L'Education Sentimentale
PREMIERE PARTIE
Chapitre 1
Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau ,
près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.
Des gens arrivaient hors d'haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles
de linge gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient à personne ; on
se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage
s'absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui, s'échappant par des plaques
de tôle, enveloppait tout d'une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à
l'avant, tintait sans discontinuer.
Enfin le navire partit ; et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers
et d'usines, filèrent comme deux larges rubans que l'on déroule.
Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album sous son
bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers le brouillard, il
contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait pas les noms ; puis il
embrassa, dans un dernier coup d'oeil, l'île Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame ;
et bientôt, Paris disparaissant, il poussa un grand soupir.
M. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s'en retournait à
Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller faire
son droit . Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait envoyé au Havre
voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage ; il en était revenu la
veille seulement ; et il se dédommageait de ne pouvoir séjourner dans la
capitale, en regagnant sa province par la route la plus longue.
Le tumulte s'apaisait ; tous avaient pris leur place ; quelques-uns, debout, se
chauffaient autour de la machine, et la cheminée crachait avec un râle lent et
rythmique son panache de fumée noire ; des gouttelettes de rosée coulaient sur
les cuivres ; le pont tremblait sous une petite vibration intérieure, et les
deux roues, tournant rapidement, battaient l'eau.
La rivière était bordée par des grèves de sable. On rencontrait des trains de
bois qui se mettaient à onduler sous le remous des vagues, ou bien, dans un
bateau sans voiles, un homme assis pêchait ; puis les brumes errantes se
fondirent, le soleil parut, la colline qui suivait à droite le cours de la Seine
peu à peu s'abaissa, et il en surgit une autre, plus proche, sur la rive
opposée.
Des arbres la couronnaient parmi des maisons basses couvertes de toits à
l'italienne. Elles avaient des jardins en pente que divisaient des murs neufs,
des grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des vases de géraniums,
espacés régulièrement sur des terrasses où l'on pouvait s'accouder. Plus d'un,
en apercevant ces coquettes résidences, si tranquilles, enviait d'en être le
propriétaire, pour vivre là jusqu'à la fin de ses jours, avec un bon billard,
une chaloupe, une femme ou quelque autre rêve. Le plaisir tout nouveau d'une
excursion maritime facilitait les épanchements. Déjà les farceurs commençaient
leurs plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait des petits
verres.
Frédéric pensait à la chambre qu'il occuperait là-bas, au plan d'un drame, à des
sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait que le bonheur mérité
par l'excellence de son âme tardait à venir. Il se déclama des vers
mélancoliques ; il marchait sur le pont à pas rapides ; il s'avança jusqu'au
bout, du côté de la cloche ; -- et, dans un cercle de passagers et de matelots,
il vit un monsieur qui contait des galanteries à une paysanne, tout en lui
maniant la croix d'or qu'elle portait sur la poitrine. C'était un gaillard d'une
quarantaine d'années, à cheveux crépus. Sa taille robuste emplissait une
jaquette de velours noir, deux émeraudes brillaient à sa chemise de batiste, et
son large pantalon blanc tombait sur d'étranges bottes rouges, en cuir de
Russie, rehaussées de dessins bleus.
La présence de Frédéric ne le dérangea pas. Il se tourna vers lui plusieurs
fois, en l'interpellant par des clins d'oeil ; ensuite il offrit des cigares à
tous ceux qui l'entouraient. Mais, ennuyé de cette compagnie, sans doute, il
alla se mettre plus loin. Frédéric le suivit.
La conversation roula d'abord sur les différentes espèces de tabacs, puis, tout
naturellement, sur les femmes. Le monsieur en bottes rouges donna des conseils
au jeune homme ; il exposait des théories, narrait des anecdotes, se citait
lui-même en exemple, débitant tout cela d'un ton paterne, avec une ingénuité de
corruption divertissante.
Il était républicain ; il avait voyagé, il connaissait l'intérieur des théâtres,
des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres, qu'il appelait
familièrement par leurs prénoms ; Frédéric lui confia bientôt ses projets ; il
les encouragea.
Mais il s'interrompit pour observer le tuyau de la cheminée, puis il marmotta
vite un long calcul, afin de savoir " combien chaque coup de piston, à tant de
fois par minute, devait, etc. " . -- Et, la somme trouvée, il admira beaucoup le
paysage. Il se disait heureux d'être échappé aux affaires.
Frédéric éprouvait un certain respect pour lui, et ne résista pas à l'envie de
savoir son nom. L'inconnu répondit tout d'une haleine :
-- " Jacques Arnoux propriétaire de l'Art industriel , boulevard
Montmartre. "
Un domestique ayant un galon d'or à la casquette vint lui dire :
-- " Si Monsieur voulait descendre ? Mademoiselle pleure. "
Il disparut.
L' Art industriel était un établissement hybride, comprenant un journal
de peinture et un magasin de tableaux. Frédéric avait vu ce titre- là, plusieurs
fois, à l'étalage du libraire de son pays natal, sur d'immenses prospectus, où
le nom de Jacques Arnoux se développait magistralement.
Le soleil dardait d'aplomb, en faisant reluire les gabillots de fer autour des
mâts, les plaques du bastingage et la surface de l'eau ; elle se coupait à la
proue en deux sillons, qui se déroulaient jusqu'au bord des prairies. A chaque
détour de la rivière, on retrouvait le même rideau de peupliers pâles. La
campagne était toute vide. Il y avait dans le ciel de petits nuages blancs
arrêtés, et l'ennui, vaguement répandu, semblait alanguir la marche du bateau et
rendre l'aspect des voyageurs plus insignifiant encore.
A part quelques bourgeois, aux Premières, c'étaient des ouvriers, des gens de
boutique avec leurs femmes et leurs enfants. Comme on avait coutume alors de se
vêtir sordidement en voyage, presque tous portaient de vieilles calottes
grecques ou des chapeaux déteints, de maigres habits noirs râpés par le
frottement du bureau, ou des redingotes ouvrant la capsule de leurs boutons pour
avoir trop servi au magasin ; çà et là, quelque gilet à châle laissait voir une
chemise de calicot, maculée de café ; des épingles de chrysocale piquaient des
cravates en lambeaux ; des sous-pieds cousus retenaient des chaussons de lisière
; deux ou trois gredins qui tenaient des bambous à ganse de cuir lançaient des
regards obliques, et des pères de famille ouvraient de gros yeux, en faisant des
questions. Ils causaient debout, ou bien accroupis sur leurs bagages ; d'autres
dormaient dans des coins ; plusieurs mangeaient. Le pont était sali par des
écales de noix, des bouts de cigares, des pelures de poires, des détritus de
charcuterie apportée dans du papier ; trois ébénistes, en blouse, stationnaient
devant la cantine ; un joueur de harpe en haillons se reposait, accoudé sur son
instrument ; on entendait par intervalles le bruit du charbon de terre dans le
fourneau, un éclat de voix, un rire ; et le capitaine, sur la passerelle,
marchait d'un tambour à l'autre, sans s'arrêter. Frédéric, pour rejoindre sa
place, poussa la grille des Premières, dérangea deux chasseurs avec leurs
chiens.
Ce fut comme une apparition :
Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua
personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il
passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand
il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.
Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au
vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands
sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de
sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à
plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit,
son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.
Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de
gauche pour dissimuler sa manoeuvre ; puis il se planta tout près de son
ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la
rivière.
Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa
taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait
son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels
étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les
meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle
fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une
envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.
Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta, en tenant par la main une
petite fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait
de s'éveiller. Elle la prit sur ses genoux. " Mademoiselle n'était pas sage,
quoiqu'elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l'aimerait plus ; on lui
pardonnait trop ses caprices. " Et Frédéric se réjouissait d'entendre ces
choses, comme s'il eût fait une découverte, une acquisition.
Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des
îles cette négresse avec elle ?
Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le
bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les
soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les pieds, dormir dedans !
Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans
l'eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit :
-- " Je vous remercie, monsieur. "
Leurs yeux se rencontrèrent.
-- " Ma femme, es-tu prête ? " cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot
de l'escalier.
Mlle Marthe courut vers lui, et, cramponnée à son cou, elle tirait ses
moustaches. Les sons d'une harpe retentirent, elle voulut voir la musique ; et
bientôt le joueur d'instrument, amené par la négresse, entra dans les Premières.
Arnoux le reconnut pour un ancien modèle ; il le tutoya, ce qui surprit les
assistants. Enfin le harpiste rejeta ses longs cheveux derrière ses épaules,
étendit les bras et se mit à jouer.
C'était une romance orientale, où il était question de poignards, de fleurs et
d'étoiles. L'homme en haillons chantait cela d'une voix mordante ; les
battements de la machine coupaient la mélodie à fausse mesure ; il pinçait plus
fort : les cordes vibraient, et leurs sons métalliques semblaient exhaler des
sanglots, et comme la plainte d'un amour orgueilleux et vaincu. Des deux côtés
de la rivière, des bois s'inclinaient jusqu'au bord de l'eau ; un courant d'air
frais passait ; Mme Arnoux regardait au loin d'une manière vague. Quand la
musique s'arrêta, elle remua les paupières plusieurs fois, comme si elle sortait
d'un songe.
Le harpiste s'approcha d'eux, humblement. Pendant qu'Arnoux cherchait de la
monnaie, Frédéric allongea vers la casquette sa main fermée, et, l'ouvrant avec
pudeur, il y déposa un louis d'or. Ce n'était pas la vanité qui le poussait à
faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où il
l'associait, un mouvement de coeur presque religieux.
Arnoux, en lui montrant le chemin, l'engagea cordialement à descendre. Frédéric
affirma qu'il venait de déjeuner ; il se mourait de faim, au contraire ; et il
ne possédait plus un centime au fond de sa bourse.
Ensuite il songea qu'il avait bien le droit, comme un autre, de se tenir dans la
chambre.
Autour des tables rondes, des bourgeois mangeaient, un garçon de café circulait
; M. et Mme Arnoux étaient dans le fond, à droite ; il s'assit sur la longue
banquette de velours, ayant ramassé un journal qui se trouvait là.
Ils devaient, à Montereau, prendre la diligence de Châlons. Leur voyage en
Suisse durerait un mois. Mme Arnoux blâma son mari de sa faiblesse pour son
enfant. Il chuchota dans son oreille, une gracieuseté, sans doute, car elle
sourit. Puis il se dérangea pour fermer derrière son cou le rideau de la
fenêtre.
Le plafond, bas et tout blanc, rabattait une lumière crue. Frédéric, en face,
distinguait l'ombre de ses cils. Elle trempait ses lèvres dans son verre,
cassait un peu de croûte entre ses doigts ; le médaillon de lapis- lazuli,
attaché par une chaînette d'or à son poignet, de temps à autre sonnait contre
son assiette. Ceux qui étaient là, pourtant, n'avaient pas l'air de la
remarquer.
Quelquefois, par les hublots, on voyait glisser le flanc d'une barque qui
accostait le navire pour prendre ou déposer des voyageurs. Les gens attablés se
penchaient aux ouvertures et nommaient les pays riverains.
Arnoux se plaignait de la cuisine : il se récria considérablement devant
l'addition, et il la fit réduire. Puis il emmena le jeune homme à l'avant du
bateau pour boire des grogs. Mais Frédéric s'en retourna bientôt sous la tente,
où Mme Arnoux était revenue. Elle lisait un mince volume à couverture grise. Les
deux coins de sa bouche se relevaient par moments, et un éclair de plaisir
illuminait son front. Il jalousa celui qui avait inventé ces choses dont elle
paraissait occupée. Plus il la contemplait, plus il sentait entre elle et lui se
creuser des abîmes. Il songeait qu'il faudrait la quitter tout à l'heure,
irrévocablement, sans en avoir arraché une parole, sans lui laisser même un
souvenir !
Une plaine s'étendait à droite ; à gauche un herbage allait doucement rejoindre
une colline, où l'on apercevait des vignobles, des noyers, un moulin dans la
verdure, et des petits chemins au-delà, formant des zigzags sur la roche blanche
qui touchait au bord du ciel. Quel bonheur de monter côte à côte, le bras autour
de sa taille, pendant que sa robe balayerait les feuilles jaunies, en écoutant
sa voix, sous le rayonnement de ses yeux ! Le bateau pouvait s'arrêter, ils
n'avaient qu'à descendre ; et cette chose bien simple n'était pas plus facile,
cependant, que de remuer le soleil !
Un peu plus loin, on découvrit un château, à toit pointu, avec des tourelles
carrées. Un parterre de fleurs s'étalait devant sa façade ; et des avenues
s'enfonçaient, comme des voûtes noires, sous les hauts tilleuls. Il se la figura
passant au bord des charmilles. A ce moment, une jeune dame et un jeune homme se
montrèrent sur le perron, entre les caisses d'orangers. Puis tout disparut.
La petite fille jouait autour de lui. Frédéric voulut la baiser. Elle se cacha
derrière sa bonne ; sa mère la gronda de n'être pas aimable pour le monsieur qui
avait sauvé son châle. Etait-ce une ouverture indirecte ?
-- " Va-t-elle enfin me parler ? " se demandait-il.
Le temps pressait. Comment obtenir une invitation chez Arnoux ? Et il n'imagina
rien de mieux que de lui faire remarquer la couleur de l'automne, en ajoutant :
-- " Voilà bientôt l'hiver, la saison des bals et des dîners ! "
Mais Arnoux était tout occupé de ses bagages. La côte de Surville apparut, les
deux ponts se rapprochaient, on longea une corderie, ensuite une rangée de
maisons basses ; il y avait, en dessous, des marmites de goudron, des éclats de
bois ; et des gamins couraient sur le sable, en faisant la roue. Frédéric
reconnut un homme avec un gilet à manches, il lui cria :
-- " Dépêche-toi. "
On arrivait. Il chercha péniblement Arnoux dans la foule des passagers, et
l'autre répondit en lui serrant la main :
-- " Au plaisir, cher monsieur ! "
Quand il fut sur le quai, Frédéric se retourna. Elle était près du gouvernail,
debout. Il lui envoya un regard où il avait tâché de mettre toute son âme ;
comme s'il n'eût rien fait, elle demeura immobile. Puis, sans égard aux
salutations de son domestique :
-- " Pourquoi n'as-tu pas amené la voiture jusqu'ici ? "
Le bonhomme s'excusait.
-- " Quel maladroit ! Donne-moi de l'argent ! " Et il alla manger dans une
auberge.
Un quart d'heure après, il eut envie d'entrer comme par hasard dans la cour des
diligences. Il la verrait encore, peut-être ?
-- " A quoi bon ? " se dit-il.
Et l'américaine l'emporta. Les deux chevaux n'appartenaient pas à sa mère. Elle
avait emprunté celui de M. Chambrion, le receveur, pour l'atteler auprès du
sien. Isidore, parti la veille, s'était reposé à Bray jusqu'au soir et avait
couché à Montereau, si bien que les bêtes rafraîchies, trottaient lestement.
Des champs moissonnés se prolongeaient à n'en plus finir. Deux lignes d'arbres
bordaient la route, les tas de cailloux se succédaient ; et peu à peu,
Villeneuve-Saint-Georges, Ablon, Châtillon, Corbeil et les autres pays, tout son
voyage lui revint à la mémoire, d'une façon si nette qu'il distinguait
maintenant des détails nouveaux, des particularités plus intimes ; sous le
dernier volant de sa robe, son pied passait dans une mince bottine en soie, de
couleur marron ; la tente de coutil formait un large dais sur sa tête, et les
petits glands rouges de la bordure tremblaient à la brise, perpétuellement.
Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n'aurait voulu rien
ajouter, rien retrancher à sa personne. L'univers venait tout à coup de
s'élargir. Elle était le point lumineux où l'ensemble des choses convergeait ;
et, bercé par le mouvement de la voiture, les paupières à demi closes, le regard
dans les nuages, il s'abandonnait à une joie rêveuse et infinie.
A Bray, il n'attendit pas qu'on eût donné l'avoine, il alla devant, sur la
route, tout seul. Arnoux l'avait appelée " Marie ! " Il cria très haut " Marie !
" Sa voix se perdit dans l'air.
Une large couleur de pourpre enflammait le ciel à l'occident. De grosses meules
de blé, qui se levaient au milieu des chaumes, projetaient des ombres géantes.
Un chien se mit à aboyer dans une ferme, au loin. Il frissonna, pris d'une
inquiétude sans cause.
Quand Isidore l'eut rejoint, il se plaça sur le siège pour conduire. Sa
défaillance était passée. Il était bien résolu à s'introduire, n'importe
comment, chez les Arnoux, et à se lier avec eux. Leur maison devait être
amusante, Arnoux lui plaisait d'ailleurs ; puis, qui sait ? Alors, un flot de
sang lui monta au visage : ses tempes bourdonnaient, il fit claquer son fouet,
secoua les rênes, et il menait les chevaux d'un tel train, que le vieux cocher
répétait :
-- " Doucement ! mais doucement ! vous les rendrez poussifs. "
Peu à peu Frédéric se calma, et il écouta parler son domestique.
On attendait Monsieur avec grande impatience. Mlle Louise avait pleuré pour
partir dans la voiture.
-- " Qu'est-ce donc, Mlle Louise ? "
-- " La petite à M. Roque, vous savez ? "
-- " Ah ! j'oubliais ! " répliqua Frédéric, négligemment.
Cependant, les deux chevaux n'en pouvaient plus. Ils boitaient l'un et l'autre ;
et neuf heures sonnaient à Saint-Laurent lorsqu'il arriva sur la place d'Armes,
devant la maison de sa mère. Cette maison, spacieuse, avec un jardin donnant sur
la campagne, ajoutait à la considération de Mme Moreau, qui était la personne du
pays la plus respectée.
Elle sortait d'une vieille famille de gentilshommes, éteinte maintenant. Son
mari, un plébéien que ses parents lui avaient fait épouser, était mort d'un coup
d'épée, pendant sa grossesse, en lui laissant une fortune compromise. Elle
recevait trois fois la semaine et donnait de temps à autre un beau dîner. Mais
le nombre des bougies était calculé d'avance, et elle attendait impatiemment ses
fermages. Cette gêne, dissimulée comme un vice, la rendait sérieuse. Cependant,
sa vertu s'exerçait sans étalage de pruderie, sans aigreur. Ses moindres
charités semblaient de grandes aumônes. On la consultait sur le choix des
domestiques, l'éducation des jeunes filles, l'art des confitures, et Monseigneur
descendait chez elle, dans ses tournées épiscopales.
Mme Moreau nourrissait une haute ambition pour son fils. Elle n'aimait pas à
entendre blâmer le Gouvernement, par une sorte de prudence anticipée. Il aurait
besoin de protections d'abord ; puis, grâce à ses moyens, il deviendrait
conseiller d'Etat, ambassadeur, ministre. Ses triomphes au collège de Sens
légitimaient cet orgueil ; il avait remporté le prix d'honneur.
Quand il entra dans le salon, tous se levèrent à grand bruit, on l'embrassa ; et
avec les fauteuils et les chaises on fit un large demi-cercle autour de la
cheminée. M. Gamblin lui demanda immédiatement son opinion sur Mme Lafarge. Ce
procès, la fureur de l'époque, ne manqua pas d'amener une discussion violente ;
Mme Moreau l'arrêta, au regret toutefois de M. Gamblin ; il la jugeait utile
pour le jeune homme, en sa qualité de futur jurisconsulte, et il sortit du
salon, piqué.
Rien ne devait surprendre dans un ami du père Roque ! A propos du père Roque, on
parla de M. Dambreuse, qui venait d'acquérir le domaine de la Fortelle. Mais le
Percepteur avait entraîné Frédéric à l'écart, pour savoir ce qu'il pensait du
dernier ouvrage de M. Guizot. Tous désiraient connaître ses affaires ; et Mme
Benoît s'y prit adroitement en s'informant de son oncle. Comment allait ce bon
parent ? Il ne donnait plus de ses nouvelles. N'avait-il pas un arrière-cousin
en Amérique ?
La cuisinière annonça que le potage de Monsieur était servi. On se retira, par
discrétion. Puis, dès qu'ils furent seuls, dans la salle, sa mère lui dit, à
voix basse :
-- " Eh bien ? "
Le vieillard l'avait reçu très cordialement, mais sans montrer ses intentions.
Mme Moreau soupira.
-- " Où est-elle, à présent ? " songeait-il.
La diligence roulait, et, enveloppée dans le châle sans doute, elle appuyait
contre le drap du coupé sa belle tête endormie.
Ils montaient dans leurs chambres quand un garçon du Cygne de la Croix
apporta un billet.
-- " Qu'est-ce donc ? "
-- " C'est Deslauriers qui a besoin de moi " , dit-il.
-- " Ah ! ton camarade ! " fit Mme Moreau avec un ricanement de mépris. "
L'heure est bien choisie, vraiment ! "
Frédéric hésitait. Mais l'amitié fut plus forte. Il prit son chapeau.
-- " Au moins, ne sois pas longtemps ! " lui dit sa mère.
Chapitre II.
Le père de Charles Deslauriers, ancien capitaine de ligne, démissionnaire en
1818, était revenu se marier à Nogent, et, avec l'argent de la dot, avait acheté
une charge d'huissier, suffisant à peine pour le faire vivre. Aigri par de
longues injustices, souffrant de ses vieilles blessures, et toujours regrettant
l'Empereur, il dégorgeait sur son entourage les colères qui l'étouffaient. Peu
d'enfants furent plus battus que son fils. Le gamin ne cédait pas, malgré les
coups. Sa mère, quand elle tâchait de s'interposer, était rudoyée comme lui.
Enfin le Capitaine le plaça dans son étude, et tout le long du jour, il le
tenait courbé sur son pupitre, à copier des actes, ce qui lui rendit l'épaule
droite visiblement plus forte que l'autre.
En 1833, d'après l'invitation de M. le président, le Capitaine vendit son étude.
Sa femme mourut d'un cancer. Il alla vivre à Dijon ; ensuite il s'établit
marchand d'hommes à Troyes ; et, ayant obtenu pour Charles une demi-bourse, le
mit au collège de Sens, où Frédéric le reconnut. Mais l'un avait douze ans,
l'autre quinze ; d'ailleurs, mille différences de caractère et d'origine les
séparaient.
Frédéric possédait dans sa commode toutes sortes de provisions, des choses
recherchées, un nécessaire de toilette, par exemple. Il aimait à dormir tard le
matin, à regarder les hirondelles, à lire des pièces de théâtre, et, regrettant
les douceurs de la maison, il trouvait rude la vie de collège.
Elle semblait bonne au fils de l'huissier. Il travaillait si bien, qu'au bout de
la seconde année, il passa dans la classe de Troisième. Cependant, à cause de sa
pauvreté, ou de son humeur querelleuse, une sourde malveillance l'entourait.
Mais un domestique, une fois, l'ayant appelé enfant de gueux, en pleine cour des
Moyens, il lui sauta à la gorge et l'aurait tué, sans trois maîtres d'études qui
intervinrent. Frédéric, emporté d'admiration, le serra dans ses bras. A partir
de ce jour, l'intimité fut complète. L'affection d'un grand, sans doute, flatta
la vanité du petit, et l'autre accepta comme un bonheur ce dévouement qui
s'offrait.
Son père, pendant les vacances, le laissait au collège. Une traduction de Platon
ouverte par hasard l'enthousiasma. Alors il s'éprit d'études métaphysiques ; et
ses progrès furent rapides, car il les abordait avec des forces jeunes et dans
l'orgueil d'une intelligence qui s'affranchit ; Jouffroy, Cousin, Laromiguière,
Malebranche, les Ecossais, tout ce que la bibliothèque contenait y passa. Il
avait eu besoin d'en voler la clef pour se procurer des livres.
Les distractions de Frédéric étaient moins sérieuses. Il dessina dans la rue des
Trois-Rois la généalogie du Christ, sculptée sur un poteau, puis le portail de
la cathédrale. Après les drames moyen âge, il entama les mémoires : Froissart,
Comines, Pierre de l'Estoile, Brantôme.
Les images que ces lectures amenaient à son esprit l'obsédaient si fort, qu'il
éprouvait le besoin de les reproduire. Il ambitionnait d'être un jour le Walter
Scott de la France. Deslauriers méditait un vaste système de philosophie, qui
aurait les applications les plus lointaines.
Ils causaient de tout cela, pendant les récréations, dans la cour, en face de
l'inscription morale peinte sous l'horloge ; ils en chuchotaient dans la
chapelle, à la barbe de saint Louis ; ils en rêvaient dans le dortoir, d'où l'on
domine un cimetière. Les jours de promenade, ils se rangeaient derrière les
autres, et ils parlaient interminablement.
Ils parlaient de ce qu'ils feraient plus tard, quand ils seraient sortis du
collège. D'abord, ils entreprendraient un grand voyage avec l'argent que
Frédéric prélèverait sur sa fortune, à sa majorité. Puis ils reviendraient à
Paris, ils travailleraient ensemble, ne se quitteraient pas ; -- et, comme
délassement à leurs travaux, ils auraient des amours de princesses, dans des
boudoirs de satin, ou de fulgurantes orgies avec des courtisanes illustres. Des
doutes succédaient à leurs emportements d'espoir. Après des crises de gaieté
verbeuse, ils tombaient dans des silences profonds.
Les soirs d'été, quand ils avaient marché longtemps par les chemins pierreux au
bord des vignes, ou sur la grande route en pleine campagne, et que les blés
ondulaient au soleil, tandis que des senteurs d'angélique passaient dans l'air,
une sorte d'étouffement les prenait, et ils s'étendaient sur le dos, étourdis,
enivrés. Les autres, en manches de chemise, jouaient aux barres ou faisaient
partir des cerfs-volants. Le pion les appelait. On s'en revenait, en suivant les
jardins que traversaient de petits ruisseaux, puis les boulevards ombragés par
les vieux murs ; les rues désertes sonnaient sous leurs pas ; la grille
s'ouvrait, on remontait l'escalier ; et ils étaient tristes comme après de
grandes débauches.
M. le censeur prétendait qu'ils s'exaltaient mutuellement. Cependant, si
Frédéric travailla dans les hautes classes, ce fut par les exhortations de son
ami ; et, aux vacances de 1837, il l'emmena chez sa mère.
Le jeune homme déplut à Mme Moreau. Il mangea extraordinairement, il refusa
d'assister le dimanche aux offices, il tenait des discours républicains ; enfin,
elle crut savoir qu'il avait conduit son fils dans des lieux déshonnêtes. On
surveilla leurs relations. Ils ne s'en aimèrent que davantage : et les adieux
furent pénibles, quand Deslauriers, l'année suivante, partit du collège, pour
étudier le droit à Paris.
Frédéric comptait bien l'y rejoindre. Ils ne s'étaient pas vus depuis deux ans ;
et, leurs embrassades étant finies, ils allèrent sur les ponts afin de causer
plus à l'aise.
Le Capitaine, qui tenait maintenant un billard à Villenauxe, s'était fâché rouge
lorsque son fils avait réclamé ses comptes de tutelle, et même lui avait coupé
les vivres, tout net. Mais comme il voulait concourir plus tard pour une chaire
de professeur à l'Ecole et qu'il n'avait pas d'argent, Deslauriers acceptait à
Troyes une place de maître clerc chez un avoué. A force de privations, il
économiserait quatre mille francs ; et, s'il ne devait rien toucher de la
succession maternelle, il aurait toujours de quoi travailler librement, pendant
trois années, en attendant une position. Il fallait donc abandonner leur vieux
projet de vivre ensemble dans la Capitale, pour le présent du moins.
Frédéric baissa la tête. C'était le premier de ses rêves qui s'écroulait.
-- " Console-toi " , dit le fils du capitaine, " la vie est longue, nous sommes
jeunes. Je te rejoindrai ! N'y pense plus ! "
Il le secouait par les mains, et, pour le distraire, lui fit des questions sur
son voyage.
