PREMIERE PARTIE
CHAPITRE V
Deux mois s'étaient écoulés; on touchait à septembre, et la fortune rapide que Duroy avait espérée lui semblait bien longue à venir. Il s'inquiétait surtout de la médiocrité morale de sa situation et ne voyait pas par quelle voie il escaladerait les hauteurs où l'on trouve la considération et l'argent. Il se sentait enfermé dans ce métier médiocre de reporter, muré là-dedans à n'en pouvoir sortir. On l'appréciait, mais on l'estimait selon son rang. Forestier même, à qui il rendait mille services, ne l'invitait plus à dîner, le traitait en tout comme un inférieur, bien qu'il le tutoyât comme un ami.
De temps en temps, il est vrai, Duroy, saisissant une occasion, plaçait un bout d'article, et ayant acquis par ses échos une souplesse de plume et un tact qui lui manquaient lorsqu'il avait écrit sa seconde chronique sur l'Algérie, il ne courait plus aucun risque de voir refuser ses actualités. Mais de là à faire des chroniques au gré de sa fantaisie ou à traiter, en juge, les questions politiques, il y avait autant de différence qu'à conduire dans les avenues du Bois étant cocher, ou à conduire étant maître. Ce qui l'humiliait surtout, c'était de sentir fermées les portes du monde, de n'avoir pas de relations à traiter en égal, de ne pas entrer dans l'intimité des femmes, bien que plusieurs actrices connues l'eussent parfois accueilli avec une familiarité intéressée.
Il savait d'ailleurs, par expérience, qu'elles éprouvaient pour lui, toutes, mondaines ou cabotines, un entraînement singulier, une sympathie instantanée, et il ressentait, de ne point connaître celles dont pourrait dépendre son avenir, une impatience de cheval entravé.
Bien souvent il avait songé à faire une visite à Mme Forestier; mais la pensée de leur dernière rencontre l'arrêtait, l'humiliait, et il attendait, en outre, d'y être engagé par le mari. Alors le souvenir lui vint de Mme de Marelle et, se rappelant qu'elle l'avait prié de la venir voir, il se présenta chez elle un après-midi qu'il n'avait rien à faire.
"J'y suis toujours jusqu'à trois heures", avait-elle dit.
Il sonnait à sa porte à deux heures et demie.
Elle habitait rue de Verneuil, au quatrième.
Au bruit du timbre, une bonne vint ouvrir, une petite servante dépeignée qui nouait son bonnet en répondant:
"Oui, madame est là, mais je ne sais pas si elle est levée."
Et elle poussa la porte du salon qui n'était point fermée.
Duroy entra. La pièce était assez grande, peu meublée et d'aspect négligé. Les fauteuils, défraîchis et vieux, s'alignaient le long des murs, selon l'ordre établi par la domestique, car on ne sentait en rien le soin élégant d'une femme qui aime le chez soi. Quatre pauvres tableaux, représentant une barque sur un fleuve, un navire sur la mer, un moulin dans une plaine et un bûcheron dans un bois, pendaient au milieu des quatre panneaux, au bout de cordons inégaux, et tous les quatre accrochés de travers. On devinait que depuis longtemps ils restaient penchés ainsi sous l'oeil négligent d'une indifférente.
Duroy s'assit et attendit. Il attendit longtemps. Puis une porte s'ouvrit, et Mme de Marelle entra en courant, vêtue d'un peignoir japonais en soie rose où étaient brodés des paysages d'or, des fleurs bleues et des oiseaux blancs, et elle s'écria:
"Figurez-vous que j'étais encore couchée. Que c'est gentil à vous de venir me voir! J'étais persuadée que vous m'aviez oubliée."
Elle tendit ses deux mains d'un geste ravi, et Duroy, que l'aspect médiocre de l'appartement mettait à son aise, les ayant prises, en baisa une, comme il avait vu faire à Norbert de Varenne.
Elle le pria de s'asseoir; puis, le regardant des pieds à la tête: "Comme vous êtes changé! Vous avez gagné de l'air. Paris vous fait du bien. Allons, racontez-moi les nouvelles."
Et ils se mirent à bavarder tout de suite, comme s'ils eussent été d'anciennes connaissances, sentant naître entre eux une familiarité instantanée, sentant s'établir un de ces courants de confiance, d'intimité et d'affection qui font amis, en cinq minutes, deux êtres de même caractère et de même race.
Tout à coup, la jeune femme s'interrompit, et s'étonnant:
"C'est drôle comme je suis avec vous. Il me semble que je vous connais depuis dix ans. Nous deviendrons, sans doute, bons camarades. Voulez-vous?"
Il répondit: "Mais, certainement", avec un sourire qui en disait plus.
Il la trouvait tout à fait tentante, dans son peignoir éclatant et doux, moins fine que l'autre dans son peignoir blanc, moins chatte, moins délicate, mais plus excitante, plus poivrée.
Quand il sentait près de lui Mme Forestier, avec son sourire immobile et gracieux qui attirait et arrêtait en même temps, qui semblait dire: "Vous me plaisez " et aussi: "Prenez garde", dont on ne comprenait jamais le sens véritable, il éprouvait surtout le désir de se coucher à ses pieds, ou de baiser la fine dentelle de son corsage et d'aspirer lentement l'air chaud et parfumé qui devait sortir de là, glissant entre les seins. Auprès de Mme de Marelle, il sentait en lui un désir plus brutal, plus précis, un désir qui frémissait dans ses mains devant les contours soulevés de la soie légère.
Elle parlait toujours, semant en chaque phrase cet esprit facile dont elle avait pris l'habitude, comme un ouvrier saisit le tour de main qu'il faut pour accomplir une besogne réputée difficile et dont s'étonnent les autres. Il l'écoutait, pensant: "C'est bon à retenir tout ça. On écrirait des chroniques parisiennes charmantes en la faisant bavarder sur les événements du jour."
Mais on frappa doucement, tout doucement à la porte par laquelle elle était venue; et elle cria: "Tu peux entrer, mignonne." La petite fille parut, alla droit à Duroy et lui tendit la main.
La mère étonnée murmura: "Mais c'est une conquête. Je ne la reconnais plus." Le jeune homme, ayant embrassé l'enfant, la fit asseoir à côté de lui, et lui posa, avec un air sérieux, des questions gentilles sur ce qu'elle avait fait depuis qu'ils ne s'étaient vus. Elle répondait de sa petite voix de flûte, avec son air grave de grande personne.
La pendule sonna trois heures. Le journaliste se leva.
"Venez souvent, demanda Mme de Marelle, nous bavarderons comme aujourd'hui, vous me ferez toujours plaisir. Mais pourquoi ne vous voit-on plus chez les Forestier?"
Il répondit:
"Oh! pour rien. J'ai eu beaucoup à faire. J'espère bien que nous nous y retrouverons un de ces jours."
Et il sortit, le coeur plein d'espoir, sans savoir pourquoi.
Il ne parla pas à Forestier de cette visite.
Mais il en garda le souvenir, les jours suivants, plus que le souvenir, une sorte de sensation de la présence irréelle et persistante de cette femme. Il lui semblait avoir pris quelque chose d'elle, l'image de son corps restée dans ses yeux et la saveur de son être moral restée en son coeur. II demeurait sous l'obsession de son image, comme il arrive quelquefois quand on a passé des heures charmantes auprès d'un être. On dirait qu'on subit une possession étrange, intime, confuse, troublante et exquise parce qu'elle est mystérieuse.
Il fit une seconde visite au bout de quelques jours.
La bonne l'introduisit dans le salon, et Laurine parut aussitôt. Elle tendit, non plus sa main, mais son front, et dit:
"Maman m'a chargée de vous prier de l'attendre. Elle en a pour un quart d'heure, parce qu'elle n'est pas habillée. Je vous tiendrai compagnie. "
Duroy, qu'amusaient les manières cérémonieuses de la fillette, répondit: "Parfaitement, mademoiselle, je serai enchanté de passer un quart d'heure avec vous: mais je vous préviens que je ne suis point sérieux du tout, moi, je joue toute la journée; je vous propose donc de faire une partie de chat perché."
La gamine demeura saisie, puis elle sourit, comme aurait fait une femme, de cette idée qui la choquait un pou et l'étonnait aussi; et elle murmura:
"Les appartements ne sont pas faits pour jouer."
Il reprit:
"Ça m'est égal: moi je joue partout. Allons, attrapez-moi."
Et il se mit à tourner autour de la table, en l'excitant à le poursuivre, tandis qu'elle s'en venait derrière lui, souriant toujours avec une sorte de condescendance polie, et étendant parfois la main pour le toucher, mais sans s'abandonner jusqu'à courir.
Il s'arrêtait, se baissait, et, lorsqu'elle approchait, de son petit pas hésitant, il sautait en l'air comme les diables enfermés en des boîtes, puis il s'élançait d'une enjambée à l'autre bout du salon. Elle trouvait ça drôle, finissait par rire, et, s'animant, commençait à trottiner derrière lui, avec de légers cris joyeux et craintifs, quand elle avait cru le saisir. Il déplaçait les chaises, en faisait des obstacles, la forçait à pivoter pendant une minute autour de la même, puis, quittant celle-là, en saisissait une autre. Laurine courait maintenant, s'abandonnait tout à fait au plaisir de ce jeu nouveau et, la figure rose, elle se précipitait d'un grand élan d'enfant ravie, à chacune des fuites, à chacune des ruses, à chacune des feintes de son compagnon.
Brusquement, comme elle s'imaginait l'atteindre, il la saisit dans ses bras, et, l'élevant jusqu'au plafond, il cria: "Chat perché!"
La fillette enchantée agitait ses jambes pour s'échapper et riait de tout son coeur.
Mme de Marelle entra et, stupéfaite:
"Ah! Laurine... Laurine qui joue... Vous êtes un ensorceleur, monsieur. "
Il reposa par terre la gamine, baisa la main de la mère, et ils s'assirent, l'enfant entre eux. Ils voulurent causer: mais Laurine, grisée, si muette d'ordinaire, parlait tout le temps, et il fallut l'envoyer à sa chambre.
Elle obéit sans répondre, mais avec des larmes dans les yeux.
Dès qu'ils furent seuls, Mme de Marelle baissa la voix:
"Vous ne savez pas, j'ai un grand projet, et j'ai pensé à vous. Voilà. Comme je dîne toutes les semaines chez les Forestier, je leur rends ça, de temps en temps, dans un restaurant. Moi, je n'aime pas à avoir du monde chez moi, je ne suis pas organisée pour ça, et, d'ailleurs, je n'entends rien aux choses de la maison, rien à la cuisine, rien à rien. J'aime vivre à la diable. Donc je les reçois de temps en temps au restaurant, mais ça n'est pas gai quand nous ne sommes que nous trois, et mes connaissances à moi ne vont guère avec eux. Je vous dis ça pour vous expliquer une invitation peu régulière. Vous comprenez, n'est-ce pas, que je vous demande d'être des nôtres samedi, au café Riche, sept heures et demie. Vous connaissez la maison?"
Il accepta avec bonheur. Elle reprit:
"Nous serons tous les quatre seulement, une vraie partie carrée. C'est très amusant ces petites fêtes-là, pour nous autres femmes qui n'y sommes pas habituées."
Elle portait une robe marron foncé, qui moulait sa taille, ses hanches, sa gorge, ses bras d'une façon provocante et coquette; et Duroy éprouvait un étonnement confus, presque une gêne dont il ne saisissait pas bien la cause, du désaccord de cette élégance soignée et raffinée avec l'insouci visible pour le logis qu'elle habitait.
Tout ce qui vêtait son corps, tout ce qui touchait intimement et directement sa chair, était délicat et fin, mais ce qui l'entourait ne lui importait plus.
Il la quitta, gardant, comme l'autre fois, la sensation de sa présence continuée dans une sorte d'hallucination de ses sens. Et il attendit le jour du dîner avec une impatience grandissante.
Ayant loué pour la seconde fois un habit noir, ses moyens ne lui permettant point encore d'acheter un costume de soirée, il arriva le premier au rendez-vous, quelques minutes avant l'heure.
On le fit monter au second étage, et on l'introduisit dans un petit salon de restaurant, tendu de rouge et ouvrant sur le boulevard son unique fenêtre.
Une table carrée, de quatre couverts, étalait sa nappe blanche, si luisante qu'elle semblait vernie; et les verres, l'argenterie, le réchaud brillaient gaiement sous la flamme de douze bougies portées par deux hauts candélabres.
Au dehors on apercevait une grande tache d'un vert clair que faisaient les feuilles d'un arbre, éclairées par la lumière vive des cabinets particuliers.
Duroy s'assit sur un canapé très bas, rouge comme les tentures des murs, et dont les ressorts fatigués, s'enfonçant sous lui, lui donnèrent la sensation de tomber dans un trou. Il entendait dans toute cette vaste maison une rumeur confuse, ce bruissement des grands restaurants fait du bruit des vaisselles et des argenteries heurtées, du bruit des pas rapides des garçons adouci par le tapis des corridors, du bruit des portes un moment ouvertes et qui laissent échapper le son des voix de tous ces étroits salons où sont enfermés des gens qui dînent. Forestier entra et lui serra la main avec une familiarité cordiale qu'il ne lui témoignait jamais dans les bureaux de La Vie Française.
"Ces deux dames vont arriver ensemble, dit-il; c'est très gentil ces dîners-là!"
Puis il regarda la table, fit éteindre tout à fait un bec de gaz qui brûlait en veilleuse, ferma un battant de la fenêtre, à cause du courant d'air, et choisit sa place bien à l'abri en déclarant: "Il faut que je fasse grande attention; j'ai été mieux pendant un mois, et me voici repris depuis quelques jours. J'aurai attrapé froid mardi en sortant du théâtre. "
On ouvrit la porte et les deux jeunes femmes parurent, suivies d'un maître d'hôtel, voilées, cachées, discrètes, avec cette allure de mystère charmant qu'elles prennent en ces endroits où les voisinages et les rencontres sont suspects.
Comme Duroy saluait Mme Forestier, elle le gronda fort de n'être pas revenu la voir; puis elle ajouta, avec un sourire, vers son amie:
"C'est ça, vous me préférez Mme de Marelle, vous trouvez bien le temps pour elle."
Puis on s'assit, et le maître d'hôtel ayant présenté à Forestier la carte des vins, Mme de Marelle s'écria:
"Donnez à ces messieurs ce qu'ils voudront; quant à nous du champagne frappé, du meilleur, du champagne doux par exemple, rien autre chose."
Et l'homme étant sorti, elle annonça avec un rire excité:
"Je veux me pocharder ce soir, nous allons faire une noce, une vraie noce."
Forestier, qui paraissait n'avoir pas entendu, demanda:
"Cela ne vous ferait-il rien qu'on fermât la fenêtre? J'ai la poitrine un peu prise depuis quelques jours.
- Non, rien du tout."
Il alla donc pousser le battant resté entrouvert et il revint s'asseoir avec un visage rasséréné, tranquillisé.
Sa femme ne disait rien, paraissait absorbée; et, les yeux baissés vers la table, elle souriait aux verres, de ce sourire vague qui semblait promettre toujours pour ne jamais tenir.
Les huîtres d'Ostende furent apportées, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés,
Puis, après le potage, on servit une truite rose comme de la chair de jeune fille; et les convives commencèrent à causer.
On parla d'abord d'un cancan qui courait les rues, l'histoire d'une femme du monde surprise, par un ami de son mari, soupant avec un prince étranger en cabinet particulier.
Forestier riait beaucoup de l'aventure; les deux femmes déclaraient que le bavard indiscret n'était qu'un goujat et qu'un lâche. Duroy fut de leur avis et proclama bien haut qu'un homme a le devoir d'apporter en ces sortes d'affaires, qu'il soit acteur, confident ou simple témoin, un silence de tombeau. Il ajouta:
"Comme la vie serait pleine de choses charmantes si nous pouvions compter sur la discrétion absolue les uns des autres. Ce qui arrête souvent, bien souvent, presque toujours les femmes, c'est la peur du secret dévoilé."
Puis il ajouta, souriant:
"Voyons, n'est-ce pas vrai?
"Combien y en a-t-il qui s'abandonneraient à un rapide désir, au caprice brusque et violent d'une heure, à une fantaisie d'amour, si elles ne craignaient de payer par un scandale irrémédiable et par des larmes douloureuses un court et léger bonheur!"
Il parlait avec une conviction contagieuse, comme s'il avait plaidé une cause, sa cause, comme s'il eût dit: "Ce n'est pas avec moi qu'on aurait à craindre de pareils dangers. Essayez pour voir."
Elles le contemplaient toutes les deux, l'approuvant du regard, trouvant qu'il parlait bien et juste, confessant par leur silence ami que leur morale inflexible de Parisiennes n'aurait pas tenu longtemps devant la certitude du secret.
Et Forestier, presque couché sur le canapé, une jambe repliée sous lui, la serviette glissée dans son gilet pour ne point maculer son habit, déclara tout à coup, avec un rire convaincu de sceptique:
"Sacristi oui, on s'en paierait si on était sûr du silence. Bigre de bigre! les pauvres maris."
Et on se mit à parler d'amour. Sans l'admettre éternel, Duroy le comprenait durable, créant un lien, une amitié tendre, une confiance! L'union des sens n'était qu'un sceau à l'union des coeurs. Mais il s'indignait des jalousies harcelantes, des drames, des scènes, des misères qui, presque toujours, accompagnent les ruptures.
Quand il se tut, Mme de Marelle soupira:
"Oui, c'est la seule bonne chose de la vie, et nous la gâtons souvent par des exigences impossibles."
Mme Forestier qui jouait avec un couteau, ajouta:
"Oui... oui... c'est bon d'être aimée..."
Et elle semblait pousser plus loin son rêve, songer à des choses qu'elle n'osait point dire.
Et comme la première entrée n'arrivait pas, ils buvaient de temps en temps une gorgée de champagne en grignotant des croûtes arrachées sur le dos des petits pains ronds. Et la pensée de l'amour, lente et envahissante, entrait en eux, enivrait peu à peu leur âme, comme le vin clair, tombé goutte à goutte en leur gorge, échauffait leur sang et troublait leur esprit.
On apporta des côtelettes d'agneau, tendres, légères, couchées sur un lit épais et menu de pointes d'asperges.
"Bigre! la bonne chose!" s'écria Forestier. Et ils mangeaient avec lenteur, savourant la viande fine et le légume onctueux comme une crème.
Duroy reprit:
"Moi, quand j'aime une femme, tout disparaît du monde autour d'elle."
Il disait cela avec conviction, s'exaltant à la pensée de cette jouissance de table qu'il goûtait.
Mme Forestier murmura, avec son air de n'y point toucher:
"Il n'y a pas de bonheur comparable à la première pression des mains, quand l'un demande: "M'aimez-vous?" et quand l'autre répond: " Oui, je t'aime."
Mme de Marelle, qui venait de vider d'un trait une nouvelle flûte de champagne, dit gaiement en reposant son verre:
"Moi, je suis moins platonique."
Et chacun se mit à ricaner, l'oeil allumé, en approuvant cette parole.
Forestier s'étendit sur le canapé, ouvrit les bras, les appuya sur des coussins et d'un ton sérieux:
"Cette franchise vous honore et prouve que vous êtes une femme pratique. Mais peut-on vous demander quelle est l'opinion de M. de Marelle?"
Elle haussa les épaules lentement, avec un dédain infini, prolongé; puis, d'une voix nette:
"M. de Marelle n'a pas d'opinion en cette matière. Il n'a que des... que des abstentions."
Et la causerie, descendant des théories élevées sur la tendresse, entra dans le jardin fleuri des polissonneries distinguées.
Ce fut le moment des sous-entendus adroits, des voiles levés par des mots, comme on lève des jupes, le moment des ruses de langage, des audaces habiles et déguisées, de toutes les hypocrisies impudiques, de la phrase qui montre des images dévêtues avec des expressions couvertes, qui fait passer dans l'oeil et dans l'esprit la vision rapide de tout ce qu'on ne peut pas dire, et permet aux gens du monde une sorte d'amour subtil et mystérieux, une sorte de contact impur des pensées par l'évocation simultanée, troublante et sensuelle comme une étreinte, de toutes les choses secrètes, honteuses et désirées de l'enlacement. On avait apporté le rôti, des perdreaux flanqués de cailles, puis des petits pois, puis une terrine de foie gras accompagnée d'une salade aux feuilles dentelées, emplissant comme une mousse verte un grand saladier en forme de cuvette. Ils avaient mangé de tout cela sans y goûter, sans s'en douter, uniquement préoccupés de ce qu'ils disaient, plongés dans un bain d'amour.
Les deux femmes, maintenant, en lançaient de roides, Mme de Marelle avec une audace naturelle qui ressemblait à une provocation, Mme Forestier avec une réserve charmante, une pudeur dans le ton, dans la voix, dans le sourire, dans toute l'allure, qui soulignait, en ayant l'air de les atténuer, les choses hardies sorties de sa bouche.
Forestier, tout à fait vautré sur les coussins, riait, buvait, mangeait sans cesse et jetait parfois une parole tellement osée ou tellement crue que les femmes, un peu choquées par la forme et pour la forme, prenaient un petit air gêné qui durait deux ou trois secondes. Quand il avait lâché quelque polissonnerie trop grosse, il ajoutait:
"Vous allez bien, mes enfants. Si vous continuez comme ça, vous finirez par faire des bêtises."
Le dessert vint, puis le café; et les liqueurs versèrent dans les esprits excités un trouble plus lourd et plus chaud.
Comme elle l'avait annoncé en se mettant à table, Mme de Marelle était pocharde, et elle le reconnaissait, avec une grâce gaie et bavarde de femme qui accentue, pour amuser ses convives, une pointe d'ivresse très réelle.
Mme Forestier se taisait maintenant, par prudence peut-être; et Duroy, se sentant trop allumé pour ne pas se compromettre, gardait une réserve habile.
On alluma des cigarettes, et Forestier, tout à coup, se mit à tousser.
Ce fut une quinte terrible qui lui déchirait la gorge; et, la face rouge, le front en sueur, il étouffait dans sa serviette. Lorsque la crise fut calmée, il grogna, d'un air furieux: "Ça ne me vaut rien, ces parties-là: c'est stupide." Toute sa bonne humeur avait disparu dans la terreur du mal qui hantait sa pensée.
"Rentrons chez nous", dit-il.
Mme de Marelle sonna le garçon et demanda l'addition. On la lui apporta presque aussitôt. Elle essaya de la lire; mais les chiffres tournaient devant ses yeux, et elle passa le papier à Duroy: "Tenez, payez pour moi, je n'y vois plus, je suis trop grise."
Et elle lui jeta en même temps sa bourse dans les mains.
Le total montait à cent trente francs. Duroy contrôla et vérifia la note, puis donna deux billets, et reprit la monnaie, en demandant, à mi-voix: "Combien faut-il laisser aux garçons?
- Ce que vous voudrez, je ne sais pas."
Il mit cinq francs sur l'assiette, puis rendit la bourse à la jeune femme, en lui disant:
"Voulez-vous que je vous reconduise à votre porte?
- Mais certainement. Je suis incapable de retrouver mon adresse."
On serra les mains des Forestier, et Duroy se trouva seul avec Mme de Marelle dans un fiacre qui roulait.
Il la sentait contre lui, si près, enfermée avec lui dans cette boîte noire, qu'éclairaient brusquement, pendant un instant, les becs de gaz des trottoirs. Il sentait, à travers sa manche, la chaleur de son épaule, et il ne trouvait rien à lui dire, absolument rien, ayant l'esprit paralysé par le désir impérieux de la saisir dans ses bras.
"Si j'osais, que ferait-elle?" pensait-il. Et le souvenir de toutes les polissonneries chuchotées pendant le dîner l'enhardissait, mais la peur du scandale le retenait en même temps.
Elle ne disait rien non plus, immobile, enfoncée en son coin. Il eût pensé qu'elle dormait s'il n'avait vu briller ses yeux chaque fois qu'un rayon de lumière pénétrait dans la voiture.
"Que pensait-elle?" Il sentait bien qu'il ne fallait point parler, qu'un mot, un seul mot, rompant le silence, emporterait ses chances; mais l'audace lui manquait, l'audace de l'action brusque et brutale.
Tout à coup il sentit remuer son pied. Elle avait fait un mouvement, un mouvement sec, nerveux, d'impatience ou d'appel peut-être. Ce geste, presque insensible, lui fit courir, de la tête aux pieds, un grand frisson sur la peau, et, se tournant vivement, il se jeta sur elle, cherchant la bouche avec ses lèvres et la chair nue avec ses mains.
Elle jeta un cri, un petit cri, voulut se dresser, se débattre, le repousser; puis elle céda, comme si la force lui eût manqué pour résister plus longtemps.
Mais la voiture s'étant arrêtée bientôt devant la maison qu'elle habitait, Duroy, surpris, n'eut point à chercher des paroles passionnées pour la remercier, la bénir et lui exprimer son amour reconnaissant. Cependant elle ne se levait pas, elle ne remuait point, étourdie par ce qui venait de se passer. Alors il craignit que le cocher n'eût des doutes, et il descendit le premier pour tendre la main à la jeune femme.
Elle sortit enfin du fiacre en trébuchant et sans prononcer une parole. Il sonna, et, comme la porte s'ouvrait, il demanda, en tremblant: "Quand vous reverrai-je?"
Elle murmura si bas qu'il entendit à peine: "Venez déjeuner avec moi demain." Et elle disparut dans l'ombre du vestibule en repoussant le lourd battant, qui fit un bruit de coup de canon.
Il donna cent sous au cocher et se mit à marcher devant lui, d'un pas rapide et triomphant, le coeur débordant de joie.
Il en tenait une, enfin, une femme mariée! une femme du monde! du vrai monde! du monde parisien! Comme ça avait été facile et inattendu!
Il s'était imaginé jusque-là que pour aborder et conquérir une de ces créatures tant désirées, il fallait des soins infinis, des attentes interminables, un siège habile fait de galanteries, de paroles d'amour, de soupirs et de cadeaux. Et voilà que tout d'un coup, à la moindre attaque, la première qu'il rencontrait s'abandonnait à lui, si vite qu'il en demeurait stupéfait.
