MONSIEUR OUINE

 

  Elle a pris ce petit visage à pleines mains – ses longues mains, ses longues mains douces – et regarde Steeny dans les yeux avec une audace tranquille. Comme ses yeux sont pâles ! On dirait qu’ils s’effacent peu à peu, se retirent… les voilà maintenant plus pâles encore, d’un gris bleuté, à peine vivants, avec une paillette d’or qui danse. « Non ! non ! s’écrie Steeny. Non ! » Et il se jette en arrière, les dents serrées, sa jolie figure crispée d’angoisse, comme s’il allait vomir. Mon Dieu !

 

– Que se passe-t-il ? Voyons, Steeny, interroge une voix inquiète, toute proche, de l’autre côté des persiennes closes. Est-ce vous, Miss ?

 

Mais elle l’a déjà repoussé violemment, sauvagement, et reste debout sur le seuil, indifférente !

 

– Eh bien, Steeny, méchant garçon !

 

Il hausse les épaules, jette vers la porte un regard dur, un regard d’homme.

 

– Maman ?

 

– Je croyais t’avoir entendu crier, dit la voix déjà lasse. Si tu sors, prends garde au soleil, mon chéri, quelle chaleur !

 

Quelle chaleur en effet ! L’air vibre entre les lamelles de bois. Son nez contre la persienne, Steeny le hume, l’aspire, le sent descendre au creux de sa poitrine jusqu’à ce lieu magique où retentissent toutes les terreurs et toutes les joies du monde… Encore ! Encore ! Cela pue la céruse et le mastic, une odeur plus puissante que l’alcool où se mêle bizarrement l’haleine toujours moite des grands tilleuls de l’allée. Voilà que le sommeil l’a pris en traître, d’un coup sur la nuque, en assassin, avant même qu’il ait fermé les yeux. L’étroite fenêtre s’ébranle lentement, vacille, puis s’allonge démesurément comme aspirée par en haut. La salle entière la suit, les quatre murs s’emplissent de vent, battent tout à coup comme des voiles…

 

 

– Steeny !

 

Ce sont les persiennes qui claquent, la lumière entre à flots dans la chambre.

 

– Quelle folie de choisir une place pareille pour dormir ! De l’autre côté de la pelouse, nous t’entendions. N’est-ce pas, Miss ?

 

– M. Steeny a seulement tort de faire la sieste, le médecin l’a défendu.

 

Elle pose la main sur son front, ou plutôt elle la place lentement, soigneusement, presse de la paume les tempes, glisse dans la chevelure emmêlée ses doigts mystérieux toujours frais.

 

– Si Madame veut le permettre…

 

Mais Madame secoue la tête, d’un air de consentir à tout – oui, qu’importe ! – pourvu que la nuit vienne bien vite. La nuit ! Et elle essaie vainement de réprimer un frisson de plaisir qui passe sur son joli visage ainsi qu’une ride sur l’eau.

 

– Steeny m’accompagnera. Je vais promener le chien.

 

– Non !

 

Maman fait un pas en arrière, appuie son épaule au mur, un bras plié sur sa poitrine dans un geste de défense. Ce « non », articulé pourtant presque à voix basse, vient de frapper l’air comme une balle. Est-ce bien ce petit garçon ?… Mais déjà elle redresse le menton, fait face, découvre ses dents éclatantes. Elle fait face de toutes ses forces, de tout son courage, de toute sa jeune vie à la présence familière, bien qu’invisible, au disparu, à l’englouti, à l’absent éternel dont elle a reconnu la voix.

 

– Je n’aime pas qu’on dise non, Steeny. Et souvenez-vous de ne jamais dire non à une femme, jamais. Ce n’est pas d’un gentleman.

 

Miss est rose de surprise, d’émotion, d’une sorte de saisissement délicieux. Elle enveloppe sa maîtresse d’un regard doré.

 

– Que Madame veuille bien le permettre, j’irai seule. N’est-ce pas, Steeny ? Du dehors, elle l’a saisi brusquement par la taille – aussi traîtresse, aussi souple qu’une bête, avec son immense chevelure qui flambe. Elle l’attire en pleine lumière, brutalement, au risque d’écraser sa poitrine contre l’appui de la fenêtre. Il connaît depuis longtemps cette violence calculée, sournoise, ces caresses féroces qui le bouleversent de curiosité, de terreur, d’une sorte d’écœurement inexprimable. Non, non, que ce secret-là reste entre eux ! Il refuse désespérément son regard, serre les dents pour ne pas crier. Maman sourit.

 

– Laissez-le, Miss.

 

Elle le laisse, en effet, il sent les cruels bras mollir autour de ses épaules, l’étreinte se dénouer aussi vite qu’elle s’est nouée, sous les yeux distraits de maman, vaguement complice. Et voilà qu’elles lui tournent le dos ensemble, s’éloignent, serrées l’une contre l’autre pour s’écarter le moins possible de l’étroite lisière d’ombre. « Menteuse, menteuse », bégaye-t-il pour lui seul à mi-voix. Pourquoi, menteuse ?…

 

 

Maman est une femme sensible, c’est-à-dire admirablement défendue contre les fortes déceptions de la vie, impénétrable. Aussi loin qu’elle remonte, dit-elle, le cours des ans, sa mémoire ne lui présente qu’une succession monotone d’événements futiles, pareille au déroulement de la mer sur une pente unie : le flot la caresse sans l’user. À l’ancien curé de Fenouille qui s’étonnait courtoisement de la trouver toujours si résignée, si docile aux volontés d’une Providence qu’elle feint pourtant d’ignorer – non par malice assurément, peut-être par on ne sait quelle méfiance entêtée, bien féminine, hélas ! à l’égard d’une philosophie spiritualiste souvent exigeante, avouons-le ! – elle répondait simplement : « La douceur a raison de tout. – Chère dame, s’écriait le bonhomme, vous venez de parler comme une sainte ! » Et c’est vrai que rien n’a résisté à cette douceur, jamais. À force d’en appeler sans cesse à ce témoin irrécusable – la douceur, ma douceur – il semble qu’elle se soit prise elle-même à son jeu, ainsi qu’un enfant fait du tigre imaginaire dessiné par lui sur le mur. Pour tant de pauvres diables, la douceur n’est qu’absence, absence de malice ou de malignité, qualité négative, abstraction pure. Au lieu que la sienne a fait ses preuves, prudente en ses desseins, hardie à prendre, vigilante à garder. Comment ne pas l’imaginer sous les espèces d’un animal familier ? Entre elle et la vie, le rongeur industrieux multiplie ses digues, fouille, creuse, déblaie, surveille jour et nuit le niveau de l’eau perfide. Douceur, douceur, douceur. À la plus légère ombre suspecte sur le miroir tranquille, la petite bête dresse son museau délié, quitte la rive, rame de la queue et des pattes jusqu’à l’obstacle et commence à ronger sans bruit, assidue, infatigable. La tache noire diminue insensiblement puis s’efface, avant que l’œil ait perçu autre chose qu’un mince sillage d’argent. Parfois, après dîner, sous la lampe, lorsqu’une lassitude légère invite au regret, au rêve, elle laisse retomber son menton entre ses mains, soupire. Elle songe à la force qui est en elle et dont le sort trop propice ne lui a pas permis de donner la mesure, cette expérience profonde des êtres, de leur faiblesse, de leur secrète fragilité – expérience dont elle serait bien incapable de faire profiter personne – à peine contrôlée par l’esprit, à peine distincte des obscurs pressentiments de l’instinct. « Je n’ai jamais rien compris à la vie, a-t-elle coutume de dire, sinon qu’elle m’a toujours portée au but que je voulais atteindre. » Et elle ajoutait non sans coquetterie, pour l’édification de l’ancien curé de Fenouille : « Toute petite, j’avais une peur affreuse des hommes, et puis j’ai connu un jour que cela qui gesticule n’est pas dangereux. » D’où lui vient ce souple génie, cette patience d’insecte, la clairvoyance inexorable qui lui permet d’attendre à coup sûr la lassitude de l’adversaire, le premier mouvement de faiblesse ou d’oubli ? De son père, peut-être, mort très jeune, dont elle revoit le visage livide, les yeux au cerne bleu, la bouche nerveuse, inquiète, faite pour le mensonge et la caresse – jusqu’à ce geste qu’il avait, qu’elle a elle-même, le recul imperceptible de tout le buste à la moindre apparence de contradiction.

 

– Ton grand-père, dit-elle à Steeny, était l’homme le plus délicieux, séduisant comme une femme ; ta bonne-maman l’adorait.

 

Elle l’avait adoré, en effet, au point de flatter le seul vice dont il fût capable, une paresse devenue bien vite monstrueuse, dévoratrice. Pour continuer à nourrir ce cancer, le modeste emploi perdu, le patrimoine dissipé, la malheureuse – selon le mot féroce, un des plus beaux du vocabulaire bourgeois – courut le cachet. Aux supplications de la famille elle répondait, avec la prodigieuse assurance des êtres sacrificiels : « Lucien est plus malade qu’on ne croit. » Paroles terribles auxquelles le malheureux, dévoré d’ennui, ne devait opposer qu’une résistance impuissante. Il finit par mourir, en effet, après une interminable agonie, prolongée des mois au milieu des impuissances et des sarcasmes de ses proches, d’une mort aussi lente que sa vie. Michelle alors avait huit ans. Elle se souviendra toujours de ce noir décembre, l’odeur de thé et de gaïacol, la pluie qui sonne aux vitres et ces terrifiants silences. Toute la nuit, sa mère exténuée trotte de la chambre à la cuisine, le parquet grince, l’eau siffle dans la bouilloire, les verres tintent – la petite fille s’endort d’un sommeil anxieux jusqu’à ce que la lumière éclate une fois de plus dans le couloir, fuse par les fentes de la porte. Faut-il appeler ?… Mais elle redoute plus encore de voir paraître sur le seuil, livide, le regard brûlant, impossible à soutenir, égaré dans un demi-sommeil qui ressemble à une espèce d’hallucination, celle que l’attente du malheur a comme métamorphosée, lui rend presque étrangère. Que peut-elle contre ces deux êtres menaçants liés entre eux par on ne sait quel pacte, partenaires d’un jeu sinistre ? Alors elle enfonce sa tête au creux de l’oreiller, recueille ses forces enfantines, s’exerce gauchement à sourire, en secret, pour elle seule. Douceur, douceur, douceur… Un sûr instinct l’avertit que toute révolte, pour un bref allégement, ne ferait que l’assujettir plus étroitement à ces deux compagnons, engagés dans une effrayante aventure.

 

Il s’agit seulement de fermer son cœur, rompre le contact – petit cœur rapide et sournois, qu’elle écoute battre un doigt sur la tempe – sa vie, sa petite vie, sa vie à couvrir, à défendre ! « Attention au cœur ! répète le médecin chaque soir, du fond de l’antichambre ténébreuse, prenez garde au cœur, le cœur peut flancher. » Elle a cru des jours et des jours son propre sort lié à celui de ce cœur fléchissant, prête à détester l’homme gris, taciturne, qui la tirait ainsi vers le noir, la mort, mais elle a fini par comprendre qu’il n’en était rien, que l’autre cœur une fois immobile, le sien continuerait sa tâche, avec ce grignotement de souris. Seulement l’habitude est prise de surveiller le petit serviteur trop fragile. Douceur, douceur… « Michelle est un ange, s’écrie maman, pauvre chérie, elle a l’air de tout comprendre, elle comprend tout ! » Et c’est vrai qu’elle comprend vaguement que la fin approche et – merveille ! voilà que ce jour redoutable est pareil aux autres jours, ni meilleur ni pire – les rideaux demi-clos, la table mise, la nappe blanche, des voix qui chuchotent. un suave silence… Vers le soir la misérable mère, à bout de forces, s’est jetée sur sa fille, farouche, aussi rouge qu’à la Chandeleur quand elle fait sauter dans la poêle les crêpes fumantes : «Ma chérie !… » Heureusement elle l’a reposée à terre presque tout de suite : «Ne prends donc pas tant sur toi, mon amour. Tu me fais peur ! Et encore : « Tu as été si forte, si patiente. Trois mois que je te délaisse, mon Dieu : Ah ! Mimi, nous ne nous quitterons plus. »

 

 

Elles ne se sont plus quittées, en effet. Maman est morte beaucoup plus tard, six mois après le mariage de Michelle, dans la maison de Philippe, à Béthune, – un de ces affreux cubes de briques, avec un perron minuscule. La foule absurde des dimanches du Nord passe sous les fenêtres, silencieuse, dans un nuage de poussière dorée. Les journaux du soir annoncent la mobilisation de l’armée russe. « Ménagez-la, soupire une dernière fois la mourante à l’oreille de son gendre. Ah ! oui, Philippe, ménagez-la, comprenez-la ! » Hélas ! hélas ! il est trop tard. Ce grand garçon au profil dur appartient à la race ennemie, dévoratrice, celle qui ne mesure pas son élan, se jette sur la femme aimée comme une proie. Un moment, elle a vu Michelle faiblir. Entre les puissantes mains, la fille si ferme, si sage, parut tout à coup un autre être, méconnaissable avec sa face creusée, douloureuse, les longues bouderies, le rire aigu, discordant qui traverse l’épaisseur des murs, secouant la vieille dame sur sa chaise : « On dirait le cri d’une oie sauvage, la nuit, quand le vent tombe.» Quelques semaines la maison de briques retentit de scènes furieuses, puis l’écho s’en apaisa par degrés, le silence se fit autour de l’homme avide, l’ingénieuse douceur recommença de filer ses toiles. « C’est un poète, soupire Michelle, un grand enfant. Il vous arrache de terre et cinq minutes après ne sait plus que faire de vous, cherche un coin sombre où déposer son jouet. » Le 28 décembre 1916 il disparut au cours d’une contre-attaque. « Outre les renseignements recueillis çà et là, et notamment le témoignage très précis du lieutenant Debouloy, il est malheureusement certain qu’aucun blessé n’a pu subsister longtemps sur tout le terrain compris entre Saint-Jean-du-Loup et la cote 193 en raison de l’épaisse nappe de gaz demeurée dans les fonds et qui rendait encore la position intenable le matin du 29. »

 

Steeny, n’est qu’un faux nom, un sobriquet emprunté par Michelle à son roman anglais favori. Steeny se nomme Philippe, comme son père – le disparu, l’englouti. Sans doute il n’aime pas trop le sobriquet, mais le vrai nom lui fait peur. Miss l’appelle ainsi quelquefois, par jeu peut-être – ou alors dans quel autre dessein ? Elle ose seule prononcer, généralement d’ailleurs à l’improviste, les deux syllabes funèbres, et Steeny frissonne malgré lui. Papa !… Le portrait du mort est sur sa petite table de travail, entre les deux vieux Quicherat ; il est sûr de le retrouver là chaque matin, le regarde à peine. Des années, ce père qu’il n’a jamais vu est resté pour lui un personnage légendaire, tout juste distinct de millions d’autres héros, ces Poilus cocasses, verbeux et sordides, dont le Journal de la Jeunesse lui retraçait l’histoire, – jusqu’au jour où s’étant glissé à quatre pattes au fond d’un des immenses placards du grenier que Michelle nomme, on ne sait pourquoi, le Purgatoire, et qui sert de seconde lingerie, il a soudain flairé une odeur étrange, étrangement vivante, aussitôt reconnue, – mais où ? mais quand ? – tabac, poivre, santal, le santal détesté par Michelle. Mon Dieu ! Tiré hors de sa cachette comme par une main furieuse, il s’est retrouvé assis par terre tenant serré sur sa poitrine, machinalement, un veston de velours raide et froid, qu’il a aussitôt rejeté dans les ténèbres. Depuis, le nom de Philippe lui fait peur. Pauvre Philippe ! Vingt fois, cent fois, il s’est promis, il s’est juré de remonter là-haut, – un après-midi pareil à celui-ci, lorsque tout dort. Être surpris par Michelle serait ridicule. Il prendra le plus possible de ces reliques au hasard, par brassées, à grands bras, ainsi qu’il eût emporté sous le feu son corps sanglant… L’odeur funèbre flottera longtemps encore, jusqu’au soir, et Michelle dira, penchant la tête et le nez froncé : « Pouah ! quelle horreur ! » Heureusement le butin sera déjà dans l’armoire, il aura la clef dans sa poche. « Steeny, tu as fumé, oui tu as fumé, je le jure ! Ta chambre pue le tabac, c’est dégoûtant ! »

 

Mais aujourd’hui, comme hier, comme toujours, ce n’est qu’un rêve : l’entreprise est téméraire, presque folle, d’introduire un mort au cœur d’une vie déjà si pleine. Depuis dix ans, sauf pour de brèves vacances, Philippe n’a vu du monde que la maison cernée par les pins, avec son jardin vieillot, son potager, ses charmilles. Au-delà, le village minuscule, et la mince route blonde, enroulée sur elle-même comme une vipère, et qui ne mène nulle part. Michelle a voulu cette solitude. « Je ne ferais pas de Steeny un de ces affreux petits hommes grimaçants, des singes, les potaches. » D’ailleurs, le seul collège passable est à Boulogne, – des prêtres du diocèse, d’anciens vicaires qui sentent la crasse et l’encre. J’ai rencontré le supérieur, jadis – une commère, une vraie commère, molle et joufflue, des hanches énormes. « Madame, nous vous prenons un enfant, nous vous rendrons un homme. – Un homme, monsieur ! Je sais ce que c’est, il a bien le temps d’être ça ! » Et sans doute elle aime passionnément son fils, mais elle éloigne le plus qu’elle peut l’heure certaine, l’heure fatale où elle verra paraître une fois encore, une dernière fois, l’ennemi de tout repos, le tyran, un autre Philippe… Un autre Philippe ?

 

 

– Hé bien, Steeny, tout seul ?

 

C’est la châtelaine de Wambescourt, Mme de Néréis, qui s’efforce de sourire, et ne réussit qu’une grimace compliquée tandis que sa pauvre tête folle s’agite en tous sens, cherche en l’air un invisible appui.

 

– Maman est là, répond insolemment Steeny. Elle fait la sieste, je pense. Voulez-vous…

 

– Non, non, restez, mon chéri ! N’allez pas…

 

Elle ramasse vivement autour d’elle les plis de son long manteau noir, laisse échapper son sac, le rattrape au vol, jette à la dérobée vers les persiennes closes, un regard craintif.

 

– N’allez pas ! Laissez Michelle dormir. C’est si bon de dormir, Steeny… Mon Dieu !

 

Elle s’étire au soleil avec un étrange frisson. La lumière fouille encore le misérable visage torturé où la bouche peinte éclate lugubrement.

 

– Ne m’accompagnerez-vous pas jusqu’à ma voiture, Steeny, mon ange ? Je l’ai laissée à l’entrée du parc, à cause des mouches. Le long de la rivière, c’était atroce : j’ai cru que la jument s’emballerait.

 

– Emballée ? Oh ! madame !…

 

Philippe hausse les épaules d’un air entendu. Il n’a peur d’aucun cheval, ces histoires de jument emballeuse le font rire.

 

– Vous vous moquez de moi, mon ange…

 

Elle le précède d’un grand pas hésitant, inégal, farouche. Les hauts talons de ses bottes glissent sur les aiguilles de pins et chaque fois qu’elle fléchit les genoux, se redresse, il flotte autour d’elle une odeur d’éther et d’ambre.

 

– Si ! vous vous moquez. Ne dites pas non, Steeny ! N’est-ce pas que je suis ridicule dans cette espèce de fourreau de soie, et mes longues pattes grêles ? J’ai l’air d’une araignée noire à tête blanche. Ça doit vous faire rire, hein, Steeny ?

 

– Moi ? Non, réplique tranquillement Philippe. Je trouve que vous ressemblez à un personnage de roman.

 

Elle s’est arrêtée soudain, la tête renversée en arrière, les sourcils levés, la bouche furieuse. Que va-t-elle dire ? Mais le regard que Steeny affronte avec une sorte de curiosité outrageante cède le premier, s’échappe. Elle lui tourne le dos, se jette en avant, comme pour rattraper son équilibre. Philippe pense à un gigantesque oiseau blessé qui marche sur ses ailes.

 

– Il ne faut pas, mon ange. Les personnages de roman, fi ! Et qu’est-ce que vous faites de ces gens-là, vous, Steeny ?

 

– Oh ! rien ! Voilà justement pourquoi je les aime. Ils ne servent à rien. Moi non plus.

 

Elle s’arrête encore, tourne à droite et à gauche des yeux de bête traquée, reprend sa course dansante. Steeny s’essouffle à la suivre. Il n’aurait sans doute, pour en finir, qu’à se couler doucement à travers le taillis, mais il aime mieux se dire que le sort en est jeté, que cette créature absurde disposera probablement de lui jusqu’au soir. Peut-être devra-t-il rentrer au crépuscule, affronter le sourire de Miss – et la douce voix de Michelle derrière la porte : « D’où vient-il ? Dîner chez Ginette ! Mais il est fou ! » 

 

Car on ne voit plus que rarement Ginette à Fenouille bien que Michelle prenne encore sa défense, par habitude ou peut-être aussi en haine des pieuses rivales qui l’ont mise elle-même en interdit, repoussée peu à peu, sournoisement, des rives heureuses où la société bien pensante se livre à ses jeux innocents. La vieille marquise Destrées dont l’éternelle jupe noire dégage une odeur de cuir et qui brise le cou d’un lièvre d’une seule claque de sa main coupante, a dit une fois pour toutes : « Je n’interdis pas formellement ma porte à Mme Dorsel, mais Ginette s’est rendue impossible. » Elle ajoute : « Mon pauvre cousin Anthelme est devenu fou. » On raconte, en effet, que la maison tombe en ruines, – le toit crevé, la pluie ruisselante de marche en marche, en cascade, le vestibule croupissant, gorgé d’une eau noire que chaque pas fait jaillir du joint des dalles. Quarante ans, le bonhomme Anthelme a vécu là tranquille, mangeant bien, buvant mieux, l’haleine en fleur et pissant droit. Dix années n’eussent pas suffi à user sa culotte de velours. Jusqu’à cet automne augural où dans une rue de Vittel, il rencontra Ginette de Passamont, fille d’un pauvre pharmacien lyonnais – Ginette de Passamont qu’il ramenait quelques mois plus tard, avec son cortège de camarades recrutés au hasard des gares et des palaces et qui disparurent à la première gelée blanche sur les pelouses désertes, laissant le gros garçon entre les mains de son amie, bouche bée, grelottant dans sa chemise de soie, son mince complet havane, ses bottes fines… On le revit alors comme autrefois à travers la campagne, seul, poussant devant lui ses chiens, vieilli à peine et cependant méconnaissable, son visage baigné d’une lueur louche, suspecte. « Anthelme me dégoûte ! » fut le cri de toutes les femmes. Quelque temps encore, d’anciens compagnons de chasse, rencontrés par hasard, colportèrent de château en château d’extravagantes histoires, et que ce bon vivant, ce goinfre, ce cochon d’Anthelme, – sacré Anthelme ! – passe ses journées dans l’arrière-boutique du libraire Hudeville, s’inquiète du sort des artistes, parle d’entretenir à ses frais un poète, un penseur, un théosophe, n’importe lequel enfin de ces types formidables que la société condamne à crever de faim, laisse entendre qu’il a lui-même perdu sa vie, gâché son temps à courir au cul des bécasses comme un abruti. Néanmoins il a toujours eu du goût pour la musique, capable de retenir un air, de le jouer avec un doigt sur le piano. De plus il sonne du cor. Aussi compte-t-il piocher sérieusement la théorie, se décrasser l’oreille en assistant deux fois la semaine aux concerts de Boulogne… « Parce que la littérature, cousin, pour s’y mettre à mon âge, c’est le diable ! » Dès qu’on prononce le nom de sa femme, il se trouble, balbutie, ses lèvres tremblent. « Oui !… Oui !… contente seule… quelques amis parisiens… nous vivons seuls, absolument seuls… » Il a pourtant mis à exécution son projet le plus cher, recueilli un ancien professeur de langues vivantes, un homme considérable, malheureusement dévoré de tuberculose, M. Ouine, qui correspond avec le ministre de l’Instruction publique, est l’auteur d’une nouvelle méthode d’enseignement. D’ailleurs la société bien pensante n’a que des égards pour ce pensionnaire correct qu’on voit tirer son chapeau à tout venant et dont le doyen de Lescure déclare : « qu’il donne l’impression d’une rare puissance de soi, d’une incalculable force psychique. – Je n’ai jamais pu, au cours d’entretiens trop brefs, obtenir de sa courtoisie une parole pour ou contre la religion, il semble ne s’intéresser qu’au problème moral. »

 

Les médisants, qui lui prêtaient volontiers jadis d’amoureux desseins, plaignaient bruyamment ce pauvre Anthelme, se sont tus l’un après l’autre et plus d’une châtelaine déplore le choix qu’a fait ce gentleman d’une maison suspecte, qu’il soit impossible de le recevoir. Aux réceptions du jour de l’an, où Michelle est tolérée, on l’interroge encore, d’un air de fausse indifférence et de détachement : « il paraît que c’est un causeur exquis. » Hélas ! depuis deux ans Michelle ne met plus les pieds à Néréis. M. Anthelme est malade, peut-être fou, M. Ouine invisible, Ginette court les routes derrière sa grande jument normande, on la croirait poursuivie par des spectres. « Un soir du dernier hiver elle est entrée chez moi, s’est évanouie sur un fauteuil, est repartie, comme elle était venue, sans avoir ouvert la bouche. »

 

Philippe dénoue la longe, range la voiture au ras du talus. Mais déjà Ginette rassemble les rênes ; il a juste le temps de s’enlever de dessous les roues, de sauter en désespéré dans la légère caisse de noyer verni qui danse ridiculement sur ses ressorts. « Flûte ! quelle brute !… » La longue jument baie appuie sur le mors, fauche la route de ses quatre fers avec un puissant battement des hanches, et le grincement du cuir accompagne délicieusement l’odeur fauve du poil, de la belle robe luisante tachée de sueur. C’est la première fois que Steeny voit de près cette bête fameuse, et il n’a d’yeux cependant que pour la bizarre compagne qui vient de s’emparer de lui par surprise, l’entraîne au rythme accéléré, farouche, d’un rêve probablement insensé, dont il ignore tout. Comment l’a-t-il suivie sans discussion, cette Mme de Néréis que les plaisantins du village appellent injurieusement « Jambe-de-Laine » ? D’habitude il l’évite ou l’observe curieusement, sans répondre, au scandale de Michelle qui, d’ailleurs, accorde volontiers que Ginette a « des manières déconcertantes ». Et il ne fa pas suivie non plus par ennui, désœuvrement, ainsi qu’il a déjà fait tant de sottises restées secrètes : l’attaque perfide de Miss, l’indifférence de Michelle, le départ des deux amies, ces voix caressantes qui se mêlent si étroitement, s’épousent, le rire complice, à peine surpris, mais qui a creusé tout à coup entre lui et son monde familier un tel abîme de solitude, – ah ! ce rire intime, complice ! – et l’apparition de l’étrangère ne sont qu’une seule et même histoire dans l’éclatante nudité de ce jour torride. D’où vient que ces humbles conjonctures si peu distinctes, en somme, de tant d’autres incidents de l’existence quotidienne lui paraissent appartenir à un système ignoré de sensations, d’images, et comme à un autre univers ? À quelle minute, par quel miracle s’est rompue l’inflexible spire, est-il sorti de l’enfance, presque à son insu ? Qui pourrait le dire ? Mais il suffit que le prodige soit accompli : demain, demain qui n’était jusqu’alors que la pâle image d’hier encore au-dessous de l’horizon, le demain attendu d’un cœur tranquille, retrouvé chaque matin sans surprise, n’est plus. Ô merveille ! La vie vient de s’échapper de lui tout à coup, ainsi que la pierre d’une fronde ! 

 

– Penchez-vous un peu, mon ange.

 

Elle aborde un croisement au grand trot. Le talus s’élève doucement vers le ciel, s’abaisse puis accourt vers eux à toute vitesse. Les deux roues sautent en travers de la route avec un claquement aussi sec qu’un coup de pistolet. La voiture hésite un moment, s’incline, puis la haie file soudain comme une flèche au flanc de la bête impassible dont la croupe s’est seulement noircie d’une sueur frangée d’écume.

 

– Vous comprenez ? c’était pour mon virage, dit-elle d’un ton de confidence et d’excuse. Il fallait vous pencher un peu plus encore, cher ange.

 

Son pauvre visage taché de rouge ne s’anime pas, le regard cerné de bleu, en pleine lumière, laisse voir sa flétrissure. Mais les mains croisées sur les rênes n’ont pas molli. Où Philippe a-t-il déjà vu ces mains-là ? Est-ce parce que les manches découvrent un poignet trop grêle ? Comme elles sont nues !… Philippe remarque, en outre, que la cire des guides les a un peu noircies, qu’elles ressemblent à des mains d’écolière, tachées d’encre. Un ongle cassé saigne encore. Étranges mains comme suspendues entre ciel et terre, emportées dans un vol silencieux, derrière la bête farouche ! D’où viennent-elles ? Où vont-elles ? Vers quelle fatalité ? Tout à coup, Philippe appuie dessus ses lèvres.

 

Depuis une minute d’ailleurs la voiture roule dans l’herbe.

 

– Nous entrerons par les pâturages, Steeny, nous le devons. Il le faut. Jour et nuit, M. Ouine est à sa fenêtre, observe tout.

 

Elle saute à terre, caresse la longue encolure ruisselante.

 

– Vous voyez cette jument, Steeny ? Eh bien ! vous la retrouverez ici-même, elle n’aura pas remué une patte, sinon pour s’émoucher. On ne l’attache jamais.

 

– Oh ! dit Philippe, moi, vous savez, les bêtes dressées, les prodiges – pouah ! Pourquoi pas un cheval de cirque ? Est-ce qu’elle danse ?

 

 

 

 La chambre de M. Ouine est tapissée de papier rose un peu fané, mais propre, et il a lui-même blanchi le plafond à la chaux. Malheureusement la crasse séculaire reparaît sous les badigeons, y dessine des caps, des golfes, des îles, toute une géographie mystérieuse. L’étroite fenêtre ne laisse passer qu’une lumière pauvre, encore assombrie par les sapins proches, trois arbres demi-morts, à la cime noire, et dont l’épaisse membrure craque sans cesse. 

 

– De la chance… beaucoup de chance… répète le vieux monsieur d’une voix douce. Ordinairement je m’assoupis quelques minutes vers sept heures. Mais j’ai entendu distinctement claquer la porte du vestibule, mon sommeil est léger… De toute façon, il est préférable que nous ne parlions plus, d’ailleurs, de ce détestable malentendu.

 

M. Ouine était assis au bord du lit, les jambes pendantes, un chapeau melon posé sur les genoux, sa vareuse boutonnée jusqu’au col, ses gros souliers soigneusement cirés. On l’eût pris volontiers pour une sorte de contremaître, n’était l’extraordinaire noblesse d’un visage aux lignes si simples, si pures que ni l’âge, ni la souffrance, ni même l’empâtement d’une mauvaise graisse n’en altéraient jamais la bienveillance profonde, l’expression de calme et lucide acceptation.

 

– Écoutez, dit-il après un silence, écoutez… Entendez notre amie faire les cent pas dans le corridor, malheureuse créature ! Ah ! Philippe (il me serait trop pénible de vous donner ce nom absurde de Steeny), souhaitez de connaître la pitié, avant que l’expérience du dégoût en ait empoisonné la source !

 

Une de ses courtes mains caresse doucement la cloche de feutre, tandis que l’autre vient se poser sur l’épaule de Steeny.

 

– Ne vous étonnez pas de me trouver ici, Philippe, ne me plaignez pas. J’aime cette maison. J’y ai connu des heures inoubliables. Oui, des jours et des jours, cette chambre que vous voyez là, si niaise avec son lit de bonne, sa cuvette et son pot, a été comme un petit navire battu par la mer. C’est moi qui ai voulu son dénuement, sa pauvreté grossière si favorable à un demi-sommeil, riche en rêves. Que de fois ai-je dû frotter, cirer, polir les carreaux rouges avant que se dissipât cette odeur de moisissure et d’eau morte qui sort ici des murs mêmes, empoisonne jusqu’à l’air du jardin ! J’ai dû curer les joints, pavé par pavé, les imbiber de chlore comme autant de petites plaies. Oh ! vous ne me croirez pas, jeune homme : la boue ainsi mordue par l’acide, la boue d’un siècle ou deux, tirée de sa longue sécheresse, n’en finissait pas de sortir petit à petit sous mes doigts, d’y éclater en grosses bulles grises. Je me couchais exténué, tout en sueur, avec encore dans l’oreille ce claquement mou, horrible. Le passé est diablement tenace, mon garçon.

 

– Bah ! fait Steeny, je n’aurais pas pris tant de peine, monsieur Ouine. Pour moi, le passé ne compte pas. Le présent non plus d’ailleurs, ou comme une petite frange d’ombre, à la lisière de l’avenir. L’avenir !…

 

Il a tourné la tête d’instinct vers la fenêtre, le jour. Peine perdue. Le regard triste qu’il sent peser sur lui l’écarte déjà peu à peu, comme d’une pression mystérieuse, le ramène au lit dont le drap blême s’efface dans l’ombre.

 

– Je suis votre ami, Philippe, dit simplement M. Ouine, mais avec une autorité prodigieuse.

 

Il a dressé brusquement la tête et le temps d’un éclair – ô rêve absurde ! – Steeny a cru reconnaître le compagnon prédestiné de sa vie, l’initiateur, le héros poursuivi à travers tant de livres. Et de le découvrir si différent de ce qu’il imaginait, vieux et malade, il croit sentir sa propre poitrine se creuser du même feu sournois qui dévore celle-ci sous la pauvre vareuse de laine ; et, pour étouffer un sanglot dérisoire, il jette lui aussi la tête en arrière, affronte il ne sait quel défi porté par cette maison même et ses puissances secrètes, servantes diligentes de la plus secrète de toutes, la Mort – la Mort à l’ouvrage si près d’eux, sous leurs pieds… M. Ouine caresse toujours son chapeau.

 

– Vous êtes un brave petit garçon, excusez-moi, dit le professeur après un silence. J’ai honte de vous avoir parlé sur ce ton de sollicitude imbécile, paternelle. Plût à Dieu que je fusse seulement votre égal !

 

Son regard pâlit un peu tandis qu’il presse discrètement, des cinq doigts de la main restée libre, le haut de sa poitrine, à la naissance du cou. Rien d’autre, sinon peut-être la teinte grise des joues, leur affaissement, ne parut marquer cette défaillance, et pourtant l’instinct de Philippe, avec une force inouïe, l’avertit d’un danger proche, certain, hideux. Puis, tout s’effaça de nouveau.

 

– Oui, pardonnez-moi, reprit M. Ouine. En vous voyant tout à l’heure en compagnie de cette femme malheureuse, je n’ai pensé qu’à vous épargner un spectacle évidemment bien cruel pour un garçon de votre âge, avilissant. Mais sans doute êtesvous plus capable que moi d’en supporter l’humiliation.

 

– Quelle humiliation ? dit Philippe. Comment serais-je humilié de voir encore M. Anthelme, mort ou vif ? Et d’ailleurs qui vous prouve que Mme de Néréis… Pensez-vous qu’elle ne m’a rencontré que par hasard… j’aurais dû promener les chiens…

 

– Promener les chiens ! s’écrie le professeur de langues. Hélas ! il y a ici plus de chiens que vous n’en promènerez jamais, une belle meute !… Mon enfant, reprit-il, après un silence, j’ai fait pour l’homme simple et bon qui va mourir ce que je n’eusse fait pour aucun autre. Et non point par compassion, notez-le, je me méfie de la pitié, monsieur, elle exalte en moi des sentiments plutôt vils, une démangeaison de toutes les plaies de l’âme, un affreux plaisir. Il n’en est pas moins vrai que le spectacle d’une certaine dégradation est à la longue intolérable. J’ai protégé ces gens contre eux-mêmes, jugez s’ils me sont connus ! Pas une encoignure de ces chambres qui ne me rappelle un effort, une lutte, ou quelque piteux mensonge écrasé par hasard, ainsi qu’un insecte. À présent, la besogne est faite, hélas ! – plus rien à tuer. Leurs pauvres secrets traînent partout. Oh ! notez bien, ça leur est égal, ils vont et viennent comme jadis, répètent indéfiniment les mêmes fables, oublient que la cachette est vide. Au dernier degré de l’avilissement, un homme perd sa vérité pour toujours, – ceux-là marcheraient dessus sans la reconnaître. Il est très possible que notre amie vous ait rencontré par hasard, l’idée lui sera venue en vous voyant… Ah ! de Fenouille à Néréis, la jument devait trotter !

 

– Pour trotter, elle trotte, c’est sûr… Écoutez, monsieur Ouine…

 

– Dites simplement monsieur, Philippe.

 

– Non. Oh ! non. Vous êtes M. Ouine, ou rien. Écoutez donc, monsieur Ouine. Si vous le croyez utile, j’irai volontiers dans la chambre de M. Anthelme, pourquoi pas ? Depuis ce matin, – on ne peut pas expliquer ça – ce qui m’arrive est extraordinaire. Le jardinier bourrant sa pipe, un char vide qui passe, il semble que tout me fasse signe, m’appelle… Comme cela s’est élargi brusquement autour de moi ! Comme la vie est belle et profonde ! Jamais la mort ne m’a fait moins peur que ce soir.

