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TROISIEME PARTIE
Chapitre Premier.
Le bruit d'une fusillade le tira brusquement de son sommeil ; et, malgré les
instances de Rosanette, Frédéric, à toute force, voulut aller voir ce qui se
passait.
Il descendait vers les Champs-Elysées, d'où les coups de feu étaient partis. A
l'angle de la rue Saint-Honoré, des hommes en blouse le croisèrent en criant :
-- " Non ! pas par là ! au Palais-Royal ! "
Frédéric les suivit. On avait arraché les grilles de l'Assomption. Plus loin, il
remarqua trois pavés au milieu de la voie, le commencement d'une barricade, sans
doute, puis des tessons de bouteilles, et des paquets de fil de fer pour
embarrasser la cavalerie ; quand tout à coup s'élança d'une ruelle un grand
jeune homme pâle, dont les cheveux noirs flottaient sur les épaules, prises dans
une espèce de maillot à pois de couleur. Il tenait un long fusil de soldat, et
courait sur la pointe de ses pantoufles, avec l'air d'un somnambule et leste
comme un tigre. On entendait, par intervalles, une détonation.
La veille au soir, le spectacle du chariot contenant cinq cadavres recueillis
parmi ceux du boulevard des Capucines avait changé les dispositions du peuple ;
et, pendant qu'aux Tuileries les aides de camp se succédaient, et que M. Molé,
en train de faire un cabinet nouveau, ne revenait pas, et que M. Thiers tâchait
d'en composer un autre, et que le Roi chicanait, hésitait, puis donnait à
Bugeaud le commandement général pour l'empêcher de s'en servir, l'insurrection,
comme dirigée par un seul bras, s'organisait formidablement. Des hommes d'une
éloquence frénétique haranguaient la foule au coin des rues ; d'autres dans les
églises sonnaient le tocsin à pleine volée ; on coulait du plomb, on roulait des
cartouches ; les arbres des boulevards, les vespasiennes, les bancs, les
grilles, les becs de gaz, tout fut arraché, renversé ; Paris, le matin, était
couvert de barricades. La résistance ne dura pas ; partout la garde nationale
s'interposait ; -- si bien qu'à huit heures, le peuple, de bon gré ou de force,
possédait cinq casernes, presque toutes les mairies, les points stratégiques les
plus sûrs. D'elle-même, sans secousses, la monarchie se fondait dans une
dissolution rapide ; et on attaquait maintenant le poste du Château-d'Eau, pour
délivrer cinquante prisonniers, qui n'y étaient pas.
Frédéric s'arrêta forcément à l'entrée de la place. Des groupes en armes
l'emplissaient. Des compagnies de la ligne occupaient les rues Saint- Thomas et
Fromanteau. Une barricade énorme bouchait la rue de Valois. La fumée qui se
balançait à sa crête s'entrouvrit, des hommes couraient dessus en faisant de
grands gestes, ils disparurent ; puis la fusillade recommença. Le poste y
répondait, sans qu'on vît personne à l'intérieur ; ses fenêtres, défendues par
des volets de chêne, étaient percées de meurtrières ; et le monument avec ses
deux étages, ses deux ailes, sa fontaine au premier et sa petite porte au
milieu, commençait à se moucheter de taches blanches sous le heurt des balles.
Son perron de trois marches restait vide.
A côté de Frédéric, un homme en bonnet grec et portant une giberne par-dessus sa
veste de tricot se disputait avec une femme coiffée d'un madras. Elle lui disait
:
-- " Mais reviens donc ! reviens donc ! "
-- " Laisse-moi tranquille ! " répondait le mari. " Tu peux bien surveiller la
loge toute seule. Citoyen, je vous le demande, est-ce juste ? J'ai fait mon
devoir partout, en 1830, en 32, en 34, en 39 ! Aujourd'hui, on se bat ! Il faut
que je me batte ! -- Va-t'en ! "
Et la portière finit par céder à ses remontrances et à celles d'un garde
national près d'eux, quadragénaire dont la figure bonasse était ornée d'un
collier de barbe blonde.
Il chargeait son arme et tirait, tout en conversant avec Frédéric, aussi
tranquille au milieu de l'émeute qu'un horticulteur dans son jardin. Un jeune
garçon en serpillière le cajolait pour obtenir des capsules, afin d'utiliser son
fusil, une belle carabine de chasse que lui avait donnée " un monsieur " .
-- " Empoigne dans mon dos " , dit le bourgeois " , et efface-toi ! tu vas te
faire tuer ! "
Les tambours battaient la charge. Des cris aigus, des hourras de triomphe
s'élevaient. Un remous continuel faisait osciller la multitude. Frédéric, pris
entre deux masses profondes, ne bougeait pas, fasciné d'ailleurs et s'amusant
extrêmement. Les blessés qui tombaient, les morts étendus n'avaient pas l'air de
vrais blessés, de vrais morts. Il lui semblait assister à un spectacle.
Au milieu de la houle, par-dessus des têtes, on aperçut un vieillard en habit
noir sur un cheval blanc, à selle de velours. D'une main, il tenait un rameau
vert, de l'autre un papier, et les secouait avec obstination. Enfin, désespérant
de se faire entendre, il se retira.
La troupe de ligne avait disparu et les municipaux restaient seuls à défendre le
poste. Un flot d'intrépides se rua sur le perron ; ils s'abattirent, d'autres
survinrent ; et la porte, ébranlée sous des coups de barres de fer, retentissait
; les municipaux ne cédaient pas. Mais une calèche bourrée de foin, et qui
brûlait comme une torche géante, fut traînée contre les murs. On apporta vite
des fagots, de la paille, un baril d'esprit-de-vin. Le feu monta le long des
pierres ; l'édifice se mit à fumer partout comme un solfatare ; et de larges
flammes, au sommet, entre les balustres de la terrasse, s'échappaient avec un
bruit strident. Le premier étage du Palais-Royal s'était peuplé de gardes
nationaux. De toutes les fenêtres de la place, on tirait ; les balles sifflaient
; l'eau de la fontaine crevée se mêlait avec le sang, faisait des flaques par
terre ; on glissait dans la boue sur des vêtements, des shakos, des armes ;
Frédéric sentit sous son pied quelque chose de mou ; c'était la main d'un
sergent en capote grise, couché la face dans le ruisseau. Des bandes nouvelles
de peuple arrivaient toujours, poussant les combattants sur le poste. La
fusillade devenait plus pressée. Les marchands de vins étaient ouverts ; on
allait de temps à autre y fumer une pipe, boire une chope, puis on retournait se
battre. Un chien perdu hurlait. Cela faisait rire.
Frédéric fut ébranlé par le choc d'un homme qui, une balle dans les reins, tomba
sur son épaule, en râlant. A ce coup, dirigé peut-être contre lui, il se sentit
furieux ; et il se jetait en avant quand un garde national l'arrêta.
-- " C'est inutile ! le Roi vient de partir. Ah ! si vous ne me croyez pas,
allez-y voir ! "
Une pareille assertion calma Frédéric. La place du Carrousel avait un aspect
tranquille. L'hôtel de Nantes s'y dressait toujours solitairement ; et les
maisons par derrière, le dôme du Louvre en face, la longue galerie de bois à
droite et le vague terrain qui ondulait jusqu'aux baraques des étalagistes,
étaient comme noyés dans la couleur grise de l'air, où de lointains murmures
semblaient se confondre avec la brume, -- tandis qu'à l'autre bout de la place,
un jour cru, tombant par un écartement des nuages sur la façade des Tuileries,
découpait en blancheur toutes ses fenêtres. Il y avait près de l'Arc de Triomphe
un cheval mort, étendu. Derrière les grilles, des groupes de cinq à six
personnes causaient. Les portes du château étaient ouvertes ; les domestiques
sur le seuil laissaient entrer.
En bas, dans une petite salle, des bols de café au lait étaient servis.
Quelques-uns des curieux s'attablèrent en plaisantant ; les autres restaient
debout, et, parmi ceux-là, un cocher de fiacre. Il saisit à deux mains un bocal
plein de sucre en poudre, jeta un regard inquiet de droite et de gauche, puis se
mit à manger voracement, son nez plongeant dans le goulot. Au bas du grand
escalier, un homme écrivait son nom sur un registre. Frédéric le reconnut par
derrière.
-- " Tiens, Hussonnet ! "
-- " Mais oui " , répondit le bohème. " Je m'introduis à la Cour. Voilà une
bonne farce, hein ? "
-- " Si nous montions ? "
Et ils arrivèrent dans la salle des Maréchaux. Les portraits de ces illustres,
sauf celui de Bugeaud percé au ventre, étaient tous intacts. Ils se trouvaient
appuyés sur leur sabre, un affût de canon derrière eux, et dans des attitudes
formidables jurant avec la circonstance. Une grosse pendule marquait une heure
vingt minutes.
Tout à coup la Marseillaise retentit. Hussonnet et Frédéric se penchèrent sur la
rampe. C'était le peuple. Il se précipita dans l'escalier, en secouant à flots
vertigineux des têtes nues, des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et
des épaules, si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse
grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée
d'équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible. En haut,
elle se répandit, et le chant tomba.
On n'entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le
clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. Mais, de
temps à autre, un coude trop à l'étroit enfonçait une vitre ; ou bien un vase,
une statuette déroulait d'une console, par terre. Les boiseries pressées
craquaient. Tous les visages étaient rouges, la sueur en coulait à larges
gouttes ; Hussonnet fit cette remarque :
-- " Les héros ne sentent pas bon ! "
-- " Ah ! vous êtes agaçant " , reprit Frédéric.
Et poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où s'étendait, au
plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, en dessous, était assis un
prolétaire à barbe noire, la chemise entrouverte, l'air hilare et stupide comme
un magot. D'autres gravissaient l'estrade pour s'asseoir à sa place.
-- " Quel mythe ! " dit Hussonnet. " Voilà le peuple souverain ! "
Le fauteuil fut enlevé à bout de bras, et traversa toute la salle en se
balançant.
-- " Saprelotte ! comme il chaloupe ! Le vaisseau de l'Etat est ballotté sur une
mer orageuse ! Cancane-t-il ! cancane-t-il ! "
On l'avait approché d'une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le lança.
-- " Pauvre vieux ! " dit Hussonnet, en le voyant tomber dans le jardin, où il
fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu'à la Bastille, et brûlé.
Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de
bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour
affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres,
les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu'à
des albums de dessins, jusqu'à des corbeilles de tapisserie. Puisqu'on était
victorieux, ne fallait-il pas s'amuser ! La canaille s'affubla ironiquement de
dentelles et de cachemires. Des crépines d'or s'enroulèrent aux manches des
blouses, des chapeaux à plumes d'autruche ornaient la tête des forgerons, des
rubans de la Légion d'honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun
satisfaisait son caprice ; les uns dansaient, d'autres buvaient. Dans la chambre
de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de la pommade ; derrière un
paravent, deux amateurs jouaient aux cartes ; Hussonnet montra à Frédéric un
individu qui fumait son brûle-gueule accoudé sur un balcon ; et le délire
redoublait au tintamarre continu des porcelaines brisées et des morceaux de
cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d'harmonica.
Puis la fureur s'assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous les
cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens enfoncèrent
leurs bras dans la couche des princesses, et se roulaient dessus par consolation
de ne pouvoir les violer. D'autres, à figures plus sinistres, erraient
silencieusement, cherchant à voler quelque chose ; mais la multitude était trop
nombreuse. Par les baies des portes, on n'apercevait dans l'enfilade des
appartements que la sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de
poussière. Toutes les poitrines haletaient ; la chaleur de plus en plus devenait
suffocante ; les deux amis, craignant d'être étouffés, sortirent.
Dans l'antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille
publique, en statue de la Liberté, -- immobile, les yeux grands ouverts,
effrayante.
Ils avaient fait trois pas dehors, quand un peloton de gardes municipaux en
capotes s'avança vers eux, et qui, retirant leurs bonnets de police, et
découvrant à la fois leurs crânes un peu chauves, saluèrent le peuple très bas.
A ce témoignage de respect, les vainqueurs déguenillés se rengorgèrent.
Hussonnet et Frédéric ne furent pas, non plus, sans en éprouver un certain
plaisir.
Une ardeur les animait. Ils s'en retournèrent au Palais-Royal. Devant la rue
Fromanteau, des cadavres de soldats étaient entassés sur de la paille. Ils
passèrent auprès impassiblement, étant même fiers de sentir qu'ils faisaient
bonne contenance.
Le palais regorgeait de monde. Dans la cour intérieure, sept bûchers flambaient.
On lançait par les fenêtres des pianos, des commodes et des pendules. Des pompes
à incendie crachaient de l'eau jusqu'aux toits. Des chenapans tâchaient de
couper des tuyaux avec leurs sabres. Frédéric engagea un polytechnicien à
s'interposer. Le polytechnicien ne comprit pas, semblait imbécile, d'ailleurs.
Tout autour, dans les deux galeries, la populace, maîtresse des caves, se
livrait à une horrible godaille. Le vin coulait en ruisseaux, mouillait les
pieds, les voyous buvaient dans des culs de bouteille, et vociféraient en
titubant.
-- " Sortons de là " , dit Hussonnet, " ce peuple me dégoûte. "
Tout le long de la galerie d'Orléans, des blessés gisaient par terre sur des
matelas, ayant pour couvertures des rideaux de pourpre ; et de petites
bourgeoises du quartier leur apportaient des bouillons, du linge.
-- " N'importe ! " dit Frédéric, " moi, je trouve le peuple sublime. "
Le grand vestibule était rempli par un tourbillon de gens furieux ; des hommes
voulaient monter aux étages supérieurs pour achever de détruire tout ; des
gardes nationaux sur les marches s'efforçaient de les retenir. Le plus intrépide
était un chasseur, nu-tête, la chevelure hérissée, les buffleteries en pièces.
Sa chemise faisait un bourrelet entre son pantalon et son habit, et il se
débattait au milieu des autres avec acharnement. Hussonnet, qui avait la vue
perçante, reconnut de loin Arnoux.
Puis ils gagnèrent le jardin des Tuileries, pour respirer plus à l'aise. Ils
s'assirent sur un banc ; et ils restèrent pendant quelques minutes les paupières
closes, tellement étourdis, qu'ils n'avaient pas la force de parler. Les
passants, autour d'eux, s'abordaient. La duchesse d'Orléans était nommée régente
; tout était fini ; et on éprouvait cette sorte de bien- être qui suit les
dénouements rapides, quand à chacune des mansardes du château parurent des
domestiques déchirant leurs habits de livrée. Ils les jetaient dans le jardin,
en signe d'abjuration. Le peuple les hua. Ils se retirèrent.