Frédéric n'eut pas grand'chose à narrer. Mais, au souvenir de Mme Arnoux, son
chagrin s'évanouit. Il ne parla pas d'elle, retenu par une pudeur. Il s'étendit
en revanche sur Arnoux, rapportant ses discours, ses manières, ses relations ;
et Deslauriers l'engagea fortement à cultiver cette connaissance.
Frédéric, dans ces derniers temps, n'avait rien écrit ; ses opinions littéraires
étaient changées : il estimait pardessus tout la passion ; Werther, René, Frank,
Lara, Lélia et d'autres plus médiocres l'enthousiasmaient presque également.
Quelquefois, la musique lui semblait seule capable d'exprimer ses troubles
intérieurs ; alors, il rêvait des symphonies ; ou bien la surface des choses
l'appréhendait, et il voulait peindre. Il avait composé des vers, pourtant ;
Deslauriers les trouva fort beaux, mais sans demander une autre pièce.
Quant à lui, il ne donnait plus dans la métaphysique. L'économie sociale et la
Révolution française le préoccupaient. C'était, à présent, un grand diable de
vingt-deux ans, maigre, avec une large bouche, l'air résolu. Il portait, ce
soir-là, un mauvais paletot de lasting ; et ses souliers étaient blancs de
poussière, car il avait fait la route de Villenauxe à pied, exprès pour voir
Frédéric.
Isidore les aborda. Madame priait Monsieur de revenir, et, craignant qu'il n'eût
froid, elle lui envoyait son manteau.
-- " Reste donc ! " dit Deslauriers.
Et ils continuèrent à se promener d'un bout à l'autre des deux ponts qui
s'appuient sur l'île étroite, formée par le canal et la rivière.
Quand ils allaient du côté de Nogent, ils avaient, en face, un pâté de maisons
s'inclinant quelque peu ; à droite ; l'église apparaissait derrière les moulins
de bois dont les vannes étaient fermées ; et, à gauche, les haies d'arbustes, le
long de la rive, terminaient des jardins, que l'on distinguait à peine. Mais, du
côté de Paris, la grande route descendait en ligne droite, et des prairies se
perdaient au loin, dans les vapeurs de la nuit. Elle était silencieuse et d'une
clarté blanchâtre. Des odeurs de feuillage humide montaient jusqu'à eux ; la
chute de la prise d'eau, cent pas plus loin, murmurait, avec ce gros bruit doux
que font les ondes dans les ténèbres.
Deslauriers s'arrêta, et il dit :
-- " Ces bonnes gens qui dorment tranquilles, c'est drôle ! Patience ! un
nouveau 89 se prépare ! On est las de constitutions, de chartes, de subtilités,
de mensonges ! Ah ! si j'avais un journal ou une tribune, comme je vous
secouerais tout cela ! Mais, pour entreprendre n'importe quoi, il faut de
l'argent ! Quelle malédiction que d'être le fils d'un cabaretier et de perdre sa
jeunesse à la quête de son pain ! "
Il baissa la tête, se mordit les lèvres, et il grelottait sous son vêtement
mince.
Frédéric lui jeta la moitié de son manteau sur les épaules. Ils s'en
enveloppèrent tous deux ; et, se tenant par la taille, ils marchaient dessous,
côte à côte.
-- " Comment veux-tu que je vive là-bas, sans toi ? " disait Frédéric.
(L'amertume de son ami avait ramené sa tristesse. " ) J'aurais fait quelque
chose avec une femme qui m'eût aimé... Pourquoi ris-tu ? L'amour est la pâture
et comme l'atmosphère du génie. Les émotions extraordinaires produisent les
oeuvres sublimes. Quant à chercher celle qu'il me faudrait, j'y renonce !
D'ailleurs, si jamais je la trouve, elle me repoussera. Je suis de la race des
déshérités, et je m'éteindrai avec un trésor qui était de strass ou de diamant,
je n'en sais rien. "
L'ombre de quelqu'un s'allongea sur les pavés, en même temps qu'ils entendirent
ces mots :
-- " Serviteur, messieurs ! "
Celui qui les prononçait était un petit homme, habillé d'une ample redingote
brune, et coiffé d'une casquette laissant paraître sous la visière un nez
pointu.
-- " M. Roque ? " dit Frédéric.
-- " Lui-même ! " reprit la voix.
Le Nogentais justifia sa présence en contant qu'il revenait d'inspecter ses
pièges à loup, dans son jardin, au bord de l'eau.
-- " Et vous voilà de retour dans nos pays ? Très bien ! j'ai appris cela par ma
fillette. La santé est toujours bonne, j'espère ? Vous ne partez pas encore ? "
Et il s'en alla, rebuté, sans doute, par l'accueil de Frédéric.
Mme Moreau, en effet, ne le fréquentait pas ; le père Roque vivait en
concubinage avec sa bonne, et on le considérait fort peu, bien qu'il fût le
croupier d'élections, le régisseur de M. Dambreuse.
-- " Le banquier qui demeure rue d'Anjou ? " reprit Deslauriers. " Sais-tu ce
que tu devrais faire, mon brave ? "
Isidore les interrompit encore une fois. Il avait ordre de ramener Frédéric,
définitivement. Madame s'inquiétait, de son absence.
-- " Bien, bien ! on y va " , dit Deslauriers ; " il ne découchera pas. "
Et, le domestique étant parti :
-- " Tu devrais prier ce vieux de t'introduire chez les Dambreuse ; rien n'est
utile comme de fréquenter une maison riche ! Puisque tu as un habit noir et des
gants blancs, profites-en ! Il faut que tu ailles dans ce monde-là ! Tu m'y
mèneras plus tard. Un homme à millions, pense donc ! Arrange-toi pour lui
plaire, et à sa femme aussi. Deviens son amant ! "
Frédéric se récriait.
-- " Mais je te dis là des choses classiques, il me semble ? Rappelle-toi
Rastignac dans la Comédie humaine ! Tu réussiras, j'en suis sûr ! "
Frédéric avait tant de confiance en Deslauriers, qu'il se sentit ébranlé, et
oubliant Mme Arnoux, ou la comprenant dans la prédiction faite sur l'autre, il
ne put s'empêcher de sourire.
Le clerc ajouta :
-- " Dernier conseil : passe tes examens ! Un titre est toujours bon ; et
lâche-moi franchement tes poètes catholiques et sataniques, aussi avancés en
philosophie qu'on l'était au XIIe siècle. Ton désespoir est bête. De très grands
particuliers ont eu des commencements plus difficiles, à commencer par Mirabeau.
D'ailleurs, notre séparation ne sera pas si longue. Je ferai rendre gorge à mon
filou de père. Il est temps que je m'en retourne, adieu ! " As-tu cent sous pour
que je paye mon dîner ? "
Frédéric lui donna dix francs, le reste de la somme prise le matin à Isidore.
Cependant à vingt toises des ponts, sur la rive gauche, une lumière brillait
dans la lucarne d'une maison basse.
Deslauriers l'aperçut. Alors, il dit emphatiquement, tout en retirant son
chapeau :
-- " Vénus, reine des cieux, serviteur ! Mais la Pénurie est la mère de la
Sagesse. Nous a-t-on assez calomniés pour ça, miséricorde ! "
Cette allusion à une aventure commune les mit en joie. Ils riaient très haut,
dans les rues.
Puis, ayant soldé sa dépense à l'auberge, Deslauriers reconduisit Frédéric
jusqu'au carrefour de l'Hôtel-Dieu ; -- et, après une longue étreinte, les deux
amis se séparèrent.
Chapitre III.
Deux mois plus tard, Frédéric, débarqué un matin rue Coq-Héron, songea
immédiatement à faire sa grande visite.
Le hasard l'avait servi. Le père Roque était venu lui apporter un rouleau de
papiers, en le priant de les remettre lui-même chez M. Dambreuse ; et il
accompagnait l'envoi d'un billet décacheté, où il présentait son jeune
compatriote.
Mme Moreau parut surprise de cette démarche. Frédéric dissimula le plaisir
qu'elle lui causait.
M. Dambreuse s'appelait de son vrai nom le comte d'Ambreuse ; mais, dès 1825,
abandonnant peu à peu sa noblesse et son parti, il s'était tourné vers
l'industrie ; et, l'oreille dans tous les bureaux, la main dans toutes les
entreprises, à l'affût des bonnes occasions, subtil comme un Grec et laborieux
comme un Auvergnat, il avait amassé une fortune que l'on disait considérable ;
de plus, il était officier de la Légion d'honneur, membre du conseil général de
l'Aube, député, pair de France un de ces jours ; complaisant du reste, il
fatiguait le ministre par ses demandes continuelles de secours, de croix, de
bureaux de tabac ; et, dans ses bouderies contre le pouvoir, il inclinait au
centre gauche. Sa femme, la jolie Mme Dambreuse, que citaient les journaux de
modes, présidait les assemblées de charité. En cajolant les duchesses, elle
apaisait les rancunes du noble faubourg et laissait croire que M. Dambreuse
pouvait encore se repentir et rendre des services.
Le jeune homme était troublé en allant chez eux.
-- " J'aurais mieux fait de prendre mon habit. On m'invitera sans doute au bal
pour la semaine prochaine ? Que va-t-on me dire ? "
L'aplomb lui revint en songeant que M. Dambreuse n'était qu'un bourgeois, et il
sauta gaillardement de son cabriolet sur le trottoir de la rue d'Anjou.
Quand il eut poussé une des deux portes cochères, il traversa la cour, gravit le
perron et entra dans un vestibule pavé en marbre de couleur.
Un double escalier droit, avec un tapis rouge à baguettes de cuivre, s'appuyait
contre les hautes murailles en stuc luisant. Il y avait, au bas des marches, un
bananier dont les feuilles larges retombaient sur le velours de la rampe. Deux
candélabres de bronze tenaient des globes de porcelaine suspendus à des
chaînettes ; les soupiraux des calorifères béants exhalaient un air lourd ; et
l'on n'entendait que le tic-tac d'une grande horloge, dressée à l'autre bout du
vestibule, sous une panoplie.
Un timbre sonna ; un valet parut, et introduisit Frédéric dans une petite pièce,
où l'on distinguait deux coffres-forts, avec des casiers remplis de cartons. M.
Dambreuse écrivait au milieu, sur un bureau à cylindre.
Il parcourut la lettre du père Roque, ouvrit avec son canif la toile qui
enfermait les papiers, et les examina.
De loin, à cause de sa taille mince, il pouvait sembler jeune encore. Mais ses
rares cheveux blancs, ses membres débiles et surtout la pâleur extraordinaire de
son visage accusaient un tempérament délabré. Une énergie impitoyable reposait
dans ses yeux glauques, plus froids que des yeux de verre. Il avait les
pommettes saillantes, et des mains à articulations noueuses.
Enfin, s'étant levé, il adressa au jeune homme quelques questions sur des
personnes de leur connaissance, sur Nogent, sur ses études ; puis il le congédia
en s'inclinant. Frédéric sortit par un autre corridor, et se trouva dans le bas
de la cour, auprès des remises.
Un coupé bleu, attelé d'un cheval noir, stationnait devant le perron. La
portière s'ouvrit, une dame y monta, et la voiture, avec un bruit sourd, se mit
à rouler sur le sable.
Frédéric, en même temps qu'elle, arriva de l'autre côté, sous la porte cochère.
L'espace n'étant pas assez large, il fut contraint d'attendre. La jeune femme,
penchée en dehors du vasistas, parlait tout bas au concierge. Il n'apercevait
que son dos, couvert d'une mante violette. Cependant, il plongeait dans
l'intérieur de la voiture, tendue de reps bleu, avec des passementeries et des
effilés de soie. Les vêtements de la dame l'emplissaient ; il s'échappait de
cette petite boîte capitonnée un parfum d'iris, et comme une vague senteur
d'élégances féminines. Le cocher lâcha les rênes, le cheval frôla la borne
brusquement, et tout disparut.
Frédéric s'en revint à pied, en suivant les boulevards.
Il regrettait de n'avoir pu distinguer Mme Dambreuse.
Un peu plus haut que la rue Montmartre, un embarras de voitures lui fit tourner
la tête ; et, de l'autre côté, en face, il lut sur une plaque de marbre :
JACQUES ARNOUX
Comment n'avait-il pas songé à elle, plus tôt ? La faute venait de Deslauriers,
et il s'avança vers la boutique, il n'entra pas, cependant, il attendit qu'elle
parût.
Les hautes glaces transparentes offraient aux regards, dans une disposition
habile, des statuettes, des dessins, des gravures, des catalogues, des numéros
de l'Art industriel ; et les prix de l'abonnement étaient répétés sur la
porte, que décoraient, à son milieu, les initiales de l'éditeur. On apercevait,
contre les murs, de grands tableaux dont le vernis brillait, puis, dans le fond,
deux bahuts, chargés de porcelaines, de bronzes, de curiosités alléchantes ; un
petit escalier les séparait, fermé dans le haut par une portière de moquette ;
et un lustre en vieux saxe, un tapis vert sur le plancher, avec une table en
marqueterie, donnaient à cet intérieur plutôt l'apparence d'un salon que d'une
boutique.
Frédéric faisait semblant d'examiner les dessins. Après des hésitations
infinies, il entra.
Un employé souleva la portière, et répondit que Monsieur ne serait pas " au
magasin " avant cinq heures. Mais si la commission pouvait se transmettre...
-- " Non ! je reviendrai " , répliqua doucement Frédéric.
Les jours suivants furent employés à se chercher un logement ; et il se décida
pour une chambre au second étage, dans un hôtel garni, rue Saint-Hyacinthe.
En portant sous son bras un buvard tout neuf, il se rendit à l'ouverture des
cours. Trois cents jeunes gens, nu-tête, emplissaient un amphithéâtre où un
vieillard en robe rouge dissertait d'une voix monotone ; des plumes grinçaient
sur le papier. Il retrouvait dans cette salle l'odeur poussiéreuse des classes,
une chaire de forme pareille, le même ennui ! Pendant quinze jours, il y
retourna. Mais on n'était pas encore à l'article 3, qu'il avait lâché le Code
civil, et il abandonna les Institutes à la Summa divisio personarum .
Les joies qu'il s'était promises n'arrivaient pas ; et, quand il eut épuisé un
cabinet de lecture, parcouru les collections du Louvre, et plusieurs fois de
suite été au spectacle, il tomba dans un désoeuvrement sans fond.
Mille choses nouvelles ajoutaient à sa tristesse. Il lui fallait compter son
linge et subir le concierge, rustre à tournure d'infirmier, qui venait le matin
retaper son lit, en sentant l'alcool et en grommelant. Son appartement, orné
d'une pendule d'albâtre, lui déplaisait. Les cloisons étaient minces ; il
entendait les étudiants faire du punch, rire, chanter.
Las de cette solitude, il rechercha un de ses anciens camarades nommé Baptiste
Martinon ; et il le découvrit dans une pension bourgeoise de la rue
Saint-Jacques, bûchant sa procédure, devant un feu de charbon de terre.
En face de lui, une femme en robe d'indienne reprisait des chaussettes.
Martinon était ce qu'on appelle un fort bel homme : grand, joufflu, la
physionomie régulière et des yeux bleuâtres à fleur de tête ; son père, un gros
cultivateur, le destinait à la magistrature, -- et, voulant déjà paraître
sérieux, il portait sa barbe taillée en collier.
Comme les ennuis de Frédéric n'avaient point de cause raisonnable et qu'il ne
pouvait arguer d'aucun malheur, Martinon ne comprit rien à ses lamentations sur
l'existence. Lui, il allait tous les matins à l'Ecole, se promenait ensuite dans
le Luxembourg, prenait le soir sa demi-tasse au café, et, avec quinze cents
francs par an et l'amour de cette ouvrière, il se trouvait parfaitement heureux.
-- " Quel bonheur ! " exclama intérieurement Frédéric.
Il avait fait à l'Ecole une autre connaissance, celle de M. de Cisy, enfant de
grande famille et qui semblait une demoiselle, à la gentillesse de ses manières.
M. de Cisy s'occupait de dessin, aimait le gothique.
Plusieurs fois ils allèrent ensemble admirer la Sainte-Chapelle et Notre- Dame.
Mais la distinction du jeune patricien recouvrait une intelligence des plus
pauvres. Tout le surprenait ; il riait beaucoup à la moindre plaisanterie, et
montrait une ingénuité si complète, que Frédéric le prit d'abord pour un
farceur, et finalement le considéra comme un nigaud.
Les épanchements n'étaient donc possibles avec personne ; et il attendait
toujours l'invitation des Dambreuse.
Au jour de l'an, il leur envoya des cartes de visite, mais il n'en reçut aucune.
Il était retourné à l'Art industriel.
Il y retourna une troisième fois, et il vit enfin Arnoux qui se disputait au
milieu de cinq à six personnes et répondit à peine à son salut ; Frédéric en fut
blessé. Il n'en chercha pas moins comment parvenir jusqu'à elle.
Il eut d'abord l'idée de se présenter souvent, pour marchander des tableaux.
Puis il songea à glisser dans la boîte du journal quelques articles " très forts
" , ce qui amènerait des relations. Peut-être valait-il mieux courir droit au
but, déclarer son amour ? Alors, il composa une lettre de douze pages, pleine de
mouvements lyriques et d'apostrophes ; mais il la déchira, et ne fit rien, ne
tenta rien, -- immobilisé par la peur de l'insuccès.
Au-dessus de la boutique d'Arnoux, il y avait au premier étage trois fenêtres,
éclairées chaque soir. Des ombres circulaient par derrière, une surtout, c'était
la sienne ; -- et il se dérangeait de très loin pour regarder ces fenêtres et
contempler cette ombre.
Une négresse, qu'il croisa un jour dans les Tuileries, tenant une petite fille
par la main, lui rappela la négresse de Mme Arnoux. Elle devait y venir comme
les autres ; toutes les fois qu'il traversait les Tuileries, son coeur battait,
espérant la rencontrer. Les jours de soleil, il continuait sa promenade jusqu'au
bout des Champs-Elysées.
Des femmes, nonchalamment assises dans des calèches, et dont les voiles
flottaient au vent, défilaient près de lui, au pas ferme de leurs chevaux, avec
un balancement insensible qui faisait craquer les cuirs vernis. Les voitures
devenaient plus nombreuses, et, se ralentissant à partir du Rond-Point, elles
occupaient toute la voie. Les crinières étaient près des crinières, les
lanternes près des lanternes ; les étriers d'acier, les gourmettes d'argent, les
boucles de cuivre, jetaient çà et là des points lumineux entre les culottes
courtes, les gants blancs, et les fourrures qui retombaient sur le blason des
portières. Il se sentait comme perdu dans un monde lointain. Ses yeux erraient
sur les têtes féminines ; et de vagues ressemblances amenaient à sa mémoire Mme
Arnoux. Il se la figurait, au milieu des autres, dans un de ces petits coupés,
pareils au coupé de Mme Dambreuse. -- Mais le soleil se couchait, et le vent
froid soulevait des tourbillons de poussière. Les cochers baissaient le menton
dans leurs cravates, les roues se mettaient à tourner plus vite, le macadam
grinçait ; et tous les équipages descendaient au grand trot la longue avenue, en
se frôlant, se dépassant, s'écartant les uns des autres, puis, sur la place de
la Concorde, se dispersaient. Derrière les Tuileries, le ciel prenait la teinte
des ardoises. Les arbres du jardin formaient deux masses énormes, violacées par
le sommet. Les becs de gaz s'allumaient ; et la Seine, verdâtre dans toute son
étendue, se déchirait en moires d'argent contre les piles des ponts.
Il allait dîner, moyennant quarante-trois sols le cachet, dans un restaurant,
rue de la Harpe.
Il regardait avec dédain le vieux comptoir d'acajou, les serviettes tachées,
l'argenterie crasseuse et les chapeaux suspendus contre la muraille. Ceux qui
l'entouraient étaient des étudiants comme lui. Ils causaient de leurs
professeurs, de leurs maîtresses. Il s'inquiétait bien des professeurs ! Est- ce
qu'il avait une maîtresse ! Pour éviter leurs joies, il arrivait le plus tard
possible. Des restes de nourriture couvraient toutes les tables. Les deux
garçons fatigués dormaient dans des coins, et une odeur de cuisine, de quinquet
et de tabac emplissait la salle déserte.
Puis il remontait lentement les rues. Les réverbères se balançaient, en faisant
trembler sur la boue de longs reflets jaunâtres. Des ombres glissaient au bord
des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé était gras, la brume tombait, et il
lui semblait que les ténèbres humides, l'enveloppant, descendaient indéfiniment
dans son coeur.
Un remords le prit. Il retourna aux cours. Mais comme il ne connaissait rien aux
matières élucidées, des choses très simples l'embarrassèrent.
Il se mit à écrire un roman intitulé : Sylvio, le fils du pêcheur . La
chose se passait à Venise. Le héros, c'était lui-même ; l'héroïne, Mme Arnoux.
Elle s'appelait Antonia ; -- et, pour l'avoir, il assassinait plusieurs
gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait sous son balcon, où
palpitaient à la brise les rideaux en damas rouge du boulevard Montmartre. Les
réminiscences trop nombreuses dont il s'aperçut le découragèrent ; il n'alla pas
plus loin, et son désoeuvrement redoubla.
Alors, il supplia Deslauriers de venir partager sa chambre. Ils s'arrangeraient
pour vivre avec ses deux mille francs de pension ; tout valait mieux que cette
existence intolérable. Deslauriers ne pouvait encore quitter Troyes. Il
l'engageait à se distraire, et à fréquenter Sénécal.
Sénécal était un répétiteur de mathématiques, homme de forte tête et de
convictions républicaines, un futur Saint-Just, disait le clerc. Frédéric avait
monté trois fois ses cinq étages, sans en recevoir aucune visite. Il n'y
retourna plus.
Il voulut s'amuser. Il se rendit aux bals de l'Opéra. Ces gaietés tumultueuses
le glaçaient dès la porte. D'ailleurs, il était retenu par la crainte d'un
affront pécuniaire, s'imaginant qu'un souper avec un domino entraînait à des
frais considérables, était une grosse aventure.
Il lui semblait, cependant, qu'on devait l'aimer ! Quelquefois, il se réveillait
le coeur plein d'espérance, s'habillait soigneusement comme pour un rendez-vous,
et il faisait dans Paris des courses interminables. A chaque femme qui marchait
devant lui, ou qui s'avançait à sa rencontre, il se disait : " La voilà ! "
C'était, chaque fois, une déception nouvelle. L'idée de Mme Arnoux fortifiait
ces convoitises. Il la trouverait peut-être sur son chemin ; et il imaginait,
pour l'aborder, des complications du hasard, des périls extraordinaires dont il
la sauverait.
Ainsi les jours s'écoulaient, dans la répétition des mêmes ennuis et des
habitudes contractées. Il feuilletait des brochures sous les arcades de l'Odéon,
allait lire la Revue des Deux Mondes au café , entrait dans une salle du
Collège de France, écoutait pendant une heure une leçon de chinois ou d'économie
politique. Toutes les semaines, il écrivait longuement à Deslauriers, dînait de
temps en temps avec Martinon, voyait quelquefois M. de Cisy.
Il loua un piano, et composa des valses allemandes.
Un soir, au théâtre du Palais-Royal, il aperçut, dans une loge d'avant- scène,
Arnoux près d'une femme. Etait-ce elle ? L'écran de taffetas vert, tiré au bord
de la loge, masquait son visage. Enfin la toile se leva ; l'écran s'abattit.
C'était une longue personne, de trente ans environ, fanée, et dont les grosses
lèvres découvraient, en riant, des dents splendides. Elle causait familièrement
avec Arnoux et lui donnait des coups d'éventail sur les doigts. Puis une jeune
fille blonde, les paupières un peu rouges comme si elle venait de pleurer,
s'assit entre eux. Arnoux resta dès lors à demi penché sur son épaule, en lui
tenant des discours qu'elle écoutait sans répondre. Frédéric s'ingéniait à
découvrir la condition de ces femmes, modestement habillées de robes sombres, à
cols plats rabattus.
A la fin du spectacle, il se précipita dans les couloirs. La foule les
remplissait. Arnoux, devant lui, descendait l'escalier, marche à marche, donnant
le bras aux deux femmes.
Tout à coup, un bec de gaz l'éclaira. Il avait un crêpe à son chapeau. Elle
était morte, peut-être ? Cette idée tourmenta Frédéric si fortement, qu'il
courut le lendemain à l'Art industriel, et, payant vite une des gravures
étalées devant la montre, il demanda au garçon de boutique comment se portait M.
Arnoux.
Le garçon répondit :
-- " Mais très bien ! "
Frédéric ajouta en pâlissant :
-- " Et Madame ? "
-- " Madame, aussi ! "
Frédéric oublia d'emporter sa gravure.
L'hiver se termina. Il fut moins triste au printemps, se mit à préparer son
examen, et, l'ayant subi d'une façon médiocre, partit ensuite pour Nogent.
Il n'alla point à Troyes voir son ami, afin d'éviter les observations de sa
mère. Puis, à la rentrée, il abandonna son logement et prit, sur le quai
Napoléon, deux pièces, qu'il meubla. L'espoir d'une invitation chez les
Dambreuse l'avait quitté ; sa grande passion pour Mme Arnoux commençait à
s'éteindre.
Chapitre IV.
Un matin du mois de décembre, en se rendant au cours de procédure, il crut
remarquer dans la rue Saint-Jacques plus d'animation qu'à l'ordinaire. Les
étudiants sortaient précipitamment des cafés, ou, par les fenêtres ouvertes, ils
s'appelaient d'une maison à l'autre ; les boutiquiers, au milieu du trottoir,
regardaient d'un air inquiet ; les volets se fermaient ; et, quand il arriva
dans la rue Soufflot, il aperçut un grand rassemblement autour du Panthéon.
Des jeunes gens, par bandes inégales de cinq à douze, se promenaient en se
donnant le bras et abordaient les groupes plus considérables qui stationnaient
çà et là ; au fond de la place, contre les grilles, des hommes en blouse
péroraient, tandis que, le tricorne sur l'oreille et les mains derrière le dos,
des sergents de ville erraient le long des murs, en faisant sonner les dalles
sous leurs fortes bottes. Tous avaient un air mystérieux, ébahi ; on attendait
quelque chose évidemment ; chacun retenait au bord des lèvres une interrogation.
Frédéric se trouvait auprès d'un jeune homme blond, à la figure avenante, et
portant moustache et barbiche comme un raffiné du temps de Louis XIII. Il lui
demanda la cause du désordre.
-- " Je n'en sais rien, " reprit l'autre, " ni eux non plus ! C'est leur mode à
présent ! Quelle bonne farce ! "
Et il éclata de rire.
Les pétitions pour la Réforme, que l'on faisait signer dans la garde nationale,
jointes au recensement Humann, d'autres événements encore, amenaient depuis six
mois, dans Paris, d'inexplicables attroupements ; et même, ils se renouvelaient
si souvent, que les journaux n'en parlaient plus.
-- " Cela manque de galbe et de couleur " , continua le voisin de Frédéric. " Le
cuyde, messire, que nous avons dégénéré ! A la bonne époque de Loys onzième,
voire de Benjamin Constant, il y avait plus de mutinerie parmi les escholiers.
Je les trouve pacifiques comme moutons, bêtes comme cornichons, et idoines à
estre épiciers, Pasque-Dieu ! Et voilà ce qu'on appelle la Jeunesse des écoles !
"
Il écarta les bras, largement, comme Frédéric Lemaître dans Robert Macaire
.
