VERS JEUNES
LE SOLDAT LABOUREUR
A Edmond Lepelletier.
Crevé, saignait, tandis que l'autre, chassieux,
Brutalement luisait sous son sourcil en brosse;
Les cheveux se dressaient d'une façon féroce,
Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins;
Le vieux torse solide encore sur les reins,
Comme au ressouvenir des balles affrontées,
Cambré, contrariait les épaules voûtées;
La main gauche avait l'air de chercher le pommeau
D'un sabre habituel et dont le long fourreau
Semblait, s'embarrassant avec la sabretache,
Gêner la marche et vers la tombante moustache
La main droite parfois montait, la rebroussant.
Le service à seize ans le prit. Il fit entière
La campagne d'Égypte. Austerlitz, Iéna,
Le virent. En Espagne un moine l'éborgna:
—Il tua le bon père et lui vola sa bourse,—
Par trois fois traversa la Prusse au pas de course,
En Hesse eut une entaille épouvantable au cou,
Passa brigadier lors de l'entrée à Moscou,
Obtint la croix et fut de toutes les défaites
D'Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtes
Trois blessures, plus un brevet de lieutenant
Qu'il résigna bientôt, les Bourbons revenant,
A Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l'environne.
Dit un mot analogue à celui de Cambronne;
Puis, quand pour un second exil et le tombeau,
La Redingote grise et le petit Chapeau
Quittèrent à jamais leur France tant aimée
Et que l'on eut, hélas! dissout la grande armée,
Il revint au village, étonné du clocher.
Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes
L'eurent, sans le réduire à trop de platitudes,
Mis à même d'écrire en hauts lieux à l'effet
D'obtenir un secours d'argent qui lui fut fait,
Logea moyennant deux cents francs par an chez une
Parente qu'il avait, dont toute la fortune
Consistait en un champ cultivé par ses fieux,
L'un marié depuis longtemps et l'autre vieux
Garçon encore, et là notre foudre de guerre
Vivait, et bien qu'il fût tout le jour sans rien faire
Et qu'il eût la charrue et la terre en horreur,
C'était ce qu'on appelle un soldat laboureur.
Toujours levé des l'aube et la pipe à la bouche
Il allait et venait, engloutissait, farouche,
Des verres d'eau-de-vie et parfois s'enivrait,
Les dimanches tirait à l'arc au cabaret,
Après dîner faisait un quart d'heure sans faute
Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte
Ou bien leur apprenait l'exercice et comment
Un bon soldat ne doit songer qu'au fourniment.
Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles,
Habitude un peu trop commune aux vieux sondrilles,
Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait
Le grillon incessant derrière le chenêt,
Assis auprès d'un feu de sarments qu'on entoure
Confusément disait l'Elster, l'Estramadoure,
Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois
Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois
S'exclamant et riant très fort aux endroits farces.
Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers
Mis à mal entre deux batailles, les derniers
Moments d'un officier ajusté par derrière,
Qui se souvient et qu'on insulte, la barrière
Clichy, les alliés jetés au fond des puits,
La fuite sur la Loire et la maraude, et puis
Les femmes que l'on force après les villes prises,
Sans choix souvent, si bien qu'on a des mèches grises
Aux mains et des dégoûts au coeur après l'ébat
Quand passe le marchef ou que le rappel bat,
Puis encore, les camps levés et les déroutes.
Ces gloires défilaient en de longs entretiens,
Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens
Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines.
Pleuraient et frémissaient un peu, conformément
A l'usage, tout en se disant: «Le vieux ment.»
A parler discipline avec ces bons lourdauds
Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos,
Et racontait alors quelque fait politique
Dont il se proclamait le témoin authentique,
La distribution des Aigles, les Adieux,
Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux,
Beau jour où le soldat qu'un bavard importune
Brisa du même coup orateurs et tribune,
Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi
Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi,
Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres,
Tous ces législateurs qui n'avaient pas de sabres!
Qui mourut centenaire à peu près l'autre été.
Le maire conduisit le deuil au cimetière.
Un feu de peloton fut tiré sur la bière
Par le garde champêtre et quatorze pompiers,
Dont sept revinrent plus ou moins estropiés
A cause des mauvais fusils de la campagne.
Un tertre qu'une pierre assez grande accompagne
Et qu'orne un saule en pleurs est l'humble monument
Où notre héros dort perpétuellement.
De plus, suivant le voeu dernier du camarade,
On grava sur la pierre, après ses noms et grade,
Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant:
«Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant.»
LES LOUPS
Parmi l'obscur champ de bataille
Rôdant sans bruit sous le ciel noir,
Les loups obliques font ripaille
Et c'est plaisir que de les voir,
Souples sur les cadavres mous,
—Gueules vastes et têtes plates—
Joyeux, hérisser leurs poils roux.
Accompagne les dents mâchant,
Et c'est plaisir que de l'entendre,
Cet hosannah vil et méchant:
Les héros ont du bon vraiment.
La faim repue et la soif soûle
Leur doivent bien ce compliment.
Combien de peines et de pas
Nous a coûtés leur seule approche,.
On ne l'imaginerait pas.
Sonnèrent leurs pas fanfarons,
Nos coeurs de fauves et de lâches,
A la fois gourmands et poltrons,
Pour maintes nuits et pour maints jours
Battirent de crainte et de joie
A l'unisson de leurs tambours.
Tout étincelants de mêlai,
Oh! quelle peur et quelle fuite
Vers la femelle, au bois natal!
Calmes sous leur drapeau flottant,
Et plus forts que nous ne le sommes
Ils avaient l'air très doux pourtant.
Luisait moins encor que leurs yeux,
Où la candeur d'augustes rêves
Éclatait en regards joyeux.
Sous leurs casques battaient, pareils
Aux ailes de quelque mouette,
Pales avec des tons vermeils.
Ça parlait de libres combats,
D'amour, de brisements de chaînes
Et de mauvais dieux mis à bas.—
Ne fut plus là-bas qu'un point bleu,
Nous nous arrangeâmes en sorte
De les suivre en nous risquant peu.
Discrets, loin derrière eux, tandis
Qu'ils allaient au pas militaire,
Nous marchâmes par rang de dix.
Quand ils avaient rompu les ponts,
Quelques herbes pour tout carnage,
N'avançant que par faibles bonds,
Enfin une nuit ces démons
Campèrent au fond d'une plaine
Entre des forêts et des monts,
Car ils dormaient pour la plupart.
Nos yeux pareils à de la braise
Brillaient autour de leur rempart,
Qu'attendaient des festins si beaux
Faisait cliqueter dans les branches
Le bec avide des corbeaux.
Épouvantable met sur pied
La troupe entière qui s'effare.