 

– Je vous apprendrai à l’aimer, dit tout à coup M. Ouine à voix basse. Elle est si riche ! L’homme raisonnable reçoit d’elle ce que la crainte ou la honte nous retient de demander ailleurs, et jusqu’à l’initiation du plaisir. Retenez ceci, Philippe : vous l’aimerez. Un jour même viendra où vous n’aimerez qu’elle, je le crains. Si ma modeste petite chambre, dans sa nudité, vous paraît douce, c’est justement qu’elle y est présente ; vous vous y êtes blotti dans son ombre, à votre insu.

 

Il venait de poser à ses pieds le ridicule chapeau de feutre et ses deux mains pâles, un peu gonflées, dessinaient un arbre mystérieux, on ne sait quelles grandes palmes invisibles.

 

– Eh bien ? fit Steeny, comme pour l’éveiller. Que décidons-nous, monsieur Ouine ?

 

Mais le regard du vieil homme lui fit aussitôt baisser les yeux.

 

– Je ne rentrerai pas ce soir, reprit l’enfant avec une colère soudaine. J’ai le cœur trop plein, trop lourd. D’ailleurs je hais la maison : aujourd’hui ou demain, qu’importe ? Tôt ou tard, il faudra bien que je traverse pour la dernière fois ce jardin ridicule, ses escaliers croulants, sa charmille et ses deux pâtures rôties. Pour la dernière fois, je verrai la façade bête et blanche, ce cube que soleil ni pluie n’arrivent à fondre, – et plaise au ciel que je retrouve à sa place une mare de chaux et de mortier !

 

 

Sur le seuil, M. Ouine lui fait un signe amical, referme soigneusement la porte. Mais c’est en vain que Philippe prête l’oreille. Le merveilleux silence de la petite chambre paraît seulement s’ébranler, virer doucement autour d’un axe invisible. Il croyait le sentir glisser sur son front, sur sa poitrine, sur ses paumes ainsi que la caresse de l’eau. À quelle profondeur descendrait-il, vers quel abîme de paix ? Jamais encore, au cours de cette journée capitale, il ne s’était senti plus loin de l’enfance, des joies et des peines d’hier, de toute joie, de toute peine. Ce monde, auquel il n’osait pas croire, le monde haï de Michelle – « Tu rêves, Steeny, pouah ! » – le monde de la paresse et du songe qui avait jadis englouti le faible aïeul, l’horizon fabuleux, les lacs d’oubli, les voix immenses – lui était brusquement ouvert et il se sentait assez fort pour y vivre entre tant de fantômes, épié par leurs milliers d’yeux, jusqu’au suprême faux pas. « Chez nous, aucune chance de vaincre, il faut tomber ; M. Ouine lui-même tombera. » Ainsi parlaient toutes les bouches d’ombre. Et pour lui, Philippe, en vérité, qu’importe ! Il s’étonne seulement de ne pouvoir faire une place à son nouveau maître parmi ses héros favoris. Quelle sérénité autour de ce bonhomme épais, au front livide… « C’est peut-être ce qu’ils appellent un saint ? » pense Philippe avec une terreur comique.

 

On ne peut pas dire que le silence soit rompu, mais il s’écoule peu à peu, suit sa pente. Derrière lui monte un frémissement presque imperceptible, qui n’est pas encore un bruit, le précède, l’annonce… « Zut ! s’écrie Philippe, Ginette pleure.

 

Il faut d’ailleurs beaucoup d’attention pour reconnaître cette plainte monotone qu’accompagne un bourdonnement plus grave – la voix de M. Ouine sans doute – et qui s’enfle tout à coup, puis retombe. Silence. 

 

– Eh bien ! monsieur Ouine…

 

Le professeur de langues haussa tristement les épaules.

 

– Aimez-vous les odeurs, jeune homme ? Moi je les hais.

 

– Quelles odeurs ?

 

– N’importe. Peu de spectacles sont capables d’ébranler mes nerfs ; mais une certaine puanteur m’épouvante, je l’avoue. Oui, jeune homme, l’épouvante entre pas à pas en moi par les yeux.

 

Mains jointes, il flairait craintivement ses ongles, un à un.

 

– Notre ami ne sent pas bon, dit-il enfin, avec un sourire blême.

 

– Quel ami ? M. Anthelme ? Et pourquoi ?

 

– Gangrène diabétique, je pense, répliqua le vieil homme soudain apaisé. Heureusement cette corruption est indolore : jugez vous-même. Notre pauvre malade a pris le lit voilà six jours. À son habitude – car la négligence de ces campagnards est extrême – il avait gardé ses chaussettes. Nous les lui arrachâmes hier au fond d’un baquet d’eau tiède dans l’espoir de faciliter le décollage – hélas ! facile à prévoir – du derme. Mais il n’a pas cessé de fumer sa pipe, riant de nos grimaces ou les contrefaisant comme un singe… oh ! oh ! c’était un garçon vigoureux, plein de force.

 

Il parlait tranquillement, posément, d’une voix à peine assourdie, et pourtant Philippe croyait sentir, non sans un vague effroi, le même silence se reformer autour d’eux, silence vivant qui paraît n’absorber que la part plus grossière du bruit, donne l’illusion d’une espèce de transparence sonore. Car c’est bien, en effet, à la magie limpide de l’eau, à ses souples enveloppements, au miracle éternel de l’eau, que rêve Philippe…

 

– Que le bonhomme Anthelme s’en aille ainsi tout seul, sans tambour ni trompette, je trouve ça quand même un peu discret. Passe encore pour les voisins qui sont de méchantes bêtes ; mieux vaut, je pense, crever au bord d’un fossé que de voir accourir à son lit de mort la vieille Destrées par exemple – pouah ! la vieille avec son fusil, son imperméable et ses bottes – mon cousin par ci, mon cousin par là… c’est qu’elle sent le carnier, l’égorgeuse ! Seulement, ni prêtre, ni médecin, ni notaire… brrr… Oui, oui, vous pouvez rire, monsieur Ouine.

 

– Voyons, Philippe, pourquoi voulez-vous que nous n’ayons fait appeler ni médecin, ni notaire ? Il est vrai que nous ne donnerons au second que peu d’ouvrage. Mais un docteur de Boulogne est venu trois fois et nous le reverrons encore demain – visites de pure forme, d’ailleurs. Voici longtemps que notre ami n’est plus qu’une pauvre chair en pleine fermentation, saturée de sucre et d’alcool, un moût. Il en a même l’odeur miellée. Et quant au prêtre, notez bien que j’ai tenté l’impossible pour que Mme de Néréis ne lui interdît pas l’entrée de sa demeure : j’ai supplié, menacé, rusé, le tout en vain… Quel homme voudrait refuser à ce misérable, à ce déchu, la suprême chance qui lui reste d’entrer noblement dans la mort ? Peut-être même, je l’avoue, me serais-je résigné au scandale : M. l’abbé Doucedame n’a pas cru devoir en courir le risque… Honorez-vous Dieu, mon enfant ?

 

Il étendit aussitôt la main, l’appuya fortement sur la bouche de Philippe.

 

– Non, non, assez, pas un mot, vous allez dire une sottise, reprit-il sans cesser de sourire, bien que ses lèvres tremblassent d’impatience. Un garçon de votre âge ne répond pas volontiers à une telle question.

 

Il tourna brusquement le dos, fit quelques pas vers la fenêtre. Posée de biais sur le drap, la cloche de feutre laissait voir sa coiffe, jadis grenat, un mince croissant rose, pareil à une gueule délicate… « Couche-t-il avec ? » pense Steeny. Et il éclate d’un rire nerveux, trop longtemps contenu, irrésistible. Le ridicule globe noir rebondit au creux de l’oreiller, hésite, disparaît, flotte enfin dans la ruelle, roulant bord sur bord, ainsi qu’une bouée de liège balancée par la houle. « Laissez-moi ! Laissez-moi !… » Mais ses bras traînent, impuissants, comme si la force du rire les avait cassés. Plié en deux, hoquetant, il travaille à reprendre son haleine.

 

– Ne gesticulez plus, dit sévèrement M. Ouine. Tenez-vous tranquille, là, ainsi, tête droite. Les nerfs ne peuvent pas grand-chose, sachez-le, contre un homme debout. Et retenez encore ceci : les petits garçons ni les femmes ne devraient jamais rire, il y a une malice dans le rire, un poison. Avec un peu de bon sens, vous vous seriez épargné, devant moi, l’humiliation de cette stupide défaillance. Reprenez un peu d’éther.

 

– Quelle défaillance ? s’écrie Philippe, pâle de rage. Je me suis étranglé en riant, voilà tout.

 

– Je crains que vous ne soyez sujet à de pareils malaises, continua M. Ouine, impassible ; notre origine est double, hélas ! et le premier tiers de la vie suffit à peine pour tuer en nous la femme. Peut-être encore ai-je présumé de vos forces ? Je suis devenu un homme simple, très simple, je ne calcule plus. Après un certain nombre d’expériences inutiles – qui de nous n’a cherché la brebis perdue, rapporté l’agneau sur ses épaules ?… – je n’irai plus au-devant de rien. Comme ces gelées vivantes, au fond de la mer, je flotte et j’absorbe. Nous vous apprendrons ce pauvre secret. Oui, vous apprendrez de moi à vous laisser remplir par l’heure qui passe. Que de fois, des lisières du bois de Frescheville où j’allais relire d’anciennes lettres – des lettres de jeunes gens que je n’ai détruites qu’à regret, si injustes, si fières – je vous ai vu traverser la route pour monter vers Hagron, en tuant des merles ! Et du premier regard j’avais reconnu cette marche inégale, tour à tour impérieuse ou lente, et ces sursauts que vous avez comme d’un appel augural, ces haltes brusques, absurdes, en plein soleil… ah ! c’était bien là l’image que j’ai caressée tant d’années, une vie, une jeune vie humaine, tout ignorance et tout audace, la part réellement périssable de l’univers, seule promesse qui ne sera jamais tenue, merveille unique ! Car ne vous y trompez pas, Philippe, une vraie jeunesse est aussi rare que le génie, ou peut-être ce génie même, un défi à l’ordre du monde, à ses lois, un blasphème. Un blasphème. La Nature qui tire parti de tout, ainsi qu’une ménagère horrible, la couve d’une haine vigilante, entrouvre amoureusement ses charniers. Mais la jeunesse saute pardessus, s’envole… Quand tout s’altère, se corrompt, retourne à la boue originelle, la jeunesse seule peut mourir, connaît la mort. Ah ! Philippe, chaque pas que vous faisiez en avant, sous l’averse de feu, chaque pas que vous faisiez le soir au-devant de votre ombre, arrachait de moi une crainte, un scrupule, quelque mensonge épargné à mon insu. Un jour les lettres que je tenais entre les mains m’ont paru laides et tristes, je les ai jetées, recouvertes d’une poignée de terre, je n’ai même pas voulu les brûler. C’était pourtant le seul souvenir que je gardasse d’années telles que je vous souhaite d’en connaître ; mais votre présence les effaçait.

 

La voix s’est faite de plus en plus sourde, un murmure presque indistinct qu’enveloppe le même silence, comme éternel… Le crépuscule a l’air d’être venu là exprès, pour tenir ces paroles trop précieuses au creux de ses ouates grises. Tout ce que l’enfance a laissé en Steeny de malice, d’ironie, de cruauté, lui remonte à l’instant du cœur aux lèvres et sa jolie bouche a le pli brutal que Miss exècre, qu’elle efface parfois, distraitement, du bout de son doigt verni… Peut-on jouer avec ce vieil homme ? Où est le point sensible, vulnérable, de ce cou trop épais, proconsulaire, de la poitrine massive, des cuisses courtes posées gauchement sur le bord du lit – de ce corps, enfin, que l’on devine gras et fragile, pareil à celui d’une femme mûre ? Philippe voudrait rire, comme il a ri un moment plus tôt, comme il sait rire lorsqu’une certaine désolation qu’il connaît bien aussi, risque de devenir tout à coup intolérable, le rire que Michelle appelle « ton rire de bébé, ton rire idiot ». Va donc pour le rire idiot… Trop tard ! Un autre sentiment déjà l’emporte, surgi du fond le plus obscur, la part demi-morte et croupissante de l’âme, où veille une pitié difforme, élémentaire, aussi vorace que la haine. Quel triomphe facile vaudrait la joie déchirante, l’ébranlement intérieur d’une victoire remportée sur le dégoût, la soumission volontaire à une sorte de grandeur humiliée, méconnaissable, presque repoussante ? Il prend la grosse main molle, la presse doucement sur sa poitrine, puis sur ses lèvres, et il éclate en sanglots.

 

– Mon enfant, répète deux fois M. Ouine, sans hausser la voix mais avec une force effrayante.

 

L’ancien professeur a dénoué aussitôt les doigts amis, reste un moment courbé vers la terre dans l’attitude d’un homme frappé de quelque coup imprévu et qui n’épuise que lentement sa surprise, terreur ou joie. Mais il n’en achève pas moins la phrase commencée, reprend sur le même ton :

 

– Voilà ce que vous étiez dès lors pour moi, Philippe. Je vous ai attendu cependant. Il a fallu cette conjoncture imprévisible, l’extravagance d’une maniaque pour que nous nous rencontrions face à face, ici même, où je n’aurais jamais espéré de vous voir, dans cette chambre que vous n’oublierez plus, – qu’importe !… Et maintenant, un mot encore, le dernier : que pensez-vous de moi, oui, à cet instant ?

 

– Vous me faites peur, dit Steeny. Je vous suivrais au bout du monde.

 

Il secoue la tête, et le regard éclatant d’ironie, d’audace, d’une jeune et sauvage fierté :

 

– Demain, peut-être, dit-il, vous me ferez rire. 

 

Mais déjà M. Ouine s’empresse autour de la table de bois blanc, la recouvre d’une serviette, y dispose un modeste couvert, ouvre un pot de marmelade. Le pain est justement ce pain de mie dont Philippe raffole.

 

– Vous boirez de ce vieux madère. Mon enfant, je vous ai quitté tout à l’heure dans l’intention de mettre fin à notre absurde malentendu. Bref, je pensais avoir facilement raison des caprices de ma pauvre amie, et qu’elle accepterait de vous reconduire ce soir chez vous. Il n’y faut plus songer. Notre malchance veut encore que le seul voisin capable de nous venir en aide, M. Malicorne, passe la nuit à Boulogne. Que faire ? Ma santé ne me permettrait pas de vous tenir compagnie et j’estime qu’il est bien tard pour vous laisser entreprendre seul une course de trois bonnes lieues.

 

– Bah ! dit Philippe la bouche pleine, je ne dormirai pas cette nuit.

 

– Reste à vous retenir ici. Mais nous devons d’abord rassurer madame votre mère. Le petit valet des Malicorne qui, sa journée faite, nous apporte chaque soir notre provision de lait, possédait jadis une bicyclette. Il l’a vendue. Néanmoins je l’ai fait partir aussitôt pour Fenouille, par les raccourcis. À quelle heure dînez-vous ?

 

– Huit heures, huit heures et demie, monsieur Ouine. Mais il m’arrive souvent d’affûter les ramiers, en lisière de notre bois, sous les grands chênes qui bordent la route. Alors je ne rentre guère qu’à dix heures. Et puis…

 

Il écarte les deux mains, rejette au néant l’image d’une Michelle plaintive, ses reproches distraits, ses longs regards.

 

– Et puis quoi ? Que voulez-vous dire ? interroge le vieil homme presque avec colère. Comptez-vous sur moi pour vous enlever aux vôtres ? Ai-je l’air d’un ravisseur d’enfants ? Hélas ! vous vous ressemblez tous : pas un de mes élèves jadis, qui n’ait fait le projet de me suivre, comme vous dites, au bout du monde. Il n’y a pas de bout du monde, cher garçon.

 

Sa voix s’adoucit brusquement, et Philippe crut voir glisser comme une eau trouble sur le globe des yeux que le léger pincement des paupières venait de recouvrir à demi. 

 

– Mais chacun de nous peut aller jusqu’au bout de soi-même.

 

Un moment il demeura immobile, le buste incliné en avant, le cou un peu tordu portant la tête vers l’épaule dans une attitude incommode, presque effrayante, comme si la parole qu’il venait de prononcer l’avait lui-même cloué sur place. 

 

– Vous coucherez donc ici, reprit-il enfin, dans ma chambre. Ne vous mettez pas en peine de moi, j’irai m’étendre sur le divan de la bibliothèque, cela m’arrive souvent, je m’y trouve bien. Peut-être irai-je d’ailleurs à la rencontre du petit valet, la nuit sera noire. Inutile de vous inquiéter pour Anthelme : l’événement n’est pas si proche que je l’aurais cru, le médecin n’attend rien avant la semaine prochaine ; ces agonies sont très lentes. Quant à Mme de Néréis ses insomnies sont imaginaires. Il est vrai qu’à ma connaissance, elle ne se dévêt que rarement : une chaise, un carré de tapis, l’angle d’un mur lui sont bons, le sommeil qui la saisit alors tout à coup est celui d’un petit enfant. J’ajoute que vous avez peu de chance de la voir quitter désormais son étage : elle aimerait mieux, je crois, d’être battue, vous pourrez reposer tranquille.

 

– Monsieur Ouine…, commença Philippe.

 

Il pleurait presque d’énervement, d’impatience, d’une sorte de colère sournoise aussi proche du rire que des larmes.

 

– Vous vous fichez de moi, monsieur Ouine. Obéirai-je, n’obéirai-je pas ? on croirait que vous ne vous êtes même pas posé la question, c’est inouï ! D’autant que votre programme ne tient pas debout, permettez-moi de vous le dire. On n’a pas idée d’envoyer à Fenouille ce petit garçon quand il eût été si facile, en me prévenant une heure plus tôt, de m’y laisser aller tranquillement moi-même ; je connais la route mieux que lui. Beau moyen de rassurer ma mère, d’ailleurs ! « Steeny chez Ginette, voyez-vous ça, quelle horreur ! » Dans sa bouche, il est vrai, horrible a tout juste le sens de ridicule ou d’insensé ! Rien n’a jamais fait réellement horreur à ma mère, jamais…

 

Sa voix saccadée, grinçante avait perdu tout naturel, toute gravité, reprenait malgré lui l’accent maintenant abhorré de l’enfance, et il regardait avec désespoir trembler ses mains.

 

– Où voulez-vous en venir ? interrompit M. Ouine. Qui parle de vous contraindre ? Partez, demeurez, vous êtes libre.

 

– Non, je ne suis pas libre, hurla Philippe. Je-ne-veux-pas l’être. Cela me plaît de jouer un rôle, n’importe quel rôle, un vrai rôle. Et gardez-vous d’imaginer que je ne l’aurais pas accepté d’un autre que vous ! Bien malin qui saurait si je vous aime ou si je vous déteste, monsieur Ouine ! Je suis ma pente, voilà tout. Il n’y a pas de pente dans la vie d’un gosse. Avec nos petites joies, nos petites peines, nos petites révoltes, nette et rase comme une pelouse, un chemin de velours. Si le sol manque sous moi, c’est donc que je suis sorti de la pépinière !… Ah ! monsieur Ouine, quelle veine !

 

– Prenez garde seulement de vous étourdir, remarqua le vieil homme impassible. Vous en êtes à votre cinquième ou sixième verre de vin.

 

– Une glissade, une chute, que dire ?… À la rigueur on se contenterait bien d’un faux pas. Oui, moi qui ne suis rien moins que dévot – maman n’aime pas les prêtres, c’est connu…

 

– Pourquoi donc ? interrompit M. Ouine d’un ton piqué.

 

– Est-ce qu’on sait ? Elle en a peut-être peur, voilà tout.

 

– Et vous ?

 

– Moi, je me méfie. D’une manière ou d’une autre, monsieur Ouine, je me méfie de Dieu – telle est ma façon de l’honorer.

 

Il passait en riant ses deux paumes sur son visage enflammé.

 

– Allons, Philippe, dit M. Ouine, il est grand temps de dormir.

 

– Bon, bon, vous me croyez ivre… Et pourquoi n’avez-vous pas fait disparaître la bouteille plus tôt, vieux futé ? Elle est aux trois quarts vide maintenant. Mais pour ce qu’on veut, pas besoin d’y voir trop clair, après tout. Et d’ailleurs je ne tiens pas à voir clair, les grandes masses d’ombre ne me font pas peur. Miss prétend que je suis un esprit synthétique… « Pareil à ces gelées vivantes au fond de la mer… » Ah ! Ah ! monsieur Ouine, il y a des jours où quoi qu’il arrive, on est sûr de ne pas se décevoir soi-même, il y a des jours visités par les dieux !

 

Frappant du poing la table, il s’étonne de rencontrer la planche nue. Devant lui brûle une chandelle dans un modeste bougeoir de cuivre. À quelque distance, le corps de M. Ouine, démesurément grandi, s’incline en tous sens, avec une agilité surhumaine.

 

– Parfaitement, lui crie Steeny, rageur, oui, monsieur. Les dernières volontés d’Anthelme, il y a de quoi rire ! Qu’ai-je à faire de cet imbécile ? Et, s’il est vrai qu’il tienne tant à me voir avant de mourir, avait-on besoin de m’enlever pour ça ? Maman m’y eût plutôt conduit elle-même. D’ailleurs voilà beau temps que nous en aurions fini, lui et moi, si vous n’étiez venu littéralement m’arracher des bras de cette folle… Une folle… pauvre Ginette ! Quand j’ai vu cette pauvre petite main trop maigre, trop longue, tachée d’encre… Elle sentait le chèvrefeuille ou l’anis. Je me souviens encore d’une grande abeille immobile, juste à la hauteur de nos fronts, emportée par le vent. Au virage, elle siffle à mon oreille comme une balle… Dites-moi donc, monsieur Ouine…

 

Sous ses yeux la silhouette déformée se balance toujours avec la même furie, et pourtant la réponse lui vient de l’autre extrémité de la chambre. Il se retourne stupéfait.

 

– Vous venez de tenir un discours à mon ombre, remarque tranquillement le professeur de langues. C’est bien curieux.

 

Il achève de border le lit, tape à petits coups sur le traversin.

 

– Vos remarques ne sont pas également absurdes. Et, par exemple, je regrette que l’état du… d’Anthelme n’ait pas permis tout à l’heure… Malheureusement nous n’avons pu réussir à l’éveiller. Comprenez bien, mon ami, que j’aurais vivement désiré de ne jamais vous voir dans cette maison. Mais puisque le hasard a tant fait que de vous y amener…

 

 

La voix s’éteint par degrés, n’est plus qu’un ronronnement vague que scande mystérieusement chaque bref sursaut de la bougie, dans un halo d’or. « Steeny, méchant Steeny ! » Est-ce donc Miss qui, une fois de plus, referme sur lui ses cruels bras ? Mais c’est en vain qu’il prête l’oreille pour entendre éclater le grand rire farouche, triomphal : une main prudente, inconnue, creuse soigneusement l’oreiller autour de sa nuque brûlante. Comme la toile est fraîche !… Hein ? Quoi ? Revenir demain ?…

 

– Écoutez, monsieur Ouine, ai-je dormi ?

 

Il répète longtemps tout bas, pour lui seul, la même question sans oser ouvrir les yeux. Le vieil homme est loin maintenant, Dieu sait où – dans quel coin de cette maison morte ? Il aime mieux l’imaginer plus loin encore, à travers champs, sur la route douce. La route !… La route ?… Qui parle de route ? Non pas celle-ci, non pas l’une de ces routes pâles, mais la sienne, sa Route, qu’il a tant de fois vue en rêve, la route ouverte, infinie, gueule béante… La route ! La route ! Et face à il ne sait quelle brèche immense, pleine d’étoiles, il s’endort, les poings fermés. 

 

– Je lui ai donné ma parole d’honneur, répète Steeny pour la deuxième fois.

 

La même pluie lourde, sans aucune brise, tombait d’aplomb sur le sol fumant. Très loin vers l’est et comme au bord d’un autre monde, l’aube orageuse formait lentement ses nuées, à travers une poussière d’eau.

 

– C’est bon, c’est bon, fit le petit boiteux Guillaume, j’ai compris, mais ne parlez pas trop fort, Philippe ; il est rentré ce matin couvert de boue, une oreille arrachée, il a perdu son fusil. Les gardes lui ont donné la chasse de Dugny à Théroigne. Ah ! si vous l’aviez vu vider le pot de bière tout d’un trait, à la régalade. Quelle soif ! De temps en temps, hors d’haleine, il baissait un peu la cruche, et je l’entendais mordre le grès, en gémissant… Mon Dieu, mon Dieu, Philippe, pourrais-je jamais l’aimer ?

 

– Tu ferais aussi bien de le tuer, dit Steeny gravement. Et aussitôt, il éclata de rire et prit la main de son ami.

 

–Ne riez pas ! supplia l’infirme. Vous me faites peur, réellement, Philippe. Moi qui ne crains personne, pas même cet affreux bâtard, il y a des jours… il me semble que vous tirez sur moi de toutes vos forces, je vais tomber, mon cœur se vide.

 

– Eh bien ! lâche-moi, mon vieux, je puis bien tomber tout seul. 

 

– Jamais, dit l’enfant d’une voix sourde, jamais !

 

De qui, de quel ancêtre, de quel maître farouche tenait-il ce petit visage barbare, avec ses pommettes mongoles, la dépression profonde des orbites sous le double arc frontal, la bouche impérieuse, presque sauvage, et ces crins noirs ? Mais plus étrange encore, ou plus effrayante, la paradoxale mobilité de ces traits, le frémissement perpétuel des faibles muscles sous la peau mate, l’appel incessant du regard ainsi qu’une flamme renversée par le vent.

 

Le vieux lui-même, l’aïeul aux épaules géantes, l’étranger venu quarante années plus tôt des plaines de Flandres, n’a jamais soutenu l’inconscient défi de ces yeux trop différents des siens, d’une autre espèce : il détourne un peu, juste assez, son visage rose et glabre. Que leur répondre ? Le fils est mort, la bru aussi et il a permis au fond que sa fille épousât ce mauvais gars, cet ivrogne. De plus l’incurie du médecin de Fenouille a fait de son petit-fils un boiteux. Un boiteux ! Plaise au Ciel que l’autre ne s’avise un jour d’engrosser sa femme, le manant ! Mais il faut dévorer sa honte en silence, s’asseoir à la table chaque soir bien droit, tête haute, luttant sournoisement contre les reins, la nuque, les jointures brûlantes, la hideuse vieillesse. D’ailleurs, le vieux prend sa part convenable de besogne, de soupe, d’eau-de-vie et il a dans sa cassette de quoi payer le curé, le docteur, acheter le cercueil, dédommager la fille pour les deux draps gâchés, le suaire. Nul ne sait mieux que lui saigner un cheval, désenfler d’un coup de trocart la bête bourrée de trèfle frais, ou le bras nu, engagé jusqu’à l’épaule, aider une génisse dans son premier travail. Au temps des mauvaises récoltes, jadis, on le payait d’un «merci à vous, monsieur Devandomme », la main à la haute casquette de soie noire car en dépit de son mariage avec Zéléda peu se fussent enhardis à le traiter en cousin, et il avait son banc à l’église. Mais il accepte maintenant son salaire, entasse les billets de dix francs, de vingt francs, bien dépliés au pouce, un par un, les serre ensemble avec un vieux lacet. Chaque premier jour du mois, il pose le paquet sur la table, sans un mot, retire de sa poche une main énorme, pleine de monnaie : « Ici, petit, dit-il de sa voix rauque, voilà pour tes livres. » La fille remplit de genièvre un grand verre.

 

Non plus que sa mère défunte, Hélène n’aime guère son père, ce paysan orgueilleux ; elle le redoute avec une nuance de moquerie obscure, inavouée, profonde. La famille paternelle lui reste inconnue, aussi fabuleuse qu’une tribu d’Afrique – le vieux n’a ni frère ni sœur et depuis quarante ans n’écrit jamais à personne… Alors quoi ! elle appartient tout entière aux gens d’ici, à ces buveurs de bistouille, ces fanfarons avec leur belle chemise fraîche du dimanche sur leur peau brune, la casquette claire posée sur l’oreille, leur jolie bouche canaille, toujours humide et ce parler gras appris dans les bals d’Étaples. Certes, le père n’eût pas permis jadis qu’elle dansât aux ducasses, et c’est un bien pauvre soulas pour une fille que le regard furtif jeté chaque dimanche, au sortir de la messe, sur les vitres de l’estaminet ! Après quoi il faut qu’on aille sagement ourler du linge d’église dans la salle du presbytère à l’odeur aigrelette. Aussi quel coup sourd en pleine poitrine, quel grondement de tout son jeune sang lorsque voilà deux mois elle a vu un soir, à deux pas, derrière la haie, sa courte pipe au coin des lèvres et les yeux rieurs, Eugène, le bel Eugène, Eugène Demenou, venu six mois plus tôt avec son équipe de bûcherons, ses chars et ses chevaux, pour exploiter la forêt de Gardanne, au compte du syndicat juif de l’Ardenne… Ah ! ah ! dès le second jour, la tête pressée contre la veste de bure qui sent les bruyères et la mousse, elle a mordu son cou blanc !

 

À leur double stupeur le vieil homme répondit : « C’est bien, nous ferons la noce en août», absolument comme il eût dit : « Voilà le temps des pommes », avec un coup d’œil au cadre doré où la grosse dame sourit toujours, d’un sourire mort depuis quinze années, placide, imperturbable sous la crasse et les chiures de mouches. Le soir même des noces, l’infirme caché dans l’herbe, tout en haut de la pâture, a vu le vieux venir à lui, de son grand pas lourd. Le peuplier frémit à peine, une vache attentive montre l’envers de son mufle rose. En hâte l’enfant a saisi ses béquilles, s’est dressé sur les mains et sur les genoux. Mais l’aïeul l’a pris déjà, lié de ses deux bras durs, soulevé de terre, pressé contre sa vieille poitrine aussi noueuse qu’un tronc de pommier. « Garçon, dit-il, garçon, nous sommes humiliés. » 

 

La famille Devandomme n’est pas originaire d’Erighem, bien que quatre générations des siens y aient vécu, ni d’aucun autre village du pays flamand. Ardennaise peut-être ou meusienne – qu’importe ! Cent ans et plus, les bourgeois de Wormhoudt, de Steinword, de Cassel ont répondu au salut de ces bons géants aux colères brusques, serviables, connus pour dresser les meilleurs chiens de contrebande mais loyaux en affaires et qui donnaient des fils à l’Église. Jusqu’au jour…

 

Ça, c’était resté le secret du mystérieux petit lieutenant à la culotte orange galonnée d’or, à la tunique vert pomme qui venait d’accompagner Charles X de Rambouillet à Cherbourg, puis en Écosse. Un cotre du port de Douvres l’avait débarqué à Dunkerque ; il regagnait la Lorraine au dos d’un roussin hirsute, insoucieux des policiers orléanistes, portant par défi la croix de saint Louis sur un invraisemblable uniforme datant de l’émigration. La fatigue du voyage, ou plus vraisemblablement le sourire de la jolie aïeule rencontrée près de la fontaine, et ses bras ronds le retinrent trois jours, couché tard, tôt levé, brossant le roussin dès l’aurore sous la fontaine, en sifflant comme un oiseau. Les bonnes gens s’égayaient de son flamand nasillard, appris chez les chevau-légers du régiment de Cassel, et plus encore de sa taille fine, de ses mollets avantageux, de ses jolies hanches, de son pas dansant. Dès qu’il eut ouï ce nom de Vandomme : « Vandomme. Hé là ! Vandomme… Saprejeu, Vandomme !… M, votre grand-père ne se prénommait-il pas Anthénor ? Anthénor de Vandomme ? – Oui, monsieur. – Saprejeu ! quelqu’un de vous l’a-t-il connu ? – Non, monsieur. Nous savons que c’était un fort homme, peu respectueux des prêtres, et, s’il ne faut rien cacher, joliment paillard. Dans ma jeunesse les vieux se souvenaient encore de l’avoir vu arriver un soir, tout comme vous, sur un cheval bourru, avec ses hardes dans un portemanteau… mais qui se souciait alors des gens ! D’Hazebrouck à Gravelines, les bandes tenaient la campagne, ce n’était que pilleries ; on voyait flamber les villages jusqu’à Furnes, par-dessus les coteaux de Bamberque. à vingt lieues. Enfin, il a acheté cette terre où nous sommes, et moins d’un an après. il épousait une fille des Vanhouette, à Herschell. Puis il est mort, mon père n’étant encore qu’un marmot. »

 

Devandomme n’en put dire plus long cette fois, car le petit homme vert, hors de lui, frottait déjà contre ses joues, un long nez barbouillé de larmes et de tabac : « Marquis de Vandomme, je suis votre serviteur ! Nos grands-pères furent ensemble Nisus et Euryale, Castor et Pollux, Achille et Patrocle. La guerre, le jeu, les filles et peut-être une méchante affaire de traite en Afrique, rompirent une amitié si tendre : votre aïeul disparut, laissant le mien dans les pleurs. Bénie soit la divinité qui nous rassemble ! Qu’ai-je besoin d’autres preuves ! Qui peut se vanter d’avoir rencontré un Vandomme de ce côté-ci de la Lys ? Et qui donc y a jamais porté le nom troyen d’Anthénor ? » Il avouait d’ailleurs qu’une pareille affaire était de conséquence, promettant de la mener jusqu’au bout, d’établir la filiation par des documents authentiques, tirés de son propre chartrier. « On vous a piraté, monsieur, on s’est partagé vos dépouilles. Et que penser d’une Maison aussi médiocre que celle de Crescent-Vandomme, qui a repris votre nom, vos armes, le titre même de marquis – jolie portée de blaireaux ! Je puis en parler d’expérience, mon cher ; nous sommes divisés sur une question d’héritage depuis 1780, et sans Robespierre et Bonaparte, je les eusse mis nus comme saint jean. Mais grâce à vous maintenant, compère, nous sommes de jeu ! »

 

La grande brise des Flandres roulait derrière les persiennes closes avec un grondement marin. De Rosendaël à Poperinghe, sur les collines naines, les moulins surmenés se jetaient l’un à l’autre leur cri déchirant. Par intervalles un nuage de givre, venu des profondeurs de la banquise infinie, fendait l’air de son coup de hache, tombait en sifflant sur la plaine, et c’était à travers la route gelée, aussi dure qu’une enclume, comme le claquement de dix mille sabots, une fuite immense… Sacré petit homme vert ! Il parlait encore que l’on entendit sonner l’angélus et le père lui-même, coudes sur la table, eut ce frisson douloureux, puéril, d’un dormeur réveillé à l’improviste… Quelle admirable histoire ! Les Vandomme rivaux de la Maison de Lorraine, non moins antiques et presque aussi puissants qu’elle, mais décourageant peu à peu la fortune par d’étranges excès, perdant et regagnant vingt fois leur héritage jusqu’à ce seigneur qui fit la traite en Afrique… « Ah ! mes amis, redoutez ce sang généreux que ni l’épreuve ni le temps n’ont refroidi, je le crains… Demeurez de braves gens, lorsque la Providence, par mes soins, vous aura rendu, à défaut des biens de vos ancêtres, leur nom justement honoré ! Pour moi, je jure d’accomplir ce que je dois à la mémoire du meilleur des grands-pères, qui fut un si fidèle ami. »

 

L’ancien émigré partit un soir, ayant troqué son roussin contre une excellente jument boulonnaise, sur laquelle on dut le hisser, ainsi qu’un singe vert, car il était fameusement ivre. Hélas ! nul, à Erighem, ne sut jamais rien de plus de ce merveilleux petit homme, car deux jours plus tard on retrouva sa dépouille, scalpée par les loups, en pleine forêt de Lambercke, au bord de l’étang gelé.

 

 

– Racontez-moi, racontez-moi, supplia l’infirme. Et d’abord êtes-vous bien sûr d’avoir compris ?

 

– Oui et non… Pas un moment il n’a ouvert les yeux, ni seulement bougé les doigts que je tenais serrés dans ma main, mais sa voix était quand même haute et forte, elle sonnait comme une trompette.

 

– Une trompette ? Et comment avez-vous pu me dire tout à l’heure que vous deviez coller votre oreille sur sa bouche ?

 

– Enfin, je l’ai cru… Mais si, Guillaume, je t’assure, elle sonnait comme une trompette. Il est vrai que j’étais un peu ivre. Jambe-de-Laine a gratté longtemps contre la porte, pauvre folle ! – elle n’était pas sûre que l’autre fût parti ; elle m’entendait geindre en dormant, comme M. Ouine. Car il geint toujours en dormant, figure-toi, et même éveillé, les yeux grands ouverts, tout à coup – dix secondes, vingt secondes peut-être – comme ça : heu… heu… quelle horreur !

 

– Alors ?

 

– Alors ? Eh bien ! voilà. Je pense que le pauvre type est mort maintenant.

