CHAPITRE XVI
Let Rome in Tyber melt! and the wide
arch
Of the rang'd empire fall! Here is my space;
Kingdoms are clay : our dungy earth alike
Feeds beast as man : the nobleness of life
Is to love thus.
Antony and Cleopatra, act. I.
Un soir, après une
journée d'une accablante chaleur, on se promenait lentement dans les jolis
bosquets de châtaigniers qui couronnent les hauteurs d'Andilly. Quelquefois de
jour, ces bois sont gâtés par la présence des curieux. Dans cette nuit charmante
qu'éclairait la lumière tranquille d'une belle lune d'été, ces collines
solitaires offraient des aspects enchanteurs. Une brise douce se jouait parmi
les arbres, et complétait les charmes de cette soirée délicieuse. Par je ne sais
quel caprice, Mme d'Aumale voulait, ce jour-là, avoir toujours Octave auprès
d'elle; elle lui rappelait avec complaisance et sans nul ménagement pour les
hommes qui l'entouraient, que c'était dans ces bois qu'elle l'avait vu pour la
première fois: « Vous étiez déguisé en magicien, et jamais première entrevue ne
fut plus prophétique, ajoutait-elle, car jamais vous ne m'avez ennuyée, et il
n'est pas d'homme de qui je puisse en dire autant. »
Armance, qui se promenait avec eux, ne
pouvait s'empêcher de trouver ces souvenirs fort tendres. Rien n'était aimable
comme cette brillante comtesse, ordinairement si gaie, daignant parler d'une
voix sérieuse des grands intérêts de la vie et des routes à suivre pour arriver
au bonheur. Octave s'éloigna du groupe de Mme d'Aumale, et se trouvant bientôt
avec Armance à quelques pas du reste des promeneurs, il se mit à lui raconter
avec les plus grands détails tout l'épisode de sa vie, où Mme d'Aumale se
trouvait mêlée. J'ai cherché cette liaison brillante, lui dit-il, pour ne pas
choquer la prudence de Mme de Bonnivet qui, sans cette précaution, aurait bien
pu finir par m'éloigner de son intimité. Une chose si tendre fut dite sans
parler d'amour.
Quand Armance put espérer que sa voix
ne trahirait plus le trouble extrême où ce récit l'avait jetée: « Je crois, mon
cher cousin, lui dit-elle, je crois, comme je le dois, tout ce que vous me
racontez, ce sont pour moi paroles d'Évangile. Je remarque pourtant que jamais
vous n'avez attendu, pour me faire confidence d'une de vos démarches, qu'elle
fût aussi avancée. -- A cela j'ai une réponse toute prête. Mlle Méry de Tersan
et vous, vous prenez quelquefois la licence de vous moquer de mes succès: il y a
deux mois, par exemple, un certain soir, vous m'avez presque accusé de fatuité.
J'aurais bien pu dès ce temps-là vous confier le sentiment décidé que j'ai pour
Mme d'Aumale; mais il fallait en être bien traité sous vos yeux. Avant le
succès, votre esprit malin n'eût pas manqué de se moquer de mes petits projets.
Aujourd'hui la seule présence de Mlle de Tersan manque à mon bonheur. »
Il y avait dans l'accent profond et
presque attendri avec lequel Octave disait ces vaines paroles, une si grande
impossibilité d'aimer les grâces un peu hasardées de la jolie femme dont il
parlait, et un dévouement si passionné pour l'amie à laquelle il se confiait,
qu'elle n'eut pas le courage de résister au bonheur de se voir aimée ainsi. Elle
s'appuyait sur le bras d'Octave et l'écoutait comme ravie en extase. Tout ce que
sa prudence pouvait obtenir d'elle, c'était de ne pas parler; le son de sa voix
eût fait connaître à son cousin toute la passion qu'il inspirait. Le bruissement
léger des feuilles, agitées par le vent du soir, semblait prêter un nouveau
charme à leur silence.
Octave regardait les grands yeux
d'Armance qui se fixaient sur les siens. Tout à coup ils comprirent un certain
bruit qui depuis quelque temps frappait leur oreille sans attirer leur
attention. Mme d'Aumale, étonnée de l'absence d'Octave, et trouvant qu'il lui
manquait, l'appelait de toutes ses forces: « On vous appelle », dit
Armance, et le ton de voix brisé avec lequel elle dit ces mots si simples, eût
appris à tout autre qu'Octave l'amour qu'on avait pour lui. Mais il était si
étonné de ce qui se passait dans son coeur, si troublé par le beau bras
d'Armance à peine voilé d'une gaze légère qu'il tenait contre sa poitrine, qu'il
n'avait d'attention pour rien. Il était hors de lui, il goûtait les plaisirs de
l'amour le plus heureux, et se l'avouait presque. Il regardait le chapeau
d'Armance qui était charmant, il regardait ses yeux. Jamais Octave ne s'était
trouvé dans une position aussi fatale à ses serments contre l'amour. Il avait
cru plaisanter comme de coutume avec Armance, et la plaisanterie avait pris tout
à coup un tour grave et imprévu. Il se sentait entraîné, il ne raisonnait plus,
il était au comble du bonheur. Ce fut un de ces instants rapides que le hasard
accorde quelquefois, comme compensation de tant de maux, aux âmes faites pour
sentir avec énergie. La vie se presse dans les coeurs, l'amour fait oublier tout
ce qui n'est pas divin comme lui, et l'on vit plus en quelques instants que
pendant de longues périodes.
On entendait encore de temps en temps
la voix de Mme d'Aumale qui appelait Octave; et le son de cette voix
achevait d'ôter toute prudence à la pauvre Armance. Octave sentait qu'il devait
flatter le beau bras qu'il pressait un peu contre sa poitrine; il devait se
séparer d'Armance; il s'en fallut de bien peu qu'en la quittant il n'osât lui
prendre la main et la presser contre ses lèvres. S'il se fût permis cette marque
d'amour, Armance était si troublée en ce moment qu'elle lui eût laissé voir et
peut-être avoué tout ce qu'elle sentait pour lui.
Ils se rapprochèrent des autres
promeneurs. Octave marchait un peu en avant. A peine Mme d'Aumale le revit-elle,
qu'elle lui dit d'un petit air boudeur et sans qu'Armance pût l'entendre: « Je
suis étonnée de vous revoir sitôt, comment avez-vous pu quitter Armance pour
moi? Vous êtes amoureux de cette belle cousine, ne vous en défendez pas, je m'y
connais. »
Octave n'était pas encore remis de
l'ivresse qui venait de s'emparer de lui; il voyait toujours ce beau bras
d'Armance pressé contre sa poitrine. Le mot de Mme d'Aumale fut un coup de
foudre pour lui, il se sentit frappé.
Cette voix frivole lui sembla comme un arrêt du destin qui tombait d'en haut. Il lui trouva un son extraordinaire. Ce mot imprévu, en découvrant à Octave la véritable situation de son coeur, le précipita du comble de la félicité dans un malheur affreux et sans espoir.
CHAPITRE XVII
What is a man,
If his chief good, and market of his time,
Be but to sleep, and feed: a beast, no more.
....Rightly to be great
Is, not to stir without great argument ;
But greatly to find quarrel in a straw,
When honour's at the stake.
Hamlet, act. IV.
Il avait donc eu la faiblesse de violer les
serments qu'il s'était faits tant de fois! Un instant avait renversé l'ouvrage
de toute sa vie. Il venait de perdre tous les droits à sa propre estime. Le
monde désormais était fermé pour lui: il n'avait pas assez de vertu pour y
vivre. Il ne lui restait que la solitude et l'habitation au fond de quelque
désert. L'excès de la douleur et son arrivée imprévue auraient pu causer un peu
de trouble à l'âme la plus ferme. Heureusement Octave vit à l'instant que s'il
ne répondait pas rapidement et de l'air le plus calme à Mme d'Aumale, la
réputation d'Armance pouvait souffrir. Il passait sa vie avec elle, et le mot de
Mme d'Aumale avait été saisi par deux ou trois personnages qui le détestaient
ainsi qu'Armance.
« Moi, aimer! dit-il à Mme d'Aumale.
Hélas! c'est un avantage qu'apparemment le ciel m'a refusé; je ne l'ai jamais
mieux senti, ni plus vivement regretté. Je vois tous les jours et moins souvent
que je ne le voudrais la femme la plus séduisante de Paris; lui plaire est sans
doute le plus beau projet que puisse former un jeune homme de mon âge. Sans
doute elle n'eût pas accepté mes hommages; mais enfin jamais je ne me suis senti
le degré de folie qui m'eût rendu digne de les lui présenter. Jamais je n'ai
perdu auprès d'elle le plus beau sang-froid. Après un tel trait de sauvagerie et
d'insensibilité, je désespère de jamais perdre terre auprès d'aucune femme. »
Jamais Octave n'avait tenu ce langage.
Cette explication presque parlementaire fut adroitement prolongée et avidement
écoutée. Il y avait là deux ou trois hommes faits pour plaire et qui croyaient
souvent voir un rival heureux dans Octave. Celui-ci eut le bonheur de rencontrer
quelques mots piquants. Il parla beaucoup, continua d'alarmer les
amours-propres, et enfin eut lieu d'espérer que personne ne songeait plus au mot
trop vrai qui venait d'échapper à Mme d'Aumale.
Elle l'avait dit d'un air senti; Octave
pensa qu'il devait l'occuper fortement d'elle-même. Après avoir prouvé qu'il ne
pouvait pas aimer, pour la première fois de sa vie il se permit avec Mme
d'Aumale les demi-mots presque tendres; elle en fut étonnée.
A la fin de la soirée, Octave était
tellement certain d'avoir éloigné tout soupçon, qu'il commença à avoir le temps
de penser à lui. Il redoutait le moment où l'on se séparerait, et où il aurait
la liberté de regarder son malheur en face. Il commençait à compter les heures
que marquait l'horloge du château; minuit était déjà sonné depuis longtemps,
mais la soirée était si belle qu'on aimait à la prolonger. Une heure sonna et
Mme d'Aumale renvoya ses amis.
Octave eut encore un moment de répit.
Il fallait aller chercher le valet de chambre de sa mère pour lui dire qu'il
allait coucher à Paris. Ce devoir rempli, il rentra dans le bois, et ici les
expressions me manquent pour donner quelque idée de la douleur qui s'empara de
ce malheureux. - J'aime, se dit-il d'une voix étouffée! moi aimer! grand Dieu!
et le coeur serré, la gorge contractée, les yeux fixes et levés au ciel, il
resta immobile comme frappé d'horreur; bientôt après il marchait à pas
précipités. Incapable de se soutenir, il se laissa tomber sur le tronc d'un
vieux arbre qui barrait le chemin, et dans ce moment il lui sembla voir encore
plus clairement toute l'étendue de son malheur.
Je n'avais pour moi que ma propre
estime, se dit-il; je l'ai perdue. L'aveu de son amour qu'il se faisait bien
nettement et sans trouver aucun moyen de le nier, fut suivi de transports de
rage et de cris de fureur inarticulés. La douleur morale ne peut aller plus
loin.
Une idée, ressource ordinaire des
malheureux qui ont du courage, lui apparut bien vite; mais il se dit: Si je me
tue, Armance sera compromise; toute la société recherchera curieusement pendant
huit jours les plus petites circonstances de celle soirée; et chacun de ces
messieurs qui étaient présents, sera autorisé à faire un récit différent.
Rien d'égoïste, rien de ce qui se
rattache aux intérêts vulgaires de la vie ne se rencontra dans cette âme noble,
pour s'opposer aux transports de l'affreuse douleur qui la déchirait. Cette
absence de tout intérêt commun, capable de faire diversion en de tels moments,
est une des punitions que le ciel semble prendre plaisir à infliger aux âmes
élevées.
Les heures s'écoulaient rapidement sans
diminuer le désespoir d'Octave. Quelquefois immobile pendant plusieurs minutes,
il sentait cette affreuse douleur qui comble la torture des plus grands
criminels: il se méprisait parfaitement lui-même.
Il ne pouvait pleurer. La honte dont il
se trouvait si digne l'empêchait d'avoir pitié de lui-même, et séchait ses
larmes. Ah! s'écria-t-il dans un de ces instants cruels, si je pouvais en finir!
et il s'accorda la permission de savourer en idée le bonheur de cesser de
sentir. Avec quel plaisir il se serait donné la mort, en punition de sa
faiblesse et comme pour se faire réparation d'honneur! -- Oui, se disait-il, mon
coeur est digne de mépris parce qu'il a commis une action que je m'étais
défendue sous peine de la vie, et mon esprit est, s'il se peut, encore plus
méprisable que mon coeur. Je n'ai pas vu une chose évidente: j'aime Armance, et
je l'aime depuis que je me suis soumis à entendre les dissertations de Mme de
Bonnivet sur la philosophie allemande.
J'avais la folie de me croire
philosophe. Dans ma présomption sotte, je m'estimais infiniment supérieur aux
vains raisonnements de Mme de Bonnivet, et je n'ai pas su voir dans mon coeur ce
que la plus faible femme aurait lu dans le sien: une passion puissante,
évidente, et qui dès longtemps a détruit tout l'intérêt que je prenais autrefois
aux choses de la vie.
Tout ce qui ne peut pas me parler
d'Armance est pour moi comme non existant. Je me jugeais sans cesse moi-même et
je n'ai pas vu ces choses! Ah! que je suis méprisable!
La voix du devoir qui commençait à se
faire entendre prescrivait à Octave de fuir Mlle de Zohiloff à l'instant; mais
loin d'elle, il ne pouvait voir aucune action qui valût la peine de vivre. Rien
ne lui semblait digne de lui inspirer le moindre intérêt. Tour lui paraissait
également insipide, l'action la plus noble comme l'occupation la plus
vulgairement utile: marcher au secours de la Grèce, et aller se faire tuer à
côté de Fabvier, comme faire obscurément des expériences d'agriculture au fond
d'un département.
Son imagination parcourait rapidement
toute l'échelle des actions possibles, pour retomber ensuite avec plus de
douleur sur le désespoir le plus profond, le plus sans ressource, le plus digne
de son nom; ah! que la mort eût été agréable dans ces instants!
Octave se disait à haute voix des chose
folles et de mauvais goût, dont il observait curieusement le mauvais goût et la
folie. A quoi bon m'abuser encore? s'écria-t-il tout à coup, dans un moment où
il se détaillait à lui-même des expériences d'agriculture à faire parmi les
paysans du Brésil. A quoi bon avoir la lâcheté de m'abuser encore? Pour comble
de douleur, je puis me dire qu'Armance a de l'amour pour moi, et mes devoirs
n'en sont que plus sévères. Quoi! si Armance était engagée, l'homme à qui elle a
promis sa main eût-il souffert qu'elle passât sa vie uniquement avec moi? Et sa
joie si calme en apparence mais si profonde et si vraie, quand hier soir je lui
ai révélé le plan de ma conduite avec Mme d'Aumale, à quoi faut-il l'attribuer?
N'est-ce pas là une preuve plus claire que le jour? Et j'ai pu m'abuser! Mais
j'étais donc hypocrite avec moi-même? Mais j'étais donc sur le chemin qu'ont
suivi les plus vils scélérats? Quoi! hier soir, à dix heures, je n'ai pas aperçu
une chose, qui, quelques heures plus tard, me semble de la dernière évidence?
Ah! que je suis faible et méprisable!
Avec tout l'orgueil d'un enfant, en
toute ma vie je ne me suis élevé à aucune action d'homme; et non seulement j'ai
fait mon propre malheur, mais j'ai entraîné dans l'abîme l'être du monde qui
m'était le plus cher. O ciel! comment s'y prendrait-on pour être plus vil que
moi? Ce moment produisit presque le délire. La tête d'Octave était comme
désorganisée par une chaleur brûlante. A chaque pas que faisait son esprit, il
découvrait une nouvelle nuance de malheur, une nouvelle raison pour se mépriser.
Cet instinct de bien-être qui existe
toujours chez l'homme, même dans les instants les plus cruels, même au pied de
l'échafaud, fit qu'Octave voulut comme s'empêcher de penser. Il se serrait la
tête des deux mains, il faisait comme des efforts physiques pour ne pas penser.
Peu à peu tout lui devint indifférent,
excepté le souvenir d'Armance qu'il devait fuir pour toujours, et ne jamais
revoir sous quelque prétexte que ce fût. L'amour filial même, si profondément
empreint dans son âme, en avait disparu.
Il n'eut plus que deux idées, quitter
Armance et ne jamais se permettre de la revoir; supporter ainsi la vie un an ou
deux, jusqu'à ce qu'elle fût mariée ou que la société l'eût oublié. Après quoi,
comme on ne songerait plus à lui, il serait libre de finir. Tel fut le dernier
sentiment de cette âme épuisée par les souffrances. Octave s'appuya contre un
arbre et tomba évanoui.
Lorsqu'il revint à la vie, il éprouvait
un sentiment de froid extraordinaire. Il ouvrit les yeux. Le jour commençait à
poindre. Il se trouva soigné par un paysan qui tâchait de le faire revenir à
lui, en l'inondant de l'eau froide qu'il allait prendre, dans son chapeau à une
source voisine. Octave eut un instant de trouble, ses idées n'étaient pas
nettes: il se trouvait placé sur le revers d'un fossé, au milieu d'une
clairière, dans un bois; il voyait de grandes masses arrondies de brouillards
qui passaient rapidement devant lui. Il ne reconnaissait point le lieu où il
était.
Tout à coup tous ses malheurs se
présentèrent à sa pensée. On ne meurt pas de douleur, ou il fût mort en cet
instant. Il lui échappa quelques cris qui alarmèrent le paysan. La frayeur de
cet homme rappela Octave au sentiment du devoir. Il ne fallait pas que ce paysan
parlât. Octave prit sa bourse pour lui offrir quelque argent; il dit à cet
homme, qui paraissait avoir pitié de son état, qu'il se trouvait dans le bois à
cette heure, par suite d'un pari imprudent, et qu'il était fort important pour
lui qu'on ne sût pas que la fraîcheur de la nuit l'avait incommodé.
Le paysan avait l'air de ne pas
comprendre. « Si l'on sait que je me suis évanoui, dit Octave, on se moquera de
moi. -- Ah! j'entends, dit le paysan, comptez que je ne soufflerai mot, il ne
sera pas dit que je vous ai fait perdre votre pari. Il est heureux pour vous
cependant que je sois passé, car ma foi vous aviez l'air mort. » Octave, au lieu
de l'écouter, regardait sa bourse. C'était une nouvelle douleur, c'était un
présent d'Armance; il avait du plaisir à sentir sous ses doigts chacune des
petites perles d'acier qui étaient attachées au tissu sombre.
Dès que le paysan l'eut quitté, Octave
rompit une jeune tige de châtaignier, avec laquelle il fit un trou dans la
terre; il se permit de donner un baiser à la bourse, présent d'Armance, et il
l'enterra au lieu même où il s'était évanoui. Voilà, se dit-il, ma première
action vertueuse. Adieu, adieu, pour la vie, chère Armance! Dieu sait si je t'ai
aimée!
CHAPITRE XVIII
Sur son sein d'albâtre elle porte une
croix brillante où l'enfant de Jacob imprimerait ses lèvres avec respect, et que
l'infidèle adorerait.
SCHILLER.
Un mouvement instinctif le précipita vers le château.
Il sentait confusément que raisonner avec lui-même était le plus grand des maux;
mais il avait vu quel était son devoir, et il comptait se trouver le courage
nécessaire pour accomplir les actions qui se présenteraient quelles qu'elles
fussent. Il justifia son retour au château, que lui inspirait l'horreur de se
trouver seul, par l'idée que quelque domestique pouvait arriver de Paris, et
dire qu'on ne l'avait pas vu dans la rue Saint-Dominique, ce qui aurait pu faire
découvrir sa folie et donner de l'inquiétude à sa mère.
Octave se trouvait assez loin du
château : ah! se dit-il en traversant le bois pour y revenir, hier encore il y
avait ici des enfants qui chassaient; si quelque enfant maladroit, en tirant un
oiseau derrière une haie, pouvait me tuer, je n'aurais aucun reproche à me
faire. Dieu! quelles délices de recevoir un coup de fusil dans cette tête
brûlante! Comme je le remercierais avant que de mourir si j'en avais le temps!
On voit qu'il entrait un peu de folie
dans la manière d'être d'Octave, ce matin-là. L'espérance romanesque d'être tué
par un enfant lui fit ralentir le pas, et son âme, par l'effet d'une petite
faiblesse à demi aperçue, se refusa à considérer la légitimité de cette action.
Enfin il rentra au château par la petite porte du jardin, et la première
personne qu'il aperçut,ce fut Armance. Il demeura immobile, son sang se glaça,
il ne croyait pas la rencontrer sitôt. Dès qu'elle l'aperçut de loin, Armance
accourut en souriant ; elle avait la grâce et la légèreté d'un oiseau: jamais il
ne l'avait trouvée si jolie; elle songeait à ce qu'il lui avait dit la veille
sur sa liaison avec Mme d'Aumale.
Je la vois donc pour la dernière fois!
se dit Octave. Et il la regardait avidement. Le grand chapeau de paille
d'Armance, sa taille noble, les grosses boucles de cheveux qui s'échappaient sur
ses joues, et faisaient un contraste charmant avec ses regards si pénétrants et
cependant si doux, il cherchait à tout graver dans son âme. Mais ces regards si
riants à mesure qu'Armance approchait, perdaient bien vite leur air de bonheur.
Elle trouvait quelque chose de sinistre dans la manière d'être d'Octave. Elle
remarqua que ses vêtements étaient trempés d'eau.
Elle lui dit d'une voix que l'émotion
faisait trembler: « Qu'avez-vous, mon cousin? ». En prononçant ces mots si
simples, elle put à peine retenir ses larmes, tant elle apercevait une étrange
expression dans ses regards. « Mademoiselle, lui répondit-il d'un air glacial,
vous me permettrez de n'être pas fort sensible à un intérêt qui s'attache à moi
comme pour me priver de toute liberté. Il est vrai, j'arrive de Paris, et mes
habits sont mouillés: si ces explications ne suffisent pas à la curiosité, j'en
donnerai de plus détaillées... » Ici la cruauté d'Octave fut arrêtée malgré lui.
Armance, dont les traits étaient d'une
mortelle pâleur, semblait faire de vains efforts pour s'éloigner; elle
chancelait visiblement et était sur le point de tomber. Il s'approcha pour lui
donner le bras; Armance le regardait avec des yeux mourants, mais qui d'ailleurs
semblaient incapables d'aucune idée.
Octave prit sa main avec assez de
brusquerie, la plaça sous son bras et marcha vers le château. Mais il sentait
que les forces lui manquaient aussi; prêt à tomber lui-même, il eut cependant le
courage de lui dire: « Je vais partir, je dois partir pour un long voyage en
Amérique; j'écrirai; je compte sur vous pour consoler ma mère; dites-lui que je
reviendrai certainement. Quant à vous, mademoiselle, on a prétendu que j'avais
de l'amour pour vous; je suis bien éloigné d'avoir une telle prétention.
