BOUVARD ET PECUCHET
CHAPITRE I
Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait
absolument désert.
Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en ligne
droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu, un bateau plein de bois,
et sur la berge deux rangs de barriques.
Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le grand ciel
pur se découpait en plaques d'outremer, et sous la réverbération du soleil, les
façades blanches, les toits d'ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une
rumeur confuse montait du loin dans l'atmosphère tiède ; et tout semblait
engourdi par le désoeuvrement du dimanche et la tristesse des jours d'été.
Deux hommes parurent.
L'un venait de la Bastille, l'autre du Jardin des Plantes. Le plus grand,
vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate
à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron,
baissait la tête sous une casquette à visière pointue.
Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s'assirent à la même
minute, sur le même banc.
Pour s'essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que chacun posa près
de soi ; et le petit homme aperçut écrit dans le chapeau de son voisin : Bouvard
; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la casquette du particulier en
redingote le mot : Pécuchet.
-- "Tiens !" dit-il "nous avons eu la même idée, celle d'inscrire notre nom
dans nos couvre-chefs."
-- "Mon Dieu, oui ! on pourrait prendre le mien à mon bureau !"
-- "C'est comme moi, je suis employé."
Alors ils se considérèrent.
L'aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet.
Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos, souriaient dans son visage colore. Un
pantalon à grand-pont, qui godait par le bas sur des souliers de castor, moulait
son ventre, faisait bouffer sa chemise à la ceinture ; -- et ses cheveux blonds,
frisés d'eux-mêmes en boucles légères, lui donnaient quelque chose d'enfantin.
Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflement continu.
L'air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard.
On aurait dit qu'il portait une perruque, tant les mèches garnissant son
crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil, à cause
du nez qui descendait très bas. Ses jambes prises dans des tuyaux de lasting
manquaient de proportion avec la longueur du buste ; et il avait une voix forte,
caverneuse.
Cette exclamation lui échappa : -- "Comme on serait bien à la campagne !"
Mais la banlieue, selon Bouvard, était assommante par le tapage des
guinguettes. Pécuchet pensait de même. Il commençait néanmoins à se sentir
fatigué de la capitale, Bouvard aussi.
Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres à bâtir, sur l'eau hideuse où
une botte de paille flottait, sur la cheminée d'une usine se dressant à
l'horizon ; des miasmes d'égout s'exhalaient. Ils se tournèrent de l'autre côté.
Alors, ils eurent devant eux les murs du Grenier d'abondance.
Décidément (et Pécuchet en était surpris) on avait encore plus chaud dans les
rues que chez soi !
Bouvard l'engagea à mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du qu'en
dira-t-on !
Tout à coup un ivrogne traversa en zigzag le trottoir ; -- et à propos des
ouvriers, ils entamèrent une conversation politique. Leurs opinions étaient les
mêmes, bien que Bouvard fût peut-être plus libéral.
Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé, dans un tourbillon de poussière.
C'étaient trois calèches de remise qui s'en allaient vers Bercy, promenant une
mariée avec son bouquet, des bourgeois en cravate blanche, des dames enfouies
jusqu'aux aisselles dans leur jupon, deux ou trois petites filles, un collégien.
La vue de cette noce amena Bouvard et Pécuchet à parler des femmes, -- qu'ils
déclarèrent frivoles, acariâtres, têtues. Malgré cela, elles étaient souvent
meilleures que les hommes ; d'autres fois elles étaient pires. Bref, il valait
mieux vivre sans elles ; aussi Pécuchet était resté célibataire.
-- "Moi je suis veuf" dit Bouvard "et sans enfants !"
-- "C'est peut-être un bonheur pour vous ? " Mais la solitude à la longue
était bien triste.
Puis, au bord du quai, parut une fille de joie, avec un soldat. Blême, les
cheveux noirs et marquée de petite vérole, elle s'appuyait sur le bras du
militaire, en traînant ses savates et balançant les hanches.
Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une réflexion obscène. Pécuchet
devint très rouge, et sans doute pour s'éviter de répondre, lui désigna du
regard un prêtre qui s'avançait.
L'ecclésiastique descendit avec lenteur l'avenue des maigres ormeaux
jalonnant le trottoir, et Bouvard dès qu'il n'aperçut plus le tricorne, se
déclara soulagé car il exécrait les jésuites. Pécuchet, sans les absoudre,
montra quelque déférence pour la religion.
Cependant le crépuscule tombait et des persiennes en face s'étaient relevées.
Les passants devinrent plus nombreux. Sept heures sonnèrent.
Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succédant aux
anecdotes, les aperçus philosophiques aux considérations individuelles. Ils
dénigrèrent le corps des Ponts et chaussées, la régie des tabacs, le commerce,
les théâtres, notre marine et tout le genre humain, comme des gens qui ont subi
de grands déboires. Chacun en écoutant l'autre retrouvait des parties de
lui-même oubliées ; et bien qu'ils eussent passé l'âge des émotions naïves,
ils éprouvaient un plaisir nouveau, une sorte d'épanouissement, le charme des
tendresses à leur début.
Vingt fois ils s'étaient levés, s'étaient rassis et avaient fait la longueur
du boulevard depuis l'écluse d'amont jusqu'à l'écluse d'aval, chaque fois
voulant s'en aller, n'en ayant pas la force, retenus par une fascination.
Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand Bouvard dit
tout à coup :
-- "Ma foi ! si nous dînions ensemble ? "
-- "J'en avais l'idée !" reprit Pécuchet "mais je n'osais pas vous le
proposer !"
Et il se laissa conduire en face de l'Hôtel de Ville, dans un petit
restaurant où l'on serait bien.
Bouvard commanda le menu.
Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier le corps. Ce fut
l'objet d'une discussion médicale. Ensuite, ils glorifièrent les avantages des
sciences : que de choses à connaître ! que de recherches si on avait le temps
! Hélas, le gagne-pain l'absorbait ; et ils levèrent les bras d'étonnement, ils
faillirent s'embrasser par-dessus la table en découvrant qu'ils étaient tous les
deux copistes, Bouvard dans une maison de commerce, Pécuchet au ministère de la
marine, ce qui ne l'empêchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments
à l'étude. Il avait noté des fautes dans l'ouvrage de M. Thiers et il parla avec
le plus grands respect d'un certain Dumouchel, professeur.
Bouvard l'emportait par d'autres côtés. Sa chaîne de montre en cheveux et la
manière dont il battait la rémoulade décelaient le roquentin plein d'expérience ;
et il mangeait le coin de la serviette dans l'aisselle, en débitant des choses
qui faisaient rire Pécuchet. C'était un rire particulier, une seule note très
basse, toujours la même, poussée à de longs intervalles. Celui de Bouvard était
continu, sonore, découvrait ses dents, lui secouait les épaules, et les
consommateurs à la porte s'en retournaient.
Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autre établissement.
Pécuchet en contemplant les becs de gaz gémit sur le débordement du luxe, puis
d'un geste dédaigneux écarta les journaux. Bouvard était plus indulgent à leur
endroit. Il aimait tous les écrivains en général, et avait eu dans sa jeunesse
des dispositions pour être acteur !
Il voulut faire des tours d'équilibre avec une queue de billard et deux
boules d'ivoire comme en exécutait Barberou, un de ses amis. Invariablement,
elles tombaient, et roulant sur le plancher entre les jambes des personnes
allaient se perdre au loin. Le garçon qui se levait toutes les fois pour les
chercher à quatre pattes sous les banquettes finit par se plaindre. Pécuchet eut
une querelle avec lui ; le limonadier survint, il n'écouta pas ses excuses et
même chicana sur la consommation.
Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans son domicile qui
était tout près, rue Saint- Martin.
A peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne et fit les
honneurs de son appartement.
Un bureau de sapin placé juste dans le milieu incommodait par ses angles ; et
tout autour, sur des planchettes, sur les trois chaises, sur le vieux fauteuil
et dans les coins se trouvaient pêle-mêle plusieurs volumes de l'Encyclopédie
Roret, le Manuel du magnétiseur, un Fénelon, d'autres bouquins, avec des tas
de paperasses, deux noix de coco, diverses médailles, un bonnet turc et des
coquilles, rapportées du Havre par Dumouchel. Une couche de poussière veloutait
les murailles autrefois peintes en jaune. La brosse pour les souliers traînait
au bord du lit dont les draps pendaient. On voyait au plafond une grande tache
noire, produite par la fumée de la lampe.
Bouvard, à cause de l'odeur sans doute, demanda la permission d'ouvrir la
fenêtre.
-- "Les papiers s'envoleraient !" s'écria Pécuchet qui redoutait, en plus,
les courants d'air.
Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffée depuis le matin par
les ardoises de la toiture.
Bouvard lui dit :
-- "A votre place, j'ôterais ma
flanelle!"
-- "Comment !" et Pécuchet baissa la tête, s'effrayant à l'hypothèse de ne
plus avoir son gilet de santé.
-- "Faites-moi la conduite" reprit Bouvard "l'air extérieur vous
rafraîchira."
Enfin Pécuchet repassa ses bottes, en grommelant : "Vous m'ensorcelez ma
parole d'honneur !" -- et malgré la distance, il l'accompagna jusque chez lui au
coin de la rue de Béthune, en face le pont de la Tournelle.
La chambre de Bouvard, bien cirée, avec des rideaux de percale et des meubles
en acajou, jouissait d'un balcon ayant vue sur la rivière. Les deux ornements
principaux étaient un porte-liqueurs au milieu de la commode, et le long de la
glace des daguerréotypes représentant des amis ; une peinture à l'huile occupait
l'alcôve.
-- "Mon oncle !" dit Bouvard, et le flambeau qu'il tenait éclaira un
monsieur.
Des favoris rouges élargissaient son visage surmonté d'un toupet frisant par
la pointe. Sa haute cravate avec le triple col de la chemise, du gilet de
velours, et de l'habit noir l'engonçaient. On avait figuré des diamants sur le
jabot. Ses yeux étaient bridés aux pommettes, et il souriait d'un petit air
narquois.
Pécuchet ne put s'empêcher de dire :
-- "On le prendrait plutôt pour
votre père !"
-- "C'est mon parrain" répliqua Bouvard, négligemment, ajoutant qu'il
s'appelait de ses noms de baptême François, Denys, Bartholomée. Ceux de Pécuchet
étaient Juste, Romain, Cyrille ; et ils avaient le même âge : quarante-sept
ans ! Cette coïncidence leur fit plaisir ; mais les surprit, chacun ayant cru
l'autre beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirèrent la Providence dont les
combinaisons parfois sont merveilleuses. -- "Car, enfin, si nous n'étions pas
sortis tantôt pour nous promener, nous aurions pu mourir avant de nous connaître
!" et s'étant donné l'adresse de leurs patrons, ils se souhaitèrent une bonne
nuit.
-- "N'allez pas voir les dames !" cria Bouvard dans l'escalier.
Pécuchet descendit les marches sans répondre à la gaudriole.
Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frères, -- tissus d'Alsace rue
Hautefeuille 92, une voix appela : -- "Bouvard ! Monsieur Bouvard !"
Celui-ci passa la tête par les carreaux et reconnut Pécuchet qui articula
plus fort.
-- "Je ne suis pas malade ! Je l'ai retirée !"
-- "Quoi donc !"
-- "Elle !" dit Pécuchet, en désignant sa poitrine.
Tous les propos de la journée, avec la température de l'appartement et les
labeurs de la digestion l'avaient empêché de dormir, si bien que n'y tenant
plus, il avait rejeté loin de lui sa flanelle. Le matin, il s'était rappelé
son action heureusement sans conséquence, et il venait en instruire Bouvard qui,
par là, fut placé dans son estime à une prodigieuse hauteur.
Il était le fils d'un petit marchand, et n'avait pas connu sa mère, morte
très jeune. On l'avait, à quinze ans, retiré de pension pour le mettre chez un
huissier. Les gendarmes y survinrent ; et le patron fut envoyé aux galères,
histoire farouche qui lui causait encore de l'épouvante. Ensuite, il avait
essayé de plusieurs états, maître d'études, élève en pharmacie, comptable sur un
des paquebots de la haute Seine. Enfin un chef de division séduit par son
écriture, l'avait engagé comme expéditionnaire ; mais la conscience d'une
instruction défectueuse, avec les besoins d'esprit qu'elle lui donnait,
irritaient son humeur ; et il vivait complètement seul sans parents, sans
maîtresse. Sa distraction était, le dimanche, d'inspecter les travaux publics.
Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la Loire
dans une cour de ferme. Un homme qui était son oncle, l'avait emmené à Paris
pour lui apprendre le commerce. A sa majorité, on lui versa quelques mille
francs. Alors il avait pris femme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois
plus tard, son épouse disparaissait, en emportant la caisse. Les amis, la bonne
chère, et surtout la paresse avaient promptement achevé sa ruine. Mais il eut
l'inspiration d'utiliser sa belle main ; et depuis douze ans, il se tenait dans
la même place, MM. Descambos frères, tissus, rue Hautefeuille 92. Quant à son
oncle, qui autrefois lui avait expédié comme souvenir le fameux portrait,
Bouvard ignorait même sa résidence et n'en attendait plus rien. Quinze cents
livres de revenu et ses gages de copiste lui permettaient d'aller, tous les
soirs, faire un somme dans un estaminet.
Ainsi leur rencontre avait eu l'importance d'une aventure. Ils s'étaient,
tout de suite, accrochés par des fibres secrètes. D'ailleurs, comment expliquer
les sympathies ? Pourquoi telle particularité, telle imperfection indifférente
ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans celui-là ? Ce qu'on appelle le
coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine,
ils se tutoyèrent.
Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l'un paraissait,
l'autre fermait son pupitre et ils s'en allaient ensemble dans les rues. Bouvard
marchait à grandes enjambées, tandis que Pécuchet multipliant les pas, avec sa
redingote qui lui battait les talons semblait glisser sur des roulettes. De même
leurs goûts particuliers s'harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le
fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet prisait, ne mangeait au
dessert que des confitures et trempait un morceau de sucre dans le café. L'un
était confiant, étourdi, généreux. L'autre discret, méditatif, économe.
Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet la connaissance
de Barberou. C'était un ancien commis-voyageur, actuellement boursier, très bon
enfant, patriote, ami des dames, et qui affectait le langage faubourien.
Pécuchet le trouva déplaisant et il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur
(car il avait publié une petite mnémotechnie) donnait des leçons de
littérature dans un pensionnat de jeunes personnes, avait des opinions
orthodoxes et la tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard.
Aucun des deux n'avait caché à l'autre son opinion. Chacun en reconnut la
justesse. Leurs habitudes changèrent ; et quittant leur pension bourgeoise, ils
finirent par dîner ensemble tous les jours.
Ils faisaient des réflexions sur les pièces de théâtre dont on parlait, sur
le gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes du commerce. De temps à autre
l'histoire du Collier ou le procès de Fualdès revenait dans leurs discours ;
et puis, ils cherchaient les causes de la Révolution.
Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ils visitèrent le
Conservatoire des Arts et Métiers, Saint- Denis, les Gobelins, les Invalides, et
toutes les collections publiques. Quand on demandait leur passeport, ils
faisaient mine de l'avoir perdu, se donnant pour deux étrangers, deux Anglais.
Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement devant les
quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les papillons, avec indifférence
devant les métaux ; les fossiles les firent rêver, la conchyliologie les ennuya.
Ils examinèrent les serres-chaudes par les vitres, et frémirent en songeant que
tous ces feuillages distillaient des poisons. Ce qu'ils admirèrent du cèdre,
c'est qu'on l'eût rapporté dans un chapeau.
Ils s'efforcèrent au Louvre de s'enthousiasmer pour Raphaël. A la grande
bibliothèque ils auraient voulu connaître le nombre exact des volumes.
Une fois, ils entrèrent au cours d'arabe du Collège de France ; et le
professeur fut étonné de voir ces deux inconnus qui tâchaient de prendre des
notes. Grâce à Barberou, ils pénétrèrent dans les coulisses d'un petit théâtre.
Dumouchel leur procura des billets pour une séance de l'Académie. Ils
s'informaient des découvertes, lisaient les prospectus et par cette curiosité
leur intelligence se développa. Au fond d'un horizon plus lointain chaque jour,
ils apercevaient des choses à la fois confuses et merveilleuses.
En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n'avoir pas vécu à l'époque
où il servait, bien qu'ils ignorassent absolument cette époque-là. D'après de
certains noms, ils imaginaient des pays d'autant plus beaux qu'ils n'en
pouvaient rien préciser. Les ouvrages dont les titres étaient pour eux
inintelligibles leur semblaient contenir un mystère.
Et ayant plus d'idées, ils eurent plus de souffrances. Quand une malle-poste
les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de partir avec elle. Le quai
aux Fleurs les faisait soupirer pour la campagne.
Un dimanche ils se mirent en marche dès le matin ; et passant par Meudon,
Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils vagabondèrent entre les
vignes, arrachèrent des coquelicots au bord des champs, dormirent sur l'herbe,
burent du lait, mangèrent sous les acacias des guinguettes, et rentrèrent fort
tard, poudreux, exténués, ravis. Ils renouvelèrent souvent ces promenades. Les
lendemains étaient si tristes qu'ils finirent par s'en priver.
La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement le grattoir et
la sandaraque, le même encrier, les mêmes plumes et les mêmes compagnons ! Les
jugeant stupides, ils leur parlaient de moins en moins ; cela leur valut des
taquineries. Ils arrivaient tous les jours après l'heure, et reçurent des
semonces.
Autrefois, ils se trouvaient presque heureux. Mais leur métier les humiliait
depuis qu'ils s'estimaient davantage ; -- et ils se renforçaient dans ce dégoût,
s'exaltaient mutuellement, se gâtaient. Pécuchet contracta la brusquerie de
Bouvard, Bouvard prit quelque chose de la morosité de Pécuchet.
-- "J'ai envie de me faire saltimbanque sur les places publiques !" disait
l'un.
-- "Autant être chiffonnier" s'écriait l'autre.
Quelle situation abominable ! Et nul moyen d'en sortir ! Pas même d'espérance
!
Un après-midi (c'était le 20 janvier 1839) Bouvard étant à son comptoir reçut
une lettre, apportée par le facteur.
Ses bras se levèrent, sa tête peu à peu se renversait, et il tomba évanoui
sur le carreau.
Les commis se précipitèrent ; on lui ôta sa cravate ; on envoya chercher un
médecin.
Il rouvrit les yeux -- puis aux questions qu'on lui faisait : -- "Ah !...
c'est que... c'est que... un peu d'air me soulagera. Non ! laissez-moi !
permettez!" et malgré sa corpulence, il courut tout d'une haleine jusqu'au
ministère de la marine, se passant la main sur le front, croyant devenir fou,
tâchant de se calmer.
Il fit demander Pécuchet.
Pécuchet parut.
-- "Mon oncle est mort ! j'hérite !"
-- "Pas possible !"
Bouvard montra les lignes suivantes :
ÉTUDE DE Me TARDIVEL, NOTAIRE.
Savigny-en-Septaine 14 janvier 1839.
«Monsieur,
Je vous prie de vous rendre en mon étude, pour y prendre connaissance du
testament de votre père naturel M. François, Denys, Bartholomée Bouvard,
ex-négociant dans la ville de Nantes, décédé en cette commune le 10 du présent
mois. Ce testament contient en votre faveur une disposition très importante.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mes respects.
TARDIVEL, notaire.»
Pécuchet fut obligé de s'asseoir sur une borne dans la cour. Puis, il rendit
le papier en disant lentement :
-- "Pourvu... que ce ne soit pas... quelque farce ? "
-- "Tu crois que c'est une farce !" reprit Bouvard d'une voix étranglée,
pareille à un râle de moribond.
Mais le timbre de la poste, le nom de l'étude en caractères d'imprimerie, la
signature du notaire, tout prouvait l'authenticité de la nouvelle ; et ils se
regardèrent avec un tremblement du coin de la bouche et une larme qui roulait
dans leurs yeux fixes.
L'espace leur manquait. Ils allèrent jusqu'à l'Arc de Triomphe, revinrent par
le bord de l'eau, dépassèrent Notre-Dame. Bouvard était très rouge. Il donna à
Pécuchet des coups de poing dans le dos, et pendant cinq minutes déraisonna
complètement.
Ils ricanaient malgré eux. Cet héritage, bien sûr, devait se monter... ?
-- "Ah ! ce serait trop beau !
n'en parlons plus." Ils en reparlaient.
Rien n'empêchait de demander tout de suite des explications. Bouvard écrivit
au notaire pour en avoir.
Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminait ainsi : "En
conséquence je donne à François, Denys, Bartholomée Bouvard mon fils naturel
reconnu, la portion de mes biens disponible par la loi."
Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l'avait tenu à l'écart
soigneusement, le faisant passer pour un neveu ; et le neveu l'avait toujours
appelé mon oncle, bien que sachant à quoi s'en tenir. Vers la quarantaine, M.
Bouvard s'était marié, puis était devenu veuf. Ses deux fils légitimes ayant
tourné contrairement à ses vues, un remords l'avait pris sur l'abandon où il
laissait depuis tant d'années son autre enfant. Il l'eût même fait venir chez
lui, sans l'influence de sa cuisinière. Elle le quitta grâce aux manœuvres de
la famille -- et dans son isolement près de mourir, il voulut réparer ses torts
en léguant au fruit de ses premières amours tout ce qu'il pouvait de sa fortune.
Elle s'élevait à la moitié d'un million, ce qui faisait pour le copiste deux
cent cinquante mille francs. L'aîné des frères, M. Étienne, avait annoncé qu'il
respecterait le testament.
Bouvard tomba dans une sorte d'hébétude. Il répétait à voix basse, en
souriant du sourire paisible des ivrognes : -- "Quinze mille livres de rente!"
et Pécuchet, dont la tête pourtant était plus forte, n'en revenait pas.
Ils furent secoués brusquement par une lettre de Tardivel. L'autre fils, M.
Alexandre, déclarait son intention de régler tout devant la justice, et même
d'attaquer le legs s'il le pouvait, exigeant au préalable scellés, inventaire,
nomination d'un séquestre, etc. ! Bouvard en eut une maladie bilieuse. A peine
convalescent, il s'embarqua pour Savigny -- d'où il revint, sans conclusion
d'aucune sorte et déplorant ses frais de voyage.
Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colère et d'espoir,
d'exaltation et d'abattement. Enfin, au bout de six mois, le sieur Alexandre
s'apaisant, Bouvard entra en possession de l'héritage.
Son premier cri avait été : -- "Nous nous retirerons à la campagne !" et ce
mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchet l'avait trouvé tout simple. Car
l'union de ces deux hommes était absolue et profonde.
Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, il ne partirait
pas avant sa retraite. Encore deux ans ; n'importe ! Il demeura inflexible et la
chose fut décidée.
Pour savoir où s'établir, ils passèrent en revue toutes les provinces. Le
Nord était fertile mais trop froid, le Midi enchanteur par son climat, mais
incommode vu les moustiques, et le Centre franchement n'avait rien de curieux.
La Bretagne leur aurait convenu sans l'esprit cagot des habitants. Quant aux
régions de l'Est, à cause du patois germanique, il n'y fallait pas songer. Mais
il y avait d'autres pays. Qu'était-ce par exemple que le Forez, le Bugey, le
Roumois ? Les cartes de géographie n'en disaient rien. Du reste, que leur maison
fût dans tel endroit ou dans tel autre, l'important c'est qu'ils en auraient
une.
Déjà, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d'une plate-bande
émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de la terre, dépotant des
tulipes. Ils se réveilleraient au chant de l'alouette, pour suivre les charrues,
iraient avec un panier cueillir des pommes, regarderaient faire le beurre,
battre le grain, tondre les moutons, soigner les ruches, et se délecteraient au
mugissement des vaches et à la senteur des foins coupés. Plus d'écritures ! plus
de chefs ! plus même de terme à payer ! -- Car ils posséderaient un domicile à
eux ! et ils mangeraient les poules de leur basse-cour, les légumes de leur
jardin, et dîneraient en gardant leurs sabots ! -- "Nous ferons tout ce qui nous
plaira ! nous laisserons pousser notre barbe !"
Ils s'achetèrent des instruments horticoles, puis un tas de choses "qui
pourraient peut-être servir" telles qu'une boîte à outils (il en faut toujours
dans une maison), ensuite des balances, une chaîne d'arpenteur, une baignoire en
cas qu'ils ne fussent malades, un thermomètre, et même un baromètre "système
Gay- Lussac" pour des expériences de physique, si la fantaisie leur en prenait.
Il ne serait pas mal, non plus (car on ne peut pas toujours travailler dehors),
d'avoir quelques bons ouvrages de littérature ; -- et ils en cherchèrent, --
fort embarrassés parfois de savoir si tel livre "était vraiment un livre de
bibliothèque". Bouvard tranchait la question.
-- "Eh ! nous n'aurons pas besoin de bibliothèque."
-- "D'ailleurs, j'ai la mienne" disait Pécuchet.
D'avance, ils s'organisaient. Bouvard emporterait ses meubles, Pécuchet sa
grande table noire ; on tirerait parti des rideaux et avec un peu de batterie de
cuisine ce serait bien suffisant. Ils s'étaient juré de taire tout cela ; mais
leur figure rayonnait. Aussi leurs collègues les trouvaient "drôles". Bouvard,
qui écrivait étalé sur son pupitre et les coudes en dehors pour mieux arrondir
sa bâtarde, poussait son espèce de sifflement tout en clignant d'un air malin
ses lourdes paupières. Pécuchet huché sur un grand tabouret de paille soignait
toujours les jambages de sa longue écriture -- mais en gonflant les narines
pinçait les lèvres, comme s'il avait peur de lâcher son secret.
Après dix-huit mois de recherches, ils n'avaient rien trouvé. Ils firent des
voyages dans tous les environs de Paris, et depuis Amiens jusqu'à Évreux, et de
Fontainebleau jusqu'au Havre. Ils voulaient une campagne qui fût bien la
campagne, sans tenir précisément à un site pittoresque, mais un horizon borné
les attristait. Ils fuyaient le voisinage des habitations et redoutaient
pourtant la solitude. Quelquefois, ils se décidaient, puis craignant de se
repentir plus tard, ils changeaient d'avis, l'endroit leur ayant paru malsain,
ou exposé au vent de mer, ou trop près d'une manufacture ou d'un abord
difficile.
Barberou les sauva.
Il connaissait leur rêve, et un beau jour vint leur dire qu'on lui avait
parlé d'un domaine à Chavignolles, entre Caen et Falaise. Cela consistait en une
ferme de trente-huit hectares, avec une manière de château et un jardin en plein
rapport.
Ils se transportèrent dans le Calvados ; et ils furent enthousiasmés.
Seulement, tant de la ferme que de la maison (l'une ne serait pas vendue sans
l'autre) on exigeait cent quarante-trois mille francs. Bouvard n'en donnait que
cent vingt mille.
Pécuchet combattit son entêtement, le pria de céder, enfin déclara qu'il
compléterait le surplus. C'était toute sa fortune, provenant du patrimoine de sa
mère et de ses économies. Jamais il n'en avait soufflé mot, réservant ce capital
pour une grande occasion.
Tout fut payé vers la fin de 1840, six mois avant sa retraite.
Bouvard n'était plus copiste. D'abord, il avait continué ses fonctions par
défiance de l'avenir, mais s'en était démis, une fois certain de l'héritage.
Cependant il retournait volontiers chez les Messieurs Descambos, et la veille de
son départ il offrit un punch à tout le comptoir.
Pécuchet, au contraire, fut maussade pour ses collègues, et sortit le dernier
jour, en claquant la porte brutalement.
Il avait à surveiller les emballages, faire un tas de commissions,
d'emplettes encore, et prendre congé de Dumouchel !
Le professeur lui proposa un commerce épistolaire, où il le tiendrait au
courant de la Littérature ; et après des félicitations nouvelles lui souhaita
une bonne santé. Barberou se montra plus sensible en recevant l'adieu de
Bouvard. Il abandonna exprès une partie de dominos, promit d'aller le voir
là-bas, commanda deux anisettes et l'embrassa.
Bouvard, rentré chez lui, aspira sur son balcon une large bouffée d'air en se
disant : "Enfin." Les lumières des quais tremblaient dans l'eau, le roulement
des omnibus au loin s'apaisait. Il se rappela des jours heureux passés dans
cette grande ville, des pique-niques au restaurant, des soirs au théâtre, les
commérages de sa portière, toutes ses habitudes ; et il sentit une défaillance
de coeur, une tristesse qu'il n'osait pas s'avouer.
Pécuchet jusqu'à deux heures du matin se promena dans sa chambre. Il ne
reviendrait plus là ; tant mieux ! et cependant, pour laisser quelque chose de
lui, il grava son nom sur le plâtre de la cheminée.
Le plus gros du bagage était parti dès la veille. Les instruments de jardin,
les couchettes, les matelas, les tables, les chaises, un caléfacteur, la
baignoire et trois fûts de Bourgogne iraient par la Seine, jusqu'au Havre, et de
là seraient expédiés sur Caen, où Bouvard qui les attendrait les ferait parvenir
à Chavignolles. Mais le portrait de son père, les fauteuils, la cave à liqueurs,
les bouquins, la pendule, tous les objets précieux furent mis dans une voiture
de déménagement qui s'acheminerait par Nonancourt, Verneuil et Falaise. Pécuchet
voulut l'accompagner.
Il s'installa auprès du conducteur, sur la banquette, et couvert de sa plus
vieille redingote, avec un cache- nez, des mitaines et sa chancelière de bureau,
le dimanche 20 mars, au petit jour, il sortit de la Capitale.
Le mouvement et la nouveauté du voyage l'occupèrent les premières heures.
Puis les chevaux se ralentirent, ce qui amena des disputes avec le conducteur et
le charretier. Ils choisissaient d'exécrables auberges et bien qu'ils
répondissent de tout, Pécuchet par excès de prudence couchait dans les mêmes
gîtes. Le lendemain on repartait dès l'aube ; et la route, toujours la même,
s'allongeait en montant jusqu'au bord de l'horizon. Les mètres de cailloux se
succédaient, les fossés étaient pleins d'eau, la campagne s'étalait par grandes
surfaces d'un vert monotone et froid, des nuages couraient dans le ciel, de
temps à autre la pluie tombait. Le troisième jour des bourrasques s'élevèrent.
La bâche du chariot, mal attachée, claquait au vent comme la voile d'un navire.
Pécuchet baissait la figure sous sa casquette, et chaque fois qu'il ouvrait sa
tabatière, il lui fallait, pour garantir ses yeux, se retourner complètement.
Pendant les cahots, il entendait osciller derrière lui tout son bagage et
prodiguait les recommandations. Voyant qu'elles ne servaient à rien, il changea
de tactique ; il fit le bon enfant, eut des complaisances ; dans les montées
pénibles, il poussait à la roue avec les hommes ; il en vint jusqu'à leur payer
le gloria après les repas. Ils filèrent dès lors plus lestement, si bien qu'aux
environs de Gauburge l'essieu se rompit et le chariot resta penché. Pécuchet
visita tout de suite l'intérieur ; les tasses de porcelaine gisaient en
morceaux. Il leva les bras, en grinçant des dents, maudit ces deux imbéciles ;
et la journée suivante fut perdue, à cause du charretier qui se grisa ; mais il
n'eut pas la force de se plaindre, la coupe d'amertume étant remplie.
Bouvard n'avait quitté Paris que le surlendemain, pour dîner encore une fois
avec Barberou. Il arriva dans la cour des messageries à la dernière minute, puis
se réveilla devant la cathédrale de Rouen ; il s'était trompé de diligence.
Le soir toutes les places pour Caen étaient retenues ; ne sachant que faire,
il alla au Théâtre des Arts, et il souriait à ses voisins, disant qu'il était
retiré du négoce et nouvellement acquéreur d'un domaine aux alentours. Quand il
débarqua le vendredi à Caen ses ballots n'y étaient pas. Il les reçut le
dimanche, et les expédia sur une charrette, ayant prévenu le fermier qu'il les
suivrait de quelques heures.
A Falaise, le neuvième jour de son voyage, Pécuchet prit un cheval de
renfort, et jusqu'au coucher du soleil on marcha bien. Au delà de Bretteville,
ayant quitté la grande route, il s'engagea dans un chemin de traverse, croyant
voir à chaque minute le pignon de Chavignolles. Cependant les ornières
s'effaçaient, elles disparurent, et ils se trouvèrent au milieu des champs
labourés. La nuit tombait. Que devenir ? Enfin Pécuchet abandonna le chariot, et
pataugeant dans la boue, s'avança devant lui à la découverte. Quand il
approchait des fermes, les chiens aboyaient. Il criait de toutes ses forces pour
demander sa route. On ne répondait pas. Il avait peur et regagnait le large.
Tout à coup deux lanternes brillèrent. Il aperçut un cabriolet, s'élança pour le
rejoindre. Bouvard était dedans.
Mais où pouvait être la voiture du déménagement ? Pendant une heure, ils la
hélèrent dans les ténèbres. Enfin, elle se retrouva, et ils arrivèrent à
Chavignolles.
Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dans la salle. Deux
couverts y étaient mis. Les meubles arrivés sur la charrette encombraient le
vestibule. Rien ne manquait. Ils s'attablèrent.
On leur avait préparé une soupe à l'oignon, un poulet, du lard et des œufs durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait de temps à autre s'informer de leurs goûts. Ils répondaient : "Oh très bon ! très bon !" et le gros pain difficile à couper, la crème, les noix, tout les délecta ! Le carrelage avait des trous, les murs suintaient. Cependant, ils promenaient autour d'eux un regard de satisfaction, en mangeant sur la petite table où brûlait une chandelle. Leurs figures étaient rougies par le grand air. Ils tendaient leur ventre, ils s'appuyaient sur le dossier de leur chaise, qui en craquait, et ils se répétaient :
-- "Nous y voilà donc ! quel
bonheur ! il me semble que c'est un rêve !"
Bien qu'il fût minuit, Pécuchet eut l'idée de faire un tour dans le jardin.
Bouvard ne s'y refusa pas. Ils prirent la chandelle, et l'abritant avec un vieux
journal, se promenèrent le long des plates-bandes.
Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes : "Tiens : des carottes !
Ah ! des choux."
Ensuite, ils inspectèrent les
espaliers. Pécuchet tâcha de découvrir des bourgeons. Quelquefois une araignée
fuyait tout à coup sur le mur ; et les deux ombres de leur corps s'y dessinaient
agrandies, en répétant leurs gestes. Les pointes des herbes dégouttelaient de
rosée. La nuit était complètement noire ; et tout se tenait immobile dans un
grand silence, une grande douceur. Au loin, un coq chanta.
Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que le papier de la
tenture masquait. En la heurtant avec une commode, on venait d'en faire sauter
les clous. Ils la trouvèrent béante. Ce fut une surprise.
Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps, puis s'endormirent ; Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tête nue, Pécuchet sur le flanc droit, les genoux au ventre, affublé d'un bonnet de coton ; -- et tous les deux ronflaient sous le clair de la lune, qui entrait par les fenêtres.
CHAPITRE II
Quelle joie, le lendemain en se réveillant ! Bouvard fuma une pipe, et
Pécuchet huma une prise, qu'ils déclarèrent la meilleure de leur existence. Puis
ils se mirent à la croisée, pour voir le paysage.
On avait en face de soi les champs, à droite une grange, avec le clocher de
l'église, et à gauche un rideau de peupliers.
Deux allées principales, formant la croix, divisaient le jardin en quatre
morceaux. Les légumes étaient compris dans les plates-bandes, où se dressaient,
de place en place, des cyprès nains et des quenouilles. D'un côté, une tonnelle
aboutissait à un vigneau, de l'autre un mur soutenait les espaliers ; et une
claire - voie, dans le fond, donnait sur la campagne. Il y avait au delà du mur
un verger, après la charmille un bosquet, derrière la claire-voie un petit
chemin.
Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme à chevelure grisonnante et
vêtu d'un paletot noir, longea le sentier, en raclant avec sa canne tous les
barreaux de la claire-voie. La vieille servante leur apprit que c'était M.
Vaucorbeil, un docteur fameux dans l'arrondissement.
Les autres notables étaient le comte de Faverges, autrefois député, et dont
on citait les vacheries, le maire M. Foureau qui vendait du bois, du plâtre,
toute espèce de choses, M. Marescot le notaire, l'abbé Jeufroy, et Mme veuve
Bordin, vivant de son revenu. Quant à elle, on l'appelait la Germaine, à
cause de feu Germain son mari. Elle "faisait des journées" mais aurait voulu
passer au service de ces messieurs. Ils l'acceptèrent, et partirent pour leur
ferme, située à un kilomètre de distance.
Quand ils entrèrent dans la cour, le fermier, maître Gouy, vociférait contre
un garçon et la fermière sur un escabeau, serrait entre ses jambes une dinde
qu'elle empâtait avec des gobes de farine. L'homme avait le front bas, le nez
fin, le regard en dessous, et les épaules robustes. La femme était très blonde,
avec les pommettes tachetées de son, et cet air de simplicité que l'on voit aux
manants sur le vitrail des églises.
Dans la cuisine, des bottes de chanvre étaient suspendues au plafond. Trois
vieux fusils s'échelonnaient sur la haute cheminée. Un dressoir chargé de
faïences à fleurs occupait le milieu de la muraille ; et les carreaux en
verre de bouteille jetaient sur les ustensiles de fer-blanc et de cuivre rouge
une lumière blafarde.
Les deux Parisiens désiraient faire leur inspection, n'ayant vu la propriété
qu'une fois, sommairement. Maître Gouy et son épouse les escortèrent; et la
kyrielle des plaintes commença.
Tous les bâtiments, depuis la
charreterie jusqu'à la bouillerie, avaient
besoin de réparations. Il aurait fallu construire une succursale pour les
fromages, mettre aux barrières des ferrements neufs, relever les hauts - bords,
creuser la mare et replanter considérablement de pommiers dans les trois cours.
Ensuite, on visita les cultures. Maître Gouy les déprécia. Elles mangeaient
trop de fumier ; les charrois étaient dispendieux, impossible d'extraire les
cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait les prairies ; et ce dénigrement de
sa terre atténua le plaisir que Bouvard sentait à marcher dessus.
Ils s'en revinrent par la cavée, sous une avenue de hêtres. La maison
montrait de ce côté-là, sa cour d'honneur et sa façade.
Elle était peinte en blanc, avec des réchampis de couleur jaune. Le hangar et
le cellier, le fournil et le bûcher faisaient en retour deux ailes plus basses.
La cuisine communiquait avec une petite salle. On rencontrait ensuite le
vestibule, une deuxième salle plus grande, et le salon. Les quatre chambres au
premier s'ouvraient sur le corridor qui regardait la cour. Pécuchet en prit une
pour ses collections ; la dernière fut destinée à la bibliothèque ; et comme ils
ouvraient les armoires, ils trouvèrent d'autres bouquins, mais n'eurent pas la
fantaisie d'en lire les titres. Le plus pressé, c'était le jardin.
Bouvard, en passant près de la charmille découvrit sous les branches une dame
en plâtre. Avec deux doigts, elle écartait sa jupe, les genoux pliés, la tête
sur l'épaule, comme craignant d'être surprise. -- "Ah ! pardon ! ne vous gênez
pas !" -- et cette plaisanterie les amusa tellement que vingt fois par jour
pendant plus de trois semaines, ils la répétèrent.
Cependant, les bourgeois de Chavignolles désiraient les connaître -- on
venait les observer par la claire- voie. Ils en bouchèrent les ouvertures avec
des planches. La population fut contrariée.
Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tête un mouchoir noué en
turban, Pécuchet sa casquette ; et il avait un grand tablier avec une poche par
devant, dans laquelle ballottaient un sécateur, son foulard et sa tabatière. Les
bras nus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient, émondaient, s'imposaient
des tâches, mangeaient le plus vite possible ; -- mais allaient prendre le café
sur le vigneau, pour jouir du point de vue.
S'ils rencontraient un limaçon, ils s'approchaient de lui, et l'écrasaient en
faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour casser une noix. Ils ne
sortaient pas sans leur louchet, -- et coupaient en deux les vers blancs d'une
telle force que le fer de l'outil s'en enfonçait de trois pouces. Pour se
délivrer des chenilles, ils battaient les arbres, à grands coups de gaule,
furieusement.
Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon et des pommes d'amour qui
devaient retomber comme des lustres, sous l'arceau de la tonnelle.
Pécuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et le disposa en trois
compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de
choses dont les détritus amèneraient d'autres récoltes, procurant d'autres
engrais, tout cela indéfiniment ; et il rêvait au bord de la fosse,
apercevant dans l'avenir, des montagnes de fruits, des débordements de fleurs,
des avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval si utile pour les couches
lui manquait. Les cultivateurs n'en vendaient pas ; les aubergistes en
refusèrent. Enfin, après beaucoup de recherches, malgré les instances de
Bouvard, et abjurant toute pudeur, il prit le parti "d'aller lui-même au crottin
!"
C'est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour, l'accosta sur la
grande route. Quand elle l'eut complimenté, elle s'informa de son ami. Les yeux
noirs de cette personne, très brillants bien que petits, ses hautes couleurs,
son aplomb (elle avait même un peu de moustache) intimidèrent Pécuchet. Il
répondit brièvement et tourna le dos -- impolitesse que blâma Bouvard.
Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils
s'installèrent dans la cuisine, et faisaient du treillage ; ou bien parcouraient
les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la pluie tomber.
Dès la mi-carême, ils guettèrent le printemps, et répétaient chaque matin :
"tout part." Mais la saison fut tardive ; et ils consolaient leur impatience, en
disant : "tout va partir."
Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrent beaucoup. La
vigne promettait.
Puisqu'ils s'entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans
l'agriculture ; et l'ambition les prit de cultiver leur ferme. Avec du bon
sens et de l'étude ils s'en tireraient, sans aucun doute.
D'abord, il fallait voir comment on opérait chez les autres ; et ils
rédigèrent une lettre, où ils demandaient à M. de Faverges l'honneur de visiter
son exploitation. Le Comte leur donna tout de suite un rendez-vous.
Après une heure de marche, ils arrivèrent sur le versant d'un coteau qui
domine la vallée de l'Orne. La rivière coulait au fond, avec des sinuosités. Des
blocs de grès rouge s'y dressaient de place en place, et des roches plus grandes
formaient au loin comme une falaise surplombant la campagne, couverte de blés
mûrs. En face, sur l'autre colline, la verdure était si abondante qu'elle
cachait les maisons. Des arbres la divisaient en carrés inégaux, se marquant au
milieu de l'herbe par des lignes plus sombres.
L'ensemble du domaine apparut tout à coup. Des toits de tuiles indiquaient la
ferme. Le château à façade blanche se trouvait sur la droite avec un bois au
delà, et une pelouse descendait jusqu'à la rivière où des platanes alignés
reflétaient leur ombre.
Les deux amis entrèrent dans une luzerne qu'on fanait. Des femmes portant des
chapeaux de paille, des marmottes d'indienne ou des visières de papier,
soulevaient avec des râteaux le foin laissé par terre et à l'autre bout de la
plaine, auprès des meules, on jetait des bottes vivement dans une longue
charrette, attelée de trois chevaux. M. le Comte s'avança suivi de son
régisseur.
Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris en côtelette,
l'air à la fois d'un magistrat et d'un dandy. Les traits de sa figure, même
quand il parlait, ne remuaient pas.
Les premières politesses échangées, il exposa son système relativement aux
fourrages ; on retournait les andains sans les éparpiller, les meules devaient
être coniques, et les bottes faites immédiatement sur place, puis entassées par
dizaines. Quant au râteleur anglais, la prairie était trop inégale pour un
pareil instrument.
Une petite fille les pieds nus dans des savates, et dont le corps se montrait
par les déchirures de sa robe, donnait à boire aux femmes, en versant du cidre
d'un broc, qu'elle appuyait contre sa hanche. Le comte demanda d'où venait cet
enfant ; on n'en savait rien. Les faneuses l'avaient recueillie pour les servir
pendant la moisson. Il haussa les épaules, et tout en s'éloignant proféra
quelques plaintes sur l'immoralité de nos campagnes.