 

– Vous ne trouvez rien à dire de plus, Philippe ? Non ? Oh ! Steeny, mon petit Steeny, je vous ai vu l’autre nuit, en rêve, cloué par le milieu de la poitrine sur un rocher aride, une espèce de muraille flamboyante, un mur de sel et, avant que j’aie pu seulement prononcer un mot, vous m’avez crié : « Non, non, reste là, ne bouge pas, laisse-moi », absolument comme si vous étiez déjà damné.

 

– Tu m’embêtes. On lit ces histoires-là dans les manuels. Et d’ailleurs tu sais nos conventions, je fonce droit devant moi, toujours. Si la vie n’est qu’un obstacle à forcer, je la force, je sortirai de l’autre côté tout écumant, tout sanglant. Et toi, tu me suis, mais de loin, nous te verrons déboucher à ton tour, portant le poids de mes péchés. Enfin tu es mon âme, fiche-moi la paix, notre salut c’est ton affaire… Écoute, Guillaume…

 

La pauvre maison, avec sa ceinture de goudron, son crépi blême, ses minuscules fenêtres continuait d’entrer lentement dans le jour, poussait lentement hors de la nuit, ainsi qu’une carène naïve, ses vieux flancs ruisselants d’ombre. Un nuage, en passant, l’enveloppa de sa silhouette vertigineuse, poursuivit de colline en colline sa course démesurée, s’évanouit. 

 

– Écoute, Guillaume… j’ai manqué à ma parole, j’ai manqué à ma parole le jour même où je me suis réellement senti une parole, le premier jour de ma vie d’homme. Rien pourra-t-il jamais effacer ça ?

 

La main du petit infirme s’était posée dans la sienne et il la sentait centre sa paume, aussi dure, aussi froide qu’une main morte.

 

– C’est ma faute, Philippe. Quand vous avez frappé, je vous ai reconnu tout de suite à travers la vitre, j’aurais dû vous laisser le temps de respirer. Oui, vous parliez d’une voix de somnambule, vos yeux tournaient comme des lampes.

 

Il essaya de croiser sur la poitrine les deux béquilles qui claquèrent l’une contre l’autre, lugubrement. Mais Philippe, à plat ventre, ne cessait d’épier le petit visage résolu, peu à peu cerné par l’aube, au ras de l’herbe. Le jour insidieux en accusait encore l’excessive, la pathétique mobilité. Il voyait se tendre l’arc douloureux de la bouche, la double fossette au creux livide, la recherche anxieuse puis la brusque concentration du regard, tout ce drame familier dont il connaissait depuis longtemps chaque rite secret.

 

– Tant pis, murmure la voix dans un souffle, pour eux seuls – comme si la vieille maison pouvait entendre – ne vous mettez plus en peine de ça, Philippe, ne tournez jamais la tête en arrière, ne pensez jamais qu’au lendemain. Et puis dépêchons-nous ! Dépêchons-nous de faire de grandes choses ensemble, j’ai trop peur de ne pas pouvoir vous suivre jusqu’au bout, vous m’aurez usé avant.

 

Il a glissé les deux mains sous sa nuque et le jour éclaire en plein le visage de nouveau méconnaissable, avec son doux sourire sans âge.

 

– Répondez-moi, Steeny, ne faites pas le têtu. Ou alors menez-moi un peu plus loin, jusqu’aux étables ; ils vont se lever d’une minute à l’autre.

 

–Pas la peine, dit Philippe, ce ne sera pas long. Mon Dieu ! Pourquoi t’ai-je raconté cette histoire ? Il est vrai que je n’avais pas beaucoup dormi, l’averse sonnait sur ma tête, jamais je n’avais tant désiré te voir, toucher ta main, t’entendre ! Pense donc ! J’avais eu beau chercher du haut de la crête les feux de la gare du Plantier, pas moyen, la nuit me poussait dans le dos… Ils auront trouvé ce matin le lit vide, mon chapeau est encore sur la table, et en ouvrant la porte à tâtons, j’ai dû casser quelque chose, un cadre, un vase, je ne sais quoi, cela craquait sous mes bottes… Après tout, ce n’est qu’une phrase tellement obscure, l’imagination d’un ivrogne agonisant, une leçon répétée peut-être ?… Qui pourrait le dire ? D’abord, figure-toi, il n’a même pas voulu tourner les yeux. Ginette avait tiré son bras maigre hors des couvertures, le secouait : « Anthelme, Anthelme ! voilà Philippe… Philippe, le petit Philippe auquel tu as toujours quelque chose à dire. (Oui, mon amour, ne le pressons pas trop, laissons-lui prendre son temps, il s’agit, je crois, de votre père, mon amour !…) Anthelme ! allons, Anthelme… » L’autre s’ébrouait, reniflait ou geignait à petits coups en faisant « non ! » de la tête, tu aurais cru voir une nourrice avec son marmot, pouah ! Enfin il a tout de même cessé de pleurnicher. Jambe-de-Laine m’a poussé aussitôt vers le lit, ses deux mains sur sa poitrine, sa tête contre ma joue : « Il va parler, mon ange, écoute ! écoute ! Délivre un peu sa pauvre âme ! » C’est alors qu’il m’a dit cela… cette chose…

 

– Quoi, au juste ? Tâche de te souvenir. Répète-le-moi mot à mot.

 

– Est-ce que je me rappelle ? Il m’a parlé de mon oncle François, que je n’ai jamais vu, qui est brouillé avec ma mère, – de mon père qui était son camarade au lycée d’Étouy – son copain, son vrai copain ! – ajoutant chaque fois d’autres mots incompréhensibles. Les longues mains de Ginette me passaient sous le nez, je crois qu’elle lui pinçait les côtes, il faisait hi ! hi ! avec une grimace. N’oublie pas qu’il empestait l’alcool, l’odeur de l’alcool couvrait tout… Enfin il a crié – mais j’ai menti, ce n’était pas d’une voix de trompette – il a répété deux fois, le plus fort qu’il a pu : « Philippe n’est pas mort, garçon. Ton père vit toujours, mon garçon ! » Après quoi, ayant hoché gravement le menton à la manière du croquant qui vient de faire un bon tour – de vendre une vache soufflée, par exemple, ou un cheval cornard – il s’est remis à pleurnicher de plus belle, tandis que les larmes de Jambe-de-Laine me coulaient dans le cou. « Garde cela pour toi, Steeny. Il l’a voulu, nous devons respecter sa volonté, la volonté d’un mourant, n’est-ce pas, mon ange ? » Puis elle m’a demandé ma parole d’attendre, de ne rien dire à personne sans sa permission. «Pas un mot à notre ami, surtout ! » … Notre ami, c’est M. Ouine. Je l’ai donnée naturellement. J’ai donné ma parole… Une parole d’honneur à Jambe-de-Laine, je voudrais savoir ce qu’il en pense, M. Ouine !

 

– Vous me l’amènerez, M. Ouine, – si ! vous me l’amènerez, je le veux ! Je le veux. Promettez-moi que vous me l’amènerez ? Vous me l’amènerez demain.

 

– Demain ? Pourquoi pas tout de suite ? Est-ce que je sais seulement où il sera demain ? Mon vieux, figure-toi, il m’a servi lui-même à dîner – du pain de mie, de la marmelade – un dîner de bonne sœur, quoi ! sur sa triste petite table de bois blanc. Et puis j’ai bu comme je n’avais jamais bu, mon cher. Alors, il a dû me coucher dans son lit. Peut-être l’ai-je vu après, un peu plus tard, en casquette, dans un drôle de paletot de cuir, et ses ridicules guêtres de toile, tu sais, comme on en vend dans les bazars. Peut-être l’ai-je vu, peut-être ne l’ai-je pas vu, peut-être n’était-ce qu’un rêve ? Quand je me suis réveillé tout de bon, il était parti.

 

– Parti ? Parti pour où ?

 

– Est-ce que je sais !

 

– Tout de même, en pleine nuit, sous ces torrents d’eau ! Regarde, les pâtures en bas sont noyées, la rivière a monté jusqu’au chemin de Langle.

 

– Que veux-tu que je te dise ! Il n’était plus dans la chambre, voilà tout. Après ça tu peux très bien croire qu’il était allé simplement coucher ailleurs, à l’étage au-dessus, par exemple. L’épatant, c’est qu’on peut l’imaginer dans n’importe quelle conjoncture vraie ou fausse, vulgaire ou inouïe, tragique ou comique, absurde – il se prête à tout, il se prête à tous les rêves. Moi, au contraire, je l’imagine très bien sous « ces torrents d’eau » dans la nuit noire, vers quelque but connu de lui seul, vers son but.

 

– Je dois le voir, reprit l’infirme pensif. Comment osez-vous parler de lui sur ce ton, quand hier encore vous ne le connaissiez guère plus que moi !… Quel homme est-ce donc ? Ah ! Steeny, j’ai peur pour vous.

 

– Idiot !

 

– Mais non, Philippe, je vois plus de choses qu’on ne pense, d’ici, de ce perchoir, avec ce sale village sous mes yeux, tout le jour. J’avais tellement espéré que vous me tireriez de là, mon ami ! Et maintenant, il me semble… Oui, vous avez beau rire ! J’en sais plus que vous maintenant, plus qu’aucun d’eux, j’ai trop souffert. Souffrir, voyez-vous, cela s’apprend. C’est d’abord comme un petit murmure au fond de soi, jour et nuit. Jour et nuit, qu’on dorme ou qu’on veille, n’importe ! Il arrive parfois que vous croyez ne plus l’entendre, mais il suffit de prêter l’oreille : la chose est toujours là qui parle, dans sa langue, une langue inconnue. Des semaines et des semaines passeront encore, et tout à coup, brusquement, voilà que vous commencez à comprendre. Oh ! sans doute, il y a comprendre et comprendre ! Naturellement, ce ne sont pas des mots, des phrases qu’on puisse répéter tels quels et cependant la conversation est établie, vous n’êtes plus seul, vous ne serez plus jamais seul. Même lorsque vous vous sentez bien creux, bien vide, la souffrance fait la demande et la réponse, pense pour vous. Il n’y a qu’à la laisser travailler. Quand je songe à ce que j’étais l’année dernière, tenez, Philippe, j’ai honte ! Si maladroit, si grossier ! Je n’aurais pu vous servir à rien.

 

– Et maintenant ?

 

– Maintenant je ne cherche plus à vous comprendre, je n’ai pas besoin : il me semble que toutes vos peines passent par moi.

 

Il détourne les yeux. Le beau visage de Steeny vient de se durcir, ses lèvres tremblent.

 

– Je te défends, dit-il.

 

Mais sa voix exprime moins la colère qu’une crainte farouche, irraisonnée.

 

– Ce ne sont pas des peines, d’ailleurs, reprend-il en secouant la tête. Je te défends d’appeler ça des peines. Voilà beau temps que je n’ai plus de maison, – une cage de briques avec deux jolies bêtes dedans, ce n’est pas une maison.

 

– Philippe !

 

– Eh bien quoi ? Si le mot te gêne, pense à des tourterelles, à des colombes. je ne dépasse pas les bornes de la licence poétique. D’ailleurs la comparaison ne vaut que pour l’une des deux. On ne peut pas voir maman sans penser aussitôt à une cage dorée. Mais l’autre… Je la vois plutôt avec une muselière d’acier à son perfide petit museau, comme mes furets putoisés. N’importe ! Vois-tu, Guillaume, les types parlent toujours de la maison paternelle. Ça a beau être un peu coco, un peu romance. c’est vrai qu’il n’y a pas de maison maternelle.

 

– Alors ?

 

– Alors, je ne me suis jamais senti si libre, mon vieux. Léger comme une abeille. Je ferai mon miel partout.

 

– Vous ne pensez pas ce que vous dites, Philippe. Pourquoi mentir ? Vous me l’avez dit cent fois : ce que je hais le plus au monde, c’est la facilité. La facilité vous dégoûte.

 

– Et après ? Quand je mesure le temps que nous avons perdu à chercher des héros dans nos livres, j’ai envie de nous battre, Guillaume. Chaque génération devrait avoir ses héros bien à elle, des héros selon son cœur. On ne nous a peut-être pas jugés dignes d’en avoir des neufs, on nous repasse ceux qui ont déjà servi. Servi depuis 1789, avec une légère éclipse vers 1880, en faveur des héros de la science, autre soldat-citoyen, autre libérateur des peuples, autre champion de la démocratie et du droit, zut et zut, et zut ! Le plus comique, mon vieux, c’est qu’en 1914, forcés de justifier les définitions des manuels scolaires, la presse de leur imagerie d’Épinal a failli ne pouvoir suffire aux commandes. Trois, cinq, six millions de héros d’un seul coup. Autant de héros que de gros sous ! Ça vous dégoûte des hommes de bronze. Vive le héros en pâte d’amandes !

 

– Et pourtant, Philippe, vous êtes dur. Rien ne pourra jamais changer ça.

 

– Dur ? Avide plutôt. Ah ! oui ! avide. Tu ne trouves pas qu’ils ont tous l’air de regarder la vie de loin, de bas en haut, chapeau à la main, comme un monument ? Comprends-tu ce que je veux dire ? Palais, cathédrale, musée, – ou simplement gendarmerie, caisse d’épargne, selon le goût de chacun. La vie pour nous, ça ne doit pas être un but, c’est une proie. Et pas une seule, des milliers et des milliers de proies. autant que d’heures. Il s’agit de n’en rater aucune, avant la dernière, la dernière des dernières, celle qui nous échappe toujours, – couic ! Une chose qui bouge, et tu sautes dessus. Dès lors, pourvu que tu t’empares de l’animal, qu’importe si c’est par ruse ou par force ? Tu peux le poursuivre ou l’attendre, l’affûter, le tirer posé ou branché, le prendre au gîte. Ou encore l’avaler au passage comme une truite, à contre-courant, qui engoule le frai. « Je vous apprendrai, m’a-t-il dit, à vous remplir de l’heure qui passe !… »

 

– Qui ça, il ? Oh ! pas besoin de me répondre, allez ! Écoutez, Philippe, c’est horrible ; je suis sûr que vous venez de parler exactement comme lui, je n’aurais pas reconnu votre voix.

 

– Vrai ! Ne te moque pas de lui, Guillaume. Au grand jour, avec ses yeux mi-clos, ses joues glabres, il a l’air de n’importe quoi, d’un agent voyer, d’un mauvais prêtre. C’est dans sa petite chambre de Néréis qu’il faut le voir – tu dirais une chambre de bonne – entre ces quatre murs nus. Tu sais, parmi tant de gens qui se ressemblent, dont la ressemblance est ridicule, odieuse, obscène, – tous pareils, quelle ignominie ! – on rencontre parfois des types, on pense : « Celui-là, c’est Rastignac, ou Marsay, ou julien Sorel », – mais on sent presque aussitôt que ce n’est pas vrai, qu’on est en train de jouer avec soi-même, avec son rêve comme un chaton avec sa queue. Tandis que M. Ouine… Tiens, ce mot de héros, – quand il fixe sur toi son regard dormant, son regard qui a l’air de flotter au ras d’une eau grise – tu ne pourrais pas le prononcer sans rire. Et pourtant… Car nos héros, eux aussi, que veux-tu, ils se ressemblent ! Lui est particulier, unique.

 

– Taisez-vous, dit Guillaume, vous ne l’aimez pas.

 

– Je n’ai pas besoin de l’aimer.

 

– Vous vous servez de lui contre vous-même, il vous venge. Mon Dieu, Philippe, rien ne vous arrêtera plus !

 

– De quoi te plains-tu ? C’était dans nos conventions, vieux frère. Foncer droit devant moi, toujours. Quand le premier pas est fait, il n’y a plus qu’à garder l’équilibre, la pente vous tire toute seule. Ainsi je me demande pourquoi je suis venu chez toi ce matin. J’ai manqué à ma parole et je crève de froid dans ma veste trempée. Beau résultat !

 

– Rapprochez-vous, dit doucement le petit infirme, rapprochez-vous que je tienne votre main dans les miennes… là… ainsi… Mon Dieu, Philippe, vous allez me laisser seul, je ne vous reverrai peut-être plus. Comment exprimer en une minute ce que j’ai mis tant de jours à comprendre ? Et remarquez que ça aurait sauté aux yeux de n’importe qui. Philippe, vous avez trop longtemps tenu chez vous la place d’un mort.

 

– Et après ?

 

– Ne m’interrompez pas. Sinon je ne saurai plus, je perdrai le fil. Il y a mort et mort. Les morts de la guerre sont des morts à part, pas comme les autres. Les épuisés, les résignés, ceux que la maladie, les fièvres, les sueurs ont dégoûtés de leur corps, qui finissent par le haïr – j’ai connu ça, moi, Philippe – ou bien ceux que la catastrophe a surpris, qui sont entrés dans la nuit les yeux grands ouverts, tels quels, avec leurs pauvres petits soucis quotidiens – une lettre à écrire, une visite à faire, un rendez-vous, l’apéritif, que sais-je… au lieu que…

 

– Es-tu bête ! La cheminée qui dégringole, l’autobus qui vous tombe dessus, une balle en plein front, quelle différence ?

 

– Énorme, Steeny ! La mort pouvait les prendre à l’improviste, elle ne les surprenait pas. Abattus en pleine vie, en pleine force et presque toujours à la minute même, comprends-tu, où ils engageaient les dernières réserves d’énergie, les dernières réserves de l’âme. Comment veux-tu que ce soient des morts pareils aux autres, qu’ils acceptent, qu’ils se résignent ? Si ! Si ! écoute encore, écoute jusqu’au bout. Maintenant cette idée-là ne me quitte pas, ni jour ni nuit. La nuit surtout. Vers deux ou trois heures, quand la fièvre tombe, il se fait autour de moi, en moi, en moi plutôt un silence si profond – tu ne peux pas comprendre ! – si profond que je me figure… Mon Dieu, faut-il croire que rien – rien ne passe jamais d’un monde dans l’autre, jamais rien ? Un murmure, une rumeur, que sais-je ? Ça ne t’est pas arrivé de marcher un soir d’octobre, du côté de Brinqueville, sur le plateau, lorsque la brise vient du nord-ouest ? Si tu colles bien ton oreille contre la terre, retenant ton souffle, tu finis par entendre une espèce de roulement sourd qui ne rappelle aucun des bruits de la plaine, qui retentit au creux de la poitrine, qui te serre le cœur : c’est la grande marée d’équinoxe vers Roulers ou Briville là-bas… Peut-être as-tu mis ton oreille juste au point qu’il faut, à la place même où commence à devenir perceptible – pas plus fort qu’une roue de charrette – l’immense détonation des vagues qui va se répercutant sur des milliers et des milliers de milles de mer, sous d’autres cieux que le nôtre – pas plus fort qu’une roue de charrette, tu te rends compte ? Eh bien…

 

– Je devine où tu vas… Mais sois tranquille, mon vieux, les morts sont morts.

 

– Pas ceux-là ! Pas comme tu penses !

 

– Des blagues ! On les a oubliés tout de suite, au contraire, tes morts. Ils étaient trop.

 

– Les oublier… les oublier… Vous voulez dire qu’on fait semblant, Philippe. Ils sont encore trop près, beaucoup trop près, ils n’ont pas encore lâché le monde, ils se cramponnent. Allez, Steeny, un mort qu’on vénère, celui-là est bien mort. La vénération en fera un modèle, un exemple, un symbole – une abstraction. Eux n’en sont pas encore à se nourrir d’encens, de fumées. Ils disent qu’ils les ont reniés, ça me fait rire. Des vaincus, eux ! Et s’ils étaient des tyrans, justement – nos maîtres, nos vrais maîtres ? «Ils n’auraient pas pensé, ils n’auraient pas voulu… » Sait-on ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent ? Le désordre universel, s’ils en étaient cause ? Moi, je les vois très bien à la frontière qu’ils ont franchie trop tôt, malgré eux, et qui s’efforcent de la repasser – les coups qu’ils portent ébranlent le monde. Une, deux, trois générations peut-être qu’ils auront gâchées, faute de pouvoir en façonner une à leur image – leur image vraie, authentique – non pas celle des anniversaires et des commémorations – leur ressemblance, à la ressemblance de leur dernier regard, de leur dernier cri, lorsque toute leur vie s’échappant d’un seul coup, ils griffaient et mordaient la terre. Mais vous verrez qu’ils réussiront, Philippe, ils ne manqueront pas toujours leur coup. Ils finiront bien par l’avoir, leur génération, et Dieu sait ce qu’elle sera. Leur génération à eux, corps et âme. Rien de commun sûrement avec le poilu de la place de la mairie, et sa bonne grosse moustache de zinc ! D’ailleurs m’est avis que nous ne les attendrons pas longtemps, mon vieux, les héritiers, les légitimes. Ils sont en route. Et vous par exemple, Philippe…

 

– Moi !

 

– Vous ! Votre avidité, votre dureté, votre passion de revanche – cette rage à vous contredire, à vous renier, comme si vous aviez fait déjà de grandes choses, des choses mémorables, et qu’elles vous eussent déçu… Tenez, votre admiration pour M. Ouine, votre idée d’un héroïsme à rebours… Hélas ! Philippe, lorsque vous serez las des luttes contre vous-même, il sera trop tard, je serai mort.

 

Son visage à cette minute tout rayonnant d’intelligence et de volonté faisait face au paysage si nu sous la brume, pauvre et nu.

 

– J’ai pensé cela souvent, dit Steeny d’une voix sombre. Me crois-tu assez bête pour n’avoir pas compris depuis longtemps que ce n’est pas de moi seulement qu’elles ont peur là-bas ? mais que m’importe, à présent, que m’importe surtout, si mon père vit ?

 

– Mon Dieu, Philippe, êtes-vous capable de croire une telle nouvelle possible et d’en parler comme d’une chose indifférente ? Mais vous ne la croyez pas possible !

 

– S’il vit, c’est aussi qu’il est mort pour moi, le plus vraiment mort, tout à fait mort : je ne lui pardonnerai jamais.

 

– Vous ne la croyez pas possible ?

 

–Tu m’embêtes ! Crois-tu aux marquis de Vandomme, toi ? Dans toute l’histoire d’Ardenne ou de Lorraine, pas trace de Vandomme, pas plus de Vandomme que sur ma main, tu me l’as dit vingt fois – le petit homme vert s’est fichu de nous. Eh bien ! nous voilà logés à la même enseigne, toi et moi, plus d’ancêtres, le monde commence. J’aime mieux ça.

 

Il s’était mis debout, dans sa veste trempée de pluie, et juste à la hauteur de ses épaules, Guillaume voyait fuir la ligne immense des collines sur un ciel brouillé, couleur de saumure.

 

– Allez-vous-en, dit l’infirme avec douceur, allez-vous-en ! Je veux dire éloignez-vous un peu, tournez-moi le dos, je suis sûr que vous allez pleurer. 

 

– Hop ! Steeny… par ici Steeny, mon petit ange…

 

Du creux où ils s’étaient blottis la haie d’épines faisait un obstacle infranchissable. Même debout, Steeny ne distinguait qu’à peine, sur le fond encore obscur, la crête hérissée, les pousses du dernier printemps. Mais tout à coup, dans le silence, le fer d’un cheval invisible sonna sur une pierre, et presque aussitôt, contre la barrière, à deux pas, Ginette parut.

 

– Ici, par ici, Steeny, chère âme ?…

 

On voyait remuer, entre les lattes grises, son visage peint, verni de la pointe affaissée du menton jusqu’à ses hauts sourcils châtains – cette image violente, inexplicable, à cette heure, en ce lieu, parmi ces choses paisibles, aussi lugubre qu’une tête coupée. La grande jument toussa dans le brouillard.

 

– Voulez-vous me rendre un grand service, Steeny ? (Elle glissait les doigts entre sa chemise et son cou, l’attirait doucement vers elle.) Rentrez chez vous, prenez votre bicyclette et courez informer M. Ouine que je ne puis m’arrêter à Fenouille. Je vais aller plus loin, beaucoup plus loin. N’est-ce pas, vous ferez ainsi, mon amour ?

 

– Peut-être, dit méchamment Steeny. Et d’abord je prendrai mon bain.

 

– Vous ferez, commença-t-elle en tournant le dos, de sa voix puérile…

 

Mais à la même seconde le poitrail de la jument la heurtait en pleine poitrine, elle essaya de s’accrocher aux brancards et roula contre le talus.

 

– Philippe !

 

Un moment, la bête étonnée chercha son mors, secouant avec rage ses guides flottantes, et déjà les petites mains de l’enfant tiraient sur les longues branches d’acier, broyaient la bouche délicate. Admirable détente de l’être, merveille d’oubli ! Il sentait sous ses doigts, il tenait tout entière entre ses paumes la puissance de ces hanches énormes, de la croupe écrasée contre le sol, de ces cuisses géantes, que la douleur faisait trembler, blanches d’écume, entre deux gerbes de boue. Maintenant, sa résistance brisée, elle fuyait devant lui, à reculons, de plus en plus vite.

 

– Attention ! cria l’infirme, de l’autre côté de la haie. Prenez garde, Steeny ! Prendre garde à quoi ? La grande jument tombe sur les genoux.

 

– Sale bête.

 

Il a lâché exprès les rênes, essuie son visage ruisselant de boue. Que dire ? Quoi de plus morne qu’un chemin défoncé par forage, la double coulée d’argile où le purin s’étale en flaques huileuses, l’immense gargouillis des terres saturées ? Qu’importe !

 

Il ne voit que la bête vaincue, il n’entend que le souffle rude, précipité, sur un rythme d’épouvante, le grincement des cuirs trempés de sueur, il aspire furieusement, à pleine gorge, une odeur si chaude, si vivante qu’elle ressemble à celle du sang. Tout ce qui en lui d’ordinaire juge, raisonne, accepte ou repousse, se tait. Dieu sait combien de fois déjà, au cours des dernières semaines, il a cru qu’allait se rompre un lien chaque jour plus fragile, surgir le monstre… « Qu’il est rageur ! disait Miss avec son sourire ambigu, regardez-le, Madame ; vous croiriez voir un petit taureau. » Colères précoces, aux trois quarts feintes en dépit des larmes, vains simulacres impuissants à délivrer le dieu prisonnier ! Leur mensonge n’en finissait pas de lui empoisonner le cœur. Tandis qu’aujourd’hui…

 

– Rendez-moi ce paquet, Philippe…

 

La robe de Mme de Néréis est fendue à la taille, découvre une pauvre combinaison de jersey ; un pan de soie traîne dans l’eau jaune. Ginette aurait-elle peur ? Sa bouche esquisse une grimace douloureuse et le rouge des lèvres a coulé jusqu’au menton.

 

– Dans votre main… là… voyons, Philippe !

 

Tiens ! c’est vrai qu’un cahot a jeté hors de la voiture une chose informe, qu’il a rattrapée au vol… «Philippe ! Philippe !… » Comme elle prie ! Et pourtant le regard n’implore plus. Les deux mains gantées d’argile, avec leurs dix griffes peintes, dessinent en l’air, à son insu, on ne sait quelle menace, le geste gauche d’une de ces terreurs d’enfants, prompte à tuer.

 

– À bas les pattes ! crie Steeny, furieux. Est-ce que vous ne pourriez pas la demander poliment, au moins, votre saleté ?

 

Il a sauté en arrière et fait tourner le paquet au bout de sa ficelle. Pour le suivre, le regard affolé de Ginette va et vient comme la navette du tisserand. Flûte ! voilà que se crève brusquement le journal trempé de pluie, tout s’éparpille, et Steeny se penche pour retirer de l’ornière un petit paletot de velours brun… « Qu’est-ce que c’est qu’ça ?… » ricane-t-il. Mais il n’a pas le temps d’achever, ni même de lever la tête et il lance au hasard une ruade inutile. Ginette s’est laissée tomber sur lui, en gémissant. Lorsqu’il se redresse, ses mains sont vides, et la grande jument calmée s’éloigne au pas, puis au trot.

 

– Putain ! Sacrée putain de malheur !

 

– Venez jusqu’à la maison, Philippe, dit l’infirme de sa voix grave, vous pouvez monter par là, prenez seulement ma béquille. Tiens, c’est drôle, votre poignet saigne.

 

– L’idiote m’a mordu, je crois, constate Philippe. Oui, voilà toutes ses dents marquées dans ma peau. Oh ! oh ! Guillaume, voilà déjà qu’elle tourne aux Roches, tout là-bas, on croirait même qu’elle galope !… Oui, ma parole, elle galope ! Où diable peut-elle aller si bon matin !… Et puis ne hausse pas les épaules comme ça, mon vieux, tu m’agaces…

 

– Je ne hausse pas les épaules, dit l’infirme, vous me faites seulement pitié, Philippe.

 

Il enveloppa son ami d’un regard rapide et reprit avec une extraordinaire noblesse d’accent, d’une voix si grave, si pure qu’elle parut effacer en une seconde jusqu’au souvenir de l’inexplicable, de la lugubre apparition :

 

– Peur et pitié…

 

– À Dieu, Guillaume ! cria Philippe, et il s’enfuit. 

 

Ils ont porté le petit cadavre dans la salle de la mairie, sur la table hâtivement dépouillée de son tapis vert. À sa droite le garde champêtre a rangé drôlement les deux souliers, face à face, et qui ont l’air de se faire signe l’un à l’autre, de leurs semelles tordues. C’est tout. Un charretier des Croules, un ivrogne, l’a trouvé ce matin par hasard, juste au ras de l’étang, sous les ronces, nu. «Le courant l’a déshabillé pour sûr, un fameux courant ! L’eau bouillait autour comme de la bière. » Mais au premier coup d’œil il a reconnu le valet des Malicorne, un gamin bien honnête, pas vicieux. Tonnerre ! Sa pauvre tête n’était qu’une boule de vase et de cailloux. « Je l’aurais cru décapité, c’pauvre fieux ! » dit-il. 

 

Le maire vient d’enfiler sa culotte. Déjà tinte l’enclume du maréchal au fond de la rue muette, l’immense rue muette, lavée de frais, surprise telle quelle par l’aube, pleine encore des formes et des rumeurs de la veille. Un moment elle apparaît plus claire, plus blonde et comme limpide, si fraîche qu’un moribond y poserait la joue, si proche qu’elle semble au niveau des grandes baies vides, jette au plafond son reflet… Mais déjà l’ombre l’a prise en écharpe, puis galope d’un bout à l’autre, jusqu’à la dernière crête visible, la montée de Trablois dont le mince copeau d’or saute à son tour. Le ciel gris s’élance de toutes parts en rugissant, puis s’apaise aussi vite : une pluie fine commence à tomber, l’angélus sonne.

 

– Nous aurons encore de l’eau, dit le maire. Mauvais pour les constatations. 

 

Ses gros yeux distillent une larme suspecte arrêtée au bord des cils et qui roule sans cesse. Il faudra qu’il l’écrase ce soir, avant de s’endormir, et la nuit en reformera une autre. Sacré farceur ! Son nez verni par l’herpès avec son réseau de veinules bleues, sa rondeur élastique, son excessive mobilité, terrorise sa femme. À vrai dire au milieu de cette face usée, il éclate d’une vie effrayante, goguenarde. « C’est mon gris-gris », disait-il jadis aux demoiselles. Et plus d’une a voulu tenir dans sa paume ce nez monstrueux car l’ancien brasseur ne cache pas son goût pour les fillettes. « Oui, ma petite, figure-toi, j’ai senti battre son cœur tout au bout, c’est comme si tu tenais une vraie bête. » Le bonhomme n’est pas loin de penser comme elles, mais il garde à présent son secret. Sous prétexte d’une confidence, faite d’ailleurs par bravade, le docteur Malépine, en pleine réunion des délégués cantonaux, l’a pressé de questions saugrenues, parlé d’hyperesthésie des centres nerveux du bulbe, et finalement traité de grand olfactif. « Cher ami, la Science appelle les choses par leur nom : l’appendice nasal est chez vous un des organes du plaisir. Notez bien, messieurs, que l’observation n’est pas nouvelle : Duriez cite l’exemple d’un malade que la moindre trace d’iodoforme excitait jusqu’au spasme. Le nez se colorait brusquement et il y a même noté – chose incroyable – des phénomènes d’érection. » Malheureux olfactif ! Il a ri d’abord comme les autres, sans trop comprendre, et il n’était pas peu fier, non plus, de se voir comparé à M. Émile Zola. Il a fallu des jours et des jours de paresse, des jours et des jours passés sous la tonnelle, face à la mince cheminée de briques, au loin – les toits roses de son ancienne brasserie, du royaume perdu – des jours et des jours d’ennui, pour que germât l’infime graine du doute, le premier doute.

 

Et c’est vrai qu’il n’a jamais été un garçon ordinaire avant que les cours capricieux de l’orge ou du houblon aient donné un sens à chaque heure, à chaque minute de sa vie… Mon Dieu ! c’est vrai qu’il a humé, flairé, reniflé plus que personne, possédé sa jeunesse par les narines, et la vieillesse qui commence a elle aussi son odeur… Sa vraie mémoire est là, entre les deux yeux, au fond de ces cryptes obscures. Une bouffée de vent au travers de la route, la voiture qui passe, tiède sous la bâche, le mouchoir neuf qu’on déplie, moins encore – voilà le trait fulgurant du souvenir, tel regard, tel visage, tel signe voluptueux : la pénombre d’une chambre, un lit de fer, ou la meule hospitalière, criblée de soleil à midi… et aussitôt quelle sueur glacée au creux des mains ! Malheureusement chacun de ces coups le frappe au même point de la nuque et son regard a bien de la peine à déchirer la toile d’araignée que la brusque poussée du sang vient tisser dans ses prunelles. Milliard de dieux ! Faut-il découvrir à soixante ans passés qu’on n’est pas comme les autres, scandale des scandales, effroyable damnation des imbéciles ! Lui qu’aucune femme n’a jamais vu pâlir se découvre maintenant à l’égard de ce nez difforme, impur, inexplicable, une espèce de pudeur comique. Vaine défense ! L’idée sournoise s’est enfoncée au plus épais de sa cervelle et toutes les pinces du beau docteur à barbe blonde ne l’en délogeraient plus. « Pas comme les autres » – lui, le magistrat municipal, un maire… « Tiens, Malvina, dit-il à sa femme ébahie, j’aimerais autant d’être curé ! » Que faire ? L’imprudent Malépine, en parlant de neurasthénie, n’a d’ailleurs qu’aggravé le mal. Quoi donc ! elle est là, quelque part, sous son crâne, l’imperceptible meurtrissure héritée d’un aïeul inconnu, le repli enflammé où l’épouvante a pondu son œuf, ainsi qu’une mouche bleue ! Fou qu’il était, pauvre fou, d’avoir tiré vanité jadis de son inavouable flair ! La semaine dernière encore, chassant le renard du côté des fonds Goubaud, les camarades ont marché sur un vieux piège rouillé, au bout de sa chaîne, marquée de sang frais : «Allons, Arsène ! » Nul d’entre eux n’ignore qu’au temps de sa jeunesse il passait pour capable d’éventer, au petit jour, le gîte encore tiède sous les feuillages ruisselants… « Allons, Arsène ! » Mais il a haussé les épaules, très digne, bien qu’avec une grimace de détresse. «Idiots ! Me suis-je assez payé votre tête, dans le temps, imbéciles ! » Et de rire… Hélas ! l’attention qu’il apporte désormais à sa bizarre manie l’exerce incroyablement, bien loin de l’apaiser. Jamais, non jamais ses narines maudites n’ont mieux goûté, savouré, filtré au travers d’invisibles cils, les trillions de houppes nerveuses, un air plus riche, plus dense, chargé d’odeurs qui glissent les unes sur les autres, ou se pénètrent sans se confondre jusqu’au cœur du jour quand la force de midi les étale en une seule nappe épaisse, toute bouillonnante sous le soleil comme ces grasses eaux, pleines de bulles. Alors, à l’abri du mur, le chapeau rabattu sur les yeux, il connaît une sorte de répit dans la saturation des cinq sens, le repos noir de l’ivresse. Nul ne se doute que le dégoût, sinon le remords, des plaisirs hélas ! désormais sans retour a pris chez le bonhomme vicieux, tout environné du pressentiment de la mort, la forme de ce délire cocasse. « Tiens, Malvina, s’est-il écrié un soir, je ne suis au fond qu’un cochon ! – Imbécile, on va l’entendre ! » Et prenant le ciel à témoin de ses deux bras maigres que la crise de l’âge mûr a couverts d’un duvet satiné : « Ça voudrait être conseiller général, et ça ne se respecte même pas soi-même ! » N’importe ! le cri n’en a pas moins soulagé son cœur. Parfois, il rêve de poursuivre la confidence sur l’oreiller, en pleine nuit, de se délivrer une fois pour toutes, dût la vieille crever de rage ou lui éclater de rire au nez. En attendant il se lave chaque matin et chaque soir à grande eau, tout nu devant le baquet, se frotte avec frénésie comme si, déclare Malvina, il en voulait à sa vieille peau. Tant pis pour Malvina ! L’heure qui suit est bonne, sans rêves, presque blanche. Répondant au docteur qui le félicite, en son langage, de demander « au traitement hydrothérapique, même sommaire, les apaisements que certains naïfs attendent de pratiques superstitieuses », il a eu ce mot profond, déchirant : « Le difficile, voyez-vous, c’est seulement d’avoir pitié de soi. »

 

– Antoine, un peu de tenue que diable ! Respect au mort.