"Elle était grise, pensait-il; demain, ce sera une autre chanson. J'aurai les larmes." Cette idée l'inquiéta, puis il se dit: " Ma foi, tant pis. Maintenant que je la tiens, je saurai bien la garder."
Et, dans le mirage confus où s'égaraient ses espérances, espérances de grandeur, de succès, de renommée, de fortune et d'amour, il aperçut tout à coup, pareille à ces guirlandes de figurantes qui se déroulent dans le ciel des apothéoses, une procession de femmes élégantes, riches, puissantes, qui passaient en souriant pour disparaître l'une après l'autre au fond du nuage doré de ses rêves.
Et son sommeil fut peuplé de visions.
Il était un peu ému, le lendemain, en montant l'escalier de Mme de Marelle. Comment allait-elle le recevoir? Et si elle ne le recevait pas? Si elle avait défendu l'entrée de sa demeure? Si elle racontait?... Mais non, elle ne pouvait rien dire sans laisser deviner la vérité tout entière. Donc il était maître de la situation.
La petite bonne ouvrit la porte. Elle avait son visage ordinaire. Il se rassura, comme s'il se fût attendu à ce que la domestique lui montrât une figure bouleversée.
Il demanda:
"Madame va bien?"
Elle répondit:
"Oui, monsieur, comme toujours.
Et elle le fit entrer dans le salon.
Il alla droit à la cheminée pour constater l'état de ses cheveux et de sa toilette; et il rajustait sa cravate devant la glace, quand il aperçut dedans la jeune femme qui le regardait debout sur le seuil de la chambre.
Il fit semblant de ne l'avoir point vue, et ils se considérèrent quelques secondes, au fond du miroir, s'observant, s'épiant avant de se trouver face à face.
Il se retourna. Elle n'avait point bougé, et semblait attendre. Il s'élança, balbutiant: "Comme je vous aime! comme je vous aime!" Elle ouvrit les bras et tomba sur sa poitrine; puis, ayant levé la tête vers lui, ils s'embrassèrent longtemps.
Il pensait: "C'est plus facile que je n'aurais cru. Ça va très bien." Et, leurs lèvres s'étant séparées, il souriait, sans dire un mot, en tâchant de mettre dans son regard une infinité d'amour.
Elle aussi souriait, de ce sourire qu'elles ont pour offrir leur désir, leur consentement, leur volonté de se donner. Elle murmura:
"Nous sommes seuls. J'ai envoyé Laurine déjeuner chez une camarade."
Il soupira, en lui baisant les poignets:
"Merci, je vous adore."
Alors elle lui prit le bras, comme s'il eût été son mari, pour aller jusqu'au canapé où ils s'assirent côte à côte.
Il lui fallait un début de causerie habile et séduisant; ne le découvrant point à son gré, il balbutia:
"Alors vous ne m'en voulez pas trop?"
Elle lui mit une main sur la bouche:
"Tais-toi!"
Ils demeurèrent silencieux les regards mêlés, les doigts enlacés et brûlants.
"Comme je vous désirais!" dit-il.
Elle répéta: "Tais-toi."
On entendait la bonne remuer les assiettes dans la salle, derrière le mur.
Il se leva:
"Je ne veux pas rester si près de vous. Je perdrais la tête."
La porte s'ouvrit:
"Madame est servie."
Et il offrit son bras avec gravité.
Ils déjeunèrent face à face, se regardant et se souriant sans cesse, occupés uniquement d'eux, tout enveloppés par le charme si doux d'une tendresse qui commence. Ils mangeaient, sans savoir quoi. Il sentit un pied, un petit pied, qui rôdait sous la table. Il le prit entre les siens et l'y garda, le serrant de toute sa force.
La bonne allait, venait, apportait et enlevait les plats d'un air nonchalant, sans paraître rien remarquer.
Quand ils eurent fini de manger, ils rentrèrent dans le salon et reprirent leur place sur le canapé, côte à côte.
Peu à peu, il se serrait contre elle, essayant de l'étreindre. Mais elle le repoussait avec calme:
"Prenez garde, on pourrait entrer."
Il murmura:
"Quand pourrai-je vous voir bien seule pour vous dire comme je vous aime?"
Elle se pencha vers son oreille. et prononça tout bas:
"J'irai vous faire une petite visite chez vous un de ces jours."
Il se sentit rougir:
"C'est que... chez moi... c'est... c'est bien modeste."
Elle sourit:
"Ça ne fait rien. C'est vous que j'irai voir et non pas l'appartement. "
Alors il la pressa pour savoir quand elle viendrait. Elle fixa un jour éloigné de la semaine suivante, et il la supplia d'avancer la date, avec des paroles balbutiées, des yeux luisants, en lui maniant et lui broyant les mains, le visage rouge, enfiévré, ravagé de désir, de ce désir impétueux qui suit les repas en tête-à-tête.
Elle s'amusait de le voir l'implorer avec cette ardeur, et cédait un jour, de temps en temps. Mais il répétait: "Demain... dites... demain."
Elle y consentit à la fin:
"Oui. Demain. Cinq heures."
Il poussa un long soupir de joie; et ils causèrent presque tranquillement, avec des allures d'intimité, comme s'ils se fussent connus depuis vingt ans.
Un coup de timbre les fit tressaillir; et, d'une secousse, ils s'éloignèrent l'un de l'autre.
Elle murmura: "Ce doit être Laurine."
L'enfant parut, puis s'arrêta interdite, puis courut vers Duroy en battant des mains, transportée de plaisir en l'apercevant, et elle cria:
"Ah! Bel-Ami!"
Mme de Marelle se mit à rire:
"Tiens! Bel-Ami! Laurine vous a baptisé! C'est un bon petit nom d'amitié pour vous, ça; moi aussi je vous appellerai Bel-Ami! "
Il avait pris sur ses genoux la fillette, et il dut jouer avec elle à tous les petits jeux qu'il lui avait appris.
Il se leva à trois heures moins vingt minutes, pour se rendre au journal; et sur l'escalier, par la porte entrouverte, il murmura encore du bout des lèvres: "Demain. Cinq heures."
La jeune femme répondit: "Oui", d'un sourire, et disparut.
Dès qu'il eut fini sa besogne journalière, il songea à la façon dont il arrangerait sa chambre pour recevoir sa maîtresse et dissimuler le mieux possible la pauvreté du local. Il eut l'idée d'épingler sur les murs de menus bibelots japonais, et il acheta pour cinq francs toute une collection de crépons, de petits éventails et de petits écrans, dont il cacha les taches trop visibles du papier. Il appliqua sur les vitres de la fenêtre des images transparentes représentant des bateaux sur des rivières, des vols d'oiseaux à travers des ciels rouges, des dames multicolores sur des balcons et des processions de petits bonshommes noirs dans les plaines remplies de neige.
Son logis, grand tout juste pour y dormir et s'y asseoir, eut bientôt l'air de l'intérieur d'une lanterne de papier peint. Il jugea l'effet satisfaisant, et il passa la soirée à coller sur le plafond des oiseaux découpés dans des feuilles coloriées qui lui restaient.
Puis il se coucha, bercé par le sifflet des trains.
Il rentra de bonne heure le lendemain, portant un sac de gâteaux et une bouteille de madère achetée chez l'épicier. Il dut ressortir pour se procurer deux assiettes et deux verres; et il disposa cette collation sur sa table de toilette, dont le bois sale fut caché par une serviette, la cuvette et le pot à l'eau étant dissimulés par-dessous.
Puis il attendit.
Elle arriva vers cinq heures un quart, et, séduite par le papillotement coloré des dessins, elle s'écria:
"Tiens, c'est gentil chez vous. Mais il y a bien du monde dans l'escalier."
Il l'avait prise dans ses bras, et il baisait ses cheveux avec emportement, entre le front et le chapeau, à travers le voile.
Une heure et demie plus tard, il la reconduisit à la station de fiacres de la rue de Rome. Lorsqu'elle fut dans la voiture, il murmura: "Mardi, à la même heure."
Elle dit: "A la même heure, mardi." Et, comme la nuit était venue, elle attira sa tête dans la portière et le baisa sur les lèvres. Puis, le cocher ayant fouetté sa bête, elle cria: " Adieu, Bel-Ami " et le vieux coupé s'en alla au trot fatigué d'un cheval blanc.
Pendant trois semaines, Duroy reçut ainsi Mme de Marelle tous les deux ou trois jours, tantôt le matin, tantôt le soir.
Comme il l'attendait, un après-midi, un grand bruit, dans l'escalier, l'attira sur sa porte. Un enfant hurlait. Une voix furieuse, celle d'un homme, cria: "Qu'est-ce qu'il a encore à gueuler, ce bougre-là?" La voix glapissante et exaspérée d'une femme répondit: " C'est ct'e sale cocotte qui vient chez l'journaliste d'en haut qu'a renversé Nicolas sur l'palier. Comme si on devrait laisser des roulures comme ça qui n'font seulement pas attention aux enfants dans les escaliers!"
Duroy, éperdu, se recula, car il entendait un rapide frôlement de jupes et un pas précipité gravissant l'étage au-dessous de lui.
On frappa bientôt à sa porte, qu'il venait de refermer. Il ouvrit, et Mme de Marelle se jeta dans la chambre, essoufflée, affolée, balbutiant:
"As-tu entendu?"
Il fit semblant de ne rien savoir.
"Non, quoi?
- Comme ils m'ont insultée?
- Qui ça?
- Les misérables qui habitent au-dessous.
- Mais non, qu'est-ce qu'il y a, dis-moi?"
Elle se mit à sangloter sans pouvoir prononcer un mot.
Il dut la décoiffer, la délacer, l'étendre sur le lit, lui tapoter les tempes avec un linge mouillé; elle suffoquait; puis, quand son émotion se fut un peu calmée, toute sa colère indignée éclata.
Elle voulait qu'il descendît tout de suite, qu'il se battît, qu'il les tuât.
Il répétait: "Mais ce sont des ouvriers, des rustres. Songe qu'il faudrait aller en justice, que tu pourrais être reconnue, arrêtée, perdue. On ne se commet pas avec des gens comme ça."
Elle passa à une autre idée: "Comment ferons-nous, maintenant? Moi, je ne peux pas rentrer ici." Il répondit: "C'est bien simple, je vais déménager."
Elle murmura: "Oui, mais ce sera long." Puis, tout d'un coup, elle imagina une combinaison, et rassérénée brusquement:
"Non, écoute, j'ai trouvé, laisse-moi faire, ne t'occupe de rien. Je t'enverrai un petit bleu demain matin."
Elle appelait des " petits bleus " les télégrammes fermés circulant dans Paris.
Elle souriait maintenant, ravie de son invention, qu'elle ne voulait pas révéler; et elle fit mille folies d'amour.
Elle était bien émue cependant, en redescendant l'escalier, et elle s'appuyait de toute sa force sur le bras de son amant, tant elle sentait fléchir ses jambes.
Ils ne rencontrèrent personne.
Comme il se levait tard, il était encore au lit, le lendemain vers onze heures, quand le facteur du télégraphe lui apporta le petit bleu promis.
Duroy l'ouvrit et lut:
"Rendez-vous tantôt, cinq heures, rue de Constantinople, 127. Tu te feras ouvrir l'appartement loué par Mme Duroy.
"CLO t'embrasse."
A cinq heures précises, il entrait chez le concierge d'une grande maison meublée et demandait:
"C'est ici que Mme Duroy a loué un appartement?
- Oui, monsieur.
- Voulez-vous m'y conduire, s'il vous plaît?"
L'homme, habitué sans doute aux situations délicates où la prudence est nécessaire, le regardant dans les yeux, puis, choisissant dans la longue file de clefs:
"Vous êtes bien M. Duroy?
- Mais oui, parfaitement."
Et il ouvrit un petit logement composé de deux pièces et situé au rez-de-chaussée, en face de la loge.
Le salon, tapissé de papier ramagé, assez frais, possédait un meuble d'acajou recouvert en reps verdâtre à dessins jaunes, et un maigre tapis à fleurs, si mince que le pied sentait le bois par-dessous.
La chambre à coucher était si exiguë que le lit l'emplissait aux trois quarts. Il tenait le fond, allant d'un mur à l'autre, un grand lit de maison meublée, enveloppé de rideaux bleus et lourds, également en reps, et écrasé sous un édredon de soie rouge maculé de taches suspectes.
Duroy, inquiet et mécontent, pensait: "Ça va me coûter un argent fou, ce logis-là. Il va falloir que j'emprunte encore. C'est idiot, ce qu'elle a fait."
La porte s'ouvrit, et Clotilde se précipita en coup de vent, avec un grand bruit de robe, les bras ouverts. Elle était enchantée.
"Est-ce gentil, dis, est-ce gentil? Et pas à monter, c'est sur la rue, au rez-de-chaussée! On peut entrer et sortir par la fenêtre sans que le concierge vous voie. Comme nous nous aimerons, là-dedans."
Il l'embrassait froidement, n'osant faire la question qui lui venait aux lèvres.
Elle avait posé un gros paquet sur le guéridon, au milieu de la pièce. Elle l'ouvrit et en tira un savon, une bouteille d'eau de Lubin, une éponge, une boîte d'épingles à cheveux, un tire-bouchon et un petit fer à friser pour rajuster les mèches de son front qu'elle défaisait toutes les fois.
Et elle joua à l'installation, cherchant la place de chaque chose, s'amusant énormément.
Elle parlait tout en ouvrant les tiroirs:
"Il faudra que j'apporte un peu de linge, pour pouvoir en changer à l'occasion. Ce sera très commode. Si je reçois une averse, par hasard, en faisant des courses, je viendrai me sécher ici. Nous aurons chacun notre clef, outre celle laissée dans la loge pour le cas où nous oublierions les nôtres. J'ai loué pour trois mois, à ton nom, bien entendu, puisque je ne pouvais donner le mien."
Alors il demanda:
"Tu me diras quand il faudra payer?
Elle répondit simplement:
"Mais c'est payé, mon chéri!"
Il reprit:
"Alors, c'est à toi que je le dois?
- Mais non, mon chat, ça ne te regarde pas, c'est moi qui veux faire cette petite folie."
Il eut l'air de se fâcher:
"Ah! mais non, par exemple. Je ne le permettrai point."
Elle vint à lui suppliante, et, posant les mains sur ses épaules:
"Je t'en prie, Georges, ça me fera tant de plaisir, tant de plaisir que ce soit à moi, notre nid, rien qu'à moi! Ça ne peut pas te froisser? En quoi? Je voudrais apporter ça dans notre amour. Dis que tu veux bien, mon petit Géo, dis que tu veux bien?..." Elle l'implorait du regard, de la lèvre, de tout son être.
Il se fit prier, refusant avec des mines irritées, puis il céda, trouvant cela juste, au fond.
Et quand elle fut partie, il murmura, en se frottant les mains et sans chercher dans les replis de son coeur d'où lui venait, ce jour-là, cette opinion: "Elle est gentille, tout de même."
Il reçut quelques jours plus tard un autre petit bleu qui lui disait:
"Mon mari arrive ce soir, après six semaines d'inspection. Nous aurons donc relâche huit jours. Quelle corvée, mon chéri!
"Ta CLO."
Duroy demeura stupéfait. Il ne songeait vraiment plus qu'elle était mariée. En voilà un homme dont il aurait voulu voir la tête, rien qu'une fois, pour le connaître.
Il attendit avec patience cependant le départ de l'époux, mais il passa aux Folies-Bergère deux soirées qui se terminèrent chez Rachel.
Puis, un matin, nouveau télégramme contenant quatre mots:
"Tantôt, cinq heures. - CLO."
Ils arrivèrent tous les deux en avance au rendez-vous. Elle se jeta dans ses bras avec un grand élan d'amour, le baisant passionnément à travers le visage; puis elle lui dit:
"Si tu veux, quand nous nous serons bien aimés, tu m'emmèneras dîner quelque part. Je me suis faite libre."
On était justement au commencement du mois, et bien que son traitement fût escompté longtemps d'avance, et qu'il vécût au jour le jour d'argent cueilli de tous les côtés, Duroy se trouvait par hasard en fonds; et il fut content d'avoir l'occasion de dépenser quelque chose pour elle.
Il répondit:
"Mais oui, ma chérie, où tu voudras."
Ils partirent donc vers sept heures et gagnèrent le boulevard extérieur. Elle s'appuyait fortement sur lui et lui disait, dans l'oreille: "Si tu savais comme je suis contente de sortir à ton bras, comme j'aime te sentir contre moi!"
Il demanda:
"Veux-tu aller chez le père Lathuille?"
Elle répondit: "Oh! non, c'est trop chic. Je voudrais quelque chose de drôle, de commun, comme un restaurant, où vont les employés et les ouvrières; j'adore les parties dans les guinguettes! Oh! si nous avions pu aller à la campagne!"
Comme il ne connaissait rien en ce genre dans le quartier, ils errèrent le long du boulevard, et ils finirent par entrer chez un marchand de vin qui donnait à manger dans une salle à part. Elle avait vu, à travers la vitre, deux fillettes en cheveux attablées en face de deux militaires.
Trois cochers de fiacre dînaient dans le fond de la pièce étroite et longue, et un personnage, impossible à classer dans aucune profession, fumait sa pipe, les jambes allongées, les mains dans la ceinture de sa culotte, étendu sur sa chaise et la tête renversée en arrière par-dessus la barre. Sa jaquette semblait un musée de taches, et dans les poches gonflées comme des ventres on apercevait le goulot d'une bouteille, un morceau de pain, un paquet enveloppé dans un journal, et un bout de ficelle qui pendait. Il avait des cheveux épais, crépus, mêlés, gris de saleté; et sa casquette était par terre, sous sa chaise.
L'entrée de Clotilde fit sensation par l'élégance de sa toilette. Les deux couples cessèrent de chuchoter, les trois cochers cessèrent de discuter, et le particulier qui fumait, ayant ôté sa pipe de sa bouche et craché devant lui, regarda en tournant un peu la tête.
Mme de Marelle murmura: "C'est très gentil! Nous serons très bien; une autre fois, je m'habillerai en ouvrière." Et elle s'assit sans embarras et sans dégoût en face de la table de bois vernie par la graisse des nourritures, lavée par les boissons répandues et torchée d'un coup de serviette par le garçon. Duroy, un peu gêné, un peu honteux, cherchait une patère pour y pendre son haut chapeau. N'en trouvant point, il le déposa sur une chaise.
Ils mangèrent un ragoût de mouton, une tranche de gigot et une salade. Clotilde répétait: "Moi, j'adore ça. J'ai des goûts canaille. Je m'amuse mieux ici qu'au café Anglais." Puis elle dit: "Si tu veux me faire tout à fait plaisir, tu me mèneras dans un bastringue. J'en connais un très drôle près d'ici qu'on appelle La Reine Blanche."
Duroy, surpris, demanda:
"Qui est-ce qui t'a menée là?"
Il la regardait et il la vit rougir, un peu troublée, comme si cette question brusque eût éveillé en elle un souvenir délicat. Après une de ces hésitations féminines si courtes qu'il les faut deviner, elle répondit: "C'est un ami...", puis, après un silence, elle ajouta: "qui est mort." Et elle baissa les yeux avec une tristesse bien naturelle.
Et Duroy, pour la première fois, songea à tout ce qu'il ne savait point dans la vie passée de cette femme, et il rêva. Certes elle avait eu des amants, déjà, mais de quelle sorte? de quel monde? Une vague jalousie, une sorte d'inimitié s'éveillait en lui contre elle, une inimitié pour tout ce qu'il ignorait, pour tout ce qui ne lui avait point appartenu dans ce coeur et dans cette existence. Il la regardait, irrité du mystère enfermé dans cette tête jolie et muette et qui songeait, en ce moment-là même peut-être, à l'autre, aux autres, avec des regrets. Comme il eût aimé regarder dans ce souvenir, y fouiller, et tout savoir, tout connaître!...
Elle répéta:
"Veux-tu me conduire à La Reine Blanche? Ce sera une fête complète."
Il pensa: "Bah! qu'importe le passé? Je suis bien bête de me troubler de ça." Et, souriant, il répondit:
"Mais certainement, ma chérie."
Lorsqu'ils furent dans la rue, elle reprit, tout bas, avec ce ton mystérieux dont on fait les confidences:
"Je n'osais point te demander ça, jusqu'ici; mais tu ne te figures pas comme j'aime ces escapades de garçon dans tous ces endroits où les femmes ne vont pas. Pendant le carnaval je m'habillerai en collégien. Je suis drôle comme tout en collégien."
Quand ils pénétrèrent dans la salle de bal, elle se serra contre lui, effrayée et contente, regardant d'un oeil ravi les filles et les souteneurs et, de temps en temps, comme pour se rassurer contre un danger possible, elle disait, en apercevant un municipal grave et immobile: " Voilà un agent qui a l'air solide." Au bout d'un quart d'heure, elle en eut assez, et il la reconduisit chez elle.
Alors commença une série d'excursions dans tous les endroits louches où s'amuse le peuple; et Duroy découvrit dans sa maîtresse un goût passionné pour ce vagabondage d'étudiants en goguette.
Elle arrivait au rendez-vous habituel vêtue d'une robe de toile, la tête couverte d'un bonnet de soubrette, de soubrette de vaudeville; et, malgré la simplicité élégante et cherchée de la toilette, elle gardait ses bagues, ses bracelets et ses boucles d'oreilles en brillants, en donnant cette raison, quand il la suppliait de les ôter: "Bah! on croira que ce sont des cailloux du Rhin."
Elle se jugeait admirablement déguisée, et, bien qu'elle fût en réalité cachée à la façon des autruches, elle allait dans les tavernes les plus mal famées.
Elle avait voulu que Duroy s'habillât en ouvrier; mais il résista et garda sa tenue correcte de boulevardier, sans vouloir même changer son haut chapeau contre un chapeau de feutre mou.
Elle s'était consolée de son obstination par ce raisonnement: " On pense que je suis une femme de chambre en bonne fortune avec un jeune homme du monde." Et elle trouvait délicieuse cette comédie.
Ils entraient ainsi dans les caboulots populaires et allaient s'asseoir au fond du bouge enfumé, sur des chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un nuage de fumée âcre où restait une odeur de poisson frit du dîner emplissait la salle; des hommes en blouse gueulaient en buvant des petits verres; et le garçon étonné dévisageait ce couple étrange, en posant devant lui deux cerises à l'eau-de-vie.
Elle, tremblante, apeurée et ravie, se mettait à boire le jus rouge des fruits, à petits coups, en regardant autour d'elle d'un oeil inquiet et allumé. Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d'une faute commise, chaque goutte du liquide brûlant et poivré descendant en sa gorge lui procurait un plaisir âcre, la joie d'une jouissance scélérate et défendue.
Puis elle disait à mi-voix: "Allons-nous-en." Et ils partaient. Elle filait vivement, la tête basse, d'un pas menu, d'un pas d'actrice qui quitte la scène, entre les buveurs accoudés aux tables qui la regardaient passer d'un air soupçonneux et mécontent; et quand elle avait franchi la porte, elle poussait un grand soupir, comme si elle venait d'échapper à quelque danger terrible.
Quelquefois elle demandait à Duroy, en frissonnant:
"Si on m'injuriait dans ces endroits-là, qu'est-ce que tu ferais?"
Il répondait d'un ton crâne:
"Je te défendrais, parbleu!"
Et elle lui serrait le bras avec bonheur, avec le désir confus peut-être d'être injuriée et défendue, de voir des hommes se battre pour elle, même ces hommes-là, avec son bien-aimé.
Mais ces excursions, se renouvelant deux ou trois fois par semaine, commençaient à fatiguer Duroy, qui avait grand mal d'ailleurs, depuis quelque temps, à se procurer le demi-louis qu'il lui fallait pour payer la voiture et les consommations.
Il vivait maintenant avec une peine infinie, avec plus de peine qu'aux jours où il était employé du Nord, car, ayant dépensé largement, sans compter, pendant ses premiers mois de journalisme, avec l'espoir constant de gagner de grosses sommes le lendemain, il avait épuisé toutes ses ressources et tous les moyens de se procurer de l'argent.
Un procédé fort simple, celui d'emprunter à la caisse, s'était trouvé bien vite usé, et il devait déjà au journal quatre mois de son traitement, plus six cents francs sur ses lignes. Il devait, en outre, cent francs à Forestier, trois cents francs à Jacques Rival, qui avait la bourse large, et il était rongé par une multitude de petites dettes inavouables de vingt francs ou de cent sous.
Saint-Potin, consulté sur les méthodes à employer pour trouver encore cent francs, n'avait découvert aucun expédient, bien qu'il fût un homme d'invention; et Duroy s'exaspérait de cette misère, plus sensible maintenant qu'autrefois, parce qu'il avait plus de besoins. Une colère sourde contre tout le monde couvait en lui, et une irritation incessante, qui se manifestait à tout propos, à tout moment, pour les causes les plus futiles.
Il se demandait parfois comment il avait fait pour dépenser une moyenne de mille livres par mois, sans aucun excès ni aucune fantaisie; et il constatait qu'en additionnant un déjeuner de huit francs avec un dîner de douze pris dans un grand café quelconque du boulevard, il arrivait tout de suite à un louis, qui, joint à une dizaine de francs d'argent de poche, de cet argent qui coule sans qu'on sache comment, formait un total de trente francs. Or, trente francs par jour donnent neuf cents francs à la fin du mois. Et il ne comptait pas là-dedans tous les frais d'habillement, de chaussure, de linge, de blanchissage, etc.
Donc, le 14 décembre, il se trouva sans un sou dans sa poche et sans un moyen dans l'esprit pour obtenir quelque monnaie.
Il fit, comme il avait fait souvent jadis, il ne déjeuna point et il passa l'après-midi au journal à travailler, rageant et préoccupé.
Vers quatre heures, il reçut un petit bleu de sa maîtresse, qui lui disait: "Veux-tu que nous dînions ensemble? nous ferons ensuite une escapade."
Il répondit aussitôt: "Impossible dîner." Puis il réfléchit qu'il serait bien bête de se priver des moments agréables qu'elle pourrait lui donner, et il ajouta: "Mais je t'attendrai, à neuf heures, dans notre logis."
