux heures du matin, en chapitre, toutes les soeurs
qui allaient à matines ; elle leur apprit tout
ce qui se passait, et qu' elle allait faire exposer
les saintes reliques pour commencer les prières
de quarante heures aussitôt que matines seraient
achevées : " ce qui se fit, disent nos relations,
en la manière accoutumée, excepté que, ne voulant
point faire d' éclat, on ne chanta point le petit
veni sancte devant la grille, mais seulement
l' antienne des saints, salvator mundi , dans la
chapelle.
Le dimanche 3, la mère abbesse eut la pensée de
s' adresser particulièrement à la vierge, dont la fête
approchait (15 août) ; car port-royal, avec ses
filles de saint Bernard, n' était nullement indévot
à la vierge, comme l' en accusaient les ennemis. Je
passe sur les divers articles et conditions de ce
voeu, entre lesquels était un pèlerinage à
notre-dame de Liesse qu' on fit
p59
faire par l' un des amis, le frère d' une des
religieuses, qui se mit en route quatre jours après.
Le retard se prolongeait ; on leur écrivait que
M De Paris demandait encore le reste de la
semaine pour répondre. L' alarme était à son comble,
quand, le mercredi 6, arriva un exprès dépêché par
Madame De Saint-Loup, la grande nouvelliste,
avec une lettre de celle-ci pour Mademoiselle
De Vertus qui commençait par ces mots : " joie !
joie ! Joie ! vous ferez demain votre élection. "
il y avait eu un simple malentendu ; l' archevêque
n' avait eu aucun mauvais dessein dans le retard, et
la mère Angélique ayant été réélue, et lui en
ayant fait part le jour même en le remerciant, il
fut le premier à l' en féliciter par une réponse
fort polie.
Dans sa lettre de remercîment à l' archevêque, la
mère Angélique avait glissé un mot sur ce qui lui
tenait surtout à coeur et à toute la communauté,
cette défense de recevoir des novices, qui était pour
le monastère un arrêt indirect de mort avec un
terme indéfini : " si l' humilité et la soumission,
lui disait-elle, ont tant de mérite devant Dieu,
cet état où nous demeurons depuis plus de deux ans
en aura peut-être assez bientôt auprès de vous,
monseigneur, pour vous faire regarder
p60
avec compassion l' humilité de vos servantes et leur
donner la même bénédiction que Dieu donna au
commencement du monde et qui fait qu' il subsiste
encore, en disant : crescite et multiplicamini ! "
sur cette corde-là, le prélat ne fit point semblant
d' entendre. Le mot d' ordre secret, la malédiction
diabolique proférée sur port-royal depuis 1679, était :
" diminuez petit à petit et dépeuplez-vous. "
on était toutefois, pour le moment, dirait un
observateur médecin, dans une période de détente
et de rémittence, et sans qu' il y eût à chanter
victoire comme faisait Madame De Saint-Loup,
il y avait du mieux. Le duc de Roannez, autre
aget officieux et grand nouvelliste lui-même à
bonne fin, parla à l' archevêque de plusieurs
confesseurs qu' on avait en vue, et de M Le
Tourneux, mais de celui-ci incidemment ; car il
était trop notoirement ami, pour qu' on espérât
qu' il pût être accordé. La mère Angélique l' avait
de même nommé, à la fin d' une lettre écrite en
dernier lieu à l' archevêque, mais comme osant à
peine le proposer. Quelques jours après, le dimanche
19 octobre, M Le Tourneux arriva à port-royal sur
la fin de la grand' messe, avec permission de
confesser pour la fête de la toussaint. Ce fut un
étonnement, mêlé aussitôt d' actions de grâces.
Cette permission lui fut prolongée encore au delà.
On retrouvait en lui, -nous retrouvons un
successeur direct des Sainte-Marthe, des
Singlin et des Saci.
p61
M Le Tourneux n' était pas seulement un parfait
confesseur, c' était un grand sermonnaire et
prédicateur ; il était né tel, pour ainsi dire. à
Rouen, sa ville natale, on prenait plaisir, au
sortir du sermon, à le faire monter tout enfant
sur un fauteuil, et à lui faire prêcher le sermon
qu' on venait d' entendre ; il le récitait dans les
mêmes termes. Dès l' âge de huit à dix ans, il
improvisait des prônes. Les bourgeois de Rouen se
plaisaient à le faire prêcher à la porte de leurs
maisons et lui donnaient un sou par sermon. Sa
famille était des plus humbles. M Thomas, le
maître des comptes, père de Du Fossé, le distingua
et le protégea. Usant d' une somme qui lui avait
été léguée à cette fin d' élever quelque écolier
pauvre, il envoya le jeune Nicolas Le Tourneux
étudier à Paris, d' abord au collége des
jésuites : l' enfant y eut tant de succès que,
pour donner de l' émulation aux deux fils de M Le
Tellier (Louvois et le futur archevêque de Reims),
on le mit près d' eux comme camarade et antagoniste ;
cette familiarité lui fut plus tard utile, et quand
il fut devenu célèbre, la protection du chancelier
le soutint quelque temps sur l' eau malgré son
jansénisme. Il fit sa philosophie aux grassins,
sous M Hersant. Ses études terminées, et après
un intervalle de retraite à la campagne en Touraine
auprès d' un ecclésiastique de mérite auquel il
s' était attaché, il retourna à Rouen et entra à
p62
vingt-deux ans dans les ordres avec dispense d' âge.
Il fut placé comme vicaire à la paroisse de
Saint-étienne des tonneliers : " ce fut là, nous
dit Du Fossé en ses mémoires, qu' il commença à
faire paraître de quoi il était capable. Il y fit
connaître l' évangile, qui était alors très-ignoré ;
il y prêcha la pénitence à l' exemple de
Jésus-Christ et d' une manière conforme au véritable
esprit de l' église. Il le faisait avec une certaine
simplicité qui excluait de ses discours toute vaine
affectation d' éloquence, qui les eût rendus indignes
de l' auguste majesté de l' évangile. " sa réputation
s' étendit bientôt, et on le réclamait pour prêcher
dans les plus grandes paroisses. Lors de la paix
de l' église, âgé de trente ans à peine (étant né
en avril 1640), il quitta les fonctions actives
du ministère et s' en vint de Rouen demeurer
à Paris avec Du Fossé et M De Tillemont dans
leur maison rue saint-Victor ; il entra par eux en
liaison étroite avec port-royal. Son talent semble
avoir hésité, durant ces années, entre l' étude
austère, pénitente, silencieuse, et l' éloquence
brillante. Il avait quitté la soutane et pris l' habit
gris, et il s' interdisait l' autel par scrupule d' y
être monté avant l' âge. M De Saci, sous la
conduite duquel il s' était mis, ne lui permit pas
longtemps d' être inutile et d' enfouir ainsi son
trésor. M Le Tourneux publia en 1673, par manière
d' essai, l' office de la semaine sainte en latin
et en français, avec une préface et des remarques
qui donnèrent idée de ce qu' il pourrait faire. Nommé
chapelain au collége des Grassins, il y recommença
à parler et à distribuer ses instructions
excellentes comme s' il eût été dans la chaire la
plus entourée. M Le Vayer, maître des requêtes,
l' ayant entendu par hasard, fut si
p63
charmé de son éloquence forte, simple, évangélique,
qu' il se lia étroitement avec lui, et voulut l' avoir
logé dans sa maison. C' est chez lui que M Le
Tourneux composa son histoire de la vie de
Jésus-Christ (1673), dont la préface fut
très-remarquée, et présente une exposition claire
et abondante du système de la chute et de la
rédemption. Il concourut peu après pour le prix
d' éloquence fondé à l' académie française par
Balzac. Il écrivit son discours en une seule
journée, dit-on, la veille même du terme prescrit,
et il remporta le prix avec grandes louanges en
1675. Enhardi par ces succès et encouragé par
Pellisson dont il était devenu l' ami, il donna son
carême chrétien (1682), tout composé des
épîtres, évangiles et prières récitées dans l' église
en ce saint temps, avec des explications saines,
instructives et populaires : c' est par là qu' il
débuta dans son année chrétienne , continuée depuis
avec un succès croissant, et à laquelle est resté
attaché son nom. Mais ce carême imprimé, qui
mettait M Le Tourneux
p64
en grande estime auprès des bons juges, ne le
mettait point encore en pleine lumière ; il lui
fallait, pour se produire tout entier, l' autre
carême que M Le Vayer, marguillier de
Saint-Benoît, l' engagea de prêcher à cette
paroisse, précisément dans le même temps, en 1682.
Il y remplaçait le père Quesnel qui avait dû
s' éloigner. Il commença le jour de la purification.
Ce fut un événement dans le monde religieux. On peut
dire que M Le Tourneux entra à Saint-Benoît
obscur, et en sortit célèbre. Sa mine chétive,
sa figure qui au premier aspect paraissait basse,
ne faisaient guère présager d' abord beaucoup de
vogue ni un auditoire bien nombreux ; les bedeaux,
dit-on, et les loueuses de chaises en auguraient
au plus mal ; mais, dès qu' il eut fait son premier
sermon, il y eut foule. " on se disait communément
que jamais homme n' avait prêché l' évangile comme
celui-là ; qu' il n' y avait rien d' affecté dans ses
discours, mais que tout y respirait la vraie
éloquence, celle qui naît de la force de la vérité
et de l' onction du saint-esprit... on vit des
duchesses, touchées vivement de ce qu' il avait dit
contre le luxe et contre la dépense excessive des
ameublements qui ôtaient le pain et le vêtement aux
pauvres, vendre avant la fin du carême ce qu' elles
avaient de plus précieux, et se reprocher à elles-mêmes
la nudité de tant de misérables qu' elles semblaient
dépouiller. " -" quel est donc, demanda un jour
Louis Xiv à Boileau, un prédicateur qu' on nomme
Le Tourneux ? On dit que tout le monde y court.
Est-il si habile ? " -" sire, reprit Boileau, votre
majesté sait qu' on court toujours à la nouveauté ;
c' est un prédicateur qui prêche l' évangile. "
et comme le roi insistait pour avoir son sentiment,
p65
il répondit : " quand il monte en chaire, il fait si
peur par sa laideur qu' on voudrait l' en voir sortir ;
et quand il a commencé à parler, on craint qu' il
n' en sorte. " M Le Tourneux dut pourtant en sortir
presque aussitôt. Ce succès extraordinaire d' un homme
qu' on savait si lié avec port-royal éveilla l' envie.
M Le Tourneux ressuscitait Des Mares, il
balançait Bourdaloue : on le fit taire ou du moins
on ne lui permit pas de recommencer. On croit que
c' est à M Le Tourneux et au genre d' homélie
qui lui était propre, que pensait expressément
La Bruyère lorsque dans son chapitre de la chaire
il a écrit : " jusqu' à ce qu' il revienne un homme
qui, avec un style nourri des saintes écritures,
explique au peuple la parole divine uniment et
familièrement , les orateurs et les
déclamateurs seront suivis. "
M De Saci n' avait pas été sans se méfier de ce
trop de succès ; sachant ce que c' est que l' envie,
il la craignait pour M Le Tourneux, et lui
conseillait de se moins produire dans la chaire et
de se réserver pour le service des âmes en particulier.
Il sentait de quelle utilité un tel homme pouvait
être à port-royal, lui absent, et dans la disette
spirituelle à laauelle étaient réduites ces
pauvres isolées. M Le Tourneux se le disait
également ; mais il dut céder à des considérations
extérieures et à des instances qui allaient aussi,
il faut le dire, dans le sens de son génie naturel.
Avant que le venin de la calomnie eût encore eu le
temps d' opérer et pendant la durée de ce carême
florissant, il dut y avoir pour port-royal, pour
les filles d' esprit qui le dirigeaient, une
consolation secrète, et même un réveil assez
légitime d' espérances. Leur confesseur se trouvait
être (comme aux beaux jours d' autrefois)
p66
l' homme de Paris qui avait le plus de vogue,
d' autorité actuelle, et auquel les gens de bien
applaudissaient le plus ; il était salué de tout
le public chrétien, et semblait trouver grâce et
accès auprès des puissances. De légers symptômes
survenus paraissaient annoncer un adoucissement
dans les volontés jusqu' alors inflexibles. Je me
plais à m' attacher à ces dernières heures des moins
mauvais jours, à indiquer ce vague rayon dans le
nuage, comme se le montrèrent sans doute avec un
reste d' espoir celles qui sentaient la nuit
s' approcher.
Le troisième jeudi de carême, 26 mars, Mademoiselle
De Vertus, qui était depuis quelque temps plus
malade d' un point de côté, écrivit à
l' archevêque pour lui demander que M De Saci pût
venir à port-royal et la confesser :
" il y a très longtemps, lui disait-elle, que ma
conscience est entre ses mains ; ... etc. "
la lettre fut rendue à l' archevêque, le dimanche
1 er mars, par le fidèle Hilaire, agent zélé de
port-royal ; et comme M De Harlay paraissait
n' oser prendre sur lui de donner cette permission
sans en avoir parlé au roi, Hilaire offrit
de se rendre incontinent à Saint-Germain, et d' y
porter un billet pour le roi avec la
p67
lettre de Mademoiselle De Vertus. L' offre
acceptée, il fit diligence et arriva au moment dd
dîner du roi, qui fit réponse une heure après par
un mot d' écrit : il s' en remettait de tout à
l' archevêque. M De Harlay, en recevant cette
réponse, témoigna que c' était avec bien de la joie
et de l' affection qu' il accordait à Mademoiselle
De Vertus ce que le roi le laissait libre de faire.
Hilaire, à l' instant, disposa tout pour qu' on pût
aller, le lendemain de grand matin, querir en
calèche M De Saci à Pomponne. M De Saci, à son
passage à Paris, vit, dès le matin du mercredi,
l' archevêque, qui le reçut avec toute la civilité
et l' affection possible. Comme M De Saci lui
demandait quel terme il lui fixait pour son séjour,
il ne lui en voulut point marquer précisément, lui
disant " que cela n' était point nécessaire à l' égard
d' un homme sage comme lui, que cela dépendrait
de Mademoiselle De Vertus ; qu' il pouvait
demeurer trois jours, quatre jours, selon qu' il le
jugerait à propos. " de plus, il lui donna le
jubilé pour les malades, et lui mettant son
mandement entre les mains, avec la bulle ou le
sceau appendu, il lui dit " qu' il était le premier
à qui il le donnait, " ce mandement ne devant
être publié que quinze jours après : en un mot,
ce furent des bonnes grâces et de petits présents
d' archevêque. " là-dessus, dit la relation
manuscrite du monastère, M De Saci se mit en
chemin, et arriva ici sur les deux heures. Après
avoir salué nos mères et s' être un peu reposé, il
entra pour voir Mademoiselle De Vertus, et en
même temps donna sa bénédiction, à la porte des
sacrements, à toute la communauté qui l' y attendait
avec bien de l' empressement et de la joie, nones
ayant été différées pour ce sujet. "
p68
le journal manuscrit n' en dit pas davantage, mais
ce que fut cette joie des coeurs, après trois années
de séparation, on le peut imaginer : c' est ici le
cas de lire dans l' entre-deux des lignes ce qu' on
s' est abstenu d' écrire.
M De Saci usa discrètement de cette permission
inespérée. Arrivé le mercredi dans l' après-midi, il
ne resta que jusqu' au dimanche inclusivement. Durant
ce temps il confessa et communia Mademoiselle De
Vertus ; il donna les sacrements à une soeur
malade, évitant d' ailleurs tout ce qui aurait paru
une reprise de possession de la communauté. Les
entretiens qu' il eut avec l' abbesse, c' est à nous
de les supposer. Le lundi 9 dès le matin, il partit
pour s' en retourner à Paris et de là coucher à
Pomponne, sans s' arrêter ni voir personne que
pendant le temps qu' il fallut pour faire reposer
les chevaux. M De Luzancy et Madame Hippolyte
(cette hôtesse habituelle de Pomponne), qui étaient
venus avec lui, s' en retournèrent aussi avec lui.
Cependant, tout occupé qu' il était de son triomphant
carême de Saint-Benoît, M Le Tourneux ne
négligeait pas son troupeau des champs. Nous l' y
voyons présent dans la semaine-sainte, du lundi au
jeudi, officiant, donnant la communion aux malades.
Le jeudi, on avança l' office, parce qu' il devait
s' en retourner à Paris pour y prêcher le lendemain.
Il revint dans la quinzaine, le mardi 7 avril,
amenant avec lui trois religieuses de Liesse qu' on
avait désiré éloigner de leur monastère où
la division s' était mise, et que l' archevêque lui
avait permis de placer comme hôtesses à port-royal.
C' était presque un gage qu' on ne voulait pas laisser
la maison sans aucun ravitaillement
p69
d' âmes, et que toutes les avenues n' en étaient
point à jamais fermées.
Le jour même de pâques (29 mars), la mère
Angélique, en datant expressément de ce saint jour,
avait écrit une lettre à l' archevêque, et avec ce
tact, ce tour ferme et juste qui est son cachet,
elle lui demandait deux choses : l' une, toute
simple et indiquée, que M Le Tourneux devînt
le confesseur régulier du monastère et autrement
qu' à titre provisoire ; l' autre, en termes plus
couverts, qu' on pût recommencer à recevoir des
novices comme auparavant :
" monseigneur,
" tout ce qui a rapport au bien des âmes pour
lesquelles Jésus-Christ, qui est notre pâque,
a été immolé, a rapport à cette grande fête,... etc. "
adresse et dignité, cette âme supérieure savait
concilier les deux choses ; mais ce fut inutilement.
Les suppliques restèrent vaines, et l' on s' aperçut
bientôt que rien n' était changé. Le prochain été qui
fut des
p70
plus calamiteux, d' affreux orages, des inondations
qui ressemblaient à un déluge, une espèce de
tremblement de terre qui fut comme le prélude des
ravages et qui ébranla tout le vallon (12 mai 1682),
parurent à ces âmes pieuses des signes visibles
que la colère d' en haut n' avait point cessé. J' ai
voulu du moins donner idée de la consolation trop
fugitive que M Le Tourneux apporta à port-royal
dans son court passage. Le moment approchait où
lui-même ne pourrait se défendre contre les envieux
que lui avaient faits ses talents et son succès. Il
avait pourtant de puissants appuis et des amis en
tous lieux. Le chancelier Le Tellier, qui faisait
le plus grand cas de son carême imprimé, était,
avec Pellisson, celui qui l' encourageait le plus
à continuer sur ce plan toute l' année
chrétienne . M Le Tourneux s' était rendu
utile à M De Harlay par sa science ecclésiastique,
et il avait fait partie de la commission instituée
pour la réforme du bréviaire de Paris, dit
bréviaire de Harlay. Il était une des lumières
dans cette réforme liturgique générale qui
s' accomplissait alors ; M De Vert, trésorier
de Cluny, le consultait sur le bréviaire de l' ordre
et sur l' historique des cérémonies de l' église ; le
poëte Santeul, qui faisait de lui son oracle, lui
était redevable de la matière de ses plus belles
hymnes. Appelé à Versailles par des personnes
pieuses de la cour, M Le Tourneux était recherché
dans le royaume par de grands prélats. Chanoine
de la sainte-chapelle, ayant encore un autre
bénéfice qui se desservait à Saint-Michel dans le
palais,
p71
il avait été pourvu en dernier lieu par
l' archevêque de Rouen, Colbert, du prieuré de
Villers-Sur-Fère en Picardie. Cette pluralité
de bénéfices (car il en avait gardé au moins deux,
et peut-être les trois) alarmait un peu sa
conscience, et il y aurait mis ordre s' il avait
vécu ; mais il eût désiré ne se démettre de
ce canonicat de la sainte-chapelle qu' en faveur de
quelqu' un de digne : en attendant il se contentait
d' en employer chrétiennement les revenus. C' est
au milieu de cette condition déjà si établie
de toutes parts, et de cette vogue croissante,
que, vers la fin de l' année 1682, il se sentit
arrêté par des influences ennemies qui finirent
par dominer l' archevêque lui-même ; et, à la fois
par prudence, et pour se mortifier de son trop de
vogue et d' éclat, il jugea à propos de se dérober.
Il s' éclipsa comme il l' avait déjà fait à d' autres
moments de sa vie : -d' abord après ses études,
un certain temps en Touraine ; -puis, après ses
succès de chaire à Rouen, trois ans rue
saint-Victor à Paris ; -ici ce sera sa dernière
retraite. à partir d' octobre 1682, on ne le
retrouve
p72
plus à port-royal ; mais il ne le quitte que pour
en mieux pratiquer l' esprit. Il se retire dans son
prieuré de Villers pour s' y livrer sans partage
à l' étude et à la pénitence.
" nous l' y trouvâmes, écrit Du Fossé qui le visita
en ces années, vivant comme un homme qui n' aurait
point eu de corps à nourrir, et comme s' il eût voulu
le faire mourir de faim.... etc. "
il employait ses revenus et le produit de ses livres
à élever quelques jeunes gens qui partageaient sa
retraite ; nous rencontrerons bientôt un des sujets
distingués sortis de cette école. Il avançait dans
la composition de son année chrétienne , dont six
volumes avaient paru (1682-1685). Mais la
tracasserie, la haine du bien, toujours si prompt
à s' attacher à tout ce qui était de port-royal,
poursuivit M Le Tourneux dans ses écrits comme
elle avait déjà fait dans la chaire. Le nonce
du pape dit un jour au père de La Chaise que
sa sainteté demandait qu' on supprimât quelques
livres, et entre autres l' année chrétienne ,
" parce que la messe y est traduite en français. "
le père De La Chaise en parla au roi, qui en
dit un mot à M De Paris. De là défense de
l' archevêque au libraire élie
p73
Josset de plus vendre dorénavant des années
chrétiennes . " sa femme s' est allée jeter
aux pieds de M De Paris, écrit Arnauld dans
une lettre à M Du Vaucel, pour lui représenter
que c' était ruiner sa famille ; mais il lui a
répondu qu' on la dédommagerait. Et cela ne sera
pas difficile ; car on ne plaint pas l' argent en
ces rencontres. Mais qui dédommagera les âmes ? "
on a, d' un abbé De La Vau de l' archevêché, une
lettre en forme d' avertissement, adressée à
M Le Tourneux, qui marque jusqu' où allait
l' arrogance du ton et du procédé à l' égard de ce
docte et pieux serviteur de Dieu :
" Monsieur Le Tourneux se peut souvenir que
monseigneur l' archevêque de Paris lui donna une
grande marque de confiance, lorsqu' il lui donna
sa mission pour aller à port-royal,... etc. "
p74
voici l' humble et touchante réponse de M Le
Tourneux, datée de Villers, 19 mai 1686 :
" monsieur,
" j' ai reçu hier un mémoire que vous avez eu la
bonté d' envoyer pour moi à M Josset (le
libraire).... etc. "
dans une réponse plus détaillée, jointe à la
précédente, M Le Tourneux reprenait de point en
point chacun des faits qu' on lui imputait dans
l' avertissement si cavalier qu' il avait reçu, et il
les réduisait à néant. Ces pièces seraient à
reproduire en entier ; car rien ne saurait donner
une plus juste idée et de la légèreté ou de la
perfidie des adversaires, et de la moralité des
accusés, de la gravité de leur habitude et du ton
de leurs âmes. Il ne se peut voir en aucun temps
de plus honorables persécutés que ceux-là, et de
plus faits pour imprimer le respect :
p75
" je me souviens sans doute, disait donc M Le
Tourneux en entrant dns le détail de l' accusation,
et j' espère de m' en souvenir toujours, que
monseigneur l' archevêque de Paris me donna une
grande marque de sa confiance,... etc. "
p76
après une longue explication sur ses livres et son
année chrétienne en particulier, pour
l' approbation de laquelle il avait choisi des docteurs
autorisés, il protestait de son esprit de
soumission, non sans une plainte sourde et comme
étouffée sur l' inutilité où l' on prétendait
réduire chacun de ses talents, dont le principal
était l' explication populaire de l' évangile :
" monseigneur l' archevêque peut se souvenir que je
lui ai marqué une si grande soumission pour mes
pasteurs, que j' étais prêt à aller catéchiser dans
le dernier village de son diocèse s' il m' y
envoyait.... etc. "
on lui avait proposé pour modèle M Nicole :
c' était un faux exemple. Nicole vieux, de retour
à Paris et ne demandant qu' à y mourir en paix,
avait fini sa carrière : M Le Tourneux, dans la
force de l' âge, commençait la sienne. Nicole
d' ailleurs, le moins prédicateur des hommes, ne
pouvait être raisonnablement proposé en modèle
à M Le Tourneux, né essentiellement prédicateur
et destiné à la parole publique. Mais c' est un
peu l' inconvénient de ces honnêtes ralliés, de ces
repentis et réconciliés par douceur d' humeur et par
fatigue, de ces Silvio Pellico de tous les temps,
d' être proposés pour bons sujets imitables à des
hommes qui ont une toute autre verdeur et une autre
séve. Quoi qu' il en soit, M Le Tourneux disait
en s' abaissant :
" j' estime M Nicole, et je suis prêt à suivre ses
conseils ; je préférerai ses lumières aux miennes,
sans scrupule et avec joie.... etc. "
p77
la vérité ne triompha point : elle devrait y être
accoutumée. M Le Tourneux était venu à Paris
pour cette affaire de l' année chrétienne , quand
il fut frappé soudainement d' apoplexie, le jeudi
28 novembre 1686 vers six heures du matin, à ce qu' on
crut ; il était seul dans sa chambre et se portait
bien la veille. On entra à sept heures et on le
trouva comme mort ; on ne put que lui donner
l' extrême-onction, ne lui jugeant pas assez de
connaissance pour le viatique ; il n' expira que
l' après-midi sur les deux heures. La consternation
fut grande parmi les amis, et la surprise ajouta à
la douleur. La mort soudaine, qui a souvent paru la
plus désirable aux yeux du philosophe, est la
plus redoutable aux yeux du chrétien. On apprit à
port-royal l' accident mortel dans la journée même
du jeudi. Le lendemain matin, l' abbesse, la mère
Du Fargis, envoya un exprès à Paris avec une
lettre à Madame De Fontpertuis pour la prier
d' obtenir que le coeur de M Le Tourneux
p78
fût apporté au monastère ; on n' osait pas demander
davantage. Ce billet ne trouva point madame De
Fontpertuis à Paris ; " mais Dieu, disent nos
relations fidèles, qui ne voulut pas priver cette
maison de ce qui aurait été assurément dans
l' intention du défunt s' il avait été en état de
s' en expliquer, inspira en son absence à des
personnes amies ce que notre mère avait demandé,
et sans que l' on le sût à Paris, le défunt étant
déjà enseveli et dans la bière, le vicaire de
Saint-Severin et Madame Josset prirent
résolution de faire prendre son coeur, et de nous
l' apporter ; ce qui réussit, mais non pas sans que
l' on s' en aperçût. Comme l' on commençait à en faire
du bruit et quelques personnes y trouvant à redire,
cela leur fi craindre, quoique assez sans
apparence, que l' on ne s' opposât à leur dessein ;
et ce fut ce qui leur fit conclure de se mettre
en chemin, pour nous l' apporter, entre quatre et
cinq heures du soir. " on loua un carrosse à quatre
chevaux, et l' on partit en toute hâte ; mais on se
perdit par les chemins, on fut plus de neuf heures
en route ; et ce ne fut pas sans une grande surprise
que sur les deux heures après minuit, pendant qu' elles
disaient les matines de Saint-André (30 novembre),
les religieuses entendirent un carrosse entrer dans
la cour du monastère. C' était le coeur de M Le
Tourneux qui s' en revenait reposer dans son chaste
asile. Il alla rejoindre tant d' autres coeurs fidèles
dans la chapelle des reliques. Son corps avait été
enterré en l' église de saint-Landry. -M Le
Tourneux n' avait que de quarante-six à
quarante-sept ans. -il laissa par testament à
port-royal une somme de 2000 livres (d' autres
disent 4000), produit de ses ouvrages.
p79
La mauvaise volonté des ennemis ne fut point
désarmée par sa mort même ; ils extorquèrent de
l' official de Paris une sentence foudroyante
du 10 avril 1688, et une ordonnance de M De
Harlay du 3 mai suivant, confirmative de
cette sentence, contre une traduction qu' il avait
faite du bréviaire romain, comme si elle eût
contenu plusieurs hérésies. " jamais, dit Du Fossé,
ordonnance ne fit plus de bruit dans Paris ; mais
il est vrai aussi qu' on ne vit peut-être jamais
un consentement plus général, pour rendre justice
à l' innocence du traducteur et à la bonté du livre :
en sorte que le prélat demeura lui-même convaincu
que la passion de ses envieux avait eu la plus
grande part dans cette affaire, et il ne put
refuser à son libraire la permission qu' il lui
demanda de vendre ce livre. "
on le voit, M Le Tourneux, bien que venu tard,
toujours contrarié et si vite emporté, est une
des vraies figures de port-royal ; il en a tous
les caractères, y compris la persécution. En des
jours plus réguliers il eût été avec M De
Tillemont, et sous une forme plus manifeste, un
des remplaçants de M De Saci qui s' était volontiers
déchargé sur lui du soin de plusieurs âmes, et qui
le consultait sur ses écrits avant la publication
comme un maître dans la doctrine ecclésiastique. Il
eût illustré toute chaire où il serait monté ; il
avait un don. Le carême qu' il avait prêché à
Paris avait tant
p80
frappé dans tous les rangs, que M Le Tourneux
était resté connu même du peuple sous le nom de
prédicateur de Saint-Benoît . Il était cité
partout comme ayant la réputation, par excellence,
du prône, de l' explication des évangiles. Madame
De Caylus parlant d' une supérieure de
saint-Cyr (Madame De Brinon) qui avait de
l' esprit et une grande facilité de s' exprimer, et
même de l' éloquence, disait : " tous les dimanches
après la messe, elle expliquait l' évangile comme
aurait pu faire M Le Tourneux . " c' était un nom
courant et accepté que le sien. M Le Tourneux
n' avait eu qu' une saison, n' avait brillé qu' un
carême, mais il avait bien brillé. Ses livres
posthumes prolongeaient sa réputation. Ce n' était
pas seulement Fénelon qui, dans un résumé général
des discussions sur l' amour pur , s' appuyait de
l' autorité de M Le Tourneux, qui avait parlé à
souhait de cet amour dans son livre des principes
et règles de la vie chrétienne ; c' était
Madame De Sévigné qui lisait avec plaisir ces
mêmes règles chrétiennes (février 1689) : " je
n' avais fait que les envisager, dit-elle, sur
la table de Madame De Coulanges ; elles sont à
présent sur la mienne. " tel on était en ce
temps-là.
Cependant je n' ai pas tout dit : en étudiant cette
figure, l' une des dernières et non des moins belles
de notre cadre, en considérant cette vie si
traversée, je
p81
n' ai pu me défendre de réflexions qui vont même au
delà, qui portent sur l' ensemble de notre sujet,
et qui y appartiennent essentiellement.
à l' acharnement avec lequel M Le Tourneux fut
persécuté de son vivant et qui ne cessa même pas
après sa mort, on a senti qu' il se rattache à lui
toute une grave question, et cette question s' est
renouvelée, s' est continuée jusqu' à nos jours, où il
a recommencé d' être calomnié dans un certain monde.
De bonne foi, quand on essaye de lire cette série
de livres qu' il a composés, il est difficile de
comprendre que des choses aussi monotonement
édifiantes aient paru dangereuses et aient jamais
été défendues, qu' elles le soient peut-être
encore : elles se défendent d' elles-mêmes, ce
semble, par l' uniformité et, pour parler en
profane, par l' ennui. Mais dépouillons nos lumières
acquises, nos idées désormais ouvertes sur la
nature, sur le vrai système du monde et sur
l' histoire ; sachons retourner en arrière, ne pas
être plus difficile qu' une Caylus, une Coulanges
ou une Sévigné ; sachons lire jusque dans ces
teintes grises et sombres, et voir l' action et la
vie où elle a été.
Que voulait M Le Tourneux ? Que voulaient ses
amis, par l' ensemble de travaux qu' ils réclamaient
de lui avec instance et auxquels il était si propre ?
Par ses traductions de l' office de la semaine
sainte , puis par son carême où il ne
traduisait plus seulement, mais où il ajoutait
un commentaire abrégé, une explication des épîtres
et évangiles que l' église en ce saint temps donne
toujours nouvelles pour chaque jour, puis dans
son avent et dans ce qu' il a fait des
dimanches d' après pâques, M Le Tourneux essayait,
au sein d' une société
p82
encore chrétienne, de faire participer les fidèles,
par l' intelligence comme par le coeur, à tous les
actes de la vie chrétienne. Il les voulait mettre à
même d' apporter le plus de raison et de réflexion
possible dans l' usage des choses incompréhensibles.
L' église, tout en se réservant le latin comme
langue sacrée dans le service public, n' interdisait
pas aux fidèles en particulier de prier en leur
langue et de goûter intelligemment la parole de
Dieu. Donner cours à des publications pareilles,
c' était faire le meilleur appel et opposer la plus
excellente réponse aux protestants, alors
très-invités à se convertir et très-sollicités
d' entrer ; c' était leur montrer ce que c' est
que la messe, tant décriée et insultée par eux,
et les forcer à la respecter. Cela n' était propre
qu' à faire honneur, comme disait Arnauld, à la
religion catholique. Et au contraire ces mêmes
protestants tirèrent grand parti de la condamnation
des livres de M Le Tourneux, en s' écriant :
" vous voyez ces idolâtres ! Ils ne veulent pas qu' on
puisse rien lire directement de l' écriture, ni rien
comprendre de ce que Jésus-Christ a apporté.
cette lumière, de dessus laquelle on avait tiré
le voile, a blessé les yeux de ces oiseaux de
ténèbres. " le fait est que, quand on a lu
Le Tourneux, on se rend compte, si l' on est
croyant, des motifs de sa foi et de son culte,
des diverses formes et des appropriations de la
prière, de la composition et de l' ordonnance
que l' église a données à l' année chrétienne, et de
l' appui qu' y trouve une âme chrétienne à chaque
instant, -de la station qu' elle y peut faire à
chaque degré ; on s' en rend compte non point par
un effort de goût comme on le fait pour comprendre
la beauté du poëme de Dante ou d' une
p83
vieille cathédrale, mais par le sens moral et
pratique, en restant français et paroissien de son
temps et du dix-septième siècle, si l' on était du
dix-septième siècle. On est un chrétien instruit
et estimable, même aux yeux de ceux qui ne le sont
pas. Si M Le Tourneux avait fait jusqu' au bout
sa fonction, si lui et ses amis avaient pu
développer leur oeuvre et la faire accepter, il en
serait résulté qu' en France on aurait lu un peu
plus les épîtres, l' évangile, l' écriture sainte
qu' on lit si peu, et qu' on les aurait lus à la
française, en s' en rendant compte jusqu' à un
certain point, en comprenant ce qui va au bon sens
et au droit jugement de tous et en moralisant à
ce sujet : on aurait réalisé mieux qu' on ne l' a
fait le rationabile obsequium vestrum de
saint Paul. L' ultra-montanisme a craint ce
demi-progrès ; il a grondé. M De Harlay, en
s' associant par faiblesse à la censure, n' a pas
vu que lui-même serait bientôt atteint dans son
gallicanisme, dans sa réforme liturgique du
bréviaire de Paris, et dénoncé à son heure pour
sa fraction d' hérésie. Il faut voir dans l' ouvrage
de Dom Guéranger le curieux chapitre où tout ce
travail de régularité et aussi de diffusion de la
prière et de l' instruction chrétienne au
dix-septième siècle est présenté comme le
résultat d' une grande conspiration qui se
tramait contre la foi des fidèles , et dont les
principaux auteurs et promoteurs n' étaient autres
que les traducteurs du nouveau-testament de Mons,
M Pavillon avec son rituel d' Aleth, M Le
Tourneux avec l' ensemble de ses pieux et prudents
écrits. Celui-ci est surtout l' objet d' attaques
singulières. On est même allé (car la calomnie de
ce côté
p84
est prompte, et la bêtise s' y mêle aisément) jusqu' à
incriminer sa foi en la divinité de Jésus-Christ.
Mais le grand crime était de vouloir introduire
une part de raison et de connaissance dans les livres
jusqu' alors fermés du sanctuaire, de diminuer,
même en le révérant, mais en se l' expliquant dans
une certaine mesure, le mystérieux et le merveilleux
inhérent à la célébration du culte. On est revenu
de nos jours à ce merveilleux tant qu' on a pu,
par l' imagination, par la résurrection des choses
du moyen-âge, par un enthousiasme d' artiste,
d' archéologue, de romantique encore plus que de
chrétien. Nous avons vu commencer ce mouvement,
nous le voyons finir et être même plus court qu' une
vie d' homme. Au point de vue historique, ç' a été
peut-être une excursion heureuse, une brillante
croisade du goût : au point de vue pratique et
moral, qu' en est-il resté ?
Pour conclure sur M Le Tourneux et le laisser
tout à fait gravé dans nos esprits par sa marque
distinctive : -il avait entrepris sur une
grande échelle la divulgation gallicane et
très-chrétienne de l' évangile, des épîtres, une
explication de la messe et de toute l' ordonnance
du culte, un grand régime d' homélies. Il tendait
à faire un peuple, un public chrétien à la
française, relativement éclairé. Au lieu de l' y
aider, on le condamne, on le prohibe, on l' accable
sous la stupidité
p85
des accusations ; on insulte à sa mémoire. Que
gagne la vraie religion à ces guerres civiles ?
Comme si l' ennemi commun, les philosophes, l' esprit
du siècle, Voltaire en personne, n' approchaient
pas. Oh ! Que le malin qui savait son jansénisme
à merveille, et qui en avait de bonnes informations
dans sa famille, devait rire en voyant les livres
de Le Tourneux à l' index, et l' auteur traité
comme un mécréant ! C' était autant de gagné pour lui.
p86
Iii.
Je continue l' histoire du monastère durant ce calme
apparent et perfide où on le laisse peu à peu se
détruire.
Le résumé, si l' on s' y bornait, serait court.
L' histoire de port-royal, depuis 1679 jusqu' à la
ruine dernière en 1711, est bien simple et
tristement monotone : c' est celle d' une place
assiégée, bloquée, qu' on veut anéantir (et on y
procède à coup sûr) par disette, par inanition.
On pratique un supplice d' un nouveau genre. Pour
ne pas avoir l' odieux d' une violence ouverte,
on coupe les vivres, puis les canaux, l' un après
l' autre, à petit bruit. Il y a même des répits
assez longs, des temps d' arrêt dans le travail
de sape et d' investissement, comme pour mieux
prolonger le plaisir. La garnion
p87
cependant dépérit de jour en jour, à vue d' oeil.
Depuis qu' on a retranché les novices et interdit
le moyen de se recruter, le chiffre, d' abord
si florissant, de 73 religieuses du choeur, diminue ;
on le voit sensiblement baisser de trois en trois
ans, à chaque élection d' abbesse. Il était tombé
de 73 à 61 lors de la réélection de la mère
Angélique, au mois d' août 1681. Il remonte, et il
se retrouve on ne sait trop comment (et sans doute
à cause de quelques malades qui s' étaient
abstenues à l' élection précédente) de 63 encore
en février 1684. Il baisse et retombe à 56, en
février 1687 ; à 51, en février 1690 ; à 43, en
février 1693 ; à 38 ou 39, en février 1696 ; à
34, en février 1699 ; à 26, en février 1702.
Il n' est plus que de 25, en février 1705. On
empêchera finalement d' élire une abbesse. Le
couvent exténué, réduit, sous une prieure, à une
quinzaine de religieuses, dont la plus jeune a
cinquante ans, va finir et mourir de sa belle mort.
Il ne faut plus qu' un peu de patience encore de
la part des adversaires, mais ils n' en auront pas !
Au dernier moment, la rage l' emporte ; l' assiégeant,
qui s' était si longtemps contenu, devient comme
forcené ; il se jette sur ce qui allait
naturellement mourir ; il extermine et arrache de
ses ongles ce nid d' hérésie ; il déterre les morts.
Ainsi il perd tout le profit de son hypocrite
longanimité : après l' odieux de la cruauté lâche
et sournoise, il a celui de la vengeance féroce.
Mais nous avons trop de circonstances honorables
et touchantes à noter, trop de physionomies
intéressantes, bien que secondaires, à reconnaître
durant cette période d' obscurcissement et dans ces
degrés de
p88
déclin, pour ne pas nous y arrêter, nous surtout qui
savons combien l' état de gêne et d' oppression est
conforme à l' esprit de port-royal, et qu' avec
les personnages de cette sainte école il convient
toujours d' appliquer ce mot d' un poëte,
que l' aspect le plus vrai, c' est le plus recouvert.
Le premier confesseur proposé à l' archevêque et agréé
par lui après le départ de M Le Tourneux, fut
M Eustace, curé de Fresnes dans le diocèse de
Rouen, ancien précepteur du fils de Madame De
Fontpertuis. C' était un ecclésiastique de piété
et d' étude, assez instruit, qui se prit d' affection
sincère pour port-royal, et y confessa pendant
plus de vingt-deux ans (10 août 1683-décembre 1705).
Son nom est resté honorablement attaché aux années
dernières de la persécution, bien qu' il y ait
commis quelque imprudence. M Eustace est un bon
prêtre de la catégorie spirituelle de M Grenet, mais
ce n' est pas proprement un de nos messieurs.
C' en serait un plutôt, s' il était demeuré plus
longtemps au monastère des champs, que M Bocquillot,
qui y fut un ou deux ans confesseur, et qui me
semble avoir marché sur les traces de M Le
Tourneux dans l' homélie. La défense qui était faite
à port-royal de recevoir des solitaires et
des hôtes à demeure, n' empêchait pas quelques
ecclésiastiques d' y venir à certaines fêtes, d' y
prendre part aux offices et processions, d' y
célébrer la messe, ou d' y faire diacre ou
sous-diacre . M Bocquillot commence à
paraître à ces divers titres dans les journaux
manuscrits, sur la fin de l' été de
p89
1684, et il eut permission de confesser en janvier
1685. Son histoire est assez curieuse et dénote
une nature toute franche. Le profil de loin
s' entrevoit : j' essayerai de le marquer.
Lazare-André Bocquillot était né à Avallon le
1 er avril 1649, originaire par son père du
diocèse de Tréguier en Basse-Bretagne. Le père
s' était établi aubergiste à Avallon, à l' enseigne
du pilier vert ; le fils se ressentit d' abord
de cette profession un peu libre, plutôt que des
conseils et de la vertu de sa mère. Il eut une
jeunesse déréglée, errante, de véritable
aventurier. Après avoir étudié les humanités
chez les jésuites de Dijon et avoir été de ce qu' on
appelait la congrégation des écoliers, il se
débaucha et hanta les vauriens . étant passé,
pour son cours de philosophie, chez les dominicains
d' Auxerre, il y fit une grave maladie durant
laquelle il prit de belles résolutions qui tinrent
peu. Il voulut bientôt après se faire soldat et
s' échappa de chez sa mère, en emportant tout ce
qu' il pouvait. N' ayant pu être reçu à Paris cadet
aux gardes, il s' état jeté alors, par un coup
de repentir, dans l' état ecclésiastique, avait
pris les ordres mineurs, et était entré au
séminaire d' Autun. Revenu à Paris, il y avait été
ressaisi par sa passion pour le métier des armes
et par sa fougue de dissipation ; il avait redonné
à plein collier dans le désordre. Des contre-temps
l' ayant encore arrêté au moment où il allait servir
en Candie, et ensuite quand il cherchait à entrer
dans les gardes du corps, il avait trouvé moyen
de faire le voyage de Constantinople à la suite
de l' ambassadeur M De Nointel. On nous le
représente, à cet âge de 22 ans qu' il avait lors
de cette caravane, " beau, bien fait, de grande
p90
taille et d' une physionomie qui prévenait en sa
faveur. " de retour en France, et après des études
de droit à Bourges, il s' était fait recevoir
avocat au parlement de Dijon, et, plus que jamais
mondain, il avait rempli Avallon du bruit de ses
plaidoiries et de l' éclat surtout de ses parties de
plaisir. Enfin il fut sérieusement touché ; le
coeur en lui était excellent, les excès ne
venaient que de la chaleur du sang et de la fièvre
de jeunesse. Il secoua cette légion de démons
qui n' étaient que des hôtes passagers. Il fit
une confession générale à son frère, religieux
minime, et se réforma pour ne plus se démentir. Il
se remit aux études ecclésiastiques, rentra au
séminaire et fut ordonné prêtre le 8 juin 1675.
Pour s' instruire plus à fond, il se retira quelque
temps dans une maison de l' oratoire (notre-dame
des vertus, à Aubervilliers près Paris), et il y
eut pour maître Du Guet. Il y puisa la doctrine
qu' il a toujours gardée depuis, de la grâce
efficace et de la prédestination gratuite .
Il retourna ensuite dans sa province et eut la cure
de Chastellux, de 1677 à 1683 ; mais des infirmités,
et en particulier une surdité qui lui survint, le
forcèrent de la quitter. Il alla à Paris et se
rendit à port-royal pour consulter M Hamon, qui
le mit pendant huit mois au régime de Cornaro :
c' était une entrée dans la pénitence. Par M Hamon,
M Bocquillot s' attacha à port-royal, y fit des
instructions, catéchisa les domestiques du dehors,
et fut adjoint à M Eustace pour confesser les
religieuses en ces années de l' extrême disette des
confesseurs. Il n' avait pourtant qu' une bonne oreille,
et encore, à de certains jours, elle était dure. Son
évêque (M De Roquette) le rappela bientôt, en
1686 ou 1687, et le nomma chanoine
p91
de Montréal, puis d' Avallon. M Bocquillot
devint alors décidément un savant de province ;
sans compter ses homélies qu' il recueillit et
publia, il donna des dissertations sur la liturgie,
principalement un traité historique de la
liturgie sacrée ou de la messe que loue
Du Pin, une vie du chevalier Bayard, un mémoire
sur les tombeaux de Quarré, etc., etc. Il
correspondait avec le journal des savants . Enfin,
il fut estimé de l' abbé Lebeuf, du président
Bouhier. Quand vint la bulle unigenitus , il
y fit face et tint bon dans son appel et son
réappel. Il mourut le 22 septembre 1728, dans
sa quatre-vingtième année. Homme qui, comme tant
d' autres de sa province, sent son seizième siècle,
homme d' or ainsi que l' appellent ceux qui l' ont
connu, il était supérieur à ses écrits, et sa
conversation, à ce qu' il paraît, avait gardé un
grain de vieux sel jusque dans sa stricte piété
et dans sa fidélité inviolable aux souvenirs de
port-royal. Quand il causait familièrement avec ses
amis, il appelait cela bocquilloter . Pourquoi
ne le répéterai-je pas d' après son biographe ?
Il prenait sa tasse de café et son petit verre
d' eau-de-vie après les repas ! Mais nous savons,
à n' en pouvoir douter, s' empresse d' ajouter le
même biographe, que c' était M Nicole qui lui en
avait fait prendre l' habitude,
p92
et le lui avait conseillé. -M Bocquillot est
pour nous un janséniste bourguignon.
Je n' ai pas besoin de dire que ce n' était pas un
confesseur que le poëte Santeul qu' on rencontre
très-souvent en visite à port-royal en ces années
(1682-1694) ; mais c' était un hôte, et des plus
fidèles, des plus assidus. Il y était venu une
première fois par hasard avec un autre religieux
de saint-Victor, pour y parler à M Le Tourneux
qui leur avait donné rendez-vous (10 août 1682).
Mais M Le Tourneux ayant été obligé de partir
la veille pour Versailles, où le duc De Chevreuse
l' avait appelé, les deux victorins ne trouvèrent
que M De Vert, religieux de Cluny. Ils ne
laissèrent pas de demeurer ; on les reçut le mieux
que l' on put dans les dehors de la maison ; ils y
couchèrent, et leurs chevaux ne furent point menés
à l' hôtellerie. M Le Tourneux, revenu de
Versailles le lendemain, trouva Santeul déjà
épris de port-royal, et si satisfait qu' il se
promettait bien de recommencer une autre fois le
voyage. " M Le Tourneux lui témoigna alors, nous
dit la relation, que l' on n' aimait point céans ces
sortes de
p93
visites où il n' y avait point de nécessité, mais
que, s' il voulait être le bien venu, il le serait
assurément s' il faisait aux religieuses la grâce
de leur faire voir la cuculle de saint
Bernard qu' ils avaient chez eux à leur maison de
Saint-Victor à Paris. M De Santeul lui fit
de grands remercîments de sa proposition et
s' engagea sur l' heure d' apporter cette sainte relique,
pour l' honorer le jour de la fête du saint, qui
arrivait dix jours après. " saint-Victor et
port-royal étaient en très-bon accord et comme en
une sorte de parenté spirituelle ; on permit donc
à la sainte relique de faire le voyage. La mère
Angélique envoya à Paris le carrosse de la maison
avec les quatre chevaux, pour amener la précieuse
coule (habit, chape) ; le grand-prieur la
voulut accompagner avec un autre chanoine régulier,
et avec Santeul qui, pour rien au monde, n' en
aurait cédé l' honneur à personne. La fête fut
grande pour la recevoir (19 août), et la dévotion
extrême à l' aller baiser. La même châsse contenait
également sous verre le cilice, les gants et le
peigne de saint Thomas De Cantorbéry ; on
sortit le tout (moins le peigne), et pour qu' il
n' y eût point de jalouses, le prieur tenant le
cilice et les gants, et Santeul d' autre part tenant
la cuculle, firent le tour du choeur des deux côtés.
Après l' adoration ou l' honoration par toutes
les soeurs, la bonne grâce du prieur victorin alla
jusqu' à offrir à Madame De Port-Royal de lui
donner quelques petits morceaux de la relique si
précieuse aux filles de saint
p94
Bernard : " elle l' en supplia très-humblement, et lui
présenta un petit coffre pour les mettre. Il voulut
qu' elle lui marquât l' endroit qu' elle souhaitait qu' il
coupât lui-même, et puis remit tout dans la châsse
qu' il referma, et la laissa ensuite sur la crédence
avec deux cierges allumés. " et c' est ainsi que
Santeul s' acquit le droit de revenir souvent à
port-royal. -on a pris note de quelques
conversations qu' il y tint, et qui nous le montrent
aussi grand enfant et aussi facétieux convive en
ce lieu-là que partout ailleurs. Santeul, quelque
part qu' il allât, ne pouvait s' empêcher d' être
tout entier lui-même, et d' y porter sa verve
burlesque, son torrent de belle humeur.
p95
Nous ne sommes point à port-royal pour entendre
les propos de table et les gaietés de réfectoire
de Santeul : assez de graves et tristes sujets
nous appellent et sont faits pour y occuper.
L' année 1684 fut surtout
p96
une année funèbre. M De Saci l' ouvrit en mourant
à Pomponne le 4 janvier. J' ai dit ailleurs, j' ai
emprunté à Fontaine le récit de ses belles et
pénétrantes funérailles. La mère Angélique mourut
trois semaines après (29 janvier), percée de la
douleur comme d' un glaive :
" le lundi 24, dit la relation toute simple, notre
mère tomba malade.... etc. "
port-royal perdit avec elle sa dernière grandeur ;
il n' en retrouvera plus désormais que tout à la
fin, grâce à l' excès des persécutions.
La mère Du Fargis prieure fut élue abbesse en la
place de la défunte. C' était la dernière personne
dont le nom pût encore porter au dehors quelque
respect et obtenir quelque ménagement du côté de la
cour. Elle désigna pour prieure la mère Agnès
de Sainte-Thècle Racine, dont le neveu
commençait à devenir si utile.
Trois religieuses moururent coup sur coup dans le
mois de février suivant. M De Luzancy, le cousin
germain de M De Saci, le frère de la mère
Angélique, tombé malade cinq jours après la mort
de sa soeur, mourait douze jours après elle
(10 février) ; on apporta son corps de Pomponne
à port-ryal. En humble et fervent disciple qui
n' avait jamais rien su ni rien voulu faire que par
eux, il se hâtait de rejoindre les deux
p97
guides de toute sa vie. La soeur Eustoquie De
Bregy, ce premier lieutenant si actif et si
dévoué de la mère Angélique, ne lui survivait pas
non plus et mourait le 1 er avril, à l' âge de
cinquante-et-un ans. M Grenet, le bon et charitable
supérieur du monastère, mourait également le
15 mai ; il fut remplacé en qualité de supérieur
par un prêtre chanoine régulier de saint-Victor,
M Taconnet, " le plus doux des hommes, " qui
mourut lui-même quatre mois après (2 octobre).
Les supérieurs de port-royal perdent, au reste,
de leur importance et n' ont plus qu' un rôle
insignifiant ; l' archevêque qui les envoie ne leur
demande que de ne pas faire parler d' eux ; la
communauté devient assez vieille pour qu' on n' ait
plus qu' à la laisser aller et finir toute seule.
-quand on lit le journal de port-royal en ces
années, on n' y voit notés que des offices de morts,
des convois ou des commémorations funèbres. Sans
compter les religieuses qui y meurent, maint
fidèle et maint ami du dehors demande à y être
enterré. On y porte des corps ou des coeurs ; cela
ne cesse plus. Port-royal n' est désormais que le
vallon des tombeaux, une nécropole sacrée.
Qu' est-ce par exemple que ce comte d' Hénin que,
dans les bonnes estampes de port-royal, on voit
enterré sous le pavé du choeur de l' église, à côté
des de Luynes et des Conti ? C' était un enfant
de dix mois et vingt-deux jours que sa mère
Charlotte-Victoire De Luynes, pensionnaire
sortie en 1679, et mariée trois ans après au prince
de Bournonville, fit enterrer dans la sépulture
de la première Madame De Luynes (mai
p98
1684). Elle n' y envoyait pas seulement les entrailles
de son enfant, elle y envoyait son petit coeur à
cause de l' affection reconnaissante qu' elle avait
pour cette maison : on enterra les entrailles, mais
" on n' enterra point le coeur, nous apprend l' exact
journal, parce que ce n' est plus, à ce que l' on dit,
la coutume : il est pendu dans le choeur au lambris
de la grille. " quand son second fils, un autre
petit comte d' Hénin mourut encore (août 1687),
cette mère pieuse apporta elle-même les entrailles
dans une boîte de plomb. Ce que Madame De
Bournonville faisait là, tous les amis le voulaient
faire. Reposer à port-royal, soi et les siens,
c' était reposer en terre plus sainte, et comme en une
terre plus voisine de la suprême vallée de
Josaphat ; c' était attendre en lieu plus sûr
l' heure redoutable de la résurrection. Aussi les
jours ne suffisaient plus aux messes des morts,
aux bouts de l' an, aux trentains et aux libera ;
l' enceinte du monastère ne suffisait plus aux
enterrements.
Je n' ai point à énumérer ici et à rappeler toutes
les morts successives des amis (M Hamon, M De
Sainte-Marthe, etc), que j' ai déjà indiquées quand
j' ai parlé en détail de chacun d' eux. Mais il est une
de ces morts qui fut accompagnée de circonstances
trop singulières et trop frappantes pour ne pas nous
arrêter : je veux parler de celle de l' illustre et
infatigable pénitent M De Pontchâteau (27 juin
1690). M De Pontchâteau n' a point composé
d' ouvrages proprement dits, mais il n' a cessé
d' écrire des relations et mémoires, des lettres, de
correspondre, de voyager, de négocier. Lorsqu' on
étudie à fond port-royal et que l' on recourt
directement
p99
aux sources, il est un de ceux qu' on rencontre le plus
souvent. Nous avons perpétuellement usé de son
témoignage ; nous lui devons un dernier souvenir.
Ce petit-neveu à la mode de Bretagne du cardinal
De Richelieu (sa grand' mère paternelle était une
Richelieu), frère de la duchesse D' épernon et de
la comtesse D' Harcourt, oncle du duc De Coislin
et du cardinal de ce nom, naquit en 1634. Il était le
troisième et dernier fils de Charles Du Cambout,
marquis de Coislin, baron de Pontchâteau et
De La Roche-Bernard, gouverneur de Brest et
lieutenant-général pour le roi en Basse-Bretagne.
Il fut chargé de bénéfices dès son enfance ; car
son aîné immédiat, qui était le second fils de la
maison, s' étant trouvé peu disposé à entrer dans
l' état ecclésiastique, le père, qui ne voulait pas
que les bénéfices sortissent de chez lui, demanda
et obtint des bulles pour le cadet. C' est ainsi
que le jeune messire Sébastien-Joseph Du Cambout
De Pontchâteau eut les trois abbayes de
Saint-Gildas, de La Viéville et de Geneston.
" quand il fut en âge de juger un peu des choses,
il eut une si grande horreur de la manière dont
ses bulles avaient été obtenues, qu' il ne cessa
point de désirer d' abandonner ses bénéfices. Il m' a
fait voir, écrit la soeur élisabeth De
Sainte-Agnès Le Féron, la grande bulle de son
abbaye par laquelle le pape (Urbain Viii) lui
mandait qu' il lui conférait son bénéfice, étant bien
informé de sa prudhomie, de sa grande science et de ses
bonnes moeurs. " or, il n' avait alors que
sept ans.
p100
Il fut envoyé fort jeune à Paris pour y faire ses
études. Il fit ses humanités au collége des jésuites,
sa philosophie dans l' université ; puis il
s' appliqua à la théologie avec beaucoup de succès.
C' était donc un homme instruit ; mais qu' il me soit
permis d' ajouter qu' on n' en vit jamais de moins
éclairé : entendez-le dans le sens que vous voudrez,
depuis le sens où l' entend Nicole jusqu' à celui
où Bayle le prendrait.
Agréable, vif, enjoué, bien fait de sa personne,
semblant destiné à être un aimable petit abbé de
cour, il fut partagé de bonne heure entre les
fougues de la dissipation et les autres fougues,
non moins emportées, de la pénitence. Une grande
terreur des jugements de Dieu paraît l' avoir
toujours dominé ; il ne cessa jamais à aucun moment
de croire, -de croire d' une foi dure et robuste,
et de croire à tout. Vers l' âge de dix-sept ans,
il eut l' occasion de connaître M De Rebours,
un de nos messieurs, qui le mit en relation avec
M Singlin. Celui-ci appliqua d' abord sa méthode
ordinaire de lenteur et de résistance, et qu' il
employait surtout quand il avait affaire à des
personnes de naissance et de qualité, qui lui
semblaient affectées par là comme d' un double
péché originel . Dans son premier feu, le jeune
abbé songeait dès lors à se dépouiller de ses
bénéfices et à tout quitter. M Singlin s' y
opposa ; il lui conseilla de n' aller point si vite,
et de prendre du temps pour consulter Dieu et voir
si ce dessein venait de lui. Il fit bien et
prudemment. Après une première visite à
port-royal des champs, et quand il semblait
n' aspirer qu' à une plus grande retraite, le jeune
abbé écouta la voix de l' enchanteur qui lui
parlait par la bouche de ses amis : il eut l' idée
d' aller à Rome. M Singlin pensa
p101
avec raison qu' en cela il exposait son innocence,
et peut-être sa foi, à plus d' un danger. M De
Pontchâteau passa outre ; il voyagea en Italie,
en Allemagne, revint en France par Lyon où il
demeura auprès de son grand-oncle le cardinal
archevêque, M De Richelieu. Ce prélat le prit
en grande amitié ; il lui confiait toutes ses
affaires et faisait tout ce qu' il pouvait pour
le charger de bénéfices : s' il en avait eu un
grand nombre à sa disposition, il les lui aurait tous
donnés. Sa mort (1653) délivra M De Pontchâteau
de ces voies d' ambition où le conseil de sa famille
l' avait rengagé. Est-ce alors, n' est-ce que plus
tard en 1659 (car on se perd un peu dans ces chutes
et rechutes de M De Pontchâteau, et la
chronologie exacte n' en est pas bien établie), qu' il
alla passer quelque temps en Bretagne, voyage qui
lui fut très-funeste : " il m' a dit, écrit la soeur
Le Féron qui est du moins très-bien renseignée sur
le fait, que ce fut en ce lieu qu' il se
détraqua beaucoup par des compagnies qu' il
fréquenta, les festins où il se trouva, et
l' amusement de la vie dans lequel il se laissa aller. "
il eut aussi alors, ou plus tard, des idées de
mariage. Toutefois il revint à résipiscence et se
remit à la merci de M Singlin. " quoi, mon père !
Ce pauvre enfant, auriez-vous bien le courage
de l' abandonner ? " disait
p102
un jour la mère Angélique à M Singlin en lui
parlant du petit abbé . En ces années
1653-1656, M De Pontchâteau venait souvent à
port-royal ; il en était l' un des amis les plus
officieux ; il faisait présent de reliques aux
mères (reliques de sainte Agnès, reliques de
sainte Thérèse) ; il prêtait son carrosse et ses
chevaux dans tous les besoins qu' on en pouvait
avoir. On lui avait obligation de mille choses.
En 1655, en mars, il fit une retraite de quelques
semaines aux champs. On dit qu' il s' y ennuyait
beaucoup, et M Singlin avait donné charge à
M De Saint-Gilles (son ancien voisin du bocage)
de l' entretenir et de l' occuper. Il y était lors
de la dispersion de 1656, et dut se retirer comme
les autres. Il se logea au faubourg saint-Jacques
ou saint-Marceau dans une petite maison qu' il loua,
ayant avec lui M Akakia Du Mont, l' un des
confesseurs de port-royal. C' est à ce temps-là que
se rapporte une nouvelle escapade de lui, à laquelle
on était loin de s' attendre. S' étant lié avec de
jeunes abbés à peu près de son âge et de sa qualité,
ils le tentèrent si fort qu' enfin il succomba
et résolut avec eux de refaire un voyage à Rome.
Il ne parla de ce dessein ni à M Singlin ni à
M Du Mont, et se contenta, en partant, de
laisser un billet à l' adresse de ce dernier, où
il disait : " je vous supplie qu' on ne se mette
point en peine de moi ; je suis parti pour Rome. "
-" cela étonna fort M Du Mont, qui vint à
port-royal de Paris apprendre cette nouvelle,
dont tout le monde fut affligé. "
les années suivantes furent les plus pénibles et
les plus orageuses dans les rechutes de
M De Pontchâteau ; i ô) "
il n' en parlait qu' en des termes d' horreur. Craignant
(au retour d' un quatrième voyage de Rome qu' il
fit en 1680 pour les affaires de port-royal) qu' on
ne voulût l' engager à la prêtrise, il écrivait à
M De Neercassel, en s' en déclarant incapable
et peu digne :
" je sais bien que la pénitence peut tenir lieu dans
quelques-uns d' un second baptême,... etc. "
pourtant, du sein de son égarement, il n' avait pas
perdu le principe de la piété ; il se sentait hors
de sa voie ; son regard et son voeu étaient toujours
vers le port. Il écrivait à M De Saint-Gilles :
" je soupire souvent après ma patrie ; mais je me
suis égaré in regionem longinquam . " il lui
écrivait encore " qu' il était à charge à lui-même,
qu' il aurait eu besoin de trouver un lieu de repos
pour se guérir et se consoler, mais qu' il avait
lu dans Fulbert De Chartres, que les chrétiens
ne trouvaient de repos que dans la solitude :
ubi requiescit anima afflicti christiani . "
-" sur cela, il se plaignait fort de ce que la
plupart de ces saints asiles sont fermés, et qu' on
n' y trouvait plus ni la piété ni l' assurance qui
y était autrefois. -on ne pouvait, dit la soeur
Le Féron, voir ces lettres sans être touché
de compassion et de désir d' obtenir de Dieu sa
délivrance. Enfin il revint à Paris ; je ne sais
si ce fut à la fin de
p104
1661 ou au commencement de 1662 : ce que je sais
d' assuré, c' est qu' il se retira chez Madame
D' épernon sa soeur, qu' il aimait avec une grande
tendresse. "
mais bientôt il se brouilla avec elle, sortit de sa
maison et, ne sachant où donner de la tête, se logea
chez l' abbé de Coislin son neveu. Ce qui l' avait
brouillé avec sa soeur, c' est qu' il voulait tout à
fait quitter l' état ecclésiastique et se marier avec
une demoiselle attachée à Madame D' épernon
elle-même, et qui était de bon lieu, mais sans bien.
" cette demoiselle avait un frère qui était encore
fort jeune, et M De Pontchâteau s' avisa, pour
faciliter plus tôt l' affaire de son mariage, de donner
à ce petit gentilhomme un de ses bénéfices ; ce
qu' il fit encore sans avis de personne que de
lui-même. Quand il eut fait ce dernier pas, il
entra dans un très-grand scrupule, et, ne sachant à
qui s' adresser pour réparer ce mal, il eu recours à
M Singlin à qui il manda sa misère, et qui lui
répondit une lettre foudroyante... on l' obligea du
moins de marquer dans sa donation que ce bénéfice
servirait à instruire l' enfant et à le former dans
l' état ecclésiastique. M De Pontchâteau a pleuré
toute sa vie cette faute, et il regrettait, quelques
années avant sa mort, de savoir que ce
résignataire ne faisait pas l' usage qu' il devait
du bénéfice qu' il lui avait donné. "
il ne savait comment sortir de l' engagement où il
s' était mis avec la demoiselle en question, lorsqu' elle
mourut presque subitement. Il considéra cette mort
comme un coup de grâce pour lui. Il n' avait pas cessé
p105
de correspondre avec M Singlin, alors caché : ce
sage directeur, éclairé désormais sur la fragilité
aussi bien que sur la sincérité de son pénitent, lui
donnait d' impérieux conseils de retraite absolue :
" le meilleur résentement pour vous, lui
disait-il, serait de quitter entièrement le monde,
et de vous enfermer dans un monastère. Vous avez
besoin de quelque chose qui vous lie et qui vous
soutienne, pour vous munir contre votre propre
faiblesse et contre l' inconstance de l' esprit
humain. " enfin, un jour qu' il eut une entrevue
avec lui, il lui dit ce mot décisif : " vous ne
voulez donc point quitter la vie que vous menez ? "
et comme M De Pontchâteau répondait qu' il le
voulait bien, mais qu' il ne le pouvait point encore,
M Singlin reprit : " ne dites point que vous ne le
pouvez pas, mais dites que vous ne le voulez pas. "
M De Pontchâteau emporta cette parole comme un
trait et rentra au cloître notre-dame où il
habitait alors. Il retourna tout le soir le reproche
de M Singlin, y rêva toute la nuit, ne dormit
guère, se leva à quatre heures du matin, prit
sa résolution, écrivit quelques lettres et se retira
ensuite dans un lieu inconnu à sa famille. Depuis ce
temps il n' a plus vu messieurs ses parents.
" ce fut alors, dit Fontaine qui brouille un peu les
temps, mais dont le sentiment est si vif et la couleur
si expressive, qu' il quitta ses appartements
magnifiques du petit archevêché comme on
l' appelait à Paris,... etc. "
p106
M De Pontchâteau était et resta toujours (quoi
qu' il ait pu faire) très-curieux des livres, des
collections ; il avait du Coislin en ce sens.
Cette troisième conversion, qui fut la définitive,
se rapporte au jeudi-saint de l' année 1663. Le
22 mars était resté pour lui, dans sa vie spirituelle,
une date mémorable. Il vécut dès lors pénitent
et caché sous des noms divers : M De Monfrein,
M Du Vivier, M Mercier, M De Maupas,
M Fleury, tout cela c' était toujours M De
Pontchâteau. Il voyagait sans cesse, sitôt qu' il
en était besoin, pour les intérêts du monastère et
de la cause. Il fit d' abord le voyage de
Nordstrandt en 1664. Avant de partir il donna la
démission de deux de ses bénéfices (Geneston et
Saint-Gildas) et mit tout en règle autant qu' il
le pouvait, ne se réservant que son patrimoine
pour le partager avec les pauvres. Ce fut lui qui
alla, en 1667, faire imprimer chez Elzevir à
Amsterdam le nouveau-testament de Mons. N' ayant
p107
pu revenir demeurer aux champs à cause des gardes
qui y étaient en ce temps de captivité, il logeait
au faubourg Saint-Antoine avec M De Sainte-Marthe
et M De Saint-Gilles qui y mourut. Il en sortait
toutes les fois qu' il y avait un service à rendre
aux religieuses ou aux amis persécutés. " il venait
quelquefois se promener aux granges avec M De
Sainte-Marthe, et il regardait de là la
communauté qui faisait en ce temps-là, tous les
jours, des processions dans le jardin en disant le
psautier : ce qui lui était une grande
consolation, et un sujet de nous offrir toutes à
Dieu avec bien de la charité. " c' est la soeur Le
Féron qui parle ici de ce qu' elle a vu.
à la paix de l' église, il se mit au-dessus de tous
les propos et de toutes les considérations du monde,
et vint habiter et travailler à la maison des
champs sous le nom de M Mercier . Il y prit
la qualité de jardinier des granges, et ne se
distinguait en rien des moindres serviteurs de la
maison. Il employait ses journées au travail,
couchait tout vêtu, et très-souvent sur une simple
claie d' osier. Il veillait et priait selon que
Dieu le lui mettait au coeur. " la messe sonne, je
m' en vas. Il y a vraiment quatre heures que j' écris,
et je n' ai pas vu d' autre feu aujourd' hui que
celui de ma lampe. " il écrivait cela en plein
décembre (1678), de sa chambre sans feu. Il
s' éveillait quelquefois avec ce mot de
l' imitation à la bouche : " in omnibus requiem
quoesivi, et nusquam inveni nisi in angulo cum
libro. "
p108
mais les livres n' étaient pas son principal emploi ;
il se piquait d' être un homme de peine. Quand il y
avait quelque travail extraordinaire, il en prenait
toujours sa part. La fièvre quarte qu' il eut pendant
des années ne l' empêchait pas de se livrer aux
plus rudes fatigues : " elle me tourmente bien,
disait-il un jour à Fontaine, mais je lui donne
aussi bien de l' exercice. " il bêchait, cultivait
la vigne et le plant d' arbres, et portait la hotte
pleine de légumes. " nous l' avons vu souvent entrer
dans le jardin, dit une des religieuses, tenant des
paniers dans ses bras avec des galoches à ses
pieds. " - " petit mercier, petit panier, " dit-il
agréablement un jour qu' il était rencontré à
l' improviste un petit panier à la main, par
quelqu' un de sa connaissance. Il s' étonnait presque
quand Mademoiselle De Vertus ou Madame De
Longueville daignaient lui parler, et disait :
" je ne suis qu' un planteur de choux. "
il évitait d' aller au parloir de Mademoiselle De
Vertus, quand Madame De Longueville était au
monastère des champs. -il allait aux foires et
aux marchés publics comme un domestique de la maison.
Il avait tellement retourné ses idées sur la
noblesse, qu' il rougissait de ses parents quand on
les lui rappelait, comme eût rougi un parvenu,
homme de peu, qui aurait eu de la vanité.
" la comtesse d' Harcourt sa
p109
soeur étant morte, M Le Nain lui écrivit une
lettre de consolation sur cette perte. Il me dit
ensuite (c' est toujours la soeur Le Féron qui
parle) qu' il avait été tout mortifié de ce qu' en
lui écrivant de cette mort, on disait qu' il avait
perdu madame sa soeur . -il eût voulu que son
humiliation fût retombée sur toute sa famille, et
il ne pouvait souffrir qu' avec une extrême peine
lorsqu' il apprenait qu' elle croissait dans la
faveur du monde... il m' a dit qu' il avait une
grande dévotion à ces paroles de Job :
putredini dixi : pater meus et mater mea, et
soror mea vermibus (j' ai dit à la ourriture :
tu es mon père et ma mère ; et aux vers de la terre :
vous êtes mes soeurs), et que c' était véritablement
la généalogie qui lui convenait le mieux. "
ce fut pour lui qu' une mortification quand son
p110
neveu l' abbé de Coislin fut évêque d' Orléans et
chargé de plusieurs bénéfices ; il eut toujours
une plaie dans le coeur de le voir engagé dans
des fonctions si aintes, auxquelles il craignait
qu' il ne satisfît pas entièrement par sa conduite.
Tandis que chacun parlait de ce prélat comme de l' un
des plus pieux évêques de France, M De
Pontchâteau en parlait comme d' un chrétien à demi
mondain et trop peu mortifié : " je ne suis pas trop
surpris du silence de M D' Orléans, écrivait-il
à Madame D' épernon ; que voulez-vous qu' il vous
dise ? Car, dans le fond, il craint un peu Dieu ;
mais cela est étouffé par les affaires et les
embarras. "
j' ai déjà marqué en toute rencontre et je ne
prétends point dissimuler les excès et les rudesses
de M De Pontchâteau ; on en était frappé, même
à port-royal. Il supprimait tout ce qui est capable
de plaire. Ce n' était point un jardinier riant :
" on ne savait là ce que c' était que de cueillir
des fleurs, dit Fontaine ; et d' un seul coup
d' oeil on remarquait que c' étaient les jardins de
personnes pénitentes, où il ne fallait point chercher
d' autres fleurs que les vertus de cex qui les
cultivaient. " il n' était pas homme à porter chaque
matin un bouquet sur l' autel. Si l' on avait chanté
à port-royal une musique un peu trop touchante,
il ne l' eût point pardonné :
" je ne sais, écrivait-il à sa soeur (4 décembre 1676),
où l' on a été prendre
p111
que l' on chantait la musique à port-royal ; il y a
pourtant quelque chose de vrai ; ... etc. "
nous le remercions, quoi qu' il en soit, de nous avoir
conservé ces vers charmants et tout à fait
lamartiniens, les plus jolis assurément qu' ait
faits le bonhomme Gomberville.
Le talent de Racine, même lorsque ce talent fut
redevenu chrétien, était peu de chose aux yeux de
M De Pontchâteau. J' ai cité quelque part un
passage d' une lettre de lui à Mademoiselle Gallier
(25 septembre 1685), dans lequel il disait :
" il faut que je devienne un peu bête et que je perde
le goût des belles choses : car les vers de M Racine
ne m' ont point plu, et j' y ai trouvé quelque chose
qui me semble assez profane. On y parle d' un Dieu
qui a renvoyé la discorde aux enfers, et ce Dieu
est le roi. Je vous assure que je ne me mets pas
trop en peine de n' aimer plus tout cela. Vanité
des vanités, et tout n' est que vanité ! " M De
Pontchâteau estimait qu' il y avait trop de
flatterie, même dans le prologue d' Esther .
p112
La grande habitude que, malgré tout, il avait gardée
du monde, et sa grande aisance qui lui venait de bon
lieu, un certain talent qu' il avait " pour
s' insinuer dans les esprits et pour leur persuader
une partie de ce qu' il voulait, pour former et
entretenir des liaisons, " faisaient qu' on
l' employait plus volontiers que personne aux
voyages et aux négociations. Il alla à Rome en
1677 pour les affaires de la régale et le service
de l' église ; il y retourna pour les affaires du
monastère en 1679. Il écrivait de là à Madame
D' épernon, le 21 novembre de cette année :
" priez Dieu, ma chère soeur, que je ne me gâte
point en ce pays, car l' air en est contagieux. "
s' il lui était resté de l' inquiétude d' esprit,
il eut de quoi l' user en toutes ces années. C' était
le plus austère des pénitents, mais aussi le plus
mobile et le plus errant des ermites. Je le trouve
(pour ne prendre qu' une année au hasard) à l' abbaye
de Haute-Fontaine au printemps de 1683, puis
à Paris essayant s' il n' y aurait pas moyen de se
faufiler et de se tapir à demeure dans la solitude
de port-royal, puis à Bruxelles en visite auprès
d' Arnauld pendant l' été et l' automne ; de là, après
être passé par l' abbaye d' Orval, il s' en revient
à Haute-Fontaine en décembre 1683.
Voici d' ailleurs un relevé rapide, et encore
incomplet sans doute, de tous ses mouvements dans
les années suvantes, de tous ses va-et-vient
mystérieux.
M De Pontchâteau est à Haute-Fontaine en
janvier 1684, -aux granges et à Paris au
printemps ; -à Haute-Fontaine en juin ; -à
Paris en automne.
p113
Nous le retrouvons à Bruxelles en janvier 1685 ;
-à Orval en février ; -à Bruxelles en juillet ;
-il est de retour, à la fin de l' année, à Orval.
Il y reste jusqu' en mai 1686 ; -il va au prieuré
de M Le Tourneux ; -à port-royal, en juin et
juillet ; -il repasse par le prieuré de M Le
Tourneux, et revient à Orval au mois d' août.
Il y reste la fin de l' année. Il reparaît à
port-royal en février 1687 ; -à Orval, en mars ;
-à Bruxelles près de M Arnauld, en avril ; -à
Orval, en juin ; -à Aix-La-Chapelle, en
septembre ; -à Orval, en octobre ; -à Paris, en
novembre et décembre. Il est à Orval en mars
1688 ; -à Bruxelles, en juin ; -à Orval, au mois
d' août ; -à port-royal, en décembre. On voit que,
bien que censé absent, il se glisse à port-royal et
y passe incognito plus souvent qu' on ne
l' imaginerait à cette date et que ne le disent nos
historiens. De retour à Orval en mars 1689, il
revient
p114
encore une fois et à port-royal et à Paris, en
mars 1690.
C' est dans ce dernier voyage, au sortir d' une visite
et d' un entretien chez Nicole, qu' il fut pris de
la maladie dont il mouut. Sa mort à laquelle Nicole
assista fut simple, " sans éclat, nous dit cet
excellent témoin, sans spectacle, dans une parfaite
paix, un recueillement entier et une application à
Dieu non interrompue, comme une suite d' une vie
qui, tendant toute à la mort, n' avait pas besoin
d' être marquée par des circonstances particulières. "
Nicole dit cela à dessein, et par opposition à
l' éclat et au bruit qui se fit après la mort.
Le duc de Coislin, ayant su la maladie de son
oncle, chercha à le voir et se rendit ru
saint-Antoine, dans la maison d' un marguillier
de Saint-Gervais chez qui il logeait ; mais il ne
fut point reçu. Deux dames de sa famille, et peut-être
le duc lui-même, vinrent le soir, la veille de sa
mort, et virent l' agonisant par les fentes d' un
rideau, sans être vus. Il expira le 27 juin
(1690), à l' âge de cinquante-six ans et demi.
Le bruit se répandit bientôt dans le quartier qu' il
venait d' y mourir un saint, et les scènes
commencèrent.
p115
Il s' amassa tant de gens devant la maison que la
rue était obstruée :
" on fut obligé, dit le nécrologe, de mettre des gens
aux portes que l' on voulait forcer, et ne laisser
entrer que six personnes à la fois, qui lui
baisaient les pieds et lui faisaient toucher leurs
maux... etc. "
on observa à peu près ses intentions pour la
pauvreté du convoi : M De Coislin se fit
honneur de marcher à la tête, avec son cordon bleu.
" près la messe (à Saint-Gervais), continue le
nécrologe, le peuple étant entré dans le choeur, et
s' apercevant que le cercueil n' était pas bien
soudé, enleva de force la lame de plomb qui le
couvrait,... etc. "
j' n ai honte pour nos amis, mais un degré
d' exaltation de plus, et lesconvulsions dès lors
commençaient !
Cette populace qui voulait desceller le cercueil de
M De Pontchâteau était celle qui, quelques
années auparavant, aurait voulu, dans une tout
autre intention, saccager le cercueil de Molière.
ô vertu ! ô folie ! -ô grossièreté ! ô croyance !
p117
-ô foi ! ô intolérance ! -ô vérité ! ô indifférence !
-serait-ce donc là les litanies du sage ?
Le corps de M De Pontchâteau, conduit par le
vicaire de saint-Gervais, arriva au monastère des
champs le mercredi soir 28 juin, vers minuit. Le
coeur, qui avait été retiré à l' avance et par
précaution (au cas que l' on ne pût avoir le corps),
resta quelques mois en dépôt et ne fut enterré que
le 14 octobre, en même temps que le corps de
M De Sainte-Marthe, et aux pieds de ce saint
prêtre, dans un petit sépulcre à part que les
religieuses eurent le loisir de disposer. Corps
et coeur, ces saintes filles méritaient de tout
posséder de lui ; M De Pontchâteau leur était
dû tout entier.
Nous reprenons l' histoire un pe languissante du
monastère. -si les morts, comme on le voit, étaient
si pressés d' entrer à port-royal, les vivants,
on peut le croire, n' étaient pas moins jaloux d' y
avoir accès et d' y pénétrer. Ce n' étaient pas
seulement d' anciennes élèves mariées comme Madame
De Bournonville, qui y revenaient faire de courtes
apparitions, c' étaient des personnes dévotes,
quantité de dames de distinction qui aspiraient
à y venir aux jours de fête et de pénitence, et
qui en obtenaient des permissions de l' archevêque.
M De Sainte-Marthe, tout absent qu' il était,
dans une lettre adressée à la mère Du Fargis après
la mort de M Le Tourneux (1686), avait signalé
le danger, l' infraction trop répétée à la règle
de clôture et de silence ; il avait rappelé que
cette première règle des monastères était toute
conforme à l' esprit des saints, qui ont mis leur
dévotion à fuir les hommes :
fuge
p118
homines : " et tout ce que je sais, disait-il,
me porte à croire que, la corruption du monde étant
aussi grande qu' elle était autrefois, il n' en est
pas moins vrai qu' il le faut fuir, et le fuir même
dans les personnes que l' on appelle dévotes ,
puisque les religieuses d' une même maison se doivent
fuir les unes les autres, si elles veulent trouver
Jésus-Christ, qui ne prmet de leur parler et de
leur faire des grâces que dans la solitude. " on dut
en effet mettre ordre à ce relâchement, et la mère
Racine, aidée de M Eustace, prit là-dessus un
parti qui fit crier bien des amis, mais que les
abus avaient rendu nécessaire : " plusieurs, écrivait
m eustace, blâmeront la résolution de fermer
les portes, on s' y attend bien ; mais un plus
grand nombre encore aurait blâmé la liberté avec
laquelle on les ouvrait, si on l' avait permis plus
longtemps, comme on le sait par tout ce qu' on en a
dit dans le monde. " on s' arma, pour autoriser ce
retour à la sévère discipline, de l' ancien exemple
de la mère Angélique lorsqu' elle ferma la porte
à son père même, dans la fameuse journée du guichet.
Les vrais amis, ceux " avec lesquels on n' était
lié que par le noeud de la vérité et de
l' éternité, " approuvèrent et admirèrent ces pauvres
recluses dépérissantes, qui se refusaient la
consolation trop humaine de arler de leurs
ennuis et de leurs peines à d' autres qu' à Dieu.
Toutefois les ecclésiastiques amis n' étaient pas
compris dans l' exclusion, et on voit que chaque
année, dans les premiers mois d' été, en mai ou en
juin, vers le temps des rogations et de l' octave
du saint-sacrement, plusieurs venaient pour prendre
part à l' édification que ces pieuses cérémonies
portaient avec elles,
p119
surtout au sein de ce vallon béni, au coeur de cette
saison florissante. M De Beaupuis revenait exprès
de Beauvais, M Bocquillot revenait d' Avallon ;
Santeul, plus fidèle qu' aucun, ne manquait jamais.
Quelquefois il n' y avait pas moins de quatorze ou
quinze ecclésiastiques tant de la maison que du
dehors, pour honorer de leur présence et de leur
ministère ces fêtes rurales et touchantes dont
la poésie secrète, de loin visible à nos yeux,
n' était pour eux tous que de la religion
pratique et précise. Dans la stérilité d' événements
qui est le propre de ces années, ces processions
annuelles occupent une grande place du journal : nous
savons qui portait le dais, nous savons qui portait
les flambeaux, qui marchait en tête et qui
encensait ; il ne tient qu' à nous de suivre pas à pas
le saint cortége, et nous avons la vénération trop
docile et, sinon la foi, du moins la sensibilité
trop chrétienne pour y résister. Nous suivons donc
la procession chantante par toutes les allées,
en nous dirigeant tout droit à travers le jardin
vers la solitude , dont nous connaissons la
porte rouge : là nous tournons à droite vers les
fraisiers , nous passons le pont proche du
glacis pour continuer de cheminer tout le long
de l' allée de l' ormois jusqu' à la porte à
barreaux , par laquelle, rentrés dans le
jardin, nous faisons, malgré son vilain nom, toute
l' allée des crapauds ; puis nous tournons pour
gagner la porte rouge de saint-Antoine , d' où
l' on passe dans le petit jardin de saint-Paulin ,
et de là dans le cloître. Mais je fais comme la
procession, j' ai oublié des allées auxquelles on
tient et qu' on se propose de sanctifier un autre
jour, celle de l' espalier dans la solitude ,
celle des groseilliers ; on s' arrangera pour
que la bénédiction
p120
ne manque à aucune et pour les faire toutes à
diverses reprises, tant celles de la solitude
que celles aussi du jardin.
On possède, sur ce qu' était port-royal au coeur et
aux yeux des amis, en ces années mélancoliques, un
sincère et précieux témoignage ; c' est la relation
détaillée d' une visite qu' y firent, dans l' été de
1693, quelques personnes qui nous sont bien connues
d' ailleurs, Rollin, M Hersan ; celui de leurs
compagnons de voyage qui eut l' heureuse idée
de raconter ce qu' il avait vu et surtout ressenti,
est un ancien élève de M Le Tourneux dans son
prieuré de Villers, M Louail, qui n' est nullement
étranger, comme on le va voir, au talent d' écrire.
Il demeurait pour lors à Meudon chez Madame De
Louvois, et était attaché au jeune abbé son fils.
Je le laisserai parler sans l' interrompre. On m' a
quelquefois demandé de décrire le vallon de
port-royal, tel que je l' ai vu ou tel que je le
conçois ; j' aime mieux que ce soit M Louail qui
nous le montre dans une image encore plus morale que
pittoresque, mais où la perspective pourtant et la
couleur des lieux n' est point absente :
" le mercredi (27 mai), dit-il, dans l' octave de la
fête-Dieu, M Hersan alla à port-royal des champs
avec M De Farg et M Rollin, pour y assister
le lendemain à la procession du
saint-sacrement,... etc. "
p124
certes, il ne se peut d' impression plus vive et plus
tendre, rendue avec plus de simplicité et
d' onction ; il ne se peut de tableau s' inspirant
mieux de son objet et le respirant davantage,
réfléchissant avec une plus sensible vérité ces
toutes dernières saisons durant lesquelles
port-royal subsiste encore, mais où déjà la
tradition l' environne et l' agrandit, où tout son
passé le couronne, à la veille du moment tout à fait
prochain où la défaillance va se faire sentir,
où l' excès d' affaiblissement se trahira, où les
cérémonies elles-mêmes en souffriront, où, le pavé
des tombes se peuplant de plus en plus, bien des
stalles resteront vides. Ce M Louail a trouvé
là, par le coeur, des pages que n' eût point
désavouées Racine pénitent.