L'attention de Frédéric et d'Hussonnet fut distraite par un grand gaillard qui
marchait vivement entre les arbres, avec un fusil sur l'épaule. Une cartouchière
lui serrait à la taille sa vareuse rouge, un mouchoir s'enroulait à son front
sous sa casquette. Il tourna la tête. C'était Dussardier ; et, se jetant dans
leurs bras :
-- " Ah ! quel bonheur, mes pauvres vieux ! " sans pouvoir dire autre chose,
tant il haletait de joie et de fatigue.
Depuis quarante-huit heures, il était debout. Il avait travaillé aux barricades
du Quartier Latin, s'était battu rue Rambuteau, avait sauvé trois dragons, était
entré aux Tuileries avec la colonne Dunoyer, s'était porté ensuite à la Chambre,
puis à l'Hôtel de Ville.
-- " J'en arrive ! tout va bien ! le peuple triomphe ! les ouvriers et les
bourgeois s'embrassent ! ah ! si vous saviez ce que j'ai vu ! quels braves gens
! comme c'est beau ! "
Et, sans s'apercevoir qu'ils n'avaient pas d'armes :
-- " J'étais bien sûr de vous trouver là ! Ç'a été rude un moment, n'importe ! "
Une goutte de sang lui coulait sur la joue, et, aux questions des deux autres :
-- " Oh ! rien ! l'éraflure d'une baïonnette ! "
-- " Il faudrait vous soigner, pourtant. "
-- " Bah ! je suis solide ! qu'est-ce que ça fait ? La République est proclamée
! on sera heureux maintenant ! "
Des journalistes, qui causaient tout à l'heure devant moi, disaient qu'on va
affranchir la Pologne et l'Italie ! Plus de rois, comprenez-vous ? Toute la
terre libre ! toute la terre libre ! "
Et, embrassant l'horizon d'un seul regard, il écarta les bras dans une attitude
triomphante. Mais une longue file d'hommes couraient sur la terrasse, au bord de
l'eau.
-- " Ah ! saprelotte ! j'oubliais ! Les forts sont occupés. Il faut que j'y
aille ! adieu ! "
Il se retourna pour leur crier, tout en brandissant son fusil :
-- " Vive la République ! "
Des cheminées du château, il s'échappait d'énormes tourbillons de fumée noire,
qui emportaient des étincelles. La sonnerie des cloches faisait, au loin, comme
des bêlements effarés. De droite et de gauche, partout, les vainqueurs
déchargeaient leurs armes. Frédéric, bien qu'il ne fût pas guerrier, sentit
bondir son sang gaulois. Le magnétisme des foules enthousiastes l'avait pris. Il
humait voluptueusement l'air orageux, plein des senteurs de la poudre ; et
cependant il frissonnait sous les effluves d'un immense amour, d'un
attendrissement suprême et universel, comme si le coeur de l'humanité tout
entière avait battu dans sa poitrine.
Hussonnet dit, en bâillant :
-- " Il serait temps, peut-être, d'aller instruire les populations ! "
Frédéric le suivit à son bureau de correspondance, place de la Bourse ; et il se
mit à composer pour le journal de Troyes un compte rendu des événements en style
lyrique, un véritable morceau, -- qu'il signa. Puis ils dînèrent ensemble dans
une taverne. Hussonnet était pensif ; les excentricités de la Révolution
dépassaient les siennes.
Après le café, quand ils se rendirent à l'Hôtel de Ville, pour savoir du
nouveau, son naturel gamin avait repris le dessus. Il escaladait les barricades,
comme un chamois, et répondait aux sentinelles des gaudrioles patriotiques.
Ils entendirent, à la lueur des torches, proclamer le Gouvernement provisoire.
Enfin, à minuit, Frédéric, brisé de fatigue, regagna sa maison.
-- " Eh bien " , dit-il à son domestique en train de le déshabiller, " es-tu
content ? "
-- " Oui, sans doute, monsieur ! Mais ce que je n'aime pas, c'est ce peuple en
cadence ! "
Le lendemain, à son réveil, Frédéric pensa à Deslauriers. Il courut chez lui.
L'avocat venait de partir, étant nommé commissaire de province. Dans la soirée
de la veille, il était parvenu jusqu'à Ledru-Rollin, et, l'obsédant au nom des
Ecoles, en avait arraché une place, une mission. Du reste, disait le portier, il
devait écrire la semaine prochaine, pour donner son adresse.
Après quoi, Frédéric s'en alla voir la Maréchale. Elle le reçut aigrement, car
elle lui en voulait de son abandon. Sa rancune s'évanouit sous des assurances de
paix réitérées. Tout était tranquille, maintenant, aucune raison d'avoir peur ;
il l'embrassait ; et elle se déclara pour la République, -- comme avait déjà
fait Monseigneur l'Archevêque de Paris, et comme devaient faire avec une
prestesse de zèle merveilleuse : la Magistrature, le Conseil d'Etat, l'Institut,
les Maréchaux de France, Changarnier, M. de Falloux, tous les bonapartistes,
tous les légitimistes, et un nombre considérable d'orléanistes.
La chute de la Monarchie avait été si prompte, que, la première stupéfaction
passée, il y eut chez les bourgeois comme un étonnement de vivre encore.
L'exécution sommaire de quelques voleurs, fusillés sans jugements, parut une
chose très juste. On se redit, pendant un mois, la phrase de Lamartine sur le
drapeau rouge, " qui n'avait fait que le tour du Champ de Mars, tandis que le
drapeau tricolore " , etc ; et tous se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne
voyant des trois couleurs que la sienne -- et se promettant bien, dès qu'il
serait le plus fort, d'arracher les deux autres.
Comme les affaires étaient suspendues, l'inquiétude et la badauderie poussaient
tout le monde hors de chez soi. Le négligé des costumes atténuait la différence
des rangs sociaux, la haine se cachait, les espérances s'étalaient, la foule
était pleine de douceur. L'orgueil d'un droit conquis éclatait sur les visages.
On avait une gaieté de carnaval, des allures de bivac ; rien ne fut amusant
comme l'aspect de Paris, les premiers jours.
Frédéric prenait la Maréchale à son bras ; et ils flânaient ensemble dans les
rues. Elle se divertissait des rosettes décorant toutes les boutonnières, des
étendards suspendus à toutes les fenêtres, des affiches de toute couleur
placardées contre les murailles, et jetait çà et là quelque monnaie dans le
tronc pour les blessés, établi sur une chaise, au milieu de la voie. Puis elle
s'arrêtait devant des caricatures qui représentaient Louis- Philippe en
pâtissier, en saltimbanque, en chien, en sangsue. Mais les hommes de
Caussidière, avec leur sabre et leur écharpe, l'effrayaient un peu. D'autres
fois, c'était un arbre de la Liberté qu'on plantait. MM. les ecclésiastiques
concouraient à la cérémonie, bénissant la République, escortés par des
serviteurs à galons d'or ; et la multitude trouvait cela très bien. Le spectacle
le plus fréquent était celui des députations de n'importe quoi, allant réclamer
quelque chose à l'Hôtel de Ville, -- car chaque métier, chaque industrie
attendait du Gouvernement la fin radicale de sa misère. Quelques-uns, il est
vrai, se rendaient près de lui pour le conseiller, ou le féliciter, ou tout
simplement pour lui faire une petite visite, et voir fonctionner la machine.
Vers le milieu du mois de mars, un jour qu'il traversait le pont d'Arcole, ayant
à faire une commission pour Rosanette dans le Quartier Latin, Frédéric vit
s'avancer une colonne d'individus à chapeaux bizarres, à longues barbes. En tête
et battant du tambour marchait un nègre, un ancien modèle d'atelier, et l'homme
qui portait la bannière sur laquelle flottait au vent cette inscription : "
Artistes peintres " , n'était autre que Pellerin.
Il fit signe à Frédéric de l'attendre, puis reparut cinq minutes après, ayant du
temps devant lui, car le Gouvernement recevait à ce moment-là les tailleurs de
pierre. Il allait avec ses collègues réclamer la création d'un Forum de l'Art,
une espèce de Bourse où l'on débattrait les intérêts de l'Esthétique ; des
oeuvres sublimes se produiraient puisque les travailleurs mettraient en commun
leur génie. Paris, bientôt, serait couvert de monuments gigantesques ; il les
décorerait ; il avait même commencé une figure de la République. Un de ses
camarades vint le prendre, car ils étaient talonnés par la députation du
commerce de la volaille.
-- " Quelle bêtise ! " grommela une voix dans la foule. " Toujours des blagues !
Rien de fort ! "
C'était Regimbart. Il ne salua pas Frédéric, mais profita de l'occasion pour
épandre son amertume.
Le Citoyen employait ses jours à vagabonder dans les rues, tirant sa moustache,
roulant des yeux, acceptant et propageant des nouvelles lugubres ; et il n'avait
que deux phrases : " Prenez garde, nous allons être débordés ! " ou bien : "
Mais, sacrebleu ! on escamote la République ! " Il était mécontent de tout, et
particulièrement de ce que nous n'avions pas repris nos frontières naturelles.
Le nom seul de Lamartine lui faisait hausser les épaules. Il ne trouvait pas
Ledru-Rollin, " suffisant pour le problème " , traita Dupont (de l'Eure) de
vieille ganache ; Albert, d'idiot ; Louis Blanc, d'utopiste ; Blanqui, d'homme
extrêmement dangereux ; et, quand Frédéric lui demanda ce qu'il aurait fallu
faire, il répondit en lui serrant le bras à le broyer :
-- " Prendre le Rhin, je vous dis, prendre le Rhin ! fichtre ! "
Puis il accusa la réaction.
Elle se démasquait. Le sac des châteaux de Neuilly et de Suresnes, l'incendie
des Batignolles, les troubles de Lyon, tous les excès, tous les griefs, on les
exagérait à présent, en y ajoutant la circulaire de Ledru- Rollin, le cours
forcé des billets de Banque, la rente tombée à soixante francs, enfin, comme
iniquité suprême, comme dernier coup, comme surcroît d'horreur, l'impôt des
quarante-cinq centimes ! -- Et, par-dessus tout cela, il y avait encore le
Socialisme ! Bien que ces théories, aussi neuves que le jeu d'oie, eussent été
depuis quarante ans suffisamment débattues pour emplir des bibliothèques, elles
épouvantèrent les bourgeois, comme une grêle d'aérolithes ; et on fut indigné,
en vertu de cette haine que provoque l'avènement de toute idée parce que c'est
une idée, exécration dont elle tire plus tard sa gloire, et qui fait que ses
ennemis sont toujours au-dessous d'elle, si médiocre qu'elle puisse être.
Alors, la Propriété monta dans les respects au niveau de la Religion et se
confondit avec Dieu. Les attaques qu'on lui portait parurent du sacrilège,
presque de l'anthropophagie. Malgré la législation la plus humaine qui fut
jamais, le spectre de 93 reparut, et le couperet de la guillotine vibra dans
toutes les syllabes du mot République ; -- ce qui n'empêchait pas qu'on la
méprisait pour sa faiblesse. La France, ne sentant plus de maître, se mit à
crier d'effarement, comme un aveugle sans bâton, comme un marmot qui a perdu sa
bonne.
De tous les Français, celui qui tremblait le plus fort était M. Dambreuse.
L'état nouveau des choses menaçait sa fortune, mais surtout dupait son
expérience. Un système si bon, un roi si sage ! était-ce possible ! La terre
allait crouler ! Dès le lendemain, il congédia trois domestiques, vendit ses
chevaux, s'acheta, pour sortir dans les rues, un chapeau mou, pensa même à
laisser croître sa barbe ; et il restait chez lui, prostré, se repaissant
amèrement des journaux les plus hostiles à ses idées, et devenu tellement
sombre, que les plaisanteries sur la pipe de Flocon n'avaient pas même la force
de le faire sourire.
Comme soutien du dernier règne, il redoutait les vengeances du peuple sur ses
propriétés de la Champagne, quand l'élucubration de Frédéric lui tomba dans les
mains. Alors il s'imagina que son jeune ami était un personnage très influent et
qu'il pourrait sinon le servir, du moins le défendre ; de sorte qu'un matin, M.
Dambreuse se présenta chez lui, accompagné de Martinon.
Cette visite n'avait pour but, dit-il, que de le voir un peu et de causer. Somme
toute, il se réjouissait des événements, et il adoptait de grand coeur " notre
sublime devise : Liberté, Egalité, Fraternité, ayant toujours été républicain,
au fond " . S'il votait, sous l'autre régime, avec le ministère, c'était
simplement pour accélérer une chute inévitable. Il s'emporta même contre M.
Guizot, " qui nous a mis dans un joli pétrin, convenons-en ! " En revanche, il
admirait beaucoup Lamartine, lequel s'était montré " magnifique, ma parole
d'honneur, quand, à propos du drapeau rouge... "
-- " Oui ! je sais " , dit Frédéric.
Après quoi, il déclara sa sympathie pour les ouvriers.
-- " Car enfin, plus ou moins, nous sommes tous ouvriers ! " Et il poussait
l'impartialité jusqu'à reconnaître que Proudhon avait de la logique. " Oh !
beaucoup de logique ! diable ! " Puis, avec le détachement d'une intelligence
supérieure, il causa de l'exposition de peinture, où il avait vu le tableau de
Pellerin. Il trouvait cela original, bien touché.
Martinon appuyait tous ses mots par des remarques approbatives ; lui aussi
pensait qu'il fallait " se rallier franchement à la République " , et il parla
de son père laboureur, faisait le paysan, l'homme du peuple. On arriva bientôt
aux élections pour l'Assemblée nationale, et aux candidats dans l'arrondissement
de la Fortelle. Celui de l'opposition n'avait pas de chances.
-- " Vous devriez prendre sa place ! " dit M. Dambreuse.
Frédéric se récria.
-- " Eh ! pourquoi donc ? " car il obtiendrait les suffrages des ultras, vu ses
opinions personnelles, celui des conservateurs, à cause de sa famille.
-- " Et peut-être aussi " , ajouta le banquier en souriant, " grâce un peu à mon
influence. "
Frédéric objecta qu'il ne saurait comment s'y prendre. Rien de plus facile, en
se faisant recommander aux patriotes de l'Aube par un club de la capitale. Il
s'agissait de lire, non une profession de foi comme on en voyait
quotidiennement, mais une exposition de principes sérieuse.