D'ailleurs, l'ancienne amitié qui nous unit devait suffire, ce me semble, pour
s'opposer à la naissance de l'amour. Nous nous connaissons trop bien pour avoir
l'un pour l'autre ces sortes de sentiments qui supposent toujours un peu
d'illusion. »
En ce moment Armance se trouva hors
d'état de marcher; elle releva ses yeux baissés et regarda Octave; ses lèvres
tremblantes et pâles semblaient vouloir prononcer quelques mots. Elle voulut
s'appuyer sur la caisse d'un oranger, mais elle n'eut pas la force de se
retenir; elle glissa et tomba près de cet oranger, privée de tout sentiment.
Sans la secourir aucunement, Octave
resta immobile à la regarder; elle était profondément évanouie, ses yeux si
beaux étaient encore à demi ouverts, les contours de cette bouche charmante
avaient conservé l'expression d'une douleur profonde. Toute la rare perfection
de ce corps délicat se trahissait sous un simple vêtement du matin. Octave
remarqua une petite croix de diamants qu'Armance portait ce jour-là pour la
première fois.
Il eut la faiblesse de prendre sa main.
Toute sa philosophie avait disparu. Il vit que la caisse de l'oranger le
dérobait à la curiosité des habitants du château; il se mit à genoux à côté
d'Armance: « Pardon, ô mon cher ange, dit-il à voix basse et en couvrant de
baisers cette main glacée, jamais je ne t'ai tant aimée! »
Armance fit un mouvement; Octave se
releva comme par un effort convulsif: bientôt Armance put marcher, et il la
reconduisit au château sans oser la regarder. Il se reprochait amèrement
l'indigne faiblesse à laquelle il venait d'être entraîné; si Armance l'avait
aperçue, toute la cruauté de ses propos devenait inutile. Elle se hâta de le
quitter en rentrant au château.
Dès que Mme de Malivert fut visible,
Octave se fit annoncer chez elle et se précipita dans ses bras. « Chère maman,
donne-moi la permission de voyager, c'est la seule ressource qui me reste pour
éloigner un mariage abhorré, sans manquer au respect que je dois à mon père. »
Mme de Malivert, fort étonnée, essaya en vain d'obtenir de son fils quelques
mots plus positifs sur ce prétendu mariage:
« Quoi! lui disait-elle, ni le nom de
la demoiselle, ni l'indication de la famille, je ne puis rien savoir de toi!
Mais il y a de la folie! » Bientôt Mme de Malivert n'osa plus se servir de ce
mot, qui lui semblait trop vrai. Tout ce qu'elle put obtenir de son fils, qui
semblait déterminé à partir dans la journée, ce fut qu'il n'irait pas en
Amérique. Le but du voyage était égal à Octave, il n'avait songé qu'à la douleur
du départ.
En parlant à sa mère, comme il
s'efforçait, pour ne pas l'effrayer, d'avoir des idées plus modérées, une raison
plausible lui vint tout à coup: -- « Chère maman, un homme qui porte le nom de
Malivert et qui a le malheur de n'avoir encore rien fait à vingt ans, doit
commencer par aller à la croisade comme nos aïeux. Je te prie de permettre que
je passe en Grèce. Si tu l'exiges, je dirai à mon père que je vais à Naples; là,
comme par hasard, la curiosité m'entraînera vers la Grèce, et n'est-il pas
naturel qu'un gentilhomme la voie l'épée à la main? Cette manière d'annoncer mon
voyage le dépouillera de tout air de prétention... »
Ce projet donna de vives inquiétudes à
Mme de Malivert; mais il avait quelque chose de généreux et il était d'accord
avec ses idées sur le devoir. Après une conversation de deux heures, qui fut un
moment de repos pour Octave, il obtint le consentement de sa mère. Pressé dans
les bras de cette tendre amie, il eut pendant un court moment le bonheur de
pouvoir pleurer. Il consentit à des conditions qu'il eût refusées en entrant
chez elle. Il lui promit que, si elle l'exigeait, douze mois après le jour de
son débarquement en Grèce, il viendrait passer quinze jours avec elle.
« Mais, chère maman, pour ne pas avoir
le désagrément de voir mon voyage dans le journal, consens à recevoir ma visite
dans ta terre de Malivert, en Dauphiné. » Tout fut arrangé suivant ses désirs,
et des larmes de tendresse scellèrent les conditions de ce départ imprévu.
Au sortir de chez sa mère, ayant
accompli ses devoirs à l'égard d'Armance, Octave se trouva le sang-froid
nécessaire pour entrer chez le marquis. « Mon père, dit-il après l'avoir
embrassé, permets à ton fils de te faire une question: quelle fut la première
action d'Enguerrand de Malivert, qui vivait en 1147, sous Louis le Jeune? »
Le marquis ouvrit son bureau avec
empressement, en tira un beau parchemin roulé qui ne le quittait jamais: c'était
la généalogie de sa famille. Il vit avec un extrême plaisir que la mémoire de
son fils l'avait bien servi. Mon ami, dit le vieillard en déposant ses lunettes,
Enguerrand de Malivert partit en l147 pour la croisade avec son roi. -- N'est-ce
pas dix-neuf ans qu'il avait alors? reprit Octave. -- Précisément dix-neuf ans
», dit le marquis de plus en plus satisfait du respect dont le jeune vicomte
faisait preuve pour l'arbre généalogique de la famille.
Quand Octave eut donné au contentement
de son père le temps de se développer et de bien s'établir dans son âme, « mon
père, lui dit-il d'une voix ferme, noblesse oblige! J'ai vingt ans passés, je me
suis assez occupé de livres. Je viens vous demander votre bénédiction et la
permission de voyager en Italie et en Sicile. Je ne vous cacherai point, mais
c'est à vous seul que je ferai cet aveu, que de Sicile je serai entraîné à
passer en Grèce; je tâcherai d'assister à un combat et reviendrai auprès de
vous, un peu plus digne peut-être du beau nom que vous m'avez transmis. »
Le marquis, quoique fort brave, n'avait
point l'âme de ses aïeux du temps de Louis le Jeune; il était père et un tendre
père du XIXe siècle. Il resta tout interdit de la soudaine résolution d'Octave;
il se fût volontiers accommodé d'un fils moins héroïque. Toutefois l'air austère
de ce fils, et la fermeté de résolution que trahissaient ses manières, lui
imposèrent. La vigueur de caractère n'avait jamais été son fort, et il n'osa
refuser une permission qu'on lui demandait d'un air à s'en passer s'il la
refusait.
«Tu me perces le coeur », dit le bon
vieillard en s'approchant de son bureau; et sans que son fils le lui eût
demandé, d'une main tremblante, il écrivit un bon d'une somme assez forte sur un
notaire qui avait des fonds à lui. « Prends, dit-il à Octave, et plaise à Dieu
que ce ne soit pas le dernier argent que je te donne!»
Le déjeuner sonna. Heureusement Mmes
d'Aumale et de Bonnivet se trouvaient à Paris, et cette triste famille ne fut
pas obligée de cacher sa douleur par de vaines paroles.
Octave, un peu fortifié par la
conscience d'avoir fait son devoir, se sentit le courage de continuer; il avait
eu l'idée de partir avant le déjeuner; il pensa qu'il était mieux d'agir
exactement comme à l'ordinaire. Les domestiques pouvaient parler. Il se plaça à
la petite table du déjeuner, vis-à-vis d'Armance.
C'est pour la dernière fois de ma vie
que je la vois, se disait-il. Armance eut le bonheur de se brûler d'une manière
assez douloureuse en faisant le thé. Ce hasard aurait servi d'excuse à son
trouble, si quelqu'un dans cette petite salle se fût trouvé assez de sang-froid
pour le remarquer. M. de Malivert avait la voix tremblante; pour la première
fois de sa vie, il ne trouvait rien d'agréable à dire. Il cherchait si quelque
prétexte compatible avec le grand mot Noblesse oblige! que son fils lui
avait cité si à propos, ne pourrait point lui fournir le moyen de retarder ce
départ.
CHAPITRE XIX
He unworthy you say?
'Tis impossible. It would
Be more easy to die.
DECKAR.
Octave crut remarquer que
Mlle de Zohiloff le regardait quelquefois avec assez de tranquillité. En dépit
de sa farouche vertu, qui lui défendait hautement de songer à des rapports qui
n'existaient plus, il ne put s'empêcher de penser que c'était la première fois
qu'il la revoyait depuis qu'il s'était avoué qu'il l'aimait; le matin, dans le
jardin, il était troublé par la nécessité d'agir. C'est donc là, se disait-il,
l'impression que fait la vue d'une femme qu'on aime. Mais il est possible
qu'Armance n'ait pour moi que de l'amitié. Cette nuit, c'était encore un
mouvement de présomption qui me faisait penser le contraire.
Durant ce pénible déjeuner, on ne dit
pas un mot du sujet qui occupait tous les coeurs. Pendant qu'Octave était chez
son père, Mme de Malivert avait fait appeler Armance pour lui apprendre
l'étrange projet de voyage. Cette pauvre fille avait besoin de sincérité; elle
ne put s'empêcher de dire à Mme de Malivert: «Eh bien, maman, vous voyez si vos
idées étaient fondées!»
Ces deux aimables femmes étaient
plongées dans la plus amère douleur. « Quelle est la cause de ce départ?
répétait Mme de Malivert, car ce ne peut être un trait de folie, tu l'en as
guéri. » Il fut convenu qu'on ne parlerait à personne du voyage d'Octave, pas
même à Mme de Bonnivet. Il ne fallait par le lier à son projet, « et peut-être,
disait Mme de Malivert, nous est-il encore permis d'espérer. Il abandonnera un
dessein si brusquement conçu. »
Cette conversation rendit plus cruelle,
s'il est possible, la douleur d'Armance; toujours fidèle au silence éternel
qu'elle croyait devoir au sentiment qui existait entre elle et son cousin, elle
portait la peine de sa discrétion. Les paroles de Mme de Malivert, de cette amie
si prudente, et qui l'aimait si tendrement, portant sur des faits qu'elle ne
connaissait que d'une manière imparfaite, n'étaient d'aucune consolation pour
Armance.
Et cependant quel besoin n'eut-elle pas
eu de consulter une amie sur les diverses causes qui lui semblaient avoir pu
amener également la conduite si bizarre de son cousin! Mais rien au monde, pas
même la douleur atroce qui déchirait son âme, ne pouvait lui faire oublier ce
qu'une femme se doit à elle-même. Elle serait morte de honte plutôt que de
répéter les paroles que l'homme qu'elle préférait lui avait adressées le matin.
Si je faisais une telle confidence, se disait-elle, et qu'Octave le sût, il
cesserait de m'estimer.
Après le déjeuner, Octave se hâta de
partir pour Paris. Il agissait brusquement, il avait renoncé à se rendre raison
de ses mouvements. Il commençait à sentir toute l'amertume de son projet de
départ et redoutait le danger de se trouver seul avec Armance. Si son angélique
bonté n'était pas irritée de l'effroyable dureté de sa conduite, si elle
daignait lui parler, pouvait-il se promettre de ne pas s'attendrir en disant un
éternel adieu à cette cousine si belle et si parfaite?
Elle verrait qu'il l'aimait, il n'en
faudrait pas moins partir ensuite, et avec le remords éternel de n'avoir pas
fait son devoir même en ce moment suprême. Ses devoirs les plus sacrés
n'étaient-ils pas envers l'être qui lui était le plus cher au monde, et dont
peut-être il avait compromis la tranquillité?
Octave sortit de la cour du château
avec le sentiment qu'on aurait en marchant à la mort; et, à vrai dire, il eût
été heureux de n'avoir que la douleur d'un homme qu'on mène au supplice. Il
avait redouté la solitude du voyage, il ne souffrit presque pas; il s'étonna de
ce moment de répit que lui donnait le malheur.
Il venait d'avoir une leçon de modestie
trop sévère pour attribuer cette tranquillité à cette vaine philosophie qui
faisait autrefois son orgueil. A cet égard le malheur avait fait de lui un homme
nouveau. Ses forces étaient épuisées par tant d'efforts et de sentiments
violents; il ne pouvait plus sentir. A peine fut-il descendu d'Andilly dans la
plaine, qu'il tomba dans un sommeil léthargique, et il fut étonné, en arrivant à
Paris, de se trouver conduit par le domestique qui en partant, était derrière
son cabriolet.
Armance, cachée dans les combles du
château, derrière une persienne, avait suivi de l'oeil tous les détails de ce
départ. Lorsque le cabriolet d'Octave eut disparu derrière les arbres, immobile
à sa place, elle se dit: Tout est fini, il ne reviendra pas.
Vers le soir, après qu'elle eut
longtemps pleuré, une question qui se présenta fit un peu diversion à sa
douleur. Comment cet Octave si distingué par la politesse de ses manières, et
dont l'amitié était si attentive, si dévouée, peut-être même si tendre,
ajouta-t-elle en rougissant, hier soir lorsque nous nous promenions ensemble,
a-t-il pu prendre un ton si dur, si insultant, si étranger à toute sa manière
d'être, dans l'intervalle de quelques heures? Certainement il n'a pu rien
apprendre de moi qui pût l'offenser.
Armance cherchait à se rappeler tous
les détails de sa conduite, avec le désir secret de rencontrer quelque faute qui
pût justifier le ton bizarre qu'Octave avait pris avec elle. Elle ne trouvait
rien de répréhensible; elle était malheureuse de ne se voir aucun tort, lorsque
tout à coup une ancienne idée se réveilla.
Octave n'avait-il point éprouvé une
rechute de cette fureur qui autrefois l'avait porté à plusieurs violences
singulières? Ce souvenir, quoique fort pénible d'abord, fut un trait de lumière.
Armance était si malheureuse, que tous les raisonnements qu'elle put faire lui
prouvèrent bientôt que cette explication était la plus probable. Ne pas voir
Octave injuste, quelle que pût être son excuse, était pour elle une extrême
consolation.
Quant à sa folie, s'il était fou, elle
ne l'en aimait qu'avec plus de passion. Il aura besoin de tout mon dévouement,
et jamais ce dévouement ne lui manquera, ajoutait-elle les larmes aux yeux, et
son coeur palpitait de générosité et de courage. Peut-être en ce moment Octave
s'exagère-t-il l'obligation où se trouve un jeune gentilhomme qui n'a encore
rien fait, d'aller au secours de la Grèce. Son père ne voulait-il pas, il y a
quelques années, lui faire prendre la croix de Malte? Plusieurs membres de sa
famille ont été chevaliers de Malte. Peut-être, comme il hérite de leur
illustration, se croit-il obligé à tenir les serments qu'ils ont faits de
combattre les Turcs?
Armance se souvint qu'Octave lui avait
dit le jour où l'on apprit la prise de Missolonghi: `« Je ne conçois pas la
belle tranquillité de mon oncle le commandeur, lui qui a fait des serments et
qui, avant la révolution, touchait les fruits d'un bénéfice considérable. Et
nous voulons être respectés du parti industriel! »
A force de songer à cette manière
consolante d'expliquer la conduite de son cousin, Armance se dit: Peut-être
quelque motif personnel est-il venu se joindre à cette obligation générale par
laquelle il est fort possible que l'âme noble d'Octave se croie liée?
L'idée de se faire prêtre qu'il a eue
autrefois, avant les succès d'une partie du clergé, a peut-être fait tenir sur
son compte quelque propos récent. Peut-être croit-il plus digne de son nom
d'aller montrer en Grèce qu'il n'a pas dégénéré de ses ancêtres que de chercher
à Paris quelque affaire obscure dont le motif serait toujours pénible à
expliquer et pourrait faire tache?
Il ne me l'a pas dit, parce que ces
sortes de choses ne se racontent pas à une femme. Il a craint que l'habitude de
confiance qu'il a pour moi ne le portât à me l'avouer; de là la dureté de ses
paroles. Il ne voulait pas être entraîné à me faire quelque confidence peu
convenable...
C'est ainsi que l'imagination d'Armance s'égarait dans des suppositions consolantes, puisqu'elles lui peignaient Octave innocent et généreux. Ce n'est que par excès de vertu, se disait-elle, les larmes aux yeux, qu'une telle âme peut avoir l'apparence d'un tort.
CHAPITRE XX
A fine woman ! a fair woman ! a sweet
woman!
-- Nay, you must forget that.
-- O, the world has not a sweeter creature.
Othello, act. IV.
Pendant qu'Armance se promenait seule dans
une partie du bois d'Andilly inaccessible à tous les yeux, Octave était à Paris
occupé des préparatifs de son départ. Il éprouvait des alternatives d'une sorte
de tranquillité étonnée d'elle-même, suivie d'instants du désespoir le plus
poignant. Essayerons-nous de rappeler les différents genres de douleur qui
marquaient chaque instant de sa vie? Le lecteur ne se lassera-t-il pas de ces
tristes détails?
Il lui semblait entendre constamment
parler tout près de son oreille, et cette sensation étrange et imprévue
l'empêchait d'oublier un instant son malheur.
Les objets les plus indifférents lui
rappelaient Armance. Sa folie allait au point de ne pouvoir apercevoir à la tête
d'une affiche ou sur une enseigne de boutique un A ou un Z, sans
être violemment entraîné à penser à cette Armance de Zohiloff qu'il s'était juré
d'oublier. Cette pensée s'attachait à lui comme un feu dévorant et avec tout cet
attrait de nouveauté, avec tout l'intérêt qu'il y eût mis, si depuis des siècles
l'idée de sa cousine ne lui fût apparue.
Tout conspirait contre lui; il aidait
son domestique le brave Voreppe, à emballer des pistolets; le bavardage de cet
homme, enchanté de partir seul avec son maître, et de disposer de tous les
détails, le distrayait un peu. Tout à coup, il aperçoit ces mots gravés en
caractères abrégés sur la garniture d'un des pistolets: Armance essaye de
faire feu avec cette arme, le 3 septembre 182*.
Il prend une carte de la Grèce; en la
dépliant, il fait tomber une de ces aiguilles garnies d'un petit drapeau rouge,
avec lesquelles Armance marquait les positions des Turcs lors du siège de
Missolonghi.
La carte de la Grèce lui échappa des
mains. Il resta immobile de désespoir. Il m'est donc défendu de l'oublier!
s'écria-t-il en regardant le ciel. C'était en vain qu'il cherchait à se donner
quelque fermeté. Tous les objets qui l'environnaient portaient les marques du
souvenir d'Armance. L'abrégé de ce nom chéri, suivi de quelque date
intéressante, était écrit partout.
Octave errait à l'aventure dans sa
chambre ; il donnait des ordres qu'il révoquait à l'instant. Ah! je ne sais ce
que je veux, se dit-il, au comble de la douleur. O ciel! comment peut-on
souffrir davantage?
Il ne trouvait de soulagement dans
aucune position. Il faisait les mouvements les plus bizarres. S'il en
recueillait un peu d'étonnement et de douleur physique, pendant une demi-seconde,
il était distrait de l'image d'Armance. Il essaya de se causer une douleur
physique assez violente toutes les fois que son esprit lui rappelait Armance. De
toutes les ressources qu'il imagina, celle-ci fut la moins inefficace.
Ah! se disait-il en d'autres moments,
il ne faut jamais la revoir! cette douleur l'emporte sur toutes les autres.
C'est une arme acérée dont il faut user la pointe à force de m'en percer le
coeur.
Il envoya son domestique acheter
quelqu'une des choses nécessaires au voyage; il avait besoin d'être débarrassé
de sa présence autour de lui; il voulait pendant quelques instants se livrer à
son affreuse douleur. La contrainte semblait l'envenimer encore.
Il n'y avait pas cinq minutes que ce
domestique était hors de la chambre, qu'il lui sembla qu'il aurait trouvé du
soulagement à pouvoir lui adresser la parole; souffrir dans la solitude était
devenu le pire des tourments. Et ne pouvoir se tuer! s'écria-t-il. Il se mit à
la fenêtre pour tâcher de voir quelque chose qui pût l'occuper un instant.
Le soir vint, l'ivresse ne lui fut
d'aucun secours. Il en avait espéré un peu de sommeil, elle ne lui donna que de
la folie.
Effrayé des idées qui se présentaient à
lui, et qui pouvaient le rendre la fable de la maison et compromettre Armance
indirectement: il vaudrait mieux, se dit-il, m'accorder la permission de finir,
et il s'enferma à clé.
La nuit était avancée; immobile sur le
balcon de sa fenêtre, il regardait le ciel. Le moindre bruit attirait son
attention; mais peu à peu tous les bruits cessèrent. Ce parfait silence, en le
laissant tout entier à lui-même, lui parut ajouter encore à l'horreur de sa
position. L'extrême fatigue lui procurait-elle un instant de demi-repos, le
bourdonnement confus de paroles humaines qu'il lui semblait entendre auprès de
son oreille, le réveillait en sursaut.
Le lendemain, lorsqu'on entra chez lui,
le tourment moral qui le poussait à agir était si atroce, qu'il se sentit
l'envie de sauter au cou du coiffeur qui lui coupait les cheveux, et de lui dire
combien il était à plaindre. C'est par un cri sauvage que le malheureux que
torture le bistouri du chirurgien croit soulager sa douleur.
Dans les moments les plus supportables,
Octave se trouvait le besoin de faire la conversation avec son domestique. Les
minuties les plus puériles semblaient absorber toute son attention, et il s'y
appliquait avec un soin marqué.
Son malheur lui avait donné une
excessive modestie. Sa mémoire lui rappelait-elle quelqu'un de ces petits
différends que l'on rencontre dans le monde? il s'étonnait toujours de l'énergie
peu polie qu'il avait déployée; il lui semblait que son adversaire avait eu
toute raison et lui tous les torts.
L'image de chacun des malheurs qu'il
avait rencontrés dans sa vie, se représentait à lui avec une intensité
douloureuse ; et parce qu'il ne devait plus voir Armance, le souvenir de cette
foule de petits maux qu'un de ses regards lui eût fait oublier se réveillait
plus acerbe que jamais il n'avait été. Lui qui avait tant abhorré les visites
ennuyeuses, il les désirait maintenant. Un sot qui vint le voir fut son
bienfaiteur pendant une heure. Il eut à écrire une lettre de politesse à une
parente éloignée; cette parente fut tentée d'y voir une déclaration d'amour,
tant il parlait de lui-même avec sincérité et profondeur, et tant on y voyait
que l'auteur avait besoin de pitié.
Au milieu de ces alternatives
douloureuses, Octave était arrivé au soir du second jour depuis qu'il avait
quitté Armance; il sortait de chez son sellier. Tous ses préparatifs allaient
enfin être terminés dans la nuit, et dès le lendemain matin il pourrait partir.
Devait-il retourner à Andilly? Telle
était la question qu'il agitait avec lui-même. Il voyait avec horreur qu'il
n'aimait plus sa mère, car elle n'entrait pour rien dans les raisons qu'il se
donnait pour revoir Andilly. Il redoutait la vue de Mlle de Zohiloff, et
d'autant plus que dans de certains moments il se disait: Mais toute ma conduite
n'est-elle pas une duperie?
Il n'osait se répondre: oui, mais alors
le parti de la tentation disait: N'est-ce pas un devoir sacré de revoir ma
pauvre mère à qui je l'ai promis? -- Non, malheureux, s'écriait la conscience;
cette réponse n'est qu'un subterfuge, tu n'aimes plus ta mère.
