CHAPITRE XVI

 

Let Rome in Tyber melt! and the wide arch

Of the rang'd empire fall! Here is my space;

Kingdoms are clay : our dungy earth alike

Feeds beast as man : the nobleness of life

Is to love thus.


 

Antony and Cleopatra, act. I.

 

    Un soir, après une journée d'une accablante chaleur, on se promenait lentement dans les jolis bosquets de châtaigniers qui couronnent les hauteurs d'Andilly. Quelquefois de jour, ces bois sont gâtés par la présence des curieux. Dans cette nuit charmante qu'éclairait la lumière tranquille d'une belle lune d'été, ces collines solitaires offraient des aspects enchanteurs. Une brise douce se jouait parmi les arbres, et complétait les charmes de cette soirée délicieuse. Par je ne sais quel caprice, Mme d'Aumale voulait, ce jour-là, avoir toujours Octave auprès d'elle; elle lui rappelait avec complaisance et sans nul ménagement pour les hommes qui l'entouraient, que c'était dans ces bois qu'elle l'avait vu pour la première fois: « Vous étiez déguisé en magicien, et jamais première entrevue ne fut plus prophétique, ajoutait-elle, car jamais vous ne m'avez ennuyée, et il n'est pas d'homme de qui je puisse en dire autant. »

 

Armance, qui se promenait avec eux, ne pouvait s'empêcher de trouver ces souvenirs fort tendres. Rien n'était aimable comme cette brillante comtesse, ordinairement si gaie, daignant parler d'une voix sérieuse des grands intérêts de la vie et des routes à suivre pour arriver au bonheur. Octave s'éloigna du groupe de Mme d'Aumale, et se trouvant bientôt avec Armance à quelques pas du reste des promeneurs, il se mit à lui raconter avec les plus grands détails tout l'épisode de sa vie, où Mme d'Aumale se trouvait mêlée. J'ai cherché cette liaison brillante, lui dit-il, pour ne pas choquer la prudence de Mme de Bonnivet qui, sans cette précaution, aurait bien pu finir par m'éloigner de son intimité. Une chose si tendre fut dite sans parler d'amour.

 

Quand Armance put espérer que sa voix ne trahirait plus le trouble extrême où ce récit l'avait jetée: « Je crois, mon cher cousin, lui dit-elle, je crois, comme je le dois, tout ce que vous me racontez, ce sont pour moi paroles d'Évangile. Je remarque pourtant que jamais vous n'avez attendu, pour me faire confidence d'une de vos démarches, qu'elle fût aussi avancée. -- A cela j'ai une réponse toute prête. Mlle Méry de Tersan et vous, vous prenez quelquefois la licence de vous moquer de mes succès: il y a deux mois, par exemple, un certain soir, vous m'avez presque accusé de fatuité. J'aurais bien pu dès ce temps-là vous confier le sentiment décidé que j'ai pour Mme d'Aumale; mais il fallait en être bien traité sous vos yeux. Avant le succès, votre esprit malin n'eût pas manqué de se moquer de mes petits projets. Aujourd'hui la seule présence de Mlle de Tersan manque à mon bonheur. »

 

Il y avait dans l'accent profond et presque attendri avec lequel Octave disait ces vaines paroles, une si grande impossibilité d'aimer les grâces un peu hasardées de la jolie femme dont il parlait, et un dévouement si passionné pour l'amie à laquelle il se confiait, qu'elle n'eut pas le courage de résister au bonheur de se voir aimée ainsi. Elle s'appuyait sur le bras d'Octave et l'écoutait comme ravie en extase. Tout ce que sa prudence pouvait obtenir d'elle, c'était de ne pas parler; le son de sa voix eût fait connaître à son cousin toute la passion qu'il inspirait. Le bruissement léger des feuilles, agitées par le vent du soir, semblait prêter un nouveau charme à leur silence.

 

Octave regardait les grands yeux d'Armance qui se fixaient sur les siens. Tout à coup ils comprirent un certain bruit qui depuis quelque temps frappait leur oreille sans attirer leur attention. Mme d'Aumale, étonnée de l'absence d'Octave, et trouvant qu'il lui manquait, l'appelait de toutes ses forces: « On vous appelle », dit Armance, et le ton de voix brisé avec lequel elle dit ces mots si simples, eût appris à tout autre qu'Octave l'amour qu'on avait pour lui. Mais il était si étonné de ce qui se passait dans son coeur, si troublé par le beau bras d'Armance à peine voilé d'une gaze légère qu'il tenait contre sa poitrine, qu'il n'avait d'attention pour rien. Il était hors de lui, il goûtait les plaisirs de l'amour le plus heureux, et se l'avouait presque. Il regardait le chapeau d'Armance qui était charmant, il regardait ses yeux. Jamais Octave ne s'était trouvé dans une position aussi fatale à ses serments contre l'amour. Il avait cru plaisanter comme de coutume avec Armance, et la plaisanterie avait pris tout à coup un tour grave et imprévu. Il se sentait entraîné, il ne raisonnait plus, il était au comble du bonheur. Ce fut un de ces instants rapides que le hasard accorde quelquefois, comme compensation de tant de maux, aux âmes faites pour sentir avec énergie. La vie se presse dans les coeurs, l'amour fait oublier tout ce qui n'est pas divin comme lui, et l'on vit plus en quelques instants que pendant de longues périodes.

 

On entendait encore de temps en temps la voix de Mme d'Aumale qui appelait Octave; et le son de cette voix achevait d'ôter toute prudence à la pauvre Armance. Octave sentait qu'il devait flatter le beau bras qu'il pressait un peu contre sa poitrine; il devait se séparer d'Armance; il s'en fallut de bien peu qu'en la quittant il n'osât lui prendre la main et la presser contre ses lèvres. S'il se fût permis cette marque d'amour, Armance était si troublée en ce moment qu'elle lui eût laissé voir et peut-être avoué tout ce qu'elle sentait pour lui.

 

Ils se rapprochèrent des autres promeneurs. Octave marchait un peu en avant. A peine Mme d'Aumale le revit-elle, qu'elle lui dit d'un petit air boudeur et sans qu'Armance pût l'entendre: « Je suis étonnée de vous revoir sitôt, comment avez-vous pu quitter Armance pour moi? Vous êtes amoureux de cette belle cousine, ne vous en défendez pas, je m'y connais. »

 

Octave n'était pas encore remis de l'ivresse qui venait de s'emparer de lui; il voyait toujours ce beau bras d'Armance pressé contre sa poitrine. Le mot de Mme d'Aumale fut un coup de foudre pour lui, il se sentit frappé.

 

Cette voix frivole lui sembla comme un arrêt du destin qui tombait d'en haut. Il lui trouva un son extraordinaire. Ce mot imprévu, en découvrant à Octave la véritable situation de son coeur, le précipita du comble de la félicité dans un malheur affreux et sans espoir.

CHAPITRE XVII

 

What is a man,

If his chief good, and market of his time,

Be but to sleep, and feed: a beast, no more.

....Rightly to be great

Is, not to stir without great argument ;

But greatly to find quarrel in a straw,

When honour's at the stake.


 

Hamlet, act. IV.

 



      Il avait donc eu la faiblesse de violer les serments qu'il s'était faits tant de fois! Un instant avait renversé l'ouvrage de toute sa vie. Il venait de perdre tous les droits à sa propre estime. Le monde désormais était fermé pour lui: il n'avait pas assez de vertu pour y vivre. Il ne lui restait que la solitude et l'habitation au fond de quelque désert. L'excès de la douleur et son arrivée imprévue auraient pu causer un peu de trouble à l'âme la plus ferme. Heureusement Octave vit à l'instant que s'il ne répondait pas rapidement et de l'air le plus calme à Mme d'Aumale, la réputation d'Armance pouvait souffrir. Il passait sa vie avec elle, et le mot de Mme d'Aumale avait été saisi par deux ou trois personnages qui le détestaient ainsi qu'Armance.

 

« Moi, aimer! dit-il à Mme d'Aumale. Hélas! c'est un avantage qu'apparemment le ciel m'a refusé; je ne l'ai jamais mieux senti, ni plus vivement regretté. Je vois tous les jours et moins souvent que je ne le voudrais la femme la plus séduisante de Paris; lui plaire est sans doute le plus beau projet que puisse former un jeune homme de mon âge. Sans doute elle n'eût pas accepté mes hommages; mais enfin jamais je ne me suis senti le degré de folie qui m'eût rendu digne de les lui présenter. Jamais je n'ai perdu auprès d'elle le plus beau sang-froid. Après un tel trait de sauvagerie et d'insensibilité, je désespère de jamais perdre terre auprès d'aucune femme. »

 

Jamais Octave n'avait tenu ce langage. Cette explication presque parlementaire fut adroitement prolongée et avidement écoutée. Il y avait là deux ou trois hommes faits pour plaire et qui croyaient souvent voir un rival heureux dans Octave. Celui-ci eut le bonheur de rencontrer quelques mots piquants. Il parla beaucoup, continua d'alarmer les amours-propres, et enfin eut lieu d'espérer que personne ne songeait plus au mot trop vrai qui venait d'échapper à Mme d'Aumale.

 

Elle l'avait dit d'un air senti; Octave pensa qu'il devait l'occuper fortement d'elle-même. Après avoir prouvé qu'il ne pouvait pas aimer, pour la première fois de sa vie il se permit avec Mme d'Aumale les demi-mots presque tendres; elle en fut étonnée.

 

A la fin de la soirée, Octave était tellement certain d'avoir éloigné tout soupçon, qu'il commença à avoir le temps de penser à lui. Il redoutait le moment où l'on se séparerait, et où il aurait la liberté de regarder son malheur en face. Il commençait à compter les heures que marquait l'horloge du château; minuit était déjà sonné depuis longtemps, mais la soirée était si belle qu'on aimait à la prolonger. Une heure sonna et Mme d'Aumale renvoya ses amis.

 

Octave eut encore un moment de répit. Il fallait aller chercher le valet de chambre de sa mère pour lui dire qu'il allait coucher à Paris. Ce devoir rempli, il rentra dans le bois, et ici les expressions me manquent pour donner quelque idée de la douleur qui s'empara de ce malheureux. - J'aime, se dit-il d'une voix étouffée! moi aimer! grand Dieu! et le coeur serré, la gorge contractée, les yeux fixes et levés au ciel, il resta immobile comme frappé d'horreur; bientôt après il marchait à pas précipités. Incapable de se soutenir, il se laissa tomber sur le tronc d'un vieux arbre qui barrait le chemin, et dans ce moment il lui sembla voir encore plus clairement toute l'étendue de son malheur.

 

Je n'avais pour moi que ma propre estime, se dit-il; je l'ai perdue. L'aveu de son amour qu'il se faisait bien nettement et sans trouver aucun moyen de le nier, fut suivi de transports de rage et de cris de fureur inarticulés. La douleur morale ne peut aller plus loin.

 

Une idée, ressource ordinaire des malheureux qui ont du courage, lui apparut bien vite; mais il se dit: Si je me tue, Armance sera compromise; toute la société recherchera curieusement pendant huit jours les plus petites circonstances de celle soirée; et chacun de ces messieurs qui étaient présents, sera autorisé à faire un récit différent.

 

Rien d'égoïste, rien de ce qui se rattache aux intérêts vulgaires de la vie ne se rencontra dans cette âme noble, pour s'opposer aux transports de l'affreuse douleur qui la déchirait. Cette absence de tout intérêt commun, capable de faire diversion en de tels moments, est une des punitions que le ciel semble prendre plaisir à infliger aux âmes élevées.

 

Les heures s'écoulaient rapidement sans diminuer le désespoir d'Octave. Quelquefois immobile pendant plusieurs minutes, il sentait cette affreuse douleur qui comble la torture des plus grands criminels: il se méprisait parfaitement lui-même.

 

Il ne pouvait pleurer. La honte dont il se trouvait si digne l'empêchait d'avoir pitié de lui-même, et séchait ses larmes. Ah! s'écria-t-il dans un de ces instants cruels, si je pouvais en finir! et il s'accorda la permission de savourer en idée le bonheur de cesser de sentir. Avec quel plaisir il se serait donné la mort, en punition de sa faiblesse et comme pour se faire réparation d'honneur! -- Oui, se disait-il, mon coeur est digne de mépris parce qu'il a commis une action que je m'étais défendue sous peine de la vie, et mon esprit est, s'il se peut, encore plus méprisable que mon coeur. Je n'ai pas vu une chose évidente: j'aime Armance, et je l'aime depuis que je me suis soumis à entendre les dissertations de Mme de Bonnivet sur la philosophie allemande.

 

J'avais la folie de me croire philosophe. Dans ma présomption sotte, je m'estimais infiniment supérieur aux vains raisonnements de Mme de Bonnivet, et je n'ai pas su voir dans mon coeur ce que la plus faible femme aurait lu dans le sien: une passion puissante, évidente, et qui dès longtemps a détruit tout l'intérêt que je prenais autrefois aux choses de la vie.

 

Tout ce qui ne peut pas me parler d'Armance est pour moi comme non existant. Je me jugeais sans cesse moi-même et je n'ai pas vu ces choses! Ah! que je suis méprisable!

 

La voix du devoir qui commençait à se faire entendre prescrivait à Octave de fuir Mlle de Zohiloff à l'instant; mais loin d'elle, il ne pouvait voir aucune action qui valût la peine de vivre. Rien ne lui semblait digne de lui inspirer le moindre intérêt. Tour lui paraissait également insipide, l'action la plus noble comme l'occupation la plus vulgairement utile: marcher au secours de la Grèce, et aller se faire tuer à côté de Fabvier, comme faire obscurément des expériences d'agriculture au fond d'un département.

 

Son imagination parcourait rapidement toute l'échelle des actions possibles, pour retomber ensuite avec plus de douleur sur le désespoir le plus profond, le plus sans ressource, le plus digne de son nom; ah! que la mort eût été agréable dans ces instants!

 

Octave se disait à haute voix des chose folles et de mauvais goût, dont il observait curieusement le mauvais goût et la folie. A quoi bon m'abuser encore? s'écria-t-il tout à coup, dans un moment où il se détaillait à lui-même des expériences d'agriculture à faire parmi les paysans du Brésil. A quoi bon avoir la lâcheté de m'abuser encore? Pour comble de douleur, je puis me dire qu'Armance a de l'amour pour moi, et mes devoirs n'en sont que plus sévères. Quoi! si Armance était engagée, l'homme à qui elle a promis sa main eût-il souffert qu'elle passât sa vie uniquement avec moi? Et sa joie si calme en apparence mais si profonde et si vraie, quand hier soir je lui ai révélé le plan de ma conduite avec Mme d'Aumale, à quoi faut-il l'attribuer? N'est-ce pas là une preuve plus claire que le jour? Et j'ai pu m'abuser! Mais j'étais donc hypocrite avec moi-même? Mais j'étais donc sur le chemin qu'ont suivi les plus vils scélérats? Quoi! hier soir, à dix heures, je n'ai pas aperçu une chose, qui, quelques heures plus tard, me semble de la dernière évidence? Ah! que je suis faible et méprisable!

 

Avec tout l'orgueil d'un enfant, en toute ma vie je ne me suis élevé à aucune action d'homme; et non seulement j'ai fait mon propre malheur, mais j'ai entraîné dans l'abîme l'être du monde qui m'était le plus cher. O ciel! comment s'y prendrait-on pour être plus vil que moi? Ce moment produisit presque le délire. La tête d'Octave était comme désorganisée par une chaleur brûlante. A chaque pas que faisait son esprit, il découvrait une nouvelle nuance de malheur, une nouvelle raison pour se mépriser.

 

Cet instinct de bien-être qui existe toujours chez l'homme, même dans les instants les plus cruels, même au pied de l'échafaud, fit qu'Octave voulut comme s'empêcher de penser. Il se serrait la tête des deux mains, il faisait comme des efforts physiques pour ne pas penser.

 

Peu à peu tout lui devint indifférent, excepté le souvenir d'Armance qu'il devait fuir pour toujours, et ne jamais revoir sous quelque prétexte que ce fût. L'amour filial même, si profondément empreint dans son âme, en avait disparu.

 

Il n'eut plus que deux idées, quitter Armance et ne jamais se permettre de la revoir; supporter ainsi la vie un an ou deux, jusqu'à ce qu'elle fût mariée ou que la société l'eût oublié. Après quoi, comme on ne songerait plus à lui, il serait libre de finir. Tel fut le dernier sentiment de cette âme épuisée par les souffrances. Octave s'appuya contre un arbre et tomba évanoui.

 

Lorsqu'il revint à la vie, il éprouvait un sentiment de froid extraordinaire. Il ouvrit les yeux. Le jour commençait à poindre. Il se trouva soigné par un paysan qui tâchait de le faire revenir à lui, en l'inondant de l'eau froide qu'il allait prendre, dans son chapeau à une source voisine. Octave eut un instant de trouble, ses idées n'étaient pas nettes: il se trouvait placé sur le revers d'un fossé, au milieu d'une clairière, dans un bois; il voyait de grandes masses arrondies de brouillards qui passaient rapidement devant lui. Il ne reconnaissait point le lieu où il était.

 

Tout à coup tous ses malheurs se présentèrent à sa pensée. On ne meurt pas de douleur, ou il fût mort en cet instant. Il lui échappa quelques cris qui alarmèrent le paysan. La frayeur de cet homme rappela Octave au sentiment du devoir. Il ne fallait pas que ce paysan parlât. Octave prit sa bourse pour lui offrir quelque argent; il dit à cet homme, qui paraissait avoir pitié de son état, qu'il se trouvait dans le bois à cette heure, par suite d'un pari imprudent, et qu'il était fort important pour lui qu'on ne sût pas que la fraîcheur de la nuit l'avait incommodé.

 

Le paysan avait l'air de ne pas comprendre. « Si l'on sait que je me suis évanoui, dit Octave, on se moquera de moi. -- Ah! j'entends, dit le paysan, comptez que je ne soufflerai mot, il ne sera pas dit que je vous ai fait perdre votre pari. Il est heureux pour vous cependant que je sois passé, car ma foi vous aviez l'air mort. » Octave, au lieu de l'écouter, regardait sa bourse. C'était une nouvelle douleur, c'était un présent d'Armance; il avait du plaisir à sentir sous ses doigts chacune des petites perles d'acier qui étaient attachées au tissu sombre.

 

Dès que le paysan l'eut quitté, Octave rompit une jeune tige de châtaignier, avec laquelle il fit un trou dans la terre; il se permit de donner un baiser à la bourse, présent d'Armance, et il l'enterra au lieu même où il s'était évanoui. Voilà, se dit-il, ma première action vertueuse. Adieu, adieu, pour la vie, chère Armance! Dieu sait si je t'ai aimée!

 

CHAPITRE XVIII

 

Sur son sein d'albâtre elle porte une croix brillante où l'enfant de Jacob imprimerait ses lèvres avec respect, et que l'infidèle adorerait.

 

SCHILLER.

 


     Un mouvement instinctif le précipita vers le château. Il sentait confusément que raisonner avec lui-même était le plus grand des maux; mais il avait vu quel était son devoir, et il comptait se trouver le courage nécessaire pour accomplir les actions qui se présenteraient quelles qu'elles fussent. Il justifia son retour au château, que lui inspirait l'horreur de se trouver seul, par l'idée que quelque domestique pouvait arriver de Paris, et dire qu'on ne l'avait pas vu dans la rue Saint-Dominique, ce qui aurait pu faire découvrir sa folie et donner de l'inquiétude à sa mère.

 

Octave se trouvait assez loin du château : ah! se dit-il en traversant le bois pour y revenir, hier encore il y avait ici des enfants qui chassaient; si quelque enfant maladroit, en tirant un oiseau derrière une haie, pouvait me tuer, je n'aurais aucun reproche à me faire. Dieu! quelles délices de recevoir un coup de fusil dans cette tête brûlante! Comme je le remercierais avant que de mourir si j'en avais le temps!

 

On voit qu'il entrait un peu de folie dans la manière d'être d'Octave, ce matin-là. L'espérance romanesque d'être tué par un enfant lui fit ralentir le pas, et son âme, par l'effet d'une petite faiblesse à demi aperçue, se refusa à considérer la légitimité de cette action. Enfin il rentra au château par la petite porte du jardin, et la première personne qu'il aperçut,ce fut Armance. Il demeura immobile, son sang se glaça, il ne croyait pas la rencontrer sitôt. Dès qu'elle l'aperçut de loin, Armance accourut en souriant ; elle avait la grâce et la légèreté d'un oiseau: jamais il ne l'avait trouvée si jolie; elle songeait à ce qu'il lui avait dit la veille sur sa liaison avec Mme d'Aumale.

 

Je la vois donc pour la dernière fois! se dit Octave. Et il la regardait avidement. Le grand chapeau de paille d'Armance, sa taille noble, les grosses boucles de cheveux qui s'échappaient sur ses joues, et faisaient un contraste charmant avec ses regards si pénétrants et cependant si doux, il cherchait à tout graver dans son âme. Mais ces regards si riants à mesure qu'Armance approchait, perdaient bien vite leur air de bonheur. Elle trouvait quelque chose de sinistre dans la manière d'être d'Octave. Elle remarqua que ses vêtements étaient trempés d'eau.

 

Elle lui dit d'une voix que l'émotion faisait trembler: « Qu'avez-vous, mon cousin? ». En prononçant ces mots si simples, elle put à peine retenir ses larmes, tant elle apercevait une étrange expression dans ses regards. « Mademoiselle, lui répondit-il d'un air glacial, vous me permettrez de n'être pas fort sensible à un intérêt qui s'attache à moi comme pour me priver de toute liberté. Il est vrai, j'arrive de Paris, et mes habits sont mouillés: si ces explications ne suffisent pas à la curiosité, j'en donnerai de plus détaillées... » Ici la cruauté d'Octave fut arrêtée malgré lui.

 

Armance, dont les traits étaient d'une mortelle pâleur, semblait faire de vains efforts pour s'éloigner; elle chancelait visiblement et était sur le point de tomber. Il s'approcha pour lui donner le bras; Armance le regardait avec des yeux mourants, mais qui d'ailleurs semblaient incapables d'aucune idée.

 

Octave prit sa main avec assez de brusquerie, la plaça sous son bras et marcha vers le château. Mais il sentait que les forces lui manquaient aussi; prêt à tomber lui-même, il eut cependant le courage de lui dire: « Je vais partir, je dois partir pour un long voyage en Amérique; j'écrirai; je compte sur vous pour consoler ma mère; dites-lui que je reviendrai certainement. Quant à vous, mademoiselle, on a prétendu que j'avais de l'amour pour vous; je suis bien éloigné d'avoir une telle prétention. D'ailleurs, l'ancienne amitié qui nous unit devait suffire, ce me semble, pour s'opposer à la naissance de l'amour. Nous nous connaissons trop bien pour avoir l'un pour l'autre ces sortes de sentiments qui supposent toujours un peu d'illusion. »

 

En ce moment Armance se trouva hors d'état de marcher; elle releva ses yeux baissés et regarda Octave; ses lèvres tremblantes et pâles semblaient vouloir prononcer quelques mots. Elle voulut s'appuyer sur la caisse d'un oranger, mais elle n'eut pas la force de se retenir; elle glissa et tomba près de cet oranger, privée de tout sentiment.