-- " Apportez-moi cela ; je sais ce qui convient dans la localité ! Et vous
pourriez, je vous le répète, rendre de grands services au pays, à nous tous, à
moi-même. "
Par des temps pareils, on devait s'entraider, et, si Frédéric avait besoin de
quelque chose, lui, ou ses amis...
-- " Oh ! mille grâces, cher monsieur ! "
-- " A charge de revanche, bien entendu ! "
Le banquier était un brave homme, décidément.
Frédéric ne put s'empêcher de réfléchir à son conseil ; et bientôt, une sorte de
vertige l'éblouit.
Les grandes figures de la Convention passèrent devant ses yeux. Il lui sembla
qu'une aurore magnifique allait se lever. Rome, Vienne, Berlin, étaient en
insurrection, les Autrichiens chassés de Venise ; toute l'Europe s'agitait.
C'était l'heure de se précipiter dans le mouvement, de l'accélérer peut-être ;
et puis il était séduit par le costume que les députés, disait-on, porteraient.
Déjà, il se voyait en gilet à revers avec une ceinture tricolore ; et ce prurit,
cette hallucination devint si forte, qu'il s'en ouvrit à Dussardier.
L'enthousiasme du brave garçon ne faiblissait pas.
-- " Certainement, bien sûr ! Présentez-vous ! "
Frédéric, néanmoins, consulta Deslauriers. L'opposition idiote qui entravait le
commissaire dans sa province avait augmenté son libéralisme. Il lui envoya
immédiatement des exhortations violentes.
Cependant, Frédéric avait besoin d'être approuvé par un plus grand nombre ; et
il confia la chose à Rosanette, un jour que Mlle Vatnaz se trouvait là.
Elle était une de ces célibataires parisiennes qui, chaque soir, quand elles ont
donné leurs leçons, ou tâché de vendre de petits dessins, de placer de pauvres
manuscrits, rentrent chez elles avec de la crotte à leurs jupons, font leur
dîner, le mangent toutes seules, puis, les pieds sur une chaufferette, à la
lueur d'une lampe malpropre, rêvent un amour, une famille, un foyer, la fortune,
tout ce qui leur manque. Aussi, comme beaucoup d'autres, avait-elle salué dans
la Révolution l'avènement de la vengeance ; -- et elle se livrait à une
propagande socialiste effrénée.
L'affranchissement du prolétaire, selon la Vatnaz, n'était possible que par
l'affranchissement de la femme. Elle voulait son admissibilité à tous les
emplois, la recherche de la paternité, un autre code, l'abolition, ou tout au
moins " une réglementation du mariage plus intelligente " . Alors, chaque
Française serait tenue d'épouser un Français ou d'adopter un vieillard.
Il fallait que les nourrices et les accoucheuses fussent des fonctionnaires
salariés par l'Etat ; qu'il y eût un jury pour examiner les oeuvres de femmes,
des éditeurs spéciaux pour les femmes, une école polytechnique pour les femmes,
une garde nationale pour les femmes, tout pour les femmes ! Et, puisque le
Gouvernement méconnaissait leurs droits, elles devaient vaincre la force par la
force. Dix mille citoyennes, avec de bons fusils, pouvaient faire trembler
l'Hôtel de Ville !
La candidature de Frédéric lui parut favorable à ses idées. Elle l'encouragea,
en lui montrant la gloire à l'horizon. Rosanette se réjouit d'avoir un homme qui
parlerait à la Chambre.
-- " Et puis on te donnera, peut-être, une bonne place. "
Frédéric, homme de toutes les faiblesses, fut gagné par la démence universelle.
Il écrivit un discours, et alla le faire voir à M. Dambreuse.
Au bruit de la grande porte qui retombait, un rideau s'entrouvrit derrière une
croisée ; une femme y parut. Il n'eut pas le temps de la reconnaître ; mais,
dans l'antichambre, un tableau l'arrêta, le tableau de Pellerin, posé sur une
chaise, provisoirement sans doute.
Cela représentait la République, ou le Progrès, ou la Civilisation, sous la
figure de Jésus-Christ conduisant une locomotive, laquelle traversait une forêt
vierge. Frédéric, après une minute de contemplation, s'écria :
-- " Quelle turpitude ! "
-- " N'est-ce pas, hein ? " dit M. Dambreuse, survenu sur cette parole et
s'imaginant qu'elle concernait non la peinture, mais la doctrine glorifiée par
le tableau.
Martinon arriva au même moment. Ils passèrent dans le cabinet ; et Frédéric
tirait un papier de sa poche, quand Mlle Cécile, entrant tout à coup, articula
d'un air ingénu :
-- " Ma tante est-elle ici ? "
-- " Tu sais bien que non " , répliqua le banquier. " N'importe ! faites comme
chez vous, mademoiselle. "
-- " Oh ! merci ! je m'en vais. "
A peine sortie, Martinon eut l'air de chercher son mouchoir.
-- " Je l'ai oublié dans mon paletot, excusez-moi ! "
-- " Bien ! " dit M. Dambreuse.
Evidemment, il n'était pas dupe de cette manoeuvre, et même semblait la
favoriser. Pourquoi ? Mais bientôt Martinon reparut, et Frédéric entama son
discours. Dès la seconde page, qui signalait comme une honte la prépondérance
des intérêts pécuniaires, le banquier fit la grimace. Puis, abordant les
réformes, Frédéric demandait la liberté du commerce.
-- " Comment. ?... mais permettez ! "
L'autre n'entendait pas, et continua. Il réclamait l'impôt sur la rente, l'impôt
progressif, une fédération européenne, et l'instruction du peuple, des
encouragements aux beaux-arts les plus larges.
-- " Quand le pays fournirait à des hommes comme Delacroix ou Hugo cent mille
francs de rente, où serait le mal ? "
Le tout finissait par des conseils aux classes supérieures.
-- " N'épargnez rien, ô riches ! donnez ! donnez ! "
Il s'arrêta, et resta debout. Ses deux auditeurs assis ne parlaient pas ;
Martinon écarquillait les yeux, M. Dambreuse était tout pâle. Enfin, dissimulant
son émotion sous un aigre sourire :
-- " C'est parfait, votre discours ! " Et il en vanta beaucoup la forme, pour
n'avoir pas à s'exprimer sur le fond.
Cette virulence de la part d'un jeune homme inoffensif l'effrayait, surtout
comme symptôme. Martinon tâcha de le rassurer. Le parti conservateur, d'ici peu,
prendrait sa revanche, certainement ; dans plusieurs villes on avait chassé les
commissaires du Gouvernement provisoire : les élections n'étaient fixées qu'au
23 avril, on avait du temps ; bref, il fallait que M. Dambreuse, lui-même, se
présentât dans l'Aube ; et, dès lors, Martinon ne le quitta plus, devint son
secrétaire et l'entoura de soins filiaux.
Frédéric arriva fort content de sa personne chez Rosanette. Delmar y était, et
lui apprit que " définitivement " il se portait comme candidat aux élections de
la Seine. Dans une affiche adressée " au Peuple " et où il le tutoyait, l'acteur
se vantait de le comprendre, " lui " , et de s'être fait, pour son salut, "
crucifier par l' " Art " , si bien qu'il était son incarnation, son idéal ; --
croyant effectivement avoir sur les masses une influence énorme, jusqu'à
proposer plus tard dans un bureau de ministère de réduire une émeute à lui seul
; et, quant aux moyens qu'il emploierait, il fit cette réponse :
-- " N'ayez pas peur ! Je leur montrerai ma tête ! "
Frédéric, pour le mortifier, lui notifia sa propre candidature. Le cabotin, du
moment que son futur collègue visait la province, se déclara son serviteur et
offrit de le piloter dans les clubs.
Ils les visitèrent tous, ou presque tous, les rouges et les bleus, les furibonds
et les tranquilles, les puritains, les débraillés, les mystiques et les
pochards, ceux où l'on décrétait la mort des Rois, ceux où l'on dénonçait les
fraudes de l'Epicerie ; et, partout, les locataires maudissaient les
propriétaires, la blouse s'en prenait à l'habit, et les riches conspiraient
contre les pauvres. Plusieurs voulaient des indemnités comme anciens martyrs de
la police, d'autres imploraient de l'argent pour mettre en jeu des inventions,
ou bien c'étaient des plans de phalanstères, des projets de bazars cantonaux,
des systèmes de félicité publique ; -- puis, çà et là, un éclair d'esprit dans
ces nuages de sottise, des apostrophes, soudaines comme des éclaboussures, le
droit formulé par un juron, et des fleurs d'éloquence aux lèvres d'un goujat,
portant à cru le baudrier d'un sabre sur sa poitrine sans chemise. Quelquefois
aussi, figurait un monsieur, aristocrate humble d'allures, disant des choses
plébéiennes, et qui ne s'était pas lavé les mains pour les faire paraître
calleuses. Un patriote le reconnaissait, les plus vertueux le houspillaient ; et
il sortait, la rage dans l'âme. On devait, par affectation de bon sens, dénigrer
toujours les avocats, et servir le plus souvent possible ces locutions : "
apporter sa pierre à l'édifice, -- problème social, -- " atelier " .
Delmar ne ratait pas les occasions d'empoigner la parole ; et, quand il ne
trouvait plus rien à dire, sa ressource était de se camper, le poing sur la
hanche, l'autre bras dans le gilet, en se tournant de profil, brusquement, de
manière à bien montrer sa tête. Alors, des applaudissements éclataient, ceux de
Mlle Vatnaz, au fond de la salle.
Frédéric, malgré la faiblesse des orateurs, n'osait se risquer. Tous ces gens
lui semblaient trop incultes ou trop hostiles.
Mais Dussardier se mit en recherche, et lui annonça qu'il existait, rue
Saint-Jacques, un club intitulé le Club de l' Intelligence . Un nom
pareil donnait bon espoir. D'ailleurs, il amènerait des amis.
Il amena ceux qu'il avait invités à son punch : le teneur de livres, le placeur
de vins, l'architecte ; Pellerin même était venu, peut-être qu'Hussonnet allait
venir ; et sur le trottoir, devant la porte, stationnait Regimbart avec deux
individus, dont le premier était son fidèle Compain, homme un peu courtaud,
marqué de petite vérole, les yeux rouges ; et le second, une espèce de
singe-nègre, extrêmement chevelu, et qu'il connaissait seulement pour être " un
patriote de Barcelone. "
Ils passèrent par une allée, puis furent introduits dans une grande pièce, à
usage de menuisier sans doute, et dont les murs encore neufs sentaient le
plâtre. Quatre quinquets accrochés parallèlement y faisaient une lumière
désagréable. Sur une estrade, au fond, il y avait un bureau avec une sonnette,
en dessous une table figurant la tribune, et de chaque côté deux autres plus
basses, pour les secrétaires. L'auditoire qui garnissait les bancs était composé
de vieux rapins, de pions, d'hommes de lettres inédits. Sur ces lignes de
paletots à collets gras, on voyait de place en place le bonnet d'une femme ou le
bourgeron d'un ouvrier. Le fond de la salle était même plein d'ouvriers, venus
là sans doute par désoeuvrement, ou qu'avaient introduits des orateurs pour se
faire applaudir.
Frédéric eut soin de se mettre entre Dussardier et Regimbart, qui, à peine
assis, posa ses deux mains sur sa canne, son menton sur ses deux mains et ferma
les paupières, tandis qu'à l'autre extrémité de la salle, Delmar, debout,
dominait l'assemblée.
Au bureau du président, Sénécal parut.
Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric. Elle le
contraria.
La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était de ceux qui,
le 25 février, avaient voulu l'organisation immédiate du travail ; le lendemain,
au Prado, il s'était prononcé pour qu'on attaquât l'Hôtel de Ville ; et, comme
chaque personnage se réglait alors sur un modèle, l'un copiant Saint-Just,
l'autre Danton, l'autre Marat, lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel
imitait Robespierre. Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un
aspect rigide, extrêmement convenable.
Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, acte
de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna les Souvenirs du Peuple de
Béranger.
D'autres voix s'élevèrent. :
-- " Non ! non ! pas ça ! "
-- " La Casquette ! " se mirent à hurler, au fond, les patriotes.
Et ils chantèrent en choeur la poésie du jour :
Chapeau bas devant ma casquette,
A genoux devant l'ouvrier !
Sur un mot du président, l'auditoire se tut. Un des secrétaires procéda au
dépouillement des lettres.
-- " Des jeunes gens annoncent qu'ils brûlent chaque soir devant le Panthéon un
numéro de l'Assemblée nationale, et ils engagent tous les patriotes à suivre
leur exemple. "
-- " Bravo ! adopté ! " répondit la foule.
-- " Le citoyen Jean-Jacques Langreneux, typographe, rue Dauphine, voudrait
qu'on élevât un monument à la mémoire des martyrs de thermidor. "
-- " Michel-Evariste-Népomucène Vincent, ex-professeur, émet le voeu que la
Démocratie européenne adopte l'unité de langage. On pourrait se servir d'une
langue morte, comme par exemple du latin perfectionné. "
-- " Non ! pas de latin ! " s'écria l'architecte.
-- " Pourquoi ? " reprit un maître d'études.
Et ces deux messieurs engagèrent une discussion, où d'autres se mêlèrent, chacun
jetant son mot pour éblouir, et qui ne tarda pas à devenir tellement
fastidieuse, que beaucoup s'en allaient.
Mais un petit vieillard, portant au bas de son front prodigieusement haut des
lunettes vertes, réclama la parole pour une communication urgente.
C'était un mémoire sur la répartition des impôts. Les chiffres découlaient, cela
n'en finissait plus ! L'impatience éclata d'abord en murmures, en conversations
; rien ne le troublait. Puis on se mit à siffler, on appelait " Azor " ; Sénécal
gourmanda le public ; l'orateur continuait comme une machine. Il fallut, pour
l'arrêter, le prendre par le coude. Le bonhomme eut l'air de sortir d'un songe,
et, levant tranquillement ses lunettes :
-- " Pardon ! citoyens ! pardon ! Je me retire ! Mille excuses ! "
L'insuccès de cette lecture déconcerta Frédéric. Il avait son discours dans sa
poche, mais une improvisation eût mieux valu.
Enfin, le président annonça qu'ils allaient passer à l'affaire importante, la
question électorale. On ne discuterait pas les grandes listes républicaines.
Cependant, le Club de l'Intelligence avait bien le droit, comme un autre,
d'en former une, " n'en déplaise à MM. les pachas de l'Hôtel de Ville " , et les
citoyens qui briguaient le mandat populaire pouvaient exposer leurs titres.
-- " Allez-y donc ! " dit Dussardier.