Dans ce moment d'angoisses ses yeux s'arrêtèrent machinalement sur une affic he de spectacle, il y vit le mot Otello écrit en fort gros caractères. Ce mot lui rappela l'existence de Mme d'Aumale. Peut-être sera-t-elle venue à Paris pour Otello; en ce cas, il est de mon devoir de lui parler encore une fois. Il faut lui faire envisager mon voyage si subit comme l'idée d'un homme qui s'ennuie. J'ai longtemps dérobé ce projet à mes amis; mais depuis plusieurs mois mon départ n'était retardé que par ces sortes de difficultés d'argent dont on ne peut parler à des amis riches.
CHAPITRE XXI
Durate, et vosmet rebus servate
secundis.
VIRGILE.
Octave
entra au Théâtre-Italien; il y trouva en effet Mme d'Aumale et dans sa loge un
marquis de Crêveroche; c'était un des fats qui obsédaient le plus cette femme
aimable; mais avec moins d'esprit ou plus de suffisance que les autres, il se
croyait distingué. A peine Octave parut-il, que Mme d'Aumale ne vit plus que
lui, et le marquis de Crêveroche, outré de dépit, sortit sans que son départ fût
même remarqué.
Octave s'établit sur le devant de la
loge, et, par habitude prise, car, ce jour-là, il était loin de chercher à
affecter quoi que ce soit, il se mit à parler à Mme d'Aumale d'une voix qui
quelquefois couvrait celle des acteurs. Nous avouerons qu'il outre-passa un peu
le degré d'impertinence toléré, et si le parterre du Théâtre-Italien eut été
composé comme celui des autres spectacles, il eût eu la distraction d'une scène
publique.
Au milieu du second acte d'Otello,
le petit commissionnaire qui vend les libretti d'Opéra et les annonce
d'une voix nasillarde) vint lui apporter le billet suivant : « J'ai
naturellement, Monsieur, assez de mépris pour toutes les affectations; on en
voit tant dans le monde, que je ne m'en occupe que lorsqu'elles me gênent. Vous
me gênez par le tapage que vous faites avec la petite d'Aumale. Taisez-vous.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Le marquis DE CRÊVEROCHE.
Rue de Verneuil, no 54. »
Octave fut profondément étonné de ce
billet qui le rappelait aux intérêts vulgaires de la vie; il fut d'abord comme
un homme qu'on aurait tiré de l'enfer pour un instant. Sa première idée fut
d'affecter la joie qui bientôt inonda son âme. Il pensa que la lorgnette de M.
de Crêveroche devait être dirigée vers la loge de Mme d'Aumale, et que ce serait
un avantage pour son rival, si elle avait l'air de moins s'amuser après son
billet.
Ce mot de rival qu'il employa en
se parlant à lui-même le fit pouffer de rire; son regard était étrange. -- «
Qu'avez-vous donc? dit Mme d'Aumale. -- Je pense à mes rivaux. Peut-il y avoir
sur la terre un homme qui prétende vous plaire autant que je le fais? » Une
aussi belle réflexion valait mieux pour la jeune comtesse que les accents les
plus passionnés de la sublime Pasta.
Le soir, fort tard, après avoir
reconduit chez elle Mme d'Aumale qui voulut souper, Octave, rendu à lui-même,
était tranquille et gai. Quelle différence avec l'état où il se trouvait depuis
la nuit passée dans la forêt!
Il était assez malaisé pour lui d'avoir
un témoin. Ses manières tenaient tellement à distance, et il avait si peu
d'amis, qu'il craignait beaucoup d'être indiscret en priant un de ses compagnons
de vie de l'accompagner chez M. de Crêveroche. Il se souvint enfin d'un M.
Dolier, officier à demi-solde, qu'il voyait fort peu, mais qui était son parent.
Il envoya à trois heures du matin un
billet chez le portier de M. Dolier; à cinq heures et demie, il y était
lui-même, et peu après, ces messieurs se présentèrent chez M. de Crêveroche, qui
les reçut avec une politesse un peu maniérée, mais enfin, fort pure de formes.
-- « Je vous attendais, messieurs, leur dit-il d'un air libre; j'ai eu
l'espérance que vous voudriez bien me faire l'honneur de prendre du thé avec mon
ami M. de Meylan que j'ai l'honneur de vous présenter et moi. »
On prit du thé. En se levant de table,
M. de Crêveroche nomma le bois de Meudon.
« La politesse affectée de ce
monsieur-là commence à me donner de l'humeur pour mon compte, dit l'officier de
l'ancienne armée, en remontant dans le cabriolet d'Octave. Laissez-moi mener, ne
vous gâtez pas la main. Combien y a t-il de temps que vous n'êtes entré dans une
salle d'armes? -- Trois ou quatre ans, dit Octave, c'est du plus loin qu'il me
souvienne. -- Quand avez-vous tiré le pistolet en dernier lieu? -- Il y a six
mois peut-être, mais jamais je n'ai songé à me battre au pistolet. -- Diable,
dit M. Dolier, six mois! ceci me contrarie. -- Tendez le bras vers moi. Vous
tremblez comme la feuille. -- C'est un malheur que j'ai toujours eu », dit
Octave.
M. Dolier, fort mécontent, ne dit plus
mot. L'heure silencieuse que l'on mit pour aller de Paris à Meudon fut pour
Octave l'instant le plus doux qu'il eût trouvé depuis son malheur. Il n'avait
nullement cherché ce combat. Il comptait se défendre vivement; mais enfin, s'il
était tué, il n'aurait amical reproche à se faire. Dans l'état où étaient ses
affaires, la mort était pour lui le premier des bonheurs.
On arriva dans un lieu reculé du bois
de Meudon; mais M. de Crêveroche, plus affecté et plus dandy qu'à l'ordinaire,
trouva des objections ridicules contre deux ou trois places. M. Dolier se
contenait à peine; Octave avait beaucoup de peine à le retenir. -- « Laissez-moi
du moins le témoin, dit M. Dolier, je veux lui faire entendre ce que je pense de
tous les deux. -- Renvoyez ces idées à demain reprit Octave d'un ton sévère;
songez qu'aujourd'hui vous avez eu la bonté de me promettre de me rendre un
service. »
Le témoin de M. de Crêveroche nomma les
pistolets avant de parler d'épées. Octave trouva la chose de mauvais goût et fit
un signe à M. Dolier qui accepta sur-le-champ. Enfin l'on fit feu: M. de
Crêveroche, tireur fort habile, eut le premier coup; Octave fut blessé à la
cuisse; le sang coulait avec abondance. « J'ai le droit de tirer », dit-il
froidement; et M. de Crêveroche eut une jambe effleurée. -- « Serrez-moi la
cuisse avec mon mouchoir et le vôtre, dit Octave à son domestique; il faut que
le sang ne coule pas pendant quelques minutes. -- Quel est donc votre projet?
dit M. Dolier. -- De continuer, reprit Octave, je ne me sens point faible, j'ai
autant de force qu'en arrivant; je finirais toute autre affaire, pourquoi ne pas
terminer celle-ci? -- Mais elle me semble plus que terminée, dit M. Dolier -- Et
votre colère d'il y a dix minutes, qu'est-elle devenue? -- Cet homme n'a voulu
nous insulter en rien, reprit M. Dolier; c'est un sot tout simplement. »
Les témoins, après s'être parlé,
s'opposèrent nettement à un nouveau feu. Octave s'était aperçu que le témoin de
M. de Crêveroche était un être subalterne peut-être poussé dans le monde par sa
bravoure, mais au fond en état d'adoration constante devant le marquis; il
adressa quelques mots piquants à celui-ci. M. de Meylan fut réduit au silence
par un mot ferme de son ami, et le témoin d'Octave ne put plus décemment ouvrir
la bouche. Tout en parlant, Octave était peut-être plus heureux qu'il ne l'avait
été de sa vie entière. Je ne sais quel espoir vague et criminel il fondait sur
sa blessure qui allait le retenir quelques jours chez sa mère, et par conséquent
pas fort loin d'Armance. Enfin, M. de Crêveroche, rouge de colère, et Octave le
plus heureux des hommes, obtinrent au bout d'un quart d'heure qu'on rechargerait
les pistolets.
M. de Crêveroche, furieux de la crainte
de ne pouvoir danser de quelques semaines, à cause de son écorchure à la jambe,
proposa en vain de tirer à bout portant; les témoins menacèrent de les planter
là avec leurs domestiques, et d'emporter les pistolets s'ils se rapprochaient
d'un pas. Le sort favorisa encore M. de Crêveroche; il visa longtemps et fit à
Octave une blessure grave au bras droit. -- « Monsieur, lui cria Octave, vous
devez attendre mon feu, permettez que je fasse serrer mon bras. » Cette
opération rapidement terminée, et le domestique d'Octave, ancien soldat, ayant
mouillé le mouchoir avec de l'eau-de-vie, ce qui le fit serrer très ferme « je
me sens assez fort », dit Octave à M. Dolier. Il tira, M. de Crêveroche tomba et
mourut deux minutes après.
Octave, appuyé sur son domestique, se
rapprocha de son cabriolet, et monta sans dire un seul mot. M. Dolier ne put
s'empêcher de plaindre ce beau jeune homme expirant, et dont on voyait les
membres se raidir à quelques pas d'eux. « Ce n'est qu'un fat de moins », dit
froidement Octave.
Au bout de vingt minutes, quoique le
cabriolet n'allât qu'au pas, « le bras me fait bien mal, dit Octave à M. Dolier,
le mouchoir me serre trop », et tout à coup il s'évanouit. Il ne reprit
connaissance qu'une heure après, dans la chaumière d'un jardinier, bonhomme fort
humain et que M. Dolier avait commencé par bien payer en entrant chez lui.
« Vous savez, mon cher cousin, lui dit
Octave, combien ma mère est souffrante; quittez-moi, passez rue Saint-Dominique;
si vous ne trouvez pas ma mère à Paris, ayez l'extrême bonté d'aller jusqu'à
Andilly; apprenez-lui, avec tous les ménagements possibles, que j'ai fait une
chute de cheval et me suis cassé un os du bras droit. Ne parlez ni de duel ni de
balle. J'ai lieu d'espérer que certaines circonstances, que je vous conterai
plus tard, empêcheront que cette légère blessure ne mette ma mère au désespoir;
ne parlez de duel qu'à la police s'il le faut, et envoyez-moi un chirurgien. SI
vous allez jusqu'au château d'Andilly, qui est à cinq minutes du village, faites
demander Mlle Armance de Zohiloff, elle préparera ma mère au récit que vous avez
à lui faire. »
Nommer Armance fit une révolution dans
la situation d'Octave. Il osait donc prononcer ce nom, chose qu'il s'était tant
défendue! il ne la quitterait pas d'un mois peut-être! Cet instant fut rempli de
délices.
Pendant le combat, Octave avait souvent
entrevu l'idée d'Armance, mais il se la défendait sévèrement. Après l'avoir
nommée, il osa penser à elle un instant ; peu après, il se sentit bien faible.
Ah! si j'allais mourir, se dit-il avec joie, et il se permit de penser à Armance
comme avant la fatale découverte de l'amour qu'il avait pour elle. Octave
remarqua que les paysans qui l'entouraient paraissaient fort alarmés; les signes
de leur inquiétude diminuèrent ses remords de la permission qu'il se donnait de
penser à sa cousine. Si mes blessures tournent mal, se dit-il, il me sera permis
de lui écrire, j'ai été bien cruel envers elle.
L'idée d'écrire à Armance ayant paru
une fois, s'empara tout à fait de l'esprit d'Octave. Si je me sens mieux, se
dit-il enfin pour calmer les reproches qu'il se faisait, je serai toujours le
maître de brûler ma lettre. Octave souffrait beaucoup, il était survenu un
violent mal de tête: je puis mourir tout à coup, se dit-il gaiement et en
s'efforçant de se rappeler quelques idées d'anatomie. Ah! il doit m'être permis
d'écrire!
Enfin il eut la faiblesse de demander
une plume, du papier et de l'encre. On put bien lui procurer une feuille de gros
papier d'écolier et une mauvaise plume; mais il n'y avait pas d'encre dans la
maison. Oserons-nous l'avouer? Octave eut l'enfantillage d'écrire avec son sang
qui coulait encore un peu à travers le bandage de son bras droit. Il écrivit de
la main gauche, et avec plus de facilité qu'il ne l'espérait:
« Ma chère cousine,
« Je viens de recevoir deux blessures
qui peuvent me retenir à la maison quinze jours chacune. Comme vous êtes, après
ma mère, ce que je révère le plus au monde, je vous fais ces lignes pour vous
annoncer ce que dessus. Si je courais quelque danger, je vous le dirais. Vous
m'avez accoutumé aux preuves de votre tendre amitié; auriez-vous la bonté de
vous trouver comme par hasard chez ma mère, à laquelle M. Dolier va parler d'une
simple chute de cheval et d'une fracture du bras droit? Savez-vous, ma chère
Armance, que nous avons deux os à la partie du bras qui joint la main? C'est un
de ces os qui est cassé. Parmi les blessures qui retiennent un mois à la maison,
c'est la plus simple que j'aie pu imaginer. Je ne sais si les convenances
permettent que vous me voyiez pendant ma maladie; je crains que non. J'ai envie
de commettre une indiscrétion: à cause de mon petit escalier, on proposera
peut-être de placer mon lit dans le salon qu'il faut traverser pour aller à la
chambre de ma mère, et j'accepterai. Je vous prie de brûler ma lettre à
l'instant même... Je viens de m'évanouir, c'est l'effet naturel et nullement
dangereux de l'hémorragie; me voilà déjà dans les termes savants. Vous avez été
ma dernière pensée en perdant connaissance, et ma première en revenant à la vie.
Si vous le trouvez convenable, venez à Paris avant ma mère; le transport d'un
blessé, quand il ne s'agirait que d'une simple entorse, a toujours quelque chose
de sinistre qu'il faut lui épargner. Un de vos malheurs, chère Armance, c'est de
n'avoir plus vos parents; si je meurs par hasard, et contre toute apparence,
vous serez séparée de qui vous aimait mieux qu'un père n'aime sa fille. Je prie
Dieu qu'il vous accorde le bonheur dont vous êtes digne. C'est beaucoup,
beaucoup dire.
Octave.
P. S. Pardonnez des mots durs, qui
alors étaient nécessaires. »
L'idée de la mort étant venue à Octave,
il fit chercher une seconde feuille de papier, au milieu de laquelle il écrivit:
« Je lègue la propriété de tout ce que
je possède maintenant à Mlle Armance de Zohiloff, ma cousine, comme un faible
témoignage de ma reconnaissance pour les soins que je suis sûr qu'elle donnera à
ma mère lorsque je ne serai plus. Fait à Clamart, le... 182*.
OCTAVE DE MALIVERT. »
Et il fit signer deux témoins, la
qualité de l'encre lui donnant quelques doutes sur la validité d'un tel acte.
CHAPITRE XXII
To the dull plodding man whose vulgar
soul is awake only to the gross and paltry interests of every day life, the
spectacle of a noble being plunged in misfortune by the resistless force of
passion, serves only as an object of scorn and ridicule.
DECKAR.
Comme les témoins achevaient de signer, il
s'évanouit de nouveau; les paysans fort inquiets étaient allés chercher leur
curé. Enfin deux chirurgiens arrivèrent de Paris et jugèrent qu'Octave était
fort mal. Ces messieurs furent frappés de l'ennui qu'il y aurait pour eux à
venir chaque jour à Clamart, et décidèrent que le blessé serait transporté à
Paris.
Octave avait expédié sa lettre à
Armance par un jeune paysan de bonne volonté qui prit un cheval à la poste et
promit d'être, en moins de deux heures, au château d'Andilly. Cette lettre
précéda M. Dolier qui était resté longtemps à Paris pour trouver des
chirurgiens. Le jeune paysan sut fort bien se faire introduire auprès de Mlle de
Zohiloff sans faire de bruit dans la maison. Elle lut la lettre. A peine
eut-elle la force de faire quelques questions. Tout son courage l'avait
abandonnée.
Elle se trouvait, en recevant cette
fatale nouvelle, dans cette disposition au découragement qui suit les grands
sacrifices commandés par le devoir, mais qui n'ont produit qu'une situation
tranquille et sans mouvement. Elle cherchait à s'accoutumer à la pensée de ne
jamais revoir Octave, mais l'idée de sa mort ne s'était point présentée à elle.
Cette dernière rigueur de la fortune la prit au dépourvu.
En écoutant les détails fort alarmants
que donnait le jeune paysan, ses sanglots l'étouffaient, et Mmes de Bonnivet et
de Malivert étaient dans la pièce voisine! Armance frémit de l'idée d'en être
entendue et de paraître à leurs yeux dans l'état où elle se trouvait.
Cette vue eût donné la mort à Mme de
Malivert, et plus tard, Mme de Bonnivet en eût fait une anecdote tragique et
touchante fort désagréable pour l'héroïne.
Mlle de Zohiloff ne pouvait, dans aucun
cas, laisser voir à une mère malheureuse cette lettre écrite avec le sang de son
fils. Elle s'arrêta à l'idée de venir à Paris et de se faire accompagner par une
femme de chambre. Cette femme l'encouragea à prendre le jeune paysan avec elle
dans la voiture. Je ne dirai rien des tristes détails qui lui furent répétés
pendant ce voyage. On arriva dans la rue Saint-Dominique.
Elle frémit en apercevant de loin la
maison dans une chambre de laquelle Octave rendait peut-être le dernier soupir.
Il se trouva qu'il n'était point encore arrivé; Armance n'eut plus de doutes,
elle le crut mort dans la chaumière du paysan de Clamart. Son désespoir
l'empêchait de donner les ordres les plus simples; elle parvint enfin à dire
qu'il fallait préparer un lit dans le salon. Les domestiques étonnés lui
obéissaient sans la comprendre.
Armance avait envoyé chercher une
voiture, et ne songeait qu'à trouver un prétexte qui lui permit d'aller à
Clamart. Tout lui parut devoir céder à l'obligation de secourir Octave dans ses
derniers moments s'il vivait encore. Que me fait le monde et ses vains
jugements? se disait-elle, je ne le ménageais que pour lui; et d'ailleurs, si
l'opinion est raisonnable, elle doit m'approuver.
Comme elle allait partir, à un grand
bruit qui se fit à la porte cochère, elle comprit qu'Octave arrivait. La fatigue
causée par le mouvement du voyage l'avait fait retomber dans un état
d'insensibilité complète. Armance, entr'ouvrant une fenêtre qui donnait sur la
cour, aperçut entre les épaules des paysans qui portaient le brancard, la figure
pâle d'Octave profondément évanoui. Cette tête inanimée qui suivait le mouvement
du brancard et allait de côté et d'autre sur l'oreiller, fut un spectacle trop
cruel pour Armance, qui tomba sans mouvement sur la fenêtre.
Lorsque les chirurgiens, après avoir
posé le premier appareil, vinrent lui rendre compte de l'état du blessé comme à
la seule personne de la famille qui fût dans la maison, ils la trouvèrent
silencieuse, les regardant fixement, ne pouvant répondre, et dans un état qu'ils
jugèrent voisin de la folie.
Elle n'ajouta pas la moindre foi à tout
ce qu'ils lui dirent; elle croyait ce qu'elle avait vu. Cette personne si
raisonnable avait perdu tout empire sur elle-même. Étouffée par ses sanglots,
elle relisait sans cesse la lettre d'Octave. Dans l'égarement de sa douleur, en
présence d'une femme de chambre, elle osait la porter à ses lèvres. A force de
relire cette lettre, Armance y vit l'ordre de la brûler.
Jamais sacrifice ne fut plus pénible ;
il fallait donc se séparer de tout ce qui lui resterait d'Octave ; mais il
l'avait désiré. Malgré ses sanglots, Armance entreprit de copier cette lettre,
elle s'interrompait à chaque ligne, pour la presser contre ses lèvres. Enfin,
elle eut le courage de la brûler sur le marbre de sa petite table; elle en
recueillit les cendres précieusement.
Le domestique d'Octave, le fidèle
Voreppe, sanglotait auprès de son lit ; il se souvint qu'il avait une seconde
lettre écrite par son maître: c'était le testament. Ce papier avertit Armance
qu'elle n'était pas seule à souffrir. Il fallait repartir pour Andilly, et aller
porter des nouvelles d'Octave à sa mère. Elle passa devant le lit du blessé dont
l'extrême pâleur et l'immobilité semblaient annoncer la mort prochaine,
cependant il respirait encore. L'abandonner en cet état aux soins des
domestiques et d'un petit chirurgien du voisinage, qu'elle avait fait appeler,
fut le sacrifice le plus pénible de tous.
En arrivant à Andilly, Armance trouva
M. Dolier qui n'avait pas encore vu la mère d'Octave; Armance avait oublié que
ce matin-là toute la société avait fait la partie d'aller au château d'Écouen.
On attendit longtemps le retour de ces dames, et M. Dolier eut le temps de dire
ce qui s'était passé le matin . il ne savait pas l'objet de la querelle avec M.
de Crêveroche.
Enfin on entendit les chevaux rentrant
dans la cour. M. Dolier voulut se retirer pour ne paraître que dans le cas où M.
de Malivert désirerait sa présence. Armance, de l'air le moins alarmé qu'elle
put prendre, annonça à Mme de Malivert que son fils venait de faire une chute de
cheval dans une promenade du matin et s'était cassé un os du bras droit. Mais
ses sanglots, que dès la seconde phrase elle ne fut plus maîtresse de retenir,
démentaient son récit à chaque mot.
Il serait superflu de parler du
désespoir de Mme de Malivert ; le pauvre marquis était atterré. Mme de Bonnivet,
fort touchée elle-même, et qui voulut absolument les suivre à Paris, ne pouvait
lui rendre le moindre courage. Mme d'Aumale s'était échappée au premier mot de
l'accident d'Octave, et galopait sur la route de la barrière de Clichy ; elle
arriva rue Saint-Dominique longtemps avant la famille, apprit toute la vérité du
domestique d'Octave, et disparut quand elle entendit la voiture de Mme de
Malivert s'arrêter à la porte.
Les chirurgiens avaient dit que dans
l'état de faiblesse extrême où se trouvait le blessé, toute émotion forte devait
être soigneusement évitée. Mme de Malivert passa derrière le lit de son fils de
manière à le voir sans en être aperçue.
Elle se hâta de faire appeler son ami,
le célèbre chirurgien Duquerrel; le premier jour, cet homme habile augura bien
des blessures d'Octave ; on espéra dans la maison. Pour Armance, elle avait été
frappée dès le premier instant, et ne se fit jamais la moindre illusion. Octave,
ne pouvant lui parler en présence de tant de témoins, une fois essaya de lui
serrer la main.
Le cinquième jour le tétanos parut.
Dans un moment où un redoublement de fièvre lui donnait des forces, Octave pria
fort sérieusement M. Duquerrel de lui dire toute la vérité.
Ce chirurgien, homme d'un vrai courage et plus d'une fois atteint lui-même sur les champs de bataille par la lance du Cosaque, lui répondit: « Monsieur, je ne vous cacherai pas qu'il y a du danger, mais j'ai vu plus d'un blessé dans votre état résister au tétanos. -- Dans quelle proportion? reprit Octave. -- Puisque vous voulez finir en homme, dit M. Duquerrel, il y a deux à parier contre un que dans trois jours vous ne souffrirez plus ; si vous avez à vous réconcilier avec le ciel, c'est le moment. » Octave resta pensif après cette déclaration ; mais bientôt un sentiment de joie et un sourire très marqué succédèrent à ses réflexions. L'excellent Duquerrel fut alarmé de cette joie qu'il prit pour un commencement de délire.