Et ayant envoyé un des garçons porter ce mot, afin d'économiser le prix du télégramme, il réfléchit à la façon dont il s'y prendrait pour se procurer le repas du soir.
A sept heures, il n'avait encore rien inventé; et une faim terrible lui creusait le ventre. Alors il eut recours à un stratagème de désespéré. Il laissa partir tous ses confrères, l'un après l'autre, et, quand il fut seul, il sonna vivement. L'huissier du patron, resté pour garder les bureaux, se présenta.
Duroy debout, nerveux, fouillait ses poches, et d'une voix brusque:
"Dites donc, Foucart, j'ai oublié mon portefeuille chez moi, et il faut que j'aille dîner au Luxembourg. Prêtez-moi cinquante sous pour payer ma voiture."
L'homme tira trois francs de son gilet, en demandant:
"Monsieur Duroy ne veut pas davantage?
- Non, non, cela me suffit. Merci bien."
Et, ayant saisi les pièces blanches, Duroy descendit en courant l'escalier, puis alla dîner dans une gargotte où il échouait aux jours de misère.
A neuf heures, il attendait sa maîtresse, les pieds au feu dans le petit salon.
Elle arriva, très animée, très gaie, fouettée par l'air froid de la rue:
"Si tu veux, dit-elle, nous ferons d'abord un tour, puis nous rentrerons ici à onze heures. Le temps est admirable pour se promener."
Il répondit d'un ton grognon:
"Pourquoi sortir? On est très bien ici."
Elle reprit, sans ôter son chapeau:
"Si tu savais, il fait un clair de lune merveilleux. C'est un vrai bonheur de se promener, ce soir.
- C'est possible, mais moi je ne tiens pas à me promener."
Il avait dit cela d'un air furieux. Elle en fut saisie, blessée, et demanda:
"Qu'est-ce que tu as? pourquoi prends-tu ces manières-là? J'ai le désir de faire un tour, je ne vois pas en quoi cela peut te fâcher."
Il se souleva, exaspéré.
"Cela ne me fâche pas. Cela m'embête. Voilà."
Elle était de celles que la résistance irrite et que l'impolitesse exaspère.
Elle prononça, avec dédain, avec une colère froide:
"Je n'ai pas l'habitude qu'on me parle ainsi. Je m'en irai seule, alors; adieu!"
Il comprit que c'était grave, et s'élançant vivement vers elle, il lui prit les mains, les baisa, en balbutiant:
"Pardonne-moi, ma chérie, pardonne-moi, je suis très nerveux, ce soir, très irritable. C'est que j'ai des contrariétés, des ennuis, tu sais, des affaires de métier."
Elle répondit, un peu adoucie, mais non calmée:
"Cela ne me regarde pas, moi; et je ne veux point supporter le contrecoup de votre mauvaise humeur."
Il la prit dans ses bras, l'attira vers le canapé:
"Écoute, ma mignonne, je ne voulais point te blesser; je n'ai point songé à ce que je disais."
Il l'avait forcée à s'asseoir, et s'agenouillant devant elle:
"M'as-tu pardonné? Dis-moi que tu m'as pardonné."
Elle murmura, d'une voix froide: "Soit, mais ne recommence pas." Et, s'étant relevée, elle ajouta:
"Maintenant, allons faire un tour."
Il était demeuré à genoux, entourant les hanches de ses deux bras; il balbutia:
"Je t'en prie, restons ici. Je t'en supplie. Accorde-moi cela. J'aimerais tant à te garder ce soir, pour moi tout seul, là, près du feu. Dis " oui " , je t'en supplie, dis " oui "."
Elle répliqua nettement, durement:
"Non, je tiens à sortir, et je ne céderai pas à tes caprices."
Il insista:
"Je t'en supplie, j'ai une raison, une raison très sérieuse... "
Elle dit de nouveau:
"Non. Et si tu ne veux pas sortir avec moi, je m'en vais. Adieu."
Elle s'était dégagée d'une secousse, et gagnait la porte. Il courut vers elle, l'enveloppa dans ses bras:
"Écoute, Clo, ma petite Clo, écoute, accorde-moi cela..." Elle faisait non, de la tête, sans répondre, évitant ses baisers et cherchant à sortir de son étreinte pour s'en aller.
Il bégayait:
"Clo, ma petite Clo, j'ai une raison."
Elle s'arrêta en le regardant en face:
"Tu mens... laquelle?"
Il rougit, ne sachant que dire. Et elle reprit, indignée:
"Tu vois bien que tu mens... sale bête..." Et avec un geste rageur, les larmes aux yeux, elle lui échappa.
Il la prit encore une fois par les épaules, et désolé, prêt à tout avouer pour éviter cette rupture, il déclara avec un accent désespéré:
"Il y a que je n'ai pas le sou... Voilà."
Elle s'arrêta net, et le regardant au fond des yeux pour y lire la vérité:
"Tu dis?"
Il avait rougi jusqu'aux cheveux: "Je dis que je n'ai pas le sou. Comprends-tu? Mais pas vingt sous, pas dix sous, pas de quoi payer un verre de cassis dans le café où nous entrerons. Tu me forces à confesser des choses honteuses. Il ne m'était pourtant pas possible de sortir avec toi, et quand nous aurions été attablés devant deux consommations, de te raconter tranquillement que je ne pouvais pas les payer..."
Elle le regarda toujours en face:
"Alors... c'est bien vrai... ça?"
En une seconde, il retourna toutes ses poches, celles du pantalon, celles du gilet, celles de la jaquette, et il murmura:
"Tiens... es-tu contente... maintenant?"
Brusquement, ouvrant ses deux bras avec un élan passionné, elle lui sauta au cou, en bégayant:
"Oh! mon pauvre chéri... mon pauvre chéri... si j'avais su! Comment cela t'est-il arrivé?"
Elle le fit asseoir, et s'assit elle-même sur ses genoux, puis le tenant par le cou, le baisant à tout instant, baisant sa moustache, sa bouche, ses yeux, elle le força à raconter d'où lui venait cette infortune.
Il inventa une histoire attendrissante. Il avait été obligé de venir en aide à son père qui se trouvait dans l'embarras. Il lui avait donné non seulement toutes ses économies, mais il s'était endetté gravement.
Il ajouta:
"J'en ai pour six mois au moins à crever de faim, car j'ai épuisé toutes mes ressources. Tant pis, il y a des moments de crise dans la vie. L'argent, après tout, ne vaut pas qu'on s'en préoccupe."
Elle lui souffla dans l'oreille:
"Je t'en prêterai, veux-tu?"
Il répondit avec dignité:
"Tu es bien gentille, ma mignonne, mais ne parlons plus de ça, je te prie. Tu me blesserais."
Elle se tut; puis, le serrant dans ses bras, elle murmura:
"Tu ne sauras jamais comme je t'aime."
Ce fut une de leurs meilleures soirées d'amour.
Comme elle allait partir, elle reprit en souriant:
"Hein! quand on est dans ta situation, comme c'est amusant de retrouver de l'argent oublié dans une poche, une pièce qui avait glissé dans la doublure."
Il répondit avec conviction:
"Ah! ça oui, par exemple."
Elle voulut rentrer à pied sous prétexte que la lune était admirable, et elle s'extasiait en le regardant.
C'était une nuit froide et sereine du commencement de l'hiver. Les passants et les chevaux allaient vite, piqués par une claire gelée. Les talons sonnaient sur les trottoirs.
En le quittant, elle demanda:
"Veux-tu nous revoir après-demain?
- Mais oui, certainement.
- A la même heure?
- A la même heure.
- Adieu, mon chéri."
Et ils s'embrassèrent tendrement.
Puis il revint à grands pas, se demandant ce qu'il inventerait le lendemain, afin de se tirer d'affaire. Mais comme il ouvrit la porte de sa chambre, il fouilla dans la poche de son gilet pour y trouver des allumettes, et il demeura stupéfait de rencontrer une pièce de monnaie qui roulait sous son doigt.
Dès qu'il eut de la lumière, il saisit cette pièce pour l'examiner. C'était un louis de vingt francs!
Il se pensa devenu fou.
Il le tourna, le retourna, cherchant par quel miracle cet argent se trouvait là. Il n'avait pourtant pas pu tomber du ciel dans sa poche.
Puis, tout à coup, il devina, et une colère indignée le saisit. Sa maîtresse avait parlé, en effet, de monnaie glissée dans la doublure et qu'on retrouvait aux heures de pauvreté. C'était elle qui lui avait fait cette aumône.
Quelle honte!
Il jura: "Ah bien! je vais la recevoir après-demain!
Elle en passera un joli quart d'heure!"
Et il se mit au lit, le coeur agité de fureur et d'humiliation.
Il s'éveilla tard. Il avait faim. Il essaya de se rendormir pour ne se lever qu'à deux heures; puis il se dit:
"Cela ne m'avance à rien, il faut toujours que je finisse par découvrir de l'argent." Puis il sortit, espérant qu'une idée lui viendrait dans la rue.
Il ne lui en vint pas, mais en passant devant chaque restaurant, on désir ardent de manger lui mouillait la bouche de salive. A midi, comme il n'avait rien imaginé, il se décida brusquement: "Bah! je vais déjeuner sur les vingt francs de Clotilde. Cela ne m'empêchera pas de les lui rendre demain."
Il déjeuna donc dans une brasserie pour deux francs cinquante. En entrant au journal il remit encore trois francs à l'huissier. "Tenez, Foucart, voici ce que vous m'avez prêté hier soir pour ma voiture. "
Et il travailla jusqu'à sept heures. Puis il alla dîner et prit de nouveau trois francs sur le même argent. Les deux bocks de la soirée portèrent à neuf francs trente centimes sa dépense du jour.
Mais comme il ne pouvait se refaire un crédit ni se recréer des ressources en vingt-quatre heures, il emprunta encore six francs cinquante le lendemain sur les vingt francs qu'il devait rendre le soir même, de sorte qu'il vint au rendez-vous convenu avec quatre francs vingt dans sa poche.
Il était d'une humeur de chien enragé et se promettait bien de faire nette tout de suite la situation. Il dirait à sa maîtresse: " Tu sais, j'ai trouvé les vingt francs que tu as mis dans ma poche l'autre jour. Je ne te les rends pas aujourd'hui parce que ma position n'a point changé, et que je n'ai pas eu te temps de m'occuper de la question d'argent. Mais je te les remettrai la première fois que nous nous verrons."
Elle arriva, tendre, empressée, pleine de craintes. Comment allait-il la recevoir? Et elle l'embrassa avec persistance pour éviter une explication dans les premiers moments.
Il se disait, de son côté: "II sera bien temps tout à l'heure d'aborder la question. Je vais chercher un joint."
Il ne trouva pas de joint et ne dit rien, reculant devant les premiers mots à prononcer sur ce sujet délicat.
Elle ne parla point de sortir et fut charmante de toute façon.
Ils se séparèrent vers minuit, après avoir pris rendez-vous seulement pour le mercredi de la semaine suivante, car Mme de Marelle avait plusieurs dîners en ville de suite.
Le lendemain, en payant son déjeuner, comme Duroy cherchait les quatre pièces de monnaie qui devaient lui rester, il s'aperçut qu'elles étaient cinq, dont une en or.
Au premier moment il crut qu'on lui avait rendu, la veille, vingt francs par mégarde, puis il comprit, et il sentit une palpitation de coeur sous l'humiliation de cette aumône persévérante.
Comme il regretta de n'avoir rien dit! S'il avait parlé avec énergie, cela ne serait point arrivé.
Pendant quatre jours il fit des démarches et des efforts aussi nombreux qu'inutiles pour se procurer cinq louis, et il mangea le second de Clotilde.
Elle trouva moyen - bien qu'il lui eût dit, d'un air furieux: "Tu sais, ne recommence pas la plaisanterie des autres soirs, parce que je me fâcherais " - de glisser encore vingt francs dans la poche de son pantalon la première fois qu'ils se rencontrèrent.
Quand il les découvrit, il jura " Nom de Dieu!" et il les transporta dans son gilet pour les avoir sous la main, car il se trouvait sans un centime.
Il apaisait sa conscience par ce raisonnement: "Je lui rendrai le tout en bloc. Ce n'est en somme que de l'argent prêté."
Enfin le caissier du journal, sur ses prières désespérées, consentit à lui donner cent sous par jour. C'était tout juste assez pour manger, mais pas assez pour restituer soixante francs.
Or, comme Clotilde fut reprise de sa rage pour les excursions nocturnes dans tous les lieux suspects de Paris, il finit par ne plus s'irriter outre mesure de trouver un jaunet dans une de ses poches, un jour même dans sa bottine, et un autre jour dans la boîte de sa montre, après leurs promenades aventureuses. Puisqu'elle avait des envies qu'il ne pouvait satisfaire dans le moment, n'était-il pas naturel qu'elle les payât plutôt que de s'en priver?
Il tenait compte d'ailleurs de tout ce qu'il recevait ainsi, pour le lui restituer un jour.
Un soir elle lui dit: "Croiras-tu que je n'ai jamais été aux Folies-Bergère? Veux-tu m'y mener?" Il hésita, dans la crainte de rencontrer Rachel. Puis il pensa: "Bah! je ne suis pas marié, après tout. Si l'autre me voit, elle comprendra la situation et ne me parlera pas. D'ailleurs, nous prendrons une loge."
Une raison aussi le décida. Il était bien aise de cette occasion d'offrir à Mme de Marelle une loge au théâtre sans rien payer. C'était là une sorte de compensation.
Il laissa d'abord Clotilde dans la voiture pour aller chercher le coupon afin qu'elle ne vît pas qu'on le lui offrait, puis il la vint prendre et ils entrèrent, salués par les contrôleurs.
Une foule énorme encombrait le promenoir. Ils eurent grand-peine à passer à travers la cohue des hommes et des rôdeuses. Ils atteignirent enfin leur case et s'installèrent, enfermés entre l'orchestre immobile et le remous de la galerie.
Mais Mme de Marelle ne regardait guère la scène, uniquement préoccupée des filles qui circulaient derrière son dos; et elle se retournait sans cesse pour les voir, avec une envie de les toucher, de palper leur corsage, leurs joues, leurs cheveux, pour savoir comment c'était fait, ces êtres-là.
Elle dit soudain:
"Il y en a une grosse brune qui nous regarde tout le temps. J'ai cru tout à l'heure qu'elle allait nous parler. L'as-tu vue?"
Il répondit: "Non. Tu dois te tromper." Mais il l'avait aperçue depuis longtemps déjà. C'était Rachel qui rôdait autour d'eux avec une colère dans les yeux et des mots violents sur les lèvres.
Duroy l'avait frôlée tout à l'heure en traversant la foule, et elle lui avait dit: "Bonjour " tout bas avec un clignement d'oeil qui signifiait: "Je comprends." Mais il n'avait point répondu à cette gentillesse dans la crainte d'être vu par sa maîtresse, et il avait passé froidement, le front haut, la lèvre dédaigneuse. La fille, qu'une jalousie inconsciente aiguillonnait déjà, revint sur ses pas, le frôla de nouveau et prononça d'une voix plus forte: "Bonjour, Georges."
Il n'avait encore rien répondu. Alors elle s'était obstinée à être reconnue, saluée, et elle revenait sans cesse derrière la loge, attendant un moment favorable.
Dès qu'elle s'aperçut que Mme de Marelle la regardait, elle toucha du bout du doigt l'épaule de Duroy:
"Bonjour. Tu vas bien?"
Mais il ne se retourna pas.
Elle reprit:
"Eh bien? es-tu devenu sourd depuis jeudi?"
Il ne répondit point, affectant un air de mépris qui l'empêchait de se compromettre, même par un mot, avec cette drôlesse.
Elle se mit à rire, d'un rire de rage et dit: "Te voilà donc muet? Madame t'a peut-être mordu la langue?"
Il fit un geste furieux, et d'une voix exaspérée:
"Qui est-ce qui vous permet de parler? Filez ou je vous fais arrêter. "
Alors, le regard enflammé, la gorge gonflée, elle gueula:
"Ah! c'est comme ça! Va donc, mufle! Quand on couche avec une femme, on la salue au moins. C'est pas une raison parce que t'es avec une autre pour ne pas me reconnaître aujourd'hui. Si tu m'avais seulement, fait un signe quand j'ai passé contre toi, tout à l'heure, je t'aurais laissé tranquille. Mais t'as voulu faire le fier, attends, va! Je vais te servir, moi! Ah! tu ne me dis seulement pas bonjour quand je te rencontre..."
Elle aurait crié longtemps, mais Mme de Marelle avait ouvert la porte de la loge et elle se sauvait, à travers la foule, cherchant éperdument la sortie.
Duroy s'était élancé derrière elle et s'efforçait de la rejoindre.
Alors Rachel les voyant fuir, hurla, triomphante:
"Arrêtez-la! Arrêtez-la! Elle m'a volé mon amant."
Des rires coururent dans le public. Deux messieurs, pour plaisanter, saisirent par les épaules la fugitive et voulurent l'emmener en cherchant à l'embrasser. Mais Duroy l'ayant rattrapée, la dégagea violemment et l'entraîna dans la rue.
Elle s'élança dans un fiacre vide arrêté devant l'établissement. Il y sauta derrière elle, et comme le cocher demandait: "Où faut-il aller, bourgeois?" il répondit . " Où vous voudrez."
La voiture se mit en route lentement, secouée par les pavés. Clotilde en proie à une sorte de crise nerveuse, les mains sur sa face, étouffait, suffoquait; et Duroy ne savait que faire ni que dire. A la fin, comme il l'entendait pleurer, il bégaya.: "Écoute, Clo, ma petite Clo, laisse-moi t'expliquer! Ce n'est pas ma faute... J'ai connu cette femme-là autrefois... dans les premiers temps..."
Elle dégagea brusquement son visage, et saisie par une rage de femme amoureuse et trahie, une rage furieuse qui lui rendit la parole, elle balbutia, par phrases rapides, hachées, en haletant: "Ah!... misérable... misérable... quel gueux tu fais!... Est-ce possible?... quelle honte!... Oh! mon Dieu!... quelle honte!..."
Puis, s'emportant de plus en plus, à mesure que les idées s'éclaircissaient en elle et que les arguments lui venaient: "C'est avec mon argent que tu la payais, n'est-ce pas? Et je lui donnais de l'argent... pour cette fille... Oh! le misérable!..."
Elle sembla chercher, pendant quelques secondes, un autre mot plus fort qui ne venait point, puis soudain, elle expectora, avec le mouvement qu'on fait pour cracher: "Oh!... cochon... cochon... cochon... Tu la payais avec mon argent... cochon... cochon!..."
Elle ne trouvait plus autre chose et répétait: "Cochon... cochon..."
Tout à coup, elle se pencha dehors, et, saisissant le cocher par sa manche: "Arrêtez!" puis, ouvrant la portière, elle sauta dans la rue.
Georges voulut la suivre, mais elle cria: "Je te défends de descendre!" d'une voix si forte que les passants se massèrent autour d'elle; et Duroy ne bougea point par crainte d'un scandale.
Alors elle tira sa bourse de sa poche et chercha de la monnaie à la lueur de la lanterne, puis ayant pris deux francs cinquante, elle les mit dans les mains du cocher, en lui disant d'un ton vibrant: "Tenez... voilà votre heure... C'est moi qui paie... Et reconduisez-moi ce salop-là rue Boursault, aux Batignolles."
Une gaieté s'éleva dans le groupe qui l'entourait. Un monsieur dit: "Bravo, la petite!" et un jeune voyou arrêté entre les roues du fiacre, enfonçant sa tête dans la portière ouverte, cria avec un accent suraigu: "Bonsoir, Bibi!"
Puis la voiture se remit en marche, poursuivie par des rires.
CHAPITRE VI
Georges Duroy eut le réveil triste, le lendemain.
Il s'habilla lentement, puis s'assit devant sa fenêtre et se mit à réfléchir. Il se sentait, dans tout le corps, une espèce de courbature, comme s'il avait reçu, la veille, une volée de coups de bâton.
Enfin, la nécessité de trouver de l'argent l'aiguillonna et il se rendit chez Forestier.
Son ami le reçut, les pieds au feu, dans son cabinet.
"Qu'est-ce qui t'a fait lever si tôt?
- Une affaire très grave. J'ai une dette d'honneur.
- De jeu?"
Il hésita, puis avoua:
"De jeu.
- Grosse?
- Cinq cents francs!"
Il n'en devait que deux cent quatre-vingt.
Forestier, sceptique, demanda:
"A qui dois-tu ça?"
Duroy ne put pas répondre tout de suite.
"... Mais à... à... à un monsieur de Carleville.
- Ah! Et où demeure-t-il?
- Rue... rue..."
Forestier se mit à rire: "Rue du Cherche-Midi à quatorze heures, n'est-ce pas? Je connais ce monsieur-là, mon cher. Si tu veux vingt francs, j'ai encore ça à ta disposition, mais pas davantage."
Duroy accepta la pièce d'or.
Puis il alla, de porte en porte, chez toutes les personnes qu'il connaissait, et il finit par réunir, vers cinq heures, quatre-vingts francs.
Comme il lui en fallait trouver encore deux cents, il prit son parti résolument, et, gardant ce qu'il avait recueilli, il murmura: "Zut, je ne vais pas me faire de bile pour cette garce-là. Je la paierai quand je pourrai."
Pendant quinze jours il vécut d'une vie économe, réglée et chaste, l'esprit plein de résolutions énergiques. Puis il fut pris d'un grand désir d'amour. Il lui semblait que plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'il n'avait tenu une femme dans ses bras, et, comme le matelot qui s'affole en revoyant la terre, toutes les. jupes rencontrées le faisaient frissonner.
Alors il retourna, un soir, aux Folies-Bergère, avec l'espoir d'y trouver Rachel. Il l'aperçut, en effet, dès l'entrée, car elle ne quittait guère cet établissement.
Il alla vers elle souriant, la main tendue. Mais elle le toisa de la tête aux pieds:
"Qu'est-ce que vous me voulez?"
Il essaya de rire:
"Allons, ne fais pas ta poire."
Elle lui tourna les talons en déclarant:
"Je ne fréquente pas les dos verts."
Elle avait cherché la plus grossière injure. Il sentit le sang lui empourprer la face, et il rentra seul.
Forestier, malade, affaibli, toussant toujours, lui faisait, au journal, une existence pénible, semblait se creuser l'esprit pour lui trouver des corvées ennuyeuses. Un jour même, dans un moment d'irritation nerveuse, et après une longue quinte d'étouffement, comme Duroy ne lui apportait point un renseignement demandé, il grogna: "Cristi, tu es plus bête que je n'aurais cru."
L'autre faillit le gifler, mais il se contint et s'en alla en murmurant: " Toi, je te rattraperai." Une pensée rapide lui traversa l'esprit, et il ajouta: "Je vas te faire cocu, mon vieux." Et il s'en alla en se frottant les mains, réjoui par ce projet.
Il voulut, dès le jour suivant, en commencer l'exécution. Il fit à Mme Forestier une visite en éclaireur.
Il la trouva qui lisait un livre, étendue tout au long sur un canapé.
Elle lui tendit la main, sans bouger, tournant seulement la tête, et elle dit: "Bonjour, Bel-Ami." Il eut la sensation d'un soufflet reçu: " Pourquoi m'appelez-vous ainsi?"
Elle répondit en souriant:
"J'ai vu Mme de Marelle l'autre semaine, et j'ai su comment on vous avait baptisé chez elle."
Il se rassura devant l'air aimable de la jeune femme. Comment aurait-il pu craindre, d'ailleurs?
Elle reprit:
"Vous la gâtez! Quant à moi, on me vient voir quand on y pense, les trente-six du mois, ou peu s'en faut?"
Il s'était assis près d'elle et il la regardait avec une curiosité nouvelle, une curiosité d'amateur qui bibelote. Elle était charmante, blonde d'un blond tendre et chaud, faite pour les caresses; et il pensa: "Elle est mieux que l'autre, certainement." Il ne doutait point du succès, il n'aurait qu'à allonger la main, lui semblait-il, et à la prendre, comme on cueille un fruit.
Il dit résolument:
"Je ne venais point vous voir parce que cela valait mieux."
Elle demanda, sans comprendre:
"Comment? Pourquoi?
- Pourquoi? Vous ne devinez pas.
- Non, pas du tout.
- Parce que je suis amoureux de vous... oh! un peu, rien qu'un peu... et que je ne veux pas le devenir tout à fait..."
Elle ne parut ni étonnée, ni choquée, ni flattée; elle continuait à sourire du même sourire indifférent, et elle répondit avec tranquillité:
"Oh! vous pouvez venir tout de même. On n'est jamais amoureux de moi longtemps."
Il fut surpris du ton plus encore que des paroles, et il demanda:
"Pourquoi?
- Parce que c'est inutile et que je le fais comprendre tout de suite. Si vous m'aviez raconté plus tôt votre crainte, je vous aurais rassuré et engagé au contraire à venir le plus possible. "
Il s'écria, d'un ton pathétique:
"Avec ça qu'on peut commander aux sentiments!"
Elle se tourna vers lui:
"Mon cher ami, pour moi un homme amoureux est rayé du nombre des vivants. Il devient idiot, pas seulement idiot, mais dangereux. Je cesse, avec les gens qui m'aiment d'amour, ou qui le prétendent, toute relation intime, parce qu'ils m'ennuient d'abord, et puis parce qu'ils me sont suspects comme un chien enragé qui peut avoir une crise. Je les mets donc en quarantaine morale jusqu'à ce que leur maladie soit passée. Ne l'oubliez point. Je sais bien que chez vous l'amour n'est autre chose qu'une espèce d'appétit, tandis que chez moi ce serait, au contraire, une espèce de... de... de communion des âmes qui n'entre pas dans la religion des hommes. Vous en comprenez la lettre, et moi l'esprit. Mais... regardez-moi bien en face..."
Elle ne souriait plus. Elle avait un visage calme et froid et elle dit en appuyant sur chaque mot:
"Je ne serai jamais, jamais votre maîtresse, entendez-vous. Il est donc absolument inutile, il serait même mauvais pour vous de persister dans ce désir... Et maintenant que... l'opération est faite... voulez-vous que nous soyons amis, bons amis, mais là, de vrais amis, sans arrière-pensée?"