Un homme en soutane, crépu, et de physionomie pétulante, avait déjà levé la
main. Il déclara, en bredouillant, s'appeler Ducretot, prêtre et agronome,
auteur d'un ouvrage intitulé Des engrais . On le renvoya vers un cercle
horticole.
Puis un patriote en blouse gravit la tribune. Celui-là était un plébéien, large
d'épaules, une grosse figure très douce et de longs cheveux noirs. Il parcourut
l'assemblée d'un regard presque voluptueux, se renversa la tête, et enfin,
écartant les bras :.
-- " Vous avez repoussé Ducretot, O mes frères ! et vous avez bien fait, mais ce
n'est pas par irréligion, car nous sommes tous religieux. "
Plusieurs écoutaient, la bouche ouverte, avec des airs de catéchumènes, des
poses extatiques.
-- " Ce n'est pas, non plus, parce qu'il est prêtre, car, nous aussi, nous
sommes prêtres ! L'ouvrier est prêtre, comme l'était le fondateur du socialisme,
notre Maître à tous, Jésus-Christ ! "
Le moment était venu d'inaugurer le règne de Dieu. L'Evangile conduisait tout
droit à 89 ! Après l'abolition de l'esclavage, l'abolition du prolétariat. On
avait eu l'âge de haine, allait commencer l'âge d'amour.
-- " Le christianisme est la clef de voûte et le fondement de l'édifice
nouveau... "
-- " Vous fichez-vous de nous ? " s'écria le placeur d'alcools. " Qu'est-ce qui
m'a donné un calotin pareil ! "
Cette interruption causa un grand scandale. Presque tous montèrent sur les
bancs, et, le poing tendu, vociféraient : " Athée ! aristocrate ! canaille ! "
pendant que la sonnette du président tintait sans discontinuer et que les cris :
" A l'ordre ! à l'ordre ! " redoublaient. Mais, intrépide, et soutenu d'ailleurs
par " trois cafés " pris avant de venir, il se débattait au milieu des autres.
-- " Comment, moi ! un aristocrate ? allons donc ! "
Admis enfin à s'expliquer, il déclara qu'on ne serait jamais tranquille avec les
prêtres, et, puisqu'on avait parlé tout à l'heure d'économies, c'en serait une
fameuse que de supprimer les églises, les saints ciboires, et finalement tous
les cultes.
Quelqu'un lui objecta qu'il allait loin.
-- " Oui ! je vais loin ! Mais, quand un vaisseau est surpris par la tempête. "
Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit :
-- " D'accord ! mais c'est démolir d'un seul coup, comme un maçon sans
discernement... "
-- " Vous insultez les maçons ! " hurla un citoyen couvert de plâtre ; et,
s'obstinant à croire qu'on l'avait provoqué, il vomit des injures, voulait se
battre, se cramponnait à son banc. Trois hommes ne furent pas de trop pour le
mettre dehors.
Cependant, l'ouvrier se tenait toujours à la tribune. Les deux secrétaires
l'avertirent d'en descendre. Il protesta contre le passe-droit qu'on lui
faisait.
-- " Vous ne m'empêcherez pas de crier : Amour éternel à notre chère France !
amour éternel aussi à la République ! "
-- " Citoyens ! " dit alors Compain, " citoyens ! "
Et, à force de répéter : " Citoyens " , ayant obtenu un peu de silence, il
appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareilles à des moignons, se porta
le corps en avant, et, clignant des yeux :
-- " Je crois qu'il faudrait donner une plus large extension à la tête de veau.
"
Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu.
-- " Oui ! la tête de veau ! "
Trois cents rires éclatèrent d'un seul coup. Le plafond trembla. Devant toutes
ces faces bouleversées par la joie, Compain se reculait. Il reprit d'un ton
furieux :
-- " Comment ! vous ne connaissez pas la tête de veau ? "
Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes. Quelques-uns même
tombaient par terre, sous les bancs. Compain, n'y tenant plus, se réfugia près
de Regimbart et il voulait l'entraîner.
-- " Non, je reste jusqu'au bout ! " dit le Citoyen.
Cette réponse détermina Frédéric ; et, comme il cherchait de droite et de gauche
ses amis pour le soutenir, il aperçut, devant lui, Pellerin à la tribune.
L'artiste le prit de haut avec la foule.
-- " Je voudrais savoir un peu où est le candidat de l'Art, dans tout cela ?
Moi, j'ai fait un tableau... "
-- " Nous n'avons que faire des tableaux ! " dit brusquement un homme maigre,
ayant des plaques rouges aux pommettes.
Pellerin se récria qu'on l'interrompait.
Mais l'autre, d'un ton tragique :
-- " Est-ce que le Gouvernement n'aurait pas dû déjà abolir, par un décret, la
prostitution et la misère ? "
Et, cette parole lui ayant livré tout de suite la faveur du peuple, il tonna
contre la corruption des grandes villes.
-- " Honte et infamie ! On devrait happer les bourgeois au sortir de la Maison
d'Or et leur cracher à la figure ! Au moins, si le Gouvernement ne favorisait
pas la débauche ! Mais les employés de l'octroi sont envers nos filles et nos
soeurs d'une indécence...
Une voix proféra de loin :
-- " C'est rigolo ! "
-- " A la porte ! "
-- " On tire de nous des contributions pour solder le libertinage ! Ainsi, les
forts appointements d'acteur... "
-- " A moi ! " s'écria Delmar.
Il bondit à la tribune, écarta tout le monde, prit sa pose ; et, déclarant qu'il
méprisait d'aussi plates accusations, s'étendit sur la mission civilisatrice du
comédien. Puisque le théâtre était le foyer de l'instruction nationale, il
votait pour la réforme du théâtre ; et, d'abord, plus de directions, plus de
privilèges !
-- " Oui ! d'aucune sorte ! "
Le jeu de l'acteur échauffait la multitude, et des motions subversives se
croisaient.
-- " Plus d'académies ! plus d'Institut ! "
-- " Plus de missions ! "
-- " Plus de baccalauréat ! "
-- " A bas les grades universitaires ! "
-- " Conservons-les " , dit Sénécal, " mais qu'ils soient conférés par le
suffrage universel, par le Peuple, seul vrai juge ! "
Le plus utile, d'ailleurs, n'était pas cela. Il fallait d'abord passer le niveau
sur la tête des riches ! Et il les représenta se gorgeant de crimes sous leurs
plafonds dorés, tandis que les pauvres, se tordant de faim dans leurs galetas,
cultivaient toutes les vertus. Les applaudissements devinrent si forts, qu'il
s'interrompit. Pendant quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête
renversée ; et comme se berçant sur cette colère qu'il soulevait.
Puis, il se remit à parler d'une façon dogmatique, en phrases impérieuses comme
des lois. L'Etat devait s'emparer de la Banque et des Assurances. Les héritages
seraient abolis. On établirait un fond social pour les travailleurs. Bien
d'autres mesures étaient bonnes dans l'avenir. Celles-là, pour le moment,
suffisaient ; et, revenant aux élections :
-- " Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs ! Quelqu'un se
présente-t-il ? "
Frédéric se leva. Il y eut un bourdonnement d'approbation causé par ses amis.
Mais Sénécal, prenant une figure à la Fouquier-Tinville, se mit à l'interroger
sur ses nom, prénoms, antécédents, vie et moeurs.
Frédéric lui répondait sommairement et se mordait les lèvres. Sénécal demanda si
quelqu'un voyait un empêchement à cette candidature.
-- " Non ! non ! "
Mais lui, il en voyait. Tous se penchèrent et tendirent les oreilles. Le citoyen
postulant n'avait pas livré une certaine somme promise pour une fondation
démocratique, un journal. De plus, le 22 février, bien que suffisamment averti,
il avait manqué au rendez-vous, place du Panthéon.
-- " Je jure qu'il était aux Tuileries ! " s'écria Dussardier.
-- " Pouvez-vous jurer l'avoir vu au Panthéon ? "
Dussardier baissa la tête ; Frédéric se taisait ; ses amis scandalisés le
regardaient avec inquiétude.
-- " Au moins " , reprit Sénécal, " connaissez-vous un patriote qui nous réponde
de vos principes ? "
-- " Moi ! " dit Dussardier.
-- " Oh ! cela ne suffit pas ! un autre ! "
Frédéric se tourna vers Pellerin. L'artiste lui répondit par une abondance de
gestes qui signifiait :
-- " Ah ! mon cher, ils m'ont repoussé ! Diable ! que voulez-vous ! "
Alors, Frédéric poussa du coude Regimbart.
-- " Oui ! c'est vrai ! il est temps ! j'y vais ! "
Et Regimbart enjamba l'estrade ; puis, montrant l'Espagnol qui l'avait suivi :
-- " Permettez-moi, citoyens, de vous présenter un patriote de Barcelone ! "
Le patriote fit un grand salut, roula comme un automate ses yeux d'argent, et,
la main sur le coeur :
-- " Ciudadanos ! mucho aprecio el honor que me dispensáis, y si grande es
vuestra bondad mayor es vuestro atención. "
-- " Je réclame la parole ! " cria Frédéric.
-- " Desde que se proclamó la constitución de Cadiz, ese pacto fondamental de
las libertades españolas, hasta la última revolución, nuestra patria cuenta
numerosos y heroicos mártires. "
Frédéric, encore une fois voulut se faire entendre :
-- " Mais citoyens !... "
L'Espagnol continuait :
-- " El martes próximo tendrá lugar en la iglesia de la Magdelena un servicio
fúnebre. " El martes proximo tendra lugar en la iglesia de la Magdalena un
servicio funebre.
-- " C'est absurde à la fin ! personne ne comprend ! "
Cette observation exaspéra la foule.
-- " A la porte ! à la porte ! "
-- " Qui ? moi ? " demanda Frédéric.
-- " Vous-même ! " dit majestueusement Sénécal.
-- " Sortez ! "
Il se leva pour sortir ; et la voix de l'Ibérien le poursuivait :
-- " Y todos los españoles desearían ver allíreunidas las deputaciones de los
clubs y de la milicia nacional. Una oración fúnebre en honor de la libertad
española y del mundo entero, serà pronunciada por un miembro del clero de Paris
en la sala Bonne-Nouvelle. Honor al pueblo francés, que llamaría yo el primero
pueblo del mundo, si no fuese ciudadano de otra nación "
-- " Aristo ! " glapit un voyou, en montrant le poing à Frédéric qui s'élançait
dans la cour, indigné.
Il se reprocha son dévouement, sans réfléchir que les accusations portées contre
lui étaient justes, après tout. Quelle fatale idée que cette candidature ! Mais
quels ânes, quels crétins ! Il se comparait à ces hommes, et soulageait avec
leur sottise la blessure de son orgueil.
Puis il éprouva le besoin de voir Rosanette. Après tant de laideurs et
d'emphase, sa gentille personne serait un délassement. Elle savait qu'il avait
dû, le soir, se présenter dans un club. Cependant, lorsqu'il entra, elle ne lui
fit pas même une question.
Elle se tenait près du feu, décousant la doublure d'une robe. Un pareil ouvrage
le surprit.
-- " Tiens ! qu'est-ce que tu fais ? "
-- " Tu le vois " , dit-elle sèchement. " Je raccommode mes hardes ! C'est ta
République. "
-- " Pourquoi ma République ? "
-- " C'est la mienne, peut-être ? "
Et elle se mit à lui reprocher tout ce qui se passait en France depuis deux
mois, l'accusant d'avoir fait la Révolution, d'être cause qu'on était ruiné, que
les gens riches abandonnaient Paris, et qu'elle mourrait plus tard à l'hôpital.
-- " Tu en parles à ton aise, toi, avec tes rentes ! Du reste, au train dont ça
va, tu ne les auras pas longtemps, tes rentes. "
-- " Cela se peut " , dit Frédéric, " les plus dévoués sont toujours méconnus ;
et, si l'on n'avait pour soi sa conscience, les brutes avec qui l'on se
compromet vous dégoûteraient de l'abnégation ! "
Rosanette le regarda, les cils rapprochés.
-- " Hein ? Quoi ? Quelle abnégation ? Monsieur n'a pas réussi, à ce qu'il
paraît ? Tant mieux ! ça t'apprendra à faire des dons patriotiques. Oh ! ne mens
pas ! Je sais que tu leur as donné trois cents francs, car elle se fait
entretenir, ta République ! Eh bien, amuse-toi avec elle, mon bonhomme ! "
Sous cette avalanche de sottises, Frédéric passait de son autre désappointement
à une déception plus lourde.
Il s'était retiré au fond de la chambre. Elle vint à lui.
-- " Voyons ! raisonne un peu ! Dans un pays comme dans une maison, il faut un
maître ; autrement, chacun fait danser l'anse du panier. D'abord, tout le monde
sait que Ledru-Rollin est couvert de dettes ! Quant à Lamartine, comment veux-tu
qu'un poète s'entende à la politique ? Ah ! tu as beau hocher la tête et te
croire plus d'esprit que les autres, c'est pourtant vrai ! Mais tu ergotes
toujours ; on ne peut pas placer un mot avec toi ! Voilà par exemple
Fournier-Fontaine, des magasins de Saint-Roch : sais-tu de combien il manque ?
De huit cent mille francs ! Et Gomer, l'emballeur d'en face, un autre
républicain celui- là, il cassait les pincettes sur la tête de sa femme, et il a
bu tant d'absinthe, qu'on va le mettre dans une maison de santé. C'est comme ça
qu'ils sont tous, les républicains ! Une République à vingt-cinq pour cent ! Ah
oui ! vante-toi ! "
Frédéric s'en alla. L'ineptie de cette fille, se dévoilant tout à coup dans un
langage populacier, le dégoûtait. Il se sentit même un peu redevenu patriote.
La mauvaise humeur de Rosanette ne fit que s'accroître. Mlle Vatnaz l'irritait
par son enthousiasme. Se croyant une mission, elle avait la rage de pérorer, de
catéchiser, et, plus forte que son amie dans ces matières, l'accablait
d'arguments.
Un jour, elle arriva tout indignée contre Hussonnet, qui venait de se permettre
des polissonneries, au club des femmes. Rosanette approuva cette conduite,
déclarant même qu'elle prendrait des habits d'homme pour aller " leur dire leur
fait, à toutes, et les fouetter " . Frédéric entrait au même moment.
-- " Tu m'accompagneras, n'est-ce pas ? "
Et, malgré sa présence, elles se chamaillèrent, l'une faisant la bourgeoise,
l'autre la philosophe.
Les femmes, selon Rosanette, étaient nées exclusivement pour l'amour ou pour
élever des enfants, pour tenir un ménage.