CHAPITRE XXIII
Tu sei un niente, o morte! Ma sarebbe
mai dopo sceso il primo gradino della mia tomba, che mi verrebbe dato di veder
la vita come ella è realmente?
GUASCO.
Jusqu'à ce moment, Armance n'avait jamais vu son cousin
qu'en présence de sa mère. Ce jour-là, après la sortie du chirurgien, Mme de
Malivert crut apercevoir dans les yeux d'Octave une force inusitée et le désir
de parler à Mlle de Zohiloff. Elle pria sa jeune parente de la remplacer un
instant auprès de son fils, pendant qu'elle irait écrire dans la pièce voisine
un mot indispensable.
Octave suivit sa mère des yeux; dès
qu'il ne la vit plus: « Chère Armance, dit-il, je vais mourir; ce moment a
quelques privilèges, et vous ne vous offenserez pas de ce que je vais vous dire
pour la première fois de ma vie; je meurs comme j'ai vécu, en vous aimant avec
passion; et la mort m'est douce, parce qu'elle me permet de vous faire cet aveu
».
Le saisissement d'Armance l'empêcha de
répondre; les larmes inondèrent ses yeux, et, chose étrange, ces larmes étaient
de bonheur. -- « L'amitié la plus dévouée et la plus tendre, lui dit-elle enfin,
attache ma destinée à la vôtre. -- J'entends, reprit Octave, je suis doublement
heureux de mourir. Vous m'accordez votre amitié, mais votre coeur appartient à
un autre, à cet homme heureux qui a reçu la promesse de votre main. »
L'accent d'Octave était trop plein de
malheur; Armance n'eut pas le courage de l'affliger en ce moment suprême. -- «
Non, mon cher cousin, lui dit-elle, je ne puis avoir pour vous que de l'amitié;
mais personne sur la terre ne m'est plus cher que vous ne l'êtes. -- Et le
mariage dont vous m'aviez parlé? dit Octave. -- Je ne me suis permis dans toute
ma vie que ce seul mensonge, et je vous supplie de me le pardonner. Je n'ai vu
que ce moyen de résister à un projet qu'avait inspiré à Mme de Malivert l'excès
de sa prévention pour moi. Jamais je ne serai sa fille, mais jamais je n'aimerai
personne plus que je ne vous aime; c'est à vous, mon cousin, de voir si vous
voulez de mon amitié à ce prix. -- Si je devais vivre, je serais heureux. --
J'ai encore une condition à faire, ajouta Armance. Pour que j'ose goûter sans
contrainte le bonheur d'être parfaitement sincère avec vous, promettez-moi que
si le ciel nous accorde votre guérison, jamais il ne sera question de mariage
entre nous. -- Quelle étrange condition! dit Octave. Voudriez-vous encore me
jurer que vous n'avez d'amour pour personne? -- Je vous jure, reprit Armance les
larmes aux yeux, que de ma vie je n'ai aimé qu'Octave, et qu'il est de bien loin
ce que je chéris le plus aumonde; mais je ne puis avoir pour lui que de
l'amitié, ajouta-t-elle en rougissant beaucoup du mot qui venait de lui
échapper, et jamais je ne pourrai lui accorder ma confiance, s'il ne me donne sa
parole d'honneur que quoi qu'il puisse arriver, de sa vie il ne fera aucune
démarche directe ou indirecte pour obtenir ma main. -- Je vous le jure, dit
Octave profondément étonné... mais Armance me permettra-t-elle de lui parler de
mon amour? -- Ce sera le nom que vous donnerez à notre amitié, dit Armance avec
un regard enchanteur. -- Il n'y a que peu de jours, reprit Octave, que je sens
que je vous aime. Ce n'est pas que depuis longtemps, jamais cinq minutes aient
passé sans que le souvenir d'Armance ne vînt décider si je devais m'estimer
heureux ou malheureux; mais j'étais aveugle.
« Un instant après notre conversation
dans le bois d'Andilly, une plaisanterie de Mme d'Aumale me prouva que je vous
aimais. Cette nuit-là, j'éprouvai ce que le désespoir a de plus cruel, je
croyais devoir vous fuir, je pris la résolution de vous oublier et de partir. Le
matin, en rentrant de la forêt, je vous rencontrai dans le jardin du château, et
je vous parlai avec dureté, afin que votre juste indignation contre un procédé
si atroce me donnât des forces contre le sentiment qui me retenait en France. Si
vous m'aviez adressé une seule de ces paroles si douces que vous me disiez
quelquefois, si vous m'aviez regardé, jamais je n'aurais retrouvé le courage
qu'il me fallait pour partir. Me pardonnez-vous? -- Vous m'avez rendue bien
malheureuse, mais je vous avais pardonné avant l'aveu que vous venez de me
faire. »
Il y avait une heure qu'Octave goûtait
pour la première fois de sa vie le bonheur de parler de son amour à l'être qu'il
aimait.
Un seul mot venait de changer du tout
au tout la position d'Octave et d'Armance; et comme depuis longtemps, penser
l'un à l'autre occupait tous les instants de leur existence, un étonnement
rempli de charmes leur faisait oublier le voisinage de la mort; ils ne pouvaient
se dire un mot sans découvrir de nouvelles raisons de s'aimer.
Plusieurs fois Mme de Malivert était
venue sur la pointe du pied, jusqu'à la porte de sa chambre. Elle n'avait point
été aperçue par deux êtres qui avaient tout oublié, jusqu'à la mort cruelle
prête à les séparer. Elle craignit à la fin que l'agitation d'Octave n'augmentât
le danger; elle s'approcha et leur dit presque en riant: « Savez-vous, mes
enfants, qu'il y a plus d'une heure et demie que vous vous parlez, cela peut
augmenter ta fièvre. -- Chère maman, je puis t'assurer, répondit Octave, que
depuis quatre jours je ne me suis pas senti aussi bien. » Il dit à Armance: «
Une chose m'agite quand j'ai la fièvre très fort. Ce pauvre marquis de
Crêveroche avait un chien fort beau qui paraissait lui être très attaché. Je
crains que cette pauvre bête ne soit négligée depuis que son maître n'est plus.
Voreppe ne pourrait-il pas se déguiser en braconnier et aller acheter ce beau
chien braque? Je voudrais du moins avoir la certitude qu'il est bien traité.
J'espère le voir. Dans tous les cas, je vous le donne, ma chère cousine. »
Après cette journée si agitée, Octave
tomba dans un profond sommeil, mais le lendemain le tétanos reparut. M.
Duquerrel se crut obligé de parler au marquis, et le désespoir fut au comble
dans cette maison. Malgré la raideur de son caractère, Octave était chéri des
domestiques; on aimait sa fermeté et sa justice.
Pour lui, quoiqu'il souffrît
quelquefois d'une manière atroce, plus heureux qu'il ne l'avait été dans le
cours de toute sa vie, l'approche de la fin de cette vie la lui faisait juger
enfin d'une manière raisonnable et qui redoublait son amour pour Armance.
C'était à elle qu'il devait le peu d'instants heureux qu'il apercevait au milieu
de cet océan de sensations amères et de malheurs. Par ses conseils, au lieu de
bouder le monde, il avait agi, et s'était guéri de beaucoup de faux jugements
qui augmentaient sa misère. Octave souffrait beaucoup mais au grand étonnement
du bon Duquerrel, il vivait, il avait même des forces.
Il eut besoin de huit jours entiers
pour renoncer au serment de ne jamais aimer qui avait été la grande affaire de
toute sa vie. Le voisinage de la mort l'engagea d'abord à se pardonner
sincèrement la violation de ce serment. On meurt comme on peut, se disait-il,
moi je meurs au comble du bonheur; le hasard me devait peut-être cette
compensation après avoir fait de moi un être constamment si misérable.
Mais je puis vivre, pensait-il, et
alors il était plus embarrassé. Enfin il arriva à se dire que dans le cas peu
probable où il survivrait à ses blessures, le manque de caractère consisterait à
tenir ce voeu téméraire qu'il avait fait dans sa jeunesse, et non pas à le
violer. Car enfin, ce serment ne fut fait que dans l'intérêt de mon bonheur et
de mon honneur Pourquoi, si je vis, ne pas continuer à goûter auprès d'Armance
les douceurs de cette amitié si tendre qu'elle m'a jurée? Est-il en mon pouvoir
de ne pas sentir l'amour passionné que j'ai pour elle?
Octave était étonné de vivre; quand
enfin, après huit jours de combats, il eut résolu tous les problèmes qui
troublaient son âme, et qu'il se fut entièrement résigné à accepter le bonheur
imprévu que le ciel lui envoyait, en vingt-quatre heures son état changea du
tout au tout, et les médecins les plus pessimistes osèrent répondre à Mme de
Malivert de la vie de son fils. Peu après, la fièvre cessa, et il tomba dans une
faiblesse extrême, il ne pouvait presque parler.
A son retour à la vie, Octave fut saisi
d'un long étonnement; tout était changé pour lui. -- « Il me semble, disait-il à
Armance, qu'avant cet accident j'étais fou. A chaque instant je songeais à vous,
et j'avais l'art de tirer du malheur de cette idée charmante. Au lieu de
conformer ma conduite aux événements que je rencontrais dans la vie, je m'étais
fait une règle antérieure à toute expérience. -- Voilà de la mauvais
philosophie, disait Armance en riant, voilà pourquoi ma tante voulait absolument
vous convertir. Vous êtes vraiment fous par excès d'orgueil, messieurs les gens
sages; je ne sais pourquoi nous vous préférons, car vous n'êtes point gais. Pour
moi, je m'en veux de ne pas avoir de l'amitié pour quelque jeune homme bien
inconséquent et qui ne parle que de son tilbury. »
Quand il eut toute sa tête, Octave se
fit bien encore quelques reproches d'avoir violé ses serments; il s'estimait un
peu moins. Mais le bonheur de tout dire à Mlle de Zohiloff, même les remords
qu'il éprouvait de l'aimer avec passion, formait pour cet être, qui de la vie ne
s'était confié à personne, un état de félicité tellement au-dessus de tout ce
qu'il avait pensé, qu'il n'eut jamais l'idée sérieuse de reprendre ses préjugés
et sa tristesse d'autrefois.
En me promettant à moi-même de ne
jamais aimer, je m'étais imposé une tâche au-dessus des forces de l'humanité;
aussi ai-je été constamment malheureux. Et cet état violent a duré cinq années!
J'ai trouvé un coeur tel que jamais je n'avais eu la moindre idée qu'il pût en
exister un semblable sur la terre. Le hasard, déjouant ma folie, me fait
rencontrer le bonheur, et je m'en offense, j'en suis presque en colère! En quoi
est-ce que j'agis contre l'honneur? Qui a connu mon voeu pour me reprocher de le
violer? Mais c'est une habitude méprisable que celle d'oublier ses serments;
n'est-ce donc rien que d'avoir à rougir à ses propres yeux? Mais il y a là
cercle vicieux; ne me suis-je pas donné à moi-même d'excellentes raisons pour
violer ce serment téméraire fait par un enfant de seize ans? L'existence d'un
coeur comme celui d'Armance répond à tout.
Toutefois, tel est l'empire d'une
longue habitude: Octave n'était parfaitement heureux qu'auprès de sa cousine. Il
avait besoin de sa présence.
Un doute venait quelquefois troubler le
bonheur d'Armance. Il lui semblait qu'Octave ne lui faisait pas une confidence
bien complète des motifs qui l'avaient porté à la fuir et à quitter la France
après la nuit passée dans le bois d'Andilly. Elle trouvait au-dessous de sa
dignité de faire des questions, mais elle lui dit un jour, et même d'un air
assez sévère: « Si vous voulez que je me livre au penchant que je me sens à
avoir pour vous beaucoup d'amitié, il faut que vous me rassuriez contre la
crainte d'être abandonnée tout à coup, en vertu de quelque idée bizarre qui vous
aura passé par la tête. Promettez-moi de ne jamais quitter le lieu où je serai
avec vous, Paris ou Andilly peu importe, sans me dire tous vos motifs. »Octave
promit.
Le soixantième jour après sa blessure,
il put se lever, et la marquise, qui sentait vivement l'absence de Mlle de
Zohiloff, la redemanda à Mme de Malivert, à qui ce départ fit une sorte de
plaisir.
On s'observe moins dans l'intimité de
la vie domestique et pendant l'inquiétude d'une grande douleur. Le vernis
brillant d'une extrême politesse est alors moins sensible, et les vraies
qualités de l'âme reprennent tout leur avantage. Le manque de fortune de cette
jeune parente et son nom étranger, que M. de Soubirane avait soin de toujours
mal prononcer, avaient porté le commandeur et même quelquefois M. de Malivert, à
lui parler un peu comme à une dame de compagnie.
Mme de Malivert tremblait qu'Octave ne
s'en aperçût. Le respect qui lui fermait la bouche à l'égard de son père, ne lui
eût fait prendre la chose qu'avec plus de hauteur envers M. de Soubirane, et
l'amour-propre irritable du commandeur n'eût pas manqué de se venger par quelque
histoire fâcheuse qu'il aurait fait courir sur le compte de Mlle de Zohiloff.
Ces propos pouvaient revenir à Octave,
et avec la violence de son caractère, Mme de Malivert prévoyait les scènes les
plus pénibles et peut-être les moins possibles à cacher. Heureusement, rien de
ce qu'avait rêvé son imagination un peu vive n'arriva, Octave ne s'était aperçu
de rien. Armance avait repris l'égalité envers M. de Soubirane par quelques
épigrammes détournées sur la vivacité de la guerre que dans les derniers temps
les chevaliers de Malte faisaient aux Turcs, tandis que les officiers russes,
avec leurs noms peu connus dans l'histoire, prenaient Ismaïloff.
Mme de Malivert, songeant d'avance aux
intérêts de sa belle-fille et au désavantage immense d'entrer dans le monde sans
fortune et sans nom, fit à quelques amis intimes des confidences destinées à
discréditer d'avance tout ce que la vanité blessée pourrait inspirer à M. de
Soubirane. Ces précautions excessives n'eussent peut-être pas été déplacées;
mais le commandeur, qui jouait à la bourse depuis l'indemnité de sa soeur, et
qui jouait à coup sûr, fit une perte assez considérable, qui lui fit oublier ses
velléités de haine.
Après le départ d'Armance, Octave, qui
ne la voyait plus qu'en présence de Mme de Bonnivet, eut des idées sombres; il
songeait de nouveau à son ancien serment. Comme sa blessure au bras le faisait
souffrir constamment, et même quelquefois lui donnait la fièvre, les médecins
proposèrent de l'envoyer aux eaux de Barèges; mais M. Duquerrel, qui savait ne
pas traiter tous ses malades de la même manière, prétendit qu'un air un peu vif
suffirait au rétablissement du malade, et lui ordonna de passer l'automne sur
les coteaux d'Andilly.
Ce lieu était cher à Octave; dès le
lendemain il y fut établi. Ce n'est pas qu'il eût l'espoir d'y retrouver
Armance; Mme de Bonnivet parlait depuis longtemps d'un voyage au fond du Poitou.
Elle faisait rétablir à grands frais l'antique château où l'amiral de Bonnivet
avait jadis eu l'honneur de recevoir François Ier, et Mlle de Zohiloff devait
l'accompagner.
Mais la marquise eut l'avis secret
d'une promotion prochaine dans l'ordre du Saint-Esprit. Le feu roi avait promis
le cordon bleu à M. de Bonnivet. En conséquence, l'architecte poitevin écrivit
bientôt que la présence de Madame serait sans objet dans le moment présent,
parce qu'on manquait d'ouvriers, et peu de jours après l'arrivée d'Octave, Mme
de Bonnivet vint s'établir à Andilly.
CHAPITRE XXIV
Le
bruit des domestiques, logés dans les mansardes, pouvant incommoder Octave, Mme
de Bonnivet les établit dans la maison d'un paysan voisin. C'était dans ces
sortes d'égards matériels pour ainsi dire que triomphait le génie de la
marquise; elle y portait une grâce parfaite, et savait fort adroitement employer
sa fortune à étendre la réputation de son esprit.
Le fond de sa société était composé de
ces gens qui pendant quarante ans n'ont jamais fait que ce qui est de la
convenance la plus exacte, de ces gens qui font la mode et ensuite s'en
étonnent. Ils déclarèrent que Mme de Bonnivet s'imposant le sacrifice de ne pas
aller dans ses terres et de passer l'automne à Andilly pour faire compagnie à
son amie intime Mme de Malivert, il était de devoir étroit pour tous les coeurs
sensibles de venir partager sa solitude.
Elle fut telle, cette solitude, que la
marquise fut obligée de prendre des chambres dans le petit village à mi-côte
pour loger ses amis qui accouraient en foule. Elle y faisait mettre des papiers
et des lits. Bientôt la moitié du village fut embellie par ses ordres et
occupée. On se disputait les logements, on lui écrivait de tous les châteaux des
environs de Paris pour solliciter une chambre. Il devint convenable de venir
tenir compagnie à cette admirable marquise qui soignait cette pauvre Mme de
Malivert, et Andilly fut brillant pendant le mois de septembre comme un village
d'eaux. Il fut question de cette mode même à la cour. « Si nous avions vingt
femmes d'esprit comme Mme de Bonnivet, dit quelqu'un, on pourrait risquer
d'aller habiter Versailles. » Et le cordon bleu de M. de Bonnivet parut assuré.
Jamais Octave n'avait été aussi
heureux. La duchesse d'Ancre trouvait ce bonheur bien naturel. « Octave,
disait-elle, peut se croire en quelque sorte le centre de tout ce mouvement d'Andilly:
le matin chacun envoie chercher des nouvelles de sa santé; quoi de plus flatteur
à son âge! Ce petit homme est bien heureux, ajoutait la duchesse, il va être
connu de tout Paris, et son impertinence en sera augmentée de moitié. » Ce
n'était pas là précisément la cause du bonheur d'Octave.
Il voyait parfaitement heureuse cette
mère chérie à laquelle il venait de causer tant d'inquiétudes. Elle jouissait de
la manière brillante dont son fils débutait dans le monde. Depuis ses succès,
elle commençait à ne plus se dissimuler que son genre de mérite avait trop de
singularité, et se trouvait trop peu copie des mérites connus, pour ne pas avoir
besoin d'être soutenu par la toute-puissante influence de la mode. Privé de ce
secours, il eût passé inaperçu.
Un des grands bonheurs de Mme de
Malivert à cette époque fut un entretien qu'elle eut avec le fameux prince de
R... qui vint passer vingt-quatre heures au château d'Andilly.
Ce courtisan si délié et dont les
aperçus faisaient loi dans le monde, eut l'air de remarquer Octave. -- «
Avez-vous observé comme moi, madame, dit-il à Mme de Malivert, que monsieur
votre fils ne dit jamais un mot de cet esprit appris qui est le ridicule
de notre âge? Il dédaigne de se présenter dans un salon avec sa mémoire, et son
esprit dépend des sentiments qu'on fait naître chez lui. C'est pourquoi les sots
en sont quelquefois si mécontents et leur suffrage lui manque. Quand on
intéresse le vicomte de Malivert, son esprit paraît jaillir tout à coup de son
coeur ou de son caractère, et ce caractère me semble des plus grands. Ne
pensez-vous pas, madame, que le caractère est un organe usé chez les hommes de
notre siècle? Monsieur votre fils me semble appelé à jouer un rôle singulier. Il
aura justement le mérite le plus rare parmi ses contemporains: c'est l'homme le
plus substantiel et le plus clairement substantiel que je connaisse. Je voudrais
qu'il parvînt de bonne heure à la pairie ou que vous le fissiez maître des
requêtes. -- Mais, reprit Mme de Malivert, respirant à peine du plaisir que lui
faisait le suffrage d'un si bon juge, le succès d'Octave n'est rien moins que
général. -- C'est un avantage de plus, reprit en souriant M. de R...; il faudra
peut-être trois ou quatre ans aux nigauds de ce pays-ci pour comprendre Octave,
et vous pourrez avant l'apparition de l'envie le pousser tout près de sa place;
je ne vous demande qu'une chose: empêchez monsieur votre fils d'imprimer, il a
trop de naissance pour cela. »
Le vicomte de Malivert avait bien des
progrès à faire avant d'être digne du brillant horoscope qu'on traçait pour lui;
il avait à vaincre bien des préjugés. Son dégoût pour les hommes était
profondément enraciné dans son âme; heureux, ils lui inspiraient de
l'éloignement; malheureux, leur vue ne lui en était que plus à charge. Il
n'avait pu que rarement essayer de se guérir de ce dégoût par la bienfaisance.
S'il y fût parvenu, une ambition sans bornes l'eût précipité au milieu des
hommes et dans les lieux où la gloire s'achète par les plus grands sacrifices.
A l'époque où nous sommes parvenus,
Octave était loin de se promettre des destinées brillantes. Mme de Malivert
avait eu le bon esprit de ne pas lui parler de l'avenir singulier que lui
prédisait M. le prince de R...; ce n'était qu'avec Armance qu'elle osait se
livrer au bonheur de discuter cette prédiction.
Armance avait l'art suprême d'éloigner
de l'esprit d'Octave tous les chagrins que lui donnait le monde. Maintenant
qu'il osait les lui avouer, elle était de plus en plus étonnée de ce singulier
caractère. Il y avait encore des journées où il tirait les conséquences les plus
noires des propos les plus indifférents. On parlait beaucoup de lui à Andilly: «
Vous éprouvez la conséquence immédiate de la célébrité, lui disait Armance; on
dit beaucoup de sottises sur votre compte. Voulez-vous qu'un sot, par cela seul
qu'il a l'honneur de parler de vous, trouve des choses d'esprit? » L'épreuve
était singulière pour un homme ombrageux.
Armance exigea qu'il lui fît une
confidence entière et prompte de tous les mots offensants pour lui qu'il
pourrait surprendre dans la société. Elle lui prouvait facilement qu'on n'avait
pas songé à lui en les disant, ou qu'ils ne présentaient que ce degré de
malveillance que tout le monde a avec tout le monde.
L'amour-propre d'Octave n'avait plus de
secrets pour Armance, et ces deux jeunes coeurs étaient arrivés à cette
confiance sans bornes qui fait peut-être le plus doux charme de l'amour. Ils ne
pouvaient parler de rien au monde sans comparer secrètement le charme de leur
confiance actuelle avec l'état de contrainte où ils se trouvaient quelques mois
auparavant en parlant des mêmes choses. Et cette contrainte elle-même, dont le
souvenir était si vif et malgré laquelle ils étaient déjà si heureux à cette
époque, était une preuve de l'ancienneté et de la vivacité de leur amitié.