La chasse royale, qui poussait de temps en temps
jusqu' aux bois d' alentour et qui descendait jusqu' à
la chaussée du monastère, amena en ces années
quelques incidents, les seuls qui rompaient la
monotonie du désert, -un cerf aux abois qui se
jetait et se noyait dans l' étang, -un paysan qui
se noyait pour le repêcher. Mais bientôt, à
l' occasion de ces chasses, une crainte sérieuse
s' éleva : on fut averti que le roi avait l' idée
d' enfermer dans son parc tous les bois de
Chevreuse, toutes les terres de la maison, et
l' abbaye même. Il vint sur ls lieux un arpenteur
pour mesurer les terres et en faire un plan qu' on
joindrait à la carte du pays, et qui devait être
mis sous les yeux du roi. Les religieuses firent
à ce sujet mainte prière et mainte procession
en chantant les psaumes, non sans invoquer
p125
leur père saint Bernard (juillet 1687). Le projet,
bien qu' ajourné et n' ayant pas eu de suite, resta
assez longtemps comme un danger et une menace ;
on ne fut même délivré de toute crainte à cet
égard qu' à la mort de l' archevêque, qui pouvait
tirer parti, dans ses propres vues, de la convoitise
du roi. Cette mort arriva en août 1695. Rien à cette
date n' avait changé à port-royal : tout y avait
gardé l' apparence d' une tranquillité stagnante,
si ce n' est que les pertes s' y étaient succédé
sans compensation. La soeur Briquet (1689), la
mère Du Fargis (1691), Mademoiselle De Vertus
(1692), avaient disparu. C' était le cas de plus
en plus de redire avec l' oracle du lieu : " la maison
de Dieu semble se détruire, mais elle se bâtit
ailleurs. Les pierres se tallent ici, mais c' est
pour être placées dan l' édifice céleste. " du
dehors aussi on avait apporté bien des coeurs
fidèles, notamment celui d' Arnauld (1694).
L' abbesse qui avait succédé à la mère Du Fargis dès
1690, et qui avait été continuée depuis, était la
mère Racine. On lit dans une lettre d' Arnauld
à M Du Vaucel (24 février 1690) : " les six ans
de l' abbesse de port-royal des champs étant passés,
on a élu la prieure, qui est une très-bonne fille, qui
a bien répandu des larmes, étant si humble qu' elle
ne croyait point du tout qu' on pensât à elle pour
cette charge. " la bonne abbesse Racine pleurait
aisément en Dieu comme son neveu le poëte. Cet
illustre poëte était désormais l' agent le plus
dévoué de la maison pour les affaires du dehors,
et il ne se ménageait en aucune occasion auprès de
l' archevêque. Comme il s' agissait de nommer un
supérieur
p126
à la place de M De La Grange démissionnaire,
et que cette nomination traînait en longueur,
l' archevêque dit à Racine qui le pressait un jour
dans les appartements de Versailles : " que n' en
parlez-vous au roi ? " Racine s' en défendit bien,
et répondit que le roi lui demanderait : " depuis
quand donc, Racine, êtes-vous devenu directeur de
religieuses ? " au moment de cette conversation de
Racine et de l' archevêque, il y avait bien du monde
dans la chambre et, entre autres, l' évêque de
Soissons (M De Sillery), lequel, voyant la
chaleur qu' y mettait Racine, lui en demanda, un
instant après, le sujet, et l' ayant su : " ayez
patience, lui dit-il, et ne vous pressez point.
Voyez-vous pas bien la mort peinte sur son visage ? "
(mars 1695).
On a prêté à M De Harlay, à cette veille de sa
mort, de méchants desseins contre port-royal, et
sur lesquels nous ne pouvons que recueillir les
témoignages de nos auteurs. Sa soeur Madame De
Harlay, abbesse de la virginité au diocèse du Mans,
avait été nommée en 1685 abbesse de port-royal de
Paris, à la mort de la mère Dorothée. Cette soeur
de l' archevêque, fille pieuse et infirme, qui était
peu propre à entrer dans des vues ambitieuses, mourut
tout au commencement de 1695 et fut remplacée
par une nièce du même nom, plus remuante et qui
pouvait aider ou pousser aux déterminations de son
oncle. Celui-ci en était revenu,
p127
dit-on, à l' ancien projet de réunir l' abbaye des
champs à celle de Paris et de disperser celles des
religieuses des champs qui résisteraient, en les
plaçant dans diverses maisons moyennant de petites
pensions viagères. Quoi qu' il en soit, la mort le
prévint, et une mort qui parut aux intéressés
providentielle , comme on dirait aujourd' hui.
Le 8 août, vers midi, quelques personnes qui
arrivaient de Paris aux champs, pour assister
au bout de l' an de M Arnauld qui se devait
faire le lendemain, donnèrent la nouvelle que
l' archevêque était mort le samedi soir (6 du mois),
en sa maison de Conflans, privé de sacrements,
sans prêtre, sans nulle autre assistance que de
ses gens, de Madame De Lesdiguières et de
madame sa nièce que l' on avait été querir lorsqu' on
l' avait trouvé se mourant, et déjà sans connaissance
et sans parole. Le premier sentiment de la
communauté à cette nouvelle fut l' étonnement
p128
et un grand effroi. Des avis arrivèrent ensuite de
toutes parts concernant ses mauvais desseins.
M De Bontemps l' avait dit à Versailles, à l' un
des curés de Paris, qui le répéta, et le bruit
s' en répandit à l' instant dans tout le monde
janséniste. Il était grand temps que le prélat
mourût, le dessein se devant exécuter, ajoutait-on,
dans la semaine suivante.
p129
Le successeur donné par le roi à M De Harlay
était bien différent. L' ancien évêque de Châlons,
M De Noailles, avait une piété sincère et douce,
des moeurs pures, des vertus ; mais avec les
manières d' un homme de sa naissance, il n' avait rien
de l' adresse ni de la politique de son prédécesseur.
Il voulait être juste, impartial, il mécontenta
bientôt tout le monde et, à la fin, le roi lui-même.
Un janséniste considérable du dix-huitième siècle,
l' abbé d' étemare, dont on a recueilli plus d' un
propos, estimait " que le cardinal de Noailles était
un homme d' esprit, quoi qu' on en ait dit, et habile
théologien, le plus habile de tous les évêques
après M Bossuet, si peut-être on en excepte encore
M De Mirepoix (M De La Broue) ; que ce n' était
point, comme bien du monde le croyait, un homme
faible, mais que
p130
c' était plutôt un homme opiniâtre, que c' était un
homme ferme dans un parti faible . " le malheur
pour M De Noailles, c' est qu' avec des qualités
de détail il avait l' esprit court (c' est le jugement
de Fénelon), l' esprit court et confus .
Placide, sûr de lui, fort de ses intentions, peu
prévoyant, il ne sut point dès l' abord embrasser
les difficultés de la situation générale, établir
nettement sa propre situation à lui, et adopter
une ligne de conduite qui tînt en respect les
partis contraires. Il passa sa vie à donner aux
jansénistes des espérances vaines qui les perdirent,
et aux jésuites des satisfactions forcées qui ne
les satisfaisaient pas. Loué ou accusé d' être
janséniste sans l' être, tout occupé de prouver
qu' il ne méritait ni cette accusation ni ces
louanges, il finit par être plus sévère et plus dur
qu' aucun de ses prédécesseurs contre des gens qu' il
estimait. Sa nomination eut pour le parti
l' inconvénient de le relever jusqu' à l' imprudence,
et d' inspirer aux ardents des témérités qu' il fut
le premier à réprimer. Quant aux religieuses de
port-royal, elles se réjouirent humblement de sentir
la houlette pastorale aux mains d' un prélat
vertueux. Racine fut chargé, dès les premiers
jours, d' aller complimenter en leur nom le nouvel
archevêque ; il a rendu compte de sa visite dans une
lettre adressée à l' abbesse, et qui exprime bien
la disposition du prélat à son avénement :
p131
" à Paris, le 30 août 1695.
" j' ai eu l' honneur, ma très-chère tante, de voir
de votre part monseigneur l' archevêque de Paris et
de l' assurer de vos très-humbles respects et de ceux
de votre maison ; ... etc. "
p132
ce dernier conseil était le plus pressant ; les
zélés n' en tinrent compte. En publiant dès l' année
suivante l' exposition de la foi , ouvrage
posthume de M De Barcos, et en rompant ainsi
le silence qui avait été extérieurement observé
depuis 1669, ils obligèrent l' archevêque à faire
une ordonnance (20 août 1696) qui frappait le livre,
tout en établissant une doctrine augustinienne
très-analogue : ordonnance bizarre, qui sembla
contradictoire, de laquelle on a dit qu' il y
soufflait le froid et le chaud , et qui inaugura
fâcheusement l' ambiguïté perpétuelle de son rôle.
Les religieuses ne se bornèrent pas à la démarche
de Racine, elles envoyèrent au prélat M Eustace ;
elles lui écrivirent de belles lettres, auxquelles
il répondit avec bonté. Elles auraient bien voulu
avoir, dès ces premiers temps, l' honneur de sa
visite ; il la leur fit espérer ; mais, les affaires
survenant, il oublia sa promesse ou du moins il
ne songea que bien plus tard à la tenir, et, en
attendant, il resta à leur égard dans les termes
d' une affection polie en laquelle elles eurent
toute confiance et qui ne' altéra que quelques
années après. Il sollicita du roi, vers 1697 ou
1698, la liberté de rétablir le noviciat à
port-royal : c' est Fénelon qui nous l' apprend
et qui l' en blâme.
Nous avons conduit le monastère aussi loin que nous
l' avons pu dans sa période d' oppresson paisible,
et nous sommes arrivés à ce point d' exténuation
graduelle, que, prévoyant une élection qui se devait
faire dans trois ans, Racine ajoutait : " ... si
pourtant on
p133
peut supposer que cette pauvre communauté, qui
n' est plus à proprement parler qu' une
infirmerie , dure encore trois années. " c' est
le moment, on le voit, où Racine reparaît
sans cesse et nous invite à le considérer du côté
de port-royal, dont il est le serviteur laïque
le plus fervent, le Joseph D' Arimathie. Mais,
avant d' étudier en lui l' inspiration renaissante
qui fut sa récompense, et ce rajeunissement
chrétien de son génie, nous avons à revenir en
arrière pour accompagner au dehors notre plus
illustre fugitif, Arnauld, et pour raconter ses
derniers combats, de loin retentissants.
p134
Iv.
Arnauld, avant de quitter la France, avait été
compromis comme Nicole dans la rédaction de la
lettre des évêques de Saint-Pons et d' Arras au
pape ; M De Pomponne, encore secrétaire d' état
à cette époque, lui avait écrit de la part du roi
que sa majesté, qui avait été jusque-là satisfaite
de sa conduite et de celle de M Nicole, cessait
de l' être. Mais il y avait autre hose en jeu que
cette lettre des deux évêques au pape : c' était,
je l' ai dit, l' affaire de la régale où Louis
Xiv était vivement piqué. Le roi soupçonnait
M Arnauld de complicité
p135
et d' avoir la main dans les écrits qui entretenaient
cette résistance. M De Pomponne, qui savait la
cause du grief, aurait voulu que M Arnauld
déclarât publiquement qu' il n' avait aucune part aux
actes sur la régale et qu' il ne s' était point
mêlé de cette affaire, ce qui était vrai à cette
date. Il fit entrer dans ses vues sa soeur,
la mère Angélique De Saint-Jean, assez du
moins pour qu' elle écrivît, un peu à contre-coeur,
à son oncle sur ce désir de M De Pomponne.
Arnauld rougit à la seule pensée de ce qu' on lui
proposait ; sa réponse est belle :
" que j' aille de moi-même, s' écriait-il, faire une
lâche déclaration que je n' ai point pris de part
à ce qu' ont fait deux saints évêques dans la
meilleure cause qui fut jamais,... etc. "
voilà Arnauld, tel qu' il se retrouvera coup sur
coup et sans fléchir, jusqu' à la fin ; admirable
front dont, à
p136
chaque ride de plus, la rougeur et la candeur
éclataient plus pures et plus vives !
Après son expédition du 17 mai à port-royal des
champs, l' archevêque fit dire à M Arnauld qu' il
voulût bien quitter pendant quelque temps son
faubourg saint-Jacques ; que les assemblées
qui s' y tenaient déplaisaient au roi ; qu' on
l' accusait d' être le bureau d' adresse de tous les
ecclésiastiques mécontents. M De Pomponne lui
avait déjà dit la même chose dans une visite du
5 mai. Arnauld se retira d' abord à
Fontenay-Aux-Roses chez un ami. Pendant qu' il
était à y réfléchir sur les différents moyens de
se dérober à la vue des hommes, M De Montausier
le fit avertir de mauvais desseins qui se
poursuivaient contre lui, de calomnies incessantes
qui assiégeaient le roi à son sujet, et Arnauld
n' hésita plus. Il eut un moment la pensée d' aller
à Rome, qui, sous Innocent Xi, lui eût été
une retraite honorable et sûre ; le cardinalat
peut-être, s' il avait eu de l' ambition, était au
bout. Mais de tels attraits, quand il les aurait
entrevus, lui eussent plutôt donné de la
répugnance, et le conflit animé entre la France
et Rome le détourna. Il se décida pour la Flandre
espagnole et partit de Paris le 17 juin, à six
heures du soir, dans un carrosse à six chevaux,
déguisé et accompagné de deux de ses amis. Il
n' avait fait part de son dessein à personne autre
qu' à la mère Angélique De Saint-Jean. Il était
dans sa 68 e année.
Après divers incidents de route qui ont peu
d' intérêt, il arriva à Mons le 20, à six heures
du soir. Il y fut accueilli et logé par M Robert,
président du conseil souverain de Hainaut, et,
sauf quelque voyage à Bruxelles, il y demeura
pendant six mois. Je n' ai pas
p137
à revenir sur son différend avec Nicole qui, de son
côté, s' était rendu à Bruxelles, mais qui n' aspirait
qu' à rentrer en France : Arnauld, au contraire,
n' aspirait qu' à la liberté dans la fuite et dans
l' exil, mais une liberté toujours digne et non
séditieuse. Son premier soin fut d' écrire à
l' archevêque de Paris et au chancelier Le Tellier
pour leur faire part de ses raisons de retraite.
Il disait à ce dernier :
" ne pouvant travailler à ma justification en la
manière que je le souhaiterais, je me trouve obligé
d' ôter, au moins en tout ce qui dépendra de moi,
ce qui peut servir de matière à la calomnie : ... etc. "
toutefois, en paraissant promettre au chancelier
ainsi qu' à l' archevêque de vivre sans bruit et
sans attirer du monde dans sa maison , il
s' engageait trop ; il ne tiendra que la moitié. Il
ne sera pas libre de ne pas écrire et de ne pas
faire du bruit de loin comme de près.
Quant à son neveu M De Pomponne, Arnauld lui
écrivit simplement pour s' excuser de ne l' avoir en rien
prévenu : " ce n' a été que pour ne vous point
embarrasser dans nos misérables affaires, secundum
hominem dico (humainement parlant.) "
p138
la disposition morale d' Arnauld à cette heure (et
cette heure dura près de quinze années), son
élévation, sa sérénité d' âme, son émotion pourtant
si généreuse, et ce coeur qui bat sous l' armure,
nous sont bien représentés dans les diverses lettres
qu' il écrivait de tous les côtés à la fois. On a
encore présentes plus d' une de ses paroles
mémorables à Nicole : " c' est une grande entreprise,
dites-vous, pour un homme de mon âge, de me
réduire à une vie cachée pour le reste de mes
jours. Au contraire : fortem facit vicina
libertas senem (l' approche de sa liberté
fortifie le vieillard). " il lui disait encore :
" j' ai remarqué depuis peu deux versets dans le
ive chapitre de l' ecclésiastique , qui nous
donnent, ce me semble, deux grandes règles,
l' une générale, et l' autre qui en est une
exception... etc. "
ils se virent à Bruxelles ; Arnauld parlait de
pousser jusqu' en Hollande, Nicole ne se sentait
plus assez de nerf ni d' haleine ; ils se séparèrent
en s' embrassant, en s' aimant encore. Nicole nous
a touchés ; mais il faut remarquer du moins que la
conduite d' Arnauld est plus grande, et que si celle
de Nicole ne mérite pas
p139
d' être appelée pusillanime, le choix de l' autre
est directement le contraire de la pusillanimité.
Diverses alertes, contre lesquelles il s' obstina
tant qu' il put, forcèrent enfin Arnauld à quitter
Mons et l' hospitalité de M Robert, et à séjourner
successivement à Ournai, à Courtrai, à Gand, et
entre l' une ou l' autre de ces villes dans je ne
sais quel village fort aquatique où l' humidité ne
lui fit point de mal, " ce qui est, disait-il, une
espèce de petit miracle. " il alla ensuite à
Bruxelles où il avait dessein de se fixer, et
où il s' établira en effet après quelque voyages
et un assez long séjour en Hollande. Il menait le
travail à travers tout, et il suivait un régime
uniforme de prière et d' étude, vivant en chaque
maison comme dans un peit monastère.
Sa première publication fut contre le docteur Malet,
chanoine et archidiacre de Rouen. Mallet avait
écrit en 1676 contre le nouveau testament de Mons
et contre les traductions des écritures en langue
vulgaire : il n' avait pas épargné la foi et les
moeurs des derniers traducteurs. Arnauld, qui avait
dès lors pensé à répondre et qui s' était mis à
l' oeuvre incontinent, avait été empêché de rien
publier par les menaces de la cour qui lui
revinrent. Un tome de sa réponse était terminé ;
il écrivit le second dans sa retraite à Mons,
et publia les deux tomes à peu d' intervalle l' un
de l' autre, en 1680. La publication de ce livre
souleva bien
p140
des contradictions de la part de quelques-uns des
amis. Ces amis entrevoyaient la difficulté et le
danger qu' il y aurait à le débiter et à le faire
circuler en France, et en cela ils ne se trompaient
pas. Arnauld, se méprenant un peu de date, estimait
que le cas présent, la cause présente (la défense
de l' écriture sainte) était si favorable qu' il
serait inouï que pour un tel ouvrage, auquel
il ne manquerait que la formalité du privilége,
on pût inquiéter les gens, même les libraires ;
mais coûte que coûte, et en mettant tout au pis,
il était d' avis encore de passer outre : " et après
tout j' en reviens là : chacun n' a plus qu' à se
reposer, si tout le monde est de cette humeur qu' on
ne veuille plus rien risquer du tout ; et je ne
vois pas, cela étant, pourquoi on criaille tant
contre M Nicole. C' est-à-dire que chacun veut
bien craindre pour ce qu' il lui plaît, et en même
temps se croit en droit de déclamer contre la
crainte des autres. est-ce que quatre ans d' une
fausse paix nous ont mis au même état que les
hollandais, qui, ayant été autrefois si braves,
se trouvèrent si lâches au commencement de cette
dernière guerre ? " -quelques amis auraient
bien voulu que le livre parût, mais sans qu' Arnauld
en fût directement responsable. On aurait fait dire
au libraire que le manuscrit lui était tombé par
hasard entre les mains : " ce qui me paraît une si
basse et si méchante finesse, ripostait Arnauld,
que j' aimerais mieux laisser tout là que de m' en
servir. M Mallet vient de se déclarer pour auteur
de l' examen, dans la préface d' un livre imprimé
sous son nom, et je ne publierais qu' en tremblant
et n' osant avouer que c' est moi qui ai fait la
réfutation d' un livre si monstrueux en toutes
manières ! Je ne suis point capable de cette
lâcheté ! "
p141
Arnauld chef de parti était peu propre à tous
ces manéges et ces mensonges utiles, à la Voltaire.
On savait toujours sur quoi tabler avec lui.
-parmi les amis il y en avait d' autres encore
(M De Tréville peut-être) qui jugeaient déjà
Arnauld un peu suranné en quelques parties
de son style : ils se contentaient de dire qu' il
était outré , qu' il avait de gros mots et
trop durs, qu' il n' accordait pas assez à la
délicatesse du siècle . Arnauld cédait sur
quelques points, laissait effacer et adoucir quelques
endroits, mais il tenait en somme à maintenir et à
pratiquer l' ancienne et forte manière de
controverse, " c' est-à-dire à appeler calomnie,
mensonge, imposture, extravagance, impertinence,
ce qui est certainement tel. " on ne l' entamait
pas là-dessus, et sur ce chapitre de l' injure solide
et véridique il ne marchandait pas.
Malgré tout, le livre parut et réussit dans son
genre. Il abîma le pauvre M Malet, selon
l' expression de Bayle, et le mot était vrai au
pied de la lettre ; car dans l' intervalle de
publication du premier et du second volume, Mallet
mourut comme foudroyé (20 août 1680). Un des
approbateurs de son livre et l' imprimeur moururent
aussi vers le même temps, tous trois dans l' année.
Ce sont les jansénistes qui ont relevé ces
coïncidences à titre de trophée pour Arnauld.
L' excellent
p142
homme, du fond de son exil, ne pensait à tuer
personne, mais seulement à venger la vérité et la
parole de Dieu. Nous sommes peu capables de lire
aujourd' hui ces gros volumes d' accablantes
discussions. La conclusion seule s' en doit
remarquer, comme ayant bien de l' éloquence et du
sentiment. On rapporte que le chancelier Le
Tellier ne pouvait se lasser de relire ces pages
et de les faire lire à ses amis : son enthousiasme
pourtant n' allait pas jusqu' à en rien citer au roi.
Racine, dit-on, les relisait aussi avec une
vivacité d' admiration dans laquelle je voudrais
nous voir entrer encore, tant la beauté morale
y est pour beaucoup. Après la conclusion
particulière relative au nouveau testament de
Mons, Arnauld donc ajoutait :
" mais l' autre conclusion est bien plus
importante : ... etc. "
p144
bien des hommes ont parlé de leurs infortunes, de
leurs disgrâces imméritées, de leur pauvreté fière,
et en ont même tiré parti pour se draper avec faste.
Ce qui rend les paroles qu' on vient de lire vraiment
mémorables, c' est qu' il n' y a pas une syllabe qui ne
soit sincère, qu' Arnauld n' en dit pas plus qu' il ne
sent et qu' il ne soit prêt à faire à l' instant
même : le caractère de celui qui écrit confirme et
achève l' éloquence. J' ai dû citer tout ce morceau
autrefois célèbre : il est classique dans l' histoire
d' Arnauld exilé.
En se louant avec une si vive reconnaissance des
frères et des soeurs que Dieu lui envoyait, et dont
les consolations lui adoucissaient l' exil, Arnauld
avait en vue tout un petit monde nouveau sur lequel
nous avons jour, ses amis de Mons, de Flandre,
et d' autres encore. Après un premier voyage en
Hollande (juin 1680) pour reconnaître le pays, il
y retourna bientôt faire un plus long séjour qui ne
dura pas moins de deux ans (octobre 1680-octobre
1682). Il y demeura la plus grande partie du temps
à Delft. Il y était attiré par l' amitié de
M De Neercassel, vicaire apostolique en ces
contrées, sous le nom d' évêque de Castorie, et en
réalité archevêque d' Utrecht, saint et savant
prélat, fort considéré de Bossuet, et qui, dans un
traité intitulé amor poenitens que Bossuet
appelle très-suave et délectable (suavissimam
lucubrationem, suavissimum argumentum) , se
préparait à soutenir la nécessité de l' amour divin
dans la pénitence. M De Neercassel est la
p145
plus importante figure d' alors dans l' histoire de ce
jansénisme d' Utrecht et de Hollande, frère
jumeau (ou du moins issu de germain) de celui de
port-royal, et qui né de son côté et de son propre
fonds, émanant de Baïus, d' Estius, de Jansénius,
de l' école de Louvain, comme l' autre est sorti
de Saint-Cyran, a eu meilleure chance et, dans
son schisme moins bruyant que protége l' hérésie
environnante, a survécu ininterrompu, bien que
très-diminué, jusqu' à nos jours.
Et je dirai ici ce qu' en avançant dans ce travail j' ai
plus d' une fois ressenti, non sans quelque
regret, obligé que je suis, par le temps qui me
presse, de me retrancher bien des digressions
rêvées :
atque equidem, extremo ni jam sub fine laborum... etc.
L' église d' Utrecht n' est pas le royaume de Flore,
mais j' aurais eu bonheur à m' en occuper avec
quelque détail et à en faire un des repos et une
des stations de cette histoire, comme ce pays-là
même a été un abri et un asile sûr pour nos amis :
" nous avons fait bien des voyages depuis votre
départ, écrivait Arnauld alors tout près de
Leyde et de Harlem ; ... etc. "
p146
la persécution qui avait logtemps comprimé les
catholiques de Hollande, et dont les ambassadeurs
de nos rois, y compris l' illustre négociateur
Jeannin, n' avaient pu qu' à peine tempérer les
rigueurs, s' était peu à peu adoucie : l' exercice
public du culte catholique n' était plus totalement
interdit ; il suffisait d' y apporter quelques
précautions de prudence. Cette prudence de tous les
jourset dans l' ordinaire de la vie n' était pas
nouvelle pour Arnauld. Le demi-mystère dont
l' habitude lui coûtait peu, et qui pour lui n' allait
pas ici comme à Bruxelles jusqu' à une claustration
rigoureuse, devenait plutôt un charme, et
rappelait par une sorte de suavité intérieure la vie
et les moeurs des premiers chrétiens. M De
Neercassel, ancien père de l' oratoire, était un
prélat respectable et doux, qui ne rappelait pas
moins fidèlement les évêques des premiers âges :
" que l' église serait florissante, s' écriait Arnauld
qui venait de passer quelques jours dans son
entretien,... etc. "
p147
en juillet de cette même année (1681), la mère
Angélique avait reçu en présent de ce pieux évêque
plusieurs reliques de son diocèse, " très-avérées,
et qu' il avait lui-même tirées de leurs châsses. "
il y en avait de saint Boniface, l' ancien apôtre
et l' évangéliste de ces contrées du nord, et dont
M De Neercassel était jusqu' à un certain point
le successeur : et lui-même, à quelques années de
là, il devait mourir dans une tournée lointaine
à Zwol en Over-Yssel, victime des fatigues
excessives de l' apostolat (1686). Deux fois les
affaires de son église avaient amené M De
Neercassel en France : il était allé en visite
à port-royal des champs, y avait dit la messe, y
avait donné aux religieuses sa bénédiction
pastorale, " après un petit discours fort édifiant
qu' il leur avait fait à la grille. " enfin c' était
un ami avec qui l' on était en parfaite union.
Il y avait eu dans la vie épiscopale de M De
Neercassel un grand et critique moment : c' était
quand Louis Xiv fit cette rapide conquête de
Hollande, en 1672. L' exercice public et officiel
de la religion catholique avait été rétabli à
Utrecht, où commanda M De Luxembourg ; la
grande église, le dôme, avait été réconciliée et
rendue aux catholiques. M De Neercassel,
p149
tiré de son obscurité, y exerça publiquement les
fonctions épiscopales, et " il eut, dit-on, la
consolation de voir accourir à sa parole un nombre
prodigieux
d' auditeurs. " homme sage et modéré, il dut bien
plutôt avoir de la crainte, sentant que de tels
triomphes de l' étranger ne dureraient pas, et
que lui, le toléré de la veille, il aurait à se
faire pardonner, le lendemain, d' avoir été avec
les victorieux d' un jour. Il semble que M De
Neercassel eut le bon esprit, en effet, de n' user
de cette fortune soudaine et précaire qu' avec
discrétion ; il n' écrasa personne ; il rendit des
services. On lui en sut gré à Amsterdam et à La
Haye, quand l' occupation fut passée. Son rôle en
ces années fut très-honorable. L' estime universelle
qu' il s' était acquise donna même occasion aux
principaux seigneurs de la province de le députer
à Louis Xiv pour en obtenir quelque soulagement :
il se rendit alors à Paris ; mais l' abandon que
les français durent faire de leur conquête cette
année même, rendit son voyage inutile. Cependant il
eut soin de ne pas retourner immédiatement à
Utrecht, pour éviter le premier choc de la
réaction, et il passa quelques années à distance.
Tout cela était calmé lorsque Arnauld alla le
visiter dans ses paisibles cantons, dans l' humble
et riant enclos des béguinages, et jouir de son
hospitalité de frère en Jésus-Christ.
p150
Et moi aussi, en des temps d' exil volontaire, j' ai
voulu connaître ces lieux et me donner, par la vue
exacte du cadre, le sentiment vivant de ces
existences dont les livres m' avaient tant parlé. Je
suis allé à Utrecht ; j' ai été conduit par un
guide respectable et qui me servat de caution,
dans le quartier janséniste, aux trois coins
sainte-Marie , dans l' espèce de petit cloître
appartenant aux anciens catholiques romains ;
comme on les appelle dans le pays quand on ne veut
pas dire les jansénistes. Nous fûmes reçus par le
bon curé dans une salle basse où sont les portraits
de jansénius, des évêques Sasbold et Rovenius,
et de leur successeur M De Neercassel, celui-ci
attirant aussitôt le regard par une physionomie
noble et distinguée qui rappelle les personnages
du règne de Louis Xiv. Puis, au premier étage,
le bon curé nous introduisit dans une galerie
remplie de livres jansénistes et théologiques ; un
petit cabinet à part est réservé aux pères de
l' église. à l' extrémité de la galerie, dans une
petite chambre, sont les archives et manuscrits :
c' est là que j' ai été mis à même de feuilleter
pendant plusieurs jours, seul et sans distraction
aucune, les volumes contenant la correspondance
de M De Neercassel, je veux dire la série des
lettres à qui adressées par des personnages de
toutes conditions, princes, cardinaux, prélats,
au nombre desquels Bossuet, et surtout quantité
de lettres de nos amis.
Je suis allé de là à la petite ville d' Amersfoort
visiter
p151
M C Karsten, professeur au séminaire catholique
où l' église d' Utrecht forme des sujets et se
recrute depuis plus d' un siècle. Ce séminaire est
tout près d' une maison où a demeuré Du Guet quand
il était à Amesfoort ; on me l' a montrée avec
intérêt. Reçu cordialement par M Karsten et ses
amis, admis à partager leur frugal dîner de onze
heures, j' ai pu causer de port-royal avec des
hommes en qui un reste de tradition directe s' est
conservé, et qui possèdent un trésor de pièces et
témoignages où le souvenir sans cesse se renouvelle.
à qui aurait eu des loisirs, il y avait là d' heureux
et d' innocents jours à passer dans l' intimité de
tant de pieux personnages que déjà nous connaissons,
M De Pontchâteau, Nicole, la mère Agnès, etc..
M Karsten, dont l' esprit élevé ne se borne point
à des particularités curieuses, insistait, en me
parlant, sur ce que les relations de messieurs de
port-royal et de l' église d' Utrecht n' ont pu tenir
à un simple accident, tel qu' était l' affaire de
Nordstrand, mais qu' elles dérivèrent de causes plus
essentielles et comme nécessaires, de la conformité
de situation et de doctrine. Saint-Cyran en effet,
dans aurelius , ne défendait pas moins la cause
des évêques de Hollande que celle des évêques
d' Angleterre contre les entreprises des moines
et des jésuites. Ceux-ci, ennemis de la hiérarchie
et de
p152
l' organisation des chapitres, poussaient leurs menées
et étendaient leur crédit sous prétexte de faire
plus directement les affaires de Rome ; ils
prétendaient réduire à néant les droits et les
prérogatives de l' épiscopat aussi bien que
l' autorité des curés et pasteurs du second ordre.
Tirant argument de la persécution même et de
l' oppression que subissaient les catholiques, ils
auraient voulu obtenir que tout ce pays de Hollande
fût considéré comme un simple pays de mission
où il n' existait ni clergé, ni corps d' église ; le
vicaire apostolique, tenant tout du saint-siége,
eût été tout entier dans la main du pape. Sasbold,
Rovenius, et les autres prédécesseurs de
M De Neercassel, avaient donc eu à lutter déjà
contre les mêmes adversaires que port-royal de
son côté rencontra en France. Les doctrines sur la
pénitence et sur la grâce les rapprochaient
également. Cette liaison se noua d' une manière
étroite sous M De Neercassel, sorti de l' oratoire,
de cet oratoire qu' on essayait d' opposer à la milice
des jésuites ; et comme tel, le nouveau prélat
avait dès l' abord toutes sortes de relations
indiquées avec messieurs de port-royal. à défaut
de Nordstrand, quelque autre incident eût
bientôt amené l' union et l' alliance.
M De Neercassel a été le véritable grand évêque
de l' église d' Utrecht ; il nous en paraît de loin
le seul en vue, jouissant auprès des puissances
politiques d' une considération personnelle et d' un
crédit tout particulier qui témoigne de ses
qualités d' homme et de prélat, ferme et conciliant,
entendu aux affaires et chrétien intérieur, tempérant
la gravité par l' onction, agréé à La Haye et
fort bien à la cour de Rome, estimé de Bossuet.
Revoyant là son portrait plus en grand qu' à
p153
Utrecht, sa physionomie me résumait tout son
caractère. La main du prélat qui porte l' anneau est
belle, élégante, et d' une grande finesse.
De cette matinée passée à Amersfoort, de ces
journées employées à Utrecht, j' ai emporté une
sensation de sobre jouissance, toute une odeur
de port-royal que je n' aurais jamais crue si vivante
encore nulle part à cette date du siècle. Le dernier
esprit de port-royal s' est réfugié en ce petit coin
du monde, et il s' y fait sentir sans trop d' accent
étranger, surtout dans la bouche de M Karsten.
Je ne me suis point écarté d' Arnauld en donnant un
souvenir aux descendants et aux héritiers de ses
amis. Ce séjour d' Arnauld en Hollande et les
relations particulières qui s' ensuivirent entre
lui et M Van-Erkel, M Codde, M Van-Heussen
et autres membres du clergé hollandais, relations
qu' il transmit à son disciple et lieutenant
Quesnel, eurent leurs conséquences et devinrent
un des principaux motifs qui rendirent suspects à
Rome ces ecclésiastiques poussés insensiblement au
schisme. Ce schisme, dont il n' y avait pas trace
sous M De Neercassel, se prépara et sembla
imminent sous M Codde son successeur. " je crois,
écrivait Richard
p154
Simon en 1692, que de tous les ecclésiastiques
qui sont dans la Hollande, où il y en a un grand
nombre, il n' y en a pas un qui ne soit janséniste,
si vous en exceptez les jésuites qui ont une maison
à Rotterdam connue de toute la ville. " le pape
Clément Xi, au même moment où il se flattait
d' extirper le jansénisme en France, crut qu' il
suffirait, pour le ruiner en Hollande, de suspendre
par un simple bref en 1702 M Codde, dont il avait
précédemment soumis les actes à une congrégation
particulière de trois cardinaux. Le clergé
d' Utrecht ne reconnut pas un tel décret qui allait
à traiter l' archevêque d' une importante église
comme un simple délégué amovible du saint-siége,
sous prétexte que le vicariat apostolique était,
dans ce cas, réuni à la dignité épiscopale. Mais ce
ne fut que depuis la mort de M Codde (1710) que
le schisme proprement dit se consomma. Le clergé
hiérarchique, le chapitre d' Utrecht nomma lui-même
dorénavant son évêque, proposant pour la forme
chaque nomination nouvelle à la confirmation du
pape, et, à chaque refus, passant outre, moyennant
appel au futur concile général. En France
il aurait bien pu s' essayer quelque chose de pareil
dans quelques diocèses, et, le principe épiscopal
une fois admis dans la rigueur où l' entendaient
Saint-Cyran et Pavillon, on aurait pu, à de
certaines heures, en venir à
p155
une rupture extérieure de communion, si le bras
séculier n' y avait tout d' abord mis ordre. Ce
n' est certes pas un regret que j' exprime. Quelle
anarchie n' en serait-il pas résulté dans ce beau
royaume qu' on a dit fondé par les évêques ! à ne
parler que politique, chaque contrée a son génie,
chaque peuple a sa fonction plus ou moins appropriée.
La Hollande est le pays des sectes et des refuges,
la France est un pays d' unité et de centralisation.
Chez nous, sauf quelques brouilles de passage,
César a toujours servi saint Pierre, et le glaive
de l' un a maintenu hautement les clefs de l' autre.
Dans ces lieux faits tout exprès pour y trouver un
nid propice et où tout l' invitait à se tenir coi,
Arnauld n' était tranquille que de corps ; l' esprit
et la plume allaient toujours. Mais, ardent et
généreux, il n' était pas toujours adroit dans le choix
des sujets. Il y avait alors trois questions
flagrantes, trois grandes affaires qui passionnaient
le monde et sur lesquelles l' impatient docteur avait
à prendre garde ; il est curieux de voir comme il
vint presque irrésistiblement s' y brûler :
1 l' affaire de la régale. -il s' était abstenu
jusque-là d' y prendre une part directe par des
écrits. Saura-t-il continuer de s' abstenir, et
observer une neutralité qui importait si fort aux
intérêts et à la tranquillité de ses amis de
France ?
2 la résistance du clergé gallican aux prétentions
romaines, et les quatre articles célèbres de
l' assemblée de 1682, qui établissent, comme on sait,
l' indépendance absolue des rois, leur affranchissement
de toute puissance ecclésiastique dans l' ordre
temporel, et qui impliquent la supériorité du
concile général sur le
p156
pape. -en se prononçant pour les quatre articles,
il pouvait donner une légère satisfaction au roi,
d' ailleurs si aliéné de lui ; mais il aliénait
certainement le pape qui, pour le moment, lui était
assez favorable ainsi qu' à ses amis.
3 enfin, il y avait les mesures artificieuses ou
violentes employées contre les protestants de
France et qui menaient à la révocation de l' édit
de Nantes, mesures dont le contre-coup inévitable
était d' exciter les cris et les représailles des
protestants du dehors. Arnauld, pendant son séjour
en Hollande, vivait au milieu d' eux. Irait-il
les choquer en prenant plus ou moins parti pour
les convertisseurs catholiques de France, et en
viendrait-il, par son zèle, jusqu' à compromettre
l' hospitalité que lui donnait M De Neercassel,
obligé à bien des ménagements ?
Ces fautes en sens divers, ces imprudences, Arnauld
s' arrangea si bien qu' il les fit toutes ou à peu
près toutes, et les cumula en quelque sorte, tout
en s' étant dit peut-être qu' il les éviterait. Dans
une lettre au père Quesnel en octobre 1682, au
sujet d' un écrit polémique de ce père, il disait :
" voulez-vous bien que je vous dise ma pensée ?
Vous faites trop d' honneur à la congrégation de
l' index en vous défendant avec tant d' émotion
de ce qu' ils ont fait contre vous ; et de plus,
quoique vous ne parliez pas de la déclaration des
évêques, vous insinuez assez que ce qu' ils ont fait
vous est favorable, et ainsi, prenant leur parti,
vous vous brouillez irréconciliablement avec
Rome ; ce que je ne crois pas qu' il soit à propos
de faire : car je pense que le meilleur parti
que nous puissions prendre dans cette querelle
est de demeurer neutres, ni les uns ni les
p157
autres ne méritant pas que l' on s' intéresse pour
eux. " -il n' a pas suivi lui-même, dans des cas
analogues, ce conseil qu' il donnait à Quesnel,
il n' est pas resté neutre ; il ne l' était plus,
à la date même où il écrivait cela.
Dès les premiers temps de sa retraite, il avait
publié plusieurs écrits sur la régale (lettre d' un
chanoine à un évêque, 1680 ; considérations sur
les affaires de l' église, 1681) , dans lesquels
il soutenait intrépidement, mais avec une vigueur
qu' il est difficile de ne pas trouver
disproportionnée à son objet, le droit de quelques
évêchés (et incidemment de Rome) contre le roi
et contre les prétentions de la couronne, qui, en
ceci, lui paraissaient un abus voisin du sacrilége.
Il avait par là blessé le roi bien plus sûrement
qu' il n' avait contenté Rome, laquelle, somme toute,
tenait médiocrement aux priviléges de quelques
évêchés en France. Ces traités de la régale furent
alors son plus grand crime politique. Mais Arnauld
se souciait peu de contenter ou de heurter les
puissances, et il n' était sorti du royaume que pour
exhaler ses pensées et parler haut selon son coeur.
La vraie fuite selon lui, la fuite indigne des
docteurs et des évêques, c' était de se taire :
fugisti quia tacuisti .
Sur l' affaire des quatre articles il se contint assez,
p158
en ce sens qu' il n' écrivit pas d' ouvrage ad hoc
où il en fût directement question ; il se bornait
à en approuver la doctrine, et il ne s' en cachait
pas. écrivant à M Du Vaucel, chargé des affaires
du parti à Rome, il ne pouvait s' empêcher de lui
dire " que ce serait un mauvais conseil que l' on
donnerait à sa sainteté, si on la portait à
condamner d' erreur les quatre articles du clergé
touchant la puissance de déposer les rois,
l' infaillibilité, la supériorité du concile général.
Quand les gens de bien, ajoutait-il, seraient dans
la dernière oppression, et qu' ils auraient tout à
espérer de la cour de Rome pour en être délivrés,
ils ne croiraient pas pouvoir acheter cette liberté
en s' engageant d' appuyer toutes ses prétentions
bien ou mal fondées. " il laissait à d' autres de dire :
" pereat orbis, modo maneat auctoritas papoe. "
je me plais à marquer cette disposition si honorable
d' Arnauld, et qui fait le fond de sa grandeur
morale. Cependant il avait entrepris, dans sa
naïveté, de rédiger tout un livre de
remontrances au roi, dans lequel, ne chargeant
que le seul M De Harlay, il s' attachait à
détromper peut-être le monarque, et du moins le
public, sur toutes les fausses accusations dont on
avait grossi le fantôme du jansénisme depuis
des années, et il s' y était naturellement prévalu,
plus encore qu' il n' eût fait ailleurs, des
résistances de ses amis aux prétentions de Rome,
de leur zèle, en toute occasion, à maintenir ces
libertés de l' église gallicane dont le roi se
montrait si jaloux. Comptant bientôt publier cet
ouvrage, il s' en excusait à l' avance auprès du
saint-siége ; il espérait qu' on y entrerait assez dans
ses difficultés de situation pour ne pas lui en
vouloir, et il écrivait à M Du Vaucel (12 février
1683) ces paroles
p159
qui expriment bien son incurable et généreuse
inconséquence : " quoique je ne sois pas dans les
sentiments qui s' enseignent communément à Rome,
sur les matières dont il est parlé dans la
déclaration du clergé, cela n' empêche pas que je
n' aie une passion très-sincère de maintenir
jusqu' à l' effusion de mon sang les véritables
et solides prééminences du saint-siége, et que je
ne sois prêt de m' exposer, comme j' ai déjà fait,
à être persécuté pour soutenir ce qui se ferait à
Rome pour l' édification de l' église et pour le
soutien de l' innocence injustement opprimée. C' est
ma véritable disposition ; s' en accommode qui
voudra ! Je n' en changerai pas par complaisance pour
qui que ce soit. " ses amis obtinrent de lui à
grand' peine qu' il supprimerait ces remontrances
qui devaient déplaire et faire éclat de tant de
côtés, et qui pouvaient attirer un coup de tonnerre
sur port-royal. " rien ne serait plus terrible que
l' effet de cet écrit, répondait un ami de cour
consulté à ce sujet et qui doit être M De
Pomponne, non-seulement pour l' auteur, mais encore
pour l' église dans la conjoncture présente, et pour
une maison qui en fait une des plus saines et des
plus saintes parties. "
p160
à l' égard des protestants, au milieu desquels il se
trouvait en Hollande, Arnauld ne reçut pas d' aussi
bons conseils et ne sut point se retenir : il les
malmena d' étrange manière. Le moment n' était pas
bien choisi ; les rigueurs qu' on déployait en
France pour les conversions en masse soulevaient
à l' étranger des invectives violentes et des
récriminations vengeresses ; le calvinisme provoqué
ravivait ses haines ; l' injustice appelle
l' injustice. Si Arnauld s' était borné à défendre
contre les colères du dehors les catholiques
indistinctement accusés, à se faire l' avocat de ceux
qui ne persécutaient personne, mais qui étaient
persécutés, s' il avait désapprouvé dans sa patrie
des rigueurs qui offensaient cruellement l' humanité
et la conscience, il n' y aurait eu qu' à l' applaudir ;
mais ce rôle idéal qu' on imagine à distance ne
pouvait être le sien ; car cet esprit puissant, et
qui n' était clairvoyant qe dans le détail, restait
plus qu' à demi plongé dans les préventions
générales et les zones d' illusion régnantes à son
époque : ses horizons étaient bornés de toutes
parts, et il n' en sortait pas. Aussi, en entreprenant
contre Jurieu
p161
(1681) l' apologie des catholiques et notamment
de ceux d' Angleterre, en les justifiant de la
conjuration dite de titus oates, en démontrant
l' innocence des victimes, n' a-t-il fait que se
mettre en train, en humeur d' attaque, et n' a-t-il
pu s' empêcher de se jeter aussitôt après dans la
controverse des doctrines, et de rouvrir le champ
des disputes théologiques avec tout son arsenal
habituel d' injures. Il a donné par là occasion
à son antagoniste d' écrire ce livre qui n' est qu' à
moitié injuste, de l' esprit de M Arnauld
(1684), resté sans réponse :
" nous n' avons rien contribué, disait assez
sensément Jurieu, aux disgrâces de M Arnauld, et
nous ne devions pas en souffrir : cependant il se
trouve que nous en pâtissons... etc. "
Jurieu disait encore à l' occasion de l' apologie ,
et par une image qu' Arnauld, qui ne se voyait pas,
jugeait fausse, mais qui nous paraît à nous d' une
énergique justesse :
" on y reconnaît aisément le caractère et le génie
de ce vieux solitaire,... etc. "
p162
je n' entrerai pas dans la discussion, qui serait
fastidieuse, de plus d' un écrit d' Arnauld en ces
années ; je résumerai seulement l' esprit général de
sa polémique et, je dirai presque, de sa politique
envers et contre le protestantisme : instinct ou
calcul, peu importe, la ligne de conduite se dessine
à nos yeux évidemment.
Dans ses controverses avec les protestants, Arnauld
est bien moins occupé à les persuader et à les
convertir, qu' à s' en séparer ; en écrivant, il
songe plus aux catholiques qu' aux protestants mêmes.
Signalé comme le chef d' un tiers parti , accusé
par plusieurs d' incliner au calvinisme à l' endroit
de la grâce, serré et comme refoulé sur un étroit
terrain du côté de Genève, il essaie d' élever une
barrière d' autant plus haute, de creuser un fossé
d' autant plus profond entre lui et ceux dont on le
voudrait faire auxiliaire, et qui eux-mêmes le
tirent à eux leplus qu' ils peuvent. On peut dire
que là où ils lui tendent de plus près la main, il
les repousse, lui, à coups de poing d' autant
plus forts : je ne sais pas d' expression plus exacte.
Il leur prête, pour s' en distinguer, des dogmes plus
violents qu' il n' est besoin, et que d' autres
catholiques d' une position plus indépendante n' ont
cru devoir leur en reconnaître. C' est ainsi que dans
son renversement de la morale par les calvinistes,
dans son impiété de la morale des calvinistes,
dans son calvinisme convaincu de nouveau de dogmes
impies , il imputait et prêtait à la totalité des
réformés certains principes insoutenables qu' eux-mêmes
désavouent, particulièrement sur ce qu' on appelle
l' inamissibilité de la grâce. Car il s' ensuivrait,
p163
selon Arnauld, que l' ensemble des protestants
admet comme dogme fondamental qu' un élu, un juste
prédestiné ne perd jamais la grâce, même après
les crimes qu' il peut commettre ; que David, par
exemple, après son adultère est encore au fond en
état de grâce : une telle énormité révolta
non-seulement les docteurs protestants, mais aussi
quelques catholiques, et M Le Fèvre, docteur
en théologie de la faculté de Paris, essaya de
réfuter M Arnauld, en montrant que la majorité
des protestants n' est pas si aurebours que cela
du sens catholique et du sens commun. Entre
M Le Fèvre et M Arnauld, une dispute
s' engagea (1683) : " la chose est assez curieuse
et assez singulière, écrit Jurieu, qui s' en frotte
les mains de plaisir : un docteur de Sorbonne
écrivant contre un autre docteur de Sorbonne en
faveur de gens que l' un et l' autre regardent comme
de très-méchants hérétiques ; cela est assez
singulier pour que le siècle en prenne connaissance. "
M Le Fèvre s' attache donc à démontrer contre
Arnauld que l' ensemble des réformés n' est pas si
absurde et si anti-catholique sur l' article de la
prétendue inamissibilité ; il s' appuie sur la
confession d' Augsbourg, sur des témoignages même
tirés du synode de Dordrecht ; il demande à
M Arnauld ce qu' il aura gagné à vouloir convaincre
logiquement ses adversaires d' immoralité pure, de
folie, d' impiété, et si c' est une manière de les
convertir ; lui, il croit mieux faire en leur
montrant que sur ces points ils ne sont pas
nécessairement si éloignés de l' église qu' ils ont
quittée. M Arnauld, au contraire, veut par
position se séparer d' eux à toute force, et il les
condamne à l' absurde par une sorte de contrainte
logique qui est sa méthode ordinaire,
p164
si peu conforme à l' esprit des faits. Il a peur
de passer pour l' écuyer du Goliath Pierre
Jurieu.
Quant à la révocation de l' édit de Nantes et aux
rigueurs qui suivirent et précédèrent, Arnauld,
sans tout approuver, est en somme pour la politique
du roi ; il est catholique et royaliste plus que
chrétien. Il a de ces duretés et de ces
aveuglements du sens moral qu' on a peine à se figurer
et à comprendre chez un si noble persécuté. Sur
le baptême des enfants, par exemple : les protestants,
dans quelques-unes des provinces-unies, forçaient
les parents catholiques de porter leurs nouveau-nés
au prêche ; Arnauld s' en indigne, mais en même temps
il approuve Louis Xiv d' avoir imposé aux mères
protestantes des sages-femmes catholiques ; il
s' obstine à ne pas voir que l' un de ces procédés vaut
l' autre ; il plaide en avocat pour établir la
différence et l' inégalité : " les plaintes des
prétendus réformés, écrit-il en 1682, sont fondées
sur une ordonnance que le roi a faite, qu' ils ne se
serviraient plus que de sages-femmes catholiques, afin
que si leurs enfants venaient au monde étant près
d' expirer, ils pussent être baptisés par ces
sages-femmes avant que de mourir, comme il se
pratique parmi les luthériens, aussi bien que parmi
les catholiques. Voilà ce qui les a fait horriblement
p166
crier, comme si on leur avait fait la plus grande
injustice du monde. " il trouve singulier que les
protestants se plaignent, et il soutient sans
rire que quand ils y auront bien pensé, ils devront
savoir bon gré au roi d' une si chrétienne attention.
J' ai dit les endroits désagréables. Nous n' avons pas
affaire avec Arnauld à un sage qui pratique
philosophiquement le bene vixit, bene qui
latuit : nous avons affaire à un théologien, à
un controversiste, à l' un de ceux à qui l' on a
rappelé en manière d' avertissement le mot de saint
Jérôme : " incongruum est latere corpore, et
lingua per totum orbem vagari . Il est malséant
de se tenir caché de sa personne, et de laisser
courir sa langue à bride abattue par toute la
terre. " cette langue toutefois, cette plume dont
on est tenté si souvent de se plaindre, a aussi
de belles paroles, et qui révèlent à tout moment
l' homme de coeur et de conscience : " je veux bien
souffrir les incommodités de ma retraite, qu' on
ne m' en envie pas les avantages. Le plus grand
que j' y trouve est de n' être point obligé de faire
la cour à personne, et de ne point parle ar
politique contre ce que j' ai dans le coeur. " c' est
ainsi qu' il répondait à ceux de ses amis de France
qui s' inquiétaient toujours des moyens de l' y faire
rentrer. M De Choiseul, l' ancien évêque de
Comminges, et maintenant évêque de Tournay, homme
de conciliation décidément incorrigible, essaya de
traiter pour Arnauld, qui n' y consentait guère, près
de l' archevêque de Pari qui faisait semblant de
vouloir. L' archevêque, homme politique, eut de ces
semblants à plus d' une reprise : " que l' on se
rapproche et puis on verra, " disait-il. Arnauld
n' était pas tenté de se rapprocher de la caverne
du lion . à Nicole qui se mêlait aussi de ces
projets d' accommodement,
p167
il demandait ce qu' on espérait par là : " est-ce
simplement que je pourrai retourner et jouir du même
repos dont vous jouissez présentement ? Je ne crois
pas que cela fût impossible, et au regard de ce
point je ne pense pas en effet que l' on fût
inexorable. " mais ce qui suffisait à Nicole eût
été le supplice d' Arnauld : " je suis persuadé
(parlant toujours à Nicole) que vous ne gâterez
rien dans les visites que vous rendrez à M De
Paris, et qu' au contraire vous y pourrez servir les
amis en de petites choses... ce n' est pas néanmoins
de quoi il est question : il s' agit de l' église, et
non d' un tel et d' un tel. " composer et publier,
fût-on caché dans un trou, cela lui semblait
infiniment préférable à rentrer et à jouir d' une
paix à la Nicole, à avoir, comme celui-ci, la
liberté du pavé de Paris, à charge de rester
muet ; bel avantage ! " car le moyen ordinaire de
détromper les hommes et de leur ôter de l' esprit
de fausses opinions, c' est la parole . " dans
le temps où il composait cette remontrance au roi
(qui ne parut point), il ne comptait nullement
sur le succès par rapport à lui et n' avait pas en
vue le retour : " grâces à Dieu, je me trouve
presque aussi bien dans une petite maison dont je
ne suis point sorti depuis près de quatre mois
que j' y suis entré, que si j' étais en liberté au
milieu de Paris... ; car pour le temps qui me
reste à vivre, il ne m' est pas de grande importance
de le passer dans la retraite ou dans une plus
grande liberté. "
quand il parlait de la sorte, Arnauld n' était plus
en Hollande. Se voyant trop connu à Delft, il avait
dû revenir, en octobre 1682, à Bruxelles ; il y
prit dans un faubourg une pauvre petite maison où
il se tenait confiné. Il n' était pas seul du moins ;
il avait quelques amis
p168
dont les uns le visitaient, dont les autres restaient
à demeure. Il eut pendant quelque temps, soit à
Delft, soit à Bruxelles, M De Sainte-Marthe,
M Du Vaucel : M De Pontchâteau, nous le savons,
faisait pour le voir de fréquents voyages ; M De
Tillemont en fit un. Madame De Fontpertuis
elle-même ne put se refuser la consolation de ce
pèlerinage, et elle se l' accorda. Arnauld avait
constamment avec lui M Guelphe, de Beauvais, qui
lui servait de secrétaire, lui tenait lieu de valet
de chambre, et ne le quittait jamais que pour certaines
commissions toutes confidentielles ; il l' appelait
le petit frère . Il eut aussi près de lui, dans
les dernières années, M Ernest Ruth D' Ans,
ecclésiastique du pays de Liége, qui avait demeuré
autrefois à port-royal et qui avait été attaché
à M De Tillemont. C' est lui qui, avec M Guelphe,
rapportera à port-royal le coeur d' Arnauld.
De retour à peine à Bruxelles, Arnauld dut se tenir
plus que jamais sur ses gardes à cause des
perquisitions qu' on faisait pour le découvrir. Ses
derniers écrits avaient donné l' éveil. M De
Harlay aurait dit (ce qui lui ressemble assez
peu) : " j' ai 50000 livres à employer pour le faire
prendre, et il faut que lui ou moi périsse. " on
disait que le fameux exempt Des Grès était parti
à sa recherche, et qu' il répondait de le trouver,
pourvu qu' on ne le laissât pas manquer d' argent.
Arnauld, conservant son calme et sa gaieté,
racontait lui-même tous ces bruits qui le
concernaient à M Du Vaucel qui était à Rome
(1 er janvier 1683) : " les gazettes disent toujours
qu' on cherche M Arnauld, et qu' on l' a pensé
attraper à Paris chez une demoiselle janséniste.
Maisles nouvelles de Paris disent sur cela que ce
bruit s' étant répandu, et d' autres semblables,
p169
touchant les perquisitions que l' on faisait de ce
docteur, M Despréaux avait dit, d' une manière
très-agréable et très-fine : " le roi est trop
heureux pour trouver M Arnauld. " -mot
charmant comme tant d' autres sortis de la même bouche,
et qui fait honneur à la probité spirituelle de
Despréaux !
Sur ces entrefaites il était survenu à quelques-uns
de ses amis en France, et en partie par sa faute,
de graves affaires, d' atroces mésaventures, et
qui prouvaient que ceux du dedans n' avaient pas si
tort quand ils recommandaient la prudence. Dans le
courant de l' été de 1682, on intercepta en France
un paquet de lettres d' Arnauld, ce qui donna lieu
à des perquisitions. On arrêta M Chertemps,
chanoine de saint-Thomas du louvre, qu' on mit à
la bastille parce qu' on le soupçonna d' être
l' intermédiaire de cette correspondance. Il en
sortit et sans exil, grâce uniquement à sa parenté
avec Madame Colbert. Sur la fin du même été, on
saisit quatre ballots de livres à Saint-Denis,
par l' imprudence d' un batelier. Il y avait dedans
des apologies pour les catholiques , des livres
contre M Malet . On arrêta un très-bon prêtre,
chapelain de l' hôpital de Saint-Denis, nommé
Dubois, à qui ces ballots étaient adressés ; on
le mit à la bastille, quoiqu' il fût à peine
convalescent d' une très-grande maladie qui l' avait
réduit à l' extrmité. On interrogea les gens de
sa maison pour avoir le signalement de ceux qui le
visitaient. Comme ces ballots venaient de Soissons,
on écrivit à l' intendant de s' informer par
quelles mains ils avaient passé ; M Le Tourneux
faillit être compromis dans cette affaire. Le pauvre
prêtre de Saint-Denis fut, peu après, jugé par
une commission et condamné aux galères. Vers le
p170
même temps on découvrit, toujours au moyen de
lettres interceptées, que d' autres ballots arrivaient
par Rouen, et qu' on les faisait venir de là à Paris
avec les effets de M Le Blanc, intendant. On en
fit la saisie : il y avait douze cents apologies ,
des Mallet , des morales pratiques (le tome
ii). Le père Du Breuil, prêtre de l' oratoire et
curé de Sainte-Croix, fut arrêté, ainsi que la
femme d' un épicier de Rouen. Le père Du Breuil
fut mis à la bastille ; l' intendant, mandé à
Fontainebleau, et produisant une lettre du père
Du Breuil qui prenait tout sur lui, fut
néanmoins révoqué ; son secrétaire mis en prison ;
la plupart des officiers de la douane inquiétés,
et la douane fermée durant quelques jours. On visita
tous les vaisseaux qui venaient de Hollande avec
une exactitude extraordinaire ; on fit la même chose
à Dieppe. Il y eut jusqu' à onze personnes dans les
chaînes
p171
au sujet de ces ballots. On rapporte qu' Arnauld dans
le premier moment de la nouvelle, et n' apprenant
d' abord que la saisie, s' en consolait comme d' une
simple perte matérielle, bien que c' en fût une assez
rude pour lui, ces livres étant imprimés à ses frais
et faisant une de ses ressources ; mais quand une
seconde lettre lui apprit l' emprisonnement du père
Du Breuil, il en fut pénétré de douleur, et " se
laissant tomber à genoux, il s' abaissa et adora
Dieu dans un profond silence, et le garda toujours
dans la suite sur cet événement, n' ayant jamais dit
une seule parole pour s' en justifier, malgré les
reproches. "
quoi qu' il en soit, sa correspondance publique, et
imprimée dans ses oeuvres, si l' on n' avait rien de
plus, ne nous donnerait pas pleine satisfaction sur
cette affaire, bien qu' il y revienne assez souvent.
Arnauld écrivit deux fois à l' archevêque de Reims
Le Tellier,
p172
qui lui avait toujours témoigné de la bienveillance,
et qui était d' ailleurs en cour une sorte
d' adversaire de l' archevêque de Paris ; il lui disait
pour sa propre justification, pour celle de son
livre et, par conséquent, des personnes compromises
à cette occasion, bien des choses qui étaient faites
évidemment pour être redites au roi, si M De Reims
en avait eu la bonne volonté et le courage. Arnauld
aurait aussi voulu que Bossuet parlât, et il
s' étonnait de son silence au sujet d' un livre
(l' apologie pour les catholiques ) si avantageux
à la religion et à la monarchie, si à l' honneur de
la France en particulier : " mais sur cela,
écrivait-il au médecin Dodart, vous me permettrez
de vous dire que je ne suis pas trop satisfait de
votre ami (M De Meaux) , à qui vous l' avez
montré. Ce n' aurait pas été un grand effort de
générosité de se rendre garant qu' on ne ferait rien
contre un tel livre : il a assez d' accès auprès
du roi pour lui faire entendre raison sur cela,
s' il avait tant soit peu de zèle pour la vérité.
Mais la grande maxime de ce temps est de ne se point
faire d' affaires. " ce que nous devons dire pourtant
des lettres d' Arnauld où il traite de c sujet
pénible, c' est qu' il semble mener un peu trop de
front et presque ex aequo le soin de ses ballots
et l' inquiétude pour les personnes ; il se plaint
du séquestre des uns autant que de l' emprisonnement
des autres. Cela fait un peu sourire. Ce n' était
p173
pas indifférence de sa part, ce n' était que
bonhomie. Il ne cessa d' être tendrement préoccupé
du père Du Breuil, et on ne saurait en douter, quand
on n' en aurait pour preuve que ces mots d' une
lettre à Madame De Fontpertuis, écrite neuf ou
dix ans après l' arrestation (février 1692) : " ce que
vous mandez du père Du Breuil (on venait de le
transférer pour la sixième fois d' un lieu d' exil à
un autre) me perce le coeur. Mais est-il possible
qu' on ne puisse trouver personne qui représente au
roi le misérable état où il est, pour obtenir au moins
qu' on traite avec autant d' indulgence un si homme
de bien, qu' on en a pour un aussi méchant prêtre
qu' est celui qui est présentement si à son aise
dans l' officialité de Paris ? Ne pourrait-on point
engager quelqu' un des ministres à en parler à sa
majesté, ou, à leur défaut, Madame De Guise, ou
madame la princesse De Conti, ou Madame De
Maintenon ? Enfin, il faudrait tenter toutes choses,
et ne se point rebuter quand on n' aurait pas réussi
par l' une. " mais tout était muet ou assujetti
au dominant , c' est-à-dire à M De Paris :
" la vérité, écrivait le sagace et clairvoyant Du
Guet, est qu' on ne trouve personne qui ose parler,
ou qui le puisse faire avec succès. Les uns ne
veulent pas, les autres craignent, et d' autres
nuiraient au lieu de servir... non habemus
hominem. "
p174
allons plus avant : dans le jansénisme il ne faut
s' arrêter ni à la première ni à la seconde écorce ;
il y a presque toujours des doubles et triples fonds.
On a mieux, au sujet du père Du Breuil, que
quelques passages des lettres imprimées d' Arnauld,
on a la correspondance secrète que l' exilé du dehors
trouva moyen de nouer et d' entretenir indirectement
avec le prisonnier du dedans. Cette affaire du
père Du Breuil est une de celles qui caractérisent
le mieux tout ce qu' il y eut d' inexorable et d' odieux
dans la persécution exercée en ces années sur le
jansénisme, et qui nous expliquent par suite
l' irritation et la révolte de tant d' âmes. C' est
un exemple qui nous en représente bien d' autres moins
connus. Il y faut insister.
Le père Du Breuil, que j' ai eu plus d' une occasion
de nommer précédemment, était un des hommes les plus
distingués dans la congrégation de l' oratoire. Il
avait de la réputation comme prédicateur ; on le
recherchait également pour les directions. Dans
le temps où les directeurs de port-royal étaient
obligés de se cacher, Madame De Longueville
écivait de lui à Madame De Sablé :
" ... pour le père Du Breuil, c' est assurément un
saint homme et un fort bel esprit, très-savant, et
tout entier du bon côté ; ... etc. "
cette sécheresse du père Du Breuil était une
marque de plus qu' il était tout du bon côté ,
et qu' il se dérobait
p175
plus volontiers qu' il ne se proposait à ces
directions du beau monde si convoitées par d' autres.
Tous les témoignages s' accordent, d' ailleurs, à
montrer le père Du Breuil comme n' étant
nullement sec dans le sens où nous l' entendons,
mais au contraire fort doux, fort aimable, d' une
conversation charmante et faisant les délices
de l' oratoire. à la mort du père Senault, général,
la congrégation était disposée à nommer le père
Du Breuil pour lui succéder : M De Harlay lui
fit donner en toute hâte l' exclusion par la cour ;
il y gagna peu, et ce fut non point le père De
Saillant désiré par lui, mais le père De
Sainte-Marthe qui fut élu. Nommé curé de la paroisse
sainte-croix-Saint-Ouen à Rouen, le père Du
Breuil y jouissait de l' estime et de l' affection
universelle, lorsque cette malheureuse imprudence
commise par d' autres, et dont il fut l' innocente
victime, vint l' enlever à son troupeau. Depuis son
arrestation, le vénérable vieillard (il avait déjà
près de soixante-dix ans) ne fit plus qu' être
ballotté de prison en prison, d' exil en exil, des
cachots de Rouen à la bastille d' abord, puis à
Saint-Malo, à Brest, à la citadelle d' Oleron,
dans le fort de Brscou, et enfin à la citadelle
d' Alais où il mourut le 4 septembre 1696, âgé de
quatre-vingt-quatre ans.
Or, en l' année 1685, Arnauld, qui ne pouvait revenir
embrasser ses amis de France, voyait arriver à
Bruxelles quelques amis chassés eux-mêmes par des
tracasseries obstinées ; il eut pour compagnons
nouveaux de sa retraite les pères Quesnel et Du
Guet, qui désertaient enfin l' oratoire, où l' on
avait interdit toute liberté de doctrine. En
empêchant le père Du Breuil d' être élu général,
l' archevêque de Paris n' avait pas
p176
obtenu tout ce qu' il voulait : le général élu,
avons-nous dit, le père Abel-Louis De
Sainte-Marthe, paent du nôtre et l' un des auteurs
du gallia christiana , n' était pas à sa
dévotion, et M De Harlay dut travailler avant
tout à l' évincer ou à l' annuler, lorsqu' en 1678
il entreprit de purger de jansénisme la
congrégation et de la gouverner sous main. Avec son
habileté ordinaire, il y introduisit et y ménagea
petit à petit des influences qui en altérèrent
l' esprit et le dénaturèrent pour un temps ; la
plus grande preuve qu' il y avait réussi, c' est que
le père Du Breuil était à peine enfermé à la
bastille, que les pères de l' oratoire lui faisaient
signifier qu' ils l' avaient exclu de leur
congrégation, sans même attendre qu' il y eût un
jugement contre lui : " cela est digne, écrivait
Arnauld, du renversement que M De Paris a fait
dans cette congrégation, en dépouillant le général
de ses fonctions, et le reléguant dans un ermitage
qui lui est donné pour prison, en faisant exiler les
plus honnêtes gens ou les privant de tous leurs
emplois, et en mettant toute l' autorité entre les
mains de cinq ou six esclaves de toutes ses volontés. "
le chapitre tenu en 1684 avait ordonné l' adoption
d' un formulaire d' études contraire aux saines et
récentes méthodes, et qui entravait l' enseignement :
" l' assemblée, y disait-on, a toujours été et veut
demeurer en liberté de pouvoir tenir toute bonne
p177
et saine doctrine, et elle ne défend d' enseigner
que celles qui sont condamnées par l' église, ou
qui pourraient être suspectes des sentiments de
jansénius et de Baïus pour la théologie, et
des opinions de Descartes pour la philosophie . "
dans la physique, on ne devait plus s' éloigner des
principes d' Aristote, communément reçus dans les
colléges. La doctrine nouvelle de Descartes
" que le roi avait défendu qu' on enseignât, pour
de bonnes raisons " , et l' antique doctrine de
saint Augustin étaient proscrites du même coup,
par un singulier assemblage, mais en vertu d' un
même principe de servilité. Bien des esprits aussi
indépendants que religieux sortirent à ce moment
de l' oratoire. Quesnel et Du Guet, qui furent
de ce nombre, vinrent trouver Arnauld à Bruxelles.
Ce fut pour ce dernier une grande douceur que cette
recrue inespérée : mais Du Guet, dont la
poitrine délicate ne se trouvait pas bien du climat,
dut bientôt partir et rentrer en France ;
Quesnel resta seul avec Arnauld. Tous deux,
Quesnel et Du Guet, avaient connu le père
Du Breuil, leur ancien dans l' oratoire ;
p178
tous deux l' aimaient, et ils établirent avec lui une
communication par lettres, discrète et rare, mais
qui dura sans interruption jusqu' à la mort de celui
qu' ils avaient pris à tâche de consoler. Cette
double correspondance de Du Guet et de Quesnel
avec le père Du Breuil éclaire d' un jour particulier
les exils et les captivités de ce digne prêtre, de
ce martyr de M De Paris , comme on l' appelait.
Les lettres de Quesnel, qui ont leur portion
édifiante, offrent plus de gaieté toutefois et de
variété que celles de Du Guet ; elles traitent
de sujets parfois littéraires ou mondains,
assaisonnés à propos d' une morale chrétienne. Il y a
toutes sortes de petites précautions, non pas
seulement dans la suscription des lettres, mais dans
leur rédaction même, de légères allégories ou
paraboles qui ne sont pas difficiles à interpréter.
Le prisonnier est comparé à un religieux qui s' est
consacré à Dieu dans un âge avancé, et qui est
entré dans un monastère étroit : " et plus ce
monastère est étroit et la cellule resserrée, plus
ils ressemblent au tombeau du sauveur, et plus ceux
qui les habitent ont de conformité à Jésus
enseveli. " le père Quesnel s' excuse de ne pas
écrire plus souvent : " la seule raison (qui m' a
retenu), dit-il, a été la crainte que vos incommodités
ordinaires ne vous laissassent pas la liberté de
lire, et que vos médecins n' empêchassent qu' on
vous donnât des lettres de vos amis. " dans une
lettre du 17 mars 1688, il est question d' Arnauld
sous un voile des plus transparents :
" notre révérend père abbé est, dieu merci ! Dans
une parfaite santé, et
p179
ses religieux pareillement... etc. "
et il ajoute aussitôt après, pour le faire sourire :
" il y a plus de deux ou trois ans que je n' ai reçu
des lettres de M Arnauld. Vous jugez bien, par
la situation où nous sommes l' un et l' autre, qu' on
ne s' écrit pas souvent... "
je le crois bien, ils vivaient ensemble. -cette
allégorie d' abbé et d' abbaye revient
perpétuellement. Quesnel parle quelquefois de
lui-même Quesnel, tout hardiment, à la troisième
personne, comme pour dérouter les curieux s' il
y en avait : " (9 juillet 1692) le
p180
père Quesnel est toujours je ne sais où ; mais
quelque part qu' il soit, je suis assuré qu' il
vous honore toujours et plus que jamais... "
je trouve de très-agréables choses dans ces lettres,
des pensées et des vues qui sentent l' auteur des
réflexions morales sur l' écriture sainte ,
nombre de faits intéressants, de particularités sur
les hommes, sur les livres nouveaux. Le père
Du Breuil avait été un bel-esprit, très-cultivé,
au courant de toute littérature sérieuse, et par
ce côté délict de lui-même il devait se trouver
bien sevré. Le père Quesnel lui fait arriver à
tout hasard quelques nouvelles de la république
des lettres, et qui ne sont pas uniquement
théologiques :
" (1689.) on n' aura pas manqué de vous envoyer la
tragédie d' Esther , qui vous aura beaucoupplu... etc. "
l' austérité se retrouve par ce dernier mot. Quesnel,
émule de Nicole, ne veut pas même du théâtre
à saint-Cyr.
On était fort dur pour le père Du Breuil, et d' une
dureté calculée : M De Harlay (et cette affaire
est, à mes yeux, un de ses plus grands crimes) avait
l' attention maligne de ne pas le laisser trop
longtemps là où il
p181
commençait à s' accoutumer et à se concilier les
coeurs, ce qui arrivait bientôt. à mesure que l' on
voyait sa réputation s' établir et se répandre
dans l' endroit où il demeurait, on avait soin de le
faire passer ailleurs, et on le proena ainsi
pendant des années en différents lieux plus
incommodes les uns que les autres ; il supportait
tout avec une douceur angélique. Dans une de ces
stations il était entouré de soldats, de gardiens
bruyants et blasphémateurs qui ne lui permettaient
pas une minute de recueillement. Le père Quesnel,
dans les consolations qu' il lui adressait alors, le
comparait à Jésus-Christ regardant du haut de sa
croix les bourreaux qui l' insultaient, et les soldats
qui jouaient ses habits. " c' est ainsi, disait-il
encore, que le grand saint Ignace regardait ces
bêtes féroces avec qui il fit le voyage de Syrie à
Rome, ces dix léopards avec qui il était lié jour
et nuit, sur la terre et sur la mer, et qui ne
faisaient que s' irriter du bien qu' on leur faisait.
iniquitas autem eorum, mea doctrina est. quelle
école ! Quels maîtres ! Quelles leçons pour un
homme apostolique et un martyr de Jésus-Christ ! "
quand le père Du Breuil se plaignait d' être sur
un rocher affreux et privé de toute conversation avec
les humains, il lui citait les Honorat, les Hilaire,
les Eucher, qui allaient chercher la solitude
chrétienne en des îles désertes. Il lui rappelait
le rocher de saint Jean à Patmos, et surtout
l' île de Lérins, toute petite, mais heureuse
entre les îles, puisqu' elle rendait si grands ceux
qu' elle avait reçus tout petits, qu' elle produisait
prêtres et pasteurs
p182
de l' église ceux qu' elle avait nourris ermites et
solitaires : et sic quos accipit filios, reddit
patres ; et quos nutrit parvulos, reddit magnos ;
et quos velut tirones accipit, reges facit.
et retournant, parodiant agréablement ces paroles
de Césaire, il présentait au père Du Breuil son
île comme douée d' un autre privilége et bien
heureuse en sens inverse, puisque ceux qu' elle
avait reçus pères déjà et pasteurs, elle les
rendait enfants et en faisait de simples brebis :
quos accipit patres, reddit filios ; et quos
nutrit magnos, reddit parvulos. entre les deux
îles, laquelle donc est la plus souhaitable aux yeux
du chrétien ? " quel parti prendriez-vous, mon
très-cher père, si vous aviez à choisir de ces deux
grâces, et laquelle croiriez-vous plus estimable et
plus digne de la préférence ? "
tout à la fin, l' exil du père Du Breuil s' était un
peu adouci : il venait d' être changé pour la
septième fois et transféré à Alais dans les
Cévennes ; le père Quesnel commence ainsi sa
lettre du 9 juillet 1692 : " puisque vous voilà,
mon très-cher père, à votre septième station, vous
avez droit à l' indulgence plénière. Celle que vous
avez gagnée à Rome ne vous a jamais tant coûté... "
il n' y a rien de moins morose que ces consolations
chrétiennes adressées par un exilé à un captif. Il
ne cherche dans les afflictions envoyées par Dieu
qu' une source de joie, selon le grand précepte :
laetandi moerores, flendae laetitiae. ce sont
les joies du monde qu' il faut pleurer. Ce monde
où l' on s' égorge, où l' on se querelle, est toujours
le même, dit-il sans cesse au père Du Breuil,
pour le cas où celui-ci serait tenté de
p183
le regretter. Il lui en montre de loin les images
bizarres. J' ai cité autrefois un long fragment de
cette lettre du 9 juillet 1692, où il est parlé
de la dispute de l' abbé de Rancé et du père
Mabillon. C' est un récit spirituel et presque
philosophique de tour ; mais le père Quesnel
n' est pas philosophe longtemps, et il ramène
tout au point de vue du chrétien.
Une des lettres les plus curieuses et les mieux
senties est celle dans laquelle il fait part à
son vénérable ami de la mort d' Arnauld : nous nous
en souviendrons en avançant.
Dans une lettre postérieure à cette mort (30 mai
1695), il lui dit, avec cette ingénieuse subtilité
chrétienne qu' il manie aussi dextrement que
personne :
" je ne sais, mon très-chr père, à quoi vous en
êtes, et si vous êtes en quelque manière rétabli de
votre dernière infirmité... etc. "
tout cela est aussi agréable que chrétien ; le genre
et le goût de saint Augustin une fois admis, c' est
parfait. Je me sens presque raccommodé avec le père
Quesnel, qui a eu le malheur de faire naître tant de
p184
querelles et d' y attacher son nom, mais qui valait
mieux que cette destinée.
Les lettres de Du Guet au père Du Breuil sont
d' un caractère un peu différent. Du Guet est de
quinze ans plus jeune que le père Quesnel, il est
moins familier avec le père Du Breuil se
considérant comme un jeune homme par rapport à lui,
il le vénère, non pas seulement comme un modèle
de vertu et de souffrance en Jésus-Christ, mais
comme l' un des plus anciens de ses maîtres et de
ses pères ; il a des effusions plus tendres, et
sans mélange d' aucune distraction littéraire et
curieuse. Les consolations, les exhortations qu' il
lui adresse sont d' un ordre aussi chrétien que celles
du père Quesnel, mais d' un tour plus onctueux,
plus lent, plus étudié, si l' on peut regarder le
tour en ces matières. Il lui dira :
" la paix d' un homme de bien est infinie quand il est
convaincu qu' il est où Dieu l' a mis, et que son
inclination n' y a point de part : ... etc. "
après une grande maladie le père Du Breuil
éprouvait un extrême épuisement, et se plaignait de
ne plus sentir l' ardeur, la liberté d' esprit qui lui
était ordinaire. à quoi Du Guet, pour le rassurer
sur sa disposition,
p185
répondait : " on ne demande point qu' une victime
pense, il suffit qu' elle souffre. "
il ne cesse de lui dire qu' il ne le sépare pas de
Jésus-Christ ; il le lui dit avec les images
mystiques qui leur sont familières, mais en les
rajeunissant par des expressions fines :
" je sais que c' est à lui que vous êtes immédiatement
attaché, et qu' il est entre vous et sa croix... etc. "
il lui montre le terme glorieux déjà visible dans
un lointain rapproché ; il le console par la
perspective de " cette grande fête des justes, qui
commence le soir, mais qui n' en aura jamais . "
il y a de touchants endroits, comme lorsqu' il
exprime le voeu et l' ardent désir qu' il aurait de se
substituer dans les liens à sa place ; et il en
parle si simplement qu' on sent qu' il le ferait comme
il le dit :
" je me reproche à moi-même de n' avoir que des paroles
et des désirs à l' égard de la personne du monde que
j' aimerais le mieux servir d' une autre
manière... etc. "
nous connaissons maintenant dans toutes ses variétés
cette race mortifiée et contrite. Le père Du Breuil
avait aussi sa physionomie à lui. Affligé d' être
éloigné de son troupeau, et pour un sujet si
étranger aux intérêts de ce troupeau, il se
dédommageait en édifiant autant qu' il pouvait ceux
qui vivaient autour de lui, et
p186
il ne considérait pas son exil comme le dispensant
de la cure des âmes ; il se créait des ouailles
partout où il en pouvait recueillir. Il prêchait
surtout d' exemple, et inspirait l' amour de la
religion pas sa mansuétude à supporter ses maux.
La vénération l' accompagnait en tous ses lieux
d' épreuve. Lorsqu' il sortit du fort de Brescou,
M Fouquet, évêque d' Agde, qui avait pour lui
une estime singulière, lui envoya son carrosse au
bord de la mer, le fit conduire chez lui, et le
força de donner sa bénédiction aux jeunes
séminaristes qu' il avait fait assembler. Quand les
espérances que ses amis concevaient de temps en temps
pour son retour venaient à manquer, le père Du
Breuil répondit que Dieu avait ses voies et ses
vues différentes de celles des hommes :
" et peut-être, disait-il, il fera réussir l' affaire
en permettant que les hommes la fassent échouer. "
on a de lui un simple fragment de lettre, mais qui se
sent de la plénitude du coeur ; au lieu d' une
plainte, c' est une action de grâces, un soupir de
remercîment vers le ciel, en arrivant à Alais, son
dernier lieu d' exil (juin 1692) :
" ... mais, monsieur, ne jugez-vous pas que ma sortie
du milieu des mers est aussi une petite merveille,
après y avoir résidé dix ans ? ... etc. "
p187
pauvre innocent vieillard ! De ce qu' il est un peu
moins mal et moins désagréablement, il a peur de se
corrompre dans Capoue.
L' archevêque de Paris, son grand persécuteur,
mourut avant lui. Jamais le père Du Bruil n' avait
manqué, en priant chaque jour pour le roi, de prier
aussi pour l' archevêque, pour le père de La Chaise,
et pour tous ses ennemis ; c' était un des articles
de ses prières du matin, durant toutes ses années
de détention. Le jour où son neveu lui apprit la mort
de M De Paris, à l' instant même il se mit à
genoux, et pria pour le repos de son âme pendant
plus d' une demi-heure, obligeant son neveu d' en
faire autant ; et comme celui-ci, plus charnel,
résistait et lâchait quelques paroles vives selon
la nature, il le trouva fort mauvais et en éprouva
de la peine. Il avait l' âme belle et parfaitement
exempte de fiel. Il était si chaste, que sur son
lit de mort, malade et presque moribond, il ne
voulait pas qu' une femme le touchât pour l' aider
à se retourner. L' esprit de piété tendre, que les
souffrances n' avaient fait que nourrir, présida
aux derniers actes de sa vie. Il rendit l' âme en
prononçant le nom de Jésus, et mourut comme un
enfant qui s' endort (6 septembre 1696). Tout le
clergé de l' église cathédrale, et les communautés
religieuses de la ville, lui rendirent les derniers
devoirs et vinrent lever le corps dans la chapelle
du château ; ce qu' il y avait de plus honorable
parmi les habitants accompagna le convoi. L' évêque
d' Agde, en apprenant sa fin,
p188
dit de lui que, puisque l' injustice des hommes
l' avait réduit en cette captivité, il était mieux
qu' il y fût demeuré jusqu' au bout : " il fallait que
ce fût Dieu seul qui l' en tirât, les hommes n' en
étaient pas dignes. C' est un saint qui priera pour
nous. Il est mort dans le lit d' honneur. "
pour un janséniste persécuté qui expire ainsi en
pardonnant et sans colère, combien un jour, par une
conséquence et une revanche presque légitime, combien
de jansénistes ulcérés et violents !
Mais n' admirons-nous pas comme cet homme de bien,
martyr de sa liaison avec Arnauld, s' en vient
mourir son septième exil au sein des Cévennes, et
n' est-il pas là comme pour témoigner de l' injustice
d' Arnauld lui-même envers les protestants des
Cévennes, aussi martyrs ! Il vient comme pour en
payer la peine et pour expier. -ô vous tous qui
croyez, soyez-vous cléments du moins dans vos
douleurs !
Arnauld n' eut donc à se reprocher à l' égard du père
Du Breuil que le premier fait d' imprudence ; il
remplit d' ailleurs en conscience tous les devoirs
de coeur et d' honneur que lui imposait l' infortune
attirée par lui sur un ami. L' idée du père Du
Breuil ne cessa de lui être présente dans toutes
les tentatives de rentrée et dans les négociations
que renouaient de temps en temps ses amis de France.
Sous la protection du marquis de Grana, gouverneur
des Pays-Bas espagnols, il tenait bon dans sa
cachette et fermait l' oreille aux divers appels dont
il se méfiait ; mais l' accommodement même eût-il
été possible, il n' aurait pu se prêter un instant à
la pensée d' abandonner les amis compromis dans
la même cause : " peut-être que ce que l' on
propose serait sûr, écrivait-il à
p189
Madame De Fontpertuis (28 janvier 1684), mais il
ne serait pas honnête ; car c' est une espèce
d' infidélité de traiter séparément avec un
banqueroutier qui a beaucoup de créanciers, et de ne
pas faire un accommodement général, en courant la
même fortune que les autres. " et au duc de Roannez,
dans le même moment (29 janvier) :
" ... quand on pourrait oublier des choses qui me
paraissent si incompatibles (d' être reconnu
innocent, les autres étant maintenus coupables),...
etc. "
ainsi parlait cet homme généreux, et c' est par là,
c' est par le coeur qu' il demeure encore pour nous le
grand Arnauld.
Dans une visite que M De Pontchâteau fit à
M De Harlay en compagnie de son neveu M
D' Armagnac, grand-écuyer de France, M De
Harlay dit qu' il n' avait tenu qu' à M Arnauld de
rentrer, mais qu' il n' avait voulu entendre à aucun
accommodement qu' on n' eût rappelé le père Du
Breuil. Sur quoi M Le Grand ne put s' empêcher
de laisser échapper ce mot : " ma foi ! Je l' en
estime plus. C' est agir en honnête homme. "
mais déjà, quand il recevait, pour partager et
animer sa retraite, les deux fugitifs de l' oratoire,
Du Guet et
p190
Quesnel (celui-ci destiné à devenir, après lui, la
figure la plus importante de janséniste réfugié),
déjà Arnauld était en guerre ouverte avec un autre
membre bien illustre de la même congrégation, avec
Malebranche. De tous ses combats d' alors, c' est
même le seul qui lui fasse encore honneur
aujourd' hui et dont la postérité aime à se souvenir :
donnons-nous-en le spectacle, comme d' un beau
tournoi.
p191
V.
Arnauld avait connu autrefois Malebranche ; il
était resté depuis sa sortie de France, et par
Quesnel même, en relation indirecte avec lui ; il
le considérait comme un ami ; mais qu' importe ?
Arnauld ne nous dit-il pas : " je n' ai point
d' ami contre qui je ne sois prêt d' écrire, si,
venant à changer, il se déclarait contre quelque
vérité importante à la religion : je n' ai point
d' ennemi personnel dont je ne sois prêt à
entreprendre la défense, si j' y vois de la justice. "
Arnauld, c' est le docteur jaloux du trésor de
vérité. Il m' apparaît volontiers vigilant et
rôdant autour de l' enclos, moins encore comme un
pasteur (il n' a pas le calme des pasteurs)
p192
qu' à la manière et de l' espèce, si j' ose usurper une
image antique,
des molosses gardiens de leurs troupeaux bêlants.
Après la vérité, il n' y a pas pour lui de plus chère
douceur en ce monde, il nous l' a dit, que la
compagnie des amis ; mais la vérité, la vérité, c' est
là, avant tout, son plus grand faible ; il ne peut
se tenir qu' il ne la dise, qu' il ne dise et ne crie
sur les toits ce qu' il prend pour elle.
