VOLUPTÉ DE SAINTE BEUVE
Le véritable objet de ce livre est l'analyse d'un penchant, d'une passion, d'un vice même, et de tout le côté de l'âme que ce vice domine, et auquel il donne le ton, du côté languissant, oisif, attachant, secret et privé, mystérieux et furtif, rêveur jusqu'à la subtilité, tendre jusqu'à la mollesse, voluptueux enfin. De là, ce titre de Volupté, qui a l'inconvénient toutefois de ne pas s'offrir de lui-même dans le juste sens, et de faire naître à l'idée quelque chose de plus attrayant qu'il ne convient. Mais ce titre, ayant été d'abord publié un peu à la légère, n'a pu être ensuite retiré.
L'éditeur de cet ouvrage a jugé d'ailleurs que les personnes assez scrupuleuses pour s'éloigner sur un titre équivoque perdraient peu, réellement, à ne pas lire un écrit dont la moralité, toute sérieuse qu'elle est, ne s'adresse qu'à des coeurs moins purs et moins précautionnés. Quant à ceux, au contraire, qui seraient attirés précisément par ce qui pourrait éloigner les autres, comme ils n'y trouveront guère ce qu'ils cherchent, le mal n'est pas grand. L'auteur, le personnage non fictif du récit, est mort, il y a un petit nombre d'années, dans l'Amérique du Nord où il occupait un siège éminent : nous ne l'indiquerons pas davantage. Le dépositaire, l'éditeur, et, s'il est permis de le dire, le rhapsode à quelques égards, mais le rhapsode toujours fidèle et respectueux de ces pages, a été retenu, avant de les livrer au public par des circonstances autres encore que des soins de forme et d'arrangement. Au nombre des questions de conscience qu'il s'est longuement posées, il faut mettre celle-ci : une telle pensée décrite, détaillée à bonne fin, mais toute confidentielle, une sorte de confession générale sur un point si chatouilleux de l'âme, et dans laquelle le grave et tendre personnage s'accuse si souvent lui-même de dévier de la sévérité du but, n'ira-t-elle pas contre les intentions du chrétien, en sortant ainsi inconsidérément du sein malade où il l'avait déposée, et qu'il voulait par là guérir ? Cette guérison délicate d'un tel vice par son semblable doit-elle se tenter autrement que dans l'ombre et pour un cas tout à fait déterminé et d'exception ? Voilà ce que je me suis demandé longtemps. Puis, quand j'ai reporté les yeux sur les temps où nous vivons, sur cette confusion de systèmes, de désirs, de sentiments éperdus, de confessions et de nudité; de toute; sortes, j'ai fini par croire que la publication d'un livre vrai aurait peine à être un mal de plus, et qu'il en pourrait même sortir ça et là quelque bien pour quelques-uns.
S. -B.
1834.
VOLUPTÉ
Mon ami, vous désespérez de vous ; avec l'idée du bien et le désir d'y atteindre, vous vous
croyez sans retour emporté dans un cercle d'entraînements inférieurs et
d'habitudes mauvaises. Vous vous dites que le pli en est pris, que votre passé
pèse sur vous et vous fait choir, et, invoquant une expérience malheureuse, il
vous semble que vos résolutions les plus fermes doivent céder toujours au
moindre choc comme ces portes banales dont les gonds polis et trop usés ne
savent que tourner indifféremment et n'ont pas même assez de résistance pour
gémir. Pourtant, vous me l'avez assez de fois confié, votre mal est simple,
votre plaie unique. Ce n'est ni de la fausse science, ni de l'orgueilleux amour
de la domination, ni du besoin factice déblouir et de paraître, que vous êtes
travaillé. Vos goûts sont humbles ; votre coeur modeste, après le premier
enivrement des doctrines diverses, vous a averti que la vérité n'était pas là,
bien qu'il y en eût partout des fragments épars. Vous savez que les disputes
fourvoient, que l'étude la plus saine, pour fructifier, doit s'échauffer à
quelque chose de plus intime et de plus vif ; que la science n'est qu'un amas
mobile qui a besoin de support et de dôme ; océan plein de périls et d'abîmes,
dès qu'il ne réfléchit pas les cieux. Vous savez cela, mon ami, et vous me
l'avez exprimé souvent dans vos lettres ou dans nos dernières causeries, mieux
que je ne le pourrais reproduire. Vous n'avez non plus aucune de ces sottes
passions artificielles qui s'incrustent comme des superfétations monstrueuses ou
grotesques à l'écorce des sociétés vieillie si vous êtes une nature vraie, et
vous avez su demeurer sincère. Arrivé jeune à un degré honorable dans l'estime
publique par votre esprit et vos talents, vous appréciez ces succès à leur
valeur; vous ne prenez pas là votre point d'appui pour vous élever plus haut, et
ce n'est nullement par cette anse fragile que vous cherchez à mettre la main sur
votre avenir. Exempt de tant de fausses vues, libre de tant de lourdes chaînes,
avec des ressources si nombreuses, ce semble, pour accomplir votre destination
et vous sauver du naufrage, vous vous plaignez toutefois ; vous ne croyez plus à
votre pouvoir, à votre direction, à vous-même, et sans qu'il y ait pour vous
encore de quoi désespérer ainsi, vous avez, je l'avoue, quelque raison de
craindre. Un seul attrait, mais le plus perfide, le plus insinuant de tous, vous
a séduit dès longtemps, et vous vous y êtes livré avec imprudence. La volupté
vous tient. Don corrompu du Créateur, vestige, emblème et gage d'un autre amour.
trésor pernicieux et cher qu'il nous faut porter dans une sainte ignorance,
ensevelir à jamais, s'il se peut, sous nos manteaux obscurs, et qu'on doit, si
l'on en fait l'usage, ménager chastement comme le selle plus blanc de l'autel,
la volupté a été pour vous de bonne heure un voeu brillant, une fleur humide,
une grappe savoureuse où montaient vos désirs, l'aliment unique en idée, la
couronne de votre jeunesse. Votre jeunesse l'a donc cueillie, et elle n'a pas
été satisfaite de ce fruit étrange, et, noyée dans ce parfum elle ne s'est pas
trouvée plus fraîche ni plus belle.
Vous avez
continué néanmoins de poursuivre ce qui vous avait fui; d'exprimer de ces
calices de nouvelles odeurs toujours aussi vite dissipées. La volupté, qui vous
était d'abord une inexprimable séduction s'est convertie par degrés en habitude
; mais sa fatigue monotone n'ôte rien à son empire. Vous savez à l'avance ce
qu'elle vaut, ce qu'elle vous garde, à chaque fois, de mécomptes amers et de
regrets ; mais qu'y faire? elle a rompu son lien qui la refoulait aux parties
inférieures et inconnues ; elle a saisi votre chair. Elle flotte dans votre
sang, serpente en vos veines, scintille et nage au bord de vos yeux ; un regard
échangé où elle se mêle suffit à déjouer les plus austères promesses. C'est là
votre mal. Le premier entraînement a fait place à l'habitude, et l'habitude,
après quelque durée, et quand aucune violence analogue à l'âge ne la motive plus
s'appelle un vice. Vous sentez la pente, et lentement vous y glissez. Hâtez-vous
de vous relever, mon ami, il le faut, et vous le pouvez en le voulant.
Sevrez-vous une fois et vous admirerez combien il vous est concevable de guérir.
Je n'ai pas
toujours été tel moi-même que vous me voyez :
avant
d'arriver à la base solide, au terme des erreurs et au développement de mes
faibles facultés dans un but plus conforme au dessein suprême, - avant cette
ardeur décidée pour le vrai dont vous faites honneur à ma nature, et cette
existence rude, active et pourtant sereine, qui ne m'est pas venue par
enchantement, j'ai vécu, mon jeune ami, d'une vie sans doute assez pareille à la
vôtre ; j'ai subi, comme vous un long et lâche malaise provenant de la même
cause : les accidents particuliers qui en ont marqué et changé le cours
ressemblent peut-être à votre cas plus que vous ne le croyez. Quand on a un peu
vieilli et comparé, cela rabat l'orgueil de voir à quel point le fond de nos
destinées en ce qu'elles ont de misérable, est le même.
On croit
posséder en son sein d'incomparables secrets ; on se flatte d'avoir été l'objet
de fatalités singulières et, pour peu que le coeur des autres le coeur de ceux
qui nous coudoient dans la rue, s'ouvre à nous on s'étonne d'y apercevoir des
misères toutes semblables des combinaisons équivalentes. Au point de départ,
dans l'essor commun d'une même génération de jeunesse, il semble, à voir ces
activités contemporaines qui se projettent diversement, qu'il va en résulter des
différences inouïes. Mais un peu de patience, et bientôt toutes ces courbes
diverses se seront abaissées avec une sorte d'uniformité ; tous les épis de
cette gerbe retomberont, les uns à droite, les autres à gauche, également
penchés; heureux le grain mûr qui, en se détachant, résonnera sur l'aire, et qui
trouvera grâce dans le van du Vanneur!
Les éléments
de nos destinées mon ami, étant à peu près semblables et tout coeur humain
complet, dans la société actuelle, passant par des phases secrètes dont les
formes et le caprice même ne varient que légèrement, il ne faut pas plus se
désespérer que s'enorgueillir des situations extrêmes des affaissements profonds
où l'on se trouve réduit en sa jeunesse. C'est à l'issue qu'il convient de
s'attacher ; C'est dans le monde d'impression intime qu'on reçoit de ces
traverses et dans la moralité pratique qu'on en tire, que consiste notre signe
original et distinctif, notre mérite propre, notre vertu avec l'aide de Dieu.
Vous m'avez plus d'une fois sondé indirectement, mon ami, sur l'époque déjà bien
éloignée où j'ai dû subir cette crise, pour moi salutaire : je peux vous
répondre à loisir aujourd'hui. Dans cette espèce de retraite forcée où des
circonstances passagères me confinent, privé d'études suivies entouré
d'étrangers dont je parle mal la langue, je m'entretiendrai chaque jour quelques
heures avec vous ; je recommencerai, une dernière fois de feuilleter en mon
coeur ces pages trop émouvantes auxquelles je n'ai pas osé toucher depuis si
longtemps ; je vous les mettrai de côté, une à une, sans art, sans peinture,
dans l'ordre un peu confus où elles me viendront, et si plus tard en lisant cela,
vous en déduisez quelque profitable application à vous-même, je ne croirai pas
avoir tout à fait perdu, pour les devoirs de mon état, ces deux ou trois mois
d'inaction et de solitude.
I
J'avais
dix-sept ou dix-huit ans quand j'entrai dans le monde le monde lui-même alors se
rouvrait à peine et tâchait de se recomposer après les désastres de la
Révolution. J'étais resté jusque-là isolé, au fond d'une campagne, étudiant et
rêvant beaucoup; grave, pieux et pur. J'avais fait une bonne première communion
et, durant les deux ou trois années qui suivirent, ma ferveur religieuse ne
s'était pas attiédie. Mes sentiments politiques se rapportaient à ceux de ma
famille, de ma province, de la minorité dépouillée et proscrite ; je me les
étais appropriés dans une méditation précoce et douloureuse, cherchant de
moi-même la cause supérieure, le sens de ces catastrophes qu'autour de moi
j'entendais accuser comme de soudains accidents. C'est une école inappréciable
pour une enfance recueillie de ne pas se trouver dès sa naissance, et par la
position de ses entours dans le mouvement du siècle, de ne pas faire ses
premiers pas avec la foule au milieu de la fête, et d'aborder à l'écart la
société présente par une contradiction de sentiments qui double la vigueur
native et hâte la maturité. Les enfances venues en plein siècle, et que tout
prédispose à l'opinion régnante, s'y épuisent plus vite et confondent longtemps
en pure perte leur premier feu dans l'enthousiasme général. Le trop de facilité
qu'elles trouvent à se rendre compte de ce qui triomphe les disperse souvent et
les évapore. La résistance, au contraire, refoule, éprouve, et fait de bonne
heure que la volonté dit Moi. De même, pour la vigueur physique, il n'est pas
indifférent de naître et de grandir le long de quelque plage, en lutte assidue
avec l'Océan.
Ces chastes
années qui sont comme une solide épargne amassée sans labeur et prélevée sur la
corruption de la vie, se prolongèrent donc chez moi fort avant dans la puberté,
et maintinrent en mon âme, au sein d'une pensée déjà forte, quelque chose de
simple, d'humble et d'ingénument puéril. Quand je m'y reporte aujourd'hui,
malgré ce que Dieu m'a rendu de calme, je les envie presque, tant il me fallait
peu alors pour le plus saint bonheur! Silence, régularité, travail et prière ;
allée favorite où j'allais lire et méditer vers le milieu du jour, où je passais
(sans croire redescendre) de Montesquieu à Rollin; pauvre petite chambre, tout
au haut de la maison où je me réfugiais loin des visiteurs et dont chaque objet
à sa place me rappelait mille tâches successives d'étude et de piété ; toit de
tuiles où tombait éternellement ma vue, et dont elle aimait la mousse rouillée
plus que la verdure des pelouses ; coin de ciel inégal à l'angle des deux toits
qui m'ouvrait son azur profond aux heures de tristesse, et dans lequel je me
peignais les visions du pudique amour! Ainsi discret et docile, avec une
nourriture d'esprit croissante, on m'eût cru à l'abri de tout mal. Cela me
touche encore et me fait sourire d'enchantement, quand je songe avec quelle
anxiété personnelle je suivais dans l'histoire ancienne les héros louables les
conquérants favorisés de Dieu, quoique païens Cyrus par exemple, ou Alexandre
avant ses débauches. Quant à ceux qui vinrent après Jésus-Christ, et dont la
carrière eut des variations mon intérêt redoublait pour eux. J'étais sur les
épines tant qu'ils restaient païens ou dès qu'ils inclinaient à l'hérésie :
Constantin, Théodose, me causaient de vives alarmes ; la fausse route de
Tertullien m'affligeait, et j'avais de la joie d'apprendre que Zénobie était
morte chrétienne. Mais les héros à qui je m'attachais surtout, en qui je
m'identifiais avec une foi passionnée et libre de crainte, c'étaient les
missionnaires des Indes, les Jésuites des Réductions , les humbles et hardis
confesseurs des Lettres édifiantes. Ils étaient pour moi, ce qu'à vous, mon ami,
et aux enfants du siècle étaient les noms les plus glorieux et les plus
décevants, ceux que votre bouche m'a si souvent cités les Bamave, les Hoche,
madame Roland et Vergniaux. Dites aujourd'hui vous-même, croyez-vous mes
personnages moins grands que les plus grands des vôtres ?
ne les
croyez-vous pas plus purs que les plus purs ? En fait de vie sédentaire et
reposée, j'avais une prédilection particulière pour celle de M. Daguesseau
écrite par son fils . Et, à ce sujet, je vous dirai encore: le désir de savoir
le grec m'étant venu par suite des récits qu'en font Daguesseau et Rollin, et
personne autour de moi ne pouvant guère en déchiffrer que les caractères je
l'abordai sans secours, opiniâtrement, et, tout en l'étudiant ainsi, je me
berçais dans ma tête d'aller l'apprendre bientôt en ce Paris où seulement on le
savait. Paris, pour moi, C'était le lieu du monde où le grec m'aurait été le
plus facile ; je n'y voyais que cela. Il y eut à ce début des moments où je
mettais tout mon avenir d'ambition et de bonheur à lire un jour couramment Esope,
seul, par un temps gris, au retour des leçons savantes, sous un pauvre petit
toit qui m'aurait rappelé le mien, en quelqu'une de ces rues désertes où
Descartes était resté enseveli trois années . Or, comment avec ces goûts réglés,
cette frugalité d'imagination et dans cette saine discipline, l'idée de volupté
vint-elle à s'engendrer doucement ? Car elle naquit dès lors, elle gagna peu à
peu en moi par mille détours et sous de perfides dissimulations.
J'avais eu
pour maître, pour professeur de latin jusqu'à treize ans environ, un homme d'une
simplicité extrême, d'une parfaite ignorance du monde, d'ailleurs fort capable
de ce qu'il se chargeait de m'enseigner. Le bon M. Ploa, retardé par un
événement de famille au moment d'entrer dans les Ordres, n'avait jamais été que
tonsuré. En esprit, en moeurs, en savoir, il s'était arrêté justement à cette
limite qu'il est dans la loi de toute organisation complète de franchir, afin
que l'épreuve humaine ait son cours. Lui, par une exception heureuse, depuis des
années qu'un simple contretemps l'avait retenu, il demeurait sans effort à la
modestie de ses goûts à ses auteurs de classe, à ses vertus d'écolier, à son
plain-chant dont il ne perdait pas l'usage, aux jugements généraux que
l'enseignement de ses maîtres lui avait transmis. Nul doute ne lui était jamais
venu, nulle passion ne s'était jamais éveillée en cette âme égale où l'on ne
pouvait apercevoir d'un peu remuant qu'une chatouilleuse et bien justifiable
vanité dès qu'il s'agissait d'un sens de Virgile ou de Cicéron. La Révolution en
le confinant quelque temps au fond de notre contrée, m'avait permis de profiter
de ses soins : plus tard quand l'aspect des choses parut s'éclaircir, il nous
avait quittés pour devenir professeur de rhétorique au collège de la petite
ville d'O... De mon côté, tout soumis que j'aimais à être et plein de confiance
en ses décisions j'allais plus loin pourtant que l'excellent M. Ploa, et je me
risquais quelquefois avec une pointe de fierté à des lectures qu'il se fût
interdites. Sur ce chapitre, au reste, il était d'une candeur singulière.
n'ayant jamais lu jusqu'alors par je ne sais quel scrupule aidé de paresse, le
quatrième chant de l'Enéide, bien que l'Enéide ne sortît guère depuis dix ans de
sa poche ni de ses mains il imagina, pour lire plus commodément ce livre, de me
le faire expliquer ; ce dont je me tirai parfaitement. Il me le fit même
apprendre et réciter par coeur. Je traduisis de la sorte, avec lui, les odes
voluptueuses d'Horace à Pyrrha, à Lydé; je connus les Triates d'ovide, et, comme
il s'y rencontre fréquemment certaines expressions latines que M. Ploa rendait
en général par privautés, moi, qui ne savais pas la signification de ce mot, je
la lui demandai un jour à l'étourdie ; il me fut répondu que j'apprendrais cela
plus tard et je me tins coi, rougissant au vif. Après deux ou trois questions
pareilles où se mordit ma langue, je n'en fis plus. Mais quand j'expliquais tout
haut devant lui les poètes, il y avait des passages obscurs et suspects pour moi
de volupté qui me donnaient d'avance la sueur au front, et sur lesquels je
courais comme sur des charbons de feu.
Un séjour de
six semaines que je fis vers quinze ans au château du comte de ..., ancien ami
de mon père, et durant lequel je me trouvai tout triste et dépaysé, développa en
moi ce penchant dangereux à la tendresse, que mes habitudes régulières avaient
jusque-là contenu. Un inexplicable ennui du logis natal s'empara de mon être :
j'allais au
fond des bosquets récitant avec des pleurs abondants le psaume Super Rumina
Babylonis; mes heures s'écoulaient dans un monotone oubli, et il fallait souvent
qu'on m'appelât en criant par tout le parc pour m'avertir des repas. Le soir, au
salon j'entendais en cercle Clarisse, que l'estimable demoiselle de Perkes se
faisait lire à haute voix par son neveu, et ma distraction s'y continuait à
l'aise comme au travers d'une musique languissante et plaintive. De retour à la
maison après cette absence, j'abordai les élégiaques latins autres qu'Ovide :
les passages
mélancoliques m'en plaisaient surtout, et je redisais à l'infini, le long de mon
sentier, comme un doux air qu'on module involontairement, ces quatre vers de
Properce :
Ac veluti
relia arenies liquere corollas,
Quae passium
calathis strata natare vides,
Sic nobis qui
nunc magnum spiramus amantes
Forsitan
includet crastina fata dies.
Je me répétais
aussi, sans trop le comprendre, et comme motif aimable de rêverie, ce début
d'une chanson d'Anacréon : Bathyle est un riant ombrage. Un nouveau monde
inconnu remuait déjà dans mon coeur.
Je n'avais
pourtant aucune occasion de voir des personnes du sexe qui fussent de mon âge,
ou desquelles mon âge pût être touché. J'eusse d'ailleurs été très sauvage à la
rencontre, précisément à cause de mon naissant désir. La moindre allusion à ces
sortes de matières dans le discours était pour moi un supplice et comme un trait
personnel qui me déconcertait : je me troublais alors et devenais de mille
couleurs. J'avais fini par être d'une telle susceptibilité sur ce point, que la
crainte de perdre contenance, si la conversation venait à effleurer des sujets
de moeurs et d'honnête volupté, m'obsédait perpétuellement et empoisonnait à
l'avance pour moi les causeries du dîner et de la veillée. Une si excessive
pudeur tenait déjà elle-même à une maladie : cette honte superstitieuse accusait
quelque chose de répréhensible. Et en effet, si, devant l'univers je refoulais
ces vagues et inquiétantes sources d'émotions jusqu'au troisième puits de mon
âme, j'y revenais ensuite trop complaisamment en secret; j'appliquais une
oreille trop curieuse et trop charmée à leurs murmures.
De dix-sept à
dix-huit ans, lorsque j'entamai un genre de vie un peu différent, que je me mis
à cultiver davantage, et pour mon propre compte, plusieurs de nos voisins de
campagne, et à faire des courses fréquentes des haltes de quelques jours à la
ville, cette idée fixe, touchant le côté voluptueux des choses ne me quitta pas
; mais en devenant plus profonde, elle se matérialisa pour moi sous une forme
bizarre, chimérique, tout à fait malicieuse, qui ne saurait s'exprimer en détail
dans sa singularité. qu'il me suffise de vous dire que je m'avisai un jour de me
soupçonner atteint d'une espèce de laideur qui devait rapidement s'accroître et
me défigurer. Un désespoir glacé suivit cette prétendue découverte. J'affectais
le mouvement, je souriais encore et composais mes attitudes, mais au fond je ne
vivais plus. Je m'étonnais par moments que d'autres n'eussent pas déjà saisi à
ma face la même altération que j'y croyais sentir îles regards qu'on m'adressait
me semblaient de jour en jour plus curieux ou légèrement railleurs. Parmi les
jeunes gens de ma connaissance, j'étais sans cesse occupé de comparer au mien et
d'envier les plus sots visages. Il y avait des semaines entières où je
redoublais de déraison et où la crainte de n'être pas aimé à temps, de me voir
retranché de toute volupté par une rapide laideur, ne me laissait pas de relâche.
J'étais comme un homme au commencement d'un festin qui a reçu une lettre secrète
par laquelle il apprend son déshonneur, et qui pourtant tient tête aux autres
convives, prévoyant à chaque personne qui entre que la nouvelle va se répandre
et le démasquer. Mais ce n'était là, mon ami, qu'un détour particulier, une ruse
inattendue de la sirène née avec nous qui s'est glissée à l'origine et veut
triompher en nos coeurs ce n'était qu'un moyen perfide de m'arracher brusquement
aux simples images de l'idéale et continente beauté; de m'amener plus vite à
l'attrait sensuel en m'opposant la difformité en perspective. C'était une
manière moins suspecte et toute saisissante de rajeunir l'éternelle flatterie
qui nous pousse à nos penchants et de m'inculquer d'un air d'effroi, sans trop
révolter mes principes ces langoureux conseils au fond toujours semblables de se
hâter, de cueillir à son temps la première fleur, et d'employer dès ce soir même
la grâce passagère de la vie.
L'unique
résultat de cette folle préoccupation fut donc de me jeter à l'improviste bien
loin du point où elle m'avait trouvé. Mon doux régime moral ne se rétablit pas ;
mes habitudes saines s'altérèrent. Cette idée de femme, une fois évoquée à mes
regards me demeura présente, envahit mon être et y rompit la trace des
impressions antérieures. Ma religion se sentit pâlir. Je me disais que, pour le
moment, l'essentiel était d'être homme, d'appliquer quelque part (n'importe où?)
mes facultés passionnées de prendre possession de moi-même et d'un des objets
que toute jeunesse désire ; - sauf à me repentir après et à confesser l'abus.
Une difficulté particulière . . . . . . . . . . . ... ... . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . ., s'étant tout d'un coup révélée à moi par les lectures
techniques que je fis à cette époque, ajoutait encore à mon embarras et le
compliquait plus que je ne saurais rendre ; j'étais averti d'un obstacle réel,
obscur, quand toutes les chimères de l'imagination me criaient de me hâter. Je
ne crains pas, mon ami, d'entrouvrir à vos yeux ces misères honteuses pour que
vous ne désespériez pas des vôtres qui ne sont peut-être pas moins petites, et
parce que bien souvent tant d'hommes qui font les superbe; n'obéissent pas dans
les chances décisives de leur destinée, à des mobiles secrets plus considérables.
On serait stupéfait si l'on voyait à nu combien ont d'influence sur la moralité
et les premières déterminations des natures les mieux douées quelques
circonstances à peine avouables, le pois chiche ou le pied bot, une taille
croquée, une ligne inégale, un pli de l'épiderme ; on devient bon ou fat,
mystique ou libertin à cause de cela. Dans l'état de faiblesse étrange où, par
suite des désordres de nos pères et des nôtres nous est arrivée notre volonté,
de tels grains de sable, placés ici ou là, au début du chemin la font broncher
et la retournent : on recouvre ensuite cette pauvreté de sophismes magnifiques.
Pour moi, qui sais combien d'heures d'ardente manie, en cet âge d'intelligence
et de force, j'ai passées seul, navré, à remuer, à ronger de l'ongle, à enfoncer
dans ma chair ce gravier imaginaire que j'y croyais sentir ; qui eusse payé
joyeusement alors, du prix de mon éternité, l'obstacle évanoui, la séduction
facile, la beauté de la chevelure et du visage, répétant avec le poète ce mot du
Troyen adultère : Il n'est pas permis de repousser les aimables dons de Vénus, ;
- pour moi qui de ces lâchetés idolâtres me relevais par courts accès, jusqu'à
l'effort du cloître et aux aspérités du Calvaire ; qui ai donc éprouvé, dans ce
désarroi chétif des puissances de l'âme, ce qui se ballotte en nous de
monstrueusement contradictoire, ce qui s'y dépose au hasard de contagieux,
d'impur, et d'où peut résulter notre perte, à mon Dieu! je ne crois plus tant
aux explications fastueuses des hommes; je ne vais pas chercher bien haut, même
dans les plus nobles coeurs, l'origine secrète de ces misères qu'on dissimule ou
qu'on amplifie. Mais, sans trop presser, mon ami, ce qui serait la rougeur de
bien des fronts, sans croire surtout dérober ses mystères à Celui qui seul sait
sonder nos reins, je ne vous parlerai ici que de moi. A ce premier
bouleversement chimérique que nul n'a jamais soupçonné, se rattachent le
principe de mes erreurs et la trop longue déviation de ma vie. L'amour-propre
fit honte dès lors à la docile simplicité, et, sans entreprendre de révolte en
règle, il ne perdit aucune occasion de jeter en se jouant ses doutes comme des
pierres capricieuses à travers l'ombrage révéré où s'était nourrie mon enfance.
L'activité politique se substitua insensiblement chez moi à la piété, et mes
rapports personnels avec les gentilshommes du pays m'initièrent aux tentatives
de l'Emigration et des princes.
Ainsi j'allais
me modifiant d'un tour rapide, par diversion à mon idée dominante; et, quand
cette espèce d'hystérie morale, qui dura bien un an en tout, fut dissipée, quand
je reconnus, en riant aux éclats que j'avais cru en dupe à ma seule fantaisie,
mon courant d'idées n'était déjà plus le même, et les impressions acquises me
demeurèrent.
II
Dans le trajet
de ces fréquentes allées et venues, et durant mes courses à cheval de chaque
jour à la campagne, je m'étais accoutumé volontiers à rabattre par la Gastine,
grande et vieille ferme à deux petites lieues de chez nous.
La famille de
Greneuc, qui en était propriétaire, y habitait depuis quelques années, et son
bon accueil m'y ramenait toujours. Je n'oserais dire toutefois que l'attrait de
cette compagnie dût être uniquement attribué à M. et à madame de Greneuc
vénérable couple, éprouvé par le malheur, offrant le spectacle d'antiques et
sérieuses vertus bon à entendre sur quelques chapitres des choses d'autrefois la
femme sur Mesdames Royales, auxquelles, dans le temps, elle avait été présentée,
le mari sur M. de Penthièvre, qu'il avait servi en qualité de second écuyer, et
dont il érigeait en culte la sainte mémoire. M. de Greneuc du reste, avec sa
haute taille parfaitement conservée, sa tête de loup blanc qui fléchissait à
peine, son coup d'oeil ferme et la justesse encore vive de ses mouvements
faisait un excellent compagnon de chasse qui redressait à merveille mon
inexpérience et lassait souvent mes jeunes jambes.
Mais ce qui me
le faisait surtout rechercher, je le sens bien c'est que dans sa maison sous la
tutelle du digne gentilhomme et de sa femme, habitait, âgée de dix-sept ans leur
petite-fille, mademoiselle Amélie de Liniers. Il y avait aussi une autre petite
fille, cousine germaine de celle-ci, mais tout enfant encore, la gentille
Madeleine de Guémio, ayant de six à sept ans au plus à laquelle sa jeune cousine
servait de gouvernante et de mère. Les parents de ces orphelines étaient tombés
victimes de l'affreuse tourmente, les deux pères, ainsi que madame de Guémio
elle-même, sur l'échafaud : madame de Liniers avait survécu deux ans à son mari,
et ses yeux mourants s'étaient du moins reposés sur sa fille déjà éclose et à
l'abri de l'orage. Ainsi deux vieillards et deux enfants composaient cette
maison ; entre ces âges extrêmes une révolution avait passé, et la florissante
génération destinée à les unir s'était engloutie :
quatre têtes
dans une famille, et les mieux affermies et les plus entières, avaient disparu.
C'était une vue pleine de charme et de fécondes réflexions que celle de
mademoiselle Amélie entre les fauteuils de ses grands-parents et la chaise basse
de sa petite Madeleine, occupée sans cesse des uns et de l'autre, inaltérable de
patience et d'humeur, d'une complaisance égale, soit qu'elle répondît aux
questions de l'enfant, soit qu'à son tour elle en adressât pour la centième fois
sur le cérémonial de !770 ou sur les aumônes de M. de Penthièvre. Je vois encore
la chambre écrasée, sombre, au rez-de-chaussée (le bâtiment n'avait pas d'étage),
ou même plus bas que le rez-de-chaussée, puisqu'on y descendait par deux marches
avec des croisées à tout petits carreaux plombés donnant sur le jardin et des
barreaux de fer en dehors. En choisissant ce lieu assez incommode pour résidence,
M. de Greneuc dont la fortune était restée considérable, avait voulu surtout
éviter le péril d'un séjour plus apparent en des conjectures encore mal assurées.
C'est au fond de cette chambre bien connue qu'à chaque visite, en entrant,
j'admirais dès le seuil le contraste d'une si fraîche jeunesse au milieu de tant
de vétusté, et la réelle harmonie de vertus, de calme et d'affections, qui
régnait entre ces êtres unis par le sang et rapprochés plus près même qu'il
n'était naturel, par des infortunes violentes.
Quand
j'entrais ma chaise était déjà mise, prête à me recevoir, tournant le dos à la
porte, vis-à-vis de M. de Greneuc à gauche de madame, à droite de la petite
Madeleine qui me séparait de mademoiselle Amélie : celle-ci, en effet, avait
entendu le pas du cheval dans la cour, quoique les fenêtres de la chambre ne
donnassent pas de ce côté ; elle avait placé la chaise d'avance et s'était
rassise, de sorte que, lorsque je paraissais, j'étais toujours attendu et qu'on
ne se levait pas. En réponse à mon profond salut, un signe gracieux de la main
me montrait la place destinée.
Ainsi
accueilli sur un pied de familiarité douce et d'habitude affectueuse, il me
semblait dès l'abord que ce n'était que la conversation de la veille ou de
l'avant-veille qui se continuait entre nous. Je disais les récentes nouvelles de
la ville, les grands événements politiques et militaires qui ne faisaient pas
faute, ou les actives combinaisons de nos amis dans la contrée. J'apportais
quelques livres à mademoiselle Amélie, de piété, de voyages ou d'histoire ; car
elle avait l'esprit solide, orné, et, grâce aux soins de sa languissante mère,
sa première éducation avait été exquise, quoique nécessairement depuis fort
simplifiée dans cette solitude.
Après un quart
d'heure passé dans ces nouveautés et ces échanges, c'était d'ordinaire à notre
tour d'écouter les récits des grands-parents et de rentrer dans le détail des
anciennes moeurs; nous nous y prêtions, mademoiselle Amélie et moi, avec
enjouement, et nous y poussions même de concert par une légère conspiration tant
soit peu malicieuse. Dans cette espèce de jeu de causerie où nous étions
partners, nos vénérables vis-à-vis n'avaient garde de s'apercevoir du piège, et
puis leur mémoire d'autrefois y trouvait trop son compte pour qu'ils eussent à
s'en plaindre. Mais quand de proche en proche, étendant leurs souvenirs, M. et
madame de Greneuc en venaient à toucher ces circonstances funèbres où une si
large portion d'eux-mêmes s'était déchirée, là, par degrés, expirait tout
sourire et se brisait toute question. Unis en un même sentiment d'inexprimable
deuil, nous écoutions comme à genoux ; des larmes roulaient à toutes les
paupières, et il n'y avait que la petite Guémio qui sût rompre cet embarras par
quelque innocente et naïve gentillesse.
Ne vous
étonnez pas mon ami, de m'entrevoir déjà sous un jour si différent de ce que mon
âge et ma condition actuelle autorisent à supposer. J'ai subi la loi commune. A
moins d'avoir été soustrait tout à fait au monde, d'avoir passé sans intervalle
de la première retraite studieuse de l'enfance aux engagements successifs et aux
redoutables degrés du ministère, à moins d'avoir été élevé, édifié, consacré
dans la même enceinte et de n'avoir connu jamais pour extrêmes plaisirs, après
l'allégresse divine de l'autel, que la partie de paume deux fois le jour et les
longues promenades du mercredi; hors de là, je ne conçois guère que des cas de
fragilité qui, presque tous, par leur marche et leur début, se ressemblent. Il
est difficile à une organisation sensible, dans sa plus courte entrevue avec le
monde, de n'en pas recevoir de tendres empreintes, de ne pas rendre aux objets
certains témoignages. Les yeux une fois dirigés vers ce genre d'attrait, le
reste suit; l'éveil est donné ; le coeur s'engage en se flattant de rester
libre. C'est bientôt une blessure qui s'irrite, qui triomphe, ou qu'on ne guérit
qu'en la traitant par d'autres blessures : on se trouve ainsi jeté loin de la
douceur légère et de l'insouciance des commencements.
Mademoiselle
de Liniers n'était pas une de ces beautés dont la simple apparition confond les
sens et enlève, bien que ce fût réellement une beauté. Noble de maintien,
régulière de traits, unie et pure de ton, elle apportait dans la société de ses
grands-parents et dans ses soins auprès de la petite Madeleine, une soumission
parfaitement douce de toute sa personne, et la sensibilité passionnée,
l'enthousiasme dont elle était pourvue, avait de bonne heure appris à obéir en
elle à une sévère loi. J'appréciais ces mérites intérieurs et le charme que
j'éprouvais à la voir s'en augmentait. Quelquefois quand j'étais venu au matin
prendre M. de Greneuc pour la chasse, j'avais aperçu sa petite-fille agenouillée
laçant les guêtres aux jambes du vieillard : cette pose d'un moment exprimait à
mes yeux toute sa vie de devoir et de simplicité. d'autres fois aussi, à ces
mêmes heures du matin, arrivant par un frais soleil de septembre le fusil sur
l'épaule, je l'avais surprise au jardin en négligé encore, du côté de ses
ruches. L'essaim apprivoisé voltigeait autour d'elle, blond au-dessus de sa
blonde tête, et semblait applaudir à sa voix. Mais mon chien qui m'avait suivi
par le jardin malgré ma défense, la reconnaissant, s'élançait en joyeux
aboiements vers elle et sautait follement après l'essaim pour le saisir;
celui-ci, tournoyant alors et redoublant de murmure, s'élevait avec une lenteur
cadencée dans un rayon de soleil.
Notre
familiarité avait cela d'attrayant qu'elle était indéfinie, et que le lien
délicat qui flottait entre nous, n'ayant jamais été pressé, pouvait
indifféremment se laisser ignorer ou sentir, et fuyait à volonté sous ce mutuel
enjouement qui favorise les tendresses naissantes. Le plus souvent, dans le
tête-à-tête, nous ne nous donnions pas de noms en causant, parce qu'aucun ne
serait allé juste à la mesure du vague et particulier sentiment qui nous
animait.
Devant le
monde, l'accent était toujours là pour corriger ce que l'usage imposait de trop
cérémonieux, et l'affectation légère qu'on mettait alors dans le ton semblait
sous entendre qu'on aurait eu droit entre soi à de moindres formules. Mais seuls
nous nous gardions d'ordinaire, nous nous dispensions de tout nom heureux de
suivre bien uniment l'un à côté de l'autre le fil de notre causerie, et cette
aisance même, qui au fond ne manquait pas de quelque embarras était une grâce de
plus dans notre situation une mystérieuse nuance. Il venait peu de monde à la
Gastine et rarement, sans quoi cette vie d'abandon paisible ne se fût pas tant
prolongée, et l'excitation du dehors en eût vite tiré ce qu'elle recélait de
passion future.
Un jour, à une
partie de chasse, - à une Saint-Hubert, il y avait eu, au rond-point de la forêt
voisine, rendez-vous d'une quinzaine de personnes des environs : quelques femmes
étaient venues à cheval en amazones, parmi lesquelles mademoiselle Amélie. Le
mouvement de la course, la fraîcheur matinale de l'air et du ciel, l'entrain
d'une conversation à chaque instant reprise et variée, l'amour-propre qui
s'éveille si gaiement en ces circonstances, une pointe de rivalité enfin comme
il est inévitable dans une réunion d'hommes et de jeunes femmes tout m'avait
enivré, enhardi, au point que, saisissant un moment où la compagnie au galop
s'était un peu brisée, j'essayai, sous un prétexte assez gauche de soudaine
jalousie, d'entamer vivement ce qui jusqu'alors était demeuré entre nous
inexpliqué et obscur. Mais elle, au lieu de m'écouter avec sérieux suivant sa
coutume, et de me faire honte s'il le fallait, excitée aussi de son côté par
l'humeur folâtre de ce jour, dès qu'elle vit où j'en voulais venir, lança
brusquement son cheval en avant du mien et m'échappa ; et à chaque fois que je
tentai de renouer, le cheval partait toujours avant le troisième mot de la
phrase ; les vents emportaient le reste. Cette espièglerie, prolongée jusqu'aux
éclats, avait fini par m'irriter. De retour vers le soir à la Gastine, où une
portion de la chasse nous accompagna, je jouai la supériorité, l'indifférence,
et parus fort occupé de causer avec la jeune dame du Breuil, à laquelle je
m'étais rattaché. Mademoiselle Amélie, sérieuse et presque inquiète alors
passait et repassait dans le petit salon où nous nous tenions à l'écart ; mais
moi, laissant errer comme par distraction mes doigts sur le clavecin près duquel
j'étais debout, je couvrais ainsi ma conversation futile, de manière qu'il ne
lui en arrivât rien.
Puis, ce
manège me semblant trop misérable, je rentrai dans la chambre où presque toute
la société se trouvait réunie, et là, comme il ne restait qu'une chaise libre et
que mademoiselle Amélie me l'indiquait pour m'y asseoir, je la lui indiquai
moi-même avec un coup d'oeil expressif ; elle refusait d'abord j'insistai par
le même coup d'oeil ; elle s'y assit à l'instant comme subjuguée d'une rapide
pensée, et en prononçant oui à voix basse. Un demi-quart d'heure après je fis un
mouvement pour me lever et sortir ; elle s'approcha de moi et me dit de ce ton
doux et ferme, certain d'être obéi : Vous ne vous en allez pas ; et je restai.
Ce furent là
les seules réponses que j'obtins jamais d'elle à mes questions de ce jour ; ce
furent là ses aveux.
Je ne voulais,
mon ami, que vous raconter ma jeunesse dans ses crises principales et ses
résultats d'une manière profitable à la vôtre, et voilà que, dès les premiers
pas je me laisse rentraîner à l'enchantement volage des souvenirs.
Ils
sommeillaient, on les croyait disparus ; mais au moindre mouvement qu'on fait
dans ces recoins de soi-même, au moindre rayon qu'on y dirige, C'est comme une
poussière d'innombrables atomes qui s'élève et redemande à briller.
Dans toute âme
qui de bonne heure a vécu, le passé a déposé ses débris en sépultures
successives que le gazon de la surface peut faire oublier ; mais, dès qu'on se
replonge en son coeur et qu'on en scrute les âges on est effrayé de ce qu'il
contient et de ce qu'il conserve : il y a en nous des mondes!
Ces souvenirs
du moins que je me surprends ainsi à poursuivre jusqu'en leur tendre badinage,
ne sont-ils pas trop coupables dans un homme de renoncement, et n'ont-ils plus
pour moi de péril, à mon Dieu ? Est-il jamais assez tard dans la vie, est-on
jamais assez avant dans la voie, pour pouvoir tourner impunément la tête vers ce
qu'on a quitté, pour n'avoir plus à craindre l'amollissement qui se glisse en un
dernier regard? Moi, qui ai la prétention de redresser ici et de fortifier la
jeunesse d'un autre, n'ai-je pas à veiller plutôt sur mes cicatrices glacées, à
tenir mes deux mains à ma poitrine et à mes entrailles, de peur de quelque
violent assaut toujours menaçant? Sans doute, à Seigneur, le coeur où vous
habitez n'a rien de farouche ; il abonde en douceur et en tolérance aimable; il
lui est ordonné d'aimer. Mais ce doit être finalement en vue de vous qu'il aime
; mais, s'il lui arrive de ranimer l'ombre des créatures chéries et de se
répandre en mémoire vers le passé, le repentir sérieux doit mêler alors son
intercession et ses larmes aux soupirs involontaires que notre faiblesse
éternise il a prière doit y jeter sa rosée qui purifie : à ce prix seulement, il
est permis au chrétien de se souvenir, et je ne puis rendre justifiable que par
là le retour que j'entreprends pour cette fois encore, pour cette dernière fois,
à mon Dieu !
Durant la
chaleur de cerveau qui, au sortir de ma simple enfance, m'avait tout d'un coup
rempli de fumées grossières j'avais pêle-mêle entassé bien des rêves et
d'étranges idées sur l'amour m'étaient survenues. En même temps que la crainte
d'arriver trop tard m'embrasait en secret d'un désir immédiat et brutal, qui,
s'il avait osé se produire, ne se fût guère embarrassé du choix, je me livrais
en revanche, dans les intervalles, au raffinement des plans romanesques; je me
proposais des passions subtiles relevées de toutes sortes d'amorces. Mais à
aucun moment de cette alternative, le sentiment permis, modeste et pur, ne
trouvait de place, et je perdais par degrés l'idée facile d'y rapporter le
bonheur. Cet effet se fit cruellement sentir à moi dans la liaison dont je vous
parle, mon ami, liaison si propre, ce semble, à contenir un coeur comme le mien
élevé dans une pieuse solitude et novice au monde.
Quelque charme
croissant que je trouvasse à la cultiver, à la resserrer tous les jours je
m'aperçus vite que mon voeu définitif ne s'y laissait pas enchaîner. Par-delà
l'horizon d'un astre si charmant, derrière la vapeur d'une si blanche nuée, mon
âme inquiète entrevoyait une destinée encore, les orages et l'avenir. Je ne me
disais pas sans doute que ma vie pût se passer de mademoiselle Amélie et se
couronner de félicité sans elle; mais tout en me prêtant à une agréable
espérance d'union et à l'habitude insensible qui la devait nourrir, j'en
ajournais dans ma pensée le terme jusqu'après des événements inconnus. Les
vertus mêmes de cette noble personne, son régime égal d'ordre et de devoir, sa
prudence naturelle qui s'enveloppait au besoin de quelque froideur, tout ce qui
l'eût rendue actuellement souhaitable à qui l'eût méritée, opérait plutôt en
sens contraire sur une imagination déjà fantasque et pervertie.
Cette paix
dans le mariage, précédée d'un accord ininterrompu dans l'amour, ne répondait en
rien au tumulte enivrant que j'avais invoqué. Pour me faire illusion à moi-même
sur mes motifs et m'en déguiser honnêtement le caprice déréglé, je m'objectais
que mademoiselle de Liniers était très riche par sa mère et par ses
grands-parents, beaucoup trop riche pour moi qui, avec peu de bien de famille,
n'avais d'ailleurs nulle consistance acquise encore, nulle distinction
personnelle à lui offrir. Ainsi mon plus triste côté se décorait à mes propres
yeux d'un voile de délicatesse, et, lorsque par instants ce voile recouvrait mal
toute l'arrière-pensée, je ne manquais pas d'autres sophismes commodes à y
joindre, et de bien des raisons également changeantes et mensongères.
Ce que je
souhaite, ce qu'il me faut pour me confirmer vraiment ce que je suis,
répondais-je un soir de mai, le long de l'enclos du verger en fleurs, à
mademoiselle de Liniers qui marchait nu-tête près de moi et poussait devant elle
la petite de Guémio, promenant au hasard dans la brune chevelure de l'enfant une
main que la lune argentait ; - ce qu'il me faut, c'est une occasion d'agir, une
épreuve par où je sache ce que je vaux et le donne à connaître aux autres ;
c'est un pied dans ce monde d'événements et de tourmentes à bord de ce vaisseau
de la France d'où nous sommes comme vomis. A quoi donc va se passer notre
jeunesse? La terre tremble, les nations se choquent sans relâche, et nous n'y
sommes pas, et nous ne pouvons en être, ni contre ni avec la France. Un moment,
et ce moment a été beau, le combat s'est ouvert par nous : on se mesurait des
deux parts ; Cazalès a parlé, Sombreuil a offert sa poitrine , on a pu mourir.
Nous trop jeunes alors de peu d'années pleins de sève aujourd'hui, que faire ?
Les rois sont tombés et, du fond de l'exil, la voix des leurs ne nous arrive
plus. Nos pères qui devaient nous conseiller, nous ont tous manqué en un même
jour et n'ont pas de tombe. L'oubli à notre égard a remplacé la haine, et ce
n'est plus la hache, mais le dédain qui nous retranche. Au tonnerre roulant des
batailles nous opposons ici des trames d'araignée et des chuchoteries de
complots. Oh ! mademoiselle Amélie, dites, n'y-t-il pas de honte de vivre sous
ce doux ciel quand investis de spectacles gigantesques on ne peut exhaler sa
part d'âme et de génie, dans aucune mêlée, pour aucune cause, ni par sa parole
ni par son sang ? ” Et elle souriait avec tristesse à cet enthousiasme qui
débordait, applaudissant dans son coeur à ce que sa lèvre appelait folie, et,
chaque fois que revenait dans mon discours cet élan impétueux vers l'action et
vers la gloire, elle répétait d'un ton plaintif, comme un refrain de chanson
qu'elle se serait chantée à voix basse et sans y attacher trop de sens : Vous
l'aurez, vous l'aurez.
Et mes idées,
excitées par l'heure et par leur propre mouvement, se poussaient d'un flot
continu et s'étendaient à mille objets. Car rien n'est délicieux dans la
jeunesse comme ce torrent de voeux et de regrets aux heures les plus oisives
dans lesquelles on introduit de la sorte un simulacre d'action qui en double et
en justifie la jouissance. Un moment, l'amour du savoir, cette soif des saintes
lettres qui m'avait altéré dès l'enfance, me porta sur la dispersion des
cloîtres ; je me supposais ouvrier infatigable durant soixante années dans ces
studieux asiles ; je semblais en redemander pour moi l'éternel et mortifié
labeur. Puis, me retournant d'un espoir jaloux vers des oeuvres plus bruyantes
ou plus tendres la palme de poésie tentait mon coeur, enflammait mon front : Je
croyais sentir en moi, disais-je, beaucoup de choses qu'on n'avait pas rendues
comme cela encore. ” Et à ce voeu nouveau, elle, qui s'était tue à propos de
cloître, reprenait plus vivement, assez moqueuse, je crois et sans doute
impatiente de me voir à ses côtés tant de lointains désirs : Oh ! vous l'aurez,
vous l'aurez.
Et,
redescendant de l'idéal à une réflexion plus positive et aux détails de
considération mondaine, je voulus voir d'autres obstacles à mon début, à ma
figure personnelle, dans mon peu de patrimoine et la ruine presque entière des
miens ; mais cette fois, elle n'y put tenir, et sur ce mot de fortune elle
laissa échapper d'une manière charmante, comme si le refrain l'emportait : Oh !
bien, nous l'aurons !
Je l'entendis
! la lune brillait, l'arôme des fleurs nous venait de dessus l'enclos; au même
instant la petite de Guémio s'écriait de joie à la vue d'un ver luisant dans un
buisson ; toute cette soirée m'est encore présente. Pendant que mademoiselle
Amélie caressait plus complaisamment les boucles de cheveux de cette chère
petite qui lui servait de contenance et de refuge, j'aperçus à son doigt une
bague, présent de sa mère mourante, et dont la pierre scintillait sous un rayon.
J'affectai de la remarquer, je la désirai voir, et pris de là occasion de l'ôter
à son doigt et de l'essayer au mien : elle m'allait, je la lui rendis : tout se
fit en silence. Peu d'instants après l'heure du départ étant venue, je sortais à
cheval, elle d'un pas léger me précédant à la barrière, qu'elle referma ensuite
derrière moi; et du dehors, par-dessus la haie que je côtoyai jusqu'à un certain
détour, je lui jetai du geste un dernier salut.
Amour,
naissant Amour, ou quoi que ce soit qui en approche; voix incertaine qui soupire
en nous et qui chante, mélodie confuse qu'en souvenir d'Eden, une fois au moins
dans la vie, le Créateur nous envoie sur les ailes de notre printemps! choix,
aveu, promesse; bonheur accordé qui s'offrait alors et dont je ne voulus pas :
quel coeur un peu réfléchi ne s'est pas troublé, n'a pas reculé presque d'effroi
au moment de vous presser et de vous saisir ! A peine avais-je perdu de vue la
couronne de hêtres de la Gastine, et le premier mouvement de course épuisé,
entrant dans la bruyère, je laissai retomber la bride, et par degrés la rêverie
me gagna. “ Quoi! me fixer, me disais-je, me fixer là, même dans le bonheur! ”
et face à face avec cette idée solennelle, je tressaillis d'un frisson par tout
le corps. Un pressentiment douloureux jusqu'à la défaillance s'élevait du fond
de mon être, et, dans sa langueur bien intelligible, m'avertissait d'attendre,
et que pour moi l'heure des résolutions décisives n'avait pas sonné. Le monde,
les voyages, les hasards nombreux de la guerre et des cours ces combinaisons
mystérieuses dont la jeunesse est prodigue, s'ouvraient à mes regards sous la
perspective de l'infini, et s'assemblaient, nageaient en formes mobiles, selon
les jeux de la pâle lumière, au contour des halliers.
J'aimais les
émotions les malheurs même à prévoir ; je me disais : “ Je reviendrai en ces
lieux un jour, après m'être mêlé aux affaires lointaines, après avoir renouvelé
mon âme bien des fois; riche de comparaisons, mûr d'une précoce expérience, je
repasserai ici. Cette douce lune, comme ce soir, éclairera la bruyère, et le
bouquet de noisetiers, et quelque parc blanchâtre de bergerie, là-bas sous le
massif obscur ; lumière et tristesse, tous ces reflets d'aujourd'hui, tous ces
vestiges de moi-même y seront. Mais Elle, la retrouverai-je encore,
m'aura-t-elle oublié ? ” Et ces vicissitudes sans doute amères, que je me
proposais avec de vagues pleurs me souriaient à cette distance et me faisaient
sentir la vie dans le présent. C'était par de tels dédales de pensées que
m'égarait l'inconstance perfide, si chère aux coeurs humains.
III
A la dernière
chasse dont je vous ai parlé, mon ami, j'avais eu l'occasion d'être présenté au
marquis de Couaën l'un des hommes les plus importants de la contrée, et que
depuis longtemps je désirais connaître. A travers les distractions de cette
folle journée, j'avais trouvé le moment de l'entretenir de cet état douloureux
d'abaissement et d'inutilité où nous étions descendus ; mes facultés étouffées
s'étaient plaintes en sa présence, et il m'avait témoigné, en m'écoutant, une
distinction beaucoup plus attentive que ne le semblait demander mon âge, et qui
m'avait tout d'abord gagné à lui. Il m'invita à l'aller voir souvent dans sa
terre de Couaën à deux lieues de là, et je ne tardai pas de le faire.
Mon entrée
dans les choses du monde data véritablement de ce jour. Une idée de respect et
d'attente se rattachait par tout le pays à ce manoir de Couaën et à la personne
du possesseur. Le lieu, en effet, semblait devenu centre de beaucoup de
mouvements occultes et d'assemblées fréquentes de la noblesse. A une courte
distance de la mer, vers une côte fort brisée et fort déserte, on y était à
portée de communications nocturnes avec les îles et les pêcheurs que le gros
temps avait poussés à ce rivage disaient avoir vu plus d'une fois dans le creux
des rochers quelque embarcation qui n'appartenait à aucun des leurs. La vie du
marquis lui-même prêtait aux conjectures. Les longues absences qu'il avait
faites dans sa première jeunesse ajoutaient à sa considération imposante et à
l'espèce de réserve voilée sous laquelle on le jugeait. Il avait servi de bonne
heure, s'était battu à Gibraltar ; puis les voyages l'avaient tenté; on savait
qu'il s'était arrêté longtemps en Irlande, où il avait une branche de sa famille
anciennement établie. Accouru, mais trop tard au bruit de l'insurrection
royaliste, il avait trouvé la première Vendée expirante dans son sang, et,
reparti alors pour l'Irlande, il n'en était revenu que vers 97, amenant cette
fois avec lui une jeune femme charmante, déjà mère, étrange et merveilleuse,
disait-on de beauté, qui, depuis trois ou quatre ans déjà, vivait toute retirée
en ce manoir, où des intrigues politiques paraissaient s'ourdir, et où j'étais
convié d'aller.
On arrivait au
château de Couaën tantôt par de longs et étroits sentiers au bord des haies
tantôt par des espèces de chemins couverts et creux, vrais ravins séchés à peine
en été, impraticables en hiver. Le domaine, qu'on n'apercevait qu'en y entrant,
occupait un fond spacieux, d'une belle verdure, magnifiquement planté :
derrière, à son autre face, il était défendu des vents de mer par une côte assez
élevée qui, durant près d'une lieue, se prolongeait en divers accidents jusqu'au
rivage, et s'y rompait en falaise. Toute l'apparence du bâtiment annonçait un
fort qui, dans les temps reculés, avait dû servir de refuge aux habitants du
pays contre les coups de main des pirates. Une tour en brique, ronde, massive,
au toit pointu écaillé d'ardoises perçait d'abord au-dessus du rideau de grands
arbres dont s'entouraient les jardins. La cour de la ferme traversée, et à la
seconde barrière, la maison, principalement sur la gauche, était devant vous :
on passait une espèce de pont qui, à vrai dire, n'en était plus un puisque sur
le côté on avait la grille du jardin avec lequel il correspondait de plain-pied
; mais à droite le fossé moins comblé, converti simplement en loge à pourceau ou
en chenil, attestait l'ancienne forme. Au haut du pont, la voûte franchie,
qu'une tourelle dominait encore, on entrait dans la cour intérieure, vaste,
partagée en deux par une clôture vive, et dont la première moitié, dépendant des
domesticités servait aux décharges utiles : dans la moitié libre et séparée, un
tapis de gazon brillant se déroulait sous les fenêtres du corps de logis sans
étage et de la grosse tour du coin, au centre d'une plate-forme à peu près
carrée, d'où la vue découvrait toute cette côte qui se dirigeait vers la mer, et
l'avenue qui en garnissait la montée jusqu'au sommet.
En approchant
du bord de la plate-forme et des murs à hauteur d'appui, on s'apercevait qu'on
était sur un rempart, - sur un rempart tapissé de pêchers et de vignes, régnant
sur des prés, des pépinières au bas de la côte, et sur des jardins, fossés
autrefois, mais qu'on n'avait pas jugé à propos d'exhausser comme ceux du
devant, de sorte que par cet endroit l'ordonnance primitive s'était conservée.
C'est bien
moins pour vous mon ami, qui n'avez pas vu ces lieux, ou qui, les eussiez-vous
visités ne pourriez maintenant ressaisir mes impressions et mes couleurs que je
les parcours avec ces détails dont j'ai besoin de m'excuser.
N'allez pas
non plus trop essayer de vous les représenter d'après cela; laissez-en l'image
flotter en vous; passez légèrement ; la moindre idée vous en sera suffisante.
Mais pour moi, voyez-vous je n'ai jamais assez, quand j'y reviens de
m'appesantir sur les contours du tableau; de m'attester, comme l'aveugle pour
les pierres des murs qu'il est là, toujours debout dans ma mémoire, et de
calquer, même en froides paroles, ces lignes, si peintes au-dedans de moi, de la
maison la mieux connue, du paysage le plus fidèle.
Je
m'acheminais donc un jour vers cette calme demeure, curieux, ému, avec un secret
sentiment que ma vie devait s'y orienter et y recevoir quelque impulsion
définie; et comme, dans les embarras du chemin, j'étais obligé souvent de
ralentir le pas ou même de descendre, pour conduire à la main ma monture le long
des clos, par-dessus les sautoirs, je souriais en pensant que c'était choisir
une singulière route à dessein de pénétrer dans le monde ; que celle de
Versailles avait dû être plus large et plus commode pour nos pères assurément.
Mais cette contradiction même, ce qu'il y avait d'inconcevable dans ce détour,
d'aller chercher au fond du plus enfoui des vallons un point de départ à mon
essor, flattait une autre corde bien sensible chez moi et répondait à l'une de
mes profondes faiblesses.
Car si les
glorieux préfèrent ouvertement le royal accès et l'éclat ,les romanesques les
voluptueux aiment le mystère ; et, jusqu'en leurs instants d'ambition et dans
leurs projets d'orgueil, le mystère, le silence, les retraites de la nature et
l'ombrage, en s'y joignant, les séduisent, et leur ramènent confusément dans un
voisinage gracieux la présence cachée, l'apparition possible de ce qui est plus
cher encore que toute ambition de ce qui enchante à leurs yeux toute gloire, de
leur nymphe fugitive Galatée, et de leur Armide, Arrivé à Couaën j'y trouvai le
marquis seul avec sa femme et deux beaux enfants près d'elle, dans le vaste et
antique salon dont les fenêtres s'ouvraient d'un côté sur cette verdure de la
plate-forme que je vous ai dite, et de l'autre donnaient, d'assez haut, sur les
jardins que j'avais entrevus par la grille de gauche en entrant. Mon coeur
battait, mes yeux regardaient à peine, quand le marquis venu à moi, et me
nommant à sa femme, établit de prime abord une conversation cordiale où je fus
vite lancé. Puis, après la demi-heure d'installation il m'offrit une promenade
aux jardins, et m'en fit voir les bosquets la distribution et les points de vue,
avec intérêt et mesure. La tour me frappait le plus ; il m'y mena. Elle n'avait
que deux étages habités : le premier, au niveau, ou de quelques marches
seulement au-dessus du niveau du salon auquel elle était contiguë, formait la
jolie chambre de madame de Couaën où je n'entrai pas, et que je ne fis
qu'apercevoir de la porte ; il y avait encore une autre chambre pour les enfants
et un cabinet profond ou office, tout entier creusé dans l'épaisseur du mur. Le
second étage se composait d'une seule grande et haute pièce, aux trois quarts
ronde, avec un cabinet gris également en entier dans le mur : c'était la salle
d'étude, la bibliothèque du marquis, sa chambre à coucher peut-être, car un lit
majestueux en meublait l'un des coins.
On avait vue
de là sur trois côtés vue ouverte, seigneuriale et dominante sur la plate-forme
du rempart et le revers de la montagne ; double vue close, ombragée, sur les
jardins du milieu et sur ceux d'en bas. Les combles de la tour, espèce de
grenier muni d'une porte robuste à triple verrou, enfermaient une légion de rats
que, de sa bibliothèque, le marquis pouvait entendre à toute heure. La cavité
inférieure, qui devait exister sous la chambre de madame de Couaën, et les
souterrains qui en avaient probablement dépendu, étaient tout à fait abolis.
Voilà ce que je sus, ce que je vis dès ce premier jour : je questionnais je
devinais, rien ne m'échappa ; j'eus toujours le goût des intérieurs.
D'autres ont
les yeux tournés dès l'enfance vers les plaines admirables du ciel et ces
steppes étoilés dont la contemplation les invite, et où ils démêleront des
merveilles. L'Océan appelle ceux-là, et la vague monstrueuse vers laquelle ils
soupirent du rivage est pour eux comme une amante. Pour d'autres ce sont les
forêts sauvages ou les moeurs des vieux peuples qui les poursuivent sans relâche
autour de l'âtre domestique et près du fauteuil de l'aïeule. Oh! prêtez
l'oreille, écoutez-vous ! ne soyez ni trop prompts ni sourds discernez d'avec
vos caprices passagers la voix fondamentale ; priez, priez ! Dieu souvent a
parlé en ces suggestions familières : Kepler, Colomb, Xavier, vous en sûtes
quelque chose ; Moi, je n'ai pas attendu, je n'ai pas prié, je n'ai pas
discerné. J'avais le goût des habitudes intimes des convenances privées, du
détail des maisons : un intérieur nouveau où je pénétrais était toujours une
découverte agréable à mon coeur; j'en recevais dès le seuil une certaine
commotion ; en un clin d'oeil, avec attrait, j'en saisissais le cadre, j'en
construisais les moindres rapports. C'était un don chez moi, un signe auquel
j'aurais dû lire l'intention de la Providence sur ma destinée. Les guides de
l'âme dévote dans les situations journalières, ces directeurs spirituels
inépuisables en doux conseils qui, du fond de leur cellule ou à travers la
grille des confessionnaux, vieillards vierges en cheveux gris sondaient si avant
les particularités de la vie secrète et ses plus circonstanciés détours
n'étaient pas sans doute marqués d'un autre signe. Ils possédaient le don à un
plus haut degré, j'ai besoin de le croire, mais non plus distinctement que moi.
Et quel usage consolant ils en ont su faire ! Tendre François de Sales j'étais
né pour marcher vers le salut sur vos traces embaumées! Mais au lieu de
gouverner en droiture mon talent naturel ou d'en relever à temps le but, je me
suis mis à l'égarer vers des fins toutes contraires à l'aiguiser en art futile
un funeste, et j'ai passé une bonne partie de mes jours et de mes nuits à
côtoyer des parcs comme un voleur et à convoiter les gynécées. Plus tard même,
quand la Grâce m'eut touché et guéri, il n'était plus l'heure de revenir sur ce
point. Ce qui m'aurait semblé la meilleure route à l'origine était devenu mon
écueil : j'ai dû l'éviter et me faire violence pour m'appliquer ailleurs ; des
portions moins séduisantes de l'héritage m'ont réclamé; haletant, mais serein
sous ma croix, je gravis d'autres sentiers de la sainte montagne.
Si les lieux
et le simple arrangement du logis me tenaient de la sorte, vous pouvez juger,
mon ami, que le marquis ne m'occupait guère moins lui-même ; je ne perdais aucun
de ses traits. Il avait bien dès lors trente-huit ans. Noble figure déjà
labourée, un front sourcilleux, une bouche bienveillante, mais gardienne des
projets de l'âme ; le nez aquilin d'une élégante finesse ; quelques minces rides
vers la naissance des tempes, de ces rides qui ne gravent ni la fatigue des
marches ni le poids du soleil, mais qu'on sent nées du dedans à leurs racines
attendries et à leur vive transparence ; l'attitude haute et polie, séante au
commandement; un de ces hommes qui portent en eux leur principe d'action et leur
foyer, un homme enfin dans le sens altier du mot, un caractère. Son regard
parfaitement bleu, d'un bleu clair et dur, appelait à la fois mon regard et le
déjouait : fixe, immobile par moments il n'avait jamais de calme; tourné vers la
beauté des campagnes il ne la réfléchissait pas. Ce champ d'azur de son oeil me
faisait l'effet d'un désert monotone qu'aurait désolé une insaisissable ardeur.
En connaissant mieux le marquis mes premières divagations sur son compte se
précisèrent. Il avait de l'ambition, d'actifs talents, une grande netteté dans
l'audace ; il avait longtemps erré hors des événements, en divers pays ou par
les intervalles des mers, et s'y était dévoré. Une passion de coeur, violente et
tardive, l'avait détourné au fond d'un comté de l'Irlande en des moments où son
rôle était marqué partout autre part. Ces années à réparer le poussaient, et il
jugeait d'ailleurs que les temps étaient redevenus plus propices à sa cause. La
Révolution lui semblait à bout de ses fureurs, exténuée d'anarchie et ne vivant
plus désormais qu'en une tête dont il s'agissait d'avoir raison. Ses rapports
secrets avec d'illustres chefs militaires du dedans lui démontraient que cet
édifice consulaire, imposant de loin pouvait crouler à un signal convenu et
briser l'idole. Comme la plupart des hommes d'entreprise, avec un discernement
très vif des obstacles matériels il tenait peu de compte des résistances d'en
bas, des opinions générales de ce qui n'avait pas une personnification distincte
: il croyait qu'à tout instant donné un résultat politique était à même de se
produire, si les hommes qui le voulaient fortement savaient vaincre les chefs
adversaires. Sa pensée pourtant n'était pas que le droit pérît en un jour devant
le fait, et que les affections les croyances des populations se suppriment
impunément; mais il séparait des réelles et antiques coutumes l'opinion
vacillante des populaces : celle-ci n'entrait guère dans ses calculs et quant
aux coutumes elles-mêmes il les estimait fort destructibles en un laps de temps
assez court, à moins qu'elles ne trouvassent leur vengeur. En un mot, M. de
Couaën s'en remettait peu volontiers à ce qu'on appelle force progressive des
choses ou puissance des idées et le sens du succès dans chaque importante lutte
lui paraissait dépendre, en définitive, de l'adresse et de la décision de trois
ou quatre individus notables : hors de là, et au-dessous, il ne voyait que pure
cohue, fatalité écrasante, étouffement. Sa gloire la plus désirée eût été de
devenir un de ces marquants individus qui jouent entre eux à un certain moment
la partie du monde. Il n'en était pas indigne par sa capacité, assurément ; mais
loin du centre, sans action d'éclat antérieure, sans alliances ménagées de
longue main, les positions principales lui manquaient. Ce qu'il pouvait avec ses
seules ressources C'était d'aider, par une vigoureuse levée dans la province, au
coup que d'autres frapperaient plus au coeur, et il avait tout disposé
merveilleusement à cet effet. Le petit château de Couaën formait comme la tige
et le noeud d'une ramification étendue qui pénétrait de là en lignes tortueuses
à l'intérieur du pays. Parmi ceux qui s'y employaient le plus près sous sa
direction et qui semblaient parfois affairés à la réussite jusqu'à l'imprudence,
je ne tardai pas de m'apercevoir que, nonobstant les démonstrations parfaites
dont il les accueillait, le marquis comptait peu d'auxiliaires réels et qu'il ne
faisait fond sur presque aucun ; mais il touchait par eux à divers points de la
population, ce qui lui suffisait : le cri une fois jeté, il n'attendait rien que
de cette brave population et de lui-même.
Avec un esprit
de forte volée, et qui, à une certaine hauteur, manoeuvrait à l'aise dans
n'importe quels sujets le marquis était très inégalement instruit ; en le
pratiquant, on avait lieu d'être étonné de ce qu'il savait par places et de ce
qu'il ignorait. Cela me frappa dès lors, malgré l'incomplet de mes propres
connaissances à cette époque ; on voyait que, détourné le plus souvent par les
circonstances et sentant sa destinée ailleurs il n'avait cherché dans les livres
qu'un passe-temps et un pis-aller. Il offrait donc sous l'esprit et les
observations générales dont il se couvrait, des suites d'un savoir assez solide,
mais interrompu, à travers de grands espaces restés en friche. C'était de
politique et de portions d'histoire que se composait surtout sa culture ; je la
comparais, à part moi, à des fragments de chaussée romaine en une contrée vaste
et peu soumise. Le premier jour que je l'allai visiter, quand nous entrâmes dans
sa bibliothèque, un livre récent était ouvert sur la table : j'en regardai le
titre, j'y cherchai le nom de l'auteur, depuis célèbre : “ Quel est ce
gentilhomme de l'Aveyron? ” lui dis-je.
- < Ah !
répondit-il, une de mes connaissances de jeunesse dans le Midi, une profonde
tête, et opiniâtre!
Toutes les
théories de morale et de politique de nos philosophes supposaient je ne sais
quel sauvage de l'Aveyron et n'eussent pas été fâchées de nous ramener là : mais
voici que l'Aveyron leur gardait un gentilhomme qui mettra à la raison
philosophes et sauvages. ” Ce furent ses paroles mêmes.
De madame de
Couaën et de ce qu'elle me parut à cette visite et aux suivantes j'ai peu à vous
dire, mon ami, sinon qu'elle était effectivement fort belle, mais d'une de ces
beautés étrangères et rares auxquelles nos yeux ont besoin de s'accommoder. Je
me trouvais encore, après six mois de liaison dans un grand vague d'opinion sur
elle, dans une suspension de sentiments qui, bien loin de tenir à
l'indifférence, venait plutôt d'un raffinement de respect et de mon scrupule
excessif à m'interroger moi-même à son égard.
Présent, je la
saluais sans trop lui adresser la parole, je lui répondais sans presque me
tourner vers elle, je la voyais sans la regarder : ainsi l'on fait pour une
jeune mère qui allaite son enfant devant vous. C'était comme une chaste image
interdite sur laquelle ma vue répandait un nuage en entrant, et, au départ, je
tirais le rideau sur les souvenirs.
Mais qui sait
les adresses de l'intention maligne et les connivences qui se passent en nous?
peut-être nuage et rideau n'étaient-ils là que pour sauver le trouble au début,
et permettre à l'habitude de multiplier dans l'ombre ses imperceptibles germes.
J'allais
beaucoup au château de Couaën, mais, dans les commencements surtout, j'y
séjournais peu. Quand la soirée avancée ou quelque orage me retenait à coucher,
j'en repartais le lendemain de grand matin. Je fus vite au courant du monde
qu'on y voyait et dans le secret des faibles et prétentions d'un chacun. Ce qui
de loin m'avait paru une initiation considérable, n'était, vu de près qu'un jeu
assez bruyant dont les masques me divertissaient par leur confusion quand ils ne
m'étourdissaient pas. Il n'y avait que le marquis de supérieur parmi ces hommes
chez qui, pour la plupart, l'étroitesse de vues égalait la droiture :
je m'attachais
à lui de plus en plus.
Mes courses à
la Gastine s'étaient ralenties, bien que sans interruption et avec tous les
dehors de la bienséance.
J'avais une
excellente excuse de mes retards dans ma fréquentation de M. de Couaën et mon
assiduité à ses conciliabules; la conformité de principes et d'illusions
politiques faisait qu'on ne me désapprouvait pas. Mademoiselle de Liniers dans
sa délicate fierté, jouissait intérieurement de ma réussite auprès du personnage
le plus autorisé du pays, et, comme les femmes qui aiment, mettant du dévouement
aux moindres choses elle sacrifiait avec bonheur le plaisir de me voir aussi
souvent que d'abord à ce qu'elle croyait le chemin de mon avancement.
Nos
conversations même entre nous seuls en quittant par degrés le crépuscule
habituel et les confins de nos propres sentiments étaient devenues variées moins
à voix basse, plus traversées de piquant et d'éclat : l'abondante matière que
j'y apportais du dehors ne les laissait pas s'attendrir ou languir. Je faisais
donc d'amusantes peintures des personnages, et de leurs conflits d'amour-propre,
et des fausses alertes où ils donnaient ; j'en faisais de nobles de M. de Couaën
et de son sang-froid toujours net au milieu de ces échauffements. Si je me
taisais de la marquise, mademoiselle de Liniers se chargeait de rompre mes
faibles barrières sur un sujet qui l'attirait par-dessus tous les autres.
L'apparence de
la jeune femme, le caractère de sa beauté (ne l'ayant jamais rencontrée
jusque-là), son attitude et l'emploi de ses heures dans des compagnies si en
disparate avec elle, l'âge de ses deux enfants, lequel était le plus beau et si
la fille ressemblait à sa mère ; que sais-je encore?
avait-elle
dans l'accent quelque chose d'étranger, parlait-elle aussi bien que nous la
langue, aimait-elle à se répandre sur les souvenirs de sa famille et de sa
première patrie ?...
ces mille
questions se succédaient aux lèvres de mademoiselle de Liniers sans curiosité
vaine, sans le moindre éveil de coquetterie rivale, avec un intérêt bienveillant
et vrai, comme tout ce qui sortait d'une âme si décente. Pour moi, je ne pouvais
me dispenser de complaire à tant de naturels désirs, et, une fois sur cette
pente, je m'oubliais aux redites et aux développements. Puisque elle-même
écartait de ses mains le voile dont j'imaginais de recouvrir en moi ce coin
gracieux, il me semblait qu'il m'était bien permis en ces moments d'y lancer
quelque coup d'oeil qui fit trêve à mes contraintes et de profiter d'une
ouverture dont je n'étais pas l'auteur, pour m'informer à mon tour de ce que ma
mémoire contenait déjà. Ce n'est pas moi du moins qui ai ouvert, murmurait tout
bas la conscience ; ce n'est pas moi qui ai commencé, me disais-je ; et j'allais
je pénétrais cependant, et les discours que j'en faisais ne se terminaient pas.
Toute la Gastine n'était plus qu'un écho des secrètes merveilles de Couaën. Si
les sentiments dont j'eus à m'effrayer par la suite s'essayèrent dès lors à
former chez moi quelques points distants et obscurs, ce dut être à la faveur de
semblables entretiens où, pleine de son sujet, sollicitée à le ressaisir, notre
parole en détermine en nous les premiers contours.
IV
L'hiver, qui
me parut long, s'écoula : avec le printemps mes retours au manoir se
multiplièrent et n'eurent plus de nombre. Tout un cercle de saisons avait déjà
passé sur notre connaissance ; j'étais devenu un vieil ami. La chambre que
j'occupais désormais non plus pour une nuit seulement, mais quelquefois pour une
semaine entière et au-delà, avait vue sur le; jardins et sur la cour de la
ferme, au-dessus de la voûte d'entrée. J'y demeurais les matinées à lire, à
méditer des systèmes de métaphysique auxquels mon inquiet scepticisme prenait
goût, et que j'allais puiser, la plupart, aux ouvrages des auteurs anglais
depuis Hobbes jusqu'à Hume, introduits dans la bibliothèque du marquis par un
oncle esprit fort. Quelques écrits bien contraires du Philosophe inconnu me
tombèrent aussi sous la main, mais alors je m'y attachai peu. Cette curiosité de
recherche avait un périlleux attrait pour moi, et, sous le prétexte d'un zèle
honnête pour la vérité, elle décomposait activement mon reste de croyance.
Lorsqu'au travers de ces spéculations ruineuses sur la liberté morale de l'homme
et sur l'enchaînement plus ou moins fatal des motifs quelque bouffée du
printemps m'arrivait, quand un torrent d'odeurs pénétrantes et de poussières
d'étamines montait dans la brise matinale jusqu'à ma fenêtre, ou que, le cri de
la barrière du jardin m'avertissant, j'entrevoyais d'en haut la marquise avec
ses femmes, en robe flottante, se dirigeant par les allées pour boire les eaux,
selon sa coutume de huit heures en été, à la source ferrugineuse qui coulait au
bas - à cet aspect, sous ces parfums, aux fuyantes lueurs de ces images rejeté
soudainement dans le sensible, je me trouvais bien au dépourvu en présence de
moi-même. Mon entendement, baissant le front, n'avait rien à diminuer du
désoeuvrement de mon coeur, le livre rien à prétendre dans mes soupirs. Plus de
foi à un chemin de salut, plus de recours familier à l'Amour permanent et
invisible ; point de prière. Je ne savais prier que mon désir, invoquer que son
but aveugle ; j'étais comme un vaincu désarmé qui tend les bras. Toute cette
philosophie de la matinée (admirez le triomphe!) aboutissait d'ordinaire à
quelque passage d'anglais à demi compris sur lequel j'avais soin d'interroger M.
de Couaën au déjeuner : la marquise, en effet, qui était là, se donnait parfois
la peine de me faire répéter le passage pour m'en dire le sens et redresser ma
prononciation.
La politique,
qui m'avait enflammé d'abord m'agréait peu, sinon lorsque j'en causais seul à
seul avec M. de Couaën, et que nous nous élevions par degrés au spectacle
général, à l'appréciation comparée des événements. Quant à l'entreprise où je le
vis embarqué et où j'étais résolu de le suivre, elle me sembla d'autant plus
aventurée que j'en connus mieux les ressorts. M. de Couaën sentait lui-même
combien il en était peu le maître, et s'en dévorait. Perdu dans son buisson au
coin le plus reculé de la scène, l'initiative lui devait venir d'ailleurs ; il
ne pouvait rien sans le signal nécessaire, et le moindre dérangement au centre,
à Londres ou à Paris une humeur de Pichegru, une indécision de Moreau,
éternisaient les délais. Pourtant il fallait que, lui, tînt sa machination
toujours prête sans éclat, et ménageât à un taux convenable l'ardeur aisément
exagérée ou défaillante de ses principaux auxiliaires. Le talent qu'il usait à
cet étroit manège était prodigieux, et j'en souffrais autant que je l'admirais.
Ma patience, certes n'accompagnait pas jusqu'au bout la sienne, et durant la
plupart des conversations véhémentes qu'il soutenait avec une sérénité et une
aisance infinies je m'esquivais de mon mieux, tantôt sur le pied de frivole
jeune homme, tantôt fort de mon titre de philosophe que quelques-uns de ces
messieurs m'accordaient. A dîner, plutôt que d'essuyer en face des redites que
j'avais entendues cent fois je me rabattais volontiers du côté des enfants qui
mangeaient habituellement avec nous si ce n'est les jours de très grand monde ;
et, comme les assiettes qu'on nous servait offraient à leur fond les unes de
larges fleurs bleues les autres des fleurs moindres et quelques-unes rien,
l'anxiété de ces gentils petits êtres était au comble pour savoir à chaque plat
nouveau si le bon Dieu leur enverrait une assiette à fleurs à grandes ou à
moyennes fleurs: C'était devenu une manière de récompenser le plus ou moins de
sagesse des matins. Grâce aux clins d'oeil de la mère et aux miens la providence
du vieux serviteur n'y commettait pas trop de méprises. Je préférais de
beaucoup, pour mon compte, ces anxiétés riantes à celles de nos dignes convives
et à leurs tumultueux élans dans des sujets plus graves, mais moins définis ; il
est vrai que naturellement madame de Couaën témoignait la même préférence.
Je n'étais
pourtant pas encore pris d'amour, mon aimable ami, - non, je ne l'étais pas.
Dans ces bosquets où, un livre à la main comme prétexte de solitude en cas de
rencontre, je m'enfonçais avant le soir; en mes après-dînées silencieuses durant
cet automne de la journée, où les ardeurs éblouissantes du ciel s'étalent en une
claire lumière, si largement réfléchie, et où la voix secrète du coeur est en
nous le plus distincte, dégagée de la pesanteur de midi et des innombrables
désirs du matin à ces moments de rêverie, sur les bancs des berceaux, dans la
pépinière du fond et au bord de son vivier limpide, partout où j'errais, je ne
nommais aucun nom ; je n'avais aucun chiffre à graver, je n'emportais aucune
image. Madame de Couaën éloignait mademoiselle de Liniers, sans régner elle-même
; d'autres apparitions s'y joignaient ; je me troublais à chacune ; un paysan
rencontré avec sa bergère me semblait un roi. Ainsi, pour ne pas aimer d'objet
déterminé, je ne les désirais tous que plus misérablement ; les plaisirs simples
de ces heures et de ces lieux n'en étaient que plus corrompus par ma sensibilité
débordée. Il vient un âge dans la vie, où un beau site, l'air tiède, une
promenade à pas lents sous l'ombrage, un entretien amical ou la réflexion
indifféremment suffisent; le rêve du bonheur humain n'imagine plus rien de mieux
: mais, dans la vive jeunesse, tous les biens naturels ne servent que de cadre
et d'accompagnement à une seule pensée. Cette pensée restant inaccomplie, cet
être dont Dieu a permis la recherche modérée à la plupart des hommes ne se
rencontrant pas d'abord trop souvent le coeur blasphème ; on s'exaspère, on
s'égare; on froisse du pied le gazon naissant, et l'on en brise les humbles
fleurs, comme on arrache les bourgeons aux branches du chemin; on repousse d'une
narine enflammée ce doux zéphyr qui fraîchit ; on insulte par des regards
désespérés au don magnifique de cette lumière.
Et ces doux
sites ces tièdes séjours cependant, qui, à l'âge de la sensibilité extrême, ont
paru vides cuisants et amèrement déserts et qui plus tard notre sensibilité
diminuant, la remplissent, ne laissent de trace durable en nous que dans le
premier cas. Dès qu'ils deviennent suffisants au bonheur, ils se succèdent, se
confondent et s'oublient : ceux-là seuls revivent dans le souvenir avec un
perpétuel enchantement, qui semblèrent souvent intolérables à l'âge de
l'impatience ardente.
A cet âge où
j'étais alors et où vous n'êtes déjà plus, mon jeune ami, les sens et l'amour ne
font qu'un à nos yeux ; on désire tout ce qui flatte les sens on croit pouvoir
aimer tout ce qu'on désire. Je donnais aveuglément dans l'illusion. Le coeur, en
cette crise, est si plein de facultés sans objet et d'une portée inconnue ; la
vie du dehors et la nôtre sont si peu débrouillées pour nous; un phosphore si
rapide traverse, allume nos regards; de telles irradiations s'en échappent par
étincelles et pleuvent alentour sur les choses ; dès que la voix du désir
s'élève et à moins qu'une autre voix souveraine n'y coupe court, l'être entier
frissonne d'un si magnétique mouvement, - que, sur la foi de tant d'annonces on
ne peut croire que l'amour n'est pas là chez nous prêt à suivre, avec son
enthousiasme intarissable, les perfections toujours nouvelles dont il dispose,
et l'éternité de ses promesses. Mais qu'on aille, qu'on condescende à ces
leurres; qu'on n'interdise pas au désir cette parole charmante qu'il insinue;
qu'on ne scelle pas à jamais ses sens sous l'inviolable bandeau du mystère, les
offrant en holocauste à l'union sans tache de la divine Epouse ; ou qu'on ne les
confine pas de bonne heure (dans un ordre humain et secondaire) au cercle sacré
du mariage, encore sous l'oeil du divin Amour; - qu'on aille donc et qu'on
essaie un peu de ces vaines délices. Comme le divorce de l'amour et des sens se
fait vite, forcément?
douleur ou
dégoût, comme leur distinction profonde se manifeste ! A mesure que les sens
avancent et se déchaînent en un endroit, l'amour vrai tarit et s'en retire. Plus
les sens deviennent prodigues et faciles, plus l'amour se contient, s'appauvrit
ou fait l'avare : quelquefois il s'en dédouble nettement, et rompant tout lien
avec eux, il se réfugie, se platonise et s'exalte sur un sommet inaccessible,
tandis que les sens s'abandonnent dans la vallée aux courants épais des vapeurs
grossières. Plus les sens alors s'acharnent à leur pâture, plus lui, par une
sorte de représailles se subtilise dans son essence. Mais cette contradiction
d'activité est désastreuse. Si les sens agissent trop à l'inverse de
l'amour,tout différents qu'ils sont de lui, ils le tuent d'ordinaire ; en
s'usant eux-mêmes ils raréfient en nous la faculté d'aimer. Car, si les sens ne
sont pas du tout dans l'homme la même chose que l'amour, il y a en ce monde une
alliance passagère, mais réelle, entre l'amour et les sens, pour la fin
secondaire de la reproduction naturelle et l'harmonie légitime du mariage. De là
l'apparente confusion où ils s'offrent d'abord; de là aussi, dans l'excès des
diversions sensuelles et passé un certain terme, la ruine en nous de la
puissance d'amour : autrement, d'alliance absolue, d'identité entre eux, il n'y
en a pas. Dans un bon nombre de sensibilités orageuses que la religion n'a pas
dirigées mais que le vice ou la vanité n'ont pas entièrement perdues. C'est donc
quand les sens ont jeté leur premier feu et que leur violence fait moins de
bruit au-dedans, que l'âme malade discerne plus clairement sous la leur la voix
de l'amour, la voix du besoin de l'amour. Cette voix qui s'entend à part,
surtout dans la seconde jeunesse, est loin de la fraîcheur et de la mélodie que
les sens lui prêtaient durant leur mutuelle confusion. Un peu âpre désormais
altérée et souffrante, non plus virginale comme au seuil du chaste hymen, non
plus insidieuse comme au banquet des faux plaisirs, mais grave, détrompée,
véridique et nue dans sa plainte, elle réclame sur cette terre un coeur que nous
aimions et qui nous aime pour toujours. Oh ! contre cette voix-là, mon ami, si
l'homme sait l'entendre, s'il sait en traduire le vrai sens je ne saurais me
montrer bien sévère.
Elle est, dans
l'intervalle de répit des erreurs à l'endurcissement, un suprême appel de
l'infini en nous, une douloureuse protestation sous forme humaine, de nos
instincts immortels et de notre puissance aimante. Pour qui la réchauffe en son
sein et l'écoute longuement parler, elle peut devenir le signal du bienheureux
retour. Soit que, ne trouvant pas sur son chemin cette âme incomparable qu'elle
implore, l'âme fatiguée, mais courageuse, passe outre, et dans son dégoût de
tout divertissement, dans sa soif croissante d'aimer, détachée, repentante, ne
s'arrête plus qu'à la source supérieure où elle se plonge ; soit que, par une
rencontre bien rare, et qui est dans ce pèlerinage la plus rafraîchissante des
bénédictions apercevant enfin l'âme désirée, elle se porte au-devant, se fasse
reconnaître d'elle, et s'initie et remonte avec elle et par elle aux régions du
véritable Amour. L'amour humain en ce cas forme comme un degré sans souillure
vers le trône incorruptible.
Mais, si ce
destin est beau, louable, et bien doux même dans ses sacrifices, il ne faut pas
s'en déguiser le revers glissant ; à force de vouloir être un appui l'un pour
l'autre, on doit craindre de se devenir un écueil. Voulez-vous savoir si l'amour
humain que vous ressentez demeure pur et digne de confiance, s'il continue à
vous mûrir sainement et à vous préparer; redites-vous ces paroles d'un doux
Maître :
“ L'Amour est
circonspect, humble et droit ; il n'est ni amolli, ni léger, ni adonné aux
choses vaines ; il est sobre, chaste, stable, plein de quiétude et gardé de
sentinelles à toutes les portes des sens et in cunctis sensibus custoditu. ”
Redites-vous encore : “ L'Amour est patient, prudent et fidèle, et il n'agit
jamais en vue de lui-même, et seipsium nunquam quaerens. Car, ajoute le doux
Maître, dès l'instant que quelqu'un agit en vue de lui-même, dès cet instant il
est déchu de l'Amour. ” Voilà ce qu'on doit se demander, mon ami, et ce qui peut
avertir à chaque pas si l'amour humain que l'on suit rapproche, et s'il est sur
le chemin qui mène. D'autres je l'avoue, sont plus rigoureux que moi, et
l'arrachent sans hésitation des sentiers du salut ; mais après tant d'épreuves ;
je ne puis m'empêcher de lui être indulgent. Un jour, l'amant de Laure, le docte
et mélodieux Pétrarque, dans une semaine de retraite pieuse, crut voir entrer le
grand Augustin ; son patron révéré, qui lui parla . Et le grand Saint, après
avoir rassuré le fidèle tremblant, se mit à l'interroger, et il examinait cette
vie en directeur attentif, et il y portait dans chaque partie son conseil : les
honneurs, l'étude, la poésie et la gloire, tour à tour, y passèrent, et,
lorsqu'il arriva à Laure, il la retrancha. Mais Pétrarque, qui s'était incliné à
chaque décision du Saint, se récria ici plein de douleur, et supplia à genoux
celui qui avait pleuré sur Didon de lui laisser l'idée de Laure. Et pourquoi
aussi, à le plus tendre des docteurs à le plus irréfragable des Pères s'il m'est
permis de le demander humblement, pourquoi ne la lui laissais-tu pas? Est-il
donc absolument interdit d'aimer en idée une créature de choix, quand plus on
l'aime, plus on se sent disposé à croire, à souffrir et à prier ; quand plus on
prie et l'on s'élève, plus on se sent en goût de l'aimer ? Qu'y a-t-il surtout
quand cette créature unique est déjà morte et ravie, quand elle se trouve déjà
par rapport à nous sur l'autre rive du Temps du côté de Dieu ?
L'Amour divin
dont tout bien émane et par qui tout se soutient, peut nous être figuré sur
l'autel que nul n'a vu en face ni ne verra, au centre des cieux et des mondes ;
et de là il darde, il rayonne, il ébranle ; il pénètre à divers degrés et meut
toute vie, et s'il arrivait pur et seul (merus) à nos coeurs dans ce monde
mortel, il ne les enivrerait pas, il ne les éblouirait pas : il les ferait
éclater comme un cristal, il les fondrait, il les boirait sur l'heure,
fussent-ils du plus invincible diamant, de même à peu près que le soleil, sa
pâle image, embraserait le globe s'il y dardait ses rayons à nu. Mais comme
l'air est là dans la nature, merveilleux et presque invisible, accueillant le
soleil, vêtissant la terre, lui étalant, lui distribuant les feux d'en haut en
lumière variée et en chaleur tolérable, ainsi, au-devant du pur Amour divin,
pour les coeurs fidèles, est ici-bas la Charité, qui ne connaît ni vide ni
relâche, qui embrasse tous les hommes les met entre Dieu et chacun et opère dans
la sphère humaine des âmes cette distribution bienfaisante des saintes et
ardentes fontaines. Trop souvent, il est vrai, ce qui fut vicié à l'origine, les
éléments où s'est infiltré le mal, les germes devenus corruptibles fermentent et
s'allument dans l'air transparent, à la chaleur du soleil : de là les tempêtes
et les foudres. De même, au sein de la charité obscurcie, les exhalaisons de
l'orgueil et des passions engendrent les haines et les guerres. Il est pourtant
de belles âmes si tendrement douées, si fortement nourries, qu'elles reçoivent
en elles à tous les instants l'Amour divin inaltérable et vif, par les millions
de rayons de la charité immense, et le rendent aux hommes leurs frères en mille
bienfaits aimables en pleurs abondants versés sur toutes les blessures et en
dévouements sublimes : et si, à quelque heure triste, elles sentent expirer au
hasard ces rayons trop nombreux et trop disséminés, elles n'ont, pour les
ressaisir en esprit, qu'à les regarder tous sortir, comme à leur source, de la
poitrine du Pontife miséricordieux, une fois mort et toujours présent, de cette
poitrine lumineuse et douce où dormit Jean le bien-aimé. Mais d'autres âmes, mon
ami, sont moins promptes et moins sereines ; elles ne sont ni si fermes à leur
centre ni d'une célérité de rayons si diffusible ; elles s'évanouiraient à
vouloir directement tant embrasser, et, dans l'obscurcissement où le monde
d'au-delà est accoutumé de nous paraître, l'Amour divin, ne leur arrivant que
par la charité universelle, les toucherait d'une impression trop incertaine. La
Charité d'ailleurs, pour être toute-puissante sur un coeur, réclame presque
nécessairement sa virginité, et bien des âmes, capables d'aimer, ont commencé
par se ternir. Ces âmes donc dans leur retour au sentiment du Saint, peuvent
consulter, autant que je crois, un miroir plus circonscrit et plus rapproché où
l'Amour suprême se symbolise à leurs yeux, quelque front brillant et chéri sur
lequel il pose son flambeau, la vue d'une paupière céleste dans laquelle il
daigne éclater; elles peuvent user chastement d'un amour unique pour remonter
par degrés à l'amour de tous et à l'Amour du Seul Bon.
Ah! si elles y
réussissent par cette voie, si ce qu'elles ressentent n'est ni un égoïsme
exclusif ni une pesante idolâtrie, si en passant par le voile de la figure aimée
les rayons sacrés ne s'y brisent pas comme sur la pierre, si à aucun moment ils
ne deviennent coupants comme des glaives ou perçants comme des éclairs, s'ils
demeurent reconnaissables à travers le disque vivant qui doit à la fois les
concentrer, les élargir et les peindre pour notre infirme prunelle, ah ! tout
est bien tout est sauf, tout se répare. Et quand l'être aimé meurt avant nous
quand les rayons de l'Amour saint nous arrivent désormais à travers cette forme
glorieuse, transfigurée, de l'amante, et son enveloppe incorporelle, on a moins
à craindre encore qu'ils ne dévient, qu'ils ne se brisent, et ne nous soient
dangereux et trompeurs : la présence à nos côtés la descente en nos nuits de
l'Ombre angélique, ne fait alors qu'attendrir davantage, voiler de reflets mieux
adoucis rechanger et rajeunir sans cesse en notre exil cette lumière où elle
nage, dont elle est vêtue, et qui, grâce à elle, commence dès ici-bas, au milieu
des pleurs, notre immortelle nourriture.