 

Sans la secourir aucunement, Octave resta immobile à la regarder; elle était profondément évanouie, ses yeux si beaux étaient encore à demi ouverts, les contours de cette bouche charmante avaient conservé l'expression d'une douleur profonde. Toute la rare perfection de ce corps délicat se trahissait sous un simple vêtement du matin. Octave remarqua une petite croix de diamants qu'Armance portait ce jour-là pour la première fois.

 

Il eut la faiblesse de prendre sa main. Toute sa philosophie avait disparu. Il vit que la caisse de l'oranger le dérobait à la curiosité des habitants du château; il se mit à genoux à côté d'Armance: « Pardon, ô mon cher ange, dit-il à voix basse et en couvrant de baisers cette main glacée, jamais je ne t'ai tant aimée! »

 

Armance fit un mouvement; Octave se releva comme par un effort convulsif: bientôt Armance put marcher, et il la reconduisit au château sans oser la regarder. Il se reprochait amèrement l'indigne faiblesse à laquelle il venait d'être entraîné; si Armance l'avait aperçue, toute la cruauté de ses propos devenait inutile. Elle se hâta de le quitter en rentrant au château.

 

Dès que Mme de Malivert fut visible, Octave se fit annoncer chez elle et se précipita dans ses bras. « Chère maman, donne-moi la permission de voyager, c'est la seule ressource qui me reste pour éloigner un mariage abhorré, sans manquer au respect que je dois à mon père. » Mme de Malivert, fort étonnée, essaya en vain d'obtenir de son fils quelques mots plus positifs sur ce prétendu mariage:

 

« Quoi! lui disait-elle, ni le nom de la demoiselle, ni l'indication de la famille, je ne puis rien savoir de toi! Mais il y a de la folie! » Bientôt Mme de Malivert n'osa plus se servir de ce mot, qui lui semblait trop vrai. Tout ce qu'elle put obtenir de son fils, qui semblait déterminé à partir dans la journée, ce fut qu'il n'irait pas en Amérique. Le but du voyage était égal à Octave, il n'avait songé qu'à la douleur du départ.

 

En parlant à sa mère, comme il s'efforçait, pour ne pas l'effrayer, d'avoir des idées plus modérées, une raison plausible lui vint tout à coup: -- « Chère maman, un homme qui porte le nom de Malivert et qui a le malheur de n'avoir encore rien fait à vingt ans, doit commencer par aller à la croisade comme nos aïeux. Je te prie de permettre que je passe en Grèce. Si tu l'exiges, je dirai à mon père que je vais à Naples; là, comme par hasard, la curiosité m'entraînera vers la Grèce, et n'est-il pas naturel qu'un gentilhomme la voie l'épée à la main? Cette manière d'annoncer mon voyage le dépouillera de tout air de prétention... »

 

Ce projet donna de vives inquiétudes à Mme de Malivert; mais il avait quelque chose de généreux et il était d'accord avec ses idées sur le devoir. Après une conversation de deux heures, qui fut un moment de repos pour Octave, il obtint le consentement de sa mère. Pressé dans les bras de cette tendre amie, il eut pendant un court moment le bonheur de pouvoir pleurer. Il consentit à des conditions qu'il eût refusées en entrant chez elle. Il lui promit que, si elle l'exigeait, douze mois après le jour de son débarquement en Grèce, il viendrait passer quinze jours avec elle.

 

« Mais, chère maman, pour ne pas avoir le désagrément de voir mon voyage dans le journal, consens à recevoir ma visite dans ta terre de Malivert, en Dauphiné. » Tout fut arrangé suivant ses désirs, et des larmes de tendresse scellèrent les conditions de ce départ imprévu.

 

Au sortir de chez sa mère, ayant accompli ses devoirs à l'égard d'Armance, Octave se trouva le sang-froid nécessaire pour entrer chez le marquis. « Mon père, dit-il après l'avoir embrassé, permets à ton fils de te faire une question: quelle fut la première action d'Enguerrand de Malivert, qui vivait en 1147, sous Louis le Jeune? »

 

Le marquis ouvrit son bureau avec empressement, en tira un beau parchemin roulé qui ne le quittait jamais: c'était la généalogie de sa famille. Il vit avec un extrême plaisir que la mémoire de son fils l'avait bien servi. Mon ami, dit le vieillard en déposant ses lunettes, Enguerrand de Malivert partit en l147 pour la croisade avec son roi. -- N'est-ce pas dix-neuf ans qu'il avait alors? reprit Octave. -- Précisément dix-neuf ans », dit le marquis de plus en plus satisfait du respect dont le jeune vicomte faisait preuve pour l'arbre généalogique de la famille.

 

Quand Octave eut donné au contentement de son père le temps de se développer et de bien s'établir dans son âme, « mon père, lui dit-il d'une voix ferme, noblesse oblige! J'ai vingt ans passés, je me suis assez occupé de livres. Je viens vous demander votre bénédiction et la permission de voyager en Italie et en Sicile. Je ne vous cacherai point, mais c'est à vous seul que je ferai cet aveu, que de Sicile je serai entraîné à passer en Grèce; je tâcherai d'assister à un combat et reviendrai auprès de vous, un peu plus digne peut-être du beau nom que vous m'avez transmis. »

 

Le marquis, quoique fort brave, n'avait point l'âme de ses aïeux du temps de Louis le Jeune; il était père et un tendre père du XIXe siècle. Il resta tout interdit de la soudaine résolution d'Octave; il se fût volontiers accommodé d'un fils moins héroïque. Toutefois l'air austère de ce fils, et la fermeté de résolution que trahissaient ses manières, lui imposèrent. La vigueur de caractère n'avait jamais été son fort, et il n'osa refuser une permission qu'on lui demandait d'un air à s'en passer s'il la refusait.

 

«Tu me perces le coeur », dit le bon vieillard en s'approchant de son bureau; et sans que son fils le lui eût demandé, d'une main tremblante, il écrivit un bon d'une somme assez forte sur un notaire qui avait des fonds à lui. « Prends, dit-il à Octave, et plaise à Dieu que ce ne soit pas le dernier argent que je te donne!»

 

Le déjeuner sonna. Heureusement Mmes d'Aumale et de Bonnivet se trouvaient à Paris, et cette triste famille ne fut pas obligée de cacher sa douleur par de vaines paroles.

 

Octave, un peu fortifié par la conscience d'avoir fait son devoir, se sentit le courage de continuer; il avait eu l'idée de partir avant le déjeuner; il pensa qu'il était mieux d'agir exactement comme à l'ordinaire. Les domestiques pouvaient parler. Il se plaça à la petite table du déjeuner, vis-à-vis d'Armance.

 

C'est pour la dernière fois de ma vie que je la vois, se disait-il. Armance eut le bonheur de se brûler d'une manière assez douloureuse en faisant le thé. Ce hasard aurait servi d'excuse à son trouble, si quelqu'un dans cette petite salle se fût trouvé assez de sang-froid pour le remarquer. M. de Malivert avait la voix tremblante; pour la première fois de sa vie, il ne trouvait rien d'agréable à dire. Il cherchait si quelque prétexte compatible avec le grand mot Noblesse oblige! que son fils lui avait cité si à propos, ne pourrait point lui fournir le moyen de retarder ce départ.
 

CHAPITRE XIX

 

He unworthy you say?

'Tis impossible. It would

Be more easy to die.


 

DECKAR.

 

   Octave crut remarquer que Mlle de Zohiloff le regardait quelquefois avec assez de tranquillité. En dépit de sa farouche vertu, qui lui défendait hautement de songer à des rapports qui n'existaient plus, il ne put s'empêcher de penser que c'était la première fois qu'il la revoyait depuis qu'il s'était avoué qu'il l'aimait; le matin, dans le jardin, il était troublé par la nécessité d'agir. C'est donc là, se disait-il, l'impression que fait la vue d'une femme qu'on aime. Mais il est possible qu'Armance n'ait pour moi que de l'amitié. Cette nuit, c'était encore un mouvement de présomption qui me faisait penser le contraire.

 

Durant ce pénible déjeuner, on ne dit pas un mot du sujet qui occupait tous les coeurs. Pendant qu'Octave était chez son père, Mme de Malivert avait fait appeler Armance pour lui apprendre l'étrange projet de voyage. Cette pauvre fille avait besoin de sincérité; elle ne put s'empêcher de dire à Mme de Malivert: «Eh bien, maman, vous voyez si vos idées étaient fondées!»

 

Ces deux aimables femmes étaient plongées dans la plus amère douleur. « Quelle est la cause de ce départ? répétait Mme de Malivert, car ce ne peut être un trait de folie, tu l'en as guéri. » Il fut convenu qu'on ne parlerait à personne du voyage d'Octave, pas même à Mme de Bonnivet. Il ne fallait par le lier à son projet, « et peut-être, disait Mme de Malivert, nous est-il encore permis d'espérer. Il abandonnera un dessein si brusquement conçu. »

 

Cette conversation rendit plus cruelle, s'il est possible, la douleur d'Armance; toujours fidèle au silence éternel qu'elle croyait devoir au sentiment qui existait entre elle et son cousin, elle portait la peine de sa discrétion. Les paroles de Mme de Malivert, de cette amie si prudente, et qui l'aimait si tendrement, portant sur des faits qu'elle ne connaissait que d'une manière imparfaite, n'étaient d'aucune consolation pour Armance.

 

Et cependant quel besoin n'eut-elle pas eu de consulter une amie sur les diverses causes qui lui semblaient avoir pu amener également la conduite si bizarre de son cousin! Mais rien au monde, pas même la douleur atroce qui déchirait son âme, ne pouvait lui faire oublier ce qu'une femme se doit à elle-même. Elle serait morte de honte plutôt que de répéter les paroles que l'homme qu'elle préférait lui avait adressées le matin. Si je faisais une telle confidence, se disait-elle, et qu'Octave le sût, il cesserait de m'estimer.

 

Après le déjeuner, Octave se hâta de partir pour Paris. Il agissait brusquement, il avait renoncé à se rendre raison de ses mouvements. Il commençait à sentir toute l'amertume de son projet de départ et redoutait le danger de se trouver seul avec Armance. Si son angélique bonté n'était pas irritée de l'effroyable dureté de sa conduite, si elle daignait lui parler, pouvait-il se promettre de ne pas s'attendrir en disant un éternel adieu à cette cousine si belle et si parfaite?

 

Elle verrait qu'il l'aimait, il n'en faudrait pas moins partir ensuite, et avec le remords éternel de n'avoir pas fait son devoir même en ce moment suprême. Ses devoirs les plus sacrés n'étaient-ils pas envers l'être qui lui était le plus cher au monde, et dont peut-être il avait compromis la tranquillité?

 

Octave sortit de la cour du château avec le sentiment qu'on aurait en marchant à la mort; et, à vrai dire, il eût été heureux de n'avoir que la douleur d'un homme qu'on mène au supplice. Il avait redouté la solitude du voyage, il ne souffrit presque pas; il s'étonna de ce moment de répit que lui donnait le malheur.

 

Il venait d'avoir une leçon de modestie trop sévère pour attribuer cette tranquillité à cette vaine philosophie qui faisait autrefois son orgueil. A cet égard le malheur avait fait de lui un homme nouveau. Ses forces étaient épuisées par tant d'efforts et de sentiments violents; il ne pouvait plus sentir. A peine fut-il descendu d'Andilly dans la plaine, qu'il tomba dans un sommeil léthargique, et il fut étonné, en arrivant à Paris, de se trouver conduit par le domestique qui en partant, était derrière son cabriolet.

 

Armance, cachée dans les combles du château, derrière une persienne, avait suivi de l'oeil tous les détails de ce départ. Lorsque le cabriolet d'Octave eut disparu derrière les arbres, immobile à sa place, elle se dit: Tout est fini, il ne reviendra pas.

 

Vers le soir, après qu'elle eut longtemps pleuré, une question qui se présenta fit un peu diversion à sa douleur. Comment cet Octave si distingué par la politesse de ses manières, et dont l'amitié était si attentive, si dévouée, peut-être même si tendre, ajouta-t-elle en rougissant, hier soir lorsque nous nous promenions ensemble, a-t-il pu prendre un ton si dur, si insultant, si étranger à toute sa manière d'être, dans l'intervalle de quelques heures? Certainement il n'a pu rien apprendre de moi qui pût l'offenser.

 

Armance cherchait à se rappeler tous les détails de sa conduite, avec le désir secret de rencontrer quelque faute qui pût justifier le ton bizarre qu'Octave avait pris avec elle. Elle ne trouvait rien de répréhensible; elle était malheureuse de ne se voir aucun tort, lorsque tout à coup une ancienne idée se réveilla.

 

Octave n'avait-il point éprouvé une rechute de cette fureur qui autrefois l'avait porté à plusieurs violences singulières? Ce souvenir, quoique fort pénible d'abord, fut un trait de lumière. Armance était si malheureuse, que tous les raisonnements qu'elle put faire lui prouvèrent bientôt que cette explication était la plus probable. Ne pas voir Octave injuste, quelle que pût être son excuse, était pour elle une extrême consolation.

 

Quant à sa folie, s'il était fou, elle ne l'en aimait qu'avec plus de passion. Il aura besoin de tout mon dévouement, et jamais ce dévouement ne lui manquera, ajoutait-elle les larmes aux yeux, et son coeur palpitait de générosité et de courage. Peut-être en ce moment Octave s'exagère-t-il l'obligation où se trouve un jeune gentilhomme qui n'a encore rien fait, d'aller au secours de la Grèce. Son père ne voulait-il pas, il y a quelques années, lui faire prendre la croix de Malte? Plusieurs membres de sa famille ont été chevaliers de Malte. Peut-être, comme il hérite de leur illustration, se croit-il obligé à tenir les serments qu'ils ont faits de combattre les Turcs?

 

Armance se souvint qu'Octave lui avait dit le jour où l'on apprit la prise de Missolonghi: `« Je ne conçois pas la belle tranquillité de mon oncle le commandeur, lui qui a fait des serments et qui, avant la révolution, touchait les fruits d'un bénéfice considérable. Et nous voulons être respectés du parti industriel! »

 

A force de songer à cette manière consolante d'expliquer la conduite de son cousin, Armance se dit: Peut-être quelque motif personnel est-il venu se joindre à cette obligation générale par laquelle il est fort possible que l'âme noble d'Octave se croie liée?

 

L'idée de se faire prêtre qu'il a eue autrefois, avant les succès d'une partie du clergé, a peut-être fait tenir sur son compte quelque propos récent. Peut-être croit-il plus digne de son nom d'aller montrer en Grèce qu'il n'a pas dégénéré de ses ancêtres que de chercher à Paris quelque affaire obscure dont le motif serait toujours pénible à expliquer et pourrait faire tache?

 

Il ne me l'a pas dit, parce que ces sortes de choses ne se racontent pas à une femme. Il a craint que l'habitude de confiance qu'il a pour moi ne le portât à me l'avouer; de là la dureté de ses paroles. Il ne voulait pas être entraîné à me faire quelque confidence peu convenable...

 

C'est ainsi que l'imagination d'Armance s'égarait dans des suppositions consolantes, puisqu'elles lui peignaient Octave innocent et généreux. Ce n'est que par excès de vertu, se disait-elle, les larmes aux yeux, qu'une telle âme peut avoir l'apparence d'un tort.

CHAPITRE XX

 

A fine woman ! a fair woman ! a sweet woman!

-- Nay, you must forget that.

-- O, the world has not a sweeter creature.


 

Othello, act. IV.

 



       Pendant qu'Armance se promenait seule dans une partie du bois d'Andilly inaccessible à tous les yeux, Octave était à Paris occupé des préparatifs de son départ. Il éprouvait des alternatives d'une sorte de tranquillité étonnée d'elle-même, suivie d'instants du désespoir le plus poignant. Essayerons-nous de rappeler les différents genres de douleur qui marquaient chaque instant de sa vie? Le lecteur ne se lassera-t-il pas de ces tristes détails?

 

Il lui semblait entendre constamment parler tout près de son oreille, et cette sensation étrange et imprévue l'empêchait d'oublier un instant son malheur.

 

Les objets les plus indifférents lui rappelaient Armance. Sa folie allait au point de ne pouvoir apercevoir à la tête d'une affiche ou sur une enseigne de boutique un A ou un Z, sans être violemment entraîné à penser à cette Armance de Zohiloff qu'il s'était juré d'oublier. Cette pensée s'attachait à lui comme un feu dévorant et avec tout cet attrait de nouveauté, avec tout l'intérêt qu'il y eût mis, si depuis des siècles l'idée de sa cousine ne lui fût apparue.

 

Tout conspirait contre lui; il aidait son domestique le brave Voreppe, à emballer des pistolets; le bavardage de cet homme, enchanté de partir seul avec son maître, et de disposer de tous les détails, le distrayait un peu. Tout à coup, il aperçoit ces mots gravés en caractères abrégés sur la garniture d'un des pistolets: Armance essaye de faire feu avec cette arme, le 3 septembre 182*.

 

Il prend une carte de la Grèce; en la dépliant, il fait tomber une de ces aiguilles garnies d'un petit drapeau rouge, avec lesquelles Armance marquait les positions des Turcs lors du siège de Missolonghi.

 

La carte de la Grèce lui échappa des mains. Il resta immobile de désespoir. Il m'est donc défendu de l'oublier! s'écria-t-il en regardant le ciel. C'était en vain qu'il cherchait à se donner quelque fermeté. Tous les objets qui l'environnaient portaient les marques du souvenir d'Armance. L'abrégé de ce nom chéri, suivi de quelque date intéressante, était écrit partout.

 

Octave errait à l'aventure dans sa chambre ; il donnait des ordres qu'il révoquait à l'instant. Ah! je ne sais ce que je veux, se dit-il, au comble de la douleur. O ciel! comment peut-on souffrir davantage?

 

Il ne trouvait de soulagement dans aucune position. Il faisait les mouvements les plus bizarres. S'il en recueillait un peu d'étonnement et de douleur physique, pendant une demi-seconde, il était distrait de l'image d'Armance. Il essaya de se causer une douleur physique assez violente toutes les fois que son esprit lui rappelait Armance. De toutes les ressources qu'il imagina, celle-ci fut la moins inefficace.

 

Ah! se disait-il en d'autres moments, il ne faut jamais la revoir! cette douleur l'emporte sur toutes les autres. C'est une arme acérée dont il faut user la pointe à force de m'en percer le coeur.

 

Il envoya son domestique acheter quelqu'une des choses nécessaires au voyage; il avait besoin d'être débarrassé de sa présence autour de lui; il voulait pendant quelques instants se livrer à son affreuse douleur. La contrainte semblait l'envenimer encore.

 

Il n'y avait pas cinq minutes que ce domestique était hors de la chambre, qu'il lui sembla qu'il aurait trouvé du soulagement à pouvoir lui adresser la parole; souffrir dans la solitude était devenu le pire des tourments. Et ne pouvoir se tuer! s'écria-t-il. Il se mit à la fenêtre pour tâcher de voir quelque chose qui pût l'occuper un instant.

 

Le soir vint, l'ivresse ne lui fut d'aucun secours. Il en avait espéré un peu de sommeil, elle ne lui donna que de la folie.

 

Effrayé des idées qui se présentaient à lui, et qui pouvaient le rendre la fable de la maison et compromettre Armance indirectement: il vaudrait mieux, se dit-il, m'accorder la permission de finir, et il s'enferma à clé.

 

La nuit était avancée; immobile sur le balcon de sa fenêtre, il regardait le ciel. Le moindre bruit attirait son attention; mais peu à peu tous les bruits cessèrent. Ce parfait silence, en le laissant tout entier à lui-même, lui parut ajouter encore à l'horreur de sa position. L'extrême fatigue lui procurait-elle un instant de demi-repos, le bourdonnement confus de paroles humaines qu'il lui semblait entendre auprès de son oreille, le réveillait en sursaut.

 

Le lendemain, lorsqu'on entra chez lui, le tourment moral qui le poussait à agir était si atroce, qu'il se sentit l'envie de sauter au cou du coiffeur qui lui coupait les cheveux, et de lui dire combien il était à plaindre. C'est par un cri sauvage que le malheureux que torture le bistouri du chirurgien croit soulager sa douleur.

 

Dans les moments les plus supportables, Octave se trouvait le besoin de faire la conversation avec son domestique. Les minuties les plus puériles semblaient absorber toute son attention, et il s'y appliquait avec un soin marqué.

 

Son malheur lui avait donné une excessive modestie. Sa mémoire lui rappelait-elle quelqu'un de ces petits différends que l'on rencontre dans le monde? il s'étonnait toujours de l'énergie peu polie qu'il avait déployée; il lui semblait que son adversaire avait eu toute raison et lui tous les torts.

 

L'image de chacun des malheurs qu'il avait rencontrés dans sa vie, se représentait à lui avec une intensité douloureuse ; et parce qu'il ne devait plus voir Armance, le souvenir de cette foule de petits maux qu'un de ses regards lui eût fait oublier se réveillait plus acerbe que jamais il n'avait été. Lui qui avait tant abhorré les visites ennuyeuses, il les désirait maintenant. Un sot qui vint le voir fut son bienfaiteur pendant une heure. Il eut à écrire une lettre de politesse à une parente éloignée; cette parente fut tentée d'y voir une déclaration d'amour, tant il parlait de lui-même avec sincérité et profondeur, et tant on y voyait que l'auteur avait besoin de pitié.

 

Au milieu de ces alternatives douloureuses, Octave était arrivé au soir du second jour depuis qu'il avait quitté Armance; il sortait de chez son sellier. Tous ses préparatifs allaient enfin être terminés dans la nuit, et dès le lendemain matin il pourrait partir.

 

Devait-il retourner à Andilly? Telle était la question qu'il agitait avec lui-même. Il voyait avec horreur qu'il n'aimait plus sa mère, car elle n'entrait pour rien dans les raisons qu'il se donnait pour revoir Andilly. Il redoutait la vue de Mlle de Zohiloff, et d'autant plus que dans de certains moments il se disait: Mais toute ma conduite n'est-elle pas une duperie?

 

Il n'osait se répondre: oui, mais alors le parti de la tentation disait: N'est-ce pas un devoir sacré de revoir ma pauvre mère à qui je l'ai promis? -- Non, malheureux, s'écriait la conscience; cette réponse n'est qu'un subterfuge, tu n'aimes plus ta mère.