Chacun s'équipe comme il sied.
Nous nous sommes dissimulés
Tandis que les prochaines haies
Cachent les corbeaux affolés.
A brûler. La terre a frémi.
Soudain une clameur immense
A retenti. C'est l'ennemi!
Sous les pas durs des conquérants.
Les polémarques en personne
Vont et viennent le long des rangs.
Parmi les plis des étendards
Flambent entre les échappées
De lumières et de brouillards.
La jeune bande s'avança,
Gaie et sereine sous les piques,
Et la bataille commença.
Cris confus, choc d'armes, le tout
Pendant une journée entière,
Sous l'ardeur rouge d'un ciel d'août.
Un vague moribond tardif
Crachant sa douleur et sa haine
Dans un hoquet définitif;
Appel d'un clairon égaré.
Le couchant d'or et d'améthyste
S'éteint et brunit par degré.
Elle cache et montre à moitié
Sa face hypocrite comme une
Complice feignant la pitié.
Et laissera toujours très cois,
Nous n'avons pas cette faiblesse,
Car la faim nous chasse du bois,
Cet impérial appétit,
Le champ de bataille sans maître
N'étant ni vide ni petit.
Dont quelque sot serait jaloux
Cette façon de grasses aubaines,
Buvons et mangeons, nous, les Loups!
LA PUCELLE
A Robert Caze.
Jeanne qu'assourdissait le chant brutal des prêtres,
Sous tous ces yeux dardés de toutes ces fenêtres
Sentit frémir sa chair et son âme broncher.
Le pâtour qui s'en va sifflant des airs champêtres,
Elle considéra les choses et les êtres
Et trouva son seigneur bien ingrat et léger.
De laisser les Anglais faire ces funérailles
A qui leur fit lever le siège d'Orléans.»
Tandis que l'étreignait la mort des mécréants,
Las! pleura comme eût fait une autre créature.
L'ANGELUS DU MATIN
A Léon Vanier.
Une aurore de fin d'été
Tempétueusement éclate
A l'horizon ensanglanté.
Pâlit, scintille et fond en l'air,
Et l'ouest dans l'ombre qui frissonne
Se teinte au bord de rose clair.
Un oblique rayon venu
Du soleil surgissant allume
Le fleuve comme un sabre nu.
Se marie aux brouillards légers
Que les herbes et les feuillées
Ont subitement dégagés.
S'accentue et change à foison.
La silhouette d'un village
Paraît.—Parfois une maison
Un grand éclair qui va chercher
L'ombre du bois plein de silence.
Ça et là se dresse un clocher.
Frappe dans les sillons les socs
Et voici que claire, bourrue,
Despotique, la voix des coqs
Du pain mangé sans faim, des yeux
Frottés que flagelle la bise
Et du grincement des moyeux,
Aboyer les chiens en fureur,
Et par la pente accoutumée
Descendre le lourd laboureur,
Dans le grandissement du jour,
Monte, aubade franche d'injures,
A l'adresse du Dieu d'amour!
LA SOUPE DU SOIR
A J.-K. Huysmans.
Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme
Depuis trois jours il n'a pas prononcé deux mots,
La femme a peur et fait des signes aux marmots.
Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises,
Une table qui va s'écroulant d'un côté,
Le tout navrant avec un air de saleté.
A vraiment des lueurs d'intelligence et d'âme,
Et c'est ce qu'on appelle un solide garçon.
La femme, jeune encore, est belle à sa façon.
Et perdant par degrés rapides ce qui reste
En eux de tristement vénérable et d'humain,
Ce seront la femelle et le mâle, demain.
Et du boeuf, et ce tas sordide forme un groupe
Dont l'ombre à l'infini s'allonge tout autour
De la chambre, la lampe étant sans abat-jour.
En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes,
Qui disent les hivers passés sans feu souvent
Et les étés subits dans un air étouffant.
Et que la lampe fait luire d'étrange sorte,
Quelqu'un qui chercherait longtemps dans ce retrait
Avec l'oeil d'un agent de police verrait
Quelques livres poudreux de «science» et «d'histoire»,
Et, sous le matelas, cachés avec grand soin,
Des romans capiteux cornés à chaque coin.
Porte la nourriture écoeurante à sa bouche
D'un air qui n'est rien moins nonobstant que soumis,
Et son Eustache semble à d'autres soins promis.
Laquelle a tout, voiture et maison de campagne,
Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos,
Ronflant sur leur assiette, imitent des sanglots.
LES VAINCUS
A Louis-Xavier de Ricard.
I
La Vie est triomphante et l'Idéal est mort,
Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,
Le cheval enivré du vainqueur broie et mord
Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce,
Les pieds meurtris, les yeux troublés, la tête lourde,
Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,
Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,
Comme les meurtriers et comme les infâmes,
Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,
Aux lueurs des forêts familières en flammes!
L'espoir est aboli, la défaite certaine,
Et que l'effort le plus énorme serait vain,
Et puisque c'en est fait, de notre haine,
Abjurant tout risible espoir de funérailles,
Qu'à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,
Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.
II
Une faible lueur palpite à l'horizon
Et le vent glacial qui s'élève redresse
Le feuillage des bois elles fleurs du gazon;
C'est l'aube! tout renaît sous sa froide caresse.
Des astres va bleuir dans l'azur qui se dore;
Le coq chante, veilleur exact et diligent;
L'alouette a volé stridente: c'est l'aurore!
Amis, c'est le matin splendide dont la joie
Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin
Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.
Met à travers l'éclat subit de nos cuirasses,
Avec un violent désir de mourir mieux,
La colère et l'orgueil anciens des bonnes races.
Assez comme cela de hontes et de trêves!
Au combat, au combat! car notre sang qui bout
A besoin de fumer sur la pointe des glaives!
III
Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles:
Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor.
Tandis que les carcans font ployer nos épaules,
Dans nos veines le sang circule, bon trésor.
Veillent, fins espions, et derrière nos fronts
Notre cervelle pense, et s'il faut tordre ou mordre,
Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.
Qu'ils faisaient, et ces fous qui s'en repentiront
Nous ont jeté le lâche affront de la clémence.
Bon! la clémence nous vengera de l'affront.
Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper
Les gardes qu'on désarme, et les vainqueurs en fêtes
Laissent aux évadés le temps de s'échapper.
Mais bataille terrible et triomphe inclément,
Et comme cette fois le Droit sera le maître,
Cette fois-là sera la dernière, vraiment!
IV
Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques,
Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir,
Et les temps ne sont plus des fantômes épiques
Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir,
Dont le sens nous échappe et réclame un effort
Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes
D'être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.
Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.
La justice le veut d'abord, puis la vengeance,
Puis le besoin pressant d'importuns lendemains.