Mais où
vais-je de la sorte, mon ami? j'étais avec vous, ce me semble, dans les bosquets
de Couaën, où je m'oubliais ; j'y poursuivais sous mille formes le fantôme qui
m'enveloppait de son nuage, qui oppressait mon front et mes yeux, mais dont je
ne pouvais démêler la figure. Rien ne m'était plus funeste, disais-je, que cette
application continue sur un tel objet. Couvés ainsi, fondus sourdement pour une
pensée échauffée, les sens et l'amour entraînent dans un obscur mélange nos
autres facultés et tous nos principes. C'est un lent ravage intérieur et comme
une dissolution souterraine dont, à la première découverte, on a lieu d'être
effrayé. Tandis que chez le jeune homme vraiment chaste, qui tempère sa pensée,
toutes les vertus de l'âme, comme tous les tissus du corps, s'affermissent, et
que l'honnête gaieté, l'ouverture aux plaisirs simples, l'énergie du vouloir,
l'inviolable foi dans l'amitié, l'attendrissement cordial envers les hommes, le
frein des serments, la franchise de parole et quelque rudesse même que l'usage
polira, composent un naturel admirable où chaque qualité tient son rang et où
tout s'appuie, ici dans la chasteté illusoire, par l'effet de cette liquéfaction
prolongée qu'elle favorise, les fondements les plus intimes se submergent et
s'affaissent ; l'ordonnance naturelle et chrétienne des vertus entre en
confusion ; la substance propre de l'âme est amollie. On garde les dehors mais
le dedans se noie ; on n'a commis aucun acte, mais on prépare en soi une
infraction universelle. Cette chasteté menteuse, où chauffe un amas de tous les
levains est sans doute pire à la longue que ne le serait d'abord une
incontinence ménagée.
d'autres
idées, plus raisonnables si l'on veut, plus consistantes du moins, avaient part
aussi à mes excursions pensives. J'étais venu à Couaën pour m'ouvrir un accès
dans la vie, pour gravir, en y faisant brèche, sur la scène active du monde;
malgré ma confiance en mon noble guide, je commençais à croire que je m'étais
abusé. Je me sentais dans une voie fausse, impossible, et qui n'aboutissait pas.
Il me semblait que toutes les peines que nous prenions nous imaginant avancer,
se pouvaient comparer à la marche d'une bande de naufragés sur une plage
périlleuse : ainsi nous nous traînions le long de notre langue de sable, de
rocher en rocher, guettant un fanal rêvant une issue, sans vouloir reconnaître
que nous tournions le dos à la terre et que la marée montante du siècle, qui
nous avait dès longtemps coupé l'unique point de retour, gagnait à chaque moment
sous nos pas. La tristesse inexprimable qu'à certaines heures du soir, j'avais
vue s'étendre et redoubler dans le réseau plus bleuâtre des veines au front
douloureux du marquis, me donnait à soupçonner que, malgré la décision de ces
sortes de caractères il n'était pas sans anxiété lui-même, et qu'entre les
chances diverses de l'avenir, le néant de ses projets lui revenait amèrement. Je
compatissais avant tout aux déchirements d'un tel coeur, et j'étais à mille
lieues de me repentir de m'être engagé ; mais je souffrais aussi pour mon propre
compte dans mes facultés non assouvies, dans ce besoin de périls et de renom qui
bourdonnait à mon oreille, dans ces aptitudes multiples qui, exercées à temps et
s'appuyant de l'occasion eussent fait de moi, je l'osais croire, un orateur
politique, un homme d'Etat ou un guerrier. Ma pensée habituelle de jouissance et
d'amour, qui recouvrait toutes les autres et les minait peu à peu, ne les
détruisait pas d'un seul coup : en me baignant dans le lac débordé de mes
langueurs je heurtais fréquemment quelque pointe de ces rochers plus sévères.
Un jour que je
m'étais ainsi, comme à plaisir, endolori de blessures et abreuvé de pleurs
qu'après avoir sondé longuement les endroits défectueux de ma destinée, j'avais
invoqué pour tout secours ce sentiment unique, absorbant, qui eût été à mes yeux
la rançon de l'univers et mon dédommagement suprême ; un jour que j'avais perdu
de plus abondants soupirs, effeuillé plus de bourgeons et de tiges d'osier
fleuri, tendu dans l'air des mains plus suppliantes à quelque invisible anneau
de cette chaîne qui me semblait comme celle des dieux à Platon; ce jour-là, un 6
juillet, s'il m'en souvient, chargé de tout le fardeau de ma jeunesse, je
sortais des bosquets par le carré des parterres ma coiffure rabattue sur le
visage, les regards à mes pieds ; et le fond flottant de ma pensée était ceci :
“ Jusqu'à quand l'attendre ? en quel lieu la poursuivre ? existe-t-elle quelque
part? en est-il une sous le ciel, une seule que je doive rencontrer? ” Soudain,
mon nom prononcé par une voix m'arriva dans le silence : je levai la tête et
j'aperçus madame de Couaën assise à la fenêtre de sa chambre de la tour, qui me
faisait signe du geste et m'appelait. En deux bonds je fus sous cette fenêtre
bienheureuse, que j'atteignais presque de la main, et d'où une charmante tête,
dans le cadre de la verdure, s'inclinait vers moi avec ces mots :
“ Pour
sauvage, vous l'êtes me disait-elle ; vous allez me ramasser pourtant mon
aiguille d'ivoire, mon aiguille à broder, qui est tombée là, voyez, quelque part
au bas de ce pêcher ou dans les branches. Vous me la rapporterez, s'il vous
plaît, en personne et à l'instant ; et puis si je l'ose alors je requerrai votre
compagnie pour une corvée de ma façon. ” Je ramassai l'objet sans le voir, je
franchis grille du jardin, voûte d'entrée et cour intérieure sans presque
toucher à la terre : en une seconde de temps j'étais à la porte de madame de
Couaën, où, avant de tourner la clef, j'attendis une ou deux autres secondes
pour ne pas paraître avoir trop couru. Je frappai même deux petits coups légers
comme si j'eusse craint de la surprendre, et ce ne fut que sur la réponse du
dedans que j'ouvris. Une odeur suave me monta aux sens. Je pénétrais dans ce
séjour intime pour la première fois. Tout y était simple, mais tout y brillait :
des meubles polis quoique antiques ; une guitare suspendue, un crucifix d'ivoire
à droite dans l'enfoncement du lit, à gauche la cheminée garnie de porcelaines
rares de cristaux rapportés d'Irlande, et un petit portrait en médaillon de
chaque côté; elle en face de moi à la fenêtre, toujours assise, une chaise
devant pour ses pieds, une broderie au tambour sur ses genoux, un de ses coudes
sur la broderie qui semblait oubliée, et dans cet oubli levant au ciel une tête
douce, altière, étincelante. Elle ne bougea pas d'abord et à peine si elle
regarda : “ Voici de quoi il s'agit, me dit-elle, en recevant l'aiguille que je
lui rendais. M. de Couaën est sorti pour tout le soir, il reconduit ces
messieurs. Je songe que je voudrais aller à la montagne, à la chapelle
Saint-Pierre-de-Mer ; c'est un devoir ; m'accompagnerez-vous? Il y a bien pour
une heure à marcher lentement, mais il nous reste assez de soleil. ” Et sans
attendre que j'eusse dit oui, toute à sa pensée, elle était debout, elle
s'apprêtait, et nous sortîmes.
Je lui donnais
le bras la promenade était longue ; j'avais une soirée entière de bonheur devant
moi. Délicieux moments où l'on ne demande rien, où l'on n'espère rien où l'on
croit ne rien désirer ! Que de soins affectueux j'osais lui rendre dans les
moindres mouvements et sans factice esclavage ! comme mon bras, en soulevant
timidement le sien, le sollicitait de s'appuyer ! Et quand nous traversâmes le
pré où paissait le taureau farouche, et quand nous franchîmes le petit pont sur
le ruisseau ferrugineux, et quand nous montâmes la côte jonchée de cailloux, que
d'attentions naturelles et discrètes l'environnèrent! J'étais ingénieux à
ménager sa marche, je lui faisais une route sinueuse; il semblait que moi-même
de mes mains je posasse ses pieds aux places les plus douces et que j'étendisse
un tapis merveilleux sous ses pas. Elle recevait ces soins admirablement,
quelquefois avec un demi-sourire ; le plus souvent elle s'y prêtait sans avoir
l'air d'y prendre garde, et durant ce temps, comme pour récompense, elle
m'entretenait de sa famille, de sa patrie et d'elle. Son nom de naissance était
Lucy O'Neilly. Elle avait perdu très jeune son père ; une mère aimante l'avait
élevée.
Son frère
aîné, patriote ardent, avait vu dans la Révolution française un puissant moyen
d'émancipation pour l'Irlande : il s'était consacré, l'un des premiers, à cette
ligue généreuse des amis du pays avec lord Fitz-Gérald dont il était parent, et
qui eut une si triste fin ?. Le séjour que
M. de Couaën
avait fait près d'eux répondait en plein à cette époque d'héroïque égarement.
Entre lui et le frère de celle qu'il aimait, des dissidences violentes d'opinion
avaient éclaté. Le gentilhomme républicain, chef de famille, refusa longtemps sa
soeur à l'étranger adversaire.
Plus d'une
fois leur querelle à ce sujet fut près d'en venir au sang, et il avait fallu
toute la fermeté d'affection de la douce Lucy, toute l'inépuisable effusion de
la mère, pour amortir le choc de ces deux orgueils et faire triompher l'amour.
Cette mère si bonne et d'une santé déjà souffrante, on avait dû pourtant la
quitter. Les nouvelles qu'on recevait d'abord étaient rares difficiles à cause
de la guerre active : depuis quelques mois seulement on les avait plus
fréquentes, mais aussi bien tristes et donnant peu d'espoir de la conserver.
Madame de Couaën avait reçu une lettre le matin même, et cette course à
Saint-Pierre-de-Mer que nous faisions était un pèlerinage qui avait pour but une
prière.
Elle me
déroulait ces circonstances avec une plénitude naïve de paroles, y semant un
pittoresque inattendu et nuançant ses pensées successives, sans marquer jamais
d'autre passion que celle d'aimer. Nous avions atteint le haut de la côte, nous
marchions sur un plateau inégal, hérissé de genêts, d'où s'élevaient ça et là
quelques arbres maigres tordus à leur pied par les vents. Le rivage, à une
petite demi-lieue en face de nous, était sourcilleux et sombre. Quoique le
soleil à l'horizon touchât presque l'Océan et l'embrasât de mille splendeurs ;
les vagues plus rapprochées, qu'encaissaient comme dans une baie anguleuse les
hautes masses des rochers se couvraient déjà des teintes épaissies du soir.
Cette solitude, en ce moment surtout, donnait l'idée d'une sauvage grandeur.
Elle en parut frappée ; après un assez long silence, je la vis plus pâle que de
coutume sous ses cheveux de jais et son oeil aigu, attaché fixement à l'horizon
des flots s'y plongeait avec l'expression indéfinissable d'une fille du bord des
mers. “ C'est votre Irlande que vous cherchez, lui dis-je, mais n'est-elle pas
ici en réalité avec sa bruyère et ses plages? ” - “ Oh! non, s'écria-t-elle,
verdure et blancheur ne sont pas ici comme là-bas ; là-bas, c'est moins rude et
plus découpé; C'est ma patrie tout humide au matin, verdoyante d'herbe et
ruisselante de fontaines. Les cimes, les lacs de l'Irlande reluisent au soleil
comme ces cristaux de ma chambre. Oh ! non, toute l'Irlande n'est pas ici! ”
L'accent de souffrance dont elle prononça ces derniers mots, m'avertit que
c'était moins encore aux lieux qu'aux êtres éloignés que s'adressait son regard.
En descendant par beaucoup d'inégalités de terrain, et en suivant la trace
déchirée d'un ruisseau qui courait au rivage, nous étions arrivés à la chapelle
où elle devait prier. Cette chapelle, depuis longtemps sans prêtre et même sans
gardien, n'était pas ruinée, comme on aurait pu croire, ni dénuée de tout
ornement. Madame de Couaën avait pris soin d'en faire réparer la toiture ; elle
y envoyait chaque semaine une ou deux fois pour les soins de propreté et
l'entretien d'une lampe sur l'autel. De plus la dévotion des pêcheurs et
habitants de la côte, qui dans les périls se liaient par quelque voeu, y
suspendait des offrandes que la sainteté de l'endroit, tout ouvert qu'il était,
suffisait bien à défendre.
J'entrai avec
elle un instant dans l'humble nef ; mais, quand je la vis s'agenouiller, je
sortis par une sorte de pudeur, craignant de mêler quelque mouvement étranger à
une invocation si pure. Il me sembla qu'il valait mieux que son soupir de
colombe montât seul au Ciel. En cela je me dissimulais la vertu de cet acte
divin enseigné au moindre de nous par Jésus ; j'oubliais que toute prière est
bonne, acceptable; que la prière même du plus souillé des hommes, si elle sort
du coeur, peut ajouter quelque chose à celle d'un ange.
Une pensée m'a
bien des fois occupé depuis. Si, en ce moment de crise, j'avais prié à genoux
avec ferveur pour sa mère et pour elle, plusieurs des chances mauvaises que je
ne sus pas conjurer, n'eussent-elles pas été changées par là dans l'avenir de ma
vie et peut-être dans l'avenir de la sienne ? Un acte méritoire de cette nature,
placé à l'origine de mon sentiment, n'était-il pas capable d'en ordonner
différemment l'usage, d'en mieux incliner le cours ? Car les bonnes prières,
même quand elles n'atteignent pas leur but direct, rejaillissent à notre insu
par d'autres effets salutaires ; elles vont souvent frapper dans les profondeurs
de Dieu quelque ressort caché qui n'attendait que ce coup pour agir, et d'où
s'imprime une tournure nouvelle au gouvernement d'une âme.
Mais quoique
par l'effet du spectacle, de la promenade et des impressions de ce soir, je me
sentisse dans une disposition vraiment plus religieuse qu'il ne m'était arrivé
depuis longtemps, je ne la réalisai pas. Laissant madame de Couaën prosternée à
la chapelle, je m'approchai d'un débris de guérite en pierre au bord de la
falaise : l'espace, l'abîme mugissant, le disque rougi de l'astre qui se noyait
à demi, me saisirent, et je rêvai. Je rêvai, ce qui n'est pas du tout, mon ami,
la même chose que prier, mais ce qui en tient lieu pour les âmes du siècle, la
sensation vague les dispensant commodément de tout effort de volonté. Rêver,
vous le savez trop, C'est ne rien vouloir, C'est répandre au hasard sur les
choses la sensation présente et se dilater démesurément par l'univers en se
mêlant soi-même à chaque objet senti, tandis que la prière est voulue, qu'elle
est humble, recueillie à mains jointes et jusqu'en ses plus chères demandes
couronnée de désintéressement. Cet effort désintéressé fut surtout ce qui me
manqua ce soir-là et ce que m'eût donné la prière. Je voilais j'enveloppais de
mille façons ma chimère personnelle ; je la dispersais dans les vents, sur les
flots ; je la confiais et la reprenais à la nature ; je ne m'immolai pas un seul
instant. Le soleil était entièrement couché quand elle sortit et revint vers moi
:
l'absence de
l'astre laissait aux masses rembrunies du rivage et aux flots montants qui s'y
brisaient leur solennité plus lugubre. Pour elle, un reste de larmes baignait
ses paupières, et elle s'avançait ainsi dans toute la beauté de sa pâleur.
J'étais ému vivement, et, lui prenant la main, à deux pas de l'abîme, je me mis
à lui parler, plus que je n'avais encore osé faire, de ce qui devait consoler,
soutenir dans les épreuves un coeur comme le sien de ce qui veillerait d'en haut
sur elle, de ce qui l'environnait ici-bas et de ce qui l'aimait. Elle m'écoutait
dire, avec ce regard particulier fixé à l'horizon et pour toute parole : “ Oh !
c'est si bon d'être aimé! ” répondit-elle ; et nous nous remîmes en marche
silencieux.
Notre retour
fut moins long que l'aller ; une fois arrivés à la côte, nous n'eûmes plus qu'à
descendre. Comme il faisait assez de jour, nous distinguâmes bientôt M. de
Couaën en face sur la plate-forme du château : il nous avait reconnus et nous
regardait venir, seuls êtres en mouvement dans la montagne, précédant les ombres
du soir. Nous hâtions le pas en lui envoyant de loin quelques signes, elle
surtout agitant par les rubans son grand chapeau détaché : plus près du logis,
les arbres et un chemin tournant nous éclipsèrent. Au moment de notre entrée
dans la cour, madame de Couaën la première courut légèrement à sa rencontre et
prévint ses questions par quelques mots que je n'entendis pas, mais qui
expliquaient l'objet de cette promenade. Il accueillit avec lenteur sa
justification empressée, paraissant en jouir, immobile et souriant, un peu
voûté, toute sa personne exprimant une bien tendre complaisance. Après qu'elle
eut fini, il l'entoura de son bras comme un père satisfait, et la souleva
presque jusqu'à lui, la baisant aux cheveux, car elle dérobait le front. Un
glaive soudain ne m'eût pas autrement frappé ; mon coeur et mes yeux, à travers
le jour tombant, n'avaient rien perdu de cette chaste scène: mon règne insensé
expira. Je compris amèrement ce que je n'avais que vaguement senti encore, ce
qui, dès ce soir même, devint le cuisant aiguillon de mes nuits, combien la
moindre caresse de l'amour, la plus indifférente familiarité du mariage laisse
loin en arrière les plus vives avances de l'amitié. C'est là en effet l'éternel
châtiment de ces amitiés indiscrètes où l'on s'embarque ; c'en est le ver
corrupteur et rongeur. L'envahissante jeunesse, qui ne veut rien à demi,
s'irrite d'une inégalité où son orgueil est intéressé comme ses sens ; elle
remue, elle retourne sans relâche cette pensée jalouse. De celle-là aux plus
dangereuses, il n'y a qu'à se laisser pousser ; on est sur la pente des sentiers
obliques.
V
Le lendemain
et les jours suivants mon humeur me parut comme changée ; ma douleur même était
un signe que j'interrogeais avec espoir. Toutes mes sensations toutes mes idées
vacillantes commençaient à s'ébranler, à se mouvoir dans un certain ordre ;
j'étais sorti de mon néant, j'aimais. Une fumée légère de supériorité, l'orgueil
d'un coeur qui s'était cru longtemps stérile, m'exaltèrent durant les premiers
moments de cette découverte. Au lieu d'être plus triste et rêveur comme le sont
d'ordinaire les personnes ainsi atteintes, je marquai une gaieté bizarre.
Les bosquets
me virent moins ; je restais en compagnie et m'y mêlais aux discussions avec un
feu et un développement inaccoutumés. Madame de Couaën me regardait d'un air
d'étonnement : un génie s'éveillait en moi ; car j'étais de ceux, mon ami, dont
la force tient à la tendresse; et qui demandent toute inspiration à l'amour. Le
soir, retiré dans ma chambre, une souffrance plus aiguë, mais moins désespérée
qu'auparavant, suspendait ma lecture et gagnait mes songes ; au réveil, mon
premier mouvement était de me sonder l'âme pour y retrouver ma blessure :
j'aurais trop craint d'être guéri.
Mais on
s'habitue aux blessures qui persistent : si rien ne les renouvelle et ne les
ravive, on les discerne bientôt malaisément de ses autres affections
fondamentales. On est tenté de croire qu'elles s'assoupissent, tandis qu'au
contraire elles minent sourdement. Une semaine au plus écoulée, il y avait déjà
des doutes en moi et une incertitude qui ramenait toute ma langueur. Je me
disais : Est-ce donc là en réalité l'amour ? Depuis l'heure où j'avais
douloureusement senti cet amour s'engendrer dans mon chaos où je l'avais salué
en mon sein avec le tressaillement et presque l'orgueil d'une mère, je ne savais
guère rien de nouveau sur son compte; ma vie reprenait son train uniforme de
tristesse. Je voyais, il est vrai, madame de Couaën seule et l'accompagnais
volontiers ; mais c'étaient des scènes plus ou moins semblables des répétitions
toujours délicieuses elle présente ; toujours vaines et sans trace, elle
évanouie.
Cet amour qui
ne s'essayait pas en venait par instants à ne plus se reconnaître. Mon ami, mon
ami, que puis-je vous dire? je n'ai pas à vous raconter d'aventures. En ce
moment et plus tard encore, ce sera perpétuellement de même, une vie monotone et
subtile, des pages blanches, des jours vides, des intervalles immenses pour des
riens, des attentes dévorantes et si longues qu'elles finissaient par rendre
stupide ; peu d'actes des sentiments sans fin ; des amas de commentaires sur un
distique gracieux comme dans les jours de décadence. Ainsi j'ai vécu : ainsi
vont les années fécondes. J'ai peu vu directement, peu pratiqué, je n'ai rien
entamé en plein ; mais j'ai côtoyé par les principaux endroits un certain nombre
d'existences, et la mienne propre, je l'ai côtoyée, plutôt que traversée et
remplie ; j'ai conçu et deviné beaucoup, bien qu'avec une sorte d'aridité pour
reproduire, comme quand on n'a pas varié soi-même l'expérience et qu'on a
rayonné longtemps dans l'espace, dans la spéculation, dans la solitude.
Cinq ou six
heures de retraite studieuse et de lecture par jour (ce dont je ne me suis
jamais déshabitué au milieu de mes distractions les plus contraires) suffisaient
à entretenir le don naturel d'intelligence que Dieu ne voulait pas laisser
dépérir en moi : le reste du temps allait à la fantaisie et aux hasards du
loisir. J'ai dit que les bosquets m'agréaient moins ; en effet, quand il me
prenait envie d'errer seul, je choisissais plutôt désormais la montagne et la
grève ; elle avait semé sur ces rocs un souvenir que j'y respirais. Nous y
retournâmes tous les deux quelquefois encore ; je l'accompagnais aussi au canal
d'un moulin à eau situé dans la prairie au-delà des pépinières et des vergers,
et dont le fracas écumeux, sans parler des canards à la nage, amusait beaucoup
les enfants. Une grande surveillance était nécessaire en un tel lieu sur ces
petits êtres de peur de quelque imprudence. Je ne m'en remettais pas aux femmes
et j'y avais l'oeil moi-même sans me lasser un seul instant, tandis qu'elle,
assise, confiante en mes soins travaillait nonchalamment, et, d'un air pensif,
suivait mes discours bien souvent interrompus ou m'en tenait de judicieux et
profonds sur les choses de l'âme : car ce tour d'imagination qui lui était
propre ne faussait en rien son parfait jugement; elle m'offrait l'image d'une
nature à la fois romanesque et sensée. Autant j'évitais de la regarder
auparavant, autant j'étais devenu avide de la contempler alors; je couvais
curieusement ce noble et double visage ; je pénétrais cette expression ingénue,
d'une rareté singulière, et qui ne m'avait pas parlé tout d'abord, j'épelais, en
quelque sorte, chaque ligne de cette grande beauté, comme un livre divin, un peu
difficile, que quelque ange familier m'aurait tenu complaisamment ouvert.
Elle restait
calme, sereine, patiente sous mes regards de même que mon regard descendait
inaltérable et pur sur son front. Elle se laissait lire, elle se laissait
comprendre ; elle trouvait cela simple et bon dans son innocence ; et
d'ordinaire, je le crois en vérité, elle ne le remarquait pas. Mais un jour,
sous les saules de ce canal, sa jeune enfant, qui était restée en silence près
de nous me dit, comme après y avoir sérieusement pensé : “ Pourquoi donc
regardez-vous toujours maman ainsi ? ” Vous me demandiez, belle enfant, sous les
saules du canal pourquoi je regardais ainsi votre mère; et j'aurais presque pu
vous le dire, si vous-même aviez pu m'entendre, tant il y avait de respect dans
l'intention de ce regard :
C'est que la
beauté, toute espèce de beauté, n'est pas chose facile, accessible à chacun
intelligible de prime abord; C'est que, par-delà la beauté vulgaire, il en est
une autre à laquelle on s'initie, et dont on monte lentement les degrés comme
ceux d'un temple ou d'une colline sainte. Il y a en ce monde la beauté selon les
sens , il y a la beauté selon l'âme : la première, charnelle, opaque,
immédiatement discernable; la seconde, qui ne frappe pas moins peut-être à la
simple vue, mais qui demande qu'on s'y élève davantage, qu'on en pénètre la
transparente substance et qu'on en saisisse les symboles voilés. Idole et
symbole, révélation et piège, voilà le double aspect de l'humaine beauté depuis
Eve. De même qu'il y a en nous l'amour et les sens, de même il y a au-dehors
deux sortes de beauté pour y correspondre. La vraie beauté, plus ou moins mêlée,
plus ou moins complète, est souvent difficile à sentir dans ce qu'elle a de pur;
elle nous apparaît tard ; tout ainsi que l'amour vrai en nous est lent à se
séparer. L'enfant ne comprend pas la beauté : quelques couleurs rouges et
brillantes qui jouent vivement à son oeil, lui en composent une bizarre image.
L'adolescent, qui la poursuit et l'adore, s'y méprend presque toujours; dans sa
fougue aveugle, impétueuse, on le voit embrasser à genoux les pierres grossières
des chemins, comme il ferait les statues de porphyre de la déesse. Il faut le
plus souvent que les sens soient déjà un peu émoussés pour que le sentiment
distinct de la beauté nous vienne. heureux alors qui sait apprécier cette beauté
tardive, qui s'y voue encore à temps et se crée un coeur digne de la réfléchir!
Le voluptueux, qui sent la beauté et qui la goûte, en est le fléau ; il la
profane de son hommage ; il ne tend qu'à la dégrader et à l'obscurcir ; au lieu
de s'élever par elle, il jouit de la rabaisser aux amours lascives, il la
précipite à jamais et la sacrifie. La noble beauté, au contraire, quand l'âme
qui l'habite est demeurée fidèle à son principe, ne périra pas avec cette
enveloppe terrestre ; elle méritera de persister ailleurs, rectifiée selon le
vrai, épurée selon l'amour, et sous cette forme nouvelle qui ne changera plus,
il sera permis encore à qui la servait ici-bas de continuer de l'aimer; nous
avons besoin d'espérer cela, et rien, à mon Dieu ! ne nous interdit de le
croire.
Tout novice,
tout indigne que j'étais alors et si je ne me rendais pas compte aussi nettement
de ces distinctions je les pressentais en partie, du moins en sa présence. Je
faisais des progrès chaque jour dans l'intelligence de cette âme tout intérieure
et de la forme achevée qui me l'exprimait.
Je saisissais
de plus en plus le symbole : mais évitais-je tout à fait le piège ? mais, en
étudiant la lampe sous l'albâtre, ne m'arrêtais-je pas trop aux contours ? Ce
regard fixe et avide ne cherchait-il donc uniquement qu'à comprendre? ne
tâchait-il pas quelquefois de se faire comprendre aussi et d'interroger Il ne se
retirait-il point par moments, rebuté du calme et du front sans trouble dont on
l'accueillait, comme si c'eût été un refus? ne s'irritait-il jamais que l'enfant
inattentif l'eût pu juger singulier, et que l'objet passionnément chéri parût le
trouver si simple ?
Et puis la
beauté la plus égale et la mieux soutenue ici-bas a nécessairement ses heures
d'éclipse et de défaillance ; elle ne nous offre pas dans un jour constant sa
portion idéale, éternelle. Il est des saisons et des mois où elle devient
sujette aux langueurs. Elle se lève dans un nuage qui ne la quitte pas et qui la
revêt d'une tiédeur perfide. Ses yeux nagent, ses bras retombent, tout son corps
s'oublie en d'incroyables postures ; sa voix flatteuse va au coeur et fait
mourir. Quand on approche, l'émotion gagne, le trouble est contagieux ; chaque
geste, chaque parole d'elle semble une faveur. On dirait que ses cheveux,
négligemment amassés sur sa tête, vont se dénouer ces jours-là au moindre soupir
et vous noyer le visage ; une volupté odorante s'exhale de sa personne comme
d'une tige en fleur. Ivresse et poison ! fuyez : toute femme en certains moments
est séductrice.
A ces moments,
en effet, je voulais fuir, je fuyais même quelquefois et m'absentais de Couaën
pour plusieurs jours.
L'idée de
mariage alors me revenait : un amour virginal, à moi seul, et dans le devoir, ne
pouvait-il donc balancer, me disais-je, l'attrait énervant de ces molles amitiés
avec les jeunes femmes. Il Je m'y rejetais éperdument ; je me peignais le foyer,
son repos sérieux, ses douceurs fortes et permises. Les préludes gracieux que
j'avais auparavant connus à la Gastine, se réveillaient d'eux-mêmes sous mes
regards et recommençaient en moi un chaste et rougissant tableau de flamme
naissante. Deux mauvais vers de ma façon, dont je me souviens encore, se
mêlaient, je ne sais trop comment, à ce vague épithalame :
Fi des yeux,
les amants se peuvent adorer, Sous les yeux des parent; qui semblent ignorer!
Mais,
subterfuge bizarre! au lieu de me diriger dans ces instants vers mademoiselle de
Liniers, qui était toute trouvée, et près de laquelle, au fond, je me regardais
bien comme assez engagé pour ne rien conclure ailleurs ; j'allais imaginer des
projets d'union avec quelqu'une des jeunes filles que j'avais pu apercevoir aux
châteaux d'alentour.
Puis, quand
j'avais brodé de la sorte une pure fantaisie, et que mon coeur, derrière cela,
se croyait fort comme sous la cuirasse, je raccourais à Couaën consulter la dame
judicieuse. Elle se prêtait indulgemment à ces projets contradictoires à ces
folles ébauches que je poursuivais surtout pour côtoyer de plus près et plus
aveuglément son amour, pour m'initier avec elle dans mille détails familiers
dont elle était le but constant. Quand nous avions causé à loisir des beautés
campagnardes entre lesquelles hésitait mon choix, elle s'employait, en riant, à
me donner occasion de les rencontrer. Ces amitiés captieuses sont si sûres
d'elles-mêmes qu'elles ne font pas les jalouses. Il y avait à une demi-lieue de
Couaën un gentillâtre singulier, petit et vieux veuf avec une fille de dix-sept
ans qu'on disait belle :
madame de
Couaën me mena chez eux un jour. Je connaissais déjà le père pour l'avoir vu à
nos réunions politiques où il s'emportait quelquefois, bien que son correctif
d'habitude, après chaque phrase, fût : “ Pour moi, messieurs je ne conspire pas.
” A part son royalisme un peu impatient, le digne homme, en parfait contraste
avec ses turbulents voisins, offrait un ensemble de goûts paisibles et
méticuleux que des infirmités naturelles avaient de bonne heure encouragés. Sa
première éducation fort mince, l'avait laissé à court, même en matière
d'orthographe. Toutefois, M. de Vacquerie aimait la lecture, faisait des
extraits et copiait au net les beaux endroits les endroits sensibles
principalement : il recevait les ouvrages de Delille dans leur primeur. Tous les
deux ans un voyage à Paris le tenait au courant d'une foule de petites
inventions à la mode dont il était curieux. Il avait chez lui, pour mieux faire
accueil aux visiteurs un orgue de Barbarie avec des airs nouveaux et des
cylindres de rechange, une optique avec des estampes représentant les vues des
capitales, un microscope avec des puces et autres insectes; un jeu de solitaire
sur une tablette du salon, et enfin sa fille, gentil visage en pomme d'api,
intéressante miniature. Il fallait entendre, en revenant de là avec madame de
Couaën, comme nous déroulions dans notre enjouement. L'inventaire de cette dot
future que m'allait apporter l'héritière de ces lieux : ajoutez-y pourtant un
joli bois qui couvrait presque une demi-paroisse et deux gardes-chasse pour la
montre.
De son côté,
mademoiselle de Liniers que je visitais toujours, quoique plus rarement, ne
témoignait pas une si insouciante humeur ; mais, dans sa candeur de soupçon ; ce
n'était nullement madame de Couaën, C'étaient plutôt mes autres relations qui
commençaient à l'inquiéter. Situation mensongère de nos trois coeurs! illusion
trois fois moqueuse !
Mon amour
serpentait par ces faux-fuyants sinueux, comme une eau sous l'herbe qui la
dérobe. Je le perdais de vue, je l'entendais seulement bruire, parfois même je
l'aurais cru évanoui tout à fait, si quelque accident ne m'avait averti. Comme
cet amour ne s'essayait jamais directement du côté de la personne aimée, il ne
se démontrait à moi que par opposition avec les autres sentiments étrangers qui
pouvaient traverser son cours. La plus forte preuve que j'eus en ce genre, fut
ma résistance soutenue aux intentions peu équivoques d'une femme des environs
qui ne négligeait rien pour m'attirer. Mariée assez maussadement, je pense, âgée
de trente-six ans à peu près sans enfants, en proie à l'ennui des heures et aux
désirs extrêmes de cette seconde jeunesse prête à s'échapper, elle m'avait
distingué en diverses rencontres : je la vis venir au trouble insinuant de ses
regards et aux vagues discours platoniques où elle s'efforçait de m'envelopper.
Mes sens frémirent, mais mon coeur répugna : quelques mois plus tôt, je me fusse
abandonné avec transport. Un jour que je m'étais laissé inviter chez elle, dans
une lecture au jardin qu'elle m'avait demandée, elle m'interrompit folâtrement,
m'arracha le livre des mains et se mit à fuir, en semant à poignées des roses
qu'elle arrachait aux touffes des bosquets. Le péril fut vif par la surprise ;
je n'eus garde de m'y exposer derechef. Ma force de résolution en cette
circonstance me fit bien fermement sentir à quels autels mystérieux je
m'appuyais.
Cependant
l'impatience de ma situation me ressaisissait par fréquents et soudains assauts.
Tout déguisement tombait alors, toute subtilité s'envolait, comme une toile
légère sous la risée de l'orage. Je tendais ma chaîne, je l'agitais avec
orgueil, je ne la voulais plus ni rompre ni cacher; je la voulais emporter au
désert. Combien de fois, cette chaîne adorée, il me sembla la traîner sur mes
pas et l'entendre bruyamment retentir le long de la grève où je marchais contre
le vent, respirant la pluie saline qui me frappait en plein le visage, et mêlant
mon cri inarticulé aux glapissements des goélands et des flots! Les yeux vers
l'Ouest, devant moi l'Océan et ses sillons arides, mon regard s'arrêtait
volontiers à une petite île dépouillée qui surgissait à peu de distance du
promontoire voisin. Antique séjour, dit-on, d'un collège de Druides ; puis, plus
tard monastère chrétien; aujourd'hui déserte, à l'exception de quelques huttes
misérables; j'imaginai, à force de la voir, de m'y installer en solitaire, de
cultiver sur ce roc sans verdure ma pensée éternelle et sans fleur, et de n'en
revenir visiter l'objet vivant qu'une fois par semaine au plus dans la dévotion
d'un pèlerinage. Un jour donc prétextant une absence, et sans confier ma
résolution à personne, je passai en canot dans l'île dès le matin. J'en
parcourus tout d'abord avec une sorte de joie sauvage les ruines, les
escarpements, les pierres monumentales ; j'en fis plusieurs fois le tour.
Tant que le
soleil brilla sur l'horizon ce fut bien : mais la nuit en tombant m'y sembla
morne et mauvaise. La journée et le soir du lendemain redoublèrent mes
angoisses; de mortels ennuis m'obsédèrent. Les ténébreux désirs les pensées
immondes naissaient pour moi de toutes parts dans ces sites austères où je
m'étais promis pureté d'âme et constance. Sur cet espace resserré je rôdais aux
mêmes endroits jusqu'au vertige ; je ne savais où me fuir, de quel dieu sanglant
épouvanter ma mollesse; je me collais les mains et la face aux blocs de granit.
Cet altier stoïcisme de la veille m'avait rudement précipité à un mépris abject
de moi. Le sommeil me vint enfin sous le toit d'un pêcheur, mais un sommeil
trouble, épais, agité, pesant comme la pierre d'un sépulcre et bigarré comme
elle de figures et d'emblèmes pénibles. O Dieu ! le soir de la vie, la nuit
surtout qui doit suivre, ressemblerait-elle pour le lâche voluptueux à ces soirs
et à ces nuits de l'île des Druides ? ô Dieu ! grâce s'il en est ainsi, grâce !
je veux me retremper en toi avant le soir, te prier tandis que le soleil luit
toujours et qu'un peu de force me reste; je veux m'entourer d'actions bonnes, de
souvenirs nombreux et pacifiants, pour que mon dernier sommeil soit doux, pour
qu'un songe heureux, paisiblement déployé, enlève mon âme des bras de l'agonie
et la dirige aux lumières du rivage.
A peine guéri
de mon projet de retraite dans l'île, je me reportai plus loin ; je méditai une
solitude moins étroite et moins âpre derrière un plus large bras de l'Océan.
Madame de Couaën m'avait souvent entretenu de sa maison natale, à un mille de
Kildare, dans le comté de ce nom ; elle y avait vécu jusqu'à son départ
d'Irlande, et sa mère y habitait encore. Je connaissais pour les lui avoir fait
décrire en mainte circonstance, les moindres particularités de ces lieux, la
longue allée entre une double haie vive qui menait à la porte grillée, les
grands ormes de la cour, et, du côté du jardin cette bibliothèque favorite aux
fenêtres cintrées où couraient le chèvrefeuille et la rose ; j'avais présents à
toute heure les pots d'oeillets qui embaumaient, les caisses de myrte sur les
gradins du perron ; la musique des oiseaux, à deux pas, dans les buissons du
boulingrin ; latéralement les touffes épaisses d'ombrage, et, en face, au
milieu, une échappée à travers la plus fraîche culture dont la rivière Currah
animait le fond. C'est là, dans ce cadre verdoyant, que mon amour se figurait la
douce Lucy, en robe blanche, nu-tête, donnant le bras à sa mère affaiblie, la
faisant asseoir sur un banc au soleil, lui remettant à la main sa longue canne
dès qu'il fallait se lever et marcher : “ Oh ! oui, m'écriai-je involontairement
devant cette fille pieuse, quand j'étais témoin de ses trop vives inquiétudes ;
oui, madame, j'irai rejoindre votre mère là-bas lui porter vos tendresses, la
consoler de votre absence, la soigner en votre place ; je tiendrai à vous plus
uniquement que jamais ; je serai pour elle un autre vous-même. ” Et je me
faisais redire, comme à un messager intime, chaque objet en détail, les fleurs
aimées les bancs le mieux caressés de la chaleur, les places marquées par des
souvenirs. Elle souriait au milieu de sa confidence, avec une tristesse
incrédule et pourtant reconnaissante : mais, moi, je me prenais sérieusement à
cette pensée ; les moyens d'exécution se joignaient, se combinaient dans ma tête
: il n'y avait que l'idée du péril où je laisserais M. de Couaën, qui me pût
encore retenir. Ayant réfléchi cependant qu'une intrigue importante était alors
entamée à Londres ; qu'en y passant j'y pouvais être à nos amis d'une utilité
majeure ; que d'ailleurs un éclat immédiat paraissait de moins en moins probable
à cause de la trêve avec l'Angleterre mêlant, je le crois bien, à ces raisons,
sans me l'avouer, une obscure volonté de retour, mon dernier scrupule ne tint
pas, et j'attendis de pied ferme l'occasion prévue.
Vers la fin de
l'automne, en effet, un soir, sous la brume et l'ombre, il nous arriva des îles
une barque avec trois hommes et de secrètes dépêches. M. de Couaën était depuis
quelques jours absent chez l'ancien gouverneur de..., à plus de vingt lieues de
là, trop loin pour qu'on eût le temps de le faire avertir ; car la barque
repartait à la nuit suivante. On put toutefois remettre un paquet cacheté qu'il
avait eu la précaution de confier à sa femme en nous quittant. Je pris langue
dans le jour avec ces hommes, et il fut convenu sans peine qu'ils
m'emmèneraient. l'écrivis une longue lettre, particulièrement adressée à madame
de Couaën, mais de manière qu'elle me servît aussi d'explication et d'excuse
auprès de lui. j'y exposais mon projet, mes sentiments envers tous deux, mon
voeu profond de ne tenir désormais au monde, à l'existence, que par eux seuls ;
j'y dépeignais le désordre de mon âme en termes expressifs, mais transfigurés ;
j'y parlais de retour, sans date fixe, bien qu'avec certitude. Cette lettre
écrite, je la plaçai dans ma chambre à un endroit apparent, et, comme minuit
approchait, je regagnai la falaise. La marée qui devait nous emmener était
presque haute ; nos hommes pourtant, qui amassaient des forces par un peu de
sommeil, ne paraissaient pas ; nous en avions bien encore pour une heure au
moins. Je m'assis donc en attendant, précisément à cette guérite, non loin de la
chapelle, là où j'étais déjà venu le jour de la prière. Les mêmes pensées,
grossies d'une infinité d'autres, s'élevaient dans mon sein. L'onde, et l'ombre,
et mon âme, tout redoublait de profondeur et d'infini en moi comme autour de
moi. C'était une nuit froide et brune, sans nuages où les étoiles éclairaient
peu, où les vagues bondissantes ressemblaient à un noir troupeau, où perçait au
ciel, comme un signe magique, le plus mince et le plus pâle des croissants. A
cette heure d'un adieu solennel et presque tendre, le Génie de ces lieux se
dévoilait à mon regard avec plus d'autorité que jamais, et, sans s'abaisser en
rien ni s'amollir, il se personnifiait insensiblement dans la divinité de mon
coeur. Les temps reculés les prêtresses merveilleuses le lien perpétuel et sacré
de l'Armorique et de l'Irlande, ces saints confesseurs, dit-on, qui faisaient le
voyage en mouillant à peine leur sandale sur la crête aplanie des flots, je
sentais tout cela comme une chose présente, familière, comme un accident de mon
amour. D'innombrables cercles nébuleux, dans l'étendue de l'Océan visible et de
l'Océan des âges vibraient autour d'un seul point de ma pensée et
m'environnaient d'un charme puissant. Au plus fort de cette redoutable harmonie
où je me noyais pour me retrouver sans cesse, il me sembla que des airs et des
eaux s'élevait une voix qui criait mon nom : la voix s'approchait et devenait
par moments distincte ; il y avait des intervalles de grand silence. Mais un
dernier cri se fit entendre, un cri, cette fois, qui me nommait avec détresse ;
un accent humain, réel et déchirant. Je me levai tout saisi d'effroi.
qu'aperçus-je
alors? Une femme errante, en sarrau flottant, sans ceinture, les cheveux comme
épars courant à moi dans un noble égarement, et agitant à la main quelque chose
de blanc qu'elle me montrait. Ame de ces plages, fatidique beauté, Velléda
immortelle! par cette veille d'automne, sous cette lune naissante, était-ce
vous? il ne lui manquait que la faucille d'or.
C'était celle
que vous avez vous-même devinée, mon ami ; c'était Elle, pas une autre qu'Elle,
Elle devant moi, à cette heure, sur ce roc désert où déjà nos mains s'étaient
pressées; Elle, me criant de bruyère en bruyère et me cherchant ! Je demeurais
muet, je croyais à une fascination ; il me fallut plusieurs minutes avant de
comprendre.
Or voici ce
qui s'était passé. Durant toute la guerre, les nouvelles d'Irlande ne nous
parvenaient qu'indirectement, avec nos périlleuses dépêches de Londres. Depuis
la paix, la correspondance de famille s'était faite à découvert; quelques
lettres pourtant, par un reste d'habitude, avaient continué de suivre l'ancien
détour, Ce soir-là, avant de s'endormir, madame de Couaën eut fortement l'idée
qu'il en pouvait être ainsi, et elle s'était hasardée à ouvrir le paquet qu'elle
n'avait pas visité la veille. Une lettre à son adresse la frappa aussitôt ;
C'était l'écriture de son frère : sa mère était morte! Cette lettre fatale à la
main, elle courut à ma chambre sans m'y trouver : on m'avait vu sortir ; elle
n'en demanda pas davantage, et, soit vague instinct vers une route connue, soit
conclusion soudaine que je ne pouvais être autre part, à cette heure, qu'au lieu
de l'embarquement, elle s'y trouva toute portée : ses pieds l'y avaient conduite
par un entraînement rapide.
Je l'apaisai ;
son sein se gonfla : je tirai d'elle des réponses et des larmes. L'ayant
contrainte à s'asseoir un moment, j'osai toucher de la main ses pieds de marbre.
Et puis nous revînmes doucement, comme nous étions revenus tant de fois. Pour
mieux rassasier sa douleur, pour lui montrer combien, à l'instant de l'annonce
funeste, ma pensée, non moins que la sienne, était d'avance tout entière à
l'objet ravi, je lui contai le projet qu'avait arrêté sa venue ; elle lut la
lettre que j'avais écrite : son trouble fut grand nous mêlions nos âmes : “ Oh
! promettez que vous ne partirez jamais me disait-elle ; M. de Couaën vous aime
tant ! vous nous êtes nécessaire. Ma mère n'est plus, j'ai besoin de vous pour
vous parler d'elle et de ces choses que vous seul savez écouter. ”
- Le lendemain
après une conversation inépuisable sur l'objet révéré, tout d'un coup, et sans
liaison apparente, elle s'écria en me regardant de ce long regard fixe qui
n'était qu'à elle : “ Dites vous resterez avec nous toujours vous ne vous
marierez jamais ! ” Je ne répondais qu'en suffoquant de sanglots et par mes
pleurs sur ses mains que je baisais.
VI
M. de Couaën
arriva le jour suivant. Les dépêches étaient graves et plus décisives que nous
n'aurions pu croire. Une rupture de l'Angleterre paraissait imminente ; nos amis
projetaient de petits débarquements successifs; tout d'ailleurs se nouait
étroitement à Paris. M. de Couaën, ayant le besoin de s'y rendre lui-même, nous
annonça qu'il partait incontinent; mais par réflexion, et pour dérouter les
conjectures, il fut convenu qu'il emmènerait sa femme et ses enfants, et que je
les accompagnerais : cela ainsi aurait tout l'air d'un voyage en famille. Le
vieux serviteur François, durant cette quinzaine, restait chargé du soin de la
côte. La veille de ce prompt départ, madame de Couaën étant occupée aux
préparatifs, je pris le chemin, désormais bien lumineux, de la colline : je ne
J'avais pas encore monté si léger, si bondissant de coeur, avec plus de souffle
à la face et dans mes cheveux. Le monde intérieur se peuplait enfin pour moi, le
monde du dehors et de l'action allait s'ouvrir ; je n'avais jamais tant goûté à
la fois de cette double vie.
L'inquiétude
pourtant de l'entreprise si prochaine aggravait un peu mon émotion et, bien
qu'il s'y mêlât en perspective mille occasions enviables de services et de
dévouement, je ne pouvais me dérober à l'idée d'un bonheur inaccompli, mais
cher, mais ignoré, paisible et croissant, qu'on aventure. Le marquis surtout me
semblait incompréhensible. Moi, je concevais mon imprévoyance apparente ; je les
suivais lui et elle, et leur fortune. Lui, au contraire, que suivait-il ? Quelle
fatalité orageuse lui interdisait de jouir? Il était clair qu'il allait se
briser quelque part, nous briser plus ou moins tous ensemble ; je n'osais
d'avance augurer, en ce qui le concernait, sur quel écueil ni avec quelle chance
de naufrage. Tandis que j'alternais ainsi d'elle à lui et que je me posais
inévitablement, au début de toute combinaison attrayante, l'énigme silencieuse
de cette noble figure, voilà qu'ayant atteint la bruyère, je l'aperçus lui-même
de loin qui marchait à pas lents et s'arrêtait par pauses fréquentes, les mains
enfoncées jusqu'au coude dans ses poches de derrière, et la tête sur sa
poitrine, comme quelqu'un d'absorbé qui s'oublie. J'étais à son côté qu'il ne
m'avait point entendu encore, tant son attention au-dedans était forte, tant
aussi le vent de mer soufflait contre nous et chassait les bruits, et tant
l'herbe fine de la bruyère assoupissait mes pas! Quand je le saluai par son nom
il se redressa brusquement comme découvert dans sa blessure; il reprit et garda
une attitude de corps moins abandonnée ; mais le bleu amer de ses yeux,
l'endolorissement humide de ses tempes, laissaient à jour son âme, et, sous une
forme assez abstraite et générale, la conversation qu'il entama poursuivit tout
haut sa pensée.
J'ai remarqué
maintes fois mon ami, que les hommes d'action, les esprits fermes et résolus
même les plus ignorants quand ils s'abattent sur les pures idées y font des
percées profondes ; qu'ils se prennent et se heurtent à des angles singuliers et
ne les lâchent pas. Jetés à la rencontre dans la métaphysique, ils y chevauchent
étrangement et la traversent par les biais les plus courts par des sentiers
audacieux et rapides. Comme le nombre des questions sérieuses n'est pas infini
pour l'homme, comme le nombre des solutions l'est encore moins, il y a une
sorte de curiosité à voir les éternels sujets de méditation remaniés au pli de
l'expérience active, et la rude énergie d'un mortel héroïque se tailler, en
passant, une ceinture à sa guise, au lieu de la trame oiseuse et subtile, toile
de Pénélope des dialecticiens et des philosophes.
M. de Couaën,
d'une voix altérée que j'entends encore, me tenait donc de mélancoliques
discours dont voici le mouvement et le sens :
“ Amaury,
Amaury, c'est une rude arène que la vie, une ingrate bruyère ; et j'étais en
train de me le dire quand vous êtes venu. Il y a une loi probablement, un ordre
absolu sur nos têtes quelque horloge vigilante et infaillible des astres et des
mondes : mais, pour nous autres, hommes, ces lointains accords sont comme s'ils
n'étaient pas. L'ouragan qui souffle sur nos plages peut faire à merveille dans
une harmonie plus haute ; mais le grain de sable qui tournoie, s'il a la pensée,
doit croire au chaos. Depuis que l'homme est, dit-on, sorti du chêne, il n'est
pas moins assujetti à l'aquilon que devant : ici battu, rabougri, stérilisé (et
il frappait de sa canne une yeuse maigre et nouée du chemin), plus loin
majestueux, dominant et tout en ombrage, et pourtant la vigueur du tronc que
voilà n'est pas la moindre. Les destinées des hommes ne répondent point à leur
énergie d'âme. Au fond cette énergie est tout dans chacun ; rien ne se fait ou
ne se tente sans elle ; mais entre elle et le développement où elle aspire, il y
a l'intervalle aride, le règne des choses le hasard des lieux et des rencontres.
s'il est un effet général que l'humanité en masse doive accomplir par rapport à
l'ensemble de la loi éternelle, je m'en inquiète peu. Les individus ignorent
quel est cet effet ; ils y concourent à l'aveugle, l'un en tombant comme l'autre
en marchant. Nul ne peut dire qu'il est plus fait que son voisin pour y aider.
Il y a une telle infinité d'individus et de coups de dés humains qui conviennent
à ce but en se compensant diversement, que la fin s'accomplit sous toutes les
contradictions apparentes ; le phénomène ment perpétuellement à la loi ; le
monde va, et l'homme pâtit ; l'espèce chemine, et les individus sont broyés!...
“ Non en fait
de destinée humaine individuelle, en fait même d'événements principaux et de
personnages de l'histoire, je ne sais rien à proclamer de nécessairement et
régulièrement coordonné ; je ne sais rien qui, selon moi, au point de vue où
nous sommes, n'ait pu aussi bien être autre, et offrir une scène et des figures
toutes différentes. ” Et il prenait l'exemple le plus saillant, qui m'est
toujours resté : “ Vous jugez peut-être le 9 thermidor, avec la chute de
Robespierre et des siens, un événement nécessaire ; il y a du vrai en un sens :
on était las des monstres. Et pourtant si, ce jour de thermidor, la Commune et
Robespierre avaient vaincu, ce qui était matériellement fort possible,
Robespierre ne serait pas tombé. Qui sait alors la tournure nouvelle? Il eût
ménagé la transition lui-même ; l'hypocrite se serait tempéré; il aurait parodié
jusqu'au bout Octave, et ce serait lui au lieu de l'autre, lui, l'ancien
triumvir, que nous aurions à vaincre aujourd'hui, et qui peut-être nous
vaincrait...
“ Je crois
volontiers, cher Amaury, à une loi suprême, absolue, à une ordonnance ou
fatalité universelle ; je crois encore à l'énergie individuelle que je sens en
moi : mais entre la fatalité souveraine et sacrée, celle de l'ensemble, le ciel
d'airain des sphères harmonieuses, et cette énergie propre à chaque mortel, je
vois un champ vague, nébuleux, inextricable, région des vents contraires, où
rien pour nous ne se rejoint, où toute combinaison humaine peut être ou n'être
pas. Dans l'ordre absolu, j'ignore si tout se tient, si le dedans de notre
navire terrestre est lié dans ses moindres mouvements aux vicissitudes
supérieures. Un remuement de rats, à quelque fond de cale, se rattache-t-il au
cours de la lune, aux moussons de l'Océan ? Que cela soit ou non en réalité,
pour nous hommes aucun lien de cette sorte n'est appréciable. Tel qu'un équipage
nombreux à bord de cette terre, nous nous démêlons donc entre nous. L'heure, le
rang, les circonstances, un câble ici ou là entre les jambes une foule de causes
variables qu'on peut appeler hasard se combinent avec l'énergie de chacun, pour
l'aider ou la combattre. Cette énergie, tantôt triomphe, tantôt succombe ; il
n'est qu'heur et malheur, voilà tout...
“ Quand on se
sent vigoureux d'âme, plein d'aptitude et d'essor, et que pourtant la destinée
favorable nous manque, on la voudrait du moins noblement et grandement
contraire. A défaut d'éclat glorieux, on réclamerait de sanglantes infortunes et
des rigueurs acharnées, pour ne rien éprouver à demi. Mais non : C'est trop
demander, à homme ! Aux plus grands coeurs l'infortune souvent elle-même est
médiocre ; un guignon obscur vous use. Au lieu du tonnerre, c'est un brouillard.
Vous avez un délabrement lent et partiel, et pas une grande ruine...
“ Voyez,
voyez, s'écriait-il (et il me montrait la mer qui battait la pointe du
promontoire : de temps à autre, une vague plus haute jaillissait en écume contre
la pointe et montait avec blancheur dans un coin de soleil couchant, qui seul
perçait le ciel couvert), voyez cette vague qui brille et s'élance à la crête du
rocher, comme une divinité marine :
voilà le grand
homme, l'homme qui arrive à la cime ; mais au prix de combien d'autres avortés!
Bien des vagues se pressaient dans la même ambition, aussi fortes et aussi
puissantes : nul oeil ne les discernera; nulle voix ne les appellera déesses.
Les unes en grondant retombent en ce sein mobile qu'elles ont un moment gonflé,
les autres expirent dans quelque anse cachée, dans un antre du bord comme un
phoque obscur. Pour une qui s'élance et surgit de son piédestal, que de vaincues
rongent la base et ne servent qu'à lancer plus haut l'heureuse et la triomphante
!
ainsi sur
l'océan des hommes. Une seule différence, C'est que la vague heureuse est lancée
au but comme un trait, tandis qu'une fois au-dessus du niveau commun, l'énergie
humaine, jusque-là, comprimée, réagit, se déploie, pose le pied où elle veut, et
tient l'empire...
“ Cet homme
qui munte et grandit chaque jour, que j'admire et que je hais ; que demain si
l'on n'y met ordre, ses victoires couronneront César; cet homme dont j'irais
baiser le gant, si je ne lui réservais une lame au coeur, vous le croyez sans
pareil à son époque : le mugissement public le salue; écoutez! on le proclame
déjà l'unique, l'indispensable, le géant de notre âge. Il a ses pareils Amaury,
j'en réponds ; il a des égaux, peu nombreux, je le sais ; mais il en a ! Il en a
jusque dans la foule qui se rue sous ses balcons ; il en a qui mourront sergents
dans son armée, ou colonels peut-être ; il en a qui mourront à le haïr et à ne
pouvoir le vaincre ; il en a qui vivront assez pour le subir jusqu'au bout dans
son orgueil et dans sa démence.
“ Vous,
Amaury, jeunes gens à l'âge de l'action qu'on se figure prochaine et de
l'enthousiasme exubérant, vous ne sentez pas ainsi. Vous ne comptez pas, vous ne
mesurez pas. Vous acceptez avec ivresse vos rivaux et l'univers, vous confiant
en vous-mêmes, et sans discuter les chances !
(Je n'ai pas
besoin de dire qu'ici le marquis se méprenait à mon égard. ) Vous leur faites la
part généreuse. Pourvu que le combat s'engage sur l'heure, que vous importe le
soleil dans les yeux!) le résultat qui va suivre vous paraît d'avance la justice
même, et plus que suffisant à tout redresser. Mais plus tard aux abords de la
grise saison quand le sort a chicané sans pudeur, quand la bataille a reculé dès
l'aurore et qu'on est harassé de contretemps on se fait chagrin, raisonneur et
sévère. Il est dur de voir les occasions, une à une, s'écouler, nos pareils
s'ancrer et s'établir, de nouvelles générations qui nous poussent, et la barque
de notre fortune, comme un point noir à l'horizon, repartir sans avoir abordé,
et se perdre dans l'immensité, le nombre et l'oubli...
“ Tel homme
vous paraît bizarre, taciturne et déplacé.
Vous avez vécu
près de lui, avec lui ; vous l'avez accosté maintes fois. Vous l'avez rencontré
aux eaux deux étés consécutif; ; il a dîné avec vous deux hivers à la table de
la garnison ; vous le croyez connaître. Pour vous il est jugé d'un mot : nature
incomplète et atrabilaire, dites-vous ; et le voilà retranché des hauts rangs.
Savez-vous donc ce que cet homme a dans l'âme, ce qu'il pourrait devenir s'il
n'était barré à jamais par les choses, s'il se sentait tant soit peu dans sa
voie, s'il lui était donné un matin, au sortir de ses broussailles, d'embrasser
d'un coup d'oeil toute sa destinée ?
“ Puis,
lorsqu'une fois ils sont arrivés à bon terme, on exagère, on amplifie après coup
les hommes; on fait d'eux des trophées ou des mannequins gigantesques ; on les
affuble d'idées quasi surnaturelles ; on leur met dans les poches vingt sortes
de systèmes, placets des rêveurs et rhéteurs à la postérité. Niaiserie et
mensonge que tout cela!- Eh ! bonnes gens sachez-le bien ; il y a par le monde
tel maussade personnage, crotté comme vous peut-être, et tout à fait de même
étoffe que vos demi-dieux. Il y a bien des virtualités sans exertion (mot fort
juste qui nous manque, Amaury, et que la marquise prononcerait beaucoup mieux
que moi), bien des germes pareils, qui avortent obscurément, ou s'arrêtent à des
degrés inférieurs, faute d'occasion, de fraîche brise et de soleil. ” Comme je
voyais le marquis tourner obstinément sur la même idée et s'y embarrasser avec
fatigue, je pris sur moi de l'interrompre : “ Cette multiplicité, cette
déperdition des facultés humaines en ce monde, lui dis-je, est consolante à la
fois et triste : triste pour tel ou tel individu sans doute ; consolante à
l'égard de l'ensemble.
Cela montre
que le gros même du genre humain aujourd'hui se compose, se recrute d'une noble
et précieuse matière, et qu'il n'est plus destiné en lot au premier Nemrod venu,
comme autrefois. J'aime mieux cette nombreuse infortune refoulée et gémissante
qu'un niveau dormant ; j'aime mieux ces têtes de princes, de capitaines,
d'orateurs, étouffés et luttant à la nage, qu'un paisible troupeau d'animaux
sous un ou deux pasteurs. ”
- Mais, lui,
n'entendait pas la chose dans le sens de mes conclusions. Toute son ironie
contre les individus hors de ligne ne tournait pas à la pensée du grand nombre,
à la considération de l'importance croissante et bientôt dominante d'une masse
ainsi mue des plus généreux ferments. Il dévorait simplement comme un outrage,
de ne pas être un des mortels d'exception qui se tiennent tête et rompent entre
eux la paille du sort, un des chasseurs de peuples s'il le fallait, ou des
pasteurs.
M. de Couaën
n'avait pas le sentiment des temps modernes.
Le soir
tombait, nous redescendions tous les deux assez pesamment l'éternelle et chère
montagne. C'était presque dans le ciel le même instant de déclin que quand
j'étais redescendu la première fois avec elle, il y avait un peu plus d'un an ;
et à cette saison avancée, sous cette froide teinte automnale, le souvenir de la
soirée sereine se ranimait en moi par le contraste des moindres circonstances. A
la conversation remplie de tout à l'heure avaient succédé quelques-uns de ces
mots rares et insignifiants qui témoignent la fatigue d'une pensée prolongée :
le marquis, de plus en plus sombre, poussait intérieurement la sienne.
Comme je
levais les yeux au tournant de la descente, j'aperçus vers l'angle du rempart, à
l'endroit juste d'où la première fois il nous avait vus venir, celle même que je
conduisais alors. Elle nous guettait du logis à son tour et brillait de loin sur
sa plate-forme, comme une apparition de châtelaine, blanche dans l'ombre, calme
et clémente:
“ Regardez, ne
pus-je m'empêcher de m'écrier en touchant le bras du marquis, regardez, ne
voilà-t-il pas l'Espérance ?
Lucia nimica
di ciascun crudele.
C'est Dante,
marquis. Dante le poète des proscrits et des âmes fortes comme la vôtre, qui dit
cela. ” Un bref sourire fronça railleusement sa lèvre ; il le recouvrit aussitôt
de quelques mots affectueux.
Vous
figurez-vous nettement, mon ami, le cours de la pente et le point tournant de
l'avenue où se passaient ces choses? avez-vous bien noté, dans ses accidents les
plus simples, cette route toujours la même ? vous y ai-je assez souvent ramené,
pour vous la peindre ? si vous la visitiez, la reconnaîtriez-vous. Il si je
meurs demain, ce coin désert du monde se conservera-t-il en une mémoire? Ou
plutôt ne vous ai-je pas lassé en pure perte sur des traces sans but ?
n'avez-vous pas trouvé, à me suivre la montée bien lente, la contemplation bien
longue, et le retour par trop appesanti? n'avez-vous pas été rebuté devant ces
ennuis que j'aime, et cette monotone grandeur? Si cela est, mon ami, patience!
voici qu'enfin nous quittons ces lieux... Couaën, dans trois semaines, me
reverra un instant; mais non plus la montagne. Une seule fois encore, la
dernière et la suprême, quand j'y reviendrai, sept longues années auront pesé
sur ma tête : ce sera le lendemain ou le soir des plus formidables et des plus
agonisantes de mes heures d'ici-bas ; ma destinée profane sera close, scellée à
jamais sous la pierre. Pèlerin courbé et saignant, vous me verrez porter la
cendre du sacrifice au haut de cette même colline où naquit mon désir : le
marquis et moi, appuyés l'un sur l'autre, nous la monterons !
Et pourtant,
un inexprimable regret se mêle à la pensée du premier charme. Les hommes, dont
la jeunesse et l'adolescence se sont passées à rêver dans des sentiers déserts,
s'y attachent et y laissent, en s'en allant, de bien douces portions
d'eux-mêmes, comme les agneaux leur plus blanche laine aux buissons. Ainsi,
hélas! je laissai beaucoup à la bruyère de la Gastine ; ainsi surtout à celle de
Couaën. Bruyères chéries, ronces solitaires qui m'avez dérobé, quand je m'en
revenais imprudemment, qu'avez-vous fait de mon vêtement de lin et de la blonde
toison de ma jeunesse?
VII
Le voyage fut
pour moi, mon ami, ce qu'est toujours le premier voyage hors du canton natal, un
voyage avec celle qu'on aime : l'ivresse d'abord de se sentir mouvoir et lancer
indolemment d'un essor rapide à l'encontre de la destinée; l'orgueil naïf d'être
regardé, envié, le long des villages, sur le devant des maisons, par ceux qui
demeurent ; la confusion joyeuse, comme dans une fête, des actes les plus
ordinaire; de la vie ; une curiosité égale à celle de l'enfant qu'on tient entre
les genoux, et qui s'écrie, et dont on partage l'allégresse tout en affectant
l'insouciance; beaucoup de côtes que l'on monte à pied par le sentier le plus
court, d'un air d'habitude et avec la nouveauté de la découverte; des
conversations infinies, près de la glace baissée, sous toutes les lueurs du
ciel, mais qui redoublent quand la lune levée idéalise le paysage et que le
sommeil ne vient pas, - puis, quand le sommeil est venu, le silence dont jouit
celui qui veiller les fantaisies qu'il attache aux arbres qui passent ; une
légère idée de péril qu'il caresse ; mille gênes délicieuses, ignorées, qu'il
s'impose, et qu'interrompent bientôt les gais accidents du souper et de la
couchée. Toute cette féerie variée de la route alla expirer, le soir du
cinquième ou sixième jour, dans la fatigue, la brume et le tumulte ; nous étions
au faubourg de Paris.
Notre descente
se fit à deux pas du Val-de-Grâce, en ce même cul-de-sac des Feuillantines dont
vous m'avez plus d'une fois entretenu et que l'enfance d'un de vos illustres
amis vous a rendu cher. Que de souvenirs, à votre insu, vous suscitiez en moi,
quand vous prononciez le nom de ce lieu, en croyant me l'apprendre ! Madame de
Cursy, tante de M. de Couaën, ancienne supérieure d'un couvent à Rennes, vivait
là en communauté avec quelques religieuses de son âge : elle nous attendait et
nous reçut dans sa maison. M. de Couaën avait cru possible d'accepter son
hospitalité, pour cette fois, sans la compromettre. C'était une personne de
vraie dévotion, d'une soixantaine d'années approchant, petite de taille, ridée,
jaunie, macérée de visage, mais avec je ne sais quel éclair de l'aurore
inaltérable ; une de ces créatures dont la chair contrite s'est faite de bonne
heure à l'image du Crucifié, et qu'un reflet du glorieux suaire illumine au
front dans l'ombre comme une des saintes femmes au Sépulcre. Heureuses les âmes
qui passent ici-bas de la sorte sous un rayon voilé, et chez qui l'amoureux
sourire intérieur anime toujours et ne dissipe jamais le perpétuel nuage! Sa
figure avait bien quelque chose du tour altier de son neveu, mais corrigé par
une douceur de chaque moment, et la noblesse subsistante de ses manières se
confondait avec son humilité de servante de Dieu pour familiariser tout d'abord
et mettre à l'aise en sa présence. Elle connaissait déjà madame de Couaën pour
l'avoir reçue dans deux voyages précédents; mais elle n'avait pas vu encore les
enfants. Ils la goûtèrent au premier aspect, et, à notre exemple, l'appelèrent
Mère. Je fus accueilli comme de la famille. Un souper abondant nous répara, et,
comme on le prolongeait insensiblement en récits, elle se chargea elle-même de
nous rappeler notre fatigue. A peine nous avait-elle conduits dans nos chambres
à nos lits protégés de Christs et de buis bénits que je sentis le profond
silence de cette maison se détacher dans le bruissement lointain de la grande
ville, et je rêvai pour la première fois au bord de cet autre Océan.
Le lendemain
dimanche, par un beau soleil d'onze heures et la messe entendue à l'église
Saint-Jacques-du-Haut-Pas (car celle du petit couvent s'était dite avant notre
lever), nous nous dirigeâmes vers le brillant Paris dont je n'avais saisi la
veille que le murmure nocturne. Oh! quand les ponts furent traversés et que les
Tuileries repeuplées nous apparurent ; quand dans cette cour trop étroite, je
vis reluire et bondir généraux, aides de camp, garde consulaire, et les jeunes
femmes aux fenêtres les saluer ; quand le Premier Consul lui-même sortant à
cheval au coup de midi, vingt musiques guerrières jouèrent à la fois, Veillons
au salut de l'Empire ; quand tous les coursiers hennirent et se cabrèrent, et
que dans l'ondulation croisée des panaches des crinières de casques et des
étendards une acclamation tonnante partit jusqu'aux nues..., ô misère ! je me
reconnus bien petit alors bien chétif, et plus broyé en chacun de mes membres
que la poussière sous le fer des chevaux. La respiration me manquait. Il me
revint à l'esprit, en ce moment, ce que j'avais lu chez Plutarque de ces
corbeaux qui tombèrent morts dans l'acclamation insensée de la Grèce à son
prétendu libérateur. En jetant les yeux sur le marquis qui était près de moi, il
me sembla plus déplorable encore. Une désolation livide assiégeait et battait
son front, comme eût fait l'aile d'un vautour invisible ; sa lèvre pâlie se
rongeait son oeil avait de la haine. Il nous quitta presque aussitôt, en nous
recommandant quelque promenade par les jardins. Moi, je n'avais pas de haine,
mais plutôt un regret jaloux, un saignement en dedans, suffocant et sans issue.
Le sentiment de précoce abnégation, contre lequel s'amassait ainsi ma sève
généreuse, fut long, vous le verrez, à s'établir, à s'acclimater en moi. Dans le
cours des années oisives qui vont suivre, il se compliqua fréquemment de colères
étouffées ; il eut d'ardents accès au milieu de mes autres blessures et les
irrita souvent.
Mais, quand on
est jeune et qu'on aime, tout va d'abord à l'amour. Toute souffrance l'enrichit,
toute passion même étrangère s'y verse et l'augmente. L'ambition ne se plaint
d'être indigente que parce qu'elle lui voudrait prodiguer les trônes. La
curiosité, qui jouit des sites nouveaux, ne fait que lui quêter de frais asiles
et lui choisir en idée des ombrages. Enviez, désirez, imaginez, coeurs de vingt
ans ; élargissez-vous ! déplacez vos horizons ; attisez votre soif de guerre ;
distrayez-vous le regard ! la fin du désir, le terme et la palme de l'effort est
toujours l'amour. Si je l'avais eu alors, l'amour dans sa vérité et sa certitude
; si l'être trop pur, à qui , je vouais un feu sans aliment et sans éclat, ne
m'avait fait à jamais douter, jusqu'au fond de moi, du mot souverain. Je l'aime;
si dans ces Tuileries inconnues, sous les marronniers effeuillés autour du vert
tapis solitaire que foule Atalante, quelques paroles fatales, éternelles,
avaient osé s'embraser et m'échapper ; si enfin coupable et brûlant que j'étais
alors, j'avais cru fermement à mon mal, ah! du moins, que ce mal m'eût paru
meilleur que tout!
comme il eût
éclipsé le reste ! Groupes dorés resplendissant matin du siècle, astre
consulaire, comme je vous aurais méprisés! L'homme qui aime et qui est sûr
d'aimer, s'il passe à l'écart le long d'une foule enivrée et glorieuse, est
pareil au Juif avare qui porterait un diamant hors de prix, solide et limpide,
enchâssé dans son coeur, de quoi acheter au centuple cette fête qu'il dédaigne
comme mesquine, et ceux qui l'admirent, et ceux qui la donnent, tandis que lui,
d'un simple regard sur le cristal magique, il y peut à volonté découvrir plus de
conquêtes que Cyrus plus de magnificences que Salomon.
Quoique mon
amour ne dût jamais figurer au-dedans un cristal d'une telle transparence et si
merveilleusement doué, quoiqu'il ne se dessinât au plus que par lignes
tremblantes égarées et confuses, le mouvement toutefois qu'il subissait, et les
secousses diverses, aidaient à l'accroître et lui donnaient plus de corps et de
réalité. Le dépaysement surtout et la variété des lieux, quand on commence
d'aimer, tournent au profit de l'amour; comme tout ce qu'il rencontre lui est
tributaire, il ressemble à ces eaux qui grossissent plus vite en se déplaçant.
Si l'on passe d'une longue et calme résidence à un séjour brusquement étranger,
cela devient très sensible ; toutes les portions vagues de notre âme, qui là-bas
s'enracinaient aux lieux, détachées maintenant et comme veuves, se replient et
s'implantent à l'endroit de l'unique pensée. L'excitation des sens,
l'échauffement d'imagination, dont les bocages de Couaën m'avaient mal préservé
et que des spectacles journaliers, mortels aux scrupules, venaient redoubler en
moi, étaient une autre cause, moins délicate, d'accélération passionnée ; ce fut
la principale, hélas! et la plus aveugle; il faut y insister, j'en rougis de
honte ! je n'aurais ici à vous raconter que des ravages.
Vous ne
sauriez vous faire qu'une pâle idée, mon ami, du Paris d'alors tel qu'il était
dans l'opulence de son désordre, la frénésie de ses plaisirs l'étalage émouvant
de ses tableaux. La chute du vieux siècle, en se joignant à l'adolescente
vigueur du nôtre, formait un confluent rapide, turbulent, de limon agité et
d'écume bouillonnante.
Nos armées
oisives et la multitude d'étrangers de toute nation, accourus pendant cette
courte paix, étaient comme une crue subite qui faisait déborder le beau fleuve.
Je ne pus, il est vrai, qu'entrevoir et deviner tant d'ivresse tumultueuse dans
ces deux semaines que dura mon premier séjour ; mais, quoique je sortisse peu
seul et que j'accompagnasse d'ordinaire madame de Couaën, mon regard fut prompt
à tout construire. En passant sur les places et le long des rues, j'observais
mal le précepte du Sage et je laissais ma vue vaguer çà et là : mon coup d'oeil
oblique, qu'on aurait jugé nonchalant, franchissait les coins et perçait les
murailles. Elle à mon bras on m'eût cru absorbé en un doux soin et j'avais tout
vu alentour. Une ou deux fois le soir, après avoir fait route avec M. de Couaën
jusqu'à ses rendez-vous politiques, près de Clichy, où je le quittais, je m'en
revins seul, et de la Madeleine aux Feuillantines je traversai, comme à la nage,
cette mer impure. Je m'y plongeais d'abord à la course au plus profond milieu,
multipliant dans ma curiosité déchaînée ce peu d'instants libres :
“ L'ombre est
épaisse, la foule est inconnue ; les lumières trompeuses du soir éblouissent
sans éclairer; nul oeil redouté ne me voit ”, disais-je en mon coeur. J'allais
donc et me lançais avec une furie sauvage. Je me perdais, je me retrouvais
toujours. Les plus étroits défilés, les plus populeux carrefours et les plus
jonchés de pièges, m'appelaient de préférence ; je les découvrais avec
certitude ; un instinct funeste m'y dirigeait. C'étaient des circuits étranges
inexplicables, un labyrinthe tournoyant comme celui des damnés luxurieux. Je
repassais plusieurs fois tout haletant, aux mêmes angles. Il semblait que je
reconnusse d'avance les fosses les plus profondes de peur de n'y pas tomber ; ou
encore, je revenais effleurer le péril, de l'air effaré dont on le luit. Mille
propos de miel ou de boue m'accueillaient au passage; mille mortelles images
m'atteignaient; je les emportais dans ma chair palpitante, courant, rebroussant
comme un cerf aux abois le front en eau, les pieds brisés les lèvres arides. Une
telle fatigue amenait vite avec elle son abrutissement. A peine conservais-je
assez d'idées lucides et de ressort pour me tirer de l'attraction empestée, pour
rompre cette enlaçante spirale en pente rapide, au bas de laquelle est la ruine.
Et lorsque j'avais regagné l'autre rive, lorsque, échappé au naufrage sur ma
nouvelle montagne, j'arrivais au petit couvent où les bonnes religieuses et
madame de Couaën n'avaient pas achevé de souper, il se trouvait que ma course
dévorante à travers ces mondes de corruption n'avait pas duré plus d'une heure.
La vue si
calme offerte en entrant, la nappe frugale, le sel et l'huile des mets, ces
pieux visages silencieux et reposés à droite et à gauche de madame de Cursy, une
bonne odeur de Sainte-Cène qui s'exhalait, et les grâces en commun de la fin,
tout cela me rafraîchissait un peu d'abord et dissipait le plus épais de mon
sang à mes joues et dans mes yeux.
Pourtant
aucune crainte salutaire ne renaissait en moi; les sources sacrées ne se
rouvraient plus. Il me restait au fond une sécheresse coupable, un souvenir
inassouvi que j'entretenais tout le soir, jusque sous le regard chaste et
clément.
Le reflet de
cette lampe modeste, qui n'aurait dû luire que sur un coeur voilé de scrupules,
tombait, sans le savoir, en des régions profanées.
Un matin par
une légère et blanche gelée de décembre, nous étions au Jardin des Plantes,
madame de Couaën et moi avec les enfants que l'idée de la ménagerie poursuivait
jusque dans leurs songes. Après bien des allées et des détours, assis sur un
banc, tandis qu'ils couraient devant nous, nous jouissions de cette beauté des
premiers frimas de la clarté frissonnante du ciel et de l'allégresse
involontaire qu'elle inspire :
“ Ainsi,
disais-je, ainsi sans doute dans la vie, quand tout est dépouillé en nous, quand
nous descendons les avenues sans feuillage, il est de ces jours où les coeurs
rajeunis étincellent comme au printemps : les premiers tintements de l'âge glacé
nous arrivent dans un angélus presque joyeux. Est-ce illusion décevante ; un
écho perdu de la jeunesse sur cette pente qui mène à la mort ?
Est-ce annonce
et promesse d'un séjour d'au-delà ? ” “ C'est promesse assurément ”,
disait-elle. - “ Oui, reprenais-je, c'est quelque appel lointain, une excitation
affectueuse de se hâter et d'avoir confiance à l'entrée des jours ténébreux, de
ces jours dont il est dit non placent. ” Et je lui expliquais, dans toute la
tristesse que j'y supposais, ce non placent. Mais auprès de nous, sur le même
banc, deux personnes, deux femmes d'un âge et d'une apparence assez
respectables s'entretenaient, et, comme le mot de machine infernale revenait
souvent, nous prêtâmes malgré nous l'oreille; c'était en effet de l'attentat de
nivôse, échoué il y avait juste deux ans à pareil jour, qu'il était question ;
et l'horreur naïve avec laquelle ces femmes en parlaient me fit venir une sueur
au visage : madame de Couaën elle-même, d'ordinaire indifférente sur ces
sujets, pâlit. En quels complots étions-nous donc embarqués ? où tendions-nous
? avec quels hommes ? par quels moyens ? et quel serait le jugement public sur
nos têtes ? Cette pensée fut à la fois celle de madame de Couaën et la mienne ;
nous n'eûmes pas besoin de nous la communiquer; un long silence coupa les
gracieuses mysticités que nous déduisions tout à l'heure. Elle se plaignit de
souffrir, et je la reconnaissais. Mais, moi, remué dans mes plus sombres idées
par ce que j'avais entendu, je ne me tins pas au logis et m'en revins seul à la
même allée du jardin. Les femmes qui causaient sur le banc n'y étaient plus :
deux autres avaient succédé, dont l'une jeune, de mise éclatante et équivoque.
Sous le nuage
de mes yeux, elle me sembla belle. Regards, chuchotements, marcher lent et
tortueux, rires aigus, aussi perfides que le sifflement de l'oiseleur, tout un
manège bientôt commença. Je m'y prêtai de loin plus qu'il n'aurait fallu : la
pensée coupable remplaçait en moi la pensée sombre. Aux moments de perplexité et
d'amertume, si Dieu est absent, si ce n'est pas à l'autel du bon conseil, si
C'est dans les places et les rues qu'on se réfugie, la diversion sensuelle se
substitue aisément au souci moral dont elle dispense. L'avenir prochain qui gêne
à prévoir, l'éternité entière elle-même, disparaissent dans un point
chatouilleux du présent. Les fruits sauvages des haies nous sont bons parce
qu'ils engourdissent : l'homme se fait semblable aux petits des brutes. Pour me
servir, mon ami, des fortes et chastes comparaisons de l'Ecriture, on est
d'abord comme un agneau en gaieté qui suit une autre que sa mère ; qui suit par
caprice matinal et comme en se promettant de fuir. Les détours sont longs,
riants à l'entrée et fleuris ; la distance rassure: cette allée encore, puis
cette autre; au coin prochain de la charmille, il sera temps de se dérober ; et
le coin de la charmille est passé, et l'on suit toujours.
L'entraînement
machinal prend le dessus peu à peu ; déjà l'on ne bondit plus ; on ne dit plus :
“ A ce coin là-bas, je fuirai ”; on baisse le front; les sentiers se resserrent,
les pas alourdis s'enchaînent : l'imprudent agneau est devenu comme le boeuf
stupide que l'on mène immoler. J'en étais là, mon ami; je me livrais tête
baissée, sans plus savoir, quand une rencontre subite, qu'elles firent au
tournant d'une grille, emporta les folles créatures: des éclats bruyants
accompagnés de moqueries, m'apprirent que j'étais éconduit et délivré. Mon
premier mouvement, l'avouerai-je, fut un âpre et sot dépit; je me sentais toute
la confusion du mal, sans en avoir consommé le grossier bénéfice. Pourtant le
remords lui-même arriva. Quand je fus rentré auprès de madame de Couaën ; que je
la revis pâle, ayant pleuré et tout entière encore à l'incident du matin; quand
elle me dit: “C'est singulier, voici la première fois que je songe sérieusement
aux choses; d'aujourd'hui seulement elles m'apparaissent dans leur vérité. Les
paroles de ces femmes ont été un trait affreux de lumière, dont je reste
atteinte. Nous sommes engagés nos amis et nous mon mari, ces chers enfants que
voilà (et elle les baisait avec tressaillement), dans une voie de ruine et de
crimes. Comment n'avais-je jamais envisagé cela? Mais non l'idée de ma pauvre
mère et notre douce vie ombragée de là-bas m'avaient tout masqué. J'ai toujours
été absorbée dans une seule pensée à la fois. ”
- En
l'entendant s'exhaler de la sorte, je ne trouvais pas en moi ce que j'y aurais
voulu d'inépuisable et de tendre pour mêler à sa blessure ; mon âme n'était plus
une pure fontaine à ses pieds, pour réfléchir et noyer ses pleurs. L'esprit
sincèrement gémissant se retirait de dessous mes paroles ; tout en les
prononçant de bouche. souillé d'intention, j'avais honte de moi, bien autrement
honte, je vous assure, qu'après les mauvais soirs où j'avais erré confusément :
car ici c'était une figure distincte, la première de cette espèce que j'eusse
remarquée, suivie, - et à la face du soleil !
Ceci se
passait la veille de Noël, l'avant-veille de notre départ. M. de Couaën c'était
suffisamment entendu avec les personnages du parti ; pour moi, je n'avais été
immiscé à aucune relation directe. Cette journée de Noël fut employée par nous
au repos et aux saints offices. Le petit couvent s'emplit, bien avant l'aube, de
cantiques, de lampes et d'encens : ces vieilles voix de Carmélites semblaient
rajeunir. Nous allâmes toutefois le matin à Saint Jacques-du-Haut-Pas, pour y
jouir plus en grand de la solennité renaissante. L'impression de madame de
Couaën ne s'était pas dissipée ; sa souffrance, qui avait pris un air de calme,
reparaissait dans l'attitude insistante et profondément affectée de sa prière.
Rempli de cette vue, sollicité par de si touchants alentours convaincu au-dedans
d'humiliante fragilité, l'idole de ma raison ne tint pas ; un rayon du berceau
divin, du berceau de Bethléem m'effleura un moment ; je me retrouvai en
présence de mes jours les plus vifs de croyance et de grâce, avec un indicible
sentiment de leur fuite ; je souhaitai de les ressaisir, j'étendis la main vers
ce berceau rédempteur qui me les offrait. Oh ! qu'elle demeure étendue, cette
main suppliante, qu'elle ne se lasse pas, qu'elle se dessèche avant que de
retomber ! Où étiez-vous, Anges du ciel, mes bons patrons pour la soutenir ?
J'ai faibli
jusque-là sans doute, j'ai divagué dangereusement, j'ai convoité et caressé
l'écueil ; mais il y avait lieu au simple retour encore ; cette année
chrétienne, en commençant, m'eût pu prendre dans son cours, comme le flux d'une
marée plus haute reprend l'esquif oublié des marées précédentes. Ma réforme se
serait faite avant l'entière chute ; rien d'absolument mortel n'était consommé.
Hélas ! non pourtant, j'étais déjà trop sous la prise mortelle, trop au bord de
ma perte, pour qu'un autre effort qu'un effort désespéré m'en tirât; je
m'agenouillai et m'agitai vainement sur la pente. Dans ce geste d'un moment vers
le berceau lumineux, C'était moins une arche abritée et sûre, à l'entrée du
déluge des grandes eaux, que j'invoquais pour mon salut de l'avenir, qu'une
innocente corbeille de fruits aimables et regrettés que je saluais d'une
imagination passagère. La volonté en moi ne voulut pas ; la grâce d'en haut
glissa comme une lueur. Combien d'autres Noëls semblables, que celui-ci m'eût
épargnés, combien de Pâques me revirent de la sorte, mais ayant déjà roulé au
fond et tout dégradé, à mon Dieu! formant des voeux impuissants, des résolutions
à chaque heure contredites; me proposant, Seigneur, des points d'appui et des
temps d'arrêt solennels dans cette rechute insensée, tantôt suspendue à votre
crèche, tantôt aux angles du saint tombeau ; implorant pour me tenir un des
clous mêmes de votre Croix, et m'écriant : “ A partir de cette Pâques du moins
ou de ce Noël, je veux mourir et renaître ; je jure de ne plus retomber ! ” et
la facilité déplorable, énervante, semblait redoubler avec mes efforts ;
jusqu'au jour enfin, où la volonté et la grâce concordant mystérieusement, et
comme deux ailes égales venues à la fois me portèrent à l'asile de tendresse et
de fixité, au roc solide qui donne la source jaillissante.
Nous quittâmes
Paris après beaucoup d'adieux à madame de Cursy, qui nous fit promettre de
bientôt revenir. Notre retour, par des pluies continuelles, fut morne et peu
riant. Madame de Couaën demeurait pâle, préoccupée, le marquis s'absorbait en
silence dans les desseins qu'il venait d'explorer de près, et moi, outre
l'inquiétude commune, j'avais mon propre désordre, l'embrasement et la lutte
animée sur tous les points intérieurs. Si je m'occupais avec quelque attention
des enfants qui seuls n'avaient pas changé en gaieté, mes yeux, rencontrant ceux
de madame de Couaën constamment attachés à ces chers objets, y faisaient
déborder l'amertume. Dans ce court voyage, si gracieux au départ, et durant
lequel rien d'effectif en apparence, rien de matériellement sensible, n'était
survenu, que de calme détruit sans retour, que d'illusions envolées! Infirmité
de nos vues et de nos désirs! un peu plus d'éclaircissement çà et là, un horizon
plus agrandi sous nos regards, suffisent pour tout déjouer.
VIII
Cette
tristesse pourtant n'était, à vrai dire, dans notre cas qu'un pressentiment
troublé qui anticipait de peu sur les choses, comme en mer la couleur changée
des eaux qui annonce l'approche des fonds dangereux. Les événements bien vite la
justifièrent. En arrivant à Couaën fort avant dans le soir, nous apprîmes que
plusieurs détachements de soldats s'étaient répandus depuis quelques jours, sur
les côtes voisines et que la nôtre, celle de Saint-Pierre-de-Mer, venait
elle-même d'être occupée : il paraissait qu'ayant eu vent des débarquements
projetés, on les voulait prévenir. Mais, en cet instant, je pus à peine
m'enquérir des détails : un mot pour moi, apporté dans le courant de cette
dernière journée, me marquait que mon oncle, atteint de paralysie, n'avait
probablement que peu d'heures à vivre. Je repartis à cheval avant de m'être
assis au salon, et, laissant Couaën dans son anxiété que je partageais, je me
hâtai, battu de présages et sous la plus nébuleuse des nuits vers mes propres
douleurs.
Vous avez
quelquefois mon ami, traversé les crises inévitables ; vous avez perdu quelque
être cher, vous avez fermé les yeux de quelqu'un. La nuit, par les chemins ainsi
que moi, vous vous êtes hâté, dans quelque froide angoisse, ne sachant si le
mourant ne serait pas déjà mort à votre arrivée, ralentissant le trot tout d'un
coup quand vous approchiez des fenêtres et que vous touchiez au pavé des rues et
de la cour, la peur d'éveiller le moribond chéri, reposant peut-être en ce
moment d'un sommeil léger et salutaire, ou de vous heurter peut-être à son
sommeil éternel. Vous avez assisté, je suppose, à quelque affliction de mère qui
ne veut pas être consolée ; vous avez serré dans une étreinte muette la main
d'un père altier et sensible qui a enseveli son unique enfant mâle. Le hasard ou
la pitié vous a certes conduit dans quelque galetas hideux de la misère, vous y
avez vu sur la paille des accouchées amaigries des nourrissons criant la faim ou
aussi deux vieillards paralytiques époux, l'un qui parle encore ne pouvant
marcher, l'autre qui se traîne encore ne pouvant se faire entendre ; vous avez
respiré cette sueur des membres du pauvre, plus vivifiante ici-bas à qui va
l'essuyer, que l'encens que brûlent les anges, et vous êtes sorti de là prêt à
confesser la Croix et la charité. - A minuit, secoué en sursaut, au milieu d'un
rêve, par des cris lugubres vous avez vu peut-être votre chambre rougie des
reflets de l'incendie, et vous couvrant à peine de vêtements la langue épaisse
de salive, la lèvre noire et desséchée, vous avez couru droit à votre vieille
mère étonnée pour l'emporter hors du péril, vous l'avez déposée en lieu sûr, et,
revenu seul alors vous avez, sans espoir de secours, calculé les progrès du
désastre, le temps que ce pan de mur mettrait à brûler, puis cet autre, puis ce
toit, songeant en vous-même où vous coucheriez demain! - La pauvreté peut-être
aussi, comme il arrive subitement en nos temps de vicissitudes vous a saisi au
dépourvu, et vous avez formé des résolutions fortes et pieuses de travail pour
le soutien des vôtres. Enfin mon ami, vous avez passé à coup sûr par quelqu'une
de ces heures sacrées où la vie humaine s'entrouvre violemment sous la verge
d'airain et où le fond réel se découvre... Eh bien ! en ces moments dites-moi, à
ces heures de vraie vie, de vie déchirée et profonde, dites si l'idée a pu s'en
présenter à vous que vous ont paru les sens et les images qui les flattent, et
leurs plaisirs? dites:
combien bas !
honteux ! déviés! extinction de tout esprit et de toute flamme, et pour parler
sans nuances crapuleux dans leur ivresse et abrutissants dans leur pâture ! Oui,
si durant une veille de la Toussaint, sous les portiques de marbre du plus beau
cloître sicilien baigné par les flots quand la procession des moines circule à
pieds nus sur les dalles, chantant les prières qui délivrent, - si tout d'un
coup, à travers les grilles des soupiraux, s'exhalait une infecte bouffée des
égouts de nos grandes villes l'effet ne serait pas autre que celui des plaisirs
et de la volupté, quand ils nous reviennent en ces moments où la douleur sévère,
la mort, l'amour en ce qu'il a d'éternel, triomphent et nous retrempent dans la
réalité des choses de Dieu.
Chaque fois
que, du sein de ces ondes mobiles et contradictoires où nous errons, le bras du
Puissant nous replonge dans le courant secret et glacé, dans cette espèce de
Jourdain qui se dirige, d'une onde rigoureuse, au-dessous des tiédeurs et des
corruptions de notre Océan, à chaque fois nous éprouvons ce même frisson de
dégoût soulevé par l'idée de la Sirène, et nous vomissons les joies de la chair.
Et si cela
nous affecte ainsi, parce qu'une douleur purifiante nous visite et que nous
assistons à la mort des autres demandons-nous souvent : Que sera-ce donc aux
abords de la nôtre? Que sera-ce après au choc formidable du rivage ?
Quand
j'arrivai à la maison mon pauvre oncle respirait encore, mais il n'y avait plus
aucun espoir, et son râle suprême était l'unique signe de vie. Depuis plusieurs
heures il ne soulevait plus les paupières il ne balbutiait plus et ne témoignait
plus rien entendre : ses derniers mots avaient été pour s'enquérir si je venais.
Debout près du lit, je serrai doucement sa main dans la mienne et lui adressai
la parole en me nommant. Il me sembla sentir une pression légère qui répondait ;
une velléité de sourire à l'angle des lèvres acheva sa pensée, et jusqu'au
dernier souffle, cette pression de sa main, quand je parlais se renouvela : il
m'avait du moins reconnu. Ainsi je perdis l'être qui m'avait le plus aveuglément
et le plus naïvement aimé au monde, qui m'avait le plus aimé par les entrailles.
J'étais en
effet orphelin de père et de mère dès le bas âge, ce que j'ai omis de vous dire
en commençant. Mon père, officier aux armées navales, avait péri sur le pont de
sa frégate par un accident survenu dans une manoeuvre. Ma mère, qui l'avait
suivi de près m'était restée, à l'horizon de la mémoire, comme dans l'azur
lointain d'un souvenir. Je me voyais en une antichambre carrelée où l'on me
baignait d'ordinaire, les jours de dimanche et de fête : j'étais nu au bain et
le soleil, qui entrait par la porte ouverte de la cour, tombait à terre sur le
carreau en formant de longs losanges que je dessinerais encore. Mais tout à coup
une musique militaire. jouant dans la rue et annonçant le passage de quelque
troupe, se fit entendre ; je voulais voir, je m'écriai pour qu'on me portât aux
fenêtres de la chambre voisine ; et les femmes qui étaient là hésitaient ou s'y
refusaient, quand une autre femme pâle, en noir, entra brusquement, avec un
grand bouquet de fleurs rouges, ce me semble, à la main ; et elle me prit humide
dans une couverture et me mena aux soldats qui passaient. Cette femme en noir,
dans mon idée, ce devait être ma mère. Mais la scène elle-même, le bain, la
musique guerrière, tout cela n'était peut-être qu'un songe suscité après coup
dans mon imagination attendrie par les récits qu'on me faisait journellement. On
me parlait beaucoup de ma mère : mon oncle, qui était son frère germain, et dont
la nature casanière, sensible et un peu verbeuse, ne sortait pas de quelques
impressions du passé, m'avait nourri du plus pur lait domestique. Quoique d'une
naissance fort inférieure à la qualité de mon père, elle était si renommée dans
le pays, dès avant son mariage, par sa perle de beauté et de souriante sagesse,
que presque personne ne jugea qu'il y eût mésalliance. Ç'avait été un roman que
leur rencontre, et les scrupules de la jeune fille, et la poursuite passionnée
de mon père, qui accourait de Brest, dès qu'il le pouvait, et quelquefois pour
une demi-heure de nuit seulement, durant laquelle, rôdant sous la fenêtre, il
n'apercevait qu'une ombre indécise à travers la vitre et le rideau. Tant de
soins vainquirent ce coeur ; et un jour, par un radieux après-midi, conduite en
chaloupe dans la rade de Brest, la belle mariée avait lestement monté l'échelle
de la frégate l'Elisabeth, où un bal galant l'attendait. Sur ce voyage et cette
fête dont il avait été dans le temps, mon bon oncle revenait sans cesse, ou
plutôt il n'en était pas revenu encore, et jusqu'à la fin il voyait se détacher
dans cet encadrement, nouveau pour lui, d'échelles et de cordages les grâces et
le triomphe de sa soeur.
- Eh bien !
oui ! toujours uniquement, jamais assez ! recommencez sans crainte, Oncle
maternel, recommencez jusqu'à ce que je me souvienne autant que vous jusqu'à ce
que je me figure moi-même avoir vu. L'imagination de l'enfance est tendre,
facile non moins que fidèle ; le miroir est vierge et non terni ; gravez-y avec
le diamant, ravivez-y cent fois ces pures empreintes ! Comme les souvenirs ainsi
communiqués nous font entrer dans la fleur des choses précédentes, et repoussent
doucement notre berceau en arrière ! comme ils sont les nuées de notre aurore et
le char de notre étoile du matin ! Les plus attrayantes couleurs de notre idéal,
par la suite, sont dérobées à ces reflets d'une époque légèrement antérieure où
nous berce la tradition de famille et où nous croyons volontiers avoir existé.