-- " Jeunesse des écoles, je te bénis ! "
Ensuite, apostrophant un chiffonnier, qui remuait des écailles d'huîtres contre
la borne d'un marchand de vin :
-- " En fais-tu partie, toi, de la Jeunesse des écoles ? "
Le vieillard releva une face hideuse, où l'on distinguait, au milieu d'une barbe
grise, un nez rouge, et deux yeux avinés stupides.
-- " Non ! tu me parais plutôt un de ces hommes à figure patibulaire que l'on
voit, dans divers groupes, semant l'or à pleines mains... Oh ! sème, mon
patriarche, sème ! Corromps-moi avec les trésors d'Albion ! Are you English ?
Je ne repousse pas les présents d'Artaxerxès ! Causons un peu de l'union
douanière. "
Frédéric sentit quelqu'un lui toucher à l'épaule ; il se retourna. C'était
Martinon, prodigieusement pâle.
-- " Eh bien ! " fit-il en poussant un gros soupir, encore une émeute ! "
Il avait peur d'être compromis, se lamentait. Des hommes en blouse, surtout,
l'inquiétaient, comme appartenant à des sociétés secrètes.
-- " Est-ce qu'il y a des sociétés secrètes, " dit le jeune homme à moustaches.
" C'est une vieille blague du Gouvernement, pour épouvanter les bourgeois ! "
Martinon l'engagea à parler plus bas, dans la crainte de la police.
-- " Vous croyez encore à la police, vous ? Au fait, que savez-vous, monsieur,
si je ne suis pas moi-même un mouchard ? "
Et il le regarda d'une telle manière, que Martinon, fort ému, ne comprit point
d'abord la plaisanterie. La foule les poussait, et ils avaient été forcés, tous
les trois, de se mettre sur le petit escalier conduisant, par un couloir, dans
le nouvel amphithéâtre.
Bientôt la multitude se fendit d'elle-même ; plusieurs têtes se découvrirent ;
on saluait l'illustre professeur Samuel Rondelot, qui, enveloppé de sa grosse
redingote, levant en l'air ses lunettes d'argent, et soufflant de son asthme,
s'avançait à pas tranquilles, pour faire son cours. Cet homme était une des
gloires judiciaires du XIXe siècle, le rival des Zacharie, des Ruhdorff. Sa
dignité nouvelle de pair de France n'avait modifié en rien ses allures. On le
savait pauvre, et un grand respect l'entourait.
Cependant, du fond de la place, quelques-uns crièrent :
-- " A bas Guizot ! "
-- " A bas Pritchard ! "
-- " A bas les vendus ! "
-- " A bas Louis-Philippe ! "
La foule oscilla, et, se pressant contre la porte de la cour qui était fermée,
elle empêchait le professeur d'aller plus loin. Il s'arrêta devant l'escalier.
On l'aperçut bientôt sur la dernière des trois marches. Il parla ; un
bourdonnement couvrit sa voix. Bien qu'on l'aimât tout à l'heure, on le haïssait
maintenant, car il représentait l'Autorité. Chaque fois qu'il essayait de se
faire entendre, les cris recommençaient. Il fit un grand geste pour engager les
étudiants à le suivre. Une vocifération universelle lui répondit. Il haussa les
épaules dédaigneusement et s'enfonça dans le couloir. Martinon avait profité de
sa place pour disparaître en même temps.
-- " Quel lâche ! " dit Frédéric.
-- " Il est prudent ! " reprit l'autre.
La foule éclata en applaudissements. Cette retraite du professeur devenait une
victoire pour elle. A toutes les fenêtres, des curieux regardaient. Quelques-uns
entonnaient la Marseillaise ; d'autres proposaient d'aller chez Béranger.
-- " Chez Laffite ! "
-- " Chez Chateaubriand ! "
-- " Chez Voltaire ! " hurla le jeune homme à moustaches blondes.
Les sergents de ville tâchaient de circuler, en disant le plus doucement qu'ils
pouvaient :
-- " Partez, messieurs, partez, retirez-vous ! "
Quelqu'un cria :
-- " A bas les assommeurs ! "
C'était une injure usuelle depuis les troubles du mois de septembre. Tous la
répétèrent. On huait, on sifflait les gardiens de l'ordre public ; ils
commençaient à pâlir ; un d'eux n'y résista plus, et, avisant un petit jeune
homme qui s'approchait de trop près, en lui riant au nez, il le repoussa si
rudement, qu'il le fit tomber cinq pas plus loin, sur le dos, devant la boutique
du marchand de vin. Tous s'écartèrent ; mais presque aussitôt il roula lui-même,
terrassé par une sorte d'Hercule dont la chevelure, telle qu'un paquet
d'étoupes, débordait sous une casquette en toile cirée.
Arrêté depuis quelques minutes au coin de la rue Saint-Jacques, il avait lâché
bien vite un large carton qu'il portait pour bondir vers le sergent de ville et,
le tenant renversé sous lui, il labourait sa face à grands coups de poing. Les
autres sergents accoururent. Le terrible garçon était si fort, qu'il en fallut
quatre, au moins, pour le dompter. Deux le secouaient par le collet, deux autres
le tiraient par les bras, un cinquième lui donnait, avec le genou, des bourrades
dans les reins, et tous l'appelaient brigand, assassin, émeutier. La poitrine
nue et les vêtements en lambeaux, il protestait de son innocence ; il n'avait
pu, de sang-froid, voir battre un enfant.
-- " Je m'appelle Dussardier ! chez MM. Valinçart frères, dentelles et
nouveautés, rue de Cléry. Où est mon carton ? Je veux mon carton ! " Il répétait
: " Dussardier !... rue de Cléry. Mon carton ! "
Il s'apaisa pourtant, et, d'un air stoïque, se laissa conduire vers le poste de
la rue Descartes. Un flot de monde le suivit. Frédéric et le jeune homme à
moustaches marchaient immédiatement par derrière, pleins d'admiration pour le
commis et révoltés contre la violence du Pouvoir.
A mesure que l'on avançait, la foule devenait moins grosse.
Les sergents de ville, de temps à autre, se retournaient d'un air féroce ; et
les tapageurs n'ayant plus rien à faire, les curieux rien à voir, tous s'en
allaient peu à peu. Des passants, que l'on croisait, considéraient Dussardier et
se livraient tout haut à des commentaires outrageants. Une vieille femme, sur sa
porte, s'écria même qu'il avait volé un pain ; cette injustice augmenta
l'irritation des deux amis. Enfin on arriva devant le corps de garde. Il ne
restait qu'une vingtaine de personnes. La vue des soldats suffit pour les
disperser.
Frédéric et son camarade réclamèrent, hardiment, celui qu'on venait de mettre en
prison. Le factionnaire les menaça, s'ils insistaient, de les y fourrer
eux-mêmes. Ils demandèrent le chef du poste, et déclinèrent leur nom avec leur
qualité d'élèves en droit, affirmant que le prisonnier était leur condisciple.
On les fit entrer dans une pièce toute nue, où quatre bancs s'allongeaient
contre les murs de plâtre, enfumés. Au fond, un guichet s'ouvrit. Alors parut le
robuste visage de Dussardier, qui, dans le désordre de sa chevelure, avec ses
petits yeux francs et son nez carré du bout, rappelait confusément la
physionomie d'un bon chien.
-- " Tu ne nous reconnais pas ? " dit Hussonnet.
C'était le nom du jeune homme à moustaches.
-- " Mais... " , balbutia Dussardier.
-- " Ne fais donc plus l'imbécile, reprit l'autre ; on sait que tu es, comme
nous, élève en droit. "
Malgré leurs clignements de paupières, Dussardier ne devinait rien. Il parut se
recueillir, puis tout à coup :
-- " A-t-on trouvé mon carton ? "
Frédéric leva les yeux, découragé. Hussonnet répliqua. :
-- " Ah ! ton carton, où tu mets tes notes de cours ? Oui, oui ! rassure-toi ! "
Ils redoublaient leur pantomime. Dussardier comprit enfin qu'ils venaient pour
le servir ; et il se tut, craignant de les compromettre. D'ailleurs, il
éprouvait une sorte de honte en se voyant haussé au rang social d'étudiant et le
pareil de ces jeunes hommes qui avaient des mains si blanches.
-- " Veux-tu faire dire quelque chose à quelqu'un ? " demanda Frédéric.
-- " Non, merci, à personne. "
-- " Mais ta famille ? "
Il baissa la tête sans répondre : le pauvre garçon était bâtard. Les deux amis
restaient étonnés de son silence.
-- " As-tu de quoi fumer ? " reprit Frédéric.
Il se palpa, puis retira du fond de sa poche les débris d'une pipe, -- une belle
pipe en écume de mer, avec un tuyau en bois noir, un couvercle d'argent et un
bout d'ambre.
Depuis trois ans, il travaillait à en faire un chef-d'oeuvre. Il avait eu soin
d'en tenir le fourneau constamment serré dans une gaine de chamois, de la fumer
le plus lentement possible, sans jamais la poser sur du marbre, et, chaque soir,
de la suspendre au chevet de son lit. A présent, il en secouait les morceaux
dans sa main dont les ongles saignaient ; et, le menton sur la poitrine, les
prunelles fixes, béant, il contemplait ces ruines de sa joie avec un regard
d'une ineffable tristesse.
-- " Si nous lui donnions des cigares, hein ? " dit tout bas Hussonnet, en
faisant le geste d'en atteindre.
Frédéric avait déjà posé, au bord du guichet, un porte-cigares rempli.
-- " Prends donc ! Adieu, bon courage ! "
Dussardier se jeta sur les deux mains qui s'avançaient. Il les serrait
frénétiquement, la voix entrecoupée par des sanglots.
-- " Comment ?. à moi ! à moi ! "
Les deux amis se dérobèrent à sa reconnaissance, sortirent, et allèrent déjeuner
ensemble au café Tabourey, devant le Luxembourg.
Tout en séparant le beefsteak, Hussonnet apprit à son compagnon qu'il
travaillait dans des journaux de modes et fabriquait des réclames pour l'Art
industriel .
-- " Chez Jacques Arnoux " , dit Frédéric.
-- " Vous le connaissez ? " .
-- " Oui ! non !... C'est-à-dire je l'ai vu, je l'ai rencontré. "
Il demanda négligemment à Hussonnet s'il voyait quelquefois sa femme.
-- " De temps à autre " , reprit le bohème.
Frédéric n'osa poursuivre ses questions ; cet homme venait de prendre une place
démesurée dans sa vie ; il paya la note du déjeuner, sans qu'il y eût de la part
de l'autre aucune protestation.
La sympathie était mutuelle ; ils échangèrent leurs adresses, et Hussonnet
l'invita cordialement à l'accompagner jusqu'à la rue de Fleurus.
Ils étaient au milieu du jardin quand l'employé d'Arnoux, retenant son haleine,
contourna son visage dans une grimace abominable et se mit à faire le coq. Alors
tous les coqs qu'il y avait aux environs lui répondirent par des cocoricos
prolongés.
-- " C'est un signal " , dit Hussonnet.
Ils s'arrêtèrent près du théâtre Bobino, devant une maison où l'on pénétrait par
une allée. Dans la lucarne d'un grenier, entre des capucines et des pois de
senteur, une jeune femme se montra, nu-tête, en corset, et appuyant ses deux
bras contre le bord de la gouttière.
-- " Bonjour, mon ange, bonjour, bibiche " , fit Hussonnet, en lui envoyant des
baisers.
Il ouvrit la barrière d'un coup de pied, et disparut.
Frédéric l'attendit toute la semaine. Il n'osait aller chez lui, pour n'avoir
point l'air impatient de se faire rendre à déjeuner ; mais il le chercha par
tout le quartier latin. Il le rencontra un soir, et l'emmena dans sa chambre sur
le quai Napoléon.
La causerie fut longue ; ils s'épanchèrent. Hussonnet ambitionnait la gloire et
les profits du théâtre. Il collaborait à des vaudevilles non reçus, " avait des
masses de plans " , tournait le couplet ; il en chanta quelques- uns. Puis,
remarquant dans l'étagère un volume de Hugo et un autre de Lamartine, il se
répandit en sarcasmes sur l'école romantique. Ces poètes-là n'avaient ni bon
sens ni correction, et n'étaient pas Français, surtout ! Il se vantait de savoir
sa langue et épluchait les phrases les plus belles avec cette sévérité
hargneuse, ce goût académique qui distinguent les personnes d'humeur folâtre
quand elles abordent l'art sérieux.
Frédéric fut blessé dans ses prédilections ; il avait envie de rompre. Pourquoi
ne pas hasarder, tout de suite, le mot d'où son bonheur dépendait ? Il demanda
au garçon de lettres s'il pouvait le présenter chez Arnoux.
La chose était facile, et ils convinrent du jour suivant.
Hussonnet manqua le rendez-vous ; il en manqua trois autres. Un samedi, vers
quatre heures, il apparut. Mais, profitant de la voiture, il s'arrêta d'abord au
Théâtre Français pour avoir un coupon de loge ; il se fit descendre chez un
tailleur, chez une couturière ; il écrivait des billets chez les concierges.
Enfin ils arrivèrent boulevard Montmartre. Frédéric traversa la boutique, monta
l'escalier. Arnoux le reconnut dans la glace placée devant son bureau ; et, tout
en continuant à écrire, lui tendit la main par-dessus l'épaule.
Cinq ou six personnes, debout, emplissaient l'appartement étroit, qu'éclairait
une seule fenêtre donnant sur la cour ; un canapé en damas de laine brune
occupait au fond l'intérieur d'une alcôve, entre deux portières d'étoffe
semblable. Sur la cheminée couverte de paperasses, il y avait une Vénus en
bronze ; deux candélabres, garnis de bougies roses, la flanquaient
parallèlement. A droite, près d'un cartonnier, un homme dans un fauteuil lisait
le journal, en gardant son chapeau sur sa tête ; les murailles disparaissaient
sous des estampes et des tableaux, gravures précieuses ou esquissées de maîtres
contemporains, ornées de dédicaces, qui témoignaient pour Jacques Arnoux de
l'affection la plus sincère.
-- " Cela va toujours bien ? " fit-il en se tournant vers Frédéric.
Et, sans attendre sa réponse, il demanda bas à Hussonnet :
-- " Comment l'appelez-vous, votre ami ? "
Puis tout haut :
-- " Prenez donc un cigare, sur le cartonnier, dans la boîte. "
L' Art industriel , posé au point central de Paris, était un lieu de
rendez-vous commode, un terrain neutre où les rivalités se coudoyaient
familièrement. On y voyait, ce jour-là, Anténor Braive, le portraitiste des
rois, Jules Burrieu, qui commençait à populariser par ses dessins les guerres
d'Algérie ; le caricaturiste Sombaz, le sculpteur Vourdat, d'autres encore, et
aucun ne répondait aux préjugés de l'étudiant. Leurs manières étaient simples,
leurs propos libres. Le mystique Lovarias débita un conte obscène ; et
l'inventeur du paysage oriental, le fameux Dittmer, portait une camisole de
tricot sous son gilet, et prit l'omnibus pour s'en retourner.
Il fut d'abord question d'une nommée Apollonie, un ancien modèle, que Burrieu
prétendait avoir reconnue sur le boulevard, dans une daumont. Hussonnet expliqua
cette métamorphose par la série de ses entreteneurs.
-- " Comme ce gaillard-là connaît les filles de Paris ! " , dit Arnoux.
-- " Après vous, s'il en reste, sire " , répliqua le bohème, avec un salut
militaire, pour imiter le grenadier offrant sa gourde à Napoléon.
Puis on discuta quelques toiles, où la tête d'Apollonie avait servi. Les
confrères absents furent critiqués. On s'étonnait du prix de leurs oeuvres ; et
tous se plaignaient de ne point gagner suffisamment, lorsque entra un homme de
taille moyenne, l'habit fermé par un seul bouton, les yeux vifs, l'air un peu
fou.
-- " Quel tas de bourgeois vous êtes ! " dit-il. " Qu'est-ce que cela fait,
miséricorde ! Les vieux qui confectionnaient des chefs-d'oeuvre ne
s'inquiétaient pas du million. Corrège, Murillo... "
-- " Ajoutez Pellerin " , dit Sombaz.
Mais sans relever l'épigramme, il continua de discourir avec tant de véhémence,
qu'Arnoux fut contraint de lui répéter deux fois :
-- " Ma femme a besoin de vous, jeudi. N'oubliez pas ! "
Cette parole ramena la pensée de Frédéric sur Mme Arnoux. Sans doute, on
pénétrait chez elle par le cabinet près du divan ? Arnoux, pour prendre un
mouchoir, venait de l'ouvrir ; Frédéric avait aperçu, dans le fond, un lavabo.
Mais une sorte de grommellement sortit du coin de la cheminée ; c'était le
personnage qui lisait son journal, dans le fauteuil. Il avait cinq pieds neuf
pouces, les paupières un peu tombantes, la chevelure grise, l'air majestueux, --
et s'appelait Regimbart.
-- " Qu'est-ce donc, citoyen ? " dit Arnoux.
-- " Encore une nouvelle canaillerie du Gouvernement ! "
Il s'agissait de la destitution d'un maître d'école. Pellerin reprit son
parallèle entre Michel-Ange et Shakespeare. Dittmer s'en allait. Arnoux le
rattrapa pour lui mettre dans la main deux billets de banque. Alors, Hussonnet,
croyant le moment favorable :
-- " Vous ne pourriez pas m'avancer, mon cher patron ?... "
Mais Arnoux s'était rassis et gourmandait un vieillard d'aspect sordide, en
lunettes bleues.
-- " Ah ! vous êtes joli, père Isaac ! Voilà trois oeuvres décriées, perdues !
Tout le monde se fiche de moi ! On les connaît maintenant ! Que voulez-vous que
j'en fasse ? Il faudra que je les envoie en Californie !... au diable !
Taisez-vous ! "
La spécialité de ce bonhomme consistait à mettre au bas de ses tableaux des
signatures de maîtres anciens. Arnoux refusait de le payer ; il le congédia
brutalement. Puis, changeant de manières, il salua un monsieur décoré, gourmé,
avec favoris et cravate blanche.
Le coude sur l'espagnolette de la fenêtre, il lui parla pendant longtemps, d'un
air mielleux. Enfin il éclata :
-- " Eh ! je ne suis pas embarrassé d'avoir des courtiers, monsieur le comte ! "
Le gentilhomme s'étant résigné, Arnoux lui solda vingt-cinq louis, et, dès qu'il
fut dehors :
-- " Sont-ils assommants, ces grands seigneurs ! "
-- " Tous des misérables ! " murmura Regimbart.
A mesure que l'heure avançait, les occupations d'Arnoux redoublaient ; il
classait des articles, décachetait des lettres, alignait des comptes ; au bruit
du marteau dans le magasin, sortait pour surveiller les emballages, puis
reprenait sa besogne ; et, tout en faisant courir sa plume de fer sur le papier,
il ripostait aux plaisanteries. Il devait dîner le soir chez son avocat, et
partait le lendemain pour la Belgique.
Les autres causaient des choses du jour : le portrait de Cherubini, l'hémicycle
des Beaux-Arts l'Exposition prochaine. Pellerin déblatérait contre l'Institut.
Les cancans, les discussions s'entrecroisaient. L'appartement, bas de plafond,
était si rempli, qu'on ne pouvait remuer ; et la lumière des bougies roses
passait dans la fumée des cigares comme des rayons de soleil dans la brume.
La porte, près du divan, s'ouvrit, et une grande femme mince entra, avec des
gestes brusques qui faisaient sonner sur sa robe en taffetas noir toutes les
breloques de sa montre.
C'était la femme entrevue, l'été dernier, au Palais-Royal. Quelques-uns,
l'appelant par son nom, échangèrent avec elle des poignées de main. Hussonnet
avait enfin arraché une cinquantaine de francs ; la pendule sonna sept heures ;
tous se retirèrent.
Arnoux dit à Pellerin de rester, et conduisit Mlle Vatnaz dans le cabinet.
Frédéric n'entendait pas leurs paroles ; ils chuchotaient. Cependant, la voix
féminine s'éleva :
-- " Depuis six mois que l'affaire est faite, j'attends toujours ! "
Il y eut un long silence. Mlle Vatnaz reparut. Arnoux lui avait encore promis
quelque chose.
-- " Oh ! oh ! plus tard, nous verrons ! "
-- " Adieu, homme heureux ! " dit-elle, en s'en allant.
Arnoux rentra vivement dans le cabinet, écrasa du cosmétique sur ses moustaches,
haussa ses bretelles pour tendre ses sous-pieds ; et, tout en se lavant les
mains :
-- " Il me faudrait deux dessus de porte, à deux cent cinquante la pièce, genre
Boucher, est-ce convenu ? "
-- " Soit " , dit l'artiste, devenu rouge.
-- " Bon ! et n'oubliez pas ma femme ! "
Frédéric accompagna Pellerin jusqu'au haut du faubourg Poissonnière, et lui
demanda la permission de venir le voir quelquefois, faveur qui fut accordée
gracieusement.
Pellerin lisait tous les ouvrages d'esthétique pour découvrir la véritable
théorie du Beau, convaincu, quand il l'aurait trouvée, de faire des chefs- d'oeuvre.
Il s'entourait de tous les auxiliaires imaginables, dessins, plâtres, modèles,
gravures ; et il cherchait, se rongeait ; il accusait le temps, ses nerfs, son
atelier, sortait dans la rue pour rencontrer l'inspiration, tressaillait de
l'avoir saisie, puis abandonnait son oeuvre et en rêvait une autre qui devait
être plus belle. Ainsi tourmenté par des convoitises de gloire et perdant ses
jours en discussions, croyant à mille niaiseries, aux systèmes, aux critiques, à
l'importance d'un règlement ou d'une réforme en matière d'art, il n'avait, à
cinquante ans, encore produit que des ébauches. Son orgueil robuste l'empêchait
de subir aucun découragement, mais il était toujours irrité, et dans cette
exaltation à la fois factice et naturelle qui constitue les comédiens.
On remarquait en entrant chez lui deux grands tableaux, où les premiers tons,
posés çà et là, faisaient sur la toile blanche des taches de brun, de rouge et
de bleu. Un réseau de lignes à la craie s'étendait par-dessus, comme les mailles
vingt fois reprises d'un filet ; il était même impossible d'y rien comprendre.
Pellerin expliqua le sujet de ces deux compositions en indiquant avec le pouce
les parties qui manquaient. L'une devait représenter la Démence de
Nabuchodonosor , l'autre l'Incendie de Rome par Néron . Frédéric les
admira.
Il admira des académies de femmes échevelées, des paysages où les troncs
d'arbres tordus par la tempête foisonnaient, et surtout des caprices à la plume,
souvenirs de Callot, de Rembrandt ou de Goya, dont il ne connaissait pas les
modèles. Pellerin n'estimait plus ces travaux de sa jeunesse ; maintenant, il
était pour le grand style ; il dogmatisa sur Phidias et Winckelmann éloquemment.
Les choses autour de lui renforçaient la puissance de sa parole : on voyait une
tête de mort sur un prie-Dieu, des yatagans, une robe de moine ; Frédéric
l'endossa.
Quand il arrivait de bonne heure, il le surprenait dans son mauvais lit de
sangle, que cachait un lambeau de tapisserie ; car Pellerin se couchait tard,
fréquentant les théâtres avec assiduité. Il était servi par une vieille femme en
haillons, dînait à la gargote et vivait sans maîtresse. Ses connaissances,
ramassées pêle-mêle, rendaient ses paradoxes amusants. Sa haine contre le commun
et le bourgeois débordait en sarcasmes d'un lyrisme superbe, et il avait pour
les maîtres une telle religion, qu'elle le montait presque jusqu'à eux.
Mais pourquoi ne parlait-il jamais de Mme Arnoux ? Quant à son mari, tantôt il
l'appelait un bon garçon, d'autres fois un charlatan. Frédéric attendait ses
confidences.
Un jour en feuilletant un de ses cartons, il trouva dans le portrait d'une
bohémienne quelque chose de Mlle Vatnaz, et, comme cette personne l'intéressait,
il voulut savoir sa position.
Elle avait été, croyait Pellerin, d'abord institutrice en province ; maintenant,
elle donnait des leçons et tâchait d'écrire dans les petites feuilles.
D'après ses manières avec Arnoux, on pouvait, selon Frédéric, la supposer sa
maîtresse.
-- " Ah ! bah ! il en a d'autres ! "
Alors, le jeune homme, en détournant son visage qui rougissait de honte sous
l'infamie de sa pensée, ajouta d'un air crâne :
-- " Sa femme le lui rend, sans doute ? "
-- " Pas du tout ! elle est honnête ! "
Frédéric eut un remords, et se montra plus assidu au journal.
Les grandes lettres composant le nom d'Arnoux sur la plaque de marbre, au haut
de la boutique, lui semblaient toutes particulières et grosses de
significations, comme une écriture sacrée. Le large trottoir, descendant,
facilitait sa marche, la porte tournait presque d'elle-même ; et la poignée,
lisse au toucher, avait la douceur et comme l'intelligence d'une main dans la
sienne. Insensiblement, il devint aussi ponctuel que Regimbart.
Tous les jours, Regimbart s'asseyait au coin du feu, dans son fauteuil,
s'emparait du National , ne le quittait plus, et exprimait sa pensée par
des exclamations ou de simples haussements d'épaules. De temps à autre, il
s'essuyait le front avec son mouchoir de poche roulé en boudin, et qu'il portait
sur sa poitrine, entre deux boutons de sa redingote verte. Il avait un pantalon
à plis, des souliers-bottes, une cravate longue ; et son chapeau à bords
retroussés le faisait reconnaître, de loin, dans les foules.
A huit heures du matin, il descendait des hauteurs de Montmartre, pour prendre
le vin blanc dans la rue Notre-Dame-des-Victoires. Son déjeuner, que suivaient
plusieurs parties de billard, le conduisait jusqu'à trois heures. Il se
dirigeait alors vers le passage des Panoramas, pour prendre l'absinthe. Après la
séance chez Arnoux, il entrait à l'estaminet Bordelais, pour prendre le vermouth
; puis, au lieu de rejoindre sa femme, souvent il préférait dîner seul, dans un
petit café de la place Gaillon, où il voulait qu'on lui servît " des plats de
ménage, des choses naturelles " ! Enfin, il se transportait dans un autre
billard, et y restait jusqu'à minuit, jusqu'à une heure du matin, jusqu'au
moment où, le gaz éteint et les volets fermés, le maître de l'établissement,
exténué, le suppliait de sortir.
Et ce n'était pas l'amour des boissons qui attirait dans ces endroits le citoyen
Regimbart, mais l'habitude ancienne d'y causer politique ; avec l'âge, sa verve
était tombée, il n'avait plus qu'une morosité silencieuse. On aurait dit, à voir
le sérieux de son visage, qu'il roulait le monde dans sa tête. Rien n'en sortait
; et personne, même de ses amis, ne lui connaissait d'occupations, bien qu'il se
donnât pour tenir un cabinet d'affaires.
Arnoux paraissait l'estimer infiniment. Il dit un jour à Frédéric :
-- " Celui-là en sait long, allez ! C'est un homme fort " !
Une autre fois, Regimbart étala sur son pupitre des papiers concernant des mines
de kaolin en Bretagne ; Arnoux s'en rapportait à son expérience.
Frédéric se montra plus cérémonieux pour Regimbart, -- jusqu'à lui offrir
l'absinthe de temps à autre ; et quoiqu'il le jugeât stupide, souvent il
demeurait dans sa compagnie pendant une grande heure, uniquement parce que
c'était l'ami de Jacques Arnoux.