Bouvard fit l'éloge de sa luzerne. Elle était assez bonne, en effet, malgré
les ravages de la cuscute ; les futurs agronomes ouvrirent les yeux au mot
cuscute. Vu le nombre de ses bestiaux, il s'appliquait aux prairies
artificielles ; c'était d'ailleurs un bon précédent pour les autres récoltes, ce
qui n'a pas toujours lieu avec les racines fourragères. "Cela du moins me
paraît incontestable."
Bouvard et Pécuchet reprirent ensemble : "Oh ! incontestable."
Ils étaient sur la limite d'un champ tout plat, soigneusement ameubli. Un
cheval que l'on conduisait à la main traînait un large coffre monté sur trois
roues. Sept coutres, disposés en bas, ouvraient parallèlement des raies fines,
dans lesquelles le grain tombait par des tuyaux descendant jusqu'au sol.
-- "Ici" dit le comte "je sème des turneps. Le turnep est la base de ma
culture quadriennale" et il entamait la démonstration du semoir. Mais un
domestique vint le chercher. On avait besoin de lui, au château.
Son régisseur le remplaça, homme à figure chafouine et de façons
obséquieuses.
Il conduisit "ces messieurs" vers un autre champ, où quatorze moissonneurs,
la poitrine nue et les jambes écartées, fauchaient des seigles. Les fers
sifflaient dans la paille qui se versait à droite. Chacun décrivait devant soi
un large demi-cercle, et tous sur la même ligne, ils avançaient en même temps.
Les deux Parisiens admirèrent leurs bras et se sentaient pris d'une vénération
presque religieuse pour l'opulence de la terre.
Ils longèrent ensuite plusieurs pièces en labour. Le crépuscule tombait ; des
corneilles s'abattaient dans les sillons.
Puis ils rencontrèrent le troupeau. Les moutons, çà et là, pâturaient et on
entendait leur continuel broutement. Le berger, assis sur un tronc d'arbre,
tricotait un bas de laine, ayant son chien près de lui.
Le régisseur aida Bouvard et Pécuchet à franchir un échalier, et ils
traversèrent deux masures, où des vaches ruminaient sous les pommiers.
Tous les bâtiments de la ferme étaient contigus et occupaient les trois côtés
de la cour. Le travail s'y faisait à la mécanique, au moyen d'une turbine,
utilisant un ruisseau qu'on avait, exprès, détourné. Des bandelettes de cuir
allaient d'un toit dans l'autre, et au milieu du fumier une pompe de fer
manœuvrait.
Le régisseur fit observer dans les bergeries de petites ouvertures à ras du
sol, et dans les cases aux cochons, des portes ingénieuses, pouvant d'elles
mêmes se fermer.
La grange était voûtée comme une cathédrale avec des arceaux de briques
reposant sur des murs de pierre.
Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poules des poignées
d'avoine. L'arbre du pressoir leur parut gigantesque, et ils montèrent dans le
pigeonnier. La laiterie spécialement les émerveilla. Des robinets dans les coins
fournissaient assez d'eau pour inonder les dalles ; et en entrant, une fraîcheur
vous surprenait. Des jarres brunes, alignées sur des claires-voies étaient
pleines de lait jusqu'aux bords. Des terrines moins profondes contenaient de la
crème. Les pains de beurre se suivaient, pareils aux tronçons d'une colonne de
cuivre, et de la mousse débordait les seaux de fer-blanc, qu'on venait de poser
par terre.
Mais le bijou de la ferme c'était la bouverie. Des barreaux de bois scellés
perpendiculairement dans toute sa longueur la divisaient en deux sections, la
première pour le bétail, la seconde pour le service. On y voyait à peine, toutes
les meurtrières étant closes. Les bœufs mangeaient attachés à des chaînettes et
leurs corps exhalaient une chaleur, que le plafond bas rabattait. Mais quelqu'un
donna du jour. Un filet d'eau, tout à coup se répandit dans la rigole qui
bordait les râteliers. Des mugissements s'élevèrent. Les cornes faisaient comme
un cliquetis de bâtons. Tous les bœufs avancèrent leurs mufles entre les
barreaux et buvaient lentement.
Les grands attelages entrèrent dans la cour et des poulains hennirent. Au
rez-de-chaussée, deux ou trois lanternes s'allumèrent, puis disparurent. Les
gens de travail passaient en traînant leurs sabots sur les cailloux et la
cloche pour le souper tinta.
Les deux visiteurs s'en allèrent.
Tout ce qu'ils avaient vu les enchantait. Leur décision fut prise. Dès le
soir, ils tirèrent de leur bibliothèque les quatre volumes de la Maison
Rustique, se firent expédier le cours de Gasparin, et s'abonnèrent à un journal
d'agriculture.
Pour se rendre aux foires plus commodément, ils achetèrent une carriole que
Bouvard conduisait.
Habillés d'une blouse bleue, avec un chapeau à larges bords, des guêtres
jusqu'aux genoux et un bâton de maquignon à la main, ils rôdaient autour des
bestiaux, questionnaient les laboureurs, et ne manquaient pas d'assister à tous
les comices agricoles.
Bientôt, ils fatiguèrent maître Gouy de leurs conseils, déplorant
principalement son système de jachères. Mais le fermier tenait à sa routine. Il
demanda la remise d'un terme sous prétexte de la grêle. Quant aux redevances, il
n'en fournit aucune. Devant les réclamations les plus justes, sa femme poussait
des cris. Enfin, Bouvard déclara son intention de ne pas renouveler le bail.
Dès lors maître Gouy épargna les fumures, laissa pousser les mauvaises
herbes, ruina le fonds. Et il s'en alla d'un air farouche qui indiquait des
plans de vengeance.
Bouvard avait pensé que vingt mille francs, c'est-à-dire plus de quatre fois
le prix du fermage, suffirait au début. Son notaire de Paris les envoya.
Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours et prairies,
vingt-trois en terres arables, et cinq en friche situés sur un monticule couvert
de cailloux et qu'on appelait la Butte.
Ils se procurèrent tous les instruments indispensables, quatre chevaux, douze
vaches, six porcs, cent soixante moutons et comme personnel, deux
charretiers, deux femmes, un valet, un berger, de plus un gros chien.
Pour avoir tout de suite de l'argent ils vendirent leurs fourrages ; on
les paya chez eux ; l'or des napoléons comptés sur le coffre à l'avoine leur
parut plus reluisant qu'un autre, extraordinaire et meilleur.
Au mois de novembre ils brassèrent du cidre. C'était Bouvard qui fouettait le
cheval et Pécuchet monté dans l'auge retournait le marc avec une pelle. Ils
haletaient en serrant la vis, piochaient dans la cuve, surveillaient les bondes,
portaient de lourds sabots, s'amusaient énormément.
Partant de ce principe qu'on ne saurait avoir trop de blé, ils supprimèrent
la moitié environ de leurs prairies artificielles, et comme ils n'avaient pas
d'engrais ils se servirent de tourteaux qu'ils enterrèrent sans les concasser,
si bien que le rendement fut pitoyable.
L'année suivante, ils firent les semailles très dru. Des orages survinrent.
Les épis versèrent.
Néanmoins, ils s'acharnaient au froment ; et ils entreprirent d'épierrer la
Butte ; un banneau emportait les cailloux. Tout le long de l'année, du matin
jusqu'au soir, par la pluie, par le soleil, on voyait l'éternel banneau avec le
même homme et le même cheval, gravir, descendre et remonter la petite colline.
Quelquefois Bouvard marchait derrière, faisant des haltes à mi-côte pour
s'éponger le front.
Ne se fiant à personne, ils traitaient eux-mêmes les animaux, leur
administraient des purgations, des clystères.
De graves désordres eurent lieu. La fille de basse-cour devint enceinte. Ils
prirent des gens mariés ; les enfants pullulèrent, les cousins, les cousines,
les oncles, les belles-sœurs. Une horde vivait à leurs dépens ; et ils
résolurent de coucher dans la ferme, à tour de rôle.
Mais le soir, ils étaient tristes. La malpropreté de la chambre les
offusquait ; et Germaine qui apportait les repas, grommelait à chaque voyage.
On les dupait de toutes les façons. Les batteurs en grange fourraient du blé
dans leur cruche à boire. Pécuchet en surprit un, et s'écria, en le poussant
dehors par les épaules :
-- "Misérable ! tu es la honte du village qui t'a vu naître !"
Sa personne n'inspirait aucun respect. D'ailleurs, il avait des remords à
l'encontre du jardin. Tout son temps ne serait pas de trop pour le tenir en bon
état. Bouvard s'occuperait de la ferme. Ils en délibérèrent ; et cet
arrangement fut décidé.
Le premier point était d'avoir de bonnes couches. Pécuchet en fit construire
une, en briques. Il peignit lui - même les châssis, et redoutant les coups de
soleil barbouilla de craie toutes les cloches.
Il eut la précaution pour les boutures d'enlever les têtes avec les feuilles.
Ensuite, il s'appliqua aux marcottages. Il essaya plusieurs sortes de greffes,
greffes en flûte, en couronne, en écusson, greffe herbacée, greffe anglaise.
Avec quel soin, il ajustait les deux libers ! comme il serrait les ligatures !
quel amas d'onguent pour les recouvrir !
Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait sur les plantes,
comme s'il les eût encensées. A mesure qu'elles verdissaient sous l'eau qui
tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer et renaître avec elles.
Puis cédant à une ivresse il arrachait la pomme de l'arrosoir, et versait à
plein goulot, copieusement.
Au bout de la charmille près de la dame en plâtre, s'élevait une manière de
cahute faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses instruments ; et il passait là
des heures délicieuses à éplucher les graines, à écrire des étiquettes, à mettre
en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il s'asseyait devant la porte, sur
une caisse, et alors projetait des embellissements.
Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums ; entre les
cyprès et les quenouilles, il planta des tournesols ; et comme les
plates-bandes étaient couvertes de boutons d'or, et toutes les allées de sable
neuf, le jardin éblouissait par une abondance de couleurs jaunes.
Mais la couche fourmilla de larves ; et malgré les réchauds de feuilles
mortes, sous les châssis peints et sous les cloches barbouillées, il ne poussa
que des végétations rachitiques. Les boutures ne reprirent pas ; les greffes se
décollèrent ; la sève des marcottes s'arrêta, les arbres avaient le blanc dans
leurs racines ; les semis furent une désolation. Le vent s'amusait à jeter bas
les rames des haricots. L'abondance de la gadoue nuisit aux fraisiers, le défaut
de pinçage aux tomates.
Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets et du cresson de
fontaine, qu'il avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous les
artichauts étaient perdus.
Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il
s'épanouissait, montait, finit par être prodigieux, et absolument incomestible.
N'importe ! Pécuchet fut content de posséder un monstre.
Alors il tenta ce qui lui semblait être le summum de l'art : l'élève du
melon.
Il sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettes remplies de
terreau, qu'il enfouit dans sa couche. Puis, il dressa une autre couche ; et
quand elle eut jeté son feu repiqua les plants les plus beaux, avec des cloches
par-dessus. Il fit toutes les tailles suivant les préceptes du bon jardinier,
respecta les fleurs, laissa se nouer les fruits, en choisit un sur chaque bras,
supprima les autres ; et dès qu'ils eurent la grosseur d'une noix, il glissa
sous leur écorce une planchette pour les empêcher de pourrir au contact du
crottin. Il les bassinait, les aérait, enlevait avec son mouchoir la brume des
cloches et si des nuages paraissaient, il apportait vivement des paillassons.
La nuit, il n'en dormait pas. Plusieurs fois même, il se releva ; et pieds nus
dans ses bottes, en chemise, grelottant, il traversait tout le jardin pour aller
mettre sur les bâches la couverture de son lit.
Les cantaloups mûrirent.
Au premier, Bouvard fit la grimace. Le second ne fut pas meilleur, le
troisième non plus ; Pécuchet trouvait pour chacun une excuse nouvelle, jusqu'au
dernier qu'il jeta par la fenêtre, déclarant n'y rien comprendre.
En effet, comme il avait cultivé les unes près des autres des espèces
différentes, les sucrins s'étaient confondus avec les maraîchers, le gros
Portugal avec le grand Mogol et le voisinage des pommes d'amour complétant
l'anarchie, il en était résulté d'abominables mulets qui avaient le goût de
citrouilles.
Alors Pécuchet se tourna vers les fleurs. Il écrivit à Dumouchel pour avoir
des arbustes avec des graines, acheta une provision de terre de bruyère et se
mit à l'œuvre résolument.
Mais il planta des passiflores à l'ombre, des pensées au soleil, couvrit de
fumier les jacinthes, arrosa les lys après leur floraison, détruisit les
rhododendrons par des excès d'abattage, stimula les fuchsias avec de la colle
forte, et rôtit un grenadier, en l'exposant au feu dans la cuisine.
Aux approches du froid, il abrita les églantiers sous des dômes de papier
fort enduits de chandelle ; cela faisait comme des pains de sucre, tenus en
l'air par des bâtons. Les tuteurs des dahlias étaient gigantesques ; et on
apercevait, entre ces lignes droites les rameaux tortueux d'un sophora-japonica
qui demeurait immuable, sans dépérir, ni sans pousser.
Cependant, puisque les arbres les plus rares prospèrent dans les jardins de
la capitale, ils devaient réussir à Chavignolles ? et Pécuchet se procura le
lilas des Indes, la rose de Chine et l'Eucalyptus, alors dans la primeur de sa
réputation. Toutes les expériences ratèrent. Il était chaque fois fort étonné.
Bouvard, comme lui, rencontrait des obstacles. Ils se consultaient
mutuellement, ouvraient un livre, passaient à un autre, puis ne savaient que
résoudre devant la divergence des opinions.
Ainsi, pour la marne, Puvis la recommande ; le manuel Roret la combat.
Quant au plâtre, malgré l'exemple de Franklin, Rieffel et M. Rigaud n'en
paraissent pas enthousiasmés.
Les jachères, selon Bouvard, étaient un préjugé gothique. Cependant, Leclerc
note les cas où elles sont presque indispensables. Gasparin cite un Lyonnais qui
pendant un demi-siècle a cultivé des céréales sur le même champ ; cela renverse
la théorie des assolements. Tull exalte les labours au préjudice des engrais ;
et voilà le major Beatson qui supprime les engrais, avec les labours !
Pour se connaître aux signes du temps, ils étudièrent les nuages d'après la
classification de Luke-Howard. Ils contemplaient ceux qui s'allongent comme des
crinières, ceux qui ressemblent à des îles, ceux qu'on prendrait pour des
montagnes de neige -- tâchant de distinguer les nimbus des cirrus, les stratus
des cumulus ; les formes changeaient avant qu'ils eussent trouvé les noms.
Le baromètre les trompa ; le thermomètre n'apprenait rien ; et ils
recoururent à l'expédient imaginé sous Louis XV, par un prêtre de Touraine. Une
sangsue dans un bocal devait monter en cas de pluie, se tenir au fond par beau
fixe, s'agiter aux menaces de la tempête. Mais l'atmosphère presque toujours
contredit la sangsue. Ils en mirent trois autres, avec celle-là. Toutes les
quatre se comportèrent différemment.
Après force méditations, Bouvard reconnut qu'il s'était trompé. Son domaine
exigeait la grande culture, le système intensif, et il aventura ce qui lui
restait de capitaux disponibles : trente mille francs.
Excité par Pécuchet, il eut le délire de l'engrais. Dans la fosse aux
composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes, tout
ce qu'il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le lizier suisse, la
lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha
d'en fabriquer -- et poussant jusqu'au bout ses principes, ne tolérait pas qu'on
perdit l'urine ; il supprima les lieux d'aisances. On apportait dans sa cour des
cadavres d'animaux, dont il fumait ses terres. Leurs charognes dépecées
parsemaient la campagne. Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une
pompe installée dans un tombereau crachait du purin sur les récoltes. A ceux qui
avaient l'air dégoûté, il disait : "Mais c'est de l'or ! c'est de l'or." -- Et
il regrettait de n'avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays où l'on
trouve des grottes naturelles pleines d'excréments d'oiseaux !
Le colza fut chétif, l'avoine médiocre ; et le blé se vendit fort mal, à
cause de son odeur. Une chose étrange, c'est que la Butte enfin épierrée donnait
moins qu'autrefois.
Il crut bon de renouveler son matériel. Il acheta un scarificateur Guillaume,
un extirpateur Valcourt, un semoir anglais et la grande araire de Mathieu de
Dombasle. Le charretier la dénigra.
-- "Apprends à t'en servir !"
-- "Eh bien, montrez-moi !"
Il essayait de montrer, se trompait, et les paysans ricanaient.
Jamais il ne put les astreindre au commandement de la cloche. Sans cesse, il
criait derrière eux, courait d'un endroit à l'autre, notait ses observations sur
un calepin, donnait des rendez-vous, n'y pensait plus -- et sa tête bouillonnait
d'idées industrielles. Il se promettait de cultiver le pavot en vue de l'opium,
et surtout l'astragale qu'il vendrait sous le nom de "café des familles".
Afin d'engraisser plus vite ses boeufs, il les saignait tous les quinze
jours.
Il ne tua aucun de ses cochons et les gorgeait d'avoine salée. Bientôt la
porcherie fut trop étroite. Ils embarrassaient la cour, défonçaient les
clôtures, mordaient le monde.
Durant les grandes chaleurs, vingt-cinq moutons se mirent à tourner, et peu
de temps après, crevèrent.
La même semaine, trois boeufs expiraient, conséquence des phlébotomies de
Bouvard.
Il imagina pour détruire les mans d'enfermer des poules dans une cage à
roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue -- ce qui ne manqua
point de leur briser les pattes.
Il fabriqua de la bière avec des feuilles de petit chêne, et la donna aux
moissonneurs en guise de cidre. Des maux d'entrailles se déclarèrent. Les
enfants pleuraient, les femmes geignaient, les hommes étaient furieux. Ils
menaçaient tous de partir ; et Bouvard leur céda.
Cependant, pour les convaincre de l'innocuité de son breuvage, il en absorba
devant eux plusieurs bouteilles, se sentit gêné, mais cacha ses douleurs, sous
un air d'enjouement. Il fit même transporter la mixture chez lui. Il en buvait
le soir avec Pécuchet, et tous deux s'efforçaient de la trouver bonne.
D'ailleurs, il ne fallait pas qu'elle fût perdue.
Les coliques de Bouvard devenant trop fortes, Germaine alla chercher le
docteur.
C'était un homme sérieux, à front convexe, et qui commença par effrayer son
malade. La cholérine de Monsieur devait tenir à cette bière dont on parlait dans
le pays. Il voulut en savoir la composition, et la blâma en termes
scientifiques, avec des haussements d'épaule. Pécuchet qui avait fourni la
recette fut mortifié.
En dépit des chaulages pernicieux, des binages épargnés et des échardonnages
intempestifs, Bouvard, l'année suivante, avait devant lui une belle récolte de
froment. Il imagina de le dessécher par la fermentation, genre hollandais,
système Clap-Mayer ; c'est-à-dire qu'il le fit abattre d'un seul coup, et tasser
en meules, qui seraient démolies dès que le gaz s'en échapperait, puis exposées
au grand air ; après quoi, Bouvard se retira sans la moindre inquiétude.
Le lendemain, pendant qu'ils dînaient, ils entendirent sous la hêtrée le
battement d'un tambour. Germaine sortit pour voir ce qu'il y avait ; mais
l'homme était déjà loin ; presque aussitôt la cloche de l'église tinta
violemment.
Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet. Ils se levèrent, et impatients
d'être renseignés, s'avancèrent tête nue, du côté de Chavignolles.
Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrêtèrent un petit garçon
qui répondit : -- "Je crois que c'est le feu ? " et le tambour continuait à
battre, la cloche tintait plus fort. Enfin, ils atteignirent les premières
maisons du village. L'épicier leur cria de loin : -- "Le feu est chez vous !"
Pécuchet prit le pas gymnastique ; et il disait à Bouvard courant du même
train à son côté : -- "Une, deux ; une, deux ; -- en mesure ! comme les
chasseurs de Vincennes."
La route qu'ils suivaient montait toujours ; le terrain en pente leur cachait
l'horizon. Ils arrivèrent en haut, près de la Butte ; -- et, d'un seul coup d'oeil,
le désastre leur apparut.
Toutes les meules, çà et là, flambaient comme des volcans -- au milieu de la
plaine dénudée, dans le calme du soir.
Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnes peut-être ; et
sous les ordres de M. Foureau, le maire, en écharpe tricolore, des gars avec des
perches et des crocs tiraient la paille du sommet, afin de préserver le reste.
Bouvard dans son empressement faillit renverser Mme Bordin qui se trouvait
là. Puis, apercevant un de ses valets, il l'accabla d'injures pour ne l'avoir
pas averti. Le valet au contraire, par excès de zèle avait d'abord couru à la
maison, à l'église, puis chez Monsieur, et était revenu par l'autre route.
Bouvard perdait la tête. Ses domestiques l'entouraient parlant à la fois ; --
et il défendait d'abattre les meules, suppliait qu'on le secourût, exigeait de
l'eau, réclamait des pompiers !
-- "Est-ce que nous en avons !" s'écria le maire.
-- "C'est de votre faute !" reprit Bouvard. Il s'emportait, proféra des
choses inconvenantes ; -- et tous admirèrent la patience de M. Foureau qui était
brutal cependant, comme l'indiquaient ses grosses lèvres et sa mâchoire de
bouledogue.
La chaleur des meules devint si forte qu'on ne pouvait plus en approcher.
Sous les flammes dévorantes la paille se tordait avec des crépitations, les
grains de blé vous cinglaient la figure comme des grains de plomb. Puis, la
meule s'écroulait par terre en un large brasier, d'où s'envolaient des
étincelles ; -- et des moires ondulaient sur cette masse rouge, qui offrait dans
les alternances de sa couleur, des parties roses comme du vermillon, et d'autres
brunes comme du sang caillé. La nuit était venue ; le vent soufflait ; des
tourbillons de fumée enveloppaient la foule ; -- une flammèche, de temps à
autre, passait sur le ciel noir.
Bouvard contemplait l'incendie, en pleurant doucement. Ses yeux
disparaissaient sous leurs paupières gonflées ; -- et il avait tout le visage
comme élargi par la douleur. Mme Bordin, en jouant avec les franges de son châle
vert l'appelait "pauvre Monsieur", tâchait de le consoler. Puisqu'on n'y pouvait
rien, il devait "se faire une raison".
Pécuchet ne pleurait pas. Très pâle ou plutôt livide, la bouche ouverte et
les cheveux collés par la sueur froide, il se tenait à l'écart, dans ses
réflexions. -- Mais le curé, survenu tout à coup, murmura d'une voix câline : --
"Ah ! quel malheur, véritablement ; c'est bien fâcheux ! Soyez sûr que je
participe !..."
Les autres n'affectaient aucune tristesse. Ils causaient en souriant, la main
étendue devant les flammes. Un vieux ramassa des brins qui brûlaient pour
allumer sa pipe. Des enfants se mirent à danser. Un polisson s'écria même que
c'était bien amusant.
-- "Oui ! il est beau, l'amusement !" reprit Pécuchet qui venait de
l'entendre.
Le feu diminua. Les tas s'abaissèrent ; -- et une heure après, il ne restait
plus que des cendres, faisant sur la plaine des marques rondes et noires. Alors
on se retira.
Mme Bordin et l'abbé Jeufroy reconduisirent Messieurs Bouvard et Pécuchet
jusqu'à leur domicile.
Pendant la route, la veuve adressa à son voisin des reproches fort aimables
sur sa sauvagerie -- et l'ecclésiastique exprima toute sa surprise de n'avoir pu
connaître jusqu'à présent un de ses paroissiens aussi distingué.
Seul à seul, ils cherchèrent la cause de l'incendie -- et au lieu de
reconnaître avec tout le monde que la paille humide s'était enflammée
spontanément, ils soupçonnèrent une vengeance. Elle venait, sans doute, de
maître Gouy, ou peut-être du taupier ? Six mois auparavant Bouvard avait refusé
ses services, et même soutenu dans un cercle d'auditeurs que son industrie étant
funeste, le gouvernement la devait interdire. L'homme, depuis ce temps-là,
rôdait aux environs. Il portait sa barbe entière, et leur semblait effrayant,
surtout le soir quand il apparaissait au bord des cours, en secouant sa longue
perche, garnie de taupes suspendues.
Le dommage était considérable, et pour se reconnaître dans leur situation,
Pécuchet pendant huit jours travailla les registres de Bouvard qui lui parurent
"un véritable labyrinthe". Après avoir collationné le journal, la correspondance
et le grand livre couvert de notes au crayon et de renvois, il découvrit la
vérité : pas de marchandises à vendre, aucun effet à recevoir, et en caisse,
zéro ; le capital se marquait par un déficit de trente-trois mille francs.
Bouvard n'en voulut rien croire, et plus de vingt fois, ils recommencèrent
les calculs. Ils arrivaient toujours à la même conclusion. Encore deux ans d'une
agronomie pareille, leur fortune y passait !
Le seul remède était de vendre.
Au moins fallait-il consulter un notaire. La démarche était trop pénible ;
Pécuchet s'en chargea.
D'après l'opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faire d'affiches. Il
parlerait de la ferme à des clients sérieux et laisserait venir leurs
propositions.
-- "Très bien !" dit Bouvard "on a du temps devant soi !" Il allait prendre
un fermier ; ensuite, on verrait. "Nous ne serons pas plus malheureux
qu'autrefois ! seulement nous voilà forcés à des économies !"
Elles contrariaient Pécuchet à cause du jardinage, et quelques jours après,
il dit :
-- "Nous devrions nous livrer exclusivement à l'arboriculture, non pour le
plaisir, mais comme spéculation ! -- Une poire qui revient à trois sols est
quelquefois vendue dans la capitale jusqu'à des cinq et six francs ! Des
jardiniers se font avec les abricots vingt-cinq mille livres de rentes ! A Saint
Pétersbourg pendant l'hiver, on paie le raisin un napoléon la grappe ! C'est une
belle industrie, tu en conviendras ! Et qu'est-ce que ça coûte ? des soins, du
fumier, et le repassage d'une serpette !"
Il monta tellement l'imagination de Bouvard, que tout de suite, ils
cherchèrent dans leurs livres une nomenclature de plants à acheter ; -- et ayant
choisi des noms qui leur paraissaient merveilleux, ils s'adressèrent à un
pépiniériste de Falaise, lequel s'empressa de leur fournir trois cents tiges
dont il ne trouvait pas le placement.
Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, un quincaillier pour
les raidisseurs, un charpentier pour les supports. Les formes des arbres étaient
d'avance dessinées. Des morceaux de latte sur le mur figuraient des candélabres.
Deux poteaux à chaque bout des plates-bandes guindaient horizontalement des fils
de fer ; -- et dans le verger, des cerceaux indiquaient la structure des vases,
des baguettes en cône celle des pyramides -- si bien qu'en arrivant chez eux, on
croyait voir les pièces de quelque machine inconnue, ou la carcasse d'un feu
d'artifice.
Les trous étant creusés, ils coupèrent l'extrémité de toutes les racines,
bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost. Six mois après, les
plants étaient morts. Nouvelles commandes au pépiniériste, et plantations
nouvelles, dans des trous encore plus profonds ! Mais la pluie détrempant le
sol, les greffes d'elles-mêmes s'enterrèrent et les arbres s'affranchirent.
Le printemps venu, Pécuchet se mit à la taille des poiriers. il n'abattit pas
les flèches, respecta les lambourdes ; -- et s'obstinant à vouloir coucher
d'équerre les duchesses qui devaient former les cordons unilatéraux, il les
cassait ou les arrachait, invariablement. Quant aux pêchers, il s'embrouilla
dans les sur- mères, les sous-mères, et les deuxièmes sous-mères. Des vides et
des pleins se présentaient toujours où il n'en fallait pas ; -- et impossible
d'obtenir sur l'espalier un rectangle parfait, avec six branches à droite et six
à gauche, -- non compris les deux principales, le tout formant une belle arête
de poisson.
Bouvard tâcha de conduire les abricotiers. Ils se révoltèrent. Il abattit
leurs troncs à ras du sol ; aucun ne repoussa. Les cerisiers, auxquels il avait
fait des entailles, produisirent de la gomme.
D'abord ils taillèrent très long, ce qui éteignait les yeux de la base, puis
trop court, ce qui amenait des gourmands : et souvent ils hésitaient ne sachant
pas distinguer les boutons à bois des boutons à fleurs. Ils s'étaient réjouis
d'avoir des fleurs : mais ayant reconnu leur faute, ils en arrachaient les trois
quarts, pour fortifier le reste.
Incessamment, ils parlaient de la sève et du cambium, du palissage, du
cassage, de l'éborgnage. Ils avaient au milieu de leur salle à manger, dans un
cadre, la liste de leurs élèves, avec un numéro qui se répétait dans le jardin,
sur un petit morceau de bois, au pied de l'arbre.
Levés dès l'aube, ils travaillaient jusqu'à la nuit, le porte-jonc à la
ceinture. Par les froides matinées de printemps Bouvard gardait sa veste de
tricot sous sa blouse, Pécuchet sa vieille redingote sous sa serpillière ; -- et
les gens qui passaient le long de la claire-voie les entendaient tousser dans le
brouillard.
Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche son manuel ; et il en étudiait un
paragraphe, debout, avec sa bêche auprès de lui, dans la pose du jardinier qui
décorait le frontispice du livre. Cette ressemblance le flatta même beaucoup. Il
en conçut plus d'estime pour l'auteur.
Bouvard était continuellement juché sur une haute échelle devant les
pyramides. Un jour, il fut pris d'un étourdissement -- et n'osant plus
descendre, cria pour que Pécuchet vînt à son secours.
Enfin des poires parurent ; et le verger avait des prunes. Alors ils
employèrent contre les oiseaux tous les artifices recommandés. Mais les
fragments de glace miroitaient à éblouir, la cliquette du moulin à vent les
réveillait pendant la nuit -- et les moineaux perchaient sur le mannequin. Ils
en firent un second, et même un troisième, dont ils varièrent le costume,
inutilement.
Cependant, ils pouvaient espérer quelques fruits. Pécuchet venait d'en
remettre la note à Bouvard quand tout à coup le tonnerre retentit et la pluie
tomba, -- une pluie lourde et violente. Le vent, par intervalles, secouait toute
la surface de l'espalier. Les tuteurs s'abattaient l'un après l'autre -- et les
malheureuses quenouilles en se balançant entrechoquaient leurs poires.
Pécuchet surpris par l'averse s'était réfugié dans la cahute. Bouvard se
tenait dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonner devant eux, des éclats de
bois, des branches, des ardoises ; -- et les femmes de marin qui sur la côte, à
dix lieues de là regardaient la mer, n'avaient pas l'oeil plus tendu et le coeur
plus serré. Puis tout à coup, les supports et les barres des contre-espaliers
avec le treillage, s'abattirent sur les plates-bandes.
Quel tableau, quand ils firent leur inspection ! Les cerises et les prunes
couvraient l'herbe entre les grêlons qui fondaient. Les passe-colmar étaient
perdus, comme le Bési-des-vétérans et les Triomphes-de- Jodoigne. A peine, s'il
restait parmi les pommes quelques bons-papas. Et douze Tétons-de-Vénus, toute la
récolte des pêches, roulaient dans les flaques d'eau, au bord des buis
déracinés.
Après le dîner, où ils mangèrent fort peu, Pécuchet dit avec douceur :
-- "Nous ferions bien de voir à la ferme, s'il n'est pas arrivé quelque chose
? "
-- "Bah ! pour découvrir encore des sujets de tristesse !"
-- "Peut-être ? car nous ne sommes guère favorisés !" -- et ils se
plaignirent de la Providence et de la Nature.
Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration -- et, comme
toutes les douleurs se tiennent, les anciens projets agricoles lui revinrent à
la mémoire, particulièrement la féculerie et un nouveau genre de fromages.
Pécuchet respirait bruyamment ; -- et tout en se fourrant dans les narines
des prises de tabac, il songeait que si le sort l'avait voulu, il ferait
maintenant partie d'une société d'agriculture, brillerait aux expositions,
serait cité dans les journaux.
Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins.
-- "Ma foi ! j'ai envie de me débarrasser de tout cela, pour nous établir
autre part !"
-- "Comme tu voudras" dit Pécuchet ; -- et un moment après :
-- "Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct. La sève,
par là, se trouve contrariée, et l'arbre forcément en souffre. Pour se bien
porter, il faudrait qu'il n'eût pas de fruits. Cependant, ceux qu'on ne taille
et qu'on ne fume jamais en produisent -- de moins gros, c'est vrai, mais de plus
savoureux. J'exige qu'on m'en donne la raison ! -- et, non seulement, chaque
espèce réclame des soins particuliers, mais encore chaque individu, suivant le
climat, la température, un tas de choses ! où est la règle, alors ? et quel
espoir avons-nous d'aucun succès ou bénéfice ? "
Bouvard lui répondit :
-- "Tu verras dans Gasparin que le bénéfice ne peut dépasser le dixième du
capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dans une maison de banque ;
au bout de quinze ans, par l'accumulation des intérêts, on aurait le double sans
s'être foulé le tempérament."
Pécuchet baissa la tête.
-- "L'arboriculture pourrait bien être une blague ? "
-- "Comme l'agronomie !" répliqua Bouvard.
Ensuite, ils s'accusèrent d'avoir été trop ambitieux -- et ils résolurent de
ménager désormais leur peine et leur argent. Un émondage de temps à autre
suffirait au verger. Les contre-espaliers furent proscrits, et ils ne
remplaceraient pas les arbres morts -- mais il allait se présenter des
intervalles fort vilains, à moins de détruire tous les autres qui restaient
debout. Comment s'y prendre ?
Pécuchet fit plusieurs épures, en se servant de sa boîte de mathématiques.
Bouvard lui donnait des conseils. Ils n'arrivaient à rien de satisfaisant.
Heureusement qu'ils trouvèrent dans leur bibliothèque l'ouvrage de Boitard,
intitulé L'Architecte des Jardins.
L'auteur les divise en une infinité de genres. Il y a, d'abord, le genre
mélancolique et romantique, qui se signale par des immortelles, des ruines, des
tombeaux, et "un ex-voto à la Vierge, indiquant la place où un seigneur est
tombé sous le fer d'un assassin" ; on compose le genre terrible avec des rocs
suspendus, des arbres fracassés, des cabanes incendiées, le genre exotique en
plantant des cierges du Pérou "pour faire naître des souvenirs à un colon ou à
un voyageur". Le genre grave doit offrir, comme Ermenonville, un temple à la
philosophie. Les obélisques et les arcs de triomphe caractérisent le genre
majestueux, de la mousse et des grottes le genre mystérieux, un lac le genre
rêveur. Il y a même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen se voyait
naguère dans un jardin wurtembergeois -- car, on y rencontrait successivement,
un sanglier, un ermite, plusieurs sépulcres, et une barque se détachant
d'elle-même du rivage, pour vous conduire dans un boudoir, où des jets d'eau
vous inondaient, quand on se posait sur le sopha.
Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pécuchet eurent comme un
éblouissement. Le genre fantastique leur parut réservé aux princes. Le temple à
la philosophie serait encombrant. L'ex-voto à la madone n'aurait pas de
signification, vu le manque d'assassins, et, tant pis pour les colons et les
voyageurs, les plantes américaines coûtaient trop cher. Mais les rocs étaient
possibles comme les arbres fracassés, les immortelles et la mousse ; -- et dans
un enthousiasme progressif, après beaucoup de tâtonnements, avec l'aide d'un
seul valet, et pour une somme minime, ils se fabriquèrent une résidence qui
n'avait pas d'analogue dans tout le département.
La charmille ouverte çà et là donnait jour sur le bosquet, rempli d'allées
sinueuses en façon de labyrinthe. Dans le mur de l'espalier, ils avaient voulu
faire un arceau sous lequel on découvrirait la perspective. Comme le chaperon ne
pouvait se tenir suspendu, il en était résulté une brèche énorme, avec des
ruines par terre.
Ils avaient sacrifié les asperges pour bâtir à la place un tombeau étrusque
c'est-à-dire un quadrilatère en plâtre noir, ayant six pieds de hauteur, et
l'apparence d'une niche à chien. Quatre sapinettes aux angles flanquaient ce
monument, qui serait surmonté par une urne et enrichi d'une inscription.
Dans l'autre partie du potager une espèce de Rialto enjambait un bassin,
offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustées. La terre buvait l'eau,
n'importe ! Il se formerait un fond de glaise, qui la retiendrait.
La cahute avait été transformée en cabane rustique, grâce à des verres de
couleur. Au sommet du vigneau six arbres équarris supportaient un chapeau de
fer-blanc à pointes retroussées, et le tout signifiait une pagode chinoise.
Ils avaient été sur les rives de l'Orne, choisir des granits, les avaient
cassés, numérotés, rapportés eux- mêmes dans une charrette, puis avaient joint
les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns pardessus les autres ; et
au milieu du gazon se dressait un rocher, pareil à une gigantesque pomme de
terre.
Quelque chose manquait au delà pour compléter l'harmonie. Ils abattirent le
plus gros tilleul de la charmille (aux trois quarts mort, du reste) et le
couchèrent dans toute la longueur du jardin, de telle sorte qu'on pouvait le
croire apporté par un torrent, ou renversé par la foudre.
La besogne finie, Bouvard qui était sur le perron, cria de loin :
-- "Ici ! on voit mieux !"
-- "Voit mieux" fut répété dans l'air.
Pécuchet répondit :
-- "J'y vais !"
-- "Y vais !"
-- "Tiens ! un écho !"
-- "Écho !"
Le tilleul, jusqu'alors l'avait empêché de se produire ; -- et il était
favorisé par la pagode, faisant face à la grange, dont le pignon surmontait la
charmille.
Pour essayer l'écho, ils s'amusèrent à lancer des mots plaisants. Bouvard en
hurla d'obscènes.
Il avait été plusieurs fois à Falaise, sous prétexte d'argent à recevoir --
et il en revenait toujours avec de petits paquets qu'il enfermait dans sa
commode. Pécuchet partit un matin, pour se rendre à Bretteville, et rentra fort
tard, avec un panier qu'il cacha sous son lit.
Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers ifs de la
grand allée (qui la veille encore, étaient sphériques) avaient la forme de paons
-- et un cornet avec deux boutons de porcelaine figuraient le bec et les yeux.
Pécuchet s'était levé dès l'aube ; et tremblant d'être découvert, il avait
taillé les deux arbres à la mesure des appendices expédiés par Dumouchel. Depuis
six mois, les autres derrière ceux-là imitaient, plus ou moins, des pyramides,
des cubes, des cylindres, des cerfs ou des fauteuils. Mais rien n'égalait les
paons, Bouvard le reconnut, avec de grands éloges.
Sous prétexte d'avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnon dans le
labyrinthe. Car il avait profité de l'absence de Pécuchet, pour faire, lui
aussi, quelque chose de sublime.
La porte des champs était recouverte d'une couche de plâtre, sur laquelle
s'alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes, représentant des
Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmes nues, des pieds de cheval, et
des têtes de mort !
-- "Comprends-tu mon impatience !"
-- "Je crois bien !"
Et dans leur émotion, ils s'embrassèrent.
Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d'être applaudis -- et Bouvard
songea à offrir un grand dîner.
-- "Prends garde !" dit Pécuchet "tu vas te lancer dans les réceptions. C'est
un gouffre !"
La chose pourtant, fut décidée.
Depuis qu'ils habitaient le pays, ils se tenaient à l'écart. -- Tout le
monde, par désir de les connaître, accepta leur invitation, sauf le comte de
Faverges, appelé dans la capitale pour affaires. Ils se rabattirent sur M.
Hurel, son factotum.
Beljambe l'aubergiste, ancien chef à Lisieux devait cuisiner certains plats.
Il fournissait un garçon. Germaine avait requis la fille de basse-cour. Marianne
la servante de Mme Bordin viendrait aussi. Dès quatre heures la grille était
grande ouverte, et les deux propriétaires, pleins d'impatience, attendaient
leurs convives.
Hurel s'arrêta sous la hêtrée pour remettre sa redingote. Puis, le curé
s'avança revêtu d'une soutane neuve, et un moment après M. Foureau, avec un
gilet de velours. Le Docteur donnait le bras à sa femme qui marchait péniblement
en s'abritant sous son ombrelle. Un flot de rubans roses s'agita derrière eux ;
c'était le bonnet de Mme Bordin, habillée d'une belle robe de soie gorge de
pigeon. La chaîne d'or de sa montre lui battait sur la poitrine, et les bagues
brillaient à ses deux mains, couvertes de mitaines noires. -- Enfin parut le
notaire, un panama sur la tête, un lorgnon dans l'oeil ; car l'officier
ministériel n'étouffait pas en lui l'homme du monde.
Le salon était ciré à ne pouvoir s'y tenir debout. Les huit fauteuils
d'Utrecht s'adossaient le long de la muraille, une table ronde dans le milieu
supportait la cave à liqueurs, et on voyait au-dessus de la cheminée le portrait
du père Bouvard. Les embus reparaissant à contre-jour faisaient grimacer la
bouche, loucher les yeux, et un peu de moisissure aux pommettes ajoutait à
l'illusion des favoris. Les invités lui trouvèrent une ressemblance avec son
fils, et Mme Bordin ajouta, en regardant Bouvard, qu'il avait dû être un fort
bel homme.
Après une heure d'attente, Pécuchet annonça qu'on pouvait passer dans la
salle.
Les rideaux de calicot blanc à bordure rouge étaient, comme ceux du salon,
complètement tirés devant les fenêtres ; -- et le soleil, traversant la toile,
jetait une lumière blonde sur le lambris, qui avait pour tout ornement, un
baromètre.
Bouvard plaça les deux dames auprès de lui, Pécuchet le maire à sa gauche, le
curé à sa droite ; -- et l'on entama les huîtres. Elles sentaient la vase.
Bouvard fut désolé, prodigua les excuses ; et Pécuchet se leva pour aller dans
la cuisine faire une scène à Beljambe.
Pendant tout le premier service, composé d'une barbue entre un vol-au-vent et
des pigeons en compote, la conversation roula sur la manière de fabriquer le
cidre. Après quoi on en vint aux mets digestes ou indigestes. Le Docteur,
naturellement fut consulté. Il jugeait les choses avec scepticisme, comme un
homme qui a vu le fond de la science, et cependant ne tolérait pas la moindre
contradiction.
En même temps que l'aloyau, on servit du bourgogne. Il était trouble. Bouvard
attribuant cet accident au rinçage de la bouteille, en fit goûter trois autres,
sans plus de succès -- puis versa du Saint-Julien, trop jeune, évidemment ; et
tous les convives se turent. Hurel souriait sans discontinuer ; les pas lourds
du garçon résonnaient sur les dalles.
Mme Vaucorbeil, courtaude et l'air bougon (elle était d'ailleurs vers la fin
de sa grossesse), avait gardé un mutisme absolu. Bouvard ne sachant de quoi
l'entretenir lui parla du théâtre de Caen.
-- "Ma femme ne va jamais au spectacle" reprit le docteur.
M. Marescot, quand il habitait Paris, ne fréquentait que les Italiens.
-- "Moi" dit Bouvard "je me payais quelquefois un parterre au Vaudeville,
pour entendre des farces !"
Foureau demanda à Mme Bordin si elle aimait les farces ?
-- "Ca dépend de quelle espèce" répondit-elle.
Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite elle indiqua
une recette pour les cornichons. Du reste, ses talents de ménagère étaient
connus, et elle avait une petite ferme admirablement soignée.
Foureau interpella Bouvard : -- "Est-ce que vous êtes dans l'intention de
vendre la vôtre ?"
-- "Mon Dieu, jusqu'à présent, je ne sais trop..."
-- "Comment ! pas même la pièce des Écalles ?" reprit le notaire "ce serait à
votre convenance, madame Bordin."