Le lendemain, en arrivant à Andilly,
Octave n'était pas sans quelque espoir qu'Armance y viendrait; il se dit malade
et ne sortit pas du château. Peu de jours après, Armance arriva en effet avec
Mme de Bonnivet. Octave arrangea sa première sortie de manière qu'elle pût avoir
lieu précisément à sept heures du matin. Armance le rencontra dans le jardin, et
il la conduisit auprès d'un oranger placé sous les fenêtres de sa mère. Là,
quelques mois auparavant, Armance, le coeur navré par les paroles étranges qu'il
lui adressait, était tombée dans un évanouissement d'un moment. Elle reconnut
cet arbre, elle sourit et s'appuya contre la caisse de l'oranger en fermant les
yeux. A la pâleur près, elle était presque aussi belle que le jour où elle se
trouva mal par amour pour lui. Octave sentit vivement la différence de position.
Il reconnut cette petite croix de diamant qu'Armance avait reçue de Russie et
qui était un voeu de sa mère. Elle était cachée ordinairement, elle parut par le
mouvement que fit Armance. Octave eut un moment d'égarement; il prit sa main
comme le jour où elle s'était évanouie et ses lèvres osèrent effleurer sa joue.
Armance se releva vivement et rougit beaucoup. Elle se reprocha amèrement ce
badinage. -- Voulez-vous me déplaire? lui dit-elle. Voulez-vous me forcer à ne
sortir qu'avec une femme de chambre? »
Une brouillerie de quelques jours fut
la suite de l'indiscrétion d'Octave. Mais entre deux êtres qui avaient l'un pour
l'autre un attachement parfait, les sujets de querelle étaient rares: quelque
démarche qu'Octave eût à faire, avant de songer si elle lui serait agréable à
lui-même, il cherchait à deviner si Armance pourrait y voir une nouvelle preuve
de son dévouement.
Le soir, quand ils étaient aux deux
extrémités opposées de l'immense salon où Mme de Bonnivet réunissait ce qu'il y
avait alors de plus remarquable et de plus influent à Paris, si Octave avait à
répondre à une question, il se servait de tel mot qu'Armance venait d'employer,
et elle voyait que le plaisir de répéter ce mot lui faisait oublier l'intérêt
qu'il pouvait prendre à ce qu'il disait. Sans projet il s'établissait ainsi pour
eux au milieu de la société la plus agréable et la plus animée, non pas une
conversation particulière, mais comme une sorte d'écho qui, sans rien exprimer
bien distinctement, semblait parler d'amitié parfaite et de sympathie sans
bornes.
Oserons-nous accuser d'un peu de
sécheresse l'extrême politesse que le moment présent croit avoir hérité de cet
heureux dix-huitième siècle où il n'y avait rien à haïr ?
En présence de cette civilisation si
avancée qui pour chaque action, si indifférente qu'elle soit, se charge de vous
fournir un modèle qu'il faut suivre, ou du moins auquel il faut faire son
procès, ce sentiment de dévouement sincère et sans bornes est bien près de
donner le bonheur parfait.
Armance ne se trouvait jamais seule
avec son cousin qu'à la promenade au jardin, sous les fenêtres du château dont
on habitait le rez-de-chaussée, ou dans la chambre de Mme de Malivert et en sa
présence. Mais cette chambre était fort grande, et souvent la faible santé de
Mme de Malivert lui faisait un besoin de quelques instants de repos; elle
engageait alors ses enfants, c'était le nom qu'elle leur donnait toujours, à
aller se placer dans l'embrasure de la croisée qui donnait sur le jardin, afin
de ne pas l'empêcher de reposer par le bruit de leurs paroles. Cette manière de
vivre tranquille et toute d'intimité du matin, était remplacée le soir par la
vie du plus grand monde.
Outre la société habitant au village,
beaucoup de voitures arrivaient de Paris, et y retournaient après souper. Ces
jours sans nuage passèrent rapidement. Ces coeurs bien jeunes encore étaient
loin de se dire qu'ils jouissaient d'un des bonheurs les plus rares que l'on
puisse rencontrer ici-bas; ils croyaient au contraire avoir encore bien des
choses à désirer. Sans expérience, ils ne voyaient pas que ces moments fortunés
ne pouvaient être que de bien courte durée. Tout au plus ce bonheur tout de
sentiment et auquel la vanité et l'ambition ne fournissaient rien, eût-il pu
subsister au sein de quelque famille pauvre et ne voyant personne. Mais ils
vivaient dans le grand monde, ils n'avaient que vingt ans, ils passaient leur
vie ensemble, et pour comble d'imprudence on pouvait deviner qu'ils étaient
heureux, et ils avaient l'air de fort peu songer à la société. Elle devait se
venger.
Armance ne songeait point à ce péril.
Elle n'était troublée de temps en temps que par la nécessité de se faire de
nouveau le serment de ne jamais accepter la main de son cousin, quoi qu'il pût
arriver. Mme de Malivert, de son côté, était fort tranquille; elle ne doutait
pas que la manière de vivre actuelle de son fils ne préparât un événement
qu'elle souhaitait avec passion.
Malgré les jours heureux dont Armance
remplissait la vie d'Octave, en son absence il avait des moments plus sombres où
il rêvait à sa destinée, et il arriva à ce raisonnement: l'illusion la plus
favorable pour moi règne dans le coeur d'Armance. Je pourrais lui avouer les
choses les plus étranges sur mon compte, et, loin de me mépriser, ou de me
prendre en horreur, elle me plaindrait.
Octave dit à son amie que dans sa
jeunesse il avait eu la passion de voler. Armance fut atterrée des détails
affreux dans lesquels l'imagination d'Octave se plut à entrer sur les suites
funestes de cette étrange faiblesse. Cet aveu bouleversa son existence; elle
tomba dans une profonde rêverie dont on lui fit la guerre; mais à peine huit
jours s'étaient écoulés depuis cette étrange confidence, qu'elle plaignait
Octave et était, s'il se peut, plus douce envers lui. Il a besoin de mes
consolations, se disait-elle, pour se pardonner à lui-même.
Octave, assuré par cette expérience du
dévouement sans bornes de ce qu'il aimait, et n'ayant plus à dissimuler de
sombres pensées, devint bien plus aimable dans le monde. Avant l'aveu de son
amour amené par le voisinage de la mort, c'était un jeune homme fort spirituel
et très remarquable plutôt qu'aimable; il plaisait surtout aux personnes
tristes. Elles croyaient voir en lui le tous les jours d'un homme appelé
à faire de grandes choses. L'idée du devoir paraissait trop dans sa manière
d'être, et allait quelquefois jusqu'à lui donner une physionomie anglaise. Sa
misanthropie passait pour de la hauteur et de l'humeur auprès de la partie âgée
de la société, et fuyait sa conquête. S'il eût été pair à cette époque, on lui
eût fait une réputation.
C'est l'école du malheur qui manque
souvent au mérite des jeunes gens faits pour être les plus aimables un jour.
Octave venait d'être façonné par les leçons de ce maître terrible. On peut dire
qu'à l'époque dont nous parlons, rien ne manquait à la beauté du jeune vicomte
et à l'existence brillante dont il jouissait dans le monde. Il y était prôné
comme à l'envi par Mmes d'Aumale et de Bonnivet et par les gens âgés.
Mme d'Aumale avait raison de dire que
c'était l'homme le plus séduisant qu'elle eût jamais rencontré, car il
n'ennuie jamais, disait-elle étourdiment. « Avant de le voir, je n'avais pas
même rêvé ce genre de mérite, et le principal est d'être amusé. » -- Et moi, se
disait Armance en entendant ce propos naïf, je refuse à cet homme si bien
accueilli ailleurs la permission de me serrer la main; c'est un devoir,
ajoutait-elle en soupirant, et jamais je n'y manquerai. Il y eut des soirées où
Octave se livra au suprême bonheur de ne pas parler, et de voir Armance agir
sous ses yeux. Ces moments ne furent perdus ni pour Mme d'Aumale, piquée de ce
qu'on négligeait de l'amuser, ni pour Armance, ravie de voir l'homme qu'elle
adorait s'occuper d'elle uniquement.
La promotion dans l'ordre du Saint-Esprit paraissait retardée; il fut question du départ de Mme de Bonnivet pour le vieux château situé au fond du Poitou, qui donnait son nom à la famille. Un nouveau personnage devait être du voyage, c'était M. le chevalier de Bonnivet, le plus jeune des fils que le marquis avait eus d'un premier mariage.
CHAPITRE XXV
Totus mundus stult.
HUNGARIAE....
A peu près à l'époque de la blessure d'Octave, un
nouveau personnage était arrivé de Saint-Acheul dans la société de la marquise.
C'était le chevalier de Bonnivet, troisième fils de son mari.
Si l'ancien régime eût encore existé,
on l'eût destiné à l'ordre épiscopal, et quoique bien des choses soient
changées, une sorte d'habitude de famille avait persuadé à tout le monde et à
lui-même qu'il devait appartenir à l'Église.
Ce jeune homme, à peine âgé de vingt
ans, passait pour fort savant; il annonçait surtout une sagesse au-dessus de son
âge. C'était un être petit, fort pâle; il avait le visage gros, et au total
quelque chose de l'air prêtre.
Un soir on apporta l'Étoile.
L'unique bande de papier qui ferme ce journal se trouvait mal posée; il était
évident que le portier l'avait lue. « Et ce journal aussi! s'écria
involontairement le chevalier de Bonnivet, pour faire la plate économie d'une
seconde bande de papier gris, qui couperait l'autre en forme de croix, il ne
craint pas de courir la chance que le peuple le lise, comme si le peuple était
fait pour lire! comme si le peuple pouvait distinguer le bon du mauvais! Que
faut-il attendre des journaux jacobins quand on voit les feuilles monarchiques
se conduire ainsi?
Ce mouvement d'éloquence involontaire
fit beaucoup d'honneur au chevalier. Il lui concilia sur-le-champ les gens âgés
et tout ce qui dans la société d'Andilly avait plus de prétention que d'esprit.
Le silencieux baron de Risset, dont le lecteur se souvient à peine, se leva
gravement et vint embrasser le chevalier sans mot dire. Cette action mit pendant
quelques minutes de la solennité dans le salon et amusa Mme d'Aumale. Elle
appela le chevalier, chercha à le faire parler, et le prit en quelque sorte sous
sa protection.
Toutes les jeunes femmes suivirent ce
mouvement. On fit du chevalier une sorte de rival pour Octave, qui alors était
blessé et retenu chez lui,à Paris.
Mais bientôt on éprouvait auprès du
chevalier de Bonnivet, quoique si jeune, une sorte de repoussement. On sentait
en lui une singulière absence de sympathie pour tout ce qui nous intéresse; ce
jeune homme avait un avenir à part. On devinait en lui quelque chose de
profondément perfide pour tout ce qui existe.
Le lendemain du jour où il avait brillé
aux dépens de l'Étoile, le chevalier de Bonnivet, qui vit Mme d'Aumale
dès le matin, débuta avec elle à peu près comme Tartuffe lorsqu'il offre un
mouchoir à Dorine afin qu'elle couvre des choses que l'on ne saurait voir.
Il lui fit une réprimande sérieuse sur je ne sais quel propos léger qu'elle
venait de se permettre au sujet d'une procession.
La jeune comtesse lui répliqua
vivement, l'engagea beaucoup à revenir, et fut enchantée de ce ridicule. C'est
absolument comme mon mari, pensait-elle. Quel dommage que le pauvre Octave ne
soit pas ici, comme nous ririons!
Le chevalier de Bonnivet était surtout
choqué de la sorte d'éclat qui s'attachait au vicomte de Malivert, dont il
retrouvait le nom dans toutes les bouches. Octave vint à Andilly et reparut dans
le monde. Le chevalier le crut amoureux de Mme d'Aumale, et sur cette idée,
lui-même forma le projet de prendre une passion pour la jolie comtesse auprès de
laquelle il était fort aimable.
La conversation du chevalier était une
allusion perpétuelle et fort spirituelle aux chefs-d'oeuvre des grands écrivains
et des grands poètes des littératures française et latine. Mme d'Aumale, qui
savait peu, se faisait expliquer l'allusion, et rien ne l'amusait davantage. La
mémoire réellement prodigieuse du chevalier le servait bien; il disait sans
hésiter les vers de Racine ou les phrases de Bossuet qu'il avait voulu rappeler,
et montrait avec clarté et élégance le genre de rapport de l'allusion qu'il
avait voulu faire avec le sujet de la conversation. Tout cela avait le charme de
la nouveauté aux yeux de Mme d'Aumale.
Un jour, le chevalier dit : « Un seul
petit article de la Pandore est fit pour gâter tout le plaisir que donne
le pouvoir ». Ceci passa pour très profond.
Mme d'Aumale admira beaucoup le
chevalier; mais à peine quelques semaines étaient-elles passées, qu'il lui fit
peur. « Vous me faites l'effet, lui dit-elle, d'une bête venimeuse que je
rencontrerais dans un lieu solitaire au fond des bois. Plus vous avez d'esprit,
plus vous avez de pouvoir pour me faire du mal. »
Elle lui dit un autre jour qu'elle
gagerait qu'il avait deviné tout seul ce grand principe: que la parole a été
donnée à l'homme pour cacher sa pensée.
Le chevalier avait de grands succès
auprès des autres personnes de la société. Par exemple, séparé de son père
depuis huit années qu'il avait passées à Saint-Acheul, à Brigg, et en d'autres
lieux, souvent ignorés du marquis lui-même, à peine revenu auprès de lui, en
moins de deux mois il parvint à s'emparer complètement de l'esprit de ce
vieillard, l'un des fins courtisans de l'époque.
M. de Bonnivet avait toujours craint de
voir finir la restauration de France comme celle d'Angleterre; mais depuis un an
ou deux la peur en avait fait un véritable avare. On fut donc très étonné dans
le monde de lui voir donner trente mille francs à son fils le chevalier pour
contribuer à l'établissement de quelques maisons de jésuites.
Tous les soirs, à Andilly, le chevalier
faisait la prière en commun avec les quarante ou cinquante domestiques attachés
aux personnes qui logeaient au château ou dans les maisons de paysans arrangées
pour les amis de la marquise. Cette prière était suivie d'une courte exhortation
improvisée et fort bien faite.
Les femmes âgées commencèrent par se
rendre dans l'orangerie, où avait lieu cet exercice du soir. Le chevalier y fit
placer des fleurs charmantes et souvent renouvelées qu'on apportait de Paris.
Bientôt cette exhortation pieuse et sévère excita un intérêt général; elle
faisait bien contraste avec la manière frivole dont on employait le reste de la
soirée.
Le commandeur de Soubirane se déclara
l'un des fauteurs les plus chauds de cette façon de ramener aux bons principes
tous les subalternes qui environnent nécessairement les gens considérables et
qui, ajoutait-il, ont montré tant de cruauté lors de la première apparition du
régime de la terreur. C'était une des façons de parler du commandeur, qui allait
annonçant partout qu'avant dix ans, si l'on ne rétablissait l'ordre de Malte et
les jésuites, on aurait un second Robespierre.
Mme de Bonnivet n'avait pas manqué
d'envoyer aux exercices pieux de son beau-fils ceux de ses gens dont elle était
sûre. Elle fut bien étonnée d'apprendre qu'il distribuait de l'argent aux
domestiques qui venaient lui confier en particulier qu'ils éprouvaient des
besoins.
La promotion dans l'ordre du
Saint-Esprit paraissant différée, Mme de Bonnivet annonça que son architecte lui
mandait de Poitou qu'il avait réussi à rassembler un nombre suffisant
d'ouvriers. Elle se prépara au voyage ainsi qu'Armance. Elle ne fut que
médiocrement satisfaite du projet qu'annonça le chevalier de l'accompagner à
Bonnivet, afin de revoir, disait-il, l'antique château, berceau de sa famille.
Le chevalier vit bien que sa présence
contrariait sa belle-mère; ce fut une raison de plus pour lui de l'accompagner
dans ce voyage. Il espérait faire valoir auprès d'Armance le souvenir de la
gloire de ses aïeux; car il avait remarqué qu'Armance était l'amie du vicomte de
Malivert, et il voulait la lui enlever. Ces projets, médités de longue main, ne
parurent qu'au moment de l'exécution.
Aussi heureux avec les jeunes gens
qu'auprès de la partie grave de la société, avant de quitter Andilly, le
chevalier de Bonnivet avait eu l'art d'inspirer beaucoup de jalousie à Octave.
Après le départ d'Armance, Octave alla jusqu'à penser que ce chevalier de
Bonnivet, qui affichait pour elle une estime et un respect sans bornes, pourrait
bien être cet époux mystérieux que lui avait trouvé un ancien ami de sa mère.
En se quittant, Armance et son cousin
étaient tous les deux tourmentés par de sombres soupçons. Armance sentait
qu'elle laissait Octave auprès de Mme d'Aumale, mais elle ne crut pas pouvoir se
permettre de lui écrire.
Durant cette absence cruelle, Octave ne
put qu'adresser à Mme de Bonnivet deux ou trois lettres fort jolies; mais d'un
ton singulier. Si un homme étranger à cette société les avait vues, il eût pensé
qu'Octave était amoureux fou de Mme de Bonnivet et n'osait lui avouer son amour.
Pendant cette absence d'un mois, Mlle
de Zohiloff, dont le bon sens n'était plus troublé par le bonheur de vivre sous
le même toit que son ami et de le voir trois fois par jour, fit des réflexions
sévères. Quoique sa conduite fût parfaitement convenable, elle ne put se
dissimuler qu'il devait être facile de lire dans ses yeux quand elle regardait
son cousin.
Les hasards du voyage lui permirent de
surprendre quelques mots des femmes de Mme de Bonnivet qui lui firent verser
bien des larmes. Ces femmes, comme tout ce qui approche les personnes
considérables, ne voyant partout que l'intérêt d'argent, attribuaient à ce motif
les apparences de passion qu'Armance se donnait, disaient-elles, afin de devenir
vicomtesse de Malivert; ce qui n'était pas mal pour une pauvre demoiselle de si
petite naissance.
L'idée d'être calomniée à ce point
n'était jamais venue à Armance. Je suis une fille perdue, se dit-elle; mon
sentiment pour Octave est plus que soupçonné, et ce n'est pas même le plus grand
des torts que l'on me suppose; je vis dans la même maison que lui, et il n'est
pas possible qu'il m'épouse... Dès cet instant, l'idée des calomnies dont elle
était l'objet, qui survivait à tous les raisonnements d'Armance, empoisonna sa
vie.
Il y eut des moments où elle crut avoir
oublié jusqu'à son amour pour Octave. Le mariage n'est pas fait pour ma
position, je ne l'épouserai pas, pensait-elle, et il faut vivre beaucoup plus
séparée de lui. S'il m'oublie, comme il est fort possible, j'irai finir mes
jours dans un couvent; ce sera un asile fort convenable et fort désiré pour le
reste de mon existence. Je penserai à lui, j'apprendrai ses succès. Les
souvenirs de la société offrent bien des existences semblables à celle que je
mènerai.
Ces prévoyances étaient justes; mais
l'idée affreuse pour une jeune fille de pouvoir, avec quelque apparence de
justice, être exposée à la calomnie de toute une maison, et encore de la maison
où vivait Octave, jeta sur la vie d'Armance un sombre que rien ne put dissiper.
Si elle entreprenait de se soustraire au souvenir de ses torts, car c'est le nom
qu'elle donnait au genre de vie qu'elle avait suivi à Andilly, elle songeait à
Mme d'Aumale, et s'exagérait son amabilité sans qu'elle s'en aperçût; la société
du chevalier de Bonnivet contribuait à lui faire voir encore plus irrémédiables
qu'ils ne le sont en effet tous les maux que peut infliger la société quand on
l'a choquée. Vers la fin de son séjour dans l'antique château de Bonnivet,
Armance passait toutes ses nuits à pleurer. Sa tante s'aperçut de cette
tristesse et ne lui cacha pas toute l'humeur qu'elle en ressentait.
Ce fut pendant son séjour en Poitou
qu'Armance apprit un événement qui la toucha peu. Elle avait trois oncles au
service de Russie; ces jeunes gens périrent par le suicide durant les troubles
de ce pays. On cacha leur mort; mais enfin, après plusieurs mois, des lettres
que la police ne parvint pas à supprimer furent remises à Mlle de Zohiloff. Elle
héritait d'une fortune agréable et qui pouvait la rendre un parti sortable pour
Octave.
Cet événement n'était pas fait pour
diminuer l'humeur de Mme de Bonnivet, à laquelle Armance était nécessaire. Cette
pauvre fille eut à essuyer un mot fort dur sur la préférence qu'elle accordait
au salon de Mme de Malivert. Les grandes dames n'ont pas plus de méchanceté que
le vulgaire des femmes riches; mais on acquiert auprès d'elles plus de
susceptibilité, et l'on sent plus profondément et plus irrémédiablement, si
j'ose parler ainsi, les mots désagréables.
Armance croyait que rien ne manquait à
son malheur, lorsque le chevalier de Bonnivet lui apprit, un matin, de cet air
indifférent que l'on a pour une nouvelle déjà ancienne, qu'Octave était de
nouveau assez mal, et que sa blessure au bras s'était rouverte et donnait des
inquiétudes. Depuis le départ d'Armance, Octave, qui était devenu difficile en
bonheur, s'ennuyait souvent au salon. Il commit des imprudences à la chasse qui
eurent des suites graves. Il avait eu l'idée de tirer de la main gauche un petit
fusil fort léger; il obtint des succès qui l'encouragèrent.
Un jour, en poursuivant un perdreau
blessé, il sauta un fossé et se heurta le bras contre un arbre, ce qui lui
redonna la fièvre. Durant cette fièvre et l'état de malaise qui la suivit, le
bonheur artificiel, pour ainsi dire, dont il avait joui sous les yeux d'Armance,
sembla ne plus avoir que la consistance d'un rêve.
Mlle de Zohiloff revint enfin à Paris,
et dès le lendemain, au château d'Andilly, les amants se revirent, mais ils
étaient fort tristes, et cette tristesse était de la pire espèce, elle venait de
doutes réciproques. Armance ne savait quel ton prendre avec son cousin, et ils
ne se parlèrent presque pas le premier jour.
Pendant que Mme de Bonnivet se donnait
le plaisir de bâtir des tours gothiques en Poitou, et de croire reconstruire le
douzième siècle, Mme d'Aumale avait fait une démarche décisive pour le grand
succès qui venait enfin de couronner la vieille ambition de M. de Bonnivet. Elle
était l'héroïne d'Andilly. Pour ne pas se séparer d'une amie si utile, pendant
l'absence de la marquise, Mme de Bonnivet avait obtenu de la comtesse d'Aumale
qu'elle occuperait un petit appartement dans les combles du château, tout près
de la chambre d'Octave. Et Mme d'Aumale paraissait à tout le monde se souvenir
beaucoup que c'était en quelque sorte pour elle qu'Octave avait reçu la blessure
qui lui donnait la fièvre. Il était de bien mauvais goût de rappeler le souvenir
de cette affaire, qui avait coûté la vie au marquis de Crêveroche ; cependant,
Mme d'Aumale ne pouvait s'empêcher d'y faire souvent allusion: c'est que l'usage
du monde est à la délicatesse d'âme à peu près ce que la science est à l'esprit.
Ce caractère tout en dehors et pas du tout romanesque était surtout frappé des
choses réelles. A peine Armance eut-elle passé quelques heures à Andilly, que ce
retour fréquent aux mêmes idées, dans une âme ordinairement si légère, la frappa
vivement.