Mon idéal à moi, quand j'avais un idéal humain s'illuminait de bien des éclairs
de ces années dont je n'ai jamais pu recueillir que les échos. Au milieu des
rentrées pavoisées de d'Estaing et de Suffren que me déroulait la fantaisie, je
me suis peint souvent le grand escalier de Versailles où m'aurait présenté mon
père en quelqu'un de ses voyages et, quand je voguais dans les chimères, c'est
toujours à l'une des chasses de ces royales forêts que je transportais
invinciblement ma première entrevue avec M. de Couaën, mais avec M. de Couaën
honoré et puissant alors, comme il le méritait. N'êtes-vous donc pas ainsi, mon
ami ? ne vous semble-t-il pas que vous ayez vécu avec pompe et fraîcheur en ces
années que je vous raconte ? Ces matins pourprés du Consulat n'ont-ils pas une
incroyable fascination de réminiscence pour vous qui n'étiez pas né encore ?
N'avez-vous pas remarqué comme le temps où nous aurions le mieux aimé vivre est
celui qui précède immédiatement le temps où nous sommes venus ?
Privé de mes
parents je ne manquai donc d'aucun des soins affectueux qui cultivent une jeune
nature. Mon oncle, qui habitait la campagne où il avait quelque bien et toute la
famille de ma mère, éparse aux environs, faisaient de moi l'objet de mille
complaisances. Mon père ne m'avait laissé que des cousins éloignés et des amis
que la Révolution dispersa encore, mais dont les survivants ne perdirent jamais
de vue en ma personne son nom et son pur sang. A un grand fonds de
reconnaissance pour la bonne famille qui m'élevait, je joignais moi-même,
l'avouerai-je? une secrète conscience de supériorité de condition ; mais rien
n'en perçait au-dehors et, quand plus tard je fus négligent et parus ingrat
envers beaucoup de ces bons parents qui m'aimaient et m'avaient comblé dès mon
enfance, une si misérable pensée n'entra nullement dans mon oubli : je ne
faisais que suivre trop au hasard le fil du courant qui m'écartait. Ces parents
en effet, du côté de ma mère, qui me couvaient en mémoire d'elle et que je
cessai presque tout à coup de voir en m'émancipant, je les aimais, je ne me
souviens d'eux qu'avec émotion; ils comptent encore maintenant dans le fond de
ma vie : mais ils l'ignorent, ils l'ont ignoré ; ils en ont souffert et s'en
sont plaints. C'est que la jeunesse est ingrate naturellement, d'humeur fugace
et passagère. Elle tourne vite le dos à ses jeux d'enfance, à la verte haie de
clôture, à ce champ nourricier dont elle a butiné le miel et mangé les fruits.
Elle va, elle part un matin comme l'essaim qui ne doit plus revenir, comme le
corbeau de l'Arche qui ne rapporta pas le rameau; elle garde du passé la fleur
et la dissémine au-devant. Rejetant bien loin, et d'un air d'injure, tout ce
qu'elle ne s'est pas donné, elle veut des liens à elle, des amis et des êtres
rien qu'à elle et qu'elle se soit choisis ; car elle croit sentir en son sein
des trésors à acheter des coeurs et des torrents à les féconder. On la voit donc
s'éprendre, pour la vie, d'amis d'hier inconnus jusque-là, et prodiguer
l'éternité des serments aux vierges à peine entrevues. Toujours excessive et
hâtée, elle est peu clémente envers ce qu'elle quitte ; elle déchire ce qu'elle
détache ; elle rompt les anciennes racines plutôt que de les laisser tomber.
Dans son essor vers les préférences agréables, dans ses chaînes imprudentes au
foyer de l'étrangère, elle méprise la bonne nature qui aime sans savoir
pourquoi, et parce qu'on est plus ou moins proche par le sang.
Saisissez bien
ma simple idée, mon ami; je ne blâme point la jeunesse d'être expansive, de ne
pas vouloir s'enraciner au seuil paternel et de se porter à la rencontre des
autres hommes. Je sais que nous ne vivons plus sous l'ancienne loi, à l'ombre du
palmier des patriarches; que les mots d'inconnus et d'étrangère n'ont plus le
même sens que du temps du Sage, et qu'il serait simple, en vérité, de redire
avec lui, tant la communion de l'Agneau a tout changé : “ Ne donnez pas à autrui
votre fleur, et vos années au cruel, de peur que les étrangers ne s'emplissent
de vos forces et que vos sueurs n'aillent dans une autre maison. ” Il y a plus :
cet élancement indéfini de la jeunesse, ce détachement des liens du sang et de
la race, le peu d'acception qu'elle en fait, et son entière ouverture de coeur,
pourraient être des précieux auxiliaires de la nouvelle alliance et de la fusion
des hommes. Mais il ne faudrait pas dissiper cette expansion, riche de zèle, en
traversée d'inconstance et d'erreur, en prédilections capricieuses et stériles.
Et puis, certaines vertus inaliénables de l'ordre de famille ne devraient jamais
disparaître même sous la loi de fraternité universelle, et quand le règne
évangélique se réaliserait sur la terre.
Avec une
nature aimante et qui, bien dirigée, eût suffi aux liens antérieurs comme aux
adoptions nouvelles, je sus être à la fois indiscret dans mes attaches au-dehors
et ingrat pour ce que je laissais derrière. Mon tort le plus réel à ce dernier
égard, et qui me reste toujours au vif, tellement que je saigne encore en y
songeant, tomba sur une bonne dame, parente et marraine de ma mère, et qui avait
transporté d'elle à moi les mêmes sentiments augmentés de ce qu'y ajoutent l'âge
et le souvenir des morts qu'on pleure. Il vint un moment, dans le fort de mes
courses et diversions à la Gastine, où je la visitais moins souvent ; et, après
mon absorption à Couaën, je ne la vis plus du tout. Sa maison n'était pas très
éloignée pourtant de la route qui menait de Couaën au logis de mon oncle ; mais
on ne passait pas précisément devant, et, une fois le premier embarras créé,
j'attendis, j'ajournai, je n'osai plus. Elle se montra d'abord toute indulgence
; elle s'informait de moi près de mon oncle, et mettait mes irrégularités sur le
compte des occupations et des nouveaux devoirs; mais quand après les mois et les
saisons les jours de l'an eux-mêmes se passèrent sans que je la visse, il lui
échappa de se plaindre, et elle dit un jour : “ Ne reverrai-je donc plus Amaury,
une fois au moins avant ma mort ? ” Je sus ce mot, je me promis d'y aller et je
ne le fis pas. En partie mauvaise honte, en partie distraction aveugle, j'étais
barbare. Qu'avez-vous pu penser de moi, à vieille amie de ma mère ? M'avez-vous
cru véritablement ingrat et gâté de coeur ? m'avez-vous jugé plus fier et plus
dur avec l'âge, et devenu soudainement méprisant pour ceux qui m'aimaient? A
l'heure suprême, où présent, vous m'eussiez béni comme une aïeule, avez-vous
conçu contre mon oubli inexplicable des pensées sévères ? Et aujourd'hui que
vous lisez en moi, aujourd'hui que j'ai si souvent prié pour vous et que votre
nom fidèle me revient à chaque sacrifice dans la commémoration des morts, Ame
bienfaitrice, au sein des joies de Marie, m'avez-vous pardonné ?
Comme les
amitiés humaines sont petites, si Dieu ne s'y mêle ! comme elles s'excluent
l'une l'autre ! comme elles se succèdent et se chassent, pareilles à des flots!
Voyez, comptez déjà, mon ami. J'avais déserté le logis de la marraine de ma mère
pour la Gastine, et voilà que la Gastine elle-même est bien loin. Couaën, qui a
succédé, se maintiendra-t-il ? Nous sommes près, hélas ! d'en partir et, durant
ces années qui suivront, je vais m'appliquer à l'oublier. O misère! cette maison
où vous allez soir et matin qui vous semble la vôtre et meilleure que la vôtre,
et pour laquelle toute précédente douceur est négligée, si l'idée de Dieu
n'intervient au seuil et ne vous y accompagne, cette maison soyez-en sûr, aura
tort un jour ; elle sera évitée de vous comme un lieu funeste, et, quand votre
chemin vous ramènera par hasard auprès, vous ferez le grand tour pour ne point
l'apercevoir. Plus vous êtes doué vivement, et plus ce sera ainsi. Vous irez
ensuite en une autre maison, puis en une troisième, comme un hôte errant qui
essaie de s'établir, mais vous ne reviendrez pas à la première; et celle qui
vous retiendra en vos dernières années et à laquelle vous paraîtrez plus fidèle,
le devra simplement à l'habitude prise, à votre fatigue, à votre apathie finale,
à cette impuissance d'aller plus loin et de recommencer. Et le sentiment de la
fuite et du déplacement inévitable des liaisons purement humaines, lorsqu'on a
déjà éprouvé deux ou trois successions de ce genre, devient tel en nous que,
souvent, jeunes encore et avides d'un semblant d'aimer, nous n'avons plus assez
de foi pour nous livrer sérieusement à des essais nouveaux. Le simulacre de
durée qui embellit toute origine ne nous séduit plus.
Nous montons
donc l'escalier des amis d'aujourd'hui, nous disant que probablement, dans un an
ou deux, nous en monterons quelque autre ; et le jour où cette prévoyance nous
vient, nous sommes morts de coeur à l'amitié. Il n'y a de durable et de placé
hors de la merci des choses, à l'épreuve de l'absence même, des séparations
violentes et des naufrages, que ces amitiés pour parler avec un aimable moderne,
en présence desquelles Dieu nous aime et qui nous aiment en présence de Dieu;
sur lesquelles, aux heures orageuses descend comme un câble de salut, la foi aux
mêmes objets éternels et qui, aux heures sereines, reconnaissent et suivent la
même étoile conductrice, venue d'Orient amitiés diligentes, dont le premier acte
est de déposer un noble type d'elles-mêmes dans le trésor céleste, où elles le
recherchent ensuite et l'étudient sans cesse afin de l'égaler.
Tant que les
derniers moments de mon oncle et les devoirs funéraires m'avaient retenu, je
n'eus de nouvelles de Couaën que celles que j'envoyais quérir chaque jour; mais,
le lendemain de l'enterrement, j'y pus aller moi-même passer quelques heures. On
m'y apprit plus en détail l'occupation de la côte. Les soldats stationnaient
dans les enfoncements, sans se montrer, et ne laissaient approcher personne ;
ils évitaient d'allumer des feux et observaient une garde plus rigoureuse
surtout durant les nuits comme espérant surprendre les arrivants à la descente.
L'officier qui les commandait, et qu'on disait d'un haut grade, paraissait avoir
des indications fort précises quant au lieu, bien qu'inexactes pour la date. M.
de Couaën m'eut l'air peu ému : soit besoin de tout calmer autour de lui, soit
contenance familière à ces caractères énergiques dès que le danger se dessine,
soit conviction réelle, il nous soutenait, avec le plus grand sang-froid du
monde, que la mine n'était pas éventée, que les indications portaient
nécessairement à faux, que ces mouvements même de troupes, deux ou trois mois à
l'avance, le prouvaient. Il se refusa absolument aux précautions de sûreté
personnelle, et tout ce que je pus obtenir, C'est qu'il réunirait ses papiers
compromettants dans une armoire secrète de la tour, avec permission à moi de les
détruire en cas d'urgence : nous n'avions par bonheur, rien reçu des armes et
des poudres qu'on nous annonçait. Nos autres amis et bruyants conspirateurs des
environs n'étaient pas si raffermis probablement; M. de Couaën n'avait eu
révélation d'aucun depuis son retour, tant l'alerte soudaine avait dispersé ces
coureurs de lièvres! Le bon M. de Vacquerie, lui qui ne conspirait pas était
encore le seul qui osât donner signe de vie, non pas de sa personne, le pauvre
homme ! mais du moins par ses deux gardes-chasse qui, à son ordre, allaient,
venaient, s'informant, avertissant, et sur un perpétuel qui-vive. Ils se
présentèrent deux fois à Couaën de la part de leur maître, durant la courte
après-midi que j'y passai, et, en les voyant, madame de Couaën, toute triste
qu'elle était, ne put s'empêcher de répondre à mon sourire. Elle était bien
triste en effet, pâle, fixe et dans une monotonie de pensée qui tendait à la
stupeur. Une idée, que je n'ose appeler superstitieuse, l'oppressait, et elle me
la conta, heureuse de trouver enfin à qui la dire. Notre douce chapelle de Saint
Pierre-de-Mer n'avait pas été respectée par les bleus : ils s'y étaient
installés dès l'abord comme en une espèce de quartier central. Le matin même de
Noël, le vieux François, qui, l'avant-veille encore au soir, était revenu de la
côte, laissant les choses à l'ordinaire, avait trouvé le lieu envahi, la lampe
éteinte ou brisée, et tout un bivouac dans la nef. d'après certaines
particularités du récit et les divers renseignements sur l'heure de l'arrivée
des troupes en ce point, madame de Couaën concluait que c'était la veille de
Noël, au matin qu'avait eu lieu cette violation et elle s'imaginait que la lampe
symbolique de l'autel, depuis tant d'années vigilante, avait dû être éteinte au
moment même où, ce jour-là, nous autres assis sur le banc du Jardin des Plantes,
avions entendu les paroles de ces femmes, dont elle s'était sentie si
instantanément blessée. Elle ne pouvait s'expliquer que de la sorte,
disait-elle, sa commotion électrique de là-bas, cette espèce de veine amère qui
s'était rompue alors dans sa poitrine, ce froid subit et glacé qui avait soufflé
sur son bonheur. L'explication mystérieuse qu'elle se donnait me gagna moi-même,
et, tout en essayant de la combattre en elle, j'en restai préoccupé. j'y ai
repensé sérieusement depuis : ce n'est jamais moi qui nierai, bien que j'en aie
été favorisé en aucun temps, ce mode de communications étranges, ces harmonies
intermédiaires que Dieu a tendues pour les rares usages et dont l'aile des
esprits bons ou mauvais peut, en passant, tirer des accords justes ou
prestigieux.
Il est des
époques et des noeuds dans notre vie où, après une longue inaction les
événements surviennent tous à la fois et s'engorgent comme en une issue trop
étroite : ainsi cette courte semaine ne suffisait pas aux accidents. M. de
Greneuc infirme et alité depuis quelques mois, étant mort vers le temps de notre
voyage, madame de Greneuc se décida à quitter cette résidence de deuil pour une
autre terre en Normandie. Je ne fis mes adieux qu'aux derniers moments. La digne
dame était morne et sans parole.
Mademoiselle
Amélie, égale, attentive comme toujours avait sensiblement pâli, et sa voix,
redoublant de douceur dans sa simplicité, avait acquis, même sur les tons très
bas, un son liquide continu qui allait à l'âme et faisait peine :
combien il
avait fallu de larmes épanchées au-dedans pour attendrir à ce point et pénétrer
cette jeune voix! Elle se trouvait près de la porte de la chambre quand j'y
entrai ; à mon apparition, une subite rougeur la trahit, qui, en s'éteignant
presque aussitôt, marqua mieux cette pâleur habituelle. Moi, j'étais gauche,
contraint, à faire pitié ; je me rejetais dans les banales ressources de
condoléance et de politesse ; je n'entamais rien. Elle eut compassion de mon
embarras, et me remit avec aisance dans l'ancien train de causerie et de
questions sur Couaën ; elle me fit conter notre voyage. Madame de Greneuc nous
ayant laissés seuls un instant, j'essayai enfin d'aborder le point essentiel,
sentant que C'était l'heure ou jamais et en même temps ne pouvant et n'osant
qu'à demi. Oh ! qu'il est difficile d'avancer d'un pied ferme, quand les longues
herbes d'un sentier presque oublié sont devenues glissantes et visqueuses comme
des serpents! “ Quelque part qu'elle allât, lui disais-je, elle devait compter
sur mon souvenir constant et profond sur l'intérêt fidèle dont je
l'accompagnerais dans son séjour nouveau et dans ses ennuis. Cette séparation,
d'ailleurs, ne pouvait durer ; nous nous reverrions à coup sûr avant peu, et,
jusque-là, il fallait qu'elle crût à la vigilance de toutes mes pensées. ” j'en
étais encore à tourner dans ce vague cercle quand madame de Greneuc rentra.
Paroles misérables, et pourtant aussi sobres d'artifice que mon intention lâche
et double le comportait ! Je tâchais à la fois d'exprimer ce que j'éprouvais
réellement, et de paraître exprimer ce que je n'éprouvais pas, d'être sincère
avec moi et trompeur avec elle ; ou plutôt, à le bien prendre, je ne cherchais
qu'à me tirer décemment d'une crise pénible, sans viser même à donner le change
sur le fond ; car cela signifiait trop clairement : “ Comptez sur moi comme
moi-même, mais n'y comptez pas plus que moi.
Je suis tout
vôtre, si jamais je puis l'être ; je voudrais vouloir, et je ne veux pas!”
Mademoiselle Amélie, en m'entendant, était restée naturelle, patiente,
m'acceptant à ma mesure, ne venant que jusqu'où j'allais, ne témoignant dépit ni
surprise, ni persuasion outrée, ni résignation qui se mortifie : à un moment où
je lui tendais la main, elle me la toucha. Enhardi pourtant par la rentrée de
madame de Greneuc et souhaitant arriver à une espèce de conclusion, je me mis à
parler vivement des circonstances politiques et de l'incertitude qui enveloppait
encore toutes les existences de jeunes hommes d'ici à un temps plus ou moins
long, à deux ans au moins, et je revins avec assez d'affectation sur ce terme de
deux ans auquel il fallait ajourner, disais-je, toute détermination définitive.
Mademoiselle Amélie, en relevant le mot, m'indiqua qu'elle avait compris et
qu'elle consentait : “ Vous avez raison, reprit-elle ; avant deux ans au moins,
rien n'est possible dans les existences privées, grâce à tout ce qui s'agite ;
il serait peu sensé d'asseoir d'ici là aucun projet de vie ”; et elle ajouta : “
Mais soyez prudent, vos amis vous en supplient, soyez-le plus que par le passé.
” Je me levai là-dessus, profitant de son sourire.
Je pris congé
de madame de Greneuc et d'elle; je les embrassai, et je partis. Elle
m'accompagna jusqu'à la barrière de la cour, tout comme autrefois, malgré la
neige qui était tombée. Quelle supériorité de jeune fille elle garda jusqu'au
bout, et quelle dignité généreuse! Tels furent mes derniers adieux à la Gastine
; tel j'en sortis pour n'y jamais revenir, embarrassé, honteux, la tête peu
haute, peu loyal, et ne pouvant sans inconvénient l'être plus.
Combien cette
sortie humiliée différait d'avec les anciennes ! Où était-elle cette molle et
idéale soirée de mon triomphe rêveur! et qu'avais-je donc tant gagné depuis,
qu'avais-je osé de si grand et goûté de si vif pour dédaigner et fouler toutes
ces virginales promesses? - Je m'arrêtai court à cette pensée, et me repentis de
l'avoir eue : assez d'ingratitude, à mon Ame ! plains et pleure ce que tu perds
mais ne renie pas ce que tu as trouvé !
En rentrant au
logis après cette visite, je rencontrai d'abord l'un des deux éternels
gardes-chasse de M. de Vacquerie. Ce dernier était à la ville au moment où M. de
Couaën qui y avait aussi fait un tour; venait d'être arrêté par ordre supérieur
et dirigé immédiatement sur Paris. Le bon M. de Vacquerie avait à l'instant
dépêché l'un de ses gardes vers madame de Couaën au château, et l'autre à
moi-même : ces pauvres gens ne s'étaient jamais vus si utiles. J'arrivai à
Couaën avant la nuit; les officiers de police et magistrats partis de la ville à
la minute de l'arrestation, mais fourvoyés et attardés dans les ravins neigeux,
n'y furent qu'une heure après moi ; ce qu'il y avait de papiers dangereux était
déjà anéanti. Madame de Couaën reçut ce monde avec une sorte de tranquillité, et
me laissa tout faire ; ils se saisirent de quelques lettres insignifiantes que
j'avais oubliées à dessein. Le matin suivant, nous étions elle et moi avec les
enfants en route pour Paris. Stricte convenance ou non dans ce rôle de
conducteur à mon âge, il n'y avait pas ici à hésiter ; j'étais l'ami le plus
intime, le seul présent. les autres en fuite et en frayeur. Elle accepta mes
offres. non comme des offres, sans objection sans remerciement;. absorbée
qu'elle était et douloureuse, toute à cette pensée du danger des siens.
Ce fut ainsi
durant le voyage : elle recevait chaque soin passivement, et comme un enfant
docile. J'en étais à la fois touché comme de l'amitié la plus naïve, et blessé
peut-être un peu dans cette portion d'égoïsme qui se mêle toujours au
dévouement. J'agissais pourtant sans réserve : son inquiétude était bien la
mienne. Je me demandais par moments avec effroi ce qu'elle deviendrait si l'on
m'arrêtait aussi. Un grand besoin d'arriver nous occupait ; notre éternel
entretien cette fois dépouillé de charme, se composait de deux ou trois
questions qu'elle me répétait sans cesse, et de mes réponses de vague assurance
que je variais de mon mieux.
IX
Nous
descendîmes le premier soir au petit couvent. Sauf cette nuit d'arrivée, madame
de Couaën voulait aller loger ailleurs, de peur d'être par son séjour une
occasion d'inquiétude ; madame de Cursy s'y opposa formellement, Mais il fut
convenu entre madame de Couaën et moi, nonobstant toutes raisons de notre bonne
tante, comme nous l'appelions, qu'avant la fin de la semaine, je me mettrais à
deux pas en quelque hôtel du quartier : nous avions pour prétexte mes études le
matin au-dehors et mes sorties obligées du soir. Dès en arrivant, deux lettres
furent écrites par madame de Couaën, l'une au général Clarke, son compatriote,
que sa famille avait fort connu ; l'autre à un ancien ami particulier de lord
Fitz-Gérald un personnage influent et assez considérable du nouveau régime ; M.
de Couaën dans ses premiers voyages à Paris au retour d'Irlande, avait eu
quelque commencement de liaison avec lui. Je portai moi-même ces lettres le
lendemain. Le général Clarke était absent en mission : on l'attendait dans la
quinzaine. Quant à l'ami de Fitz-Gérald, il me reçut bien, se fit expliquer
toute l'affaire et la prit à coeur ; il me donna quelques points utiles de
conduite, et, de son côté, promit d'agir sans délai. Selon son conseil, et avec
un billet de lui, je courus aux bureaux de la Police, auprès de M. D..., qui
pouvait mieux que personne m'éclairer sur la nature et la gravité des charges.
C'était un homme poli et ferme, et dont la sévérité d'accueil ne me déplut pas.
Je fus bien étonné, lorsqu'ayant lu mon nom dans le billet que je lui remis, il
parut déjà me connaître. Il était en effet au courant de beaucoup de détails sur
notre compte, et me déclara avoir de fortes préventions morales contre nous. Je
me sentis pourtant soulagé quand il m'eut dit que la tournure essentielle de
l'affaire dépendait surtout de ce que fournirait l'examen des papiers ; que de
nouvelles recherches à notre château avaient été ordonnées et déjà faites à
l'heure où il me parlait, et que, s'il n'en résultait rien de plus accablant que
dans la première visite, il croyait pouvoir augurer et même garantir un
élargissement prochain au moins partiel et rassurant. d'après quelques mots
ironiquement paternels à moi adressés sur mon talent de dépister les gens,
talent du reste auquel il ne fallait pas me fier outre mesure, je crus à la fin
comprendre que, dans les derniers jours de notre précédent voyage, nous avions
été suivis un soir, M. de Couaën et moi, par quelque espion ; qu'au moment de
notre séparation avant Clichy, l'honnête espion s'était attaché à moi de
préférence, et que ma singulière course à travers Paris dont il n'avait pu
suivre que le début, lui avait fait l'effet du plus savant des stratagèmes.
J'éclatai tout seul dans la rue d'un fou rire, quand cette idée me vint,
oubliant trop ce qui aurait dû s'y mêler pour moi d'inséparable confusion ; et,
comme mon esprit va naturellement à moraliser sur toute chose, je pensai qu'il y
a sans doute dans l'histoire force interprétations vraisemblables et autorisées
qui ne sont guère moins bouffonnes que ne l'était celle-là.
Mes paroles
confiantes rendirent du calme à madame de Couaën ; elle vit l'ami de Fitz-Gérald
; je la conduisis elle-même chez M. D... Le marquis cessa bientôt d'être au
secret, et nous pûmes l'aller embrasser chaque jour en voisins à la prison de
Sainte-Pélagie, où il avait été transféré sur notre demande. La première fois
que nous le retrouvâme s'il me frappa plus que jamais par la froideur et
l'étendue de son affliction comprimée, par les grands traits creusés de son
visage, par son majestueux front encore élargi sous des cheveux plus rares, par
l'outrage envahissant de ses tempes qu'habitait depuis tant de nuits la douleur
: car c'est là, toujours là, au point de défaut des tempes et des paupières,
comme à une vitre transparente, que mon oeil va lire d'abord l'état vrai d'un
ami. Il s'était fait évidemment dans cette âme virile une dernière, une complète
ruine d'ambition et d'espérance, un ensevelissement, en idée, de cette gloire
qu'il n'avait jamais eue. Ce noble coeur d'un Charles Quint sans empire avait
pris au-dedans le cilice, mais un cilice sans religion. Pour moi qui
m'attachais, comme Caleb, à ses pensées, son deuil muet me sembla d'un caractère
durable, indélébile, égal à celui de tout conquérant dépossédé : quelque abîme
s'était ouvert en lui dans cette convulsion sourde, un abîme qu'on voile aux
yeux, mais que rien ne comble plus. Le marquis d'ailleurs fut simple avec nous,
il fut tendre : “ Eh bien! vous me voyez guéri, me dit-il en me tenant longtemps
la main, - héroïquement guéri! Vous, Lucy, et ces deux pauvres enfants et vous
cher Amaury, vous êtes mon horizon ma vie désormais : à d'autres l'arène ! ”
Comme nous n'étions jamais exactement seuls cette fois ni les suivantes la
conversation ne put s'engager à fond. Je lui portais des livres ; madame de
Couaën passait une heure environ à broder devant lui. Nous causions de sujets
indifférents dans la satisfaction d'en parler ensemble, et, pour le reste, nous
prenions patience. M. D... nous avait presque promis une maison de santé avec le
printemps.
Madame de
Couaën retrouvait par moments une sécurité nonchalante qui lui rendait la
distraction et la rêverie, bien que l'altération de sa santé ne disparût pas
avec l'inquiétude. Plus je la voyais plus elle me devenait une énigme de
sensibilité et de profondeur, âme si troublée, puis tout d'un coup si dormante,
si noyée en elle ou si tendue sur les deux ou trois êtres d'alentour, tantôt ne
sortant pas d'une particulière angoisse, tantôt ravie en des espèces d'apathies
mystérieuses et l'oeil dans le bleu des nues ; avec cela, nul goût d'aller ni de
voir, aucun souci du monde, des spectacles du dehors, ni des liaisons; elle n'en
avait aucune, sinon une jeune dame qu'elle connaissait pour l'avoir rencontrée
chez l'ami de Fitz-Gérald et dont le mari, secrétaire du Grand Juge Régnier,
s'employait activement pour nous. Cette jeune femme, d'un caractère intéressant
et triste, s'était éprise de madame de Couaën, et deux ou trois fois, sur ses
instances, nous allâmes chez elle.
J'avais
coutume de me figurer vers ce temps mon idée sur les deux âmes que je
contemplais à loisir chaque jour, sur ces âmes de madame de Couaën et du marquis
par une grande image allégorique que je veux vous dire. C'était un paysage calme
et grave, vert et désert, auquel on arrivait par des gorges nues déchirées
au-delà des montagnes après des ravins et des tourbières. Au sein de ce paysage,
un lac de belle étendue, mais non immense, un de ces purs lacs d'Irlande,
s'étendait sous un haut et immuable rocher qui le dominait, et qui lui cachait
tout un côté du ciel et du soleil, tout l'Orient. Le lac était uni, gracieux,
sans fond sans écume, sans autre rocher que le gigantesque et l'unique, qui, en
même temps qu'il le commandait de son front, semblait l'enserrer de ses bras et
l'avoir engendré de ses flancs. Deux jeunes ruisseaux, sources murmurantes et
vives nées des fentes du rocher, traversaient distinctement le beau lac qui les
retardait et les modérait doucement dans leur cours, et hors de là ils
débordaient en fontaines. Moi, j'aimais naviguer sur ce lac côtoyer le rocher
immobile, le mesurer durant des heures, me couvrir de l'épaisseur de son ombre,
étudier ses profils bizarres et sévères, me demander ce qu'avait été le géant,
et ce qu'il aurait pu être s'il n'avait été pétrifié. J'aimais m'avancer, ramer
au large lentement dans le lac sans zéphyr, reconnaître et suivre sous sa masse
dormante le mince courant des deux jolis ruisseaux jusqu'à l'endroit où ils
allaient s'élancer au-dehors et s'échapper sur les gazons. Mais, tandis que je
naviguais ainsi, que de merveilles sous mes yeux, autour de moi; que de
mystères! Par moments sans qu'il y eût un souffle au ciel, toutes les vagues du
lac limpide, ridées, tendues sur un point, s'agitaient avec une émotion
incompréhensible que rien dans la nature environnante ni dans l'air du ciel
n'expliquait ; ce n'était jamais un courroux, C'était un frémissement intérieur
et une plainte. Les deux jolis ruisseaux s'arrêtaient alors et rebroussaient de
cours ; le lac les retirait à lui comme avec un effroi de tendre mère.
Et puis ces
mêmes vagues retombées subitement et calmées, redevenaient un paresseux miroir
ouvert aux étoiles, à la lune et à la splendeur des nuits. D'autres fois un
brouillard non moins inexplicable que le frémissement de tout à l'heure couvrait
le milieu du lac par un ciel serein ; ou bien on aurait dit, spectacle étrange!
que ce milieu réfléchissait plus d'étoiles et de clartés que ne lui en offrait
le dais céleste. Et aussi les bords les plus riants vers les endroits opposés au
rocher, les saules et les accidents touffus des rives cessaient à certains
moments de se mirer en cette eau, qui était frappée comme de magique oubli ;
l'oiseau qui passait à la surface, en l'effleurant presque de l'aile, n'y jetait
point son image ; et moi, il me semblait souvent, avec un découragement mortel
et une sorte d'abandon superstitieux, que je glissais sur une onde qui ne s'en
apercevait pas qui ne me réfléchissait pas !
Mais pour
rentrer, mon ami, dans le réel des choses, voici comment nous vivions : je
m'étais logé tout à côté du petit couvent ; j'y allais régulièrement vers midi,
c'est-à-dire à l'issue du dîner matinal qu'on y faisait. Pluie, neige ou bise,
la plupart du temps à pied nous nous rendions ensemble, madame de Couaën et
moi, à la prison : les enfants nous accompagnaient les jours de soleil. Nous
étions de retour à trois heures, et, après quelque conversation encore, je la
quittais d'ordinaire, ne devant plus reparaître qu'à sept heures vers la fin du
souper, à moins que je ne soupasse moi-même au couvent, ce qui m'arrivait bien
deux fois la semaine. Madame de Cursy et quelques-unes des religieuses nous
faisaient compagnie pendant la première moitié du soir : mais elles retirées et
les enfants endormis nous demeurions très tard très avant même dans la nuit,
près de la cendre éteinte, en mille sortes de raisonnements, de ressouvenirs, de
conjectures indéfinies sur le sort, la bizarrerie des rencontres des situations
la mobilité du drame humain; nous étonnant des moindres détails nous en
demandant le pourquoi, tirant de chaque chose l'esprit, ramenant tout à deux ou
trois idées d'invariable, d'invisible, et de triomphe intérieur par l'âme;
jamais ennuyés dans cet écho mutuel de nos conclusions toujours naturels dans
nos subtilités. Il fallait clore pourtant, et par un bonsoir amical et léger
comme si je n'avais fait que passer dans le cabinet voisin je suspendais
l'entretien non achevé, de même qu'on pose avant la fin d'une page le livre
entrouvert. En deux bonds j'avais glissé au bas de l'escalier, franchi la cour,
et je sortais refermant tout derrière moi avec une clef qui m'était confiée à
cet usage, afin de n'assujettir personne. Le bruit de cette porte que je fermais
et de ma clef dans la serrure, le retentissement de chacun de mes pas au-dehors,
le long de ces murs solitaires, se réveillent et vibrent, hélas ! en ce moment
au-dedans de moi, comme ferait une montre familière sous le chevet. Dans ce
court intervalle du petit couvent à mon logis, quelquefois une heure du matin
sonnait aux horloges du Val-de-Grâce et de Saint-Jacques, heure pénétrante et
brève, plus solennelle encore à entendre et plus nocturne que celle de minuit.
Que de sensations rassemblées, quelle plénitude en moi durant ce trajet de si
peu de minutes, et si souvent pluvieux ou glacé ! Je n'étais pas glorieux, car
nul oeil vivant ne me voyait; j'étais calme plutôt, satisfait de la laisser
seule et peut-être sur ma pensée, comblé intérieurement de sa parole qui me
revenait dans un arrière-goût délicieux, en équilibre avec moi-même, ne
concevant pas que cette félicité pût changer, et n'en désirant point au-delà. Oh
! ces moments étaient bien les plus beaux de ma vie d'alors et les meilleurs.
Après tout, les coeurs même des amants fortunés n'en comptent guère de plus
longs, et ce souvenir du moins ne me donne pas trop à rougir. Le peu que je
faisais de bon en sacrifice auprès d'elle m'était payé, je dois le croire, par
ces rapides et lucides instants.
Mais cela ne
composait pas un état habituel : ces deux ou trois minutes superflues jetées au
bout de mes journées ne s'y faisaient pas assez sentir pour les modifier en rien
:
mon coeur
aride avait bientôt bu cette rosée. Où en étais-je donc de mes sentiments alors
? en quelle nuance nouvelle ?
sous quel
reflet de mon nuage grossissant et diffus? C'est ce qui me devient de plus en
plus difficile à suivre, mon ami. Car, en avançant toujours, en perdant les
points les plus isolés qui me servaient de mesure, je suis peu à peu comme sur
l'Océan quand on a quitté le rivage. Les jours, les spectacles les horizons se
continuent, se confondent; quelques tempêtes seules une ou deux rencontres
aident encore à distinguer cette monotonie de flots et d'erreurs.
Dès nos
derniers événements et quand les chagrins réels les inquiétudes positives
m'avaient assailli, j'avais un peu laissé de côté ma pensée intime ; le trouble
inévitable et l'agitation matérielle avaient prévalu; rien de vif ne s'était
mêlé à la molle région de mon âme. Ç'avait été un obscurcissement sur ce point,
et une fermentation active du reste de mon être, une ivresse bruyante des choses
inaccoutumées, un grand mouvement de jambes, du sang dans la tête et mille
objets dans les yeux. Mon esprit, à l'improviste en ces embarras, s'en était
tiré avec assez de vigueur et d'adresse; mon dévouement pour mes amis en peine
n'avait pas faibli; mais ce dévouement, même en ce qui la concernait, avait été
souvent peu gracieux de sourire et peu caressant de langage, un dévouement
sérieux, sombre, empressé et fatigué. Lorsqu'après les premières secousses nous
reprîmes une vie régulière, et que je rentrai en moi pour me sonder et
m'examiner, il se trouva que ma disposition intérieure s'était défaite toute
seule; je n'en étais déjà plus à cette scène merveilleuse de la falaise, à cette
sainte promesse, au milieu des larmes de rester à jamais donné et voué ; mon
éternelle pensée d'esclave qui veut fuir m'était revenue : elle m'était revenue
insensiblement par la simple prédominance de mon activité en ces derniers temps,
par l'atmosphère de ces lieux nouveaux où chaque haleine qu'on respire convie à
l'ambition ou aux sens et aussi par ce que j'avais cru entrevoir chez madame de
Couaën de son indifférence et de son invincible ravissement en d'autres pensées
plus légitimes. Me sentir ainsi relégué dans son coeur à une place qui n'était
ni la première, ni la seconde, mais la cinquième peut-être ! il y avait là un
calcul intolérable; pourquoi le faisais-je? Et c'est ce qu'on n'élude pourtant
pas, c'est ce qui se pose à chaque minute devant nous en ces espèces d'amitiés.
Je me disais donc en me sondant, qu'il fallait aller jusqu'au bout, servir
loyalement et sans idée de récompense ; puis, M. de Couaën une fois rendu à la
liberté, reprendre la mienne et me lancer seul sur ma barque à l'aventure. En
attendant, je jouissais de mon mieux des heures tardives et des longs
entretiens. Quant à elle, elle était bien ce que je vous ai dit; ce lac où je
vous l'ai figurée était son parfait emblème.
Elle avait
certes une masse de sensibilité profonde, le plus souvent flottante et
sommeillante, quelquefois bizarrement soulevée sur un objet, et y faisant alors
idée fixe, passion, avec tous les accidents, toutes les distractions et
l'aveuglement naïf de la passion et cette belle ignorance du reste de l'univers.
je l'avais déjà vue ainsi au sujet de sa mère, et, depuis notre promenade de la
veille de Noël au Jardin des Plantes, cette exaltation s'était portée sur ses
enfants. Les événements qui avaient succédé justifiaient sans doute beaucoup
d'inquiétude ; mais, dans sa naissance et dans son développement, cette
inquiétude, chez elle, ne restait pas moins singulière, passionnée sans mesure,
et comme en dehors des motifs naturels. Après les deux ou trois premiers jours
de notre arrivée à Paris, cette espèce de tension violente de son âme, ce
soulèvement des lames intérieures était brusquement tombé, plus brusquement même
que cela ne semblait possible en une situation encore si ébranlée. Le bon sens
de madame de Couaën, qui ne l'abandonnait jamais, venait remarquablement au
secours de ces écarts sensibles. Elle se disait alors avec justesse qu'il valait
beaucoup mieux que le marquis eût été arrêté ainsi tôt que tard et qu'il aurait
eu plus de peine à s'en tirer, l'affaire une fois plus engagée. Si, en effet, il
n'avait été arrêté qu'un an après dans l'arrestation générale de Moreau,
Pichegru et Georges, je ne sais comment on serait parvenu à sauver sa tête.
Madame de Couaën calmée arrivait donc à voir dans cette prison une garantie
efficace et vraiment heureuse contre des périls plus grands ; et, bien que cette
perspective au-delà des grilles et des barreaux eût parfois pour elle des
retours moins gracieux, elle se livrait d'habitude aux doux projets de la vie
désormais recueillie et prudente qui suivrait la sortie. Or, en ces moments, je
la voyais distraite encore et fixe, mais non plus sur une pensée du dehors; ses
rêveries la replongeaient partout ailleurs; elle était rentrée, comme les
Nymphes antiques dans ses royaumes mystérieux, sous les fontaines. Oh! par les
jolis jours de février, que faisait-elle ainsi dans ses chambres, assise contre
sa vitre, quand j'arrivais un peu tard vers une heure ? Quel objet suivait-elle
si attentive ? quel fantôme se créait parmi les nuages cette faculté vague et
puissante qui, soulevée à deux reprises sur des points tout à fait distincts se
retrouvait aujourd'hui comme sans emploi ? Nul témoignage, nulle manifestation
de sa part en ces moments. Les enfants demeurés en bas avec madame de Cursy,
après le dîner, ne la troublaient en rien. A quoi pensait-elle? quel monde
infini, invisible, parcourait-elle en esprit ? Ce n'était pas le nôtre, ce
n'étaient ni ses spectacles variés, ni ses fêtes, ni ses paysages ; la pompe, la
couleur et l'or, l'émail même des prairies, ne la touchaient pas. Dans son
indifférence des choses, dans le règne souverain de sa fantaisie, il y avait des
jours de brume et de pluie où elle se parait, dès le matin, avec une recherche
ingénue, et des jours de gai soleil où elle s'oubliait, jusqu'au moment de
sortir, en son premier négligé. J'avais peine d'abord lorsque j'arrivais à la
fixer vers moi, à rompre ou à diriger de mon côté ce courant silencieux ; et,
quand elle s'échappait en discours. C'était profond continu, élevé,
intarissable. Sa santé demeurait souffrante, et son visage avait des places
d'une touchante pâleur ; mais elle se plaignait peu et se rendait peu compte.
Seulement, les jours de ces grandes pâleurs je remarquais qu'elle était plus
sujette à la dévotion tendre ; elle lisait alors et priait, et sa prière ne la
remplissait pas.
Moi, en
entrant et la voyant ainsi, je supposais volontiers quelque religieuse du Midi,
la Portugaise par exemple, immobile en sa cellule, regardant les cieux et le
Tage, et attendant éternellement celui qui ne reviendra pas. Je me figurais
encore la plus sainte des amantes et la plus amante des saintes Thérèse d'Avila,
au moment où son coeur, chastement embrasé, s'écrie : “ Soyons fidèle à Celui
qui ne peut nous être infidèle ! ” Et, m'apercevant bientôt que les blancs et
pâles rayons venaient d'un soleil de février, qu'au lieu d'orangers et de Tage,
nous n'avions en bas que le petit jardin au nord tout dépouillé par l'hiver, et
que celle dont je me faisais ce rêve était une épouse et une mère, je souriais
de moi. Et si je la saluais alors soit que j'entrasse ou que je sortisse, et que
ce fût un bonjour ou un adieu, le bonjour ou l'adieu, monsieur, qui lui
échappait d'une voix machinale, me glaçait, comme ayant osé prétendre à un trop
étroit partage ; ce mot si étranger et si négligent m'allait au coeur, et je
ressentais une soudaine défaillance, comme si la rame me tombait des mains en
voyant que le lac ne me réfléchissait pas. Mais il y avait bien d'autres moments
plus précis et mieux éclairés où elle semblait, au contraire, se souvenir de moi
; elle me comptait, elle me nommait expressément dans tous ses projets ; elle me
faisait rasseoir plus d'une fois avant mon départ, et elle me disait après de
longues heures, quand je me levais : “ Vous êtes toujours pressé de me quitter.
” Un jour, légèrement indisposé de la veille, et ayant plus tardé ce matin-là
que d'ordinaire à l'aller trouver pour notre visite à la prison comme il faisait
beau, elle me vint prendre elle-même. On frappa à ma porte : C'était sa bonne
avec son fils qu'elle envoyait d'en bas savoir si elle pouvait monter. Je courus
à mon petit escalier pour la recevoir.
Elle entra un
moment, fit le tour de cette simple chambre, en loua la propreté, l'air d'étude,
la discrète lumière ; elle s'assit une seconde dans mon unique fauteuil ; - et
ces lieux furent pour moi consacrés.
Puérilités!
minutieuse idolâtrie! soupirs! troublantes images qui me reviennent malgré moi,
qui se pressent autour de ma plume quand j'écris, comme la foule des Ombres dans
le poète, autour du rocher qui les passe !
Fleurs trop
légères trop odorantes qui pleuvent au dépourvu sur ma tête peu sage, le long de
ces sentiers d'autrefois, où je ne comptais trouver entre les cyprès que des
avertissements dans la poussière et quelques tombeaux ! Souvenirs qui vont
presque contre mon but, mon ami. Où en suis-je avec moi-même, et me les faut-il
effacer? Faut-il que je poursuive néanmoins et que j'achève, et qu'un jour vous
lisiez cela ? Si je les accueille en détail, ces souvenirs trop distincts, si
trop souvent il vous semble que j'y ajoute complaisamment, comme avec un
pinceau, si je leur accorde une place qu'ils méritent peut-être bien autant que
certains grands événements du monde, mais qui devient plus périlleuse par son
intimité, est-ce donc que j'en regrette sérieusement l'émotion première ? est-ce
que je regrette quelque chose de ces temps de repentir? Ou bien n'est-ce pas à
leur esprit, en les racontant, que je m'attache ? n'est-ce pas le souffle de pur
amour égaré dans ces riens qui me les a conservés ?
Mais ce qui,
vu de loin forme aux yeux, dans son ensemble, un assez agréable nuage, était dès
lors quand je vivais au milieu, si clairsemé et si vide, que les prévisions
moins flatteuses s'y poursuivaient à loisir. Le marquis sorti de prison
quitterait aussitôt Paris et irait s'ensevelir à Couaën ou ailleurs pour
toujours ; sa femme, sa famille, un moment isolées et sans guide, rentreraient à
jamais en lui :
devais-je y
rentrer moi-même ? devais-je me ranger à sa suite, rival honteux et lâche, et
m'enraciner, m'étioler sous son ombre? Je prononçais donc bien bas en ces quarts
d'heure de réflexion le voeu d'échapper à des liens trop étouffants d'aborder le
monde pour mon compte, et d'y essayer sous le ciel ma jeunesse; de faire en ce
Paris comme le mousse indocile qui, arrivé dans quelque port attrayant, s'y
cache, et que le vaisseau, en partant, ne remmène pas. Toute l'activité récente
qui s'était développée en moi, je vous l'ai dit, m'aiguillonnait d'autant à
cette émancipation moitié orgueilleuse et moitié sensuelle. Souvent, aux
instants de sa plus grande bonté, lorsque je venais de verser des larmes sur ses
mains et que je m'étais appelé bienheureux, je me relevais tout d'un coup sec
aride; j'aurais voulu autre chose, non pas autre chose d'elle, mais autre chose
qu'elle... ; ma liberté, d'abord..., et je ne saurais dire quoi. J'étais las
d'un rôle, excédé et sans fraîcheur au seuil de cette félicité que je proclamais
des lèvres. Tels, après tout, les coeurs des hommes : plus ils sont tendres et
délicats plus ils sont vite émoussés dégoûtés et à bout. Qui de nous amants
humains parmi les plus comblés et au sein des accablantes faveurs qui de vous
n'a subi l'ennui ? Qui de vous, sous le coup même des mortelles délices, n'a
désiré au-delà ou en deçà, n'a imaginé quelque diversion capricieuse,
inconstante, et aux pieds de son idole, sur les terrasses embaumées, n'a
souhaité peut-être quelque grossier échange, quelque vulgaire créature qui
passe, ou tout simplement être seul pour son repos? L'amour humain, aux endroits
même où il semble profond comme l'Océan a des sécheresses subites, inouïes :
C'est la pauvreté de notre nature qui fait cela; cette fille d'Adam relève par
accès en nous une tête hideuse, et se montre comme une mère mendiante en pleines
noces au fils prodigue qui boit dans l'or et s'oublie.
Dans l'amour
de Dieu, qui a aussi sa sensualité à craindre et son ivresse, les plus grands
saints ont bien éprouvé eux-mêmes leurs sécheresses salutaires.
Ainsi, et par
l'effet de ces aridités soudaines propres à notre nature, à la mienne en
particulier, et par ma propension croissante à entrevoir un avenir au-dehors et
par mon respect réel pour le noble absent, et par ses distractions à elle, et
ses absences fréquentes en elle-même, il arrivait que, dans cette nouvelle vie
de familiarité plus grande et sans témoins, j'observais la même mesure que
jamais; le même voile, toujours indécis pour moi, impénétrable pour elle,
flottait entre nous deux sans que j'usasse de l'occasion pour l'écarter et
l'entre-ouvrir plus souvent.
X
Mais, comme
l'a remarqué dès longtemps le Sage, mieux vaut encore une passion éperdument
manifeste qu'un amour caché; est-ce que l'homme peut couver le feu à demeurer
dans son sein, sans que ses vêtements prennent flamme ? Je ne pus donc me
préserver, mon ami. Si, dès le premier voyage, j'avais déjà reçu bien avant les
traits empestés que devais-je ressentir en ce nouveau et long séjour? Mes matins
restaient assez purs employés au travail, aux lectures diverses, aux nobles
instincts naturels à l'entretien de l'intelligence ; il n'est pas rare de bien
commencer le jour. Puis elle succédait ; j'allais à elle, je l'entourais de moi,
je vivais activement de l'air qu'elle respirait, et ma pensée attendrie
demeurait pure encore.
Mais en la
quittant, désoeuvré, excité, durant ces vagues heures traînantes qui, bien
remplies pouvaient être si calmes et si méditatives, mais qui trop souvent,
pareilles aux lourdes années de la vie qui y répondent, ayant perdu la fraîcheur
des choses matinales, succombent par degrés à l'envahissement matériel ; en ces
heures qui achèvent le jour, qui précédent la rentrée au logis et à l'abri du
soir, que devenir! Je me plongerais d'ordinaire à travers Paris dans les
quartiers du milieu; j'y dînais de préférence, quand je n'étais pas attendu au
petit couvent ; et avant le dîner, et après surtout, je me procurais à l'aise
l'émotion de mes courses palpitantes. Pour être sûr de dépister les espions si
j'en avais encore quelqu'un sur ma trace, il y avait trois ou quatre tours
auxquels je ne manquais jamais en commençant, et je les faisais si brusques si
savamment rompus si échappants si dédaliens qu'ils auraient détaché, secoué loin
de moi la guêpe la plus acharnée, et que, même par un plein soleil, il semblait
que c'était tout si mon ombre pouvait me suivre. Cette première malice me
mettait en joie bizarre et en ricanement. Un détail inutile à vous préciser, qui
tient à une singularité perdue dans le commencement de ces pages me faisait
retarder encore le jour de ma défaite. L'émotion prolongée, que je me donnais au
sein du péril, était donc relevée d'une sorte de sécurité précaire et d'un faux
reste d'innocence. C'était toujours la même façon ruineuse de pousser à bout
au-dedans de mûrir, de pourrir presque en moi la pensée du mal avant l'acte,
d'amonceler mille ferments mortels avant de rien produire. Mais, bien des fois,
tandis que je côtoyais ainsi, en courant, les bords escarpés, d'autant plus
audacieux que je me disais: “ Ce n'est pas du moins pour aujourd'hui ”, bien des
fois mon pied faillit glisser, le vertige troublait ma vue, et j'allais être
précipité malgré ma sourde résistance.
Un jour enfin
que toute objection probablement avait disparu, je sortis du logis dans une
résolution violente. Ce jour-là, rien de particulier ne m'était arrivé ; en la
voyant le matin (faut-il, hélas ! que je mêle ce saint nom par aucun
rapprochement en de tels récits!), le matin, dis-je, elle n'avait été pour moi
ni trop distraite ni trop attentive ; elle ne m'avait ni troublé les sens ni
froissé l'âme. Je n'avais eu non plus si je m'en souviens ni spectacle ulcérant
pour mon ambition, ni querelle avec personne, ni accès de colère, aucun de ces
petits torts ou désappointements qui, nous mettant mal avec nous-même, nous
rabaissent à l'ivresse, à la satisfaction brutale, comme dédommagement et oubli.
Rien donc ne me poussait, ce jour-là, que ma seule démence : mais je voulais en
finir, et je m'étais dit cela en me levant. Une allégresse singulière, toute
sarcastique, se trahissait dans mes mouvements, dans mes gestes, et vibrait en
métal dans l'accent de ma voix ; c'était comme, à travers les pierres arides le
sifflement du serpent qui s'apprête. La conscience du mal certain que j'allais
consommer m'animait le front et le regard. De bonne heure avant le dîner, je
passai dans l'autre Paris; en marchant, je frappais d'un talon plus sonore le
pavé durci des ponts, et je portais plus haut la tête vers ce ciel émaillé des
vives parcelles d'une gelée diffuse. Çà et là, à droite et à gauche, je
regardais fièrement comme pour m'applaudir.
Qui donc
regardais-je ainsi, à mon Dieu ? Comment cette joie et ce rayonnement sinistre
là où il aurait fallu se voiler ? et d'où vient que je bondissais en de tels
abords ? Je ne tenais plus à la pureté que par le dernier lien matériel, et ce
faible lien me pesait, et j'étais fier d'aller le rompre, comme le violent qui
marche à une vengeance. C'est que la volupté, qui produit vite l'humiliation,
débute aussi par l'orgueil ; c'est que l'amour du plaisir n'est pas tout chez
elle ; c'est que la vanité aussi, l'émulation dans le mal, la révolte contre
Dieu, sont là comme une irritation de plus sur le seuil : le petit d'Israël, qui
fut docile et pur, veut devenir pareil aux géants. Ainsi, moi qui eusse rougi
d'être vu et suivi de personne en particulier, j'étais glorieux à l'avance
devant tous ces inconnus et devant moi-même.
Quoiqu'il fût
grand jour encore, je me mis sans tarder à parcourir les lieux et les rues
accoutumés ; je remarquai, mais d'un oeil plus sévère, ces écueils qui, à la
première vue, m'avaient tous paru gracieux et riants : il n'y en avait presque
aucun qui gardât le pouvoir de m'éblouir. Mon coeur, cette fois, battait plus
fort, à coups plus serrés et plus durs: je m'arrêtais par moments pour tâcher de
l'apaiser.
Ne voulant
rien fixer avant l'heure du soir, et déjà bien las je me jetai en un café, où je
dînai seul, au fond ; j'en sortis repu, échauffé, dans le brouillard piquant et
les lumières de la nuit, tout entier de nouveau à ma course et à ma recherche.
Aussi ardent, quoique moins difficile, je recommençai en quelques minutes mes
tours rapides exterminants : il me restait assez peu de délicatesse pour le
choix, et de scrupules distincts ; j'avais seulement cette vague idée que, nulle
des créatures aperçues n'étant digne par l'âme des transports que j'allais
offrir, il fallait du moins que la beauté charnelle triomphât et que ce fût
Vénus elle-même.
Je prolongeais
donc outre mesure et contre mon but, l'exigeante recherche, et bientôt comme de
coutume, je perdis tout sens toute lucidité, si bien, que de guerre lasse, à la
fin (merveilleux bonheur!), je tombai sans choix aucun sans attrait,
absurdement, à une place quelconque, et uniquement parce que je m'étais juré de
tomber ce jour-là.
A partir de ce
jour funeste, et une fois l'impur ruisseau franchi, un élément formidable fut
introduit dans mon être ; ma jeunesse, longtemps contenue, déborda ; mes sens
déchaînés se prodiguèrent. Il y a deux jeunesses dont l'une suit l'autre en nous
mon ami : la première, exubérante, ascendante, se suffisant toujours ne croyant
pas à la fatigue. n'en faisant nul compte, embrassant à la fois les choses
contraires, et lançant de front tous ses coursiers. Il y en a une seconde, déjà
fatiguée et avertie, qui conserve presque les mêmes dehors, mais à qui une voix
crie souvent holà ! en dedans ; qui ne cède guère qu'à regret, se repent vite
d'avoir cédé, et ne mène plus d'un train égal l'esprit et le corps tout
ensemble. l'entrais alors en plein dans la première. Ma vie double s'organisa
désormais : d'une part, une vie inférieure, submergée, engloutie ; de l'autre,
une vie plus active de tête et de coeur. Les matins d'ordinaire, l'esprit,
l'intelligence en moi prenait revanche avec excitation et avidité d'étude sur
l'abaissement de la veille. Les soirs même, au retour, la vie subtile de coeur,
à côté de mon amie, se substituait immédiatement au trouble épais de l'heure
précédente. Quelquefois, au sortir à peine de cette fange, tandis que je
regardais, en m'en revenant sur les places ou le long des quais les étoiles et
la lune sereine, ma pensée aussi s'éclaircissait ; sous un charme voluptueux et
affaibli, je voyais mieux, je sentais plus la nature, le ciel du soir, la vie
qui passe ; je me laissais bercer, comme les anciens Païens, à cette surface de
l'abîme, dans l'écume légère ; et j'apportais aux pieds de celle dont toute la
rêverie demeurait sacrée, une mélancolie de source coupable.
Ce coeur donc
qui avait palpité si rudement dans le mal, ce coeur humain contradictoire et
changeant, dont il faut dire, comme le poète a dit de la poitrine du Centaure,
que les deux natures y sont conjointes , ce déplorable coeur secouait la honte
en un instant ; il retournait son rôle et alternait tout d'un coup de la
convulsion grossière à l'aspiration platonique. Je tuais comme à volonté, mon
remords, et voilà que j'étais dans l'amour subtil. Facilité abusive! versatilité
mortelle à toute foi en nous et au véritable Amour ! L'âme humaine, sujette à
cette fatale habitude, au lieu d'être un foyer persistant et vivant, devient
bientôt comme une machine ingénieuse qui s'électrise contrairement en un rien de
temps et au gré des circonstances diverses. Le centre, à force de voyager d'un
pôle à l'autre, n'existe plus nulle part ; la volonté n'a plus d'appui. Notre
personne morale se réduit à n'être qu'un composé délié de courants et de
fluides, un amas mobile et tournoyant, une scène commode à mille jeux; espèce de
nature, je ne dis pas hypocrite, mais toujours à demi sincère et toujours vaine.
Après le
premier étourdissement dissipé et les premiers feux, il arriva que je gagnai une
grande science, la connaissance raffinée du bien et du mal, en cette double voie
que je pratiquais, tantôt dans la mêlée des carrefours et tantôt sur les nuées
éthérées. Une analyse mystérieuse, bien chèrement payée, m'enseignait chaque
jour quelque particularité de plus sur notre double nature, sur l'abus que je
faisais de l'une et de l'autre, sur le secret même de leur union. Science
stérile toute seule et impuissante; instrument et portion déjà du châtiment! Je
comprends mieux ce qu'est l'homme, ce que je suis et ce que je laisse derrière,
à mesure que je m'aguerris et m'enfonce davantage en ces sentiers qui mènent à
la mort.
J'appris
d'abord dans mes courses lascives, à discerner, à poursuivre, à redouter et à
désirer le genre de beauté que j'appellerai funeste, celle qui est toujours un
piège mortel, jamais un angélique symbole, celle qui ne se peint ni dans
l'expression idéale du visage, ni dans le miroir des yeux, ni dans les
délicatesses du sourire, ni dans le voile nuancé des paupières : le visage
humain n'est rien, presque rien, dans cette beauté; l'oeil et la voix qui, en se
mariant avec douceur, sont si voisins de l'âme, ne font point partie ici de ce
qu'on désire : c'est une beauté réelle, mais accablante et toute de chair, qui
semble remonter en droite ligne aux filles des premières races déchues, qui ne
se juge point en face et en conversant de vive voix, ainsi qu'il convient à
l'homme, mais de loin plutôt, sur le hasard de la nuque et des reins, comme
ferait le coup d'oeil du chasseur pour les bêtes sauvages : oh ! j'ai compris
cette beauté-là.
J'appris aussi
combien cette beauté n'est pas la vraie; qu'elle est contraire à l'esprit même;
qu'elle tue, qu'elle écrase, mais qu'elle n'attache pas ; qu'en portant le plus
de ravages dans les sens, elle est celle qui a le moins d'auxiliaires dans
l'âme. Car, à travers ces courses malfaisantes, du plus loin que se dénonce une
telle beauté, comme on tremble ! comme on pâlit! la sueur m'inonde :
vais-je
m'élancer ou vais-je défaillir? - Un peu de patience, à mon Ame! remets-toi et
dis à ce corps qui frémit : “ Cette beauté mauvaise, à qui tu veux te livrer à
l'aveugle, et dont tu n'as qu'entrevu le front, demain ou tout à l'heure, une
autre, en passant, la remplacera pour toi et en abolira l'empreinte. Tu seras
dégoûté de la précédente sans même en avoir joui ; et ainsi de l'autre, et ainsi
de celle qui suivra. Pourquoi donc me tant troubler?
Sachons
attendre seulement et résister au premier regard. ” J'appris de la sorte que
c'est par les yeux que pénètre la blessure, et les préceptes rigides
m'apparurent sensiblement dans leur exacte vérité : Tempérez vos yeux,
munissez-les comme d'un cuir, ainsi qu'on fait aux mulets de peur qu'ils ne
bronchent ! Les yeux sont les fenêtres de l'âme par où entrent et sortent les
traits ! Je me rappelai bien des fois, dans mon propre exemple, cette rechute
d'Alipe aux jeux du Cirque, lorsqu'entendant un grand cri, et malgré sa
résolution de ne pas voir, il ouvrit pourtant les yeux, et qu'en ce clin d'oeil
involontaire toute la cruauté rentra dans son coeur. Ainsi rentrait souvent au
mien, malgré mes efforts, la volupté cruelle et qui boit le sang. Oh ! que le
Prophète m'exprimait d'un mot cette dispersion lamentable, cette déroute, sur
tous les points, d'une âme en proie aux yeux : Oculus meus depraedatus est
animam meam in cunctis filiabus urbis meae.
J'appris, en
ce temps, mon ami, que l'Amour vrai n'est pas du tout dans les sens : car si
l'on aime vraiment une femme pure et qu'on en désire, à la rencontre, une
impure, on croit soudain aimer celle-ci ; elle obscurcit l'autre ; on va, on
suit, on s'y épuise ; mais à l'instant, ce qu'inspirait cette femme impure a
disparu comme une fumée, et, dans l'extinction des sens l'image de la première
recommence à se montrer plus enviable, plus belle, et luisant en nous sur notre
honte.
Au plus fort
de ces moments où je semblais céder à une fatalité invincible, j'appris que
l'homme est libre, et dans quel sens il l'est véritablement : car la liberté de
l'homme, je l'éprouvais intimement alors, consiste surtout dans le pouvoir qu'il
a de se mettre ou de ne se mettre pas sous la prise des objets et à portée de
leur tourbillon, suivant qu'il y est trop ou trop peu sensible. Vous vous
trouvez tiède et froid pour la charité, courez aux lieux où sont les pauvres !
vous vous
savez vulnérable et fragile, évitez tout coin périlleux !
J'appris que
la volupté est la transition, l'initiation dans les caractères sincères et
tendres à des vices et à d'autres passions basses que de prime abord ils
n'auraient jamais soupçonnées. Elle m'a fait concevoir l'ivrognerie, la
gourmandise : car, le soir de certains jours harassé et non assouvi, moi sobre
d'ordinaire, j'entrais en des cafés et demandais quelque liqueur forte que je
buvais avec flamme.
J'appris que
pour l'homme chaque matin est une réparation et chaque jour une ruine
continuelle ; mais la réparation devient de moins en moins suffisante, et la
ruine va croissant.
J'entendis
profondément et je rompis jusqu'à la moelle ce mot des textes sacrés : Ne
dederis mulieribus substantiam tuam; ne jetez pas à toutes les sauterelles du
désert vos fruits et vos fleurs, votre vertu et votre génie, votre foi, votre
volonté, le plus cher de votre substance !
Et cet autre
mot d'un Ancien, que j'avais lu d'abord sans y prendre garde, me revenait
vivement : J'ai tué en moi la bête féroce?. Oui, la bête féroce est en nous ;
elle triomphe durant cette première et méchante jeunesse ; elle dévore à chacun
les entrailles, comme le renard sauvage rongeait sous la robe l'enfant
lacédémonien.
J'appris que,
si la volupté et les excès qu'elle entraîne produisent d'ordinaire
l'humiliation, son absence appelle aisément l'orgueil. Rapport inverse en effet,
singulier équilibre de ces deux vices capitaux en nous du vice extérieur, actif,
ambitieux, glorieux et bruyant, et du vice mou, caché, oisif et furtif,
savoureux et mystérieux ! Avez-vous jamais remarqué ce jeu double, mon ami ?
quand la volupté diminue en moi et que je viens à bout de la repousser,
l'orgueil, la satisfaction joyeuse et fière monte d'autant ; mais sitôt que
l'autre reprend le dessus, il y a prostration graduelle, abandon et mépris de
moi-même.
Chez tout
homme, l'un des deux vices a chance de dominer, mais non pas à l'exclusion
entière de l'autre, quoiqu'il y ait certains cas extrêmes et monstrueux où un
seul des deux emplit l'âme. Ce sont comme deux pôles aux dernières limites de la
terre habitable ; la majorité des hommes flotte dans l'intervalle et incline
plus ou moins ici ou là. L'âme qui se fixerait à demeure dans l'une ou dans
l'autre extrémité, serait atteinte de mort morale et deviendrait sur ce point
comme stupide. Le pôle de l'orgueil est le plus habité de nos jours : j'ai connu
plusieurs Nabuchodonosors. On a même essayé de ramener la volupté à l'autre
passion envahissante, et de les grouper ensemble dans un chimérique hymen : Don
Juan, idole menteuse, appartient à un siècle où il y a bien plus d'orgueil que
d'amour du plaisir. Mais en laissant là toute vanterie et tout faste, en s'en
tenant à ce qu'on a senti, il est constant que ces deux vices se lient
d'ordinaire par un mouvement inverse et alternatif. Au moment de l'extrême
volupté et de l'abaissement où elle nous plonge, l'orgueil est bien loin, son
écueil altier a disparu ; alors on s'écrie :
“ Oh ! si je
n'étais pas voluptueux ! ” croyant n'avoir que ce vice à combattre. Mais si vous
combattez un peu, si vous avez l'air de vaincre, voilà que la satisfaction
s'introduit, l'enflure du coeur commence ; la fierté jalouse, le désir de
louange et d'éclat parmi les hommes vous chatouille et devient l'ennemi
pressant. Ne vous applaudissez pourtant pas alors ; ne dites point : “ Oh ! je
n'ai plus que ce vice-là ! ” Car, que vienne à passer une femme dont vous
n'aperceviez par-derrière que la brune chevelure relevée, voilà vos désirs qui
renaissent et qui courent devant. Il nous faut toujours combattre.
s'il est vrai
que l'orgueil soit le plus souvent l'antagoniste de la volupté, l'amour-propre
est encore plus l'ennemi de l'amour. J'appris cependant que, lorsqu'on n'est pas
de force à prendre pour auxiliaire suprême l'Amour divin pur et à s'y appuyer,
lorsqu'on ne considère pas assez le corps comme le temple de l'Esprit-Saint, et
ses membres comme les membres du Christ, il doit être bon de ne pas purger son
amour humain de tout respect humain et de tout amour-propre. Car, si l'amour
pour l'amante est trop humble, trop contrit, trop sacrifié, il peut, faute de
l'Amour divin, laisser les sens abandonnés à eux-mêmes de leur côté, et par là
il permet et il reçoit d'irréparables souillures.
J'appris enfin
(et c'est là, à mon ami, en cette science ténébreuse où je me plais trop à
revenir, C'est le seul endroit qui m'ait été immédiatement fructueux), j'appris
à peser, à corriger ce qu'a dit de la femme l'antique Salomon dans sa satiété de
roi, à chérir ce qu'a dit de clément le Philosophe inconnu, ce Salomon moderne,
invisible et plus doux ; à comprendre, à pratiquer, l'avouerais-je ? ce qu'a
fait le Christ envers la Samaritaine ; à ne pas maudire !
Salomon, qui
avait trouvé la femme plus amère que la mort, s'écrie “qu'il y a un homme sur
mille, mais qu'il n'y a pas une femme entre toutes ”. Le Philosophe profond qui
vécut voilé, a écrit aussi, en un moment de saint effroi, qu'il n'y a pas de
femmes, tant la matière de la femme paraissait à ses yeux plus dégénérée et plus
redoutable encore que celle de l'homme ! Mais, se souvenant bientôt que le
Christ est venu et que Marie a engendré, il ajoute ces consolantes paroles : “
Si Dieu pouvait avoir une mesure dans son amour, il devrait aimer la femme plus
que l'homme. Quant à nous, nous ne pouvons nous dispenser de la chérir et de
l'estimer plus que nous-même : car la femme la plus corrompue est plus facile à
ramener qu'un homme qui n'aurait fait même qu'un pas dans le mal... ” Aussi, je
ne vous ai jamais maudites, à créatures sur lesquelles on marche et qu'on ne
nomme pas ;
ni vous,
superbes et forcenées qui enlevez audacieusement celui qui passe ; ni vous
discrètes et perfides qui, le long des ombrages semblez dire en fuyant : “ Les
eaux furtives sont les plus douces et le pain qu'on dérobe est le plus
savoureux! ” Je ne vous ai pas retranchées de l'humanité, vous toutes qui êtes
un peuple effréné, immense ! Je vous ai trouvées souvent meilleures que moi,
dans le mal que vous me faisiez. Mes misères intérieures, mes versatilités
infinies m'ont aidé à expliquer les vôtres. Rieuses, ulcérées ou repenties, je
vous ai plaintes, je me suis reconnu et j'ai gémi pour moi en vous. Comme les
abîmes de vos coeurs, comme les opprobres de vos sens étaient les miens ! ô
femmes, à qui l'on ne jette même plus la pierre, à Cananéennes!
Mais que cette
pitié pour les créatures ne soit pas, je vous prie, de l'indulgence pour
l'oeuvre ! La manière de juger du siècle en ce point, comme sur tant d'autres,
tient à une sorte d'indifférence qui en use d'ailleurs selon son plaisir, à un
mépris tolérant qui se satisfait et ferme les yeux. Les matérialistes (et de nos
jours la plupart des hommes le sont du moins en pratique) envisagent le fait de
volupté comme indépendant presque du reste de la conduite, comme agissant
simplement dans l'ordre animal par fatigue ou excitation : les plus
physiologistes vous parleront même d'une réaction réputée avantageuse au
cerveau. Les pères, frères aînés et tuteurs, dans les conseils qu'ils donnent à
ce propos en font, communément, une affaire d'hygiène, d'économie, de
régularité. Il y a dans tout ceci un oubli profond du côté le plus essentiel et
le plus délicat. Le chef de l'Empire, qui, pendant l'intervalle des camps
n'était pas fâché que notre Capoue absorbât les idées superflues de ses
guerriers, entrevoyait mieux la vérité haute. Ce n'est, en effet, dans aucun des
actes extérieurs et superficiels que se trahit cet inconvénient d'un désordre de
sens assez ménagé ; militaires, commis ou courtiers, n'en seront pas moins très
suffisants à la bataille prochaine, à la promenade du boulevard à leur
conversation encravatée, à leur tracas financier et bureaucratique. Mais si nous
entrons dans la sphère vive et spirituelle, dans celle des idées, là tout
contrecoup est un désastre, toute déperdition une décadence. De ce point de vue,
lequel n'a rien d'imaginaire, je vous jure, qui dira combien dans une grande
ville, à de certaines heures du soir et de la nuit, il se tarit périodiquement
de trésors de génie, de belles et bienfaisantes oeuvres, de larmes
d'attendrissement, de velléités fécondes détournées ainsi avant de naître, tuées
en essence, jetées au vent dans une prodigalité insensée? Tel, qui était né
capable d'un monument grandiose, coupera, chaque soir, à plaisir, sa pensée, et
ne lancera au monde que des fragments. Tel, en qui une création sublime de
l'esprit allait éclore sous une continence sévère, manquera l'heure, le passage
de l'astre, le moment enflammé qui ne se rencontrera plus. Tel, disposé par la
nature à la bonté, à l'aumône et à une charmante tendresse, deviendra lâche,
inerte ou même dur. Ce caractère, qui était près de la consistance, restera
dissipé et volage. Cette imagination qui demain aurait brillé d'un mol éclat
velouté, ne le revêtira pas. Un coeur, qui aurait aimé tard et beaucoup,
gaspillera en chemin sa faculté de sentir. L'homme qui fût resté probe et
incorruptible, s'il se disperse, à vingt-cinq ans aux délices, apprendra à
fléchir à quarante et s'accommodera aux puissants. Et tant de suites
proviendront de cette seule infraction même modérément répétée. En de telles
limites l'hygiène n'a rien à dire; qui sait?
L'homme
positif peut-être en vaut mieux. Mais ce qu'il y a de plus subtil et de plus
vivant dans la matière, ainsi jeté, tué à mauvaise fin et n'étant plus là en
nous, comme la riche étincelle divine, pour courir, pour remonter en tous sens
et se transformer, cette âme du sang dont il est parlé dans l'Ecriture, en s'en
allant, altère l'homme et l'appauvrit dans sa virtualité secrète, le frappe dans
ses sources supérieures et reculées. Voies insondables de la justice !
solidarité de tout notre être ! mystère, qui est celui de la mort et de la vie !
Ne vous
effrayez pas mon ami; ne rougissez pas! Je ne vous en dirai jamais plus long
qu'à cette heure; je ne détaillerai jamais plus ma pensée. Vous savez l'endroit
de la chute, vous en mesurez de l'oeil l'étendue ; je n'apporterai pas le limon
à poignées. Je n'ignore pas que le repentir lui-même ne doit repasser dans de
tels souvenirs qu'avec circonspection et tremblement, en se bouchant maintes
fois les yeux et les oreilles. Bossuet a signalé ce vice, favori du genre humain
auquel on ne pense point sans péril, même pour le blâmer. La chaire chrétienne
ne le désigne que de loin et obscurément ; saint Paul désire que, sous aucun de
ses mille nom s'il n'en soit fait mention entre fidèles. Ce cas de réserve
sainte n'est point, par malheur, le nôtre; des soins plus appropriés nous
conviennent. C'est donc moi, malade un peu guéri, qui parle uniquement à vous,
malade qui, vous désespérez. Ces pages ne sont qu'une confession de moi à Dieu,
et de moi à vous.
Oh! du moins
dans mon vaste égarement, je n'eus jamais d'attache expresse et distincte; entre
tant de fantômes entassés aucun en particulier ne me revient. Le seul nom que je
profère est toujours béni. Images de ces temps, redoublez encore de confusion !
Ténèbres des anciens soirs, ressaisissez vos objets épars, faites-les tous
rentrer, s'il se peut, en un même nuage! Elle, elle seule demeurait pour moi
l'être incomparable, le but rayonnant et inaccessible, le bien idéal et
excellent.
Ma vie se
reprenait d'autant plus nécessairement à la sienne par certains côtés de
tendresse et d'adoration, que je sentais d'autre part le flot rongeur m'en
séparer davantage.
Le
mécontentement que j'avais désormais de moi produisait plus souvent entre nous
des inégalités, des secousses passagères ; et, au point où nous en étions,
chaque secousse resserrait le lien. Peut-être aussi j'abordais plus hardiment
l'intimité avec elle, assuré du préservatif ruineux. Au moindre ennui, à la
moindre émotion trop vive, par dégoût ou par ardeur, j'allais, j'errais, j'usais
ma disposition du moment, et je rentrais plus calme et me croyant insensible à
ses pieds.
XI
Nous
atteignîmes le printemps. M. D... nous tint parole, et le marquis put être
transféré à une maison de santé près de Passy. Madame de Couaën décida de se
loger immédiatement à Auteuil, pour être à portée de faire sa visite chaque
jour. Ce qui la fixa vers ce lieu, outre l'agrément du bois et le bon air qu'y
respireraient les enfants, ce fut que la jeune femme obligeante dont j'ai parlé,
épouse du secrétaire intime, madame R., y passait les étés d'ordinaire, qu'elle
devait y aller avant peu de semaines, et que son instant désir d'avoir madame de
Couaën pour voisine prévenait chez celle-ci toute hésitation. Je continuai
d'habiter mon logis près du petit couvent ; mais j'allais chaque après-midi à
Auteuil ; quand il était un peu tard, je me rendais directement à la maison de
santé, où je trouvais madame de Couaën déjà arrivée et établie ; nous y dînions
en famille, je la reconduisais à la brune et m'en revenais ensuite coucher à mon
faubourg : je servais ainsi de lien, de messager continuel entre madame de Cursy
et sa nièce.
Mes heures du
matin, vous ai-je dit, étaient très employées à la lecture, à l'étude, à me
mettre au fait des sources nombreuses de science qu'offrait alors Paris : cet
âge actif de la jeunesse embrasse tout, suffit à tout. Je fréquentais plusieurs
fois par décade, au Jardin des Plantes, le cours d'histoire naturelle de M. de
Lamarck ; cet enseignement, dont je ne me dissimulais d'ailleurs ni les
paradoxes hypothétiques, ni la contradiction avec d'autres systèmes plus
positifs et plus avancés, avait pour moi un attrait puissant par les graves
questions primordiales qu'il soulevait toujours, par le ton passionné et presque
douloureux qui s'y mêlait à la science. M. de Lamarck était dès lors comme le
dernier représentant de cette grande école de physiciens et observateurs
généraux, qui avait régné depuis Thalès et Démocrite jusqu'à Buffon ; il se
montrait mortellement opposé aux chimistes, aux expérimentateurs et analystes en
petit, ainsi qu'il les désignait. Sa haine, son hostilité philosophique contre
le Déluge, la Création génésiaque et tout ce qui rappelait la théorie
chrétienne, n'était pas moindre. Sa conception des choses avait beaucoup de
simplicité, de nudité, et beaucoup de tristesse. Il construisait le monde avec
le moins d'éléments, le moins de crises et le plus de durée possible. Selon
lui,les choses se faisaient d'elles-même, toutes seules par continuité,
moyennant des laps de temps suffisants et sans passage ni transformation
instantanée à travers des crises, des cataclysmes ou commotions générales des
centres, noeuds ou organes disposés à dessein pour les aider et les redoubler.
Une longue patience aveugle, C'était son Génie de l'Univers. La forme actuelle
de la terre, à l'entendre, dépendait uniquement de la dégradation lente des eaux
pluviales, des oscillations quotidiennes et du déplacement successif des mers;
il n'admettait aucun grand remuement d'entrailles dans cette Cybèle, ni le
renouvellement de sa face par quelque astre passager. De même dans l'ordre
organique, une fois admis ce pouvoir mystérieux de la vie aussi petit et aussi
élémentaire que possible, il le supposait se développant lui-même, se composant,
se confectionnant peu à peu avec le temps ; le besoin sourd, la seule habitude
dans les milieux divers faisait naître à la longue les organes, contrairement au
pouvoir constant de la nature qui les détruisait : car M. de Lamarck séparait la
vie d'avec la nature. La nature, à ses yeux, C'était la pierre et la cendre, le
granit de la tombe, la mort! La vie n'y intervenait que comme un accident
étrange et singulièrement industrieux, une lutte prolongée, avec plus ou moins
de succès et d'équilibre çà et là, mais toujours finalement vaincue;
l'immobilité froide était régnante après comme devant.
J'aimais ces
questions d'origine et de fin, ce cadre d'une nature morne, ces ébauches de la
vitalité obscure. Ma raison suspendue et comme penchée à ces limites, jouissait
de sa propre confusion. J'étais loin assurément d'accueillir ces hypothèses par
trop simplifiantes, cette série uniforme de continuité, que réfutait, à défaut
de ma science, mon sentiment abondant de création et de brusque jeunesse; mais
les hardiesses de l'homme de génie me faisaient penser. Et puis dans sa
résistance opiniâtre aux systèmes de toutes parts surgissants aux théories
nouvelles de la terre, à cette chimie de Lavoisier, qui était une destruction,
une révolution aussi, il me rappelait involontairement cette semblable
obstination imposante de M. de Couaën dans une autre voie; quand il dénonçait
avec amertume la prétendue conspiration générale des savants en vogue contre lui
et contre ses travaux, je le voyais vaincu, étouffé, malheureux comme notre ami
: il avait eu, du moins, le temps de se faire illustre.
En suivant ce
cours de M. de Lamarck, j'eus occasion d'y connaître un jeune homme d'esprit et
de mérite qui y venait assidûment. Nous causions volontiers ensemble des idées
de la leçon, des matières philosophiques en litige. Il était plus âgé que moi;
sorti des écoles de l'Oratoire, vers les premières années de la Révolution, et
très versé dans les écrits et les personnages récents. Il parlait à merveille
des opinions de MM. Cabanis et Destutt-Tracy, et de la société d'Auteuil, qu'il
me révéla, et dans laquelle il avait été introduit, du vivant même de madame
Helvétius. Je l'écoutais avec charme, je l'interrogeais beaucoup, et il alla
au-devant d'un désir que je n'eusse osé exprimer, en m'offrant de me présenter à
l'un des dîners philosophiques qui avaient lieu encore tous les tridis, mais que
leur nuance idéologique et républicaine pouvait d'un moment à l'autre faire
cesser. Quelques pages sur l'analyse de l'Imagination, que je lui avais
confiées, et qui avaient plu extrêmement à deux des philosophes, servirent de
passeport à sa demande en ma faveur. Il se hâta, heureusement pour moi, et j'eus
l'honneur d'assister au dernier, je crois, de ces dîners des tridis : c'était
chez un restaurateur au coin de la rue du Bac du côté du pont. Je me sentis
saisi de respect et frappé de silence au milieu de ces hommes graves et tous
plus ou moins célèbres, moi venu d'un bord si différent. Je ne perdis pas une
seule de leurs paroles ; elles étaient simples, d'une logique suivie, nettes et
ingénieuses, pleines de précision et de bien dire. Garat seul poussait un peu au
brillant. La politique, qui laissait percer des ombres sous l'enjouement des
convives, n'éclata qu'à la fin comme un orage. Un mot de quelqu'un contre
l'affectation à l'Empire rompit la discussion philosophique qui s'était assez
maintenue jusque-là : Cabanis et Chénier eurent de l'éloquence.
Des accents
tout nouveaux m'apportaient les mots de république, de liberté et de patrie.
C'est l'unique fois que je vis ces hommes dont les traditions ne vous ont pas
été étrangères, mon ami, et que plusieurs des survivants vous ont peints
beaucoup mieux que je ne les ai pu connaître.
Dans mon souci
des divines portions de notre nature qu'ils ont négligées, vous ne m'avez
jamais entendu porter contre eux d'anathème.
Quand
j'arrivais à Auteuil ou à la maison de santé, au sortir de ces études et de ces
cours, j'en étais plein, j'en parlais souvent même à madame de Couaën seule ; je
lui désignais sur la place la maison de madame Helvétius devant laquelle nous
passions. Elle souriait de ce qu'elle appelait mes engouements, et me grondait
de mes nouveautés de systèmes. Si j'essayais de lui expliquer la formation de la
surface terrestre par les eaux pluviales et par le déplacement des mers, elle
écoutait avec ingénuité, s'appliquait d'abord à comprendre, et secouait bientôt
la tête d'un air sensé qui voulait dire : “ Comment pouvez-vous croire à de tels
récits ? ” Quelque indifférente que je me la figurasse d'ordinaire, il y avait
des moments où elle portait une attention presque inquiète sur ma façon d'être
et de penser, et ces légères craintes de sa part, rencontrant mon mécontentement
secret et la conscience de mes misères, troublaient l'espèce de résignation
habituelle à mon amour, et agitaient notre incomplète harmonie. C'était à
Auteuil, un soir d'avril ; dans un petit chemin prolongé dont la terre était
rouge et tendre, nous nous promenions solitaires : la saison peu avancée n'avait
jeté au fond du taillis que ces milliers de feuilles qui pointent et qui ne sont
pas poussées encore.
Nous avions,
dans toute la longueur de l'allée, un fond de ciel clair, sans un seul nuage,
sans rougeur vive et sans étoiles ; nous n'allions ni du côté du soleil couché
ni du côté de la lune levante. Quelque chose de vague, de fuyant, d'indécis, de
clair-obscur et de clairsemé, composait cette vue et ce moment ; une douce
vapeur rousse végétale était répandue sur tout cela. Au lieu d'être heureux et
de jouir de ces beautés, comme il était simple, en y abandonnant nos coeurs, une
petite altercation s'engagea ; madame de Couaën me pressait plus qu'elle n'avait
jamais fait sur ces symptômes de mobilité et de goûts divers que le nouveau
séjour de Paris développait en moi ; elle m'entrevoyait depuis peu sous un
aspect tout autre, disait-elle ; elle ne lisait à travers mes ardeurs d'esprit
et mes acquisitions multipliées, qu'une triste possibilité de changement futur.
Si, demain, il
nous était donné de repartir, redeviendrais-je aisément l'habitant de Couaën, le
pèlerin modeste de Saint-Pierre-de-Mer et de la Colline ? - J'avais peine à lui
faire entendre que l'avidité de savoir est distincte en nous de la fidélité
d'aimer ; qu'il y a dans l'homme une grande inquiétude d'apprendre qui a besoin
d'errer, de se jeter au-dehors, pour ne pas dévorer le dedans; que, dans ce
manque de foi fixe où j'étais, et avec un large sens ouvert, toutes les idées
m'arrivant d'abord par le côté intelligible et plausible, je devais avoir l'air
de les croire, de les épouser éperdument pêle-mêle, tandis que je ne faisais
réellement que les connaître jusqu'au bout et les déduire avec activité, sauf à
les juger, à les secouer au loin, une fois comprises.
Les noms de
Lamarck et des précédents philosophes me revenaient assez souvent à la bouche
dans cet entretien, et elle se lassait de les entendre. Il faut dire autre chose
encore. La veille, j'étais arrivé plus tard que de coutume à la maison de santé,
ayant fait visite, en venant, à la jeune dame R., que quelque indisposition
retenait à Paris. Cette visite, que, dans la circonstance, madame de Couaën
avait trouvée inutile, était au fond de ce reproche général qu'elle m'adressait
: son insistance tenait plutôt à ce point qu'à tout le reste. Etait-elle
précisément soupçonneuse ? Etais-je en faute ? Qu'y avait-il déjà ? Il n'y avait
rien qui se pût appeler du moindre nom, et pourtant, lorsqu'après avoir insisté
et combattu longtemps dans les hauteurs, elle se rabattit tout d'un coup sur ce
grief, honteuse et troublée du mot qui lui échappait, le ton dont je m'expliquai
là-dessus la blessa par quelque aigreur. Elle me cria chut avec souffrance,
comme pour arrêter à temps ma parole :
“ Quel ton
inouï vous avez ! ” dit-elle. Je ne pus m'empêcher de répondre: “ C'est aux
choses que vous dites chut, bien plus qu'au ton ! ” Nous brisâmes par un
silence. Un moment après, je trouvai encore moyen d'être dur à propos des
enfants dont elle me parla : en fait de préceptes d'éducation, j'étais dur
volontiers, sévère comme quelqu'un qui connaît déjà la corruption du coeur ;
elle était indulgente et confiante au bon naturel, comme l'innocence.
Nous nous
quittâmes mal, ou du moins je la quittai mal ce soir-là.
Demain elle
n'y songera plus, me disais-je au retour pour m'étourdir ; et j'allais, tantôt
peiné de la peine que je lui avais dû faire, tantôt m'irritant à l'idée de sa
facilité d'oubli. Le lendemain de bon matin contre mon ordinaire, j'étais à
Auteuil ; en me voyant entrer, les larmes lui vinrent : “ J'ai eu tort,
dit-elle, de vous faire ces reproches ; mais vous avez été un peu rude pour la
forme. J'ai eu bien tort pourtant. ” Et elle s'accusait elle-même dans son
caractère en louant mon amitié ; elle s'imputait de troubler les meilleurs
moments par ses tristes humeurs. - “ Oh! non pas, m'écriai-je alors. C'est moi
seul qui ai eu tout le tort ; promettez que vous croirez que c'est moi seul qui
l'ai eu. ” Et quand elle eut dit oui, nous sortîmes vers le bois, dans la rosée
partout brillante, chacun avec une larme aux paupières. Tout en marchant, je lui
pressais la main et murmurais à son oreille : “ Que vous êtes bonne!” “Oh !
C'est pour vous que je suis ainsi, répliquait-elle avec un tendre enjouement :
je ne serais si bonne, savez-vous ? pour personne autre. ” Puis elle retirait sa
main, toute larme séchait subitement en ses yeux, et elle rentrait dans sa paix
d'innocence et son insouciance apparente. Nous passâmes ensemble cette journée
entière ; je l'accompagnai à la maison de santé et la ramenai de bonne heure
après le dîner. Plus d'une fois dans ce jour, la trouvant pâle et altérée de
visage, je la regardai fixement ; mais elle souriait avec tranquillité à mon
regard et ne se plaignait pas. Le soir, nous nous retrouvâmes dans la même
promenade que la veille, unis enfin et charmés, au milieu de toutes sortes de
conversations pareilles à cette vue du ciel et du sentier, douces, nuancées,
fuyantes, sans étoile vive, sans trop d'éclat ni trop d'ombre, mais délicates
aussi, subobscures parsemées d'une sobre teinte indéfinissable comme cette
rousseur printanière des bois sur un fond de sérénité. Oh! seulement, que ces
entretiens perdus, que cette légère allée où je repasse, ne soient pas comptés
parmi les autres sentiers qui mènent à l'éternelle ruine! qu'il me soit permis
plutôt d'y voir, à travers mes pleurs, un de ces petits chemins réservés, tels
que les peindrait le Poète chrétien , et le long desquels gravissent, au tomber
du jour, les âmes qui arriveront !
Le malheur de
ces fugitifs instants, qui semblent participer de la félicité invisible, c'est
qu'on ne peut humainement s'y tenir. Il faut que l'amante soit morte ou séparée
de nous par un perpétuel éloignement, que le cloître ou l'autel s'élève entre
elle et nos désirs ; il faut que la religion soit là, en un mot, pour éterniser
cette chaste nuance, et faire qu'elle ne se dénature pas. A moins d'être de ceux
qui pleurent, qui se repentent, qui jeûnent et qui prient, qui passent leurs
nuits et leurs jours à sacrifier, à atténuer tout suspect mouvement, on a
bientôt franchi la limite qui serait peut-être permise, si elle était exactement
observable. A peine eus-je quitté l'entretien ce soir-là, je m'en revenais
heureux, paisible d'abord sans ivresse, récapitulant en moi-même cette infinité
d'impressions tendres, contemplant un pur sable d'or au sein de ma pensée. Mais
m'étant repris aux témoignages plus vifs du matin, suivis de sa part d'un si
grand calme et de son habituelle égalité d'humeur, je ne tardai pas à me trouver
mécontent ; tantôt j'affaiblissais en idée, tantôt j'exagérais ces témoignages
d'affectueuse indulgence, je les tourmentais pour y chercher ce qui n'y était
pas ; ma conclusion fut qu'elle n'y avait point sans doute attaché la valeur
équivoque que j'y aurais voulue maintenant, que je n'avais nullement désirée
alors.
D'irritation
en irritation, la nuit plus sombre et le tumulte de la ville s'en mêlant, j'en
vins à secouer le préservatif d'une journée si pure, à me garder moins du
bourbier au bord duquel je passais et à y perdre tout délicat souvenir.
Dans l'épais
sommeil apoplectique qui châtia cette rentrée coupable, aucun rêve cristallin et
léger ne me reporta vers la rousse allée prête à verdir et ne me rouvrit l'âme
aux pudiques mystères.
Deux ou trois
jours après étant retourné avec elle à cette promenade favorite du bois nous la
retrouvâmes bien changée. Il était tombé dans la nuit une de ces grosses pluies
chaudes qui décident le printemps. Les plus larges feuilles en abondance
vêtissaient les arbres ; la terre suait de petits nuages pommelés brouillaient
les cieux ; une sève turgescente découlait à tous les rameaux. Au logis les feux
des cheminées qui, la veille, brillaient encore, s'éteignaient sans avoir la
force de surmonter cette atmosphère pesamment attiédie. L'air charriait de
grasses odeurs. Nos corps aussi étaient oppressés et nos poitrines gonflées
d'ennui. “Oh! ce n'est plus là notre allée, s'écria-t-elle avec surprise en la
voyant si touffue; êtes-vous comme moi? et d'où vient que je l'aime moins ainsi?
” Et se sentant bientôt lasse, elle demanda de s'en revenir. - La nature
extérieure, pas plus que le coeur de l'homme, ne s'arrête longtemps à ces
nuances angéliques qui appellent un autre soleil. Cette nature champêtre tant
vantée se fait en certains cas l'auxiliaire et la complice de la nature
intérieure corrompue. Bonne inspiratrice d'ordinaire, et nous entretenant
volontiers de Dieu, elle a pourtant des jours de mauvais conseil; elle redevient
païenne, soumise encore au vieux Pan et toute peuplée d'Hamadryades. Une
solitude trop fleurie et trop touffue, pour un solitaire trop jeune, doit être
souvent une dangereuse compagne :
Jérôme eut
besoin d'abord contre lui-même de l'affreux désert de Chalcide; il recommande en
maint endroit l'âpreté dans le choix des déserts. Le grand peintre chrétien,
Raphaël, par un instinctif sentiment d'harmonie et comme de pudeur, n'a jamais
semé aux arbres lointains de ses paysages, derrière les têtes de ses Vierges,
que quelques feuilles si rares qu'on les peut compter.
XII
Je reçus dans
un paquet arrivé de Couaën une lettre, déjà ancienne, que mademoiselle de
Liniers m'écrivait au nom de madame de Greneuc pour demander l'état de mes
inquiétudes; ce qu'étaient devenus les dangers de mes amis et aussi les miens.
Ce peu de mots simples qui avaient dû traverser avec effort un coeur saignant et
réprimé, ces caractères purs, où nulle part ne se trahissait une main émue,
réveillèrent en moi les mille traces d'un passé presque assoupi : je m'effrayai
d'avoir tant changé depuis hier et tant vécu. Madame de Couaën lut la lettre et
fut touchée, à sa manière, de ce discret parfum. Quelques lignes reconnaissantes
de sa main ajoutèrent à la réponse que je fis.
La jeune dame
R. était enfin installée à Auteuil : son mari, très occupé, n'y venait
qu'irrégulièrement et n'y restait qu'un petit nombre d'heures ; bien qu'il fût
homme aimable, et parfait d'attentions pour elle, on s'apercevait que quelque
cause profonde de refroidissement contribuait à fixer entre eux ces relations
d'égards plutôt que de tendresse. Sans être entièrement délaissée, elle semblait
donc désabusée, triste et un peu veuve. Dans ses visites de chaque jour à madame
de Couaën, qu'elle tâchait d'obliger de toutes les manières imaginables, il ne
lui arrivait guère d'ouvrir la bouche sur elle-même. Elle paraissait voir notre
intimité sans envie, d'un sourire silencieux et doux. Le plus souvent, lorsque
j'arrivais et que j'étais assis, elle nous laissait sous quelque prétexte après
un instant.