 

Le vieux garde, un bras replié sur la table, la tête nichée au creux des coudes, ronfle. Sa manche droite effleure la petite main exsangue, ouverte comme une fleur.

 

– Et le Parquet qui n’arrive pas ! Une heure de plus, advienne que pourra. Je commence l’instruction moi-même. Où est le témoin ?

 

– Quel témoin ?

 

– L’homme qui a trouvé le cadavre.

 

– Il est saoul, dit le garde. Saoul perdu. Il a fait ouvrir l’estaminet. Paraît qu’il boit là dedans, tout seul, deux chaises pour son cul, comme un capitaine.

 

Le maire ne bronche pas, mais ses bonnes joues un peu molles ont frémi, puis rougissent. Hélas ! voilà des semaines que l’effroyable sollicitude du docteur Malépine tisse autour de lui ses fils magiques. Un mot qu’on feint de retenir trop tard, un sourire, un silence ou la brusque échappée du regard, et cette manière que les docteurs ont de suivre à travers l’espace une sorte de trajectoire invisible, un destin connu d’eux seuls, en faut-il plus pour ruiner le crédit d’un magistrat municipal, le jeter bas ? Entre l’épouse dolente, l’instituteur confidentiel, les employés doucement ironiques, l’ancien brasseur, au soir d’une vie de notable commerçant, pleine d’échéances triomphales, se retrouve tel quel, aussi désarmé que jadis, lorsque à l’abri du préau d’école, l’hiver, sous l’unique bec de gaz qui crache et siffle dans le vent, il bourrait de croquignoles la pochette des filles – oui, même ceint de l’écharpe tricolore, toujours le gros garçon avide et craintif, pareil à un marmot géant.

 

– Dispense de vos réflexions… pas matière à rigolade… responsable de tout… Feriez mieux de garder vos distances…

 

Par la porte entrouverte monte l’odeur du café chaud. En un tournemain, le vieux poêle du rez-de-chaussée a été vidé de ses cendres, bourré de bois sec, et Malvina, un tablier noué sur sa robe de serge, remplit à petits coups la cafetière, pour ces messieurs. Son regard noir et dansant saute d’un coin à l’autre de l’immense pièce, scrute chaque pouce des murs nus. « Notre premier crime ! » pense-t-elle. Car elle croit au crime. Tout à l’heure, tandis qu’Arsène, hors de lui, tournait la poignée de la fenêtre à contresens, lançait des coups de poing dans les persiennes, elle s’est approchée du petit cadavre, l’a retourné de ses mains silencieuses, expertes, car elle n’a pas peur des morts… Et puis, c’est bon ! Ce qu’elle a vu ne regarde personne.

 

 

– Écoute, Arsène… Allons, bon, le voilà vert, il croit que le mort remue.

 

La pluie sonne aux vitres. À chaque hoquet de l’évier, une gouttière répond, très loin, par une sorte de cri plaintif, pareil à l’appel du crapaud. Est-ce la gouttière vraiment, ou la girouette, ou quelque corneille pensive, hérissée, tombée du ciel ? Au dehors, l’immense pulsation de l’averse couvre tout.

 

– On a marché, grosse bête. Monte vite.

 

Il est si laid, grimpant l’escalier quatre à quatre, sa bouteille de genièvre oubliée dans la main, qu’elle lui crie :

 

– Antoine a dû laisser ouverte la porte du secrétariat. C’est le docteur, sûrement. Pose ton litre.

 

– Tiens, le voilà ton litre.

 

Il jette rageusement la bouteille à toute volée, par un vasistas entrouvert.

 

– Eh bien, docteur ?

 

Mais dès le seuil, une fois de plus, hélas ! le cœur lui manque. Le docteur Malépine tourne vers la porte un visage fleuri et sa bouche essaie un sourire menaçant, tel que d’une nourrice à son poupon.

 

– Hé ! hé ! encore l’entorse au régime ! L’administré vous rend hommage et le docteur s’insurge. Fâcheuse contradiction.

 

Sa main vermeille, au poignet cerclé d’or, caresse distraitement la poitrine grise du mort, maintenant aussi dure que la pierre.

 

– Impossible de venir plus tôt, quel temps ! Dites-moi, cher ami, l’affaire est simple comme bonjour. Il y a eu crime.

 

– Vous êtes sûr ?

 

– Allons donc !

 

De l’index, il fait basculer le menton du cadavre, découvre sur le cou ridé une autre ligne plus profonde, un mince bourrelet, couleur d’aubergine.

 

– Étranglé… Je dis étranglé à l’aide d’une corde très fine, ou peut-être d’un fil de laiton. Voyez : la coupure est nette… Hein ? Quoi ? Quoi donc ? Ça vous remue tellement, cette petite mise en scène ? Excusez-moi, j’ai parlé sans précaution, comme à un confrère. Allons ! allons ! ne le regardez pas, voilà tout.

 

– Docteur, fit tout d’un coup le pauvre homme avec une gravité comique, ils en veulent à mon écharpe. Ils en veulent à mon écharpe, ils l’auront. J’ai connu des heures difficiles. Sept ans après avoir acquis notre fonds, vous ne le croiriez pas, docteur, je mettais encore mes billets dans une vessie de porc : la vieille m’a payé mon premier portefeuille en 1895. Un portefeuille tout plein, tout rond, plein à faire péter la couture, voilà qui vous chauffe le cœur d’un homme. Je le portais sous ma chemise, été comme hiver, il avait pris ma chaleur, il était à moi comme ma peau. Nom de Dieu ! Et voilà que je perds confiance, moi, un garçon qui ne doit rien à personne, un garçon qui connaît la vie ! Sacré va-nu-pieds de gosse !

 

Il hausse les épaules avec dégoût.

 

– On appelle ça une victime. En un sens, docteur, je trouve ça peut-être plus répugnant à voir que le coupable. Un coupable, c’est pareil à vous, ça vient, ça va, ça respire, c’est vivant. Bien fin qui déchiffrerait sa figure. Tenez : une supposition que vous le rencontreriez demain, à Montreuil, à Boulogne, vous pourriez aussi bien trinquer avec lui, sans savoir. Son crime ! Qu’est-ce qui lui en reste, de son crime ! Qu’est-ce qu’une ou deux pauvres minutes dans la vie d’un homme ? Au lieu que ces macchabées, ils ont le crime au ventre, les cochons, ils suent le crime. Je ne leur reproche pas leur malheur, bien entendu. Avant leur malheur, je les plains, je les respecte. Mais une fois le coup fait, lorsque la loi ne peut plus rien pour eux, je trouve que la malice a l’air de leur sortir par tous les pores, ils jettent le déshonneur sur un pays, compromettent le monde, ridiculisent la société. Vous me direz qu’on doit punir les assassins. D’accord. Seulement la chose devrait se régler entre policiers pour éviter le scandale, et d’après la situation de la victime. Car, entre nous, y a-t-il du bon sens à mettre toute la magistrature aux ordres d’un malheureux petit vacher mort, comme si c’était un prince de la science, par exemple, ou un ministre ? Ce morveux-là me coûtera mon écharpe, aussi vrai que je m’appelle Arsène ; on peut la mettre avec lui sous la terre. Regardez-le. Il est là tranquille, souriant, vous le prendriez pour un fils de famille, sa propre mère ne le reconnaîtrait pas. Bon Dieu de bon Dieu ! Quand je le voyais passer pieds nus, derrière son bétail, est-ce que je pouvais me douter qu’un jour… Misère de misère… D’autant qu’on ne sait jamais avec ces galopins, ils ne font rien comme les autres, ils ont des ruses de sauvages. Une réprimande un peu forte, une bonne gifle, et les voilà qui se détruisent rien que pour embêter le patron, par vice. Ou bien le courant l’aura traîné toute la nuit hors du lit de la rivière, dans les buissons, et le collet d’un braco l’a croché en passant… Voyons… voyons… Vaut-il pas mieux arranger la chose que risquer de mettre les gens sens dessus dessous, de bouleverser ma commune ? Une commune aussi tranquille, le cœur, la moelle du canton ! Sacré vacher de malheur !

 

– Dites donc, cher ami, vous raconterez ça au médecin légiste, à mon confrère. Quant à moi !

 

Du bout des doigts, il tapote distraitement l’énorme joue de l’ancien brasseur, de ce même geste familier dont il encourage la confidence d’une fille enceinte sous le regard impassible de l’Esculape en marbre noir qui trône sur sa cheminée.

 

– Vous êtes un enfant, mon cher. Ne rougissez donc pas comme ça ! Tous les nerveux sont des enfants, de vrais bébés. Où diable prenez-vous qu’une affaire aussi banale puisse vous coûter votre écharpe ? Comment ? Pourquoi ? …Hein ? Qu’est-ce que vous dites ?

 

– Pres… Pressentiment… balbutie le bonhomme écarlate.

 

– Pressentiments ? Laissez-moi tranquille avec vos pressentiments. Tenez, un de ces jours, je finirai peut-être par vous envoyer à confesse – oui, parole d’honneur ! Vous faites du scrupule, mon cher, comme beaucoup de vieux pécheurs, au tournant de la soixantaine. Bref, il y a quelque chose qui ne va pas, là, au creux de l’épigastre, pas vrai ? Enfin, un peu plus bas, si vous voulez, au plexus, quoi, au siège de l’âme… Un gros reliquat d’images polissonnes pas trop faciles à éliminer désormais, du moins comme autrefois, hein ! sacré farceur ! Alors, on rêve d’innocence, de pureté, de rachat – que sais-je ? des bêtises. Un vicieux est toujours idéaliste, retenez ça, mon bonhomme…

 

Il a pris distraitement, sur la table, le poing crispé du mort et le masse doucement, des deux mains, comme pour l’ouvrir.

 

– Notez que vous avez parfaitement le droit de ne pas croire un mot de ce que je vous dis. Lorsqu’un gaillard a couru la fillette toute sa vie, vous ne lui mettrez pas facilement dans la tête qu’il recommence à rebours la crise de l’adolescence… Ne rougissez donc pas, que diable ! Nous sommes entre nous, sacrebleu !

 

– Rien à me reprocher… absolument rien… Bêtises comme tout le monde… Marcher tête haute, docteur… Regarder en face les… les…

 

– Parbleu ! Mais c’est justement ce que je vous demande, moi, de regarder les gens bien en face, tranquillement, droit dans les yeux. Les meilleurs ne valent pas cher. Ayant posé sur ses genoux la petite main toujours close, il s’efforçait d’en desserrer les doigts, un par un, sans violence, de l’extrémité d’une règle délicatement introduite sous la paume.

 

– Voyez-vous, Arsène, reprit-il, – mais cette fois presque à voix basse, vous ferez bien de surveiller vos paroles. Le devoir d’un magistrat est d’aider la justice, non de l’égarer… D’ailleurs, l’hypothèse du suicide ne tient pas debout.

 

– Je retrouverai le collet, nom de Dieu ! cria soudain le maire d’une voix tonnante. Oui, nous descendrons le cours de la rivière avec ces messieurs du Parquet – il y a des coulées tout le long des berges, un nigaud a voulu peut-être tendre aux loutres, les gens sont si bêtes ! Et qui diable aurait tué ce gamin, d’abord ? Supposons que ce soit un maraudeur, un chemineau, la route est à tout le monde, pas vrai ? En ce cas, on pourrait dire que l’affaire ne regarde pas la commune. Au lieu que… Au lieu que…

 

Il tourna deux fois, lentement, solennellement, de droite à gauche, sa grosse tête pourpre au regard vague et comme laiteux, pareil à celui des très petits enfants.

 

– J’aime autant me détruire, dit-il.

 

– Attendez la fin, répliqua le docteur, d’une voix exagérément calme ; la fin promet d’être passionnante, mon cher…

 

Presque au ras du sol, la petite main vide, désormais sans secret, oscillait imperceptiblement, cachant et découvrant tour à tour le creux noirci de sa paume. Le beau docteur la reposa brusquement sur la table :

 

– Une voiture ? Déjà ? Tonnerre ! ces messieurs du Parquet se sont levés aujourd’hui de bon matin.

 

– Ce n’est pas le Parquet, dit le maire à la fenêtre. C’est la folle de Néréis, Jambe-de-Laine, avec sa jument… Faut croire que M. Anthelme a passé.

 

– Minute, Arsène, minute ! Retenez-la en bas, mon garçon. Elle est bien capable d’avoir reniflé notre mort de là-bas, de son perchoir, comme une corneille.

 

 

– On l’a mis ici, pauvre ange, dit la châtelaine de Néréis, debout sur le seuil. Le gros homme ne se retourna même pas. Épaules basses, nuque ployée, bras tombants, il offrait au jour blême rayé de pluie son visage triste dans une espèce d’abandon total. Une seconde, le regard du beau docteur, si vif derrière le binocle, enveloppa comme d’un trait de feu cette face devenue tout à coup inintelligible – unie et comme effacée par la honte, le remords, une pitié désespérée de soi-même, – le remords sans cause et sans nom.

 

– Vous feriez mieux de filer dès maintenant, madame, observa-t-il avec une surprenante douceur. Rien à faire pour vous ici.

 

Déjà elle avançait vers lui de son pas magnifique. La chute avait plaqué sur sa hanche une énorme tache de boue, et il y avait encore de cette boue au dos du bras mis à nu, déchiré par les ronces, et sur le visage enflammé où elle avait sans doute promené ses mains. C’était miracle qu’elle réussît à se tenir debout sur ses ridicules petits souliers de velours trempés d’eau, et elle devait repousser du pied, en marchant, avec un geste d’agacement puéril, un pan déchiré de la longue jupe. Elle s’assit.

 

– Que de peines, que d’embarras… La grande jument m’a scié les mains – oui, docteur, voyez-les plutôt – quelle folle ! Là-haut, dans la plaine, figurez-vous, le grain d’ouest nous a pris de flanc ; elle s’est mise à crier de terreur, oui, monsieur, j’ai cru que je ne la tiendrais pas, qu’elle m’emmenait…

 

– Que faites-vous de ce diable de paquet-là ? dit le médecin de Fenouille. Vous l’aurez ramassé en chemin, dans le ruisseau, bien sûr ?

 

Elle rit.

 

– N’est-ce pas ? Ce sont ces sales enfants, Steeny surtout, vilain petit diable ! Il s’est battu avec la grande jument, il a déchiré ma robe, je l’ai vu à quatre pattes dans la boue, flambant de colère – un amour… Mais trêve de bavardages, docteur, je ne suis venue ici que pour accomplir un devoir, je veux maintenant parler à M. le juge d’instruction.

 

– Mazette ! S’il s’agit d’une mission à remplir, inutile d’attendre, nous allons voir ça entre nous. Et d’abord, Arsène, ouvrez la fenêtre. Si la nature ne m’a pas aussi généreusement doué que vous sous le rapport de l’odorat, je distingue néanmoins les bonnes odeurs des mauvaises. Et vous sentez diablement mauvais, sans reproche, belle dame !

 

– Vraiment ? Dieu, que je suis fâchée, dit-elle. Ne croyez-vous pas que… que cela peut venir…

 

Elle toucha le bras du maire de sa longue main encore si pure sous la boue et le cambouis.

 

– Taratata ! reprit grossièrement le docteur, on vous connaît, je connais votre nid à rats. Et puis, tenez, Arsène, donnez-moi des pincettes, voulez-vous ? Je ne toucherai ce paquet qu’avec une paire de pincettes.

 

– Il n’est pas si sale, je vous jure, protesta-t-elle avec un effrayant sourire. De la terre, seulement, un peu de terre… D’ailleurs, monsieur, permettez, je vais le déficeler moi-même.

 

Son magnifique regard humilié, le regard magique qui avait dévoré toute une vie d’homme, allait de l’un à l’autre de ses deux bourreaux, ainsi qu’une bête innocente.

 

– Pas sur la table ! hurla le docteur. Par terre, entendez-vous ? Par terre, nom de Dieu !

 

– Bon, bon, dit-elle. Ne vous fâchez pas, qu’importe ! Tenez, voici la petite chemise, le pantalon, les bretelles. Seulement je n’ai retrouvé qu’une chaussure. Peut-être le courant aura-t-il emporté l’autre ?

 

Elle étalait à mesure chaque pièce sur le parquet du bout de sa bottine crevée.

 

– Qu’est-ce que c’est que ce déballage ? Où avez-vous trouvé ça, mon enfant ? Du seuil de la porte, Malvina contemplait cette scène en silence, les deux mains sur son tablier.

 

– Allez-vous-en, madame ! implora la malheureuse toute tremblante.

 

– Je suis chez moi, madame, repartit la mairesse en branlant la tête, avec une gravité railleuse.

 

– Bien, madame. Alors je ne parlerai que devant M. le juge d’instruction, madame.

 

– Eh bien ! non, vous parlerez tout de suite, ma chère, conclut nonchalamment le médecin de Fenouille. Du papier, Arsène. Prenez mon stylographe, cher ami. Je vous écoute, mon enfant.

 

– N’écrivez pas ! Non, monsieur, n’écrivez rien, gémit-elle. Tout ceci entre nous, jurez-moi. Oui, oui, docteur, dites : « Je le jure. » Pas un mot avant que vous ayez juré, pas un mot. Et qu’il n’en sache rien, jamais jamais – j’ai votre parole, monsieur le maire ? Jamais. Il me tuerait comme une souris.

 

– Ah ! ah ! nous vous voyons venir, toute belle, dit le docteur en riant aux larmes. Vous la voyez venir, Arsène ? Évidemment, il s’agit de votre pensionnaire. Écoutez, reprit-il, faites vite, acquittez-vous rapidement de cette petite formalité. Depuis un an – ne parlons pas des lettres anonymes que M. le procureur de la République jette régulièrement au panier – vous l’avez accusé de je ne sais combien de gentillesses qui vont de la simple escroquerie à la tentative de meurtre sur votre précieuse personne ou celle de votre mari, accusations ridicules et qui s’effondrent au premier témoignage entendu. Sacré château de Néréis, sacrés châtelains ! Le feu, vous entendez, ma toute belle, il faudrait le feu pour venir à bout de ce nid à mensonges et à grenouilles. Un bel incendie, vous dis-je, sacrebleu ! Et à la châtelaine, une chemise soufrée comme au temps des moines – oui – une jolie petite chemise soufrée, bien raide et bien rêche, une vraie guérite, avec un bonnet cornu.

 

– Quelle plaisanterie ! dit-elle en s’efforçant de sourire. Comment osez-vous parler ainsi devant un mort… Mon Dieu, mon Dieu, voyez comme il est beau, comme il écoute… Eh bien ! oui, docteur ; j’accuse formellement…

 

Elle jeta de nouveau vers la mairesse un regard épouvanté.

 

– Messieurs, reprit-elle à voix basse, j’ai trouvé ces vêtements dans la chambre… non, pas exactement dans sa chambre, soyons justes. Vous savez que la porte de la chambre ouvre au fond d’une sorte de corridor…

 

– Bien, bien, dit froidement le médecin de Fenouille, faites-nous grâce des précisions. Bref, vous accusez formellement du meurtre de ce jeune homme votre pensionnaire M. Ouine. Très bien. Cher ami, demandez quelques vieux journaux à votre femme, et de la ficelle. Nous n’allons pas laisser plus longtemps traîner ces saletés-là sur le parquet, je suppose ?

 

Mme de Néréis haussa doucement les épaules et commença de ramasser les hardes une à une, avec lenteur, les étalant à mesure au creux de sa pauvre jupe. Une grosse larme tomba sur ses mains.

 

– Et qu’est-ce que vous dites de ça, vous le maire ? s’écria tout à coup le galant docteur avec une colère feinte. Tenons-nous le coupable, oui ou non ? Depuis dix minutes, je vous vois le regard fixé sur cette intéressante auxiliaire de la justice comme si vous vouliez la dévorer. Sacrédié de sacrédié ! Moi aussi j’ai un compte à régler avec madame, et je ne suis pas fâché d’en trouver l’occasion, sacrebleu ! N’est-ce pas, toute belle ? Voilà trop longtemps que vous courez les routes, alors qu’une administration un peu soucieuse de la santé morale de cette commune vous aurait coffrée dès le premier jour. Oui, coffrée, internée, quoi ! Là-bas, derrière vos pelouses, ou bien au cul de votre diablesse de jument, vous êtes une dame. Ici, en face de moi, vous n’êtes qu’un cas, et banal encore, vous n’êtes rien. Comprenez-vous, Arsène ? Cette intéressante personne a probablement détruit un homme et sans doute joliment entamé l’autre : eh bien ! mise hors d’état de nuire – sous ma surveillance je suppose – dans quelque clinique bien tenue, j’en ferais, moi qui vous parle, un animal inoffensif, aussi docile qu’un petit chien. Tenez, voyez vous-même… Question de tact, de sang-froid, d’autorité, d’autorité surtout… J’ai été le collaborateur de Duriez, c’est tout dire. Un collaborateur bien modeste, mon cher, un externe, un simple externe, mais qui n’avait pas les yeux dans sa culotte, un débrouillard, quoi, un vrai carabin… L’esprit carabin se perd, mon ami ; on nous remplace par des types à lunettes, des coupeurs de fil en quatre, des physiciens, des chimistes… Ah ! ah ! la profession médicale est la première de toutes, mais elle exige du caractère…

 

Le maire de Fenouille hochait la tête, approuvait de sa face énorme, faite pour le rire, et cependant d’une tristesse indicible, spectrale. Les mots sonnaient à son oreille en une sorte d’incessant ramage, sans commencement ni fin, auquel les gestes et les mines de l’orateur ajoutaient comme une extravagance surnaturelle. Car c’était sur lui, sur sa propre faiblesse que la grossièreté du petit homme exerçait maintenant son empire. Ainsi l’animal épie sur le visage mystérieux du maître, les signes sacrés d’où vont naître sa peine ou son plaisir.

 

– Dites donc, cria du seuil la mairesse, c’est-il que vous emporterez toute ma ficelle ? Prête-lui ton couteau, Arsène.

 

– Assez de ficelle ! dit le docteur. Posez le paquet sur la cheminée. Bien. Excusez-moi d’avoir parlé si franchement, belle dame. Vous êtes malade, je suis le médecin, une malade m’intéresse autrement qu’un mort. Allons ! s’il y a encore quelque petit secret dans cette tête-là, donnez-le-moi tout de suite plutôt qu’à M. le juge d’instruction… Dans votre intérêt – j’insiste – dans votre intérêt, ma chère…

 

Sa voix avait perdu quelque chose de sa burlesque assurance tandis que ses mains posées à plat sur ses genoux esquissaient une sorte de caresse timide, enveloppante, un geste d’oiseleur. Et c’était vers ces mains, en effet, qu’elle baissait irrésistiblement son regard farouche, éperdu de honte, de terreur, et pourtant plein de la ruse, de la patience immense, inexorable de l’animal prisonnier. Une seconde, à l’abri des longs cils clos, ses yeux glissèrent vers la fenêtre ouverte, l’horizon, les collines en fuite, la ligne retroussée des bois de Vernoul, un nuage déchiré par le vent, l’espace.

 

– Ainsi donc – ai-je bien compris ? – votre pensionnaire serait l’auteur du meurtre ?

 

– Oui, docteur, fit-elle. Je le jure.

 

– Gardez vos serments pour plus tard. Vos preuves, d’abord.

 

– Je… je l’ai vu.

 

– Bien ! Monsieur le maire, écrivez qu’elle a été témoin du meurtre.

 

– Attendez ! Non pas… non pas du meurtre, voyons. Mon Dieu ! C’est-à-dire que j’ai veillé, nous avons veillé cette nuit-là, cette nuit-là comme les autres. M. de Néréis est mort à cinq heures du matin.

 

– Hein ? Quoi ? Anthelme est mort ?

 

– Oui, monsieur, fit-elle avec le même sourire. À cinq heures. Il a bien souffert, monsieur.

 

– Madame devra penser à la déclaration de décès, dit le maire, Madame n’est pas au-dessus de la loi.

 

– Notre ami a dû sortir vers minuit. Il est rentré deux heures plus tard. Et j’ai trouvé ceci, je le jure, au fond du placard, sous un gros sac de pommes de terre, oui.

 

– C’est tout ?

 

– Oui, messieurs, c’est tout.

 

– C’est tout, répéta le docteur d’une voix flûtée en penchant comme elle la tête sur l’épaule gauche. Vous appelez ça un témoignage, vous ? Mais il y a encore la lettre anonyme, c’est sûr. Parions qu’on trouvera une lettre anonyme aujourd’hui dans la boîte de M. le procureur de la République, hein, ma charmante ? Nul doute que l’honorable professeur Ouine ne soit demain où vous souhaitez le mettre, gracieuse Némésis… Et pour les saletés qui sont là dans ce journal…

 

Il tira sa montre.

 

– Nous allons savoir dans un moment à quoi nous en tenir. J’ai convoqué les Malicorne pour neuf heures. Madame ! Madame !

 

– Les v’là justement qui montent, dit la voix de la mairesse dans l’escalier.

 

– Minute ! Minute ! On n’entre pas ici comme dans un moulin, sacrebleu ! Il y a un mort, que diable !

 

Tournant le dos à la table, il s’efforçait de masquer le cadavre, prodiguant à l’adresse des visiteurs encore invisibles les mines complices, les regards navrés, tout débordant de sympathie et d’onction professionnelle.

 

– Excusez, monsieur le docteur, balbutia le nouvel arrivant plus inquiété que rassuré par cette pantomime pour lui incompréhensible, c’est mon employé, j’ai des droits… Tu peux entrer, Alida, t’inquiète pas, y a point d’offense… Avec ça que dans la maison de ville nous sommes tous chez nous, hein, pas vrai, Arsène ? conclut-il en évitant le regard du maire, et sur un ton faussement cordial.

 

– Fais t’n affaire, répliqua la vieille derrière la porte. De le vir, ça me tournerait le sang.

 

Le vieux haussa les épaules avec mépris, s’approcha de la table, et posant lourdement sa main sur la poitrine du mort :

 

– Il ne nous aura jamais donné que du tourment, dit-il, un pauvre petit gars sans malice, mais bien contrariant tout de même. Tu devrais voir, Alida, il est comme vivant, il va parler.

 

– N’insistez pas, mon ami, intervint le médecin de Fenouille avec une grande douceur. M. le juge décidera s’il est nécessaire ou non de mettre madame en présence de la victime. Croyez-moi : de tels spectacles ne conviennent pas à tout le monde. Mais puisque le premier magistrat de cette commune a cru bon de recevoir d’abord votre témoignage, laissez-moi vous poser une question, une seule. Vous y répondrez ou n’y répondrez pas, à votre choix.

 

– C’est selon, répliqua l’autre perplexe. Arrive ici, Alida, que je te dis, nom de Dieu ! Voyez-vous, docteur, elle est capable de peser le pour et le contre, elle se souvient de tout.

 

La vieille fit son entrée à reculons, la face tournée contre le mur.

 

– Reconnaissez-vous ces vêtements ? demanda l’ancien externe d’un ton solennel. Ne vous troublez pas, ma bonne dame, réfléchissez.

 

– C’est tout réfléchi, dit-elle. Ben sûr que je les reconnais, pardine !

 

– Ah ! Ah !

 

Ils s’approchèrent tous de la fenêtre, en désordre, penchés sur les pauvres dépouilles. L’odeur fade de vase et d’eau croupie leur faisait cligner les yeux.

 

– Pesez vos paroles, madame. Vous affirmez que la victime portait ces vêtements, la nuit du meurtre ?

 

– Que non, que non ! dit-elle. De la toile, pensez donc ! Il a quitté ça aux premiers froids. Faut vous dire que vers la Toussaint, M. Anthelme l’a engagé pour dix journées à cent sous, rapport aux pommes de terre. Il est revenu avec un habillage de velours tout neuf, hein, Jules ? Et pour les cinquante francs, je les attends toujours, sans reproche.

 

– Madame de Néréis, commença triomphalement le docteur de Fenouille… Mais ils cherchèrent en vain des yeux cette femme extraordinaire. La rue déserte, toute ruisselante, brillait sous le soleil, comme un miroir. Et retenant leur souffle, ils crurent entendre deux fois, très loin, du côté de Saint-Vaast – puis une fois encore – la grande jument hennir dans le vent d’ouest.

 

 

* * *

 

 

Au fond, pense Philippe, leur nature m’embête. Je n’ai jamais aimé que les routes. La route, elle, sait ce qu’elle veut. Non pas demain : aujourd’hui. Aujourd’hui même. »

 

– Aujourd’hui… répète-t-il en hâtant le pas, comme enivré. Aujourd’hui même ! La belle route ! La chère route ! Vertigineuse amie, promesse immense ! L’homme qui l’a faite de ses mains pouce à pouce, fouillée jusqu’au cœur, jusqu’à son cœur de pierre, puis enfin polie, caressée, ne la reconnaît plus, croit en elle. La grande chance, la chance suprême, la chance unique de sa vie est là, sous ses yeux, sous ses pas, brèche fabuleuse, déroulement sans fin, miracle de solitude et d’évasion, arche sublime lancée vers l’azur. Il l’a faite, il s’est donné à lui-même ce jouet magnifique et sitôt qu’il a foulé la piste couleur d’ambre, il oublie que son propre calcul en a tracé d’avance l’itinéraire inflexible. Au premier pas sur le sol magique arraché par son art à l’accablante, à la hideuse fertilité de la terre, nu et stérile, bombé comme une armure, le plus abandonné reprend patience et courage, rêve qu’il est peut-être une autre issue que la mort à son âme misérable… Qui n’a pas vu la route à l’aube, entre ses deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance.

 

– Aujourd’hui, répète encore Philippe, aujourd’hui même…

 

« Pourquoi pas demain ? demain, il serait trop tard. L’occasion perdue ne se retrouvera pas. À vingt-quatre heures près, se dit-il avec ivresse, on perd sa vie. » Et certaine voix caressante jamais entendue, aussi terrible dans ce matin clair que l’image de la volupté sur un visage d’enfant, soupire indéfiniment : « Perds-la ! perds-la ! » Certaine phrase, lue quelque part (il ne sait où, hélas !) va et vient dans sa mémoire avec la régularité d’un battant d’horloge. « Qui veut sauver son âme la perdra… qui veut sauver son âme… qui veut sauver… » Zut !

 

L’ivresse de la veille, l’insomnie, le contact des vêtements encore humides entretenait dans ses veines une légère fièvre, une espèce d’angoisse physique à fleur de peau d’où il pouvait tirer l’illusion d’une lucidité souveraine. Heure magique lorsque la première jeunesse monte peu à peu des profondeurs où elle ne reviendra jamais plus, jaillit ainsi qu’une grande fleur vénéneuse à la surface de la conscience, monte au cerveau, comme un poison. Heure magique, en effet, où le petit animal humain donne un nom intelligible à sa force, à sa joie, à sa grâce, et déjà elles ne sont plus. N’importe !… « Pour quelques semaines encore, se disait-il, pour quelques jours seulement peut-être, je dispose de moi… » La route était si fraîche, si pure, rayée d’ombre, si pareille à l’idée qu’il se formait en ce moment de lui-même, qu’il aurait voulu y baigner ses mains et sa tête, s’y rouler ainsi que dans une eau limpide. Car la pensée lui revenait sans cesse d’une vie toute neuve, toute brillante, intacte, – intacte, immaculée – miraculeusement remise entre ses mains, à son bon plaisir, et que la plus légère caresse, le moindre attouchement souillerait pour jamais, jusqu’à ce que l’image de la mort, d’une mort aussi différente que possible de celle qu’il avait jadis rêvée, l’image radieuse de la mort éclatât d’elle-même, à la cime de sa joie.

 

– Tiens, fit-il tout à coup, la grande jument !

 

Les quatre fers, au loin, s’élevaient et s’abattaient sans aucun bruit sur le sol humide. Du moins il ne les entendait pas. Et il ne distinguait pas non plus la croupe bondissante. L’espèce d’hallucination où il était plongé refermait sur lui le cercle d’une protection mystérieuse : il croyait la sentir se déplacer avec lui, lumière palpable, pareille au cocon de soie où mûrit la nymphe. Le temps d’un éclair, le paysage même ne fut plus qu’un brouillard bizarrement coloré, une palpitation de formes et de couleurs, d’où se détacha soudain, avec une précision cruelle, la jument vibrante, seule et nue, tête droite. Une ombre bleue volait sous ses pas.

 

– Ho ! ho !

 

Ce ne fut pas la peur qui le cloua au sol, mais un étonnement sans bornes, ou pour mieux dire une curiosité stupide plus forte que la peur. « Quoi ? Qu’est-ce qui lui prend ? »

 

À dix mètres, la jument obliqua franchement vers la gauche, venant sur lui comme la foudre. Et presque à la même seconde, d’un geste absurde, il essaya de repousser des deux mains le poitrail énorme, gluant de sueur. Mais déjà il était couché au fond du fossé, avec un grand souffle dans la poitrine. Une roue de la voiture renversée tournait encore à toute vitesse au-dessus de lui, dans un silence solennel.

 

« Manqué d’un cheveu, pensa-t-il. La bagnole s’est fichue en l’air, juste à temps. » L’idée qu’il venait d’échapper non pas à un accident banal, mais sans doute à une véritable tentative de meurtre l’exaltait. Non ! il n’en parlerait à personne, pas même à… M. Ouine peut-être ?… Et brusquement, d’outre en outre, ce doute horrible :

 

– Puis-je me lever, marcher ?

 

Avant qu’il eût fini de poser la question, il était debout, vacillant, ébloui par le jour, ainsi qu’après un bon sommeil. Vingt pas plus loin la jument, paisible, broutait l’herbe du talus, traînant derrière elle un brancard brisé. À perte de vue, la route vide.

 

– Où diable a-t-elle pu passer ?… Ginette, dit-il presque sans élever la voix, ne faites pas l’idiote, montrez-vous, sale bête.

 

La voiture pareille à un insecte géant retourné sur le dos montrait son ventre de vernis noir, de ferraille et de cambouis. Une courroie traînait dans l’herbe, auprès du fouet brisé net. Pour mieux voir, à quatre pattes, il escalada le talus.

 

– Ça, par exemple !

 

Et juste à ce moment, il l’aperçut.

 

Le dernier virage l’avait lancée de l’autre côté de la route comme la pierre d’une fronde. La robe en lambeaux bizarrement roulée autour de ses longues jambes, les bras repliés sur la poitrine, face contre terre elle rampait doucement vers l’ombre ainsi qu’une bête blessée. Un long moment, muet de terreur, de dégoût, d’un autre sentiment trouble, il la regarda se tordre dans la poussière. Les mouvements désordonnés de ses épaules et de ses hanches, l’atroce raideur du cou, l’immobilité flasque des jambes lui rappelaient l’agonie de Kim, le vieil épagneul retrouvé jadis presque à la même place, les reins brisés par la trique d’un chemineau. D’ailleurs elle avançait précisément de biais, comme avait fait le chien blessé, imperceptiblement, par brusques secousses et Philippe ne quittait plus du regard le sillon, à peine sanglant, laissé par le visage invisible, traînant sur le sol. Que faire ? Ce qu’il voyait là ressemblait moins à une créature encore vivante qu’à un monstrueux jouet disloqué.

 

 

– Joli travail, mon garçon ! dit une voix.

 

L’homme ne se hâtait pas de descendre le talus, tournant de toutes parts, avec vivacité, sa petite tête tondue et noire.

 

– Touche à ren, mon gars ! Méfie-toi ! Fais d’abord faire un constat, c’est la loi. Tu demanderas au premier venu, la route est passante. Crédié ! Sa voiture s’est amenée en plein su la gauche, le brancard est enfoncé d’un pied dans la terre, – sûr et certain qu’elle vous visait, mon gars !

 

– Mêlez-vous de ce qui vous regarde, hein, grogna Philippe. Pas d’histoires. Et d’où sortez-vous, d’abord, gros malin ?

 

– D’où je sors ? d’où je sors ? eh bien ! je m’en vas vous l’apprendre, mon garçon. J’sors de la haie que v’là, au bout de la pièce à Fontan. Du gros noyer, on découvre la route jusqu’à Meursault, mon homme. J’ai tout vu.

 

C’est un ancien bûcheron de la forêt de Saint-Vaast, venu d’Alsace avec ses bandes. La vieille forêt vendue, revendue, vendue encore, passant de mains en mains au fond d’études sordides et tout à coup, son sort fixé, jetée bas en vingt semaines, écrasée, broyée, débitée par trains entiers jour et nuit, jusqu’au dernier charroi triomphal à travers le village, la musique, les drapeaux, puis le silence qui retombe sur les jeunes taillis éventrés, tout nus, grelottant au vent d’hiver… Mais lui est resté au pays, ce noiraud, à cause d’une jambe cassée.

 

– La voilà tranquille à c’t’heure, dit-il, fin tranquille. Elle a fini de se tortiller, mon gars. Sûr et certain qu’elle s’en tirera : les folles, c’est pis que les ivrognes, y a pas plus veinard, mon homme. Et vise la jument qui se balade ! Elle croque son herbe ben sagement, avec son sacré regard de coin, mais vise-la donc, la vache ! Dans le coup, elle aurait dû se faucher les jambes… Je m’en vas toujours essayer de la rattraper.