Elle arrivait fort triste et fort
découragée; elle sentit pour la seconde fois de sa vie les atteintes d'un
sentiment affreux, surtout quand il se rencontre dans le même coeur avec le
sentiment exquis des convenances. Armance croyait avoir à cet égard de graves
reproches à se faire. Je dois veiller sur moi d'une manière sévère, se
disait-elle en détournant ses regards, qui s'arrêtaient sur Octave, et les
portant sur la brillante comtesse d'Aumale. Et chacune des grâces de la comtesse
était pour Armance l'occasion d'un acte d'humilité excessive. Comment Octave ne
lui donnerait-il pas la préférence? se disait-elle; moi-même, je sens qu'elle
est adorable.
Des sentiments aussi pénibles réunis
aux remords qu'Armance éprouvait, sans doute à tort, mais qui n'en étaient pas
moins cruels, la rendirent fort peu aimable pour Octave. Le lendemain de son
arrivée, elle ne descendit point au jardin de bonne heure, c'était son habitude
autrefois; et elle savait bien qu'Octave l'y attendait.
Dans la journée, Octave lui adressa la
parole deux on trois fois. Une extrême timidité qui la saisit, en songeant que
tout le monde les observait, la rendit immobile, et elle répondit à peine.
Ce jour-là, au dîner, on parla de la
fortune que le hasard venait d'envoyer à Armance, et elle remarqua que cette
annonce était sans doute peu agréable à Octave, qui, sur cet événement, ne lui
dit pas un mot. Ce mot qui ne fut pas prononcé, si son cousin le lui eût
adressé, n'eût pas fait naître dans son coeur un plaisir égal à la centième
partie de la douleur que son silence lui causa.
Octave n'écoutait pas, il pensait à la
singulière manière d'être qu'Armance avait envers lui depuis son retour. Sans
doute elle ne m'aime plus, se disait-il, ou elle a pris des engagements
définitifs avec le chevalier de Bonnivet. L'indifférence d'Octave à l'annonce de
la fortune d'Armance ouvrit à cette pauvre fille une source de malheurs nouvelle
et immense. Pour la première fois, elle pensa longuement et sérieusement à cet
héritage qui lui arrivait du Nord, et qui, si Octave l'eût aimée, aurait fait
d'elle un parti à peu près convenable pour lui.
Octave pour avoir un prétexte de lui
écrire une page, lui avait envoyé en Poitou un petit poème sur la Grèce que
venait de publier lady Nelcombe, une jeune Anglaise amie de Mme de Bonnivet. Il
n'y avait en France que deux exemplaires de ce poème dont on parlait beaucoup.
Si l'exemplaire qui avait fait le voyage de Poitou eût paru dans le salon, vingt
demandes indiscrètes se seraient avancées pour l'intercepter. Octave pria sa
cousine de le faire porter chez lui. Armance, fort intimidée, ne se sentit pas
le courage de donner une telle commission à sa femme de chambre. Elle monta au
second étage du château et plaça ce petit poème anglais sur la poignée de la
porte d'Octave, de manière à ce qu'il ne pût pas rentrer chez lui sans
l'apercevoir.
Octave était fort troublé; il voyait
qu'Armance décidément ne voulait pas lui parler. Ne se sentant nullement
d'humeur à lui parler lui-même, il quitta le salon avant dix heures. Il était
agité de mille pensées sinistres. Mme d'Aumale se déplut bientôt au salon; on
parlait politique et d'une façon dolente; elle parla, elle, de mal de tête, et
avant dix heures et demie était rentrée dans son appartement. Probablement
Octave et Mme d'Aumale se promenaient ensemble; cette idée, qui vint à tout le
monde, fit pâlir Armance. Ensuite elle se reprocha sa douleur même comme une
inconvenance qui la rendait moins digne de l'estime de son cousin.
Le lendemain matin de bonne heure,
Armance se trouvait chez Mme de Malivert, qui eut besoin d'un certain chapeau.
Sa femme de chambre était allée au village; Armance court à la chambre où se
trouvait le chapeau; il fallait passer devant la chambre d'Octave. Elle resta
comme frappée de la foudre en apercevant le petit poème anglais appuyé sur la
poignée de la porte, ainsi qu'elle l'avait placé la veille au soir. Il était
clair qu'Octave n'était pas rentré chez lui.
Rien n'était plus vrai. Il était allé à
la chasse malgré le dernier accident de son bras, et afin de pouvoir se lever
matin et n'être pas aperçu, il avait passé la nuit chez le garde-chasse. Il
voulait rentrer au château à onze heures, à la cloche du déjeuner, et éviter
ainsi les reproches qu'on lui aurait adressés sur son imprudence.
En rentrant chez Mme de Malivert,
Armance eut besoin de dire qu'elle se trouvait mal. De ce moment elle ne fut
plus la même. Je porte une juste peine, se dit-elle, de la fausse position dans
laquelle je me suis placée, et qui est si inconvenante pour une jeune personne.
J'en suis venue à avoir des douleurs que je ne puis pas même m'avouer.
Lorsqu'elle revit Octave, Armance n'eut pas le courage de lui faire la moindre question sur le hasard qui l'avait empêché de voir le poème anglais; elle eût cru manquer à tout ce qu'elle se devait. Ce troisième jour fut encore plus sombre que les précédents.
CHAPITRE XXVI
Octave, consterné du
changement qu'il voyait dans la manière d'être d'Armance, pensa, que, même en sa
qualité d'ami, il pouvait espérer qu'elle lui confierait le sujet de ses
inquiétudes; car elle était malheureuse, Octave ne pouvait en douter. Il était
également évident pour lui que le chevalier de Bonnivet cherchait à leur ôter
toutes les occasions de se dire un mot qu'auraient pu leur offrir les hasards de
la promenade ou du salon.
Les demi-mots qu'Octave hasardait
quelquefois n'obtenaient pas de réponse. Pour qu'elle avouât sa douleur et
renonçât au système de retenue parfaite qu'elle s'était imposé, il aurait fallu
qu'Armance fût profondément émue. Octave était trop jeune et trop malheureux
lui-même pour faire cette découverte et en profiter.
Le commandeur de Soubirane était venu
dîner à Andilly ; le soir il y eut de l'orage, il plut beaucoup. On engagea le
commandeur à rester, et on le logea dans une chambre voisine de celle qu'Octave
venait de prendre au second étage du château. Ce soir-là Octave avait entrepris
de rendre à Armance un peu de gaieté; il avait besoin de la voir sourire; il eût
vu dans ce sourire une image de l'ancienne intimité. Sa gaieté réussit fort mal
et déplut fort à Armance. Comme elle ne répondait pas, il était obligé
d'adresser ses discours à Mme d'Aumale, qui était présente et qui riait
beaucoup, tandis qu'Armance gardait un silence morne.
Octave se hasarda à lui faire une
question qui semblait exiger une assez longue réponse: on répondit en deux mots
fort secs. Désespéré de l'évidence de sa disgrâce, il quitta le salon à
l'instant. En prenant l'air dans le jardin, il rencontra le garde-chasse à qui
il dit qu'il chasserait le lendemain de bonne heure.
Mme d'Aumale, ne voyant au salon que
des gens graves, dont la conversation lui était à charge, prit son parti et
disparut. Ce second rendez-vous sembla trop clair à la malheureuse Armance.
Indignée surtout de la duplicité d'Octave, qui, le soir même, en passant d'une
pièce à l'autre, lui avait dit quelques mots fort tendres, elle monta chez elle
pour prendre un volume qu'elle eut l'idée de placer, comme le petit poème
anglais, sur la poignée de la porte d'Octave. En avançant dans le corridor qui
conduisait à la chambre de son cousin, elle entendit du bruit chez lui ; sa
porte était ouverte, et il arrangeait son fusil. Il y avait un très petit
cabinet servant de dégagement à la chambre que l'on venait de préparer pour le
commandeur, et la porte de ce cabinet donnait sur le corridor. Par malheur cette
porte était ouverte. Octave se rapprocha de la porte de sa chambre comme Armance
s'avançait et fit un mouvement comme pour entrer dans le passage. Il eût été
affreux pour Armance d'être rencontrée par Octave en ce moment. Elle n'eut que
le temps de se jeter dans cette porte ouverte qui se présentait à elle. Dès
qu'Octave sera sorti, se dit-elle, je placerai le livre. Elle était si troublée
par l'idée de la démarche qu'elle osait se permettre, et qui était une grande
faute, qu'à peine faisait-elle des raisonnements suivis.
Octave sortit en effet de sa chambre,
il passa devant la porte ouverte du petit cabinet où se trouvait Armance; mais
il n'alla que jusqu'au bout du corridor. Il se mit à une fenêtre et siffla deux
fois, comme pour donner un signal. Le garde-chasse, qui buvait à l'office, ne
répondant pas, Octave resta à la fenêtre. Le silence qui régnait dans cette
partie du château, la société se trouvant au salon du rez-de-chaussée et les
domestiques dans l'étage souterrain, était si profond, qu'Armance, dont le coeur
battait avec force, n'osa faire aucun mouvement. D'ailleurs, la malheureuse
Armance ne pouvait se dissimuler qu'Octave venait de donner un signal; et
quelque peu féminin qu'il fût, il lui semblait que Mme d'Aumale pouvait fort
bien l'avoir choisi.
La fenêtre sur laquelle Octave
s'appuyait était à la tête du petit escalier qui descendait au premier, il était
impossible de passer. Octave siffla une troisième fois comme onze heures
venaient de sonner; le garde-chasse qui était à l'office avec les domestiques ne
répondit pas. Vers les onze heures et demie Octave rentra chez lui.
Armance, qui de la vie ne s'était
trouvée engagée dans une démarche dont elle eût à rougir, était si troublée
qu'elle se trouvait hors d'état de marcher. Il était évident qu'Octave donnait
un signal, on allait y répondre, ou bientôt il sortirait de nouveau. Onze heures
trois quarts sonnèrent à l'horloge du château, ensuite minuit. Cette heure indue
augmenta les remords d'Armance; elle se décida à quitter le cabinet qui lui
avait servi de refuge, et comme minuit achevaient de sonner, elle se mit en
marche. Elle était tellement troublée qu'elle, qui avait ordinairement la
démarche si légère, faisait assez de bruit.
En s'avançant dans le corridor, elle
aperçut dans l'ombre, à la fenêtre près de l'escalier, une figure qui se
dessinait sur le ciel, elle reconnut bientôt M. de Soubirane. Il attendait son
domestique qui lui apportait une bougie, et au moment où Armance immobile
regardait la figure du commandeur qu'elle venait de reconnaître, la lumière de
la bougie qui commençait à monter l'escalier parut au plafond du corridor.
Avec du sang-froid Armance aurait pu essayer de se cacher derrière une grande armoire qui était dans le coin du corridor, près de l'escalier, peut-être elle eût été sauvée. Immobile de terreur, elle perdit deux secondes, et le domestique arrivant sur la dernière marche de l'escalier, la lumière de la bougie donna en plein sur elle, et le commandeur la reconnut. Un sourire affreux parut sur ses lèvres. Ses soupçons sur l'intelligence d'Armance et de son neveu étaient confirmés, mais en même temps il avait un moyen de les perdre à jamais. -- Saint-Pierre, dit-il à son domestique, n'est-ce pas là Mlle Armance de Zohiloff? -- Oui, monsieur, dit le domestique tout interdit. -- Octave va mieux, mademoiselle, j'espère? » dit le commandeur d'un ton goguenard et grossier, et il passa.
CHAPITRE XXVII
Armance, au
désespoir, se vit à la fois déshonorée à jamais, et trahie par son amant. Elle
s'assit un instant sur la dernière marche de l'escalier. Elle eut l'idée d'aller
frapper à la porte de la femme de chambre de Mme de Malivert. Cette fille
dormait et ne répondit pas. Mme de Malivert, craignant vaguement que son fils ne
fût malade, prit sa veilleuse et vint elle-même ouvrir la porte de sa chambre ;
elle fut effrayée de la figure d'Armance. « Qu'est-il arrivé à Octave? s'écria
Mme de Malivert. -- Rien, madame, rien au monde à Octave, il se porte bien, ce
n'est que moi qui suis malheureuse et au désespoir de troubler votre sommeil.
Mon projet était de parler à Mme Dérien et de ne me présenter chez vous que si
l'on me disait que vous ne dormiez pas encore.-- Ma petite, tu redoubles ma
frayeur avec ton mot de madame. Il y a quelque chose d'extraordinaire. Octave
est-il malade? -- Non, maman, dit Armance en fondant en larmes, ce n'est que moi
qui suis une fille perdue.
Mme de Malivert la fit entrer dans sa
chambre, et elle raconta ce qui venait de lui arriver, sans rien dissimuler ni
passer sous silence, pas même sa jalousie. Le coeur d'Armance, épuisé par tant
de malheurs, n'avait plus la force de rien cacher.
Mme de Malivert fut épouvantée. Tout à
coup: « Il ne faut pas perdre de temps, s'écria-t-elle, donne-moi ma pelisse, ma
pauvre fille, ma chère fille, et elle lui donna deux ou trois baisers avec toute
la passion d'une mère. Allume mon bougeoir; toi, reste ici. » Mme de Malivert
courut chez son fils; la porte heureusement n'était pas fermée; elle entre
doucement, éveille Octave et lui raconte ce qui vient de se passer. « Mon frère
peut nous perdre, dit Mme de Malivert, et suivant les apparences il n'y manquera
pas. Lève-toi, entre dans sa chambre, dis-lui que j'ai eu une sorte de coup de
sang chez toi. Trouves-tu quelque chose de mieux? -- Oui, maman, dès demain
épouser Armance si cet ange veut encore de moi. »
Ce mot imprévu comble les voeux de Mme
de Malivert, elle embrasse son fils; mais elle ajoute par réflexion: « Ton oncle
n'aime pas Armance, il pourra parler; il promettra le silence, mais il a son
domestique qui par son ordre parlera, et qu'il chassera ensuite pour avoir
parlé. Je tiens à mon idée de coup de sang. Cette comédie nous occupera
désagréablement pendant trois jours, mais l'honneur de ta femme est plus
précieux que tout. Songe que tu dois te montrer très effrayé. Dès que tu auras
averti le commandeur, descends chez moi, fais part de notre idée à Armance.
Quand le commandeur l'a rencontrée sur l'escalier, j'étais dans ta chambre, et
elle allait chercher Mme Dérien. » Octave courut avertir son oncle qu'il trouva
fort éveillé. Le commandeur le regarda d'un air goguenard qui changea en colère
toute son émotion. Octave quitta M. de Soubirane pour voler dans la chambre de
sa mère « Est-il possible, dit-il à Armance, que vous n'aimiez pas le chevalier
de Bonnivet et qu'il ne soit pas cet époux mystérieux dont vous m'aviez parlé
autrefois? -- Le chevalier me fait horreur. Mais vous, Octave, n'aimez-vous pas
Mme d'Aumale? -- De ma vie je ne la reverrai ni ne penserai à elle, dit Octave.
Chère Armance, daignez dire que vous m'acceptez comme époux. Le ciel me punit de
vous avoir fait un secret de mes parties de chasse, je sifflais le garde-chasse
qui ne m'a pas répondu. » Les protestations d'Octave avaient toute la chaleur,
mais non pas toute la délicatesse de la vraie passion ; Armance croyait voir
qu'il accomplissait un devoir en pensant à autre chose. -- Vous ne m'aimez pas
dans ce moment, lui dit-elle. -- Je vous aime de toute la force de mon âme, mais
je suis transporté de colère contre cet ignoble commandeur, homme vil, sur le
silence duquel on ne peut pas compter. » Octave renouvelait ses sollicitations.
-- « Est-il sûr que ce soit l'amour qui parle, lui dit Armance, peut-être
n'est-ce que la générosité, et aimez-vous Mme d'Aumale? Vous abhorriez le
mariage, cette conversion subite m'est suspecte. -- Au nom du ciel, chère
Armance, ne perdons pas de temps; tout le reste de ma vie te répondra de mon
amour. » Il était si persuadé de ce qu'il disait qu'il finit par persuader à son
tour. Il remonta rapidement, il trouva le commandeur auprès de sa mère à qui sa
joie du prochain mariage d'Octave donnait le courage de fort bien jouer la
comédie. Toutefois le commandeur ne semblait pas très persuadé de l'accident de
sa soeur. Il se permit une plaisanterie sur les courses nocturnes d'Armance.
Monsieur, j'ai encore un bon bras, s'écria Octave en se levant tout à coup et se
précipitant sur lui, si vous ajoutez un seul mot, je vous jette par la fenêtre
que voilà. La fureur contenue d'Octave fit pâlir le commandeur, il se souvint à
propos des accès de folie de son neveu et vit qu'il était irrité au point de
commettre un crime.
Armance parut en ce moment, mais Octave
ne trouva rien à lui dire. Il ne put même la regarder avec amour, le calme
l'avait mis hors de lui. Le commandeur, pour faire bonne contenance, avant voulu
dire quelques mots gais, Octave craignit qu'il ne blessât Mlle de Zohiloff. --
Monsieur, lui dit-il, en lui serrant fortement le bras, je vous engage à vous
retirer à l'instant chez vous. » Le commandeur hésitant, Octavele saisit par le
bras, l'entraîna dans sa chambre, l'y jeta, ferma la porte à clef, et mit la
clef dans sa poche.
A son retour auprès des dames, il était
furieux. -- Si je ne tue cette âme mercenaire et basse, s'écriait-il comme se
parlant à lui-même, il osera parler mal de ma femme. Malheur à lui!
-- Pour moi, j'aime M. de Soubirane,
dit Armance effrayée et qui voyait la peine qu'Octave faisait à sa mère. J'aime
M. de Soubirane, et si vous continuez à être furieux, je pourrai penser que vous
avez de l'humeur à cause d'un certain engagement un peu prompt que nous venons
de lui annoncer.
-- Vous ne le croyez pas, dit Octave en
l'interrompant, j'en suis sûr. Mais vous avez raison comme toujours. A le bien
prendre, je dois des actions de grâce à cette âme basse »; et peu à peu sa
colère disparut. Mme de Malivert se fit transporter chez elle jouant fort bien
la comédie du coup de sang. Elle envoya chercher son médecin à Paris.
Le reste de la nuit fut charmant. La
gaieté de cette heureuse mère se communiqua à Octave et à son amie. Engagée par
les paroles gaies de Mme de Malivert, Armance, encore toute troublée et qui
avait perdu tout empire sur elle-même, osait montrer à Octave combien il lui
était cher. Elle avait le plaisir extrême de le voir jaloux du chevalier de
Bonnivet. C'était ce sentiment fortuné qui expliquait d'une manière si heureuse
pour elle son apparente indifférence des jours précédents. Mmes d'Aumale et de
Bonnivet, qu'on avait réveillées malgré les ordres de Mme de Malivert, ne
vinrent que fort tard et tout le monde alla se coucher au petit jour.
CHAPITRE XXVIII
This is the state of man ; to-day he puts forth
The tender leaves of hope, to-morrow blossoms,
And bears his blushing honours thick upon him.
The third day, comes a frost, a killing frost;
And then he falls -- see his character.
King Henry VIII, act. III.
Dès le
lendemain de fort bonne heure, Mme de Malivert vint à Paris proposer à son mari
le mariage d'Octave. Il batailla pendant toute la journée; « ce n'est pas,
disait le marquis, que je ne m'attende depuis longtemps à cette fâcheuse
proposition. C'est à tort que je ferais l'étonné. Mlle de Zohiloff ne manque pas
absolument de fortune, j'en conviens, ses oncles russes sont morts fort à propos
pour elle. Mais cette fortune n'excède pas ce que nous pourrions trouver
ailleurs, et ce qui est de la plus grande conséquence pour mon fils, il n'y a
pas de famille dans cette alliance; je n'y vois qu'une funeste analogie de
caractères. Octave n'a pas assez de parents dans la société, et sa manière
d'être tout en dedans ne lui donne pas d'amis. Il sera Pair après son cousin et
après moi, voilà tout, et comme vous le savez, ma bonne amie, en France, tant
vaut l'homme, tant vaut la place. Je suis de la vieille génération, comme disent
ces insolents; je disparaîtrai bientôt, et avec moi tous les liens que mon fils
peut avoir avec la société; car il est un instrument de notre chère marquise de
Bonnivet, mais n'est pas un objet pour elle. Il fallait chercher, en mariant
Octave, des appuis dans le monde plutôt même que de la fortune. Je lui vois un
de ces mérites distingués, si vous voulez, pour réussir tout seul. J'ai toujours
vu que ces gens si sublimes ont besoin d'être prônés, et mon fils, loin de
flatter les faiseurs de réputation, semble trouver un malin plaisir à les braver
et à leur rompre en visière. Ce n'est pas ainsi qu'on réussit. Avec une famille
nombreuse et bien établie il eût passé dans la société pour être digne du
ministère; il n'est vanté par personne, il ne sera qu'un original. »
Mme de Malivert se récria beaucoup sur
ce mot Elle voyait que quelqu'un avait chambré son mari.
Il continua de plus belle. -- « Oui, ma
bonne amie, je ne voudrais pas jurer que la facilité à se piquer que
montre Octave, et sa passion pour ce qu'on appelle des principes depuis
que les jacobins ont tout changé parmi nous, même notre langue, ne le jettent un
jour dans la pire des sottises, dans ce que vous appelez l'opposition. Le
seul homme marquant qu'ait eu votre opposition, le comte de Mirabeau, a fini par
se vendre; c'est un vilain dénouement et que je ne voudrais pas non plus pour
mon fils. -- Et c'est aussi ce que vous ne devez pas craindre, répliqua vivement
Mme de Malivert. -- Non, c'est dans le précipice opposé qu'ira s'engloutir la
fortune de mon fils. Ce mariage-ci n'en fera qu'un bourgeois vivant au fond de
sa province, claquemuré dans son château. Son caractère sombre ne le porte déjà
que trop à ce genre de vie. Notre chère Armance a de la bizarrerie dans la
manière de voir; loin de tendre à changer ce que je trouve à reprendre chez
Octave, elle fortifiera ses habitudes bourgeoises, et par ce mariage vous abîmez
notre famille. -- Octave est appelé à la chambre des Pairs, il y sera un noble
représentant de la jeunesse française, et par son éloquence conquerra de la
considération personnelle. -- Il y a presse; tous ces jeunes Pairs prétendent à
l'éloquence. Eh mon Dieu! ils seront dans leur chambre comme dans le monde,
parfaitement polis, fort instruits, et voilà tout. Tous ces jeunes représentants
de la jeunesse française seront les plus grands ennemis d'Octave qui a au moins
une manière de sentir originale. »
Mme de Malivert revint fort tard à
Andilly, avec une lettre charmante pour Armance, dans laquelle M. de Malivert
lui demandait sa main pour Octave.