Pendant longtemps boira joyeuse votre sang
Dont la lourde vapeur savoureusement aigre
Montera vers la nue et rougira son flanc,
Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs,
Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie,
Car les morts sont bien morts et nous vous l'apprendrons.
A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS
LA PRINCESSE BÉRÉNICE
A Jacques Madeleine.
Elle écoute le chant des cascades lointaines,
Et dans la plainte langoureuse des fontaines,
Perçoit comme un écho béni du nom de Tite.
Pour bien leur peindre, au coeur des batailles hautaines,
Son doux héros, le mieux aimant des capitaines,
Et, Juive, elle se sent au pouvoir d'Aphrodite.
Car dans Rome une loi bannit, barbare, affreuse,
Du trône impérial toute femme étrangère.
Entre les bras de sa servante la plus chère,
La reine, hélas! défaille et tendrement se pâme.
LANGUEUR
A Georges Courteline.
Qui regarde passer les grands Barbares blancs
En composant des acrostiches indolents
D'un style d'or où la langueur du soleil danse.
Là-bas on dit qu'il est de longs combats sanglants.
O n'y pouvoir, étant si faible aux voeux si lents,
O n'y vouloir fleurir un peu de cette existence!
Ah! tout est bu! Bathylle, as-tu fini de rire?
Ah! tout est bu, tout est mangé! Plus rien à dire!
Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige,
Seul, un ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige!
PANTOUM NÉGLIGÉ
Trois petits pâtés, ma chemise brûle.
Monsieur le curé n'aime pas les os.
Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,
Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux.
On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux
Vivent le muguet et la campanule!
Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux.
Trois petits pâtés, un point et virgule;
On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux;
Vivent le muguet et la campanule.
Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux.
La libellule erre parmi des roseaux.
Monsieur le Curé, ma chemise brûle.
PAYSAGE
Vers Saint-Denis c'est bête et sale la campagne.
C'est pourtant là qu'un jour j'emmenai ma compagne.
Nous étions de mauvaise humeur et querellions.
Un plat soleil d'été tartinait ses rayons
Sur la plaine séchée ainsi qu'une rôtie.
C'était pas trop après le Siège: une partie
Des «maisons de campagne» était à terre encor,
D'autre se relevaient comme on hisse un décor,
Et des obus tout neufs encastrés aux pilastres
Portaient écrit autour: SOUVENIR DES DÉSASTRES.
CONSEIL FALOT
A Raoul Ponchon.
Et garde ton coeur,
Mais crains la langueur
Des épithalames.
L'eau-de-vie est une
Qui porte la lune
Dans son tablier.
Qu'est-ce que ça fait?
Va, notre coeur sait
Seul ce que nous sommes.
Notre sang le chante!
L'épine méchante
Te mord aux talons?
Te gifler souvent?
Chante dans le vent
Et cueille la rose!
Dans ce monde!
Surtout laisse dire,
Surtout sois joyeux
A ces pauvres gens:
Les dieux indulgents
Ont aimé ton crime!
Dans un élysée.
Ame méprisée,
Tu rayonneras!
Qu'un coup du Destin
Dissipe soudain
En mille étincelles.
Chaque coup t'affine
En arme divine
Pour un destin fier.
Et tu vas frémir
Vibrer et jouir
Au poing de saint George
Dans des gloires calmes,
Au vent pur des palmes
Sur l'aile du ciel!...
Au milieu des pleurs,
C'est d'être des fleurs,
Au champ du martyre,
Qui dort dans la pierre,
C'est d'être en prière,
C'est d'attendre un peu!
LE POÈTE ET LA MUSE
La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules,
O pleine de jour sale et de bruits d'araignées?
La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées
Par ces crasses au mur et par quelles virgules?
En ce sec jeu d'optique aux mines renfrognées
Du souvenir de trop de choses destinées,
Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d'Hercules?
Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens.
Je vous dis que ce n'est pas ce que l'on pensa.
Seule, tu sais! mais sans doute combien de nuits
De noce auront dévirginé leurs nuits depuis!
L'AUBE A L'ENVERS
A Louis Dumoulin.
Des chants, des tirs, les femmes qu'on «rêvait»,
La Seine claire et la foule qui fait
Sur ce poème un vague essai de charge.
Que fait le fleuve à ce livre parfait,
Et si parfois l'on tuait ou buvait,
Le fleuve est sourd et le vin est litharge.
Un calembour a béni son histoire
D'affreux baisers et d'immondes paris.
Où les bateaux-omnibus et les trains
Ne partent plus, tirez, tirs, fringuez, reins!
UN POUACRE
A Jean Moréas.
Que la lune encore décharne,
Tout mon passé, disons tout mon remord
Ricane à travers ma lucarne.
Comme l'on n'en voit qu'au théâtre,
Tout mon remords, disons tout mon passé
Fredonne un tralala folâtre.
Le drôle agace une guitare
Et danse sur l'avenir grand ouvert,
D'un air d'élasticité rare.
Tais ces chants et cesse ces danses.»
Il me répond avec la voix qu'il a:
«C'est moins farce que tu ne penses.»
De te plaire ou de te déplaire,
Je m'en soucie au point que, si tu veux,
Tu peux t'aller faire lanlaire.»
MADRIGAL
Tu m'as, ces pâles jours d'automne blanc, fait mal
A cause de tes yeux où fleurit l'animal,
Et tu me rongerais, en princesse Souris,
Du bout fin de la quenotte de ton souris.
Fille auguste qui fis flamboyer ma douleur
Avec l'huile rancie encor de ton vieux pleur!
Oui, folle, je mourrais de ton regard damné.
Mais va (veux-tu?) l'étang là dort insoupçonné
Dont du lis, nef qu'il eût fallu qu'on acclamât,
L'eau morte a bu le vent qui coule du grand mât
T'y jeter, palme! et d'avance mon repentir
Parle si bas qu'il faut être sourd pour l'ouïr.
NAGUÈRE
PROLOGUE
Ce sont choses crépusculaires.
Des visions de fui de nuit.
O Vérité, tu les éclaires
Seulement d'une aube qui luit
Qu'on doute encore par instants
Si c'est la lune qui les crée
Sous l'horreur des rameaux flottants,
Vont tout à l'heure prendre corps
Et se mêler au choeur des choses
Dans les harmonieux décors
Doux à l'homme et proclamant Dieu
Pour l'extase de l'hymne pure
Jusqu'à la douceur du ciel bleu.
CRIMEN AMORIS
A Villiers de l'Isle-Adam.
De beaux démons, des satans adolescents,
Au son d'une musique mahométane
Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens.
Tous les Désirs rayonnaient en feux brutaux;
Les Appétits, pages prompts que l'on harcèle,
Promenaient des vins roses dans des cristaux.