 

Dans ce moment d'angoisses ses yeux s'arrêtèrent machinalement sur une affic he de spectacle, il y vit le mot Otello écrit en fort gros caractères. Ce mot lui rappela l'existence de Mme d'Aumale. Peut-être sera-t-elle venue à Paris pour Otello; en ce cas, il est de mon devoir de lui parler encore une fois. Il faut lui faire envisager mon voyage si subit comme l'idée d'un homme qui s'ennuie. J'ai longtemps dérobé ce projet à mes amis; mais depuis plusieurs mois mon départ n'était retardé que par ces sortes de difficultés d'argent dont on ne peut parler à des amis riches.

 

CHAPITRE XXI

 

Durate, et vosmet rebus servate secundis.

 

VIRGILE.

 

      Octave entra au Théâtre-Italien; il y trouva en effet Mme d'Aumale et dans sa loge un marquis de Crêveroche; c'était un des fats qui obsédaient le plus cette femme aimable; mais avec moins d'esprit ou plus de suffisance que les autres, il se croyait distingué. A peine Octave parut-il, que Mme d'Aumale ne vit plus que lui, et le marquis de Crêveroche, outré de dépit, sortit sans que son départ fût même remarqué.

 

Octave s'établit sur le devant de la loge, et, par habitude prise, car, ce jour-là, il était loin de chercher à affecter quoi que ce soit, il se mit à parler à Mme d'Aumale d'une voix qui quelquefois couvrait celle des acteurs. Nous avouerons qu'il outre-passa un peu le degré d'impertinence toléré, et si le parterre du Théâtre-Italien eut été composé comme celui des autres spectacles, il eût eu la distraction d'une scène publique.

 

Au milieu du second acte d'Otello, le petit commissionnaire qui vend les libretti d'Opéra et les annonce d'une voix nasillarde) vint lui apporter le billet suivant : « J'ai naturellement, Monsieur, assez de mépris pour toutes les affectations; on en voit tant dans le monde, que je ne m'en occupe que lorsqu'elles me gênent. Vous me gênez par le tapage que vous faites avec la petite d'Aumale. Taisez-vous. J'ai l'honneur d'être, etc.

 

Le marquis DE CRÊVEROCHE.

 

Rue de Verneuil, no 54. »

 

Octave fut profondément étonné de ce billet qui le rappelait aux intérêts vulgaires de la vie; il fut d'abord comme un homme qu'on aurait tiré de l'enfer pour un instant. Sa première idée fut d'affecter la joie qui bientôt inonda son âme. Il pensa que la lorgnette de M. de Crêveroche devait être dirigée vers la loge de Mme d'Aumale, et que ce serait un avantage pour son rival, si elle avait l'air de moins s'amuser après son billet.

 

Ce mot de rival qu'il employa en se parlant à lui-même le fit pouffer de rire; son regard était étrange. -- « Qu'avez-vous donc? dit Mme d'Aumale. -- Je pense à mes rivaux. Peut-il y avoir sur la terre un homme qui prétende vous plaire autant que je le fais? » Une aussi belle réflexion valait mieux pour la jeune comtesse que les accents les plus passionnés de la sublime Pasta.

 

Le soir, fort tard, après avoir reconduit chez elle Mme d'Aumale qui voulut souper, Octave, rendu à lui-même, était tranquille et gai. Quelle différence avec l'état où il se trouvait depuis la nuit passée dans la forêt!

 

Il était assez malaisé pour lui d'avoir un témoin. Ses manières tenaient tellement à distance, et il avait si peu d'amis, qu'il craignait beaucoup d'être indiscret en priant un de ses compagnons de vie de l'accompagner chez M. de Crêveroche. Il se souvint enfin d'un M. Dolier, officier à demi-solde, qu'il voyait fort peu, mais qui était son parent.

 

Il envoya à trois heures du matin un billet chez le portier de M. Dolier; à cinq heures et demie, il y était lui-même, et peu après, ces messieurs se présentèrent chez M. de Crêveroche, qui les reçut avec une politesse un peu maniérée, mais enfin, fort pure de formes. -- « Je vous attendais, messieurs, leur dit-il d'un air libre; j'ai eu l'espérance que vous voudriez bien me faire l'honneur de prendre du thé avec mon ami M. de Meylan que j'ai l'honneur de vous présenter et moi. »

 

On prit du thé. En se levant de table, M. de Crêveroche nomma le bois de Meudon.

 

« La politesse affectée de ce monsieur-là commence à me donner de l'humeur pour mon compte, dit l'officier de l'ancienne armée, en remontant dans le cabriolet d'Octave. Laissez-moi mener, ne vous gâtez pas la main. Combien y a t-il de temps que vous n'êtes entré dans une salle d'armes? -- Trois ou quatre ans, dit Octave, c'est du plus loin qu'il me souvienne. -- Quand avez-vous tiré le pistolet en dernier lieu? -- Il y a six mois peut-être, mais jamais je n'ai songé à me battre au pistolet. -- Diable, dit M. Dolier, six mois! ceci me contrarie. -- Tendez le bras vers moi. Vous tremblez comme la feuille. -- C'est un malheur que j'ai toujours eu », dit Octave.

 

M. Dolier, fort mécontent, ne dit plus mot. L'heure silencieuse que l'on mit pour aller de Paris à Meudon fut pour Octave l'instant le plus doux qu'il eût trouvé depuis son malheur. Il n'avait nullement cherché ce combat. Il comptait se défendre vivement; mais enfin, s'il était tué, il n'aurait amical reproche à se faire. Dans l'état où étaient ses affaires, la mort était pour lui le premier des bonheurs.

 

On arriva dans un lieu reculé du bois de Meudon; mais M. de Crêveroche, plus affecté et plus dandy qu'à l'ordinaire, trouva des objections ridicules contre deux ou trois places. M. Dolier se contenait à peine; Octave avait beaucoup de peine à le retenir. -- « Laissez-moi du moins le témoin, dit M. Dolier, je veux lui faire entendre ce que je pense de tous les deux. -- Renvoyez ces idées à demain reprit Octave d'un ton sévère; songez qu'aujourd'hui vous avez eu la bonté de me promettre de me rendre un service. »

 

Le témoin de M. de Crêveroche nomma les pistolets avant de parler d'épées. Octave trouva la chose de mauvais goût et fit un signe à M. Dolier qui accepta sur-le-champ. Enfin l'on fit feu: M. de Crêveroche, tireur fort habile, eut le premier coup; Octave fut blessé à la cuisse; le sang coulait avec abondance. « J'ai le droit de tirer », dit-il froidement; et M. de Crêveroche eut une jambe effleurée. -- « Serrez-moi la cuisse avec mon mouchoir et le vôtre, dit Octave à son domestique; il faut que le sang ne coule pas pendant quelques minutes. -- Quel est donc votre projet? dit M. Dolier. -- De continuer, reprit Octave, je ne me sens point faible, j'ai autant de force qu'en arrivant; je finirais toute autre affaire, pourquoi ne pas terminer celle-ci? -- Mais elle me semble plus que terminée, dit M. Dolier -- Et votre colère d'il y a dix minutes, qu'est-elle devenue? -- Cet homme n'a voulu nous insulter en rien, reprit M. Dolier; c'est un sot tout simplement. »

 

Les témoins, après s'être parlé, s'opposèrent nettement à un nouveau feu. Octave s'était aperçu que le témoin de M. de Crêveroche était un être subalterne peut-être poussé dans le monde par sa bravoure, mais au fond en état d'adoration constante devant le marquis; il adressa quelques mots piquants à celui-ci. M. de Meylan fut réduit au silence par un mot ferme de son ami, et le témoin d'Octave ne put plus décemment ouvrir la bouche. Tout en parlant, Octave était peut-être plus heureux qu'il ne l'avait été de sa vie entière. Je ne sais quel espoir vague et criminel il fondait sur sa blessure qui allait le retenir quelques jours chez sa mère, et par conséquent pas fort loin d'Armance. Enfin, M. de Crêveroche, rouge de colère, et Octave le plus heureux des hommes, obtinrent au bout d'un quart d'heure qu'on rechargerait les pistolets.

 

M. de Crêveroche, furieux de la crainte de ne pouvoir danser de quelques semaines, à cause de son écorchure à la jambe, proposa en vain de tirer à bout portant; les témoins menacèrent de les planter là avec leurs domestiques, et d'emporter les pistolets s'ils se rapprochaient d'un pas. Le sort favorisa encore M. de Crêveroche; il visa longtemps et fit à Octave une blessure grave au bras droit. -- « Monsieur, lui cria Octave, vous devez attendre mon feu, permettez que je fasse serrer mon bras. » Cette opération rapidement terminée, et le domestique d'Octave, ancien soldat, ayant mouillé le mouchoir avec de l'eau-de-vie, ce qui le fit serrer très ferme « je me sens assez fort », dit Octave à M. Dolier. Il tira, M. de Crêveroche tomba et mourut deux minutes après.

 

Octave, appuyé sur son domestique, se rapprocha de son cabriolet, et monta sans dire un seul mot. M. Dolier ne put s'empêcher de plaindre ce beau jeune homme expirant, et dont on voyait les membres se raidir à quelques pas d'eux. « Ce n'est qu'un fat de moins », dit froidement Octave.

 

Au bout de vingt minutes, quoique le cabriolet n'allât qu'au pas, « le bras me fait bien mal, dit Octave à M. Dolier, le mouchoir me serre trop », et tout à coup il s'évanouit. Il ne reprit connaissance qu'une heure après, dans la chaumière d'un jardinier, bonhomme fort humain et que M. Dolier avait commencé par bien payer en entrant chez lui.

 

« Vous savez, mon cher cousin, lui dit Octave, combien ma mère est souffrante; quittez-moi, passez rue Saint-Dominique; si vous ne trouvez pas ma mère à Paris, ayez l'extrême bonté d'aller jusqu'à Andilly; apprenez-lui, avec tous les ménagements possibles, que j'ai fait une chute de cheval et me suis cassé un os du bras droit. Ne parlez ni de duel ni de balle. J'ai lieu d'espérer que certaines circonstances, que je vous conterai plus tard, empêcheront que cette légère blessure ne mette ma mère au désespoir; ne parlez de duel qu'à la police s'il le faut, et envoyez-moi un chirurgien. SI vous allez jusqu'au château d'Andilly, qui est à cinq minutes du village, faites demander Mlle Armance de Zohiloff, elle préparera ma mère au récit que vous avez à lui faire. »

 

Nommer Armance fit une révolution dans la situation d'Octave. Il osait donc prononcer ce nom, chose qu'il s'était tant défendue! il ne la quitterait pas d'un mois peut-être! Cet instant fut rempli de délices.

 

Pendant le combat, Octave avait souvent entrevu l'idée d'Armance, mais il se la défendait sévèrement. Après l'avoir nommée, il osa penser à elle un instant ; peu après, il se sentit bien faible. Ah! si j'allais mourir, se dit-il avec joie, et il se permit de penser à Armance comme avant la fatale découverte de l'amour qu'il avait pour elle. Octave remarqua que les paysans qui l'entouraient paraissaient fort alarmés; les signes de leur inquiétude diminuèrent ses remords de la permission qu'il se donnait de penser à sa cousine. Si mes blessures tournent mal, se dit-il, il me sera permis de lui écrire, j'ai été bien cruel envers elle.

 

L'idée d'écrire à Armance ayant paru une fois, s'empara tout à fait de l'esprit d'Octave. Si je me sens mieux, se dit-il enfin pour calmer les reproches qu'il se faisait, je serai toujours le maître de brûler ma lettre. Octave souffrait beaucoup, il était survenu un violent mal de tête: je puis mourir tout à coup, se dit-il gaiement et en s'efforçant de se rappeler quelques idées d'anatomie. Ah! il doit m'être permis d'écrire!

 

Enfin il eut la faiblesse de demander une plume, du papier et de l'encre. On put bien lui procurer une feuille de gros papier d'écolier et une mauvaise plume; mais il n'y avait pas d'encre dans la maison. Oserons-nous l'avouer? Octave eut l'enfantillage d'écrire avec son sang qui coulait encore un peu à travers le bandage de son bras droit. Il écrivit de la main gauche, et avec plus de facilité qu'il ne l'espérait:

 

« Ma chère cousine,

 

« Je viens de recevoir deux blessures qui peuvent me retenir à la maison quinze jours chacune. Comme vous êtes, après ma mère, ce que je révère le plus au monde, je vous fais ces lignes pour vous annoncer ce que dessus. Si je courais quelque danger, je vous le dirais. Vous m'avez accoutumé aux preuves de votre tendre amitié; auriez-vous la bonté de vous trouver comme par hasard chez ma mère, à laquelle M. Dolier va parler d'une simple chute de cheval et d'une fracture du bras droit? Savez-vous, ma chère Armance, que nous avons deux os à la partie du bras qui joint la main? C'est un de ces os qui est cassé. Parmi les blessures qui retiennent un mois à la maison, c'est la plus simple que j'aie pu imaginer. Je ne sais si les convenances permettent que vous me voyiez pendant ma maladie; je crains que non. J'ai envie de commettre une indiscrétion: à cause de mon petit escalier, on proposera peut-être de placer mon lit dans le salon qu'il faut traverser pour aller à la chambre de ma mère, et j'accepterai. Je vous prie de brûler ma lettre à l'instant même... Je viens de m'évanouir, c'est l'effet naturel et nullement dangereux de l'hémorragie; me voilà déjà dans les termes savants. Vous avez été ma dernière pensée en perdant connaissance, et ma première en revenant à la vie. Si vous le trouvez convenable, venez à Paris avant ma mère; le transport d'un blessé, quand il ne s'agirait que d'une simple entorse, a toujours quelque chose de sinistre qu'il faut lui épargner. Un de vos malheurs, chère Armance, c'est de n'avoir plus vos parents; si je meurs par hasard, et contre toute apparence, vous serez séparée de qui vous aimait mieux qu'un père n'aime sa fille. Je prie Dieu qu'il vous accorde le bonheur dont vous êtes digne. C'est beaucoup, beaucoup dire.

 

Octave.

 

P. S. Pardonnez des mots durs, qui alors étaient nécessaires. »

 

L'idée de la mort étant venue à Octave, il fit chercher une seconde feuille de papier, au milieu de laquelle il écrivit:

 

« Je lègue la propriété de tout ce que je possède maintenant à Mlle Armance de Zohiloff, ma cousine, comme un faible témoignage de ma reconnaissance pour les soins que je suis sûr qu'elle donnera à ma mère lorsque je ne serai plus. Fait à Clamart, le... 182*.

 

OCTAVE DE MALIVERT. »

 

Et il fit signer deux témoins, la qualité de l'encre lui donnant quelques doutes sur la validité d'un tel acte.
 

CHAPITRE XXII

 

To the dull plodding man whose vulgar soul is awake only to the gross and paltry interests of every day life, the spectacle of a noble being plunged in misfortune by the resistless force of passion, serves only as an object of scorn and ridicule.

 

DECKAR.

 


      Comme les témoins achevaient de signer, il s'évanouit de nouveau; les paysans fort inquiets étaient allés chercher leur curé. Enfin deux chirurgiens arrivèrent de Paris et jugèrent qu'Octave était fort mal. Ces messieurs furent frappés de l'ennui qu'il y aurait pour eux à venir chaque jour à Clamart, et décidèrent que le blessé serait transporté à Paris.

 

Octave avait expédié sa lettre à Armance par un jeune paysan de bonne volonté qui prit un cheval à la poste et promit d'être, en moins de deux heures, au château d'Andilly. Cette lettre précéda M. Dolier qui était resté longtemps à Paris pour trouver des chirurgiens. Le jeune paysan sut fort bien se faire introduire auprès de Mlle de Zohiloff sans faire de bruit dans la maison. Elle lut la lettre. A peine eut-elle la force de faire quelques questions. Tout son courage l'avait abandonnée.

 

Elle se trouvait, en recevant cette fatale nouvelle, dans cette disposition au découragement qui suit les grands sacrifices commandés par le devoir, mais qui n'ont produit qu'une situation tranquille et sans mouvement. Elle cherchait à s'accoutumer à la pensée de ne jamais revoir Octave, mais l'idée de sa mort ne s'était point présentée à elle. Cette dernière rigueur de la fortune la prit au dépourvu.

 

En écoutant les détails fort alarmants que donnait le jeune paysan, ses sanglots l'étouffaient, et Mmes de Bonnivet et de Malivert étaient dans la pièce voisine! Armance frémit de l'idée d'en être entendue et de paraître à leurs yeux dans l'état où elle se trouvait.

 

Cette vue eût donné la mort à Mme de Malivert, et plus tard, Mme de Bonnivet en eût fait une anecdote tragique et touchante fort désagréable pour l'héroïne.

 

Mlle de Zohiloff ne pouvait, dans aucun cas, laisser voir à une mère malheureuse cette lettre écrite avec le sang de son fils. Elle s'arrêta à l'idée de venir à Paris et de se faire accompagner par une femme de chambre. Cette femme l'encouragea à prendre le jeune paysan avec elle dans la voiture. Je ne dirai rien des tristes détails qui lui furent répétés pendant ce voyage. On arriva dans la rue Saint-Dominique.

 

Elle frémit en apercevant de loin la maison dans une chambre de laquelle Octave rendait peut-être le dernier soupir. Il se trouva qu'il n'était point encore arrivé; Armance n'eut plus de doutes, elle le crut mort dans la chaumière du paysan de Clamart. Son désespoir l'empêchait de donner les ordres les plus simples; elle parvint enfin à dire qu'il fallait préparer un lit dans le salon. Les domestiques étonnés lui obéissaient sans la comprendre.

 

Armance avait envoyé chercher une voiture, et ne songeait qu'à trouver un prétexte qui lui permit d'aller à Clamart. Tout lui parut devoir céder à l'obligation de secourir Octave dans ses derniers moments s'il vivait encore. Que me fait le monde et ses vains jugements? se disait-elle, je ne le ménageais que pour lui; et d'ailleurs, si l'opinion est raisonnable, elle doit m'approuver.

 

Comme elle allait partir, à un grand bruit qui se fit à la porte cochère, elle comprit qu'Octave arrivait. La fatigue causée par le mouvement du voyage l'avait fait retomber dans un état d'insensibilité complète. Armance, entr'ouvrant une fenêtre qui donnait sur la cour, aperçut entre les épaules des paysans qui portaient le brancard, la figure pâle d'Octave profondément évanoui. Cette tête inanimée qui suivait le mouvement du brancard et allait de côté et d'autre sur l'oreiller, fut un spectacle trop cruel pour Armance, qui tomba sans mouvement sur la fenêtre.

 

Lorsque les chirurgiens, après avoir posé le premier appareil, vinrent lui rendre compte de l'état du blessé comme à la seule personne de la famille qui fût dans la maison, ils la trouvèrent silencieuse, les regardant fixement, ne pouvant répondre, et dans un état qu'ils jugèrent voisin de la folie.

 

Elle n'ajouta pas la moindre foi à tout ce qu'ils lui dirent; elle croyait ce qu'elle avait vu. Cette personne si raisonnable avait perdu tout empire sur elle-même. Étouffée par ses sanglots, elle relisait sans cesse la lettre d'Octave. Dans l'égarement de sa douleur, en présence d'une femme de chambre, elle osait la porter à ses lèvres. A force de relire cette lettre, Armance y vit l'ordre de la brûler.

 

Jamais sacrifice ne fut plus pénible ; il fallait donc se séparer de tout ce qui lui resterait d'Octave ; mais il l'avait désiré. Malgré ses sanglots, Armance entreprit de copier cette lettre, elle s'interrompait à chaque ligne, pour la presser contre ses lèvres. Enfin, elle eut le courage de la brûler sur le marbre de sa petite table; elle en recueillit les cendres précieusement.

 

Le domestique d'Octave, le fidèle Voreppe, sanglotait auprès de son lit ; il se souvint qu'il avait une seconde lettre écrite par son maître: c'était le testament. Ce papier avertit Armance qu'elle n'était pas seule à souffrir. Il fallait repartir pour Andilly, et aller porter des nouvelles d'Octave à sa mère. Elle passa devant le lit du blessé dont l'extrême pâleur et l'immobilité semblaient annoncer la mort prochaine, cependant il respirait encore. L'abandonner en cet état aux soins des domestiques et d'un petit chirurgien du voisinage, qu'elle avait fait appeler, fut le sacrifice le plus pénible de tous.

 

En arrivant à Andilly, Armance trouva M. Dolier qui n'avait pas encore vu la mère d'Octave; Armance avait oublié que ce matin-là toute la société avait fait la partie d'aller au château d'Écouen. On attendit longtemps le retour de ces dames, et M. Dolier eut le temps de dire ce qui s'était passé le matin . il ne savait pas l'objet de la querelle avec M. de Crêveroche.

 

Enfin on entendit les chevaux rentrant dans la cour. M. Dolier voulut se retirer pour ne paraître que dans le cas où M. de Malivert désirerait sa présence. Armance, de l'air le moins alarmé qu'elle put prendre, annonça à Mme de Malivert que son fils venait de faire une chute de cheval dans une promenade du matin et s'était cassé un os du bras droit. Mais ses sanglots, que dès la seconde phrase elle ne fut plus maîtresse de retenir, démentaient son récit à chaque mot.

 

Il serait superflu de parler du désespoir de Mme de Malivert ; le pauvre marquis était atterré. Mme de Bonnivet, fort touchée elle-même, et qui voulut absolument les suivre à Paris, ne pouvait lui rendre le moindre courage. Mme d'Aumale s'était échappée au premier mot de l'accident d'Octave, et galopait sur la route de la barrière de Clichy ; elle arriva rue Saint-Dominique longtemps avant la famille, apprit toute la vérité du domestique d'Octave, et disparut quand elle entendit la voiture de Mme de Malivert s'arrêter à la porte.

 

Les chirurgiens avaient dit que dans l'état de faiblesse extrême où se trouvait le blessé, toute émotion forte devait être soigneusement évitée. Mme de Malivert passa derrière le lit de son fils de manière à le voir sans en être aperçue.

 

Elle se hâta de faire appeler son ami, le célèbre chirurgien Duquerrel; le premier jour, cet homme habile augura bien des blessures d'Octave ; on espéra dans la maison. Pour Armance, elle avait été frappée dès le premier instant, et ne se fit jamais la moindre illusion. Octave, ne pouvant lui parler en présence de tant de témoins, une fois essaya de lui serrer la main.

 

Le cinquième jour le tétanos parut. Dans un moment où un redoublement de fièvre lui donnait des forces, Octave pria fort sérieusement M. Duquerrel de lui dire toute la vérité.

