ARMANCE
ou Quelques scènes d'un salon de Paris en 1827
AVANT-PROPOS
Une
femme d'esprit, qui n'a pas des idées bien arrêtées sur les mérites littéraires,
m'a prié, moi indigne, de corriger le style de ce roman. Je suis loin d'adopter
certains sentiments politiques qui semblent mêlés à la narration; voilà ce que
j'avais besoin de dire au lecteur. L'aimable auteur et moi nous pensons d'une
manière opposée sur bien des choses, mais nous avons également en horreur ce
qu'on appelle des applications. On fait à Londres des romans très
piquants: Vivian Grey, Almak's High Life, Matilda, etc.,
qui ont besoin d'une clé. Ce sont des caricatures fort plaisantes contre
des personnes que les hasards de la naissance ou de la fortune ont placées dans
une position qu'on envie.
Voilà un genre de mérite littéraire
dont nous ne voulons point. L'auteur n'est pas entré, depuis 1814 au premier
étage du palais des Tuileries; il a tant d'orgueil, qu'il ne connaît pas même de
nom les personnes qui se font sans doute remarquer dans un certain monde.
Mais il a mis en scène des industriels
et des privilégiés, dont il a fait la satire. Si l'on demandait des nouvelles du
Jardin des Tuileries aux tourterelles qui soupirent au faîte des grands arbres,
elles diraient : « C'est une immense plaine de verdure où l'on jouit de la plus
vive clarté. » Nous, promeneurs, nous répondrions: « C'est une promenade
délicieuse et sombre ou l'on est à l'abri de la chaleur et surtout du grand jour
désolant en été. »
C'est ainsi que la même chose, chacun
la juge d'après sa position; c'est dans des termes aussi opposés que parlent de
l'état actuel de la société des personnes également respectables qui
veulent suivre des routes différentes pour nous conduire au bonheur. Mais chacun
prête des ridicules au parti contraire.
Imputerez-vous à un tour méchant dans
l'esprit de l'auteur les descriptions malveillantes et fausses que chaque parti
fait des salons du parti opposé? Exigerez-vous que des personnages passionnés
soient de sages philosophes, c'est-à-dire n'aient point de passions? En 1760 il
fallait de la grâce, de l'esprit et pas beaucoup d'humeur, ni pas beaucoup
d'honneur, comme disait le régent, pour gagner la faveur du maître et de la
maîtresse.
Il faut de l'économie, du travail
opiniâtre, de la solidité et l'absence de toute illusion dans une tête, pour
tirer parti de la machine à vapeur. Telle est la différence entre le siècle qui
finit en 1789 et celui qui commença vers 1815.
Napoléon chantonnait constamment en
allant en Russie ces mots qu'il avait entendus si bien dits par Porto (dans la
Molinara) :
Si batte nel mio cuore
L'inchiostro e la farina *.
[* Faut-il être meunier, faut-il être notaire?]
C'est ce que pourraient répéter bien
des jeunes gens qui ont à la fois de la naissance et de l'esprit.
En parlant de notre siècle, nous nous
trouvons avoir esquissé deux des caractères principaux de la Nouvelle suivante.
Elle n'a peut-être pas vingt pages qui avoisinent le danger de paraître
satiriques; mais l'auteur suit une autre route ; mais le siècle est triste, il a
de l'humeur, et il faut prendre ses précautions avec lui, même en publiant une
brochure qui, je l'ai déjà dit à l'auteur, sera oubliée au plus tard dans six
mois, comme les meilleures de son espèce.
En attendant, nous sollicitons un peu
de l'indulgence que l'on a montrée aux auteurs de la comédie des Trois
Quartiers. Ils ont présenté un miroir au public; est-ce leur faute si les
gens laids ont passé devant ce miroir? De quel parti est un miroir.
On trouvera dans le style de ce roman
des façons de parler naïves, que je n'ai pas eu le courage de changer. Rien
d'ennuyeux pour moi comme l'emphase germanique et romantique. L'auteur disait :
« Une trop grande recherche des tournures nobles produit à la fin du respect et
de la sécheresse; elles font lire avec plaisir une page, mais ce précieux
charmant fait fermer le livre au bout du chapitre, et nous voulons qu'on
lise je ne sais combien de chapitres; laissez-moi donc ma simplicité agreste ou
bourgeoise. »
Notez que l'auteur serait au désespoir
que je lui crusse un style bourgeois. Il y a de la fierté à l'infini dans
ce coeur-là. Ce coeur appartient à une femme qui se croirait vieillie de dix ans
si l'on savait son nom. D'ailleurs un tel sujet!...
STENDHAL
Saint-Gigouf, le 24 juillet 1827.
CHAPITRE PREMIER
It is old and plain
...It is silly sooth
And dallies with the innocence of love.
Twelfth Night, act. II
A peine âgé de vingt
ans, Octave venait de sortir de l'école polytechnique. Son père, le marquis de
Malivert, souhaita retenir son fils unique à Paris. Une fois qu'Octave se fut
assuré que tel était le désir constant d'un père qu'il respectait et de sa mère
qu'il aimait avec une sorte de passion, il renonça au projet d'entrer dans
l'artillerie. Il aurait voulu passer quelques années dans un régiment, et
ensuite donner sa démission jusqu'à la première guerre qu'il lui était assez
égal de faire comme lieutenant ou avec le grade de colonel. C'est un exemple des
singularités qui le rendaient odieux aux hommes vulgaires.
Beaucoup d'esprit, une taille élevée,
des manières nobles, de grands yeux noirs les plus beaux du monde auraient
marqué la place d'Octave parmi les jeunes gens les plus distingués de la
société, si quelque chose de sombre, empreint dans ces yeux si doux, n'eût porté
à le plaindre plus qu'à l'envier. Il eût fait sensation s'il eût désiré parler;
mais Octave ne désirait rien, rien ne semblait lui causer ni peine ni plaisir.
Fort souvent malade durant sa première jeunesse, depuis qu'il avait recouvré des
forces et de la santé, on l'avait toujours vu se soumettre sans balancer à ce
qui lui semblait prescrit par le devoir; mais on eût dit que si le devoir
n'avait pas élevé la voix, il n'y eût pas eu chez lui de motif pour agir.
Peut-être quelque principe singulier, profondément empreint dans ce jeune coeur,
et qui se trouvait en contradiction avec les événements de la vie réelle, tels
qu'il les voyait se développer autour de lui, le portait-il à se peindre sous
des images trop sombres, et sa vie à venir et ses rapports avec les hommes.
Quelle que fût la cause de sa profonde mélancolie, Octave semblait misanthrope
avant l'âge. Le commandeur de Soubirane, son oncle, dit un jour devant lui qu'il
était effrayé de ce caractère. -- " Pourquoi me montrerais-je autre que je ne
suis? répondit froidement Octave. Votre neveu sera toujours sur la ligne de la
raison. -- Mais Jamais en deçà ni au-delà, reprit le commandeur avec sa vivacité
provençale ; d'où je conclus que si tu n'es pas le Messie attendu par les
Hébreux, tu es Lucifer en personne, revenant exprès dans ce monde pour me mettre
martel en tête. Que diable es-tu? Je ne puis te comprendre; tu es le devoir
incarné. -- Que je serais heureux de n'y jamais manquer! dit Octave; que je
voudrais pouvoir rendre mon âme pure au Créateur comme je l'ai reçue! --
Miracle! s'écria le commandeur: voilà depuis un an, le premier désir que je vois
exprimer par cette âme si pure qu'elle en est glacée! " Et fort content de sa
phrase le commandeur quitta le salon en courant.
Octave regarda sa mère avec tendresse,
elle savait si cette âme était glacée. On pouvait dire de Mme de Malivert
qu'elle était restée jeune quoiqu'elle approchât de cinquante ans. Ce n'est pas
seulement parce qu'elle était encore belle, mais avec l'esprit le plus singulier
et le plus piquant, elle avait conservé une sympathie vive et obligeante pour
les intérêts de ses amis, et même pour les malheurs et les joies des jeunes
gens. Elle entrait naturellement dans leurs raisons d'espérer ou de craindre et
bientôt elle semblait espérer ou craindre elle-même. Ce caractère perd de sa
grâce depuis que l'opinion semble l'imposer comme une convenance aux femmes d'un
certain âge qui ne sont pas dévotes, mais jamais l'affectation n'approcha de Mme
de Malivert.
Ses gens remarquaient depuis un certain
temps qu'elle sortait en fiacre, et souvent, en rentrant, elle n'était pas
seule. Saint-Jean, un vieux valet de chambre curieux, qui avait suivi ses
maîtres dans l'émigration voulut savoir quel était un homme que plusieurs fois
Mme de Malivert avait amené chez elle. Le premier Jour, Saint-Jean perdit
l'inconnu dans une foule ; à la seconde tentative, la curiosité de cet homme eut
plus de succès: il vit le personnage qu'il suivait entrer à l'hôpital de la
Charité, et apprit du portier que cet inconnu était le célèbre Dr Duquerrel. Les
gens de Mme de Malivert découvrirent que leur maîtresse amenait successivement
chez elle les médecins les plus célèbres de Paris, et presque toujours elle
trouvait l'occasion de leur faire voir son fils.
Frappée des singularités qu'elle
observait chez Octave, elle redoutait pour lui une affection de poitrine. Mais
elle pensait que si elle avait le malheur de deviner juste, nommer cette maladie
cruelle, ce serait hâter ses progrès. Des médecins, gens d'esprit, dirent à Mme
de Malivert que son fils n'avait d'autre maladie que cette sorte de tristesse
mécontente et jugeante qui caractérise les jeunes gens de son époque et de son
rang; mais ils l'avertirent qu'elle-même devait donner les plus grands soins à
sa poitrine. Cette nouvelle fatale fut divulguée dans la maison par un régime
auquel il fallut se soumettre, et M. de Malivert, auquel on voulut en vain
cacher le nom de la maladie, entrevit pour sa vieillesse la possibilité de
l'isolement.
Fort étourdi et fort riche avant la
révolution, le marquis de Malivert, qui n'avait revu la France qu'en 1814, à la
suite du roi, se trouvait réduit, par les confiscations, à vingt ou trente mille
livres de rente. Il se croyait à la mendicité. La seule occupation de cette tête
qui n'avait jamais été bien forte, était maintenant de chercher à marier Octave.
Mais encore plus fidèle à l'honneur qu'à l'idée fixe qui le tourmentait, le
vieux marquis de Malivert ne manquait jamais de commencer par ces mots les
ouvertures qu'il faisait dans la société: " Je puis offrir un beau nom, une
généalogie certaine depuis la croisade de Louis le Jeune, et je ne
connais à Paris que treize familles qui puissent marcher la tête levée à cet
égard; mais du reste je me vois réduit à la misère, à l'aumône, je suis un
gueux. "
Cette manière de voir chez un homme âgé
n'est pas faite pour produire cette résignation douce et philosophique qui est
la gaieté de la vieillesse; et sans les incartades du vieux commandeur de
Soubirane, méridional un peu fou et assez méchant, la maison où vivait Octave
eût marqué, par sa tristesse, même dans le faubourg Saint-Germain. Mme de
Malivert, que rien ne pouvait distraire de ses inquiétudes sur la santé de son
fils, pas même ses propres dangers, prit occasion de l'état languissant où elle
se trouvait pour faire sa société habituelle de deux médecins célèbres. Elle
voulut gagner leur amitié. Comme ces messieurs étaient l'un le chef, et l'autre
l'un des plus fervents promoteurs de deux sectes rivales, leurs discussions
quoique sur un sujet si triste pour qui n'est pas animé par l'intérêt de la
science et du problème à résoudre amusaient quelquefois Mme de Malivert, qui
avait conservé un esprit vif et curieux. Elle les engageait à parler, et grâce à
eux, au moins, de temps à autre quelqu'un élevait la voix dans le salon si
noblement décoré, mais si sombre, de l'hôtel de Malivert.
Une tenture de velours vert, surchargée
d'ornements dorés, semblait faite exprès pour absorber toute la lumière que
pouvaient fournir deux immenses croisées garnies de glaces au lieu de vitres.
Ces croisées donnaient sur un jardin solitaire divisé en compartiments bizarres
par des bordures de buis. Une rangée de tilleuls taillés régulièrement trois
fois par an, en garnissait le fond, et leurs formes immobiles semblaient une
image vivante de la vie morale de cette famille. La chambre du jeune vicomte,
pratiquée au-dessus du salon et sacrifiée à la beauté de cette pièce
essentielle, avait à peine la hauteur d'un entre-sol. Cette chambre était
l'horreur d'Octave, et vingt fois, devant ses parents, il en avait fait l'éloge.
Il craignait que quelque exclamation involontaire ne vint le trahir et montrer
combien cette chambre et toute la maison lui étaient insupportables.
Il regrettait vivement sa petite
cellule de l'école polytechnique. Le séjour de cette école lui avait été cher,
parce qu'il lui offrait l'image de la retraite et de la tranquillité d'un
monastère. Pendant longtemps Octave avait pensé à se retirer du monde et à
consacrer sa vie à Dieu. Cette idée avait alarmé ses parents et surtout le
marquis, qui voyait dans ce dessein le complément de toutes ses craintes
relativement à l'abandon qu'il redoutait pour ses vieux jours. Mais en cherchant
à mieux connaître les vérités de la religion, Octave avait été conduit à l'étude
des écrivains qui depuis deux siècles ont essayé d'expliquer comment l'homme
pense et comment il veut, et ses idées étaient bien changées; celles de son père
ne l'étaient point. Le marquis voyait avec une sorte d'horreur un jeune
gentilhomme se passionner pour les livres; il craignait toujours quelque
rechute, et c'était un de ses grands motifs pour désirer le prompt mariage
d'Octave.
On jouissait des derniers beaux jours
de l'automne qui, à Paris, est le printemps; Mme de Malivert dit à son fils: "
Vous devriez monter à cheval. " Octave ne vit dans cette proposition qu'un
surcroît de dépense, et comme les plaintes continuelles de son père lui
faisaient croire la fortune de sa famille bien plus réduite qu'elle ne l'était
en effet, il refusa longtemps: " A quoi bon, chère maman ? répondait-il
toujours; je monte fort bien à cheval, mais je n'y trouve aucun plaisir. " Mme
de Malivert fit amener dans l'écurie un superbe cheval anglais dont la jeunesse
et la grâce firent un étrange contraste avec les deux anciens cheva ux normands
qui, depuis douze ans, s'acquittaient du service de la maison. Octave fut
embarrassé de ce cadeau; pendant deux jours il en remercia sa mère ; mais le
troisième, se trouvant seul avec elle, comme on vint à parler du cheval anglais
: " Je t'aime trop pour te remercier encore, dit-il en prenant la main de Mme de
Malivert et la pressant contre ses lèvres; faut-il qu'une fois en sa vie ton
fils n'ait pas été sincère avec la personne qu'il aime le mieux au monde? Ce
cheval vaut quatre mille francs, tu n'es pas assez riche pour que cette dépense
ne te gêne pas. "
Mme de Malivert ouvrit le tiroir d'un
secrétaire: " Voilà mon testament, dit-elle, je te donnais mes diamants, mais
sous une condition expresse, c'est que tant que durerait le produit de leur
vente, tu aurais un cheval que tu monterais quelquefois par mon ordre. J'ai fait
vendre en secret deux de ces diamants pour avoir le bonheur de te voir un joli
cheval de mon vivant. L'un des plus grands sacrifices que m'ait imposé ton père,
c'est l'obligation de ne pas me défaire de ces ornements qui me conviennent si
peu. Il a je ne sais quelle espérance politique peu fondée selon moi, et il se
croirait deux fois plus pauvre et plus déchu le jour où sa femme n'aurait plus
de diamants. " Une profonde tristesse parut sur le front d'Octave, et il replaça
dans le tiroir du secrétaire ce papier dont le nom rappelait un événement si
cruel et peut être si prochain. Il reprit la main de sa mère et la garda entre
les siennes, ce qu'il se permettait rarement. " Les projets de ton père,
continua Mme de Malivert, tiennent à cette loi d'indemnité dont on nous parle
depuis trois ans. -- Je désire de tout mon coeur qu'elle soit rejetée, dit
Octave. -- Et pourquoi, reprit sa mère ravie de le voir s'animer pour quelque
chose et lui donner cette preuve d'estime et d'amitié, pourquoi voudrais-tu la
voir rejeter ? -- D'abord parce que, n'étant pas complète, elle me semble peu
juste; en second lieu, parce qu'elle me mariera. J'ai par malheur un caractère
singulier, je ne me suis pas créé ainsi; tout ce que j'ai pu faire, c'est de me
connaître. Excepté dans les moments où je jouis du bonheur d'être seul avec toi,
mon unique plaisir consiste a vivre isolé, et sans personne au monde qui ait le
droit de m'adresser la parole. -- Cher Octave, ce goût singulier est l'effet de
ta passion désordonnée pour les sciences; tes études me font trembler, tu
finiras comme le Faust de Goethe. Voudrais-tu me jurer, comme tu le fis
dimanche, que tu ne lis pas uniquement de bien mauvais livres ? -- Je lis les
ouvrages que tu m'as désignés, chère maman, en même temps que ceux qu'on appelle
de mauvais livres. -- Ah! ton caractère a quelque chose de mystérieux et de
sombre qui me fait frémir; Dieu sait les conséquences que tu tires de tant de
lectures! -- Chère maman, je ne puis me refuser à croire vrai ce qui me semble
tel. Un être tout-puissant et bon pourrait-il me punir d'ajouter foi au rapport
des organes que lui-même il m'a donnés ? -- Ah! j'ai toujours peur d'irriter cet
être terrible, dit Mme de Malivert les larmes aux yeux; il peut t'enlever à mon
amour. Il est des jours où la lecture de Bourdaloue me glace de terreur. Je vois
dans la Bible que cet être tout-puissant est impitoyable dans ses vengeances, et
tu l'offenses sans doute quand tu lis les philosophes du XVIIIe siècle. Je te
l'avoue, avant-hier je suis sortie de Saint-Thomas d'Aquin dans un état voisin
du désespoir. Quand la colère du Tout-Puissant contre les livres impies ne
serait que la dixième partie de ce qu'annonce M. l'abbé Fay ***, je pourrais
encore trembler de te perdre. Il est un journal abominable que M. l'abbé Fay ***
n'a pas même osé nommer dans son sermon et que tu lis tous les jours, j'en suis
sûre. - Oui, maman, je le lis, mais je suis fidèle à la promesse que je t'ai
faite, je lis immédiatement après le journal dont la doctrine est la plus
opposée à la sienne.
-- Cher Octave, c'est la violence de
tes passions qui m'alarme, et surtout le chemin qu'elles font en secret dans ton
coeur. Si je te voyais quelques-uns des goûtsde ton âge pour faire diversion à
tes idées singulières, je serais moins effrayée. Mais tu lis des livres impies
et bientôt tu en viendras à douter même de l'existence de Dieu. Pourquoi
réfléchir sur ces sujets terribles? Te souvient-il de ta passion pour la chimie
? Pendant dix-huit mois, tu n'as voulu voir personne, tu as indisposé par ton
absence nos parents les plus proches; tu manquais aux devoirs les plus
indispensables. -- Mon goût pour la chimie, reprit Octave, n'était pas une
passion, c'était un devoir que je m'étais imposé; et Dieu sait, ajouta-t-il en
soupirant, s'il n'eût pas été mieux d'être fidèle à ce dessein et de faire de
moi un savant retiré du monde! "
Ce soir-là Octave resta chez sa mère
jusqu'à une heure. Vainement l'avait-elle pressé d'aller dans le monde ou du
moins au spectacle. -- " Je reste où je suis le plus heureux, disait Octave. --
Il y a des moments où je te crois, et c'est quand je suis avec toi, répondait
son heureuse mère; mais si pendant deux jours je ne t'ai vu que devant le monde,
la raison reprend le dessus. Il est impossible qu'une telle solitude convienne à
un homme de ton âge. J'ai là pour soixante-quatorze mille francs de diamants
inutiles, et ils le seront longtemps, puisque tu ne veux pas te marier encore;
dans le fait, tu es bien jeune, vingt ans et cinq jours! et Mme de Malivert se
leva de sa chaise longue pour embrasser son fils. J'ai bien envie de faire
vendre ces diamants inutiles, je placerai le prix, et le revenu de cette somme
je l'emploierai à augmenter ma dépense; je prendrais un jour, et, sous prétexte
de ma mauvaise santé, je ne recevrais absolument que des gens contre lesquels tu
n'aurais pas d'objection. -- Hélas! chère maman, la vue de tous les hommes
m'attriste également; je n'aime que toi au monde... " Lorsque son fils l'eut
quittée, malgré l'heure avancée, Mme de Malivert, troublée par de sinistres
pressentiments, ne put trouver le sommeil. Elle essayait en vain d'oublier
combien Octave lui était cher, et de le juger comme elle eût fait d'un étranger.
Toujours au lieu de suivre un raisonnement, son âme s'égarait dans des
suppositions romanesques sur l'avenir de son fils; le mot du commandeur lui
revenait. " Certainement, disait-elle, je sens en lui quelque chose de
surhumain; il vit comme un être à part, séparé des autres hommes. " Revenant
ensuite à des idées plus raisonnables, Mme de Malivert ne pouvait concevoir que
son fils eût les passions les plus vives ou du moins les plus exaltées, et
cependant une telle absence de goût pour tout ce qu'il y a de réel dans la vie.
On eût dit que ses passions avaient leur source ailleurs et ne s'appuyaient sur
rien de ce qui existe ici-bas. Il n'y avait pas jusqu'à la physionomie si noble
d'Octave qui n'alarmât sa mère; ses yeux si beaux et si tendres lui donnaient de
la terreur. Ils semblaient quelquefois regarder au ciel et réfléchir le bonheur
qu'ils y voyaient. Un Instant après, on y lisait les tourments de l'enfer.
On éprouve une sorte de pudeur à
interroger un être dont le bonheur paraît aussi fragile, et sa mère le regardait
bien plus qu'elle n'osait lui parler. Dans les moments plus calmes, les yeux
d'Octave semblaient songer à un bonheur absent; on eût dit une âme tendre
séparée par un long espace d'un objet uniquement chéri. Octave répondait avec
sincérité aux questions que lui adressait sa mère, et cependant elle ne pouvait
deviner le mystère de cette rêverie profonde et souvent agitée. Dès l'âge de
quinze ans, Octave était ainsi, et Mme de Malivert n'avait jamais pensé
sérieusement à la possibilité de quelque passion secrète. Octave n'était-il pas
maître de lui et de sa fortune?
Elle observait constamment que la vie
réelle, loin d'être une source d'émotions pour son fils, n'avait d'autre effet
que de l'impatienter, comme si elle fût venue le distraire et l'arracher d'une
façon importune à sa chère rêverie. Au malheur près de cette manière de vivre
qui semblait étrangère à tout ce qui l'environnait, Mme de Malivert ne pouvait
s'empêcher de reconnaître chez Octave une âme droite et forte, toute de génie et
d'honneur. Mais cette âme savait fort bien quels étaient ses droits à
l'indépendance et à la liberté, et ses nobles qualités s'alliaient étrangement
avec une profondeur de dissimulation incroyable à cet âge. Cette cruelle réalité
vint détruire, en un instant, tous les rêves de bonheur qui avaient porté le
calme dans l'imagination de Mme de Malivert.
Rien n'était plus importun à son fils,
et l'on peut dire plus odieux, car il ne savait pas aimer ou haïr à demi, que la
société de son oncle le commandeur, et cependant tout le monde croyait à la
maison qu'il aimait par-dessus tout faire la partie d'échecs de M. de Soubirane,
ou aller avec lui flâner sur le boulevard. Ce mot était du commandeur,
qui, malgré ses soixante ans, avait autant de prétentions pour le moins qu'en
1789; seulement la fatuité du raisonnement et de la profondeur avant remplacé
les affectations de la jeunesse qui ont du moins pour excuse les grâces et la
gaieté. Cet exemple d'une dissimulation aussi facile effrayait Mme de Malivert.