D'après Mlle Vatnaz, la femme devait avoir sa place dans l'Etat. Autrefois, les
Gauloises légiféraient, les Anglo-Saxonnes aussi, les épouses des Hurons
faisaient partie du Conseil. L'oeuvre civilisatrice était commune. Il fallait
toutes y concourir, et substituer enfin à l'égoïsme la fraternité, à
l'individualisme l'association, au morcellement la grande culture.
-- " Allons, bon ! tu te connais en culture, à présent !
-- " Pourquoi pas ? D'ailleurs, il s'agit de l'humanité, de son avenir ! "
-- " Mêle-toi du tien ! "
-- " ça me regarde ! "
Elles se fâchaient. Frédéric s'interposa. La Vatnaz s'échauffait, et arriva même
à soutenir le Communisme.
-- " Quelle bêtise ! " dit Rosanette. " Est-ce que jamais ça pourra se faire ? "
L'autre cita en preuve les Esséniens, les frères Moraves, les Jésuites du
Paraguay, la famille des Pingons, près de Thiers en Auvergne ; et, comme elle
gesticulait beaucoup, sa chaîne de montre se prit dans son paquet de breloques,
à un petit mouton d'or suspendu.
Tout à coup, Rosanette pâlit extraordinairement.
Mlle Vatnaz continuait à dégager son bibelot.
-- " Ne te donne pas tant de mal " , dit Rosanette " ; maintenant, je connais
tes opinions politiques. "
-- " Quoi ? " reprit la Vatnaz, devenue rouge comme une vierge.
-- " Oh ! oh ! tu me comprends ! "
Frédéric ne comprenait pas. Entre elles, évidemment, il était survenu quelque
chose de plus capital et de plus intime que le Socialisme.
-- " Et quand cela serait " , répliqua la Vatnaz, se redressant intrépidement.
-- " C'est un emprunt, ma chère, dette pour dette ! "
-- " Parbleu, je ne nie pas les miennes ! Pour quelques mille francs, belle
histoire ! J'emprunte au moins ; je ne vole personne ! "
Mademoiselle Vatnaz s'efforça de rire.
-- " Oh ! j'en mettrais ma main au feu. "
-- " Prends garde ! Elle est assez sèche pour brûler. "
La vieille fille lui présenta sa main droite, et, la gardant levée juste en face
d'elle :
-- " Mais il y a de tes amis qui la trouvent à leur convenance ! "
-- " Des Andalous, alors ? comme castagnettes ! "
-- " Gueuse ! "
La Maréchale fit un grand salut :
-- " On n'est pas plus ravissante ! "
Mlle Vatnaz ne répondit rien. Des gouttes de sueur parurent à ses tempes. Ses
yeux se fixaient sur le tapis.
Elle haletait. Enfin, elle gagna la porte, et, la faisant claquer vigoureusement
:
-- " Bonsoir ! Vous aurez de mes nouvelles ! "
-- " A l'avantage ! " dit Rosanette.
Sa contrainte l'avait brisée. Elle tomba sur le divan, toute tremblante,
balbutiant des injures, versant des larmes. Etait-ce cette menace de la Vatnaz
qui la tourmentait ? Eh non ! elle s'en moquait bien ! A tout compter, l'autre
lui devait de l'argent, peut-être ? C'était le mouton d'or, un cadeau ; et, au
milieu de ses pleurs, le nom de Delmar lui échappa. Donc, elle aimait le cabotin
!
-- " Alors, pourquoi m'a-t-elle pris ? " se demanda Frédéric. " D'où vient qu'il
est revenu ? Qui la force à me garder ? Quel est le sens de tout cela ? "
Les petits sanglots de Rosanette continuaient. Elle était toujours au bord du
divan, étendue de côté, la joue droite sur ses deux mains, -- et semblait un
être si délicat, inconscient et endolori, qu'il se rapprocha d'elle, et la baisa
au front, doucement.
Alors, elle lui fit des assurances de tendresse ; le Prince venait de partir,
ils seraient libres. Mais elle se trouvait pour le moment... gênée. " Tu l'as vu
toi-même l'autre jour, quand j'utilisais mes vieilles doublures. " Plus
d'équipages à présent ! Et ce n'était pas tout; le tapissier menaçait de
reprendre les meubles de la chambre et du grand salon. Elle ne savait que faire.
Frédéric eut envie de répondre : " Ne t'inquiète pas ! je payerai ! " Mais la
dame pouvait mentir. L'expérience l'avait instruit. Il se borna simplement à des
consolations.
Les craintes de Rosanette n'étaient pas vaines ; il fallut rendre les meubles et
quitter le bel appartement de la rue Drouot. Elle en prit un autre, sur le
boulevard Poissonnière, au quatrième. Les curiosités de son ancien boudoir
furent suffisantes pour donner aux trois pièces un air coquet. On eut des stores
chinois, une tente sur la terrasse, dans le salon un tapis de hasard encore tout
neuf, avec des poufs de soie rose. Frédéric avait contribué largement à ces
acquisitions ; il éprouvait la joie d'un nouveau marié qui possède enfin une
maison à lui, une femme à lui ; et, se plaisant là beaucoup, il venait y coucher
presque tous les soirs.
Un matin, comme il sortait de l'antichambre, il aperçut au troisième étage, dans
l'escalier, le shako d'un garde national qui montait. Où allait- il donc ?
Frédéric attendit. L'homme montait toujours, la tête un peu baissée. Il leva les
yeux. C'était le sieur Arnoux. La situation était claire. Ils rougirent en même
temps, saisis par le même embarras.
Arnoux, le premier, trouva moyen d'en sortir.
-- " Elle va mieux, n'est-il pas vrai ? " comme si, Rosanette étant malade, il
se fût présenté pour avoir de ses nouvelles.
Frédéric profita de cette ouverture.
-- " Oui, certainement ! Sa bonne me l'a dit, du moins " , voulant faire
entendre qu'on ne l'avait pas reçu.
Puis ils restèrent face à face, irrésolus l'un et l'autre, et s'observant.
C'était à qui des deux ne s'en irait pas. Arnoux, encore une fois, trancha la
question.
-- " Ah ! bah ! je reviendrai plus tard ! Où vouliez-vous aller ? Je vous
accompagne ! "
Et, quand ils furent dans la rue, il causa aussi naturellement que d'habitude.
Sans doute, il n'avait point le caractère jaloux, ou bien il était trop bonhomme
pour se fâcher.
D'ailleurs, la patrie le préoccupait. Maintenant il ne quittait plus l'uniforme.
Le 29 mars, il avait défendu les bureaux de la Presse. Quand on envahit la
Chambre, il se signala par son courage, et il fut du banquet offert à la garde
nationale d'Amiens.
Hussonnet, toujours de service avec lui, profitait, plus que personne, de sa
gourde et de ses cigares ; mais, irrévérencieux par nature, il se plaisait à le
contredire, dénigrant le style peu correct des décrets, les conférences du
Luxembourg, les vésuviennes, les tyroliens, tout, jusqu'au char de
l'Agriculture, traîné par des chevaux à la place de boeufs et escorté de jeunes
filles laides. Arnoux, au contraire, défendait le Pouvoir et rêvait la fusion
des partis. Cependant, ses affaires prenaient une tournure mauvaise. Il s'en
inquiétait médiocrement.
Les relations de Frédéric et de la Maréchale ne l'avaient point attristé ; car
cette découverte l'autorisa (dans sa conscience) à supprimer la pension qu'il
lui refaisait depuis le départ du Prince. Il allégua l'embarras des
circonstances, gémit beaucoup, et Rosanette fut généreuse. Alors M. Arnoux se
considéra comme l'amant de coeur, -- ce qui le rehaussait dans son estime, et le
rajeunit. Ne doutant pas que Frédéric ne payât la Maréchale, il s'imaginait "
faire une bonne farce " , arriva même à s'en cacher, et lui laissait le champ
libre quand ils se rencontraient.
Ce partage blessait Frédéric ; et les politesses de son rival lui semblaient une
gouaillerie trop prolongée. Mais, en se fâchant, il se fût ôté toute chance d'un
retour vers l'autre, et puis c'était le seul moyen d'en entendre parler. Le
marchand de faïences, suivant son usage, ou, par malice peut- être, la rappelait
volontiers dans sa conversation, et lui demandait même pourquoi il ne venait
plus la voir.
Frédéric, ayant épuisé tous les prétextes, assura qu'il avait été chez madame
Arnoux plusieurs fois, inutilement. Arnoux en demeura convaincu, car souvent il
s'extasiait devant elle sur l'absence de leur ami ; et toujours elle répondait
avoir manqué sa visite ; de sorte que ces deux mensonges, au lieu de se couper,
se corroboraient.
La douceur du jeune homme et la joie de l'avoir pour dupe faisaient qu'Arnoux le
chérissait davantage. Il poussait la familiarité jusqu'aux dernières bornes, non
par dédain, mais par confiance. Un jour, il lui écrivit qu'une affaire urgente
l'attirait pour vingt-quatre heures en province ; il le priait de monter la
garde à sa place. Frédéric n'osa le refuser, et se rendit au poste du Carrousel.
Il eut à subir la société des gardes nationaux ! et, sauf un épurateur, homme
facétieux qui buvait d'une manière exorbitante, tous lui parurent plus bêtes que
leur giberne. L'entretien capital fut sur le remplacement des buffleteries par
le ceinturon. D'autres s'emportaient contre les ateliers nationaux. On disait :
" Où allons-nous ? " Celui qui avait reçu l'apostrophe répondait en ouvrant les
yeux, comme au bord d'un abîme : " Où allons-nous ? " Alors un plus hardi
s'écriait : " Ça ne peut pas durer ! il faut en finir ! " Et, les mêmes discours
se répétant jusqu'au soir, Frédéric s'ennuya mortellement.
Sa surprise fut grande, quand, à onze heures, il vit paraître Arnoux, lequel,
tout de suite, dit qu'il accourait pour le libérer, son affaire étant finie.
Il n'avait pas eu d'affaire. C'était une invention pour passer vingt-quatre
heures, seul, avec Rosanette. Mais le brave Arnoux avait trop présumé de
lui-même, si bien que, dans sa lassitude, un remords l'avait pris. Il venait
faire des remerciements à Frédéric et lui offrir à souper.
-- " Mille grâces ! je n'ai pas faim ! je ne demande que mon lit ! "
-- " Raison de plus pour déjeuner ensemble, tantôt ! "
Quel mollasse vous êtes ! On ne rentre pas chez soi maintenant ! Il est trop
tard ! Ce serait dangereux ! "
Frédéric, encore une fois, céda. Arnoux, qu'on ne s'attendait pas à voir, fut
choyé de ses frères d'armes, principalement de l'épurateur. Tous l'aimaient ; et
il était si bon garçon, qu'il regretta la présence d'Hussonnet. Mais il avait
besoin de fermer l'oeil une minute, pas davantage.
-- " Mettez-vous près de moi " , dit-il à Frédéric, tout en s'allongeant sur le
lit de camp, sans ôter ses buffleteries.
Par peur d'une alerte, en dépit du règlement, il garda même son fusil ; puis
balbutia quelques mots : " Ma chérie ! mon petit ange ! " et ne tarda pas à
s'endormir.
Ceux qui parlaient se turent ; et peu à peu il se fit dans le poste un grand
silence. Frédéric, tourmenté par les puces, regardait autour de lui. La
muraille, peinte en jaune, avait à moitié de sa hauteur une longue planche où
les sacs formaient une suite de petites bosses, tandis qu'au- dessous, les
fusils couleur de plomb étaient dressés les uns près des autres ; et il
s'élevait des ronflements, produits par les gardes nationaux, dont les ventres
se dessinaient d'une manière confuse, dans l'ombre. Une bouteille vide et des
assiettes couvraient le poêle. Trois chaises de paille entouraient la table, où
s'étalait un jeu de cartes. Un tambour, au milieu du banc, laissait pendre sa
bricole. Le vent chaud arrivant par la porte, faisait fumer le quinquet. Arnoux
dormait les deux bras ouverts ; et comme son fusil était posé la crosse en bas
un peu obliquement, la gueule du canon lui arrivait sous l'aisselle. Frédéric le
remarqua et fut effrayé.
-- " Mais non ! j'ai tort ! il n'y a rien à craindre ! S'il mourait cependant...
"
Et, tout de suite, des tableaux à n'en plus finir se déroulèrent. Il s'aperçut
avec Elle, la nuit, dans une chaise de poste ; puis, au bord d'un fleuve par un
soir d'été, et sous le reflet d'une lampe, chez eux, dans leur maison. Il
s'arrêtait même à des calculs de ménage, des dispositions domestiques,
contemplant, palpant déjà son bonheur ; -- et, pour le réaliser, il aurait fallu
seulement que le chien du fusil se levât ! On pouvait le pousser du bout de
l'orteil ; le coup partirait, ce serait un hasard, rien de plus !
Frédéric s'étendit sur cette idée, comme un dramaturge qui compose. Tout à coup,
il lui sembla qu'elle n'était pas loin de se résoudre en action, et qu'il allait
y contribuer, qu'il en avait envie ; alors, une grande peur le saisit. Au milieu
de cette angoisse, il éprouvait un plaisir, et s'y enfonçait de plus en plus,
sentant avec effroi ses scrupules disparaître ; dans la fureur de sa rêverie, le
reste du monde s'effaçait ; et il n'avait conscience de lui-même que par un
intolérable serrement à la poitrine.
-- " Prenons-nous le vin blanc ? " dit l'épurateur qui s'éveillait.
Arnoux sauta par terre ; et, le vin blanc étant pris, voulut monter la faction
de Frédéric.
Puis il l'emmena déjeuner rue de Chartres, chez Parly ; et, comme il avait
besoin de se refaire, il se commanda deux plats de viande, un homard, une
omelette au rhum, une salade, etc., le tout arrosé d'un Sauterne 1819, avec un
romanée 42, sans compter le champagne au dessert, et les liqueurs.
Frédéric ne le contraria nullement. Il était gêné, comme si l'autre avait pu
découvrir, sur son visage, les traces de sa pensée.
Les deux coudes au bord de la table, et penché très bas, Arnoux, en le fatiguant
de son regard, lui confiait ses imaginations.
Il avait envie de prendre à ferme tous les remblais de la ligne du Nord pour y
semer des pommes de terre, ou bien d'organiser sur les boulevards une cavalcade
monstre, où les " célébrités de l'époque " figureraient. Il louerait toutes les
fenêtres, ce qui, à raison de trois francs, en moyenne, produirait un joli
bénéfice. Bref, il rêvait un grand coup de fortune par un accaparement. Il était
moral, cependant, blâmait les excès, l'inconduite, parlait de son " pauvre père
" , et, tous les soirs, disait-il, faisait son examen de conscience, avant
d'offrir son âme à Dieu.