La veuve répliqua, en minaudant : -- "Les prétentions de M. Bouvard seraient
trop fortes !"
On pouvait, peut-être, l'attendrir.
-- "Je n'essaierai pas !"
-- "Bah ! si vous l'embrassiez ? "
-- "Essayons tout de même !" dit Bouvard -- et il la baisa sur les deux
joues, aux applaudissements de la société.
Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonations amenèrent un
redoublement de joie. Pécuchet fit un signe. Les rideaux s'ouvrirent, et le
jardin apparut.
C'était dans le crépuscule, quelque chose d'effrayant. Le rocher comme une
montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube au milieu des épinards,
le pont vénitien un accent circonflexe par-dessus les haricots -- et la cabane,
au delà, une grande tache noire ; car ils avaient incendié son toit pour la
rendre plus poétique. Les ifs en forme de cerfs ou de fauteuils se suivaient,
jusqu'à l'arbre foudroyé, qui s'étendait transversalement de la charmille à la
tonnelle, où des pommes d'amour pendaient comme des stalactites. Un tournesol,
çà et là, étalait son disque jaune. La pagode chinoise peinte en rouge semblait
un phare sur le vigneau. Les becs des paons frappés par le soleil se renvoyaient
des feux, et derrière la claire- voie, débarrassée de ses planches, la campagne
toute plate terminait l'horizon.
Devant l'étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchet ressentirent une
véritable jouissance.
Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pas compris, ni
la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis, chacun à tour de rôle, passa sur
le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pécuchet avaient charrié de l'eau
pendant toute la matinée. Elle avait fui entre les pierres du fond, mal jointes,
et de la vase les recouvrait.
Tout en se promenant on se permit des critiques : -- "A votre place j'aurais
fait cela. -- Les petits pois sont en retard. -- Ce coin franchement n'est pas
propre. -- Avec une taille pareille, jamais vous n'obtiendrez de fruits."
Bouvard fut obligé de répondre qu'il se moquait des fruits.
Comme on longeait la charmille, il dit d'un air finaud :
-- "Ah ! voilà une personne que nous dérangeons ! mille excuses !"
La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait la dame en
plâtre !
Après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant la porte aux
pipes. Des regards de stupéfaction s'échangèrent. Bouvard observait le visage de
ses hôtes, et impatient de connaître leur opinion :
-- "Qu'en dites-vous ? "
Madame Bordin éclata de rire : Tous firent comme elle. Le curé poussait une
sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur en pleurait, sa femme fut prise
d'un spasme nerveux, et Foureau, homme sans gêne, cassa un Abd-el-Kader qu'il
mit dans sa poche, comme souvenir.
Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour étonner son monde avec
l'écho, cria de toutes ses forces :
-- "Serviteur ! Mesdames !"
Rien ! pas d'écho. Cela tenait à des réparations faites à la grange, le
pignon et la toiture étant démolis.
Le café fut servi sur le vigneau -- et les Messieurs allaient commencer une
partie de boules, quand ils virent en face derrière la claire-voie un homme qui
les regardait.
Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste bleue
sans chemise, la barbe noire taillée en brosse ; et il articula d'une voix
rauque :
-- "Donnez-moi un verre de vin !"
Le maire et l'abbé Jeufroy l'avaient tout de suite reconnu. C'était un ancien
menuisier de Chavignolles.
-- "Allons Gorju ! éloignez-vous" dit M. Foureau. "On ne demande pas
l'aumône."
-- "Moi ? l'aumône !" s'écria l'homme exaspéré. "J'ai fait sept ans la guerre
en Afrique. Je relève de l'hôpital. Pas d'ouvrage ! Faut-il que j'assassine ?
nom d'un nom !"
Sa colère d'elle-même tomba -- et les deux poings sur les hanches, il
considérait les bourgeois d'un air mélancolique et gouailleur. La fatigue des
bivouacs, l'absinthe et les fièvres, toute une existence de misère et de crapule
se révélait dans ses yeux troubles. Ses lèvres pâles tremblaient en lui
découvrant les gencives. Le grand ciel empourpré l'enveloppait d'une lueur
sanglante -- et son obstination à rester là causait une sorte d'effroi.
Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d'une bouteille. Le vagabond
l'absorba gloutonnement ; puis disparut dans les avoines, en gesticulant.
Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le
désordre. Mais Bouvard irrité par l'insuccès de son jardin prit la défense du
peuple ; -- tous parlèrent à la fois.
Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne voyait dans le monde que la
propriété foncière. L'abbé Jeufroy se plaignit de ce qu'on ne protégeait pas la
religion. Pécuchet attaqua les impôts. Mme Bordin criait par intervalle : --
"Moi d'abord, je déteste la République" et le docteur se déclara pour le
progrès. "Car enfin, monsieur, nous avons besoin de réformes."
-- "Possible !" répondit Foureau ; "mais toutes ces idées-là nuisent aux
affaires."
-- "Je me fiche des affaires !" s'écria Pécuchet.
Vaucorbeil poursuivit : -- "Au moins, donnez nous l'adjonction des
capacités." Bouvard n'allait pas jusque-là.
-- "C'est votre opinion ? " reprit le docteur. "Vous êtes toisé ! Bonsoir !
et je vous souhaite un déluge pour naviguer dans votre bassin !"
-- "Moi aussi, je m'en vais" dit un moment après M. Foureau ; et désignant sa
poche où était l'Abd-el- Kader : "Si j'ai besoin d'un autre, je reviendrai."
Le curé, avant de partir confia timidement à Pécuchet qu'il ne trouvait pas
convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes. Hurel, en se retirant
salua très bas la compagnie. M. Marescot avait disparu après le dessert.
Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde recette
pour les prunes à l'eau- de-vie -- et fit encore trois tours dans la grande
allée ; -- mais en passant près du tilleul le bas de sa robe s'accrocha ; et ils
l'entendirent qui murmurait : -- "Mon Dieu ! quelle bêtise que cet arbre !"
Jusqu'à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent leur
ressentiment.
Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois petites choses
par-ci, par-là ; et cependant les convives s'étaient gorgés comme des ogres,
preuve qu'il n'était pas si mauvais. Mais pour le jardin, tant de dénigrement
provenait de la plus basse jalousie ; et s'échauffant tous les deux :
-- "Ah ! l'eau manque dans le bassin ! Patience, on y verra jusqu'à un cygne
et des poissons !"
-- "A peine s'ils ont remarqué la pagode !"
-- "Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion d'imbécile
!"
-- "Et le tombeau une inconvenance ! Pourquoi inconvenance ? Est-ce qu'on n'a
pas le droit d'en construire un dans son domaine ? Je veux même m'y faire
enterrer !"
-- "Ne parle pas de ça !" dit Pécuchet.
Puis, ils passèrent en revue les convives.
-- "Le médecin m'a l'air d'un joli poseur !"
-- "As-tu observé le ricanement de Marescot devant le portrait ? "
-- "Quel goujat que M. le maire ! Quand on dîne dans une maison, que diable !
on respecte les curiosités."
-- "Mme Bordin" dit Bouvard.
-- "Eh ! c'est une intrigante ! Laisse-moi tranquille."
Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de vivre
exclusivement chez eux, pour eux seuls.
Et ils passaient des jours dans la cave à enlever le tartre des bouteilles,
revernirent tous les meubles, encaustiquèrent les chambres. Chaque soir, en
regardant le bois brûler, ils dissertaient sur le meilleur système de chauffage.
Ils tâchèrent par économie de fumer des jambons, de couler eux-mêmes la
lessive. Germaine qu'ils incommodaient haussait les épaules. A l'époque des
confitures, elle se fâcha, et ils s'établirent dans le fournil.
C'était une ancienne buanderie, où il y avait sous les fagots, une grande
cuve maçonnée excellente pour leurs projets, l'ambition leur étant venue de
fabriquer des conserves.
Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petits pois ; ils en lutèrent
les bouchons avec de la chaux vive et du fromage, appliquèrent sur les bords des
bandelettes de toile, puis les plongèrent dans l'eau bouillante. Elle
s'évaporait ; ils en versèrent de la froide ; la différence de température fit
éclater les bocaux. Trois seulement furent sauvés.
Ensuite, ils se procurèrent de vieilles boîtes à sardines, y mirent des
côtelettes de veau et les enfoncèrent dans le bain-marie. Elles sortirent rondes
comme des ballons ; le refroidissement les aplatirait. Pour continuer
l'expérience, ils enfermèrent dans d'autres boîtes, des oeufs, de la chicorée,
du homard, une matelote, un potage ! -- et ils s'applaudissaient, comme M.
Appert "d'avoir fixé les saisons" ; de pareilles découvertes, selon Pécuchet,
l'emportaient sur les exploits des conquérants.
Ils perfectionnèrent les achars de Mme Bordin, en épiçant le vinaigre avec du
poivre ; et leurs prunes à l'eau-de-vie étaient bien supérieures ! Ils obtinrent
par la macération des ratafias de framboise et d'absinthe. Avec du miel et de
l'angélique dans un tonneau de Bagnols, ils voulurent faire du vin de Malaga ;
et ils entreprirent également la confection d'un champagne ! Les bouteilles de
chablis, coupées de moût, éclatèrent d'elles-mêmes. Alors, ils ne doutèrent plus
de la réussite.
Leurs études se développant, ils en vinrent à soupçonner des fraudes dans
toutes les denrées alimentaires.
Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils se firent un
ennemi de l'épicier, en lui soutenant qu'il adultérait ses chocolats. Ils se
transportèrent à Falaise, pour demander du jujube ; -- et sous les yeux même du
pharmacien soumirent sa pâte à l'épreuve de l'eau. Elle prit l'apparence d'une
couenne de lard, ce qui dénotait de la gélatine.
Après ce triomphe, leur orgueil s'exalta. Ils achetèrent le matériel d'un
distillateur en faillite -- et bientôt arrivèrent dans la maison, des tamis, des
barils, des entonnoirs, des écumoires, des chausses et des balances, sans
compter une sébile à boulet et un alambic tête-de-maure, lequel exigea un
fourneau réflecteur, avec une hotte de cheminée.
Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les différentes sortes de
cuite : le grand et le petit perlé, le soufflé, le boulé, la morve et le
caramel. Mais il leur tardait d'employer l'alambic ; et ils abordèrent les
liqueurs fines, en commençant par l'anisette. Le liquide presque toujours
entraînait avec lui les substances, ou bien elles se collaient dans le fond ;
d'autres fois, ils s'étaient trompés sur le dosage. Autour d'eux les grandes
bassines de cuivre reluisaient, les matras avançaient leur bec pointu, les
poêlons décoraient le mur. Souvent l'un triait des herbes sur la table, tandis
que l'autre faisait osciller le boulet de canon dans la sébile suspendue. Ils
mouvaient les cuillers ; ils dégustaient les mélanges.
Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vêtement que sa chemise et son
pantalon tiré jusqu'au creux de l'estomac par ses courtes bretelles ; mais
étourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la cucurbite, ou exagérait
le feu. Pécuchet marmottait des calculs, immobile dans sa longue blouse, une
espèce de sarrau d'enfant avec des manches ; et ils se considéraient comme des
gens très sérieux, occupés de choses utiles.
Enfin ils rêvèrent une crème, qui devait enfoncer toutes les autres. Ils y
mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du kirsch comme dans le
marasquin, de l'hysope comme dans la chartreuse, de l'ambrette comme dans le
vespetro, du calamus aromaticus comme dans le krambambuli ; -- et elle serait
colorée en rouge avec du bois de santal. Mais sous quel nom l'offrir au commerce
? Car il fallait un nom facile à retenir, et pourtant bizarre. Ayant longtemps
cherché, ils décidèrent qu'elle se nommerait "la Bouvarine" !
Vers la fin de l'automne, des taches parurent dans les trois bocaux de
conserves. Les tomates et les petits pois étaient pourris. Cela devait dépendre
du bouchage ? Alors le problème du bouchage les tourmenta. Pour essayer les
méthodes nouvelles ils manquaient d'argent. Leur ferme les rongeait.
Plusieurs fois, des tenanciers s'étaient offerts. Bouvard n'en avait pas
voulu. Mais son premier garçon cultivait d'après ses ordres, avec une épargne
dangereuse, si bien que les récoltes diminuaient, tout périclitait ; et ils
causaient de leur embarras, quand maître Gouy entra dans le laboratoire, escorté
de sa femme qui se tenait en arrière, timidement.
Grâce à toutes les façons qu'elles avaient reçues, les terres s'étaient
améliorées -- et il venait pour reprendre la ferme. Il la déprécia. Malgré tous
leurs travaux les bénéfices étaient chanceux, bref s'il la désirait c'était par
amour du pays et regret d'aussi bons maîtres. On le congédia d'une manière
froide. Il revint le soir même.
Pécuchet avait sermonné Bouvard ; ils allaient fléchir ; Gouy demanda une
diminution de fermage ; et comme les autres se récriaient, il se mit à beugler
plutôt qu'à parler, attestant le Bon Dieu, énumérant ses peines, vantant ses
mérites. Quand on le sommait de dire son prix, il baissait la tête au lieu de
répondre. Alors sa femme, assise près de la porte avec un grand panier sur les
genoux recommençait les mêmes protestations, en piaillant d'une voix aiguë comme
une poule blessée.
Enfin le bail fut arrêté aux conditions de trois mille francs par an, un
tiers de moins qu'autrefois.
Séance tenante, maître Gouy proposa d'acheter le matériel ; -- et les
dialogues recommencèrent.
L'estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s'en mourait de fatigue.
Il lâcha tout pour une somme tellement dérisoire que Gouy, d'abord en écarquilla
les yeux et s'écriant : -- "Convenu", lui frappa dans la main.
Après quoi, les propriétaires suivant l'usage offrirent de casser une croûte
à la maison ; et Pécuchet ouvrit une des bouteilles de son malaga, moins par
générosité que dans l'espoir d'en obtenir des éloges.
Mais le laboureur dit en rechignant : -- "C'est comme du sirop de réglisse",
et sa femme "pour se faire passer le goût" implora un verre d'eau-de-vie.
Une chose plus grave les occupait ! Tous les éléments de la "Bouvarine"
étaient enfin rassemblés.
Ils les entassèrent dans la cucurbite, avec de l'alcool, allumèrent le feu et
attendirent. Cependant, Pécuchet tourmenté par la mésaventure du malaga prit
dans l'armoire les boîtes de fer-blanc, fit sauter le couvercle de la première,
puis de la seconde, de la troisième. Il les rejetait avec fureur, et appela
Bouvard.
Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se précipiter vers les conserves.
La désillusion fut complète. Les tranches de veau ressemblaient à des semelles
bouillies ; un liquide fangeux remplaçait le homard ; on ne reconnaissait plus
la matelote. Des champignons avaient poussé sur le potage -- et une intolérable
odeur empestait le laboratoire.
Tout à coup, avec un bruit d'obus, l'alambic éclata en vingt morceaux, qui
bondirent jusqu'au plafond, crevant les marmites, aplatissant les écumoires,
fracassant les verres ; le charbon s'éparpilla, le fourneau fut démoli -- et le
lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la cour.
La force de la vapeur avait rompu l'instrument, d'autant que la cucurbite se
trouvait boulonnée au chapiteau.
Pécuchet, tout de suite, s'était accroupi derrière la cuve, et Bouvard comme
écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils demeurèrent dans cette
posture, n'osant se permettre un seul mouvement, pâles de terreur, au milieu des
tessons. Quand ils purent recouvrer la parole, ils se demandèrent quelle était
la cause de tant d'infortunes, de la dernière surtout ? -- et ils n'y
comprenaient rien, sinon qu'ils avaient manqué périr. Pécuchet termina par ces
mots :
-- "C'est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie !"
CHAPITRE III
Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le cours de Regnault -- et
apprirent d'abord que "les corps simples sont peut-être composés".
On les distingue en métalloïdes et en métaux, -- différence qui n'a "rien
d'absolu", dit l'auteur. De même pour les acides et les bases, "un corps pouvant
se comporter à la manière des acides ou des bases, suivant les circonstances".
La notation leur parut baroque. -- Les Proportions multiples troublèrent
Pécuchet.
-- "Puisqu'une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs parties
de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en autant de parties ;
mais si elle se divise, elle cesse d'être l'unité, la molécule primordiale.
Enfin, je ne comprends pas."
-- "Moi, non plus !" disait Bouvard.
Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin -- où ils
acquirent la certitude que dix litres d'air pèsent cent grammes, qu'il n'entre
pas de plomb dans les crayons, que le diamant n'est que du carbone.
Ce qui les ébahit par-dessus tout, c'est que la terre comme élément n'existe
pas.
Ils saisirent la manoeuvre du chalumeau, l'or, l'argent, la lessive du linge,
l'étamage des casseroles ; puis sans le moindre scrupule, Bouvard et Pécuchet se
lancèrent dans la chimie organique.
Quelle merveille que de retrouver chez les êtres vivants les mêmes substances
qui composent les minéraux. Néanmoins, ils éprouvaient une sorte d'humiliation à
l'idée que leur individu contenait du phosphore comme les allumettes, de
l'albumine comme les blancs d'oeufs, du gaz hydrogène comme les réverbères.
Après les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la fermentation.
Elle les conduisit aux acides -- et la loi des équivalents les embarrassa
encore une fois. Ils tâchèrent de l'élucider avec la théorie des atomes, ce qui
acheva de les perdre.
Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu des instruments. La
dépense était considérable ; et ils en avaient trop fait.
Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, les éclairer.
Ils se présentèrent au moment de ses consultations.
-- "Messieurs, je vous écoute ! quel est votre mal ? "
Pécuchet répliqua qu'ils n'étaient pas malades, et ayant exposé le but de
leur visite :
-- "Nous désirons connaître premièrement l'atomicité supérieure."
Le médecin rougit beaucoup, puis les blâma de vouloir apprendre la chimie.
-- "Je ne nie pas son importance, soyez-en sûrs ! mais actuellement, on la
fourre partout ! Elle exerce sur la médecine une action déplorable." Et
l'autorité de sa parole se renforçait au spectacle des choses environnantes.
Du diachylum et des bandes traînaient sur la cheminée. La boite chirurgicale
posait au milieu du bureau. Des sondes emplissaient une cuvette dans un coin --
et il y avait contre le mur, la représentation d'un écorché.
Pécuchet en fit compliment au Docteur.
-- "Ce doit être une belle étude que l'Anatomie ? "
M. Vaucorbeil s'étendit sur le charme qu'il éprouvait autrefois dans les
dissections ; -- et Bouvard demanda quels sont les rapports entre l'intérieur de
la femme et celui de l'homme.
Afin de le satisfaire, le médecin tira de sa bibliothèque un recueil de
planches anatomiques.
-- "Emportez-les! Vous les regarderez chez vous plus à votre aise !"
Le squelette les étonna par la proéminence de sa mâchoire, les trous de ses
yeux, la longueur effrayante de ses mains. -- Un ouvrage explicatif leur
manquait ; ils retournèrent chez M. Vaucorbeil, et grâce au manuel d'Alexandre
Lauth ils apprirent les divisions de la charpente, en s'ébahissant de l'épine
dorsale, seize fois plus forte, dit-on, que si le Créateur l'eût fait droite. --
Pourquoi seize fois, précisément ?
Les métacarpiens désolèrent Bouvard ; -- Pécuchet acharné sur le crâne,
perdit courage devant le sphénoïde, bien qu'il ressemble à une "selle turque, ou
turquesque".
Quant aux articulations, trop de ligaments les cachaient -- et ils
attaquèrent les muscles.
Mais les insertions n'étaient pas commodes à découvrir -- et parvenus aux
gouttières vertébrales, ils y renoncèrent complètement.
Pécuchet dit, alors :
-- "Si nous reprenions la chimie ? -- ne serait ce que pour utiliser le
laboratoire !"
Bouvard protesta ; et il crut se rappeler que l'on fabriquait à l'usage des
pays chauds des cadavres postiches.
Barberou, auquel il écrivit, lui donna là-dessus des renseignements. -- Pour
dix francs par mois, on pouvait avoir un des bonshommes de M. Auzoux -- et la
semaine suivante, le messager de Falaise déposa devant leur grille une caisse
oblongue.
Ils la transportèrent dans le fournil, pleins d'émotion. Quand les planches
furent déclouées, la paille tomba, les papiers de soie glissèrent, le mannequin
apparut.
Il était couleur de brique, sans chevelure, sans peau, avec d'innombrables
filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela ne ressemblait point à un
cadavre, mais à une espèce de joujou, fort vilain, très propre et qui sentait le
vernis.
Puis ils enlevèrent le thorax ; et ils aperçurent les deux poumons pareils à
deux éponges, le coeur tel qu'un gros oeuf, un peu de côté par derrière, le
diaphragme, les reins, tout le paquet des entrailles.
-- "A la besogne !" dit Pécuchet.
La journée et le soir y passèrent.
Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans les amphithéâtres,
et à la lueur de trois chandelles, ils travaillaient leurs morceaux de carton,
quand un coup de poing heurta la porte. -- "Ouvrez !"
C'était M. Foureau, suivi du garde champêtre.
Les maîtres de Germaine s'étaient plu à lui montrer le bonhomme. Elle avait
couru de suite chez l'épicière, pour conter la chose ; et tout le village
croyait maintenant qu'ils recélaient dans leur maison un véritable mort.
Foureau, cédant à la rumeur publique, venait s'assurer du fait. Des curieux se
tenaient dans la cour.
Le mannequin, quand il entra, reposait sur le flanc ; et les muscles de la
face étant décrochés, l'oeil faisait une saillie monstrueuse, avait quelque
chose d'effrayant.
-- "Qui vous amène ? " dit Pécuchet.
Foureau balbutia : -- "Rien ! rien du tout !" et prenant une des pièces sur
la table : -- "Qu'est-ce que c'est ? "
-- "Le buccinateur !" répondit Bouvard.
Foureau se tut -- mais souriait d'une façon narquoise, jaloux de ce qu'ils
avaient un divertissement au- dessus de sa compétence.
Les deux anatomistes feignaient de poursuivre leurs investigations. Les gens
qui s'ennuyaient sur le seuil avaient pénétré dans le fournil -- et comme on se
poussait un peu, la table trembla.
-- "Ah! c'est trop fort !" s'écria Pécuchet. "Débarrassez-nous du public !"
Le garde champêtre fit partir les curieux.
-- "Très bien !" dit Bouvard ! "nous n'avons besoin de personne !"
Foureau comprit l'allusion ; et lui demanda s'ils avaient le droit, n'étant
pas médecins, de détenir un objet pareil ? Il allait, du reste, en écrire au
Préfet. -- Quel pays ! on n'était pas plus inepte, sauvage et rétrograde ! La
comparaison qu'ils firent d'eux-mêmes avec les autres les consola. -- Ils
ambitionnaient de souffrir pour la science.
Le Docteur aussi vint les voir. Il dénigra le mannequin comme trop éloigné de
la nature ; mais profita de la circonstance pour faire une leçon.
Bouvard et Pécuchet furent charmés ; et sur leur désir, M. Vaucorbeil leur
prêta plusieurs volumes de sa bibliothèque, affirmant toutefois qu'ils n'iraient
pas jusqu'au bout.
Ils prirent en note dans le Dictionnaire des Sciences médicales, les exemples
d'accouchement, de longévité, d'obésité et de constipation extraordinaires. Que
n'avaient-ils connu le fameux Canadien de Beaumont, les polyphages Tarare et
Bijoux, la femme hydropique du département de l'Eure, le Piémontais qui allait à
la garde-robe tous les vingt jours, Simorre de Mirepoix mort ossifié, et cet
ancien maire d'Angoulême, dont le nez pesait trois livres !
Le cerveau leur inspira des réflexions philosophiques. Ils distinguaient fort
bien dans l'intérieur, le septum lucidum composé de deux lamelles et la glande
pinéale, qui ressemble à un petit pois rouge. Mais il y avait des pédoncules et
des ventricules, des arcs, des piliers, des étages, des ganglions, et des fibres
de toutes les sortes, et le foramen de Pacchioni, et le corps de Pacini, bref un
amas inextricable, de quoi user leur existence.
Quelquefois dans un vertige, ils démontaient complètement le cadavre, puis se
trouvaient embarrassés pour remettre en place les morceaux.
Cette besogne était rude, après le déjeuner surtout ! et ils ne tardaient pas
à s'endormir, Bouvard le menton baissé, l'abdomen en avant, Pécuchet la tête
dans les mains, avec ses deux coudes sur la table.
Souvent à ce moment-là, M. Vaucorbeil, qui terminait ses premières visites,
entr'ouvrait la porte.
-- "Eh bien, les confrères, comment va l'anatomie ? "
-- "Parfaitement !" répondaient-ils.
Alors il posait des questions pour le plaisir de les confondre.
Quand ils étaient las d'un organe, ils passaient à un autre -- abordant ainsi
et délaissant tour à tour le coeur, l'estomac, l'oreille, les intestins ; -- car
le bonhomme de carton les assommait, malgré leurs efforts pour s'y intéresser.
Enfin le Docteur les surprit comme ils le reclouaient dans sa boîte.
-- "Bravo ! Je m'y attendais." On ne pouvait à leur âge entreprendre ces
études ; -- et le sourire accompagnant ses paroles les blessa profondément.
De quel droit les juger incapables ? est-ce que la science appartenait à ce
monsieur ! Comme s'il était lui- même un personnage bien supérieur !
Donc acceptant son défi, ils allèrent jusqu'à Bayeux pour y acheter des
livres. Ce qui leur manquait, c'était la physiologie ; -- et un bouquiniste leur
procura les traités de Richerand et d'Adelon, célèbres à l'époque.
Tous les lieux communs sur les âges, les sexes et les tempéraments leur
semblèrent de la plus haute importance. Ils furent bien aises de savoir qu'il y
a dans le tartre des dents trois espèces d'animalcules, que le siège du goût est
sur la langue, et la sensation de la faim dans l'estomac.
Pour en saisir mieux les Fonctions, ils regrettaient de n'avoir pas la
faculté de ruminer, comme l'avaient eue Montègre, M. Gosse, et le frère de
Bérard ; -- et ils mâchaient avec lenteur, trituraient, insalivaient,
accompagnant de la pensée le bol alimentaire dans leurs entrailles, le suivaient
même jusqu'à ses dernières conséquences, pleins d'un scrupule méthodique, d'une
attention presque religieuse.
Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrent de la viande
dans une fiole, où était le suc gastrique d'un canard -- et ils la portèrent
sous leurs aisselles durant quinze jours, sans autre résultat que d'infecter
leurs personnes.
On les vit courir le long de la grande route, revêtus d'habits mouillés et à
l'ardeur du soleil. C'était pour vérifier si la soif s'apaise par l'application
de l'eau sur l'épiderme. Ils rentrèrent haletants ; et tous les deux avec un
rhume.
L'audition, la phonation, la vision furent expédiées lestement. Mais Bouvard
s'étala sur la génération.
Les réserves de Pécuchet en cette matière l'avaient toujours surpris. Son
ignorance lui parut si complète qu'il le pressa de s'expliquer -- et Pécuchet en
rougissant finit par faire un aveu.
Des farceurs, autrefois, l'avaient entraîné dans une mauvaise maison -- d'où
il s'était enfui, se gardant pour la femme qu'il aimerait plus tard ; -- une
circonstance heureuse n'était jamais venue ; si bien, que par fausse honte, gêne
pécuniaire, crainte des maladies, entêtement, habitude, à cinquante deux ans et
malgré le séjour de la capitale, il possédait encore sa virginité.
Bouvard eut peine à le croire -- puis il rit énormément, mais s'arrêta, en
apercevant des larmes dans les yeux de Pécuchet.
Car les passions ne lui avaient pas manqué, s'étant tour à tour épris d'une
danseuse de corde, de la belle- soeur d'un architecte, d'une demoiselle de
comptoir -- enfin d'une petite blanchisseuse ; -- et le mariage allait même se
conclure, quand il avait découvert qu'elle était enceinte d'un autre.
Bouvard lui dit :
-- "Il y a moyen toujours de réparer le temps perdu ! Pas de tristesse,
voyons ! je me charge si tu veux..."
Pécuchet répliqua, en soupirant, qu'il ne fallait plus y songer. -- Et ils
continuèrent leur physiologie.
Est-il vrai que la surface de notre corps dégage perpétuellement une vapeur
subtile ? La preuve, c'est que le poids d'un homme décroît à chaque minute. Si
chaque jour s'opère l'addition de ce qui manque et la soustraction de ce qui
excède, la santé se maintiendra en parfait équilibre. Sanctorius, l'inventeur de
cette loi, employa un demi-siècle à peser quotidiennement sa nourriture avec
toutes ses excrétions, et se pesait lui-même, ne prenant de relâche que pour
écrire ses calculs.
Ils essayèrent d'imiter Sanctorius. Mais comme leur balance ne pouvait les
supporter tous les deux, ce fut Pécuchet qui commença.
Il retira ses habits, afin de ne pas gêner la perspiration -- et il se tenait
sur le plateau, complètement nu, laissant voir, malgré la pudeur, son torse très
long pareil à un cylindre, avec des jambes courtes, les pieds plats et la peau
brune. A ses côtés, sur une chaise, son ami lui faisait la lecture.
Des savants prétendent que la chaleur animale se développe par les
contractions musculaires, et qu'il est possible en agitant le thorax et les
membres pelviens de hausser la température d'un bain tiède.
Bouvard alla chercher leur baignoire -- et quand tout fut prêt, il s'y
plongea, muni d'un thermomètre.
Les ruines de la distillerie balayées vers le fond de l'appartement
dessinaient dans l'ombre un vague monticule. On entendait par intervalles le
grignotement des souris ; une vieille odeur de plantes aromatiques s'exhalait --
et se trouvant là fort bien ils causaient avec sérénité.
Cependant Bouvard sentait un peu de fraîcheur.
-- "Agite tes membres !" dit Pécuchet.
Il les agita, sans rien changer au thermomètre ; -- "c'est froid,
décidément."
-- "Je n'ai pas chaud, non plus" reprit Pécuchet, saisi lui-même par un
frisson "mais agite tes membres pelviens ! agite-les !"
Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les flancs, balançait son ventre,
soufflait comme un cachalot ; -- puis regardait le thermomètre, qui baissait
toujours. -- "Je n'y comprends rien ! Je me remue, pourtant !"
-- "Pas assez !"
Et il reprenait sa gymnastique.
Elle avait duré trois heures, quand une fois encore il empoigna le tube.
-- "Comment ! douze degrés! -- Ah! bonsoir ! Je me retire !"
Un chien entra, moitié dogue moitié braque, le poil jaune, galeux, la langue
pendante.
Que faire ? pas de sonnettes ! et leur domestique était sourde. Ils
grelottaient mais n'osaient bouger, dans la peur d'être mordus.
Pécuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant des yeux.
Alors le chien aboya ; -- et il sautait autour de la balance, où Pécuchet se
cramponnant aux cordes, et pliant les genoux, tâchait de s'élever le plus haut
possible.
-- "Tu t'y prends mal" dit Bouvard ; et il se mit à faire des risettes au
chien en proférant des douceurs.
Le chien sans doute les comprit. -- Il s'efforçait de le caresser, lui
collait ses pattes sur les épaules, les éraflait avec ses ongles.
-- "Allons ! maintenant ! voilà qu'il a emporté ma culotte !"
Il se coucha dessus, et demeura tranquille.
Enfin, avec les plus grandes précautions, ils se hasardèrent l'un à descendre
du plateau, l'autre à sortir de la baignoire ; -- et quand Pécuchet fut
rhabillé, cette exclamation lui échappa :
-- "Toi, mon bonhomme, tu serviras à nos expériences !"
Quelles expériences ?
On pouvait lui injecter du phosphore, puis l'enfermer dans une cave pour voir
s'il rendrait du feu par les naseaux. Mais comment injecter ? et du reste, on ne
leur vendrait pas de phosphore.
Ils songèrent à l'enfermer sous la machine pneumatique, à lui faire respirer
des gaz, à lui donner pour breuvage des poisons. Tout cela peut être ne serait
pas drôle ! Enfin ils choisirent l'aimantation de l'acier par le contact de la
moelle épinière.
Bouvard, refoulant son émotion, tendait sur une assiette des aiguilles à
Pécuchet, qui les plantait contre les vertèbres. Elles se cassaient, glissaient,
tombaient par terre ; il en prenait d'autres, et les enfonçait vivement, au
hasard. Le chien rompit ses attaches, passa comme un boulet de canon par les
carreaux, traversa la cour, le vestibule et se présenta dans la cuisine.
Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglanté, avec des ficelles
autour des pattes.
Ses maîtres qui le poursuivaient entrèrent au même moment. Il fit un bond et
disparut.
La vieille servante les apostropha.
-- "C'est encore une de vos bêtises, j'en suis sûre ! -- Et ma cuisine, elle
est propre ! Ca le rendra peut-être enragé ! On en fourre en prison qui ne vous
valent pas !"
Ils regagnèrent le laboratoire, pour éprouver les aiguilles. Pas une n'attira
la moindre limaille.
Puis, l'hypothèse de Germaine les inquiéta. Il pouvait avoir la rage, revenir
à l'improviste, se précipiter sur eux.
Le lendemain, ils allèrent partout, aux informations -- et pendant plusieurs
années, ils se détournaient dans la campagne, sitôt qu'apparaissait un chien,
ressemblant à celui-là.
Les autres expériences échouèrent. Contrairement aux auteurs, les pigeons
qu'ils saignèrent l'estomac plein ou vide, moururent dans le même espace de
temps. Des petits chats enfoncés sous l'eau périrent au bout de cinq minutes --
et une oie, qu'ils avaient bourrée de garance, offrit des périostes d'une
entière blancheur.
La nutrition les tourmentait.
Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, de la lymphe et
des matières excrémentielles ? Mais on ne peut suivre les métamorphoses d'un
aliment. L'homme qui n'use que d'un seul est, chimiquement, pareil à celui qui
en absorbe plusieurs. Vauquelin ayant calculé toute la chaux contenue dans
l'avoine d'une poule, en retrouva davantage dans les coquilles de ses oeufs.
Donc, il se fait une création de substance. De quelle manière ? on n'en sait
rien.
On ne sait même pas quelle est la force du coeur. Borelli admet celle qu'il
faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres, et Keill l'évalue
à huit onces, environ. D'où ils conclurent que la Physiologie est (suivant un
vieux mot) le roman de la médecine. N'ayant pu la comprendre, ils n'y croyaient
pas.
Un mois se passa dans le désoeuvrement. Puis ils songèrent à leur jardin.
L'arbre mort étalé dans le milieu était gênant. Ils l'équarrirent. Cet
exercice les fatigua. -- Bouvard avait, très souvent, besoin de faire arranger
ses outils chez le forgeron.
Un jour qu'il s'y rendait, il fut accosté par un homme portant sur le dos un
sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres pieux, des médailles
bénites, enfin le Manuel de la Santé, par François Raspail.
Cette brochure lui plut tellement qu'il écrivit à Barberou de lui envoyer le
grand ouvrage. Barberou l'expédia, et indiquait dans sa lettre, une pharmacie
pour les médicaments.
La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affections proviennent des
vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie, ravagent les
intestins, et y causent des bruits. Ce qu'il y a de mieux pour s'en délivrer
c'est le camphre. Bouvard et Pécuchet l'adoptèrent. Ils en prisaient, ils en
croquaient et distribuaient des cigarettes, des flacons d'eau sédative, et des
pilules d'aloès. Ils entreprirent même la cure d'un bossu.
C'était un enfant qu'ils avaient rencontré un jour de foire. Sa mère, une
mendiante, l'amenait chez eux tous les matins. Ils frictionnaient sa bosse avec
de la graisse camphrée, y mettaient pendant vingt minutes un cataplasme de
moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et pour être sûrs qu'il
reviendrait, lui donnaient à déjeuner.
Ayant l'esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa sur la joue de Mme
Bordin une tache bizarre. Le Docteur, depuis longtemps la traitait par les amers
; ronde au début comme une pièce de vingt sols, cette tache avait grandi, et
formait un cercle rose. Ils voulurent l'en guérir. Elle accepta ; mais exigeait
que ce fût Bouvard qui lui fît les onctions. Elle se posait devant la fenêtre,
dégrafait le haut de son corsage et restait la joue tendue, en le regardant avec
un oeil, qui aurait été dangereux sans la présence de Pécuchet. Dans les doses
permises et malgré l'effroi du mercure ils administrèrent du calomel. Un mois
plus tard, Mme Bordin était sauvée.
Elle leur fit de la propagande ; -- et le percepteur des contributions, le
secrétaire de la mairie, le maire lui- même, tout le monde dans Chavignolles
suçait des tuyaux de plume.
Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lâcha la cigarette,
elle redoublait ses étouffements. Foureau se plaignit des pilules d'aloès qui
lui occasionnaient des hémorroïdes, Bouvard eut des maux d'estomac et Pécuchet
d'atroces migraines. Ils perdirent confiance dans le Raspail, mais eurent soin
de n'en rien dire, craignant de diminuer leur considération.
Et ils montrèrent beaucoup de zèle pour la vaccine, apprirent à saigner sur
des feuilles de chou, firent même l'acquisition d'une paire de lancettes.
Ils accompagnaient le médecin chez les pauvres, puis consultaient leurs
livres.
Les symptômes notés par les auteurs n'étaient pas ceux qu'ils venaient de
voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec, du français, une bigarrure
de toutes les langues.
On les compte par milliers, et la classification linnéenne est bien commode,
avec ses genres et ses espèces ; mais comment établir les espèces ? Alors, ils
s'égarèrent dans la philosophie de la médecine.
Ils rêvaient sur l'archée de Van Helmont, le vitalisme, le Brownisme,
l'organicisme, demandaient au Docteur d'où vient le germe de la scrofule, vers
quel endroit se porte le miasme contagieux, et le moyen dans tous les cas
morbides de distinguer la cause de ses effets.
-- "La cause et l'effet s'embrouillent", répondait Vaucorbeil.
Son manque de logique les dégoûta ; -- et ils visitèrent les malades tout
seuls, pénétrant dans les maisons, sous prétexte de philanthropie.
Au fond des chambres sur de sales matelas, reposaient des gens dont la figure
pendait d'un côté, d'autres l'avaient bouffie et d'un rouge écarlate, ou couleur
de citron, ou bien violette, avec les narines pincées, la bouche tremblante ; et
des râles, des hoquets, des sueurs, des exhalaisons de cuir et de vieux fromage.
Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins, et étaient fort surpris que
les calmants soient parfois des excitants, les vomitifs des purgatifs, qu'un
même remède convienne à des affections diverses, et qu'une maladie s'en aille
sous des traitements opposés.
Néanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral, avaient l'audace
d'ausculter.
Leur imagination travaillait. Ils écrivirent au Roi, pour qu'on établit dans
le Calvados un institut de gardes-malades, dont ils seraient les professeurs.
Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de Falaise leur en
voulait toujours à cause de son jujube) et ils l'engagèrent à fabriquer comme
les Anciens des pila purgatoria, c'est-à-dire des boulettes de médicaments, qui
à force d'être maniées, s'absorbent dans l'individu.
D'après ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les
phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du plafond, une
femme affectée de méningite, et ils la balançaient à tour de bras quand le mari
survenant les flanqua dehors.
Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode nouvelle
d'introduire des thermomètres dans les derrières.
Une fièvre typhoïde se répandit aux environs : Bouvard déclara qu'il ne s'en
mêlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier vint gémir chez eux. Son homme
était malade depuis quinze jours ; et M. Vaucorbeil le négligeait.
Pécuchet se dévoua.
Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations, ventre
ballonné, langue rouge, c'étaient tous les signes de la dothiénentérie. Se
rappelant le mot de Raspail qu'en ôtant la diète on supprime la fièvre, il
ordonna des bouillons, un peu de viande. Tout à coup, le docteur parut.
Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière le dos, entre la
fermière et Pécuchet qui le renforçaient.
Il s'approcha du lit, et jeta l'assiette par la fenêtre, en s'écriant :
-- "C'est un véritable meurtre !"
-- "Pourquoi ? "
-- "Vous perforez l'intestin, puisque la fièvre typhoïde est une altération
de sa membrane folliculaire."
-- "Pas toujours !"
Et une dispute s'engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet croyait à leur
essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des organes. -- "Aussi j'éloigne tout
ce qui peut surexciter !"
-- "Mais la diète affaiblit le principe vital !"
-- "Qu'est-ce que vous me chantez avec votre principe vital ! Comment est-il
? qui l'a vu ? "
Pécuchet s'embrouilla.
-- "D'ailleurs" disait le médecin, "Gouy ne veut pas de nourriture."
Le malade fit un geste d'assentiment sous son bonnet de coton.
-- "N'importe ! il en a besoin !"
-- "Jamais ! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations."
-- "Qu'importe les pulsations !" Et Pécuchet nomma ses autorités.
-- "Laissons les systèmes !" dit le Docteur.
Pécuchet croisa les bras.
-- "Vous êtes un empirique, alors ? "
-- "Nullement ! mais en observant.»
-- "Et si on observe mal ? "
Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion à l'herpès de Mme Bordin,
histoire clabaudée par la veuve, et dont le souvenir l'agaçait.
-- "D'abord, il faut avoir fait de la pratique."
-- "Ceux qui ont révolutionné la science, n'en faisaient pas ! Van Helmont,
Boerhave, Broussais, lui- même."
Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix :
-- "Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin ? "
Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à pleurer.
Sa femme non plus ne savait que répondre ; car l'un était habile ; mais
l'autre avait peut-être un secret ?
-- "Très bien !" dit Vaucorbeil. "Puisque vous balancez entre un homme nanti
d'un diplôme : .." Pécuchet ricana. "Pourquoi riez-vous ? "
-- "C'est qu'un diplôme n'est pas toujours un argument !"
Le Docteur était attaqué dans son gagne-pain, dans sa prérogative, dans son
importance sociale. Sa colère éclata.
-- "Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour exercice
illégal de la médecine ! Puis se tournant vers la fermière : "Faites-le tuer par
monsieur tout à votre aise, et que je sois pendu si je reviens jamais dans votre
maison."
Et il s'enfonça sous la hêtrée, en gesticulant avec sa canne.
Bouvard, quand Pécuchet rentra, était lui-même dans une grande agitation.
Il venait de recevoir Foureau, exaspéré par ses hémorroïdes. Vainement
avait-il soutenu qu'elles préservent de toutes les maladies, Foureau n'écoutant
rien, l'avait menacé de dommages et intérêts. Il en perdait la tête.
Pécuchet lui conta l'autre histoire, qu'il jugeait plus sérieuse -- et fut un
peu choqué de son indifférence.
Gouy, le lendemain eut une douleur dans l'abdomen. Cela pouvait tenir à
l'ingestion de la nourriture ? Peut-être que Vaucorbeil ne s'était pas trompé ?
Un médecin après tout doit s'y connaître ! et des remords assaillirent Pécuchet.
Il avait peur d'être homicide.
Par prudence, ils congédièrent le bossu. Mais à cause du déjeuner lui
échappant, sa mère cria beaucoup. Ce n'était pas la peine de les avoir fait
venir tous les jours de Barneval à Chavignolles !
Foureau se calma -- et Gouy reprenait des forces. A présent, la guérison
était certaine ; un tel succès enhardit Pécuchet.
-- "Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces mannequins..."
-- "Assez de mannequins !"
-- "Ce sont des demi-corps en peau, inventés pour les élèves sages-femmes. Il
me semble que je retournerais le foetus ? "
Mais Bouvard était las de la médecine.
-- Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop nombreuses,
les remèdes problématiques -- et on ne découvre dans les auteurs aucune
définition raisonnable de la santé, de la maladie, de la diathèse, ni même du
pus !
Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle.
Bouvard, à l'occasion d'un rhume, se figura qu'il commençait une fluxion de
poitrine. Des sangsues n'ayant pas affaibli le point de côté, il eut recours à
un vésicatoire, dont l'action se porta sur les reins. Alors, il se crut attaqué
de la pierre.