Bien doucement se pâmaient en longs sanglots
Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes
Se déroulaient, palpitaient comme des flots,
Était puissante et charmante tellement
Que la campagne autour se fleurit de roses
Et que la nuit paraissait en diamant.
Avait seize ans sous sa couronne de fleurs.
Les bras croisés sur les colliers et les franges,
Il rêve, l'oeil plein de flammes et de pleurs.
En vain les satans, ses frères et ses soeurs,
Pour l'arracher au souci qui le désole,
L'encourageaient d'appels de bras caresseurs.
Et le chagrin mettait un papillon noir
A son cher front tout brûlant d'orfèvreries:
O l'immortel et terrible désespoir!
Puis, les ayant baisés tous bien tendrement,
Il s'évada d'avec eux d'un geste agile,
Leur laissant aux mains des pans de vêtement.
Du haut palais avec une torche au poing?
Il la brandit comme un héros fait d'un ceste:
D'en bas on croit que c'est une aube qui point.
Qui se marie au claquement clair du feu
Et que la lune est extatique d'entendre?
«Oh! je serai celui-là qui créera Dieu!
De ce conflit entre le Pire et le Mieux.
Humilions, misérables que nous sommes,
Tous nos élans dans le plus simple des voeux,
O les gais Saints! Pourquoi ce schisme têtu?
Que n'avons-nous fait, en habiles artistes,
De nos travaux la seule et même vertu!
Il va falloir qu'enfin se rejoignent les
Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales!
Assez et trop de ces combats durs et laids!
En maintenant l'équilibre de ce duel,
Par moi l'enfer dont c'est ici le repaire
Se sacrifie à l'Amour universel!»
Et l'incendie alors hurla s'élevant,
Querelle énorme d'aigles rouges noyée
Au remous noir de la fumée et du vent.
C'est un brasier tout splendeur et tout ardeur;
La soie en courts frissons comme de l'ouate
Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur.
Ayant compris, comme s'ils étaient résignés!
Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes
Montaient parmi l'ouragan des bruits ignés.
Les yeux au ciel où le feu monte en léchant,
Il fit tout bas une espèce de prière
Qui va mourir dans l'allégresse du chant.
Les yeux au ciel où le feu monte en léchant...
Quand retentit un affreux coup de tonnerre,
Et c'est la fin de l'allégresse et du chant.
Quelqu'un de fort et de juste assurément
Sans peine avait su démêler la malice
Et l'artifice en un orgueil qui se ment.
Rien ne resta dans ce désastre inouï,
Afin que par le plus effrayant prodige
Ceci ne fût qu'un vain rêve évanoui...
Une campagne évangélique s'étend
Sévère et douce, et, vagues comme des voiles,
Les branches d'arbres ont l'air d'ailes s'agitant.
Les doux hiboux nagent vaguement dans l'air
Tout embaumé de mystère et de prière;
Parfois un flot qui saute lance un éclair.
Comme un amour mal défini,
Et le brouillard qui s'essore des ravines
Semble un effort vers quelque but réuni.
Et comme un verbe, et d'un amour virginal
Adore, s'ouvre en une extase et réclame
Le Dieu clément qui nous gardera du mal.
LA GRÂCE
A Armand Silvestre.
Une tête de mort est gisante par terre,
Et parle, d'un ton aigre et douloureux aussi.
D'une lampe au plafond tombe un rayon transi.
—«O Seigneur, faites mon oreille assez sereine
Pour ouïr sans l'écouter ce que dit le Malin!»
—«Ah! ce fut un vaillant et galant châtelain
Que votre époux! Toujours en guerre ou bien en fête;
(Hélas! j'en puis parler puisque je suis sa tête),
Il vous aima, mais moins encore qu'il n'eût dû.
Que de vertu gâtée et que de temps perdu
En vains tournois, en cours d'amour loin de sa dame
Qui belle et jeune prit un amant, la pauvre âme!»
—«O Seigneur, écartez ce calice de moi!»
—«Comme ils s'aimèrent! Ils s'étaient juré leur foi
De s'épouser sitôt que serait mort le maître,
Et le tuèrent dans son sommeil d'un coup traître.»
—Seigneur, vous le savez, dès le crime accompli,
J'eus horreur, et prenant ce jeune homme en oubli,
Vins au roi, dévoilant l'attentat effroyable,
Et pour mieux déjouer la malice du diable,
J'obtins qu'on m'apportât en ma juste prison
La tête de l'époux occis en trahison:
Par ainsi le remords, devant ce triste reste,
Me met toujours aux yeux mon action funeste.
Et la ferveur de mon repentir s'en accroît,
O Jésus! Mais voici: le Malin qui se voit
Dupe et qui voudrait bien ressaisir sa conquête,
S'en vient-il pas loger dans cette pauvre tête
Et me tenir de faux propos insidieux?
O Seigneur, tendez-moi vos secours précieux!»
—«Ce n'est pas le démon, ma Reine, c'est moi-même,
Votre époux, qui vous parle en ce moment suprême,
Votre époux qui, damné (car j'étais en mourant
En état de péché mortel), vers vous se rend,
O Reine, et qui, pauvre âme errante, prend la tête
Qui fut la sienne aux jours vivants pour interprète
Effroyable de son amour épouvanté.»
—«O blasphème hideux, mensonge détesté!
Monsieur Jésus, mon maître adorable, exorcise
Ce chef horrible et le vide de la hantise
Diabolique qui n'en fait qu'un instrument
Où souffle Belzébuth fallacieusement,
Comme dans une flûte on joue un air perfide!»
—«O douleur, une erreur lamentable te guide,
Reine, je ne suis pas Satan, je suis Henry!»
—«Oyez, Seigneur, il prend la voix de mon mari!
A mon secours, les Saints, à l'aide, Notre-Dame!»
—«Je suis Henry, du moins, Reine, je suis son âme,
Qui, par sa volonté, plus forte que l'enfer,
Ayant su transgresser toute porte de fer
Et de flamme, et braver leur impure cohorte,
Hélas! vient pour te dire avec cette voix morte
Qu'il est d'autres amours encor que ceux d'ici.
Tout immatériels et sans autre souci
Qu'eux-mêmes, des amours d'âmes et de pensées.
Ah! que leur fait le Ciel ou l'Enfer. Enlacées,
Les âmes, elles n'ont qu'elles-mêmes pour but!
L'enfer pour elles, c'est que leur amour mourût,
Et leur amour de son essence est immortelle!
Hélas! moi, je ne puis te suivre aux deux, cruelle
Et seule peine en ma damnation. Mais toi,
Damne-toi! Pousserons heureux à deux, la loi
Des âmes, je le dis, c'est l'âme indifférence
Pour la félicité comme pour la souffrance
Si l'amour partagé leur fait d'intimes cieux.