Après avoir poussé dans leurs débuts des maîtres contemporains, le marchand de
tableaux, homme de progrès, avait tâché, tout en conservant des allures
artistiques, d'étendre ses profits pécuniaires. Il recherchait l'émancipation
des arts, le sublime à bon marché. Toutes les industries du luxe parisien
subirent son influence, qui fut bonne pour les petites choses, et funeste pour
les grandes. Avec sa rage de flatter l'opinion, il détourna de leur voie les
artistes habiles, corrompit les forts, épuisa les faibles, et illustra les
médiocres ; il en disposait par ses relations et par sa revue. Les rapins
ambitionnaient de voir leurs oeuvres à sa vitrine et les tapissiers prenaient
chez lui des modèles d'ameublement. Frédéric le considérait à la fois comme
millionnaire, comme dilettante, comme homme d'action. Bien des choses, pourtant,
l'étonnaient, car le sieur Arnoux était malicieux dans son commerce.
Il recevait du fond de l'Allemagne ou de l'Italie une toile achetée à Paris
quinze cents francs, et, exhibant une facture qui la portait à quatre mille, la
revendait trois mille cinq cents, par complaisance. Un de ses tours ordinaires
avec les peintres était d'exiger comme pot-de-vin une réduction de leur tableau,
sous prétexte d'en publier la gravure ; il vendait toujours la réduction et
jamais la gravure ne paraissait. A ceux qui se plaignaient d'être exploités, il
répondait par une tape sur le ventre. Excellent d'ailleurs, il prodiguait les
cigares, tutoyait les inconnus, s'enthousiasmait pour une oeuvre ou pour un
homme, et, s'obstinant alors, ne regardant à rien, multipliait les courses, les
correspondances, les réclames. Il se croyait fort honnête, et, dans son besoin
d'expansion, racontait naïvement ses indélicatesses.
Une fois, pour vexer un confrère qui inaugurait un autre journal de peinture par
un grand festin, il pria Frédéric d'écrire sous ses yeux, un peu avant l'heure
du rendez-vous, des billets où l'on désinvitait les convives.
-- " Cela n'attaque pas l'honneur, vous comprenez ? "
Et le jeune homme n'osa lui refuser ce service.
Le lendemain, en entrant avec Hussonnet dans son bureau, Frédéric vit par la
porte (celle qui s'ouvrait sur l'escalier) le bas d'une robe disparaître.
-- " Mille excuses ! " dit Hussonnet. " Si j'avais cru qu'il y eût des femmes. "
-- " Oh ! pour celle-là c'est la mienne " , reprit Arnoux. " Elle montait me
faire une petite visite, en passant. "
-- " Comment ? " dit Frédéric.
-- " Mais oui ! elle s'en retourne chez elle, à la maison. "
Le charme des choses ambiantes se retira tout à coup. Ce qu'il y sentait
confusément épandu venait de s'évanouir, ou plutôt n'y avait jamais été. Il
éprouvait une surprise infinie et comme la douleur d'une trahison.
Arnoux, en fouillant dans son tiroir, souriait. Se moquait-il de lui ? Le commis
déposa sur la table une liasse de papiers humides.
-- " Ah ! les affiches ! " s'écria le marchand. " Je ne suis pas près de dîner
ce soir ! "
Regimbart prenait son chapeau.
-- " Comment, vous me quittez ? "
-- " Sept heures ! " dit Regimbart.
Frédéric le suivit.
Au coin de la rue Montmartre, il se retourna ; il regarda les fenêtres du
premier étage ; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même, en se rappelant
avec quel amour il les avait si souvent contemplées ! Où donc vivait-elle ?
Comment la rencontrer maintenant ? La solitude se rouvrait autour de son désir
plus immense que jamais !
-- " Venez-vous la prendre ? " dit Regimbart.
-- " Prendre qui ? "
-- " L'absinthe ! "
Et, cédant à ses obsessions, Frédéric se laissa conduire à l'estaminet
Bordelais. Tandis que son compagnon, posé sur, le coude, considérait la carafe,
il jetait les yeux de droite et de gauche. Mais il aperçut le profil de Pellerin
sur le trottoir ; il cogna vivement contre le carreau, et le peintre n'était pas
assis que Regimbart lui demanda pourquoi on ne le voyait plus à l'Art
industriel .
-- " Que je crève, si j'y retourne ! C'est une brute, un bourgeois, un
misérable, un drôle ! "
Ces injures flattaient la colère de Frédéric. Il en était blessé cependant, car
il lui semblait qu'elles atteignaient un peu Mme Arnoux.
-- " Qu'est-ce donc qu'il vous a fait ? " dit Regimbart.
Pellerin battit le sol avec son pied, et souffla fortement, au lieu de répondre.
Il se livrait à des travaux clandestins, tels que portraits aux deux crayons ou
pastiches de grands maîtres pour les amateurs peu éclairés ; et, comme ces
travaux l'humiliaient, il préférait se taire, généralement. Mais " la crasse
d'Arnoux " l'exaspérait trop. Il se soulagea.
D'après une commande, dont Frédéric avait été le témoin, il lui avait apporté
deux tableaux. Le marchand, alors, s'était permis des critiques ! Il avait blâmé
la composition, la couleur et le dessin, le dessin surtout, bref, à aucun prix
n'en avait voulu. Mais, forcé par l'échéance d'un billet, Pellerin les avait
cédés au juif Isaac ; et, quinze jours plus tard, Arnoux, lui-même les vendait à
un Espagnol, pour deux mille francs.
-- " Pas un sou de moins ! Quelle gredinerie ! et il en fait bien d'autres,
parbleu ! Nous le verrons, un de ces matins, en cour d'assises. "
-- " Comme vous exagérez ! " dit Frédéric d'une voix timide.
-- " Allons ! bon ! j'exagère ! " s'écria l'artiste, en donnant sur la table un
grand coup de poing.
Cette violence rendit au jeune homme tout son aplomb. Sans doute, on pouvait se
conduire plus gentiment ; cependant, si Arnoux trouvait ces deux toiles...
-- " Mauvaises ! lâchez le mot ! Les connaissez-vous ? Est-ce votre métier ? Or,
vous savez, mon petit, moi, je n'admets pas cela, les amateurs ! "
-- " Eh ! ce ne sont pas mes affaires ! " dit Frédéric.
-- " Quel intérêt avez-vous donc à le défendre ? " reprit froidement Pellerin.
Le jeune homme balbutia :
-- " Mais... parce que je suis son ami. "
-- " Embrassez-le de ma part ! bonsoir ! "
Et le peintre sortit furieux, sans parler, bien entendu, de sa consommation.
Frédéric s'était convaincu lui-même, en défendant Arnoux. Dans l'échauffement de
son éloquence, il fut pris de tendresse pour cet homme intelligent et bon, que
ses amis calomniaient et qui maintenant travaillait tout seul, abandonné. Il ne
résista pas au singulier besoin de le revoir immédiatement. Dix minutes après,
il poussait la porte du magasin.
Arnoux élaborait, avec son commis, des affiches monstres, pour une exposition de
tableaux.
-- " Tiens ! qui vous ramène ? "
Cette question bien simple embarrassa Frédéric ; et, ne sachant que répondre, il
demanda si l'on n'avait point trouvé par hasard son calepin, un petit calepin en
cuir bleu.
-- " Celui où vous mettez vos lettres de femmes ? " dit Arnoux.
Frédéric, en rougissant comme une vierge, se défendit d'une telle supposition.
-- " Vos poésies, alors ? " répliqua le marchand.
Il maniait les spécimens étalés, en discutait la forme, la couleur, la bordure ;
et Frédéric se sentait de plus en plus irrité par son air de méditation, et
surtout par ses mains qui se promenaient sur les affiches, - - de grosses mains,
un peu molles, à ongles plats. Enfin Arnoux se leva ; et, en disant : " C'est
fait ! " il lui passa la main sous le menton, familièrement. Cette privauté
déplut à Frédéric, il se recula ; puis il franchit le seuil du bureau, pour la
dernière fois de son existence, croyait-il. Mme Arnoux, elle-même, se trouvait
comme diminuée par la vulgarité de son mari.
Il reçut, dans la même semaine, une lettre où Deslauriers annonçait qu'il
arriverait à Paris, jeudi prochain. Alors, il se rejeta violemment sur cette
affection plus solide et plus haute. Un pareil homme valait toutes les femmes.
Il n'aurait plus besoin de Regimbart, de Pellerin, d'Hussonnet, de personne !
Afin de mieux loger son ami, il acheta une couchette de fer, un second fauteuil,
dédoubla sa literie ; et, le jeudi matin, il s'habillait pour aller au-devant de
Deslauriers quand un coup de sonnette retentit à sa porte. Arnoux entra.
-- " Un mot, seulement ! Hier, on m'a envoyé de Genève une belle truite ; nous
comptons sur vous, tantôt, à sept heures juste... C'est rue de Choiseul, 24 bis.
N'oubliez pas ! "
Frédéric fut obligé de s'asseoir. Ses genoux chancelaient. Il se répétait : "
Enfin ! enfin ! " Puis il écrivit à son tailleur, à son chapelier, à son bottier
; et il fit porter ces trois billets par trois commissionnaires différents. La
clef tourna dans la serrure et le concierge parut, avec une malle sur l'épaule.
Frédéric, en apercevant Deslauriers, se mit à trembler comme une femme adultère
sous le regard de son époux.
-- " Qu'est-ce donc qui te prend ? " dit Deslauriers, " tu dois cependant avoir
reçu de moi une lettre ? "
Frédéric n'eut pas la force de mentir.
Il ouvrit les bras et se jeta sur sa poitrine.
Ensuite, le clerc conta son histoire. Son père n'avait pas voulu rendre ses
comptes de tutelle, s'imaginant que ces comptes-là se prescrivaient par dix ans.
Mais, fort en procédure, Deslauriers avait enfin arraché tout l'héritage de sa
mère, sept mille francs nets, qu'il tenait là, sur lui, dans un vieux
portefeuille.
-- " C'est une réserve, en cas de malheur. Il faut que j'avise à les placer et à
me caser moi-même, dès demain matin. Pour aujourd'hui, vacance complète, et tout
à toi, mon vieux ! "
-- " Oh ! ne te gêne pas ! " dit Frédéric. " Si tu avais ce soir quelque chose
d'important... "
-- " Allons donc ! Je serais un fier misérable. " ..
Cette épithète, lancée au hasard, toucha Frédéric en plein coeur, comme une
allusion outrageante.
Le concierge avait disposé sur la table, auprès du feu, des côtelettes, de la
galantine, une langouste, un dessert, et deux bouteilles de vin de Bordeaux. Une
réception si bonne émut Deslauriers.
-- " Tu me traites comme un roi, ma parole ! "
Ils causèrent de leur passé, de l'avenir ; et, de temps à autre, ils se
prenaient les mains par-dessus la table, en se regardant une minute avec
attendrissement. Mais un commissionnaire apporta un chapeau neuf. Deslauriers
remarqua, tout haut, combien la coiffe était brillante.
Puis le tailleur, lui-même, vint remettre l'habit auquel il avait donné un coup
de fer.
-- " On croirait que tu vas te marier " , dit Deslauriers.
Une heure après, un troisième individu survint et retira d'un grand sac noir une
paire de bottes vernies, splendides. Pendant que Frédéric les essayait, le
bottier observait narquoisement la chaussure du provincial.
-- " Monsieur n'a besoin de rien ? "
-- " Merci " , répliqua le Clerc, en rentrant sous sa chaise ses vieux souliers
à cordons.
Cette humiliation gêna Frédéric. Il reculait à faire son aveu. Enfin, il
s'écria, comme saisi par une idée :
-- " Ah ! saprelotte, j'oubliais ! "
-- " Quoi donc ? "
-- " Ce soir, je dîne en ville ! "
-- " Chez les Dambreuse ? Pourquoi ne m'en parles-tu jamais dans tes lettres ? "
Ce n'était pas chez les Dambreuse, mais chez les Arnoux.
-- " Tu aurais dû m'avertir ! " dit Deslauriers. " Je serais venu un jour plus
tard. "
-- " Impossible ! " répliqua brusquement Frédéric. " On ne m'a invité que ce
matin, tout à l'heure. "
Et, pour racheter sa faute et en distraire son ami, il dénoua les cordes
emmêlées de sa malle, il arrangea dans la commode toutes ses affaires, il
voulait lui donner son propre lit, coucher dans le cabinet au bois. Puis, dès
quatre heures, il commença les préparatifs de sa toilette.
-- " Tu as bien le temps ! " dit l'autre.
Enfin, il s'habilla, il partit.
-- " Voilà les riches ! " pensa Deslauriers.
Et il alla dîner rue Saint-Jacques, chez un petit restaurateur qu'il
connaissait.
Frédéric s'arrêta plusieurs fois dans l'escalier, tant son coeur battait fort.
Un de ses gants trop juste éclata ; et, tandis qu'il enfonçait la déchirure sous
la manchette de sa chemise, Arnoux, qui montait par derrière, le saisit au bras
et le fit entrer.
L'antichambre, décorée à la chinoise, avait une lanterne peinte, au plafond, et
des bambous dans les coins. En traversant le salon, Frédéric trébucha contre une
peau de tigre. On n'avait point allumé les flambeaux, mais deux lampes brûlaient
dans le boudoir tout au fond.
Mlle Marthe vint dire que sa maman s'habillait. Arnoux l'enleva jusqu'à la
hauteur de sa bouche pour la baiser ; puis, voulant choisir lui-même dans la
cave certaines bouteilles de vin, il laissa Frédéric avec l'enfant.
Elle avait grandi beaucoup depuis le voyage de Montereau. Ses cheveux bruns
descendaient en longs anneaux frisés sur ses bras nus. Sa robe, plus bouffante
que le jupon d'une danseuse, laissait voir ses mollets roses, et toute sa
gentille personne sentait frais comme un bouquet. Elle reçut les compliments du
monsieur avec des airs de coquette, fixa sur lui ses yeux profonds, puis, se
coulant parmi les meubles, disparut comme un chat.
Il n'éprouvait plus aucun trouble. Les globes des lampes, recouverts d'une
dentelle en papier, envoyaient un jour laiteux et qui attendrissait la couleur
des murailles, tendues de satin mauve. A travers les lames du garde-feu, pareil
à un gros éventail, on apercevait les charbons dans la cheminée ; il y avait,
contre la pendule, un coffret à fermoirs d'argent. Çà et là, des choses intimes
traînaient : une poupée au milieu de la causeuse, un fichu contre le dossier
d'une chaise, et, sur la table à ouvrage, un tricot de laine d'où pendaient en
dehors deux aiguilles d'ivoire, la pointe en bas. C'était un endroit paisible,
honnête et familier tout ensemble.
Arnoux rentra ; et, par l'autre portière, Mme Arnoux parut. Comme elle se
trouvait enveloppée d'ombre, il ne distingua d'abord que sa tête. Elle avait une
robe de velours noir et, dans les cheveux, une longue bourse algérienne en filet
de soie rouge qui, s'entortillant à son peigne, lui tombait sur l'épaule gauche.
Arnoux présenta Frédéric.
-- " Oh ! je reconnais Monsieur parfaitement " , répondit-elle.
Puis les convives arrivèrent tous, presque en même temps : Dittmer, Lovarias,
Burrieu, le compositeur Rosenwald, le poète Théophile Lorris, deux critiques
d'art collègues d'Hussonnet, un fabricant de papier, et enfin l'illustre
Pierre-Paul Meinsius, le dernier représentant de la grande peinture, qui portait
gaillardement avec sa gloire, ses quatre-vingts années et son gros ventre.
Lorsqu'on passa dans la salle à manger, Mme Arnoux prit son bras. Une chaise
était restée vide pour Pellerin. Arnoux l'aimait tout en l'exploitant.
D'ailleurs, il redoutait sa terrible langue -- si bien que, pour l'attendrir, il
avait publié dans l'Art industriel son portrait accompagné d'éloges
hyperboliques ; et Pellerin, plus sensible à la gloire qu'à l'argent, apparut
vers huit heures, tout essoufflé. Frédéric s'imagina qu'ils étaient réconciliés
depuis longtemps.
La compagnie, les mets, tout lui plaisait. La salle, telle qu'un parloir moyen
âge, était tendue de cuir battu ; une étagère hollandaise se dressait devant un
râtelier de chibouques ; et, autour de la table, les verres de Bohême
diversement colorés, faisaient au milieu des fleurs et des fruits comme une
illumination dans un jardin.
Il eut à choisir entre dix espèces de moutarde. Il mangea du daspachio, du cari,
du gingembre, des merles de Corse, des lasagnes romaines ; il but des vins
extraordinaires, du lip-fraoli et du tokay. Arnoux se piquait effectivement de
bien recevoir. Il courtisait en vue des comestibles tous les conducteurs de
malles-poste, et il était lié avec des cuisiniers de grandes maisons qui lui
communiquaient des sauces.
Mais la causerie surtout amusait Frédéric. Son goût pour les voyages fut caressé
par Dittmer, qui parla de l'Orient ; il assouvit sa curiosité des choses du
théâtre en écoutant Rosenwald causer de l'Opéra ; et l'existence atroce de la
bohème lui parut drôle, à travers la gaieté d'Hussonnet, lequel narra, d'une
manière pittoresque, comment il avait passé tout un hiver, n'ayant pour
nourriture que du fromage de Hollande. Puis, une discussion entre Lovarias et
Burrieu, sur l'école florentine, lui révéla des chefs-d'oeuvre, lui ouvrit des
horizons, et il eut du mal à contenir son enthousiasme quand Pellerin s'écria :
-- " Laissez-moi tranquille avec votre hideuse réalité ! Qu'est-ce que cela veut
dire, la réalité ? Les uns voient noir, d'autres bleu, la multitude voit bête.
Rien de moins naturel que Michel-Ange, rien de plus fort ! Le souci de la vérité
extérieure dénote la bassesse contemporaine ; et l'art deviendra, si l'on
continue, je ne sais quelle rocambole au-dessous de la religion comme poésie, et
de la politique comme intérêt. Vous n'arriverez pas à son but, -- oui, son but !
-- qui est de nous causer une exaltation impersonnelle, avec de petites oeuvres,
malgré toutes vos finasseries d'exécution. Voilà les tableaux de Bassolier, par
exemple : c'est joli, coquet, propret, et pas lourd ! Ça peut se mettre dans la
poche, se prendre en voyage ! Les notaires achètent ça vingt mille francs ; il y
a pour trois sous d'idées ; mais, sans l'idée, rien de grand ! sans grandeur,
pas de beau ! L'Olympe est une montagne ! Le plus crâne monument, ce sera
toujours les Pyramides. Mieux vaut l'exubérance que le goût, le désert qu'un
trottoir, et un sauvage qu'un coiffeur ! "
Frédéric, en écoutant ces choses, regardait Mme Arnoux. Elles tombaient dans son
esprit comme des métaux dans une fournaise, s'ajoutaient à sa passion et
faisaient de l'amour.
Il était assis trois places au-dessous d'elle, sur le même côté. De temps à
autre, elle se penchait un peu, en tournant la tête pour adresser quelques mots
à sa petite fille ; et, comme elle souriait alors, une fossette se creusait dans
sa joue, ce qui donnait à son visage un air de bonté plus délicate.
Au moment des liqueurs, elle disparut. La conversation devint très libre ; M.
Arnoux y brilla, et Frédéric fut étonné du cynisme de ces hommes. Cependant,
leur préoccupation de la femme établissait entre eux et lui comme une égalité,
qui le haussait dans sa propre estime.
Rentré au salon, il prit, par contenance, un des albums traînant sur la table.
Les grands artistes de l'époque l'avaient illustré de dessins, y avaient mis de
la prose, des vers, ou simplement leurs signatures ; parmi les noms fameux, il
s'en trouvait beaucoup d'inconnus, et les pensées curieuses n'apparaissaient que
sous un débordement de sottises. Toutes contenaient un hommage plus ou moins
direct à Mme Arnoux. Frédéric aurait eu peur d'écrire une ligne à côté.
Elle alla chercher dans son boudoir le coffret à fermoirs d'argent qu'il avait
remarqué sur la cheminée. C'était un cadeau de son mari, un ouvrage de la
Renaissance. Les amis d'Arnoux le complimentèrent, sa femme le remerciait ; il
fut pris d'attendrissement, et lui donna devant le monde un baiser.
Ensuite, tous causèrent çà et là, par groupes ; le bonhomme Meinsius était avec
Mme Arnoux, sur une bergère, près du feu ; elle se penchait vers son oreille,
leurs têtes se touchaient ; -- et Frédéric aurait accepté d'être sourd, infirme
et laid pour un nom illustre et des cheveux blancs, enfin pour avoir quelque
chose qui l'intronisât dans une intimité pareille. Il se rongeait le coeur,
furieux contre sa jeunesse.
Mais elle vint dans l'angle du salon où il se tenait, lui demanda s'il
connaissait quelques-uns des convives, s'il aimait la peinture, depuis combien
de temps il étudiait à Paris. Chaque mot qui sortait de sa bouche semblait à
Frédéric être une chose nouvelle, une dépendance exclusive de sa personne. Il
regardait attentivement les effilés de sa coiffure, caressant par le bout son
épaule nue ; et il n'en détachait pas ses yeux, il enfonçait son âme dans la
blancheur de cette chair féminine ; cependant, il n'osait lever ses paupières,
pour la voir plus haut, face à face.
Rosenwald les interrompit, en priant Mme Arnoux de chanter quelque chose. Il
préluda, elle attendait ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et un son pur, long,
filé, monta dans l'air.
Frédéric ne comprit rien aux paroles italiennes.
Cela commençait sur un rythme grave, tel qu'un chant d'église, puis, s'animant
crescendo, multipliait les éclats sonores, s'apaisait tout à coup ; et la
mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation large et paresseuse.
Elle se tenait debout, près du clavier, les bras tombants, le regard perdu.
Quelquefois, pour lire la musique, elle clignait ses paupières en avançant le
front, un instant. Sa voix de contralto prenait dans les cordes basses une
intonation lugubre qui glaçait, et alors sa belle tête, aux grands sourcils,
s'inclinait sur son épaule ; sa poitrine se gonflait, ses bras s'écartaient, son
cou d'où s'échappaient des roulades se renversait mollement comme sous des
baisers aériens ; elle lança trois notes aiguës, redescendit, en jeta une plus
haute encore, et, après un silence, termina par un point d'orgue.
Rosenwald n'abandonna pas le piano. Il continua de jouer, pour lui- même. De
temps à autre, un des convives disparaissait. A onze heures, comme les derniers
s'en allaient, Arnoux sortit avec Pellerin, sous prétexte de le reconduire. Il
était de ces gens qui se disent malades quand ils n'ont pas fait leur tour
après dîner.
Mme Arnoux s'était avancée dans l'antichambre ; Dittmer et Hussonnet la
saluaient, elle leur tendit la main ; elle la tendit également à Frédéric ; et
il éprouva comme une pénétration à tous les atomes de sa peau.
Il quitta ses amis ; il avait besoin d'être seul. Son coeur débordait. Pourquoi
cette main offerte ? Etait-ce un geste irréfléchi, ou un encouragement ? "
Allons donc ! je suis fou ! " Qu'importait d'ailleurs, puisqu'il pouvait
maintenant la fréquenter tout à son aise, vivre dans son atmosphère.
Les rues étaient désertes. Quelquefois une charrette lourde passait, en
ébranlant les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs façades grises, leurs
fenêtres closes ; et il songeait dédaigneusement à tous ces êtres humains
couchés derrière ces murs, qui existaient sans la voir, et dont pas un même ne
se doutait qu'elle vécût ! Il n'avait plus conscience du milieu, de l'espace, de
rien ; et, battant le sol du talon, en frappant avec sa canne les volets des
boutiques, il allait toujours devant lui, au hasard, éperdu, entraîné. Un air
humide l'enveloppa ; il se reconnut au bord des quais.
Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfiniment, et de longues
flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle était de couleur
ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait soutenu par les grandes masses
d'ombre qui se levaient de chaque côté du fleuve.
Des édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient des redoublements
d'obscurité. Un brouillard lumineux flottait au-delà, sur les toits ; tous les
bruits se fondaient en un seul bourdonnement ; un vent léger soufflait.
Il s'était arrêté au milieu du Pont-Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte, il
aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de lui-même quelque chose
d'intarissable, un afflux de tendresse qui l'énervait, comme le mouvement des
ondes sous ses yeux. A l'horloge d'une église, une heure sonna, lentement,
pareille à une voix qui l'eût appelé.
Alors, il fut saisi par un de ces frissons de l'âme où il vous semble qu'on est
transporté dans un monde supérieur. Une faculté extraordinaire, dont il ne
savait pas l'objet, lui était venue. Il se demanda, sérieusement, s'il serait un
grand peintre ou un grand poète ; -- et il se décida pour la peinture, car les
exigences de ce métier le rapprocheraient de Mme Arnoux. Il avait donc trouvé sa
vocation ! Le but de son existence était clair maintenant, et l'avenir
infaillible.
Quand il eut refermé sa porte, il entendit quelqu'un qui ronflait dans le
cabinet noir, près de la chambre. C'était l'autre. Il n'y pensait plus.
Son visage s'offrait à lui dans la glace. Il se trouva beau, et resta une minute
à se regarder.
Chapitre V.
Le lendemain, avant midi, il s'était acheté une boîte de couleurs, des pinceaux,
un chevalet. Pellerin consentit à lui donner des leçons, et Frédéric l'emmena
dans son logement pour voir si rien ne manquait parmi ses ustensiles de
peinture.
Deslauriers était rentré. Un jeune homme occupait le second fauteuil. Le clerc
dit en le montrant :
-- " C'est lui ! le voilà ! Sénécal ! "
Ce garçon déplut à Frédéric. Son front était rehaussé par la coupe de ses
cheveux taillés en brosse. Quelque chose de dur et de froid perçait dans ses
yeux gris ; et sa longue redingote noire, tout son costume sentait le pédagogue
et l'ecclésiastique.
D'abord, on causa des choses du jour, entre autres du Stabat de Rossini ;
Sénécal, interrogé, déclara qu'il n'allait jamais au théâtre. Pellerin ouvrit la
boîte de couleurs.
-- " Est-ce pour toi, tout cela ? " dit le clerc.
-- " Mais sans doute ! "
-- " Tiens ! quelle idée ! "
Et il se pencha sur la table, où le répétiteur de mathématiques feuilletait un
volume de Louis Blanc. Il l'avait apporté lui-même, et lisait à voix basse des
passages, tandis que Pellerin et Frédéric examinaient ensemble la palette, le
couteau, les vessies, puis ils vinrent à s'entretenir du dîner chez Arnoux.
-- " Le marchand de tableaux ? " demanda Sénécal. " Joli monsieur, vraiment ! "
-- " Pourquoi donc ? " dit Pellerin.
Sénécal répliqua :
-- " Un homme qui bat monnaie avec des turpitudes politiques ! "
Et il se mit à parler d'une lithographie célèbre, représentant toute la famille
royale livrée à des occupations édifiantes : Louis-Philippe tenait un code, la
reine un paroissien, les princesses brodaient, le duc de Nemours ceignait un
sabre ; M. de Joinville montrait une carte géographique à ses jeunes frères ; on
apercevait, dans le fond, un lit à deux compartiments. Cette image, intitulée
Une bonne famille , avait fait les délices des bourgeois, mais l'affliction
des patriotes. Pellerin, d'un ton vexé comme s'il en était l'auteur, répondit
que toutes les opinions se valaient ; Sénécal protesta. L'Art devait
exclusivement viser à la moralisation des masses ! Il ne fallait reproduire que
des sujets poussant aux actions vertueuses ; les autres étaient nuisibles.