 

Ce chirurgien, homme d'un vrai courage et plus d'une fois atteint lui-même sur les champs de bataille par la lance du Cosaque, lui répondit: « Monsieur, je ne vous cacherai pas qu'il y a du danger, mais j'ai vu plus d'un blessé dans votre état résister au tétanos. -- Dans quelle proportion? reprit Octave. -- Puisque vous voulez finir en homme, dit M. Duquerrel, il y a deux à parier contre un que dans trois jours vous ne souffrirez plus ; si vous avez à vous réconcilier avec le ciel, c'est le moment. » Octave resta pensif après cette déclaration ; mais bientôt un sentiment de joie et un sourire très marqué succédèrent à ses réflexions. L'excellent Duquerrel fut alarmé de cette joie qu'il prit pour un commencement de délire.

CHAPITRE XXIII

 

Tu sei un niente, o morte! Ma sarebbe mai dopo sceso il primo gradino della mia tomba, che mi verrebbe dato di veder la vita come ella è realmente?

 

GUASCO.

 


     Jusqu'à ce moment, Armance n'avait jamais vu son cousin qu'en présence de sa mère. Ce jour-là, après la sortie du chirurgien, Mme de Malivert crut apercevoir dans les yeux d'Octave une force inusitée et le désir de parler à Mlle de Zohiloff. Elle pria sa jeune parente de la remplacer un instant auprès de son fils, pendant qu'elle irait écrire dans la pièce voisine un mot indispensable.

 

Octave suivit sa mère des yeux; dès qu'il ne la vit plus: « Chère Armance, dit-il, je vais mourir; ce moment a quelques privilèges, et vous ne vous offenserez pas de ce que je vais vous dire pour la première fois de ma vie; je meurs comme j'ai vécu, en vous aimant avec passion; et la mort m'est douce, parce qu'elle me permet de vous faire cet aveu ».

 

Le saisissement d'Armance l'empêcha de répondre; les larmes inondèrent ses yeux, et, chose étrange, ces larmes étaient de bonheur. -- « L'amitié la plus dévouée et la plus tendre, lui dit-elle enfin, attache ma destinée à la vôtre. -- J'entends, reprit Octave, je suis doublement heureux de mourir. Vous m'accordez votre amitié, mais votre coeur appartient à un autre, à cet homme heureux qui a reçu la promesse de votre main. »

 

L'accent d'Octave était trop plein de malheur; Armance n'eut pas le courage de l'affliger en ce moment suprême. -- « Non, mon cher cousin, lui dit-elle, je ne puis avoir pour vous que de l'amitié; mais personne sur la terre ne m'est plus cher que vous ne l'êtes. -- Et le mariage dont vous m'aviez parlé? dit Octave. -- Je ne me suis permis dans toute ma vie que ce seul mensonge, et je vous supplie de me le pardonner. Je n'ai vu que ce moyen de résister à un projet qu'avait inspiré à Mme de Malivert l'excès de sa prévention pour moi. Jamais je ne serai sa fille, mais jamais je n'aimerai personne plus que je ne vous aime; c'est à vous, mon cousin, de voir si vous voulez de mon amitié à ce prix. -- Si je devais vivre, je serais heureux. -- J'ai encore une condition à faire, ajouta Armance. Pour que j'ose goûter sans contrainte le bonheur d'être parfaitement sincère avec vous, promettez-moi que si le ciel nous accorde votre guérison, jamais il ne sera question de mariage entre nous. -- Quelle étrange condition! dit Octave. Voudriez-vous encore me jurer que vous n'avez d'amour pour personne? -- Je vous jure, reprit Armance les larmes aux yeux, que de ma vie je n'ai aimé qu'Octave, et qu'il est de bien loin ce que je chéris le plus aumonde; mais je ne puis avoir pour lui que de l'amitié, ajouta-t-elle en rougissant beaucoup du mot qui venait de lui échapper, et jamais je ne pourrai lui accorder ma confiance, s'il ne me donne sa parole d'honneur que quoi qu'il puisse arriver, de sa vie il ne fera aucune démarche directe ou indirecte pour obtenir ma main. -- Je vous le jure, dit Octave profondément étonné... mais Armance me permettra-t-elle de lui parler de mon amour? -- Ce sera le nom que vous donnerez à notre amitié, dit Armance avec un regard enchanteur. -- Il n'y a que peu de jours, reprit Octave, que je sens que je vous aime. Ce n'est pas que depuis longtemps, jamais cinq minutes aient passé sans que le souvenir d'Armance ne vînt décider si je devais m'estimer heureux ou malheureux; mais j'étais aveugle.

 

« Un instant après notre conversation dans le bois d'Andilly, une plaisanterie de Mme d'Aumale me prouva que je vous aimais. Cette nuit-là, j'éprouvai ce que le désespoir a de plus cruel, je croyais devoir vous fuir, je pris la résolution de vous oublier et de partir. Le matin, en rentrant de la forêt, je vous rencontrai dans le jardin du château, et je vous parlai avec dureté, afin que votre juste indignation contre un procédé si atroce me donnât des forces contre le sentiment qui me retenait en France. Si vous m'aviez adressé une seule de ces paroles si douces que vous me disiez quelquefois, si vous m'aviez regardé, jamais je n'aurais retrouvé le courage qu'il me fallait pour partir. Me pardonnez-vous? -- Vous m'avez rendue bien malheureuse, mais je vous avais pardonné avant l'aveu que vous venez de me faire. »

 

Il y avait une heure qu'Octave goûtait pour la première fois de sa vie le bonheur de parler de son amour à l'être qu'il aimait.

 

Un seul mot venait de changer du tout au tout la position d'Octave et d'Armance; et comme depuis longtemps, penser l'un à l'autre occupait tous les instants de leur existence, un étonnement rempli de charmes leur faisait oublier le voisinage de la mort; ils ne pouvaient se dire un mot sans découvrir de nouvelles raisons de s'aimer.

 

Plusieurs fois Mme de Malivert était venue sur la pointe du pied, jusqu'à la porte de sa chambre. Elle n'avait point été aperçue par deux êtres qui avaient tout oublié, jusqu'à la mort cruelle prête à les séparer. Elle craignit à la fin que l'agitation d'Octave n'augmentât le danger; elle s'approcha et leur dit presque en riant: « Savez-vous, mes enfants, qu'il y a plus d'une heure et demie que vous vous parlez, cela peut augmenter ta fièvre. -- Chère maman, je puis t'assurer, répondit Octave, que depuis quatre jours je ne me suis pas senti aussi bien. » Il dit à Armance: « Une chose m'agite quand j'ai la fièvre très fort. Ce pauvre marquis de Crêveroche avait un chien fort beau qui paraissait lui être très attaché. Je crains que cette pauvre bête ne soit négligée depuis que son maître n'est plus. Voreppe ne pourrait-il pas se déguiser en braconnier et aller acheter ce beau chien braque? Je voudrais du moins avoir la certitude qu'il est bien traité. J'espère le voir. Dans tous les cas, je vous le donne, ma chère cousine. »

 

Après cette journée si agitée, Octave tomba dans un profond sommeil, mais le lendemain le tétanos reparut. M. Duquerrel se crut obligé de parler au marquis, et le désespoir fut au comble dans cette maison. Malgré la raideur de son caractère, Octave était chéri des domestiques; on aimait sa fermeté et sa justice.

 

Pour lui, quoiqu'il souffrît quelquefois d'une manière atroce, plus heureux qu'il ne l'avait été dans le cours de toute sa vie, l'approche de la fin de cette vie la lui faisait juger enfin d'une manière raisonnable et qui redoublait son amour pour Armance. C'était à elle qu'il devait le peu d'instants heureux qu'il apercevait au milieu de cet océan de sensations amères et de malheurs. Par ses conseils, au lieu de bouder le monde, il avait agi, et s'était guéri de beaucoup de faux jugements qui augmentaient sa misère. Octave souffrait beaucoup mais au grand étonnement du bon Duquerrel, il vivait, il avait même des forces.

 

Il eut besoin de huit jours entiers pour renoncer au serment de ne jamais aimer qui avait été la grande affaire de toute sa vie. Le voisinage de la mort l'engagea d'abord à se pardonner sincèrement la violation de ce serment. On meurt comme on peut, se disait-il, moi je meurs au comble du bonheur; le hasard me devait peut-être cette compensation après avoir fait de moi un être constamment si misérable.

 

Mais je puis vivre, pensait-il, et alors il était plus embarrassé. Enfin il arriva à se dire que dans le cas peu probable où il survivrait à ses blessures, le manque de caractère consisterait à tenir ce voeu téméraire qu'il avait fait dans sa jeunesse, et non pas à le violer. Car enfin, ce serment ne fut fait que dans l'intérêt de mon bonheur et de mon honneur Pourquoi, si je vis, ne pas continuer à goûter auprès d'Armance les douceurs de cette amitié si tendre qu'elle m'a jurée? Est-il en mon pouvoir de ne pas sentir l'amour passionné que j'ai pour elle?

 

Octave était étonné de vivre; quand enfin, après huit jours de combats, il eut résolu tous les problèmes qui troublaient son âme, et qu'il se fut entièrement résigné à accepter le bonheur imprévu que le ciel lui envoyait, en vingt-quatre heures son état changea du tout au tout, et les médecins les plus pessimistes osèrent répondre à Mme de Malivert de la vie de son fils. Peu après, la fièvre cessa, et il tomba dans une faiblesse extrême, il ne pouvait presque parler.

 

A son retour à la vie, Octave fut saisi d'un long étonnement; tout était changé pour lui. -- « Il me semble, disait-il à Armance, qu'avant cet accident j'étais fou. A chaque instant je songeais à vous, et j'avais l'art de tirer du malheur de cette idée charmante. Au lieu de conformer ma conduite aux événements que je rencontrais dans la vie, je m'étais fait une règle antérieure à toute expérience. -- Voilà de la mauvais philosophie, disait Armance en riant, voilà pourquoi ma tante voulait absolument vous convertir. Vous êtes vraiment fous par excès d'orgueil, messieurs les gens sages; je ne sais pourquoi nous vous préférons, car vous n'êtes point gais. Pour moi, je m'en veux de ne pas avoir de l'amitié pour quelque jeune homme bien inconséquent et qui ne parle que de son tilbury. »

 

Quand il eut toute sa tête, Octave se fit bien encore quelques reproches d'avoir violé ses serments; il s'estimait un peu moins. Mais le bonheur de tout dire à Mlle de Zohiloff, même les remords qu'il éprouvait de l'aimer avec passion, formait pour cet être, qui de la vie ne s'était confié à personne, un état de félicité tellement au-dessus de tout ce qu'il avait pensé, qu'il n'eut jamais l'idée sérieuse de reprendre ses préjugés et sa tristesse d'autrefois.

 

En me promettant à moi-même de ne jamais aimer, je m'étais imposé une tâche au-dessus des forces de l'humanité; aussi ai-je été constamment malheureux. Et cet état violent a duré cinq années! J'ai trouvé un coeur tel que jamais je n'avais eu la moindre idée qu'il pût en exister un semblable sur la terre. Le hasard, déjouant ma folie, me fait rencontrer le bonheur, et je m'en offense, j'en suis presque en colère! En quoi est-ce que j'agis contre l'honneur? Qui a connu mon voeu pour me reprocher de le violer? Mais c'est une habitude méprisable que celle d'oublier ses serments; n'est-ce donc rien que d'avoir à rougir à ses propres yeux? Mais il y a là cercle vicieux; ne me suis-je pas donné à moi-même d'excellentes raisons pour violer ce serment téméraire fait par un enfant de seize ans? L'existence d'un coeur comme celui d'Armance répond à tout.

 

Toutefois, tel est l'empire d'une longue habitude: Octave n'était parfaitement heureux qu'auprès de sa cousine. Il avait besoin de sa présence.

 

Un doute venait quelquefois troubler le bonheur d'Armance. Il lui semblait qu'Octave ne lui faisait pas une confidence bien complète des motifs qui l'avaient porté à la fuir et à quitter la France après la nuit passée dans le bois d'Andilly. Elle trouvait au-dessous de sa dignité de faire des questions, mais elle lui dit un jour, et même d'un air assez sévère: « Si vous voulez que je me livre au penchant que je me sens à avoir pour vous beaucoup d'amitié, il faut que vous me rassuriez contre la crainte d'être abandonnée tout à coup, en vertu de quelque idée bizarre qui vous aura passé par la tête. Promettez-moi de ne jamais quitter le lieu où je serai avec vous, Paris ou Andilly peu importe, sans me dire tous vos motifs. »Octave promit.

 

Le soixantième jour après sa blessure, il put se lever, et la marquise, qui sentait vivement l'absence de Mlle de Zohiloff, la redemanda à Mme de Malivert, à qui ce départ fit une sorte de plaisir.

 

On s'observe moins dans l'intimité de la vie domestique et pendant l'inquiétude d'une grande douleur. Le vernis brillant d'une extrême politesse est alors moins sensible, et les vraies qualités de l'âme reprennent tout leur avantage. Le manque de fortune de cette jeune parente et son nom étranger, que M. de Soubirane avait soin de toujours mal prononcer, avaient porté le commandeur et même quelquefois M. de Malivert, à lui parler un peu comme à une dame de compagnie.

 

Mme de Malivert tremblait qu'Octave ne s'en aperçût. Le respect qui lui fermait la bouche à l'égard de son père, ne lui eût fait prendre la chose qu'avec plus de hauteur envers M. de Soubirane, et l'amour-propre irritable du commandeur n'eût pas manqué de se venger par quelque histoire fâcheuse qu'il aurait fait courir sur le compte de Mlle de Zohiloff.

 

Ces propos pouvaient revenir à Octave, et avec la violence de son caractère, Mme de Malivert prévoyait les scènes les plus pénibles et peut-être les moins possibles à cacher. Heureusement, rien de ce qu'avait rêvé son imagination un peu vive n'arriva, Octave ne s'était aperçu de rien. Armance avait repris l'égalité envers M. de Soubirane par quelques épigrammes détournées sur la vivacité de la guerre que dans les derniers temps les chevaliers de Malte faisaient aux Turcs, tandis que les officiers russes, avec leurs noms peu connus dans l'histoire, prenaient Ismaïloff.

 

Mme de Malivert, songeant d'avance aux intérêts de sa belle-fille et au désavantage immense d'entrer dans le monde sans fortune et sans nom, fit à quelques amis intimes des confidences destinées à discréditer d'avance tout ce que la vanité blessée pourrait inspirer à M. de Soubirane. Ces précautions excessives n'eussent peut-être pas été déplacées; mais le commandeur, qui jouait à la bourse depuis l'indemnité de sa soeur, et qui jouait à coup sûr, fit une perte assez considérable, qui lui fit oublier ses velléités de haine.

 

Après le départ d'Armance, Octave, qui ne la voyait plus qu'en présence de Mme de Bonnivet, eut des idées sombres; il songeait de nouveau à son ancien serment. Comme sa blessure au bras le faisait souffrir constamment, et même quelquefois lui donnait la fièvre, les médecins proposèrent de l'envoyer aux eaux de Barèges; mais M. Duquerrel, qui savait ne pas traiter tous ses malades de la même manière, prétendit qu'un air un peu vif suffirait au rétablissement du malade, et lui ordonna de passer l'automne sur les coteaux d'Andilly.

 

Ce lieu était cher à Octave; dès le lendemain il y fut établi. Ce n'est pas qu'il eût l'espoir d'y retrouver Armance; Mme de Bonnivet parlait depuis longtemps d'un voyage au fond du Poitou. Elle faisait rétablir à grands frais l'antique château où l'amiral de Bonnivet avait jadis eu l'honneur de recevoir François Ier, et Mlle de Zohiloff devait l'accompagner.

 

Mais la marquise eut l'avis secret d'une promotion prochaine dans l'ordre du Saint-Esprit. Le feu roi avait promis le cordon bleu à M. de Bonnivet. En conséquence, l'architecte poitevin écrivit bientôt que la présence de Madame serait sans objet dans le moment présent, parce qu'on manquait d'ouvriers, et peu de jours après l'arrivée d'Octave, Mme de Bonnivet vint s'établir à Andilly.
 

CHAPITRE XXIV

 

       Le bruit des domestiques, logés dans les mansardes, pouvant incommoder Octave, Mme de Bonnivet les établit dans la maison d'un paysan voisin. C'était dans ces sortes d'égards matériels pour ainsi dire que triomphait le génie de la marquise; elle y portait une grâce parfaite, et savait fort adroitement employer sa fortune à étendre la réputation de son esprit.

 

Le fond de sa société était composé de ces gens qui pendant quarante ans n'ont jamais fait que ce qui est de la convenance la plus exacte, de ces gens qui font la mode et ensuite s'en étonnent. Ils déclarèrent que Mme de Bonnivet s'imposant le sacrifice de ne pas aller dans ses terres et de passer l'automne à Andilly pour faire compagnie à son amie intime Mme de Malivert, il était de devoir étroit pour tous les coeurs sensibles de venir partager sa solitude.

 

Elle fut telle, cette solitude, que la marquise fut obligée de prendre des chambres dans le petit village à mi-côte pour loger ses amis qui accouraient en foule. Elle y faisait mettre des papiers et des lits. Bientôt la moitié du village fut embellie par ses ordres et occupée. On se disputait les logements, on lui écrivait de tous les châteaux des environs de Paris pour solliciter une chambre. Il devint convenable de venir tenir compagnie à cette admirable marquise qui soignait cette pauvre Mme de Malivert, et Andilly fut brillant pendant le mois de septembre comme un village d'eaux. Il fut question de cette mode même à la cour. « Si nous avions vingt femmes d'esprit comme Mme de Bonnivet, dit quelqu'un, on pourrait risquer d'aller habiter Versailles. » Et le cordon bleu de M. de Bonnivet parut assuré.

 

Jamais Octave n'avait été aussi heureux. La duchesse d'Ancre trouvait ce bonheur bien naturel. « Octave, disait-elle, peut se croire en quelque sorte le centre de tout ce mouvement d'Andilly: le matin chacun envoie chercher des nouvelles de sa santé; quoi de plus flatteur à son âge! Ce petit homme est bien heureux, ajoutait la duchesse, il va être connu de tout Paris, et son impertinence en sera augmentée de moitié. » Ce n'était pas là précisément la cause du bonheur d'Octave.

 

Il voyait parfaitement heureuse cette mère chérie à laquelle il venait de causer tant d'inquiétudes. Elle jouissait de la manière brillante dont son fils débutait dans le monde. Depuis ses succès, elle commençait à ne plus se dissimuler que son genre de mérite avait trop de singularité, et se trouvait trop peu copie des mérites connus, pour ne pas avoir besoin d'être soutenu par la toute-puissante influence de la mode. Privé de ce secours, il eût passé inaperçu.

 

Un des grands bonheurs de Mme de Malivert à cette époque fut un entretien qu'elle eut avec le fameux prince de R... qui vint passer vingt-quatre heures au château d'Andilly.

 

Ce courtisan si délié et dont les aperçus faisaient loi dans le monde, eut l'air de remarquer Octave. -- « Avez-vous observé comme moi, madame, dit-il à Mme de Malivert, que monsieur votre fils ne dit jamais un mot de cet esprit appris qui est le ridicule de notre âge? Il dédaigne de se présenter dans un salon avec sa mémoire, et son esprit dépend des sentiments qu'on fait naître chez lui. C'est pourquoi les sots en sont quelquefois si mécontents et leur suffrage lui manque. Quand on intéresse le vicomte de Malivert, son esprit paraît jaillir tout à coup de son coeur ou de son caractère, et ce caractère me semble des plus grands. Ne pensez-vous pas, madame, que le caractère est un organe usé chez les hommes de notre siècle? Monsieur votre fils me semble appelé à jouer un rôle singulier. Il aura justement le mérite le plus rare parmi ses contemporains: c'est l'homme le plus substantiel et le plus clairement substantiel que je connaisse. Je voudrais qu'il parvînt de bonne heure à la pairie ou que vous le fissiez maître des requêtes. -- Mais, reprit Mme de Malivert, respirant à peine du plaisir que lui faisait le suffrage d'un si bon juge, le succès d'Octave n'est rien moins que général. -- C'est un avantage de plus, reprit en souriant M. de R...; il faudra peut-être trois ou quatre ans aux nigauds de ce pays-ci pour comprendre Octave, et vous pourrez avant l'apparition de l'envie le pousser tout près de sa place; je ne vous demande qu'une chose: empêchez monsieur votre fils d'imprimer, il a trop de naissance pour cela. »

 

Le vicomte de Malivert avait bien des progrès à faire avant d'être digne du brillant horoscope qu'on traçait pour lui; il avait à vaincre bien des préjugés. Son dégoût pour les hommes était profondément enraciné dans son âme; heureux, ils lui inspiraient de l'éloignement; malheureux, leur vue ne lui en était que plus à charge. Il n'avait pu que rarement essayer de se guérir de ce dégoût par la bienfaisance. S'il y fût parvenu, une ambition sans bornes l'eût précipité au milieu des hommes et dans les lieux où la gloire s'achète par les plus grands sacrifices.

 

A l'époque où nous sommes parvenus, Octave était loin de se promettre des destinées brillantes. Mme de Malivert avait eu le bon esprit de ne pas lui parler de l'avenir singulier que lui prédisait M. le prince de R...; ce n'était qu'avec Armance qu'elle osait se livrer au bonheur de discuter cette prédiction.

 

Armance avait l'art suprême d'éloigner de l'esprit d'Octave tous les chagrins que lui donnait le monde. Maintenant qu'il osait les lui avouer, elle était de plus en plus étonnée de ce singulier caractère. Il y avait encore des journées où il tirait les conséquences les plus noires des propos les plus indifférents. On parlait beaucoup de lui à Andilly: « Vous éprouvez la conséquence immédiate de la célébrité, lui disait Armance; on dit beaucoup de sottises sur votre compte. Voulez-vous qu'un sot, par cela seul qu'il a l'honneur de parler de vous, trouve des choses d'esprit? » L'épreuve était singulière pour un homme ombrageux.

 

Armance exigea qu'il lui fît une confidence entière et prompte de tous les mots offensants pour lui qu'il pourrait surprendre dans la société. Elle lui prouvait facilement qu'on n'avait pas songé à lui en les disant, ou qu'ils ne présentaient que ce degré de malveillance que tout le monde a avec tout le monde.

 

L'amour-propre d'Octave n'avait plus de secrets pour Armance, et ces deux jeunes coeurs étaient arrivés à cette confiance sans bornes qui fait peut-être le plus doux charme de l'amour. Ils ne pouvaient parler de rien au monde sans comparer secrètement le charme de leur confiance actuelle avec l'état de contrainte où ils se trouvaient quelques mois auparavant en parlant des mêmes choses. Et cette contrainte elle-même, dont le souvenir était si vif et malgré laquelle ils étaient déjà si heureux à cette époque, était une preuve de l'ancienneté et de la vivacité de leur amitié.