Viens afin que l'enfer, jaloux, voie, envieux,
Deux damnés ajouter, comme on double un délice,
Tous les feux de l'amour à tous ceux du supplice,
Et se sourire en un baiser perpétuel!»
—Ame de mon époux, tu sais qu'il est réel
Le repentir qui fait qu'en ce moment j'espère
En la miséricorde ineffable du Père
Et du Fils et du Saint-Esprit! Depuis un mois
Que j'expie, attendant la mort que je te dois,
En ce cachot trop doux encor, nue et par terre,
Le crime monstrueux et l'infâme adultère,
N'ai-je pas, repassant ma vie en sanglotant,
O mon Henry, pleuré des siècles cet instant
Où j'ai pu méconnaître en toi celui qu'on aime?
Va, j'ai revu, superbe et doux, toujours le même,
Ton regard qui parlait délicieusement,
Et j'entends, et c'est là mon plus dur châtiment,
Ta noble voix, et je me souviens des caresses!
Or si tu m'as absous et si tu t'intéresses
A mon salut, du haut des cieux, ô cher souci,
Manifeste-toi, parle, et démens celui-ci
Qui blasphème et vomit d'affreuses hérésies!»
—«Je te dis que je suis damné! Tu t'extasies
En terreurs vaines, ô ma Reine. Je te dis
Qu'il te faut rebrousser chemin du Paradis,
Vain séjour du bonheur banal et solitaire
Pour l'amour avec moi! Les amours de la terre
Ont, tu le sais, de ces instants chastes et lents:
L'âme veille, les sens se taisent somnolents,
Le coeur qui se repose et le sang qui s'affaire
Font dans tout l'être comme une douce faiblesse.
Plus de désirs fiévreux, plus d'élans énervants,
On est des frères et des soeurs et des enfants,
On pleure d'une intime et profonde allégresse,
On est les cieux, on est la terre, enfin on cesse
De vivre et de sentir pour s'aimer au delà,
Et c'est l'éternité que je t'offre, prends-la!
Au milieu des tourments nous serons dans la joie,
Et le Diable aura beau meurtrir sa double proie,
Nous rirons, et plaindrons ce Satan sans amour.
Non, les Anges n'auront dans leur morne séjour
Rien de pareil à ces délices inouïes!»
Elle fait le grand cri des amours surhumains,
Puis se penche et saisit avec pâles mains
La tête qui, merveille! a l'aspect de sourire.
Un fantôme de vie et de chair semble luire
Sur le hideux objet qui rayonne à présent
Dans un nimbe languissamment phosphorescent.
Un halo clair, semblable à des cheveux d'aurore,
Tremble au sommet et semble au vent flotter encore
Parmi le chant des cors à travers la forêt.
Les noirs orbites ont des éclairs, on dirait
De grands regrets de flamme et noirs. Le trou farouche
Au rire affreux, qui fut, Comte Henry, ta bouche,
Se transfigure rouge aux deux arcs palpitants
De lèvres qu'auréole un duvet de vingt ans,
Et qui pour un baiser se tendent savoureuses...
Et la Comtesse à la façon des amoureuses
Tient la tête terrible amplement, une main
Derrière et l'autre sur le front, pâle, en chemin
D'aller vers le baiser spectral, l'âme tendue,
Hoquetant, dilatant sa prunelle perdue
Au fond de ce regard vague qu'elle a devant...
Soudain elle recule, et d'un geste rêvant
(O femmes, vous avez ces allures de faire!)
Elle laisse tomber la tête qui profère
Une plainte, et, roulant, sonnant creux et longtemps:
—«Mon Dieu, mon Dieu, pitié! Mes péchés pénitents
Lèvent leurs pauvres bras vers ta bénévolence,
O ne les souffre pas criant en vain! O lance
L'éclair de ton pardon qui tuera ce corps vil!
Vois que mon âme est faible en ce dolent exil!
Et ne la laisse pas au Mauvais qui la guette!
O que je meure!»
Avec le bruit d'un corps qu'on jette,
La Comtesse à l'instant tombe morte, et voici:
Son âme en blanc linceul, par l'espace éclairci
D'une douce clarté d'or blond qui flue et vibre
Monte au plafond ouvert désormais à l'air libre
Et d'une ascension lente va vers les cieux.
La tête est là, et dardant en l'air ses sombres yeux
Et sautelle dans des attitudes étranges:
Telles dans les Assomptions des têtes d'anges,
Et la bouche vomit un gémissement long,
Et des orbites vont coulant de pleurs de plomb.
L'IMPÉNITENCE FINALE
A Catulle Mendès.
Elle pourrait aller grossir la ribambelle
Des folles de Watteau sous leur chapeau de fleurs
Et de soleil, mais comme on dit, elle aime ailleurs.
Parisienne en tout, spirituelle et bonne
Et mauvaise à ne rien redouter de personne,
Avec cet air mi-faux qui fait que l'on vous croit,
C'est un ange fait pour le monde qu'elle voit,
Un ange blond, et même on dit qu'il a des ailes.
Avaient en vain quêté leur main à ses seize ans,
Quand le pauvre marquis, quittant ses paysans
Comme il avait quitté son escadron, vint faire
Escale au Jockey; vous connaissez son affaire
Avec la grosse Emma de qui—l'eussions-nous cru?
Le bon garçon était absolument féru,
Son désespoir après le départ de la grue,
Le duel avec Contran, c'est vieux comme la rue;
Bref il vit la petite un jour dans un salon,
S'en éprit tout d'un coup comme un fou; même l'on
Dit qu'il en oublia si bien son infidèle
Qu'on le voyait le jour d'ensuite avec Adèle.
Temps et moeurs! La petite (on sait tout aux Oiseaux)
Connaissait le roman du cher, et jusques aux
Moindres chapitres: elle en conçut de l'estime.
Aussi quand le marquis offrit sa légitime
Et sa main contre sa menotte, elle dit: Oui,
Avec un franc parler d'allégresse inouï.
Les parents, voyant sans horreur ce mariage
(Le marquis était riche et pouvait passer sage),
Signèrent au contrat avec laisser-aller.
Elle qui voyait là quelqu'un à consoler
Ouït la messe dans une ferveur profonde.
Si bien qu'un jour elle attendait
Un autre et que cet autre atrocement tardait,
De dépit la voilà soudain qui s'agenouille
Devant l'image d'une Vierge à la quenouille
Qui se trouvait là, dans cette chambre en garni,
Demandant à Marie, en un trouble infini,
Pardon de son péché si grand, si cher encore,
Bien qu'elle croie au fond du coeur qu'elle l'abhorre.