 

Il reboucla soigneusement sa ceinture de cuir.

 

– Sans vous commander, garçon, vous pourriez peut-être me prêter la main…

 

– Alors quoi, dit Philippe, la jument d’abord ? Hé bien ! mon vieux, vous n’êtes pas mal culotté, tout de même !

 

– Culotté ? Quoi, culotté ? riposta le petit homme avec une affreuse grimace. Et où veux-tu que nous la mettions, ta promise ? Par où, hé ? Elle s’a poussé d’elle-même à l’ombre, hors du passage, la rusée, sans en avoir l’air, en douce, quoi ! et maintenant tu ne lui ferais pas remuer une patte. Pour la patience, mon gars, elle en remontrerait à un insecte. Un insecte, j’te dis, voilà ce qu’elle est. Mais les gens d’ici sont trop bêtes, les jeunes ferment le bec, les vieux font semblant de ne rien voir. Ils en tiennent pour les boniments de l’instituteur. Même les gosses n’osent plus parler de Jambe-de-Laine, rapport aux claques. De quoi qu’y s’mêle, ce rabougri ! Sait-il ce que c’est qu’un insecte ? Un insecte gros comme une femme, sait-il ce que c’est ? Y a pas pire, mon homme. Y a pas de bête féroce pour valoir ça. Point de dégât, point de misère, rien d’apparent, rien qui déclenche les gendarmes, le commissaire, les juges et tout leur tonnerre de Dieu, rien. Rien qu’un petit coup de dard en passant, tu te grattes et t’y penses plus. Oh ! oh ! Jour et nuit, ils l’entendent bourdonner d’un bout à l’autre du pays, comme une grosse mouche. Mme de Néréis par ici, Mme de Néréis par là. Elle tire tranquillement son plan sous leur nez, à leur barbe, les imbéciles. Et les gars qui se vantent de l’avoir mise sur le dos, mon homme, ah ! ah ! faut les voir rougir quand elle les regarde comme ça, droit dans les yeux, toute peinte, avec son sourire de cadavre. Non, mais dis donc ! Ils ne sont pas trop hardis, les frères ! C’est qu’elle connaît le fort et le faible d’un chacun, sacrée mâtine. Depuis des ans et des ans, tu te rends compte ?

 

Toujours parlant, il s’avançait de biais vers la jument occupée à brouter l’herbe rase du talus. Puis il la dépassa de quelques pas et brusquement sauta d’un bond sur la rêne pendante. À peine eut-il le temps de se jeter de côté, sans d’ailleurs desserrer sa prise. La bête, un instant accroupie sous la violence du choc, venait de se cabrer en gémissant. L’un de ses fers siffla aux oreilles du bûcheron.

 

– Vous me la copierez, fit Steeny. Jolie manière de rattraper un cheval, ma foi. Pourquoi pas le lasso ?

 

– Elle est trop maligne, la rosse, répondit l’autre paisiblement. Range-toi de côté, saleté ! Je m’en vas l’attacher haut, rapport aux coups de pompe. Tape-t-elle bien du devant, hein, quand même ?

 

Il se laissa glisser en arrière, tout d’une pièce, appuyé du dos et des reins à la pente du talus, ses bras trop courts laborieusement croisés sur sa poitrine.

 

– Personne, dit-il, pas un chat. Drôle de route ! Et clignant de l’œil vers Steeny.

 

– On y va ?

 

Mais c’est en vain que le jeune garçon tenta de soutenir insolemment le regard fixé sur lui. Quelque chose comme un souffle, une haleine froide passa sur son petit visage crispé, en rebroussa douloureusement tous les traits. Et il sentit avec fureur. puis avec désespoir que sa bouche retrouvait le pli de l’enfance, se contractait pour un sanglot.

 

– Je… j’ai… j’ai peur qu’elle ne soit morte… dit-il. Je n’oserais jamais la toucher. Allez-vous-en ! Oui, allez-vous-en ! répéta-t-il en frappant du pied, foutez le camp ! Est-ce que j’ai besoin de vous pour arrêter la première voiture venue ? Je vous défends de rester là, tout ricanant, comme un guignol, entendez-vous ! Mon histoire ne vous regarde pas, cria-t-il d’une voix glapissante. Empochez ça et foutez le camp !

 

– Des fois… murmura l’autre, goguenard.

 

Ses yeux allaient de Philippe au corps étendu, puis s’arrêtèrent sur le billet qu’il chiffonnait entre ses doigts, et son visage prit tout à coup un air de gravité comique.

 

– Méfie-toi, mon homme, dit-il. Elle a du venin.

 

Remontant d’un bond la pente, il fit quelques pas encore et soudain – sa ronde tête noire paraissant et disparaissant tour à tour, juste à la crête du talus :

 

– Idiot ! hurla-t-il, tête d’âne ! Elle t’a visé, je te dis, elle t’a visé comme un perdreau.

 

 

La route s’est mise à remuer doucement, doucement sous lui, ainsi qu’une bête dorée. Il l’aperçoit entre ses genoux, fauve, fuyante, furtive, et dès qu’il essaie de dresser le front, de tenir ouvertes ses paupières, elle s’enfle et bat d’un horizon à l’autre, jusqu’au ciel. Alors il referme les yeux. Mais il la sent maintenant sous ses genoux, sous ses paumes – sacrée route ! – se lever d’un mouvement lent, régulier, pareil à un flanc délicat. Une seconde plus tôt, la peur vient de le jeter à quatre pattes, et tout ce qu’il peut faire, mon Dieu, c’est de garder son équilibre, de tenir en équilibre, sur ses épaules, cette tête vide… À quatre pattes ? Allons ! debout ! debout : Il essaie de détacher du sol une main, puis l’autre, creuse violemment les reins, se jette en arrière. Peine perdue ! C’est tout le paysage à présent qui glisse jusqu’au creux de la houle, chavire. Et la plaine apparue par intermittences, verte et grise. se gonfle sous l’immense coupole bleue, bat de plus en plus vite, comme la gorge d’un crapaud.

 

– Philippe ! Allons, debout, Philippe !

 

Voix profonde, si ferme, si grave. Lorsqu’elle se brise sur une syllabe trop dure, il croit toujours l’entendre se prolonger en une sorte de plainte farouche, caresse ou menace, à peine humaine et qui vibre dans sa propre poitrine, épouse chaque fibre de son être, le hérisse d’une espèce de curiosité plus forte que la peur, comme à la vue et à l’odeur du sang. Pourquoi ne s’en est-il pas avisé d’abord ! Ne serait-ce pas cette voix-là qu’il aime ? Aimée ou haïe, qu’importe ! Il en éprouve la puissance comme une injure, elle blesse sauvagement son orgueil… Heureux l’enfant qu’a mis debout, haletant de surprise et de colère, prêt à faire face, le premier outrage du désir.

 

– P’tit Philippe, debout !

 

Il s’éveille. Sa tête sans doute a roulé sur le sol et elle la tient serrée entre ses longs doigts durs, elle essaie gauchement de la soulever jusqu’à ses genoux.

 

Le visage penché sur le sien n’est d’ailleurs pas celui de Mme de Néréis. Du moins l’expression lui en est absolument inconnue. Ce qui flambe dans les yeux noirs – dans un seul des yeux noirs, l’autre est clos, fermé par le sang coagulé, par la poussière – ne ressemble à rien de ce qu’il a vu. La douleur, la honte, nulle pitié ne saurait rabattre, même une seconde, cette flamme haute et fixe.

 

– Laissez-moi ! dit-il.

 

– Non, non, Philippe, relevez-vous, mon ange, relevez-vous vite, relevez-vous tout de suite. Je vais mieux, je vais même très bien, c’est fini. Je voudrais seulement que vous me tiriez un peu en arrière, là, ici même, le dos bien appuyé contre le talus. Il se relève en gémissant. La route est vide.

 

– Ne tirez pas comme ça sur les bras, Philippe. Passez votre main sous mes épaules… Ainsi… Oh ! Oh !

 

Elle respire avec précaution, mais sa tête reste droite. Et quelle impatience dans les mains qu’elle tient à grand-peine croisées sur sa poitrine !

 

– Je vous ai fait peur, hein ? Drôle de garçon. Est-ce que vous me détestez vraiment, Steeny ?

 

– Je voudrais que vous vous soyez cassé les reins, voilà comme je vous aime.

 

– Menteur ! Tout à l’heure, j’épiais votre pas sur la route. En ouvrant les yeux, j’ai vu votre ombre immobile, tout près de moi. Puis la tête vous a tourné, je suppose ? C’est que je me suis crue morte, moi aussi, figurez-vous. C’est comme un grand cri, un très grand cri, mais que je n’entendais pas par les oreilles, vous comprenez ? Un seul grand cri venu on ne sait d’où, de l’âme peut-être ?… Sûrement la mort, la vraie mort, c’est ce même cri-là qui monte, monte, monte, jusqu’à ce que soit écrasée – couic ! – la dernière petite parcelle de silence. Pas de silence dans l’autre monde, voilà mon idée, hein, Philippe ? Dieu ! je n’ai jamais senti mon corps si fragile, une membrane, une simple membrane de peau – on doit voir au travers – une membrane de peau qu’une piqûre d’épingle eût fait éclater – plouf ! Et alors le cri entrait en moi de toutes parts en rugissant, je coulais à pic dans le bruit comme un navire sabordé.

 

Chaque trait de son visage garde une extraordinaire fixité. Rêve-t-elle ? Délire-t-elle ? Mais les mains qu’elle croise et décroise avec une anxiété grandissante parlent, à leur manière, un autre langage. Leur mobilité sournoise exaspère Steeny.

 

– Oui, vous faisiez la morte, dit-il, vous entendiez tout. Le type avait raison, c’est épatant ce que vous ressemblez à une bête, une vraie – un grand insecte. Des saletés à antennes, à carapaces, avec des mandibules et des pinces. Et puis, si la tête m’a tourné, ce n’est pas pour vos beaux yeux, ma chère. N’avez-vous pas d’ailleurs voilà cinq minutes essayé de me tuer ou quelque chose d’approchant, hein ? Ta, ta, ta, ne dites pas non. Je me suis senti visé avec la grande jument comme avec le guidon d’un fusil ; vous m’avez raté d’un cheveu, je devrais être maintenant de l’autre côté de la route, un brancard à travers le ventre, a malheureux Steeny, pauvre ange !… » Oh ! ne gigotez pas tant que ça, restez tranquille, je ne vous en veux pas. Vous couriez votre risque aussi, après tout.

 

– Mon Dieu, qu’il est bête ! fit-elle. S’il vous arrive un jour de briser votre essieu droit, qu’est-ce qui vous empêchera d’aller en plein sur la gauche, vous ? Mais parlons sérieusement, mon ange.

 

Elle vient de se tourner sur le côté, replie lentement les genoux en gémissant. Une minute elle reste immobile, les paupières serrées l’une contre l’autre, les lèvres si pâles qu’elles ne font plus qu’une mince ligne d’ombre dans sa face livide. Et tout à coup elle est debout, au milieu de la route éblouissante.

 

Son bras se glisse sous celui de Steeny, mais ne s’y appuie qu’à peine. Et pourtant chacun de ses gestes a on ne sait quoi de vague, d’inutile et d’inachevé comme ceux d’un nageur épuisé qui coule.

 

– Nous le sauverons, répète-t-elle avec une gravité soudaine. Nous le sauverons. Il ne se sauvera pas sans nous, Philippe. Rien ne le touche désormais. Ah ! si tu l’avais vu revenir à l’aube, trempé de pluie, toujours calme. Pas une tache de boue sur son pantalon, sa vareuse, et ses belles mains nettes, ses mains qui font indifféremment le bien et le mal, comme celle d’un dieu… Écoute !

 

Le train hurle au fond de la vallée.

 

Elle chancelle, se redresse, chancelle encore. De colère, elle lâche le bras de Philippe et l’enfant la regarde maintenant avec une espèce d’épouvante. Assurément, blessée ou non, l’étrange créature qui est là sous ses yeux, n’a plus besoin d’aucune aide : l’idée qui s’est peu à peu emparée de son âme, est momentanément cette âme même, flamboie dans chaque cellule nerveuse, règle chaque poussée du sang dans les artères, ainsi qu’un autre indomptable cœur. Steeny pense à la grande jument jetée droit vers le talus, à toute vitesse… « Elle non plus, rien ne l’arrêtera », se dit-il. Elle est capable de charger contre un mur. Mais pour qui ? pourquoi ?

 

– Écoutez, Philippe, c’est une auto qui vient de prendre le tournant de Bernoville, elle sera là dans une minute. En passant par les Aigues elle peut nous laisser à cent mètres de Wambescourt et ils retrouveront à Plansier la route de Boulogne. Vite ! Vite ! Nous sommes si pressés, mon ange !

 

Un moment plus tard, ils roulent ensemble vers la maison ténébreuse. Comme tout cela ressemble à un rêve ! « C’est un fil qui se déroule, pense Philippe, on croit qu’il va casser, et il ne cassera jamais… Cassera-t-il ? Irai-je jusqu’au bout de la bobine ? Et d’ailleurs a-t-elle un bout ? »

 

Tournant brusquement la tête, il vit le regard de Mme de Néréis fixé sur le sien. Mais elle ferma aussitôt les paupières en souriant.

 

 

La chambre d’Anthelme est vide, et Philippe ne la reconnaît plus. À la lueur de la lampe, elle lui était apparue énorme, avec ses grandes dalles luisantes, et les hauts murs nus dont la corniche reste invisible. En somme, elle n’est pas beaucoup plus grande que la sienne, à Fenouille, et parfaitement inoffensive, banale même. Sale seulement. Et encore la crasse de tant d’années n’y excite-t-elle plus le dégoût. Elle a ce caractère de nécessité, cette vigueur vivante des lèpres végétales. Loin de la détruire, il semble que l’eau ne ferait qu’en gonfler la semence, profondément enfouie sous la pierre. Les murs détruits, elle régnerait encore longtemps sur leurs ruines, avant que l’herbe et les lierres aient fini d’en pomper les sucs puissants.

 

 

Ginette a descendu, seule, et sans broncher, la longue avenue crevée d’ornières. Elle a grimpé seule l’escalier, de ce long pas souple, un peu sauvage, dangereusement articulé, et qui fait penser à une danse de guerre. Mais cette souplesse a aujourd’hui quelque chose de violent et de fragile, et le regard trahit le même entêtement obscur, exténué, d’un animal pris au fer et qui – Philippe le sait – après une nuit, un jour et encore une nuit d’efforts immenses, traînant derrière lui le piège et la chaîne, face à la deuxième aube, toujours fatale, agonise debout.

 

 

Une pendule, très loin, sonne neuf coups grêles. Neuf heures. Que doivent penser là-bas Miss et maman, les deux amies ?… Même en courant, par une nuit si noire, le petit berger n’est sûrement arrivé à Fenouille que très tard. Miss est venue lui ouvrir la porte en haussant les épaules, et bâillant, sa grande cape blanche jetée sur le pyjama. Peut-être n’aura-t-elle prévenu maman que ce matin ? «Il a couché là-bas, chez cette folle ! Qu’on aille le chercher tout de suite. J’irai dire ce soir même à Ginette ce que je pense de ça ! »

 

Mais les colères de Michelle sont brèves. Elle a l’air elle-même de les subir, ainsi qu’un spectateur indifférent. Nul doute qu’elle ne finisse par pleurer sur l’épaule de Miss, tout près de la nuque fraîche et secrète, sous un nuage de cheveux dorés. Et, comme pour effacer plus vite une telle image, il passe deux fois les paumes sur ses yeux.

 

Qu’elle est loin de lui désormais la maison aux charmilles ! Hier encore, ce matin peut-être, il croyait la haïr. Maintenant, il y rentrerait sans regret, il y vivrait même, passager toujours prêt au départ, maître de son secret, sûr de sa solitude. Ce qu’il attendait est venu. Depuis des semaines et des semaines, des semaines beaucoup plus longues que les années de l’âge mûr, déjà libre bien qu’à son insu, il continuait de tracer par habitude autour de la maison sans âme, le même cercle chaque jour élargi. Pour le rompre, il n’a fallu que le signe d’une main étrangère, et, sans doute eût-il fallu moins encore. Qu’importe la main, qu’importe le signe puisque l’attend quelque part une aventure faite pour lui, et un maître ? Car c’était la délivrance qu’il croyait appeler de toute la force de son âme, mais délivrance n’est qu’un mot vide. Nulle vie ne trouve en elle-même l’instrument de sa propre libération. Non pas la délivrance – mais un maître.

 

Cher M. Ouine ! Dès le premier regard de cet homme simple, la révolte s’est apaisée au cœur sauvage de Philippe. Dès le premier regard, puisque de tant de paroles, l’enfant n’a guère retenu que l’accent monotone d’une si poignante douceur et néanmoins d’une fermeté, d’une exigence souveraines. « Si je devais être pendu, songe-t-il, je voudrais que ce fût lui qui lût ma sentence. » Et c’est vrai que ce regard extraordinaire, trop bon, trop chargé de connaissance et de bonté, trop lourd, a comme repoussé dans la nuit, aboli jusqu’au souvenir des deux tyrans féminins, de leur énervante tendresse. Il a suffi d’un moment pour recomposer en une seule image haïssable, désespérée, toutes les images d’hier : la chambre de cretonne fraîche, le petit boudoir à ramages et à pompons avec sa cheminée aux colonnes grêles, les tulipes violentes et crues dans un coin d’ombre. Les matins puérils, les midi d’azur parfait, le soir qui rampe de portière en portière, cerné par les lampes, et qui finit par se coucher sous la table ainsi qu’un animal familier. La rumination jamais achevée des heures vides, des paroles vaines et douces, le faux enjouement qui écœure, le froissement des jupes, le sauvage éclair des bagues, les faibles rires toujours complices, les parfums. Tout cela fait penser à une cage dorée – ornée si possible d’un grand ruban de taffetas rose – une cage dorée aux quatre coins relevés en pagode, une cage et rien dedans, rien. Tandis que…

 

Certes, la surnaturelle insolence de Philippe s’exalte au souvenir du demi-dieu bedonnant, son absurde chapeau sur les genoux. « Parions que je fiche un coup de pied dedans ! » Mais il sait qu’il perdra son pari. Chaque chose a sa place dans la merveilleuse aventure et le lieu même est celui qu’il eût choisi, la minuscule petite chambre, si parfaitement semblable à une chambre de bonne avec son lit de fer, sa lumière avare, l’ombre du sapin sur le mur. C’est dans cette chambre de bonne qu’il a senti se briser sa vie, ou ce qu’il appelait naïvement de ce nom – car il sait désormais que le passé n’était que l’abri provisoire, pareil à la coquille de l’œuf, où mûrissait sa joie. Quelle joie ? Il la goûte, la possède, l’absorbe, l’épuise sans la nommer. « Tu ne supporteras aucune contrainte, observe tristement Michelle, ni surtout celle du bonheur. » Et c’est vrai que depuis des années le mot même de bonheur – sa première syllabe de plomb, l’autre inachevée, béante – lui paraît sot. Celui de joie l’enivre par il ne sait quoi de bref, de fulgurant, d’irréparable. Lorsqu’il le prononce à voix basse, il lui semble que le battement rythmé de son cœur n’est plus qu’une seule vibration profonde, si profonde qu’elle détruit en un moment son plaisir, le laisse dans une espèce de stupeur farouche, l’ébranlement d’un grand risque accepté, la certitude enivrante de jouer pour soi-même un jeu hasardeux, une partie perdue d’avance, peut-être ?… Car il n’aime pas trop non plus le mot de victoire, énorme, hilare, et qui finit dans un bâillement. Mais en dépit de son autorité mystérieuse le personnage de M. Ouine ne rappelle assurément rien qui ressemble à une victoire. Et le temps d’un éclair, Philippe entrevoit qu’il correspond d’une manière merveilleuse à ce qu’il connaît le moins en lui-même, une part de lui-même si secrète qu’il ne saurait dire encore si elle est force ou faiblesse, principe de vie ou principe de mort. Du moins sent-il confusément qu’elle le distingue des autres hommes, qu’elle fait de lui un solitaire. Et justement M. Ouine est le premier qui soit entré dans cette solitude sans la briser.

 

 

Il quitte la chambre à pas de loup. L’escalier l’a déjà pris dans sa spirale d’ombre, le mur où il appuie machinalement la main glisse sous sa paume, gras et glacé… « Où est-elle ? »

 

Elle est là devant lui, debout contre la rampe, toute droite. Un faible jour tombe du palier supérieur sur sa nuque et ses épaules et il ne voit ni ses yeux ni sa bouche. Une de ses mains est comme suspendue en l’air à la hauteur de la poitrine et brusquement il en sent la chaleur sur ses lèvres.

 

– Parlez bas, dit-elle. J’ai fait porter le pauvre Anthelme ici, dans sa chambre de jadis, sa chambre de petit garçon. Désirez-vous le voir ? Il est très beau.

 

– Ma foi non, franchement. Et qu’est-ce que vous faisiez là-haut depuis une heure ? Vous m’espionniez, je suppose ?

 

– Oui, fit-elle. Avec vous, on ne sait jamais ce qu’on veut. Vous êtes un singulier garçon.

 

Elle le fixa longuement, du même regard indéfinissable, reculant doucement vers le mur. Un instant son visage se trouva juste au centre du halo de lumière pâle et, avant qu’elle eût refermé les paupières, Philippe vit que ce regard avait perdu toute transparence.

 

« Peut-être a-t-elle été touchée plus durement que je ne pensais », songe-t-il, cynique… Au même moment elle lui fit signe de monter l’escalier, de la suivre.

 

La porte de M. Ouine est ouverte. Le courant d’air fait grincer sur leurs tringles les petits rideaux rouges et blancs. Elle pouffe de rire dans ses deux mains jointes.

 

– Voilà beau temps, chéri, qu’Anthelme a forgé une clef. Nous entrons ici quand il nous plaît. Une fois nous l’avons regardé dormir.

 

Elle se glisse sur le lit, se pelotonne dans l’angle de la muraille, les bras croisés sur ses genoux repliés. Un courant d’air met toujours Philippe hors de lui. D’un coup de pied, il ferme la porte.

 

–Écoutez, Philippe !… Assez, Philippe !…

 

Elle secoue son bras de toutes ses forces, mais la main de Steeny l’a saisi au-dessus du coude, serre dur.

 

– Dites-moi – si ! si ! vous allez le dire – quel homme est-ce donc, ce M. Ouine ? Qu’est-ce qu’il fiche ici, M. Ouine ?

 

Du doigt, elle montre en pleurant son épaule nue qui vient de jaillir hors du peignoir, enflée, livide. Elle explique qu’elle a dû porter sur une roue, lorsque la voiture a culbuté.

 

– Et pourquoi m’avez-vous jeté la grande jument dessus, méchante bête ? Vous aviez plus de chance de vous tuer que moi.

 

– Chut ! fit-elle, vous étiez si petit, si mince… A-t-on pitié d’une mouche ? Et maintenant, vois-tu, tout cela n’a plus beaucoup d’importance, mon ange. Elle a réussi à se dégager, repousse doucement Philippe de son bras tendu.

 

– Pourquoi vous aurais-je fait du mal, cher cœur ? Mais je me méfie de toi, tu lui ressembles.

 

– À qui ?

 

– À notre ami, fait-elle en riant. Quoi, ne vous l’a-t-il pas dit ? Non ?… Mon Dieu comme il a l’air stupide, comme il est drôle, quel amour ! Tenez, je vais vous montrer sa photo.

 

Elle saute à terre, tout épanouie de plaisir. Est-ce la même femme qui ce matin rampait sur la route, le visage dans la poussière ?

 

L’image est si fripée, si jaunie, qu’on y distingue à peine un collégien court de manches, court de culotte et déjà trop gras. Que diable Philippe peut-il avoir de commun avec ce ridicule garçon ? Le regard sans doute… Et tout à coup, comme à travers le papier flétri, une double petite ombre rouge, recule, recule encore, se rétrécit à la mesure de deux prunelles imperceptibles, presque effacées, de deux points pâles qui fixent Steeny avec une espèce de tristesse impérieuse… Mes yeux ! pense-t-il, juste mes yeux !

 

La châtelaine de Wambescourt met un doigt sur la bouche.

 

– Rendez-la-moi, mon cœur !…

 

Mais il est déjà trop tard, les morceaux volent à travers la chambre.

 

– Qu’avez-vous fait ? dit-elle. M. Ouine a si grand soin de ses petits trésors. Oh ! oh !

 

Elle se glisse aux pieds de Steeny, s’y blottit, la tête rejetée en arrière et, dans un pli du cou puissant et mince, Philippe voit le battement précipité de l’artère.

 

– Nous avons parlé beaucoup de vous – comme il vous aime ! La première fois qu’il vous a rencontré, voici longtemps – des années peut-être… (les années passent vite ici) enfin, mon Dieu, oui, c’était un soir de septembre, boueux et triste. «Je viens de me revoir moi-même, dit-il, comme un mort regarde dans le passé… Le petit garçon que j’étais, je l’ai vu, j’aurais pu le toucher, l’entendre… » Oh ! certes, M. Ouine n’a pas un naturel bien gai, mais croyez-vous, mon ange, depuis ce jour-là nous ne l’avons jamais vu rire.

 

– Ça, par exemple ! Et pourquoi ?

 

– Que sait-on ?

 

Les longues mains se referment sur celles de Philippe.

 

– Je le hais, fait-elle sans cesser de sourire. Nous le haïssons ici comme la mort. Hélas ! il a tant besoin d’être protégé, servi : sa naïveté est extraordinaire, passe toute mesure. Il ne fait rien par lui-même, aussi désarmé qu’un enfant. Servi, voilà le mot. Aveuglément servi, – honoré, servi à l’égal d’un dieu. Son caprice dispose de nous. Car, pour sa volonté, n’en parlons pas. Il n’a pas plus de volonté qu’un enfant.

 

– Des histoires, soupire Philippe avec dédain. Si vous le haïssez, pourquoi le servir ? Vous l’aimez à votre manière, voilà tout.

 

– L’aimer !

 

Elle s’est dressée sur les genoux, stupéfaite.

 

– L’aimer ! Il est gros, gras, tout gluant, ses mains glissent, pouah ! Ignorez-vous qu’il est malade ? Sa vieille voix vibre comme s’il parlait dans un tambour. Dieu ! l’aimer ! Mais, mon ange, quiconque l’approche n’a justement plus besoin d’aimer, quelle paix, quel silence ! L’aimer ? Je vais vous dire, mon cœur : comme d’autres rayonnent, échauffent, notre ami absorbe tout rayonnement, toute chaleur. Le génie de M. Ouine, voyez-vous, c’est le froid. Dans ce froid l’âme repose.

 

– Tarata tata… l’âme repose… l’âme repose… Alors comment fait-elle pour haïr, votre âme qui repose ? La haine, à mon sens, ça bouge, ça bouge même beaucoup, la haine !

 

 

Elle lève les épaules avec pitié.

 

 

– Si vous étiez un homme et non pas un gamin raisonneur, vous sauriez précisément que ça ne bouge pas. Une eau claire et glacée, voilà ce que c’est, la haine. Du moins, je me la représente ainsi, mon cœur. Mais vous, sûrement, vous la voyez comme une bête enragée – le diable, quoi ! hein, Steeny ?

 

– Ne chicanons pas sur les mots. Haïr ou aimer, dans votre langue, c’est tout un.

 

– Comment ? Que dites-vous ? Qui peut voir clair en soi ? Et par exemple, qui aime le mal ? Et pourtant lequel d’entre nous, s’il était en son pouvoir, oserait le chasser du monde ?

 

Elle appuie le menton sur sa main et Philippe voit maintenant de bas en haut les admirables yeux où le jour perd de nouveau toute couleur, pâlit, s’efface.

 

– Moi aussi, j’ai souhaité de plaire, jadis… À quoi bon plaire ? Qu’importe de trouver le plaisir dans le plaisir d’autrui ? Que m’importe de recevoir ce dont j’ai d’avance acquitté le prix ? Mais cela… cela que nul ne donne volontiers, cela qu’on cède à regret, gémissant et pleurant, cela, cela seul…

 

Sa phrase s’achève en une espèce de murmure qu’elle étouffe entre les genoux de Philippe. À travers l’étoffe, il sent son souffle long et puissant, rythmé comme celui d’un animal au repos. Dort-elle ? Il se repousse doucement dans l’ombre, respire à peine, aussi immobile qu’à la lisière du bois de Fenouille lorsqu’il affûte ses ramiers.

 

– Des hommages, qu’elles disent… Dieu ! N’ai-je pas exprimé d’un homme plus qu’aucune n’eût obtenu de dix, de cent amants peut-être ?… Vois-tu, mon ange, il y a dans un seul homme assez de substance pour nourrir toute une vie – et quelle vie peut se flatter d’en avoir consommé une autre jusqu’au bout, jusqu’au fond, jusqu’à la lie ?

 

Elle lève tout à coup vers Steeny un regard chargé de méfiance, mais qui s’éclaire presque aussitôt, sourit.

 

– Qu’ai-je besoin de t’apprendre des choses aussi simples, mon cœur ? Tu les connais, tu es des nôtres. Il suffit de te voir, de voir tes yeux, de te toucher les mains, de t’entendre. Et d’ailleurs, il le sait, lui. Rien ne lui échappe.

 

Elle éclate de rire.

 

– Tiens, tu demandes si nous l’aimons. Eh bien ! nous l’aimons et le haïssons à la fois. Moi, je le hais comme j’ai appris à haïr ce qu’ils appelaient ma beauté, jadis. Je le déteste autant que mon propre corps, telle est la vérité. Regarde : je le couvre de vieux chiffons ridicules, je ne prends nul soin de lui, mon plaisir est de l’humilier. Il ne m’en sert que mieux. Qu’est-ce qu’un désir qui n’a pas surmonté le dégoût, forcé la nature, assuré sa prise dans le remords et dans la honte ?

 

Elle incline la tête, découvre à travers la chevelure remplie d’ombre un profil d’une incroyable pureté. Chaque trait de son visage s’est détendu, repose, et la bouche enfantine a l’air de s’ouvrir à une eau mystérieuse.

 

–Écoute, dit-elle après un silence, il nous faut sauver notre ami…

 

– Le sauver ? Comment ça, le sauver ?

 

– C’est un homme imprudent, vois-tu, plein d’audace…

 

– De l’audace ? lui, M. Ouine ?

 

– Taisez-vous, riposte-t-elle sévèrement. Et croyez-vous qu’il n’est d’audacieux que vos nigauds à moteurs et à pirouettes ? Notre ami fait ce qui lui plaît, rien ne l’arrête, et toujours à l’heure qu’il a choisie. Nous empêcherions plutôt Dieu de tonner.

 

Elle rit de nouveau.

 

– Il se méfie de moi, crois-tu ?… Car il est aussi plein de méfiance. Comme il sait déguiser son gros pas lourd ! La nuit, j’entends son souffle à travers le mur. Sa respiration ne ressemble à aucune autre, elle trahit jusqu’au plus petit mouvement de son âme, elle rend vaines toutes ses ruses. Je sais où il va, d’où il vient… Je sais… Mais personne ne le saura que nous, ‘écrie-t-elle soudain, livide. Il faut d’abord que vous me juriez, Steeny. Vous devez jurer. Il le faut absolument. Croyez-vous en Dieu ?

 

– C’est selon… oui peut-être. Et qu’ai-je besoin de croire en Dieu ? Une parole est une parole. D’ailleurs, je ne mens jamais.

 

Il se lève si brutalement que, pour ne pas glisser, Ginette doit poser à terre ses deux mains. Il est debout, la tête vide. Ce qui lui restait d’ironie et d’insolence vient de se dissiper en un clin d’œil et il épuise maintenant sa réserve d’aveugle entêtement, son dernier recours dans les cas désespérés. Certes, il ne craint rien de Jambe-de-Laine, ce qu’il redoute est en lui, à peine sensible, une sorte de ralentissement comme d’un coup de frein mystérieux. Quelques secondes encore, peut-être, et le délicat mécanisme aura cessé de tourner, ne fera plus qu’un bloc, une seule masse pesante, entraînée par son propre poids comme une pierre. Depuis longtemps l’expérience l’a mis en garde contre cela que Miss appelle gentiment son caprice, la brute intérieure à qui la raison n’oppose que des pièges dérisoires ou de ridicules esquives, et dont rien ne saurait rompre l’élan.

 

– Je jure tout ce que vous voulez, dit-il. Est-ce que vous me prenez pour un mouchard ?

 

Ginette se relève, s’appuie sur son épaule. Il la trouve à présent laide, presque hideuse. Et c’est justement pourquoi il n’hésite plus. À de tels moments il se ferme toute issue, s’acharne contre lui-même avec une clairvoyance horrible. Ainsi passera-t-il sa vie à rêver d’admirables folies jusqu’à la satiété, jusqu’à l’écœurement, pour accepter à bout de forces, par pur défi, un risque sans grandeur dont l’absurdité l’enivre.

 

– Voilà, fit-elle, notre ami est sorti cette nuit… Elle met un doigt sur sa bouche.

 

– Eh bien ! il vous faut me jurer de n’en rien dire à personne, jamais.

  

 

 

Le vieux Devandomme a comme d’habitude mangé sa soupe en silence, mais la fille n’a même pas osé remplir son verre, elle s’est assise au coin du poêle, dans l’ombre, elle fait semblant de recoudre son caraco du dimanche, tête basse, avec son air de bête sournoise et sa bizarre grimace des lèvres, ce pli amer de la bouche qu’y a imprimé le premier baiser d’Eugène – ah ! que n’est-elle morte ce soir-là ! L’assiette vient de tinter contre le pot de cidre et son cœur a bondi dans sa poitrine, mais elle n’a pas même levé les paupières. Son regard glisse entre les cils. Ses pauvres genoux tremblent sous la jupe. Depuis une semaine, depuis cette première visite du maire et le voyage mystérieux d’Eugène à Montreuil, elle n’a pas dormi, ne mange plus guère, avale jour et nuit de pleins bols de café noir, un morceau de sucre entre les dents, à la manière des gens d’ici. Alors sa tête devient légère, légère comme une bulle de savon. Les plus simples besognes, dont elle venait jadis à bout machinalement, l’exténuent, sa pensée va toujours plus vite que ses membres, et la laisse tout à coup le geste inachevé, toute rouge. Oui, les plus simples besognes la rebutent, mais elle est prête au pire, c’est ce qu’il faut, elle fera face au pire. L’espèce d’étau qu’elle sent autour de sa poitrine, nulle force au monde ne le desserrera plus. Son amour est perdu, soit, mais elle le fera payer cher.

 

Le vieux est allé simplement s’asseoir au coin du poêle. Ouf !… S’il était venu droit vers elle ?… Il viendra tôt ou tard, elle l’attend, elle en est sûre. Qu’importe ! La force ne lui manquera pas pour l’entendre, et il ne lui arrachera rien. Si, par impossible, le cœur lui défaille, tant pis, elle fera ce qu’elle n’a jamais fait devant personne, elle pleurera. Tout vaut mieux que parler. Elle pleurera, elle sanglotera, dût-elle en crever de honte

 

– Dieu veuille qu’elle rachète ainsi l’imprudence de son aveu !

 

 

Maudite nuit ! Elle avait veillé cette fois-là encore jusqu’à l’aube, sans ennui, sans fatigue, car voilà bien du temps qu’elle ne dort plus guère. Puis le sommeil l’avait prise au petit jour. Elle s’est réveillée tristement, avec le bruit de la pluie dans les vitres et cette vague angoisse sous la langue qui donne à la salive un goût fade et miellé. Du premier coup d’œil, au bas de l’escalier, elle a vu la cafetière encore pleine et là-bas de l’autre côté de la cour toute fumante sous l’énorme gifle de l’averse, la porte ouverte de la grange où d’ordinaire il va sommeiller une heure ou deux, roulé dans son manteau… Alors elle a bien vite commencé sa besogne, courageusement, cotte troussée, à grands pleins seaux d’eau claire sur les dalles, comme pour faire honte à la mauvaise chance, au pressentiment, au malheur… Vers midi, la pluie cesse, et il monte dans le ciel un soleil pâle qui s’efface aussitôt. L’averse redouble jusqu’au soir, tandis qu’elle coud derrière le poêle. Il n’est rentré qu’à la nuit close. Il a sifflé tout doucement, caché par la porte, invisible. C’est son plaisir qu’elle le rejoigne ainsi, en secret, comme jadis, et il lui a fait un ingénieux nid de paille, au-dessus de l’étable, dans un recoin du grenier où personne ne va jamais. « Tant que le vieux m’aura en mépris, dit-il, je ne te prendrai pas sous son toit, c’est déjà trop de manger son pain ! » Alors elle l’étreint en sanglotant, et toujours la jolie épaule lustrée comme celle d’une femme a sous sa bouche avide ce mouvement qu’elle adore, qui la rend folle, cette ondulation de reptile. Et souvent aussi, trop souvent, hélas ! la précieuse peau qui sent les halliers, l’étang, la feuille morte, garde une autre odeur encore, jamais la même, le parfum favori de ces filles qu’il rencontre à Montreuil ou à Étaples et qui bourrent ses poches de cigarettes blondes et de cartes postales ornées de paillettes multicolores. Elle n’est d’ailleurs pas jalouse de ces filles-là, pas plus jalouse d’elles que des jolis furets qui dorment, repus de sang, au fond du sac de cuir… Mais ce soir-là, ce soir maudit, c’est lui qui l’a repoussée doucement vers la porte – doucement, bien qu’avec un visage dur. Les cheveux bouclés, ruisselants d’eau, étaient aussi pleins de terre et sa bouche – sa chère bouche surtout lui avait fait tant de peine, tordue de fatigue, toute tremblante… « La Floupe a grossi, disait-il, chienne de rivière ! Le courant porte la moitié de mes engins, maintenant, Dieu sait où ! J’ai marché là-dedans quatre heures, avec de l’eau jusqu’au ventre. Puis le garde du marquis m’a coursé au petit jour, le long du bois Arbellot. Dans le coup, je lui ai laissé ma casquette, une casquette neuve, bon sang de sort ! » « Faut-il qu’il soit donc éreinté pour tout me dire ! » a-t-elle pensé. Aussi lorsque est venu, le lendemain matin, ce drôle de type à barbiche que le père a d’abord reçu si mal, elle a cru – pauvre fille ! – que c’était un copain d’Eugène, un de ces revendeurs qui lui paient comptant son gibier, elle lui a répondu de bon cœur, soucieuse seulement que le vieux n’entendît rien… C’est tout. Eugène ne lui a fait d’ailleurs aucun reproche. Il a ri. « T’as parlé à un gars de la police, grosse bête », qu’il a dit.