J'ai questionné mon fils sur le plaisir qu'il trouve à vivre avec son oncle, et
il m'a répondu par la vérité; mais, se disait-elle, qui sait si quelque étrange
dessein ne se cache pas au fond de cette âme singulière? Et Si jamais je ne
l'interroge à ce sujet, jamais de lui-même il n'aura l'idée de m'en parler. Je
suis une simple femme, se disait Mme de Malivert, éclairée uniquement sur
quelques petits devoirs à ma portée. Comment oserais-je me croire faite pour
donner des conseils à un être aussi fort et aussi singulier? Je n'ai point pour
le consulter d'ami doué d'une raison assez supérieure; d'ailleurs, puis-je
trahir la confiance d'Octave; ne lui ai-je pas promis un secret absolu?
Après que ces tristes pensées l'eurent
agitée jusqu'au jour, Mme de Malivert conclut, comme de coutume, qu'elle devait
employer toute l'influence qu'elle avait sur son fils pour l'engager à aller
beaucoup chez Mme la marquise de Bonnivet. C'était son amie intime et sa
cousine, femme de la plus haute considération, et dont le salon réunissait
souvent ce qu'il y a de plus distingué dans la bonne compagnie. Mon métier à
moi, se disait Mme de Malivert, c'est de faire la cour aux gens de mérite que je
vois chez Mme de Bonnivet afin de savoir ce qu'ils pensent d'Octave. On allait
chercher dans ce salon le plaisir d'être de la société de Mme de Bonnivet, et
l'appui de son mari, courtisan habile chargé d'ans et d'honneurs, et presque
aussi bien venu de son maître que cet aimable amiral de Bonnivet, son aïeul, qui
fit faire tant de sottises à François Ier et s'en punit si noblement *.
[* A la bataille de Pavie, sur le soir,
voyant que tout était perdu, l'amiral s'écria: Il ne sera pas dit que je survis
à un tel désastre; et s'élançant, la visière levée, au milieu des ennemis, il
eut la consolation d'en tuer plusieurs avant que de tomber percé de coups (24
février 1525).]
CHAPITRE II
Melancholy mark'd him for her own,
whose ambitious heart overrates the happiness he cannot enjoy.
MARLOW.
Le lendemain, dès
huit heures du matin, il se fit un grand changement dans la maison de Mme de
Malivert. Toutes les sonnettes se trouvèrent tout à coup en mouvement. Bientôt
le vieux marquis se fit annoncer chez sa femme qui était encore au lit; lui-même
ne s'était pas donné le temps de s'habiller. Il vint l'embrasser les larmes aux
yeux: " Ma chère amie, lui dit-il, nous verrons nos petits-enfants avant que de
mourir, et le bon vieillard pleurait à chaudes larmes. Dieu sait, ajouta-t-il,
que ce n'est pas l'idée de cesser d'être un gueux qui me met en cet état... La
loi d'indemnité est certaine et vous aurez deux millions. "
A ce moment Octave, que le marquis
avait fait appeler, fit demander la permission d'entrer; son père se leva pour
aller se jeter dans ses bras. Octave vit des larmes et peut-être se méprit sur
leur cause; car une rougeur presque imperceptible parut sur ses joues si pâles.
" Ouvrez les rideaux tout à fait; grand jour! dit sa mère avec vivacité.
Approche-toi, regarde-moi ", ajouta-t-elle du même ton, et, sans répondre à son
mari, elle examinait la rougeur imperceptible qui était venue se placer sur le
haut des joues d'Octave. Elle savait, par ses conversations avec les médecins,
que la couleur rouge cernée sur les joues est un signe des maladies de poitrine;
elle tremblait pour la santé de son fils, et ne songeait plus aux deux millions
d'indemnité.
Quand Mme de Malivert fut rassurée, --
" Oui, mon fils, dit enfin le marquis, un peu impatienté de tout ce tracas, je
viens d'obtenir la certitude que la loi d'indemnité sera proposée, et nous avons
319 voix sûres sur 420. Ta mère a perdu un bien que j'estime à plus de six
millions, et quels que soient les sacrifices que la crainte des jacobins impose
à la justice du roi, nous pouvons compter largement sur deux millions. Ainsi je
ne suis plus un gueux, c'est-à-dire tu n'es plus un gueux, ta fortune va se
trouver de nouveau en rapport avec ta naissance et je puis maintenant te
chercher et non plus te mendier une épouse. -- Mais, mon cher ami, dit Mme de
Malivert, prenez garde que votre empressement à croire ces grandes nouvelles ne
vous expose aux petites remarques de notre parente Mme la duchesse d'Ancre et de
sa société. Elle jouit réellement, elle, de tous ces millions que vous nous
promettez; n'allez pas vendre la peau de l'ours. -- Il y a déjà vingt-cinq
minutes, dit le vieux marquis en tirant sa montre, que je suis sûr, mais ce
qu'on appelle sûr, que la loi d'indemnité passera. "
Il fallait bien que le marquis eût
raison, car le soir lorsque l'impassible Octave parut chez Mme de
Bonnivet, il trouva une nuance d'empressement dans l'accueil qu'il reçut de tout
le monde. Il y eut aussi une nuance de hauteur dans sa manière de répondre à cet
intérêt subit ; au moins la vieille duchesse d'Ancre en fit-elle la remarque.
L'impression d'Octave fut tout à la fois de déplaisance et de mépris. Il se
voyait mieux accueilli à cause de l'espérance de deux millions dans la
société de Paris et du monde où il était reçu avec le plus d'intimité. Cette âme
ardente, aussi juste et presque aussi sévère envers les autres que pour
elle-même, finit par tirer une profonde impression de mélancolie de cette triste
vérité. Ce n'est pas que la hauteur d'Octave s'abaissât jusqu'à en vouloir aux
êtres que le hasard avait réunis dans ce salon; il avait pitié de son sort et de
celui de tous les hommes. Je suis donc si peu aimé, se disait-il, que deux
millions changent tous les sentiments qu'on avait pour moi ; au lieu de chercher
à mériter d'être aimé, j'aurais dû chercher à m'enrichir par quelque commerce.
En faisant ces tristes réflexions, Octave se trouvait placé sur un divan,
vis-à-vis une petite chaise qu'occupait Armance de Zohiloff, sa cousine, et par
hasard ses yeux s'arrêtèrent sur elle. Il remarqua qu'elle ne lui avait pas
adressé la parole de toute la soirée. Armance était une nièce assez pauvre de
Mmes de Bonnivet et de Malivert, à peu près de l'âge d'Octave, et comme ces deux
êtres n'avaient que de l'indifférence l'un pour l'autre, ils se parlaient avec
toute franchise. Depuis trois quarts d'heure le coeur d'Octave était abreuvé
d'amertume, il fut saisi de cette idée: Armance ne me fait pas de compliment,
elle seule ici est étrangère à ce redoublement d'intérêt que je dois à de
l'argent, elle seule ici a quelque noblesse d'âme. Et ce fut pour lui une
consolation que de regarder Armance. Voilà donc un être estimable, se dit-il, et
comme la soirée s'avançait, il vit avec un plaisir égal au chagrin qui d'abord
avait inondé son coeur qu'elle continuait à ne point lui parler.
Une seule fois, comme un provincial,
membre de la Chambre des députés, faisait à Octave un compliment gauche sur les
deux millions qu'il allait lui voter (ce furent les mots de cet homme),
Octave surprit un regard d'Armance qui arrivait jusqu'à lui. L'expression de ce
regard était impossible à méconnaître ; du moins la raison d'Octave, plus sévère
qu'on ne peut se l'imaginer, en décida ainsi; ce regard était destiné à
l'observer, et ce qui lui fit un plaisir sensible, ce regard s'attendait à être
obligé de mépriser. Le député qui se préparait àvoter des millions fut la
victime d'Octave; le mépris du jeune vicomte fut trop évident même pour un
provincial. " Voilà comme ils sont tous, dit le député du département d'*** au
commandeur de Soubirane qu'il joignit un instant après. Ah! messieurs de la
noblesse de cour, si nous pouvions nous voter nos indemnités sans passer les
vôtres, vous n'en tâteriez, morbleu, qu'après nous avoir donné des garanties.
Nous ne voulons plus, comme autrefois, vous voir colonels à vingt-trois ans et
nous capitaines à quarante. Sur les trois cent dix-neuf députés pensant bien,
nous sommes deux cent douze de cette noblesse de province sacrifiée jadis... "
Le commandeur, très flatté de se voir adresser une telle plainte, se mit à
justifier les gens de qualité. Cette conversation, que l'importance de M. de
Soubirane appelait politique, dura toute la soirée, et malgré le vent de nord le
plus perçant, elle s'établit dans l'embrasure d'une croisée, position de rigueur
pour parler politique.
Le commandeur ne la quitta qu'une
minute, en suppliant le député de l'excuser et de l'attendre. -- Il faut que je
demande à mon neveu ce qu'il a fait de ma voiture, et il vint dire à l'oreille
d'Octave: Parlez, on remarque votre silence, ce n'est point par de la hauteur
que cette nouvelle fortune doit marquer chez vous. Songez que ces deux millions
sont une restitution et rien de plus. Où en seriez-vous donc si le roi vous
avait fait cordon bleu? " Et le commandeur regagna l'embrasure de sa fenêtre en
courant comme un jeune homme, et répétant à demi-haut : " Ah! les chevaux à onze
heures et demie. "
Octave parla, et s'il n'atteignit pas à
l'aisance et à l'enjouement qui font les succès parfaits, sa beauté remarquable
et le sérieux profond de ses manières donnèrent aux yeux de bien des femmes un
prix singulier aux mots qu'il leur adressait. Ses idées étaient vives, claires,
et de celles qui grandissent à mesure qu'on les regarde. Il est vrai que la
simplicité pleine de noblesse avec laquelle il s'énonçait lui faisait perdre
l'effet de quelques traits piquants; on ne s'en étonnait qu'une seconde après.
La hauteur de son caractère ne lui permit jamais de dire d'un ton marqué ce qui
lui semblait joli. C'était un de ces esprits que leur fierté met dans la
position d'une jeune femme qui arrive sans rouge dans un salon où l'usage du
rouge est général; pendant quelques instants sa pâleur la fait paraître triste.
Si Octave eut des succès, c'est que le mouvement d'esprit et l'excitation qui
lui manquaient souvent étaient suppléés ce soir-là par le sentiment de l'ironie
la plus amère.
Cette apparence de méchanceté engagea
les femmes d'un certain âge à lui pardonner la simplicité de ses manières, et
les sots auxquels il fit peur se hâtèrent de l'applaudir. Octave, exprimant
finement tout le mépris dont il était dévoré, trouvait dans la société le seul
bonheur qu'elle pût lui donner, lorsque la duchesse d'Ancre s'approcha du divan
sur lequel il était assis, et dit, non à lui, mais pour lui, et à voix très
basse, à Mme de la Ronze son amie intime: " Voyez cette petite sotte d'Armance,
ne s'avise-t-elle pas d'être jalouse de la fortune qui tombe des nues à M. de
Malivert? Dieu ! que l'envie sied mal à une femme ! " L'amie devina la duchesse
et saisit le regard fixe d'Octave qui, tout en ayant l'air de ne voir que la
figure vénérable de M. l'évêque de ** qui lui parlait en cet instant, avait tout
entendu. En moins de trois minutes. le silence de Mlle Zohiloff se trouva
expliqué, et elle convaincue, dans l'esprit d'Octave, de tous les sentiments bas
dont on venait de l'accuser. Grand Dieu, se dit-il, il n'y a donc plus
d'exception à la bassesse de sentiments de toute cette société ! Et sous quel
prétexte m'imaginerais-je que les autres sociétés sont différentes de celle-ci?
Si l'on ose afficher une telle adoration pour l'argent dans l'un des salons les
mieux composés de France, et où chacun ne peut ouvrir l'histoire sans retrouver
un héros de son nom, que sera-ce parmi de malheureux marchands millionnaires
aujourd'hui, mais dont hier encore le père portait la balle? Dieu ! que les
hommes sont vils !
Octave s'enfuit du salon de Mme de
Bonnivet, le monde lui faisait horreur; il laissa la voiture de famille à son
oncle le commandeur et revint à pied chez lui. Il pleuvait à verse, la pluie lui
faisait plaisir. Bientôt il ne s'aperçut plus de l'espèce de tempête qui
inondait Paris en cet instant. La seule ressource contre cet avilissement
général, pensait-il, serait de trouver une belle âme, non encore avilie par la
prétendue sagesse des duchesses d'Ancre, de s'y attacher pour jamais, de ne voir
qu'elle, de vivre avec elle et uniquement pour elle et pour son bonheur. Je
l'aimerais avec passion... Je l'aimerais! moi, malheureux !... En ce
moment, une voiture qui débouchait au galop de la rue de Poitiers dans la rue de
Bourbon, faillit écraser Octave. La roue de derrière serra fortement sa poitrine
et déchira son gilet, il resta immobile; la vue de la mort lui avait rafraîchi
le sang.
Dieu! que n'ai-je été anéanti ! dit-il
en regardant le ciel. Et la pluie qui tombait par torrents ne lui fit point
baisser la tête; cette pluie froide lui faisait du bien. Ce ne fut qu'au bout de
quelques minutes qu'il se remit à marcher. Il monta chez lui en courant, changea
d'habits, et demanda si sa mère était visible. Comme elle ne l'attendait pas,
elle s'était couchée de bonne heure. Seul avec lui-même, tout lui devint
importun, même le sombre Alfieri, dont il essaya de lire une tragédie. Il se
promena longtemps dans sa chambre si vaste et si basse. Pourquoi ne pas en
finir? se dit-il enfin; pourquoi cette obstination à lutter contre le destin qui
m'accable? J'ai beau faire les plans de conduite les plus raisonnables en
apparence, ma vie n'est qu'une suite de malheurs et de sensations amères. Ce
mois-ci ne vaut pas mieux que le mois passé; cette année-ci ne vaut pas mieux
que l'autre année; d'où vient cette obstination à vivre? Manquerais-je de
fermeté? Qu'est-ce que la mort? se dit-il en ouvrant la caisse de ses pistolets
et les considérant. Bien peu de chose en vérité; il faut être fou pour s'en
passer. Ma mère, ma pauvre mère se meurt de la poitrine; encore un peu de temps
et je devrai la suivre. Je puis aussi partir avant elle si la vie est pour moi
une douleur trop amère. Si une telle permission pouvait se demander, elle me
l'accorderait... Le commandeur, mon père lui-même ! ils ne m'aiment pas; ils
aiment le nom que je porte, ils chérissent en moi un prétexte d'ambition. C'est
un bien petit devoir qui m'attache à eux... Ce mot devoir fut comme un
coup de foudre pour Octave. Un petit devoir! s'écria-t-il en s'arrêtant,
un devoir de peu d'importance !... Est-il de peu d'importance, si c'est le seul
qui me reste? Si je ne surmonte pas les difficultés que le hasard me présente
dans ma position actuelle, de quel droit osé-je me croire si sûr de vaincre
toutes celles qui pourront s'offrir par la suite? Quoi ! j'ai l'orgueil de me
croire supérieur à tous les dangers, à toutes les sortes de maux qui peuvent
attaquer un homme, et cependant je prie la douleur qui se présente de prendre
une nouvelle forme, de choisir une figure qui puisse me convenir, c'est-à-dire
de se diminuer de moitié. Quelle petitesse ! et je me croyais si ferme ! je
n'étais qu'un présomptueux.
Avoir ce nouvel aperçu et se faire le
serment de surmonter la douleur de vivre ne fut qu'un instant. Bientôt le dégoût
qu'Octave éprouvait pour toutes choses fut moins violent; et il se parut à
lui-même un être moins misérable. Cette âme, affaissée et désorganisée en
quelque sorte par l'absence si longue de tout bonheur, reprit un peu de vie et
de courage avec l'estime pour elle-même. Des idées d'un autre genre se
présentèrent à Octave. Le plafond si écrasé de sa chambre lui déplaisait
mortellement; il envia le magnifique salon de l'hôtel de Bonnivet. Il a au moins
vingt pieds de haut, se dit-il; comme j'y respirerais à l'aise ! Ah !
s'écria-t-il avec la surprise gaie d'un enfant, voilà un emploi pour ces
millions. J'aurai un salon magnifique comme celui de l'hôtel de Bonnivet; et moi
seul j'y entrerai. Tous les mois, à peine, oui, le 1er du mois, un domestique
pour épousseter, mais sous mes yeux; qu'il n'aille pas chercher à deviner mes
pensées par le choix de mes livres, et surprendre ce que j'écris pour guider mon
âme dans ses moments de folie... J'en porterai toujours la clé à ma chaîne de
montre, une petite clé d'acier imperceptible, plus petite que celle d'un
portefeuille. J'y ferai placer trois glaces de sept pieds de haut chacune. J'ai
toujours aimé cet ornement sombre et magnifique. Quelle est la dimension des
plus grandes glaces que l'on fabrique à Saint-Gobain? Et l'homme qui pendant
trois quarts d'heure venait de songer à terminer sa vie, à l'instant même
montait sur une chaise pour chercher dans sa bibliothèque le tarif des glaces de
Saint-Gobain. Il passa une heure à écrire le devis de la dépense de son salon.
Il sentait qu'il faisait l'enfant, mais n'en écrivait qu'avec plus de rapidité
et de sérieux. Cette besogne terminée et l'addition vérifiée, qui portait à 57
350 f la dépense de la salle à établir en élevant le toit de sa chambre à
coucher, -- si ce n'est pas là vendre la peau de l'ours, se dit Octave en riant,
jamais on n'eut ce ridicule... Eh bien! je suis malheureux! reprit-il en se
promenant à grands pas; oui, je suis malheureux, mais je serai plus fort que mon
malheur. -- Je me mesurerai avec lui, et je serai plus grand. Brutus sacrifia
ses enfants, c'était la difficulté qui se présentait à lui, moi, je vivrai. --
Il écrivit sur un petit mémento caché dans le secret de son bureau: 14 décembre
182... Agréable effet de deux m. -- Redoublement d'amitié. -- Envie chez Ar.
-- Finir. -- Je serai plus grand que lui. -- Glaces de Saint-Gobain.
Cette amère réflexion était notée en
caractères grecs. Ensuite il déchiffra sur son piano tout un acte de Don Juan,
et les accords si sombres de Mozart lui rendirent la paix de l'âme.
CHAPITRE III
As the most forward bud
Is Eden by the cocker ere it blow,
Even so by love the young and tender wit
Is turn'd to folly ..................
............. So eating love
Inhabits in the finest wits of all.
Two Gentlemen of Verona, act. I.
Ce n'était pas toujours de
nuit et seul qu'Octave était saisi par ces accès de désespoir. Une violence
extrême, une méchanceté extraordinaire marquaient alors toutes ses actions, et
sans doute, s'il n'eût été qu'un pauvre étudiant en droit, sans parents ni
protection, on l'eût enfermé comme fou. Mais aussi dans cette position sociale,
il n'eût pas eu l'occasion d'acquérir cette élégance de manières qui, venant
polir un caractère aussi singulier, faisait de lui un être à part, même dans la
société de la cour. Octave devait un peu cette extrême distinction à
l'expression de ses traits; elle avait de la force et de la douceur et non point
de la force et de la dureté, comme il arrive parmi le vulgaire des hommes qui
doivent un regard à leur beauté. Il possédait naturellement l'art difficile de
communiquer sa pensée, quelle qu'elle fût, sans jamais offenser ou du moins sans
jamais infliger d'offense inutile, et grâces à cette mesure parfaite dans les
relations ordinaires de la vie, l'idée de folie était éloignée.
Il n'y avait pas un an qu'un jeune
laquais, effrayé de la figure d'Octave, ayant eu l'air de s'opposer à son
passage, un soir qu'il sortait en courant du salon de sa mère, Octave, furieux,
s'était écrié: " Qui es-tu pour t'opposer à moi! si tu es fort, fais preuve de
force. " Et en disant ces mots, il l'avait saisi à bras-le-corps et jeté par la
fenêtre. Ce laquais tomba dans le jardin sur un vase de laurier-rose et se fit
peu de mal. Pendant deux mois Octave se constitua le domestique du blessé; il
avait fini par lui donner trop d'argent, et chaque jour il passait plusieurs
heures à faire son éducation. Toute la famille désirant le silence de cet homme,
il reçut des présents, et se vit l'objet de complaisances excessives qui en
firent un mauvais sujet que l'on fut obligé de renvoyer dans son pays avec une
pension. On peut comprendre maintenant les chagrins de Mme de Malivert.
Ce qui l'avait surtout effrayée lors de
ce funeste événement, c'est que le r epentir d'Octave, quoique extrême, n'avait
éclaté que le lendemain. La nuit en rentrant, comme on lui rappelait par hasard
le danger que cet homme avait couru: " Il est jeune, avait-il dit, pourquoi ne
s'est-il pas défendu? (Quand il a voulu m'empêcher de sortir, ne lui ai-je pas
dit de se défendre? Mme de Malivert croyait avoir observé que ces accès de
fureur saisissaient son fils précisément dans les instants où il paraissait
avoir le plus oublié cette rêverie sombre qu'elle lisait toujours dans ses
traits. C'était, par exemple, au milieu d'une charade en action, et lorsqu'il
jouait gaiement depuis une heure avec quelques jeunes gens et cinq ou six jeunes
personnes de sa connaissance intime, qu'il s'était enfui du salon en jetant le
domestique par la fenêtre.
Quelques mois avant la soirée des deux
millions, Octave s'était échappé d'une façon à peu près aussi brusque d'un bal
que donnait Mme de Bonnivet. Il venait de danser avec une grâce remarquable
quelques contredanses et des valses. Sa mère était ravie de ses succès, et il ne
pouvait les ignorer; plusieurs femmes, à qui leur beauté avait valu dans le
monde une grande célébrité, lui adressaient la parole de l'air le plus flatteur.
Ses cheveux du plus beau blond qui retombaient en grosses boucles sur le front
qu'il avait superbe, avaient surtout frappé la célèbre Mme de Claix. Et à propos
des modes suivies par les jeunes gens à Naples, d'où elle arrivait, elle lui
faisait un compliment fort vif, lorsque tout à coup les traits d'Octave se
couvrirent de rougeur, et il quitta le salon d'un pas dont il cherchait en vain
à dissimuler la rapidité. Sa mère, alarmée, le suivit et ne le trouva plus. Elle
l'attendit inutilement toute la nuit, il ne reparut que le lendemain et dans un
état singulier; il avait reçu trois coups de sabre, à la vérité peu dangereux.
Les médecins pensaient que cette monomanie était tout à fait morale,
c'était leur mot, et devait provenir non point d'une cause physique, mais de
l'influence de quelque idée singulière. Aucun signe n'annonçait les migraines de
M. le vicomte Octave, comme disaient les gens. Ces accès avaient été bien plus
rapprochés durant la première année de son séjour à l'école polytechnique et
avant qu'il n'eut songé à se faire prêtre. Ses camarades avec lesquels il avait
des querelles fréquentes, le croyaient alors complètement fou, et souvent cette
idée lui évita des coups d'épée.