Elle vit Jésus-Christ avec les traits humains
Et les habits qu'il a dans les tableaux d'église.
Sévère, il regardait tristement la marquise,
La vision flottait blanche dans un jour bleu
Dont les ondes, voilant l'apparence du lieu,
Semblaient envelopper d'une atmosphère élue
Osine qui semblait d'extase irrésolue
Et qui balbutiait des exclamations.
Des accords assoupis de harpe de Sion
Célestes descendaient et montaient par la chambre,
Et des parfums d'encens, de cinnamome et d'ambre.
Fluaient, et le parquet retentissait des pas
Mystérieux de pieds que l'on ne voyait pas,
Tandis qu'autour c'était, en décadences soyeuses,
Un grand frémissement d'ailes mystérieuses
La marquise restait à genoux, attendant,
Toute admiration peureuse, cependant.
«Ma fille, le temps passe,
Et ce n'est pas toujours le moment de la grâce.
Profitez de cette heure, ou c'en est fait de vous.»
Oui certes, il est doux
Le roman d'un premier amant. L'âme s'essaie,
C'est un jeune coureur à la première haie.
C'est si mignard qu'on croit à peine que c'est mal.
Quelque chose d'étonnamment matutinal.
On sort du mariage habitueux. C'est comme
Qui dirait la fleur aurorale de l'homme,
Et les baisers parmi cette fraîche clarté
Sonnent comme des cris d'alouette en été,
O le premier amant! Souvenez-vous, mesdames?
Vagissant et timide élancement des âmes
Vers le fruit défendu qu'un soupir révéla...
Mais le second amant d'une femme, voilà!
Ou a tout su. La faute est bien délibérée
Et c'est bien un nouvel état que l'on se crée,
Un autre mariage à soi-même avoué.
Plus de retour possible au foyer bafoué.
Le mari, débonnaire ou non, fait bonne garde
Et dissimule mal. Déjà rit et bavarde
Le monde hostile et qui sévirait au besoin.
Ah! que l'aise de l'autre intrigue se fait loin,
Mais aussi cette fois comme on vit, comme on aime.
Tout le coeur est éclos en une fleur suprême.
Ah! c'est bon! Et l'on jette à ce feu tout remords,
On ne vit que pour lui, tous autres soins sont morts.
On est à lui, on n'est qu'à lui, c'est pour la vie,
Ce sera pour après la vie, et l'on défie
Les lois humaines et divines, car on est
Folle de corps et d'âme, et l'on ne reconnaît
Plus rien, et l'on ne sait plus rien, sinon qu'on l'aime!
De la marquise, ce qui fait qu'un jour après,
—O sans malice et presque avec quelques regrets,—
Elle le revoyait pour le revoir encore.
Quant au miracle, comme une odeur s'évapore
Elle n'y pensa plus bientôt que vaguement.
Un matin de printemps, un jardin de plaisance.
Les fleurs vraiment semblaient saluer sa présence,
Et frémissaient au vent léger, et s'inclinaient
Et les feuillages, verts tendrement, lui donnaient
L'aubade d'un timide et délicat ramage
Et les petits oiseaux volant à son passage,
Pépiaient à plaisir dans l'air tout embaumé
Des feuilles, des bourgeons et des gommes de mai.
Elle pensait à lui; sa vue errait, distraite,
A travers l'ombre jeune et la pompe discrète
D'un grand rosier bercé d'un mouvement câlin,
Quand elle vit Jésus en vêtement de lin
Qui marchait, écartant les branches de l'arbuste
Et la couvait d'un long regard triste. Et le Juste
Pleurait. Et en tout un instant s'évanouit.
Elle se recueillait
Soudain un petit bruit
Se fit. On lui portait en secret une lettre,
Une lettre de lui, qui lui marquait peut-être
Un rendez-vous.
Elle ne put la déchirer.
Au chevet de ce lit de blanche mousseline?
Elle est malade, bien malade.
«Soeur Aline,
A-t-elle un peu dormi?»
«Mal, Monsieur le marquis.»
Et le marquis pleurait.
«Elle est ainsi depuis
Deux heures, somnolente et calme. Mais que dire
De la nuit? Ah! Monsieur le marquis, quel délire?
Elle vous appelait, vous demandait pardon
Sans cesse, encor, toujours, et tirait le cordon
De sa sonnette.»
Et le marquis frappait sa tête
De ses deux poings et, fou dans sa douleur muette,
Marchait à grands pas sourds sur les tapis épais.
(Dès qu'elle fut malade, elle n'eut pas de paix
Qu'elle n'eût avoué ses fautes au pauvre homme
Qui pardonna.) La soeur reprit pâle: «Elle eut comme
Un rêve, un rêve affreux, Elle voyait Jésus,
Terrible sur la nue et qui marchait dessus,
Un glaive dans la main droite et du la main gauche
Qui ramait lentement comme une faux qui fauche,
Écartant sa prière, et passait furieux.»
Un prêtre saluant les assistants des yeux,
Entre.
Elle dort.
O ses paupières violettes!
O ses petites mains qui tremblent maigrelettes!
O tout son corps perdu dans des draps étouffants!
Et le prêtre anxieux se penche à son oreille.
Elle s'agite un peu, la voilà qui s'éveille,
Elle voudrait parler, la voilà qui s'endort
Plus pâle.
Et le marquis: «Est-ce déjà la mort?»
Et le docteur lui prend les deux mains et sort vite,
DON JUAN PIPÉ
A François Coppée.
Est aux enfers ainsi qu'un pauvre immonde
Pauvre, sans la barbe faite, et pouilleux,
Et si ce n'étaient la lueur de ses yeux
Et la beauté de sa maigre figure,
En le voyant ainsi quiconque jure
Qu'il est un gueux et non ce héros fier
Aux dames comme aux poètes si cher
Et dont l'auteur de ces humbles chroniques
Vous va parler sur des faits authentiques.
Penser beaucoup à quelque grand secret.
Il marche à pas douloureux sur la neige,
Car c'est son châtiment que rien n'allège
D'habiter seul et vêtu de léger
Loin de tout lieu où fleurit l'oranger
Et de mener ses tristes promenades
Sous un ciel veuf de toutes sérénades
Et qu'une lune morte éclaire assez
Pour expier tous ses soleils passes.
Il songe. Dieu peut gagner, car le Diable
S'est vu réduire à l'état pitoyable
De tourmenteur et de geôlier gagé
Pour être las trop tôt, et trop âgé.
Du Révolté de jadis il ne reste
Plus qu'un bourreau qu'on paie et qu'on moleste
Si bien qu'enfin la cause de l'Enfer
S'en va tombant comme un fleuve à la mer,
Au sein de l'alliance primitive.