 

 

Dieu ! qu’elle est seule, seule avec son amour sauvage, plus sauvage que n’importe quelle bête des bois, – ce désir que l’angoisse exaspère au lieu de l’apaiser. Même à cette heure d’attente mortelle, alors qu’elle lutte pour ne pas aller tout de suite jeter sa tête dans les bras du vieil homme silencieux, cacher sa tête sous son épaule, comme autrefois – car la suave enfance monte la première des profondeurs de toute agonie – même à cette heure où défaille l’espérance, les images qui passent et repassent sous ses paupières baissées, la font rougir de honte et de plaisir… Quoi ! rien que la mort n’apaisera donc le feu de ses entrailles ! Ô le gentil, le gai compagnon que ce grand garçon effronté avec ses scrupules soudains, ses délicatesses imprévisibles, qui chaque fois la laissent naïvement éperdue de surprise et de tendresse. Dieu fasse qu’elle meure avant lui !

 

Du risque qu’il court, elle n’a d’ailleurs aucune idée nette. Que peuvent contre un tel homme policiers ou gendarmes ? Autant lutter de malice avec un lièvre hors du gîte, autant mettre un grain de sel sous la queue d’un martin-pêcheur ! Dès sa jeunesse elle a méprisé le bavardage des filles, mais elle n’a appris que d’Eugène un certain silence mâle, farouche, qui lui fait prendre le reste du monde en pitié. Maintenant, nuit et jour, plus rien que ce silence où elle repose, se blottit, douce bête patiente – ce seul silence. Hors de lui, tout est fadeur ou lâcheté. Sûr qu’ils n’en viendront pas à bout, ces avocats ! Jusqu’au garde-chef du marquis de Mirandol qui a dû se rétracter un jour devant les juges de Montreuil… Non ! ces bavards-là ne sont pas à craindre… Seulement il reste le père.

 

Elle penche plus fort la tête sur son ouvrage, ses yeux brûlent, mais quel froid dans sa poitrine ! À chaque mouvement brusque du vieux, ce soir, cela va du creux d’une aisselle à l’autre, et ce resserrement est si douloureux qu’elle passe parfois la main sous son corsage, s’étonne de caresser une peau tiède et lisse, vivante… Depuis deux ans, le père ne lui a parlé que rarement, bien que sans colère, comme il parle aux étrangers. Mais voilà maintenant que sa voix tremble un peu parfois, s’attendrit. Lorsqu’elle tourne la tête, il lui arrive de rencontrer son regard qui ressemble à un regard de pitié. Mon Dieu ! le mépris serait moins dur ! Nul doute que la décision est prise, l’arrêt déjà rendu et son destin – le destin de son pauvre amour – entre ces vieilles mains… son amour, car pour le reste, il n’y a rien. L’horloge sonne douze coups.

 

– Donne-moi ma casquette, fille, dit-il.

 

La voix l’a réveillée en sursaut, comme d’un profond sommeil sans rêves. Elle se met debout. Le sol oscille sous ses pieds tandis qu’elle lève les mains au hasard dans le corridor ténébreux, décroche la casquette. La lumière de la lampe la frappe au retour, en pleine face, et l’effort qu’elle fait pour ne pas cligner des yeux, sourire, est un de ceux qui font comme à la racine même de la vie une blessure irréparable – qu’on ne recommence pas deux fois. Une minute, qu’elle tienne seulement une minute encore, dans ce tournoiement frénétique, traversé de gerbes d’éclairs – une petite minute, et qu’elle roule après sur les carreaux et qu’elle y reste – ah ! que la mort serait douce !

 

 

Le vieux est allé droit vers les pâturages où sont les bêtes, les longues vaches flamandes aux yeux tristes, qui viennent en ronflant de plaisir manger parfois l’avoine au creux de sa main. Aucune n’a seulement levé la tête, aucune d’elles perdues dans leurs songes. Mais leur humble présence est juste ce qu’il lui faut, et lui non plus ne les regarde guère ! Il écoute leur souffle tranquille, et tout autour de leurs grands corps couchés l’herbe est tiède et douce, avec une vague odeur de lait.

 

 

Sacré petit homme vert ! Le souvenir s’en était presque effacé, faute d’usage. Le voilà qui reparaît dans le malheur, plus vivant que jamais, il croit le voir rire, chanter, vider son verre, et ces paroles qu’il a dites au cours de la nuit mémorable – un siècle plus tôt – ces paroles qui ont enflammé les cœurs, elles surgissent du silence et des ténèbres… Oui, vraiment, il croit sentir sur lui, à travers cent années, le regard railleur, insolent… Alors il secoue ses épaules énormes comme un cheval piqué par les taons. « Je l’aurais pris par la peau du cou, pense-t-il, tout rusé qu’il était… mais on ne peut rien contre les morts… »

 

Les morts. À ceux-là non plus il ne pense guère, mais dès que la fatalité nous tient, ils accourent de toutes parts, serrés autant qu’un vol de corneilles. La peine des vivants, c’est peut-être la nourriture des morts ? Oh ! il ne redoute pas ceux qu’il a connus, aimés ; aussi longtemps qu’il vit, lui, ils ne sont pas tout à fait morts. Restent les autres. Et certes, il n’est pas selon sa nature de refuser un rendement de comptes, mais qui pourra jamais se vanter d’être en règle avec les personnages fabuleux dont on ne sait même plus les noms ? D’ailleurs ils ne demandent rien, ou du moins rien qu’un honnête homme puisse donner. On a beau les chasser cent et cent fois, ils reviennent encore – pis que des rats. Grand-père de Vandomme, par exemple, quel gaillard c’était ! Toujours plein de bière, à ras bord, jusqu’à son bonnet de laine, mais serviable au pauvre monde, – pas son pareil pour réjouir les gars de batterie d’une chansonnette, et vif avec les filles, si vieux qu’il était… Au bordel d’Étaples, à septante-cinq années ou plus, lorsqu’il levait son grand corps tout d’une pièce, ses mains géantes à plat sur la table, promenant de l’un à l’autre son regard gris noyé d’ivresse, pas un garçon qui eût osé remuer son verre, aussi longtemps qu’il ne se fût pas laissé retomber sur la banquette avec un rire énorme. Jamais pourtant ses fils n’ont entendu de sa bouche une mauvaise parole, un juron, et au lendemain de ses ribotes il avait une façon de sourire en mangeant sa soupe qui leur glaçait le sang dans les veines. Parole ! ils se fussent bien laissé tuer par lui, ces jours-là, tonnerre de Dieu !… Le mal l’a pris debout, tel quel, derrière ses chevaux, en pleine brise d’hiver, au bord du sillon qui fume. On l’a mis dans la charrette sur une brassée de paille et de là sur son lit, ses grosses bottes boueuses à même le bel édredon neuf, et il a ouvert les yeux, une fois, deux fois, des yeux un peu étonnés, tranquilles. Pas un mot jusqu’au souper, rien : on entendait seulement son grand souffle. Et voilà que les camarades sont arrivés par groupes, à travers les pâtures, des types que la vieille mère n’avait jamais vus, entrant le chapeau sur la tête, sans essuyer leurs pieds, la pipe au bec, qu’ils allaient secouer dans les cendres. « Allons, Thierry, qu’ils disaient, ben quoi, Thierry ? » Et voilà qu’il a rouvert les yeux, toujours tranquille, avec un drôle de sourire qui lui remontait les sourcils et il a dit de sa voix dont il commandait les bêtes : « Assez comme ça, sortez tous ! » Le dernier sorti, c’était Manerville, un copain du régiment, au 12e cuirassiers. Le vieux lui a fait signe de la main. Puis il a repris son souffle, posément. L’autre se tenait debout, droit dans sa veste de velours, tout rouge. « Je leur en veux pas, dit le vieux, mais il y a temps pour tout, comprends-tu ? Un temps pour la rigolade, un temps pour mourir, pas vrai ? Rapport à ce que je suis, moi, de Vandomme que je m’appelle, s’agit de ne pas faire offense aux enfants. » Et il lui a encore parlé à l’oreille. Du coup Manerville a couru jusqu’au seuil, il a rappelé les gars, ils sont revenus pêle-mêle, la casquette à la main, pas fiers. «Vandomme… » qu’il commence. Alors on a entendu la voix du vieux, aussi tranquille que son regard, plus tranquille encore, peut-être bien : « Tu pourrais dire M. de Vandomme, hé, Louis ? » «M. de Vandomme – qu’il a repris, l’ancien cuir – ne veut rien devoir à personne. Des fois que vous ne seriez pas d’accord, faut parler net. » ils ont grogné plus ou moins, pas trop contents, et le fils Mirouette a voulu répondre du tac au tac : « Oh ! la ! la ! des phrases… » Et voilà qu’on a entendu de nouveau la voix de plus en plus tranquille : « Fous le camp, Mirouette ! Fais-lui foutre le camp, Louis ! Croit-il que pour avoir bu avec moi il ait le droit de cracher dans ma soupe ? » Là-dessus ils sont sortis. Et le vieux n’a plus rien dit jusqu’au souper. Chaque fois que la mère montrait son nez à la porte, il lui faisait signe de sortir, que ça allait bien, comme s’il avait peur d’arrêter seulement une seconde ce grand souffle qui ne voulait pas mourir. Puis il a sommeillé un peu, la peau de ses joues est devenue grise et ses fils sont allés s’asseoir à son chevet, dans l’ombre. Mais le mourant les épiait sans en avoir l’air, entre ses paupières mi-closes. C’est juste à ce moment-là qu’il s’est mis à râler tout doucement, d’une manière si naturelle qu’on aurait dit qu’il allait tousser un bon coup pour s’éclaircir la voix, comme jadis, avant de pousser sa romance. « Vandomme, qu’il a dit aux garçons, écoutez bien. J’ai peut-être trop riboté, n’importe, n’allez pas juger votre père. Et si j’ai parlé un peu hautement aux amis, tout à l’heure, ça n’est pas que je les tienne en mépris, non. Mais au point où me v’là, faut garder chacun sa place. J’veux pas manquer à mon père, ni aux pères de mon père. Après tout, paraît que nous étions des seigneurs, nous autres, dans les temps. » Puis il a embrassé la mère sur sa vieille bouche, bonnement, et il est mort en silence, beaucoup plus tard, tout seul, la porte grande ouverte sur la cuisine où le feu ronronne et fait danser au plafond sa langue rose.

 

 

Sacrés fantômes ! Le vieux est depuis bientôt quarante ans sous la terre et c’est lui, Martial, à son tour, le vieux… Les voilà qui le cernent de leur vol noir, sacrées corneilles ! Il a beau les haïr – a-t-il seulement jamais cru à ces histoires de comtes, de barons ? – c’est tout de même à leur rencontre qu’il va, il faut qu’il les retrouve cette nuit coûte que coûte. Pas moyen de se passer d’eux cette nuit-ci ! À présent qu’il connaît son malheur, l’unique crainte est de lui mesurer sa part. Non ! qu’il entre une fois pour toutes, le malheur ! qu’il fouille, qu’il creuse, qu’il entre jusqu’au fond de sa vie, bien au fond ! N’importe quoi serait préférable au sentiment vague et indéterminé qu’il a désormais de sa honte, à l’horrible fatigue de l’âme. Que ne donnerait-il pour sentir encore, comme à la première minute, à la première confidence du maire, ce coup aigu entre les épaules, qui est celui de l’épouvante ! Car l’image même du gendre assassin, toujours présente, n’excite en lui aucune révolte, aucun mépris – peut-être même sent-il pour elle une obscure, une inavouable sympathie, comme d’un complice. Et cependant il faut que la chose se fasse, elle se fera. Le garçon n’a plus qu’à se détruire, c’est clair. Il doit suffire de savoir lui présenter la chose, de trouver les mots convenables. Les trouvera-t-il, le moment venu ? Car les phrases répétées naïvement tant de fois semblent avoir perdu leur signification secrète, mortelle – leur force – et il en arrive à leur en substituer malgré lui dix autres, vingt autres, de moins en moins efficaces, puis si compliquées, si obscures qu’elles sont dans sa bouche une vraie cendre. Ah ! la chose n’est pas, comme il l’a cru, de celles qu’on accomplit d’un cœur tout brûlant, mais sans doute par fatigue et dégoût, ainsi qu’un bourreau, les mains rouges, vient à bout du dernier patient.

 

 

Il a poussé plus loin, jusqu’à la route de Desvres, à travers les pâturages. Un long moment même, il a suivi d’un œil soupçonneux la frange vaguement lumineuse, recouverte peu à peu par la nuit. Elle reparaît plus haut, furtive, traîtresse, pressée de toutes parts, poursuivie de cime en cime par les vertigineuses masses d’ombre sans jamais arrêter ni même ralentir sa fuite oblique… Le village est là quelque part, enfoui dans ses tilleuls et ses marronniers, avec ses bicoques de briques ou de torchis jetées au hasard, si tristes sous la pluie de décembre. Et derrière chacune de ces portes basses, soigneusement closes, un de ces hommes qu’il méprise – ces bâtards d’Espagnols, noirs comme des mouches, et qui suent le café par tous les pores. S’il osait, il irait s’asseoir sur la petite place déserte au plus épais de la nuit, près de la fontaine. Mais au moment d’enjamber la haie, le cœur lui manque. À quoi bon ? Il n’y a pas là-bas d’ennemi à défier, rien que des liseurs de gazettes, de beaux parleurs d’estaminet, des bavards plus vaniteux que des filles, innocemment cruels à la manière des enfants. Et d’ailleurs il a bien le temps de les défier ! Car jamais il ne reverra le pays où il aurait tant désiré mourir, il ne cédera pas la place, il ne tournera pas le dos à sa honte. Quoi qu’il arrive, ces gens-là ne se vanteront pas de lui avoir fait baisser les yeux et ils l’enterreront un jour, bon gré mal gré, chapeau bas. Même il laissera d’argent ce qu’il faut pour une belle pierre, un beau grand morceau de granit venu d’Ardenne, avec son nom écrit dessus, en lettres capitales, son nom à particule après tout, un nom de seigneur.

 

Ses pieds butent contre une souche de pommier, il tombe sur les genoux, se relève, sonde les ténèbres. Une lueur louche rampe encore autour du village, une espèce de brume au flanc roux que l’aube dissipe chaque matin, qui se reforme chaque soir, là-bas, derrière les bois de Saint-Venant et de Lamare, sous la pluie d’hiver, au-dessus des étangs décolorés. Puis elle s’éteint. C’est maintenant l’heure de la nuit qu’aucun homme ne connaît parfaitement, n’a possédée tout entière, qui tient en échec tous les sens lorsque l’ombre de plus en plus dense remplit l’étendue des cieux et que la terre saturée semble suer une encre plus noire encore. Le vent s’est enfui quelque part, on ne sait où, erre au fond des immenses déserts, des solitudes altissimes où sont venus l’un après l’autre mourir les échos de ses galops sauvages. Une brise, un souffle, un murmure, un essaim de choses invisibles glisse à trente pieds du sol comme flottant sur l’épaisseur de la nuit. Et le vieux, prêtant l’oreille, entend siffler doucement l’extrême pointe des peupliers.

 

 

Il a marché longtemps encore, à grands pas lourds, avec parfois un geste gauche de son bras tendu. Comme il a froid ! Ses mains tâtent le brouillard à peine formé qui va s’épaissir jusqu’à l’aube, et chaque aspiration remplit sa poitrine d’une vapeur subtile à l’odeur de fumée. Des pentes qu’il domine, l’immense croupe de la forêt de Merlimont apparaît vaguement, d’un autre noir que celui du ciel, nuit dans la nuit. Le gendre doit traîner quelque part, là-bas, bête de l’ombre – là-bas, de son pas mou qui rappelle la marche oblique du renard, non moins agile, non moins infatigable, non moins prudent sous un air d’indifférence sournoise que les animaux qu’il poursuit. À moins que…

 

 

Il remonte lentement la pente vers la maison, attentif à ne pas faire grincer les silex de la cour sous ses souliers ferrés. Silence. L’imperceptible reflet de la mare met à la vitre une tache blême, le seau est au coin du seuil, et la vassingue que la fille passe chaque soir sur les carreaux de la salle, après souper… Il prête l’oreille une dernière fois, pousse la porte. L’air tiède l’assaille aussitôt d’une caresse si familière, si douce qu’il semble être son propre corps, l’enveloppe subtile de son propre corps, une autre peau. La braise du foyer rougit toujours dans la cendre, et voilà que les doigts du vieux rencontrent avec surprise non pas le bois de la table, mais une serviette fraîche, une des belles serviettes de damas toutes neuves, encore raidie par l’apprêt. Ce n’est pas pour lui, bien sûr, qu’Hélène a préparé l’assiette à fleurs. le pichet de cidre, et sur un couvercle d’étain le morceau de lard fumé, couleur de vieux chêne… Et sans doute ne reviendra-t-il même pas, son beau voyou aux yeux pâles, toujours calme, sans doute retrouvera-t-elle demain chaque chose à sa place. pauvre fille, dans l’aube livide… Demain.

 

Il est allé vers l’âtre, il a piétiné la braise de ses souliers boueux, il est reparti avec sa faim et sa soif. Et dès qu’il a passé la barrière de l’enclos, sa vieillesse l’a ressaisi aussi brusquement qu’un coup de vent du nord lorsqu’il s’arrête tout suant. derrière ses chevaux, à la crête du champ des Presles – la vieille s’est emparée de lui et il ne sait ce que c’est, pivote sur les talons, recule, fait rouler comme en face d’un adversaire les muscles de ses puissantes épaules, élève à la hauteur du front ses poings, ces mêmes poings qui ont mis à genoux tant de jeunes taureaux. Puis il se laisse glisser sur l’herbe gluante, le regard toujours fixé vers le pan d’ombre invisible pour tout autre que lui, la maison, la chaude maison.

 

 

* * *

 

 

– As-tu fini de te frotter la peau, Arsène ? Y a-t-il du bon sens, pour un homme de ton rang, à s’étriller comme un âne ? Et dans notre cour, encore !

 

Le torse fumant du maire de Fenouille apparut un instant au seuil du bûcher plein d’ombre. Des deux mains, soigneusement, il tord une fois, deux fois la serviette trempée d’eau, l’étale au soleil sur la porte basse puis s’enfonce de nouveau dans l’ombre. De grosses flaques luisent au sol de terre battue où il pose prudemment. l’un après l’autre, ses pieds bossus.

 

– Et ton secrétaire qui attend la signature depuis ce matin. Le courrier n’est pas seulement décacheté, malheureux ! Rappelle-toi que le docteur…

 

La voix plaintive parut sortir du mur.

 

– Le docteur… Va-t-il maintenant me chicaner sur l’hygiène, lui, le docteur ? Il se montre sur le seuil, culotté d’un caleçon de zéphir rayé de mauve.

 

– Tu pourrais au moins achever de t’habiller dans le bûcher, dégoûtant ! On dirait un sauvage, et rouge comme une tomate, encore !

 

– Hé quoi ! Malvina, un homme est un homme. Voilà bientôt deux mille ans que la pudeur empêche les gens d’ôter leur culotte, la religion maintient le pays dans la crasse, l’asphyxie, autant dire. Car la peau respire, mon amie, c’est connu, archi-connu !

 

– Passe au moins par la cuisine, tu vas salir mon linoléum avec ta sale terre. J’ai mis le peignoir au-dessus du poêle. Prends ton café bien chaud, innocent ! Mais il poussa doucement sa femme en avant et referma la porte.

 

– Minute, dit-il, Malvina, j’ai à te parler, ma fille.

 

– Ça recommence, s’écria-t-elle, découragée. Écoute d’abord, Arsène. Voilà deux mois que tu me rabâches tes sales histoires, tu ne m’en épargnes pas une. Et que veux-tu que j’y fasse, moi, à tes histoires ? Je peux-t-y les reprendre à mon compte, non ? Alors ?

 

– C’est pour l’aveu, fit le gros homme, honteusement. Rien que pour l’aveu, ça me met à l’aise, ça me soulage.

 

–Mais puisque je jure que je te pardonne, innocent ! Quoi, on ne fait pas toujours ce qu’on veut, il y a des moments de plaisance… Et encore faudrait que je sois sûre que tu les aies faites, tes bêtises.

 

– Sur la tête de ma défunte mère… commença le pauvre homme.

 

– Bon, bon, tu as toujours eu trop d’imagination, Arsène, l’imagination t’a perdu, c’est mon idée, tu ne m’enlèveras pas ça de la tête. Enfin, vrai ou pas vrai, je te pardonne, n’en parlons plus.

 

– N’en parlons plus ! Bon Dieu de bon Dieu ! mais puisque c’est d’en parler qui me fait du bien ! Vous autres femmes, soit dit sans offense, vous vivez là-dedans sans y penser, ni plus ni moins que du bétail. Mais j’étais fait pour être autre chose que je suis, comprends-tu ? – je ne sais quoi… tiens ! une truite dans l’eau du moulin, quelque chose de frais, de pur… Et même l’eau… pour moi, ben, il n’y a pas d’eau pure. À l’œil, elle te le paraît, d’accord. Mais approche seulement ton nez juste au ras…

 

 

– Il est fou ! gémit la mairesse, fou perdu ! Il ne vit plus que pour son nez, pis qu’un chien, le malheureux ! Rhabille-toi. Arsène, tu vas prendre froid.

 

La bouillotte ronfle, les pavés luisent, la pile d’assiettes tremble au passage d’un camion sur la route, tout est à sa place ordinaire. On n’entend plus que les soupirs étouffés du maire de Fenouille qui lutte pour nouer le lacet de sa chaussure.

 

– Malvina, fit-il en assurant sa voix d’une petite toux, te souviens-tu de Célestine, la fille au père Dumouchet ?

 

– Zut !

 

– Celle qui s’est mise en place à Boulogne et s’est détruite avec de la pâte à phosphore pour les rats, hein ? tu te la rappelles ?

 

– Fiche-moi la paix, supplia la mairesse, un seul mot de plus et je m’en vais. Immobile derrière lui, elle contemple la nuque écarlate de son étrange compagnon, d’un regard ambigu où finit par l’emporter une sorte de pitié maternelle.

 

– Si tu tiens tant à tes histoires, pourquoi ne les racontes-tu pas à ton oreiller ? À moi ou à ton oreiller, d’abord, c’est tout comme. Chaque soir, depuis des semaines, tu me tiens jusqu’à des minuit une heure à ruminer tes contes. Crois-tu que je t’entende ? Je dors, mon pauvre homme, je prends mon repos. Quand tu te tais, ça m’éveille un moment, le temps de dire oui ou non, et tu recommences. D’ailleurs, tu sais, entre nous, vos bêtises à vous autres, c’est pas varié…

 

Elle essaie de rire, par contenance, mais le visage qu’il vient de tourner vers elle ne prête pas à rire, non !

 

– Mal… Malvina…, balbutie le malheureux.

 

La voilà qui bégaye, elle aussi, perd la tête. Des incompréhensibles propos du maire, elle n’a retenu que le ridicule, les traite en secret de niaiseries, d’enfantillages. Certains jours, peut-être, l’idée de folie a traversé sa cervelle, mais le mot de folie, comme celui de religion, est de ceux qui révoltent sa conscience, la laissant honteuse et stupéfaite, comme d’une grossière injure. Celui de maladie, au contraire, n’évoque que l’image précise et simple d’une épreuve naturelle dont le temps vient toujours à bout, d’une manière ou d’une autre, par la mort, la guérison, l’oubli. Quelle autre souffrance que celle du corps ne finirait par céder au lent et monotone retour des félicités quotidiennes, – le travail, le repas, la couche, et ces beaux dimanches sonores avec leur bruit de pompes grinçantes et de seaux renversés, leur odeur d’encaustique, de linge frais – délices de l’enfance retrouvées miraculeusement chaque semaine, jusqu’à ce dernier des dimanches, blond et noir, la carriole déguisée en char funèbre ensoleillé sous les couronnes, le cimetière avec ses buis et ses ifs et la grande rumeur paysanne du repas des funérailles… Comme la vie est simple, pourtant ! Il semble que l’œil l’embrasse d’un bout à l’autre ainsi qu’un champ familier. Qu’y peut donc découvrir ce gros homme, ce vieux compagnon, – quel ennemi, quel obstacle invisible ?

 

– Allons, allons, Arsène…

 

Le maire de Fenouille a posé les mains sur ses genoux nus, baisse la tête. On dirait qu’il pleure.

 

– Allons, allons, mon vieux…

 

– Tais-toi, fit-il doucement, c’est pas ta faute, tu ne peux pas comprendre. Le docteur non plus ne peut pas comprendre… Des fois, je me dis : il n’y a qu’un enfant qui pourrait me comprendre, un petit enfant… Écoute, Malvina…

 

Il se lève, s’approche. Son regard misérable danse toujours, et les grosses mains qu’il appuie sur le dossier de la chaise tremblent.

 

– Écoute, Malvina, on ne sait pas ce que c’est, la rigolade. Tu jouis d’abord de la rigolade, bon ! Et puis un jour, c’est la rigolade qui jouit de toi. De chat, te voilà devenu souris, tu te rends compte ?

 

Elle hausse les épaules, sans colère.

 

– Pendant que tu causes, ton café refroidit, mon pauvre homme.

 

– Écoute, ma vieille… On est jeune, on a des idées, c’est le sang qui veut ça, personne n’y peut rien. Mais alors t’as le droit de choisir, tu prends une idée comme ta pipe, la pipe finie tu craches, et adieu ! Seulement un jour, voilà que t’as beau mettre la pipe dans le tiroir, bernique ! le tabac n’est plus dans ta pipe, il est dans ton nez, dans ta gorge, dans ton ventre, il te sort par la peau jour et nuit, tu es tombé dans le jus, quoi ! comme une mouche…

 

– Et puis après, voyons, Arsène… Des idées, ça ne porte tort à personne.

 

Il pose gauchement une main sur le bras de Malvina, et bien qu’il se cramponne de l’autre à sa chaise, la mairesse sent vibrer contre elle tout ce grand corps.

 

– L’idée, vois-tu, c’est féroce ! Une supposition que tu sois sale, tu te laves, il n’y paraît plus. Mais contre l’idée d’être sale, – l’idée, comprends-tu ? eh bien ! contre l’idée, il n’y a rien.

 

Certes, la pauvre femme n’eût pu répéter un traître mot de ce discours extraordinaire, elle s’efforçait seulement d’en saisir quelque chose au regard de l’homme malheureux en qui elle avait cru jadis, sans jamais l’avouer, trouver son maître.

 

Un instant, d’ailleurs, ce regard parut s’éclairer, s’affermir. Puis il tomba de nouveau.

 

– Tu ne me suis pas, reprit-il avec une affreuse tristesse. Frotte et frotte que je te refrotte, tout nu sous la pompe, c’est vrai que j’ai l’air d’un fou. Tant pis. Et que dire ? Va donc expliquer la lumière à un aveugle ! Une piqûre d’épingle te ferait sauter, mais la mauvaise odeur, pour vous, c’est du chinois. Le sens olfactif est atrophié chez l’homme moderne, rien de plus sûr, tu peux demander au docteur. Vous ne sentez pas plus les odeurs que vous ne voyez les morts, et si tu voyais tout partout grouiller les morts, tu pourrais pas seulement toucher à ton pain. D’ailleurs, tout le monde pue, les hommes, les femmes, les bêtes, la terre, l’eau, l’air que je respire, tout, – la vie entière pue. Des fois l’été, quand le jour n’en finit pas, devient mou, s’étire comme de la pâte, c’est à croire qu’il pue aussi, le temps. Et nous, donc ! Tu me répondras qu’on pourrait laver, rincer, gratter, bernique ! Il y a de la malice dans mon cas, d’accord. L’odeur que je veux dire n’est pas véritablement une odeur, ça vient de plus loin, de plus profond, de la mémoire, de l’âme, est-ce qu’on sait ? L’eau n’y fait rien, faudrait autre chose.

 

Il met contre la joue de la mairesse fascinée sa grosse moustache.

 

– À mon âge, on devrait pouvoir curer sa mémoire ; juste comme tu cures ton puits, tout pareil. La vase qui sèche au soleil, plus de secrets. Mes secrets, j’en veux plus de mes secrets, ma fille ! Note bien que leur mairie, au point où me v’là, je m’en fous. Tiens, une idée que j’irais sur la Grand-Place un dimanche ? Je leur dirais : « Il n’y a plus de M. le maire, plus de magistrat municipal, rien qu’un homme, un homme tout vrai, tout sincère, un homme tout neuf, qui va vous raconter ses misères… »

 

Elle sanglotait maintenant à petits coups, la tête dans ses mains, toute honteuse.

 

– Pleure pas, ma belle, disait-il, faut en finir. Si tu m’avais écouté ces nuits-ci, au lieu de ronfler, ça me ferait moins deuil à présent, je me sentirais moins seul, comprends-tu ? Je pourrais vivre…

 

– Mais puisque je te pardonne, gémit-elle. Voyons, Arsène, je n’ai pas besoin de savoir – une femme de cinquante-huit ans, rends-toi compte !

 

– Fais donc à t’mode, reprend-il, furieux. J’irai donc trouver nos gens, diable m’emporte !

 

– T’iras pas, cria-t-elle désespérée. Non, t’iras pas, quand je devrais t’attacher au pied de mon lit, grand fou, grand innocent ! Je suis-t-y responsable de tes bêtises, moi ? Veux-tu nous faire montrer du doigt d’ici Boulogne ? Et si t’as honte et malaise de tes sottises, pourquoi qu’tu recommences, espèce de Nicodème !

 

Tête basse, il aspirait son café bouillant. Elle entendait grincer les dents sur le bol.

 

– C’est-y pas malheureux, continua-t-elle attendrie, c’est-y pas malheureux de voir un garçon comme toi, un maire, perdre la tête à cause d’une histoire de rien, d’un sale petit morveux de valet… Ben quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ?

 

Le bol échappe des doigts d’Arsène, éclate sur le pavé.

 

– Tu devrais prévenir, fait-il, livide. On doit pas me parler de ça sans prévenir. Autrement, je ne peux pas m’empêcher de ressauter, c’est les nerfs.

 

Il essaie de rire, mais elle le regarde à présent bien en face, de ses petits yeux ronds et noirs.

 

– Arsène, tu me caches quelque chose, dit-elle.

 

– Moi !

 

Déjà sa face s’empourpre, ses mains tremblent de plus belle. Depuis longtemps il a oublié le rythme heureux de la vie, son cours tranquille. La sienne n’est plus maintenant que somnolence coupée de brusques réveils, d’accès de terreur irrépressibles, suivis d’un court moment de détente, de rémission, qui, dit-il, lui coupe les jambes, le laisse sans volonté, sans pensée, dans un anéantissement délicieux. Comme elle sait, juste à cette minute, juste à la minute qu’il faut, le dominer d’un regard, ce regard aigu comme un éclat de jais, ce regard d’oiseau…

 

– Ça va vers sa fin, soupire-t-il, que veux-tu que je te dise ?… une affaire finie, pas moins… ouf ! Probable qu’ils arrêteront le gendre à Vandomme mercredi ou jeudi – des présomptions, quoi !… couru les bois la nuit du crime… ont relevé ses traces… le tort du gars, comprends-tu ? c’est qu’il ait nié d’abord… prétendu qu’il avait dormi dans sa grange… Seulement le fils Maloine l’a vu couper une baguette dans les fonds Goubaud vers quatre heures… trois lieues d’ici, tu te rends compte ?

 

Les larges joues commencent à pâlir et Malvina jurerait qu’elles se rétrécissent à mesure, tirent vers la tempe les coins de la bouche, dans une grimace douloureuse.

 

– Ben, fait-elle simplement, le vieux Vandomme s’en relèvera pas.

 

 

 

Hélas ! non elle ne comprend pas, « ne peut pas comprendre »… Et Miss fait de sa main blonde le geste d’écarter une fumée, une ombre, un rien.

 

Le dos tourné à la fenêtre, elle paraît plus petite qu’il ne l’a jamais vue, avec cet on ne sait quoi d’impassible et de frivole qui la maintient si dangereusement hors de la vie, de ses risques, hors de toute atteinte, dans cette espèce de solitude magique particulière aux poupées. Elle feint de ramener distraitement son écharpe sur sa poitrine, mais Philippe sait très bien que ce geste est un geste de défense, que la diligente petite cervelle vient d’alerter chaque nerf, chaque fibre de ce corps délicat, qu’elle est désormais tout entière sur ses gardes.

 

– Effrayant ce que vous ressemblez à une bête, vous aussi, remarque-t-il simplement. Toutes les femmes ressemblent à des bêtes, d’ailleurs. Comment ne s’en aperçoit-on pas plus tôt ?

 

– Merci… Des bêtes sauvages, naturellement ?

 

– Sauvages, bien sûr…

 

– Toujours les garçons ont ainsi pensé, depuis le commencement du monde. Elle hausse les épaules, découragée. Dieu sait le soin qu’elle a pris de Philippe ! Mais il n’en reste pas moins, n’est-ce pas ? un homme comme les autres, avide. insolent, capricieux, cynique et tendre, un animal enfin, Philippe, et nullement sauvage par exemple, oh ! non – un animal familier plutôt – tenez : un chien, Steeny, un gros chien, voilà justement ce qu’est un homme, mon ami.

 

Elle l’observe de ses yeux pâles, attentifs. Non, elle ne le verra pas cette fois – comme tant de fois déjà – serrer tout à coup les poings et jeter vers l’adversaire dédaigneuse, invulnérable, son petit visage ivre, gonflé de larmes.

 

– Mieux vaudrait présenter vos excuses à votre mère, poursuit-elle. Si indulgente, votre maman, si douce, voyons, Steeny… Et si malheureuse, si seule…

 

– Pas seule du tout, Daisy !…

 

Elle feint de n’avoir pas entendu. Trop tard. Jamais encore il n’a osé l’appeler de ce prénom victorien, et elle voit son regard qui suit insolemment, férocement, les mains qu’elle s’efforce de croiser négligemment sous l’écharpe, et qu’elle sent trembler de colère.

 

– Qu’est-ce qu’un garçon tel que vous peut savoir de la solitude ? reprend-elle, le regard au plafond.

 

– Ici, Miss, c’est moi qui suis seul, vous le savez bien.

 

Ô force ! ô douceur ! Il vient de maîtriser le premier mouvement de révolte aveugle, et soudain rien ne bouge plus dans le petit corps indomptable auquel il cède toujours. Cette rumeur, ce bruit de foule ou de mer qu’il croit entendre monter à ses oreilles chaque fois que jaillit sa volonté encore si maladroite, si gauche, s’est tu, et il lui semble que ce sera pour jamais. Toute son âme repose.

 

– À quoi pensez-vous ? demande-t-elle hardiment.

 

Puisqu’elle n’échappera pas, autant faire face, mon Dieu ! Qu’il exige donc très vite, sur-le-champ, ce qu’elle est résolue à ne pas donner, qu’on ne lui arrachera pas – on ne l’arrachera pas de cette maison-ci !

 

– Je pense que vous serez joliment heureuses lorsque je serai parti.

 

Quelle paix, quelle étrange paix ! Les mots, comme à l’habitude, se pressent en désordre, mais il domine de haut leur troupe domptée. Il ne dira rien que ce qu’il veut dire, à son heure, prenant soigneusement sa distance et calculant ses coups, ainsi qu’un frondeur fait tourner sa fronde… « Comme je suis maître de moi ! » pense-t-il avec une emphase naïve. Mais il est déjà bien au-delà de cette simple maîtrise. La passion élémentaire, l’instinct seul a ce sens instantané, précis, diabolique d’une certaine mesure dans la délectation, l’assouvissement de la haine. En réalité l’effort de ces derniers jours l’a brisé, il est ivre, absolument ivre de souffrance vaincue, de sécurité, d’orgueil.