Ici il nous semble dans le vrai, -dans un vrai
relatif, bien entendu : car la première condition
pour entrer comme il faut dans ces débats
métaphysiques rétrospectifs, lorsqu' on est du
dix-neuvième siècle, qu' on a tout son bon sens
et qu' on a l' esprit fait aux méthodes et aux
connaissances positives, c' est de ne pas
s' effaroucher de certaines conventions exorbitantes,
de certaines hypothèses énormes que posent tout
d' abord et admettent de part et d' autre les
combattants : ce sont, pour ainsi dire, les règles du
jeu, sans quoi il n' y aurait pas de jeu. Supprimez
un instant ces bornes qu' ils se donnent dès l' entrée
et qu' ils respectent, le lieu même du débat
n' existerait plus.
Arnauld n' aimait pas seulement la controverse, il
aimait la philosophie en elle-même, dès qu' elle
n' était pas en désaccord avec la religion ; il
aimait qu' on allât dans l' examen des vérités
naturelles à l' aide de la raison, aussi loin que
l' on pouvait s' y porter. Tout d' abord il avait été
pour Descartes, et il lui était resté fidèle.
p193
Descartes, qui avait déjà publié son discours de la
méthode en 1637, avait envoyé vers 1641 une
copie manuscrite des méditations au père
Mersenne à Paris, pour que ce père consultât des
philosophes et des théologiens et lui fît part de
leurs réflexions et objections. Arnauld, âgé
seulement de 28 ans et licencié en Sorbonne, eut
communication du manuscrit par le père Mersenne,
et lui adressa quelques remarques pour l' auteur :
ce sont les quatrièmes objections qu' on lit à
la suite de l' ouvrage imprimé. Les objections
d' Arnauld, si on peut leur donner ce titre, sont
bien différentes, on peut le croire, de celles de
Hobbes et de Gassendi ; elles ne le sont pas moins
de celles qu' on peut supposer qu' aurait élevées
Saint-Cyran si on l' avait consulté à cette époque,
ou Pascal plus tard. Arnauld se déclare heureux
de trouver un accord si exact entre les
arguments du nouveau philosophe et ceux qu' avait
autrefois produits saint Augustin ; il revendique
pour celui-ci le cogito, ergo sum . Après
quelques objections secondaires et qui témoignent
d' une grande exactitude logique, il se montre surtout
préoccupé de concilier en théologien la définition
de la substance selon Descartes avec le dogme de la
présence réelle. Quant à la clef même de la nouvelle
doctrine et de la nouvelle méthode, au doute
méthodique , il dit bien qu' il craint que
quelques-uns ne s' offensent de cette libre façon
de philosopher, par laquelle toutes choses sont
révoquées en doute ; mais pour obvier à cet
inconvénient et au danger que pourrait avoir ce
procédé auprès des faibles esprits,
p194
il croit qu' il suffirait de quelque préface dans
laquelle le lecteur fût averti que ce n' est pas
sérieusement et tout de bon que l' on doute de ces
choses : " et au lieu de ces paroles : ne
connaissant pas l' auteur de mon origine, je
penserais qu' il vaudrait mieux mettre : feignant
de ne pas connaître. " Descartes tint compte,
dans limprimé, du conseil d' Arnauld ; il fut, somme
toute, enchanté de cette nature d' objections qui
étaient bien plutôt une confirmation raisonnée. Il
traite Arnauld, dans sa réponse, tout autrement
et sur un tout autre ton que Hobbes ou Gassendi.
Arnauld, en effet, comprend Descartes plus qu' il
ne le combat ; admirable esprit logique, il ne sera
pas inventeur en philosophie, et, moyennant que sa
théologie soit satisfaite, il adhérera volontiers
au nouveau maître.
Quand Descartes vint à Paris en 1644, il ne put
voir Arnauld, nouvellement célèbre lui-même par
son livre de la fréquente communion , mais alors
obligé de se cacher. Celui-ci pourtant lui envoya
son élève (depuis le principal maître des écoles de
port-royal), M Walon De Beaupuis.
En 1648, pendant son dernier séjour à Paris,
Descartes reçut d' un anonyme une lettre où on lui
proposait plusieurs difficultés à résoudre : -sur
la nature de l' âme, au sujet de laquelle il avait
avancé qu' elle pense
p195
toujours , même dans le ventre de la mère ; -sur
les preuves données par lui de l' existence de Dieu,
dont une seule n' était pas aussi exacte qu' on
l' aurait voulu ; -sur le plein, sur le vide ; -sur
la manière dont Jésus-Christ est dans
l' eucharistie. Cet anonyme qui se déclarait
adhérent à tous autres égards, ce curieux plein
de candeur n' était autre qu' Arnauld, alors retiré
à port-royal des champs.
Dans les années qui suivirent, on a vu qu' en ce
saint désert, grâce encore à Arnauld, grâce au
voisinage du duc De Luynes, traducteur français
des méditations , il y avait eu essai
d' inoculation et petite fièvre passagère de
cartésianisme. Il n' y était question dans un temps
que de cette philosophie et de cette physique
qui renversait et renouvelait toutes les idées des
choses. L' idée d' automates surtout, appliquée
aux bêtes, réussissait et faisait fureur ; elle
accommodait la théologie du temps et n' en contrariait
pas trop la physiologie. Elle n' avait contre elle
que le bon sens de quelques gens du monde (comme
M De Liancourt) qui avaient été chasseurs,
cavaliers, et qui savaient à quoi s' en tenir sur ce
machinisme des bêtes.
à l' article de la transsubstantiation, Arnauld et
Nicole s' efforcèrent toujours de faire concorder le
dogme de la présence réelle avec l' explication
cartésienne du témoignage des sens, ou du moins
de montrer qu' il n' y avait point opposition : les
ministres protestants en tiraient parti contre eux
pour mettre leur bonne foi en doute, et Jurieu
les accusait d' être en cela tout autant cartésiens
que catholiques. Arnauld et Nicole étaient
p196
les seuls de port-royal à se préoccuper de cet
accord. Plusieurs des amis et de ces autres messieurs,
M De Sainte-Marthe, M De Saci, M Du Vaucel,
trouvaient quelques inconvénients à ce cartésianisme
trop mêlé en apparence aux choses de la foi ; mais
aucun n' élevait les raisons radicales et décisives.
Arnauld répondait même assez judicieusement à
M Du Vaucel, en se plaçant à un point de vue
extérieur et politique , qu' il était bon de
laisser les cartésiens déclarer publiquement que leur
philosophie et leur définition de la substance
n' étaient pas contraires à ce que l' église enseignait
touchant l' eucharistie ; il sentait le progrès
de cette philosophie devenue l' une des puissances
dominantes, et il ne croyait pas utile à la religion
" qu' on s' entêtât à prétendre qu' on ne pouvait être
à la fois catholique et cartésien. " il craignait
qu' en le faisant, " on ne mît obstacle à la
conversion de beaucoup de sacramentaires
(calvinistes) qui étaient persuadés que la
philosophie de Descartes était la plus raisonnable
de toutes. "
mais la question capitale était plus haut, et
Arnauld ne s' en doutait pas assez. Ce que dit
Descartes de la distinction à faire entre l' âme
et le corps, est dans saint Augustin ; donc
jusque-là on peut être tranquille : ainsi raisonnait
Arnauld. Ce que dit Descartes de l' essence d' un
corps qu' il semble faire consister surtout en son
étendue, n' est pas si absolu qu' on ne puisse
considérer cette étendue ou superficie apparente
comme une simple condition sensible, et n' est point
par conséquent contradictoire à ce que peut
opérer la toute-puissance de Dieu dans le mystère
de la transsubstantiation ; donc on peu encore se
reposer et se croire en
p197
sûreté jusque-là. -Pascal, lui, ne sentait pas
ainsi, et était plus prompt à prévoir et à
s' émouvoir.
Arnauld et Bossuet ont cela de commun de se tenir
sans crainte au cartésianisme, et de l' approcher
même de l' explication des mystères sans pressentir
avec effroi les conséquences, comme le fait
Pascal. Bossuet, Arnauld commencent à s' effrayer
quand ils voient Malebranche et le développement
exagéré qu' il donne à la doctrine de Descartes
dans le sens de l' idéalisme ; ils jettent un cri
d' alarme. Bossuet pousse Arnauld à réfuter.
C' est bien. Mais il s' agit dès longtemps d' autre
chose. Ce n' est point surtout par le côté de
Malebranche, par cette extension purement
métaphysique du système de Descartes, que le
catholicisme de Bossuet et d' Arnauld périclite ;
c' est de la méthode même de Descartes, une fois
mise au monde et à la mode, que venait le danger :
" et en effet, dit fort bien Fontenelle dans sa
petite digression sur les anciens et les
modernes , ce qu' il y a de principal dans la
philosophie et ce qui de là se répand sur tout,
je veux dire la manière de raisonner, s' est
extrêmement perfectionné dans ce siècle... avant
M Descartes, on raisonnait plus commodément ;
les siècles passés sont bien heureux de n' avoir pas
eu cet homme-là. C' est lui, à ce qu' il me semble,
qui a amené cette nouvelle manière de raisonner,
beaucoup plus estimable que sa philosophie même,
dont une bonne partie se trouve fausse ou incertaine,
selon les propres règles qu' il nous a apprises. "
Descartes a contribué plus que personne à faire
de l' esprit humain un instrument de précision ,
et cela mène loin.
Comment Arnauld, qui se paie d' un point de
ressemblance et d' une rencontre de Descartes et de
saint
p198
Augustin, n' a-t-il pas vu la différence ou plutôt
la contradiction de méthode de ces deux grands
esprits ; l' un appliquant dans toute sa largeur
et sa subtilité le procédé mystique qui se traduit
par aperçus, par emblèmes, par figures, par
antithèses de mots, et qui tient tant de compte
de l' imagination et du sentiment ; l' autre instituant
le strict procédé rationnel ? Comment lui, l' auteur
de la fameuse logique , n' a-t-il pas vu qu' il y
avait, qu' il y aurait bientôt deux chapitres à
y ajouter : de l' influence de Descartes sur la
manière de raisonner ; -de l' influence de saint
Augustin sur la manière de raisonner ?
ce que dit Arnauld des limites que n' a point
passées Descartes, et qu' on ne passe point en
l' admettant, est bon à dire : mais ces
compartiments n' existent que dans un esprit qui les
respecte ; au moindre mouvement en avant d' un esprit
moins respectueux, ils tombent, -comme un simple
paravent.
Toute philosophie, quelle qu' elle soit au premier
degré et dans son premier chef et parent, devient
anti-chrétienne ou du moins hérétique à la seconde
génération ; c' est la loi, et il faut bien savoir
cela.
p199
Est-il possible de l' empêcher ? Est-ce une raison de
ne pas admettre la philosophie, tant qu' elle est
encore compatible et concordante avec la foi dans
son premier chef ? C' est ici une autre question ;
mais il est mieux, quoi qu' on adopte, d' en savoir
les conséquences.
Or, en adoptant le cartésianisme, du moins pour une
bonne part, Arnauld garde son intrépidité,
Bossuet sa stabilité, Daguesseau sa placidité.
Cela revient peut-être à dire que chacun porte
jusque dans sa foi et dans ses doctrines son
caractère et son humeur.
p200
Pascal y porta un pressentiment d' alarme, une
sublime inquiétude de regard, que l' avenir a
justifiée.
Au reste, dans tout ceci et dans ce qui va suivre, je
veux moins entrer dans la fouille des doctrines
elles-mêmes que bien indiquer les pentes diverses
et tracer les versants des opinions, avec la
physionomie des hommes qui, de loin, s' y distinguent
et y figurent.
Donc, tandis que la méthode de Descartes, qui valait
mieux et qui devait plus triompher en définitive que
sa philosophie, s' appliquait ou allait s' appliquer
à toutes les branches de pensée et d' étude ;
qu' Arnauld et Nicole la portaient dans la
grammaire générale et dans la logique, Domat dans
les lois civiles, Perrault tout à l' heure, et
Fontenelle et Terrasson, dans la critique des arts
et des lettres, en attendant que d' autres le fissent
en religion et en politique, Malebranche ne
prenait que la métaphysique et la poussait plus loin
que son maître.
Nicolas Malebranche est, selon l' expression de
Voltaire, un des plus profonds méditatifs qui
aient existé. Fontenelle a bien ingénieusement
raconté sa vie. Né en 1638, le dernier de dix enfants,
d' une complexion débile et maladive, d' une
conformation irrégulière, ou, pour mieux dire,
contrefaite, il s' était de bonne heure destiné
à l' état ecclésiastique, où
la nature et la grâce
p201
l' appelaient également
; " et pour s' y attacher
encore davantage, en conservant néanmoins une
liberté qui ne lui était pas fort nécessaire, il
entra dans la congrégation de l' oratoire à Paris,
en 1660. " on essaya d' abord de l' appliquer à
l' histoire ecclésiastique ; puis le célèbre Richard
Simon, alors de l' oratoire et le prochain
introducteur du rationalisme dans l' exégèse, le
voulut attirer à la critique sacrée. Mais ces dates,
ces faits nombreux ou ces textes à comparer, lui
allaient mal. Un jour, vers 1664, passantchez un
libraire de la rue saint-Jacques, il ouvrit le
livre de l' homme de Descartes ; il ne
connaissait jusque-là ce grand philosophe que par
des objections et par des cahiers :
" il se mit à feuilleter le livre, et fut frappé comme
d' une lumière qui en sortit toute nouvelle à ses
yeux... etc. "
p202
ce qu' Adam avait su, rien que cela ! C' est-à-dire,
refaire le monde en idée à sa manière et raconter la
création de première main. C' est la chimère en
effet, le voeu de tout grand esprit méditatif,
amoureux de conceptions primitives ; refaire à
sa manière le récit d' Adam selon le dessein premier
de l' éternel, tandis qu' ève (cette jeunesse des
disciples sortis de nous-mêmes), bouche béante,
écoute, admire et croit.
Le premier volume de la recherche de la vérité
courut quelque temps manuscrit. L' auteur avait eu
peine d' abord à trouver un approbateur qui se
sentî compétent sur des matières aussi nouvelles.
L' abbé de Saint-Jacques, fils du chancelier
d' Aligre, et qui n' était sorti de son abbaye, où
il vivait en pénitent à Provins, que pour soulager
la vieillesse de son père, lut lui-même, dit-on, le
manuscrit du père Malebranche et en expédia le
privilége gratis avec empressement (1674).
Le second volume suivit de près (1675) :
" ce livre, dit Fontenelle, fit beaucoup de bruit ;
et quoique fondé sur des principes déjà connus, il
parut original... etc. "
p203
ainsi s' exprime Fontenelle en ce style exquis de ses
éloges, qui à un fonds toujours excellent de langue
du dix-septième siècle, ajoute une précision neuve,
tout à fait propre au dix-huitième et que n' auraient
guère eue à ce degré, dans le précédent, que La
Rochefoucauld et La Bruyère.
Il y eut des critiques ; mais les suffrages les plus
illustres et les plus pieux furent à l' auteur. Son
idée, que nous ne voyons rien qu' en Dieu ,
n' apparaissait que vers le milieu de l' ouvrage, et
encore ce ne fut que dans les éclaircissements
postérieurs (1678) qu' il la développa davantage
et que peut-être il acheva de la former.
Arnauld, qui devait plus tard le réfuter sur ce point
p204
désormais fondamental, s' en tenant pour la
recherche de la vérité à l' ensemble d' une
première impression et ne s' appliquant pas alors à un
examen particulier du livre, en marquait grande
estime et se liait avec l' auteur.
Mais bientôt, quand l' auteur enhardi par le succès,
pressé par le développement intérieur de ses idées
et sollicité par les questions, par les conseils
de quelques amis, essaya d' appliquer plus
directement aux matières de religion ses
éclaircissements philosophiques, oh ! C' est alors
que, de tous côtés, des voix illustres et graves
s' accordèrent pour crier : holà !
il tentait déjà cette explication de la religion par
sa philosophie dans des conversations chrétiennes ,
entreprises à la sollicitation du duc de Chevreuse
(1676). C' étaient des dialogues entre trois
personnages, Théodore, Aristarque et éraste :
Théodore qui est lui-même, c' est-à-dire celui qui
a raison ; Aristarque destiné à avoir tort, mais
qui finit pourtant par se convertir au système
de Théodore ; et éraste, jeune homme avide,
disciple ingénu, et qui pousse sa conversion au
système jusqu' à entrer dans un monastère.
Fontenelle remarque malicieusement que par cette
conclusion dévote de sa philosophie abstraite, et
par des considérations pieuses et des élévations à
Dieu ajoutées dans une édition suivante de ces
conversations chrétiennes , Malebranche
semblait vouloir répondre à ceux qui opposaient à ses
idées spéculatives de n' être pas faites pour
entretenir une pratique affectueuse et fervente.
" il y a cependant assez d' apparence, ajoute le fin
panégyriste, qu' à cet égard les idées métaphysiques
seront toujours pour la plupart du monde
p205
comme la flamme de l' esprit-de-vin, qui est trop
subtile pour brûler le bois. "
Malebranche continua de vouloir éclairer et
divulguer cette union de sa philosophie avec la
religion, par des méditations chrétiennes et
métaphysiques (1683), qui n sont rien moins
qu' un dialogue entre le verbe et lui, une sorte
de colloque auguste de Moïse chrétien avec le
divin éclair fendant le nuage, ou, pour parler
tout à fait exactement, un cours de haute
philosophie dans la bouche de Jésus se
professant lui-même à un disciple fidèle ; et
encore par de plus humbles entretiens sur la
métaphysique et la religion (1688), où ne
figurent du moins que Théodore, Ariste et
Théotime.
Mais déjà auparavant, et malgré son souci de nouer
et de renouer ce qui se défaisait si aisément, la
tentative de conciliation avait rompu avec éclat
dans le traité de la nature et de la grâce
(1680).
Bossuet vigilant comme évêque, Arnauld vigilant
comme docteur, avaient été également émus et
s' étaient donné le signe d' alarme.
Pour concilier la bonté et la justice de Dieu avec
la prédestination, pour concilier le mal existant,
soit dans l' ordre de la nature, soit dans celui
de la grâce, avec sa toute-puissance, Malebranche
suppose que rien sans doute ne se fait, ne se meut,
n' agit que par Dieu
p206
et en Dieu, mais selon les volontés générales de
Dieu, c' est-à-dire selon des lois générales, et
que pour qu' aucun mal n' arrivât il faudrait à tout
moment que ces lois, ces volontés générales se
pliassent en des volontés particulières peu dignes
de lui. Demander à Dieu un autre ordre, ce serait
lui demander qu' il renonçât à ses attributs. Il a
fait tout ce qui est possible, puisqu' entre les
mondes possibles il a choisi celui qui se pouvait
produire et conserver par les voies les plus simples.
Les maux qui nous affligent sont l' effet des mêmes
lois que les biens qui nous consolent : la bonté
de Dieu nous a préparé les uns, et sa sagesse les
fait naître par des lois qui amènent les autres, sans
qu' il ait voulu ceux-ci par aucune volonté
particulière. Nous entrons par Malebranche dans le
système de Leibniz. Si l' écriture sainte semble
nous donner une idée plus singulièrement actuelle
et particulière de Dieu, on retrouve le vrai sens
en levant le voile de ces expressions
anthropologiques. Malebranche ouvrait là une
exégèse qui rejoignait plus qu' il ne croyait celle
de Richard Simon.
Quant à l' ordre de la grâce, si le salut n' a pas
lieu pour tous, c' est que Jésus-Christ est
nécessaire comme médiateur entre la volonté générale
qui voudrait tout
p207
sauver, et l' homme. Or, les pensées et les désirs
de l' âme de Jésus-Christ étant les causes
occasionnelles des grâces distribuées, comme il ne
pense pas en même temps à toutes choses et que ses
connaissances sont bornées par rapport aux choses
contingentes, en tant qu' il n' est plus le verbe
absolu, mais le verbe incarné et fait homme, il
arrive que plusieurs ne sont pas atteints de la
grâce, ne se trouvant pas, ne se mettant pas
d' eux-mêmes sur le chemin de Jésus-Christ.
Jésus-Christ, sans être sollicité, fait sans
doute bien des avances et choisit, à chaque moment,
en vue du temple mystique qu' il édifie et qu' il
veut le plus beau possible, l' espèce et le nombre
de pierres spirituelles, c' est-à-dire d' élus ,
qui y conviennent le mieux ; mais hors de là, hormis
ce qui est indispensable à son dessein principal,
auquel tel ou tel individu (pourvu qu' il réunisse
certaines conditions) peut convenir indifféremment,
il faut, quand on n' est pas sous la main de
Jésus-Christ, qu' on se présente à lui, qu' on fasse
penser à soi, qu' on sollicite en un mot cette
âme divine, mais qui n' a pas une capacité actuelle
infinie, pour y déterminer un de ces saints désirs
qui sauvent immanquablement. On voit que
Malebranche n' éloignait de Dieu les objections que
pour les faire retomber en quelque sorte sur
Christ, pour les amasser sur sa tête. Il magnifiait
le père, un peu aux dépens du fils.
Sur ce premier aperçu, on conçoit l' éclat parmi les
théologiens. Pourtant Malebranche faisait école ;
la beauté de son génie, la lumière de son langage,
la modestie de son caractère, la sincérité de sa
piété et la candeur de ses moeurs, une physionomie
singulièrement expressive et qui laissait
transpirer l' esprit, tout
p208
attirait et attachait les jeunes imaginations ; il
y avait des malebranchistes fervents. On a une
lettre très-belle et vigoureuse de Bossuet à l' un
d' eux (21 mai 1687) :
" je n' ai pu trouver que depuis deux jours le loisir
de lire le discours que vous m' avez envoyé... etc. "
Bossuet fait voir que la manière dont Malebranche
p209
se pique d' expliquer naturellement le déluge, et qui
peut s' étendre aussi bien à tout autre événement
extraordinaire, tend à ruiner le miracle proprement
dit, c' est-à-dire la dérogation aux lois générales.
Malebranche, en effet (et c' est même là son seul pas
en avant), essaie de rester chrétien avec le moins
de miracles possible. Or, les miracles autant que
les prophéties sont une des grandes preuves de
la divinité du christianisme. Cette lettre, d' une
rude et belle franchise, nous montre Bossuet dans
toute son attitude militante, et, pour ainsi dire,
la veille d' un combat. Il s' arme, il est prêt à
s' armer ; il demande une dernière fois ou plutôt
il offre la paix, et par là il entend la soumission
de l' adversaire à la vérité. Une ou plusieurs
conférences, qui ne permettraient ni ambiguïté ni
faux-fuyants dans les questions et dans les réponses,
lui paraissent le moyen le plus sûr ; ce n' est point
par lettres qu' on traite de ces choses, dit-il,
c' est de vive voix :
" pour entrer en preuve sur cela, il faudrait faire
un volume ; ... etc. "
p210
il commence à s' apercevoir de l' inconvénient pour
la religion et du danger que renfermait le principe
de Descartes et le premier point de sa méthode :
" de ces mêmes principes mal entendus, un autre
inconvénient terrible gagne sensiblement les
esprits : ... etc. "
il insiste pour une explication prompte avec un
admirable sentiment où l' autorité et la charité se
confondent, et avec un geste de cordialité
impérieuse :
" je ne demande pas que vous m' en croyiez sur ma
parole ; mais si vous aimez la paix de l' église,
procurez l' explication de vive voix que je vous
propose, et menez-la à sa fin... etc. "
tout cela est beau de sentiment, de ton et de vérité
p211
(le cadre orthodoxe catholique étant donné et devant
être maintenu). M De Bausset a fort relevé la
perspicacité et la prévoyance de Bossuet écrivant
ces choses en 1687 : pour moi, j' y admire surtout
la puissance et la grandeur ; car pour la perspicacité,
Bossuet ne l' avait pas eue autant que d' autres.
Pascal, qui n' était que de quatre ans plus âgé que
lui, pressentait ces conséquences de la philosophie
cartésienne dès 1658. De plus, Bossuet s' exagère
un peu le danger quand il croit que l' ennemi va
entrer dans l' église du côté de Malebranche et
par les hauteurs métaphysiques, de même qu' il se
trompait quand il croyait de grande importance et
utilité qu' on eût chassé de France quelques
sociniens cachés parmi la foule des protestants.
L' invasion du socinianisme et de ce qui s' ensuit
allait se faire plus simplement et tout au dedans,
à la française, par les lettres persanes , par
Fontenelle (au moment même où il louait et
critiquait si indifféremment Malebranche), -par
Voltaire, par le régent, par tout le monde.
Toutefois, dans cette éloquente lettre, on voit le
théologien en Bossuet ou mieux encore le père de
l' église qui se redresse de toute sa hauteur sacrée.
-Louis Xiv et Bossuet ! Le dernier grand roi non
parvenu qui trône, le dernier grand théologien reconnu
et qui fasse oracle !
Et maintenant, à côté et un peu au-dessous de
l' évêque, voulons-nous le docteur ? Arnauld va nous
l' offrir dans une égale et pleine souveraineté.
Leibniz lui ayant envoyé, vers ce même temps,
quelques-unes de ses spéculations métaphysiques,
Arnauld répond au
p212
prince Ernest qui les avait fait tenir (13 mars
1686) :
" j' ai reçu, monseigneur, ce que votre altesse
sérénissime m' a envoyé des pensées métaphysiques de
M Leibniz, comme un témoignage de son affection et
de son estime, dont je lui suis très-obligé... etc. "
p213
Malebranche et Leibniz ont beaucoup de
ressemblance par le sens de leur théodicée et la
direction de leurs conjectures : ce qu' Arnauld
disait là à Leibniz, il l' avait déjà dit et redit
publiquement à Malebranche.
Plusieurs des plaisanteries (du moins celles qui sont
de bon goût) que Voltaire fait à chaque instant
contre ce système du meilleur des mondes possibles
selon Leibniz et selon Pope, on les retrouve
d' avance chez Madame De Sévigné écrivant à sa
fille cartésienne et lui reprochant, par son
adoption de Malebranche, de s' écarter des grandes
lignes de son père Descartes :
" je voudrais bien me plaindre au père Malebranche des
souris qui mangent tout ici : ... etc. "
ailleurs, un peu moins moqueuse, elle avait déjà
fait la même objection :
" ce n' est point le livre de la recherche de la
vérité que je lis ; bon dieu ! Je ne l' entendrais
pas ; ce sont de petites conversations qui en
sont tirées, et qui sont très-bien expliquées... etc. "
p214
rien ne manquait donc à Malebranche en fait
d' adversaires, Bossuet, Arnauld, Madame De
Sévigné railleuse. Vers le temps où parut ce
traité de la nature et de la grâce , il eut
aussi contre lui Fénelon qui alors âgé de trente
ans, et encore sous l' influence de Bossue, avait
écrit une réfutation qui est peut-être son meilleur
ouvrage philosophique.
On conçoit cette émulation contre Malebranche : il
devai en effet avoir contre lui, en se développant
tout entier, les esprits surtout logiques comme
Arnauld et moralistes comme Nicole, ou
irrésistiblement badins comme Madame De Sévigné,
ou d' autorité comme Bossuet, ou de mysticité
affectueuse comme Fénelon. Cela revient à dire
que Malebranche est proprement un méditatif .
Au reste, Malebranche n' était pas seul contre tous,
bien qu' il le répétât souvent dans ses réponses ;
il avait un parti nombreux, des disciples
enthousiastes, des lecteurs empressés, ce qui est
déjà un beau succès pour un métaphysicien,
même des femmes comme Madame De Grignan.
Excellent écrivain, facile, harmonieux,
p215
lumineux, spécieux, spcieux, il tenait, autant
qu' aucun des plus illustres, sa place dans le
siècle ; c' est un de ces génies, si j' ose dire, qui
décorent le mieux les fonds et le ciel d' un siècle ;
-c' est une grande image. Le succès littéraire
et mondain que n' avait pas eu Descartes, c' est
Malebranche qui l' a eu. Des chrétiens même assez
sévères, qui avaient pu être effarouchés d' abord
de ses hardiesses, ont été bientôt flattés qu' on
dît de lui qu' il est le Platon du christianisme.
Mais c' est par Arnauld qu' il nous le faut aborder
de plus près. -Arnauld en 1680, un peu avant
qu' eût paru le traité de la nature et de la
grâce , était encore favorable à Malebranche.
Dans cette réfutation de l' attaque de M Le Moine
contre Descartes, Arnauld s' appuie au long d' un
passage de la recherche de la vérité . Il est vrai
que Malebranche allait déroger aux propres principes
qu' il y posait. Il s' agissait de faire concorder la
définition cartésienne de l' essence de l' être, de la
p216
substance, avec le mystère de la transsubstantiation ;
Malebranche, cité par Arnauld, disait :
" on aurait tort de demander aux philosophes qu' ils
donnassent des explications claires et faciles de la
manière dont le corps de Jésus-Christ est dans
l' eucharistie ; ... etc. "
or Malebranche, en voulant expliquer philosophiquement
le mystère de la nature et de la grâce, allait
faire précisément le contraire de ce qu' il disait
là, et il allait donner droit contre l' écueil si
bien signalé par lui. Que voulez-vous ? Il avait sa
passion aussi à satisfaire, son génie spéculatif
qui avait besoin de matière et d' exercice, son
ambition qui le poussait, chétif et déshérité
qu' il était du côté du corps, à se dédommager
dans l' ordre de l' esprit et à conquérir, s' il se
pouvait,
p217
toute l' étendue intelligible, comme d' autres
l' univers.
Arnauld, consulté sur le manuscrit de ce traité,
avait été d' avis de ne pas publier, Bossuet
également : Malebranche passa outre, et Arnauld
se décida à le réfuter. Il y fut directement engagé
par Bossuet lui-même, qui était alors en commerce
de lettres avec M De Neercassel. Bossuet entrait
dans une grande impatience, principalement dès qu' on
abordait ces matières de grâce, ténèbres et abîme
selon lui. Il secouait sa tête impérieuse, il faisait
taire, il aimait qu' on se tînt tranquille. Ici il
vit bien que ce serait d' une excellente tactique
d' opposer Arnauld comme adversaire à Malebranche,
de l' occuper sur un terrain où, d' embarrassant qu' il
était, il deviendrait tout d' un coup utile, et ferait
la police de l' église, bien loin de l' inquiéter :
c' était double profit. Arnauld, du reste, n' avait
guère eu besoin d' être excité.
On a dans ses lettres tout le progrès et la marche
de ses dispositions à l' égard de Malebranche.
Arnauld avait été informé, par le père Quesnel qui
était encore en France, de ce que Malebranche
préparait. En janvier 1680, il lui fait faire, par
le même canal, ses recommandations, et lui propose
une difficulté qu' il trouvait à son explication de
l' âme. Il avait lu le nouvel ouvrage manuscrit, et
avait été d' avis qu' on ne l' imprimât point. Quand
il vit le fâcheux effet que produisait le système,
il fut tenté aussitôt de travailler à le réfuter
(janvier 1681) ; mais il était alors occupé à une
défense des versions de l' écriture en langue
vulgaire, qui était une suite de sa réfutation
de Mallet. Quoi qu' il fasse d' ailleurs, il
s' empresse de rassurer par lettres le marquis de
Roucy, grand ami de Malebranche, (et devenu
p218
par alliance cousin d' Arnauld), et lui dit que,
même en cas de réfutation, il ne se brouillera pas
avec l' auteur :
" je connais particulièrement le docteur (c' est
lui-même Arnauld) que vous avez peur qui ne se
brouille avec notre ami sur le sujet de son nouveau
système de la nature et de la grâce,... etc. "
et là-dessus Arnauld exprime son jugement sur
l' ouvrage, et témoigne son étonnement " qu' un si
grand esprit et si ennemi des simples probabilités "
ait pu tellement se laisser éblouir par ses
nouvelles lumières, qu' il ait pris pour des
démonstrations convaincantes les preuves qu' il donne
et qui n' en sont pas. Mais quoique ce soit là son
jugement, il n' a pas encore de dessein arrêté
d' écrire contre le livre (mai 1681). Il réitère, en
plus d' une lettre, cette assurance que le
dissentiment d' opinion, et la franchise à dire ce
qu' on pense, ne doivent point produire de brouille
entre amis chrétiens :
" je les renouvelle encore ici (ces protestations),
que ce que je ne puis approuver dans son ouvrage ne
diminue en aucune sorte l' affection que j' ai et que
j' aurai toujours pour lui... etc. "
p219
étant enfin débarrassé de ses autres occupations, il
prend son parti et se met à relire ce traité
de la nature et de la grâce en vue d' une
réfutation expresse (janvier 1682). Pour ne rien
hasarder, il lit ensuite les éclaircissements de
la recherche de la vérité auxquels l' auteur
renvoie ceux qui veulent le bien entendre et avoir
la clef de son dernier traité. Les témoignages
d' estime se retrouvent sous la plume d' Arnauld,
lors même qu' il marque de plus en plus son regret
et sa douleur que quelques amis imprudents se soient
tant pressés de tirer des mains de l' auteur et de
publier un écrit si plein de choses nouvelles
et surprenantes :
" mais cela n' empêche pas que je n' aie toujours une
grande estime de son esprit, de sa vertu et de sa
piété... etc. "
Arnauld admet volontiers ce que Malebranche
assure, qu' il n' a entrepris d' écrire ce dernier
traité que pour faire entrer quelques esprits
plus philosophes que chrétiens dans les
véritables sentiments de la religion et dans la
reconnaissance des obligations qu' on doit avoir
à Jésus-Christ :
" mais vous dirai-je, monsieur (c' est toujours au
marquis de Roucy qu' il s' adresse), que c' est cela
même qui peut l' avoir ébloui,... etc. "
avant qu' Arnauld eût rien publié ni même commencé
p220
d' écrire de ses réfutations, son jugement transpirait ;
ses amis de Paris étaient aux écoutes de son
opinion sur toute production nouvelle : Malebranche
attribuait à son influence la contradiction que le
livre rencontrait en plus d' un endroit. Arnauld s' en
excuse (avril 1682) ; il se croit sans doute plus
discret qu' il ne l' a été, et dit que, " n' ayant
rien gâté, il n' a rien à raccommoder. " mais il
s' apprête à gâter bien des choses.
Avant d' attaquer directement le point théologique,
il voulut, par manière de prélude, remonter au
principe purement philosophique et métaphysique de
l' auteur sur les idées et sur ce que nous
voyons tout en Dieu ; de là son traité des
vraies et des fausses idées : " ce n' est qu' une
bagatelle, écrivait-il à M Du Vaucel (18 juin
1683), mais qui peut servir pour apprendre à
l' auteur du nouveau système touchant la grâce,
qu' il ne doit pas avoir tant de confiance en ses
méditations. " nous verrons quelle vigoureuse
bagatelle (puisque bagatelle il y a) ce petit
traité est devenu aux mains d' Arnauld :
tel Hercule filant rompait tous les fuseaux.
Arnauld ne prétendait aucunement fâcher
Malebranche par ce premier coup ; c' était un
avertissement amical de prendre garde : en pointant
de la sorte pour commencer, et en frappant à la tête
son idole favorite au sommet de sa métaphysique,
il ne voulait que lui donner une leçon et lui
prouver qu' il avait eu tort de se risquer dans le
domaine théologique, où l' on tirerait sur lui
encore plus à coup sûr.
Le traité des vraies et des fausses idées est
adressé sous forme de lettre à cet ami commun,
le marquis de Roucy ; les premières réponses de
Malebranche lui sont adressées
p221
également : " d' abord, remarque malicieusement
Fontenelle, les deux adversaires, en lui parlant
l' un de l' autre, disaient souvent notre ami .
Mais cette expression vient à disparaître dans la
suite ; il lui succède des reproches assaisonnés
de tout ce que la charité chrétienne y pouvait
mettre de restrictions et de tours qui ne nuisissent
guère au fond. " nulle part, en effet, on ne vit
mieux la façondont une amitié s' en va périssant
peu à peu dans une dissidence d' idées, et la prise
à partie qui s' anime, et l' athlète bientôt piqué
à ce jeu qui devient une guerre.
On a d' avance la représntation de ce qui aura
lieu quelques années plus tard entre Bossuet et
Fénelon : Arnauld également génie guerrier et
souverain, Malebranche génie pacifique.
Moralement, c' est là une remarque à tirer de cette
dispute, et qui n' intéresse pas moins que les
résultats métaphysiques et logiques : on se flatte
de ménager l' amitié en maintenant la vérité ; on
se promet de garder les mesures, on espère
décharger son opinion sans offenser l' affection
d' autrui. On est presque sûr de convaincre
l' autre , on est sûr du moins d' être pardonné ;
et soi-même, à la première riposte, on ne pardonne
pas, et toute la personne s' engage.
" que si, contre mon intention, il m' échappait
quelque terme qui fût trop dur, je lui en demande
pardon par avance. " Arnauld était encore dans ces
dispositions au mois d' avril 1682. -il travailla
d' abord à ce livre préliminaire sur la nature
des idées , qu' il détacha et qui parut en 1683.
Après quoi il passa à ses
réflexions
p222
philosophiques et théologiques
sur le traité
de la nature et de la grâce . L' application et le
travail opéraient en lui ; à mesure qu' il avançait,
sa plume ardente et forte ne se tenait plus et, bon
gré mal gré, en venait aux grands coups. Il écrivait
à Nicole, le 31 décembre 1683 :
" je suis bien aise de vous entretenir de ce qui
m' occupe présentement. Je continue toujours à
travailler contre l' auteur du système... etc. "
Arnauld ne serait vraiment pas fâché que
Malebranche passât les bornes en répondant, pour
n' avoir plus à les garder lui-même, et pour pouvoir
livrer sa bataille rangée en toute conscience :
" ne vous étonnez pas (toujours à Nicole) si, malgré
la résolution que j' avais prise d' être fort doux,
je ne puis m' empêcher quelquefois d' être un peu
fort,... etc. "
p224
Nicole, dont le système était, en beaucoup de
choses, qu' il valait mieux laisser étouffer
les sentiments peu à
peu que d' y appliquer l' esprit en les faisant
l' objet d' une contestation réglée , écrivait
à Arnauld (5 mai 1684) : " vous ne concevrez jamais
assez les effets que font les duretés des écrits
sur l' esprit du monde, et principalement des amis...
quelque chose de dur et d' aigre, dans les personnes
que l' on aime, met les gens au désespoir, et cause
des afflictions plus sensibles que je ne vous le
saurais exprimer... " mais déjà les réponses de
Malebranche sur l' humeur chagrine de M Arnauld
avaient mis celui-ci à l' aise ; la douceur et les
ménagements n' étaient plus de saison : il n' y avait
plus lieu à des conseils là-dessus. Nicole lui-même
accorda tout et passa condamnation sur la forme. Les
amis de l' un et de l' autre adversaire n' eurent plus
qu' à prendre parti, à se ranger dans l' un des deux
camps, et à juger de la justesse et de la vigueur
des coups, sans plus d' égard au procédé courtois
qui était bien loin et qui avait volé en éclats
avec la première lance.
Tâchons donc aussi de juger un peu, à notre tour,
du poids et de la force des coups.
Pour simplifier, nous ne prendrons que les écrits
principaux : chez Malebranche, la recherche de la
vérité ; et chez Arnauld, le traité des
vraies et des fausses idées , qui en est la
réfutation pour la partie essentielle et théorique ;
-chez Malebranche, le traité de la nature et de
la grâce ; et chez Arnauld, les réflexions
philosophiques et théologiques qui le réfutent.
Le livre de la recherche de la vérité , le premier
ouvrage de Malebranche et qui est resté le plus
célèbre et le plus lu, n' offre pas tout le
développement de son système. Ce n' en est pas moins
le plus beau, ce n' en est que plus aisément (à
cause de cet incomplet même)
p225
le plus accessible et le plus persuasif de ses
livres.
Le dessein de Malebranche, qui va paraître si
ambitieux quand on l' aura dans son ensemble, y est
introduit d' une façon modeste. Que veut l' auteur ?
Ramener un peu l' homme chez soi, dans sa pensée,
dans cette portion la plus excellente de lui-même
par laquelle il est uni avec la suprême vérité,
mais dont il s' écarte et se laisse distraire trop
communément par tant de nécessités vulgaires, par
tant de recherches curieuses, de vaines sciences,
et qui sont tout au plus des divertissements
d' honnêtes gens : " étant toujours hors de chez eux,
ils ne s' aperçoivent point des désordres qui s' y
passent. Ils pensent qu' ils se portent bien, parce
qu' ils ne se sentent point. Ils trouvent même à
redireque ceux qui connaissent leur propre maladie
se mettent dans les remèdes ; et ils disent qu' ils
se font malades, parce qu' ils tâchent de se guérir. "
c' est encore plus comme moraliste , ce semble,
que comme méditatif que se présente l' auteur ;
c' est le mélange de ces deux qualités ensemble
qui fait tout d' abord l' insinuation.
L' erreur est la cause de la misère des hommes ; elle
est le mauvais principe qui a mis le mal au monde
et qui l' entretient : quoi de plus légitime que de
faire effort pour s' en délivrer soi et ses
semblables ? Certainement cet effort ne sera point
tout à fait inutile et sans récompense, même si on
ne réussit pas autant qu' on l' aurait souhaité. Si
les hommes ne deviennent pas infaillibles, ils
se tromperont beaucoup moins ; s' ils ne s délivrent
pas de tous leurs maux, ils en éviteront au
p226
moins quelques-uns. " en un mot, comme on désire
avec ardeur un bonheur sans l' espérer, on doit
tendre avec effort à l' infaillibilité sans y
prétendre. "
c' est de ce ton que l' auteur débute, affectueux,
bienveillant, modeste, espérant. Il a en lui une
source de facilité, de bon espoir, d' optimisme,
qu' il vous communique : " il ne faut pas s' imaginer
qu' il y ait beaucoup à souffrir dans la recherche
de la vérité, il ne faut ue se rendre attentif aux
idées claires que chacun trouve en soi-même et suivre
exactement quelques règles... l' exactitude de
l' esprit n' a presque rien de pénible : ce n' est point
une servitude comme l' imagination la représente ;
et si nous y trouvons d' abord quelque difficulté,
nous en recevons bientôt des satisfactions qui
nous récompensent abondamment de nos peines... "
ainsi, dès le premier pas, Malebranche aplanit
l' aspect ; il nous promet des routes non escarpées,
et il tient sa promesse. Il saura nous élever sans
secousse, sans effroi, sans vertige. Ce n' est pas
encore ce certain air grand et magnifique (dont
parle Arnauld) qui enlève et qui éblouit, c' est
un certain air serein et pacifique qui appelle
et qui attire.
Dès l' abord, l' idée qu' il nous donne du mal et de
la chute n' a rien qui nous terrifie, de cette
terreur que nous avons ressentie avec Jansénius
d' après saint Augustin : rien de tel ; les choses
sont plus simples et plus larges : l' idée de la
perversion y estbien moins accusée. On a évidemmet
affaire à un peintre qui n' a pas eu grand' peine
à se démêler de la glu des sens : tout le coloris
du tableau s' en ressent. Le premier homme avant la
chute, l' Adam primitif était naturellement porté
à l' amour de Dieu et aux choses de son devoir
p227
par la connaissance qu' il avait de Dieu comme de
son bien ; et de plus il avait les mêmes sens que
nous, par lesquels il était averti, sans être
détourné de Dieu, de ce qu' il devait faire pour son
corps :
" il sentait comme nous des plaisirs, et même des
douleurs ou des dégoûts prévenants et
indélibérés ; ... etc. "
il résulte de cette théorie simple de la chute,
que le mal est bien moins l' introduction de quelque
chose de nouveau dans l' homme que la suppression,
par le fait de l' homme, d' une portion de ressort
qui avait été laissée à son choix.
p228
" quoique, dans l' état où nous sommes, il y ait
obligation de combattre continuellement contre nos
sens, on n' en doit pas conclure qu' ils soient
absolument corrompus et mal réglés... etc. "
Malebranche aime les lois générales, les volontés
générales de Dieu, une fois établies ; il n' aime
pas que Dieu y revienne à deux fois ni à mille.
Il n' estime pas qu' il soit digne de la majesté
ni de la simplicité du plan divin primitif, même
après qu' il a été gâté par le péché, d' exiger
un raccommodement trop imprévu, trop dispendieux.
Il veut que le suprême horloger (il emploie quelque
part la comparaison) ait fait du premier coup la
montre du monde pour aller toute seule ou presque
toute seule, en prévision de toutes les secousses
et de tous les accidents. Dieu, dès l' abord, avait
établi un ordre dans lequel la liberté de l' homme
entrait ; cette liberté ayant usé en un certain
sens d' elle-même et s' étant dispensée d' un poids
naturel qui la portait vers Dieu, le reste est
devenu mauvais par cette seule suppression et par
simple manque d' équilibre ; car la chute ici n' est
plus qu' un manque d' équilibre. Ce qui
p229
est à faire, c' est donc de demander à Dieu le poids
de sa grâce et cette délectation prévenante
que Jésus-Christ nous a particulièrement méritée,
pour faire contre-poids aux sens, qui nous tirent
trop exclusivement aux choses corporelles.
Ce qui est encore à faire de nous-mêmes, c' est de
tâcher de rejeter avec soin toutes les idées
confuses que nous avons par la dépendance où nous
sommes tombés du corps, et d' en revenir autant qu' il
se peut aux idée claires et évidentes que reçoit
l' esprit par sa communication avec la vérité
éternelle.
La seule cause (efficiente) de l' erreur dans nos
jugements comme dans nos actions, à l' égard du
vrai comme à l' égard du bien, est le mauvais
usage que nous faisons de notre liberté ; mas il
y a plusieurs causes occasionnelles d' erreur
dans nos autres facultés, c' est-à-dire : 1 dans nos
sens ; 2 dans notre imagination ; 3 dans notre
entendement pur ; 4 dans nos inclinations ; 5 dans
nos passions. L' ouvrage de Malebranche n' est que
la recherche des causes d' erreurs dans ces divers
ordres ; et il finit par une méthode et l' exposé
de quelques règles générales pour les éviter. C' est
cette méthode qui est proprement le but et la
conclusion de l' ouvrage ; son livre n' est qu' une
reprise du discours sur la méthode de Descartes, plus
développée, plus éclaircie par des exemples. Il y en
a d' assez rares et où il fait preuve de ses
connaissances en optique. Là où les exemples
semblent moins neufs, Malebranche s' en excuse
humblement : " je ne prétends pas instruire tout le
monde ; j' instruis les ignorants et j' avertis
seulement les autres, ou plutôt je tâche ici de
m' instruire et de m' avertir moi-même. "
p230
il est vrai que chez Malebranche l' étendue et le
détail des exemples est ce qui charme et attache le
plus, et c' est le chemin qu' il prend, plutôt que le
but, qui donne à son livre son caractère ; il le
sent bien, et lui-même nous le dit avec une
ingénuité dégagée :
" je suis bien aise que l' on sache que mon dessein
principal, dans tout ce que j' ai écrit jusqu' ici
de la recherche de la vérité, a été de faire sentir
aux hommes leur faiblesse et leur ignorance,... etc. "
la plus subsistante partie de ce livre de la
recherche de la vérité est la critique des
erreurs ; c' est celle qui en demeure la plus vraie. Dans
ce que l' auteur dit des erreurs des sens, sa
physiologie lui fait par endroits défaut ; mais
dans le démêlé des erreurs de l' imagination (et
toujours physiologie à part), il est plus à
p231
l' aise, il est plein lui-même de son sujet, et en
parle en homme mieux informé encore qu' il ne croit.
On l' y trouve moraliste à tout instant, comme
Nicole, comme Pascal. Il a mérité d' être appelé
par le jésuite Bouhours le copiste de Pascal ;
mais il en est véritablement l' émule original et
libre dans cette partie de son livre. Sa plume, moins
ferme et moins pénétrante que celle de l' auteur
des pensées , a plus de lumière et de largeur
que celle de l' auteur des essais de morale . Il
fait des portraits ; Tertullien, Sénèque et
Montaigne sont saisis par lui, et caractérisés
dans leur goût d' images et de traits aigus. Il les
condamne comme accordant tout à l' éclat sensible,
surtout ce dernier, Montaigne, qui lui devait être
si antipathique en effet par sa curiosité répandue
au dehors, sa moralité conteuse tout assaisonnée
d' histoire et d' érudition, son absence de système
développé et pleinement déduit, par ce continuel
demi-sourire enfin, qui vous déjoue. Mais dans cette
description des auteurs éminents que leur imagination
séduit et qui se prennent à l' éblouissant,
Malebranche n' oublie-t-il personne ? Lui qui a si
bien su railler, au chapitre des passions ,
l' antiquaire, le commentateur, l' homme d' université,
le sectateur entiché d' Aristote et des anciens,
pourquoi ne nous a-t-il
p232
pas aussi fait poser le métaphysicien ? à côté de
Tertullien, pourquoi pas Origène ou Porphyre ?
En parlant des écrivains qui ont l' imagination
contagieuse et forte, pourquoi s' en tient-il à citer
des traits directement pittoresques et un peu
grossement matériels ? Pourquoi ne parle-t-il point
de cette autre façon de céder à une imagination
pénétrante et subtile, de laquelle s' exhalent
comme des odeurs et des vapeurs insaisissables à la
vue, ou des émanations finement lumineuses ? On en
est enveloppé, on les respire, on en vit, et on
croit être bien loin des sens, alors qu' on ne fait
qu' alléger et que transporter plus haut ses idoles.
Et tout d' abord lui-même qu' a-t-il fait dès le
premier chapitre de son livre, en voulant nous
définir les facultés de l' esprit, que de recourir
à des analogies avec la matière et que de parler
à l' imagination ? Il avertit bien en effet que ces
rapports ne sont pas entièrement justes, que ce ne
sont que des à-peu-près, mais, en attendant, il
s' en sert toujours :
" de même que l' auteur de la nature est la cause
universelle de tous les mouvements qui se
trouvent dans la matière,... etc. "
p233
je ne voudrais ni parodier Malebranche ni l' insulter ;
mais après avoir lu ce qu' il a dit de Montaigne
et de Sénèque, de ces deux grands esprits encore
plus que grands écrivains, ne serait-on pas en droit
de lui dire, à lui :
" le métaphysicien qui voit tout en Dieu a une
imagination singulière, et qui, pour différer de
celles qui sont plus en saillie et plus en couleur,
n' en est pas moins à signaler. Si c' est là une
maladie de l' esprit, il en est atteint plus noblement
qu' un autre, mais autant et plus qu' un autre. Il se
flatte de ne rien dire que de clair et d' évident, que
de démontré, et tout d' abord il admet les choses
les plus considérables, et qui ne devraient être
que le terme dernier de toutes les démonstrations
réunies. Il sait, pour commencer, ce qu' est Dieu,
ce qu' est l' âme ; il en raisonne absolument, et il
ne descend au corps et à la matière qu' en vertu de
considérations tout idéales, toutes rationnelles.
S' il parle de l' homme, il commence par savoir ce
qu' a été Adam avant sa chute, et par quelle secrète
inclination il est tombé : le premier homme lui a
raconté à l' oreille ses sensations intimes plus
confidemment qu' à Milton, plus savamment qu' à
Buffon. Pour le rassurer dans ses conclusions les
plus étranges et dans ses explications les plus
extraordinaires des mystères de la nature, il suffit
à ce philosophe, qui se pique de n' aller qu' à
la clarté de l' évidence, de rencontrer un texte
de saint Paul ou de saint Augustin, qui cadre tant
bien que mal avec sa vision et qu' il cite en marge :
le voilà deux fois illuminé. Il écrit " qu' il est
ridicule de philosopher contre l' expérience, " et il
ne fait pas autre chose depuis le
p234
premier pas jusqu' au dernier. Il néglige les faits ;
les méditatifs croient en avoir le droit. Il n' y a
rien de plus méprisable qu' un fait, a dit l' un d' eux.
Oui, mais il ny a rien de plus respectable qu' une
série de faits. Malebranche n' en tient nul compte ;
il a, chemin faisant, des manières d' éclairer sa
pensée, il se laisse amuser à des exemples qui, seuls,
devraient l' avertir que les idées qui peuplent son
imagination ne sont pas saines, comme on juge par
un soldat qui s' échappe d' une place assiégée, que la
garnison est malade. Il dira sérieusement en un
endroit : " il est même plus difficile de produire
un ange d' une pierre que de le produire de rien,
parce que pour faire un ange d' une pierre, autant
que cela se peut faire, il faut anéantir la pierre
et ensuite créer l' ange, et pour créer simplement
un ange, il ne faut rien anéantir. " " ce n' est là
qu' une manière d' éclaircissement qu' il apporte à
sa pensée ; mais on peut juger de la pensée
fondamentale par celle qui est chargée de l' éclaircir.
Le bon sens crie sans cesse en le lisant, et
l' auteur ne s' en doute pas. Il suit, en toute sa
marche, un procédé singulier, l' inverse du naturel.
Au lieu d' aller, comme les disciples de Bacon, du
connu à l' inconnu, il descend du révélé au naturel.
Il commence par ce qui ne se voit pas, par
l' incompréhensible, par le miracle, au rebours de
l' observation et de l' induction. De ce qui pourrait
être tout au plus la perspective idéale et finale
des choses, il fait le point de départ et le
fondement. Eut-il expliquer les effets de ce
qu' il appelle une imagination contagieuse ,
cette faculté qu' a l' homme de recevoir des
impressions par contre-coup, par imitation et par
p235
sympathie, la faculté de vibrer et de sonner à
l' unisson,
ut ridentibus arrident, ita flentibus adflent :
la méthode naturelle et philosophique serait
d' observer que cela a lieu entre des êtres parce
qu' ils sont semblables, et d' autant qu' ils sont
plus semblables, entre des êtres organisés ayant la
même forme, le même fond, les mêmes délinéaments
externes et internes, et ces mêmes interprètes
sensibles, le visage, le regard, la voix, écho et
miroir du dedans. Même en étant tels, les hommes
peuvent bien être en guerre, mais ils ont surtout
moyen d' être en paix, de vivre en harmonie, et cela
est mieux. C' est l' effet et le but de la civilisation,
de faire prévaloir la douceur et les bons
sentiments sur les appétits sauvages. L' union morale
est le triomphe de cette culture ; c' en est le
produit le plus désirable, et le plus beau fruit.
Mais Malebranche ne procède pas de la sorte. Il est
monté, il s' est assis tout d' abor au point de vue
le plus élevé, il se met au lieu et place de Dieu,
il est au fait des raisons et des déductions
divines. En créant l' homme, Dieu, dit-il, sait que
l' homme est destiné à former un ou plusieurs corps
de famille et de société, dont toutes les parties
doivent être unies entre elles par des liens. Pour y
entretenir cette union, Dieu a commandé aux hommes
d' avoir de la charité les uns pour les autres :
" mais parce que l' amour-propre pouvait peu à peu
éteindre la charité et rompre ainsi le noeud de la
société civile, il a été à propos, pour la conserver,
que Dieu unît encore les hommes par
p236
des liens naturels , qui subsistassent au défaut
de la charité, et qui intéressassent l' amour-propre.
Ces liens naturels, qui nous sont communs avec les
bêtes, consistent (selon son explication) dans une
certaine disposition du cerveau qu' ont tous les
hommes, pour imiter quelques-uns de ceux avec
lesquels ils conversent, pour former les mêmes
jugements qu' ils font, et pour entrer dans les mêmes
passions dont ils sont agités. " ainsi c' est en
partant de son ordre divin de charité qu' il en vient,
par condescendance et sous forme de grossier
supplément, à accorder ces rapports naturels de
ressemblance et de sympathie physique, ces cordes
à l' unisson qui, pour d' autres, pour les vrais
observateurs, sont au contraire le point de départ
et la base indispensable sur laquelle s' édifie,
non pas la charité chrétienne (vrai miracle), mais
la charité sociale, mais la philanthropie et
l' humanité. Entre Malebranche et les philosophes
d' expérience, il y a donc divorce absolu, procédé
inverse et totalement contraire. De quel côté est
l' emploi de l' imagination ? -à l' égard des
animaux qui se rapprochent le plus de l' homme par
des degrés d' intelligence, d' affection, et par le
lien de la domesticité, il méconnaît si bien tout
rapport qu' il donne un coup de pied à la chienne
du logis qui est pleine et qui vient le caresser, et
comme elle pousse un cri, il s' excuse en disant :
cela ne sent pas. -disgracié de corps et
intéressé à s' en passer, n' ayant rien vu du monde
réel, n' étant jamais sorti de la maison de la rue
saint-Honoré que pour aller rêver aux champs près de
Pontoise, dans quelque autre maison de l' oratoire,
Malebranche réinvente le monde selon le voeu et la
vision
p237
d' une intelligence très-noble, très-étendue, mais
chimérique, et qui offre un composé suprême de
platonisme, de géométrie et de christianisme. Un
grand et bien spirituel historien disait d' un
philosophe de nos jours : " mon ami N dit bien
des folies : il ferme les yeux, et il s' imagine
qu' il voit des statues. " que Malebranche ouvre
ou ferme les yeux, il ne voit que son monde
intelligible et à la fois révélé ; il habite en
Dieu, il converse avec la raison universelle, il
crée avec elle la nature ; il croit n' être que
l' explicateur, et il est l' architecte du temple. "
je n' ai point la prétention d' avoir représenté tout
Malebranche en ce portrait ébauché, mais je suis
bien sûr de ne l' avoir pas plus défiguré que
lui-même n' a fait Sénèque et Montaigne en les
dépeignant.
p238
Vi.
Lui qui voit tout en Dieu n' y voit pas qu' il est
fou !
C' est un vers de Faydit qui semble être de Voltaire.
Arnauld, pour décréditer Malebranche, l' entame par
ce point le plus vulnérable de sa théorie, par
l' aspect le plus choquant pour le bon sens et le
plus impopulaire. Mais ce que le satirique a dit
en deux mots qui font rire, Arnauld mettra un
volume à l' échafauder et à le démontrer en bonnes
formes. à cet âge de 70 ans et plus, il n' a rien
perdu de sa force, ni de cette manière de
développer les sujets, qu' on a toujours admirée
en lui .
p239
Il commence par poser quelques règles nécessaires
pour la recherche de la vérité ; ce sont les mêmes
règles par lesquelles conclut Malebranche dans la
méthode qui constitue son sixième livre : nous
ne devons raisonner que sur des idées claires ;
commencer par les choses les plus simples et les
plus faciles , et autres prescriptions de
cette force, qui, depuis Descartes, sont devenues
l' indispensable préambule de toute psychologie vraie
ou fausse. à force de les mettre en avant et de les
préconiser, il arrive quelquefois qu' on les observe.
Arnauld a pourtant un procédé plus à lui, qu' il
indique dans une lettre au marquis de Roucy :
mettre les arguments de son adversaire en forme,
en prenant bien garde si les majeures sont
générales et nécessaires, et si les mineures en
sont bien certaines. il appliquera volontiers
cet ordre de bataille dans sa puissante réfutation.
Il remarque d' abord que l' auteur de la recherche
de la vérité n' a pas parlé des idées de la
même façon dans le cours de son ouvrage. Malebranche
en effet, dans tout le premier volume, ne parle
des idées des objets ou des perceptions des
objets que comme d' une même chose, comme d' une
modification de l' âme ; idées et pensées
sont synonymes pour lui durant cette portion de
l' ouvrage. Mais en arrivant, dans son troisième
livre, à traiter de la nature des idées , il
commence à varier, et il se met à parler des
idées comme de certains êtres représentatifs
des objets , différents des perceptions qu' on
en a ; il parle de ces êtres représentatifs
comme existant réellement et comme
étant
nécessaires pour apercevoir tous les objets
voilà l' émanation qui peu à peu s' élève et
l' imagination qui joue.
p240
Arnauld réfute en toutes sortes de manières
l' existence des
idées prises en ce sens comme
une sorte de simulacre volatil et de fntôme des
objets. Il montre que ce n' est qu' un reste de
préjugé de l' enfance, de comparaison sensible
empruntée à la réflexion des objets dans un miroir
ou dans l' eau. Malebranche, pourtant, entre
intrépidement en matière par l' adoption de ces
fantômes :
" je crois, dit-il, que tout le monde tombe d' accord
que nous n' apercevons point les objets qui sont hors
de nous par eux-mêmes... etc. "
p241
Arnauld, pour pulvériser ces idées-fantômes,
emploie, dans un chapitre à part, la méthode
géométrique ; dans un autre chapitre, il explique
ces façons de parler ordinaires :
" nous ne voyons
pas immédiatement les choses ; ce sont leurs
idées qui sont l' objet immédiat de notre
pensée ; " et : c' est dans l' idée de chaque
chose que nous en voyons les propriétés.
cela n' est vrai qu' en un sens ; c' est que notre
pensée ou perception est essentiellement
réfléchissante d' elle-même sui conscia , qu' elle
est capable d' une réflexion non-seulement
instinctive et virtuelle , mais encore
expresse et forte d' attention. Ainsi, quand on
dit que nous faisons des idées l' objet de notre
pensée, cela doit s' entendre de la réalité
objective de la chose dans l' esprit, et non d' un
certain être représentatif de la chose, qui
serait médiateur, partie au dehors et partie au
dedans, entre cette chose et mon esprit.
Après une quantité de démonstrations de plus en
plus pressantes et victorieuses, Arnauld continue
toujours, poussant pied à pied l' auteur de la
recherche de la vérité sur les éclaircissements
qu' il avait ajoutés à cet ouvrage ; car le
système de Malebranche ne s' était formé que
successivement, bien que sans secousse. Malebranche
a, avant tout, la liaison, l' enchaînement,
l' extension. On lui oppose une difficulté, on lui
retranche une proposition ; il répond, il
substitue, il développe : cela n' a pas l' air d' être
en contradiction, bien que cela se modifie
beaucoup ; mais une sorte d'
atmosphère
p242
intelligible circule entre les parties
successives du système et les lie. Il y a dans son
procédé quelque chose d' évolutif, de reproductif
avec aisance et variation, sans choc, sans que rien
crie ; il y a de l' espace. Chaque bouture recompose
tout l' arbre. Toutes ces allonges inégales
de son système sont vivantes et comme animées. à moins
de faire comme Fontenelle, comme Voltaire, comme
les esprits vifs et sensés qui avec lui se refusent
à tout à première vue, il faut, si on lui accorde
quelque grand principe et pour peu que l' on consente
à entrer dans sa sphère d' idées, il faut faire
comme Arnauld, ne pas se laisser prendre à la
lumière qui joue et au souffle qui soulève, à ces
beaux mots, répétés avec bonheur et largeur,
d' évidence , de clarté , de sentiment vif
et unique , de sentiment net et fixe , mais,
comme lui, démonter les pièces, les rapprocher en
ordre logique, ranger les arguments en bataille,
pour s' apercevoir que tout n' est pas accord et
suite, sous cet air d' un ensemble parfait et
harmonieux. -aussi Malebranche n' aime pas du tout
ce pied à pied , et demande toujours de l' espace.
Si je tenais devant moi mon lecteur, même le
lecteur le moins enclin à ces sortes de considérations,
pour lui donner une idée plus précise de la manière
d' Arnauld, et de son surcroît de raison à outrance
en fait d' escrime logique, je lui lirais
quelques-unes des pages de ce traité ; et par
l' accent, par quelques remarques interjetées à
propos, et en sautant sur ce qui n' est qu' accessoire,
je lui ferais toucher au doigt et à l' oeil les
muscles et les noeuds, les articulations de la
méthode : on aurait la figure de l' athlète.
Malebranche n' avait pris tant de soin d' établir la
p243
théorie des idées , des êtres représentatifs
distingués des perceptions , que pour les
projeter en Dieu, qui seul peut faire, à l' égard
des esprits, la fonction de cet être représentatif
universel des corps. De là le fameux dogme
malebranchiste : que nous voyons toutes choses en
Dieu.
il ne faut pas s' imaginer que les métaphysiciens
(et je parle surtout de ceux qui, comme Malebranche,
sont plus écrivains et poëtes que philosophes) ne
sachent beaucoup plus que nous sur ces questions
d' au delà. Ils prennent leurs premiers aperçus pour
des vérités, et s' y affectionnent en les développant.
Malebranche ne comprenait pas ces choses dont
il discourait si bien, beaucoup plus distinctement
que nous ne les comprenons nous-mêmes en le lisant
avec quelque attention. Il a beaucoup tâtonné. Un
jour qu' il cherchait à s' expliquer comment l' esprit,
qui n' est fait pour apercevoir que les idées
qui lui sont présentes, peut voir et connaître les
objets corporels, ces objets qu' il ne peut connaître
en eux-mêmes, qu' ils soient prochains ou à distance,
il lui passa par la tête un expédient qui lui parut
merveilleux pour tourner la difficulté. L' esprit
de l' homme lui semblait naturellement en rapport
avec l' esprit universel et créateur, avec la sagesse
éternelle, qui préside à tous les esprits et qui
les éclaire immédiatement, sans l' entremise
daucune créature : saint Augustin l' a dit, et
Malebranche le croyait. Saint Augustin a dit,
de plus, que c' est dans cette sagesse éternelle
que l' homme découvre, dès cette vie, certaines
vérités et lois éternelles de géométrie ou de morale.
Si donc on pouvait encore faire passer en Dieu,
y faire subsister tous les objets de cet univers
visible, il devenait naturel et possible, selon
Malebranche, que l' âme qui devait être fort en
p244
peine de les apercevoir et de les appréhender
directement, les pût voir du moins dans ce grand
miroir réflecteur. Or, Malebranche finit bientôt
par découvrir que tous ces objets matériels y sont,
qu' ils habitent au sein de Dieu : ils y sont de la
seule manière dont ils peuvent y être, non pas
matériellement et dans leurs circonstances muables,
ce serait faire un Dieu-univers, mais
spirituellement, en tant qu' ayant été une fois
compris, voulus, projetés par l' intelligence
créatrice. Dieu a fait les corps, et il les
connaissait même avant qu' il y eût rien de fait.
Ainsi les corps sont en lui par leurs essences
ou leurs idées . Il y a un lieu immense,
intelligible, où s' est fait dès avant la naissance
du temps, et où se conserve et se perpétue un grand
rendez-vous des corps traduits en quelque sorte
en esprit, à l' état d' essence, et c' est là que
l' esprit de l' homme les peut voir. On ne peut pas dire
pour cela qu' on voit Dieu : ce n' est pas voir son
essence que de voir en lui les essences des
créatures, comme ce n' est pas voir un miroir que
d' y voir seulement les objets qu' il représente.
Moyennant ce crochet du miroir universel,
Malebranche crut avoir paré à tout, et avoir sauvé
les difficultés qu' un peu moins de spiritualisme
lui eût épargnées.
Mais ces difficultés (en laissant même les plus
fortes et les fins absolues de non-recevoir)
renaissaient en foule jusque dans l' explication
qu' on essayait, et elles sortaient de toutes parts :
car de ce qu' on verrait en Dieu les essences et
les projets primitifs des corps, leurs exemplaires
déposés dans ces sortes d' archives éternelles, il ne
s' ensuivrait pas qu' on verrait les mouvements, les
variations et les mille accidents de ces corps
perpétuellement en jeu et en révolution dans la
p245
nature : il fallait en outre une révélation
continuelle de Dieu à chaque accident nouveau.
En présence d' un tel système, Arnauld n' avait que
le choix des objections ; il pressait le vague et
très-peu ferme Malebranche, et sur les restrictions
qu' il apportait aux idées que nous voyons en Dieu
(car il semblait, par endroits, admettre qu' il en
est que nous avons en nous-mêmes), et sur ses
variations dans la manière d' expliquer celles qu' on
y voit. Car de dire qu' on voit en Dieu l'
essence
des corps, c' était beaucoup trop s' avancer ; et
Malebranche, qui était entré par cette voie dans
son explication merveilleuse, était obligé, l' instant
d' après, de reculer. On ne peut ni raisonnablement
ni chrétiennement soutenir que nous voyons dès cette
vie en Dieu la vraie et divine idée de chaque
chose, c' est-à-dire l' idée selon laquelle Dieu a
fait chaque chose : cette grâce est la condition
réservée aux bienheureux à qui l' essence de Dieu
se révèle. Malebranche, dans une première
explication, était donc conduit à dire que c' était
moins cette idée de chaque chose qu' on voyait en
Dieu, que les choses mêmes particulières, à la
faveur et comme à l' ombre de ces divines idées.
Sur quoi Arnauld remarquait spirituellement que
c' était une singulière imagination que de supposer
qu' une idée essentielle qui serait en Dieu, et
qui y serait trop parfaite et trop haute pour être
discernée de nous, pût nous servir à connaître
l' objet que cette idée représente : " c' est comme
qui dirait que le portrait d' un homme que je ne
connaîtrais que de réputation étant mis si loin de
mes yeux que je ne le pourrais voir, ne laisserait
pas de me pouvoir servir à connaître le visage
de cet homme. "
mais Malebranche en vint bientôt et se tint à une
seconde
p246
explication de la manière de tout voir en Dieu.
Dans cette seconde explication, il supprime un point
qu' on avait pu croire d' abord qu' il supposait, à
savoir que Dieu nous découvre
chacune des
idées particulières ; il recule même devant la
supposition qu' il y ait, à chaque objet du monde
matériel, un type précisément correspondant dans
le monde intelligible, c' est-à-dire au sein de
Dieu : ce qu' Arnauld le blâme de ne pas admettre
(car Arnauld a le malheur d' avoir un avis en
pareille matière). Comment donc dans cette seconde
manière, qui n' est ni la vue des types généraux
ni l' aperception de chaque idée particulière,
parvient-on à voir les choses en Dieu, selon
Malebranche ? par l' application que Dieu fait
à notre esprit de l' étendue intelligible infinie
en mille manières différentes.
qu' est-ce, maintenant, que cette étendue
intelligible infinie que Dieu a particulièrement
à son service comme faisant partie de lui-même et
n' étant autre que lui-même, et avec quoi, moyennant
je ne sais quelle ouverture et quel mode de
communication partielle, il procure à l' âme des
figures d' idées sur lesquelles l' âme, pour achever,
répand ses sensations ? Je m' arrête devant un
effroyable galimatias (il faut appeler les choses
par leur nom), et je me contente de renvoyer à
Arnauld qui s' écrie, après une longue citation de
Malebranche sur ce sujet :
" je ne sais, monsieur, que vous dire d' un tel
discours, j' en suis effrayé : ... etc. "
il n' appartient qu' à arnauld, en effet, de se mettre
p247
à la besogne. Il s' y met résolûment et porte la
cognée à la racine. Il ne prétend rien moins que
ruiner le fondement de tout cet échafaudage, qui
est que Dieu renferme en lui une étendue
intelligible infinie , et qui repose sur cette
seule preuve que Dieu connaît l' étendue puisqu' il
l' a faite, et qu' il ne la peut connaître qu' en
lui-même , comme si Dieu ne connaissait que ce
qui est en lui. Les logiciens et raffinés en ces
questions, les juges du camp, pourront apprécier
le détail admirablement net et lucide, et poussé
à bout en tous sens, de la réfutation victorieuse
d' Arnauld. Quant à nous qui n' y entrons pas si
avant, et qui restons un peu stupéfaits de cette
singulière explication de voir en Dieu chaque
être particulier par je ne sais quelle découpure
et enluminure arbitraire que nous ferions d' un
quartier de l' étendue intelligible infinie , nous
nous bornerons à un assez agréable éclaircissement
qu' Arnauld va nous fournir :
" vous me permettrez, monsieur (dit Arnauld à M De
Roucy), de rendre cela plus sensible par le conte
suivant que vous prendrez, comme il vous plaira, pour
une histoire ou pour une parabole... etc. "
p248
Arnauld continue à démontrer, un peu longuement
selon son usage, l' exactitude de sa parabole : nous
nous en rapportons à lui.
Cette substance intelligible (ou plutôt
inintelligible ) étendue de Malebranche
importune à toutes sortes d' égards Arnauld. Il est
en peine de deviner au juste ce
p249
que l' inventeur a voulu faire entendre par là :
" car il en dit des choses si contradictoires qu' il
me serait aussi difficile de m' en former une notion
distincte sur ce qu' il en dit, que de comprendre
une montagne sans vallée. C' est une créature, et
ce n' est pas une créature. Elle est Dieu, et elle
n' est pas Dieu. Elle est divisible, et elle n' est
pas divisible. Elle n' est pas seulement
éminemment en Dieu, mais elle y est
formellement ; et elle n' y est
qu' éminemment et non pas formellement . "
on voit, par une lettre d' Arnauld à Nicole (17
avril 1684), combien cette étendue intelligible
infinie lui était suspecte d' être, dans la
pensée de l' auteur, une étendue formelle et
réelle au sens physique. C' est l' endroit par où
l' idéalisme de Malebranche confine au
spinosisme. Mais la sincère et pieuse intention de
Malebranche ne croyait pas à un si proche
voisinage, qui n' était imputable qu' à la pente
des conséquences et à la subtilité extensible du
système.
De plus, rien d' ultérieur n' est sorti en ce sens
de l' école de Malebranche. Son école même ne lui a
pas survécu. Il n' eut pas de disciples puissants,
et qui firent marcher après lui le système, mais
seulement des disciples caudataires ou amateurs.
Sa philosophie excita de violents amours, mais comme
une belle femme, et l' enthousiasme pour elle ne se
transmit pas hors d' un très-petit cercle de
quelques-uns des derniers contemporains. Le danger
d' invasion philosophique, signalé et combattu par
Bossuet, par Arnauld, devait se renouveler et se
réaliser Pr d' autres endroits, mais non à cette
hauteur métaphysique ni dans cette idéale région.
p250
Malebranche demeure isolé, unique dans son
éloignement. Il demeure présent, à titre surtout
littéraire, comme une simple preuve, toujours
régnante, qu' on peut faire en français de grands
systèmes philosophiques sans recourir à une
phraséologie barbare, et sans se départir de la
plus excellente langue. Sa gloire est là, et non
ailleurs.
Quant au traité d' Arnauld sur les idées et
qu' il appelait une bagatelle , entre tant de
réfutations et de factums de ce grand
controversiste, c' est, je le crois, son plus
durable livre, son chef-d' oeuvre logique (la
logique de Port-Royal n' étant pas de lui seul).
C' est la seule pièce qui se détache d' entre tant
d' énormes volumes, et que l' on continuera de lire
tant qu' on lira Malebranche. Il en est inséparable
comme le brûlot cramponné aux flancs du noble
navire. Mais n' est-ce pas un grand dédommagement
pour Malebranche et presque une manière de victoire
dans sa défaite, qu' on ne lise la réfutation
victorieuse qu' à cause de lui, et grâce à lui qui
en est le sujet ?
Même pour de simples curieux et qui n' ont garde de
vouloir être autre chose, c' est un singulier
spectacle et bien digne d' intérêt, que cette lutte
d' Arnauld contre Malebranche. Vieil entelle aux
bras noueux, armé du ceste et de toutes ses lanières
pesantes, il étreint, il ramasse, il déchire le
nuage lumineux contre lequel il combat et qui
prétend se continuer avec le ciel. Il le pulvérise
autant qu' on peut pulvériser un nuage
lumineux ; celui-ci, dissipé et déchiré par places,
se raccommode comme il peut, et, en vertu d' une
certaine élasticité, se reforme à la faveur de
quelque éclaircissement.
Ou encore, c' est le duel du centurion romain à
courte
p251
épée, contre le plus beau et le plus angélique des
éons nés de Porphyre.
Quel contraste dans l' arène ! D' une part, le plus
brillant et le plus glissant des corps métaphysiques,
des corps incorporels ; -et de l' autre, le plus
ferme, le plus musculeux et le plus chenu de ceux
que Perse appelle varicosos centuriones .
-je cherche, en ces diverses images, à rendre
l' impression qui m' est restée de tout l' ensemble
du duel.
Ce qu' Arnauld ne reconnaît pas assez en combattant
son adversaire, et ce qu' un témoin impartial doit
proclamer, c' est le sentiment vraiment métaphysique
et intuitif de Malebranche, tout opposé aux raisons
de l' autre, fortement logiques, déduites et
rangées ; il y avait, en cela seul, de quoi faire
dire fréquemment à Malebranche qu' on ne l' entendait
pas :
" tout ce qui est dans l' homme, remarquait-il, est
si fort dépendant l' un de l' autre,... etc. "
c' est à faire à Malebranche de parler de fatigue :
il n' en montre jamais. De la façon dont il raconte
son embarras à tout exprimer devant ceux qui
évitent de le contredire, comme on sent bien qu' il
n' en a pas et comme il donne envie de l' imiter !
Arnauld contradicteur a quelques-uns des défauts
p252
de son rôle : toujours en vertu de son habitude
logique, et comme il arrive à peu près
inévitablement dans l' attaque, il a pu être avec
raison accusé par son adversaire d' avoir souvent
supprimé, dans l' extrait qu' il donnait des pensées
contestables, bien de petites circonstances
accessoires, bien des conditions atténuantes que
l' auteur y avait attachées, et que, pour plus de
commodité ou de rigueur, le réfutateur néglige.
Malebranche a relevé, dans ses réponses, plus
d' une de ces petites éclipses , comme il les
appelle, qu' Arnauld, en citant, avait fait subir
sans scrupule au texte incriminé. Il est bien vrai
que lui-même Malebranche avait recours à ces
mêmes petites éclipses lorsqu' après avoir
exprimé sa proposition d' abord dans des termes
acceptables, et accompagnés de restrictions plausibles,
il avait besoin de l' en dégager pour la pousser
insensiblement à la limite systématique. Ce sont
là de ces petits tours de passe-passe , il faut
le dire, comme les plus honnêtes en ont (et sans
cesser de se croire de bonne foi) dans tous les
systèmes prolongés ou dans les disputes.
Quoi qu' il en soit, la méthode d' Arnauld demeure
celle de la réfutation puissante ; ce livre des
vraies et des fausses idées en est un beau
modèle, et tout système métaphysique qui ne sera pas
de force à soutenir un assaut de ce genre méritera
de crouler, même sans assaut.
Malebranche répondit aigrement et faiblement à ce
traité d' Arnauld. Il se plaignit qu' on eût porté
l' attaque sur un point tout métaphysique, qui
n' était pas nécessairement lié à la question de la
grâce à laquelle on en voulait venir, et prétendit
que cette diversion
p253
première, qui ne disposait pas les esprits à son
avantage, n' était pas de bonne et loyale guerre.
Il appelait Arnauld un esprit chagrin , un
vieux docteur ; il l' accusait de dogmatiser .
à propos de la jolie parabole du bloc de marbre
contenant la figure de saint Augustin, piqué au
vif, il répliquait : " voulez-vous que je vous le
dise en ami ? Vous raillez si mal à propos, que vous
vous rendez ridicule. " d' amitiés en amitiés de
cette sorte, Arnauld, dégagé de toute considération,
passa à la réfutation du traité de la nature et
de la grâce .
Mais le raccourci , comme dit Fontenelle, n' est
pas favorable à Malebranche, dont la puissance et
la beauté consistent surtout dans le développement.
Tâchons donc de le laisser exposer et déployer un peu
devant nous son système de concorde entre la nature
et la grâce. C' est à des philosophes surtout qu' il
s' adresse, à des raisonneurs comme il n' en manquait
pas dès lors, et qu' il s' agissait de ramener à des
idées plus religieuses touchant la bonté de Dieu,
touchant les mérites et la médiation de Jésus-Christ.
En s' appliquant à donner des preuves nouvelles
de vérités anciennes , il voulait, en quelque
sorte, élargir le christianisme, et retenir par là
dans l' église bien des esprits tout gros
d' objections et qui étaient en voie de s' échapper.
L' oeuvre qu' il tente est celle d' un esprit
bienveillant, vaste et magnifique, qui veut montrer
Dieu manifestement aimable et adorable aux hommes.
Le traité de la nature et de la grâce est
divisé en trois discours : le premier, qui traite
de la nécessité des lois générales de la nature
et de la grâce ; le second, qui traite des lis de
la grâce en particulier, et des causes
occasionnelles qui les règlent et en déterminent
l' effet.
p254
Le troisième a pour objet d' expliquer la manière
dont la grâce, les différentes sortes de grâces,
agissent au dedans de nous.
Chaque discours, qui a lui-même deux portions, se
compose de paragraphes plus ou moins longs,
proportionnés toutefois, espèces d' aphorismes,
d' oracles métaphysiques, qui marchent plus ou moins
comme des strophes, comme des octaves. Ou, si vous
voulez, tout ce livre a la beauté d' un temple.
Dans les éditions suivantes, l' auteur a fait suivre
chaque paragraphe d' additions ou commentaires qui
rompent la première beauté ; aussi, pour en jouir,
faut-il ne lire que la série des stances du texte
primitif. On conçoit l' ennui de Malebranche
obligé de déranger ainsi toute la beauté de son
ordonnance architecturale pour appuyer la
solidité. C' est comme un architecte qui, entre
chaque ornement d' un temple bâti par lui et chaque
colonne, serait obligé par ses critiques à
intercaler des supports de bois sur lesquels seraient
affichées les objections géométriques qui y ont
donné lieu.
Dans la première partie du premier discours,
Malebranche pose la nécessité des lois générales
dans l' ordre de la nature. Mais il ne procède
point par gradations et peu à peu ; il entre tout
d' abord et nous fait entrer avec lui dans l' oracle :
" Dieu ne pouvant agir que pour sa gloire, et ne la
pouvant trouver qu' en lui-même, n' a pu aussi avoir
d' autre dessein dans la création du monde que
l' établissement de son église... etc. "
p255
cette idée que Dieu ne peut agir au dehors que
pour se procurer un honneur digne de lui , qui
se trouve au sommet, à la haute source du système
de Malebranche, est contestée par Arnauld au nom
de saint Thomas et d' autres grands théologiens,
comme plus intéressée qu' il ne convient à l' être
souverainement parfait et bon, et qui, regorgeant,
pour ainsi dire, de ses propres biens, n' a
garde de n' avoir voulu agir au dehors que pour s' en
procurer de nouveaux. Ce Dieu essentiellement
bon a créé le monde pour communiquer sa bonté aux
êtres qui ne pouvaient y avoir part avant d' exister.
Voilà l' idée plus chrétienne du Dieu créateur,
tandis que, dans le but que lui suppose Malebranche,
il y a germe de panthéisme, comme on dirait
aujourd' hui.
Cela posé toutefois, Malebranche tâche de découvrir
quelque chose de la conduite de Dieu pour l' exécution
de son grand dessein :
" si je n' étais persuadé que tous les hommes ne
sont raisonnables que parce qu' ils sont éclairés
de la sagesse éternelle,... etc. "
c' est ce qui a fait dire à Voltaire dans sa pièce
si ingénieuse et si irrévérente des systèmes ,
ce chef-d' oeuvre
p256
de raillerie intelligente et de sens commun, que
Goethe récitait encore à 80 ans, la sachant par
coeur depuis sa jeunesse :
d' un air persuadé, Malebranche assura
qu' il faut parler au verbe et qu' il nous répondra.
Je continue de choisir les principaux points du
traité, j' allais dire les strophes du poëme qui
mettent le mieux en saillie la pensée originale :
" le commun des hommes se lasse bientôt dans la
prière naturelle que l' esprit, par son attention,...
etc. "
ainsi, pour Malebranche, l' attention métaphysique
est une prière. Il y a de l' antique majestueux dans
ce novateur philosophe ; il y a du Pythagore. Mais
la vraie prière chrétienne en vue de chaque besoin
particulier, la prière du pater n' y perd-elle
pas ? -Arnauld fait remarquer qu' il ne s' agit là,
en effet, que d' une prière métaphorique , tout
au plus d' un simple désir. Un païen, un incrédule
qui s' applique par curiosité à découvrir des
vérités de géométrie, prie donc sans le savoir :
" lorsqu' on prétend parler de Dieu avec quelque
exactitude, il ne faut pas se consulter soi-même, ni
parler comme le commun des hommes... etc. "
p257
en essayant d' expliquer le monde par deux simples
lois de mouvement qu' il indique, Malebranche se
p258
trompe à la suite de Descartes ; Newton, qui sans
doute lui-même ne dit pas tout, n' était pas encore
venu (1687). Mais on peut dire que, philosophiquement
parlant et dans son dessein de maintenir la
généralité des lois naturelles, Malebranche ne se
trompe pas. Il a de hautes et hardies prévisions ;
il croit que les monstres eux-mêmes ne sont qu' un
certain effet produit par une certaine combinaison
des lois générales sans une infraction particulière :
" si la pluie tombe sur certaines terres, et si le
soleil en brûle d' autres ; si un temps favorable aux
moissons est suivi d' une grêle, qui les ravage ; si
un enfant vient au monde avec une tête informe et
inutile , qui s' élève de dessus sa poitrine et le
rende malheureux, ce n' est point que Dieu ait voulu
produire ces effets par des volontés particulières ;
mais c' est qu' il a établi des lois de la
communication des mouvements, dont ces effets sont
des suites nécessaires. "
chrétiennement, il omet trop pourtant une chose
essentielle dans toute cette partie de son système.
Qu' on me permette de lui faire l' objection
chrétienne telle que je la conçois et que je
l' entends : c' est qu' à la fois rien n' arrive qu' en
vertu des lois générales voulues de Dieu, et aussi
qu' en vertu d' une intention présente de sa part,
toujours vigilante, toujours renouvelée et
appropriée : là, est le mystère ; mais le chrétien
qui sait le mieux les lois générales de la nature et
de l' histoire comme M Hamon ou Du Guet par
exemple, ou de nos jours un Hallé, un Cauchy,
n' hésite pas à sentir, à chaque point de chaque
ressort général ou particulier, à chaque point de
chaque fil de l' immense tapisserie, le divin doigt
présent, mobile, invisible à qui n' y croit pas :
de sorte que le physicien, le physiologiste, qui
p259
saurait le mieux les lois générales sans croire à
Dieu, serait dans le vrai, mais dans un vrai
relativement inférieur, obscur et superficiel, et qu' un
chrétien aussi particulier, aussi rigoureux, aussi
selon saint Paul que l' on voudra, pourra croire à
ces mêmes lois générales, être physiologiste et
physicien comme l' autre savant, et sans y voir de
contradiction le moins du monde avec le
renouvellement providentiel continu. Seulement il
saura un ordre de plus, devinant à chaque pas l' ordre
supérieur dans l' inférieur, et voyant ici-bas toutes
choses tanquam in speculo .
Je ne fais, en parlant de la sorte, que balbutier ce
que dit et redit en mainte page saint Augustin, le
grand fondateur et organisateur du raisonnement
chrétien, le théologien artiste par excellence, qui a
le mieux réussi, par des prodiges de parole, à
traduire l' inexprimable, à concilier l' incompatible,
à figurer dans le cercle de la foi l' harmonie et le
symbolisme de l' univers sous la conduite de la
sagesse incompréhensible.