Cette vie
régulière nous mena ainsi durant plusieurs mois. On était tout à la fin d'août
ou peut-être au commencement de septembre , lorsqu'un jour où madame de Couaën
indisposée gardait le logis, j'allai seul à la maison de santé. Le marquis
n'était pas dans son appartement ; je le découvris, après quelque recherche, à
l'extrémité du jardin au plus épais des bosquets ; il s'y promenait avec une
autre personne que je n'avais jamais vue, et il me fut évident, par l'attention
qu'ils donnèrent à mon approche, que je rompais un entretien confidentiel. Cette
personne n'avait rien d'ailleurs que de naturel et d'ouvert ; jeune encore,
d'une taille robuste, d'un embonpoint marqué, mais plein d'aisance; une de ces
physionomies qui préviennent par un mélange de distinction et de rondeur ;
l'accent agréable, l'oeil à fleur de tête, clair et résolu. Mais le marquis bien
que toujours maître de lui dans les choses volontaires, avait en ce moment, pour
moi qui le connaissais, le teint du visage et le ton de la voix très altérés,
comme lorsque ses cordes profondes étaient en jeu. Avant que la personne eût
parlé de prendre congé, il me pria d'attendre là, au même endroit du jardin, et
tous les deux continuèrent de s'entretenir en s'éloignant. Lorsqu'il reparut,
après quelques mots insignifiants qui ne détournaient pas nos pensées : “
Savez-vous qui vient de sortir ? me dit-il tout d'un coup très bas et en me
serrant le bras violemment. C'est Georges, le général Georges qui nous arrive
d'Angleterre!” A ce nom je fus moi-même comme bouleversé : “ Vous n'allez pas
du moins vous rembarquer dans une entreprise!? ” m'écriai-je. - “ Eh non!
faut-il vous le répéter encore ? (et il accompagnait sa réponse d'un rire aigu
attristant) ne le savez-vous pas assez? ma vie, à moi, est faite, je ne
ressusciterai pas. Georges est venu pour des indications que, seul, je pouvais
lui donner ; je ne le verrai plus. ” La disposition sardonique du marquis me
faisait peine ; elle s'adoucit un peu sitôt qu'il donna cours aux sentiments qui
l'agitaient. Je l'interrogeai d'abord sur Georges ; il prit feu à ce sujet et
m'instruisit beaucoup.
Georges, je le
savais bien déjà, n'était pas un conspirateur vulgaire ni un de ces braves
désespérés, comme on en peut trouver dans toutes les causes. Plusieurs détails
de sa correspondance avec le marquis m'avaient attesté chez lui de la grandeur,
du plan, et une conception vigoureuse; mais les deux dernières années l'avaient
surtout mûri : les hommes de tous rangs, qu'il avait pratiqués et serrés de près
durant son exil, étaient désormais une vaste échelle pour son jugement. Le
besoin de purger cet attentat de nivôse, dont l'idée, sinon le mode précis, lui
appartenait bien pesait à son coeur et le provoquait à quelque grand dessein. Ce
dessein avait germé, il avait pris forme, et le moment de l'oeuvre était venu.
La guerre entre l'Angleterre et la France éclatant, Georges s'était fait
débarquer avec quelques-uns des siens ; d'autres allaient suivre, tous
déterminés tous choisis de sa main et sûrs à ses yeux comme il l'était de
lui-même. Le ralliement de ces hommes d'élite serait long, et durerait deux mois
et plus peut-être.
qu'importe? la
témérité de Georges et de ses officiers s'alliait à tant de prudence, et cette
prudence employait d'ailleurs, comme un de ses moyens la témérité. Pichegru,
quand tout serait prêt ici, arriverait à son tour; Moreau et lui conviendraient
d'un dernier mot. Que si M. le comte d'Artois osait risquer sa personne dans
l'entreprise, ce serait le mieux ; Georges le conseillait, l'exigeait presque,
pour ennoblir et loyaliser sur l'heure l'exécution. Mais, que le prince daignât
ou non répondre au rendez-vous, ce n'était plus, en tout cas, d'un meurtre, d'un
assassinat qu'il s'agissait. Le choc cette fois ne serait pas aveugle et
infernal; on s'aborderait militairement par l'épée. Georges et ses trois cents à
l'heure dite, dans une rencontre inégale et chevaleresque, assailliraient le
Premier Consul entouré des siens, sous le soleil de quelque cérémonie, au seuil
du Panthéon, au parvis Notre-Dame, à l'esplanade des Invalides. Lui tombé, on
dirait à l'armée le nom de Moreau, au peuple celui du prince. C'était là le
triomphe expiatoire, la revanche de Georges : l'aventurier touchait au sublime
du héros.
En me
déroulant cette magnifique espérance, le marquis en recevait à son front comme
un éclair; il s'animait jusqu'à paraître y croire. Un moment, l'idée me vint (et
rien n'a jamais pu m'en dissuader depuis) que, le cas échéant, il avait dit à
Georges de l'avertir et lui avait juré d'être une des trois cents épées.
Moi-même, en
l'entendant, une noble rougeur me gagna ; de rapides projets me traversèrent.
Puis, revenant particulièrement à l'homme, je m'étonnai; je tâchai de
m'expliquer tant de caractère dans le personnage que tout à l'heure j'avais vu.
Nous reconnûmes en lui une des plus belles natures loyales et valeureuses,
toutes les qualités qui vont aux coups d'éclat, aux destinées en dehors. “ Mais
ce n'est qu'un admirable général et un héros de guerre ”, disait le marquis
redevenu sombre. Je rentrais dans sa pensée en lui définissant Georges un de ces
hommes tels que César, en passant, les eût désignés du regard pour commander sa
dixième légion, tels qu'il ne dut craindre jamais, ce me semble, d'en rencontrer
quand il marchait au Sénat.
C'est alors
que, tirant de son portefeuille un papier soigneusement enfermé, il me dit :
“Puisque nous en sommes aux héros, en voici bien un autre encore : lisez cela ;
Georges qui l'a vu, en a pleuré d'admiration.” Le papier que me donnait ainsi à
lire le marquis et dont il ne m'avait jamais dit mot, était une lettre d'un
ancien officier de Georges, M. de Limoëlan, l'un des deux qui avaient dirigé le
coup forcené de nivôse. Homme de formes aimables, de dévotion austère, il avait
tout accepté du moyen en vue de la fin. Mais, échappé comme par miracle, il vit
dans la catastrophe avortée une manifeste sentence de Dieu ; le mauvais succès
tournait son action en crime ; il s'était cru digne de servir d'instrument de
sang, et il avait été broyé sur la pierre et rejeté. Dans un profond mépris de
lui-même, il résolut donc de ne jamais reparaître aux yeux de son parti, de
s'abîmer au monde, de ne vivre ici-bas que comme un criminel sacré, pour faire
sa peine. A cette fin, ayant trouvé du service sur quelque bord comme simple
matelot, il était parvenu ensuite à gagner une côte étrangère, celle du
Portugal, je crois; et un couvent l'y avait reçu. C'est de ce couvent qu'une
première lettre, écrite par lui à sa soeur et arrivée à Jersey, avait été portée
à Couaën parmi d'autres papiers adressés au marquis. Celui-ci l'avait
décachetée, la croyant de sa propre correspondance, et l'enveloppe en ayant été
brûlée aussitôt, comme c'était l'usage, il avait fallu attendre pour savoir où
l'envoyer.
Lors de
l'arrestation, l'original de la lettre avait été saisi.
M. D...,
touché de ce qu'elle contenait, promit de la faire parvenir à la soeur, et M. de
Couaën obtint d'en transcrire quelques passages, comme je l'ai plus tard obtenu
de lui. Je veux, mon ami, vous en citer un :
“ Insensé !
écrivait Limoëlan, j'ai été contre le dessein suprême que j'osais prétendre
servir. Cet homme m'est véritablement inviolable, et joint du Seigneur. Au
moment même où je guettais sa venue, à ce coin fatal, j'ai prié pour lui, je
t'ai prié de le sauver contre nous, à Seigneur, s'il était nécessaire à ton
peuple. Je n'aurai jamais assez de soupirs et de veilles pour te prier sur lui
encore... Et pourtant cet homme m'était haïssable, et je l'avais jugé le plus
grand obstacle à tes desseins. La nuit, dans mes songes ou dans les désirs que
tu semblais m'envoyer par tes anges, cette pensée de l'écraser me revenait sans
relâche; je m'étais condamné à tout pour cela; je m'étais ceint de corde, et
j'avais jeûné longuement pour mériter d'être le plus vil instrument de tes
oeuvres. J'ai revêtu la blouse, j'ai ramassé les pierres dans la boue, j'ai
conduit une charrette infâme, comme le valet du bourreau. Et puis, l'heure
venue, j'ai remis l'honneur de la consommation à un autre, et j'ai guetté
derrière une borne comme un espion.
- Erreur !
débilité humaine ! voilà que j'ai été contre Dieu et contre mes frères innocents
! je passerai ce reste de jours à laver de mes pleurs, à user de mon front le
pavé et à mourir ! - ... Toi seule, à ma soeur, qui m'aimes encore et qui
t'attendris sur moi, tu seras mon dernier lien avec les vivants ; nul, excepté
toi, ne me saura respirant sous ma pénitence. Car je suis réellement mort au
monde et perclus dans mes membres à ma soeur, avec tous ces hommes innocents que
j'ai frappés de stupeur, de surdité et de mort.
Pauvres âmes
dont je réponds et que j'ai lancées à l'improviste devant Dieu! Souvent, dans ma
cellule de novice, afin de m'exercer comme au jour du crime, je me tiens de
longues demi-heures en la même posture où j'étais au coin de cette rue de Malte,
le cou tendu en avant, le corps plié, penché et sans appui, ne touchant le mur
qu'avec un doigt pour ne pas tomber; jusqu'à ce que bientôt je sois devenu sourd
et aveugle comme ceux que j'ai assourdis et aveuglés, engourdi comme ceux que
j'ai paralysés, sans idée ni conscience de rien comme ceux dont j'ai ébranlé
l'intelligence. Je me change moi-même en statue de sel par châtiment... Le
sommeil m'a fui ; mais si, vers le matin, il m'arrive de succomber quelques
minutes, je m'éveille toujours en sursaut par une explosion déchirante. ”
“ Voilà un
saint, me dit le marquis, lorsque j'eus achevé ma lecture ; voilà un martyr!
Georges, lui, est un héros, mais moi, Amaury, que suis-je donc ? Georges
aventureux, déterminé, portera brillamment, s'il le faut, cette tête ronde et
bouclée sous la hache, ou tombera sous la foudre, dans la mêlée ; Limoëlan,
meurtri, se répare, se guérit à sa manière dans son cilice. Mais moi, que
fais-je ? ai-je une route, une issue possible à mon destin; qu'est-ce que
j'expie, ou qu'est-ce que je tente; ai-je la Croix, ai-je l'épée ? - Savez-vous,
Amaury, comment pour nous tout ce pompeux naufrage va finir ? Quelque grasse
ville de la Touraine ou du Maine me sera assignée pour port avec une métairie et
une basse-cour. Clémence du sort ! ce serait même trop désormais que mon rocher
de Couaën, où je blanchissais à compter les vagues et à aspirer la tempête. ” Le
marquis disait juste, il devinait l'issue probable ; M. D...
m'avait déjà
fait espérer cela. Quant à cette comparaison par laquelle il s'effaçait à
plaisir devant Limoëlan et Georges, j'accordais qu'il différait notablement de
l'un et de l'autre : mais c'est qu'il avait bien autrement de pensée que tous
deux. Le seul rôle que réclamait sa nature était entier et complexe ; je le
classais génie inoccupé, dans la race des ambitieux politiques les plus nobles
et les plus ardents.
Comme je
tâchais de lui faire sentir par des exemples le jugement qui m'affectait à son
sujet, de relever son deuil et d'honorer à ses yeux une plaie si rare ; comme je
parlais abondamment, ému des précédentes circonstances, et que, lui, se taisait
pourtant et ne répondait pas plus que s'il avait cessé de suivre l'entretien, je
m'exaltai, tout en marchant, jusqu'à m'écrier : “ Sur cette bruyère de Couaën
que vous craignez de ne pas bientôt revoir, en face de cette plage sans port, et
sans navires, sur ce théâtre d'une religion abolie, j'irai, et je m'arrêterai
devant quelque pierre informe du temps des Druides; je la consacrerai en
méditant alentour, et je prononcerai dessus ces mots : Aux grands hommes
inconnus !
“ Oh ! oui,
continuais-je (ou du moins c'était bien le sens), oui, aux grands hommes qui
n'ont pas brillé, aux amants qui n'ont pas aimé! à cette élite infinie que ne
visitèrent jamais l'occasion, le bonheur ou la gloire ; aux fleurs des bruyères
; aux perles du fond des mers! à ce que savent d'odeurs inconnues les brises qui
passent ! à ce que savent de pensées et de pleurs les chevets des hommes !
“ Tout ce
qu'il y a de grands hommes çà et là étouffés me semble composer, n'est-ce pas
vrai ? un choeur mystérieux, muet dans son nuage, avare de ses soupirs ; c'est
un autre Panthéon funèbre, je l'entrevois d'aujourd'hui, un limbe inénarrable
qu'habitent ces grandes et méritantes âmes des mortels inconnus. Vous m'y
introduirez souvent, à Vous que je vénère! Je croirai apprendre en ces
catacombes immenses la profondeur et la misère humaine, bien mieux que sous
l'étroite voûte de leur Panthéon resplendissant. ” Et dans ce jaillissement
d'idées que favorisait son silence, j'ajoutais encore : “ Il n'y a point de
Panthéon ici-bas ; il n'y a de vrai Capitole pour aucun mortel : tout triomphe
en ce monde, même pour les fronts rayonnants, n'est jamais je m'imagine, qu'une
défaite plus ou moins déguisée. Mettez à part deux ou trois hommes une fois
trouvés en chaque genre, deux ou trois existences quasi fabuleuses qui, dans
leur plénitude, sont plutôt pour l'humanité des allégories abrégées et des
manières d'exprimer ses rêves, - hors de là, dans la réalité, les rêves, les
projets, les espérances me font l'effet de ressembler, chez tous à un gros de
troupes fraîches, qui doit passer, dès le matin un long défilé montueux, entre
deux rangs d'archers embusqués, invisibles, inévitables. Si, avant le soir, le
chef de la troupe et quelque bataillon écharpé arrivent à la ville prochaine
avec une apparence de drapeau, on appelle cela un triomphe. Si, dans nos
projets, dans nos ambitions, dans nos amours, quelque partie a moins souffert
que le reste, on appelle cela de la gloire ou du bonheur. Mais combien de
désirs, de voeux, d'ornements secrets, et des plus beaux, ont dû rester en
chemin, que nul n'a sus! Oh ! pour qui se rend justice à lui-même, pour qui lit
en son coeur après le triomphe comme avant, pour Dieu qui voit le fond et qui
compte les morts en nous, s'il n'est que vrai, j'en suis sûr, de dire : Le
triomphe humain n'existe pas ! ” - A ces derniers mots, le marquis, ébranlé
enfin, posa et laissa quelque temps sa main avec bonté sur mon épaule : “ Eh !
quoi! vous aussi, Amaury, vous savez déjà et de si près ces choses! ” Mais les
paroles de mes lèvres étaient plus avancées que l'état de mon âme, et me
donnaient pour plus mûr que je ne l'étais devenu. Quand Dieu n'habite pas à
toute heure le dedans pour l'affermir, la nature fait payer cher aux jeunes gens
ces sagesses précoces de langage. A peine avais-je quitté le marquis que j'étais
atteint de son mal; j'emportais secrètement en moi la disposition ulcérée que je
venais de combattre et peut-être de soulager en lui. Cette irritation à mon
propre sujet redoublait à chaque pas; tous mes anciens tableaux d'avenir, toutes
mes puissances d'illusion se remuèrent. Je voyais en ce moment passer à la fois
tout ce que j'avais combiné et caressé dès l'enfance, et le reste qui parlait de
se réaliser encore. Sous une infinité de formes, sous mille reflets de soleil et
mille drapeaux, les amours, les ambitions, la foule des désirs, les tendresses
qui lient les êtres, les pensées qui roulent des mondes, accouraient et
s'animaient dans ma vallée, pareilles aux recrues bruyantes d'une armée
innombrable. Je les embrassais du regard, comme Xerxès du haut de son
promontoire, et je pleurais, mais avec rage ; je pleurais de les entendre crier
la bataille et de ne pouvoir sur aucun point la livrer, de les entendre crier la
faim et de ne savoir par où les nourrir. Ma réflexion raisonnée, quelque part
que je l'appliquasse, venait à l'appui de cette vision peu imaginaire. La France
avec l'Angleterre déjà, bientôt avec l'Europe, recommençait ses chocs turbulents
; j'en avais de ce que j'appelais ma lâcheté inactive, pour tout le temps de ma
jeunesse. Les études diverses les recherches de la vérité pure, les systèmes à
l'enchaînement desquels je me livrais, comme on se livre à une veine de jeu pour
s'étourdir, ces occupations, si nécessaires à mon esprit, ne me remplissaient
pas, et il m'était d'ailleurs évident que, si l'on voulait s'adonner de ce côté
avec trop de sérieux et de vigueur, l'Homme qui était l'éternel obstacle y
saurait mettre ordre.
L'amour, pour
qui j'étais né, ne me faisait sentir que ses langueurs ou ses pointes sanglantes
;le plaisir ne me laissait boire que sa lie. Des deux jeunes femmes que je
fréquentais journellement et que je me figurais toujours au loin, m'apparaissant
avec grâce du milieu des bois où j'arrivais, celle qui avait mon culte était
dans une situation réservée, inaccessible : que ne semblait-elle moins sacrée à
mes yeux, osais-je me dire ; que n'était-elle aussi bien à la place de l'autre,
qui pâlissait et soupirait comme par ennui! Les amis uniques dont la destinée
commandait la mienne, allaient être relégués demain dans quelque ville
étouffante et tracassière. Je ne me comprenais pas vivant loin d'eux et me
détachant ; je ne concevais pas non plus que je pusse les suivre. De même donc
qu'autrefois, pour sortir de mes broussailles perdues, les projets de l'île des
Druides et puis de la fuite en Irlande m'avaient saisi, je me rejetai
aujourd'hui vers cette idée de Georges; je résolus de le découvrir, de m'offrir
à lui, de le contraindre à m'accepter.
Je me disais :
Si le marquis en est, comment peux-tu n'en pas être ! s'il n'en est pas, s'il
reste à ceux de son foyer, toi, du moins, sois de l'entreprise, sois-en pour
n'avoir pas plus tard à vivre loin d'eux, pour ne pas voir se faner lentement
une amitié si belle, pour mourir dans l'éclat et qu'Elle et lui te pleurent!
Il ne
s'agissait plus que de retrouver Georges. Toute question directe au marquis eût
donné du soupçon ; mais conjecturant sur quelques mots que c'était du côté du
Panthéon qu'il devait être logé, je fis choix d'un endroit voisin de la place,
près duquel il était difficile qu'il n'eût point à passer souvent. En croisant
aux environs de ces lieux, pendant des heures suffisantes, je finirais certes
par le rencontrer une fois, et j'étais bien sûr de le reconnaître.
Quelque simple
et fondé que fût mon raisonnement, l'exécution me coûta de longs efforts de
patience, et, durant près d'une semaine, j'eus à courir d'insipides bordées dans
cette croisière. Toutes mes heures de liberté y allaient : on s'était aperçu
déjà chez mes amis et on me faisait reproche de mes visites inquiètes, abrégées
; j'épuisais les prétextes. Je vis bientôt qu'à moins d'un jour tout entier
employé à cette attente, il y avait pour moi trop peu à en espérer. Ayant donc
prévenu mes amis de cette absence d'un jour entier, que je motivai comme je pus,
me voilà aiguisant mon regard et ma vigilance. Ce ne fut que le soir de cette
lente journée, à la brune, au moment où les travaux cessent et où les ouvriers
et les femmes du peuple, en rentrant, produisent un certain mouvement
inaccoutumé sur ces places et dans ces rues solitaires, ce fut seulement alors
que je distinguai du commun des passants un homme de belle stature et d'une
démarche heureuse. A l'instant je me dirigeai du mieux possible pour le voir
venir en face, puis je me mis à le suivre quelque temps, confondu avec d'autres
qui nous traversaient; je le dépassai sans affectation en le coudoyant presque,
je me laissai dépasser à mon tour. Plus de doute ; c'était bien le guide que je
cherchais, c'était l'héroïque brigand, l'adversaire à mort de César. Arrivés à
un coin où nous nous trouvâmes à peu près seuls, je m'avançai rapidement vers
lui : “ Général... ”, lui dis-je en le saluant. Il tressaillit et son geste fut
comme de porter la main à quelque arme cachée. Le nom de M. de Couaën, que je
jetai à la hâte, et la circonstance rappelée de notre précédente rencontre,
réparèrent en un clin d'oeil la brusquerie. Le marquis d'ailleurs avait parlé de
moi au général en le reconduisant. Je m'ouvris sans détour, sans trop d'embarras
; je lui racontai comment je devais à la confiance du marquis de m'être enflammé
pour le futur tournoi. Aux représentations amicales qu'il me fit sur la gravité
du risque et le peu de nécessité de m'y lancer n'étant pas du métier, je
répondis par un aveu succinct, mais expressif, de ma situation, de mon ennui, de
mon impatience d'agir. C'était, il le vit bien, l'emploi chevaleresque de mes
forces qui me tentait, plutôt que la satisfaction d'une haine politique. Mon
récit franc lui alla au coeur ; il me tendit la main, me promit le secret
vis-à-vis du marquis, et que, si le choc avait lieu, j'en serais pour sûr.
En attendant,
il exigeait que nous n'eussions aucune relation suivie, pour ne pas me
compromettre en pure perte. Avant de nous séparer, j'obtins pourtant qu'il
m'accompagnât une minute jusqu'à ma chambre, tout près de là, afin de savoir de
ses propres yeux où m'atteindre, afin aussi de connaître un asile de plus au
besoin.
Ceci réglé, il
y eut d'abord en moi un grand calme et un entier contentement. J'étais
débarrassé du poids intérieur qui me pesait le plus, du souci indéfini de
l'avenir. Une espèce de colonne éclatante ou sombre, mais grandiose et toute
posée, déterminait mon horizon ; il me semblait que, d'ici là, j'avais le droit
de vivre, de m'ébattre dans la plaine et de me multiplier. Toutes les vivacités
de l'âge, toutes les irradiations de la jeunesse brillèrent de nouveau. Mes amis
me revirent plus à eux, plus expansif et ingénieux à leur plaire. Je pouvais
assister désormais aux parades, aux splendeurs militaires sans haine ni aigreur
: mon regard était celui d'un rival qui s'apprête et qui mesure, en passant, la
hauteur du camp ennemi avec une sorte d'orgueil. Comme simulacre et prélude,
j'allais à une salle d'armes, et je me remis à l'escrime passionnément. Dans mon
amour des contraires, les études elles-mêmes gagnaient à cette allégresse
nouvelle; mes lectures n'avaient jamais été si variées en nombre, si fécondes en
réflexions et en souvenirs. On aurait dit qu'un jour plus délicat éclairait sous
mes doigts les pages. C'est vers ce temps, je le crois bien que, pareilles à un
rêve d'Endymion , les peintures de Bernardin de Saint-Pierre m'offrirent la
douceur lactée de leur ciel, les massifs blanchâtres de leurs paysages et cette
monotonie mélodieuse, comme le son d'une flûte, sous la lune, dans les forêts.
Les écrits tout récents d'un compatriote déjà célèbre, M. de Chateaubriand me
frappaient plus que ceux de Saint-Pierre, et peut-être d'abord m'appelaient
moins offensé souvent et déconcerté que j'étais de tant d'éclairs. Mais ayant
lu, un soir, le bel épisode de René, j'écrivis sur mon cahier de pensées un
jugement tumultueux qui, je m'en souviens, commençait par ces mots : “ J'ai lu
René et j'ai frémi; je m'y suis reconnu tout entier, etc. ” Combien d'autres,
depuis vingt ans, ont frémi ainsi et se sont crus en face d'eux-mêmes devant ce
portrait immortel! Tel est le propre de ces miroirs magiques où le génie a
concentré sa vraie douleur, que, pendant des générations, tous ceux qui
s'approchent pour regarder s'y reconnaissent tour à tour.
- Et pourtant
mon mal était bien à moi, moins vague, moins altier et idéal que celui que
j'admirais et, sous ses transformations diverses, tenant à un motif plus défini.
Aimer, être
aimé, unir le plaisir à l'amour, me sentir libre en restant fidèle, garder ma
secrète chaîne jusqu'en de passagères infidélités; ne polir mon esprit, ne
l'orner de lumières ou de grâces que pour me rendre amant plus cher, pour donner
davantage à l'objet possédé et lui expliquer le monde : tel était le plan de vie
molle auquel en définitive je rattachais tout bonheur ; telle était la guérison
malade qui m'aurait suffi. Quant à cette gloire des écrivains ou des guerriers
qui m'apportait par instants ses murmures, une fois comblé d'autre part, je
l'aurais fait taire : tout zéphir des bois eût chassé mes regrets. L'action
ambitieuse, je l'aurais prise aisément en pitié ; l'étude, je n'en eusse tiré
que la fleur. Il est doux à l'esclave d'amour de cultiver l'oubli. La religion,
hélas! je l'aurais accommodée sans doute aussi au gré de mon coeur et de mes
sens ; j'en aurais emprunté de quoi nourrir et bercer mes fades remords ; j'en
aurais fait un couronnement profane à ma tendresse.
Voilà, de rêve
en rêve, en quel abandon j'étais venu.
Excepté la
volupté, mon ami, je n'ai jamais, durant ces temps, voulu aucune autre chose en
elle-même ; quand j'avais l'air de vouloir et d'agir d'un autre côté, c'était
toujours au fond en vertu du secret ressort. Ce que le philosophe Helvétius a
dit du motif unique de l'homme en général, n'était que vrai de moi.
Et l'âge, qui
vient si vite pour les amants, et les années sérieuses, et la mort, qu'en
faisais-je donc? quelle part laissais-je en idée à ces envoyés terribles ? - Oh
! dans ce plan d'un Elysée terrestre, je ne voyais jamais mon idole, ni moi,
survivant de beaucoup aux flatteuses années. Il y a pourtant dans le lent déclin
d'une beauté qu'on aime, dans les mille souvenirs qui s'attachent à cet éclat à
demi flétri, il y a là une douceur triste que je pressentais assez pour vouloir
la goûter jusqu'au bout. Mais cette mélancolie dernière étant aussi respirée, et
avant l'extrême fin de cet automne de la jeunesse, je supposais toujours (moi
présent et à genoux) la mort languissante de mon amie au sein de la religion qui
pardonne. Et après peu d'années de veuvage de coeur et de solitude errante, je
m'éteignais pieusement à mon tour, vers quarante-trois ans au plus tard. C'était
un terme passé lequel je ne me supportais plus sur la terre.
Raffiné
mélange, n'est-ce pas ? d'épicuréisme et de foi à l'âme, d'oubli et de
connaissance de Dieu ! perfide image, qui n'était cependant pas tout mensonge,
et où se peignait, vous le verrez, une inconcevable lueur d'avenir! Et je
n'avais pas besoin pour que ce fût là mon roman de bonheur, de le croire
aucunement réalisable ; car il continuait de flotter à mes yeux en ces moments
mêmes où j'espérais une tout autre issue.
Mais pour
revenir aux lectures dont je vous parlais celle qui contrastait sans doute le
plus avec le tourbillon agité de cette crise, et qui me rappela un moment assez
haut vers la région invisible, avait pour objet quelques écrits d'un théosophe
que j'aime à vous citer souvent, parce qu'il a beaucoup influé sur moi. Le livre
Des Erreurs et de la Vérité et L'Homme de Désir, m'apportèrent avec obscurité
plusieurs dogmes précieux, mêlés et comme dissous au milieu de mystiques odeurs.
Une Réponse de Saint-Martin à Garat, que j'avais trouvée dans le Recueil des
Ecoles Normales me renvoya à ces deux ouvrages dont j'avais déjà feuilleté le
premier à Couaën, mais sans m'y arrêter.
Cette Réponse
elle-même où le sage énonce ses principes le plus simplement qu'il a jamais
fait, cette manière calme et fondamentale, si opposée en tout à l'adresse de
langage et, comme l'auteur les désigne, aux brillantes fusillades à poudre de
l'adversaire, ce ton prudent, toujours religieux à l'idée, me remettaient
aisément en des voies de spiritualisme ; car, sur ce point, j'étais distrait et
égaré plutôt que déserteur. Une vérité entre autres m'y toucha sensiblement, et
fit révélation en moi ; C'est l'endroit où il est dit que “ l'homme naît et vit
dans les pensées ”.
Bien des
vérités qu'on croit savoir de reste et tenir, si elles viennent à nous être
exprimées d'une certaine manière imprévue, se manifestent réellement pour la
première fois ; en nous arrivant sous un angle qui ne s'était pas rencontré
jusqu'alors, elles font subitement étincelle.
Ainsi ce mot
opéra à l'instant sur moi, comme si j'avais les yeux dessillés. Toutes les
choses visibles du monde et de la nature, toutes les oeuvres et tous les êtres,
outre leur signification matérielle, de première vue, d'ordre élémentaire et
d'utilité, me parurent acquérir la signification morale d'une pensée, - de
quelque pensée d'harmonie, de beauté, de tristesse, d'attendrissement,
d'austérité ou d'admiration. Et il était au pouvoir de mon sens moral intérieur,
en s'y dirigeant, d'interpréter ou du moins de soupçonner ces signes divers, de
cueillir ou du moins d'odorer les fruits du verger mystérieux, de dégager
quelques syllabes de cette grande parole qui, fixée ici, errante là, frémissait
partout dans la nature. J'y voyais exactement le contraire du monde désolant de
Lamarck, dont la base était muette et morte. La Création, comme un vestibule
jadis souillé, se rouvrait à l'homme, ornée de vases sonores, de tiges inclinées
pleine de voix amies, d'insinuations en général bonnes et probablement peuplées
en réalité d'innombrables Esprits vigilants. Au-dessous des animaux et des
fleurs, les pierres elles-mêmes, dans leur empêchement grossier, les pierres des
rues et des murs n'étaient pas dénuées de toute participation à la parole
universelle. Mais plus la matière devenait légère, plus les signes volatils et
insaisissables et plus ils étaient pénétrants.
Pendant
plusieurs jours tandis que je marchais sous cette impression, le long des rues
désertes, la face aux nuages, le front balayé des souffles de l'air, il me
semblait que je sentais en effet, au-dessus de ma tête, flotter et glisser les
pensées.
Ce qu'il y a
de surprenant, c'est qu'on peut être homme et tout à fait ignorer cela. On peut
être homme de valeur, de génie spécial et de mérite humain et ne sentir
nullement les ondulations de cette vraie atmosphère qui nous baigne ; ou, si
l'on n'évite pas sans doute d'en être atteint, en quelque moment, on sait y
rester glacé, s'en préserver comme d'un mauvais air, et fermer les canaux
supérieurs de l'esprit à ces influences aimables qui le veulent nourrir.
Il est donc un
grand nombre d'hommes, et d'hommes de talents divers, dont on doit dire qu'ils
ne vivent jamais dans les pensées. Parmi ceux-là, il en est d'habiles à toutes
les sortes d'anatomie, de logique et de tactique, aux récits des faits et des
histoires, à l'observation ou à l'expression des phénomènes, et de ce premier
masque qu'on appelle la réalité. Mais au-delà du sens immédiat, ne leur demandez
rien des choses. Ils se sont retranchés de bonne heure sur la cime aérée, ils se
sont établis dans l'étage qu'ils estiment le seul solide ; ils n'en sortent pas.
Ce vide exact qu'ils font autour d'eux, par rapport à l'atmosphère divine, les
appesantit et les attache avec succès à ces travaux plus ou moins ingénieux où
ils excellent. Qui croirait, à voir de tels exemples, que les pensées sont
l'aliment naturel des esprits? s'il en circule quelques-unes devant eux dans les
conversations, ils ne s'y mêlent que pour les nier ou les restreindre, ou bien
ils se taisent jusqu'à ce qu'elles soient passées. s'il leur en vient au réveil,
dans le lit, par surprise, entendez leur aveu ! ils se hâtent de les secouer,
non pas comme orageuses parfois, ce qui serait prudent, mais comme vagues, comme
follement remuantes et importunes en tant que pensées. Quelle idée écrasée se
font de la nature humaine, des hommes, rares après tout, et qui en sont
eux-mêmes un ornement! Si on leur crie, comme Descartes à Gassendi : O Chair.
ils s'honorent, comme celui-ci, de l'injure, et vous répondent en raillant : O
Esprit. - Que ce soit chez eux caractère, habitude ou système, remercions le
Ciel d'être moins négatifs que cela, mon ami. La nourriture délicate et
préparatoire des âmes est souvent la vôtre ; ne désespérez pas ! s'il convient
de la tempérer dans l'usage, comme trop enivrante en cette vie et peu
rassasiante sans la foi, il serait mortel de s'en sevrer.
A certains
moments que discerne d'abord un coeur sincère, laissons sans crainte les pensées
venir, les sources d'en haut s'essayer; ouvrons-nous à cette rosée qui pleut des
nuages : la Grâce elle-même n'est qu'une goutte féconde.
Le soudain
attrait qu'avait pour moi la lecture de Saint-Martin, me suggéra l'envie toute
naturelle d'entrevoir sa personne. Je n'aurais jamais songé à l'aborder, lui si
humble, à l'interroger, lui, homme de prière et de silence ; je désirais de
l'apercevoir seulement. m'étant informé à son sujet auprès de mon ami
l'idéologue, j'appris que, durant l'été, il vivait volontiers à Aulnay, dans la
maison du sénateur Lenoir-Laroche. Un jour de septembre, à tout hasard et dans
le plein de ma disposition précédente, je tentai ce petit pèlerinage : “ Si je
le rencontre en quelque sentier, me disais-je, je le devinerai bien, et le doute
même où je resterai ensuite ajoutera à l'effet de sa vue. ” J'allai, et par une
sorte de retenue conforme à l'objet, sans vouloir questionner personne, je
parcourus cet étroit vallon, ce coteau boisé, qu'il regardait, le doux
vieillard comme un des lieux les plus agréables de la terre. Je rôdai aux
charmilles des jardins, je crus découvrir les détours par lesquels il gravissait
de préférence ; en m'asseyant au haut, je m'imaginais occuper une des places qui
lui étaient familières : mais je ne fis pas de rencontre qui pût prêter à ma
fantaisie. Cette course timide dans les bois, sur les traces de l'homme pieux,
me laissa un intérêt, riant d'abord, bientôt solennel et consacré. Après moins
de quinze jours, je sus qu'il ne se trouvait pas à Aulnay lors de ma visite,
mais qu'y étant retourné depuis, il venait subitement d'y mourir.
C'est
peut-être plus tard quoique je veuille vous le mentionner ici, que certains
endroits de Vauvenargues me causèrent une inexprimable sensation par leur
convenance parfaite avec le train d'esprit et de conduite où j'étais.
Lorsqu'il
écrit à son jeune ami Hippolyte sur la gloire et sur les plaisirs?, je
l'entendais, le philosophe de trente ans, dévoré, mûri, comme Pascal, par la
douleur, et de jour en jour plus chrétien, je l'entendais m'adresser d'un ton
enchanteur ces conseils, qui pourraient non moins justement trouver leur sens,
de moi à vous : “ Vous avez une erreur plus douce, mon aimable ami, oserai-je
aussi la combattre ? Les plaisirs vous ont asservi; vous les inspirez ; ils vous
touchent; vous portez leurs fers. Comment vous épargneraient-ils dans une si
vive jeunesse, s'ils tentent même la raison et l'expérience de l'âge avancé? Mon
charmant ami, je vous plains : vous savez tout ce qu'ils promettent et le peu
qu'ils tiennent toujours... Vous n'ignorez pas quel dégoût suit la volupté,
quelle nonchalance elle inspire, quel oubli profond des devoirs, quels frivoles
soins, quelles craintes, quelles distractions insensées! ” Je savais par coeur
cette phrase, je me la redisais souvent avec les mêmes inflexions de mélancolie,
qu'autrefois, enfant, je mettais aux vers de Properce. Je rougissais de
confusion à ces graves paroles, aussi complaisantes que celles d'une mère. Et
si, s'adressant encore à son jeune ami, il lui écrivait au sujet de la gloire :
“ Quand vous êtes de garde au bord d'un fleuve où la pluie éteint tous les feux
pendant la nuit et pénètre dans vos habits vous dites :
Heureux qui
peut dormir sous une cabane écartée, loin du bruit des eaux! Le jour vient, les
ombres s'effacent et les gardes sont relevées, vous rentrez dans le camp ; la
fatigue et le bruit vous plongent dans un doux sommeil, et vous vous levez plus
serein pour prendre un repas délicieux. Au contraire, un jeune homme né pour la
vertu, que la tendresse d'une mère retient dans les murailles d'une ville
forte..., celui-ci, au sein du repos, est inquiet et agité; il cherche les lieux
solitaires ; les fêtes, les jeux, les spectacles ne l'attirent point : la pensée
de ce qui se passe en Moravie occupe ses jours, et, pendant la nuit, il rêve des
combats et des batailles qu'on donne sans lui ” comme ce retour vers la Moravie
me revenait naturellement aux lèvres pour exprimer mes souffrances jalouses dans
l'inaction, loin des victoires! Il n'était pas jusqu'à ces consonances en i qui
ne me touchassent, et où je ne visse une harmonie découragée.
Et vous
croirez maintenant, mon ami, que mes heures ne suffisaient pas à des emplois si
divers ; que ces contradictions d'actes et de pensées n'y pouvaient tenir
ensemble ; qu'au moment et dans les journées du moins de ces nobles méditations,
les plaisirs grossiers avaient tort; que tous ces objets de mes récits se
suivaient, se succédaient peut-être à distance, mais ne coexistaient pas!
Détrompez-vous; reportez les yeux sur vous-même ; songez à ce que l'homme allie
d'inexplicable, surtout à ce que cet âge merveilleux de la vie embrasse et
condense. Je courais au vallon à la recherche du sage, je rentrais dans la ville
à la piste du conspirateur guerrier. l'invoquais le choc sanglant, je lançais
mon âme au plus fluide de l'air et dans l'azur. Puis quelque forme épaisse de
beauté me rentraînait. Et derrière tout cela, une pensée fidèle, un sentiment
voilé, puissant dans sa langueur, transpirant, se retrouvant en chaque point :
le désir sans espérance, la lampe sans éclat,- mon amour!
XIII
L'élan
prodigieux que m'avait donné ma rencontre avec Georges s'étant ainsi déployé en
tous sens et assez tôt épuisé, je retombai peu à peu, selon le penchant de ma
nature, à considérer les difficultés de l'entreprise, ses lenteurs et la
déconvenue probable avant un commencement même d'exécution. Ce nouveau coup
d'oeil me replaça en face de mes propres embarras de mes ennuis habituels et
quelques irritations involontaires rompirent la courte allégresse. Et si Elle,
d'ordinaire acceptant et laissant dire, s'apercevait de ces changements en moi,
si elle semblait s'inquiéter (ce qui lui arrivait plus souvent) de me voir
autre, de m'entendre me plaindre et menacer en l'air et souhaiter de partir ou
de mourir, si elle me reprochait alors doucement de ne pas aimer assez, au-delà
de tout, d'être inconstant et de vouloir de moindres biens, je lui disais en
m'emparant de ses paroles et en appuyant sur l'intention : “ Mais, vous,
aimeriez-vous sans égal qui vous aimerait sans mesure, aimeriez-vous au-delà de
tout, au-delà de cet époux et de ces enfants? ” C'étaient les jours où j'avais
été le plus sensuellement égaré que je me montrais ainsi égoïste et dur. Son
souci de son mari et de ses enfants me rebutait alors ; à la moindre maladie des
uns à l'idée de la prochaine sortie de l'autre, je la trouvais pleine d'un objet
qui n'était pas moi. Le trône que je convoitais en son coeur me paraissait, le
dirai- je ? grossièrement usurpé par eux. Oh ! que l'amour humain est
intolérant, injurieux, dès qu'il s'abandonne sans frein à lui-même! En ces
moments où il vise à la conquête, où il s'altère et s'aigrit dans les obstacles,
je le comparerais à ces despotes d'Asie qui, pour se faire voie au trône,
égorgent tous leurs proches et leurs frères. Ainsi l'amour brutal et despotique,
si on le laissait agir d'après l'instinct, s'il restait barbare en ses
jalousies, et si le Christianisme ne le touchait pas, égorgerait volontiers pour
la dédicace de son autel tous les autres amours. Mais quand je m'exprimais en ce
sens d'égoisme et d'exigence, avec quelque ménagement dans les termes bien
qu'assez à nu pour le fond, elle ne me comprenait pas, elle ne pouvait admettre
en mon esprit cette exclusion acharnée, elle ne concevait pas qu'aimer fût
l'ennemi d'aimer, et que de ces amours divers et parents il dût résulter autre
chose qu'une émulation d'ardeur et de tendresse. Tous les amours vrais, à ses
yeux, naissaient d'une même tige, et comme les branches du Chandelier d'or. Je
la voyais donc souffrir de ma prétention farouche et s'en troubler.
Puis d'autres
fois quand les sens et par conséquent l'égoisme s'en mêlaient moins, quand les
derniers soirs avaient été meilleurs, et qu'en moi le véritable amour
s'éclaircissait un peu, alors je redevenais doux, tolérant en sa présence,
sacrifiant ma part avec bonheur et m'effaçant.
Et elle se
faisait si vite à me prendre ainsi, elle s'épanouissait comme dans un air si
facile, et nous nous entendions avec tant d'accord ! Une après-midi, en arrivant
chez elle, je l'avais trouvée dans sa chambre, au milieu d'une quantité de
lettres entrouvertes, éparses sur les meubles, sur les fauteuils et une cassette
encore pleine à côté.
C'étaient ses
anciennes lettres d'amour d'il y avait huit ans, la correspondance secrète du
marquis et d'elle avant le mariage, lorsque les difficultés de famille et la
colère du frère les séparaient. Cette chère cassette, d'abord enlevée dans la
saisie de Couaën, lui avait été rendue depuis déjà plusieurs mois ; mais, ce
jour-là, elle s'était mise, au réveil à la rouvrir par hasard, et jusqu'à
l'heure où j'arrivai elle n'avait pas quitté, oubliant de s'habiller et de
descendre.
Une lettre
avait succédé à une autre ; les scènes, les joies et les transes d'autrefois
étaient sorties une à une de ce coffret odorant comme une guirlande dès
longtemps fanée, comme cette garniture du premier vêtement nuptial, qui y avait
été en effet renfermée et qui en sortait à demi. Les années de la famille, de la
patrie et du virginal amour, s'étaient levées et avaient fait cercle autour
d'elle. Lorsque j'entrai, elle ne se dérangea point et demeura sous l'émotion où
elle était, les yeux humides, la tête renversée contre un coussin, une lettre
sur ses genoux, et ses bras dans l'abandon. Elle me permit de toucher de mes
mains ces lettres sacrées ; elle m'en expliquait les circonstances et les
occasions pleines d'alarmes. Je pus même en lire deux ou trois de lui à elle,
mais pas une seule d'elle à lui ; elle s'y opposa dans sa pudeur. J'admirai le
ton de cet amour frémissant et soumis chez un homme dont les portions opposées
du caractère m'étaient si connues. Les lettres qu'il m'arriva de lire portaient
précisément sur de tendres promesses qu'il faisait de contenir son ressentiment
à l'égard du frère de Lucy, et en général de s'abstenir de mouvements trop
altiers ; car elle lui avait reproché, à ce qu'il semblait, son dédain amer des
autres hommes et l'opiniâtre orgueil du sang. Comme je finissais de lire à
demi-voix la lettre, et qu'apercevant à terre cette garniture nuptiale dont j'ai
parlé, je lui demandais de l'emporter en gage de la confidence inviolable, elle
consentit d'un signe sans avoir l'air d'y répondre ; et, en même temps, se fiant
tout entière à l'état clément de mon âme, elle me disait :
“ Bientôt,
quand M. de Couaën va être sorti, oh ! nous serons paisibles alors et réunis
pour longtemps. Nous bénirons son malheur, nous l'adoucirons. Une vie de
campagne et d'isolement absolu sera la nôtre. Nous reverrons Couaën un jour,
quoi que vous en disiez ; vous y serez avec nous. Mes enfants grandiront, et
vous les formerez de vos soins ; ma propre enfance refleurira. Nous deviendrons
pieux en pratique, nous célébrerons ensemble les anniversaires de la mort de ma
mère ; nous ferons le bien. C'est le moyen sûr d'éloigner du coeur les haines
qui sont en nous un poison. Déjà vous êtes plus calme et résigné, je vous vois
moins de ces colères ambitieuses à propos des choses inaccessibles ; vous ne
détestez plus personne au monde, n'est-ce pas ? Il en sera ainsi de lui ; nous
le forcerons de rendre grâces de ses maux. Nous croirons bien tous à l'autre
vie, car celle-ci ne suffira jamais à l'étendue de nos affections et de notre
bonheur. ” Ainsi parlait la femme pure, et je l'écoutais muet d'enchantement. La
femme pure croit à ces plans d'avenir, elle serait capable de s'y conformer
jusqu'au bout avec félicité, et je la juge par là bien supérieure à l'homme.
Mais l'homme qui aime, et qui, entendant ces arrangements heureux tomber d'une
bouche persuasive, y croit un moment et s'estime capable d'y prêter sa vie,
n'est réellement pas de force à cela comme il le pense. Tandis que la femme
aimée, au coeur pudique, confiante et sans désir, est assez comblée de voir à
côté d'elle son ami, de lui abandonner au plus sa main pour un instant, et de le
traiter comme une soeur chérie, l'homme, fût-il doué du Ciel comme Abel ou Jean,
souffre inévitablement en secret de sa position incomplète et fausse ; il se
sent blessé dans sa nature secondaire, sourdement grondante, agressive; les
moments en apparence les plus harmonieux lui deviennent vite une douleur, un
péril, une honte ; de là des retours irrités et cruels.
Mais, si ce
qui est de l'intérieur sacrifice s'étendait en puissance, si ce qui est de la
nature infirme et secondaire s'évanouissait peu à peu et expirait ; si l'homme
atteignait à aimer purement comme la femme pure le sait faire ; si la tunique
modeste d'Abel et de Jean le vêtissait de plus en plus jusqu'aux pieds; si l'on
suppose les aigreurs, la corruption des sens, l'envieuse pauvreté d'un exclusif
amour, combattues, vaincues par degrés à force de piété, de vigilance, de
recours à l'autre vie, d'activité généreuse dépensée pour l'être aimé, et de
bienfaits répandus à toute heure autour de lui, en son nom, on aurait certes sur
la terre une ombre du grand Amour qui règne au-delà et de cette amplexion
unanime dans l'ordre de Dieu. Car, dans cet ordre désiré, les foyers et les
centres individuels des précédentes tendresses se maintiennent, comme je
l'espère. La mère, la soeur, l'épouse, l'amie sanctifiante, ne cessent pas
d'être reconnues de nous sous l'oeil céleste, et d'être nommées. L'âme
transportée retrouve en des proportions plus belles tous ses bons amours, chacun
d'eux en elle n'étant qu'un encouragement aux autres, un élancement intarissable
vers celui qui les couronne à la fois et les justifie.
Et comme, dans
l'éclair paisible des moments que je vous raconte, nous embrassions d'avance un
reflet de ces profondeurs et que nous nous en figurions un côté réalisable dés
ici-bas, les projets attachants se pressaient sur nos lèvres et multipliaient
nos discours. Et c'étaient des joies, des douceurs qui la faisaient bénir Dieu
de son sort et d'être ainsi entourée, et qui chez elle, après, dans la solitude,
se conservaient à l'état parfait et s'exaltaient peut-être encore, mais que moi
bien vite, retiré à part, je défaisais et je corrompais.
L'automne
finissait, et les jours de lent adieu qu'elle prolonge sont les plus sentis et
les plus savoureux ; nous en jouîmes aussi avant que possible, jusqu'à ce
qu'enfin, le bois étant presque dépouillé et la dernière feuille tremblante
n'attendant plus que la prochaine bise, on dût laisser Auteuil pour Paris. Le
marquis avait obtenu de choisir sa maison de santé sur un boulevard voisin de
notre faubourg.
Madame de
Couaën se réinstalla au petit couvent, à sa grande satisfaction et à celle de
madame de Cursy, des enfants et de tout le monde. Notre manière de vivre se
trouva donc peu changée. Seulement (est-il temps de l'avouer ici ?) L'absence de
la jeune dame R. fut cause que je la remarquai davantage quand elle vint. Si
elle demeurait jusqu'au soir, je la reconduisais d'ordinaire jusque chez elle ;
et, en la quittant pour retraverser seul cette mer trop connue où je
m'abandonnais, une voix moqueuse me rappelait tout bas, d'un ton de mondaine
sagesse, que j'étais las à l'excès de l'amitié sans la possession et de la
possession sans amour. J'avais beau éviter de peser sur l'idée perfide, il
m'arrivait, chaque fois que la visite avait lieu, de regarder plus volontiers du
côté de cette faible étoile qui brillait dans les yeux de madame R.
Un jour où
l'on était réuni chez madame de Couaën, celle-ci présente et d'autres personnes
encore qui s'entretenaient, je m'approchai de madame R., qui était debout dans
l'embrasure d'une croisée, et je lui demandai, par manière de compliment, des
nouvelles d'une jeune amie de province dont elle nous parlait quelquefois et à
qui elle racontait sa vie : “ Savez-vous ce que cette petite personne s'avisait
hier de m'écrire ? dit-elle ; elle s'informe à toute force de ce que devient mon
ami M. Amaury ! ”
- “ Eh ! quoi?
ne sommes-nous pas amis en effet? répliquai-je ; puisque vous en doutiez,
convenons d'aujourd'hui que nous le sommes ”; et je lui offris la main pour
sceller l'engagement : elle y mit la sienne en répétant mes derniers mots. Ceci
se passait sans affectation, et les yeux qui auraient aperçu le geste n'auraient
pu en être étonnés. En la reconduisant depuis à l'instant de nous séparer, je
lui serrais d'habitude la main et lui disais : “ Vous n'avez pas oublié,
j'espère, ce que nous sommes maintenant ”, ou quelque autre mot pareil lancé
dans l'intervalle de temps où sa porte se refermait. Je lui aurais fait, si
j'avais écouté mon caprice, plus de visites que je n'eusse pu en motiver; je ne
perdais du moins aucune occasion de lui être agréable. Mais ce n'était rien
d'impérieux à quoi je cédasse véritablement ; je ne faisais qu'essayer du
singulier attrait qui se glisse en ces complications naissantes. Après quelque
adieu tendre qui m'était échappé de la sorte, et qu'un oui suave avait
accueilli, souvent j'éprouvais au retour, un flatteur mouvement d'orgueil de
donner ainsi mon coeur à l'une, mon sourire et un mot à l'autre, de les
satisfaire toutes les deux, et, moi, de n'être pas rempli. Et puis ce
contentement futile se mêlait vite de remords, d'inquiets scrupules suscités à
l'idée de madame de Couaën, d'excuses secrètes et de petits accommodements de
conscience que j'avais peine à me procurer. Je serais presque retourné vers
madame R. en ces seconds moments pour lui demander à elle-même : “ N'est-ce pas
qu'il n'y a rien de mal ni aucune duplicité à ce que je fais? ” Je n'avais
toujours pas d'information de Georges, quoique j'eusse tenté à diverses reprises
de le rejoindre, et le marquis n'en paraissait guère avoir plus que moi. Sa
conjecture et la mienne étaient que les deux ou trois cents hommes, nécessaires
au groupe, ne se réuniraient pas et qu'en traînant ainsi, l'affaire perdait
toute bonne chance.
Nos craintes
pour Georges et les siens étaient vives; je dérobais au marquis une moitié de
mon angoisse. Il eût été urgent dans l'intérêt de sa sécurité, à lui, que sa
translation à Blois ou ailleurs se décidât au plus tôt et avant que la
découverte d'une conspiration royaliste le vînt sans doute envelopper dans le
péril d'un jugement ; mais cette translation pouvait être une si forte
contrariété pour son honneur, elle devait être un si redoutable déchirement pour
nous et une épreuve si douloureuse à notre amitié, que je n'osais presser
activement en ce sens M. D... ou le mari de madame R. Chaque fois qu'il
s'agissait de cette terminaison probable, le marquis parlait de la grasse prison
qui l'attendait, avec un dégoût et presque une horreur, qui me marquait assez
son énergique voeu d'être présent ici à tout événement. M. D..., que je
continuais de voir de temps à autre, témoignait au contraire un désir empressé
que cette solution eût lieu. A certaines phrases couvertes qu'il jetait avec
intention peut-être, je crus saisir qu'il avait vent confus de quelque chose qui
se tramait dans l'air alentour :
cet indice
était peu propre à me calmer.
Les derniers
mois de l'année s'écoulèrent ainsi, sans que rien d'autrement saillant me
revienne, soit que les incidents aient langui en effet, soit que la mémoire ne
me les rende pas. J'étais affairé et sans relâche, dépaysé à l'entrée de la
terne saison, plongé en une vie peu franche. La Toussaint et la Noël de cette
année n'ont rien à me dire, maintenant que j'y repense : ce sont en moi
d'étranges marques d'oubli. A l'éblouissante quinzaine qu'avait ouverte la
rencontre avec Georges, une sorte de brouillard et d'éclipse avait succédé. D'où
vient qu'il y a des endroits de lointains souvenirs, si nets, si perceptibles
dans les plus insignifiantes circonstances ? d'où vient qu'il en est tout à côté
de si troubles et indistincts? Cela tient moins mon ami, aux circonstances en
elles-mêmes qu'à l'état essentiel de l'âme dans le moment des circonstances
survenues, au plus ou moins de clarté active où elle était, les recevant en son
onde et coulant derrière. Nous nous souvenons du passé à travers et avec notre
âme d'aujourd'hui, et il faut qu'elle ne soit pas trop brumeuse ; mais nous nous
souvenons dans notre âme d'autrefois, et il faut qu'aux endroits des souvenirs
elle puisse nous luire au loin, d'un flot d'argent, comme une rivière dans la
prairie.
Que je vous
parle une fois ici du souvenir, selon moi, tel que je le sens, et j'ai beaucoup
senti à ce sujet! Si le souvenir, pour la plupart des âmes, dans des situations
analogues à la mienne, est une tentation rude, pour moi, mon ami, il est plutôt
une persuasion, un rappel au bien une sollicitation presque toujours salutaire
dans sa vivacité.
Est-ce là une
excuse, par hasard que je chercherais à mes yeux, pour ces milliers de fleurs et
d'épines où je me rengage ? je ne le crois pas en vérité, à mon Dieu ! D'autres
ont besoin surtout de moins s'appesantir sur leur passé.
Dès qu'ils
l'ont racheté par assez de larmes, ils doivent rompre et se détacher exactement
; l'espérance robuste les soulève et les pousse, ouvriers assidus de la
prophétie : ils ont l'ardent exemple de Jérôme. Mais sans que ce soit, je le
pense, une contradiction avec les espérances immortelles, et dans tout ce qui
est de l'ordre humain, moi, j'ai toujours eu à coeur le souvenir plutôt que
l'espérance, le sentiment et la plainte des choses évanouies plutôt que
l'étreinte du futur. Le souvenir, en mes moments d'équilibre, a toujours été le
fond reposant et le plus bleu de ma vie, ma porte familière de rentrée au Ciel.
Je me suis en un mot, constamment senti plus pieux, quand je me suis beaucoup et
le plus également souvenu. En tout temps même dans les années turbulentes et
ascendantes, j'ai dû au souvenir une grande part de mes impressions profondes.
Dans les
divers âges de la vie que j'ai parcourus, comme j'anticipais prématurément
l'expérience d'idées et le désappointement ordinaire à l'âge qui succède,je
vivais peu de la jouissance actuelle, et c'était du souvenir encore que les plus
fraîches réparations me venaient. Quand je goûtais un vif bonheur, j'avais
besoin, pour le compléter, de me figurer qu'il était déjà enfui loin de moi, et
que je repasserais un jour aux mêmes lieux, et que ce serait alors une
délicieuse tristesse que ce bonheur à l'état de souvenir.
Dans ma vue
des événements du dehors et mes jugements sur l'histoire présente, j'étais ainsi
: le sentiment d'un passé encore tiède et récemment inhumé m'enlaçait par des
sympathies invincibles. Dans mes faubourgs, sur mes boulevards favoris, les
enceintes de clôture des communautés désertes, les grilles de derrière des
jardins abandonnés, me recomposaient un monde où il semblait que j'eusse vécu.
Quand ma lèvre de jeune homme brûlait de saluer les aurores nouvelles, quelque
chose au fond de moi pleurait ce qui s'en est allé. Mais à certaines heures à
certains jours en particulier aux soirs du dimanche, cette impression augmente ;
tous mes anciens souvenirs se réveillent et sont naturellement convoqués. Tous
les anneaux rompus du passé se remettent à trembler dans leur cours, à se
chercher les uns les autres, éclairés d'une molle et magique lumière.
Aujourd'hui, en cet instant même, mon ami, c'est un de ces soirs du dimanche ;
et dans la contrée étrangère d'où je vous écris, tandis que les mille cloches en
fête sonnent le Salut et l'Ave Maria, toute ma vie écoulée se rassemble dans un
sentiment merveilleux, tous mes souvenirs répondent, comme ils feraient sous des
cieux et à des échos accoutumés. Depuis la ferme de mon oncle, depuis cette
première lueur indécise que j'ai gardée de ma mère, combien de points
s'éclairent par degrés et se remuent! combien de débris isolés, peu marquants,
non motivés, ce semble, dans leur réveil, et pourtant pleins de vie cachée et
d'un sens austère! Oh! non pas vous seulement, Etres inévitables, qui fûtes tout
pour moi, pour lesquels je dois prier et me saigner une veine chaque jour ; non
pas seulement les scènes où vous êtes debout mêlés et qui font à jamais image en
moi; mais les moindres incidents épars, les cailloux les plus fortuits de ce
long chemin, des seuils que je n'ai franchis qu'une fois, des visages de jeunes
filles ou de vieillards que je n'ai qu'entrevus des êtres amis qui se croient
oubliés ou qui m'ont toujours cru indifférent, d'autres dont je n'ai su
l'existence et les histoires que par des amis perdus eux-mêmes dès longtemps, et
ceux plus inconnus à l'âme desquels je paie souvent mon De profundis, parce que
j'ai obstinément retenu leur nom pour l'avoir lu au hasard, sur quelque croix de
bois chancelante, dans un cimetière où j'errais; que sais-je? plusieurs
apparitions aussi, moins pures d'origine, mais cependant voilées d'une
rassurante tristesse, tout me revient et me parle ; les temps et les lieux se
rejoignent; et il s'exhale de ce vaste champ qui frémit, de cette vallée de
Josaphat en moi-même, un sentiment inexprimable et rien que religieux ! - Mais
ce qui a pu trouver place dans les deux ou trois mois d'alors ne me revient pas
plus nettement.
Ce n'est que
vers la dernière moitié de janvier, qu'un soir, étant rentré assez tard et près
de me mettre au lit, un coup de marteau, fortement donné à la porte extérieure
d'en bas rompit, en quelque sorte, les lenteurs, et je recommence la série
active. D'après la disposition du logis, qui ressemblait à ceux de province,
n'ayant qu'un premier étage où j'étais et que je partageais seulement avec des
voisins très retirés, je pensai bien que C'était à moi que s'adressait cette
visite à heure indue. Je descendis ouvrir, et la chandelle éclaira la figure de
Georges. Je l'accueillis avec autant de surprise que de vraie joie. Il arrivait,
le soir même, d'un voyage qu'il avait fait à la côte pour recevoir Pichegru et
d'autres nouveaux débarqués d'importance.
Après avoir
laissé ses compagnons en lieu sûr, comme il se dirigeait lui-même vers son
ancienne retraite, il s'était ressouvenu de moi, s'était détourné exprès de son
chemin pour passer sous ma fenêtre ; et, y apercevant de la lumière à travers la
jalousie, soit caprice amical, soit curiosité de connaître ce que, dans ses
rapports journaliers avec nous la Police avait pu trahir de soupçons récents, il
avait songé à me demander asile pour cette nuit. Je l'en remerciai comme d'un
honneur, comme d'un bienfait. Mes espérances impétueuses s'agitaient en foule,
ramenées sur l'heure à l'assaut. Je lui montrai d'abord et lui donnai à toucher
mon épée et les autres armes dont je m'étais pourvu ; et, comme je manquais de
poudre, il me dit d'être tranquille sur cet objet. Après les premiers
préparatifs de nuit dont je voulus sans retard nous débarrasser, après le
dédoublement du lit que nous fîmes de nos mains, la conversation s'engagea aussi
longue que je le pouvais désirer, et franchement communicative. Ce que je
discernai dans les paroles de Georges, ce fut un droit sens qui ne se détournait
volontiers d'aucun côté, la certitude de juger due au maniement des hommes, son
mépris pour beaucoup, et au sein du parti principalement ; mais, avec cela, une
résolution inébranlable de servir ce parti, comme si ce n'était que sa propre
cause, après tout, et non uniquement celle des Princes et autres puissants qu'il
entendît servir.
Et, en effet,
l'esprit absolu de conservation, maintenir son droit et sa coutume, son chaume
et sa haie, comme le Roi son trône, et le noble son donjon, voilà quelle me
parut toute la politique de Georges. Il se considérait au milieu de ces gentils
hommes qu'il goûtait peu, et de ces Princes qui l'affublaient de cordons sans le
suivre, comme au service de sa propre idée et de la défense commune : de là, une
source habituelle de grandeur. Il visait évidemment au résultat et au fait bien
plus qu'à la gloire. Dans les difficultés de raisonnement, dans les conjonctures
où le bon sens reste court, sa foi venait à l'aide, et il s'en remettait avec
une impulsion insouciante, et selon son mot favori, à la garde de Dieu. Il avait
plus d'un trait du marin expérimenté et dévot de nos grèves, qui fait
l'impossible dans l'orage, et s'en remet du reste au Ciel. Sous sa franche
cordialité, sous ses formes rondes et presque avenantes, je ne tardai pas à
découvrir, à deux ou trois mots qu'il lâcha, ce je ne sais quoi de rude, de peu
humanisable, d'anciennement féroce, si j'ose le dire, que j'épiais en lui
d'après ses antécédents, que beaucoup de mes compatriotes ont gardé de leurs
aïeux, et que je n'ai tant dépouillé, je le crains, qu'aux dépens de la partie
forte de mon caractère. Mais qu'ai-je là à regretter ? Il ne doit rien survivre
de l'Hébreu, du Celte ni du Sicambre, dans le Chrétien. - Il m'interrogeait avec
intérêt sur M. de Couaën, dont il avait pris une haute idée, ne le connaissant
d'ailleurs que par sa correspondance et par cette visite récente qu'il lui avait
faite ; car, avant la pacification de 1800, le marquis, peu installé encore dans
la contrée, n'avait pas eu occasion de s'entendre avec Georges. Comme je
cherchais à exposer l'idée particulière que je me faisais du marquis, de ses
facultés éminentes et du malheur de leur étouffement, Georges fut long à me
comprendre et à entrer dans mes distinctions ; ces soucis de pouvoir et de
gloire lui semblaient des superfluités à lui, intrépide et dévot. Pures
inquiétudes de gens d'esprit et d'esprits forts! me disait-il, en m'écoutant
décrire cette mélancolie. L'activité dans le péril devait, selon lui, distraire
de tout : “ Est-ce sa femme, ses enfants qui l'arrêtent ?... mais non... Que lui
manque-t-il donc puisqu'il a du coeur ? ” Cet aveu fondamental que Georges
faisait du courage de notre ami me confirma dans le soupçon que celui-ci s'était
engagé en cas d'entreprise. Quoi qu'il en soit, je prolongeais l'explication
vivement et avec assez peu de succès. Singulière gradation des esprits entre eux
! le marquis semblait chimérique et transcendant à Georges, tandis qu'il eût
paru à bon droit positif, terrestre et trop soucieux de l'action aux yeux du
théosophe et du poète. A la fin, quand j'eus bien épuisé mon analyse et mes
comparaisons sur ce chapitre du marquis, que je l'eus montré jeune, en ses
nombreux voyages, livrant ses pensées au vent des mers et ensemençant la plaine
aride, quand je fus à bout de le suivre dans son attente desséchante sur sa
bruyère, Georges qui, depuis quelques moments avait cessé d'écouter,
m'interrompit : “ Allons, s'écria-t-il, je crois vous entendre, vous voulez dire
un M. Pitt qui n'aurait jamais eu d'emploi. ” Et au sujet de madame de Couaën
comme il m'échappait, à travers mes développements sur le marquis, de la peindre
avec complaisance et de m'étendre autour d'elle plus qu'il n'était besoin : “ Eh
bien ! oui, me dit-il brusquement, vous en êtes un peu amoureux, passons!”
L'accent dont il prononça ce mot tenait des habitudes brèves du chef militaire
et de la sévérité puritaine du croyant. J'en fus froissé dans ma délicatesse ;
j'avais senti la touche dure d'une main de fer. Ce que je racontai à Georges des
vagues appréhensions de M. D... ne l'épouvanta nullement : l'exécution, qui
touchait à son terme, devancerait toute découverte; le groupe, qui, grâce à
l'inertie du grand nombre, ne se montait qu'à une cinquantaine d'hommes (moi
compris me dit-il), était à la rigueur suffisant ; Pichegru, d'ici à trois jours
s'aboucherait avec Moreau, et il fallait espérer qu'étant tous deux gens de
guerre, ils parleraient peu et nous laisseraient vite agir.
La nuit
s'avançait, et je souhaitai bon sommeil à Georges. Il me fit voir que, selon sa
coutume, il mettait ses pistolets fidèles sous son chevet. Je remarquai qu'il
s'agenouilla pour prier, durant quelques instants.
Le matin, un
peu tard nous dormions encore, lorsqu'un coup frappé à la porte de la chambre
nous éveilla ; je me levai et me couvris à la hâte, et, comme j'hésitais avant
d'ouvrir, Georges m'ordonna de le faire. Un rire impoli faillit me prendre,
quand je vis que l'interrupteur n'était autre que M. de Vacquerie en personne.
Arrivé pour la saison d'hiver à Paris, où cette fois il avait amené sa fille, il
venait d'abord (et seul, bien entendu) me rendre une visite matinale et
s'enquérir de toutes choses. Je le reçus un moment à la porte, le prévenant
qu'un de mes amis, avec qui j'étais allé la veille au spectacle, avait partagé,
cette nuit, ma chambre, et m'excusant du désordre ; puis, étant rentré dire en
deux mots à Georges ce qui en était, j'introduisis ce bon M. de Vacquerie. Il ne
manqua pas de mettre l'entretien comme d'habitude sur la prudence heureuse dont
il se félicitait, et il s'attacha longuement à ce point capital qu'on pouvait
être mécontent et avoir entre amis son franc-parler, sans conspirer pour cela.
L'arrestation du marquis lui donnait beau jeu, et il n'épargnait pas les sages
leçons à l'usage de nous autres jeunes gens.
Georges au lit
se taisait, et je le voyais tantôt sourire de pitié, tantôt frémir de mépris et,
à la fin de colère. Je commençais à redouter quelque éclat. Pour le conjurer, je
relançai le plus avant que je pus M. de Vacquerie sur sa fille, ses achats
futurs, le dernier poème de Delille et les nouveautés d'estampes et de gravures
de Landon. Je lui sauvai ainsi la griffe du lion, que le bonhomme n'a jamais sue
si près de lui. Mais à peine avait-il le pied dehors, que Georges ne se tint
pas, et que son indignation contre cette gentillâtrerie, sur laquelle il avait
trop compté, n'eut plus de bornes. Le plébéien farouche, devant qui ses nobles
lieutenants ne trouvaient pas grâce toujours, me fut révélé à nu ; il était
terrible de la sorte ; il y avait, malgré lui, du paysan révolté dans sa colère.
Georges, Georges, ai-je souvent pensé depuis la cause que vous servîtes d'une si
implacable ardeur, était-ce bien la vôtre? vos instincts courageux ne se
fourvoyaient-ils pas ? fils du meunier, que ne fûtes-vous jeté d'abord dans les
rangs des bleus? vous eussiez suppléé Kléber ; on vous eût certes vu disputer à
Ney, cet autre héros de même trempe et de même sang, le privilège de brave des
braves.
Georges levé,
était prêt à sortir : la séparation eut quelque chose de sévère. Il me fit
renouveler ma promesse et mon serment. “ Avant huit jours donc ajouta-t-il
impérativement, vous aurez sans doute de mes nouvelles :
à la garde de
Dieu ! ” En cas qu'on ne me trouvât pas chez moi, une simple carte, glissée sous
ma porte, avec un lieu et une heure de rendez-vous, devait m'avertir. Là-dessus
il me laissa. Je restai sur le seuil à le suivre du regard jusqu'à ce qu'il eût
disparu. A partir de ce moment, je ne m'appartenais plus en réalité ; j'étais
tout aux ordres du général Georges.
XIV
Envisagée à
cette courte distance et à ce degré de précision, l'aventure m'offrit désormais
son côté sombre.
Un sentiment
grave, oppressé, ne me quitta point ; j'étais enveloppé dans une oeuvre
sinistre. La portion toujours peu morale qui se mêle aux entreprises politiques
et aux complots n'étant point dissimulée en moi par une conviction aveuglante,
ressortait en détail à mes yeux. Je me voyais pour le plaisir de jouer ma vie
dans ce coup de main meurtrier, compromettant l'avenir du marquis lequel n'en
était peut-être pas, ainsi que je l'imaginais à la légère; empoisonnant d'une
douleur certaine un doux coeur qui m'aimait, violant toute reconnaissance envers
MM. D... et
R., et, pour
prix de leurs bons procédés, les rendant responsables de mon ingratitude. Je
n'avais la haine ni aucun fanatisme pour excuse : le besoin de changement et
d'émotion extraordinaire, qui me poussait, n'était, à le nommer crûment, qu'un
délire du plus exigeant égoïsme.
Voilà ce que
je ne pouvais me taire. A la veille d'une conspiration comme d'un duel, on a
beau s'étourdir, on sent au fond de son âme qu'on n'est pas dans le vrai ni dans
le juste, et pourtant l'honneur humain nous tient et l'on continue. En me disant
tout bas ces choses, je ne me repentais donc pas.
Deux jours
après la nuit mémorable, madame R. nous ayant envoyé offrir une loge de Feydeau,
madame de Couaën fit prier M. de Vacquerie de nous accorder sa fille pour la
soirée : car, lui, le bon dilettante campagnard tout ami des ariettes qu'il
était, il allait peu volontiers au théâtre, par scrupule. J'accompagnai seul ces
trois dames ; et dans la loge étroite, pendant les heures mélodieuses, que de
palpitations voilées, que de nuances diverses sympathiques ou rivales durent
éclore et se succéder en nos coeurs! l'excepterai au plus mademoiselle de
Vacquerie, qui, accoudée sur le devant sans distraction était tout yeux et tout
oreilles, comme une jeune fille, à ce spectacle pour elle si nouveau. Mais près
d'elle, madame de Couaën, nonchalamment appuyée et tournée à demi vers nous ;
près de moi, sur le second rang, madame R., qui interceptait sans envie nos
regards et moi-même, qui, bien qu'inégalement, partageais mes soins de l'une à
l'autre et recueillais leur âme tour à tour : telle était parmi nous la vraie
scène de cette soirée. La musique, les chants, le jeu du fond, le théâtre
rempli, agité, l'éblouissement et le murmure, n'étaient là que pour faire écho à
nos paroles, pour favoriser notre silence et encadrer notre rêverie. Seule de
nous trois, madame de Couaën n'avait pas d'arrière-pensée ; elle était heureuse,
confiante au lendemain, environnée d'amis de son choix, réjouie de toutes les
fleurs désirables dans les sentiers du devoir; je lisais cela à son attitude
oublieuse, à son sourire errant qui répondait aux questions et aux regards, aux
monosyllabes éteints qu'elle laissait tomber, si je m'informais de sa pâleur.
Quand j'avais témoigné assez de sollicitude, je me retournais, comme de son
consentement, vers madame R., afin que celle-ci ne fût pas trop jalouse ; un
moment, je surpris à ce doux visage une impression plus triste et une larme mal
dévorée dans laquelle elle semblait dire : “ Oh! que ne suis-je, moi, aimée
ainsi! ” Mon désir secret rejoignit le sien en cet instant, et j'y revins
surtout après dans mes réflexions de la nuit. Cette attention accordée à madame
R. me parut moins coupable cette fois, ma vie étant désormais précaire et
sujette à de courtes chances. Il me fallait bien, avant de mourir, entendre de
quelque bouche ce mot, Je t'aime, ce seul mot, me disais-je, qui fait qu'on a
vécu. Or, en cherchant uniquement de quel côté j'étais en mesure d'espérer cette
prompte parole, il n'y avait pas, selon moi, à hésiter entre madame de Couaën et
madame R. C'est en de tels calculs de satisfaction superficielle et de vanité
que je passais ces nuits troublées qui pouvaient être les dernières. Une
catastrophe turbulente n'était propre à inspirer qu'une préparation digne
d'elle.
Pendant la
soirée du spectacle, madame R. m'avait parlé d'un bal qui devait avoir lieu le
surlendemain chez une de ses amies, et elle m'avait offert de m'y présenter. Je
n'avais guère trop répondu alors; mais, dans ma disposition nouvelle, je lui fis
savoir par un mot de billet, que j'acceptais, et que je l'irais prendre. Je n'y
manquai pas en effet. Elle était belle ce soir-là dans sa parure, d'un teint
rehaussé et raffermi, d'une humeur animée qui me l'entourait d'un tout autre
jour que devant. Cette langueur triste avait fait place, sous les bougies, à je
ne sais quelles folles étincelles. Moi-même, dans la sorte d'ivresse de tête où
j'étais, j'aiguillonnais sa gaieté rieuse qui allait pourtant contre mon but et
la faisait à chaque instant m'échapper.
Au milieu
d'une contredanse que je dansais avec elle, j'essayai quelques mots mystérieux
et sombres en vue de la menaçante destinée; ils ne réussirent pas. Elle donnait
davantage dans mes autres propos, mais en y répondant d'un ton à demi tendre et
moqueur qui ne les acceptait pas tout à fait au sérieux, soit qu'elle ne les
crût pas tels réellement, soit qu'elle prît plaisir à me laisser m'aventurer
ainsi. Quand les paroles devenaient trop claires et pressantes, elle
s'arrangeait si bien qu'un tiers survenait toujours ou que la foule nous
séparait. M'étant assis près d'elle vers la fin de manière qu'elle ne pût
m'éviter, elle s'y prêta comme à un jeu d'abord puis s'avisa de frapper ma main
et le bras du fauteuil où je l'appuyais, à coups vifs et serrés d'éventail,
comme pour arrêter à mes lèvres les paroles ; et bientôt elle se levait et
glissait à travers les groupes éclaircis, légère, rusée et triomphante. C'était
une métamorphose de fée que je voyais en elle ; j'en restai fasciné et confondu.
Ma gaieté d'emprunt tomba. Je la reconduisis peu après jusque chez elle, à deux
pas, en gardant presque le silence, et je rentrai au logis dans un grand
désordre intérieur. Toutes les fois que je rentrais maintenant, je n'ouvrais
jamais ma porte sans une certaine émotion, regardant si la carte décisive
n'avait pas été glissée dessous, durant mon absence.
Je ne pensais
mon ami, vous parler de moi que par rapport à notre maladie commune ; je voulais
surtout vous enseigner de mon exemple, et, ne m'attachant qu'au fond vous
épargner et m'interdire les broderies trop mondaines.
Mais à mesure
que j'ai avancé, mon dessein a fléchi, et je me suis mis à épeler de nouveau sur
le cadran d'autrefois tous mes jours et toutes mes heures. Ma mémoire s'est
ouverte, et le passé flot à flot m'a rentraîné. Convient-il donc que vous lisiez
cela ? convient-il que je persiste à vous le retracer ? L'attrait qui m'induit à
tout dire n'est-il pas un attrait perfide? ne sera-ce pas un legs inutile, ou
même funeste, adressé à mon ami, que ces rares conseils perdus dans des
enveloppes frivoles et dans des parfums énervants ? - Conscience bien écoutée,
voix du coeur dans la prière, j'ose à peine ici vous dire : Conseillez-moi!...
Le lendemain
matin de ce bal, vers huit heures, j'étais au lit encore, très absorbé à démêler
le tourbillon de la nuit et la conduite de madame R., quand un mot de son mari,
apporté au galop par une ordonnance, me pria de le venir à l'instant trouver à
l'hôtel du ministère ; car il n'avait pas du tout paru à cette soirée. La
coïncidence était brusque et surprenante : mais je ne doutai pas en y
réfléchissant, qu'il n'eût à m'entretenir de notre affaire politique. Et, en
effet, voici ce que j'appris de sa bouche en arrivant. Les soupçons confus mais
de toutes parts multipliés s'étaient accrus depuis les derniers jours. Sans rien
savoir de précis, on pouvait conclure de mille indices l'existence d'une
machination. Le Premier Consul, durant la nuit même, après un vif débat entre
ses conseillers, voulant en finir de ces doutes harcelants, avant décrété la
mise en jugement de quatre ou cinq royalistes détenus pour cause antérieure. M.
de Couaën par insigne bonheur, n'en était pas. Mais, si son nom aussi bien était
venu à la bouche du Consul, le coup eût frappé sans révocation possible, ni
moyen d'arrêter les suites judiciaires. Il importait donc à ses amis de le
mettre au plus tôt à l'abri de l'orage qui n'était pas calmé, et il n'y avait
d'efficace en ce moment qu'un ordre de prompte translation à Blois où il
habiterait sous la surveillance de la haute Police. M. R. m'offrait la signature
de son ministre, à qui il en avait parlé. L'ordre passerait comme mesure de
rigueur, mais c'en était une, selon lui, de précaution et de prudence. Je
jugeais tout à fait en ce sens, et avec plus de motifs encore. Je n'hésitai pas
à le presser de rendre au marquis et à nous cet inappréciable service. Il fut
convenu qu'il tâcherait de faire signer dès le soir même l'ordre de translation
exécutoire d'ici à cinq jours. Et moi je raccourus tout d'un trait en avertir le
marquis et y préparer madame de Couaën.
Le marquis
reçut la nouvelle sans s'étonner, bien qu'avec un débordement d'amertume. Comme
je lui faisais remarquer l'importance pour lui de n'être pas actuellement
impliqué dans une action judiciaire : “ C'est bien, C'est bien, me dit-il ; eh !
ne faut-il pas que le destin continue ?
n'être rien en
rien, ne laisser son nom nulle part derrière soi, pas même au greffe du tribunal
! Il y a une parodie, savez-vous, du Capitole et de la Roche Tarpéienne des
Anciens, c'est de tomber à la sourdine d'un pigeonnier sur un fumier. ” Je le
ramenais aux apprêts et aux arrangements du départ ; je lui exposai, un peu en
tremblant, qu'il me serait difficile d'être moi-même de ce prochain voyage.
Sans deviner
toutes mes raisons, il en prévint quelques unes telles que l'utilité dont je
pouvais lui être en restant et l'intérêt de ma présence, ne fût-ce que pour nous
tenir au courant de nos braves amis : “ Après quelques semaines qui nous
paraîtront bien longues, ajouta-t-il avec un sourire abattu, vous viendrez, j'y
compte, rejoindre les exilés. ” Madame de Couaën fut plus rebelle à convaincre;
aux premiers mots que je lui apportai du départ : “ C'est un salut,
s'écria-t-elle, c'est la délivrance : partons au plus tôt ; voilà le
commencement de notre rêve.” Elle ne concevait rien à mon air peu joyeux; les
raisons du retard la touchaient très vaguement, et il fallut, à la fin que
j'exagérasse le péril du marquis pour la faire consentir à mon séjour. Mes
promesses d'ailleurs mes serments de rejoindre se renouvelaient au bout de
chaque phrase. Mais quand le bruit du soudain départ se répandit dans le petit
couvent, ce fut une désolation générale ; les bonnes religieuses entouraient
madame de Couaën et madame de Cursy gardait tendrement embrassés les enfants. Il
fut décidé qu'une messe serait dite chaque matin pendant les trois derniers
jours pour le salut du marquis et une favorable issue des choses.
L'après-midi
s'avançait; il me prit une extrême impatience de retrouver Georges de l'informer
de ce que je savais et d'entendre de lui un mot déterminant. J'ignorais
l'endroit précis de sa retraite, et ma ressource fut de croiser aux mêmes lieux
où je l'avais déjà rencontré. Durant deux longues heures, sous la bise, je
recommençai la tentative.
Mon cerveau
s'exaltait dans l'attente stérile ; il me sembla que je voyais repasser souvent
certaines figures qui rôdaient également aux environs et sans doute dans des
intentions moins bienveillantes. Je rentrai de guerre lasse à la nuit close, et,
ne découvrant sous ma porte carte ni billet, pour occuper ma fièvre errante, je
me fis conduire en cabriolet jusque chez madame R. Elle était seule, un manteau
jeté sur son vêtement blanc, assez altérée de la veille et tout autre, aussi
affaiblie qu'elle avait été vive. Je me sentais mal sûr de moi et n'y restai que
peu de moments, hâtant derechef ma course vers nos lointains boulevards. Les
grossières délices trouvaient place encore dans quelque intervalle de ces
empressements contraires.
Lorsque
j'arrivai dans la chambre du marquis, il était en train d'écrire et tournait le
dos à madame de Couaën assise sur une espèce de sofa près de la cheminée ; je
m'y jetai à côté d'elle, et, plein d'une frénésie à froid et sans but, je me mis
à parler d'abord comme un homme désespéré, en proie aux plus violentes
tristesses : “ Tout à l'heure en longeant ces désertes allées, disais-je, je
songeais qu'il serait, ma foi, commode de se tuer là, un peu tard en s'en
revenant ; on passerait pour avoir été assassiné ; l'honneur humain resterait
sauf, en même temps qu'on serait quitte d'une vie insupportable à qui n'est pas
aimé ! ” Pourquoi disais-je ces paroles? qu'en attendais-je ? comment
sortirent-elles si hardiment de ma bouche, puisqu'elles n'étaient pas méditées ?
quel démon animait ma langue ? Il y a des jours où il faut croire véritablement
à une possession insensée. Le marquis ne répondit pas et ne fit même pas
attention, je pense, appliqué qu'il était ailleurs; mais, elle, sa joue devint
pourpre, des pleurs assaillirent ses paupières, et elle me saisit
irrésistiblement une main qu'elle garda et qu'elle tordait dans ses doigts.
j'ignore quels mots je balbutiai alors pour rétracter les premiers. Mais comme
elle s'approchait et se penchait de plus en plus suppliante, je lui effleurai de
mon autre main la ceinture, et peu s'en fallut que je ne l'attirasse contre ma
poitrine. L'instant d'après elle était remise, et tout s'apaisa. Le marquis
avait fini d'écrire; il n'était guère tard mais elle se leva pour partir,
alléguant doucement un peu de souffrance, et son air défait en montrait assez. A
peine en route et seuls, son premier mot fut de me demander : “ M'en voulez-vous
donc aujourd'hui ? et de quoi ? ” - Et comme je l'assurai que rien d'elle ne
m'avait blessé : - “ Dans ce cas vous avez prononcé des paroles bien ingrates ;
n'en dites jamais de telles ! elles sont capables de rendre folle l'amitié. ”
j'étais effrayé moi-même de ces rudes effets que j'avais produits avec mon
exclamation fortuite. A la porte du petit couvent, où je la quittai, elle me fit
promettre, en signe complet d'oubli, de venir la prendre le lendemain de bonne
heure pour des courses, emplettes de visites et afin de causer ensemble de
l'avenir longuement et librement.
Mais, au lieu
de demeurer pénétré de tant de marques et de m'arrêter à cette impression
dernière qui, sur la pente d'une périlleuse tendresse, m'avertissait du moins
d'être bon et reconnaissant, voici que la disposition maligne se ranima
au-dedans, comme une manière d'animal étrange qui, à certains jours maudits
s'agite et ronge en nous.
L'image, tour
à tour fuyante ou languissante, de l'autre femme reparut dans toute sa ruse.
L'orgueil d'émouvoir ainsi deux êtres à la fois de faire dépendre peut-être deux
bonheurs de mon seul caprice, puis une crainte furieuse de les voir m'échapper
toutes les deux, le désir croissant, la soif, avant de mourir, de ce mot, Je
t'aime, prononcé au plus tôt par l'une ou par l'autre ; c'étaient là les
misérables combats que j'emportais dans ma nuit. Le résultat absurde de ce
tiraillement nouveau fut d'écrire une longue lettre, datée de minuit, à madame
R., une lettre qui ne devait lui être remise que le jour même où s'effectuerait
l'entreprise ; car, en cette fumée de pensées, j'y comptais encore. Je lui
disais qu'un grand duel, dont elle entendrait assez parler, réclamait mon bras,
et que j'allais certes y périr ; mais que je voulais auparavant lui déclarer mon
coeur, et rendre le portrait caché qu'il recélait. Suivaient alors mille aveux,
mille souvenirs relevés et interprétés. Et l'imagination en ce genre est si
mobile, le coeur si bizarre et si aisément mensonger, qu'à mesure que je
prodiguais ces expansions d'un jeune Werther, je me les persuadais suffisamment.
Cette lettre
écrite, cachetée, et l'adresse mise, je la serrai dans mon portefeuille, bien
certain en cas d'aventure, de frapper par là un coup de plus au sein de
quelqu'un. Ayant ainsi épuisé toutes les incohérences et les excès de ma
situation, harassé et à bout d'idées, je fus long encore à attendre les
pesanteurs du sommeil. Oh ! que ces tourbillons de la vie, que ces torrents
gonflés et heurtés sont aussi creux et vides! qu'ils ne laissent ni une goutte
désaltérante ni un brin d'herbe fraîche derrière eux ! Et combien mon ami, une
pensée douce et juste, un seul chaste souvenir dilaté dans l'absence, une maxime
saine refleurie en nous sur les coteaux solitaires remplissent mieux tout un
jour que ces conflits dévorants!
Au réveil,
comme je me disposais à m'aller informer près de M. R., une ordonnance m'apporta
de sa part l'avis que la translation à Blois était signée. Je ne le vis pas
moins à son ministère, et je passai de là chez M. D... Il fut réglé avec ce
dernier que le départ se ferait de la cour de la Conciergerie le surlendemain
vers six heures du soir, dans une chaise ordinaire; un lieutenant de gendarmerie
y occuperait une place jusqu'à la destination. Ces soins conclus j'étais de
retour avant midi à mon rendez-vous du couvent, et madame de Couaën et moi nous
partions, emmenant les enfants qui nous en priaient avec larmes. Le ciel était
beau et la gelée rayonnait sous le soleil. Nous nous fîmes descendre à l'entrée
des Tuileries et nous y marchâmes lentement le long des terrasses égayées. En
parlant de ce douloureux départ, je ne pus ou ne daignai pas dissimuler comme la
veille, et, d'après plusieurs de mes réponses, il fut aisé à madame de Couaën de
comprendre que je n'étais point du tout certain de m'attacher à leur avenir de
là-bas. Elle s'offensait à bon droit d'une résolution si vacillante, elle
interrogeait opiniâtrement mes motifs, et ne craignait pas de se dénoncer à mes
yeux avec son incurable besoin d'être aimée, - d'être aimée uniquement comme par
sa mère, disait-elle ; - et je lui répliquais plus en face que jamais : “ Et
vous, aimeriez-vous donc uniquement ? ” Et comme son cercle éternel était : “
Mais vous êtes bien venu avec nous jusqu'ici; pourquoi n'y viendriez-vous pas
encore ? pourquoi, si ce n'est parce que vous ne nous aimez plus autant? ”
poussé alors dans mes derniers refuges, , je lui tins à peu près ce langage:
“Pourquoi ?
pourquoi ? Si vous le voulez absolument, Madame, je vous le déclarerai enfin
dussé-je vous déplaire ; rappelez-vous bien seulement que C'est vous qui l'aurez
voulu. Vous ne voyez dans mon incertitude de vous rejoindre qu'une preuve qu'on
vous aime moins; n'y pourriez-vous lire plus justement une crainte qu'on a de
vous aimer trop? Supposez par grâce, un moment, que quelqu'un en soit venu à
craindre de trop aimer un Etre de pureté et de devoir, hors de toute portée, et
en qui cette pensée même qu'on puisse l'aimer ainsi n'entre pas, et dites après,
si ces contradictions de conduite et de volonté, qui vous blessent, ne
deviennent pas explicables. Quoique d'hier et de peu de pratique réelle, j'ai
réfléchi d'avance sur la marche de la passion, et je crois la savoir comme si je
l'avais cent fois vérifiée. Je trouvais dernièrement dans un moraliste très
consommé un tableau qui va vous peindre à merveille la succession de sentiments
que je redoute en moi. Quand l'homme au coeur honnête s'aperçoit d'abord qu'il
aime un être chaste, défendu, inespérable, il ressent un grand trouble mêlé d'un
mystérieux bonheur, et il ne forme certainement alors d'autre désir que de
continuer en secret d'aimer, que de servir à genoux dans l'ombre, et de se
répandre en pur zèle par mille muets témoignages. Mais cette premières nuance,
si l'on n'y prend garde, s'épuise dans une courte durée et se défleurit; une
autre la remplace. Voici le désintéressement qui cesse. On ne se contente plus
d'aimer, de se vouer et de servir sans rien vouloir; on veut être vu et
distingué, on veut que l'oeil adoré nous devine, et qu'en lisant le motif caché,
il ne se courrouce pas. Et si cet oeil indulgent n'est pas courroucé, ce nous
semble, s'il nous sourit même avec encouragement et gratitude, on se dit qu'il
n'a pas tout deviné sans doute, on veut éprouver jusqu'où sa tolérance ira, et
se produire devant lui avec le sentiment à nu. Jusqu'à ce qu'on ait proféré sans
détour ce mot, Je vous aime, on n'est donc pas en repos. Mais, dans le premier
moment où on le profère, on ne demande et l'on ne croit désirer autre chose que
d'être écouté. Patience ! le mot a échappé en tremblant, il est entendu sans
trop de colère, il est pardonné et permis.
Le coeur de
l'amant recommence à se creuser un vide encore. L'aveu, désormais répété à
chaque heure, est-il bien saisi dans toute sa force ? Est-il simplement toléré,
ou serait-il tout bas appuyé? Comment le savoir, si l'autre aveu n'y répond ? Et
voilà à l'instant cet autre aveu qu'on sollicite ! Oh ! qu'il descende seulement
pour tout animer et tout embellir ! Il hésite ; on l'attire, on l'arrache comme
par l'aile ; il arrive plus timide et plus palpitant que le premier.
On
l'apprivoise; il s'accoutume et chante bientôt avec soupirs. Mais alors ce n'est
déjà plus qu'un mot dont on se lasse : que prouve un mot, si doux qu'il soit ?
se dit-on par ce côté murmurant de la nature qui s'obstine à douter, qui veut en
toutes choses toucher et voir. Il faut des preuves.
Mais les
preuves elles-mêmes ont leur partie légère et réputée insignifiante; tant
qu'elles ne sortent pas de certaines bornes, elles ne sont que complaisance
peut-être et un leurre par compassion : on en réclame de vraiment sérieuses pour
se convaincre. Une fois à ce degré, n'attendez plus que confusion et délire.
- “ Mais il
n'est rien de tout ceci, s'écria-t-elle en retirant presque son bras par un
mouvement d'effroi. Non, vos suppositions sont des systèmes ; vous tourmentez
votre vie et la nôtre avec les dires de vos philosophes. N'est-ce pas que vous
ne désirez rien en ce moment, et que vous vous trouvez heureux ainsi. ” Je
l'assurai, en effet, que j'étais heureux et actuellement sans désir ; j'allais
pourtant continuer mes distinctions prévoyantes : mais, en serrant contre ma
poitrine ce bras qui avait voulu se retirer, je sentis qu'il appuyait sur le
portefeuille même où était renfermée ma lettre de la veille à madame R. La
honte, l'ennui de tous ces discours à demi mensongers et factices me monta
subitement au coeur comme une nausée. Nous touchions à une issue du jardin vers
le quartier où madame de Couaën avait affaire, et j'inclinais notre marche pour
sortir ; mais elle-même me dit que ses courses n'avaient rien de pressant, et
qu'elle aimait mieux, si je consentais se promener encore. Je me promis bien en
cet instant, de ne pas donner suite à la lettre parjure, et, un peu relevé à mes
yeux par ma résolution intérieure, je m'abandonnai plus volontiers à l'action
prolongée du doux soleil pénétrant et de ces autres rayons plus rapprochés qui
m'arrivaient dans une fraîche haleine. Je rétractai par degrés comme elle le
voulut, mes précédentes paroles; je lui accordai que c'étaient des suppositions
fantastiques et presque des jeux comme ceux des patineurs du bassin qui se
plaisent à alarmer pour preuve d'adresse. Car, attentifs à ce gai tableau dont
nous approchions, les enfants marchaient devant nous en se tenant par la main et
ils se retournaient souvent avec des cris et des rires pour nous le faire
admirer. Et madame de Couaën, me trouvant docile et radouci à sa voix, répétait
d'un air d'heureux triomphe :
“ Eh bien
donc, à quoi bon tous ces échafaudages que vous entassiez ? vous voyez
maintenant qu'il n'en est rien. Vous nous aimez toujours de même ; ou, si vous
avez aimé un moment comme il ne faut pas, ce n'est déjà plus. S'il y avait
danger d'ailleurs, je vous guérirais. Vous viendrez à Blois comme partout où
nous serons. M. de Couaën a en vous une confiance parfaite, et j'en ai une
immense. ” Elle ne fit que très peu des courses projetées ce jour-là. En passant
chez madame R., nous ne la trouvâmes pas heureusement, et j'inscrivis le nom de
madame de Couaën sans y joindre le mien. Nous voulûmes réserver la visite à
mademoiselle de Vacquerie et le reste pour le lendemain afin d'avoir à
recommencer la même promenade. - A peine rentré dans ma chambre, je m'empressai
de brûler cette lettre à madame R., et je fus allégé et comme absous en la
voyant s'anéantir. La facilité avec laquelle l'objet lui-même s'affaiblit en ma
pensée pour quelque temps me montra mieux la folie de mon transport, et combien
nous nous créons au cerveau de fausses ardeurs par caprice forcé et à coups
d'aiguillon.