Il avait compris que toute tentative resterait stérile devant cette sentence sans appel. Il en prit son parti tout de suite, franchement, et, ravi de pouvoir se faire cette alliée dans l'existence, il lui tendit les deux mains:
"Je suis à vous, madame, comme il vous plaira."
Elle sentit la sincérité de la pensée dans la voix, et elle donna ses mains.
Il les baisa, l'une après l'autre, puis il dit simplement en relevant la tête: "Cristi, si j'avais trouvé une femme comme vous, avec quel bonheur je l'aurais épousée!"
Elle fut touchée, cette fois, caressée par cette phrase comme les femmes le sont par les compliments qui trouvent leur coeur, et elle lui jeta un de ces regards rapides et reconnaissants qui nous font leurs esclaves.
Puis, comme il ne trouvait pas de transition pour reprendre la conversation, elle prononça, d'une voix douce, en posant un doigt sur son bras:
"Et je vais commencer tout de suite mon métier d'amie. Vous êtes maladroit, mon cher..."
Elle hésita, et demanda:
"Puis-je parler librement?
- Oui.
- Tout à fait?
- Tout à fait.
- Eh bien, allez donc voir Mme Walter, qui vous apprécie beaucoup, et plaisez-lui. Vous trouverez à placer par là vos compliments, bien qu'elle soit honnête, entendez-moi bien, tout à fait honnête. Oh! pas d'espoir de... de maraudage non plus de ce côté. Vous y pourrez trouver mieux, en vous faisant bien voir. Je sais que vous occupez encore dans le journal une place inférieure. Mais ne craignez rien, ils reçoivent tous les rédacteurs avec la même bienveillance. Allez-y croyez-moi."
Il dit, en souriant: "Merci, vous êtes un ange... un ange gardien. " Puis ils parlèrent de choses et d'autres.
Il resta longtemps, voulant prouver qu'il avait plaisir à se trouver près d'elle; et, en la quittant, il demanda encore:
"C'est entendu, nous sommes des amis?
- C'est entendu."
Comme il avait senti l'effet de son compliment, tout à l'heure, il l'appuya, ajoutant:
"Et si vous devenez jamais veuve, je m'inscris."
Puis il se sauva bien vite pour ne point lui laisser le loisir de se fâcher.
Une visite à Mme Walter gênait un peu Duroy, car il n'avait point été autorisé à se présenter chez elle, et il ne voulait pas commettre de maladresse. Le patron lui témoignait de la bienveillance, appréciait ses services, l'employait de préférence aux besognes difficiles; pourquoi ne profiterait-il pas de cette faveur pour pénétrer dans la maison?
Un jour donc, s'étant levé de bonne heure, il se rendit aux halles au moment des ventes, et il se procura, moyennant une dizaine de francs, une vingtaine d'admirables poires. Les ayant ficelées avec soin dans une bourriche pour faire croire qu'elles venaient de loin, il les porta chez le concierge de la patronne avec sa carte où il avait écrit:
Georges Duroy
Prie humblement Mme Walter d'accepter ces quelques fruits qu'il a reçus ce matin de Normandie.
Il trouva le lendemain dans sa boîte aux lettres, au journal, une enveloppe
contenant, en retour, la carte de Mme Walter " qui remerciait bien vivement
M. Georges Duroy, et restait chez elle tous les samedis ".
Le samedi suivant, il se présenta.
M. Walter habitait, boulevard Malesherbes, une maison double lui appartenant, et dont une partie était louée, procédé économique de gens pratiques. Un seul concierge, gîté entre les deux portes cochères, tirait le cordon pour le propriétaire et pour le locataire, et donnait à chacune des entrées un grand air d'hôtel riche et comme il faut par sa belle tenue de suisse d'église, ses gros mollets emmaillotés en des bas blancs, et son vêtement de représentation à boutons d'or et à revers écarlates.
Les salons de réception étaient au premier étage, précédés d'une antichambre tendue de tapisseries et enfermée par des portières. Deux valets sommeillaient sur des sièges. Un d'eux prit le pardessus de Duroy, et l'autre s'empara de sa canne, ouvrit une porte, devança de quelques pas le visiteur, puis, s'effaçant, le laissa passer en criant son nom dans un appartement vide.
Le jeune homme, embarrassé, regardait de tous les côtés, quand il aperçut dans une glace des gens assis et qui semblaient fort loin. Il se trompa d'abord de direction, le miroir ayant égaré son oeil, puis il traversa encore deux salons vides pour arriver dans une sorte de petit boudoir tendu de soie bleue à boutons d'or où quatre dames causaient à mi-voix autour d'une table ronde qui portait des tasses de thé.
Malgré l'assurance qu'il avait gagnée dans son existence parisienne et surtout dans son métier de reporter qui le mettait incessamment en contact avec des personnages marquants, Duroy se sentait un peu intimidé par la mise en scène de l'entrée et par la traversée des salons déserts.
Il balbutia: "Madame, je me suis permis..." en cherchant de l'oeil la maîtresse de la maison.
Elle lui tendit la main, qu'il prit en s'inclinant, et lui ayant dit: "Vous êtes fort aimable, monsieur, de venir me voir", elle lui montra un siège où, voulant s'asseoir, il se laissa tomber, l'ayant cru beaucoup plus haut.
On s'était tu. Une des femmes se remit à parler. Il s'agissait du froid qui devenait violent, pas assez cependant pour arrêter l'épidémie de fièvre typhoïde ni pour permettre de patiner. Et chacune donna son avis sur cette entrée en scène de la gelée à Paris; puis elles exprimèrent leurs préférences dans les saisons, avec toutes les raisons banales qui traînent dans les esprits comme la poussière dans les appartements.
Un bruit léger de porte fit retourner la tête de Duroy, et il aperçut, à travers deux glaces sans tain, une grosse dame qui s'en venait. Dès qu'elle apparut dans le boudoir, une des visiteuses se leva, serra les mains, puis partit; et le jeune homme suivit du regard, par les autres salons, son dos noir où brillaient des perles de jais.
Quand l'agitation de ce changement de personnes se fut calmée, on parla spontanément, sans transition, de la question du Maroc et de la guerre en Orient, et aussi des embarras de l'Angleterre à l'extrémité de l'Afrique.
Ces dames discutaient ces choses de mémoire, comme si elles eussent récité une comédie mondaine et convenable, répétée bien souvent.
Une nouvelle entrée eut lieu, celle d'une petite blonde frisée, qui détermina la sortie d'une grande personne sèche, entre deux âges.
Et on parla des chances qu'avait M. Linet pour entrer à l'Académie. La nouvelle venue pensait fermement qu'il serait battu par M. Cabanon-Lebas, l'auteur de la belle adaptation en vers français de Don Quichotte pour le théâtre.
"Vous savez que ce sera joué à l'Odéon l'hiver prochain!
- Ah! vraiment. J'irai certainement voir cette tentative très littéraire."
Mme Walter répondait gracieusement, avec calme et indifférence, sans hésiter jamais sur ce qu'elle devait dire, son opinion étant toujours prête d'avance.
Mais elle s'aperçut que la nuit venait et elle sonna pour les lampes, tout en écoutant la causerie qui coulait comme un ruisseau de guimauve, et en pensant qu'elle avait oublié de passer chez le graveur pour les cartes d'invitation du prochain dîner.
Elle était un peu trop grasse, belle encore, à l'âge dangereux où la débâcle est proche. Elle se maintenait à force de soins, de précautions, d'hygiène et de pâtes pour la peau. Elle semblait sage en tout, modérée et raisonnable, une de ces femmes dont l'esprit est aligné comme un jardin français. On y circule sans surprise, tout en y trouvant un certain charme. Elle avait de la raison, une raison fine, discrète et sûre, qui lui tenait lieu de fantaisie, de la bonté, du dévouement, et une bienveillance tranquille, large pour tout le monde et pour tout.
Elle remarqua que Duroy n'avait rien dit, qu'on ne lui avait point parlé, et qu'il semblait un peu contraint; et comme ces dames n'étaient point sorties de l'Académie, ce sujet préféré les retenant toujours longtemps, elle demanda:
"Et vous qui devez être renseigné mieux que personne, monsieur Duroy, pour qui sont vos préférences?"
Il répondit sans hésiter:
"Dans cette question, madame, je n'envisagerais jamais le mérite, toujours contestable, des candidats, mais leur âge et leur santé. Je ne demanderais point leurs titres, mais leur mal. Je ne rechercherais point s'ils ont fait une traduction rimée de Lope de Vega, mais j'aurais soin de m'informer de l'état de leur foie, de leur coeur, de leurs reins et de leur moelle épinière. Pour moi, une bonne hypertrophie, une bonne albuminurie, et surtout un bon commencement d'ataxie locomotrice vaudraient cent fois mieux que quarante volumes de digressions sur l'idée de patrie dans la poésie barbaresque."
Un silence étonné suivit cette opinion.
Mme Walter, souriant, reprit: "Pourquoi donc?" Il répondit: "Parce que je ne cherche jamais que le plaisir qu'une chose peut causer aux femmes. Or, madame, l'Académie n'a vraiment d'intérêt pour vous que lorsqu'un académicien meurt. Plus il en meurt, plus vous devez être heureuses. Mais pour qu'ils meurent vite, il faut les nommer vieux et malades."
Comme on demeurait un peu surpris, il ajouta: "Je suis comme vous d'ailleurs et j'aime beaucoup lire dans les échos de Paris le décès d'un académicien. Je me demande tout de suite: "Qui va le remplacer? " Et je fais ma liste. C'est un jeu, un petit jeu très gentil auquel on joue dans tous les salons parisiens à chaque trépas d'immortel: " Le jeu de la mort et des quarante vieillards."
Ces dames, un peu déconcertées encore, commençaient cependant à sourire, tant était juste sa remarque.
Il conclut, en se levant: "C'est vous qui les nommez, mesdames, et vous ne les nommez que pour les voir mourir. Choisissez-les donc vieux, très vieux, le plus vieux possible, et ne vous occupez jamais du reste."
Puis il s'en alla avec beaucoup de grâce.
Dès qu'il fut parti, une des femmes déclara: "Il est drôle, ce garçon. Qui est-ce?" Mme Walter répondit: "Un de nos rédacteurs, qui ne fait encore que la menue besogne du journal, mais je ne doute pas qu'il arrive vite."
Duroy descendait le boulevard Malesherbes gaiement, à grands pas dansants, content de sa sortie et murmurant: "Bon départ."
Il se réconcilia avec Rachel, ce soir-là.
La semaine suivante lui apporta deux événements. Il fut nommé chef des Échos et invité à dîner chez Mme Walter. Il vit tout de suite un lien entre les deux nouvelles.
La Vie Française était avant tout un journal d'argent, le patron étant un homme d'argent à qui la presse et la députation avaient servi de leviers. Se faisant de la bonhomie une arme, il avait toujours manoeuvré sous un masque souriant de brave homme, mais il n'employait à ses besognes, quelles qu'elles fussent, que des gens qu'il avait tâtés, éprouvés, flairés, qu'il sentait retors, audacieux et souples. Duroy, nommé chef des Échos, lui semblait un garçon précieux.
Cette fonction avait été remplie jusque-là par le secrétaire de la rédaction, M. Boisrenard, un vieux journaliste correct, ponctuel et méticuleux comme un employé. Depuis trente ans il avait été secrétaire de la rédaction de onze journaux différents, sans modifier en rien sa manière de faire ou de voir. Il passait d'une rédaction dans une autre comme on change de restaurant, s'apercevant à peine que la cuisine n'avait pas tout à fait le même goût. Les opinions politiques et religieuses lui demeuraient étrangères. Il était dévoué au journal quel qu'il fût, entendu dans la besogne, et précieux par son expérience. Il travaillait comme un aveugle qui ne voit rien, comme un sourd qui n'entend rien, et comme un muet qui ne parle jamais de rien. Il avait cependant une grande loyauté professionnelle, et ne se fût point prêté à une chose qu'il n'aurait pas jugée honnête, loyale et correcte au point de vue spécial de son métier.
M. Walter, qui l'appréciait cependant, avait souvent désiré un autre homme pour lui confier les Échos, qui sont, disait-il, la moelle du journal. C'est par eux qu'on lance les nouvelles, qu'on fait courir les bruits, qu'on agit sur le public et sur la rente. Entre deux soirées mondaines, il faut savoir glisser, sans avoir l'air de rien, la chose importante, plutôt insinuée que dite. Il faut, par des sous-entendus, laisser deviner ce qu'on veut, démentir de telle sorte que la rumeur s'affirme, ou affirmer de telle manière que personne ne croie au fait annoncé. Il faut que, dans les échos, chacun trouve chaque jour une ligne au moins qui l'intéresse, afin que tout le monde les lise. Il faut penser à tout et à tous, à tous les mondes, à toutes les professions, à Paris et à la Province, à l'Armée et aux Peintres, au Clergé et à l'Université, aux Magistrats et aux Courtisanes.
L'homme qui les dirige et qui commande au bataillon des reporters doit être toujours en éveil, et toujours en garde, méfiant, prévoyant, rusé, alerte et souple, armé de toutes les astuces et doué d'un flair infaillible pour découvrir la nouvelle fausse du premier coup d'oeil, pour juger ce qui est bon à dire et bon à celer, pour deviner ce qui portera sur le public; et il doit savoir le présenter de telle façon que l'effet en soit multiplié.
M. Boisrenard, qui avait pour lui une longue pratique, manquait de maîtrise et de chic; il manquait surtout de la rouerie native qu'il fallait pour pressentir chaque jour les idées secrètes du patron.
Duroy devait faire l'affaire en perfection, et il complétait admirablement la rédaction de cette feuille " qui naviguait sur les fonds de l'État et sur les bas-fonds de la politique", selon l'expression de Norbert de Varenne.
Les inspirateurs et véritables rédacteurs de La Vie Française étaient une demi-douzaine de députés intéressés dans toutes les spéculations que lançait ou que soutenait le directeur. On les nommait à la Chambre " la bande à Walter", et on les enviait parce qu'ils devaient gagner de l'argent avec lui et par lui.
Forestier, rédacteur politique, n'était que l'homme de paille de ces hommes d'affaires, l'exécuteur des intentions suggérées par eux. Ils lui soufflaient ses articles de fond, qu'il allait toujours écrire chez lui pour être tranquille, disait-il.
Mais, afin de donner au journal une allure littéraire et parisienne, on y avait attaché deux écrivains célèbres en des genres différents, Jacques Rival, chroniqueur d'actualité, et Norbert de Varenne, poète et chroniqueur fantaisiste, ou plutôt conteur, suivant la nouvelle école.
Puis on s'était procuré, à bas prix, des critiques d'art, de peinture, de musique, de théâtre, un rédacteur criminaliste et un rédacteur hippique, parmi la grande tribu mercenaire des écrivains à tout faire. Deux femmes du monde, " Domino rose " et " Patte blanche", envoyaient des variétés mondaines, traitaient les questions de mode, de vie élégante, d'étiquette, de savoir-vivre, et commettaient des indiscrétions sur les grandes dames.
Et La Vie Française " naviguait sur les fonds et bas-fonds", manoeuvrée par toutes ces mains différentes.
Duroy était dans toute la joie de sa nomination aux fonctions de chef des Échos quand il reçut un petit carton gravé, où il lut: "M. et Mme Walter prient Monsieur Georges Duroy de leur faire le plaisir de venir dîner chez eux le jeudi 20 janvier."
Cette nouvelle faveur, tombant sur l'autre, l'emplit d'une telle joie qu'il baisa l'invitation comme il eût fait d'une lettre d'amour. Puis il alla trouver le caissier pour traiter la grosse question des fonds.
Un chef des Échos a généralement son budget sur lequel il paie ses reporters et les nouvelles, bonnes ou médiocres, apportées par l'un ou l'autre, comme les jardiniers apportent leurs fruits chez un marchand de primeurs.
Douze cents francs par mois, au début, étaient alloués à Duroy, qui se proposait bien d'en garder une forte partie.
Le caissier, sur ses représentations pressantes, avait fini par lui avancer quatre cents francs. Il eut, au premier moment, l'intention formelle de renvoyer à Mme de Marelle les deux cent quatre-vingts francs qu'il lui devait, mais il réfléchit presque aussitôt qu'il ne lui resterait plus entre les mains que cent vingt francs, somme tout à fait insuffisante pour faire marcher, d'une façon convenable, son nouveau service, et il remit cette restitution à des temps plus éloignés.
Pendant deux jours, il s'occupa de son installation, car il héritait d'une table particulière et de casiers à lettres, dans la vaste pièce commune à toute la rédaction. Il occupait un bout de cette pièce, tandis que Boisrenard, dont les cheveux d'un noir d'ébène, malgré son âge, étaient toujours penchés sur une feuille de papier, tenait l'autre bout.
La longue table du centre appartenait aux rédacteurs volants. Généralement elle servait de banc pour s'asseoir, soit les jambes pendantes le long des bords, soit à la turque sur le milieu. Ils étaient quelquefois cinq ou six accroupis sur cette table, et jouant au bilboquet avec persévérance, dans une pose de magots chinois.
Duroy avait fini par prendre goût à ce divertissement, et il commençait à devenir fort, sous la direction et grâce aux conseils de Saint-Potin.
Forestier, de plus en plus souffrant, lui avait confié son beau bilboquet en bois des Iles, le dernier acheté, qu'il trouvait un peu lourd, et Duroy manoeuvrait d'un bras vigoureux la grosse boule noire au bout de sa corde, en comptant tout bas: "Un - deux - trois - quatre - cinq - six"
Il arriva justement, pour la première fois, à faire vingt points de suite, le jour même où il devait dîner chez Mme Walter. " Bonne journée, pensa-t-il, j'ai tous les succès." Car l'adresse au bilboquet conférait vraiment une sorte de supériorité dans les bureaux de La Vie Française.
Il quitta la rédaction de bonne heure pour avoir le temps de s'habiller, et il remontait la rue de Londres quand il vit trotter devant lui une petite femme qui avait la tournure de Mme de Marelle. Il sentit une chaleur lui monter au visage, et son coeur se mit à battre. Il traversa la rue pour la regarder de profil. Elle s'arrêta pour traverser aussi. Il s'était trompé; il respira.
Il s'était souvent demandé comment il devrait se comporter en la rencontrant face à face. La saluerait-il, ou bien aurait-il l'air de ne la point voir?
"Je ne la verrais pas", pensa-t-il.
Il faisait froid, les ruisseaux gelés gardaient des empâtements de glace. Les trottoirs étaient secs et gris sous la lueur du gaz.
Quand le jeune homme entra chez lui, il songea: "Il faut que je change de logement. Cela ne me suffit plus maintenant." Il se sentait nerveux et gai, capable de courir sur les toits, et il répétait tout haut, en allant de son lit à la fenêtre: "C'est la fortune qui arrive! c'est la fortune! Il faudra que j'écrive à papa."
De temps en temps, il écrivait à son père; et la lettre apportait toujours une joie vive dans le petit cabaret normand, au bord de la route, au haut de la grande côte d'où l'on domine Rouen et la large vallée de la Seine.
De temps en temps aussi il recevait une enveloppe bleue dont l'adresse était tracée d'une grosse écriture tremblée, et il lisait infailliblement les mêmes lignes au début de la lettre paternelle:
"Mon cher fils, la présente est pour te dire que nous allons bien, ta mère et moi. Pas grand-chose de nouveau dans le pays. Je t'apprendrai cependant..."
Et il gardait au coeur un intérêt pour les choses du village, pour les nouvelles des voisins et pour l'état des terres et des récoltes.
Il se répétait, en nouant sa cravate blanche devant sa petite glace: "Il faut que j'écrive à papa dès demain. S'il me voyait, ce soir, dans la maison où je vais, serait-il épaté, le vieux! Sacristi, je ferai tout à l'heure un dîner comme il n'en a jamais fait." Et il revit brusquement la cuisine noire de là-bas, derrière la salle de café vide, les casseroles jetant des lueurs jaunes le long des murs, le chat dans la cheminée, le nez au feu, avec sa pose de Chimère accroupie, la table de bois graissée par le temps et par les liquides répandus, une soupière fumant au milieu, et une chandelle allumée entre deux assiettes. Et il les aperçut aussi l'homme et la femme, le père et la mère, les deux paysans aux gestes lents, mangeant la soupe à petites gorgées. Il connaissait les moindres plis de leurs vieilles figures, les moindres mouvements de leurs bras et de leur tête. Il savait même ce qu'ils se disaient, chaque soir, en soupant face à face.
Il pensa encore: "Il faudra pourtant que je finisse par aller les voir. " Mais comme sa toilette était terminée, il souffla sa lumière et descendit.
Le long du boulevard extérieur, des filles l'accostèrent. Il leur répondait en dégageant son bras: "Fichez-moi donc la paix!" avec un dédain violent, comme si elles l'eussent insulté, méconnu... Pour qui le prenaient-elles? Ces rouleuses-là ne savaient donc point distinguer les hommes? La sensation de son habit noir endossé pour aller dîner chez des gens très riches, très connus, très importants lui donnait le sentiment d'une personnalité nouvelle, la conscience d'être devenu un autre homme, un homme du monde, du vrai monde.
Il entra avec assurance dans l'antichambre éclairée par les hautes torchères de bronze et il remit, d'un geste naturel, sa canne et son pardessus aux deux valets qui s'étaient approchés de lui.
Tous les salons étaient illuminés. Mme Walter recevait dans le second, le plus grand. Elle l'accueillit avec un sourire charmant, et il serra la main des deux hommes arrivés avant lui, M. Firmin et M. Laroche-Mathieu, députés, rédacteurs anonymes de La Vie Française. M. Laroche-Mathieu avait dans le journal une autorité spéciale provenant d'une grande influence sur la Chambre. Personne ne doutait qu'il ne fût ministre un jour.
Puis arrivèrent les Forestier, la femme en rose, et ravissante. Duroy fut stupéfait de la voir intime avec les deux représentants du pays. Elle causa tout bas, au coin de la cheminée, pendant plus de cinq minutes, avec M. Laroche-Mathieu. Charles paraissait exténué. Il avait beaucoup maigri depuis un mois, et il toussait sans cesse en répétant: "Je devrais me décider à aller finir l'hiver dans le Midi."
Norbert de Varenne et Jacques Rival apparurent ensemble. Puis une porte s'étant ouverte au fond de l'appartement, M. Walter entra avec deux grandes jeunes filles de seize à dix-huit ans, une laide et l'autre jolie.
Duroy savait pourtant que le patron était père de famille, mais il fut saisi d'étonnement. Il n'avait jamais songé aux filles de son directeur que comme on songe aux pays lointains qu'on ne verra jamais. Et puis il se les était figurées toutes petites et il voyait des femmes. Il en ressentait le léger trouble moral que produit un changement à vue.
Elles lui tendirent la main, l'une après l'autre, après la présentation, et elles allèrent s'asseoir à une petite table qui leur était sans doute réservée, où elles se mirent à remuer un tas de bobines de soie dans une bannette.
On attendait encore quelqu'un, et on demeurait silencieux, dans cette sorte de gêne qui précède les dîners entre gens qui ne se trouvent pas dans la même atmosphère d'esprit, après les occupations différentes de leur journée. Duroy ayant levé par désoeuvrement les yeux vers le mur, M. Walter lui dit, de loin, avec un désir visible de faire valoir son bien: "Vous regardez mes tableaux?"
- Le mes sonna. - " Je vais vous les montrer." Et il prit une lampe pour qu'on pût distinguer tous les détails.
"Ici les paysages", dit-il.
Au centre du panneau on voyait une grande toile de Guillemet, une plage de Normandie sous un ciel d'orage. Au-dessous, un bois de Harpignies, puis une plaine d'Algérie, par Guillaumet, avec un chameau à l'horizon, un grand chameau sur ses hautes jambes, pareil à un étrange monument.
M. Walter passa au mur voisin et annonça, avec un ton sérieux, comme un maître de cérémonies: "La grande peinture. " C'étaient quatre toiles: "Une Visite d'hôpital", par Gervex; " une Moissonneuse", par Bastien-Lepage; " une Veuve", par Bouguereau, et " une Exécution", par Jean-Paul Laurens. Cette dernière oeuvre représentait un prêtre vendéen fusillé contre le mur de son église par un détachement de Bleus.
Un sourire passa sur la figure grave du patron en indiquant le panneau suivant: "Ici les fantaisistes." On apercevait d'abord une petite toile de Jean Béraud, intitulée: "Le Haut et le Bas." C'était une jolie Parisienne montant l'escalier d'un tramway en marche. Sa tête apparaissait au niveau de l'impériale, et les messieurs assis sur les bancs découvraient, avec une satisfaction avide, le jeune visage qui venait vers eux, tandis que les hommes debout sur la plate-forme du bas considéraient les jambes de la jeune femme avec une expression différente de dépit et de convoitise.
M. Walter tenait la lampe à bout de bras, et répétait en riant d'un rire polisson: "Hein? Est-ce drôle? est-ce drôle? "
Puis il éclaira: "Un sauvetage", par Lambert.
Au milieu d'une table desservie, un jeune chat, assis sur son derrière, examinait avec étonnement et perplexité une mouche se noyant dans un verre d'eau. Il avait une patte levée, prêt à cueillir l'insecte d'un coup rapide. Mais il n'était point décidé. Il hésitait. Que ferait-il?
Puis le patron montra un Detaille: "La Leçon", qui représentait un soldat dans une caserne, apprenant à un caniche à jouer du tambour, et il déclara: "En voilà de l'esprit!"
Duroy riait d'un rire approbateur et s'extasiait: "Comme c'est charmant, comme c'est charmant, char..."
Il s'arrêta net, en entendant derrière lui la voix de Mme de Marelle qui venait d'entrer.
Le patron continuait à éclairer les toiles, en les expliquant.
Il montrait maintenant une aquarelle de Maurice Leloir: "L'Obstacle. " C'était une chaise à porteurs arrêtée, la rue se trouvant barrée par une bataille entre deux hommes du peuple, deux gaillards luttant comme des hercules. Et on voyait sortir par la fenêtre de la chaise un ravissant visage de femme qui regardait... qui regardait... sans impatience, sans peur, et avec une certaine admiration le combat de ces deux brutes.