Malebranche, si on lui posait le cas en ces termes,
ne dirait certes pas non ; mais il va peu à peu
l' oublier et pencher vers les lois générales, de
manière à retrancher beaucoup de cette communication
perpétuelle et singulière du chrétien avec son Dieu,
de ce doigt de Dieu partout, de ce miracle
continuel qui est l' ordinaire de la vie de tout
croyant.
Quant aux miracles à proprement parler, Malebranche,
chrétien comme il l' est, ne peut les nier ; mais
il les réduit autant que possible. S' il arrive
des miracles, ce n' est pas que Dieu change les
lois naturelles et se corrige ; c' est que les lois
générales de la grâce, de l' ordre de grâce, auquel
celui de la nature doit obéir et
p260
servir, le demandent en quelques rencontres. Et encore
il cherchera à expliquer ces miracles dans tous les
cas le plus naturellement et avec le moins de frais.
Dans la seconde partie du premier discours, il parle
de la nécessité des lois générales de la grâce. Il
ne commence pas moins magnifiquement ni avec moins
de grandiloquence ici avec le verbe qu' il n' a
fait précédemment avec Dieu le père, et
Jésus-Christ, qu' il rabaissera plus tard, apparaît
d' abord dans toute la plénitude de sa divinité :
" Dieu s' aimant par la nécessité de son être, et se
voulant procurer une gloire infinie, un honneur
parfaitement digne de lui, consulte sa sagesse sur
l' accomplissement de ses désirs... etc. "
p261
Dieu n' a fait le monde que pour son église,
c' est-à-dire pour Jésus-Christ ; l' homme lui-même
n' a été créé qu' à l' image de Jésus-Christ, et pour
servir, aux mains de Jésus-Christ, de matériaux
et d' ornement au temple.
Mais prenez garde aux conséquences qu' il en va tirer.
D' où Malebranche va à dire que " le péché du premier
homme, qui a fait entrer dans le monde les maux
p262
qui accompagnent la vie, et la mort qui la suit, était
nécessaire , afin que les hommes, après avoir
été éprouvés sur la terre, fussent légitimement
comblés de cette gloire, dont la variété et l' ordre
feront la beauté du monde futur. " et encore : " nul
moyen de faire mériter aux hommes la gloire qu' ils
posséderont un jour, n' était comparable à celui de
les laisser tous envelopper dans le péché, pour
leur faire à tous miséricorde en Jésus-Christ :
car la gloire que les élus acquièrent par la grâce
de Jésus-Christ, en résistant à leur
concupiscence, sera plus grande et même plus digne
de Dieu que toute autre. "
selon la doctrine chrétienne ordinaire, non
métaphysique, du sein de l' insondable mystère du
commencement il ressort cette vérité, cet article
de foi : l' homme créé libre tombe, et le Christ
se fait homme pour réparer. Chez Malebranche, au
contraire, l' homme doit tomber pour que le Christ
ait lieu de dignifier et d' ennoblir l' ouvrage de
son père en se faisant homme. Le Christ (idée
sublime de miséricorde) ne vient plus en vue de
l' homme tombé, c' est l' homme qui tombe en vue du
Christ qui doit venir, et qui, tombant, sert de
marchepied à l' autel du Christ, et qui ainsi est
comme immolé à la gloire de l' agneau. Cette gloire
immole la miséricorde. L' humanité est sacrifiée pour
le Christ, non plus le Christ par et pour
l' humanité. Malebranche imaginait pourtant ce
système pour rendre Dieu plus aimable et adorable ;
mais on peut remarquer qu' à son insu, il ne met si
hors d' atteinte Dieu le père, je l' ai dit déjà,
que pour accumuler les difficultés sur le fils.
" il était à propos que Dieu laissât envelopper tous
p263
les hommes dans le péché pour leur faire à tous
miséricorde par Jésus-Christ. " telle est sa
pensée.
Aux yeux de ces gens qui ne sont pas trop
crédules et pour qui il dit qu' il a fait cet
ouvrage, il n' a dû réussir, en voulant justifier
le père, qu' à rendre (j' en demande pardon) le fils
presque haïssable d' avoir ainsi causé la chute
de l' homme (c' est-à-dire d' avoir causé le choix
du monde possible, dans lequel la chute devait
arriver), par cet excès de dilection que le père
avait pour lui et qui faisait choisir au père
ce qui pouvait le plus signaler la miséricorde du
fils : -et le tout, notez-le bien, pour qu' en
définitive plus d' honneur lui en revînt à lui-même,
le père.
Que Malebranche me passe cette comparaison
anthropologique : " un roi a une expédition à
ordonner ; son fils en sera le chef. Il peut choisir
une certaine quantité de moyens d' exécution ; parmi
ces moyens il en est un qui compromet le salut de
l' armée, mais qui doit faire ressortir le dévouement
et l' héroïsme de son fils. Il n' hésite pas ; c' est
celui-là qu' il ordonne. Le fils en effet se signale
et se couvre de gloire par son humanité à sauver les
siens et à les tirer du mauvais pas ; ce qui
n' empêche point que les trois quarts n' y restent.
N' importe ! La présence du fils a rendu l' entreprise
plus royale et plus digne du père, qui s' attribue
le tout dans son repos et sa complaisance. " est-ce
là, je le demande, une explication propre à faire
taire les difficultés sur la bonté et sur la justice
divines ? Heureusement quand Voltaire a raillé
Malebranche, il n' avait pas lu son traité jusque-là.
Arnauld réfute par toutes sortes de raisons et de
textes cette idée de la chute en vue du Christ. Pour
p264
les textes, il déclare s' en rapporter au père
Thomassin, à ce docte confrère de Malebranche, qui,
dans son ouvrage de l' incarnation du verbe ,
venait de montrer tous les pères d' accord à soutenir
que, si Adam n' eût point péché, le verbe divin
ne se serait point fait homme : car Malebranche
a l' air de dire quelque part que le verbe se serait
incarné, même quand le péché n' aurait pas eu lieu.
Mais alors on ne voit pas pour quelle fin. Ce
Christ non souffrant et impassible n' eût été
qu' une sorte de luxe de la nature humaine et un
ornement. N' ayant rien à racheter, il n' aurait eu,
littéralement, qu' un caractère honorifique.
Quoi qu' il en soit de ce point, la chute a eu lieu,
l' homme est perdu, le Christ s' offre et vient
pour réparer.
Malebranche croit que " Dieu veut véritablement
que tous les hommes généralement soient sauvés. "
pourtant, tous les hommes ne sont pas sauvés :
comment concilier cela avec la divine puissance ?
Il applique ici les mêmes principes que pour la
nature : " plus les machines sont simples et leurs
effets différents, plus elles sont spirituelles et
dignes d' être estimées... ces lois (dans l' ordre
de la grâce), à cause de leur simplicité, ont
nécessairement des suites fâcheuses à notre égard ;
mais ces suites ne méritent pas que Dieu change
ces lois en de plus composées... il est vrai que
Dieu pourrait remédier à ces suites fâcheuses par
un nombre infini de volontés particulières ; mais
sa sagesse qu' il aime plus que son ouvrage, l' ordre
immuable et nécessaire qui est la règle de ses
volontés, ne le permet pas. L' effet qui arriverait
de chacune de ces volontés ne vaudrait pas l' action
qui le produirait. "
p265
Malebranche oublie trop que cet effet est le salut
d' une âme, et qu' une seule âme vaut des mondes.
Il suit sa comparaison de la pluie et l' applique
à la grâce :
" ainsi, comme l' on n' a pas le droit de se fâcher de
ce que la pluie tombe dans la mer où elle est
inutile, et de ce qu' elle ne tombe pas sur les terres
ensemencées où elle est nécessaire,... etc. "
Dieu sans doute est présenté sous un autre aspect
en divers endroits de l' écriture, mais il ne faut pas
s' en tenir à la lettre ; il faut lever le premier
voile pour concilier ensemble la raison et
l' écriture.
p266
Il y avait dans une telle interprétation, on le sent,
de quoi faire dresser les oreilles aux simples
pieux , comme dit Bossuet en sourcillant ; il
n' était pas besoin d' être le père Hardouin, ce
chrétien encore hébraïque, pour se révolter contre.
à la lecture de cette page, les objections
chrétiennes, même à nous encore aujourd' hui,
p267
à nous tous qui savons notre catéchisme, nous
viennent de toutes parts. " Dieu en est sans doute
plus croyable que personne, répondait Arnauld, et
c' est lui-même qui nous assure par son prophète
qu' il ne tombe pas un grain de grêle que pour
exécuter ses ordrs et es volontés : ignis,
grando, nix, glacies, spiritus procellarum, quae
faciunt verbum ejus (feu de l' air, grêle, neige
et exhalaisons, vents impétueux et tourbillons,
qui exécutent ses ordres). " essayez de supprimer
dans le christianisme cette foi particulière
et cette espérance, et vous retranchez tous les
motifs de rogations , vous refroidissez
insensiblement toutes les prières. Il n' y a plus
à prier, mais seulement à se résigner. Vous n' avez
plus qu' une cause universelle qui n' agit point par
des volontés particulières. Vous êtes tout près
d' avoir un Dieu à la Bolingbroke, qui a créé
peut-être autrefois le monde, mais qui se repose
sur des lois une fois faites, un dieu " que sa
sagesse rend impuissant. " que devient le père
céleste dont il est dit que rien n' arrive sur la
terre sans sa volonté : " considérez les oiseaux
du ciel, ils ne sèment point, ils ne moissonnent
point, et ils n' amassent rien dans des greniers ;
mais votre père céleste les nourrit. N' êtes-vous
pas plus excellents qu' eux ? " on est conduit à ne
plus voir qu' une suite de métaphores et une vaine
déclamation dans les divines promesses du sermon
sur la montagne. -Arnauld disait une bonne partie
de ces choses, et démontrait à Malebranche qu' il
ouvrait d' étranges voies.
Le second discours de Malebranche est pour
expliquer les lois de la grâce en particulier ; il
la distingue
p268
en deux espèces : 1 la grâce de Jésus-Christ
(première partie du discours) ; 2 la grâce du
créateur (seconde partie).
Dieu seul est la cause véritable de la grâce
dans les esprits ; mais, en conséquence de la chute
et du péché originel, il n' y a que Jésus-Christ
qui puisse être actuellement cause méritoire
de la grâce pour l' homme, et qui en soit en même
temps la cause seconde, particulière, naturelle,
occasionnelle (notez cette distinction de la
cause première à la cause seconde, qu' il s' accoutume
à faire entre Dieu et Jésus-Christ).
Et l' auteur démontre comment cette cause
occasionnelle de la grâce, ne devant pas être
cherchée autre part que dans notre âme ou dans
l' âme de Jésus-Christ, qui sont les termes à unir,
et ne se trouvant pas dans notre âme qui désire
souvent la grâce en vain ou qui même quelquefois
l' obtient sans la demander, ne saurait résider qu' en
l' âme de Jésus-Christ :
" nous sommes donc réduits à dire que comme il n' y
a que Jésus-Christ qui nous puisse mériter la
grâce, il n' y a aussi que lui qui puisse fournir
les occasions des lois générales selon lesquelles
elle est donnée aux hommes. "
p270
pour ne pas fausser et paraître surfaire la pensée
de Malebranche en cet endroit périlleux, il faut le
laisser dire lui-même (écoutez ! écoutez ! ) :
" et comme ses désirs sont causes occasionnelles, ses
prières sont toujours exaucées ; ... etc. "
ainsi Jésus-Christ, pour l' édification de son
temple spirituel, a-t-il besoin de quelques avares
convertis qui feraient un bel effet à un certain
endroit, à un certain pli de la rosace mystique
qu' il sculpte dans le moment, son désir détermine
aussitôt une espèce de grand courant de grâce, qui
va solliciter sur la terre les âmes de tous les
avares, qu' ils l' aient désirée ou non, qu' ils soient
disposés à en bien user ou à n' en user pas ! -on se
demande si de pareilles explications ne sont pas
de nouvelles énigmes plus difficiles que la difficulté
première qu' elles veulent dénouer.
Il n' est question, dans ce qui précède, que de
désirs généraux qui embrassent toute une classe
et une catégorie de caractères : Malebranche fait
toutefois quelque chose pour les intentions
particulières et personnelles que formerait, en
certains cas, l' âme de Jésus-Christ. Il les
distingue et s' en rend compte en ces termes :
" mais comme l' âme de Jésus-Christ n' est point
une cause générale, on a raison de penser qu' elle
a souvent des désirs particuliers à l' égard de
certaines personnes en particulier... etc. "
p271
je ne fais qu' ouvrir les avenues avec Malebranche,
mais elles sont larges : on voit où elles mènent.
Ainsi Jésus-Christ devient d' après Malebranche
quelque chose de très-distinct du père et de Dieu,
et si distinct qu' on ne sait plus comment le nommer ;
c' est un être intermédiaire entre Dieu et l' homme,
une sorte de verbe déchu , et qui reste déchu,
même depuis sa résurrection. Quand on interroge le
verbe, c' est-à-dire la raison, il répond toujours
selon Malebranche ; mais quand on désire consulter
Jésus-Christ, il n' est pas sûr qu' il réponde ni
qu' il entende. Si nous ne sommes pas sauvés, si,
malgré la préparation momentanée d' un bon labour,
la pluie de la grâce ne tombe pas à point, et si
nous nous décourageons, qu' y faire ? Ce n' est pas la
faute de Dieu, c' est le défaut de l' âme de
Jésus-Christ. Malebranche le dit expressément :
" il faut rejeter sur Jésus-Christ comme homme
toutes les difficultés qui se trouvent dans la
distribution de la grâce. " nous sommes voluptueux,
nous voulions guérir, nous tâchions déjà ; mais
quoi ? Dans ce moment-là même où nous étions presque
prêts, Jésus-Christ était absent, il ne pensait
pas aux voluptueux, mais aux avares ; que
p272
voulez-vous ? On ne pense pas toujours à tout ; et
Jésus-Christ, comme tout homme, ne pense qu' au fur
et à mesure. Nous ne nous sommes pas trouvés juste
à temps dans la direction du rayon visuel de l' âme
bornée de Jésus-Christ ; tant pis pour nous !
Heureux ceux qui se rencontrent sur son chemin, et
qui sont déjà à demi disposés !
Mais que devient dans tout cela le divin
consolateur ?
Malebranche, je le sais, recule devant ces
conséquences et les désavoue. Quand on les lui
oppose, il rectifie à l' instant ses prémisses, il
les modifie ; il se plaint qu' on abuse de
quelques-unes de ses paroles incomplètes et qu' on
en force le sens. Et pourtant son système vu en
plein soulève les objections par milliers.
C' en est assez et trop, je pense ; je ne suivrai
pas Malebranche dans le dédale d' explications
étranges où il s' enfonce et se perd de plus en plus.
Ce qui est clair, c' est que lui qui voulait parer
au fatalisme de la grâce augustinienne et
janséniste, il fonde là une autre sorte de fatalisme
bien autrement révoltant à la raison. Il a beau
vouloir compenser cela ensuite, lorsqu' il explique
dans la seconde partie de son second discours,
et dans son troisième, l' action de la grâce
dans une âme, et qu' il cherche à distinguer de la
grâce de Jésus-Christ délectante et toute
de sentiment la grâce de lumière et de pure raison,
celle du Dieu créateur et père, laquelle laisse
agir le libre arbitre en pleine connaissance de
cause, tandis que la grâce délectante de
Jésus-Christ n' a fait préalablement que corriger
par un attrait contraire le mauvais attrait de la
concupiscence, et alléger
p273
le poids charnel, pour aider aussi par là
indirectement à l' action rétablie du libre
arbitre ; Malebranche a beau faire par toutes ces
distinctions ingénieuses et par toute cette fine
théologie semi-pélagienne , la fatalité
qu' il pose est antérieure et supérieure à ce démêlé
au sein d' une âme entre le libre arbitre et la
grâce ; car puisque, d' une part, Dieu n' a pas dû
songer en particulier à moi, chétif, dans ses
desseins éternels, si, d' autre part, Jésus le
médiateur n' a pas pensé à penser à moi, si je
ne me suis pas trouvé une fois ou l' autre, par
vigilance ou par hasard, dans le courant direct de
ses pensées, je n' ai jamais eu rien à démêler avec
la grâce. Cette fatalité-là est bien autrement
transcendante et encore plus choquante au sens
commun que celle des augustiniens, et Arnauld ne
manquait pas de la relever. Il l' aurait même pu
faire plus vivement, s' il n' avait lui-même amorti
ses coups et entravé sa marche par le gros bagage
et les impédimenta de sa logique.
Je veux encore une fois résumer les arguments
d' Arnauld à son avantage :
Dieu a un dessein général de sauver tous les
hommes ; mais ce dessein indéterminé ne saurait
se réaliser que par les causes occasionnelles. Une
image rendra mieux la pensée : supposez un orgue
d' église ; la volonté générale de Dieu, c' est le
vent poussé dans les tuyaux, c' est l' air qui y
circule indifféremment ; mais il est besoin d' un
organiste pour déterminer tel ou tel son. Cet
organiste, dans le cas présent, c' est Jésus. Mais
si on le fait borné de conception et de science,
tout à fait inégal à son père, s' il ne connaît pas
le fond des coeurs humains, si lui-même préoccupé
de faire un plus bel ouvrage et plus difficile,
plus merveilleux, il
p274
s' abstient de désirer savoir tout ce que son père
est prêt à lui révéler, qu' arrive-t-il ? Il pourrait
peut-être sauver tous les hommes ou du moins un bien
plus grand nombre, et il ne le fait pas ; il en
néglige forcément une quantité. Bien qu' il aime les
hommes, il aime encore mieux la difficulté à
vaincre et l' artifice merveilleux de son ouvrage ;
il aime mieux ne pas y employer un moyen trop naturel
et trop facile, et qui en diminuerait le prix ; et
cette sorte de dilettantisme d' architecte fait
que bien des pierres qui auraient pu être taillées
aussi bien que d' autres, sont exclues. -supposez
un médecin fort homme de bien et fort sage, qui
aurait un remède infaillible pour guérir tous les
malades qui ne seraient pas radicalement incurables ;
serait-il admis à dire : " j' ai un désir sincère
de guérir tous les malades qui se mettent entre
mes mains ; j' aime mieux néanmoins que de cent il
ne s' en guérisse que trente ou quarante, que de les
guérir tous par le remède qui m' est particulier,
parce que ce ne serait pas une grande merveille que
ce remède étant si souverain et si aisé, et ne me
coûtant presque rien, je les guérisse tous par là,
ou presque tous : au lieu que c' est une plus
grande merveille que ne me srvant que des remèdes
communs, qui sont si peu sûrs, il se trouve que de
cent il y en ait trente ou quarante qui soient
guéris ? " -du moins dans la doctrine augustinienne
si terrible et si sévère, l' homme se sent entre les
mains de Dieu, le père tout-puissant et tout sage,
lequel arrête de sauver ou de laisser perdre certaines
âmes en vertu de décrets insondables ; on n' a pas à
l' interroger sur ses motifs, mais il y a songé, et
le fidèle, tout en tremblant, se sent en de bonnes
mains. Ici, sous prétexte d' exonérer
p275
Dieu le père, on dit : " Dieu n' a pas dû
s' occuper de ces particularités dans sa sagesse, et
Jésus-Christ qui s' en est chargé, mais qui n' a pas
tout su ni voulu tout savoir, a donné la grâce
à tel ou tel, selon la convenance principale et
la direction du moment. " en un mot, il y a du
hasard. Pour pourvoir à tout, le père est
trop loin, le fils est trop près.
Ce n' est pas tout à fait ainsi que parle Arnauld,
réfutant Malebranche. Je l' abrége, je l' accommode,
mais sans rien lui prêter. Les spirituelles images
de l' organiste et du médecin sont de lui.
Dans ce système de Malebranche, ce qui me frappe
surtout, c' est encore moins le détail si étrange et
si choquant des points par où il cherche à rattacher,
à raccorder son système avec l' orthodoxie alors
régnante et à laquelle lui-même il tenait sincèrement,
que le sens même de l' ensemble et la pente des idés.
Il y a deux façons en effet d' entendre le
christianisme. Il y a l' antique façon, la directe,
l' orthodoxe
p276
jusqu' ici (et je dis orthodoxe indépendamment des
sectes), celle selon laquelle on voit dans le
christianisme la ruine de la nature ou, si l' on veut,
sa réparation, la conversion entière de l' être, le
triomphe de la grâce. Il y a une autre façon
d' interpréter le christianisme, selon laquelle il ne
serait plus l' opposé de la nature, mais une manière,
une forme, une phase de la nature ; il aurait l' air
d' y être opposé, mais il ne le serait pas ; il ne
s' agirait que de s' expliquer et de s' entendre, de
savoir ce que parler veut dire. Dans cette seconde
méthode explicative, le miracle se réduit peu à peu
à la nature, la religion à la philosophie.
Malebranche y ouvre la porte déjà, et très-large.
Nonobstant ses noeuds assez mal noués e raccord
avec l' orthodoxie, son sens chrétien est déjà
inverse de celui de saint Paul, de saint Augustin,
de Pascal, de Du Guet, -de ce Du Guet qui,
en l' admirable lettre que je citais récemment,
au père Du Breuil, disait (si l' on s' en souvient),
sans jamais distinguer Jésus-Christ de Dieu :
" il nous impose lui-même la croix qu' il nous ordonne
de porter ; lui-même enfonce les clous ; lui-même
empêche qu' on ne les arrache ; ... lui-même, pour
s' assurer de notre mort, nous perce le coeur d' une
lance ; ... mais le médecin du coeur sait jusqu' où
doit aller l' ouverture . "
Malebranche dépouille Jésus-Christ de son plus
précieux attribut et de son titre le plus rassurant
pour l' homme, qui est d' être le scrutateur
souverain et tendre, le maître des coeurs.
Sur ce Christ dont on a par lui comme un premier
aperçu, laissez faire le temps : une fois le degré
baissé et l' âme de Jésus considérée indépendante du
verbe
p277
éternel, tout ce qu' il y a d' essentiellement personnel
et singulier dans le christianisme (et que peut-il
y avoir de plus singulier que le salut d' une âme ? )
ira s' effaçant et dépérissant dans la théorie gagnante
de l' humanité. Les lois générales se subordonneront
le reste de plus en plus. Le niveau atteindra le
calvaire et bientôt dépassera la croix. Jésus-Christ
lui-même, qui n' est plus tout à fait Dieu dans
Malebranche, cessera d' être même un homme, tant
le sens philosophique triomphera de l' anthropologique.
Du plus haut de cette construction métaphysique de
Malebranche, j' entrevois déjà tout au bout Hégel
et son cortége.
Je me hâte d' ajouter : il n' y a pas de route directe
de communication entre eux ; ce n' est qu' une vue de
lointain ; on la perd presque aussitôt, pour peu que
l' on continue de marcher avec Malebranche. On l' a
eue pourtant, et du haut de ce Sinaï on a entrevu
tout autre chose que la terre promise.
Le christianisme du sens commun, -du sens commun
chrétien, -est, dès Malebranche, en voie d' être
bouleversé.
On conçoit le soulèvement de Bossuet ; on a les
motifs de la réfutation d' Arnauld. Y entrerai-je
maintenant plus que je n' ai fait ? Le suivrai-je
dans ces trois livres de réflexions philosophiques
et théologiques (1685-1686), où il arrête son
auteur à chaque pas, et par le raisonnement, et par
l' écriture, le convainc de nouveauté, de témérité,
d' hérésie ? L' enceinte catholique étant donnée, on
ne saurait imaginer de coups plus justes, plus
vigoureux, mieux assenés, plus nombreux que ceux
que faisait ainsi pleuvoir sur son magnifique
adversaire ce formidable lutteur de 74 ans.
p278
Malebranche n' avait pas craint de dire, en défendant
ses pensées : " nouvelles ou non, je les crois solides,
je les crois chrétiennes, je les crois seules dignes
de la sagesse et de la bonté de Dieu. " un évêque,
à qui l' on avait fait lire le traité de la nature
et de la grâce pour en savoir son sentiment, avait
écrit sur un billet, pour toute réponse, ces mots
de saint Augustin : nova sunt quae dicitis, mira
sunt quae dicitis, falsa sunt quae dicitis.
le livre d' Arnauld n' est qu' un commentaire de ces
paroles, et il conclut en s' armant encore d' un mot
de saint Augustin contre ces chercheurs de raisons
trop subtiles : " quaeris tu rationem, ego
expavesco altitudinem. Tu ratiocinare, ego miror.
tu disputa, ego credam. Altitudinem video, ad
profundum non pervenio (tu cherches des raisons,
moi je m' épouvante devant le mystère. Je te laisse
disserter, moi j' admire. Tu peux disputer, je me
contente de croire. Je vois l' abîme, je n' en atteins
pas le fond). "
Malebranche répondait aigrement quand ses réponses
à Arnauld étaient directes ; quand il se contentait
de répondre en général, il avait des plaintes naïves,
celle-ci par exemple : " qu' il est fâcheux de ne
pouvoir expliquer ses pensées que par des paroles
que l' usage du peuple a introduites, et que chacun
interprète selon ses préjugés et ses dispositions ;
et surtout d' avoir pour juges des personnes promptes
et vives, qui manquent souvent d' équité ou de
pénétration d' esprit ! " comme s' il avait dit :
qu' il est fâcheux d' avoir pour juges d' autres raisons
que la sienne, et de ne pouvoir se parler entre
soi comme les yeux aux yeux ! -ce qui perce
le plus dans les réponses de Malebranche, à travers
p279
ses aigreurs, c' est l' importunité dont lui est le
terre à terre d' Arnauld ; c' est son
éloignement étonné pour tout cet appareil solide
d' arguments pesants que l' autre déroule un à un
et fait sonner :
ante omnes stupet ipse dares longeque recusat...
notre Darès n' aime ni le terre à terre ni le
pied à pied . Malebranche est le contraire
d' Antée ; il a besoin, pour ne pas être vaincu,
de ne pas toucher terre ; battu, dispersé sur un
point, il s' éloigne rapidement, prend de l' espace,
et recompose un édifice plus large et comme une
façade enchantée, qui reparaît tout d' un coup quand
on a détruit la première. C' est ainsi que les
entretiens sur la métaphysique et la religion
(1688) recomposèrent tout un ensemble majestueux,
harmonieux, facile, éclairé, et qui ne se ressentait
aucunement en apparence de toutes les précédentes
atteintes. à qui n' aurait lu que ce livre de
Malebranche, il serait impossible de comprendre
les objections qui lui ont été faites précédemment
et d' en reconnaître la justesse ; il n' en est aucune
à laquelle il ne réponde sans en avoir l' air, et
qui ne lui fournisse un motif de correction
heureuse. " il ne suffit pas, dit-il, d' avoir entrevu
des principes, il faut les avoir compris. " -" ah !
Théodore, que vos principes sont bien liés ! " se
fait-il dire par un des interlocuteurs. Il parle,
on l' écoute. " suivez-moi, je vous prie, sans me
prévenir. -suivez-moi, " répète-t-il sans cesse.
Il n' y a plus trace de contradiction ni d' aigreur ;
il n' y a plus apparence de blessures. Le bel
ange a réparé toutes ses plaies ; il a retrouvé
toute son agilité céleste.
p280
Ainsi, après bien des incidents dont j' ai fait
grâce, ainsi finit cette dispute. " M Arnauld,
nous dit Fontenelle, fut vainqueur dans son
parti, et le père Malebranche dans le sien. Son
système put souffrir des difficultés ; mais tout
système purement philosophique est destiné à en
souffrir, à plus forte raison un système
philosophique et théologique tout ensemble. Celui-ci
ressemble à l' univers tel qu' il est conçu par le père
Malebranche même ; ses défectuosités sont réparées
par la grandeur, la noblesse, l' ordre, l' universalité
des vues. " il y eut pourtant un dernier ricochet
encore.
Arnauld étant mort en 1694, on vit, cinq ans après,
paraître deux lettres de l' illustre docteur sur
les idées et les plaisirs . Malebranche y
répondit et joignit à sa réponse un petit traité
contre la prévention , tant la rancune des doux
est vivace et amère !
Dans ce petit traité, qui n' est pas ce que le titre
indiquerait, il commençait par convenir qu' il aurait
peut-être mieux fait pour son repos de se taire, de
ne jamais
p281
répondre à M Arnauld, " par une raison, dit-il,
pareille à celle que le philosophe Favorin rendit
à ses amis qui étaient surpris de son acquiescement
à la mauvaise critique de l' empereur : et quomodo
ego illum doctiorem omnibus non crederem, cui
triginta sunt legiones (et comment ne pas croire
plus savant que tout le monde un homme qui commande
à trente légions) ? " trente légions ! C' est beaucoup.
Arnauld pourtant n' avait-il pas aussi son armée
de partisans qu' il avait levée pendant cinquante
ans de luttes, qui s' était recrutée à chaque
génération, et qui prenait fait et cause contre
quiconque le contredisait ? Maintenant qu' il n' était
plus, Malebranche s' enhardissait à démontrer
ironiquement la thèse suivante : supposé que M
Arnauld a parlé de bonne foi quand il a protesté
devant Dieu " qu' il a toujours eu un vrai désir de
bien prendre les sentiments de ceux qu' il combattait,
et qu' il s' est toujours senti fort éloigné d' employer
des adresses et des artifices pour donner de fausses
idées de ces auteurs et de leurs livres, " supposé
cela, on peut démontrer que M Arnauld n' est
l' auteur d' aucun des livres qui ont paru sous son
nom contre le père Malebranche. " des passages de ce
père manifestement tronqués, des sens mal rendus
avec un dessein visible, des artifices trop marqués
pour être involontaires, démontrent que celui qui a
fait le serment n' a pas fait les livres. " la
démonstration du paradoxe est présentée sous forme
géométrique, et cette forme est en même temps une
parodie de la méthode familière à Arnauld : lui
mort, Malebranche s' amuse à revêtir son armure.
p282
Témoin de la dispute dès l' origine, Bayle avait eu
à rendre compte des écrits des deux adversaires dans
ses nouvelles de la république des lettres ,
et à travers ce pour et ce contre son scepticisme
se faufilait ; il y cherchait à sa manière son
butin, il y prenait son plaisir. " assurément ce
serait dommage, dit-il au début, que deux aussi
grands philosophes que M Arnauld et l' auteur de
la recherche de la vérité se quittassent après
la première escarmouche. " la suite de ces articles
est encore agréable à parcourir à ceux " qui aiment
mieux savoir l' histoire des livres que les livres
mêmes. " il faillit à un moment être compromis dans
le démêlé. Au sujet d' une idée sur les plaisirs
qui rendent heureux celui qui en jouit et pour
le temps qu' il en jouit , Bayle avait estimé
Malebranche très-raisonnable, et avait dit ou
insinué qu' on pouvait croire qu' Arnauld n' avait
fait chicane sur ce point à son adversaire que
pour le rendre suspect du côté de la morale .
Arnauld, qui n' entendait pas raillerie en fait
de sincérité et de droiture, répliqua à Bayle
(10 octobre 1685) par un avis , au nom de la
vérité et de la justice , puis par une plus
longue dissertation fondamentale qui réfutait
une réponse de Bayle à l' avis , et qui était
décidément formidable pour les plaisirs. Mais le
prudent Bayle ne jugea pas à propos de s' engager
plus avant dans la légion romaine à triple ligne
des arguments d' Arnauld : il appréhendait trop,
écrivait-il, qu' on ne le crût
en
p283
quelque façon intéressé à faire l' apologie du
plaisir des sens
. Le loyal Arnauld eut
l' honnêteté de le rassurer comme si ce n' eût pas été
d' un moqueur. Il est évident pour nous que Bayle,
en rendant compte des écrits de Malebranche, et
sans se piquer de tout entendre, selon le petit mot
de Martial :
non omnibus datum est habere nasum,
ménageait à dessein le métaphysicien transcendant,
sentant bien que de ce côté se faisait aux
fondements de l' édifice plus d' une lézarde et d' une
ouverture. Les idéalistes comme Malebranche font
les affaires des sceptiques comme Bayle.
Je paraîtrais omettre une branche importante de mon
sujet, si je ne disais un mot des relations
d' Arnauld et de Leibniz. Il ne faut pas se les
exagérer : elles furent considérables, si l' on
regarde du côté de Leibniz, par les lumières
très-directes qu' elles nous donnent sur les idées
et desseins de ce grand esprit ; elles sont peu de
chose, vues du côté d' Arnauld. Leibniz jeune,
venu à Paris dans les années 1672-1675, avide de
toutes les belles connaissances et curieux de tous
les hommes illustres, rechercha Arnauld à qui il
avait déjà adressé, en 1671, une lettre à propos
du livre de la perpétuité de la foi . Il le
visitait souvent dans sa rue saint-Jacques,
l' entretenait de toutes sortes de matières,
de M Pascal, de la machine arithmétique qu' il
p284
perfectionnait, de ses vues métaphysiques sur la
cause du mal et sur la justice de Dieu. Arnauld
se prêtait à cette conversation d' un jeune homme
qui semblait venu là tout exprès pour répondre à
la question de ce freluquet de Bouhours, qui
demandait si un allemand pouvait avoir de l' esprit ?
Il put s' étonner quelquefois de la nouveauté des
ouvertures qui lui étaient proposées, il ne s' en
effarouchait pas trop.
Il se passa pourtant, l' une des premières fois que
Leibniz le visita, une petite scène assez plaisante.
Arnauld avait réuni chez lui cinq ou six personnes,
des principaux de ses amis, pour leur montrer le
jeune étranger ; Nicole et Saint-Amour en étaient.
Dans le cours de l' entretien, Leibniz fut amené
à parler d' une prière qu' il avait composée, à peu
près de la longueur du pater , dans laquelle
étaient contenus selon lui tous les points essentiels
par rapport à Dieu et à la créature, et qui était
telle que non-seulement un chrétien, mais encore
un juif et un mahométan, la pouvaient réciter ;
c' était une formule de prière universelle :
" ô Dieu unique, éternel, tout-puissant,... etc. "
Arnauld avait à peine entendu, qu' il ne se contint
pas et s' écria en se levant (tous les autres
restant assis en cercle) : " cela ne vaut rien, parce
que dans cette prière il n' y a pas de commémoration
de Jésus-Christ. "
p285
" dans le premier moment, raconte Leibniz, je fus
un peu déconcerté d' une censure aussi prompte et
aussi rude ; ... etc. "
quoi qu' il en soit, Leibniz avait emporté une haute
idée du mérite d' Arnauld, et Arnauld avait gardé
bonne idée de Leibniz : " je connais M Leibniz,
écrivait-il quelques années après au landgrave de
Hesse-Rheinfels ; il me venait voir souvent à
Paris. C' est un fort bel esprit, et trs-savant dans
les mathématiques. Je voudrais bien savoir s' il a fait
exécuter deux belles machines, l' une d' arithmétique,
et l' autre une montre portative, qu' il prétendait
qui serait dans la dernière justesse. Je serais
bien aise qu' il eût vu la première apologie pour
les catholiques ... " dans les dix dernières
années de la vie d' Arnauld, Leibniz essaya de
renouer commerce avec lui par le canal de ce
landgrave, et il lui soumit un aperçu de ses
vues métaphysiques : nous avons vu comment Arnauld
y répondit, en lui conseillant de ne pas tant se
soucier de spéculations inutiles, et de se hâter,
bien plutôt, de se convertir. Il est vrai que,
sur l' étonnement que Leibniz témoigna d' une telle
réponse, Arnauld s' excusa
p286
et parut revenir ; mais ce retour n' était que de
politesse et pour la forme. Leibniz dans cette
correspondance qu' il prolongea autant que possible,
et où il mit une complaisance évidente à se
communiquer, à s' exposer lui-même, me paraît s' être
un peu abusé s' il a cru qu' Arnauld apporta jamais
à l' examen de ses spéculations plus de soin et
d' attention qu' il n' en a réellement prêté. Arnauld,
surchargé de travaux et de polémique, n' y entra
jamais véritablement. Il était comme les hommes âgés
et qui ont, en fonds de doctrine, tout ce qu' ils
en peuvent tenir : il ne recevait plus volontiers
d' idées nouvelles. Et de plus il y avait une
différence radicale essentielle, presque une
opposition de nature entre un esprit aussi étendu
en tous sens que celui de Leibniz, et un esprit
aussi muré par de certains côtés que l' était celui
d' Arnauld.
" je ne sais s' il faut que je renvoie à votre altesse
les papiers de M Leibniz, écrivait Arnauld au
landgrave... etc. "
et au landgrave, ce même jour 13 mai :
" c' est aussi tout de bon que je la prie (votre
altesse) de faire ma paix, et de me réconcilier avec
un ancien ami,... etc. "
p287
toutes ses lettres à Leibniz commencent par des
excuses de n' avoir pu répondre plus tôt, sous
prétexte de ses autres occupations et aussi à cause
de l' abstrait des matières. Quand il s' agissait
de géométrie, on le conçoit, et de mécanique,
Arnauld, qui n' était qu' un géomètre élémentaire,
ne pouvait même entrevoir les difficultés et les
solutions dont Leibniz eût voulu l' entretenir :
" car je ne me suis jamais appliqué à ces choses-là
que par occasion et à des heures perdues, et il y a
plus de vingt ans que je n' ai vu aucun de ces
livres-là. " (28 septembre 1686.) -" je vous avoue,
monsieur, que je n' ai pas d' idées assez nettes et
assez claires touchant les règles du mouvement pour
bien juger de la difficulté que vous avez proposée
aux cartésiens. " (4 mars 1687.) -mais dans la
métaphysique même, qui était un champ plus ouvert,
il se refuse évidemment à un examen approfondi ; il
ne fait que quelques objections préalables et de
première vue, auxquelles Leibniz s' applique à
répondre en détail, sans réussir à l' intéresser
sérieusement et à l' embarquer : " comme il faudrait
que je rêvasse trop pour bien faire entendre ce que
je pense sur cela..., ou plutôt ce que je trouve à
redire dans les pensées des autres, parce qu' elles
ne me paraissent pas dignes de Dieu, vous
trouverez bon, monsieur, que je ne vous en dise
rien. " (28 septembre 1686.)
la conclusion favorite d' Arnauld, c' est que Leibniz
se convertisse à la religion catholique : " car il
n' y a rien à quoi un homme sage doive travailler avec
plus de soin et moins de retardement qu' à ce qui
regarde
p288
son salut. " tandis que Leibniz visait sans cesse à
l' accroissement et au perfectionnement de l' être
intellectuel en nous, Arnauld n' avait en vue et ne
considérait finalement dans l' homme déchu que la
réparation du péché : comment n' y aurait-il pas eu
de malentendu entre eux ? Il n' est pas moins singulier
que ce docteur catholique, honni et presque poussé
dehors par les zélés catholiques, mette tant de prix
à ramener dans le giron catholique un grand
philosophe, d' ailleurs religieux :
" M Leibniz, écrivait encore Arnauld à ce même
landgrave, n' est point un homme sans religion... etc. "
ce qui avait amené Leibniz à Rome et en Italie,
c' était l' étude, la curiosité encore, l' espérance
de recueillir des pièces utiles à sa collection pour
l' histoire de la maison de Brunswick, et l' ardeur
qu' il mettait à s' enrichir de tout trésor de savoir,
de toute belle connaissance puisée à sa source.
Curieux de tout en effet, d' histoire, de droit, de
linguistique, de scolastique même, de chimie et
d' alchimie, de physique, de géométrie, de mécanique,
d' analyse, de particularités d' érudition ; philosophe
par-dessus tout cela (ce qui en fait un tout autre
philosophe que Malebranche) ; ayant appris de
lui-même presque toutes choses ; merveilleux dès
l' enfance comme Pascal, au point de scandaliser ses
maîtres par sa prodigieuse précocité ; propre à
faire avancer tout ce qu' il examinait ;
s' intéressant à tout, ne se confinant à rien ;
p289
avide et capable de chaque branche d' étude comme s' il
avait un instinct spécial, avide encore plus d' unité
par la compréhensive amplexion de son intelligence ;
génie large, étendu, conciliant, le plus
naturellement universel des génies humains (honneur
qu' il partage avec Aristote), comment un tel homme
se serait-il entendu, autrement que par de courtes
rencontres, avec Arnauld qui ne fait jamais un pas,
même en philosophie, sans en demander l' autorisation
à son oracle saint Augustin ; Arnauld, très-bon
esprit dans la chambre où il était domicilié et
enfermé à clef, mais n' en sortant pas : Leibniz,
au contraire, le plus voyageur et le plus navigateur
des esprits, fécond en projets, en essors hints
autant que Bacon, et hardi à présager en toute
direction les conquêtes de l' avenir ? Je n' ai aucun
intérêt à diminuer l' homme respectable dont je
traite ; mais, puisqu' il s' agit de philosophie,
et de la portée de chacun, je ne puis celer ceci :
en 1683, en ces années où il renvoyait sans les
examiner les papiers de Leibniz, et où il s' adonnait
à réfuter Malebranche, Arnauld écrivait à M Du
Vaucel, alors à Rome :
" il y a une dame bien chrétienne, qui aurait un grand
désir d' avoir un enfant, et elle a sur cela des vues
bien saintes... etc. "
et quelques mois après (26 août) :
" la dame qui s' était recommandée à feu M De
Pamiers, dans la même
p290
vue que la mère de Samuel, croit avoir obtenu depuis
trois mois l' effet de son désir... etc. "
et quelques jours après (10 septembre) :
" je crois vous avoir mandé que la dame qui s' était
recommandée aux prières de M De Pamiers a obtenu
l' effet de son voeu. "
allons ! On peut faire d' Arnauld un grand logicien,
on en peut faire un cartésien disciple, et le
premier entre les disciples : on n' en fera jamais un
philosophe.
L6 LE PORT-ROYAL FINISSANT
p292
Après ce dernier grand exploit d' Arnauld, nous
n' avons plus, ce semble, qu' à le voir mourir.
Nous nous lasserions à énumérer tous les écrits
polémiques qui remplissent les dernières années
de sa vie ; la liste seule de ces factums
théologiques rebuterait, et ferait un fagot
d' épines. Il ne profitait guère, il ne pouvait
profiter, étant ce qu' il était, des pacifiques
conseils que Nicole adressait auprès de lui et
pour lui au père Quesnel, qui lui-même en profita
encore moins. C' était vers la fin de la controverse
avec Malebranche (février 1685) ; Nicole était
d' avis qu' Arnauld, ayant assez fait, coupât court
désormais le plus tôt possible :
" on réfute tout bien ou mal, écrivait-il au père
Quesnel, vous en voyez
p293
un terrible exemple dans le faiseur de systèmes
(le père Malebranche) ; ... etc. "
mais Arnauld, à lui seul, faisait une antique et
drue forêt de chênes, qui n' était pas d' humeur à
se coucher d' elle-même à terre pour laisser courir
la tempête.
Au nombre des écrits qui sortirent de sa plume en
ces années, on distingue un énergique plaidoyer en
faveur des filles de l' enfance . Cet institut
célèbre dans le midi de la France, et que nous ne
comparons d' ailleurs que de loin à port-royal, avait
eu M De Ciron
p294
pour son M De Saint-Cyran, et il possédait dans
la supérieure, Madame De Mondonville, très-capable
et très-habile femme, une Angélique non cloîtrée,
plus ambitieuse et bien moins austère. Malgré des
dénonciations qui s' étaient renouvelées plus d' une
fois, la congrégation était en pleine prospérité
quand elle fut brusquement cassée par un arrêt
du conseil, le 12 mai 1686. Les griefs contre
l' institut étaient de diverses sortes. On accusait
surtout la supérieure et sa maison de Toulouse
d' avoir donné asile à des ecclésiastiques poursuivis
dans l' affaire de la régale, et d' avoir une
imprimerie clandestine au service de cette rébellion
théologique. Il s' y mêlait de vagues imputations
de doctrine. Somme toute, Louis Xiv ne faisait
qu' appliquer ici, dans un cas signalé, sa maxime
politique dès longtemps conçue et arrêtée in
petto , qui était de dissiper les communautés
suspectes de nouveauté et de jansénisme. à ce
moment de la suppression, la maison de Toulouse,
qui avait des ramifications dans la province,
renfermait plus de deux cents filles tant maîtresses
que postulantes et pensionnaires, et servantes.
Parmi les premières se trouvaient beaucoup de
demoiselles de qualité, Mesdemoiselles Daguesseau,
De Chaulnes, De Fieubet, De Catelan. Privées
de leur supérieure qui, au premier bruit du danger,
courut à Paris et n' en put revenir, ayant été
reléguée à Coutances, les filles de l' enfance à
Toulouse se montrèrent dignes d' elle et fidèles
à son esprit : elles subirent l' exécution de leur
arrêt, et soutinrent les derniers assauts avec une
constance exemplaire et une vigueur
p295
de résistance passive qui amena des scènes
lamentables, et qui excita un intérêt tout
dramatique. Cette destruction violente des filles
de l' enfance, considérée du point de vue de
port-royal, était à la fois une conséquence et un
avertissement, -une conséquence de 1679 et un
prélude de 1709. On y fit d' un seul coup ce qu' on
mit ailleurs trente ans à consommer : il n' y eut pas
d' intervalle entre l' instant où l' on paralysa l' oeuvre
et celui où l' on écrasa la maison. Arnauld sentit le
coup, non-seulement comme un incendie du voisin,
comme un présage menaçant pour ses chères soeurs du
vallon,
p296
mais il le sentit en chrétien animé de charité, et qui
saigne directement à la vue de toute injustice. Il
se récria, il s' indigna, il discuta le fait et le
droit, la forme et le fond ; il en appela de
Louis Xiv, -d' Assuérus , disait-il,
conseillé par Aman, au même Assuérus éclairé
par Mardochée. C' étaient des orphelines (ainsi
qu' il les nomme dans ses lettres) que ces filles
de l' enfance, et n' était-il pas l' avocat des
orphelins ?
Une parole qui a semblé prophétique lui est venue
dans cette discussion ; elle ne lui est pas
échappée (la plume d' Arnauld n' a pas de ces
étincelles qui échappent), elle est sortie par la
force même de la déduction logique. Remarquant
avec quelle brièveté et dans quelle forme sommaire
une congrégation régulièrement autorisée, légalement
approuvée par les deux puissances ! Avait 2 t 2
cass 2 e ! Sans apparence de proc 2 dure ! Sur un simple
arrêt du conseil, et un arrêt si peu explicatif
qu' il était difficile d' y voir autre chose qu' un
coup d' autorité :
" c' est une règle de la jurisprudence, ajoutait-il,
que nous n' avons pas sujet de nous plaindre qu' on
use envers nous du même droit dont nous avons voulu
qu' on usât envers les autres... etc. "
p297
Arnauld est moins intéressant dans la défense
soudaine qu' il entreprit, du roi Jacques Ii
détrôné par le prince d' Orange. En s' ingérant dans
la politique et dans celle du jour, il se mêlait
de ce qu' il entendait le moins. Aussi insulte-t-il,
sans le comprendre, un grand caractère de chef
courageux et prudent, fait pour être un fauteur de
ligue contre les superbes et un pilote de nations
à l' heure des dangers ; il ne voit en lui que le
héros de Jurieu , et il préconise, au contraire,
un triste roi, de la race de ceux qui ne sont
propres qu' aux parties de chasse, aux sacristies et
aux exils. En qualifiant le prince d' Orange de
tous les noms les plus odieux qu' il put ramasser dans
les anciennes ou les modernes histoires et qui
donnent à ce pamphlet d' Arnauld un faux air de
père Garasse, il s' inquiétait peu pour lui-même
du voisinage où il était de ce prince et de l' asile
qu' il pouvait avoir à chaque instant à réclamer
en Hollande. Mais dès qu' Arnauld voyait un
opprimé, et partout où il croyait saisir la
violation d' un droit, que ce fût Jacques Ii le
jésuite ou l' institut de l' enfance détruit par
les jésuites, il s' enflammait et se jetait en
travers. Vieillard innocent !
Autour de lui et jusque dans son parti, quelques-uns
n' étaient pas sans apprécier plus justement les
choses. M Du Vaucel lui écrivait de Rome que,
même dans cette capitale du monde catholique, on
pesait à un tout autre poids les mérites du roi
Jacques et ceux du prince d' Orange. Arnauld
s' en montrait scandalisé, et n' admettait aucune
contradiction là-dessus ; il était pour le droit
divin des rois ; il repoussait de toutes ses
p298
forces une doctrine qu' un de ses amis avait avancée
à l' occasion de Henri Iv, " que s' il ne se fût
point converti, on aurait pu élire un autre roi
en vertu d' un pouvoir qui réside radicalement dans
le corps de l' état et qu' il n' emprunte point
d' ailleurs . -c' est le fondement des
cromwellistes, s' écriait-il, et celui des
parlementaires qui ont détrôné Jacques Ii et mis
le prince d' Orange en sa place. " il était donc pour
la pure légitimité et pour la fidélité aux rois,
malgré l' exil dont le payaient les rois ; il restait
le plus français des hommes à l' étranger ; il
soutenait, dans son patriotisme, que, telle qu' elle
était en ce moment, la France valait mieux encore
que les autres nations : " car que l' on jette les
yeux sur toutes les nations chrétiennes, je ne sais
si on ne sera point obligé d' avouer qu' il n' y en a
point qui fasse plus d' honneur à la religion de
Jésus-Christ, et où il se soit conservé plus de
piété, plus de science, plus de discipline. Ce n' est
pas qu' il n' y ait de grands maux, et qui donnet
beaucoup de sujet de gémir : mais je soutiens que,
dans ce mélange de bien et de mal, l' état où est
la France vaut encore mieux que celui de tout autre
pays chrétien d' une pareille étendue. Et ce qui
est bien considérable, est que le changement d' une
seule personne pourrait faire cesser ces maux et
augmenter beaucoup le bien, au lieu que les maux
des autres pays paraissent presque incurables. "
que Louis Xiv s' adoucît un peu sur l' article
du jansénisme, Arnauld était satisfait ; en
attendant,
p299
tous ses voeux, toutes ses prières étaient pour
les succès de son roi dans la guerre qui se
rallumait.
Louis Xiv, informé du livre d' Arnauld contre le
prince d' Orange, en autorisa l' impression et en
fit distribuer des exemplaires en Europe ; mais
il ne rouvrit point à son fidèle et récalcitrant
sujet l' entrée de la France.
Arnauld avait vécu tranquille à Bruxelles sous la
protection du gouverneur des Pays-Bas, M De
Grana ; il y resta ensuite, également protégé par
M Agurto, son successeur, puis par M De
Castanaga. Ce pamphlet contre le prince d' Orange
et la guerre recommençante entre la France et
l' Espagne ne changèrent rien d' abord à cet état
de sécurité. Mais, en 1690, une dispute qui s' émut
dans l' université de Louvain, je ne sais quelle
intrigue souterraine, obligea le gouverneur, sur les
ordres qu' il avait reçus, de le faire avertir qu' il
eût à se retirer ailleurs. Cet éloignement de
Bruxelles, et la vie errante qu' il se vit réduit
à mener dans ces contrées où recommençait la guerre,
ne furent que de quelques mois (avril-septembre).
Il alla d' abord en Hollande par Malines, Anvers,
Moerdyk et Rotterdam. M De Neercassel ne vivait
plus. Il fit diverses stations près de Leyde, à
Delft, sur le lac de Harlem, chez d' anciens amis
Mm Van-Heussen, Van-Erkel, des ecclésiastiques
du pays qu' il craignait de
p300
compromettre eux et la mission , s' il était
découvert. Voilà le résultat de sa levée de boucliers
anti-orangiste ; mais il ne s' en repent pas. Il n' est
pas seul dans sa fuite ; il a d' ordinaire avec lui
quelques-uns de ses fidèles compagnons de Bruxelles,
le père Quesnel, M Guelphe, M Ruth D' Ans, une
fille dévote, la bonne Jupine , qui les sert.
Que fera-t-il ? Que deviendra-t-il ? S' il n' était
que seul ou lui deuxième, il se hasarderait peut-être
à retourner à Bruxelles, dans le nid qu' il lui
a fallu quitter ; mais avec sa petite colonie, il n' y
a pas moyen : " faudra-t-il penser à Maestricht ?
Mais quand on y serait sûrement, serait-ce chez
quelque ami ? Y en a-t-il qui pense nous rendre ce
bon office ? Dans une maison que nous aurions
louée ? Il faudrait la meubler, et ce serait une
terrible dépense : angustiae undique . " c' est
ce qu' il écrit à M Ruth D' Ans qui s' était
séparé de lui un moment, et à qui l' on voit qu' il
avait demandé, pour les distribuer autour de lui,
quelques exemplaires d' Esther . Ne nous
figurons pas cependant un Arnauld à notre guise,
faisant des lectures ou s' employant à des occupations
qui nous agréent. Dès qu' il est deux ou trois jours
de suite dans un même lieu, il se remet à travailler
à son ordinaire ; mais à quoi ? En même temps
qu' il veut relire et faire lire à d' autres
Esther , qui est " une fort belle pièce et bien
chrétienne, "
p301
il s' inquiète encore dans ses diverses stations, et
tout fugitif qu' il est, de poursuivre à outrance,
de pousser l' épée dans les reins le péché
philosophique . Or qu' est-ce que le péché
philosophique auquel il en veut tant, et qu' il
impute aux jésuites comme une noirceur et un crime ?
Quelque chose qui, tant soit peu expliqué, nous
scandaliserait bien moins que lui assurément. Un
jésuite de Dijon avait soutenu, dans une thèse, qu' un
homme qui commettrait un grave péché, mais sans
connaître l' existence de Dieu, du vrai Dieu, ne
serait point coupable d' un péché mortel, ne mériterait
pas les peines éternelles : en un mot, dans le style
d' école, il ne commettrait point un péché
théologique , contre Dieu qu' il ne connaîtrait
pas, mais seulement un péché philosophique , contre
la raison, chose moins grave et non digne du feu.
-quoi ! S' écriait Arnauld, de ce qu' en péchant
grièvement on ne se serait pas rendu compte
nettement de sa faute, de ce qu' on aurait fait le mal
sans avoir toute la conscience de sa malice, on ne
mériterait point une peine éternelle ! Mais c' est
là une maxime horrible , et qui sauverait l' enfer
aux trois quarts des méchants. Et il dénonçait à
quatre et cinq reprises cette hérésie nouvelle,
cette doctrine pernicieuse, relâchée, déjà flétrie
par Pascal dans la quatrième provinciale , et
à laquelle cependant il faudrait changer si peu de
chose pour la rendre agréable au sens commun. Le
père Bouhours, pour en avoir pris timidement la
défense, eut à se repentir de s' être mêlé cette
fois de théologie.
p302
Et c' est ce même homme, si acharné à dénoncer le
péché philosophique, qui se refusait dans le même
temps à solliciter la condamnation du père
Malebranche à Rome ! M Du Vaucel avait proposé
à Arnauld d' écrire au cardinal de Bouillon pour que
cette éminence n' empêchât point la condamnation des
livres du père Malebranche, qu' examinait en ce moment
le saint-office : " c' est ce que je ne ferais pas pour
tout l' or du monde, écrit Arnauld ; qu' ils en
fassent ce qu' ils voudront, mais ce ne sera pas à mon
instigation. Cela serait très-mal reçu par tous les
honnêtes gens, et avec raison. "
c' est ce côté d' honnête homme et de parfait
généreux dans le chrétien, qu' au milieu de ce qui nous
semble ses aheurtements et ses inconséquences, on ne
se lasse poit d' admirer chez Arnauld : si peu de
chrétiens en son temps, et de tout temps, l' eurent
à ce degré. Bossuet par exemple, quel plus grand
nom ! Quel plus beau talent ! Quel plus respectable
caractère !
p303
Et pourtant Arnauld, dans cette même année,
n' avait-il pas raison d' écrire de lui, en lui
décernant maint éloge :
" je ne sais quel jugement on fait à Rome de
l' histoire des variations de M De
Maux ; ... etc. "
le verumtamen de Bossuet à l' égard d' Arnauld,
nous le savons d' autre part ; il l' a laissé échapper
dans l' intimité. Nous avons ici le verumtamen
d' Arnauld sur Bossuet, dans toute sa simplicité, et
il est caractéristique de tous deux.
De Hollande, Arnauld avait passé à Maestricht, et
de là il était allé à Liége où il resta quelques
mois, y trouvant protection et un excellent accueil.
Ce fut pendant
p304
ce séjour qu' il acheva le péché philosophique .
Mais bientôt les ennemis qui avaient l' oeil à toutes
ses démarches, l' ayant deviné et commençant à faire
du bruit de sa présence, il jugea plus sûr de revenir
à Bruxelles (septembre), et une fois rentré dans son
ancienne cachette, il n' en sortit plus.
En cette même année 1690, s' ourdit la machination
célèbre dans l' histoire janséniste de ce temps sous
le nom de la fourberie de Douai ou du faux
Arnauld . Des ennemis inconnus, en qui les
jansénistes n' hésitent pas à reconnaître et à nommer
des jésuite, voulant perdre des théologiens
de l' université de Douai, contrefirent, fabriquèrent
des lettres d' Arnauld, les adressèrent à un jeune
professeur et à quelques-uns de ses amis, et
entretinrent durant un assez long temps cette
correspondance de faussaires. Les professeurs, auxquels
il aurait suffi, pour ne pas être dupes, de savoir
distinguer le français wallon qu' on leur adressait,
de l' excellent français d' Arnauld, donnèrent
dans le piége, répondirent à de captieuses questions
sur la grâce, et d' incidents
p305
en incidents en vinrent à signer (et avec des
signatures légalisées par-devant notaire) une thèse
composée de sept propositions ultra-augustiniennes,
susceptibles de fort mauvais sens. Il y eut quatre
de ces messieurs qui par suite se virent expulsés
de la faculté, et en butte à toutes sortes de
persécutions. Cette ténébreuse affaire dans le
dédale de laquelle je ne m' engagerai pas, et qui
éclata avec le scandale qu' on peut imaginer,
donna lieu à des plaintes réitérées et à de publiques
indignations d' Arnauld.
Le rappel de M De Pomponne à la cour, sa rentrée
dans les conseils du roi (1691) fut, on l' a déjà
dit, une dernière et bien naturelle occasion pour
les amis de M Arnauld, de songer à son retour en
France. Le bruit même se répandit jusqu' à Rome
que M Arnauld avait permission de revenir dans sa
patrie, tant la chose paraissait simple et suivre
de soi, après le tour de roue qui remettait en place
M De Pomponne. On vit pourtant bientôt qu' il ne
fallait pas trop se hâter d' espérer. Un des grands
obstacles était qu' Arnauld, à aucun prix, ne voulait
avoir affaire à l' archevêque M De Haray, avec
qui il avait rompu depuis tant d' années, le jugeant
astucieux et perfide : " et comment le voir, après
tout ce qui s' est passé ? Je suis l' homme du monde
qui se peut le moins contraindre, et dire de bouche
ce que je n' ai point dans le coeur. " Arnauld
prétendait ne vouloir être redevable qu' au roi de
ce qu' on ferait pour lui. Il aurait donc fallu que
la grâce vînt du oi seul, et qu' elle eût son plein
effet sans intermédiaire, sans intervention ou
consultation de l' archevêque ni du confesseur ;
il y avait à ce procédé une difficulté extrême,
et M De Pomponne n' était pas homme à l' aborder
franchement
p306
et hardiment. Il aurait bien encore parlé au roi pour
son oncle, s' il avait cru pouvoir répondre de lui
et être en mesure de proposer que M Arnauld
rentrant n' eût d' autre asile que sa propre maison,
soit à Paris, soit à Pomponne ; mais une telle
condition, d' être comme gardé à vue, choquait le
délicat vieillard : " ce serait, disait-il, d' une
part une espèce d' honnête prison, et de l' autre
une reconnaissance que n' ayant rien fait qui vaille
par le passé, on ne me l' avait pardonné, à cause
de mon grand âge, qu' à condition que je n' y
retournerais plus. " Arnauld ne concevait rien à ces
ménagements et à ces craintes de M De Pomponne ;
il aurait voulu qu' en plus d' une rencontre il osât
parler seul à seul au maître, moins encore pour lui
son oncle, que pour la vérité, et pour tant d' innocents
persécutés à cause d' elle (le père Du Breuil, les
chanoines de Pamiers, les filles de l' enfance,
etc.) ; qu' il eût fait usage de ce que les saints
pères ont appelé talentum familiaritatis , le don
de libre accès : " c' est un talent que d' avoir du
crédit auprès des grands, dont Dieu fera rendre
un grand compte, et c' est enfouir ce talent que
de n' en pas faire l' usage qu' on doit. " un jour
(décembre 1693), le roi parut lui-même vouloir
rompre la glace : ayant su qu' Arnauld avait été
malade, il s' avança jusqu' à adresser une question
à M De Pomponne sur l' état de santé de son
oncle et sur l' âge qu' il avait : c' était une
ouverture. Si M De Pomponne en avait profité
pour dire à l' instant au roi que la santé de son
oncle se trouverait mieux assurément du climat et
du soleil de la France, et surtout de se sentir
plus près du soleil de grâe de son roi, Louis Xiv
très-probablement lui aurait répondu : " mandez-lui
qu' il rentre et qu' il
p307
n' écrive plus. " mais s' engager à ne plus écrire !
c' était là (tous les amis le savaient bien), c' était
le point délicat, le point chatouilleux à toucher avec
Arnauld. Il avait pour maxime " qu' un homme de bien
est obligé de conserver sa réputation sans tache
aussi bien que sa conscience ; " et il ne voulait pas
se déshonorer, pour un peu de repos, " par une
promesse de ne plus écrire, semblable à celle qu' on
fait faire aux mauvais plaideurs de ne plus plaider. "
dans ces termes de libre contenance, M De
Pomponne n' osa jamais prendre sur lui de faire la
demande au roi. Arnauld, qui, dès le premier avis
qu' il avait reçu de l' attention auguste, s' était
senti comme rajeuni de dix ans , et avait repris
à l' espérance de revoir ses anciens amis (car il
avait un faible et un tendre de ce côté), s' aperçut
bientôt qu' il avait trop présumé de la résolution
de son neveu, et il se refroidit lui-même, peu à peu,
sur l' idée de retour. Il demeura reconnaissant au roi
de sa velléité bienveillante, et, à chaque iniquité
ecclésiastique nouvelle, il se contenta de dire,
comme le plus féal des fidèles sujets : si le roi
le savait ! " il a naturellement, disait-il, tant
de bonté et le sens si droit, qu' il serait
impossible qu' il ne se rendît à la raison, si des
personnes d' un caractère à faire considérer ce
qu' ils diront, voulaient bien lui en parler... "
ce peu de volonté et d' énergie des hommes le
faisait souvenir d' une des maximes de La
Rochefoucauld, " que ce qui fait que tant de choses
nous paraissent impossibles, c' est que nous les
voulons faiblement, n' y ayant presque rien
d' impossible de ce qu' on veut fortement. " il se
p308
contenta donc de rester le meilleur des royalistes
français en pays ennemi, et de faire voir jusqu' au
bout la vérité de cette parole : " depuis tant
d' années que je suis sorti du royaume, j' ai rencontré
partout beaucoup d' amis qui m' ont toujours
témoigné être fort contents de moi, hors un seul
point, qui est que j' étais, à ce qu' il leur semblait,
trop passionné pour mon roi. " -peu de temps
avant sa fin, jetant un regard de tendresse et de
regret vers la France, il disait à ceux qui
l' entouraient : " il faut mourir ici. "
le dernier écrit d' Arnauld, et qu' il composa presque
à la veille de sa mort, est une longue lettre à
M Du Bois de l' académie française, sur
' éloquence des prédicateurs . Ce M Du Bois
que nous avons déjà rencontré à l' occasion de
l' édition des pensées de Pascal, et sur le
pied d' ami, était un personnage assez prétentieux
et très-calculé dans les petites choses.
Anciennement
p309
lié avec messieurs de port-royal, il avait pris
garde de ne jamais trop afficher cette union, et
même au besoin il avait affecté, par son procédé,
de la démentir, en paraissant ne tenir aucun
compte des traductions que ces messieurs avaient
déjà faites de différents ouvrages, et en les
recommençant derechef avec une industrie de paroles
plus compassée. Le seul Nicole avait été
sensible à ce manége et en avait souffert pour
ses amis ; il en avait dit son mot à l' occasion. Or,
en tête d' une traduction des sermons de saint
Augustin, l' académicien de fraîche date, affectant
de prendre le contre-pied de l' académique, avait
professé cette singulière doctrine, que quand on
prêche, on est dispensé d' être éloquent : il
appuyait cela de l' exemple de saint Augustin qu' il
jugeait peu éloquent dans ses sermons, apparemment
parce qu' il les avait traduits. Arnauld qui en
matière d' éloquence n' était pas si désintéressé que
M Du Bois, Arnauld qui aimait les belles-lettres,
qui possédait ses poëtes latins, qui goûtait les
vers de Boileau, qui lisait Esther , qui
admirait M Le Tourneux, et qui, j' en suis sûr,
eût applaudi, s' il l' avait entendu, à Bourdaloue,
crut devoir démontrer par toutes sortes de raisons
et d' autorités à son ami, que l' éloquence, même
en chaire, ne nuit pas. Il ne lui fit grâce d' aucun
de ses défauts de raisonnement et de justesse, et
cela le plus sérieusement et de la meilleure foi
du monde, sans avoir le soupçon qu' en lui disant
des vérités il lui serait désagréable. M Du Bois
mourut juste à temps pour ne pas recevoir cette
réfutation, dont aussi bien il serait mort s' il
l' avait lue, disaient les railleurs ; car il était
extraordinairement
p310
sensible et avait l' orgueil d' un pédant sous ses
airs polis.
Ce sont là autant de traits qui achèvent Arnauld
et qui le caractérisent au sein de port-royal. Homme
de bien, il tenait à la bonne renommée sans tache
comme à la conscience. écrivain, il ne répudiait pas
l' éloquence au service de la vérité. Chrétien, il ne
se refusait pas les premiers mouvements de l' honnête
homme, et les impulsions d' un honneur généreux.
Arnauld, depuis son dernier retour à Bruxelles,
vivait plus caché que jamais dans sa petite maison
obscure et humide, où tout était réglé comme en un
petit monastère, ne mettant le pied hors des
chambres que pour se promener quelquefois dans un
petit jardin entre murs, et sur lequel on tendait
alors des toiles pour dérober le vieillard à la vue
des voisins : image bien exacte de cette longue vie
sans soleil ! Chaque hiver, sa poitrine se prenait
d' un rhume opiniâtre. Sa vue s' affaiblissant lui
faisait craindre de ne plus pouvoir lire les
psaumes, et, par précaution, il se mit à apprendre
par coeur ceux qu' il ne savait pas. Sa
reconnaissance pour Dieu était grande, d' avoir
été soutenu par lui dans tant de traverses,
et il avait pris pour devise ces paroles du psaume
lxxii : " tenuisti manum
p311
dexteram meam, et in voluntate tua deduxisti me,
et cum gloria suscepsisti me
(vous avez tenu ma
main droite, et vous m' avez conduit selon votre
volonté, et vous m' avez élevé dans vos bras avec
gloire). " chaque jour après prime, il disait la
messe dans sa petite chapelle domestique, et en se
revêtant pour ce saint ministère, il priait avec
ferveur, surtout quand il prenait le manipule et
qu' il disait : " merear, domine, portare manipulum
fletus et doloris, ut cum exltatione recipiam
mercedem laboris (que je mérite, seigneur, de
porter ce manipule de pleur et d' affliction, afin
que je reçoive un jour avec allégresse la
récompense de ma peine) ! " il prononçait ces paroles
et baisait la croix du manipule avec un redoublement
d' application et de dévotion, qui en donnait, est-il
dit, à ceux qui le lui présentaient. C' était le
vieux guerrier, le chevalier croisé qui se revêt
chaque matin de ses brassarts et de sa cuirasse
sainte, -de sa cuirasse marquée d' une croix qu' il
baise.
Le dimanche 1 er août 1694, il fut attaqué d' un rhume
plus violent, qui devint vite une fluxion de poitrine.
Il mourut le dimanche 8, un peu après minuit,
presque sans fièvre, et dans la plus tranquille
agonie, entouré de ses amis d' exil et assisté par
le curé de sainte-Catherine de Bruxelles. Une
lettre du père Quesnel au père Du Breuil, alors
exilé, nous permet d' assister en esprit à cette
sainte mort :
" ... oui, mon cher père, notre très-cher et
très-aimable abbé est allé à Dieu ; ... etc. "
p313
le corps d' Arnauld fut inhumé dans l' église
sainte-Catherine, par les soins du digne curé
M Van Den Nesle ; et de peur des ennemis,
de peur des loups , on tint longtemps cachée
cette sépulture. On répandit le bruit que M Arnauld
était mort dans un village au pays de Liége. Son
coeur fut rapporté à port-royal des champs et
présenté par M Ruth D' Ans, qui fit une
harangue ;
p314
M Eustace répondit. On demanda une épitaphe à
Santeul, qui la fit belle et digne du sujet : il
y disait que la terre étrangère avait beau se
sentir heureuse et fière de posséder ses os, que
c' était là, à port-royal, que l' amour divin avait
transporté son coeur sur des ailes de feu, ce coeur
que rien n' avait jamais pu arracher ni séparer
d' un asile si cher :
illius ossa memor sibi vindicet extera tellus : ... etc.
Cette épitaphe où il y avait d' autres choses encore,
et plus sujettes à contradiction ; où on lisait
qu' Arnauld rentrait de l' exil en vainqueur,
exul hoste triumphato ; -qu' il était le
défenseur de la vérité et l' oracle du juste,
veri defensor et arbiter aequi ; -fit grand
vacarme et eut des suites trop burlesques pour que
je m' y arrête ici. On sait l' épitaphe en vers
français, par Boileau, si ferme et si belle de
tout point ; mais il la garda après l' avoir faite,
et eut la prudence de ne la point divulguer. Racine
fit aussi quelques vers, mais plus élégants et
justes que forts ; Boileau disait qu' il avait
molli .
Le testament d' Arnauld contient la distribution de
son peu de bien à ses amis et à quelques personnes
pauvres ; on remarque, parmi les legs à la marquise
De Roucy sa cousine (précédemment Madame Angran),
et à Madame De Fontpertuis, le don d' un grand
crucifix peint par Philippe De Champagne, et d' un
saint
p315
Charles par le même, qu' il leur avait laissés à
garder en quittant Paris. Champagne, pour la
gravité et la teinte, est bien le peintre ami
d' Arnauld, et le seul que tous ces messieurs
semblent connaître. Il avait fait du grand docteur
un ou plusieurs portraits.
Cette mort eu du retentissement dans toute la
catholicité. L' abbé de Pomponne, petit-neveu
d' Arnauld, était à Rome quand on en reçut la
nouvelle, et il put juger des regrets qu' excitait
cette perte. Les cardinaux d' Aguirre et Casanata
louèrent magnifiquement le défunt en plein
consistoire. On se rappela qu' il s' en était fallu
de peu qu' Arnauld n' eût été cardinal, du fait
d' Innocent Xi. Dans une lettre écrite de Rome,
à la
p316
date du 7 septembre 1694, à M De Pomponne, au
sujet de la mort de son oncle, on lit cette belle
parole : " on a pu dire de lui ce qu' un évêque
d' Espagne a dit de la vérité : fatigari potest,
vinci non potest. "
en France, j' ai déjà indiqué la rumeur que causa
la lettre de l' abbé De La Trappe, adressée à
l' abbé Nicaise, et indiscrètement publiée par
celui-ci ; il y paraît plus de foi que de charité :
" enfin voilà M Arnauld mort ! Après avoir poussé
sa carrière le plus loin qu' il a pu, il a fallu qu' elle
se soit terminée. Quoi qu' on en dise, voilà bien des
questions finies : son érudition et son autorité
étaient d' un grand poids pour le parti. Heureux qui
n' en a point d' autre que celui de Jésus-Christ ! ... "
l' oraison funèbre était peu tendre. Ce premier cri
naturel enfin ! ce soupir de délivrance
répondait, d' ailleurs, au sentiment et au voeu
secret de bien des gens. Tout homme célèbre qui vit
trop longtemps appelle un enfin ; le jour où il
disparaît, il soulage bien des amours-propres ;
et, dans ce cas particulier, il y avait mille raisons
pour que le vivant fût à charge. La manière dont
les conséquences de cette mort sont appréciées en
trois mots par Rancé, reste juste : Arnauld
enterré, bien des choses l' étaient avec lui. Son
grand nom disparaissant de la lutte, la dignité
de la persécution elle-même baissa d' un degré.
Les ennemis d' Arnauld n' étaient pas de ceux qui
pardonnent à la mort. Charles Perrault, préparant
son recueil des hommes illustres du
dix-septième siècle, y avait mis à leur rang
arnauld et Pascal. On fut averti avant la
publication, et on obtint défense de laisser
p317
paraître ces deux éloges. Le public appliqua aux
deux absents le fameux passage de Tacite :
praefulgebant cassius et brutus eo ipso quod eorum
effigies non visebantur. les deux éloges
et portraits furent rétablis peu d' années après.
Un exilé de France, un disgracié qui était à peu
près de l' âge d' Arnauld, et qui mourut de quelques
années plus vieux, Saint-évremond montra aussi
de la constance sous couleur d' indolence : il avait
fini aussi par se faire à la terre étrangère, et
par la préférer même comme séjour à la patrie. Il
sut refuser, dans un âge avancé, de rentrer en
France ; il éluda pliment le pardon tardif que
lui faisait offrir Louis Xiv, et qu' il aurait
accepté s' il l' eût obtenu trente ans plus tôt. Mais
quelle impression différente on reçoit de la
conduite de Saint-évremond et de la constance
d' Arnauld ! Quand celui-ci dit : il faut mourir
ici, comme il le dit d' un accent plus pénétré
et qui fait songer au guerrier mourant loin
d' Argos ! " il se souvient toujours, disait un de
ses compagnons de retraite, des personnes dont il
est aimé. je ne l' ai jamais vu tenté que par
l' amitié. la solitude lui serait indifférente,
s' il pouvait le devenir (indifférent) pour ses amis.
Je vous avoue que ce défaut me paraît une grande
vertu ; cette faiblesse m' attendrit, et je le
trouverais moins grand s' il était moins sensible
et moins tendre. " Saint-évremond est l' homme
du monde et l' homme sage, bienséant, tempéré
d' humeur, sans tourment, sans lutte, calculant
les inconvénients et les avantages, restant
volontiers chez les anglais parce qu' ils sont
accoutumés à sa loupe . -" d' ailleurs, écrivait-il
au marquis de Canaples (un des amis qui le
pressaient de revenir), que ferais-je à
p318
Paris, que me cacher, ou me présenter avec
différentes horreurs, souvent malade, toujours
caduc, décrépit ? On pourrait dire de moi ce que
disait Madame Cornuel d' une dame : je voudrais
bien savoir le cimetière où elle va renouveler
de carcasse. voilà de bonnes raisons pour ne
pas quitter l' Angletere. " il en donne d' autres
encore. Il mourut donc où il était, avec dignité
et indépendance. Mais Arnauld martyr de l' ardeur
des convictions, Arnauld ayant gardé avec
l' innocence du baptême la jeunesse du coeur ; tenté
par l' amitié, mais résistant à la tentation ;
Arnauld tendre, mais inébranlable ! Il nous émeut
jusqu' au bout, il nous arrache une larme.
Saint-évremond s' inquiète avant tout de son
estomac et de bien digérer le plus longtemps
possible : le coeur d' Arnauld saigne à quatre-vingts
ans comme le premier jour.
Un homme qui avait gardé dans son allure
provinciale la doctrine et les sentiments du
seizième siècle, un compatriote et, par son coeur,
un contemporain des Pithou et des Passerat,
Grosley de Troyes, l' ennemi constant de la
société de Jésus, dans son bizarre et touchant
testament (1785), après différents legs qui
dénotent son humeur , sa sensibilité et son
indépendance, ajoute :
" je lègue 600 livres pour contribution de ma part
au monument à ériger au célèbre Antoine Arnauld,
soit à Paris, soit à Bruxelles... etc. "
p319
les variations et les retours des destinées sont
bizarres. Si l' on avait rempli le voeu de Grosley,
ces clefs de la citadelle des jésuites, après avoir
été quelque temps déposées sur le tombeau du vieil
adversaire, auraient été bientôt reprises et
rendues à l' ennemi. Le triomphe posthume d' Arnauld
resteindécis comme au lendemain de sa mort, et
s' il doit vaincre décidément un jour, il court
risque de ne le faire qu' avec des renforts qui
seraient capables de l' effrayer, et avec des alliés
ce serait ici le lieu de parler du père Quesnel, si
je traitais de tous les compagnons d' Arnauld.
Depuis quelque temps Quesnel revient assez souvent
sur notre chemin, et nous le rencontrons chaque
fois à son avantage dans des lettres que nous
trouvons spirituelles, assez piquantes, et
mêlées d' onction. Nous aurions, en l' étudiant, à
démêler l' homme vrai d' avec le sombre fantôme que
s' en sont fait les partis, à regarder cependant
et à tâcher de voir clair dans les intrigues qu' on
lui attribue si généralement et qui ne sauraient
être toutes imaginaires. Les jésuites ont fait
bruit d' un mot du père Quesnel à un sien neveu,
qui lui avait demandé à quoi s' en tenir sur toutes
les disputes soulevées à son sujet : Quesnel
lui aurait répondu " de se tenir attaché au gros
de l' arbre de l' église , et qu' il n' y avait que
les manières outrageantes des Jésuites qui l' avaient
contraint à s' avancer au point où il était
aujourd' hui. " si cela veut dire que Quesnel
regrettait par moments de se voir embarqué comme
malgré
p320
lui et engagé si avant, sans espoir de retour, dans
une vie de disputes, de fuites et refuites, et
de pratiques souterraines, il n' y a rien là que de
naturel et d' avouable. Mais Quesnel sort de notre
cadre. Ce compagnon fidèle d' Arnauld dans ses
dernières années, qui reçut son dernier soupir,
qui n' eut pas ses imposantes qualités et poussa plus
loin ses défauts, en y joignant pourtant beaucoup
des mêmes vertus, a un malheur irréparable aux yeux
de celui qui n' est pas un railleur ni un sectaire,
et qui ne veut être que peintre : il a fourni
matière, par ses écrits, à la bulle unigenitus
et à ce qui s' ensuit. La saisie de ses papiers
en 1703, en donnant les moyens ou les prétextes
de persécutions sans nombre, fut le point de départ
et le signal d' une recrudescence de fanatisme
dans tous les sens. Sa vie n' est que la préface
indispensable et l' ouverture de ce jansénisme
du dix-huitième siècle où, pour tout l' or du monde
et toutes les promesses du ciel, on ne nous ferait
pas faire un pas. Nous aimons mieux, en
dédommagement, nous occuper d' un confrère plus doux
de Quesnel et qui fut aussi quelque temps
compagnon d' Arnauld, d' un homme dont la vie
moralement fructifiante se rattache mieux à
port-royal, au moins par l' ensemble de sa direction,
et dont les écrits n' ont pas été une graine de
zizanies nouvelles ; je veux parler de Du Guet.
Ce ne sera pourtant que lorsque nous aurons placé
à côté d' Arnauld le poëte honnête homme qui lui
p321
fit son immortelle épitaphe, celui qui, pour nous,
personnifie entre tous, par excellence, l' ami
littéraire de port-royal, -Despréaux.
S' il y a eu des temps où il a été délicat de parler
de Despréaux et difficile de le bien comprendre
tout entier avec ses qualités propres et dans son
juste rôle, ce n' est point assurément aujourd' hui ;
il n' y a plus que du plaisir sans nul embarras. On
a fait le tour des opinions sur son compte, on a
épuisé le cercle, et sa figure est restée debout,
intacte, de plus en plus honorableet honorée. On
a vu des hommes de qui, certes, on n' aurait jamais
attendu un pareil appel ni une semblable
préoccupation, mais dégoûtés qu' ils étaient du
mélange et de la corruption qu' engendrent les
littératures trop longtemps livrées à elles-mêmes
et sans aucun contrôle, invoquer tardivement un
Despréaux, c' est-à-dire le bon sens pratique
armé et incorruptible : exoriare aliquis ! ...
c' est qu' après de trop belles espérances et de
grandes promesses littéraires, en parties tenues,
en partie déçues, on est également arrivé
aujourd' hui (avec les différences qui nous sont
particulières) à une fin d' école ; à l' un de ces
intervalles incertains et encombrés où il serait
besoin de deux ou trois génies pour balayer ce qui
est usé et pour instaurer à nouveaux frais ce qui
doit vivre. Or, Boileau, qui n' avait pas le génie
d' un Molière, lui vint de bonne heure en aide
dans ce rôle public de raillerie et de correction
courageuse et franche. à la sévérité et à
l' agrément dans le goût, à la droiture dans le
jugement, il unit l' autorité dans le caractère,
jusqu' à devenir bientôt le meilleur conseiller, et
le plus écouté, de Molière lui-même.
p322
Un des derniers éditeurs de Boileau, et qui est un
esprit de plus de labeur que de vues, a parlé en
termes excessifs de l' état , selon lui,
déplorable de la littérature française en 1660,
et des circonstances affligeantes dans lesquelles
Boileau prit la plume. C' est beaucoup trop
oublier ce qu' il y avait avant lui, autour de lui,
et au-dessus : les provinciales produites ; à
la cour et dans les hauts rangs de la société, bien
des personnages du goût et de l' esprit le plus fin,
les Saint-évremond, les La Rochefoucauld, les
Bussy, les Retz, Madame De Sévigné, sachant
manier la parole et la plume, et user avec une
liberté presque encore entière d' un langage déjà
poli. Mais rappelons-nous que ce qui est manifeste
aujourd' hui et pleinement sorti à nos yeux, était
alors assez embrouillé pour les contemporains, et à
demi caché dans la mêlée, non encore dégagé et
distinct.
Ce qu' il y avait à côté et au travers de ce fonds
si riche, si généreux, ce qui faisait obstruction
et gêne à l' avénement d' une belle et nette
époque, au lever d' une belle et radieuse journée
(et il était déjà huit ou neuf heures du matin),
c' étaient comme des fumées infectes, comme de
sales brouillards de la veille, barbouillant
par places l' horizon ; les restes d' une époque
gâtée, -restes d' affectation et de bel-esprit, -de
faux romanesque, -de burlesque et de bas. C' est
à quoi Molière plus finement et plus gaiement, et
avec plus de génie inventif, Boileau plus
directement et avec non moins de justesse,
s' attaquèrent d' abord, tranchant dans le vif
comme gens qui veulent en finir.
énumérons ce qu' ils chassèrent ainsi devant eux ;
p323
redisons-nous où l' on en était en fait de goût
public, dans les huit ou dix dernières années
qui précédèrent la venue de Boileau.
Si les puristes comme Vaugelas et les précieuses
formées autour de l' hôtel de Rambouillet avaient été
utiles, cette utilité dès longtemps avait eu son
effet, et l' excès seul se faisait désormais
sentir. Molière, le premier, voyant que les
prétentions de tous ces grammairiens et instituteurs
du beau langage se prolongeaient outre mesure et
quand le résultat était déjà plus qu' obtenu,
s' impatienta et tira sur eux à poudre et à sel. Il
mit en déroute l' arrière-garde des précieux et
précieuses, et nettoya le terrain. Dans toute sa
carrière, des précieuses ridicules aux femmes
savantes , il ne cessa de les harceler, de les
poursuivre comme un fléau. Encore une fois,
l' utile de ce côté était conquis et gagné, il ne
restait que le traînant et le faux ; il y donna
le coup de balai par la main de ses servantes, de
ses Martines, en même temps qu' il faisait parler
la raison par la bouche de ses Henriettes.
Mademoiselle De Scudéry n' était plus, malgré son
mérite, que la personnification de ce faux genre.
Elle avait donné des règles pour bien écrire, des
principes pour bien causer, avait dit sur tout
cela des choses assez justes, assez sensées, fines,
mais trop méthodiques : elle avait et elle portait
un peu partout le ton de magister ou de prédicateur,
comme l' ont observé les plus malins d' entre les
contemporains. Elle avait fadement loué, dessiné,
tiré en portrait toutes les personnes de haut ton
qu' elle avait connues, et de qui elle dépendait un
peu. Mais si utile que soit l' éducation, il y a un
moment et un âge où il faut qu' elle finisse ; on
p324
ne peut garder toujours auprès de soi son précepteur
ni sa gouvernante, si obséquieuse qu' elle soit
jusque dans sa roideur. Mademoiselle De Scudéry
l' éprouva. Molière, Boileau, sentirent surtout
très-vivement cette heure, ce moment où elle était
de trop, elle et son genre, et ils en avertirent
brusquement et gaiement la société émancipée, qui ne
se le fit pas dire deux fois. Ils balayèrent
(j' aime le mot) la queue des mauvais romans. La
comédie des précieuses ridicules tua le genre
(1659) : Boileau survenant l' acheva par les coups
précis et bien dirigés dont il atteignit les fuyards.
Pascal avait commncé. Pascal et les précieuses
ridicules , ce sont les deux grands précédents
modernes et les modèles de Despréaux. Pascal
avait flétri le mauvais goût dans le sacré ;
Molière le frappait dans le profane. Dénoncées
par eux, les distinctions moelleuses et subtiles
des casuistes, comme les expressions quintessenciées
des précieuses, furent mises à leur place, décriées
presque au même titre, et parurent à l' instant
surannées. Les romans de Mademoiselle De Scudéry
et de ses imitateurs ne s' en relevèrent pas plus
que les oeuvres d' Abely ou de Bauny ; un libraire
qui venait d' acheter ce fonds de romans en fut
ruiné. Les casuistes de la galanterie furent
traités comme l' avaient été les autres : Pascal
n' avait été que le devancier de Molière.
Vers le temps où paraissaient les provinciales ,
deux beaux-esprits et d' un bon sens délicat,
Chapelle et Bachaumont, s' étaient agréablement
moqués, dans leur fameux voyage , des
précieuses de campagne , de celles de
Montpellier, et les avaient montrées dans leur
cercle en séance et avec toutes leurs grimaces :
mais ce n' étaient que de timides et légères
escarmouches. Molière
p325
seul attacha résolûment le grelot et se mit, avec
le bonhomme Gorgibus, à dauber sur les Madelon
et les Cathos, et à les battre à tour de bras.