Retenu dans son lit par les blessures
légères dont nous venons de parler, il avait dit à sa mère, simplement comme il
disait tout: " J'étais furieux, j'ai cherché querelle à des soldats qui me
regardaient en riant, je me suis battu et n'ai trouvé que ce que je mérite ",
après quoi il avait parlé d'autre chose. Avec Armance de Zohiloff, sa cousine,
il était entré dans de plus grands détails. " J'ai des moments de malheur et de
fureur qui ne sont pas de la folie, lui disait-il un soir, mais qui me feront
passer pour fou dans le monde comme à l'école polytechnique. C'est un malheur
comme un autre; mais ce qui est au dessus de mon courage, c'est la crainte de me
trouver tout à coup avec un sujet de remords éternel, ainsi qu'il faillit
m'arriver lors de l'accident de ce pauvre Pierre. -- Vous l'avez noblement
réparé, vous lui donniez non pas seulement votre pension, mais votre temps, et
s'il se fût trouvé les moindres principes d'honnêteté, vous auriez fait sa
fortune. Que pouviez-vous de plus? -- Rien sans doute, une fois l'accident
arrivé, ou je serais un monstre de ne l'avoir pas fait. Mais ce n'est pas tout,
ces accès de malheur qui sont de la folie à tous les yeux, semblent faire de moi
un être à part. Je vois les plus pauvres, les plus bornés, les plus malheureux,
en apparence, des jeunes gens de mon âge, avoir un ou deux amis d'enfance qui
partagent leurs joies et leurs chagrins. Le soir, je les vois s'aller promener
ensemble, et ils se disent tout ce qui les intéresse; moi seul, je me trouve
isolé sur la terre. Je n'ai et je n'aurai jamais personne à qui le puisse
librement confier ce que je pense. Que serait-ce de mes sentiments si j'en avais
qui me serrent le coeur! Suis-je donc destiné à vivre toujours sans amis, et
ayant à peine des connaissances! Suis-je donc un méchant? ajouta-t-il en
soupirant. -- Non sans doute, mais vous fournissez des prétextes aux personnes
qui ne vous aiment pas, lui dit Armance du ton sévère de l'amitié, et cherchant
à cacher la pitié trop réelle que lui inspiraient ses chagrins. Par exemple,
vous qui êtes d'une politesse parfaite avec tout le monde, pourquoi n'avoir pas
paru avant-hier au bal de Mme de Claix? -- Parce que ce sont ses sots
compliments au bal d'il y a six mois, que m'ont valu la honte d'avoir tort avec
de jeunes paysans portant un sabre. -- A la bonne heure, reprit Mlle de Zohiloff;
mais remarquez que vous trouvez toujours des raisons pour vous dispenser de voir
la société. Il ne faudrait pas ensuite vous plaindre de l'isolement où vous
vivez. -- Ah! c'est d'amis que j'ai besoin, et non pas de voir la société.
Est-ce dans les salons que je rencontrerai un ami? -- Oui, puisque vous n'avez
pas su le trouver à l'école polytechnique. -- Vous avez raison, répondit Octave
après un long silence; je vois comme vous en ce moment, et demain, lorsqu'il
sera question d'agir, j'agirai d'une manière opposée à ce qui me semble
raisonnable aujourd'hui, et tout cela par orgueil! Ah! si le ciel m'avait fait
le fils d'un fabricant de draps, j'aurais travaillé au comptoir dès l'âge de
seize ans; au lieu que toutes mes occupations n'ont été que de luxe; j'aurais
moins d'orgueil et plus de bonheur... Ah! que je me déplais à moi-même!... "
Ces plaintes, quoique égoïstes en
apparence, intéressaient Armance; les yeux d'Octave exprimaient tant de
possibilité d'aimer et quelquefois ils étaient si tendres!
Elle, sans se le bien expliquer,
sentait qu'Octave était la victime de cette sorte de sensibilité déraisonnable
qui fait les hommes malheureux et dignes d'être aimés. Une imagination
passionnée le portait à s'exagérer les bonheurs dont il ne pouvait jouir. S'il
eût reçu du ciel un coeur sec, froid, raisonnable, avec tous les autres
avantages qu'il réunissait d'ailleurs, il eût pu être fort heureux. Il ne lui
manquait qu'une âme commune.
C'était seulement en présence de sa
cousine qu'Octave osait quelquefois penser tout haut. On voit pourquoi il avait
été si péniblement affecté en trouvant que les sentiments de cette aimable
cousine changeaient avec la fortune.
Le lendemain du jour où Octave avait
souhaité la mort, dès sept heures du matin il fut réveillé en sursaut par son
oncle le commandeur qui entra dans sa chambre en affectant de faire un tapage
effroyable. Cet homme n'était jamais hors de l'affectation. La colère que ce
bruit donna à Octave ne dura pas trois secondes; l'idée du devoir lui apparut,
et il reçut M. de Soubirane du ton plaisant et léger qui pouvait le mieux lui
convenir.
Cette âme vulgaire qui, avant ou après la naissance, ne voyait au monde que l'argent, expliqua longuement au noble Octave qu'il ne fallait pas être tout à fait fou de bonheur, quand de vingt-cinq mille livres de rente on passait à l'espoir d'en avoir cent. Ce discours philosophique et presque chrétien se termina par le conseil de jouer à la bourse dès qu'on aurait touché un vingtième sur les deux millions. Le marquis ne manquerait pas de mettre à la disposition d'Octave une partie de cette augmentation de fortune; mais il fallait n'opérer à la Bourse que d'après les avis du commandeur; il connaissait Mme la comtesse de ***, et l'on pourrait jouer sur la rente à coup sûr. Ce mot à coup sûr fit faire un haut-le-corps à Octave. Oui, mon ami, dit le commandeur, qui prit ce mouvement pour un signe de doute, à coup sûr. J'ai un peu négligé la comtesse depuis son procédé ridicule chez M. le prince de S...; mais enfin nous sommes un peu parents, et je te quitte pour aller chercher notre ami commun, le duc de *** qui nous rapatriera. "
CHAPITRE IV
Half a dupe, half duping, the first
deceived perhaps by her deceit and fair words, as all those philosophers.
Philosophers the say ? mark this, Diego, the devil can cite scripture for his
purpose. O, what a goodly outside falsehood hath
MASSINGER.
La sotte apparition
du commandeur faillit replonger Octave dans sa misanthropie de la veille. Son
dégoût pour les hommes était au comble, quand son domestique lui remit un gros
volume enveloppé avec beaucoup de soin dans du papier vélin d'Angleterre.
L'empreinte du cachet était supérieurement gravée, mais l'objet peu attrayant;
sur un champ de sable on voyait deux os en sautoir. Octave qui avait un goût
parfait, admira la vérité du dessin de ces deux tibias et la perfection
de la gravure. C'est de l'école de Pikler, se dit-il; ce sera quelque folie de
ma cousine la dévote Mme de C***. Il fut détrompé en voyant un magnifique
exemplaire de la Bible, relié par Thouvenin. Les dévotes ne donnent pas la
Bible, dit Octave en ouvrant la lettre d'envoi ; mais il chercha en vain la
signature, il n'y en avait pas, et il jeta la lettre sous la cheminée. Un moment
après, son domestique, le vieux Saint-Jacques, entra avec un petit air malin. "
Qui a remis ce paquet? dit Octave. -- C'est un mystère, on veut se cacher de M.
le vicomte; mais c'est tout simplement le vieux Perrin qui l'a déposé chez le
portier, et s'est sauvé comme un voleur. -- Et qu'est-ce que le vieux Perrin? --
C'est un homme de Mme la marquise de Bonnivet, qu'elle a renvoyé en apparence,
et qui est passé aux commissions secrètes. -- Est-ce qu'on soupçonne Mme de
Bonnivet de quelque galanterie? -- Ah! mon Dieu, non, monsieur. Les commissions
secrètes sont pour la nouvelle religion. C'est une Bible, peut-être, que Mme la
marquise envoie à monsieur en grand secret. Monsieur a pu reconnaître l'écriture
de Mme Rouvier, la femme de chambre de Mme la marquise. " Octave regarda sous la
cheminée et se fit donner la lettre qui avait volé au-delà de la flamme et
n'était point brûlée. Il vit avec surprise que l'on savait fort bien qu'il
lisait Helvétius, Bentham, Bayle et autres mauvais livres. On lui en faisait un
reproche. La vertu la plus pure ne saurait en garantir, se dit-il à lui-même;
dès qu'on, est sectaire, l'on descend à employer l'intrigue et l'on a des
espions. C'est apparemment depuis la loi d'indemnité que je suis devenu digne
que l'on s'occupe de mon salut et de l'influence que je puis avoir un jour.
Pendant le reste de la journée, la
conversation du marquis de Malivert, du commandeur et de deux ou trois amis
véritables que l'on envoya chercher pour dîner, fut une allusion presque
continuelle et d'assez mauvais goût au mariage d'Octave et à sa nouvelle
position. Encore ému de la crise morale qu'il avait eue à soutenir pendant la
nuit, il fut moins glacial que de coutume. Sa mère le trouvait plus pâle, et il
s'imposa le devoir, sinon d'être gai, du moins de ne paraître s'occuper que
d'idées conduisant à des images agréables; il y mit tant d'esprit, qu'il parvint
à faire illusion aux personnes qui l'entouraient. Rien ne put l'arrêter, pas
même les plaisanteries du commandeur sur l'effet prodigieux que deux millions
produisaient sur l'esprit d'un philosophe. Octave profita de son étourderie
prétendue pour dire que, fût-il prince, il ne se marierait pas avant vingt-six
ans, c'était l'âge où son père s'était marié. -- " Il est évident que ce
garçon-là nourrit la secrète ambition de se faire évêque ou cardinal, dit le
commandeur aussitôt qu'Octave fut sorti; sa naissance et sa doctrine le
porteront au chapeau. " Ce propos, qui fit sourire Mme de Malivert, donna de
vives inquiétudes au marquis. -- Vous avez beau dire, répondit-il au sourire de
sa femme, mon fils ne voit avec quelque intimité que des ecclésiastiques ou de
jeunes savants de même acabit, et, chose qui ne s'est jamais rencontrée dans ma
famille, il montre un dégoût marqué pour les jeunes militaires. -- Il y a
quelque chose d'étrange dans ce jeune homme ", reprit M. de Soubirane. Cette
réflexion fit soupirer à son tour Mme de Malivert.
Octave, excédé de l'ennui que lui avait
donné l'obligation de parler, était sorti de bonne heure pour aller au Gymnase;
il ne pouvait souffrir l'esprit des jolies pièces de M. Scribe. Mais, se
disait-il, rien n'a pourtant unsuccès plus véritable, et mépriser sans
connaître, est un ridicule trop commun dans ma société pour que j'aie du mérite
à l'éviter. Ce fut en vain qu'il se mit en expérience pendant deux des plus
jolies esquisses du théâtre de Madame. Les mots les plus agréables et les plus
fins lui semblaient entachés de grossièreté, et la clef que l'on rend dans le
second acte du Mariage de raison le chassa du spectacle. Il entra chez un
restaurateur, et, fidèle au mystère qui marquait toutes ses actions, il demanda
des bougies et un potage; le potage venu, il s'enferma à clef, lut avec intérêt
deux journaux qu'il venait d'acheter, les brûla sous la cheminée avec le plus
grand soin, paya et sortit. Il vint s'habiller, et se trouva ce soir-là une
sorte d'empressement à paraître chez Mme de Bonnivet. Qui pourrait m'assurer,
pensait-il, que cette méchante duchesse d'Ancre n'a pas calomnié Mlle de
Zohiloff? Mon oncle croit bien que j'ai la tête tournée de ces deux millions.
Cette idée, qui était venue à Octave à propos d'un mot indifférent qu'il avait
trouvé dans ses journaux, le rendait heureux. Il songeait à Armance, mais comme
à son seul ami, ou plutôt comme au seul être qui fût pour lui presque un ami.
Il était bien loin de songer à aimer,
il avait ce sentiment en horreur. Ce jour-là, son âme fortifiée par la vertu et
le malheur, et qui n'était que vertu et force, éprouvant simplement la crainte
d'avoir condamné trop légèrement un ami.
Octave ne regarda pas une seule fois
Armance; mais de toute la soirée ses yeux ne laissèrent échapper aucun de ses
mouvements. Il débuta à son entrée dans le salon par faire une cour marquée à la
duchesse d'Ancre; Il lui parlait avec une attention si profonde que cette dame
eut le plaisir de le croire converti aux égards dus à son rang. Depuis qu'il a
l'espoir d'être riche, ce philosophe est des nôtres, dit-elle tout bas à Mme de
la Ronze.
Octave voulait s'assurer du degré de
perversité de cette femme ; la trouver bien méchante, c'était en quelque sorte
voir Mlle de Zohiloff innocente. Il observa que le seul sentiment de la haine
portait quelque vie dans le coeur desséché de Mme d'Ancre; mais en revanche, ce
n'étaient que les choses généreuses et nobles qui lui inspiraient de
l'éloignement. On eût dit qu'elle éprouvait le besoin de s'en venger. L'ignoble
et le bas dans les sentiments, mais l'ignoble revêtu de l'expression la plus
élégante, avait seul le privilège de faire briller les petits yeux de la
duchesse.
Octave songeait à se débarrasser de
l'intérêt avec lequel on l'écoutait quand il entendit Mme de Bonnivet désirer
son jeu d'échecs. C'était un petit chef-d'oeuvre de sculpture chinoise que M.
l'abbé Dubois avait rapporté de Canton. Octave saisit cette occasion de
s'éloigner de Mme d'Ancre, et pria sa cousine de lui confier la clef du
serre-papier où la crainte de la maladresse des gens faisait déposer ce
magnifique jeu d'échecs. Armance n'était plus dans le salon; elle l'avait quitté
peu d'instants auparavant avec Méry de Mersan son amie intime, si Octave n'eût
pas réclamé la clef du serre-papier, on se fût aperçu désagréablement de
l'absence de Mlle de Zohiloff, et à son retour elle aurait peut-être eu à
essuyer quelque petit regard fort mesuré, mais fort dur. Armance était pauvre,
elle n'avait que dix-huit ans, et Mme de Bonnivet avait trente ans passés; elle
était fort belle encore, mais Armance aussi était belle.
Les deux amies s'étaient arrêtées
devant la cheminée d'un grand boudoir voisin du salon. Armance avait voulu
montrer à Méry un portrait de lord Byron dont M. Philips, le peintre anglais,
venait d'envoyer une épreuve à sa tante. Octave entendit très distinctement ces
mots comme il passait dans le dégagement près du boudoir: " Que veux-tu? Il est
comme tous les autres! Une âme que je croyais si belle être bouleversée par
l'espoir de deux millions! " L'accent qui accompagnait ces mots si flatteurs,
que je croyais si belle, frappa Octave comme un coup de foudre; il resta
immobile. Quand il continua à marcher, ses pas étaient si légers que l'oreille
la plus fine n'aurait pu les entendre. Comme il repassait près du boudoir avec
le jeu d'échecs à la main, il s'arrêta un instant, bientôt il rougit de son
indiscrétion et rentra au salon. Les paroles qu'il venait de surprendre
n'étaient pas décisives dans un monde où l'envie sait revêtir toutes les formes;
mais l'accent de candeur et d'honnêteté qui les avait accompagnées retentissait
dans son coeur. Ce n'était pas là le ton de l'envie.
Après avoir remis le jeu chinois à la
marquise, Octave se sentit le besoin de réfléchir; il alla se placer dans un
coin du salon derrière une table de wisk, et là son imagination lui répéta vingt
fois le son des paroles qu'il venait d'entendre. Cette profonde et délicieuse
rêverie l'occupait depuis longtemps, lorsque la voix d'Armance frappa son
oreille. Il ne songeait pas encore aux moyens à employer pour regagner l'estime
de sa cousine; il jouissait avec délices du bonheur de l'avoir perdue. Comme il
se rapprochait du groupe de Mme de Bonnivet, et revenait du coin éloigné occupé
par les tranquilles joueurs de wisk, Armance remarqua l'expression de ses
regards; ils s'arrêtaient sur elle avec cette sorte d'attendrissement et de
fatigue qui, après les grandes joies, rend les yeux comme incapables de
mouvements trop rapides
Octave ne devait pas trouver un second bonheur ce jour-là; il ne put adresser le moindre mot à Armance. Rien n'est plus difficile que de me justifier, se disait-il en ayant l'air d'écouter les exhortations de la duchesse d'Ancre qui, sortant la dernière du salon avec lui, insista pour le ramener. Il faisait un froid sec et un clair de lune magnifique; Octave demanda son cheval et alla faire quelques milles sur le boulevard neuf. En rentrant vers les trois heures du matin, sans savoir pourquoi et sans le remarquer, il vint passer devant l'hôtel de Bonnivet.
CHAPITRE V
Her glossy hair was cluster'd o'er a
brow
Bright with intelligence, and fair and smooth;
Her eyebrow's shape was like the aerial bow,
Her cheek all purple with the beam of youth,
Mounting, at times, to a transparent glow,
As if her veins ran lightning
Don Juan c. I
Comment
pourrai-je prouver à Mlle de Zohiloff, par des faits et non par de vaines
paroles, que le plaisir de voir quadrupler la fortune de mon père ne m'a pas
absolument tourné la tête? Chercher une réponse à cette question fut pendant
vingt-quatre heures l'unique occupation d'Octave. Pour la première fois de sa
vie, son âme était entraînée à son insu.
Depuis bien des années il avait
toujours eu la conscience de ses sentiments, et commandait à leur attention les
objets qui lui semblaient raisonnables. C'était au contraire avec toute
l'impatience d'un jeune homme de vingt ans qu'il attendait l'heure à laquelle il
devait rencontrer Mlle de Zohiloff. Il n'avait pas le plus petit doute sur la
possibilité de parler à une personne qu'il voyait deux fois presque tous les
jours; il n'était embarrassé que par le choix des paroles les plus propres à la
convaincre. Car, enfin, disait-il, je ne puis pas trouver en vingt-quatre heures
d'action prouvant d'une manière décisive que je suis au-dessus de la petitesse
dont elle m'accuse au fond de son coeur, et il doit m'être permis de protester
d'abord par des paroles. Beaucoup de paroles en effet se présentaient
successivement à lui; tantôt elles lui semblaient avoir trop d'emphase; tantôt
il craignait de traiter avec trop de légèreté une imputation aussi grave. Il
n'était point encore décidé sur ce qu'il devait dire à Mlle de Zohiloff, lorsque
onze heures sonnèrent, et il arriva l'un des premiers dans le salon de l'hôtel
de Bonnivet. Mais quel ne fut pas son étonnement quand il remarqua que Mlle de
Zohiloff qui lui adressa la parole plusieurs fois pendant la soirée, et en
apparence comme à l'ordinaire, lui ôtait cependant toutes les occasions de lui
dire un mot destiné à n'être entendu que d'elle! Octave fut vivement piqué,
cette soirée passa comme un éclair.
Le lendemain, il fut aussi malheureux;
le surlendemain, les jours suivants, il ne put pas davantage parler à Armance.
Chaque jour il espérait trouver l'occasion de dire ce mot si essentiel pour son
honneur, et chaque jour, sans qu'on pût apercevoir la moindre affectation dans
la conduite de Mlle de Zohiloff, il voyait son espoir s'évanouir. Il perdait
l'amitié et l'estime de la seule personne qui lui semblât digne de la sienne,
parce qu'on lui croyait des sentiments opposés à ceux qu'il avait réellement.
Rien assurément n'était plus flatteur au fond, mais rien aussi n'était plus
impatientant. Octave fut profondément préoccupé de ce qui lui arrivait; il eut
besoin de plusieurs jours pour s'accoutumer à sa nouvelle position. Sans y
songer, lui qui avait tant aimé le silence, prit l'habitude de parler beaucoup
lorsque Mlle de Zohiloff était à portée de l'entendre. A la vérité, peu lui
importait de paraître bizarre ou décousu. A quelque femme brillante ou
considérable qu'il adressât la parole, il ne parlait jamais en effet qu'à Mlle
de Zohiloff et pour elle.
Par ce malheur réel Octave fut distrait
de sa noire tristesse, il oublia l'habitude de chercher toujours à juger de la
quantité de bonheur dont il jouissait dans le moment présent. Il perdait son
unique amie, il se voyait refuser une estime qu'il était si sûr de mériter; mais
ces malheurs, quelque cruels qu'ils fussent, n'allaient point jusqu'à lui
inspirer ce profond dégoût pour la vie qu'il éprouvait autrefois. Il se disait:
Quel homme n'a pas été calomnié? La sévérité dont on use envers moi est un gage
de l'empressement avec lequel on réparera ce tort quand la vérité sera enfin
connue.
Octave voyait un obstacle qui le
séparait du bonheur, mais il voyait le bonheur, ou du moins la fin de sa peine
et d'une peine à laquelle il songeait uniquement. Sa vie eut un but nouveau, il
désirait passionnément reconquérir l'estime d'Armance; ce n'était pas une
entreprise aisée. Cette jeune fille avait un caractère singulier. Née sur les
confins de l'empire russe vers les frontières du Caucase, à Sébastopol où son
père commandait, Mlle de Zohiloff cachait sous l'apparence d'une douceur
parfaite une volonté ferme, digne de l'âpre climat où elle avait passé son
enfance. Sa mère, proche parente de Mmes de Bonnivet et de Malivert, se trouvant
à la cour de Louis XVIII à Mittau, avait épousé un colonel russe. M. de Zohiloff
appartenait à l'une des plus nobles familles du gouvernement de Moscou; mais le
père et le grand-père de cet officier, ayant eu le malheur de s'attacher à des
favoris bientôt après envoyés en Sibérie, avaient vu rapidement diminuer leur
fortune.
La mère d'Armance mourut en 1811 ; elle
perdit bientôt après le général de Zohiloff, son père, tué à la bataille de
Montmirail. Mme de Bonnivet, apprenant qu'elle avait une parente isolée dans une
petite ville au fond de la Russie, avec cent louis de rente pour toute fortune,
n'hésita pas à la faire venir en France. Elle l'appelait sa nièce et comptait la
marier en obtenant quelque grâce de la cour; le bisaïeul maternel d'Armance
avait été cordon bleu. On voit qu'à peine âgée de dix-huit ans, Mlle de Zohiloff
avait déjà éprouvé d'assez grands malheurs. C'est pour cela peut-être que les
petits événements de la vie semblaient glisser sur son âme sans parvenir à
l'émouvoir. Quelquefois il n'était pas impossible de lire dans ses yeux qu'elle
pouvait être vivement affectée, mais on voyait que rien de vulgaire ne
parviendrait à la toucher. Cette sérénité parfaite, qu'il eût été si flatteur de
lui faire oublier un instant, s'alliait chez elle à l'esprit le plus fin, et lui
valait une considération au-dessus de son âge.
Elle devait à ce singulier caractère,
et surtout à de grands yeux bleus foncés qui avaient ces regards enchanteurs,
l'amitié de tout ce qui se trouvait de femmes distinguées dans la société de Mme
de Bonnivet; mais Mlle de Zohiloff avait aussi beaucoup d'ennemies. C'est en
vain que sa tante avait cherché à la corriger de l'impossibilité où elle était
de faire attention aux gens qu'elle n'aimait pas. On voyait trop qu'en leur
parlant elle songeait à autre chose. Il y avait d'ailleurs bien des petites
façons de dire et d'agir qu'Armance n'eût pas osé désapprouver chez les autres
femm es; peut-être même ne songeait-elle pas à se les interdire; mais si elle se
les fût permises, pendant longtemps elle eût rougi toutes les fois qu'elle s'en
serait souvenue. Dès son enfance, ses sentiments pour des bagatelles de son âge
avaient été si violents qu'elle se les était vivement reprochés. Elle avait pris
l'habitude de se juger peu relativement à l'effet produit sur les autres, mais
beaucoup relativement à ses sentiments d'aujourd'hui, dont demain peut-être le
souvenir pouvait empoisonner sa vie.
On trouvait quelque chose d'asiatique
dans les traits de cette jeune fille, comme dans sa douceur et sa nonchalance
qui, malgré son âge, semblaient encore tenir à l'enfance. Aucune de ses actions
ne réveillait d'une façon directe l'idée du sentiment exagéré de ce qu'une femme
se doit à elle-même, et cependant un certain charme de grâce et de retenue
enchanteresse se répandait autour d'elle. Sans chercher en aucune façon à se
faire remarquer, et en laissant échapper à chaque instant des occasions de
succès, cette jeune fille intéressait. On voyait qu'Armance ne se permettait pas
une foule de choses que l'usage autorise et que l'on trouve journellement dans
la conduite des femmes les plus distinguées. Enfin, je ne doute pas que sans son
extrême douceur et sa jeunesse, les ennemies de Mlle de Zohiloff ne l'eussent
accusée de pruderie.