M. Walter disait toujours: "J'en ai d'autres dans les pièces suivantes, mais ils sont de gens moins connus, moins classés. Ici c'est mon Salon carré. J'achète des jeunes en ce moment, des tout jeunes, et je les mets en réserve dans les appartements intimes, en attendant le moment où les auteurs seront célèbres." Puis il prononça tout bas: "C'est l'instant d'acheter des tableaux. Les peintres crèvent de faim. Ils n'ont pas le sou, pas le sou..."
Mais Duroy ne voyait rien, entendait sans comprendre. Mme de Marelle était là, derrière lui. Que devait-il faire? S'il la saluait, n'allait-elle point lui tourner le dos ou lui jeter quelque insolence? S'il ne s'approchait pas d'elle, que penserait-on?
Il se dit: "Je vais toujours gagner du temps." Il était tellement ému qu'il eut l'idée un moment de simuler une indisposition subite qui lui permettrait de s'en aller.
La visite des murs était finie. Le patron alla reposer sa lampe et saluer la dernière venue, tandis que Duroy recommençait tout seul l'examen des toiles comme s'il ne se fût pas lassé de les admirer.
Il avait l'esprit bouleversé. Que devait-il faire? Il entendait les voix, il distinguait la conversation. Mme Forestier l'appela: "Dites donc, monsieur Duroy." Il courut vers elle. C'était pour lui recommander une amie qui donnait une fête et qui aurait bien voulu une citation dans les Échos de La Vie Française.
Il balbutiait: "Mais certainement, madame, certainement..."
Mme de Marelle se trouvait maintenant tout près de lui. Il n'osait point se retourner pour s'en aller. Tout à coup, il se crut devenu fou; elle avait dit, à haute voix:
"Bonjour, Bel-Ami. Vous ne me reconnaissez donc plus?"
Il pivota sur ses talons avec rapidité. Elle se tenait debout devant lui, souriante, l'oeil plein de gaieté et d'affection. Et elle lui tendit la main.
Il la prit en tremblant, craignant encore quelque ruse et quelque perfidie. Elle ajouta avec sérénité:
"Que devenez-vous? On ne vous voit plus."
Il bégayait, sans parvenir à reprendre son sang-froid:
"Mais j'ai eu beaucoup à faire, madame, beaucoup à faire. M. Walter m'a confié un nouveau service qui me donne énormément d'occupation."
Elle répondit, en le regardant toujours en face, sans qu'il pût découvrir dans son oeil autre chose que de la bienveillance: "Je le sais. Mais ce n'est pas une raison pour oublier vos amis."
Ils furent séparés par une grosse dame qui entrait, une grosse dame décolletée, aux bras rouges, aux joues rouges, vêtue et coiffée avec prétention, et marchant si lourdement qu'on sentait, à la voir aller, le poids et l'épaisseur de ses cuisses.
Comme on paraissait la traiter avec beaucoup d'égards, Duroy demanda à Mme Forestier:
"Quelle est cette personne?
- La vicomtesse de Percemur, celle qui signe: "Patte blanche ".
Il fut stupéfait et saisi par une envie de rire:
"Patte blanche! Patte blanche! Moi qui voyais, en pensée, une jeune femme comme vous! C'est ça, Patte blanche? Ah! elle est bien bonne! bien bonne!"
Un domestique apparut dans la porte et annonça:
"Madame est servie."
Le dîner fut banal et gai, un de ces dîners où l'on parle de tout sans rien dire. Duroy se trouvait entre la fille aînée du patron, la laide, Mlle Rose, et Mme de Marelle. Ce dernier voisinage le gênait un peu, bien qu'elle eût l'air fort à l'aise et causât avec son esprit ordinaire. Il se trouva d'abord contraint, hésitant, comme un musicien qui a perdu le ton. Peu à peu, cependant, l'assurance lui revenait, et leurs yeux, se rencontrant sans cesse, s'interrogeaient, mêlaient leurs regards d'une façon intime, presque sensuelle, comme autrefois.
Tout à coup, il crut sentir, sous la table, quelque chose effleurer son pied. Il avança doucement la jambe et rencontra celle de sa voisine qui ne recula point à ce contact. Ils ne parlaient pas, en ce moment, tournés tous deux vers leurs autres voisins.
Duroy, le coeur battant, poussa un peu plus son genou. Une pression légère lui répondit. Alors il comprit que leurs amours recommençaient.
Que dirent-ils ensuite? Pas grand-chose; mais leurs lèvres frémissaient chaque fois qu'ils se regardaient.
Le jeune homme, cependant, voulant être aimable pour la fille de son patron, lui adressait une phrase de temps en temps. Elle y répondait, comme l'aurait fait sa mère, n'hésitant jamais sur ce qu'elle devait dire.
A la droite de M. Walter, la vicomtesse de Percemur prenait des allures de princesse; et Duroy, s'égayant à la regarder, demanda tout bas à Mme de Marelle:
"Est-ce que vous connaissez l'autre, celle qui signe: "Domino rose "?
- Oui, parfaitement; la baronne de Livar!
- Est-elle du même cru?
- Non. Mais aussi drôle. Une grande sèche, soixante ans, frisons faux, dents à l'anglaise, esprit de la Restauration, toilettes même époque.
- Où ont-ils déniché ces phénomènes de lettres?
- Les épaves de la noblesse sont toujours recueillies par les bourgeois parvenus.
- Pas d'autre raison?
- Aucune autre."
Puis une discussion politique commença entre le patron, les deux députés, Norbert de Varenne et Jacques Rival; et elle dura jusqu'au dessert.
Quand on fut retourné dans le salon, Duroy s'approcha de nouveau de Mme de Marelle, et, la regardant au fond des yeux: "Voulez-vous que je vous reconduise, ce soir?
- Non.
- Pourquoi?
- Parce que M. Laroche-Mathieu, qui est mon voisin, me laisse à ma porte chaque fois que je dîne ici.
- Quand vous verrai-je?
- Venez déjeuner avec moi, demain."
Et ils se séparèrent sans rien dire de plus.
Duroy ne resta pas tard, trouvant monotone la soirée. Comme il descendait l'escalier, il rattrapa Norbert de Varenne qui venait aussi de partir. Le vieux poète lui prit le bras. N'ayant plus de rivalité à redouter dans le journal, leur collaboration étant essentiellement différente, il témoignait maintenant au jeune homme une bienveillance d'aïeul.
"Eh bien, vous allez me reconduire un bout de chemin?" dit-il.
Duroy répondit: "Avec joie, cher maître."
Et ils se mirent en route, en descendant le boulevard Malesherbes, à petits pas.
Paris était presque désert cette nuit-là, une nuit froide, une de ces nuits qu'on dirait plus vastes que les autres, où les étoiles sont plus hautes, où l'air semble apporter dans ses souffles glacés quelque chose venu de plus loin que les astres.
Les deux hommes ne parlèrent point dans les premiers moments. Puis Duroy, pour dire quelque chose, prononça:
"Ce M. Laroche-Mathieu a l'air fort intelligent et fort instruit."
Le vieux poète murmura: "Vous trouvez?."
Le jeune homme, surpris, hésitait; " Mais oui; il passe d'ailleurs pour un des hommes les plus capables de la Chambre.
- C'est possible. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Tous ces gens-là, voyez-vous, sont des médiocres, parce qu'ils ont l'esprit entre deux murs, - l'argent et la politique. - Ce sont des cuistres, mon cher, avec qui il est impossible de parler de rien, de rien de ce que nous aimons. Leur intelligence est à fond de vase, ou plutôt à fond de dépotoir, comme la Seine à Asnières.
"Ah! c'est qu'il est difficile de trouver un homme qui ait de l'espace dans la pensée, qui vous donne la sensation de ces grandes haleines du large qu'on respire sur les côtes de la mer. J'en ai connu quelques-uns, ils sont morts."
Norbert de Varenne parlait d'une voix claire, mais retenue, qui aurait sonné dans le silence de la nuit s'il l'avait laissée s'échapper. Il semblait surexcité et triste, d'une de ces tristesses qui tombent parfois sur les âmes et les rendent vibrantes comme la terre sous la gelée.
Il reprit:
"Qu'importe, d'ailleurs, un peu plus ou un peu moins de génie, puisque tout doit finir!"
Et il se tut. Duroy, qui se sentait le coeur gai, ce soir-là, dit, en souriant:
"Vous avez du noir, aujourd'hui, cher maître."
Le poète répondit .
"J'en ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans quelques années. La vie est une côte. Tant qu'on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux; mais, lorsqu'on arrive en haut, on aperçoit tout d'un coup la descente, et la fin qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. A votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n'arrivent jamais d'ailleurs. Au mien, on n'attend plus rien... que la mort. "
Duroy se mit à rire:
"Bigre, vous me donnez froid dans le dos."
Norbert de Varenne reprit:
"Non, vous ne me comprenez pas aujourd'hui, mais vous vous rappellerez plus tard ce que je vous dis en ce moment.
"Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, où c'est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout ce qu'on regarde, c'est la mort qu'on aperçoit.
"Oh! vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort. A votre âge, ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible.
"Oui, on le comprend tout d'un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos de quoi, et alors tout change d'aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l'ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu'une maison qui s'écroule. Elle m'a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n'ai plus rien de moi, de moi l'homme radieux, frais et fort que j'étais à trente ans. Je l'ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante! Elle m'a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu'une âme désespérée qu'elle enlèvera bientôt aussi.
"Oui, elle m'a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m'approche d'elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c'est mourir. Vivre enfin, c'est mourir!
"Oh! vous saurez cela! Si vous réfléchissiez seulement un quart d'heure, vous la verriez.
"Qu'attendez-vous? De l'amour? Encore quelques baisers, et vous serez impuissant.
"Et puis, après? De l'argent? Pour quoi faire? Pour payer des femmes? Joli bonheur? Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits entières sous les morsures de la goutte?
"Et puis encore? De la gloire? A quoi cela sert-il quand on ne peut plus la cueillir sous forme d'amour?
"Et puis, après? Toujours la mort pour finir.
"Moi, maintenant, je la vois de si près que j'ai souvent envie d'étendre les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l'espace. Je la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d'un ami me ravagent le coeur et me crient: "La voilà!"
"Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j'aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivières, et l'air des soirs d'été, si doux à respirer!"
Il allait doucement, un peu essoufflé, rêvant tout haut, oubliant presque qu'on l'écoutait.
Il reprit: "Et jamais un être ne revient, jamais... On garde les moules des statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils; mais mon corps, mon visage, mes pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais. Et pourtant il naîtra des millions, des milliards d'êtres qui auront dans quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues et une bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je revienne, moi, sans que jamais même quelque chose de moi reconnaissable reparaisse dans ces créatures innombrables et différentes, indéfiniment différentes bien que pareilles à peu près.
"A quoi se rattacher? Vers qui jeter des cris de détresse? A quoi pouvons-nous croire?
"Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêtes.
"La mort seule est certaine."
Il s'arrêta, prit Duroy par les deux extrémités du col de son pardessus, et, d'une voix lente:
"Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des mois et des années, et vous verrez l'existence d'une autre façon. Essayez donc de vous dégager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos intérêts, de vos pensées et de l'humanité tout entière, pour regarder ailleurs, et vous comprendrez combien ont peu d'importance les querelles des romantiques et des naturalistes, et la discussion du budget."
Il se remit à marcher d'un pas rapide.
"Mais aussi vous sentirez l'effroyable détresse des désespérés. Vous vous débattrez, éperdu, noyé, dans les incertitudes. Vous crierez " A l'aide " de tous les côtés, et personne ne vous répondra. Vous tendrez les bras, vous appellerez pour être secouru, aimé, consolé, sauvé; et personne ne viendra.
"Pourquoi souffrons-nous ainsi? C'est que nous étions nés sans doute pour vivre davantage selon la matière et moins selon l'esprit; mais, à force de penser, une disproportion s'est faite entre l'état de notre intelligence agrandie et les conditions immuables de notre vie.
"Regardez les gens médiocres: à moins de grands désastres tombant sur eux ils se trouvent satisfaits, sans souffrir du malheur commun. Les bêtes non plus ne le sentent pas."
Il s'arrêta encore, réfléchit quelques secondes, puis d'un air las et résigné:
"Moi, je suis un être perdu. Je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni soeur, ni femme, ni enfants, ni Dieu."
Il ajouta, après un silence: "Je n'ai que la rime,"
Puis, levant la tête vers le firmament, où luisait la face pâle de la pleine lune, il déclama:
Et je cherche le mot de cet obscur problème
Dans le ciel noir et vide où flotte un astre blême.
Ils arrivaient au pont de la Concorde, ils le traversèrent en silence, puis ils longèrent le Palais-Bourbon. Norbert de Varenne se remit à parler:
"Mariez-vous, mon ami, vous ne savez pas ce que c'est que de vivre seul, à mon âge. La solitude, aujourd'hui, m'emplit d'une angoisse horrible; la solitude dans le logis, auprès du feu, le soir. Il me semble alors que je suis seul sur la terre, affreusement seul, mais entouré de dangers vagues, de choses inconnues et terribles; et la cloison, qui me sépare de mon voisin que je ne connais pas, m'éloigne de lui autant que des étoiles aperçues par ma fenêtre. Une sorte de fièvre m'envahit, une fièvre de douleur et de crainte, et le silence des murs m'épouvante. Il est si profond et si triste, le silence de la chambre où l'on vit seul. Ce n'est pas seulement un silence autour du corps, mais un silence autour de l'âme, et, quand un meuble craque, on tressaille jusqu'au coeur, car aucun bruit n'est attendu dans ce morne logis."
Il se tut encore une fois, puis ajouta:
"Quand on est vieux, ce serait bon, tout de même, des enfants!"
Ils étaient arrivés vers le milieu de la rue de Bourgogne. Le poète s'arrêta devant une haute maison, sonna, serra la main de Duroy, et lui dit:
"Oubliez tout ce rabâchage de vieux, jeune homme, et vivez selon votre âge; adieu!"
Et il disparut dans le corridor noir.
Duroy se remit en route, le coeur serré. Il lui semblait qu'on venait de lui montrer quelque trou plein d'ossements, un trou inévitable où il lui faudrait tomber un jour. Il murmura: "Bigre, ça ne doit pas être gai, chez lui. Je ne voudrais pas un fauteuil de balcon pour assister au défilé de ses idées, nom d'un chien!"
Mais, s'étant arrêté pour laisser passer une femme parfumée qui descendait de voiture et rentrait chez elle, il aspira d'un grand souffle avide la senteur de verveine et d'iris envolée dans l'air. Ses poumons et son coeur palpitèrent brusquement d'espérance et de joie; et le souvenir de Mme de Marelle qu'il reverrait le lendemain l'envahit des pieds à la tête.
Tout lui souriait, la vie l'accueillait avec tendresse. Comme c'était bon, la réalisation des espérances.
Il s'endormit dans l'ivresse et se leva de bonne heure pour faire un tour à pied, dans l'avenue du Bois-de-Boulogne, avant d'aller à son rendez-vous.
Le vent ayant changé, le temps s'était adouci pendant la nuit, et il faisait une tiédeur et un soleil d'avril. Tous les habitués du Bois étaient sortis ce matin-là, cédant à l'appel du ciel clair et doux.
Duroy marchait lentement, buvant l'air léger, savoureux comme une friandise de printemps. Il passa l'arc de triomphe de l'Étoile et s'engagea dans la grande avenue, du côté opposé aux cavaliers. Il les regardait, trottant ou galopant, hommes et femmes, les riches du monde, et c'est à peine s'il les enviait maintenant. Il les connaissait presque tous de nom, savait le chiffre de leur fortune et l'histoire secrète de leur vie, ses fonctions ayant fait de lui une sorte d'almanach des célébrités et des scandales parisiens.
Les amazones passaient, minces et moulées dans le drap sombre de leur taille, avec ce quelque chose de hautain et d'inabordable qu'ont beaucoup de femmes à cheval; et Duroy s'amusait à réciter à mi-voix, comme on récite des litanies dans une église, les noms, titres et qualités des amants qu'elles avaient eus ou qu'on leur prêtait; et, quelquefois même, au lieu de dire:
"Baron de Tanquelet,
Prince de la Tour-Enguerrand";
il murmurait: "Côté Lesbos
Louise Michot, du Vaudeville,
Rose Marquetin, de l'Opéra."
Ce jeu l'amusait beaucoup, comme s'il eût constaté, sous les sévères apparences, l'éternelle et profonde infamie de l'homme, et que cela l'eût réjoui, excité, consolé.
Puis il prononça tout haut: "Tas d'hypocrites!" et chercha de l'oeil les cavaliers sur qui couraient les plus grosses histoires.
Il en vit beaucoup soupçonnés de tricher au jeu, pour qui les cercles, en tout cas, étaient la grande ressource, la seule ressource, ressource suspecte à coup sûr.
D'autres, fort célèbres, vivaient uniquement des rentes de leurs femmes, c'était connu; d'autres, des rentes de leurs maîtresses, on l'affirmait. Beaucoup avaient payé leurs dettes ( acte honorable ), sans qu'on eût jamais deviné d'où leur était venu l'argent nécessaire ( mystère bien louche ). Il vit des hommes de finance dont l'immense fortune avait un vol pour origine, et qu'on recevait partout, dans les plus nobles maisons, puis des hommes si respectés que les petits bourgeois se découvraient sur leur passage, mais dont les tripotages effrontés, dans les grandes entreprises nationales, n'étaient un mystère pour aucun de ceux qui savaient les dessous du monde.
Tous avaient l'air hautain, la lèvre fière, l'oeil insolent, ceux à favoris et ceux à moustaches.
Duroy riait toujours, répétant: "C'est du propre, tas de crapules, tas d'escarpes!"
Mais une voiture passa, découverte, basse et charmante, traînée au grand trot par deux minces chevaux blancs dont la crinière et la queue voltigeaient, et conduite par une petite jeune femme blonde, une courtisane connue qui avait deux grooms assis derrière elle. Duroy s'arrêta, avec une envie de saluer et d'applaudir cette parvenue de l'amour qui étalait avec audace dans cette promenade et à cette heure des hypocrites aristocrates, le luxe crâne gagné sur ses draps. Il sentait peut-être vaguement qu'il y avait quelque chose de commun entre eux, un lien de nature, qu'ils étaient de même race, de même âme, et que son succès aurait des procédés audacieux de même ordre.
Il revint plus doucement, le coeur chaud de satisfaction, et il arriva, un peu avant l'heure, à la porte de son ancienne maîtresse.
Elle le reçut, les lèvres tendues, comme si aucune rupture n'avait eu lieu, et elle oublia même, pendant quelques instants, la sage prudence qu'elle opposait, chez elle, à leurs caresses. Puis elle lui dit, en baisant les bouts frisés de ses moustaches:
"Tu ne sais pas l'ennui qui m'arrive, mon chéri?
J'espérais une bonne lune de miel, et voilà mon mari qui me tombe sur le dos pour six semaines; il a pris congé. Mais je ne veux pas rester six semaines sans te voir, surtout après notre petite brouille, et voilà comment j'ai arrangé les choses. Tu viendras me demander à dîner lundi, je lui ai déjà parlé de toi. Je te présenterai."
Duroy hésitait, un peu perplexe, ne s'étant jamais trouvé encore en face d'un homme dont il possédait la femme. Il craignait que quelque chose le trahît, un peu de gêne, un regard, n'importe quoi. Il balbutiait:
"Non, j'aime mieux ne pas faire la connaissance de ton mari." Elle insista, fort étonnée, debout devant lui et ouvrant des yeux naïfs: " Mais pourquoi? quelle drôle de chose? Ça arrive tous les jours, ça! Je ne t'aurais pas cru si nigaud, par exemple."
Il fut blessé:
"Eh bien, soit, je viendrai dîner lundi."
Elle ajouta:
"Pour que ce soit bien naturel, j'aurai les Forestier. Ça ne m'amuse pourtant pas de recevoir du monde chez moi."
Jusqu'au lundi, Duroy ne pensa plus guère à cette entrevue; mais voilà qu'en montant l'escalier de Mme de Marelle, il se sentit étrangement troublé, non pas qu'il lui répugnât de prendre la main de ce mari, de boire son vin et de manger son pain, mais il avait peur de quelque chose, sans savoir de quoi.
On le fit, entrer dans le salon, et il attendit, comme toujours. Puis la porte de la chambre s'ouvrit, et il aperçut un grand homme à barbe blanche, décoré, grave et correct, qui vint à lui avec une politesse minutieuse:
"Ma femme m'a souvent parlé de vous, monsieur, et je suis charmé de faire votre connaissance."
Duroy s'avança en tâchant de donner à sa physionomie un air de cordialité expressive et il serra avec une énergie exagérée la main tendue de son hôte. Puis, s'étant assis, il ne trouva rien à lui dire.
M. de Marelle remit un morceau de bois au feu, et demanda:
"Voici longtemps que vous vous occupez de journalisme?"
Duroy répondit:
"Depuis quelques mois seulement.
- Ah! vous avez marché vite.
- Oui, assez vite", - et il se mit à parler au hasard, sans trop songer à ce qu'il disait, débitant toutes les banalités en usage entre gens qui ne se connaissent point. Il se rassurait maintenant et commençait à trouver la situation fort amusante. Il regardait la figure sérieuse et respectable de M. de Marelle, avec une envie de rire sur les lèvres, en pensant: "Toi, je te fais cocu, mon vieux, je te fais cocu." Et une satisfaction intime, vicieuse, le pénétrait, une joie de voleur qui a réussi et qu'on ne soupçonne pas, une joie fourbe, délicieuse. Il avait envie, tout à coup, d'être l'ami de cet homme, de gagner sa confiance, de lui faire raconter les choses secrètes de sa vie.
Mme de Marelle entra brusquement, et les ayant couverts d'un coup d'oeil souriant et impénétrable, elle alla vers Duroy qui n'osa point, devant le mari, lui baiser la main, ainsi qu'il le faisait toujours.
Elle était tranquille et gaie comme une personne habituée à tout, qui trouvait cette rencontre naturelle et simple, en sa rouerie native et franche. Laurine apparut, et vint, plus sagement que de coutume, tendre son front à Georges, la présence de son père l'intimidant. Sa mère lui dit: "Eh bien, tu ne l'appelles plus Bel-Ami, aujourd'hui." Et l'enfant rougit, comme si on venait de commettre une grosse indiscrétion, de révéler une chose qu'on ne devait pas dire, de dévoiler un secret intime et un peu coupable de son coeur.
Quand les Forestier arrivèrent, on fut effrayé de l'état de Charles. Il avait maigri et pâli affreusement en une semaine et il toussait sans cesse. Il annonça d'ailleurs qu'ils partaient pour Cannes le jeudi suivant, sur l'ordre formel du médecin.
Ils se retirèrent de bonne heure, et Duroy dit en hochant la tête:
"Je crois qu'il file un bien mauvais coton. Il ne fera pas de vieux os." Mme de Marelle affirma avec sérénité: "Oh! il est perdu! En voilà un qui avait eu de la chance de trouver une femme comme la sienne."
Duroy demanda:
"Elle l'aide beaucoup?
- C'est-à-dire qu'elle fait tout. Elle est au courant de tout, elle connaît tout le monde sans avoir l'air de voir personne; elle obtient ce qu'elle veut, comme elle veut, et quand elle veut. Oh! elle est fine, adroite et intrigante comme aucune, celle-là. En voilà un trésor pour un homme qui veut parvenir."
Georges reprit:
"Elle se remariera bien vite, sans doute?"
Mme de Marelle répondit: .
"Oui. Je ne serais même pas étonnée qu'elle eût en vue quelqu'un... un député... à moins que... qu'il ne veuille pas..., car... car... il y aurait peut-être de gros obstacles... moraux... Enfin, voilà. Je ne sais rien."
M. de Marelle grommela avec une lente impatience:
"Tu laisses toujours soupçonner un tas de choses que je n'aime pas. Ne nous mêlons jamais des affaires des autres. Notre conscience nous suffit à gouverner. Ce devrait être une règle pour tout le monde. "
Duroy se retira, le coeur troublé et l'esprit plein de vagues combinaisons.
Il alla le lendemain faire une visite aux Forestier et il les trouva terminant leurs bagages. Charles, étendu sur un canapé, exagérait la fatigue de sa respiration et répétait: "Il y a un mois que je devrais être parti", puis il fit à Duroy une série de recommandations pour le journal, bien que tout fût réglé et convenu avec M. Walter.
Quand Georges s'en alla, il serra énergiquement les mains de son camarade: "Eh bien, mon vieux, à bientôt!" Mais, comme Mme Forestier le reconduisait jusqu'à la porte, il lui dit vivement: "Vous n'avez pas oublié notre pacte? Nous sommes des amis et des alliés, n'est-ce pas? Donc, si vous avez besoin de moi, en quoi que ce soit, n'hésitez point. Une dépêche ou une lettre, et j'obéirai."
Elle murmura: "Merci, je n'oublierai pas." Et son oeil lui dit: "Merci", d'une façon plus profonde et plus douce.
Comme Duroy descendait l'escalier, il rencontra, montant à pas lents, M. de Vaudrec, qu'une fois déjà il avait vu chez elle. Le comte semblait triste - de ce départ, peut-être?
Voulant se montrer homme du monde, le journaliste le salua avec empressement.
L'autre rendit avec courtoisie, mais d'une manière un peu fière.
Le ménage Forestier partit le jeudi soir.
CHAPITRE VII
La disparition de Charles donna à Duroy une importance plus grande dans la rédaction de La Vie Française. Il signa quelques articles de fond, tout en signant aussi ses échos, car le patron voulait que chacun gardât la responsabilité de sa copie. Il eut quelques polémiques dont il se tira avec esprit; et ses relations constantes avec les hommes d'État le préparaient peu à peu à devenir à son tour un rédacteur politique adroit et perspicace.
Il ne voyait qu'une tache dans tout son horizon. Elle venait d'un petit journal frondeur qui l'attaquait constamment, ou plutôt qui attaquait en lui le chef des Échos de La Vie Française, le chef des échos à surprises de M. Walter, disait le rédacteur anonyme de cette feuille appelée: La Plume. C'étaient, chaque jour, des perfidies, des traits mordants, des insinuations de toute nature.