Les premières satires de Boileau, vues à leur
date (1660-1665), reprirent en détail, et sur le dos
des mauvais auteurs, cette oeuvre de correction
et de fustigation (Scudéry, l' abbé Cotin,
Quinault dans le tragique, l' abbé de Pure, etc.,
etc.).
Et le burlesque, autre fléau, le burlesque, cette
lèpre des années de la fronde et qui y survivait,
Boileau en fit son affaire comme personnelle et
n' en voulut rien laisser subsister. Qu' on n' essaie
pas de distinguer après coup entre le bon et le
mauvais burlesque, entre le burlesque de Scarron
et celui de D' Assoucy, comme entre les bonnes
précieuses et les précieuses ridicules : Scarron
ou D' Assoucy, c' était tout un pour Boileau, et il
les confondait dans son dégoût. Genre bas, vil,
dégradant, détestable, et pour lequel il n' y aurait
eu qu' une excuse à donner : c' est qu' il faisait une
sorte de contre-poids au genre précieux ; il y fut
une manière d' antidote. Ces deux maladies se
contrarièrent. Mais Boisleau ne voulait pas plus
de l' une que de l' autre, et n' admettait qu' un régime
sain pour la santé de l' esprit. Sur ce chapitre
du burlesque particulièrement, Boileau ne se
contenait pas. Il avait été témoin de cette sotte
mode ; il l' avait vue envahir et infester par accès
jusqu' aux meilleurs esprits. C' était un des thèmes
qui prêtait le plus à sa colère et qui la
renouvelait le plus aisément. Quoi ! Mettre en
balance un seul instant Scarron et Molière ?
Préférer à Molière les comédies et bouffonneries
italiennes par curiosité d' érudition ! Son goût
actuel et vif ne supportait pas ces manières neutres
de sentir. Il embrassa tout Molière au début ; ses
p326
premiers vers imprimés, stances vraiment charmantes
et légères, et où respire une fraîcheur d' admiration
qui sent sa jeunesse, furent pour lui. Il lui vint
en aide tant qu' il put, sous forme de satirique et
de critique.
Le Boileau de la première époque, de ces premières
satires, qui ne nous plaisent plus guère et nous
paraissent un peu petites par leurs allusions de
voisinage et de quartier, et par cette quantité
de noms propres logés dans leurs niches , eut
donc le mérite du courage et du jugement avec un
parfait à-propos. Il remit bon ordre dans les
admirations du public ; il replaça les auteurs à
leur rang ; il dit sur les Chapelain et consorts,
sur les graves ennuyeux, ce que plusieurs pensaient
sans oser le dire à personne ni se l' avouer à
eux-mêmes. Il les chassa de l' estime des Colbert,
et ne leur laissa pour refuge et pour appui que
l' autorité surannée et chagrine des Montausier.
Il fit de la place dans les esprits encombrés de
sottes idoles littéraires et de sots noms, pour
que bientôt s' y pussent loger en pleine lumière
les grands et beaux noms légitimes qui allaient
venir ou dont quelques-uns même étaient déjà
produits, mais confondus encore au hasard et en
compagnie trop mêlée. Voilà l' honneur du Boileau
primitif, agressif, avant son installation à la
cour et quand il n' est encore que le poëte le plus
vif de la place Dauphine et du quartier du palais.
Il fit d' abord la police dans la galerie et chez
les libraires. L' utile et le piquant,
p327
aujourd' hui évaporés, de ses premières satires,
doivent s' entendre et se recomposer ainsi.
Nous distinguons, nous n' avons pas à étudier Boileau
dans cette première forme ; nous ne le cherchons ici
que tout produit, et au moment où commencent ses
relations avec Arnauld chez M De Lamoignon ;
car ce fut ce grand magistrat qui les rapprocha
l' un de l' autre. Un jour, dit-on, peu après la
paix de l' église, le premier président se fit une
fête d' inviter M Arnauld, M Nicole, M Despréaux
et quelques autres personnes de choix, à venir
dîner à Auteuil dans l' appartement qu' il avait
chez les chanoines réguliers de Sainte-Geneviève.
Boileau était déjà, on peut le dire, du parti et
du bord d' Arnauld avant de le connaître : il avait
quelques-uns des mêmes ennemis, les Des Maretz
de Saint-Sorlin, les extravagants et visionnaires
en littérature ; il se moquait volontiers des mêmes
docteurs à mâchoire d' âne (le docteur Morel).
Il avait détourné Racine de publier sa seconde
lettre ou réponse à Barbier D' Aucour et à M Du
Bois : " cette réponse fera honneur à votre esprit,
lui avait-il dit, et point à votre coeur ; vous
attaquez des hommes estimés, vous affligerez
d' honnêtes gens à qui vous avez des obligations
particulières, et M Nicole à qui vous en avez plus
qu' à aucun. " il n' y eut donc rien d' étonnant si
M Arnauld et Boileau, du premier moment qu' ils
se virent, se sentirent de l' inclination l' un pour
l' autre et s' aimèrent. La candeur, la vérité et
la probité firent le lien. Boileau était
singulièrement porté vers Arnauld par l' admiration
p328
et le respect qu' il avait dès longtemps conçus
pour le chrétien indépena
pour le chrétien indépendant et pur, pour le mâle
et solide écrivain, pour l' adversaire du faux goût
en théologie, pour l' auteur de la fréquente
communion , de la grammaire , de la
logique , le promoteur des saines méthodes,
l' ami de la raison, mais d' une raison toujours
surveillée par la foi : c' était précisément
sa mesure à lui-même. Arnauld était attiré vers
Despréaux autant qu' il pouvait l' être vers un
poëte : il trouvait dans ses écrits comme dans son
entretien, sur un fonds moral raisonnable et solide,
autant d' agrément (et pas plus ! ) qu' il en pouvait
désirer ; rien de tendre ni d' efféminé ; un bon
sens allié du sien jusque dans son mordant, et qui
mettait du feu à l' expression de certaines vérités ;
une imagination toujours réglée par l' honnête.
Il ne concevait guère de plus juste emploi de la
poésie. On trouve Boileau assez souvent cité dans
sa correspondance. Enfin, à vingt-cinq ans de
distance par l' âge, et dans des genres si divers,
ils avaient l' un et l' autre tout ce qu' il fallait
pour s' entendre, et ils s' entendirent par l' esprit
et par le coeur.
Le fameux arrêt burlesque dut être un des premiers
fruits de cette liaison. On sait qu' en ce temps-là
(1671) l' université, ou du moins la faculté de
théologie dont le docteur Morel était alors doyen,
sollicitait le premier président pour le
renouvellement et la confirmation d' un vieil
arrêt qui interdisait dans l' université toute
introduction d' enseignement contraire aux auteurs
anciens et approuvés : l' intention avouée était
de proscrire absolument la philosophie nouvelle
de Descartes et de maintenir Aristote dans son
infaillibilité. Le premier président n' était pas
fâché sans doute qu' on
p329
lui épargnât, à lui et au parlement, un ennui et un
ridicule. Il en parla devant Arnauld et devant
Boileau, et chacun fit réponse à sa manière.
Arnauld (car c' est bien lui) dressa un mémoire
sérieux dans lequel il présenta cette sollicitation
comme un symptôme de mauvais vouloir et un
prétexte pour renouveler les contestations
récemment assoupies ; car jansénisme et cartésianisme
s' associaient alors aisément dans les esprits,
bien qu' il y eût absurdité dans cette idée
d' étroite alliance. Arnauld montrait par des faits
l' inconvénient en même temps que l' inutilité de
prétendre régler les opinions en matière de
physique ou de métaphysique : " les esprits, disait-il,
ne sont pas si flexibles en des choses où chacun
croit avoir la liberté de penser ce qu' il lui plaît,
n' y ayant que dans les choses de la foi où l' on
croit être obligé de soumettre son jugement à
l' autorité. Il semble au contraire que plus on veut
asservir les hommes à certaines opinions dans
les choses que Dieu n' a point déterminées par sa
parole, plus ils se révoltent contre cette
contrainte, et se portent avec plus d' ardeur à ce
qu' on leur défend. " l' expérience du passé prouvait
par assez d' exemples qu' à entreprendre de donner
aux hommes des prescriptions rigoureuses pour
philosopher de telle
p330
manière et non de telle autre, on ne faisait que
commettre l' autorité de l' église et des magistrats.
Après avoir justifié la philosophie de Descartes
de certaines conséquences anti-eucharistiques qu' on
lui imputait, il concluait par une dernière raison,
et qui était peut-être, disait-il, la plus
convaincante : " c' est qu' il n' y avait nul
inconvénient à laisser les choses comme elles
étaient depuis tant d' années sans qu' on eût sujet
de s' en plaindre, et qu' il y en avait davantage à
remuer les sujets de contestation et de disputes,
et à donner occasion à ceux qui voulaient brouiller. "
tel fut le plaidoyer tout sérieux d' Arnauld.
Boileau le prit plus gaiement et en satirique. Sur
la première confidence que lui en fit M De
Lamoignon, il dut dire avec son agréable brusquerie :
" laissez-moi faire, monsieur le premier président,
je vous délivrerai de ces importuns. " il dressa
donc en style de greffier (c' était pour lui un
grimoire de famille) ce modèle d' arrêt, parodie
excellente où le ridicule et l' absurde ressortent
à chaque ligne. En présence d' un tel arrêt burlesque
qu' on ne manqua pas de faire circuler dans le
quartier latin, il n' y avait plus espoir pour la
faculté que d' en obtenir un, un peu moins burlesque,
mais qui ferait toujours ressouvenir de l' autre.
Le docteur
p331
Morel et ses collègues se sentirent déconcertés
et déboutés à l' avance du côté du parlement,
et ils se tournèrent ailleurs. On a de cet arrêt
burlesque des versions un peu diverses et qui
trahissent plus d' une main. C' est une de ces pièces,
en effet, dont le canevas est élastique et où
chacun peut ajouter son mot. Je me représente
Boileau lui-même le lisant avec ces tons et ce jeu
de scène où il excellait, dans le salon du premier
président, et, au milieu des éclats de rire, ses
auditeurs proposant des additions ou des variantes
dont parfois, en bon et fidèle greffier, il tient
note et qu' il enregistre.
En ces années, le livre de la perpétuité de la
foi était en train de paraître, et Boileau
en prit occasion d' adresser à Arnauld sa troisième
épître. C' est celle sur la mauvaise honte ; elle
porte la date de 1673 et, par conséquent, est
postérieure de quelques années à la première
rencontre d' Arnauld et de Boileau. Les jésuites
qui ont houspillé Boileau à la fin de sa vie,
et qui ont fait saigner à coups d' épingle le vieux
lion désarmé, allaient jusqu' à raconter sous main
que cette troisième épître était destinée d' abord
à leur père Ferrier, confesseur du roi, homme
d' esprit et que Boileau voyait souvent, mais que,
le père Ferrier étant mort avant l' impression,
la dédicace passa à Arnauld. En ce cas, Boileau
aurait refait sa pièce, car elle est, pour les
trois quarts, appropriée au seul Arnauld. L' historiette
est peu probable. Cette épître, quelque bonne
volonté
p332
que nous y mettions, ne peut nous paraître forte de
philosophie et de pensée, mais elle reste marquée
de beaux vers. Elle n' est pas des meilleures de
Boileau, elle n' est pas des pires. Le poëte y
veut soutenir que la mauvaise honte est la
cause de tous les maux, de tous les vices, de
tous les crimes : à la bonne heure ! C' est ainsi
que, plus tard, il s' en prit à l' équivoque
comme à la peste universelle. Mais on ne doit
considérer l' idée que comme un thème propre à
enchâsser et encadrer deux ou trois petits
tableaux, un moyen de faire passer devant le poëte
quelques images et développements qui prêtent aux
beaux vers : souvent l' idée générale n' est pas
autre chose chez Boileau. Molière et La Fontaine
prennent lhomme et la nature humaine par des
ouvertures bien autrement larges et franches,
véritablement par le flanc et par les entrailles ;
non point Boileau. Ainsi, moyennant cette idée,
telle quelle, de la mauvaise honte, il va commencer
par un éloge d' Arnauld et de la perpétuité aux
dépens de Claude :
oui, sans peine, au travers des sophismes de
Claude,... etc.
Claude avait plus d' esprit et de conscience qu' on
ne lui
p333
en suppose là. Ce livre de la perpétuité était
moins convaincant et plus choquant pour lui et pour
les siens que Boileau ne se l' imagine. Le poëte
continue d' invectiver la mauvaise honte :
des superbes mortels le plus affreux lien,
n' en doutons point, Arnauld, c' est la honte du bien.
Tout cela est assez pauvre de philosophie et de
raison, il en faut convenir : cette mauvaise
honte, cet affreux lien des mortels, n' est aux
mains de Boileau qu' un fil très-fragile et assez
court avec lequel il tâche de cheminer jusqu' au
bout de son épître de quatre-vingt-dix-huit vers,
et d' en nouer tant bien que mal, et plus
subtilement que solidement, les trois ou quatre
morceaux. Car Boileau procède volontiers par
morceaux, par couplets ; cela est sensible à la
lecture. Il est un poëte de verve, mais d' une
verve courte et saccadée, non continue. On distingue
les pauses. Les transitions lui coûtaient
beaucoup. Il ne rejoint pas toujours très-exactement
ces morceaux successifs ni par d' assez habiles
soudures. -mais voici de beaux vers, ce qu' il
cherchait avant tout :
misérables jouets de notre vanité,
faisons au moins l' aveu de notre infirmité... etc.
p334
L' auteur, qui se levait fort tard, très-peu
janséniste en ce point, était au lit quand il récita
pour la première fois son épître à Arnauld qui
l' était venu voir un peu matin. Il disait à
merveille, et quand il en fut à ce vers :
le moment où je parle..., il le récita d' un
ton si léger et si rapide, qu' Arnauld transporté,
et assez neuf à l' effet des beaux vers français,
se leva brusquement de son siége, et fit deux ou
trois tours de chambre comme pour suivre ce moment
qui fuyait.
Le but principal de l' épître, c' est quinze ou vingt
vers comme ceux-là ; la mauvaise honte , encore
une fois, n' est que la machine.
Il y revient pour retrouver une nouvelle occasion,
et un nouveau train de beaux vers :
mais quoi ! Toujours la honte en esclaves nous lie.
Oui, c' est toi qui nous perds, ridicule
folie : ... etc.
(c' est cependant pousser bien loin le respect
humain que de le voir jusque dans la complaisance
d' Adam pour sa femme, au sein de ce paradis
terrestre où ils étaient sans témoins.)
p335
voilà la contre-partie du vers léger de tout à
l' heure. On ne nous dit pas si, à ce traînant
passage, Arnauld comme surchargé se renfonça dans
son fauteuil, ou s' il battit lentement la mesure.
Ces deux vers une fois emportés (qui sont les deux
points extrêmes du tableau, le point clair et le
point sombre), Boileau tenait son affaire, il
avait touché son but ; il ne s' agissait plus que
de finir décemment et sans trop de chute. La fin,
qui s' applique à lui-même, est assez ingénieuse,
et d' une humilité d' homme du monde qui se confesse
devant Arnauld :
moi-même, Arnauld, ici, qui te prêche en ces
rimes,... etc.
et sors en m' agitant, ce dernier hémistiche
était, à ce qu' il paraît, difficile à trouver.
j' arrache un pied timide ; ... il fallait finir,
faire tomber ce pied d' accord avec la rime.
Boileau consulta Racine qui n' en vint pas à bout ;
mais quand Racine, revint le lendemain, Boileau
lui cria du plus loin qu' il l' aperçut : et sors
en m' agitant ; il s' était tiré du mauvais pas
poétique, du limon prosaïque qui ne l' embarrassait
certes pas moins que l' autre limon. Nous tenons par
cette seule épître bien des secrets du métier.
Boileau, pourtant, avait fait mieux quelquefois. Il
p336
avait donné, l' année précédente, son admirable
épître au roi sur le passage du Rhin. L' adresse,
l' agrément, l' esprit, la poésie, concourent dans
cette pièce. Il devait donner peu après la riante
épître à M De Lamoignon, et surtout son épître
à Racine au lendemain de Phèdre , dans laquelle
il s' élève à toute l' émotion et à toute l' éloquence
dont est capable la poésie du critique.
Les premiers chants du lutrin , qui datent de ces
années, sont tout égayés des souvenirs de Pascal
et de port-royal.
L' influence de Pascal sur Boileau, on l' a déjà
indiqué, fut grande, plus grande qu' on ne saurait
l' exprimer. Voltaire a dit : " Pascal le premier
des satiriques français, car Despréaux ne fut que
le second. " Despéaux n' a cessé de se conduire comme
s' il reconnaissait de tout point cette vérité. C' est
Pascal surtout qu' il a en vue pour son idéal de
perfection. Il n' est personne qui ait senti plus
que lui les provinciales , ni qui y fût peut-être
plus préparé par la nature et par l' éducation :
chrétien gallican, un peu janséniste mais pas trop
sombre, voisin de la sainte-chapelle, ami
d' Arnauld et de Lamoignon, homme de ces quartiers
au propre et au moral, il était, en les lisant et
les relisant sans cesse, dans toutes les conditions
pour tout en goûter, tout en admirer. Ce n' est
pas seulement au sens littéraire qu' il procède de
Pascal, c' est encore pour l' ensemble des maximes
et pour les idées. Sans tremper au dogme théologique
jamais bien avant (et il ne laissa pas d' y entrer
à quelque degré), Boileau est en plein dans le même
courant moral. On peut dire qu' il est né,
moralement aussi, des provinciales . C' est un
chrétien de cette roche. Ce fonds de jugement,
d' indignation, de plaisanterie des petites
lettres , va
p337
composer insensiblement toute une part essentielle et
croissante de son propre fonds à lui. Dans les
oeuvres de sa belle maturité, cela se dissimule
encore ; il y a plus de variété, de richesse, une
fertilité qui se recouvre et s' orne par d' autres
acquisitions. Pourtant déjà dans le lutrin ,
indépendamment de tous ces noms anti-jansénistes
(Bauny, Abély, Raconis) qu' il y enchâsse et à
qui il s' en prend désormais autant et plus qu' aux
méchants poëtes, combien on retrouve à chaque pas la
raillerie du relâchement, de l' accommodement en
dévotion, du casuisme ! Nous nous souvenons
d' Alain. Boileau, dans le lutrin , n' a pas fait
plus souvent allusion directe à la querelle
janséniste et aux combats livrés pour et contre les
cinq propositions, de peur de paraître rompre la
paix de l' églse ; mais il y songeait à coup sûr
autant qu' à aucun autre exploit de la discorde. Le
beaucoup de bruit pour rien , qui conclut les
provinciales , aurait pu servir d' épigraphe à son
poëme ; et l' histoire du lutrin devait marcher
de front, dans son esprit, à côté de celle du
capuchon et du pain des cordeliers que raconte si
bien la première imaginaire .
Non que je veuille faire de ce joli et gai poëme du
lutrin , qui a cinq chants tout entiers délicieux,
une oeuvre plus janséniste qu' elle ne l' est. Je
n' ai garde d' oublier l' occasion première qui le
fit naître, et comment l' inspiration badine a
soudainement jailli d' un mot jeté presque au hasard.
Racontant un jour le singulier arbitrage qui lui
avait été déféré par ses voisins de la
sainte-chapelle, le premier président Lamoignon avait
dit en riant à Boileau : " voilà un sujet de poëme. "
-" il ne faut jamais défier un fou, " avait répondu
p338
celui-ci, et il se mit en devoir de tenir la
gageure. Comme poëte, il s' y est complu et surpassé.
Il eut soin de travestir les masques. On a pu
toutefois y relever nombre de malices à l' adresse
de gens d' église plus ou moins connus, et qui
n' étaient pas des amis de ses amis. évidemment la
palette morale est empruntée au ton des plus légères
des provinciales . Ce sont des scènes de la
dévotion aisée en comédie et en action.
Mais c' est surtout dans ses dernières productions
que l' influence morale de port-royal sur Boileau se
déclare, je dirai même, se démasque de plus en plus.
Son fonds d' idées et de plaisanteries, qui n' est pas
inépuisable et qui ne s' est pas renouvelé, se montre
à nu, n' étant plus recouvert par aucune fleur
d' enjouement accessoire.
Ses derniers ouvrages sont la satire x contre les
femmes (1693), ses trois épîtres x, xi et xii,
à ses vers , à Antoine et sur l' amour de
Dieu (1695), la satire xi à Valincour sur
l' honneur (1698), la satire xii sur
l' équivoque (1705).
Sa xe satire, composée vers le temps de l' ode sur
p339
Namur, et par laquelle, après quelques années
d' interruption et de silence, il fit sa rentrée en
poésie, cette satire que plus de la moitié du monde
trouve à bon droit désagréable, mais qui nous paraît
tout étincelante encore de talent, fut une des joies
suprêmes d' Arnauld, qui la reçut dans les derniers
mois de sa vie. L' éloge du prédicateur Des Mares,
l' éclatant hommage rendu à l' éducation de
port-royal :
l' épouse que tu prends, sans tache en sa conduite,
aux vertus, m' a-t-on dit, dans port-royal instruite,
aux lois de son devoir règle tous ses désirs ;
l' anathème lancé contre l' opéra et contre les romans,
allèrent au coeur de l' intègre vieillard, et le
transportèrent ; il y voyait presque un modèle de
satire chrétienne. Bayle aussi l' estimait le
chef-d' oeuvre de Boileau ; mais Bayle pense
et parle un peu des femmes comme Jansénius en
écrivait à Saint-Cyran, comme l' antiquaire de
Walter Scott pense de l' espèce-femme
(womankind) . Sans en revenir jusqu' au fade
Demoustier en adoration et idolâtrie pour les
femmes, sans aller jusqu' à s' écrier avec le
dithyrambique Diderot que, pour écrire sur elles,
il faut tremper sa plume dans les couleurs de
l' arc-en-ciel et jeter sur son papier la poussière
des ailes du papillon, on peut dire que la satire
des femmes de Boileau est bien l' oeuvre d' un
célibataire valétudinaire, orphelin en naissant, à
qui jamais sa mère n' avait souri
p340
et que personne n' avait dédommagé, depuis, de ces
tendresses absentes d' une mère. Cette satire trouva
des désapprobateurs même parmi les chrétiens, et
Bossuet l' estimait beaucoup moins irréprochable
et moins édifiante que ne le faisait Arnauld.
Elle déplut par plus d' une raison aussi à Perrault,
excellent père de famille, et qui s' y voyait
d' ailleurs maltraité pour son poëme de saint
Paulin et pour ses opinions sur les anciens ;
il y fit une réponse en vers avec préface. Il envoya
son ouvrage à Arnauld, qui lui répondit par une
longue lettre toute en faveur de Boileau et de sa
satire. C' est cette lettre d' Arnauld qui courut, et
que Boileau appelait avec orgueil son apologie .
Arnauld jugeait des femmes comme Boileau, et moins
finement que nous ne l' avons vu faire à Nicole :
Du Guet certes, tout aussi chrétien, eût été
d' un plus délicat avis. La lettre d' Arnauld est
lourde, assommante ; il écrase les romans, l' opéra,
la comédie, que Perrault ne condamnait pas à son
gré ; ce qu' on peut dire, c' est que cette
dissertation critique, où rien n' est omis, marque
une grande vigueur dans un homme de 82 ans. Les
dernières lettres écrites par Arnauld sont toutes
pleines de cette affaire de Boileau et de Perrault,
et du désir qu' il avait de les réconcilier. Le
médecin Dodart lui écrivait de Paris, à la date
du 6 août (1694) : " M Racine me dit avant-hier
qu' il avait fait la paix entre nos deux amis.
p341
Dieu soit loué ! Je tâcherai d' en témoigner ma
joie à M Perrault aujourd' hui. " deux jours
après, Arnauld était mort, avant de recevoir cette
nouvelle qui l' aurait satisfait dans un de ses
derniers désirs.
On conçoit maintenant toute la joie de Boileau de
se sentir épaulé, au moment où il s' y attendait le
moins, par un si puissant et illustre auxiliaire,
et il a exprimé cette joie en vers et en prose.
Il remercia tout d' abord Arnauld de son
intervention amicale par une très-spirituelle
lettre, où la verve et l' humeur de l' homme éclatent
vivement (juin 1694) :
" je ne saurais, monsieur, assez vous témoigner
ma reconnaissance de la bonté que vous avez eue
de vouloir bien permettre qu' on me montrât la
lettre que vous avez écrite à M Perrault sur ma
dernière satire... etc. "
p342
dans son épître x qui est de l' année suivante,
parlant à ses vers , et comme étalant leur
suprême triomphe, Boileau s' écriait :
mais des heureux regards de mon astre étonnant
marquez bien cet effet encor plus surprenant,... etc.
Les infirmités de Boileau ne lui permettaient plus
de paraître que rarement à la cour. Ce fut Racine
qui lut au roi les trois dernières épîtres de son
ami : son fils nous raconte que quand il en fut à
ce vers, Arnauld, le grand Arnauld, etc.,
le doux lecteur marqua courageusement le ton et
que Louis Xiv le prit bien.
Boileau était encore tout plein de sa reconnaissance,
quand il composa cette vigoureuse épitaphe pour
le corps d' Arnauld obscurément enterré à Bruxelles
dans l' église d' un faubourg, tandis que Santeul
célébrait son coeur revenu à port-royal des champs :
p343
au pied de cet autel de structure grossière,
gît sans pompe, enfermé dans une vile bière,
le plus savant mortel qui jamais ait écrit ; ... etc.
Un sentiment, un souffle de poursuite acharnée et
de fatigue invincible respire anhelat dans
ces derniers vers. L' épitaphe d' ailleurs pouvait
être d' autant plus vigoureuse et hardie que Boileau
la tint secrète.
Dans cette épître x, il dit de lui-même :
ami de la vertu plutôt que vertueux.
C' est tout à fait son rôle près de port-royal et des
jansénistes ; il est par excellence l' ami .
Les trois épîtres x, xi et xii, sont, quoi qu' on en
ait dit, tout à fait dignes de Boileau ; la xie
à son jardinier , charmante de détails,
renferme quelques-uns des vers les plus artistement
frappés du poëte, et qui lui ont valu le suffrage
de Le Brun, l' ami d' André Chénier. Mais la
xiie épître à l' abbé Renaudot sur l' amour de
Dieu est une dépendance directe de la
xe provinciale et nous intéresse particulièrement.
Cet amour de Dieu
p344
était une des sources sincères et vraies de
l' inspiration de Despréaux. Au chant vie du
lutrin , il avait mis ces vers dans la bouche de
la piété qui se plaint à Thémis du relâchement
des derniers siècles :
une servile peur tint lieu de charité ;
le besoin d' aimer Dieu passa pour nouveauté...
c' était un article sur lequel il n' entendait pas
raillerie, même en conversation. On sait la brusque
et amusante scène du dîner chez M De Lamoignon,
racontée à ravir par Madame De Sévigné ; si
connue qu' elle soit, il n' est pas possible de
l' omettre dans un chapitre sur le jansénisme de
Boileau. Le soir approche, les ombres descendent ;
donnons-nous cette lumière :
" à propos de Corbinelli, il m' écrivit l' autre jour
un fort joli billet ; ... etc. "
p345
l' adorable plume que Madame De Sévigné, et que la
voilà bien, la rieuse, la railleuse, la naturelle
et la divine ! Je sais quelqu' un qui n' appelle
jamais Madame De Sévigné que la divine
railleuse , et La Fontaine que le divin
négligent . La Fontaine et Madame De Sévigné,
au dix-septième siècle, sont les deux écrivains qui
ont au plus haut degré et qui communiquent le plus
aisément ces deux choses involontaires, la joie
et le charme. -mais puisque nous sommes tenus de
raisonner là-dessus, au lieu simplement d' en jouir
et d' en sourire, tirons de la scène du dîner cette
remarque, que s' il goûtait si au vif les
provinciales par le côté plaisant, satirique, et
si son enjouement dans le lutrin n' en est
bien souvent qu' un souvenir, Boileau ne les sentait
pas moins par le côté élevé, profond, par la foi
fervente et sérieuse du chrétien. L' épître xiie se
rapporte à merveille à la scène racontée par
Madame De Sévigné, et n' en est qu' une traduction
infiniment moins badine, moins variée, mais non
pas moins vive, ni à certains égards moins frappante.
Qu' on se rappelle le morceau final, la prosopopée
du jugement dernier, qui semble
p346
inspirée directement de l' éloquente péroraison de la
xe provinciale ; qu' on relise cette parole
ironique et impossible que le poëte ose placer par
supposition dans la bouche de Dieu, -Dieu damnant
et repoussant de lui ceux qui ont voulu qu' on
l' aimât, mais au contraire ouvrant les bras à ceux
qui ont délivré l' homme de l' importun fardeau
d' aimer son créateur : venez, mes bien-aimés ,
leur dira-t-il,
entrez au ciel, venez, comblés de mes louanges,
du besoin d' aimer Dieu désabuser les anges.
On conçoit, en se plaçant au coeur du dogme, que
cette épître xiie enlevât Bossuet, qui avait
trouvé à redire à la satire contre les femmes .
Il y a un billet de lui à l' abbé Renaudot (1695),
où on lit : " si je me fusse trouvé ici, monsieur,
qand vous m' avez honoré de
p347
votre visite, je vous aurais proposé le pèlerinage
d' Auteuil avec m l' abbé Boileau, pour aller
entendre de la bouche inspirée de M Despréaux
l' hymne céleste de l' amour divin . "
Despréaux, l' abbé Renaudot, l' abbé Boileau (de
l' archevêché) dont il s' agit ici, voilà bien un
groupe de jansénistes honnêtes gens, de la fin,
-entre Bossuet et M De Noailles.
Une lettre de Boileau à Racine montre quel bruit
faisait alors cette épître, encore inédite, avec
quelle diversité d' opinions on en parlait, et
comment cette théologie, alors si vivante, portait
fort bien la poésie qui la relevait en beaux vers,
mais qu' aujourd' hui morte, ou à peu près, elle
écrase. Il s' agit d' une visite au père De La
Chaise, qui joue dans cette affaire un rôle de
conciliation et de bon goût. Boileau, accompagné
de son frère le docteur de sorbonne, va donc lire
sa pièce au confesseur du roi, qui les reçoit avec
beaucoup d' agrément et de politesse. Le père
De La Chaises' assied tout près du poëte pour ne
rien perdre de son débit, et, un peu prévenu qu' il
est, il commence par quelques discours généraux
sur la difficulté et la délicatesse qu' il y avait
à traiter un tel sujet ; il s' y étend avec quelque
complaisance, en homme qui a autrefois enseigné
la théologie. Boileau convient de tout, et l' assure
qu' il n' a fait autre chose que mettre en vers la
doctrine que le révérend père vient d' exposer :
" enfin, lorsqu' il a cessé de parler, je lui ai dit
que j' avais été fort surpris qu' on m' eût prêté
des charités auprès de lui, et qu' on lui eût
donné à entendre que j' avais fait un ouvrage contre
les jésuites ; ... etc. "
p348
sur cela, il se met à réciter et si bien, si
agréablement, avec tant d' art et de fe, qu' il
ravit son auditeur. à un endroit il a eu soin,
dit-il, d' insérer huit vers que Racine n' approuvait
pas, lesquels vers contredisent un peu ou du moins
atténuent le dogme augustinien, et parlent de Dieu
comme voulant sûrement nous sauver tous :
marchez, courez à lui ; qui le cherche le trouve !
Le père De La Chaise, naturellement, est ravi de
ces vers, et les lui fait redire jusqu' à trois fois :
" mais je ne saurais vous exprimer avec quelle joie,
quels éclats de rire, il a entendu la prosopopée de
la fin. " Boileau gagne donc sa cause, il sort
victorieusement de l' épreuve, et il n' eut jamais
plus à se féliciter qu' en cette occasion d' être
un parfait récitateur.
Même quand Boileau ne la récite plus, et pourvu
que l' on consente à se reporter comme nous le
faisons au
p349
foyer de ces questions et de ces querelles, l' épître
a encore de la flamme.
De près elle avait plus d' un à-propos, et Boileau
s' était piqué d' honneur, même à l' égard de
quelques-uns de ses amis, en la composant. Quelques
jansénistes un peu outrés, en effet, parmi
lesquels on cite le médecin Dodart, avaient paru
croire, et n' avaient pas été sans se dire entre eux
qu' Arnauld, l' année précédente, avait fait déroger
la théologie, en la commettant ainsi dans une
querelle de poëtes. Là-dessus Boileau s' était mis
à faire ses vers sur l' amour de Dieu , pour
prouver à ces messieurs que la poésie qu' ils
dénigraient était capable des plus grands sujets
et des plus saints.
On sait quantité d' anecdotes qui ont trait à cet
amour de Dieu , et qui en attestent le succès
dans le monde grave où vivait l' auteur. Ce n' est
pas dans le moment même, ce n' est qu' après quelques
années que le sujet parut ingrat. Boileau ne dut
jamais se douter qu' il s' était trompé comme poëte, à
voir le mouvement que la théologique épître excita
autour de lui : il semblait que sa vogue des plus
beaux jours se renouvelât.
" M Daguesseau, avocat-général, est prodigieux en
tout, racontait Boileau ; il m' est venu voir, je lui
ai récité mes vers sur l' amour de Dieu : il en
a retenu cinquante tout de suite, et est retourné
chez lui les copier. J l' ai su, et cela m' a obligé
d' en changer quelques-uns... "
" M Racine demanda à mon jardinier s' il venait
toujours bien du monde chez moi ? -" oui, monsieur,
lui dit-il, c' est cet amour de Dieu qui lui
amène tout cela. " -Racine était très-occupé de
cette foule que
p350
recevait Despréaux à sa maison ou plutôt à son
hôtellerie d' Auteuil, et il ne se serait pas
senti en état de tenir tête à tant de gens tout
le long du jour.
Le père Bouhours félicitait Antoine, le jardinier,
sur ce que son maître lui avait adressé une
épître en vers : " n' est-il pas vrai, maître Antoine,
lui dit le père d' un air riant et moqueur, que vous
faites plus de cas de cette pièce que de toutes
les autres de votre maître ? " -" nenni-dà, mon
père, répondit le jardinier : m' est avis que c' est
l' amour de Dieu qui est la meilleure ;
celle-là passe toutes les autres. " le mot était
piquant, dit à un jésuite. Bouhours en eut pour
son argent.
Ce fut, jusqu' à la fin, une distraction et une fête
pour les honnêtes gens d' humeur sobre, de dîner
chez Boileau à Auteuil ; et M Daguesseau
raconte comment, en mai 1703, à un retour de
Versailles avec M De Fleury, un jour qu' ils y
étaient allés pour affaires du parlement, et qu' ils
avaient été mal reçus de Louis Xiv, ils
essayèrent d' oublier pendant quelques heures, à la
table du poëte, le chagrin que leur donnait un
voyage si peu favorable.
p351
Ces trois épîtres x, xi et xii paraissent en 1698
et réveillent les ennemis de Boileau. Cependant
il vieillit de plus en plus, il s' attriste ;
Racine meurt. Boileau paraît pour la dernière
fois à la cour. Il avait toujours été régulier
plutôt que dévot ; la dévotion le prend, il
se retire plus que jamais. Il devient aussi
janséniste que possible. Eh ! Sans doute, il ne
devient jamais un janséniste à la Pontchâteau ;
sans doute, Boileau ne tombera jamais d' accord
avec le strict port-royal sur Molière, sur la
comédie ; il pourra dire jusqu' au bout qu' il n' est
jamais entré dans les querelles sur la grâce ;
il pourra le redire surtout à Brossette, qui
travaillait fort vainement à le réconcilier
avec les jésuites de Trévoux : on sait, et j' ai
déjà cité les phrases assez agréables où il savoue
tout au plus un molino-janséniste . Et pourtant,
tout cela réservé et entendu, il ne me paraît pas
douteux que Boileau finissant ne soit de plus en
plus janséniste, sinon de dogme, du moins de goût,
de moeurs, d' humeur, de culte, de souvenir. Dans
sa tristesse finale et morose, la ruine de
port-royal se confondant avec le triomphe des
jésuites dut entrer pour beaucoup. Tout tombait,
Louis Xiv et port-royal, et le bon goût au gré
de Boileau, et la poésie : autant de douleurs.
Ses derniers écrits sont de plus en plus empreints
des pensées et des railleries familières à un
chrétien janséniste ; mais la xiie satire est tout
entière dans cette teinte, et je dirai, dans cette
ombre. Il la composa en 1705. Un jour, se promenant
dans son jardin d' Auteuil qu' il possédait encore
et qu' il allait bientôt vendre, il essayait quelque
satire contre les méchants critiques ; un mot
l' arrêta, qui faisait équivoque ;
p352
il le voulut changer, il ne le put. De là un dépit
de poëte ; et, laissant son premier sujet, il se
jeta sur l' équivoque même, pour lui faire la
guerre.
On raconte encore (et ces versions différentes n' ont
rien d' absolument contradictoire) que vers la fin
de sa vie, harcelé et piqué par les journalistes
de Trévoux, il avait envie de ramasser tout ce qu' on
pouvait dire contre les jésuites et d' imiter le
style de Pascal pour faire une lettre à la manière
des lettres provinciales . On s' y attendait
déjà, on était sur le qui-vive ? Au collége
Louis-Le-Grand. Mais s' il avait autrefois réussi
à faire parler Balzac et Voiture qui ont des styles
maniérés, il sentit bientôt qu' il perdait sa peine
à jouer le pesonnage de Pascal et à vouloir lui
prendre son masque ; car Pascal n' a pas de masque,
il a une physionomie. Ce fut, dit-on, pendant cette
tentative laborieuse d' imitation, que la pensée lui
vint de faire une satire sur l' équivoque. N' ayant
pu faire une bonne lettre, il fit une mauvaise satire.
L' équivoque devient, par l' acception qu' il lui
donne, toute ambiguïté et toute fraude, le mal
universel. Le premier effet fatal de l' équivoque
est la chute de l' homme ; les paroles du tentateur
entrèrent au coeur de la femme par leur ambiguïté.
-l' éqivoque se sauva au déluge et entra dans
l' arche sous forme de serpent. -depuis lors, toutes
les idolâtries, toutes les hérésies en sont nées.
-arrivé assez péniblement aux âges modernes, le
poëte septuagénaire, ou peu s' en faut, frappe à
coups redoublés sur ses adversaires favoris, les
casuites : et, pour n' être plus d' un Achille, ses
coups ne sentent pas trop encore le vieux Priam.
Je renvoie aux vers que je ne veux pourtant pas
citer, et
p353
que je ne conseille de relire qu' à ceux (et il y en
a) qui aiment tout de Boileau :
ces fureurs jusqu' ici du vain peuple admirées, etc. ;
et toute la tirade. C' est une pure et entière
récapitulation des provinciales ; vers la fin,
c' est presque une table de chapitres des
provinciales , assez élégamment résumée et
rimée : je ne vois pas d' autre éloge à y donner
aujourd' hui. Le dernier trait, qui trahit l' auteur
blessé, est contre les journalistes de Trévoux.
p354
Pour couvrir sa satire d' une approbation officelle
et vénérable, Boileau la lut à son archevêque
M De Noailles, qui en fut enchanté, et qui n' y
trouva à redire qu' un vers, que Boileau corrigea
et rendit plus expressément augustinien. Il ne s' en
fit pas moins, comme il dit, une méchante
affaire par cette satire. Elle fut le cauchemar
de ses dernières années. On faisait courir sous son
nom d' infâmes pièces contre les jésuites ; il crut
qu' il n' y aurait rien de mieux, pour se disculper,
que de publier la satire véritable. Mais quand
il se préparait à l' ajouter dans l' édition de ses
oeuvres en 1710, les jésuites obtinrent, à la face
de l' archevêque, un ordre du roi pour empêcher
l' insertion : et Boileau renonça avec douleur à
cette édition dernière qu' il retouchait avec soin.
Il se reprochait au bord du tombeau de s' occuper
encore si complaisamment de ce vieux péché de
rimes ; mais le rimeur tenait bon dans le chrétien.
La même influence ennemie ne permit pas que cette
satire pût être insérée dans l' édition posthume de
1713. On n' avait plus affaire alors au
p355
père De La Chaise fin, doux, accessible et poli,
mais au sombre, violent et grossier père Tellier.
Le même confesseur fanatique, qui s' opposait à la
publication de la dernière satire de Boileau,
ruinait de fond en comble le monastère de
port-royal des champs, le saccageait comme une ville
prise d' assaut. On allait arracher les morts des
tombes. Boileau eut le temps de savoir tout cela.
Il ne prévoyait pas ces odieux excès quand, bien
des années auparavant, il répondait avec son
franc-parler ordinaire, sur ce que le roi, disait-on,
menaçait de nouvelles rigueurs nos religieuses :
" et comment fera-t-il pour les traiter plus
durement qu' elles ne se traitent elles-mêmes ? "
Boileau n' avait plus Auteuil, il n' avait plus son
mail et son jeu de quilles ; il n' avait plus son
berceau à midi ; il n' avait plus dans sa vie un
rayon de soleil. Il s' était logé au cloître
notre-dame chez son confesseur même, le chanoine
Le Noir. Ce digne chanoine, frère d' un M Le
Noir De Saint-Claude, agent et avocat intrépide
de port-royal, qui fut mis à la bastille en 1707
et qui n' en sortit qu' à la mort de Louis Xiv, avait
eu, lui moins héroïque, une affaire qui fit bruit
dans le temps ; il avait signé le formulaire vers
1697, en prenant possession de son canonicat : de
là une grande agitation et un partage entre les
amis. M De Tillemont et M Wallon De Beaupuis
l' avaient pourtant excusé. Boileau mourut, le
17 mars 1711, chez ce vertueux prêtre et chanoine
janséniste, mais (notons-le) un janséniste qui
avait signé : c' est bien là sa mesure. Il mourut
le plus ami des jansénistes, le plus janséniste de
ceux qui ne l' étaient pas.
Il a mérité à juste titre, d' ailleurs, d' avoir place
p356
dans le supplément au nécrologe de port-royal, parmi
les amis et défenseurs de la vérité : " il passa,
y est-il dit à la fin du judicieux et assez habile
article, ses dernières années soit à Auteuil, soit
à Paris, dans une espèce de solitude. " Boileau
devient insensiblement un de nos solitaires.
Boileau mourut découragé littérairement et sans
laisser de postérité poétique immédiate. Les
Pradons, disait-il, dont il s' était moqué dans sa
jeunesse, lui semblaient des soleils en comparaison
de ce qui naissait. On a traité d' illusion cette
impression dernière de Boileau, et le plus docte
comme le plus ingénieux de ses panégyristes a dit :
" consumé d' infirmités et d' ennuis, Boileau, durant
ses douze dernières années, s' apercevait à peine
de son influence et de sa gloire... etc. "
Boileau vieilli était chagrin et sans doute injuste.
Il n' estimait ni Crébillon (il n' avait pas tort),
ni Regnard, ni Le Sage (et il avait grand tort),
ni La Fare, Chaulieu et Sainte-Aulaire, le
groupe des poëtes négligés (et le
p357
mal, à cela, n' était pas grand). Il n' avait plus
guère de conversations sur les matières de
belles-lettres qu' avec des esprits secs, austères,
un peu tristes comme l' était devenu le sien, avec
les D' Olivet, les Gibert. Le plus aimable de
ses visiteurs est encore Rollin. Montesquieu
avait vingt-et-un ans quand Boileau mourut,
Voltaire en avait dix-sept. Les idées de Boileau,
ses vues et pronostics sur l' avenir du siècle
auraient-ils changé s' il avait vécu quelques années
de plus, et s' il avait pu causer avec ces jeunes
et bientôt illustres téméraires qu' inspirait un
génie nouveau ? Montesquieu et lui auraient toujours
eu peu à se dire ; mais Voltaire, le vif et
pétulant poëte, qu' en aurait-il dit, qu' en aurait-il
pensé ? Eût-il été plus consolé dans son bon goût
qu' effrayé dans son christianisme, en le devinant ?
La fin de la vie est toujours triste. Est-ce une
tristesse de plus, n' est-ce pas plutôt une
consolation, de sentir que l' on s' en va avec tout
un ordre de choses, et que ce qu' on affectionnait
le plus dans la vie, ce qui nous y rattachait le
plus étroitement, nous a précédé ou nous accompagne
dans la mort ? Le fait est qu' en tout genre Boileau
estimait son siècle fini et très-fini quand il
mourut. Ce n' était plus ce qui s' appelle le siècle
ni le temps qui l' occupait, il pensait à
l' éternité.
Véritable chrétien, honnête homme exemplaire, il
était trop essentiellement poëte selon port-royal
et selon Arnauld, pour n' être pas traité ici comme
l' un
p358
des nôtres, pour n' avoir pas une place exacte dans
cette étude du déclin.
Si j' avais écrit il y a quelques années, j' y aurais
donné aussi une place à Domat, un des amis, un de
ceux qu' on pourrait qualifier les associés libres
de port-royal, et qui mourut deux ans après Arnauld
(1696). Mais cela nous engagerait dans des
lectures qui sont peu de notre ressort, et Domat
d' ailleurs a été le sujet de publications et de
discussions assez récentes. Né à Clermont en
Auvergne (en 1625), il avait noué liaison intime
avec port-royal par les Pascal et les Périer,
et il avait été initié à toutes les assemblées et
consultations sur le formulaire. Il se trouvait à
Paris durant la dernière maladie de Pascal, et il
reçut ses derniers soupirs. Son amitié avec la famille
Périer s' altéra gravement en 1676, par suite
de rapports faux ou indiscrets : l' évêque d' Aleth,
Pavillon, contribua à une réconciliation entière
et chrétienne. Domat était vif, et s' était cru,
peut-être à tort, offensé. C' est à la plume de
Mademoiselle Périer qu' on doit les plus beaux traits
de son éloge. Longtemps avocat du roi à Clermont,
magistrat gallican plein de vigilance et de zèle,
intègre, désintéressé, homme considérable dans sa
province où il était l' arbitre de toutes les grandes
affaires, très-distingué et apprécié par les chefs
de la magistrature de Paris qui y avaient tenu
les grands-jours, il vint
p359
dans la capitale vers 1681, s' y établit sur
l' invitation du roi, et s' appliqua uniquement, dès
lors, à son grand ouvrage qu' il n' avait entrepris
d' abord que pour son usage particulier et celui de
ses enfants, mais qu' on jugea devoir être d' une haute
utilité publique, les lois civiles dans leur
ordre naturel. Boileau l' appelait un homme
admirable et le restaurateur de la raison dans
la jurisprudence . Arnauld de même : " je lis
présentement le livre de M Domat, écrivait-il à
M Du Vaucel (25 novembre 1689) ; il y a à la tête
un traité des lois que j' ai presque achevé : j' en
suis extrêmement satisfait, car il y a beaucoup de
piété et beaucoup de lumière. " Du Guet consulté
à plusieurs reprises sur l' ouvrage, probablement par
le canal de M Daguesseau le père, présentait
quelques critiques secondaires au milieu de beaucoup
d' éloges. L' auteur lui-même, Domat, homme vif,
original, d' humeur prompte et brusque, ne pouvait
s' empêcher, dit-on, d' applaudir à son ouvrage, et
de marquer l' estime qu' il en faisait. Un jour qu' il
s' était échappé de la sorte devant un ami, il ajouta
tout de suite comme pour réparer : " je suis surpris
que Dieu se soit servi d' un petit homme, d' un
homme de néant comme moi, pour faire un si bel
ouvrage, pendant qu' il y a à Paris des persones
d' un si grand mérite. "
on a publié des pensées de Domat tirées des
papiers de Mademoiselle Périer. Elles sont assez
singulières, rarement belles, plutôt hardies ou
bizarres. On
p360
cite de lui des paroles énergiques et qui éclairent
sur sa nature morale. Il était infatigable au
travail, ennemi de toute distraction et de tout
relâche : " travaillons, disait-il, nous nous
reposerons dans le paradis. " chrétien fervent et
sincère, il ne s' interdisait pas l' indignation contre
les abus ; on l' entendit s' écrier un jour :
" n' aurai-je jamais la consolation de voir un pape
chrétien sur la chaire de saint Pierre ! " il disait,
en définissant sa disposition habituelle dans
le commerce de la vie : " je ne serais ni de l' humeur
de Démocrite, ni de celle d' Héraclite ; je prendrais
un tiers parti pour mon naturel, d' être tous les jours
en colère contre tout le monde. " malade de la
pierre, il disait, pour se consoler aux approches
du terme : " ce n' est pas une petite consolation
pour quitter ce monde, que de sortir de la foule
du grand nombre des sots et des méchants dont on y
est environné. " son style écrit n' a pas et ne
devait pas avoir, eu égard aux matières qu' il
traitait, la vivacité de sa parole.
p361
Mais Du Guet, si souvent cité et rencontré par
nous, toujours en passant, Du Guet le directeur
des consciences délicates dans ces années de
dispersion, et de qui l' on aimait à obtenir des
consolations secrètes, nous appelle à lui ; c' est
l' heure, ou jamais, de nous arrêter à le
considérer.
p362
Viii.
Du Guet n' est pas, à proprement parler, un homme
de port-royal ; il est à peine mentionné dans les
histoires particulières qu' on a écrites de ce
monastère et de ces messieurs ; il est venu trop
tard pour habiter ce désert ; il correspondit
seulement avec Mademoiselle De Vertus, et, à la
demande de M Arnauld, il écrivit un éloge
de la mère Angélique De Saint-Jean : mais
s' il ne fut pas tout à fait un de nos solitaires,
il tient étroitement à eux par une vie semblable,
par l' unanimité de doctrines, de tradition,
d' esprit, et comme ayant été enveloppé jusqu' à
la fin dans les suites de la même persécution. -il
se range bien, un peu après
p363
par l' âge, à côté de M Le Tourneux, de M De
Tillemont.
Jacques-Joseph Du Guet était né à Montbrison dans
le Forez, le 9 décembre 1649, d' un père avocat
du roi au présidial de cette ville, et d' une sainte
mère (Marguerite Colombet), de qui son père lui
écrivait (janvier 1684) lorsqu' ils la perdirent :
" si les canonisations se faisaient à présent comme
dans la primitive église, votre mère serait déjà
canonisée par tout le peuple de cette ville. "
il étudia au collége des pères de l' oratoire de
Montbrison, et montra dès l' abord de rares
facultés. Un jour à la campagne, étant tombé sur
l' astrée de D' Urfé, dont les scènes se passaient
dans ce pays même du Forez, il y trouva un
grand charme, et son imagination de douze ans,
délicate et tendre, en prit éveil au point de vouloir
composer une longue histoire dans le même goût, où
seraient entrées les aventures légèrement
romancées des principales familles de
Montbrison. Il ne s' en tint pas au projet et
écrivit une partie du roman ; mais quand il en fit
lecture à sa mère, elle l' arrêta dès les premières
pages en disant : " vous seriez bien malheureux,
mon fils, si vous faisiez un si mauvais usage des
talents que Dieu vous a donnés. " le jeune
Du Guet jeta son roman au feu, et, renonçant aux
profanes lectures, il n' eut plus d' application
qu' aux études les plus sérieuses.
Ainsi Du Guet commence volontiers avec
l' Astrée , comme Racine avec Théagène ;
mais il coupe court, son goût naturel ne triomphe
pas ; on ne le retrouvera plus chez lui que dans
sa dévotion même et dans sa vie grave, en délicatesses
ingénieuses, en scrupules tendres ; on le retrouvera
surtout comme une source
p364
cachée, souterraine et filtrante, au fond de sa
science du coeur, et dans les conseils pénétrants,
exquis, qu' il saura donner à bien des âmes trop
éprises de l' enchantement sensible, à celle, par
exemple, qui écrivit la princesse de Clèves .
Ce premier sacrifice du jeune Du Guet enferme
tous les autres ; sa vie désormais n' est plus qu' un
long sacrifice du goût au devoir, de l' attrait au
scrupule. Ses études faites, il obtint de son père
d' entrer dans l' oratoire, où un frère aîné l' avait
précédé. Il vint à Paris à la maison de
l' institution pour y faire son noviciat, et y
demeura deux ans. Il fut dès ce temps-là, et n' étant
âgé que de vingt ans (1669), en liaison avec
Mm Arnauld et Nicole et dans leur confiance :
c' était l' heure de la paix de Clément Ix ; il en
savait les moindres circonstances, et il a dit
lui-même plus tard que, dans le temps de cette paix,
M Arnauld et M Nicole lui racontaient tout ce qui
se passait et en conféraient avec lui. Il fut envoyé
ensuite en province, à Saumur, puis à Troyes ;
dans cette dernière ville, il professait la
philosophie. Il dut être de ceux, et l' un des premiers,
qui introduisirent dans l' oratoire les principes
du bon sens logique de port-royal, contre lesquels,
du reste, il y eut lutte et bientôt interdiction
déclarée dans cette congrégation comme au sein de
l' université. Il a rang dans cette liste des maîtres
excellents : Lancelot, Nicole, le père Lami,
Rollin.
Outre sa classe de philosophie, pendant son séjour
à Troyes, Du Guet fut chargé de faire, les
dimanches et fêtes, dans la paroisse de saint-Remy,
un catéchisme pour les pauvres. Ce catéchisme devint
bientôt une instruction commune à toute la ville.
Chacun y accourait
p365
entendre les vérités chrétiennes profondément
saisies, lucidement développées et rendues
attrayantes d' onction : vis fandi blanda, comme
dit Rollin dans le portrait de Du Guet. Cet
empressement effraya le modeste catéchiste, et il
demanda à être remplacé. Il représenta surtout à
ses supérieurs que l' affluence des personnes de la
ville empêchait les pauvres d' arriver à cette
instruction, qui était pour eux. Admirable image
de ce qui est le sort ordinaire des trop brillants
talents et le profit le plus clair de leur emploi !
Le monde y accourt, les pauvres en sont chassés.
Du Guet ne le voulait point ainsi : aussi son soin
était plutôt de s' éteindre. Il obtint enfin de ses
supérieurs d' être remplacé.
Du Guet (ceux qui l' ont le mieux connu l' ont
remarqué) eut toujours une grande tentation à
combattre : c' est qu' il s' est toujours vu admirer
de tous ceux qui l' entendaient. Il parlait avec une
facilité charmante et comme s' il avait lu dans un
livre, et de plus avec cet agrément de vivacité
et de surprise que la parole trouvée a toujours.
Ses livres sont bien beaux, disaient ses amis, mais
les mêmes choses qui y sont traitées réussissaient
mieux encore dans sa bouche que dans ses livres.
Il passa dans diverses maisons de l' oratoire, fut
à Aubervilliers près Paris (notre-dame-des-vertus),
et revint à Paris demeurer au séminaire de
saint-Magloire ; il y fut ordonné prêtre en 1677.
Son enseignement durant ces années était celui de la
théologie dite positive. Les conférences publiques
qu' il y fit en 1678, 1679, eurent de l' éclat et
fondèrent sa réputation. On en a imprimé après
sa mort deux volumes in-quarto ,
p366
où les matières ne sont qu' à l' état de mémoires ou
de dissertations savantes ; il y répandait du charme
et je ne sais quelle vie en les exposant. Cela avait
de l' attrait dans sa bouche. Une foule d' auditeurs,
dans ce faubourg saint-Jacques si bien habité,
accouraient entendre ces éclaircissements approfondis
sur divers points de l' antiquité ecclésiastique.
Du Guet n' avait que trente ans, et tout l' annonçait
comme une lumière de plus dans cette église de
France, alors ornée de tant de lumières. Il avait
pris rang comme grand conférencier vers ce même
temps où M Le Tourneux se révélait comme grand
prédicateur : l' un et l' autre ne devaient avoir
qu' un brillant éclair, puis s' éclipser. Ce fut sa
délicatesse de santé qui força Du Guet
d' interrompre son propre succès en 1680 ; il ne
faisait par là que prévenir les empêchements qui
lui seraient venus du dehors. Certaines conversations
de lui, en ces années, n' ont pas laissé un moindre
souvenir que ses conférences. J' ai rapporté ailleurs
celle qu' il eut avec Bossuet en présence de l' abbé
de Fleury, sur le sens considérable et prophétique
qu' il donnait au chapitre xi de l' épître aux
romains : Bossuet, assure-t-on, en profita dans son
discours sur l' histoire universelle ; ce qui
oblige de placer cet entretien avant 1681. De
saint-Magloire, Du Guet passa, sur la fin de 1683,
dans la maison de l' institution, dont le fondateur,
M Pinette, le demanda aux supérieurs avec un
empressement si vif et si tendre, comme un sujet
nécessaire, qu' on ne put le lui refuser. Il y resta
un peu moins d' un an, n' ayant pu s' accoutumer à
prendre part à la direction.
p367
C' est avant d' y entrer qu' il fit avec un de ses
confrères, le père de Chevigny, le voyage de
Strasbourg (1682) pour aviser à établir, s' il y
avait lieu, une maison de l' oratoire et à convertir
les luthériens dans cette cité tout nouvellement
occupée, qui allait être réunie à la France. M De
Chamilly y était gouverneur militaire. " mais,
écrivait Du Guet, les catholiques sont soldats
pour la plupart, occupés à la citadelle, aux forts,
à autre chose qu' à leur conscience ; les hérétiques
bourgeois sont sur leurs gardes, et le magistrat
est un homme délicat qui a l' oeil à tout, qui se
plaint de tout, et qui fait de toutes choses une
affaire d' état. " on crut qu' en lui donnant cette
mission, les supérieurs n' avaient voulu qu' éloigner
de Paris Du Guet dont les opinions étaient fort
comptées dans l' oratoire, et qui n' était rien moins
que favorable aux règlements exclusifs qu' on
allait imposer.
Il revint au bout de quelque temps à Paris, où on
le désirait fort ; mais les mesures qui prévalurent
en 1684 dans l' assemblée de la congrégation,
l' espèce d' inquisition vexatoire qu' on y introduisit
en matière d' étude et d' enseignement, agirent assez
fortement sur son âme modeste et fière, sur son
imagination vive et craintive, pour qu' il jugeât à
propos de se dérober. Il ne se décida point à un tel
parti sans se consulter bien des fois auparavant
en présence de son crucifix. Il fit même à pied le
pèlerinage de notre-dame de Chartres, pour prier
et supplier l' esprit-saint de l' inspirer dans sa
résolution. Ce fut le 23 ou 24 février 1685 qu' il
disparut de saint-Magloire, sans que l' on sût ce
qu' il était devenu. Il écrivait deux ans après,
à l' une des plus fidèles et des plus affectionnées
d' entre les
p368
amies chrétiennes qu' il dirigeait : " il y a deux
ans, madame, que je vous quittai bien tristement ;
j' avais eu l' honneur de vous dire adieu la veille,
mais je n' avais pu soutenir un adieu déclaré . "
cette excessive tendresse d' âme, cette disposition
alarmée et fugace se retrouveront à bien d' autres
moments de sa carrière. Il n' eut garde d' avertir
à l' avance ses frères ni personne de sa famille :
avertir, c' eût été consulter. Il se contenta d' écrire
le 23 février, en partant, un mot de lettre à son
frère aîné, où il lui disait :
" vous avez toujours cru, mon très-cher frère, que
j' avais de l' inclination pour une retraite plus
profonde que la mienne,... etc. "
ce même jour (23 février), étant encore à
saint-Magloire, il écrivit une lettre au père
de La Tour qui en était supérieur :
" mon révérend père, pourrait-on croire qu' il
manquât quelque chose à ma consolation pendant
que vous êtes mon supérieur, vous qui avez toujours
eu pour moi une bonté si particulière,... etc. "
p369
ce lieu secret et recélé, ce lieu qui n' était point
la trappe, n' était autre que la petite maison
d' Arnauld à Bruxelles, où nous avons vu Du Guet
arriver en effet avec ou peu après Quesnel, en
1685. Cette disparition fut, comme on pense,
commentée, interprétée en bien des sens. La famille
de Du Guet, et ceux de ses amis qui n' étaient
pas dans le secret, se plaignirent, le blâmèrent ;
et lui-même, informé de cette injustice, ne put
s' empêcher de se plaindre à son tour. On a
là-dessus une lettre touchante de lui à l' un de ses
frères, et qui nous rappelle des lettres assez
pareilles de Nicole quand il était en butte à la
diversité des jugements humains :
" ce qui a arraché de moi quelques plaintes,
disait-il, est l' injustice que j' ai cru que vous me
faisiez, en ne me croyant capable ni de tendresse
pour vous, ni de confiance, ni d' attachement... etc. "
p370
quand il écrivait ainsi à son frère, en mars 1686,
Du Guet n' était déjà plus à Bruxelles auprès
d' Arnauld. Sa santé, l' humidité du climat et le
régime de réclusion rigoureuse auquel il fallait se
soumettre, ne lui avaient point permis d' y demeurer
plus de sept mois (mars-octobre). On a des lettres
qu' il écrivit durant ce séjour à Madame De
Fontpertuis, cette amie de port-royal et d' Arnauld,
et qui l' était fort de Du Guet également ; c' était
elle, selon toute apparence, qui lui avait ménagé
les moyens de cette fuite à Bruxelles, et elle
aidait son exil par de généreux secours.
Du Guet était dès lors ce qu' il sera surtout et
ce qu' il était appelé à être jusqu' à la fin de sa
vie, un directeur. Assez éloquent, quand il parlait
en public, pour attirer aussitôt à lui une élite
ou même une foule, il n' avait pas assez de force pour
soutenir ce succès ouvertement et de pied ferme,
pour n' en être pas vite effrayé ou lassé : il
n' avait ni assez de front ni assez de poitrine pour
cela. Il y avait un moment où il s' effarouchait, et
il trouvait un prétexte à cesser. Ses conférences
l' avaient mis fort en vogue dans un certain monde
élevé et pieux, qui le consultait, qui le
chérissait, qui l' aurait gâté de soins et d' égards,
s' il avait pu
p371
l' être. Il préludait sans le vouloir, mais par
l' effet pénétrant de sa réputation demi-voilée,
à cet office de directeur, auquel les contre-temps
même le réduisirent et auquel sa nature secrète le
prédestinait, -directeur dans le grand monde,
très-recherché des personnes de qualité,
principalement des femmes : un je ne sais quoi de
distingué, de respectueux, de poli, au milieu de
toutes ses qualités chrétiennes, le désignait pour
ce rôle. On voit, par ses lettres d' une date un
peu antérieure, qu' il était en relation spirituelle
avec des abbesses du nom d' Arcourt, des carmélites
du nom d' épernon. Il eut sans doute le temps de
connaître Madame De Longueville, à qui il dut
bien plaire. C' est pour Madame Daguesseau, mère
du futur chancelier, qu' il avait écrit de bonne
heure la conduite d' une dame chrétienne . La
plupart de ses petits traités eurent ainsi pour
occasion et pour origine des cas tout individuels,
p372
des consultations particulières qu' on lui adressait.
Les conversations, les lettres spirituelles et de
conseil, c' était là son genre propre et duquel
il ne se dégoûtait pas. On peut se faire une idée
de l' agrément que Du Guet mêlait à ces commerces
d' un fond si austère, et par ses lettres à la
duchesse d' épernon qui sont conservées en original
à la bibliothèque de Troyes, et par ses lettres
imprimées (mais trop souvent tronquées) à Madame
De Fontpertuis. Parfois il y parle en véritable
bel-esprit chrétien ; il y a comme un reste lointain
de l' Astrée . Ce sont d' ingénieux déguisements,
de fines allusions sous forme non plus pastorale,
mais monastique.
Ainsi, dès le premier mois de son arrivée à
Bruxelles, il écrit (31 mars 1685) :
" j' ai commencé mon noviciat, madame, par un grand
sacrifice en obéissant à ceux qui m' ont conseillé
de passer le premier mois sans vous assurer de mon
très-humble respect et de ma parfaite
reconnaissance... etc. "
p373
et quelques jours après (6 avril) :
" je suis si bien, et vous y avez si fort contribué,
madame, que vous en essuierez encore un
remerciement... etc. "
il continue de filer cette plaisanterie agréable
bien qu' un peu lente, et qui était une manière
de jeu convenu.
p374
Dans les lettres d' Arnauld du même temps, l' abbé
s' est changé en abbesse ; Arnauld écrivait,
le 23 mars, à Madame De Fontpertuis : " l' abbesse
de Sanlieu (lui-même) est tout à fait
satisfaite de ses nouvelles postulantes , "
c' est-à-dire de Du Guet et de Quesnel. Ces
précautions paraissaient nécessaires, pour le cas où
l' on aurait surpris les lettres ; elles nous
peuvent sembler assez naïves : un oeil ennemi
n' aurait pas été arrêté pour si peu ; on aurait, je
crois, lu bien vite au travers et deviné de quel
abbé il s' agissait. Mais, précaution à part, il est
évident que Du Guet se prêtait et se complaisait
au demi-travestissement et à la figure. Dans cette
correspondance avec Madame De Fontpertuis, il
revient souvent avec une sorte d' enjouement sur ce
chapitre des austérités qu' elle poussait trop
loin, et que lui, à ce qu' il disait, il ne pratiquait
pas assez :
" pour moi, je prends mon parti : je ne m' attends
à votre conservation que par des miracles, et je
n' espère rien de vous, ni par rapport à vos
intérêts, ni par rapport à ceux des personnes
qui vous honorent... etc. "
ainsi faisait-il très-agréablement les honneurs de
sa vertu. -plus d' un des petits paragraphes
de ses lettres ou de ses autres écrits, par les
concetti et les antithèses qui s' y pressent,
n' auraient eu qu' à aller chez le rimeur pour devenir
des sonnets métaphysiques et mystiques. C' est un
tour agréable, fin et détourné .
Talent qui se dérobe, style qui se dérobe, vertu qui
p375
se dérobe ! Il a passé sa vie et mis son âme à se
dérober.
Sa santé, je l' ai dit, ne lui permit pas le climat
de Bruxelles ; du moins il le crut, et ses amis de
Paris le crurent bien davantage. Il fallut céder
à leurs craintes, à leurs instances. Madame De
Fontpertuis, ou quelque autre amie, lui voulait
acheter une petite maison exprès pour lui, où il
eût vécu caché. Dans une lettre de la fin de son
séjour à Bruxelles, Du Guet exprime sa
reconnaissance extrême pour des bienfaits sous
lesquels il succombe :
" je succombe certainement sous le poids des
obligations que j' ai à tout le monde ; ... etc. "
les années qui suivent, de 1686 à 1690, sont des
années ensevelies. De retour à Paris, Du Guet
comprit, par rapport à son salut (c' est lui qui
parle), et par rapport à la situation des affaires
ecclésiastiques, qu' il fallait rendre sa retraite
plus profonde et plus entière pour la rendre plus
sûre. Il pensa au désert ; c' est alors qu' il eût
couru à Port-Royal si Port-Royal eût été
permis. " il se passa un temps considérable, dit-il,
avant
p376
que je pusse trouver un tombeau à ma mesure. "
enfin il le trouva et y demeura longtemps, fermant
les accès à tous, ne communiquant avec sa famille,
qui ignorait le lieu de son refuge, que par M
Boileau son directeur. Encore trouvait-il cette
communication trop peu indirecte. Il faut oser
citer les preuves excessives de cette fuite du monde
et de cette terreur presque sans cause dans l' âme
de Du Guet, un peu maladive, je le pense, à cette
époque. Cela le rapproche de Nicole qui a un si
grand goût, on le sait, pour la mort civile .
Ou plutôt ce sont déjà les terreurs, les fuites,
les misanthropies sauvages et rêveuses de bien
des modernes, mais sous forme de sentiments chrétiens.
D' anciens goûts refoulés qui se vengent, des
tendresses naturelles non employées qui murmurent,
l' approche de l' âge de quarante ans qui fait crise
si souvent dans les organisations sensibles, une
sorte de premier courage de la jeunesse dont le
ressort se brise, et qui ne retient plus les
craintes fébriles, continuelles, d' une imagination
que l' injustice du monde a blessée, tout cela dut
agir sur Du Guet en ces années obscures ;
seulement ici le langage est chrétien ; le fond
comme la forme, le remède et l' aspect du symptôme,
sont chrétiens :
" je suis tout à fait embarrassé des lettres de mes
frères, écrivait-il à l' abbé Boileau ; vous voilà
établi leur correspondant et le mien... etc. "
p377
et dans cette autre lettre, également adressée à
l' abbé Boileau :
" la solitude a de bons et de mauvais effets, mon
très-cher frère ; elle nous sépare du monde, mais
elle nous rend indifférents... etc. "
p378
on voit l' agrément et le tour du bel-esprit se
mêler encore même à la plus opiniâtre solitude,
même à cette correspondance d' outre-tombe .
Parlant de lui en tierce personne, il dira encore :
" il fait les choses comme il l' entend, et il a de
certaines manières si étranges et si peu conformes
à celles des gens de ce pays, qu' on le prendrait
pour un homme du Canada ou de la Nouvelle-Guinée. "
on sent toutefois que ce sauvage-là est un peu
comme Chactas et qu' il a vu son Louis Xiv.
Durant ces années censées mortes, il ne cessait de
correspondre avec Madame De Fontpertuis, avec
la duchesse d' épernon, avec Mademoiselle De
Vertus, toutes celles avec qui il était entré en
liaison de directeur pour les conseils et d' obligé
pour les bienfaits. Quand on semblait le
féliciter de son courage à souffrir pour la vérité,
il rejetait bien loin l' éloge : " j' ai été payé tout
comptant du peu que j' ai fait, disait-il ; la
poltronnerie y a eu trop de part ; la nécessité
a fait le reste, et les récompenses temporelles
ne me laissent rien pour l' autre vie.. " on conçoit
à merveille le zèle affectueux où l' on était à
l' obliger, à le combler de ce qu' il appelle
bienfaits, par la manière si imprévue, si charmante
et si touchée dont il y répond :
" je ne reviens point, madame, écrit-il à Madame De
Fontpertuis, de la surprise où un paquet tombé du
ciel m' a jeté... etc. "
p379
c' est maniéré, mais ingénieux, et d' un tour fin qui
sent l' approche du dix-huitième siècle. M De
Tréville devait être content de ce style-là.
Et ici je n' ai, avec Du Guet, et pour le produire
encore plus au naturel, que l' embarras du choix dans
l' abondance des sources auxquelles il m' a été permis,
à son sujet, de recourir. Je puis dire que c' est un
des hommes vers qui je me suis senti de tout temps
le plus d' attrait, et avec qui j' ai, tout bas, le
plus vécu. S' il n' existe qu' une édition de ses
lettres en dix volumes, recueil utile mais bien
incomplet, où les lettres sont données pêle-mêle,
sans aucun ordre, le plus souvent sans les noms des
personnes, et probablement avec bien des
suppressions, la bibliothèque de Troyes
possède en revanche et nous offre, indépendamment
des renseignements biographiques les plus précis
et les plus confidentiels sur ses dernières années,
un recueil intéressant de lettres écrites par lui
à cet âge et dans ce dernier intervalle de jeunesse
où, pour le moment, nous le considérons. Ces jolies
lettres, de la
p380
plus nette écriture, se rapportent au temps qui
précéda sa sortie de l' oratoire, avant son séjour
à Bruxelles, et au temps où il en était revenu.
Elles sont adressées à Madame Des Rieux en son
château , et à la duchesse d' épernon au
Val-De-Grâce ; et, sans y avoir assez regardé
pour l' affirmer, je soupçonne ce deux personnes
de n' en être qu' une seule, c' est-à-dire Madame
D' épernon toujours. Nous retrouvons là, avec plus
de particularité encore, bien des variantes des
mêmes choses qu' il écrivait à Madame De
Fontpertuis. évidemment ces dames qu' il dirigeait
étaient désolées de le perdre, et les lettres qu' elles
recevaient de lui, dans ses éclipses et ses
absences, sont bien propres à justifier et à
expliquer ce regret. Ce sont des détails délicats
d' affection, de reconnaissance, des demi-révélations
sur sa retraite, mêlées d' un reste de secret : cela
fait perspective. On sent le directeur le plus fin
et le plus attentif, le moins imposant, " cet homme
si spirituel, si doux, si insinuant, si discret, si
plein de ménagement, " disaient de lui les
contemporains. Il parle de sa santé beaucoup ; il
leur parle surtout de la leur, et il y joint des
recettes qui sont d' un ami soigneux, connaisseur
expert en toute chose. Ainsi à Madame Des Rieux :
" les remèdes ou plutôt les avis de M Hamon vous
conviennent peu ; ni le caphé (sic) ni le
chocolate ne sont propres à votre estomac. "
il lui indique la manière de prendre le thé, alors
nouveau : " si j' osais vous conseiller le thé, je le
préférerais à tout autre remède ; mais je ne sais
si vous savez prendre une liqueur bien chaude sans
vous brûler ; car celle-ci a un tout autre effet
quand on est capable d' en soutenir la chaleur. Il
n' y a qu' un peu d' adresse, et ne prendre à la fois
qu' une fort petite
p381
goutte. " et tout à côté, et en y mettant de la même
adresse, ce sont de longs, de menus et ingénieux
conseils de conscience, en style élégant, choisi,
court, qui sent son voisin de La Bruyère. Il n' a
rien de janséniste, c' est-à-dire de traînant dans
ses phrases, ni de sec dans son expression. Madame
Des Rieux lui a écrit qu' elle est souffrante et
affligée : " comment pouvez-vous après cela, madame,
m' exhorter à prendre soin de moi ! Puis-je prendre
quelque intérêt à la vie, si vous voulez me la
rendre malheureuse ! Et si vous vous abandonnez
à la douleur, est-il en mon pouvoir de n' en être pas
pénétré ? Examinez si elle est juste, c' est à vous
à en juger : pour moi, je ne puis que suivre votre
exemple, et moins vous aurez de force sur votre
esprit, moins vous m' en laisserez sur le mien :
comptez, s' il vous plaît, là-dessus, madame.
Affligez-vous, n' écoutez rien, livrez-vous à votre
douleur, je n' ai rien à dire ; mais le contre-coup
viendra jusqu' à moi, et dans les petits chagrins
que je puis avoir, je serai encore accablé des
vôtres. " que tout cela devait plaire et s' insinuer !
Et ceci, à la duchesse d' épernon (octobre 1689) :
" j' ai eu presque autant de joie, madame, en
apprenant que vous aviez fait quelques remèdes,
que si vous m' aviez assuré de votre santé. Ce n' est
pas un effet de ma confiance pour les remèdes, mais
c' est que les moindres soins que vous prenez de votre
santé me font
p382
plaisir. Je ne puis pas vous prier de n' être point
malade, mais il me semble qu' il ne m' est pas défendu
de vous supplier de vous conserver. " il y a là un peu
du ton d' un La Motte et d' un Fontenelle ; il n' y
a surtout plus rien du ton de M Singlin : je ne
parle que du ton, car pour le fond on le retrouvera.
Enfin c' est du pur Du Guet, cette fine fleur
de l' oratoire.
On lui envoyait toutes sortes de petits riens, de
petits cadeaux, des nouveautés, des curiosités. Il
en accuse réception avec une belle humeur qui n' a
rien du reclus, et en faisant du tout un amusant
pêle-mêle : " j' ai reçu, madame, tout ce que vous
m' avez fait la grâce de m' envoyer, harangue, vers,
authentique, poudre de vipère, petit oeuf, grand
voile et tout le reste. Je soupçonne fort la
harangue d' être française dans l' original et
siamoise dans la version : celui qui en est l' auteur
sait flatter le roi. Les vers où l' on le prie de
s' élever contre l' excessive flatterie de M De La
Feuillade, sont bien flatteurs eux-mêmes. " un autre
jour c' est une chapelle qu' on lui envoie, ou
c' est une pendule. Il semble vouloir se justifier,
une fois, auprès de Madame Des Rieux d' avoir un
commerce réglé de lettres avec une autre personne
qui parlait un peu haut de ses relations avec lui,
et s' en prévalait de manière à le compromettre avec
ses autres amies qui étaient un peu jalouses. On
entrevoit, ce qui était inévitable, des
susceptibilités, des exigences. Si l' on avait du
loisir de reste, on verrait à serrer de près ces
noms d' emprunt et à soulever les masques.
p383
Il y a une lettre du 29 octobre 1686, où il parle
de sa retraite à mots couverts, comme dans un
demi-jour ; tout cela est coquet :
" voici de mon désert tout ce qu' il m' est permis de
vous en mander... etc. "
c' est juste, c' est bien dit, c' est arrangé et
concerté en perfection ; mais on voit qu' à ce
demi-jour l' amour-propre lui-même trouve son compte.
Et encore ceci, dans une lettre d' octobre 1686, sur
sa retraite :
" je ne sais même si je fais bien, madame, de vous
parler si clairement de tout ceci dans une
lettre ; ... etc. "
p384
quel charme et quel attrait dans toutes ces
précautions ! Comme la curiosité s' y pique, et
que l' amour-propre, sans y songer, s' y chatouille
et s' y caresse !
Et à la même Madame D' épernon, le 29 décembre 1687,
en se défendant du soupçon d' ennui ; car l' ennui
est la pire des tentations pour celui qui se flatte
d' avoir le don de solitude :
" je ne sais qui a pu m' accuser de trouver quelquefois
les journées bien longues ; ... etc. "
il plaisante, mais cependant le voilà, comme
M Hamon, qui tient l' aiguille et qui sait tricoter !
Ils ont beau faire, je ne puis m' accoutumer à
cette idée-là, et à voir des gens d' esprit dans
cette posture.
Nous ne perdons rien de tout cet enjouement et de
ces gentillesses, pour nous assez nouvelles. Ne
s' était-on pas avisé de demander pour Du Guest
à Madame D' épernon, et comme s' il l' avait
désirée, une petite chienne ? Elle s' excuse de ne
la lui pouvoir envoyer en même temps qu' un livre
qu' elle lui promet. Il est
p385
étonné de la singularité de la demande, mais il répond
gaiement :
" ... cependant, madame, vous donnez un prix à tout
ce que vous donnez, et j' aimerai le livre ès qu' il
aura eu l' honneur de passer par vos mains... etc. "
il vint incognito à Paris en septembre 1688,
et il en était parti pour Lyon, non en litière,
comme il l' avait projeté et promis à ses amis, mais
en diligence, à une troisième place, quoique
souffrant (on était huit alors dans l' intérieur) :
" je commence par m' accuser, écrit-il de Lyon à la
duchesse d' épernon le 22 septembre, de vous avoir
caché le genre de voiture que j' avais choisi ; mais
parce que le crime peut paraître fort noir,
vous me permettrez, s' il vous plaît, d' en faire voir
la nécessité. " suivent d' agréables détails sur ce
voyage à Lyon, où il allait voir son père et sa
famille. Il prie Madame D' épernon de lui adresser
ses lettres à Mademoiselle Flachère, à
Montbrison , et de mettre Lyon au-dessus,
un peu à côté : " comme je n' ai presque point entretenu
de commerce avec ma famille depuis mon départ, je
crois lui devoir cacher celui que j' ai ailleurs. "
-toujours un coin de mystère.
Enfin en juillet 1690, sa captivité cesse, il est
libre
p386
de reparaître à Paris, et il en profite. Il écrit,
le mercredi 5 juillet, à la duchesse d' épernon :
" je ne veux pas, madame, que vous appreniez de quelque
autre ma liberté ; elle vient de m' être rendue. "
et le 25 juillet (car il avait cru ne devoir visiter
personne avant l' archevêque qui avait tardé à
revenir de Saint-Germain) : " j' eus l' honneur
de voir hier M l' archevêque (M De Harlay),
et j' en fus bien reçu. J' espère demain de voir
les maisons de l' oratoire, et j' irai à votre parloir
apprendre de vos nouvelles. Je ne suis que d' hier
chez M De Ménars ; sa bonté est extrême en tout. "
en effet, les amis de Du Guet ne souffrirent pas
qu' il poussât plus loin ce qu' il appelait son
ensevelissement. Le président de Ménars, frère de
Madame Colbert, et puissamment apparenté, obtint
sans peine du père De La Chaise, qui se trouvait
lui-même parent de Du Guet, que celui-ci pût loger
chez lui, et, bon gré mal gré, le reclus quitta
son asile inconnu, sa tanière , pour vivre un peu
moins insaisissable à l' hôtel du président. Cette
nouvelle, dès qu' elle se répandit, fut accueillie
avec grande joie dans le monde auquel Du Guet était
cher ; tous les échos se réveillèrent pour redire ses
louanges. Il le savait, il entendait ces bruits de la
ville ; il craignait un éclat ; il eut bientôt à
recevoir des félicitations sans nombre. Dans une
touchante lettre de lui au père Du Breuil, de
septembre 1690, on voit ses naïves angoisses par
rapport à son nouvel élargissement :
" je suis, mon révérend père, dans un état bien
différent et bien digne d' attendrir le
vôtre : ... etc. "
p387
Du Guet y demeura plus de trente ans, sauf une
fuite en Savoie (1715). Ce qu' il ne croyait qu' une
rade d' un moment, fut le port de ses meilleures
années. Soit à Paris, soit à la campagne, il resta
l' hôte du président, et, après lui, de madame la
présidente de Ménars qui sentait tout le prix de ce
trésor domestique.
Trésor, c' est le mot. Du Guet avait une mémoire
prodigieuse et une intelligence universelle. Il ne
parlait pas seulement bien de théologie et de
religion, il parlait de toutes choses et avec toutes
sortes d' agréments. On a pu dire de lui ce qu' on
disait de Saumaise, " que ce qu' il ignorait, manquait
à la science. " et il ne savait pas seulement ce qui
est dans les livres : son savoir s' étendait à tout.
Une fois, la conversation étant tombée sur les
vins, il parla très en détail des différentes
sortes de crus et de leurs différentes qualités,
et cela avec justesse et comme un gourmet, comme
un profès dans l' ordre des coteaux . Le père
de La Chaise, en
p388
accordant au président de Ménars la demande qu' il
lui faisait d' avoir en son logis Du Guet, lui
témoigna qu' il allait être très-heureux de posséder
chez lui un homme de ce mérite, et, faisant allusion
à cette universalité de connaissances, il
ajouta : " vous n' aurez qu' à tourner le robinet,
vous verrez couler telle essence que vous
voudrez. "
le père De La Chaise fit alors promettre à Du
Guet de ne point écrire sur les affaires du temps,
et celui-ci, qui par caractère était plus voisin
de Nicole que d' Arnauld ! Le promit.
Ce furent les belles années de Du Guet : il fut
forcé de se produire plus qu' il n' aurait voulu, et
ce fut un bien. On doit à cette nécessité ce qu' il
a fait. Esprit délicat, mais assez peu productif
malgré sa facilité, il n' entreprend guère rien si on
ne le sollicite, et, pour revenir à l' image que s' est
permise le père De La Chaise, il n' a pas le jet
propre de la source, il attend avec ses réservoirs
que quelqu' un tourne le robinet . C' est l' occasion
d' être utile, ou l' idée qu' on le croit tel, qui
seule peut forcer sa modestie. Il répète tant qu' il
est né paresseux , qu' il faut bien qu' on en croie
quelque chose, malgré les cinquante ou soixante
volumes qu' il a laissés.
Il va dans le monde, un monde vertueux et sévère
dont il fait les délices ; il ne peut plus
désormais s' y soustraire. Il charme sans le vouloir ;
il instruit ceux mêmes qu' il révère, et dont il
croit avoir tout à apprendre.
p389
On aime à le voir un des premiers auditeurs d' élite
choisis par Racine pour Athalie :
" rien de plus incompréhensible que ma vie,
écrivait-il quatre mois après son installation à
l' hôtel de Ménars... etc. "
belle effusion où l' admiration pour le génie se
tourne en tendresse de coeur, et qui vient bien
le soir du jour où l' on a goûté les prémices
d' Athalie !
Du Guet était en haute estime et considération
auprès des plus qualifiés, et il aurait pu prétendre
à tout s' il l' avait voulu, s' il s' y était tant
soit peu prêté. Son jansénisme n' avait rien
d' antipathique. Arnauld le sentait bien quand
un jour il pensait à lui ou au père De La Tour,
et à ce qu' on les proposât à M De Pomponne,
pour faire de l' un ou de l' autre un coadjuteur de
l' évêque
p390
d' Angers devenu aveugle. Ce n' était là qu' une
première idée, qui ne lui paraissait point cependant
tout à fait vaine : mais il n' y avait point en Du
Guet l' étoffe d' un évêque ; c' était plutôt un
conseiller qui avait besoin du second plan, et d' être
à demi sous le rideau. Surtout il s' entendait mieux
à ce gouvernement paisible, obscur, silencieux,
des consciences. Il en tenait avec douceur et
fermeté la clef mystérieuse ; il répondait de près
aux scrupules de bien des âmes.
J' ai cité de lui nombre de passages qui ont pu
donner l' idée d' un bel-esprit, non ennemi des grâces :
mais tous ces soins dont il était l' objet, auxquels
il cédait et semblait consentir, et qui cultivaient,
pour ainsi dire, sa politesse, n' atteignaient pas
sa vertu et ne l' efféminaient pas. Cela faisait de
lui un directeur un peu différent de ce que nous
avons vu dans le pur port-royal ; il a sa nuance
qui le distingue de M Singlin, de M De Saci ;
il trouve, lui aussi, les lettres de M De
Saint-Cyran écrites d' une manière un peu sèche ,
bien qu' avec des maximes admirables : mais il n' était
pas moins qu' eux un directeur véridique et sévère ;
à l' heure du conseil, les grâces, qu' il n' avait pas
toutes sacrifiées, ne l' amollissaient en rien :
il ne connaissait plus que la science de la croix.