L'éducation étrangère qu'elle avait
reçue, et l'époque tardive de son arrivée en France, servaient encore d'excuse à
ce que l'oeil de la haine aurait pu découvrir de légèrement singulier dans sa
manière d'être frappée des événements, et même dans sa conduite.
Octave passait sa vie avec les ennemies
que ce singulier caractère avait suscitées à Mlle de Zohiloff; la faveur marquée
dont elle jouissait auprès de Mme de Bonnivet était un grief que les amies de
cette femme, si considérable dans le monde, ne pouvaient lui pardonner. Sa
droiture impassible leur faisait peur. Comme il est assez difficile d'attaquer
les actions d'une jeune fille, on attaquait sa beauté. Octave était le premier à
convenir que sa jeune cousine aurait pu facilement être beaucoup plus jolie.
Elle était remarquable par ce que j'appellerais, si je l'osais, la beauté russe:
c'était une réunion de traits, qui tout en exprimant à un degré fort élevé une
simplicité et un dévouement que l'on ne trouve plus chez les peuples trop
civilisés, offraient, il faut l'avouer, un singulier mélange de la beauté
circassienne la plus pure et de quelques formes allemandes un peu trop tôt
prononcées. Rien n'était commun dans le contour de ces traits si profondément
sérieux, mais qui avaient un peu trop d'expression, même dans le calme, pour
répondre exactement à l'idée que l'on se fait en France de la beauté qui
convient à une jeune fille.
C'est un grand avantage auprès des âmes
généreuses pour ceux qu'on accuse devant elles, que leurs défauts soient d'abord
indiqués par une bouche ennemie. Quand la haine des bonnes amies de Mme de
Bonnivet daignait descendre jusqu'à être ouvertement jalouse de la pauvre petite
existence d'Armance, elles se moquaient beaucoup du mauvais effet produit par
les fronts trop avancés et par des traits qui, aperçus de face, étaient
peut-être un peu trop marqués.
La seule prise réelle que put donner à
ses ennemies l'expression de la physionomie d'Armance, c'était un regard
singulier qu'elle avait quelquefois lorsqu'elle y songeait le moins. Ce regard
fixe et profond était celui de l'extrême attention; il n'avait rien, certes, qui
pût choquer la délicatesse la plus sévère, on n'y voyait ni coquetterie, ni
assurance; mais on ne peut nier qu'il ne fût singulier, et à ce titre, déplacé
chez une jeune personne. Les complaisantes de Mme de Bonnivet, lorsqu'elles
étaient sûres d'en être regardées, contrefaisaient quelquefois ce regard, en se
parlant d'Armance entre elles; mais ces âmes vulgaires en ôtaient ce qu'elles
n'avaient garde d'y voir. " C'est ainsi, leur dit un jour Mme de Malivert
impatientée de leur méchanceté, que deux anges exilés parmi les hommes, et
obligés de se cacher sous des formes mortelles, se regardaient entre eux pour se
reconnaître. "
L'on conviendra qu'auprès d'un
caractère aussi ferme dans ses croyances et aussi franc, ce n'était pas chose
facile que de se justifier d'un tort grave par des demi-mots adroits. Il eût
fallu à Octave, pour y parvenir, une présence d'esprit et surtout un degré
d'assurance qui n'étaient pas de son âge.
Sans le vouloir, Armance lui
laissait-elle voir, par un mot, qu'elle ne le regardait plus comme un ami
intime, son coeur se serrait, il en perdait la parole pour un quart d'heure. Il
était bien loin de trouver dans la forme de la phrase d'Armance un prétexte pour
y répondre et reconquérir ses droits. Quelquefois il essayait de parler, mais il
était trop tard, et sa réplique manquait d'à-propos; toutefois elle avait un
certain air pénétré. En cherchant en vain les moyens de se justifier de
l'accusation qu'Armance lui adressait en secret, Octave laissait voir, sans s'en
douter, combien profondément il en était touché; c'était peut-être la manière la
plus adroite de mériter son pardon.
Depuis que le parti pris à l'égard de
la loi d'indemnité n'était plus un secret, même pour le gros de la société,
Octave, à son grand étonnement, se trouvait une sorte de personnage. Il se
voyait l'objet de l'attention des gens graves. On le traitait d'une façon toute
nouvelle, surtout de fort grandes dames qui pouvaient voir en lui un époux pour
leurs filles. Cette manie des mères de ce siècle, d'être constamment à la chasse
au mari, choqua Octave à un point difficile à exprimer. La duchesse de *** dont
il avait l'honneur d'être un peu parent et qui lui parlait à peine avant la loi,
jugea nécessaire de s'excuser de ne pas lui avoir réservé de place dans une loge
retenue au Gymnase pour le lendemain. -- " Je sais, mon cher cousin, lui
disait-elle, toute votre injustice pour ce joli théâtre, le seul qui m'amuse. --
Je conviens de mes torts, dit Octave, les auteurs ont raison, et leurs mots
piquants ne sont point entachés de grossièreté; mais cette palinodie n'a point
pour objet de vous demander une place. J'avoue que je ne suis fait ni pour le
monde, ni pour ce genre de comédie qui, apparemment, en est une copie agréable.
" Ce ton de misanthropie, chez un aussi beau jeune homme parut fort ridicule aux
deux petites filles de la duchesse, qui en firent des plaisanteries toute la
soirée, mais le lendemain n'en furent pas moins avec Octave d'une simplicité
parfaite. Il remarqua ce changement et haussa les épaules.
Étonné de ses succès, et encore plus du
peu de peine qu'ils lui coûtaient, Octave, très fort sur la théorie de la vie,
s'attendit à éprouver les attaques de l'envie; car il faut bien, se dit-il, que
cette indemnité me procure aussi ce plaisir-là. Il ne l'attendit pas trop
longtemps; peu de jours après, on lui apprit que quelques jeunes officiers de la
société de Mme de Bonnivet plaisantaient volontiers sur sa nouvelle fortune : "
Quel malheur pour ce pauvre Malivert, disait l'un, que ces deux millions qui lui
tombent sur la tête comme une tuile! il ne pourra plus se faire prêtre! cela est
dur! -- L'on ne conçoit pas, reprenait un second, que dans ce siècle où la
noblesse est si rudement attaquée, l'on ose porter un titre et se soustraire au
baptême de sang. -- C'est pourtant la seule vertu que le parti jacobin ne se
soit pas encore avisé d'accuser d'hypocrisie, ajoutait un troisième. "
A la suite de ces propos, Octave se
répandit davantage, parut dans tous les bals, fut très hautain, et même, autant
qu'il était en lui, impertinent envers les jeunes gens; mais cela ne produisit
rien. A son grand étonnement (il n'avait que vingt ans), il trouva qu'on l'en
respectait un peu plus. A la vérité il fut décidé que l'indemnité lui avait
absolument tourné la tête; mais la plupart des femmes ajoutaient : " Il ne lui
manquait que cet air libre et fier! " C'était le nom que l'on voulait bien
donner à ce qui lui semblait à lui-même de l'insolence, et qu'il ne se fût
jamais permis si on ne lui eût rendu les mauvais propos tenus sur son compte.
Octave jouissait de l'accueil étonnant qu'il recevait dans le mondeet qui allait
si bien à cette disposition à se tenir à l'écart qui lui était naturelle. Ses
succès lui plaisaient surtout à cause du bonheur qu'il lisait dans les yeux de
sa mère; c'était sur les instances réitérées de Mme de Malivert qu'il avait
abandonné sa chère solitude. Mais l'effet le plus ordinaire des attentions dont
il se voyait l'objet était de lui rappeler sa disgrâce auprès de Mlle de
Zohiloff. Elle semblait augmenter chaque jour. Il y eut des moments où cette
disgrâce alla presque jusqu'à l'impolitesse, c'était du moins l'éloignement le
mieux décidé et qui marquait d'autant plus que la nouvelle existence qu'Octave
devait à l'indemnité n'étant nulle part plus évidente qu'à l'hôtel de Bonnivet.
Depuis qu'il pouvait un jour se trouver
à la tête d'un salon influent, la marquise voulait absolument l'arracher à cette
aride philosophie de l'utile. C'était le nom qu'elle donnait depuis
quelques mois à ce qu'on appelle ordinairement la philosophie du XVIIIe siècle.
" Quand jetterez-vous au feu, lui disait-elle, les livres de ces hommes si
tristes que vous seul lisez encore parmi les jeunes gens de votre âge et de
votre rang? "
C'était à une sorte de mysticisme
allemand que Mme de Bonnivet espérait convertir Octave. Elle daignait examiner
avec lui s'il possédait le sentiment religieux. Octave mit cet essai de
conversion au nombre des choses les plus singulières qui lui fussent arrivées,
depuis qu'il avait quitté la vie solitaire. Voilà de ces folies, pensait-il, que
jamais on ne prévoirait.
Mme la marquise de Bonnivet pouvait
passer pour l'une des femmes les plus remarquables de la société. Des traits
d'une régularité parfaite, de fort grands yeux et qui avaient le regard le plus
imposant, une taille superbe et des manières fort nobles, un peu trop nobles,
peut-être, la mettaient au premier rang dans quelque lieu qu'elle se trouvât.
Les salons un peu vastes étaient extrêmement favorables à Mme de Bonnivet, et,
par exemple, le jour de l'ouverture de la dernière session des chambres, elle
avait été citée la première parmi les femmes les plus brillantes. Octave vit
avec plaisir l'effet qu'allaient produire les recherches sur le sentiment
religieux. Cet être, qui se croyait si exempt de fausseté, ne sut pas se
défendre d'un mouvement de plaisir à la vue d'une fausseté que le public allait
se figurer sur son compte.
La haute vertu de Mme de Bonnivet était
au-dessus de la calomnie. Son imagination ne s'occupait que de Dieu et des
anges, ou tout au plus de certains êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme,
et qui, suivant les plus modernes des philosophes allemands, voltigent à
quelques pieds au-dessus de nos têtes. C'est de ce poste élevé, quoique
rapproché, qu'ils magnétisent nos âmes, etc., etc. Cette réputation de
sagesse dont Mme de Bonnivet jouissait à si juste titre depuis son entrée dans
le monde, et que n'avaient pu entamer les savants demi-mots des jésuites de robe
courte, elle va la hasarder pour moi, se disait Octave, et le plaisir d'attirer
d'une façon marquée l'attention d'une femme aussi considérable lui faisait
supporter avec patience les longues explications qu'elle jugeait nécessaires à
sa conversion.
Bientôt, parmi ses nouvelles
connaissances Octave fut désigné comme l'inséparable de cette marquise de
Bonnivet, si célèbre dans un certain monde, et qui, à ce qu'elle pensait,
faisait sensation à la cour quand elle daignait y paraître. Quoique la marquise
fût une fort grande dame tout à fait à la mode, et d'ailleurs fort belle encore,
ces avantages ne faisaient aucune impression sur Octave; il avait le malheur de
voir un peu d'affectation dans ses manières, et dès qu'il apercevait ce défaut
quelque part, son esprit n'était plus disposé qu'à se moquer. Mais ce sage de
vingt ans était loin de pénétrer la véritable cause du plaisir qu'il trouvait à
se laisser convertir. Lui, qui tant de fois s'était fait des serments contre
l'amour, que l'on peut dire que la haine de cette passion était la grande
affaire de sa vie, il allait avec plaisir à l'hôtel de Bonnivet parce que
toujours cette Armance qui le méprisait, qui le haïssait peut-être, était à
quelques pas de sa tante. Octave n'avait aucune présomption; la principale
erreur de son caractère était même de s'exagérer ses désavantages, mais s'il
s'estimait un peu, c'était sous le rapport de l'honneur et de la force d'âme. Il
s'était dégagé sans ostentation et sans faiblesse aucune de plusieurs opinions
ridicules mais agréables à avoir, et qui sont des principes pour la plupart des
jeunes gens de sa classe et de son âge.
Ces victoires qu'il ne pouvait se
dissimuler, par exemple son amour pour l'état militaire, indépendant de toute
ambition de grade et d'avancement, ces victoires, dis-je, lui avaient inspiré
une grande confiance dans sa fermeté. " C'est par lâcheté et non par manque de
lumières que nous ne lisons pas dans notre coeur ", disait-il quelquefois, et à
l'aide de ce beau principe, il comptait un peu trop sur sa clairvoyance. Un mot
qui lui eût dénoncé qu'un jour il pourrait avoir de l'amour pour Mlle de
Zohiloff, lui eût fait quitter Paris à l'instant; mais dans sa position
actuelle, il était loin de cette idée. Il estimait Armance beaucoup et pour
ainsi dire uniquement; il se voyait méprisé par elle, et il l'estimait
précisément à cause de ce mépris. N'était-il pas tout simple de vouloir regagner
son estime? Il n'y avait là nul désir suspect de plaire à cette jeune fille. Ce
qui était fait pour éloigner jusqu'à la naissance du moindre soupçon d'aimer,
c'est que quand Octave se trouvait avec les ennemies de Mlle de Zohiloff, il
était le premier à convenir de ses défauts. Mais l'état d'inquiétude et
d'espérance sans cesse déçue où le retenait le silence que sa cousine observait
à son égard, l'empêchait de voir qu'il n'était aucun de ces défauts qu'on lui
reprochait en sa présence, qui dans son esprit ne tînt à quelque grande qualité.
Un jour, par exemple, on attaquait la
prédilection d'Armance pour les cheveux courts et retombant en fort grosses
boucles autour de la tête, comme on les porte à Moscou. " Mlle de Zohiloff
trouve cet usage commode, dit une des complaisantes de la marquise; elle ne veut
pas sacrifier trop de temps à sa toilette. " La malignité d'Octave vit avec
plaisir tout le succès que ce raisonnement obtenait auprès des femmes de la
société. Elles laissaient entendre qu'Armance avait raison de tout sacrifier aux
devoirs que lui imposait son dévouement pour sa tante et leurs regards
semblaient dire de tout sacrifier à ses devoirs de dame de compagnie. La fierté
d'Octave était bien loin de songer à répliquer à cette insinuation. Pendant que
la malignité en jouissait, il se livrait en silence et avec délices à un petit
mouvement d'admiration passionnée. Il sentait plutôt qu'il ne se le disait:
cette femme ainsi attaquée par toutes les autres est cependant la seule ici
digne de mon estime! Elle est aussi pauvre que ces autres femmes sont riches, et
à elle seule il pourrait être permis de s'exagérer l'importance de l'argent.
Elle le méprise pourtant, elle qui n'a pas mille écus de rente; et il est
uniquement et bassement adoré par ces femmes qui toutes jouissent de la plus
grande aisance.
CHAPITRE VI
Cromwell, I charge thee, fling away
ambition;
By that sin fell the angels, how can man then,
The Image of his Maker, hope to win by't?
King Henry VIII, act. III.
Un soir, après
l'établissement des parties et l'arrivée des grandes dames pour lesquelles Mme
de Bonnivet se dérangeait, elle parlait à Octave avec un intérêt singulier: " Je
ne conçois pas votre être, lui répétait-elle pour la centième fois. -- Si vous
me juriez, lui répondit-il, de ne jamais trahir mon secret, je vous le
confierais et personne ne l'a jamais su. -- Quoi! pas même Mme de Malivert? --
Mon respect me défend de l'inquiéter. " Mme de Bonnivet, malgré toute l'idéalité
de sa croyance, ne fut point insensible au charme de savoir le grand secret d'un
des hommes qui à ses yeux approchaient le plus de la perfection; d'ailleurs ce
secret n'avait jamais été confié.
Sur le mot d'Octave qui demandait une
discrétion éternelle, Mme de Bonnivet sortit du salon et revint quelque temps
après portant à la chaîne d'or qui retenait sa montre un ornement singulier:
c'était une sorte de croix de fer fabriquée à Koenigsberg; elle la prit dans sa
main gauche et dit à Octave d'une voix basse et solennelle: " Vous me demandez
un secret éternel, dans toutes les circonstances, envers tous. Je vous le
déclare par Jéhovah, oui, je garderai ce secret.
-- Eh bien, Madame, dit Octave, amusé
par cette petite cérémonie et l'air sacramentel de sa noble cousine, ce qui
souvent me met du noir dans l'âme, ce que je n'ai jamais confié à personne,
c'est cet horrible malheur: je n'ai point de conscience. Je ne trouve en
moi rien de ce que vous appelez le sens intime, aucun éloignement
instinctif pour le crime. Quand j'abhorre le vice, c'est tout vulgairement
par l'effet d'un raisonnement et parce que je le trouve nuisible. Et ce qui me
prouve qu'il n'est absolument rien chez moi de divin ou d'instinctif,
c'est que je puis toujours me rappeler toutes les parties du raisonnement en
vertu duquel je trouve le vice horrible. -- Ah! que je vous plains, mon cher
cousin! vous me navrez, dit Mme de Bonnivet d'un ton qui décelait le plus vif
plaisir, vous êtes précisément ce que nous appelons l'être rebelle. "
En ce moment, son intérêt pour Octave
fut évident aux yeux de quelques observateurs malins, car ils étaient observés.
Son geste perdit toute affectation et prit quelque chose de solennel et de vrai;
ses yeux jetaient une douce flamme en écoutant ce beau jeune homme et surtout en
le plaignant. Les bonnes amies de Mme de Bonnivet, qui la regardaient de loin,
se livraient aux jugements les plus téméraires, tandis qu'elle n'était
transportée que du plaisir d'avoir enfin trouvé un être rebelle. Octave
lui annonçait une victoire mémorable si elle parvenait à réveiller en lui la
conscience et le sens intime. Un médecin célèbre du dernier siècle
appelé chez un grand seigneur, son ami, après avoir examiné les symptômes du
mal, pendant longtemps et en silence, s'écria tout à coup transporté de joie: "
Ah! M. le marquis, c'est une maladie perdue depuis les anciens! la pituite
vitrée! maladie superbe, mortelle au premier chef. Ah! je l'ai retrouvée, je
l'ai retrouvée! " Telle était la joie de Mme de Bonnivet; c'était en quelque
sorte une joie d'artiste.
Depuis qu'elle s'occupait à propager le
nouveau protestantisme, qui doit succéder au christianisme dont le temps est
passé, et qui, comme on sait, est sur le point de subir sa quatrième
métamorphose, elle entendait parler d'êtres rebelles; ils forment la
seule objection au système du mysticisme allemand, fondé sur l'existence de la
conscience intime du bien et du mal. Elle avait le bonheur d'en découvrir un;
elle seule au monde connaissait son secret, et cet être rebelle était
parfait: par sa conduite morale se trouvant strictement honnête, aucun soupçon
d'intérêt personnel ne venait attaquer la pureté de son diabolicisme.
Je ne répéterai point toutes les bonnes
raisons que Mme de Bonnivet donna ce jour-là à Octave pour lui persuader qu'il
avait un sens intime. Le lecteur n'a peut-être pas le bonheur de se
trouver à trois pas d'une cousine charmante qui le méprise de tout son coeur et
dont il brûle de reconquérir l'amitié. " Ce sens intime, comme son nom
l'indique, ne peut se manifester par aucun signe extérieur; mais rien de plus
simple et de plus facile à comprendre, disait Mme de Bonnivet, vous êtes un
être rebelle, etc., etc. Ne voyez-vous pas, ne sentez-vous pas que, hors
l'espace et la durée, il n'y a rien de réel ici-bas ? "
Pendant tous ces beaux raisonnements,
une joie réellement un peu diabolique brillait dans les regards du vicomte de
Malivert, et Mme de Bonnivet, femme d'ailleurs fort clairvoyante, s'écriait : "
Ah! mon cher Octave, la rébellion est évidente dans vos yeux ". Il faut
avouer que ces grands yeux noirs, ordinairement si découragés et dont les traits
de flamme s'échappaient à travers les boucles des plus beaux cheveux blonds du
monde, étaient bien touchants en ce moment. Ils avaient ce charme mieux senti en
France peut-être que partout ailleurs: ils peignaient une âme que l'on a crue
glacée pendant bien des années et qui s'anime tout à coup pour vous. L'effet
électrique produit sur Mme de Bonnivet par cet instant de beauté parfaite et le
naturel plein de sentiment qu'il communiquait à ses accents, la rendirent
vraiment séduisante. En cet instant, elle eût marché au martyre pour assurer le
triomphe de sa nouvelle religion; la générosité et le dévouement brillaient dans
ses yeux. Quel triomphe pour la malignité qui l'observait!
Et ces deux êtres, les plus
remarquables du salon, où sans s'en douter ils formaient spectacle, ne
songeaient nullement à se plaire, et rien ne les occupait moins. C'est ce qui
eût semblé parfaitement incroyable à Mme la duchesse d'Ancre et à ses voisines,
les femmes de France les plus fines. Voilà comment on juge dans le monde des
choses de sentiment.
Armance avait mis une constance
parfaite dans son parti pris à l'égard de son cousin. Plusieurs mois s'étaient
écoulés depuis qu'elle ne lui adressait plus la parole pour des choses
personnelles à eux. Souvent elle ne lui parlait pas de toute une soirée, et
Octave commençait à remarquer les jours où elle avait daigné s'apercevoir de sa
présence.
Attentif à ne pas paraître déconcerté
par la haine de Mlle de Zohiloff, Octave ne marquait plus dans le monde par son
silence invincible et par l'air singulier et parfaitement noble avec lequel
autrefois ses yeux si beaux avaient l'air de s'ennuyer. Il parlait beaucoup et
sans se soucier en aucune façon des absurdités auxquelles il pouvait être
entraîné. Il devint ainsi, sans y songer, l'un des hommes les plus à la mode
dans les salons qui dépendaient en quelque sorte de celui de Mme de Bonnivet. Il
devait au désintérêt parfait qu'il portait en toutes choses, une supériorité
réelle sur ses rivaux; il arrivait sans prétentions au milieu de gens qui en
étaient dévorés. Sa gloire, descendant du salon de l'illustre marquise de
Bonnivet dans les sociétés où cette dame était enviée, l'avait placé sans nul
effort dans une position fort agréable. Sans avoir encore rien fait, il se
voyait dès son début dans le monde classé comme un être à part. Il n'y avait pas
jusqu'au dédaigneux silence que lui inspirait tout à coup la présence des gens
qu'il croyait incapables de comprendre les façons de sentir élevées, qui ne
passât pour une singularité piquante. Mlle de Zohiloff vit ce succès et en fut
étonnée. Depuis trois mois Octave n'était plus le même homme. Il n'était pas
étonnant que sa conversation, si brillante pour tout le monde, eût un charme
secret pour Armance; elle n'avait pour but que de lui plaire.
Vers le milieu de l'hiver, Armance crut
qu'Octave allait faire un grand mariage, et il fut facile de juger de la
position sociale où peu de mois avaient suffi pour porter le jeune vicomte de
Malivert. On voyait quelquefois dans le salon de Mme de Bonnivet un fort grand
seigneur qui toute sa vie avait été à l'affût des choses ou des personnes qui
allaient être à la mode. Sa manie était de s'y attacher, et il avait dû à cette
idée singulière d'assez grands succès; homme fort commun, il s'était tiré du
pair. Ce grand seigneur, servile envers les ministres comme un commis, était au
mieux avec eux, et il avait une petite fille, son héritière unique, au mari de
laquelle il pouvait faire passer les plus grands honneurs et les plus grands
avantages dont puisse disposer le gouvernement monarchique. Tout l'hiver il
avait paru remarquer Octave, mais on était loin de prévoir le vol qu'allait
prendre la faveur du jeune vicomte. M. le duc de... donnait une grande partie de
chasse à courre dans ses forêts de Normandie. C'était une distinction que d'y
être admis; et depuis trente ans il n'avait pas fait une invitation dont les
habiles n'eussent pu deviner le pourquoi.
Tout à coup et sans en avoir prévenu,
il écrivit un billet charmant au vicomte de Malivert et l'invita à venir chasser
avec lui.
Il fut décidé, dans la famille
d'Octave, parfaitement au fait des allures et du caractère du vieux duc de....
que s'il réussissait pendant sa visite au château de Ranville, on le verrait un
jour duc et pair. Il partit chargé des bons avis du commandeur et de toute la
maison; il eut l'honneur de voir un cerf et quatre chiens excellents se
précipiter dans la Seine du haut d'un rocher de cent pieds de haut, et le
troisième jour il était de retour à Paris.