-- " Mais ça dépend de l'exécution ! " cria Pellerin. " Je peux faire des
chefs-d'oeuvre ! "
-- " Tant pis pour vous, alors ! on n'a pas le droit.... "
-- " Comment ? "
-- " Non ! monsieur, vous n'avez pas le droit de m'intéresser à des choses que
je réprouve !. Qu'avons-nous besoin de laborieuses bagatelles, dont il est
impossible de tirer aucun profit, de ces Vénus, par exemple, avec tous vos
paysages ? Je ne vois pas là d'enseignement pour le peuple ! Montrez-nous ses
misères, plutôt ! enthousiasmez-nous pour ses sacrifices ! Eh ! bon Dieu, les
sujets ne manquent pas : la ferme, l'atelier.... "
Pellerin en balbutiait d'indignation, et, croyant avoir trouvé un argument :
-- " Molière, l'acceptez-vous ? "
-- " Soit ! " dit Sénécal. " Je l'admire comme précurseur de la Révolution
française. "
-- " Ah ! la Révolution ! Quel art ! Jamais il n'y a eu d'époque plus pitoyable
! "
-- " Pas de plus grande, monsieur ! "
Pellerin se croisa les bras, et, le regardant en face :
-- " Vous m'avez l'air d'un fameux garde national ! "
Son antagoniste, habitué aux discussions, répondit :
-- " Je n' en suis pas ! et je la déteste autant que vous. Mais, avec des
principes pareils, on corrompt les foules ! Ça fait le compte du Gouvernement,
du reste ! il ne serait pas si fort sans la complicité d'un tas de farceurs
comme celui-là. "
Le peintre prit la défense du marchand, car les opinions de Sénécal
l'exaspéraient. Il osa même soutenir que Jacques Arnoux était un véritable coeur
d'or, dévoué à ses amis, chérissant sa femme.
-- " Oh ! oh ! si on lui offrait une bonne somme, il ne la refuserait pas pour
servir de modèle. "
Frédéric devint blême.
-- " Il vous a donc fait bien du tort, monsieur ? "
-- " A moi ? non ! Je l'ai vu, une fois, au café, avec un ami. Voilà tout. "
Sénécal disait vrai. Mais il se trouvait agacé, quotidiennement, par les
réclames de l' Art industriel . Arnoux était, pour lui, le représentant
d'un monde qu'il jugeait funeste à la démocratie. Républicain austère, il
suspectait de corruption toutes les élégances, n'ayant d'ailleurs aucun besoin,
et étant d'une probité inflexible.
La conversation eut peine à reprendre. Le peintre se rappela bientôt son
rendez-vous, le répétiteur ses élèves ; et, quand ils furent sortis, après un
long silence, Deslauriers fit différentes questions sur Arnoux.
-- " Tu m'y présenteras plus tard, n'est-ce pas, mon vieux ? "
-- " Certainement " , dit Frédéric.
Puis ils avisèrent à leur installation. Deslauriers avait obtenu, sans peine,
une place de second clerc chez un avoué, pris à l'Ecole de droit son
inscription, acheté les livres indispensables, -- et la vie qu'ils avaient tant
rêvée commença.
Elle fut charmante, grâce à la beauté de leur jeunesse. Deslauriers, n'ayant
parlé d'aucune convention pécuniaire, Frédéric n'en parla pas. Il subvenait à
toutes les dépenses, rangeait l'armoire, s'occupait du ménage ; mais, s'il
fallait donner une mercuriale au concierge, le Clerc s'en chargeait, continuant,
comme au collège, son rôle de protecteur et d'aîné.
Séparés tout le long du jour, ils se retrouvaient le soir. Chacun prenait sa
place au coin du feu et se mettait à la besogne. Ils ne tardaient pas à
l'interrompre. C'étaient des épanchements sans fin, des gaietés sans cause, et
des disputes quelquefois, à propos de la lampe qui filait, ou d'un livre égaré,
colères d'une minute, que des rires apaisaient.
La porte du cabinet au bois restant ouverte, ils bavardaient de loin, dans leur
lit.
Le matin, ils se promenaient en manches de chemise sur leur terrasse ; le soleil
se levait, des brumes légères passaient sur le fleuve, on entendait un
glapissement dans le marché aux fleurs à côté ; -- et les fumées de leurs pipes
tourbillonnaient dans l'air pur, qui rafraîchissait leurs yeux encore bouffis ;
ils sentaient, en l'aspirant, un vaste espoir épandu.
Quand il ne pleuvait pas, le dimanche, ils sortaient ensemble ; et, bras dessus
bras dessous, ils s'en allaient par les rues. Presque toujours la même réflexion
leur survenait à la fois, ou bien, ils causaient, sans rien voir autour d'eux.
Deslauriers ambitionnait la richesse, comme moyen de puissance sur les hommes.
Il aurait voulu remuer beaucoup de monde, faire beaucoup de bruit, avoir trois
secrétaires sous ses ordres, et un grand dîner politique une fois par semaine.
Frédéric se meublait un palais à la moresque, pour vivre couché sur des divans
de cachemire, au murmure d'un jet d'eau, servi par des pages nègres ; -- et ces
choses rêvées devenaient à la fin tellement précises, qu'elles le désolaient
comme s'il les avait perdues.
-- " A quoi bon causer de tout cela " , disait-il, " puisque jamais nous ne
l'aurons ! "
-- " Qui sait ? " reprenait Deslauriers.
Malgré ses opinions démocratiques, il l'engageait à s'introduire chez les
Dambreuse. L'autre objectait ses tentatives.
-- " Bah ! retournes-y ! On t'invitera ! "
Ils reçurent, vers le milieu du mois de mars, parmi des notes assez lourdes,
celles du restaurateur qui leur apportait à dîner. Frédéric, n'ayant point la
somme suffisante, emprunta cent écus à Deslauriers ; quinze jours plus tard, il
réitéra la même demande, et le Clerc le gronda pour les dépenses auxquelles il
se livrait chez Arnoux.
Effectivement, il n'y mettait point de modération. Une vue de Venise, une vue de
Naples et une autre de Constantinople occupant le milieu des trois murailles,
des sujets équestres d'Alfred de Dreux çà et là, un groupe de Pradier sur la
cheminée, des numéros de l'Art industriel sur le piano, et des
cartonnages par terre dans les angles, encombraient le logis d'une telle façon,
qu'on avait peine à poser un livre, à remuer les coudes. Frédéric prétendait
qu'il lui fallait tout cela pour sa peinture.
Il travaillait chez Pellerin. Mais souvent Pellerin était en courses, -- ayant
coutume d'assister à tous les enterrements et événements dont les journaux
devaient rendre compte ; -- et Frédéric passait des heures entièrement seul dans
l'atelier. Le calme de cette grande pièce, où l'on n'entendait que le
trottinement des souris, la lumière qui tombait du plafond, et jusqu'au
ronflement du poêle, tout le plongeait d'abord dans une sorte de bien-être
intellectuel. Puis ses yeux, abandonnant son ouvrage, se portaient sur les
écaillures de la muraille, parmi les bibelots de l'étagère, le long des torses
où la poussière amassée faisait comme des lambeaux de velours ; et, tel un
voyageur perdu au milieu d'un bois et que tous les chemins ramènent à la même
place, continuellement, il retrouvait au fond de chaque idée le souvenir de Mme
Arnoux.
Il se fixait des jours pour aller chez elle ; arrivé au second étage, devant sa
porte, il hésitait à sonner. Des pas se rapprochaient ; on ouvrait, et, à ces
mots : " Madame est sortie " , c'était une délivrance, et comme un fardeau de
moins sur son coeur.
Il la rencontra, pourtant. La première fois, il y avait trois dames avec elle ;
une autre après-midi, le maître d'écriture de Mlle Marthe survint. D'ailleurs,
les hommes que recevait Mme Arnoux ne lui faisaient point de visites. Il n'y
retourna plus, par discrétion.
Mais il ne manquait pas, pour qu'on l'invitât aux dîners du jeudi, de se
présenter à l'Art industriel , chaque mercredi, régulièrement ; et il y
restait après tous les autres, plus longtemps que Regimbart, jusqu'à la dernière
minute, en feignant de regarder une gravure, de parcourir un journal. Enfin
Arnoux lui disait :
-- " Etes-vous libre, demain soir ? " Il acceptait avant que la phrase fût
achevée. Arnoux semblait le prendre en affection. Il lui montra l'art de
reconnaître les vins, à brûler le punch, à faire des salmis de bécasses ;
Frédéric suivait docilement ses conseils, -- aimant tout ce qui dépendait de Mme
Arnoux, ses meubles, ses domestiques, sa maison, sa rue.
Il ne parlait guère pendant ces dîners ; il la contemplait. Elle avait à droite,
contre la tempe, un petit grain de beauté ; ses bandeaux étaient plus noirs que
le reste de sa chevelure et toujours comme un peu humides sur les bords ; elle
les flattait de temps à autre, avec deux doigts seulement. Il connaissait la
forme de chacun de ses ongles, il se délectait à écouter le sifflement de sa
robe de soie quand elle passait auprès des portes, il humait en cachette la
senteur de son mouchoir ; son peigne, ses gants, ses bagues étaient pour lui des
choses particulières, importantes comme des oeuvres d'art, presque animées comme
des personnes ; toutes lui prenaient le coeur et augmentaient sa passion.
Il n'avait pas eu la force de la cacher à Deslauriers. Quand il revenait de chez
Mme Arnoux, il le réveillait comme par mégarde, afin de pouvoir causer d'elle.
Deslauriers, qui couchait dans le cabinet au bois, près de la fontaine, poussait
un long bâillement. Frédéric s'asseyait au pied de son lit. D'abord il parlait
du dîner, puis il racontait mille détails insignifiants, où il voyait des
marques de mépris ou d'affection. Une fois, par exemple, elle avait refusé son
bras, pour prendre celui de Dittmer, et Frédéric se désolait.
-- " Ah ! quelle bêtise ! "
Ou bien elle l'avait appelé son " ami " .
-- " Vas-y gaiement, alors ! "
-- " Mais je n'ose pas " disait Frédéric.
-- " Eh bien, n'y pense plus Bonsoir. " .
Deslauriers se retournait vers la ruelle et s'endormait. Il ne comprenait rien à
cet amour, qu'il regardait comme une dernière faiblesse d'adolescence ; et, son
intimité ne lui suffisant plus, sans doute, il imagina de réunir leurs amis
communs une fois la semaine.
Ils arrivaient le samedi, vers neuf heures. Les trois rideaux d'algérienne
étaient soigneusement tirés ; la lampe et quatre bougies brûlaient ; au milieu
de la table, le pot à tabac, tout plein de pipes, s'étalait entre les bouteilles
de bière, la théière, un flacon de rhum et des petits fours. On discutait sur
l'immortalité de l'âme, on faisait des parallèles entre les professeurs.
Hussonnet, un soir, introduisit un grand jeune homme habillé d'une redingote
trop courte des poignets, et la contenance embarrassée. C'était le garçon qu'ils
avaient réclamé au poste, l'année dernière.
N'ayant pu rendre à son maître le carton de dentelles perdu dans la bagarre,
celui-ci l'avait accusé de vol, menacé des tribunaux ; maintenant, il était
commis dans une maison de roulage. Hussonnet, le matin, l'avait rencontré au
coin d'une rue ; et il l'amenait, car Dussardier, par reconnaissance, voulait
voir " l'autre " .
Il tendit à Frédéric le porte-cigares encore plein, et qu'il avait gardé
religieusement avec l'espoir de le rendre. Les jeunes gens l'invitèrent à
revenir. Il n'y manqua pas.
Tous sympathisaient. D'abord, leur haine du Gouvernement avait la hauteur d'un
dogme indiscutable. Martinon seul tâchait de défendre Louis-Philippe. On
l'accablait sous les lieux communs traînant dans les journaux : l'embastillement
de Paris, les lois de septembre, Pritchard, lord Guizot, -- si bien que Martinon
se taisait, craignant d'offenser quelqu'un. En sept ans de collège, il n'avait
pas mérité de pensum, et, à l'Ecole de droit, il savait plaire aux professeurs.
Il portait ordinairement une grosse redingote couleur mastic, avec des claques
en caoutchouc ; mais il apparut un soir dans une toilette de marié : gilet de
velours à châle, cravate blanche, chaîne d'or.
L'étonnement redoubla quand on sut qu'il sortait de chez M. Dambreuse. En effet,
le banquier Dambreuse venait d'acheter au père Martinon une partie de bois
considérable ; le bonhomme lui ayant présenté son fils, il les avait invités à
dîner tous les deux.
-- " Y avait-il beaucoup de truffes " , demanda Deslauriers, " et as-tu pris la
taille à son épouse, entre deux portes, sicut decet ? "
Alors, la conversation s'engagea sur les femmes. Pellerin n'admettait pas qu'il
y eût de belles femmes (il préférait les tigres) ; d'ailleurs, la femelle de
l'homme était une créature inférieure dans la hiérarchie esthétique.
-- " Ce qui vous séduit est particulièrement ce qui la dégrade comme idée ; je
veux dire les seins, les cheveux. " ..
-- " Cependant " , objecta Frédéric, " de longs cheveux noirs, avec de grands
yeux noirs... "
-- " Oh ! connu ! " s'écria Hussonnet. " Assez d'Andalouses sur la pelouse ! des
choses antiques ? serviteur ! Car enfin, voyons, pas de blagues ! une lorette
est plus amusante que la Vénus de Milo ! Soyons Gaulois, nom d'un petit bonhomme
! et Régence si nous pouvons !
-- " Coulez, bons vins ; femmes, daignez sourire !
-- " Il faut passer de la brune à la blonde ! -- Est-ce votre avis, père
Dussardier ? "
Dussardier ne répondit pas. Tous le pressèrent pour connaître ses goûts.
-- " Eh bien " , fit-il en rougissant, " moi, je voudrais aimer la même,
toujours ! "
Cela fut dit d'une telle façon, qu'il y eut un moment de silence, les uns étant
surpris de cette candeur, et les autres y découvrant, peut-être, la secrète
convoitise de leur âme.
Sénécal posa sur le chambranle sa chope de bière et déclara dogmatiquement que,
la prostitution étant une tyrannie et le mariage une immoralité, il valait mieux
s'abstenir. Deslauriers prenait les femmes comme une distraction, rien de plus.
M. de Cisy avait à leur endroit toute espèce de crainte.
Elevé sous les yeux d'une grand-mère dévote, il trouvait la compagnie de ces
jeunes gens alléchante comme un mauvais lieu et instructive comme une Sorbonne.
On ne lui ménageait pas les leçons ; et il se montrait plein de zèle, jusqu'à
vouloir fumer, en dépit des maux de coeur qui le tourmentaient chaque fois,
régulièrement. Frédéric l'entourait de soins. Il admirait la nuance de ses
cravates, la fourrure de son paletot et surtout ses bottes, minces comme des
gants et qui semblaient insolentes de netteté et de délicatesse ; sa voiture
l'attendait en bas dans la rue.
Un soir qu'il venait de partir, et que la neige tombait, Sénécal se mit à
plaindre son cocher. Puis il déclama contre les gants jaunes, le Jockey- Club.
Il faisait plus de cas d'un ouvrier que de ces messieurs.
-- " Moi, je travaille, au moins ! je suis pauvre ! "
-- " Cela se voit " , dit à la fin Frédéric, impatienté.
Le répétiteur lui garda rancune pour cette parole.
Mais, Regimbart ayant dit qu'il connaissait un peu Sénécal, Frédéric, voulant
faire une politesse à l'ami d'Arnoux, le pria de venir aux réunions du samedi,
et la rencontre fut agréable aux deux patriotes.
Ils différaient cependant.
Sénécal -- qui avait un crâne en pointe -- ne considérait que les systèmes.
Regimbart, au contraire, ne voyait dans les faits que les faits. Ce qui
l'inquiétait principalement, c'était la frontière du Rhin. Il prétendait se
connaître en artillerie, et se faisait habiller par le tailleur de l'Ecole
polytechnique.
Le premier jour, quand on lui offrit des gâteaux, il leva les épaules
dédaigneusement, en disant que cela convenait aux femmes ; et il ne parut guère
plus gracieux les fois suivantes. Du moment que les idées atteignaient une
certaine hauteur, il murmurait : " Oh ! pas d'utopies, pas de rêves ! " En fait
d'art (bien qu'il fréquentât les ateliers, où quelquefois il donnait, par
complaisance, une leçon d'escrime), ses opinions n'étaient point transcendantes.
Il comparait le style de M. Marrast à celui de Voltaire et Mlle Vatnaz à Mme de
Staël, à cause d'une ode sur la Pologne, " où il y avait du coeur " . Enfin,
Regimbart assommait tout le monde et particulièrement Deslauriers, car le
Citoyen était un familier d'Arnoux. Or, le clerc ambitionnait de fréquenter
cette maison, espérant y faire des connaissances profitables. " Quand donc m'y
mèneras-tu ? " disait-il. Arnoux se trouvait surchargé de besogne, ou bien il
partait en voyage ; puis, ce n'était pas la peine, les dîners allaient finir.
S'il avait fallu risquer sa vie pour son ami, Frédéric l'eût fait. Mais comme il
tenait à se montrer le plus avantageusement possible, comme il surveillait son
langage, ses manières et son costume jusqu'à venir au bureau de l'Art
industriel toujours irréprochablement ganté, il avait peur que Deslauriers,
avec son vieil habit noir, sa tournure de procureur et ses discours
outrecuidants, ne déplût à Mme Arnoux, ce qui pouvait le compromettre, le
rabaisser lui-même auprès d'elle. Il admettait bien les autres, mais celui-là,
précisément, l'aurait gêné mille fois plus. Le Clerc s'apercevait qu'il ne
voulait pas tenir sa promesse, et le silence de Frédéric lui semblait une
aggravation d'injure.
Il aurait voulu le conduire absolument, le voir se développer d'après l'idéal de
leur jeunesse ; et sa fainéantise le révoltait, comme une désobéissance et comme
une trahison. D'ailleurs Frédéric, plein de l'idée de Mme Arnoux, parlait de son
mari souvent ; et Deslauriers commença une intolérable scie, consistant à
répéter son nom cent fois par jour, à la fin de chaque phrase, comme un tic
d'idiot. Quand on frappait à sa porte, il répondait : " Entrez, Arnoux ! " Au
restaurant, il demandait un fromage de Brie " à l'instar d'Arnoux " ; et, la
nuit, feignant d'avoir un cauchemar, il réveillait son compagnon en hurlant : "
Arnoux ! Arnoux ! " Enfin, un jour, Frédéric, excédé, lui dit d'une voix
lamentable :
-- " Mais laisse-moi tranquille avec Arnoux ! "
-- " Jamais ! " répondit le clerc.
Toujours lui ! lui partout ! ou brûlante ou glacée ! L'image de l'Arnoux...
-- " Tais-toi donc ! s'écria Frédéric en levant le poing.
Il reprit doucement :
-- " C'est un sujet qui m'est pénible, tu sais bien. "
-- " Oh ! pardon, mon bonhomme " , répliqua Deslauriers en s'inclinant très bas,
" on respectera désormais les nerfs de Mademoiselle ! Pardon encore une fois !
Mille excuses ! "
Ainsi fut terminée la plaisanterie.
Mais trois semaines après, un soir, il lui dit :
-- " Eh bien, je l'ai vue tantôt, Mme Arnoux ! "
-- " Où donc ? "
-- " Au Palais, avec Balandard, avoué ; une femme brune, n'est-ce pas, de taille
moyenne ? "
Frédéric fit un signe d'assentiment. Il attendait que Deslauriers parlât. Au
moindre mot d'admiration, il se serait épanché largement, était tout prêt à le
chérir ; l'autre se taisait toujours ; enfin, n'y tenant plus, il lui demanda
d'un air indifférent ce qu'il pensait d'elle.
Deslauriers la trouvait " pas mal, sans avoir pourtant rien d'extraordinaire " .
-- " Ah ! tu trouves " , dit Frédéric.
Arriva le mois d'août, époque de son deuxième examen. D'après l'opinion
courante, quinze jours devaient suffire pour en préparer les matières. Frédéric,
ne doutant pas de ses forces, avala d'emblée les quatre premiers livres du Code
de procédure, les trois premiers du Code pénal, plusieurs morceaux d'Instruction
criminelle et une partie du Code civil, avec les annotations de M. Poncelet. La
veille, Deslauriers lui fit faire une récapitulation qui se prolongea jusqu'au
matin ; et, pour mettre à profit le dernier quart d'heure, il continua à
l'interroger sur le trottoir, tout en marchant.
Comme plusieurs examens se passaient simultanément, il y avait beaucoup de monde
dans la cour, entre autres Hussonnet et Cisy ; on ne manquait pas de venir à ces
épreuves quand il s'agissait des camarades. Frédéric endossa la robe noire
traditionnelle ; puis il entra suivi de la foule, avec trois autres étudiants,
dans une grande pièce, éclairée par des fenêtres sans rideaux et garnie de
banquettes, le long des murs. Au milieu, des chaises de cuir entouraient une
table, décorée d'un tapis vert. Elle séparait les candidats de MM. les
examinateurs en robe rouge, tous portant des chausses d'hermine sur l'épaule,
avec des toques à galons d'or sur le chef.
Frédéric se trouvait l'avant-dernier dans la série, position mauvaise. A la
première question sur la différence entre une convention et un contrat, il
définit l'une pour l'autre ; et le professeur, un brave homme, lui dit : -- " Ne
vous troublez pas, monsieur, remettez-vous ! " puis, ayant fait deux demandes
faciles, suivies de réponses obscures, il passa enfin au quatrième. Frédéric fut
démoralisé par ce piètre commencement. Deslauriers, en face, dans le public, lui
faisait signe que tout n'était pas encore perdu ; et à la deuxième interrogation
sur le droit criminel, il se montra passable. Mais, après la troisième, relative
au testament mystique, l'examinateur étant resté impassible tout le temps, son
angoisse redoubla ; car Hussonnet joignait les mains comme pour applaudir,
tandis que Deslauriers prodiguait des haussements d'épaules. Enfin le moment
arriva où il fallut répondre sur la Procédure ! Il s'agissait de la tierce
opposition. Le professeur, choqué d'avoir entendu des théories contraires aux
siennes, lui demanda d'un ton brutal :
-- " Et vous, monsieur, est-ce votre avis ? Comment conciliez-vous le principe
de l'article 1351 du Code civil avec cette voie d'attaque extraordinaire ! "
Frédéric se sentait un grand mal de tête, pour avoir passé la nuit sans dormir.
Un rayon de soleil, entrant par l'intervalle d'une jalousie, le frappait au
visage. Debout derrière sa chaise, il se dandinait et tirait sa moustache.
-- " J'attends toujours votre réponse ! " reprit l'homme à la toque d'or.
Et, comme le geste de Frédéric l'agaçait sans doute :
-- " Ce n'est pas dans votre barbe que vous la trouverez ! "
Ce sarcasme causa un rire dans l'auditoire ; le professeur, flatté, s'amadoua.
Il lui fit deux questions encore sur l'ajournement et sur l'affaire sommaire,
puis baissa la tête en signe d'approbation ; l'acte public était fini. Frédéric
rentra dans le vestibule.
Pendant que l'huissier le dépouillait de sa robe, pour la repasser à un autre
immédiatement, ses amis l'entourèrent, en achevant de l'ahurir avec leurs
opinions contradictoires sur le résultat de l'examen. On le proclama bientôt
d'une voix sonore, à l'entrée de la salle : " Le troisième était... ajourné ! "
-- Emballé ! dit Hussonnet, allons-nous-en !
Devant la loge du concierge, ils rencontrèrent Martinon, rouge, ému, avec un
sourire dans les yeux et l'auréole du triomphe sur le front. Il venait de subir
sans encombre son dernier examen. Restait seulement la thèse. Avant quinze
jours, il serait licencié. Sa famille connaissait un ministre, " une belle
carrière " s'ouvrait devant lui.
-- " Celui-là t'enfonce tout de même " , dit Deslauriers.
Rien n'est humiliant comme de voir les sots réussir dans les entreprises où l'on
échoue. Frédéric, vexé, répondit qu'il s'en moquait. Ses prétentions étaient
plus hautes ; et, comme Hussonnet faisait mine de s'en aller, il le prit à
l'écart pour lui dire :
-- " Pas un mot de tout cela, chez eux, bien entendu !
Le secret était facile, puisque Arnoux, le lendemain, partait en voyage pour
l'Allemagne.
Le soir, en rentrant, le Clerc trouva son ami singulièrement changé : il
pirouettait, sifflait ; et, l'autre s'étonnant de cette humeur, Frédéric déclara
qu'il n'irait pas chez sa mère ; il emploierait ses vacances à travailler.
A la nouvelle du départ d'Arnoux, une joie l'avait saisi. Il pouvait se
présenter là-bas, tout à son aise, sans crainte d'être interrompu dans ses
visites. La conviction d'une sécurité absolue lui donnerait du courage. Enfin il
ne serait pas éloigné, ne serait pas séparé d'Elle ! Quelque chose de plus fort
qu'une chaîne de fer l'attachait à Paris, une voix intérieure lui criait de
rester.
Des obstacles s'y opposaient. Il les franchit en écrivant à sa mère ; il
confessait d'abord son échec, occasionné par des changements faits dans le
programme, -- un hasard, une injustice ; -- d'ailleurs, tous les grands avocats
(il citait leurs noms) avaient été refusés à leurs examens. Mais il comptait se
présenter de nouveau au mois de novembre. Or, n'ayant pas de temps à perdre, il
n'irait point à la maison cette année ; et il demandait, outre l'argent d'un
trimestre, deux cent cinquante francs, pour des répétitions de droit, fort
utiles ; -- le tout enguirlandé de regrets, condoléances, chatteries et
protestations d'amour filial.
Mme Moreau, qui l'attendait le lendemain, fut chagrinée doublement. Elle cacha
la mésaventure de son fils, et lui répondit " de venir tout de même " . Frédéric
ne céda pas. Une brouille s'ensuivit. A la fin de la semaine, néanmoins, il
reçut l'argent du trimestre avec la somme destinée aux répétitions, et qui
servit à payer un pantalon gris perle, un chapeau de feutre blanc et une badine
à pomme d'or.
Quand tout cela fut en sa possession :
-- " C'est peut-être une idée de coiffeur que j'ai eue ? " songea-t-il.
Et une grande hésitation le prit.
Pour savoir s'il irait chez Mme Arnoux, il jeta par trois fois, dans l'air, des
pièces de monnaie. Toutes les fois, le présage fut heureux. Donc, la fatalité
l'ordonnait. Il se fit conduire en fiacre rue de Choiseul.
Il monta vivement l'escalier, tira le cordon de la sonnette ; elle ne sonna pas
; il se sentait près de défaillir.
Puis il ébranla, d'un coup furieux, le lourd gland de soie rouge. Un carillon
retentit, s'apaisa par degrés ; et l'on n'entendait plus rien. Frédéric eut
peur.
Il colla son oreille contre la porte ; pas un souffle ! Il mit son oeil au trou
de la serrure, et il n'apercevait dans l'antichambre que deux pointes de roseau,
sur la muraille, parmi les fleurs du papier. Enfin, il tournait les talons quand
il se ravisa. Cette fois, il donna un petit coup, léger. La porte s'ouvrit ; et,
sur le seuil, les cheveux ébouriffés, la face cramoisie et l'air maussade,
Arnoux lui-même parut.
-- " Tiens ! Qui diable vous amène ? Entrez ! "
Il l'introduisit, non dans le boudoir ou dans sa chambre, mais dans la salle à
manger, où l'on voyait sur la table une bouteille de vin de Champagne avec deux
verres ; et, d'un ton brusque :
-- " Vous avez quelque chose à me demander, cher ami ? "
-- " Non ! rien ! rien ! " balbutia le jeune homme, cherchant un prétexte à sa
visite.
Enfin, il dit qu'il était venu savoir de ses nouvelles, car il le croyait en
Allemagne, sur le rapport d'Hussonnet.