La plus belle et la plus connue, la plus classique
de toutes ses lettres de direction, est sans
contredit celle qui s' adresse à Madame De La
Fayette. La mort de M De La Rochefoucauld avait
laissé cette fidèle amie dans une incurable
douleur, contre laquelle sa raison toujours si ferme
et si saine devenait impuissante ; toutes ses
anciennes sensibilités de la jeunesse se réveillaient
par accès pour lui rendre plus cruelle l' idée
de l' irréparable et pour irriter
p391
son désespoir. Elle était restée tendre aux vieilles
blessures, et, dans une santé de plus en plus
misérable, l' heure qui guérit de tout, en supprimant
tout, s' annonçait toujours et ne venait pas. Elle
était de celles qui voient les choses comme elles
sont ; mais une sensibilité de femme, et dans un
siècle religieux, ne s' accommode guère de soutenir
jusqu' au bout une vue stoïque. Elle se tourna par
degrés vers Dieu ; elle consulta Du Guet, qui se
recommandait plus que tout autre à ses yeux par un
coin d' indépendance, et elle s' ouvrit sans réserve
à lui. Elle avait fait plus que de ne pas pratiquer
la religion et d' en offenser les préceptes, elle
l' avait à dessein couverte de nuages dans son esprit,
elle l' avait jugée ; elle avait douté. L' amie de
M De La Rochefoucauld (c' est tout simple) avait
raisonné sur la foi. Le malheur et la perte, le
dernier terme sans cesse entrevu dans des infirmités
continuelles, l' avaient rendue au sentiment humilié,
à la croyance ; mais, du moment qu' elle avait
recommencé à croire, la crainte était revenue,
à la vue du passé et des fautes sans nombre, jusque-là
colorées d' un beau nom. C' est à ce mélange de
raisonnement persistant, de rêves, de regrets
sensibles et de scrupules renaissants, le tout dans
l' âme la plus juste et la plus sensée du monde,
que Du Guet avait affaire. C' était plus difficile
qu' avec Madame De Longueville. Il faudrait tout
lire, de ces ingénieux et énergiques conseils ;
je n' en rappellerai que ceci :
" j' aurais mieux aimé vos pensées que les miennes,
madame, et ceci n' est point un raffinement d' humilité...
etc. "
p392
il cède pourtant, et puisqu' on l' exige, il donne
cette leçon par écrit :
" j' ai cru, madame, que vous deviez employer
utilement les premiers moments de la journée, où vous
ne cessez de dormir que pour commencer à
rêver... etc. "
p393
voilà, ce me semble, des accents dont tout pénètre
et où rien ne faiblit. C' est le propre de Du Guet :
sévérité et insinuation ; un caractère d' onction,
de grâce parfois, par instants presque une sorte
d' enjouement spirituel, mais en même temps, dès qu' il
y a lieu, la vérité nue, stricte, dans sa plus
exacte expression, et perçante comme le glaive de la
sainte parole. Nulle part plus rigoureusement que
chez lui le sentiment de la propre justice n' est
anéanti, nulle part le triomphe par la grâce seule
n' est plus hautement posé, et en même temps cette
rigoureuse doctrine y est offerte sous le seul
aspect de la consolation ; la rigueur en elle et
p394
la consolation ne sont qu' un, et sont au même titre.
Du Guet excelle à présenter inséparablement cette
double liqueur, qui est le sang même du Christ, dans
un même calice :
" il est juste que ces vues vous consternent et vous
effraient ; ... etc. "
et à Madame Daguesseau, la femme du conseiller
d' état et la mère du chancelier, la consolant sur la
mort de deux de ses petits-fils (la lettre n' est pas
précisément agréable à l' imagination ni à la partie
sensible de l' âme, mais la doctrine de la grâce
y est exprimée si au vrai, si au complet, avec tant
de précision, qu' il ne nous est pas permis, à nous
qui avons donné sur Du Guet tant de hors-d' oeuvre,
de ne pas produire cette pièce de fonds) :
" j' avais ignoré, madame, ce qui est arrivé dans votre
famille, et les consolations que Dieu a mêlées aux
déplaisirs qui ont éprouvé votre foi... etc. "
p395
et voilà précisément par où Du Guet était un si
puissant consolateur. Sa sévérité porte en elle le
principe d' espérance et tire la consolation de la
rigueur même. Tout ce qu' il retranche à l' homme en
mérite, en pouvoir, il l' accorde à Dieu, au Christ,
et vous force de vous jeter dans l' abîme de sa
miséricorde. La pauvreté de l' homme et son dénûment
n' est que pour mieux faire ressortir les richesses
de la croix. Rollin, dans ses distiques latins à
mettre au bas du portrait de Du Guet, a dit :
christum apprime sciens divitiasque crucis.
Et encore :
anxia consiliis corda levare potens.
Et lui-même Du Guet disait de lui : " je ne confesse
point, mais on croit que je contribue à la
consolation. "
p396
c' est là son principal rôle. Il avait le don de
conseil ; on l' appelait le voyant ; il lisait
dans les consciences.
Il lisait également dans l' écriture ; il avait le don
et le talent de l' interprétation et de l' exposition
dans les conférences. Lorsque Rollin, sur son
conseil, eut accepté la principalité du collége de
Beauvais : " vous m' avez, lui dit-il, comme forcé
de me charger d' un emploi important et difficile,
vous êtes obligé de m' aider à en porter le poids. J' ai
à instruire sur la religion une jeunesse nombreuse ;
c' est à vous à me fournir les instructions et les
lumières que je dois lui distribuer. " et Du Guet
alors, sollicité comme il avait besoin de l' être, se
mit durant des années (1701-1707), une fois par
semaine, à faire à Rollin et à l' abbé d' Asfeld
une conférence sur quelques livres de l' ancien
testament. " c' est ce qui a donné lieu, écrivait
Rollin plus de vingt-cinq ans après, à ces ouvrages
admirables qu' on a imprimés depuis peu sur la
genèse, sur Job, et sur les psaumes. " et comme, en
lui envoyant un des volumes de son histoire ancienne,
Rollin le faisait ressouvenir de cet heureux temps
où il leur expliquait les oracles divins, Du Guet
octogénaire, de Troyes où il était alors (août
1732), lui répondait avec une humilité charmante :
" vous vous souvenez, monsieur, avec trop de bonté
de ces jours que vous appelez heureux, et qui
l' étaient en effet,... etc. "
p397
je me suis plu à rassembler dans ce chapitre tout
ce qui peut faire apprécier l' âme, l' esprit et les
talents intérieurs de Du Guet, et il ne tiendrait
qu' à moi de m' arrêter ici sur ces impressions
flatteuses, laissant à démêler la dernière portion
de sa vie aux historiens de la bulle et à ceux qui
auraient goût à s' occuper des guerres civiles du
parti après la ruine de port-royal. Il y a pourtant
là-dessus trop d' utiles réflexions à faire, et
j' y ai trop pensé pour ne pas en dire quelque chose.
p398
Ix.
Mais avant d' en venir aux faiblesses et aux échecs
de Du Guet dans sa vie et son caractère, nous avons
encore à nous poser à son sujet quelques questions
en le considérant dans tout son plein et dans son
mérite.
Et d' abord, avec de tels dons que ceux que nous
venons de lui voir, avec un fonds d' étude si solide
et si vaste, avec une telle facilité d' exprimer,
de produire, et même de peindre (car son
ouvrage des six jours offre des commencements
de tableaux), d' où vient que Du Guet a si peu
laissé d' ouvrages qui brillent, qui frappent, et
demeurent dans la mémoire, c' est-à-dire aussi dans
le coeur des hommes ? Contemporain exact de Fénelon,
pourquoi entre eux cette différence de résultats
p399
et d' effets ? Pourquoi n' est-il pas éclairé pour
tous d' une douce et bienfaisante lumière, le nom
de celui qui, dans ses lettres spirituelles, est plein
de passages comme ceux-ci :
" nous voulons tout changer, mais nous ne sommes
les maîtres de rien, et nous ne pouvons changer
que notre coeur... etc. "
sans doute Du Guet dans le jansénisme passe pour
brillant ; il est une vraie lumière au milieu des
teintes sombres ; mais au dehors il est terne
aujourd' hui et inaperçu. Que lui a-t-il donc
manqué pour se réaliser dans une oeuvre aux yeux
de tous ? Pourquoi ce don qui semble avoir fui aux
regards, et qu' en faut-il regretter ?
Il avait certes le goût naturel des belles-lettres,
même en ce qu' elles ont de raffiné ; il avait un reste
de goût de Fléchier ; lui qui pleurait à Athalie ,
il avait des traits assez du genre de ceux qu' aurait
eus le Racine de Bérénice , racine sans Boileau.
S' il avait lu l' Astrée enfant, il avait aussi
lu, avant sa théologie, les héroïdes d' Ovide.
Dans sa lettre au confrère Chapuy, sur les
p400
études, lorsqu' il touche les poëtes et Ovide si
plein de périls : " ses meilleurs ouvrages, dit-il,
sont ceux qu' on ne doit jamais lire. Les épîtres
des dames illustres me paraissent être de ce nombre ;
elles sont trop touchantes et trop tendres. " en
souhaitant que les religieuses s' interdisent la
musique et les musiciens, il craint surtout que
les maîtres ne plaisent par la voix ; et lui si en
garde contre ce charme de l' oreille, quand il écrit,
même la moindre lettre, il a l' harmonie, le nombre.
Mais quand il parle de peinture, il est moins
rigide. Une dame lui avait envoyé à lire les traités
de la peinture et du coloris, du peintre De Piles ;
Du Guet y répond avec complaisance et
développement :
" le traité du vrai dans la peinture, madame, m' a plus
instruit et m' a donné un plus solide plaisir que les
discours dont vous savez que j' ai été si
content... etc. "
p401
c' est la théorie classique dans toute sa netteté
et sa distinction ; et il n' eût pas été impropre
à l' appliquer, lui qui la discernait et l' analysait
si bien. Il était peintre aussi, pour peu qu' il
l' eût voulu, par la composition comme par le
coloris, celui qui, dans son commentaire sur
l' ouvrage des six jours , a tant d' esquisses
heureuses qu' il n' avait qu' à pousser un peu plus,
tant de jolies demi-pages, à propos de la verdure
universelle, à propos d' une fleur, ou du vol d' une
hirondelle, ou d' un nid dans une charmille, ou du
concert ailé dans les bois, et qui conclut sa
série de vues naturelles et symboliques par cette
page harmonieuse, où, en voulant faire comprendre
l' immense et divin tableau, lumière, ombre et
mystère, il le rassemble en quelques traits et le
reproduit :
" Dieu vit toutes les choses qu' il avait faites,
et elles étaient très-bonnes... etc. "
p402
il semble qu' il ne tenait qu' à un auteur, assez
habile pour écrire de telles pages, de s' y complaire
plus souvent et de nous laisser quelque monument
principal de son esprit. Mais sentant si bien l' idéal
et capable d' en pénétrer les raisons ou d' en
ressaisir des reflets sous sa plume, Du Guet
s' était de bonne heure sevré sur le développement
du talent purement littéraire et sur le goût auquel
tout autre que lui aurait incliné. Il s' était
dit plus tôt ce que Racine s' est dit plus tard ;
il s' était dit avec saint Augustin que la gloire
d' Homère lui-même, le plus grand des poëtes, était
après tout peu de chose, puisqu' elle se terminait
à raconter avec beaucoup d' agrément et de douceur
des choses vaines : dulcissime vanus est. il
s' était dit qu' il n' y avait d' étude saine et humble
que celle de l' écriture et des pères : " quelque
innocentes que soient les autres études, elles ont
toujours une secrète malignité. Plus elles sont
agréables, et plus elles sont contraires à l' esprit
de l' évangile, et l' effet le moins dangereux qu' elles
puissent avoir est de remplir la mémoire, et
peut-être le coeur, de mille choses qui servent à
entretenir nos vieilles blessures, et qui nous
détournent de celles qui doivent être notre unique
objet. " il est heureux pourtant s' il retrouve
au sein des études sacrées, où l' on ne doit chercher
que la religion, la vérité et la vertu, quelque
p403
miel plus permis que celui de Jonathas, par exemple
les poésies grecques de saint Grégoire De
Nazianze, si tendres, nous dit-il, si
chrétiennes et si polies.
goût exquis, bel-esprit charmant, coeur tendre,
pensée sérieuse, doctrine profonde, encore une
fois je me le demande, qu' a-t-il donc manqué
à Du Guet pour se produire plus manifestement
dans quelque ouvrage durable et pour fleurir ?
C' est surtout quand on le voit à côté et en regard
de Fénelon que cette question se pose. Il n' a cessé,
en effet, de côtoyer Fénelon, mais du côté de
l' ombre, et dans un demi-jour conforme à sa ligne
janséniste. Les points de rapprochement d' ailleurs,
les rapports entre eux sont frappants : les lettres
spirituelles et de direction, ils y ont excellé
tous deux ; l' explication de l' ouvrage des six
jours , c' est le pendant du traité de
l' existence de Dieu ; l' institution d' un
prince , c' est le pendant du Télémaque .
Ils ont d' autres ressemblances encore.
Mais j' ai dit le mot de la différence : dans cette
allée où ils marchent l' un et l' autre, Fénelon est
du côté de la lumière et du soleil, Du Guet est du
côté de l' ombre. Du Guet n' a voulu et n' a pris de
la lumière et du rayon que la chaleur et la vie,
l' usage intérieur essentiel, le foyer, non l' éclat
ni la couleur.
Avec la distinction et la délicatesse qui leur sont
propres et communes à tous deux, Fénelon a de plus
que Du Guet une élévation et une légèreté
naturelle primitive de talent, un essor insensible
mais irrésistible, des ailes dont il ne se sert pas,
mais que l' on sent, qui le soulèvent même quand il
ne fait que cheminer, et qui lui donnent en ses
moindres pas cette démarche angélique et presque
divine.
p404
Fénelon a en lui un fonds d' atticisme,
d' hellénisme intime qui se trahit et qui transpire.
Il a, quoi qu' il fasse, une réminiscence flottante
d' Homère, une habitude incurable d' Horace, ce
sentiment du fin et de l' aimable qui ne l' abandonne
jamais, qui l' avertit tout bas, même en matière
spirituelle, qui arrête sa plume à temps et qui lui
dit : rien de trop, c' est assez. même quand il
parle le langage de saint Paul, il y a un
ressouvenir lointain (et pas si lointain ! )
d' Eucharis, la grâce heureuse. La cymodocée de
Fénelon est chrétienne, mais elle a été cymodomée.
Rien de tel en Du Guet ; il a le front plus baissé ;
bien que sorti de l' oratoire, il a gardé du moine.
Il restera trente années durant sur la lisière du
monde et de la solitude, ayant un pied dans l' un et
un pied dans l' autre, et avec une arrière-pensée
secrète de se dérober. être de la cour, de
l' académie, être un écrivain, est-ce qu' il y pense
jamais ? Il était du petit nombre des doctes de ce
temps-là qui savaient bien le grec ; mais, même en
dénombrant les lectures profanes qu' il a dû
traverser à leur source avant d' arriver aux chrétiennes,
il ne se permet pas le moindre sourire.
Du Guet est nûment chrétien, chrétien d' après
saint Augustin et saint Paul ; et quand on
regrette qu' il n' ait pas plus brillé, ceux qui
se rattachent avec lui au tronc de l' arbre auraient
le droit de répondre : " est-ce donc un si grand
regret à avoir qu' il ne se soit pas produit d' une
manière plus éclatante ? Il a beaucoup fait ; et
s' il est vrai qu' il n' a fait qu' à l' occasion
et pour des usages le plus souvent particuliers,
n' a-t-il pas mieux réussi au gré de ses voeux et de
ses prières ? Faut-il dire de lui comme Voltaire,
qui croit d' ailleurs
p405
se montrer indulgent, et qui le reconnaît pour
l' une des meilleures plumes du parti janséniste :
" le style de Du Guet est formé sur celui des bons
écrivains de port-royal : il aurait pu , comme
eux, rendre de grands services aux lettres ; trois
volumes sur vingt-cinq chapitres d' Isaïe montrent
qu' il n' était avare ni de son temps ni de sa
plume ? " il aurait pu ! Voilà donc Du Guet
inutile selon Voltaire, voilà ses services rayés
d' un trait de plume ! Mais on peut répondre : Du
Guet a pu et il a fait. Les grands écrivains
s' attachent trop à l' apparence pour ne pas perdre
souvent de vue le fond et le but, ce qui devrait
être l' objet principal. C' est comme pour ces
conférences de Du Guet lui-même à Saint-Remy
De Troyes ; dès que la célébrité s' en mêle,
adieu les pauvres ! Ils n' y viennent plus. Or, Du
Guet ne veut pas cela ; il veut, ou du moins il
supplie que son oeuvre soit bénie dans les humbles
et pauvres âmes. Il console, aux moments graves et
suprêmes, des êtres pleins de sentiments vivants et
réels, des souffrants en pleurs ; il n' amuse pas une
postérité dans le loisir. Sa postérité à lui-même,
toute sérieuse, toute conforme à la vue première,
ne l' a-t-il pas eue, ne l' a-t-il pas peut-être
encore ? "
voilà ce que j' entendais dire autour de moi en ce
temps déjà bien ancien, en ces années que je pourrais,
moi aussi, appeler heureuses, où je parlais pour
la première fois de Du Guet devant des auditeurs
si préparés à l' entendre, devant des maîtres en ces
matières intérieures, dans cette Lausanne alors si
florissante dans sa simplicité, la Lausanne des
Manuel, des Vinet et de leurs disciples.
p406
On peut, en sondant sur quelques points l' histoire
morale, prendre un aperçu très-juste du genre
d' influence profonde, continue, sourde, mais bien
réelle, de Du Guet.
Dans l' éloge de Dom Toustain, l' un des auteurs du
nouveau traité de diplomatique , en tête du
deuxième tome de ce traité, on voit comment ce pieux
bénédictin qui lisait Du Guet dès l' âge de 18 ans
durant son noviciat à l' abbaye de Jumiéges, mourant
en 1754, se faisait lire Du Guet encore par
Dom Tassin son intime ami. Il entendait surtout
avec fruit, aux approches suprêmes, ces admirables
lettres sur le désir de la mort, et sur les motifs
d' une espérance humble et chrétienne ; le
biographe ajoute : " il me pria un jour de prendre
son nouveau testament, et de lire le premier chapitre
de l' épître de saint Paul aux éphésiens (sur les
grâces que Dieu nous fait en Jésus-Christ, qui
est le chef de l' église) ; lorsque j' eus achevé, il
me dit, d' un ton qui marquait son contentement :
" voilà l' original ; il est bien au-dessus de
l' éloquence et de la sublimité des pensées de
M Du Guet. " -n' est-ce pas ce qui compose, dans
sa véritable éclipse, une chrétienne gloire ?
Pâlir et s' effacer, sitôt que le divin exemplaire
apparaît. Le public de Du Guet a continué d' être
un public à part, intérieur, non celui des
applaudissements, mais celui de la piété recueillie,
celui des fruits effectifs lesquels mûrissent
loin du regard, souvent sans soleil, et se détachent
sans bruit,
comme un fruit mûr qui tombe au gazon qui l' attend.
p407
Quand le digne M Gonthier fit réimprimer à
Genève, en 1824, cet inappréciable livre des
caractères de la charité qui paraphrase t
commente le treizième chapitre de la première
épître aux corinthiens, il en ignorait lui-même
l' auteur (touchante ignorance ! ), et ce livre
réimprimé sans nom faisait son chemin dans les
coeurs, et opérait, Dieu aidant, plus de bons
mouvements secrets et durables qu' une tragédie
dans un théâtre ne fait verser de pleurs. De quel
côté, tout compte fait, est le triomphe ?
La sainte et angélique soeur de Louis Xvi, Madame
élisabeth, écrivant à Madame De Raigecourt, lui
dit qu' elle vient de lire les lettres de Du Guet
que cette autre dame lisait aussi : " sont-ce les
lettres à Mademoiselle De Vertus que vous lisez ? "
demande-t-elle, et elle ajoute : " la théologie à
part, à laquelle je n' entends rien, c' étaient de
bien saintes gens que ces messieurs de port-royal.
Quelle vie que la leur auprès des nôtres ! " un tel
témoignage, à lui seul, est une couronne.
Rollin, parlant des livres de Du Guet, écrivait :
" j' ai eu le bonheur d' être lié avec l' auteur de
ces livres par une amitié tendre et intime, et
je lui dois le peu de connaissance que j' ai de
la religion . "
ce sont là des attestations qui comptent, et qui
supposent bien des adhésions silencieuses des
humbles et des inconnus. Une telle influence
ressemble non au vent qui bruit et s' applaudit dans
les ramures, mais à la séve qui filtre insensible
et qui s' insinue dans les racines.
Tenons-nous avec port-royal au point de vue du
strict christianisme. Dans les rôles chrétiens, il ne
p408
saurait y avoir de partage. Bossuet et Fénelon ont
la gloire, et la mieux méritée ; prenez garde
pourtant : tout est-il de charité, là où est la
gloire ? Tout est-il la voix de Dieu, là où entre
si fort la rumeur flatteuse des hommes ? Combien
en est-il, parmi ceux qui parlent si haut de
Fénelon et de Bossuet, qui profitent chrétiennement
de Fénelon et de Bossuet ? Parmi ceux qui parlent
bien de Du Guet, il en est très-peu qui n' en
profitent pas. Dans ce saint et savant livre où il
a expliqué les qualités ou les caractères
de la charité selon saint Paul, je trouve
ces admirables traits qui la signalent, en
poursuivant dans tous les déguisements l' amour-propre
son ennemi, son rival, et bien souvent son
hypocrite imitateur :
" l' amour de soi-même jusqu' au mépris de Dieu est le
roi de Babylone, et l' amour de Dieu jusqu' au
mépris de soi-même est le roi de Jérusalem... etc. "
et, pour dénoter cet ennemi caché et toujours si
proche, Du Guet indique ce qu' il appelle la
disposition schismatique de l' amour-propre,
qui est, quand on le pousse à bout, de se concentrer
finalement en soi, s' enveloppant dans son indigence
et dans sa misère, et se séparant absolument de
tout intérêt d' autrui, ce qui est proprement le
contraire de la charité. Et même dans ce qui y paraît
le moins contraire, dans ce qui ressemble à la
charité et qui la joue à vue d' oeil, il
p409
continue de poursuivre le schismatique et
l' hypocrite jusque dans ses derniers raffinements :
" un amour-propre qui est habile et qui ne veut rien
perdre, ne montre ni l' esprit, ni l' érudition, ni la
piété, ni la douceur qu' à propos... etc. "
et encore :
" prenons seulement garde à ne pas nous tromper par
de fausses apparences, et à ne pas confondre un
sentiment doux et tendre, mais sans force et sans
vertu, avec le feu brûlant de la charité. "
beaucoup de personnes ne lisent Fénelon que pour
flatter en elles ce sentiment doux et tendre ,
qui n' est pas la charité. On ne va pas à Du Guet
pour cela, mais pour quelque chose de plus :
" ce feu que Jésus-Christ est venu répandre dans la
terre, porte le caractère de Dieu même, qui
s' appelle dans l' écriture un feu brûlant et un dieu
jaloux : ... etc. "
ç' a été là l' effort et la prière de Du Guet dans
toute
p410
son oeuvre, que de la faire écouler en charité, et il
lui a été accordé d' y réussir. On lui peut appliquer
dans tous les sens ce qu' il dit en un endroit :
" ce qui est singulier me fait un peu de peine. "
il fuit l' originalité comme d' autres la cherchent.
Esprit d' élite et si rare, il ne songe qu' à
disparaître en sa qualité propre, pour servir à tous ;
et s' il a des biens à lui, il en ôte avec soin
la marque pour les rendre communs.
J' ai assez développé les mérites et les vertus de
Du Guet, pour être en droit maintenant d' indiquer
ses côtés faibles ; car il en eut. J' ai cité quelque
part une conversation qu' il eut avec Bossuet, et
dont Bossuet, disent les auteurs jansénistes,
profita. Mais comment en profita-t-il ? Il
s' agissait de l' explication d' une épître de saint
Paul sur la conversion des juifs, qui devait être
le signal d' une époque nouvelle. Bossuet ne se
servit de cette vue, dans son discours sur
l' histoire universelle , que pour la placer dans
un lointain, dans un avenir non défini, et pour en
tirer un de ces roulements de tonnerre qu' il
aime, et qui retentissent dans sa parole avec tant
de majesté. Or, ce n' était pas ainsi que l' entendait
Du Guet, qui attachait à cette idée un sens tout
précis et très-prochain. à force de penser à
l' interprétation des écritures et de croire qu' il
en avait le don spécial, Du Guet s' était fait
des illusions ; il en tirait des conséquences et
des présages, même pour les événements contemporains,
sur ceux d' aujourd' hui et de demain ; de là toutes
sortes de chimères. Il y avait, dans le parti, ce
qu' on appelait le plan de M Du Guet , et dont
on se parlait à voix basse. Quel était ce plan ?
Un des premiers élèves de Du Guet, l' abbé
d' étemare
p411
qui poussa les choses bien plus loin que lui, et
qui s' enfonça de plus en plus dans ce mode
d' explications particulières, tandis que Du Guet
à un certain moment s' arrêta et revint en arrière,
va nous le dire : " suivant le plan de M Du Guet,
nous attendions bien une apostasie, dit M
D' étemare, nous attendions bien une constitution, mais
nous ne croyions pas qu' elle serait si mauvaise ;
je n' en attendais une si mauvaise que pour après
la conversion des juifs, au lieu qu' elle est arrivée
devant. " -ce fut en 1710, pour la première
fois, que Du Guet, qui dirigeait M D' étemare
depuis déjà longtemps, lui découvrit ex professo
et commença à lui exposer, ainsi qu' à deux autres
auditeurs, son plan sur la conversion des juifs
et son explication de l' épître aux romains. En
1712, le marquis de Sévigné, qui désirait faire
connaissance avec M Du Guet, eut avec lui, au
mois d' avril, une conversation à laquelle
M D' étemare assista et où la même matière fut
traitée, c' est-à-dire toujours le remède applicable
aux maux présents de l' église et le retour des
juifs. Cette conversation, restée célèbre dans le
parti, fut ensuite mise par écrit et rédigée par
M D' étemare, à la requête de M De Sévigné.
C' est l' écrit intitulé : explication de quelques
prophéties touchant la conversion future des
juifs, etc. (1724). -pauvre chevalier de
Sévigné, si gai, si fou dans les lettres de sa
mère ! Ce que pourtant deviennent, en se retournant,
ces aimables folies de jeunesse !
Du Guet avait donc, croyait avoir sa clef
particulière de l' écriture, l' intelligence directe
des figures et des
p412
prophéties, eu égard aux événements mêmes dont il
était témoin ; et tandis que Bossuet dans la
conversation, souvent citée, qu' il avait eue avec
lui, avait bien conçu, dit-on, le plan de la
conversion des juifs et y était entré, mais avouait
n' en pas savoir le quomodo (ce qui était fort
sage) et ne pensait pas que, pour en venir à cette
conversion, il dût nécessairement arriver de grands
maux dans l' église, Du Guet se tenait pour assuré
que ce retour, selon lui assez prochain, serait
précédé de grands maux, de grands égarements,
et que ces maux n' étaient autres que ceux qui
éclataient visiblement alors et se déroulaient coup
sur coup, par la destruction de port-royal, la
persécution des défenseurs de la grâce, la
proscription de la vraie doctrine chrétienne dans
la bulle unigenitus .
Je touche au côté faible de Du Guet et j' y appuie.
Il avait trop vécu dans l' ombre, dans un couloir
étroit, dans le corridor prolongé de sa doctrine,
où il n' y avait lumière qu' à l' extrémité. Il n' a
pas le bon sens élevé, l' étendue d' horizon, la
stabilité de Bossuet, qui se donne du moins tout
espace pour distribuer les choses surnaturelles
et surhumaines, et qui n' en complique point le
présent. Lui Du Guet, il veut appliquer le
surnaturel et le prophétique à bout portant ,
et tout autour de lui ; il a la vue un peu basse, et
qui se grossit les objets présents. De là sont nées
toutes les illusions finales des sectateurs de
port-royal. Du Guet s' y est arrêté à mi-chemin
et a même voulu revenir sur ses pas, mais il
avait, plus que personne, ouvert la porte et il
n' a pu la refermer. L' explication chimérique des
prophéties, qui se greffe sur la ruine de
port-royal et sur la bulle, s' est introduite sous
ses auspices, bien
p413
qu' il ait désavoué la secte quand il la vit
publiquement délirer.
Une de ses grandes illusions, et qui le rapproche
encore de Fénelon, a été son enthousiasme pour
la soeur Rose qui a été sa Madame Guyon à lui,
et qui faisait réellement concurrence et guerre en
ce temps-là à la Madame Guyon des quiétistes,
-une Madame Guyon janséniste, ennemie de l' autre ;
sainte contre sainte.
Le neveu de Du Guet racontait, en octobre 1734, à
M D' étemare qu' en 1706 ou 1707 son oncle, qui
faisait des espèces de conférences à l' abbé
d' Asfeld et à M Rollin, leur avait beaucoup parlé
des prophéties de la soeur Rose ; que, lorsqu' ils
étaient effrayés de l' état de l' église, il leur
disait : " rassurez-vous ! Une bonne fille a reçu de
Dieu des lumières ; Dieu lui a fait connaître
qu' il viendra un bon pape qui rendra témoignage
à toute l' ancienne doctrine de l' église et la
fera briller. " il regardait cela comme très-proche,
et sur ce que M D' Asfeld demandait où on
trouverait un bon pape ? M Du Guet, en lui
frappant sur l' épaule, disait : " vous êtes incrédule ;
mais quand il n' y aurait que Cusani ? "
cette soeur Rose, autrement dite soeur de
sainte-croix, était originairement une petite
paysanne ou demoiselle de campagne, du midi de la
France (je me fais ici l' écho des propos et des
on dit jansénistes à son sujet). Son père et
sa mère l' ayant apparemment violentée pour se
marier, elle ne voulut pas se soumettre à cohabiter
avec son mari ; elle se défendit en personne
p414
qui avait bec et ongles, soutenant qu' elle n' avait
pas dit oui . Elle se sauva à Paris vers
1693, et y commença sa vie de béate et de
visionnaire. M De Harlay l' en chassa ; elle y
revint ensuite sous M De Noailles et y fit des
prosélytes dans le monde le plus respectable. M Du
Guet et M Boileau, entre autres, s' attachèrent
fort à elle comme à une fille inspirée. M Boileau
mourut plein d' estime et de respect pour elle. C' est
cet abbé Boileau qui disait à M De Noailles, au
sujet du cardinalat : " vous serez plus grand,
monseigneur, en mettant ce chapeau sous vos pieds
qu' en le mettant sur votre tête. " la soeur Rose
pensa autrement, et qu' il serait plus utile à
l' église en acceptant : " car, disait-elle, je
frémis et les cheveux me dressent à la tête, parce
que je vois combien est affreux et terrible le
pontificat que nous allons avoir. " aussi, quand
Clément Xi parut, tout le monde (ce sont mes
auteurs jansénistes qui parlent) fit-il beaucoup
d' attention à ce qu' avait dit la soeur Rose. Elle
a dit aussi, ce qu' on appliquit à Benoît Xiii :
" nous aurons ensuite un pape qui rétablira un peu
les choses, mais il ne durera guère. "
c' est de cette prophétesse que Du Guet eut la
faiblesse de s' engouer ; lui et M Du Charmel,
ils la conduisirent à la trappe pour la faire voir
à l' abbé de Rancé, qui se refusa absolument à
la connaître. C' est là que Saint-Simon les
rencontra ensemble, Du Charmel avec qui il était
lié déjà, et Du Guet qu' il rencontrait
p415
pour la première fois et dont il a si bien parlé, et
la soeur Rose sur laquelle il est curieux à
entendre. Tout en admirant l' éloquence et
l' universalité de savoir de l' ex-oratorien, et en
en jouissant avec charme, il n' était pas peu étonné
de son attitude en présence de cette béate :
" son attention, sa vénération pour Mademoiselle
Rose, sa complaisance, son épanouissement à tout
ce peu qu' elle disait, ne laissaient pas de me
surprendre. M De Saint-Louis, tout rond et
tout franc, ne la put jamais goûter ; il le
disait très-librement à M Du Charmel et le
laissait sentir à M Du Guet, qui en étaient
affligés. "
quelque temps après, le cardinal de Noailles
obligea la soeur Rose de quitter Paris (février
1701). Du Guet la revit dans son voyage de Savoie
en 1715 ; car elle était retirée à Annecy.
Cependant, vers la fin de sa vie, témoin dégoûté
des convulsions qui n' étaient elles-mêmes que les
conséquences extrêmes de ces premières extases
et folies, il disait : " j' ai été une fois trompé,
je ne veux pas l' être deux ; j' ai été la dupe de la
soeur Rose, je ne veux point l' être des
convulsionnaires. "
directeur de femmes, et se complaisant un peu trop,
on l' a vu, à ce commerce spirituel, Du Guet,
malgré sa sévérité, sa circonspection et ses vertus,
fut quelque temps la dupe d' une femme, vérifiant
ainsi le mot de Nicole : " il y a une galanterie
spirituelle aussi bien qu' une sensuelle, et si l' on
n' y prend garde, le commerce avec les femmes s' y
termine d' ordinaire. "
l' attitude de Du Guet et son rôle dans le
jansénisme, en toutes ces années difficiles,
méritent d' être définis.
p416
Il était ferme et modéré, et, bien que vif en de
certaines circonstances, il ne dépasse jamais des
limites qui de loin, somme toute, et le cadre
étant donné, nous paraissent celles d' une piété
scrupuleuse et prudente. En 1696, la guerre
théologique extérieure recommença. Le livre de
l' exposition de la foi par M De Barcos,
indiscrètement publié par le père Gerberon,
provoqua, nous l' avons dit, une ordonnance de
M De Noailles, lequel, en censurant l' ouvrage,
posait pourtant, dans une instruction dogmatique,
la doctrine de la grâce en un sens analogue ou
conforme à celui de saint Augustin. On a attribué
cette partie dogmatique à Bossuet. L' ordonnance
elle-même avait été dressée par l' abbé Boileau,
alors attaché à l' archevêque, et ami particulier
de Du Guet. Bref, c' était une ordonnance que
j' appellerai des doctrinaires jansénistes ou
du centre gauche , frappant à droite et à gauche
pour asseoir l' équilibre, posant les principes
en même temps qu' elle combattait le fait. Fénelon,
ennemi des nôtres, disait que l' archevêque y
soufflait le froid et le chaud . Ce froid et ce
chaud piquèrent également. Les jésuites
s' irritèrent ; les jansénistes purs prirent feu
et s' étonnèrent que le nouvel archevêque ne les
acceptât point tout entiers. Mais Du Guet, l' homme
de bon conseil, fut d' avis qu' on aurait grand
tort de rompre à ce sujet, et qu' au contraire il
fallait avant tout se féliciter et jouir avec
reconnaissance de voir les principes si clairement
posés, en se tenant, quant au point de la
condamnation, dans le silence respectueux. Il prit
ce biais d' écrire à l' abbé Boileau une lettre, qui
ne pouvait manquer de courir :
p417
" depuis mon retour, monsieur, écrivait-il à cet
abbé, j' ai lu la censure de monseigneur
l' archevêque, et j' y ai trouvé de si grands avantages
pour l' église et la vérité, que je ne puis
m' empêcher, après en avoir rendu grâces à Dieu,
de vous témoigner combien j' en suis touché... etc. "
il développe et démontre les principes de
l' ordonnance, en tire tout le parti possible,
et venant à la censure particulière, à ce qui est
de jansénius et au fait qui lui est imputé, il
pense que c' est peu important, puisque l' essentiel
est sauf et qu' on est d' accord sur la définition
de doctrine :
" qu' importe ce qu' on pense d' une secte qui ne fut
jamais, si les supérieurs n' écoutent plus la
calomnie qui s' efforce de la réaliser ? ... etc. "
p418
cette lettre n' avait pas été destinée à la
publication, mais seulement à circuler dans quelques
mains ; elle fut imprimée toutefois sans le
consentement de l' auteur : elle fit éclat. Plusieurs
l' approuvèrent comme sage, d' autres la taxèrent
de faiblesse ; quelques-uns y virent un blâme
malin sous air de louange. Dans une seconde lettre
à l' abbé Boileau, qui fut près d' être publiée du
gré de l' auteur, mais qu' il retira, sachant qu' on
y voulait faire des altérations, on lit :
" il a plu à Dieu de bénir une intention que j' ai
lieu de croire qu' il m' avait inspirée ; mais le
succès n' a pas été général... etc. "
p420
ce que voulait Du Guet était sage et profondément
chrétien, mais trop contraire à la loi des partis
pour être autre chose qu' une honorable exception
et un conseil inutile d' une douce et belle âme. Son
écrit partagea
le sort de l' ordonnance, et eut pour effet le plus
certain de mécontenter tout le monde. Un anonyme,
que d' abord on crut être son ami et ancien confrère
Quesnel, lui répondit (11 mars 1697), avec des
raisons toutefois et des égards. M Louail et
Mademoiselle De Joncoux, des plus fervents dans
cette génération d' alors qui asirait à succéder
en droite ligne à celle de port-royal, prirent
occasion de ce conflit pour donner une histoire
abrégée du jansénisme , qui répondit au zèle
du plus grand nombre et jeta de l' huile dans le feu.
En même temps que, sur le fait, Du Guet se
montrait coulant et conciliant, il ne cédait en rien
sur la doctrine, et une discussion sur le système
de la grâce générale de Nicole s' étant engagée
dans les années qui suivirent, il écrivit une lettre
solide qui en est une savante et forte réfutation.
Du Guet, par ce témoignage qu' il donna (" quoiqu' il
n' y eût pas de questions, dit-il, qu' il fût plus
éloigné de traiter par écrit que celles qui
partagent les catholiques sur les matières de
grâce " ), faisait assez comprendre que la modération
qu' il souhaitait dans la conduite n' était pas du
relâchement dans le dogme. Nous avons ainsi sa mesure
de conciliation et de fermeté.
Si cette ligne de conduite avait prévalu, les
affaires du jansénisme n' en eussent pas été plus
mal. Fénelon, très-attentif et très-ennemi, avait
été fort frappé du
p421
renouvellement de zèle et de force dans ce parti qu' on
croyait abattu, et qui reprit une nouvelle
vigueur dans les premières années du siècle. Il le
redoutait principalement aux approches d' un nouveau
règne et d' une minorité ; il imaginait même toutes
sortes de plans pour le combattre, jusqu' à vouloir
refaire en sens inverse des espèces de
provinciales . Mais il ne craignait rien tant que
ce jansénisme radouci et mitigé qui aurait eu
tant de facilité pour se glisser sous le
gallicanisme, et assez de sagesse pour ne pas tout
compromettre. Ce jansénisme radouci et mitigé ,
mais qui avait peu de chances de se faire accepter
des nouveaux venus dans le parti, était celui de
Du Guet.
En 1707, on avait imprimé de lui un livre de pure
édification, un traité sur la prière publique ,
qui est un de ses ouvrages les plus cités. C' était
une réponse faite à un chanoine de l' église de
Reims qui le consultait, et lui demandait comment
il fallait s' y prendre pour suffire d' esprit et
d' attention à cet amas de prières que l' abus
des fondations pieuses avait attachées à de
certaines charges ; en d' autres termes, comment on
pouvait être chanoine, et non pas en faire le métier,
mais en remplir le ministère en conscience, avec
piété, avec présence d' esprit et de coeur pendant
de si longs offices, et sans laisser à des chantres
gagés le soin de louer Dieu ? Du Guet, en
répondant, n' est pas sans reconnaître l' abus de
ces surcroîts d' offices ; il indique les moyens
cependant et les motifs d' une prière toujours vive
et jaillissante ; il donne autant que possible la
méthode de bien prier. Mais ce livre relativement
excellent, marqué presque à chaque page au cachet
de sa destination première, a perdu de son intérêt
et de son application, même pour
p422
les chrétiens, s' ils ne sont ni chanoines ni
ecclésiastiques.
En 1715, un peu avant la mort de Louis Xiv, Du
Guet fut inquiété à l' occasion d' une dissertation
très-vive qui parut contre la bulle unigenitus
et que le parlement condamna. Quelques personnes
supposaient, tout en s' en étonnant, que Du Guet
était pour quelque chose dans un écrit si passionné,
et le père Tellier le faisait presser d' écrire
contre et de s' expliquer, probablement pour faire
taire ces bruits. Quoi qu' il en soit, Du Guet
crut voir un piége dans une insinuation théologique
qui lui arrivait par le canal du lieutenant de
police d' Argenson, et son imagination un peu
timorée l' emporta hors de France à l' abbaye de
Tamied en
p423
Savoie, où il demeura quelques mois sans que
personne, pas même le président de Ménars, sût le
lieu de son refuge. Il était de retour à Paris chez
le président avant la fin de l' année. Son nom se
trouve sur les fameuses listes du renouvellement
d' appel en 1721 (je copie les nouvelles
ecclésiastiques ) ; il s' agit de l' appel au
prochain concile général. Sur ce chapitre de la
bulle, Du Guet fut invariable. Il se prononça
avec fermeté et courage dans plusieurs écrits devenus
publics, particulièrement dans une lettre à
l' évêque de Montpellier Colbert, en 1724, pour
le féliciter de sa résistance à recevoir le
formulaire dans son diocèse. Cette démarche, et les
inquiétudes qui en furent la suite, le forcèrent
de quitter Paris. Ses dernières années furent
errantes ; nous le trouvons à Troyes (1724-1728),
puis à Paris, caché au faubourg saint-Marceau
(1730). Il
p424
alla, cette année même, en Hollande. Octogénaire à
son tour comme Quesnel et comme Arnauld, il y fut
reçu avec distinction par l' archevêque de cette
petite église schismatique d' Utrecht, M Barchman.
On m' a montré à Amersfoort la rue étroite et la
maison où il habita. Il revint à Troyes encore
(1731-1732), puis à Paris où il mourut.
Dans ces situations diverses et tourmentées, il garda
son esprit de douceur, sa clarté de vues. J' ai
parlé de sa fermeté sur le chapitre de la bulle ;
voici une lettre qui me paraît limiter et fixer
cette fermeté dans la mesure d' une bien édifiante
tolérance. Il répondait à un prêtre de l' oratoire,
qui le consultait pour savoir s' il était obligé
de se déclarer dans les affaires de l' église, en
1722 :
" si ma réponse, lui disait-il, n' est pas aussi
précise que vous le désirez, attribuez-le, s' il vous
plaît, à vos dispositions et non à un défaut de
confiance, car je m' en sens une entière pour vous,
et je me repose pleinement sur votre prudence et
sur votre vertu... etc. "
p426
sur tous les points, nous retrouverions dans les
dernières années de Du Guet cette lumière et
cette mesure à laquelle il nous a de bonne heure
accoutumés. Il est le Nicole de ces temps
opiniâtres et querelleurs, de ces temps insensés
et convulsifs. Et de même que Nicole paraît avoir
cru médiocrement aux miracles opérés par les
reliques de M De Pontchâteau, de même Du Guet
a peu de foi aux miracles opérés sur la tombe du
diacre Paris. Sans se bien rendre compte du côté
tout physique et physiologique de la question, qui
n' est pas bien éclairci encore, il se prononce du
moins contre la diviité des convulsions. Il rompt
en visière à ce sujet avec le journal du parti,
les nouvelles ecclésiastiques , et le rappelle à
la prudence. Mais ceci demande quelques explications.
Du Guet, depuis quelques années, et malgré les
persécutions qu' il ne cessait de subir, n' allait pas
aussi loin que l' auraient désiré quelques-uns des
amis. Aussi disait-on tout bas qu' il baissait .
Il y avait alors au sein du jansénisme des influences
rivales, et comme des directions occultes, qui se
croisaient. L' influence de M Boursier
contre-balançait celle de Du Guet, et on
p427
soupçonnait ce dernier d' en être mécontent. On se
rappelait lui avoir entendu dire dès 1721 : " M
Boursier est secret jusqu' au mystère. "
un inconvénient réel de la situation de Du Guet
en ses dernières années, c' était qu' il avait près
de lui une nièce, Madame Mol, personne active,
impétueuse, violente, et qui paraissait mener son
oncle, même quand celui-ci ne faisait rien que de
raisonnable, et qu' il n' eût également fait sans
elle, de lui-même.
Il nous est impossible toutefois, après avoir
entendu tous les dits et contredits, de ne pas
juger que Du Guet avait raison et cent fois
raison contre les crédules et les fanatiques à
qui il avait affaire, même parmi les gens d' esprit
du parti. Ceux-ci (et notamment M D' étemare le
premier élève de Du Guet, et élève devenu
dissident) avaient une idée principale, c' est qu' une
nouvelle ère était ouverte par la bulle, cette bulle
subversive du christianisme ; que Rome n' était
plus dans Rome, que l' église n' était plus dans
l' église ; que cette église véritable, il la
fallait désormais chercher dans
p428
le corps des appelants et réappelants, et non
ailleurs ; qu' il le fallait die hautement et
professer : " il ne suffisait plus d' enseigner la
vérité par l' écriture, la tradition, saint Thomas,
cela est de tous les temps ; il fallait montrer
cette suite d' hommes que Dieu s' est réservés,
messieurs de port-royal, les appelants, etc. ; il
était temps de dire que c' était un corps . " il
allait jusqu' à se poser cette question : peut-on
se sauver sans connaître les appelants et en
être ? " je n' ai jamais répondu directement à cette
question, disait-il, mais j' ai toujours demandé si,
dans les quarante années qui s' écoulèrent depuis la
mort de Jésus-Christ jusqu' à la ruine de
Jérusalem, on était obligé de connaître
Jésus-Christ ; si, du temps de l' arianisme, il
fallait être du parti d' Athanase. " -il remarqua
un jour que le premier apologiste chrétien
s' appelait Quadrat , ce qui était précisément
le nom de M De Carré de Montgeron,
l' apologiste des convulsions. -ainsi on recommençait
l' église.
On voit la fausse vue, la folie systématique, la
prétention de changer de lit le cours du fleuve
catholique, et de le détourner, de le transporter tout
entier dans un petit canal artificiel, dans un canal
voisin d' Utrecht, de l' enfermer désormais dans le
parti, jusqu' à inscrire sur la porte de clôture :
hors de là, pas de salut !
Du Guet, est-il besoin de le dire ? Ne pouvait
donner dans de telles visées rétrécies. Il n' avait
pas le goût du schisme ; il n' avait pas à son
service de ces sophismes encore plus bizarres
qu' ingénieux pour l' aider à voir dans la secte une
catholicité de forme toute nouvelle. Il aimait à
ce que ses ouvrages parussent avec l' approbation
ecclésiastique. Il aimait l' unité. S' il regrettait
p429
les erreurs, les déviations dans le cours du grand
fleuve, il espérait sans doute une rentrée plus
ou moins prochaine dans les voies légitimes de la
tradition, et il laissait à Dieu le soin de ménager
ces retours par des moyens à lui connus. Sans être,
comme on le disait, un saint Augustin, et en
aimant trop le demi-jour pour un docteur, il n' était
pas homme à faire aboutir toute cette vaste
tradition qu' il possédait si bien à l' espèce de
cul-de-sac où s' imprimaient en cachette les
nouvelles ecclésiastiques , et à la petite école
de Rhynwick.
Et c' est ce qui faisait que les purs, les zélés du
parti notèrent en lui, à dater d' un certain jour,
des signes
p430
d' affaiblissement. Il est vrai qu' on n' en parlait
qu' avec respect encore, et comme de la faiblesse
d' un grand homme : " M Du Guet, ah ! Je lui
ai trop d' obligation pour en dire du mal,
s' écriait M D' étemare ; je le respecte comme
mon père, et je lui ai offert de l' être. "
" j' avais été autrefois porté, disait-il, à croire
que M Du Guet était un plus grand esprit que saint
Augustin, mais j' en suis bien revenu, et je crois
que saint Augustin, dans son total, lui est bien
supérieur, quoique M Du Guet soit supérieur à
saint Augustin pour certaines parties. "
voici qui est assez piquant et qui a du vrai ; c' est
toujours le même M D' étemare qui parle, et dont
nous surprenons les paroles dans toute leur
familiarité et aussi leur sincérité :
" M D' Asfeld avait remarqué l' affaiblissement
d' esprit de M Du Guet ; il se servit même, pour
me l' exprimer, de l' exemple du corps de saint
Augustin qu' on venait de retrouver (juillet 1728),
et me dit : " de M Du Guet aussi, nous n' avons
plus que le corps. "
p431
" trois dons que M Du Guet croyait avoir : le
don de l' intelligence de l' écriture, le don
du conseil , et le don de la solitude . Il
n' a pas eu ce dernier. M Boileau m' a dit un jour :
" il croit avoir le don de la solitude et ne l' a pas. "
j' avais peine alors à le croire, mais j' ai vu
depuis que M Boileau avait raison. Sa retraite
lui a affaibli l' esprit. " -si elle ne lui avait point
affaibli l' esprit, elle lui avait du moins donné
des tendresses de vue, des sensibilités et
susceptibilités d' impressions trop vives.
On disait que son affaiblissement était d' une espèce
particulière ; car lorsqu' on causait avec lui, on
était bien forcé de lui reconnaître tout son esprit
et tout son charme. On disait donc que, sur la fin
de sa vie, il avait l' esprit affaibli " quant au
jugement , mais non quant à la facilité de parler
et quant à l' éloquence et au bon sens, qu' il a
conservé jusqu' à sa mort. "
cependant d' autres témoins, plus extérieurs il est
vrai, l' ont jugé jusqu' à la fin une très-bonne tête.
Grosley, parlant des missions jansénistes qui se
faisaient à Troyes (car le jansénisme était alors
dans sa période envahissante), et racontant les
captations, les intrigues de tous ces nouveaux
docteurs qu' il avait vus dans son enfance, ne nomme
à cette occasion Du Guet
p432
que comme y étant nettement et fermement opposé.
Et quand le fanatisme des convulsions, arrivé de
Paris, d' où il se propageait comme par un mot
d' ordre, se vint ouvrir une succursale dans cette
ville toute janséniste : " s' il y était prêché, dit
Grosley, par les pères Guérin, Pierrecourt et par
quelques-uns des exilés, il y était combattu par
quelques bonnes têtes, dirigées par le savant
Du Guet qui résidait alors à Troyes : mon père le
voyait souvent. " et encore : " m l' abbé Du Guet
passa à Troyes quatre années de 1725 à 1728, et
ensuite l' année 1732. Je me souviens d' un charivari
dans toutes les formes qui fut donné à l' abbé
Du Guet, lorsqu' en 1732 sa lettre sur les
nouvelles ecclésiastiques , datée de Troyes,
fut répandue dans le public ; charivari dont eut
ensuite sa part le père Bousquet, alors supérieur
du grand séminaire. "
un charivari à Du Guet, donné par les forcenés du
parti et par la lie janséniste convulsionnaire,
voilà un honneur qui lui était bien dû, mais dont
nous n' aurions eu aucune nouvelle sans Grosley,
les historiens et gazetiers ecclésiastiques l' ayant
soigneusement dissimulé.
Et en effet, le vieillard sensé et délicat, en
présence de ces orgies sacrées et des récits
périlleux qu' on en faisait, n' avait pu se contenir.
En lisant, dans les nouvelles ecclésiastiques du
24 décembre 1731, que les incrédules qui niaient
les miracles du diacre Paris, ou qui les
expliquaient par des raisons naturelles, seraient
amenés désormais à nier ou à expliquer pareillement
ceux de Jésus-Christ, il s' était indigné du
rapprochement ; il avait écrit (9 février 1732) à
un jeune confrère de
p433
l' oratoire de Juilly, Pinel, une lettre, devenue
publique, qui lui attira dans cette même feuille,
à la date du 15 mars 1732, une réponse, d' ailleurs
mesurée et convenable.
C' est qu' aussi, pour tout ce qui n' était pas la
populace du parti, Du Guet, même dissident et
désapprouvant, imposait toujours. Cependant les
ardents de tout ordre avaient frémi. Colbert,
l' évêque de Montpellier, écrivait, à la date du
13 mai 1732, à M De Caylus, évêque d' Auxerre :
" vous avez lu la lettre de M Du Guet ; c' est une
tache dans sa vie. " quand les gros bonnets de
l' ordre s' expriment ainsi, les gens de la rue
traduisent à leur manière ; ils organisent un
charivari, ou crient à la lanterne !
La lettre de Du Guet fut un événement. C' était le
premier signal public de dissidence parmi les
appelants restés fidèles. On la déplora fort, on en
fit mille doléances. Cependant bien des gens sensés
s' y ralliaient, et parmi ceux mêmes qui d' abord
s' élevèrent contre, la plupart furent bientôt
forcés, à leur tour, d' en venir à une manière
de protestation contre de trop révoltants excès
et de plus en plus indécents. Vers la fin de cette
même année 1732, M Boursier, le grand personnage
influent à Paris et le directeur du jansénisme
central,
p434
jugea qu' il était urgent de convoquer un conseil de
théologiens que la prudence fit bientôt réduire au
nombre de sept, pour examiner les cas et pour fixer
quelques règles provisoires de conduite : c' est
ce qu' on appelait juger des convulsions par les
règles . On essaya d' en donner aussi sur les
secours permis ou non permis. C' est qu' en
présence des recrues de convulsionnaires qui
renchérissaient chaque jour les uns sur les autres
et qui faisaient secte, et des sectes à plusieurs
branches, les augustiniens , les vaillantistes ,
les galetistes , les margouillistes , etc.,
il fallait bien intervenir tôt ou tard et crier
holà ! Le Colbert lui-même, cet entier
et opiniâtre évêque de Montpellier, fut bien obligé
d' avoir ses limites : il est des degrés jusque
dans l' absurde. On le voit s' arrêter un peu tard,
mais s' arrêter et tonner contre un nommé Vaillant,
et surtout contre certain frère Augustin qui se
donnait comme un homme envoyé de Dieu, un précurseur
d' élie et même supérieur à élie. Cet Augustin
qui du moins ne marchandait pas, et qui disait :
" nous sommes quatre qui rendons témoignage, le père,
le fils, le saint-esprit, et moi ! " s' était établi,
au milieu de l' été de 1734, dans la paroisse de
Milon, située non loin de port-royal des champs ;
il souilla de sa frénésie le vallon. M Colbert
se séparait énergiquement de ces énergumènes ;
Du Guet l' avait fait avant tous.
p435
Vers la fin de 1732, Du Guet put revenir de
Troyes à Paris, du consentement de l' archevêque
M De Vintimille et du cardinal de Flery. Il
y mourut subitement, le 25 octobre 1733, à 84 ans.
On l' enterra dans le cimetière de saint-Médard,
à côté de Nicole, ce qui est bien sa place, mais
trop près du diacre Paris.
J' ai dû, en ne dissimulant pas quelques ombres,
insister sur cette figure et cette physionomie de
Du Guet. Il nous appartient. Sans doute il n' a
pas été précisément un homme de port-royal, mais
il a été un cousin-germain de port-royal, et le
plus aimable, le plus distingué de tous. Ce mot
de cousin-germain n' est pas de moi, et il ne lui
a même été donné par M D' étemare que par
manière de restriction et de répréhension :
" M Du Guet, disait cet ingénieux et systématique
personnage, a été le cousin-germain de messieurs
de port-royal et n' en a pas été le fils . Il
avait été tout près de reconnaître que port-royal
faisait tige : il y eut un instant où il ne s' en
fallut de rien ; mais il tourna
p436
tout d' un coup et pour toujours. C' est en 1723,
dans cette conversation que j' eus avec lui, où
pour la première fois je vis en lui de la passion
et de l' humeur. Quelles suites cela n' a-t-il pas
eues dans les affaires de l' église ! Aujourd' hui
il est évident que port-royal faisait tige .
Quand nous allâmes porter les sacrements à
port-royal (en 1709), M Du Guet nous approuva
fort, regardant ces religieuses uniquement comme
des innocentes qu' il fallait défendre ; mais ce
n' était pas lui qui nous y avait invités. "
or, il est clair pour nous, au contraire, que
port-royal ne faisait pas tige , c' est-à-dire
qu' il ne devait pas être le principe d' une nouvelle
génération qui aurait tout embrassé et tout
recommencé ; et Du Guet a eu raison de n' y voir
qu' un admirable exemple, mais particulier, du plus
pur christianisme. Il a été fidèle au bon sens jusque
dans ses religions et ses admirations pour les
pieux amis qui l' avaient précédé, et cette qualité
mitigée de cousin-germain de port-royal reste à
nos yeux son plus beau titre.
Venu dans le dix-septième siècle trop tard pour y
être classé, pour y prendre un rang tout à fait
assuré et définitif parmi ses pairs, Du Guet
mourut trop avant dans le dix-huitième pour que sa
mémoire ne restât pas la propriété comme
exclusive du parti étroit qui, après tout, le
réclamait pour sien et s' en honorait grandement
avec raison. L' ensemble de ce siècle ne le connut
pas, et il ne se trouve mentionné chez aucun
des écrivains
p437
qui, à dater de ce temps, obtiennent et distribuent
la gloire. Les illustres du dix-huitième siècle,
les contradicteurs directs de Pascal, savent à
peine son nom, et les nouvelles ecclésiastiques
(ô contrariété dernière ! ) l' appellent à tue-tête
le grand Du Guet, lui le modeste.
Il eut du moins, à travers cela sa clientèle
obscure et fidèle de quelques âmes humbles qu' il a
consolées.
Admirable coeur, admirable esprit, fonds vivant de
doctrine, et à qui il n' a rien manqué comme
chrétien ; grand talent auquel il n' a manqué que
du jour, et de ne pas être toujours étouffé dans
des voies d' oppression.
Mais venons-en, pour couronner Port-Royal, à un
glorieux ami de Du Guet, à un tendre et brillant
génie que rien n' a étouffé, et qui, même au temps où
il s' est mortifié le plus dans ses dons, s' est
réveillé tout d' un coup, après quinze années de
silence, pour donner deux saints chefs-d' oeuvre,
dont le dernier n' a point d' égal en beauté ;
venons-en à l' auteur d' Esther et d' Athalie .
p438
X.
" M Racine poëte, solitaire de port-royal : "
ainsi est-il désigné dans l' un de nos nécrologes,
et les seuls ouvrages mentionnés de lui sont
Esther, Athalie , les cantiques spirituels ,
et l' abrégé de l' histoire de port-royal :
le reste demeure soigneusement oublié. Cependant
on y ajoutait quelquefois, par quiproquo, la
thébaïde : " la solitude qu' il y trouva (à
port-royal des champs), lit-on dans le grand
nécrologe, lui fit produire la thébaïde , qui
lui acquit une très-grande réputation dans un âge
peu avancé. " le bon rédacteur, qui n' avait pas lu
son Racine, ne supposait pas qu' il pût y avoir
d' autre thébaïde au monde que la thébaïde sainte.
Cela déjà nous indique que si Racine fut compté
p439
dans port-royal, ce fut toujours bien moins pour ses
écrits que pour ses services.
Par sa naissance et par son enfance, Racine tenait
à port-royal de tous les côtés. Son cousin Vitart,
qui fut depuis intendant du duc de Luynes, se
trouvait du nombre des premiers enfants que M De
Saint-Cyran faisait élever à la maison des
champs avec les jeunes Bignon ; il le devait à sa
qualité de neveu d' une soeur Suzanne Des Moulins,
cellerière. Lors de ce qu' on appelle la première
dispersion des solitaires, lesquels n' étaient encore
que trois ou quatre (1638), Mm Le Maître et De
Séricourt, et Lancelot qui avait soin du petit
Vitart, se retirèrent à La Ferté-Milon chez
M et Madame Vitart, oncle et tante de Racine qui
allait naître (décembre 1639). Le séjour de ces
messieurs à La Ferté-Milon produisit des fruits
particuliers dans la famille de Racine, et redoubla,
resserra les liens pieux entre elle et port-royal.
C' est par suite de cette édification que se retira
quelques années après au monastère des champs la
grand' mère de Racine, Marie Des Moulins, veuve
de Jean Racine, contrôleur au grenier à sel de
La Ferté-Milon ; elle avait eu déjà à port-royal
une soeur religieuse. Elle y avait alors une fille
religieuse, et devait y avoir bientôt une petite-fille
religieuse également. Elle s' employa, avec une
grande
p440
affection et tous les soins dont elle était capable,
au service de la maison des champs. C' est de cette
humble veuve Racine que parle la mère Angélique
dans une lettre à M Le Maître, de mai 1652 :
" la pauvre Madame Racine m' écrit que vous lui avez
fait la charité de lui parler, dont elle est
très-consolée, et me prie de vous la recommander,
comme je fais de tout mon coeur. C' est une
très-bonne femme, vous le verrez ; elle est capable
de bien servir et sans timidité. On m' a dit que la
mère L... et sa fille la gourmandent, et qu' elle
n' ose rien faire sans leur congé. Je ne m' arrête
guère aux discours des valets, sachant bien qu' ils
sont passionnés et mauvais juges ; mais je vous
supplie très-humblement d' y prendre garde. " de plus,
M Vitart père s' en revint, dès 1639, avec ces
messieurs au monastère des champs, et y prit soin,
en bon économe, du ménage et de la ferme jusqu' à sa
mort en 1641 ou 1642. Sa veuve vécut à Paris dans
le qurtier de port-royal, en sainte femme, et elle
exerçait en même temps la profession de
sage-femme . C' est elle qui cacha durant les
persécutions M Singlin, M De Saci et autres
messieurs dans une petite maison du faubourg
saint-Marceau qui appartenait à son gendre : elle
habitait le bas et paraissait occuper tout le logis.
Le fils Vitart, après ses études faites, entra
chez le duc de Luynes sur le pied d' intendant,
et était souvent à Chevreuse. Il y avait donc eu
comme une transplantation de presque toute la famille
de Racine à port-royal et aux environs. Rien de plus
simple qu' il y ait été élevé, de même qu' une de ses
soeurs s' y fît religieuse.
Jean Racine fut orphelin dès l' nfance, si on peut
le dire orphelin au milieu d' une famille si nombreuse
p441
et si sainte ; son père et sa mère morts le
laissèrent en bas âge. Il fut d' abord envoyé pour
ses premières études au collége de la ville de
Beauvais, et il paraît qu' il n' en sortit qu' en
octobre 1655 pour venir à port-royal ; selon les
dates données par son fils (et qui ne sont point
d' ailleurs d' une entière certitude), il en sortit
en octobre 1658 pour aller faire sa philosophie
au collége d' Harcourt ; il ne serait donc resté à
port-royal que trois ans, depuis l' âge de seize ans
jusqu' à dix-neuf. Ces années tombent précisément
dans le temps de la dispersion des écoles, du
moins de l' école des granges, qui eut lieu en 1656.
M Walon De Beaupuis conserva quelques enfants
au Chesnay jusqu' en 1660 ; mais il y a lieu de
croire que le petit Racine, comme on l' appelait,
resta par exception à port-royal des champs et qu' il
continua d' étudier, peut-être seul, ou peut-être
avec le duc de Chevreuse à Vaumurier, c' est-à-dire
encore à port-royal des champs, sous Lancelot,
Nicole, et aux soins particuliers de M Le Maître
ou de M Hamon.
Ces trois années passées dans le saint désert furent
décisives pour le jeune Racine : ses études s' y
fortifièrent, et il y acquit tout son premier fonds
de goût et de savoir antique ; sa sensibilité s' y
développa avec d' autant plus d' abandon et d' effusion
qu' il y était presque solitaire, et que les
compagnons, par suite de cette dispersion de
l' école des granges, ne l' y troublaient pas.
On sait les anecdotes, les circonstances touchantes
de ce studieux séjour du poëte adolescent. On a cette
bonne lettre de M Le Maître, réfugié pour quelque
temps à Bourg-Fontaine, du 21 mars 1656 :
p442
" mon fils, je vous prie de m' envoyer au plus tôt
l' apologie des saints pères , qui est à moi, et
qui est de la première impression ; elle est reliée
en veau marbré, in-4... etc. "
pauvre Racine ! S' il relut plus tard cette bonne
lettre, qu' il dut se repentir et pleurer ! Car elle
éclaire le tort qu' il eut envers la mémoire de
M Le Maître, et ce qui nous semblera à nous-mêmes
la pire action de sa vie ; mais il se repentit si
fort qu' on n' a plus le courage de le lui reprocher.
On a les vers latins et français par lesquels il
célèbre port-royal. Dans les distiques latins
ad christum , il parle déjà du monastère comme il
en aurait pu parler la veille de sa mort, -ce
monastère battu par la tempête et de toutes parts
menacé :
hanc tutare domum, quae per discrimina mille,... etc.
Il parle déjà comme un des vieux solitaires et en
leur
p443
nom : nos quondam tot tempestatibus actos... il
implore la paix, un jour serein et pur :
pacem, summe deus, pacem te poscimus omnes ;
succedant longis paxque diesque malis.
Après les temps d' épreuves et la sortie d' égypte,
après l' orage il ne désire rien tant que ce port,
cet asile de grâce :
te duce, disruptas pertransiit israel undas :
hos habitet portus, te duce, vera salus.
Port-royal, c' est sa patrie à lui, c' est sa
nourrice, sa famille d' adoption. Port-royal entretint,
développa dans Racine tous les sentiments de
famille : Racine ne fut jamais orphelin.
Quant à ses odes en français, comprises sous le nom
de paysage, ou promenade de port-royal des
champs, elles sont assez connues ; trop faibles
et trop d' un poëte enfant pour qu' on en puisse citer
beaucoup, il y a pourtant déjà de l' accent des
choeurs d' Esther , par exemple dans ces doux
endroits qu' il suffit de rappeler :
je vois ce cloître vénérable,
ces beaux lieux du ciel bien aimés,... etc.
Les mots sont faibles ou vagues, mais il y a le
mouvement, le souffle.
On reconnaît surtout, à cette description abondante
p444
et complaisante du paysage, des bois, de l' étang,
des prairies, quel vif et frais sentiment, quel
amour de la nature nourrissait cette jeune âme.
Ce même vallon que les autres jugeaient affreux et
sauvage, et la mortification des yeux par son
horizon borné, lui, il y voyait ses chastes délices
et en recueillait, en l' embellissant, chaque image.
Nous aurons à dire et à répéter souvent que Racine
est de ces talents qui auraient fait ce qu' ils
auraient voulu dans chaque genre, qui y auraient
excellé, dès qu' ils s' y seraient exercés. Dans le
descriptif ou le pittoresque, que n' aurait-il pas
fait s' il l' avait voulu, lui qui, tout novice,
peignait avec tant d' artifice et de menue curiosité
les reflets et le miroir de l' étang, le vol rasant
de l' hirondelle sur les eaux, les sillages argentés
des poissons, les papillons, ces vivantes fleurs
qui voltigent sur les herbes par les prairies et
donnent le change aux abeilles :
c' est là qu' en escadrons divers
ils répandent dedans les airs... etc.
On a en ces strophes un premier Racine juvénile
tout naturel et d' avant Boileau, le Racine
bel-esprit et rêveur, se souvenant de la
solitude décrite par Saint-Amant, descendant
de Pétrarque sans le savoir, sentant déjà d' avance
comme Lamartine enfant à Milly. Y a-t-il au début,
entre Boileau et lui, assez de différences de
nature ! L' un tout occupé des embarras des rues
de Paris, des originaux du coin, et des mauvais
vers qui ne font qu' un saut du palais chez l' épicier ;
ayant au
p445
coeur, dès quinze ans, la haine d' un sot livre ;
l' autre tout épris des fleurs, de la rosée, des
ombrages et des eaux, y laissant volontiers courir
son vers fluide et un peu brillanté, mais ému,
et déjà sans doute y mêlant tout bas de vagues
et chers fantômes.
Car c' était en errant par ces prairies, en
s' enfonçant sous ces bois, qu' il allait lire,
apprendre par coeur, en dépit du bon Lancelot,
ce roman d' Héliodore, Théagène et Clariclée,
espèce d' Estelle et Némorin d' un Florian
grec. Il rêvait déjà quelque tragédie là-dessus,
assez pareille à celle de Pyrame et Thisbé
de Théophile, qu' il ignorait encore. Il rêvait
déjà pour lui-même, à travers sa piété confuse et
rougissante, de semblables aventures.
Tout pourtant n' était pas sitôt ni également profane
dans les essais de sa muse. Il s' essayait dès lors à
traduire en vers les hymnes du bréviaire que plus
tard, très-retouchées, revues et refaites, il mit
dans ce bréviaire que l' on condamna, de M Le
Tourneux. Je me figure que, le lendemain de quelque
rêverie trop prolongée sur les tendresses de
Chariclée et de Théagène au fond des bois, le
jeune Racine troublé et repentant s' exerçait
à ces hymnes pures de laudes :
l' oiseau vigilant nous réveille,
et ses chants redoublés semblent chasser la
nuit : ... etc.
p446
M De Saci, dit-on, vit ces premiers essais de
vers pieux, bien moins élégants sans doute qu' on ne
les a maintenant, mais dont quelque heureuse strophe
devait déjà être trouvée ; il ne les goûta point,
et représenta au jeune racine que la poésie n' était
pas son
p447
talent. Lui-même M De Saci était poëte, il
était orfèvre et ne pouvait l' oublier, tout saint
qu' il était ; il avait traduit de ces mêmes
hymnes d' église, il ne trouva pas que les traductions
de Racine ressemblassent assez aux siennes. Il ne
l' avoua point pour son disciple en fait de vers.
M Le Maître n' était pas d' avis, non plus, que
Racine fût poëte ; mais il aurait voulu faire de
lui un avocat, c' est-à-dire ce qui lui semblait de
plus beau au monde quand on n' était pas solitaire.
Racine passa de port-royal au collége d' Harcourt
pour y faire sa philosophie. Sa passion pour la poésie
allait croissant, et l' image de ses premiers
maîtres absents pâlissait. En 1660, au sortir de sa
philosophie, n' ayant que vingt-et-un ans, il fit son
ode intitulée la nymphe de la Seine , pour le
mariage du roi. Son cousin Vitart qui, par l' hôtel
de Luynes, connaissait les littérateurs en crédit,
porta l' ode à Chapelain, le grand patron d' alors,
lequel, après examen, rendit cette sentence :
" l' ode est fort belle, fort poétique, et il y a
beaucoup de stances qui ne peuvent être mieux. Si
l' on repasse le peu d' endroits que j' ai marqués, on
p448
en fera une fort belle pièce. " l' endroit le plus
considérable à changer fut celui où l' auteur avait
mis des tritons dans la Seine, dans un fleuve,
là où il n' y a que des nymphes. -c' était le plus
grave crime aux yeux de Chapelain.
Au sortir de chez M Chapelain, M Vitart passa
chez M Perrault, quoique Racine lui eût dit de ne
le pas faire ; mais il ne put s' en empêcher, et
Racine, après coup, n' en fut pas marri . M
Perrault fit également ses remarques, relevées de
force éloges ; Racine en tint compte pour corriger,
et suivit ses avis, hors un ou deux endroits où
je ne suivrais pas , dit-il, Apollon
lui-même.
ainsi voilà Racine qui, si Boileau n' y met bon
ordre, va débuter sous le patronage de Perrault et
de Chapelain. Son ode, quoique pleine, nombreuse
et élégante, n' est d' ailleurs pas indigne de eurs
auspices par la quantité d' astres, soleils,
beautés nonpareilles, or du Tage, trésors de
l' Inde , et d' oripeaux poétiques à la mode dont
il ne répudie par l' étalage, en le rajeunissant à
peine, sans se douter de l' interdit déjà prononcé
par Pascal et que va faire exécuter Boileau.
Cette ode avait été précédée d' un certain sonnet
sur la naissance d' un enfant de Madame Vitart,
aussi pompeusement célébré que l' enfant de Pollion,
et d' un autre sonnet au cardinal Mazarin à
l' occasion de la paix des Pyrénées, qui avait
fait scandale plus que de raison à port-royal.
Nous entendons d' ici l' écho : " il est à craindre
que ce petit Racine ne tourne mal, " devait-on se
dire. Dans une lettre à l' abbé Le Vasseur, Racine
raconte gaiement son embarras pour son ode, sur
laquelle, après Chapelain, il ne sait plus qui
consulter :
p449
" si bien, lui écrit-il, que j' étais près de consulter,
comme Malherbe, une vieille servante, si je ne
m' étais aperçu qu' elle est janséniste comme son
maître, et qu' elle pourrait me déceler ; ce qui
serait ma ruine entière, vu que je reçois encore
tous les jours lettres sur lettres, ou, pour mieux
dire, excommunications sur excommunications, à
cause de mon triste sonnet. "
cette situation compliquée dura assez longtemps.
Racine avait été présenté à Chapelain ; il avait
reçu de Colbert une bourse de cent louis pour son
ode ; il avait donné des arrhes sûres au démon de la
poésie : pourtant port-royal le circonvenait encore,
et l' embarras était de s' en dégager. M Vitart,
qui ne paraît guère avoir profité avec suite de la
sérieuse et sainte éducation qu' il avait reçue, aidait
à couvrir le libertinage poétique de son jeune
cousin. On a de Racine les lettres écrites de
Chevreuse, et datées de Babylone , à l' abbé
Le Vasseur, jeune homme lui-même d' esprit et de
dissipation, un peu parent et assez galant ami, ce
semble, de Madame Vitart. Racine à Chevreuse
présidait (ou faisait semblant de présider), en
l' absence de son cousin, aux travaux qui se faisaient
dans le château du duc. Ce n' est plus la rêverie
pieuse et tendre des années précédentes ; c' est
une rêverie encore, mais que traversent le regret
de Paris et d' autres désirs volages. Il appelle
Babylone , c' est-à-dire lieu d' exil, ce qu' il
appelait tout à l' heure Sion :
" vous vous attendez peut-être que je m' en vais venir
vous dire que je m' ennuie beaucoup à Babylone,...
etc. "
p450
il convient d' arrêter à temps la citation ; car il y
a des gaietés. Voilà le Racine aussi libertin qu' il
peut être. Mais tout cela pourtant, à le lire de
suite, est un peu froid, de parti pris ; c' est
un libertinage littéraire encore, concerté pour
amener des citations et allusions de ses poëtes
favoris.
Racine, à ce moment, se dissipait de plus en plus ;
à Paris il voyait La Fontaine et se faisait
loup avec lui et les autres loups ses
compères. Il empruntait à la bourse de M Itart, ne
sachant trop quand il pourrait rendre. Il songeait
à donner une pièce intitulée les amours d' Ovide
à l' hôtel de Bourgogne, et écrivait là-dessus de
petits billets galants à la comédienne Mademoiselle
De Beauchâteau. Toutes ses lettres de ce temps
sont entremêlées de vers, qui ne ressemblent pas mal
à ceux du voyage de Chapelle et de Bachaumont, ou
aux rimes mêlées des lettres de La Fontaine. Il
lit les poëtes italiens et espagnols, et en est
plein ; le grec a un peu tort.
C' est le moment de la grande dispersion des
solitaires, en 1661, de la déposition et de la fuite
de M Singlin,
p451
et de la désolation qui s' ensuivit ; Racine en
parle dans ses lettres à l' abbé Le Vasseur, mais
très à la légère et en disciple très-peu touché ;
ce malheur de port-royal le met plutôt à l' aise,
et ouvre du jour à sa muse : aussi il ne le prend
que par le côté de la plaisanterie.
Il s' agit d' un fils de sa tante Vitart, d' un frère
de son cousin l' intendant, qu' on avait cru mort
apparemment, et qu' on apprend qui porte, frais et
gaillard, le mousquet dans la garnison d' Hesdin :
" je vas dès cette après-dînée en féliciter madame
notre sainte tante, qui se croyait incapable d' aucune
joie depuis la perte de son saint père,... etc. "
je sais qu' il ne faut pas prendre trop au sérieux des
plaisanteries un peu froides, faites pour égayer une
lettre, et sans que le coeur y ait grande part.
Pourtant quel chemin Racine avait fait en peu de
temps ! Comme son goût contrarié le rend ingrat !
Comme il plaisante
p452
de douleurs respectables avec une grâce pincée et
cruelle !
Ainsi parlait-il de ses saints maîtres le jour et
à l' âge où il les rencontrait en travers de sa
passion. Malheur à ceux, quels qu' ils soient, que
l' on rencontre dans le travers de sa passion
principale, quand elle a hâte de sortir ! Ils ont
tort. Plus tard, cette passion poétique satisfaite
et à peu près épuisée, il reviendra à eux ; il leur
fera amende honorable. Cela lui sera facile, la
passion favorite, la passion jeune, avide, à jeun
et irritée, n' étant plus là entre eux et lui.
Pour le soustraire aux mauvaises compagnies et le
fixer à un état, la famille se décida à l' envoyer à
Uzès près d' un vieil oncle, frère de sa mère,
le révérend père Sconin, chanoine régulier de
sainte-Geneviève et prieur de saint-Maximin, de
plus vicaire-général et official de l' évêque d' Uzès
et chanoine de la cathédrale : ce personnage
ecclésiastique assez considérable, et qui paraît
avoir été un homme d' esprit, était disposé à résigner
à son neveu ses bénéfices, et, en attendant, à lui
conférer le plus prohain qui serait à sa nomination
dans le chapitre. Ce fut le plus long voyage de
Racine que ce voyage du midi. Il était à Uzès dès
le commencement de novembre 1661. On a ses lettres de
là à M Vitart, à l' abbé Le Vasseur, à La
Fontaine ; elles sont exquises d' esprit, de
politesse, de soin, de bon langage, d' une élégance
à la Pellisson et qui sent le livre plus encore
que la conversation. Sa plume, à d' autres égards,
s' y donne une certaine liberté qui ne demanderait
pas mieux que d' aller plus loin, mais qui, par bon
goût et par une pudeur toujours conservée,
s' arrête naturellement à temps.
p453
On le reçoit très-bien à Uzès : son oncle le fait
habiller de noir des pieds jusqu' à la tête et aurait
hâte de le mener d' abord à Avignon pour y prendre
la tonsure, afin qu' il fût tout prêt pour le prochain
bénéfice vacant ; mais il faut attendre de Paris
le démissoire , papier essentiel qu' on a oublié.
Les gens du pays lui font force caresses, et lui
demandent en leur jargon son ode sur la paix ,
qui a fait bruit. Il est frappé de leur vivacité,
de leur civilité naturelle : " je suis épouvanté tous
les jours de voir des villageois, pieds nus ou
ensabotés (ce mot doit bien passer, puisque
encapuchonné a passé), qui font des révérences
comme s' ils avaient appris à danser toute leur vie. "
il trouve les gens fins et déliés, et il espère,
dit-il, que l' air du pays le va raffiner de moitié.
Mais bientôt ce mauvais français l' inquiète, et lui
paraît un pur galimatias , dans lequel il ne
songe pas le moins du monde à reconnaître les restes
de cette langue des tendres et élégants troubadours
qui sont bien un peu ses ancêtres. Il se croit chez
les scythes, malgré la verdure en hiver, et se
compare à Ovide en exil :
ipse mihi videor jam dedicisse latine,... etc.
Il va à Nîmes, il y admire les arènes ; mais surtout
il y est touché par des objets plus vivants, par des
visages et des yeux qu' il voit briller à la lueur
des fusées autour d' un certain feu de joie auquel
il assiste ; il n' ose pourtant regarder qu' à la
dérobée, car un révérend père du chapitre l' escorte
partout, et lui-même il s' est dit en arrivant chez
son oncle : domus mea, domus orationis. on lui
a dit : soyez aveugle, et s' il ne le
p454
peut être tout à fait, il veut du moins être muet.
Il passe son temps à lire saint Thomas et Virgile,
l' Arioste entre deux. Il a en perspective et attend
très-patiemment abbaye, chapelle ou prieuré. Il n' a
plus de port-royal que les petites lettres
qu' il retrouve là aux mains non des catholiques, mais
des huguenots qui s' en gaudissent. Il écrit le moins
qu' il peut à sa tante Vitart, à sa tante
Racine la religieuse, je le crois bien : " car
que puis-je leur mander ? C' est bien assez de faire
ici l' hypocrite sans le faire encore à Paris par
lettres ; car j' appelle hypocrisie, d' écrire des
lettres où il ne faut parler que de dévotion, et ne
faire autre chose que se recommander aux prières.
Ce n' est pas que je n' en aie bon besoin ; mais je
voudrais qu' on en fît pour moi sans être obligé
d' en tant demander. Si Dieu veut que je sois
prieur, j' en ferai pour les autres autant qu' on en
aura fait pour moi. " il a pris vraiment son parti
de cet état ecclésiastique plus qu' on ne le voudrait.
Grâce à l' étude, aux précautions, aux gênes, à la
solitude, malgré cet éclat des beautés environnantes
qui perce jusqu' à lui, il rapportera son coeur sain
et sauf ; du moins il le jure. On peut longuement
raisonner sur ces premières lettres de Racine
datées d' Uzès, et s' étonner, surtout d' après nos
idées d' aujourd' hui, de n' y pas voir plus de feu,
plus de verve, plus d' ennui passionné, plus de jet
pittoresque. Quoi ! Il a vu les arènes de Nîmes, et
il ne les a pas plus magnifiquement décrites ! Lui,
le futur peintre de Britannicus , il n' est pas
plus entré dans cette majesté du cirque romain !
Quoi ! Il avait de sa fenêtre, de la fenêtre du
pavillon Racine (car c' est ainsi qu' on appelle
dans le pays un reste de corps de logis où l' on
suppose qu' il travailla), il avait
p455
de là une vue charmante ; et si vous en doutez, vous
n' avez qu' à suivre un moderne promeneur qui nous
l' a décrite poétiquement, d' une plume toute
romantique :
" le versant méridional où la maison est bâtie est
couvert d' un bois d' oliviers, d' aliziers, de chênes
verts, de frênes, qui alors faisait partie du parc
de l' évêque d' Uzès... etc. "
-quoi ! Il avait tout cela sous les yeux, et, dans
les lettres que nous avons, il n' en a rien dit !
Quelques traits vagues et généraux sur la verdure,
la même en novembre qu' en juin, lui ont suffi. Il
est certain qu' un
p456
poëte selon nos types modernes écrirait autrement,
et que cette jeunesse de Racine ne paraît pas
couver de grandes admirations, de grandes
mélancolies ni de violents orages. Mais dans ses
lettres, d' abord, il n' a pas tout dit ; en les
écrivant, il s' est accommodé lui-même au goût de son
temps et de ceux à qui il s' adressait ; il s' est
contenu. On a une petite pièce de lui, dans laquelle
j' aimerais mieux voir sa disposition et sa note
intérieure tendre, à cet âge de vingt-deux ans. Ce
sont des stances à parthénisse . On ne dit pas
quelle fut cette parthénisse . On ne sait pas
la date précise de cette pièce, qui a pu être
composée vers le temps du séjour à Uzès. Elle me
paraît bien être, moralement et poétiquement, de
cette date ; elle est digne du voisinage de
Pétrarque et des troubadours ; du moins elle
représente à merveille le talent et le goût secret
de Racine vers cette époque, sa nuance de
méditation poétique. Il y a bel-esprit et tendresse :
Parthénisse, il n' est rien qui résiste à tes
charmes ;
ton empire est égal à l' empire des dieux ;
et qui pourrait te voir sans te rendre les armes,
oubien serait sans âme, ou bien serait sans yeux...
etc.
p457
Ce sont les premiers chants d' un poëte (au moment
où il se dégage des imitations d' alentour) qui
décèlent en lui la note fondamentale, la note du
coeur. Cette note, je la retrouve partout, sensible
et soupirante, dans toute l' oeuvre de Racine, note
de Parthénisse , note de Bérénice , note
d' Esther . Mais au lieu de la répandre, et,
comme bien d' autres, de la laisser fuir en élégies
courantes et abandonnées, il l' a enfermée dans des
créations parfaites, achevées, distinctes, et il
en a fait l' âme
p458
d' êtres à jamais vivants et adorables. Là est sa
force et son génie.
Enfin, de petites intrigues ont paralysé la bonne
volonté du vieil oncle ; Racine, après avoir fait
preuve de patience et de docilité, se lasse et revient
à Paris, après un an d' absence environ. Il y revient
affranchi de tout scrupule, décidément voué à la
poésie, au théâtre ; il rapportait d' Uzès la
thébaïde commencée. Il reprend ses relations
littéraires, les étend, fait connaissance avec
Molière. Son ode sur la renommée (1663) est
montrée à Boileau par l' abbé Le Vasseur ;
cela commença leur liaison. les frères ennemis
représentés en 1664, et l' Alexandre en 1665,
sont antérieurs encore à l' entière influence de
Boileau sur lui. Cette influence s' établit à partir
d' Andromaque et ne cesse plus : amitié tendre,
amitié grave, amitié utile, -jusqu' à l' heure où
Racine mourant dit à Boileau, en l' embrassant une
dernière fois : " je regarde comme un bonheur pour
moi de mourir avant vous. "
si Racine a gagné Boileau, vers le moment de la
représentation ou des répétitions des frères
ennemis il a perdu port-royal : sa tante, la
soeur sainte-Thècle, qui, à travers sa grille, lui
avait servi comme de mère, lui a écrit cette lettre
de rupture, lettre touchante et encore bien tendre
dans sa sévérité :
" ayant appris que vous aviez dessein de faire ici
(aux champs) un voyage, j' avais demandé permission
à notre mère de vous voir,... etc. "
p459
mais c' était le moment où port-royal lui-même
semblait finir ; tout en était opprimé, caché et
dispersé. Racine jeune, froissé dans ses goûts,
irrité contre ses maîtres par des reproches déjà
anciens et peu proportionnés à ce qui lui semblait
des peccadilles, Racine ne se pouvait ensevelir
d' abord en des ruines. Qu' on lui suppose pourtant
un degré de vertu de plus, plus de force de volonté,
moins d' éblouissement de la gloire, enfin rien de
moins quant au génie, quant à la sensibilité, mais
une vigueur plus haute et plus ferme dans la saine
et morale partie de l' âme, une vigueur maîtresse
de la passion, une religion plus forte, que
p460
fera-t-il ? Il est possible que Racine se taise,
au moins qu' il s' abstienne du théâtre, et que dès
lors cette carrière qui fait sa gloire soit manquée.
Sans doute le génie refoulé en soi percerait toujours
par quelque autre côté ; le fleuve, un moment
rentré sous terre, devrait, ici ou là, ressortir ;
mais enfin ce ne serait plus le fleuve illustre et
superbe sous le soleil, courant le plus noble à
travers la royale cité. Tout ceci est pour induire,
selon l' esprit vrai de port-royal, que souvent
tel brille moins en ce monde, non parce qu' il a
moins, mais parce qu' il a plus. Du Guet récemment,
et bien d' autres exemples étudiés de près, nous
l' ont appris.
Je sais bien que M De La Rochefoucauld me dira
non , lui qui prétend que toute modération vient
d' une faiblesse secrète, paresse, langueur et
manque de courage ; lui qui voit dans toute
abnégation un ressort de moins, dans toute sobriété
une crainte ou une impuissance. Les termes sont
posés, le combat est ouvert entre les moralistes
chrétiens et les moralistes naturels. Je les côtoie
les uns et les autres, je raconte et je montre ;
qu' il me suffise que chacun voie le point précis
par où l' on n' a plus qu' à pénétrer.
Port-royal pourtant n' était pas cette fois pour en
mourir ; il luttait vaillamment jusque dans cet
état d' oppression extrême, et chaque bruit qui en
revenait à l' oreille de Racine devait remuer en
son coeur quelque remords honteux qui se déguisait
pour lors en raillerie ou en irritation. Nicole
dans ses visionnaires avait, en disant son fait
à Des Maretz, mêlé avec dureté et quelque
maladresse tous les auteurs de romans et de théâtre
dans sa proscription. Racine prit feu ; il n' était
p461
pas indifférent à ce qui venait de là. Il ne voulait
pas être un empoisonneur public . Le mot de
Nicole, sous sa forme générale, lui parut
renfermer une personnalité à son intention, et il ne
se trompait peut-être pas tout à fait. Rien n' est
plus sensible et plus déchirant que ces ruptures,
quand elles arrivent entre élèves et maîtres. L' élève
croit avoir si fort raison, il sent si bien les torts,
les exagérations du maître, ses prétentions outrées !