" Vous êtes fou apparemment, lui dit
Mme de Bonnivet en présence d'Armance. Est-ce que la demoiselle vous déplaît? --
Je l'ai peu examinée, répondit-il d'un grand sang-froid, elle me semble même
fort bien: mais quand arrivait l'heure où je viens ici, je me sentais du noir
dans l'âme ".
Les discussions religieuses reprirent
de plus belle après ce grand trait de philosophie. Octave semblait un être
étonnant à Mme de Bonnivet. Enfin, l'instinct des convenances, si je puis
hasarder cette expression, ou quelques sourires surpris, firent comprendre à la
belle marquise qu'un salon où se réunissent cent personnes tous les soirs, n'est
pas précisément le lieu du monde le mieux choisi pour l'investigation de la
rébellion. Elle dit un jour à Octave de venir chez elle, le lendemain à
midi, après le déjeuner. Ce mot, depuis longtemps Octave l'attendait.
Le lendemain fut une des plus
brillantes journées du mois d'avril. Le printemps s'annonçait par une brise
délicieuse et des bouffées de chaleur. Mme de Bonnivet eut l'idée de transporter
dans son jardin la conférence théologique. Elle comptait bien puiser dans le
spectacle toujours nouveau de la nature, quelque argument frappant en
faveur d'une des idées fondamentales de sa philosophie: Ce qui est fort beau
est nécessairement toujours vrai. La marquise parlait en effet fort bien et
depuis assez longtemps, lorsqu'une femme de chambre vint la chercher pour un
devoir à rendre à une princesse étrangère. C'était un rendez-vous pris depuis
huit jours ; mais l'intérêt de la nouvelle religion, dont on croyait qu'Octave
serait un jour le saint Paul avait tout fait oublier. Comme la marquise se
sentait en verve, elle pria Octave d'attendre son retour. " Armance vous tiendra
compagnie ", ajouta-t-elle.
Dès que Mme de Bonnivet se fut
éloignée: " Savez-vous, ma cousine, ce que me dit ma conscience? " reprit
aussitôt Octave sans nulle timidité, car la timidité est fille de l'amour qui se
connaît et qui prétend; " c'est que depuis trois mois vous me méprisez comme un
esprit vulgaire qui a la tête absolument tournée par l'espoir d'une augmentation
de fortune. J'ai longtemps cherché à me justifier auprès de vous, non par de
vaines paroles mais par des actions. Je n'en trouve aucune qui soit décisive;
moi aussi, je ne puis avoir recours qu'à votre sens intime. Or voici ce
qui m'est arrivé. Pendant que je parlerai, voyez dans mes yeux si je mens. " Et
Octave se mit à raconter à sa jeune parente, avec beaucoup de détails et une
naïveté parfaite, toute la suite des sentiments et des démarches que nous avons
fait connaître au lecteur. Il n'eut garde d'oublier le mot adressé par Armance à
son amie Méry de Tersan, et qu'il avait surpris en allant chercher le jeu
d'échecs chinois.-- " Ce mot a disposé de ma vie; depuis ce moment je n'ai pensé
qu'à regagner votre estime. " Ce souvenir toucha profondément Armance, et
quelques larmes silencieuses commencèrent à couler le long de ses joues.
Elle n'interrompit point Octave ; quand
il eut cessé de parler, elle se tut encore pendant longtemps. " Vous me croyez
coupable! " dit Octave extrêmement touché de ce silence. Elle ne répondit pas. "
J'ai perdu votre estime ", s'écria-t-il, et les larmes tremblaient dans ses
yeux. " Indiquez-moi une action au monde par laquelle je puisse regagner la
place que j'avais autrefois dans votre coeur, et à l'instant elle est accomplie.
" Ces derniers mots, prononcés avec une énergie contenue et profonde furent trop
forts pour le courage d'Armance ; il ne lui fut plus possible de feindre, ses
larmes la gagnèrent, et elle pleura ouvertement. Elle craignit qu'Octave
n'ajoutât quelque mot qui aurait augmenté son trouble et lui aurait fait perdre
le peu d'empire qu'elle avait encore sur elle-même. Elle redoutait surtout de
parler. Elle se hâta de lui donner la main ; et faisant un effort pour parler et
ne parler qu'en amie: " Vous avez toute mon estime ", lui dit-elle. Elle fut
bien heureuse de voir venir de loin une femme de chambre; la nécessité de cacher
ses larmes à cette fille lui fournit un prétexte pour quitter le jardin.
CHAPITRE VII
But passion most dissembles yet betrays
Even by its darkness ; as the blackest sky
Foretells the heaviest tempest, it displays
Its workings through the vainly guarded eye,
And in whatever aspect it arrays,
Itself,'tis still the same hypocrisy;
Coldness or anger, even disdain or hate,
Are masks if often wears, and still too late.
Don Juan, c. I
Octave resta
immobile, les yeux remplis de larmes, et ne sachant s'il devait se réjouir ou
s'affliger. Après une si longue attente, il avait donc pu livrer enfin cette
bataille tant désirée, mais l'avait-il perdue ou gagnée? Si elle est perdue, se
dit-il, tout est fini pour moi. Armance me croit tellement coupable qu'elle
feint de se payer de la première excuse que je présente, et ne daigne pas entrer
en explication avec un homme si peu digne de son amitié. Que veulent dire ces
paroles si brèves: Vous avez toute mon estime? Peut-on rien voir de plus
froid? Est-ce un retour parfait à l'ancienne intimité? Est-ce une manière polie
de couper court à une explication désagréable? Le départ d'Armance, si brusque,
lui semblait surtout de bien mauvais augure.
Pendant qu'Octave en proie à un
étonnement profond tâchait de se rappeler exactement ce qui venait de lui
arriver, essayait d'en tirer des conséquences, et tremblait, au milieu de ses
efforts pour raisonner juste, d'arriver tout à coup à quelque découverte
décisive qui tirât toute incertitude en lui prouvant que sa cousine le trouvait
indigne de son estime, Armance était en proie à la plus vive douleur. Ses larmes
la suffoquaient; mais elles étaient de honte et non plus de bonheur.
Elle se hâta de se renfermer dans sa
chambre. Grand Dieu, se disait-elle dans l'excès de sa confusion, qu'est-ce
qu'Octave va penser de l'état où il m'a vue? A-t-il compris mes larmes? Hélas,
puis-je en douter? Depuis quand une simple confidence de l'amitié fait-elle
répandre des pleurs à une fille de mon âge? O Dieu ! après une telle honte
comment oser reparaître devant lui? Il manquait à l'horreur de ma situation
d'avoir mérité ses mépris. Mais, se dit Armance, ce n'est pas aussi une simple
confidence; il y a trois mois que j'évitais de lui parler; c'est une sorte de
réconciliation entre amis qui étaient brouillés, et l'on dit qu'on pleure dans
ces sortes de réconciliations, -- oui, mais on ne prend pas la fuite, mais on
n'est pas jeté dans le trouble le plus extrême.
Au lieu de me trouver renfermée et
fondant en larmes chez moi, je devrais être au jardin et continuer à lui parler,
heureuse du simple bonheur de l'amitié. Oui, se dit Armance, je dois retourner
au jardin; Mme de Bonnivet n'est peut-être pas encore revenue. En se levant elle
se regarda dans une glace et vit qu'elle était hors d'état de paraître devant
Octave. Ah! s'écria-t-elle en se laissant tomber de désespoir sur une chaise, je
suis une malheureuse perdue d'honneur et perdue aux yeux de qui? aux yeux
d'Octave. Ses sanglots et son désespoir l'empêchèrent de penser.
Quoi! se dit-elle, après quelques
moments, si tranquille, si heureuse même, malgré mon fatal secret, il y a une
demi-heure, et perdue maintenant! perdue à jamais, sans ressource! un homme
d'autant d'esprit aura vu toute l'étendue de ma faiblesse, et cette faiblesse
est du nombre de celles qui doivent le plus choquer sa sévère raison. Les larmes
d'Armance la suffoquaient. Cet état violent se prolongea pendant plusieurs
heures; il produisit un léger mouvement de fièvre qui valut à Armance la
permission de ne pas quitter sa chambre de la soirée.
La fièvre augmenta, bientôt parut une
idée: Je ne suis qu'à demi méprisable, car enfin je n'ai pas avoué en propres
termes mon fatal amour. Mais d'après ce qui vient d'arriver, je ne puis répondre
de rien. Il faut élever une barrière éternelle entre Octave et moi. Il faut me
faire religieuse, je choisirai l'ordre qui laisse le plus de solitude, un
couvent situé au milieu de montagnes élevées, avec une vue pittoresque. Là
jamais je n'entendrai parler de lui. Cette idée est le devoir, se dit la
malheureuse Armance. Dès ce moment le sacrifice fut fait. Elle ne se disait pas,
elle sentait (le dire en détail eût été comme en douter), elle sentait cette
vérité: du moment que j'ai aperçu le devoir, ne pas le suivre à
l'instant, en aveugle, sans débats, c'est agir comme une âme vulgaire, c'est
être indigne d'Octave. Que de fois ne m'a-t-il pas dit, que tel est le signe
secret auquel on reconnaît les âmes nobles! Ah! je me soumettrai à votre arrêt,
mon noble ami, mon cher Octave! La fièvre lui donnait l'audace de prononcer ce
nom à demi-voix, et elle trouvait du bonheur à le répéter.
Bientôt Armance se vit religieuse. Il y
eut des moments où elle était étonnée des ornements mondains qui paraient sa
petite chambre. Cette belle gravure de la madone de San Sisto que m'a
donnée Mme de Malivert, il faudra la donner à mon tour, se dit-elle; elle a été
choisie par Octave, il l'a préférée au Mariage de la Madone, le premier
tableau de Raphaël. Déjà dans ce temps-là je me souviens que je disputais avec
lui sur la bonté de son choix, uniquement pour avoir le plaisir de le voir le
défendre. L'aimais-je donc sans le savoir? l'ai-je toujours aimé? Ah! il faut
arracher de mon coeur cette passion affreuse. Et la malheureuse Armance,
cherchant à oublier son cousin, trouvait son souvenir mêlé à toutes les actions
de sa vie même les plus indifférentes. Elle était seule, elle avait renvoyé sa
femme de chambre afin de pouvoir pleurer sans contrainte. Elle sonna et fit
transporter ses gravures dans la pièce voisine. Bientôt la petite chambre fut
dépouillée et seulement ornée de son joli papier bleu lapis. Est-il permis à une
religieuse, se dit-elle, d'avoir un papier dans sa cellule? Elle pensa longtemps
à cette difficulté; son âme avait besoin de se figurer exactement l'état où elle
serait réduite dans sa cellule ; l'incertitude à cet égard était au delà de tous
les maux, car c'était l'imagination qui se chargeait de les peindre. Non, se
dit-elle enfin, les papiers ne doivent pas être permis, ils n'étaient pas
inventés du temps des fondatrices des ordres religieux; ces ordres viennent
d'Italie ; le prince Touboskine nous disait qu'une muraille blanchie chaque
année avec de la chaux est le seul ornement de tant de beaux monastères. Ah!
reprit-elle dans son délire, il faut peut-être aller prendre le voile en Italie
; le prétexte serait la santé.
-- Oh! non. Du moins ne pas quitter la
patrie d'Octave, du moins entendre toujours parler sa langue. En ce moment Méry
de Tersan entra dans sa chambre; la nudité des murailles frappa cette jeune
fille, elle pâlit, en s'approchant de son amie. Armance, exaltée par la fièvre
et par un certain enthousiasme de vertu qui était encore une manière d'aimer
Octave, voulut se lier par une confidence. " Je veux me faire religieuse,
dit-elle à Méry. -- Quoi! la sécheresse d'âme d'une certaine personne
serait-elle allée jusqu'à blesser ta délicatesse ? -- Ah! mon Dieu non, je n'ai
rien à reprocher à Mme de Bonnivet; elle a autant d'amitié pour moi qu'elle peut
en sentir pour une fille pauvre et qui n'est rien dans le monde. Même elle me
chérit quand elle a du chagrin, et ne pourrait être pour personne meilleure que
pour moi. Je serais injuste, et j'aurais l'âme de ma position, si je lui faisais
le moindre reproche. " Un des derniers mots de cette réponse fit pleurer Méry
qui était riche et qui avait les nobles sentiments qui distinguent son illustre
famille. Sans se parler autrement que par leurs larmes et leurs serrements de
mains, les deux amies passèrent ensemble une grande partie de la soirée. Armance
dit enfin à Méry toutes les raisons qu'elle avait pour se retirer au couvent,
hors une seule: que pouvait devenir dans le monde une fille pauvre, et qu'après
tout on ne pouvait pas marier à un petit marchand du coin de la rue? quel sort
l'attendait? Dans uncouvent on ne dépend que de la règle. S'il n'y a pas ces
distractions que l'on doit aux beaux-arts ou à l'esprit des gens du monde et
dont elle jouissait auprès de Mme de Bonnivet, jamais aussi il n'y a nécessité
absolue de plaire à une seule personne, et humiliation si l'on n'y réussit pas.
Armance serait morte de honte plutôt que de prononcer le nom d'Octave. Tel est
le comble de mon malheur, pensait-elle en pleurant et se jetant dans les bras de
Méry, je ne puis demander de conseils même à l'amitié la plus dévouée, et la
plus vertueuse.
Pendant qu'Armance pleurait dans sa
chambre, Octave, par un mouvement que, malgré sa philosophie, il était loin de
s'expliquer, sachant que de toute la soirée il ne verrait pas Mlle de Zohiloff,
se rapprocha des femmes qu'il négligeait ordinairement pour les arguments
religieux de Mme de Bonnivet. Il y avait déjà plusieurs mois qu'Octave se voyait
poursuivi par des avances fort polies et qui n'en étaient que plus
contrariantes. Il était devenu misanthrope et chagrin; chagrin comme Alceste sur
l'article des filles à marier. Dès qu'on lui parlait d'une femme de la société
qu'il ne connaissait pas, son premier mot était: " A-t-elle une fille à marier?
" Depuis peu même, sa prudence avait appris à ne plus se contenter d'une
première réponse négative.
" Madame une telle n'a pas de fille à
marier, disait-il, mais n'aurait-elle point quelque nièce? "
Pendant qu'Armance était dans une sorte
de délire, Octave, qui cherchait à se distraire de l'incertitude où le plongeait
l'événement du matin, non seulement parla à toutes les femmes qui avaient des
nièces, mais encore il aborda quelques-unes de ces mères redoutables qui ont
jusqu'à trois filles. Peut-être tant de courage était-il rendu facile par la vue
de la petite chaise où s'asseyait ordinairement Armance près du fauteuil de Mme
de Bonnivet; elle venait d'être occupée par une des demoiselles de Claix dont
les belles épaules allemandes, favorisées par le peu d'élévation de la petite
chaise d'Armance, profitaient de l'occasion pour étaler toute leur fraîcheur.
Quelle différence! pensait ou plutôt sentait Octave; comme ma cousine serait
humiliée de ce qui fait le triomphe de Mlle de Claix! pour celle-ci, ce n'est
que de la coquetterie permise; ce n'est pas même une faute; là encore on peut
dire: noblesse oblige. Octave se mit à faire la cour à Mlle de Claix. Il eût
fallu avoir quelque intérêt à le deviner ou plus d'habitude de la simplicité
habituelle de son expression, pour voir dans sa prétendue gaieté tout ce qu'elle
avait d'amer et de méprisant. On fut assez bon pour trouver du trait dans ce
qu'il disait; ses mots les plus applaudis lui semblaient à lui-même fort communs
et quelquefois même entachés de grossièreté. Comme il ne s'était point arrêté ce
soir-là auprès de Mme de Bonnivet, quand elle passait près de lui, elle le
grondait à voix basse, et Octave justifiait sa désertion par des mots qui
semblaient charmants à la marquise. Elle était fort contente de l'esprit de son
futur prosélyte et de l'aplomb qu'il prenait dans le monde.
Elle fit son éloge avec la bonhomie de
l'innocence, si le mot ne rougissait pas de se voir employé à l'occasion d'une
femme qui avait de si belles poses dans sa bergère et des mouvements d'eux si
pittoresques en regardant le ciel. Il faut avouer que quelquefois, en regardant
fixement une moulure d'or du plafond de son salon, elle parvenait à se dire :
là, dans cet espace vide, dans cet air, il y a un génie qui m'écoute, magnétise
mon âme et lui donne les sentiments singuliers et pour moi bien réellement
imprévus que j'exprime quelquefois avec tant d'éloquence. Ce soir-là Mme de
Bonnivet, fort contente d'Octave et du rôle auquel son disciple pourrait
s'élever un jour, disait à Mme de Claix: " Il ne manquait réellement au jeune
vicomte que l'assurance que donne la fortune. Quand je n'aimerais pas cette
excellente loi d'indemnité, parce qu'elle est si juste envers nos pauvres
émigrés, je l'aimerais pour l'âme nouvelle qu'elle donne à mon cousin. " Mme
d'Ancre regarda Mme de Claix et Mme la comtesse de la Ronze; et comme Mme de
Bonnivet quittait ces dames pour aller au-devant d'une jeune duchesse qui
entrait: " Il me semble que tout ceci est fort clair, dit-elle à Mme de Claix.
-- Trop clair, répondit celle-ci; nous arrivons au scandale; encore un peu plus
d'amabilité de la part de l'étonnant Octave, et notre chère marquise ne
pourra s'empêcher de nous prendre tout à fait pour ses confidentes. -- C'est
toujours ainsi, reprit Mme d'Ancre, que j'ai vu finir ces grandes vertus qui
s'avisent de dogmatiser sur la religion. Ah! ma belle marquise, heureuse la
femme qui écoute tout bonnement le curé de sa paroisse et rend le pain bénit! --
Cela vaut mieux assurément que de faire relier des Bibles par Thouvenin ",
reprit Mme de Claix.
Mais toute la prétendue amabilité
d'Octave avait disparu en un clin d'oeil. Il venait de voir Méry qui revenait de
la chambre d'Armance parce que sa mère avait demandé sa voiture, et Méry avait
la figure renversée. Elle partit si vite qu'Octave ne put lui parler. Il sortit
lui-même à l'instant. Il lui eût été impossible désormais de dire une parole à
qui que ce soit. L'air affligé de Mlle de Tersan lui apprenait qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire; peut-être Mlle de Zohiloff allait-elle quitter
Paris pour le fuir. Ce qui est admirable, c'est que notre philosophe n'eut pas
la moindre idée qu'il aimait Armance d'amour. Il s'était fait les serments les
plus forts contre cette passion, et comme il manquait de pénétration et non pas
de caractère, il eût probablement tenu ses serments.
CHAPITRE VIII
What shall I do the while? Where bide?
How live?
Or in my life what comfort, when I am
Dead to him ?
Cymbeline act. III.
Armance était
loin de se faire une semblable illusion. Il y avait déjà longtemps que voir
Octave était le seul intérêt de sa vie. Lorsqu'un hasard imprévu était venu
changer la position sociale de son jeune parent, que de combats avaient déchiré
son âme! Que d'excuses n'avait-elle pas inventées pour le changement soudain qui
avait paru dans la conduite d'Octave! Elle se demandait sans cesse: A-t-il une
âme vulgaire ?
Lorsque enfin elle fut parvenue à se
prouver qu'Octave était fait pour sentir d'autres bonheurs que ceux de l'argent
et de la vanité, un nouveau sujet de chagrins était venu s'emparer de son
attention. Je serais doublement méprisée, se disait-elle, si l'on soupçonnait
mon sentiment pour lui; moi la plus pauvre de toutes les jeunes filles qui
paraissent dans le salon de Mme de Bonnivet. Ce profond malheur qui la menaçait
de toutes parts, et qui aurait dû engager Armance à se guérir de sa passion, ne
fit, en la portant à une mélancolie profonde, que la livrer plus aveuglément au
seul plaisir qui lui restât dans le monde, celui de songer à Octave.
Tous les jours elle le voyait pendant
plusieurs heures, et les petits événements de chaque journée venaient changer sa
manière de penser sur son cousin; comment eût-elle pu guérir? C'est par crainte
de se trahir et non par mépris, qu'elle avait mis tant d'attention à n'avoir
jamais avec lui de conversation intime.
Le lendemain de l'explication dans le
jardin, Octave vint deux fois à l'hôtel de Bonnivet, mais Armance ne parut
point. Cette absence singulière augmenta beaucoup l'incertitude qui l'agitait
sur le résultat favorable ou funeste de la démarche qu'il s'était permise. Le
soir, il vit son arrêt dans l'absence de sa cousine et n'eut pas le courage de
se distraire par le son de vaines paroles; il ne put prendre sur lui de parler à
qui que ce soit.
A chaque fois qu'on ouvrait la porte du
salon il lui semblait que son coeur était sur le point de se briser; enfin une
heure sonna, il fallut partir. En sortant de l'hôtel de Bonnivet, le vestibule,
la façade, le marbre noir au-dessus de la porte, le mur antique du jardin toutes
ces choses assez communes, lui semblèrent avoir une physionomie particulière
qu'elles devaient à la colère d'Armance. Ces formes vulgaires devinrent chères à
Octave, par la mélancolie qu'elles lui inspiraient. Oserai-je dire qu'elles
acquirent rapidement à ses yeux une sorte de noblesse tendre?Il tressaillit le
lendemain en trouvant une ressemblance entre le vieux mur du jardin de sa maison
couronné de quelques violiers jaunes en fleur et le mur d'enceinte de l'hôtel de
Bonnivet.
Le troisième jour après celui où il
avait osé parler à sa cousine, il vint chez Mme de Bonnivet, bien convaincu
qu'il était à jamais relégué au rang des simples connaissances. Quel ne fut pas
son trouble en apercevant Armance au piano! Elle le salua avec amitié. Il la
trouva pâle et fort changée. Et cependant, ce qui l'étonna beaucoup et fut sur
le point de lui rendre un peu d'espoir, il crut apercevoir dans ses yeux un
certain air de bonheur.
Le temps était magnifique et Mme de
Bonnivet voulut profiter d'une des plus jolies matinées de printemps pour faire
quelque longue promenade. " Etes-vous des nôtres, mon cousin? dit-elle à Octave.
-- Oui, madame, s'il ne s'agit ni du bois de Boulogne ni de Mousseaux. " Octave
savait que ces buts de promenade déplaisaient à Armance. -- " Le jardin du Roi,
si l'on y va par le boulevard, trouvera-t-il grâce à vos yeux? -- Il y a plus
d'un an que je n'y suis allé. -- Je n'ai pas vu le jeune éléphant, dit Armance,
en sautant de joie, et allant chercher son chapeau. " On partit gaiement. Octave
était comme hors de lui; Mme de Bonnivet passa en calèche devant Tortoni avec
son bel Octave. C'est ainsi que parlèrent les hommes de la société qui les
aperçurent. Ceux dont la santé n'était pas en bon état se livrèrent, à cette
occasion, à de tristes réflexions sur la légèreté des grandes dames qui
reprenaient les façons d'agir de la cour de Louis XV. Dans les circonstances
graves vers lesquelles nous marchons, ajoutaient ces pauvres gens, il est bien
maladroit de donner au tiers état et à l'industrie l'avantage de la régularité
des moeurs et de la décence des manières. Les jésuites ont bien raison de
débuter par la sévérité.
Armance dit que le libraire venait
d'envoyer trois volumes intitulés: Histoire de... -- Me conseillez-vous
cet ouvrage? dit la marquise à Octave. Il est si effrontément prôné dans les
journaux que je m'en méfie. -- Vous le trouverez cependant fort bien fait;
l'auteur sait raconter et il ne s'est encore vendu à aucun parti. -- Mais est-il
amusant? dit Armance. -- Ennuyeux comme la peste ", répondit Octave. On parla de
certitude historique, puis de monuments. " Ne me disiez-vous pas, un de ces
jours, reprit Mme de Bonnivet, qu'il n'y a de certain que les monuments. -- Oui,
pour l'histoire des Romains et des Grecs, gens riches qui eurent des monuments;
mais les bibliothèques renferment des milliers de manuscrits sur le moyen âge,
et c'est paresse toute pure chez nos prétendus savants si nous n'en profitons
pas. -- Mais ces manuscrits sont écrits en si mauvais latin, reprit Mme de
Bonnivet. -- Peu intelligible peut-être pour nos savants, mais pas si mauvais.