-- " Nullement ! " reprit Arnoux. " Quelle linotte que ce garçon-là, pour
entendre tout de travers ! "
Afin de dissimuler son trouble, Frédéric marchait de droite et de gauche, dans
la salle. En heurtant le pied d'une chaise, il fit tomber une ombrelle posée
dessus ; le manche d'ivoire se brisa.
-- " Mon Dieu ! " s'écria-t-il, " comme je suis chagrin d'avoir brisé l'ombrelle
de Mme Arnoux ! "
A ce mot, le marchand releva la tête, et eut un singulier sourire. Frédéric,
prenant l'occasion qui s'offrait de parler d'elle, ajouta timidement :
-- " Est-ce que je ne pourrai pas la voir ? "
Elle était dans son pays, près de sa mère malade.
Il n'osa faire de questions sur la durée de cette absence. Il demanda seulement
quel était le pays de Mme Arnoux.
-- " Chartres ! Cela vous étonne ? "
-- " Moi ? non ! pourquoi ? Pas le moins du monde ! "
Ils ne trouvèrent, ensuite, absolument rien à se dire. Arnoux, qui s'était fait
une cigarette, tournait autour de la table, en soufflant. Frédéric, debout
contre le poêle, contemplait les murs, l'étagère, le parquet ; et des images
charmantes défilaient dans sa mémoire, devant ses yeux plutôt. Enfin il se
retira.
Un morceau de journal, roulé en boule, traînait par terre, dans l'antichambre ;
Arnoux le prit, et, se haussant sur la pointe des pieds, il l'enfonça dans la
sonnette, pour continuer, dit-il, sa sieste interrompue. Puis, en lui donnant
une poignée de main :
-- " Avertissez le concierge, s'il vous plaît, que je n'y suis pas ! "
Et il referma la porte sur son dos, violemment.
Frédéric descendit l'escalier marche à marche. L'insuccès de cette première
tentative le décourageait sur le hasard des autres. Alors commencèrent trois
mois d'ennui. Comme il n'avait aucun travail, son désoeuvrement renforçait sa
tristesse.
Il passait des heures à regarder, du haut de son balcon, la rivière qui coulait
entre les quais grisâtres, noircis, de place en place, par la bavure des égouts,
avec un ponton de blanchisseuses amarré contre le bord, où des gamins
quelquefois s'amusaient, dans la vase, à faire baigner un caniche. Ses yeux
délaissant à gauche le pont de pierre de Notre-Dame et trois ponts suspendus, se
dirigeaient toujours vers le quai aux Ormes, sur un massif de vieux arbres,
pareils aux tilleuls du port de Montereau. La tour Saint-Jacques, l'Hôtel de
Ville, Saint-Gervais, Saint-Louis, Saint- Paul se levaient en face, parmi les
toits confondus, -- et le génie de la colonne de Juillet resplendissait à
l'orient comme une large étoile d'or, tandis qu'à l'autre extrémité le dôme des
Tuileries arrondissait, sur le ciel, sa lourde masse bleue. C'était
par-derrière, de ce côté-là, que devait être la maison de Mme Arnoux.
Il rentrait dans sa chambre ; puis, couché sur son divan, s'abandonnait à une
méditation désordonnée : plans d'ouvrages, projets de conduite, élancements vers
l'avenir. Enfin, pour se débarrasser de lui-même, il sortait.
Il remontait, au hasard, le Quartier latin, si tumultueux d'habitude, mais
désert à cette époque, car les étudiants étaient partis dans leurs familles. Les
grands murs des collèges, comme allongés par le silence, avaient un aspect plus
morne encore ; on entendait toutes sortes de bruits paisibles, des battements
d'ailes dans des cages, le ronflement d'un tour, le marteau d'un savetier ; et
les marchands d'habits, au milieu des rues, interrogeaient de l'œil chaque
fenêtre, inutilement. Au fond des cafés solitaires, la dame du comptoir bâillait
entre ses carafons remplis ; les journaux demeuraient en ordre sur la table des
cabinets de lecture ; dans l'atelier des repasseuses, des linges frissonnaient
sous les bouffées du vent tiède. De temps à autre, il s'arrêtait à l'étalage
d'un bouquiniste; un omnibus, qui descendait en frôlant le trottoir, le faisait
se retourner ; et, parvenu devant le Luxembourg, il n'allait pas plus loin.
Quelquefois, l'espoir d'une distraction l'attirait vers les boulevards. Après de
sombres ruelles exhalant des fraîcheurs humides, il arrivait sur de grandes
places désertes, éblouissantes de lumière, et où les monuments dessinaient au
bord du pavé des dentelures d'ombre noire. Mais les charrettes, les boutiques
recommençaient, et la foule l'étourdissait, -- le dimanche surtout, -- quand,
depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine, c'était un immense flot ondulant sur
l'asphalte, au milieu de la poussière, dans une rumeur continue; il se sentait
tout écœuré par la bassesse des figures, la niaiserie des propos, la
satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur ! Cependant, la
conscience de mieux valoir que ces hommes atténuait la fatigue de les regarder.
Il allait tous les jours à l'Art industriel ; -- et pour savoir quand
reviendrait Mme Arnoux, il s'informait de sa mère très longuement. La réponse
d'Arnoux ne variait pas ; " le mieux se continuait " , sa femme, avec la petite,
serait de retour la semaine prochaine. Plus elle tardait à revenir, plus
Frédéric témoignait d'inquiétude, -- si bien qu'Arnoux, attendri par tant
d'affection, l'emmena cinq ou six fois dîner au restaurant.
Frédéric, dans ces longs tête-à-tête, reconnut que le marchand de peinture
n'était pas fort spirituel. Arnoux pouvait s'apercevoir de ce refroidissement ;
et puis c'était l'occasion de lui rendre, un peu, ses politesses.
Voulant donc faire les choses très bien, il vendit à un brocanteur tous ses
habits neufs, moyennant la somme de quatre-vingts francs ; et, l'ayant grossie
de cent autres qui lui restaient, il vint chez Arnoux le prendre pour dîner.
Regimbart s'y trouvait. Ils s'en allèrent aux Trois-Frères- Provençaux.
Le Citoyen commença par retirer sa redingote, et, sûr de la déférence des deux
autres, écrivit la carte. Mais il eut beau se transporter dans la cuisine pour
parler lui-même au chef, descendre à la cave dont il connaissait tous les coins,
et faire monter le maître de l'établissement, auquel il " donna un savon " , il
ne fut content ni des mets, ni des vins, ni du service ! A chaque plat nouveau,
à chaque bouteille différente, dès la première bouchée, la première gorgée, il
laissait tomber sa fourchette, ou repoussait au loin son verre ; puis
s'accoudant sur la nappe de toute la longueur de son bras, il s'écriait qu'on ne
pouvait plus dîner à Paris ! Enfin, ne sachant qu'imaginer pour sa bouche,
Regimbart se commanda des haricots à l'huile, " tout bonnement " , lesquels,
bien qu'à moitié réussis, l'apaisèrent un peu. Puis il eut, avec le garçon, un
dialogue, roulant sur les anciens garçons des Provençaux : " Qu'était devenu
Antoine ? Et un nommé Eugène ? Et Théodore, le petit, qui servait toujours en
bas ? Il y avait dans ce temps-là une chère autrement distinguée, et des têtes
de Bourgogne comme on n'en reverra plus ! "
Ensuite, il fut question de la valeur des terrains dans la banlieue, une
spéculation d'Arnoux, infaillible. En attendant, il perdait ses intérêts.
Puisqu'il ne voulait vendre à aucun prix, Regimbart lui découvrirait quelqu'un ;
et ces deux messieurs firent, avec un crayon, des calculs jusqu'à la fin du
dessert.
On s'en alla prendre le café, passage du Saumon, dans un estaminet, à
l'entresol. Frédéric assista, sur ses jambes, à d'interminables parties de
billard, abreuvées d'innombrables chopes ; -- et il resta là, jusqu'à minuit,
sans savoir pourquoi, par lâcheté, par bêtise, dans l'espérance confuse d'un
événement quelconque favorable à son amour.
Quand donc la reverrait-il ? Frédéric se désespérait. Mais, un soir, vers la fin
de novembre, Arnoux lui dit :
-- " Ma femme est revenue hier, vous savez ! "
Le lendemain, à cinq heures, il entrait chez elle.
Il débuta par des félicitations, à propos de sa mère, dont la maladie avait été
si grave.
-- " Mais non ! Qui vous l'a dit ? "
-- " Arnoux ! "
Elle fit un " ah " léger, puis ajouta qu'elle avait eu d'abord, des craintes
sérieuses, maintenant disparues.
Elle se tenait près du feu, dans la bergère de tapisserie. Il était sur le
canapé, avec son chapeau entre ses genoux ; et l'entretien fut pénible, elle
l'abandonnait à chaque minute ; il ne trouvait pas de joint pour y introduire
ses sentiments. Mais, comme il se plaignait d'étudier la chicane, elle répliqua
: -- " Oui..., je conçois..., les affaires !... " en baissant la figure,
absorbée tout à coup par des réflexions.
Il avait soif de les connaître, et même ne songeait pas à autre chose. Le
crépuscule amassait de l'ombre autour d'eux.
Elle se leva, ayant une course à faire, puis reparut avec une capote de velours,
et une mante noire, bordée de petit-gris. Il osa offrir de l'accompagner.
On n'y voyait plus ; le temps était froid, et un lourd brouillard, estompant la
façade des maisons, puait dans l'air. Frédéric le humait avec délices ; car il
sentait à travers la ouate du vêtement la forme de son bras ; et sa main, prise
dans un gant chamois à deux boutons, sa petite main qu'il aurait voulu couvrir
de baisers, s'appuyait sur sa manche. A cause du pavé glissant, ils oscillaient
un peu ; il lui semblait qu'ils étaient tous les deux comme bercés par le vent,
au milieu d'un nuage.
L'éclat des lumières sur le boulevard, le remit dans la réalité. L'occasion
était bonne, le temps pressait. Il se donna jusqu'à la rue de Richelieu pour
déclarer son amour. Mais, presque aussitôt, devant un magasin de porcelaines,
elle s'arrêta net, en lui disant :
-- " Nous y sommes, je vous remercie ! A jeudi, n'est-ce pas, comme d'habitude ?
"
Les dîners recommencèrent ; et plus il fréquentait Mme Arnoux, plus ses
langueurs augmentaient.
La contemplation de cette femme l'énervait, comme l'usage d'un parfum trop fort.
Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament, et devenait presque une
manière générale de sentir, un mode nouveau d'exister.
Les prostituées qu'il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices poussant
leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises à pied,
les grisettes à leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par
des similitudes ou par des contrastes violents. Il regardait, le long des
boutiques, les cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries, en
les imaginant drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des
feux dans sa chevelure noire. A l'éventaire des marchandes, les fleurs
s'épanouissaient pour qu'elle les choisît en passant ; dans la montre des
cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne semblaient
attendre son pied ; toutes les rues conduisaient vers sa maison ; les voitures
ne stationnaient sur les places que pour y mener plus vite ; Paris se rapportait
à sa personne, et la grande ville avec toutes ses voix bruissait, comme un
immense orchestre, autour d'elle.
Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d'un palmier l'entraînait vers des
pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le
tendelet des éléphants, dans la cabine d'un yacht parmi des archipels bleus, ou
côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre
des colonnes brisées. Quelquefois, il s'arrêtait au Louvre devant de vieux
tableaux ; et son amour l'embrassant jusque dans les siècles disparus, il la
substituait aux personnages des peintures. Coiffée d'un hennin, elle priait à
deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des
Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines
à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au
milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d'autruche, dans une robe de
brocart. D'autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins
d'un harem ; -- et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles,
certains airs de musique, l'allure d'une phrase, un contour, l'amenaient à sa
pensée d'une façon brusque et insensible.
Quant à essayer d'en faire sa maîtresse, il était sûr que toute tentative serait
vaine.
Un soir, Dittmer, qui arrivait, la baisa sur le front ; Lovarias fit de même, en
disant :
-- " Vous permettez, n'est-ce pas, selon le privilège des amis ? "
Frédéric balbutia :
-- " Il me semble que nous sommes tous des amis ? "
-- " Pas tous des vieux ! " reprit-elle.
C'était le repousser d'avance, indirectement.
Que faire, d'ailleurs ? Lui dire qu'il l'aimait ? Elle l'éconduirait sans doute
: ou bien, s'indignant, le chasserait de sa maison ! Or, il préférait toutes les
douleurs à l'horrible chance de ne plus la voir.
Il enviait le talent des pianistes, les balafres des soldats. Il souhaitait une
maladie dangereuse, espérant de cette façon l'intéresser.
Une chose l'étonnait, c'est qu'il n'était plus jaloux d'Arnoux ; et il ne
pouvait se la figurer autrement que vêtue, -- tant sa pudeur semblait naturelle,
et reculait son sexe dans une ombre mystérieuse.
Cependant, il songeait au bonheur de vivre avec elle, de la tutoyer, de lui
passer la main sur les bandeaux longuement, ou de se tenir par terre, à genoux,
les deux bras autour de sa taille, à boire son âme dans ses yeux ! Il aurait
fallu, pour cela, subvertir la destinée ; et, incapable d'action, maudissant
Dieu et s'accusant d'être lâche, il tournait dans son désir, comme un prisonnier
dans son cachot. Une angoisse permanente l'étouffait. Il restait pendant des
heures immobile, ou bien, il éclatait en larmes ; et, un jour qu'il n'avait pas
eu la force de se contenir, Deslauriers lui dit :
-- " Mais, saprelotte ! qu'est-ce que tu as ? "
Frédéric souffrait des nerfs. Deslauriers n'en crut rien. Devant une pareille
douleur, il avait senti se réveiller sa tendresse, et il le réconforta. Un homme
comme lui se laisser abattre, quelle sottise ! Passe encore dans la jeunesse,
mais plus tard, c'est perdre son temps.
-- " Tu me gâtes mon Frédéric ! Je redemande l'ancien. Garçon, toujours du même
! Il me plaisait ! Voyons, fume une pipe, animal ! Secoue-toi un peu, tu me
désoles ! "
-- " C'est vrai " , dit Frédéric, " je suis fou ! "
Le Clerc reprit :
-- " Ah ! vieux troubadour, je sais bien ce qui t'afflige ! Le petit coeur ?
Avoue-le ! Bah ! une de perdue, quatre de trouvées ! On se console des femmes
vertueuses avec les autres. Veux-tu que je t'en fasse connaître, des femmes ? Tu
n'as qu'à venir à l'Alhambra. " (C'était un bal public ouvert récemment au haut
des Champs-Elysées, et qui se ruina, dès la seconde saison, par un luxe
prématuré dans ce genre d'établissements. ) " On s'y amuse à ce qu'il paraît.
Allons-y ! Tu prendras tes amis, si tu veux ; je te passe même Regimbart ! "
Frédéric n'invita pas le Citoyen. Deslauriers se priva de Sénécal. Ils
emmenèrent seulement Hussonnet et Cisy avec Dussardier ; et le même fiacre les
descendit tous les cinq à la porte de l'Alhambra.
Deux galeries moresques s'étendaient à droite et à gauche, parallèlement. Le mur
d'une maison, en face, occupait tout le fond, et le quatrième côté (celui du
restaurant) figurait un cloître gothique à vitraux de couleurs. Une sorte de
toiture chinoise abritait l'estrade où jouaient les musiciens ; le sol autour
était couvert d'asphalte, et des lanternes vénitiennes accrochées à des poteaux
formaient, de loin, sur les quadrilles, une couronne de feux multicolores. Un
piédestal, çà et là, supportait une cuvette de pierre, d'où s'élevait un mince
filet d'eau. On apercevait dans les feuillages des statues en plâtre, Hébés ou
Cupidons tout gluants de peinture à l'huile ; et les allées nombreuses, garnies
d'un sable très jaune soigneusement ratissé, faisaient paraître le jardin
beaucoup plus vaste qu'il ne l'était.
Des étudiants promenaient leurs maîtresses ; des commis en nouveautés se
pavanaient, une canne entre les doigts ; des collégiens fumaient des régalias ;
de vieux célibataires caressaient avec un peigne leur barbe teinte ; il y avait
des Anglais, des Russes, des gens de l'Amérique du Sud, trois Orientaux en
tarbouch. Des lorettes, des grisettes et des filles étaient venues là, espérant
trouver un protecteur, un amoureux, une pièce d'or, ou simplement pour le
plaisir de la danse ; et leurs robes à tunique vert d'eau, bleue, cerise, ou
violette, passaient, s'agitaient entre les ébéniers et les lilas. Presque tous
les hommes portaient des étoffes à carreaux, quelques-uns des pantalons blancs,
malgré la fraîcheur du soir. On allumait les becs de gaz.
Hussonnet, par ses relations avec les journaux de modes et les petits théâtres,
connaissait beaucoup de femmes ; il leur envoyait des baisers par le bout des
doigts, et de temps à autre, quittant ses amis, allait causer avec elles.
Deslauriers fut jaloux de ces allures. Il aborda cyniquement une grande blonde,
vêtue de nankin. Après l'avoir considéré d'un air maussade, elle dit : -- " Non
! pas de confiance, mon bonhomme ! " et tourna les talons.
Il recommença près d'une grosse brune, qui était folle sans doute, car elle
bondit dès le premier mot, en le menaçant, s'il continuait, d'appeler les
sergents de ville. Deslauriers s'efforça de rire ; puis, découvrant une petite
femme assise à l'écart sous un réverbère, il lui proposa une contredanse.
Les musiciens, juchés sur l'estrade, dans des postures de singe, raclaient et
soufflaient, impétueusement. Le chef d'orchestre, debout, battait la mesure
d'une façon automatique. On était tassé, on s'amusait ; les brides dénouées des
chapeaux effleuraient les cravates, les bottes s'enfonçaient sous les jupons ;
tout cela sautait en cadence ; Deslauriers pressait contre lui la petite femme,
et, gagné par le délire du cancan, se démenait au milieu des quadrilles comme
une grande marionnette. Cisy et Dussardier continuaient leur promenade ; le
jeune aristocrate lorgnait les filles, et, malgré les exhortations du commis,
n'osait leur parler, s'imaginant qu'il y avait toujours chez ces femmes-là " un
homme caché dans l'armoire avec un pistolet, et qui en sort pour vous faire
souscrire des lettres de change " .
Ils revinrent près de Frédéric. Deslauriers ne dansait plus ; et tous se
demandaient comment finir la soirée, quand Hussonnet s'écria:
-- " Tiens ! la marquise d'Amaëgui ! "
C'était une femme pâle, à nez retroussé, avec des mitaines jusqu'aux coudes et
de grandes boucles noires qui pendaient le long de ses joues, comme deux
oreilles de chien. Hussonnet lui dit :
-- " Nous devrions organiser une petite fête chez toi, un raout oriental ? Tâche
d'herboriser quelques-unes de tes amies pour ces chevaliers français ! Eh bien,
qu'est-ce qui te gêne ? Attendrais-tu ton hidalgo ? "
L'Andalouse baissait la tête ; sachant les habitudes peu luxueuses de son ami,
elle avait peur d'en être pour ses rafraîchissements. Enfin, au mot d'argent
lâché par elle, Cisy proposa cinq napoléons, toute sa bourse ; la chose fut
décidée. Mais Frédéric n'était plus là.
Il avait cru reconnaître la voix d'Arnoux, avait aperçu un chapeau de femme, et
il s'était enfoncé bien vite dans le bosquet à côté.
Mlle Vatnaz se trouvait seule avec Arnoux.
-- " Excusez-moi ! je vous dérange ? "
-- " Pas le moins du monde ! " reprit le marchand.
Frédéric, aux derniers mots de leur conversation, comprit qu'il était accouru à
l'Alhambra pour entretenir Mlle Vatnaz d'une affaire urgente ; et sans doute
Arnoux n'était pas complètement rassuré, car il lui dit d'un air inquiet :
-- " Vous êtes bien sûre ? "
-- " Très sûre ! on vous aime ! Ah ! quel homme ! "
Et elle lui faisait la moue, en avançant ses grosses lèvres, presque
sanguinolentes à force d'être rouges. Mais elle avait d'admirables yeux, fauves
avec des points d'or dans les prunelles, tout pleins d'esprit, d'amour et de
sensualité. Ils éclairaient, comme des lampes, le teint un peu jaune de sa
figure maigre. Arnoux semblait jouir de ses rebuffades. Il se pencha de son côté
en lui disant :
-- " Vous êtes gentille, embrassez-moi ! "
Elle le prit par les deux oreilles, et le baisa sur le front.
A ce moment, les danses s'arrêtèrent ; et, à la place du chef d'orchestre, parut
un beau jeune homme, trop gras et d'une blancheur de cire. Il avait de longs
cheveux noirs disposés à la manière du Christ, un gilet de velours azur à
grandes palmes d'or, l'air orgueilleux comme un paon, bête comme un dindon ; et
quand il eut salué le public, il entama une chansonnette. C'était un villageois
narrant lui-même son voyage dans la Capitale ; l'artiste parlait bas-normand,
faisait l'homme soûl ; le refrain :
Ah ! j'ai t'y ri, j'ai t'y ri,
Dans ce gueusard de Paris !
soulevait des trépignements d'enthousiasme. Delmas, " chanteur expressif " ,
était trop malin pour le laisser refroidir. On lui passa vivement une guitare,
et il gémit une romance intitulée le Frère de l' Albanaise .
Les paroles rappelèrent à Frédéric celles que chantait l'homme en haillons,
entre les tambours du bateau. Ses yeux s'attachaient involontairement sur le bas
de la robe étalée devant lui. Après chaque couplet, il y avait une longue pause,
-- et le souffle du vent dans les arbres ressemblait au bruit des ondes.
Mlle Vatnaz, en écartant d'une main les branches d'un troène qui lui masquait la
vue de l'estrade, contemplait le chanteur, fixement, les narines ouvertes, les
cils rapprochés, et comme perdue dans une joie sérieuse.
-- " Très bien ! " dit Arnoux. " Je comprends pourquoi vous êtes ce soir à
l'Alhambra ! Delmas vous plaît, ma chère. "
Elle ne voulut rien avouer.
-- " Ah ! quelle pudeur ! "
Et, montrant Frédéric :
-- " Est-ce à cause de lui ? Vous auriez tort. Pas de garçon plus discret ! "
Les autres, qui cherchaient leur ami, entrèrent dans la salle de verdure.
Hussonnet les présenta. Arnoux fit une distribution de cigares et régala de
sorbets la compagnie.
Mlle Vatnaz avait rougi en apercevant Dussardier.
Elle se leva bientôt, et, lui tendant la main :
-- " Vous ne me remettez pas, monsieur Auguste ? "
-- " Comment la connaissez-vous ? " demanda Frédéric.
-- " Nous avons été dans la même maison ! " reprit-il.
Cisy le tirait par la manche, ils sortirent ; et, à peine disparu, Mlle Vatnaz
commença l'éloge de son caractère. Elle ajouta même qu'il avait le génie du
coeur .
Puis on causa de Delmas, qui pourrait, comme mime, avoir des succès au théâtre ;
et il s'ensuivit une discussion, où l'on mêla Shakespeare, la Censure, le Style,
le Peuple, les recettes de la Porte-Saint-Martin, Alexandre Dumas, Victor Hugo
et Dumersan. Arnoux avait connu plusieurs actrices célèbres ; les jeunes gens se
penchaient pour l'écouter. Mais ses paroles étaient couvertes par le tapage de
la musique ; et, sitôt le quadrille ou la polka terminés, tous s'abattaient sur
les tables, appelaient le garçon, riaient ; les bouteilles de bière et de
limonade gazeuse détonaient dans les feuillages, des femmes criaient comme des
poules; quelquefois, deux messieurs voulaient se battre ; un voleur fut arrêté.
Au galop, les danseurs envahirent les allées. Haletant, souriants, et la face
rouge, ils défilaient dans un tourbillon qui soulevait les robes avec les
basques des habits ; les trombones rugissaient plus fort ; le rythme
s'accélérait ; derrière le cloître moyen âge, on entendit des crépitations, des
pétards éclatèrent ; des soleils se mirent à tourner ; la lueur des feux de
Bengale, couleur d'émeraude, éclaira pendant une minute tout le jardin ; -- et,
à la dernière fusée, la multitude exhala un grand soupir.
Elle s'écoula lentement. Un nuage de poudre à canon flottait dans l'air.
Frédéric et Deslauriers marchaient au milieu de la foule pas à pas, quand un
spectacle les arrêta : Martinon se faisait rendre de la monnaie au dépôt des
parapluies ; et il accompagnait une femme d'une cinquantaine d'années, laide,
magnifiquement vêtue, et d'un rang social problématique.
-- " Ce gaillard-là " , dit Deslauriers, " est moins simple qu'on ne suppose.
Mais où est donc Cisy ? "
Dussardier leur montra l'estaminet, où ils aperçurent le fils des preux, devant
un bol de punch, en compagnie d'un chapeau rose.
Hussonnet, qui s'était absenté depuis cinq minutes, reparut au même moment.
Une jeune fille s'appuyait sur son bras, en l'appelant tout haut " mon petit
chat " .
-- " Mais non ! " lui disait-il. " Non ! pas en public ! Appelle-moi Vicomte,
plutôt ! Ça vous donne un genre cavalier ; Louis XIII et bottes molles, qui me
plaît ! Oui, mes bons, une ancienne ! N'est-ce pas qu'elle est gentille ? "
-- Il lui prenait le menton.
-- " Salue ces messieurs ! ce sont tous des fils de pairs de France ! je les
fréquente pour qu'ils me nomment ambassadeur ! "
-- " Comme vous êtes fou ! " soupira Mlle Vatnaz.
Elle pria Dussardier de la reconduire jusqu'à sa porte.
Arnoux les regarda s'éloigner, puis, se tournant vers Frédéric :
-- " Vous plairait-elle, la Vatnaz ? Au reste, vous n'êtes pas franc là- dessus
! Je crois que vous cachez vos amours ? "
Frédéric, devenu blême, jura qu'il ne cachait rien.
-- " C'est qu'on ne vous connaît pas de maîtresse " , reprit Arnoux.
Frédéric eut envie de citer un nom, au hasard. Mais l'histoire pouvait lui être
racontée. Il répondit qu'effectivement, il n'avait pas de maîtresse.
Le marchand l'en blâma.
-- " Ce soir, l'occasion était bonne ! Pourquoi n'avez-vous pas fait comme les
autres, qui s'en vont tous avec une femme ? "
-- " Eh bien, et vous ? " dit Frédéric, impatienté d'une telle persistance.
-- " Ah ! moi ! mon petit ! c'est différent ! Je m'en retourne auprès de la
mienne ! "
Il appela un cabriolet et disparut.
Les deux amis s'en allèrent à pied. Un vent d'est soufflait. Ils ne parlaient ni
l'un ni l'autre. Deslauriers regrettait de n'avoir pas brillé devant le
directeur d'un journal, et Frédéric s'enfonçait dans sa tristesse. Enfin, il dit
que le bastringue lui avait paru stupide.
-- " A qui la faute ? Si tu ne nous avais pas lâchés pour ton Arnoux ! "
-- " Bah ! tout ce que j'aurais pu faire eût été complètement inutile ! "
Mais le Clerc avait des théories. Il suffisait, pour obtenir les choses, de les
désirer fortement.
-- " Cependant, toi-même, tout à l'heure... "
-- " Je m'en moquais bien ! " fit Deslauriers, arrêtant net l'allusion. " Est-
ce que je vais m'empêtrer de femmes ! "
Et il déclama contre leurs mièvreries, leurs sottises, bref, elles lui
déplaisaient.
-- " Ne pose donc pas ! " dit Frédéric.
Deslauriers se tut. Puis, tout à coup :
-- " Veux-tu parier cent francs que je fais la première qui passe ? "
-- " Oui ! accepté ! "
La première qui passa était une mendiante hideuse ; et ils désespéraient du
hasard, lorsqu'au milieu de la rue de Rivoli, ils aperçurent une grande fille,
portant à la main un petit carton.