 

Le lendemain, en arrivant à Andilly, Octave n'était pas sans quelque espoir qu'Armance y viendrait; il se dit malade et ne sortit pas du château. Peu de jours après, Armance arriva en effet avec Mme de Bonnivet. Octave arrangea sa première sortie de manière qu'elle pût avoir lieu précisément à sept heures du matin. Armance le rencontra dans le jardin, et il la conduisit auprès d'un oranger placé sous les fenêtres de sa mère. Là, quelques mois auparavant, Armance, le coeur navré par les paroles étranges qu'il lui adressait, était tombée dans un évanouissement d'un moment. Elle reconnut cet arbre, elle sourit et s'appuya contre la caisse de l'oranger en fermant les yeux. A la pâleur près, elle était presque aussi belle que le jour où elle se trouva mal par amour pour lui. Octave sentit vivement la différence de position. Il reconnut cette petite croix de diamant qu'Armance avait reçue de Russie et qui était un voeu de sa mère. Elle était cachée ordinairement, elle parut par le mouvement que fit Armance. Octave eut un moment d'égarement; il prit sa main comme le jour où elle s'était évanouie et ses lèvres osèrent effleurer sa joue. Armance se releva vivement et rougit beaucoup. Elle se reprocha amèrement ce badinage. -- Voulez-vous me déplaire? lui dit-elle. Voulez-vous me forcer à ne sortir qu'avec une femme de chambre? »

 

Une brouillerie de quelques jours fut la suite de l'indiscrétion d'Octave. Mais entre deux êtres qui avaient l'un pour l'autre un attachement parfait, les sujets de querelle étaient rares: quelque démarche qu'Octave eût à faire, avant de songer si elle lui serait agréable à lui-même, il cherchait à deviner si Armance pourrait y voir une nouvelle preuve de son dévouement.

 

Le soir, quand ils étaient aux deux extrémités opposées de l'immense salon où Mme de Bonnivet réunissait ce qu'il y avait alors de plus remarquable et de plus influent à Paris, si Octave avait à répondre à une question, il se servait de tel mot qu'Armance venait d'employer, et elle voyait que le plaisir de répéter ce mot lui faisait oublier l'intérêt qu'il pouvait prendre à ce qu'il disait. Sans projet il s'établissait ainsi pour eux au milieu de la société la plus agréable et la plus animée, non pas une conversation particulière, mais comme une sorte d'écho qui, sans rien exprimer bien distinctement, semblait parler d'amitié parfaite et de sympathie sans bornes.

 

Oserons-nous accuser d'un peu de sécheresse l'extrême politesse que le moment présent croit avoir hérité de cet heureux dix-huitième siècle où il n'y avait rien à haïr ?

 

En présence de cette civilisation si avancée qui pour chaque action, si indifférente qu'elle soit, se charge de vous fournir un modèle qu'il faut suivre, ou du moins auquel il faut faire son procès, ce sentiment de dévouement sincère et sans bornes est bien près de donner le bonheur parfait.

 

Armance ne se trouvait jamais seule avec son cousin qu'à la promenade au jardin, sous les fenêtres du château dont on habitait le rez-de-chaussée, ou dans la chambre de Mme de Malivert et en sa présence. Mais cette chambre était fort grande, et souvent la faible santé de Mme de Malivert lui faisait un besoin de quelques instants de repos; elle engageait alors ses enfants, c'était le nom qu'elle leur donnait toujours, à aller se placer dans l'embrasure de la croisée qui donnait sur le jardin, afin de ne pas l'empêcher de reposer par le bruit de leurs paroles. Cette manière de vivre tranquille et toute d'intimité du matin, était remplacée le soir par la vie du plus grand monde.

 

Outre la société habitant au village, beaucoup de voitures arrivaient de Paris, et y retournaient après souper. Ces jours sans nuage passèrent rapidement. Ces coeurs bien jeunes encore étaient loin de se dire qu'ils jouissaient d'un des bonheurs les plus rares que l'on puisse rencontrer ici-bas; ils croyaient au contraire avoir encore bien des choses à désirer. Sans expérience, ils ne voyaient pas que ces moments fortunés ne pouvaient être que de bien courte durée. Tout au plus ce bonheur tout de sentiment et auquel la vanité et l'ambition ne fournissaient rien, eût-il pu subsister au sein de quelque famille pauvre et ne voyant personne. Mais ils vivaient dans le grand monde, ils n'avaient que vingt ans, ils passaient leur vie ensemble, et pour comble d'imprudence on pouvait deviner qu'ils étaient heureux, et ils avaient l'air de fort peu songer à la société. Elle devait se venger.

 

Armance ne songeait point à ce péril. Elle n'était troublée de temps en temps que par la nécessité de se faire de nouveau le serment de ne jamais accepter la main de son cousin, quoi qu'il pût arriver. Mme de Malivert, de son côté, était fort tranquille; elle ne doutait pas que la manière de vivre actuelle de son fils ne préparât un événement qu'elle souhaitait avec passion.

 

Malgré les jours heureux dont Armance remplissait la vie d'Octave, en son absence il avait des moments plus sombres où il rêvait à sa destinée, et il arriva à ce raisonnement: l'illusion la plus favorable pour moi règne dans le coeur d'Armance. Je pourrais lui avouer les choses les plus étranges sur mon compte, et, loin de me mépriser, ou de me prendre en horreur, elle me plaindrait.

 

Octave dit à son amie que dans sa jeunesse il avait eu la passion de voler. Armance fut atterrée des détails affreux dans lesquels l'imagination d'Octave se plut à entrer sur les suites funestes de cette étrange faiblesse. Cet aveu bouleversa son existence; elle tomba dans une profonde rêverie dont on lui fit la guerre; mais à peine huit jours s'étaient écoulés depuis cette étrange confidence, qu'elle plaignait Octave et était, s'il se peut, plus douce envers lui. Il a besoin de mes consolations, se disait-elle, pour se pardonner à lui-même.

 

Octave, assuré par cette expérience du dévouement sans bornes de ce qu'il aimait, et n'ayant plus à dissimuler de sombres pensées, devint bien plus aimable dans le monde. Avant l'aveu de son amour amené par le voisinage de la mort, c'était un jeune homme fort spirituel et très remarquable plutôt qu'aimable; il plaisait surtout aux personnes tristes. Elles croyaient voir en lui le tous les jours d'un homme appelé à faire de grandes choses. L'idée du devoir paraissait trop dans sa manière d'être, et allait quelquefois jusqu'à lui donner une physionomie anglaise. Sa misanthropie passait pour de la hauteur et de l'humeur auprès de la partie âgée de la société, et fuyait sa conquête. S'il eût été pair à cette époque, on lui eût fait une réputation.

 

C'est l'école du malheur qui manque souvent au mérite des jeunes gens faits pour être les plus aimables un jour. Octave venait d'être façonné par les leçons de ce maître terrible. On peut dire qu'à l'époque dont nous parlons, rien ne manquait à la beauté du jeune vicomte et à l'existence brillante dont il jouissait dans le monde. Il y était prôné comme à l'envi par Mmes d'Aumale et de Bonnivet et par les gens âgés.

 

Mme d'Aumale avait raison de dire que c'était l'homme le plus séduisant qu'elle eût jamais rencontré, car il n'ennuie jamais, disait-elle étourdiment. « Avant de le voir, je n'avais pas même rêvé ce genre de mérite, et le principal est d'être amusé. » -- Et moi, se disait Armance en entendant ce propos naïf, je refuse à cet homme si bien accueilli ailleurs la permission de me serrer la main; c'est un devoir, ajoutait-elle en soupirant, et jamais je n'y manquerai. Il y eut des soirées où Octave se livra au suprême bonheur de ne pas parler, et de voir Armance agir sous ses yeux. Ces moments ne furent perdus ni pour Mme d'Aumale, piquée de ce qu'on négligeait de l'amuser, ni pour Armance, ravie de voir l'homme qu'elle adorait s'occuper d'elle uniquement.

 

La promotion dans l'ordre du Saint-Esprit paraissait retardée; il fut question du départ de Mme de Bonnivet pour le vieux château situé au fond du Poitou, qui donnait son nom à la famille. Un nouveau personnage devait être du voyage, c'était M. le chevalier de Bonnivet, le plus jeune des fils que le marquis avait eus d'un premier mariage.

CHAPITRE XXV

 

Totus mundus stult.

 

HUNGARIAE....

 


      A peu près à l'époque de la blessure d'Octave, un nouveau personnage était arrivé de Saint-Acheul dans la société de la marquise. C'était le chevalier de Bonnivet, troisième fils de son mari.

 

Si l'ancien régime eût encore existé, on l'eût destiné à l'ordre épiscopal, et quoique bien des choses soient changées, une sorte d'habitude de famille avait persuadé à tout le monde et à lui-même qu'il devait appartenir à l'Église.

 

Ce jeune homme, à peine âgé de vingt ans, passait pour fort savant; il annonçait surtout une sagesse au-dessus de son âge. C'était un être petit, fort pâle; il avait le visage gros, et au total quelque chose de l'air prêtre.

 

Un soir on apporta l'Étoile. L'unique bande de papier qui ferme ce journal se trouvait mal posée; il était évident que le portier l'avait lue. « Et ce journal aussi! s'écria involontairement le chevalier de Bonnivet, pour faire la plate économie d'une seconde bande de papier gris, qui couperait l'autre en forme de croix, il ne craint pas de courir la chance que le peuple le lise, comme si le peuple était fait pour lire! comme si le peuple pouvait distinguer le bon du mauvais! Que faut-il attendre des journaux jacobins quand on voit les feuilles monarchiques se conduire ainsi?

 

Ce mouvement d'éloquence involontaire fit beaucoup d'honneur au chevalier. Il lui concilia sur-le-champ les gens âgés et tout ce qui dans la société d'Andilly avait plus de prétention que d'esprit. Le silencieux baron de Risset, dont le lecteur se souvient à peine, se leva gravement et vint embrasser le chevalier sans mot dire. Cette action mit pendant quelques minutes de la solennité dans le salon et amusa Mme d'Aumale. Elle appela le chevalier, chercha à le faire parler, et le prit en quelque sorte sous sa protection.

 

Toutes les jeunes femmes suivirent ce mouvement. On fit du chevalier une sorte de rival pour Octave, qui alors était blessé et retenu chez lui,à Paris.

 

Mais bientôt on éprouvait auprès du chevalier de Bonnivet, quoique si jeune, une sorte de repoussement. On sentait en lui une singulière absence de sympathie pour tout ce qui nous intéresse; ce jeune homme avait un avenir à part. On devinait en lui quelque chose de profondément perfide pour tout ce qui existe.

 

Le lendemain du jour où il avait brillé aux dépens de l'Étoile, le chevalier de Bonnivet, qui vit Mme d'Aumale dès le matin, débuta avec elle à peu près comme Tartuffe lorsqu'il offre un mouchoir à Dorine afin qu'elle couvre des choses que l'on ne saurait voir. Il lui fit une réprimande sérieuse sur je ne sais quel propos léger qu'elle venait de se permettre au sujet d'une procession.

 

La jeune comtesse lui répliqua vivement, l'engagea beaucoup à revenir, et fut enchantée de ce ridicule. C'est absolument comme mon mari, pensait-elle. Quel dommage que le pauvre Octave ne soit pas ici, comme nous ririons!

 

Le chevalier de Bonnivet était surtout choqué de la sorte d'éclat qui s'attachait au vicomte de Malivert, dont il retrouvait le nom dans toutes les bouches. Octave vint à Andilly et reparut dans le monde. Le chevalier le crut amoureux de Mme d'Aumale, et sur cette idée, lui-même forma le projet de prendre une passion pour la jolie comtesse auprès de laquelle il était fort aimable.

 

La conversation du chevalier était une allusion perpétuelle et fort spirituelle aux chefs-d'oeuvre des grands écrivains et des grands poètes des littératures française et latine. Mme d'Aumale, qui savait peu, se faisait expliquer l'allusion, et rien ne l'amusait davantage. La mémoire réellement prodigieuse du chevalier le servait bien; il disait sans hésiter les vers de Racine ou les phrases de Bossuet qu'il avait voulu rappeler, et montrait avec clarté et élégance le genre de rapport de l'allusion qu'il avait voulu faire avec le sujet de la conversation. Tout cela avait le charme de la nouveauté aux yeux de Mme d'Aumale.

 

Un jour, le chevalier dit : « Un seul petit article de la Pandore est fit pour gâter tout le plaisir que donne le pouvoir ». Ceci passa pour très profond.

 

Mme d'Aumale admira beaucoup le chevalier; mais à peine quelques semaines étaient-elles passées, qu'il lui fit peur. « Vous me faites l'effet, lui dit-elle, d'une bête venimeuse que je rencontrerais dans un lieu solitaire au fond des bois. Plus vous avez d'esprit, plus vous avez de pouvoir pour me faire du mal. »

 

Elle lui dit un autre jour qu'elle gagerait qu'il avait deviné tout seul ce grand principe: que la parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée.

 

Le chevalier avait de grands succès auprès des autres personnes de la société. Par exemple, séparé de son père depuis huit années qu'il avait passées à Saint-Acheul, à Brigg, et en d'autres lieux, souvent ignorés du marquis lui-même, à peine revenu auprès de lui, en moins de deux mois il parvint à s'emparer complètement de l'esprit de ce vieillard, l'un des fins courtisans de l'époque.

 

M. de Bonnivet avait toujours craint de voir finir la restauration de France comme celle d'Angleterre; mais depuis un an ou deux la peur en avait fait un véritable avare. On fut donc très étonné dans le monde de lui voir donner trente mille francs à son fils le chevalier pour contribuer à l'établissement de quelques maisons de jésuites.

 

Tous les soirs, à Andilly, le chevalier faisait la prière en commun avec les quarante ou cinquante domestiques attachés aux personnes qui logeaient au château ou dans les maisons de paysans arrangées pour les amis de la marquise. Cette prière était suivie d'une courte exhortation improvisée et fort bien faite.

 

Les femmes âgées commencèrent par se rendre dans l'orangerie, où avait lieu cet exercice du soir. Le chevalier y fit placer des fleurs charmantes et souvent renouvelées qu'on apportait de Paris. Bientôt cette exhortation pieuse et sévère excita un intérêt général; elle faisait bien contraste avec la manière frivole dont on employait le reste de la soirée.

 

Le commandeur de Soubirane se déclara l'un des fauteurs les plus chauds de cette façon de ramener aux bons principes tous les subalternes qui environnent nécessairement les gens considérables et qui, ajoutait-il, ont montré tant de cruauté lors de la première apparition du régime de la terreur. C'était une des façons de parler du commandeur, qui allait annonçant partout qu'avant dix ans, si l'on ne rétablissait l'ordre de Malte et les jésuites, on aurait un second Robespierre.

 

Mme de Bonnivet n'avait pas manqué d'envoyer aux exercices pieux de son beau-fils ceux de ses gens dont elle était sûre. Elle fut bien étonnée d'apprendre qu'il distribuait de l'argent aux domestiques qui venaient lui confier en particulier qu'ils éprouvaient des besoins.

 

La promotion dans l'ordre du Saint-Esprit paraissant différée, Mme de Bonnivet annonça que son architecte lui mandait de Poitou qu'il avait réussi à rassembler un nombre suffisant d'ouvriers. Elle se prépara au voyage ainsi qu'Armance. Elle ne fut que médiocrement satisfaite du projet qu'annonça le chevalier de l'accompagner à Bonnivet, afin de revoir, disait-il, l'antique château, berceau de sa famille.

 

Le chevalier vit bien que sa présence contrariait sa belle-mère; ce fut une raison de plus pour lui de l'accompagner dans ce voyage. Il espérait faire valoir auprès d'Armance le souvenir de la gloire de ses aïeux; car il avait remarqué qu'Armance était l'amie du vicomte de Malivert, et il voulait la lui enlever. Ces projets, médités de longue main, ne parurent qu'au moment de l'exécution.

 

Aussi heureux avec les jeunes gens qu'auprès de la partie grave de la société, avant de quitter Andilly, le chevalier de Bonnivet avait eu l'art d'inspirer beaucoup de jalousie à Octave. Après le départ d'Armance, Octave alla jusqu'à penser que ce chevalier de Bonnivet, qui affichait pour elle une estime et un respect sans bornes, pourrait bien être cet époux mystérieux que lui avait trouvé un ancien ami de sa mère.

 

En se quittant, Armance et son cousin étaient tous les deux tourmentés par de sombres soupçons. Armance sentait qu'elle laissait Octave auprès de Mme d'Aumale, mais elle ne crut pas pouvoir se permettre de lui écrire.

 

Durant cette absence cruelle, Octave ne put qu'adresser à Mme de Bonnivet deux ou trois lettres fort jolies; mais d'un ton singulier. Si un homme étranger à cette société les avait vues, il eût pensé qu'Octave était amoureux fou de Mme de Bonnivet et n'osait lui avouer son amour.

 

Pendant cette absence d'un mois, Mlle de Zohiloff, dont le bon sens n'était plus troublé par le bonheur de vivre sous le même toit que son ami et de le voir trois fois par jour, fit des réflexions sévères. Quoique sa conduite fût parfaitement convenable, elle ne put se dissimuler qu'il devait être facile de lire dans ses yeux quand elle regardait son cousin.

 

Les hasards du voyage lui permirent de surprendre quelques mots des femmes de Mme de Bonnivet qui lui firent verser bien des larmes. Ces femmes, comme tout ce qui approche les personnes considérables, ne voyant partout que l'intérêt d'argent, attribuaient à ce motif les apparences de passion qu'Armance se donnait, disaient-elles, afin de devenir vicomtesse de Malivert; ce qui n'était pas mal pour une pauvre demoiselle de si petite naissance.

 

L'idée d'être calomniée à ce point n'était jamais venue à Armance. Je suis une fille perdue, se dit-elle; mon sentiment pour Octave est plus que soupçonné, et ce n'est pas même le plus grand des torts que l'on me suppose; je vis dans la même maison que lui, et il n'est pas possible qu'il m'épouse... Dès cet instant, l'idée des calomnies dont elle était l'objet, qui survivait à tous les raisonnements d'Armance, empoisonna sa vie.

 

Il y eut des moments où elle crut avoir oublié jusqu'à son amour pour Octave. Le mariage n'est pas fait pour ma position, je ne l'épouserai pas, pensait-elle, et il faut vivre beaucoup plus séparée de lui. S'il m'oublie, comme il est fort possible, j'irai finir mes jours dans un couvent; ce sera un asile fort convenable et fort désiré pour le reste de mon existence. Je penserai à lui, j'apprendrai ses succès. Les souvenirs de la société offrent bien des existences semblables à celle que je mènerai.

 

Ces prévoyances étaient justes; mais l'idée affreuse pour une jeune fille de pouvoir, avec quelque apparence de justice, être exposée à la calomnie de toute une maison, et encore de la maison où vivait Octave, jeta sur la vie d'Armance un sombre que rien ne put dissiper. Si elle entreprenait de se soustraire au souvenir de ses torts, car c'est le nom qu'elle donnait au genre de vie qu'elle avait suivi à Andilly, elle songeait à Mme d'Aumale, et s'exagérait son amabilité sans qu'elle s'en aperçût; la société du chevalier de Bonnivet contribuait à lui faire voir encore plus irrémédiables qu'ils ne le sont en effet tous les maux que peut infliger la société quand on l'a choquée. Vers la fin de son séjour dans l'antique château de Bonnivet, Armance passait toutes ses nuits à pleurer. Sa tante s'aperçut de cette tristesse et ne lui cacha pas toute l'humeur qu'elle en ressentait.

 

Ce fut pendant son séjour en Poitou qu'Armance apprit un événement qui la toucha peu. Elle avait trois oncles au service de Russie; ces jeunes gens périrent par le suicide durant les troubles de ce pays. On cacha leur mort; mais enfin, après plusieurs mois, des lettres que la police ne parvint pas à supprimer furent remises à Mlle de Zohiloff. Elle héritait d'une fortune agréable et qui pouvait la rendre un parti sortable pour Octave.

 

Cet événement n'était pas fait pour diminuer l'humeur de Mme de Bonnivet, à laquelle Armance était nécessaire. Cette pauvre fille eut à essuyer un mot fort dur sur la préférence qu'elle accordait au salon de Mme de Malivert. Les grandes dames n'ont pas plus de méchanceté que le vulgaire des femmes riches; mais on acquiert auprès d'elles plus de susceptibilité, et l'on sent plus profondément et plus irrémédiablement, si j'ose parler ainsi, les mots désagréables.

 

Armance croyait que rien ne manquait à son malheur, lorsque le chevalier de Bonnivet lui apprit, un matin, de cet air indifférent que l'on a pour une nouvelle déjà ancienne, qu'Octave était de nouveau assez mal, et que sa blessure au bras s'était rouverte et donnait des inquiétudes. Depuis le départ d'Armance, Octave, qui était devenu difficile en bonheur, s'ennuyait souvent au salon. Il commit des imprudences à la chasse qui eurent des suites graves. Il avait eu l'idée de tirer de la main gauche un petit fusil fort léger; il obtint des succès qui l'encouragèrent.

 

Un jour, en poursuivant un perdreau blessé, il sauta un fossé et se heurta le bras contre un arbre, ce qui lui redonna la fièvre. Durant cette fièvre et l'état de malaise qui la suivit, le bonheur artificiel, pour ainsi dire, dont il avait joui sous les yeux d'Armance, sembla ne plus avoir que la consistance d'un rêve.

 

Mlle de Zohiloff revint enfin à Paris, et dès le lendemain, au château d'Andilly, les amants se revirent, mais ils étaient fort tristes, et cette tristesse était de la pire espèce, elle venait de doutes réciproques. Armance ne savait quel ton prendre avec son cousin, et ils ne se parlèrent presque pas le premier jour.

 

Pendant que Mme de Bonnivet se donnait le plaisir de bâtir des tours gothiques en Poitou, et de croire reconstruire le douzième siècle, Mme d'Aumale avait fait une démarche décisive pour le grand succès qui venait enfin de couronner la vieille ambition de M. de Bonnivet. Elle était l'héroïne d'Andilly. Pour ne pas se séparer d'une amie si utile, pendant l'absence de la marquise, Mme de Bonnivet avait obtenu de la comtesse d'Aumale qu'elle occuperait un petit appartement dans les combles du château, tout près de la chambre d'Octave. Et Mme d'Aumale paraissait à tout le monde se souvenir beaucoup que c'était en quelque sorte pour elle qu'Octave avait reçu la blessure qui lui donnait la fièvre. Il était de bien mauvais goût de rappeler le souvenir de cette affaire, qui avait coûté la vie au marquis de Crêveroche ; cependant, Mme d'Aumale ne pouvait s'empêcher d'y faire souvent allusion: c'est que l'usage du monde est à la délicatesse d'âme à peu près ce que la science est à l'esprit. Ce caractère tout en dehors et pas du tout romanesque était surtout frappé des choses réelles. A peine Armance eut-elle passé quelques heures à Andilly, que ce retour fréquent aux mêmes idées, dans une âme ordinairement si légère, la frappa vivement.