Vous seriez fort contente des lettres d'Héloïse à Abailard. -- Leur tombeau
était, dit-on, au Musée français, dit Armance, qu'en a-t-on fait ?
" On l'a mis au Père-Lachaise. --
Allons le voir ", dit Mme de Bonnivet, et quelques minutes après on arriva à ce
jardin anglais, le seul vraiment beau par sa position qui existe à Paris. On
visita le monument d'Abailard, l'obélisque de Masséna; on chercha la tombe de
Labédoyère. Octave vit le lieu où repose la jeune B.... et lui donna des larmes.
La conversation était sérieuse, grave,
mais d'un intérêt touchant. Les sentiments osaient se montrer sans aucun voile.
A la vérité, on ne parlait que de sujets peu capables de compromettre, mais le
charme céleste de la candeur n'en était pas moins vivement senti par les
promeneurs, quand ils virent s'avancer de leur côté un groupe où régnait la
spirituelle comtesse de G... Elle venait en ce lieu chercher des inspirations,
dit-elle à Mme de Bonnivet.
Ce mot fit presque sourire nos amis;
jamais ce qu'il a de commun et d'affecté ne leur avait paru si choquant. Mme de
G..., comme tout ce qu'il y a de vulgaire en France, exagérait ses impressions
pour arriver à l'effet, et les personnes dont elle troublait l'entretien
diminuaient un peu leurs sentiments en les exprimant, non par fausseté, mais par
une sorte de pudeur instinctive, inconnue des gens communs, quelque esprit
qu'ils aient.
Après quelques mots de conversation
générale, comme l'allée était fort étroite, Octave et Armance se trouvèrent un
peu en arrière:
" Vous avez été indisposée avant-hier,
dit Octave, et même la pâleur de votre amie Méry, en sortant de chez vous, me
fit craindre que vous ne fussiez très souffrante.
-- Je n'étais point malade, dit Armance
d'un ton de légèreté un peu marqué, et l'intérêt que prend à ce qui me regarde
votre vieille amitié, pour parler comme Mme de G..., me fait un devoir de vous
apprendre la cause de mes petits chagrins. Depuis quelque temps il est question
d'un mariage pour moi; avant-hier, on a été sur le point de tout rompre, et
c'est pourquoi j'étais un peu troublée au jardin. Mais je vous demande un secret
absolu, dit Armance effrayée d'un mouvement de Mme de Bonnivet qui se
rapprochait d'eux. Je compte sur un secret éternel, même avec Madame votre mère
et surtout envers ma tante. " Cet aveu étonna beaucoup Octave; Mme de Bonnivet
s'étant éloignée de nouveau: " Voulez-vous me permettre une question, reprit-il;
est-ce un mariage de convenance toute seule? "
Armance, à qui le mouvement et le grand
air avaient donné les plus belles couleurs, pâlit tout à coup. La veille, en
formant son projet héroïque, elle n'avait pas prévu cette question si simple.
Octave vit qu'il était indiscret, et cherchait une plaisanterie pour changer de
discours, lorsque Armance lui dit en essayant de dominer sa douleur : " J'espère
que la personne qu'on propose méritera votre amitié; elle a toute la mienne.
Mais si vous voulez, ne parlons plus de cet arrangement, peut-être encore assez
éloigné. " Peu après, on remonta en calèche et Octave, qui ne trouvait plus rien
à dire, se fit descendre au Gymnase.
CHAPITRE IX
Que la paix
habite dans ton sein, pauvre logis, qui te gardes toi-même.
Cymbeline.
La
veille, après une journée affreuse, et dont on ne pourrait se former qu'une
faible idée en pensant à l'état d'un malheureux dépourvu de courage, et qui se
prépare à subir une opération de chirurgie souvent mortelle, une idée était
apparue à Armance: Je suis assez liée avec Octave pour lui dire qu'un ancien ami
de ma famille songe à me marier. Si mes larmes m'ont trahie, cette confidence me
rétablira dans son estime. Ce mariage prochain et les inquiétudes qu'il me
cause, feront attribuer mes larmes à quelque allusion un peu trop directe à la
situation où je me trouvais. S'il a un peu d'amour pour moi, hélas! il s'en
guérira, mais du moins je pourrai être son amie; je ne serai pas exilée dans un
couvent et condamnée à ne plus le voir, même une seule fois, dans toute ma vie.
Armance comprit, les jours suivants,
qu'Octave cherchait à deviner quelle était la personne préférée. Il faut qu'il
connaisse l'homme dont il s'agit, se dit-elle en soupirant; mon cruel devoir
s'étend jusque-là; ce n'est qu'à ce prix qu'il peut m'être permis de le voir
encore.
Elle pensa au baron de Risset, ancien
chef vendéen, personnage héroïque, qui paraissait assez souvent dans le salon de
Mme de Bonnivet, mais qui y paraissait pour se taire.
Dès le lendemain Armance parla au baron
des Mémoires de Mme de la Rochejaquelein; elle savait qu'il en était jaloux; il
en parla fort mal et fort au long. Mlle de Zohiloff aime-t-elle un neveu du
baron, se dit Octave, ou serait-il possible que les hauts faits du vieux général
fissent oublier ses cinquante-cinq ans? Ce fut en vain qu'Octave essaya de faire
parler le taciturne baron, encore plus silencieux et méfiant depuis qu'il se
voyait l'objet de ces singulières prévenances.
Je ne sais quelle politesse trop
marquée, qui fut adressée à Octave par une mère qui avait des filles à marier,
effaroucha sa misanthropie et lui fit dire à sa cousine, qui faisait l'éloge de
ces demoiselles, qu'eussent-elles une protectrice encore plus éloquente, il
s'était, grâce à Dieu, interdit toute admiration exclusive jusqu'à l'âge de
vingt-six ans. Ce mot imprévu frappa Armance comme un coup de foudre ; de sa vie
elle n'avait été aussi heureuse. Dix fois peut-être depuis sa nouvelle fortune,
Octave avait parlé devant elle de l'époque où il songerait à se marier. A la
surprise que lui causa le mot de son cousin, elle s'aperçut qu'elle l'avait
oublié.
Cet instant de bonheur fut délicieux.
Tout occupée la veille de la douleur extrême que cause un grand sacrifice à
faire au devoir, Armance avait entièrement oublié cette admirable source de
consolation. C'étaient ces sortes d'oublis qui la faisaient accuser de manquer
d'esprit par ces gens du monde à qui les mouvements de leur coeur laissent le
loisir d'être attentifs à tout. Comme Octave venait d'avoir vingt ans, Armance
pouvait espérer d'être sa meilleure amie encore pendant six années et de l'être
sans remords. Et qui sait, se disait-elle, j'aurai peut-être le bonheur
de mourir avant la fin de ces six années?
Une nouvelle manière d'être commença
pour Octave. Autorisé par la confiance qu'Armance lui témoignait, il osait la
consulter sur les petits événements de sa vie. Presque chaque soir il avait le
bonheur de pouvoir lui parler sans être précisément entendu des voisins. Il vit
avec délices que ses confidences, quelque minutieuses qu'elles fussent,
n'étaient jamais à charge. Pour donner du courage à sa méfiance, Armance lui
parlait aussi de ses chagrins, et il s'établit entre eux une intimité fort
singulière.
L'amour le plus heureux a ses orages;
on peut même dire qu'il vit autant de ses terreurs que de ses félicités. Ni les
orages, ni les inquiétudes ne troublèrent jamais l'amitié d'Armance et d'Octave.
Il sentait qu'il n'avait aucun titre auprès de sa cousine; il n'aurait pu se
plaindre de rien.
Bien loin de s'exagérer la gravité de
leurs relations, jamais ces âmes délicates ne s'étaient dit un mot à se sujet;
le mot d'amitié même n'avait pas été prononcé entre elles depuis la confidence
de mariage, faite auprès du tombeau d'Abailard. Comme, se voyant sans cesse, ils
pouvaient se parler rarement sans être entendus, ils avaient toujours dans leurs
courts moments de liberté tant de choses à s'apprendre, tant de faits à se
communiquer rapidement, que toute vaine délicatesse était bannie de leurs
discours.
Il faut convenir qu'Octave aurait
difficilement pu trouver un sujet de plainte. Tous les sentiments que l'amour le
plus exalté, le plus tendre, le plus pur, peut faire naître dans un coeur de
femme, Armance les éprouvait pour lui. L'espoir de la mort, qui formait toute la
perspective de cet amour, donnait même à son langage quelque chose de céleste et
de résigné, tout à fait d'accord avec le caractère d'Octave.
Le bonheur tranquille et parfait dont
le pénétrait la douce amitié d'Armance, fut si vivement senti par lui qu'il
espéra changer de caractère.
Depuis qu'il avait fait la paix avec sa
cousine, il n'était plus retombé dans des moments de désespoir tel que celui qui
lui fit regretter de n'avoir pas été tué par la voiture qui débouchait au galop
dans la rue de Bourbon. Il dit à sa mère: " Je commence à croire que je n'aurai
plus de ces accès de fureur qui te faisaient craindre pour ma raison. "
Octave était plus heureux, il eut plus
d'esprit. Il s'étonnait de voir dans la société bien des choses qui ne l'avaient
jamais frappé auparavant, quoique depuis longtemps elles fussent sous ses yeux.
Le monde lui semblait moins haïssable et surtout moins occupé de lui nuire. Il
se disait qu'excepté dans la classe des femmes dévotes ou laides, chacun
songeait beaucoup plus à soi, et beaucoup moins à nuire au voisin qu'il n'avait
cru l'apercevoir autrefois.
Il reconnut qu'une légèreté de tous les
moments rend tout esprit de suite impossible; il s'aperçut enfin que ce monde
qu'il avait eu le fol orgueil de croire arrangé d'une manière hostile pour
lui n'était tout simplement que mal arrangé. Mais, disait-il à Armance, tel
qu'il est, il est à prendre ou à laisser. Il faut ou tout finir rapidement et
sans délai par quelques gouttes d'acide prussique ou prendre la vie gaiement. En
parlant ainsi, Octave cherchait à se convaincre bien plus qu'il n'exprimait une
conviction. Son âme était séduite par le bonheur qu'il devait à Armance.
Ses confidences n'étaient pas toujours
sans péril pour cette jeune fille. Quand les réflexions d'Octave prenaient une
couleur sombre; quand il était malheureux par la perspective de l'isolement à
venir, Armance avait de la peine à lui cacher combien elle eût été malheureuse
de se figurer qu'un instant dans sa vie elle pourrait être séparée de lui.
" Quand on n'a pas d'amis à mon âge,
lui disait Octave un soir, peut-on espérer d'en acquérir encore? Aime-t-on par
projet? " Armance qui sentait ses larmes prêtes à la trahir, fut obligée de le
quitter brusquement. " Je vois, lui dit-elle, que ma tante veut me dire un mot.
"
Octave, appuyé contre la fenêtre,
continua tout seul le cours de ses réflexions sombres. Il ne faut pas bouder le
monde, se dit-il enfin. Il est si méchant, qu'il ne daignerait pas s'apercevoir
qu'un jeune homme, enfermé à double tour dans un second étage de la rue
Saint-Dominique, le hait avec passion. Hélas! un seul être s'apercevrait que je
manque dans le monde, et son amitié en serait navrée; et il se mit à
regarder de loin Armance; elle était assise sur sa petite chaise auprès de la
marquise, et lui parut dans cet instant d'une beauté ravissante. Tout le bonheur
d'Octave qu'il croyait si ferme et si bien assuré, ne tenait cependant qu'à ce
seul petit mot amitié qu'il venait de prononcer. On échappe difficilement
à la maladie de son siècle: Octave se croyait philosophe et profond.
Tout à coup Mlle de Zohiloff se
rapprocha de lui avec l'air de l'inquiétude et presque de la colère. " On vient
de raconter à ma tante, lui dit-elle, une singulière calomnie sur votre compte.
Une personne grave, et qui jusqu'ici ne s'est point montrée votre ennemie, est
venue lui dire que souvent à minuit, quand vous sortez d'ici, vous allez finir
la soirée dans d'étranges salons qui ne sont à peu près que des maisons de jeu.
" Et ce n'est pas tout; dans ces lieux
où règne le ton le plus avilissant, vous vous distinguez par des excès qui
étonnent leurs plus anciens habitués. Non seulement vous vous trouvez environné
de femmes dont la vue est une tache, mais vous parlez, vous tenez le dé dans
leur conversation. L'on est allé jusqu'à dire que vous brillez en ces lieux et
par des plaisanteries dont le mauvais goût passe toute croyance. Les gens qui
s'intéressent à vous, car il s'en est rencontré même dans ces salons, vous ont
d'abord fait l'honneur de prendre ces mots pour de l'esprit appris. Le
vicomte de Malivert est jeune, se sont-ils dit, il aura vu employer ces
plaisanteries dans quelque réunion vulgaire pour raviver l'attention et faire
briller le plaisir dans les yeux de quelques hommes grossiers. Mais vos amis ont
remarqué avec douleur que vous vous donniez la peine d'inventer sur place vos
mots les plus révoltants. Enfin le scandale incroyable de votre prétendue
conduite vous aurait valu une célébrité malheureuse parmi ce que Paris renferme
de jeunes gens du plus mauvais ton.
" La personne qui vous calomnie,
continua Armance que le silence obstiné d'Octave commençait à déconcerter un
peu, a fini par des détails que l'étonnement seul de ma tante l'a empêchée de
contredire ".
Octave remarquait avec délices que la
voix d'Armance tremblait pendant ce long récit. " Tout ce qu'on vous a raconté
est vrai, lui dit-il enfin, mais ne le sera plus à l'avenir. Je ne reparaîtrai
pas dans des lieux où jamais l'on n'aurait dû voir votre ami ".
L'étonnement et l'affliction d'Armance furent extrêmes. Un instant elle éprouva un sentiment qui ressemblait à du mépris. Mais le lendemain, lorsqu'elle revit Octave, sa manière de voir sur ce qui est convenable dans la conduite d'un homme était bien changée. Elle trouvait dans le noble aveu de son cousin, et surtout dans ce serment si simple fait à elle, une raison de l'aimer davantage. Armance crut être assez sévère envers elle-même en faisant le voeu de quitter Paris et de ne jamais revoir Octave s'il reparaissait dans ces maisons si peu dignes de lui.
CHAPITRE X
O conoscenza!
non è senza il suo perché che il fedel prete ti chiamô: al più gran dei mali.
Ègli era tutto disturbato, e pero non dubitava ancora, al più al piu, dubitava
di esser presto sul punto di dubitare. O conoscenza! tu sei fatale a quelli, nei
quali l'oprar segue da vicino il credo.
IL CARDINAL GERDIL.
Faut-il dire
qu'Octave fut fidèle à sa promesse? Il abandonna des plaisirs proscrits par
Armance.
Le besoin d'agir et le désir d'observer
des choses nouvelles l'avaient poussé à voir la mauvaise compagnie, souvent
moins ennuyeuse que la bonne. Dès qu'il était heureux, une sorte d'instinct le
portait à se mêler avec les hommes; il voulait les dominer.
Pour la première fois, Octave avait
entrevu l'ennui des manières trop parfaites et des excès de la froide politesse:
le mauvais ton permet de parler de soi, à tort et à travers, et l'on est moins
isolé. Lorsqu'on a servi du punch dans ces brillants salons de l'extrémité de la
rue de Richelieu, que les étrangers prennent pour la bonne compagnie, on n'a pas
cette sensation: je suis ici dans un désert d'hommes. Au contraire, on peut se
croire vingt amis intimes, dont on ne sait pas le nom. Oserons-nous le dire au
risque de compromettre, à la fois, et nous et notre héros? Octave regretta
quelques-uns de ses compagnons de souper.
La partie de sa vie qui s'était écoulée
avant son intimité avec les habitants de l'hôtel de Bonnivet, commençait à lui
paraître folle et entachée de duperie. Il pleuvait, se disait-il dans ses façons
de penser originales et vives; au lieu de prendre un parapluie, je m'irritais
follement contre l'état du ciel, et dans des moments d'enthousiasme pour le beau
et le juste, qui n'étaient au fond que des accès de folie, je m'imaginais que la
pluie tombait exprès pour me jouer un mauvais tour.
Charmé de pouvoir parler à Mlle de
Zohiloff des observations qu'il avait faites, comme un autre Philibert, dans de
certains bals fort élégants: « J'y trouvais un peu d'imprévu, lui disait-il. Je
ne suis plus content de cette bonne compagnie par excellence, que j'ai tant
aimée. Il me semble que sous des mots adroits elle proscrit toute énergie, toute
originalité. Si l'on n'est copie, elle vous accuse de mauvaises manières.
Et puis la bonne compagnie usurpe. Elle avait autrefois privilège de juger de ce
qui est bien; mais depuis qu'elle se croit attaquée, elle condamne, non
plus ce qui est grossier et désagréable sans compensation, mais qu'elle croit
nuisible à ses intérêts. »
Armance écoutait froidement son cousin,
elle lui enfin: -- « De ce que vous pensez aujourd'hui, au jacobinisme il n'y a
qu'un pas. -- J'en serais au désespoir, reprit vivement Octave. -- Au désespoir
de quoi? de connaître la vérité, dit Armance. Car apparemment, vous ne vous
laisseriez pas convertir par une doctrine entachée de fausseté. » Pendant tout
le reste de la soirée, Octave ne put s'empêcher de paraître rêveur.
Depuis qu'il voyait un peu plus la
société telle qu'elle est, Octave commençait à soupçonner que Mme de Bonnivet,
avec la prétention suprême de ne songer jamais au monde et de mépriser les
succès, était l'esclave d'une ambition sans bornes.
Certaines calomnies des ennemies de la
marquise, que le hasard avait portées jusqu'à lui et qui lui paraissaient le
comble de l'horreur, quelques mois auparavant, ne furent plus à ses yeux que des
exagération perfides ou de mauvais goût. Ma belle cousine n'est point
satisfaite, se disait-il, d'une naissance illustre, d'une fortune immense. La
grande existence que lui assurent sa conduite irréprochable, la prudence de son
esprit, sa bienfaisance savante est peut-être pour elle un moyen et non pas un
but
Mme de Bonnivet a besoin de pouvoir.
Mais elle est fort délicate sur l'espèce de ce pouvoir. Les respects qu'on
obtient par le grand état dans le monde, par le crédit à la cour, par tous les
avantages que l'on peut réunir dans une monarchie, ne sont plus rien pour elle,
elle en jouit depuis trop longtemps, ils l'ennuient. Quand on est roi, que
peut-il manquer? -- d'être Dieu.
Elle est blasée sur les plaisirs donnés
par les respects des intérêts, il lui faut les respects du coeur. Elle a besoin
de la sensation qu'éprouve Mahomet quand il parle à Seïde, et il me semble que
j'ai été fort près de l'honneur d'être Seïde.
Ma belle cousine ne peut remplir sa vie
avec la sensibilité qui lui manque. Il lui faut, non pas des illusions
touchantes ou sublimes, non pas le dévouement et la passion d'un seul homme,
mais se voir regarder comme une prophétesse par une foule d'adeptes, et surtout
si l'un d'eux se révolte, pouvoir le briser à l'instant. Elle a trop de positif
dans le caractère, pour se contenter d'illusions; il lui faut la réalité de la
puissance, et si je continue à lui parler à coeur ouvert sur bien des choses, un
jour ce pouvoir absolu pourra s'exercer à mes dépens.
Il ne se peut pas qu'elle ne soit
bientôt assiégée par des lettres anonymes; on lui reprochera mes visites trop
fréquentes. La duchesse d'Ancre, piquée de mes négligences pour son salon, se
permettra, peut-être, de la calomnie directe. Ma faveur ne peut résister à ce
double danger. Bientôt en gardant soigneusement tous les dehors de l'amitié la
plus empressée, et en m'accablant de reproches sur la rareté de mes visites, Mme
de Bonnivet me mettrait dans la nécessité de les rendre fort rares.
Par exemple j'ai l'air d'être à demi converti au mysticisme allemand; elle me demandera quelque démarche publique et par trop ridicule. Si je m'y soumets par amitié pour Armance, bientôt l'on me proposera quelque chose de tout à fait impossible.
CHAPITRE XI
Somewhat light as air.
There's language in her eye, her cheek, her lip,
Nay, her foot speaks; her wanton spirits look out
At every joint and motive of her body.
O these encounterers, so glib of tongue,
That give accosting welcome ere it comes.
Troilus and Cressida, act. IV.
Il était peu
de salons agréables appartenant à la société, qui trois fois par an va chez le
roi, dans lesquels Octave ne fût admis et fêté. Il remarqua la célébrité de Mme
la comtesse d'Aumale. C'était la coquette la plus brillante et peut-être la plus
spirituelle de l'époque. Un étranger de mauvaise humeur a dit que les femmes de
la haute société en France ont un peu le tour d'esprit d'un vieil ambassadeur.
C'était le caractère de l'enfance qui brillait dans les manières de Mme
d'Aumale. La naïveté de ses reparties et la gaieté folle de ses actions,
toujours inspirées par la circonstance du moment, faisaient le désespoir de ses
rivales. Elle avait des caprices d'un imprévu admirable, et comment imiter un
caprice?
Le naturel et l'imprévu n'étaient point
la partie brillante de la conduite d'Octave. C'était un être tout mystère.
Jamais d'étourderie chez lui, si ce n'est quelquefois dans ses conversations
avec Armance. Mais il lui fallait la certitude de n'être pas interrompu à
l'improviste. On ne pouvait lui reprocher de la fausseté ; il eût dédaigné de
mentir, mais jamais il n'allait directement à son but.
Octave prit à son service un valet de
pied qui sortait de chez Mme d'Aumale; cet homme, ancien soldat, était intéressé
et très fin. Octave le faisait monter à cheval avec lui, dans de grandes
promenades de sept à huit lieues, qu'il faisait dans les bois qui entourent
Paris, et il y avait des moments d'ennui apparent où il lui permettait de
parler. En moins de quelques semaines, Octave eut les renseignements les plus
certains sur la conduite de Mme d'Aumale. Cette jeune femme, qui s'était fort
compromise par une étourderie sans bornes, méritait réellement toute l'estime
que quelques personnes ne lui accordaient plus.
Octave calcula la quantité de temps et
de soins que lui prendrait la société de Mme d'Aumale, et il espéra, sans trop
se gêner, pouvoir passer bientôt pour amoureux de cette femme brillante. Il
arrangea si bien les choses, que ce fut Mme de Bonnivet elle-même qui, au milieu
d'une fête qu'elle donnait à son château d'Andilly, le présenta à Mme d'Aumale;
et la manière fut pittoresque et frappante pour l'étourderie de la jeune
comtesse.
Dans le dessein d'égayer une promenade
que l'on faisait, de nuit, sous les bois charmants qui couronnent les hauteurs
d'Andilly, Octave parut tout à coup déguisé en magicien, et éclairé par des feux
du Bengale adroitement cachés derrière le tronc de quelques vieux arbres. Octave
était fort beau ce soir-là, et Mme de Bonnivet, sans s'en douter, parlait de lui
avec une sorte d'exaltation. Moins d'un mois après cette première entrevue, on
commença à dire que le vicomte de Malivert avait succédé à M. de R... et à tant
d'autres dans l'emploi d'ami intime de Mme d'Aumale.