La promenade
du lendemain fut très semblable à la meilleure moitié de la première, et
repassa, comme à souhait sur les mêmes traces : blanc soleil, temps vif et gelée
franche ; retour aux propos de la veille dans les allées déjà parcourues. Il y
eut bien encore, en commençant, quelque débat entre nous sur la manière dont
j'avais besoin moi aussi, d'être aimé. Elle m'accordait de m'aimer à l'égal et
comme l'aîné de ses enfants. C'était une glorieuse part et qui fermait la bouche
à la plainte, en n'apaisant pas le désir. Toutes les fois qu'il s'agissait de la
difficulté pour moi de me maintenir dans la nuance permise, et que, sans
reproduire le raisonnement de la veille, j'y faisais quelque allusion elle
rompait court à plus d'insistance et répliquait d'un air assez mystérieux et
confus : “ Oh ! pour cela, j'ai bien réfléchi à vos paroles d'hier ; j'ai songé
à un moyen de prévenir le mal, et j'en sais un possible, je le crois bien. ” Et
si je lui demandais quel moyen merveilleux elle avait trouvé, elle éludait la
réponse. Cette réticence à la fin me piqua ; ce ne fut qu'aux derniers tours de
la promenade, que, pressée de questions et d'envie secrète de dire, elle s'y
décida non sans beaucoup d'embarras charmant et de prière de ne pas me moquer :
“ Je n'entends
rien à ces sujets, balbutiait-elle ; mais puisque les désirs, qui vont
croissant, à ce que vous prétendez, diminuent au contraire et passent (vous en
convenez vous-même) une fois qu'ils sont satisfaits, pourquoi ne pas supposer à
l'avance qu'ils sont satisfaits dès longtemps, et ne pas garder tout de suite le
simple et doux sentiment qui doit survivre!? ” Avant d'achever ces mots, elle
avait rougi de mille couleurs. - “ Et voilà votre grand moyen, lui dis-je :
est-ce donc qu'on peut supposer ces chose; à volonté, enfant que vous êtes !”
- Mais il lui
semblait que cette supposition pouvait toujours se faire. “Allons,
consolez-vous, ajoutai-je ; je sais moi, un moyen plus efficace que le vôtre.
J'ai remarqué que le désir, en ce qu'il a de fixe, d'habituel et d'incorrigible,
est toujours un peu en raison de l'espérance. C'est d'espérance toujours que se
nourrit obscurément et à la dérobée le désir, sans quoi il finirait par périr
d'inanition et du sentiment de son inutilité. Le désir n'est guère qu'une
première espérance aveugle, audacieuse, déguisée et jetée en avant au hasard
comme une sentinelle perdue près du camp ennemi ; mais il sent derrière lui,
pour se soutenir, le groupe des autres espérances. Or, je me convaincrai bien
par rapport à vous, Madame, du néant de toute espérance, et je découragerai
ainsi mon désir. ” - “ Eh bien ! C'est cela, me dit-elle ; j'étais bien sûre
qu'il y avait en effet un moyen ; vous l'avez trouvé. Et puis il ne s'agit que
de veiller là-dessus peu d'années encore ; l'âge viendra assez tôt, qui, de
lui-même, arrangera tout. ” C'est par de tels échanges ingénus ou subtils, qu'en
ces derniers moments d'illusion mutuelle, se flattaient et s'épanouissaient nos
coeurs.
Chez M. de
Vacquerie, où nous étions allés à travers notre promenade, il avait été dit dans
la conversation je ne sais quel mot insignifiant sur madame de Greneuc et
mademoiselle Amélie, qui m'avait fait une impression pénible, comme tout ce qui
se rattachait à ces temps et à cette histoire. L'idée de mes torts anciens
confirma en moi la résolution de n'en pas avoir du moins de nouveaux. J'en
revins à projeter sérieusement une vie de sacrifice. La noble image de
mademoiselle Amélie m'inspirait naturellement cela. Je me dis donc que, si
l'affaire de Georges me laissait libre, ainsi qu'il devenait à chaque instant
plus probable, j'irais et j'habiterais à Blois mettant mon avenir entier à
décorer l'existence de mes amis. Tout empire de madame R. avait disparu. Pour
mieux m'affermir dans mon dessein et m'enlever le prétexte même des scrupules
honorables je m'avisai, en rentrant, d'écrire au marquis ; dans cette lettre,
après bien des effusions et des entourages sur ses blessures je lui touchais
quelque chose de l'état de mon pauvre coeur, de certaines anxiétés vagues que
j'y ressentais, et des passions toujours promptes de la jeunesse, lui demandant
s'il ne voyait d'inconvénient pour personne à cette union de plus en plus
étroite où il me conviait. Je n'aurais jamais pris sur moi de lui articuler en
face un mot à ce sujet ; je n'aurais point d'ailleurs été sûr de le faire dans
la mesure délicate qui convenait, et c'est pourquoi je préférais écrire. n'y
avait-il pas aussi dans cette singulière démarche une arrière-pensée non avouée
d'être plus libre désormais selon l'occasion et plus dégagé de procédés à son
égard l'ayant, en quelque sorte, averti?
Je ne pense
point que cette méchante finesse se soit glissée là-dessous; mais la nature est
si tortueuse et si troublée de replis que je n'oserais rien affirmer. Le soir
donc en le quittant, je lui remis un peu honteusement la lettre, et lui dis de
lire cela et qu'il me donnerait réponse le lendemain.
Nous étions au
lendemain, au jour du départ. Vers huit heures et demie, j'assistai, dans la
chapelle du petit couvent, avec madame de Couaën, les enfants et toute la
communauté, à la messe qui avait pour but spécial d'implorer un heureux voyage
et un séjour là-bas non troublé. Au lieu d'un livre de messe, comme un simple
fidèle, et de suivre pas à pas les saints mystères, j'y avais porté, pour lire,
le volume de l'Imitation : je comptais méditer et non prier.
Mais ce traité
si excellent, joint à l'impression de la solennité dans l'étroite enceinte, aux
hymnes par moments chantées tout haut, qui succédaient à la récitation murmurée
du prêtre, opéra inopinément sur moi et me sollicita à de vifs retours. J'y
lisais dans ce précieux livre, toutes sortes de réponses directes aux questions
sourdes qui m'agitaient ; par exemple : “ Ne soyez familier près d'aucune femme,
mais, en commun, recommandez toutes les honnêtes femmes à Dieu. ” Et, si je
m'alléguais que ce verset s'appliquait surtout à des moines, je trouvais bientôt
cet autre que je ne pouvais récuser : “ Opposez-vous au mal dès l'origine, car
voici la marche : d'abord une simple pensée qui traverse l'esprit, puis une
image forte qui s'y attache, le plaisir par degrés qu'on y prend, et le
mouvement à mauvaise fin, et l'abandon. ” Et plus loin à propos des vaines
délices qu'on poursuit dans le désordre et qu'on recueille dans l'amertume, je
lisais encore et répétais avec adhésion fervente (et j'aurais frappé ma
poitrine, si j'avais osé) : “ Oh! qu'elles sont courtes, qu'elles sont fausses,
qu'elles sont déréglées et honteuses toutes! ” Et au jugement où, pénétré de ces
misères et saisi d'un élan nouveau, je m'écriais en moi-même : “Que ne puis-je
persévérer en ces pensées! ” comme je reprenais le livre et le rouvrais au
hasard un des rayons du matin, m'arrivant par un coin du vitrage bleu du fond
tomba tout exprès pour illuminer à mes yeux ce verset secourable : “ Quelqu'un
dont la vie se passait dans l'anxiété, et qui flottait fréquemment entre la
crainte et l'espérance, un certain jour, sous le poids d'un chagrin, étant entré
dans une église, s'y prosterna devant un autel en prière, et il se disait tout
bas : Oh ! si je savais que je dusse dorénavant persévérer! Et incontinent il
entendit au-dedans de lui l'oracle divin qui répondait: “Si tu savais cela, que
voudrais-tu faire? Fais donc maintenant ce que tu voudrais faire alors et tu
seras apaisé. ” Il me parut que j'étais exactement ce quelqu'un à qui
s'adressait la règle infaillible; l'inspiration du bienfaisant conseil se
répandit sur toute cette journée et les suivantes : vous verrez si elle durera.
Etant allé
dans la matinée chez le marquis, il me reçut avec un mouvement vrai d'affection
et une rapidité délicate qui m'adoucit l'embarras: “Mon cher Amaury, dit-il
aussitôt, je vous remercie de votre consolation si inépuisable et de votre
cordiale confiance. J'avais déjà pensé aussi à quelques inconvénients que vous
m'indiquez, et je n'avais pas été convaincu. C'est vous-même surtout que vous
devez consulter en définitive. Mais ne vous mettez pas, je vous prie, à
tourmenter avec votre pensée inquiète une situation simple, et que tous les bons
et loyaux sentiments garantissent. On se crée parfois les inconvénients à force
d'y songer et de les craindre ; comme si l'on creusait un beau fruit intact pour
s'assurer du dedans. C'est là un défaut dont vous avez à vous garder, mon
précoce ami.
N'imitez pas
ceux qui se dévorent! Que si vous voulez savoir, après cela, mon avis et mon
espoir, je vous dirai qu'hier je comptais sur votre prochaine et habituelle
présence à Blois au milieu de nous, et qu'aujourd'hui je n'y compte pas moins. ”
J'étais trop mal à l'aise en pareille matière, trop ému de cette tendresse de
l'homme fort, pour y répondre au long ; j'aurais craint d'ailleurs en levant les
yeux, de surprendre une rougeur à sa sévère et chaste joue.
Je lui serrai
vite la main en murmurant que je m'abandonnais à lui, et nous changeâmes de
sujet.
Le départ
n'ayant lieu qu'au commencement de la soirée, nous dînâmes tous réunis au petit
couvent. Le marquis avait obtenu d'en être, et le banquet d'adieu se célébra au
complet. On se mit à table vers trois heures ; ce fut lent, recueilli et
silencieux. On ne s'entretint guère d'abord que des détails du voyage, mais un
profond sentiment concentré unissait les âmes. Nous étions douze, je crois et
pas un seul d'indifférent. Madame R. elle-même, survenue avant la fin, s'était
assise de côté. Tandis que dans la dernière heure, les propos se mêlant
davantage, madame de Cursy et son neveu reparlaient d'époques et de personnes
anciennes, du bout de la table où j'étais, il m'arriva de contempler au jour
tombant et d'interpréter tous ces visages. Que d'êtres de choix dans ce petit et
obscur réfectoire ! pensais-je en moi-même ; que de vertus ! que de souffrances!
La vie humaine n'était-elle pas là tout entière représentée? Sur cette figure
sillonnée de rides, sans trace de sang et comme morte, de madame de Cursy,
apparaissait le calme céleste, mérité dès ici-bas, la possession acquise de
l'impérissable port au sein des tempêtes. A côté d'elle et de ses religieuses,
l'idéale figure de sa nièce me peignait l'amour pur encore, l'amour ne se
passant plus pourtant de simulacre humain et d'appui, mais, moyennant cet appui
d'un coeur qu'il réclame, se faisant aussi, dès cette vie, un port, un cloître,
une sécurité sainte, une ignorance profonde. Puis deux beaux enfants qui se
jouaient dans la gaieté de leur âge et la mobilité de l'innocence : en eux, en
eux seuls de nous tous, les grâces et les tremblantes promesses de l'avenir !
Au-dessus, et par naturel contraste, ce front foudroyé du père, comme d'un Roi
proscrit, naufragé, qui s'assied à la table d'une abbaye fidèle et que son deuil
trahit sous son dépouillement et sa nudité. Et madame R. aussi, sur sa chaise de
côté, autre blessée silencieuse, représentant mélancolique de ce monde du
dehors, pour les affections frêles, attiédies, abusées, insuffisantes ! Oh ! que
d'êtres de choix et de douleur ! répétais-je ; quelle réunion à l'écart ! que de
passions saignantes ; que de passions guéries ! que d'âmes sans faste ! Et moi
qui restais là, interprétant le tableau, passant tour à tour à chaque
personnage, qu'étais-je et que voulais-je moi-même ? Oh ! ce n'était pas le
monde qui me rattirait alors vers ses objets. Entre cette intéressante tristesse
de madame R. et cette austérité sereine de madame de Cursy, je n'eusse pas
hésité un moment, j'eusse dit : Dieu et la solitude plutôt que le monde ! mais
ce qui s'offrait le plus selon mon voeu, C'était la perspective d'alléger
l'angoisse de coeur du Roi naufragé, de seconder cet autre coeur tendre qui
avait besoin d'un miroir humain, et de lui en servir en pur désintéressement de
pensée et reflétant au fond le ciel.
Entrez bien
dans mon émotion d'alors, mon ami, entrez dans l'impression agrandie que j'en
retrouve à cette heure! Vous qui m'avez tant suivi sur la Colline, n'ayez pas
d'ennui de vous asseoir. Il y a peu à faire pour que ce banquet, où j'assistai
presque en silence, représente l'ensemble de ma première vie, et en soit, dans
les portions les plus avouables, une expressive figure. Le jour baisse, les
lumières ne sont pas encore apportées la blancheur joue diversement à tous ces
fronts. Comptez et distinguez ce petit nombre d'êtres; ils ont le plus influé
sur moi.
Eloignez,
éloignez davantage cette chaise de madame R. ; supposez-en une, également à
distance, où s'entrevoie la blanche robe de mademoiselle Amélie. Que madame de
Couaën resplendisse dans l'ombre plus fixement! Que quelques formes vagues,
quelques soupirs familiers attestent la présence, à l'entour, des parents chers
et trop tût perdus ! Ces cinq ou six religieuses, dont les noms et les visages
se confondent pour moi, C'est comme un choeur voilé des bonnes âmes qu'on a
rencontrées en son chemin. Ne voilà-t-il pas, mon ami, toute une vie évoquée et
peinte? N'auriez-vous donc pas aussi dans le souvenir quelque banquet
obscurément solennel, quelque cadre ineffaçable où se tiennent rassemblés les
êtres principaux de votre jeunesse? Qui n'a pas eu la Pâques juive du
pèlerinage? qui n'a pas eu, quelque soir, un reflet du souper d'Emmaüs??
L'entretien se
prolongeait, et peut-être mon rêve, lorsqu'on annonça que l'officier de police
chargé d'accompagner M. de Couaën à la Conciergerie venait d'arriver.
Nous nous
levâmes à l'instant, et ce ne fut plus que préparatifs et confusion d'adieux. Le
marquis et son surveillant montèrent bientôt dans une voiture ; madame de
Couaën, les enfants madame R. et moi, nous suivîmes dans une autre. Descendus à
la cour de la Conciergerie, nous y trouvâmes la chaise tout attelée. Il était
nuit close, les lanternes éclairaient tristement notre attente. Le lieutenant de
gendarmerie désigné pour le voyage étant enfin apparu, il y eut plus qu'à
s'embrasser et à s'envoyer de courtes paroles d'espérance : “ A bientôt, dans
trois semaines! ” m'écriai-je en agitant une dernière fois la main. Et je
m'éloignai à pas lents donnant le bras à madame R., que je reconduisis jusqu'à
sa porte, - tous les deux remplis de ce départ, et sans dire mot d'autre chose.
Ma jeunesse
n'est point à son terme ; elle ne fait, ce semble, que commencer aux yeux du
monde ; on la croirait fertile en promesses, tournant le front aux futures
jouissances : et pourtant, mon ami, le plus beau de sa course est achevé dès à
présent ; le plus regrettable s'en est allé.
Arrêtons-nous
un instant pour pleurer sur elle comme si elle était morte, car elle a reçu la
blessure dont plus tard elle mourra. Je puis répéter aujourd'hui avec le grand
Saint pénitent : Et voilà que mon enfance est morte. et je vis.
Et voilà que
mon adolescence et la plus belle portion de ma jeunesse sont mortes, et je vis.
Les âges que nous vivons sont comme des amis tendres, et d'abord indispensables,
qui ne se distinguent en rien de nous-même. Nous les aimons, nous habitons en
eux ; ils ne font qu'un avec nous. Leur bras familier s'appuie à notre épaule ;
leurs grâces nous décorent. Ils nous sont Euryale, et nous leur sommes Nisus.
Mais une fois en pleine route, ces âges si charmants sont des amis bientôt
lassés qui se détachent peu à peu, et que nous-même nous laissons derrière comme
trop lents ou dont nous sépare, au passage, quelque torrent irrésistible. Ils
expirent donc ces amis d'abord tant aimés ; ils tombent en chemin, plus jeunes
que nous plus innocents et nous poursuivons le voyage avec des compagnons
nouveaux, dans une carrière de moins en moins riante et simple. Mon enfance m'a
connu si pur ! que dirait-elle en me voyant si intrigué, si capable de ruse, et
par moments si sali? Que dirait Euryale, s'il voyait son Nisus l'ayant oublié,
parjure à la vertu, et s'énervant lâchement au sein d'une esclave ?
Répétons-nous souvent : Oh! que nos âges d'autrefois, ces jeunes amis morts,
s'ils revenaient au monde, rougiraient de nous voir ainsi déchus !
Mon enfance
est donc morte, elle est morte assez tard et, si je voulais vous marquer son
dernier jour, ce serait probablement celui où, entrant à la Gastine, j'y
cherchai pour la première fois avec trouble un doux visage. Ce seuil, si souvent
foulé depuis, est comme la pierre sous laquelle dort enseveli le dernier jour de
mon enfance. Ce qui restait d'elle dans mon adolescence commencée expira alors,
et je devins un adolescent plus décidé, un jeune homme. Que si je cherche, après
quand s'éteignit la dernière lueur d'adolescence mêlée à l'aurore de ma
jeunesse, ce fut, je crois, sur la pâle bruyère, au retour de la Gastine, le
soir où mon coeur inconstant répugna aux suites du virginal aveu. Ce fut là que
cette adolescence, bonne, aimante, pastorale, et qui ne rêve qu'éternelle
fidélité dans une chaumière, me quitta, moi, déjà trop ambitieux et trop subtil
pour elle.
Elle me quitta
sous la lune, à travers les genêts, comme une soeur blessée qui s'éloigne sans
bruit en pleurant, et il y eut peut-être dans ma tristesse délicieuse un
sentiment d'adieu vers cet âge indécis qui venait de fuir. A compter de cette
heure commença mon entière jeunesse, et je n'eus plus qu'elle pour compagne
assidue. Mais, si cet âge a deux génies dont l'un succède à l'autre, trop vite
émoussé, il me semble que le premier, le plus frais des deux et le plus brillant
(bien que souillé lui-même) est atteint déjà d'un coup funeste, d'un déchirement
dont il va languir, et qu'un compagnon moins enchanteur s'essaiera désormais en
moi à le remplacer. Bois de Couaën, pente de la Montagne, et vous aussi, allée
d'Auteuil, terrasses des Tuileries, table frugale du couvent, récents objets
embrassés avec tant d'amour, vous sentirai-je jamais de la même âme que dans ces
vives journées? si je vous revois par la suite et dès demain, sera-ce jamais
sous vos couleurs d'hier?
Ainsi les
phases s'accomplissent en nous, ainsi nos âges intérieurs se déroulent
silencieusement et se séparent.
Nous sommes au
fond comme un lieu rempli des inhumations précédentes, comme une salle de festin
funèbre où siègent tous ces fantômes des âges que nous avons vécus.
Et ils se
heurtent ensemble, et ils nous troublent en gémissant, ou dorment d'un sommeil
agité. Heureux si, à la longue et à force d'expiations pratiquées par nous, ils
deviennent de purs esprits réconciliés, qui veillent du dedans, et qui chantent
de concert, implorant la délivrance commune !
Si les âges
successifs par où l'on passe sont comme des amis dont les premiers tombent en
chemin et dont les plus aguerris remplacent et supplantent les plus tendres, il
s'ensuit que les âges derniers venus sont seulement de ces amis qu'on rencontre
tard, et avec qui on ne lie jamais une si étroite tendresse. La fraîche écorce
du coeur s'est refermée et endurcie. Ils ne nous connaissent pas dès l'origine,
ils ne rentrent pas jusqu'en nos replis antérieurs, et nous leur rendons leur
indifférence au milieu même du commerce actif où nous paraissons être ensemble.
Aussi ces âges moyens laissent-ils en nous peu de traces intimement gravées.
Pour corriger cette indifférence et ce froid trop naturel aux derniers âges, il
faut qu'en mourant chacun des premiers lègue aux suivants ses souvenirs, son
flambeau allumé, comme il est dit des générations dans le beau vers du poète; il
faut que chaque âge mort soit enseveli et honoré avec piété par son successeur,
ou racheté et expié par lui. De la sorte, les âges se suivent en nous, en
n'étant pas étrangers les uns aux autres ni à nous qui les portons; ils
entretiennent et perpétuent l'esprit d'une même vie. Nous arrivons vieux en face
d'un âge ami, qui a reçu de ses devanciers la tradition de notre enfance, et qui
sait de quoi nous parler longtemps ; nous vivons avec cette vieillesse,
d'ordinaire fâcheuse, comme avec un saint vieillard qui nous présenterait chaque
jour dans ses bras notre berceau.
Il me semble
que le génie des fraîches années vient de recevoir en moi une atteinte, vous
disais-je. Mais du moins sa douleur a répondu par de graves et pieuses
promesses.
Saura-t-il et
saurai-je les tenir ? Si son union avec moi a été trop souvent jusque-là gâtée
de mollesse, de honteux désirs, d'abandon sensuel, de ruse égoïste et de
raffinement, ce dernier jour a été repentant et soucieux du bien.
Est-ce assez
pour qu'un voeu formé le matin mérite si aisément de s'accomplir? Oh ! trop de
mauvais germes sont chez moi en travail, trop de corruption a entamé mon coeur ;
les penchants acquis veulent pousser leur cours. Si j'étais resté chaste, mon
ami, si je l'étais resté de fait et aussi de pensée, autant qu'on le peut
toujours en s'observant, il est à croire que dans la position ambiguë, délicate,
à laquelle je n'eusse sans doute pas échappé pour cela, j'aurais eu néanmoins la
force de nourrir la bonne inspiration naissante et de la mener à fin.
Qu'eût-elle été, cette inspiration bonne? que m'eût conseillé en une conjoncture
si compliquée la vertu elle-même ? Aurait-ce été, en effet, d'aller à Blois, de
subir aussitôt que possible ce séjour plein de gêne, d'attrait et de vigilance?
N'eût-ce pas été plutôt le retour régulier et guérissant vers mademoiselle de
Liniers? Aurait-ce pu être déjà l'abjuration du monde, l'étude sacrée, et la
haute avenue du sacerdoce? Si je m'étais trouvé en de tels moments assez maître
de moi, de ma volonté et de mes actes, pour les apporter en humilité aux pieds
de Dieu et attendre sans rien enfreindre, qu'en fût-il sorti par le complément
de sa grâce? Je ne sais; mais à coup sûr, la diversion nouvelle où vous m'allez
voir jeté sera le contraire de ce qui eût été bien. C'est que j'avais beau être
humble et non aveuglé par mon amour, et en quête d'une droite issue, le plus
misérable vice, auquel mes yeux ne savaient pas se fermer, perdait en un moment
tout l'effort d'une journée d'examen sincère, et ruinait l'équilibre supérieur,
s'il eût été près de s'établir. C'est que, malgré toutes les velléités de
conscience, tous les élans et les soupirs d'en haut, rien de suivi, de
désintéressé et de pur n'était praticable avec cette secousse de l'abîme, avec
cet écroulement fréquent et caché. Q'importe de veiller et d'observer au front
des tours, et d'interroger les étoiles si le traître et le lâche livrent à
chaque instant la porte souterraine par où pénètrent les eaux ?
Vous ne
dédaignez pas mon ami, ces explications arrachées au fond même de l'individu, ni
les ressorts privés derrière lesquels je vous introduis si avant. Plus je serre
de près mon mal et vous l'indique à sa source, plus il y a de chance pour que
vous disiez : “ C'est comme cela en moi ”, et que vous preniez coffrage en
songeant d'où je suis revenu. Ce n'est pas de la petite morale en vérité (et il
n'y en a pas de petite) que je vous fais ici dans cette confession où mon âme
exprime votre âme ; c'est de la morale unique, universelle. Après tout, les
grands événements du dehors et ce qu'on appelle les intérêts généraux se
traduisent en chaque homme et entrent, pour ainsi dire, en lui par des coins qui
ont toujours quelque chose de très particulier.
Ceux qui ont
l'air de mépriser le plus ces détails et qui parlent magnifiquement au nom de
l'humanité entière, consultent, autant que personne, des passions qui ne
concernent qu'eux et des mouvements privés qu'ils n'avouent pas. C'est toujours
plus ou moins l'ambition de se mettre en tête et de mener, le désir du bruit ou
du pouvoir, la satisfaction d'écraser ses adversaires de démentir ses envieux,
de tenir jusqu'au bout un rôle applaudi; si l'on pesait l'amour du seul bien que
resterait-il souvent ? Et quant aux résultats qui sortent de mobiles si divers
je trouve que les vagues influences sociales ainsi briguées et exercées au
hasard doivent trop prêter à des applications téméraires et à de douteuses
conséquences :
cette grande
morale aventureuse, qui ne s'arrête pas d'abord à quelque mal causé çà et là,
finit-elle nécessairement par quelque bien? Mais, sans prétendre nier ce qui se
rapporte aussi en cette voie à une part de conviction généreuse, sans contester
la parole libre et une honnête audace à qui croit avoir une vérité, combien
selon moi, le perfectionnement graduel, la guérison intérieure et ce qui en
provient, l'action, autour de soi, prudente, continue, effective, les bons
exemples qui transpirent et fructifient, conduisent plus sûrement au but, même à
ce but social tant proposé! Lorsqu'on se jette dans l'action sociale avant
d'être guéri et pacifié au-dedans, on court risque d'irriter en soi bien des
germes équivoques. Jésus purgeait le Temple avant d'y prêcher la foule.
Tournons-nous donc mon ami, en toute assiduité, au nettoiement et à la clarté
du dedans. La vraie charité pour les hommes sort de là ou y mène. Pureté pour
soi, charité pour tous, c'est-à-dire morale individuelle et morale sociale,
c'est une même génération de vertus en nous. Si la pureté commence et ne suscite
pas la charité, elle ne reste pas pureté longtemps, elle devient terne et
sordide. Si la charité commence et ne procure pas la pureté, c'est qu'elle n'est
qu'une flamme d'un moment et de peu d'ardeur. Je ne saurais vous exprimer
combien ce lien rapide entre les deux me paraît nécessaire. Isolé de bonne heure
et jeté de côté, en proie à une longue lutte intestine, j'ai pu m'écouter de
près, et j'ai senti toujours les sources du bien, même général, les racines de
l'arbre universel remuer et être en jeu jusque dans les plus secrètes portions
du moi. Tâcher de se guérir intimement, C'est déjà songer aux autres, c'est déjà
leur faire du bien, ne fût-ce qu'en donnant plus de vertu aux prières de coeur
qu'on adresse pour eux. Toute la morale du Christianisme m'a confirmé dans cette
exacte croyance.
XV
Mais avant de
continuer, mon ami, j'ai besoin de vous fixer en quelques mots la situation
présente d'où je vous écris ces pages. A peine étais-je en rapide chemin vers ce
nouveau monde où Dieu m'appelle, les rochers de Bretagne, depuis deux jours,
disparus derrière, l'Irlande, cette autre patrie de mon coeur, un moment
entrevue à ma droite, et le haut Océan devant nous; le temps, qui avait été
assez gros jusque-là, devint plus menaçant et nous rabattit aux Sorlingues; tout
se mêla bientôt dans une furieuse tempête. Je vous fais grâce des alternatives ;
elle dura trois jours; notre brick en détresse atteignit enfin cette côte de
Portugal : ce fut un véritable naufrage. Or la tempête, en me tenant à chaque
instant présente aux yeux l'idée de la mort, avait ressuscité en moi toutes les
images de ma première vie, non pas seulement les formes idéales et pleurantes
qui s'en détachent et s'élèvent comme des statues consacrées le long d'un
Pont-des-Soupirs, mais elle avait remué aussi le fond du vieux fleuve et le
limon le plus anciennement déposé. Toute poussière s'éveillait, toute cendre
tremblait en mon tombeau, comme aux approches d'un jugement qui, même pour les
plus confiants et les plus tendres, s'annonce de près comme bien sévère. Quand
je fus donc jeté là, presque noyé sur le rivage, la bouche pleine encore de
l'amertume de ces graviers anciens, et plus abreuvé de mon repentir que des
flots, à peine essuyé dans mes vêtements et abrité au voisin monastère, j'ai
songé à vous, - à vous, jeune ami, affadi là-bas dans vos plaisirs, et à cette
amertume pareille, et plus empoisonnée peut-être, qui vous était réservée. j'y
avais songé déjà dans le péril, et je m'étais dit de vous écrire, si j'en
sortais, quelque lettre d'avis suprême. Mais ici le temps était long, la
conversation entre les bons pères et moi était courte, par mon peu d'usage de
leur langue ; je résolus donc de vous dérouler en forme de mémoires une histoire
de ma jeunesse à loisir. Nous en avions pour six semaines au moins de retard et
cela avec la traversée faisait un intervalle bien suffisant. Il m'a semblé
d'ailleurs que dans ce répit inattendu, que j'obtenais sur un coin de terre du
vieux monde, il m'était permis et comme insinué de m'appliquer une dernière fois
au souvenir, en vous en exprimant la moralité. J'ai lu que le célèbre M. Le
Maître, dans ce Port-Royal si rigoureux, prenait en plaisir et en dévotion de se
faire raconter par chacun des solitaires survenants les aventures spirituelles
et les renversements intérieurs qui les y avaient amenés . Ici, mon ami, ça été
l'homme habitué déjà dans la retraite, qui a été trouver par ses aveux l'homme
trop peu revenu ; ça été le plus vieux qui s'est donné à l'avance au moins mûr ;
ça été le confesseur qui s'est agenouillé devant vous et qui s'est humilié. Oh !
tâchez que ce ne soit pas tout à fait en vain ; justifiez, absolvez, par le bon
profit que vous en saurez faire, les retours trop flatteurs où j'ai fléchi. Une
pensée aussi m'a fortement dominé en ces lieux, et a introduit peu à peu sous ma
plume toute une portion que j'aurais pu sans cela resserrer. Limoëlan a dû vivre
en cette contrée, sur cette côte, - près d'ici peut-être ? Y vivrait-il encore ?
Qui sait? n'aurait-il pas eu pour asile, me disais-je, ce toit même que
j'habite, et l'une des cellules dont, au soir, j'aperçois les lampes toujours
mourantes, et jamais éteintes ? Son pauvre corps meurtri dormirait-il par hasard
sous une dalle de la chapelle où, en le nommant à Dieu, j'ai prié? Le désir de
rattacher à mon récit une destinée si étrange d'expiation et de martyre m'a fait
reprendre à tous ces détails de conspiration qui nous étaient moins nécessaires.
Jusqu'ici donc
c'est du monastère hospitalier que j'aurais pu dater ces feuilles ; je les ai
écrites souvent dans la sérénité des matins sur la terrasse qui regarde la mer,
ou sur le balustre massif de la fenêtre, au souffle encore embrasé du couchant ;
j'en ai crayonné plusieurs, durant le poids du jour, au bout du promenoir formé
de platanes, seule allée d'ombrages, quand le reste du jardin n'est qu'aloès et
romarins desséchés. Je les ai rassemblées sans art, mais à loisir, trop à
loisir, je le crains, et le goût que je sentais naître en allant et s'augmenter
à mesure, m'a rappelé le temps où je rêvais de me livrer à écrire, et où je m'en
suis abstenu, car je l'aurais trop aimé. Cette complaisance outrée dans un
travail si simple va pourtant finir.
Nous nous
rembarquons mon ami ; C'est du bord même que je recommence dès à présent ; nous
partons cette nuit aux premières vagues montantes. Je continuerai donc au roulis
du vaisseau, et peut-être une autre tempête coupera court. Si j'arrive, je veux
que ce soit clos avant cette arrivée où tous les flots d'ici doivent mourir.
L'intervalle jusque-là est une page blanche que je puis remplir encore sans
perdre de vue les cieux ; mais, une fois les grands rivages aperçus, la plume me
tombera des mains et je serai tout à l'oeuvre nouvelle.
Le départ de
mes amis m'avait laissé un vide profond qui ne fit que s'accroître durant les
jours suivants. Je me maintins d'abord avec assez d'avantage dans cette ligne
d'abstinence et de sacrifice où les dernières scènes m'avaient replacé. La
pauvre science, les livres négligés auxquels je revins, m'y aidèrent ; je
passais les soirs dans ma chambre : le malheur de beaucoup est de ne pas savoir
passer les soirs dans sa chambre, Pascal a dit quelque chose d'approchant. Ce
qui concernait Georges aggravait cette teinte d'affection sombre. On venait de
découvrir sa présence à Paris; toutes les barrières furent aussitôt fermées, et
un extraordinaire appareil de police agitait la ville. J'allais peu chez madame
R., et à des heures où j'avais chance de ne pas la trouver. Les premiers jours
se soutinrent pour moi ainsi dans la précaution, l'intérêt sérieux, l'étude
reprise et un commencement de constance.
J'en étais
déjà à goûter les prémices de cette fidélité commencée, à entendre du fond de
mon ennui, comme dans un bosquet obscur avant l'aube, le murmure d'allégresse de
la chasteté renaissante. Mais il arriva bien vite alors ce que j'ai trop de fois
éprouvé depuis et ce qui, vers la fin de la lutte, me la rendait si déplorable
et si désespérée. Après huit jours et plus, ainsi employés à soigner son coeur,
à munir ses yeux, à se garder dans une pureté scrupuleuse, à prier avant de
sortir, à choisir les lieux où l'on passe, à ne regarder que devant soi, et à ne
pas s'enorgueillir surtout de tant d'efforts, voilà qu'au détour où l'on s'y
attendait le moins une apparition connue vous entre dans l'âme et vous renverse
net, comme un soldat de plomb qui tombe, comme une carte qu'un enfant renverse
d'une chiquenaude dans ses jeux. Oh ! que cette facilité à choir, qui ne diminue
pas jusqu'aux dernières limites et tant qu'on n'a point passé le Jourdain sacré,
qui est la même dans les voluptueux à tous les degrés de la lutte avant
l'absolue conversion,
- que cette
fragilité m'a fait comprendre combien il ne suffit pas de vouloir à demi, mais
combien il faut vouloir tout à fait, et combien il ne suffit pas de vouloir tout
à fait, mais combien il faut encore que ce vouloir, qui est nôtre, soit agréé,
béni et voulu de Dieu !
Notre volonté
seule ne peut rien, bien que sans elle la Grâce ne descende guère ou ne persiste
pas. Le grand Augustin, esclave lui-même des rechutes l'a dit après l'Ecriture :
La continence est un don. Volonté et Grâce !
c'est en ces
moments que j'ai senti le plus votre éternel mystère s'agiter en moi, mais sans
le discuter jamais. Et pourquoi l'aurais-je discuté? pierre d'achoppement pour
tant de savants et saints hommes, ce duel, l'avouerai-je ? à titre de mystère ne
m'embarrassait pas. Toutes les fois que je tombais ainsi net, sans qu'il y eût
rien prochainement de ma faute, je me sentais libre, responsable encore ; il y a
toujours dans la chute assez de part de notre volonté, assez d'intervention
coupable et sourde, et puis d'ailleurs assez d'iniquités anciennes ou
originelles, amassées, pour expliquer et justifier aux yeux de la conscience ce
refus de la Grâce. Toutes les fois au contraire que je réussissais à force de
soins et de peine, je ne sentais pas ma volonté seule, mais je sentais la Grâce
favorable qui aidait et planait au-dessus, il y a toujours dans la volonté la
plus attentive et la plus ferme assez de manque et d'imprudence pour nécessiter,
en cas de succès moral, l'intervention continue de la Grâce. C'est comme une
lisière, j'oserai dire, qu'on attache aux enfants, quand ils sont presque déjà
en état de marcher. S'ils vont et ne tombent pas, même sans que la lisière les
ait retenus. C'est toujours que cette lisière était là, flottante derrière eux,
et que leur marche la sentait confusément comme un appui; s'ils tombent jusqu'à
se blesser, c'est que, la lisière se relâchant à dessein, ils ont trop compté
sur eux et ne l'ont pas assez tôt redemandée ; c'est qu'ils ne se sont pas assis
d'eux-mêmes à temps, sans bouger, et en se faisant tout petits. Tant que l'homme
est sur terre, il est toujours ainsi sur le point de marcher seul; mais, s'il
marche sans choir, il ne marche jamais en effet qu'avec ces lisières d'en haut.
Les plus saints sont ceux qui vont si également et si agilement, qu'on ne sait,
à les voir de loin s'ils marchent grâce à la vélocité de leurs pieds ou au
soutien, au soulèvement continuel de la lisière ; tant ce double mouvement chez
eux est en harmonie et ne fait qu'un les lisières ne les quittant plus,
s'incorporant à eux et s'attachant désormais à leur épaule comme deux ailes
immuables. Tâchons mon ami, tâchons d'être ces heureux enfants, qui sont
toujours prêts à marcher seuls et font en effet tout le chemin à pied, mais le
font sans cesse sous l'oeil et par le maintien de la tendresse suprême ; qui ne
sont plus des nourrissons gisants et vagissants, qui ne deviendront jamais des
hommes superbes ; que la mort trouvera encore en lisières et s'essayant;
toujours en avant et toujours dociles ; qui marchent et qui sont portés ; qui
ont le labeur jusqu'au bout, et qui à chaque pas rendent grâces !
Certes vous
n'êtes en aucun moment plus éloigné du modèle que je ne l'étais alors. Après ces
heures de rechute, j'avais hâte d'ordinaire de retourner chez madame R. ; le
soir même ou du moins le lendemain, j'y allais presque toujours. j'y étais
poussé, non par aucun de ces désirs réels et matériels si aveuglément assouvis,
mais par un besoin de distraction et d'excitation artificielle, pour m'étourdir,
pour recouvrir et réparer, en quelque sorte, l'infraction brutale à l'aide d'une
autre espèce d'infraction moins grossière, quoique plus perfide, et qui se
passait dans l'esprit plutôt que dans les sens. Une heure ou deux, assaisonnées
de propos galants et d'amabilités mensongères, étaient une suffisante ivresse ;
il me semblait qu'ainsi transporté dans une sphère plus délicate, le dérèglement
de mon coeur s'était ennobli; que le poison, arrivant sous forme invisible en
parfums subtils, devenait une nourriture assez digne de l'âme, et que j'avais
moins à rougir de moi.
Vue trompeuse
et sophisme ! Car, si quelquefois après huit jours de retraite et de pureté
observée, j'allais visiter madame R., si, la trouvant aimable et belle, je me
livrais à ces mêmes propos à ces mêmes sourires qui, dans le cas précédent, me
paraissaient comme une distraction heureuse et un parfum le sentiment de mon
innocence et de ma fidélité, en ce cas nouveau, s'affaiblissait et se troublait
; au sortir de là, j'étais moins soigneux à le garder, comme ne le possédant
plus intact, et je succombais très aisément. Ainsi tout se tient, toutes les
infractions sont de connivence et s'amènent. Si la chute grossière me rengageait
vers la duplicité riante et perfide, celle-ci à son tour me renvoyait sans
défense aux plus indistincts entraînements.
Et puis, après
deux ou trois jours quand j'avais sommeillé plusieurs fois d'un épais sommeil,
quand j'avais oublié les circonstances du mal et un peu repris les rênes
j'écrivais à Blois quelque lettre pour me réparer véritablement, pour me lier et
m'exalter par l'adoration d'un être idéal auquel je redemandais les pudiques
ardeurs. C'était à elle en effet, plutôt qu'à lui. que j'adressais le plus
souvent mes lettres. Il n'y entrait rien de politique, comme vous pouvez croire,
ou seulement ce que le public en savait :
On vient
d'arrêter Mureau ; on vient d'arrêter Pichegru ; les barrières sont toujours
fermées ; on cherche toujours Georges. ” Mais le fond était le récit de ma vie,
le détail de mes ennuis loin d'eux, rejetant les hontes dans l'ombre ; le
bulletin du petit couvent, toute une peinture pieuse, adoucie, assez naïve
quoique si peu fidèle. Je laissais courir sans scrupule élans et plaintes, et
même de figuratifs aveux : elle était tantôt le saule du bord qui m'empêchait
d'être emporté par le fleuve, tantôt l'anneau d'or qui me retenait au meilleur
rivage ; les noms de Béatrix et de Laure se glissaient d'eux-mêmes mais tout
cela noyé dans une teinte qui ne donnait jour ni au soupçon ni à l'offense.
Elle répondait
une lettre environ sur trois des miennes, courte d'ordinaire, amicale avec sens
et simplicité. Mais les formules restantes de politesse, cette appellation de
monsieur, comme une voix étrangère, m'attristaient et me rattiraient au réel, et
retraçaient à mes yeux les bornes sévères que j'aurais voulu, sinon franchir, du
moins ne pas toujours voir. Chaque dernière lettre reçue d'elle ne me quittait
pas jusqu'à une prochaine ; je me levais quelquefois au milieu d'un travail ou
je m'arrêtais dans la rue pour la déplier et la relire, pour y chercher, sous
ces paroles bonnes et qui me disaient de venir, un indice encore plus tendre,
pour y reconnaître sous l'inflexible mot, et dans la manière dont il était
placé, les nuances que la voix et le regard en parlant, y auraient mises.
Cinq longues
semaines s'étaient de la sorte écoulées.
L'affaire
politique se poursuivait avec une rigueur formidable. Chaque nuit, vers la fin,
je m'attendais à ce que Georges, traqué de toutes parts, viendrait me demander
refuge. Je m'éveillais en sursaut, croyant avoir entendu marcher et appeler sous
ma fenêtre, et une ou deux fois je descendis ouvrir. Mais il ne vint pas. En ces
extrémités plutôt que de compromettre, il aimait mieux recourir à des asiles
forcés qu'il obtenait violemment chez des inconnus..
Son
arrestation le soir du 9 mars acheva mes craintes.
Paris pourtant
ne se rouvrait pas encore ; j'avais promis d'aller à Blois passer la Semaine
Sainte, et il n'y avait guère d'apparence que je le pourrais. Il eût été peu
sage de me mettre en mouvement et en évidence, tant que la circulation ne serait
pas libre ; MM. D... et R. me conseillaient de différer. Je venais donc
d'écrire, le samedi d'avant les Rameaux, et sous le coup même de l'assassinat de
Vincennes toute ma douleur des obstacles, et la promesse de redoubler de
recueillement et de souvenir pendant cette semaine du saint deuil. Dans ma
visite de l'après-midi à madame de Cursy, visite que je faisais toujours plus
longue en ces veines de fidélité, j'avais pris au hasard un livre de sa
bibliothèque, un tome des Pensée du P. Bourdaloue, et je l'avais emporté au
jardin pour lire, profitant d'un rayon de soleil à travers les arbres encore
dépouillés. J'aimais ce petit jardin triste et humide, sur lequel donnait la
fenêtre de l'ancienne chambre de madame de Couaën, et je me le figurais, je ne
sais pourquoi, semblable à celui de sainte Monique en sa maison d'Ostie, tandis
qu'appuyée à la fenêtre, peu de jours avant sa mort, elle entretenait son fils
converti de la félicité céleste?. Tout en marchant le long des buis qui étaient
la principale verdure, et dont demain on allait faire des rameaux, tout en
rêvant à l'image de l'absente amie, je fus frappé d'un chapitre qui traitait à
fond des amitiés, de celles prétendues solides, et de celles prétendues
innocentes. A propos des dernières, des amitiés sensibles, qui font une
impression si particulière sur le coeur, qui le touchent et qui l'affectionnent
sans mesure, je lisais avec étonnement comme en un miroir ouvert devant moi : “
Ce sont mille idées, mille pensées, mille souvenirs, d'une personne dont on a
incessamment l'esprit occupé ; mille retours et mille réflexions sur un
entretien qu'on a eu avec elle, sur ce qu'on lui a dit et ce qu'elle a répondu,
sur quelques mots obligeants de sa part, sur une honnêteté, une marque d'estime
qu'on en a reçue; sur ses bonnes qualités, ses manières engageantes, son humeur
agréable, son naturel doux et condescendant, en un mot sur tout ce qui s'offre à
une imagination frappée de l'objet qui lui plaît et qui la remplit. Ce sont, en
présence de la personne, certaines complaisances de coeur, certaines
sensibilités où l'on s'arrête et qui flattent intérieurement, qui excitent, et
qui répandent dans l'âme une joie toujours nouvelle ; ce sont dans les
conversations des termes de tendresse, des expressions vives et pleines de feu,
des protestations animées et cent fois réitérées... On se recherche l'un
l'autre. Il n'y a presque point de jour où l'on ne passe plusieurs heures
ensemble. On se traite familièrement, quoique toujours honnêtement. On se fait
des confidences.
Souvent même
le discours roule sur des choses de Dieu. ” Et le feuillet, à chaque ligne, me
montrait ma ressemblance, et je m'arrêtais convaincu. Oh! oui, m'écriai-je, oui,
vous avez dit vrai; vous aussi, vous saviez cela, Directeur austère ; d'où ces
secrets, que je croyais à moi seul, vous sont-ils venus? Oui, l'on parle des
choses de Dieu, de celles mêmes qui sont le plus obscurcies en ces moments, de
la mort des désirs, du sacrifice des sens et de la vigilante chasteté? et,
tandis qu'on en parle si bien, la malice en nous qui, à notre insu, veut
séduire, séduire celle qui écoute et séduire nous qui parlons, nous suggère
parfois aux paupières d'abondantes sources de larmes, qui, en se mêlant à nos
paroles, ne font que les rendre plus mélodieuses. Mais disons alors : Si elle
était moins jeune et moins belle, et moins attentive au son de notre voix,
aimerions-nous tant, durant de longues heures à lui parler de sacrifice,
d'amitié discrète et de célibat inviolable?
Serions-nous
tant sujets à pleurer près d'elle, si elle était moins sujette à en pleurer?
En revenant
aux pensées du moraliste chrétien, j'y trouvais :
“ Comment, si
près de la flamme, n'en ressentir aucune atteinte ? Comment, dans un chemin si
glissant, ne tomber jamais? Comment, au milieu de mille traits, demeurer
invulnérable ? Est-il rien qui nous échappe plus vite que notre esprit, rien qui
nous emporte avec plus de violence que notre coeur, rien qui nous soit plus
difficile à retenir que nos sens, ? ” Pères, Docteurs, Orateurs. Vous qui
éclatiez dans la chaire ou qui vous taisiez par voeu, anciens solitaires des
déserts ou des cloîtres, oracles devenus trop rares de la chrétienté éclipsée,
le monde d'aujourd'hui est tenté de vous croire étranges et sauvages ; mais, si
vous sortez de la grotte, de la cellule où vous dormez, de votre poussière et de
votre silence, vous lui dites encore ses secrets et ses ressorts de conduite, à
le faire pâlir de surprise ! Et je ne veux pas seulement parler des grands
pénitents d'entre vous, des convertis que le monde de leur temps avait d'abord
entraînés, mais de ceux qui restaient dès leur jeunesse invariables et simples.
Ceux-ci même ont su et scruté sur les passions et leurs mobiles ce qu'après des
siècles d'oubli on aperçoit à grand-peine, et ce qu'on imagine récemment
découvrir. O vous qui n'avez navigué qu'au port, dites par où saviez-vous
l'orage ? C'est que l'orage est partout ; C'est que le désert est un monde aussi
d'humaines pensées ; C'est que le rocher de la foi, si haut et si ferme qu'on
l'obtienne, reçoit, par de certains vents, l'écume éparse de tous les flots. Les
mêmes mouvements éclosent plus ou moins, et s'essaient en tous les temps dans
tous les coeurs. Les mêmes circonstances morales essentielles se reproduisent à
peu près en chacun ou du moins elles se peuvent conclure à l'aide de celles
auxquelles nul n'échappe entièrement. Bourdaloue, Jean Gerson, ou Jean Climaque,
nos maîtres spirituels, vous avez tous lu, en vos époques bien diverses, à cette
commune nature d'Adam, avec cette même lampe du Christ et des Vierges Sages .
Quiconque y pénètre après vous, retrouve à chaque pas vos lueurs. Le plus
corrompu et le plus tortueux des mondains n'en sait pas tant bien souvent sur
les moindres replis de l'âme, que vous droits et humbles. Car, chaque soir,
chaque matin, à toute heure du jour et de la nuit, durant des années sans
nombre, vous avez visité coins et recoins de vous-même, comme, avant de se
coucher, fait dans les détours du logis la servante prudente. Oh ! qu'on arrive,
à mon Dieu, à savoir tout le fond d'ici-bas, sans jamais presque sortir de son
coeur!
Cette
frappante lecture, s'ajoutant à plusieurs des précédentes, et comme ménagée avec
adresse par une Providence maternelle, bouleversait beaucoup mes idées, qui, en
s'améliorant depuis quelque temps par rapport au salut, se tournaient toutefois
et se reposaient chemin faisant sur la douceur d'une amitié prétextée innocente.
Il ressortait brusquement à mes yeux que cette amitié de trop près cultivée et
les stations avancées du salut n'étaient pas sur la même pente, le long d'une
seule et même voie ; que cette prairie si molle et si tiède à la lune, et d'une
pelouse si assoupie, et d'une vaporeuse blancheur d'élysée, ne menait pas
sûrement au Calvaire. De nouvelles perplexités naissaient de là ; j'étais en
train de les débattre avec application et souci, quand le lendemain dimanche
j'appris que, trois derniers conjurés ayant été arrêtés, les barrières venaient
de se rouvrir et que les empêchements extraordinaires cessaient. Le voyage à
l'instant devenait possible; âme mobile et peu ancrée, je ne sentis plus autre
chose.
Perplexités,
balance, tout fut secoué et suspendu ; je volai, je pourvus au départ en peu
d'heures, et le lundi, de bon matin, j'étais sur la route de Blois.
“ Ils vont
être bien surpris de me voir descendre en personne après ma lettre d'avant-hier,
pensais-je tout le temps avec sourire ; cette lettre exprimait tant de regrets !
C'est la plus
vive, la plus ouvertement tendre que j'aie écrite assurément. J'étais si
désespéré du retard; je me faisais si hardi à produire mon sentiment à cette
distance et ne croyant pas si tôt les visiter! Le marquis en aura-t-il pris
quelque ombrage? Elle-même s'en sera-t-elle effrayée?
Oh! non, elle
en aura été touchée seulement. C'est d'aujourd'hui que cette lettre a dû lui
arriver ; elle est peut-être en ce moment à la relire ou déjà à y répondre. Elle
rougira plus que de coutume en me voyant, et j'en serai, moi aussi, un peu
embarrassé d'abord. Que de questions le marquis va me faire ! que de réponses
navrantes et funèbres! Mais, Elle, ce sera toujours l'ancienne conversation
continuée, le règne intime, l'oubli de tout, la tristesse invisible et
tranquille, qui s'exhale des choses, et qui retombe, aux instants plus sereins,
en rosée plus abondante ! ” On voyageait lentement alors. Ayant atteint Orléans
assez tard dans la soirée, comme on allait y dormir la nuit, je n'y pus tenir,
et, demandant cheval et guide, je poussai incontinent après souper sur Blois. A
trois lieues seulement de la ville, tout au matin, je changeai de monture et en
pris une plus fraîche pour arriver. Dans une des rues hautes non loin du
château, vers sept heures, je frappais à la porte d'une maison de vieille
apparence, qu'il me semblait déjà reconnaître, tant les lieux me sont vite
présents et familiers ! La domestique qui m'ouvrit, anciennement attachée à
Couaën, me nomma aussitôt avec joie, et, montant l'escalier avant toute question
de ma part, m'introduisit précipitamment dans la chambre de sa maîtresse. Elle
était levée en effet, debout près du lit d'un de ses enfants qui me parut
malade. Elle fit un cri de surprise à ma vue, mais m'interrogeant à peine, elle
me conta que cette nuit même son fils avait été pris d'un étouffement violent et
de toux ; on était allé dès le jour prévenir le médecin qu'elle attendait
impatiemment. Une première et inévitable pensée me blessa, C'est qu'en ce moment
peut-être elle eût mieux aimé voir entrer le médecin que moi-même. Elle me pria
d'examiner son fils et de donner un avis selon la science qu'elle me supposait.
Ses yeux brillants consultaient les miens ; elle avait la joue maigrie et plus
en feu que celle du petit malade. Je la rassurai en toute sincérité,
n'apercevant chez l'enfant aucun symptôme qui justifiât tant d'alarmes. Le
marquis, qu'on avait été avertir, entra quelques instants après et je lui
précisai les événements des derniers mois surtout l'assassinat du duc d'Enghien
avec les détails qui ne lui étaient point parvenus. Ainsi se passèrent cette
journée et les suivantes, madame de Couaën ne me faisant aucune mention des
lettres reçues pas plus de la dernière que des autres et moi, froissé, et
m'interdisant de la rappeler à ce qui m'eût d'abord été si cher. Le mal de son
enfant l'occupait, et, quand elle fut un peu rassurée le second jour, ses
questions fixes si nous nous trouvions seuls portaient uniquement sur les
dangers que le marquis et nous tous nous courions par suite de cette
conspiration découverte et des rigueurs menaçantes. Au lieu des tristesses sans
cause, ou dont on se croit la cause prochaine, au lieu des flottantes rêveries
où l'on dessine ses visions comme dans les nuages, elle m'offrait une douleur,
une inquiétude bien réelle et positive; et elle l'étalait naïvement. Mais
l'amour humain qui se dit dévoué, est si injuste et à son tour si préoccupé de
lui-même, que je lui en voulais à elle, de sa préoccupation et de son effroi.
qu'avais-je à
lui reprocher pourtant, à ce coeur de femme et de mère? Les lettres que j'avais
trouvé hardi de lui écrire, elle ne s'en était pas étonnée et ne les avait pas
jugées étranges. Elle avait accepté de moi sans défiance ce qui n'était pas
exempt de quelque ruse. Elle s'en était nourrie comme d'un aliment délicat, mais
simple, ordinaire à une semblable amitié, et voilà pourquoi elle n'en parlait
pas. Elle ignora toujours ces manèges d'amour-propre et d'art plutôt que de
tendresse, ces attentions que l'esprit seul rappelle, ces susceptibilités qui
s'effraient et reprochent agréablement pour mieux exciter. Elle croyait, elle
acceptait tout de l'ami, et ne se répandait pas en petits soins gracieux, le
jugeant plein de foi lui-même. Quand elle m'avait vu entrer au plus fort de son
inquiétude, le premier cri de surprise jeté, elle m'avait pris aussitôt comme
une autre part de son âme, et s'était montrée à moi dans toute sa peine, sans
songer à se modérer ni à affecter rien de moindre.
Et je lui en
voulais d'une si admirable sensibilité de mère, non seulement comme d'un tort
fait à ce que je prétendais être pour elle, mais comme d'une fatigue qui brûlait
sa joue de veilles et qui altérait sa beauté ! Il y a des moments d'éclipse et
de brutalité dans l'amour chez l'homme, où il irait jusqu'à en vouloir à la
femme qu'il aime, de cette sensibilité dévorante qui la ferait sécher et pâlir,
et dépérir en beauté loin de lui, à cause de lui ! Les femmes ne sont jamais
ainsi, elles ; et c'est ce qui maintient leur grandeur dans l'amour, leur vertu
souvent dans l'abîme, leur titre à l'immortel pardon.
Quant au
marquis, après bien des conversations ébauchées, nous sortîmes une après-midi
ensemble, et à deux pas de la ville, le long d'une hauteur qui dominait la route
et le paysage, il me faisait redire pour la dixième fois tous les détails que
j'avais pu saisir de l'assassinat ténébreux.
J'avais peine
à m'expliquer cette insistance par le seul intérêt donné à la victime. A la fin
son âme s'échappa en ces mots : “ Eh ! bien, oui, il triomphe, ses rivaux
disparaissent, le sort les lui livre un à un ; il use et mésuse déjà ; il
fusille des princes Moreau, Pichegru, Georges que fera-t-il de vous? Compagnons,
à chacun son rôle! A vous illustres, le plus sanglant peut-être ; à moi le plus
douloureux et le plus lourd ! mais je l'accepte et le veux tout entier
désormais. Limoëlan, j'aurai aussi mon martyre ! c'est de survivre et
d'attendre, et d'épier du regard chaque mouvement du victorieux, jusqu'à ce
qu'il tombe, car il tombera.
Le voilà hors
de page, Empereur demain maître absolu sur nos têtes. Eh bien ! dès avant demain
il a commencé de tomber. L'imbécillité populaire le suivra, le portera longtemps
encore ; je ne m'y tromperai guère ; je noterai d'ici ses pas chaque degré,
chaque symptôme de chute, les signes déjà naissants du vertige. Il pourra avoir
l'air de monter toujours, mais en réalité, non. J'aurai patience en vue de la
fini j'essuierai cette longue tyrannie comme l'officier sans épée d'une garnison
prisonnière, devant qui l'insolent vainqueur fait défiler jusqu'au dernier
goujat de son armée. Mais je compterai assez sur lui, livré à lui-même, sur ses
fautes, ses opiniâtretés et ses colères :
l'assassin
d'un Condé m'en répond. Oh! comme rien ne m'échappera de dessous sa pourpre de
parade, ou à travers la fumée de ses camps ! Jamais mère ne suivra sur la carte
les marches d'un fils avec plus d'anxiété que moi les siennes. J'inscrirai avec
joie coup sur coup ses victoires, victoires de Pyrrhus, par où il périra. Les
générations neuves, chaque année, crèveront sous lui comme des chevaux de
rechange; mais il aura son tour. Inconnu, immobile, annulé, je marquerai sans
relâche tous les points de ce grand jeu ; s'il se trouble un moment, je croirai
que c'est moi, caché, qui le fascine : Amaury, je tiens ma Vengeance ! ” Et en
parlant de la sorte avec une exaltation concentrée et une splendeur pâle au
visage, M. de Couaën semblait en effet un martyr sublime des terrestres passions
orgueilleuses de la pure race des Prométhées enchaînés. Mais quelque irritation
que m'eût laissée le récent attentat politique, il m'était impossible de
m'ulcérer à ce point et d'entrer dans des ressentiments si implacables autrement
que pour les plaindre. La vue même de ce calme pays, l'idée du jour saint, du
Vendredi miséricordieux où nous étions, ajoutaient à l'effet étrange et presque
offensant que me causaient ces paroles. Je me sentis incapable de séjourner à
demeure auprès d'une torture si révoltée et si éternelle, de même que je m'étais
senti rebuté tout à l'heure de la sensibilité trop fixe et trop instinctive de
madame de Couaën. Entre la haine cuisante et les vautours de l'un, les oublis
fréquents et les lentes consomptions maternelles de l'autre, qu'avais-je à faire
? quel don inutile de mon être, et à quoi leur serais-je bon avec mes
délicatesses comprimées, mes susceptibilités jalouses, et ces ressources
variables d'intelligence et de coeur qui ne sauraient en tout point qu'orner et
adoucir ? Etant rentré à la ville dans ces pensées, j'allai, dès le soir, sans
prévenir personne, retenir ma place à la voiture pour le lundi de Pâques.
Ce ne fut que
le jour de Pâques même, qu'après avoir annoncé à déjeuner mon départ, j'entendis
madame de Couaën m'adresser en face le mot jusque-là contenu :
“ Ah! çà,
dites, quand nous venez-vous décidément? ” Elle semblait s'être fait un peu
violence pour lâcher cette parole, et la brusquerie de ton dont elle l'avait
prononcée cachait mal l'intérêt qu'elle y pouvait mettre, et n'était pas
d'accord avec la rougeur soudaine qui couvrit son front en ce même moment. Mais
mon impression était trop prise déjà pour que ce mot tardif me la fit changer.
Je lui répondis, et au marquis, d'un air d'empressement, que je ne manquerais
pas d'accourir, aussitôt après le procès fatal et ces débats auxquels je voulais
pour nous tous, assister.
Et je quittai
Blois le lendemain avec une joie, un soulagement, une colère intérieure, qui se
combattaient, se mêlaient en moi, et faisaient voler dans mon ciel, comme à un
cliquetis excitant, des milliers d'abeilles désireuses :
“Aimons,
aimons, répétais-je; la saison récréante approche, les germes poussent de toutes
parts, et mon essor de jeunesse n'est pas fini. Aimons d'amour, mais aimons qui
nous le puisse rendre, qui s'en aperçoive et en souffre et en meure, et préfère
à toutes choses l'abîme avec nous! Les pures amitiés durables avec les jeunes
femmes ne sont possibles, je le vois qu'à condition d'insensibilité fréquente,
d'oubli de leur part et de détournement perpétuel de leur tendresse sur d'autres
êtres qui ne sont pas nous. Puisqu'en restant attentives et vives, ces amitiés,
au dire des conseillers rigides, ne sont jamais que prétendues innocentes, osons
plus, osons mieux, ayons-les donc tout à fait coupables! ” Ainsi la bonne
lecture elle-même, dans ce coeur trop remué, tournait en aide aux conclusions
délirantes ; - et l'image de madame R. reparaissait à l'instant plus fraîche,
comme après un sommeil d'hiver, tantôt en pleurs silencieux, telle que je
l'avais surprise dans cette soirée de la loge, et se mourant de langueur de
n'être pas aimée, tantôt dans la féerie du bal, se laissant deviner aussi
enivrée et légère que la rendrait le bonheur ; tour à tour roseau frêle et pâle
qu'il serait aisé de relever, lutin moqueur et fugitif, difficile et précieux à
saisir, ou bien sphinx discret, prudent et assez cruel, avec un secret que sa
fine lèvre aurait peine à dire, et que je lui voudrais arracher.
XVI
On était aux
premières haleines du printemps. Aussitôt arrivé, je visitai madame R. Elle me
reçut bien amicalement, avec cette teinte de tristesse amollie, qui lui était
familière, et d'humides nuages sur le front. J'y retournai le lendemain et les
jours suivants, dans l'après-midi ; encore la même tristesse et les mêmes
nuages, avec un éclair aussi doux. Nous renouâmes le passé peu à peu, et sans
qu'il en fût question. Elle ne vivait plus seule, et une tante qui l'avait
élevée était venue demeurer à Paris près d'elle. Mais c'était seule d'ordinaire
que je la voyais à ces heures, dans son étroit salon bleuâtre, aux jalousies
souvent à demi fermées. Notre conversation dès les premières fois, et à travers
les sujets du moment, s'établit au fond et s'accoutuma volontiers à retomber sur
son découragement, à elle, son ennui profond d'une existence sans but, et sur
l'espoir aimant que je voulais lui persuader de ressaisir. Derrière les
circonstances insignifiantes et dans nos moindres manières de juger les choses,
nous savions sans nous y méprendre, répondre à nos pensées. Je lui offris des
livres à lire ; je lui apportai pour commencer, s'il m'en souvient, quelques
productions touchantes d'une madame de Charrière, et nous nous animions en
causant des personnages et d'une certaine Caliste particulièrement. Un jour
qu'elle s'était livrée avec une sorte de sérénité au courant de l'entretien,
comme je me levais pour sortir après quelques mots moins indirects de mes
sentiments, je m'approchai par hasard d'une des fenêtres entrouvertes sur
laquelle était un lilas, je crois, un lilas blanc et déjà passé, quoiqu'à peine
en fleurs ; elle me le fit remarquer avec intention et retour sur elle-même : “
Mais ouvrez cette jalousie, lui dis-je, et le soleil entrera. ” Elle alla
bientôt à Auteuil, et ces voyages de chaque jour que j'y avais faits l'an
dernier pour une autre, je les refis, hélas ! pour elle : tout m'y parlait de
mon infidélité. J'en souffrais, mais j'amortissais le plus possible ce contraste
injurieux des souvenirs. Elle aimait peu à sortir et à marcher dans le bois; et,
quand nous y étions, j'évitais constamment certaines allées trop pleines de
témoignages inviolables et de murmures. Il y avait dans la maison qu'elle
habitait un parc à l'anglaise assez étendu, et qui suffisait à une promenade
paresseuse. Un jour, dans les commencements, nous nous étions entretenus selon
notre thème favori, du désabusement précoce des passions, de cette langueur
d'âme et de cette fuite du soleil que je lui reprochais. Mais elle prétendait
que, quand on a passé, à regretter et à pleurer, certaines années de la vie les
plus décisives et les plus belles, peu importe que l'on continue les regrets et
les pleurs plus ou moins de temps encore, car le charme brillant est à jamais
rompu, et il y a d'avance une ombre froide sur tout ce qui pourrait venir ;
mieux vaut donc que ce quelque chose qui demande éclat et fraîcheur ne vienne
pas. C'était là, ou à peu près, la pensée qu'elle m'exprimait. - “ Oui, vous
voulez dire, reprenais-je, qu'il est dans la vie une robe de grâce et
d'illusions charmantes qu'on ne revêt qu'une fois; que les sentiments, qui ont
manqué des rayons du dehors dans la saison propice, même quand ils mûriraient
plus tard mûrissent mollement et ne se dorent pas ; que les âmes trop
longuement baignées dans leurs propres larmes sont comme ces terres imbibées de
pluie, et qui restent toujours humides et un peu froides même après le soleil
reparu. Vous croyez qu'il n'est pas en elles de buissons altérés ni de gerbes
toutes prêtes ; que la foudre, en tombant, n'y allume rien et qu'elles ne
deviendront jamais un autel. Ah ! vous dites vrai en partie ; vous dites ce que
j'ai senti souvent et ce que j'ai craint de moi!
Mais je me
suis dit aussi qu'on n'arrive pas de sitôt à ce degré désespéré ; qu'une ou deux
ou trois années de larmes ne sont qu'une rosée dans la jeunesse; une matinée
meilleure essuie tout, une fraîche brise nous répare. On oublie, on s'exhale, on
se renouvelle. On a véritablement en soi, songez-y, plusieurs jeunesses. Bien
souvent on croit que c'en est fait des belles années et de leurs dons; on se
dépouille, on se couche au cercueil, on se pleure. Puis le rayon venu, on
renaît, le coeur fleurit et s'étonne lui-même de ces fleurs faciles et de ces
gazons qui recouvrent le sépulcre des douleurs d'hier. Chaque printemps qui
reparaît est une jeunesse que nous offre la nature, et par laquelle elle revient
tenter notre puissance de jouir et notre capacité pour le bonheur. Y trop
résister n'est pas sage. Sur le coteau mystérieux où voltigent des danses
inconnues, où luit un astre si charmant, on est monté une fois ou deux
peut-être, sans rien y voir de ce qu'on se figurait d'en bas ; on s'est lassé,
et l'on est redescendu, le coeur et les pieds saignants, dans les ronces. Et
l'astre désormais a beau luire, le bouquet d'en haut a beau s'éclairer, des voix
plus émues, des blancheurs plus légères ont beau en sortir et inviter ; on
regarde d'en bas d'un air incrédule, on ne veut risquer aucun essor, et l'on
s'interdit ce que tout inspire ! ” - Ce dernier mot la frappa, et, le reprenant
avec un sourire moins triste encore que malicieux et tendre, elle s'en appliqua
la vérité: “ Eh bien! soit! on ne veut plus risquer de monter ”, dit-elle.
Ceci se
passait dans son salon et je dus la quitter pour sa toilette et quelque visite
qu'elle avait à faire. Une demi-heure après environ de retour du village et du
bois où j'avais erré, je rentrai chez elle, et, ne l'y croyant pas encore
revenue, j'allai dans le parc continuer à pas lents mon attente. Mais je
l'aperçus elle-même au bout d'une allée du fond pensive, arrêtée, et semblant
contempler avec attention un effet singulier de lumière, qui, au milieu d'un
paysage assez obscurci, illuminait juste le sommet d'une petite butte verdoyante
et le bouquet d'acacias qui la couronnait. On était sur la fin d'avril, et il
faisait un doux ciel de cette saison à demi voilé en tous sens d'un rideau de
nuages floconneux et peu épais un ciel très bas légèrement cerné de toutes parts
à l'horizon comme un dais enveloppé, mais diminuant d'opacité et de voile à
mesure qu'on approchait du centre, et là seulement, tout à fait dégagé au
milieu, à l'endroit où les rayons verticaux de l'astre avaient la force de
percer, un vrai ciel de demi-fête et d'espérances naissantes; un de ces ciels
comme on accuserait un peintre, qui le ferait, de le faire peu naturel et
bizarre, et qui peut-être serait tel en peinture immobile, tandis que c'est un
charme et une pure beauté au sein de la nature qui harmonise tout. Elle était
donc à admirer le reflet de cette unique chute de lumière, et son jeu magique
sur le petit tertre verdoyant; et moi, j'accourus par-derrière, et au moment où
elle se retournait à son approche, je lui demandai vivement :
“ Est-ce que
vous voulez y venir ensemble? ”
- “ Où donc ?
” dit-elle avec surprise.
- “ Eh bien !
là-bas, sur la colline éclairée ”, répondis-je en la lui montrant ; et d'un
mouvement rapide, comme saisie de l'à-propos, elle me prit la main que je lui
tendais, et nous courûmes comme deux enfants pour gagner l'endroit ; mais avant
que nous fussions à mi-pente, l'éclair du sommet avait disparu.
Voilà bien mon
ami, voilà en abrégé toute la fortune de l'erreur principale qu'il me reste à
vous conter. Je pourrais m'en tenir à cette course déçue comme emblème, pour
vous marquer que la tentative de passion avorta ; mais ce serait vous en laisser
une trop souriante idée, et j'ai à vous faire sentir de près les efforts et
l'impuissance d'atteindre, les déchirements et les ronces.
En toutes ces
passions qui commencent, il semble qu'il ne s'agisse que d'avancer sur une pente
légère ; que, si l'on est las, on s'arrêtera toujours assez tôt ; que ce qui est
si gracieux à monter ne saurait être bien pénible à redescendre ; que ces mains
qu'on se donne l'un à l'autre, ne sont pas des noeuds ni des chaînes et qu'elles
pourront cesser à temps de se tenir, sans qu'il en résulte pour chacun des
traces sanglantes. Il n'en est rien et l'expérience l'apprend trop vite aux
imprudentes âmes. Quoi qu'on en juge d'abord toutes ces liaisons à l'accès
riant, toutes ces épreuves de tendresse nous sont rudement comptées ; elles ne
se succèdent pas en nous impunies ; si l'engagement est léger, le changement est
accablant et amer ; quand l'essai rompt, la marque demeure et fait cicatrice
avec souffrance ou endurcissement. Passé un certain nombre très petit d'images
premières, le coeur devient un miroir tout rayé où les objets les plus heureux
ne se réfléchissent plus qu'à travers un réseau ineffaçable.
Il était un
souvenir contre nous qu'elle et moi ne pouvions abolir, mais que nous évitions
d'éveiller, le souvenir d'une amie absente et trahie. J'en trouvais en mainte
occasion madame R. sensiblement occupée et comme empêchée à mon égard non
seulement par scrupule et reproches d'amitié infidèle qu'elle devait s'adresser,
mais aussi par crainte que, malgré toutes mes avances je ne fusse lié en effet
ailleurs. Un soir, qu'après un chant de romance ossianique sur la harpe (le
chant fait courir aux lèvres les secrets de l'âme), elle s'approchait de la
fenêtre ouverte où j'étais debout, et, du doigt, me montrait au ciel une étoile
brillante, je lui demandai si elle voulait être la mienne et guider ma vie. - “
A quoi bon le demander, me dit-elle, si c'est à une autre que cela dès longtemps
est accordé ? ” Mais, reniant alors celle qui n'aurait jamais dû s'éclipser en
moi, je déclarai qu'il n'y avait point eu jusque là de telle étoile dans ma
nuit, et que personne n'avait accepté de me verser cette lumière, bien que je
l'eusse tant cherché. Pendant qu'elle écoutait avec un regard inexprimable, un
vif rayon (était-ce d'orgueil ou d'amour ?) semait de lueurs nouvelles son front
moite et douloureux; mes instances et mes serments redoublèrent ; je reniai
encore :
en face et
plus près du mien son doux oeil noyé luisait d'une seule larme... l'étoile au
ciel ne se voila pas ! - A partir de ce jour, je l'entretins directement de ce
qu'elle m'inspirait. Mes aveux remontèrent au passé. Je lui racontais, moyennant
de certaines omissions, mes longs combats à son sujet, et cette lettre écrite un
soir au fort de la crise de Georges : “ Je me sentais si malheureux alors lui
disais-je, et si peu aimé à mon gré, que j'avais hâte de mourir. ” Pour diminuer
ses craintes de rivalité en les portant sur plus d'un point à la fois pour lui
montrer que précédemment j'avais toujours été plus partagé d'affections qu'elle
n'avait cru, je lui révélai quelque chose de mon attache à mademoiselle de
Liniers, mais comme d'un noeud tout à fait détruit. Elle aimait à écouter et
suivait mes récits avec une finesse ingénieuse et patiente, heureuse évidemment
de l'influence conquise, exprimant son triomphe par un fréquent et malin
sourire, et plus flattée même de ce genre de confiance qu'il ne convenait à
l'amour. C'est que, malgré un fond mélancolique et cette langueur pleine de
promesses, elle n'était pas une nature naïve où l'amour seul pouvait tout. Si,
dans les allées du parc ou au retour de quelque soirée, marchant avec elle un
peu à l'écart, je lui murmurais mille fois le mot qu'elle m'avait permis de
dire, et lui serrais une main qui ne se retirait pas, elle était la première à
s'étonner, à être surprise d'elle-même, et de son changement si prompt, et de sa
docilité à un tel langage. Là où une autre, en proie au sentiment que
j'exprimais eût été muette ou balbutiante, elle avait le loisir de se regarder
et de s'observer jusqu'au sein du trouble. A chaque pas furtif où je
l'induisais, elle se rendait compte aussitôt et se mettait au point de vue du
dehors, se comparant sans cesse à ce qui l'entourait, touchée, attendrie sans
doute, mais non pas subjuguée.
Aux aveux les
plus pressants et les plus faits à provoquer l'abandon, elle ne répondait que
par des traits sentis, mais discrets et rares. Elle avait été aimée, une fois,
d'une grande passion, du moins quelques mots d'elle le faisaient entendre ; mais
elle se taisait obstinément sur les particularités et l'issue. Son mari
s'était-il éloigné à cette occasion ?
Les premiers
torts en ce refroidissement singulier, partaient-ils de lui ou d'elle ? Je ne
pénétrai rien de clair sur cette histoire. Quant à lui, il passait assez souvent
à Auteuil, dans ses retours à Saint-Cloud où il accompagnait son ministre ; il
venait dîner une ou deux fois la semaine, et toujours dans de parfaites, mais
froides apparences. J'étais bien avec lui, quoique sans intimité, et il ne
semblait surpris ni choqué de nos rencontres.
Et qu'était
devenue ma foi aux choses de Dieu, la foi qui tout précédemment en mon coeur
s'annonçait comme renaissante? qu'elle était loin en fuite et au néant, chassée
sans plus de bruit qu'une ombre! A certains moments d'intervalle paisible ou
morne dans la vie, il n'est pas rare qu'il s'élève et se forme autour de nous
comme une atmosphère religieuse, et qu'une espèce de nuage nourricier s'assemble
et s'abaisse aux environs. On y baigne, on le sent déjà qui arrose; les jeunes
rameaux s'ouvrent et boivent aux sucs invisibles. Mais que vienne la tempête, ou
seulement une bouffée trop hardie du printemps, un flot plus ardent du soleil,
et voilà la nuée dissoute et balayée.
Ainsi mes
sentiments avaient fui. La foi durable et vivante se compose de l'atmosphère et
du rocher, et je n'avais eu que l'atmosphère.
L'étude malgré
tout renouée, un ou deux cours sérieux dont je suivais les leçons assez de
lectures au hasard mais principalement philosophiques sauvaient chaque matin
quelques heures de la dissipation des journées. Dès mon lever pourtant
d'ordinaire, dans cette première fleur du désir, j'écrivais pour madame R. une
lettre à la Saint-Preux, que moi-même je lui remettais plus tard; et, quoiqu'il
n'y eût aucune difficulté de nous voir ni de causer, j'avais plaisir à ne lui
rien laisser perdre du frais butin que j'amassais dans la courte absence, et de
toutes ces perles folles que secoue, en le voulant, une imagination tant soit
peu amoureuse. A ce collier des perles du réveil, à ce bouquet cueilli des
matinales pensées, succédaient des diversions plus graves, le Jardin des
Plantes, le Collège de France, la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Vers deux
heures seulement, quitte du Novum Organum ou des récents écrits de Bichat, des
Sentiments moraux d'Adam Smith ou des Entretiens métaphysiques de Malebranche,
je raccourais à la maison de la Chaussée-d'Antin ou d'Auteuil, vers cette
Herminie pensive que je comparais à celle du Tasse, dont en effet elle portait
le nom, son caprice, pour le reste du temps, disposait de moi. Souvent nous
restions au logis, même par les plus engageants soleils de mai; elle aimait peu
la campagne, quoiqu'elle se hâtât d'y être, et quand j'arrivais, ayant parfois
déjà dîné, je la trouvais encore, les pieds assoupis, les sourcils doucement
obscurs, ses demi-jours baissés et dans les voiles du matin.
Mais ce
n'était pas comme chez madame de Couaën une vague et montante rêverie, dont un
lac mystérieux pouvait seul donner l'image : en y regardant mieux chez madame
R., cette langueur se composait d'une multitude de petites tristesses positives,
de petits désirs souffrants et de piqûres mal fermées sur mille points. Elle
avait regret au monde, elle portait envie aux situations entourées d'hommages;
elle jugeait la sienne médiocre et trop inférieure à celle de tant d'autres à
qui elle avait tout droit de s'égaler.
Naturellement
peut-être, et si elle s'était vue dès l'abord plus consolée dans ses affections,
elle aurait moins ajouté de prix à ces vanités d'apparences mais leurs misères
avaient eu le temps de filtrer goutte à goutte dans sa solitude, comme les
pluies à travers un toit peu habité, et elles y avaient creusé de lents sillons
et des taches humides.
Du seuil de
cette vie de silence et d'ombre, elle était donc secrètement jalouse de se
produire, de regagner son rang de jeunesse et de beauté. Aux parades militaires,
aux spectacles et aux soirées, où peu à peu, et de plus en plus, nous allâmes,
je lui voyais des velléités de s'épanouir, comme à la fleur étiolée qui croit
reconnaître une aurore dans chaque lumière tardive. Mais ses longs matins
restaient assiégés des habituelles et trop chétives douleurs qui corrompaient
pour elle plus d'une brise heureuse et plus d'une vraie jouissance. J'attribuais
d'abord au seul manque d'amour ce voile de vapeur qui, à certains jours, ne se
levait pas; bientôt j'en discernai mieux tous les points serrés et la trame
moins simple.
Les débats du
procès de Georges allaient s'ouvrir. Je m'étais bien promis, et à nos amis de
Blois, d'y assister; C'était même le prétexte allégué pour mon séjour. Je ne
saurais vous dire par quel frivole enchaînement je ne le fis pas. Je manquai la
première séance plutôt que de retarder ma visite à Auteuil et une sortie avec
madame R. Ainsi de la seconde fois et des suivantes, jusqu'à ce qu'enfin il y
eut en moi une sorte de parti pris par inertie et par honte. Je me le reprochais
comme une lâcheté de coeur et une ingratitude ; il me semblait que je faussais
un rendez-vous d'honneur. Il fallut pour rompre cet inexplicable éloignement,
que madame R. elle même désirât assister à une séance et me requît d'autorité
pour l'y conduire. Nous tombâmes précisément le jour des plaidoyers. Quoiqu'elle
apportât tout l'intérêt de compassion que les femmes mettent d'ordinaire à ces
sortes de drames, ce n'était pas dans cet esprit de curiosité un peu vaine et
dans cet accompagnement mondain, que je m'étais juré de venir recueillir les
derniers actes de mon ami, de mon général, comme je l'avais nommé. Les discours
des avocats furent sans grandeur et au-dessous du rôle ; celui du défenseur de
Georges surtout me sembla petit de subterfuges. Georges le subissait évidement
avec une résignation chrétienne qui comprimait l'ironie. Mais le spectacle de
cette triple rangée d'accusés était solennel et relevait tout ; ma pensée y
errait ; Georges en tête du premier rang, Moreau en tête du second, le cadavre
absent de Pichegru?, sur qui la conjecture alors ne s'épargnait pas, d'Enghien
massacré, C'était là un sinistre concours. Quelle proie royale et guerrière
tombée dans un même filet! Quel groupe chargé seul des sorts funestes, quand de
partout ailleurs s'apprêtait l'Empire et qu'on regorgeait d'heureux augures et
de messages fastueux! Je me figurais cet Empire naissant, comme un grand
Carrousel, un Champ-de-Mars illimité, par-delà l'arène consulaire ; et à
l'entrée de cette carrière nouvelle, en passant par l'arc triomphal massif qui
servait de porte, le Consul-Empereur se trouvait en ce moment sous une voûte
obscure et resserrée, et il s'y arrêtait assez de temps pour laisser écraser, à
droite, à gauche, par ses s, et sans avoir l'air de l'ordonner, toutes les têtes
gênantes tandis que le cortège et lui-même allaient sortir plus radieux aux
acclamations de la multitude. Il y a ainsi, mon ami, des voûtes obscures
étroites, commodes aux violences qu'elles couvrent et qu'elles semblent
commander, des voûtes aisément sanglantes qui font le dessous des arcs de
triomphe sur le passage des ambitions humaines ; et c'est par là qu'entrent et
se poussent fatalement tous les Césars !
Quand l'avocat
de Georges eut fini, l'accusé se leva pour lui tendre la main et le remercier de
ses efforts ; mais, au même moment, nos regards qui jusque-là ne s'étaient pas
échangés se rencontrèrent, et, Georges prolongeant ses remerciements et son
geste dans la direction de son avocat, qui était la mienne, je pus croire qu'il
m'en revenait une part et que c'était un adieu reconnaissant. Tout suffoqué, je
tirai à moi madame R., et nous sortîmes. Je ne revis Georges que cette fois-là.
Et cependant
madame R. brusquait à tout propos un deuil politique qu'elle comprenait peu. Je
dus assister quelque temps après avec elle à la première grande fête impériale
qui eut lieu aux Invalides. Elle inclinait vers ces pompes de l'Empire, elle
essayait par degrés de m'y réconcilier, et je l'entrevoyais déjà ambitieuse pour
moi dans le même esprit qu'elle l'était pour elle. La vertu politique s'attiédit
vite au souffle d'une bouche qui parle à demi-voix. Mais comme c'était le moment
où retentissait encore sur le pavé de la Grève la tête de Georges et des siens,
je ressentais en y songeant, une confusion douloureuse et de vifs élans contre
ma faiblesse. d'autres troubles s'y joignaient. Je reçus vers ce temps des
nouvelles qui m'émouvaient toujours de mademoiselle Amélie et de sa grand-mère.
Je les eus par une de leurs connaissances de campagne en Normandie, qu'elles
m'adressèrent, un homme de dix ans au moins mon aîné, mais avec qui me lia du
premier jour une conformité périlleuse de penchants et d'humeur. Il venait à
Paris sans but apparent, mais en effet pour une passion dont il poursuivait
l'objet, d'ailleurs peu rebelle. C'était une âme charmante et pour qui la nature
avait beaucoup fait, d'une sensibilité affable et prompte à s'offrir, d'une
première fleur en toutes choses, un peu mobile, légèrement gâté, non pas au
fond par la fortune et les plaisirs ; il avait été de la jeunesse dorée et de
ces folles ivresses ; mais aimable, exquis rompu au monde, sachant les Lettres
aussi et versifiant même délicieusement ; un mélange enfin de tendresse facile
et d'esprit français du meilleur temps avec des ouvertures de coeur singulières
vers la religion. Il m'allait à merveille, et je lui convins ; nous en fûmes
vite aux confidences. Je lui dis mes perplexités ; il y entrait avec un intérêt
plein de fraîcheur, et comme il sied à une amitié qui ne veut pas rester fade,
même à côté de l'amour ; il jetait dans mes sentiments embarrassés des mots
pénétrants avec sa supériorité d'expérience. Cette liaison et cet exemple ne
furent pas sans influence sur moi, et m'enhardissaient près de madame R.
Mais je ne
parvenais pas, quoi que je fisse, à affranchir ma pensée de l'exil de Blois.
Tous les deux ou trois jours en revoyant au petit couvent madame de Cursy, quand
je l'entendais, inquiète et bonne, m'entretenir, comme d'habitude, de la santé
et des mérites de sa nièce, ne doutant pas que je ne fusse le même, quel
reproche cruel ces confiantes paroles étaient à mon inconstance! Chaque lettre
qu'il me fallait leur écrire ou que je recevais d'eux, ou que madame R. aussi
recevait parfois, remettait en mouvement cette corde fondamentale dont la plus
faible vibration éteignait en moi tout le reste. Je leur parlais du procès de
Georges, comme y assistant ; mais, ne pouvant en aucun cas exprimer par lettres
mes libres sentiments à ce sujet, j'avais le droit d'être sommaire. Souvent, au
milieu des démonstrations factices, il m'échappait, en écrivant, des signes
d'affection en détresse et des appels bien sincères.
Cela
m'arrivait surtout à la suite de cette comparaison inégale qui s'établissait
malgré moi entre les deux âmes, et à l'idée des manques fréquents, et de ce je
ne sais quoi de médiocrement profond et de frêle, que je découvrais déjà chez
madame R. Combien de fois, revenant, le soir, des quartiers bruyants avec
l'aimable ami, confident trop complice de mes détestables progrès, sur ce
Pont-des-Arts, alors tout nouveau, où nous nous séparions, je m'écriai en lui
désignant l'absente : “ Ah ! C'est Elle, C'est Elle encore que j'aime le mieux,
et qui saurait le mieux aimer ! ”
Il y a un
Amour qui aime l'oubli, le silence, les bois, ou indifféremment un lieu
solitaire quelconque, dans la présence, ou dans la pensée de l'être aimé. Que
lui importent, à cet amour vrai, l'ignorance où l'on est de lui, les discours ou
l'insouciance du monde, ses interprétations malignes, l'admiration du vulgaire
ou les compassions fausses des égaux, les rivaux en gloire qui disent de l'amant
qu'il s'alanguit et s'évapore, les rivales en beauté qui insinuent de l'amante
qu'elle dépérit secrètement dans l'ennui et l'abandon ? Que lui importent les
soirées tourbillonnantes du plaisir, les midis resplendissants au gré du clairon
des victoires, les spectacles toujours renouvelés où s'égare la curiosité de
l'esprit ou des yeux ? S'il est ignoré des autres, cet amour est compris et a sa
couronne dans un coeur. S'il ignore le reste, il lit toute une science
infaillible dans son abîme chéri. S'il se fixe durant des saisons sans bouger,
devant un regard il y voit naître et passer des bois et des sources étincelantes
et des paradis d'Asie. S'il fait un pas, s'il voyage, tout également s'enchante,
mais parce qu'il voit tout à travers une même larme. Il ne m'a pas été donné de
ressentir un tel amour, mon ami ; mais il m'a été donné d'en savoir plus d'un
trait et d'y croire. Deux amants qui s'aiment de véritable amour, a écrit un
être simple qui avait le génie du coeur, au milieu du monde et des choses qui ne
sont pour eux qu'une surface mouvante et sans réalité, ressemblent à deux beaux
adolescents aux épaules inclinées, les bras passés autour du cou l'un de
l'autre, et regardant des images qu'ils suivent nonchalamment du doigt : ce ne
sont pour eux que des images. Un tel amour existe, Dieu a permis qu'il s'en
rencontrât çà et là des exemples sur terre ; que quelques belles âmes en fussent
atteintes, comme d'une foudre choisie qui éclate sur les temples par un temps
serein. Il en est sorti de bien tendres et souvent douloureux prodiges. Car ces
célestes amours ne tombent que pour remonter bientôt, au risque sans cela de se
perdre et de s'altérer ; ils ne naissent qu'à condition de mourir vite et de
tuer leurs victimes. Rémission soit faite par vous, Dieu du ciel, à vos
créatures consumées !
Mais il est un
autre amour plus à l'usage des âmes blasées et amollies, et qui usurpe
communément le nom du premier ; vain, agréable, mêlé de grâce et de malice, qui
s'accommode et aspire à tous les raffinements de la société, et n'est qu'un
prétexte plus ingénieux pour en parcourir les jouissances, un fil de soie
tremblant et souvent rompu à travers le dédale du monde. Cet amour-là n'ignore
rien d'alentour ; il s'inquiète, il épie au contraire, il frissonne et flotte au
vent du dehors. Il préfère se montrer à être, et faire allusion ou envie aux
autres à se posséder en effet. Au lieu de ne voir en tout que des images, il
n'est lui-même qu'une image mobile, qu'il étale et promène devant d'autres plus
ou moins pareilles qu'il se pique d'égaler ou d'effacer. Hors des regards de la
foule et des occasions agitées, ne le cherchez pas ! il désire sans but, il
invente misérablement, et, se supportant mal, s'ingénie à se distraire. Sève,
torrents et flamme, rajeunissement perpétuel d'une même pensée, ardeur ennoblie
de sacrifice, oubli criminel même, mais éperdument consommé, il ne vous connaît
pas ! Il n'est pas de l'amour.
Malheureuses
sont les âmes que cette démangeaison appauvrit et ronge ! Plus malheureuses
encore celles qui, faites pour concevoir l'autre amour, et sentant quelques
vraies étincelles, ne les gardent pas ; qu'un éclair soulève comme une poussière
électrisée, et qui retombent ; en qui pourtant les soucis médiocres et
secondaires n'excluent pas un souvenir errant de la région brûlante ! Ce
souvenir les suit et les contriste au sein des inquiètes vanités ; ces vanités
les ressaisissent au début des projets meilleurs. Elles veulent aimer, elles
veulent se faire croire l'une à l'autre qu'elles s'aiment, et elles ne le
peuvent. Madame R. et moi, nous étions un peu de ces âmes.
Elle surtout,
si je l'ose dire. - Je voudrais vous la peindre au complet sans faire injure à
sa douce mémoire, et j'y parviendrai avec justice pour sa sensibilité et tant de
vertus aimables, si je sais être narrateur fidèle. Ce qui me piquait le plus de
sa part, après ses premières tristesses vaincues et sous son évidente
satisfaction de captiver et de plaire, C'était quelque chose de timoré, de
méfiant, de dissimulé par habitude et par crainte, un calice qui doutait de ses
parfums, une tige qui doutait de tous zéphyrs, une source longtemps contrainte
et restée avare. Si je la suppliais de répondre à mes lettres, qui s'entassaient
entre ses mains par quelques pages familières et épanchées, elle me le
promettait et le faisait à peine. Mais je découvrais qu'elle détruisait presque
tout ce qu'elle avait d'abord écrit dans un moment de passion ; elle déchirait
chaque matin au réveil ses billets d'après minuit. Un jour, j'en surpris un, non
achevé, et le lui arrachai de force; C'était exalté et comme délirant. Mais le
sang-froid revenait vite et resserrait tout. Le peu qu'elle me donnait de ces
billets, elle trouvait moyen encore de me les retirer au fur et à mesure sous
quelque prétexte. l'obéissais en frémissant et rougissais pour elle autant que
pour moi de ce mesquin affront.
Soit sentiment
de sa faiblesse et prévoyance de vertu, soit apprêt de coquetterie, soit plutôt
mélange indéterminé de tout cela, elle me refusait constamment la facilité des
entrevues en des lieux sûrs et sans témoins. Nous étions bien libres de longue
causerie à la campagne ; sa tante nous gênait peu ; mais, à Paris, nous étions
moins à nous. Il lui arrivait souvent de me faire faute au sujet des sorties que
nous arrangions ensemble. Le commencement d'ordinaire allait bien, nous nous
rencontrions; mais, entrée seule quelque part pour une visite, au lieu de
reprendre ensuite le coin où je l'attendais, elle m'esquivait par un autre.
Etant venus un
jour au petit couvent chez madame de Cursy, comme nous passions devant ma
chambre, je voulus la lui montrer; mais elle s'y opposa, en laissant voir un
soupçon obstiné et irritant ; madame de Couaën innocente et large de cour, y
serait mille fois entrée. En revanche, madame R. semblait pleine de confiance,
d'abandon et presque de fragilité, là où nous n'avions qu'une minute rapide. à
la traversée d'une chambre dans une autre, au détour d'un bosquet de Clarens, ou
sur un seuil où il fallait se séparer. Si je lui reprochais ces contradictions
blessantes, elle en convenait, accusant sa nature trop faible et insuffisante
pour le bien comme pour le mal. Mes lettres passionnées lui étaient chères; elle
se demandait en les relisant, disait-elle, si elle en était digne ; elle
s'avouait fière du moins de les inspirer ; et elle en était fière en effet
vis-à-vis d'elle-même, plutôt encore que naïvement comblée et heureuse. Mais son
affection avait aussi des accents de bien simple langage. Elle souhaitait
presque que je fusse malade, assez pour être au lit, sans danger pourtant : Oh !
comme elle me soignerait alors elle-même de ses mains!
comme elle me
prouverait son dévouement sans contrainte ! Madame R. était bien touchante et
pardonnée, quand elle disait ces choses, le front soyeux et tendre, penchée sur
ses pâles hortensias.
- “ Où
couriez-vous tout à l'heure, me disait-elle un soir que, ne l'ayant pas vue de
la journée, j'avais couru d'abord en entrant, dans le parc où elle était, mais
vers un bosquet où elle n'était pas, passant assez près d'elle sans
l'apercevoir; où couriez-vous donc ainsi? ” - “J'avais aperçu là-bas,
répondis-je, une forme fine et blanche dans l'ombre, et je croyais que c'était
vous ; mais ce n'était qu'un lys, - un grand lys, que, d'ici, voyez, à sa
taille élancée et à sa blancheur dans le sombre de la verdure, on prendrait pour
la robe d'une jeune fille. ” - “ Ah ! vous cherchez maintenant à raccommoder
cela avec votre lys, s'écriait-elle vivement et d'un air de gronder : je veux
bien vous pardonner pour cette fois d'avoir passé si près sans m'apercevoir.
Mais prenez garde ! celui à qui pareille faute arriverait deux fois de suite, ce
serait preuve qu'il n'aime pas vraiment ; il y a quelque chose dans l'air qui
avertit. ”
- Plus tard,
en hiver déjà, comme un soir je l'avais suivie de loin au sortir d'une maison
d'où on la ramenait sans que je dusse l'aborder, elle me dit le lendemain
qu'elle m'avait bien reconnu.
- “ Et
comment. lui demandai-je, sous mon manteau, à cette distance et dans l'ombre ? ”
- “ Oh ! je ne
m'y trompe pas, moi, répliquait-elle : je ne vous ai pas vu, mais je vous ai
senti ! ”
- De tels
mots, comme vous pouvez croire, rachetaient en moi l'effet de bien des
médiocrités. Je les racontais à mon nouvel ami, arbitre sûr en ces gracieuses
matières. Il me montrait en échange des lettres humides encore du langage dont
s'écrivent les amants, et je rapportais de ces conversations sensibles, toutes
pétries de la fleur des poisons, un surcroît de chatouillement et une émulation
funeste.