-- " Un peu de curaçao, hein ? "
-- " Comme vous voudrez. "
Quant à la République, les choses s'arrangeraient ; enfin, il se trouvait
l'homme le plus heureux de la terre ; et, s'oubliant, il vanta les qualités de
Rosanette, la compara même à sa femme. C'était bien autre chose ! On n'imaginait
pas d'aussi belles cuisses.
-- " A votre santé ! "
Frédéric trinqua. Il avait, par complaisance, un peu trop bu ; d'ailleurs, le
grand soleil l'éblouissait ; et, quand ils remontèrent ensemble la rue Vivienne,
leurs épaulettes se touchaient fraternellement.
Rentré chez lui, Frédéric dormit jusqu'à sept heures. Ensuite, il s'en alla chez
la Maréchale. Elle était sortie avec quelqu'un. Avec Arnoux, peut- être ? Ne
sachant que faire, il continua sa promenade sur le boulevard, mais ne put
dépasser la porte Saint-Martin, tant il y avait de monde.
La misère abandonnait à eux-mêmes un nombre considérable d'ouvriers ; et ils
venaient là, tous les soirs, se passer en revue sans doute, et attendre un
signal. Malgré la loi contre les attroupements, ces clubs du désespoir
augmentaient d'une manière effrayante ; et beaucoup de bourgeois s'y rendaient
quotidiennement, par bravade, par mode.
Tout à coup, Frédéric aperçut, à trois pas de distance, M. Dambreuse avec
Martinon ; il tourna la tête, car, M. Dambreuse s'étant fait nommer
représentant, il lui gardait rancune. Mais le capitaliste l'arrêta.
-- " Un mot, cher monsieur ! J'ai des explications à vous fournir. "
-- " Je n'en demande pas. "
-- " De grâce ! écoutez-moi. "
Ce n'était nullement sa faute. On l'avait prié, contraint en quelque sorte.
Martinon, tout de suite, appuya ses paroles : des Nogentais en députation
s'étaient présentés chez lui.
-- " D'ailleurs, j'ai cru être libre, du moment... "
Une poussée de monde sur le trottoir força M. Dambreuse à s'écarter. Une minute
après, il reparut, en disant à Martinon :
-- " C'est un vrai service, cela ! Vous n'aurez pas à vous repentir... "
Tous les trois s'adossèrent contre une boutique, afin de causer plus à l'aise.
On criait de temps en temps : " Vive Napoléon ! vive Barbès ! à bas Marie ! " La
foule innombrable parlait très haut ; -- et toutes ces voix, répercutées par les
maisons, faisaient comme le bruit continuel des vagues dans un port. A de
certains moments, elles se taisaient ; alors, la Marseillaise s'élevait. Sous
les portes cochères, des hommes d'allures mystérieuses proposaient des cannes à
dard. Quelquefois, deux individus, passant l'un devant l'autre, clignaient de
l'oeil, et s'éloignaient prestement. Des groupes de badauds occupaient les
trottoirs ; une multitude compacte s'agitait sur le pavé. Des bandes entières
d'agents de police, sortant des ruelles, y disparaissaient à peine entrés. De
petits drapeaux rouges, çà et là, semblaient des flammes ; les cochers, du haut
de leur siège, faisaient de grands gestes, puis s'en retournaient. C'était un
mouvement, un spectacle des plus drôles.
-- " Comme tout cela " , dit Martinon, " aurait amusé Mlle Cécile ! "
-- " Ma femme, vous savez bien, n'aime pas que ma nièce vienne avec nous " ,
reprit en souriant M. Dambreuse.
On ne l'aurait pas reconnu. Depuis trois mois il criait : " Vive la République !
" et même il avait voté le bannissement des d'Orléans. Mais les concessions
devaient finir. Il se montrait furieux jusqu'à porter un casse-tête dans sa
poche.
Martinon, aussi, en avait un. La magistrature n'étant plus inamovible, il
s'était retiré du Parquet, si bien qu'il dépassait en violence M. Dambreuse.
Le banquier haïssait particulièrement Lamartine (pour avoir soutenu
Ledru-Rollin), et avec lui Pierre Leroux, Proudhon, Considérant, Lamennais, tous
les cerveaux brûlés, tous les socialistes.
-- " Car enfin, que veulent-ils ? On a supprimé l'octroi sur la viande et la
contrainte par corps ; maintenant, on étudie le projet d'une banque hypothécaire
; l'autre jour, c'était une banque nationale ! et voilà cinq millions au budget
pour les ouvriers ! Mais heureusement c'est fini, grâce à M. de Falloux ! Bon
voyage ! qu'ils s'en aillent ! "
En effet, ne sachant comment nourrir les cent trente mille hommes des ateliers
nationaux, le ministre des Travaux publics avait, ce jour-là même, signé un
arrêté qui invitait tous les citoyens entre dix-huit et vingt ans à prendre du
service comme soldats, ou bien à partir vers les provinces, pour y remuer la
terre.
Cette alternative les indigna, persuadés qu'on voulait détruire la République.
L'existence loin de la Capitale les affligeait comme un exil ; ils se voyaient
mourants par les fièvres, dans des régions farouches. Pour beaucoup, d'ailleurs,
accoutumés à des travaux délicats, l'agriculture semblait un avilissement ;
c'était un leurre enfin, une dérision, le déni formel de toutes les promesses.
S'ils résistaient, on emploierait la force ; ils n'en doutaient pas et se
disposaient à la prévenir.
Vers neuf heures, les attroupements formés à la Bastille et au Châtelet
refluèrent sur le boulevard. De la porte Saint-Denis à la porte Saint- Martin,
cela ne faisait plus qu'un grouillement énorme, une seule masse d'un bleu
sombre, presque noir. Les hommes que l'on entrevoyait avaient tous les prunelles
ardentes, le teint pâle, des figures amaigries par la faim, exaltées par
l'injustice. Cependant, des nuages s'amoncelaient ; le ciel orageux chauffant
l'électricité de la multitude, elle tourbillonnait sur elle-même, indécise, avec
un large balancement de houle ; et l'on sentait dans ses profondeurs une force
incalculable, et comme l'énergie d'un élément. Puis tous se mirent à chanter : "
Des lampions ! des lampions ! "
Plusieurs fenêtres ne s'éclairaient pas ; des cailloux furent lancés dans leurs
carreaux. M. Dambreuse jugea prudent de s'en aller. Les deux jeunes gens le
reconduisirent.
Il prévoyait de grands désastres. Le peuple, encore une fois, pouvait envahir la
Chambre ; et, à ce propos, il raconta comment il serait mort le 15 mai, sans le
dévouement d'un garde national.
-- " Mais c'est votre ami, j'oubliais ! votre ami, le fabricant de faïences,
Jacques Arnoux ! "
-- Les gens de l'émeute l'étouffaient ; ce brave citoyen l'avait pris dans ses
bras et déposé à l'écart. Aussi, depuis lors, une sorte de liaison s'était
faite.
-- " Il faudra un de ces jours dîner ensemble, et, puisque vous le voyez
souvent, assurez-le que je l'aime beaucoup. C'est un excellent homme, calomnié,
selon moi ; et il a de l'esprit, le mâtin ! Mes compliments encore une fois !
bien le bonsoir !... "
Frédéric, après avoir quitté M. Dambreuse, retourna chez la Maréchale ; et, d'un
air très sombre, dit qu'elle devait opter entre lui et Arnoux. Elle répondit
avec douceur qu'elle ne comprenait goutte à des " ragots pareils " , n'aimait
pas Arnoux, n'y tenait aucunement. Frédéric avait soif d'abandonner Paris. Elle
ne repoussa pas cette fantaisie, et ils partirent pour Fontainebleau dès le
lendemain.
L'hôtel où ils logèrent se distinguait des autres par un jet d'eau clapotant au
milieu de sa cour. Les portes des chambres s'ouvraient sur un corridor, comme
dans les monastères. Celle qu'on leur donna était grande, fournie de bons
meubles, tendue d'indienne, et silencieuse, vu la rareté des voyageurs. Le long
des maisons, des bourgeois inoccupés passaient ; puis, sous leurs fenêtres,
quand le jour tomba, des enfants dans la rue firent une partie de barres ; -- et
cette tranquillité, succédant pour eux au tumulte de Paris, leur causait une
surprise, un apaisement.
Le matin de bonne heure, ils allèrent visiter le château. Comme ils entraient
par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière, avec les cinq pavillons à
toits aigus et son escalier en fer à cheval se déployant au fond de la cour, que
bordent de droite et de gauche deux corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur
les pavés se mêlent de loin au ton fauve des briques ; et l'ensemble du palais,
couleur de rouille comme une vieille armure, avait quelque chose de royalement
impassible, une sorte de grandeur militaire et triste.
Enfin, un domestique, portant un trousseau de clefs, parut. Il leur montra
d'abord les appartements des reines, l'oratoire du Pape, la galerie de François
1er, la petite table d'acajou sur laquelle l'Empereur signa son abdication, et,
dans une des pièces qui divisaient l'ancienne galerie des Cerfs, l'endroit où
Christine fit assassiner Monaldeschi. Rosanette écouta cette histoire
attentivement ; puis, se tournant vers Frédéric :
-- " C'était par jalousie, sans doute ? Prends garde à toi ! "
Ensuite, ils traversèrent la salle du Conseil, la salle des Gardes, la salle du
Trône, le salon de Louis XIII. Les hautes croisées, sans rideaux, épanchaient
une lumière blanche ; de la poussière ternissait légèrement les poignées des
espagnolettes, le pied de cuivre des consoles ; des nappes de grosse toile
cachaient partout les fauteuils ; on voyait au- dessus des portes des chasses
Louis XV, et çà et là des tapisseries représentant les dieux de l'Olympe, Psyché
ou les batailles d'Alexandre.
Quand elle passait devant les glaces, Rosanette s'arrêtait une minute pour
lisser ses bandeaux.
Après la cour du donjon et la chapelle Saint-Saturnin, ils arrivèrent dans la
salle des Fêtes.
Ils furent éblouis par la splendeur du plafond, divisé en compartiments
octogones, rehaussé d'or et d'argent, plus ciselé qu'un bijou, et par
l'abondance des peintures qui couvrent les murailles depuis la gigantesque
cheminée, où des croissants et des carquois entourent les armes de France,
jusqu'à la tribune pour les musiciens, construite à l'autre bout, dans la
largeur de la salle. Les dix fenêtres en arcades étaient grandes ouvertes ; le
soleil faisait briller les peintures, le ciel bleu continuait indéfiniment
l'outremer des cintres ; et, du fond des bois, dont les cimes vaporeuses
emplissaient l'horizon, il semblait venir un écho des hallalis poussés dans les
trompes d'ivoire, et des ballets mythologiques, assemblant sous le feuillage des
princesses et des seigneurs travestis en nymphes et en sylvains, -- époque de
science ingénue, de passions violentes et d'art somptueux, quand l'idéal était
d'emporter le monde dans un rêve des Hespérides, et que les maîtresses des rois
se confondaient avec les astres. La plus belle de ces fameuses s'était fait
peindre, à droite, sous la figure de Diane Chasseresse, et même en Diane
Infernale, sans doute pour marquer sa puissance jusque par-delà le tombeau. Tous
ces symboles confirment sa gloire ; et il reste là quelque chose d'elle, une
voix indistincte, un rayonnement qui se prolonge.
Frédéric fut pris par une concupiscence rétrospective et inexprimable. Afin de
distraire son désir, il se mit à considérer tendrement Rosanette, en lui
demandant si elle n'aurait pas voulu être cette femme.
-- " Quelle femme ? "
-- " Diane de Poitiers ! "
Il répéta :
-- " Diane de Poitiers, la maîtresse d'Henri II. "
Elle fit un petit : " Ah ! " Ce fut tout.
Son mutisme prouvait clairement qu'elle ne savait rien, ne comprenait pas, si
bien que par complaisance il lui dit :
-- " Tu t'ennuies peut-être ? "
-- " Non, non, au contraire ! "
Et, le menton levé, tout en promenant à l'entour un regard des plus vagues,
Rosanette lâcha ce mot :
-- " Ça rappelle des souvenirs ! "
Cependant, on apercevait sur sa mine un effort, une intention de respect ; et,
comme cet air sérieux la rendait plus jolie, Frédéric l'excusa.
L'étang des carpes la divertit davantage. Pendant un quart d'heure, elle jeta
des morceaux de pain dans l'eau, pour voir les poissons bondir.
Frédéric s'était assis près d'elle, sous les tilleuls. Il songeait à tous les
personnages qui avaient hanté ces murs, Charles-Quint, les Valois, Henri IV,
Pierre le Grand, Jean-Jacques Rousseau et " les belles pleureuses des premières
loges " , Voltaire, Napoléon, Pie VII, Louis-Philippe ; il se sentait environné,
coudoyé par ces morts tumultueux ; une telle confusion d'images l'étourdissait,
bien qu'il y trouvât du charme pourtant.
Enfin ils descendirent dans le parterre.
C'est un vaste rectangle, laissant voir d'un seul coup d'oeil ses larges allées
jaunes, ses carrés de gazon, ses rubans de buis, ses ifs en pyramide, ses
verdures basses et ses étroites plates-bandes, où des fleurs clairsemées font
des taches sur la terre grise. Au bout du jardin, un parc se déploie, traversé
dans toute son étendue par un long canal.
Les résidences royales ont en elles une mélancolie particulière, qui tient sans
doute à leurs dimensions trop considérables pour le petit nombre de leurs hôtes,
au silence qu'on est surpris d'y trouver après tant de fanfares, à leur luxe
immobile prouvant par sa vieillesse la fugacité des dynasties, l'éternelle
misère de tout ; -- et cette exhalaison des siècles, engourdissante et funèbre
comme un parfum de momie, se fait sentir même aux têtes naïves. Rosanette
bâillait démesurément. Ils s'en retournèrent à l'hôtel.
Après leur déjeuner, on leur amena une voiture découverte. Ils sortirent de
Fontainebleau par un large rond-point, puis montèrent au pas une route
sablonneuse dans un bois de petits pins. Les arbres devinrent plus grands ; et
le cocher, de temps à autre, disait : " Voici les Frères-Siamois, le Pharamond,
le Bouquet-du-Roi... " , n'oubliant aucun des sites célèbres, parfois même
s'arrêtant pour les faire admirer.