Cette femme si légère que ni elle-même
ni personne ne savait jamais ce qu'elle ferait le quart d'heure d'après, avait
remarqué que la pendule d'un salon, en sonnant minuit, renvoie chez eux la
plupart des ennuyeux, gens fort rangés; et elle recevait de minuit à deux
heures. Octave sortait toujours le dernier du salon de Mme de Bonnivet et
crevait ses chevaux pour arriver plus tôt chez Mme d'Aumale, qui habitait la
chaussée d'Antin. Là il trouvait une femme qui remerciait le ciel de sa haute
naissance et de sa fortune, uniquement à cause du privilège qu'elle en tirait,
de faire à chaque minute de la journée ce que lui inspirait le caprice du
moment.
A la campagne, à minuit, quand tout le
monde quitte le salon, Mme d'Aumale remarquait-elle, en traversant le vestibule,
un temps doux et un clair de lune agréable, elle prenait le bras du jeune homme
qui, ce soir-là lui semblait le plus amusant, et allait courir les bois. Un sot
se proposait-il pour la suivre dans sa promenade; elle le priait sans façon de
se diriger d'un autre côté; mais le lendemain, pour peu que son promeneur de la
veille l'eût ennuyée, elle ne lui reparlait pas Il faut convenir qu'en présence
d'un esprit aussi vif, au service d'une aussi mauvaise tête, il était fort
difficile de ne pas paraître un peu terne.
C'est ce qui fit la fortune d'Octave,
la partie amusante de son caractère était parfaitement invisible aux gens qui
avant que d'agir songent toujours à un modèle à suivre et aux convenances. En
revanche personne ne devait y être plus sensible que la plus jolie femme de
Paris toujours courant après quelque idée nouvelle qui pût lui faire passer la
soirée d'une manière piquante. Octave suivait partout Mme d'Aumale et par
exemple au Théâtre-Italien.
Pendant les deux ou trois dernières
représentations de Mme Pasta où la mode avait amené tout Paris, il se donna la
peine de parler très haut à la jeune comtesse, et de façon à troubler
entièrement le spectacle. Mme d'Aumale, amusée par ce qu'il lui disait, fut
ravie de l'air simple avec lequel il était impertinent.
Rien ne semblait de plus mauvais goût à
Octave; mais il commençait à ne se point mal tirer des sottises. La double
attention qu'en se permettant une chose ridicule, il donnait malgré lui à
l'impertinence qu'il faisait et à la démarche sage dont elle prenait la place,
mettait dans ses yeux un certain feu qui amusait Mme d'Aumale. Octave trouvait
plaisant de faire répéter partout qu'il était amoureux fou de la comtesse, et de
ne jamais rien dire à cette jeune et charmante femme, avec laquelle il passait
sa vie, qui ressemblât le moins du monde à de l'amour.
Mme de Malivert, étonnée de la conduite
de son fils, alla quelquefois dans les salons où il se trouvait à la suite de
Mme d'Aumale. Un soir en sortant de chez Mme de Bonnivet, elle la pria de lui
céder Armance pour la journée du lendemain. -- « J'ai beaucoup de papiers à
mettre en ordre, et il me faut les yeux de mon Armance. »
Le lendemain, dès onze heures du matin,
avant le déjeuner, ainsi qu'on en était convenu, la voiture de Mme de Malivert
vint chercher Armance. Ces dames déjeunèrent seules. Quand la femme de chambre
de Mme de Malivert les quitta: -- Souvenez-vous, dit sa maîtresse, que je n'y
suis pour personne, pas plus pour Octave que pour M. de Malivert. Elle poussa la
précaution jusqu'à fermer elle-même le verrou de son antichambre.
Quand elle fut bien établie dans sa
bergère, et Armance assise devant elle sur sa petite chaise: `« Ma petite, lui
dit-elle, je vais te parler d'une chose à laquelle je suis décidée depuis
longtemps. Tu n'as que cent louis de rente, voilà tout ce que mes ennemis
pourront dire contre le désir passionné que j'ai de te faire épouser mon fils. »
En disant ces mots, Mme de Malivert se jeta dans les bras d'Armance. Ce moment
fut le plus beau de la vie de cette pauvre fille; de douces larmes inondaient
son visage.
CHAPITRE XII
Estavas, linda Ignez, posta em socego
De teus annos colhendo doce fruto
Naquelle engano da alma ledo e cego
Que a fortuna, naô deixa durar muito.
Os Lusiadas, cant. III.
Mais, chère maman, dit Armance longtemps après et
lorsqu'on eut repris un peu la faculté de parler raison, Octave ne m'a jamais
dit qu'il me fût attaché comme il me semble qu'un mari doit l'être à sa femme.
-- S'il ne fallait pas me lever pour te conduire devant un miroir, répondit Mme
de Malivert je te ferais voir tes yeux brillants de bonheur en ce moment, et je
te prierais de me redire que tu n'es pas sûre du coeur d'Octave. J'en suis sûre,
moi, qui ne suis que sa mère. Au reste, je ne me fais point illusion sur les
défauts que peut avoir mon fils, et je ne veux pas de ta réponse avant huit
grands jours. »
Je ne sais si c'est au sang sarmate qui
circulait dans ses veines, ou à ses malheurs si précoces qu'Armance devait la
faculté d'apercevoir d'un coup d'oeil tout ce qu'un changement soudain dans la
vie renfermait de conséquences. Et que cette nouvelle position des choses pût
décider de son sort ou de celui d'un indifférent, elle en voyait les suites avec
la même netteté. Cette force de caractère ou d'esprit lui valait à la fois les
confidences de tous les jours et les réprimandes de Mme de Bonnivet. La marquise
la consultait volontiers sur ses projets les plus intimes; et dans d'autres
moments: « Avec cet esprit-là, lui disait-elle, une jeune fille n'est jamais
bien ».
Après le premier moment de bonheur et
de profonde reconnaissance, Armance pensa qu'elle ne devait rien dire à Mme de
Malivert de la fausse confidence qu'elle avait faite à Octave relativement à un
prétendu mariage, Mme de Malivert n'a pas consulté son fils, pensa-t-elle, ou
bien il lui a caché l'obstacle qui s'oppose à son dessein. Cette seconde
possibilité jeta beaucoup de sombre dans l'âme d'Armance.
Elle voulait croire qu'Octave n'avait
pas d'amour pour elle; chaque jour elle avait besoin de cette certitude pour
justifier à ses propres yeux bien des prévenances que se permettait sa tendre
amitié, et cependant cette preuve terrible de l'indifférence de son cousin, qui
lui arrivait tout à coup, accablait son coeur d'un poids énorme, et lui ôtait
jusqu'à la force de parler.
Par combien de sacrifices Armance
n'eût-elle pas acheté en cet instant le pouvoir de pleurer en liberté! Si ma
cousine surprend une larme dans mes yeux, se disait-elle, quelle conséquence
décisive ne se croirait-elle pas en droit d'en tirer? Qui sait même si, dans son
empressement pour ce mariage, elle ne citera pas mes larmes à son fils, comme
une preuve que je réponds à sa prétendue tendresse? Mme de Malivert ne fut point
étonnée de l'air de rêverie profonde qui s'empara d'Armance à la fin de cette
journée.
Ces dames retournèrent ensemble à
l'hôtel de Bonnivet, et quoique Armance n'eût pas vu son cousin de toute la
journée, même sa présence, quand elle l'aperçut dans le salon, ne put l'arracher
à sa noire tristesse. A peine lui répondait-elle; elle n'en avait pas la force.
Sa préoccupation parut évidente à Octave, non moins que son indifférence pour
lui ; il lui dit tristement: « Aujourd'hui, vous n'avez pas le temps de songer
que je suis votre ami ».
Pour toute réponse, Armance le regarda
fixement et ses yeux prirent, sans qu'elle y songeât, cette expression sérieuse
et profonde qui lui valait de si belles morales de la part de sa tante.
Ce mot d'Octave lui perçait le coeur;
il ignorait donc la démarche de sa mère, ou plutôt n'y prenait aucun intérêt, et
ne voulait être qu'ami. Quand après avoir vu partir la société et reçu les
confidences de Mme de Bonnivet sur l'état où se trouvaient tous ses divers
projets, Armance put enfin se voir seule dans sa petite chambre, elle se trouva
en proie à la plus sombre douleur. Jamais elle ne s'était sentie aussi
malheureuse; jamais vivre ne lui avait fait tant de mal. Avec quelle amertume ne
se reprocha-t-elle pas les romans dans lesquels elle laissait quelquefois son
imagination s'égarer ! Dans ces moments heureux, elle osait se dire : Si j'étais
née avec de la fortune et qu'Octave eût pu me choisir pour la compagne de sa
vie, d'après son caractère tel que je le connais, il eût rencontré plus de
bonheur auprès de moi qu'auprès d'aucune autre femme au monde.
Elle payait cher maintenant ces
suppositions dangereuses. La profonde douleur d'Armance ne diminua point les
jours suivants; elle ne pouvait s'abandonner un instant à la rêverie, sans
arriver au plus parfait dégoût de toutes choses, et elle avait le malheur de
sentir vivement son état. Les obstacles étrangers à un mariage auquel, dans
toutes les suppositions, elle n'eût jamais consenti, semblaient s'aplanir; mais
le coeur seul d'Octave n'était point pour elle.
Mme de Malivert, après avoir vu naître
la passion de son fils pour Armance, avait été alarmée de ses assiduités auprès
de la brillante comtesse d'Aumale. Mais il lui avait suffi de les voir ensemble,
pour deviner que cette relation était un devoir que la bizarrerie de son fils
s'était imposé; Mme de Malivert savait bien que si elle l'interrogeait à cet
égard, il lui répondrait par la vérité; mais elle s'était soigneusement abstenue
des questions même les plus indirectes. Ses droits ne lui semblaient pas aller
jusque là. Par égard pour ce qu'elle croyait devoir à la dignité de son sexe,
elle avait voulu parler de ce mariage à Armance, avant de s'en ouvrir avec son
fils, de la passion duquel elle était sûre.
Après avoir fait part de son projet à
Mlle de Zohiloff, Mme de Malivert s'arrangea pour se trouver des heures entières
dans le salon de Mme de Bonnivet. Elle crut voir qu'il se passait quelque chose
d'étrange entre Armance et son fils. Armance était évidemment fort malheureuse.
Serait-il possible, se dit Mme de Malivert, qu'Octave qui l'adore et la voit
sans cesse ne lui ait jamais dit qu'il l'aime?
Le jour où Mlle de Zohiloff devait
donner sa réponse était arrivé. Le matin, de bonne heure, Mme de Malivert lui
envoya sa voiture et un petit billet par lequel elle la priait de venir passer
une heure avec elle. Armance arriva avec la physionomie qu'on a après une longue
maladie; elle n'eût pas eu la force de venir à pied. Dès qu'elle fut seule avec
Mme de Malivert, elle lui dit avec une douceur parfaite, au fond de laquelle on
entrevoyait cette fermeté que donne le désespoir : « Mon cousin a de
l'originalité dans le caractère; son bonheur exige, et peut-être le mien,
ajouta-t-elle en rougissant beaucoup, que jamais mon adorable maman ne lui parle
d'un projet que lui a inspiré son extrême prévention en ma faveur ». Mme de
Malivert affecta d'accorder avec beaucoup de peine son consentement à ce qu'on
lui demandait. « Je puis mourir plus tôt que je ne le pense, disait-elle à
Armance, et alors mon fils n'obtiendra pas la seule femme au monde qui puisse
adoucir le malheur de son caractère. Je suis sûre que c'est la raison d'argent
qui te décide, disait-elle, en d'autres moments; Octave, qui a sans cesse
quelque confidence à te faire, n'a pas été dupe au point de ne pas t'avouer ce
dont je suis sûre, c'est qu'il t'aime avec toute la passion dont il est capable,
et c'est beaucoup dire, mon enfant. Si certains moments d'exaltation, qui
deviennent plus rares tous les jours, peuvent donner lieu à quelques objections
contre le caractère du mari que je t'offre, tu auras la douceur d'être aimée
comme peu de femmes le sont aujourd'hui. Dans les temps orageux qui peuvent
survenir, la fermeté de caractère chez un homme sera une grande probabilité de
bonheur pour sa famille.
« Tu sais toi-même, mon Armance, que
les obstacles extérieurs qui écrasent les hommes vulgaires ne sont rien pour
Octave. Si son âme est paisible, le monde entier ligué contre lui ne lui
donnerait pas un quart d'heure de tristesse. Or, je suis certaine que la paix de
son âme dépend de ton consentement. Juge toi-même de l'ardeur avec laquelle je
dois le solliciter; de toi dépend le bonheur de mon fils. Depuis quatre ans je
pense jour et nuit au moyen de l'assurer, je n'avais pu le découvrir: enfin il
t'a aimée. Quant à moi, je serai la victime de ta délicatesse excessive. Tu ne
veux pas encourir le blâme d'épouser un mari beaucoup plus riche que toi, et je
mourrai avec les plus grandes inquiétudes sur l'avenir d'Octave, et sans avoir
vu mon fils uni à la femme que, de ma vie, j'ai le plus estimée. »
Ces assurances de l'amour d'Octave
étaient déchirantes pour Armance. Mme de Malivert remarquait dans les réponses
de sa jeune parente un fonds d'irritation et de fierté blessée. Le soir, chez
Mme de Bonnivet, elle observa que la présence de son fils n'ôtait point à Mlle
de Zohiloff cette sorte de malheur qui vient de la crainte de n'avoir pas eu
assez d'orgueil envers ce qu'on aime, et d'avoir peut-être ainsi perdu de son
estime. Est-ce une fille pauvre et sans famille, se disait Armance, qui doit
tomber dans ces sortes d'oublis?
Mme de Malivert elle-même était fort
inquiète. Après bien des nuits passées sans sommeil, elle s'arrêta enfin à
l'idée singulière, mais probable à cause de l'étrange caractère de son fils, que
réellement, ainsi qu'Armance l'avait dit, il ne lui avait point parlé de son
amour.
Est-il possible, pensait Mme de
Malivert, qu'Octave soit timide à ce point? Il aime sa cousine; elle est la
seule personne au monde qui puisse le garantir des accès de mélancolie qui m'ont
fait trembler pour lui.
Après y avoir bien réfléchi, elle prit
son parti; un jour elle dit à Armance d'un ton assez indifférent: « Je ne sais
pas ce que tu as fait à mon fils, afin de le décourager; mais tout en m'avouant
qu'il a pour toi l'attachement le plus profond, l'estime la plus parfaite, et
qu'obtenir ta main serait à ses yeux le premier des biens, il ajoute que tu
opposes un obstacle invincible à ses voeux les plus chers, et que certainement
il ne voudrait pas te devoir aux persécutions que nous te ferions subir en sa
faveur ».
CHAPITRE XIII
Ay! que ya siento en mi cuidoso pecho
Labrarme poco a poco un vivo fuego
Y desde alli con movimiento blando
Ir por venas y huesos penetrando.
Araucana, c. XXII.
L'extrême bonheur
qui se peignit dans les yeux d'Armance consola Mme de Malivert, qui sentait bien
quelque remords de mêler un petit mensonge à une négociation aussi grave. Après
tout, se disait-elle quel mal peut-il y avoir de hâter le mariage de deux
enfants charmants, mais un peu fiers, et qui ont l'un pour l'autre une passion
telle qu'on en voit si rarement dans le monde? Conserver la raison de mon fils,
n'est-ce pas mon premier devoir?
Le singulier parti auquel venait de se
résoudre Mme de Malivert avait délivré Armance de la plus profonde douleur
qu'elle eût éprouvée de sa vie. Un peu auparavant elle désirait la mort; et ce
mot, qu'on supposait prononcé par Octave, la plaçait au comble de la félicité.
Elle était bien résolue à ne jamais accepter la main de son cousin; mais ce mot
charmant lui permettait de nouveau l'espoir de bien des années de bonheur. Je
pourrai l'aimer en secret, se disait-elle, pendant les six années qui
s'écouleront avant son mariage, et je serai aussi heureuse et peut-être bien
plus que si j'étais sa compagne. Ne dit-on pas que le mariage est le tombeau de
l'amour, qu'il peut y avoir des mariages agréables, mais qu'il n'en est aucun de
délicieux? Je tremblerais d'épouser mon cousin. Si je ne le voyais pas le plus
heureux des hommes, je serais moi-même au comble du désespoir. Vivant au
contraire dans notre pure et sainte amitié, aucun des petits intérêts de la vie
ne pourra jamais atteindre à la hauteur de nos sentiments et venir les flétrir.
Armance pesa avec tout le calme du
bonheur les raisons qu'elle s'était données autrefois pour ne jamais accepter la
main d'Octave. Je passerais dans le monde pour une dame de compagnie qui a
séduit le fils de la maison. J'entends d'ici ce que dirait Mme la duchesse
d'Ancre et même les femmes les plus respectables, par exemple la marquise de
Seyssins qui voit dans Octave un époux pour l'une de ses filles.
La perte de ma réputation serait
d'autant plus rapide, que j'ai vécu dans l'intimité de plusieurs des femmes les
plus accréditées de Paris. Elles peuvent tout dire sur mon compte, elles seront
crues. Ciel! dans quel abîme de honte elles peuvent me précipiter! Et Octave
pourrait un jour m'ôter son estime, car je n'ai aucun moyen de défense. Où est
le salon où je pourrais élever la voix? Où sont mes amis? Et d'ailleurs, d'après
la bassesse évidente d'une telle action, quelle justification serait possible?
Quand j'aurais une famille, un frère, un père, croiraient-ils jamais que si
Octave était à ma place et moi fort riche, je lui serais aussi dévouée que je le
suis en ce moment?
Armance avait une raison pour sentir
vivement le genre d'indélicatesse qui a rapport à l'argent. Fort peu de jours
auparavant, Octave lui avait dit, à propos d'une certaine majorité qui fit du
bruit: « J'espère, quand j'aurai pris ma place dans la vie active, ne pas me
laisser acheter comme ces messieurs. Je puis vivre avec cinq francs par jour, et
sous un nom supposé il m'est possible en tout pays de gagner le double de cette
somme, en qualité de chimiste attaché à quelque manufacture. »
Armance était si heureuse, qu'elle ne
se refusa l'examen d'aucune objection, quelque périlleuse qu'en fût la
discussion. Si Octave me préférait à la fortune et à l'appui qu'il peut attendre
de la famille d'une épouse, son égale pour le rang, nous pourrions aller vivre
dans la solitude. Pourquoi ne pas passer dix mois de l'année dans cette jolie
terre de Malivert, en Dauphiné, dont il me parle souvent? Le monde nous
oublierait bien vite. -- Oui; mais moi, je n'oublierais pas qu'il est un lieu
sur la terre où je suis méprisée, et méprisée par les âmes les plus nobles.
Voir l'amour s'éteindre dans le coeur
d'un époux qu'on adore est le plus grand de tous les malheurs pour une jeune
personne née avec de la fortune, eh bien, ce malheur si affreux ne serait encore
rien pour moi. Même quand il continuerait à me chérir, chaque jour serait
empoisonné par la crainte qu'Octave ne vînt à penser que je l'ai préféré à cause
de la différence de nos fortunes. Cette idée ne se présentera pas à lui, je veux
le croire; des lettres anonymes comme celles qu'on adresse à Mme de Bonnivet,
viendront la mettre sous ses yeux. Je tremblerai à chaque paquet qu'il recevra
de la poste. Non, quoi qu'il puisse arriver, il ne faut jamais accepter la main
d'Octave, et le parti commandé par l'honneur est aussi le plus sûr pour notre
bonheur.
Le lendemain du jour qui fut si heureux
pour Armance, Mmes de Malivert et de Bonnivet allèrent s'établir dans un joli
château caché dans les bois qui couronnent les hauteurs d'Andilly. Les médecins
de Mme de Malivert lui avaient recommandé des promenades à cheval et au pas; et
dès le lendemain de son arrivée à Andilly, elle voulut essayer deux charmants
petits poneys qu'elle avait fait venir d'Écosse pour Armance et pour elle.
Octave accompagna ces dames dans leur première promenade. On avait à peine fait
un quart de lieue, qu'il crut remarquer un peu plus de réserve dans les manières
de sa cousine à son égard, et surtout une disposition marquée à la gaieté.
Cette découverte lui donna beaucoup à
penser, et ce qu'il observa pendant le reste de la promenade le confirma dans
ses soupçons. Armance n'était plus la même pour lui. Il était clair qu'elle
allait se marier; il allait perdre le seul ami qu'il eût au monde. En aidant
Armance à descendre de cheval, il trouva l'occasion de lui dire, sans être
entendu de Mme de Malivert: « Je crains bien que ma jolie cousine ne change
bientôt de nom; cet événement va m'enlever la seule personne au monde qui voulût
bien m'accorder quelque amitié. -- JAMAIS, lui dit Armance, je ne cesserai
d'avoir pour vous l'amitié la plus dévouée et la plus exclusive. » Mais pendant
qu'elle prononçait rapidement ces mots, il y avait tant de bonheur dans ses yeux
qu'Octave prévenu y vit la certitude de toutes ses craintes.
La bonté, l'air d'intimité, en quelque
sorte, qu'Armance eut avec lui pendant la promenade du lendemain, achevèrent de
lui ôter toute tranquillité: Je vois, se disait-il, un changement décidé dans la
manière d'être de Mlle de Zohiloff; elle était fort agitée il y a quelques
jours, elle est maintenant fort heureuse. J'ignore la cause de ce changement,
donc il ne peut être que contre moi.
Qui eut jamais la sottise de choisir
pour amie intime une jeune fille de dix-huit ans? Elle se marie et tout est
fini. C'est mon exécrable orgueil qui fait que je mourrais plutôt mille fois que
d'oser dire à un homme ce que je confie à Mlle de Zohiloff.
Le travail pourrait être une ressource;
mais n'ai-je pas abandonné toute occupation raisonnable? A vrai dire, depuis six
mois, tâcher de me rendre aimable aux yeux d'un monde égoïste et plat, n'est-ce
pas mon seul travail? Pour se livrer au moins à ce genre de gêne utile, tous les
jours, après la promenade de sa mère, Octave quittait Andilly et venait faire
des visites à Paris. Il cherchait des habitudes nouvelles pour occuper le vide
que laisserait dans sa vie cette charmante cousine quand elle quitterait sa
société pour suivre son mari; cette idée lui donnait le besoin d'un exercice
violent.
Plus son coeur était serré de
tristesse, plus il parlait et cherchait à se plaire; ce qu'il redoutait, c'était
de se trouver seul avec lui-même; c'était surtout la vue de l'avenir. Il se
répétait sans cesse: J'étais un enfant de choisir une jeune fille pour amie. Ce
mot, par son évidence, devint bientôt une sorte de proverbe à ses yeux, et
l'empêcha de pousser plus avant ses recherches dans son propre coeur.
Armance, qui voyait sa tristesse, en
était attendrie, et se reprochait souvent la fausse confidence qu'elle lui avait
faite. Il ne se passait pas de jour qu'en le voyant partir pour Paris, elle ne
fût tentée de lui dire la vérité. Mais ce mensonge fait toute ma force contre
lui, se disait-elle; si je lui avoue seulement que je ne suis pas engagée, il me
suppliera de céder aux voeux de sa mère, et comment résister? Cependant, jamais
et sous aucun prétexte je ne dois consentir ; non, ce mariage prétendu avec un
inconnu que je préfère est ma seule défense contre un bonheur qui nous perdrait
tous deux.
Pour dissiper la tristesse de ce cousin
trop chéri, Armance se permettait avec lui les petites plaisanteries de l'amitié
la plus tendre. Il y avait tant de grâce et de gaieté naïve dans les assurances
d'éternelle amitié de cette jeune fille si naturelle dans toutes ses actions,
que souvent la noire misanthropie d'Octave en était désarmée. Il était heureux
en dépit de lui-même; et dans ces moments rien aussi ne manquait au bonheur
d'Armance. Qu'il est doux, se disait-elle, de faire son devoir! Si j'étais
l'épouse d'Octave, moi, fille pauvre et sans famille, serais-je aussi contente?