Madame R.
m'entraînait sans peine aux fêtes militaires, aux cérémonies de cet hiver du
Couronnement où nous entrions, et qui fut si radieux. A la vue de ces groupes
d'élite, de tant de jeunesses héroïques et fameuses, il m'était clair qu'elle
aurait désiré et aurait été flattée que j'en fusse. Elle me citait des noms
illustres de mon parti qui avaient cessé de dédaigner ce service de périls et
d'honneur. Les saluts légers que les sabres nus adressaient, en défilant, aux
femmes des estrades et des balcons, nous allaient au coeur. Pourquoi n'étais-je
pas là en bas pour passer aussi à la tête des miens, déjà décoré et glorieux,
pour la saluer de l'éclair de l'épée, et pour qu'elle me reconnût et me montrât
d'une main sans effort qui prend possession, d'un geste qui veut dire à tous :
Il est à moi !
J'étais
ébranlé ; je rongeais mon frein, comme un coursier immobile qui entend des
escadrons : “ Oh ! avant ces derniers événements, répondais-je, que c'eût été là
ma place et mon voeu ! mais après, maintenant, comment est-ce possible? Après
d'Enghien, - après Georges, jamais! ” Et je baissais la tête comme un vaincu
obscur; elle gardait le silence, et le reste de la fête se passait jalousement.
Au théâtre, à la représentation des opéras les plus recherchés, C'était de même.
Moi, j'y aurais volontiers été heureux; mais, elle, témoin des élégances et des
triomphes de son sexe, voyant quelquefois une salle entière se lever et
applaudir idolâtrement à l'arrivée tardive des femmes, Reines alors de la
beauté, elle tombait à son tour en jalousie et en tristesse. Au lieu d'être à
nous seuls et enivrés dans ces loges étroites où sa tante, bien que présente,
nous interrompait à peine, et qui semblaient comme une image exacte de notre
situation en ce monde, isolés que nous étions, à demi obscurs, pas trop mal à
l'aise et voyant sans être vus, - au lieu de cela, nous nous regardions avec
souffrance et des pleurs d'envie qui n'étaient pas pour nous. Etait-ce donc là
de l'amour?
Ce n'était
guère de ma part qu'un goût vif, né de l'occasion prolongée, d'une convenance
apparente, et de ce projet que je formais, hélas! de ne plus dédoubler mon âme
et mes sens; C'était de sa part une langueur affectueuse assaisonnée de vanité.
Nous n'avancions qu'à l'aide de mille pointes et de ces ruses qui aiguisent,
tiennent en haleine et harcèlent. Dans les bals, elle se plaisait par moments à
me donner des craintes de rivalité et des impatiences. Une fois, au mariage
d'une de ses parentes où elle m'avait fait inviter, elle s'entoura bruyamment,
toute la nuit, de jeunes gens et de cousins de province, jouant la reine de ces
lieux. Quoique j'eusse facilité entière pour la visiter ou l'accompagner chaque
soir, nous avions imaginé, par quelque réminiscence romanesque, que je serais
régulièrement à minuit sous une de ses fenêtres qui donnait dans une rue peu
fréquentée et que là, penchée une minute à son petit balcon, elle me jetterait
quelque adieu, un geste, un billet au crayon ou le bouquet de son sein. Je ne
manquais pas au rendez-vous, et veillais sous cette croisée en sentinelle
opiniâtre, par la neige ou la pluie et toutes les lunes de ciel, immobile ou
rôdant, objet suspect pour les rares passants qui s'écartaient de mon ombre avec
prudence. Le plus souvent donc l'ayant quittée vers onze heures, je la
retrouvais là bientôt après. J'avais suivi, durant l'intervalle, les moindres
mouvements de lumières dans sa maison et la sortie des visiteurs, et sa
demi-heure d'étude solitaire sur la harpe, comme un prélude au lever de l'étoile
d'amour; j'avais saisi des sons même du chant de sa voix, et son ombre, et celle
de sa femme de chambre qu'on devinait s'agitant autour d'une chevelure dénouée,
et ce coin de rideau entrouvert par où elle s'assurait, un peu avant, de ma
présence. Mais, à peine apparue et saluée, et le gage tombé de ses mains, je lui
faisais signe de rentrer sans plus de retard à cause du froid de la saison. Sa
vitre alors se refermait; il ne restait à mes yeux que son toit tout blanc de
neige ou de rayons, et le tremblement de l'ardoise argentée. d'autres soirs
pourtant elle oubliait, je pense, un peu à dessein que j'étais là; son étude de
harpe durait bien longtemps, et les sons qui jaillissaient avec plus de
prodigalité et d'éclat semblaient d'en haut insulter à mon attente. Il lui
arriva même, une ou deux fois que je ne l'avais pas vue de la journée, de ne pas
du tout paraître, comme si ce n'avait pas été convenu ; et moi, dans mon
acharnement, j'attendais toujours. J'avais comme gagné, à force de marcher le
long de ce mur, la stupidité d'un factionnaire qu'on ne relève pas. Mes pieds
retombaient imperturbables sur les mêmes traces; mais je ne savais plus à quelle
fin j'étais dans ce lieu. Puis, me le rappelant tout d'un coup, et voyant sa
lumière éteinte, la colère, l'indignation contre ces ruses cruelles ou contre un
oubli non moins outrageux me bouleversaient ; je rêvais, par ce balcon trop
inaccessible, quelque moyen d'invasion prochaine, et m'en revenais à travers
tout Paris, la tête agitée de projets entreprenants et d'escalades violentes. Oh
! L'ardeur d'âme noblement exhalée ! ne trouvez-vous pas ? Quel hiver glorieux
ce fut, et quel couronnement de ma jeunesse !...
Cependant je
n'avais plus aucune excuse auprès de mes amis de Blois pour prolonger à Paris ce
séjour sans interruption. Dans une des lettres que le marquis m'écrivait (car
depuis quelques mois c'était lui qui écrivait plutôt qu'elle), il disait : “ On
craint ici que vous ne nous négligiez un peu, mon cher Amaury : madame de Couaën
vous accuse d'être facile aux habitudes nouvelles, et je me demande moi-même si
madame R. ou quelque autre accueil aimable ne nous a pas supplantés près de
vous. ” En recevant ces mots, j'aurais voulu partir, donner huit jours au moins
au passé, à l'amitié veuve, aux regrets et au soutien d'une illusion croulante,
à la réparation trop incomplète d'un mausolée sacré. Mais madame R. restait
principalement en garde sur ce point : c'était un ressort qui, à peine touché,
resserrait en elle toutes les langueurs et les sourires, tendait brusquement
toutes les méfiances.
Huit jours à
Blois eussent reculé et anéanti l'effort de mes huit mois parjures. Si seulement
elle me voyait triste d'une certaine tristesse, elle soupçonnait cette cause et
devenait à l'instant d'une altération de ton et d'une aigreur singulière.
Je remettais
donc chaque jour d'ouvrir la bouche sur ce court voyage, et je n'osais jamais.
Il y avait un
an bientôt qu'ils avaient quitté Paris. Il y en avait déjà deux que, sortant
pour la dernière fois de la Gastine, j'avais demandé, en langage embarrassé et
couvert, à mademoiselle Amélie ce terme de deux ans pour voir clair dans ma
destinée et me résoudre sur les futurs liens. l'apprenais qu'elle devait venir
prochainement passer quelques semaines chez une amie de sa mère. Qu'allais-je
avoir à lui dire, et comment masquer tant de confusion ?
Quelle clarté
si nouvelle avais-je donc acquise durant ces deux années? quelle ouverture
avais-je pratiquée à travers les choses? Une volonté vacillante et bégayant,
plus inarticulable que jamais ; une situation plus fausse et plus déloyale, non
seulement vis-à-vis d'elle, mais envers deux autres coeurs également blessés!
Pas un acte d'énergie, pas une direction tentée en vue du bonheur d'autrui ni du
mien, pas une droite issue ! Noble jeune fille qui, debout, sans vous lasser, si
fermement enchaînée au seuil d'une première espérance, ressembliez à une jeune
Juive, au bord d'une fontaine ou d'un puits, les mains dans vos vêtements,
attendant que le serviteur peu fidèle revînt placer sur votre tête l'urne
pesante, ou déjà ne l'attendant plus, mais restant, regardant toujours,
n'appelant jamais, jamais importune même dans le plus secret désir, appuyée sur
votre gentille Madeleine qui grandit moins folâtre et qui n'a pas surpris une
seule de vos larmes! ô sublimité simple de la volonté et du devoir! quel retour
il se faisait en moi.
même, chaque
fois qu'ainsi vous m'apparaissiez! Il me semblait en ce moment que, malgré le
terme échu des deux années, et quand je devais me prononcer sur son avenir, ce
n'était pas d'elle encore que m'entretenait cette personne de sacrifice, ce
coeur voué au service des autres et à son propre oubli. C'était de madame de
Couaën et des reproches et des hontes de cet abandon. C'était de cette vive
peine que me parlait le plus le souvenir de mademoiselle Amélie. Je ne lui
prêtais, croyez-le, que des pensées dignes d'elle ; j'interprétais ce qu'elle
sentait en vérité, ce qu'elle aurait senti si elle avait tout su; je croyais par
moments l'entendre, qui me disait : “ Ah! pour elle du moins, pour elle, je ne
me fusse plainte jamais de mon délaissement, je n'eusse point mugi de vous, à
mon ami; mais elle aussi quittée, elle aussi peut-être en proie à mes douleurs!
Ah ! pitié pour ce sein maternel qui n'a pas de place à cacher de telles
angoisses, pitié pour ce front d'épouse qu'aucune ombre suspecte ne doit
obscurcir!
Oubli sur moi,
pitié et bonheur pour elle, si j'ai encore quelque droit! ” Dans les dernières
lettres du marquis, il était plus question de la santé de sa femme, et les
expressions de vague crainte s'y reproduisaient fréquemment. Madame de Cursy
m'en parlait sans cesse, et sa petite communauté priait pour la chère absente.
Le nom de madame de Couaën, prononcé par hasard dans le monde que je voyais,
m'était devenu une cuisante épine et un supplice. Plusieurs fois, des personnes,
qui nous avaient aperçus l'an dernier toujours ensemble, s'informaient où en
était aujourd'hui une amitié si inséparable, et souvent, quand j'arrivais dans
une compagnie, j'entendais qu'on adressait tout bas cette question à madame R.,
laquelle, au reste, ne manquait pas de me le venir rapporter d'un certain air de
dépit, et comme si je lui eusse valu un affront. Un jour, à un dîner chez elle,
où il y avait bon nombre d'invités, la conversation générale s'étendit sur
madame de Couaën. Une dame qui l'avait rencontrée, en passant récemment à Blois,
disait qu'elle était à ne pas reconnaître, fort maigre, et d'un moment à l'autre
très pâle ou avec des plaques vives aux joues. Je restai fixe et consterné à ces
détails. Madame R.s'était levée sous un prétexte, et avait quitté la chambre.
En rentrant,
elle me trouva le visage tout noyé et luttant avec des pleurs que je m'efforçais
de dérober aux convives.
Quelques
instants après, comme on passait au salon, elle s'approcha de moi et me dit dans
un éclair irrité : “ Oh! vous l'aimez bien ! ” En ces moments jaloux, le plus
subit changement se faisait en elle ; ce n'était plus rien du nom d'Herminie ; à
la soie onctueuse et cendrée de son front, à l'ivoire mat et tiède de sa joue,
succédait une légère et dure verdeur comme métallique. Ses lèvres avaient des
accents clairs et vibrants, le rire lui sortait d'un gosier moqueur ; elle frit
d'une coquetterie folle toute cette soirée. Je ne pouvais mieux la comparer
alors qu'au malicieux sphinx de bronze que je vous ai dit. Je le lui écrivais à
elle-même le lendemain ; je me justifiais de mes pleurs, et m'attachais à lui
prouver que celui-là ne serait pas digne d'elle, qui, en ma place, ne les eût
pas sentis déborder. Elle en convenait sans peine, et se désarmait, et reprenait
les molles couleurs. Mais la confiance vraie ne se rétablissait pas à fond ou
plutôt elle ne fut jamais, en aucun temps, établie entre nous.
XVIII
Perplexités,
mon ami, que je ne puis vous rendre, si vous-même n'y avez point passé, qu'il ne
faut point mesurer à l'étendue des motifs apparents, et que compliquaient encore
ces tristes consolations souillées dont l'effet immédiat attaque si directement
la volonté à son centre!
Vie tiraillée
et nouée dans les plus sensibles portions de l'être ! Embarras paralysant d'une
nature née pour le bien d'une jeunesse qui s'est prise au piège, en voulant
illégitimement aimer, et qui ne sait plus aboutir en vertu franche ni en
désordre insouciant et hardi. Agonie, rapetissement, et plainte des âmes tendres
déchues! Oh ! j'ai bien connu cette situation fausse et son absurde profondeur,
ces dégoûts de tout qu'elle engendre, cet embrouillement inextricable qui
meurtrit bientôt sur tous les points un cerveau jusque-là sain, net et
vigoureux, cet échec perpétuel au principe et au ressort de toute action, cette
lente et muette défaite au sein des années vaillantes! C'est comme un combat qui
se livre incessamment en nous sans pouvoir se trancher d'un côté ni de l'autre,
et l'âme en prostration, qui est le prix du combat, sert aussi de champ de
bataille et subit tous les refoulements contraires, et ne sait, à la fin de
chaque journée, à qui elle appartient! Ce sont de longues matinées, attachées et
clouées à une même place, comme par une manie obstinée; sur un fauteuil, ou dans
ses rideaux; la tête dans les mains, les yeux se dérobant, comme indignes, à la
clarté du jour, et le visage caché dans un chevet; - plus d'étude, un livre
ouvert au hasard qu'on lit presque au rebours, tant l'esprit est ailleurs!
quelques
gouttes de pluie qu'on écoute tomber une à une dans la cendre du foyer ; de
vrais limbes sous une lumière blafarde et bizarre; une inertie mêlée d'angoisse,
d'une angoisse dont on n'a plus présents les motifs, mais qui subsiste comme une
fièvre lente dont on compte les battements. Et si l'on y repense, un éveil, un
ébranlement confus de tous les obstacles, de toutes les difficultés et
impossibilités, mais nulle issue, pas une ouverture pour rentrer dans la paix et
l'équilibre, pour se replacer dans l'ordre en s'immolant à quelqu'un. Un flot
lent qui soulève et remue au fond de nous toutes les étables d'Augias; aucun
torrent qui les purge et les entraîne; - et nous, notre Ame, là devant assise,
mais assise dans le supplice de Thésée; attendant comme le paysan imbécile, que
ce fleuve croupissant soit écoulé et tari! Voilà où mène le séjour dans ces
situations fausses auxquelles on condamne sa jeunesse; elles portent avec elles
et en elles une expiation terrible. De telles misères sont bien à mépriser, mon
ami; mai s'il faut se le rappeler, si l'on était tenté d'en trop rougir et de
s'en accabler d'une âme trop abattue, elles ne sont pas plus à mépriser que tant
d'autres misères de notre faute et agonies méritées sur cette terre. Du côté du
respect humain, qui veut de l'action à tout prix, du mouvement et du bruit
jusque dans le mal, et qui rougirait de l'aveu de toute agonie tandis qu'un Dieu
a bien eu la sienne, il n'y aurait guère de secours ni d'allégeante parole à
tirer : j'entends déjà les reproches durs et les risées des superbes que
scandalisent de si abjectes faiblesses. Chrétiennement et aux yeux de Dieu, ces
faiblesses, voyez-vous, ces sueurs tremblantes ne sont pas plus petites que tant
d'actes et de résultats dont on se glorifie, que tant de triomphes menteurs qui
se proclament, que ces enfers plus ardents des rivalités et des haines, que ces
agitations extérieures ou secrètes des Whigs et des Tories de toutes sortes dans
les divers étages de la fortune, des honneurs et du pouvoir. Devant Dieu, devant
mes frères en Dieu, mon ami, je confesse mes langueurs, je les foule et les
humilie en toute honte : devant les autres faiblesses humaines qui feraient les
fières, je les relève, ou du moins je soutiens qu'elles sont soeurs, et que dans
les nôtres, si elles sont plus inactives et paralysées, C'est qu'il entre plus
d'âme aussi, un reste de scrupule spirituel, un élément infirme qui n'a plus la
force d'être bon, mais qui en a la conscience, qui empêche de passer outre, qui
suspend et neutralise, qui, chassé de notre chair, se réfugie dans nos os, et
nous brise, et gémit !
Je me serais
pourtant décidé, je le crois bien, à partir pour Blois sans prévenir madame R. à
l'avance, sans obtenir congé d'elle, et en écrivant simplement un soir que
j'avais pris sur moi, malgré tout, de me condamner à cet exil de huit jours :
mais une lettre du marquis, cachetée en noir, me dispensa cruellement de plus
d'effort ; le marquis m'y apprenait la mort subite de son fils, et, muet sur la
profondeur de sa blessure, il m'y parlait de sa femme et de l'état alarmant où
ce coup l'avait réduite, me chargeant de réclamer pour lui une permission de
retour et de séjour d'une quinzaine à Paris : il voulait la dépayser dans ces
premiers instants de la douleur et consulter aussi les médecins. Je courus à M.
D..., qui en fit son affaire près du ministre Fouché, et l'ordre fut expédié de
la police en même temps que ma lettre d'annonce au marquis.
Cet enfant,
que nos amis venaient si amèrement de perdre, était l'aîné de sa soeur ; il
avait au moins sept ans accomplis, étant né en Irlande même, à Kildare, avant
l'arrivée en France des époux. Ses qualités précoces librement développées et
une pénétrante beauté intérieure faisaient de ce jeune Arthur un être rare, une
créature doublement précieuse. D'une complexion blanche, aux yeux, aux cheveux
noirs, le front aisément caressé des songes, d'un naturel très réfléchi et très
sensible, il tenait de sa mère et de sa grand-mère, de cette lignée aimante des
O'Neilly. Il était même empreint, au bas du cou, d'un signe de naissance que sa
grand-mère seule avait eu, et dont sa mère n'avait pas hérité. Madame de Couaën
m'en fit la remarque un jour qu'elle le déshabillait et l'embrassait sur ce
signe avec émotion et respect. Sa jeune soeur au contraire, toute Lucy qu'elle
était et que sa marraine madame de Cursy l'avait appelée, resserrée et grave,
taciturne plutôt que silencieuse, dédaigneuse encore plus que rêveuse, la
prunelle bleue et la lèvre un peu haute, annonçait davantage ressembler à son
père et sortir de cette souche antique des Couaën, qui avait longtemps creusé,
obscure et solitaire, dans son roc, mais obstinée, vivace et forte. Ces deux
enfants s'aimaient tendrement, et le jeune Arthur rendait à sa soeur une espèce
de culte délicat et des égards même de chevalier et de poète. A Couaën, il lui
tressait des couronnes dans les prés, au bord du canal, et se plaisait à l'en
parer durant des heures ; elle se laissait faire, assise, immobile et dans le
sérieux d'une jeune reine. Une fois, comme on les avait vus, depuis plusieurs
jours, s'enfoncer seuls dans une allée du bois, au bout du jardin on eut la
curiosité de les suivre. Ils s'étaient fait un petit carré à part, entouré de
gazon, et un beau jasmin au milieu ; Arthur avait demandé au jardinier de le lui
planter à cette place. A force d'entendre parler d'Irlande et de Kildare à leur
mère, ces enfants en étaient pleins, et la jeune soeur questionnait son frère,
qui y était né, comme s'il en avait su plus qu'elle. Arthur avait donc imaginé
d'appeler Kildare ce lieu-là qu'ils s'étaient choisi comme faisait Andromaque en
Epire au souvenir de Pergame, et comme font tous les exilés. Par une aimable
idée de métamorphose, digne de la poésie des enfants ou des anges, le beau
jasmin du milieu figurait leur aïeule madame O'Neilly, dont madame de Couaën les
entretenait sans cesse et qu'elle regrettait devant eux. Chaque jour, ils
venaient causer avec le jasmin et chanter à l'entour de lentes mélodies. Dans le
bouquet matinal qu'ils offraient à leur mère, Arthur et sa soeur mêlaient un peu
de la fleur de ce jasmin, pour qu'il y eût un souvenir, un bonjour confus de
leur grand-maman, mais sans que leur mère le sût, de peur de réveiller
directement ses regrets d'absence. On découvrit à la fin tout cela. Ne vous
semble-t-il pas, en cet enfant, à travers un instinct de spiritualité et de
prière, saisir une inspiration des fées mourantes, un souffle d'Ariel déjà
baptisé? J'appelais depuis ce temps Arthur notre jeune barde, et ce fut à plus
forte raison lorsqu'un jour, après l'avoir cherché longtemps au logis, comme
tous étaient dans l'inquiétude, je le trouvai sur la montagne, assis seul et les
yeux en larmes vers la mer, sans qu'il me pût expliquer comment ni pourquoi il
était là. Son père l'aimait à l'adoration, et quand il le tenait entre ses
genoux, le contemplant et lui arrachant de naïves paroles, et, du sein de son
ombre habituelle, s'illuminant doucement de lui, je ne pouvais m'empêcher de
trouver qu'il y avait dans cet enfant tout tendre et poétique beaucoup pourtant
du génie paternel, un germe aussi des inquiètes pensées, un rêve de vague gloire
peut-être autant que de tendresse, quelque chose d'une fixité de mélancolie
opiniâtre et dévorante. Ce noble père souriait en ces moments sans doute à
l'idée que l'enfant serait quelque jour un flambeau, une illustration qui
réfléchirait sur la race jusque-là inconnue et sur lui-même. Heureux et deux
fois sacrés les pères qui reçoivent d'un fils glorieux l'éclat qui les a fuis et
qu'ils auraient les premiers mérité !
Depuis le
départ de Couaën, Arthur avait été assez triste et maigrissant, malade dans sa
sensibilité. Les bons soins du petit couvent ne lui avaient pas fait oublier la
grève et les bois. Dans les commencements, il demandait souvent à sa mère, mais
en se cachant de madame de Cursy, pour ne pas avoir l'air de la vouloir quitter
:
“ Maman,
reverrons-nous bientôt la mer ? ” Madame de Cursy, un jour, en traversant le
jardin pendant l'office, les surprit, lui et sa soeur, qui psalmodiaient, à
l'unisson des vêpres, cette espèce de couplet de l'invention d'Arthur :
Bon Dieu,
rendez-nous la mer, Et la montagne Saint-Pierre, Et noire petit jardin Et
grand-maman le jasmin !
Le caractère
de sa soeur devenait aussi plus difficile, et volontiers capricieux ou
impérieux. Nous avions quelque-fois des discussions avec madame de Couaën sur la
direction qu'il aurait fallu donner à ces jeunes êtres ; mais naïve, excellente
sans effort, et n'ayant eu que les baisers maternels pour discipline, elle
entrait peu dans ces nécessités ; et moi, qui m'offrais à cette tâche, aurais-je
eu la persévérance et le désintéressement de la remplir ? Dans le court séjour
que j'avais fait à Blois, Arthur, profitant d'un moment où j'étais resté seul
près de son lit (car il se trouvait alors malade), m'avait dit : “ Pourquoi ne
viens-tu plus avec nous, tu nous fais de la peine. ” Je ne sais ce que je lui
répondis ; il se tut comme s'il eût pensé beaucoup et ne me questionna plus. La
petite Lucy, plus fière ou moins sensible, ou plus discrète encore, ne m'aurait
rien demandé.
Et quand je
vous peins ainsi ces deux beaux enfants par les traits qui les détachent du fond
commun de leur âge, je ne prétends pas dire, au moins, que ces traits
distinctifs apparussent continuellement en eux et en fissent d'avance de
complets modèles. Oh ! non pas ! souvent Arthur le barde était bruyant, altier
ou mutiné ; souvent sa royale soeur était familière, babillarde, ou d'un rien
émue et en larmes; souvent ils folâtraient et se confondaient à nos yeux selon
les grâces et toutes les contradictions de l'enfance.
C'était donc
un de ces chers objets que venaient de perdre nos amis. J'étais présent à les
attendre lorsqu'ils arrivèrent en pleine nuit au petit couvent. Il n'y eut entre
nous que des mains pressées, des embrassements étouffés, sans parler de rien,
sans rien nommer. Elle me parut au premier coup d'oeil moins changée que je ne
J'avais craint, et toujours belle.
Le lendemain
matin, je les vis l'un et l'autre, et d'abord séparément. Avec lui, dès que
j'eus osé toucher l'immense plaie, je fus interrompu par un geste négatif,
irrévocable ; je balbutiai et n'essayai pas de poursuivre. Il y avait, je le
sentis aussitôt, dans sa douleur plus que celle d'un père pour son enfant ; il y
avait l'idée d'enfant mâle, de premier.
né ravi, le
deuil du nom éteint, quelque chose de blessé autre part encore qu'aux
entrailles, une portion d'amertume non avouable parce qu'elle avait sa source
dans l'antique préjugé plus avant que dans la nature ; et nulle consolation dès
lors ni même aucun langage possible à ce sujet. Il aimait sa fille, sa fille si
semblable à lui dans une saison si tendre, si forte image traduite en
gentillesse et en beauté, mais elle ne remplaçait rien à ses yeux ; un fils seul
pouvait lui cacher le vide des ténèbres. Etait-il homme à en désirer un encore,
à recommencer une espérance ? Si les médecins le rassuraient sur la santé de
madame de Couaën, si, dans son orgueil de race, il venait à redemander l'espoir
d'un héritier mâle à la mère d'Arthur... en cet éclair, mon front se couvrit de
honte, et je souhaitai que les médecins la trouvassent mal, la jugeassent
atteinte de mort.
Elle était mal
en effet; le jour me la montra plus douloureuse et affaiblie. Elle du moins,
elle était toute mère et rien que mère ; elle me parla la première de son fils,
se rejeta en pleurant sur sa fille qu'elle baisait, et qui, debout et morne,
semblait porter toute cette affliction et contenir, pauvre enfant ! la sienne.
Un mot de madame de Couaën me révéla sous sa plaie vive le ravage d'une
mélancolie bien profonde : “ Ce coup, disait-elle, était un châtiment mérité
pour avoir désiré quelque chose hors du cercle tracé, hors de la famille, et
elle avait été frappée au-dedans comme par un rappel sévère. ” Je voulus
vainement combattre cette interprétation qui me parut lugubre et qui n'était que
rigoureusement chrétienne, mais elle n'avait pas de pensées à la légère;
celle-ci avait pris racine en elle durant tout son séjour délaissé à Blois, et
l'y avait obsédée constamment ; la mort de son fils n'avait fait que confirmer
une crainte préexistante.
Elle me conta
comment le corps embaumé était parti pour Couaën, sous la conduite du vieux
serviteur François, et que le marquis, durant une veillée lamentable, avait tout
fait lui-même, qu'il avait tout scruté, tout enseveli, tout cloué de ses mains,
sans souffrir témoin ni aide.
Dès ce premier
jour, je sentis la gêne de ma situation nouvelle ; l'heure de voir madame R.
étant arrivée, il fallut quitter madame de Couaën. Ses droits anciens, sa
douleur récente n'allaient pas jusqu'à me retenir une demi-journée entière ; une
autre avait l'empire du moment. Madame R. vint le soir embrasser son amie. Cette
première visite se passa bien. Madame R. pleura beaucoup, et s'abandonna avec
naturel à tout ce qu'inspirait un spectacle si abattu ; mais, les autres fois,
ce fut moins simple ; la vanité revint, la rivalité se glissa. J'évitais avec
elle toute démonstration trop particulière; mais d'un geste, d'un clin d'oeil,
elle savait assez marquer son ascendant sur moi et dénoter notre intelligence
établie. J'allais chaque matin, avant deux heures, au petit couvent; puis madame
de Couaën avait beau me vouloir retenir, je m'échappais et volais à la
Chaussée-d'Antin où, saignant encore d'impression graves et affligées, je
trouvais souvent un accueil aigri et mille jalousies en éveil. Tous ces petits
griefs entraient, s'accumulaient en moi, y brisaient, pour ainsi dire, leurs
épines, et, s'il n'en résulta sur le temps aucune grande secousse, ils se
retrouvèrent plus tard avec usure. Soit amitié au fond, soit secret désir de
surveillance, madame R. vint passer près de madame de Couaën plusieurs des
soirées de cette quinzaine, tantôt seule, tantôt accompagnée de sa tante.
Fort occupé
que j'étais en ce mois-là de certaines séances du soir sur le magnétisme animal,
je faisais pourtant en sorte de revenir toujours à temps pour reconduire madame
R., mais quelquefois à temps seulement, et sans prendre longue part à
l'entretien. Madame de Couaën ne perdait rien de ces concordances, et en
souffrait.
Cela se voyait
surtout au sourire d'adieu qu'elle tâchait de nous faire aussi bienveillant que
son triste coeur, à ce sourire qui ne réussissait pas à en être un, et qui me
semblait dans cette douce pâleur une ride criante. O vous qui avez trop vieilli
par l'âme et souffert, si vous voulez déguiser le plus amer de votre souci, ne
riez jamais, ne vous efforcez plus de sourire !
Un soir que
nous avions laissé percer, madame R. et moi, nos arrangements pour une sortie
projetée, madame de Couaën se trouvant debout avec nous près de la fenêtre par
une lune sans nuages, devant une nuit de magnificence qui nous assurait un beau
soleil du lendemain, me demanda de la conduire elle-même dans la matinée
suivante à la promenade et à quelque boutique. Elle me le demanda comme pour
montrer qu'elle n'était pas piquée ni jalouse, et comme une soeur demande à son
tour après qu'une autre soeur a obtenu. J'eus un court moment d'hésitation dans
ma réponse, tant à cause de madame R. présente, que parce que cela tombait
réellement à travers mes heures occupées.
Ce presque
imperceptible mouvement fut bien sensible à madame de Couaën ; elle se rétracta
aussitôt, s'accusant d'être indiscrète et d'abuser légèrement de moi. Il fallut
toutes mes instances pour recouvrir ce premier effet et la résoudre à vouloir
encore.
Il y avait un
an vers la même époque, dans les mêmes lieux, que nous ne nous étions promenés
ensemble ; je me sentais lié, garrotté par d'autres serments ; je m'étais dit de
bien mesurer mes paroles. On se crée une ombre d'honneur qu'on essaye de suivre
dans cette violation de toutes les lois. Les terrasses exposées, les marronniers
et les marbres émaillés de frimas, ces mêmes lisières des allées qu'anime le
soleil d'une heure, nous revirent tout changés.
Je voulais
prendre d'abord un autre tour du jardin; elle insista pour les anciennes traces.
Qu'étaient devenus nos promesses et nos projets de bonheur ?... Sa fille
cheminait seule à nos côtés.
Il semblait
qu'elle avait dessein de subir lentement le contraste des impressions
d'autrefois et de celles d'aujourd'hui, d'en tirer un enseignement austère. Elle
ne provoqua de moi aucune explication et ne parut pas en attendre.
Mais calme,
sensée, avec son accent d'imagination native, et soutenue par un flot intérieur
profond, elle parla beaucoup et presque seule, dévoilant peu à peu sous le ciel
tout un lac nocturne de pensées ensevelies.
Elle disait
qu'il y a un jour dans la vie de l'âme où l'on a trente ainsi que les choses
apparaissent alors ce qu'elles sont ; que cette illusion d'amour qui, sous la
forme d'un bel oiseau bleu, a voltigé devant nous, sauté et reculé sans cesse
pour nous inviter à avancer, nous voyant, au milieu, bien engagés dans la forêt
et les ronces, s'envole tout de bon ; qu'on ne le distingue plus que de loin par
moments au ciel, fixé en étoile qui nous dit de venir; que, vivrait-on alors
trente ans encore et trente autres sur cette terre, ce serait toujours de même,
et que le mieux serait donc de mourir, s'il plaisait à Dieu, avant d'avoir
épuisé cette uniformité ; qu'on deviendrait même ainsi plus utile à ceux d'en
bas en priant pour eux.
Elle disait
qu'il y a pour l'âme aimante une lutte bien pénible : c'est quand l'oiseau
d'espérance, qu'on croyait parti pour toujours, redescend encore un instant et
se pose ; quand on a un jour vingt ans et le lendemain trente, et puis vingt ans
de nouveau, et que l'illusion et la réalité se chassent l'une l'autre en nous
plusieurs fois dans l'espace de peu d'heures ; - mais j'ai les trente ans
désormais sans retour, ajoutait-elle.
Elle
confessait avoir toujours eu un monde en elle-même, un palais brumeux enchanté,
une verte lande sans fin, peuplée de génies affectueux et de songes ; avoir vécu
une vie idéale tout intense, toute confiante et longtemps impénétrable aux
choses ; mais que c'en était fait enfin chez elle, et plus rudement que chez
d'autres, d'un seul coup.
Elle disait
aussi, je m'en souviens, que l'illusion ou l'amour qu'on porte en soi à vingt
ans ressemble à un collier dont le fil est orné de perles ; mais, au collier de
trente ans, les perles sont tombées ; il n'en reste que le fil, qui dans un
coeur fidèle, du moins, est indestructible et dure cette vie et l'autre.
Elle disait
naturellement de ces choses qui semblaient cueillies sur la trace des Esprits
des nuits dans les bruyères maternelles, mais de ces choses relevées avec
sagesse et mûries dans un coeur tendre.
Et tout en
proférant cette science amère de Job d'une douce lèvre de Noémi, et avec un
souffle d'âme qui ne se lassait pas, la fatigue de marcher la prenait
fréquemment.
Je
choisissais, pour nous y asseoir, les bancs les plus attiédis, comme j'avais
espéré faire autrefois pour sa mère à Kildarei et puis nous nous remettions en
marche au soleil.
Une pensée
encore qui s'offrit dans le cours de sa plainte et qui ne craignit pas de
s'échapper, C'est qu'il y a un jour de découverte bien dure, lorsque après
s'être cru nécessaire à quelqu'un et avoir cru quelqu'un inséparable d'avec
nous, le coeur se détrompe, et qu'à un certain soir, tout le monde retiré, on se
jette à genoux, la face dans ses mains, priant Dieu pour soi, pour sa propre
paix, et ne pouvant plus rien directement dans le bonheur ou le malheur d'un
autre.
Elle se
reprochait d'avoir trop négligé Dieu jusque-là, de s'être trop rarement
approchée du seul efficace et permanent Consolateur. Elle souhaitait une vie
plus retirée, plus étroite encore. Un couvent à Blois avec sa fille aurait été
son voeu ; car elle craignait, disait-elle, d'être tout à fait inutile et comme
étrangère à M. de Couaën, une pure cause pour lui d'habituelle inquiétude.
J'essayais de
jeter à travers son effusion qui reprenait sans cesse, quelques mots de
réfutation incertaine ; qu'il y a une sorte d'illusion aussi dans le trop de
désabusement ; que souvent les apparences sont pires que les intentions qu'elles
accusent. Mais elle ne paraissait pas entendre ni demander de réponse ; elle
continuait toujours ; pas d'aigreur, pas d'allusion fine et détournée, mais une
pleine et générale application de ses paroles aux faits accomplis ; une forme
clémente, un fond de jugement irréfragable. Toute cette hymne plaintive épuisée,
nous étions près de quitter le jardin, quand une charmante enfant, qui passa
devant nous, attira mes regards, et je crus reconnaître Madeleine de Guémio.
L'idée de mademoiselle de Liniers, qui pouvait être à Paris, m'assaillit
brusquement ; je le dis à madame de Couaën, et nous nous hâtâmes, pour nous en
assurer, vers les deux personnes qui précédaient et avec lesquelles marchait
l'enfant. Mademoiselle de Liniers (car c'était bien elle qui, tout nouvellement
arrivée, se promenait là avec cette dame, ancienne amie de sa mère) tourna la
tête au même moment et me reconnut. Madame de Couaën et elle ne s'étaient jamais
rencontrées ; mais elles s'étaient écrit, elles s'aimaient. Mademoiselle de
Liniers avait appris déjà la perte funeste ; ces deux femmes, à peine nommées
l'une et l'autre, s'embrassèrent émues ; voyant cela, la jeune Madeleine, plus
grande, baisait au front la petite Lucy, sérieuse et étonnée. On se promit de se
voir ; je demandai à mademoiselle Amélie la permission de l'aller saluer; et
nous rentrâmes, - chacun, hélas! avec quelle charge accrue et quelle rude
moisson de pensées !
Le soir même
de cette promenade, comme nous étions réunis chez madame de Couaën et que madame
R. et sa tante venaient d'arriver, la conversation s'engagea entre le marquis et
moi sur la politique. Il parlait, avec un redoublement d'âcreté, de l'Empire, de
cette mystification insolente, et de l'immense ruine que la hauteur de
l'échafaudage préparait. d'ordinaire, quand le marquis s'échappait de ce côté,
je courbais la tête à son aquilon, et respectais, sans essayer de l'entamer,
cette conviction orageuse où tournoyait une âme inexpugnable; mais ce soir-là,
soit que ses préventions me parussent plus énormes et insoutenables, surtout à
la suite de cette clémence et de cette justesse d'idées de madame de Couaën soit
que la présence de madame R. introduisît quelque aigreur et une pointe
d'amour-propre dans mon impression, sans que je pusse m'expliquer comment, je me
trouvai, après quelques minutes, en contradiction ouverte avec lui. Je ne
justifiais pas l'Empire ; j'alléguais seulement sur l'éclat de ses armes, sur sa
force, sa solidité actuelle et ses bases suffisantes dans la nation des raisons
assez évidentes, et si évidentes même qu'elles me donnaient trop aisément le
rôle du clairvoyant et du sage. Mais je disais tout cela d'un ton contrariant,
d'un air d'impatience et de révolte, et c'était la première fois qu'avec le
marquis pareille chose m'arrivait. Etonné de cette forme nouvelle contentieuse
dont je m'étonnais pour le moins autant que lui, il enraya son ardente invective
et entra avec une douceur singulière et une netteté soudaine dans la discussion
que je lui ouvrais, me surprenant à chaque instant par ce mélange de haine
aveugle et de condescendance, et par la fermeté, la pénétration de certaines
vues, au sortir d'assertions toutes passionnées et d'elles-mêmes croulantes.
C'est une épreuve que j'ai d'abord faite sur M. de Couaën, et que j'ai depuis eu
l'occasion de vérifier souvent, mon ami, combien chez les hommes forts de hautes
parties d'intelligence et de génie sont compatibles avec les déviations et les
défectuosités les plus abruptes. On croit les tenir, et ils échappent ; on les a
étudiés durant des années, on a déterminé la formule de leur caractère et de
leur nature, comme pour une courbe difficile ; un aspect imprévu vous déjoue. “
Je le vante, je l'abaisse, a dit Pascal, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un
monstre incompréhensible. ” Ce que l'illustre penseur a dit de l'homme abstrait,
de l'homme en général, n'est pas moins vrai de chaque individu marquant. Plus
l'individu a de facultés et de ressorts intérieurs, quand la religion n'y tient
pas la main, plus le faux et le juste se mêlent en lui, coexistent bizarrement
et s'offrent à la fois l'un dans l'autre. La corruption, la contradiction de la
nature spirituelle déchue est plus visible en ces grands exemples, tout ainsi
que les bouleversements de la nature physique se voient mieux dans les pays de
volcans et de montagnes.
Quel chaos !
que d'énigmes ! quelles mers peu navigables que ces âmes des grands hommes! On
heurtait sur un rocher absurde, et voilà que tout à côté on retrouve la
profondeur d'un océan. On en désespérait, et soudain forcément on les admire.
Leurs plus grandes parties gisent près de défauts qui sembleraient mortels. A
tout moment, si on les serre de près, il faut revirer d'opinion sur leur compte.
On ne s'accoutume à cela que plus tard ; car d'abord on veut et l'on se crée des
hommes tout entiers.
Dans cette
discussion d'alors, au reste, le marquis n'avait tort qu'à demi contre moi. Ce
qu'il avançait de l'Empire était exorbitant, intolérable à entendre, une vraie
révolte à l'oreille du bon sens judicieux ; mais il y avait une idée perçante.
On a dit que toute erreur n'est qu'une vérité transposée. Toute énormité dans
les esprits d'un certain ordre n'est souvent qu'une grande vue prise hors du
temps et du lieu, et ne gardant aucun rapport réel avec les objets environnants.
Le propre de certaines prunelles ardentes est de franchir du regard les
intervalles et de les supprimer.
Tantôt c'est
une idée qui retarde de plusieurs siècles, et que ces vigoureux esprits se
figurent encore présente et vivante ; tantôt c'est une idée qui avance, et
qu'ils croient incontinent réalisable. M. de Couaën était ainsi ; il voyait 1814
dès 1804, et de là une supériorité ; mais il jugeait 1814 possible dès 1804 ou
1805, et de là tout un chimérique entassement. - Voilà un point blanc à
l'horizon, chacun jurerait que c'est un nuage. “ C'est une montagne ”, dit le
voyageur à l'oeil d'aigle; mais s'il ajoute : “Nous y arriverons ce soir, dans
deux heures ” ; si, à chaque heure de marche, il crie avec emportement : “Nous y
sommes ”, et le veut démontrer, il choque les voisins avec sa poutre, et donne
l'avantage aux yeux moins perçants et plus habitués à la plaine.
Engagé comme
je l'étais contre M. de Couaën, et après le premier bond irréfléchi, j'essayai
la retraite et de redescendre de l'assaut de cette citadelle honnêtement.
Mais le
mouvement de discussion était donné ; une négation en ramenait une autre ;
toutes mes objections amassées de longue main faisaient face malgré moi. Ou bien
quand tout avait l'air de tomber naturellement, je prolongeais à mon tour,
espérant une occasion de réparer. A la fin, mécontent, blessé d'avoir blessé, je
sortis, ne devant pas reconduire ce soir-là madame R. Madame de Couaën, dans le
trouble muet où l'avait mise cette scène, me suivit jusque hors de la seconde
chambre, au haut du petit escalier. Ce n'était plus la femme calme du matin,
dans sa gémissante et tranquille psalmodie. Elle me demandait à mots pressés ce
que j'avais contre elle ; à qui j'en voulais ; à quoi j'avais songé? Sa joue
était en feu, elle tenait mes mains, et je lui sentais une agitation
extraordinaire. C'était la seconde fois que je l'entrevoyais sous cette lueur
enflammée ; la première avait été l'année précédente, dans cette maison de santé
du boulevard à quelques paroles sinistres de moi, tandis que le marquis était à
écrire. - Je la rassurai à mots aussi confus que les siens, et m'enfuis en proie
à mille puissances.
Mais à peine
était-elle rentrée (je l'ai su depuis d'elle-même) que, s'adressant à madame R.
ou à sa tante, elle dit, par forme de demi-question, que ces dames m'avaient vu
bien souvent durant cette longue année, et la tante, sans malice, au lieu de
Qui, Souvent, qu'aurait répondu madame R., répondit : “ Oh ! mon Dieu, oui, tous
les jours. ” Ce mot fatal précisait tout.
Le lendemain
la consultation des médecins avait lieu ; le célèbre Corvisart devait en être.
J'allai de bonne heure, un peu timidement, affronter les visages de la veille.
Je trouvai à madame de Couaën un air composé et circonspect. Le marquis fut
cordial ; je le tirai à part en entrant, et lui exprimai mes franches excuses
pour ma conduite du soir, mais bien moins vivement encore que je n'en sentais de
honte. Il me semblait lâche et cruel d'avoir pris cette noble colère au
dépourvu, de l'avoir fait rentrer en elle sans pitié, et de n'avoir pas respecté
un fonds d'inviolable douleur jusque dans cette divagation violente. M. de
Couaën m'arrêta court avant que j'eusse fini : “ Amaury, me dit-il,
combattez-moi, réfutez-moi à extinction, pourvu que vous nous aimiez!”
- Et je
l'aimais en effet, comme je l'éprouvai alors et de plus en plus dans la suite;
je l'aimais d'une amitié d'autant plus profonde et nouée, que nos natures et nos
âges étaient moins semblables. Absent, cet homme énergique eut toujours une
large part de moi-même; je lui laissai dans le fond du coeur un lambeau saignant
du mien, comme Milon laissa de ses membres dans un chêne. Et j'emportai aussi
des éclats de son coeur dans ma chair.
Et pourtant,
si je m'en rapporte à quelques mots de madame de Couaën durant ces huit derniers
jours, et à des indices même directs qui ne m'échappèrent pas, à l'accent
parfois plus brusque, au regard plus errant du marquis, à une sorte
d'impatience, moi présent, qui se décela en deux ou trois circonstances légères,
l'effet de la discussion malencontreuse ne fut pas si vite effacé ; cet esprit
véhément en conçut et en garda quelque ombrage. Chose étrange! quand je lui
avais avoué par une lettre assez confiante le péril et les scrupules de mon âme,
il n'y avait pas cru, il ne s'en était pas effarouché du moins ; et voilà
qu'après une longue absence, après une négligence et une infidélité d'affection
trop évidentes de ma part, à travers une contradiction politique accidentelle,
il s'avisait tout d'un coup d'une ride jalouse, comme si, en ces sortes de
caractères superbes, l'éveil même dans les sentiments plus tendres ne pouvait
venir qu'à l'occasion d'un choc dans les sentiments plus fiers. Le particulier
en ceci était que le côté orgueilleux choqué n'avait manifesté aucun émoi,
n'avait gardé aucune trace ni rancune, et que tout était allé retentir et faire
offense au sein d'une idée si dissemblable. Mais peut-être aussi n'était-ce de
sa part qu'un résultat de sagacité rapide, et se disait-il qu'indifférent et
désorienté comme je l'étais en politique, pour le prendre sur un ton si
inaccoutumé avec lui, il fallait qu'il y eût en moi altération et secousse dans
d'autres sentiments plus secrets.
Quoi qu'il en
soit, admirez, mon ami, les conséquences inextricables de mes fautes. Par moi un
souci de plus va s'attacher dans leur exil à ces amis accablés. Je trouve moyen
au dernier moment d'aigrir le sombre deuil de l'un, d'obscurcir l'angélique
résignation de l'autre, d'enfoncer un gravier de plus sous leurs pas meurtris.
Cette matinée
même, je me présentai chez mademoiselle de Liniers sans l'y rencontrer. Il y a
des jours où tout est en suspens, et où la destinée s'accumule en silence. Je ne
vis madame R. que l'instant indispensable. Le soir, je revins au couvent savoir
la décision des médecins ; le marquis, plus rassuré, m'en dit les points
principaux, qui me parurent se rapporter à une maladie présumée du coeur. Il ne
me laissa pas de toute la soirée seul avec madame de Couaën. Mon pressentiment
était extrême. Je me voyais assiégé entre trois êtres tout d'un coup rapprochés
sans s'être entendus. Pas un ne faisait un signal vers moi, et ils me tenaient
pourtant chacun par un étroit et fort lien.
J'allais, je
tremblais de l'un à l'autre, dans une inexprimable sollicitude, comme un fétu
agité par les vents, comme l'aiguille aimantée hésitant avec fièvre entre trois
pôles différents et qui font triangle autour d'elle, comme ces grêlons de grêle,
au dire des physiciens, qu'attirent et repoussent sans fin des nuages
contraires. Allées et venues infructueuses, épuisement fébrile dans de grisâtres
intervalles, c'est trop là l'histoire de ma vie en cet âge le plus fécond.
Il y a dans
les cercles d'Enfer, non loin de la région des tièdes, ou peut-être au bas des
rampes du Purgatoire, une plaine non décrite, seul endroit que Dante et son
divin guide n'aient pas visité. Trois tours d'ivoire s'élèvent aux extrémités
diverses de cette plaine, plus ou moins belles et éclairées de loin à leur cime,
mais séparées par des ravins, des marais, des torrents peu guéables, et chacune
à une journée et demie de marche des deux autres. Un pénitent voyageur chemine
entre elles; mais il arrive toujours au pied de la tour où il va, après que le
soleil est couché et que les portes sont closes. Il repart donc en sueur et
haletant vers une des tours opposées; mais, s'oubliant, hélas!
quelques
heures dans les marécages et les fanges du milieu pour y assoupir sa fatigue, il
n'arrive à cette autre tour que le lendemain trop tard encore, après le coucher
de l'astre.
Et il repart
de nouveau, jusqu'à ce qu'il arrive à la troisième ; mais elle vient de se
fermer aussi; et il recommence toujours. C'est le châtiment, mon ami, de ceux
qui ont usé leur jeunesse comme moi, et ne l'ont pas expiée.
Le jour
d'après (car il vous faut bien haleter jour par jour sur ma trace), avide de
quelque explication et de quelque souffle qui fit mouvement dans mon
incertitude, vers une heure, espérant la trouver seule, je me rendis chez madame
de Couaën. Une voiture arrêtée à la porte extérieure me contraria tout d'abord;
on ne put me dire le nom de la personne en visite ; j'entrai. Mademoiselle de
Liniers était à côté de sa nouvelle amie, sur une chaise basse, son chapeau ôté,
et comme après une intimité déjà longue.
Madeleine et
Lucy debout à l'autre fenêtre contrastaient doucement avec le groupe maternel,
attentives qu'elles étaient à quelque jeu et confondant leurs chevelures.
Pauvres
enfants ! puissent-elles avoir ignoré toujours combien il est parfois douloureux
et sublime à deux femmes de s'aimer ! Mademoiselle Amélie, plus blanche et,
depuis le dernier jour de la Gastine, d'une neige plus affermie à son front que
jamais, ne rougit pas en me voyant : elle y était préparée; - tout entière
d'ailleurs à l'impression de madame de Couaën, elle ne recevait rien qu'à
l'ombre de cette figure enfin connue, qu'elle avait l'air de servir et d'adorer.
Celle-ci, qui ne savait pas le plus pur et le plus caché du sacrifice, agissait
avec la noble Amélie comme par cette divination compatissante qui révèle
aussitôt leurs pareilles aux belles âmes éprouvées. Le discours qu'on tenait
était simple, peu abondant, facile à prévoir; une mélodie de sentiments voilés y
soupirait. Je parlais peu, j'étais ému, mais non mal à l'aise. Dans cette pose
nouvelle où elles m'apparaissaient, il n'y avait point de contradiction ni de
déchirement à mes yeux entre leurs deux coeurs. Tout à coup on frappa à la porte
de la chambre : madame R. entra. Je compris que quelque chose s'accomplissait en
ce moment, se dénouait dans ma vie ; qu'une conjonction d'étoiles s'opérait sur
ma tête ; que ce n'était pas vainement, à mon Dieu, qu'à cette heure, en cet
endroit réservé, trois êtres qui s'étaient manqués jusque-là, et qui sans doute
ne devaient jamais se retrouver ensemble, resserraient leur cercle autour de
moi. Quel changement s'introduisit par cette venue de madame R. ; Oh ! ce qu'on
se disait continua d'être bien simple et en apparence affectueux. Pour moi, en
qui toutes vibrations aboutissaient, il m'était clair que les deux premières
âmes de soeurs s'éloignèrent avec un frémissement de colombes blessées, sitôt
que la troisième survint ; que cette troisième se sentit à la gêne aussi et
tremblante, quoique légèrement agressive ; il me parut que la pieuse union du
concert ébauché fit place à une discordance, à un tiraillement pénible, et que
nous nous mîmes, tous les quatre, à palpiter et à saigner. Voilà ce que je
saisis : pour un autre qui n'eût rien su, pas une différence de visage ou de ton
n'eût été sensible. Le marquis entra bientôt; mademoiselle de Liniers se leva
après quelques minutes et sortit. C'en était fait; quelque chose dans ces
destinées un instant assemblées était rompu et tranché dès à présent, quelque
chose qui ne se retrouverait plus. Je ne savais quoi encore, je ne discernais
rien de cette conclusion, bien que j'y crusse fermement.
Les résultats,
à vrai dire, ne se font pas hors de nous, à mon Dieu, et par l'action des seuls
mouvements extérieurs, par l'opération de certaines lignes qui se croisent, qui
se nouent ou dénouent fatalement; il n'y a plus de magie enlaçante, les
enchanteurs ont cessé, et l'homme, qu'a délivré votre Christ, intervient; mais
les mouvements du dehors, que trace votre doigt, servent à amener les résultats
réels, les résultats vivants, qui naissent en nous du concours de votre Grâce et
de notre désir; ils les préparent, les provoquent et les hâtent, les expriment
souvent à l'avance et les signifient. Vous nous offrez parfois, Seigneur, quand
vous le daignez faire, l'intention et le canevas dessiné de la trame, comme à
l'apprenti du tisserand ; il faut que nous y mettions la main pour l'achever ;
il faut que notre volonté dise oui ou non à votre proposition redoutable ; ou
notre indifférence muette est déjà même une manière funeste de terminer. Je fus
bien lent à comprendre et à agir dans le cas présent, je compris pourtant à la
longue ; mais, à partir du moins de ce premier moment, le canevas céleste, le
dessin suprême, l'énigme de cette rencontre emblématique entre quatre destinées
resta suspendue nuit et jour à mes regards comme un objet de fatigue et de
tourment, jusqu'à ce que j'y lusse le sens lumineux.
Au plus épais
de la forêt humaine, par des sentiers divers et d'entre les broussailles qui
dérobent tout horizon, étaient arrivés sur un même point à la fois les trois
êtres rivaux, tour à tour préférés, trois blanches figures. Et je m'y trouvais
aussi à l'improviste, au milieu ; on avait souri en s'abordant, on s'était parlé
doucement avec négligence, sans avoir l'air de s'étonner ; mais à travers cette
tranquillité de parole, un changement solennel alentour s'était accompli. Les
sentiers, tout à l'heure invisibles, étaient devenus peu à peu quatre sombres
routes en croix. Et les trois femmes se saluèrent, et prirent chacune une de ces
routes ; et il ne restait plus que la plus escarpée et la plus sauvage par où
personne n'allait : était-ce la mienne, ou quelle autre devais-je suivre? -
Cette image de ma situation nouvelle se précisa tout d'abord à mes yeux ; le
carrefour désolé de la forêt me fit un désert plein d'effroi.
Redescendu de
ma vision d'Isaïe, j'en répandais l'ombre jusque sur les êtres les plus riants :
Madeleine, Lucy, me disais-je, pauvres enfants qui avez joué ensemble une fois,
comme deux soeurs, vous retrouverez-vous jamais dans la vie ?
Le permis de
séjour du marquis tirait à sa fin ; il ne témoigna point en désirer la
prolongation. Je les vis, elle et lui, toute cette dernière semaine, et le plus
souvent matin et soir ; mais il y avait dans notre intimité subsistante je ne
sais quel empêchement sourd qui s'était créé. Un jour le marquis m'avait laissé
en conversation avec madame de Couaën; en rentrant une demi-heure après, il m'y
retrouva, et involontairement, d'un ton que je crus altéré, il lui échappa de
dire : “Ah ! vous êtes là encore ! ” Quant à elle, dans nos instants solitaires,
elle avait repris sa première attitude navrée et résignée, avec des accents de
confiance ingénue : “ Est-ce que vous êtes bien changé pour nous? me
demanda-t-elle plusieurs fois ; est-ce bien vrai qu'une autre nous a remplacés ?
Quoi ; durant un an, tous les jours ! ” Et elle me citait ce mot de la tante de
madame R. Pour toute récrimination contre elle qui s'appelait son amie, elle
ajoutait : “ C'est bien mal à elle, car j'étais la plus ancienne près de vous. ”
Hélas ; elle ignorait qu'une autre, cette jeune fille même des derniers matins,
était près de moi plus ancienne encore. J'eus le temps, avant le départ, de
faire lire à madame de Couaën un ouvrage nouveau qui m'avait à fond remué par le
rapport frappant des situations et des souffrances avec les nôtres : l'histoire
de Gustave de Linar et de Valérie ?. Plus les choses écrites retracent avec
fidélité un fait réel, un cas individuel de la vie, et plus elles ont chance par
là même de ressembler à mille autres faits presque pareils, que recèlent les
humaines existences. Madame de Couaën lut, et s'attendrit extrêmement sur
Gustave, sur Valérie, sur le noble caractère du Comte, sur le petit Adolphe mort
au berceau, sur tant de secrètes ressemblances. J'essayai de lui faire entendre
qu'égaré par la passion comme Gustave, je n'avais cherché loin d'elle qu'une
Bianca ; que c'était une liaison d'un ordre assez fragile où j'avais voulu
m'étourdir; que, d'ailleurs, nulle infidélité irréparable n'était consommée
encore, et qu'il pouvait être toujours temps de briser.
Elle
m'écoutait, mais sans s'ouvrir à mes raisons obscures, et ne concevant d'autre
infidélité que l'infidélité du coeur.
Elle me savait
gré toutefois de ce geste d'effort pour réparer; et puis elle se reprochait
presque aussitôt ce regard en arrière, après le coup funeste qui l'avait,
disait-elle, punie et avertie.
Le jour de son
départ, elle me remit pour mademoiselle de Liniers un billet d'adieu et
d'excuses, ne l'ayant pu visiter. Elle me dit qu'à moi, elle m'enverrait dès son
arrivée là-bas un souvenir. Le marquis me parla de passer chez eux quelques
semaines au voisin printemps. Mais ce second départ, quoique plus décisif et
plus déchirant que le premier, m'a laissé moins d'empreinte : notre âme n'est
vierge qu'une fois pour la douleur comme pour le plaisir.
Dans
l'après-midi qui suivit la séparation, je me rendis chez mademoiselle de Liniers
; elle n'y était pas ; je donnai la lettre pour elle, mais cette lettre n'était
pas seule, et, après mainte lutte et combinaison, j'y avais enfermé une feuille
de moi dont voici le sens : “La personne que j'ai revue après deux ans si
indulgente et si digne se souviendra-t-elle qu'au précédent adieu ce terme de
deux années avait été jeté en avant comme une limite où l'on avait espoir de se
rejoindre? Oh ! je ne l'ai pas non plus oublié.
Mais faut-il
lui confesser, en me voilant le visage, que, durant cet espace, le coeur, qui
aurait dû tendre sans cesse au but, n'a jamais su s'y diriger; que des
faiblesses, des désirs errants, des devoirs nouveaux, nés des fautes et
incompatibles entre eux, des abîmes qu'il n'est pas donné à l'innocence de
soupçonner, ont fait de ma vie un orage, un conflit, un renversement presque
perpétuel ; que j'ai troublé de mon trouble et offensé plusieurs autour de moi ;
qu'à l'heure qu'il est, j'ai plus à réparer que je ne puis ; que tout bonheur
régulier m'est devenu impossible, inespérable; que je n'aurais d'ailleurs à
offrir qu'un amas de regrets, d'imperfections et de défaites, à celle qui ne
saurait posséder trop d'affection unique et de chaste empire. Oh! qu'elle me
pardonne, qu'elle m'oublie ! qu'elle me laisse croire à moins de souffrance en
elle à mon sujet, que le temps n'en pourra guérir; et qu'elle ne me méprise pas
cependant comme ingrat ! Une pensée invisible, un témoin silencieux la suivra
toujours de loin dans la vie et saisira chaque mouvement d'elle avec transe. Une
prière, toutes les fois que je prierai, montera pour elle dans mes nuits :
Mon Dieu,
m'écrierai-je, faites qu'elle soit heureuse et revenue de moi ; que la blessure,
dont j'ai pu être cause, n'ait servi qu'à enfoncer plus avant dans ce coeur rare
les semences de votre sagesse et de votre amour ! Faites qu'elle obtienne un peu
plus tard tout le lot ici-bas, auquel, sans ma faute, elle aurait eu droit de
prétendre ; faites qu'elle croie encore au bonheur sur cette terre, et qu'elle
s'y confie ! - Voilà ce que je dirai au Ciel pour cette noble offensée ; et si
ma vie se rassied et s'épure, si je parviens à réparer quelque chose autour de
moi, dans tout ce que je ferai jamais de bien, qu'elle le sache ! son souvenir
après Dieu sera pour beaucoup. ” - Je laissai cette lettre et ne retournai plus;
je n'eus aucune réponse, et je n'en attendais pas. Une seule fois, la semaine
d'après, je rencontrai ou crus rencontrer mademoiselle Amélie. C'était à la
brune ; je traversais un massif des Tuileries, rêveur, le front incliné aux
pensées funèbres parmi ces troncs noirs et dépouillés. Plusieurs dames venaient
dans le sens opposé et me croisèrent ; elles étaient passées, avant que j'eusse
eu le temps de les remettre et de les saluer. Etait-ce bien elle !
m'aura-t-elle
reconnu ? m'aura-t-elle vu, en se retournant, la saluer trop tard? Ainsi
finissent tant de liaisons humaines, et des plus chères, dans l'éloignement,
dans l'ombre, avec l'incertitude d'un dernier adieu ? - Je ne l'ai plus revue
depuis ce soir-là, mon ami ; mais nous reparlerons d'elle encore.
Quatre jours
après le départ de madame de Couaën, le courrier qui l'avait conduite arriva
chez moi avec un petit paquet à mon adresse, qu'elle lui avait expressément
confié. J'ouvris en tremblant : c'était un portrait en médaillon de sa mère,
dans lequel une mèche de cheveux noirs avait été glissée; je devinai les cheveux
d'Arthur. Le courrier que je questionnai s'étendait en récits sur l'ange de
douceur; le voyage s'était passé sans qu'elle eût l'air de trop souffrir. Pas de
lettre d'ailleurs; des reliques de sa mère et de son enfant, de l'innocent et de
la sainte ravis, ce qu'elle avait de plus éternel et de plus pleuré, n'était-ce
pas d'elle à moi en ce moment tout un langage sans parole, inépuisable et
permis, et le seul fidèle ?
XIX
Je me
retrouvais seul en présence de madame R. Le caractère de mon affection pour elle
n'était plus le même qu'avant cette double confrontation; tout déguisement
flatteur avait disparu. Je la voyais pourtant peu changée en effet, redevenue
assez paisible et tendre, et m'accueillant du regard sauf de plus fréquents
replis de méfiance et de tristesse. Mon dessein formé était de conduire cette
liaison avec ménagement jusqu'à ce qu'elle se relâchât peu à peu, évitant
seulement de porter un coup trop prompt à une existence déjà si frêle, et
instruit par expérience à ne plus briser dans la blessure. Je me préparais donc
à être prochainement libre de ce côté ; les deux grands sacrifices que j'avais
sous les yeux m'en faisaient un devoir ; j'avais besoin devant Dieu et devant
moi-même de ce premier pas vers une réparation.
Mais les
projets de terminer à l'amiable et le long d'une pente insensible, en ces
espèces d'engagements, sont une perspective finale non moins illusoire que les
lueurs du sommet au début. On a beau se tracer une conduite tempérée de
compassion et de prudence, il faut en passer par les secousses convulsives. Il
n'y a qu'une manière de délier, c'est de rompre. En revoyant madame R. presque
chaque jour, mon dessein fléchit bientôt dans le détail. Les sens et la vanité
conspirèrent. L'apparence d'amour que je m'étais crue pour elle s'était évanouie
; mais par moments à la voir si proche de moi, fleur affaiblie et à peine
odorante, je la désirais encore. Surtout l'amour-propre à demi-voix me disait
que c'était avoir dépensé bien des peines et fait sentinelle bien des nuits pour
trop peu de réussite. J'avais voulu près d'elle me soustraire à la plus pure des
passions et aux plus impurs des plaisirs, assembler en une liaison choisie assez
d'âme et de sens, assez de vice et de délicatesse... ; qu'avais-je obtenu? Je
n'aurais donc jamais en mon humaine possession que des créatures confuses,
jamais une femme suffisamment aimante et aimée, une femme qui eût un nom pour
moi et qui sût murmurer le mien! Cette dernière idée était un âpre aiguillon
sous lequel je regimbais toujours. Le printemps renaissait alors, et déjà l'air
embaumait, déjà s'égayait la terre. Périlleux printemps, que me vouliez-vous en
ces années de splendeur, à renaître si souvent et si beaux?
Comme toutes
les organisations sensibles dont la volonté ne se fonde pas dans un ordre
supérieur, j'ai longtemps été à la merci des souffles de l'air, des phases
mobiles de chaque lune, des nuées passagères (alors même que j'étais renfermé et
que je ne les voyais pas), ou des ardeurs du soleil; encore aujourd'hui la
nuance secrète de mon âme en dépend. En ces journées des premières chaleurs,
dans ce Paris peuplé d'une jeunesse éblouie et de guerriers de toutes les armes,
les femmes, dès le matin, comme les oiseaux sur leurs ailes, étalaient des
étoffes aux mille couleurs; les boulevards et les promenades en étaient
émaillés; et le soir, au jour tombant, dans les rues des faubourgs, les filles
du peuple, les femmes des boutiques, assises aux portes, cheveux et bras nus,
folâtrant exubérantes et remuées à l'aspect des aigrettes et des casques,
semblaient s'apprêter à célébrer quelque fête de la Bonne Déesse; dans cette
vapeur molle qui les revêtait d'un lustre éclatant, toutes étaient belles. Si
ces jours duraient, nulle créature ne serait sauvée; car le monde ne l'est,
comme a dit un Saint, que grâce à cette pudeur accordée aux femmes.
De tels
spectacles, dont j'allais repaissant mes yeux, ranimaient en moi un sentiment
exalté du triomphe physique, de l'action matérielle et militaire, un idéal de
cette vie que vécurent les trois quarts des héros illustres ou subalternes de ce
temps-là : revues, combats et cavalcades; suer au Champ-de-Mars, s'enivrer de
trompettes et d'éclairs, conquérir nations et femmes, briller, bruire, verser
son sang dans les mêlées, mais aussi semer son esprit par les chemins, et
n'avoir plus une pensée à trente-six ans. Cette vie d'écume et de sang
bouillonnant, qui est la frénésie de la première jeunesse, me redevenait, durant
ces quelques heures caniculaires, la seule enviable. L'autre vie obscure et
mortifiée, dans laquelle avec lenteur s'entrevoient dès, ici-bas les choses de
l'âme et de Dieu, bien que j'y aspirasse encore l'instant d'auparavant, ne
m'était pas plus perceptible alors que l'étoile de; bergers dans un ciel de
midi. Au sortir des crises morales, des fautes ou des pertes douloureuses, il y
a deux routes possibles pour l'homme, la chute et la diversion par les sens,
jusqu'à ce que l'épaississement s'ensuive, ou la purification, le veuvage, la
veille sobre et incessante par l'âme. Je donnais en ces moments-là à corps perdu
dans la conclusion vulgaire et machinale. Entrant chez madame R. au milieu du
jour, après m'être bien aveuglé de soleil et abreuvé de fanfares au Carrousel
guerroyant, après m'être assouvi le plus souvent d'un pain grossier par-delà les
guichets sombres (homini fornicario omnis panis dulcis , dit le Sage), - entrant
chez elle je me mettais à préconiser cette activité glorieuse qu'elle m'avait vu
repousser jusque-là, quoiqu'elle me l'eût parfois conseillée; j'avais tour à
tour des audaces et des tendresses factices auxquelles elle ne savait que
comprendre, peu préparée qu'elle était dans son ombre matinale à ces subites
irruptions. C'est alors que commença de ma part toute une dernière attaque,
méprisable, acharnée, sans ivresse et sans excuse, inspirée des plus médiocres
sentiments.
Les torts
nombreux de ruse, d'aigreur et d'étroitesse qu'il m'avait fallu dévorer près
d'elle, me revenaient fort à propos en ces instants, et m'ôtaient par degrés
toute pitié.
Elle n'a pas
eu pitié d'une autre, me disais-je. Je faisais comme le sanglier qui se roule
dans les buissons épineux et s'excite à la colère. Il y avait toujours eu d'elle
à moi une portion du passé, inconnue, non avouée, quelque chose de sa vie
ancienne qu'elle ne m'avait pas permis de pénétrer :
elle m'était
par là restée étrangère. Dans les deux autres femmes aimées, je n'avais rien
éprouvé de pareil. L'une, mademoiselle Amélie, ne m'avait offert dès l'abord
qu'un ruisseau naissant et simple, dont je saisissais tout le cours d'un regard
dans la prairie, au pied des haies familières.
L'autre, plus
tard connue, madame de Couaën, avait eu une portion antérieure et absente,
par-delà les mers à travers lesquelles sa douceur nous était venue ; mais elle
même m'avait déroulé maintes fois cette vie d'enfance et de filial amour, avec
son premier orage. Il semblait que j'y eusse assisté vraiment, tant ces
souvenirs se peignaient dans les miens et revivaient en une même trame. J'aurais
pu dessiner la fuite de cette rivière Currah au bord de laquelle avait longtemps
baigné sa fraîche existence. Mais ici, chez madame R., point de cours de
destinée charmante et facile, qu'on rêve à plaisir, qu'on reconstruit en
imagination à force de récits et de mutuels échanges; point de bocages
lointains, de rives toujours nommées et qui deviennent les nôtres. Passé une
limite très voisine, c'était une fermeture sourde, obstinée, et comme de
prudence, une discrétion sans grâce et sans le vague du mystère. Moi, j'ai
toujours tant aimé, au contraire, remonter, interroger dans leurs origines, les
existences mêmes dont je n'ai traversé qu'un point, reconnaître les destinées
les plus humbles, leur naissance, leur premier flot encaissé dans les vallons et
les fonds obscurs, au bas des chaumières, tout leur agencement particulier avec
les choses d'alentour. Plus ces destinées sont simples, naturelles, domestiques,
plus j'y prends goût, m'y intéresse, et souvent en moi-même m'en émerveille ;
plus je m'en attendris devant Dieu, comme à la vue d'une margueritelle des
champs.
Et de cette
disposition qui n'aurait dû engendrer chez moi qu'un sentiment de compassion ou
tout au plus d'éloignement pour cette vie muette et fermée de madame R., il n'y
avait alors qu'un pas dans mon esprit à une irritation dure. La défense
opiniâtre et graduelle qu'elle opposait aux assauts, en ôtant toute ivresse à
l'égarement, ne faisait que m'enhardir aux violences calculées. Si frêle et si
brisée qu'on l'eût pu croire, elle avait une grande force de résistance comme de
réticence. Ce n'était pas une de ces femmes que surmonte à un certain moment un
trouble irrésistible, et sur qui s'abaisse volontiers le nuage des dieux impurs
au mont Ida. Sa présence d'esprit, sa vertu, veillaient dans le péril le plus
extrême, - oui sa vertu, je dois le dire, vertu moins rare en général à
rencontrer que les séducteurs ne s'en vantent, qu'on ne soupçonnerait pas
d'abord à voir la légèreté des commencements, à laquelle le monde ne croit
guère, et qu'il a souvent calomniée bien avant qu'elle ait succombé en effet.
Dans cette lutte misérable au reste, je me désenchantais de plus en plus à
chaque effort. J'effeuillais, je déchirais, comme avec des ongles sanglants,
cette tige fuyante et rebelle, qui n'a de prix pour le voluptueux que quand elle
tremble et s'incline d'elle-méme, toute à la fois, avec sa pluie de fleurs, avec
ses touffes mourantes. Je sentais se détruire, se dégrader à l'avance mon
criminel plaisir, et cette rage me poussait à des atteintes nouvelles. Femme
douce, sensible, courageuse, m'avez-vous pardonné ?
La colère du
voluptueux et de l'homme faible a sa forme d'accès, sa malignité toute
particulière. La colère n'est pas seulement le propre de l'orgueilleux et du
puissant, quoique le plus souvent elle naisse d'un orgueil offensé ; et alors
elle couve, elle s'assombrit dans l'absence ; elle s'ulcère et creuse sur un
fonds cuisant de haine. Mais une grande tendresse d'âme y dispose aussi, ces
sortes de natures étant très vives, très chatouilleuses et douloureuses,
vulnérables aux moindres traits. La substance de l'âme en ce cas ressemble à une
chair trop palpitante et délicate qui se gonfle et rougit sous la piqûre, sitôt
que l'ortie l'a touchée.
Cela passe
vite, mais cela brûle et crie. Parmi les âmes sensibles, tendres plutôt que
douces, beaucoup se rencontrent ainsi très irritables; j'étais sujet de tout
temps à ces colères. Mais, quand les âmes tendres se sont ravalées au plaisir, à
un plaisir d'où elles sortent mécontentes et flétries, elles contractent soudain
un endurcissement profond compatible avec cette irritabilité, et qui les laisse
encore plus accessibles à leur chétive colère. Elles ont à se beaucoup
surveiller en ces instants pour ne pas devenir dures et cruelles ; et leur
colère alors, si elle s'élève, est aiguë, quinteuse, convulsive, sans dignité,
prompte au fait, raffinée en outrages, salissante de fiel, comme les accès d'un
être faible et de tous les êtres qui intervertissent brusquement leur nature. Il
n'est pas, a dit l'auteur de l'Ecclésiastique, de colère qui surpasse la colère
de la femme . En général, il n'en est pas de plus instantanément cruelle et
impitoyable que celle des natures tendres.
Madame R.
devenait souvent l'occasion et l'objet de ces hideux emportements.
Les détours du
coeur sont si bizarres, le mélange des vertus et des défauts est si
inextricable, qu'il y a des femmes qui craignent plus de paraître maltraiter un
prétendant que de le maltraiter en réalité. Madame R., par moments, était ainsi,
presque glorieuse du mal que le monde d'alentour supposait consommé, affichant
en public mille familiarités avec moi et des marques du dernier bien, tandis que
sa vertu y mettait le plus d'obstacle en secret. Puis, en d'autres moments,
revenue à une coquetterie plus naturelle et plus décente, elle voulait paraître
aux autres insensible et presque indifférente à mon sujet, insinuant que j'étais
un homme épris, pour qui elle n'avait rien que de l'amitié, et que je m'en
désespérais, mais sans pouvoir m'affranchir.
Cela m'était
redit de deux ou trois côtés à la fois. A cette injure, je courais droit chez
elle, et, en me hâtant par les rues, il m'échappait tout haut des paroles de
blasphème ; j'en étais averti par l'étonnement des passants qui tournaient la
tête, comme aux propos d'un insensé.
Mon ami, tant
que nous n'aurons pas pour le bien ces mêmes élancements de coeur et cette même
vélocité de pieds que nous avions dans le mal, tant qu'à la première annonce
d'un frère inconnu souffrant, d'une affliction à visiter, d'une misère à
adoucir, nous ne courrons pas ainsi par les rues, murmurant, chemin faisant, des
projets d'amour, laissant déborder des paroles de miséricorde, de manière que
les passants se retournent et nous jugent insensés, nous ne serons pas des
hommes selon la sublime folie de la Croix, des convertis selon le Christ de
Dieu.
Un matin,
étant arrivé brusquement chez elle, plus en train de vengeance, j'imagine, ou
simplement le cerveau plus calciné par le soleil, peu à peu, après quelques
riants préludes, j'entamai mes griefs en propos saccadés, scintillants, éclats
suspects de cette gaieté louche qui fait peine à ceux qui nous aiment. Mais
bientôt je passai outre, et, comme elle redoublait de défense et de réserve,
l'égoisme brutal ne se contint plus. A quelque réponse incrédule qu'elle me fit,
j'osai lui déclarer crûment pourquoi et dans quel but je l'avais aimée, quel
avait été mon projet sur elle, mon espoir ; que je lui en voulais mortellement
de l'avoir déçu, d'augmenter mon mal en me déniant le remède; combien je la
haïssais de ce qu'ainsi je souffrais physiquement à ses côtés ; et puis à
quelles sortes d'amour, à quelles infamies de plaisirs elle me réduisait ; mais
que je saurais l'amener de force à moi, ou m'arracher d'elle et la faire
repentir. Je disais tout cela en paroles sèches, sifflantes, articulées,
frappant du doigt, comme en mesure, sa plus belle boule favorite d'hortensia,
d'où tombait à chaque coup une nuée de parcelles détachées. Elle m'écoutait
debout, croisant les bras, pâle, violette et muette, dans un long sarrau gris du
matin. Mais, indigné de cet impassible silence, et m'excitant au son de ma
colère, je m'approchai d'elle ; j'étendis la main et je l'enfonçai avec fureur
dans la chevelure négligée qui s'assemblait derrière sa tête, la tenant ainsi
sous ma prise et continuant à sa face ma lente invective. Le mince roseau ne
plia pas, il ne fut pas même agité. Elle resta haute, immobile jusqu'au bout,
souriant avec mépris à la douleur et à l'injure, comme une prêtresse esclave que
ne peut traîner à lui le vainqueur. A la fin, de fatigue et de honte, je retirai
ma main; ses cheveux dénoués l'inondèrent ; l'écaille du peigne, que j'avais
brisé sous l'effort, tomba à terre en morceaux. Alors seulement, les yeux levés
au ciel, avec une larme sur la joue, et rompant son silence : “Amaury, Amaury,
est-il bien possible ? s'écria-t-elle ; est-ce vous qui me traitez ainsi ? ”
- Ces scènes
atroces étaient vite suivies, vous le pouvez croire, de soupirs, de prostrations
à ses pieds et de tous les appels du pardon. Une rougeur tendre animait
légèrement son teint; sa tête, longtemps raidie, se penchait avec lassitude et
mollesse vers les coussins que je lui tendais ; son front s'attiédissait de
rosée ; elle aurait eu besoin, on le voyait, de s'appuyer et de croire, et je
lui disais avec des regards humides fixés sur les siens : “ L'amour de deux
êtres en ce monde n'est-il donc que le privilège de se donner l'un à l'autre les
plus grandes douleurs ? ” Mais ces paroles pompeuses mentaient encore : entre
nous deux c'était pis et moins que les luttes terrestres de l'amour ; ce
n'étaient pas même les feux errants de son venin et les rixes de ses jalousies.
A d'autres
jours plus calmes, et quand je reprenais quelque peu le plan d'abord formé de
délier avec douceur, assis près d'elle dans une causerie indulgente, je
m'interrompais bien souvent pour lui dire :
“ Quoi qu'il
arrive de moi, que je continue de vous voir toujours ou que je cesse entièrement
et ne revienne jamais, croyez bien à mon affection pour vous, inaltérable et
vraie, et à mon éternelle estime. ” Ce mot d'estime, qui n'était que ma juste
pensée, la faisait me remercier vivement et pleurer de reconnaissance. Mais
toutes ces émotions répétées laissaient en elle des atteintes ineffaçables.
Avant mes excès, elle n'admettait pas l'idée d'une rupture, quand par hasard
j'en jetais en avant le mot : désormais évidemment elle commençait à la
craindre, à la croire en effet possible, à la désirer même en certains moments.
Mon ami, ne
jugez pas que je vais trop loin dans mes aveux, que je souille à dessein le
tableau pour en éteindre le premier attrait et rendre le tout plus odieux qu'il
ne convient. Mon ami, ce que j'ose vous dire, n'est-il pas arrivé également à
beaucoup? Ne suis-je pas plutôt resté en deçà du grand nombre des misères
cachées? N'est-ce pas là l'ordinaire déchirement de tant de liaisons mondaines
les plus décevantes, même parmi les classes les plus enviées? On voit les fêtes
où glisse un couple volage, le devant des loges où il se penche, un air
d'aimable accord des manières éprises, des sourires piquants à la face du
monde, les promenades et les chasses du matin dans les bois, toute cette
gracieuse montée de la colline. Les adolescents qui passent au bas des terrasses
retentissantes de rires ou d'harmonie, qui rencontrent ces folles cavalcades un
moment arrêtées et s'étalant sur les nappes de verdure, aux marges ombragées des
clairières, s'en reviennent tout dévorés, pensifs le long des prairies, et se
composent dans le roman de leur désir un interminable tissu des félicités
charmantes. Mais, ces jeux apparents des amours, on en ignore les noeuds et les
crises. Mais, ces femmes si obéies, on ne les voit pas, dès le même soir
souvent, dans les pleurs, nobles et pâles sous l'injure, se débattant contre une
main égarée. Que de glaives jaloux tirés avec menace et lâcheté durant la
surprise des nuits, pour faire mentir une bouche fidèle, pour soumettre un sein
demi-nu! Combien, et des plus belles et des plus tendres, le front sur le
parquet, ou sur leurs tapis de mollesse, sans oser pousser un cri, ont été
traînées par la soie de leurs cheveux ! Combien accablées de noms flétrissants,
de paroles qui rongent une vie! Combien, au réveil de la défaite, repoussées
froidement par un égoïsme poli, plus insultant et plus cruel encore que la
colère ! Le monde se pique, en ces sortes de crimes, d'observer les dehors au
moins les formes de délicatesse. Il y en a, m'a-t-on dit, qui mettraient
volontiers leur nom, chaque lendemain matin, chez les femmes immolées, comme
après un bal ou un dîner d'apparat. Le monde se vante surtout qu'entre certaines
gens bien nés, la querelle elle-même est décente, que la rupture n'admet point
l'outrage. Le monde ment. L'astuce impure a ses grossièretés par où finalement
elle se trahit.
La boue des
coeurs humains remonte et trouble tout dans ces luttes dernières, dans ces
secousses où de factices passions se dépouillent et s'avouent. L'égoïsme de la
nature sensuelle se produit hideusement, soit qu'il bouillonne en écume de
colère, soit qu'il dégoutte en une lie lente et glacée. On arrive, au tournant
des pentes riantes, à des fonds de marais ou à des sables.
Vous
reconnaissez, mon ami, la vérité de ces observations amères. Vous-même, hélas!
sans doute, vous en faites partie, vous y pourriez fournir matière autant que
moi. Oh ! du moins, si, comme il m'a semblé quelquefois le comprendre en
certaines obscurités de vos paroles, vous avez, hors de ce pêle-mêle
d'égarements, quelque liaison meilleure et préférée, si le coeur d'un être rare,
un coeur ému du génie de l'amour, a défailli, s'est voilé, a redoublé de
tremblement ou de lumière à cause de vous, à mon ami, ne vous effrayez pas de
moi, je tâcherai de mesurer le conseil à vos circonstances, et sans capitulation
devant Dieu, de vous avertir d'un sentier de retour. Je vous dirai :
Faites-vous
d'abord de ce coeur aimé un asile contre les plaisirs épars qui endurcissent,
contre les poursuites mondaines qui dissipent et dessèchent. Je ne suis pas de
ceux, vous le savez, qui retrancheraient toute Béatrix de devant les pas du
pèlerin mortel. Mais souvenez-vous mon ami, de ne jamais abuser du coeur qui se
serait donné à vous, de ne faire de ce culte d'une créature choisie qu'une forme
translucide et plus saisissable du divin Amour. Si quelque soir de
Vendredi-Saint, dans une église, à la grille du Tombeau qu'on adore, vous vous
trouvez par hasard à genoux non loin d'elle, si, après le premier regard
échangé, vous vous abstenez ensuite de tout regard nouveau, par piété pour le
Sépulcre redoutable, oh ! comme vous sentirez alors que vous ne l'avez jamais
mieux aimée qu'en ces sublimes moments! De réels obstacles seraient-ils entre
vous, mon ami? acceptez-les, bénissez-les; aimez l'absence! Fixez le rendez-vous
habituel en la pensée de Dieu, c'est le lieu naturel des âmes. Communiquez sans
fin dans un même esprit de grâce, chacun sous une aile du même Ange. Si elle
était morte déjà, intercédez pour elle, et à la fois priez-la d'intercéder pour
vous ; la prière alors est celle-ci : Mon Dieu, si elle a besoin de secours,
faites que je lui sois secourable ; si elle n'en a plus besoin, faites qu'elle
me le soit! - Considérez pour l'amour d'elle toutes les créatures humaines comme
ses soeurs; ce sont autant d'acheminements à les aimer comme de purs enfants de
Dieu. Quand vous retombez au mal, songez à ceci, qu'elle en sera tôt ou tard
informée, qu'elle aura à s'en repentir pour vous, que l'esprit de grâce en sera
contristé en elle. La peine et la honte que vous ressentirez à cette idée vous
feront plus tôt revenir de votre conduite infidèle. Toutes les voies sont bonnes
et justifiables, je l'espère, qui ramènent de plus en plus aux vallées du doux
Pasteur. Ainsi, mon ami, effort et courage! Si vous aimez vraiment, si l'on vous
aime, que vous ayez ou non failli de cette ruine mutuelle trop chère aux amants,
relevez-vous par le fait même de l'amour ; réparez, réparez! transportez à temps
l'affection humaine, encore vive, dans les années éternelles, de peur qu'elle ne
s'obscurcisse avec les organes, et, comme eux, ne se surcharge de terre. L'âge
pour vous va venir ; votre rire aimant sera moins gracieux, votre front se
dépouillera davantage; ses cheveux, à elle, blanchiront, chaque fin d'année y
laissera sa neige. Réfugiez-vous d'avance où rien ne vieillit! Faites que,
nonobstant l'appesantissement des membres et la déformation des traits, le temps
qui accablera vos corps rende à mesure vos âmes plus allégées. La vieillesse,
qui vient après les délices sacrifiées de la dernière jeunesse, retrouvera
jusqu'au bout le torrent de l'invisible sève, et se sentira tressaillir aux
approches du printemps éternel. Deux êtres qui ont vécu l'un pour l'autre avec
privation, désintéressement, ou expiation et repentir, peuvent s'entre-regarder
sans effroi, malgré les rides inflexibles, et se sourire, jusque sous les glaces
de la mort, dans un adieu attendri.
XX
La colère,
a-t-on dit, est comme une meule rapide de moulin qui broie en un instant tout le
bon froment de notre âme. Au sortir de ces scènes de violence avec madame R.,
m'en revenant seul, plus broyé dans mon cerveau que si une roue pesante y avait
passé, le coeur noyé de honte, j'allais, je me livrais à tous les
étourdissements qui pouvaient déplacer la douleur et substituer un nouveau
remords au premier. Ainsi, par un enchaînement naturel en ce désordre, la colère
me renvoyait tout vulnérable aux voluptés, lesquelles, m'endurcissant le coeur,
y augmentaient un sourd levain de colère. On a dit que les dissolus sont
compatissants, que ceux qui sont portés à l'incontinence paraissent d'ordinaire
chatouilleux et fort tendres à pleurer, mais que les âmes qui travaillent à
demeurer chastes n'ont pas une si grande tendresse. Cela ne contredit nullement,
mon ami, ce que je vous dénonce de l'endurcissement et de la facilité de
violence qui suit les plaisirs. Saint Augustin compare ces fruits étranges d'une
tige amollie aux épines des buissons, dont les racines sont douces. Saint Paul,
comme l'a remarqué Bossuet, range sur la même ligne et tout à côté les hommes
sans bienveillance, sans chasteté, les cruels et les voluptueux. Je ne parle pas
ici des femmes pécheresses et des samaritaines qui gardent plus souvent à part
des fontaines secrètes de tendresse et de repentir. La sagesse païenne,
exprimant la même liaison de famille entre les vices en apparence contraires,
s'écrie par la bouche de son Marc Aurèle : “ De quelles voluptés les brigands,
les parricides et les tyrans ne firent-ils pas l'essai! ” C'est qu'en effet il
n'y a jamais dans le voluptueux qu'un semblant de compassion, une surface de
larmes. Ses yeux se mouillent aisément avant le plaisir ; ils étincellent et
s'enduisent d'une vague nitescence; on croirait qu'il va tout aimer. Mais
prenez-le au retour, sitôt son désir éteint, comme il se ferme ! comme il
redevient sombre! la couche brillante du dégel s'est rejointe au glaçon. Tandis
que l'homme chaste est sociable, bon à tous les instants, d'une humeur aimante,
désintéressée, d'une allégresse innocente qui s'exhale jusque dans la solitude,
et qui converse volontiers avec les oiseaux du ciel, avec les feuilles
frémissantes des bois, le voluptueux se retrouve personnel, fantasque comme son
désir, tantôt prévenant et d'une mobilité d'éclat qui fascine, tantôt, dès qu'il
a réussi, farouche, terne, fuyard se cachant, comme Adam après sa chute, dans
les bois du Paradis, mais s'y cachant seul et sans Eve. C'est qu'il a prodigué
dans un but de plaisir rapace ce qui devait se répandre en sentiments égaux sur
tous ; il a dépensé en une fois, et à mauvaise fin, son trésor d'allégresse
heureuse et de fraternelle charité ; il fuit de peur d'être convaincu. Oh! dans
ces jours d'abandon et de précipice, qui dira les fuites, les instincts
sauvages, la crainte des hommes, où tombe l'esclave des délices? Qui dira, à
moins de l'avoir rencontré à l'improviste, l'expression sinistre de son front et
la dureté de ses regards?
Souvent, au
soir de ces heures flétries, ayant envie pourtant de me remettre, de me
réhabiliter à mes yeux, par quelque conversation où l'esprit se mêlât, je me
dirigeais vers une maison amie ; puis, arrivé à la porte, je m'en proposais une
autre, n'osant monter dans la première; et j'allais, je revenais de la sorte
vingt fois sans entrer nulle part, sans plus savoir où j'en étais, me rebutant à
chaque seuil, tant l'humeur en ces moments est plus farouche, tant la volonté
plus vacillante !
Cependant, à
force de dispersion et de récidive, j'en étais venu à un sentiment profond
d'épuisement et d'arrêt. Il y a un moment en nous, plus ou moins hâté par
l'emploi que nous faisons de notre jeunesse, un moment où sur tous les points de
notre être une voix intérieure s'élève, où une plainte universelle se déclare.
Ce premier holà retentit dans l'ordre de l'esprit comme dans la région des sens.
Tout système d'idées qui se présente ne nous entraîne plus alors dans son
tourbillon; la seule vue d'une femme belle ne nous arrache plus à nous-même. Dès
le jour où ce double retard a commencé en nous, notre première jeunesse est
passée; elle fait semblant de durer quelque temps, de monter encore, mais en
réalité elle décroît et se retire. Si nous sommes sages, même ne l'ayant pas
toujours été, c'est le moment de prendre le dessus et de nous affermir. Le temps
des entraînements et des anathèmes n'est plus; notre verdeur tourne à la
maturité. Les coursiers effrénés s'apaisent; on les peut, vigoureux encore,
appliquer au labour.
Mais si l'on
viole ce premier avertissement naturel que nous suggère la Providence, si l'on
passe outre et qu'on étouffe en soi le murmure intérieur d'universelle
lassitude, on se prépare des luttes plus désespérées, des chutes plus perdues,
un désordre plus aride. Ce sentiment mélancolique et affaibli, que je vous ai
dit éprouver autrefois quand je m'en revenais, le soir, à travers les vastes
places et le long des quais blanchis de la lune, je ne le retrouvais plus dès
lors, mon ami. Le beau pont de fer où j'avais passé dans l'après-midi,
triomphant, bruyant, et sonnant du pied comme Capanée, me revoyait, le soir,
tête baissée, traînant mes pas, avec une âme aussi en déroute et anéantie que
celle de Xerxès quand il repassa son Hellespont. La sérénité de l'air, l'écharpe
de vapeur du fleuve mugissant, la ville dans sa brume de pâle azur, tout cet
éclat sidéral qui ensemençait sur ma tête les champs de l'infini, tout n'était
pour moi qu'une fantasmagorie accablante dont le sens m'échappait ; ma terne
prunelle ne voyait dans cette légion de splendeurs que des falots sans nombre,
des lanternes sépulcrales sur une voûte de pierre.
Rendu pourtant
au sentiment de moi-même par l'excès de mon néant, je méditais quelque grande
réforme, une fuite, une retraite loin de cette cité de péril. J'étais tenté de
m'aller jeter aux pieds d'un prêtre pour qu'il me tirât de mon abaissement. Je
sentais que le frein qu'il m'eût fallu, je ne pouvais me l'attacher moi-même.
Mais, en y songeant bien je vois qu'alors il y avait de la honte à mes yeux de
ma propre dégradation plus encore que du remords devant Dieu. Car, au lieu
d'aller droit à lui dans cet état humilié, et tout ruisselant de cette sueur
qu'il aurait parfumée peut-être d'une seule goutte de sa grâce, je me disais :
Attendons que ma jeunesse soit revenue, que mon front soit essuyé, qu'un peu
d'éclat y soit refleuri, pour avoir quelque chose à offrir à ce Dieu et à lui
sacrifier. Et dès qu'un peu de cette fleur de jeunesse me semblait reparue, je
ne la lui portais pas.
Au plus obscur
de la mêlée intérieure, trois êtres distincts se détachaient toujours. Rentré
chez moi, près de mon poêle bizarrement construit en autel, tournant le dos à ma
chandelle oubliée, le front collé au marbre, je restais des heures avant de me
coucher, dans un état de demi-veille, à contempler tout un torrent de pensées
sorti de moi-même, et dont le flot monotone rongeait de fatigue mes yeux à demi
fermés. Par degrés les trois êtres mystérieux m'apparaissaient alors dans ma
nuit, et voici sous quelle forme la plus familière cette vision se dessinait :
- J'étais
seul, par une lueur crépusculaire, seul dans une espèce de lande déserte, dans
ce carrefour de forêt que je vous ai dit. Le carrefour peu à peu devenait une
bruyère connue, réelle, ou dont j'avais du moins une vague réminiscence, la
bruyère de Couaën ou de la Gastine. Trois femmes, toutes les trois pâlissantes,
sans se donner la main, s'approchaient de moi. Si je regardais l'une d'elles,
elle se mettait à rougir, et les autres pâlissaient davantage ; si je m'avançais
vers l'une, assez près pour lui dérober la vue des deux autres, ces dernières se
mettaient à défaillir et à mourir, j'étais forcé de me retourner à leur plainte.
Si je me replaçais au milieu sans plus m'approcher d'aucune, évitant même de les
regarder en face, elles pâlissaient toutes les trois ensemble, de manière à me
faire pâlir avec elles et à me tarir le sang de chaque veine dans leur mutuel
évanouissement. Une lente brise, s'élevant alors des joncs et des genêts, petite
et frissonnante, sèche, ayant du froid et de l'odeur de la mort, répétait à mon
oreille confuse un son qui signifiait à volonté Lucy, Herminie, Amélie ; je ne
savais lequel des trois noms m'était suggéré dans la ténuité de ce soupir, et
mon mal s'en augmentait, et tous nous nous fondions en défaillance comme après
un jeûne excessif ou un philtre affaiblissant, lorsque soudain, mes genoux ayant
fléchi d'eux-mêmes, Une idée de prière entra dans mon coeur. Agenouillé du côté
de la plus lumineuse des blanches figures, du côté de celle que vous devinez,
mon ami, mais cette fois, regardant le ciel, je priais donc, je priais pour
toutes les trois, je demandais que l'une fût guérie, que l'autre oubliât, que
l'autre se souvînt ; et, la ferveur s'en mêlant, voilà que je revis bientôt dans
une éclaircie de nuées le reflet transfiguré des trois images, ou plutôt les
réalités dont ces images d'en bas n'étaient que l'ombre. Celle vers laquelle
j'étais tourné, et que je regardais alors dans l'azur, s'avançant vers moi,
m'offrait de la main comme une branche verdissante, et les autres, en reculant
avec lenteur, semblaient lui sourire et me pardonner. Et la petite brise de
terre, qui soupirait les trois noms, était devenue une symphonie des Anges ;
mais un seul nom, le plus doux des trois, le plus céleste y dominait, comme s'il
eût été chanté dans les sphères, sur des milliers de lyres !...