Pécuchet prit une courbature à l'élagage de la charmille, et vomit après son
dîner, ce qui l'effraya beaucoup. Puis observant qu'il avait le teint un peu
jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait : "Ai-je des douleurs ? " et
finit par en avoir.
S'attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se tâtaient le pouls,
changeaient d'eau minérale, se purgeaient ; -- et redoutaient le froid, la
chaleur, le vent, la pluie, les mouches, principalement les courants d'air.
Pécuchet imagina que l'usage de la prise était funeste. D'ailleurs, un
éternuement occasionne parfois la rupture d'un anévrisme -- et il abandonna la
tabatière. Par habitude, il y plongeait les doigts ; puis, tout à coup, se
rappelait son imprudence.
Comme le café noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer à la demi-tasse ;
mais il dormait après ses repas, et avait peur en se réveillant ; car le sommeil
prolongé est une menace d'apoplexie.
Leur idéal était Cornaro, ce gentilhomme vénitien, qui à force de régime
atteignit une extrême vieillesse. Sans l'imiter absolument, on peut avoir les
mêmes précautions, et Pécuchet tira de sa bibliothèque un Manuel d'hygiène par
le docteur Morin.
Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là ? Les plats qu'ils aimaient s'y
trouvent défendus. Germaine embarrassée ne savait plus que leur servir.
Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et la charcuterie, le
hareng saur, le homard, et le gibier sont "réfractaires". Plus un poisson est
gros plus il contient de gélatine et par conséquent est lourd. Les légumes
causent des aigreurs, le macaroni donne des rêves, les fromages "considérés
généralement, sont d'une digestion difficile". Un verre d'eau le matin est
"dangereux" ; chaque boisson ou comestible étant suivi d'un avertissement
pareil, ou bien de ces mots : "mauvais ! -- gardez-vous de l'abus ! -- ne
convient pas à tout le monde." -- Pourquoi mauvais ? où est l'abus ? comment
savoir si telle chose vous convient ?
Quel problème que celui du déjeuner ! Ils quittèrent le café au lait, sur sa
détestable réputation ; et ensuite le chocolat, -- car c'est "un amas de
substances indigestes" ; restait donc le thé. Mais "les personnes nerveuses
doivent se l'interdire complètement". Cependant, Decker au XVIIe siècle en
prescrivait vingt décalitres par jour, afin de nettoyer les marais du pancréas.
Ce renseignement ébranla Morin dans leur estime, d'autant plus qu'il condamne
toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et casquettes, exigence qui révolta
Pécuchet. Alors ils achetèrent le traité de Becquerel où ils virent que le porc
est en soi-même "un bon aliment", le tabac d'une innocence parfaite, et le café
"indispensable aux militaires".
Jusqu'alors ils avaient cru à l'insalubrité des endroits humides. Pas du tout
! Casper les déclare moins mortels que les autres. On ne se baigne pas dans la
mer sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin veut qu'on s'y jette en pleine
transpiration. Le vin pur après la soupe passe pour excellent à l'estomac. Lévy
l'accuse d'altérer les dents. Enfin, le gilet de flanelle, cette sauvegarde, ce
tuteur de la santé, ce palladium chéri de Bouvard et inhérent à Pécuchet, sans
ambages ni crainte de l'opinion, des auteurs le déconseillent aux hommes
pléthoriques et sanguins.
Qu'est-ce donc que l'hygiène ?
-- "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà" affirme M. Lévy ; et
Becquerel ajoute qu'elle n'est pas une science.
Alors ils se commandèrent pour leur dîner des huîtres, un canard, du porc au
choux, de la crème, un Pont- l'Évêque, et une bouteille de Bourgogne. Ce fut un
affranchissement, presque une revanche ; et ils se moquaient de Cornaro !
Fallait-il être imbécile pour se tyranniser comme lui ! Quelle bassesse que de
penser toujours au prolongement de son existence ! La vie n'est bonne qu'à la
condition d'en jouir. -- "Encore un morceau ? " -- "Je veux bien." -- "Moi de
même !" -- "A ta santé !" -- "A la tienne !" -- "Et fichons-nous du reste !" Ils
s'exaltaient.
Bouvard annonça qu'il voulait trois tasses de café, bien qu'il ne fût pas un
militaire. Pécuchet, la casquette sur les oreilles, prisait coup sur coup,
éternuait sans peur, et sentant le besoin d'un peu de champagne, ils ordonnèrent
à Germaine d'aller de suite au cabaret, leur en acheter une bouteille. Le
village était trop loin. Elle refusa. Pécuchet fut indigné.
-- "Je vous somme, entendez-vous ! je vous somme d'y courir."
Elle obéit, mais en bougonnant, résolue à lâcher bientôt ses maîtres, tant
ils étaient incompréhensibles et fantasques.
Puis, comme autrefois, ils allèrent prendre le gloria sur le vigneau.
La moisson venait de finir -- et des meules au milieu des champs dressaient
leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleuâtre et douce. Les fermes
étaient tranquilles. On n'entendait même plus les grillons. Toute la campagne
dormait. Ils digéraient en humant la brise qui rafraîchissait leurs pommettes.
Le ciel très haut, était couvert d'étoiles ; les unes brillant par groupes,
d'autres à la file, ou bien seules à des intervalles éloignés. Une zone de
poussière lumineuse, allant du septentrion au midi, se bifurquait au- dessus de
leurs têtes. Il y avait entre ces clartés, de grands espaces vides ; -- et le
firmament semblait une mer d'azur, avec des archipels et des îlots.
-- "Quelle quantité !" s'écria Bouvard.
-- "Nous ne voyons pas tout !" reprit Pécuchet. "Derrière la voie lactée, ce
sont les nébuleuses ; au delà des nébuleuses des étoiles encore ! La plus
voisine est séparée de nous par trois cents billions de myriamètres !" Il avait
regardé souvent dans le télescope de la place Vendôme et se rappelait les
chiffres. "Le Soleil est un million de fois plus gros que la Terre, Sirius a
douze fois la grandeur du soleil, des comètes mesurent trente-quatre millions de
lieues !"
-- "C'est à rendre fou" dit Bouvard. Il déplora son ignorance et même
regrettait de n'avoir pas été, dans sa jeunesse, à l'École Polytechnique.
Alors Pécuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra l'étoile polaire,
puis Cassiopée dont la constellation forme un Y, Véga de la Lyre toute
scintillante, et au bas de l'horizon, le rouge Aldebaran.
Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles, quadrilatères
et pentagones qu'il faut imaginer pour se reconnaître dans le ciel.
Pécuchet continua :
-- "La vitesse de la lumière est de quatre-vingt mille lieues dans une
seconde. Un rayon de la Voie lactée met six siècles à nous parvenir -- si bien
qu'une étoile, quand on l'observe, peut avoir disparu. Plusieurs sont
intermittentes, d'autres ne reviennent jamais ; -- et elles changent de position
; tout s'agite, tout passe."
-- "Cependant, le Soleil est immobile ? "
-- "On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd'hui, annoncent qu'il se
précipite vers la constellation d'Hercule !"
Cela dérangeait les idées de Bouvard -- et après une minute de réflexion :
-- "La science est faite, suivant les données fournies par un coin de
l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, qui est
beaucoup plus grand, et qu'on ne peut découvrir."
Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau, à la lueur des astres -- et leurs
discours étaient coupés par de longs silences.
Enfin ils se demandèrent s'il y avait des hommes dans les étoiles. Pourquoi
pas ? Et comme la création est harmonique, les habitants de Sirius devaient être
démesurés, ceux de Mars d'une taille moyenne, ceux de Vénus très petits. A moins
que ce ne soit partout la même chose ? Il existe là-haut des commerçants, des
gendarmes ; on y trafique, on s'y bat, on y détrône des rois !...
Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le ciel comme
la parabole d'une monstrueuse fusée.
-- "Tiens !" dit Bouvard "voilà des mondes qui disparaissent."
Pécuchet reprit :
-- "Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens des étoiles ne
seraient pas plus émus que nous ne le sommes maintenant ! De pareilles idées
vous renfoncent l'orgueil."
-- "Quel est le but de tout cela ? "
-- "Peut-être qu'il n'y a pas de but ? "
-- "Cependant !" et Pécuchet répéta deux ou trois fois "cependant" sans
trouver rien de plus à dire. -- "N'importe ! je voudrais bien savoir comment
l'univers s'est fait !"
-- "Cela doit être dans Buffon !" répondit Bouvard, dont les yeux se
fermaient. "Je n'en peux plus ! je vais me coucher !"
Les Époques de la nature leur apprirent qu'une comète, en heurtant le soleil,
en avait détaché une portion, qui devint la Terre. D'abord les pôles s'étaient
refroidis. Toutes les eaux avaient enveloppé le globe. Elles s'étaient retirées
dans les cavernes ; puis les continents se divisèrent, les animaux et l'homme
parurent.
La majesté de la création leur causa un ébahissement, infini comme elle. Leur
tête s'élargissait. Ils étaient fiers de réfléchir sur de si grands objets.
Les minéraux ne tardèrent pas à les fatiguer ; -- et ils recoururent comme
distraction, aux Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre.
Harmonies végétales et terrestres, aériennes, aquatiques, humaines,
fraternelles et même conjugales, tout y passa -- sans omettre les invocations à
Vénus, aux Zéphyrs et aux Amours ! Ils s'étonnaient que les poissons eussent des
nageoires, les oiseaux des ailes, les semences une enveloppe -- pleins de cette
philosophie qui découvre dans la Nature des intentions vertueuses et la
considère comme une espèce de saint Vincent de Paul, toujours occupé à répandre
des bienfaits !
Ils admirèrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les forêts
vierges ; -- et ils achetèrent l'ouvrage de M. Depping sur les Merveilles et
beautés de la nature en France. Le Cantal en possède trois, l'Hérault cinq, la
Bourgogne deux -- pas davantage -- tandis que le Dauphiné compte à lui seul
jusqu'à quinze merveilles ! Mais bientôt, on n'en trouvera plus ! Les grottes à
stalactites se bouchent, les montagnes ardentes s'éteignent, les glacières
naturelles s'échauffent ; -- et les vieux arbres dans lesquels on disait la
messe tombent sous la cognée des niveleurs, ou sont en train de mourir.
Puis leur curiosité se tourna vers les bêtes.
Ils rouvrirent leur Buffon et s'extasièrent devant les goûts bizarres de
certains animaux.
Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle, ils entraient
dans les cours, et demandaient aux laboureurs s'ils avaient vu des taureaux se
joindre à des juments, les cochons rechercher les vaches, et les mâles des
perdrix commettre entre eux des turpitudes.
-- "Jamais de la vie !" On trouvait même ces questions un peu drôles pour des
messieurs de leur âge.
Ils voulurent tenter des alliances anormales.
La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier ne
possédait pas de bouc. Une voisine prêta le sien ; et l'époque du rut étant
venue, ils enfermèrent les deux bêtes dans le pressoir, en se cachant derrière
les futailles, pour que l'événement pût s'accomplir en paix.
Chacune, d'abord, mangea son petit tas de foin. Puis, elles ruminèrent, la
brebis se coucha ; -- et elle bêlait sans discontinuer, pendant que le bouc,
d'aplomb sur ses jambes torses, avec sa grande barbe et ses oreilles pendantes,
fixait sur eux ses prunelles, qui luisaient dans l'ombre.
Enfin, le soir du troisième jour, ils jugèrent convenable de faciliter la
nature. Mais le bouc se retournant contre Pécuchet, lui flanqua un coup de
cornes au bas du ventre. La brebis, saisie de peur, se mit à tourner dans le
pressoir comme dans un manège. Bouvard courut après, se jeta dessus pour la
retenir, et tomba par terre avec des poignées de laine dans les deux mains.
Ils renouvelèrent leurs tentatives sur des poules et un canard, sur un dogue
et une truie, avec l'espoir qu'il en sortirait des monstres et ne comprenant
rien à la question de l'espèce.
Ce mot désigne un groupe d'individus dont les descendants se reproduisent.
Mais des animaux classés comme d'espèces différentes peuvent se reproduire, et
d'autres compris dans la même en ont perdu la faculté.
Ils se flattèrent d'obtenir là-dessus des idées nettes, en étudiant le
développement des germes ; et Pécuchet écrivit à Dumouchel, pour avoir un
microscope.
Tour à tour ils mirent sur la plaque de verre des cheveux, du tabac, des
ongles, une patte de mouche. Mais ils avaient oublié la goutte d'eau,
indispensable. C'était, d'autres fois, la petite lamelle ; -- et ils se
poussaient, dérangeaient l'instrument ; puis, n'apercevant que du brouillard
accusaient l'opticien. Ils en arrivèrent à douter du microscope. Les découvertes
qu'on lui attribue ne sont peut-être pas si positives.
Dumouchel, en leur adressant la facture, les pria de recueillir à son
intention des ammonites et des oursins, curiosités dont il était toujours
amateur, et fréquentes dans leur pays. Pour les exciter à la géologie, il leur
envoyait les Lettres de Bertrand avec le Discours de Cuvier sur les révolutions
du globe.
Après ces deux lectures, ils se figurèrent les choses suivantes.
D'abord une immense nappe d'eau, d'où émergeaient des promontoires, tachetés
par des lichens ; et pas un être vivant, pas un cri ; c'était un monde
silencieux, immobile et nu. -- Puis de longues plantes se balançaient dans un
brouillard qui ressemblait à la vapeur d'une étuve. Un soleil tout rouge
surchauffait l'atmosphère humide. Alors des volcans éclatèrent, les roches
ignées jaillissaient des montagnes ; et la pâte des porphyres et des basaltes
qui coulait, se figea. -- Troisième tableau : dans des mers peu profondes, des
îles de madrépores ont surgi ; un bouquet de palmiers, de place en place, les
domine. Il y a des coquillages pareils à des roues de chariot, des tortues qui
ont trois mètres, des lézards de soixante pieds. Des amphibies allongent entre
les roseaux leur col d'autruche à mâchoire de crocodile. Des serpents ailés
s'envolent. -- Enfin, sur les grands continents, de grands mammifères parurent,
les membres difformes comme des pièces de bois mal équarries, le cuir plus épais
que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus, avec des crinières, et des
défenses contournées. Des troupeaux de mammouths broutaient les plaines où fut
depuis l'Atlantique ; le paléothérium, moitié cheval moitié tapir, bouleversait
de son groin les fourmilières de Montmartre, et le cervus giganteus tremblait
sous les châtaigniers, à la voix de l'ours des cavernes, qui faisait japper dans
sa tanière, le chien de Beaugency trois fois haut comme un loup.
Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par des
cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C'était comme une féerie en
plusieurs actes, ayant l'homme pour apothéose.
Ils furent stupéfaits d'apprendre qu'il existait sur des pierres des
empreintes de libellules, de pattes d'oiseaux, -- et ayant feuilleté un des
manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles.
Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la grande route,
M. le curé passa, et les abordant d'une voix pateline :
-- "Ces messieurs s'occupent de géologie ? fort bien !"
Car il estimait cette science. Elle confirme l'autorité des Écritures, en
prouvant le Déluge.
Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments de bêtes,
pétrifiés.
L'abbé Jeufroy parut surpris du fait ; après tout, s'il avait lieu, c'était
une raison de plus, d'admirer la Providence.
Pécuchet avoua que leurs enquêtes jusqu'alors n'avaient pas été fructueuses,
-- et cependant les environs de Falaise, comme tous les terrains jurassiques,
devaient abonder en débris d'animaux.
-- "J'ai entendu dire" répliqua l'abbé Jeufroy "qu'autrefois on avait trouvé
à Villers la mâchoire d'un éléphant." Du reste, un de ses amis, M. Larsonneur,
avocat, membre du barreau de Lisieux et archéologue, leur fournirait peut-être
des renseignements ! Il avait fait une histoire de Port-en-Bessin où était notée
la découverte d'un crocodile.
Bouvard et Pécuchet échangèrent un coup d'oeil ; le même espoir leur était
venu ; -- et malgré la chaleur, ils restèrent debout pendant longtemps, à
interroger l'ecclésiastique qui s'abritait sous un parapluie de coton bleu. Il
avait le bas du visage un peu lourd avec le nez pointu, souriait
continuellement, ou penchait la tête en fermant les paupières.
La cloche de l'église tinta l'angelus.
-- "Bien le bonsoir, messieurs ! Vous permettez, n'est-ce pas ? "
Recommandés par lui, ils attendirent durant trois semaines la réponse de
Larsonneur. Enfin, elle arriva.
L'homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodonte s'appelait Louis
Bloche ; les détails manquaient. Quant à son histoire, elle occupait un des
volumes de l'Académie Lexovienne, et il ne prêtait point son exemplaire, dans la
peur de dépareiller la collection. Pour ce qui était de l'alligator, on l'avait
découvert au mois de novembre 1825, sous la falaise des Hachettes, à
Sainte-Honorine, près de Port-en- Bessin, arrondissement de Bayeux. Suivaient
des compliments.
L'obscurité enveloppant le mastodonte irrita le désir de Pécuchet. Il aurait
voulu se rendre tout de suite à Villers.
Bouvard objecta que pour s'épargner un déplacement peut-être inutile, et à
coup sûr dispendieux, il convenait de prendre des informations -- et ils
écrivirent au Maire de l'endroit une lettre, où ils lui demandaient ce qu'était
devenu un certain Louis Bloche. Dans l'hypothèse de sa mort, ses descendants ou
collatéraux pouvaient-ils les instruire sur sa précieuse découverte ? Quand il
la fit, à quelle place de la commune gisait ce document des âges primitifs ?
Avait-on des chances d'en trouver d'analogues ? Quel était par jour le prix d'un
homme et d'une charrette.
Et ils eurent beau s'adresser à l'Adjoint, puis au premier Conseiller
Municipal, ils ne reçurent de Villers aucune nouvelle. Sans doute les habitants
étaient jaloux de leurs fossiles ? A moins qu'ils ne les vendissent aux Anglais.
Le voyage des Hachettes fut résolu.
Bouvard et Pécuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen. Ensuite une
carriole les transporta de Caen à Bayeux ; -- et de Bayeux, ils allèrent à pied
jusqu'à Port-en-Bessin.
On ne les avait pas trompés. La côte des Hachettes offrait des cailloux
bizarres -- et sur les indications de l'aubergiste, ils atteignirent la grève.
La marée étant basse, elle découvrait tous ses galets, avec une prairie de
goémons jusqu'au bord des flots.
Des vallonnements herbeux découpaient la falaise, composée d'une terre molle
et brune et qui se durcissant devenait dans ses strates inférieures, une
muraille de pierre grise. Des filets d'eau en tombaient sans discontinuer,
pendant que la mer au loin, grondait. Elle semblait parfois suspendre son
battement ; -- et on n'entendait plus que le petit bruit des sources.
Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient à sauter des
trous. -- Bouvard s'assit près du rivage, et contempla les vagues, ne pensant à
rien, fasciné, inerte. Pécuchet le ramena vers la côte pour lui faire voir un
ammonite, incrusté dans la roche, comme un diamant dans sa gangue. Leurs ongles
s'y brisèrent, il aurait fallu des instruments, la nuit venait, d'ailleurs ! --
Le ciel était empourpré à l'occident, et toute la place couverte d'une ombre. --
Au milieu des varechs presque noirs, les flaques d'eau s'élargissaient. La mer
montait vers eux ; il était temps de rentrer.
Le lendemain dès l'aube, avec une pioche et un pic, ils attaquèrent leur
fossile dont l'enveloppe éclata. C'était un "ammonite nodosus", rongé par les
bouts mais pesant bien seize livres, et Pécuchet, dans l'enthousiasme, s'écria :
-- "Nous ne pouvons faire moins que de l'offrir à Dumouchel!"
Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des orques, et pas de
crocodile ! -- à son défaut, ils espéraient une vertèbre d'hippopotame ou
d'ichthyosaure, n'importe quel ossement contemporain du Déluge, quand ils
distinguèrent à hauteur d'homme contre la falaise, des contours qui figuraient
le galbe d'un poisson gigantesque.
Ils délibérèrent sur les moyens de l'obtenir.
Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet en dessous, démolirait
la roche pour le faire descendre, doucement, sans l'abîmer.
Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tête, dans la
campagne un douanier en manteau, qui gesticulait d'un air de commandement.
-- "Eh bien ! quoi ? fiche-nous la paix !" et ils continuèrent leur besogne,
Bouvard sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche, Pécuchet les reins
pliés, creusant avec son pic.
Mais le douanier reparut, plus bas, dans un vallon, en multipliant les
signaux : ils s'en moquaient bien ! Un corps ovale se bombait sous la terre
amincie, et penchait, allait glisser.
Un autre individu, avec un sabre, se montra tout à coup.
-- "Vos passeports !"
C'était le garde champêtre en tournée ; -- et au même moment survint l'homme
de la douane, accouru par une ravine.
-- "Empoignez-les, père Morin ! ou la falaise va s'écrouler !"
-- "C'est dans un but scientifique" répondit Pécuchet.
Alors une masse tomba, en les frôlant de si près tous les quatre, qu'un peu
plus ils étaient morts.
Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire qui
s'émietta sous la botte du douanier.
Bouvard dit en soupirant : -- "Nous ne faisions pas grand mal !"
-- "On ne doit rien faire dans les limites du Génie !" reprit le garde
champêtre." D'abord qui êtes-vous ? pour que je vous dresse procès !"
Pécuchet se rebiffa, criant à l'injustice.
-- "Pas de raisons ! suivez-moi !"
Dès qu'ils arrivèrent sur le port, une foule de gamins les escorta. Bouvard
rouge comme un coquelicot, affectait un air digne. Pécuchet, très pâle, lançait
des regards furieux ; -- et ces deux étrangers, portant des cailloux dans leurs
mouchoirs n'avaient pas une bonne figure. Provisoirement, on les colloqua dans
l'auberge, dont le maître sur le seuil, barrait l'entrée. Puis le maçon réclama
ses outils ; ils les payèrent ; encore des frais ! -- et le garde champêtre ne
revenait pas ! pourquoi ? Enfin un monsieur qui avait la croix d'honneur, les
délivra ; et ils s'en allèrent, ayant donné leurs noms, prénoms et domicile,
avec l'engagement d'être à l'avenir plus circonspects.
Outre un passeport, il leur manquait bien des choses ! et avant
d'entreprendre des explorations nouvelles ils consultèrent le Guide du voyageur
géologue par Boné.
Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une chaîne
d'arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois marteaux, passés dans
une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et "vous préserve ainsi de
cette apparence originale, que l'on doit éviter en voyage". Comme bâton,
Pécuchet adopta franchement le bâton de touriste, haut de six pieds, à longue
pointe de fer. Bouvard préférait une canne-parapluie, ou parapluie-polybranches,
dont le pommeau se retire, pour agrafer la soie contenue, à part, dans un petit
sac. Ils n'oublièrent pas de forts souliers, avec des guêtres, chacun "deux
paires de bretelles, à cause de la transpiration" et bien qu'on ne puisse "se
présenter partout en casquette" ils reculèrent devant la dépense d' "un de ces
chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus, leur
inventeur". Le même ouvrage donne des préceptes de conduite : "Savoir la langue
du pays que l'on visite", ils la savaient. "Garder une tenue modeste", c'était
leur usage. "Ne pas avoir d'argent sur soi", rien de plus simple. Enfin, pour
s'épargner toutes sortes d'embarras, il est bon de prendre "la qualité
d'ingénieur !"
-- "Eh bien ! nous la prendrons !"
Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absents quelquefois
pendant huit jours, passaient leur vie au grand air.
Tantôt sur les bords de l'Orne, ils apercevaient dans une déchirure, des pans
de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des bruyères ; --
ou bien ils s'attristaient de ne rencontrer le long du chemin que des couches
d'argile. Devant un paysage, ils n'admiraient ni la série des plans, ni la
profondeur des lointains ni les ondulations de la verdure ; mais ce qu'on ne
voyait pas, le dessous, la terre ; -- et toutes les collines étaient pour eux
"encore une preuve du Déluge".
A la manie du Déluge, succéda celle des blocs erratiques. Les grosses pierres
seules dans les champs devaient provenir de glaciers disparus ; -- et ils
cherchaient des moraines et des faluns.
Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leur accoutrement -- et
quand ils avaient répondu qu'ils étaient "des ingénieurs" une crainte leur
venait ; l'usurpation d'un titre pareil pouvait leur attirer des désagréments.
A la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs échantillons, mais
intrépides les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des marches dans
l'escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la cuisine ; et Germaine se
lamentait sur la quantité de poussière.
Ce n'était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes, que de
savoir les noms des roches ; la variété des couleurs et du grenu leur faisait
confondre l'argile avec la marne, le granit et le gneiss, le quartz et le
calcaire.
Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi devonien, cambrien,
jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n'étaient pas ailleurs
qu'en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura ? Impossible de s'y
reconnaître ! ce qui est système pour l'un est pour l'autre un étage, pour un
troisième une simple assise. Les feuillets des couches, s'entremêlent,
s'embrouillent ; mais Omalius d'Halloy vous prévient qu'il ne faut pas croire
aux divisions géologiques.
Cette déclaration les soulagea -- et quand ils eurent vu des calcaires à
polypiers dans la plaine de Caen, des phillades à Balleroy, du kaolin à
Saint-Blaise, de l'oolithe partout, et cherché de la houille à Cartigny, et du
mercure à la Chapelle-en-Juger près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion plus
lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque et l'argile de
Kimmeridge !
A peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui conduit sous les
phares. Des éboulements l'obstruaient ; -- il était dangereux de s'y hasarder.
Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenades aux
environs, Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, "Rome s'il le fallait".
Ses prix étaient déraisonnables ; mais le nom de Fécamp les avait frappés :
en se détournant un peu sur la route, on pouvait voir Étretat -- et ils prirent
la gondole de Fécamp, pour se rendre au plus loin, d'abord.
Dans la gondole Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec trois
paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n'hésitèrent pas à se qualifier
d'ingénieurs.
On s'arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq minutes
après, la frôlèrent, pour éviter une grande flaque d'eau avançant comme un golfe
au milieu du rivage. Ensuite, ils virent une arcade qui s'ouvrait sur une grotte
profonde. Elle était sonore, très claire, pareille à une église, avec des
colonnes de haut en bas, et un tapis de varech tout le long de ses dalles.
Cet ouvrage de la nature les étonna ; et ils s'élevèrent à des considérations
sur l'origine du monde.
Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet au contraire était plutonien.
Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevé les terrains, fait des
crevasses. C'est comme une mer intérieure ayant son flux et reflux, ses
tempêtes. Une mince pellicule nous en sépare. On ne dormirait pas si l'on
songeait à tout ce qu'il y a sous nos talons. -- Cependant le feu central
diminue, et le soleil s'affaiblit, si bien que la Terre un jour périra de
refroidissement. Elle deviendra stérile ; tout le bois et toute la houille se
seront convertis en acide carbonique -- et aucun être ne pourra subsister.
-- "Nous n'y sommes pas encore" dit Bouvard.
-- "Espérons-le !" reprit Pécuchet.
N'importe ! cette fin du monde, si lointaine qu'elle fût, les assombrit -- et
côte à côte, ils marchaient silencieusement sur les galets.
La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et là, par
des lignes de silex, s'en allait vers l'horizon tel que la courbe d'un rempart
ayant cinq lieues d'étendue. Un vent d'est, âpre et froid soufflait. Le ciel
était gris, la mer verdâtre et comme enflée. Du sommet des roches, des oiseaux
s'envolaient, tournoyaient, rentraient vite dans leurs trous. Quelquefois, une
pierre se détachant, rebondissait de place en place, avant de descendre jusqu'à
eux.
Pécuchet poursuivait à haute voix ses pensées : -- "A moins que la terre ne
soit anéantie par un cataclysme ? On ignore la longueur de notre période. Le feu
central n'a qu'à déborder."
-- "Pourtant, il diminue ? "
-- "Cela n'empêche pas ses explosions d'avoir produit l'île Julia, le
Monte-Nuovo, bien d'autres encore."
Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand -- "Mais de pareils
faits n'arrivent pas en Europe ? "
-- "Mille excuses ! témoin celui de Lisbonne ! Quant à nos pays, les mines de
houille et de pyrite martiale y sont nombreuses et peuvent très bien en se
décomposant, former les bouches volcaniques. Les volcans, d'ailleurs, éclatent
toujours près de la mer."
Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer au loin, une fumée
qui montait vers le ciel.
-- "Puisque l'île Julia" reprit Pécuchet, "a disparu, des terrains produits
par la même cause, auront peut- être, le même sort ? Un îlot de l'Archipel est
aussi important que la Normandie, et même que l'Europe."
Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un abîme.
-- "Admets" dit Pécuchet "qu'un tremblement de terre ait lieu sous la Manche.
Les eaux se ruent dans l'Atlantique. Les côtes de la France et de l'Angleterre
en chancelant sur leur base, s'inclinent, se rejoignent, et v'lan ! tout
l'entre-deux est écrasé."
Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite qu'il fut
bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l'idée d'un cataclysme le troubla.
Il n'avait pas mangé depuis le matin. Ses tempes bourdonnaient. Tout à coup le
sol, lui parut tressaillir, -- et la falaise au-dessus de sa tête pencher par le
sommet. A ce moment, une pluie de graviers, déroula d'en haut.
Pécuchet l'aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur, cria, de
loin : -- "Arrête ! arrête ! la période n'est pas accomplie."
Et pour le rattraper, il faisait des sauts énormes avec son bâton de
touriste, tout en vociférant : "La période n'est pas accomplie ! la période
n'est pas accomplie !"
Bouvard en démence, courait toujours. Le parapluie polybranches tomba, les
pans de sa redingote s'envolaient, le havresac ballottait à son dos. C'était
comme une tortue avec des ailes, qui aurait galopé parmi les roches ; une plus
grosse le cacha.
Pécuchet y parvint hors d'haleine, ne vit personne ; puis retourna en arrière
pour gagner les champs par une "valleuse" que Bouvard avait prise, sans doute.
Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans la falaise, de la
largeur de deux hommes, et luisant comme de l'albâtre poli. A cinquante pieds
d'élévation, Pécuchet voulut descendre. La mer battait son plein. Il se remit à
grimper.
Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça. A mesure
qu'il approchait du troisième, ses jambes devenaient molles. Les couches de
l'air vibraient autour de lui, une crampe le pinçait à l'épigastre ; il s'assit
par terre les yeux fermés, n'ayant plus conscience que des battements de son
coeur qui l'étouffaient. Puis, il jeta son bâton de touriste, et avec les genoux
et les mains reprit son ascension. Mais les trois marteaux tenus à la ceinture
lui entraient dans le ventre, les cailloux dont ses poches étaient bourrées
tapaient ses flancs ; la visière de sa casquette l'aveuglait, le vent redoublait
de force ; enfin il atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui était monté
plus loin, par une valleuse moins difficile.
Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat.
Le lendemain soir au Havre, en attendant le paquebot, ils virent au bas d'un
journal, un feuilleton intitulé De l'enseignement de la géologie.
Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était comprise à
l'époque.
Jamais il n'y eut un cataclysme complet du globe ; mais la même espèce n'a
pas toujours la même durée, et s'éteint plus vite dans tel endroit que dans tel
autre. Des terrains de même âge contiennent des fossiles différents comme des
dépôts très éloignés en renferment de pareils. Les fougères d'autrefois sont
identiques aux fougères d'à présent. Beaucoup de zoophytes contemporains se
retrouvent dans les couches les plus anciennes. En résumé, les modifications
actuelles expliquent les bouleversements antérieurs. Les mêmes causes agissent
toujours, la Nature ne fait pas de sauts, et les périodes, affirme Brongniart,
ne sont après tout que des abstractions.
Cuvier jusqu'à présent leur avait apparu dans l'éclat d'une auréole, au
sommet d'une science indiscutable. Elle était sapée. La Création n'avait plus la
même discipline ; et leur respect pour ce grand homme diminua.
Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose des
doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.
Tout cela contrariait les idées reçues, l'autorité de l'Église.
Bouvard en éprouva comme l'allégement d'un joug brisé.
-- "Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy me répondrait sur
le Déluge !"
Ils le trouvèrent dans son petit jardin où il attendait les membres du
Conseil de fabrique, qui devaient se réunir tout à l'heure, pour l'acquisition
d'une chasuble.
-- "Ces messieurs souhaitent... ? "
-- "Un éclaircissement, s'il vous plaît", et Bouvard commença.
Que signifiaient dans la Genèse, "l'abîme qui se rompit" et "les cataractes
du ciel" ? Car un abîme ne se rompt pas, et le ciel n'a point de cataractes !
L'abbé ferma les paupières, puis répondit qu'il fallait distinguer toujours
entre le sens et la lettre. Des choses qui d'abord nous choquent deviennent
légitimes en les approfondissant.
-- "Très bien ! mais comment expliquer la pluie qui dépassait les plus hautes
montagnes, lesquelles mesurent deux lieues ! y pensez-vous, deux lieues ! une
épaisseur d'eau ayant deux lieues !"
Et le maire, survenant, ajouta : -- "Saprelotte, quel bain !"
-- "Convenez" dit Bouvard "que Moïse exagère diablement."
Le curé avait lu Bonald, et répliqua : -- "J'ignore ses motifs ; c'était,
sans doute, pour imprimer un effroi salutaire aux peuples qu'il dirigeait !"
-- "Enfin, cette masse d'eau, d'où venait-elle ? "
-- "Que sais-je ? L'air s'était changé en pluie, comme il arrive tous les
jours."
Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal, directeur des Contributions,
avec le capitaine Heurtaux, propriétaire ; et Beljambe l'aubergiste donnait le
bras à Langlois l'épicier, qui marchait péniblement à cause de son catarrhe.
Pécuchet, sans souci d'eux, prit la parole.
-- "Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids de l'atmosphère (la science nous le
démontre) est égal à celui d'une masse d'eau qui ferait autour du globe une
enveloppe de dix mètres. Par conséquent, si tout l'air condensé tombait dessus à
l'état liquide, il augmenterait bien peu la masse des eaux existantes."
Et les fabriciens ouvraient de grands yeux, écoutaient.
Le curé s'impatienta.
-- "Nierez-vous qu'on ait trouvé des coquilles sur les montagnes ? qui les y
a mises, sinon le Déluge ? Elles n'ont pas coutume, je crois, de pousser toutes
seules dans la terre comme des carottes !" Et ce mot ayant fait rire
l'assemblée, il ajouta en pinçant les lèvres : "A moins que ce ne soit encore
une des découvertes de la science ? "
Bouvard voulut répondre par le soulèvement des montagnes, la théorie d'Élie
de Beaumont.
-- "Connais pas !" répondit l'Abbé.
Foureau s'empressa de dire : -- "Il est de Caen ! Je l'ai vu une fois à la
Préfecture !"
-- "Mais si votre Déluge" repartit Bouvard "avait charrié des coquilles, on
les trouverait brisées à la surface, et non à des profondeurs de trois cents
mètres quelquefois."
Le prêtre se rejeta sur la véracité des Écritures, la tradition du genre
humain et les animaux découverts dans de la glace, en Sibérie.
Cela ne prouve pas que l'Homme ait vécu en même temps qu'eux ! La Terre,
selon Pécuchet, était considérablement plus vieille. -- "Le Delta du Mississippi
remonte à des dizaines de milliers d'années. L'époque actuelle en a cent mille,
pour le moins. Les listes de Manéthon..."
Le comte de Faverges s'avança.
Tous firent silence à son approche.
-- "Continuez, je vous prie ! Que disiez-vous ? "
-- "Ces messieurs me querellaient" répondit l'abbé.
-- "A propos de quoi ? "
-- "Sur la sainte Écriture, monsieur le Comte !"
Bouvard, de suite, allégua qu'ils avaient droit, comme géologues, à discuter
religion.
-- "Prenez garde" dit le comte. "Vous savez le mot, cher monsieur, un peu de
science en éloigne, beaucoup y ramène." Et d'un ton à la fois hautain et
paternel : "Croyez-moi ! vous y reviendrez ! vous y reviendrez !"
Peut-être ! -- mais que penser d'un livre, où l'on prétend que la lumière a
été créée avant le soleil, comme si le soleil n'était pas la seule cause de la
lumière !
-- "Vous oubliez celle qu'on appelle boréale" dit l'ecclésiastique.
Bouvard, sans répondre à l'objection, nia fortement qu'elle ait pu être d'un
côté et les ténèbres de l'autre, qu'il y ait eu un soir et un matin quand les
astres n'existaient pas, et que les animaux aient apparu tout à coup, au lieu de
se former par cristallisation.
Comme les allées étaient trop petites, en gesticulant, on marchait dans les
plates-bandes. Langlois fut pris d'une quinte de toux. Le capitaine criait :
"Vous êtes des révolutionnaires !" Girbal : "La paix ! la paix !" Le prêtre :
"Quel matérialisme !" Foureau : "Occupons-nous plutôt de notre chasuble !"
-- "Hou ! Laissez-moi parler !" Et Bouvard s'échauffant, alla jusqu'à dire
que l'Homme descendait du Singe !
Tous les fabriciens se regardèrent, fort ébahis, et comme pour s'assurer
qu'ils n'étaient pas des singes.
Bouvard reprit : -- "En comparant le foetus d'une femme, d'une chienne, d'un
oiseau..."
-- "Assez !"
-- "Moi, je vais plus loin !" s'écria Pécuchet. "L'homme descend des poissons
!" Des rires éclatèrent. Mais sans se troubler : "le Telliamed ! un livre arabe
!..."
-- "Allons, messieurs, en séance !"
Et on entra dans la sacristie.
Les deux compagnons n'avaient pas roulé l'abbé Jeufroy, comme ils l'auraient
cru -- aussi Pécuchet lui trouva-t-il "le cachet du jésuitisme".
Sa lumière boréale les inquiétait cependant ; ils la cherchèrent dans le
manuel de d'Orbigny.
C'est une hypothèse, pour expliquer comment les végétaux fossiles de la baie
de Baffin ressemblent aux plantes équatoriales. On suppose, à la place du
soleil, un grand foyer lumineux, maintenant disparu, et dont les aurores
boréales ne sont peut-être que les vestiges.
Puis un doute leur vint sur la provenance de l'Homme ; -- et embarrassés, ils
songèrent à Vaucorbeil.
Ses menaces n'avaient pas eu de suites. Comme autrefois, il passait le matin
devant leur grille, en raclant avec sa canne tous les barreaux l'un après
l'autre.
Bouvard l'épia -- et l'ayant arrêté, dit qu'il voulait lui soumettre un point
curieux d'anthropologie.
-- "Croyez-vous que le genre humain descende des poissons ? »
-- "Quelle bêtise !"
-- "Plutôt des singes, n'est-ce pas ? "
-- "Directement, c'est impossible !"
A qui se fier ? Car enfin le Docteur n'était pas un catholique !
Ils continuèrent leurs études, mais sans passion, étant las de l'éocène et du
miocène, du Mont-Jorullo, de l'île Julia, des mammouths de Sibérie et des
fossiles invariablement comparés dans tous les auteurs à "des médailles qui sont
des témoignages authentiques", si bien qu'un jour, Bouvard jeta son havresac par
terre, en déclarant qu'il n'irait pas plus loin.
La géologie est trop défectueuse ! A peine connaissons-nous quelques endroits
de l'Europe. Quant au reste, avec le fond des Océans, on l'ignorera toujours.
Enfin, Pécuchet ayant prononcé le mot de règne minéral :
-- "Je n'y crois pas, au règne minéral ! puisque des matières organiques ont
pris part à la formation du silex, de la craie, de l'or peut-être ! Le diamant
n'a-t-il pas été du charbon : la houille un assemblage de végétaux : -- en la
chauffant à je ne sais plus combien de degrés, on obtient de la sciure de bois,
tellement que tout passe, tout coule. La création est faite d'une matière
ondoyante et fugace. Mieux vaudrait nous occuper d'autre chose !"
Il se coucha sur le dos, et se mit à sommeiller, pendant que Pécuchet la tête
basse et un genou dans les mains, se livrait à ses réflexions.
Une lisière de mousse bordait un chemin creux, ombragé par des frênes dont
les cimes légères tremblaient. Des angéliques, des menthes, des lavandes
exhalaient des senteurs chaudes, épicées ; l'atmosphère était lourde ; et
Pécuchet, dans une sorte d'abrutissement, rêvait aux existences innombrables
éparses autour de lui, aux insectes qui bourdonnaient, aux sources cachées sous
le gazon, à la sève des plantes, aux oiseaux dans leurs nids, au vent, aux
nuages, à toute la Nature, sans chercher à découvrir ses mystères, séduit par sa
force, perdu dans sa grandeur.
-- "J'ai soif !" dit Bouvard, en se réveillant.
-- "Moi de même ! Je boirais volontiers quelque chose !"
-- "C'est facile" reprit un homme qui passait, en manches de chemise, avec
une planche sur l'épaule.
Et ils reconnurent ce vagabond, à qui Bouvard autrefois avait donné un verre
de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portait les cheveux en
accroche-coeur, la moustache bien cirée, et dandinait sa taille d'une façon
parisienne.
Après cent pas environ, il ouvrit la barrière d'une cour, jeta sa planche
contre un mur, et les fit entrer dans une haute cuisine.
-- "Mélie ! es-tu là, Mélie ? "
Une jeune fille parut ; sur son commandement, alla "tirer de la boisson" et
revint près de la table, servir ces messieurs.
Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de toile grise.
Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de son corps sans un pli ; -- et
le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de délicat, de champêtre
et d'ingénu.
-- "Elle est gentille, hein ? " dit le menuisier, pendant qu'elle apportait
des verres. "Si on ne jurerait pas une demoiselle, costumée en paysanne ! et
rude à l'ouvrage, pourtant ! -- Pauvre petit coeur, va ! quand je serai riche,
je t'épouserai !"
-- "Vous dites toujours des bêtises, monsieur Gorju " répondit-elle d'une
voix douce, sur un accent traînard.
Un valet d'écurie vint prendre de l'avoine dans un vieux coffre, et laissa
retomber le couvercle si brutalement qu'un éclat de bois en jaillit.
Gorju s'emporta contre la lourdeur de tous "ces gars de la campagne" puis, à
genoux devant le meuble, il cherchait la place du morceau. Pécuchet en voulant
l'aider, distingua sous la poussière, des figures de personnages.
C'était un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, des pampres dans
les coins, et les colonnettes divisaient sa devanture en cinq compartiments. On
voyait au milieu, Vénus-Anadyomène debout sur une coquille, puis Hercule et
Omphale, Samson et Dalila, Circé et ses pourceaux, les filles de Loth enivrant
leur père ; tout cela délabré, rongé de mites, et même le panneau de droite
manquait. Gorju prit une chandelle pour mieux faire voir à Pécuchet celui de
gauche, qui présentait sous l'arbre du Paradis, Adam et Ève dans une posture
fort indécente.
Bouvard également admira le bahut.
-- "Si vous y tenez, on vous le céderait à bon compte."
Ils hésitaient, vu les réparations.
Gorju pouvait les faire, étant de son métier ébéniste. -- "Allons ! Venez !"
et il entraîna Pécuchet vers la masure, où Mme Castillon, la maîtresse, étendait
du linge.
Mélie quand elle eut lavé ses mains, prit sur le bord de la fenêtre, son
métier à dentelles, s'assit en pleine lumière, et travailla.
Le linteau de la porte l'encadrait. Les fuseaux se débrouillaient sous ses
doigts avec un claquement de castagnettes. Son profil restait penché.
Bouvard la questionna sur ses parents, son pays, les gages qu'on lui donnait.
Elle était de Ouistreham, n'avait plus de famille, gagnait une pistole par
mois -- enfin, elle lui plut tellement qu'il désira la prendre à son service
pour aider la vieille Germaine.
Pécuchet reparut avec la fermière, et pendant qu'ils continuaient leur
marchandage, Bouvard demanda tout bas à Gorju, si la petite bonne consentirait à
devenir sa servante.
-- "Parbleu !"
-- "Toutefois" dit Bouvard, "il faut que je consulte mon ami."
-- "Eh bien ! je ferai en sorte. Mais n'en parlez pas ! à cause de la
bourgeoise."