Il veut être modéré, lui, il veut être sage, et
il ne voit pas que cette mesure même qu' il affecte,
ces coups réservés qu' il porte, ce ton calculé
d' expérience et d' indifférence qu' il usurpe et dont
il se donne l' avantage, composent sa plus grande
aigreur et sont le plus vif assaisonnement de son
ingratitude.
Rien de plus net, de plus fin, de plus aisé, de plus
ingénieusement perfide que la petite lettre de
Racine à l' auteur des hérésies imaginaires ,
datée de janvier 1666, et qui courut bientôt
imprimée. Racine sait juste le faible de ses anciens
amis ; il a connu le dedans de la place, et il en
abuse. Il faut lire la lettre tout entière ; en voici
quelques passages :
" monsieur, je vous déclare que je ne prends point
de parti entre M Des Maretz et vous ; ... etc. "
p462
tout dans cette lettre nous le dit, si nous ne le
savions d' ailleurs : Racine, le tendre Racine
aurait eu peu de chose à faire pour être méchant.
C' est la même
p463
sensibilité fine qu' on a pour soi qui nous dénote
celle des autres et les endroits délicats à piquer.
L' aigreur qu' on ressent et qu' on exprime est
toujours en raison de la finesse et de la tendresse
sensible qu' on a.
Racine était donc en voie de rétorquer contre
port-royal l' esprit des petites lettres . Cette
lettre, et la seconde qui ne parut que longtemps
après, sont des chefs-d' oeuvre ; ce sont des
contre-provinciales, et par n homme du monde qui
ne cesse pas un moment de l' être. L' endroit sur
les enluminures de M De Saci est d' un dédain
suprême :
" vous croyez, sans doute, qu' il est bien plus
honorable de faire des enluminures , des
chamillardes et des onguents pour la
brûlure , etc... "
comme on sent l' homme délicat dont l' estomac se
soulève contre ces écrits sans goût, et qui a eu
longtemps à souffrir de les entendre louer ! Et
quel homme avait le droit d' être plus délicat que
celui qui portait dans son imagination tant de nobles
et d' idéales figures ?
Il y a l' anecdote des capucins qui est bien joliment
contée. C' est la contre-partie des capucins des
provinciales , témoins à charge contre les
jésuites : cette fois, c' est port-royal qui n' est pas
heureux en capucins. L' historiette est pour prouver
qu' on a vu de tout temps les jansénistes louer ou
blâmer le même homme, selon qu' ils sont contents ou
peu satisfaits de lui :
" ... sur quoi je vous ferai souvenir d' une petite
histoire que m' a contée autrefois un de vos amis ; elle
marque assez bien votre caractère... etc. "
p464
qu' y avait-il de vrai dans cette anecdote des
capucins ? Quel était cet ami témoin qui avait
raconté à Racine l' aventure et qui la lui
garantissait vraie, sauf l' exactitude des noms ?
Le rôle d' indifférent qu' affectait Racine en
tout ceci lui permettait d' ailleurs de n' être pas
si exactement informé : il voulait avant tout
piquer les uns et faire rire les autres. Cette
raillerie sur la mère Angélique fut ce qui resta
le plus sur le coeur à M Arnauld, ce qui lui
coûta le plus à pardonner.
Mais surtout on a peine de voir Racine parler comme
il le fait de M Le Maître, mort depuis quelques
années ; cette lettre conservée de M Le Maître
au petit Racine,
p465
si bonne, si paternelle, est une accablante
réfutation et condamnation des plaisanteries de
Racine. Il y a là quelque chose qui n' est pas
bien ; car M Le Maître, mort avant l' émancipation
du poëte, ne pouvait avoir aucune espèce de tort
envers lui, et il n' aurait dû vivre dans sa pensée
que par la mémoire des plus tendres bienfaits, et
pour ne l' avoir jamais appelé autrement que son
fils :
" et, sans sortir encore de l' exemple de Des Maretz,
quelles exclamations ne faites-vous point sur ce
qu' un homme qui a fait autrefois des romans,... etc. "
port-royal, du moins le port-royal proprement dit,
garda le silence sur l' attaque de Racine ; Nicole
ne répondit rien d' abord. Ces messieurs étaient
alors pressés et traqués de toutes parts ; ils durent
croire qu' ils avaient nourri dans leur sein un petit
serpent. Seulement deux plumes alliées et qui
n' étaient pas fâchées sans doute de se faire de
fête, Barbier D' Aucour et M Du Bois (le
même qui ne voulait pas qu' on fût éloquent en chaire),
donnèrent chacun une réfutation en forme.
Port-royal, à la rigueur, restait en dehors. Mais,
dans la réimpression qui se fit en Hollande des
imaginaires (1667), on
p466
ajouta les deux réponses à Racine, et Nicole ne put
s' empêcher de mettre dans l' avertissement une page
où le jeune poëte était désigné, et où il était dit,
entre autres choses, que " tout était faux dans sa
lettre et contre le bon sens, depuis le commencement
jusqu' à la fin. " Racine prit de là prétexte, et il
allait répliquer publiquement à ses contradicteurs
par une nouvelle petite lettre digne en tout de la
première, et qu' il lut à Boileau, quand celui-ci,
d' un mot d' honnête homme, l' arrêta. Racine supprima
donc, mais sans la détruire, cette seconde lettre
qui ne fut retrouvée que longtemps après dans les
papiers du docteur Ellies Du Pin, cousin de
Racine, et alors seulement publiée.
Il y racontait l' anecdote piquante de la lecture
interrompue du Tartufe à cause de l' enlèvement
de nos mères ; je l' ai citée, en nous rattachant
par ce fil à Molière. Il revenait malignement sur
M Le Maître et disait :
" je n' ai point prétendu égaler Des Maretz à M Le
Maître ; il ne faut point pour cela que vous
souleviez les juges et le palais contre moi ; ... etc. "
chaque coup portait. Les traits sont si fins qu' ils
p467
entrent de toutes parts, ils sont si polis qu' on ne
s' aperçoit qu' à la réflexion des blessures. C' était
un ennemi peu commode que Racine, et ce doucereux
était passé maître dans l' épigramme. Comparé à Boileau
brusque et franc, mais sans fiel, il nous paraît
plus caustique, plus malicieux, plus capable de
piquer jusqu' au sang et d' enfoncer l' aiguille avec
lenteur. Il savait le bon endroit pour les piqûres,
et se plaisait à l' irritation qu' il causait. Dans
une discussion qu' ils eurent un jour à l' académie
des inscriptions, Boileau le lui dit : " je
conviens que j' ai tort, mais j' aime encore mieux avoir
tort que d' avoir raison aussi orgueilleusement
que vous. " ces deux lettres, quoi qu' on en juge au
moral, sont une perfection en leur genre. Puisqu' on
a trouvé convenable, dans le temps, d' imprimer
les réponses de Du Bois et de Barbier D' Aucour
à la suite des imaginaires dont elles sont
bien le cortége, on pourrait, quand on réimprime
les provinciales , y joindre deux ou trois
pièces aussi qui sont tout à fait dignes d' en
être rapprochées. On y joindrait d' abord cette
pièce délicate, exquise, qui en est née la première,
la conversation du père Canaye et du maréchal
d' Hocquinourt , celle que j' appelle la
dix-neuvième provinciale, et qui, en raillerie sur le
fond des choses, va un peu plus loin que les
dix-huit autres. On la devrait toujours imprimer
à la suite des provinciales comme étant née
d' elles et pour leur faire honneur, et aussi pour
être une leçon aux chrétiens sérieux de prendre
garde, dans leur raillerie, où ils vont et à quoi
ils mènent. On y joindrait ensuite, par manière
d' honneur encore et de leçon, les deux lettres
de Racine qui retournent contre les amis de
Pascal les mêmes armes, maniées par un esprit
p469
qui n' est inférieur à aucun en grâce moqueuse, en
ironie élégante et cruelle.
Xi.
Depuis l' entière rupture de Racine avec Port-royal
jusqu' à sa réconciliation, treize ans environ se
passèrent, dont dix, depuis Andromaque jusqu' à
Phèdre (1667-1677), de la plus belle, de la
plus complète gloire littéraire, dix années marquées
par sept chefs-d' oeuvre, Andromaque, Britannicus,
Bérénice, Bajazet, Mithridate, Iphigénie,
Phèdre, parmi lesquels les moindres même comme
Bérénice , par leur nuance particulière, font
à ravir dans l' ensemble de l' oeuvre.
Andromaque, par où s' était ouverte cette série
glorieuse, eut presque le succès du cid auprès
des générations jeunes et amies du jeune règne, qui
voulaient à leur
p470
tour avoir leur théâtre à elles et leur poëte ; elle
inaugura une nouvelle ère dramatique, comparable
à celle qui avait vu le cid, Horace, Cinna,
Polyeucte ; -quelque chose de moins imprévu,
de moins éclatant, de moins héroïque, de moins
transportant, mais d' aussi beau, d' aussi passionné,
de plus soutenu, de plus en accord dans toutes les
parties, de plus égal et de plus naturel en noblesse
et en élévation, et qui se développera sans fatigue
et sans heurt à chaque récidive de talent ; qui
montera de degré en degré sans échec et sans chute
jusqu' à son couronnement suprême ; qui enfin, sans
sortir jamais de l' élégance continue, atteindra
son genre de sublimité aussi.
On a tout dit de Racine, surtout en ce qui comprend
cette époque toute littéraire de sa vie ; je ne
parlerai que de l' ensemble, et du jugement même
auquel j' en suis venu sur la nature et la marque
générale de son génie.
Ce qu' il ne faut jamais perdre de vue quand on juge
Racine aujourd' hui, c' est la perfection, l' unité
et l' harmonie de l' ensemble, ce qui en fait la
principale beauté. à prendre les choses isolément
et par parties, on se tromperait bientôt ; le
caractère essentiel échapperait, et l' on
prononcerait à côté. Au contraire, à bien sentir
cette perfection de l' ensemble, cela devient une
lumière générale qui réfléchit sur chaque détail
et qui l' éclaire.
Depuis longtemps le détail triomphe ; on le brode,
on l' amplifie, on le pousse à bout, et l' on se croit
bien grand par toutes ces richesses l' une sur l' autre
accumulées. Erreur ! Le bel art ne se comporte
pas ainsi ; il ne calcule pas de la sorte, et il a
son secret plus intérieur. Son trésor ne se compose
pas d' innombrables
p471
et splendides détails additionnés et qui font tas :
en définitive, ces trésors-là sont un peu trop
pareils à ceux des rois barbares. J' ai moi-même donné
quelque peu d' abord dans l' illusion ; en comparant
telle tirade de Racine à telle tirade de Hugo, tel
couplet des choeurs d' Athalie à telle strophe
de Lamartine, j' ai cru voir une supériorité de
couleur, de trait, de poésie enfin dans le moderne.
Mais comme, en poussant cela un peu plus loin, il
en serait résulté que presque le moindre entre les
modernes, pour peu qu' il eût de ce qu' on appelle
imagination, eût été (au moins pour le style poétique)
supérieur à Racine pris ainsi en détail, j' ai été
effrayé de cette énorme supériorité de richesse que
nous avions, et qui sautait si vite aux yeux ; cela
m' a ramené au seul point de vue qui soit juste pour
apprécier l' art de ce grand poëte, et en général
toute espèce d' art.
L' unité, la beauté de l' ensemble chez Racine se
subordonne tout. Dans les moments même de la plus
grande passion, la volonté du poëte, sans se laisser
apercevoir, dirige, domine, gouverne, modère. Il y
a le calme de l' âme supérieure et divine, même
au travers et au-dessus de tous les pleurs et de
toutes les tendresses.
C' est là un genre de beauté invisible et spirituelle,
ignorée des talents qui mettent tout en dehors :
même quand ce qu' on met en dehors serait le plus
beau et le plus riche du monde, il y a toujours entre
cette dernière manière et l' autre la même différence
à peu près qu' entre le monde de l' idolâtrie, du
paganisme ou, si l' on aime mieux, du panthéisme
le plus efflorescent, et le monde accompli tel qu' il
existe pour qui le voit
p472
avec les yeux d' un Platon ou d' un Fénelon, pour
ceux qui croient à la création distincte, qui
maintiennent l' homme souverain, et roi avant tout, en
tête de son ordre, et (s' y mêlât-il même de
l' illusion humaine) au centre de la sphère et de la
coupole rayonnante.
Racine est un grand dramatique, et il l' a été
naturellement, par vocation. Il a pris la tragédie dans
les conditions où elle était alors, et il s' y est
développé avec aisance et grandeur, en l' appropriant
singulièrement à son propre génie. Mais il y a un tel
équilibre dans les facultés de Racine, et il a de
si complètes facultés rangées sans tumulte sous
sa volonté lumineuse, qu' on se figure aisément qu' une
autre quelconque de ses facultés eût donné avec
avantage également et gloire, et sans que
l' équilibre eût été rompu.
Le cardinal de Retz, en ses mémoires, a dit de
Turenne, le plus parfait de nos héros comme Racine
est le plus parfait de nos poëtes, et qui a fini
par ses plus belles campagnes comme Racine par sa
plus grande tragédie : " M De Turenne a eu, dès
sa jeunesse, toutes les bonnes qualités, et il a
acquis les grandes d' assez bonne heure. Il ne lui
en a manqué aucune, que celles dont il ne s' est pas
avisé. Il avait presque toutes les vertus comme
naturelles ; il n' a jamais eu le brillant d' aucune.
On l' a cru plus capable d' être à la tête d' une armée
que d' un parti, et je le crois aussi, parce qu' il
n' était pas naturellement entreprenant : mais
toutefois, qui le sait ? Il a toujours eu en tout,
comme en son parler, de certaines obscurités qui ne
se sont développées que dans les occasions, mais
qui ne se sont jamais développées qu' à sa gloire. "
on ne peut dire de Racine comme de Turenne qu' il
p473
n' a pas eu le brillant de ses qualités, mais il n' en
a pas eu l' étalage ni l' appareil ; il n' en a pas eu
l' impétueux et le soudain, comme Corneille par
exemple l' avait, avec un peu trop de jactance aussi ;
et il a toujours eu en tout, comme en son parler,
non pas de certaines obscurités, mais de certaines
retenues, qui ne se sont développées que dans
les occasions et selon les sujets, mais qui ne s' y
sont jamais développées qu' à sa gloire .
Racine est tendre, dit-on, c' est un élégiaque
dramatique. Prenez garde ! Celui qui a fait la scène
du troisième acte de Mithridate et
Britannicus , le peintre de Burrhus, est-il gêné
à manier la tragédie d' état et à tirer le drame
sévère du coeur de l' histoire ?
Ainsi de tout pour Racine : il serait téméraire de
lui nier ce qu' il n' a pas fait, tant il a été
accompli sans effort dans tout ce qu' il a fait. Pour
moi, je me le figure à merveille dans d' autres
genres que la tragédie ; par exemple, donnant un
poëme épique, dans le goût de celui du Tasse ;
des élégies, comme les belles et sobres méditations
premières, comme les élégies closes de Lamartine ;
des satires comme la dunciade de Pope ; des
épigrammes comme celles de Le Brun ; des histoires
comme celles et bien mieux que celles que Rulhière
a tentées ; des romans historiques plus aisés
que celui de Manzoni ; des comédies comme les
plaideurs en pouvaient promettre. Des odes, il
en a fait ; des petites lettres comme Pascal,
il en a trop bien commencé. Orateur académique, il
l' a été, et avec éclat. Et toujours et partout
(remarquez ! ) on aurait le même Racine, avec ses
traits nobles, élégants et choisis, recouvrant sa
force et sa passion ; toujours quelque chose de
naturel et de soigné à la fois, et d' accompli,
toujours l' auteur sans tourment,
p474
au niveau et au centre de son genre et de son sujet.
Mais la forme dramatique était celle que son temps
lui offrait la plus ouverte et la plus digne de lui ;
il y entra tout entier, et au troisième pas il y était
maître. Il y versa tous ses dons, et il en reçut des
ressorts nouveaux dont il s' aida toujours, dont il ne
souffrit jamais. En ne sortant pas, un seul instant,
de l' originalité distincte qu' il portait et cachait
en ses oeuvres harmonieuses, en ne cessant jamais
de faire ce que lui seul eût pu faire, il marcha
toujours, variant ses progrès, diversifiant ses
tons, poussant sur tous les points ses qualités
même les plus tendres et les plus enchanteresses à
une sorte de grandeur, jusqu' à ce qu' il arrivât,
après cette adorable suite des Bérénice, des
Monime et des Iphigénie, à ce caractère de Phèdre,
aussi tendre qu' aucun et le plus passionné, le plus
antique, et déjà chrétien, le plus attachant à la
fois et le plus terrible sous son éclair sacré.
Boileau certes assista et servit Racine dans toute
cette oeuvre d' une façon qui ne se saurait
apprécier. Racine, on le voit par ses premières
lettres, avec tant de qualités qui, ce semble,
auraient pu se suffire à elles-mêmes, était né
docile. Il réclamait un juge de ses vers, un
Quintilius. Chapelain et Perrault n' avaient
pourtant pas sa confiance ; il la plaçait
volontiers dans son ami l' abbé Le Vasseur, il
consultait La Fontaine ; mais le juge intègre et
sourcilleux, il le sentait bien, n' était pas encore
là. Dès qu' il l' eut reconnu dans Boileau, il s' y
confia et ne s' en départit plus. Boileau dut hâter
dans Racine cette saison d' entière maturité, qui
est celle de toutes ses oeuvres depuis
Andromaque ; il dut lui apprendre à sacrifier
sans pitié le détail trop
p475
joli et trop fin à l' effet plus sûr de l' ensemble.
Beaucoup de ces jeunes rameaux, de ces tendres et
un peu folles guirlandes que nous avons vus courir
dans les premiers vers de Racine comme les bras de
la vigne grimpante le long des arbres et des murs
même du cloître à port-royal, furent à jamais
retranchés par Boileau. On lui doit, à coup sûr,
d' avoir eu plus tôt le Racine parfait, et de l' avoir
eu, dans sa perfection même, plus continuellement
ferme et plus inaltérable.
Après cela, Racine a-t-il tout gagné avec Boileau ?
N' a-t-il pas perdu quelque chose qu' il eût atteint
peut-être et développé, en se retranchant moins
quelques-uns de ses premiers rameaux ? On le peut
conjecturer, ce me semble, plus qu' on ne le doit
regretter. Je dirai donc, non à titre de regret
aucunement, mais comme un aperçu de plus à travers
la nature poétique de Racine, que s' il avait gardé
plus longtemps cette manière un peu plus libre et plus
subtile de sentir et d' exprimer que nous lui avons
reconnue à l' origine, que si, l' ayant d' abord sans
doute par imitation un peu et par convention, il y
avait assez persévéré pour se l' approprier par
sentiment et pour y diriger les progrès de son tendre
et sensible génie, il serait très-probablement
arrivé à certaines beautés d' un genre différent
de celui dont il nous est aujourd' hui un modèle.
Sans entrer dans un développement qui ferait ici
hors-d' oeuvre, je crois qu' on pourrait établir
sans invraisemblance que Boileau a refoulé et
réprimé un coin de Pétrarque et de Tasse en
Racine, le bel-esprit mêlé au sentiment, persistant
dans la poésie et y mettant sa marque.
Racine laissa de bonne heure le premier goût qui
p476
l' entraînait sensiblement de ce côté. La beauté
grecque plus simple (en attendant la grandeur
biblique) triompha de cette beauté italienne moderne
plus compliquée et plus subtile. Je le remarque
encore une fois sans le regretter : ce genre de
beauté, plus voisin de date, était peut-être moins
neuf et moins original à importer, et aussi allait
moins au grand et pur goût de Louis Xiv, droit
et sensé, au goût français en un mot, que ce qu' a
fait Racine. Remercions-le donc de ce qu' il a
sacrifié, puisqu' on ne peut tout avoir, et
remercions-en surtout Boileau.
L' oeuvre de Racine, comme toutes les belles oeuvres,
essuya sans doute en naissant bien des mauvais
vouloirs et des critiques. Pourtant cette
contradiction chétive disparaît de loin dans
l' applaudissement universel et dans l' admiration
très-vite unanime. Le propre de l' oeuvre de Racine,
en effet, est d' être parfaite, d' une
p477
perfection à la fois profonde et évidente. à quelque
degré qu' on s' arrête dans l' intelligence de son
oeuvre, on a l' idée d' une certaine perfection ; on
ne tombe jamais sur une impression incomplète ou
qui offense. Shakspeare a besoin d' être compris
tout à fait pour ne jamais choquer et rebuter ;
Molière lui-même est un peu ainsi. Il y a chez eux
des choses qui ne s' expliquent et ne se légitiment
qu' au dernier point de vue. Avec Racine, bien
qu' il soit vrai que plus on avance et plus on
admire, on admire encore quand on ne va pas très-avant.
Son élévation est tellement graduée et accessible,
qu' il y en a pour chacun ; à chaque gradin du
temple, on peut faire station ; même quand on n' a
pas toute la vue, on a une vue complète en soi,
symétrique et harmonieuse. Son oeuvre parfaite se
trouve avec ses hauteurs et ses profondeurs, placée
au milieu de tout le monde, proportionnément
comprise de tous, éclairée par tous les aspects.
Surtout, j' insiste là-dessus, jamais rien qui offense
ni même qui étonne ; rien d' étrange ; sa manière
comme sa physionomie est d' une beauté heureuse,
ouverte sans être banale, d' une de ces beautés
incontestables et qui existent pour tous. Racine
et Louis Xiv sont, régulièrement parlant, les
deux plus beaux visages de cette cour.
La poésie de Racine est au centre de la poésie
française ; elle en est le centre incontesté : en
est-elle le centre unique ? Ceci devient une autre
question.
Au point de vue du drame, il semble que ce n' en
soit plus une ; et tout en révérant le théâtre de
Racine, et par cela même qu' on le révère avec
plus de réflexion, en pleine connaissance de
cause, on paraît admettre
p478
comme une vérité désormais acquise que, pour
exprimer dramatiquement l' histoire, le coeur et la
vie, ce ne serait plus dans ce cadre juste et trop
choisi qu' il les faudrait vouloir replacer. C' est
là un résultat théorique, à peu près admis
incontestablement en France ; je dis théorique ,
car il faut avouer que, s' il est besoin pour
l' autoriser d' un seul beau et grand drame français
moderne, jeté dans l' autre moule, on est encore à
l' attendre. -mais, d' un côté, on a Shakspeare ; de
l' autre, on a même Schiller, qui marquent les voies.
En convenant donc volontiers aujourd' hui que le
théâtre de Racine n' est pas le centre unique du
drame, on se rejette sur son style, et quelques-uns
maintiennent que ce style racinien est et doit rester
le centre essentiel ou même unique de la poésie
française. C' est le type et le modèle auquel ils
s' en rapportent invariablement pour juger des bons
vers.
Tout en reconnaissant que, dans une certaine zone
habituelle tempérée et moyenne, le style de Racine
ne saurait sans inconvénient cesser de prévaloir,
de faire comme le milieu ou le lien de tout langage
poétique français ; en sentant combien il est
heureux, quand on se trouve à même des belles eaux
du style racinien, d' y savoir naviguer, d' y pouvoir
courir, et de battre avec art cette surface à
peine blanchie, d' une double rame cadencée, je ne
pourrais admettre qu' il n' y ait que cela à faire, et
que, hors de ce large et beau canal, il n' y ait
point de voie et de salut en français pour le style
du poëte. -et que fait donc Molière ? Je ne parle
p479
pas des endroits purement comiques. Pour continuer
mon image du canal, quand il y a doute, danger,
hasard seulement, Racine, entre les deux côtes,
l' une tout unie, l' autre escarpée, qui forment et
bornent, hélas ! Le détroit de la poésie française,
Racine se rapproche à l' instant de l' une, de la
côte unie, de celle de la prose, et tout en s' en
rapprochant extrêmement et jusqu' à courir peut-être
une autre espèce de danger, il le dissimule et se
sauve avec une marche admirablement sinueuse et des
courbes prolongées élégantes. Molière, lui, quand il
ne peut tenir le milieu, ne craint pas d' affronter
l' autre côte, de risquer le tout pour le tout, de
tenter la métaphore abrupte, et, sauf quelques
accrocs qui tiennent à l' exécution trop rapide, il
s' en tire certes sans trop de naufrage et sans se
briser ; il s' en tire à son honneur, à l' honneur de
la touche libre et franche. -et La Fontaine dans
ses fables, fait-il autrement ? N' a-t-il pas
souvent dans les endroits, dans les détroits
difficiles, de ces ressources plus hardies, plus
trouvées, qui ouvrent dans la langue française
des horizons et comme des trouées de perspective
qu' on n' attendait pas ? -tandis que Racine,
quand il y a doute, péril, ou même qu' il n' y a pas
nécessité de haute poésie, rase volontiers la
prose, sauf l' élégance toujours observée du
contour. Sans sortir de notre sujet, nous en avons
une petite preuve : il fit sur Arnauld mort, à
l' exemple de Boileau et de Santeul, deux courtes
pièces, l' une comme épitaphe, l' autre pour mettre
au bas d' un portrait. Voici l' une de ces pièces
où, pas plus que dans l' autre, il n' y a trace de
poésie sous l' élégance :
p480
sublime en ses écrits, doux et simple de coeur,
puisant la vérité jusqu' en son origine,... etc.
Ces vers sont polis et travaillés comme tout ce que
fait Racine, et pourtant pas un seul n' est poétique
à proprement parler. C' est l' écueil du style poétique
racinien. L' écueil ici est un banc de sable, comme
pour d' autres c' est un rocher.
Ce ne serait pas faire injure à Racine que de poser,
je crois, à son sujet, cette conséquence littéraire
rigoureuse : toute postérité directe de Racine, en
tragédie ou en poésie, est nécessairement un peu
faible. Sans en chercher des preuves historiques
chez Racine fils ou chez Campistron, ni même dans
la Marianne de Voltaire ou dans les nobles et
mélodieux accents de Fontanes, ou chez le Casimir
Delavigne du paria , on en trouve la raison, ce
me semble, dans la nature même du génie de Racine.
Lui seul a toute sa force, et, après lui, il ne
laisse à ses suivants que le beau voile dont il l' a
enveloppée, et qui, la même force n' y étant plus,
devient peu à peu leur linceul. Il me
p481
semble que, bien loin d' être une critique, c' est là
une louange.
Quand il s' agit de Racine, la critique même doit
prendre la forme de l' éloge. Je dirai donc : Racine
représente la perfection du style poétique, même
pour ceux qui n' aiment pas essentiellement la poésie.
Là est le point faible, s' il en est un.
Quoi qu' il en soit, n' admirons-nous pas que sortent
également de port-royal, ou que du moins s' y
rapportent de si près, Racine et Pascal, la
perfection de la poésie française et la perfection
de la prose ! Deux perfections assez différentes
pourtant. Pascal, qui a bien moins fait quant à
l' ensemble de l' oeuvre, a dans le style quelque
chose qui mord plus, qui ancre davantage la
pensée. Pascal garde du Montaigne ; Racine n' a
plus rien de gaulois. Racine mérite pleinement
l' éloge de Vauvenargues : " personne n' éleva plus
haut la parole et n' y versa plus de douceur. " il a
la perfection de la langue douce, élégante,
régulière et noble
p482
qu' on parlait sous Louis Xiv. Il y mêle toute la
poésie, proprement dite, que ce grand monde pouvait
porter ; il n' en met pas trop ; il prend garde à
tout ; il pense à tout ; il ne s' oublie ni ne se
dément jamais ; Racine a bien de l' esprit. Virgile,
premier-né de la même famille, lui reste supérieur
comme peintre ; presque chaque vers de Virgile est
un tableau. Il est vrai que Virgile avait surtout
à faire des récits et des tableaux, dans son genre
descriptif ou épique de poésie ; et il était, de
plus, bien autrement servi par une langue forte
de nerf et de couleur. -j' ai voulu dire tout ceci,
en quoi il entre quelque réserve, avant de parler
du Racine des derniers temps, et de cette
Athalie , après laquelle il n' y a plus qu' à
s' incliner dans le plus religieux silence.
Racine venait de donner Phèdre (1677), et il
n' était pas encore réconcilié avec port-royal. Il
en avait soif pourtant ; il était rebuté de son
métier d' auteur dramatique, et, malgré sa gloire, il
avait quelque raison de l' être. Les représentations
de sa Phèdre , à laquelle la pièce de Pradon
faisait concurrence, avaient été de véritables
orages. Des sonnets injurieux coururent. Le sonnet
par lequel Racine, en compagnie de Despréaux,
répondit à celui de Madame Des Houlières, qu' il
supposait être du duc de Nevers, fut si piquant
et si offensant pour ce duc et pour sa soeur
Hortense, que les deux poëtes eurent à craindre
un moment pour leur personne. Le duc de Nevers,
attaqué à tort par eux, eut le tort, à son tour,
de les menacer. M le duc, fils du grand Condé,
les prit sous sa protection et leur offrit l' hôtel
de Condé pour asile : " si vous êtes innocents,
venez-y ; et si vous êtes coupables, venez-y encore. "
p483
cela est partout. Phèdre resta victorieuse.
Boileau consacra et, on peut dire, chanta le
triomphe par sa merveilleuse épître ; mais Racine,
atteint au coeur, effrayé de ces cabales, rendu
par le dégoût et par la jeunesse déclinante aux
repentirs et aux scrupules chrétiens, ayant donné
d' ailleurs comme talent la plus grande abondance
de ses fruits, Racine n' aspirait plus qu' à la
retraite, au pardon des maîtres qu' il avait offensés,
et à la paix de Dieu. Il ne pensait à rien moins,
dans l' excès du premier retour, qu' à se faire
chartreux ; mais son confesseur, bon homme et sensé,
lui conseilla plutôt quelque honnête mariage
bourgeois et chrétien.
Cela fait, et devenu un homme rangé, de moeurs
exemplaires, son premier soin fut de se réconcilier
avec port-royal. Toute sa déviation, toutes ses
erreurs, selon les vues nouvelles dont s' illuminait
son esprit, venaient de sa rupture avec ces
messieurs. Il ne lui fut pas difficile de se
réconcilier d' abord avec Nicole, le plus
directement offensé : Nicole, qui ne savait ce que
c' était que guerre et rancune, le reçut à bras
ouverts, quand il le vit arriver en compagnie de
l' abbé Du Pin. Arnauld était moins traitable ;
les plaisanteries sur la mère Angélique lui
tenaient au coeur. Boileau avait plus d' une fois
entamé la négociation auprès de lui t avait
échoué. Un jour cependant qu' il lui portait un
exemplaire de Phèdre de la part de l' auteur, il
se dit qu' il fallait livrer la grande bataille,
et soutenir résolûment
p484
qu' il est telle tragédie qui peut être innocente
aux yeux même des casuistes les plus sévères.
Arrivé chez Arnauld au faubourg saint-Jacques,
et y trouvant assez nombreuse compagnie de
théologiens, il mit la question sur le tapis ; il
commença par lire le passage de l' avertissement,
où l' auteur marque expressément son désir " de
réconcilier la tragédie avec quantité de personnes
célèbres par leur piété et par leur doctrine,
qui l' ont condamnée dans ces derniers temps ; "
et il développa cette thèse, en l' appliquant à
Phèdre , avec le feu et la verve qu' on lui
connaît et qu' il portait agréablement dans ces
sortes de scènes. L' auditoire paraissait assez peu
convaincu, lorsque Arnauld, après avoir tout
écouté, rendit cette sentence : " si les choses
sont comme il le dit, il a raison, et la tragédie
est innocente. " et quelques jours après, ayant lu
la pièce, il y fit une seule objection : " cela est
parfaitement beau ; mais pourquoi a-t-il fait
Hippolyte amoureux ? " Boileau là-dessus n' avait
plus qu' à amener Racine en personne chez Arnauld ;
le poëte était déjà pardonné. En entrant dans la
chambre où il y avait du monde et où il n' était pas
attendu, Racine se jeta aux pieds d' Arnauld, qui,
en retour et tout confus, se jeta lui-même à ses
pieds : tous deux en cette posture s' embrassèrent.
-Racine pénitent, aux pieds du grand Arnauld ;
Arnauld humilié, à genoux devant Racine ! Lequel
des deux fut le plus grand dans ce moment ?
p485
C' est une question que nos historiens jansénistes
se sont posée ; et nous-même, tout en souriant en notre
qualité de profane, nous nous la posons aussi, avec
le sentiment de respect qu' inspire à tout coeur
honnête ce bon et naïf mouvement de deux grands coeurs.
En ce qui était de Phèdre en particulier,
Arnauld et Boileau avaient tous deux raison.
L' expression de l' antique fatalité dans cette pièce
se rapproche déjà bien sensiblement, en effet, de
celle qu' admet un rigoureux christianisme. La
faiblesse et l' entraînement de notre misérable
nature n' ont jamais été plus mis à nu. " il y a déjà,
si on l' ose dire, un commencement de vérité
religieuse dans une vérité humaine si profondément
révélée, si vivement arrachée de ses ténèbres
mythologiques. " la doctrine de la grâce se sent
toute voisine de là ; notre volonté même et nos
conseils sont à la merci de Dieu ; nous sommes
libres, nous le sentons, et nous croyons l' être,
et pourtant il y a nombre de cas où nous sommes
poussés : terrible mystère ! Phèdre, avec sa
douleur vertueuse , pourrait être ajoutée dans
le traité du libre arbitre de Bossuet comme
preuve que souvent on agit contre son désir, qu' on
désire contre sa volonté, qu' on veut malgré soi :
que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire,
cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
C' est cet ordre de raisons que Boileau dut
développer, ou à peu près. -" mais pourquoi a-t-il
fait Hippolyte amoureux sans nécessité ? " répondait
Arnauld. Et c' est aussi ce que doit dire le goût
bien plus encore que la morale. L' amour d' Hippolyte,
cette concession au public
p486
galant, la froideur d' Aricie, l' inutilité de ce
grand récit de Théramène, ces défauts dans
Phèdre , mêlés aux beautés, réservent la palme
sans égale à Athalie .
à peine réconcilié avec port-royal, Racine y alla
souvent, le plus souvent qu' il put, dans sa vie encore
attachée à Versailles ; car en se convertissant, en
renonçant même aux vers, il ne renonçait pas à
Louis Xiv. L' amour de Louis Xiv, dans l' âme de
Racine, a comme hérité de ses autres passions
profanes, de la passion pour le théâtre et de celle
pour les Champmeslé. Louis Xiv reste son culte
humain, le seul qu' il croie légitime désormais.
Louis Xiv et port-royal, voilà les deux grands
derniers mobiles de l' âme de Racine, les deux
personnages rivaux, en lutte dans ce coeur qui les
voudrait concilier, et qu' ils mettent au partage.
Il se joue vraiment entre eux une tragédie secrète
en lui. S' il faut absolument se décider et choisir,
il n' hésitera pas sans doute, ce sera port-royal,
c' est-à-dire Dieu, qu' il préférera ; mais il
mourra de perdre l' autre.
à partir de sa conversion, nous retrouvons, -nous
avons retrouvé Racine présent à port-royal dans
plusieurs circonstances. Nous l' avons vu qui était
en prière dans l' église à neuf heures du matin,
lorsque l' archevêque M De Harlay y arrivait, le
17 mai 1679, pour signifier la reprise des rigueurs.
Depuis lors, en mainte occasion, et surtout depuis
que sa tante fut devenue abbesse au commencement
de l' année 1690, Racine s' employa activement aux
négociations auprès de l' archevêque, qu' il
rencontrait sans cesse à Versailles. à chaque
changement de confesseur, il était en jeu pour
obtenir l' un plutôt que l' autre. Il était l' agent,
le chargé d' affaires, le solliciteur de port-royal
auprès
p487
des puissances, jusqu' à ne pas craindre d' être
importun. Quand vint M De Noailles, un archevêque
ami, un allié de Madame De Maintenon, Racine
n' en fut que plus en mouvement auprès de lui, et
avec de meilleures chances de succès qu' auprès de
son prédécesseur. Quoi qu' on en ait dit, il ne se
cachait pas de port-royal à la cour ; il y allait
très-souvent, le disait tout haut chez Madame De
Maintenon, et il n' en fut jamais repris.
S' étant ainsi mis en règle avec sa conscience, avec
port-royal et avec Dieu, Racine ne comptait plus
faire de vers. La tentation et l' entraînement avaient
été de ce côté ; l' expiation devait y être. Nommé
historiographe avec Boileau, précisément en 1677, il
avait regardé (nous dit son fils) ce choix du roi
qui tombait si juste, comme un coup du ciel. Il
s' occupait de ses nouvelles fonctions, c' est-à-dire
de rassembler les grandes actions du roi, et ne se
doutait pas qu' il y avait là quelques écueils aussi
pour la vérité. Dans son discours prononcé à
l' académie lors de la réception de Thomas Corneille
et de M Bergeret en janvier 1685, discours
bien ingénieusement éloquent et fort applaudi, après
l' allusion célèbre au cercle de Popilius dans
lequel Louis Xiv enferma ses ennemis, il
terminait sans scrupule par ces paroles vraiment
fabuleuses : " heureux ceux qui, comme vous, monsieur,
ont l' honneur d' approcher de près ce grand prince,
et qui après l' avoir contemplé, avec le reste du
monde, dans ces importantes occasions où il fait le
destin de toute la terre, peuvent encore le
contempler dans son particulier, et
p488
l' étudier dans les moindres actions de sa vie, non
moins grand, non moins héros, non moins admirable,
que plein d' équité, plein d' humanité, toujours
tranquille, toujours maître de lui, sans inégalité,
sans faiblesse, et enfin le plus sage et le plus
parfait de tous les hommes ! " Louis Xiv, ayant
voulu entendre ce discours de la bouche de Racine,
paraît lui-même avoir rougi un peu ; il lui dit :
" je vous louerais davantage, si vous m' aviez moins
loué. " et Arnauld à qui Racine avait envoyé un
exemplaire, Arnauld, tout féal et ardent qu' il
était pour son roi , écrivait à l' auteur, en le
remerciant : " rien n' est assurément si éloquent, et
le héros que vous y louez est d' autant plus digne
de vos louanges qu' il y a, dit-on, trouvé de
l' excès. " Racine converti semblait n' avoir renversé
toutes ses chères idoles que pour mieux exhausser
celle-là ; il en porta bien cruellement la peine.
Je ne compte pas une cantate sur la paix en 1685.
Il dut revoir ou refaire, vers le même temps, ses
traductions des hymnes en vers français, que
M Le Tourneux mit dans ce bréviaire condamné.
Mais vers 1688, Madame De Maintenon, c' est-à-dire
encore Louis Xiv, vint tout remuer dans l' âme
de Racine. Elle avait fait représenter
Andromaque par les jeunes filles de saint-Cyr,
et après la représentation elle écrivit à Racine :
" nos petites filles viennent de jouer votre
Andromaque , et l' ont si bien jouée qu' elles ne
la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos
pièces. " elle le priait dans cette même lettre,
nous dit Madame De Caylus, " de lui faire, dans ses
moments de loisir, quelque espèce de poëme, moral
ou historiqe, dont l' amour fût entièrement banni,
et dans lequel il ne crût pas que sa réputation
p489
fût intéressée, parce que la pièce resterait
ensevelie à Saint-Cyr, ajoutant qu' il lui
importait peu que cet ouvrage fût contre les
règles, pourvu qu' il contribuât aux vues qu' elle
avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr
en les instruisant. Cette lettre jeta Racine dans
une grande agitation. Il voulait plaire à Madame
De Maintenon ; le refus était impossible à un
courtisan, et la commission délicate pour un homme
qui, comme lui, avait une grande réputation à
soutenir, et qui, s' il avait renoncé à travailler
pour les comédiens, ne voulait pas du moins détruire
l' opinion que ses ouvrages avaient donnée de lui.
Despréaux, qu' il alla consulter, décida
brusquement pour la négative : ce n' était pas le
compte de Racine. Enfin, après un peu de réflexion,
il trouva dans le sujet d' Esther tout ce qu' il
fallait pour plaire à la cour. Despréaux lui-même
en fut enchanté, et l' exhorta à travailler, avec
autant de zèle qu' il en avait eu pour l' en détourner. "
Esther fut jouée à Saint-Cyr l' année
suivante (janvier et février 1689) ; le succès en
fut prodigieux : " on y porta, dit Madame De La
Fayette, alors brouillée avec Madame De
Maintenon, et ici médiocrement favorable à
Racine, on y porta un degré de chaleur qui ne
se comprend pas ; car il n' y eut ni petit ni grand
qui n' y voulût aller ; et ce qui devait être
regardé comme une comédie de couvent devint
l' affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres,
pour faire leur cour en allant à cette comédie,
quittaient leurs affaires les plus
p490
pressées. à la première représentation où fut le
roi, il n' y mena que les principaux officiers qui
le suivent quand il va à la chasse. La seconde
fut consacrée aux personnes pieuses, telles que
le père De La Chaise, et douze ou quinze
jésuites, auxquels se joignit Madame De Miramion,
et beaucoup d' autres dévots et dévotes ; ensuite elle
se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce
divertissement serait du goût du roi
d' Angleterre ; il l' y mena, et la reine aussi.
Il est impossible de ne point donner des louanges
à la maison de Saint-Cyr et à l' établissement :
aussi ils ne s' y épargnèrent pas, et y mêlèrent
celles de la comédie. "
Esther en effet remplissait juste l' objet, ne
le dépassait en rien, et par son charme, sa modestie,
sa mélodie, par ce rapport si convenant de l' action
et des personnages, des sentiments et de la diction,
devait ravir grands et petits, tendres et austères.
Arnauld n' en fut pas moins enlevé que le père
De La Chaise ; et plus tard, quand parut
Athalie qu' il admirait, mais un peu moins, il
écrivait : " pour moi, je vous dirai franchement
que les charmes de la cadette n' ont pu m' empêcher
de donner la préférence à l' aînée. " la cadette,
c' est-à-dire Athalie ; on a besoin d' un moment
de réflexion ; on ne se figure pas d' abord
qu' Athalie soit la cadette de personne,
tant elle participe à l' esprit de l' éternel.
p491
Pourtant on conçoit ce triomphe facile et universel
de l' aimable Esther , de cette enchanteresse
idylle biblique, comme on l' a appelée. Chacun y
trouvait tableau et miroir à la fois, miroir à des
reflets d' allusions rapides, passagères, et la
netteté du tableau biblique n' y perdait rien ; il
en restait pur lui-même. Si Madame De Maintenon,
d' abord, sentait rejaillir sur elle ces
p492
louanges qui lui revenaient pour les jeunes et
tendres fleurs de Saint-Cyr :
je mets à les former mon étude et mes soins ;
et c' est là que, fuyant l' orgueil du diadème,... etc. ;
et ces autres louanges dans la bouche du roi
s' adressant à sa compagne :
je ne trouve qu' en vous je ne sais quelle grâce
qui me charme toujours et jamais ne me lasse : ... etc.
Si ce mot délicat d' Assuérus : suis-je pas votre
frère ? exprimait et voilait en même temps ce
que le terme d' époux aurait eu de trop déclaré,
l' altière Vasthi avait ses applications no
moins frappantes vers Madame De Montespan ;
Aman (que Racine le voulût ou non) avait des
éclairs de ressemblance avec Louvois. On rapprochait
de quelques paroles échappées, disait-on, à
l' orgueilleux ministre ces vers proférés par
l' insolent favori :
il sait qu' il me doit tout, et que, pour sa
grandeur,
j' ai foulé sous les pieds remords, crainte,
pudeur ; ... etc.
Cette Esther, qui a puisé ses jours à une
source réputée impure, dans la race proscrite par
Aman, rappelait par ce côté encore la soeur des
nouveaux convertis, l' orpheline des prisons de
Niort ; l' allusion, il est vrai,
p493
ne se suivait pas, puisque les calvinistes étaient
censés à bon droit persécutés. à la rigueur
cependant, un tolérant (s' il y en avait eu alors
à la cour) pouvait songer qu' il y avait sous ces
voiles un conseil de clémence. Un gallican, plus
à coup sûr, un membre du clergé et qui avait été
de l' assemblée de 1682, pouvait sourire, sans se
croire moins bon catholique, à ces ténèbres
jetées sur les yeux les plus saints , dont
parlait la piété dans le prologue. Madame De
Grammont, ou telle autre amie de port-royal,
pouvait applaudir dans son coeur à ces vers dirigés
contre la prévention des rois qu' on trompe :
l' insolent devant moi ne se courba jamais... etc.
Mardochée l' inflexible, et qui ne se courba
jamais , n' avait-il rien du grand Arnauld ?
Aman devenait aisément l' hypocrite même et
l' homicide dénoncé par Pascal.
Elle encore, Madame De Grammont, et d' autres
anciennes élèves de port-royal là présentes, s' il
y en avait, devaient naturellement pleurer à ces
renaissantes images d' une éducation pieuse et aux
délicieuses plaintes de ces filles de Sion plus
persécutées, ce semble, qu' il ne convenait dans la
bouche des demoiselles de Saint-Cyr ; elles
devaient se dire tout bas : " ceci est pour nous,
plutôt que pour elles. " et elles se disaient, sans
crainte de se tromper : " il a pensé à nous, à ce
p494
port-royal aujourd' hui si veuf, si peuplé et si
refleuri autrefois aux années heureuses, quand il
a dit :
ton Dieu n' est plus irrité :
réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière ; ... etc.
Tableau et souhait à double fin, à double entente !
Et elles l' entendaient. -dès le second vers du
prologue, la grâce était expressément invoquée :
du séjour bienheureux de la divinité,
je descends dans ce lieu par la grâce habité.
Nous-même, il nous est difficile de n' y pas voir une
arrière-pensée triste et tendre, un chaste retour de
l' âme du poëte aux impressions de sa propre enfance.
Quoi ! Les deux premiers vers, par lesquels il
signale sa rentrée dans une poésie désormais
sacrée, s' appliquent à port-royal encore plus
exactement qu' à Saint-Cyr, à port-royal ce
séjour de la grâce par excellence : croirons-nous
que Racine ne l' a pas voulu ; qu' il n' a pas eu,
dès les premiers mots, sa commémoration secrète,
comme si son oeuvre en devait être plus bénie ? En
prêtant bien l' oreille, à travers ce mélodieux
parler des personnages, derrière cette douce nuée
du chant virginal qui monte, il me semble, à
chaque pas, que j' entends les sources profondes
de port-royal bruire sous terre, sous le gazon, et
la source sacrée de la mère Angélique, qui
arrose tout bas et vivifie ces jardins d' Esther :
p495
tel qu' un ruisseau docile
obéit à la main qui détourne son cours,... etc.
Ainsi, pareille à ce ruisseau qu' on entend plutôt
encore qu' on ne le voit, s' insinuait la chère
pensée de l' auteur, implorant de Dieu, dans son
timide murmure, qu' il la laissât filtrer jusqu' à
l' âme du roi. Et n' est-ce point à lui-même, à son
innocente enfance, à son coeur si ingrat et pourtant
si pardonné, qu' il songeait surtout dans ces vers
reconnaissants du dernier choeur :
que le seigneur est bon, que son joug est aimable !
Heureux qui dès l' enfance en connaît la
douceur ! ... etc.
Pour bien comprendre les origines d' Esther , il
faut, comme nous avons fait, avoir suivi Racine
enfant dans les bois, dans les prairies et le long
de l' étang du monastère, lui avoir entendu moduler
ses premiers tendres accents, l' avoir vu passer
des rêves trop émus pour Chariclée à l' essai déjà
pénitent des chants traduits
p496
de matines et de laudes. Esther est comme
une aube nouvelle qui rejoint la première ; c' est
dans cette âme élue l' aube véritable et pleine, le
matin retrouvé du jour que rien n' y obscurcira. Le
poëte l' a conçue dans cette sainte ivresse qu' il a
si bien dépeinte,
ivres de ton esprit, sobres pour tout le reste,
sous ce pur rayon qu' il a montré au front des
combattants du Christ :
que la pudeur chaste et vermeille
imite sur leur front la rougeur du matin ! ... etc.
Ce qui fait d' Esther le plus accompli
chef-d' oeuvre dans l' ordre des choses gracieuses,
tendres et pures, c' est tout cela ensemble, c' est
l' union de tant de nuances diverses dans la nuance
principale d' une virginale simplicité, c' est la
décence prise au sens le plus exquis du mot, la
ravissante convenance.
Le succès d' Esther mit Racine en goût : il
songea à un autre sujet tiré de l' écriture et conçu
dans des proportions plus hautes ; il composa cette
année même (1689-1690) Athalie . Mais la fortune
en fut très-différente. On fit parvenir dans
l' intervalle tant d' avis, de remontrances, même
anonymes, à Madame De Maintenon sur ce genre de
spectacle, sur l' inconvénient
p497
d' exposer ainsi des jeunes filles sur un théâtre
aux yeux de la cour (et il y avait bien quelque
chose de vrai à cela), et puis les envieux, les
faux austères, tous ces vengeurs secrets d' Aman
agirent si bien, qu' Athalie ne put jamais
être représentée à Saint-Cyr en la même manière
qu' Esther . On la fit exécuter seulement devant
Louis Xiv et Madame De Maintenon presque seuls,
dans une chambre sans théâtre, dans la classe
bleue , et par les demoiselles vêtues de leurs
habits ordinaires, sauf quelques perles et quelques
rubans de plus. Il y eut aussi deux ou trois
représentations à Versailles par ces mêmes
demoiselles qu' on fit venir bien accompagnées, le
tout se passant en petit comité devant le roi, dans
la chambre de Madame De Maintenon. La pièce parut
imprimée en 1691, mais fut peu recherchée ; on n' en
parla guère. Malgré les succès de lecture qu' il
obtenait, Racine en souffrit. C' était un autre
échec que celui de Phèdre , et plus sensible ;
il fut suivi d' un semblable découragement. Boileau
seul tenait bon, et lui soutenait qu' Athalie
était et resterait son chef-d' oeuvre ; mais Racine
ne l' osait tout à fait croire, et son coeur
paternel se reportait avec une secrète prédilection
sur Phèdre . Trois ans après la mort de Racine,
Madame De Maintenon voulut tenter une nouvelle
représentation d' Athalie devant Louis Xiv,
mais moins à huis clos que les précédentes :
c' étaient des dames de la cour et des seigneurs qui
devaient jouer. Les rivalités pour les rôles
faillirent tout faire manquer à l' avance : " voilà
donc Athalie encore tombée, écrivait Madame
De Maintenon au duc de Noailles ; le malheur
poursuit tout ce que je protége et que j' aime... "
on a souvent cité ces paroles, mais on a pris le
mot tombé trop à la lettre :
p498
Athalie n' eut jamais qu' une chute relative,
c' est-à-dire un succès moindre.
Sous la régence, Athalie fut mise au théâtre ;
c' était une profanation. Nous-même qui l' avons vue
aussi belle qu' on la pouvait retrouver par Talma
dans Joad, nous n' avons jamais compris que cette
pièce fût représentable, sans perdre son vrai
caractère, par d' autres que par des acteurs purs,
graves, non profanes, croyants, uniques comme elle,
et placés eux-mêmes sous l' esprit de l' éternel.
Car l' esprit de l' éternel, c' est là proprement le
génie d' Athalie ; après cette première beauté
de coeur retrouvée dans Esther comme si elle
n' avait jamais été perdue, l' immuable et terrible
grandeur de Dieu, régnant dans Athalie : telle
est la marche du poëte et son progrès.
On pourrait, comme je l' ai indiqué pour Esther ,
chercher dans Athalie même et dans son
arrière-fond quelque pensée plus ou moins flottante
de port-royal, cette innocence opprimée, cette
justice calomniée :
dès longtemps votre amour pour la religion
est traité de révolte et de sédition.
Et au choeur du second acte :
que d' ennemis lui font la guerre !
Où se peuvent cacher tes saints ?
Et dans la bouche de Joad à Joas :
hélas ! Ils ont des rois égaré le plus sage.
Mathan, comme Aman, est l' hypocrite, l' ingrat, de
la race de celui qui fut homicide dès le
commencement,
p499
comme dit Pascal. Le choeur du premier acte
couronne sa magnificence et ses souvenirs
enflammés du Sinaï par cet angélique refrain de
l' amour de Dieu opposé à la crainte servile :
pour tant de biens il commande qu' on l' aime ! ... etc.
" l' auteur fait bien voir, dit l' abbé Racine en
citant ce passage, à quelle école il avait été
instruit des grandes vérités de la religion. "
témoin ces vers encore dans la bouche de Joad :
ils ne s' assurent point en leurs propres mérites ,
mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois.
Si nous nous souvenons de Du Guet et du jugement
ému qu' il portait sur Athalie , il admirait
surtout le courage de l' auteur. Mais ceci
indiqué, il serait petit d' aborder Athalie de
cette sorte et de chercher plus longtemps le
particulier dans l' éternel.
Athalie est surtout une oeuvre merveilleuse
d' ensemble. C' est l' éloge, je le sais, qu' il faut
donner à presque toutes les pièces de Racine ;
mais l' éloge s' applique ici dans une inconcevable
rigueur. Depuis le
p500
premier vers d' Athalie jusqu' au dernier, le
solennel mis en dehors et en action, le
solennel-éternel articulé dès la première rime,
vous saisit et ne vous laisse plus. Rien de faible,
rien qui relâche ni qui, un seul instant, détourne ;
la variation n' est que celle d' un point d' orgue
immense, où le flot majestueux monte plus ou moins,
mais où il n' est pas un moment du ton qui ne concoure
à la majesté souveraine et infinie.
Aussi est-ce surtout à propos d' Athalie qu' il
faut répéter ce que j' ai avancé en général de
l' oeuvre de Racine : tout ce qu' on en peut détacher
est moindre et inférieur, si beau qu' on le trouve,
et a dans l' ensemble une autre valeur inqualifiable,
indicible. L' auteur arrive par des moyens toujours
simples à l' effet le plus auguste ; une fois entré,
on suit, on se meut dans le miracle continuel,
comme naturellement.
Cet ordre, ce dessein avant tout, cet aspect
d' ensemble qui est beau de toute beauté dans
Athalie , nous est figuré dans le temple, et
quel temple ! On a fait (et je sais trop qui), on a
fait des objections au temple d' Athalie ; on lui
a opposé les mesures colossales de celui de
Salomon, la colonne de droite nommée Jachin
et celle de gauche nommée Booz , les deux
chérubins de dix coudées de haut, en bois d' olivier
revêtu d' or, tout ce cèdre du dedans du temple
rehaussé de sculptures, de moulures, et la mer
d' airain et les boeufs d' airain, ouvrage d' Hiram.
Racine, il est vrai, a peu parlé de l' oeuvre
d' Hiram et des soubassements de cette mer d' airain ;
il n' a pas pris plaisir à épuiser le Liban comme
d' autres à tailler dans l' Athos ; son temple n' a
que des festons magnifiques , et encore on ne les
voit pas ; la scène se passe dans une sorte de
vestibule : et
p501
cependant ce qui fait la suprême beauté et unité
d' Athalie , c' est le temple, ce même temple
juif de Salomon, mais déjà vu par l' oeil d' un
chrétien.
Ce que Racine n' a pas décrit, et ce qu' aurait
d' abord décrit un moderne plus pittoresque que
chrétien, est ce qui devait périr de l' ancien
temple, ce qui n' était que figure et matière, ce
que ce temple avait de commun sans doute, au moins
à l' oeil, avec les autres qui n' étaient pas le vrai
et l' unique. Si notre grand lyrique moderne avait eu
à décrire le temple de Jérusalem, il eût pu y mettre
bon nombre de ces vers de haute et vaste
architecture qu' il a prodigués dans le feu du
ciel à son panorama des villes maudites.
Mais ce n' était qu' au dehors que ces descriptions
eussent convenu ; au fond du temple il n' y avait
rien : il y avait tout. Lorsque Pompée, usant du
droit de conquête, entra dans le saint des saints,
il observa avec étonnement, dit Tacite, qu' il n' y
avait aucune image et que le sanctuaire était vide.
C' était une opinion reçue en parlant des juifs :
nil praeter nubes et coeli numen adorant.
Si Racine, dans le temple d' Athalie , a moins
rendu le vestibule , ç' a donc été pour mieux
rendre le sanctuaire .
Trop de décors eussent nui à la pensée ; trop de
descriptions présentées avec une saillie
disproportionnée nous eussent caché le vrai sujet,
le Dieu un, spirituel et qui remplit tout.
Le grand personnage ou plutôt l' unique
d' Athalie , depuis le premier vers jusqu' au
dernier, c' est Dieu. Dieu est là, au-dessus
du grand-prêtre et de l' enfant, et à chaque point de
cette simple et forte histoire à laquelle
p502
sa volonté sert de loi ; il y est invisible,
immuable, partout senti, caché par le voile du
saint des saints où Joad pénètre une fois l' an, et
d' où il ressort le plus grand après celui qu' on ne
mesure pas.
Cette unité, cette omnipotence du personnage
éternel, bien loin d' anéantir le drame, de le
réduire à l' hymne continu, devient l' action
dramatique elle-même, et en planant sur tous elle
se manifeste par tous, se distribue et se réfléchit
en eux selon les caractères propres à chacun : elle
reluit en rayons pleins et directs dans la face
du grand-prêtre, en aube rougissante au front
du royal enfant, en rayons affaiblis et souvent noyés
de larmes dans les yeux de Josabeth ; elle se
brise en éclairs effarés au front d' Athalie, en
lueurs bassement haineuses et lividement féroces au
sourcil de Mathan ; elle tombe en lumière droite,
pure, mais sans rayon, au cimier sans aigrette
d' Abner. Tous ces personnages agissent, se meuvent
selon leur personnalité humaine à la fois et selon
le souffle éternel : le grand-prêtre seul est comme
la voix calme, haute, immuable de Dieu, redonnant
le ton suprême, si les autres voix le font par
instant baisser.
Malgré donc tout ce qu' il y a de lyrique et dans
cette voix sans cesse ramenée du choeur et dans
certains moments du grand-prêtre, nul drame n' est
plus réalisé que celui d' Athalie et par des
personnages mieux dessinés ; nul plus saisissant, plus
resserrant à chaque pas, et mieux poussant à
l' intérêt, à la grande émotion, aux larmes, malgré
la certitude du divin décret. On est jusqu' au bout
dans une transe religieuse ; on est comme le fidèle
Abner, dont l' esprit n' ose devancer l' issue ; on
est muet et sans haleine
p503
comme ces lévites immobiles sous les armes et
cachés ; on sent dresser ses cheveux à cet instant
où, tout étant prêt, et Athalie donnant dans le
piége, le grand-prêtre éclate :
grand dieu ! Voici ton heure, on t' amène ta proie ;
et bientôt, s' adressant à Athalie elle-même :
tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper,
et Dieu de toutes parts a su t' envelopper.
Consommation digne du drame lent et sûr conduit par
Dieu seul.
C' est tellement cet invisible qui domine dans
Athalie , l' intérêt y vient tellement d' autre
part que des hommes, bien que ces hommes y remplissent
si admirablement le rôle qui leur est à chacun assigné,
que le personnage intéressant du drame, l' enfant
miraculeux et saint, Joas, est, à un moment
capital, brisé lui-même et flétri comme exprès
en sa fleur d' espérance. Dans cette scène de la
fin du troisième acte, dans cette prophétie du
grand-prêtre, qui est comme le Sinaï du drame,
c' est Joas de qui il est dit :
comment en un plomb vil l' or pur s' est-il changé ?
Car qu' est-ce que Joas devant l' éternel ? De quel
poids est-il, après tout, dans les divins conseils ?
Joas tombe, un autre succède : roseau pour roseau.
Joas, dans cette scène prophétique, c' est la race
de David, mais elle-même rejetée dès qu' elle a
produit la tige unique, nécessaire et impérissable :
qu' importe la Jérusalem de pierre, quand on aura
la nouvelle ?
p504
Quelle Jérusalem nouvelle
sort du fond du désert, brillante de clartés,... etc.
Le vrai Joas de la pièce, à ce moment sublime où
elle se transfigure, le Joas du lointain et de
l' espérance immortelle, le flambeau rallumé de David
éteint, l' enfant sauveur échappé du glaive, c' est
le Christ.
Le temple juif vu par l' oeil chrétien, le culte
juif attendri par l' idée chrétienne si abondamment
semée aux détails de la pièce, et qui se dévoile
en face à ce moment, voilà bien le sens d' Athalie .
La prophétie close, cet éclair deux fois surnaturel
évanoui, le surnaturel ordinaire de la pièce
continue ; le drame reprend avec son intérêt un
peu plus particulier ; Joas redevient le rejeton
intéressant à sauver et pour qui l' on tremble.
Joad lui-même, en lui parlant, semble avoir oublié
cette chute future entrevue par lui-même dans la
prophétie. Pourtant une sorte de crainte, à ce sujet,
ne cesse plus, et fait ombre sur l' avenir et sur
la persévérance de cet enfant merveilleux. Joas
y perd : la véritable unité de la pièce, Dieu, à
qui tout remonte, y gagne.
p505
Je me rappelle qu' enfant, quand je lisais
Athalie , il me prenait une peine profonde de cette
chute prédite de Joas ; à partir de cet endroit,
la pièce, pour moi, était gâtée et comme défleurie.
C' est que je jugeais en enfant, sur la fleur, tandis
qu' il faut entrer avec Joad dans le néant de l' homme
et dans les puissances du très-haut.
Quoi qu' il en soit de cette ombre un moment
aperçue au front de l' enfant, il est bien touchant
que cet enfant tienne le principal rôle de la pièce,
au moins quant à l' intérêt de tendresse ; il sied
que la plus auguste et la plus magnifique pièce
sacrée ait pour héros un enfant, et qu' elle ait été
composée pour des enfants ; c' est une harmonie
chrétienne de plus : parvulis !
Athalie, comme art, égale tout. Le sentiment de
l' éternel, que j' ai marqué le dominant et l' unique
de la pièce, est si bien conçu et exprimé par l' âme
et par l' art à la fois, que ceux même qui ne
croiraient pas seraient pris non moins puissamment
par ce seul côté de l' art, pour peu qu' ils y fussent
accessibles. Quand le christianisme (par
impossible) passerait, Athalie resterait belle
de la même beauté, parce qu' elle le porte en soi,
parce qu' elle suppose tout son ordre religieux
et le crée nécessairement. Athalie est belle
comme l' Oedipe-roi , avec le vrai Dieu de plus.
p506
Racine, dans Athalie , a égalé les grandeurs
bibliques de Bossuet ; et il les a égalées avec des
formes d' audace qui lui sont propres, c' est-à-dire
toujours amenées et revêtues, et sans avoir besoin
des brusqueries de Bossuet. Le discours sur
l' histoire universelle, Athalie et
Polyeucte (ne l' oublions pas), ce sont les trois
plus hauts monuments d' art chrétien au dix-septième
siècle, -les pensées de Pascal, par malheur,
n' ayant pu atteindre au monument proprement dit
et étant restées à l' état de grandes ruines.
Pour rappeler notre port-royal de la seule manière
convenable dans ce sublime couronnement, je me
contenterai de soumettre cette pensée : " pour
faire Athalie , il fallait un poëte profondément
chrétien, élevé comme le fut Racine à port-royal,
et qui y fût fidèlement revenu. "
p507
malgré bien des éloges, malgré l' oracle persistant
de Boileau, malgré l' admiration et les larmes de
Du Guet et de bien d' autres, Racine ne put être
persuadé d' avoir réussi, et il renonça de nouveau
aux vers, du moins aux ouvrages de longue haleine.
Il fit la campagne de Namur. En 1694, il composa
ses quatre cantiques spirituels que le roi lui avait
demandés pour Saint-Cyr. Une lettre de lui à
Boileau (de Fontainebleau, 3 octobre 1694), qui
roule tout entière sur la correction de quelques
strophes, nous montre jusqu' à quel point il était
minutieux dans ses scrupules de diction poétique.
On touche par cette lettre les plus petits fils de
sa trame, tandis qu' elle est encore sur le métier.
On voit combien ces grands poëtes étaient
attentifs à tout, ne négligeaient aucun soin pour
atteindre le mieux. On y voit combien le grand
Racine était jusqu' au bout un petit enfant en
matière de langage et de style ; mais cette docilité
et ces scrupules mêmes sont le chemin et les
degrés de la perfection. Sans doute Goëthe et
Schiller s' écrivent sur de plus grandes choses ;
mais ne rougissons pas de nos pères et de ce qu' à
leur génie ils mêlaient beaucoup de simplicité.
Qu' il eût mieux valu pour nos grands poëtes français
p508
modernes s' entretenir, à l' exemple des Racine et
des Virgile, de ces humbles soins de diction qui
les eussent rendus des poëtes parfaits, et qui
eussent éternisé l' honneur de leurs oeuvres, que
de vouloir, comme ils l' ont fait, embrasser et
gouverner le monde !
Le premier et le plus admirable de ces cantiques,
qui transportaient d' aise Fénelon, est celui de la
charité , tiré de ce même chapitre de saint Paul
commenté avec tant de sagacité morale et d' onction
par Du Guet :
en vain je parlerais le langage des anges ;
en vain, mon Dieu, de tes louanges
je remplirais tout l' univers : ... etc.
Ce sont les derniers accents poétiques qu' on ait de
la bouche de Racine ; ce sont aussi les derniers
et familiers sentiments dont il nourrissait son
silence.
Il ne fit plus, après cela, qu' écrire pour
l' archevêque, M De Noailles, l' histoire
abrégée de port-royal , dans le dessein d' éclairer
et d' affermir sa bienveillance ; et pour Madame De
Maintenon il dressa ce malheureux mémoire sur les
misères du peuple, qu' elle lui avait demandé, et que
le roi la surprit lisant ; pressée sur l' auteur,
elle eut la faiblesse de nommer Racine, et la
faiblesse plus grande de ne le pas défendre. Un mot
dur tomba de la bouche auguste. Depuis ce jour,
Racine crut s' apercevoir qu' il n' avait plus l' oreille
de ce roi qui avait son coeur. Port-royal et Louis
Xiv se livraient une dernière lutte en lui, et il
voyait bien que l' un tuait l' autre ; il écrivit
à Madame De Maintenon,
p509
le 4 mars 1698, une longue lettre pour se justifier
du crime de jansénisme ; mais en quels termes
soumis ! On souffre de cette excessive souffrance
d' un coeur si beau et de sa superstition pour sa
monarchique idole ; mais on lui pardonne comme on
ferait aux faiblesses d' un amant trop tendre pour
une maîtresse : c' est que le sentiment est
approchant. On y lit ces mots que l' on aimerait
autant ne pas y voir, et qui résument son double
symbole de fidélité monarchique et chrétienne
présentée ex aequo : " dans quelque compagnie
que je me sois trouvé, Dieu m' a fait la grâce
de ne rougir jamais ni du roi ni de l' évangile.
C' en était fait. Madame De Maintenon aperçut un
jour, dans les jardins de Versailles, Racine
disgracié, et lui dit, après quelques paroles
de consolation : " je ramènerai le beau temps, laissez
passer ce nuage ! " -" non, non, madame, repartit
Racine, vous ne le ramènerez jamais pour moi... "
-" mais, reprit-elle, pourquoi vous forgez-vous des
idées comme celle-là ? Doutez-vous de mon coeur ou
de mon crédit ? " -" je sais, madame, quel est votre
crédit et quelle bonté vous avez pour moi ; mais
j' ai une tante qui m' aime d' une façon bien différente :
cette sainte fille demande tous les jours à Dieu
pour moi des disgrâces, des humiliations, des
sujets de pénitence, et elle aura plus de crédit
que vous. " on entendit alors le bruit d' une
calèche ; c' était celle du roi : " sauvez-vous,
s' écria Madame De Maintenon ; c' est le roi ! "
ce peu de mots portèrent le dernier coup à
l' homme de son siècle " qui avait été le plus aimé
et le plus universellement recherché. "
p510
cette dernière année de la vie de Racine est bien
touchante. On a ses nombreuses lettres à son fils
aîné, alors attaché à l' ambassade de Hollande : on
y trouve, parmi toutes les recommandations de
conduite prudente, de bon sens et de bon goût qu' on
peut attendre d' un tel père, des passages comme
celui-ci :
" je n' ai osé lui demander (à M De Bonnac) si vous
pensiez un peu au bon Dieu, et j' ai eu peur que la
réponse ne fût pas telle que je l' aurais
souhaitée ; ... etc. "
voilà comme il fallait sans doute avoir l' âme faite
pour mériter (le génie y étant) d' écrire Athalie ;
ces conseils à son fils sur le bon Dieu , dans
la bouche de Racine, c' est là le revers ou plutôt
le dedans d' Athalie .
Sa fille cadette, dans cette même année, prenait le
voile, non point à port-royal, hélas ! Qui ne se
recrutait plus de novices, mais à Melun : " votre
mère et votre soeur aînée ont extrêmement pleuré,
écrivait-il à son fils, et pour moi je n' ai cessé
de sangloter. " -" c' est une grande consolation pour
moi, ma très-chère
p511
tante (écrivait-il à l' abbesse de port-royal),
qu' au moins quelqu' un de mes enfants vous ressemble
par quelque petit endroit. " le bon Fontaine, déjà
retiré à Melun, assista à toutes les cérémonies
de la vêture. Fénelon écrivait au tendre père sur
cette victime un petit mot d' une consolation
enchanteresse.
Racine allait mourir. Dans cette même lettre à sa
tante de port-royal (9 novembre 1698), où il lui
dit qu' il est arrivé fort fatigué de Melun avant-hier,
il lui parle de cette dureté qui lui est restée
au côté droit : le foie était atteint de tant
de blessures ! Il finissait en disant : " je n' ai
point été surpris de la mort de M Du Fossé, mais
j' en ai été très-touché. C' était, pour ainsi dire,
le plus ancien ami que j' eusse au monde. Plût à
Dieu que j' eusse mieux profité des grands exemples
de piété qu' il m' a donnés ! " M Du Fossé lui-même,
quelques mois auparavant, écrivait la même chose
de M De Tillemont, mort au commencement de
l' année. Tillemont, Du Fossé, Racine, trois
élèves de port-royal, morts coup sur coup, avant
port-royal lui-même si mourant !
Racine en était au dernier sacrifice et non pas
au moins sensible : " il avait, nous dit son fils,
un exemplaire de ses oeuvres sur lequel il avait
corrigé de sa main toutes les expressions et les
rimes dont il n' était pas content, et mon frère
m' a assuré que ces corrections étaient en très-grand
nombre. Peu de jours avant sa mort, par un entier
détachement d' une réputation qui lui paraissait
frivole, il se fit apporter cet exemplaire et
le jeta au feu. Ce fut par un motif tout contraire que
p512
Virgile voulut brûler son énéide . " Racine
craignait de laisser quelque chose de trop parfait,
et où son amour-propre se mirât complaisamment
à cette heure de la mort.
Il mourut le 21 avril 1699, âgé de cinquante-neuf
ans passés ; son testament portait :
" au nom du père et du fils et du saint-esprit :
" je désire qu' après ma mort mon corps soit porté à
port-royal des champs, et qu' il y soit inhumé dans
le cimetière, au pied de la fosse de
M Hamon... etc. "
naïveté ou malice, quelqu' un dit, en apprenant ce
voeu de Racine d' être enterré à port-royal :
" il n' aurait jamais fait cela de son vivant. " une
épigramme en France a toujours chance de vivre.
Il fallut une permission du roi pour que le
testament eût son exécution, et pour que le corps
du défunt pût
p513
être transféré de saint-Sulpice, sa paroisse, au
monastère des champs. Il y fut porté pendant la
nuit et enterré le 23, non au-dessous de M
Hamon comme il l' avait désiré, mais au-dessus,
parce qu' il ne se trouva pas de place au-dessous.
Racine mourut à temps ; s' il avait vécu seulement
autant que Boileau, qu' aurait-il vu ?
Ceci nous mène au terme, et comme tout devient
plus funèbre en avançant, récapitulons un peu,
comptons les principales morts depuis 1679 :
M De Saci, la mère Angélique De Saint-Jean,
M De Luzancy, 1684 ;
M Le Tourneux, 1686 ;
M Hamon, 1687 ;
M De Pontchâteau, M De Sainte-Marthe, 1690 ;
Mademoiselle De Vertus, 1692 ;
M Arnauld, 1694 ;
Lancelot, Nicole, 1695 ;
Domat, le duc de Roannez, 1696 ;
M De Tillemont, M Du Fossé, 1698 ;
p514
Racine enfin, 1699 ; la même année que M De
Pomponne.
p515
Ainsi le long et lent convoi s' achemine.
Quels sont ceux qui survivaient alors des hommes
directs de port-royal, rejetés chacun dans leur
coin obscur, et dispersés ? Quelques-uns à peine,
M De Beaupuis, Fontaine, M Des Touches...
d' autres sans doute s' élèvent, des amis, des zélés
même ; mais ils ne sont pas de la première ou de
la seconde génération, ils ne sont pas de la
descendance directe, ils n' ont pas reçu la
nourriture sans mélange : nous ne les connaissons
plus.
La mère abbesse sainte-Thècle Racine meurt
elle-même un an après son neveu (19 mai 1700).
Elle se ressouvenait avec joie jusqu' au dernier
moment d' avoir, enfant, reçu bien des fois la
bénédiction de M De Saint-Cyran, qui lui
avait fait le signe de la croix sur le front :
la sainte vieillesse se rejoint à l' enfance.
p516
Xii.
En 1699, sous le gouvernement de la mère
élisabeth De Sainte-Anne Boulard, qui succéda
à la mère Racine et qui fut la dernière abbesse,
les religieuses, sentant le monastère diminuer
et dépérir chaque jour sans pouvoir réparer leurs
pertes par de nouvelles professes qu' il leur était
interdit depuis vingt ans de recevoir, se virent
réduites à demander qu' on leur permît du moins de
prendre quelques bonnes filles à qui elles
donneraient le voile blanc, sans les faire ni
novices ni postulantes, mais pour en être aidées
dans les offices, dans l' adoration perpétuelle
du saint-sacrement et dans les diverses
obédiences : on les leur accorda. Ces filles
auxiliaires se nommaient les
soeurs
p517
du voile blanc . Sentinelles bourgeoises sous
habit militaire, elles faisaient nombre à l' oeil
et remplissaient les vides.
M De Noailles, le 20 octobre 1697, avait fait
à port-royal la visite promise dès son avénement
et trop longtemps différée : " il y était entré,
selon les paroles de Du Fossé mourant, la lampe
ardente en une main et la balance de la justice
dans l' autre, pour tout voir et pour tout peser
au poids du sanctuaire. " sa justice comme sa charité
avait été satisfaite, et, au retour, il ne
tarissait point en éloges de la sainte maison.
C' est sans doute à la suite de cette visite qu' il
sollicita du roi la permission pour les religieuses
de rétablir le noviciat ; demande qui ne réussit
guère et dont on lui sut peu de gré à la cour.
La pensée du roi était fixée, et à ce sujet les
indices sûrs ne nous manquent pas. Nous lisons en
effet chez nos auteurs : " le roi, sur la fin de juin
1699, ayant été informé que madame la comtesse de
Grammont avait été faire une retraite à l' abbaye
de port-royal des champs pendant l' octave du
saint-sacrement, la fit rayer de la liste des dames
qui devaient aller avec sa majesté à Marly,
" parce que, dit-il, on ne doit point aller à Marly
quand on va à port-royal. " le comte de Grammont,
son mari, alla trouver le roi et lui dit :
" je suis au désespoir, sire, que mon épouse, etc. "
-le chevalier de Grammont s' exprima mieux et s' en
tira plus spirituellement, j' espère, que nos
jansénistes ne le rapportent. Il suffit d' indiquer
combien cette affaire de Marly fit de bruit.
Saint-Simon en parle, ainsi que Dangeau. On lit
dans le journal de ce dernier : " dimanche 28 juin,
à Marly. -le roi
p518
dit à monsieur la raison pourquoi il n' amenait point
la comtesse de Grammont à ce voyage ici ; il y a
longtemps que le roi croit que les religieuses de
port-royal des champs sont jansénistes ; il ne veut
pas qu' on ait grand commerce avec elles, et la
comtesse de Grammont y a été depuis huit jours
et y a même couché. "
ayant été nommée pour le Marly du mois d' août
suivant, Madame De Grammont voulut, en saluant
le roi, lui parler de ses liaisons avec port-royal :
" ne parlons point de cela, " lui dit le roi. Elle
voulut insister, et toucha quelque chose des
obligations qu' elle avait à ce monastère, du
désintéressement des religieuses, des grands exemples
de piété... " je vois bien, lui dit le roi en
l' interrompant, que vous voulez me parler en leur
faveur ; mais j' ai mes raisons pour agir à l' égard
de cette maison comme je fais. "
les choses cependant restèrent au point où elles
étaient. De temps en temps le monastère de Paris
endetté faisait des tentatives contre celui des
champs et essayait de revenir sur l' ancien partage,
d' arracher quelques lambeaux à son aîné. " que
voulez-vous, disait un jour l' avocat des religieuses
de Paris à une personne de qualité qui le
questionnait là-dessus, ce sont les vierges folles
qui, n' ayant plus d' huile dans leur lampe, en
demandent aux vierges sages, qui leur répondent
d' aller en acheter. " les religieuses des champs
invoquaient en ces occasions la justice et la
protection de l' archevêque ; celui-ci la leur
assurait dans une certaine mesure. Un jour, ayant
su que l' abbesse de port-royal de Paris, Madame
De Harlay, avait donné un bal à son parloir :
" il n' est pas juste, dit-il, que port-royal
p519
de Paris donne le bal, et que port-royal des
champs paie les violons. "
bien qu' avec des forces si inégales, on luttait
encore d' influence, et on opposait démarche contre
démarche. Nous lisons ceci dans nos manuscrits :
" vers le commencement d' octobre 1702, madame la
duchesse d' Orléans, la douairière, sollicitée par
la comtesse de Beuvron, son intime, que cette
princesse va voir fort souvent à port-royal de
Paris où elle est retirée depuis longtemps,... etc. "
c' est vers ce temps que doit se placer la curieuse
anecdote si bien contée par Saint-Simon.
Maréchal avait
p520
succédé à Félix en qualité de premier chirurgien
du roi :
" moins d' un an depuis qu' il fut premier chirurgien,
et déjà en familiarité et en faveur, mais voyant,
comme il a toujours fait,... etc. "
p521
nous ne croyons pas que le roi fût vendu à la
contrepartie ; il avait son avis à lui, sa
prévention ancienne, arrêtée, datant des jours
même de sa jeunesse, et il n' avait qu' à se
souvenir de sa politique habituelle pour revenir
à des idées répressives. Les occasions de l' y
rappeler ne manquèrent pas.
La vérité est que dans l' état de faiblesse,
d' exténuation sénile auquel était arrivé le pauvre
monastère, le moindre choc du dehors, le moindre
orage dans l' atmosphère extérieure le devait
emporter. Or ces orages éclatèrent. M De Noailles
avait eu raison de faire dire aux religieuses " qu' on
leur imputerait toujours ce que leurs amis, avec
de bonnes intentions, pourraient faire d' imprudent. "
ce port-royal seul constamment en vue, vieille
place forte délabrée, avec sa garnison invalide,
répondait de tout.
On fit circuler dans le monde ecclésiastique,
pendant l' été de 1701, une singulière consultation
connue sous le nom de cas de conscience , -le
fameux cas de conscience (car il en résulta
bien du bruit), -que l' on proposait à résoudre,
et qui fut bientôt résolu avec signature de quarante
docteurs de la faculté de Paris.
On y présentait un confesseur de province,
embarrassé de répondre aux questions qu' un
ecclésiastique de ses pénitents lui avait proposées,
et obligé de s' adresser à des docteurs de Sorbonne
pour guérir des scrupules ou vrais ou supposés ;
un de ces scrupules,
p522
entre autres, roulait sur la nature de la soumission
qu' on devait avoir pour les constitutions des
papes contre le jansénisme : il s' agissait, par
exemple, de savoir si en ne croyant pas au fait de
jansénius, en ne jugeant pas que l' église eût droit
d' en exiger la créance, on pouvait néanmoins
signer purement et simplement le formulaire en
conscience, moyennant certaines réserves implicites
et sous-entendues ; en un mot, le silence
respectueux à l' égard du fait suffisait-il pour
rendre aux constitutions des papes ce qui leur était
dû et pour obtenir l' absolution ?
Daguesseau, qui définit à peu près dans ces termes
le fameux cas , paraît y avoir vu un piége des
ennemis du jansénisme ; et en effet un ennemi, qui
aurait voulu réveiller les querelles et pousser les
gens à se compromettre, n' aurait pas mieux inventé.
Par malheur, on a des preuves que ce cas de
conscience , digne d' avoir été forgé par un agent
provocateur, avait été proposé bonnement, naïvement,
par M Eustace, confesseur des religieuses de
port-royal et très-peu théologien, soit qu' il en eût
dressé lui-même l' exposé, soit qu' il ne l' eût
proposé que de vive voix. Il y a plus : il est
certain que le cas de conscience fut signé à
l' archevêché chez M Pirot, docteur et professeur
p523
de sorbonne, chancelier de l' église de Paris et
grand-vicaire du cardinal de Noailles ; cette
dernière qualité seule l' empêcha de signer, et il
en fut de même de son confrère M Vivant, qui
fut depuis un des principaux adversaires du cas ,
et qui dressa même l' ordonnance par laquelle le
cardinal de Noailles le proscrivit, quoiqu' il eût
sollicité la plupart de ses confrères à l' adopter
par leurs signatures. Il est encore certain que ce
fut M Eustace qui se donna tous les mouvements
pour inviter les docteurs à signer.
Quarante docteurs, avons-nous dit, signèrent ; un
seul, plus avisé que les autres, se défia de
l' intention ou des conséquences, et dit pour toute
réponse " qu' on n' avait qu' à lui envoyer cet
ecclésiastique si scrupuleux, et qu' il lui
remettrait l' esprit. " jusque-là tout se passait à
huis clos et dans le secret ; mais tout d' un coup,
une année environ après la signature, cette
consultation restée manuscrite, et dont on ne
s' occupait plus, parut imprimée avec une préface
agressive et provoquante, sans qu' on sût trop
d' où venait l' indiscrétion. On peut juger du parti
que les ennemis en tirèrent.
Ils sonnèrent de toutes parts le tocsin, firent
paraître jusqu' à cinq réfutations, et mirent dans
la poursuite la plus grande diligence. On ne sait
non plus par qui précisément ni de quelle manière
l' écrit fut déféré à Rome ; il y fut envoyé dans
le temps qu' il faisait tant de bruit en France.
On dit qu' il n' y arriva que le 10 février 1703,
Clément Xi le fit examiner sur-le-champ sans
établir de congrégation, et, le 12, il rendait un
décret
p524
par lequel il le condamnait. Le lendemain 13, le
pape écrivait un bref au roi pour lui faire
connaître cette condamnation du cas de conscience ,
et, le 23 du même mois, il écrivait un autre bref
au cardinal de Noailles pour avertir
très-sérieusement sa prudence et pour exciter son
zèle.
Cet archevêque avait eu besoin, à ce qu' il paraît,
d' être stimulé. Mais, qu' il eût connu et favorisé
ou non, à l' avance, la solution du cas (et il
est difficile qu' il l' ait ignorée, puisque les
jansénistes affirment que tout se fit à l' ombre
des tours de notre-dame), il n' y avait plus moyen
pour lui de tarder plus longtemps à s' expliquer. Il
se vit obligé de sévir contre le cas de
conscience par un mandement qu' il data (ou
peut-être qu' il antidata) du 22 février, veille du
jour même où le pape lui écrivait, ne voulant point
paraître en retard et trop en arrière. Son
ordonnance, quoi qu' il en soit, ne sortit que le 5
mars et ne fut affichée que le 7.
Il y censurait la consultation comme tendante à
renouveler les querelles décidées et comme favorisant
les équivoques et restrictions mentales. Fidèle
d' ailleurs à son système de neutralité ou de
bascule, il recommandait fortement la charité, même
dans le zèle, et donnait quelques conseils à
l' adresse des impatients, c' est-à-dire des adversaires
du cas , qui, selon lui, étaient sortis des
rangs avant l' heure et s' étaient pressés de faire
feu sans l' ordre du chef. Ce mandement eut le
sort de presque tous les autres actes du même
prélat, c' est-à-dire d' aliéner les jansénistes
sans lui gagner leurs adversaires ;
p525
cependant les docteurs qui avaient signé se
rétractèrent à peu près tous, avec plus ou moins
de facilité : " on les vit aller en foule, pour
défaire ce qu' ils avaient fait, chez un chanoine
de notre-dame, alors attaché au cardinal de Noailles,
qui, par une mauvaise plaisanterie, en garda
le nom de maître à dessiner dé-signer . " le seul
des quarante qui tint bon jusqu' au bout et qui
porta, sans varier, la responsabilité de son opinion,
le docteur Petitpied, exilé à Beaune par ordre
du roi, fut exclu de la sorbonne à la suite d' une
délibération, comme l' avait été Arnauld cinquante
ans auparavant. Il crut même bientôt qu' il était
plus prudent de sortir du royaume, et, se dérobant
du lieu de son exil, il alla rejoindre le père
Quesnel en Hollande. De cette expulsion d' un
docteur en sorbonne il ne résulta point les
provinciales pour cette fois, mais l' histoire
du cas de conscience en huit volumes, par
Mm Fouillou, Louail, Petitpied, Quesnel et
Mademoiselle De Joncoux, la nouvelle génération
janséniste au complet.
M Eustace, le malencontreux confesseur de
port-royal, et M Besson, curé de Magny, proche
voisin du monastère, ces deux honnêtes gens un peu
trop simples, qui avaient arrangé les articles
les plus fâcheux
p526
du cas , en furent aux regrets amers, et on peut
dire, à la lettre, aux regrets mortels : M Besson
en mourut de chagrin l' année même (le 7 avril 1703,
jour du samedi-saint). M Eustace comprit trop
tard et pleura jusqu' à sa mort les suites de son
imprudence. Il continua quelque temps encore ses
fonctions de confesseur auprès des religieuses.