 

 

Elle tourne lentement vers lui des yeux mi-clos. Son mince visage aux traits obliques est comme tiré vers la bouche, en sorte que sa petite tête triangulaire ressemble assez à celle d’un serpent. Steeny s’imagine qu’elle va siffler.

 

– J’ai compris, monsieur Philippe, dit-elle.

 

Visiblement, elle rassemble ses forces, bien qu’elle affecte de se détendre, laisse tomber les bras, ouvre tout grands ses yeux merveilleux, ses yeux d’ange.

 

– Je n’abandonnerai pas votre… (elle hésite une seconde peut-être, juste le temps de prendre le regard de Philippe dans son regard pâle)

 

– Michelle, ajoute-t-elle si naturellement, si simplement qu’il ne trouve rien à répondre, hausse les épaules.

 

Non, il ne l’humiliera pas ! Elle a bien fait face du premier coup, elle est déjà hors de sa portée. La crainte sournoise qu’elle avait de l’enfant vient de se dissiper sans retour. C’est un homme qu’elle a devant elle, et nul homme au monde n’a jamais obtenu d’elle que cette espèce d’attention tranquille qu’on donne à n’importe quel animal turbulent. Elle soupire et poursuit sur le même ton.

 

– On vous a dit des choses horribles, Steeny, ou vous les avez rêvées. Qu’on les ait dites ou non, d’ailleurs, vous les aviez d’abord sûrement rêvées. Tant pis pour vous, monsieur.

 

Elle a laissé tomber un à un les premiers mots dans le silence, mais elle jette les derniers d’un trait avec une insolence inouïe.

 

– Je vous ai toujours détestée, murmure-t-il, assez sottement d’ailleurs, d’une voix sourde.

 

Le lumineux sourire de Miss vient de l’envelopper brusquement, ainsi que d’un halo doré.

 

– Je ne vous aimais pas beaucoup non plus, répond-elle, rêveuse. Et même peut-être avais-je peur de vous ? Beaucoup d’orgueil, beaucoup de vice, l’un et l’autre multipliés par l’ennui. Quelle femme ne se sentirait désarmée devant un petit homme !

 

Elle secoue gentiment la tête, mais il vient de saisir au vol un bref regard anxieux, un vrai coup de sonde. La réserve insolite de Steeny l’inquiète. S’est-elle trompée ? Aurait-elle parlé trop tôt ?…

 

– Depuis combien de temps êtes-vous l’ami de cette affreuse femme, mon petit Philippe ?

 

– Moi ? riposte-t-il avec aplomb… Jambe-de-Laine ? Mon Dieu, voilà des mois et des mois, peut-être…

 

– Et c’est elle… qui…

 

Méfiance ! Le bras qui se levait déjà pour un geste d’exécration retombe. Elle esquisse un simple sourire de dégoût.

 

– Et après ? demande insolemment Philippe.

 

Un autre regard, un autre sourire. Tout le joli visage de Miss est maintenant modelé par la colère, avec de grands creux d’ombre. C’est vraiment plutôt celui d’un jeune mâle humilié, d’un frère de Steeny.

 

– Je pense que vous mentez, dit-elle, mais qu’importe ! Il y a bien assez de malice en vous seul, mon cher, Dieu sait !

 

Philippe hausse vaguement les épaules, en signe d’approbation. Car il a lancé son défi au hasard et il jouit naïvement, farouchement, du mal qu’il vient de faire presque à son insu, comme un jeune chat passe brusquement de la pelote de laine à la proie vivante, et du jeu au meurtre.

 

Ils se taisent tous les deux. Ils n’ont réellement plus rien à se dire avant la parole décisive, irréparable. Et certes elle est préparée à la prononcer la première. Tôt au tard, il fallait que le moment vînt où se disputerait l’unique chance de sa misérable vie. Quatorze ans, elle a vu grandir à ses côtés son rival, de jour en jour moins dangereux, supposait-elle, à mesure que devait s’approfondir en lui la plaie d’ailleurs entretenue avec tant d’art. Quand il comprendra, je serai sauvée. Qu’a-t-elle à craindre, en effet, d’une révolte ouverte qui ne peut qu’achever de retrancher l’enfant outragé du minuscule univers où elle a lentement formé son propre bonheur ? Ce qu’il essaie maintenant de lui arracher n’a déjà plus pour lui que peu de prix, au lieu qu’elle s’apprête à défendre un bien de jour en jour plus cher qui ne souffrirait maintenant aucun partage, qu’elle doit perdre ou sauver tout entier. Une minute d’inattention, de faiblesse, et la voilà rejetée hors de l’abri si sûr, si doux, dans la foule horrible des hommes. Les hommes !… Elle n’en redoute aucun en particulier, mais l’idée de leur nombre, de leur puissance, de leur grossière complicité l’épouvante. Gras visages, regards cyniques et ce qu’elle hait par-dessus tout, d’une haine sanglante, le sourire blême et sournois du désir, avec son humble grimace. Les yeux clos, il lui semble remonter aussitôt d’un trait le cours de sa hideuse jeunesse à Stirling, puis à Swansea. Le père, un pauvre pharmacien du Lancastre, mort très jeune – la mère devenue blanchisseuse, parmi les piles de linge, bras nus, repassant jour et nuit dans la buée à l’odeur de colle et de chanvre, – le premier amant épié à travers les fentes de la porte, un autre, un autre encore, puis les visiteurs suspects, les « bons amis », les protecteurs bedonnants qui lui bourrent les poches de bonbons poisseux, enfin la longue et sauvage agonie maternelle, endurée debout jusqu’au dernier jour face aux fourneaux brûlants, l’orpheline recueillie par l’oncle James, l’ancien soldat de la reine qui a laissé une jambe chez les sauvages Afghans, dit-il, (on l’a coupée dans quelque hôpital à la suite d’une gomme syphilitique du genou) – les premières semaines enchantées, miraculeuses, dans le cottage de briques, jusqu’au soir… oh ! les nuits d’été suffocantes, visqueuses, pleines de l’odeur du vieil homme ! – la fuite a Londres, le ministre wesleyen qui la nourrit si mal, l’habille en petite fille – jupes courtes, jambes nues, chaussettes – mais lui fait suivre un des meilleurs cours de Londres, et puis la chute, l’abîme, les noires visions des villes, des ports, des quais bariolés, enfin le havre de grâce, la douce maison de Fenouille, ses pelouses fraîches, ses secrets… Un soir, elle a tout raconté à sa maîtresse, en pleurant.

 

– Philippe ! Steeny !

 

Il vient de lancer les mains en avant, au hasard, ou plutôt il se lève, s’échappe, et déjà il a senti plier la nuque blonde. La souple détente des reins l’attire et le repousse à la fois comme le regard, d’une mobilité fulgurante. Ni crainte, ni colère, à peine un bref éclair de surprise, et brusquement l’attention portée d’un coup à son paroxysme, comme d’un animal traqué. Que lui veut ce fou ? Que faire ?… Elle dégage adroitement sa hanche gauche, prévient le choc de son bras replié, roule avec son adversaire sur le tapis.

 

– Philippe ! Assez, Philippe !

 

Sa voix siffle entre ses dents serrées. Le jeu qu’elle joue est un jeu terrible où elle risque tout. N’importe ! le corps que presse Steeny est aussi souple, sans défense, que celui d’un petit enfant, mais le visage reste tendu, impénétrable. Un instant, la bouche de Philippe frôle le pli tiède du cou, à la naissance des cheveux dorés.

 

Il se relève sur les genoux avec une agilité diabolique. Jamais il ne s’est senti plus calme, plus maître de lui, de ses nerfs, sûr de sa haine comme d’une arme merveilleuse. Un geste, un seul geste d’ailleurs non calculé, presque inconscient, vient de lui livrer son ennemie abusée, humiliée. Le rire qui monte à sa gorge n’exprime la joie d’aucune revanche, et d’ailleurs il le laisse expirer presque aussitôt sur ses lèvres. Son regard même se détourne de la vaincue, passe insolemment au-dessus d’elle.

 

Un long moment, Miss l’épie entre ses longs cils. Elle dédaigne de se relever, tapote les plis de sa jupe, passe un doigt négligent sur les fleurs du tapis, mais Philippe, à la dérobée, s’enchante de voir perler la sueur à sa nuque penchée.

 

– Je ne veux pas de vous, je vous déteste ! déclare-t-il d’une voix calme. Elle lève la tête, les yeux toujours baissés.

 

– Vous êtes un rusé garçon, remarque-t-elle, une vraie fille. N’importe ! Vous aurez bientôt oublié ceci, et bien d’autres choses encore. Les hommes oublient tout. Nous, nous n’oublions jamais rien.

 

– Tant mieux, fait-il. Mais vous pouvez vous relever, maintenant. Vous avez été à terre pour le compte, n’en parlons plus.

 

– N… non, dit-elle. Ma foi non. Je vous vois mieux ainsi. Vu de bas en haut, un petit visage comme le vôtre ne saurait mentir. Votre tour viendra, Philippe.

 

– Possible !

 

– Dieu ! On ne relève jamais le défi d’une dame, ne le savez-vous pas ? Mais parce que vous êtes là, dressé sur vos deux pattes, comme un coq, vous vous croyez invulnérable.

 

Elle a posé à plat ses deux mains, le buste un peu incliné en avant, une de ses longues jambes repliée, dans une attitude enfantine, mais si souple et si hardie que Philippe ne peut regarder sans malaise le frémissement des épaules sous la légère blouse de soie. Il recule imperceptiblement, comme pour esquiver un bond.

 

– Je vous aurais appris bien des choses, dit-elle, tant pis ! Et ceci d’abord : une femme qui a subi la tyrannie d’un homme et en a été délivrée, ne reprendra jamais ses chaînes que de la main d’un autre amant. Mais vous aimez mieux faire le rodomont, mordre ou ruer comme un poney. Puis un jour – ce soir peut-être – vous sauterez la barrière de l’enclos et tout sera dit.

 

– Et si je ne sautais pas ? demanda-t-il.

 

La voix vibre un peu sur la dernière syllabe – un peu plus qu’il ne faut. Miss soupire.

 

– Ce serait sage, fait-elle indifférente. Alors, Philippe, parions que vous la sauterez. Si ! mon garçon, vous la sauterez et même…, voulez-vous que je vous dise ?

 

Les jolis yeux pâles se foncent tout à coup et elle jette à la dérobée sur Philippe un regard couleur de violette.

 

– Vous la sauterez quand vous n’en aurez plus envie. Rappelez-vous. Pas une bêtise que vous n’ayez faite ainsi, par entêtement, lorsque vous étiez sûr de n’en plus rien tirer que de l’ennui. La merveille, d’ailleurs, c’est qu’on se lasse autant de les prévoir que vous de les rêver, en sorte que nous les accueillons les uns et les autres avec le même ennui.

 

Elle a détourné la tête, semble parler pour les hautes fenêtres où passent et repassent, solennelles, toutes les ombres du jardin.

 

– Vous sauterez la barrière. Sauter la barrière n’est rien. Que de poneys tels que vous ont été ainsi du premier coup jusqu’aux Indes ! Partir n’est rien. Rentrer seul compte.

 

Les mains se lèvent et se reposent à la même place, fortement.

 

– Vous ne saurez pas, dit-elle. On ne reprend bien que ce qu’on a quitté sans retour. Mais vous autres, garçons français, il semble que vous retenez toujours du bout des doigts ce que votre paume a lâché. Qui peut savoir, par exemple, ce que vous voulez ou ne voulez pas de votre mère, Philippe ? C’est une femme malheureuse et douce. Néanmoins, elle ne supporterait pas un maître. Il serait facile de la briser. mais on ne saurait la plier sans la tuer. Que voudriez-vous qu’elle fasse d’un amour ombrageux qui exige tout et ne demande rien ? À votre âge, un petit gentleman anglais n’en sait pas beaucoup plus long qu’un jeune chien, son imagination est aussi rose et fraîche qu’une tranche de bœuf. La vôtre est en avance d’une vie d’homme, elle ne vous servira plus qu’à opprimer vos maîtresses, vos femmes, car vous êtes des tyrans domestiques, mon garçon, une espèce de conquérants sédentaires, vous autres. Français. Il faut que l’univers tienne tout entier entre votre table et votre lit – tout entier, avec tous ses risques. Il faut que vous vous vengiez, sur une créature innocente des conquêtes que vous n’avez pas faites, des périls que vous n’avez pas courus, des départs que vous avez manqués. Mais votre mère ne souhaite que le calme, le repos, l’oubli. Espériez-vous qu’elle recommencerait avec un fils l’expérience qui a blessé sa vie pour toujours ? Que ne vous a-t-elle éloigné plus tôt, lorsqu’il en était temps encore ! Cette maison ne vaut rien pour vous, Philippe, – ni cette maison, ni ses hôtes…

 

Elle baisse la voix et murmure comme pour elle seule :

 

– Aucun de ses hôtes, vivants ou morts.

 

Puis elle se tait. Elle a dit ce qu’elle voulait dire, croise les bras sur ses genoux repliés, penche la tête au point que le regard peut suivre la ligne d’ombre qui fuit de la nuque aux reins. Elle semble ainsi se ramasser sur elle-même et Philippe pense de nouveau à ces furets roulés en boule et qui, les reins brisés, tiennent la prise, meurent dessus. Un long silence.

 

Nulle force au monde ne lui arracherait maintenant une parole avant qu’il ait parlé, lui, parlé ou gémi, frappé même – qu’importe ! S’il interroge, elle répondra, coûte que coûte. Mais un mot de trop peut tout perdre, rejeter dans les bras de Michelle et pour toujours, peut-être, un enfant humilié. Des forces obscures, élémentaires dont sa profonde sagesse connaît le maniement, l’orgueil de l’adolescence est le plus fragile – plus fragile que la pudeur d’une femme – inconstant et fragile. À peine ose-t-elle, à cette minute décisive, épier la haute fenêtre où se reflète parmi les ombres bleues un visage pâle et tendre.

 

– Vous mentez, dit-il avec douceur. Il n’est pas mort.

 

Avant que la main touchât son épaule, elle a cru en sentir le poids, ferme les yeux.

 

–Parti, hein ? Pas la peine de vous gêner. Foutu le camp, quoi ?

 

– Oui, fait-elle. Mais pas comme ça, pas comme vous le pensez…

 

– Il n’y a pas deux manières, réplique-t-il. Et où ?

 

–Demandez à… commence-t-elle. Écoutez, Philippe, nous savions qu’Anthelme avait parlé. Sinon vous n’auriez pas tiré un mot de moi. Mais vous devrez maintenant ménager votre mère. Quelle femme à sa place n’eût fait de même ? Lorsque vous saurez…

 

– Quoi ?

 

– Que vous dire ? Il n’est pas mort, non… Hélas ! Philippe, il est plus mort que les morts.

 

Elle s’est dressée lentement sur les genoux et ses yeux pâles, impénétrables, vont de la porte à Steeny.

 

– N’allez pas tout de suite ! Calmez-vous !

 

Au premier pas de l’enfant, elle est debout sur le seuil, lui fait face. L’ombre accentue le dur relief des mâchoires, des pommettes, du joli front serré aux tempes. Le pli menaçant de sa bouche est celui de n’importe quel gamin de Londres affamé, debout entre les piles d’oranges, sur les quais de la Tamise, en décembre.

 

– Pas d’histoires ! dit-il d’une voix rauque qui l’étonne prodigieusement, et aussitôt il sentit la furieuse poussée du sang vers sa nuque. Ses yeux pesaient dans ses orbites comme deux petites billes de plomb.

 

– Est-ce que vous croyez me faire peur, you sniviling, street urchin, sissy ! Your crazy loon, son of an idiot !

 

Il croyait secouer violemment le bouton de porte et n’arrivait même pas à joindre dessus ses doigts raidis. La paralysie montait le long du bras jusqu’à l’épaule et pour tout l’or du monde il n’eût pu remuer le cou.

 

– Méchante petite brute ! Ô Dieu ! il m’étouffe !

 

Mais le cri semblait sortir de l’épaisseur du mur, n’éveillant aucun écho et l’effrayant silence ne lui en parut que plus pesant, atteignit en quelques secondes une densité surnaturelle.

 

 

– Ma chérie, dear heart, ouvrez les yeux, je vous prie, open your eyes, my darling ! La tête blonde roulait doucement entre les genoux de Michelle et Philippe la regardait avec une attention profonde. Était-ce vraiment cela, cette chose fragile, lumineuse, cette coupe fragile de lumière toujours changeante même dans son étrange sommeil, qu’il avait tenue à bout de bras, contre la muraille ? Sa main gauche restait crispée au bouton de porte, et il appuyait l’autre contre sa poitrine, honteusement, ainsi qu’un outil de meurtre. Que cette main-là eût agi malgré lui, à son insu, dans l’emportement de la colère, possible ! L’exécrable était maintenant que cette tache noire au fond de lui persistât, que la lumière revenue la cernât sans l’entamer… Il ne se souvenait de rien. Ces yeux clos dont Michelle essayait gauchement de lever les paupières gardaient le secret de ce qu’ils avaient vu, d’un acte encore mystérieux que le raisonnement pourrait sans doute aisément reconstituer, mais qui ne lui en resterait pas moins aussi étranger que s’il eût été commis par un autre. Une part de sa vie, aussi petite qu’on la suppose – n’importe ! – venait de lui échapper pour toujours, une part de lui-même avait été, lui vivant, frappée de mort, abolie. Par quelle blessure mystérieuse, par quelle brèche ouverte de l’âme avait-elle ainsi glissé au néant ? Il semblait qu’avec elle se fût évanouie toute sécurité, toute certitude et que la conscience, ainsi qu’une citerne crevée, ne laissât plus désormais monter à la surface qu’une eau limoneuse, chargée d’angoisse. Une sorte de calme épouvante, une terreur aussi fade que le dégoût filtrait goutte à goutte de cette plaie noire et pourrie.

 

 

– Ce n’est rien, ma chérie, the boy was a bit rough, that was all, pardon him, dear love !

 

Juste à ce moment, le regard de maman croisa le sien et le temps d’un éclair il la vit debout, dressée contre le mur, ses petites mains serrées convulsivement sous son menton dans un geste de supplication puérile.

 

– Philippe ! Philippe !

 

Déjà Miss avançait vers lui, chancelante, observait la scène de ses yeux pâles. Une mèche rebelle d’un blond plus sombre pendait sur son épaule.

 

– Ne faites pas l’enfant, chérie, dit-elle d’une voix calme, ce n’est que Steeny après tout. Je regrette tellement… so sorry !

 

– Va-t’en Philippe ! Assez ! Qu’il s’en aille, qu’il sorte, je ne peux plus. Regardez-le, c’est lui, tout à fait lui, Philippe !

 

Mais qu’il changeât d’expression, de regard, cela ne dépendait pas de lui, n’eût dépendu de personne au monde. Il croyait sentir chacun de ses traits comme creusé dans une matière aussi dure que la pierre et ce masque immobile était à la ressemblance d’un autre.

 

Maintenant Miss pleurait à petits coups, la tête dans ses mains. Il ne voyait du visage que le front, les oreilles délicates et l’attache si pure des mâchoires avec l’imperceptible creux d’ombre où il eût voulu poser ses lèvres. Une pitié inconnue, mêlée ou comme voilée d’un peu de mépris – une sorte de satiété charnelle inexprimable, inexplicable, gonflait son cœur et il cherchait en vain les mots oubliés toujours vivants au plus profond, au plus secret de sa mémoire – laquelle ? – des mots prononcés jadis – mais où ? mais quand ? en un autre temps peut-être, un autre monde, – d’une mémoire sans date et sans nom.

 

– Expliquez-lui, ma chérie, dites-lui tout.

 

De nouveau ils étaient seuls, face à face, et lorsqu’elle osa poser sa main sur la sienne, il comprit que le maléfice avait pris fin, que son masque était tombé.

 

– Voilà, fit-elle. Et maintenant vous pouvez la tuer, si vous voulez, elle est à votre merci…, comprenez-moi, reprit-elle après un silence, il est plus facile de la tuer que de la réduire. Oui, Philippe, sa pauvre vie est à qui veut la prendre, mais personne n’a jamais eu raison de la terreur d’un enfant. Et voulez-vous que je vous dise encore ? Vous ne réussirez pas mieux que votre… que celui qui… enfin celui que vous savez… Sa douceur a raison de tout.

 

Elle l’enveloppa une dernière fois de son regard étrange.

 

– Je me demande quelle est la couleur de vos yeux, remarqua pensivement Philippe, ou même s’ils en ont une, c’est de la fumée.

 

Il fit le geste d’écarter, de dissiper de la main cette vapeur. Son regard était beaucoup plus brillant que de coutume et pourtant triste et las.

 

– Je vous prie de me pardonner, dit-il encore, ai-je…, vous ai-je réellement frappée, oui ?… serré la gorge ?…

 

Il la poussait doucement devant lui sans qu’elle fît aucune résistance.

 

– Oui, n’est-ce pas ? et aussi la nuque contre le mur, hein ? Une fois ? Deux fois ? Beaucoup plus ?… Allons, bon ! – il sourit – excusez-moi, je voudrais tellement que vous vous placiez exactement à la même place, – ex-ac-te-ment – suis-je bien ainsi ? cette main sur le bouton de porte… Quoi ! vous n’allez pas me faire croire qu’avec l’autre j’aurais pu… Si ? Alors zut ! De toute manière je ne saurai jamais rien. Il haussa les épaules.

 

– A-t-on idée de ça, quelle bêtise ! Combien d’heures de ma vie m’ont déjà passé sous le nez, pfuitt !… des heures, des mois, des années peut-être ?… Sûrement des années si je compte les nuits. Et pour quelques malheureuses secondes… Que c’est drôle ! l’appareil a fonctionné, l’objectif est intact, la lumière bonne et il n’y a qu’une tache noire sur la plaque – tout est noir ! Croyez-vous cela possible, Miss ?

 

– Je vous connais, fit-elle les dents serrées, je connais votre race damnée ! Une race d’hommes plus durs que l’enfer. Regardez-vous dans la glace : vous ressemblez à un chat qui vient de tremper le nez dans la jatte de crème. Dieu ! je crains que rien ne vous rassasie jamais, ni le lait, ni le sang. Comme on dit en France – vous resterez sur votre soif, mon cher.

 

– Qu’est-ce qui vous prend ? demanda Philippe, étonné. Je ne suis plus seulement capable de faire mal à une mouche. Et pour les révélations que vous brûlez de faire, excusez-moi, j’en sais presque aussi long que vous, inutile de revenir là-dessus. J’avais mal compris cet idiot d’Anthelme, voilà tout. Un mot seulement. A-t-on jamais cru mon père mort, oui ou non ?

 

– Cinq ans. C’est par hasard que votre administration l’a retrouvé, quelque part en Silésie, je crois, dans un tout petit village – enfin je ne sais où. Il avait été soigné à l’hôpital de Brême, puis à l’asile de Luckau. La commission de rapatriement l’avait désigné lorsqu’il s’est enfui.

 

– Bien, dit Philippe.

 

 

 

 

Drôle de cabane que ce cube de torchis crevé par la gelée ! Le toit de chaume s’effondre et les dernières pluies ont poussé contre la porte branlante un énorme tas de boue. Mais à l’intérieur les trous ont été soigneusement bouchés d’argile. les murs blanchis à la chaux et de la poutre la plus basse pend le fusil tout luisant de graisse, le couteau dans son étui de cuir, la carnassière et le sac à gibier encore raide de sang.

 

Il a sauté sur ses pieds, d’un bond. Sa veste et sa chemise finissent de sécher sur la paille, son torse nu luit dans l’ombre.

 

– J’ai à vous parler, Eugène, dit le vieux.

 

L’autre le regarde, stupéfait, avec la même grimace qui lui valut jadis tant de claques du maître d’école, où se trahit moins l’insolence ou la gouaille qu’une timidité secrète, profonde, qui l’isole parmi les hommes, fait de lui un coureur de lièvres et de filles, féroce et rusé tout ensemble. Mais le vieux l’observe aussi sans mépris. Jamais le réfractaire n’a soutenu longtemps le regard trop clair, trop bleu, trop pur, qui réveille en lui quelque chose des terreurs de l’enfance. Cette fois, il y cherche vainement la nuance habituelle d’indifférence inexorable, et la surprise qu’il en éprouve lui fait oublier de baisser les yeux.

 

– Garçon, répète pensivement le vieux, à voix basse.

 

Est-ce le vent sous le chaume, un cri venu du ciel ou les pas dans l’herbe d’un animal inconnu ? D’un geste familier, le braconnier penche un peu la tête en avant, pour mieux entendre… Non ! c’est l’angoisse qui vient de lui sauter dans le cœur.

 

– Quoi qu’il y a donc, père ? fait-il.

 

Le pressentiment du danger est à présent dans chacune de ses fibres, mais quel danger ?

 

– Ils savent tout, dit le vieux. Le mandat doit avoir été signé par le juge, hier soir. Vous serez arrêté cette nuit ou demain.

 

– Bon, fait-il simplement. Faut voir.

 

– Non, réplique doucement le vieux, non, Eugène, il ne faut pas voir. Une branche passe et repasse au-dessus d’eux sur le chaume, avec un bruit soyeux. La tache de soleil qui danse de poutre en poutre s’immobilise tout à coup, s’ouvre juste au centre de la porte, comme un œil rond.

 

– Garçon, reprend le père, Hélène a fait ce qu’elle a voulu, contre mon gré, n’importe. Mais je vous crois un homme.

 

– D’accord, fait l’autre.

 

Son regard sauvage n’exprime aucune crainte précise, mais l’acceptation totale, candide, du risque encore incertain lui donne une espèce de noblesse extraordinaire qui ressemble à la pureté.

 

– J’ai fait ce que j’ai pu, garçon. Sans le maire, le mandat serait déjà lancé. Ils ont des preuves, ils ne vous lâcheront pas. Tout a une fin, garçon. Nous avons tous notre fin, aujourd’hui ou demain, qu’importe ? Et maintenant… Et maintenant…

 

Maudite phrase. Elle reste là, au fond de sa gorge, inutile. Ce n’est pas qu’il doute de la culpabilité du bâtard, mais l’idée même du crime s’atténue, s’efface, sombre dans le silence – dans ce prodigieux silence sylvestre – désert de feuilles et d’eaux mortes – qui les sépare du monde, et où l’autre est chez lui, bête parmi les bêtes, libre comme une bête… Il essaie en vain de redresser sa haute taille, il a mal aux reins, aux cuisses, ses bras sont lourds. Toute la fraîcheur de la dernière nuit coule encore dans ses veines et il a envie de vomir.

 

Eugène décroche d’une main sa veste pendue au mur.

 

– Excusez-moi, dit-il, fallait qu’elle sèche.

 

Les derniers mots du père ont sonné à ses oreilles avec l’accent d’une obscure complicité. Certes, voilà longtemps que le mépris de l’aïeul ne le touche guère plus que la faim, la soif, le vent, les giboulées, toutes ces fatalités mystérieuses qui exercent la patience des hommes, n’irritent que les femmes ou les enfants. « Le vieux a ses idées », dit-il simplement. Mais, pour la première fois, voilà que ce vieux semble lui parler d’égal à égal, et il s’avise tout à coup que c’est la chose au monde qu’il a le plus désirée.

 

– Quoi que vous voulez ? demande-t-il enfin. Vous pouvez parler franchement. Y a pas de crainte.

 

Mon Dieu, Vandomme ne sait plus. La volonté le tient toujours debout, mais sa pensée tourne en rond, de plus en plus vite, ainsi qu’une grosse mouche. Ce qu’il avait à dire devait être dit du premier coup, et maintenant il est trop tard.

 

La phrase préparée qui flattait si âprement son orgueil n’a décidément plus ni poids, ni volume, ni chaleur – creuse et vide. Et creux et vides comme elles, les ancêtres sans histoire et presque sans nom, les compagnons de la dernière nuit, auxquels il sera bientôt seul à croire. Qu’ont à faire ces fantômes avec l’enfant sauvage qui le fixe à cet instant d’un regard cynique mais sans peur. Comme il est jeune ! Comme il est fort ! Comme il envie cette jeunesse et cette force jusque dans le creux de ses vieux os !

 

– Vous ferez à votre mode, garçon, dit-il.

 

L’ancien bûcheron penche la tête pour mieux entendre. Les mots n’ont jamais été pour lui que des signes dangereusement abstraits, trop difficiles à interpréter, plus traîtres encore que des chiffres. Il n’use, par prudence, que d’un petit nombre d’entre eux, mais il est au contraire merveilleusement sensible à l’accent, au geste, à ces mille nuances que saisit aussi, avec la même adresse infaillible, le regard attentif des bêtes. Et d’ailleurs, cette fois comme toujours, l’instinct l’a prévenu plus sûrement qu’aucune parole : la présence du père dans sa cabane à cette heure équivaut à un arrêt de mort.

 

– Y a pas de mal à s’expliquer, dit-il. En un sens vous êtes plutôt taciturne par nature, moi de même. Mais le passé est le passé. Si je vous ai tous mis dans le malheur, faut quand même que je répare, je ne suis pas un homme à chicaner sur votre droit, vous l’avez dit, je ne vous en ferai pas dédire.

 

Sa main cherche à la hauteur du front, penche sur l’oreille une casquette imaginaire, puis retombe gauchement. Sacré veston encore humide qui lui glace les reins !

 

– C’est vrai que j’ai rencontré le petit commis en plein dans les nouveaux taillis, preuve qu’il avait manqué le chemin de Fenouille en voulant prendre au plus court, par Mauchaisne. On a remonté ensemble vers l’étang, pas moyen d’y voir plus loin que son nez, la pluie nous roulait dans la figure comme un tambour et j’ai perdu ma casquette. Qu’ils aient relevé notre passage, possible. Je connais l’endroit : l’eau court dessus, pareil que sur un ciré, tout pareil. Ces terrains-là, ça vous garde un pied de sanglier d’une saison à l’autre, parole !

 

Il serre la boucle de son pantalon en roulant les épaules, du geste canaille dont il affronte un rival, au seuil de l’estaminet. Ses joues brunes ont à peine pâli, sa bouche trop mince garde le même rictus impénétrable qui bravait jadis le curé, l’instituteur, le patron, toutes les puissances raisonneuses contre lesquelles on le croit révolté, alors qu’il se contente de les fuir, exactement comme les bêtes qu’il traque nuit et jour le fuient lui-même, sans haine et presque sans peur, aussi naturellement qu’elles boivent et mangent.

 

– Le malheur, c’est qu’on s’est contredit, la fille et moi, remarque-t-il avec une grimace pensive. Mais je ne regrette rien, coupable ou non, faut toujours mentir à la justice. Que vous leur laissiez sortir une vérité de leur sac, pas plus gros qu’un grain de riz, le reste y passe, vous êtes fait.

 

Son regard cherche maintenant celui du vieux avec une audace tranquille.

 

– Pour la discussion, je ne suis pas de force, dit-il simplement.

 

D’un commun accord ils détournent les yeux, fixent à travers l’étroite ouverture la forêt qui s’apaise, s’immobilise peu à peu dans la tiédeur du jour. Une pluie fine, odorante, musquée, reste suspendue à la hauteur des feuillages et d’une extrémité à l’autre de l’immense futaie, la brise balance entre ciel et terre une vapeur irisée.

 

– Il y a des cas où l’on devrait parler net, remarque l’ancien bûcheron d’une voix dont il exagère exprès le grasseyement, mais possible que je n’en vaille pas la peine, ou quoi ?

 

– Je n’ai pas refusé de vous entendre, garçon, dit le vieux.

 

– Possible. Je ne suis pas avocat, répond le beau voyou avec une dignité singulière. Et d’abord, qu’est-ce que vous en feriez tous, de mes raisons ? Faudrait plutôt un alibi, je connais leur truc. Où veulent-ils que j’en trouve un, d’alibi, dites voir ?

 

– Eugène, commença le vieux…

 

– Bon, ça va, j’ai compris. Devandomme, il y a des choses en vous que je n’approuve pas, mais j’ai toujours eu du respect pour votre personne, parole ! Et, à bien aller au fond des choses, faut convenir que je ne vous ai jamais donné que du tourment. Que vous ne teniez pas à ce que j’aille m’asseoir à Boulogne, entre deux gendarmes, avec mon portrait dans les gazettes et tout, bon, d’accord. Maintenant, une question que je vous pose : ça vous intéresse-t-il de savoir si j’ai tué le petit commis, oui ou non ?

 

 

– Ça regarde d’abord la justice, dit le vieux d’une voix sourde.

 

– Eh bien ! vous ne le saurez pas, répliqua l’autre sur le même ton, avec un terrible sourire. La justice, d’une manière, vous n’en avez pas plus de souci que moi, hein, pas vrai ? Il vous suffit que l’affaire s’arrange à votre convenance, correctement, moi de même. Entre nous deux, d’homme à homme, ça me va, j’ai jamais refusé le défi de personne.

 

Le vieux remue la bouche pour répondre, puis lui tourne le dos, en silence. Sur le seuil, il hésite encore, et s’en va lentement, le plus lentement qu’il peut, la tête penchée, prêtant l’oreille. La porte ouverte laisse entrer un flot de lumière si éblouissant qu’il redresse le front, assure ses larges épaules, comme pour mieux faire face à la grande houle radieuse accourue du fond des cieux.

 

L’infirme semble l’attendre, debout contre la clôture, une béquille posée près de lui, accroché aux barreaux par ses deux petites mains grises. Le vieux essaie un instant de sourire, détourne les yeux, rougit. Chaque fois que le hasard les met ainsi brusquement face à face, il sent au cœur la même crispation bizarre, indéfinissable. Et c’est vrai qu’il a honte de sa santé, de sa force, de sa vigoureuse vieillesse, en présence de cette jeune vie fragile que rien ne défend plus et comme déjà flottante à la surface d’on ne sait quoi d’invisible, dans son instabilité merveilleuse. Et il a peur d’elle aussi.

 

La fille paraît un moment à l’étroite lucarne de l’étable, puis disparaît de nouveau.

 

– Laisse-les, dit le vieux timidement, laisse tes béquilles. Je vais te porter là-bas, au soleil.

 

Il s’assoit contre le talus déjà tiède. Mais le petit se laisse glisser sur le côté, s’allonge doucement, les deux mains croisées derrière sa nuque. L’échancrure de la chemise découvre sa poitrine misérable.

 

– Petit, dit-il, je ne mangerai plus de leur pain.

 

Il a ôté sa casquette, passe sur son front et ses joues une main tremblante, puis crache à terre avec dégoût. L’infirme le regarde toujours en silence. Il n’interroge jamais.

 

– Maudit bâtard ! dit encore le vieux.

 

Lui aussi, comme l’autre, ne dispose que d’un petit nombre de mots, mais ce nombre lui a paru toujours bien supérieur à ses besoins. Et maintenant encore, la grande solitude où il s’est enfermé peu à peu, jour après jour, son ignorance ne saurait en mesurer la profondeur. Se peut-il qu’il soit malaisé de partager sa peine, ne fût-ce qu’une seconde, le temps de reprendre haleine ? Une parole devrait suffire peut-être, un geste. Quel geste ? Il lève naïvement et laisse retomber aussitôt ses poings énormes.

 

L’enfant le regarde toujours. Alors il s’éloigne de quelques pas, les mains derrière le dos, puis s’approche de nouveau, tête basse. Toute sa colère est tombée, sa haine même se tait. La honte, rien que la honte, fait au fond de lui son petit bruit de bête rongeuse. Ah ! non, Dieu n’est pas juste !

 

– Écoute, petit, dit-il.

 

L’autre ne se détourne même pas, ferme les yeux.

 

– Écoute, garçon, reprend le vieux d’une voix tremblante, réfléchis bien avant de répondre, mon homme.

 

Il a rougi jusqu’aux oreilles, mais ce n’est pas lui qui pose la question, elle s’est posée d’elle-même, elle est sortie toute seule – tombée comme un fruit mûr.

 

– Que penses-tu du petit homme vert et des gens d’Ardenne, et de toutes ces histoires de seigneurs ?

 

Cette fois le petit penche la tête et son regard tombe dans celui du vieux comme un fer rouge dans l’eau.

 

– il n’y a pas de petit homme vert, ni de gens d’Ardenne, et non plus d’histoires de seigneurs, il n’y a rien…

 

– Hein ? fait le vieux.

 

Ce n’est pas que la réponse le surprenne beaucoup, car il n’était pas loin de l’attendre, mais elle arrive trop tôt. Voilà deux jours qu’il a parlé au gendre, et depuis la police recherche en vain le bâtard. Pourtant une femme l’a vu hier, du côté de Plantier, et l’on croit qu’il a fait des provisions à l’estaminet, chez un camarade. Pis encore. Le vieux a dans sa poche un billet qui donne rendez-vous à Hélène mardi soir sur la route de Roye, près du Roudre. Mardi soir, aujourd’hui même. C’est vrai qu’il a trouvé le morceau de papier au fond de l’étable, sous la paille, et qu’il peut aussi bien dater de plusieurs semaines, car l’humidité a déjà délayé l’encre. Tant pis. Ce soir il se couchera plus tôt encore que d’habitude et s’il entend grincer la porte vers minuit, il ne mettra pas le nez à la fenêtre, il n’espionnera pas sa fille, non. Puisqu’il n’a pas osé faire la besogne lui-même, les dés sont jetés maintenant, Dieu sera juge.