Le marché venait de se conclure, moyennant trente-cinq francs. Pour le
raccommodage on s'entendrait.
A peine dans la cour Bouvard dit son intention relativement à Mélie.
Pécuchet s'arrêta, afin de mieux réfléchir, ouvrit sa tabatière, huma une
prise, et s'étant mouché :
-- "Au fait, c'est une idée ! mon Dieu, oui ! pourquoi pas ? D'ailleurs, tu
es le maître !"
Dix minutes après, Gorju se montra sur le haut-bord d'un fossé -- et les
interpellant :
-- "Quand faut-il que je vous apporte le meuble ? "
-- "Demain !"
-- "Et pour l'autre question, êtes-vous décidés ? "
-- "Convenu !" répondit Pécuchet.
CHAPITRE IV
Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues ; -- et leur maison
ressemblait à un musée.
Une vieille poutre de bois se dressait dans le vestibule. Les spécimens de
géologie encombraient l'escalier ; -- et une chaîne énorme s'étendait par terre
tout le long du corridor.
Ils avaient décroché la porte entre les deux chambres où ils ne couchaient
pas et condamné l'entrée extérieure de la seconde, pour ne faire de ces deux
pièces qu'un même appartement.
Quand on avait franchi le seuil on se heurtait à une auge de pierre (un
sarcophage gallo-romain) puis, les yeux étaient frappés par de la quincaillerie.
Contre le mur en face, une bassinoire dominait deux chenets et une plaque de
foyer, qui représentait un moine caressant une bergère. Sur des planchettes tout
autour, on voyait des flambeaux, des serrures, des boulons, des écrous. Le sol
disparaissait sous des tessons de tuiles rouges. Une table au milieu exhibait
les curiosités les plus rares : la carcasse d'un bonnet de Cauchoise, deux urnes
d'argile, des médailles, une fiole de verre opalin. Un fauteuil en tapisserie
avait sur son dossier un triangle de guipure. Un morceau de cotte de mailles
ornait la cloison à droite ; et en dessous, des pointes maintenaient
horizontalement une hallebarde, pièce unique.
La seconde chambre, où l'on descendait par deux marches, renfermait les
anciens livres apportés de Paris, et ceux qu'en arrivant ils avaient découverts
dans une armoire. Les vantaux en étaient retirés. Ils l'appelaient la
bibliothèque.
L'arbre généalogique de la famille Croixmare occupait seul tout le revers de
la porte. Sur le lambris en retour, la figure au pastel d'une dame en costume
Louis XV faisait pendant au portrait du père Bouvard. Le chambranle de la glace
avait pour décoration un sombrero de feutre noir, et une monstrueuse galoche,
pleine de feuilles, les restes d'un nid.
Deux noix de coco (appartenant à Pécuchet depuis sa jeunesse) flanquaient sur
la cheminée un tonneau de faïence, que chevauchait un paysan. Auprès, dans une
corbeille de paille, il y avait un décime, rendu par un canard.
Devant la bibliothèque, se carrait une commode en coquillages, avec des
ornements de peluche. Son couvercle supportait un chat tenant une souris dans sa
gueule, -- pétrification de Saint-Allyre, -- une boîte à ouvrage en coquilles
mêmement ; et sur cette boîte, une carafe d'eau-de-vie contenait une poire de
bon- chrétien.
Mais le plus beau, c'était dans l'embrasure de la fenêtre, une statue de
saint Pierre ! Sa main droite couverte d'un gant serrait la clef du Paradis, de
couleur vert pomme ; sa chasuble que des fleurs de lis agrémentaient était bleu
ciel, et sa tiare très jaune pointue comme une pagode. Il avait les joues
fardées, de gros yeux ronds, la bouche béante, le nez de travers et en
trompette. Au-dessus pendait un baldaquin fait d'un vieux tapis où l'on
distinguait deux amours dans un cercle de roses -- et à ses pieds comme une
colonne se levait un pot à beurre, portant ces mots en lettres blanches sur fond
chocolat : "Exécuté devant S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulême, à Noron, le
3 d'octobre 1817."
Pécuchet, de son lit, apercevait tout cela en enfilade -- et parfois même il
allait jusque dans la chambre de Bouvard, pour allonger la perspective.
Une place demeurait vide en face de la cotte de mailles, celle du bahut
renaissance.
Il n'était pas achevé. Gorju y travaillait encore ; varlopant les panneaux
dans le fournil, et les ajustant, les démontant.
A onze heures, il déjeunait ; causait ensuite avec Mélie, et souvent ne
reparaissait plus de toute la journée.
Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble Bouvard et Pécuchet s'étaient
mis en campagne. Ce qu'ils rapportaient ne convenait pas. Mais ils avaient
rencontré une foule de choses curieuses. Le goût des bibelots leur était venu,
puis l'amour du moyen âge.
D'abord, ils visitèrent les cathédrales ; -- et les hautes nefs se mirant
dans l'eau des bénitiers, les verreries éblouissantes comme des tentures de
pierreries, les tombeaux au fond des chapelles, le jour incertain des cryptes,
tout, jusqu'à la fraîcheur des murailles leur causa un frémissement de plaisir,
une émotion religieuse.
Bientôt, ils furent capables de distinguer les époques -- et dédaigneux des
sacristains, ils disaient : -- "Ah ! une abside romane ! Cela est du XIIe siècle
! voilà que nous retombons dans le flamboyant !"
Ils tâchaient de comprendre les symboles sculptés sur les chapiteaux, comme
les deux griffons de Marigny becquetant un arbre en fleurs. Pécuchet vit une
satire dans les chantres à mâchoire grotesque qui terminent les cintres de
Feuguerolles ; -- et pour l'exubérance de l'homme obscène couvrant un des
meneaux d'Hérouville, cela prouvait, suivant Bouvard, que nos aïeux avaient
chéri la gaudriole.
Ils arrivèrent à ne plus tolérer la moindre marque de décadence. Tout était
de la décadence -- et ils déploraient le vandalisme, tonnaient contre le
badigeon.
Mais le style d'un monument ne s'accorde pas toujours avec la date qu'on lui
suppose. Le plein cintre, au XIIIe siècle domine encore dans la Provence.
L'ogive est peut-être fort ancienne ! et des auteurs contestent l'antériorité du
roman sur le gothique -- Ce défaut de certitude les contrariait.
Après les églises ils étudièrent les châteaux forts, ceux de Domfront et de
Falaise. Ils admiraient sous la porte les rainures de la herse, et parvenus au
sommet, ils voyaient d'abord toute la campagne, puis les toits de la ville, les
rues s'entrecroisant, des charrettes sur la place, des femmes au lavoir. Le mur
dévalait à pic jusqu'aux broussailles des douves -- et ils pâlissaient en
songeant que des hommes avaient monté là, suspendus à des échelles. Ils se
seraient risqués dans les souterrains, mais Bouvard avait pour obstacle son
ventre, et Pécuchet la crainte des vipères.
Ils voulurent connaître les vieux manoirs, Curcy, Bully, Fontenay-le-Marmion,
Argouges. Parfois, à l'angle des bâtiments, derrière le fumier se dresse une
tour carlovingienne. La cuisine garnie de bancs en pierre fait songer à des
ripailles féodales. D'autres ont un aspect exclusivement farouche, avec leurs
trois enceintes encore visibles, des meurtrières sous l'escalier, de longues
tourelles à pans aigus. Puis, on arrive dans un appartement, où une fenêtre du
temps des Valois ciselée comme un ivoire laisse entrer le soleil qui chauffe sur
le parquet des grains de colza, répandus. Des abbayes servent de grange. Les
inscriptions des pierres tombales sont effacées. Au milieu des champs, un pignon
reste debout -- et du haut en bas est revêtu d'un lierre que le vent fait
trembler.
Quantité de choses excitaient leurs convoitises, un pot d'étain, une boucle
de strass, des indiennes à grands ramages. Le manque d'argent les retenait.
Par un hasard providentiel, ils déterrèrent à Balleroy, chez un étameur, un
vitrail gothique, -- qui fut assez grand pour couvrir près du fauteuil la partie
droite de la croisée jusqu'au deuxième carreau. Le clocher de Chavignolles se
montrait dans le lointain, produisant un effet splendide.
Avec un bas d'armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu pour mettre sous le
vitrail, car il flattait leur manie. Elle était si forte qu'ils regrettaient les
monuments sur lesquels on ne sait rien du tout, -- comme la maison de plaisance
des évêques de Séez.
-- "Bayeux", dit M. de Caumont, "devait avoir un théâtre.» Ils en cherchèrent
la place inutilement.
Le village de Montrecy contient un pré célèbre, par des médailles d'empereurs
qu'on y a découvertes autrefois. Ils comptaient y faire une belle récolte. Le
gardien leur en refusa l'entrée.
Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existait entre une
citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canards qu'on y avait introduits
reparurent à Vaucelles, en grognant : -- "Can can can" d'où est venu le nom de
la ville.
Aucune démarche ne leur coûtait, aucun sacrifice.
A l'auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M. Galeron eut un déjeuner pour la
somme de quatre sols. -- Ils y firent le même repas, et constatèrent avec
surprise que les choses ne se passaient plus comme ça !
Quel est le fondateur de l'abbaye de Sainte-Anne ? Existe-t-il une parenté
entre Marin-Onfroy, qui importa au XIIe siècle une nouvelle espèce de pommes, et
Onfroy gouverneur d'Hastings, à l'époque de la conquête ? Comment se procurer
L'Astucieuse Pythonisse, comédie en vers d'un certain Dutrésor, faite à Bayeux,
et actuellement des plus rares ? Sous Louis XVI, Hérambert Dupaty, ou Dupastis
Hérambert, composa un ouvrage, qui n'a jamais paru, plein d'anecdotes sur
Argentan. -- l s'agirait de retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les
mémoires autographes de Mme Dubois de la Pierre, consultés pour l'histoire
inédite de Laigle, par Louis Dasprès, desservant de Saint-Martin ? -- Autant de
problèmes, de points curieux à éclaircir.
Mais souvent un faible indice met sur la voie d'une découverte inappréciable.
Donc, ils revêtirent leurs blouses, afin de ne pas donner l'éveil ; -- et
sous l'apparence de colporteurs, ils se présentaient dans les maisons, demandant
à acheter de vieux papiers. On leur en vendit des tas. C'étaient des cahiers
d'école, des factures, d'anciens journaux, rien d'utile.
Enfin, Bouvard et Pécuchet s'adressèrent à Larsonneur.
Il était perdu dans le celticisme, et répondant sommairement à leurs
questions en fit d'autres.
Avaient-ils observé autour d'eux des traces de la religion du chien comme on
en voit à Montargis ; et des détails spéciaux, sur les feux de la Saint-Jean,
les mariages, les dictons populaires, etc. ? Il les priait même de recueillir
pour lui, quelques-unes de ces haches en silex, appelées alors des celtoe, et
que les druides employaient dans "leurs criminels holocaustes".
Par Gorju, ils s'en procurèrent une douzaine, lui expédièrent la moins grande
-- les autres enrichirent le muséum.
Ils s'y promenaient avec amour, le balayaient eux-mêmes, en avaient parlé à
toutes leurs connaissances.
Un après-midi, Mme Bordin, et M. Marescot se présentèrent pour le voir.
Bouvard les reçut, et commença la démonstration par le vestibule.
La poutre n'était rien moins que l'ancien gibet de Falaise, d'après le
menuisier qui l'avait vendue -- lequel tenait ce renseignement de son
grand-père.
La grosse chaîne dans le corridor provenait des oubliettes du donjon de
Torteval. Elle ressemblait suivant le notaire, aux chaînes des bornes devant les
cours d'honneur. Bouvard était convaincu qu'elle servait autrefois à lier les
captifs. Et il ouvrit la porte de la première chambre.
-- "Pourquoi toutes ces tuiles ? " s'écria Mme Bordin.
-- "Pour chauffer les étuves ! mais un peu d'ordre, s'il vous plaît ! Ceci
est un tombeau découvert dans une auberge où on l'employait comme abreuvoir."
Ensuite, Bouvard prit les deux urnes pleines d'une terre, qui était de la
cendre humaine, et il approcha de ses yeux la fiole, afin de montrer par quelle
méthode les Romains y versaient des pleurs.
-- "Mais on ne voit chez vous que des choses lugubres !"
Effectivement, c'était un peu sérieux pour une dame, et alors il tira d'un
carton plusieurs monnaies de cuivre, avec un denier d'argent.
Mme Bordin demanda au notaire, quelle somme aujourd'hui cela pourrait valoir.
La cotte de mailles qu'il examinait, lui échappa des doigts ; des anneaux se
rompirent. Bouvard dissimula son mécontentement.
Il eut même l'obligeance de décrocher la hallebarde -- et se courbant, levant
les bras, battant du talon, il faisait mine de faucher les jarrets d'un cheval,
de pointer comme à la baïonnette, d'assommer un ennemi. La veuve,
intérieurement, le trouva un rude gaillard.
Elle fut enthousiasmée par la commode en coquillages. Le chat de Saint-Allyre
l'étonna beaucoup, la poire dans la carafe un peu moins. Puis arrivant à la
cheminée :
-- "Ah! voilà un chapeau qui aurait besoin de raccommodage.»
Trois trous, des marques de balles, en perçaient les bords.
C'était celui d'un chef de voleurs sous le Directoire, David de La Bazoque,
pris en trahison, et tué immédiatement.
-- "Tant mieux, on a bien fait !" dit Mme Bordin.
Marescot souriait devant les objets d'une façon dédaigneuse. Il ne comprenait
pas cette galoche qui avait été l'enseigne d'un marchand de chaussures, ni
pourquoi le tonneau de faïence, un vulgaire pichet de cidre ; -- et le saint
Pierre, franchement, était lamentable avec sa physionomie d'ivrogne.
Mme Bordin fit cette remarque : -- "Il a dû vous coûter bon, tout de même ? "
-- "Oh pas trop ! pas trop !"
Un couvreur d'ardoises l'avait donné pour quinze francs.
Ensuite, elle blâma, vu l'inconvenance, le décolletage de la dame en perruque
poudrée.
-- "Où est le mal ? "reprit Bouvard, "quand on possède quelque chose de beau
? " et il ajouta plus bas : "Comme vous, je suis sûr ? "
Le notaire leur tournait le dos, étudiant les branches de la famille
Croixmare. Elle ne répondit rien, mais se mit à jouer avec sa longue chaîne de
montre. Ses seins bombaient le taffetas noir de son corsage ; et les cils un peu
rapprochés, elle baissait le menton, comme une tourterelle qui se rengorge. Puis
d'un air ingénu :
-- "Comment s'appelait cette dame ? "
-- "On l'ignore ! c'est une maîtresse du Régent, -- vous savez -- celui qui a
fait tant de farces !"
-- "Je crois bien ! les mémoires du temps !..." et le notaire, sans finir sa
phrase déplora cet exemple d'un prince, entraîné par ses passions.
-- "Mais vous êtes tous comme ça !"
Les deux hommes se récrièrent ; et un dialogue s'en suivit sur les femmes,
sur l'amour. Marescot affirma qu'il existe beaucoup d'unions heureuses. --
Parfois même, sans qu'on s'en doute, on a près de soi, ce qu'il faudrait pour
son bonheur. L'allusion était directe. Les joues de la veuve s'empourprèrent ;
mais se remettant presque aussitôt :
-- "Nous n'avons plus l'âge des folies ! n'est-ce pas monsieur Bouvard ? "
-- "Eh ! eh ! moi, je ne dis pas ça !" et il offrit son bras pour revenir
dans l'autre chambre. "Faites attention aux marches. Très bien ! Maintenant,
observez le vitrail."
On y distinguait un manteau d'écarlate et les deux ailes d'un ange -- tout le
reste se perdant sous les plombs qui tenaient en équilibre les nombreuses
cassures du verre. Le jour diminuait ; des ombres s'allongeaient ; Mme Bordin
était devenue sérieuse.
Bouvard s'éloigna, et reparut, affublé d'une couverture de laine, puis
s'agenouilla devant le prie-Dieu, les coudes en dehors, la face dans les mains,
la lueur du soleil tombant sur sa calvitie ; -- et il avait conscience de cet
effet, car il dit : -- "Est-ce que je n'ai pas l'air d'un moine du moyen âge ? "
Ensuite, il leva le front obliquement, les yeux noyés, faisant prendre à sa
figure une expression mystique.
On entendit dans le corridor la voix grave de Pécuchet :
-- "N'aie pas peur ! c'est moi !"
Et il entra, la tête complètement recouverte d'un casque -- un pot de fer à
oreillons pointus.
Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux autres restaient debout. Une
minute se passa dans l'ébahissement.
Mme Bordin parut un peu froide à Pécuchet. Cependant, il voulut savoir si on
lui avait tout montré.
-- "Il me semble ? " et désignant la muraille : "Ah ! pardon ! nous aurons
ici un objet que l'on restaure en ce moment."
La veuve et Marescot se retirèrent.
Les deux amis avaient imaginé de feindre une concurrence. Ils allaient en
courses l'un sans l'autre, le second faisant des offres supérieures à celles du
premier. Pécuchet ainsi venait d'obtenir le casque.
Bouvard l'en félicita et reçut des éloges à propos de la couverture.
Mélie avec des cordons, l'arrangea en manière de froc. Ils la mettaient à
tour de rôle, pour recevoir les visites.
Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurtaux, puis de
personnes inférieures, Langlois, Beljambe, leurs fermiers, jusqu'aux servantes
des voisins ; -- et chaque fois, ils recommençaient leurs explications,
montraient la place où serait le bahut, affectaient de la modestie, réclamaient
de l'indulgence pour l'encombrement.
Pécuchet, ces jours-là, portait le bonnet de zouave qu'il avait autrefois à
Paris, l'estimant plus en rapport avec le milieu artistique. A un certain
moment, il se coiffait du casque, et le penchait sur la nuque, afin de dégager
son visage. Bouvard n'oubliait pas la manoeuvre de la hallebarde ; enfin, d'un
coup d'oeil ils se demandaient si le visiteur méritait que l'on fît "le moine du
moyen âge".
Quelle émotion quand s'arrêta devant leur grille, la voiture de M. de
Faverges ! Il n'avait qu'un mot à dire. Voici la chose.
Hurel, son homme d'affaires, lui avait appris que cherchant partout des
documents ils avaient acheté de vieux papiers à la ferme de la Aubrye.
Rien de plus vrai.
N'y avaient-ils pas découvert, des lettres du baron de Gonneval, ancien aide
de camp du duc d'Angoulême, et qui avait séjourné à la Aubrye ? On désirait
cette correspondance, pour des intérêts de famille.
Elle n'était pas chez eux. Mais ils détenaient une chose qui l'intéressait
s'il daignait les suivre, jusqu'à leur bibliothèque.
Jamais pareilles bottes vernies n'avaient craqué dans le corridor. Elles se
heurtèrent contre le sarcophage. Il faillit même écraser plusieurs tuiles,
tourna le fauteuil, descendit deux marches -- et parvenus dans la seconde
chambre, ils lui firent voir sous le baldaquin, devant le saint Pierre, le pot à
beurre, exécuté à Noron.
Bouvard et Pécuchet avaient cru que la date, quelquefois, pouvait servir.
Le gentilhomme par politesse inspecta leur musée. -- Il répétait : "Charmant,
très bien !" tout en se donnant sur la bouche de petits coups avec le pommeau de
sa badine, -- pour sa part, il les remerciait d'avoir sauvé ces débris du moyen
âge, époque de foi religieuse et de dévouements chevaleresques. il aimait le
progrès, -- et se fût livré, comme eux, à ces études intéressantes. -- Mais la
Politique, le conseil général, l'Agriculture, un véritable tourbillon l'en
détournait !
-- "Après vous, toutefois, on n'aurait que des glanes ; car bientôt, vous
aurez pris toutes les curiosités du département."
-- "Sans amour-propre, nous le pensons" dit Pécuchet.
Et cependant, on pouvait en découvrir encore à Chavignolles, par exemple, il
y avait contre le mur du cimetière dans la ruelle, un bénitier, enfoui sous les
herbes, depuis un temps immémorial.
Ils furent heureux du renseignement, puis échangèrent un regard signifiant
"est-ce la peine ? " mais déjà le Comte ouvrait la porte.
Mélie, qui se trouvait derrière, s'enfuit brusquement.
Comme il passait dans la cour, il remarqua Gorju, en train de fumer sa pipe,
les bras croisés. -- "Vous employez ce garçon ! Hum ! un jour d'émeute je ne m'y
fierais pas." Et M. de Faverges remonta dans son tilbury.
Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir peur ?
Ils la questionnèrent ; et elle conta qu'elle avait servi dans sa ferme.
C'était cette petite fille qui versait à boire aux moissonneuses quand ils
étaient venus. Deux ans plus tard, on l'avait prise comme aide, au château -- et
renvoyée "par suite de faux rapports".
Pour Gorju, que lui reprocher ? Il était fort habile, et leur marquait
infiniment de considération.
Le lendemain, dès l'aube, ils se rendirent au cimetière.
Bouvard, avec sa canne, tâta à la place indiquée. Un corps dur sonna. Ils
arrachèrent quelques orties, et découvrirent une cuvette en grès, un font
baptismal où des plantes poussaient.
On n'a pas coutume cependant d'enfouir les fonts baptismaux hors des églises.
Pécuchet en fit un dessin, Bouvard la description ; et ils envoyèrent le tout
à Larsonneur.
Sa réponse fut immédiate.
-- "Victoire, mes chers confrères ! Incontestablement, c'est une cuve
druidique !"
Toutefois qu'ils y prissent garde ! La hache était douteuse. -- Et autant
pour lui que pour eux-mêmes il leur indiquait une série d'ouvrages à consulter.
Larsonneur confessait en post-scriptum, son envie de connaître cette cuve --
ce qui aurait lieu, à quelque jour, quand il ferait le voyage de la Bretagne.
Alors Bouvard et Pécuchet se plongèrent dans l'archéologie celtique. D'après
cette science, les anciens Gaulois, nos aïeux, adoraient Kirk et Kron, Taranis,
Ésus, Nétalemnia, le Ciel et la Terre, le Vent, les Eaux, -- et, par-dessus
tout, le grand Teutatès, qui est le Saturne des Païens. -- Car Saturne, quand il
régnait en Phénicie épousa une nymphe nommée Anobret, dont il eut un enfant
appelé Jeüd -- et Anobret a les traits de Sara, Jeüd fut sacrifié (ou près de
l'être) comme Isaac ; -- donc, Saturne est Abraham, d'où il faut conclure que la
religion des Gaulois avait les mêmes principes que celle des Juifs.
Leur société était fort bien organisée. La première classe de personnes
comprenait le peuple, la noblesse et le roi, la deuxième les jurisconsultes, --
et dans la troisième, la plus haute, se rangeaient, suivant Taillepied, "les
diverses manières de philosophes" c'est-à-dire les Druides ou Saronides,
eux-mêmes divisés en Eubages, Bardes et Vates.
Les uns prophétisaient, les autres chantaient, d'autres enseignaient la
Botanique, la Médecine, l'Histoire et la Littérature, bref "tous les arts de
leur époque". Pythagore et Platon furent leurs élèves. Ils apprirent la
métaphysique aux Grecs, la sorcellerie aux Persans, l'aruspicine aux Étrusques
-- et aux Romains, l'étamage du cuivre et le commerce des jambons.
Mais de ce peuple, qui dominait l'ancien monde, il ne reste que des pierres,
soit toutes seules, ou par groupes de trois, ou disposées en galeries, ou
formant des enceintes.
Bouvard et Pécuchet, pleins d'ardeur, étudièrent successivement la
Pierre-du-Post à Ussy, la Pierre- Couplée au Guest, la Pierre du Jarier, près de
Laigie -- d'autres encore !
Tous ces blocs, d'une égale insignifiance, les ennuyèrent promptement ; -- et
un jour qu'ils venaient de voir le menhir du Passais, ils allaient s'en
retourner, quand leur guide les mena dans un bois de hêtres, encombré par des
masses de granit pareilles à des piédestaux, ou à de monstrueuses tortues.
La plus considérable est creusée comme un bassin. Un des bords se relève --
et du fond partent deux entailles qui descendent jusqu'à terre ; c'était pour
l'écoulement du sang ; impossible d'en douter ! Le hasard ne fait pas de ces
choses.
Les racines des arbres s'entremêlaient à ces rocs abrupts. Un peu de pluie
tombait ; au loin, les flocons de brume montaient, comme de grands fantômes. Il
était facile d'imaginer sous les feuillages, les prêtres en tiare d'or et en
robe blanche, avec leurs victimes humaines les bras attachés dans le dos -- et
sur le bord de la cuve la druidesse, observant le ruisseau rouge, pendant
qu'autour d'elle, la foule hurlait, au tapage des cymbales et des buccins faits
d'une corne d'auroch.
Tout de suite, leur plan fut arrêté.
Et une nuit, par un clair de lune, ils prirent le chemin du cimetière,
marchant comme des voleurs, dans l'ombre des maisons. Les persiennes étaient
closes, et les masures tranquilles ; pas un chien n'aboya. Gorju les
accompagnait, ils se mirent à l'ouvrage. On n'entendait que le bruit des
cailloux heurtés par la bêche, qui creusait le gazon. Le voisinage des morts
leur était désagréable ; l'horloge de l'église poussait un râle continu, et la
rosace de son tympan avait l'air d'un oeil épiant les sacrilèges.
Enfin, ils emportèrent la cuve.
Le lendemain, ils revinrent au cimetière pour voir les traces de l'opération.
L'abbé, qui prenait le frais sur sa porte, les pria de lui faire l'honneur
d'une visite ; et les ayant introduits dans sa petite salle, il les regarda
singulièrement.
Au milieu du dressoir, entre les assiettes, il y avait une soupière décorée
de bouquets jaunes.
Pécuchet la vanta, ne sachant que dire.
-- "C'est un vieux Rouen" reprit le curé, "un meuble de famille. Les amateurs
le considèrent, M. Marescot, surtout.» Pour lui, grâce à Dieu il n'avait pas
l'amour des curiosités ; -- et comme ils semblaient ne pas comprendre, il
déclara les avoir aperçus lui-même dérobant le font baptismal.
Les deux archéologues furent très penauds, balbutièrent. L'objet en question
n'était plus d'usage.
N'importe ! ils devaient le rendre.
Sans doute ! Mais au moins qu'on leur permît de faire venir un peintre pour
le dessiner.
-- "Soit, messieurs."
-- "Entre nous, n'est-ce pas ? " dit Bouvard "sous le sceau de la confession
!"
L'ecclésiastique, en souriant les rassura d'un geste.
Ce n'était pas lui, qu'ils craignaient, mais plutôt Larsonneur. Quand il
passerait par Chavignolles, il aurait envie de la cuve -- et ses bavardages
iraient jusqu'aux oreilles du gouvernement. Par prudence, ils la cachèrent dans
le fournil, puis dans la tonnelle, dans la cahute, dans une armoire. Gorju était
las de la trimbaler.
La possession d'un tel morceau les attachait au celticisme de la Normandie.
Ses origines sont égyptiennes. Séez, dans le département de l'Orne s'écrit
parfois Saïs comme la ville du Delta. Les Gaulois juraient par le taureau,
importation du boeuf Apis. Le nom latin de Bellocastes qui était celui des gens
de Bayeux vient de Beli Casa, demeure, sanctuaire de Bélus. Bélus et Osiris même
divinité. "Rien ne s'oppose" dit Mangon de la Lande "à ce qu'il y ait eu, près
de Bayeux, des monuments druidiques." -- "Ce pays" ajoute M. Roussel "ressemble
au pays où les Égyptiens bâtirent le temple de Jupiter-Ammon." Donc, il y avait
un temple et qui enfermait des richesses. Tous les monuments celtiques en
renferment.
En 1715, relate dom Martin, un sieur Héribel exhuma aux environs de Bayeux,
plusieurs vases d'argile, pleins d'ossements -- et conclut (d'après la tradition
et des autorités évanouies) que cet endroit, une nécropole, était le mont
Faunus, où l'on a enterré le Veau d'or.
Cependant le Veau d'or fut brûlé et avalé ! -- à moins que la Bible ne se
trompe ?
Premièrement, où est le mont Faunus ? Les auteurs ne l'indiquent pas. Les
indigènes n'en savent rien. Il aurait fallu se livrer à des fouilles ; -- et
dans ce but, ils envoyèrent à M. le préfet, une pétition, qui n'eut pas de
réponse.
Peut-être que le mont Faunus a disparu, et que ce n'était pas une colline
mais un tumulus ? Que signifiaient les tumulus ?
Plusieurs contiennent des squelettes, ayant la position du foetus dans le
sein de sa mère. Cela veut dire que le tombeau était pour eux comme une seconde
gestation les préparant à une autre vie. Donc, le tumulus symbolise l'organe
femelle, comme la pierre levée est l'organe mâle.
En effet, où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté. Témoin ce qui
se faisait à Guérande, à Chichebouche, au Croisic, à Livarot. Anciennement, les
bornes des routes et même les arbres avaient la signification de phallus -- et
pour Bouvard et Pécuchet tout devint phallus. Ils recueillirent des palonniers
de voiture, des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons de
pharmacien. Quand on venait les voir, ils demandaient : "A qui trouvez-vous que
cela ressemble ? " puis, confiaient le mystère -- et si l'on se récriait, ils
levaient, de pitié, les épaules.
Un soir, qu'ils rêvaient aux dogmes des druides, l'abbé se présenta,
discrètement.
Tout de suite, ils montrèrent le musée, en commençant par le vitrail, mais il
leur tardait d'arriver à un compartiment nouveau, celui des Phallus.
L'ecclésiastique les arrêta, jugeant l'exhibition indécente. Il venait réclamer
son font baptismal.
Bouvard et Pécuchet implorèrent quinze jours encore, le temps d'en prendre un
moulage.
-- "Le plus tôt sera le mieux" dit l'abbé. Puis il causa de choses
indifférentes.
Pécuchet qui s'était absenté une minute, lui glissa dans la main un napoléon.
Le prêtre fit un mouvement en arrière.
-- "Ah ! pour vos pauvres !"
Et M. Jeufroy, en rougissant fourra la pièce d'or dans sa soutane.
Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices ? Jamais de la vie ! Ils voulaient
même apprendre l'hébreu, qui est la langue mère du celtique, à moins qu'elle
n'en dérive ? -- et ils allaient faire le voyage de la Bretagne, -- en
commençant par Rennes où ils avaient un rendez-vous avec Larsonneur, pour
étudier cette urne mentionnée dans les mémoires de l'Académie celtique et qui
paraît avoir contenu les cendres de la reine Artémise -- quand le maire entra,
le chapeau sur la tête, sans façon, en homme grossier qu'il était.
-- "Ce n'est pas tout ça, mes petits pères ! Il faut le rendre !"
-- "Quoi donc ? "
-- "Farceurs ! je sais bien que vous le cachez !"
On les avait trahis.
Ils répliquèrent qu'ils le détenaient avec la permission de monsieur le curé.
-- "Nous allons voir."
Et Foureau s'éloigna.
Il revint, une heure après.
-- "Le curé dit que non ! Venez vous expliquer."
Ils s'obstinèrent.
D'abord on n'avait pas besoin de ce bénitier, -- qui n'était pas un bénitier.
Ils le prouveraient par une foule de raisons scientifiques. Puis, ils offrirent
de reconnaître, dans leur testament, qu'il appartenait à la commune.
Ils proposèrent même de l'acheter.
-- "Et d'ailleurs, c'est mon bien !" répétait Pécuchet. Les vingt francs,
acceptés par M. Jeufroy, étaient une preuve du contrat -- et s'il fallait
comparaître devant le juge de paix, tant pis, il ferait un faux serment !
Pendant ces débats, il avait revu la soupière, plusieurs fois ; et dans son
âme s'était développé le désir, la soif, le prurit de cette faïence. Si on
voulait la lui donner, il remettrait la cuve. Autrement, non.
Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy la céda.
Elle fut mise dans leur collection, près du bonnet de Cauchoise. La cuve
décora le porche de l'église ; et ils se consolèrent de ne plus l'avoir par
cette idée que les gens de Chavignolles en ignoraient la valeur.
Mais la soupière leur inspira le goût des faïences -- nouveau sujet d'études
et d'explorations dans la campagne.
C'était l'époque où les gens distingués recherchaient les vieux plats de
Rouen. Le notaire en possédait quelques-uns, et tirait de là comme une
réputation d'artiste, préjudiciable à son métier, mais qu'il rachetait par des
côtés sérieux.
Quand il sut que Bouvard et Pécuchet avaient acquis la soupière, il vint leur
proposer un échange.
Pécuchet s'y refusa.
-- "N'en parlons plus !" et Marescot examina leur céramique.
Toutes les pièces accrochées le long des murs étaient bleues sur un fond
d'une blancheur malpropre ; -- et quelques-unes étalaient leur corne d'abondance
aux tons verts et rougeâtres, plats à barbe, assiettes et soucoupes, objets
longtemps poursuivis et rapportés sur le coeur, dans le sinus de la redingote.
Marescot en fit l'éloge, parla des autres faïences, de l'hispano-arabe, de la
hollandaise, de l'anglaise, de l'italienne ; -- et les ayant éblouis par son
érudition : -- "Si je revoyais votre soupière ? "
Il la fit sonner d'un coup de doigt, puis contempla les deux S peints sous le
couvercle.
-- "La marque de Rouen !" dit Pécuchet.
-- "Oh ! oh ! Rouen, à proprement parler, n'avait pas de marque. Quand on
ignorait Moustiers toutes les faïences françaises étaient de Nevers. De même
pour Rouen, aujourd'hui ! D'ailleurs on l'imite dans la perfection à Elbeuf !"
-- "Pas possible !"
-- "On imite bien les majoliques ! Votre pièce n'a aucune valeur -- et
j'allais faire, moi, une belle sottise !"
Quand le notaire eut disparu, Pécuchet s'affaissa dans le fauteuil, prostré !
-- "Il ne fallait pas rendre la cuve" dit Bouvard "mais tu t'exaltes ! tu
t'emportes toujours."
-- "Oui ! je m'emporte" et Pécuchet empoignant la soupière, la jeta loin de
lui, contre le sarcophage.
Bouvard plus calme, ramassa les morceaux, un à un ; -- et, quelque temps
après, eut cette idée :
-- "Marescot par jalousie, pourrait bien s'être moqué de nous ? "
-- "Comment ? "
-- "Rien ne m'assure que la soupière ne soit pas authentique ? tandis que les
autres pièces, qu'il a fait semblant d'admirer, sont fausses peut-être ? "
Et la fin du jour se passa dans les incertitudes, les regrets.
Ce n'était pas une raison pour abandonner le voyage de la Bretagne. Ils
comptaient même emmener Gorju, qui les aiderait dans leurs fouilles.
Depuis quelque temps, il couchait à la maison, afin de terminer plus vite le
raccommodage du meuble. La perspective d'un déplacement le contraria et comme
ils parlaient des menhirs et des tumulus qu'ils comptaient voir : -- "Je connais
mieux" leur dit-il ; "en Algérie, dans le Sud, près des sources de Bou- Mursoug,
on en rencontre des quantités." Il fit même la description d'un tombeau, ouvert
devant lui, par hasard ; -- et qui contenait un squelette, accroupi comme un
singe, les deux bras autour des jambes.
Larsonneur, qu'ils instruisirent du fait, n'en voulut rien croire.
Bouvard approfondit la matière, et le relança.
Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soient informes, tandis que
ces mêmes Gaulois étaient civilisés au temps de Jules César ? Sans doute, ils
proviennent d'un peuple plus ancien ?
Une telle hypothèse, selon Larsonneur, manquait de patriotisme.
N'importe ! rien ne dit que ces monuments soient l'oeuvre des Gaulois. --
"Montrez-nous un texte !"
L'académicien se fâcha, ne répondit plus ; -- et ils en furent bien aises,
tant les Druides les ennuyaient.
S'ils ne savaient à quoi s'en tenir sur la céramique et sur le celticisme
c'est qu'ils ignoraient l'histoire, particulièrement l'histoire de France.
L'ouvrage d'Anquetil se trouvait dans leur bibliothèque ; mais la suite des
rois fainéants les amusa fort peu, la scélératesse des maires du Palais ne les
indigna point ; -- et ils lâchèrent Anquetil, rebutés par l'ineptie de ses
réflexions.
Alors ils demandèrent à Dumouchel "quelle est la meilleure histoire de
France".
Dumouchel prit en leur nom, un abonnement à un cabinet de lecture et leur
expédia les lettres d'Augustin Thierry, avec deux volumes de M. de Genoude.
D'après cet écrivain, la royauté, la religion, et les assemblées nationales,
voilà "les principes" de la nation française, lesquels remontent aux
Mérovingiens. Les Carlovingiens y ont dérogé. Les Capétiens, d'accord avec le
peuple s'efforcèrent de les maintenir. Sous Louis XIII, le pouvoir absolu fut
établi, pour vaincre le Protestantisme, dernier effort de la Féodalité -- et 89
est un retour vers la constitution de nos aïeux.
Pécuchet admira ces idées.
Elles faisaient pitié à Bouvard, qui avait lu Augustin Thierry, d'abord.
-- "Qu'est-ce que tu me chantes, avec ta nation française ! puisqu'il
n'existait pas de France, ni d'assemblées nationales ! et les Carlovingiens
n'ont rien usurpé, du tout ! et les Rois n'ont pas affranchi les communes ! Lis,
toi-même !"
Pécuchet se soumit à l'évidence, et bientôt le dépassa en rigueur
scientifique ! Il se serait cru déshonoré s'il avait dit : Charlemagne et non
Karl le Grand, Clovis au lieu de Clodowig.
Néanmoins, il était séduit par Genoude, trouvant habile de faire se rejoindre
les deux bouts de l'histoire de France, si bien que le milieu est du remplissage
; -- et pour en avoir le coeur net, ils prirent la collection de Buchez et Roux.
Mais le pathos des préfaces, cet amalgame de socialisme et de catholicisme
les écoeura ; les détails trop nombreux empêchaient de voir l'ensemble.
Ils recoururent à M. Thiers.
C'était pendant l'été de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle. Pécuchet, un
petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa voix caverneuse, sans fatigue,
ne s'arrêtant que pour plonger les doigts dans sa tabatière. Bouvard l'écoutait
la pipe à la bouche, les jambes ouvertes, le haut du pantalon déboutonné.
Des vieillards leur avaient parlé de 93 ; -- et des souvenirs presque
personnels animaient les plates descriptions de l'auteur. Dans ce temps-là, les
grandes routes étaient couvertes de soldats qui chantaient la Marseillaise. Sur
le seuil des portes, des femmes assises cousaient de la toile, pour faire des
tentes. Quelquefois, arrivait un flot d'hommes en bonnet rouge, inclinant au
bout d'une pique une tête décolorée, dont les cheveux pendaient. La haute
tribune de la Convention dominait un nuage de poussière, où des visages furieux
hurlaient des cris de mort. Quand on passait au milieu du jour près du bassin
des Tuileries, on entendait le heurt de la guillotine, pareil à des coups de
mouton.
Et la brise remuait les pampres de la tonnelle, les orges mûres se
balançaient par intervalles, un merle sifflait. En portant des regards autour
d'eux, ils savouraient cette tranquillité.
Quel dommage que dès le commencement, on n'ait pu s'entendre -- car si les
royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la Cour y avait mis plus de
franchise, et ses adversaires moins de violence, bien des malheurs ne seraient
pas arrivés.
A force de bavarder là-dessus, ils se passionnèrent. Bouvard, esprit libéral
et coeur sensible, fut constitutionnel, girondin, thermidorien. Pécuchet,
bilieux et de tendances autoritaires, se déclara sans- culotte et même
robespierriste.
Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plus violents, le culte
de l'Être Suprême. Bouvard préférait celui de la nature. Il aurait salué avec
plaisir l'image d'une grosse femme, versant de ses mamelles à ses adorateurs,
non pas de l'eau, mais du chambertin.
Pour avoir plus de faits à l'appui de leurs arguments, ils se procurèrent
d'autres ouvrages, Montgaillard, Prudhomme, Gallois, Lacretelle, etc. ; et les
contradictions de ces livres ne les embarrassaient nullement. Chacun y prenait
ce qui pouvait défendre sa cause.
Ainsi Bouvard ne doutait pas que Danton eût accepté cent mille écus pour
faire des motions qui perdraient la République ; -- et selon Pécuchet Vergniaud
aurait demandé six mille francs par mois.
-- "Jamais de la vie ! Explique-moi plutôt, pourquoi la soeur de Robespierre
avait une pension de Louis XVIII ? "
-- "Pas du tout ! c'était de Bonaparte ; et puisque tu le prends comme ça,
quel est le personnage qui peu de temps avant la mort d'Égalité eut avec lui une
conférence secrète ? Je veux qu'on réimprime dans les mémoires de la Campan les
paragraphes supprimés ! Le décès du Dauphin me paraît louche. La poudrière de
Grenelle en sautant tua deux mille personnes ! Cause inconnue, dit-on, quelle
bêtise !" car Pécuchet n'était pas loin de la connaître, et rejetait tous les
crimes sur les manoeuvres des aristocrates, l'or de l'étranger.
Dans l'esprit de Bouvard, montez-au-ciel-fils-de-saint-Louis, les vierges de
Verdun et les culottes en peau humaine étaient indiscutables. Il acceptait les
listes de Prudhomme, un million de victimes tout juste.
Mais la Loire rouge de sang depuis Saumur jusqu'à Nantes, dans une longueur
de dix-huit lieues, le fit songer. Pécuchet également conçut des doutes, et ils
prirent en méfiance les historiens.
La Révolution est pour les uns, un événement satanique. D'autres la
proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque côté, naturellement sont
des martyrs.
Thierry démontre, à propos des Barbares, combien il est sot de rechercher si
tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne pas suivre cette méthode dans
l'examen des époques plus récentes ? Mais l'Histoire doit venger la morale ; on
est reconnaissant à Tacite d'avoir déchiré Tibère. Après tout, que la Reine ait
eu des amants, que Dumouriez dès Valmy se proposât de trahir, en prairial que ce
soit la Montagne ou la Gironde qui ait commencé, et en thermidor les Jacobins ou
la Plaine, qu'importe au développement de la Révolution, dont les origines sont
profondes et les résultats incalculables ! Donc, elle devait s'accomplir, être
ce qu'elle fut ; mais supposez la fuite du Roi sans entrave, Robespierre
s'échappant ou Bonaparte assassiné -- hasards qui dépendaient d'un aubergiste
moins scrupuleux, d'une porte ouverte, d'une sentinelle endormie, et le train du
monde changeait.
Ils n'avaient plus sur les hommes et les faits de cette époque, une seule
idée d'aplomb.
Pour la juger impartialement, il faudrait avoir lu toutes les histoires, tous
les mémoires, tous les journaux et toutes les pièces manuscrites, car de la
moindre omission une erreur peut dépendre qui en amènera d'autres à l'infini.
Ils y renoncèrent.
Mais le goût de l'Histoire leur était venu, le besoin de la vérité pour
elle-même.
Peut-être, est-elle plus facile à découvrir dans les époques anciennes ? Les
auteurs, étant loin des choses, doivent en parler sans passion. Et ils
commencèrent le bon Rollin.
-- "Quel tas de balivernes !" s'écria Bouvard, dès le premier chapitre.
-- "Attends un peu" dit Pécuchet, en fouillant dans le bas de leur
bibliothèque, où s'entassaient les livres du dernier propriétaire, un vieux
jurisconsulte, maniaque et bel esprit ; -- et ayant déplacé beaucoup de romans
et de pièces de théâtre, avec un Montesquieu et des traductions d'Horace, il
atteignit ce qu'il cherchait : l'ouvrage de Beaufort sur l'Histoire romaine.
Tite-Live attribue la fondation de Rome à Romulus. Salluste en fait honneur
aux Troyens d'Énée. Coriolan mourut en exil selon Fabius Pictor, par les
stratagèmes d'Attius Tullus, si l'on en croit Denys ; Sénèque affirme
qu'Horatius Coclès s'en retourna victorieux, Dion qu'il fut blessé à la jambe.