Un jour, au
matin, étant allé chez madame de Cursy, je lus une lettre de Blois qui venait
d'arriver à l'instant même.
Madame de
Couaën y avait mis un mot de compliment pour moi à la fin. Sa lettre entière
exprimait un sentiment de résignation, de calme, de bonheur possible jusque dans
la souffrance. Après ce mot de souvenir à mon intention, elle ajoutait : “
Dites-lui, ma bonne tante, vous qui savez si bien la douceur de l'acceptation
volontaire, dites-lui ce que le coeur pieux gagne en bonheur à une vie
simplifiée. ” Oui, je voulais simplifier ma vie, en accepter les ruines
récentes. en rétablir les fondements en un lieu haut et sacré. d'où l'étoile du
matin s'apercevrait à chaque réveil.
Rentré chez
moi dans ces pensées, j'y trouvai précisément une lettre de mon aimable et
mondain ami, qui m'écrivait de sa terre où il était retourné. De soudaines
catastrophes avaient bouleversé sa passion, jusque-là trop embellie ; la bise du
malheur ramenait à Dieu cette aile longtemps légère. Il me donnait des nouvelles
de mademoiselle Amélie, sa voisine de campagne, qu'il avait vue depuis peu, et
qui l'avait frappé par un redoublement d'abnégation et de constance; madame de
Greneuc était devenue plus infirme, et mademoiselle Amélie ne la quittait pas.
Après quelques regrets sur ses propres années, dissipées si loin des devoirs : “
Mon ami, ajoutait-il, croyez-en un naufragé des passions, retirez-vous à temps
de ces sirènes.
Il est des
époques, les printemps surtout, les premières brises dans la forêt, où toutes
les âmes que nous avons aimées et blessées reviennent à nous ; elles reviennent
dans les feuilles, dans les parfums de l'air, dans l'écorce aux gerçures
saignantes, qui simulent des chiffres ébauchés; elles nous assiègent, elles nous
pénètrent ; notre coeur est en proie par tous les points. Pauvres âmes, vous
êtes bien vengées ; Oh ! que d'essaims amers, que de nuées étouffantes ! que de
Didons s'enfuyant taciturnes par les bosquets ! toutes mes allées sont peuplées
d'Ombres. ” Cet élan de douloureux conseils s'ajoutant à la sobre et sainte
parole de madame de Couaën, cette rencontre précise de deux avis venus de si
loin à la fois, me parut un signe non équivoque. Vous permettiez, à mon Dieu,
que cet ami si cher, qui m'avait servi de modèle trompeur en quelques endroits
de ma chute, fût un des instruments de mon retour; vous lui aurez tenu compte,
dans votre miséricorde, de ce commencement de correction qu'il a opérée en mon
coeur! J'étais allé la veille chez madame R. ; je résolus d'y être allé pour la
dernière fois. Le lendemain matin, je lui écrivis qu'elle ne s'étonnât pas de ne
me point voir, qu'une affaire imprévue me retiendrait sans relâche tous les
jours suivants ; elle me répondit à l'instant même, avec inquiétude ; elle
envoya auprès de moi s'informer de ma santé et du motif. Je fus poli dans mes
réponses, mais j'éludai; je parlai vaguement d'une brusque circonstance
survenue, d'un voyage probable en Bretagne ; elle comprit alors, elle n'écrivit
plus ; je ne la revis pas. M. R., s'il lut mes lettres, à quelques mots que j'y
laissai percer, dut croire qu'un accès de dévotion m'avait pris, et put
s'expliquer par là cet évanouissement bizarre. Madame R. sortait peu, et, à
moins de secousse artificielle, vivait volontiers tout le jour dans ses tièdes
ennuis; j'évitai sa rue, son quartier, les promenades où je savais qu'elle
s'asseyait quelquefois ; je ne l'ai jamais depuis rencontrée, - non, pas même au
jour tombant, pas même dans l'incertitude de l'ombre ! Plus tard deux ou trois
ans après il me revint que M. R. avait obtenu un haut poste dans la
magistrature. Une fois (j'étais prêtre déjà), une personne bavarde, que j'avais
connue chez eux, et qui me parla, en m'abordant, comme si je n'avais cessé de
les voir chaque matin, après m'avoir demandé de leurs nouvelles et s'être
étonnée de mon ignorance, m'apprit que leur union intime s'était tout à fait
resserrée, et qu'elle avait eu un fils qui faisait sa joie.
Lorsqu'on
rencontre, après des années, des personnes qu'on a perdues de vue dans
l'intervalle, et qui avaient un père, une mère, une épouse, des enfants chéris,
on hésite à leur en demander des nouvelles, on craint de provoquer une réponse
morne, un silence ; et, si on le fait à l'étourdie, on se heurte bien souvent à
des tombes. Mais même lorsqu'on sait que les êtres ne sont pas morts, on doit
hésiter, après de longues absences, à interroger les amis sur leurs amis; car
presque toujours ces amitiés, qu'on a connues vivantes et en fleur, ont eu
chance de s'altérer et de mourir. On remue en celui qu'on interroge un passé
flétri; d'un mot, on fait crier les griefs, les fautes, les haines, tout ce qui
dormait sous des cendres ; on rentrouvre aussi des tombes.
Ainsi j'allais
simplifiant, élaguant coup sur coup les empêchements de ma vie. Mais était-ce
assez de retrancher des branches demi-mortes, si je n'avais la force d'en
repousser de nouvelles et de propres aux fruits excellents ?
En rompant
avec madame R., je rompais avec toutes ces liaisons éphémères du monde que je
n'avais cultivées qu'à cause d'elle. Mon premier sentiment, une fois la
résolution bien prise et mes réponses dépêchées, fut une expansion d'allégement
infini et de délivrance. Je sortis durant deux jours entiers, me promenant par
les jardins, dans les allées fréquentées ou désertes, avec un rajeunissement de
gaieté et un singulier goût à toutes choses, comme le prisonnier qui retrouve
l'espace libre et l'emploi des heures errantes.
Il se mêlait,
je le crois bien, à ma joie une pointe suspecte et l'assaisonnement d'une
vengeance accomplie. Mais cette première vivacité sans but, cette blanche mousse
de l'âme que l'instant du vide avait fait jaillir, s'étant vite évaporée, je me
retrouvai, avec mon fond; en présence de moi-même. Le second moment fut moins
vif que le premier.
C'était du
calme encore, mais du calme sans sérénité, sans ciel entrouvert, du calme comme
j'en éprouve à l'heure où je vous écris sur cette mer qu'hier agitait la
tourmente. Les vents sont tombés, mais les vagues, par leur impulsion acquise,
continuent de battre, lourdes, troublées, clapotantes; c'est un calme épaissi,
nauséabond. J'éprouvai quelque temps cela après la passion tombée de madame R.;
les vagues détendues de mon âme s'entre-heurtaient pesamment.
Vous fûtes mon
recours en cette pesanteur, à Main qui seule apaisez les flots ! J'entrai plus
avant dans la disposition réparatrice où je m'étais essayé bien des fois. Mais
ce ne fut pas sans beaucoup d'alternatives et de vicissitudes encore. Comment
vous les peindre, mon ami? Plus d'une année, à partir de ce moment, se passera
pour moi dans une succession irrégulière de grêle et de soleil, d'aridité et de
fleurs ; la moisson, que j'aurai vue verdissante, rétrogradera; épis naissants,
boutons éclos, seront en une nuit coupés sur leur tige. Due d'efforts avant
d'atteindre à ce vrai printemps des justes sur la terre, printemps qui n'est
guère lui-même qu'un mars inégal et orageux ! Je ne vous égarerai pas, mon ami,
dans l'infinité de ces alternatives ; je ne vous en marquerai que les principaux
ensembles.
Promettez
seulement que vous ne vous lasserez pas trop de ces pauvres oscillations d'une
âme; souvenez-vous des vôtres! Concevez espoir et courage, en voyant une telle
faiblesse, qui pourtant n'a pas péri.
J'avais
occasion de rencontrer au petit couvent un ecclésiastique respectable, qui, sans
être supérieur en lumières, ne manquait aucunement de solidité ni d'agrément
dans l'esprit; mais c'était surtout un homme de pratique et d'onction. L'idée du
bien à faire et de la charité active m'arriva principalement par lui. Il était
rentré en France vers 1801 et avait fort connu en Angleterre l'abbé Carron,
sorti comme lui de Rennes. Il s'entretenait fréquemment de cette vie édifiante
avec madame de Cursy, qui avait également connu M. Carron à Rennes, avant la
Révolution. Les longs récits, que tous deux à l'envi faisaient de ce saint
prêtre, influèrent beaucoup sur moi.
Le plus direct
remède, le seul, aux passions invétérées, c'est l'amour chrétien des hommes. La
miséricorde et l'amour sont le redressement des deux excès contraires, la
guérison souveraine de tout orgueil comme de toute volupté. La miséricorde ou le
pardon de l'injure est l'orgueil dompté, l'amour est la volupté rectifiée ; le
mot divin de Charité les comprend l'un et l'autre.
L'abbé Carron,
sur lequel j'interrogeais tour à tour madame de Cursy et le bon ecclésiastique,
était une de ces natures merveilleuses que Dieu a douées, dans sa prédilection,
du don instinctif de l'aumône, de la prière et du soin des âmes ; un rejeton
refleuri de cette douce famille des saint François de Sales, des saint Vincent
de Paul et des Bourdoise. A une grande simplicité de doctrine, à une candeur
d'enfant qui se trahissait volontiers en rire d'innocence, l'abbé Carron
unissait un sens particulier de spiritualité et des grâces extraordinaires qu'il
dérobait humblement en son coeur. Voici pourtant deux surprenantes histoires
qu'il avait été amené à raconter, dans un but fructueux, à l'ecclésiastique de
qui je les tiens. Un jour, avant la Révolution, à Rennes, étant vicaire dans
l'une des paroisses de cette ville, il fut arrêté au sortir de l'église, vers
l'heure du soir, par une jeune fille inconnue, qui lui demanda de la vouloir
confesser. Il était tard ; l'église allait fermer; il lui dit de revenir le
lendemain : “ Non pas, répondit-elle ; qui sait, demain, si je voudrai encore ?
” Il la confessa donc et le résultat de cette confession fut de retirer la
jeune fille du désordre où plusieurs hommes considérables l'avaient entraînée ;
l'abbé Carron la mit à l'abri de toutes poursuites dans un couvent. Peu de jours
après, on vint le chercher un soir pour porter le viatique à un mourant ; mais
il fallait se laisser conduire sans s'inquiéter du lieu ni du nom. Le prêtre,
muni de son Dieu, obéit.
Arrivé à une
maison de grande apparence, on l'introduisit sans lui parler, à travers une
série d'appartements, jusqu'à une chambre où se trouvait un lit aux rideaux
fermés, qu'on lui désigna; et puis l'on sortit le laissant seul. Alors seulement
il s'approcha du lit, et, entrouvrant les rideaux, découvrit un corps étendu,
sans vie, avec une arme à côté.
Il crut qu'on
l'avait appelé trop tard et, sans s'efforcer de pénétrer le mystère, il attendit
en récitant les prières des morts, qu'on vînt le reprendre et le reconduire. A
la fin plusieurs personnes entrèrent, et il leur dit ce qui en était.
Mais, à cette
vue, le bouleversement de ces hommes fut extrême ; ils tombèrent éperdus à ses
genoux, lui confessant que c'était à sa vie qu'ils en avaient voulu; qu'ils
étaient les séducteurs de la jeune fille soustraite par lui à leurs plaisirs, et
que le mort, l'instant d'auparavant en pleine vie, avait eu dessein de le
frapper d'un coup quand il se serait approché. Sous l'effroi de la divine
sentence, ils se jetèrent à la trappe.
Un autre jour,
étant au confessionnal, occupé d'un pénitent dont il espérait peu, l'abbé
Carron, après son exhortation faite, poussa assez brusquement la planche de la
grille, dans l'idée qu'il n'y avait rien à faire de cette âme pénible et
rebelle. Mais, en ouvrant la planchette de la grille opposée, il entendit une
voix qui lui adressait ces mots : “ Je ne viens pas pour me confesser, mais pour
vous dire que, quelles que soient la sécheresse et la difficulté d'une âme, il
n'est pas permis d'en désespérer, et qu'elle a droit de retour à Dieu. ” L'abbé
Carron avait lui-même rapporté ce fait au bon ecclésiastique.
L'ecclésiastique avait encore appris, non pas de l'abbé Carron, mais d'un de ses
pénitents les plus dignes, ancien officier de l'armée de Condé, M. de Rumédon,
que celui-ci, étant à Jersey et se confessant pour la première fois au saint
prêtre, se trouva tout d'un coup saisi, pendant l'exhortation finale, d'une
rêverie involontaire; l'abbé Carron, interrompant alors le fil de l'exhortation,
lui dit :
“ Pourquoi
pensez-vous ainsi à telle et telle pensée ? ” et il lui désigna les points
précis de sa distraction.
Ces
merveilleuses histoires, que je me faisais redire dans toutes leurs
circonstances, et qui s'entremêlaient aux détails de l'infatigable charité et de
cet art d'aumône qui était le génie propre à l'abbé Carron, trouvaient en moi
une âme docile, heureuse de les admettre. J'estimais tout simple et légitime
qu'il en advînt de la sorte à ces natures bienfaitrices, que n'arrêtent, dans
leur essor vers le bien, ni les murailles des cachots ni les distances. Le
sillon qu'elles tracent s'illumine sous leurs pas, me disais-je, tant elles ont
déjà l'agilité de l'ange. L'invisible doigt écrit des lettres mystérieuses dans
chaque vie ; mais il faut un certain jour céleste, un certain degré
d'embrasement, pour que ces lettres se déclarent. Un miracle, ce n'est que cet
éclat inopiné des lettres, d'ordinaire obscures. Dès mes précédentes excursions
philosophiques, j'avais appris à reconnaître, dans le théosophe Saint-Martin, au
milieu d'un encens perpétuel d'amour, de mystérieux rapports, des communications
d'esprit à esprit, une vue facile à travers les interstices et les crevasses du
monde visible. Toutes ces parcelles d'au-delà me revenaient, et m'avertissaient
que ce n'était qu'attente et vestibule en cette demeure ; je m'élevais à la
signification chrétienne des choses. Nunc videmus per speculum in aenigmate.
Par une
singulière coïncidence que je ne puis omettre ici, le saint abbé Carron dont je
vous parle, et qui, tout absent qu'il était, devint un de mes maîtres
spirituels, je ne l'ai vu qu'une fois dans ma vie, mais je l'ai vu en ce
cul-de-sac même des Feuillantines, près de la maison où nous nous entretenions
de ses oeuvres. C'était en 1815, je crois, aussitôt après les Cent-Jours ; il
arrivait d'Angleterre. Un prêtre de ses amis, peu connu alors, depuis bien
illustre, l'abbé de La Mennais, était logé avec lui. Ils ne se quittèrent
presque plus jusqu'à la mort du vieillard. Ainsi l'aumône et la doctrine
s'étaient rencontrées ; l'éloquence tenait embrassée la miséricorde.
Il y a des
hommes que Dieu a marqués au front, au sourire, aux paupières, d'un signe et
comme d'une huile agréable; qu'il a investis du don d'être aimés! Quelque chose
à leur insu émane d'eux, qui embaume et qui attire.
Ils se
présentent, et à l'instant un charme alentour est formé. Les savants sourcilleux
se dérident à leur nom et leur accordent de longues heures de causerie au fond
de leur cabinet avare. Ceux qui sont misanthropes font exception en leur faveur,
et ne disent qu'à eux leurs griefs amers, leur haine des hommes. Les filles
désordonnées les aiment et s'attachent à leur manteau pour ne les avoir vus
qu'une fois ; elles les supplient à mains jointes de revenir ; c'est un attrait
qui n'est déjà plus celui du mal; elles semblent leur crier : Sauvez-moi!
- Les femmes
honnêtes envient leur commerce ; les mondaines et les volages sont pour eux tout
indulgence et touchées d'une sorte de respect. Ils entrent dans les maisons
nouvelles, les enfants après quelques minutes courent volontiers entre leurs
genoux. Les confidences des malheureux les cherchent. De nobles mains et des
amitiés qui honorent leur arrivent de toutes parts, et des offres de jeunes
coeurs à guider et des demandes de bon conseil. Oh ! malheur au serviteur chargé
de ces dons, malheur, s'il en use, je ne dis pas pour tromper, pour séduire et
trahir (celui-là est infâme), mais s'il en use au hasard et à son vague plaisir,
s'il ne fait pas fructifier au service de tous ce talent d'amour, s'il rentre
tard au palais du Maître, sans ramener derrière lui une longue file priante et
consolée! Je me représentais cela à moi-même après ces entretiens où l'abbé
Carron m'était apparu à la tête de son troupeau de malades et de pauvres; dans
les voeux ardents que je faisais de suivre de loin sa trace, mon visage
s'arrosait de larmes abondantes. Ce don précieux des larmes m'était revenu. je
l'avais fort perdu, mon ami, durant cette précédente année de dissipation, de
manège frivole, de poursuites obstinées et de tiraillements. Ces sortes
d'inquiétudes, a dit un Saint, font disparaître l'inestimable don avec autant de
facilité que le feu fait fondre la cire. Mais quatre ou cinq jours après la
rupture avec madame R., me promenant seul, sous une brume intérieure assez
abaissée, je sentis tout d'un coup comme une source profonde se délier et
sourdre en moi; mes yeux s'épanchèrent en ruisseaux. Les pures scènes de Couaën,
les commencements de la Gastine et les blondes abeilles qui s'envolaient à mon
approche, aux haies du verger; mon enfance surtout, la maison de mon oncle, ma
fenêtre en face des longs toits rouillés de mousse, et les visions dans l'azur,
tout ce qu'il y a eu de virginal et de docile à travers mes jours, me fut rendu.
J'eus l'avant-goût de ce que peut être l'éternelle jeunesse, l'enfance perpétuée
d'une âme dans le Seigneur.
Lorsque
j'étais ainsi content de mes journées, auxquelles je mêlais d'antiques lectures
et les fleurs incomparables des déserts, je venais plus souvent chez madame de
Cursy, qui jouissait de me voir si heureusement changé, bien qu'elle n'eût
jamais su la profondeur de mon oubli. Je suivais mon sentier, tout en lisant le
long des buis de son étroit jardin, comme Salomon enfant s'étudiant à la sagesse
parmi les lys magnifiques des vallées. Si elle écrivait à Blois, je la priais de
rendre témoignage à mon sujet, d'annoncer que je simplifiais ma vie. L'idée
qu'elle le faisait était déjà une récompense. Vous ne me reprochiez pas ce
mouvement de joie insensible qui se sanctifiait à votre crainte, à mon Dieu !
Mais je n'ai
pas dit encore les bises et les grêles qui m'assaillaient avant d'en venir là,
ou qui me frappaient au plus beau de mon espérance. On ne pacifie pas d'un coup
ce qu'on a si longtemps déchaîné. Il y avait des jours pour moi sans liaison
avec ce qui précédait, et qui remettaient en question tout l'avenir, de ces
jours mauvais dès le matin, et qui font croire fermement au mal et au Tentateur.
J'ai rarement pris les choses, mon ami, par le côté lugubre, par l'aspect de
l'Enfer et de Satan, par les grincements, les rages et les flammes : c'est
plutôt le bien, l'amour, l'attraction croissante vers le Père des êtres, le
tremblement modeste des Elus, la tristesse à demi consolée de la pénitence,
c'est cela surtout que j'aime me proposer comme image et que je voudrais
imprimer au monde. Mais pourtant le mal n'est pas chassé de nos os; l'antique
corruption nous infecte encore, et si nous la croyons vaincue, elle nous fait
ressouvenir d'elle. On s'est couché dans la prière avec le soleil; on a vécu,
durant des semaines, d'un miel et d'un froment à souhait préparés ; on a goûté
ces états délicieux de l'esprit que procurent les demi-journées de jeûne; - et
voilà qu'on se réveille en gaieté folle, en soif ardente, proférant comme
spontanément des mots blasphématoires, impies. Entre les nombreux démons, les
anciens Pères en distinguent un qu'ils appellent l'avant-coureur, parce qu'il
accourt dans un rayon tenter les âmes à peine éveillées, et qu'il descend le
premier du char de l'aurore. Les mots empestés qui troublaient mon haleine me
venaient de lui. Oh ! demeurons purs toujours, si nous le sommes! Ne souillons
jamais nos imaginations ni nos lèvres! car il est des moments où l'âme la plus
secrète remonte, où le puits de l'abîme en nous est forcé. Epoux, craignez, dans
vos songes, de laisser échapper des mots honteusement obscurs entre les bras de
l'épouse ! Dans la maladie, si le délire nous prend craignons qu'il ne nous
échappe quelque débauche de parole qui fasse rougir nos mères ou nos soeurs, et
leur décèle en nous des antres de ténèbres. Oh! vous tous qui l'êtes, restez
purs de coeur, pour être certains que des sons purs seulement, des prières
autrefois apprises, des versets de psaume mêlés à l'huile sainte, effleureront
vos lèvres dans l'agonie.
Ma volonté
trébuchait donc ces jours-là, comme une femme ivre, dès le matin. D'insensés et
de dépravés désirs me sillonnaient. Mais d'autres fois, ce n'est que vers midi,
après la première matinée assez bien passée, que l'ennui vague, le dégoût du
logis, un besoin errant si connu des solitaires de la Thébaïde eux-mêmes et
qu'ils ont appelé le démon du milieu du jour, vous pousse dehors, converti
fragile et déjà lassé. Les images riantes des lieux, les ombrages de nos
collines préférées et de nos Temps, agitent en nous leurs fantômes. On se
rappelle ces mêmes heures qui s'écoulaient autrefois dans des entretiens si
doux. - Le roi David midi un peu passé, monta sur la terrasse en marbre de son
palais, et vit sur la terrasse d'en face se baigner la femme d'Urie?; il fut
atteint de cette flèche qui vole au milieu du jour, et qu'il faut craindre,
s'écriait-il dans sa pénitence, à l'égal des embûches de la nuit: a sagitta
volante in aie, ab incursu et daemone meridiano . - On n'y peut tenir. Adieu
l'étude et la cellule qu'on se prétendait faire ! Si l'on était au désert de
Syrie comme Jérôme, on se roulerait à quelques pas de là sur le sable embrasé,
et l'on rugirait comme un lion, à l'idée des dames romaines! Mais on est en
pleine Rome ; on va par la ville, sur les ponts sans ombre, à travers les places
abandonnées que torréfie une pluie de feu. On essuie le soleil de midi, le
trouvant trop tiède encore au prix de la brûlure intérieure ; on le défie de
nous la faire oublier, et l'on ne rentre enfin que brisé, ruisselant, heureux de
se sentir hors de toute pensée. - Et cette rentrée n'est que d'un instant ;
après quelque répit et assoupissement d'un quart d'heure, des formes robustes,
épaisses, délices des prétoriens, violentes, des formes qu'on n'a vues qu'une
fois à peine, il y a un an, deux ans peut-être, et qui nous ont ou rassasiés
alors ou même déplu, nous reviennent dans une âpre et aride saveur. C'est là un
des malheurs des anciennes chutes. Il semble qu'une fois vues et quittées, ces
femmes s'oublient, n'excitant chez nous aucun amour. Erreur!
Elles laissent
dans les sens des traces, des retours bizarres qui se raniment à de longs
intervalles; on veut à un moment tout retrouver. Rien n'arrête plus : l'échec
des premières impressions de ce jour a déjà compromis en nous le sentiment de la
chasteté commencée; on précipite le reste ; on défait en une fois toute sa
vertu, on gâte à plaisir tous ses bonheurs.
Et que devient
jusqu'au bout cette semaine ainsi entrecoupée d'un torrent, et sur qui
l'avalanche a croulé?
Comment, le
lendemain, reprendre le livre entrouvert à la page où notre crayon avait noté
quelque ascétique sentence, à l'endroit où le Sage nous dit d'attacher les
préceptes du Seigneur comme des anneaux d'or à nos doigts, pour les voir
toujours; où saint François de Sales nous entretient de la chasteté, ce lys des
vertus, et de sa belle blancheur? Ces semaines-là se terminent donc en mille
serpents épars ou chiens aboyants, comme le ventre de la Sirène. Une petite
fille de cinq ans, à qui l'on disait qu'elle gâtait ses dents à force de
sucreries, fit cette réponse : “ Oh! ces dents-là tombent, je me corrigerai
quand j'aurai des dents neuves. ” Nous sommes tous plus ou moins comme cet
enfant; au moindre échec à la première chute, nous poussons à bout notre défaite
; nous attendons des jours neufs, nous nous fixons de solennels délais avant de
nous remettre : - Pâques, - Noël, - la semaine prochaine. Nous passons bail avec
nos vices, et renouvelons sans cesse les termes, par égard pour l'hôte impur.
Nous faisons comme l'écolier en désordre, qui salit d'autant plus le cahier
qu'il achève, qu'il se promet de mieux remplir le cahier suivant.
Mais le
Tentateur ne descendait pas toujours glorieux ou furieux, emportant mon âme sur
le char du soleil. la roulant dans l'arène brûlante ; il se glissait aussi le
long des traces plus réservées, dans le fond de cette vallée de la Bièvre que je
remontais un livre à la main, ou par-delà Vanves, doux, silencieux, sous le
nuage de mes rêveries. Sachons reconnaître et craindre les moindres nuages.
Il y avait
d'autres jours où, sans préambule, sans nuage et sans ardeur, il me surprenait
comme un voleur en embuscade, comme l'ennemi sauvage, couché à terre, qu'on
prendrait de loin pour une broussaille, et qui se relève inopinément.
Il y avait des
jours encore où, s'emparant avec adresse de ma joie ingénue, qui naissait d'une
conscience meilleure, il me dissipait insensiblement et m'envoyait, une touffe
de violettes à la main, jouer et m'égayer à travers les périls, comme dans la
rosée, et regarder nonchalamment ou vivement chaque chose, comme d'un balcon;
mais il me laissait rentrer sain et sauf, de manière que, la fois suivante, je
me crusse invulnérable.
Quelquefois,
il se couvrait du manteau du bon Berger, et me conseillait, dès le matin, des
courses d'amitié ou d'aumône. “ Ce démon particulier, dit quelque part un des
Pères dans Cassien, nous suggère d'honnêtes et indispensables visites à des
frères, à des malades voisins ou éloignés.
Pour nous
tirer dehors, il sait nous indiquer de pieux devoirs à remplir; qu'il faut
cultiver davantage ses proches ; que cette femme dévote, sans famille, sans
appui, a besoin d'être visitée, et réclame nos soins ; que c'est une oeuvre
sainte de lui procurer ce qu'elle n'attend de personne au monde, si ce n'est de
nous ; que cela vaut mieux que de rester inutile et sans profit pour autrui dans
sa cellule. ” Et de même il me suggérait, dès le matin, des visites de pauvres
ou de personnes respectables, par-delà des quartiers distrayants qu'il me
fallait côtoyer, Car, dès ces temps-là, mon ami, je tâchais surtout de me guérir
de l'égoïsme des sens par le spectacle des misères vivantes, sachant que rien
n'est plus opposé au génie de la volupté que l'esprit de l'aumône. Mais combien
de fois, au plus fort des meilleures résolutions, jurant d'épargner jusqu'au
moindre denier pour la bonne oeuvre Samaritaine, et m'en revenant de quelque
visite, les yeux encore humides de larmes et dans le murmure du nom en mémoire
duquel je voulais édifier ma vie, combien de fois il suffisait d'un simple
hasard pour tout renverser ! Et je retombais du degré trois fois saint de
serviteur des pauvres, de ce parvis d'albâtre et de porphyre où Jésus lave leurs
pieds, dans l'ignominie des plaisirs. Nous ne sommes rien sans vous, à mon Dieu
! La charité, sans le canal régulier de la piété, est comme une fontaine dans
les sables, qui vite y tarit.
Et pourtant
quelles émotions comparables à celles de la pure charité, une fois qu'on en a
ressenti la fraîcheur, et contre quelles autres les devrait-on échanger ? Voici
une de ces joies naïves que l'abbé Carron avait racontées à l'ecclésiastique,
une des joies qui faisaient époque dans sa vie, et qui, par transmission, ont
fait époque dans la mienne. Je m'en souviens toujours, d'abord quand je veux me
figurer quelque chose de la félicité empressée, légère, toute désintéressée, des
Anges. Pendant les premiers temps qu'il était vicaire à Rennes, M. Carron fut
appelé dans une famille tombée par degrés d'une ancienne opulence au plus bas de
la détresse. Les ressources dont il pouvait disposer étaient modiques,
insuffisantes ; ses relations dans la paroisse étaient encore très resserrées.
En s'en revenant, il songeait au moyen d'appeler à l'aide quelque autre
bienfaiteur plus efficace. C'était un jour de Vendredi Saint : il avait entendu
parler, la veille, d'une personne étrangère, admirablement bienfaisante, d'un
Anglais protestant, établi depuis peu dans la ville. Il résolut de lui écrire,
et, à peine rentré, il le fit, marquant les principales circonstances de la
détresse de cette famille, invoquant la solennité d'une semaine si sacrée à tous
les chrétiens, et sans d'ailleurs se nommer. Quelques jours après, étant
retourné vers la famille, il s'informa si personne n'était venu dans
l'intervalle ; on lui répondit que non. Il continua d'y venir de temps à autre,
et crut que cette lettre par lui écrite n'avait eu aucun effet. Il en souffrait
un peu néanmoins, et en tirait tout bas quelque réflexion assez chagrine sur le
caractère incomplet de cette bienfaisance des hérétiques. Mais, environ un an
après, un jour, il entendit par hasard dans cette famille, prononcer un nom
nouveau, et, s'informant de quelle connaissance il s'agissait, remontant de
question en question, il vint à comprendre que c'était son riche étranger qui
avait fait raison à l'appel, et qui l'avait fait à l'instant même, et dès le
jour de Pâques, ayant reçu sa lettre la veille. Mais les pauvres gens n'avaient
osé avouer alors ce surcroît de secours à l'abbé Carron, craignant que peut-être
cela ne le ralentît pour eux. La joie de M. Carron, en apprenant que son appel
avait réussi, fut immense, et la plus transportante qu'il eût jamais eue,
disait-il. Il revint avec des bonds de coeur, en s'accusant d'avoir douté d'un
frère, en priant pour sa conversion à l'entière vérité, en ayant foi plus que
jamais à l'union définitive des hommes. - Si toutes les histoires merveilleuses
sur l'abbé Carron me semblaient presque naturelles, cette dernière, si
naturelle, me semblait la plus merveilleuse encore. Mettez en balance un atome
de ces joies lumineuses avec celles qui ne sont pétries que de sang et de terre
!
Dans les
derniers temps du combat, à chaque reprise des obscurcissantes délices, il m'en
restait un long sentiment de décadence et de ruine. Pour en secouer l'impression
pénible, pour tromper un peu cette fuite précipitée de moi-même et de ma
jeunesse, - dans la plaine des environs, à plusieurs lieues alentour, - ou par
un ciel voilé d'avril, ayant à la face un petit vent doux et mûrissant, ou par
ces jours non moins tièdes et doux d'une automne prolongée, jours immobiles,
sans ardeur et sans brise, quand il semble que la menue saison n'ose bouger de
peur d'éveiller l'hiver, j'employais les heures d'après-midi à parcourir à pied
de grands espaces, et, m'enhardissant ainsi en liberté et en solitude,
j'essayais de croire que je n'avais jamais été plus avide, plus inépuisable à
tous les voeux et à tout l'infini de l'amour. Je me disais, en frappant du
front, comme un jeune bélier, la brise mollissante : - C'est le printemps, un
nouveau printemps en moi, qui s'approche, et non pas l'hiver ! - Et, en d'autres
jours, où rien ne s'était commis, éprouvant jusqu'à la moelle un apaisement
profond un sentiment de tranquillité bien plutôt que de ruine, au lieu
d'acquiescer et de bénir, et de reconnaître avec joie que l'âge féroce expirait,
au lieu d'être heureux de cette indifférence , pareille à celle d'Alipe, qui eût
laissé régner mon esprit et mon coeur, je me repentais de moi ; je me trouvais
moindre en face de l'univers, irrité, humilié de toute cette poussière des êtres
qui volait dans les nuages, et que mon énergie première se serait crue
suffisante à enflammer. Il y avait des places sur ma tête, où les cheveux
maigris ne repoussaient guère ; il y avait dans mon coeur des vides où
séchaient, comme l'herbe morte, les naturels désirs. Je redemandais la fumée et
l'obscurcissement intérieur avec l'étincelle inextinguible. J'aurais arraché aux
dieux païens et aux fabuleux amants leur breuvage immortel.
Et puis, un
matin, un soir quelquefois, tout se remettait subitement au bien, de même que
tout s'était bouleversé sans cause certaine. Le lys des vertus relevait sa tige,
le miel savoureux et calmant distillait sa douceur qu'on ne peut décrire. Après
une quinzaine heureuse, quelle lucidité ! quelle paix ! quelle facilité de
vaincre ! A la moindre pensée suspecte, mes sens eux-mêmes frissonnaient de
crainte ; signe excellent, une frayeur profonde traversait ma chair. Je croyais
en ces moments à la Grâce d'en haut, comme précédemment j'avais cru au mal et au
Tentateur.
XXI
J'en suis aux
mers calmes ; j'approche du grand rivage.
Encore un peu
d'efforts, à mon âme ! - Encore un peu d'indulgence, à mon ami! nous échappons
aux navigations obscures.
Mes études et
mes lectures se faisaient chrétiennes de plus en plus. Mais ce n'était pas une
étude dogmatique, une démonstration logique ou historique que je me proposais ;
je n'en sentais pas principalement le besoin. La persuasion au Christianisme
était innée en moi et comme le suc du premier allaitement. J'y avais été
infidèle avec révolte dans mon juvénile accès philosophique ; mais ensuite,
ç'avait été ma vie, bien plutôt que mon esprit et mon coeur, qui en était restée
éloignée : toutes les fois que je revenais à bien vivre, je redevenais
spontanément chrétien. Si je voulais raisonner sur quelque haute question
d'origine ou de fin, et d'humaine destinée, c'était dans cet ordre d'idées que
je me plaçais naturellement, c'était cet air de la Montagne Sainte que je
respirais, comme l'air natal. Du moment que les choses invisibles, la prière,
l'existence et l'intervention de Dieu, reprenaient un sens pour moi et me
donnaient signe d'elles-mêmes, du moment que ce n'étaient pas de pures chimères
d'imagination dans un univers de chaos, le Christianisme dès lors me
reparaissait vrai invinciblement.
Il est, en
effet, le seul côté visible et consacré par lequel on puisse embrasser ces
choses, y adhérer d'une foi permanente, se mettre en rapport régulier avec
elles, et rendre hommage en chaque pas à leur autorité incompréhensible ; il est
l'humain support de toute communication divine. Aimer, prier pour ceux qu'on
aime, faire le bien sur terre en vue des absents regrettés, en vue des mânes
chéris et de leur satisfaction ailleurs, dire un plus ardent De profundis pour
ceux qu'on a un instant haïs, vivre en chaque chose selon l'esprit filial et
fraternel, avoir aussi la prompte indignation contre le mal, mais sans l'aigreur
du péché, croire à la grâce d'en haut et à la liberté en nous, voilà tout
l'intime Christianisme. Dans mes lectures, les questions théologiques, quand
elles se présentaient, m'inquiétaient peu ; je m'appliquais pourtant à les
saisir et à les étudier : mais les contradictions apparentes, les excès des
opinions humaines mêlées à la pure doctrine, ne me troublaient pas. Il se
faisait une séparation naturelle dans mon esprit, un départ de ce qui n'était
pas essentiel ; la rouille de l'écorce se déposait d'elle-même. La chute
primitive, la tradition éparse et l'attente des Justes avant le Messie, la
rédemption par l'Homme-Dieu, la perpétuité de transmission par l'Eglise, la foi
aux sacrements, étaient des points sur lesquels mon esprit ne contestait pas. Le
reste qui faisait embarras s'ajournait aisément, ou s'aplanissait encore, à
l'envisager avec simplicité, et seulement au fur et à mesure du cas particulier
et de la pratique effective. Je ne me construisais donc pas de système.
D'ailleurs, les faits de science et de certitude secondaire, les vérités
d'observation et de détail ne me paraissaient jamais pouvoir être incompatibles
avec les données supérieures ; je croyais beaucoup plus de choses conciliables
entre elles qu'on ne se le figure d'ordinaire, et j'étais prêt à admettre
provisoirement chaque fait vrai, même quand le lien avec l'ensemble ne me
semblait pas manifeste. - Une fille de rois qui, sans être grande théologienne,
avait l'esprit très cultivé et une belle intelligence, mademoiselle de
Montpensier, remarque quelque part admirablement, qu'après avoir beaucoup rêvé
sur le bonheur de la vie, après avoir exactement lu les histoires de tous les
temps, examiné les moeurs et la différence de tous les pays, la vie des plus
grands héros, des plus accomplies héroïnes et des plus sages philosophes, elle
n'a trouvé personne qui, en tout cela, ait été parfaitement heureux ; que ceux
qui n'ont point connu le Christianisme le cherchaient sans y penser, s'ils ont
été fort raisonnables, et, sans savoir ce qui leur manquait, s'apercevaient bien
qu'il leur manquait quelque chose. Et ceux, au contraire, disait-elle, qui,
l'ayant connu, l'ont méprisé et n'ont pas suivi ses préceptes, ont été
malheureux ou en leurs personnes ou en leurs états. Je me tenais volontiers, mon
ami, à des conclusions assez semblables. Je remarquais que tout ce qu'il y a de
vraiment heureux ou de bon moralement, dans les actes et dans les hommes, l'est
juste en proportion de la quantité de Christianisme qui y entre.
Examinez bien,
en effet, et ce qui semble peut-être d'une vérité vague, dans l'énoncé général,
deviendra pénétrant dans le détail, si vous y insistez de près. Cette
vérification que j'aimais à faire sur les grands hommes du passé, ou plus
directement encore sur les hommes mes contemporains, et sur ceux que j'avais
familièrement observés, équivalait pour moi à de bien laborieuses démonstrations
historiques de la vérité chrétienne. Je prenais une à une les passions, les
facultés, les vertus ; toujours ce qui en était le meilleur emploi et la
perfection me ramenait droit à la parole de l'Apôtre. Je prenais, je prends
encore quelquefois un à un dans ma pensée les hommes à moi connus, et, en
tâchant d'éviter de mon mieux la témérité ou la subtilité de jugement, je me dis
:
Elie est une
noble nature, nature tendre sans mollesse, ouverte et facile d'intelligence,
élevée sans effort, égale pour le moins à toutes les situations, aumônières et
prodigue avec grâce. Son abord enchante comme s'il était de la race des rois.
S'il parle, il est disert; s'il écrit, sa plume est d'or. Il est chrétien et
pratique docilement. Et pourtant à la longue, près de lui, vous sentez du froid
une glissante surface qui s'interpose entre son âme et vous, des jugements
légers, indifférents, contradictoires, sur des matières où il s'agit de droit
inviolable et d'équité flagrante pour le grand nombre. C'est qu'il a son
habileté propre, son plan de prudence insinuante. Il ne s'indigne jamais, il se
ménage dans des buts lointains et secondaires ; ou peut-être n'est-ce chez lui
qu'une habitude ancienne, due à son long séjour chez les aimables Pères de
Turin. Il est chrétien, ai-je dit ; mais toutes les fois que dans l'accord de sa
belle nature vous tirez un son moins juste et plus sourd c'est que vous touchez
un point médiocrement chrétien.
Hervé est
chrétien aussi; il a mille vertus ; à l'âge où le coeur commence à se ralentir,
il a gardé la chaleur d'âme et l'abandon de l'adolescence. Lui qu'on serait prêt
à révérer, il tombe le premier dans vos bras, il sollicite aux amitiés
fraternelles. Mais d'où vient qu'en le connaissant mieux, en l'aimant de plus en
plus, pourtant quelque chose de lui vous trouble, et par moments obscurcit ce
bel ensemble, comme un vent opiniâtre qui écorche la lèvre au sein d'un paysage
verdoyant? C'est que son impétuosité dans ses idées est extrême; il s'y
précipite avec une ardeur qu'on admire d'abord mais qui lasse bientôt, qui
brûle et altère. C'est son seul défaut ; le chrétien parfait n'y tomberait
point. Le chrétien parfait est plus calme que cela, surtout dans les produits de
la pensée ; il se défie de l'efficace de ses propres conceptions et de sa
découverte d'hier soir touchant la régénération des hommes ; il est plus rassuré
sur les voies indépendantes et perpétuelles de la Providence ; il réserve
presque toute cette fièvre d'inquiétude pour l'oeuvre charitable de chaque
journée.
Et cet autre,
ce Maurice, également si bon, si pauvre en tout temps, si désintéressé, il croit
à une idée supérieure à lui, il s'y dévoue comme à une chose autre que lui, il
vous convie tout d'abord à vous y dévouer, et il oublie que c'est lui qui a
engendré cette idée et qui chaque matin la défait, la refait et la répare. S'il
vivait un peu moins en cette plénitude confuse et tourbillonnante qui vous
repousse, que serait-il sinon plus éveillé sur lui-même, sinon plus chrétien ?
Et s'ils
songeaient plus à l'être, y aurait-il à noter chez l'un, avec sa dignité
véritable de caractère, cette raideur vaniteuse et infatuée; chez l'autre, avec
ses qualités intègres ou aimables, cette mesquinerie un peu égoïste qui émiette
et pointille, qui retranche à la moindre action ; chez cet autre, avec un fonds
généreux, ce propos déshonorant, ce qui fait fuir toute divine pensée ? A chaque
défaut gros ou petit, mais réel, qu'un ami vous laisse apercevoir, vous pouvez
dire : S'il n'avait pas ce défaut, que serait-il, sinon plus chrétien ?
Et si, pensant
à tel ou tel de vos amis chrétiens, vous étiez tenté de vous dire : “ Mais il
est trop mou et trop bénin de caractère, trop crédule et trop simple agneau
devant les hommes ; voilà son défaut réel trouvé, il est trop chrétien. ” -
Détrompez-vous ; réformez en idée ce léger défaut, cet excès de simplicité en
lui, raffermissez ce caractère, aiguisez ce discernement, allumez parfois un
rapide éclair de victoire à la paupière de ce docile Timothée ; donnez-lui cette
perspicacité sainte de laquelle l'Apôtre a dit qu'elle est plus perçante que
tout glaive, et qu'elle va jusqu'à la division de l'esprit et de l'âme, des
jointures et des moelles, des pensées et des intentions ; oui, faites circuler
en sa veine, au besoin, un souffle de l'archange qui combat ; faites aussi que
sa pensée soit assez agile pour courir à travers les coeurs, assez fine pour
passer, en quelque sorte, entre la lame intérieure du miroir et le vif-argent
qui y adhère ; ajoutez-lui tout cela, et qu'il garde ses autres vertus, et vous
l'aurez encore plus chrétien.
Et si ces amis
louables et bons, ces vivants de notre connaissance que j'aime ainsi à choisir
tout bas un à un, pour les voir confirmer de leurs défauts mêmes la parole de
l'Apôtre, nous choquaient trop à la longue par ces taches que nous distinguons
en eux, qu'est-ce, mon ami, sinon que nous serions à notre tour moins chrétien
qu'il ne faudrait ?
Le chrétien,
en effet, n'est pas si aisément dégoûté ni incommodé par des rencontres
inévitables. Avec le discernement aiguisé des défauts, il en a la tolérance la
plus tendre. L'odeur de ces plaies secrètes l'attire et ne le rebute pas. Il
reste constant et fidèle, en même temps que détaché dans le sens voulu. Il
remercierait presque ses frères et leurs défauts qui l'éclairent sur les siens,
il les en plaint avant tout, il s'en inflige d'abord la peine à lui-même, et
puis il est ingénieux et modeste à les reprendre en eux :
cum modestia
corripiens eos.
L'ecclésiastique dont je vous ai parlé avait hérité d'un parent qui venait de
mourir une belle bibliothèque sacrée ; j'allai la voir avec lui. C'était dans la
rue des Maçons Sorbonne, au premier étage d'une de ces maisons sans soleil où
avait dû demeurer Racine, la même peut-être dont il avait monté bien des fois
l'escalier inégalement carrelé, à large rampe de bois de noyer luisant. La
bibliothèque remplissait deux vastes chambres, et renfermait, entre autres
volumes de théologie, un grand nombre de livres jansénistes, ou, à vrai dire, la
collection complète de cette branche. Depuis le fameux Augustinus de l'évêque
d'Ypres jusqu'au dernier numéro, daté de 1803, de ces Nouvelles ecclésiastiques
clandestinement imprimées durant tout le dix-huitième siècle, il n'y manquait
rien. J'y pus aller à loisir pour feuilleter et mettre à part ce que j'en
voudrais emporter. J'y appris bientôt en détail l'histoire de l'abbaye de
Port-Royal-des-Champs, et l'impression fut grande sur moi, d'un si récent
exemple des austérités primitives.
O vents qui
avez passé par Bethléem qui vous êtes reposés au Pont sur la riante solitude de
Basile ?, qui vous êtes embrasés en Syrie, dans la Thébaïde, à Oxyrinthe, à
l'île de Tabenne, qui avez un peu attiédi ensuite votre souffle africain à
Lérins, et aux îles de la Méditerranée, vous aviez réuni encore une fois vos
antiques parfums en cette vallée, proche Chevreuse et Vaumurier ; vous vous y
étiez arrêtés un moment en foyer d'arômes et en oasis rafraîchi, avant de vous
disperser aux dernières tempêtes !
Il y avait
dans Port-Royal un esprit de conteste et de querelle que je n'y cherchais pas et
qui m'en gâtait la pureté. J'entrais le moins possible dans ces divisions mortes
et corruptibles que l'homme en tout temps a introduites dans le fruit abondant
du Christianisme. Heureux et sage qui peut séparer la pulpe mûrie de la cloison
amère ; qui sait tempérer en silence Jérôme par Ambroise, Saint-Cyran par
Fénelon ! Mais cet esprit contentieux, qui avait promptement aigri tout le
Jansénisme au dix-huitième siècle, était moins sensible ou moins aride dans la
première partie de Port-Royal réformé et durant la génération de ses grands
hommes. C'est à cette ère d'étude, de pénitence, de persécution commençante et
subie sans trop de murmure, que je m'attachais. Parmi les solitaires dans la
familiarité desquels j'entrai de la sorte plus avant, derrière les illustres,
les Arnauld, les Saci, les Nicole et les Pascal, il en est un surtout que je
veux vous dire, car vous le connaissez peu, j'imagine, et pourtant, comme
Saint-Martin, comme l'abbé Carron, il devint bientôt l'un de mes maîtres
invisibles.
Tous ont et se
font plus ou moins dans la vie de tels maîtres. Mais s'il est des natures fortes
qui osent davantage, qui prennent plus aisément sur elles-mêmes et marchent
bientôt seules, regardant de temps en temps en arrière si on les suit, il en est
d'autres qui ont particulièrement besoin de guides et de soutiens, qui regardent
en avant et de côté pour voir si on les précède, si on leur fait signe, et qui
cherchent d'abord autour d'elles leurs pareilles et leurs supérieures. Le type
le plus admirable et divin de ces filiales faiblesses est Jean, qui avait besoin
pour s'endormir de s'appuyer contre l'épaule et sur la poitrine du Sauveur. Plus
tard il devint fort à son tour, et il habita dans Patmos comme au haut d'un
Sinaï. - J'étais un peu de ces natures-là, premièrement infirmes, implorantes et
dépareillées au milieu d'une sorte de richesse qu'elles ont ; j'avais hâte de
m'attacher et de m'appuyer. Ainsi; dans le monde actif et belliqueux, j'aurais
été avec transport l'écuyer de Georges, l'aide de camp de M. de Couaën ; je me
serais fondu corps et âme en quelque destin valeureux.
Passionné de
suivre et d'aller, j'aurais choisi éperdument Nemrod à défaut du vrai Pasteur.
Des natures semblables, vouées envers les autres au rôle de suivantes
affectueuses ou de compagnes, se retrouvent dans tous les temps et dans les
situations diverses ; elles sont Héphestion aux Alexandre, elles sont l'abbé de
Langeron aux Fénelon. Elles se décourageraient souvent et périraient à terre si
elles ne rencontraient leur support ; Jean d'Avila se mourait d'abattement quand
il fut relevé par Thérèse. Mais il en est aussi qui errent et se perdent en
toute complaisance d'amitié, comme Mélanchthon qu'emmena Luther. Dans les
Lettres mêmes, il est ainsi des âmes tendres, des âmes secondes, qui épousent
une âme illustre et s'asservissent à une gloire :
Wolff, a dit
quelqu'un, fut le prêtre de Leibnitz. Dans les Lettres sacrées, Fontaine suivait
Saci, et le bon Camus M. de Genève. Oh ! quand il m'arrivait d'entrer pas à pas
en ces confidences pieusement domestiques, comme ma nature admiratrice et
compréhensive se dilatait! comme j'aurais voulu avoir connu de près les auteurs,
les inspirateurs de ces récits ! Comme j'enviais à mon tour d'être le secrétaire
et le serviteur des grands hommes! Ce titre d'acolyte des saints et des
illustres me semblait, ainsi que dans l'Eglise primitive, constituer un ordre
sacré. Après mon désappointement dernier dans les guides turbulents de ma vie
extérieure, j'étais plus avide encore de me créer des maîtres invisibles,
inconnus, absents ou déjà morts, humbles eux-mêmes et presque oubliés, des
initiateurs sans bruit à la piété, et des intercesseurs; je me rendais leur
disciple soumis, je les écoutais en pensée avec délices.
Ainsi je fis,
alors pour M. Hamon, car c'est lui de qui je veux parler .
M. Hamon était
un médecin de la Faculté de Paris qui, à l'âge de trente-trois ans, vendit son
bien et se retira à Port-Royal-des-Champs. Toujours pauvre, vêtu en paysan,
couchant sur un ais au lieu de lit, ne mangeant que du pain de son qu'il
dérobait sur la part des animaux, et distribuant ses repas en cachette aux
indigents, sa vie fut une humilité, une mortification et une fuite continuelles.
Il anéantissait sa science dont les malades seuls ressentaient les effets. On
l'aurait jugé, à le voir, un homme du commun et un manant des environs; dans la
persécution de 1664 contre Port-Royal, il dut à ce mépris que sa simplicité
inspira, de rester au monastère à portée des religieuses captives, auxquelles il
rendit tous les soins de l'âme et du corps. Cet homme de bien, consommé
d'ailleurs dans les Lettres, avait pris en amitié le jeune Racine, qui était aux
écoles de Port-Royal, et il se plaisait à lui donner des conseils d'études.
Racine s'en souvint toujours; il apprécia cette sainteté couronnée de Dieu dans
l'ombre, et, par testament, il demanda à être inhumé à Port-Royal, aux pieds de
M. Hamon. Image et rétablissement du règne véritable ! O vous qui avez passé
votre vie à vous rabaisser comme le plus obscur, voilà que les grands poètes,
chargés de gloire, qui meurent dans le Seigneur, demandent par grâce à être
ensevelis à vos pieds, selon l'attitude des écuyers fidèles !
Je trouvai
dans cette bibliothèque précieuse et je lus tous les écrits de M. Hamon. Ils
sont négligés de composition et de style ; il se serait reproché de les soigner
davantage. Il n'écrivait qu'à son corps défendant, par ordre de ses amis
illustres, de ses directeurs, et leur injonction ne le rassurait pas sur son
insuffisance. Il se repentait de se produire et de violer la religion du
silence, qui sied disait-il, aux personnes malades et qu'il ne leur faudrait
rompre que par le gémissement de la prière. La bonne opinion de ceux qu'il
estimait ses supérieurs lui était comme un remords, comme un châtiment de Dieu
et une crainte : “ Que sais-je si Dieu ne me punit pas de ma vanité du temps
passé, en permettant maintenant que mes supérieurs aient trop d'estime pour moi
! ” Il aurait dit volontiers avec le Philosophe inconnu que, par respect pour
les hautes vérités, il eût quelquefois mieux aimé passer pour un homme vicieux
et souillé, que pour un contemplateur intelligent qui parût les connaître : “ La
grande et respectable vérité, s'écriait Saint-Martin dans un accès d'adoration,
m'a toujours semblé si loin de l'esprit des hommes, que je craignais bien plus
de paraître sage que fol à leurs yeux. ”
M. Hamon était
habituellement ainsi. Il raconte lui-même, dans une Relation ou confession,
tracée à son usage, de quelques circonstances de sa vie , la première occasion
qui le détermina à écrire. Avec quelle émotion n'en lisais-je pas les détails,
qui me rappelaient des lieux si fréquentés de moi, des alternatives si
familières à mon propre coeur!
- “ La
première fois, disait M. Hamon, que je vis M. de Saci, je lui demandai s'il y
aurait du mal à écrire quelque chose sur quelques versets des Cantiques; il
l'approuva fort, mais la difficulté était de commencer, et je ne savais comment
m'y prendre. Comme j'allai à Paris, un jour que je n'avais fait que courir sans
prier Dieu et dans une dissipation entière, toutes sortes de méchantes pensées
ayant pris un cours si libre dans mon coeur et avec tant d'impétuosité, que
c'était comme un torrent qui m'entraînait, je m'en retournais à la maison tout
hors de moi, lorsque me trouvant proche l'église de Saint-Jacques dans le
faubourg, j'y entrai n'en pouvant plus. Ce m'était un lieu de refuge : elle
était fort solitaire les après-dîners. J'y demeurai longtemps, car j'étais
tellement perdu et comme enterré dans le tombeau que je m'étais creusé moi-même,
qu'il ne m'était pas possible de me retrouver. Quand je commençai d'ouvrir les
yeux, la première chose que je vis fut ce verset du cantique : Sicut turris
David collum tuum quae aedificata eit cum propugnaculis. Je m'y appliquai
fortement, parce que j'étais fort las de moi et de mes fantômes. Comme il me
sembla que cela m'avait édifié, je résolus de l'écrire, etc. . ” Tout palpitant
de ces lectures, j'entrais aussi dans cette église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas
: c'était celle même où j'avais entendu la messe dès le premier matin et dès le
premier dimanche que j'avais passés à Paris. En songeant à ce jour de loin si
éclairé, j'étais comme un homme qui remonte sa montagne jusqu'au point d'où il
est parti, mais sur un rocher opposé à l'ancien : le torrent ruineux gronde dans
l'intervalle. Je m'approchais en cette église vers l'endroit du sanctuaire où
est le tombeau de Saint-Cyran ;
M. Hamon
n'avait pas manqué de s'y agenouiller avant moi, et je me répétais cette autre
parole de lui : “ Il n'y a tien qui nous éloigne tant du péril qu'un bon
sépulcre. ” Et quel était ce péril de M. Hamon au prix du mien?
quelles
étaient ces méchantes pensées? dont il s'accusait avec tant d'amertume dans ses
courses un peu distraites, au prix de l'emportement du moindre de mes assauts ?
Et méditant cette parole de lui encore : “ Il faut avoir demeuré longtemps dans
un désert et en avoir fait un bon usage, afin de pouvoir demeurer ensuite dans
les villes comme dans un désert ”, je combinais une vie de retraite aux
champs, à quelques lieues de Paris, à Chevreuse même, près des ruines labourées
du monastère, ne venant de là à la grande ville qu'une fois tous les quinze
jours, à pied en été, pour des objets d'étude, pour des livres à prendre aux
bibliothèques, pour deux ou trois visites d'amis graves qu'on cultive avec
révérence, et m'en retournant toujours avant la nuit.
Je retrouvais
exactement dans ces projets simples l'impression chastement puérile des temps où
je rêvais d'apprendre le grec à Paris, sous un pauvre petit toit gris et
janséniste, ainsi que je disais. Il semble qu'à chaque progrès que nous faisons
dans le bien est attaché, comme récompense intérieure, un arrière-souvenir
d'enfance qui se réveille en nous et sourit : notre jeune Ange de sept ans
tressaille et nous jette des fleurs. Je sentais aussi en ces moments redoubler
mon affection pour ces pierres et ces rues innocentes où l'on a semé tant de
pensées, où tant de réflexions lentes se sont accumulées en chemin comme une
mousse, comme une végétation invisible, plus douce pourtant et plus touffue à
l'oeil de l'âme que les gazons.
A défaut
d'établissement, l'idée de visiter, au moins en pèlerin, Chevreuse, les ruines
de Port-Royal, et d'y chercher la trace des hommes révérés, ne pouvait me
manquer, à moi qui avais déjà visité Aulnay, s'il vous en souvient, dans une
intention semblable. Une ou deux fois donc, les jours de mes courses aux
environs après les rechutes, je me dirigeai vers ce désert, prenant par Sceaux
et les collines d'au-delà; mais mes pieds, n'étant pas dignes, se lassaient
bientôt, ou je me perdais dans les bois de Verrières. Un simple caillou jeté à
la traverse dérange tant nos plus proches espérances, que je n'exécutai jamais
le voyage désiré. Qu'importe, après tout, la réalité matérielle des lieux, dès
qu'un impatient désir nous les a construits? La pensée et l'image vivaient en
moi; je n'ouvrais jamais un de ces livres imprimés à Cologne, avec l'abbaye de
Port-Royal-des-Champs gravée au frontispice, sans reconnaître d'abord la cité de
mes espérances, sans m'arrêter longtemps à ce clocher de la patrie.
Au nombre des
règles particulières que j'avais tirées de M. Hamon, il y en a qui ne me
quittèrent plus, et qui s'ajoutèrent en précieux versets à mon viatique
habituel.
Tandis que
j'étais si sensible à l'idée des lieux, je le trouvais qui recommande de ne pas
trop s'y attacher, de ne pas se les figurer surtout comme un cadre essentiel à
notre bonne vie. Il me rappelait par là le mot de l'Imitation : Imaginatio
locorum et mutatio multos fefellii? ; l'idée qu'on se fait des lieux, et le
désir d'en changer, sont un leurre pour beaucoup. Il citait le mot de saint
Augustin : Loca offerunt quod amemus et relinquunt in anima turbas phantasmatum
; les lieux qui charment nos sens nous remplissent l'âme de distraction et de
rêverie : “ Et cela est si vrai, disait-il, qu'il y a plusieurs personnes qui
sont obligées de fermer leurs yeux lorsqu'elles prient dans des églises qui sont
trop belle. ” Quelques-unes de ses maximes, en nos temps de querelle, me furent
d'un conseil fréquent : “ On voit partout tant de semences de division, qu'il
est fort difficile de n'y contribuer en rien qu'en se mêlant de peu de choses,
en parlant peu et en priant beaucoup dans la retraite de sa chambre. ” Et
ailleurs, au sujet des diversions inévitables et des secousses : “ Je vis bien
qu'il fallait m'accoutumer à me faire une chambre qui pût me suivre partout, et
dans laquelle je pusse me retirer, selon le précepte de l'Evangile, afin de m'y
mettre à couvert du mauvais temps du dehors. ” Moi qui aimais tant à juger les
autres, à séparer les nuances les plus intérieures, et à remonter aux racines
des intentions ; qui, sans en avoir l'air, fouillais, comme ces médecins avides,
à travers les poitrines, pour saisir les formes des coeurs et la jonction des
vaisseaux cachés, il y avait bien lieu de m'appliquer cette parole : “ Je me
trouvai, disait M. Hamon, si peiné et si las de juger, de parler, de m'inquiéter
des autres, que je ne pouvais assez prier Dieu qu'il me délivrât de ce défaut
qui m'empêchait de me convertir tout de bon. Je résolus de ne plus juger
personne, voyant avec douleur que j'avais jugé des gens qui étaient meilleurs
que moi... Car, si je méritais qu'on me définît, on pourrait me définir un homme
qui, quand il dit quelque chose de bien, fait toujours le contraire de ce qu'il
dit. ” Ainsi M. Hamon s'emparait de moi et me pénétrait par mes secrètes
avenues. Je me voyais de plus avec lui des rapports fortuits, singuliers, comme
quand il s'écrie : “ Je n'ai aucun parent; je n'avais qu'un oncle, Dieu me l'a
ôté. ” Ces ressemblances ajoutaient à notre union. Il me préparait par l'attrait
de son commerce à goûter de plus forts que lui, et me devenait un acheminement
vers l'apôtre universel, saint Paul. Oh ! qu'ils sont plus chers que tous les
autres, les guides inattendus, obscurs, rencontrés dans ces voies de traverse,
par lesquelles les égarés rejoignent un peu avant le soir l'unique voie sacrée !
Saint-Martin,
l'abbé Carron et lui me firent merveilleusement sentir ce que c'est qu'édifier
sa vie et y porter le don de spiritualité. Ce dur consiste à retrouver Dieu et
son intention vivante partout, jusque dans les moindres détails et les plus
petits mouvements, à ne perdre jamais du doigt un certain ressort qui conduit.
Tout prend alors un sens, un enchaînement particulier, une vibration infiniment
subtile qui avertit, un commencement de nouvelle lumière. La trame invisible,
qui est la base spirituelle de la Création et des causes secondes, qui se
continue à travers tous les événements et les fait jouer en elle comme un simple
épanouissement de sa surface, ou, si l'on veut, comme des franges pendantes,
cette trame profonde devient sensible en plusieurs endroits, et toujours
certaine là même où elle se dérobe. Il y a désormais deux lumières ; et la
terrestre, celle des sages selon les intérêts humains, et des savants dans les
sciences secondes, n'est que pareille à une lanterne de nos rues quand les
étoiles sont levées, que les vers luisants émaillent la terre, et que la lune du
firmament admire en paix celle des flots. Dans cette disposition intérieure de
spiritualité, la vigilance est perpétuelle ; pas un point ne reste indifférent
autour de nous pour le but divin ; tout grain de sable reluit. Un pas qu'on
fait, une pierre qu'on ôte, le verre qu'on range hors du chemin de peur qu'il ne
blesse les enfants et ceux qui vont pieds nus, tout devient significatif et
source d'édification, tout est mystère et lumière dans un mélange délicieux. Que
sait-on ? - Dieu le sait, c'est là, en chaque résultat, le doute fécond l'idée
rassurante qui survit. Les explications riantes abondent ; tel minime incident,
qu'on n'eût pas auparavant remarqué, ouvre la porte aux conjectures aimables,
adorantes, infinies : “ Quelquefois, dit Saint-Martin, Dieu prépare secrètement
pour nous une chose qui nous peut être utile et même agréable, et, au moment où
elle va arriver, il nous en inspire le désir avec l'envie de la lui demander,
afin de nous donner l'occasion de penser qu'il l'accorde à nos prières, et de
faire filtrer en nous quelque sentiment de sa bonté, de sa complaisance et de
son amour pour nous. ” - C'est ainsi, mon ami, que, tandis qu'un diadème exagéré
s'inaugurait après la tempête sous la splendeur des victoires, je suivais ma
trace imperceptible à l'écart de la grande influence qui semblait tout envahir ;
je subissais d'autres influences plus vraies, bien profondes et directes ;
l'infiltration en moi des célestes rosées s'augmentait au travers du soleil de
l'Empire. A mesure que je m'habituais dans cet univers de l'esprit, j'en
appréciais davantage les cercles et l'étendue ; je sentais mieux, en présence de
mon seul coeur, l'immensité des conquêtes à faire, la difficulté de les
maintenir, et ainsi que l'Archevêque de Cambrai disait qu'il était à lui-même
tout un grand diocèse ?, j'étais à moi-même toute une Europe à pacifier et à
combattre, en cette année où se préparait Austerlitz.
Qui eût pensé
toutefois que ces trois hommes de peu de nom, que je vous ai dits, eussent
usurpé tant d'empire sur une âme, si ouverte d'ailleurs et si prompte, à une
époque où régnait l'Homme mémorable ? Et combien d'autres que j'ignore se
trouvaient dans des cas plus ou moins pareils au mien, avec leurs inspirations
immédiates, singulières, qui ne provenaient en rien de lui! Ne grossissons pas,
mon ami, l'action, déjà assez incontestable, de ces colosses de puissance. Les
trombes orgueilleuses de l'Océan, si haut qu'elles montent et si loin qu'elles
aillent, ne sont jamais qu'une ride de plus à la surface, au prix de l'infinité
des courants cachés.
Après quelques
mois de cette vie que les mauvais accès n'interrompaient plus qu'à de rares
intervalles, j'étais devenu calme et assez heureux. Il y avait même, dans cette
uniformité de mes jours, une sorte de douceur si vite acquise, que je me la
reprochais comme suspecte. L'idée des êtres blessés, celle de madame de Couaën
surtout, s'élevait soudainement alors du sein des heures les plus apaisées et
durant mes crépuscules solitaires. Oh ! que de larmes nouvelles débordaient! Mon
âme, raffermie par l'abstinence, recomposait plus fortement l'idéale passion.
Pendant ces
sources rouvertes des saignantes tendresses, j'avais ardeur d'une guérison moins
vague, d'une pénitence plus expiatoire, d'un bonheur austère dont elle fût mieux
informée et qu'elle bénît. Je voulais mettre entre elle et moi quelque chose
d'apparent, de compris d'elle seule et de Dieu, d'infranchissable à la fois et
d'éternellement communiquant, qui fût une barrière et un canal sacrés. Lorsqu'en
ces ondes rapides, je me hâtais au pied des autels, et que, priant pour elle
durant les saluts de l'Octave, je songeais qu'en ce même instant sans doute elle
priait pour moi, tristes coeurs appliqués ainsi à nous entrouvrir l'un pour
l'autre, je comprenais que ce n'était là qu'une aurore qu'il fallait suivre; la
pensée des sacrements qui fixent et consomment m'apparaissait aussitôt comme
indispensable ; les Ordres même se présentaient, sans m'étonner, au terme
magnifique de mon désir. Il me semblait que je ne serais jamais plus expiant,
plus contrit et plus acceptable aux pieds de Dieu, que lorsqu'ayant monté,
jusqu'à la dernière, toutes les marches de l'autel, et tenant aux mains l'hostie
sainte, j'ajouterais un nom permis dans la commémoration des âmes.
Au plus élevé
de ces pieux moments, il me survenait quelquefois des troubles d'une autre
espèce, comme pour me montrer toute l'inconsistance et la versatilité d'un coeur
qui ne pense avoir qu'un seul mal et qui croit ce mal presque guéri. J'appris un
jour par une personne que je rencontrai, et à travers certains compliments assez
embrouillés dont elle me gratifia, qu'on avait daigné s'occuper de mon absence
dans le monde que j'avais quitté, et qu'il s'était fait des doléances extrêmes
sur la perte de tant d'agréments et sur cette infirmité dévote où j'étais tombé,
disait-on ; mais la personne qui me parlait n'avait eu garde de croire à un tel
motif de retraite, ajoutait-elle d'un air fin, me sachant un jeune homme de trop
d'esprit. Il n'y avait rien là-dedans que je n'eusse pu prévoir, et il m'était
clair, d'après la brusquerie de mon éclipse, qu'on avait dû en gloser un peu çà
et là. Mais ce que j'avais aisément conclu m'étant confirmé d'une façon plus
précise par le propos de cette personne, j'en devins troublé, aigri, révolté
pour tout un jour. Susceptibilité capricieuse du coeur ! On se dit bien avec
Fénelon : Oublions l'oubli des hommes! - Oui, leur oubli, on le pardonne encore,
on l'envie même ; les sages le cherchent, les poètes le chantent. Mais, si
amoureux de l'oubli qu'on soit, comme on supporte malaisément un jugement léger
du monde, l'écho lointain d'une seule raillerie !
XXII
J'allais
pourtant éprouver bientôt de plus fortes secousses et vibrer à des échos plus
retentissants. Car, quoi que je vous aie dit de mon abstraction d'esprit et de
ma faculté d'isolement au sein de ces grandes années, je ne les traversais pas
tout à fait impunément. Il se dressait autour de moi, en certaines saisons
rapides, mille trophées qui m'offusquaient; il se formait sous mes yeux des
assemblages de rayons invincibles. L'automne de cette année illustre, où j'étais
si en train de me détacher du dehors, s'arma bien rudement contre moi, contre
mes projets de paix et de silence. La guerre s'était rallumée de nouveau, à
l'improviste, entre la France et les puissances coalisées.
L'agression,
cette fois, venait de l'étranger encore : un cri unanime, un cri de demi-dieu
insulté, éclata par tout l'Empire et perça à l'instant dans la retraite où je
combattais mes sourds ennemis, où je suivais mes invisibles anges.
Durant les
trois mois de cette campagne, je vécus comme dans un nuage électrique, lequel
planait sur ma tête et m'enveloppait orageusement, déchargeant aux collines de
l'horizon ses coups de tonnerre. J'avais le coeur gonflé en mon sein comme
l'Océan quand la lune d'équinoxe le soulève, et je ne retrouvais plus mon
niveau.
Une
circonstance particulière aggrava cet effet et compliqua mon émotion d'un
intérêt plus personnel encore.
Parmi les
décrets du Sénat en ces conjonctures, il y en eut un qui appelait sous les armes
les conscrits des cinq précédentes années, et bien que je fusse très certain, en
ne me déclarant pas, de n'être point recherché, j'aurais pu à la rigueur être
compris dans la première de ces cinq classes.
L'idée que je
n'échappais qu'en me dérobant me faisait monter le rouge au front, et,
sollicitant ma piété même à l'appui de mon voeu secret, je me demandais si ce
n'était pas un strict devoir d'aller m'offrir.
A peine la
campagne entamée et la nouvelle des premiers succès survenant, ce fut pis, et
mon trouble s'augmenta dans l'anxiété universelle. Je ne priais plus qu'à de
rares intervalles. Un flot extraordinaire de cet âge de jeunesse qui se suffit
et subvient à tout me rejetait machinalement hors de la foi. Je retombai dans le
chaos et le conflit purement humain, ne rêvant qu'ivresse et gloire, émulation
brûlante, m'agiter avec tous, galoper sous les boulets, et vite mourir. Chaque
bruit inaccoutumé, le matin, me semblait le canon des Invalides déjà en fête de
quelque nouvelle victoire. Ce n'était plus sous des prétextes de visites
amicales ou d'aumône, c'était avec ces murmures belliqueux et dans l'espoir des
bulletins que le démon du milieu du jour me rentraînait aisément par-delà le
fleuve. Dernière forme de mon délire ! Matinées d'attente oisive, et aussi de
prestige ineffaçable! On dirait que quelque terne brouillard a passé depuis dans
le ciel comme sur les âmes; il y avait plus de soleil alors qu'aujourd'hui! Un
jour, Ulm était déjà rendu, et l'on venait de présenter en pompe au Sénat une
forêt de drapeaux autrichiens, - me promenant près du Luxembourg, je rencontrai
un officier de ma connaissance, le capitaine de cavalerie Remi, attaché à
l'état-major du maréchal Berthier ; il faisait partie de la députation qui avait
apporté ces drapeaux conquis. Blessé assez légèrement au bras dans un des
derniers engagements devant Ulm on l'avait désigné pour ce voyage d'honneur. Il
me parla avec feu de la merveilleuse campagne et de la célérité magique d'un si
entier triomphe. Il brûlait de repartir et devait, dès le surlendemain, se
relancer vers Strasbourg, quoique sa blessure se fût fort irritée durant la
route ; mais il comptait bien être là-bas à temps, disait-il, pour la future
grande bataille que l'arrivée des Russes allait décider. Je le quittai en lui
souhaitant chance de héros, et, à peine l'avais-je perdu de vue, que je
regrettai de ne m'être pas ouvert franchement à lui, de ne pas lui avoir dit mes
remords d'oisiveté et mes désirs de guerre : “ Qui sait si un mot confiant,
pensais-je, n'eût pas aplani toutes ces montagnes sous lesquelles je m'ensevelis
à plaisir ; si l'aide de camp de Berthier n'eût pas pu faire que cette grande
bataille prochaine devînt un des chemins naturels de ma vie, ou du moins un
immortel tombeau ? ” Et cette pensée creusa en moi, selon mon habitude, durant
tous les jours suivants ; mais je crus le capitaine parti et ne cherchai pas à
le retrouver.
Le capitaine
Remi était une nature qui m'allait de prime abord bien que je n'eusse fait que
l'entrevoir de temps en temps. Je l'avais rencontré pour la première fois chez
le général Clarke, lorsqu'à mon arrivée à Paris je courais solliciter appui dans
l'affaire de M. de Couaën. Il avait depuis quitté ce général et passé sous le
maréchal Berthier ; je l'avais revu de loin en loin aux promenades ou dans les
bals, et toujours nous causions ensemble avec assez de penchant et d'intérêt. Il
était beau, franc, sensé, animé d'un certain goût sérieux d'instruction, et
portant dans les diverses matières cet aplomb précoce et simple d'un homme qui a
fait des guerres intelligentes. Il n'avait guère que trente ans au plus, étant
de la levée militaire de 96. Je lui sentais un fonds d'opinions politiques et
patriotiques qui plaisent sous l'habit du soldat ; excellent officier et
amoureux de son arme, il ne donnait pas trop en aveugle dans l'Empire. Bref, un
attrait réciproque nous avait assez liés.
Deux ou trois
semaines se passèrent encore, et je n'avais point réussi à me renfoncer bien
avant dans les sentiers des pacifiques royaumes. Un matin, étant sorti, pour me
distraire, à cheval, par la barrière de Fontainebleau, je croisai à quelques
lieues de là, sur la grand-route, la première colonne des prisonniers
autrichiens qu'on avait ainsi dirigés de la frontière vers l'intérieur. Cet
aspect des vaincus me remit à mes blessures et à ma défaite, moi vaincu aussi et
à qui l'épée était tombée des mains sans que j'eusse pu combattre. On commençait
à être dans l'attente expresse de quelque grand événement, car l'armée russe
avait dû se joindre aux débris de l'armée autrichienne. Je retournai inquiet à
la ville, et me rendis bientôt à pied dans le quartier des Palais. Mais, au
sortir de la terrasse des Feuillants, vers la place Vendôme, je rencontrai pâle,
défait, et comme relevant de maladie, le capitaine Remi lui-même, et, l'abordant
avec surprise : “Quoi! ici encore? ” m'écriai-je. - Et il me raconta comment, le
lendemain de notre précédente rencontre, l'hémorragie et la fièvre l'avaient
pris, et que cette fièvre opiniâtre ne l'avait quitté qu'en l'épuisant ; mais
enfin il n'avait plus qu'un peu de force à recouvrer. “ Je pars demain, cette
nuit, ajouta-t-il avec un regard brillant, je pars, et peut-être j'arriverai à
temps encore. ” Nous étions devant sa porte, il m'invita à monter. Une fois
installé dans son petit entresol, je n'hésitai plus, en voyant de près cette
noble douleur, à lui découvrir la mienne : “ S'il est temps pour vous, il l'est
donc aussi pour moi, fis-je en éclatant ; votre espoir me rend la vie. Dites,
puis-je arriver, assister avec vous à cette bataille d'Empereurs où vous allez
courir? ” Et je lui expliquai mes desseins si souvent enfouis et m'étouffant.
Dans
l'espérance vacillante qu'il se voulait ménager à lui-même, il fut indulgent à
mon idée, et prétendit que rien n'était plus exécutable : “ Je reçois votre
engagement, me dit-il : vous savez manier un cheval, je vous tiendrai d'abord
avec moi. Vous entrerez après, si cela vous sourit, dans le corps de Vélites
qu'on vient de former... Oui, cette nuit même, nous partons, nous allons en
poste jusqu'à Strasbourg, et de là à franc étrier jusqu'à l'armée : six jours en
tout feront l'affaire. ” Il cherchait un appui contre sa propre hésitation en me
rassurant. De telles paroles m'enlevèrent. Je rentrai chez moi, j'y pris des
armes et l'épée même qu'avait touchée Georges. Je passai chez madame de Cursy,
la prévenant qu'elle n'eût pas à s'inquiéter de mon absence, et que je serais
toute cette dernière quinzaine d'avant l'hiver à la campagne : elle ne me
questionnait jamais. - Dès le matin, nous roulions, mon nouveau compagnon et
moi, vers Strasbourg.
Il était, je
vous l'ai dit, homme de droit sens, de coup d'oeil ferme et militaire, mais avec
des idées plus libres et un horizon plus ouvert que la plupart. A propos de
cette éternelle grande bataille que nous poursuivions, que nous nommions presque
d'avance, que nous ralentissions, que nous agitions en mille manières : “ Il
faut bien que j'en sois, me disait-il ; d'abord ce sera une illustre et belle
bataille, et il y va pour moi de l'honneur. Nous en aurons bien assez d'autres
avant peu d'années, je le sais; mais celle-ci est de justice encore, de
nécessité et de défense ; plus tard, je le crains, ce sera plutôt l'ambition
d'un homme. Je veux donc en être, surtout de celle-ci. ”
- Il ajouta
sourdement : “ et y rester! ” J'entrevis en lui alors une douleur de coeur,
quelque chose comme une perte ancienne ; il s'accusait, à ce que je crus
comprendre, de n'avoir pas été assez fidèle à un souvenir qui aurait dû demeurer
unique dans sa vie. Il ne m'en parla au reste qu'obscurément et en me serrant la
main. L'image de madame de Couaën, si languissante elle-même, et de cette perte
menaçante, me passa devant les yeux : “ Et moi aussi je veux y rester ”, lui
dis-je ; et un grand silence s'ensuivit.
Le jour
baissait; mon compagnon finit par s'assoupir légèrement, car il était bien
faible encore. Et moi, regardant fuir les arbres de plus en plus funèbres et se
lever au ciel avec les premières étoiles l'heure des regrets infinis, je
murmurais ce voeu sous mes larmes : “ Oh ! oui, mourons avant ce que nous
aimons, de peur, en survivant, d'y être infidèles, et de souiller par des
distractions vulgaires, et qu'on se reproche tout en y cédant, le deuil qu'il
fallait garder inviolable. ” Le sommeil me prenait à mon tour, et, quand je me
réveillais ensuite par degrés, il me semblait, en me retrouvant en cette place
et dans ce voyage, que je continuais un songe absurde, le cauchemar d'un malade.
Mais la vitesse des chevaux ou l'air du matin m'arrivant par une glace ouverte
redécidaient le train de mes pensées, et, tout en m'avouant la plus volage des
âmes, je me remettais assez vivement à la situation.
Nous
tremblions, en avançant, d'apprendre quelque grande nouvelle de victoire. Déjà
un bruit confus, un de ces on-dit précurseurs qui semblent accourus en une nuit
sur l'aile des vents ou sur le cheval des morts, commençait à frémir, à se
grossir autour de nous à chaque poste où nous passions. Le capitaine là-dessus
refaisait pour la vingtième fois ses calculs stratégiques ; il déployait sa
carte de poche, et, partant des derniers bulletins, il m'expliquait les
positions des divers corps, la jonction à peine effectuée, selon lui, et à coup
sûr incomplète, des Autrichiens et des Russes, les causes probables de
temporisation dues aux fatigues de tant de marches précédentes. Nos deux têtes,
penchées à la fois sur cette carte, s'entrechoquaient à chaque brusque
cahotement. A notre entrée dans Strasbourg, tout bruissait d'une grande
espérance ; mais rien de certain, rien d'officiel encore. Nous nous donnâmes à
peine le temps d'y poser et ne rimes presque que nous élancer de la voiture sur
la selle des chevaux ; c'était en cette manière que nous devions poursuivre la
route. Nous touchions à Kehl; l'Allemagne et les saules de sa rive basse étaient
devant nous, quand à la tête du pont, au moment de passer, un courrier, que le
capitaine reconnut à l'instant pour être à l'Empereur, déboucha au galop. Le
capitaine le cria par son nom et se porta vers lui. Trois mots : grande
victoire, armistice, paix avant huit-jours, volèrent dans un éclair. Le
capitaine devint pâle comme un mort, son oeil était fixe, il se tut, et son
cheval continua de le mener. Mais au milieu du pont, à l'ancienne limite, je
m'arrêtai le premier et lui dis : “ A moi qui n'ai vu de ma vie un combat, et
qui suis destiné à n'en point voir, il ne m'appartient pas de traverser le Rhin,
le fleuve guerrier. Vous, cher capitaine, votre revanche est assurée, elle sera
glorieuse ; consolez-vous; adieu ! ” Et sans plus de paroles, sans descendre,
nous nous embrassâmes. Il partit en Allemagne, à toute bride comme un désespéré.
Il fut tué trois ans plus tard à Wagram. Je rentrai morne à Strasbourg, et m'en
revins de là droit à Paris. Après cette figure pâle du capitaine entendant les
trois mots du courrier, ma seconde pensée fut toute pour M. de Couaën, et je lui
vis à cette dure nouvelle une sueur froide aussi, découlant de son front veiné,
et ce tremblement particulier d'une lèvre mince. Quant à moi, j'étais peu
surpris; je reconnaissais là ce que j'appelais mon destin, ce qu'au sortir d'un
tel vertige je n'osais plus appeler l'intention de Dieu. L'humiliation me noyait
et couvrait ma tête d'un lac de cent coudées. Etait-ce d'avoir manqué
Austerlitz, était-ce d'avoir rompu mes bons liens, que venait la confusion ? Ce
qui est certain, je ne me serais pas trouvé digne alors d'aider en silence au
dernier des frères lais dans l'arrière-cour d'un couvent.
Vos voies
pourtant me dirigeaient, à mon Dieu ! J'avais honte de moi, mais Vous, vous
aviez moins de honte. Je méprisais en moi le fugitif impuissant à ravir le
monde, l'être rebuté des événements et des choses, et vous étiez plus prêt que
jamais à m'accueillir. Après tant d'erreurs et d'inconstances, je n'avais à vous
offrir que de; restes abjects de moi-même, mais vous ne dédaignez pas les restes
pourvu qu'il y couve une étincelle. Vous faites comme Lazare, à mon Dieu, et
vous recevez presque avec reconnaissance les miettes de la table du prodigue,
les haillons du corps et de l'âme du pécheur ; Je retombai un soir dans ce Paris
retentissant et encore illuminé. Mes amis, c'est-à-dire madame de Cursy et
l'ecclésiastique, ne s'étaient pas étonnés de la courte absence. Je repris ma
vie d'auparavant, mais sans la sécurité et sans le bonheur du premier charme. Je
voyais bien que ce dernier assaut avait été un déguisement de mon penchant
secret qui, pour me rengager en plein monde, s'était offert à l'improviste par
l'aspect glorieux, sous la forme et sous l'armure du guerrier ; que ç'avait été
toujours le fantôme des sens, de l'ivresse et du plaisir, mais cette fois
m'apparaissant dans les camps comme Armide, et sous un casque à aigle d'argent.
- Napoléon venait de rentrer dans sa capitale ; l'armée entière allait l'y
suivre, et le rendez-vous général était donné pour les premiers jours de mai. La
Garde au complet arrivait déjà, et les caresses aux bras nus, les orgies
permises d'une paix triomphante animaient la ville et perdaient les regards. Il
devenait temps pour moi de prendre un parti. Il y a un moment dans la conversion
où c'est une nécessité, pour guérir, de mettre entre soi et les rechutes
l'obstacle souverain des sacrements. Il ne faudrait pas les aborder trop tôt et
à la légère, avant qu'ils nous fussent réellement sacrés, de peur d'empirer la
situation en les violant ; mais l'heure vient où eux seuls peuvent poser le
sceau, ratifier le pacte qu'un coeur prudent conclut avec les yeux (pepigi
foedus cum oculis meis, dit Job ), et faire qu'il n'en soit pas du voluptueux
selon la sentence du Sage dans l'ancienne loi : “ Tout pain lui est bon ; il ne
se lassera point d'y retourner et d'y mordre jusqu'à la fin.” Ce n'est pas trop,
vers cette fin, qu'un Dieu tout entier, Dieu corps et sang, se mette entre
l'idole ancienne et nous. J'étais de ceux, en particulier, je vous l'ai dit,
chez qui la religion dépend moins de la conviction d'intelligence que de la
conduite pratique ; je ne trouvais rien à opposer comme raisonneur, mais je
n'agissais pas ou j'agissais mal, et c'était pire ; et, si je n'y prenais garde,
j'allais m'amollir en présence d'une vérité que je reconnaissais et que chaque
jour je serais devenu incapable d'étreindre. J'écrivais à mon aimable ami de
Normandie ces propres mots que je retrouve sur mon livre de pensées d'alors : “
Mon intelligence est convaincue, ou du moins elle n'élève pas d'objections ;
mais, lui disais-je, ce sont mes moeurs et ma pratique qui m'écartent et me
rejettent, malgré les partiels efforts que je tente. Et l'âge vient, et la
jeunesse me quitte tous les jours ; !es années plus sévères s'allongent devant
moi. Je voudrais concilier mon idéal amour avec la religion, de manière à les
affermir l'un par l'autre ; mais les sens inférieurs déjouent cette belle
alliance, et je retombe passim à la fois mécontent comme amant et démoralisé
comme croyant. Voilà ma plaie... cette plaie des sens qui se rouvre toujours au
moment où on la croit guérie. ” J'avais noté pour moi ces mots avant de les
envoyer ; ils étaient le résumé sans feinte de ma situation extrême, à cette
limite que je désespérais de franchir. Oh ! c'est une mauvaise situation, mon
ami, quand les moeurs restent les mêmes, l'esprit étant autrement convaincu. On
continue de mal vivre, et l'on est persuadé qu'on vit mal. Rien n'affaiblit et
ne détrempe l'esprit, ne lui ôte la faculté de vraie foi, et ne le dispose à un
scepticisme universel, comme d'être ainsi témoin, dans sa conviction, d'actes
contraires, plus ou moins multipliés. L'intelligence s'énerve à contempler les
défaites de la volonté, comme un homme à une fenêtre qui aurait la lâcheté de
contempler quelque assassinat dans la rue, sans accourir à la défense de
l'égorgé qui est son frère.
- Une lettre
de M. de Couaën qui m'invitait à passer quelques semaines à Blois, et d'un ton
de douceur et d'amitié que je n'avais pas éprouvé de lui depuis longtemps, aida
à ma détermination : je n'osais ni refuser ni aller. J'avais hâte de mettre
l'idée de madame de Couaën en toute sûreté et pureté sur l'autel, derrière les
balustres de cèdre, et de l'inscrire invisible sur les lames d'or. Enfin, que
vous dirais-je, mon ami ! après cette dernière épreuve, et quand je me sentais
si bas, tout là-haut était mûr et préparé ; je me croyais dans l'abandon, et
tout me soulevait insensiblement. Un jour le bon ecclésiastique le premier,
inclinant ma pensée, me parla du séminaire de..., dont le supérieur était son
grand ami, et de la vie appliquée et simple qu'on y menait. Chaque souffle de
printemps, cette année-là, et dans ces moments tant redoutés, m'arrivait
propice. Les premières rosées, que buvait la terre, tout à l'heure sanglante, me
régénérèrent l'âme. Cette âme, jusque-là mal détachée, tomba sans bruit et
d'elle-même, comme une olive mûre, dans la corbeille du Maître. Je résolus de me
confesser, et quand je l'eus fait, au bout de quinze jours, quittant Paris,
j'entrai par faveur, et quoique l'année d'études fût à demi entamée, au
renaissant séminaire de..., dont le supérieur était cet ami intime du bon
ecclésiastique.
XXIII
En entrant au
séminaire, surtout à la campagne, on éprouve une grande paix. Il semble que le
monde est détruit, que c'en est fait depuis longtemps des guerres et des
victoires, et que les cieux, à peine voilés, sans canicule et sans tonnerre,
enserrent une terre nouvelle. Le silence règne dans les cours, dans les jardins,
dans les corridors peuplés de cellules ; et, au son de la cloche, on voit sortir
les habitants en foule, comme d'une ruche mystérieuse. La sérénité des visages
égale la blancheur et la netteté de la maison. Ce qu'éprouve l'âme est une sorte
d'aimable enivrement de frugalité et d'innocence. J'aurais peu à vous apprendre
de mes sentiments particuliers durant ce séjour, que vous ne deviniez aisément,
mon ami, après tout ce qui précède ; j'aime mieux vous retracer quelque chose de
la disposition du temps, de l'ordre et de l'emploi des heures. Ces exercices
variés et réguliers avaient d'ailleurs pour effet de rompre toute violence des
pensées et d'égaliser nos âmes. Les fleuves détournés avec art, entrecoupés à
propos, deviennent presque un canal paisible.
Nous nous
levions à cinq heures du matin l'été et l'hiver." Outre la cloche qui nous
éveillait, un séminariste de semaine entrait dans chaque cellule, en disant :
Benedicamus Domino, et nous répondions de notre lit : Deo gratias.
C'était notre
premier mot, notre premier bégaiement à la lumière. A certains grands jours,
comme Noël et Pâques, on se servait d'une autre formule, que je ne me rappelle
pas, mais qui avait ce sens : Christus natus est, Christus surrexit ; peut-être
même étaient-ce là les paroles.
A cinq heures
et demie, on descendait dans une salle commune où l'on faisait à genoux la
prière, et ensuite on restait en méditation, soit debout, soit à genoux, soit
même assis, si l'on se sentait faible. La règle générale était d'être
alternativement un quart d'heure à genoux et un quart d'heure debout, et
l'horloge placée au milieu de la maison frappait fidèlement les quarts pendant
le jour et la nuit. Cet exercice durait une heure dans sa totalité. A six heures
et demie, on allait entendre la messe à la chapelle, qui se trouvait au milieu
du jardin, de sorte qu'en été on traversait à la file et silencieusement les
parterres et les allées couvertes, qu'embaumait l'air du matin, tous vêtus de
surplis blancs.
On rentrait
dans sa cellule à sept heures. Là, seul avec ses livres, sa table étroite, sa
chaise, son lit modeste, on mettait de l'ordre dans ce petit domaine pour le
reste du jour, car la plupart des séminaristes faisaient eux-mêmes leur chambre.
Je la faisais moi-même, mon ami ; j'y gagnais de concevoir mieux la vie du
pauvre, et reporté en idée à tant de chétives existences, à tant de mains
laborieuses s'agitant en ce moment, comme les miennes, dans les galetas
misérables des cités, je me prenais de pitié pour la grande famille des hommes,
et je pleurais. Ces soins de ménage étaient courts ; on étudiait ensuite à son
gré. Une fois dans sa cellule, chacun était maître et ne relevait plus que de sa
conscience. Je retrouvais là, devant mon crucifix, toutes mes pauvres chambres
d'autrefois, redevenues éclaircies et pures, tous mes voeux de chartreuse
exaucés.
Ce passage
perpétuel de la vie de communauté à la vie solitaire, de la règle absolue à la
liberté, avait beaucoup de charme ; le double instinct de l'âme, qui la porte,
tantôt à fuir, tantôt à rechercher le voisinage des âmes, était ,satisfait.
Le déjeuner
avait lieu au réfectoire, à huit heures. Du pain selon ce qu'on en voulait, un
peu de vin, voilà en quoi il consistait, sauf les deux jours de la Fête-Dieu, où
chacun avait un gâteau, et ces jours-là, à cause de la joie, le vin était blanc.
- Après le déjeuner, qui durait un petit quart d'heure, retour à la cellule. - A
neuf heures, classe de théologie dogmatique. Les élèves, rangés sur des bancs
tout autour de la salle, écoutaient le professeur, placé sur une petite estrade.
Le professeur, par des questions qu'il adressait, complétait la leçon précédente
; il expliquait celle du lendemain et répondait aux objections plus ou moins
vives. Le cours dogmatique était partagé en divers traités distincts, qui
comprenaient dans leur ensemble toutes les vérités catholiques : de la Vraie
Religion, de l'Eglise, de Dieu, de la Création, de l'Incarnation, des
Sacrements, etc.
Je me montrais
soumis, attentif, et, quoique habitué aux fantaisies des lectures,
j'assujettissais mon intelligence dans le sillon de ce solide enseignement.
La classe
dogmatique durait une heure. A dix heures, on faisait une visite à la chapelle,
qui durait un simple quart d'heure en comprenant le temps d'y aller. Ce petit
exercice était à moitié libre. Les uns remontaient dans leur cellule avant de
s'y rendre, les autres s'y rendaient sur-le-champ ; quelquefois on y manquait.
Mais n'admirez-vous pas ce prix du temps, et par combien de minces tuyaux, de
rigoles adroitement ménagées, la source descendue de la colline passait, en un
seul matin, pour fertiliser le jardin d'une âme ?
Après être
resté en chambre jusqu'à midi moins un quart, la cloche appelait à l'examen
particulier. On y lisait à genoux, chacun dans son évangile et tout bas, un
chapitre ; puis, au bout de quelques minutes, le supérieur lisait un examen, par
forme d'interrogation, et avec des pauses, sur une vertu, par exemple :
Qu'est-ce que la charité?...
Avons-nous été
charitables?... Cet exercice et tous les autres, excepté le matin à la
méditation et à la messe, avaient lieu en simple soutane, sans surplis.
A midi, on
entrait au réfectoire pour le dîner, qui était bien frugal, hors dans les
grandes fêtes ecclésiastiques, où il offrait un air plus animé et plus abondant.
On y faisait une lecture; les deux autres repas du matin et du soir se prenaient
en silence. Le lecteur lisait d'abord dans le martyrologe les saints martyrs du
jour, et il y avait quelquefois des passages naturellement sublimes, par exemple
à la date de Noël, où le jour est désigné sous toutes les ères : l'an de Rome,
telle olympiade, etc. ; et après cette magnifique chronologie qui tenait en
suspens :
Christus natus
est in civitate Bethleem. Quittant le martyrologe, le lecteur lisait un passage
de l'Ecriture Sainte, et enfin la suite de l'histoire de l'Eglise de France. Le
dîner durait une petite demi-heure. Du réfectoire, nous allions à la chapelle
dire l'angelus, et, au sortir de la chapelle, le silence était rompu pour la
première fois de la journée. Ce moment avait un élan vif et plaisait toujours.