 

Le regard de l’enfant reste toujours fixé sur le vieux, et il semble qu’il lit dans sa pensée, à mesure.

 

– Vous l’avez vu ? demande enfin l’infirme. Vous lui avez parlé ?

 

Il n’a que tout juste la force de faire oui de la tête. Que ne donnerait-il pour trouver les mots qu’il faut !

 

– Le cœur m’a manqué, garçon, dit-il enfin, après un affreux silence.

 

Les yeux de l’infirme brûlent toujours, mais on croirait que le petit visage se décolore. Non, il ne se décolore pas, il s’efface, il s’efface réellement, ainsi qu’une vieille image, usée, ternie.

 

– Plus rien, reprit-il, jamais plus rien.

 

Les yeux s’assombrissent à leur tour, et il ajoute de sa voix ordinaire, sa voix d’enfant :

 

– Relevez-moi un peu, grand-père, s’il vous plaît. Je suis trop bas, j’étouffe. Les petites mains que le sommeil même n’apaise jamais, toujours violentes, s’accrochent une seconde au bras de l’aïeul. Il semble au vieux qu’elles l’attirent vers la terre avec une force merveilleuse, et le corps si léger pèse effroyablement à ses reins. Mais ce qui achève de briser ses forces, c’est le gémissement qui sort des lèvres violettes, presque collées à sa joue, gémissement que son oreille saisit à peine, croit saisir, puis qui s’enfle un peu tout à coup – moins une plainte qu’une sorte de soupir solennel, un solennel adieu. Alors la fatigue accumulée depuis tant d’heures crève dans le cœur du vieil homme et pendant une minute peut-être, une longue minute, il essaie gauchement de mêler sa propre plainte à cet appel venu de si loin, d’un autre monde.

 

Il couche doucement l’infirme plus bas, dans un creux d’ombre. A-t-il rêvé ce qu’il vient d’entendre ? La double flamme sombre qui vient de saisir de nouveau son regard n’implore la pitié de personne. Et lui non plus n’implorera pas la pitié.

 

Quoi qu’il arrive désormais, il suffira juste de se tenir droit comme jadis, comme il se tenait au pied de la fosse, quand le cercueil de la femme est descendu sous la terre, au bout des cordes grinçantes. Les bonnes gens qui pleurent à chaque enterrement s’interrogeaient entre eux, l’œil humide. « Vingt dieux ! qué courage !

 

Il n’avait cependant aucun courage. Il ne souffrait pas non plus. Il subissait simplement sa peine, à sa manière, dans un silence prodigieux. Alors comme aujourd’hui, la petite rumeur du cerveau s’était tue. Des pieds à la tête, il n’était plus que silence, entêtement, patience obscure. Toutes les images de malheur dont le nombre et la diversité avaient affolé un moment ses nerfs, s’étaient fondues en une seule, élémentaire : celle d’un obstacle, d’une masse inerte contre laquelle il appuyait le front.

 

Mais là-bas, au cimetière de Fenouille, sous le regard de ces gens, il avait souhaité quelque chose encore, il ne savait quoi – et cela montait maintenant du plus profond de lui-même, sans aucun effort, du plus profond de sa vie, ou peut-être d’en deçà de la vie. À l’extrémité de son dénuement, le rêve orgueilleux qu’il avait vainement nourri tant d’années, presque à son insu – si étroitement mêlé à la trame de son misérable et monotone labeur, à la tristesse, à l’humiliation de chaque jour – le voilà qui se dissipe, s’efface, qu’il ne le reconnaît plus, qu’il en a honte. Une nouvelle, une miraculeuse jeunesse gonfle sa poitrine, sa gorge, jaillit tout à coup de ses yeux ainsi qu’un filet de sang tiède. Il n’a pas pleuré depuis son enfance et la certitude qu’il pleure pour la dernière fois, qu’il ne pleurera plus jamais, que cette minute de grâce est unique, parfaite, lui est une amertume, un rafraîchissement indicible. Toute fatigue semble couler hors de ses membres, jusque dans la terre où s’enfoncent ses gros souliers. Un long moment, il reçoit la caresse de l’air sur sa face, il tient son regard bien fermement droit devant lui, sans penser. À quoi bon penser ? Le mal vient du cerveau toujours en travail, l’animal monstrueux, informe et mou dans sa gaine comme un ver, pompeur infatigable. Oui, à quoi bon penser ? Une nuit de discussion avec lui-même, d’inutile rumination a suffi pour faire de lui un autre homme, aussi faible qu’une femme. Que n’a-t-il abattu d’abord celui qui peut-être va demain déshonorer son nom ! À présent, il est trop tard. N’importe. Rien ne le détournera plus de son devoir. Et son devoir est de durer, durer sans plus. Durer, demeurer, rester immobile à travers ce qui bouge, durer comme un arbre, comme un mur, tenir bon.

 

Il essuie du revers de la main ses vieilles joues. L’infirme a fermé les yeux. On dirait qu’il dort, mais dans le demi-sommeil où il sombre, le mince petit visage a cette expression singulière qu’il retrouve d’ailleurs chaque fois que le regard n’y rayonne plus, la dureté sournoise qu’accuse encore le relief des pommettes mongoles, avec son indéfinissable sourire. C’est de ce sourire-là que le vieux a peur.

 

– Es-tu bien là ? finit-il par demander d’une voix hésitante.

 

– Oh ! non, grand-père, ramenez-moi.

 

Il l’a pris dans ses bras, il l’a porté jusqu’à la maison. La fille les regardait venir de loin, le dos au mur, une main sur les yeux. Elle leur a servi le café comme les autres jours, puis s’est assise dans un coin, près du poêle, son bol entre ses genoux.

 

 

 

– Ma démarche semble indiscrète, je l’avoue, dit M. Ouine, mais elle ne sera pas tout à fait inutile, peut-être…

 

Le curé de Fenouille proteste d’un haussement d’épaules, puis tourne vers la fenêtre aux persiennes closes un regard éperdu. La rougeur de ses joues, de son front, de ses oreilles, bien qu’à peine visible dans l’ombre, exagère l’expression un peu niaise du visage, en accentue les rondeurs puériles. Et plus puérile encore, la voix basse trop lente, trop accentuée, qui s’affole sur les dernières syllabes, s’étrangle.

 

– Nouveau venu dans cette paroisse, je ne puis que vous être reconnaissant… Un ministère si difficile… Notre vénéré prédécesseur…

 

– Votre vénéré prédécesseur, reprend M. Ouine avec calme, excusez-moi de parler avec une franchise cynique, d’ailleurs bien moins éloignée de mes habitudes et de mon caractère qu’on le suppose, votre vénéré prédécesseur était un sot.

 

Il tire de la poche son ridicule mouchoir de coton tout raide d’empois, y enfonce un moment sa face, puis le remet dans son chapeau.

 

– Nos relations étaient cordiales, intimes même. Je pense qu’il me prenait pour un homme de lettres, ou quelque chose d’approchant.

 

– Mais moi-même, monsieur Ouine, jusqu’ici… je croyais…

 

Le sourire de M. Ouine se fait si pitoyable, si doux que le jeune prêtre sent de nouveau flamber ses joues.

 

– Notre ami, poursuit l’ancien professeur de langues, appartenait à cette espèce d’innocents dont nous viennent abondamment tous les maux. L’innocence, monsieur… L’innocence…

 

Il aspire l’air bruyamment, comme s’il étouffait.

 

– L’inno… L’innocence, monsieur, est une maladie propre à l’âge mûr. Du moins n’atteint-elle qu’alors sa plénière et parfaite malfaisance.

 

– Et nos enfants, voyons, monsieur le professeur, nos chers petits enfants ?…

 

– Heu… Heu… fit brusquement M. Ouine, puis il se tut.

 

Ses joues venaient de s’enflammer à leur tour, et les plis épais du cou sur le col dur passèrent du rouge vif à une espèce de bleu livide. Tout le visage parut s’enfler de colère, tandis que plus promptes que le regard toujours placide les lèvres laissaient passer un sifflement d’impatience. Une minute, ils restèrent ainsi face à face, sans un mot.

 

– Permettez, reprit enfin M. Ouine (ses yeux s’étaient remplis de larmes), j’ai été jeune, j’ai cru moi-même à l’enfance, je n’ai que trop souffert par elle.

 

Il frotta de la paume le revers de sa veste, parut s’absorber dans la recherche d’une tache invisible.

 

– Nous rencontrons sans doute des enfants innocents, dit-il, ceux-là le resteront jusqu’à la fin. L’innocence résiste à tout, elle est plus dure que la vie. Hélas ! j’ai connu, moi qui vous parle, quelques-uns de ces malheureux…

 

– Ne croyez-vous pas… commença le pauvre prêtre, mais l’objection qu’il allait faire lui parut tout à coup si vaine qu’il n’osa pas achever.

 

– La société se défend contre de tels monstres, poursuivit l’ancien professeur, imperturbable, elle les repousse peu à peu hors de son sein, elle les isole. Voyez le sort fait à ces vieilles filles ingénues : la famille elle-même se ferme devant elles… Monsieur… Monsieur…

 

Sa voix, déjà s’enflait. Il la contint cependant.

 

– Je ne prétends pas définir l’innocence, monsieur, elle est une chose très différente de ce que nous imaginons, de ce que le mot d’innocence suggère. Je sais seulement – l’expérience m’apprend – qu’un innocent est toujours le centre, le noyau d’une certaine fermentation. La terre fermente autour de l’innocent, monsieur, voilà le fait !

 

Il se tut, à bout de souffle, sa forte tête penchée en avant, les mains posées à plat sur les genoux. Un coucou de bois sculpté répéta plusieurs fois son cri niais. Il sourit avec béatitude, visiblement soulagé.

 

– Monsieur le professeur, commença, non sans dignité, le curé de Fenouille. c’est vrai qu’il me reste beaucoup à apprendre des hommes, de leurs malheurs.

 

– Je n’ai pas parlé pour vous, dit M. Ouine presque tendrement. Non, monsieur. Ses traits grossiers prirent tout à coup une expression de pitié grave et comme familière, bien que sa bouche ne cessât de sourire.

 

– Le malheur des hommes… dit-il, leur malheur… J’y ai cru aussi. Hélas ! monsieur, la pitié ne saurait pas plus travailler là-dedans qu’un chirurgien dans une nappe de pus. À la première égratignure…

 

Il lui prit délicatement la main dans la sienne.

 

– À la première égratignure de cette main compatissante, je crains bien que toute cette saleté ne vous remonte jusqu’au cœur… Oh ! Oh ! la sympathie, la compassion, souffrir avec. Pourrir avec, plutôt. D’ailleurs vous ne seriez pas le dernier.

 

– De quelle égratignure voulez-vous parler ? demanda le curé de Fenouille. Car la déception…

 

– Oh ! ce n’est pas de déception qu’il s’agit, protesta M. Ouine d’une voix rêveuse. Que vous importe d’être déçu ? Vous ne serez pas déçu, mais dissous, dévoré ! Mon Dieu, que vos maîtres aient pris tant de peine pour vous mettre en garde contre le plaisir et vous laissent ainsi sans défense contre… contre… quelle absurdité prodigieuse !

 

– Je ne crains que le péché, balbutia le pauvre prêtre, – excusez-moi, je ne puis traduire ceci en langage profane.

 

– Justement, justement, c’est justement ce que je veux dire, remarqua M. Ouine en souriant.

 

Il tira discrètement le mouchoir de la coiffe de son chapeau, s’essuya le front, les yeux.

 

– D’autant qu’il n’y a pas de malheur des hommes, monsieur l’abbé, il y a l’ennui. Personne n’a jamais partagé l’ennui de l’homme et néanmoins gardé son âme. L’ennui de l’homme vient à bout de tout, monsieur l’abbé, il amollira la terre. Les gros doigts firent le geste de pétrir une argile imaginaire.

 

– Mais je m’égare, reprit-il après un silence. Ma démarche auprès de vous avait un autre but que ce bavardage. La retraite où je vis, l’état de ma santé, mon humeur même ne me laissent que peu de moyens de vous servir. J’essaierai cependant.

 

Et d’abord, je tâcherai d’exprimer en quelques mots des sentiments, je l’avoue, assez complexes… Votre solitude m’attire.

 

– Je suis entièrement seul, en effet, dit le curé de Fenouille.

 

– Plus seul que vous ne pensez peut-être, continua M. Ouine avec une grimace douloureuse. Des supérieurs ont-ils pu sans remords, par simple mesure administrative, vous arracher du séminaire et vous jeter ici en plein bourbier ? Encore est-il des bourbiers tranquilles et comme en sommeil. La vase de celui-ci paraît diablement active, au contraire, depuis quelque temps. On croit l’entendre bouillir et siffler, remarquez que ceci est à peine une image, cher ami. Nous connaîtrons un jour les lois encore mystérieuses qui règlent – accélèrent ou ralentissent – ces sortes de fermentation. Ici, d’ailleurs, nulle équivoque, du moins sur la cause prochaine. « Je parle de la mort du petit vacher », ajouta-t-il après un long silence.

 

– Monsieur le professeur, dit le jeune prêtre, nos journaux sont bien coupables de troubler ainsi les esprits.

 

M. Ouine haussa les épaules.

 

– Il y a maintenant un cadavre dans chaque maison, fit-il avec douceur. Monsieur, j’avoue qu’au temps de ma jeunesse, cette affaire m’eût prodigieusement intéressé. Peut-être même l’excessive curiosité à laquelle j’ai trop souvent sacrifié mon repos, m’eût fait commettre quelque imprudence. Hélas ! une curiosité aussi gratuite n’est sans doute que dérèglement d’esprit. La vôtre s’inspire de mobiles surnaturels. Toutefois, permettez à un vieillard…

 

– Oh ! crut devoir protester le curé de Fenouille avec politesse.

 

– Permettez-moi de vous mettre en garde, non pas contre tels ou tels, mais contre eux tous.

 

– Mons… Cher monsieur… Monsieur le professeur, je rends hommage à votre capacité, à vos talents. Néanmoins… si déplacé que paraisse ce mot dans la bouche d’un prêtre…

 

Sa pauvre main crevassée par l’hiver, tachée de noir (il badigeonnait d’encre ses gerçures) fit le geste d’effacer, par avance, le mot dangereux.

 

– L’amour que j’ai pour mes… oui… pour mes enfants – mes paroissiens sont mes enfants – je ne puis souffrir d’être mis en garde contre ma paroisse, monsieur le professeur.

 

– Certes ! dit M. Ouine. Mais nous nous sommes mal compris. Mes goûts, mes habitudes – pour ne pas faire allusion à des sentiments plus profonds, plus intimes – font de moi, en cette conjoncture, votre allié naturel, un modeste collaborateur. Bref, il n’y a ici que vous et moi qui nous intéressions aux âmes.

 

– Je vous demande pardon, murmure le curé de Fenouille humblement. J’ai parlé comme un sot.

 

– Aux âmes, répète M. Ouine, songeur. Il conviendrait peut-être mieux à mon caractère, à mon état, de dire : à la vérité des êtres, à leurs mobiles secrets. Mais le vague de ces sortes de périphrases me rebute.

 

Il essuya son front et resta longtemps, les épaules secouées par une toux nerveuse, la face enfouie dans un mouchoir. Lorsqu’il la découvrit de nouveau, le curé de Fenouille remarqua l’extraordinaire altération de ses traits.

 

– Certes, dit M. Ouine, la démoralisation de Fenouille était profonde. Il aura suffi d’un crime banal, – est-ce d’ailleurs un crime ? nul ne le sait – pour donner à cette démoralisation un caractère intolérable. Mes jours sont comptés, monsieur. Il me serait désagréable de mourir en de telles conjonctures, en plein roman policier, et de la plus médiocre, de la plus basse invention. Oh ! je ne suis pas un moraliste ! Le mal est le mal. J’aimerais plutôt même qu’il ait de quoi soulever un peu les cœurs trop délicats, je ne redoute pas son odeur. Mais ils ont fait de ce modeste village un bazar, une foire, où tout figure pêle-mêle à l’étalage, le bon et le mauvais, dans un désordre hideux. Cela, monsieur, je ne puis le supporter.

 

– Je dois tout supporter, dit le curé de Fenouille d’une voix douce. Je supporterai cela comme le reste, seul ou non.

 

– Résistons ensemble plutôt, proposa M. Ouine, servez-vous de moi. Je vis ici depuis des années, je connais donc ce petit bourg. Il a ses secrets. Le secret des misérables, monsieur, ni la curiosité ni l’amour n’en viennent à bout. Il se livre de lui-même à qui se tait. N’intervenez pas trop tôt. Peut-être n’avez-vous déjà reçu que trop de confidences… Je veux dire de ces sortes de confidences écrites que la loi qualifie d’anonymes, hi ! hi ! Des lettres auxquelles… auxquelles il me serait peut-être permis d’attacher un intérêt personnel…

 

Le curé de Fenouille porta vivement la main à la poche intérieure de sa soutane, puis la reposa gauchement sur la table. M. Ouine sourit.

 

– Donnez-la-moi, dit-il avec tristesse. Donnez-les-moi plutôt, car vous en avez sans doute reçu plus d’une, je pense.

 

– Monsieur, fit le prêtre, peut-être n’aurais-je pas dû les lire. Dieu m’est témoin pourtant… que… Je ne les eusse d’ailleurs communiquées à personne, pas même à mes supérieurs.

 

M. Ouine eut un geste d’indifférence polie.

 

– Hélas ! monsieur, j’en ai reçu bien d’autres, en effet, balbutia le curé de Fenouille. Dois-je les brûler ? Ne le dois-je pas ? C’est comme une présence ennemie dans la maison, monsieur, je ne respire librement qu’à l’église, et encore… Est-il possible qu’un hameau perdu dans les bois, si loin des villes… Que leur ai-je donc fait ? Monsieur, il m’arrive parfois de me demander si… si ces choses affreuses… ne sortent pas toutes de la même main, mais l’hypothèse me semble extravagante… Désespérer un pauvre prêtre comme moi, souiller sa vie, cela vaut-il la peine qu’on y songe ?… Pardonnez-moi de vous poser la question, monsieur : la démarche que vous venez de faire est celle d’un ami…

 

– Je ne suis pas votre ami, répliqua le professeur d’une voix grave… Et dussiez-vous me retirer sur-le-champ votre confiance, je ne vous cacherai rien de mes misères : j’ai douté de vous, monsieur.

 

Le curé de Fenouille ouvrit sa soutane, retira le paquet de lettres d’une main tremblante.

 

– Veuillez me donner une enveloppe, dit M. Ouine.

 

Il écrivit dessus : « Pour M, le juge d’instruction », puis la remit sur la table avec un grognement de plaisir.

 

– Dieu m’est témoin, commença le pauvre prêtre avec une emphase risible. Mais il n’acheva pas. Son visage insignifiant, si peu fait pour exprimer l’angoisse, s’altéra, se déforma brusquement tout entier, parut réellement se tordre sous l’effet d’un désespoir presque comique, n’eût été l’appel déchirant du regard et cette espèce d’innocence farouche qu’on voit aux yeux des enfants, et aussi des douces bêtes traquées, rendues.

 

– Prenez-les, monsieur, dit-il, prenez-les, emportez tout… (En même temps il jetait sur la table trois paquets ficelés drôlement d’une cordelette de confiseur, bleu d’azur.) Monsieur le professeur, un prêtre ne devrait jamais se plaindre, je le sais, la pitié d’autrui ne nous vaut rien. Mais la solitude me fait maintenant plus peur encore que la pitié. La solitude m’a usé bien avant que je fusse en âge de la supporter. Mon père était un mineur du pays de Lens, il est mort au fond de sa mine, deux mois avant ma naissance. Ma mère ne lui a pas survécu longtemps. C’est une tante qui m’a élevé. Elle était cabaretière à Noirentfontes. Ah ! monsieur, encore aujourd’hui, le visage d’un homme ivre m’épouvante ! Et pourtant, je ne suis pas un innocent, je connais le mal. À l’âge où les enfants ne sont que jeux, rires et chansons, j’avais déjà senti que nul ne compose avec lui, que la justice et l’injustice sont deux univers séparés. La seule vraie joie que Dieu m’ait donnée, je l’ai connue à mon entrée dans la cour du petit séminaire, un jour d’octobre – j’ai cru mourir de joie. J’avais trouvé une famille, monsieur, comprenez-vous ? une patrie ! Hélas ! le plus cher de mes camarades est aujourd’hui clerc de notaire à Marseille, un autre gendarme, un autre cocher. Me voilà non moins seul que jadis, plus seul… Vous me direz : il y a les supérieurs, les confrères… Ah ! monsieur, rien ne diffère plus d’un prêtre qu’un autre prêtre ; notre solitude est parfaite. Lorsque j’ai parlé de ces choses, on m’a plaint, on a souri. Chacun chez soi, n’est-ce pas ? chacun les siens ! Et puis encore, voyez-vous, il y a cet optimisme extraordinaire, impénétrable, inflexible des supérieurs, des vieux prêtres : « On doit en prendre son parti », répètent-ils tous. Sans doute. Mais oui, monsieur, je prends mon parti de la farouche bêtise des hommes. Je ne me révolte pas contre le mal. Dieu ne s’est pas révolté contre lui, monsieur, il l’assume. Je ne maudis même pas le diable…

 

Il fit des deux bras le geste navrant du malheureux qui après un flot de paroles, s’aperçoit qu’il n’a réussi qu’à mesurer son malheur, sans espoir d’en faire jamais partager à personne l’essence secrète, ineffable. M. Ouine mit les paquets ficelés sous son bras.

 

– J’ai l’honneur de vous saluer, dit-il.

 

– Ne partez pas tout de suite, supplia le curé de Fenouille, hors de lui. Vous êtes en présence d’un homme surmené, c’est cela même… surmené. Mon Dieu ! ils n’ont tous au fond qu’un désir, allez, un désir qui va s’exaspérant avec l’âge, les infirmités, les maladies – et ils ont beau lui donner des noms, des noms qui ménagent leur orgueil – ils désirent être délivrés de leurs péchés, voilà tout…

 

Tandis qu’il parlait, M. Ouine, multipliant les saluts et les courbettes, se dirigeait à reculons vers la porte. Aux derniers mots du prêtre, il s’arrêta brusquement.

 

– La dernière disgrâce de l’homme, fit-il, est que le mal lui-même l’ennuie.

 

Il frotta son chapeau du revers de sa manche, s’inclina profondément, sortit.

 

 

Presque au seuil du presbytère la route fait un brusque détour, s’enfonce vers la vallée de la Louette. La pente est si raide que des premières aux dernières maisons du bourg, lorsque le vent souffle de la plaine, on entend grincer et miauler le frein des charrettes qui s’en vont vers Fruges, le mercredi de chaque semaine, au petit jour. Et justement derrière M. Ouine tombe comme du ciel la plainte stridente. À travers la menue brume insidieuse qui fausse toute perspective, le froid brouillard qu’aspirent avec peine les poumons pourris de M. Ouine, on dirait l’appel d’un de ces noirs oiseaux d’hiver jetés en dérive à mille pieds au-dessus des collines, pris dans l’étau de la tempête polaire. « Bigre de bigre ! » fait le professeur de langues.

 

Il vient d’atteindre le petit pont, étale son mouchoir sur la marche de pierre, s’assoit les mains aux genoux. L’eau roule à ses pieds, couleur du temps, livide. Aux anses étroites, frangées d’herbes, le gras savon des lessives s’étale en une mince pellicule grise que chaque remous teinte en rose. Parfois, une grosse bulle file le long des tiges de roseaux, tourne une seconde, éclate avec un imperceptible bruit, dans le monotone roucoulement des fontaines.

 

– Bigre de bigre ! répète le professeur de langues.

 

 

Depuis des années – toujours – assurément depuis les premières atteintes du mal qui le dévore, il redoute le matin. Du moins midi l’accable-t-il, le jette-t-il sur son lit, persiennes closes, même au cœur de décembre, car sa défaillance semble obéir au rythme mystérieux de l’heure, non de la saison. Au lieu que l’angoisse matinale prolonge curieusement l’insomnie, en est comme l’intolérable épanouissement. Cette fraîcheur acide, cette limpidité, ce murmure de sources invisibles, ce renouvellement de toutes choses l’isole plus douloureusement que le silence, les ténèbres où ses nerfs trouvent une espèce de calme et comme une sécurité funèbre. Car le matin semble l’exclure dédaigneusement de la vie, le rejeter avec les morts. Il le hait.

 

Il pose à côté de lui le paquet de lettres, avec indifférence. De l’élan de curiosité qui l’avait poussé presque malgré lui vers le jeune prêtre inconnu, il ne restait rien. Curiosité ? Goût du risque ? Il n’eût su le dire. Il savait seulement que là-haut, derrière les tilleuls et les ifs, avait été sa dernière chance. Elle n’était plus. Le cercle enchanté, rétréci chaque jour, ne se laisserait plus rompre.

 

Non que fût détruite ou simplement altérée cette foi en lui-même qui devait jusqu’à la fin lui tenir lieu de tout succès, de tout espoir, de toute joie – aussi dure que le diamant. L’approche de la mort la faisait peut-être au contraire plus éclatante et plus dure. Si indifférent qu’il fût à son sort futur – supposé que les morts en connussent jamais un – cette foi était sans doute, entre tant de biens vers quoi s’efforcent les misérables hommes, le plus capable de durer, de survivre. L’idée qu’il dût regretter en mourant quoi que ce fût, renier une seule de ces heures dont chacune avait marqué un progrès vers la délivrance, la liberté totale, ne lui était pas encore venue. Et il était de moins en moins supposable qu’elle vînt jamais. Lorsqu’il essayait d’atteindre, en-deçà même du souvenir, jusqu’à l’amas confus des impressions de l’enfance, la première part mouvante et grouillante de la vie, la dernière à rentrer dans l’immobilité de la mort et qui donne sans doute à chaque agonie humaine son caractère propre, incommunicable, fait de chacune d’elles un drame particulier, unique – il se rappelait n’avoir jamais réellement détesté qu’une contrainte, celle dont le principe était en lui, la conscience du bien et du mal, pareille à un autre être dans l’être, – ce ver.

 

 

La brume monte peu à peu au flanc des pâturages jusqu’à ce que la lente oscillation de l’air la repousse à mi-côte. Le village demeure tout entier visible, coiffé du haut clocher d’ardoises, et ses maisons tapies comme des bêtes. À cette distance le regard trop faible de M. Ouine ne les distingue pas les unes des autres : ce n’est qu’un tas uniforme, une seule masse que ses yeux caressent avec dégoût.

 

Car aujourd’hui comme jadis, comme à vingt ans, ville ou village – que dire ? – la plus humble maison d’où monte une fumée le remplit de trouble, resserre son cœur. Et certes la présence de l’homme ne lui fut jamais secourable ni amie, mais toute réunion d’hommes le tourmente d’inquiétude et de curiosité, d’un malaise indéfinissable, dont il ne peut confier le secret à personne. Combien de fois, au retour de ses longues promenades, le soir, il est allé s’embourber dans les chemins creux, rien que pour éviter la grande rue alors déserte, avec les cernes d’or jaune des lampes, lorsque le regard plonge dans les salles, surprend la famille au gîte, le vieux qui crache sur la cendre, la grand-mère encore agile, le paquet d’un hideux marmot lié d’une serviette à la chaise de paille, les joues enflammées de la fille, parfois aussi un petit garçon qui rêve, le porte-plume enfoncé dans la bouche, et ses yeux d’ange… Comme il s’est toujours senti faible et seul, en face de ces animaux à peine distincts, échangeant leurs regards et leur haleine, de la naissance à la mort, sous le même plafond crasseux, entre la table où ils mangent et le lit qui boira leur dernière sueur ! Ni la volonté, ni l’intelligence, nulle tyrannie, – la curiosité même, le plus puissant des moyens de désagrégation, la curiosité portée jusqu’à la haine – ne sauraient vaincre la résistance, la molle élasticité de ce magma. Il imagine, il voit presque, il croit voir de ses yeux, comme d’un autre monde, d’une autre planète, ces nappes funèbres, ces lacs de boue. Quiconque entreprend d’y porter la main – quelque homme miraculeux, né vraiment libre – voilà que sous lui ses jambes déjà coulent à pic et il disparaît presque aussitôt, grimaçant et gesticulant, sucé par cette semence d’hommes, morte ou vivante. Jadis, pourtant…

 

Il tâte douloureusement sa poitrine de ses deux mains molles aux doigts gourds. La morsure de l’air froid n’irrite même plus ses bronches et le spasme pulmonaire qui suit chaque respiration la prolonge d’une angoisse légère qui ne lui déplaît pas.

 

D’aussi loin qu’il se souvienne, souffrir et penser, pour lui, ne font qu’un. Toujours il a fallu au travail de son cerveau l’accompagnement de quelque blessure, volontaire ou non, de sa chair. À douze ans, lorsqu’il cachait sous les piles de cahiers rouges, mauves et verts, un Spinoza volé à la chambre des maîtres, nulle poésie n’eût égalé à ses yeux les pages arides, lues mot par mot, avec une patience sauvage et qu’il ne réussissait à relier entre elles qu’au prix d’un effort immense qui le jetait parfois, plié en deux, la face écrasée contre le bois du pupitre, avec une contraction de l’épigastre si violente qu’il croyait mourir. Et certes, ce n’était pas la vérité qu’il souhaitait d’atteindre au terme de ces formules abstraites, d’ailleurs presque toujours incompréhensibles, car il ne se sentait nul appétit de vérité, quelle qu’elle fût. Au professeur d’histoire qui le surprend un jour, et s’étonne d’un zèle aussi insolite pour le juif d’Amsterdam, il ne sait que répondre, le regard comme égaré derrière les ridicules lunettes à monture de fer, crispant sur son pauvre petit visage durci par la fatigue des doigts aux ongles rongés, tout saignants. L’autre – un gros paysan narquois de la vallée d’Auge qui sent la pipe et l’eau-de-vie – caresse doucement sa joue, lui fait signe de le suivre, le pousse hors de l’étude dans l’escalier noir, frais comme une cave, jusqu’à sa chambre, où il l’assoit sur ses genoux, paternellement… Nulle autre lumière que le pâle reflet dans les vitres du bec de gaz qui brûle nuit et jour sous le préau. Les livres épars font de grandes piles contre le mur, et, derrière un rideau de serge rouge, on voit le lit défait, la table de bois blanc, la cuvette pleine d’une eau grise. « Eh bien ! mon petit philosophe, eh bien ! mon petit philosophe… » répète le gros Normand d’une voix monotone. Et lui, Ouine, pour la première fois de sa vie – la dernière sans doute – essaie de faire comprendre, d’expliquer, tandis que les mots semblent jaillir d’une part oubliée, tout à coup retrouvée, de son âme, jaillissent comme d’une source intarissable. À peine sa bouche a-t-elle le temps de les prononcer que d’autres se pressent au fond de sa gorge, qu’il ne peut retenir, éclatent en sanglots discordants. Dieu ! que ces larmes sont douces ! Oui, que la chaude honte en est douce, libératrice ! Elles coulent plus abondantes et plus faciles encore que les mots, il les laisse ruisseler sur ses joues, elles inondent sa bouche de leur sel tiède. Les lunettes de fer glissent, s’échappent, éclatent à ses pieds sur le pavé. Il ne voit plus rien qu’un halo d’abord indistinct d’où sort peu à peu, ainsi que d’une pâle brume, le visage du professeur d’histoire, et, à la même seconde, il sent la piqûre de la barbe rousse, et sur lui, sur son propre regard, au bord même de ses cils un autre regard inconnu, vide et fixe, comme d’un mort… 

 

 

Elle ne l’a pas entendu, pauvre fille !… Est-elle encore capable de voir ou d’entendre ? Et pourtant, bien avant que les feuilles mortes trempées d’eau aient fait sous son pas cet affreux bruit de suçoirs, bien avant que la haute et fine silhouette – ah ! si jeune : on dirait d’un de ces dénicheurs de nids barbouillés de mûres, un compagnon des anciens dimanches, des beaux dimanches ! – ait paru en haut du sentier, son cœur était déjà miraculeusement libre et léger dans sa poitrine, avec on ne sait quel espoir absurde, éblouissant.

 

– Écoute, dit-elle, je croyais m’être trompée, il y a si longtemps que je suis là, dans le noir.

 

Comme d’habitude, elle se tenait à distance, sagement, sans aucun sourire même des yeux. Car c’est ainsi qu’il l’aime. Mais, à sa grande surprise, voilà qu’il l’a prise cette fois violemment contre sa poitrine, en silence.

 

– Viens-t’en chez nous, fait-il d’une voix qu’elle reconnaît, qu’elle n’a entendue qu’une fois, le soir des noces.

 

– C’est que la nuit n’est pas fameuse, dit-elle, et j’ai gardé mes souliers troués. Comment veux-tu que j’aille comme ça jusqu’à la hutte ? Il est passé dix heures, la jument n’a même pas son foin.

 

– Je te porterai, répond-il, quand tu seras lasse.

 

Elle se mit aussitôt à marcher derrière lui sans un mot. Et, dès ce moment, elle cessa de prévoir, de penser. Comme c’est donc bête de penser – car on pense seule, hélas ! – alors que la première parole de l’amant dispense un oubli plus parfait que le sommeil, fond si délicieusement dans les veines, y change le sang en vin !

 

 

La nuit est noire, en effet. Vers laquelle des huttes vont-ils ? Celle du creux d’Élan est la plus proche, mais il lui préfère celle du Relais, un vieux poste qui date du temps des seigneurs, dont il s’est fait une niche confortable qu’ignorent les gardes. Le sentier qu’ils suivent doit longer la route de Roye et la lisière est parfois si proche que le vent de la plaine les frappe au visage, tandis que s’élève lentement, pesamment, au-dessus de leurs têtes, un air dense et saturé. Ils retrouvent les pentes secrètes du Rouvre, plantées de hêtres, presque nues sous les puissantes arches végétales, puis de nouveau leurs pieds s’enfoncent dans le fumier gluant de feuilles mortes qui siffle et crache à chaque pas une eau couleur de rouille. Ses jambes sont glacées jusqu’au ventre, son pauvre fichu de laine s’accroche aux troncs écailleux. Seigneur, elle n’aura pas la force de refaire ce chemin avant l’aube ! Mais déjà son cœur est calme comme à l’approche d’un événement trop prodigieux pour l’émouvoir d’un autre sentiment que celui d’une attente solennelle. Ce qui doit être sera. Et ce qui doit être ne se rapporte à rien du passé, la nuit sûrement va s’ouvrir sur un jour neuf, éblouissant.

 

– Où allons-nous ?

 

– Au Relais, dit-il. As-tu froid ?

 

– Un peu, répond-elle timidement.

 

Car elle l’a vu déboutonner sa veste de velours et s’enchante à l’idée de sentir sur son cou, sur ses épaules, la suave chaleur du jeune corps fraternel. Mon Dieu ! s’est-il jamais montré si prévenant, si tendre ? Et elle baise au passage, bien vite, l’étoffe trempée de rosée.

 

– Nous y voilà, petite.

 

C’est une porte toute neuve, aux gonds solides, fermée d’un cadenas. Et la cachette n’est pas reconnaissable non plus : les murs en sont tapissés de nattes qu’il a tissées lui-même, et il s’est construit un lit de planches bien rabotées, peintes d’un vert sombre et sylvestre. Son beau fusil est là, jeté en travers, le gros douze trapu luisant comme une bête. Elle a tout à coup envie de le toucher, glisse sournoisement sa petite main sur la batterie.

 

– Va donc, il ne te mordra pas ! fait-il d’une voix étrange.

 

Les yeux n’expriment rien, ni colère, ni tendresse, rien qu’elle connaisse du moins, sinon peut-être une sorte d’attention profonde. Il l’enlève tout à coup, la plie contre sa poitrine, et déjà sa bouche violente cherche la sienne quand il la repose à terre, avec une fermeté douce.

 

– Vaut mieux pas, remarque-t-il pensif.

 

Il a rougi jusqu’aux oreilles et elle essaie de sourire.

 

– Ben quoi, dit-elle, pas prêt ?

 

– Blague pas, fait-il, ne blague pas avant de savoir – je te veux tout autant qu’avant, ma fille, et plus : il n’y a pas d’offense…

 

Et aussitôt, il recula de deux pas, secoua les épaules en frissonnant.

 

– Dommage qu’on ne connaisse pas une autre manière de faire l’amour, reprit-il de la même voix presque indistincte, une autre manière, une vraie – je ne sais pas – une qui ne puisse servir qu’une fois par exemple – une seule fois avec une seule femme. Parce que des filles, j’en ai eu tout autant que j’ai voulu, parole, mais toi… toi, personne ne sait ce que t’es, avec ton gentil petit corps qui ne pèse pas plus qu’une brassée de joncs frais – vaillante comme un homme.

 

Elle a rougi de plaisir, sans lever les yeux.

 

– Eugène, fait-elle enfin, après un long silence, faut pas regarder aujourd’hui à me dire tout…