Deslauriers l'accosta sous les arcades. Elle inclina brusquement du côté des
Tuileries, et elle prit bientôt par la Place du Carrousel ; elle jetait des
regards de droite et de gauche. Elle courut après un fiacre ; Deslauriers la
rattrapa. Il marchait près d'elle, en lui parlant avec des gestes expressifs.
Enfin elle accepta son bras, et ils continuèrent le long des quais. Puis, à la
hauteur du Châtelet, pendant vingt minutes au moins, ils se promenèrent sur le
trottoir, comme deux marins faisant leur quart. Mais, tout à coup, ils
traversèrent le pont au Change, le marché aux Fleurs, le quai Napoléon. Frédéric
entra derrière eux.
Deslauriers lui fit comprendre qu'il les gênerait, et n'avait qu'à suivre son
exemple.
-- " Combien as-tu encore ? "
-- " Deux pièces de cent sous. "
-- " C'est assez ! bonsoir. "
Frédéric fut saisi par l'étonnement que l'on éprouve à voir une farce réussir :
" Il se moque de moi " , pensa-t-il. Si je remontais ? " Deslauriers croirait,
peut-être, qu'il lui enviait cet amour ? " Comme si je n'en avais pas un, et
cent fois plus rare, plus noble, plus fort ! " Une espèce de colère le poussait.
Il arriva devant la porte de Mme Arnoux.
Aucune des fenêtres extérieures ne dépendait de son logement. Cependant, il
restait les yeux collés sur la façade, -- comme s'il avait cru, par cette
contemplation, pouvoir fendre les murs. Maintenant, sans doute, elle reposait,
tranquille comme une fleur endormie, avec ses beaux cheveux noirs parmi les
dentelles de l'oreiller, les lèvres entre- closes, la tête sur un bras.
Celle d'Arnoux lui apparut. Il s'éloigna, pour fuir cette vision.
Le conseil de Deslauriers vint à sa mémoire ; il en eut horreur. Alors, il
vagabonda dans les rues.
Quand un piéton s'avançait, il tâchait de distinguer son visage. De temps à
autre, un rayon de lumière lui passait entre les jambes, décrivait au ras du
pavé un immense quart de cercle ; et un homme surgissait, dans l'ombre, avec sa
hotte et sa lanterne. Le vent, en certains endroits secouait le tuyau de tôle
d'une cheminée ; des sons lointains s'élevaient, se mêlant au bourdonnement de
sa tête, et il croyait entendre, dans les airs, la vague ritournelle des
contredanses. Le mouvement de sa marche entretenait cette ivresse ; il se trouva
sur le pont de la Concorde.
Alors, il se ressouvint de ce soir de l'autre hiver, -- où, sortant de chez
elle, pour la première fois, il lui avait fallu s'arrêter, tant son coeur
battait vite sous l'étreinte de ses espérances. Toutes étaient mortes,
maintenant !
Des nuées sombres couraient sur la face de la lune. Il la contempla, en rêvant à
la grandeur des espaces, à la misère de la vie, au néant de tout. Le jour parut
; ses dents claquaient ; et, à moitié endormi, mouillé par le brouillard et tout
plein de larmes, il se demanda pourquoi n'en pas finir ? Rien qu'un mouvement à
faire ! Le poids de son front l'entraînait, il voyait son cadavre flottant sur
l'eau.
Frédéric se pencha. Le parapet était un peu large, et ce fut par lassitude qu'il
n'essaya pas de le franchir.
Une épouvante le saisit. Il regagna les boulevards et s'affaissa sur un banc.
Des agents de police le réveillèrent, convaincus qu'il " avait fait la noce " .
Il se remit à marcher. Mais comme il se sentait grand'faim, et que tous les
restaurants étaient fermés, il alla souper dans un cabaret des Halles. Après
quoi, jugeant qu'il était encore trop tôt, il flâna aux alentours de l'Hôtel de
Ville, jusqu'à huit heures et un quart.
Deslauriers avait depuis longtemps congédié sa donzelle ; et il écrivait sur la
table, au milieu de la chambre. Vers quatre heures, M. de Cisy entra.
Grâce à Dussardier, la veille au soir, il s'était abouché avec une dame ; et
même il l'avait reconduite en voiture, avec son mari, jusqu'au seuil de sa
maison, où elle lui avait donné rendez-vous. Il en sortait. On ne connaissait
pas ce nom-là !
-- " Que voulez-vous que j'y fasse ? " dit Frédéric.
Alors le gentilhomme battit la campagne ; il parla de Mlle Vatnaz, de
l'Andalouse, et de toutes les autres. Enfin, avec beaucoup de périphrases, il
exposa le but de sa visite : se fiant à la discrétion de son ami, il venait pour
qu'il l'assistât dans une démarche, après laquelle il se regarderait
définitivement comme un homme ; et Frédéric ne le refusa pas. Il conta
l'histoire à Deslauriers, sans dire la vérité sur ce qui le concernait
personnellement.
Le Clerc trouva qu' " il allait maintenant très bien. " Cette déférence à ses
conseils augmenta sa bonne humeur.
C'était par elle qu'il avait séduit, dès le premier jour, Mlle Clémence Daviou,
brodeuse en or pour équipements militaires, la plus douce personne qui fût, et
svelte comme un roseau, avec de grands yeux bleus, continuellement ébahis. Le
Clerc abusait de sa candeur, jusqu'à lui faire croire qu'il était décoré, il
ornait sa redingote d'un ruban rouge, dans leurs tête-à-tête, mais s'en privait
en public, pour ne point humilier son patron, disait-il. Du reste, il la tenait
à distance, se laissait caresser comme un pacha, et l'appelait " fille du peuple
" par manière de rire. Elle lui apportait chaque fois de petits bouquets de
violettes. Frédéric n'aurait pas voulu d'un tel amour.
Cependant, lorsqu'ils sortaient, bras dessus bras dessous, pour se rendre dans
un cabinet chez Pinson ou chez Barillot, il éprouvait une singulière tristesse.
Frédéric ne savait pas combien, depuis un an, chaque jeudi, il avait fait
souffrir Deslauriers, quand il se brossait les ongles, avant d'aller dîner rue
de Choiseul !
Un soir que, du haut de son balcon, il venait de les regarder partir, il vit de
loin Hussonnet sur le pont d'Arcole. Le bohème se mit à l'appeler par des
signaux, et, Frédéric ayant descendu ses cinq étages :
-- " Voici la chose : c'est samedi prochain, 24, la fête de Mme Arnoux. "
-- " Comment, puisqu'elle s'appelle Marie ? "
-- " Angèle aussi, n'importe ! On festoiera dans leur maison de campagne, à
Saint-Cloud ; je suis chargé de vous en prévenir. Vous trouverez un véhicule à
trois heures, au Journal ! Ainsi convenu ! Pardon de vous avoir dérangé. Mais
j'ai tant de courses. " !
Frédéric n'avait pas tourné les talons que son portier lui remit une lettre :
" Monsieur et Madame Dambreuse prient Monsieur. F. Moreau de leur faire
l'honneur de venir dîner chez eux samedi 24 courant. -- R. S. V. P. "
-- " Trop tard " , pensa-t-il.
Néanmoins, il montra la lettre à Deslauriers, lequel s'écria :
-- " Ah ! enfin ! Mais tu n'as pas l'air content. "
-- " Pourquoi ? "
Frédéric, ayant hésité quelque peu, dit qu'il avait le même jour une autre
invitation.
-- " Fais-moi le plaisir d'envoyer bouler la rue de Choiseul. Pas de bêtises !
Je vais répondre pour toi, si ça te gêne. "
Et le Clerc écrivit une acceptation, à la troisième personne.
N'ayant jamais vu le monde qu'à travers la fièvre de ses convoitises, il se
l'imaginait comme une création artificielle, fonctionnant en vertu de lois
mathématiques. Un dîner en ville, la rencontre d'un homme en place, le sourire
d'une jolie femme pouvaient, par une série d'actions se déduisant les unes des
autres, avoir de gigantesques résultats. Certains salons parisiens étaient comme
ces machines qui prennent la matière à l'état brut et la rendent centuplée de
valeur. Il croyait aux courtisanes conseillant les diplomates, aux riches
mariages obtenus par les intrigues, au génie des galériens, aux docilités du
hasard sous la main des forts. Enfin, il estimait la fréquentation des Dambreuse
tellement utile, et il parla si bien, que Frédéric ne savait plus à quoi se
résoudre.
Il n'en devait pas moins, puisque c'était la fête de Mme Arnoux, lui offrir un
cadeau ; il songea, naturellement, à une ombrelle, afin de réparer sa
maladresse.
Or, il découvrit une marquise en soie gorge-de-pigeon, à petit manche d'ivoire
ciselé, et qui arrivait de la Chine. Mais cela coûtait cent soixante- quinze
francs et il n'avait pas un sou, vivant même à crédit sur le trimestre prochain.
Cependant, il la voulait, il y tenait, et, malgré sa répugnance, il eut recours
à Deslauriers.
Deslauriers lui répondit qu'il n'avait pas d'argent.
-- " J'en ai besoin " , dit Frédéric, " grand besoin ! "
Et, l'autre ayant répété la même excuse, il s'emporta.
-- " Tu pourrais bien, quelquefois. "
-- " Quoi donc ? "
-- " Rien ! "
Le Clerc avait compris. Il leva sur sa réserve la somme en question, et, quand
il l'eut versée pièce à pièce :
-- " Je ne te réclame pas de quittance, puisque je vis à tes crochets. "
Frédéric lui sauta au cou, avec mille protestations affectueuses. Deslauriers
resta froid. Puis, le lendemain, apercevant l'ombrelle sur le piano :
-- " Ah ! c'était pour cela ! "
-- " Je l'enverrai peut-être " , dit lâchement Frédéric.
Le hasard le servit, car il reçut, dans la soirée, un billet bordé de noir, et
où Mme Dambreuse, lui annonçant la perte d'un oncle, s'excusait de remettre à
plus tard le plaisir de faire sa connaissance.
Il arriva dès deux heures au bureau du Journal. Au lieu de l'attendre pour le
mener dans sa voiture, Arnoux était parti la veille, ne résistant plus à son
besoin de grand air.
Chaque année, aux premières feuilles, durant plusieurs jours de suite, il
décampait le matin, faisait de longues courses à travers champs, buvait du lait
dans les fermes, batifolait avec les villageoises, s'informait des récoltes, et
rapportait des pieds de salade dans son mouchoir. Enfin, réalisant un vieux
rêve, il s'était acheté une maison de campagne.
Pendant que Frédéric parlait au commis, Mlle Vatnaz survint, et fut désappointée
de ne pas voir Arnoux. Il resterait là-bas encore deux jours, peut-être. Le
commis lui conseilla " d'y aller " ; elle ne pouvait y aller ; d'écrire une
lettre, elle avait peur que la lettre ne fût perdue.
Frédéric s'offrit à la porter lui-même. Elle en fit une rapidement, et le
conjura de la remettre sans témoins.
Quarante minutes après, il débarquait à Saint-Cloud.
La maison, cent pas plus loin que le pont, se trouvait à mi-hauteur de la
colline. Les murs du jardin étaient cachés par deux rangs de tilleuls, et une
large pelouse descendait jusqu'au bord de la rivière. La porte de la grille
étant ouverte, Frédéric entra.
Arnoux, étendu sur l'herbe, jouait avec une portée de petits chats. Cette
distraction paraissait l'absorber infiniment. La lettre de Mademoiselle Vatnaz le tira
de sa torpeur.
-- " Diable, diable ! c'est ennuyeux ! elle a raison ; il faut que je parte. "
Puis, ayant fourré la missive dans sa poche, il prit plaisir à montrer son
domaine. Il montra tout, l'écurie, le hangar, la cuisine. Le salon était à
droite, et, du côté de Paris, donnait sur une varangue en treillage, chargée
d'une clématite. Mais, au-dessus de leur tête, une roulade éclata ; Mme Arnoux,
se croyant seule, s'amusait à chanter. Elle faisait des gammes, des trilles, des
arpèges. Il y avait de longues notes qui semblaient se tenir suspendues ;
d'autres tombaient précipitées, comme les gouttelettes d'une cascade ; et sa
voix, passant par la jalousie, coupait le grand silence, et montait vers le ciel
bleu.
Elle cessa tout à coup, quand M. et Mme Oudry, deux voisins, se présentèrent.
Puis elle parut elle-même au haut du perron ; et, comme elle descendait les
marches, il aperçut son pied. Elle avait de petites chaussures découvertes, en
peau mordorée, avec trois pattes transversales, ce qui dessinait sur ses bas un
grillage d'or.
Les invités arrivèrent. Sauf Me. Lefaucheux, avocat, c'étaient les convives du
jeudi. Chacun avait apporté quelque cadeau : Dittmer une écharpe syrienne,
Rosenwald un album de romances, Burrieu une aquarelle, Sombaz sa propre
caricature, et Pellerin un fusain, représentant une espèce de danse macabre,
hideuse fantaisie d'une exécution médiocre. Hussonnet s'était dispensé de tout
présent.
Frédéric attendit après les autres, pour offrir le sien. Elle l'en remercia
beaucoup. Alors, il dit :
-- " Mais... c'est presque une dette ! J'ai été si fâché. "
-- " De quoi donc ? " reprit-elle. " Je ne comprends pas ! "
-- " A table ! " fit Arnoux, en le saisissant par le bras ; puis, dans l'oreille
: " Vous n'êtes guère malin, vous ! "
Rien n'était plaisant comme la salle à manger, peinte d'une couleur vert d'eau.
A l'un des bouts, une nymphe de pierre trempait son orteil dans un bassin en
forme de coquille. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait tout le jardin avec
la longue pelouse que flanquait un vieux pin d'Ecosse, aux trois quarts
dépouillé ; des massifs de fleurs la bombaient inégalement ; et, au-delà du
fleuve, se développaient, en large demi- cercle, le bois de Boulogne, Neuilly,
Sèvres, Meudon. Devant la grille, en face, un canot à la voile prenait des
bordées.
On causa d'abord de cette vue que l'on avait, puis du paysage en général ; et
les discussions commençaient quand Arnoux donna l'ordre à son domestique
d'atteler l'américaine vers les neuf heures et demie. Une lettre de son caissier
le rappelait.
-- " Veux-tu que je m'en retourne avec toi ? " , dit Mme Arnoux.
-- " Mais certainement ! " et, en lui faisant un beau salut : " Vous savez bien,
Madame, qu'on ne peut vivre sans vous ! "
Tous la complimentèrent d'avoir un si bon mari.
-- " Ah ! c'est que je ne suis pas seule ! " répliqua-t-elle doucement, en
montrant sa petite fille.
Puis, la conversation ayant repris sur la peinture, on parla d'un Ruysdaël, dont
Arnoux espérait des sommes considérables, et Pellerin lui demanda s'il était
vrai que le fameux Saül Mathias, de Londres, fût venu, le mois passé, lui en
offrir vingt-trois mille francs.
-- " Rien de plus vrai ! " et, se tournant vers Frédéric " : C'est même le
monsieur que je promenais l'autre jour à l'Alhambra, bien malgré moi, je vous
assure, car ces Anglais ne sont pas drôles "
Frédéric, soupçonnant dans la lettre de Mlle Vatnaz quelque histoire de femme,
avait admiré l'aisance du sieur Arnoux à trouver un moyen honnête de déguerpir ;
mais son nouveau mensonge, absolument inutile, lui fit écarquiller les yeux.
Le marchand ajouta, d'un air simple :
-- " Comment l'appelez-vous donc, ce grand jeune homme, votre ami ? "
-- " Deslauriers " , dit vivement Frédéric.
Et, pour réparer les torts qu'il se sentait à son endroit, il le vanta comme une
intelligence supérieure.
-- " Ah ! vraiment ? Mais il n'a pas l'air si brave garçon que l'autre, le
commis de roulage. "
Frédéric maudit Dussardier. Elle allait croire qu'il frayait avec les gens du
commun.
Ensuite, il fut question des embellissements de la Capitale, des quartiers
nouveaux, et le bonhomme Oudry vint à citer, parmi les grands spéculateurs, M.
Dambreuse.
Frédéric, saisissant l'occasion de se faire valoir, dit qu'il le connaissait.
Mais Pellerin se lança dans une catilinaire contre les épiciers ; vendeurs de
chandelles ou d'argent, il n'y voyait pas de différence. Puis, Rosenwald et
Burrieu devisèrent porcelaines ; Arnoux causait jardinage avec Mme Oudry ;
Sombaz, loustic de la vieille école, s'amusait à blaguer son époux ; il
l'appelait Odry, comme l'acteur, déclara qu'il devait descendre d'Oudry, le
peintre des chiens, car la bosse des animaux était visible sur son front. Il
voulut même lui tâter le crâne, l'autre s'en défendait à cause de sa perruque ;
et le dessert finit avec des éclats de rire.
Quand on eut pris le café, sous les tilleuls, en fumant, et fait plusieurs tours
dans le jardin, on alla se promener le long de la rivière.
La compagnie s'arrêta devant un pêcheur, qui nettoyait des anguilles, dans une
boutique à poisson. Mlle Marthe voulut les voir. Il vida sa boîte sur l'herbe ;
et la petite fille se jetait à genoux pour les rattraper, riait de plaisir,
criait d'effroi. Toutes furent perdues. Arnoux les paya.
Il eut, ensuite, l'idée de faire une promenade en canot.
Un côté de l'horizon commençait à pâlir, tandis que, de l'autre, une large
couleur orange s'étalait dans le ciel et était plus empourprée au faîte des
collines, devenues complètement noires. Mme Arnoux se tenait assise sur une
grosse pierre, ayant cette lueur d'incendie derrière elle. Les autres personnes
flânaient, çà et là ; Hussonnet, au bas de la berge, faisait des ricochets sur
l'eau.
Arnoux revint, suivi par une vieille chaloupe, où malgré les représentations les
plus sages il empila ses convives. Elle sombrait ; il fallut débarquer.
Déjà des bougies brûlaient dans le salon, tout tendu de perse, avec des
girandoles en cristal contre les murs. La mère Oudry s'endormait doucement dans
un fauteuil, et les autres écoutaient M. Lefaucheux, dissertant sur les gloires
du barreau. Mme Arnoux était seule près de la croisée, Frédéric l'aborda.
Ils causèrent de ce que l'on disait. Elle admirait les orateurs ; lui, il
préférait la gloire des écrivains. Mais on devait sentir, reprit-elle, une plus
forte jouissance à remuer les foules directement, soi-même, à voir que l'on fait
passer dans leur âme tous les sentiments de la sienne. Ces triomphes ne
tentaient guère Frédéric, qui n'avait point d'ambition.
-- " Ah ! pourquoi ? " dit-elle. " Il faut en avoir un peu ! "
Ils étaient l'un près de l'autre, debout, dans l'embrasure de la croisée. La
nuit, devant eux, s'étendait comme un immense voile sombre, piqué d'argent.
C'était la première fois qu'ils ne parlaient pas de choses insignifiantes. Il
vint même à savoir ses antipathies et ses goûts : certains parfums lui faisaient
mal, les livres d'histoire l'intéressaient, elle croyait aux songes.
Il entama le chapitre des aventures sentimentales. Elle plaignait les désastres
de la passion, mais était révoltée par les turpitudes hypocrites ; et cette
droiture d'esprit se rapportait si bien à la beauté régulière de son visage,
qu'elle semblait en dépendre.
Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux, une minute. Alors, il
sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands rayons de soleil qui
descendent jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait sans arrière-pensée, sans espoir
de retour, absolument ; et, dans ces muets transports, pareils à des élans de
reconnaissance, il aurait voulu couvrir son front d'une pluie de baisers.
Cependant, un souffle intérieur l'enlevait comme hors de lui ; c'était une envie
de se sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort qu'il
ne pouvait l'assouvir.
Il ne partit pas avec les autres, Hussonnet non plus. Ils devaient s'en
retourner dans la voiture ; et l'américaine attendait au bas du perron, quand
Arnoux descendit dans le jardin, pour cueillir des roses. Puis, le bouquet étant
lié avec un fil, comme les tiges dépassaient inégalement, il fouilla dans sa
poche, pleine de papiers, en prit un au hasard, les enveloppa, consolida son
oeuvre avec une forte épingle et il l'offrit à sa femme, avec une certaine
émotion.
-- " Tiens, ma chérie, excuse-moi de t'avoir oubliée ! "
Mais elle poussa un petit cri ; l'épingle, sottement mise, l'avait blessée, et
elle remonta dans sa chambre. On l'attendit près d'un quart d'heure. Enfin elle
reparut, enleva Marthe, se jeta dans la voiture.
-- " Et ton bouquet ? " dit Arnoux.
-- " Non ! non ! ce n'est pas la peine ! "
Frédéric courait pour l'aller prendre ; elle lui cria :
-- " Je n'en veux pas ! "
Mais il l'apporta bientôt, disant qu'il venait de le remettre dans l'enveloppe,
car il avait trouvé les fleurs à terre. Elle les enfonça dans le tablier de
cuir, contre le siège, et l'on partit.
Frédéric, assis près d'elle, remarqua qu'elle tremblait horriblement. Puis,
quand on eut passé le pont, comme Arnoux tournait à gauche :
-- " Mais non ! tu te trompes ! par là, à droite ! "
Elle semblait irritée ; tout la gênait. Enfin, Marthe ayant fermé les yeux, elle
tira le bouquet et le lança par la portière, puis saisit au bras Frédéric, en
lui faisant signe, avec l'autre main, de n'en jamais parler.
Ensuite, elle appliqua son mouchoir contre ses lèvres, et ne bougea plus.
Les deux autres, sur le siège, causaient imprimerie, abonnés. Arnoux, qui
conduisait sans attention, se perdit au milieu du bois de Boulogne. Alors, on
s'enfonça dans de petits chemins. Le cheval marchait au pas ; les branches des
arbres frôlaient la capote. Frédéric n'apercevait de Mme Arnoux que ses deux
yeux, dans l'ombre ; Marthe s'était allongée sur elle, et il lui soutenait la
tête.
-- " Elle vous fatigue ! " dit sa mère.
Il répondit :
-- " Non ! oh non ! "
De lents tourbillons de poussière se levaient ; on traversait Auteuil ; toutes
les maisons étaient closes ; un réverbère, çà et là, éclairait l'angle d'un mur,
puis on rentrait dans les ténèbres ; une fois, il s'aperçut qu'elle pleurait.
Etait-ce un remords ? un désir ? quoi donc ? Ce chagrin, qu'il ne savait pas,
l'intéressait comme une chose personnelle ; maintenant, il y avait entre eux un
lien nouveau, une espèce de complicité ; et il lui dit, de la voix la plus
caressante qu'il put :
-- " Vous souffrez ? "
-- " Oui, un peu " , reprit-elle.
La voiture roulait, et les chèvrefeuilles et les seringas débordaient les
clôtures des jardins, envoyaient dans la nuit des bouffées d'odeurs
amollissantes. Les plis nombreux de sa robe couvraient ses pieds. Il lui
semblait communiquer avec toute sa personne par ce corps d'enfant étendu entre
eux. Il se pencha vers la petite fille, et, écartant ses jolis cheveux bruns, la
baisa au front, doucement.
-- " Vous êtes bon ! " dit Mme Arnoux.
-- " Pourquoi ? "
-- " Parce que vous aimez les enfants. "
-- " Pas tous ! "
Il n'ajouta rien, mais il étendit la main gauche de son côté et la laissa toute
grande ouverte, -- s'imaginant qu'elle allait faire comme lui, peut- être, et
qu'il rencontrerait la sienne. Puis il eut honte, et la retira.
On arriva bientôt sur le pavé. La voiture allait plus vite, les becs de gaz se
multiplièrent, c'était Paris. Hussonnet, devant le Garde-Meuble, sauta du siège.
Frédéric attendit pour descendre que l'on fût arrivé dans la cour ; puis il
s'embusqua au coin de la rue de Choiseul, et aperçut Arnoux qui remontait
lentement vers les boulevards.
Dès le lendemain, il se mit à travailler de toutes ses forces.
Il se voyait dans une cour d'assises, par un soir d'hiver, à la fin des
plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante fait craquer
les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures déjà, résumant toutes ses
preuves, en découvrant de nouvelles, et sentant à chaque phrase, à chaque mot, à
chaque geste, le couperet de la guillotine, suspendu derrière lui, se relever ;
puis, à la tribune de la Chambre, orateur qui porte sur ses lèvres le salut de
tout un peuple, noyant ses adversaires sous ses prosopopées, les écrasant d'une
riposte, avec des foudres et des intonations musicales dans la voix, ironique,
pathétique, emporté, sublime ; Elle serait là, quelque part, au milieu des
autres, cachant sous son voile ses pleurs d'enthousiasme ; ils se retrouveraient
ensuite ; -- et les découragements, les calomnies et les injures ne
l'atteindraient pas, si elle disait : -- " Ah ! cela est beau ! " en lui passant
sur le front ses mains légères.
Ces images fulguraient, comme des phares, à l'horizon de sa vie. Son esprit,
excité, devint plus leste et plus fort. Jusqu'au mois d'août, il s'enferma, et
fut reçu à son dernier examen.
Deslauriers, qui avait eu tant de mal à lui seriner encore une fois le deuxième
à la fin de décembre et le troisième en février, s'étonnait de son ardeur.
Alors, les vieux espoirs revinrent. Dans dix ans, il fallait que Frédéric fût
député ; dans quinze, ministre ; pourquoi pas ? Avec son patrimoine qu'il allait
toucher bientôt, il pouvait, d'abord, fonder un journal ; ce serait le début ;
ensuite, on verrait. Quant à lui, il ambitionnait toujours une chaire à l'Ecole
de droit ; et il soutint sa thèse pour le doctorat d'une façon si remarquable,
qu'elle lui valut les compliments des professeurs.
Frédéric passa la sienne trois jours après. Avant de partir en vacances, il eut
l'idée d'un pique-nique, pour clore les réunions du samedi.
Il s'y montra gai. Mme Arnoux était maintenant près de sa mère, à Chartres. Mais
il la retrouverait bientôt, et finirait par être son amant.
Deslauriers, admis le jour même à la parlotte d'Orsay, avait fait un discours
fort applaudi. Quoiqu'il fût sobre, il se grisa, et dit au dessert à Dussardier
:
-- " Tu es honnête, toi ! Quand je serai riche, je t'instituerai mon régisseur.
"
Tous étaient heureux ; Cisy ne finirait pas son droit ; Martinon allait
continuer son stage en province, où il serait nommé substitut ; Pellerin se
disposait à un grand tableau figurant le Génie de la Révolution ;
Hussonnet, la semaine prochaine, devait lire au directeur des Délassements le
plan d'une pièce, et ne doutait pas du succès :
-- " Car la charpente du drame, on me l'accorde ! Les passions, j'ai assez roulé
ma bosse pour m'y connaître ; quant aux traits d'esprit, c'est mon métier ! "
Il fit un saut, retomba sur les deux mains, et marcha quelque temps autour de la
table, les jambes en l'air.
Cette gaminerie ne dérida pas Sénécal. Il venait d'être chassé de sa pension,
pour avoir battu un fils d'aristocrate. Sa misère augmentant, il s'en prenait à
l'ordre social, maudissait les riches ; et il s'épancha dans le sein de
Regimbart, lequel était de plus en plus désillusionné, attristé, dégoûté. Le
Citoyen se tournait, maintenant, vers les questions budgétaires, et accusait la
Camarilla de perdre des millions en Algérie.