 

Elle arrivait fort triste et fort découragée; elle sentit pour la seconde fois de sa vie les atteintes d'un sentiment affreux, surtout quand il se rencontre dans le même coeur avec le sentiment exquis des convenances. Armance croyait avoir à cet égard de graves reproches à se faire. Je dois veiller sur moi d'une manière sévère, se disait-elle en détournant ses regards, qui s'arrêtaient sur Octave, et les portant sur la brillante comtesse d'Aumale. Et chacune des grâces de la comtesse était pour Armance l'occasion d'un acte d'humilité excessive. Comment Octave ne lui donnerait-il pas la préférence? se disait-elle; moi-même, je sens qu'elle est adorable.

 

Des sentiments aussi pénibles réunis aux remords qu'Armance éprouvait, sans doute à tort, mais qui n'en étaient pas moins cruels, la rendirent fort peu aimable pour Octave. Le lendemain de son arrivée, elle ne descendit point au jardin de bonne heure, c'était son habitude autrefois; et elle savait bien qu'Octave l'y attendait.

 

Dans la journée, Octave lui adressa la parole deux on trois fois. Une extrême timidité qui la saisit, en songeant que tout le monde les observait, la rendit immobile, et elle répondit à peine.

 

Ce jour-là, au dîner, on parla de la fortune que le hasard venait d'envoyer à Armance, et elle remarqua que cette annonce était sans doute peu agréable à Octave, qui, sur cet événement, ne lui dit pas un mot. Ce mot qui ne fut pas prononcé, si son cousin le lui eût adressé, n'eût pas fait naître dans son coeur un plaisir égal à la centième partie de la douleur que son silence lui causa.

 

Octave n'écoutait pas, il pensait à la singulière manière d'être qu'Armance avait envers lui depuis son retour. Sans doute elle ne m'aime plus, se disait-il, ou elle a pris des engagements définitifs avec le chevalier de Bonnivet. L'indifférence d'Octave à l'annonce de la fortune d'Armance ouvrit à cette pauvre fille une source de malheurs nouvelle et immense. Pour la première fois, elle pensa longuement et sérieusement à cet héritage qui lui arrivait du Nord, et qui, si Octave l'eût aimée, aurait fait d'elle un parti à peu près convenable pour lui.

 

Octave pour avoir un prétexte de lui écrire une page, lui avait envoyé en Poitou un petit poème sur la Grèce que venait de publier lady Nelcombe, une jeune Anglaise amie de Mme de Bonnivet. Il n'y avait en France que deux exemplaires de ce poème dont on parlait beaucoup. Si l'exemplaire qui avait fait le voyage de Poitou eût paru dans le salon, vingt demandes indiscrètes se seraient avancées pour l'intercepter. Octave pria sa cousine de le faire porter chez lui. Armance, fort intimidée, ne se sentit pas le courage de donner une telle commission à sa femme de chambre. Elle monta au second étage du château et plaça ce petit poème anglais sur la poignée de la porte d'Octave, de manière à ce qu'il ne pût pas rentrer chez lui sans l'apercevoir.

 

Octave était fort troublé; il voyait qu'Armance décidément ne voulait pas lui parler. Ne se sentant nullement d'humeur à lui parler lui-même, il quitta le salon avant dix heures. Il était agité de mille pensées sinistres. Mme d'Aumale se déplut bientôt au salon; on parlait politique et d'une façon dolente; elle parla, elle, de mal de tête, et avant dix heures et demie était rentrée dans son appartement. Probablement Octave et Mme d'Aumale se promenaient ensemble; cette idée, qui vint à tout le monde, fit pâlir Armance. Ensuite elle se reprocha sa douleur même comme une inconvenance qui la rendait moins digne de l'estime de son cousin.

 

Le lendemain matin de bonne heure, Armance se trouvait chez Mme de Malivert, qui eut besoin d'un certain chapeau. Sa femme de chambre était allée au village; Armance court à la chambre où se trouvait le chapeau; il fallait passer devant la chambre d'Octave. Elle resta comme frappée de la foudre en apercevant le petit poème anglais appuyé sur la poignée de la porte, ainsi qu'elle l'avait placé la veille au soir. Il était clair qu'Octave n'était pas rentré chez lui.

 

Rien n'était plus vrai. Il était allé à la chasse malgré le dernier accident de son bras, et afin de pouvoir se lever matin et n'être pas aperçu, il avait passé la nuit chez le garde-chasse. Il voulait rentrer au château à onze heures, à la cloche du déjeuner, et éviter ainsi les reproches qu'on lui aurait adressés sur son imprudence.

 

En rentrant chez Mme de Malivert, Armance eut besoin de dire qu'elle se trouvait mal. De ce moment elle ne fut plus la même. Je porte une juste peine, se dit-elle, de la fausse position dans laquelle je me suis placée, et qui est si inconvenante pour une jeune personne. J'en suis venue à avoir des douleurs que je ne puis pas même m'avouer.

 

Lorsqu'elle revit Octave, Armance n'eut pas le courage de lui faire la moindre question sur le hasard qui l'avait empêché de voir le poème anglais; elle eût cru manquer à tout ce qu'elle se devait. Ce troisième jour fut encore plus sombre que les précédents.

 

CHAPITRE XXVI

 

    Octave, consterné du changement qu'il voyait dans la manière d'être d'Armance, pensa, que, même en sa qualité d'ami, il pouvait espérer qu'elle lui confierait le sujet de ses inquiétudes; car elle était malheureuse, Octave ne pouvait en douter. Il était également évident pour lui que le chevalier de Bonnivet cherchait à leur ôter toutes les occasions de se dire un mot qu'auraient pu leur offrir les hasards de la promenade ou du salon.

 

Les demi-mots qu'Octave hasardait quelquefois n'obtenaient pas de réponse. Pour qu'elle avouât sa douleur et renonçât au système de retenue parfaite qu'elle s'était imposé, il aurait fallu qu'Armance fût profondément émue. Octave était trop jeune et trop malheureux lui-même pour faire cette découverte et en profiter.

 

Le commandeur de Soubirane était venu dîner à Andilly ; le soir il y eut de l'orage, il plut beaucoup. On engagea le commandeur à rester, et on le logea dans une chambre voisine de celle qu'Octave venait de prendre au second étage du château. Ce soir-là Octave avait entrepris de rendre à Armance un peu de gaieté; il avait besoin de la voir sourire; il eût vu dans ce sourire une image de l'ancienne intimité. Sa gaieté réussit fort mal et déplut fort à Armance. Comme elle ne répondait pas, il était obligé d'adresser ses discours à Mme d'Aumale, qui était présente et qui riait beaucoup, tandis qu'Armance gardait un silence morne.

 

Octave se hasarda à lui faire une question qui semblait exiger une assez longue réponse: on répondit en deux mots fort secs. Désespéré de l'évidence de sa disgrâce, il quitta le salon à l'instant. En prenant l'air dans le jardin, il rencontra le garde-chasse à qui il dit qu'il chasserait le lendemain de bonne heure.

 

Mme d'Aumale, ne voyant au salon que des gens graves, dont la conversation lui était à charge, prit son parti et disparut. Ce second rendez-vous sembla trop clair à la malheureuse Armance. Indignée surtout de la duplicité d'Octave, qui, le soir même, en passant d'une pièce à l'autre, lui avait dit quelques mots fort tendres, elle monta chez elle pour prendre un volume qu'elle eut l'idée de placer, comme le petit poème anglais, sur la poignée de la porte d'Octave. En avançant dans le corridor qui conduisait à la chambre de son cousin, elle entendit du bruit chez lui ; sa porte était ouverte, et il arrangeait son fusil. Il y avait un très petit cabinet servant de dégagement à la chambre que l'on venait de préparer pour le commandeur, et la porte de ce cabinet donnait sur le corridor. Par malheur cette porte était ouverte. Octave se rapprocha de la porte de sa chambre comme Armance s'avançait et fit un mouvement comme pour entrer dans le passage. Il eût été affreux pour Armance d'être rencontrée par Octave en ce moment. Elle n'eut que le temps de se jeter dans cette porte ouverte qui se présentait à elle. Dès qu'Octave sera sorti, se dit-elle, je placerai le livre. Elle était si troublée par l'idée de la démarche qu'elle osait se permettre, et qui était une grande faute, qu'à peine faisait-elle des raisonnements suivis.

 

Octave sortit en effet de sa chambre, il passa devant la porte ouverte du petit cabinet où se trouvait Armance; mais il n'alla que jusqu'au bout du corridor. Il se mit à une fenêtre et siffla deux fois, comme pour donner un signal. Le garde-chasse, qui buvait à l'office, ne répondant pas, Octave resta à la fenêtre. Le silence qui régnait dans cette partie du château, la société se trouvant au salon du rez-de-chaussée et les domestiques dans l'étage souterrain, était si profond, qu'Armance, dont le coeur battait avec force, n'osa faire aucun mouvement. D'ailleurs, la malheureuse Armance ne pouvait se dissimuler qu'Octave venait de donner un signal; et quelque peu féminin qu'il fût, il lui semblait que Mme d'Aumale pouvait fort bien l'avoir choisi.

 

La fenêtre sur laquelle Octave s'appuyait était à la tête du petit escalier qui descendait au premier, il était impossible de passer. Octave siffla une troisième fois comme onze heures venaient de sonner; le garde-chasse qui était à l'office avec les domestiques ne répondit pas. Vers les onze heures et demie Octave rentra chez lui.

 

Armance, qui de la vie ne s'était trouvée engagée dans une démarche dont elle eût à rougir, était si troublée qu'elle se trouvait hors d'état de marcher. Il était évident qu'Octave donnait un signal, on allait y répondre, ou bientôt il sortirait de nouveau. Onze heures trois quarts sonnèrent à l'horloge du château, ensuite minuit. Cette heure indue augmenta les remords d'Armance; elle se décida à quitter le cabinet qui lui avait servi de refuge, et comme minuit achevaient de sonner, elle se mit en marche. Elle était tellement troublée qu'elle, qui avait ordinairement la démarche si légère, faisait assez de bruit.

 

En s'avançant dans le corridor, elle aperçut dans l'ombre, à la fenêtre près de l'escalier, une figure qui se dessinait sur le ciel, elle reconnut bientôt M. de Soubirane. Il attendait son domestique qui lui apportait une bougie, et au moment où Armance immobile regardait la figure du commandeur qu'elle venait de reconnaître, la lumière de la bougie qui commençait à monter l'escalier parut au plafond du corridor.

 

Avec du sang-froid Armance aurait pu essayer de se cacher derrière une grande armoire qui était dans le coin du corridor, près de l'escalier, peut-être elle eût été sauvée. Immobile de terreur, elle perdit deux secondes, et le domestique arrivant sur la dernière marche de l'escalier, la lumière de la bougie donna en plein sur elle, et le commandeur la reconnut. Un sourire affreux parut sur ses lèvres. Ses soupçons sur l'intelligence d'Armance et de son neveu étaient confirmés, mais en même temps il avait un moyen de les perdre à jamais. -- Saint-Pierre, dit-il à son domestique, n'est-ce pas là Mlle Armance de Zohiloff? -- Oui, monsieur, dit le domestique tout interdit. -- Octave va mieux, mademoiselle, j'espère? » dit le commandeur d'un ton goguenard et grossier, et il passa.


CHAPITRE XXVII
 

     Armance, au désespoir, se vit à la fois déshonorée à jamais, et trahie par son amant. Elle s'assit un instant sur la dernière marche de l'escalier. Elle eut l'idée d'aller frapper à la porte de la femme de chambre de Mme de Malivert. Cette fille dormait et ne répondit pas. Mme de Malivert, craignant vaguement que son fils ne fût malade, prit sa veilleuse et vint elle-même ouvrir la porte de sa chambre ; elle fut effrayée de la figure d'Armance. « Qu'est-il arrivé à Octave? s'écria Mme de Malivert. -- Rien, madame, rien au monde à Octave, il se porte bien, ce n'est que moi qui suis malheureuse et au désespoir de troubler votre sommeil. Mon projet était de parler à Mme Dérien et de ne me présenter chez vous que si l'on me disait que vous ne dormiez pas encore.-- Ma petite, tu redoubles ma frayeur avec ton mot de madame. Il y a quelque chose d'extraordinaire. Octave est-il malade? -- Non, maman, dit Armance en fondant en larmes, ce n'est que moi qui suis une fille perdue.

 

Mme de Malivert la fit entrer dans sa chambre, et elle raconta ce qui venait de lui arriver, sans rien dissimuler ni passer sous silence, pas même sa jalousie. Le coeur d'Armance, épuisé par tant de malheurs, n'avait plus la force de rien cacher.

 

Mme de Malivert fut épouvantée. Tout à coup: « Il ne faut pas perdre de temps, s'écria-t-elle, donne-moi ma pelisse, ma pauvre fille, ma chère fille, et elle lui donna deux ou trois baisers avec toute la passion d'une mère. Allume mon bougeoir; toi, reste ici. » Mme de Malivert courut chez son fils; la porte heureusement n'était pas fermée; elle entre doucement, éveille Octave et lui raconte ce qui vient de se passer. « Mon frère peut nous perdre, dit Mme de Malivert, et suivant les apparences il n'y manquera pas. Lève-toi, entre dans sa chambre, dis-lui que j'ai eu une sorte de coup de sang chez toi. Trouves-tu quelque chose de mieux? -- Oui, maman, dès demain épouser Armance si cet ange veut encore de moi. »

 

Ce mot imprévu comble les voeux de Mme de Malivert, elle embrasse son fils; mais elle ajoute par réflexion: « Ton oncle n'aime pas Armance, il pourra parler; il promettra le silence, mais il a son domestique qui par son ordre parlera, et qu'il chassera ensuite pour avoir parlé. Je tiens à mon idée de coup de sang. Cette comédie nous occupera désagréablement pendant trois jours, mais l'honneur de ta femme est plus précieux que tout. Songe que tu dois te montrer très effrayé. Dès que tu auras averti le commandeur, descends chez moi, fais part de notre idée à Armance. Quand le commandeur l'a rencontrée sur l'escalier, j'étais dans ta chambre, et elle allait chercher Mme Dérien. » Octave courut avertir son oncle qu'il trouva fort éveillé. Le commandeur le regarda d'un air goguenard qui changea en colère toute son émotion. Octave quitta M. de Soubirane pour voler dans la chambre de sa mère « Est-il possible, dit-il à Armance, que vous n'aimiez pas le chevalier de Bonnivet et qu'il ne soit pas cet époux mystérieux dont vous m'aviez parlé autrefois? -- Le chevalier me fait horreur. Mais vous, Octave, n'aimez-vous pas Mme d'Aumale? -- De ma vie je ne la reverrai ni ne penserai à elle, dit Octave. Chère Armance, daignez dire que vous m'acceptez comme époux. Le ciel me punit de vous avoir fait un secret de mes parties de chasse, je sifflais le garde-chasse qui ne m'a pas répondu. » Les protestations d'Octave avaient toute la chaleur, mais non pas toute la délicatesse de la vraie passion ; Armance croyait voir qu'il accomplissait un devoir en pensant à autre chose. -- Vous ne m'aimez pas dans ce moment, lui dit-elle. -- Je vous aime de toute la force de mon âme, mais je suis transporté de colère contre cet ignoble commandeur, homme vil, sur le silence duquel on ne peut pas compter. » Octave renouvelait ses sollicitations. -- « Est-il sûr que ce soit l'amour qui parle, lui dit Armance, peut-être n'est-ce que la générosité, et aimez-vous Mme d'Aumale? Vous abhorriez le mariage, cette conversion subite m'est suspecte. -- Au nom du ciel, chère Armance, ne perdons pas de temps; tout le reste de ma vie te répondra de mon amour. » Il était si persuadé de ce qu'il disait qu'il finit par persuader à son tour. Il remonta rapidement, il trouva le commandeur auprès de sa mère à qui sa joie du prochain mariage d'Octave donnait le courage de fort bien jouer la comédie. Toutefois le commandeur ne semblait pas très persuadé de l'accident de sa soeur. Il se permit une plaisanterie sur les courses nocturnes d'Armance. Monsieur, j'ai encore un bon bras, s'écria Octave en se levant tout à coup et se précipitant sur lui, si vous ajoutez un seul mot, je vous jette par la fenêtre que voilà. La fureur contenue d'Octave fit pâlir le commandeur, il se souvint à propos des accès de folie de son neveu et vit qu'il était irrité au point de commettre un crime.

 

Armance parut en ce moment, mais Octave ne trouva rien à lui dire. Il ne put même la regarder avec amour, le calme l'avait mis hors de lui. Le commandeur, pour faire bonne contenance, avant voulu dire quelques mots gais, Octave craignit qu'il ne blessât Mlle de Zohiloff. -- Monsieur, lui dit-il, en lui serrant fortement le bras, je vous engage à vous retirer à l'instant chez vous. » Le commandeur hésitant, Octavele saisit par le bras, l'entraîna dans sa chambre, l'y jeta, ferma la porte à clef, et mit la clef dans sa poche.

 

A son retour auprès des dames, il était furieux. -- Si je ne tue cette âme mercenaire et basse, s'écriait-il comme se parlant à lui-même, il osera parler mal de ma femme. Malheur à lui!

 

-- Pour moi, j'aime M. de Soubirane, dit Armance effrayée et qui voyait la peine qu'Octave faisait à sa mère. J'aime M. de Soubirane, et si vous continuez à être furieux, je pourrai penser que vous avez de l'humeur à cause d'un certain engagement un peu prompt que nous venons de lui annoncer.

 

-- Vous ne le croyez pas, dit Octave en l'interrompant, j'en suis sûr. Mais vous avez raison comme toujours. A le bien prendre, je dois des actions de grâce à cette âme basse »; et peu à peu sa colère disparut. Mme de Malivert se fit transporter chez elle jouant fort bien la comédie du coup de sang. Elle envoya chercher son médecin à Paris.

 

Le reste de la nuit fut charmant. La gaieté de cette heureuse mère se communiqua à Octave et à son amie. Engagée par les paroles gaies de Mme de Malivert, Armance, encore toute troublée et qui avait perdu tout empire sur elle-même, osait montrer à Octave combien il lui était cher. Elle avait le plaisir extrême de le voir jaloux du chevalier de Bonnivet. C'était ce sentiment fortuné qui expliquait d'une manière si heureuse pour elle son apparente indifférence des jours précédents. Mmes d'Aumale et de Bonnivet, qu'on avait réveillées malgré les ordres de Mme de Malivert, ne vinrent que fort tard et tout le monde alla se coucher au petit jour.
 

CHAPITRE XXVIII

 


This is the state of man ; to-day he puts forth

The tender leaves of hope, to-morrow blossoms,

And bears his blushing honours thick upon him.

The third day, comes a frost, a killing frost;

And then he falls -- see his character.


 

King Henry VIII, act. III.

 

     Dès le lendemain de fort bonne heure, Mme de Malivert vint à Paris proposer à son mari le mariage d'Octave. Il batailla pendant toute la journée; « ce n'est pas, disait le marquis, que je ne m'attende depuis longtemps à cette fâcheuse proposition. C'est à tort que je ferais l'étonné. Mlle de Zohiloff ne manque pas absolument de fortune, j'en conviens, ses oncles russes sont morts fort à propos pour elle. Mais cette fortune n'excède pas ce que nous pourrions trouver ailleurs, et ce qui est de la plus grande conséquence pour mon fils, il n'y a pas de famille dans cette alliance; je n'y vois qu'une funeste analogie de caractères. Octave n'a pas assez de parents dans la société, et sa manière d'être tout en dedans ne lui donne pas d'amis. Il sera Pair après son cousin et après moi, voilà tout, et comme vous le savez, ma bonne amie, en France, tant vaut l'homme, tant vaut la place. Je suis de la vieille génération, comme disent ces insolents; je disparaîtrai bientôt, et avec moi tous les liens que mon fils peut avoir avec la société; car il est un instrument de notre chère marquise de Bonnivet, mais n'est pas un objet pour elle. Il fallait chercher, en mariant Octave, des appuis dans le monde plutôt même que de la fortune. Je lui vois un de ces mérites distingués, si vous voulez, pour réussir tout seul. J'ai toujours vu que ces gens si sublimes ont besoin d'être prônés, et mon fils, loin de flatter les faiseurs de réputation, semble trouver un malin plaisir à les braver et à leur rompre en visière. Ce n'est pas ainsi qu'on réussit. Avec une famille nombreuse et bien établie il eût passé dans la société pour être digne du ministère; il n'est vanté par personne, il ne sera qu'un original. »

 

Mme de Malivert se récria beaucoup sur ce mot Elle voyait que quelqu'un avait chambré son mari.

 

Il continua de plus belle. -- « Oui, ma bonne amie, je ne voudrais pas jurer que la facilité à se piquer que montre Octave, et sa passion pour ce qu'on appelle des principes depuis que les jacobins ont tout changé parmi nous, même notre langue, ne le jettent un jour dans la pire des sottises, dans ce que vous appelez l'opposition. Le seul homme marquant qu'ait eu votre opposition, le comte de Mirabeau, a fini par se vendre; c'est un vilain dénouement et que je ne voudrais pas non plus pour mon fils. -- Et c'est aussi ce que vous ne devez pas craindre, répliqua vivement Mme de Malivert. -- Non, c'est dans le précipice opposé qu'ira s'engloutir la fortune de mon fils. Ce mariage-ci n'en fera qu'un bourgeois vivant au fond de sa province, claquemuré dans son château. Son caractère sombre ne le porte déjà que trop à ce genre de vie. Notre chère Armance a de la bizarrerie dans la manière de voir; loin de tendre à changer ce que je trouve à reprendre chez Octave, elle fortifiera ses habitudes bourgeoises, et par ce mariage vous abîmez notre famille. -- Octave est appelé à la chambre des Pairs, il y sera un noble représentant de la jeunesse française, et par son éloquence conquerra de la considération personnelle. -- Il y a presse; tous ces jeunes Pairs prétendent à l'éloquence. Eh mon Dieu! ils seront dans leur chambre comme dans le monde, parfaitement polis, fort instruits, et voilà tout. Tous ces jeunes représentants de la jeunesse française seront les plus grands ennemis d'Octave qui a au moins une manière de sentir originale. »

 

Mme de Malivert revint fort tard à Andilly, avec une lettre charmante pour Armance, dans laquelle M. de Malivert lui demandait sa main pour Octave.