Et La Mothe le Vayer émet des doutes pareils, relativement aux autres peuples.
On n'est pas d'accord sur l'antiquité des Chaldéens, le siècle d'Homère,
l'existence de Zoroastre, les deux empires d'Assyrie. Quinte-Curce a fait des
contes. Plutarque dément Hérodote. Nous aurions de César une autre idée, si le
Vercingétorix avait écrit ses commentaires.
L'Histoire ancienne est obscure par le défaut de documents. Ils abondent dans
la moderne ; -- et Bouvard et Pécuchet revinrent à la France, entamèrent
Sismondi.
La succession de tant d'hommes leur donnait envie de les connaître plus
profondément, de s'y mêler. Ils voulaient parcourir les originaux, Grégoire de
Tours, Monstrelet, Commines, tous ceux dont les noms étaient bizarres ou
agréables.
Mais les événements s'embrouillèrent faute de savoir les dates.
Heureusement qu'ils possédaient la mnémotechnie de Dumouchel, un in-12
cartonné avec cette épigraphe : "Instruire en amusant."
Elle combinait les trois systèmes d'Allévy, de Pâris, et de Feinaigle.
Allévy transforme les chiffres en figures, le nombre 1 s'exprimant par une
tour, 2 par un oiseau, 3 par un chameau, ainsi du reste. Pâris frappe
l'imagination au moyen de rébus ; un fauteuil garni de clous à vis donnera :
Clou, vis = Clovis ; et comme le bruit de la friture fait "ric, ric" des merles
dans une poêle rappelleront Chilpéric. Feinaigle divise l'univers en maisons,
qui contiennent des chambres, ayant chacune quatre parois à neuf panneaux,
chaque panneau portant un emblème. Donc, le premier roi de la première dynastie
occupera dans la première chambre le premier panneau. Un phare sur un mont dira
comment il s'appelait "Phar à mond" système Pâris -- et d'après le conseil
d'Allévy, en plaçant au-dessus un miroir qui signifie 4, un oiseau 2, et un
cerceau 0, on obtiendra 420, date de l'avènement de ce prince.
Pour plus de clarté, ils prirent comme base mnémotechnique leur propre
maison, leur domicile, attachant à chacune de ses parties un fait distinct ; --
et la cour, le jardin, les environs, tout le pays, n'avait plus d'autre sens que
de faciliter la mémoire. Les bornages dans la campagne limitaient certaines
époques, les pommiers étaient des arbres généalogiques, les buissons des
batailles, le monde devenait symbole. Ils cherchaient sur les murs, des
quantités de choses absentes, finissaient par les voir, mais ne savaient plus
les dates qu'elles représentaient.
D'ailleurs, les dates ne sont pas toujours authentiques. Ils apprirent dans
un manuel pour les collèges, que la naissance de Jésus doit être reportée cinq
ans plus tôt qu'on ne la met ordinairement, qu'il y avait chez les Grecs trois
manières de compter les Olympiades, et huit chez les Latins de faire commencer
l'année. -- Autant d'occasions pour les méprises, outre celles qui résultent des
zodiaques, des ères, et des calendriers différents.
Et de l'insouciance des dates, ils passèrent au dédain des faits.
Ce qu'il y a d'important, c'est la philosophie de l'Histoire !
Bouvard ne put achever le célèbre discours de Bossuet.
-- "L'aigle de Meaux est un farceur ! Il oublie la Chine, les Indes et
l'Amérique ! mais a soin de nous apprendre que Théodose était "la joie de
l'univers", qu'Abraham "traitait d'égal avec les rois" et que la philosophie des
Grecs descend des Hébreux. Sa préoccupation des Hébreux m'agace !"
Pécuchet partagea cette opinion, et voulut lui faire lire Vico.
-- "Comment admettre" objectait Bouvard, "que des fables soient plus vraies
que les vérités des historiens ? "
Pécuchet tâcha d'expliquer les mythes, se perdait dans la Scienza Nuova.
-- "Nieras-tu le plan de la Providence ? "
-- "Je ne le connais pas !" dit Bouvard.
Et ils décidèrent de s'en rapporter à Dumouchel.
Le Professeur avoua qu'il était maintenant dérouté en fait d'histoire.
-- "Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome et les voyages
de Pythagore ! On attaque Bélisaire, Guillaume Tell, et jusqu'au Cid, devenu,
grâce aux dernières découvertes, un simple bandit. C'est à souhaiter qu'on ne
fasse plus de découvertes, et même l'Institut devrait établir une sorte de
canon, prescrivant ce qu'il faut croire !"
Il envoyait en post-scriptum des règles de critique, prises dans le cours de
Daunou :
-- "Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaise preuve ; elles ne
sont pas là pour répondre.
-- Rejetez les choses impossibles. On fit voir à Pausanias la pierre avalée
par Saturne.
-- L'architecture peut mentir, exemple : l'Arc du Forum, où Titus est appelé
le premier vainqueur de Jérusalem, conquise avant lui par Pompée.
-- Les médailles trompent, quelquefois. Sous Charles IX, on battit des
monnaies avec le coin de Henri II.
-- Tenez en compte l'adresse des faussaires, l'intérêt des apologistes et des
calomniateurs."
Peu d'historiens ont travaillé d'après ces règles -- mais tous en vue d'une
cause spéciale, d'une religion, d'une nation, d'un parti, d'un système, ou pour
gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des exemples moraux.
Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pas mieux. Car on ne
peut tout dire. Il faut un choix. Mais dans le choix des documents, un certain
esprit dominera ; -- et comme il varie, suivant les conditions de l'écrivain,
jamais l'histoire ne sera fixée.
"C'est triste", pensaient-ils.
Cependant on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en faire bien
l'analyse -- puis le condenser dans une narration, qui serait comme un raccourci
des choses, reflétant la vérité tout entière. Une telle oeuvre semblait
exécutable à Pécuchet.
-- "Veux-tu que nous essayions de composer une histoire ? "
-- "Je ne demande pas mieux ! Mais laquelle ? "
-- "Effectivement, laquelle ? "
Bouvard s'était assis. Pécuchet marchait de long en large dans le musée ;
quand le pot à beurre frappa ses yeux, et s'arrêtant tout à coup :
-- "Si nous écrivions la vie du duc d'Angoulême ? "
-- "Mais c'était un imbécile !" répliqua Bouvard.
-- "Qu'importe ! Les personnages du second plan ont parfois une influence
énorme -- et celui-là, peut-être, tenait le rouage des affaires."
Les livres leur donneraient des renseignements -- et M. de Faverges en
possédait sans doute, par lui- même, ou par de vieux gentilshommes de ses amis.
Ils méditèrent ce projet, le débattirent, et résolurent enfin, de passer
quinze jours à la Bibliothèque municipale de Caen, pour y faire des recherches.
Le Bibliothécaire mit à leur disposition des histoires générales et des
brochures, avec une lithographie coloriée, représentant, de trois quarts,
Monseigneur le duc d'Angoulême.
Le drap bleu de son habit d'uniforme disparaissait sous les épaulettes, les
crachats, et le grand cordon rouge de la Légion d'honneur. Un collet extrêmement
haut enfermait son long cou. Sa tête piriforme était encadrée par les frisons de
sa chevelure et de ses minces favoris ; -- et de lourdes paupières, un nez très
fort et de grosses lèvres donnaient à sa figure une expression de bonté
insignifiante.
Quand ils eurent pris des notes, ils rédigèrent un programme.
Naissance et enfance, peu curieuses. Un de ses gouverneurs est l'abbé Guénée,
l'ennemi de Voltaire. A Turin, on lui fait fondre un canon, et il étudie les
campagnes de Charles VIII. Aussi, est-il nommé, malgré sa jeunesse, colonel d'un
régiment de gardes-nobles.
97. Son mariage.
1814. Les Anglais s'emparent de Bordeaux. Il accourt derrière eux -- et
montre sa personne aux habitants. Description de la personne du Prince.
1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite, il appelle le roi d'Espagne, et
Toulon, sans Masséna, était livré à l'Angleterre.
Opérations dans le Midi. Il est battu, mais relâché sous la promesse de
rendre les diamants de la couronne, emportés au grand galop par le Roi, son
oncle.
Après les Cent-Jours, il revient avec ses parents, et vit tranquille.
Plusieurs années s'écoulent.
Guerre d'Espagne. -- Dès qu'il a franchi les Pyrénées, la Victoire suit
partout le petit-fils de Henri IV. Il enlève le Trocadéro, atteint les colonnes
d'Hercule, écrase les factions, embrasse Ferdinand, et s'en retourne.
Arcs de triomphe, fleurs que présentent les jeunes filles, dîners dans les
préfectures, Te Deum dans les cathédrales. Les Parisiens sont au comble de
l'ivresse. La ville lui offre un banquet. On chante sur les théâtres des
allusions au Héros.
L'enthousiasme diminue. Car en 1827 à Cherbourg un bal organisé par
souscription rate.
Comme il est grand-amiral de France, il inspecte la flotte, qui va partir
pour Alger.
Juillet 1830. Marmont lui apprend l'état des affaires. Alors il entre dans
une telle fureur qu'il se blesse la main à l'épée du général.
Le roi lui confie le commandement de toutes les forces.
Il rencontre, au bois de Boulogne, des détachements de la ligne -- et ne
trouve pas un seul mot à leur dire.
De Saint-Cloud il vole au pont de Sèvres. Froideur des troupes. Ca ne
l'ébranle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s'assoit au pied d'un chêne,
déploie une carte, médite, remonte à cheval, passe devant Saint-Cyr, et envoie
aux élèves des paroles d'espérance.
A Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux.
Il s'embarque, et pendant toute la traversée est malade. Fin de sa carrière.
On doit y relever l'importance qu'eurent les ponts. D'abord il s'expose
inutilement sur le pont de l'Inn, il enlève le Pont-Saint-Esprit et le pont de
Lauriol ; à Lyon, les deux ponts lui sont funestes -- et sa fortune expire
devant le pont de Sèvres.
Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il joignait une
grande politique. Car il offrit soixante francs à chaque soldat, pour abandonner
l'Empereur -- et en Espagne, il tâcha de corrompre à prix d'argent les
Constitutionnels.
Sa réserve était si profonde qu'il consentit au mariage projeté entre son
père et la reine d'Étrurie, à la formation d'un cabinet nouveau après les
ordonnances, à l'abdication en faveur de Chambord, à tout ce que l'on voulait.
La fermeté pourtant ne lui manquait pas. A Angers, il cassa l'infanterie de
la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie, et au moyen d'une manoeuvre,
était parvenue à lui faire escorte -- tellement, que Son Altesse se trouva prise
dans les fantassins à en avoir les genoux comprimés. Mais il blâma la cavalerie,
cause du désordre, et pardonna à l'infanterie, véritable jugement de Salomon.
Sa piété se signala par de nombreuses dévotions, et sa clémence en obtenant
la grâce du général Debelle, qui avait porté les armes contre lui.
Détails intimes -- traits du Prince :
Au château de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avec son frère à
creuser une pièce d'eau que l'on voit encore. Une fois il visita la caserne des
chasseurs, demanda un verre de vin, et le but à la santé du Roi.
Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se répétait, à lui-même : "Une,
deux ; une, deux ; une, deux !"
On a conservé quelques-uns de ses mots :
A une députation de Bordelais : -- "Ce qui me console de n'être pas à
Bordeaux c'est de me trouver au milieu de vous !"
Aux protestants de Nîmes : -- "Je suis bon catholique ; mais je n'oublierai
jamais que le plus illustre de mes ancêtres fut protestant."
Aux élèves de Saint-Cyr, quand tout est perdu : -- "Bien, mes amis ! Les
nouvelles sont bonnes ! Ca va bien ! très bien."
Après l'abdication de Charles X : "Puisqu'ils ne veulent pas de moi, qu'ils
s'arrangent !"
Et en 1814, à tout propos, dans le moindre village : -- "Plus de guerre, plus
de conscription, plus de droits réunis."
Son style valait sa parole. Ses proclamations dépassent tout.
La première du comte d'Artois débutait ainsi : -- "Français, le frère de
votre roi est arrivé."
Celle du prince : -- "J'arrive ! Je suis le fils de vos rois ! Vous êtes
Français."
Ordre du jour, daté de Bayonne : -- "Soldats, j'arrive !"
Une autre, en pleine défection : -- "Continuez à soutenir avec la vigueur qui
convient au soldat français, la lutte que vous avez commencée. La France
l'attend de vous !"
Dernière à Rambouillet. -- "Le roi est entré en arrangement avec le
gouvernement établi à Paris ; et tout porte à croire que cet arrangement est sur
le point d'être conclu." Tout porte à croire était sublime.
-- "Une chose me chiffonne" dit Bouvard "c'est qu'on ne mentionne pas ses
affaires de coeur ? "
Et ils notèrent en marge : "Chercher les amours du Prince !"
Au moment de partir, le bibliothécaire se ravisant, leur fit voir un autre
portrait du duc d'Angoulême.
Sur celui-là, il était en colonel de cuirassiers, de profil, l'oeil encore
plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats, voltigeant.
Comment concilier les deux portraits ? Avait-il les cheveux plats, ou bien
crépus, à moins qu'il ne poussât la coquetterie jusqu'à se faire friser ?
Question grave, suivant Pécuchet ; car la chevelure donne le tempérament, le
tempérament l'individu.
Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses passions
; -- et pour éclaircir ces deux points ils se présentèrent au château de
Faverges. Le comte n'y était pas, cela retardait leur ouvrage. ils rentrèrent
chez eux, vexés.
La porte de la maison était grande ouverte. Personne dans la cuisine. Ils
montèrent l'escalier ; et que virent-ils au milieu de la chambre de Bouvard ?
Mme Bordin qui regardait de droite et de gauche.
-- "Excusez-moi" dit-elle en s'efforçant de rire. "Depuis une heure je
cherche votre cuisinière, dont j'aurais besoin, pour mes confitures."
Ils la trouvèrent dans le bûcher sur une chaise, et dormant profondément. On
la secoua. Elle ouvrit les yeux.
-- "Qu'est-ce encore ? Vous êtes toujours à me diguer avec vos questions !"
Il était clair qu'en leur absence, Mme Bordin lui en faisait.
Germaine sortit de sa torpeur, et déclara une indigestion.
-- "Je reste pour vous soigner" dit la veuve.
Alors ils aperçurent dans la cour, un grand bonnet, dont les barbes
s'agitaient. C'était Mme Castillon la fermière. Elle cria : "Gorju ! Gorju !"
Et du grenier, la voix de leur petite bonne répondit hautement :
-- "Il n'est pas là !"
Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en émoi. --
Bouvard et Pécuchet lui reprochèrent sa lenteur. Elle déboucla leurs guêtres
sans murmurer.
Ensuite, ils allèrent voir le bahut.
Ses morceaux épars jonchaient le fournil ; les sculptures étaient
endommagées, les battants rompus.
A ce spectacle, devant cette déception nouvelle, Bouvard retint ses pleurs et
Pécuchet en avait un tremblement.
Gorju se montrant presque aussitôt, exposa le fait : il venait de mettre le
bahut dehors pour le vernir quand une vache errante l'avait jeté par terre.
-- "A qui la vache ? " dit Pécuchet.
-- "Je ne sais pas."
-- "Eh ! vous aviez laissé la porte ouverte comme tout à l'heure ! C'est de
votre faute !"
Ils y renonçaient du reste : depuis trop longtemps, il les lanternait -- et
ne voulaient plus de sa personne ni de son travail.
Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'était pas si grand. Avant trois
semaines tout serait fini ; -- et Gorju les accompagna jusque dans la cuisine où
Germaine en se traînant, arrivait, pour faire le dîner.
Ils remarquèrent sur la table, une bouteille de calvados, aux trois quarts
vidée.
-- "Sans doute par vous ? " dit Pécuchet à Gorju.
-- "Moi ? jamais."
Bouvard objecta : -- "Vous étiez le seul homme dans la maison."
-- "Eh bien, et les femmes ? " reprit l'ouvrier, avec un clin d'oeil oblique.
Germaine le surprit : -- "Dites plutôt que c'est moi !"
-- "Certainement c'est vous !"
-- "Et c'est moi, peut-être qui ai démoli l'armoire !"
Gorju fit une pirouette. -- "Vous ne voyez donc pas qu'elle est saoule !"
Alors, ils se chamaillèrent violemment, lui pâle, gouailleur, elle
empourprée, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de coton.
Mme Bordin parlait pour Germaine, Mélie pour Gorju.
La vieille éclata.
-- "Si ce n'est pas une abomination ! que vous passiez des journées ensemble
dans le bosquet, sans compter la nuit ! espèce de Parisien, mangeur de
bourgeoises ! qui vient chez nos maîtres, pour leur faire accroire des farces."
Les prunelles de Bouvard s'écarquillèrent. -- "Quelles farces ? "
-- "Je dis qu'on se fiche de vous !"
-- "On ne se fiche pas de moi !" s'écria Pécuchet, et indigné de son
insolence, exaspéré par les déboires, il la chassa ; qu'elle eût à déguerpir.
Bouvard ne s'opposa point à cette décision -- et ils se retirèrent, laissant
Germaine pousser des sanglots sur son malheur, tandis que Mme Bordin tâchait de
la consoler.
Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces événements, se
demandèrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s'était brisé, que
réclamait Mme Castillon en appelant Gorju, -- et s'il avait déshonoré Mélie ?
-- "Nous ne savons pas" dit Bouvard, "ce qui se passe dans notre ménage, et
nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux et les amours du duc
d'Angoulême !"
Pécuchet ajouta : -- "Combien de questions autrement considérables, et encore
plus difficiles !"
D'où ils conclurent que les faits extérieurs ne sont pas tout. Il faut les
compléter par la psychologie. Sans l'imagination, l'Histoire est défectueuse. --
"Faisons venir quelques romans historiques !"
CHAPITRE V
Ils lurent d'abord Walter Scott.
Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau.
Les hommes du passé qui n'étaient pour eux que des fantômes ou des noms
devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers, valets, gardes-chasse,
moines, bohémiens, marchands et soldats, qui délibèrent, combattent, voyagent,
trafiquent, mangent et boivent, chantent et prient, dans la salle d'armes des
châteaux, sur le banc noir des auberges, par les rues tortueuses des villes,
sous l'auvent des échoppes, dans le cloître des monastères. Des paysages
artistement composés, entourent les scènes comme un décor de théâtre. On suit
des yeux un cavalier qui galope le long des grèves. On aspire au milieu des
genêts la fraîcheur du vent, la lune éclaire des lacs où glisse un bateau, le
soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur les huttes de feuillage.
Sans connaître les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes, et
l'illusion était complète. L'hiver s'y passa.
Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux bouts
de la cheminée ; -- et en face l'un de l'autre, avec un livre à la main, ils
lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient se promener sur
la grande route, dînaient en hâte, et continuaient leur lecture dans la nuit.
Pour se garantir de la lampe Bouvard avait des conserves bleues, Pécuchet
portait la visière de sa casquette inclinée sur le front.
Germaine n'était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venait fouir au
jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli des choses matérielles.
Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière d'une lanterne
magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme des boeufs, gais
comme des pinsons, entrent et partent brusquement, sautent des toits sur le
pavé, reçoivent d'affreuses blessures dont ils guérissent, sont crus morts et
reparaissent. Il y a des trappes sous les planchers, des antidotes, des
déguisements -- et tout se mêle, court et se débrouille, sans une minute pour la
réflexion. L'amour conserve de la décence, le fanatisme est gai, les massacres
font sourire.
Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer le fatras de
Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni d'Arlincourt.
La couleur de Frédéric Soulié, comme celle du bibliophile Jacob leur parut
insuffisante -- et M. Villemain les scandalisa en montrant page 85 de son
Lascaris, un Espagnol qui fume une pipe "une longue pipe arabe" au milieu du XVe
siècle.
Pécuchet consultait la biographie universelle -- et il entreprit de réviser
Dumas au point de vue de la science.
L'auteur, dans Les Deux Diane se trompe de dates. Le mariage du Dauphin
François eut lieu le 14 octobre 1548, et non le 20 mars 1549. Comment sait-il
(voir Le Page du Duc de Savoie) que Catherine de Médicis, après la mort de son
époux voulait recommencer la guerre ? Il est peu probable qu'on ait couronné le
duc d'Anjou, la nuit, dans une église, épisode qui agrémente La Dame de
Montsoreau. La Reine Margot, principalement, fourmille d'erreurs. Le duc de
Nevers n'était pas absent. Il opina au conseil avant la Saint-Barthélémy. Et
Henri de Navarre ne suivit pas la procession quatre jours après. Et Henri III ne
revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs, combien de rengaines, le miracle
de l'aubépine, le balcon de Charles IX, les gants empoisonnés de Jeanne
d'Albret. Pécuchet n'eut plus confiance en Dumas.
Il perdit même tout respect pour Walter Scott, à cause des bévues de son
Quentin Durward. Le meurtre de l'évêque de Liège est avancé de quinze ans. La
femme de Robert de Lamarck était Jeanne d'Arschel et non Hameline de Croy. Loin
d'être tué par un soldat, il fut mis à mort par Maximilien, et la figure du
Téméraire, quand on trouva son cadavre, n'exprimait aucune menace, puisque les
loups l'avaient à demi dévorée.
Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott, mais finit par s'ennuyer de la
répétition des mêmes effets. L'héroïne, ordinairement, vit à la campagne avec
son père, et l'amoureux, un enfant volé, est rétabli dans ses droits et triomphe
de ses rivaux. Il y a toujours un mendiant philosophe, un châtelain bourru, des
jeunes filles pures, des valets facétieux et d'interminables dialogues, une
pruderie bête, manque complet de profondeur.
En haine du bric-à-brac, Bouvard prit George Sand.
Il s'enthousiasma pour les belles adultères et les nobles amants, aurait
voulu être Jacques, Simon, Bénédict, Lélio, et habiter Venise ! Il poussait des
soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait lui- même changé.
Pécuchet, travaillant la littérature historique, étudiait les pièces de
théâtre. Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne, plusieurs
Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des marquises de Pompadour,
et des conspirations de Cellamare !
Presque toutes lui parurent encore plus bêtes que les romans. Car il existe
pour le théâtre une histoire convenue, que rien ne peut détruire. Louis XI ne
manquera pas de s'agenouiller devant les figurines de son chapeau ; Henri IV
sera constamment jovial ; Marie Stuart pleureuse, Richelieu cruel -- enfin, tous
les caractères se montrent d'un seul bloc, par amour des idées simples et
respect de l'ignorance -- si bien que le dramaturge, loin d'élever abaisse, au
lieu d'instruire abrutit.
Comme Bouvard lui avait vanté George Sand, Pécuchet se mit à lire Consuelo,
Horace, Mauprat, fut séduit par la défense des opprimés, le côté social, et
républicain, les thèses.
Suivant Bouvard, elles gâtaient la fiction et il demanda au cabinet de
lecture des romans d'amour.
A haute voix et l'un après l'autre, ils parcoururent La Nouvelle Héloïse,
Delphine, Adolphe, Ourika. Mais les bâillements de celui qui écoutait gagnaient
son compagnon, dont les mains bientôt laissaient tomber le livre par terre. Ils
reprochaient à tous ceux-là de ne rien dire sur le milieu, l'époque, le costume
des personnages. Le coeur seul est traité ; toujours du sentiment ! comme si le
monde ne contenait pas autre chose !
Ensuite, ils tâtèrent des romans humoristiques ; tels que Le Voyage autour de
ma chambre, par Xavier de Maistre, Sous les Tilleuls, d'Alphonse Karr. Dans ce
genre de livres, on doit interrompre la narration pour parler de son chien, de
ses pantoufles, ou de sa maîtresse. Un tel sans-gêne, d'abord les charma, puis
leur parut stupide ; -- car l'auteur efface son oeuvre en y étalant sa personne.
Par besoin de dramatique, ils se plongèrent dans les romans d'aventures,
l'intrigue les intéressait d'autant plus qu'elle était enchevêtrée,
extraordinaire et impossible. Ils s'évertuaient à prévoir les dénouements,
devinrent là dessus très forts, et se lassèrent d'une amusette, indigne
d'esprits sérieux.
L'oeuvre de Balzac les émerveilla, tout à la fois comme une Babylone, et
comme des grains de poussière sous le microscope. Dans les choses les plus
banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas soupçonné la vie
moderne aussi profonde.
-- "Quel observateur !" s'écriait Bouvard.
-- "Moi je le trouve chimérique" finit par dire Pécuchet. "Il croit aux
sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est ébloui par les coquins,
vous remue les millions comme des centimes, et ses bourgeois ne sont pas des
bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce qui est plat, et décrire tant
de sottises ? Il a fait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre
sur les machines à imprimer. Comme un certain Ricard avait fait "le cocher de
fiacre", "le porteur d'eau", "le marchand de coco". Nous en aurons sur tous les
métiers et sur toutes les provinces, puis sur toutes les villes et les étages de
chaque maison et chaque individu, ce qui ne sera plus de la littérature, mais de
la statistique ou de l'ethnographie."
Peu importait à Bouvard le procédé. Il voulait s'instruire, descendre plus
avant dans la connaissance des moeurs. Il relut Paul de Kock, feuilleta de vieux
ermites de la Chaussée d'Antin.
-- "Comment perdre son temps à des inepties pareilles ? " disait Pécuchet.
-- "Mais par la suite, ce sera fort curieux, comme documents."
-- "Va te promener avec tes documents ! Je demande quelque chose qui
m'exalte, qui m'enlève aux misères de ce monde !"
Et Pécuchet, porté à l'idéal tourna Bouvard, insensiblement vers la Tragédie.
Le lointain où elle se passe, les intérêts qu'on y débat et la condition de
ses personnages leur imposaient comme un sentiment de grandeur.
Un jour, Bouvard prit Athalie, et débita le songe tellement bien, que
Pécuchet voulut à son tour l'essayer. -- Dès la première phrase, sa voix se
perdit dans une espèce de bourdonnement. Elle était monotone, et bien que forte,
indistincte.
Bouvard, plein d'expérience lui conseilla, pour l'assouplir, de la déployer
depuis le ton le plus bas jusqu'au plus haut, et de la replier, -- émettant deux
gammes, l'une montante, l'autre descendante ; -- et lui-même se livrait à cet
exercice, le matin dans son lit, couché sur le dos, selon le précepte des Grecs.
Pécuchet, pendant ce temps-là, travaillait de la même façon ; leur porte était
close -- et ils braillaient séparément.
Ce qui leur plaisait de la Tragédie, c'était l'emphase, les discours sur la
Politique, les maximes de perversité.
Ils apprirent par coeur les dialogues les plus fameux de Racine et de
Voltaire et ils les déclamaient dans le corridor. Bouvard, comme au
Théâtre-Français, marchait la main sur l'épaule de Pécuchet en s'arrêtant par
intervalles, et roulait ses yeux, ouvrait les bras, accusait les destins. Il
avait de beaux cris de douleur dans le Philoctète de La Harpe, un joli hoquet
dans Gabrielle de Vergy -- et quand il faisait Denys tyran de Syracuse une
manière de considérer son fils en l'appelant "Monstre, digne de moi !" qui était
vraiment terrible. Pécuchet en oubliait son rôle. Les moyens lui manquaient, non
la bonne volonté.
Une fois dans la Cléopâtre de Marmontel, il imagina de reproduire le
sifflement de l'aspic, tel qu'avait dû le faire l'automate inventé exprès par
Vaucanson. Cet effet manqué les fit rire jusqu'au soir. La Tragédie tomba dans
leur estime.
Bouvard en fut las le premier, et y mettant de la franchise démontra combien
elle est artificielle et podagre : la niaiserie de ses moyens, l'absurdité des
confidents.
Ils abordèrent la Comédie -- qui est l'école des nuances. Il faut disloquer
la phrase, souligner les mots, peser les syllabes. Pécuchet n'en put venir à
bout -- et échoua complètement dans Célimène.
Du reste, il trouvait les amoureux bien froids, les raisonneurs assommants,
les valets intolérables, Clitandre et Sganarelle aussi faux qu'Égisthe et
qu'Agamemnon.
Restait la Comédie sérieuse, ou tragédie bourgeoise, celle où l'on voit des
pères de famille désolés, des domestiques sauvant leurs maîtres, des richards
offrant leur fortune, des couturières innocentes et d'infâmes suborneurs, genre
qui se prolonge de Diderot jusqu'à Pixérécourt. Toutes ces pièces prêchant la
vertu les choquèrent comme triviales.
Le drame de 1830 les enchanta par son mouvement, sa couleur, sa jeunesse. Ils
ne faisaient guère de différence entre Victor Hugo, Dumas, ou Bouchardy ; -- et
la diction ne devait plus être pompeuse ou fine, -- mais lyrique, désordonnée.
Un jour que Bouvard tâchait de faire comprendre à Pécuchet le jeu de Frédéric
Lemaître, Mme Bordin se montra tout à coup avec son châle vert, et un volume de
Pigault-Lebrun qu'elle rapportait, ces messieurs ayant l'obligeance de lui
prêter des romans, quelquefois.
-- "Mais continuez !" car elle était là depuis une minute, et avait plaisir à
les entendre.
Ils s'excusèrent. Elle insistait.
-- "Mon Dieu !" dit Bouvard "rien ne nous empêche !..."
Pécuchet allégua, par fausse honte, qu'ils ne pouvaient jouer à l'improviste,
sans costume.
-- "Effectivement ! nous aurions besoin de nous déguiser." Et Bouvard chercha
un objet quelconque, ne trouva que le bonnet grec, et le prit.
Comme le corridor manquait de largeur, ils descendirent dans le salon.
Des araignées couraient le long des murs -- et les spécimens géologiques
encombrant le sol avaient blanchi de leur poussière le velours des fauteuils. On
étala sur le moins malpropre un torchon pour que Mme Bordin pût s'asseoir.
Il fallait lui servir quelque chose de bien. Bouvard était partisan de La
Tour de Nesle. Mais Pécuchet avait peur des rôles qui demandent trop d'action.
-- "Elle aimera mieux du classique ! Phèdre par exemple ? "
-- "Soit."
Bouvard conta le sujet. -- "C'est une reine, dont le mari, a, d'une autre
femme, un fils. Elle est devenue folle du jeune homme -- y sommes-nous ? En
route !"
Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée,
Je l'aime !
Et parlant au profil de Pécuchet, il admirait son port, son visage, "cette
tête charmante", se désolait de ne l'avoir pas rencontré sur la flotte des
Grecs, aurait voulu se perdre avec lui dans le labyrinthe.
La mèche du bonnet rouge s'inclinait amoureusement ; -- et sa voix
tremblante, et sa figure bonne conjuraient le cruel de prendre en pitié sa
flamme. Pécuchet, en se détournant, haletait pour marquer de l'émotion.
Mme Bordin immobile écarquillait les yeux, comme devant les faiseurs de
tours. Mélie écoutait derrière la porte. Gorju, en manches de chemise, les
regardait par la fenêtre.
Bouvard entama la seconde tirade. Son jeu exprimait le délire des sens, le
remords, le désespoir, et il se rua sur le glaive idéal de Pécuchet avec tant de
violence que trébuchant dans les cailloux, il faillit tomber par terre.
-- "Ne faites pas attention ! Puis, Thésée arrive, et elle s'empoisonne !"
-- "Pauvre femme !" dit Mme Bordin.
Ensuite ils la prièrent de leur désigner un morceau.
Le choix l'embarrassait. Elle n'avait vu que trois pièces : Robert le Diable
dans la capitale, le Jeune Mari à Rouen -- et une autre à Falaise qui était bien
amusante et qu'on appelait La Brouette du Vinaigrier.
Enfin Bouvard lui proposa la grande scène de Tartuffe, au troisième acte.
Pécuchet crut une explication nécessaire :
"Il faut savoir que Tartuffe..."
Mme Bordin l'interrompit. "On sait ce que c'est qu'un Tartuffe !"
Bouvard eût désiré, pour un certain passage, une robe.
-- "Je ne vois que la robe de moine" dit Pécuchet.
-- "N'importe ! mets-la !"
Il reparut avec elle, et un Molière.
Le commencement fut médiocre. Mais Tartuffe venant à caresser les genoux
d'Elmire, Pécuchet prit un ton de gendarme.
-- "Que fait là votre main ? "
Bouvard bien vite répliqua d'une voix sucrée :
-- "Je tâte votre habit, l'étoffe en est moelleuse." Et il dardait ses
prunelles, tendait la bouche, reniflait, avait un air extrêmement lubrique,
finit même par s'adresser à Mme Bordin.
Les regards de cet homme la gênaient -- et quand il s'arrêta, humble et
palpitant, elle cherchait presque une réponse.
Pécuchet eut recours au livre : -- "La déclaration est tout à fait galante."
-- "Ah ! oui", s'écria-t-elle, "c'est un fier enjôleur."
-- "N'est-ce pas ? " reprit fièrement Bouvard. "Mais en voilà une autre, d'un
chic plus moderne", et ayant défait sa redingote, il s'accroupit sur un moellon
et déclama la tête renversée.
Des flammes de tes yeux inonde ma paupière.
Chante-moi quelque chant, comme parfois, le soir,
Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton oeil noir.
-- "Ca me ressemble" pensa-t-elle.
Soyons heureux ! buvons! car la coupe est remplie,
Car cette heure est à nous, et le reste est folie.
-- "Comme vous êtes drôle !"
Et elle riait d'un petit rire, qui lui remontait la gorge et découvrait ses
dents.
N'est-ce pas qu'il est doux
D'aimer, et de savoir qu'on vous aime à genoux ?
Il s'agenouilla.
-- "Finissez donc !"
Oh ! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,
Doña Sol ! ma beauté ! mon amour !
-- "Ici on entend les cloches, un montagnard les dérange."
-- "Heureusement ! car sans cela...!" Et Mme Bordin sourit, au lieu de
terminer sa phrase. Le jour baissait. Elle se leva.
Il avait plu tout à l'heure -- et le chemin par la hêtrée n'étant pas facile,
mieux valait s'en retourner par les champs. Bouvard l'accompagna dans le jardin,
pour lui ouvrir la porte.
D'abord, ils marchèrent le long des quenouilles, sans parler. Il était encore
ému de sa déclamation ; -- et elle éprouvait au fond de l'âme comme une
surprise, un charme qui venait de la Littérature. L'Art, en de certaines
occasions, ébranle les esprits médiocres ; -- et des mondes peuvent être révélés
par ses interprètes les plus lourds.
Le soleil avait reparu, faisait luire les feuilles, jetait des taches
lumineuses dans les fourrés, çà et là. Trois moineaux avec de petits cris
sautillaient sur le tronc d'un vieux tilleul abattu. Une épine en fleurs étalait
sa gerbe rose, des lilas alourdis se penchaient.
-- "Ah ! cela fait bien !" dit Bouvard, en humant l'air à pleins poumons.
-- "Aussi, vous vous donnez un mal !"
-- "Ce n'est pas que j'aie du talent, mais pour du feu, j'en possède."
-- "On voit" reprit-elle -- et mettant un espace entre les mots "que vous
avez... aimé... autrefois."
-- "Autrefois, seulement -- vous croyez !"
Elle s'arrêta.
-- "Je n'en sais rien."
-- "Que veut-elle dire ? " Et Bouvard sentait battre son coeur.
Une flaque au milieu du sable obligeant à un détour, les fit monter sous la
charmille.
Alors ils causèrent de la représentation.
-- "Comment s'appelle votre dernier morceau ? "
-- "C'est tiré de Hernani, un drame."
-- "Ah !" puis lentement, et se parlant à elle-même "ce doit être bien
agréable, un monsieur qui vous dit des choses pareilles, -- pour tout de bon."
-- "Je suis à vos ordres" répondit Bouvard.
-- "Vous ? "
-- "Oui ! moi !"
-- "Quelle plaisanterie !"
-- "Pas le moins du monde !"
Et ayant jeté un regard autour d'eux, il la prit à la ceinture, par derrière,
et la baisa sur la nuque, fortement.
Elle devint très pâle comme si elle allait s'évanouir -- et s'appuya d'une
main contre un arbre ; puis, ouvrit les paupières, et secoua la tête.
-- "C'est passé."
Il la regardait, avec ébahissement.
La grille ouverte, elle monta sur le seuil de la petite porte. Une rigole
coulait de l'autre côté. Elle ramassa tous les plis de sa jupe, et se tenait au
bord, indécise.
-- "Voulez-vous mon aide ? "
-- "Inutile !"
-- "Pourquoi ? "
-- "Ah ! vous êtes trop dangereux !"
Et, dans le saut qu'elle fit, son bas blanc parut.
Bouvard se blâma d'avoir raté l'occasion. Bah ! elle se retrouverait ; -- et
puis les femmes ne sont pas toutes les mêmes. Il faut brusquer les unes,
l'audace vous perd avec les autres. En somme, il était content de lui ; -- et
s'il ne confia pas son espoir à Pécuchet, ce fut dans la peur des observations,
et nullement par délicatesse.
A partir de ce jour-là, ils déclamèrent souvent devant Mélie et Gorju tout en
regrettant de n'avoir pas un théâtre de société.
La petite bonne s'amusait sans y rien comprendre, ébahie du langage, fascinée
par le ronron des vers. Gorju applaudissait les tirades philosophiques des
tragédies et tout ce qui était pour le peuple dans les mélodrames ; -- si bien
que charmés de son goût ils pensèrent à lui donner des leçons, pour en faire
plus tard un acteur. Cette perspective éblouissait l'ouvrier.
Le bruit de leurs travaux s'était répandu. Vaucorbeil leur en parla d'une
façon narquoise. Généralement on les méprisait.
Ils s'en estimaient davantage. Ils se sacrèrent artistes. Pécuchet porta des
moustaches, et Bouvard ne trouva rien de mieux, avec sa mine ronde et sa
calvitie, que de se faire "une tête à la Béranger !"
Enfin, ils résolurent de composer une pièce.
Le difficile c'était le sujet.
Ils le cherchaient en déjeunant, et buvaient du café, liqueur indispensable
au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ensuite, ils allaient dormir sur
leur lit ; après quoi, ils descendaient dans le verger, s'y promenaient, enfin
sortaient pour trouver dehors l'inspiration, cheminaient côte à côte, et
rentraient exténués.
Ou bien, ils s'enfermaient à double tour, Bouvard nettoyait la table, mettait
du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au plafond, pendant
que Pécuchet dans le fauteuil, méditait les jambes droites et la tête basse.
Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d'une idée ; au moment de
la saisir, elle avait disparu.
Mais il existe des méthodes pour découvrir des sujets. On prend un titre, au
hasard, et un fait en découle ; on développe un proverbe, on combine des
aventures en une seule. Pas un de ces moyens n'aboutit. Ils feuilletèrent
vainement des recueils d'anecdotes, plusieurs volumes des causes célèbres, un
tas d'histoires.
Et ils rêvaient d'être joués à l'Odéon, pensaient aux spectacles,
regrettaient Paris.
-- "J'étais fait pour être auteur, et ne pas m'enterrer à la campagne !"
disait Bouvard.
-- "Moi de même" répondait Pécuchet.
Une illumination lui vint : s'ils avaient tant de mal, c'est qu'ils ne
savaient pas les règles.
Ils les étudièrent, dans La Pratique du Théâtre par d'Aubignac, et dans
quelques ouvrages moins démodés.
On y débat des questions importantes : Si la comédie peut s'écrire en vers,
-- si la tragédie n'excède point les bornes en tirant sa fable de l'histoire
moderne, -- si les héros doivent être vertueux, -- quel genre de scélérats elle
comporte, -- jusqu'à quel point les horreurs y sont permises ? Que les détails
concourent à un seul but, que l'intérêt grandisse, que la fin réponde au
commencement, sans doute !
Inventez des ressorts qui puissent m'attacher, dit Boileau.
Par quel moyen inventer des ressorts ?
Que dans tous vos discours la passion émue
Aille chercher le coeur, l'échauffe et le remue.
Comment chauffer le coeur ?
Donc les règles ne suffisent pas. Il faut, de plus, le génie.
Et le génie ne suffit pas. Corneille, suivant l'Académie française, n'entend
rien au théâtre. Geoffroy dénigra Voltaire. Racine fut bafoué par Subligny. La
Harpe rugissait au nom de Shakespeare.
La vieille critique les dégoûtant, ils voulurent connaître la nouvelle, et
firent venir les comptes rendus de pièces, dans les journaux.
Quel aplomb ! Quel entêtement ! Quelle improbité ! Des outrages à des
chefs-d'oeuvre, des révérences faites à des platitudes -- et les âneries de ceux
qui passent pour savants et la bêtise des autres que l'on proclame spirituels !
C'est peut-être au Public qu'il faut s'en rapporter ?
Mais des oeuvres applaudies parfois leur déplaisaient, et dans les sifflées
quelque chose leur agréait.
Ainsi, l'opinion des gens de goût est trompeuse et le jugement de la foule
inconcevable.
Bouvard posa le dilemme à Barberou. Pécuchet, de son côté, écrivit à
Dumouchel.
L'ancien commis-voyageur s'étonna du ramollissement causé par la province,
son vieux Bouvard tournait à la bedolle, bref "n'y était plus du tout".
Le théâtre est un objet de consommation comme un autre. Cela rentre dans
l'article-Paris. On va au spectacle pour se divertir. Ce qui est bien, c'est ce
qui amuse.
-- "Mais imbécile" s'écria Pécuchet "ce qui t'amuse n'est pas ce qui m'amuse
-- et les autres et toi-même s'en fatigueront plus tard. Si les pièces sont
absolument écrites pour être jouées, comment se fait-il que les meilleures
soient toujours lues ? " Et il attendit la réponse de Dumouchel.
Suivant le professeur, le sort immédiat d'une pièce ne prouvait rien. Le
Misanthrope et Athalie tombèrent. Zaïre n'est plus comprise. Qui parle
aujourd'hui de Ducange et de Picard ? -- Et il rappelait tous les grands succès
contemporains, depuis Fanchon la Vielleuse jusqu'à Gaspardo le Pêcheur,
déplorait la décadence de notre scène. Elle a pour cause le mépris de la
Littérature -- ou plutôt du style.
Alors, ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style ? -- et grâce
à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret de tous ses
genres.
Comment on obtient le majestueux, le tempéré, le naïf, les tournures qui sont
nobles, les mots qui sont bas. Chiens se relève par dévorants. Vomir ne
s'emploie qu'au figuré. Fièvre s'applique aux passions. Vaillance est beau en
vers.
-- "Si nous faisions des vers ? " dit Pécuchet.
-- "Plus tard ! Occupons-nous de la prose, d'abord."
On recommande formellement de choisir un classique pour se mouler sur lui
mais tous ont leurs dangers -- et non seulement ils ont péché par le style --
mais encore par la langue.
Une telle assertion déconcerta Bouvard et Pécuchet et ils se mirent à étudier
la grammaire.
Avons-nous dans notre idiome des articles définis et indéfinis comme en latin
? Les uns pensent que oui, les autres que non. Ils n'osèrent se décider.
Le sujet s'accorde toujours avec le verbe, sauf les occasions où le sujet ne
s'accorde pas.
Nulle distinction autrefois entre l'adjectif verbal et le participe présent,
mais l'Académie en pose une peu commode à saisir.
Ils furent bien aises d'apprendre que leur, pronom, s'emploie pour les
personnes mais aussi pour les choses, tandis que où et en s'emploient pour les
choses et quelquefois pour les personnes.
Doit-on dire "cette femme a l'air bon" ou "l'air bonne" ? -- "une bûche de
bois sec" ou "de bois sèche" -- "ne pas laisser de" ou "que de" -- "une troupe
de voleurs survint", ou "survinrent" ?
Autres difficultés : "Autour" et "à l'entour" dont Racine et Boileau ne
voyaient pas la différence -- "imposer" ou "en imposer" synonymes chez Massillon
et chez Voltaire ; "croasser" et "coasser" confondus par La Fontaine, qui
pourtant savait reconnaître un corbeau d'une grenouille.
Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord ; ceux-ci voyant une beauté,
où ceux-là découvrent une faute. Ils admettent des principes dont ils repoussent
les conséquences, proclament les conséquences dont ils refusent les principes,
s'appuient sur la tradition, rejettent les maîtres, et ont des raffinements
bizarres. Ménage au lieu de lentilles et cassonade préconise nentilles et
castonade. Bouhours jérarchie et non pas hiérarchie, et M. Chapsal les oeils de
la soupe.
Pécuchet surtout fut ébahi par Génin. Comment ? des z'annetons vaudrait mieux
que des hannetons, des z'aricots que des haricots -- et sous Louis XIV, on
prononçait Roume et M. de Loune pour Rome et M. de Lionne !
Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais il n'y eut
d'orthographe positive, et qu'il ne saurait y en avoir.
Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une
illusion.
En ce temps-là, d'ailleurs, une rhétorique nouvelle annonçait qu'il faut
écrire comme on parle et que tout sera bien pourvu qu'on ait senti, observé.
Comme ils avaient senti et croyaient avoir observé, ils se jugèrent capables
d'écrire. Une pièce est gênante par l'étroitesse du cadre ; mais le roman a plus
de libertés. Pour en faire un, ils cherchèrent dans leurs souvenirs.
Pécuchet se rappela un de ses chefs de bureau, un très vilain monsieur, et il
ambitionnait de s'en venger par un livre.
Bouvard avait connu à l'estaminet, un vieux maître d'écriture ivrogne et
misérable. Rien ne serait drôle comme ce personnage.
Au bout de la semaine, ils imaginèrent de fondre ces deux sujets, en un seul
-- en demeuraient là, passèrent aux suivants : -- une femme qui cause le malheur
d'une famille -- une femme, son mari et son amant -- une femme qui serait
vertueuse par défaut de conformation, un ambitieux, un mauvais prêtre.
Ils tâchaient de relier à ces conceptions incertaines des choses fournies par
leur mémoire, retranchaient, ajoutaient. Pécuchet était pour le sentiment et
l'idée, Bouvard pour l'image et la couleur -- et ils commençaient à ne plus
s'entendre, chacun s'étonnant que l'autre fût si borné.
La science qu'on nomme esthétique, trancherait peut-être leurs différends. Un
ami de Dumouchel, professeur de philosophie, leur envoya une liste d'ouvrages
sur la matière. Ils travaillaient à part, et se communiquaient leurs réflexions.
D'abord qu'est-ce que le Beau ?
Pour Schelling c'est l'infini s'exprimant par le fini, pour Reid une qualité
occulte, pour Jouffroy un trait indécomposable, pour De Maistre ce qui plaît à
la vertu ; pour le P. André, ce qui convient à la Raison.
Et il existe plusieurs sortes de Beau : un beau dans les sciences, la
géométrie est belle, un beau dans les moeurs, on ne peut nier que la mort de
Socrate ne soit belle. Un beau dans le règne animal. La Beauté du chien consiste
dans son odorat. Un cochon ne saurait être beau, vu ses habitudes immondes ; un
serpent non plus, car il éveille en nous des idées de bassesse. Les fleurs, les
papillons, les oiseaux peuvent être beaux. Enfin la condition première du Beau,
c'est l'unité dans la variété, voilà le principe.
-- "Cependant" dit Bouvard "deux yeux louches sont plus variés que deux yeux
droits et produisent moins bon effet, -- ordinairement."
Ils abordèrent la question du sublime.
Certains objets, sont d'eux-mêmes sublimes, le fracas d'un torrent, des
ténèbres profondes, un arbre battu par la tempête. Un caractère est beau quand
il triomphe, et sublime quand il lutte.
-- "Je comprends" dit Bouvard "le Beau est le Beau, et le Sublime le très
Beau."
Comment les distinguer ?
-- "Au moyen du tact" répondit Pécuchet.
-- "Et le tact, d'où vient-il ? "
-- "Du goût !"
-- "Qu'est-ce que le goût ? "
On le définit un discernement spécial, un jugement rapide, l'avantage de
distinguer certains rapports.
-- "Enfin le goût c'est le goût, -- et tout cela ne dit pas la manière d'en
avoir."
Il faut observer les bienséances ; mais les bienséances varient ; -- et si
parfaite que soit une oeuvre, elle ne sera pas toujours irréprochable. -- Il y
a, pourtant, un Beau indestructible, et dont nous ignorons les lois, car sa
genèse est mystérieuse.
Puisqu'une idée ne peut se traduire par toutes les formes, nous devons
reconnaître des limites entre les Arts, et dans chacun des Arts plusieurs
genres. Mais des combinaisons surgissent où le style de l'un entrera dans
l'autre sous peine de dévier du but, de ne pas être vrai.
L'application trop exacte du Vrai nuit à la Beauté, et la préoccupation de la
Beauté empêche le Vrai. Cependant, sans idéal pas de Vrai ; -- c'est pourquoi
les types sont d'une réalité plus continue que les portraits. L'Art, d'ailleurs,
ne traite que la vraisemblance -- mais la vraisemblance dépend de qui l'observe,
est une chose relative, passagère.
Ils se perdaient ainsi dans les raisonnements. Bouvard, de moins en moins,
croyait à l'esthétique.
-- "Si elle n'est pas une blague, sa rigueur se démontrera par des exemples.
Or, écoute." Et il lut une note, qui lui avait demandé bien des recherches.
"Bouhours accuse Tacite de n'avoir pas la simplicité que réclame l'Histoire.
M. Droz, un professeur, blâme Shakespeare pour son mélange du sérieux et du
bouffon, Nisard, autre professeur, trouve qu'André Chénier est comme poète
au-dessous du XVIIe siècle, Blair, Anglais, déplore dans Virgile le tableau des
harpies. Marmontel gémit sur les licences d'Homère. Lamotte n'admet point
l'immoralité de ses héros, Vida s'indigne de ses comparaisons. Enfin, tous les
faiseurs de rhétoriques, de poétiques et d'esthétiques me paraissent des
imbéciles !"
-- "Tu exagères !" dit Pécuchet.
Des doutes l'agitaient -- car si les esprits médiocres (comme observe Longin)
sont incapables de fautes, les fautes appartiennent aux maîtres, et on devra les
admirer ? C'est trop fort ! Cependant les maîtres sont les maîtres ! Il aurait
voulu faire s'accorder les doctrines avec les oeuvres, les critiques et les
poètes, saisir l'essence du Beau ; -- et ces questions le travaillèrent
tellement que sa bile en fut remuée. Il y gagna une jaunisse.
Elle était à son plus haut période, quand Marianne la cuisinière de Mme
Bordin vint demander à Bouvard un rendez-vous pour sa maîtresse.
La veuve n'avait pas reparu depuis la séance dramatique. Était-ce une avance
? Mais pourquoi l'intermédiaire de Marianne ? -- Et pendant toute la nuit,
l'imagination de Bouvard s'égara.
Le lendemain, vers deux heures, il se promenait dans le corridor et regardait
de temps à autre par la fenêtre ; un coup de sonnette retentit. C'était le
notaire.
Il traversa la cour, monta l'escalier, se mit dans le fauteuil -- et les
premières politesses échangées, dit que las d'attendre Mme Bordin, il avait pris
les devants. Elle désirait lui acheter les Écalles.
Bouvard sentit comme un refroidissement et passa dans la chambre de Pécuchet.
Pécuchet ne sut que répondre. Il était soucieux ; -- M. Vaucorbeil devant
venir tout à l'heure.
Enfin, elle arriva. Son retard s'expliquait par l'importance de sa toilette :
un cachemire, un chapeau, des gants glacés, la tenue qui sied aux occasions
sérieuses.
Après beaucoup d'ambages, elle demanda si mille écus ne seraient pas
suffisants ?
-- "Un acre ! Mille écus ? jamais !"
Elle cligna ses paupières : -- "Ah ! pour moi !"
Et tous les trois restaient silencieux. M. de Faverges entra.
Il tenait sous le bras, comme un avoué, une serviette de maroquin -- et en la
posant sur la table :
-- "Ce sont des brochures ! Elles ont trait à la Réforme -- question brûlante
; -- mais voici une chose qui vous appartient sans doute ? " Et il tendit à
Bouvard le second volume des Mémoires du Diable.
Mélie, tout à l'heure, le lisait dans la cuisine ; et comme on doit
surveiller les moeurs de ces gens-là, il avait cru bien faire en confisquant le
livre.
Bouvard l'avait prêté à sa servante. On causa des romans.
Mme Bordin les aimait, quand ils n'étaient pas lugubres.
-- "Les écrivains" dit M. de Faverges "nous peignent la vie sous des couleurs
flatteuses !"
-- "Il faut peindre !" objecta Bouvard.
-- "Alors, on n'a plus qu'à suivre l'exemple !..."
-- "Il ne s'agit pas d'exemple !"
-- "Au moins, conviendrez-vous qu'ils peuvent tomber entre les mains d'une
jeune fille. Moi, j'en ai une."
-- "Charmante !" dit le notaire, en prenant la figure qu'il avait les jours
de contrat de mariage.
-- "Eh bien, à cause d'elle, ou plutôt des personnes qui l'entourent, je les
prohibe dans ma maison, car le Peuple, cher monsieur !..."
-- "Qu'a-t-il fait, le Peuple ? " dit Vaucorbeil, paraissant tout à coup sur
le seuil.
Pécuchet, qui avait reconnu sa voix, vint se mêler à la compagnie.
-- "Je soutiens" reprit le comte "qu'il faut écarter de lui certaines
lectures."
Vaucorbeil répliqua : -- "Vous n'êtes donc pas pour l'instruction ? "
-- "Si fait ! Permettez ? "
-- "Quand tous les jours" dit Marescot "on attaque le gouvernement !"
-- "Où est le mal ? "
Et le gentilhomme et le médecin se mirent à dénigrer Louis-Philippe,
rappelant l'affaire Pritchard, les lois de septembre contre la liberté de la
presse.
-- "Et celle du théâtre !" ajouta Pécuchet.
Marescot n'y tenait plus. -- "Il va trop loin, votre théâtre !"
-- "Pour cela, je vous l'accorde !" dit le comte ; "des pièces qui exaltent
le suicide !"
-- "Le suicide est beau! -- témoin Caton", objecta Pécuchet.
Sans répondre à l'argument, M. de Faverges stigmatisa ces oeuvres, où l'on
bafoue les choses les plus saintes, la famille, la propriété, le mariage !
-- "Eh bien, et Molière ? " dit Bouvard.
Marescot, homme de goût, riposta que Molière ne passerait plus -- et
d'ailleurs était un peu surfait.
-- "Enfin" dit le comte "Victor Hugo a été sans pitié -- oui sans pitié, pour
Marie-Antoinette, en traînant sur la claie, le type de la Reine dans le
personnage de Marie Tudor !"
-- "Comment !" s'écria Bouvard "moi -- auteur -- je n'ai pas le droit..."
-- "Non, monsieur, vous n'avez pas le droit de nous montrer le crime sans
mettre à côté un correctif, sans nous offrir une leçon."
Vaucorbeil trouvait aussi que l'Art devait avoir un but : viser à
l'amélioration des masses ! "Chantez-nous la science, nos découvertes, le
patriotisme" et il admirait Casimir Delavigne.
Mme Bordin vanta le marquis de Foudras.
Le notaire reprit : -- "Mais la langue, y pensez-vous ? "
-- "La langue ? comment ? "
-- "On vous parle du style !" cria Pécuchet. "Trouvez-vous ses ouvrages bien
écrits ? "
-- "Sans doute, fort intéressants !"
Il leva les épaules -- et elle rougit sous l'impertinence.
Plusieurs fois, Mme Bordin avait tâché de revenir à son affaire. Il était
trop tard pour la conclure. Elle sortit au bras de Marescot.
Le comte distribua ses pamphlets, en recommandant de les propager.
Vaucorbeil allait partir, quand Pécuchet l'arrêta.
-- "Vous m'oubliez, Docteur !"
Sa mine jaune était lamentable, avec ses moustaches, et ses cheveux noirs qui
pendaient sous un foulard mal attaché.
-- "Purgez-vous" dit le médecin ; et lui donnant deux petites claques comme à
un enfant : "Trop de nerfs, trop artiste !"
Cette familiarité lui fit plaisir. Elle le rassurait ; -- et dès qu'ils
furent seuls :
-- "Tu crois que ce n'est pas sérieux ? "
-- "Non ! bien sûr !"
Ils résumèrent ce qu'ils venaient d'entendre. La moralité de l'Art se
renferme pour chacun dans le côté qui flatte ses intérêts. On n'aime pas la
Littérature.
Ensuite ils feuilletèrent les imprimés du Comte. Tous réclamaient le suffrage
universel.
-- "Il me semble" dit Pécuchet "que nous aurons bientôt du grabuge ? " Car il
voyait tout en noir, peut- être à cause de sa jaunisse.
CHAPITRE VI
Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par un individu
venant de Falaise, que Paris était couvert de barricades -- et le lendemain, la
proclamation de la République fut affichée sur la mairie.
Ce grand événement stupéfia les bourgeois.
Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d'appel, la Cour des
Comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires, l'Ordre des avocats,
le Conseil d'État, l'Université, les généraux et M. de la Rochejacquelein
lui-même donnaient leur adhésion au Gouvernement Provisoire, les poitrines se
desserrèrent ; -- et comme à Paris on plantait des arbres de la liberté, le
Conseil municipal décida qu'il en fallait à Chavignolles.
Bouvard en offrit un, réjoui dans son patriotisme par le triomphe du Peuple
-- quant à Pécuchet, la chute de la Royauté confirmait trop ses prévisions pour
qu'il ne fût pas content.
Gorju, leur obéissant avec zèle, déplanta un des peupliers qui bordaient la
prairie au-dessous de la Butte, et le transporta jusqu'au "Pas de la Vaque", à
l'entrée du bourg, endroit désigné.
Avant l'heure de la cérémonie, tous les trois attendaient le cortège.
Un tambour retentit, une croix d'argent se montra ; ensuite, parurent deux
flambeaux que tenaient des chantres, et M. le curé avec l'étole, le surplis, la
chape et la barrette. Quatre enfants de choeur l'escortaient, un cinquième
portait le seau pour l'eau bénite, et le sacristain le suivait.
Il monta sur le rebord de la fosse où se dressait le peuplier, garni de
bandelettes tricolores. On voyait en face le maire et ses deux adjoints Beljambe
et Marescot, puis les notables, M. de Faverges, Vaucorbeil, Coulon le juge de
paix, bonhomme à figure somnolente ; Heurtaux s'était coiffé d'un bonnet de
police -- et Alexandre Petit le nouvel instituteur, avait mis sa redingote, une
pauvre redingote verte, celle des dimanches. Les pompiers, que commandait Girbal
sabre au poing, formaient un seul rang ; de l'autre côté brillaient les plaques
blanches de quelques vieux shakos du temps de La Fayette -- cinq ou six, pas
plus, la garde nationale étant tombée en désuétude à Chavignolles. Des paysans
et leurs femmes, des ouvriers des fabriques voisines, des gamins, se tassaient
par derrière ; -- et Placquevent, le garde champêtre, haut de cinq pieds huit
pouces, les contenait du regard, en se promenant les bras croisés.
L'allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans la même
circonstance. Après avoir tonné contre les Rois, il glorifia la République. Ne
dit-on pas la République des Lettres, la République chrétienne ? Quoi de plus
innocent que l'une, de plus beau que l'autre ? Jésus-Christ formula notre
sublime devise ; l'arbre du peuple c'était l'arbre de la Croix. Pour que la
Religion donne ses fruits, elle a besoin de la charité -- et au nom de la
charité, l'ecclésiastique conjura ses frères de ne commettre aucun désordre, de
rentrer chez eux, paisiblement.
Puis, il aspergea l'arbuste, en implorant la bénédiction de Dieu. "Qu'il se
développe et qu'il nous rappelle l'affranchissement de toute servitude, et cette
fraternité plus bienfaisante que l'ombrage de ses rameaux ! -- Amen !"
Des voix répétèrent Amen -- et après un battement de tambour, le clergé,
poussant un Te Deum, reprit le chemin de l'église.
Son intervention avait produit un excellent effet. Les simples y voyaient une
promesse de bonheur, les patriotes une déférence, un hommage rendu à leurs
principes.
Bouvard et Pécuchet trouvaient qu'on aurait dû les remercier pour leur
cadeau, y faire une allusion, tout au moins ; -- et ils s'en ouvrirent à
Faverges et au docteur.
Qu'importaient de pareilles misères ! Vaucorbeil était charmé de la
Révolution, le Comte aussi. Il exécrait les d'Orléans. On ne les reverrait plus
; bon voyage ! Tout pour le peuple, désormais ! -- et suivi de Hurel, son
factotum, il alla rejoindre M. le curé.
Foureau marchait la tête basse, entre le notaire et l'aubergiste, vexé par la
cérémonie, ayant peur d'une émeute ; -- et instinctivement il se retournait vers
le garde champêtre, qui déplorait avec le Capitaine, l'insuffisance de Girbal,
et la mauvaise tenue de ses hommes.
Des ouvriers passèrent sur la route, en chantant la Marseillaise. Gorju, au
milieu d'eux, brandissait une canne ; Petit les escortait, l'oeil animé.
-- "Je n'aime pas cela !" dit Marescot, "on vocifère, on s'exalte !"
-- "Eh bon Dieu !" reprit Coulon, "il faut que jeunesse s'amuse !"
Foureau soupira. "Drôle d'amusement ! et puis la guillotine, au bout !" Il
avait des visions d'échafaud, s'attendait à des horreurs.
Chavignolles reçut le contrecoup des agitations de Paris. Les bourgeois
s'abonnèrent à des journaux. Le matin, on s'encombrait au bureau de la poste, et
la directrice ne s'en fût pas tirée sans le Capitaine, qui l'aidait,
quelquefois. Ensuite, on restait sur la Place, à causer.
La première discussion violente eut pour objet la Pologne.
Heurtaux et Bouvard demandaient qu'on la délivrât.
M. de Faverges pensait autrement.
-- "De quel droit irions-nous là-bas ? C'était déchaîner l'Europe contre
nous. Pas d'imprudence !" Et tout le monde l'approuvant, les deux Polonais se
turent.
Une autre fois, Vaucorbeil défendit les circulaires de Ledru-Rollin.
Foureau riposta par les 45 centimes.
Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l'esclavage.
-- "Qu'est-ce que ça me fait, l'esclavage !"
-- "Eh bien, et l'abolition de la peine de mort, en matière politique ? "
-- "Parbleu !" reprit Foureau ; "on voudrait tout abolir. Cependant qui sait
? Les locataires déjà, se montrent d'une exigence !"
-- "Tant mieux !" les propriétaires selon Pécuchet étaient favorisés. "Celui
qui possède un immeuble..."
Foureau et Marescot l'interrompirent, criant qu'il était un communiste.
-- "Moi ? communiste !"
Et tous parlaient à la fois, quand Pécuchet proposa de fonder un club !
Foureau eut la hardiesse de répondre que jamais on n'en verrait à Chavignolles.
Ensuite, Gorju réclama des fusils pour la garde nationale -- l'opinion
l'ayant désigné comme instructeur.
Les seuls fusils qu'il y eût étaient ceux des pompiers. Girbal y tenait.
Foureau ne se souciait pas d'en délivrer.
Gorju le regarda. -- "On trouve, pourtant, que je sais m'en servir" car il
joignait à toutes ses industries celle du braconnage -- et souvent M. le maire
et l'aubergiste lui achetaient un lièvre ou un lapin.
-- "Ma foi ! prenez-les !" dit Foureau.
Le soir même, on commença les exercices.
C'était sur la pelouse, devant l'église. Gorju en bourgeron bleu, une cravate
autour des reins, exécutait les mouvements d'une façon automatique. Sa voix,
quand il commandait, était brutale. -- "Rentrez les ventres !" Et tout de suite,
Bouvard s'empêchant de respirer, creusait son abdomen, tendait la croupe. -- "On
ne vous dit pas de faire un arc, nom de Dieu !" Pécuchet confondait les files et
les rangs, demi-tour à droite, demi-tour à gauche ; mais le plus lamentable
était l'instituteur : débile et de taille exiguë, avec un collier de barbe
blonde, il chancelait sous le poids de son fusil, dont la baïonnette incommodait
ses voisins.
On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers crasseux, de
vieux habits d'uniforme trop courts, laissant voir la chemise sur les flancs ;
-- et chacun prétendait "n'avoir pas le moyen de faire autrement". Une
souscription fut ouverte pour habiller les plus pauvres. Foureau lésina, tandis
que des femmes se signalèrent. Mme Bordin offrit cinq francs, malgré sa haine de
la République. M. de Faverges équipa douze hommes ; et ne manquait pas à la
manoeuvre. Puis il s'installait chez l'épicier et payait des petits verres au
premier venu.
Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait après les
ouvriers. On briguait l'avantage de leur appartenir. Ils devenaient des nobles.
Ceux du canton, pour la plupart, étaient tisserands. D'autres travaillaient
dans les manufactures d'indiennes, ou à une fabrique de papiers, nouvellement
établie.
Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate, menait boire
les intimes chez Mme Castillon.
Mais les paysans étaient plus nombreux ; et les jours de marché, M. de
Faverges se promenant sur la Place, s'informait de leurs besoins, tâchait de les
convertir à ses idées. Ils écoutaient sans répondre, comme le père Gouy, prêt à
accepter tout gouvernement, pourvu qu'on diminuât les impôts.
A force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu'on le porterait à
l'Assemblée.
M. de Faverges y pensait comme lui, -- tout en cherchant à ne pas se
compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau et Marescot. Mais le
notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi -- un rustre, un crétin. Le
docteur s'en indigna.
Fruit sec des concours, il regrettait Paris -- et c'était la conscience de sa
vie manquée qui lui donnait un air morose. Une carrière plus vaste allait se
développer -- quelle revanche ! Il rédigea une profession de foi et vint la lire
à messieurs Bouvard et Pécuchet.
Ils l'en félicitèrent ; leurs doctrines étaient les mêmes.
Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient l'histoire, pouvaient aussi
bien que lui figurer à la Chambre. Pourquoi pas ? Mais lequel devait se
présenter ? Et une lutte de délicatesse s'engagea. Pécuchet préférait à
lui-même, son ami. "Non ! non, ça te revient ! tu as plus de prestance!" --
"Peut-être" répondait Bouvard "mais toi plus de toupet !" Et sans résoudre la
difficulté, ils dressèrent des plans de conduite.
Ce vertige de la députation en avait gagné d'autres. Le Capitaine y rêvait
sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde ; et l'instituteur aussi,
dans son école, et le curé aussi entre deux prières -- tellement que parfois il
se surprenait les yeux au ciel, en train de dire : "Faites, ô mon Dieu ! que je
sois député !"
Le Docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chez Heurtaux, et lui
exposa les chances qu'il avait.
Le capitaine n'y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sans doute ; mais
peu chéri de ses confrères, et spécialement des pharmaciens. Tous clabauderaient
contre lui ; le peuple ne voulait pas d'un Monsieur ; ses meilleurs malades le
quitteraient ; -- et ayant pesé ces arguments, le médecin regretta sa faiblesse.
Dès qu'il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux militaires
on s'oblige ! Mais le garde champêtre, tout dévoué à Foureau, refusa net de le
servir.
Le curé démontra à M. de Faverges que l'heure n'était pas venue. Il fallait
donner à la République le temps de s'user.
Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu'il ne serait jamais assez fort
pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois, l'emplirent
d'incertitudes, lui ôtèrent toute confiance.
Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe le prévint que s'il
échouait, sa destitution était certaine.
Enfin, Monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille.
Donc, il ne restait que Foureau.
Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volonté pour les
fusils, son opposition au club, ses idées rétrogrades, son avarice ; -- et même
persuadèrent à Gouy qu'il voulait rétablir l'ancien régime.
Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l'exécrait d'une haine
accumulée dans l'âme de ses aïeux, pendant dix siècles -- et il tourna contre
Foureau tous ses parents et ceux de sa femme, beaux-frères, cousins,
arrière-neveux, une horde.
Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. le maire ; et le
terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sans que personne s'en doutât,
pouvaient réussir.
Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort ne trancha rien
-- et ils allèrent consulter là- dessus, le docteur.
Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rédacteur du Calvados, avait déclaré
sa candidature. La déception des deux amis fut grande ; chacun, outre la sienne,
ressentait celle de l'autre. Mais la Politique les échauffait. Le jour des
élections, ils surveillèrent les urnes. Flacardoux l'emporta.
M. le comte s'était rejeté sur la garde nationale, sans obtenir l'épaulette
de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommer Beljambe.
Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux. Il avait
négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois les manoeuvres, et émettre
des observations. N'importe ! Il trouvait monstrueux qu'on préférât un
aubergiste à un ancien Capitaine de l'Empire -- et il dit, après l'envahissement
de la Chambre au 15 mai : "Si les grades militaires se donnent comme ça dans la
capitale, je ne m'étonne plus de ce qui arrive !"
La Réaction commençait.
On croyait aux purées d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon, aux
orgies royales de Ledru-Rollin -- et comme la province prétend connaître tout ce
qui se passe à Paris, les bourgeois de Chavignolles ne doutaient pas de ces
inventions, et admettaient les rumeurs les plus absurdes.
M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendre l'arrivée en
Normandie du Comte de Chambord.
Joinville, d'après Foureau, se disposait avec ses marins, à vous réduire les
socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte serait consul.
Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient dans la
campagne.
Un dimanche (c'était dans les premiers jours de juin) un gendarme, tout à
coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d'Acqueville, Liffard, Pierre-Pont et
Saint-Rémy marchaient sur Chavignolles.
Les auvents se fermèrent, le Conseil municipal s'assembla ; -- et résolut,
pour prévenir des malheurs, qu'on ne ferait aucune résistance. La gendarmerie
fut même consignée, avec l'injonction de ne pas se montrer.
Bientôt on entendit comme un grondement d'orage. Puis le chant des Girondins
ébranla les carreaux ; -- et des hommes, bras dessus bras dessous, débouchèrent
par la route de Caen, poudreux, en sueur, dépenaillés. Ils emplissaient la
Place. Un grand brouhaha s'élevait.
Gorju et deux compagnons entrèrent dans la salle. L'un était maigre et à
figure chafouine avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient. L'autre
noir de charbon -- un mécanicien sans doute -- avait les cheveux en brosse, de
gros sourcils, et des savates de lisière. Gorju, comme un hussard, portait sa
veste sur l'épaule.
Tous les trois restaient debout -- et les Conseillers, siégeant autour de la
table couverte d'un tapis bleu, les regardaient, blêmes d'angoisse.
-- "Citoyens !" dit Gorju "il nous faut de l'ouvrage !"
Le maire tremblait ; la voix lui manqua.
Marescot répondit à sa place, que le Conseil aviserait immédiatement ; -- et
les compagnons étant sortis, on discuta plusieurs idées.
La première fut de tirer du caillou.
Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d'Angleville à Tournebu.
Celui de Bayeux rendait absolument le même service.
On pouvait curer la mare ? ce n'était pas un travail suffisant ! ou bien
creuser une seconde mare ! mais à quelle place ?
Langlois était d'avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas
d'inondation -- mieux valait, selon Beljambe, défricher les bruyères. Impossible
de rien conclure ! -- Pour calmer la foule, Coulon descendit sur le péristyle,
et annonça qu'ils préparaient des ateliers de charité.
-- "La charité ? Merci !" s'écria Gorju. "A bas les aristos ! Nous voulons le
droit au travail !"
C'était la question de l'époque. Il s'en faisait un moyen de gloire. On
applaudit.
En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avait entraîné jusque-là
-- et ils engagèrent une conversation. Rien ne pressait ; la mairie était
cernée. Le Conseil n'échapperait pas.
-- "Où trouver de l'argent ? " disait Bouvard.
-- "Chez les riches ! D'ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux."
-- "Et si on n'a pas besoin de travaux ? "
-- "On en fera, par avance !"
-- "Mais les salaires baisseront !" riposta Pécuchet. "Quand l'ouvrage vient
à manquer, c'est qu'il y a trop de produits ! -- et vous réclamez pour qu'on les
augmente !"
Gorju se mordait la moustache. -- "Cependant... avec l'organisation du
travail..."
-- "Alors le gouvernement sera le maître ? "
Quelques-uns, autour d'eux, murmurèrent : -- "Non ! non ! plus de maîtres !"
Gorju s'irrita. -- "N'importe ! on doit fournir aux travailleurs un capital
-- ou bien instituer le crédit !"
-- "De quelle manière ? "
-- "Ah ! je ne sais pas ! mais on doit instituer le crédit !"
-- "En voilà assez" dit le mécanicien ; "ils nous embêtent, ces farceurs-là
!"
Et il gravit le perron, déclarant qu'il enfoncerait la porte.
Placquevent l'y reçut, le jarret droit fléchi, les poings serrés. -- "Avance
un peu !"
Le mécanicien recula.
Une nuée de la foule parvint dans la salle ; tous se levèrent, ayant envie de
s'enfuir. Le secours de Falaise n'arrivait pas ! On déplorait l'absence de M. le
Comte. Marescot tortillait une plume. Le père Coulon gémissait. Heurtaux
s'emporta pour qu'on fît donner les gendarmes.
-- "Commandez-les !" dit Foureau.
-- "Je n'ai pas d'ordre."
Le bruit redoublait, cependant. La Place était couverte de monde ; -- et tous
observaient le premier étage de la mairie, quand à la croisée du milieu, sous
l'horloge, on vit paraître Pécuchet.
Il avait pris adroitement l'escalier de service ; -- et voulant faire comme
Lamartine, il se mit à haranguer le peuple :
-- "Citoyens !"
Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de
prestige.
L'homme au tricot l'interpella :
-- "Est-ce que vous êtes ouvrier ? "
-- "Non."
-- "Patron, alors ? "
-- "Pas davantage !"
-- "Eh bien, retirez-vous !"
-- "Pourquoi ? " reprit fièrement Pécuchet.
Et aussitôt, il disparut dans l'embrasure, empoigné par le mécanicien. Gorju
vint à son aide. -- "Laisse-le ! c'est un brave !" Ils se colletaient.
La porte s'ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama la décision municipale.
Hurel l'avait suggérée.
Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui mènerait
au château de Faverges.
C'était un sacrifice que s'imposait la commune dans l'intérêt des
travailleurs. Ils se dispersèrent.
En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreilles frappées par
des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des exclamations, la
veuve criait plus fort, -- et à leur aspect :
-- "Ah ! c'est bien heureux ! depuis trois heures que je vous attends ! mon
pauvre jardin ! plus une seule tulipe ! des cochonneries partout, sur le gazon !
Pas moyen de le faire démarrer."
-- "Qui cela ? "
-- "Le père Gouy !"
Il était venu avec une charrette de fumier -- et l'avait jetée tout à vrac au
milieu de l'herbe. "Il laboure maintenant ! Dépêchez-vous pour qu'il finisse !"
-- "Je vous accompagne !" dit Bouvard.
Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un tombereau
mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frôlant les plates-bandes,
avaient pilé les buis, cassé un rhododendron, abattu les dahlias -- et des
mottes de fumier noir, comme des taupinières, bosselaient le gazon. Gouy le
bêchait avec ardeur.
Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu'elle voulait le retourner. Il
s'était mis à la besogne, et malgré sa défense continuait. C'est de cette
manière qu'il entendait le droit au travail, le discours de Gorju lui ayant
tourné la cervelle.
Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.
Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d'oeuvre et garda le
fumier. Elle était judicieuse, l'épouse du médecin -- et même celle du notaire,
bien que d'un rang supérieur, la considéraient.
Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun trouble n'advint. Gorju
avait quitté le pays.
Cependant la garde nationale était toujours sur pied ; le dimanche une revue,
promenades militaires, quelquefois -- et chaque nuit des rondes. Elles
inquiétaient le village.
On tirait les sonnettes des maisons, par facétie ; on pénétrait dans les
chambres où des époux ronflaient sur le même traversin ; alors on disait des
gaudrioles ; et le mari se levant allait vous chercher des petits verres. Puis
on revenait au corps de garde, jouer un cent de dominos ; on y buvait du cidre,
on y mangeait du fromage, et le factionnaire qui s'ennuyait à la porte
l'entrebâillait à chaque minute. L'indiscipline régnait, grâce à la mollesse de
Beljambe.
Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde fut d'accord pour "voler
au secours de Paris", mais Foureau ne pouvait quitter la mairie, Marescot son
étude, le Docteur sa clientèle, Girbal ses pompiers. M. de Faverges était à
Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait : "On n'a pas voulu de moi,
tant pis !" et Bouvard eut la sagesse de retenir Pécuchet.
Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin.
Des paniques survenaient, causées par l'ombre d'une meule, ou les formes des
branches ; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le clair de la
lune, ils avaient aperçu dans un pommier, un homme avec un fusil -- et qui les
tenait en joue.
Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisant halte sous la
hêtrée entendit quelqu'un devant elle.
-- "Qui vive ? "
Pas de réponse !
On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant à distance, car il
pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête -- mais quand on fut dans le village,
à portée des secours, les douze hommes du peloton, tous à la fois se
précipitèrent sur lui, en criant : "Vos papiers !" Ils le houspillaient,
l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde étaient sortis. On l'y traîna ;
-- et à la lueur de la chandelle brûlant sur le poêle, on reconnut enfin Gorju.
Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Ses orteils se
montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures et des contusions
faisaient saigner son visage. Il était amaigri prodigieusement, et roulait des
yeux, comme un loup.
Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la
hêtrée, ce qu'il revenait faire à Chavignolles, l'emploi de son temps, depuis
six semaines.
Ca ne les regardait pas. Il était libre.
Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allait
provisoirement le coffrer.
Bouvard s'interposa.
-- "Inutile !" reprit le maire "on connaît vos opinions."
-- "Cependant ? ..."
-- "Ah ! prenez garde, je vous en avertis ! Prenez garde."
Bouvard n'insista plus.
Gorju alors, se tourna vers Pécuchet : -- "Et vous, patron, vous ne dites
rien ? "
Pécuchet baissa la tête, comme s'il eût douté de son innocence.
Le pauvre diable eut un sourire d'amertume. -- "Je vous ai défendu, pourtant
!"
Au petit jour, deux gendarmes l'emmenèrent à Falaise.
Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamné par la
correctionnelle à trois mois de prison, pour délit de paroles tendant au
bouleversement de la société.
De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyer prochainement un
certificat de bonne vie et moeurs -- et leur signature devant être légalisée par
le maire ou par l'adjoint, ils préférèrent demander ce petit service à Marescot.
On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient des plats de
vieille faïence. Une horloge de Boulle occupait le panneau le plus étroit. Sur
la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes, une théière, des
bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un peignoir de cachemire bleu.
C'était une Parisienne qui s'ennuyait à la campagne. Puis le notaire entra, une
toque à la main, un journal de l'autre ; -- et tout de suite, d'un air aimable,
il apposa son cachet -- bien que leur protégé fût un homme dangereux.
-- "Vraiment" dit Bouvard, "pour quelques paroles !..."
-- "Quand la parole amène des crimes, cher monsieur, permettez !"
-- "Cependant" reprit Pécuchet, "quelle démarcation établir entre les phrases
innocentes et les coupables ? Telle chose défendue maintenant sera par la suite
applaudie." Et il blâma la manière féroce dont on traitait les insurgés.
Marescot allégua naturellement la défense de la Société, le Salut Public, loi
suprême.
-- "Pardon !" dit Pécuchet, "le droit d'un seul est aussi respectable que
celui de tous -- et vous n'avez rien à lui objecter que la force -- s'il
retourne contre vous l'axiome.»
Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcils dédaigneusement. Pourvu
qu'il continuât à faire des actes, et à vivre au milieu de ses assiettes, dans
son petit intérieur confortable, toutes les injustices pouvaient se présenter
sans l'émouvoir. Les affaires le réclamaient. Il s'excusa.
Sa doctrine du salut public les avait indignés. Les conservateurs parlaient
maintenant comme Robespierre.
Autre sujet d'étonnement : Cavaignac baissait. La garde mobile devint
suspecte. Ledru-Rollin s'était perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil. Les
débats sur la Constitution n'intéressèrent personne ; -- et au 10 décembre, tous
les Chavignollais votèrent pour Bonaparte.
Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l'encontre du peuple ; -- et
Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage universel.
Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un ambitieux le
mènera toujours, les autres obéiront comme un troupeau, les électeurs n'étant
pas même contraints de savoir lire ; -- c'est pourquoi, suivant Pécuchet, il y
avait eu tant de fraudes dans l'élection présidentielle.
-- "Aucune", reprit Bouvard, "je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense à
tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau des
châtelaines, etc.! Ces nigauds forment la masse électorale, et nous subissons
leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins trois mille livres de
rentes ? C'est qu'une agglomération trop nombreuse est une cause de mort. -- De
même, par le fait seul de la foule, les germes de bêtise qu'elle contient se
développent et il en résulte des effets incalculables."
-- "Ton scepticisme m'épouvante !" dit Pécuchet.
Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges, qui leur apprit
l'expédition de Rome. On n'attaquerait pas les Italiens. Mais il nous fallait
des garanties. Autrement, notre influence était ruinée. Rien de plus légitime
que cette intervention.
Bouvard écarquilla les yeux. -- "A propos de la Pologne, vous souteniez le
contraire ? "
-- "Ce n'est plus la même chose !" Maintenant, il s'agissait du Pape.
Et M. de Faverges en disant : "Nous voulons, nous ferons, nous comptons bien"
représentait un groupe.
Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés du petit nombre comme du grand. La plèbe
en somme, valait l'aristocratie.
Le droit d'intervention leur semblait louche. Ils en cherchèrent les
principes dans Calvo, Martens, Vattel ; -- et Bouvard conclut :
-- "On intervient pour remettre un prince sur le trône, pour affranchir un
peuple -- ou par précaution, en vue d'un danger. Dans les deux cas, c'est un
attentat au droit d'autrui, un abus de la force, une violence hypocrite !"
-- "Cependant", dit Pécuchet, "les peuples comme les hommes sont solidaires."
-- "Peut-être !" Et Bouvard se mit à rêver.
Bientôt commença l'expédition de Rome à l'intérieur.
En haine des idées subversives, l'élite des bourgeois parisiens, saccagea
deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait.
Il avait pour chefs dans l'arrondissement, M. le comte, Foureau, Marescot et
le curé. Tous les jours, vers quatre heures, ils se promenaient d'un bout à
l'autre de la Place, et causaient des événements. L'affaire principale était la
distribution des brochures. Les titres ne manquaient pas de saveur : Dieu le
voudra -- les Partageux -- Sortons du gâchis -- Où allons-nous ? Ce qu'il y
avait de plus beau, c'était les dialogues en style villageois, avec des jurons
et des fautes de français, pour élever le moral des paysans. Par une loi
nouvelle, le colportage se trouvait aux mains des préfets -- et on venait de
fourrer Proudhon à Sainte- Pélagie -- immense victoire.
Les arbres de la liberté furent abattus généralement. Chavignolles obéit à la
consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son peuplier sur une brouette.
Ils servirent à chauffer les gendarmes ; -- et on offrit la souche à M. le Curé
-- qui l'avait béni, pourtant ! quelle dérision !
L'instituteur ne cacha pas sa manière de penser. Bouvard et Pécuchet l'en
félicitèrent un jour qu'ils passaient devant sa porte.
Le lendemain, il se présenta chez eux. A la fin de la semaine, ils lui
rendirent sa visite.
Le jour tombait ; les gamins venaient de partir, et le maître d'école en
bouts de manche, balayait la cour. Sa femme coiffée d'un madras allaitait un
enfant. Une petite fille se cacha derrière sa jupe ; un mioche hideux jouait par
terre, à ses pieds ; l'eau du savonnage qu'elle faisait dans la cuisine coulait
au bas de la maison.
-- "Vous voyez" dit l'instituteur "comme le gouvernement nous traite !" Et
tout de suite, il s'en prit à l'infâme capital. Il fallait le démocratiser,
affranchir la matière !
-- "Je ne demande pas mieux !" dit Pécuchet.
Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l'assistance.
-- "Encore un droit !" dit Bouvard.
N'importe ! le Provisoire avait été mollasse, en n'ordonnant pas la
Fraternité.
-- "Tâchez donc de l'établir !"
Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement à sa femme de
monter un flambeau dans son cabinet.
Des épingles fixaient aux murs de plâtre les portraits lithographiés des
orateurs de la gauche. Un casier avec des livres dominait un bureau de sapin. On
avait pour s'asseoir une chaise, un tabouret et une vieille caisse à savon ; il
affectait d'en rire. Mais la misère plaquait ses joues, et ses tempes étroites
dénotaient un entêtement de bélier, un intraitable orgueil. Jamais il ne
calerait.
-- "Voilà d'ailleurs ce qui me soutient !"
C'était un amas de journaux, sur une planche -- et il exposa en paroles
fiévreuses les articles de sa foi : désarmement des troupes, abolition de la
magistrature, égalité des salaires, niveau -- moyens par lesquels on obtiendrait
l'âge d'or, sous la forme de la République -- avec un dictateur à la tête, un
gaillard pour vous mener ça, rondement !
Puis, il atteignit une bouteille d'anisette, et trois verres, afin de porter
un toast au Héros, à l'immortelle victime, au grand Maximilien !
Sur le seuil, la robe noire du curé parut.
Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l'instituteur, et lui dit
presque à voix basse :
-- "Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle ? "
-- "Ils n'ont rien donné !" reprit le maître d'école.
-- "C'est de votre faute !"
-- "J'ai fait ce que j'ai pu !"
-- "Ah ! -- vraiment ? "
Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se rasseoir ;
et s'adressant au curé : -- "Est-ce tout ? "
L'abbé Jeufroy hésita ; -- puis, avec un sourire qui tempérait sa réprimande
:
-- "On trouve que vous négligez un peu l'histoire sainte."
-- "Oh ! l'histoire sainte !" reprit Bouvard.
-- "Que lui reprochez-vous, monsieur ? "
-- "Moi ? rien ! Seulement il y a peut-être des choses plus utiles que
l'anecdote de Jonas et les rois d'Israël !"
-- "Libre à vous !" répliqua sèchement le prêtre -- et sans souci des
étrangers, ou à cause d'eux : "L'heure du catéchisme est trop courte !"
Petit leva les épaules.
-- "Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires !"
Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place. Mais
la soutane l'exaspérait. -- "Tant pis, vengez-vous !"
-- "Un homme de mon caractère ne se venge pas !" dit le prêtre, sans
s'émouvoir. "Seulement, -- Je vous rappelle que la loi du 15 mars nous attribue
la surveillance de l'instruction primaire."
-- "Eh ! je le sais bien !" s'écria l'instituteur. "Elle appartient même aux
colonels de gendarmerie ! Pourquoi pas au garde-champêtre ! ce serait complet !"
Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colère,
suffoqué par le sentiment de son impuissance.
L'ecclésiastique le toucha légèrement sur l'épaule.
-- "Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami ! Calmez-vous ! Un peu de raison
! Voilà Pâques bientôt ; j'espère que vous donnerez l'exemple, -- en communiant
avec les autres."
-- "Ah c'est trop fort ! moi ! moi ! me soumettre à de pareilles bêtises !"
Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa mâchoire
tremblait. -- "Taisez-vous, malheureux ! taisez-vous !
Et c'est sa femme qui soigne les linges de l'église !"
-- "Eh bien ? quoi ? Qu'a-t-elle fait ? "
-- "Elle manque toujours la messe ! -- Comme vous, d'ailleurs !"
-- "Eh ! on ne renvoie pas un maître d'école, pour ça !"
-- "On peut le déplacer !"
Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l'ombre. Petit,
la tête sur la poitrine, songeait.
