LE SACRISTAIN
Scène I
Le théâtre représente une chambre. Une chaise longue est d'un côté. Pauline, dessus, est livrée au sommeil. Elle se réveille et chante.
Pauline, à demi-voix.
Ah! Grands dieux! Est-ce un songe?
Dans quel trouble il me plonge!
Quelle ivresse je sens!
Elle embrase mes sens.
Délicieux plaisir où mon âme s'égare,
Si tu n'es qu'une erreur que le sommeil prépare,
Amour, prolonge cette erreur:
Elle vaut le plus grand bonheur,
Non, jamais, cher amant, ton plus heureux délire
N'eut sur moi tant d'empire.
Mais, grands dieux, est-ce un songe?
Dans quel trouble il me plonge!
Ah! D'un si doux mensonge,
Amour, embellis mon sort.
Pour rêver à mon Lindor,
Fais-moi sommeiller encor.
Elle se remet sur l'oreiller, s'agite et chante. (Récitatif.)
Je ne dors plus. J'ai cessé de jouir.
Je n'embrassais qu'une ombre vaine,
Et mon réveil l'a fait évanouir.
Dans un songe qui nous entraîne,
Faut-il que l'excès du plaisir
Soit un commencement de peine?
(Air mesuré.)
Sommeil, pourquoi me fuyez-vous? (bis)
Je regrette un moment si tendre:
Lindor était à mes genoux.
Je croyais le voir et l'entendre.
Sommeil, pourquoi me fuyez-vous? (bis)
Sommeil, rendez-moi mon vainqueur:
Trompez-moi deux fois au lieu d'une.
Un rêve est sans doute une erreur,
Mais le bonheur n'en est point une.
Sommeil, pourquoi me fuyez-vous? (bis)
(Elle parle.) Ah! Lindor, mon cher Lindor, si je ne puis te voir, au moins suis-je occupée de toi sans cesse. Eveillée, endormie, je ne songe qu'à mon Lindor. Faut-il que l'avarice de mes parents leur ait fait sacrifier mon bonheur à l'appât de quelques richesses, en me livrant à ce vieux Bartholo qui m'enferme toute la journée, et ne m'a encore montré du mariage que les horreurs d'un odieux asservissement! Pardonne, cher Lindor, si je fus forcée d'obéir: je t'en ai dédommagé depuis de tout mon pouvoir. Il est vrai que si les occasions de nous voir ont été rares, c'est que je vis sous les yeux d'un jaloux qui rôde, veille et gronde sans cesse autour de moi, comme ces chiens à qui l'on confie la nuit la garde des jardins... Vrai chien du jardinier, en effet... Il faut pourtant convenir que si l'on peut comparer un argus à un chien, le mien n'est qu'un pauvre chien, une bonne bête de chien qu'il n'est pas trop malaisé d'attraper. (Elle rit.) Ah! Ah! Ah! Je ne puis m'empêcher de rire comme une folle en me rappelant le dernier stratagème que mon amant imagina pour me voir. L'idée de loger dans sa chambre un grenadier qui passait et de venir en sa place présenter à mon jaloux le billet de logement du soldat est une des plus plaisantes choses... Ah! Ah! Ah! Ah! Sous cet habit grivois, avec ces moustaches d'emprunt, ce sabre, ce bonnet en mauvais garçon, je ne reconnaissais pas d'abord mon bachelier. L'air ivre mort qu'il se donna mit la défiance de Bartholo en défaut. Ah! Ah! Ah! Je l'entendais qui disait en le conduisant à son lit: "Pour celui-ci, je ne le crains pas, il n'a besoin que de sommeil." Et moi, jamais je ne l'ai trouvé tant éveillé! Ah Ha! Ha! Ha! Qu'est-ce que j'entends? Le bruit des clefs! C'est mon geôlier qui revient. Son seul aspect glacerait la joie la plus immodérée.
Scène II
Pauline, Bartholo.
Bartholo
Bonsoir, ma chère Pauline, ma petite femme, mon coeur. Je rentre un peu tard, bien las, bien fatigué, je t'assure. Tu t'es sans doute ennuyée en mon absence, mais il ne faut pas me reprocher une course indispensable: tu sais que je te quitte le moins qu'il m'est possible.
Pauline, en bâillant.
Ah mon Dieu oui, je le sais.
Bartholo
Tu me fais bâiller, mon enfant. Sentirais-tu déjà les avant-coureurs du sommeil?
Pauline
Au contraire, ce bâillement en est la suite. Je dormais quand vous êtes arrivé.
Bartholo
Nous nous retirerons ce soir de bonne heure. Il y a plusieurs nuits que je n'ai pas fermé l'oeil: j'ai entendu des bruits sourds, comme des gémissements, et puis un ferraillement, un tapage de chaînes, des voix terribles qui me glaçaient d'effroi.