 

Quoique bien fatiguée de sa journée, Mme de Malivert s'empressa de passer chez Mme de Bonnivet qui ne devait apprendre ce mariage que par elle. Elle lui fit voir la lettre de M. de Malivert à Armance; elle était bien aise de prendre cette précaution contre les gens qui pourraient faire changer l'opinion de son mari. Cette démarche était d'ailleurs nécessaire, la marquise était en quelque sorte la tutrice d'Armance. Ce titre lui ferma la bouche. Mme de Malivert fut reconnaissante de l'amitié dont Mme de Bonnivet fit preuve pour Octave en n'ayant point l'air au fond d'approuver ce mariage. La marquise se renferma dans les grandes louanges du caractère de Mlle de Zohiloff. Mme de Malivert n'eut garde d'oublier la démarche qu'elle avait faite auprès d'Armance plusieurs mois auparavant, et le noble refus de la jeune orpheline, alors sans fortune.

 

« Eh! ce ne sont pas les nobles qualités d'Armance sur lesquelles mon amitié pour Octave a besoin d'être ranimée, dit la marquise. Elle ne tient à quelque chose que par nous. Ces mariages de famille ne conviennent qu'avec des banquiers puissamment riches; comme leur principal but est l'argent, ils sont certains de le trouver et sans procès.

 

-- Nous marchons vers un temps, répliquait Mme de Malivert, où la faveur de la Cour, à moins qu'on ne veuille l'acheter par des soins personnels de tous les instants, ne sera qu'un objet secondaire pour un homme de grande naissance, Pair de France, et fort riche. Voyez notre ami milord N...; son immense crédit dans son pays provient de ce qu'il nomme onze membres de la chambre des communes. Du reste, il ne voit jamais le roi. »

 

Telle fut aussi la réponse de Mme de Malivert aux objections de son frère dont l'opposition fut beaucoup plus vive. Furieux de la scène de la veille et comptant bien ne pas laisser échapper l'occasion de feindre une grande colère, il voulait, lorsqu'il se laisserait apaiser, placer son neveu sous le poids d'une reconnaissance éternelle.

 

Il eût pardonné à Octave tout seul, car enfin il fallait ou pardonner ou renoncer aux rêves de fortune qui l'occupaient exclusivement depuis un an. A l'égard de la scène de la nuit, sa vanité aurait eu pour consolation auprès de ses intimes, la folie bien reconnue d'Octave qui jetait par les fenêtres les laquais de sa mère.

 

Mais l'idée d'Armance toute-puissante sur le coeur d'un mari qui l'aimait à la folie décida M. de Soubirane à déclarer que de sa vie il ne reparaîtrait à Andilly. On était fort heureux à Andilly, on le prit au mot en quelque sorte, et après lui avoir fait toutes sortes d'excuses et d'avances, on l'oublia.

 

Depuis qu'il s'était vu fortifié par l'arrivée du chevalier de Bonnivet qui le fournissait de bonnes raisons, et dans l'occasion, de phrases toutes faites, son éloignement pour Mlle de Zohiloff était devenu de la haine. Il ne lui pardonnait pas ses allusions à la bravoure russe déployée devant les murs d'Ismaïloff, tandis que les chevaliers de Malte, ennemis jurés des Turcs, se reposaient sur leur rocher. Le commandeur eût oublié une épigramme qu'il avait provoquée; mais le fait est qu'il y avait de l'argent au fond de toute cette colère contre Armance. La tête assez faible du commandeur était absolument tournée de l'idée de faire une grande fortune à la Bourse. Comme chez toutes les âmes communes, vers les cinquante ans, l'intérêt qu'il prenait aux choses de ce monde s'était anéanti, et l'ennui avait paru; comme de coutume encore, le commandeur avait voulu être successivement homme de lettres, intrigant politique et dilettante de l'opéra italien. Je ne sais quel malentendu l'avait empêché d'être jésuite de robe courte.

 

Enfin le jeu de la Bourse avait paru et s'était trouvé un souverain remède à un immense ennui. Mais pour jouer à la Bourse il ne lui manquait que des fonds et du crédit. L'indemnité s'était présentée fort à propos, et le commandeur avait juré qu'il dirigerait facilement son neveu qui n'était qu'un philosophe. Il comptait fermement porter à la Bourse une bonne part de ce qu'Octave recevrait pour l'indemnité de sa mère.

 

Au plus beau de sa passion pour les millions, Armance s'était présentée au commandeur comme un obstacle invincible. Maintenant son admission dans la famille anéantissait à jamais son crédit sur son neveu et ses châteaux en Espagne. Le commandeur ne perdait pas son temps à Paris, et allait ameutant contre le mariage de son neveu chez Mme la duchesse de C..., protectrice de la famille, Mme la duchesse d'Ancre, Mme de la Ronze, Mme de Claix avec lesquelles il passait sa vie. L'inconvenance de cette alliance fut bientôt décidée par tous les amis de la famille.

 

En moins de huit jours le mariage du jeune vicomte fut connu de tout le monde et non moins généralement blâmé. Les grandes dames qui avaient des filles à marier étaient furieuses.

 

« Mme de Malivert, disait la comtesse de Claix, a la cruauté de forcer ce pauvre Octave à épouser sa dame de compagnie, apparemment pour épargner les gages qu'elle aurait dû payer à cette fille, c'est à faire pitié. »

 

Au milieu de tout cela le commandeur se croyait oublié à Paris où il mourait d'ennui. Le cri général contre le mariage d'Octave ne pouvait pas être plus éternel qu'autre chose. Il fallait profiter de ce déchaînement universel pendant qu'il existait. On ne rompt les mariages arrêtés que de fort près.

 

Enfin toutes ces bonnes raisons et l'ennui plus qu'elles firent qu'un beau matin l'on vit arriver le commandeur à Andilly, où il reprit sa chambre et son train de vie ordinaire comme si de rien n'eût été.

 

On fut très poli envers le nouvel arrivant, qui ne manqua pas de faire à sa future nièce les avances les plus empressées. « L'amitié a ses illusions non moins que l'amour, dit-il à Armance, et si j'ai blâmé d'abord un certain arrangement, c'est que moi aussi j'aime Octave avec passion. »
 

CHAPITRE XXIX

 

Ses maux les plus cruels sont ceux qu'il se fait lui-même.

 

BALZAC.

 

   Armance eût pu être trompée par ces avances polie mais elle ne s'arrêta pas à penser au commandeur; elle avait d'autres sujets d'inquiétude.

 

Depuis que rien ne s'opposait plus à son mariage, Octave avait des accès d'humeur noire qu'il pouvait à peine dissimuler; il prenait le prétexte de maux de tête violents et allait se promener seul dans les bois d'Écouen et de Senlis. Il faisait quelquefois sept ou huit lieues de suite au galop. Ces symptômes parurent funestes à Armance ; elle remarqua qu'en de certains moments il la regardait avec des yeux où le soupçon se peignait plus que l'amour.

 

Il est vrai que ces accès d'humeur sombre se terminaient souvent par des transports d'amour et par un abandon passionné qu'elle ne lui avait jamais vu du temps de leur bonheur. C'est ainsi qu'elle commença à appeler en écrivant à Méry de Tersan le temps qui s'était écoulé entre la blessure d'Octave et la fatale imprudence qu'elle avait faite en se cachant dans le cabinet près de la chambre du commandeur.

 

Depuis la déclaration de son mariage, Armance avait eu la consolation de pouvoir ouvrir son coeur à son amie intime. Méry, élevée dans une famille fort désunie et toujours agitée par des intrigues nouvelles, était fort capable de lui donner des conseils sensés.

 

Pendant une de ces longues promenades qu'elle faisait avec Octave dans le jardin du château et sous les fenêtres de Mme de Malivert, Armance lui dit un jour : « Votre tristesse a quelque chose de si extraordinaire, que moi, qui vous aime uniquement au monde, j'ai eu besoin de prendre conseil d'une amie, avant d'oser vous parler comme je vais le faire. Vous étiez plus heureux avant cette nuit cruelle où je fus si imprudente et je n'ai pas besoin de vous dire que tout mon bonheur a disparu bien plus rapidement que le vôtre. J'ai une proposition à vous faire: revenons à un état parfaitement heureux et à cette douce intimité qui a fait le charme de ma vie, depuis que j'ai su que vous m'aimiez, jusqu'à cette fatale idée de mariage. Je prendrai sur moi toute la bizarrerie du changement. Je dirai au monde que j'ai fait voeu de ne jamais me marier. On blâmera cette idée, elle nuira à l'opinion que quelques amis veulent bien avoir de moi; que m'importe? l'opinion après tout n'est importante pour une fille riche qu'autant qu'elle songe à se marier; or, certainement jamais je ne me marierai. » Pour toute réponse, Octave lui prit la main, et d'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux. -- O mon cher ange, lui dit-il, combien vous valez mieux que moi! » La vue de ces larmes chez un homme peu sujet à une telle faiblesse, et ce mot si simple déconcertèrent toute la résolution d'Armance.

 

Enfin elle lui dit avec effort: « Répondez-moi, mon ami. Acceptez une proposition qui va me rendre le bonheur. Nous n'en passerons pas moins notre vie ensemble. Elle vit un domestique s'avancer. -- « Le déjeuner va sonner, ajouta-t-elle avec trouble, monsieur votre père arrivera de Paris, ensuite je ne pourrai plus vous parler, et si je ne vous parle pas, je serai malheureuse et agitée encore toute cette journée, car je douterai un peu de vous. -- Vous! douter de moi! dit Octave avec un regard qui pour un instant dissipa toutes les craintes d'Armance.

 

Après quelques minutes de promenade silencieuse: « Non, Octave, reprit Armance, je ne doute pas de vous; si je doutais de votre amour, j'espère que Dieu me ferait la grâce de mourir; mais enfin vous êtes moins heureux depuis que votre mariage est décidé. -- Je vous parlerai comme à moi-même, dit Octave avec impétuosité. Il y a des moments où je suis beaucoup plus heureux, car enfin j'ai la certitude que rien au monde ne pourra me séparer de vous; je pourrai vous voir et vous parler à toute heure, mais, ajouta-t-il... et il tomba dans un de ces moments de silence sombre qui faisaient le désespoir d'Armance.

 

La crainte de la cloche du déjeuner qui allait les séparer pour toute la journée peut-être, lui donna pour la seconde fois le courage d'interrompre la rêverie l'Octave: '« Mais quoi, cher ami? lui dit-elle, dites-moi tout; ce mais affreux va me rendre cent fois plus malheureuse que tout ce que vous pourriez ajouter.

 

-- Eh bien! dit Octave en s'arrêtant, se tournant vers elle et la regardant fixement, non plus comme un amant, mais de façon à voir ce qu'elle allait penser, vous saurez tout; la mort me serait moins pénible que le récit que je dois vous faire, mais aussi je vous aime bien plus que la vie. Ai-je besoin de vous jurer non plus comme votre amant (et dans ce moment ses regards n'étaient plus en effet ceux d'un amant), mais en honnête homme et comme je le jurerais à monsieur votre père si la bonté du ciel nous l'eût conservé, ai-je besoin de vous jurer que je vous aime uniquement au monde, comme jamais je n'ai aimé, comme jamais je n'aimerai? Etre séparé de vous serait la mort pour moi et cent fois plus que la mort; mais j'ai un secret affreux que jamais je n'ai confié à personne, ce secret va vous expliquer mes fatales bizarreries. »

 

En disant ces mots mal articulés, les traits d'Octave se contractèrent, il y avait de l'égarement dans ses yeux; on eût dit qu'il ne voyait plus Armance ; des mouvements convulsifs agitaient ses lèvres. Armance plus malheureuse que lui, s'appuya sur une caisse d'oranger; elle tressaillit en reconnaissant cet oranger fatal auprès duquel elle s'était évanouie lorsque Octave lui parla durement après la nuit passée dans la forêt. Octave était arrêté droit devant elle comme frappé d'horreur et n'osant continuer. Ses yeux effrayés regardaient fixement devant lui comme s'il eût eu la vision d'un monstre.

 

« Cher ami, lui dit Armance, j'étais plus malheureuse quand vous me parlâtes avec cruauté auprès de ce même oranger il y a plusieurs mois; alors je doutais de votre amour. Que dis-je? reprit-elle avec passion, ce jour fatal j'eus la certitude que vous ne m'aimiez pas. Ah! mon ami, que je suis plus heureuse aujourd'hui! »

 

L'accent de vérité avec lequel Armance prononça ces derniers mots, sembla diminuer la douleur aigre et méchante à laquelle Octave était en proie. Armance, oubliant sa retenue ordinaire, lui serrait la main avec passion et le pressait de parler; la figure d Armance se trouva un moment si près de celle d'Octave qu'il sentit la chaleur de sa respiration. Cette sensation l'attendrit; parler lui devint facile.

 

« Oui, chère amie, lui dit-il en la regardant enfin, je t'adore, tu ne doutes pas de mon amour; mais quel est l'homme qui t'adore? c'est un monstre. »

 

A ces mots, l'attendrissement d'Octave sembla l'abandonner; tout à coup il devint comme furieux, se dégagea des bras d'Armance qui essaya en vain de le retenir, et prit la fuite. Armance resta sans mouvement. Au même instant la cloche du déjeuner sonna. Plus morte que vive, elle n'eut besoin que de paraître devant Mme de Malivert pour obtenir la permission de ne pas rester à table. Le domestique d'Octave vint dire bientôt après qu'une affaire venait d'obliger son maître à partir au galop pour Paris.

 

Le déjeuner fut silencieux et froid; le seul être heureux était le commandeur. Frappé de cette absence simultanée des deux jeunes gens, il surprit des larmes d'inquiétude dans les yeux de sa soeur, il eut un moment de joie. Il lui sembla que l'affaire du mariage n'allait plus aussi bien; on en rompt de plus avancés, se dit-il à lui-même, et l'excès de sa préoccupation l'empêchait d'être aimable pour Mmes d'Aumale et de Bonnivet. L'arrivée du marquis qui venait de Paris malgré un ressentiment de goutte, et qui montra beaucoup d'humeur lorsqu'il ne vit pas Octave qu'il avait prévenu de son voyage augmenta la joie du commandeur. Le moment est favorable, se dit-il, pour faire entendre le langage de la raison. A peine le déjeuner fini, Mmes d'Aumale et de Bonnivet remontèrent chez elles; Mme de Malivert passa dans la chambre d'Armance, et le commandeur fut animé, c'est-a-dire heureux, pendant cinq quarts d'heure qu'il employa à tâcher d'ébranler la résolution de son beau-frère relativement au mariage d'Octave.

 

Il y avait un grand fond de probité dans tous ce que répondait le vieux marquis. « L'indemnité appartient à votre soeur, disait-il; moi, je suis un gueux. C'est cette indemnité qui nous met à même de songer à un établissement pour Octave; votre soeur désire plus que lui, je crois, ce mariage avec Armance, qui d'ailleurs ne manque pas de fortune; en tout cela, je ne puis, en honnête homme, que donner des avis; je ne saurais ici faire parler mon autorité; j'aurais l'air de vouloir priver ma femme de la douceur de passer sa vie avec son amie intime. »

 

Mme de Malivert avait trouvé Armance fort agitée, mais peu communicative. Pressée par l'amitié, Armance parla assez vaguement d'une petite querelle comme il s'en élève quelquefois entre les gens qui s'aiment le mieux. -- « Je suis sûre qu'Octave a tort, dit Mme de Malivert en se levant, autrement tu me dirais tout » ; et elle laissa Armance seule. C'était lui rendre un grand service. Il devint bientôt évident pour elle qu'Octave avait commis quelque grand crime dont peut-être encore il s'exagérait les funestes conséquences, et en honnête homme il ne voulait pas permettre qu'el le liât son sort à celui d'un assassin peut-être, sans lui faire connaître toute la vérité.

 

Oserons-nous dire que cette façon d'expliquer la bizarrerie d'Octave rendit à sa cousine une sorte de tranquillité? Elle descendit au jardin, espérant un peu le rencontrer. Elle se sentait en ce moment entièrement guérie de la jalousie profonde que lui avait inspirée Mme d'Aumale; elle ne s'avouait pas, il est vrai, cette source de l'état d'attendrissement et de bonheur où elle se trouvait. Elle se sentait transportée par la pitié la plus tendre et la plus généreuse. S'il faut quitter la France, se disait-elle, et nous exiler au loin, fût-ce même en Amérique, eh bien, nous partirons, se disait-elle avec joie, et le plus tôt sera le mieux. Et son imagination s'égara dans des suppositions de solitude complète et d'île déserte, trop romanesques et surtout trop usées par les romans pour être rapportées. Ni ce jour-là, ni le suivant, Octave ne parut; seulement le soir du second jour, Armance reçut une lettre datée de Paris. Jamais elle n'avait été plus heureuse. La passion la plus la plus abandonnée respirait dans cette lettre. Ah! s'il eût été ici dans le moment où il a écrit, se dit-elle, il m'eût tout avoué. Octave lui faisait entendre qu'il était retenu à Paris par la honte de lui dire son secret. « Ce n'est pas dans tous les moments, ajoutait-il, que j'aurai le courage de dire cette parole fatale, même à vous, car elle peut diminuer les sentiments que vous daignez m'accorder et qui sont tout pour moi. Ne me pressez pas à ce sujet, chère amie. » Armance se hâta de lui répondre par un domestique qui attendait. -- « Votre plus grand crime, lui disait-elle, est de vous tenir loin de nous », et sa surprise fut égale à sa joie, quand, une demi-heure après avoir écrit, elle vit paraître Octave qui était venu attendre sa réponse à Labarre près d'Andilly.

 

Les jours qui suivirent furent parfaitement heureux. Les illusions de la passion qui animait Armance étaient si singulières, que bientôt elle se trouva habituée à aimer un assassin. Il lui semblait que tel devait être au moins le crime dont Octave hésitait à s'avouer coupable. Son cousin parlait trop bien pour exagérer ses idées, et il avait dit ces propres mots: Je suis un monstre.

 

Dans la première lettre d'amour qu'elle lui eût écrite de sa vie, elle lui avait promis de ne pas lui faire de questions; ce serment fut sacré pour elle. La lettre qu'Octave lui avait répondue était un trésor pour elle. Elle l'avait relue vingt fois, elle prit l'habitude d'écrire tous les soirs à l'homme qui allait être son époux; et comme elle aurait eu quelque honte de prononcer son nom devant sa femme de chambre, elle cacha sa première lettre dans la caisse de cet oranger qu'Octave devait bien connaître.

 

Elle le lui dit d'un mot un matin comme on se mettait à table pour déjeuner. Il disparut sous prétexte d'un ordre à donner, et Armance eut le plaisir inexprimable, lorsqu'il rentra un quart d'heure après, de trouver dans ses yeux l'expression du bonheur le plus vif et de la plus douce reconnaissance.

 

Quelques jours après, Armance osa lui écrire: « Je vous crois coupable de quelque grand crime ; l'affaire de toute notre vie sera de le réparer, s'il est réparable; mais, chose singulière, je vous suis peut-être plus tendrement dévouée encore qu'avant cette confidence.

 

Je sens ce qu'a dû vous coûter cet aveu, c'est le premier grand sacrifice que vous m'ayez jamais fait, et, vous le dirai-je, ce n'est que depuis cet instant que je suis guérie d'un vilain sentiment que moi aussi je n'osais presque vous avouer. Je me figure ce qu'il y a de pis. Ainsi il me semble que vous n'avez pas à me faire un aveu plus détaillé avant une certaine cérémonie. Vous ne m'aurez point trompée, je vous le déclare. Dieu pardonne au repentir, et je suis sûre que vous vous exagérez votre faute; fût-elle aussi grave qu'elle puisse l'être, moi qui ai vu vos anxiétés, je vous pardonne. Vous me ferez une entière confidence d'ici à un an, peut-être alors je vous inspirerai moins de crainte... Je ne puis pas cependant vous promettrede VOUS aimer davantage. »

 

Plusieurs lettres écrites de ce ton d'angélique bonté avaient presque déterminé Octave à confier par écrit à son amie le secret qu'il lui devait ; mais la honte, l'embarras d'écrire une telle lettre le retenaient encore.

 

Il alla à Paris consulter M. Dolier, ce parent qui lui avait servi de témoin. Il savait que M. Dolier avait beaucoup d'honneur, un sens fort droit et point assez d'esprit pour composer avec le devoir ou se faire des illusions. Octave lui demanda s'il devait absolument confier à Mlle de Zohiloff un secret fatal, qu'il n'eût pas hésité à avouer avant son mariage au père ou au tuteur d'Armance. Il alla jusqu'à montrer à M. Dolier une partie de la lettre d'Armance citée plus haut.

 

« Vous ne pouvez vous dispenser de parler, lui répondit ce brave officier, ceci est le devoir étroit. Vous ne pouvez vous prévaloir de la générosité de Mlle de Zohiloff. Il serait indigne de vous de tromper qui que ce soit, et il serait encore plus au-dessous du noble Octave de tromper une pauvre orpheline qui n'a peut-être que lui pour ami parmi tous les hommes de la famille. »

 

Octave s'était dit toutes ces choses mille fois, mais elles prirent une force toute nouvelle en passant par la bouche d'un homme honnête et ferme.

 

Octave crut entendre la voix du destin.

 

Il prit congé de M. Dolier en se jurant d'écrire la lettre fatale dans le premier café qu'il rencontrerait à sa main droite en sortant de chez son parent; il tint parole. Il écrivit une lettre de dix lignes et y mit l'adresse de Mlle de Zohiloff au château de *** près Andilly.

 

En sortant du café, il chercha des yeux une boîte aux lettres, le hasard voulut qu'il n'en vît pas. Bientôt un reste de ce sentiment pénible qui le portait à retarder un tel aveu le plus possible, vint lui persuader qu'une lettre de cette importance ne devait pas être confiée à la poste, qu'il était mieux de la placer lui-même dans la caisse d'oranger du jardin d'Andilly. Octave n'eut pas l'esprit de reconnaître dans l'idée de ce retard une dernière illusion d'une passion à peine vaincue.

 

L'essentiel, dans sa position, était de ne pas céder d'un pas à la répugnance que les conseils sévères de M. Dolier venaient de l'aider à surmonter. Il monta à cheval pour porter sa lettre à Andilly.

 

Depuis la matinée où le commandeur avait eu le soupçon de quelque mésintelligence entre les amants, la légèreté naturelle de son caractère avait fait place à un désir de nuire assez constant.

 

Il avait pris pour confident le chevalier de Bonnivet. Tout le temps que le commandeur employait naguère à rêver à des spéculations de Bourse et à écrire des chiffres dans un carnet, il le consacrait maintenant à chercher les moyens de rompre le mariage de son neveu.

 

Ses projets d'abord n'étaient pas fort raisonnables ; le chevalier de Bonnivet régularisa ses moyens d'attaque. Il lui suggéra de faire suivre Armance, et au moyen de quelques louis, le commandeur fit des espions de tous les domestiques de la maison. On lui dit qu'Octave et Armance s'écrivaient et cachaient leurs lettres dans l'intérieur de la caisse d'un oranger portant tel numéro.