Ils arriveraient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé par le
voyage ; -- et il retrouverait là- bas sous des noms différents, le même curé,
le même recteur, le même préfet ! -- tous, jusqu'au ministre, étaient comme les
anneaux de sa chaîne accablante ! Il avait reçu déjà un avertissement, d'autres
viendraient. Ensuite ? -- et dans une sorte d'hallucination, il se vit marchant
sur une grande route, un sac au dos, ceux qu'il aimait près de lui, la main
tendue vers une chaise de poste !
A ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d'une quinte de toux, le
nouveau-né se mit à vagir ; et le marmot pleurait.
-- "Pauvres enfants !" dit le prêtre d'une voix douce.
Le père alors éclata en sanglots. -- "Oui ! oui ! tout ce qu'on voudra !"
-- "J'y compte" reprit le curé ; -- et ayant fait la révérence : --
"Messieurs, bien le bonsoir !"
Le maître d'école restait la figure dans les mains. -- Il repoussa Bouvard.
-- "Non ! laissez-moi ! j'ai envie de crever ! je suis un misérable !"
Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur
indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait.
On l'appliquait maintenant à raffermir l'ordre social. La République allait
bientôt disparaître.
Trois millions d'électeurs se trouvèrent exclus du suffrage universel. Le
cautionnement des journaux fut élevé, la censure rétablie. On en voulait aux
romans-feuilletons ; la philosophie classique était réputée dangereuse ; les
bourgeois prêchaient le dogme des intérêts matériels -- et le Peuple semblait
content.
Celui des campagnes revenait à ses anciens maîtres.
M. de Faverges, qui avait des propriétés dans l'Eure, fut porté à la
Législative, et sa réélection au Conseil général du Calvados était d'avance
certaine.
Il jugea bon d'offrir un déjeuner aux notables du pays.
Le vestibule où trois domestiques les attendaient pour prendre leurs
paletots, le billard et les deux salons en enfilade, les plantes dans les vases
de la Chine, les bronzes sur les cheminées, les baguettes d'or aux lambris, les
rideaux épais, les larges fauteuils, ce luxe immédiatement les flatta comme une
politesse qu'on leur faisait ; -- et en entrant dans la salle à manger, au
spectacle de la table couverte de viandes sur les plats d'argent, avec la rangée
des verres devant chaque assiette, les hors d'oeuvre çà et là, et un saumon au
milieu, tous les visages s'épanouirent.
Ils étaient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, le sous-préfet de
Bayeux, et un individu de Cherbourg. M. de Faverges pria ses hôtes d'excuser la
comtesse, empêchée par une migraine ; -- et après des compliments sur les poires
et les raisins qui emplissaient quatre corbeilles aux angles, il fut question de
la grande nouvelle : le projet d'une descente en Angleterre par Changarnier.
Heurtaux la désirait comme soldat, le curé en haine des protestants, Foureau
dans l'intérêt du commerce.
-- "Vous exprimez" dit Pécuchet "des sentiments du moyen âge !"
-- "Le moyen âge avait du bon !" reprit Marescot. "Ainsi, nos cathédrales
!..."
-- "Cependant, monsieur, les abus !..."
-- "N'importe, la Révolution ne serait pas arrivée !..."
-- "Ah ! la Révolution, voilà le malheur !" dit l'ecclésiastique, en
soupirant.
-- "Mais tout le monde y a contribué ! et -- (excusez-moi, monsieur le
comte), les nobles eux-mêmes par leur alliance avec les philosophes !"
-- "Que voulez-vous ! Louis XVIII a légalisé la spoliation ! Depuis ce
temps-là, le régime parlementaire vous sape les bases !..."
Un roastbeef parut -- et durant quelques minutes on n'entendit que le bruit
des fourchettes et des mâchoires, avec le pas des servants sur le parquet et ces
deux mots répétés : "Madère ! Sauterne !"
La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg. Comment s'arrêter
sur le penchant de l'abîme ?
-- "Chez les Athéniens" dit Marescot "chez les Athéniens, avec lesquels nous
avons des rapports, Solon mata les démocrates, en élevant le cens électoral."
-- "Mieux vaudrait" dit Hurel "supprimer la Chambre ; tout le désordre vient
de Paris."
-- "Décentralisons !" dit le notaire.
-- "Largement !" reprit le Comte.
D'après Foureau, la commune devait être maîtresse absolue, jusqu'à interdire
ses routes aux voyageurs, si elle le jugeait convenable.
Et pendant que les plats se succédaient, poule au jus, écrevisses,
champignons, légumes en salade, rôtis d'alouettes, bien des sujets furent
traités : le meilleur système d'impôts, les avantages de la grande culture,
l'abolition de la peine de mort -- le sous-préfet n'oublia pas de citer ce mot
charmant d'un homme d'esprit : -- "Que MM. les assassins commencent !"
Bouvard était surpris par le contraste des choses qui l'entouraient avec
celles que l'on disait -- car il semble toujours que les paroles doivent
correspondre aux milieux, et que les hauts plafonds soient faits pour les
grandes pensées. Néanmoins, il était rouge au dessert, et entrevoyait les
compotiers dans un brouillard.
On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga... M. de
Faverges qui connaissait son monde fit déboucher du champagne. Les convives, en
trinquant burent au succès de l'élection -- et il était plus de trois heures,
quand ils passèrent dans le fumoir, pour prendre le café.
Une caricature du Charivari traînait sur une console, entre des numéros de
l'Univers ; cela représentait un citoyen, dont les basques de la redingote
laissaient voir une queue, se terminant par un oeil. Marescot en donna
l'explication. On rit beaucoup.
Ils absorbaient des liqueurs -- et la cendre des cigares tombait dans les
capitons des meubles. L'abbé voulant convaincre Girbal attaqua Voltaire. Coulon
s'endormit. M. de Faverges déclara son dévouement pour Chambord. -- "Les
abeilles prouvent la monarchie."
-- "Mais les fourmilières la République !" Du reste, le médecin n'y tenait
plus.
-- "Vous avez raison !" dit le sous-préfet. "La forme du gouvernement importe
peu !"
-- "Avec la liberté !" objecta Pécuchet.
-- "Un honnête homme n'en a pas besoin" répliqua Foureau. "Je ne fais pas de
discours, moi ! Je ne suis pas journaliste ! et je vous soutiens que la France
veut être gouvernée par un bras de fer !"
Tous réclamaient un Sauveur.
Et en sortant, Bouvard et Pécuchet entendirent M. de Faverges qui disait à
l'abbé Jeufroy :
-- "Il faut rétablir l'obéissance. L'autorité se meurt, si on la discute ! Le
droit divin, il n'y a que ça !"
-- "Parfaitement, monsieur le comte !"
Les pâles rayons d'un soleil d'octobre s'allongeaient derrière les bois ; un
vent humide soufflait ; -- et en marchant sur les feuilles mortes, ils
respiraient comme délivrés.
Tout ce qu'ils n'avaient pu dire s'échappa en exclamations :
-- "Quels idiots ! quelle bassesse ! Comment imaginer tant d'entêtement ?
D'abord, que signifie le droit divin ? "
L'ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait éclairés sur l'esthétique,
répondit à leur question dans une lettre savante.
"La théorie du droit divin a été formulée sous Charles II par l'Anglais
Filmer.
"La voici :
"Le Créateur donna au premier homme la souveraineté du monde. Elle fut
transmise à ses descendants ; et la puissance du Roi émane de Dieu. "Il est son
image" écrit Bossuet. L'empire paternel accoutume à la domination d'un seul. On
a fait les rois d'après le modèle des pères.
"Locke réfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du
monarchique, tout sujet ayant le même droit sur ses enfants que le monarque sur
les siens. La royauté n'existe que par le choix populaire -- et même l'élection
était rappelée dans la cérémonie du sacre, où deux évêques, en montrant le Roi,
demandaient aux nobles et aux manants, s'ils l'acceptaient pour tel.
"Donc le Pouvoir vient du Peuple. Il a le droit "de faire tout ce qu'il
veut", dit Helvétius, "de changer sa constitution", dit Vattel, "de se révolter
contre l'injustice", prétendent Glafey, Hotman, Mably, etc.! -- et saint Thomas
d'Aquin l'autorise à se délivrer d'un tyran. Il est même, dit Jurieu, dispensé
d'avoir raison."
Étonnés de l'axiome, ils prirent le Contrat social de Rousseau.
Pécuchet alla jusqu'au bout -- puis fermant les yeux, et se renversant la
tête, il en fit l'analyse.
-- "On suppose une convention, par laquelle l'individu aliéna sa liberté. Le
Peuple, en même temps, s'engageait à le défendre contre les inégalités de la
Nature et le rendait propriétaire des choses qu'il détient."
-- "Où est la preuve du contrat ? "
-- "Nulle part ! et la communauté n'offre pas de garantie. Les citoyens
s'occuperont exclusivement de politique. Mais comme il faut des métiers,
Rousseau conseille l'esclavage. Les sciences ont perdu le genre humain. Le
théâtre est corrupteur, l'argent funeste ; et l'État doit imposer une religion,
sous peine de mort."
Comment, se dirent-ils, voilà le dieu de 93, le pontife de la démocratie !
Tous les réformateurs l'ont copié ; -- et ils se procurèrent l'Examen du
socialisme, par Morant.
Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne.
Au sommet le Père, à la fois pape et empereur. Abolition des héritages, tous
les biens meubles et immeubles composant un fonds social, qui sera exploité
hiérarchiquement. Les industriels gouverneront la fortune publique. Mais rien à
craindre ! on aura pour chef "celui qui aime le plus".
Il manque une chose, la Femme. De l'arrivée de la Femme dépend le salut du
monde.
-- "Je ne comprends pas."
-- "Ni moi !"
Et ils abordèrent le Fouriérisme.
Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l'Attraction soit libre, et
l'Harmonie s'établira.
Notre âme enferme douze passions principales, cinq égoïstes, quatre
animiques, trois distributives. Elles tendent, les premières à l'individu, les
suivantes aux groupes, les dernières aux groupes de groupes, ou séries, dont
l'ensemble est la Phalange, société de dix-huit cents personnes, habitant un
palais. Chaque matin, des voitures emmènent les travailleurs dans la campagne,
et les ramènent le soir. On porte des étendards, on donne des fêtes, on mange
des gâteaux. Toute femme, si elle y tient, possède trois hommes, le mari,
l'amant et le géniteur. Pour les célibataires, le Bayadérisme est institué.
-- "Ca me va !" dit Bouvard ; et il se perdit dans les rêves du monde
harmonien.
Par la restauration des climatures la terre deviendra plus belle, par le
croisement des races la vie humaine plus longue. On dirigera les nuages comme on
fait maintenant de la foudre, il pleuvra la nuit sur les villes pour les
nettoyer. Des navires traverseront les mers polaires dégelées sous les aurores
boréales -- car tout se produit par la conjonction des deux fluides mâle et
femelle, jaillissant des pôles -- et les aurores boréales sont un symptôme du
rut de la planète, une émission prolifique.
-- "Cela me passe" dit Pécuchet.
Après Saint-Simon et Fourier, le problème se réduit à des questions de
salaire.
Louis Blanc, dans l'intérêt des ouvriers veut qu'on abolisse le commerce
extérieur, La Farelle qu'on impose les machines, un autre qu'on dégrève les
boissons, ou qu'on refasse les jurandes, ou qu'on distribue des soupes. Proudhon
imagine un tarif uniforme, et réclame pour l'État le monopole du sucre.
-- "Tes socialistes" disait Bouvard, "demandent toujours la tyrannie."
-- "Mais non !"
-- "Si fait !"
-- "Tu es absurde !"
-- "Toi, tu me révoltes !"
Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que les résumés.
Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant :
-- "Lis, toi-même ! Ils nous proposent comme exemple, les Esséniens, les
Frères Moraves, les Jésuites du Paraguay, et jusqu'au régime des prisons.
"Chez les Icariens, le déjeuner se fait en vingt minutes, les femmes
accouchent à l'hôpital. Quant aux livres, défense d'en imprimer sans
l'autorisation de la République."
-- "Mais Cabet est un idiot."
-- "Maintenant voilà du Saint-Simon : les publicistes soumettront leurs
travaux à un comité d'industriels.
"Et du Pierre Leroux : la loi forcera les citoyens à entendre un orateur.
"Et de l'Auguste Comte : les prêtres éduqueront la jeunesse, dirigeront
toutes les oeuvres de l'esprit, et engageront le Pouvoir à régler la
procréation."
Ces documents affligèrent Pécuchet. Le soir, au dîner, il répliqua.
-- "Qu'il y ait chez les utopistes, des choses ridicules, j'en conviens.
Cependant, ils méritent notre amour. La hideur du monde les désolait, et pour le
rendre plus beau, ils ont tout souffert. Rappelle-toi Morus décapité, Campanella
mis sept fois à la torture, Buonarroti avec une chaîne autour du cou,
Saint-Simon crevant de misère, bien d'autres. Ils auraient pu vivre tranquilles
! mais non ! ils ont marché dans leur voie, la tête au ciel, comme des héros."
-- "Crois-tu que le monde" reprit Bouvard, "changera grâce aux théories d'un
monsieur ? "
-- "Qu'importe !" dit Pécuchet, "il est temps de ne plus croupir dans
l'égoïsme ! Cherchons le meilleur système !"
-- "Alors, tu comptes le trouver ? "
-- "Certainement !"
-- "Toi ? "
Et dans le rire dont Bouvard fut pris, ses épaules et son ventre sautaient
d'accord. Plus rouge que les confitures, avec sa serviette sous l'aisselle, il
répétait : "Ah ! ah ! ah !" d'une façon irritante.
Pécuchet sortit de l'appartement, en faisant claquer la porte.
Germaine le héla par toute la maison ; -- et on le découvrit au fond de sa
chambre dans une bergère, sans feu ni chandelle et la casquette sur les
sourcils. Il n'était pas malade ; mais se livrait à ses réflexions.
La brouille étant passée, ils reconnurent qu'une base manquait à leurs études
: l'économie politique.
Ils s'enquirent de l'offre et de la demande, du capital et du loyer, de
l'importation, de la prohibition.
Une nuit, Pécuchet fut réveillé par le craquement d'une botte dans le
corridor. La veille comme d'habitude, il avait tiré lui-même tous les verrous --
et il appela Bouvard qui dormait profondément.
Ils restèrent immobiles sous leurs couvertures. Le bruit ne recommença pas.
Les servantes interrogées n'avaient rien entendu.
Mais en se promenant dans leur jardin, ils remarquèrent au milieu d'une
plate-bande, près de la claire-voie l'empreinte d'une semelle -- et deux bâtons
du treillage étaient rompus. -- On l'avait escaladé, évidemment.
Il fallait prévenir le garde champêtre.
Comme il n'était pas à la mairie, Pécuchet se rendit chez l'épicier.
Que vit-il dans l'arrière-boutique, à côté de Placquevent, parmi les buveurs
? Gorju ! -- Gorju nippé comme un bourgeois, -- et régalant la compagnie.
Cette rencontre était insignifiante. Bientôt, ils arrivèrent à la question du
Progrès.
Bouvard n'en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais en littérature,
il est moins clair -- et si le bien-être augmente, la splendeur de la vie a
disparu.
Pécuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier.
-- "Je trace obliquement une ligne ondulée. Ceux qui pourraient la parcourir,
toutes les fois qu'elle s'abaisse, ne verraient plus l'horizon. Elle se relève
pourtant, et malgré ses détours, ils atteindront le sommet. Telle est l'image du
Progrès."
Mme Bordin entra.
C'était le 3 décembre 1851. Elle apportait le journal.
Ils lurent bien vite et côte à côte, l'Appel au peuple, la dissolution de la
Chambre, l'emprisonne ment des députés.
Pécuchet devint blême. Bouvard considérait la veuve.
-- "Comment ? vous ne dites rien !"
-- "Que voulez-vous que j'y fasse ? " Ils oubliaient de lui offrir un siège.
"Moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir. Ah ! vous n'êtes guère aimables
aujourd'hui" et elle sortit, choquée de leur impolitesse.
La surprise les avait rendus muets. Puis, ils allèrent dans le village,
épandre leur indignation.
Marescot, qui les reçut au milieu des contrats, pensait différemment. Le
bavardage de la Chambre était fini, grâce au ciel. On aurait désormais une
politique d'affaires.
Beljambe ignorait les événements, et s'en moquait d'ailleurs.
Sous les Halles, ils arrêtèrent Vaucorbeil.
Le médecin était revenu de tout ça. -- "Vous avez bien tort de vous
tourmenter."
Foureau passa près d'eux, en disant d'un air narquois : -- "Enfoncés les
démocrates !" -- Et le capitaine au bras de Girbal, cria de loin : "Vive
l'Empereur !"
Mais Petit devait les comprendre -- et Bouvard ayant frappé au carreau, le
maître d'école quitta sa classe.
Il trouvait extrêmement drôle que Thiers fût en prison. Cela vengeait le
Peuple. -- "Ah ! ah ! messieurs les Députés, à votre tour !"
La fusillade sur les boulevards eut l'approbation de Chavignolles. Pas de
grâce aux vaincus, pas de pitié pour les victimes ! Dès qu'on se révolte on est
un scélérat.
-- "Remercions la Providence !" disait le curé -- "et après elle Louis
Bonaparte. Il s'entoure des hommes les plus distingués ! Le comte de Faverges
deviendra sénateur."
Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.
Ces messieurs avaient beaucoup parlé. Il les engageait à se taire.
-- "Veux-tu savoir mon opinion ? " dit Pécuchet.
"Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres
serviles -- et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu'on lui
laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait ! -- qu'il le bâillonne,
le foule et l'extermine ! ce ne sera jamais trop, pour sa haine du droit, sa
lâcheté, son ineptie, son aveuglement !"
Bouvard songeait : -- "Hein, le Progrès, quelle blague !" Il ajouta : -- "Et
la Politique, une belle saleté !"
-- "Ce n'est pas une science" reprit Pécuchet. "L'art militaire vaut mieux,
on prévoit ce qui arrive. Nous devrions nous y mettre ? "
-- "Ah ! merci !" répliqua Bouvard. "Tout me dégoûte. Vendons plutôt notre
baraque -- et allons au tonnerre de Dieu, chez les sauvages !"
-- "Comme tu voudras !"
Mélie dans la cour, tirait de l'eau.
La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle courbait les reins -- et on voyait alors ses bas bleus jusqu'à la hauteur de son mollet. Puis, d'un geste rapide, elle levait son bras droit, tandis qu'elle tournait un peu la tête -- et Pécuchet en la regardant, sentait quelque chose de tout nouveau, un charme, un plaisir infini.
CHAPITRE VII
Des jours tristes commencèrent.
Ils n'étudiaient plus dans la peur de déceptions ; les habitants de
Chavignolles s'écartaient d'eux ; les journaux tolérés n'apprenaient rien -- et
leur solitude était profonde, leur désoeuvrement complet.
Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le refermaient ; à quoi bon ? En
d'autres jours, ils avaient l'idée de nettoyer le jardin, au bout d'un quart
d'heure une fatigue les prenait ; ou de voir leur ferme, ils en revenaient
écoeurés ; ou de s'occuper de leur ménage, Germaine poussait des lamentations ;
ils y renoncèrent.
Bouvard voulut dresser le catalogue du muséum, et déclara ces bibelots
stupides. Pécuchet emprunta la canardière de Langlois pour tirer des alouettes ;
l'arme éclatant du premier coup faillit le tuer.
Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel blanc
écrase de sa monotonie un coeur sans espoir. On écoute le pas d'un homme en
sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du toit par terre. De
temps à autre, une feuille morte vient frôler la vitre, puis tournoie, s'en va.
Des glas indistincts sont apportés par le vent. Au fond de l'étable, une vache
mugit.
Ils bâillaient l'un devant l'autre, consultaient le calendrier, regardaient
la pendule, attendaient les repas ; -- et l'horizon était toujours le même ! des
champs en face, à droite l'église, à gauche un rideau de peupliers ; leurs cimes
se balançaient dans la brume, perpétuellement, d'un air lamentable!
Des habitudes qu'ils avaient tolérées les faisaient souffrir. Pécuchet
devenait incommode avec sa manie de poser sur la nappe son mouchoir. Bouvard ne
quittait plus la pipe, et causait en se dandinant. Des contestations
s'élevaient, à propos des plats ou de la qualité du beurre. Dans leur
tête-à-tête ils pensaient à des choses différentes.
Un événement avait bouleversé Pécuchet.
Deux jours après l'émeute de Chavignolles, comme il promenait son déboire
politique, il arriva dans un chemin, couvert par des ormes touffus ; et il
entendit derrière son dos une voix crier : -- "Arrête !"
C'était Mme Castillon. Elle courait de l'autre côté, sans l'apercevoir. Un
homme, qui marchait devant elle, se retourna. C'était Gorju ; -- et ils
s'abordèrent à une toise de Pécuchet, la rangée des arbres les séparant de lui.
-- "Est-ce vrai ? " dit-elle "tu vas te battre ? "
Pécuchet se coula dans le fossé, pour entendre :
-- "Eh bien ! oui", répliqua Gorju "je vais me battre ! Qu'est-ce que ça te
fait ? "
-- "Il le demande !" s'écria-t-elle, en se tordant les bras. "Mais si tu es
tué, mon amour ? Oh reste !" -- Et ses yeux bleus, plus encore que ses paroles,
le suppliaient.
-- "Laisse-moi tranquille ! je dois partir !"
Elle eut un ricanement de colère. -- "L'autre l'a permis, hein ? "
-- "N'en parle pas !" Il leva son poing fermé.
-- "Non ! mon ami, non ! je me tais, je ne dis rien." Et de grosses larmes
descendaient le long de ses joues dans les ruches de sa collerette.
Il était midi. Le soleil brillait sur la campagne, couverte de blés jaunes.
Tout au loin, la bâche d'une voiture glissait lentement. Une torpeur s'étalait
dans l'air -- pas un cri d'oiseau, pas un bourdonnement d'insecte. Gorju s'était
coupé une badine, et en raclait l'écorce. Mme Castillon ne relevait pas la tête.
Elle songeait, la pauvre femme, à la vanité de ses sacrifices, les dettes
qu'elle avait soldées, ses engagements d'avenir, sa réputation perdue. Au lieu
de se plaindre elle lui rappela les premiers temps de leur amour, quand elle
allait, toutes les nuits, le rejoindre dans la grange ; -- si bien qu'une fois
son mari croyant à un voleur, avait lâché par la fenêtre un coup de pistolet. La
balle était encore dans le mur. -- "Du moment que je t'ai connu, tu m'as semblé
beau comme un prince. J'aime tes yeux, ta voix, ta démarche, ton odeur !" Elle
ajouta plus bas : -- "Je suis en folie de ta personne !"
Il souriait, flatté dans son orgueil.
Elle le prit à deux mains par les flancs, -- et la tête renversée, comme en
adoration.
-- "Mon cher coeur ! mon cher amour ! mon âme ! ma vie ! voyons ! parle ! que
veux-tu ? -- est-ce de l'argent ? on en trouvera. J'ai eu tort ! je t'ennuyais !
pardon ! et commande-toi des habits chez le tailleur, bois du champagne, fais la
noce ! je te permets tout, -- tout !" -- Elle murmura dans un effort suprême :
"jusqu'à elle !... pourvu que tu reviennes à moi !"
Il se pencha sur sa bouche, un bras autour de ses reins, pour l'empêcher de
tomber ; -- et elle balbutiait : -- "Cher coeur ! cher amour ! comme tu es beau
! mon Dieu, que tu es beau !"
Pécuchet immobile, et la terre du fossé à la hauteur de son menton, les
regardait, en haletant.
-- "Pas de faiblesse !" dit Gorju. "Je n'aurais qu'à manquer la diligence !
on prépare un fameux coup de chien ; j'en suis ! -- Donne-moi dix sous, pour que
je paye un gloria au conducteur."
Elle tira cinq francs de sa bourse. -- "Tu me les rendras bientôt. Aie un peu
de patience ! Depuis le temps qu'il est paralysé ! songe donc ! -- Et si tu
voulais nous irions à la chapelle de la Croix-Janval -- et là, mon amour, je
jurerais devant la sainte Vierge, de t'épouser, dès qu'il sera mort !"
-- "Eh ! il ne meurt jamais, ton mari!"
Gorju avait tourné les talons. Elle le rattrapa ; -- et se cramponnant à ses
épaules :
-- "Laisse-moi partir avec toi ! je serai ta domestique ! Tu as besoin de
quelqu'un. Mais ne t'en va pas ! ne me quitte pas ! La mort plutôt ! Tue-moi !"
Elle se traînait à ses genoux, tâchant de saisir ses mains pour les baiser ;
son bonnet tomba, son peigne ensuite, et ses cheveux courts s'éparpillèrent. Ils
étaient blancs sous les oreilles -- et comme elle le regardait de bas en haut,
toute sanglotante, avec ses paupières rouges et ses lèvres tuméfiées, une
exaspération le prit, il la repoussa.
-- "Arrière la vieille ! Bonsoir !"
Quand elle se fut relevée, elle arracha la croix d'or, qui pendait à son cou
-- et la jetant vers lui :
-- "Tiens ! canaille !"
Gorju s'éloignait, -- en tapant avec sa badine les feuilles des arbres.
Mme Castillon ne pleurait pas. La mâchoire ouverte et les prunelles éteintes
elle resta sans faire un mouvement, -- pétrifiée dans son désespoir, -- n'étant
plus un être, -- mais une chose en ruines.
Ce qu'il venait de surprendre fut pour Pécuchet comme la découverte d'un
monde -- tout un monde ! -- qui avait des lueurs éblouissantes, des floraisons
désordonnées, des océans, des tempêtes, des trésors -- et des abîmes d'une
profondeur infinie ; -- un effroi s'en dégageait ; qu'importe ! il rêva l'amour,
ambitionnait de le sentir comme elle, de l'inspirer comme lui.
Pourtant, il exécrait Gorju -- et, au corps de garde, avait eu peine à ne pas
le trahir.
L'amant de Mme Castillon l'humiliait par sa taille mince, ses accroche-coeurs
égaux, sa barbe floconneuse, un air de conquérant ; -- tandis que sa chevelure
-- à lui -- se collait sur son crâne comme une perruque mouillée, son torse dans
sa houppelande ressemblait à un traversin, deux canines manquaient, et sa
physionomie était sévère. Il trouvait le ciel injuste, se sentait comme
déshérité, et son ami ne l'aimait plus. Bouvard l'abandonnait tous les soirs.
Après la mort de sa femme, rien ne l'eût empêché d'en prendre une autre -- et
qui maintenant le dorloterait, soignerait sa maison. Il était trop vieux pour y
songer !
Mais Bouvard se considéra dans la glace. Ses pommettes gardaient leurs
couleurs, ses cheveux frisaient comme autrefois ; pas une dent n'avait bougé ;
-- et à l'idée qu'il pouvait plaire, il eut un retour de jeunesse ; Mme Bordin
surgit dans sa mémoire. -- Elle lui avait fait des avances, la première fois
lors de l'incendie des meules, la seconde à leur dîner, puis dans le muséum,
pendant la déclamation, et dernièrement, elle était venue sans rancune, trois
dimanches de suite. Il alla donc chez elle, et y retourna, se promettant de la
séduire.
Depuis le jour où Pécuchet avait observé la petite bonne tirant de l'eau il
lui parlait plus souvent ; -- et soit qu'elle balayât le corridor, ou qu'elle
étendit du linge, ou qu'elle tournât les casseroles, il ne pouvait se rassasier
du bonheur de la voir, -- surpris lui-même de ses émotions, comme dans
l'adolescence. Il en avait les fièvres et les langueurs, -- et était persécuté
par le souvenir de Mme Castillon, étreignant Gorju.
Il questionna Bouvard sur la manière dont les libertins s'y prennent pour
avoir des femmes.
-- "On leur fait des cadeaux! on les régale au restaurant."
-- "Très bien ! Mais ensuite ? "
-- "Il y en a qui feignent de s'évanouir, pour qu'on les porte sur un canapé,
d'autres laissent tomber par terre leur mouchoir. Les meilleures vous donnent un
rendez-vous, franchement." Et Bouvard se répandit en descriptions, qui
incendièrent l'imagination de Pécuchet, comme des gravures obscènes. "La
première règle, c'est de ne pas croire à ce qu'elles disent. J'en ai connu, qui
sous l'apparence de Saintes, étaient de véritables Messalines ! Avant tout, il
faut être hardi !"
Mais la hardiesse ne se commande pas. Pécuchet, quotidiennement ajournait sa
décision, était d'ailleurs intimidé par la présence de Germaine.
Espérant qu'elle demanderait son compte, il en exigea un surcroît de besogne,
notait les fois qu'elle était grise, remarquait tout haut, sa malpropreté, sa
paresse, et fit si bien qu'on la renvoya.
Alors Pécuchet fut libre !
Avec quelle impatience, il attendait la sortie de Bouvard ! Quel battement de
coeur, dès que la porte était refermée !
Mélie travaillait sur un guéridon, près de la fenêtre, à la clarté d'une
chandelle. De temps à autre, elle cassait son fil avec ses dents, puis clignait
les yeux, pour l'ajuster dans la fente de l'aiguille.
D'abord, il voulut savoir quels hommes lui plaisaient. Étaient-ce, par
exemple, ceux du genre de Bouvard ? Pas du tout ; elle préférait les maigres. Il
osa lui demander si elle avait eu des amoureux ? -- "Jamais !"
Puis, se rapprochant, il contemplait son nez fin, sa bouche étroite, le tour
de sa figure. Il lui adressa des compliments et l'exhortait à la sagesse.
En se penchant sur elle, il apercevait dans son corsage des formes blanches
d'où émanait une tiède senteur, qui lui chauffait la joue. Un soir, il toucha
des lèvres les cheveux follets de sa nuque, et il en ressentit un ébranlement
jusqu'à la moelle des os. Une autre fois, il la baisa sous le menton, en se
retenant de ne pas mordre sa chair, tant elle était savoureuse. Elle lui rendit
son baiser. L'appartement tourna. Il n'y voyait plus.
Il lui fit cadeau d'une paire de bottines, et la régalait souvent d'un verre
d'anisette.
Pour lui éviter du mal, il se levait de bonne heure, cassait le bois,
allumait le feu, poussait l'attention jusqu'à nettoyer les chaussures de
Bouvard.
Mélie ne s'évanouit pas, ne laissa pas tomber son mouchoir et Pécuchet ne
savait à quoi se résoudre, son désir augmentant par la peur de le satisfaire.
Bouvard faisait assidûment la cour à Mme Bordin.
Elle le recevait, un peu sanglée dans sa robe de soie gorge-pigeon qui
craquait comme le harnais d'un cheval, tout en maniant par contenance sa longue
chaîne d'or.
Leurs dialogues roulaient sur les gens de Chavignolles, ou "défunt son mari",
autrefois huissier à Livarot.
Puis, elle s'informa du passé de Bouvard, curieuse de connaître "ses farces
de jeune homme", sa fortune incidemment, par quels intérêts il était lié à
Pécuchet ?
Il admirait la tenue de sa maison, et quand il dînait chez elle, la netteté
du service, l'excellence de la table. Une suite de plats, d'une saveur profonde,
que coupait à intervalles égaux un vieux pommard, les menait jusqu'au dessert où
ils étaient fort longtemps à prendre le café ; -- et Mme Bordin, en dilatant les
narines, trempait dans la soucoupe sa lèvre charnue, ombrée légèrement d'un
duvet noir.
Un jour, elle apparut décolletée. Ses épaules fascinèrent Bouvard. Comme il
était sur une petite chaise devant elle, il se mit à lui passer les deux mains
le long des bras. La veuve se fâcha. Il ne recommença plus mais il se figurait
des rondeurs d'une amplitude et d'une consistance merveilleuses.
Un soir, que la cuisine de Mélie l'avait dégoûté, il eut une joie en entrant
dans le salon de Mme Bordin. C'est là qu'il aurait fallu vivre !
Le globe de la lampe, couvert d'un papier rose, épandait une lumière
tranquille. Elle était assise auprès du feu ; et son pied passait le bord de sa
robe. Dès les premiers mots, l'entretien tomba.
Cependant, elle le regardait, les cils à demi fermés, d'une manière
langoureuse, avec obstination.
Bouvard n'y tint plus ! -- et s'agenouillant sur le parquet, il bredouilla :
-- "Je vous aime ! Marions-nous !"
Mme Bordin respira fortement ; puis, d'un air ingénu, dit qu'il plaisantait,
sans doute, on allait se moquer, ce n'était pas raisonnable. Cette déclaration
l'étourdissait.
Bouvard objecta qu'ils n'avaient besoin du consentement de personne. "Qui
vous arrête ? est-ce le trousseau ? Notre linge a une marque pareille, un B !
nous unirons nos majuscules."
L'argument lui plut. Mais une affaire majeure l'empêchait de se décider avant
la fin du mois. Et Bouvard gémit.
Elle eut la délicatesse de le reconduire, -- escortée de Marianne, qui
portait un falot.
Les deux amis s'étaient caché leur passion.
Pécuchet comptait voiler toujours son intrigue avec la bonne. Si Bouvard s'y
opposait il l'emmènerait vers d'autres lieux, fût-ce en Algérie, où l'existence
n'est pas chère ! Mais rarement il formait de ces hypothèses, plein de son
amour, sans penser aux conséquences.
Bouvard projetait de faire du muséum la chambre conjugale, à moins que
Pécuchet ne s'y refusât ; alors il habiterait le domicile de son épouse.
Un après-midi de la semaine suivante, -- c'était chez elle dans son jardin ;
les bourgeons commençaient à s'ouvrir ; et il y avait, entre les nuées, de
grands espaces bleus, -- elle se baissa pour cueillir des violettes, et dit, en
les présentant :
-- "Saluez Mme Bouvard !"
-- "Comment ! Est-ce vrai ? "
-- "Parfaitement vrai."
Il voulut la saisir dans ses bras, elle le repoussa. "Quel homme !" -- puis
devenue sérieuse, l'avertit que bientôt, elle lui demanderait une faveur.
-- "Je vous l'accorde !"
Ils fixèrent la signature de leur contrat à jeudi prochain.
Personne jusqu'au dernier moment n'en devait rien savoir.
-- "Convenu !"
Et il sortit les yeux au ciel, léger comme un chevreuil.
Pécuchet le matin du même jour s'était promis de mourir, s'il n'obtenait pas
les faveurs de sa bonne -- et il l'avait accompagnée dans la cave, espérant que
les ténèbres lui donneraient de l'audace.
Plusieurs fois, elle avait voulu s'en aller ; mais il la retenait pour
compter les bouteilles, choisir des lattes, ou voir le fond des tonneaux ; cela
durait depuis longtemps.
Elle se trouvait en face de lui, sous la lumière du soupirail, droite, les
paupières basses, le coin de la bouche un peu relevé.
-- "M'aimes-tu ? " dit brusquement Pécuchet.
-- "Oui ! je vous aime."
-- "Eh bien, alors, prouve-le-moi !"
Et l'enveloppant du bras gauche, il commença, de l'autre main, à dégrafer son
corset.
-- "Vous allez me faire du mal ? "
-- "Non ! mon petit ange ! N'aie pas peur !"
-- "Si M. Bouvard..."
-- "Je ne lui dirai rien ! Sois tranquille !"
Un tas de fagots se trouvait derrière. Elle s'y laissa tomber, les seins hors
de la chemise, la tête renversée ; -- puis se cacha la figure sous un bras -- et
un autre eût compris qu'elle ne manquait pas d'expérience.
Bouvard, bientôt, arriva pour dîner.
Le repas se fit en silence, chacun ayant peur de se trahir. Mélie les servait
impassible, comme d'habitude. Pécuchet tournait les yeux, pour éviter les siens,
tandis que Bouvard considérant les murs, songeait à des améliorations.
Huit jours après, le jeudi, il rentra furieux.
-- "La sacrée garce !"
-- "Qui donc ? "
-- "Mme Bordin."
Et il conta qu'il avait poussé la démence jusqu'à vouloir en faire sa femme.
Mais tout était fini, depuis un quart d'heure, chez Marescot.
Elle avait prétendu recevoir en dot les Écalles, dont il ne pouvait disposer
-- l'ayant comme la ferme, soldée en partie avec l'argent d'un autre.
-- "Effectivement !" dit Pécuchet.
-- "Et moi ! qui ai eu la bêtise de lui promettre une faveur, à son choix !
C'était celle-là ! j'y ai mis de l'entêtement ; si elle m'aimait, elle m'eût
cédé !" La veuve, au contraire s'était emportée en injures, avait dénigré son
physique, sa bedaine. "Ma bedaine ! je te demande un peu."
Pécuchet cependant était sorti plusieurs fois, marchait les jambes écartées.
-- "Tu souffres ? " dit Bouvard.
-- "Oh ! -- oui ! je souffre !"
Et ayant fermé la porte, Pécuchet après beaucoup d'hésitations, confessa
qu'il venait de se découvrir une maladie secrète.
-- "Toi ? "
-- "Moi-même !"
-- "Ah ! mon pauvre garçon ! qui te l'a donnée ? "
Il devint encore plus rouge, et dit d'une voix encore plus basse :
-- "Ce ne peut être que Mélie !"
Bouvard en demeura stupéfait.
La première chose était de renvoyer la jeune personne.
Elle protesta d'un air candide.
Le cas de Pécuchet était grave, pourtant ; mais honteux de sa turpitude, il
n'osait voir le médecin.
Bouvard imagina de recourir à Barberou.
Ils lui adressèrent le détail de la maladie, pour le montrer à un docteur qui
la soignerait par correspondance. Barberou y mit du zèle, persuadé qu'elle
concernait Bouvard, et l'appela vieux roquentin, tout en le félicitant.
-- "A mon âge !" disait Pécuchet "n'est-ce pas lugubre ! Mais pourquoi
m'a-t-elle fait ça !"
-- "Tu lui plaisais."
-- "Elle aurait dû me prévenir."
-- "Est-ce que la passion raisonne !" Et Bouvard se plaignait de Mme Bordin.
Souvent, il l'avait surprise arrêtée devant les Écalles, dans la compagnie de
Marescot, en conférence avec Germaine, -- tant de manoeuvres pour un peu de
terre !
-- "Elle est avare ! Voilà l'explication !"
Ils ruminaient ainsi leur mécompte, dans la petite salle, au coin du feu,
Pécuchet, tout en avalant ses remèdes, Bouvard en fumant des pipes -- et ils
dissertaient sur les femmes.
-- Étrange besoin, est-ce un besoin ? -- Elles poussent au crime, à
l'héroïsme, et à l'abrutissement ! L'enfer sous un jupon, le paradis dans un
baiser -- ramage de tourterelle, ondulations de serpent, griffe de chat ; --
perfidie de la mer, variété de la lune -- ils dirent tous les lieux communs
qu'elles ont fait répandre.
C'était le désir d'en avoir qui avait suspendu leur amitié. Un remords les
prit. -- Plus de femmes, n'est-ce pas ? Vivons sans elles! -- Et ils
s'embrassèrent avec attendrissement.
Il fallait réagir ! -- et Bouvard, après la guérison de Pécuchet, estima que
l'hydrothérapie leur serait avantageuse.
Germaine, revenue dès le départ de l'autre, charriait tous les matins, la
baignoire dans le corridor.
Les deux bonshommes, nus comme des sauvages, se lançaient de grands seaux d'eau ; -- puis ils couraient pour rejoindre leurs chambres. -- On les vit par la claire-voie ; -- et des personnes furent scandalisées.
CHAPITRE VIII
Satisfaits de leur régime, ils voulurent s'améliorer le tempérament par de la
gymnastique.
Et ayant pris le manuel d'Amoros, ils en parcoururent l'atlas.
Tous ces jeunes garçons, accroupis, renversés, debout, pliant les jambes,
écartant les bras, montrant le poing, soulevant des fardeaux, chevauchant des
poutres, grimpant à des échelles, cabriolant sur des trapèzes, un tel
déploiement de force et d'agilité excita leur envie.
Cependant, ils étaient contristés par les splendeurs du gymnase, décrites
dans la préface. Car jamais ils ne pourraient se procurer un vestibule pour les
équipages, un hippodrome pour les courses, un bassin pour la natation, ni une
"montagne de gloire", colline artificielle, ayant trente-deux mètres de hauteur.
Un cheval de voltige en bois avec le rembourrage eût été dispendieux, ils y
renoncèrent ; le tilleul abattu dans le jardin leur servit de mât horizontal ;
et quand ils furent habiles à le parcourir d'un bout à l'autre, pour en avoir un
vertical, ils replantèrent une poutrelle des contre-espaliers. Pécuchet gravit
jusqu'en haut. Bouvard glissait, retombait toujours, finalement, y renonça.
Les "bâtons orthosomatiques" lui plurent davantage, c'est-à-dire deux manches
à balai reliés par deux cordes dont la première se passe sous les aisselles, la
seconde sur les poignets et pendant des heures il gardait cet appareil, le
menton levé, la poitrine en avant, les coudes le long du corps.
A défaut d'haltères, le charron leur tourna quatre morceaux de frêne qui
ressemblaient à des pains de sucre, se terminant en goulot de bouteille. On doit
porter ces massues à droite, à gauche, par devant, par derrière ; mais trop
lourdes, elles échappaient de leurs doigts, au risque de leur broyer les jambes.
N'importe, ils s'acharnèrent aux "mils persanes" et même craignant qu'elles
n'éclatassent, tous les soirs, ils les frottaient avec de la cire et un morceau
de drap.
Ensuite, ils recherchèrent des fossés. Quand ils en avaient trouvé un à leur
convenance, ils appuyaient au milieu une longue perche, s'élançaient du pied
gauche, atteignaient l'autre bord, puis recommençaient. La campagne étant plate,
on les apercevait au loin ; et les villageois se demandaient quelles étaient
ces deux choses extraordinaires, bondissant à l'horizon.
L'automne venu, ils se mirent à la gymnastique de chambre ; elle les ennuya.
Que n'avaient-ils le trémoussoir ou fauteuil de poste imaginé sous Louis XIV par
l'abbé de Saint-Pierre ! Comment était-ce construit ? où se renseigner ?
Dumouchel ne daigna pas même leur répondre !
Alors, ils établirent dans le fournil une bascule brachiale. Sur deux poulies
vissées au plafond passait une corde, tenant une traverse à chaque bout. Sitôt
qu'ils l'avaient prise, l'un poussait la terre de ses orteils, l'autre baissait
les bras jusqu'au niveau du sol ; le premier, par sa pesanteur, attirait le
second, qui lâchant un peu la cordelette, montait à son tour ; en moins de cinq
minutes leurs membres dégouttelaient de sueur.
Pour suivre les prescriptions du manuel, ils tâchèrent de devenir
ambidextres, jusqu'à se priver de la main droite, temporairement. Ils firent
plus : Amoros indique les pièces de vers qu'il faut chanter dans les manoeuvres
-- et Bouvard et Pécuchet, en marchant, répétaient l'hymne n° 9 :
"Un roi, un roi juste est un bien sur la terre."
Quand ils se battaient les pectoraux : "Amis, la couronne et la gloire", etc.
Au pas de course :
A nous l'animal timide !
Atteignons le cerf rapide !
Oui ! nous vaincrons !
Courons ! courons ! courons !
Et plus haletants que des chiens, ils s'animaient au bruit de leurs voix.
Un côté de la gymnastique les exaltait : son emploi comme moyen de sauvetage.
Mais il aurait fallu des enfants, pour apprendre à les porter dans des sacs ;
-- et ils prièrent le maître d'école de leur en fournir quelques-uns. Petit
objecta que les familles se fâcheraient. Ils se rabattirent sur les secours aux
blessés. L'un feignait d'être évanoui ; et l'autre le charriait dans une
brouette, avec toutes sortes de précautions.
Quant aux escalades militaires, l'auteur préconise l'échelle de Bois-Rosé,
ainsi nommée du capitaine qui surprit Fécamp autrefois, en montant par la
falaise.
D'après la gravure du livre, ils garnirent de bâtonnets un câble, et
l'attachèrent sous le hangar.
Dès qu'on a enfourché le premier bâton, et saisi le troisième, on jette ses jambes en dehors, pour que le deuxième qui était tout à l'h