Jacques Rival dit un jour à Duroy: "Vous êtes patient."
L'autre balbutia: "Que voulez-vous, il n'y a pas d'attaque directe."
Or, un après-midi, comme il entrait dans la salle de rédaction, Boisrenard lui tendit le numéro de La Plume:
"Tenez, il y a encore une note désagréable pour vous.
- Ah! à propos de quoi?
- A propos de rien, de l'arrestation d'une dame Aubert par un agent des moeurs."
Georges prit le journal qu'on lui tendait, et lut, sous ce titre: Duroy s'amuse.
"L'illustre reporter de La Vie Française nous apprend aujourd'hui que la dame Aubert, dont nous avons annoncé l'arrestation par un agent de l'odieuse brigade des moeurs, n'existe que dans notre imagination. Or, la personne en question demeure 18, rue de l'Écureuil, à Montmartre. Nous comprenons trop, d'ailleurs, quel intérêt ou quels intérêts peuvent avoir les agents de la banque Walter à soutenir ceux du préfet de police qui tolère leur commerce. Quant au reporter dont il s'agit, il ferait mieux de nous donner quelqu'une de ces bonnes nouvelles à sensation dont il a le secret: nouvelles de morts démenties le lendemain, nouvelles de batailles qui n'ont pas eu lieu, annonce de paroles graves prononcées par des souverains qui n'ont rien dit, toutes les informations enfin qui constituent les " Profits Walter", ou même quelqu'une des petites indiscrétions sur des soirées de femmes à succès, ou sur l'excellence de certains produits qui sont d'une grande ressource à quelques-uns de nos confrères."
Le jeune homme demeurait interdit, plus qu'irrité, comprenant seulement qu'il y avait là-dedans quelque chose de fort désagréable pour lui.
Boisrenard reprit:
"Qui vous a donné cet écho?"
Duroy cherchait, ne se rappelant plus. Puis, tout à coup, le souvenir lui revint:
"Ah! oui, c'est Saint-Potin." Puis il relut l'alinéa de La Plume, et il rougit brusquement, révolté par l'accusation de vénalité.
Il s'écria: "Comment, on prétend que je suis payé pour..."
Boisrenard l'interrompit:
"Dame, oui. C'est embêtant pour vous. Le patron est fort sur l'oeil à ce sujet. Ça pourrait arriver si souvent dans les échos..."
Saint-Potin, justement, entrait. Duroy courut à lui:
"Vous avez vu la note de La Plume?
- Oui, et je viens de chez la dame Aubert. Elle existe parfaitement, mais elle n'a pas été arrêtée. Ce bruit n'a aucun fondement. "
Alors Duroy s'élança chez le patron qu'il trouva un peu froid, avec un oeil soupçonneux. Après avoir écouté le cas, M. Walter répondit: "Allez vous-même chez cette dame et démentez de façon qu'on n'écrive plus de pareilles choses sur vous. Je parle de ce qui suit. C'est fort ennuyeux pour le journal, pour moi et pour vous. Pas plus que la femme de César, un journaliste ne doit être soupçonné."
Duroy monta en fiacre avec Saint-Potin pour guide, et il cria au cocher: "18, rue de l'Écureuil, à Montmartre."
C'était dans une immense maison dont il fallut escalader les six étages. Une vieille femme en caraco de laine vint lui ouvrir: " Qu'est-ce que vous me r'voulez?" dit-elle en apercevant Saint-Potin.
Il répondit:
"Je vous amène monsieur, qui est inspecteur de police et qui voudrait bien savoir votre affaire."
Alors elle les fit entrer, en racontant:
"Il en est encore r'venu deux d'puis vous pour un journal, je n'sais point l'quel." Puis, se tournant vers Duroy: "Donc, c'est monsieur qui désire savoir?
- Oui. Est-ce que vous avez été arrêtée par un agent des moeurs?"
Elle leva les bras:
"Jamais d'la vie, mon bon monsieur, jamais d'la vie. Voilà la chose. J'ai un boucher qui sert bien mais qui pèse mal. Je m'en ai aperçu souvent sans rien dire, mais comme je lui demandais deux livres de côtelettes, vu que j'aurais ma fille et mon gendre, je m'aperçois qu'il me pèse des os de déchet, des os de côtelettes, c'est vrai, mais pas des miennes. J'aurais pu en faire du ragoût, c'est encore vrai, mais quand je demande des côtelettes, c'est pas pour avoir le déchet des autres. Je refuse donc, alors y me traite de vieux rat, je lui réplique vieux fripon; bref, de fil en aiguille, nous nous sommes chamaillés qu'il y avait plus de cent personnes devant la boutique et qui riaient, qui riaient! Tant qu'enfin un agent fut attiré et nous invita à nous expliquer chez le commissaire. Nous y fûmes, et on nous renvoya dos à dos. Moi, depuis, je m'sers ailleurs, et je n'passe même pu devant la porte, pour éviter des esclandres."
Elle se tut. Duroy demanda:
"C'est tout?
- C'est toute la vérité, mon cher monsieur " et, lui ayant offert un verre de cassis, qu'il refusa de boire, la vieille insista pour qu'on parlât dans le rapport des fausses pesées du boucher.
De retour au journal, Duroy rédigea sa réponse:
"Un écrivaillon anonyme de La Plume, s'en étant arraché une, me cherche noise au sujet d'une vieille femme qu'il prétend avoir été arrêtée par un agent des moeurs, ce que je nie. J'ai vu moi-même la dame Aubert, âgée de soixante ans au moins, et elle m'a raconté par le menu sa querelle avec un boucher, au sujet d'une pesée de côtelettes, ce qui nécessita une explication devant le commissaire de police.
"Voilà toute la vérité.
"Quant aux autres insinuations du rédacteur de La Plume, je les méprise. On ne répond pas, d'ailleurs, à de pareilles choses, quand elles sont écrites sous le masque.
"GEORGES DUROY."
M. Walter et Jacques Rival, qui venait d'arriver, trouvèrent cette note suffisante, et il fut décidé qu'elle passerait le jour même, à la suite des échos.
Duroy rentra tôt chez lui, un peu agité, on peu inquiet. Qu'allait répondre l'autre? Qui était-il? Pourquoi cette attaque brutale? Avec les moeurs brusques des journalistes, cette bêtise pouvait aller loin, très loin. Il dormit mal.
Quand il relut sa note dans le journal, le lendemain, il la trouva plus agressive imprimée que manuscrite. Il aurait pu, lui semblait-il, atténuer certains termes.
Il fut fiévreux tout le jour et il dormit mal encore la nuit suivante. Il se leva dès l'aurore pour chercher le numéro de La Plume qui devait répondre à sa réplique.
Le temps s'était remis au froid; il gelait dur. Les ruisseaux, saisis comme ils coulaient encore, déroulaient le long des trottoirs deux rubans de glace.
Les journaux n'étaient point arrivés chez les marchands, et Duroy se rappela le jour de son premier article: Les Souvenirs d'un chasseur d'Afrique. Ses mains et ses pieds s'engourdissaient, devenaient douloureux, au bout des doigts surtout; et il se mit à courir en rond autour du kiosque vitré, où la vendeuse, accroupie sur sa chaufferette, ne laissait voir, par la petite fenêtre, qu'un nez et des joues rouges dans un capuchon de laine.
Enfin le distributeur de feuilles publiques passa le paquet attendu par l'ouverture du carreau, et la bonne femme tendit à Duroy La Plume grande ouverte. Il chercha son nom d'un coup d'oeil et ne vit rien d'abord. Il respirait déjà, quand il aperçut la chose entre deux tirets:
"Le sieur Duroy, de La Vie Française, nous donne un démenti; et, en nous démentant, il ment. Il avoue cependant qu'il existe une femme Aubert, et qu'un agent l'a conduite à la police. Il ne reste donc qu'à ajouter deux mots: "des moeurs " après le mot " agent " et c'est dit.
"Mais la conscience de certains journalistes est au niveau de leur talent.
"Et je signe: LOUIS LANGREMONT."
Alors le coeur de Georges se mit à battre violemment, et il rentra chez lui pour s'habiller, sans trop savoir ce qu'il faisait. Donc, on l'avait insulté, et d'une telle façon qu'aucune hésitation n'était possible. Pourquoi? Pour rien. A propos d'une vieille femme qui s'était querellée avec son boucher.
Il s'habilla bien vite et se rendit chez M. Walter, quoiqu'il fût à peine huit heures du matin.
M. Walter, déjà levé, lisait La Plume.
"Eh bien, dit-il avec un visage grave, en apercevant Duroy, vous ne pouvez pas reculer?"
Le jeune homme ne répondit rien. Le directeur reprit:
"Allez tout de suite trouver Rival qui se chargera de vos intérêts."
Duroy balbutia quelques mots vagues et sortit pour se rendre chez le chroniqueur, qui dormait encore. Il sauta du lit, au coup de sonnette, puis ayant lu l'écho: "Bigre, il faut y aller. Qui voyez-vous comme autre témoin?
- Mais, je ne sais pas, moi.
- Boisrenard? - Qu'en pensez-vous?
- Oui, Boisrenard.
- Êtes-vous fort aux armes?
- Pas du tout.
- Ah! diable! Et au pistolet?
- Je tire un peu.
- Bon. Vous allez vous exercer pendant que je m'occuperai de tout. Attendez-moi une minute."
Il passa dans son cabinet de toilette et reparut bientôt, lavé, rasé, correct.
"Venez avec moi", dit-il.
Il habitait au rez-de-chaussée d'un petit hôtel, et il fit descendre Duroy dans la cave, une cave énorme, convertie en salle d'armes et en tir, toutes les ouvertures sur la rue étant bouchées.
Après avoir allumé une ligne de becs de gaz conduisant jusqu'au fond d'un second caveau, où se dressait un homme de fer peint en rouge et en bleu, il posa sur une table deux paires de pistolets d'un système nouveau chargeant par la culasse, et il commença les commandements d'une voix brève comme si on eût été sur le terrain.
Prêt?
Feu! - un, deux, trois.
Duroy, anéanti, obéissait, levait les bras, visait, tirait, et comme il atteignait souvent le mannequin en plein ventre, car il s'était beaucoup servi dans sa première jeunesse d'un vieux pistolet d'arçon de son père pour tuer des oiseaux dans la cour, Jacques Rival, satisfait, déclarait: "Bien - très bien " - très bien - vous irez - vous irez."
Puis il le quitta:
"Tirez comme ça jusqu'à midi. Voilà des munitions, n'ayez pas peur de les brûler. Je viendrai vous prendre pour déjeuner et vous donner des nouvelles."
Et il sortit.
Resté seul, Duroy tira encore quelques coups, puis il s'assit et se mit à réfléchir.
Comme c'était bête tout de même, ces choses-là. Qu'est-ce que ça prouvait? Un filou était-il moins un filou après s'être battu? Que gagnait un honnête homme insulté à risquer sa vie contre une crapule? Et son esprit vagabondant dans le noir se rappela les choses dites par Norbert de Varenne sur la pauvreté d'esprit des hommes, la médiocrité de leurs idées et de leurs préoccupations, la niaiserie de leur morale!
Et il déclara tout haut: "Comme il a raison, sacristi!"
Puis il sentit qu'il avait soif, et ayant entendu un bruit de gouttes d'eau derrière lui, il aperçut un appareil à douches et il alla boire au bout de la lance. Puis il se remit à songer. Il faisait triste dans cette cave, triste comme dans un tombeau. Le roulement lointain et sourd des voitures semblait un tremblement d'orage éloigné. Quelle heure pouvait-il être? Les heures passaient là-dedans comme elles devaient passer au fond des prisons, sans que rien les indique et que rien les marque, sauf les retours du geôlier portant les plats. Il attendit, longtemps, longtemps.
Puis tout d'un coup il entendit des pas, des voix, et Jacques Rival reparut, accompagné de Boisrenard. Il cria dès qu'il aperçut Duroy: "C'est arrangé!"
L'autre crut l'affaire terminée par quelque lettre d'excuses; son coeur bondit, et il balbutia:
"Ah!... merci."
Le chroniqueur reprit:
"Ce Langremont est très carré, il a accepté toutes nos conditions. Vingt-cinq pas, une balle au commandement en levant le pistolet. On a le bras beaucoup plus sûr ainsi qu'en l'abaissant. Tenez, Boisrenard, voyez ce que je vous disais."
Et prenant des armes il se mit à tirer en démontrant comment on conservait bien mieux la ligne en levant le bras.
Puis il dit:
"Maintenant, allons déjeuner, il est midi passé."
Et ils se rendirent dans un restaurant voisin. Duroy ne parlait plus guère. Il mangea pour n'avoir pas l'air d'avoir peur, puis dans le jour il accompagna Boisrenard au journal et il fit sa besogne d'une façon distraite et machinale. On le trouva crâne.
Jacques Rival vint lui serrer la main vers le milieu de l'après-midi; et il fut convenu que ses témoins le prendraient chez lui en landau, le lendemain à sept heures du matin, pour se rendre au bois du Vésinet où la rencontre aurait lieu.
Tout cela s'était fait inopinément, sans qu'il y prît part, sans qu'il dît un mot, sans qu'il donnât son avis, sans qu'il acceptât ou refusât, et avec tant de rapidité qu'il demeurait étourdi, effaré, sans trop comprendre ce qui se passait.
Il se retrouva chez lui vers neuf heures du soir après avoir dîné chez Boisrenard, qui ne l'avait point quitté de tout le jour par dévouement.
Dès qu'il fut seul, il marcha pendant quelques minutes, à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était trop troublé pour réfléchir à rien. Une seule idée emplissait son esprit: - Un duel demain, - sans que cette idée éveillât en lui autre chose qu'une émotion confuse et puissante. Il avait été soldat, il avait tiré sur des Arabes, sans grand danger pour lui, d'ailleurs, un peu comme on tire sur un sanglier, à la chasse.
En somme, il avait fait ce qu'il devait faire. Il s'était montré ce qu'il devait être. On en parlerait, on l'approuverait, on le féliciterait. Puis il prononça à haute voix, comme on parle dans les grandes secousses de pensée:
"Quelle brute que cet homme!"
Il s'assit et se mit à réfléchir. Il avait jeté sur sa petite table une carte de son adversaire remise par Rival, afin de garder son adresse. Il la relut comme il l'avait déjà lue vingt fois dans la journée. Louis Langremont, 176, rue Montmartre. Rien de plus.
Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses, pleines de sens inquiétants. "Louis Langremont", qui était cet homme? De quel âge? De quelle taille? De quelle figure? N'était-ce pas révoltant qu'un étranger, un inconnu, vînt ainsi troubler notre vie, tout d'un coup, sans raison, par pur caprice, à propos d'une vieille femme qui s'était querellée avec son boucher?
Il répéta encore une fois, à haute voix: "Quelle brute! "
Et il demeura immobile, songeant, le regard toujours planté sur la carte. Une colère s'éveillait en lui contre ce morceau de papier, une colère haineuse où se mêlait une étrange sentiment de malaise. C'était stupide, cette histoire-là! Il prit une paire de ciseaux à ongles qui traînaient et il les piqua au milieu du nom imprimé comme s'il eût poignardé quelqu'un.
Donc il allait se battre, et se battre au pistolet? Pourquoi n'avait-il pas choisi l'épée! Il en aurait été quitte pour une piqûre au bras ou à la main, tandis qu'avec le pistolet on ne savait jamais les suites possibles.
Il dit: "Allons, il faut être crâne."
Le son de sa voix le fit tressaillir, et il regarda autour de lui. Il commençait à se sentir fort nerveux. Il but un verre d'eau, puis se coucha.
Dès qu'il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux.
Il avait très chaud dans ses draps, bien qu'il fit très froid dans sa chambre, mais il ne pouvait parvenir à s'assoupir. Il se tournait et se retournait, demeurait cinq minutes sur le dos, puis se plaçait sur le côté gauche, puis se roulait sur le côté droit.
Il avait encore soif. Il se releva pour boire, puis une inquiétude le saisit: "Est-ce que j'aurais peur?"
Pourquoi son coeur se mettait-il à battre follement à chaque bruit connu de sa chambre? Quand son coucou allait sonner, le petit grincement du ressort lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait ouvrir la bouche pour respirer pendant quelques secondes, tant il demeurait oppressé.
Il se mit à raisonner en philosophe sur la possibilité de cette chose: "Aurais-je peur?"
Non certes il n'aurait pas peur puisqu'il était résolu à aller jusqu'au bout, puisqu'il avait cette volonté bien arrêtée de se battre, de ne pas trembler. Mais il se sentait si profondément ému qu'il se demanda: "Peut-on avoir peur malgré soi?" Et ce doute l'envahit, cette inquiétude, cette épouvante! Si une force plus puissante que sa volonté, dominatrice, irrésistible, le domptait, qu'arriverait-il? Oui, que pouvait-il arriver?
Certes il irait sur le terrain puisqu'il voulait y aller. Mais s'il tremblait? Mais s'il perdait connaissance? Et il songea à sa situation, à sa réputation, à son avenir.
Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se regarder dans la glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçut son visage reflété dans le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui sembla qu'il ne s'était jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes; et il était pâle, certes, il était pâle, très pâle.
Tout d'un coup, cette pensée entra en lui à la façon d'une balle: "Demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort." Et son coeur se remit à battre furieusement.
Il se retourna vers sa couche et il se vit distinctement étendu sur le dos dans ces mêmes draps qu'il venait de quitter. Il avait ce visage creux qu'ont les morts et cette blancheur des mains qui ne remueront plus.
Alors il eut peur de son lit, et afin de ne plus le voir il ouvrit la fenêtre pour regarder dehors.
Un froid glacial lui mordit la chair de la tête aux pieds, et il se recula, haletant.
La pensée lui vint de faire du feu. Il l'attisa lentement sans se retourner. Ses mains tremblaient un peu d'un frémissement nerveux quand elles touchaient les objets. Sa tête s'égarait; ses pensées tournoyantes, hachées, devenaient fuyantes, douloureuses; une ivresse envahissait son esprit comme s'il eût bu.
Et sans cesse il se demandait: "Que vais-je faire? que vais-je devenir?"
Il se remit à marcher, répétant, d'une façon continue, machinale: "Il faut que je sois énergique, très énergique."
Puis il se dit: "Je vais écrire à mes parents, en cas d'accident."
Il s'assit de nouveau, prit un cahier de papier à lettres, traça: "Mon cher papa, ma chère maman..."
Puis il jugea ces termes trop familiers dans une circonstance aussi tragique. Il déchira la première feuille, et recommença: "Mon cher père, ma chère mère; je vais me battre au point du jour, et comme il peut arriver que..."
Il n'osa pas écrire le reste et se releva d'une secousse.
Cette pensée l'écrasait maintenant." Il allait se battre en duel. Il ne pouvait plus éviter cela. Que se passait-il donc en lui? Il voulait se battre; il avait cette intention et cette résolution fermement arrêtées; et il lui semblait, malgré tout l'effort de sa volonté, qu'il ne pourrait même pas conserver la force nécessaire pour aller jusqu'au lieu de la rencontre."
De temps en temps ses dents s'entrechoquaient dans sa bouche avec un petit bruit sec; et il demandait:
"Mon adversaire s'est-il déjà battu? a-t-il fréquenté les tirs? est-il connu? est-il classé?" Il n'avait jamais entendu prononcer ce nom. Et cependant si cet homme n'était pas un tireur au pistolet remarquable, il n'aurait point accepté ainsi, sans hésitation, sans discussion, cette arme dangereuse.
Alors Duroy se figurait leur rencontre, son attitude à lui et la tenue de son ennemi. Il se fatiguait la pensée à imaginer les moindres détails du combat; et tout à coup il voyait en face de lui ce petit trou noir et profond du canon dont allait sortir une balle.
Et il fut pris brusquement d'une crise de désespoir épouvantable. Tout son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés. Il serrait les dents pour ne pas crier, avec un besoin fou de se rouler par terre, de déchirer quelque chose, de mordre. Mais il aperçut un verre sur sa cheminée et il se rappela qu'il possédait dans son armoire un litre d'eau-de-vie presque plein; car il avait conservé l'habitude militaire de tuer le ver chaque matin.
Il saisit la bouteille et but, à même le goulot, à longues gorgées, avec avidité. Et il la reposa seulement lorsque le souffle lui manqua. Elle était vide d'un tiers.
Une chaleur pareille à une flamme lui brûla bientôt l'estomac, se répandit dans ses membres, raffermit son âme en l'étourdissant.
Il se dit: "Je tiens le moyen." Et comme il se sentait maintenant la peau brûlante, il rouvrit la fenêtre.
Le jour naissait, calme et glacial. Là-haut, les étoiles semblaient mourir au fond du firmament éclairci, et dans la tranchée profonde du chemin de fer les signaux verts, rouges et blancs pâlissaient.
Les premières locomotives sortaient du garage et s'en venaient en sifflant chercher les premiers trains. D'autres, dans le lointain, jetaient des appels aigus et répétés, leurs cris de réveil, comme font les coqs dans les champs.
Duroy pensait: "Je ne verrai peut-être plus tout ça." Mais comme il sentit qu'il allait de nouveau s'attendrir sur lui-même, il réagit violemment: "Allons, il ne faut songer à rien jusqu'au moment de la rencontre, c'est le seul moyen d'être crâne."
Et il se mit à sa toilette. Il eut encore, en se rasant, une seconde de défaillance en songeant que c'était peut-être la dernière fois qu'il regardait son visage.
Il but une nouvelle gorgée d'eau-de-vie, et acheva de s'habiller.
L'heure qui suivit fut difficile à passer. Il marchait de long en large en s'efforçant en effet d'immobiliser son âme. Lorsqu'il entendit frapper à sa porte, il faillit s'abattre sur le dos, tant la commotion fut violente. C'étaient ses témoins.
"Déjà!"
Ils étaient enveloppés de fourrures. Rival déclara, après avoir serré la main de son client:
"Il fait un froid de Sibérie." Puis il demanda: "Ça va bien?
- Oui, très bien.
- On est calme?
- Très calme.
- Allons, ça ira. Avez-vous bu et mangé quelque chose?
- Oui, je n'ai besoin de rien."
Boisrenard, pour la circonstance, portait une décoration étrangère, verte et jaune, que Duroy ne lui avait jamais vue.
Ils descendirent. Un monsieur les attendait dans le landau. Rival nomma: "Le docteur Le Brument." Duroy lui serra la main en balbutiant: "Je vous remercie", puis il voulut prendre place sur la banquette du devant et il s'assit sur quelque chose de dur qui le fit relever comme si un ressort l'eût redressé. C'était la boîte aux pistolets.
Rival répétait: "Non! Au fond le combattant et le médecin, au fond!" Duroy finit par comprendre et il s'affaissa à côté du docteur.
Les deux témoins montèrent à leur tour et le cocher partit. Il savait où on devait aller.
Mais la boîte aux pistolets gênait tout le monde, surtout Duroy, qui eût préféré ne pas la voir. On essaya de la placer derrière le dos; elle cassait les reins; puis on la mit debout entre Rival et Boisrenard; elle tombait tout le temps. On finit par la glisser sous les pieds.
La conversation languissait, bien que le médecin racontât des anecdotes. Rival seul répondait. Duroy eût voulu prouver de la présence d'esprit, mais il avait peur de perdre le fil de ses idées, de montrer le trouble de son âme; et il était hanté par la crainte torturante de se mettre à trembler.
La voiture fut bientôt en pleine campagne. Il était neuf heures environ. C'était une de ces rudes matinées d'hiver où toute la nature est luisante, cassante et dure comme du cristal. Les arbres, vêtus de givre, semblent avoir sué de la glace; la terre sonne sous les pas; l'air sec porte au loin les moindres bruits: le ciel bleu paraît brillant à la façon des miroirs et le soleil passe dans. l'espace, éclatant et froid lui-même, jetant sur la création gelée des rayons qui n'échauffent rien.
Rival disait à Duroy:
"J'ai pris les pistolets chez Gastine-Renette. Il les a chargés lui-même. La boîte est cachetée. On les tirera au sort, d'ailleurs, avec ceux de notre adversaire."
Duroy répondit machinalement:
"Je vous remercie."
Alors Rival lui fit des recommandations minutieuses, car il tenait à ce que son client ne commît aucune erreur. Il insistait sur chaque point plusieurs fois: "Quand on demandera: "Êtes-vous prêts, messieurs?" vous répondrez d'une voix forte: "Oui!" Quand on commandera "Feu!" vous élèverez vivement le bras, et vous tirerez avant qu'on ait prononcé trois."
Et Duroy se répétait mentalement: "Quand on commandera feu, j'élèverai le bras, - quand on commandera feu, j'élèverai le bras, - quand on commandera feu, j'élèverai le bras."
Il apprenait cela comme les enfants apprennent leurs leçons, en le murmurant à satiété pour se le bien graver dans la tête. "Quand on commandera feu, j'élèverai le bras."
Le landau entra sous un bois, tourna à droite dans une avenue, puis encore à droite. Rival, brusquement, ouvrit la portière pour crier au cocher: "Là, par ce petit chemin." Et la voiture s'engagea dans une route à ornières entre deux taillis où tremblotaient des feuilles mortes bordées d'un liséré de glace.
Duroy marmottait toujours:
"Quand on commandera feu, j'élèverai le bras." Et il pensa qu'un accident de voiture arrangerait tout. Oh! si on pouvait verser, quelle chance! s'il pouvait se casser une jambe!..."
Mais il aperçut au bout d'une clairière une autre voiture arrêtée et quatre messieurs qui piétinaient pour s'échauffer les pieds; et il fut obligé d'ouvrir la bouche tant sa respiration devenait pénible.
Les témoins descendirent d'abord, puis le médecin et le combattant. Rival avait pris la boîte aux pistolets et il s'en alla avec Boisrenard vers deux des étrangers qui venaient à eux. Duroy les vit se saluer avec cérémonie puis marcher ensemble dans la clairière en regardant tantôt par terre et tantôt dans les arbres, comme s'ils avaient cherché quelque chose qui aurait pu tomber ou s'envoler. Puis ils comptèrent des pas et enfoncèrent avec grand-peine deux cannes dans le sol gelé. Ils se réunirent ensuite en groupe et ils firent les mouvements du jeu de pile ou face, comme des enfants qui s'amusent.