 

Une telle imprudence parut incroyable au chevalier de Bonnivet; il laissa le commandeur y rêver. Voyant au bout de huit jours que M. de Soubirane ne trouvait rien au-delà de l'idée commune de lire les phrases d'amour de deux amants, il le fit souvenir adroitement que parmi vingt goûts différents il avait eu, pendant six mots, celui des lettres autographes; le commandeur employait alors un calqueur fort habile. Cette idée parut dans cette tête, mais ne produisit rien. Elle y était cependant à côté d'une haine très vive.

 

Le chevalier hésitait beaucoup à se hasarder avec un tel homme. La stérilité de son associé le décourageait. D'ailleurs, au premier revers il pouvait tout avouer. Heureusement le chevalier se souvint d'un roman vulgaire où le personnage méchant fait imiter l'écriture des amants et fabrique de fausses lettres. Le commandeur ne lisait guère, mais il avait adoré les belles reliures. Le chevalier se résolut à tenter un dernier essai; s'il ne réussissait pas, il abandonnait le commandeur à toute l'aridité de ses moyens. Un ouvrier de Thouvenin magnifiquement payé travailla nuit et jour et revêtit d'une reliure superbe le roman où l'on employait l'artifice de fabriquer des lettres. Le chevalier prit ce livre magnifique, l'apporta à Andilly et tacha avec du café la page où la supposition des lettres était expliquée.

 

« Je suis au désespoir, dit-il un matin au commandeur, en entrant dans sa chambre. Mme de *** qui est folle de ses livres, comme vous savez, a fait relier d'une manière admirable ce roman pitoyable. J'ai eu la sottise de le prendre chez elle, j'ai taché une page. Vous qui avez rassemblé ou inventé des secrets étonnants pour tout, ne pourriez-vous pas m'indiquer le moyen de fabriquer une page nouvelle? » Le chevalier, après avoir beaucoup parlé et employé les mots les plus voisins de l'idée qu'il voulait inspirer, laissa le volume dans la chambre du commandeur.

 

Il lui en parla bien dix fois avant que M. de Soubirane eût l'idée de brouiller les deux amants par de fausses lettres.

 

Il en fut si fier que d'abord il s'exagéra son importance; il en parla dans ce sens au chevalier qui eut horreur d'un moyen si immoral, et le soir partit pour Paris. Deux jours après le commandeur en lui parlant revint sur cette idée. -- « Une supposition de lettre est atroce, s'écria le chevalier Aimez-vous votre neveu avec une affection assez vive pour que la fin puisse justifier le moyen? »

 

Mais le lecteur est peut-être aussi las que nous de ces tristes détails; détails où l'on voit les produits gangrenés de la nouvelle génération lutter avec la légèreté de l'ancienne.

 

Le commandeur prenant toujours en pitié la candeur du chevalier lui prouva que, dans une cause à peu près désespérée, le moyen le plus sûr d'être battu était de ne rien tenter.

 

M. de Soubirane prit sans affectation sur la cheminée de sa saur plusieurs échantillons de l'écriture d'Armance, et obtint facilement de son calqueur des copies qu'il était difficile de distinguer des originaux. Il bâtissait déjà pour la rupture du mariage d'Octave les suppositions les plus décisives sur les intrigues de l'hiver, les distractions du bal, les propositions avantageuses qu'il pourrait faire faire à la famille. Le chevalier de Bonnivet admirait ce caractère. Que cet homme-là n'est-il ministre, se disait-il, les plus hautes dignités seraient à moi. Mais avec cette exécrable charte, les discussions publiques, la liberté de la presse, jamais un tel être ne serait ministre, de quelque haute naissance qu'il pût se vanter. Enfin après quinze jours de patience, le commandeur eut l'idée de composer une lettre d'Armance à Méry de Tersan, son amie intime. Le chevalier fut pour la seconde fois sur le point de tout abandonner. M. de Soubirane avait employé deux jours à faire un modèle de lettre pétillant d'esprit et surchargé d'idées fines, réminiscence de celles qu'il écrivait en 1789.

 

« Notre siècle est plus sérieux que cela, lui dit le chevalier, soyez plutôt pédant, grave, ennuyeux... Votre lettre est charmante; le chevalier de Laclos ne l'eût pas désavouée, mais elle ne trompera personne aujourd'hui. -- Toujours aujourd'hui, aujourd'hui ! reprit le commandeur, votre Laclos n'était qu'un fat. Je ne sais pourquoi vous autres jeunes gens vous en faites un modèle. Ses personnages écrivent comme des perruquiers », etc., etc.

 

Le chevalier fut enchanté de la haine du commandeur pour M. de Laclos; il défendit ferme l'auteur des Liaisons dangereuses, fut battu complètement, et enfin obtint un modèle de lettre point assez emphatique et allemand, mais enfin à peu près raisonnable. Le modèle de lettre arrêté après une discussion si orageuse, fut présenté par le commandeur à son calqueur d'autographes qui, croyant qu'il ne s'agissait que de propos galants, n'opposa que la difficulté nécessaire pour se faire bien payer, et imita à s'y tromper l'écriture de Mlle de Zohiloff. Armance était supposée écrire à son amie Méry de Tersan une longue lettre sur son prochain mariage avec Octave.

 

En arrivant à Andilly avec la lettre écrite d'après les conseils de M. Dolier, l'idée dominante d'Octave pendant toute la route avait été d'obtenir d'Armance qu'elle ne lirait sa lettre que le soir après qu'ils se seraient séparés. Octave comptait partir le lendemain de grand matin; il était bien sûr qu'Armance lui répondrait. Il espérait ainsi diminuer un peu l'embarras d'une première entrevue après un tel aveu. Octave ne s'y était déterminé que parce qu'il trouvait de l'héroïsme dans la façon de penser d'Armance. Depuis bien longtemps il n'avait pas surpris un quart d'heure de la vie d'Armance qui ne fût dominé par le bonheur ou par le chagrin produits par le sentiment qui les unissait. Octave ne doutait pas qu'elle n'eût pour lui une passion violente. En arrivant à Andilly il sauta de son cheval, courut au jardin et en cachant sa lettre sous quelques feuilles dans le coin de la caisse d'oranger, il en trouva une d'Armance.

CHAPITRE XXX

 

       Il s'enfonça rapidement sous une allée de tilleuls pour pouvoir la lire sans être interrompu. Il vit par les premières lignes que cette lettre était écrite pour Mlle Méry de Tersan (c'était la lettre composée par le commandeur). Mais les premières lignes l'avaient tellement inquiété qu'il continua et lut: « Je ne sais comment répondre à tes reproches. Tu as raison, ma bonne amie, je suis folle de me plaindre. Cet arrangement est sous tous les rapports bien au-dessus de ce que pouvait espérer une pauvre fille riche de la veille, et sans famille pour l'établir et la protéger. C'est un homme d'esprit et de la plus haute vertu: peut-être en a-t-il trop pour moi. Te l'avouerai-je? les temps sont bien changés; ce qui eût comblé ma félicité il y a quelques mois n'est plus qu'un devoir; le ciel m'a-t-il refusé la faculté d'aimer constamment? Je termine un arrangement raisonnable et avantageux, je me le dis sans cesse, mais mon coeur n'éprouve plus ces doux transports que me donnait la vue de l'homme le plus parfait qui à mes yeux existât sur la terre, du seul être qui méritât d'être aimé. Je vois aujourd'hui que son humeur est inégale, ou plutôt pourquoi l'accuser? Il n'a pas changé lui ; tout mon malheur c'est qu'il y ait de l'inégalité dans mon coeur. Je vais faire un mariage avantageux, honorable, de toutes manières; mais, chère Méry, je rougis de te l'avouer; je n'épouse plus l'être que j'aimais par-dessus tout; je le trouve sérieux et quelquefois peu amusant, et c'est avec lui que je vais passer toute ma vie! probablement dans quelque château solitaire au fond de quelque province où nous propagerons l'enseignement mutuel et la vaccine. Peut-être, chère amie, regretterai-je le salon de Mme de Bonnivet; qui nous l'eût dit il y a six mois? Cette étrange légèreté de mon caractère est ce qui m'afflige le plus. Octave n'est-il pas le jeune homme le plus remarquable que nous ayons vu cet hiver? Mais j'ai passé une jeunesse si triste! Je voudrais un mari amusant. Adieu. Après-demain l'on me permet d'aller à Paris; à onze heures je serai à ta porte. »

 

Octave resta frappé d'horreur. Tout à coup il se réveilla comme d'un songe, et courut reprendre la lettre qu'il venait de déposer dans la caisse d'oranger: il la déchira avec rage, et mit les fragments dans sa poche.

 

J'avais besoin, se dit-il froidement, de la passion la plus folle et la plus profonde pour qu'on pût me pardonner mon fatal secret. Contre toute raison, contre ce que je m'étais juré pendant toute ma vie, j'ai cru avoir rencontré un être au-dessus de l'humanité. Pour mériter une telle exception, il eût fallu être aimable et gai, et c'est ce qui me manque. Je me suis trompé; il ne me reste qu'à mourir.

 

Ce serait sans doute pécher contre l'honneur que de ne pas faire d'aveu, si j'enchaînais pour toujours la destinée de Mlle de Zohiloff. Mais je puis la laisser libre dans un mois. Elle sera une veuve jeune, riche, fort belle, sans doute fort recherchée; et le nom de Malivert lui vaudra mieux pour trouver un mari amusant que le nom encore peu connu de Zohiloff.

 

Ce fut dans ces sentiments qu'Octave entra chez sa mère où il trouva Armance qui parlait de lui et songeait à son prochain retour; bientôt elle fut aussi pâle et presque aussi malheureuse que lui, et cependant il venait de dire à sa mère qu'il ne pouvait supporter les délais qui retardaient son mariage. -- « Bien des gens voudraient troubler mon bonheur, avait-il ajouté; j'en ai la certitude. Quel besoin avons-nous de tant de préparatifs? Armance est plus riche que moi, et il n'est pas probable que des robes ou des bijoux lui manquent jamais. J'ose espérer qu'avant la fin de la seconde année de notre union elle sera gaie, heureuse, jouissant de tous les plaisirs de Paris, et qu'elle ne se repentira jamais de la démarche qu'elle va faire. Je pense que jamais elle ne sera claquemurée à la campagne dans quelque vieux château. »

 

Il y avait quelque chose de si étrange dans le son des paroles d'Octave, et de si peu d'accord avec le voeu qu'elles exprimaient, que presque en même temps Armance et Mme de Malivert sentirent leurs yeux se remplir de larmes. Armance eut à peine la force de répondre: « Ah ! cher ami, que vous êtes cruel! »

 

Fort mécontent de ne pas savoir jouer le bonheur, Octave sortit brusquement. La résolution de terminer son mariage par la mort donnait à ses manières quelque chose de sec et de cruel.

 

Après avoir pleuré avec Armance de ce qu'elle appelait la folie de son fils, Mme de Malivert conclut que la solitude ne valait rien à un caractère naturellement sombre. -- « L'aimes-tu toujours malgré ce défaut dont il est le premier à souffrir? dit Mme de Malivert; consulte ton coeur, ma fille, je ne veux pas te rendre malheureuse, tout peut se rompre encore. -- Ah! maman, je crois que je l'aime encore davantage depuis que je ne le crois plus si parfait. -- Hé bien, ma petite, reprit Mme de Malivert, je ferai ton mariage dans huit jours. D'ici là sois indulgente pour lui, il t'aime, tu n'en peux douter. Tu sais quelle idée il a de ses devoirs envers ses parents, et cependant tu as vu sa fureur quand il te crut en butte aux mauvais propos de mon frère. Sois douce et bonne, ma chère fille, avec cet être que rend malheureux quelque préjugé bizarre contre le mariage. » Armance, à laquelle ces paroles jetées au hasard présentaient un sens si vrai, redoubla d'attentions et de dévouement tendre pour Octave.

 

Le lendemain, de grand matin, Octave vint à Paris, et dépensa une somme fort considérable, à peu près les deux tiers de tout ce dont il pouvait disposer, pour acheter des bijoux de grand prix qu'il fit placer dans la corbeille de mariage.

 

Il passa chez le notaire de son père et fit ajouter au contrat de mariage des clauses extrêmement avantageuses à la future épouse et qui, en cas de veuvage, lui assuraient la plus brillante indépendance.

 

Ce fut par des soins de ce genre qu'Octave remplit les dix jours qui s'écoulèrent entre la découverte de la prétendue lettre d'Armance et son mariage. Ces jours furent pour Octave plus tranquilles qu'il n'eût osé l'espérer. Ce qui pour les âmes tendres rend le malheur si cruel, c'est une petite lueur d'espérance qui quelquefois subsiste encore.

 

Octave n'en avait aucune. Son parti était arrêté, et pour les âmes fermes, quelque dur que soit le parti pris, il dispense de réfléchir sur son sort et ne demande plus que le courage d'exécuter exactement; et c'est peu de chose.

 

Ce qui frappait le plus Octave, quand les préparatifs nécessaires et les soins de tout genre le laissaient à lui-même, c'était un long étonnement: Quoi! Mlle de Zohiloff n'était plus rien pour lui! Il s'était tellement accoutumé à croire fermement à l'éternité de son amour et de leur liaison intime, qu'à chaque instant il oubliait que tout était changé, il ne pouvait se figurer la vie sans Armance. Chaque matin presque, il avait besoin à son réveil de s'apprendre son malheur. Il y avait un moment cruel. Mais bientôt l'idée de la mort venait le consoler et rendre le calme à son coeur.

 

Toutefois, vers la fin de cet intervalle de dix jours, l'extrême tendresse d'Armance lui donna quelques moments de faiblesse. Dans leurs promenades solitaires, se croyant autorisée par leur mariage si prochain, Armance se permit une ou deux fois de prendre la main d'Octave qu'il avait fort belle, et de la porter à ses lèvres. Ce redoublement de soins tendres qu'Octave remarqua fort bien et auquel, malgré lui, il était extrêmement sensible, rendit souvent vive et poignante une douleur qu'il croyait avoir surmontée.

 

Il se figurait ce qu'eussent été ces caresses venant d'un être qui l'eût véritablement aimé, venant d'Armance, telle que d'après son propre aveu, dans la lettre fatale à Méry de Tersan, elle était encore deux mois auparavant. -- Et mon peu d'amabilité et de gaieté a pu faire cesser son amour, se disait Octave avec amertume. Hélas! c'était l'art de me faire bien venir dans le monde qu'il fallait apprendre au lieu de me livrer à tant de vaines sciences! A quoi m'ont-elles servi? A quoi m'ont servi mes succès auprès de Mme d'Aumale? elle m'eût aimé si je l'eusse voulu. Je n'étais pas fait pour plaire à ce que je respecte. Apparemment qu'une timidité malheureuse me rend triste, peu aimable, quand je désire passionnément de plaire.

 

Armance m'a toujours fait peur. Je ne l'ai jamais approchée sans sentir que je paraissais devant le maître de ma destinée. Il aurait fallu demander à l'expérience et à ce que je voyais se passer dans le monde, des idées plus justes sur l'effet que produit un homme aimable qui veut intéresser une jeune fille de vingt ans...

 

Mais tout cela est inutile désormais, disait Octave en souriant tristement et s'interrompant: ma vie est finie. Vixi et quem dederat sortem fortuna peregi *. [* En mourant abandonnée par Enée, Didon s'écrie: J'ai vécu et cette destinée que la fortune avait tracée pour moi, je l'ai parcourue.]

 

Dans certains moments d'humeur sombre, Octave allait jusqu'à voir dans les manières tendres d'Armance si peu d'accord avec l'extrême retenue qui lui était si naturelle, l'accomplissement d'un devoir désagréable qu'elle s'imposait. Rien alors n'était comparable à la rudesse de sa conduite qui réellement avoisinait l'apparence de la folie.

 

Moins malheureux dans d'autres instants, il se laissait toucher par la grâce séduisante de cette jeune fille qui allait être son épouse. Il eût été difficile, en effet, de rien imaginer de plus touchant et de plus noble que les manières caressantes de cette jeune fille ordinairement si réservée, faisant violence aux habitudes de toute sa vie pour essayer de rendre un peu de calme à l'homme qu'elle aimait. Elle le croyait victime de remords et cependant éprouvait pour lui une passion violente. Depuis que la grande affaire de la vie d'Armance n'était plus de cacher son amour et de se le reprocher, Octave lui était devenu encore plus cher.

 

Un jour, dans une promenade vers les bois d'Ecouen, émue elle-même par les mots tendres qu'elle se permettait, Armance alla jusqu'à lui dire, et elle était de bonne foi dans ce moment: « J'ai quelquefois des idées de commettre un crime égal au tien pour mériter que tu ne me craignes plus. » Octave, séduit par l'accent de la vraie passion et comprenant toute sa pensée, s'arrêta pour la regarder fixement et peu s'en fallut qu'il ne lui remît la lettre d'aveu dont il portait toujours les fragments sur lui. En portant la main dans la poche de son habit, il sentit le papier plus fin de la prétendue lettre destinée à Méry de Tersan et sa bonne intention fut glacée.
 

CHAPITRE XXXI

 

If he be turn'd to earth, let me but give him one hearty kiss, and you shall put us both into one coffin.

 

WEBSTER.


 

    Octave était tenu à un grand nombre de démarches nécessaires auprès de grands-parents qu'il savait désapprouver extrêmement son mariage. Dans des circonstances ordinaires, rien n'eût été plus pénible pour lui. Il fût sorti malheureux et presque dégoûté du bonheur, des hôtels de ses illustres parents. A son grand étonnement, il observa, en remplissant ces devoirs, que rien ne lui était pénible; c'est que rien ne lui inspirait plus d'intérêt. Il était mort au monde.

 

Depuis l'inconstance d'Armance, les hommes étaient pour lui des êtres d'une espèce étrangère. Rien ne pouvait l'émouvoir, pas plus les malheurs de la vertu que la prospérité du crime. Une voix secrète lui disait: ces malheureux le sont moins que toi.

 

Octave s'acquitta avec une indifférence admirable de ce que la civilisation moderne a entassé de démarches sottes pour gâter un beau jour. Le mariage se fit.

 

Profitant d'un usage qui commence à s'établir, Octave partit aussitôt avec Armance pour la terre de Malivert, située en Dauphiné; et dans le fait il la conduisit à Marseille. Là il lui apprit qu'il avait fait voeu d'aller montrer en Grèce que malgré son dégoût pour les manières militaires, il pouvait manier une épée. Armance était si heureuse depuis son mariage, qu'elle consentit sans désespoir à cette séparation momentanée. Octave lui-même, ne pouvant se dissimuler le bonheur d'Armance, eut la faiblesse, bien grande à ses yeux, de retarder son départ de huit jours, qu'il employa à visiter avec elle la sainte Baume, le château Borelli et les environs de Marseille. Il était attendri du bonheur de sa jeune épouse. Elle joue la comédie, se disait-il, et sa lettre de Méry me le prouve évidemment; mais elle la joue si bien! Il eut des moments d'illusion où la félicité parfaite d'Armance finissait par le rendre heureux. Quelle autre femme au monde, se disait Octave, même par des sentiments plus sincères, pourrait me donner autant de bonheur?

 

Enfin, il fallut se séparer; à peine embarqué, Octave paya cher ces moments d'illusion. Pendant quelques jours il ne se trouva plus le courage de mourir. Je serais le dernier des hommes, se disait-il, et un lâche à mes propres yeux, si d'après ma condamnation prononcée par le sage Dolier, je ne rends pas bientôt Armance à la liberté. Je perds peu de chose à quitter la vie, ajoutait-il en soupirant; si Armance joue l'amour avec tant de grâce, ce n'est qu'une réminiscence, elle se rappelle ce qu'elle sentait pour moi autrefois. Je n'aurais pas tardé à l'ennuyer. Elle m'estime probablement, mais n'a plus pour moi de sentiment passionné, et ma mort l'affligera sans la mettre au désespoir. Cette cruelle certitude finit par faire oublier à Octave la divine beauté d'Armance enivrée de bonheur, et se pâmant dans ses bras la veille de son départ. Il reprit du courage, et dès le troisième jour de navigation, avec le courage la tranquillité reparut. Le vaisseau se trouvait par le travers de l'île de Corse. Le souvenir d'un grand homme mort si malheureux apparut à Octave et vint lui rendre de la fermeté. Comme il pensait à lui sans cesse, il l'eut presque pour témoin de sa conduite. Il feignit une maladie mortelle. Heureusement le seul officier de santé qu'on eût à bord était un vieux charpentier qui prétendait se connaître à la fièvre, et il fut le premier trompé par le délire et l'état affreux d'Octave. Grâce à quelques moments d'affectation, Octave vit au bout de huit jours qu'on désespérait de son retour à la vie. Il fit appeler le capitaine dans ce qu'on appelait un de ses moments lucides, et dicta son testament, que signèrent comme témoins les neuf personnes composant l'équipage.

 

Octave avait eu le soin de déposer un testament semblable chez un notaire de Marseille. Il laissait tout ce dont il pouvait disposer à sa femme, sous la condition bizarre qu'elle se remarierait dans les vingt mois qui suivraient son décès. Si Mme Octave de Malivert ne jugeait pas à propos de remplir cette condition, il priait sa mère d'accepter sa fortune.

 

Après avoir signé son testament en présence de tout l'équipage, Octave tomba dans une grande faiblesse et demanda les prières des agonisants, que quelque. matelots italiens récitèrent auprès de lui. Il écrivit à Armance, et mit dans sa lettre celle qu'il avait eu le courage de lui écrire dans un café de Paris, et la lettre à son amie Méry de Tersan qu'il avait surprise dans 1a caisse de l'oranger. Jamais Octave n'avait été sous le charme de l'amour le plus tendre comme dans ce moment suprême. Excepté le genre de sa mort, il s'accorda le bonheur de tout dire à son Armance. Octave continua à languir pendant plus d'une semaine, chaque jour il se donnait le nouveau plaisir d'écrire à son amie. Il confia ses lettres à plusieurs matelots, qui lui promirent de les remettre eux-mêmes à son notaire à Marseille.

 

Un mousse du haut de la vigie cria: Terre! C'était le sol de la Grèce et les montagnes de la Morée que l'on apercevait à l'horizon. Un vent frais portait le vaisseau avec rapidité Le nom de la Grèce réveilla le courage d'Octave: « Je te salue, se dit-il, ô terre des héros! » Et à minuit, le 3 mars, comme la lune se levait derrière le Mont Kalus, un mélange d'opium et de digitale préparé par lui délivra doucement Octave de cette vie qui avait été pour lui si agitée. Au point du jour, on le trouva sans mouvement sur le pont, couché sur quelques cordages. Le sourire était sur ses lèvres, et sa rare beauté frappa jusqu'aux matelots chargés de l'ensevelir. Le genre de sa mort ne fut soupçonné en France que de la seule Armance. Peu après, le marquis de Malivert étant mort, Armance et Mme de Malivert prirent le voile dans le même couvent.

FIN

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