Il ne faut pas que cette honte arrive.
Le coeur vif comme un coeur d'adolescent
Et dans sa tête une jeune pensée
Couve et nourrit une force amassée;
S'il est damné, c'est qu'il le voulut bien,
Il avait tout pour être un bon chrétien,
La foi, l'ardeur au ciel, et le baptême,
Et ce désir de volupté lui-même,
Mais s'étant découvert meilleur que Dieu,
Il résolut de se mettre en son lieu.
A cet effet, pour asservir les âmes
Il rendit siens d'abord les coeurs des femmes.
Toutes pour lui laissèrent là Jésus,
Et son orgueil jaloux monta dessus
Comme un vainqueur foule un champ de bataille.
Seule la mort pouvait être à sa taille
Il l'insulta, la défit. C'est alors
Qu'il vint à Dieu sans peur et sans remords
Il vint à Dieu, lui parla face à face
Sans qu'un instant hésitât son audace.
L'affreux combat! Très calme et les reins ceints
D'impiété cynique et de blasphème,
Ayant volé son verbe à Jésus même,
Il voyagea, funeste pèlerin,
Prêchant en chaire et chantant au lutrin,
Et le torrent amer de sa doctrine,
Parallèle à la parole divine,
Troublait la paix des simples et noyait
Toute croyance, et, grossi, s'enfuyait.
Il enseignait: «Juste, prends patience.
Ton heure est proche. Et mets ta confiance
En ton bon coeur. Sois vigilant pourtant,
Et ton salut en sera sûr d'autant.
Femmes, aimez vos maris et les vôtres
Sans cependant abandonner les autres...
L'amour est un dans tous et tous dans un,
Afin qu'alors que tombe le soir brun
L'ange des nuits n'abrite sous ses ailes
Que coeurs mi-clos dans la paix fraternelle.»
Au mendiant errant dans la forêt
Il ne donnait un sol que s'il jurait.
Il ajoutait: «De ce que l'on invoque
Le nom de Dieu celui-ci ne s'en choque,
Bien au contraire, et tout est pour le mieux.
Tiens, prends, et bois à ma santé, bon vieux.»
Puis il disait: «Celui-là prévarique
Qui de sa chair faisant une bourrique
La subordonne au soin de son salut
Et lui désigne un trop servile but.
C'est notre fille, enfants, et notre mère,
Et c'est la fleur du jardin d'ici-bas!
Malheur à ceux qui ne l'adorent pas!
Car, non contents de renier leur être,
Ils s'en vont reniant le divin maître,
Jésus fait chair qui mourut sur la croix,
Jésus fait chair qui de sa douce voix
Ouvrait le coeur de la Samaritaine,
Jésus fait chair qu'aima Madeleine!»
Que le ciel de ténèbres se voila.
Et que la mer entre-choqua les îles.
On vit errer des formes dans les villes,
Les mains des morts sortirent des cercueils,
Ce ne fut plus que terreurs et que deuils.
Et Dieu voulant venger l'injure affreuse
Prit sa foudre en sa droite furieuse
Et maudissant don Juan, lui jeta bas
Son corps mortel, mais son âme, non pas!
De mâle joie et d'audace infernale,
Le grand damné, royal sous ses haillons,
Promène autour son oeil plein de rayons,
Et crie: «A moi l'Enfer! ô vous qui fûtes
Par moi guidés en vos sublimes chutes,
Disciples de don Juan, reconnaissez
Ici la voix qui vous a redressés.
Satan est mort, Dieu mourra dans la fête,
Aux armes pour la suprême conquête!
C'est le grand jour pour le tour des damnés.»
Il dit. L'écho frémit et va répandre
L'appel altier, et don Juan croit entendre
Un grand frémissement de tous côtés.
Ses ordres sont à coup sûr écoutés:
Le bruit s'accroît des clameurs de victoire,
Disant son nom et racontant sa gloire.
«A nous deux, Dieu stupide, maintenant!»
Et don Juan a foulé d'un pied tonnant
Qui semble fondre au feu de sa pensée...
Mais le voilà qui devient glace aussi
Et dans son coeur horriblement transi
Le sang s'arrête, et son geste se fige.
Il est statue, il est glace. O prodige
Vengeur du Commandeur assassiné!
Tout bruit s'éteint et l'Enfer réfréné
Rentre à jamais dans ses mornes cellules.
«O les rodomontades ridicules»,
Dit du dehors Quelqu'un qui ricanait,
«Contes prévus! farces que l'on connaît!
Morgue espagnole et fougue italienne!
Don Juan, faut-il afin qu'il t'en souvienne,
Que ce vieux Diable, encor que radoteur,
Ainsi te prenne en délit de candeur?
Il est écrit de ne tenter... personne.
L'Enfer ni ne se prend ni ne se donne.
Mais avant tout, ami, retiens ce point:
On est le Diable, on ne le devient point.»
AMOUREUSE DU DIABLE
A Stéphane Mallarmé.
Il dit: «Chère, il serait précieux que je fusse
Riche, et seul, tout demain et tout après-demain.
Mais riche à paver d'or monnayé le chemin
De L'Enfer, et si seul qu'il vous va falloir prendre
Sur vous de m'oublier jusqu'à ne plus entendre
Parler de moi sans vous dire de bonne foi:
Qu'est-ce que ce monsieur Félice? Il vend de quoi?»
Coeur d'or, comme l'on dit, âme de diamant,
Riche, belle, un mari magnifique et charmant
Qui lui réalisait toute chose rêvée,
Adorée, adorable, une Heureuse, la Fée,
La Reine, aussi la Sainte, elle était tout cela,
Elle avait tout cela.
Cet homme vint, vola
Son coeur, son âme, en fit sa maîtresse et sa chose
Et ce que la voilà dans ce doux peignoir rose
Avec ses cheveux d'or épars comme du feu,
Assise, et ses grands yeux d'azur tristes un peu.
Elle quitta de nuit l'hôtel. Une voiture
Attendait. Lui dedans. Ils restèrent six mois
Sans que personne sût où ni comment. Parfois
On les disait partis à toujours. Le scandale
Fut affreux. Cette allure était par trop brutale
Aussi pour que le monde ainsi mis au défi
N'eût pas frémi d'une ire énorme et poursuivi
De ses langues les plus agiles l'insensée.
Elle, que lui faisait? Toute à cette pensée,
Lui, rien que lui, longtemps avant qu'elle s'enfuit,
Ayant réalisé son avoir (sept ou huit
Millions en billets de mille qu'on liasse
Ne pèsent pas beaucoup et tiennent peu de place).