Comme il ne pouvait dormir sans avoir stationné à l'estaminet Alexandre, il
disparut dès onze heures. Les autres se retirèrent plus tard ; et Frédéric, en
faisant ses adieux à Hussonnet, apprit que Mme Arnoux avait dû revenir la
veille.
Il alla donc aux Messageries changer sa place pour le lendemain, et, vers six
heures du soir, se présenta chez elle. Son retour, lui dit le concierge, était
différé d'une semaine. Frédéric dîna seul, puis flâna sur les boulevards.
Des nuages roses, en forme d'écharpe, s'allongeaient au-delà des toits ; on
commençait à relever les tentes des boutiques ; des tombereaux d'arrosage
versaient une pluie sur la poussière, et une fraîcheur inattendue se mêlait aux
émanations des cafés, laissant voir par leurs portes ouvertes, entre des
argenteries et des dorures, des fleurs en gerbes qui se miraient dans les hautes
glaces. La foule marchait lentement. Il y avait des groupes d'hommes causant au
milieu du trottoir ; et des femmes passaient, avec une mollesse dans les yeux et
ce teint de camélia que donne aux chairs féminines la lassitude des grandes
chaleurs. Quelque chose d'énorme s'épanchait, enveloppait les maisons. Jamais
Paris ne lui avait semblé si beau. Il n'apercevait, dans l'avenir, qu'une
interminable série d'années toutes pleines d'amour.
Il s'arrêta devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin à regarder l'affiche ;
et, par désœuvrement, prit un billet.
On jouait une vieille féerie. Les spectateurs étaient rares ; et, dans les
lucarnes du paradis, le jour se découpait en petits carrés bleus, tandis que les
quinquets de la rampe formaient une seule ligne de lumières jaunes. La scène
représentait un marché d'esclaves à Pékin, avec clochettes, tam-tams, sultanes,
bonnets pointus et calembours. Puis, la toile baissée, il erra dans le foyer,
solitairement, et admira, sur le boulevard, au bas du perron, un grand landau
vert, attelé de deux chevaux blancs, tenus par un cocher en culotte courte.
Il regagnait sa place, quand, au balcon, dans la première loge d'avant- scène,
entrèrent une dame et un monsieur. Le mari avait un visage pâle, bordé d'un
filet de barbe grise, la rosette d'officier, et cet aspect glacial qu'on
attribue aux diplomates.
Sa femme, de vingt ans plus jeune pour le moins, ni grande ni petite, ni laide,
ni jolie, portait ses cheveux blonds tire-bouchonnés à l'anglaise, une robe à
corsage plat, et un large éventail de dentelle noire. Pour que des gens d'un
pareil monde fussent venus au spectacle dans cette saison. Il fallait supposer
un hasard, ou l'ennui de passer leur soirée en tête à tête. La dame mordillait
son éventail, et le monsieur bâillait. Frédéric ne pouvait se rappeler où il
avait vu cette figure.
A l'entracte suivant, comme il traversait un couloir ; il les rencontra tous les
deux ; sur le vague salut qu'il fit, M. Dambreuse, le reconnaissant, l'aborda et
s'excusa, tout de suite, de négligences impardonnables. C'était une allusion aux
cartes de visite nombreuses, envoyées d'après les conseils du Clerc. Toutefois,
il confondait les époques, croyant que Frédéric était à sa seconde année de
droit. Puis il l'envia de partir pour la campagne. Il aurait eu besoin de se
reposer, mais les affaires le retenaient à Paris.
Mme Dambreuse, appuyée sur son bras, inclinait la tête, légèrement ; et
l'aménité spirituelle de son visage contrastait avec son expression chagrine de
tout à l'heure.
-- " On y trouve pourtant de belles distractions ! " dit-elle, aux derniers mots
de son mari. " Comme ce spectacle est bête ! n'est-ce pas, monsieur ? " Et tous
trois restèrent debout, à causer théâtres et pièces nouvelles.
Frédéric, habitué aux grimaces des bourgeoises provinciales, n'avait vu chez
aucune femme une pareille aisance de manières, cette simplicité, qui est un
raffinement, et où les naïfs aperçoivent l'expression d'une sympathie
instantanée.
On comptait sur lui, dès son retour ; M. Dambreuse le chargea de ses souvenirs
pour le père Roque.
Frédéric ne manqua pas, en rentrant, de conter cet accueil à Deslauriers.
-- " Fameux ! " reprit le Clerc, " et ne te laisse pas entortiller par ta maman
! Reviens tout de suite ! "
Le lendemain de son arrivée, après leur déjeuner, Mme Moreau emmena son fils
dans le jardin.
Elle se dit heureuse de lui voir un état, car ils n'étaient pas aussi riches que
l'on croyait ; la terre rapportait peu ; les fermiers payaient mal ; elle avait
même été contrainte de vendre sa voiture. Enfin, elle lui exposa leur situation.
Dans les premiers embarras de son veuvage, un homme astucieux, M. Roque, lui
avait fait des prêts d'argent, renouvelés, prolongés malgré elle. Il était venu
les réclamer tout à coup ; et elle avait passé par ses conditions, en lui cédant
à un prix dérisoire la ferme de Presles. Dix ans plus tard, son capital
disparaissait dans la faillite d'un banquier, à Melun. Par horreur des
hypothèques et pour conserver des apparences utiles à l'avenir de son fils,
comme le père Roque se présentait de nouveau, elle l'avait écouté, encore une
fois. Mais elle était quitte, maintenant. Bref, il leur restait environ dix
mille francs de rente, dont deux mille trois cents à lui, tout son patrimoine !
-- " Ce n'est pas possible ! " s'écria Frédéric.
Elle eut un mouvement de tête signifiant que cela était très possible.
Mais son oncle lui laisserait quelque chose ?
Rien n'était moins sûr !
Et ils firent un tour de jardin, sans parler. Enfin elle l'attira contre son
coeur, et, d'une voix que les larmes étouffaient :
-- " Ah ! mon pauvre garçon ! Il m'a fallu abandonner bien des rêves ! "
Il s'assit sur le banc, à l'ombre du grand acacia.
Ce qu'elle lui conseillait, c'était de se mettre clerc chez Me. Prouharam,
avoué, lequel lui céderait son étude ; s'il la faisait bien valoir, il pourrait
la revendre, et trouver un bon parti.
Frédéric n'entendait plus. Il regardait machinalement, par-dessus la haie, dans
l'autre jardin, en face.
Une petite fille d'environ douze ans, et qui avait les cheveux rouges, se
trouvait là, toute seule. Elle s'était fait des boucles d'oreilles avec des
baies de sorbier ; son corset de toile grise laissait à découvert ses épaules,
un peu dorées par le soleil ; des taches de confitures maculaient son jupon
blanc ; -- et il y avait comme une grâce de jeune bête sauvage dans toute sa
personne, à la fois nerveuse et fluette. La présence d'un inconnu l'étonnait,
sans doute, car elle s'était brusquement arrêtée, avec son arrosoir à la main,
en dardant sur lui ses prunelles, d'un vert-bleu limpide.
-- " C'est la fille de M. Roque " , dit Mme Moreau. " Il vient d'épouser sa
servante et de légitimer son enfant. "
Chapitre VI.
Ruiné, dépouillé, perdu !
Il était resté sur le banc, comme étourdi par une commotion. Il maudissait le
sort, il aurait voulu battre quelqu'un ; et, pour renforcer son désespoir, il
sentait peser sur lui une sorte d'outrage, un déshonneur ; -- car Frédéric
s'était imaginé que sa fortune paternelle monterait un jour à quinze mille
livres de rente, et il l'avait fait savoir, d'une façon indirecte, aux Arnoux.
Il allait donc passer pour un hâbleur, un drôle, un obscur polisson, qui s'était
introduit chez eux dans l'espérance d'un profit quelconque ! Et elle, Mme
Arnoux, comment la revoir, maintenant ?
Cela, d'ailleurs, était complètement impossible, n'ayant que trois mille francs
de rente ! Il ne pouvait loger toujours au quatrième, avoir pour domestique le
portier, et se présenter avec de pauvres gants noirs bleuis du bout, un chapeau
gras, la même redingote pendant un an. Non, non ! jamais ! Cependant,
l'existence était intolérable sans elle. Beaucoup vivaient bien qui n'avaient
pas de fortune, Deslauriers entre autres ; -- et il se trouva lâche d'attacher
une pareille importance à des choses médiocres. La misère, peut-être,
centuplerait ses facultés. Il s'exalta, en pensant aux grands hommes qui
travaillent dans les mansardes. Une âme comme celle de Mme Arnoux devait
s'émouvoir à ce spectacle, et elle s'attendrirait. Ainsi, cette catastrophe
était un bonheur, après tout ; comme ces tremblements de terre qui découvrent
des trésors, elle lui avait révélé les secrètes opulences de sa nature. Mais il
n'existait au monde qu'un seul endroit pour les faire valoir : Paris ! car, dans
ses idées, l'art, la science et l'amour (ces trois faces de Dieu, comme eût dit
Pellerin) dépendaient exclusivement de la Capitale.
Il déclara le soir, à sa mère, qu'il y retournerait. Mme Moreau fut surprise et
indignée. C'était une folie, une absurdité. Il ferait mieux de suivre ses
conseils, c'est-à-dire de rester près d'elle, dans une étude. Frédéric haussa
les épaules :
-- " Allons donc ! " se trouvant insulté par cette proposition.
Alors, la bonne dame employa une autre méthode. D'une voix tendre et avec de
petits sanglots, elle se mit à lui parler de sa solitude, de sa vieillesse, des
sacrifices qu'elle avait faits. Maintenant qu'elle était plus malheureuse, il
l'abandonnait. Puis, faisant allusion à sa fin prochaine :
-- " Un peu de patience, mon Dieu ! bientôt tu seras libre ! "
Ces lamentations se répétèrent vingt fois par jour, durant trois mois ; et, en
même temps, les délicatesses du foyer le corrompaient ; il jouissait d'avoir un
lit plus mou, des serviettes sans déchirures ; si bien que, lassé, énervé,
vaincu enfin par la terrible force de la douceur, Frédéric se laissa conduire
chez maître Prouharam.
Il n'y montra ni science ni aptitude. On l'avait considéré jusqu'alors comme un
jeune homme de grands moyens, qui devait être la gloire du département. Ce fut
une déception publique.
D'abord il s'était dit : " Il faut avertir Mme Arnoux " , et, pendant une
semaine, il avait médité des lettres dithyrambiques, et de courts billets, en
style lapidaire et sublime. La crainte d'avouer sa situation le retenait. Puis
il songea qu'il valait mieux écrire au mari. Arnoux connaissait la vie et
saurait le comprendre. Enfin, après quinze jours d'hésitation :
" Bah ! je ne dois plus les revoir ; qu'ils m'oublient ! Au moins, je n'aurai
pas déchu dans son souvenir ! Elle me croira mort, et me regrettera...
peut-être. "
Comme les résolutions excessives lui coûtaient peu, il s'était juré de ne jamais
revenir à Paris, et même de ne point s'informer de Mme Arnoux.
Cependant, il regrettait jusqu'à la senteur du gaz et au tapage des omnibus. Il
rêvait à toutes les paroles qu'elle lui avait dites, au timbre de sa voix, à la
lumière de ses yeux, -- et, se considérant comme un homme mort, il ne faisait
plus rien, absolument.
Il se levait très tard, et regardait par sa fenêtre les attelages de rouliers
qui passaient. Les six premiers mois, surtout, furent abominables.
En de certains jours, pourtant, une indignation le prenait contre lui- même.
Alors, il sortait. Il s'en allait dans les prairies, à moitié couvertes durant
l'hiver par les débordements de la Seine. Des lignes de peupliers les divisent.
Çà et là, un petit pont s'élève. Il vagabondait jusqu'au soir, roulant les
feuilles jaunes sous ses pas, aspirant la brume, sautant les fossés ; à mesure
que ses artères battaient plus fort, des désirs d'action furieuse l'emportaient
; il voulait se faire trappeur en Amérique, servir un pacha en Orient,
s'embarquer comme matelot ; et il exhalait sa mélancolie dans de longues lettres
à Deslauriers.
Celui-là se démenait pour percer. La conduite lâche de son ami et ses éternelles
jérémiades lui semblaient stupides. Bientôt, leur correspondance devint presque
nulle. Frédéric avait donné tous ses meubles à Deslauriers, qui gardait son
logement. Sa mère lui en parlait de temps à autre ; un jour enfin, il déclara
son cadeau, et elle le grondait, quand il reçut une lettre.
-- " Qu'est-ce donc ? " dit-elle, " tu trembles ? "
-- " Je n'ai rien ! " répliqua Frédéric.
Deslauriers lui apprenait qu'il avait recueilli Sénécal ; et depuis quinze
jours, ils vivaient ensemble. Donc, Sénécal s'étalait, maintenant, au milieu des
choses qui provenaient de chez Arnoux ! Il pouvait les vendre, faire des
remarques dessus, des plaisanteries. Frédéric se sentit blessé, jusqu'au fond de
l'âme. Il monta dans sa chambre. Il avait envie de mourir.
Sa mère l'appela. C'était pour le consulter, à propos d'une plantation dans le
jardin.
Ce jardin, en manière de parc anglais, était coupé à son milieu par une clôture
de bâtons, et la moitié appartenait au père Roque, qui en possédait un autre,
pour les légumes, sur le bord de la rivière. Les deux voisins, brouillés,
s'abstenaient d'y paraître aux mêmes heures. Mais, depuis que Frédéric était
revenu, le bonhomme s'y promenait plus souvent et n'épargnait pas les politesses
au fils de Mme Moreau. Il le plaignait d'habiter une petite ville. Un jour, il
raconta que M. Dambreuse avait demandé de ses nouvelles. Une autre fois, il
s'étendit sur la coutume de Champagne, où le ventre anoblissait.
-- " Dans ce temps-là, vous auriez été un seigneur, puisque votre mère
s'appelait de Fouvens. Et on a beau dire, allez ! c'est quelque chose, un nom !
Après tout " , ajouta-t-il, en le regardant d'un air malin, " Cela dépend du
garde des sceaux. "
Cette prétention d'aristocratie jurait singulièrement avec sa personne. Comme il
était petit, sa grande redingote marron exagérait la longueur de son buste.
Quand il ôtait sa casquette, on apercevait un visage presque féminin avec un nez
extrêmement pointu ; ses cheveux de couleur jaune ressemblaient à une perruque ;
il saluait le monde très bas, en frisant les murs.
Jusqu'à cinquante ans, il s'était contenté des services de Catherine, une
Lorraine du même âge que lui, et fortement marquée de petite vérole. Mais, vers
1834, il ramena de Paris une belle blonde, à figure moutonnière, à " port de
reine " . On la vit bientôt se pavaner avec de grandes boucles d'oreilles, et
tout fut expliqué, par la naissance d'une fille, déclarée sous les noms
d'Elisabeth-Olympe-Louise Roque.
Catherine, dans sa jalousie, s'attendait à exécrer cette enfant. Au contraire,
elle l'aima. Elle l'entoura de soins, d'attentions et de caresses, pour
supplanter sa mère et la rendre odieuse, entreprise facile, car Mme Eléonore
négligeait complètement la petite, préférant bavarder chez les fournisseurs. Dès
le lendemain de son mariage, elle alla faire une visite à la sous-préfecture, ne
tutoya plus les servantes, et crut devoir, par bon ton, se montrer sévère pour
son enfant. Elle assistait à ses leçons ; le professeur, un vieux bureaucrate de
la mairie, ne savait pas s'y prendre. L'élève s'insurgeait, recevait des gifles,
et allait pleurer sur les genoux de Catherine, qui lui donnait invariablement
raison. Alors, les deux femmes se querellaient ; M. Roque les faisait taire. Il
s'était marié par tendresse pour sa fille, et ne voulait pas qu'on la
tourmentât.
Souvent elle portait une robe blanche en lambeaux avec un pantalon garni de
dentelles ; et, aux grandes fêtes, sortait vêtue comme une princesse, afin de
mortifier un peu les bourgeois, qui empêchaient leurs marmots de la fréquenter,
vu sa naissance illégitime.
Elle vivait seule, dans son jardin, se balançait à l'escarpolette, courait après
les papillons, puis tout à coup s'arrêtait à contempler les cétoines s'abattant
sur les rosiers. C'étaient ces habitudes, sans doute, qui donnaient à sa figure
une expression à la fois de hardiesse et de rêverie. Elle avait la taille de
Marthe, d'ailleurs, si bien que Frédéric lui dit, dès leur seconde entrevue :
-- " Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle ? "
La petite personne leva la tête, et répondit :
-- " Je veux bien ! "
Mais la haie de bâtons les séparait l'un de l'autre.
-- " Il faut monter dessus " , dit Frédéric.
-- " Non, enlève-moi ! "
Il se pencha par-dessus la haie et la saisit au bout de ses bras, en la baisant
sur les deux joues ; puis il la remit chez elle, par le même procédé, qui se
renouvela les fois suivantes.
Sans plus de réserve qu'une enfant de quatre ans, sitôt qu'elle entendait venir
son ami, elle s'élançait à sa rencontre, ou bien, se cachant derrière un arbre,
elle poussait un jappement de chien, pour l'effrayer.
Un jour que Mme Moreau était sortie, il la fit monter dans sa chambre. Elle
ouvrit tous les flacons d'odeur et se pommada les cheveux abondamment ; puis,
sans la moindre gêne, elle se coucha sur le lit, où elle restait tout de son
long, éveillée.
-- " Je m'imagine que je suis ta femme " , disait-elle.
Le lendemain, il l'aperçut tout en larmes. Elle avoua " qu'elle pleurait ses
péchés " , et, comme il cherchait à les connaître, elle répondit en baissant les
yeux :
-- " Ne m'interroge pas davantage ! "
La première communion approchait ; on l'avait conduite le matin à confesse.
Le sacrement ne la rendit guère plus sage. Elle entrait parfois dans de
véritables colères ; on avait recours à M. Frédéric pour la calmer.
Souvent il l'emmenait avec lui dans ses promenades.
Tandis qu'il rêvassait en marchant, elle cueillait des coquelicots au bord des
blés, et, quand elle le voyait plus triste qu'à l'ordinaire, elle tâchait de le
consoler par de gentilles paroles. Son coeur, privé d'amour, se rejeta sur cette
amitié d'enfant ; il lui dessinait des bonshommes, lui contait des histoires et
il se mit à lui faire des lectures.
Il commença par les Annales romantiques, un recueil de vers et de prose, alors
célèbre. Puis, oubliant son âge, tant son intelligence le charmait, il lut
successivement Atala, Cinq-Mars, les Feuilles d'automne. Mais, une nuit (le soir
même, elle avait entendu Macbeth, dans la simple traduction de Letourneur), elle
se réveilla en criant : " La tache ! la tache noire ! " ; ses dents claquaient,
elle tremblait, et, fixant des yeux épouvantés sur sa main droite, elle la
frottait en disant : " Toujours une tache ! " Enfin arriva le médecin, qui
prescrivit d'éviter les émotions.
Les bourgeois ne virent là-dedans qu'un pronostic défavorable pour ses moeurs.
On disait que " le fils Moreau " voulait en faire plus tard une actrice.
Bientôt il fut question d'un autre événement, à savoir l'arrivée de l'oncle
BarthélEmy. Mme Moreau lui donna sa chambre à coucher, et poussa la
condescendance jusqu'à servir du gras les jours maigres.
Le vieillard fut médiocrement aimable. C'étaient de perpétuelles comparaisons
entre Le Havre et Nogent, dont il trouvait l'air lourd, le pain mauvais, les
rues mal pavées, la nourriture médiocre et les habitants des paresseux. -- "
Quel pauvre commerce chez vous ! " Il blâma les extravagances de défunt son
frère, tandis que, lui, il avait amassé vingt- sept mille livres de rente !
Enfin, il partit au bout de la semaine, et, sur le marchepied de la voiture,
lâcha ces mots peu rassurants :
-- " Je suis toujours bien aise de vous savoir dans une bonne position. "
-- " Tu n'auras rien ! " dit Mme Moreau en rentrant dans la salle.
Il n'était venu que sur ses instances ; et, huit jours durant, elle avait
sollicité de sa part une ouverture, trop clairement peut-être. Elle se repentait
d'avoir agi, et restait dans son fauteuil, la tête basse, les lèvres serrées.
Frédéric, en face d'elle, l'observait ; et ils se taisaient tous les deux, comme
il y avait cinq ans, au retour de Montereau. Cette coïncidence, s'offrant même à
sa pensée, lui rappela Mme Arnoux.
A ce moment, des coups de fouet retentirent sous la fenêtre, en même temps
qu'une voix l'appelait.
C'était le père Roque, seul dans sa tapissière. Il allait passer toute la
journée à la Fortelle, chez M. Dambreuse, et proposa cordialement à Frédéric de
l'y conduire.
-- " Vous n'avez pas besoin d'invitation avec moi ; soyez sans crainte ! "
Frédéric eut envie d'accepter. Mais comment expliquerait-il son séjour définitif
à Nogent ? Il n'avait pas un costume d'été convenable ; enfin que dirait sa mère
? Il refusa.
Dès lors, le voisin se montra moins amical. Louise grandissait ; Mme Eléonore
tomba malade dangereusement ; et la liaison se dénoua au grand plaisir de Mme
Moreau, qui redoutait pour l'établissement de son fils la fréquentation de
pareilles gens.
Elle rêvait de lui acheter le greffe du tribunal ; Frédéric ne repoussait pas
trop cette idée. Maintenant, il l'accompagnait à la messe, il faisait le soir sa
partie d'impériale, il s'accoutumait à la province, s'y enfonçait ; -- et même
son amour avait pris comme une douceur funèbre, un charme assoupissant. A force
d'avoir versé sa douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures,
promenée dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie, si bien
que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait de ne pas
connaître le tombeau, tant cette affection était devenue tranquille et résignée.
Un jour, le 12 décembre 1845, vers neuf heures du matin, la cuisinière monta une
lettre dans sa chambre.
L'adresse, en gros caractères, était d'une écriture inconnue ; et Frédéric,
sommeillant, ne se pressa pas de la décacheter. Enfin, il lut :
" Justice de paix du Havre, IIIe arrondissement.
" Monsieur,
" M. Moreau, votre oncle, étant mort ab intestat... "
Il héritait !
Comme si un incendie eût éclaté derrière le mur, il sauta hors de son lit, pieds
nus, en chemise : il se passa la main sur le visage, doutant de ses yeux,
croyant qu'il rêvait encore, et, pour se raffermir dans la réalité, il ouvrit la
fenêtre toute grande.
Il était tombé de la neige ; les toits étaient blancs ; -- et même il reconnut
dans la cour un baquet à lessive, qui l'avait fait trébucher la veille au soir.
Il relut la lettre trois fois de suite ; rien de plus vrai ! toute la fortune de
l'oncle ! Vingt-sept mille livres de rente ! -- et une joie frénétique le
bouleversa, à l'idée de revoir Mme Arnoux. Avec la netteté d'une hallucination,
il s'aperçut auprès d'elle, chez elle, lui apportant quelque cadeau dans du
papier de soie, tandis qu'à la porte stationnerait son tilbury, non, un coupé
plutôt ! un coupé noir, avec un domestique en livrée brune ; il entendait
piaffer son cheval et le bruit de la gourmette se confondant avec le murmure de
leurs baisers. Cela se renouvellerait tous les jours, indéfiniment. Il les
recevrait chez lui, dans sa maison ; la salle à manger serait en cuir rouge, le
boudoir en soie jaune, des divans partout ! et quelles étagères ! quels vases de
Chine ! quels tapis ! Ces images arrivaient si tumultueusement, qu'il sentait la
tête lui tourner. Alors, il se rappela sa mère ; et il descendit, tenant
toujours la lettre à sa main.
Mme Moreau tâcha de contenir son émotion et eut une défaillance. Frédéric la
prit dans ses bras et la baisa au front.
-- " Bonne mère, tu peux racheter ta voiture maintenant ; ris donc, ne pleure
plus, sois heureuse " !
Dix minutes après, la nouvelle circulait jusqu'aux faubourgs. Alors, Me Benoist,
M. Gamblin, M. Chambion, tous les amis, accoururent. Frédéric s'échappa une
minute pour écrire à Deslauriers. D'autres visites survinrent. L'après-midi se
passa en félicitations. On en oubliait la femme Roque, qui était cependant "
très bas " .
Le soir, quand ils furent seuls, tous les deux, Mme Moreau dit à son fils
qu'elle lui conseillait de s'établir à Troyes, avocat. Etant plus connu dans son
pays que dans un autre, il pourrait plus facilement y trouver des partis
avantageux.
-- " Ah ! c'est trop fort ! " s'écria Frédéric.
A peine avait-il son bonheur entre les mains qu'on voulait le lui prendre. Il
signifia sa résolution formelle d'habiter Paris.
-- " Pour quoi y faire ? "
-- " Rien ! "
Mme Moreau, surprise de ses façons, lui demanda ce qu'il voulait devenir.
-- " Ministre ! " répliqua Frédéric.
Et il affirma qu'il ne plaisantait nullement, qu'il prétendait se lancer dans la
diplomatie, que ses études et ses instincts l'y poussaient. Il entrerait d'abord
au Conseil d'Etat, avec la protection de M. Dambreuse.
-- " Tu le connais donc ? "
-- " Mais oui ! par M. Roque ! "
-- " Cela est singulier " , dit Mme Moreau.
Il avait réveillé dans son coeur ses vieux rêves d'ambition. Elle s'y abandonna
intérieurement, et ne reparla plus des autres.
S'il eût écouté son impatience, Frédéric fût parti à l'instant même. Le
lendemain, toutes les places dans les diligences étaient retenues ; il se rongea
jusqu'au surlendemain, à sept heures du soir.
Ils s'asseyaient pour dîner, quand tintèrent à l'église trois longs coups de
cloche ; et la domestique, entrant, annonça que Mme Eléonore venait de mourir.
Cette mort, après tout, n'était un malheur pour personne, pas même pour son
enfant. La jeune fille ne s'en trouverait que mieux, plus tard.
Comme les deux maisons se touchaient, on entendait un grand va-et- vient, un
bruit de paroles ; et l'idée de ce cadavre près d'eux jetait quelque chose de
funèbre sur leur séparation. Mme Moreau, deux ou trois fois, s'essuya les yeux.
Frédéric avait le coeur serré.
Le repas fini, Catherine l'arrêta entre deux portes. Mademoiselle voulait,
absolument, le voir. Elle l'attendait dans le jardin. Il sortit, enjamba la
haie, et, tout en se cognant aux arbres quelque peu, se dirigea vers la maison
de M. Roque. Des lumières brillaient à une fenêtre au second étage ; puis une
forme apparut, dans les ténèbres, et une voix chuchota :
-- " C'est moi. "
Elle lui sembla plus grande qu'à l'ordinaire, à cause de sa robe noire, sans
doute. Ne sachant par quelle phrase l'aborder, il se contenta de lui prendre les
mains, en soupirant :
-- " Ah ! ma pauvre Louise ! "
Elle ne répondit pas. Elle le regarda profondément, pendant longtemps. Frédéric
avait peur de manquer la voiture ; il croyait entendre un roulement tout au
loin, et, pour en finir :
-- " Catherine m'a prévenu que tu avais quelque chose... "
-- " Oui, c'est vrai ! je voulais vous dire... "
Ce vous l'étonna ; et, comme elle se taisait encore :
-- " Eh bien, quoi ? "
-- " Je ne sais plus. J'ai oublié ! Est-ce vrai que vous partez ? "
-- " Oui, tout à l'heure. "
Elle répéta :
-- " Ah ! tout à l'heure ? tout à fait ?... nous ne nous reverrons plus ? "
Des sanglots l'étouffaient.
-- " Adieu ! adieu ! embrasse-moi donc ! "
Et elle le serra dans ses bras avec emportement.
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