Mille soupçons cruels m'assiégeraient sans cesse. Mais après ces moments où elle
était si satisfaite d'elle-même et des autres, Armance finissait par traiter
Octave mieux qu'elle n'aurait voulu. Elle veillait bien sur ses paroles, et
jamais ses paroles n'exprimaient autre chose que la plus sainte amitié. Mais le
ton dont certains mots étaient dits! les regards qui quelquefois les
accompagnaient! tout autre qu'Octave eût su y voir l'expression de la passion la
plus vive. Il en jouissait sans les comprendre.
Dès qu'il pouvait songer sans cesse à
sa cousine, sa pensée ne s'arrêtait plus avec passion sur rien autre au monde.
Il redevint juste et même indulgent et son bonheur lui fit déserter ses
raisonnements sévères sur bien des choses: les sots ne lui semblaient plus que
des êtres malheureusement nés.
« Est-ce la faute d'un homme s'il a les
cheveux noirs? disait-il à Armance. Mais c'est à moi de fuir soigneusement cet
homme, si la couleur de ses cheveux me fait mal. »
Octave passait pour méchant dans
quelques sociétés, et les sots avaient de lui une peur instinctive; à cette
époque ils se réconcilièrent avec lui. Souvent il portait dans le monde tout le
bonheur qu'il devait à sa cousine. On le craignit moins, on trouva son amabilité
plus jeune. Il faut avouer que dans toutes ses démarches il y avait un peu de
l'enivrement que donne ce genre de bonheur que l'on ne s'avoue pas à soi-même;
la vie coulait pour lui rapidement et avec délices. Ses raisonnements sur lui-
même ne portaient plus l'empreinte de cette logique inexorable, dure, et se
complaisant dans sa dureté, qui pendant sa première jeunesse avait dirigé toutes
ses actions. Prenant souvent la parole sans savoir comment il finirait sa
phrase, il partait beaucoup mieux.
CHAPITRE XIV
Il giovin cuore o non vede affatto i
difetti di chi li sta vicino o li vede immensi. Error commune ai giovinetti che
portono fuoco nell' interno dell'anima.
LAMPUGNANI.
Un jour Octave
apprit à Paris qu'un des hommes qu'il voyait le plus souvent et avec le plus
d'agrément, qu'un de ses amis, comme on dit dans le monde, devait la belle
fortune qu'il dépensait avec grâce à l'action la plus basse à ses yeux (un
héritage capté). Mlle de Zohiloff, à laquelle il se hâta, dès son arrivée à
Andilly, de faire part de cette fâcheuse découverte, trouva qu'il la supportait
fort bien. Il n'eut point d'accès de misanthropie, il ne voulut point rompre
outrageusement avec cet homme.
Un autre jour, il revint de fort bonne
heure d'un château de Picardie où il devait passer toute la soirée. -- « Que ces
conversations sont insipides, dit-il à Armance! Toujours la chasse, la beauté de
la campagne, la musique de Rossini, les arts! et encore ils mentent en s'y
intéressant. Ces gens ont la sottise d'avoir peur, ils se croient dans une ville
assiégée et s'interdisent de parler des nouvelles du siège. La pauvre espèce! et
que je suis contrarié d'en être! -- Eh bien! allez voir les assiégeants, dit
Armance, leurs ridicules vous aideront à supporter ceux de l'armée au milieu de
laquelle vous a jeté votre naissance. -- C'est une grande question, dit Octave.
Dieu sait si je souffre quand je vois dans un de nos salons un de nos amis
ouvrir un avis ou absurde ou cruel, mais enfin je puis me taire avec honneur. Ma
douleur est tout invisible. Mais si je me fais présenter au banquier Martigny...
-- Eh bien, dit Armance, cet homme si fin, si spirituel, si esclave de sa
vanité, vous recevra à bras ouverts. -- Sans doute, mais de mon côté, quelque
modéré, quelque modeste, quelque silencieux, que je cherche à me faire, je
finirai par exprimer mon avis sur quelque chose ou sur quelqu'un. Une seconde
après, la porte du salon s'ouvre avec fracas; on annonce monsieur un tel,
fabricant à..., qui d'une voix de stentor, s'écrie dès la porte : Croiriez-
vous, mon cher Martigny, qu'il y a des ultras assez bêtes, assez plats, assez
stupides pour dire que... Et là-dessus, ce brave fabricant répète, mot pour mot,
le petit bout d'opinion que je viens d'énoncer en toute modestie. -- Que faire?
-- Ne pas entendre. -- Tel serait mon goût. Je ne suis pas en ce monde pour
corriger les manières grossières ni les esprits de travers; encore moins veux-je
donner à cet homme, en lui parlant, le droit de me serrer la main dans la rue,
quand il me rencontrera. Mais dans ce salon, j'ai le malheur de ne pas être
exactement comme un autre. Plût à Dieu que je pusse y trouver l'égalité
dont ces messieurs font tant de bruit! Par exemple que voulez-vous que je fasse
du titre que je porte quand on m'annonce chez M. Martigny? -- Mais vous avez le
projet de quitter ce titre si jamais vous le pouvez sans choquer M. votre père.
-- Sans doute ; mais l'oubli de ce titre, en disant mon nom au laquais de M.
Martigny, n'aurait-il pas l'air d'une lâcheté? C'est comme Rousseau qui appelait
son chien Turc au lieu de Duc, parce qu'il y avait un duc dans la
chambre *.
[*Comme Rousseau, le pauvre Octave se
bat contre des chimères. Il eût passé inaperçu dans tous les salons de Paris,
malgré le mot qui précède son nom . Il règne d'ailleurs dans sa peinture de la
partie de la société qu'il n'a jamais vue, un ton d'animosité ridicule dont il
se corrigera. Les sots sont de toutes les classes. S'il en était une qu'à tort
ou à raison on accusât de grossièreté, elle se distinguerait bientôt par une
grande pruderie et solennité de manières.]
-- Mais l'on ne hait pas tant les
titres chez les banquiers libéraux, dit Armance; l'autre jour Mme de Claix qui
va partout, s'est trouvée au bal de M. Montange, et vous savez bien que le soir
elle nous a fait rire en prétendant qu'ils aiment tant les titres qu'elle avait
entendu annoncer: madame la colonelle. -- Depuis que la machine à vapeur
est la reine du monde, un titre est une absurdité, mais enfin, je suis affublé
de cette absurdité. Elle m'écrasera si je ne la soutiens. Ce titre attire
l'attention sur moi. Si je ne réplique pas à cette voix tonnante du fabricant
qui crie dès la porte que ce que je viens de dire est une ânerie, quelques
regards ne me chercheront-ils pas? Telle est la faiblesse de mon caractère: Je
ne puis secouer les oreilles et me moquer de tout, comme le veut Mme d'Aumale.
Si j'aperçois ces regards, tout plaisir va me fuir pour le reste de la soirée.
La discussion qui s'établira au dedans de moi, pour savoir si l'on a voulu
m'insulter, peut m'ôter la paix de l'âme pour trois jours.
-- Mais êtes-vous bien sûr, dit
Armance, de cette prétendue grossièreté de manières dont vous gratifiez si
généreusement le parti contraire? N'avez-vous pas vu l'autre jour que les
enfants de Talma et les fils d'un duc sont élevés dans le même pensionnat? -- Ce
sont les hommes de quarante-cinq ans, enrichis pendant la révolution, qui
tiennent le dé dans les salons, et non les camarades des enfants de Talma. -- Je
gagerais qu'ils ont plus d'esprit que beaucoup des nôtres. Qui est-ce qui brille
dans la chambre des Pairs? L'autre jour vous-même vous en faisiez la remarque
douloureuse.
-- Ah! si je donnais encore des leçons
de logique à ma jolie cousine, comme je me moquerais d'elle! Que me fait
l'esprit d'un homme? ce sont ses manières qui peuvent me donner de la tristesse.
L'homme le plus sot parmi nous, M. de *** par exemple, peut être fort ridicule,
mais il n'est jamais offensant. L'autre jour je racontais chez les d'Aumale mon
petit voyage à Liancourt; je parlais des dernières machines que le bon duc a
fait venir de Manchester. Un homme qui était là dit tout à coup: Ça n'est pas
ça, ça n'est pas vrai. Je m'assurai qu'il ne voulait pas me donner un
démenti; mais cette grossièreté m'a rendu muet pour une heure.
-- Et cet homme était banquier? -- Il
n'était pas des nôtres. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que j'ai écrit au
contremaître de la carderie de Liancourt, et il se trouve que mon homme au
démenti n'a pas même raison. -- Je ne trouve point que M. Montange, le jeune
banquier qui vient chez Mme de Claix, ait des manières rudes. -- Il les a
mielleuses, c'est une métamorphose des manières rudes, quand elles ont peur.
-- Leurs femmes me semblent bien
jolies, reprit Armance. Je voudrais savoir si leur conversation est gâtée par
cette nuance de haine ou de dignité qui craint qu'on la blesse, qui se montre
quelquefois parmi nous. Ah! que je voudrais qu'un bon juge comme mon cousin pût
me raconter ce qui se passe dans ces salons-là! Quand je vois les dames
banquières dans leurs loges, au Théâtre-Italien, je meurs d'envie d'entendre ce
qu'elles se disent, et de me mêler à leur conversation. Si j'en aperçois une
jolie, et il y en a de charmantes, je meurs d'envie de lui sauter au cou. Tout
cela vous paraîtra de l'enfantillage; mais à vous, monsieur le philosophe, si
fort sur la logique, je vous dirai comment connaître les hommes si vous ne voyez
qu'une classe? Et la classe la moins énergique parce qu'elle est la plus
éloignée des besoins réels!
-- Et la classe qui a le plus
d'affectation, parce qu'elle se croit regardée. Avouez que pour un philosophe il
est beau de fournir des arguments à son adversaire, dit Octave en riant.
Croiriez-vous que hier, chez les Saint-Imier, M. le marquis de *** qui, l'autre
jour, ici, se moquait tant des petits journaux dont il prétendait ignorer
jusqu'à l'existence, était aux anges, parce que l'Aurore donne une
plaisanterie sale contre son ennemi, M. le comte de *** qui vient d'être fait
conseiller d'État? Il avait le numéro dans sa poche. -- C'est un des malheurs de
notre position, voir des sots faire les mensonges les plus ridicules et n'oser
leurdire: beau masque, je te connais. -- Il faut nous priver des plaisanteries
les plus gaies, parce qu'elles pourraient faire rire le parti contraire s'il les
entendait.
-- Je ne connais les banquiers, dit
Armance, que par notre doucereux Montange et par la charmante comédie du
Roman, mais je doute que pour le fond de l'adoration de l'argent, ils
l'emportent sur certains des nôtres. Savez-vous qu'il est dur de prendre
l'entreprise de la perfection de toute une classe. Je ne vous parlerai plus du
plaisir que j'aurais à savoir des nouvelles de ces dames. Mais, comme disait le
vieux duc de *** à Pétersbourg, quand il faisait venir le Journal de l'Empire
à si grands frais, et au risque de choquer l'empereur Alexandre: Ne faut-il pas
lire le Mémoire de sa partie adverse ?
Je vous dirai bien plus, mais avec
confidence,
comme dit si bien Talma dans
Polyeucte: Au fond, vous et moi, nous ne voulons certainement pas vivre avec
ces gens-là; mais sur beaucoup de questions nous pensons comme eux. -- Et il est
triste à notre âge, reprit Armance, de se résoudre à être toute sa vie du parti
battu.
-- Nous sommes comme les prêtres des
idoles du paganisme, au moment où la religion chrétienne allait l'emporter. Nous
persécutons encore aujourd'hui, nous avons encore la police et le budget pour
nous, mais demain peut-être, nous serons persécutés par l'opinion. -- Vous nous
faites bien de l'honneur de nous comparer à ces bons prêtres du paganisme. Je
vois quelque chose de plus faux dans notre position, à vous et à moi. Nous ne
sommes de ce parti que pour en partager les malheurs. -- Il est trop vrai, nous
voyons ses ridicules sans oser en rire et ses avantages nous pèsent. Que me fait
l'ancienneté de mon nom? Il faudrait me gêner pour tirer parti de cet avantage.
-- Les discours des jeunes gens de
votre espèce vous donnent quelquefois envie de hausser les épaules, et de peur
de céder à la tentation, vous vous hâtez de parler du bel album de Mlle de Claix
ou du chant de Mme Pasta. D'un autre côté, votre titre et les manières peut-être
un peu raboteuses des gens qui pensent comme vous sur les trois quarts des
questions, vous empêchent de les voir.
-- Ah! que je voudrais commander un
canon ou une machine à vapeur! que je serais heureux d'être un chimiste attaché
à quelque manufacture; car peu m'importe la rudesse des manières, on s'y fait en
huit jours. -- Outre que vous n'êtes point si sûr qu'elles soient si rudes, dit
Armance. Le fussent-elles dix fois plus, reprit Octave, cela a le piquant de
douer la langue étrangère; mais il faudrait s'appeler M. Martin ou M. Lenoir. --
Ne pourriez-vous pas trouver un homme de sens qui eût fait une campagne de
découverte dans les salons libéraux? -- Plusieurs de mes amis y vont danser, ils
disent que les glaces y sont parfaites, et voilà tout. Un beau jour je me
hasarderai moi-même, car rien de sot comme de penser un an de suite à un danger
qui peut-être n'existe pas. »
Armance finit par obtenir l'aveu qu'il
avait songé à un moyen pour paraître dans les sociétés où c'est la richesse qui
donne le pas et non la naissance: -- « Eh bien, oui, je l'ai trouvé, disait
Octave; mais le remède serait pire que le mal, car il me coûterait plusieurs
mois de ma vie, qu'il me faudrait passer loin de Paris.
-- Quel est ce moyen? dit Armance,
devenue tout à coup fort sérieuse. -- J'irais à Londres, j'y verrais
naturellement tout ce qu'il y a de distingué dans la haute société. Comment
aller en Angleterre et ne pas se faire présenter au marquis de Lansdowne, à M.
Brougham, à lord Holland? Ces messieurs me parleront de nos gens célèbres de
France; ils s'étonneront de ce que je ne les connais pas; j'en témoignerai
beaucoup de regret, et à mon retour, je me ferai présenter à tout ce qu'il y a
de populaire en France. Ma démarche, si l'on me fait l'honneur d'en parler chez
la duchesse d'Ancre, n'aura point l'air d'une désertion des idées que l'on peut
croire inséparables de mon nom: ce serait tout simplement le désir bien naturel
de connaître les gens supérieurs du siècle où l'on vit. Je ne me pardonnerai
jamais de n'avoir pas vu M. le général Foy. » Armance se taisait.
« N'est-ce pas une chose humiliante,
reprit Octave, que tous nos soutiens, et enfin jusqu'aux écrivains
monarchiques chargés de prôner tous les matins dans le journal les avantages
de la naissance et de la religion, nous soient fournis par cette classe qui a
tous les avantages, excepté la naissance? -- Ah! si M. de Soubirane vous
entendait! -- Ne m'attaquez pas sur le plus grand de mes malheurs, être obligé
de mentir toute la journée...
Le ton de l'intimité parfaite tolère
des parenthèses à l'infini, qui plaisent parce qu'elles prouvent une confiance
sans bornes, mais peuvent fort bien ennuyer un tiers. Il nous suffit d'avoir
indiqué que la position brillante du vicomte de Malivert était bien loin d'être
pour lui une source de plaisirs sans mélange.
Ce n'est pas sans danger que nous
aurons été historiens fidèles. La politique venant couper un récit aussi simple,
peut faire l'effet d'un coup de pistolet au milieu d'un concert. Ensuite Octave
n'est point un philosophe et il a caractérisé fort injustement les deux nuances
qui, de son temps, divisaient la société. Quel scandale qu'Octave ne raisonne
pas comme un sage de cinquante ans *?
[* On n'est pas assez reconnaissant
envers le ministère Villèle. Les trois pour cent, le droit d'aînesse les lois
sur la presse ont amené la fusion des partis Les relations nécessaires entre les
Pairs et les Députés ont commencé ce rapprochement qu'Octave ne pouvait prévoir,
et heureusement les idées de ce jeune homme orgueilleux et timide sont encore
moins exactes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient il y a quelques mois; mais c'est
ainsi qu'il devait voir les choses, d'après son caractère donné. Fallait-il
laisser incomplète l'esquisse d'un caractère bizarre parce qu'il est injuste
envers tout le monde? C'est précisément cette injustice qui fait son malheur.]
CHAPITRE XV
How am I glutted with conceit of this!
Shall I make spirits fetch me what I please ?
Resolve me of all ambiguities ?
Perform what desperate enterprise I will
DOCTOR FAUSTUS.
Octave
partait si souvent d'Andilly pour aller chercher Mme d'Aumale à Paris, que
quelques légers sentiments de jalousie vinrent un jour éteindre la gaieté
d'Armance. Au retour de son cousin, le soir, elle fit acte de souveraineté. «
Voulez-vous obliger madame votre mère sur une chose dont jamais elle ne vous
parlera? -- Sans doute. -- Hé bien, pendant trois mois, ce qui veut dire pendant
quatre-vingt-dix jours, ne refusez aucune invitation de bal, et ne quittez un
bal qu'après avoir dansé.
-- J'aimerais mieux quinze jours
d'arrêts, dit Octave. -- Vous n'êtes pas difficile, reprit Armance, mais
promettez-vous ou non? -- Je promets tout, excepté les trois mois de constance.
Puisque l'on me tyrannise ici, dit Octave en riant, moi, je déserterai. J'ai une
ancienne idée qui, malgré moi, m'a occupé exclusivement hier toute la soirée, à
la fête magnifique de M. de ***, où j'ai dansé comme si j'eusse deviné vos
ordres. Si j'abandonnais Andilly pour six mois, j'ai deux projets plus amusants
que d'aller en Angleterre.
« Le premier est de me faire appeler M.
Lenoir; sous ce beau nom, j'irais en province donner des leçons d'arithmétique,
de géométrie appliquée aux arts, de tout ce qu'on voudra. Je prendrais ma route
par Bourges, Aurillac, Cahors; j'aurais facilement des lettres de plusieurs
pairs, membres de l'Institut, qui recommanderaient aux préfets le savant et
royaliste Lenoir, etc.
« Mais l'autre projet vaut mieux. En ma
qualité de professeur, je ne verrais que de petits jeunes gens enthousiastes et
changeants qui bientôt m'ennuieraient, et quelques intrigues de la congrégation.
» J'hésite à vous avouer le plus beau
de mes projets; je prendrais le nom de Pierre Gerlat, j'irais débuter à Genève
ou à Lyon et je me ferais le valet de chambre de quelque jeune homme destiné à
jouer à peu près le même rôle que moi dans le monde. Pierre Gerlat serait
porteur d'excellents certificats du vicomte de Malivert qu'il a servi avec
fidélité pendant six ans. En un mot je prendrais le nom et l'existence de ce
pauvre Pierre que j'ai une fois jeté par la fenêtre. Deux ou trois de mes
connaissances m'accorderont des certificats de complaisance. Ils les scelleront
de leurs armes avec des paquets de cire énormes, et, par ce moyen, j'espère me
placer chez quelque jeune Anglais fort riche ou fils de pair. J'aurai soin de me
gâter les mains avec un acide étendu d'eau. J'ai appris à cirer les bottes, de
mon domestique actuel, le vaillant caporal Voreppe. Depuis trois mois je lui ai
volé tous ses talents.
-- Un soir votre maître, en rentrant
ivre, donnera des coups de pied à Pierre Gerlat.
-- Quand il me jetterait par la
fenêtre, j'ai prévu cette objection. Je me défendrai, et le lendemain demanderai
mon congé, et ne lui en voudrai nullement.
-- Vous vous rendriez coupable d'un
abus de confiance fort condamnable. On laisse voir les défauts de son caractère
à un jeune paysan qui est incapable d'en comprendre les traits les plus
singuliers, mais on se garderait bien, je suppose, d'agir ainsi devant un homme
de sa classe.
-- Jamais je ne répéterai ce que
j'aurai surpris. D'ailleurs un maître, pour parler comme Pierre Gerlat,
court bien la chance de tomber sur un fripon, il n'aura qu'un curieux.
Connaissez mes misères, poursuivit Octave. Mon imagination est tellement sotte
en de certains moments, et s'exagère si fort ce que je dois à ma position que,
sans être souverain, j'ai soif de l'incognito.. Je suis souverain par le
malheur, par le ridicule, par l'extrême importance que j'attache à certaines
choses. J'éprouve un besoin impérieux de voir agir un autre vicomte de Malivert.
Puisque malheureusement je suis embarqué dans ce rôle, puisqu'à mon grand et
sincère regret je ne puis pas être le fils du premier contremaître de la
fabrique de cardes de M. de Liancourt, il me faut six mois de domesticité pour
corriger le vicomte de Malivert de plusieurs de ses faiblesses.
» Ce moyen est le seul; mon orgueil
élève un mur de diamant entre moi et les autres hommes. Votre présence, chère
cousine, fait disparaître ce mur de diamant. Devant vous, je ne prendrais rien
en mauvaise part; mais par malheur je n'ai pas le tapis magique pour vous
transporter en tous lieux. Je ne puis vous voir en tiers quand je monte à cheval
au bois de Boulogne avec un de mes amis. Bientôt après la première
connaissance, il n'en est aucun que mes discours n'étrangent de moi.
Quand enfin au bout d'un an, et bien malgré moi, ils me comprennent tout à fait,
ils s'enveloppent dans la réserve la plus sévère et aimeraient mieux, je crois,
que leurs actions et leurs pensées intimes fussent connues du diable que de moi.
Je ne voudrais pas jurer que plusieurs ne me prennent pour Lucifer lui-même,
comme dit M. de Soubirane dont c'est un des bons mots, incarné tout exprès
pour leur mettre martel en tête. »
Octave racontait ces étranges idées à
sa cousine en se promenant dans les bois de Montlignon, à quelques pas de Mmes
de Bonnivet et de Malivert. Ces folies occupèrent beaucoup Armance. Le
lendemain, après que son cousin fut parti pour Paris, l'air libre et enjoué qui
allait souvent jusqu'à la folie fut remplacé par ces regards attendris et fixes,
desquels, quand Octave était présent, il ne pouvait détacher les siens.
Mme de Bonnivet invita beaucoup de
monde, et Octave n'eut plus l'occasion de partir si souvent pour Paris, car Mme
d'Aumale vint s'établir à Andilly. En même temps qu'elle, arrivèrent sept ou
huit femmes fort à la mode, et la plupart remarquables par le brillant de
l'esprit ou l'influence qu'elles avaient obtenue dans la société. Mais leur
amabilité ne fit qu'ajouter au triomphe de la charmante comtesse; sa seule
présence dans un salon vieillissait ses rivales.
Octave avait trop d'esprit pour ne pas le sentir, et les moments de rêverie d'Armance devinrent plus fréquents. De qui pourrais-je me plaindre, se disait-elle? De personne, et surtout d'Octave moins que de personne. Ne lui ai-je pas dit que je préfère un autre homme? et il a trop de fierté dans le caractère pour se contenter de la seconde place dans un coeur. Il s'attache à Mme d'Aumale; c'est une beauté brillante et citée partout, et moi, je ne suis pas même jolie. Ce que je puis dire à Octave est d'un intérêt bien pâle, je suis sûre que souvent je l'ennuie, ou je l'intéresse comme une soeur. La vie de Mme d'Aumale est gaie, singulière; jamais rien ne languit dans les lieux où elle se trouve, et il me semble que je m'ennuierais souvent dans le salon de ma tante si j'écoutais ce qu'on y dit. Armance pleurait, mais cette âme noble ne s'abaissa point jusqu'à avoir de la haine pour Mme d'Aumale. Elle observait chacune des actions de cette femme aimable avec une attention profonde et qui la conduisait souvent à des moments fort vifs d'admiration. Mais chaque acte d'admiration était un coup de poignard pour son coeur. Le bonheur tranquille disparut, Armance fut en proie à toutes les angoisses des passions. La présence de Mme d'Aumale en vint à la troubler plus que celle d'Octave lui-même. Le tourment de la jalousie est surtout affreux quand il déchire des coeurs à qui leur penchant comme leurs positions interdisent également tous les moyens de plaire un peu hasardés.
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