On se répandait dans les allées du jardin, mais non pas dans toutes ; une partie
était réservée pour les étrangers, et nous n'en avions la jouissance qu'une fois
la semaine, et pendant le temps des vacances. La plupart de nos allées étaient
droites, et elles avaient chacune un banc aux extrémités avec une statue, en
bois peint, de la Vierge, du Christ ou d'un Apôtre, chastes statues qui
corrigeaient à temps la rêverie et sanctifiaient par leur présence l'excès du
feuillage. Dans la partie réservée, il se trouvait une allée plus sombre, humide
même, et où les étrangers pénétraient peu : je l'avais dédiée tout bas à une
pensée. Je n'y allais qu'une fois la semaine, le mercredi, et je portais
d'ordinaire à la statue de la Vierge du fond un bouquet cueilli fraîchement. Il
y avait deux autres allées attenantes, le long desquelles, ce jour-là, je disais
aussi une prière ; mais je revenais à plusieurs reprises et je méditais
longtemps dans la plus grande des trois allées.
L'heure de la
récréation était celle des visites que faisaient les personnes du dehors. Je
n'avais pas à en recevoir, hors deux ou trois fois que mon aimable ami de
Normandie me vint exprès embrasser. Je lui montrais, je lui expliquais tout ; il
s'enchantait de ce calme à chaque pas et de cette économie des lieux et des
heures. Je lui racontais, chemin faisant, mes histoires favorites de M. Hamon,
de Limoëlan, de Saint-Martin et de l'abbé Canon ; son don de spiritualité
s'avivait en m'écoutant, et il me répondait par d'autres traits non moins
merveilleux, qu'il avait lus ou qui s'étaient opérés sur lui-même et autour de
lui, par des histoires de pauvres, pareilles à celles de Jean l'aumônier, par
des récits de visites de Jésus-Christ, comme il les appelait, et qui étaient
d'hier et qui semblaient du temps du bon patriarche d'Alexandrie :
“ Tout cela
s'étend se tient, se correspond disait-il, et l'on apprend des choses à vous
faire vendre vos meubles et à ne plus avoir qu'un plat à sa table. ” Et puis
c'étaient, à travers nos jardins pieux, des exclamations qui lui échappaient,
d'une peinture heureuse, et d'une beauté naturellement trouvée. Lui qui m'avait
écrit tant de fois sur l'amertume des printemps, il m'entretenait alors de leur
douceur : “ Les hivers me deviennent durs maintenant, disait-il un jour qu'il
m'avait visité vers une fin d'automne.
Oh ! encore un
printemps, encore un printemps ! Quand on a gardé seulement un grain de
l'Evangile, les printemps avec Dieu surpassent ceux de l'amour, ” Je lui faisais
admirer nos promenoirs, nos treilles protégées, les rideaux impénétrables de nos
allées, en lui taisant pourtant celle que se réservait mon coeur ; et il me
parlait de sa maison à lui, que je n'avais jamais visitée, maison silencieuse
aussi, disait-il, claire, grande, aérée, - sur la colline, - une herbe verte,
des marguerites splendides. - Et il m'en dépeignait les printemps, qui tantôt
survenaient brusques, rapides, par bouffées et comme par assauts dans une
tempête, et tantôt, plus souvent, s'apprêtaient peu à peu,- “ avec ordre, sans
accès, sans crises, tandis que les fleurs des coudriers sont déjà comme des
franges par toute la forêt, et que les milliers de houx brillent et étincellent
au soleil sous les grands arbres encore secs ”. Et il ajoutait incontinent : “
Oh ! qu'il y a de choses saintes dans la vie, mon ami, et de quels trésors nos
passions nous éloignaient! ” Il était tenté par moments de demeurer avec moi, et
me le disait; mais je lui rappelais sa voie toute tracée ailleurs, et nous nous
séparions avec tendresse. Ainsi cette vie aimable s'affermissait de plus en
plus, et il redescendait sa fin de jeunesse par de belles pentes.
C'était aussi
dans l'heure de récréation que se lisaient les lettres qu'on avait reçues à
table, où elles étaient distribuées par un séminariste chargé de ce soin. Mon
ami dont je viens de parler, madame de Cursy et le bon ecclésiastique formaient
tout le cercle de ma correspondance. J'écrivais une fois chaque semaine à madame
de Cursy, une ou deux fois l'année seulement à M. de Couaën. A cette même heure
de récréation, on jouait à la balle ; c'était le seul jeu habituel. Une fois la
semaine, le mercredi, jour de congé, on avait la jouissance d'un billard, de
jeux d'échecs, de dames, de tric-trac, de volants et de boules. Je ne jouais
jamais.
La récréation
finissait à une heure et demie, et dans la récitation en commun du chapelet,
petit exercice d'un quart d'heure. La seconde moitié du jour se passait comme la
première en pauses et reprises sobrement distribuées :
une heure et
un quart de cellule ; une heure de classe de morale, par un professeur autre que
celui du matin ; une nouvelle visite à la chapelle à quatre heures ; puis la
cellule encore ; une lecture spirituelle en commun avant le souper ; après le
souper, la récréation du soir, et ensuite la prière avec une lecture du sujet de
méditation pour le lendemain matin. On se couchait à neuf heures. Ainsi nos
jours se suivaient et se ressemblaient, mon ami, comme ces grains du chapelet
que nous disions, - excepté pourtant deux jours de la semaine, le dimanche et le
mercredi. Le dimanche, il n'y avait pas de classe. Nous allions à l'église
paroissiale du village entendre la grand-messe et les vêpres.
Nous avions
plus de temps à passer dans nos cellules et quelques moments de récréation après
vêpres. J'ai dit qu'il n'y avait pas de classe dogmatique et morale le dimanche,
mais on nous en faisait une le matin sur l'Ecriture Sainte.
Le mercredi
était le grand jour. Pendant tout l'hiver, le congé ne commençait qu'à midi et
n'avait rien de bien gai.
Nous faisions
une grande promenade après le dîner dans les environs, et le pensionnat de la
ville, lié à la même direction que le séminaire, venait souvent prendre notre
place dans nos jardins et user de nos jeux durant notre absence. Mais, à partir
du premier mercredi après Pâques, le congé commençait à sept heures du matin et
durait jusqu'à huit heures et demie du soir. Dès les sept heures, nous étions
donc maîtres de tout le jardin sans exception ; la salle des jeux était ouverte
; le silence ne s'observait plus, même au réfectoire. C'était par cette
renaissance du printemps une fête délicieuse; mais combien d'arrières pensées
subsistantes, inévitables, hélas ! pour mon coeur. A huit heures environ, le
pensionnat de la ville, les plus grands du moins, arrivaient. Ils entendaient la
messe à notre chapelle ; après quoi, les deux maisons n'en faisaient plus qu'une
; ceux qui s'étaient connus se réunissaient et causaient. L'inégalité aimable
des âges, lesquels n'étaient pas trop disproportionnés pourtant, ajoutait de
l'intérêt aux entretiens; c'étaient des frères déjà hommes, et d'autres frères
adolescents. Il n'y avait plus de rang au réfectoire : chacun se plaçait à sa
guise, et, dans cette confusion universelle, la cellule était la seule chose qui
restât inviolable ; on ne pouvait y introduire personne sans une permission
expresse. Avant le dîner, l'examen particulier avait lieu comme de coutume, et
dans l'après-dîner une lecture spirituelle. Le soir, lorsque le pensionnat de la
ville avait quitté la maison, nous nous mettions à la file les uns des autres,
sans ordre, et nous disions le chapelet tout haut, en tournant dans les allées
de tilleuls déjà sombres. Ceux qui arrivaient les derniers étaient guidés pour
rejoindre l'endroit de la marche, par cette rumeur au loin harmonieuse : tel le
bourdonnement des hannetons sans nombre dans un champ de lin, ou le murmure
d'abeilles tardives, derrière le feuillage. - Une fois, la procession, qui
s'était dirigée au hasard vers un côté inaccoutumé, parvint jusqu'à mon allée
secrète. Que d'émotions m'assaillirent en approchant! les ténèbres redoublées
voilèrent mes larmes; le bruit de tous étouffa mes sanglots!
Le régime du
mercredi était celui des vacances, qui duraient la plus grande partie du mois
d'août et tout le mois de septembre. On faisait chaque jour une longue
promenade. Le soir, il était permis de chanter des chansons ayant trait aux
petits événements de la journée, aux incidents remarquables de la semaine. Celui
que l'on voulait chansonner montait sur un banc, et le chanteur-improvisateur à
côté de lui. La foule applaudissait, et ces scènes toujours innocentes, qui
semblaient un ressouvenir du Midi, un vestige facétieux du Moyen Age, ne
manquaient pas d'un entrain de gaieté populaire et rustique.
Nous
subissions des examens généraux sur la théologie avant Pâques et à la fin de
l'année. Ceux qui devaient recevoir une ordination subissaient un autre examen à
l'évêché, ou ailleurs devant l'évêque. Les ordinations étaient précédées d'une
retraite de huit jours, pendant lesquels tous les exercices d'étude demeuraient
suspendus.
On remplissait
le temps par d'édifiantes lectures, et il y avait sermon matin et soir. Chaque
séminariste devait passer par cinq ordinations : la tonsure, les ordres moindre,
le sous-diaconat, le diaconat et le sacerdoce. La tonsure était le plus simple
degré, un pur signe, et n'enchaînait à rien ; elle ne s'adressait qu'à une mèche
de cheveux coupés, à la portion la plus flottante et la plus légère de
nous-même. Les petits ordres, au nombre de quatre, et qui se conféraient tous à
la fois, avaient leur vrai sens dans la primitive Eglise; là, en effet, on
devenait successivement : 1° portier, celui qui tient les clefs et qui sonne la
cloche; 2° lecteur, celui qui tient et lit le livre sacré ; 3° exorciste, celui
qui a déjà le pouvoir de chasser les démons; car en ces temps-là les possédés,
en qui se réfugiaient les dieux et oracles vaincus, abondaient encore ; 4°
acolyte, celui qui sert et accompagne l'évêque et qui porte ses lettres. Le
sous-diacre est admis à toucher le calice, le diacre avait droit d'en distribuer
au peuple la liqueur sanglante, dans les temps où l'on communiait sous les deux
espèces ; mais le prêtre seul consacre les espèces et y fait descendre Dieu ;
seul il dispense les sacrements, sauf la confirmation et les ordres, réservés à
l'évêque, et encore celui-ci peut-il déléguer au prêtre autorité à cet effet. La
plus grave pourtant, la plus solennelle de nos ordinations était celle du
sous-diaconat, parce qu'elle oblige au voeu de chasteté perpétuelle ; c'était le
moment où notre vie se liait indissolublement aux devoirs de la hiérarchie
catholique.
Le
consentement du sous-diacre futur ne résultait pas de sa simple présentation à
l'église sous les yeux de l'évêque :
tous, rangés
sur deux lignes, attendaient que l'évêque, après les avoir avertis de la charge
à laquelle ils voulaient se dévouer, leur eût dit : Que ceux qui consentent à
recevoir ce fardeau s'approchent! un pas fait en avant était le signe
irrévocable de la volonté et le lien perpétuel. Quelques-uns reculaient et s'en
retournaient tristes. Oh! comme je sentais bien, mon ami, tout le sens de cette
parole ! comme je pesais, en avançant le pied tout l'énorme poids de ce fardeau
! - La cérémonie ne se terminait guère qu'à deux heures de l'après-midi, après
avoir commencé à sept heures du matin. Dans l'intervalle qui s'écoulait entre la
communion générale et la fin de la messe, on présentait un peu de vin dans un
calice d'or aux ordinants, pour les soutenir. Au retour, il y avait une grande
effusion de joie, des embrassements pleins de cordialité, un mouvement général
et qui ne ressemblait à rien, parce qu'il était à la fois tranquille et vif, une
allée et venue en mille sens par les cours et les gazons à la rencontre les uns
des autres, une pénétration réciproque d'intelligences épurées et un peu
au-dessus de la terre. L'ordination pour la prêtrise se faisait à deux époques
principales d'été et d'hiver, la veille de Noël ou le samedi veille de la
Trinité.
La fête du
séminaire était la présentation de la sainte Vierge au temple, le 21 novembre.
L'évêque venait dire la messe, et ensuite, assis au pied de l'autel, il recevait
chaque séminariste, qui, s'approchant et se mettant à genoux, disait : “ Dominus
pars haereditatis meae et calicis mei; Hi es qui restitues haereditatem meam
mihi. Seigneur, vous êtes la part de mon héritage et de mon breuvage ; c'est
vous, Seigneur, qui me rendrez le lot qui m'était destiné. ” Ces paroles se
lisent au psaume quinzième.
En tout, la
vie de l'esprit était bien moins soignée que la vie de l'âme ; on jouissait peu
par la première, souvent et beaucoup par la seconde.
Je vous ai
tracé l'aspect général et heureux, mon ami, l'ordonnance et la régularité. Au
fond l'on aurait trouvé peut-être moins de bonheur qu'il ne semblait ; on aurait
découvert des âmes tristes, saignantes et troublées, luttant contre elles-mêmes,
contre des penchants ou des malheurs, des âmes tachées aussi, - assez peu,
pourtant, je le crois.
J'étais une
des plus mûres et des plus atteintes, le plus brisé sans doute ; je me le disais
avec une sorte de satisfaction non pas d'orgueil, mais de charité, en voyant
toutes ces jeunes piétés épanouies. Mais qui sait si tel autre n'était pas aussi
avancé que moi dans la connaissance fatale, et s'il ne se taisait pas comme moi
?
J'en pus
discerner au moins un entre tous qui souffrait profondément et qui, un jour de
promenade, laissa échapper en mon sein son secret. C'était un jeune homme
qu'avait élevé avec amour et gâté, comme on dit, une mère bonne, mais inégale
d'humeur et violente. Ces violences de la mère avaient développé dans cette
jeune nature des colères plus sérieuses qu'il n'arrive d'ordinaire chez les
enfants, et de fréquents désirs de mort. Entre ces deux êtres si attachés
d'entrailles l'un à l'autre, il s'était passé de bonne heure d'affreuses scènes.
L'enfant grandissant, ces scènes, plus rares, il est vrai, avaient pris aussi un
caractère plus coupable de colère, et par moments impie. Les belles années et
l'adolescence de cette jeune âme en avaient été flétries comme d'une ombre
envenimée. Il s'était réfugié dans la résolution de ne se marier jamais, de peur
d'engendrer des fils qu'il trouvât violents envers lui comme il se reprochait de
l'avoir été lui-même contre sa mère.
Cette mère
avait gémi beaucoup, sans trop oser s'en plaindre, de la résolution de son fils.
En mourant peu après, elle lui avait tout pardonné: mais lui, il ne s'était
point pardonné également, et, entré dans ce séminaire, il s'efforçait de
consacrer son célibat à celui seul qui n'engendre ni colère ni ingratitude.
J'avais contracté une liaison, sinon intime, du moins assez familière, avec ce
jeune homme mélancolique. Je fréquentais aussi deux ou trois Irlandais, par un
sentiment d'attrait vers leur nation plus encore que par goût de leur personne.
Je parlais anglais avec eux, comme j'en avais obtenu la permission, et j'ai dû à
leur compagnie d'alors l'entretien continué d'une langue qui m'est devenue si
nécessaire.
Quant aux
doutes, aux luttes d'intelligence en présence des vérités enseignées, j'en eus
peu à soutenir, mon ami :
ce que j'avais
à combattre plutôt et à réprimer, c'était une sorte de rêverie agréable, un
abandon trop complaisant, un esprit de semi-martinisme trop amoureux des routes
non tracées; j'en triomphais de mon mieux pour m'enfermer dans la lettre
transmise et pour suivre pas à pas la procession du fidèle.
Mais je ne
vous parlerai pas davantage de ces trois années, mon ami; ce que je voulais
surtout vous dire des amollissantes passions et de l'amour des plaisirs est
épuisé.
Franchissant
donc cet intervalle d'une monotonie heureuse, je vous transporterai à ce qui
achève de clore ici-bas les événements douloureux sur lesquels vous restez
suspendu. Aussi bien le terme du voyage approche. Tandis que je sondais avec
vous mes anciennes profondeurs, le vaisseau où je suis labourait, effleurait
nuit et jour bien des mers. En vain les vents le repoussaient maintes fois, et,
par leur contrariété même, donnaient loisir à mes récits. Voilà que sa célérité
l'emporte. La grise latitude de Terre-Neuve se fait en plein sentir. Les oiseaux
des continents prochains apparaissent déjà ; on a vu voler vers l'Ouest les
premiers des vautours qui annoncent les terres. Avant cinq ou six jours, à jeune
ami, confident trop cher qui avez fait faiblir et se répandre le coeur du
confesseur, avant la fin de cette semaine, il le faudra, nous nous quitterons.
XXIV
J'avais été
ordonné prêtre à la Trinité. De nouvelles relations se formaient autour de moi;
des devoirs immenses, dont j'appréciais l'étendue, bordaient de toutes parts ma
route et y jetaient de fortes ombres. J'étais retourné un moment à Paris, après
mon ordination. La dernière attache personnelle que j'y avais gardée n'existait
plus; madame de Cursy était morte à la fin du dernier hiver, depuis trois mois
environ, sans que je l'eusse pu revoir, et le petit couvent, peuplé à peine de
quelques religieuses très âgées et devenues infirmes, offrait une solitude
veuve, dans laquelle la mort introduite n'allait plus cesser. Durant cette
dernière année aussi, j'avais appris que mademoiselle de Liniers, cédant à la
volonté de sa grand-mère au lit de mort, avait consenti enfin à accepter ce
qu'on appelle un parti avantageux ; elle avait épousé une personne plus âgée
qu'elle, mais de naissance et dans des fonctions élevées. Que je lui sus un gré
sincère, ange de sacrifice, de cette obéissance à une mourante, et de cette
résignation de son coeur! Il me semblait y saisir, entre autres motifs pieux, un
sentiment particulier de délicatesse qui s'efforçait de m'alléger un remords. Je
n'avais eu, depuis bien des semaines, aucune nouvelle directe de Blois; madame
de Couaën allait, à ce que je craignais, s'affaiblissant de jour en jour, bien
qu'avec des alternatives de mieux qui rappelaient l'espérance et dissimulaient
le déclin. Après m'être présenté à Paris devant mes supérieurs ecclésiastiques,
qui me marquèrent mille faveurs, je me décidai par plusieurs raisons à faire le
voyage de Rome ; mais, avant de partir, j'eus un désir invincible de revoir le
pays natal, la ferme de mon oncle, et, je n'osais me le dire, la tour de Couaën.
Sept longues années s'étaient écoulées depuis que j'avais quitté ces bois
d'heureux abri. Il n'y avait plus un être vivant qui m'y attirât ; mais j'avais
besoin des lieux, des plages. Revêtu d'un ministère nouveau, je voulais bénir le
champ de mort de mes pères ; je voulais, homme mûr, m'incliner en pleurs vers
mon berceau, me rafraîchir un peu aux vierges ombrages de l'enfance, me repentir
le long du sentier de convoitise de l'adolescent. Avant d'entreprendre une
marche pénible et infatigable dans les routes populeuses, il me tardait de faire
ce détour pour respirer encore une fois l'odeur des bruyères, pour m'imprégner,
en pleine saison, de cette fleur éparse des vives années et du souvenir sans fin
de quelques âmes.
C'est par une
belle après-midi, qu'étant descendu de voiture à la ville prochaine et reparti à
cheval aussitôt, le long des haies, des fossés, des champs de blés rougissant
par le soleil et non pas blondissant, comme ailleurs; croisant çà et là quelques
troupeaux de petits moutons noirs sur les gazons ras et fleuris, j'arrivai à la
maison de mon oncle, qui était la mienne depuis sa mort, qui avait été ma
demeure d'enfance et de jeunesse jusqu'au terme de mon séjour dans la contrée.
J'en aperçus d'abord à travers la claire-voie, les fenêtres garnies presque
toutes de nids d'hirondelles, en signe d'absence, et les herbes grandies de la
cour. Des chiens inconnus s'élancèrent, en aboyant, à mon approche, et ne
s'arrêtèrent qu'à la vue de mon habit :
en ce grave
pays, les chiens même reconnaissent, respectent l'habit du prêtre et du clerc. A
la fin, le jardinier parut; c'étaient lui et sa femme qui, depuis des années,
gardaient seuls ce logis, et, chaque matin, d'après mes anciens ordres, ils
avaient rouvert ces volets et chassé cette poussière, comme si j'eusse dû
arriver le jour même : un mot écrit par moi à tout hasard avait été leur loi.
J'entrai avec émotion en ces chambres inhabitées où tout était religieusement
conservé dans la dernière disposition d'autrefois et ainsi qu'au lendemain des
funérailles: les chaises propres placées en regard aux angles d'usage ; la table
au milieu attendant la veillée du soir ; dans un coin, des cadres appuyés à la
muraille et non accrochés du vivant de mon oncle, et qui étaient près de l'être,
et qui ne le seraient jamais, image exacte de tant de projets et d'espérances!
derrière une porte, à un clou de bois, le même grand chapeau de paille pour ceux
qui iraient au jardin durant la chaleur du jour. Je revis tout, je remontai à ma
chambre proche du grenier, là où je conversais, enfant, avec les nuées du ciel
et avec les ramiers des toits : une cage ouverte, pendue encore à la fenêtre, me
rappela une première douleur, une histoire de bouvreuil envolé. Je redescendis
précipitamment et m'enfonçai dans le jardin et les prés, à travers les hautes
fougères, hautes en vérité comme de jeunes sapins; je m'y perdais et m'y
retrouvais ; tout me paraissait à chaque pas, tantôt plus petit de proportion et
de distance, tantôt plus grand que je ne me l'étais figuré ; mais c'était
toujours plus touffu, plus sylvestre, plus abondant encore que je n'avais pensé
en odeur saine et sauvage. Côtoyant l'étang et le cours d'eau vive, image des
saintes eaux dans la solitude, je bus d'un long trait à cette source de mon
héritage, si limpide, hélas ! et si longtemps négligée, qui, tandis que le
maître s'égarait ailleurs, n'avait pas cessé, elle, d'arroser et d'appeler, et
de courir, pour le brin d'herbe du moins et pour l'oiseau. Il ne me manquait à
cette heure qu'un ami à qui je pusse dire un peu ce qui m'oppressait, au sein
duquel je pusse laisser tomber mes pleurs avec les paroles qui soulagent. Qui
n'a pas ainsi rêvé un ami resté après nous dans nos chemins de l'enfance,
retrouvé après dix ans au bout de la même allée, un bréviaire à la main ; un
ami, le témoin et le gardien de nos jeunes désirs, le chapelain fidèle de nos
premiers voeux et de nos virginales ardeurs? Tout ce que nous nous étions promis
une fois, le soir d'une communion sainte ; tout ce que nous projetions, les
larmes aux yeux, en causant avec lui le long du berceau d'aubépines, il l'a tenu
; il n'a pas bougé, il n'a pas dépassé la ville prochaine ; il a étudié, il a
prié, il a monté chaque année un degré. Il y a eu un moment dans sa vie où ceux
qui, la veille, le bénissaient, il les a, à son tour, bénis, où il est rentré,
lévite de Dieu, dans la maison de son père, voyant chacun s'incliner à son
aspect ; et cela s'est fait sans interruption orageuse, sans crise, sans
absence, comme par ce simple mouvement des saisons qui pousse les arbres et les
charge de feuillage. Le jour surtout où l'on rentre soi-même au toit paternel
désert, qui n'a pas rêvé un tel ami ?
Il est dit
selon la maxime de l'humaine prudence :
“ Passez
souvent dans le sentier qui mène chez l'ami ; car autrement l'herbe y croîtra
hérissée de broussailles. ” Ce conseil est bon envers les amis qu'on rencontre
tard envers ceux que la convenance, un attrait frivole ou délicat, un intérêt
et un but commun nous associent : mais il est des amis d'enfance, des amis qui
se sont faits à l'âge où les âmes se forment, avant qu'elles aient pris leur
dureté virile et que l'écorce s'en soit épaissie ; il est de ces amis qu'on ne
voit jamais, qu'on retrouve une fois après dix ans seulement, qu'on n'a pas eu
besoin d'entretenir ni de réparer, et qui sont toujours les plus sûrs, les plus
chers au coeur. L'herbe sans doute a crû dans le sentier durant l'intervalle,
elle y a poussé comme une forêt ; mais quand on y repasse, après un si long
temps, ce n'est que plus doux, et les ronces même y ont leur charme comme dans
la bruyère du vallon natal.
Moi,
j'étouffais de pleurs, je suffoquais de souvenirs, faute d'un tel ami qui
m'aidât à les porter. Que la nuit fut longue! et quelle active et magique
insomnie sous ces rideaux de famille, parsemés d'antiques fleurs et de figures !
Chaque figure, chaque fleur peinte jouait à ma pensée comme un composé d'âmes
des morts. Dès le lendemain, de grand matin, ayant reparcouru tous les mêmes
sentiers d'alentour dans la rosée, je sentis que c'était trop ; que m'exposer à
un second coucher de soleil en oct horizon si chargé, c'était à faire éclater
l'âme. J'avais décidé que je ne visiterais que cette maison et Couaën, pas
d'autres lieux, ni la Gastine ni rien de ce côté. - Je partis donc aussitôt
après le déjeuner, sur un petit cheval du pays avec mon porte-manteau en croupe,
en disant qu'on ne m'attendît plus, et je me dirigeai vers le château à deux
lieues de là, pressé de traverser comme en droite ligne cette mer inondante de
souvenirs et de parfums. Mon dessein était de m'arrêter seulement une ou deux
heures et de regagner la ville, puis Paris incontinent.
Je me
rappelais, en mettant pied à terre à certains endroits des chemins creux, ce
jour où j'y étais allé pour la première fois, découvrant la route mystérieuse,
comme maintenant, je la reconnaissais. Oh ! mon pressentiment ne m'avait pas
trompé alors ; c'était bien là qu'avait dû en effet se rencontrer le principal
embranchement de ma vie. Tout ce que j'étais devenu ne dépendait-il pas de ce
premier voyage? Dans l'intervalle depuis lors, toute la destinée s'était pour
moi développée et comme infléchie sous l'impulsion de ce commencement ; la roue
de ma fortune humaine avait versé de ce côté. Ce n'était rien de frappant aux
yeux du monde; si peu d'événements, et si peu visibles! mais de près, toute une
série de sentiments, de passions, d'erreurs, qui avaient découlé de là ; une
nature tendre, émue, riche et faible tout ensemble, parcourant ses phases,
subissant ses orages, jusqu'à ce port divin d'où elle repartait bénie, armée,
affermie, je l'espérais, avec les orages du dehors à craindre désormais plutôt
que ceux du dedans. Voilà bien un abrégé, pensais-je, de la plupart des
destinées obscures des hommes ! Voilà donc ce que c'est qu'une jeunesse passée,
ce je ne sais quoi d'enchanté et d'indéfini qui se perdait en si lointaines
promesses ! Que n'eussé-je pas fait de ces années brûlantes dont on ne jouit
qu'une fois, si les circonstances m'avaient aussi bien poussé vers les endroits
apparents? - Au lieu de cela, rien ; rien, et tout autant, hélas! en réalité que
si le résultat avait brillé davantage; car que de troubles, de pensées, de
vicissitudes et de combats! quel monde intérieur! Et dans le passé et dans le
présent, n'est-ce pas là l'histoire de beaucoup? Que d'autres existences sans
doute et de jeunesses, capables de luire, également ensevelies! Quelle immensité
de combinaisons, d'avortements, de luttes et de souffrances cachées! Voilà bien
la vie. La masse de la société n'est que cela. La face de cette société change,
se renouvelle, diffère avec les temps; mais, sous ces nouveautés de forme et
d'apparence, pauvres humains, générations tour à tour jeunes et flétries,
pareilles aux feuilles des arbres, a dit l'antique poète, les mêmes encore
aujourd'hui sous le souffle de Dieu qu'au temps de Job et de Salomon, pauvres
humains, nous roulons au-dedans de nous les perpétuelles et monotones
révolutions de nos coeurs. Ces révolutions éclatent plus ou moins au-dehors, et
parfois se mêlent à ce qu'on appelle histoire, mais l'éclat ne fait rien à leur
accomplissement. Toutes ces races qui se succèdent sur la terre naissent et
fleurissent en leur saison, s'agitent et tourbillonnent à peu près sous les
mêmes bises. Heureux parmi elles, heureux qui s'assure, dès avant l'hiver,
l'unique printemps invariable et sacré! Et je me disais ces choses sur le
renouvellement constant des mêmes passions humaines, le long des haies toujours
verdoyantes, au sein de la nature en fête et non changée. - A mesure que
j'avançais vers le château, dont j'apercevais par instants la tour, il me
semblait que je revenais toucher à mon point de départ pour clore de plus en
plus le cercle de ma première destinée. J'étais troublé, chemin faisant, comme
d'une dernière attente ; mais mon trouble ne prévoyait pas tout.
En passant la
première barrière et en traversant la cour de la ferme, je fus surpris de
trouver un air de mouvement au château et non pas l'abandon morne, l'aspect
inhabité que j'espérais: la fenêtre de la chambre que j'avais occupée longtemps,
au-dessus de la porte d'entrée, était toute grande ouverte. La seconde barrière
aussi passée avec mon cheval, que je menais par la bride, je vis, à travers la
porte grillée du jardin, les autres volets pareillement ouverts. Au bruit des
pas du cheval sous la voûte, une personne s'avança de la cour intérieure :
c'était M. de Couaën ; jugez de notre étonnement, surtout du sien. Bien que
séparés depuis des années, le sentiment qui domina dans cet accueil fut la
surprise, et sur son front un léger embarras. “ J'étais dans le pays,
balbutiai-je tout d'abord comme en me justifiant, j'ai voulu revoir encore une
fois ces lieux d'où je vous croyais toujours éloigné; mais comment vous y
trouvé-je, comment êtes-vous ici? ” “Nous ne sommes en effet arrivés que d'hier
soir, me dit-il; madame de Couaën a eu un si extrême désir de respirer cet air
presque natal, cette brise des mers, que j'ai dû céder à ce voeu de malade ; car
elle l'est, malade, d'une manière plus inquiétante que jamais, ajouta-t-il. J'ai
donc écrit pour une permission à M. D..., et il nous l'a fait expédier sans
retard. Elle est très faible et fatiguée de la route, j'irai la disposer à votre
présence. ” Et j'admirais par quelle concordance merveilleuse ce désir en elle
de revoir Couaën se rattachait au mien, qui était né subit aussi, maladif en moi
et irrésistible.
- Quoi! le
même jour, à la même heure peut-être, elle à Blois, moi à Paris, sans nous
entendre, sans aucun but déterminé, nous aurions ressenti tout d'un coup une si
violente et inexprimable tentation de visiter les mêmes lieux, d'y respirer un
moment; et après des années d'absence, de privation et de prudence rigoureuse,
nous nous y trouverions de nouveau en face l'un de l'autre, par pur hasard et au
risque de troubles mortels ! - Non, cela n'est pas ; les causes secondes et
aveugles, qui pour l'homme s'appellent hasard n'ont pas ainsi pouvoir de se
jouer de nous et de remettre en question la paix de nos âmes ; non, il n'y a que
le doigt invisible qui ait pu préparer ceci, parce qu'il veut en tirer quelque
chose de grand, de bon. Et une pensée haute et tendre me saisit au coeur,
accompagnée d'un frisson de saint effroi, et je suivis en tremblant le marquis
dans la chambre de la tour où il m'introduisait.
Elle était
couchée sur une chaise longue, près de la fenêtre entrouverte, à la même place
où je l'avais vue une première fois brodant au tambour. Elle ne se retourna pas
non plus qu'alors, quand j'entrai, mais, hélas! c'était faiblesse et non
distraction rêveuse. Sa fille, déjà grande, de dix à onze ans, se tenait debout
entre la chaise longue et la fenêtre, les yeux sur ceux de sa mère. Je m'avançai
vivement vers madame de Couaën ; je lui serrai une main qu'elle me tendait, et
la sentis au toucher bien sèche et bien grêle. Quant au visage, elle était pâle
comme autrefois, mais fondue et diminuée sous les blanches dentelles qui
l'entouraient. Bientôt un peu de rougeur lui vint en parlant. Quelques mèches
noires échappées sur son front, ses yeux toujours brillants et comme agrandis
par la maigreur, contrastaient avec cette joue flétrie. Ainsi étendue pourtant,
calme, belle encore, dans cette chaude odeur de pêcher qui entrait avec le
soleil et transpirait autour d'elle, si l'on n'avait su les lentes années de son
mal, on l'eût prise pour une convalescente. - “ Monsieur Amaury (car je veux
toujours ainsi vous appeler), s'écria-t-elle la première d'un ton de voix dont
je compris tout l'effort délicat et l'intention consolante, est-ce bien vous que
nous revoyons ! et quelle grâce de Dieu vous amène ? ” Et elle me parla des
événements de l'intervalle, de la grande résolution que j'avais conçue et
accomplie, et qu'elle avait, disait-elle, tant admirée; de ce qu'elle en avait
écrit souvent à cette bonne tante que nous avions perdue, et quelle satisfaction
ç'avait été pour celle-ci avant de mourir, m'aimant tout à fait comme l'un des
siens. Après ces mutuels regrets sur madame de Cursy, je lui parlai de sa fille,
si avancée déjà, sa compagne si attentive, et de cette précieuse éducation
suivie à loisir durant tant de longues journées en ces années solitaires. - Une
idée brusque la saisissant, elle me demanda si je n'avais rien su du tout de
l'arrivée de quelqu'un au château avant d'y entrer, et comme je lui dis que
j'ignorais absolument toute arrivée et que j'étais uniquement venu pour revoir
au passage, pendant une seule heure, des lieux si impossibles à oublier, elle
répliqua par un mouvement involontaire, adoucissant en chemin, du mieux qu'elle
put, sa funeste pensée par un sourire (pensée, au reste, qui rejoignait
précisément la mienne) : “ C'est singulier, on pourrait croire que c'est le Ciel
exprès qui vous envoie. Et en effet, monsieur Amaury, qui sait si bientôt
quelqu'un n'aura pas ici besoin de vous ? ” Un silence de nous tous suivit cette
triste parole.
M de Couaën
eut un sensible mouvement, soit de douleur, soit de mécontentement et d'embarras
; et il se pouvait qu'il fût embarrassé de ma présence, qu'il fût choqué surtout
de l'idée d'une intervention possible de mon ministère. Le premier, il rompit
l'entretien en parlant de la fatigue qu'on devait éviter dans la position de
madame de Couaën, et tous les deux nous sortîmes.
La chaleur
était accablante ; il m'emmena au fond des bosquets, où nous nous assîmes. Je
pus apprécier l'effrayant progrès du malheur, durant ces années, chez M. de
Couaën, en proie éternellement qu'il était au deuil muet de son fils d'une part,
et de l'autre, à ce duel sourd opiniâtre, envenimé, avec le chef de l'Empire.
Il ne me toucha rien du premier point, mais j'entrevis, à quelques mots
amèrement résignés qui lui échappèrent sur l'état de madame de Couaën, que cette
perte serait moins pour lui une nouvelle et incomparable douleur que comme le
réveil de l'ancienne. Ainsi, quand on a éprouvé une fois la plus grande douleur
que l'on puisse supporter en ce monde, les suivantes, en arrivant, ne
remplissent pas davantage le vase déjà plein, elles ne font que l'agiter et en
remuer la profondeur. Elles ne font, en frappant sur le coeur ulcéré, que
rouvrir par parties l'ancienne plaie immense.
Quant à
l'autre objet et pâture de son animosité active, il y arriva vite et m'entreprit
là-dessus comme s'il n'y avait pas eu d'interruption depuis nos conversations
premières, s'inquiétant peu de mon changement de condition, et avec un je ne
sais quoi de manie, propre à ces grands caractères qui se sont usés sur
eux-mêmes et n'ont pas trouvé jour à leur emploi. Comme je l'écoutais sans
objection, il m'en savait gré, et l'ombre jalouse que j'avais cru voir d'abord à
sa face se dissipait en éclair d'amitié, tandis qu'ainsi il m'entretenait de sa
haine. Il y avait une influence, une fascination dans ses paroles, sous laquelle
je retombais, tout en y sentant plus fortement que jamais quelque chose d'outré,
de faux, de destiné aux mécomptes. Son visage m'offrait cette espèce de
transparence altérée, encore plus frappante qu'autrefois. A mesure qu'il
s'exaltait dans son idée, il y blanchissait pour ainsi dire, il ne
m'apparaissait plus du même âge qu'il y avait quatre années, il se faisait
vieillard ; je me figurais voir s'étendre, le long des rides, à ses tempes plus
chauves, les griffes clouées d'un vautour. Je ne le comparerai jamais mieux,
selon mon impression d'alors, qu'à un capitaine qui, dans un pays conquis,
soutient seul un siège sur un coin de roc durant des année, oublié mais
invaincu, grand mais raidi, et devenu un peu pareil aux pierres de ses
créneaux, incapable d'autre chose après cette défense et à demi fou ensuite,
comme on l'a dit, je crois, de Barbanègre après Huningue ; ou encore à un blessé
qui retient violemment ses entrailles et son sang, et qui met toute son haleine
de vie à attendre la mort de son vainqueur.
Nous fûmes
troublés au fort de notre conversation par une subite obscurité mêlée de
tonnerre et par un torrent de pluie que nous n'avions pas vu venir, et qui ne
nous donna pas le temps de rentrer. Tapis au plus fourré du feuillage, nous
attendions un moment de trêve, lorsque bientôt, croyant entendre des voix
redoublées qui appelaient, nous délogeâmes à travers l'ondée. C'était bien nous
qu'on appelait ainsi par les jardins. Dès qu'elle nous aperçut, la jeune Lucy
effarée se jeta aux bras de son père, en s'écriant que sa mère était morte, -
qu'elle venait tout à l'heure de mourir !... Nous courûmes à la chambre et y
trouvâmes en effet madame de Couaën sans connaissance sur sa chaise et comme
inanimée : ce brusque orage avait produit une crise en elle. Tandis que nous
nous occupions tous de lui faire recouvrer le sentiment, l'ordre fut donné par
M. de Couaën d'aller chercher au plus tôt le médecin à la ville. Rappelé aux
devoirs de ma position, je donnai de mon côté, tout bas, l'ordre qu'on allât
avertir le recteur de la paroisse. On avait déposé madame de Couaën sur le lit :
après de longs efforts et une lutte bien pénible, elle reprit ses sens. Sa
première pensée en nous retrouvant fut de nous sourire, mais elle ne put
s'empêcher de dire qu'elle ne revenait pas pour longtemps. Elle était déjà
suffisamment remise, quand le recteur qui avait fait hâte entra ; elle le
reconnut à son habit, ne l'ayant pas vu auparavant, et elle comprit l'intention
de sa présence. C'est alors que, se tournant vers nous, sans que le moindre
embarras fit faillir cette voix si faible, sans que la moindre rougeur altérât
la pâleur unie et déjà morte de son front, elle déclara souhaiter, puisque Dieu
semblait m'avoir envoyé à dessein, et si toutefois M. le recteur et M. de
Couaën, à qui elle en demandait la faveur, y consentaient, que ce fût moi qui la
confessât, la communiât et la préparât à la mort qu'elle sentait approcher. Le
recteur, qui me connaissait déjà de nom s'empressa, après deux ou trois
questions qu'il me fit, d'acquiescer au voeu de la malade et de me céder tout
pouvoir. Mais un nuage passa au front de M. de Couaën ; ce fut très rapide, et,
lui-même, il vint, en me serrant convulsivement les mains, me conjurer
d'accepter. J'eus un moment de doute extrême : mais quand l'idée de tant de
coïncidences miraculeuses s'éclaircit en moi, quand après ce premier
acheminement en Bretagne par suite de mon premier désir, je vins à rapprocher de
la scène présente ce second désir si ardent que j'avais eu le matin même de
quitter incontinent la maison de mon oncle pour Couaën, je ne pus méconnaître
toute une ligne tracée et une indication lumineuse des voies de Dieu. Je
m'inclinai donc ne répondant que peu de mots qu'étouffaient les larmes, et je
sortis de la chambre pour me recueillir par la prière avant les heures du
ministère redoutable.
A peine retiré
dans cette autre chambre où j'avais logé autrefois et qu'on m'avait de nouveau
fait préparer, le poids m'accabla ; je tombai abîmé, le front contre terre, et
j'invoquai avec élancement Celui qui fortifie et qui attendrit, qui donne au
coeur la cuirasse d'airain et aux lèvres la suavité incorruptible; Celui qui
sait surtout comment, jeune ou vieillard on parle aux vierges, aux veuves, aux
courtisanes ou aux épouses, comment on console les mères au lit de mort ; le
même qui écoutait sans scandale, près du puits de Jacob, les paroles de la
Samaritaine ; qui, dans la maison de Simon, sentit couler à flots, sur ses
pieds, les pleurs et les parfums de la Magdeleine et fut ensuite essuyé des
cheveux de cette femme, sans la repousser et sans en être troublé non plus, en
disant hautement qu'elle faisait bien ; Celui qui jugea que la soeur de Marthe,
assise tout un jour à ses pieds pour l'entendre, avait la bonne part; Celui qui
inspire et arme les confesseurs, et envoie aux moindres d'entre eux, s'ils sont
sincères, un reflet de ses vertus, une majesté qui n'a rien de farouche, une
condescendance qui n'a rien de charnel. Repassant au hasard les exemples qui
semblaient un peu propres à m'autoriser, je le priai, ce Dieu des faibles et des
mourants, qu'il me permît d'être moins dur, moins menaçant que ne l'avait été
Abélard repenti à l'égard d'Héloïse qui l'implorait; qu'il me rendît moins
complaisant et moins facile que ne le fut peut-être Fénelon envers la rêveuse
des Torrents ; mais que j'atteignisse plutôt à quelque chose de clément à la
fois et d'austère, à quelque chose entre saint Jérôme exhortant sainte Paula, et
saint François de Sales fermant les yeux à la baronne de Thorens, Je le priai
qu'il me rendît grave sans contrainte, sobre sans aucune sécheresse,
soudainement aguerri, doué de clartés et d'accents inconnus, maître de mes
pleurs, commandant à mes vieilles idoles, capable, sans trop m'ébranler,
d'enlever bien haut cette âme, de l'engendrer à Dieu sans trop tressaillir, de
la présenter immolée, comme une sainte proie, sans la trop voir. - L'âme du
prêtre pasteur s'élèvera comme l'aigle, est-il enseigné. Que mon âme donc,
aisément sublime si vous le voulez, Seigneur, s'élève et monte! m'écriai-je;
qu'elle monte, comme un aigle zélé, impitoyable, qui ravit dans sa serre et
rapporte jusqu'à vous la colombe !
Parmi les
trois sacrements que j'allais administrer, la confession, l'extrême-onction et
la communion, il en était deux, les deux premiers, dont je n'avais pas eu
l'occasion encore, étant prêtre depuis six semaines au plus. C'était donc sur
cette créature de tant de prédilection que j'allais commencer à user des
pouvoirs conférés de juge et de purificateur. Les cèdres du Liban eux-mêmes en
auraient tremblé. Le recteur me vint trouver un moment; je me fixai avec
précision sur tous les détails, et il me quitta pour aller prendre à son église
l'hostie et les huiles saintes, pendant que j'entendrais la confession.
Quand je
rentrai dans la chambre de la tour, j'avais revêtu le surplis que m'avait laissé
le recteur. Elle était couchée sur le lit, entièrement habillée, dans une
attitude modeste, les mains jointes, la tête à demi relevée par des coussins.
Elle paraissait dans un état de non-souffrance, comme il arrive souvent aux
malades en ce dernier intervalle. Les lignes de son visage étaient agrandies et
tranquilles ; rien en elle, hors une ténuité de souffle et une mince haleine
fébrile, ne trahissait le venin si présent de la mort. Tout le monde sortit, la
porte de la chambre resta ouverte. La journée était redevenue belle, doucement
rafraîchie, et le tintement des cloches, invitant aux prières des agonisants,
nous arrivait de loin par instants avec la brise du soir, dans l'air plus
sonore. Je me plaçai de manière qu'elle pût parler sans trop se pencher et sans
que j'eusse à la voir moi-même ; le crucifix fut posé en face sur un coussin, à
l'extrémité du lit : elle y avait les regards, et moi également. C'est alors que
sa confession commença, aussi générale que possible, comme il sied à l'article
de la mort.
Anges du ciel,
Puissances d'amour et de crainte, avec vos encensoirs ou avec vos glaives,
redoublez la garde autour de mon coeur, pour que ce qu'il a entendu en ces
moments et répondu au nom de Dieu demeure scellé sept fois, pour que ce
tabernacle de chair n'ait ni un déchirement ni un soupir, pour que ce qu'il a
reçu de mystère y repose inviolablement à part, sans confusion possible avec le
reste de mes souvenirs et de mes conjectures terrestres, ou plutôt pour que cela
ne fasse jamais et à aucun moment n'ait fait partie de ma mémoire humaine, pour
que ce ne soit en moi de ce côté que cendre, parfums, petite lampe lointaine et
ténèbres environnantes, comme en un tombeau! La confession achevée, tout le
monde rentra. Le recteur, précédé de la sonnette, arrivait avec la fiole et le
saint ciboire. Deux cierges furent allumés à la tête du lit et deux autres aux
pieds. Les saints vases eurent une table dressée exprès, couverte d'une nappe
blanche. On apporta quelques charbons embrasés sur un réchaud d'argent, pour y
brûler les flocons imbibés sitôt qu'ils auraient essuyé l'huile. Comme l'état de
la malade n'avait rien d'imminent et permettait de suivre le meilleur ordre, je
dus commencer par l'extrême-onction, qui est le complément de la pénitence ;
qui, après l'absolution des fautes commises et des actes distincts, atteint
chaque organe même jusque dans sa source et sa racine, le rectifie, pour ainsi
dire, et le réintègre. Les domestiques étaient à genoux ou tenaient les cierges
; le bon serviteur François, entre tous, faisait peine par sa douleur, excessive
dans un vieillard ;la jeune Lucy, à genoux sur une chaise à la tête du lit,
morne, muette, admirable de soins, exprimait une forme de douleur réfléchie et
trop au-dessus de son âge. Le marquis debout, voûté, les bras contre la
poitrine, la face serrée et en certains mouvements convulsive, sans larmes
presque, sans apparence de prière, était le comble de la désolation silencieuse,
l'image de la résistance écrasée et toujours inflexible, le grand malade qu'à
cette heure ou jamais il me fallait aussi guérir. Ayant revêtu l'étole violette
et assisté du recteur, je m'approchai de madame de Couaën. Après l'avoir
prévenue de quelques endroits où elle aurait à répondre oui, monsieur, à mes
questions, j'entrai dans l'application du sacrement, et j'opérai bientôt les
onctions en signe de croix aux sept lieux désignés.
Ce qui se
passait en moi tandis que je parcourais et réparais ainsi avec le sacré pinceau
les paupières, les oreilles, les narines, la bouche, le cou, les mains et les
pieds de cette mourante, en commençant par les yeux, comme le sens le plus vif,
le plus prompt, le plus vulnérable, et dans les organes doubles, en commençant
par celui de droite, comme étant le plus vif encore et le plus accessible; ce
qu'enfermait à mon esprit d'idées infinies à la fois et appropriées chaque brève
formule que j'articulais ; ce qui, pour mieux dire, s'échappant de mes mains en
pluie bénie, roulait en saint orage au-dedans de moi, cela n'a pas de nom dans
les langues, mon ami, et ne se pourrait égaler que sur l'orgue éternel. Mais il
vous est aisé d'ébaucher une ombre, de vous écrier, si vous le voulez, dans un
écho tout brisé et affaibli d'une pensée incommunicable:
“ Oh ; oui
donc, à ces yeux, pour ce qu'ils ont vu, regardé de trop tendre, de trop
perfide en d'autres yeux, de trop mortel ; pour ce qu'ils ont lu et relu
d'attachant et de trop chéri ; pour ce qu'ils ont versé de vaines larmes sur les
biens fragiles et sur les créatures infidèles, pour le sommeil qu'ils ont tant
de fois oublié, le soir, en y songeant !
“ A l'ouïe
aussi, pour ce qu'elle a entendu et s'est laissé dire de trop doux, de trop
flatteur et enivrant ; pour ce suc que l'oreille dérobe lentement aux paroles
trompeuses, pour ce qu'elle y boit de miel caché !
“ A cet odorat
ensuite, pour les trop subtils et voluptueux parfums des soirs de printemps au
fond des bois, pour les fleurs reçues le matin et, tout le jour, respirées avec
tant de complaisance !
“ Aux lèvres,
pour ce qu'elles ont prononcé de trop confus ou de trop avoué; pour ce qu'elles
n'ont pas répliqué en certains moments ou ce qu'elles n'ont pas révélé à
certaines personnes ; pour ce qu'elles ont chanté dans la solitude de trop
mélodieux et de trop plein de larmes ; pour leur murmure inarticulé, pour leur
silence !
“ Au cou au
lieu de la poitrine, pour l'ardeur du désir, selon l'expression consacrée
(propter ardorem libidinis) ; oui, pour la douleur des affections, des
rivalités, pour le trop d'angoisse des humaines tendresses, pour les larmes qui
suffoquent un gosier sans voix, pour tout ce qui fait battre un coeur ou ce qui
le ronge !
“ Aux mains
aussi, pour avoir serré une main qui n'était pas saintement liées, pour avoir
reçu des pleurs trop brûlants; pour avoir peut-être commencé d'écrire, sans
l'achever, quelque réponse non permise !
“ Aux pieds
pour n'avoir pas fui, pour avoir suffi aux longues promenades solitaires, pour
ne s'être pas lassés assez tôt au milieu des entretiens qui sans cesse
recommençaient! ” Mais tenons-nous, mon ami, dans la majesté du moment.
Il y eut un
endroit où je m'adressai en français aux assistants, pour les avertir de bien
participer et coopérer en esprit à l'action sacramentale, pour leur rappeler que
nous viendrions tous à notre tour à ce suprême passage, et que nous eussiuns à
mériter d'y être avec autant de calme que celle que nous entourions. Puis je
l'avertis elle-même qu'elle eût à bénir sa fille, ses gens, et à proférer les
conseils et les adieux. Elle le fit, sur sa fille d'abord vers laquelle je
soulevai sa main droite, déjà incertaine : cette main se posa dans les cheveux,
au sommet de la tête, comme une colombe d'albâtre ; la face de la jeune fille
était cachée dans les couvertures où s'étouffait un gémissement.
Elle lui
recommanda les conseils de Dieu par la prière, à défaut des directions
maternelles, et lui souhaita l'esprit de douceur dans la vie en récompense de
tant de soins pieux.
Sans retirer
sa main de dessus les cheveux de sa fille, elle demanda pardon au marquis, au
nom de cette chère enfant qu'elle lui confiait, - pardon de ses négligences
d'épouse, du surcroît de fardeau qu'elle lui avait causé, des consolations
possibles qu'elle avait omises. Il s'avança brusquement, et avant qu'elle eût
fini, des pieds du lit où il était resté debout jusque-là, et sans autre
réponse, saisissant dans les cheveux de sa fille cette main défaillie, il la
porta à ses lèvres avec un frémissement passionné. Puis d'une parole faible mais
distincte, elle s'adressa aux gens, et s'accusa de les avoir trop négligés
durant son absence ; elle leur demanda des prières, et, morte, de ne pas
l'oublier, les nommant l'un après l'autre affectueusement par leur nom, à
commencer par le vieux François ; ce n'était dans toute la chambre qu'un
sanglot. La cérémonie de la communion suivit aussitôt. Dieu m'accorda que ma
voix resta ferme, que mes yeux se continrent et que mon coeur ne fut pas
entraîné par ce torrent de douleur qui grossissait alentour.
Elle et moi,
j'ose le dire, nous étions les plus calmes de tous, comme nous devions, les plus
fixement dirigés, portés seulement par le flot de cette douleur et comme élevés
plus haut vers le ciel dans la barque impérissable. La communion terminée, le
recteur sortit reportant les saints vases à l'église, et nous restâmes seuls
près du lit, le marquis, sa fille et moi; ce fut alors une scène nouvelle
d'adieux, mais plus pressante, plus intérieure. Elle redemanda pardon au
marquis, et le conjura ici, comme elle avait fait tout à l'heure à sa fille, de
laisser l'esprit de douceur et de pardon s'établir sans réserve en son âme : “
Si vous ne pardonnez à tous, lui disait-elle, oui, à tous les étrangers, manants
ou Empereurs, c'est que vous ne m'aurez pas entièrement pardonné à moi-même.
Pardonner complètement à une mourante, c'est pardonner en mémoire d'elle à tous
ceux qui vivent. L'idée douce et pardonnée d'une morte chérie intercède
perpétuellement dans un coeur.” Elle retournait cette pensée en mille sens
délicats et sublimes. Revenant à sa fille, elle précisa davantage les conseils
de prudence et de vie bien ordonnée, lui signalant surtout comme danger ce tour
altier de caractère, mais avec mille tendres louanges sur le reste et
d'adorables encouragements. J'eus ma part aussi en ces intimes paroles: “
Monsieur Amaury, me dit-elle, que je m'en vais reconnaissante jusqu'aux larmes
de tant de services sacrés et tant d'efforts sur vous-même ! ” Et elle me pria
de la bénir, mais plus en particulier, comme simple prêtre et comme ami.
Redescendu un peu de l'élévation première, j'eus peine en ce moment à ne pas
éclater. C'est alors, et après cette part de chacun, qu'elle exprima le désir
d'être enterrée, non pas à la sépulture paroissiale de Couaën, mais dans la
chapelle Saint-Pierre, sous une dalle du milieu, vers l'endroit de la lampe, et
qu'on y célébrât la messe deux fois l'an à son intention. Elle désira de plus
être ensevelie dans les mêmes habits exactement qu'elle avait, allant par le
scrupule de ce désir au-devant des soins les plus douloureux et de cette
véritable agonie pour les vivants ; heureuse, sans le dire, de nous épargner
toute lutte, hélas ! à ce sujet. Ses volontés ainsi clairement expliquées, elle
se sentit très faible ; la nuit était venue ; elle tomba comme en
assoupissement. Tout entretien cessa, et je restai près du chevet à lire à
mi-voix des psaumes en français, de manière qu'elle pût m'entendre si elle ne
dormait pas, et qu'elle ne s'éveillât pas si elle dormait.
Le docteur ne
tarda pas à arriver de la ville ; il la trouva aussi faible que possible, mais
avec entière connaissance ; il n'y avait rien à tenter, sinon quelques
cuillerées fortifiantes qu'il ordonna. Le recteur lui-même revint pour assister
la malade de ses prières, et durant toute la première moitié de la nuit, lui, le
docteur, M. de Couaën, sa fille et moi, nous remplîmes cette chambre silencieuse
et déjà funèbre, où deux cierges étaient restés allumés. Mais après minuit,
comme il n'y avait symptôme d'aucun accident, j'obtins que le marquis et Lucy se
retireraient pour prendre un peu de repos. Le docteur passa dans une chambre
voisine, à portée du moindre appel, et le recteur aussi s'absenta pour ne
revenir qu'au matin. Me trouvant seul alors avec la femme de service, ou parfois
même tout à fait seul, près du lit où cette âme veillait sa veille suprême et
haletait si doucement, je redoublai de prières ; dans l'abondance de mon coeur,
j'en ajoutais de jaillissantes à celles des textes que j'avais sous les yeux. Si
j'interrompais un moment et laissais expirer ma voix, un léger mouvement de la
malade m'avertissait de continuer et qu'elle en réclamait encore.
Vers le matin
pourtant, les autres personnes étant absentes toujours, et même la domestique
depuis quelques instants sortie, tandis que je lisais avec feu et que les plus
courts versets du rituel se multipliaient sous ma lèvre en mille exhortations
gémissantes, tout d'un coup les cierges pâlirent, les lettres se dérobèrent à
mes yeux, la lueur du matin entra, un son lointain de cloche se fit entendre, et
le chant d'un oiseau, dont le bec frappa la vitre, s'élança comme par un signal
familier. Je me levai et regardai vers elle avec transe. Toute son attitude
était immobile, son pouls sans battement. J'approchai de sa lèvre, comme miroir,
l'ébène brillante d'un petit crucifix que je porte d'ordinaire au cou, don
testamentaire de madame de Cursy : il ne s'y montra aucune haleine. J'abaissai
avec le doigt sa paupière à demi fermée : la paupière obéit et ne se releva pas,
semblable aux choses qui ne vivent plus. Avec le premier frisson du matin, dans
le premier éclair de l'aube blanchissante, au premier ébranlement de la cloche,
au premier gazouillement de l'oiseau, cette âme vigilante venait de passer! Ame
admirable et chère, envolée pour toujours en ce moment, depuis cette heure où
vous êtes entrée dans l'invisible, où, sauf une dernière expiation plus ou moins
lente, vous avez été certainement promise à la plénitude des joies de Dieu,
depuis lors vos yeux spirituels se sont instantanément dessillés ; le fiel de la
mort, comme le fiel du poisson de Tobie, donne toute clairvoyance à ceux qu'il a
touchés. Vous savez ce que nous sentons, ce que nous faisons ici-bas, ce que
nous avons fait et senti dans les années antérieures, dans ces temps même où
vous viviez près de nous sous l'enveloppe du corps et où vous nous jugiez si
indulgemment. Oh ! ne rougissez pas trop de nous.
Moi qui vous
ai aidée, soulevée avec effort et autorité jusque là-haut, du moment que vous y
êtes, je retombe, je m'incline ; c'est à moi plutôt de vous prier.
Secourez-nous, belle Ame, devant Dieu ; demandez-lui pour nous la force que nous
vous avons communiquée peut-être, mais, hélas! sans l'avoir assez en nous-même ;
et, puisqu'il faut à l'infirmité mortelle, pour marcher constamment vers les
sentiers sûrs, un signal, un appel, un souvenir, Ame chaste et chère, intercédez
près du Maître pour que vous nous soyez ce souvenir d'au-delà, cette croix
apparente aux angles des chemins, pour que vous soyez de préférence l'esprit
d'avertissement et l'ange qu'il nous envoie !
Lorsque le
marquis entra peu après, je m'avançai à sa rencontre, et, lui montrant d'une
main le corps inanimé, je passai l'autre à son cou : “C'est maintenant qu'elle
vit d'une vie meilleure ”, lui dis-je en l'embrassant. La journée fut pénible et
bien longue. Nous nous tenions tour à tour ou ensemble, lui, sa fille, le
recteur et moi, dans cette chambre muette, où, près des cierges vacillants,
vacillait aussi, monotone et triste, sur les lèvres du recteur ou sur les
miennes, la psalmodie d'une lente prière. Au dîner j'essayai de rompre le
silence morne, en parlant des exemples de saints trépas et des bénédictions qui
s'en répandent sur les vivants; mais je sentais une difficulté extrême à
prendre, vis-à-vis de M. de Couaën, le ton de supériorité de mon sacerdoce.
Comme le silence revenait toujours, après un de ces moments de pause : “ Mon
cher Amaury, me dit M. de Couaën, j'ai résolu de faire élever et entretenir un
phare à l'endroit de la chapelle Saint-Pierre. C'est un lieu assez dangereux;
des pêcheurs de nos côtes s'y brisent souvent. Il y aura un garde à ce fanal, et
en même temps la chapelle en sera mieux protégée. ” C'était la première fois que
je l'entendais se soucier ainsi des pêcheurs naufragés de la côte; il me sembla
saisir comme un bruit lointain d'eaux filtrantes dans les entrailles du rocher.
Je passai le
soir et une partie de la nuit à veiller près du lit mortuaire ; mais, presque au
matin, M. de Couaën exigea fortement que je sortisse, afin d'être propre aux
offices de la journée. J'étais donc à reposer avec pesanteur depuis quelque
temps, lorsque le vieux François me vint réveiller et avertir qu'on entendait
dans la chambre de la tour, où M. de Couaën avait ordonné qu'on le laissât seul,
des gémissements et des cris étouffés qu'il poussait autour de ce corps, mais
qu'on n'avait osé ouvrir ni entrer contre sa défense. Je descendis aussitôt, et,
en approchant, j'entendis en effet des espèces de hurlements lugubres et sourds,
comme d'une mère qui se roulerait sur le corps sans vie d'un enfant. J'entrais
il était la face contre le lit, sur l'objet qu'il tenait embrassé; le cercueil
qu'il avait fait apporter restait ouvert auprès, sans qu'il pût se décider à y
déposer ce qui avait été le plus tendre de sa chair. Ses cris cessèrent en me
voyant; il ignorait peut-être en avoir poussé de si lamentables et avoir été
entendu.
- “ Sachons,
lui dis-je, nous séparer des dépouilles corruptibles qui ne sont pas l'âme que
nous pleurons! ”
- Et prenant
avec précaution le corps sous les bras, comme on fait pour une personne malade
qu'on craint de heurter, comme les saintes femmes firent pour Jésus, je
l'engageai à prendre de même le milieu du corps et les pieds; il suivit ce que
j'indiquais, et le fardeau ainsi déposé doucement dans le cercueil, je dis :
“Passons-nous
de mains étrangères. ” Et le couvercle étant mis, je plaçai les clous de mon
côté et lui ceux du sien, car il avait déjà apprêté lui-même tous les
instruments, et, de la sorte, nous rimes ensemble ce qu'il avait résolu
d'achever seul.
L'enterrement
eut lieu dans la matinée ; ce fut le recteur qui célébra le service. J'avais dit
une basse messe auparavant, toute pour l'âme de la décédée. Durant le service,
le marquis dominait les assistants de la hauteur de sa tête vénérée, seul au
banc le plus proche du choeur, debout contre le marbre de son fils. Le convoi se
mit en marche à partir de l'église vers le château et la montagne, côtoyant le
derrière des jardins, le canal et les abords du moulin à eau, les lieux les plus
préférés d'autrefois, traversant le ruisseau ferrugineux, et prenant la haute
allée, bien rude alors sous la chaleur du jour. Le bruit de l'arrivée et de la
mort de madame de Couaën n'avait pas encore eu le temps de se répandre ; il
n'était donc venu que les paysans du village et des prochains hameaux, des
femmes en assez grand nombre, quelques jeunes filles. Le marquis voulut en être
jusqu'au bout ; sa fille était restée au château. Je montais près de lui la
montagne, en surplis, l'aidant parfois de mon bras, car la montée était pénible
à cette heure ; le soleil, à travers l'ombre inégale, frappait sur nos têtes
nues; les porteurs du cercueil gravissaient lentement et haletaient devant nous.
O soleil! pesez, sur nous deux du moins, pesez plus cuisant encore ; cailloux,
faites-vous plus tranchants à nos pieds! C'est là que nous montions la dernière
fois, il y a sept années, moi avec un éclair suspect et un chatouillement
adultère, lui en proie aux ambitieuses âcretés et aux jalousies de la gloire. Oh
! que l'un et l'autre, qui suivons ce corps, nous soyons rompus chacun dans
notre plaie aujourd'hui! qu'il s'en revienne autant guéri que moi, désormais,
par la même grâce ! Mais, soleil, vous n'êtes pas encore assez pesant sur nos
têtes ; montée, vous n'êtes pas assez rude ; ni vous, cailloux, assez aigus à
nos pieds; car il faut que notre sueur découle aujourd'hui comme du sang, il
faut qu'elle pleuve le long des vieilles traces jusqu'à les féconder comme des
sillons !
Arrivés au
sommet, le plus grand spectacle et, depuis tant de temps, inaccoutumé, s'ouvrit
à nous, une bruyère parfumée et fleurie, bourdonnant de mille bruits dans la
chaleur, un ciel immense et pur encadrant une mer brillante, et tranchant net
sur le noir des rochers anfractueux qu'il continuait comme une bordure
glorieuse. Tout jusqu'alors à Couaën, autant que j'avais eu attention de le
remarquer, m'avait paru plus petit, plus abrégé qu'auparavant; ici seulement je
retrouvais la même éternelle grandeur. Ainsi, pensai-je, cette montée d'où nous
sortons ressemble à la vie; au-delà et au sommet, voilà ce que découvre l'âme.
Mais l'âme qui découvre ces choses en Dieu dès cette vie, doit marcher encore,
comme nous faisons, sous la fatigue du jour et du soleil, tandis que l'âme
sainte des morts a passé les fatigues et la peine. Et je priais, tout en
marchant, pour celle dont l'esprit habitait si volontiers cette bruyère au temps
de la terrestre patrie, et qui, planante et délivrée, y revenait en ce moment
autour de nous.
A l'intérieur
de la chapelle tout avait été préparé. On n'eut qu'à descendre le corps sous la
dalle du milieu, dans une espèce de petit caveau, et la terre fut jetée dessus.
Mais, à cet
aspect, les pleurs et les pensées m'assaillirent.
Avec
l'agrément du recteur, je m'avançai au seuil, et devant les assistants en
cercle, devant cette mer et ce ciel majestueux, non loin de la guérite en
pierre, dans une langue à être compris de tous, je m'écriai :
“ Vents de
l'Ouest, soupirs de l'Océan, soufflez sans trop de colère, apportez quelquefois
dans vos orages une brise qui soit celle de sa patrie !
“ Flots de la
mer, ne rongez plus si furieusement cette falaise et n'y renversez rien! “
Alcyons, corneilles, goélands, oiseaux qui partez en automne pour les grandes
rives, posez-vous ici dans vos rassemblements ; Dieu bénira votre traversée et
fortifiera vos ailes!
“ Vaisseaux,
voiles en détresses, ayez confiance ; faites à Dieu, qu'aucun ne se brise plus à
ce golfe hérissé, et que le phare qui va se dresser en ces lieux ne soit pas
trompeur! “ Mon Dieu qui êtes dans les vents, dans les flots, dans les éléments,
qui présidez aux lois des choses et aux destinées des hommes, faites qu'il
n'arrive rien que de bon, de clément et de béni, autour des restes mortels de
celle si bonne et si éprouvée et si pénitente, pour le repos de laquelle nous
vous prions ! ” Et, me retournant vers la foule, je la congédiai; tous se
rompirent en silence. Nous cheminions derrière, le marquis, le recteur et moi,
sans engager d'entretien.
La journée se
passa pour chacun de nous dans sa chambre, à vaquer aux blessures et à la
douleur. J'avais vu le marquis attendri, j'avais entendu son gémissement le
matin, j'avais saisi des pleurs à ses joues quand j'avais parlé hors de la
chapelle ; j'avais senti, au retour, son bras qui tremblait en s'appuyant sur le
mien: j'attendais avec anxiété le moment de nous trouver seuls, et naturellement
en conversation, pour frapper sur lui les derniers coups, selon mon devoir et
selon mon coeur. Après le dîner, qui eut lieu pour la forme, et très tard étant
sortis par les jardins, lui, la jeune Lucy et moi, nous nous vîmes, sans y avoir
pris garde, arrivés à l'avenue de la montagne. Le marquis renvoya amicalement sa
fille, et nous continuâmes de marcher. C'est alors qu'après quelques minutes de
lutte secrète et d'hésitation, vers le milieu de la montée, je commençai
brusquement.
“ Marquis, lui
dis-je, permettez-moi de vous parler une fois en ces lieux avec l'autorité de
celui qui m'a consacré et du haut du révéré souvenir de ceux qui ne sont plus.
Dites, qu'avez-vous senti durant ces derniers et tristes jours ? Que sont
devenus, noyés dans une vraie affliction, vos soucis de la veille, les ambitions
de cette terre, ces âpretés insurmontables où vous vous butiez, ces duels
inégaux contre les puissants? Les victoires de demain, qui démentiront encore
vos espérances, pourraient retentir à votre oreille en ce moment, sans que vous
entendiez moins le silence de la mort, le mugissement solennel et infini des
flots. Ce pouvoir inique qui vous blesse et que remplacera, lorsqu'il va tomber
(car il tombera à la fin, je le sais bien), un autre pouvoir qui sera bientôt
une iniquité à son tour, dites, en sentez-vous votre orgueil froissé en cet
instant, et songez-vous à vous en ulcérer et à le maudire? Que les vraies
douleurs aient cela du moins de fécond en nous, de nous guérir des fausses et
des stériles !
“Tout ce
désordre dans les résultats humains, cette inégalité dans les sorts et dans les
chances, ce guignon du hasard que vous accusiez ici, il y a sept ans, tout cela
n'est tel que parce que la révolte de la volonté le crée et l'entretient. Je ne
voudrais d'autre preuve que le mal a été pour la première fois introduit au
monde par la volonté en révolte de l'homme, que de voir combien ce mal, tout en
persistant dans son apparence, cesse en réalité, se convertit en occasion de
bien, s'abaisse à portée de la main en fruit de mérite et de vertu, sitôt que le
front foudroyé s'incline, sitôt que la volonté humaine se soumet. Le complément
universel de toutes nos insuffisances, le correctif de toutes les inflictions,
la concordance de tout ce qui jure et crie, la lumière dans le chaos, c'est de
vouloir en un sens et non dans un autre, c'est d'accepter ; - oui, c'est de
vouloir la douleur, la mort, et ce qui est pire pour certaines âmes,
l'obscurité, l'injustice, la méconnaissance. Tous ces maux n'existent
véritablement plus dès qu'on les veut, ou du moins ils n'existent que pour
devenir des sources guérissantes dans leur amertume. Rendez-vous un peu compte,
marquis, et voyez si, à le bien prendre, vous n'auriez pas lieu de bénir et de
louer peut-être, précisément pour n'avoir pas réussi au gré de vos désirs. Car,
que seriez-vous vraiment, si vous aviez réussi et surgi, si ce monde où vous
vouliez mettre le pied s'était laissé aborder par vous, si vous y aviez saisi le
rôle important que rêvait votre jeunesse? L'écueil de tous les grands caractères
de votre sorte, une fois engagés dans la pratique, quel est-il? La duplicité
forcée envers les hommes, l'astuce dans les moyens, l'excès par enivrement, le
prétexte des raisons d'Etat. Vous rougissez, pardon! c'est qu'au lieu de cela
vous avez gardé la grandeur et la simplicité des voies non fréquentées, une
sorte d'ingénuité antique, compagne fidèle de votre désespoir. Oh! il n'y a de
trop en vous et je n'y voudrais retrancher que la haine ; ” Et je poursuivais
encore, le voyant sous ma prise et m'écoutant : “ Oh! si vous introduisiez en
vous ce seul élément qui manque, le souffle de fraîcheur qui n'arrive jamais
trop tard la rosée qui trouve à féconder jusque dans les rocs et dans les sables
(et je lui montrais un endroit de sable mêlé de verdure, une espèce de garenne
parfumée où nous marchions) - Que ces morts qui vous sont chers enlèvent une
part de vos nuits, une part de votre âme, à ces haines d'ici-bas et à ces
émulations prolongées qui attestent une grande nature, mais qui aussi la
précipitent, qui l'emprisonnent dans les cavernes féroces, qui l'aigrissent dans
les ronces. La jeune fille, si grave déjà, si frappée, qui est toute votre
image, est-elle destinée à achever de mûrir enveloppée par vous d'une ombre plus
dure que celle des cyprès ? - Sachez accepter en esprit ce qui est, veuillez-le
; priez seulement, priez ; donnez cours en vous à cette simple pensée. Je vous
dirai aussi : Noble Sicambre, à demi dépouillé au milieu de l'âge, courbez-vous
! faites-vous un de nous tous, un homme veuf, un père navré, un enfant des
misères mortelles ! Une larme longtemps niée et dévorée qui tombe enfin, humble
et brûlante, d'une prunelle de pierre, compte plus devant Dieu que les torrents
épanchés par des tendresses faciles ; un genou de fer qui se met à plier,
arrache en s'abaissant la voûte des cieux ! ” Il se taisait toujours, et comme
nous en étions à redescendre, j'aperçus l'étoile dans le ciel, au même endroit
que lors de l'ancienne et dernière promenade. Près de la tourelle, sur la
terrasse, sa fille, reconnaissable à son chapeau de paille, semblait nous
attendre, comme jadis faisait la mère. Je montrai du doigt l'étoile : “ Ainsi
des âmes des morts, lui dis-je ; on les quitte à l'Occident parmi la poussière
de la tombe, et voilà qu'on les retrouve en étoile à l'Orient ! ” - “ Ah ! oui,
s'écria-t-il alors en éclatant et s'abandonnant, vous l'avez dit, mon ami :
Lucia nimica di ciascun crudele, j'ai trop vécu jusqu'ici de haine ” ; et nous
tombâmes dans les bras l'un de l'autre, à ce nom de Lucy, y demeurant quelque
temps muets, hormis par nos sanglots. - Sa fille nous vit-elle ainsi embrassés,
du haut de sa terrasse ? Que conçut-elle à cette vue ? En resta-t-elle occupée
dans la suite? Je l'ignore.
Savons-nous ce
que pensent en leur coeur les filles de celles que nous avons aimées ?
A partir de ce
moment, le marquis ne fut pas guéri de son mal sans doute ; on ne se sèvre pas
en un jour de l'ambition non plus que des plaisirs. Mais un nouvel et pacifique
élément fut introduit en lui : un effort salutaire s'établit alors, et de plus
en plus avec l'âge se régularisa en cette grande âme ; le sens de sa Croix lui
était donné : il eut désormais le mérite de ses souffrances.
Moi, j'avais
accompli ce que je devais à mon ministère ; mais j'étais à bout de ma force ;
l'affection tant refoulée avait son retour, et je n'allais plus pouvoir suffire
au-delà ; il était temps de me dérober. Le lendemain donc de cette journée des
funérailles, de grand matin, je descendis, je sellai moi-même mon cheval et le
fis sortir au pas, doucement, jusqu'au-delà des cours et des barrières, quittant
sans adieux le château, - et puis la Bretagne incontinent, et, quelques jours
après, la France.
XXV
Mon ami, vous
savez tout ; le reste de ma vie n'a été qu'une application, autant que je l'ai
pu, des devoirs et des sentiments généraux envers les hommes; beaucoup
d'emplois, de l'étude, des voyages, des mouvements bien divers. Mais ce que j'ai
senti de propre, ce qu'il y a eu d'original et de distinctif en ma destinée, la
part marquée devant Dieu à mon nom dans ce tribut universel d'infortune humaine
et de douleur, ce goût caché par où je reconnaîtrais une de mes larmes entre
toutes les larmes, voilà ce qui se rattache éternellement, pour moi, aux
circonstances de cette histoire. Presque tout homme, dont la jeunesse fut
sensible, a eu également son histoire où la qualité principale de son âme et, en
quelque sorte, la saveur naturelle de ses larmes, s'est produite, où il a
apporté sa plus chère offrande pour prix de l'initiation à la vie : mais la
plupart, loin de ménager et de respecter ce premier accomplissement en eux, le
secouent, le brusquent, le dénaturent et finissent d'ordinaire par l'abolir ou
le profaner. Cet ambitieux qui s'obstine misérablement et vieillit dans les
ruses, il a eu, sans doute, en son âge meilleur, un premier et noble trésor de
souffrances, quelque image gravée, quelque adoré sépulcre qu'il s'était promis
en un moment généreux de visiter toujours ; mais il s'en est vite lassé, il l'a
laissé choir et se recouvrir de terre après quelques saisons ; il a fini par
bâtir dessus l'appareil de ses intrigues, l'échafaudage fatigant de sa
puissance. Le poète, lui-même, qui bâtit un mausolée à l'endroit des premières
grandes douleurs, risque trop souvent d'oublier l'âme dans le marbre du
monument; l'idolâtrie pour la statue lui dérobe la cendre. Cet homme desséché,
frivole, ce fat mondain qu'on évite, il a eu peut-être son histoire aussi comme
l'ambitieux, comme le poète ; il a commencé par sentir ; mais il a depuis tant
ajouté de fades enveloppes et de contrefaçons mensongères à ce premier et
meilleur sentiment, qu'il se perd toujours en chemin avant d'en rien retrouver.
N'est-ce donc pas le mieux, après avoir subi dans sa jeunesse une telle calamité
déchirante et tendre, de s'y tenir, de la garder secrète, unique en soi, de la
purifier avec simplicité dans le silence, de s'y réfugier aux intervalles de la
vie active à laquelle le reste des ans est destiné, de l'avoir toujours dans le
fond comme un sanctuaire et comme un tombeau auquel, en chaque route, nous
ramènent de prompts sentiers à nous seuls connus, d'en revenir sans cesse avec
une émotion indéfinissable, avec un accent singulier et cher aux hommes, qu'on
leur apporte sans qu'ils sachent d'où, et qui les dispose en toute occasion à se
laisser toucher par nos paroles et à croire à notre croyance ?
J'ai tâché, du
moins, que ce fût pour moi ainsi; que l'astre mystérieux et lointain jetât sur
tous mes jours un reflet fidèle, qui n'est autre, à mes yeux, qu'un reflet
adouci de ma Croix. Durant les vingt années, bientôt, qui ont suivi la dernière
crise, ma vie a été assez diversement occupée à l'oeuvre divine, assez errante,
et plutôt fixée vers le but qu'assujettie à aucun lieu. Au sortir de semblables
émotions, jeune encore, ayant tant à veiller sur moi-même, sur les anciennes et
les récentes plaies, j'ai dû redouter tout fardeau trop lourd, toute charge
régulière d'âmes. Rome, à plusieurs reprises, m'a tenu longtemps et m'a beaucoup
affermi. Cette cité de méditation, de continuité, de souvenir éternel, m'allait
avant tout ; j'avais besoin de ce cloître immense, de cette célébration lente et
permanente, et du calme des saints tombeaux. C'est à Rome qu'on est le mieux,
après tout naufrage, pour apaiser les derniers flots de son coeur ; c'est à Rome
aussi qu'on est le mieux pour juger de là, comme du rocher le plus désert, le
plus stable, l'écume et le tourbillonnement du monde. Je suis revenu souvent
dans notre France, mais sans y désirer une résidence trop longue et des
fonctions qui m'attachassent, me sentant plus maître de moi, plus capable de
bien ailleurs. Diverses fois, depuis la soirée de la colline, j'ai revu M. de
Couaën, mais jamais en Bretagne ; il ne se remit pas à y habiter constamment en
effet. Le temps de son permis de séjour expiré, il négligea, malgré les
insinuations de M. D..., de réclamer grâce entière. Une sorte d'habitude triste
et quelques avantages qu'il y voyait pour sa fille le retinrent à Blois jusqu'à
la première Restauration. Aux Cent-Jours, il passa de Bretagne en Angleterre
avec sa fille, déjà grande personne et accomplie. Il revit l'Irlande, retrouva
les débris de parenté qu'il y avait, ainsi que la famille restante de madame de
Couaën. C'est dans ce voyage que la belle Lucy plut extrêmement à un jeune
seigneur du pays, fils d'un pair catholique ; elle l'épousa deux ans après, et
aujourd'hui elle habite tantôt Londres, tantôt l'Irlande et ce même comté de
Kildare. Je lui ai donné en cadeau, lors de son mariage, la ferme de mon oncle
avec quelque bout de terre qui en dépendait, ne me réservant viagèrement, de ce
côté, qu'un autre petit quartier modique. Elle n'a sans doute attaché que peu de
prix à ce don, moins de prix que, moi, je n'y en mettais.
Etant enfant
dans le pays, elle ne connaissait pas ce lieu, et peut-être ne le
visitera-t-elle jamais ; mais c'est un bonheur indicible pour nous de donner des
gages aux enfants des mortes aimées, et de rassembler sur eux des témoignages
bien doux, qu'en partie ils négligent et en partie ils ignorent. Un de vos
poètes n'a-t-il pas dit :
Les jeunes
gens d'un bond franchissent nos douleurs.
Que leur font
nos amours!... leur ivresse est ailleurs...
A son retour
en France après les Cent-Jours, le marquis refusa de se laisser porter à la
Chambre de 1815, de laquelle il eût été nommé tout d'une voix. Il craignait, en
présence des griefs et dans le choc de tant de passions, le réveil de ses
propres ressentiments et le travail en lui du vieux levain. Il mourut, un an
environ après le mariage de sa fille, en 1818, soutenu des espérances de la
religion, et croyant fermement retrouver la femme et le fils qu'il avait perdus.
J'eus la douleur de ne pas être là, près de lui, en ces moments.
Qu'ai-je à
vous ajouter de plus, mon ami, sur les autres personnages de cette histoire?
moi-même ai-je su, hélas !
dans
l'absence, le détail ou l'issue de leurs destinées ? On sort ensemble du port,
ou plutôt, sortis chacun des ports voisins, on se rencontre dans la même rade,
on s'y fête d'abord on s'y pavoise ; on y séjourne, en attendant le premier
vent ; on part même en escadre unie, sous le même souffle, jusqu'au soir de la
première journée ; et puis l'on s'éloigne alors les uns des autres, on se perd
de vue, comme par mégarde, à la nuit tombante ; et, si l'on se retrouve une fois
encore, c'est pour se croiser rapidement et avec danger dans quelque tempête, -
et l'on se perd de nouveau pour toujours. - Mademoiselle Amélie, dont je vous ai
dit le mariage, mourut quelques années après, laissant un fils.
J'ignore tout
le reste. Mon excellent ami de Normandie continue de vivre dans sa retraite
presque heureuse et son affermissement à peine troublé. Coeur régularisé dès
longtemps, il se plaint parfois de palpiter encore. Si ce n'était pas à vous que
j'écris ces pages, c'est à lui que j'aimerais surtout à les adresser.
Je n'étais pas
en France quand M. de Couaën mourut; j'étais parti une première fois vers cette
Amérique que je vais revoir, mais aujourd'hui pour ne plus sans doute la
quitter. J'y demeurai trois années entières dès lors, dans des fonctions
actives, échappant ainsi à cette retraite, trop absorbante à la longue, de la
vie romaine, ou au spectacle des querelles envenimées de notre France. C'est
après mon retour de ce premier voyage, qu'un soir, vous le savez, au mont
Albane, un peu au-dessous du couvent des Passionistes, non loin du temple ruiné
de Jupiter et de la voie triomphale interrompue, et les deux beaux lacs assez
proches de là à nos pieds, nos destinées, mon ami, se rencontrèrent. Je vous
surpris seul, immobile, occupé à admirer; en face, le couchant élargi et ses
flammes, débordant la mer à l'horizon, noyaient confusément les plaines romaines
et doraient, seule visible entre toutes, la coupole éternelle. Une larme
lumineuse baignait vos yeux ; je m'approchai de vous sans que vous fissiez
attention, ravi que vous étiez dans l'espace et aveuglé de splendeurs. Puis
cependant je vous adressai la parole, et nous causâmes, et tout d'abord votre
esprit en fleur me charma. Après quelques causeries semblables des jours
suivants, je compris vite quels étaient votre faible et votre idole, vos dangers
et vos désirs. Je vis en vous comme un autre moi-même, mais jeune, à demi
inexpérimenté encore, avant les amertumes subies, à l'âge de l'épreuve, et
capable peut-être de bonheur; je me pris alors de tendresse et de tristesse; ce
coeur, qui se croyait fermé pour jamais aux amitiés nouvelles, s'est rouvert
pour vous.
Vous vous êtes
quelquefois étonné, quand vous m'avez mieux connu, mon ami, que je n'eusse
jamais essayé de saisir et d'exercer une influence régulière, et de me faire une
place évidente, par des écrits, par la prédication ou autrement, dans les graves
questions morales et religieuses qui ont partagé et partagent notre pays. Cet
éloignement de ma part, sans rien dire des talents qu'il aurait fallu, a tenu à
deux causes principales. La première, c'est que n'ayant jamais abordé votre
monde actif de ces dernières années à son milieu, l'ayant observé plutôt en
dehors, de loin, par delà l'Atlantique durant ces trois années de séjour, ou du
sein des places désertes de Rome, le long des murs des monastères et dans
l'isolement de mes anciennes douleurs, j'ai cru voir que le monde vrai était
bien autrement vaste et rebelle à mener qu'on ne se le figure d'ordinaire en
vivant au centre d'un tourbillon ; et j'ai beaucoup retranché en idée à
l'importance de ce qui occupait le plus éperdument chez vous, et par conséquent
aussi à l'influence prétendue gouvernante de telles ou telles voix dans la
mêlée. En second lieu, j'ai douté toujours que cette influence publique,
bruyante, hasardée, où se glissent tant d'ingrédients suspects, tant de vains
mobiles, fût la plus salutaire. Il m'est arrivé dans mes sentiers divers et dans
mes détours errants, souvent, par exemple, au sein de ces Ordres religieux que
le monde croit morts et qu'il méprise, - il m'est arrivé de découvrir tant
d'intelligences et d'âmes à peu près inconnues, sans éclat, sans scène
extérieure, mais utiles, profondes, d'une influence toute bonne, certaine,
continue, précieuse à ce qui les entoure, que j'en suis revenu à mes doutes sur
la prédominance avantageuse des meneurs les plus apparents. Mon voeu secret et
cher aurait donc été de prendre rang devant Dieu parmi ces existences assez
obscures mais actives, parmi ce peuple çà et là répandu des bienfaiteurs sans
nom. Les plus belles âmes sont celles, me disais-je, qui, tout en agissant,
approchent le plus d'être invisibles, de même que le verre le plus parfait est
celui qui laisse passer l'entière lumière sans en garder une part, sans avertir
par mille couleurs pompeuses qu'il est là.
En des temps
si agités et du seuil d'une vie qui observe, je n'ai pu éviter de subir, dans
certaines régions secondaires de mes perspectives, des variations que l'âge
seul, à défaut des vicissitudes et des bouleversements d'alentour, suffirait à
apporter. J'y ai appris à me défier de mon opinion du jour même, puisque celle
d'hier s'était déjà sensiblement modifiée, et à être peu pressé de jeter aux
autres, dans l'application passagère, ce dont peut-être demain je devrai me
détacher ou me repentir. Les variations, qui se font ainsi graduelles et lentes
et silencieuses en nous, ont une douceur triste et tout le charme d'un adieu,
tandis que, si elles ont lieu avec éclat devant des témoins qui nous les
reprochent, elles deviennent blessantes et dures. Dans la période de jeunesse et
d'ascension impétueuse, on est rude et vite méprisant envers tout ce qu'on
réprouve après l'avoir cru et aimé. La pierre où la veille on a posé sa tête
sert presque aussitôt de degré inférieur pour monter plus haut, et on la foule,
on la piétine d'un talon insultant. Que plus tard du moins, dans l'âge mûr, à
l'heure où déjà l'on redescend la colline, cette pierre, où l'on vient de
s'asseoir et qu'on laisse derrière, ne soit plus insultée par nous; et que, si
on se retourne vers elle, si on la touche encore au détour avant de s'en
détacher, ce soit de la main pour la saluer amicalement, des lèvres pour la
baiser une dernière fois!
Quant aux
croyances essentielles, en ces années d'attaque et de diversité sur toutes
choses, n'ai-je pas eu des ébranlements plus graves, mes heures d'agonie et de
doute où j'ai dit : “ Mon Père, pourquoi m'avez-vous délaissé ? ” On n'échappe
jamais entièrement à ces heures; elles ont leurs accès de ténèbres jusqu'au
coeur de la foi; elles sont du temps de Job, du temps du Christ, du temps de
Jérôme, du temps de saint Louis comme du nôtre ; même à genoux sur le saint
rocher, on redevient plus vacillant que le roseau. Je n'ai pas été exempt non
plus d'assauts fréquents dans ces plaies particulières que vous m'avez vu si en
peine de fermer, et qui, à certains moments, se remuaient, - se remuent
toujours. Ceci encore est l'effort intérieur, le combat quotidien de chaque
mortel. Mais, toutes les fois que je me laissais davantage aller aux
controverses du jour et à y vouloir jeter mon opinion et mes pensées, j'en
venais, par une dérivation insensible, à perdre le sentiment vif et présent de
la foi à travers l'écho des paroles, et à me relâcher aussi de l'attention
intime, scrupuleuse, sur moi-même, l'estimant plus insignifiante ; et, comme ce
résultat était mauvais, j'en ai conclu que ce qui l'amenait n'était pas sûr,
tandis qu'au contraire je ne me sentais jamais si affermi ni si vigilant que
quand j'étais en train de me taire et de pratiquer.
Ce qui m'a frappé le plus, à mon
premier retour d'Amérique, dans la situation de cette France à laquelle j'ai
toujours été si filialement attaché, et pour laquelle je saignais jusque sous
l'étole durant les années envahies, c'est qu'après l'Empire et l'excès de la
force militaire qui y avait prévalu, on était subitement passé à l'excès de la
parole, à la prodigalité et à l'enflure des déclamations, des images, des
promesses, et à une confiance également aveugle en ces armes nouvelles. Je
n'entends parler ici, vous me comprenez bien, que de la disposition morale de la
société, de cette facilité d'illusion et de revirement qui nous caractérise; les
restrictions peu intelligentes du pouvoir n'ont fait et ne font que l'augmenter.
Cette fougue presque universelle des esprits, si je n'avais déjà été mis depuis
maintes années sur mes gardes, à commencer par les conseils de mon ami M. Hamon,
- cette fougue crédule d'alentour aurait suffi pour m'y mettre, et m'aurait fait
rentrer encore plus avant dans mon silence. Il n'est de plus en plus question
que de découvertes sociales, chaque matin, et de continuelles lumières; il doit
y avoir, dans cette nouvelle forme d'entraînement, de graves mécomptes pour
l'avenir. J'ai la douleur de me figurer souvent, par une moins flatteuse image,
que l'ensemble matériel de la société est assez semblable à un chariot depuis
longtemps très embourbé, et que, passé un certain moment d'ardeur et un certain
âge, la plupart des hommes désespèrent de le voir avancer et même ne le désirent
plus : mais chaque génération nouvelle arrive, jurant Dieu qu'il n'est rien de
plus facile, et elle se met à l'oeuvre avec une inexpérience généreuse,
s'attelant de toutes parts à droite, à gauche, en travers (les places de devant
étant prises), les bras dans les roues, faisant crier le pauvre vieux char par
mille côtés et risquant maintes fois de le rompre. On se lasse vite à ce jeu;
les plus ardents sont bientôt écorchés et hors de combat; les meilleurs ne
reparaissent jamais, et si quelques-uns, plus tard arrivent à s'atteler en
ambitieux sur le devant de la machine, ils tirent en réalité très peu, et
laissent de nouveaux venus s'y prendre aussi maladroitement qu'eux d'abord et
s'y épuiser de même. En un mot, à part une certaine générosité première, le
grand nombre des hommes dans les affaires de ce monde ne suivent d'autres
mobiles que les faux principes d'une expérience cauteleuse qu'ils appliquent à
l'intérêt de leur nom, de leur pouvoir ou de leur bien-être. Toute lutte, quelle
que soit l'idée en cause, se complique donc toujours à peu près des mêmes termes
: d'une part, les générations pures faisant irruption avec la férocité d'une
vertu païenne et bientôt se corrompant, de l'autre les générations mûres, si
c'est là le mot toutefois, fatiguées, vicieuses, générations qui ont été pures
en commençant, et qui règnent désormais, déjouant les survenantes avec l'aisance
d'une corruption établie et déguisée. Un petit nombre, les mieux inspirés, après
le premier désabusement de l'altière conquête, se tiennent aux antiques et
uniques préceptes de cette charité et de cette bonté envers les hommes,
agissante plutôt que parlante, à ce Christianisme, pour tout dire, auquel nulle
invention morale nouvelle n'a trouvé encore une syllabe à ajouter. Je suis
pourtant loin, mon ami, de nier, à travers ces constants obstacles, un mouvement
général et continu de la société, une réalisation de moins en moins grossière de
quelques-uns des divins préceptes; mais la loi de ce mouvement est toujours et
de toute nécessité fort obscure, la félicité qui doit ressortir des moyens
employés reste très douteuse, et les intervalles qu'il faut franchir peuvent se
prolonger et se hérisser presque à l'infini. Nous sommes tous nés dans un creux
de vague ; qui sait l'horizon vrai? qui sait la terre ? Mais au moment où
j'écrivais ceci, voilà, comme pour répondre à mes doutes, que le cri de terre,
s'est fait entendre. Je viens de monter sur le pont; après les premiers sommets
aperçus, une rade d'abord effacée, bientôt distincte dans sa longueur, s'est
découverte aux yeux ; les points noirs ou brillants des vaisseaux émaillant
cette baie immense nous sont apparus. Le plus haut mont de la rive a revêtu peu
à peu sa forêt ; puis les collines inégales se sont ombragées à leur tour, et, à
un certain tournant doublé, nous sommes entrés dans les eaux de New York; à ma
précédente traversée, j'avais abordé à Baltimore. O Amérique ! tes rivages sont
spacieux comme les solitudes de Rome, tes horizons sont élargis comme ses
horizons ; il n'y a qu'elle qu'on puisse comparer à toi pour la grandeur ! Mais
tu es illimitée, et son cadre est austère ; mais, jeune, tu fourmilles en tous
sens dans tes déserts d'hier, et elle est fixe ; tu t'élances en des milliers
d'essaims, et l'on dirait qu'elle s'oublie en une pensée. Dans les destinées qui
vont suivre et par les rôles que vous représentez, seriez-vous donc ennemies, à
Reines ? N'y aura-t-il pas un jour où devront s'unir en quelque manière inconnue
son immutabilité et ta vie, la certitude élevée de son calme et tes agitations
inventives, l'oracle éternel et la liberté incessante, les deux grandeurs n'en
faisant qu'une ici-bas, et nous rendant l'ombre animée de la Cité de Dieu ? Ou
du moins, si le spectacle d'une trop magnifique union est refusé à l'infirmité
du monde, du moins est-il vrai que tu contiennes, ainsi qu'on en vient de toutes
parts à le murmurer, la forme matérielle dernière que doivent revêtir les
sociétés humaines à leur terme de perfection? - Ce que je sais bien, c'est qu'il
y aura sous cette forme de société, ou sous toute autre, les mêmes passions
qu'autrefois, les mêmes formes principales de douleurs, toutes sortes de larmes,
des penchants non moins rapides et des écueils trompeurs de jeunesse, les mêmes
antiques moralités applicables toujours, et presque toujours inutiles pour les
générations qui recommencent. Voilà ma part féconde ; je suis voué à ce champ
éternellement labourable dans la nature des fils d'Adam. Salut donc, à Amérique,
qui que tu sois; Amérique, qui devient désormais mon héritage terrestre, ma
patrie dernière entre les patries d'exil et de passage! adieu au vieux monde et
à ce qu'il contient d'amitiés vers moi tournées et de chers tombeaux ! La vie
active, infatigable, me commande ; un fardeau sans relâche m'est imposé ; je
suis chargé en chef, pour la première fois, du gouvernement de bien des âmes.
Puis-je, à une telle vue, jeter encore un seul regard en arrière, m'inquiéter de
l'écho de ces souvenirs dans un coeur? Faut-il, mon ami, dès à présent, vous
laisser arriver ces pages? Faut-il que vous ne les lisiez qu'après ma mort ?
En vue de New York, août 182...