Pauline
Je dormais paisiblement, je n'ai rien entendu.
Bartholo
Malgré mes frayeurs j'ai respecté ton sommeil. Mais pourtant si c'étaient des esprits, des revenants? Cette maison appartenait avant moi à un contador mayor, et tu sais que ceux qui manient les deniers publics ont plus besoin que d'autres de prières après leur mort.
Pauline, à part.
C'est peut-être un nouveau tour de Lindor.
Bartholo
Hem?
Pauline
Oui... de prières après leur mort. Cependant, monsieur, il faudrait voir, consulter. Ce que vous pensez n'est pas dénué de fondement; si vous voulez, mon mari, nous irons ensemble au devin.
Bartholo
Oh non, non... Premièrement je ne me soucie pas que tu sortes. Et puis ce sont de si grands fourbes que ces devins!
Pauline
J'en ai rencontré, je vous assure...
Bartholo
Ecoute, mon enfant. (Il chante sur l'air du confiteor.)
Quand ma mère fillette était,
Un devin menteur et profane
Lui prédit qu'elle épouserait
Un assassin à tête d'âne.
Vois comme il faut croire au devin:
Mon père fut un médecin,
Le fameux Bartholo, si renommé à Valladolid.
Pauline
Ce n'est pas là ce qui m'empêcherait d'ajouter foi à leurs prédictions.
Bartholo
Autre preuve de leur ignorance: c'est encore ma mère qui m'a conté cela, car elle avait comme toi la faiblesse d'y croire. (Même air.)
Quand elle épousa Bartholo,
Une autre sorcière amenée
Lui prédit qu'elle aurait un veau
Pour tout fruit de cet hyménée.
A leur art ajoutez donc foi!
Ma mère n'eut d'enfant que moi
Pauline
Tout cela ne me fait pas changer d'opinion. De mon côté, j'ai des preuves non suspectes de leur profond savoir. (Même air.)
A Burgos quand je demeurais,
Un fameux devin de Castille
Me prédit que je deviendrais
Femme sans cesser d'être fille.
Jusqu'à présent, mon cher époux,
S'il ment, je m'en rapporte à vous.
Bartholo
A cet égard, ma petite, Madrid n'a pas été fait dans un jour. Songe donc qu'il y a à peine sept mois que nous sommes mariés, mon fanfan.
Pauline
Moi, monsieur, je réponds à vos arguments contre les devins, voilà tout. Ce n'est pas que la vie que je mène soit bien gaie...
Bartholo
Si elle n'est pas gaie, elle est honnête et c'est le principal. Dom Bazile est-il venu te donner ta leçon de musique?
Pauline
Quand il se serait présenté, ne m'avez-vous pas enfermée en sortant?
Bartholo
Tu as raison, mon minet, je n'y songeais pas. je suis pourtant fâché de t'avoir fait perdre une leçon.
Pauline
Vous pouvez vous dispenser de la regretter, monsieur. Quand vous auriez été ici, je ne l'aurais pas prise.
Bartholo
Et pourquoi, ma bergère?
Pauline
Qu'ai-je besoin de talents? Pour qui les acquérir? Devant qui les exercer? Je suis condamnée à ne voir personne, et je n'ai jamais si bien senti que ce que vous donnez à Dom Bazile est de l'argent perdu. (On entend heurter à la porte.) C'est peut-être lui qui frappe. Je profite de cette occasion pour vous prier de le renvoyer tout d'un coup: je ne veux plus entendre parler de rien. Un de ces matins je briserai ma harpe et je jetterai toute ma musique au feu.
Scène III
Bartholo, seul.
Quelle humeur! Quelle humeur! Faites tout au monde pour plaire aux femmes, omettez un seul petit point, et soyez bien sûr qu'elles ne vous savent aucun gré de tout le reste. (On heurte une seconde fois.) Voyons qui c'est! (Il va ouvrir.)
Scène IV
Bartholo, Lindor en moine.
Lindor
Que la paix et la joie soient toujours céans!
Bartholo
Jamais souhait ne vint plus à propos. Y a-t-il quelque chose pour votre service ici, mon révérend Père?
Lindor
Monsieur, je m'appelle Dom Roch. J'ai l'honneur d'être sacristain du couvent de monseigneur Saint Antoine. Le révérend Père, l'organiste Dom Bazile qui montre la musique à dona Pauline votre respectable épouse étant incommodé depuis hier, m'a prié de continuer toutes ses écolières et de donner surtout mes soins particuliers à la signora Bartholo dont les progrès rapides...