Ils entrèrent dans la futaie de Franchard. La voiture glissait comme un traîneau
sur le gazon ; des pigeons qu'on ne voyait pas roucoulaient ; tout à coup, un
garçon de café parut ; et ils descendirent devant la barrière d'un jardin où il
y avait des tables rondes. Puis, laissant à gauche les murailles d'une abbaye en
ruines, ils marchèrent sur de grosses roches, et atteignirent bientôt le fond de
la gorge.
Elle est couverte, d'un côté, par un entremêlement de grès et de genévriers,
tandis que, de l'autre, le terrain presque nu s'incline vers le creux du vallon,
où, dans la couleur des bruyères, un sentier fait une ligne pâle ; et on
aperçoit tout au loin un sommet en cône aplati, avec la tour d'un télégraphe par
derrière.
Une demi-heure après, ils mirent pied à terre encore une fois pour gravir les
hauteurs d'Aspremont.
Le chemin fait des zigzags entre les pins trapus, sous des rochers à profils
anguleux ; tout ce coin de la forêt a quelque chose d'étouffé, d'un peu sauvage
et de recueilli. On pense aux ermites, compagnons des grands cerfs portant une
croix de feu entre leurs cornes, et qui recevaient avec de paternels sourires
les bons rois de France, agenouillés devant leur grotte. Une odeur résineuse
emplissait l'air chaud, des racines à ras du sol s'entrecroisaient comme des
veines. Rosanette trébuchait dessus, était désespérée, avait envie de pleurer.
Mais, tout au haut, la joie lui revint, en trouvant sous un toit de branchages
une manière de cabaret, où l'on vend des bois sculptés. Elle but une bouteille
de limonade, s'acheta un bâton de houx ; et, sans donner un coup d'oeil au
paysage que l'on découvre du plateau, elle entra dans la Caverne-des-Brigands,
précédée d'un gamin portant une torche.
Leur voiture les attendait dans le Bas-Bréau.
Un peintre en blouse bleue travaillait au pied d'un chêne, avec sa boîte à
couleurs sur les genoux. Il leva la tête et les regarda passer.
Au milieu de la côte de Chailly, un nuage, crevant tout à coup, leur fit
rabattre la capote. Presque aussitôt la pluie s'arrêta ; et les pavés des rues
brillaient sous le soleil quand ils rentrèrent dans la ville.
Des voyageurs, arrivés nouvellement, leur apprirent qu'une bataille épouvantable
ensanglantait Paris. Rosanette et son amant n'en furent pas surpris. Puis tout
le monde s'en alla, l'hôtel redevint paisible, le gaz s'éteignit, et ils
s'endormirent au murmure du jet d'eau dans la cour.
Le lendemain, ils allèrent voir la Gorge-au-Loup, la Mare-aux-Fées, le
Long-Rocher, la Marlotte ; le surlendemain, ils recommencèrent au hasard, comme
leur cocher voulait, sans demander où ils étaient, et souvent même négligeant
les sites fameux.
Ils se trouvaient si bien dans leur vieux landau, bas comme un sofa et couvert
d'une toile à raies déteintes ! Les fossés pleins de broussailles filaient sous
leurs yeux, avec un mouvement doux et continu. Des rayons blancs traversaient
comme des flèches les hautes fougères ; quelquefois, un chemin, qui ne servait
plus, se présentait devant eux, en ligne droite ; et des herbes s'y dressaient
çà et là, mollement. Au centre des carrefours, une croix étendait ses quatre
bras ; ailleurs, des poteaux se penchaient comme des arbres morts, et de petits
sentiers courbes, en se perdant sous les feuilles, donnaient envie de les suivre
; au même moment, le cheval tournait, ils y entraient, on enfonçait dans la boue
; plus loin, de la mousse avait poussé au bord des ornières profondes.
Ils se croyaient loin des autres, bien seuls. Mais tout à coup passait un
garde-chasse avec son fusil, ou une bande de femmes en haillons, traînant sur
leur dos de longues bourrées.
Quand la voiture s'arrêtait, il se faisait un silence universel ; seulement, on
entendait le souffle du cheval dans les brancards, avec un cri d'oiseau très
faible, répété.
La lumière, à de certaines places éclairant la lisière du bois, laissait les
fonds dans l'ombre ; ou bien, atténuée sur les premiers plans par une sorte de
crépuscule, elle étalait dans les lointains des vapeurs violettes, une clarté
blanche. Au milieu du jour, le soleil, tombant d'aplomb sur les larges verdures,
les éclaboussait, suspendait des gouttes argentines à la pointe des branches,
rayait le gazon de traînées d'émeraudes, jetait des taches d'or sur les couches
de feuilles mortes ; en se renversant la tête, on apercevait le ciel, entre les
cimes des arbres. Quelques-uns, d'une altitude démesurée, avaient des airs de
patriarches et d'empereurs, ou, se touchant par le bout, formaient avec leurs
longs fûts comme des arcs de triomphe ; d'autres, poussés dès le bas
obliquement, semblaient des colonnes près de tomber.
Cette foule de grosses lignes verticales s'entrouvrait. Alors, d'énormes flots
verts se déroulaient en bosselages inégaux jusqu'à la surface des vallées où
s'avançait la croupe d'autres collines dominant des plaines blondes, qui
finissaient par se perdre dans une pâleur indécise.
Debout, l'un près de l'autre, sur quelque éminence du terrain, ils sentaient,
tout en humant le vent, leur entrer dans l'âme comme l'orgueil d'une vie plus
libre, avec une surabondance de forces, une joie sans cause.
La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres, à l'écorce
blanche et lisse, entremêlaient leurs couronnes ; des frênes courbaient
mollement leurs glauques ramures ; dans les cépées de charmes, des houx pareils
à du bronze se hérissaient ; puis venait une file de minces bouleaux, inclinés
dans des attitudes élégiaques ; et les pins, symétriques comme des tuyaux
d'orgue, en se balançant continuellement, semblaient chanter. Il y avait des
chênes rugueux, énormes, qui se convulsaient, s'étiraient du sol, s'étreignaient
les uns les autres, et, fermes sur leurs troncs, pareils à des torses, se
lançaient avec leurs bras nus des appels de désespoir, des menaces furibondes,
comme un groupe de Titans immobilisés dans leur colère. Quelque chose de plus
lourd, une langueur fiévreuse planait au-dessus des mares, découpant la nappe de
leurs eaux entre des buissons d'épines ; les lichens, de leur berge, où les
loups viennent boire, sont couleur de soufre, brûlés comme par le pas des
sorcières, et le coassement ininterrompu des grenouilles répond au cri des
corneilles qui tournoient. Ensuite, ils traversaient des clairières monotones,
plantées d'un baliveau çà et là.
Un bruit de fer, des coups drus et nombreux sonnaient : c'était, au flanc d'une
colline, une compagnie de carriers battant les roches. Elles se multipliaient de
plus en plus, et finissaient par emplir tout le paysage, cubiques comme des
maisons, plates comme des dalles, s'étayant, se surplombant, se confondant,
telles que les ruines méconnaissables et monstrueuses de quelque cité disparue.
Mais la furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des volcans, à des déluges,
aux grands cataclysmes ignorés. Frédéric disait qu'elles étaient là depuis le
commencement du monde et resteraient ainsi jusqu'à la fin ; Rosanette détournait
la tête, en affirmant que " ça la rendrait folle " , et s'en allait cueillir des
bruyères. Leurs petites fleurs violettes, tassées les unes près des autres,
formaient des plaques inégales, et la terre qui s'écroulait de dessous mettait
comme des franges noires au bord des sables pailletés de mica.
Ils arrivèrent un jour à mi-hauteur d'une colline tout en sable. Sa surface,
vierge de pas, était rayée en ondulations symétriques ; çà et là, telles que des
promontoires sur le lit desséché d'un océan, se levaient des roches ayant de
vagues formes d'animaux, tortues avançant la tête, phoques qui rampent,
hippopotames et ours. Personne. Aucun bruit. Les sables, frappés par le soleil,
éblouissaient; -- et tout à coup, dans cette vibration de la lumière, les bêtes
parurent remuer. Ils s'en retournèrent vite, fuyant le vertige, presque
effrayés.
Le sérieux de la forêt les gagnait ; et ils avaient des heures de silence où, se
laissant aller au bercement des ressorts, ils demeuraient comme engourdis dans
une ivresse tranquille. Le bras sous la taille, il l'écoutait parler pendant que
les oiseaux gazouillaient, observait presque du même coup d'oeil les raisins
noirs de sa capote et les baies des genévriers, les draperies de son voile, les
volutes des nuages ; et, quand il se penchait vers elle, la fraîcheur de sa peau
se mêlait au grand parfum des bois. Ils s'amusaient de tout ; ils se montraient,
comme une curiosité, des fils de la Vierge suspendus aux buissons, des trous
pleins d'eau au milieu des pierres, un écureuil sur les branches, le vol de deux
papillons qui les suivaient ; ou bien, à vingt pas d'eux, sous les arbres, une
biche marchait, tranquillement, d'un air noble et doux, avec son faon côte à
côte. Rosanette aurait voulu courir après, pour l'embrasser.
Elle eut bien peur une fois, quand un homme, se présentant tout à coup, lui
montra dans une boîte trois vipères. Elle se jeta vivement contre Frédéric ; --
il fut heureux de ce qu'elle était faible et de se sentir assez fort pour la
défendre.
Ce soir-là, ils dînèrent dans une auberge, au bord de la Seine. La table était
près de la fenêtre, Rosanette en face de lui ; et il contemplait son petit nez
fin et blanc, ses lèvres retroussées, ses yeux clairs, ses bandeaux châtains qui
bouffaient, sa jolie figure ovale. Sa robe de foulard écru collait à ses épaules
un peu tombantes ; et, sortant de leurs manchettes tout unies, ses deux mains
découpaient, versaient à boire, s'avançaient sur la nappe. On leur servit un
poulet avec les quatre membres étendus, une matelote d'anguilles dans un
compotier en terre de pipe, du vin râpeux, du pain trop dur, des couteaux
ébréchés. Tout cela augmentait le plaisir, l'illusion. Ils se croyaient presque
au milieu d'un voyage, en Italie, dans leur lune de miel.
Avant de repartir, ils allèrent se promener le long de la berge.
Le ciel d'un bleu tendre, arrondi comme un dôme, s'appuyait à l'horizon sur la
dentelure des bois. En face, au bout de la prairie, il y avait un clocher dans
un village ; et, plus loin, à gauche, le toit d'une maison faisait une tache
rouge sur la rivière, qui semblait immobile dans toute la longueur de sa
sinuosité. Des joncs se penchaient pourtant, et l'eau secouait légèrement des
perches plantées au bord pour tenir des filets ; une nasse d'osier, deux ou
trois vieilles chaloupes étaient là. Près de l'auberge, une fille en chapeau de
paille tirait des seaux d'un puits ; -- chaque fois qu'ils remontaient, Frédéric
écoutait avec une jouissance inexprimable le grincement de la chaîne.
Il ne doutait pas qu'il ne fût heureux pour jusqu'à la fin de ses jours, tant
son bonheur lui paraissait naturel, inhérent à sa vie et à la personne de cette
femme. Un besoin le poussait à lui dire des tendresses. Elle y répondait par de
gentilles paroles, de petites tapes sur l'épaule, des douceurs dont la surprise
le charmait. Il lui découvrait enfin une beauté toute nouvelle, qui n'était
peut-être que le reflet des choses ambiantes, à moins que leurs virtualités
secrètes ne l'eussent fait s'épanouir.
Quand ils se reposaient au milieu de la campagne, il s'étendait la tête sur ses
genoux, à l'abri de son ombrelle ; -- ou bien couchés sur le ventre au milieu de
l'herbe, ils restaient l'un en face de l'autre, à se regarder, plongeant dans
leurs prunelles, altérés d'eux-mêmes, s'en assouvissant toujours, puis les
paupières entre-fermées, ne parlant plus.
Quelquefois, ils entendaient tout au loin des roulements de tambour. C'était la
générale que l'on battait dans les villages, pour aller défendre Paris.
-- " Ah ! tiens ! l'émeute ! " disait Frédéric avec une pitié dédaigneuse, toute
cette agitation lui apparaissant misérable à côté de leur amour et de la nature
éternelle.
Et ils causaient de n'importe quoi, de choses qu'ils savaient parfaitement, de
personnes qui ne les intéressaient pas, de mille niaiseries. Elle l'entretenait
de sa femme de chambre et de son coiffeur. Un jour, elle s'oublia à dire son âge
: vingt-neuf ans ; elle devenait vieille.
En plusieurs fois, sans le vouloir, elle lui apprit des détails sur elle-même.
Elle avait été " demoiselle dans un magasin " , avait fait un voyage en
Angleterre, commencé des études pour être actrice ; tout cela sans transitions,
et il ne pouvait reconstruire un ensemble. Elle en conta plus long, un jour
qu'ils étaient assis sous un platane, au revers d'un pré. En bas, sur le bord de
la route, une petite fille, nu-pieds dans la poussière, faisait paître une
vache. Dès qu'elle les aperçut, elle vint leur demander l'aumône ; et, tenant
d'une main son jupon en lambeaux, elle grattait de l'autre ses cheveux noirs qui
entouraient, comme une perruque à la Louis XIV, toute sa tête brune, illuminée
par des yeux splendides.
-- " Elle sera bien jolie plus tard " , dit Frédéric.
-- " Quelle chance pour elle si elle n'a pas de mère ! " reprit Rosanette.
-- " Hein ? comment ? "
-- " Mais oui ; moi, sans la mienne... "
Elle soupira, et se mit à parler de son enfance. Ses parents étaient des canuts
de la Croix-Rousse. Elle servait son père comme apprentie. Le pauvre bonhomme
avait beau s'exténuer, sa femme l'invectivait et vendait tout pour aller boire.
Rosanette voyait leur chambre, avec les métiers rangés en longueur contre les
fenêtres, le pot-bouille sur le poêle, le lit peint en acajou, une armoire en
face, et la soupente obscure où elle avait couché jusqu'à quinze ans. Enfin un
monsieur était venu, un homme gras, la figure couleur de buis, des façons de
dévot, habillé de noir. Sa mère et lui eurent ensemble une conversation, si bien
que, trois jours après. Rosanette s'arrêta et, avec un regard plein d'impudeur
et d'amertume :
-- " C'était fait ! "
Puis, répondant au geste de Frédéric :
-- " Comme il était marié (il aurait craint de se compromettre dans sa maison),
on m'emmena dans un cabinet de restaurateur, et on m'avait dit que je serais
heureuse, que je recevrais un beau cadeau.