Elle avait tassé tout dans un coffret mignon
Et le jour du départ, lorsque son compagnon
Dont du rhum bu de trop rendait la voix plus tendre
L'interrogea sur ce colis qu'il voyait pendre
A son bras qui se lasse, elle répondit: «Ça,
C'est notre bourse.»
O tout ce qui se dépensa!
Il n'avait rien que sa beauté problématique
(D'autant pire) et que cet esprit dont il se pique
Et dont nous parlerons, comme de sa beauté,
Quand il faudra... Mais quel bourreau d'argent! Prêté,
Gagné, volé! Car il volait à sa manière,
Excessive, partant respectable en dernière
Analyse, et d'ailleurs respectée, et c'était
Prodigieux la vie énorme qu'il menait
Quand au bout de six mois ils revinrent.
Le coffre
Aux millions (dont plus que quatre) est là qui s'offre
A sa main. Et pourtant cette fois—une fois
N'est pas coutume—il a gargarisé sa voix
Et remplacé son geste ordinaire de prendre
Sans demander, par ce que nous venons d'entendre.
Elle s'étonne avec douceur et dit: «Prends tout
Si tu veux.»
Il prend tout et sort.
Un mauvais goût
Qui n'avait de pareil que sa désinvolture
Semblait pétrir le fond même de sa nature,
Et dans ses moindres mots, dans ses moindres clins d'yeux,
Faisait luire et vibrer comme un charme odieux.
Ses cheveux noirs étaient trop bouclés pour un homme
Ses yeux très grands, très verts, luisaient comme à Sodome.
Dans sa voix claire et lente, un serpent s'avançait,
Et sa tenue était de celles que l'on sait:
Du vernis, du velours, trop de linge, et des bagues.
D'antécédents, il en avait de vraiment vagues
Ou, pour mieux dire, pas. Il parut un beau soir,
L'autre hiver, à Paris, sans qu'aucun pût savoir
D'où venait ce petit monsieur, fort bien du reste
Dans son genre et dans son outrecuidance leste.
Il fit rage, eut des duels célèbres et causa
Des morts de femmes par amour dont on causa.
Comment il vint à bout de la chère comtesse,
Par quel philtre ce gnome insuffisant qui laisse
Une odeur de cheval et de femme après lui
A-t-il fait d'elle cette fille d'aujourd'hui?
Ah! ça, c'est le secret perpétuel que berce
Le sang des dames dans son plus joli commerce,
A moins que ce ne soit celui du DIABLE aussi.
Toujours est-il que quand le tour eut réussi
Ce fut du propre!
Absent souvent trois jours sur quatre,
Il rentrait ivre, assez lâche et vil pour la battre,
Et quand il voulait bien rester près d'elle un peu,
Il la martyrisait, en matière de jeu,
Par étalage de doctrines impossibles.
«Mia, je ne suis pas d'entre les irascibles,
Je suis le doux par excellence, mais tenez
Ça m'exaspère, et je le dis à votre nez,
Quand je vous vois l'oeil blanc et la lèvre pincée
Avec je ne sais quoi d'étroit dans la pensée
Parce que je reviens un peu soûl quelquefois.
Vraiment, en seriez-vous à croire que je bois
Pour boire, pour licher, comme vous autres chattes,
Avec vos vins sucrés dans vos verres à pattes
Et que l'Ivrogne est une forme du Gourmand?
Alors l'instinct qui vous dit ça ment plaisamment
Et d'y prêter l'oreille un instant, quel dommage!
Dites, dans un bon Dieu de bois est-ce l'image
Que vous voyez et vers qui vos voeux vont monter?
L'Eucharistie est-elle un pain à cacheter
Pur et simple, et l'amant d'une femme, si j'ose
Parler ainsi, consiste-t-il en cette chose
Unique d'un monsieur qui n'est pas son mari
Et se voit de ce chef tout spécial chéri!
Ah! si je bois, c'est pour me soûler, non pour boire.
Être soûl, vous ne savez pas quelle victoire
C'est qu'on remporte sur la vie, et quel don c'est!
On oublie, on revoit, on ignore et l'on sait;
C'est des mystères pleins d'aperçus, c'est du rêve
Qui n'a jamais eu de naissance et ne s'achève
Pas, et ne se meut pas dans l'essence d'ici;
C'est une espèce d'autre vie en raccourci,
Un espoir actuel, un regret qui «rapplique»,
Que sais-je encore? Et quand la rumeur publique.
Au préjugé qui hue un homme dans ce cas,
C'est hideux, parce que bête, et je ne plains pas
O que nenni!
Voyons, l'amour, c'est une phrase
Sous un mot,—avouez, un écoute-s'il-pleut,
Un calembour dont un chacun prend ce qu'il veut,
Un peu de plaisir fin, beaucoup de grosse joie
Selon le plus ou moins de moyens qu'il emploie,
Ou, pour mieux dire, au gré de son tempérament,
Mais, entre nous, le temps qu'on y perd! Et comment!
Vrai, c'est honteux que des personnes sérieuses
Comme nous deux, avec ces vertus précieuses
Que nous avons, du coeur, de l'esprit,—de l'argent,
Dans un siècle que l'on peut dire intelligent
Aillent!...»
Ainsi de suite, et sa fade ironie
N'épargnait rien de rien dans sa blague infinie.
Elle écoutait le tout avec les yeux baissés
Des coeurs aimants à qui tous torts sont effacés,
Hélas!
L'après-demain et le lendemain se passent.
Il rentre et dit: «Altro! Que voulez-vous que fassent
Quatre pauvres petits millions contre un sort?
Ruinés, ruinés, je vous dis! C'est la mort
Dans l'âme que je vous le dis.»
Elle frissonne
Un peu, mais sait que c'est arrivé.
«Ça, personne,
Même vous, diletta, ne me croit assez sot
Pour demeurer ici dedans le temps d'un saut
De puce.»
Elle pâlit très fort et frémit presque,
Et dit: «Va, je sais tout.»—«Alors c'est trop grotesque
Et vous jouer là sans atouts avec le feu.»
—«Qui dit non?»—«Mais JE SUIS SPÉCIAL à ce jeu.»
—«Mais si je veux, exclame-t-elle, être damnée?»
—«C'est différent, arrange ainsi ta destinée,
Moi je sors.»—«Avec moi!»—«Je ne puis aujourd'hui.»
Il a disparu sans autre trace de lui
Qu'une odeur de soufre et qu'un aigre éclat de rire.
Elle tire un petit couteau.
Le temps de luire
Et la lame est entrée à deux lignes du coeur.
Le temps de dire, en renfonçant l'acier vainqueur;
«A toi, je t'aime!» et la JUSTICE la recense.
FIN
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