Bartholo
Je crains bien, Père sacristain, que vous n'ayez pris une peine inutile. Ma femme est d'une humeur, ce soir... Quand vous avez frappé, elle me chargeait de renvoyer pour toujours Dom Bazile et menaçait de jeter au feu tous ses instruments. J'ai bien à souffrir, mon révérend Père, j'ai bien à souffrir.
Lindor
Ces petites divisions intestines ne sont malheureusement que trop communes chez les plus honnêtes gens. Mais, monsieur, quand les maris ne peuvent réussir à ramener le coeur ou l'esprit de leurs femmes, ils ont recours à nous. Tous nos Pères se font un plaisir de venir à leur secours et de les suppléer. Je suis persuadé que madame est pleine de sens et de raison: vous devriez faire un effort pour l'amener ici. D'ailleurs, monsieur, la musique rend le calme à une âme agitée de passions, la dispose à recevoir des impressions plus douces, et la met enfin dans une situation dont tout l'art de l'époux est de savoir profiter pour ramener chez lui la paix et les plaisirs ineffables qui font le bonheur du mariage.
Bartholo
Vous me consolez un peu, Père sacristain. Je vais essayer de la conduire ici: disposez en attendant tout ce qu'il faut pour la leçon.
Scène V
Lindor, seul.
Enfin je vais la revoir. Ce nouveau déguisement peut m'ouvrir une entrée libre ici le jour, et peut-être tirerai-je un aussi grand parti de mes vacarmes nocturnes. Heureux Lindor! C'est pourtant un bon diable que ce Dom Bazile qui pour quelques pistoles d'or me prête son froc et m'envoie donner la leçon à sa place. Je vais voir ma Pauline! Contiens-toi, mon coeur. Mais songeons à préparer la leçon. (Il chante avec la harpe.) Mais je ne sais ce que j'ai ce soir. Je sens en moi non plus d'amour, cela est impossible, mais une ardeur, un feu... Cet habit est-il donc fait de la robe du centaure? Je me sens embrasé comme Hercule. Tâchons cependant de nous modérer. (Il chante avec la harpe.) On dispute, là-dedans. Si elle allait ne pas venir! O ciel! Ecoutons. (Pendant la ritournelle, il prête l'oreille au fond du théâtre. Il chante.)
"Non, je n'irai pas"...
Elle refuse.
Moi je perds, hélas!
Le fruit de ma ruse.
Je perds, hélas!...
Elle refuse!
Ingrate Pauline!
L'amour imagine
Un sûr moyen...
Et ton coeur ne te dit rien!
Je l'entends. Craignons de lui causer trop de surprise en me montrant d'abord.
Ici se termine le manuscrit du Sacristain. Mais il convient de lui adjoindre deux fragments, publiés par E. Arnould (La Genèse du Barbier de Séville, p. 100-101), qui lui appartiennent par le contenu, l'écriture, la nature et le format du papier. Ces fragments permettent de supposer qu'il y eut jadis un Sacristain complet, qui ne fut pas seulement le brouillon de quelques scènes du Barbier de Séville.
Fragment I
Lindor, Bartholo, Pauline.
Lindor
Seigneur Bartholo, je ne suis plus surpris si votre ménage est aussi souvent divisé. Avec des lubies pareilles à celles dont le hasard m'a rendu témoin, il est bien difficile qu'une jeune femme...
Bartholo, hors de lui.
Vit-on jamais pareille impudence!
Lindor
A mon égard vous avez poussé les choses...
(Trio.)
Bartholo
Oui, ravisseur infâme,
Tu subornais ma femme!
Pauline
Ciel! Pouvez-vous penser
Qu'on voulût vous offenser!
Prendrait-on le moment
Où mon époux est présent!
Lindor
Votre indiscrète colère
Insulte à mon caractère.
Bartholo
Va, mauvais garnement,
Fuis mon ressentiment!
Pauline
Un si saint personnage!
Lindor
Une femme aussi sage!
Pauline et Lindor, ensemble.
Le ciel nous vengera!
Il vous punira
De cet outrage-là!
Bartholo
Leraleralera,
Je me moque de cela.
Fragment II
Lindor, seul.
Pèlerin un autre (sic), moine le soir, ombre cette nuit, n'ai-je rien égaré parmi les flots orageux? (Pendant la ritournelle, il examine tout ce qu'il a apporté. Il chante.
Comme un vrai moine
De Saint Antoine,
Sans patrimoine
Je vis content.
A la sourdine
Pendant matine
Chez ma Pauline
Je viens souvent.
Quand l'heure approche,
Prenons ma cloche:
Si le bonhomme
Est dans son somme,
Din din din din,
Je fais le train
Comme un lutin,
Jusqu'au matin.
Le misérable,
Qui croit au diable,
D'effroi pâlit
Et se sauve du lit.
Le bruit augmente,
Il se tourmente,
Et laisse enfin
Pauline au sacristain.