Le docteur Le Brument demandait à Duroy:
"Vous vous sentez bien? Vous n'avez besoin de rien?
- Non, de rien, merci."
Il lui semblait qu'il était fou, qu'il dormait, qu'il rêvait, que quelque chose de surnaturel était survenu qui l'enveloppait.
Avait-il peur? Peut-être? Mais il ne savait pas. Tout était changé autour de lui.
Jacques Rival revint et lui annonça tout bas avec satisfaction:
"Tout est prêt. La chance nous a favorisés pour les pistolets. "
Voilà une chose qui était indifférente à Duroy.
On lui ôta son pardessus. Il se laissa faire. On tâta les poches de sa redingote pour s'assurer qu'il ne portait point de papiers ni de portefeuille protecteur.
Il répétait en lui-même, comme une prière: "Quand on commandera feu, j'élèverai le bras."
Puis on l'amena jusqu'à une des cannes piquées en terre et on lui remit son pistolet. Alors il aperçut un homme debout, en face de lui, tout près, un petit homme ventru, chauve, qui portait des lunettes. C'était son adversaire.
Il le vit très bien, mais il ne pensait à rien qu'à ceci: " Quand on commandera feu, j'élèverai le bras et je tirerai. " Une voix résonna dans le grand silence de l'espace, une voix qui semblait venir de très loin, et elle demanda:
"Êtes-vous prêts, messieurs?"
Georges cria:
"Oui."
Alors la même voix ordonna:
"Feu!"
Il n'écouta rien de plus, il ne s'aperçut de rien, il ne se rendit compte de rien, il sentit seulement qu'il levait le bras en appuyant de toute sa force sur la gâchette.
Et il n'entendit rien.
Mais il vit aussitôt un peu de fumée au bout du canon de son pistolet; et comme l'homme en face de lui demeurait toujours debout, dans la même posture également, il aperçut aussi un autre petit nuage blanc qui s'envolait au-dessus de la tête de son adversaire.
Ils avaient tiré tous les deux. C'était fini.
Ses témoins et le médecin le touchaient, le palpaient, déboutonnaient ses vêtements en demandant avec anxiété:
"Vous n'êtes pas blessé?" Il répondit au hasard .
"Non, je ne crois pas."
Langremont d'ailleurs demeurait aussi intact que son ennemi, et Jacques Rival murmura d'un ton mécontent:
"Avec ce sacré pistolet, c'est toujours comme ça, on se rate ou on se tue. Quel sale instrument!"
Duroy ne bougeait point, paralysé de surprise et de joie: " C'était fini!" Il fallut lui enlever son arme qu'il tenait toujours serrée dans sa main. Il lui semblait maintenant qu'il se serait battu contre l'univers entier. C'était fini. Quel bonheur! il se sentait brave tout à coup à provoquer n'importe qui.
Tous les témoins causèrent quelques minutes, prenant rendez-vous dans le jour pour la rédaction du procès-verbal, puis on remonta dans la voiture, et le cocher, qui riait sur son siège, repartit en faisant claquer son fouet.
Ils déjeunèrent tous les quatre sur le boulevard, en causant de l'événement. Duroy disait ses impressions.
"Ça ne m'a rien fait, absolument rien. Vous avez dû le voir du reste?"
Rival répondit:
"Oui, vous vous êtes bien tenu."
Quand le procès-verbal fut rédigé, on le présenta à Duroy qui devait l'insérer dans les échos. Il s'étonna de voir qu'il avait échangé deux balles avec M. Louis Langremont, et, un peu inquiet, il interrogea Rival:
"Mais nous n'avons tiré qu'une balle."
L'autre sourit:
"Oui, une balle... une balle chacun... ça fait deux balles."
Et Duroy, trouvant l'explication satisfaisante, n'insista pas. Le père Walter l'embrassa:
"Bravo, bravo, vous avez défendu le drapeau de La Vie Française, bravo!"
Georges se montra, le soir, dans les principaux grands journaux et dans les principaux grands cafés du boulevard. Il rencontra deux fois son adversaire qui se montrait également.
Ils ne se saluèrent pas. Si l'un des deux avait été blessé, ils se seraient serré les mains. Chacun jurait d'ailleurs avec conviction avoir entendu siffler la balle de l'autre.
Le lendemain, vers onze heures du matin, Duroy reçut un petit bleu: " Mon Dieu, que j'ai eu peur! Viens donc tantôt rue de Constantinople, que je t'embrasse, mon amour. Comme tu es brave - je t'adore. - Clo."
Il alla au rendez-vous et elle s'élança dans ses bras, le couvrant de baisers:
"Oh! mon chéri, si tu savais mon émotion quand j'ai lu les journaux ce matin. Oh! raconte-moi. Dis-moi tout. Je veux savoir."
Il dut raconter les détails avec minutie. Elle demandait:
"Comme tu as dû avoir une mauvaise nuit avant le duel!
- Mais non. J'ai bien dormi.
- Moi, je n'aurais pas fermé l'oeil. Et sur le terrain, dis-moi comment ça s'est passé."
Il fit un récit dramatique:
"Lorsque nous fûmes en face l'un de l'autre, à vingt pas, quatre fois seulement la longueur de cette chambre, Jacques, après avoir demandé si nous étions prêts, commanda: "Feu." J'ai élevé mon bras immédiatement, bien en ligne, mais j'ai eu le tort de vouloir viser la tête. J'avais une arme fort dure et je suis accoutumé à des pistolets bien doux, de sorte que la résistance de la gâchette a relevé le coup. N'importe, ça n'a pas dû passer loin. Lui aussi il tire bien, le gredin. Sa balle m'a effleuré la tempe. J'en ai senti le vent."
Elle était assise sur ses genoux et le tenait dans ses bras comme pour prendre part à son danger. Elle balbutiait: "Oh! mon pauvre chéri, mon pauvre chéri..."
Puis, quand il eut fini de conter, elle lui dit:
"Tu ne sais pas, je ne peux plus me passer de toi! Il faut que je te voie, et, avec mon mari à Paris, ça n'est pas commode. Souvent, j'aurais une heure le matin, avant que tu sois levé, et je pourrais aller t'embrasser, mais je ne veux pas rentrer dans ton affreuse maison. Comment faire?"
Il eut brusquement une inspiration et demanda:
"Combien paies-tu ici?
- Cent francs par mois.
- Eh bien, je prends l'appartement à mon compte et je vais l'habiter tout à fait. Le mien n'est plus suffisant dans ma nouvelle position."
Elle réfléchit quelques instants, puis répondit:
"Non. Je ne veux pas."
Il s'étonna:
"Pourquoi ça?
- Parce que...
- Ce n'est pas une raison. Ce logement me convient très bien. J'y suis. J'y reste."
Il se mit à rire:
"D'ailleurs, il est à mon nom."
Mais elle refusait toujours:
"Non, non, je ne veux pas...
- Pourquoi ça, enfin?"
Alors elle chuchota tout bas, tendrement: "Parce que tu y amènerais des femmes, et je ne veux pas."
Il s'indigna:
"Jamais de la vie, par exemple. Je te le promets.
- Non, tu en amènerais tout de même.
- Je te le jure.
- Bien vrai?
- Bien vrai. Parole d'honneur. C'est notre maison, ça, rien qu'à nous."
Elle l'étreignit dans un élan d'amour:
"Alors je veux bien, mon chéri. Mais tu sais, si tu me trompes une fois, rien qu'une fois, ce sera fini entre nous, fini pour toujours."
Il jura encore avec des protestations, et il fut convenu qu'il s'installerait le jour même, afin qu'elle pût le voir quand elle passerait devant la porte.
Puis elle lui dit:
"En tout cas, viens dîner dimanche. Mon mari te trouve charmant."
Il fut flatté:
"Ah! vraiment?...
- Oui, tu as fait sa conquête. Et puis écoute, tu m'as dit que tu avais été élevé dans un château à la campagne, n'est-ce pas?
- Oui, pourquoi?
- Alors tu dois connaître un peu la culture?
- Oui.
- Eh bien, parle-lui de jardinage et de récoltes, il aime beaucoup ça.
- Bon. Je n'oublierai pas."
Elle le quitta, après l'avoir indéfiniment embrassé, ce duel ayant exaspéré sa tendresse.
Et Duroy pensait, en se rendant au journal: "Quel drôle d'être ça fait! Quelle tête d'oiseau! Sait-on ce qu'elle veut et ce qu'elle aime? Et quel drôle de ménage! Quel fantaisiste a bien pu préparer l'accouplement de ce vieux et de cette écervelée? Quel raisonnement a décidé cet inspecteur à épouser cette étudiante? Mystère! Qui sait? L'amour, peut-être?"
Puis il conclut: "Enfin, c'est une bien gentille maîtresse. Je serais rudement bête de la lâcher."
CHAPITRE VIII
Son duel avait fait passer Duroy au nombre des chroniqueurs de tête de La Vie Française; mais, comme il éprouvait une peine infinie à découvrir des idées, il prit la spécialité des déclamations sur la décadence des moeurs, sur l'abaissement des caractères, l'affaissement du patriotisme et l'anémie de l'honneur français. ( Il avait trouvé le mot " anémie " dont il était fier. )
Et quand Mme de Marelle, pleine de cet esprit gouailleur, sceptique et gobeur qu'on appelle l'esprit de Paris, se moquait de ses tirades qu'elle crevait d'une épigramme, il répondait en souriant: "Bah! ça me fait une bonne réputation pour plus tard."
Il habitait maintenant rue de Constantinople, où il avait transporté sa malle, sa brosse, son rasoir et son savon, ce qui constituait son déménagement. Deux ou trois fois par semaine, la jeune femme arrivait avant qu'il fût levé, se déshabillait en une minute et se glissait dans le lit, toute frémissante du froid du dehors.
Duroy, par contre, dînait tous les jeudis dans le ménage et faisait la cour au mari en lui parlant agriculture; et comme il aimait lui-même les choses de la terre, ils s'intéressaient parfois tellement tous les deux à la causerie qu'ils oubliaient tout à fait leur femme sommeillant sur le canapé.
Laurine aussi s'endormait, tantôt sur les genoux de son père, tantôt sur les genoux de Bel-Ami.
Et quand le journaliste était parti, M. de Marelle ne manquait point de déclarer avec ce ton doctrinaire dont il disait les moindres choses: " Ce garçon est vraiment fort agréable. Il a l'esprit très cultivé."
Février touchait à sa fin. On commençait à sentir la violette dans les rues en passant le matin auprès des voitures traînées par les marchandes de fleurs.
Duroy vivait sans un nuage dans son ciel.
Or, une nuit, comme il rentrait, il trouva une lettre glissée sous sa porte. Il regarda le timbre et il vit " Cannes ". L'ayant ouverte, il lut:
Cannes, villa Jolie.
"Cher monsieur et ami, vous m'avez dit, n'est-ce pas, que je pouvais compter sur vous en tout? Eh bien, j'ai à vous demander un cruel service, c'est de venir m'assister, de ne pas me laisser seule aux derniers moments de Charles qui va mourir. Il ne passera peut-être pas la semaine, bien qu'il se lève encore, mais le médecin m'a prévenue.
"Je n'ai plus la force ni le courage de voir cette agonie jour et nuit. Et je songe avec terreur aux derniers moments qui approchent. Je ne puis demander une pareille chose qu'à vous, car mon mari n'a plus de famille. Vous étiez son camarade; il vous a ouvert la porte du journal. Venez, je vous en supplie. Je n'ai personne à appeler.
"Croyez-moi votre camarade toute dévouée.
"MADELEINE FORESTIER."
Un singulier sentiment entra comme un souffle d'air au coeur de Georges, un sentiment de délivrance, d'espace qui s'ouvrait devant lui, et il murmura: "Certes, j'irai. Ce pauvre Charles! Ce que c'est que de nous, tout de même!"
Le patron, à qui il communiqua la lettre de la jeune femme, donna en grognant son autorisation. Il répétait:
"Mais revenez vite, vous nous êtes indispensable."
Georges Duroy partit pour Cannes le lendemain par le rapide de sept heures, après avoir prévenu le ménage de Marelle par un télégramme.
Il arriva, le jour suivant, vers quatre heures du soir.
Un commissionnaire le guida vers la villa Jolie, bâtie à mi-côte, dans cette forêt de sapins peuplée de maisons blanches, qui va du Cannet au golfe Juan.
La maison était petite, basse, de style italien, au bord de la route qui monte en zigzag à travers les arbres, montrant à chaque détour d'admirables points de vue.
Le domestique ouvrit la porte et s'écria:
"Oh! monsieur, madame vous attend avec bien de l'impatience."
Duroy demanda:
"Comment va votre maître?
- Oh! pas bien, monsieur. Il n'en a pas pour longtemps."
Le salon où le jeune homme entra était tendu de perse rose à dessins bleus. La fenêtre, large et haute, donnait sur la ville et sur la mer.
Duroy murmurait: "Bigre, c'est chic ici comme maison de campagne. Où diable prennent-ils tout cet argent-là?"
Un bruit de robe le fit se retourner.
Mme Forestier lui tendait les deux mains: "Comme vous êtes gentil, comme c'est gentil d'être venu!" Et brusquement elle l'embrassa. Puis ils se regardèrent.
Elle était un peu pâlie, un peu maigrie, mais toujours fraîche, et peut-être plus jolie encore avec son air plus délicat. Elle murmura:
"Il est terrible, voyez-vous, il se sait perdu et il me tyrannise atrocement. Je lui ai annoncé votre arrivée. Mais où est votre malle? "
Duroy répondit:
"Je l'ai laissée au chemin de fer, ne sachant pas dans quel hôtel vous me conseilleriez de descendre pour être près de vous."
Elle hésita, puis reprit:
"Vous descendrez ici, dans la villa. Votre chambre est prête, du reste. Il peut mourir d'un moment à l'autre, et si cela arrivait la nuit, je serais seule. J'enverrai chercher votre bagage."
Il s'inclina:
"Comme vous voudrez.
- Maintenant, montons", dit-elle,
Il la suivit. Elle ouvrit une porte au premier étage, et Duroy aperçut auprès d'une fenêtre, assis dans un fauteuil et enroulé dans des couvertures, livide sous la clarté rouge du soleil couchant, une espèce de cadavre qui le regardait. Il le reconnaissait à peine; il devina plutôt que c'était son ami.
On sentait dans cette chambre la fièvre, la tisane, l'éther, le goudron, cette odeur innommable et lourde des appartements où respire un poitrinaire.
Forestier souleva sa main d'un geste pénible et lent.
"Te voilà, dit-il, tu viens me voir mourir. Je te remercie."
Duroy affecta de rire: "Te voir mourir! ce ne serait pas un spectacle amusant, et je ne choisirais point cette occasion-là pour visiter Cannes. Je viens te dire bonjour et me reposer un peu."
L'autre murmura: "Assieds-toi", et il baissa la tête comme enfoncé en des méditations désespérées.
Il respirait d'une façon rapide, essoufflée, et parfois poussait une sorte de gémissement, comme s'il eût voulu rappeler aux autres combien il était malade.
Voyant qu'il ne parlait point, sa femme vint s'appuyer à la fenêtre et elle dit en montrant l'horizon d'un coup de tête: " Regardez cela! Est-ce beau?"
En face d'eux, la côte semée de villas descendait jusqu'à la ville qui était couchée le long du rivage en demi-cercle, avec sa tête à droite vers la jetée que dominait la vieille cité surmontée d'un vieux beffroi, et ses pieds à gauche à la pointe de la Croisette, en face des îles de Lérins. Elles avaient l'air, ces îles, de deux taches vertes, dans l'eau toute bleue. On eût dit qu'elles flottaient comme deux feuilles immenses, tant elles semblaient plates de là-haut.
Et, tout au loin, fermant l'horizon de l'autre côté du golfe, au-dessus de la jetée et du beffroi, une longue suite de montagnes bleuâtres dessinait sur un ciel éclatant une ligne bizarre et charmante de sommets tantôt arrondis, tantôt crochus, tantôt pointus, et qui finissait par un grand mont en pyramide plongeant son pied dans la pleine mer.
Mme Forestier l'indiqua: "C'est l'Estérel."
L'espace derrière les cimes sombres était rouge, d'un rouge sanglant et doré que l'oeil ne pouvait soutenir.
Duroy subissait malgré lui la majesté de cette fin du jour.
Il murmura, ne trouvant point d'autre terme assez imagé pour exprimer son admiration:
"Oh! oui, c'est épatant, ça!"
Forestier releva la tête vers sa femme et demanda:
"Donne-moi un peu d'air."
Elle répondit:
"Prends garde, il est tard, le soleil se couche, tu vas encore attraper froid, et tu sais que ça ne te vaut rien dans ton état de santé. "
Il fit de la main droite un geste fébrile et faible qui aurait voulu être un coup de poing et il murmura avec une grimace de colère, une grimace de mourant qui montrait la minceur des lèvres, la maigreur des joues et la saillie de tous les os:
"Je te dis que j'étouffe. Qu'est-ce que ça te fait que je meure un jour plus tôt ou un jour plus tard, puisque je suis foutu..."
Elle ouvrit toute grande la fenêtre.
Le souffle qui entra les surprit tous les trois comme une caresse. C'était une brise molle, tiède, paisible, une brise de printemps nourrie déjà par les parfums des arbustes et des fleurs capiteuses qui poussent sur cette côte. On y distinguait un goût puissant de résine et l'âcre saveur des eucalyptus.
Forestier la buvait d'une haleine courte et fiévreuse. Il crispa les ongles de ses mains sur les bras de son fauteuil, et dit d'une voix basse, sifflante, rageuse:
"Ferme la fenêtre. Cela me fait mal. J'aimerais mieux crever dans une cave."
Et sa femme ferma la fenêtre lentement, puis elle regarda au loin, le front contre la vitre.
Duroy, mal à l'aise, aurait voulu causer avec le malade, le rassurer.
Mais il n'imaginait rien de propre à le réconforter.
Il balbutia:
"Alors ça ne va pas mieux depuis que tu es ici?"
L'autre haussa les épaules avec une impatience accablée: "Tu le vois bien." Et il baissa de nouveau la tête.
Duroy reprit:
"Sacristi, il fait rudement bon ici, comparativement à Paris. Là-bas on est encore en plein hiver. Il neige, il grêle, il pleut, et il fait sombre à allumer les lampes dès trois heures de l'après-midi."
Forestier demanda:
"Rien de nouveau au journal?
- Rien de nouveau. On a pris pour te remplacer le petit Lacrin qui sort du Voltaire; mais il n'est pas mûr. Il est temps que tu reviennes! "
Le malade balbutia:
"Moi? J'irai faire de la chronique à six pieds sous terre maintenant. "
L'idée fixe revenait comme un coup de cloche à propos de tout, reparaissait sans cesse dans chaque pensée, dans chaque phrase.
Il y eut un long silence; un silence douloureux et profond. L'ardeur du couchant se calmait lentement; et les montagnes devenaient noires sur le ciel rouge qui s'assombrissait. Une ombre colorée, un commencement de nuit qui gardait des lueurs de brasier mourant, entrait dans la chambre, semblait teindre les meubles, les murs, les tentures, les coins avec des tons mêlés d'encre et de pourpre. La glace de la cheminée, reflétant l'horizon, avait l'air d'une plaque de sang.
Mme Forestier ne remuait point, toujours debout, le dos à l'appartement, le visage contre le carreau.
Et Forestier se mit à parler d'une voix saccadée, essoufflée, déchirante à entendre:
"Combien est-ce que j'en verrai encore, de couchers de soleil?... huit... dix... quinze ou vingt... peut-être trente, pas plus... Vous avez du temps, vous autres... moi, c'est fini... Et ça continuera... après moi, comme si j'étais là..."
Il demeura muet quelques minutes, puis reprit:
"Tout ce que je vois me rappelle que je ne le verrai plus dans quelques jours... C'est horrible... je ne verrai plus rien... rien de ce qui existe... les plus petits objets qu'on manie... les verres... les assiettes... les lits où l'on se repose si bien... les voitures. C'est bon de se promener en voiture, le soir... Comme j'aimais tout çà."
Il faisait avec les doigts de chaque main un mouvement nerveux et léger, comme s'il eût joué du piano sur les deux bras de son siège. Et chacun de ses silences était plus pénible que ses paroles, tant on sentait qu'il devait penser à d'épouvantables choses.
Et Duroy tout à coup se rappela ce que lui disait Norbert de Varenne, quelques semaines auparavant:
"Moi, maintenant, je vois la mort de si près que j'ai souvent envie d'étendre le bras pour la repousser... Je la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d'un ami, me ravagent le coeur et me crient: La voilà!"
Il n'avait pas compris, ce jour-là, maintenant il comprenait en regardant Forestier. Et une angoisse inconnue, atroce, entrait en lui, comme s'il eût senti tout près, sur ce fauteuil où haletait cet homme, la hideuse mort à portée de sa main. Il avait envie de se lever, de s'en aller, de se sauver, de retourner à Paris tout de suite! Oh! s'il avait su, il ne serait pas venu.
La nuit maintenant s'était répandue dans la chambre comme un deuil hâtif qui serait tombé sur ce moribond. Seule la fenêtre restait visible encore, dessinant, dans son carré plus clair, la silhouette immobile de la jeune femme.
Et Forestier demanda avec irritation:
"Eh bien, on n'apporte pas la lampe aujourd'hui? Voilà ce qu'on appelle soigner un malade."
L'ombre du corps qui se découpait sur les carreaux disparut, et on entendit tinter un timbre électrique dans la maison sonore.
Un domestique entra bientôt qui posa une lampe sur la cheminée. Mme Forestier dit à son mari:
"Veux-tu te coucher, ou descendras-tu pour dîner?"
Il murmura:
"Je descendrai."
Et l'attente du repas les fit demeurer encore près d'une heure immobiles, tous les trois, prononçant seulement parfois un mot, un mot quelconque, inutile, banal, comme s'il y eût du danger, un danger mystérieux, à laisser durer trop longtemps ce silence, à laisser se figer l'air muet de cette chambre, de cette chambre où rôdait la mort.
Enfin le dîner fut annoncé. Il sembla long à Duroy, interminable. Ils ne parlaient pas, ils mangeaient sans bruit, puis émiettaient du pain du bout des doigts. Et le domestique faisait le service, marchait, allait et venait sans qu'on entendit ses pieds, car le bruit des semelles irritant Charles, l'homme était chaussé de savates. Seul le tic-tac dur d'une horloge de bois troublait le calme des murs de son mouvement mécanique et régulier.
Dès qu'on eut fini de manger, Duroy, sous prétexte de fatigue, se retira dans sa chambre, et, accoudé à sa fenêtre, il regardait la pleine lune au milieu du ciel, comme un globe de lampe énorme, jeter sur les murs blancs des villas sa clarté sèche et voilée, et semer sur la mer une sorte d'écaille de lumière mouvante et douce. Et il cherchait une raison pour s'en aller bien vite, inventant des ruses, des télégrammes qu'il allait recevoir, un appel de M. Walter.
Mais ses résolutions de fuite lui parurent plus difficiles à réaliser, en s'éveillant le lendemain. Mme Forestier ne se laisserait point prendre à ses adresses, et il perdrait par sa couardise tout le bénéfice de son dévouement. Il se dit: "Bah! c'est embêtant; eh bien, tant pis, il y a des passes désagréables dans la vie; et puis, ça ne sera peut-être pas long."
Il faisait un temps bleu, de ce bleu du Midi qui vous emplit le coeur de joie; et Duroy descendit jusqu'à la mer, trouvant qu'il serait assez tôt de voir Forestier dans la journée.
Quand il rentra pour déjeuner, le domestique lui dit:
"Monsieur a déjà demandé monsieur deux ou trois fois. Si monsieur veut monter chez monsieur." Il monta. Forestier semblait dormir dans un fauteuil. Sa femme lisait, allongée sur le canapé.
Le malade releva la tête. Duroy demanda:
"Eh bien, comment vas-tu? Tu m'as l'air gaillard ce matin."
L'autre murmura:
"Oui, ça va mieux, j'ai repris des forces. Déjeune bien vite avec Madeleine, parce que nous allons faire un tour en voiture."
La jeune femme, dès qu'elle fut seule avec Duroy, lui dit:
"Voilà! aujourd'hui il se croit sauvé. Il fait des projets depuis le matin. Nous allons tout à l'heure au golfe Juan acheter des faïences pour notre appartement de Paris. Il veut sortir à toute force, mais j'ai horriblement peur d'un accident. Il ne pourra pas supporter les secousses de la route."
Quand le landau fut arrivé, Forestier descendit l'escalier pas à pas, soutenu par son domestique. Mais dès qu'il aperçut la voiture, il voulut qu'on la découvrît.
Sa femme résistait:
"Tu vas prendre froid. C'est de la folie."
Il s'obstina:
"Non, je vais beaucoup mieux. Je le sens bien."
On passa d'abord dans ces chemins ombreux qui vont toujours entre deux jardins et qui font de Cannes une sorte de parc anglais, puis on gagna la route d'Antibes, le long de la mer.
Forestier expliquait le pays. Il avait indiqué d'abord la villa du comte de Paris. Il en nommait d'autres. Il était gai, d'une gaieté voulue, factice et débile de condamné. Il levait le doigt, n'ayant point la force de tendre le bras.
"Tiens, voici l'île Sainte-Marguerite et le château dont Bazaine s'est évadé. Nous en a-t-on donné à garder avec cette affaire-là!"
Puis il eut des souvenirs de régiment; il nomma des officiers qui leur rappelaient des histoires. Mais, tout à coup, la route ayant tourné, on découvrit le golfe Juan tout entier avec son village blanc dans le fond et la pointe d'Antibes à l'autre bout.
Et Forestier, saisi soudain d'une joie enfantine, balbutia:
"Ah! l'escadre, tu vas voir l'escadre!"
Au milieu de la vaste baie, on apercevait, en effet, une demi-douzaine de gros navires qui ressemblaient à des rochers couverts de ramures. Ils étaient bizarres, difformes, énormes, avec des excroissances, des tours, des éperons s'enfonçant dans l'eau comme pour aller prendre racine sous la mer.