Mandé un matin chez le lieutenant de police
M D' Argenson (10 décembre 1705), il s' effraya,
jugea prudent de s' éclipser, et, après être resté
quelque temps caché à Paris ou aux environs, il
prit le parti de se retirer à l' abbaye d' Orval,
où il vécut près de douze ans encore sous un nom
emprunté, inconnu de tous dans la maison, n' ayant
de communication qu' avec l' abbé et le prieur, et
tout occupé à y laver sa faute devant Dieu dans
les larmes d' une austère pénitence.
En même temps que paraissait le mandement du cardinal
de Noailles et le même jour, 5 mars 1703, le
roi en son conseil, sur la proposition du chancelier
de Pontchartrain, donna un arrêt semblable à celui
qu' il avait rendu en l' année 1668, à l' occasion de la
paix de l' église, pour imposer de nouveau un silence
absolu et rigoureux aux deux partis. Cet arrêt était
copié mot pour mot sur l' ancien, mais il fut loin
d' avoir le même succès.
Les débats qui suivirent l' affaire du cas de
conscience , et qui réveillaient toutes les
vieilles altercations au sujet des formulaires,
provoquèrent la bulle dite vineam domini sabaoth
(15 juillet 1705), que le roi se vit obligé de
solliciter instamment de Clément Xi. Cette bulle,
qui renouvelait et confirmait les anciennes,
décidait que le silence respectueux sur les faits
condamnés
p527
par l' église ne suffit pas, et elle exigeait qu' en
signant on jugeât effectivement le livre de
Jansénius infecté d' hérésie. L' assemblée du
clergé, séante en 1705, s' empressa de la recevoir
sur l' invitation du roi. Le cardinal de Noailles,
qui avait présidé l' assemblée, donna bientôt un
mandement pour publier ladite bulle, et il mit en
tête de ce mandement ces mots exprès : contre le
jansénisme . C' est la présentation de la bulle
et de l' ordonnance de l' archevêque, et le certificat
signé qu' on demanda aux religieuses de port-royal,
qui vont devenir l' accident et l' écueil par où la
communauté a péri.
Le cas de conscience , qui avait paru une levée
de boucliers janséniste, avait été aussi, par
contre-coup, le signal de nouvelles rigueurs qui
s' étendirent à tous les opposants. On remarqua
que le docteur Ellies Du Pin, assez peu
janséniste en somme et bien plutôt gallican, avait
été exilé à Châtelleraut avec des marques d' une
sévérité toute particulière. On crut, non sans
beaucoup d' apparence, que son plus grand crime était
d' avoir soutenu plus d' une fois, dans ses écrits,
les maximes de la France contre la doctrine des
ultramontains ; et le roi voulut tellement se faire
un mérite auprès
p528
du pape de l' exil de Du Pin, que, le même jour
qu' il l' exila, il envoya un de ses gentilshommes
ordinaires en faire part au nonce, avec l' ordre
de dire que c' était pour faire plaisir au pape
qu' il traitait ainsi ce docteur. Le pape, dans
un bref adressé au roi en ce temps-là, le
remercia expressément de cette relégation de Du
Pin, " homme d' une mauvaise doctrine et coupable
de plusieurs attentats contre la doctrine du
siége apostolique. " cet accord de puissances
longtemps désunies ne faisait augurer rien de bon
pour les résistants.
Un incident considérable, survenu par suite de ces
nouvelles rigueurs et des mesures que prit
l' autorité en divers pays, vint aggraver la
situation du parti janséniste. Le 30 mai 1703, le
père Quesnel fut découvert et arrêté à Bruxelles
par ordre du roi d' Espagne, à la requête de
l' autorité ecclésiastique supérieure, et conduit
dans les prisons de l' archevêque de Malines à
Bruxelles même. On saisit tous les papiers qu' on
trouva chez lui et sa correspondance. Sur la
première nouvelle de cette saisie, Fénelon,
sentinelle vigilante à la frontière et très-alerte
à intercepter les signaux entre le jansénisme des
Pays-Bas et celui de France, écrivait à
l' abbé de Langeron (4 juin 1703) :
" je commence par vous dire, mon très-cher fils, que
M Robert me mande que, le pénultième de mai, on
a surpris à Bruxelles le père Gerberon, le père
Quesnel et M Brigode,... etc. "
p529
Fénelon, je l' ai dit, était on ne peut plus
alarmé à cette date, en voyant le réveil et les
progrès du jansénisme parmi les jeunes théologiens
de son diocèse et des pays environnants. Tout
en étant, de près, doux et tolérant pour les
personnes, il ne cessait d' écrire à ses amis de
Paris, au duc de Beauvilliers, à tout ce qui
entourait le duc de Bourgogne, pour leur prêcher
une politique sévère sur l' ensemble de la secte.
évidemment la mode y était ; il fallait, disait-il,
frapper d' autorité les principales têtes pour
abattre les chefs du parti ; c' était le seul moyen
de décourager les autres : " la mode alors ne sera
plus, pour les jeunes gens décidés par la faveur, de
se jeter dans les principes de cette cabale
abattue. Enfin cela encouragerait Rome, qui a
besoin d' être encouragée. On peut juger de ce que
fera ce parti si jamais il se relève, puisqu' il est
si hardi et si puissant lors même que le pape et le
roi sont d' accord pour l' écraser. Un homme du
parti me disait, il y a trois jours : ils ont
beau enfoncer ; plus ils chercheront, plus ils
trouveront de gens attachés à la doctrine de
saint Augustin ; le nombre les étonnera. "
-à mesure qu' on avançait dans le siècle, Fénelon
pensait avec plus de sollicitude au règne possible
de son élève chéri,
p530
et il se préoccupait des circonstances ; il voyait
et redoutait, dans le jansénisme, un cadre tout
trouvé d' opposition politique pour les mécontents.
Cette opposition aurait beau jeu à l' entrée d' un
nouveau règne ; -et ce fut bien pis quand, le
duc de Bourgogne mort, on n' eut plus qu' une
minorité en perspective. Il importait de briser
le cadre auparavant, d' en finir du vivant du vieux
roi, et de ne pas laisser le parti traîner les
choses en longueur jusqu' au moment où au début
d' un nouvel ordre, encore mal assuré, et à un
changement de système, on aurait trop à faire. Mater
le parti dans ses chefs, en même temps que poursuivre
et atteindre la doctrine sous tous ses déguisements,
c' était le cri du très-clément Fénelon, son
delenda carthago ; on vient de l' entendre
dans son premier mouvement, dès qu' il apprit
l' arrestation du père Quesnel.
Ces papiers de Quesnel envoyés à Paris et livrés
aux jésuites, furent d' un terrible effet et
donnèrent bien des armes. " il s' y trouva force
marchandise, dont le parti moliniste sut
grandement profiter. " si autrefois la correspondance
de Jansénius avec Saint-Cyran avait
fourni matière à tant de commentaires malicieux
et d' incriminations, ici c' était bien autre chose.
Le père De La Chaise était en mesure de dire,
comme il le fit, en montrant une grande cassette :
" voilà tous les mystères d' iniquité du père Quesnel !
Nous avons tous les papiers, tous les mémoires,
toutes les lettres, tous les brouillons, jusqu' à
leurs chiffres et leur jargon, depuis plus de
quarante ans ; et il est étonnant combien il s' y
trouve de choses contre le roi et contre l' état. "
p531
parmi ces papiers, il en était un qui ne paraîtra
que singulier et bizarre. C' était un projet
burlesque, selon lequel les jansénistes, sous le
nom de disciples de saint Augustin , auraient
proposé, vers 1684, leurs conditions de paix au
comte d' Avaux, lorsque ce négociateur fut chargé
de conclure avec les puissances la trêve de vingt ans.
La faction jansénienne aurait demandé à y être
comprise et à être traitée sur le pied d' un
souverain. Peut-on croire, un seul moment, qu' une
telle pièce ait été sérieuse, et que les disciples
de saint Augustin aient prétendu traiter de
puissance à puissance ? Prenaient-ils donc au pied
de la lettre ce qu' avait dit d' eux autrefois le
plaisant Roquelaure, selon le rapport de Guy
Patin : " on dit que M De Roquelaure a proposé
de beaux moyens pour envoyer une grande armée en
Italie, savoir, que M De Liancourt fournirait
vingt mille jansénistes, M De Turenne vingt
mille huguenots, et lui, fournira dix mille athées. "
accusés sur le projet de traité, les jansénistes
n' ont pas eu de peine à se défendre. Selon Clémencet
et selon toute vraisemblance, cette lettre au comte
d' Avaux " ne fut jamais qu' une badinerie, qu' une
pièce faite à plaisir, composée par un homme oisif
qui avait voulu se divertir, une pièce semblable à
l' arrêt du parlement en faveur des péripatéticiens,
qu' on voit à la fin des oeuvres de M Despréaux. "
Dom Clémencet ne veut même absolument pas que la
pièce ait été dictée par M Arnauld ni écrite de la
main de M Ruth D' Ans, ni que le père Quesnel y
ait pris d' autre part que
p532
d' y avoir mis après coup la date. Il me semble
aller dans sa défense plus loin qu' il n' était
nécessaire. Pour moi, je me figure très-bien que,
vers le commencement de l' année 1685, Arnauld,
Quesnel et Du Guet, réunis dans la petite
maison de Bruxelles, aient imaginé ce genre de
divertissement. Rappelons-nous toutes ces
allusions dont leurs lettres d' alors sont remplies,
sur le père abbé, le saint homme Abraham ,
le petit monastère . Le projet de trêve put
être l' ouvrage d' une de ces soirées de belle humeur
dans la petite abbaye. Ils auront pu se dire :
" que n' avons-nous demandé aussi à être compris
dans la trêve ? La paix de Nimègue enfreinte a
produit la trêve que nous voyons, pourquoi la
paix de l' église enfreinte n' aurait-elle pas eu
une issue pareille ? " et ils se seront mis à rédiger
la lettre postiche. Remarquons d' ailleurs que si
l' idée est assez ingénieuse, l' exécution n' est pas
très-piquante, et en tout la plaisanterie est bien
assez méthodique et assez peu légère pour être
d' Arnauld ou, si l' on aime mieux, de Quesnel.
Mais il y avait bien d' autres choses dans les papiers
de ce dernier, et, quoi qu' on pût répondre sur tel
ou tel point, un air de cabale était répandu sur
l' ensemble. Il y avait les preuves d' une grande
activité clandestine et souterraine ; des masques
pour chaque personne, ce qui sentait la société
secrète ; des noms de guerre pour chacun, ce qui
supposait la guerre. Ces papiers déposés chez
les jésuites de la maison professe à Paris, et là
déchiffrés, pétris, torturés et passés à l' alambic
dans une espèce de cabinet noir ad hoc , puis
présentés par extraits, préparés par doses au roi,
lus, relus, mitonnés chez Madame De Maintenon
tous les soirs pendant dix ans , opérèrent à
coup sûr et sans contrôle. Si la calomnie y mêla
du poison,
p533
ce fut un lent et sûr empoisonnement. Quantité
de personnes de tous rangs furent compromises,
inquiétées ; quelques-unes emprisonnées. Une ligne,
une phrase louche, glissée là par un ennemi, pouvait
vous perdre. M Vittement, lecteur auprès des
enfants de France, était en danger d' être renvoyé
s' il n' avait fait voir clairement au roi qu' on
l' avait pris pour un autre. L' archevêque de Reims
Le Tellier fut trouvé en correspondance indirecte
avec Quesnel moyennant un intermédiaire, et tomba
en disgrâce. Si le père De La Chaise a vraiment
dit du soupçon de jansénisme, dont il était alors
si aisé de noircir les gens : c' est mon pot au
noir, ce fut surtout depuis qu' il eut entre
les mains les papiers du père Quesnel, qu' il put
le dire. Dès qu' il y avait du jansénisme dans une
affaire, eût-on les meilleures raisons à faire
valoir, on n' avait guère espoir d' être entendu.
Il n' entre pas dans mon plan d' insister
p534
davantage sur ces papiers, et de chercher exactement
à déterminer quel était le genre et la nature
d' intrigues qu' on y pouvait démêler sans injustice ;
je ne ferai qu' une remarque toute pratique : le
moyen, après cela, de soutenir à des gens sensés
qui avaient vu les extraits, que le jansénisme
n' était qu' un fantôme ?
Et pour en revenir à ce qui nous touche, au monastère
de port-royal, on voit quel était en ces années
tout le péril de sa situation : une guerre
théologique se rallumant au dehors, les adversaires
plus maîtres à la cour que jamais, y tenant tous
les accès et poursuivant leurs menées jour et nuit
avec certitude. Que pouvait notre sainte masure
de port-royal, de toutes parts croulante et en
ruines, contre ces sapes calculées et savantes ?
Et pourtant, sans un incident malheureux qui appela
le tonnerre, on aurait pu traîner, continuer de
languir, faire parler de soi le moins possible ; et
si l' on avait pu, par miracle, atteindre la mort
de Louis Xiv, l' avénement de la régence, qui
sait ? ...
le 18 mars 1706, le confesseur de port-royal, qui
n' était plus alors M Eustace, mais M Marignier,
eut à se rendre sur invitation chez M Gilbert,
grand-vicaire de M De Noailles et supérieur
de port-royal depuis la mort de M Roynette.
M Gilbert lui demanda si les religieuses
p535
avaient reçu le mandement et la bulle, qui avaient
déjà paru depuis six mois : à quoi M Marignier
ayant répondu qu' on ne les avait point encore vus
dans leurs quartiers, M Gilbert lui donna un
exemplaire de l' un et de l' autre, et il y joignit en
manière de modèle la formule selon laquelle les
religieuses de Gif les avaient reçus quelques
jours auparavant : " la bulle et ordonnance
ci-dessus ont été lues et publiées à la grille de
l' abbaye de Gif par nous prêtre soussigné, préposé
à la conduite des religieuses, et reçues avec le
respect dû à sa sainteté et à son éminence par
les religieuses (suivait la signature du confesseur). "
il témoigna désirer qu' on fît de même à
port-royal, recommandant le plus de diligence
possible. On ne demandait pas que les religieuses
signassent, mais simplement que M Marignier
leur confesseur mît son nom au bas de cette
espèce de certificat.
M Marignier, de retour à port-royal dès le
lendemain 19 mars, vint en surplis au chapitre de la
communauté, qui était assemblée à onze heures du
matin. Il y rendit compte de son voyage et de la
commission dont il était chargé. -une des soeurs,
dans une lettre au précédent confesseur M Eustace,
le mettait au fait, en ces termes, de ce qui se
passa alors :
" M Marignier nous dit qu' il avait consulté de nos
amis qui sont, dit-il, à présent en petit nombre,
et qu' ils n' y trouvaient point de
difficulté... etc. "
p536
le résultat de la réflexion et de la prière, et aussi
de la consultation secrète des amis, fut de
s' encourager à ne pas céder.
Le 21 mars, dimanche de la passion, à dix heures du
matin, la communauté s' assembla au choeur sans
sonner, et, la grille étant ouverte, M Marignier
lut le mandement et la bulle, et il écrivit au bas
ce qui avait été résolu :
" la bulle et ordonnance ci-dessus ont été lues et
publiées à la grille de port-royal des champs par
moi prêtre soussigné, préposé à la conduite des
religieuses, lesquelles ont déclaré qu' elles les
reçoivent avec le respect dû à sa sainteté et à
son éminence, sans déroger à ce qui s' est fait
à leur égard à la paix de l' église sous le pape
Clément Ix. fait ce 21 mars 1706, signé :
Marignier, prêtre. " l' abbesse réitéra purement
et simplement cette formule dans une lettre à
l' archevêque écrite le même jour.
La pensée, la résistance, l' obstination, la
désobéissance, et dès lors la ruine de port-royal,
étaient renfermées dans cette clause additionnelle :
sans déroger.
franchement, et à voir les choses par le dehors,
des yeux du simple bon sens, lorsqu' une bulle
sollicitée par le roi était arrivée en France,
y avait été reçue sans
p537
difficulté par l' assemblée générale du clergé,
enregistrée sans difficulté par le parlement,
acceptée avec de grands témoignages de soumission
par la faculté de théologie, publiée avec
mandement par tous les évêques du royaume, il était
singulier et ridicule que, seules, une vingtaine
de filles, vieilles, infirmes, et la plupart sans
connaissances suffisantes, qui se disaient avec cela
les plus humbles et les plus soumises en matière
de foi, vinssent faire acte de méfiance et protester
indirectement en interjetant une clause restrictive.
Mais port-royal ne serait plus lui-même s' il
n' était ainsi jusqu' au bout. C' est l' esprit
d' Arnauld qui survit, même quand Arnauld est mort.
Remaruez que c' étaient les anciennes qui, les
premières, avaient élevé les difficultés. C' étaient
des soldats de la vieille armée qui donnaient le
signal et l' exemple à la nouvelle ; on s' échauffait
au souvenir des vieilles guerres. Je ne crée point
cette image de mon chef : " pour moi, disait l' une
d' elles, il me semble que je suis comme un soldat
qui a été à l' armée, et qui désire toujours d' y
retourner, quoiqu' il y ait eu beaucoup de mal ;
car la seule pensée que je souffrirai encore pour
la vérité, me remplit de joie. "
le certificat restrictif ne satisfit point
l' archevêque, et n' était point de nature à être
produit à la cour. Le mardi 23, M Gilbert se rendit
à port-royal, vit l' abbesse, les religieuses
anciennes et nouvelles : il prit chacune de celles-ci
en particulier, essaya de les vaincre. En définitive
et tout raisonnement épuisé, elles ne purent que
se mettre à genoux, en le priant de les protéger
auprès de l' archevêque : " mais devons-nous livrer
nos consciences ? " c' était leur dernier mot.
p538
Il recommença le lendemain à leur parler ; il leur
fit sentir que, par cette désobéissance, elles
allaient se perdre, donner des armes à des
personnages malins qui leur en voulaient ;
qu' elles mettaient le cardinal dans l' impuissance
de les défendre auprès du roi. Tout compte fait,
ces dignes et incurables filles jugèrent comme
l' une d' elles, une soeur synclétique, qui disait :
" notre maison ressemble à une vieille masure qui
menace ruine de tous côtés, par l' impuissance où
l' on est de soutenir les exercices : ne vaut-il
pas mieux être détruites tout d' un coup pour la
gloire de Dieu, que de défaillir peu à peu ? "
je crois, en rendant ma double impression, rendre
aussi celle de beaucoup de lecteurs. On trouve
cette résistance, cette ardeur du martyre
parfaitement déraisonnables, et on est saisi en
même temps d' un sentiment de compassion et de
respect. Savoir souffrir par un scrupule (même
erroné) de conscience, n' hésiter pas à sacrifier
son repos à ce qu' on croit la justice et la vérité,
est chose si rare !
Le père Quesnel consulté de loin, à Amsterdam où
il s' était réfugié après s' être échappé de sa
prison de Bruxelles, approuva la résistance, et
dit :
" la disposition où sont ces fidèles servantes de
Dieu, de s' exposer à tout plutôt que de trahir
leur conscience par l' approbation de cet écrit
calomnieux,... etc. "
Quesnel était alors l' oracle ; il avait hérité
du manteau
p539
d' Arnauld et avait reçu comme une nouvelle
onction par sa prison récente, par sa délivrance
merveilleuse.
D' un autre côté, des amis plus voisins, plus frappés
des circonstances et des dangers, des hommes
d' ailleurs profondément attachés à port-royal et d' un
excellent conseil, tel que M Issali, le vénérable
doyen des avocats, désapprouvaient la résolution.
Ce dernier ami, alors bien près de sa fin, écrivait
à l' abbesse, le 24 mars, à la sollicitation de
M De Noailles, et lui disait : " il me paraît
qu' en voulant s' attacher à une restriction qui ne
sert de rien, on fait voir beaucoup de présomption
qui ne convient pas à des filles religieuses, et
c' est hâter et précipiter leur ruine, que leurs
ennemis poursuivent depuis si longtemps. "
ce conseil sage venant d' un homme habituellement si
écouté, d' un ancien ami de M Le Maître et ancien
solitaire lui-même, du père de l' une des religieuses,
ne parut qu' un trait de faiblesse affligeant, mais
excusable, chez un vieillard de 86 ans.
Le propre de nos religieuses, en résistant, était
de prétendre qu' elles étaient dans l' ordre.
L' abbesse écrivit à l' archevêque, pour le lui
prouver, jusqu' à trois lettres consécutives. " elles
m' envoient des factums et des instructions , "
disait M De Noailles. Il avait dit d' abord à
M Gilbert le supérieur : " cela ne se passera
pas sans qu' il y ait quelque chose de marqué. "
le premier effet de la désobéissance fut un arrêt
du conseil qui défendait à port-royal de prendre
des novices ; la défense jusque-là n' avait été que
verbale. M De Noailles rendant compte au roi de
ce qui s' était passé, et ayant ajouté qu' on pouvait
terminer cette affaire
p540
sans éclat, parce que les religieuses, étant toutes
vieilles, mourraient bientôt, et qu' il leur était
défendu de recevoir des novices : " mais, dit le roi,
il n' y a point d' arrêt qui leur fasse cette
défense ; il faut en donner u. " l' arrêt en forme,
avec des considérants fort sévères, fut rendu le
17 avril, et signifié le 23 à la soeur Le Féron,
cellérière.
Cette digne personne, qui sentit toutes les
conséquences d' un tel acte, et qui avait été de
celles pourtant qui avaient contribué des premières
à l' attirer, en reçut un coup si rude qu' elle
mourut trois jours après, le 26 ; elle était âgée
de 73 ans. Elle avait déjà essuyé, disent nos
auteurs, le feu de deux persécutions ; elle
succomba au début de la troisième, ayant été la
première à lever l' étendard . Ils en parlent comme
ils feraient d' un brave officier. Pour nous,
historiens pacifiques et curieux, nous ne saurions
oublier les obligations particulières que nous avons
à la soeur Le Féron pour nous avoir conservé
tant de relations et de journaux de port-royal écrits
de sa main, et pour avoir été le dernier et
infatigable archiviste de la maison.
On avait bien du courage moral dans ce port-royal
de l' extrême fin, mais on prenait sur soi pour en
avoir, et, dans l' effort, la machine trop frêle se
brisait. Ce mois d' avril fut fertile en morts.
Trois autres anciennes moururent à peu de jours de
distance : la soeur Françoise De Sainte-Thérèse
De Bernières, sous-prieure, fille de M De
Bernières, cet ancien ami ; la prieure,
Françoise-Madeleine De Sainte-Julie Baudrand,
et l' abbesse elle-même, la mère élisabeth De
Sainte-Anne Boulard, enlevée le 20 avril, -toutes
les têtes de la
p541
maison. Comme la prieure était mourante en même
temps que l' abbesse, celle-ci eut le soin, avant de
mourir, de nommer pour prieure la mère Louise De
Sainte-Anastasie Du Mesnil, la préférant à
d' autres plus anciennes à cause de son mérite. Le
choix, en effet, ne pouvait être meilleur.
Pendant l' agonie de cette abbesse, la mère Boulard,
" plusieurs des religieuses, et même des personnes
du dehors (si l' on en croit un nécrologe plus
légendaire que les autres), entendirent des chants
mélodieux chantés par de jeunes voix claires et
extrêmement douces, et qui ravissaient ceux et
celles qui les ouïrent. " cette mélodie, qui
semblait partir d' au-dessus des nuées, n' aurait pas
duré moins de six heures et demie, tout le temps
de l' agonie de la révérente mère abbesse. Cela se
passait en plein jour, de dix heures du matin
jusqu' à quatre heures et demie du soir que la
moribonde expira. On entendit, à diverses reprises,
prononcer très-distinctement ces paroles du
répons des prières pour les agonisants, subvenite
et occurrite... et cependant personne ne
chantait dans toute la maison. Dix-sept personnes,
parmi lesquelles une sourde, attestèrent avoir
entendu ces chants mélodieux. -le délire commence,
mais sur un ton assez doux ; les convulsions, qui
viendront vingt-et-un ans plus tard, seront moins
mélodieuses.
La nouvelle prieure, dès les premiers jours, écrivit
à M De Noailles pour l' informer de la mort de la
mère Boulard et le supplier d' envoyer quelqu' un,
selon la coutume, qui assistât à l' élection d' une
nouvelle abbesse et la confirmât en son nom,
demandant humblement elle-même à être relevée de
ses fonctions. Il fut répondu
p542
par l' archevêque qu' il n' y avait pas lieu à l' élection
d' une abbesse ; et en effet port-royal ne fut
plus admis à en élire, et tout se passa désormais
sous le gouvernement d' une simple prieure. Les
religieuses réclamèrent ; les lettres apologétiques
ne manquèrent pas : il y en eut d' adressées coup
sur coup et au cardinal, et à leur supérieur
M Gilbert, et au pape. Dans un entretien qu' il eut,
le 23 juillet, à Conflans avec M Marignier,
confesseur des religieuses, le cardinal se plaignit
vivement d' elles :
" je vous ai fait venir pour vous dire que je me
décharge des religieuses de port-royal sur votre
conscience... etc. "
il lui échappa cependant de dire, un instant après :
" à la vérité, quand elles auraient fait ce qu' on
souhaitait d' elles, elles n' en auraient pas été
mieux selon le monde ; le dessein que le roi a de
les détruire était pris dès longtemps ; mais
elles en seraient mieux selon Dieu. " il dit
encore " qu' il ne demandait pas la foi sur le fait,
mais une soumission d' enfant " . Il parut dire que ce
certificat n' avait point été impérieusement exigé,
et qu' on aurait pu s' abstenir de le donner ; qu' on
p543
s' était jeté de gaieté de coeur dans l' embarras et
le labyrinthe où l' on était. Probablement il
entendait qu' on aurait dû laisser faire M Marignier
et garder le silence : car enfin ce n' était point
sans son ordre, à lui archevêque, et sans l' avoir
consulté, que M Gilbert avait parlé de bulle
et d' attestation. Il sembla toutefois, par sa
mine, le donner à entendre. Ce point de l' entretien
n' est pas bien éclairci. -pour conclure, il
déclara qu' il n' y avait pas à espérer l' élection
d' une abbesse : " pour l' élection, je la refuse
absolument. Si on avait fait ce que je souhaitais,
elle aurait été accordée vingt-quatre heures après. "
cette réponse que le cardinal fit à M Marignier
pour qu' il la portât aux religieuses, affligea
tellement le digne prêtre, qu' il tomba malade de
chagrin et mourut le mois suivant (31 août). Ces
gens d' affection et de conviction unique et
concentrée ont des manières de prendre les choses
à coeur, qui les tuent.
Le moment était bon, pour les religieuses de
port-royal de Paris, de remuer leurs procédures
et de pousser leurs prétentions contre le monastère
des champs. Sur la fin de cette année 1706,
elles présentèrent requête au roi pour demander la
révocation de l' ancien arrêt de partage et des actes
qui l' avaient consacré, la suppression et
l' extinction du titre de port-royal des champs
et la réunion de ses biens à leur abbaye, moyennant
pension viagère aux religieuses restantes. La
requête étant prise en considération, il y eut
arrêt du conseil du 29 décembre, ordonnant visite
dans les deux maisons par le conseiller d' état
Voysin (futur
p544
chancelier), et ce magistrat, après avoir commencé
par la maison de Paris, se rendit, le 19 janvier
1707, à port-royal des champs pour y prendre aussi
connaissance du nombre des personnes, de l' état
des biens, des revenus, etc. Ses opérations durèrent
jusqu' au 21. J' omets les vaines requêtes de nos
religieuses au roi, les lettres inutiles au cardinal ;
ce dernier, qu' elles s' étaient dorénavant aliéné,
n' avait qu' un mot pour toute réponse à leurs
apologies : " elles ne sont pas hérétiques, leur foi
est pure ; mais ce sont des rebelles et des
désobéissantes. "
cependant, sur une seconde requête des religieuses
de Paris suppliant qu' on statuât, le roi répondit
par un second arrêt du conseil du 9 février 1707,
par lequel l' ancien arrêt de partage était révoqué ;
et pour ce qui regardait l' extinction de port-royal
des champs et la réunion de ses biens à port-royal
de Paris, comme l' affaire était du ressort de la
juridiction ecclésiastique, elle fut renvoyée devant
le cardinal de Noailles pour qu' il y fût procédé
selon les règles et constitutions canoniques. De
plus, l' arrêt portait " qu' en attendant il serait mis
tous les ans en séquestre six mille livres des
revenus de l' abbaye des champs, et que les
religieuses eussent à réduire au nombre de dix les
personnes qui les servaient à titre d' officiers,
domestiques ou autrement, en sorte que, avec les
dix-sept religieuses et les neuf converses
qui s' y trouvaient actuellement, il n' y eût en tout
que trente-six personnes entretenues aux
dépens de la maison ; ordonnant de faire sortir
toutes les autres personnes séculières, sous quelque
titre qu' elles y fussent. " -le sort de port-royal
était irrévocablement décidé.
p545
On tirait enfin les conséquences de cette politique
de M De Harlay qui avait consisté à empêcher
avant tout port-royal de se recruter et à le laisser
systématiquement dépérir. Maintenant on le prenait
sur le fait de dépérissement, et d' un dépérissement
très-avancé, et on s' en prévalait contre lui pour
dire que l' ancien partage était hors de proportion.
Ainsi se révélait la tactique dans son double jeu :
d' une part empêcher port-royal de se renouveler
par des novices, et de l' autre lui retirer
juridiquement ses biens sous prétexte qu' il ne se
renouvelait plus.
En vertu de cet arrêt du 9 février, dix-huit
personnes qui, à des titres divers, habitaient la
maison tant au dehors qu' au dedans, comme
pensionnaires ou comme serviteurs, furent obligées
d' en sortir.
Les religieuses des champs, bien que sans espoir de
réussir, mais jusqu' au bout fidèles à leurs
habitudes de légalité, formèrent opposition à
l' exécution des arrêts ; elles furent déboutées par
un nouvel arrêt. On se perd dans cette suite
d' oppositions, de protestations, de mémoires et
de equêtes ; j' en viens d' indiquer un assez bon
nombre, et j' en saute et j' en sauterai. En effet,
elles se défendaient comme des lions, comme des
soeurs de gens de loi, comme des filles d' Arnauld
et de parlementaires ; c' est un trait caractéristique
de la tribu et de la race. Elles sont des
raisonneuses, des plaideuses, en même temps que des
martyres.
Oh ! Que si jamais il y avait eu moyen pour la
France, pour ce pays d' honneur et de folie, de
devenir un pays de force et de légalité, où l' on
défendît son droit pied à pied, même par chicane,
mais où l' on le défendît jusqu' à la mort et où
dès lors on le fondât, c' eût été (je
p546
l' ai senti bien des fois dans cette histoire, et je
le sens encore plus distinctement à cette heure),
-c' eût été à condition que l' élément janséniste,
si peu aimable qu' il fût, l' élément de Saint-Cyran
et d' Arnauld n' eût pas été tout à fait évincé,
éliminé, qu' il eût pris rang et place régulière
dans le tempérament moral de la société française,
qu' il y fût entré pour n' en plus sortir. L' école
qui serait issue de port-royal, si port-royal eût
vécu, aurait fait noyau dans la nation, lui
aurait peut-être donné solidité, consistance ;
car c' étaient des gens , comme me le disait
M Royer-Collard, avec qui l' on savait sur
quoi compter ; caractère qui a surtout manqué
depuis à nos mobiles et brillantes générations
françaises.
Prévoyant tout, au spirituel comme au temporel, nos
religieuses eurent l' idée de signer en chapitre,
le 8 mai 1707, un acte de protestation contre les
signatures qu' on pourrait extorquer d' elles un jour,
et de les déclarer à l' avance nulles et abusives,
s' en référant pour leurs vrais sentiments à cet
acte délibéré en commun, et destiné à faire foi
et témoignage : " afin que si dans la suite, y
disaient-elles, on portait les choses aux
extrémités dont nous sommes menacées, et qu' il y en
eût quelqu' une d' entre nous à qui l' on fît signer
quelque chose de contraire, soit par menace ou
par quelque mauvais traitement, cette faute ne pût
être imputée qu' au défaut de liberté, et à
l' accablement où les extrêmes afflictions peuvent
réduire de pauvres filles âgées, infirmes, et
destituées de tout conseil. " -elles n' avaient pas
tort de prévoir ce cas extrême ; car, après leur
dispersion, toutes en effet, excepté deux, finirent
par céder et par signer.
Une première sentence de l' officialité ou tribunal de
p547
l' archevêché, devant lequel il y eut débats et
plaidoiries contradictoires, les débouta encore une
fois de leur opposition et des fins de non-recevoir
qu' elles mettaient en avant, et le commissaire
ecclésiastique, nommé par M De Noailles pour
procéder à l' extinction, allait pouvoir commencer
à informer. Elles interjetèrent aussitôt appel à la
primatie de Lyon. Comme dans une ville qu' on prend
d' assaut, une barricade enlevée, on en rencontrait
une autre.
Ces lenteurs et ces formalités impatientaient le roi,
qui dit un jour au cardinal à Versailles : " si
l' évêque de Chartres avait eu l' affaire de
port-royal entre les mains, en quinze jours elle
aurait été finie, et il y a six mois que vous nous
tenez là. "
le cardinal, stimulé, en vint aux rigueurs, mais il
y vint selon sa nature encore et avec méthode. Il
avait, nonobstant l' appel, envoyé à port-royal le
même commissaire ecclésiastique précédemment
destiné à faire la visite contentieuse, M Vivant,
l' un de ses grands-vicaires, pour y faire une visite
qui ne pouvait plus être censée que pastorale ; mais
elle devait servir et tenir lieu au besoin de
monition canonique, et préparer la voie à
l' interdiction des sacrements. M Vivant, qui s' y
conduisit d' ailleurs avec beaucoup de modération,
ne put s' empêcher, en partant, de dire aux
religieuses : " vous avez eu tort de faire tant
d' éclat sur la visite ; vous tirez contre un plus
fort que vous ; vous avez appelé à Lyon ; de
Lyon vous irez à Rome ; je ne sais si on vous
donnera le temps de faire tout cela. " bientôt après,
le cardinal enleva aux religieuses un jeune et
modeste confesseur,
p548
le seul qu' elles eussent depuis la mort de M
Marignier, M Havart, et qui était tout à elles.
Il leur envoya deux ecclésiastiques choisis exprès,
et notamment M Pollet, vicaire de
Saint-Nicolas Du Chardonnet et supérieur du
séminaire, qui les prêchait comme avait fait
autrefois M Bail ou M Chamillard. On revit une
répétition des mêmes scènes qu' on avait vues plus
de quarante ans auparavant sous M De Péréfixe.
Elles furent privées de la communion. M De Noailles
disait d' elles, dans l' amertume de son coeur et
pour justifier sa sévérité (et ces paroles leur
furent communiquées de sa part) :
" plus je pense à leur conduite, plus je trouve leur
résistance inexcusable... etc. "
il les mit encore une fois au pied du mur, et en
demeure
p549
de se rétracter, en leur adressant une dernière
sommation ou monition canonique. Elles n' y virent
que des causes de nullité, par l' omission de quelques
formalités. L' archevêque n' y gagna pour toute
réponse qu' un acte capitulaire dressé par elles,
et qu' elles firent signifier à M Pollet par un
huissier de Chevreuse. L' excommunication alors
fut lancée par ordonnance du 22 novembre 1707.
Pendant que ces choses se passaient au spirituel,
au temporel les biens étaient saisis ; on leur
retirait le pain de tous les côtés, le pain du
corps, disaient-elles, comme celui de l' âme ;
un séquestre de 6000 livres emportait et confisquait
le plus clair de leurs biens sous leurs yeux et à
leur porte même : elles n' avaient pas en tout
plus de 8000 livres de revenu. Leur homme d' affaires
et leur conseil dans cette dernière contention,
M Le Noir de Saint-Claude, qui demeurait depuis
environ quatorze ans chez elles dans la petite
maison de la cour dite la maison de M De
Sainte-Marthe , y vivant le plus qu' il pouvait
en solitaire et en pénitent, et ne redevenant
avocat la plupart du temps qu' en guêtres encore
et en sarrau, fut arrêté le 20 novembre 1707, et
mis à la bastille ; il n' en sortit qu' à la mort
de Louis Xiv, et il ne mourut lui-même qu' en
p550
décembre 1742, le dernier survivant de tous ceux
qu' on peut appeler proprement les solitaires de
port-royal.
Elles avaient appelé le 1 er décembre 1707, à la
primatie de Lyon, de l' ordonnance qui leur
interdisait les sacrements ; mais ces appels ne
prenaient pas. Elles les appuyèrent de plusieurs
sommations qui restèrent inutiles. Elles présentèrent
requête à l' official de Lyon pour obtenir la
communion pascale en 1708 ; mais pâques, qui tombait
de bonne heure cette année-là (8 avril), était
déjà arrivé, sans qu' on eût relevé leur appel ni
répondu à leur requête. Elles durent se passer de
communion.
S' en passèrent-elles réellement et alors et depuis ?
Il y a dans l' histoire de port-royal la partie
ostensible et la partie cachée. Or, nous savons de
source certaine
p551
" que M D' étemare ayant été ordonné prêtre en
1709, et étant allé à port-royal, y porta la
quatrième partie de l' instruction pastorale de
Fénelon contre le cardinal de Noailles et la
donna à la prieure, la mère Du Mesnil, qui la
garda pour la lire. M D' étemare y dit la messe,
et comme depuis quelque temps les religieuses de
port-royal, réduites à un petit nombre, étaient
privées des sacrements par le cardinal de Noailles,
M D' étemare et d' autres qui étaient allés à
port-royal avec lui offrirent aux religieuses de
leur donner la communion ; mais la mère Du Mesnil
remercia et dit à M D' étemare son secret ,
savoir, qu' elles avaient les sacrements, et que
quelqu' un leur administrait la communion en cachette
et sans que le cardinal de Noailles le sût. " ce
quelqu' un était très-probablement M Crès ou
De Crès, chapelain à saint-Jacques-l' hôpital à
Paris, et très-lié avec Mm Mabille, Louail
et Tronchai, tous amis fidèles de port-royal.
L' ennemi s' était bientôt aperçu qu' il y avait un
complice qui introduisait les vivres dans la place ;
mais on ne pouvait le saisir. M De Crès ne fut
découvert qu' en 1710, après la dispersion des
religieuses, et averti à temps, grâce à Mademoiselle
De Joncoux, il se déroba aux poursuites. Il quitta
la soutane, prit pendant quelques années l' habit
gris comme on disait, alla vivre en province
sous un autre nom, et put à ce prix éviter la
bastille.
Au temporel pas plus qu' au spirituel, bien que
spoliées et frappées du séquestre en même temps
que de l' excommunication, pendant près de deux
ans que
p552
durèrent toutes ces famines, elles ne manquèrent de
rien ; mais ce n' était que grâce au zèle des amis.
C' est ce que répondit un jour fort vivement cette
spirituelle et agissante Mademoiselle De Joncoux,
qu' on retrouve à chaque instant dans les derniers
événements de port-royal comme le génie ou le bon
démon du parti. Bien qu' amie déclarée des
jansénistes, elle avait ses franchises ; elle avait
ses entrées chez le cardinal de Noailles, chez
M D' Argenson et en maint lieu. Un jour donc
qu' elle était allée voir le cardinal et qu' elle
l' avait entretenu du sujet inévitable, discutant
le droit et le fait, pesant les torts et les raisons,
et mêlant bien des vérités sous air de badinage,
Mademoiselle De Joncoux finit par lui dire qu' au
reste l' opinion du monde n' hésitait pas, et " que
les personnes qui n' entendaient rien à la question
de doctrine, sur laquelle on tourmentait les
religieuses des champs, étaient indignées qu' on
les réduisît à vivre d' aumônes, en laissant prendre
leur bien aux religieuses de Paris qui avaient
mangé le leur ; que cela était indigne et tout à fait
criant :
" je sais bien, me répondit-il, qu' elles ne manquent
de rien ; et si elles manquaient de quelque chose,
je le leur donnerais, car je ne veux pas qu' elles
manquent de rien, et je leur donnerai quand elles
en auront besoin... etc. "
p553
le post-scriptum que Mademoiselle De Joncoux
ajoutait au récit de cet entretien n' est pas à
négliger :
" j' ai reçu hier cinquante livres pour vous de la part
de Madame Geoffroi, veuve de l' apothicaire : elle
souhaite avoir part aux prières de la maison. "
chaque veuve donnait son obole, de même que bien
des prêtres offraient d' apporter la communion.
p554
Xiii.
Nous sommes équitables, et dès lors nous sommes
favorables à port-royal ; si nous blâmons les
religieuses de leur obstination, de leur formalisme,
de leur clause sans déroger introduite par un
excès de scrupule, nous en respectons le principe
et nous honorons leur motif ; nous sentons combien
le châtiment est disproportionné à la faute, et les
moyens employés nous paraissent souverainement
injustes : on a été trop heureux de trouver un
prétexte contre elles, et on l' a saisi ; ces pauvres
filles paient pour d' autres, pour des amis redoutés
que veulent écraser des ennemis puissants : eh bien !
Je ne sais, malgré tout, si nous ne sommes pas
tentés de faire comme Louis Xiv et de nous
impatienter que leur perte tarde tant à se consommer,
p555
qu' elles y mettent tant de résistance, et qu' on
y mette tant de façons. Port-royal, comme ce
personnage d' une tragédie, est lent à mourir .
Le père De La Chaise, qui se sentait mourir
lui-même, était de cet avis. Louis Xiv, qui enfin
commençait à entrevoir le terme de son règne, ne
voulait pas avoir un démenti de ses ordres, à deux
pas de Versailles. Il s' étonnait que l' archevêque,
à qui l' affaire de l' extinction était renvoyée, n' en
fût encore qu' aux préliminaires, et il le croyait
au fond peu disposé à traiter avec rigueur un parti
vers lequel il inclinait. Le duc de Noailles, neveu
du cardinal, se fit auprès de son oncle le canal
et l' organe de ces plaintes qu' on formait contre
lui à Versailles. On a sa lettre et la réponse
du prélat (janvier 1708). Je ne tirerai de cette
réponse que ce qui nous touche. Le cardinal prétend
se laver sur tous les chefs ; il soutient " qu' il
n' est pas plus fauteur des jansénistes que janséniste ;
qu' il n' a pente naturelle ni inclination secrète
pour le parti ; qu' il a été élevé dans un grand
éloignement pour cette doctrine, de même qu' il
est par humeur ami de la paix et ennemi de toute
cabale ; " puis, après justification sur divers
points, il en vient à celui qu' on avait alors le
plus à coeur :
" à l' égard des religieuses de port-royal, qui est
l' article qui me touche le plus puisque le roi en
est, dites-vous, plus frappé, c' est celui où je
suis le plus fort, et rien ne marque davantage
le déchaînement injuste que certaines gens ont
contre moi que de m' attaquer sur une chose où j' ai
constamment fait mon devoir ; mais venons au
fait... etc. "
p556
ces lenteurs reprochées au cardinal tenaient en
partie à la nature même de l' affaire : il ne
s' agissait pas seulement de détruire et de dissiper
la communauté de port-royal des champs, ce qui
était facile ; il fallait transférer son bien, avec
quelque ombre de justice et en sauvant les formes
de la légalité, à la maison de Paris, et pour cela
revenir sur un ancien partage régulier, consacré
par un enregistrement de bulle au parlement. On avait
donc eu recours à Rome sitôt la résolution
p557
prise ; mais on voit que le pape ne s' était pas
pressé. Enfin, le 27 mars 1708, " ne pouvant se
refuser, disait-il, aux sollicitations d' un aussi
grand prince que le roi de France, " il avait donné
une bulle pour la suppression et extinction de
port-royal des champs et la réunion de ses biens
à port-royal de Paris ; il y mettait toutefois
cette condition, que sur ces biens et revenus les
religieuses de Paris seraient tenues de servir
200 livres de pension à chacune des religieuses
des champs, tant de choeur que converses (alors au
nombre de 26), lesquelles resteraient dans leur
monastère et en auraient l' entier et total usage,
ainsi que de leur église, jusqu' à leur mort. Le
nonce reçut la bulle le 11 mai, et la porta au roi,
qui, dès qu' il en entendit la traduction, n' en parut
pas satisfait, disant " que s' il recevait ce bref,
qui ordonnait que toutes les religieuses jusqu' à
la dernière converse mourraient dans le monastère,
il n' aurait pas le plaisir de voir durant sa vie
la destruction de port-royal. " Louis Xiv a bien
pu, en effet, tenir ce langage ; car cette lutte
avec port-royal avait fini par être comme un
duel personnel dont il voulait avoir une bonne fois
raison. Il fallut donc solliciter de Rome une
nouvelle bulle, dont on n' apprit en France la
signature que vers le commencement d' octobre, et
qui fut antidatée du même jour que la précédente
(27 mars). Dans cette bulle adressée à
l' archevêque de Paris, après la disposition qui
supprimait le titre de l' abbaye des champs et qui
appliquait ses biens à la maison de Paris, il était
dit :
" et afin que cette suppression et cette application
aient plus promptement leur effet, et que le nid
où l' erreur a pris de si pernicieux accroissements
soit entièrement ruiné et déraciné... etc. "
p558
cette bulle obtenue, et à lui personnellement
adressée, déliait jusqu' à un certain point
l' archevêque du côté de la primatie de Lyon : le
tribunal suprême ayant parlé, il semblait que l' on
pût désormais ne pas tenir compte des appels qui se
poursuivaient devant un tribunal d' un degré
intermédiaire. Il y avait toujours à opposer que
cette sentence suprême, qui coupait court à une
instance pendante, n' avait pas été rendue selon
les formes inséparables de toute justice, et qu' une
des parties n' avait pas été appelée ni entendue.
Les avocats de nos religieuses ne manquèrent pas,
dans des requêtes infructueuses, de faire valoir
tous ces vices de forme ou de fond ; ils y
dénoncèrent, selon leurs termes violents, jusqu' à
dix-huit attentats . Mais, de fait, le cardinal
était à présent armé ; il n' avait plus de prétexte
à un retard ; une fois la bulle munie de lettres
patentes et enregistrée au parlement (et elle le
fut le 19 décembre, sur le réquisitoire du
procureur-général Daguesseau), il pouvait procéder
et comme archevêque en son propre nom, et à titre
de commissaire du saint-siége ; et c' est ce qu' il fit.
Je ne cacherai pas qu' il reçut vers ce temps des
lettres anonymes qui avaient pour objet de l' intimider
et
p559
d' arrêter son bras, de le refroidir dans ce nouveau
zèle qu' il allait montrer à se déjanséniser .
Les lettres anonymes sont une mauvaise habitude
que les jansénistes ont eue en commun avec tous les
partis. Dans une de ces lettres, on lui remettait
charitablement sous les yeux la triste fin de ses
deux prédécesseurs, la fin soudaine et terrible
de l' un (M De Harlay), la fin troublée, disait-on,
et repentante de l' autre (M De Péréfixe). On
lui prédisait, s' il ne changeait, le sort
inévitable aux timides, " dont le partage est d' être
jetés dans l' étang brûlant de feu et de soufre ,
qui est la seconde mort. " on le menaçait, au point
de vue d' ici-bas, de révéler et de mettre au jour
tous les ressorts de la cruelle tragédie où il était
acteur, de façon à le déshonorer lui et les autres,
annonçant que tout le secret en était soigneusement
recueilli dans des mémoires fidèles qui
passeraient à la connaissance de tous les siècles
à venir. on énumérait les divers signes
d' alentour, où se voyait le doigt de Dieu, et l' on
faisait parler la vengeance céleste : " les malheurs
dont la France est accablée, y disait-on, sont
encore d' autres voix qui ne sont pas moins sensibles.
Tout le monde à la cour et à la ville est frappé de
ce que, depuis qu' on a juré la perte de
port-royal, il n' y a plus que déconcertement dans
nos conseils, que lâcheté dans nos généraux, que
faiblesse dans nos troupes, que défaites dans nos
batailles. Il paraît que Dieu nous a rejetés, et
qu' il ne marche plus à la tête de nos armées si
redoutées autrefois, et toujours victorieuses
jusqu' à la résolution prise pour la ruine de
cette maison . " -ainsi Ramillies et bientôt
Malplaquet, c' était la rançon divine et le
châtiment des persécutions contre port-royal.
Toujours
p560
l' univers vu par notre lucarne et mesuré à notre
clocher ! Mais, dans ce système, que ferait-on, deux
ou trois ans plus tard, de la victoire de Denain ?
Dans une de ces lettres anonymes, on insinuait avec
beaucoup de délicatesse que l' archevêque, par des
considérations de famille, s' était relâché de la
fermeté que peut-être il aurait eue sans cela plus
grande, et on lui faisait envisager que la providence
l' en avait déjà puni en lui enlevant un frère " qui
lui était si cher et dont l' âge n' était pas trop
avancé. " le maréchal de Noailles, frère du cardinal,
mourait en effet le 2 octobre 1708. Une de ces
lettres anonymes écrite bien peu de jours après,
dans le courant même d' octobre, contenait ce
passage : " votre éminence vient déjà de voir de ses
yeux mourir son propre frère sans sacrements ;
mais ne se prépare-t-elle point à elle-même une fin
bien aussi triste devant les hommes, et encore plus
redoutable aux yeux de Dieu, etc. ? " ce sont nos
auteurs qui rapportent le contenu de ces lettres,
et l' esprit de parti les aveugle si bien qu' ils citent
ces mêmes endroits odieux comme la plus belle chose
et la plus délicate du monde. L' injustice pousse
à l' indignation, l' indignation au fanatisme. Pauvres
hommes ! Demain les maîtres, ces victimes de la
veille seront des persécuteurs, et ils l' ont été.
C' est le cas de leur dire avec un témoin intègre :
" je vous aime comme persécutés, je vous déteste
comme persécuteurs. "
p561
armé de tous pouvoirs, M De Noailles voulut encore
y mettre les dehors de la justice, et il ordonna
qu' une visite serait faite pour informer sur les
avantages ou les inconvénients de la réunion,
de commodo vel incommodo . M Vivant en fut
chargé. Il commença par port-royal de Paris, et ne
vint à port-royal des champs que le 13 avril 1709.
On y entendit des témoins, des curés des environs,
un chirurgien à qui l' on demanda si l' air était bon
ou malsain. On avait fait assigner même des
fermiers ; l' un d' eux répondit qu' il ne savait ce
que c' était que le commodo ou l' incommodo ,
mais que les religieuses avaient une charité qui
passait tout ce qu' on pouvait dire, qu' il l' avait
éprouvée lui-même dans ses besoins : " elles en font
de même à tout le monde, et on n' en dit partout que
du bien. " ce fut le témoignage universel.
à son arrivée, à son départ, M Vivant se trouva
en face d' un huissier qui protestait au nom des
religieuses, et lui signifiait appel sur appel qu' elles
faisaient à la primatie de Lyon. " je pense, monsieur,
lui dit-il en riant, que vous me suivrez partout. "
-" c' est vous, monsieur, répondit l' huissier, qui
me menez partout. Ce sont des peines que vous
m' épargneriez bien, si vous vouliez. "
cependant le cardinal eut l' idée, pour mêler
l' exhortation morale à cet appareil de procédure,
de publier deux jours après (15 avril), avec
mandement, la lettre (ou le projet de lettre) de
Bossuet, autrefois adressée aux religieuses de
port-royal, et par laquelle, encore
p562
simple abbé, il les avait invitées à la signature.
Mais on refusa à cette lettre du jeune abbé
l' autorité due au grand évêque ; on en contesta
même l' authenticité, et cette éloquence si sensée,
et déjà si pastorale dans sa bouche, ne fit que
blanchir.
Sur l' enquête de M Vivant, le cardinal rendit
donc, le 11 juillet, son décret portant extinction
du titre de l' abbaye de port-royal des champs, et
réunion de ses biens à celle de Paris :
" ... après que nous avons employé inutilement tous
les moyens qui ont été en notre pouvoir pour porter
lesdites religieuses de port-royal des champs à la
soumission qu' elles doivent à l' église,... etc. "
quelques jours après, s' étant rendu à port-royal de
Paris, et ayant annoncé à la communauté assemblée
que le décret de réunion était conclu et que
l' official allait finir, il essaya, dit-on, de leur
persuader de se retirer à cette maison des champs,
de vendre celle de Paris, et d' en payer leurs
dettes. Dans la pensée de cette translation où
elles entraient peu, il ne put s' empêcher de leur
souhaiter autant de régularité et de vertu qu' en
avaient les religieuses des champs : " ce sont,
disait-il, de bonnes filles et bien régulières ;
à l' exception de leur désobéissance et de leur
opiniâtreté, il n' y a rien chez elles que de louable. "
un dernier instrument était nécessaire : un arrêt
p563
du parlement du 3 août donna gain de cause aux
religieuses de Paris qui en avaient appelé comme
d' abus, tant des premiers actes de l' official de
Lyon que de l' ancienne bulle de partage de 1671. Il
ne manquait plus rien, au moins d' humainement spécieux.
J' omets ce qui n' a nulle importance et je passe
outre, car il faut terminer. L' abbesse de port-royal
de Paris, qui y était depuis peu, et qu' on avait
nommée en vue de cette réunion, Madame De
Château-Renaud, personne de qualité, assez peu
austère, mais qui ne manquait pas d' ailleurs
d' esprit et de mérite, se crut suffisamment en règle
pour aller prendre possession de l' ancien monastère
récupéré et y faire acte d' abbesse. Après toutes
choses concertées avec le cardinal, et le secret
ayant été exactement gardé, elle y arriva à
l' improviste le mardi 1 er octobre sur les onze
heures du matin, accompagnée de deux religieuses
de sa maison, de sa soeur religieuse Bernardine,
et de deux notaires.
Les deux notaires se présentèrent les premiers, et
annoncèrent que c' était l' abbesse de port-royal. La
mère Anastasie Du Mesnil, prieure, étant avertie,
se rendit au parloir, mais elle n' ouvrit point
d' abord le châssis de la grille. L' abbesse la pria
d' ouvrir ; la prieure répondit que la règle ne le
permettait pas, et elle la pria de l' en dispenser.
L' abbesse repartit que les règles n' étaient point
pour l' abbesse de port-royal, et qu' entre
religieuses d' ailleurs on en pouvait user autrement.
Sur ce que la prieure fit observer qu' elle avait
entendu des voix d' hommes, l' abbesse fit retirer
aussitôt ceux qui étaient entrés ; après quoi la
toile de la grille s' ouvrit, et la prieure leva
son voile. Toutes deux, dans les premiers mots
qu' elles se dirent, avaient la
p564
voix assez tremblante, et l' abbesse elle-même, de
son aveu, eut à faire quelque effort pour surmonter
sa timidité.
L' abbesse dit qu' elle venait avec un ordre de
m l' archevêque de Paris, qu' elle lut ; que m
l' archevêque, en conséquence de la requête qu' elle
lui avait présentée, lui avait permis de sortir
de son monastère, et enjoignait aux religieuses
des champs de la recevoir comme abbesse. Elle
demanda en même temps à la prieure si elle et la
communauté n' étaient pas dans la disposition
d' obéir à leur supérieur commun.
La prieure répondit que la communauté était appelante
à Lyon de tout ce qui avait été ordonné à leur
préjudice dans l' affaire présente ; qu' elles
n' ignoraient pas l' obéissance qu' elles devaient
à leurs supérieurs et en particulier à m
l' archevêque, et qu' elles ne s' en écarteraient jamais ;
mais que, dans les affaires contentieuses, les
saints canons et les lois ont réglé les devoirs
des inférieurs envers les supérieurs, et de quelle
manière ils se doivent conduire les uns envers les
autres.
L' abbesse dit alors qu' elle ne venait point seulement
en vertu du décret de m l' archevêque, mais en vertu
de l' arrêt du parlement du 3 août dernier, qui leur
avait été signifié le 7 du même mois...
la prieure répliqua, en remarquant que l' arrêt dont
l' abbesse parlait n' avait été obtenu que par défaut,
et que la communauté y avait fait opposition.
" oui, ma mère, reprit l' abbesse, mais toutes vos
procédures ne valent rien, et votre opposition
n' est pas dans les formes ; c' est pourquoi nous ne
laisserons pas de passer outre. "
p565
la prieure répondit : " nous croyons, madame, nos
procédures fort bonnes, et c' est sur quoi les
juges décideront quand on voudra nous écouter. "
l' abbesse éludant la discussion et insistant pour
qu' on assemblât la communauté afin de s' assurer
des dispositions des soeurs, la prieure lui dit
qu' elle connaissait la disposition de toutes les
religieuses, qu' elle pouvait répondre pour toutes,
étant toutes unies dans leurs sentiments, et
qu' elle s' opposait, en son nom et en celui de
toute la communauté, à ce que madame l' abbesse
entreprendrait pour se faire reconnaître comme telle.
En refusant ainsi d' assembler la communauté, la
prieure faisait comme ces commandants d' une place
assiégée qui ont une garnison faible, exténuée et,
pour tout dire, assez fragile, et qui évitent de la
faire voir de près dans un pourparler avec l' ennemi.
Elle ajouta néanmoins, par égard pour son
interlocutrice, qu' elle savait rendre ce qui est
dû à des personnes
p566
de sa qualité et de sa considération ; qu' elle
avait ouï parler de son mérite, et que si l' on
pouvait séparer Madame De Château-Renaud d' avec
l' abbesse de port-royal, et mettre à part ses
prétentions, elle se ferait un vrai plaisir et un
honneur de la prier d' entrer dans la maison, et de
l' y recevoir comme on a coutume de recevoir les
abbesses.
-" oh ! Pour cela non, " reprit l' abbesse.
Aussitôt elle fit appeler les notaires qui étaient
sortis d' abord, et, le prenant d' un ton plus haut,
parla de son autorité et du pouvoir qu' elle avait
de déposer la prieure, comme il lui plairait. Elle
lui dit " qu' elle était surprise qu' une prieure,
qu' elle pouvait révoquer à volonté, répondît seule
pour une communauté, sans l' assembler pour prendre
son avis ; que ce gouvernement lui paraissait bien
despotique ; que pour elle qui était abbesse titrée,
et qui par conséquent avait plus d' autorité et de
pouvoir, elle ne voudrait pas, en des choses
beaucoup moins importantes, agir sans prendre avis
et conseil de ses soeurs ; -qu' elle voyait avec
douleur que, dans les choses les plus simples,
on donnât des marques qu' on ne voulait reconnaître
aucun supérieur ecclésiastique ni séculier ; -qu' il
était bien triste que par le défaut de soumission
on rendît inutiles tant d' actions de piété et de
régularité, tant de saintes pratiques et d' austérités
de vie. "
la prieure répondit simplement que tout le monde
ne voyait pas les choses de la même manière, et
qu' il se pouvait faire que les personnes instruites
jugeassent différemment. " c' est sous une abbesse
élective, ajouta-t-elle,
p567
que toute la communauté a fait ses voeux, et
elle n' en connaît point d' autre : si elle avait
été perpétuelle, moi-même je ne me serais pas
faite religieuse. "
l' abbesse ne repartit rien de plus, craignant,
avoue-t-elle d' assez bonne grâce, de s' embarquer
dans une controverse et une discussion de droit
ou de doctrine, d' où elle n' aurait pu se tirer à
son avantage. Elle ne se sentait pas assez forte
en théologie ou en droit canon pour ces joutes-là.
Les notaires alors commencèrent à dresser leur
procès-verbal, et après l' avoir fini, lorsqu' ils
en firent la lecture, et qu' ils eurent dit qu' ils
s' étaient transportés au monastère de port-royal
des champs , l' abbesse les interrompit pour dire
qu' il n' y avait point deux port-royal différents,
mais qu' il n' y en avait plus qu' un dont elle était
abbesse ; et elle voulut leur suggérer d' autres
termes. Ils lui représentèrent que cela ne pouvait
se mettre autrement, et lui dirent : " c' est cette
différence même qui a donné lieu à la réunion, et
qui nous assemble ici : c' est pourquoi on ne peut
se dispenser de le marquer. " ils continuèrent de
lire, et firent mention de rompre les portes
pour faire entrer l' abbesse, sur le refus que faisait
la prieure de la recevoir en la manière qu' elle le
prétendait ; mais l' abbesse se récria :
" oh ! Non, ce n' est pas là le caractère de mon
esprit : je viens avec des entrailles de charité.
Dès Paris on m' avait proposé d' en venir à cette
extrémité, en cas de refus ; mais j' ai dit que
puisqu' il y avait d' autres voies et aussi sûres,
j' aimais mieux que l' on s' en servît. "
on demanda ensuite à la prieure, qui pendant tout
p568
le temps de cette lecture était restée dans un grand
silence, si elle avait quelque chose à dire, et,
dans ce cas, si elle serait disposée à signer sa
réponse. Elle répondit qu' elle signerait sa réponse,
pourvu qu' on la lui fît voir après qu' elle serait
écrite. Les notaires y acquiesçant et ayant dit que
cela était de droit, elle fit son opposition pour
elle et pour sa communauté, et les requit de lui
en laisser copie ; après quoi elle signa.
Une des religieuses qui accompagnaient l' abbesse,
et qui avait déjà dit à la mère prieure, en la lui
montrant : " en vérité, ma mère, si vous connaissiez
madame, vous ne lui refuseriez pas ce qu' elle vous
demande, " reprit encore la parole pour demander à la
prieure si elle les laisserait aller sans leur
donner la joie de voir leurs soeurs. La prieure
ne put répondre qu' un mot pour s' en excuser, parce
que dans ce moment l' abbesse sortit, en disant
qu' elle se retirait affligée de voir que ces
religieuses voulussent se perdre.
Madame De Château-Renaud alla de ce pas à l' église
y prendre possession des principaux endroits qu' elle
toucha selon l' usage, et en dernier lieu elle fit
la cérémonie de sonner la cloche. Comme les gens de
sa suite, pour lui faire honneur, continuèrent de la
sonner et à toutes volées, un domestique de la maison
les avertit qu' ils allaient la casser ; ils s' en
moquèrent et n' en tinrent compte. Ce domestique monta
alors au clocher et coupa la corde. Ce fut la seule
marque de vivacité qui parut durant cette visite ;
car du reste, et de l' aveu de l' abbesse, tout se
passa avec douceur et une égale modération, et
jusqu' aux domestiques tout fut dans un grand
silence.
Ces cérémonies faites, l' abbesse sortit, et monta
à la
p569
ferme des granges pour en prendre aussi possession ;
elle y dîna. Et lorsque les notaires eurent fait
la copie de leur procès-verbal, ils revinrent
l' apporter à la mère prieure vers les cinq heures du
soir. Celle-ci, à son tour, leur présenta un
acte signé de toutes les religieuses de la
communauté, portant qu' elles consentaient à
l' opposition par elle faite le matin en leur nom.
La prieure requit les notaires de le recevoir
et de l' ajouter à la fin de leur procès-verbal ; ils
lui répondirent que cela ne se pouvait plus faire,
parce qu' il était conclu. L' abbesse partit des
granges ce même soir, et alla coucher à Saint-Cyr,
où le lendemain elle rendit compte à Madame De
Maintenon, qui en était fort curieuse, de ce qui
s' était fait la veille à port-royal des champs.
Ici, il faut l' entendre elle-même ; le ton change,
et quoique certainement, dans la visite à
port-royal et dans l' entrevue avec la prieure, tout
se soit passé fort convenablement entre elles deux
et comme il séyait entre personnes comme il faut ,
chacune tenant le langage de son rang et de sa
position, on n' aurait pas l' idée de la juste nuance
et du contraste si l' on n' entendait les paroles
du lendemain, qui terminent la relation de
Madame De Château-Renaud, paroles dites d' un
accent tout autrement adouci et flatteur que celui
auquel port-royal nous a accoutumés. Jamais
changement de régime ne se fit mieux sentir.
" elle (Madame De Maintenon) me fit l' honneur de
m' écouter avec beaucoup de patience, de bonté et
d' attention pendant plus d' une heure... etc. "
p570
ainsi humainement tout est dans l' ordre. Le vaincu
a tort ; on le raille même d' un air agréable et
léger : toute la louange, tout le parfum de l' encens
va aux victorieux et aux heureux. Comprend-on
maintenant, dans ce contraste, qui éclate ici,
entre port-royal immolé et Saint-Cyr florissant,
ce qu' il devait y avoir de gémissements et de
larmes secrètes dans l' âme de Racine, obligé de
fêter l' un pendant l' oppression de l' autre ?
L' acte d' opposition que les notaires de Mme De
Château-Renaud avaient refusé de recevoir, en
amena un autre que les religieuses des champs firent
signifier le lendemain, 2 octobre, à celles de Paris.
De son côté l' abbesse présenta une requête,
où elle exposait le refus qu' on lui avait fait à
port-royal de la recevoir pour abbesse, et où elle
invoquait des ordres du roi pour faire cesser
la division. Il en résulta un arrêt du conseil,
rendu le 8 et signifié le 19, qui enjoignait et
ordonnait à la prieure et aux religieuses de
port-royal des champs de reconnaître pour abbesse
et supérieure
p571
Madame De Château-Renaud, et, en cette qualité,
de lui ouvrir les portes, de lui remettre les
clefs des archives et du dépôt, et de lui obéir.
Repoussées sur tous les points et n' entrevoyant plus
une issue, nos religieuses n' eurent plus qu' à se
tenir dans l' attente, immobiles, ne sachant sous
quelle forme le coup de mort leur viendrait.
Toutes les formalités sont en effet accomplies et
consommées, tous les préliminaires épuisés ; nous
en sommes à la catastrophe : voici venir, comme
elles l' appellent, le jour du seigneur.
Le mardi 29 octobre, au sortir de matines, les
lampes du dortoir s' étaient trouvées toutes deux
éteintes, ce qui n' était jamais arrivé dans cette
maison de régularité. Présage, selon elles ; selon
nous, image ! La lampe, à la fin, faute d' huile,
expire.
Ce même jour, après l' office de primes, les
religieuses étant déjà assemblées au chapitre,
on demanda la mère prieure. Un homme accouru des
bois venait la prévenir en toute hâte qu' il avait
vu une file de carrosses se diriger vers la maison.
Un moment après, paraissait M D' Argenson en
personne.
On a de ce qui suit plusieurs relations diverses.
En voici une que je choisis, parce qu' elle m' a paru
rendre avec plus de naïveté que les autres
l' impression vraie de ces scènes pour les témoins
et les victimes. Je la donnerai sans interrompre,
de peur d' y introduire de mon chef quelque ton
moderne et discordant : les réflexions viendront
après.
La relation remonte à ce qui s' est passé les jours
précédents :
p572
" ... comme la huitaine s' est écoulée sans qu' elles
(les religieuses des champs) aient fait aucune
opposition (à l' arrêt du conseil du 8 octobre), le
père Le Tellier n' a pas laissé de dire
dévotement au roi que Madame De Château-Renaud
n' osait aller à port-royal des champs,... etc. "
p580
telle fut cette expédition célèbre, ménagée et
conduite, à l' égal d' un coup d' état, contre
vingt-deux filles, dont la plus jeune était âgée
de 50 ans, et dont quelques-unes en avaient 80
et au delà. On remarqua que M D' Argenson et ses
agents furent touchés, et que les pauvres filles,
ce jour-là, " trouvèrent plus de compassion en ces
instruments de justice qu' elles n' en avaient
rencontré précédemment dans quelques ecclésiastiques
chargés de les vexer. " un trait qu' on
p581
a négligé dans notre relation, mais qui doit être
vrai parce qu' il est dans l' esprit de port-royal,
c' est qu' au moment où les soeurs se virent près
de se quitter et où l' on allait monter dans les
carrosses, quelques-unes s' approchèrent de la
prieure et lui demandèrent " si elles sortiraient
ainsi sans protester et sans faire aucun acte ? "
elle leur répondit que comme tout se faisait par
lettres de cachet, il n' y avait point de protestation
à faire, et que le seul parti à prendre était
d' obéir avec soumission. Ce mot des soeurs me
paraît avoir dû être dit, parce qu' il marque
l' habitude de port-royal, préoccupé jusqu' au dernier
soupir de son droit et de la légalité. -cinquante
ans après la ruine, les historiens de port-royal
soutenaient encore que tout ce qu' on avait fait
contre lui était nul de toute nullité.
Cet abbé Madot qui vint le soir pour tout inspecter,
et qui y revint encore, espérait mettre la main sur
quelques-uns des grands secrets du parti. On s' était
peut-être flatté de prendre du même coup de filet
le conseiller de port-royal, M Eustace ou tout
autre, qu' on supposait caché dans le petit hôtel
de Longueville. Mais les oiseaux étaient depuis
longtemps envolés ; les papiers (s' il y en avait eu
de trop instructifs) étaient à couvert ; et
l' abbé Madot, à bout de recherches, ne put que
dire : " ils sont plus fins que nous. "
p582
le grand souci de M D' Argenson, on l' a vu, avait
été d' éviter l' éclat, de brusquer le départ, de
prévenir l' attroupement tumultueux des paysans et
des pauvres des environs. Comme cependant le
monastère était dominé de partout, et que l' intérieur
de la cour et les abords se voyaient des hauteurs
d' alentour, il n' avait pu tout empêcher. Il avait
fait occuper les positions militairement, et l' on
raconte qu' un grand seigneur qu' on disait être le
comte de Toulouse, étant à la chasse ce jour-là
dans les bois voisins de port-royal, rencontra
plusieurs corps ou troupes d' archers qui en
gardaient les avenues jusqu' à près d' une demi-lieue ;
il n' y en avait pas moins de trois cents sur pied.
Ayant demandé le sujet pour lequel ils étaient
commandés, il ne put retenir les marques de son
étonnement ; tout fils du roi qu' il était, il haussa
les épaules de pitié, et s' en alla.
On sut tout à Paris le jour et à l' heure même.
Dès le moment de l' arrivée de M D' Argenson, la
soeur Issali, cellérière, avait eu le temps et la
présence d' esprit de faire sortir un homme du
pays, qui travaillait dans le jardin, par une porte
de derrière qui donnait sur la levée de l' étang, et
de le dépêcher à Paris pour avertir de ce qui se
passait. L' impression fut pénible, et ne se
renferma point dans le cercle des amis. On perdit
de vue la secte ; on ne vit plus que le triomphe
d' une faction. La conscience publique se sentit
blessée. L' humanité eut son cri ; l' opposition
eut ses risées et ses épigrammes. On se demanda
si M De Noailles avait bien pu autoriser une
telle expédition contre une poignée de filles qui
lui étaient plus particulièrement confiées ?
Avait-il tout ignoré ? C' est impossible à
p583
croire. Avait-il donné d' avance son consentement ?
C' était difficile à admettre. Avait-il délivré
les obédiences nécessaires pour la translation
d' un couvent dans un autre ? Il parut vouloir s' en
laver les mains. Comme ces obédiences, dont on
parla de vive voix, ne furent jamais montrées, il
est à supposer qu' il n' en avait donné que trois ou
quatre, et qu' il n' avait cru dès lors qu' à
l' enlèvement de trois ou quatre soeurs ; ce fut du
moins la version de l' archevêché. Ce fut la réponse
qu' on fit de sa part au père De Sainte-Marthe,
bénédictin, et qu' il fit lui-même à Mm Robert
et Benoise, conseillers au parlement, qui venaient
demander des nouvelles de leurs soeurs. Quoi qu' il
en soit, il vérifia trop bien, par toute sa conduite
envers port-royal, ce mot de M De Saint-Cyran :
" les faibles sont plus à craindre que les méchants. "
-il mérita qu' un jour, et bientôt, dans les démêlés
avant-coureurs de la bulle, comme il se plaignait
de ce qu' il avait à souffrir de quelques-uns de ses
collègues dans l' épiscopat, Mademoiselle De
Joncoux présente lui dît en riant ce mot terrible :
" que voulez-vous ? Dieu est juste, monseigneur : ce
sont les pierres de port-royal qui vous retombent
sur la tête. "
Saint-Simon, dans une page brûlante, a exhalé le
sentiment de scandale des honnêtes gens religieux
et qui n' étaient point d' ailleurs particulièrement
jansénistes. Fénelon, si hostile au parti, ce même
Fénelon qui, à Rome et à Versailles, n' avait
cessé d' insinuer des conseils vigilants, qui en
donnait en ce moment
p584
de très-vifs sur le fond même des doctrines et qui
ne voulait point qu' on biaisât, écrivait le 24
novembre au duc de Chevreuse, cet ancien élève de
port-royal, mais élève bien guéri : " pendant que ces
théologies (la théologie de M Habert)
mettent de si dangereux préjugés dans les esprits,
un coup d' autorité comme celui qu' on vient de faire
à port-royal ne peut qu' exciter la compassion
publique pour ces filles et l' indignation contre
leurs persécuteurs. " s' il y a quelque contradiction
entre ceci et les autres paroles de Fénelon, c' est
une contradiction, une inconséquence que nous sommes
heureux de rencontrer et de faire ressortir ; ou
plutôt il n' y a pas contradiction, et, malgré la
vivacité des paroles, malgré l' opposition déclarée
des doctrines, la charité de Fénelon en ce qui
concere les personnes, on peut en être sûr, n' aurait
jamais été en défaut. Elle ne le fut jamais. Sous
cet ennemi de plume , ses adversaires,
très-nombreux dans son diocèse, retrouvèrent
constamment l' homme de paix. Ce n' est jamais lui,
archevêque, qui aurait donné les mains à ce qu' on
fît enlever de pauvres filles par des archers. La
religion ne lui ôta jamais de son humanité ; la
théologie ne lui fit jamais perdre de sa délicatesse.
En ce qui est des bonnes soeurs enlevées, je serai
court. On a vu dans la relation que j' ai donnée
toutes les marques d' une simplicité extrême. C' est
qu' en effet elles étaient fort simples, à
l' exception de trois ou quatre. La mère prieure
avait eu raison de craindre
p585
pour elles, si elles étaient exposées au moindre
choc. Elles ne tardèrent pas à signer toutes
(sauf ensuite à se rétracter), excepté deux que
rien n' ébranla, la soeur Du Valois reléguée à
Chartres, et la mère prieure. Celle-ci fut digne
dans toute sa conduite et dans toutes ses paroles.
Nous l' avons vue, le jour de l' épreuve, pareille
au capitaine de vaisseau qui, dans un naufrage,
pourvoit à tout, pense à tous les autres, et
n' abandonne son navire que le dernier. Dans une
captivité de plus de six ans, la mère Anastasie
Du Mesnil ne se démentit pas un seul jour.
" son esprit était doux et ferme ; elle paraissait
sensible et tendre pour ses amis, et pour elle
d' une grande tranquillité d' esprit et de coeur. "
quand ses soeurs eurent cédé la plupart, on ne
manqua pas de lui opposer cet exemple et de la
presser de nouveau plus fortement. Dans la réponse
qu' elle fit aux instances de M De Noailles, elle
disait :
" les signatures de mes soeurs peuvent bien
m' affliger, mais elles ne sont pas capables de
m' ébranle, parce que de tels exemples ne
détruisent point le principe qui me fait agir... etc. "
je ne discute plus le fond ; je ne vois que le
caractère, la tenue, la constance, et la mère
Du Mesnil, par toutes ces qualités, honora sa
disgrâce : elle resta jusqu' au bout la digne fille
de la mère Du Fargis et de la mère Angélique De
Saint-Jean. Elle mourut à Blois chez
p586
les ursulines, le 18 mars 1716, en grande paix,
bien que toujours privée des sacrements. Elle fut
enterrée en terre sainte, dans un lieu séparé des
autres religieuses, et on fit les funérailles sans
chant ni son de cloche : " seulement les religieuses
récitèrent les vêpres des morts autour de son
cercueil, et le prêtre chanta un libera . "
lorsqu' elle mourut, l' ordre était donné pour la
faire sortir de Blois. Elle avait été
très-sensiblement touchée de voir, à la mort de
Louis Xiv, que quand tous les exilés et les
prisonniers recevaient l' annonce de leur délivrance,
les religieuses de port-royal fussent les seules qu' on
eût oubliées et qui n' eussent point été admises
à jouir de la faveur commune. Néanmoins elle ne
voulut jamais faire aucune démarche ; elle attendait
patiemment les moments de Dieu. Sa soeur cependant
avait agi à son insu ; mais l' ordre arriva trop
tard. -elle était âgée de près de 67 ans. Elle
avait fait profession le 24 février 1675 ; Madame
De Longueville avait tenu expressément à assister
à la cérémonie.
p587
Port-royal désert, la grande question fut : qu' en
fera-t-on ? on discutait dans le public à ce
sujet, et l' on formait des conjectures en divers
sens. Comme on s' exagérait la magnificence des
édifices, on imagina un moment qu' on le donnerait,
pour y loger, aux dames de Saint-Cyr. De son
côté, le cardinal de Noailles continuait d' insister
pour la translation des religieuses de Paris aux
champs. Ce n' était pas le compte de cette communauté
un peu amollie, ni de son abbesse. Madame De
Château-Renaud y était allée faire un voyage le
27 novembre, et y était restée quelques jours pour
prendre idée de sa conquête et en rapporter les
dépouilles ; elle prétendit en être revenue avec une
enflure aux jambes. D' autres considérations vinrent
en aide à sa répugnance. Cette translation des
religieuses eût laissé libre leur bâtiment de
Paris : le bruit courut que les jésuites le
voulaient acheter et y établir un séminaire. Ici
les amis de port-royal s' agitèrent trop. Ils
espéraient toujours qu' un temps prochain viendrait
où l' on pourrait réintégrer les captives dans leur
monastère, et où Sion, comme on disait, reverrait
sa tribu fidèle. Pour cela ils désiraient que la
maison fût conservée libre et vacante, et, croyant
mieux parer à cette migration des soeurs de
p588
Paris aux champs, ils eurent l' idée d' alarmer et de
mettre en mouvement messieurs de saint-Sulpice, qui,
naturellement, n' auraient pas vu avec plaisir un
séminaire rival s' élever dans le faubourg
saint-Jacques sous la direction des jésuites.
Mademoiselle De Joncoux fut l' âme de cette
intrigue. Or messieurs de saint-Sulpice ne virent
qu' un moyen direct de rendre vain tout projet
pareil et de le saper par la base : ils employèrent
le crédit de Madame De Maintenon qui se conduisait
par eux, pour obtenir du roi la destruction des
bâtiments de port-royal des champs. Il leur fut aisé
de faire entendre que les jansénistes ne cesseraient
d' espérer en port-royal tant qu' ils le verraient
debout. Mademoiselle De Joncoux se trouva donc
avoir travaillé précisément contre son but et avoir
produit un mal plus grand que celui qu' elle cherchait
à éviter. Je donne ce récit, sans y attacher
d' ailleurs plus d' importance qu' il ne faut : bien
des raisons concouraient à ce qu' on rasât port-royal
et qu' on cherchât à en abolir le souvenir. Le nom
en était malsonnant, la vue en était importune ; elle
était trop chère aux amis pour ne pas être
insupportable aux ennemis. Quelques estampes, dans
lesquelles la fille d' un libraire, Mademoiselle
Hortemels, avait représenté l' intérieur du cloître,
de l' église, du chapitre, de l' infirmerie, du
réfectoire et l' aspect du dehors, furent saisies
par la police avec les planches : c' était un
reproche parlant et presque un pamphlet, dans les
circonstances présentes, que ces simples estampes
ayant pour sujet des lieux condamnés. On eut beau
représenter au magistrat qu' il y avait déjà
quelque temps qu' elles étaient faites et gravées :
" est-ce que l' on souffrirait qu' il se fît des
estampes du temple de Charenton depuis que le
p589
roi l' a fait abattre ? " ce fut la réponse qu' opposa
M D' Argenson. Le roi venait de prononcer en effet
que rien ne devait plus subsister de port-royal :
un arrêt du conseil, à la date du 22 janvier 1710, se
fondant sur ce que ces bâtiments étaient devenus
non-seulement inutiles, mais d' un entretien
dispendieux, en ordonnait la démolition. L' église
pourtant d' abord était censée exceptée. En
conséquence de cet arrêt, M D' Argenson rendit le
8 février une ordonnance pour procéder à
l' adjudication des matériaux faite à l' enchère. On
y mit le marteau dans les premiers jours de juin.
Insensiblement on en vint à l' idée de démolir aussi
l' église, qui s' était transformée en une sorte de
magasin. C' était rendre nécessaires les
exhumations et ouvrir un théâtre à d' horribes
scènes.
Le premier qui eut le tort de parler d' exhumation
fut le marquis de Pomponne, fils du ministre
(août 1710) ; prévenu par le cardinal de Noailles,
il eut la pensée de faire exhumer et transporter
en lieu plus sûr les corps de la famille Arnauld.
Il ne craignit pas de donner pour motif, dans son
placet au roi, et d' alléguer qu' il demandait cette
translation, " afin que sa postérité perdît la
mémoire que ces corps avaient été enterrés dans
un lieu qui avait eu le malheur de déplaire à sa
majesté . " ce dernier rejeton de la branche de cour
des Arnauld, et qui ne comptait pas survivre,
comme il fit, à toute sa postérité, parlait là aussi
platement qu' un La Feuillade. L' abbesse de
Malnoue fit transporter de même le corps de
Mademoiselle De Vertus, sa soeur. On commençait
par mettre à l' abri les morts de qualité :
l' exhumation des autres devait se faire avec
d' autant moins de respect et de décence.
Qu' on se rappelle ce qui s' était passé depuis tant
p590
d' années que nous étudions port-royal et que nous y
habitons, la quantité de corps, d' entrailles, de
coeurs, que la piété des fidèles y avait envoyés
reposer comme en une terre plus sainte. On a évalué
à plus de trois mille les corps qui, déposés dans
la suite des générations, durent être ainsi exhumés
inhumainement. Pour quelques-uns que la religion
des héritiers ou des amis vint revendiquer et
choisir, combien de hasard et de pêle-mêle !
Qu' attendre des hommes grossiers chargés de
déterrer confusément es corps, et de les porter en
tas dans des tombeeaux au cimetière voisin de
saint-Lambert ? Il y avait bien un prêtre, M Le
Doux, de Saint-Nicolas De Chardonnet, chargé
par le cardinal de Noailles de veiller à ce que les
choses se passassent convenablement ; mais que
pouvait-il seul, souvent absent, et eût-il été
présent, sur des hommes brutaux et qui
s' enhardissaient par l' ivresse à leur dégoûtante
besogne ? Ainsi ce qui avait été la vallée sainte
par excellence et la cité des tombeaux n' offrit
plus, durant ces mois de novembre et de décembre
1711, que la vue d' un immense charnier livré
à la pioche et aux quolibets des fossoyeurs.
" mais je n' ai plus trouvé qu' un horrible mélange
d' os et de chair meurtris et traînés dans la fange,
des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux
que des chiens dévorants se disputaient entre eux. "
p591
cette fin du songe d' Athalie se vérifia à la lettre.
Des chasseurs, qui traversèrent alors le vallon,
ont raconté qu' ils furent obligés d' écarter avec
le bout de leurs fusils des chiens acharnés à des
lambeaux. Comment s' étonner, après cela, que la
réaction morale causée par ces horreurs suscite des
fanatiques, et que le gémissement d' abord, le
sanglot, puis la convulsion saisisse ceux qui sont
trop violemment indignés ! Grâce à une incurie
sans nom succédant à de longues suggestions iniques,
il y eut sous Louis Xiv, à deux pas de Versailles,
des actes qui rappellent ceux de 1793. On le lui
rendit trop bien à ce superbe monarque, et à toute
sa race,
p592
le jour de la violation des tombes royales à
Saint-Denis !
Dernier trait de profanation : plusieurs des tombes
des religieuses, qui étaient des losanges fort
larges de marbre noir ou de pierre de liais, furent
trouvées dans des cabarets et des auberges, à
quelques lieues aux environs, y servant de pavés
ou même de tables à boire dans la cour. Des passants
scandalisés en rachetèrent quelques-unes.
C' en est assez. J' aurais eu plaisir à insister sur
les gémissements et les chants pieux qui se
succédèrent les années suivantes autour de ces
ruines, si quelque talent y servait d' interprète
à l' âme, si du moins une superstition aveugle ou une
vision systématique ne les gâtait pas. " les pierres
de cette sainte maison ont été chères à vos serviteurs,
et la terre a été précieuse à leur tendre piété ! "
voilà les sentiments que volontiers on partage,
voilà les accents qu' on aime dans la bouche des
visiteurs émus. Mais à entendre, pour la plupart,
ces pèlerins du lendemain, ces disciples, nouveaux
prophètes, qui prennent trop à la lettre l' antique
psaume, la destruction de port-royal n' est pas
seulement une calamité déplorable et célèbre :
elle fait époque , s' écrient-ils, " elle semble
avoir changé la face des choses ... une multitude
de témoins semblent être nés du sein de port-royal,
comme autrefois les chrétiens naissaient du sang
des martyrs. " en un mot, ils croient que port-royal
est un commencement ,
p593
tandis que c' était trop manifestement une fin.
-honnêtes gens de l' avenir, attendez, pour faire
le pèlerinage à votre tour, que le flot des
sectaires soit écoulé !
Tout ce qui a vécu et brillé ici-bas est sujet à la
corruption. Ce qui a été chair devient sujet aux
vers. Ce qui a été grandeur plus ou moins véritable
devient matière à déclamation, sert de prétexte à
la phrase, cet autre ver qui enfle et qui ronge.
Ce qui a été croyance et foi au sein de la
persécution, devient aisément à la longue
endurcissement, rétrécissement, opiniâtreté,
fanatisme, fétichisme. Il vient un moment où
l' esprit qui avait animé les choses et les personnes
quitte sa dépouille et remonte ; suivons-le, et
ne le laissons pas pour ce qui en est la
défroque ou l' idole.
L' esprit de port-royal ne me semble véritablement
plus, sauf quelques humbles et bien estimables
exceptions, dans le jansénisme qui a suivi : il ne
s' y trouve du moins qu' amaigri, séché, et comme
un bras de fleuve détourné dans les sables et
perdu dans des pierres ; plus on avance, et plus
il s' encombre. Il se retrouve encore moins dans le
jansénisme tout politique qui fut ou qui parut si
considérable à un moment du dix-huitième siècle,
et qui permettait à bien des gens d' être du parti
sans être du dogme ni même de la religion. Le
véritable, l' humble et grand esprit chrétien de
port-royal, nous avons tâché de le définir dans
son principe, de le dépeindre dans ses modèles
vivants,
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dans ses oeuvres originales, de le suivre dans son
dernier progrès spirituel jusqu' au sein de la
décadence visible ; et cete histoire, telle que je
l' ai conçue et que j' ai essayé de la construire,
modestement commencée à la journée du guichet,
agrandie avec Saint-Cyran, se reposant à son
milieu sur Pascal, se variant jusqu' à la fin de
plusieurs figures singulières, se soutenant à
toute force par la seule présence d' Arnauld,
s' épanouit idéalement et se couronne dans
Athalie .