Quoique bien fatiguée de sa journée,
Mme de Malivert s'empressa de passer chez Mme de Bonnivet qui ne devait
apprendre ce mariage que par elle. Elle lui fit voir la lettre de M. de Malivert
à Armance; elle était bien aise de prendre cette précaution contre les gens qui
pourraient faire changer l'opinion de son mari. Cette démarche était d'ailleurs
nécessaire, la marquise était en quelque sorte la tutrice d'Armance. Ce titre
lui ferma la bouche. Mme de Malivert fut reconnaissante de l'amitié dont Mme de
Bonnivet fit preuve pour Octave en n'ayant point l'air au fond d'approuver ce
mariage. La marquise se renferma dans les grandes louanges du caractère de Mlle
de Zohiloff. Mme de Malivert n'eut garde d'oublier la démarche qu'elle avait
faite auprès d'Armance plusieurs mois auparavant, et le noble refus de la jeune
orpheline, alors sans fortune.
« Eh! ce ne sont pas les nobles
qualités d'Armance sur lesquelles mon amitié pour Octave a besoin d'être
ranimée, dit la marquise. Elle ne tient à quelque chose que par nous. Ces
mariages de famille ne conviennent qu'avec des banquiers puissamment riches;
comme leur principal but est l'argent, ils sont certains de le trouver et sans
procès.
-- Nous marchons vers un temps,
répliquait Mme de Malivert, où la faveur de la Cour, à moins qu'on ne veuille
l'acheter par des soins personnels de tous les instants, ne sera qu'un objet
secondaire pour un homme de grande naissance, Pair de France, et fort riche.
Voyez notre ami milord N...; son immense crédit dans son pays provient de ce
qu'il nomme onze membres de la chambre des communes. Du reste, il ne voit jamais
le roi. »
Telle fut aussi la réponse de Mme de
Malivert aux objections de son frère dont l'opposition fut beaucoup plus vive.
Furieux de la scène de la veille et comptant bien ne pas laisser échapper
l'occasion de feindre une grande colère, il voulait, lorsqu'il se laisserait
apaiser, placer son neveu sous le poids d'une reconnaissance éternelle.
Il eût pardonné à Octave tout seul, car
enfin il fallait ou pardonner ou renoncer aux rêves de fortune qui l'occupaient
exclusivement depuis un an. A l'égard de la scène de la nuit, sa vanité aurait
eu pour consolation auprès de ses intimes, la folie bien reconnue d'Octave qui
jetait par les fenêtres les laquais de sa mère.
Mais l'idée d'Armance toute-puissante
sur le coeur d'un mari qui l'aimait à la folie décida M. de Soubirane à déclarer
que de sa vie il ne reparaîtrait à Andilly. On était fort heureux à Andilly, on
le prit au mot en quelque sorte, et après lui avoir fait toutes sortes d'excuses
et d'avances, on l'oublia.
Depuis qu'il s'était vu fortifié par
l'arrivée du chevalier de Bonnivet qui le fournissait de bonnes raisons, et dans
l'occasion, de phrases toutes faites, son éloignement pour Mlle de Zohiloff
était devenu de la haine. Il ne lui pardonnait pas ses allusions à la bravoure
russe déployée devant les murs d'Ismaïloff, tandis que les chevaliers de Malte,
ennemis jurés des Turcs, se reposaient sur leur rocher. Le commandeur eût
oublié une épigramme qu'il avait provoquée; mais le fait est qu'il y avait de l'argent
au fond de toute cette colère contre Armance. La tête assez faible du commandeur
était absolument tournée de l'idée de faire une grande fortune à la Bourse.
Comme chez toutes les âmes communes, vers les cinquante ans, l'intérêt qu'il
prenait aux choses de ce monde s'était anéanti, et l'ennui avait paru; comme de
coutume encore, le commandeur avait voulu être successivement homme de lettres,
intrigant politique et dilettante de l'opéra italien. Je ne sais quel malentendu
l'avait empêché d'être jésuite de robe courte.
Enfin le jeu de la Bourse avait paru et
s'était trouvé un souverain remède à un immense ennui. Mais pour jouer à la
Bourse il ne lui manquait que des fonds et du crédit. L'indemnité s'était
présentée fort à propos, et le commandeur avait juré qu'il dirigerait facilement
son neveu qui n'était qu'un philosophe. Il comptait fermement porter à la Bourse
une bonne part de ce qu'Octave recevrait pour l'indemnité de sa mère.
Au plus beau de sa passion pour les
millions, Armance s'était présentée au commandeur comme un obstacle invincible.
Maintenant son admission dans la famille anéantissait à jamais son crédit sur
son neveu et ses châteaux en Espagne. Le commandeur ne perdait pas son temps à
Paris, et allait ameutant contre le mariage de son neveu chez Mme la duchesse de
C..., protectrice de la famille, Mme la duchesse d'Ancre, Mme de la Ronze, Mme
de Claix avec lesquelles il passait sa vie. L'inconvenance de cette alliance fut
bientôt décidée par tous les amis de la famille.
En moins de huit jours le mariage du
jeune vicomte fut connu de tout le monde et non moins généralement blâmé. Les
grandes dames qui avaient des filles à marier étaient furieuses.
« Mme de Malivert, disait la comtesse
de Claix, a la cruauté de forcer ce pauvre Octave à épouser sa dame de
compagnie, apparemment pour épargner les gages qu'elle aurait dû payer à cette
fille, c'est à faire pitié. »
Au milieu de tout cela le commandeur se
croyait oublié à Paris où il mourait d'ennui. Le cri général contre le mariage
d'Octave ne pouvait pas être plus éternel qu'autre chose. Il fallait profiter de
ce déchaînement universel pendant qu'il existait. On ne rompt les mariages
arrêtés que de fort près.
Enfin toutes ces bonnes raisons et
l'ennui plus qu'elles firent qu'un beau matin l'on vit arriver le commandeur à
Andilly, où il reprit sa chambre et son train de vie ordinaire comme si de rien
n'eût été.
On fut très poli envers le nouvel
arrivant, qui ne manqua pas de faire à sa future nièce les avances les plus
empressées. « L'amitié a ses illusions non moins que l'amour, dit-il à Armance,
et si j'ai blâmé d'abord un certain arrangement, c'est que moi aussi j'aime
Octave avec passion. »
CHAPITRE XXIX
Ses maux les plus cruels sont ceux
qu'il se fait lui-même.
BALZAC.
Armance eût pu être
trompée par ces avances polie mais elle ne s'arrêta pas à penser au commandeur;
elle avait d'autres sujets d'inquiétude.
Depuis que rien ne s'opposait plus à
son mariage, Octave avait des accès d'humeur noire qu'il pouvait à peine
dissimuler; il prenait le prétexte de maux de tête violents et allait se
promener seul dans les bois d'Écouen et de Senlis. Il faisait quelquefois sept
ou huit lieues de suite au galop. Ces symptômes parurent funestes à Armance ;
elle remarqua qu'en de certains moments il la regardait avec des yeux où le
soupçon se peignait plus que l'amour.
Il est vrai que ces accès d'humeur
sombre se terminaient souvent par des transports d'amour et par un abandon
passionné qu'elle ne lui avait jamais vu du temps de leur bonheur. C'est
ainsi qu'elle commença à appeler en écrivant à Méry de Tersan le temps qui
s'était écoulé entre la blessure d'Octave et la fatale imprudence qu'elle avait
faite en se cachant dans le cabinet près de la chambre du commandeur.
Depuis la déclaration de son mariage,
Armance avait eu la consolation de pouvoir ouvrir son coeur à son amie intime.
Méry, élevée dans une famille fort désunie et toujours agitée par des intrigues
nouvelles, était fort capable de lui donner des conseils sensés.
Pendant une de ces longues promenades
qu'elle faisait avec Octave dans le jardin du château et sous les fenêtres de
Mme de Malivert, Armance lui dit un jour : « Votre tristesse a quelque chose de
si extraordinaire, que moi, qui vous aime uniquement au monde, j'ai eu besoin de
prendre conseil d'une amie, avant d'oser vous parler comme je vais le faire.
Vous étiez plus heureux avant cette nuit cruelle où je fus si imprudente et je
n'ai pas besoin de vous dire que tout mon bonheur a disparu bien plus rapidement
que le vôtre. J'ai une proposition à vous faire: revenons à un état parfaitement
heureux et à cette douce intimité qui a fait le charme de ma vie, depuis que
j'ai su que vous m'aimiez, jusqu'à cette fatale idée de mariage. Je prendrai sur
moi toute la bizarrerie du changement. Je dirai au monde que j'ai fait voeu de
ne jamais me marier. On blâmera cette idée, elle nuira à l'opinion que quelques
amis veulent bien avoir de moi; que m'importe? l'opinion après tout n'est
importante pour une fille riche qu'autant qu'elle songe à se marier; or,
certainement jamais je ne me marierai. » Pour toute réponse, Octave lui prit la
main, et d'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux. -- O mon cher ange, lui
dit-il, combien vous valez mieux que moi! » La vue de ces larmes chez un homme
peu sujet à une telle faiblesse, et ce mot si simple déconcertèrent toute la
résolution d'Armance.
Enfin elle lui dit avec effort: «
Répondez-moi, mon ami. Acceptez une proposition qui va me rendre le bonheur.
Nous n'en passerons pas moins notre vie ensemble. Elle vit un domestique
s'avancer. -- « Le déjeuner va sonner, ajouta-t-elle avec trouble, monsieur
votre père arrivera de Paris, ensuite je ne pourrai plus vous parler, et si je
ne vous parle pas, je serai malheureuse et agitée encore toute cette journée,
car je douterai un peu de vous. -- Vous! douter de moi! dit Octave avec un
regard qui pour un instant dissipa toutes les craintes d'Armance.
Après quelques minutes de promenade
silencieuse: « Non, Octave, reprit Armance, je ne doute pas de vous; si je
doutais de votre amour, j'espère que Dieu me ferait la grâce de mourir; mais
enfin vous êtes moins heureux depuis que votre mariage est décidé. -- Je vous
parlerai comme à moi-même, dit Octave avec impétuosité. Il y a des moments où je
suis beaucoup plus heureux, car enfin j'ai la certitude que rien au monde ne
pourra me séparer de vous; je pourrai vous voir et vous parler à toute heure,
mais, ajouta-t-il... et il tomba dans un de ces moments de silence sombre
qui faisaient le désespoir d'Armance.
La crainte de la cloche du déjeuner qui
allait les séparer pour toute la journée peut-être, lui donna pour la seconde
fois le courage d'interrompre la rêverie l'Octave: '« Mais quoi, cher ami? lui
dit-elle, dites-moi tout; ce mais affreux va me rendre cent fois plus
malheureuse que tout ce que vous pourriez ajouter.
-- Eh bien! dit Octave en s'arrêtant,
se tournant vers elle et la regardant fixement, non plus comme un amant, mais de
façon à voir ce qu'elle allait penser, vous saurez tout; la mort me serait moins
pénible que le récit que je dois vous faire, mais aussi je vous aime bien plus
que la vie. Ai-je besoin de vous jurer non plus comme votre amant (et dans ce
moment ses regards n'étaient plus en effet ceux d'un amant), mais en honnête
homme et comme je le jurerais à monsieur votre père si la bonté du ciel nous
l'eût conservé, ai-je besoin de vous jurer que je vous aime uniquement au monde,
comme jamais je n'ai aimé, comme jamais je n'aimerai? Etre séparé de vous serait
la mort pour moi et cent fois plus que la mort; mais j'ai un secret affreux que
jamais je n'ai confié à personne, ce secret va vous expliquer mes fatales
bizarreries. »
En disant ces mots mal articulés, les
traits d'Octave se contractèrent, il y avait de l'égarement dans ses yeux; on
eût dit qu'il ne voyait plus Armance ; des mouvements convulsifs agitaient ses
lèvres. Armance plus malheureuse que lui, s'appuya sur une caisse d'oranger;
elle tressaillit en reconnaissant cet oranger fatal auprès duquel elle s'était
évanouie lorsque Octave lui parla durement après la nuit passée dans la forêt.
Octave était arrêté droit devant elle comme frappé d'horreur et n'osant
continuer. Ses yeux effrayés regardaient fixement devant lui comme s'il eût eu
la vision d'un monstre.
« Cher ami, lui dit Armance, j'étais
plus malheureuse quand vous me parlâtes avec cruauté auprès de ce même oranger
il y a plusieurs mois; alors je doutais de votre amour. Que dis-je? reprit-elle
avec passion, ce jour fatal j'eus la certitude que vous ne m'aimiez pas. Ah! mon
ami, que je suis plus heureuse aujourd'hui! »
L'accent de vérité avec lequel Armance
prononça ces derniers mots, sembla diminuer la douleur aigre et méchante à
laquelle Octave était en proie. Armance, oubliant sa retenue ordinaire, lui
serrait la main avec passion et le pressait de parler; la figure d Armance se
trouva un moment si près de celle d'Octave qu'il sentit la chaleur de sa
respiration. Cette sensation l'attendrit; parler lui devint facile.
« Oui, chère amie, lui dit-il en la
regardant enfin, je t'adore, tu ne doutes pas de mon amour; mais quel est
l'homme qui t'adore? c'est un monstre. »
A ces mots, l'attendrissement d'Octave
sembla l'abandonner; tout à coup il devint comme furieux, se dégagea des bras
d'Armance qui essaya en vain de le retenir, et prit la fuite. Armance resta sans
mouvement. Au même instant la cloche du déjeuner sonna. Plus morte que vive,
elle n'eut besoin que de paraître devant Mme de Malivert pour obtenir la
permission de ne pas rester à table. Le domestique d'Octave vint dire bientôt
après qu'une affaire venait d'obliger son maître à partir au galop pour Paris.
Le déjeuner fut silencieux et froid; le
seul être heureux était le commandeur. Frappé de cette absence simultanée des
deux jeunes gens, il surprit des larmes d'inquiétude dans les yeux de sa soeur,
il eut un moment de joie. Il lui sembla que l'affaire du mariage n'allait plus
aussi bien; on en rompt de plus avancés, se dit-il à lui-même, et l'excès de sa
préoccupation l'empêchait d'être aimable pour Mmes d'Aumale et de Bonnivet.
L'arrivée du marquis qui venait de Paris malgré un ressentiment de goutte, et
qui montra beaucoup d'humeur lorsqu'il ne vit pas Octave qu'il avait prévenu de
son voyage augmenta la joie du commandeur. Le moment est favorable, se dit-il,
pour faire entendre le langage de la raison. A peine le déjeuner fini, Mmes
d'Aumale et de Bonnivet remontèrent chez elles; Mme de Malivert passa dans la
chambre d'Armance, et le commandeur fut animé, c'est-a-dire heureux, pendant
cinq quarts d'heure qu'il employa à tâcher d'ébranler la résolution de son
beau-frère relativement au mariage d'Octave.
Il y avait un grand fond de probité
dans tous ce que répondait le vieux marquis. « L'indemnité appartient à votre
soeur, disait-il; moi, je suis un gueux. C'est cette indemnité qui nous met à
même de songer à un établissement pour Octave; votre soeur désire plus que lui,
je crois, ce mariage avec Armance, qui d'ailleurs ne manque pas de fortune; en
tout cela, je ne puis, en honnête homme, que donner des avis; je ne saurais ici
faire parler mon autorité; j'aurais l'air de vouloir priver ma femme de la
douceur de passer sa vie avec son amie intime. »
Mme de Malivert avait trouvé Armance
fort agitée, mais peu communicative. Pressée par l'amitié, Armance parla assez
vaguement d'une petite querelle comme il s'en élève quelquefois entre les gens
qui s'aiment le mieux. -- « Je suis sûre qu'Octave a tort, dit Mme de Malivert
en se levant, autrement tu me dirais tout » ; et elle laissa Armance seule.
C'était lui rendre un grand service. Il devint bientôt évident pour elle
qu'Octave avait commis quelque grand crime dont peut-être encore il s'exagérait
les funestes conséquences, et en honnête homme il ne voulait pas permettre qu'el
le liât son sort à celui d'un assassin peut-être, sans lui faire connaître toute
la vérité.
Oserons-nous dire que cette façon
d'expliquer la bizarrerie d'Octave rendit à sa cousine une sorte de
tranquillité? Elle descendit au jardin, espérant un peu le rencontrer. Elle se
sentait en ce moment entièrement guérie de la jalousie profonde que lui avait
inspirée Mme d'Aumale; elle ne s'avouait pas, il est vrai, cette source de
l'état d'attendrissement et de bonheur où elle se trouvait. Elle se sentait
transportée par la pitié la plus tendre et la plus généreuse. S'il faut quitter
la France, se disait-elle, et nous exiler au loin, fût-ce même en Amérique, eh
bien, nous partirons, se disait-elle avec joie, et le plus tôt sera le mieux. Et
son imagination s'égara dans des suppositions de solitude complète et d'île
déserte, trop romanesques et surtout trop usées par les romans pour être
rapportées. Ni ce jour-là, ni le suivant, Octave ne parut; seulement le soir du
second jour, Armance reçut une lettre datée de Paris. Jamais elle n'avait été
plus heureuse. La passion la plus la plus abandonnée respirait dans cette
lettre. Ah! s'il eût été ici dans le moment où il a écrit, se dit-elle, il m'eût
tout avoué. Octave lui faisait entendre qu'il était retenu à Paris par la honte
de lui dire son secret. « Ce n'est pas dans tous les moments, ajoutait-il, que
j'aurai le courage de dire cette parole fatale, même à vous, car elle peut
diminuer les sentiments que vous daignez m'accorder et qui sont tout pour moi.
Ne me pressez pas à ce sujet, chère amie. » Armance se hâta de lui répondre par
un domestique qui attendait. -- « Votre plus grand crime, lui disait-elle, est
de vous tenir loin de nous », et sa surprise fut égale à sa joie, quand, une
demi-heure après avoir écrit, elle vit paraître Octave qui était venu attendre
sa réponse à Labarre près d'Andilly.
Les jours qui suivirent furent
parfaitement heureux. Les illusions de la passion qui animait Armance étaient si
singulières, que bientôt elle se trouva habituée à aimer un assassin. Il lui
semblait que tel devait être au moins le crime dont Octave hésitait à s'avouer
coupable. Son cousin parlait trop bien pour exagérer ses idées, et il avait dit
ces propres mots: Je suis un monstre.
Dans la première lettre d'amour qu'elle
lui eût écrite de sa vie, elle lui avait promis de ne pas lui faire de
questions; ce serment fut sacré pour elle. La lettre qu'Octave lui avait
répondue était un trésor pour elle. Elle l'avait relue vingt fois, elle prit
l'habitude d'écrire tous les soirs à l'homme qui allait être son époux; et comme
elle aurait eu quelque honte de prononcer son nom devant sa femme de chambre,
elle cacha sa première lettre dans la caisse de cet oranger qu'Octave devait
bien connaître.
Elle le lui dit d'un mot un matin comme
on se mettait à table pour déjeuner. Il disparut sous prétexte d'un ordre à
donner, et Armance eut le plaisir inexprimable, lorsqu'il rentra un quart
d'heure après, de trouver dans ses yeux l'expression du bonheur le plus vif et
de la plus douce reconnaissance.
Quelques jours après, Armance osa lui
écrire: « Je vous crois coupable de quelque grand crime ; l'affaire de toute
notre vie sera de le réparer, s'il est réparable; mais, chose singulière, je
vous suis peut-être plus tendrement dévouée encore qu'avant cette confidence.
Je sens ce qu'a dû vous coûter cet
aveu, c'est le premier grand sacrifice que vous m'ayez jamais fait, et, vous le
dirai-je, ce n'est que depuis cet instant que je suis guérie d'un vilain
sentiment que moi aussi je n'osais presque vous avouer. Je me figure ce qu'il y
a de pis. Ainsi il me semble que vous n'avez pas à me faire un aveu plus
détaillé avant une certaine cérémonie. Vous ne m'aurez point trompée, je vous le
déclare. Dieu pardonne au repentir, et je suis sûre que vous vous exagérez votre
faute; fût-elle aussi grave qu'elle puisse l'être, moi qui ai vu vos anxiétés,
je vous pardonne. Vous me ferez une entière confidence d'ici à un an, peut-être
alors je vous inspirerai moins de crainte... Je ne puis pas cependant vous
promettrede VOUS aimer davantage. »
Plusieurs lettres écrites de ce ton
d'angélique bonté avaient presque déterminé Octave à confier par écrit à son
amie le secret qu'il lui devait ; mais la honte, l'embarras d'écrire une telle
lettre le retenaient encore.
Il alla à Paris consulter M. Dolier, ce
parent qui lui avait servi de témoin. Il savait que M. Dolier avait beaucoup
d'honneur, un sens fort droit et point assez d'esprit pour composer avec le
devoir ou se faire des illusions. Octave lui demanda s'il devait absolument
confier à Mlle de Zohiloff un secret fatal, qu'il n'eût pas hésité à avouer
avant son mariage au père ou au tuteur d'Armance. Il alla jusqu'à montrer à M.
Dolier une partie de la lettre d'Armance citée plus haut.
« Vous ne pouvez vous dispenser de
parler, lui répondit ce brave officier, ceci est le devoir étroit. Vous ne
pouvez vous prévaloir de la générosité de Mlle de Zohiloff. Il serait indigne de
vous de tromper qui que ce soit, et il serait encore plus au-dessous du noble
Octave de tromper une pauvre orpheline qui n'a peut-être que lui pour ami parmi
tous les hommes de la famille. »
Octave s'était dit toutes ces choses
mille fois, mais elles prirent une force toute nouvelle en passant par la bouche
d'un homme honnête et ferme.
Octave crut entendre la voix du destin.
Il prit congé de M. Dolier en se jurant
d'écrire la lettre fatale dans le premier café qu'il rencontrerait à sa main
droite en sortant de chez son parent; il tint parole. Il écrivit une lettre de
dix lignes et y mit l'adresse de Mlle de Zohiloff au château de *** près Andilly.
En sortant du café, il chercha des yeux
une boîte aux lettres, le hasard voulut qu'il n'en vît pas. Bientôt un reste de
ce sentiment pénible qui le portait à retarder un tel aveu le plus possible,
vint lui persuader qu'une lettre de cette importance ne devait pas être confiée
à la poste, qu'il était mieux de la placer lui-même dans la caisse d'oranger du
jardin d'Andilly. Octave n'eut pas l'esprit de reconnaître dans l'idée de ce
retard une dernière illusion d'une passion à peine vaincue.
L'essentiel, dans sa position, était de
ne pas céder d'un pas à la répugnance que les conseils sévères de M. Dolier
venaient de l'aider à surmonter. Il monta à cheval pour porter sa lettre à
Andilly.
Depuis la matinée où le commandeur
avait eu le soupçon de quelque mésintelligence entre les amants, la légèreté
naturelle de son caractère avait fait place à un désir de nuire assez constant.
Il avait pris pour confident le
chevalier de Bonnivet. Tout le temps que le commandeur employait naguère à rêver
à des spéculations de Bourse et à écrire des chiffres dans un carnet, il le
consacrait maintenant à chercher les moyens de rompre le mariage de son neveu.
Ses projets d'abord n'étaient pas fort
raisonnables ; le chevalier de Bonnivet régularisa ses moyens d'attaque. Il lui
suggéra de faire suivre Armance, et au moyen de quelques louis, le commandeur
fit des espions de tous les domestiques de la maison. On lui dit qu'Octave et
Armance s'écrivaient et cachaient leurs lettres dans l'intérieur de la caisse
d'un oranger portant tel numéro.