On ne comprenait pas que cela pût se déplacer, remuer, tant ils semblaient lourds et attachés au fond. Une batterie flottante, ronde, haute, en forme d'observatoire, ressemblait à ces phares qu'on bâtit sur des. écueils.
Et un grand trois-mâts passait auprès d'eux pour gagner le large, toutes ses voiles déployées, blanches et joyeuses. Il était gracieux et joli auprès des monstres de guerre, des monstres de fer, des vilains monstres accroupis sur l'eau.
Forestier s'efforçait de les reconnaître. Il nommait: "Le Colbert, Le Suffren, L'Amiral-Duperré, Le Redoutable, La Dévastation", puis il reprenait: "Non, je me trompe, c'est celui-là La Dévastation."
Ils arrivèrent devant une sorte de grand pavillon où on lisait: " Faïences d'art du golfe Juan", et la voiture ayant tourné autour d'un gazon s'arrêta devant la porte.
Forestier voulait acheter deux vases pour les poser sur sa bibliothèque. Comme il ne pouvait guère descendre de voiture, on lui apportait les modèles l'un après l'autre. Il fut longtemps à choisir, consultant sa femme et Duroy:
"Tu sais, c'est pour le meuble au fond de mon cabinet. De mon fauteuil, j'ai cela sous les yeux tout le temps. Je tiens à une forme ancienne, à une forme grecque."
Il examinait les échantillons, s'en faisait apporter d'autres, reprenait les premiers. Enfin, il se décida; et ayant payé, il exigea que l'expédition fût faite tout de suite.
"Je retourne à Paris dans quelques jours", disait-il.
Ils revinrent, mais, le long du golfe, un courant d'air froid les frappa soudain glissé dans le pli d'un vallon, et le malade se mit à tousser.
Ce ne fut rien d'abord, une petite crise; mais elle grandit, devint une quinte ininterrompue, puis une sorte de hoquet, un râle.
Forestier suffoquait, et chaque fois qu'il voulait respirer la toux lui déchirait la gorge, sortie du fond de sa poitrine. Rien ne la calmait, rien ne l'apaisait. Il fallut le porter du landau dans sa chambre, et Duroy, qui lui tenait les jambes, sentait les secousses de ses pieds, à chaque convulsion de ses poumons.
La chaleur du lit n'arrêta point l'accès qui dura jusqu'à minuit; puis les narcotiques, enfin, engourdirent les spasmes mortels de la toux. Et le malade demeura jusqu'au jour, assis dans son lit, les yeux ouverts.
Les premières paroles qu'il prononça furent pour demander le barbier, car il tenait à être rasé chaque matin. Il se leva pour cette opération de toilette; mais il fallut le recoucher aussitôt, et il se mit à respirer d'une façon si courte, si dure, si pénible, que Mme Forestier, épouvantée, fit réveiller Duroy, qui venait de se coucher, pour le prier d'aller chercher le médecin.
Il ramena presque immédiatement le docteur Gavaut qui prescrivit un breuvage et donna quelques conseils; mais comme le journaliste le reconduisait pour lui demander son avis:
"C'est l'agonie, dit-il. Il sera mort demain matin. Prévenez cette pauvre jeune femme et envoyez chercher un prêtre. Moi, je n'ai plus rien à faire. Je me tiens cependant entièrement à votre disposition."
Duroy fit appeler Mme Forestier:
"Il va mourir. Le docteur conseille d'envoyer chercher un prêtre. Que voulez-vous faire?"
Elle hésita longtemps, puis, d'une voix lente, ayant tout calculé:
"Oui, ça vaut mieux... sous bien des rapports... Je vais le préparer, lui dire que le curé désire le voir... Je ne sais quoi, enfin. Vous seriez bien gentil, vous, d'aller m'en chercher un, un curé, et de le choisir. Prenez-en un qui ne nous fasse pas trop de simagrées. Tâchez qu'il se contente de la confession, et nous tienne quittes du reste."
Le jeune homme ramena un vieil ecclésiastique complaisant qui se prêtait à la situation. Dès qu'il fut entré chez l'agonisant, Mme Forestier sortit, et s'assit, avec Duroy, dans la pièce voisine.
"Ça l'a bouleversé, dit-elle. Quand j'ai parlé d'un prêtre, sa figure a pris une expression épouvantable comme... comme s'il avait senti... senti... un souffle... vous savez... Il a compris que c'était fini, enfin, et qu'il fallait compter les heures..."
Elle était fort pâle. Elle reprit:
"Je n'oublierai jamais l'expression de son visage. Certes, il a vu la mort à ce moment-là. Il l'a vue..."
Ils entendaient le prêtre, qui parlait un peu haut, étant un peu sourd, et qui disait:
"Mais non, mais non, vous n'êtes pas si bas que ça. Vous êtes malade, mais nullement en danger. Et la preuve c'est que je viens en ami, en voisin."
Ils ne distinguèrent pas ce que répondit Forestier. Le vieillard reprit:
"Non, je ne vous ferai pas communier. Nous causerons de ça quand vous irez bien. Si vous voulez profiter de ma visite pour vous confesser par exemple, je ne demande pas mieux. Je suis un pasteur, moi, je saisis toutes les occasions pour ramener mes brebis."
Un long silence suivit. Forestier devait parler de sa voix haletante et sans timbre.
Puis tout d'un coup, le prêtre prononça, d'un ton différent, d'un ton d'officiant à l'autel:
"La miséricorde de Dieu est infinie, récitez le Confiteor, mon enfant. - Vous l'avez peut-être oublié, je vais vous aider. - Répétez avec moi: Confiteor Deo omnipotenti... Beatae Mariae semper virgini..."
Il s'arrêtait de temps en temps pour permettre au moribond de le rattraper. Puis il dit:
"Maintenant, confessez-vous..."
La jeune femme et Duroy ne remuaient plus, saisis par un trouble singulier, émus d'une attente anxieuse.
Le malade avait murmuré quelque chose. Le prêtre répéta:
"Vous avez eu des complaisances coupables... de quelle nature, mon enfant? "
La jeune femme se leva, et dit simplement:
"Descendons un peu au jardin. Il ne faut pas écouter ses secrets."
Et ils allèrent s'asseoir sur un banc, devant la porte, au-dessous d'un rosier fleuri, et derrière une corbeille d'oeillets qui répandait dans l'air pur son parfum puissant et doux.
Duroy après quelques minutes de silence, demanda:
"Est-ce que vous tarderez beaucoup à rentrer à Paris?"
Elle répondit:
"Oh! non. Dès que tout sera fini je reviendrai.
- Dans une dizaine de jours?
- Oui, au plus."
Il reprit:
"Il n'a donc aucun parent?
- Aucun, sauf des cousins. Son père et sa mère sont morts comme il était tout jeune."
Ils regardaient tous deux un papillon cueillant sa vie sur les oeillets, allant de l'un à l'autre avec une rapide palpitation des ailes qui continuaient à battre lentement quand il s'était posé sur la fleur. Et ils restèrent longtemps silencieux.
Le domestique vint les prévenir que " M. le curé avait fini ". Et ils remontèrent ensemble.
Forestier semblait avoir encore maigri depuis la veille.
Le prêtre lui tenait la main.
"Au revoir, mon enfant, je reviendrai demain matin."
Et il s'en alla.
Dès qu'il fut sorti, le moribond, qui haletait, essaya de soulever ses deux mains vers sa femme et il bégaya:
"Sauve-moi... sauve-moi... ma chérie... je ne veux pas mourir... je ne veux pas mourir... Oh! sauvez-moi... Dites ce qu'il faut faire, allez chercher le médecin... Je prendrai ce qu'on voudra... Je ne veux pas... Je ne veux pas..."
Il pleurait. De grosses larmes coulaient de ses yeux sur ses joues décharnées; et les coins maigres de sa bouche se plissaient comme ceux des petits enfants qui ont du chagrin.
Alors ses mains retombées sur le lit commencèrent un mouvement continu, lent et régulier, comme pour recueillir quelque chose sur les draps.
Sa femme qui se mettait à pleurer aussi balbutiait:
"Mais non, ce n'est rien. C'est une crise, demain tu iras mieux, tu t'es fatigué hier avec cette promenade."
L'haleine de Forestier était plus rapide que celle d'un chien qui vient de courir, si pressée qu'on ne la pouvait point compter, et si faible qu'on l'entendait à peine.
Il répétait toujours:
"Je ne veux pas mourir!... Oh! mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu... qu'est-ce qui va m'arriver? Je ne verrai plus rien... plus rien... jamais... Oh! mon Dieu!"
Il regardait devant lui quelque chose d'invisible pour les autres et de hideux, dont ses yeux fixes reflétaient l'épouvante. Ses deux mains continuaient ensemble leur geste horrible et fatigant.
Soudain il tressaillit d'un frisson brusque qu'on vit courir d'un bout à l'autre de son corps et il balbutia:
"Le cimetière... moi... mon Dieu!..."
Et il ne parla plus. Il restait immobile, hagard et haletant.
Le temps passait; midi sonna à l'horloge d'un couvent voisin. Duroy sortit de la chambre pour aller manger un peu. Il revint une heure plus tard. Mme Forestier refusa de rien prendre. Le malade n'avait point bougé. Il traînait toujours ses doigts maigres sur le drap comme pour le ramener vers sa face.
La jeune femme était assise dans un fauteuil, au pied du lit. Duroy en prit un autre à côté d'elle, et ils attendirent en silence.
Une garde était venue, envoyée par le médecin; elle sommeillait près de la fenêtre.
Duroy lui-même commençait à s'assoupir quand il eut la sensation que quelque chose survenait. Il ouvrit les yeux juste à temps pour voir Forestier fermer les siens comme deux lumières qui s'éteignent. Un petit hoquet agita la gorge du mourant, et deux filets de sang apparurent aux coins de sa bouche, puis coulèrent sur sa chemise. Ses mains cessèrent leur hideuse promenade. Il avait fini de respirer.
Sa femme comprit, et, poussant une sorte de cri, elle s'abattit sur les genoux en sanglotant dans le drap. Georges, surpris et effaré, fit machinalement le signe de la croix. La garde, s'étant réveillée, s'approcha du lit: "Ça y est", dit-elle. Et Duroy qui reprenait son sang-froid murmura, avec un soupir de délivrance: "Ça a été moins long que je n'aurais cru."
Lorsque fut dissipé le premier étonnement, après les premières larmes versées, on s'occupa de tous les soins et de toutes les démarches que réclame un mort. Duroy courut jusqu'à la nuit.
Il avait grand-faim en rentrant. Mme Forestier mangea quelque peu, puis ils s'installèrent tous deux dans la chambre funèbre pour veiller le corps.
Deux bougies brûlaient sur la table de nuit à côté d'une assiette où trempait une branche de mimosa dans un peu d'eau, car on n'avait point trouvé le rameau de buis nécessaire.
Ils étaient seuls, le jeune homme et la jeune femme, auprès de lui, qui n'était plus. Ils demeuraient sans parler, pensant et le regardant.
Mais Georges, que l'ombre inquiétait auprès de ce cadavre, le contemplait obstinément. Son oeil et son esprit attirés, fascinés, par ce visage décharné que la lumière vacillante faisait paraître encore plus creux, restaient fixes sur lui. C'était là son ami, Charles Forestier, qui lui parlait hier encore! Quelle chose étrange et épouvantable que cette fin complète d'un être! Oh! il se les rappelait maintenant les paroles de Norbert de Varenne hanté par la peur de la mort. - " Jamais un être ne revient." Il en naîtrait des millions et des milliards, à peu près pareils, avec des yeux, un nez, une bouche, un crâne, et dedans une pensée, sans que jamais celui-ci reparût, qui était couché dans ce lit.
Pendant quelques années il avait vécu, mangé, ri, aimé, espéré, comme tout le monde. Et c'était fini, pour lui, fini pour toujours. Une vie! quelques jours, et puis plus rien! On naît, on grandit, on est heureux, on attend, puis on meurt. Adieu! homme ou femme, tu ne reviendras point sur la terre! Et pourtant chacun porte en soi le désir fiévreux et irréalisable de l'éternité, chacun est une sorte d'univers dans l'univers, et chacun s'anéantit bientôt complètement dans le fumier des germes nouveaux. Les plantes, les bêtes, les hommes, les étoiles, les mondes, tout s'anime, puis meurt pour se transformer. Et jamais un être ne revient, insecte, homme ou planète!
Une terreur confuse, immense, écrasante, pesait sur l'âme de Duroy, la terreur de ce néant illimité, inévitable, détruisant indéfiniment toutes les existences si rapides et si misérables. Il courbait déjà le front sous sa menace. Il pensait aux mouches qui vivent quelques heures, aux bêtes qui vivent quelques jours, aux hommes qui vivent quelques ans, aux terres qui vivent quelques siècles. Quelle différence donc entre les uns et les autres? Quelques aurores de plus, voilà tout.
Il détourna les yeux pour ne plus regarder le cadavre.
Mme Forestier, la tête baissée, semblait songer aussi à des choses douloureuses. Ses cheveux blonds étaient si jolis sur sa figure triste, qu'une sensation douce comme le toucher d'une espérance passa dans le coeur du jeune homme. Pourquoi se désoler quand il avait encore tant d'années devant lui?
Et il se mit à la contempler. Elle ne le voyait point, perdue dans sa méditation. Il se disait: "Voilà pourtant la seule chose de la vie: l'amour! tenir dans ses bras une femme aimée! Là est la limite du bonheur humain."
Quelle chance il avait eue, ce mort, de rencontrer cette compagne intelligente et charmante. Comment s'étaient-ils connus? Comment avait-elle consenti, elle, à épouser ce garçon médiocre et pauvre? Comment avait-elle fini par en faire quelqu'un?
Alors il songea à tous les mystères cachés dans les existences. Il se rappela ce qu'on chuchotait du comte de Vaudrec qui l'avait dotée et mariée, disait-on.
Qu'allait-elle faire maintenant? Qui épouserait-elle? Un député, comme le pensait Mme de Marelle, ou quelque gaillard d'avenir, un Forestier supérieur? Avait-elle des projets, des plans, des idées arrêtées? Comme il eût désiré savoir cela! Mais pourquoi ce souci de ce qu'elle ferait? Il se le demanda, et s'aperçut que son inquiétude venait d'une de ces arrière-pensées confuses, secrètes, qu'on se cache à soi-même et qu'on ne découvre qu'en allant fouiller au fond de soi.
Oui, pourquoi n'essaierait-il pas lui-même cette conquête? Comme il serait fort avec elle, et redoutable! Comme il pourrait aller vite et loin, et sûrement!
Et pourquoi ne réussirait-il pas? Il sentait bien qu'il lui plaisait, qu'elle avait pour lui plus que de la sympathie, une de ces affections qui naissent entre deux natures semblables et qui tiennent autant d'une séduction réciproque que d'une sorte de complicité muette.
Elle le savait intelligent, résolu, tenace; elle pouvait avoir confiance en lui.
Ne l'avait-elle pas fait venir en cette circonstance si grave? Et pourquoi l'avait-elle appelé? Ne devait-il pas voir là une sorte de choix, une sorte d'aveu, une sorte de désignation? Si elle avait pensé à lui, juste à ce moment où elle allait devenir veuve, c'est que, peut-être, elle avait songé à celui qui deviendrait de nouveau son compagnon, son allié?
Et une envie impatiente le saisit de savoir, de l'interroger, de connaître ses intentions. Il devait repartir le surlendemain, ne pouvant demeurer seul avec cette jeune femme dans cette maison. Donc il fallait se hâter, il fallait, avant de retourner à Paris, surprendre avec adresse, avec délicatesse, ses projets, et ne pas la laisser revenir, céder aux sollicitations d'un autre peut-être, et s'engager sans retour.
Le silence de la chambre était profond; on n'entendait que le balancier de la pendule qui battait sur la cheminée son tic-tac métallique et régulier.
Il murmura:
"Vous devez être bien fatiguée?"
Elle répondit:
"Oui, mais je suis surtout accablée."
Le bruit de leur voix les étonna, sonnant étrangement dans cet appartement sinistre. Et ils regardèrent soudain le visage du mort, comme s'ils se fussent attendus à le voir remuer, à l'entendre leur parler, ainsi qu'il faisait, quelques heures plus tôt.
Duroy reprit:
"Oh! c'est un gros coup pour vous, et un changement si complet dans votre vie, un vrai bouleversement du coeur et de l'existence entière."
Elle soupira longuement sans répondre.
Il continua:
"C'est si triste pour une jeune femme de se trouver seule comme vous allez l'être."
Puis il se tut. Elle ne dit rien. Il balbutia:
"Dans tous les cas, vous savez le pacte conclu entre nous. Vous pouvez disposer de moi comme vous voudrez. Je vous appartiens."
Elle lui tendit la main en jetant sur lui un de ces regards mélancoliques et doux qui remuent en nous jusqu'aux moelles des os.
"Merci, vous êtes bon, excellent. Si j'osais et si je pouvais quelque chose pour vous, je dirais aussi: Comptez sur moi."
Il avait pris la main offerte et il la gardait, la serrant, avec une envie ardente de la baiser. Il s'y décida enfin, et l'approchant lentement de sa bouche, il tint longtemps la peau fine, un peu chaude, fiévreuse et parfumée contre ses lèvres.
Puis quand il sentit que cette caresse d'ami allait devenir trop prolongée, il sut laisser retomber la petite main. Elle s'en revint mollement sur le genou de la jeune femme qui prononça gravement:
"Oui, je vais être bien seule, mais je m'efforcerai d'être courageuse."
Il ne savait comment lui laisser comprendre qu'il serait heureux, bien heureux, de l'avoir pour femme à son tour. Certes il ne pouvait pas le lui dire, à cette heure, en ce lieu, devant ce corps; cependant il pouvait, lui semblait-il, trouver une de ces phrases ambiguës, convenables et compliquées, qui ont des sens cachés sous les mots, et qui expriment tout ce qu'on veut par leurs réticences calculées.
Mais le cadavre le gênait, le cadavre rigide, étendu devant eux, et qu'il sentait entre eux. Depuis quelque temps d'ailleurs il croyait saisir dans l'air enfermé de la pièce une odeur suspecte, une haleine pourrie, venue de cette poitrine décomposée, le premier souffle de charogne que les pauvres morts couchés en leur lit jettent aux parents qui les veillent, souffle horrible dont ils emplissent bientôt la boîte creuse de leur cercueil.
Duroy demanda:
"Ne pourrait-on ouvrir un peu la fenêtre? Il me semble que l'air est corrompu."
Elle répondit:
"Mais oui. Je venais aussi de m'en apercevoir."
Il alla vers la fenêtre et l'ouvrit. Toute la fraîcheur parfumée de la nuit entra, troublant la flamme des deux bougies allumées auprès du lit. La lune répandait, comme l'autre soir, sa lumière abondante et calme sur les murs blancs des villas et sur la grande nappe luisante de la mer. Duroy, respirant à pleins poumons, se sentit brusquement assailli d'espérances, comme soulevé par l'approche frémissante du bonheur.
Il se retourna.
"Venez donc prendre un peu le frais, dit-il, il fait un temps admirable."
Elle s'en vint tranquillement et s'accouda près de lui.
Alors il murmura, à voix basse:
"Écoutez-moi, et comprenez bien ce que je veux vous dire. Ne vous indignez pas, surtout, de ce que je vous parle d'une pareille chose en un semblable moment, mais je vous quitterai après-demain, et quand vous reviendrez à Paris il sera peut-être trop tard. Voilà... Je ne suis qu'un pauvre diable sans fortune et dont la position est à faire, vous le savez. Mais j'ai de la volonté, quelque intelligence à ce que je crois, et je suis en route, en bonne route. Avec un homme arrivé on sait ce qu'on prend; avec un homme qui commence on ne sait pas où il ira. Tant pis, ou tant mieux. Enfin je vous ai dit un jour, chez vous, que mon rêve le plus cher aurait été d'épouser une femme comme vous. Je vous répète aujourd'hui ce désir. Ne me répondez pas. Laissez-moi continuer. Ce n'est point une demande que je vous adresse. Le lieu et l'instant la rendraient odieuse. Je tiens seulement à ne point vous laisser ignorer que vous pouvez me rendre heureux d'un mot, que vous pouvez faire de moi soit un ami fraternel, soit même un mari, à votre gré, que mon coeur et ma personne sont à vous. Je ne veux pas que vous me répondiez maintenant; je ne veux plus que nous parlions de cela, ici. Quand nous nous reverrons, à Paris, vous me ferez comprendre ce que vous aurez résolu. Jusque-là plus un mot, n'est-ce pas?"
Il avait débité cela sans la regarder, comme s'il eût semé ses paroles dans la nuit devant lui. Et elle semblait n'avoir point entendu, tant elle était demeurée immobile, regardant aussi devant elle, d'un oeil fixe et vague, le grand paysage pâle éclairé par la lune.
Ils demeurèrent longtemps côte à côte, coude contre coude, silencieux et méditant.
Puis elle murmura:
"Il fait un peu froid", et, s'étant retournée, elle revint vers le lit. Il la suivit.
Lorsqu'il s'approcha, il reconnut que vraiment Forestier commençait à sentir; et il éloigna son fauteuil, car il n'aurait pu supporter longtemps cette odeur de pourriture. Il dit:
"Il faudra le mettre en bière dès le matin."
Elle répondit:
"Oui, oui, c'est entendu; le menuisier viendra vers huit heures."
Et Duroy ayant soupiré: "Pauvre garçon!" elle poussa à son tour un long soupir de résignation navrée.
Ils le regardaient moins souvent, accoutumés déjà à l'idée de cette mort, commençant à consentir mentalement à cette disparition qui, tout à l'heure encore, les révoltait et les indignait, eux qui étaient mortels aussi.
Ils ne parlaient plus, continuant à veiller d'une façon convenable, sans dormir. Mais, vers minuit, Duroy s'assoupit le premier. Quand il se réveilla, il vit que Mme Forestier sommeillait également, et ayant pris une posture plus commode, il ferma de nouveau les yeux en grommelant: "Sacristi! on est mieux dans ses draps, tout de même."
Un bruit soudain le fit tressauter. La garde entrait. Il faisait grand jour. La jeune femme, sur le fauteuil en face, semblait aussi surprise que lui. Elle était un peu pâle, mais toujours jolie, fraîche, gentille, malgré cette nuit passée sur un siège.
Alors, ayant regardé le cadavre, Duroy tressaillit et s'écria: " Oh! sa barbe!" Elle avait poussé, cette barbe, en quelques heures, sur cette chair qui se décomposait, comme elle poussait en quelques jours sur la face d'un vivant. Et ils demeuraient effarés par cette vie qui continuait sur ce mort, comme devant un prodige affreux, devant une menace surnaturelle de résurrection, devant une des choses anormales, effrayantes qui bouleversent et confondent l'intelligence.
Ils allèrent ensuite tous les deux se reposer jusqu'à onze heures. Puis ils mirent Charles au cercueil, et ils se sentirent aussitôt allégés, rassérénés. Ils s'assirent en face l'un de l'autre pour déjeuner avec une envie éveillée de parler de choses consolantes, plus gaies, de rentrer dans la vie, puisqu'ils en avaient fini avec la mort.
Par la fenêtre, grande ouverte, la douce chaleur du printemps entrait, apportant le souffle parfumé de la corbeille d'oeillets fleurie devant la porte.
Mme Forestier proposa à Duroy de faire un tour dans le jardin, et ils se mirent à marcher doucement autour du petit gazon en respirant avec délices l'air tiède plein de l'odeur des sapins et des eucalyptus.
Et tout à coup, elle lui parla, sans tourner la tête vers lui, comme il avait fait pendant la nuit, là-haut. Elle prononçait les mots lentement, d'une voix basse et sérieuse:
"Écoutez, mon cher ami, j'ai bien réfléchi... déjà... à ce que vous m'avez proposé, et je ne veux pas vous laisser partir sans vous répondre un mot. Je ne vous dirai, d'ailleurs, ni oui ni non. Nous attendrons, nous verrons, nous nous connaîtrons mieux. Réfléchissez beaucoup de votre côté. N'obéissez pas à un entraînement trop facile. Mais, si je vous parle de cela, avant même que ce pauvre Charles soit descendu dans sa tombe, c'est qu'il importe, après ce que vous m'avez dit, que vous sachiez bien qui je suis, afin de ne pas nourrir plus longtemps la pensée que vous m'avez exprimée, si vous n'êtes pas d'un... d'un... caractère à me comprendre et à me supporter.
"Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n'est pas une chaîne, mais une association. J'entends être libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m'engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l'homme que j'aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s'engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n'en changerai point. Voilà.
"J'ajoute aussi: Ne me répondez pas, ce serait inutile et inconvenant. Nous nous reverrons et nous reparlerons peut-être de tout cela, plus tard.
"Maintenant, allez faire un tour. Moi je retourne près de lui. A ce soir."
Il lui baisa longuement la main et s'en alla sans prononcer un mot.
Le soir, ils ne se virent qu'à l'heure du dîner. Puis ils montèrent à leurs chambres, étant tous deux brisés de fatigue.
Charles Forestier fut enterré le lendemain, sans aucune pompe, dans le cimetière de Cannes. Et Georges Duroy voulut prendre le rapide de Paris qui passe à une heure et demie.
Mme Forestier l'avait conduit à la gare. Ils se promenaient tranquillement sur le quai, en attendant l'heure du départ, et parlaient de choses indifférentes.
Le train arriva, très court, un vrai rapide, n'ayant que cinq wagons.
Le journaliste choisit sa place, puis redescendit pour causer encore quelques instants avec elle, saisi soudain d'une tristesse, d'un chagrin, d'un regret violent de la quitter, comme s'il allait la perdre pour toujours.
Un employé criait: "Marseille, Lyon, Paris, en voiture!" Duroy monta, puis s'accouda à la portière pour lui dire encore quelques mots. La locomotive siffla et le convoi doucement se mit en marche.
Le jeune homme, penché hors du wagon, regardait la jeune femme immobile sur le quai et dont le regard le suivait. Et soudain, comme il allait la perdre de vue, il prit avec ses deux mains un baiser sur sa bouche pour le jeter vers elle.
Elle le lui renvoya d'un geste plus discret, hésitant, ébauché seulement.
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