Une telle imprudence parut incroyable
au chevalier de Bonnivet; il laissa le commandeur y rêver. Voyant au bout de
huit jours que M. de Soubirane ne trouvait rien au-delà de l'idée commune de
lire les phrases d'amour de deux amants, il le fit souvenir adroitement que
parmi vingt goûts différents il avait eu, pendant six mots, celui des lettres
autographes; le commandeur employait alors un calqueur fort habile. Cette idée
parut dans cette tête, mais ne produisit rien. Elle y était cependant à côté
d'une haine très vive.
Le chevalier hésitait beaucoup à se
hasarder avec un tel homme. La stérilité de son associé le décourageait.
D'ailleurs, au premier revers il pouvait tout avouer. Heureusement le chevalier
se souvint d'un roman vulgaire où le personnage méchant fait imiter l'écriture
des amants et fabrique de fausses lettres. Le commandeur ne lisait guère, mais
il avait adoré les belles reliures. Le chevalier se résolut à tenter un dernier
essai; s'il ne réussissait pas, il abandonnait le commandeur à toute l'aridité
de ses moyens. Un ouvrier de Thouvenin magnifiquement payé travailla nuit et
jour et revêtit d'une reliure superbe le roman où l'on employait l'artifice de
fabriquer des lettres. Le chevalier prit ce livre magnifique, l'apporta à
Andilly et tacha avec du café la page où la supposition des lettres était
expliquée.
« Je suis au désespoir, dit-il un matin
au commandeur, en entrant dans sa chambre. Mme de *** qui est folle de ses
livres, comme vous savez, a fait relier d'une manière admirable ce roman
pitoyable. J'ai eu la sottise de le prendre chez elle, j'ai taché une page. Vous
qui avez rassemblé ou inventé des secrets étonnants pour tout, ne pourriez-vous
pas m'indiquer le moyen de fabriquer une page nouvelle? » Le chevalier,
après avoir beaucoup parlé et employé les mots les plus voisins de l'idée
qu'il voulait inspirer, laissa le volume dans la chambre du commandeur.
Il lui en parla bien dix fois avant que
M. de Soubirane eût l'idée de brouiller les deux amants par de fausses lettres.
Il en fut si fier que d'abord il
s'exagéra son importance; il en parla dans ce sens au chevalier qui eut horreur
d'un moyen si immoral, et le soir partit pour Paris. Deux jours après le
commandeur en lui parlant revint sur cette idée. -- « Une supposition de lettre
est atroce, s'écria le chevalier Aimez-vous votre neveu avec une affection assez
vive pour que la fin puisse justifier le moyen? »
Mais le lecteur est peut-être aussi las
que nous de ces tristes détails; détails où l'on voit les produits gangrenés de
la nouvelle génération lutter avec la légèreté de l'ancienne.
Le commandeur prenant toujours en pitié
la candeur du chevalier lui prouva que, dans une cause à peu près désespérée, le
moyen le plus sûr d'être battu était de ne rien tenter.
M. de Soubirane prit sans affectation
sur la cheminée de sa saur plusieurs échantillons de l'écriture d'Armance, et
obtint facilement de son calqueur des copies qu'il était difficile de distinguer
des originaux. Il bâtissait déjà pour la rupture du mariage d'Octave les
suppositions les plus décisives sur les intrigues de l'hiver, les distractions
du bal, les propositions avantageuses qu'il pourrait faire faire à la famille.
Le chevalier de Bonnivet admirait ce caractère. Que cet homme-là n'est-il
ministre, se disait-il, les plus hautes dignités seraient à moi. Mais avec cette
exécrable charte, les discussions publiques, la liberté de la presse, jamais un
tel être ne serait ministre, de quelque haute naissance qu'il pût se vanter.
Enfin après quinze jours de patience, le commandeur eut l'idée de composer une
lettre d'Armance à Méry de Tersan, son amie intime. Le chevalier fut pour la
seconde fois sur le point de tout abandonner. M. de Soubirane avait employé deux
jours à faire un modèle de lettre pétillant d'esprit et surchargé d'idées fines,
réminiscence de celles qu'il écrivait en 1789.
« Notre siècle est plus sérieux que
cela, lui dit le chevalier, soyez plutôt pédant, grave, ennuyeux... Votre lettre
est charmante; le chevalier de Laclos ne l'eût pas désavouée, mais elle ne
trompera personne aujourd'hui. -- Toujours aujourd'hui, aujourd'hui ! reprit le
commandeur, votre Laclos n'était qu'un fat. Je ne sais pourquoi vous autres
jeunes gens vous en faites un modèle. Ses personnages écrivent comme des
perruquiers », etc., etc.
Le chevalier fut enchanté de la haine
du commandeur pour M. de Laclos; il défendit ferme l'auteur des Liaisons
dangereuses, fut battu complètement, et enfin obtint un modèle de lettre
point assez emphatique et allemand, mais enfin à peu près raisonnable. Le modèle
de lettre arrêté après une discussion si orageuse, fut présenté par le
commandeur à son calqueur d'autographes qui, croyant qu'il ne s'agissait que de
propos galants, n'opposa que la difficulté nécessaire pour se faire bien payer,
et imita à s'y tromper l'écriture de Mlle de Zohiloff. Armance était supposée
écrire à son amie Méry de Tersan une longue lettre sur son prochain mariage avec
Octave.
En arrivant à Andilly avec la lettre écrite d'après les conseils de M. Dolier, l'idée dominante d'Octave pendant toute la route avait été d'obtenir d'Armance qu'elle ne lirait sa lettre que le soir après qu'ils se seraient séparés. Octave comptait partir le lendemain de grand matin; il était bien sûr qu'Armance lui répondrait. Il espérait ainsi diminuer un peu l'embarras d'une première entrevue après un tel aveu. Octave ne s'y était déterminé que parce qu'il trouvait de l'héroïsme dans la façon de penser d'Armance. Depuis bien longtemps il n'avait pas surpris un quart d'heure de la vie d'Armance qui ne fût dominé par le bonheur ou par le chagrin produits par le sentiment qui les unissait. Octave ne doutait pas qu'elle n'eût pour lui une passion violente. En arrivant à Andilly il sauta de son cheval, courut au jardin et en cachant sa lettre sous quelques feuilles dans le coin de la caisse d'oranger, il en trouva une d'Armance.
CHAPITRE XXX
Il
s'enfonça rapidement sous une allée de tilleuls pour pouvoir la lire sans être
interrompu. Il vit par les premières lignes que cette lettre était écrite pour
Mlle Méry de Tersan (c'était la lettre composée par le commandeur). Mais les
premières lignes l'avaient tellement inquiété qu'il continua et lut: « Je ne
sais comment répondre à tes reproches. Tu as raison, ma bonne amie, je suis
folle de me plaindre. Cet arrangement est sous tous les rapports bien au-dessus
de ce que pouvait espérer une pauvre fille riche de la veille, et sans famille
pour l'établir et la protéger. C'est un homme d'esprit et de la plus haute
vertu: peut-être en a-t-il trop pour moi. Te l'avouerai-je? les temps sont bien
changés; ce qui eût comblé ma félicité il y a quelques mois n'est plus qu'un
devoir; le ciel m'a-t-il refusé la faculté d'aimer constamment? Je termine un
arrangement raisonnable et avantageux, je me le dis sans cesse, mais mon coeur
n'éprouve plus ces doux transports que me donnait la vue de l'homme le plus
parfait qui à mes yeux existât sur la terre, du seul être qui méritât d'être
aimé. Je vois aujourd'hui que son humeur est inégale, ou plutôt pourquoi
l'accuser? Il n'a pas changé lui ; tout mon malheur c'est qu'il y ait de
l'inégalité dans mon coeur. Je vais faire un mariage avantageux, honorable, de
toutes manières; mais, chère Méry, je rougis de te l'avouer; je n'épouse plus
l'être que j'aimais par-dessus tout; je le trouve sérieux et quelquefois peu
amusant, et c'est avec lui que je vais passer toute ma vie! probablement dans
quelque château solitaire au fond de quelque province où nous propagerons
l'enseignement mutuel et la vaccine. Peut-être, chère amie, regretterai-je le
salon de Mme de Bonnivet; qui nous l'eût dit il y a six mois? Cette étrange
légèreté de mon caractère est ce qui m'afflige le plus. Octave n'est-il pas le
jeune homme le plus remarquable que nous ayons vu cet hiver? Mais j'ai passé une
jeunesse si triste! Je voudrais un mari amusant. Adieu. Après-demain l'on me
permet d'aller à Paris; à onze heures je serai à ta porte. »
Octave resta frappé d'horreur. Tout à
coup il se réveilla comme d'un songe, et courut reprendre la lettre qu'il venait
de déposer dans la caisse d'oranger: il la déchira avec rage, et mit les
fragments dans sa poche.
J'avais besoin, se dit-il froidement,
de la passion la plus folle et la plus profonde pour qu'on pût me pardonner mon
fatal secret. Contre toute raison, contre ce que je m'étais juré pendant toute
ma vie, j'ai cru avoir rencontré un être au-dessus de l'humanité. Pour mériter
une telle exception, il eût fallu être aimable et gai, et c'est ce qui me
manque. Je me suis trompé; il ne me reste qu'à mourir.
Ce serait sans doute pécher contre
l'honneur que de ne pas faire d'aveu, si j'enchaînais pour toujours la destinée
de Mlle de Zohiloff. Mais je puis la laisser libre dans un mois. Elle sera une
veuve jeune, riche, fort belle, sans doute fort recherchée; et le nom de
Malivert lui vaudra mieux pour trouver un mari amusant que le nom encore
peu connu de Zohiloff.
Ce fut dans ces sentiments qu'Octave
entra chez sa mère où il trouva Armance qui parlait de lui et songeait à son
prochain retour; bientôt elle fut aussi pâle et presque aussi malheureuse que
lui, et cependant il venait de dire à sa mère qu'il ne pouvait supporter les
délais qui retardaient son mariage. -- « Bien des gens voudraient troubler mon
bonheur, avait-il ajouté; j'en ai la certitude. Quel besoin avons-nous de tant
de préparatifs? Armance est plus riche que moi, et il n'est pas probable que des
robes ou des bijoux lui manquent jamais. J'ose espérer qu'avant la fin de la
seconde année de notre union elle sera gaie, heureuse, jouissant de tous les
plaisirs de Paris, et qu'elle ne se repentira jamais de la démarche qu'elle va
faire. Je pense que jamais elle ne sera claquemurée à la campagne dans quelque
vieux château. »
Il y avait quelque chose de si étrange
dans le son des paroles d'Octave, et de si peu d'accord avec le voeu qu'elles
exprimaient, que presque en même temps Armance et Mme de Malivert sentirent
leurs yeux se remplir de larmes. Armance eut à peine la force de répondre: «
Ah ! cher ami, que vous êtes cruel! »
Fort mécontent de ne pas savoir jouer
le bonheur, Octave sortit brusquement. La résolution de terminer son mariage par
la mort donnait à ses manières quelque chose de sec et de cruel.
Après avoir pleuré avec Armance de ce
qu'elle appelait la folie de son fils, Mme de Malivert conclut que la solitude
ne valait rien à un caractère naturellement sombre. -- « L'aimes-tu toujours
malgré ce défaut dont il est le premier à souffrir? dit Mme de Malivert;
consulte ton coeur, ma fille, je ne veux pas te rendre malheureuse, tout peut se
rompre encore. -- Ah! maman, je crois que je l'aime encore davantage depuis que
je ne le crois plus si parfait. -- Hé bien, ma petite, reprit Mme de Malivert,
je ferai ton mariage dans huit jours. D'ici là sois indulgente pour lui, il
t'aime, tu n'en peux douter. Tu sais quelle idée il a de ses devoirs envers ses
parents, et cependant tu as vu sa fureur quand il te crut en butte aux mauvais
propos de mon frère. Sois douce et bonne, ma chère fille, avec cet être que rend
malheureux quelque préjugé bizarre contre le mariage. » Armance, à laquelle ces
paroles jetées au hasard présentaient un sens si vrai, redoubla d'attentions et
de dévouement tendre pour Octave.
Le lendemain, de grand matin, Octave
vint à Paris, et dépensa une somme fort considérable, à peu près les deux tiers
de tout ce dont il pouvait disposer, pour acheter des bijoux de grand prix qu'il
fit placer dans la corbeille de mariage.
Il passa chez le notaire de son père et
fit ajouter au contrat de mariage des clauses extrêmement avantageuses à la
future épouse et qui, en cas de veuvage, lui assuraient la plus brillante
indépendance.
Ce fut par des soins de ce genre
qu'Octave remplit les dix jours qui s'écoulèrent entre la découverte de la
prétendue lettre d'Armance et son mariage. Ces jours furent pour Octave plus
tranquilles qu'il n'eût osé l'espérer. Ce qui pour les âmes tendres rend le
malheur si cruel, c'est une petite lueur d'espérance qui quelquefois subsiste
encore.
Octave n'en avait aucune. Son parti
était arrêté, et pour les âmes fermes, quelque dur que soit le parti pris, il
dispense de réfléchir sur son sort et ne demande plus que le courage d'exécuter
exactement; et c'est peu de chose.
Ce qui frappait le plus Octave, quand
les préparatifs nécessaires et les soins de tout genre le laissaient à lui-même,
c'était un long étonnement: Quoi! Mlle de Zohiloff n'était plus rien pour lui!
Il s'était tellement accoutumé à croire fermement à l'éternité de son amour et
de leur liaison intime, qu'à chaque instant il oubliait que tout était changé,
il ne pouvait se figurer la vie sans Armance. Chaque matin presque, il avait
besoin à son réveil de s'apprendre son malheur. Il y avait un moment cruel. Mais
bientôt l'idée de la mort venait le consoler et rendre le calme à son coeur.
Toutefois, vers la fin de cet
intervalle de dix jours, l'extrême tendresse d'Armance lui donna quelques
moments de faiblesse. Dans leurs promenades solitaires, se croyant autorisée par
leur mariage si prochain, Armance se permit une ou deux fois de prendre la main
d'Octave qu'il avait fort belle, et de la porter à ses lèvres. Ce redoublement
de soins tendres qu'Octave remarqua fort bien et auquel, malgré lui, il était
extrêmement sensible, rendit souvent vive et poignante une douleur qu'il croyait
avoir surmontée.
Il se figurait ce qu'eussent été ces
caresses venant d'un être qui l'eût véritablement aimé, venant d'Armance, telle
que d'après son propre aveu, dans la lettre fatale à Méry de Tersan, elle était
encore deux mois auparavant. -- Et mon peu d'amabilité et de gaieté a pu faire
cesser son amour, se disait Octave avec amertume. Hélas! c'était l'art de me
faire bien venir dans le monde qu'il fallait apprendre au lieu de me livrer à
tant de vaines sciences! A quoi m'ont-elles servi? A quoi m'ont servi mes succès
auprès de Mme d'Aumale? elle m'eût aimé si je l'eusse voulu. Je n'étais pas fait
pour plaire à ce que je respecte. Apparemment qu'une timidité malheureuse me
rend triste, peu aimable, quand je désire passionnément de plaire.
Armance m'a toujours fait peur. Je ne
l'ai jamais approchée sans sentir que je paraissais devant le maître de ma
destinée. Il aurait fallu demander à l'expérience et à ce que je voyais se
passer dans le monde, des idées plus justes sur l'effet que produit un homme
aimable qui veut intéresser une jeune fille de vingt ans...
Mais tout cela est inutile désormais,
disait Octave en souriant tristement et s'interrompant: ma vie est finie.
Vixi et quem dederat sortem fortuna peregi *. [* En mourant abandonnée par
Enée, Didon s'écrie: J'ai vécu et cette destinée que la fortune avait tracée
pour moi, je l'ai parcourue.]
Dans certains moments d'humeur sombre,
Octave allait jusqu'à voir dans les manières tendres d'Armance si peu d'accord
avec l'extrême retenue qui lui était si naturelle, l'accomplissement d'un devoir
désagréable qu'elle s'imposait. Rien alors n'était comparable à la rudesse de sa
conduite qui réellement avoisinait l'apparence de la folie.
Moins malheureux dans d'autres
instants, il se laissait toucher par la grâce séduisante de cette jeune fille
qui allait être son épouse. Il eût été difficile, en effet, de rien imaginer de
plus touchant et de plus noble que les manières caressantes de cette jeune fille
ordinairement si réservée, faisant violence aux habitudes de toute sa vie pour
essayer de rendre un peu de calme à l'homme qu'elle aimait. Elle le croyait
victime de remords et cependant éprouvait pour lui une passion violente. Depuis
que la grande affaire de la vie d'Armance n'était plus de cacher son amour et de
se le reprocher, Octave lui était devenu encore plus cher.
Un jour, dans une promenade vers les
bois d'Ecouen, émue elle-même par les mots tendres qu'elle se permettait,
Armance alla jusqu'à lui dire, et elle était de bonne foi dans ce moment: « J'ai
quelquefois des idées de commettre un crime égal au tien pour mériter que tu ne
me craignes plus. » Octave, séduit par l'accent de la vraie passion et
comprenant toute sa pensée, s'arrêta pour la regarder fixement et peu s'en
fallut qu'il ne lui remît la lettre d'aveu dont il portait toujours les
fragments sur lui. En portant la main dans la poche de son habit, il sentit le
papier plus fin de la prétendue lettre destinée à Méry de Tersan et sa bonne
intention fut glacée.
CHAPITRE XXXI
If he be turn'd to earth, let me but
give him one hearty kiss, and you shall put us both into one coffin.
WEBSTER.
Octave était tenu à
un grand nombre de démarches nécessaires auprès de grands-parents qu'il savait
désapprouver extrêmement son mariage. Dans des circonstances ordinaires, rien
n'eût été plus pénible pour lui. Il fût sorti malheureux et presque dégoûté du
bonheur, des hôtels de ses illustres parents. A son grand étonnement, il
observa, en remplissant ces devoirs, que rien ne lui était pénible; c'est que
rien ne lui inspirait plus d'intérêt. Il était mort au monde.
Depuis l'inconstance d'Armance, les
hommes étaient pour lui des êtres d'une espèce étrangère. Rien ne pouvait
l'émouvoir, pas plus les malheurs de la vertu que la prospérité du crime. Une
voix secrète lui disait: ces malheureux le sont moins que toi.
Octave s'acquitta avec une indifférence
admirable de ce que la civilisation moderne a entassé de démarches sottes pour
gâter un beau jour. Le mariage se fit.
Profitant d'un usage qui commence à
s'établir, Octave partit aussitôt avec Armance pour la terre de Malivert, située
en Dauphiné; et dans le fait il la conduisit à Marseille. Là il lui apprit qu'il
avait fait voeu d'aller montrer en Grèce que malgré son dégoût pour les manières
militaires, il pouvait manier une épée. Armance était si heureuse depuis son
mariage, qu'elle consentit sans désespoir à cette séparation momentanée. Octave
lui-même, ne pouvant se dissimuler le bonheur d'Armance, eut la faiblesse, bien
grande à ses yeux, de retarder son départ de huit jours, qu'il employa à visiter
avec elle la sainte Baume, le château Borelli et les environs de Marseille. Il
était attendri du bonheur de sa jeune épouse. Elle joue la comédie, se
disait-il, et sa lettre de Méry me le prouve évidemment; mais elle la joue si
bien! Il eut des moments d'illusion où la félicité parfaite d'Armance finissait
par le rendre heureux. Quelle autre femme au monde, se disait Octave, même par
des sentiments plus sincères, pourrait me donner autant de bonheur?
Enfin, il fallut se séparer; à peine
embarqué, Octave paya cher ces moments d'illusion. Pendant quelques jours il ne
se trouva plus le courage de mourir. Je serais le dernier des hommes, se
disait-il, et un lâche à mes propres yeux, si d'après ma condamnation prononcée
par le sage Dolier, je ne rends pas bientôt Armance à la liberté. Je perds peu
de chose à quitter la vie, ajoutait-il en soupirant; si Armance joue l'amour
avec tant de grâce, ce n'est qu'une réminiscence, elle se rappelle ce qu'elle
sentait pour moi autrefois. Je n'aurais pas tardé à l'ennuyer. Elle m'estime
probablement, mais n'a plus pour moi de sentiment passionné, et ma mort
l'affligera sans la mettre au désespoir. Cette cruelle certitude finit par faire
oublier à Octave la divine beauté d'Armance enivrée de bonheur, et se pâmant
dans ses bras la veille de son départ. Il reprit du courage, et dès le troisième
jour de navigation, avec le courage la tranquillité reparut. Le vaisseau se
trouvait par le travers de l'île de Corse. Le souvenir d'un grand homme mort si
malheureux apparut à Octave et vint lui rendre de la fermeté. Comme il pensait à
lui sans cesse, il l'eut presque pour témoin de sa conduite. Il feignit une
maladie mortelle. Heureusement le seul officier de santé qu'on eût à bord était
un vieux charpentier qui prétendait se connaître à la fièvre, et il fut le
premier trompé par le délire et l'état affreux d'Octave. Grâce à quelques
moments d'affectation, Octave vit au bout de huit jours qu'on désespérait de son
retour à la vie. Il fit appeler le capitaine dans ce qu'on appelait un de ses
moments lucides, et dicta son testament, que signèrent comme témoins les neuf
personnes composant l'équipage.
Octave avait eu le soin de déposer un
testament semblable chez un notaire de Marseille. Il laissait tout ce dont il
pouvait disposer à sa femme, sous la condition bizarre qu'elle se remarierait
dans les vingt mois qui suivraient son décès. Si Mme Octave de Malivert ne
jugeait pas à propos de remplir cette condition, il priait sa mère d'accepter sa
fortune.
Après avoir signé son testament en
présence de tout l'équipage, Octave tomba dans une grande faiblesse et demanda
les prières des agonisants, que quelque. matelots italiens récitèrent auprès de
lui. Il écrivit à Armance, et mit dans sa lettre celle qu'il avait eu le courage
de lui écrire dans un café de Paris, et la lettre à son amie Méry de Tersan
qu'il avait surprise dans 1a caisse de l'oranger. Jamais Octave n'avait été sous
le charme de l'amour le plus tendre comme dans ce moment suprême. Excepté le
genre de sa mort, il s'accorda le bonheur de tout dire à son Armance. Octave
continua à languir pendant plus d'une semaine, chaque jour il se donnait le
nouveau plaisir d'écrire à son amie. Il confia ses lettres à plusieurs matelots,
qui lui promirent de les remettre eux-mêmes à son notaire à Marseille.
Un mousse du haut de la vigie cria: Terre! C'était le sol de la Grèce et les montagnes de la Morée que l'on apercevait à l'horizon. Un vent frais portait le vaisseau avec rapidité Le nom de la Grèce réveilla le courage d'Octave: « Je te salue, se dit-il, ô terre des héros! » Et à minuit, le 3 mars, comme la lune se levait derrière le Mont Kalus, un mélange d'opium et de digitale préparé par lui délivra doucement Octave de cette vie qui avait été pour lui si agitée. Au point du jour, on le trouva sans mouvement sur le pont, couché sur quelques cordages. Le sourire était sur ses lèvres, et sa rare beauté frappa jusqu'aux matelots chargés de l'ensevelir. Le genre de sa mort ne fut soupçonné en France que de la seule Armance. Peu après, le marquis de Malivert étant mort, Armance et Mme de Malivert prirent le voile dans le même couvent.
FIN
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