-- " Dès la porte, la première chose qui m'a frappée, c'était un candélabre de
vermeil, sur une table où il y avait deux couverts. Une glace au plafond les
reflétait, et les tentures des murailles en soie bleue faisaient ressembler tout
l'appartement à une alcôve. Une surprise m'a saisie. Tu comprends, un pauvre
être qui n'a jamais rien vu ! Malgré mon éblouissement, j'avais peur. Je
désirais m'en aller. Je suis restée pourtant. "
" Le seul siège qu'il y eût était un divan contre la table. Il a cédé sous moi
avec mollesse ; la bouche du calorifère dans le tapis m'envoyait une haleine
chaude, et je restai là sans rien prendre. Le garçon qui se tenait debout m'a
engagée à manger. Il m'a versé tout de suite un grand verre de vin ; la tête me
tournait, j'ai voulu ouvrir la fenêtre, il m'a dit : -- " Non, mademoiselle,
c'est défendu. " Et il m'a quittée. La table était couverte d'un tas de choses
que je ne connaissais pas. Rien ne m'a semblé bon. Alors je me suis rabattue sur
un pot de confitures, et j'attendais toujours. Je ne sais quoi l'empêchait de
venir. Il était très tard, minuit au moins, je n'en pouvais plus de fatigue ; en
repoussant un des oreillers pour mieux m'étendre, je rencontre sous ma main une
sorte d'album, un cahier ; c'étaient des images obscènes... Je dormais dessus,
quand il est entré. "
Elle baissa la tête, et demeura pensive.
Les feuilles autour d'eux susurraient, dans un fouillis d'herbes une grande
digitale se balançait, la lumière coulait comme une onde sur le gazon ; et le
silence était coupé à intervalles rapides par le broutement de la vache qu'on ne
voyait plus.
Rosanette considérait un point par terre, à trois pas d'elle, fixement, les
narines battantes, absorbée. Frédéric lui prit la main.
-- " Comme tu as souffert, pauvre chérie ! "
-- " Oui " , dit-elle " plus que tu ne crois !... Jusqu'à vouloir en finir ; on
m'a repêchée. "
-- " Comment ? "
-- " Ah ! n'y pensons plus !... Je t'aime, je suis heureuse ! embrasse-moi. "
Et elle ôta, une à une, les brindilles de chardons accrochées dans le bas de sa
robe.
Frédéric songeait surtout à ce qu'elle n'avait pas dit. Par quels degrés
avait-elle pu sortir de la misère ? A quel amant devait-elle son éducation ? Que
s'était-il passé dans sa vie jusqu'au jour où il était venu chez elle pour la
première fois ? Son dernier aveu interdisait les questions. Il lui demanda,
seulement, comment elle avait fait la connaissance d'Arnoux.
-- " Par la Vatnaz. "
-- " N'était-ce pas toi que j'ai vue, une fois, au Palais-Royal, avec eux deux ?
"
Il cita la date précise. Rosanette fit un effort.
-- " Oui, c'est vrai !... Je n'étais pas gaie dans ce temps-là ! "
Mais Arnoux s'était montré excellent. Frédéric n'en doutait pas ; cependant,
leur ami était un drôle d'homme, plein de défauts ; il eut soin de les rappeler.
Elle en convenait.
-- " N'importe !... On l'aime tout de même, ce chameau-là ! "
-- " Encore, maintenant ? " dit Frédéric.
Elle se mit à rougir, moitié riante, moitié fâchée.
-- " Eh ! non ! C'est de l'histoire ancienne. Je ne te cache rien. Quand même
cela serait, lui, c'est différent ! D'ailleurs, je ne te trouve pas gentil pour
ta victime. "
-- " Ma victime ? "
Rosanette lui prit le menton.
-- " Sans doute ! "
Et, zézayant à la manière des nourrices :
-- " Avons pas toujours été bien sage ! Avons fait dodo avec sa femme ! "
-- " Moi ! jamais de la vie ! "
Rosanette sourit. Il fut blessé de son sourire, preuve d'indifférence, crut- il.
Mais elle reprit doucement, et avec un de ces regards qui implorent le mensonge
:
-- Bien sûr ?
-- " Certainement ! "
Frédéric jura sa parole d'honneur qu'il n'avait jamais pensé à Mme Arnoux, étant
trop amoureux d'une autre.
-- " De qui donc ? "
-- " Mais de vous, ma toute belle ! "
-- " Ah ! ne te moque pas de moi ! Tu m'agaces ! "
Il jugea prudent d'inventer une histoire, une passion. Il trouva des détails
circonstanciés. Cette personne, du reste, l'avait rendu fort malheureux.
-- " Décidément, tu n'as pas de chance ! " dit Rosanette.
-- " Oh ! oh ! peut-être ! " voulant faire entendre par là plusieurs bonnes
fortunes, afin de donner de lui meilleure opinion, de même que Rosanette
n'avouait pas tous ses amants pour qu'il l'estimât davantage ; - - car, au
milieu des confidences les plus intimes, il y a toujours des restrictions, par
fausse honte, délicatesse, pitié. On découvre chez l'autre ou dans soi-même des
précipices ou des fanges qui empêchent de poursuivre ; on sent, d'ailleurs, que
l'on ne serait pas compris ; il est difficile d'exprimer exactement quoi que ce
soit ; aussi les unions complètes sont rares.
La pauvre Maréchale n'en avait jamais connu de meilleure. Souvent, quand elle
considérait Frédéric, des larmes lui arrivaient aux paupières, puis elle levait
les yeux, ou les projetait vers l'horizon, comme si elle avait aperçu quelque
grande aurore, des perspectives de félicité sans bornes. Enfin, un jour, elle
avoua qu'elle souhaitait faire dire une messe, " pour que ça porte bonheur à
notre amour " .
D'où venait donc qu'elle lui avait résisté pendant si longtemps ? Elle n'en
savait rien elle-même. Il renouvela plusieurs fois sa question ; et elle
répondait en le serrant dans ses bras :
-- " C'est que j'avais peur de t'aimer trop, mon chéri ! "
Le dimanche matin, Frédéric lut dans un journal, sur une liste de blessés, le
nom de Dussardier. Il jeta un cri, et, montrant le papier à Rosanette, déclara
qu'il allait partir immédiatement.
-- " Pour quoi faire ? "
-- " Mais pour le voir, le soigner ! "
-- " Tu ne vas pas me laisser seule, j'imagine ? "
-- " Viens avec moi. "
-- " Ah ! que j'aille me fourrer dans une bagarre pareille ! Merci bien ! "
-- " Cependant, je ne peux pas... "
-- " Ta ta ta ! Comme si on manquait d'infirmiers dans les hôpitaux ! Et puis,
qu'est-ce que ça le regardait encore, celui-là ? Chacun pour soi ! "
Il fut indigné de cet égoïsme ; et il se reprocha de n'être pas là-bas avec les
autres. Tant d'indifférence aux malheurs de la patrie avait quelque chose de
mesquin et de bourgeois. Son amour lui pesa tout à coup comme un crime. Ils se
boudèrent pendant une heure.
Puis elle le supplia d'attendre, de ne pas s'exposer.
-- " Si par hasard on te tue ! "
-- " Eh ! je n'aurai fait que mon devoir !
Rosanette bondit. D'abord, son devoir était de l'aimer.
C'est qu'il ne voulait plus d'elle, sans doute ! Ça n'avait pas le sens commun !
Quelle idée, mon Dieu !
Frédéric sonna pour avoir la note. Mais il n'était pas facile de s'en retourner
à Paris. La voiture des messageries Leloir venait de partir, les berlines
Lecomte ne partiraient pas, la diligence du Bourbonnais ne passerait que tard
dans la nuit, et serait peut-être pleine ; on n'en savait rien. Quand il eut
perdu beaucoup de temps à ces informations, l'idée lui vint de prendre la poste.
Le maître de poste refusa de fournir des chevaux, Frédéric n'ayant point de
passeport. Enfin, il loua une calèche (la même qui les avait promenés) et ils
arrivèrent devant l'hôtel du Commerce, à Melun, vers cinq heures.
La place du Marché était couverte de faisceaux d'armes. Le préfet avait défendu
aux gardes nationaux de se porter sur Paris. Ceux qui n'étaient pas de son
département voulaient continuer leur route. On criait. L'auberge était pleine de
tumulte.
Rosanette, prise de peur, déclara qu'elle n'irait pas plus loin, et le supplia
encore de rester. L'aubergiste et sa femme se joignirent à elle. Un brave homme
qui dînait s'en mêla, affirmant que la bataille serait terminée d'ici à peu ;
d'ailleurs, il fallait faire son devoir. Alors, la Maréchale redoubla de
sanglots. Frédéric était exaspéré. Il lui donna sa bourse, l'embrassa vivement,
et disparut.
Arrivé à Corbeil, dans la gare, on lui apprit que les insurgés avaient de
distance en distance coupé les rails, et le cocher refusa de le conduire plus
loin ; ses chevaux, disait-il, étaient " rendus " .
Par sa protection cependant, Frédéric obtint un mauvais cabriolet qui, pour la
somme de soixante francs, sans compter le pourboire, consentit à le mener
jusqu'à la barrière d'Italie. Mais, à cent pas de la barrière, son conducteur le
fit descendre et s'en retourna. Frédéric marchait sur la route, quand tout à
coup une sentinelle croisa la baïonnette. Quatre hommes l'empoignèrent en
vociférant :
-- " C'en est un ! Prenez garde ! Fouillez-le ! Brigand ! Canaille " !
Et sa stupéfaction fut si profonde, qu'il se laissa entraîner au poste de la
barrière, dans le rond-point même où convergent les boulevards des Gobelins et
de l'Hôpital et les rues Godefroy et Mouffetard.
Quatre barricades formaient, au bout des quatre voies, d'énormes talus de pavés
; des torches çà et là grésillaient ; malgré la poussière qui s'élevait, il
distingua des fantassins de la ligne et des gardes nationaux, tous le visage
noir, débraillés, hagards. Ils venaient de prendre la place, avaient fusillé
plusieurs hommes ; leur colère durait encore. Frédéric dit qu'il arrivait de
Fontainebleau au secours d'un camarade blessé logeant rue Bellefond ; personne
d'abord ne voulut le croire ; on examina ses mains, on flaira même son oreille
pour s'assurer qu'il ne sentait pas la poudre.
Cependant, à force de répéter la même chose, il finit par convaincre un
capitaine, qui ordonna à deux fusiliers de le conduire au poste du Jardin des
Plantes.
Ils descendirent le boulevard de l'Hôpital. Une forte brise soufflait. Elle le
ranima.
Ils tournèrent ensuite par la rue du Marché-aux-Chevaux. Le Jardin des Plantes,
à droite, faisait une grande masse noire ; tandis qu'à gauche, la façade entière
de la Pitié, éclairée à toutes ses fenêtres, flambait comme un incendie, et des
ombres passaient rapidement sur les carreaux.
Les deux hommes de Frédéric s'en allèrent. Un autre l'accompagna jusqu'à l'Ecole
Polytechnique.
La rue Saint-Victor était toute sombre, sans un bec de gaz ni une lumière aux
maisons. De dix minutes en dix minutes, on entendait:
-- " Sentinelles ! prenez garde à vous ! "
Et ce cri, jeté au milieu du silence, se prolongeait comme la répercussion d'une
pierre tombant dans un abîme.
Quelquefois, un battement de pas lourds s'approchait. C'était une patrouille de
cent hommes au moins ; des chuchotements, de vagues cliquetis de fer
s'échappaient de cette masse confuse ; et, s'éloignant avec un balancement
rythmique, elle se fondait dans l'obscurité.
Il y avait au centre des carrefours un dragon à cheval, immobile. De temps en
temps, une estafette passait au grand galop, puis le silence recommençait. Des
canons en marche faisaient au loin sur le pavé un roulement sourd et formidable
; le coeur se serrait à ces bruits différant de tous les bruits ordinaires. Ils
semblaient même élargir le silence, qui était profond, absolu ; -- un silence
noir. Des hommes en blouse blanche, abordaient les soldats, leur disaient un
mot, et s'évanouissaient comme des fantômes.
Le poste de l'Ecole Polytechnique regorgeait de monde. Des femmes encombraient
le seuil, demandant à voir leur fils ou leur mari. On les renvoyait au Panthéon
transformé en dépôt de cadavres, -- et on n'écoutait pas Frédéric. Il s'obstina,
jurant que son ami Dussardier l'attendait, allait mourir. On lui donna enfin un
caporal pour le mener au haut de la rue Saint-Jacques, à la mairie du XIIe
arrondissement.
La place du Panthéon était pleine de soldats couchés sur de la paille. Le jour
se levait. Les feux de bivac s'éteignaient.
L'insurrection avait laissé dans ce quartier-là des traces formidables. Le sol
des rues se trouvait, d'un bout à l'autre, inégalement bosselé. Sur les
barricades en ruines, il restait des omnibus, des tuyaux de gaz, des roues de
charrettes ; de petites flaques noires, en de certains endroits, devaient être
du sang. Les maisons étaient criblées de projectiles, et leur charpente se
montrait sous les écaillures du plâtre. Des jalousies, tenant par un clou,
pendaient comme des haillons. Les escaliers ayant croulé, des portes s'ouvraient
sur le vide. On apercevait l'intérieur des chambres avec leurs papiers en
lambeaux ; des choses délicates s'y étaient conservées, quelquefois. Frédéric
observa une pendule, un bâton de perroquet, des gravures.
Quand il entra dans la mairie, les gardes nationaux bavardaient intarissablement
sur les morts de Bréa et de Négrier, du représentant Charbonnel et de
l'archevêque de Paris. On disait que le duc d'Aumale était débarqué à Boulogne,
Barbès, enfui de Vincennes, que l'artillerie arrivait de Bourges et que les
secours de la province affluaient. Vers trois heures, quelqu'un apporta de
bonnes nouvelles ; des parlementaires de l'émeute étaient chez le président de
l'Assemblée.
Alors, on se réjouit ; et, comme il avait encore douze francs, Frédéric fit
venir douze bouteilles de vin, espérant par là hâter sa délivrance. Tout à coup,
on crut entendre une fusillade. Les libations s'arrêtèrent ; on regarda
l'inconnu avec des yeux méfiants ; ce pouvait être Henri VI.
Pour n'avoir aucune responsabilité, ils le transportèrent à la mairie du XIe
arrondissement, d'où on ne lui permit pas de sortir avant neuf heures du matin.
Il alla en courant jusqu'au quai Voltaire. A une fenêtre ouverte, un vieillard
en manches de chemise pleurait, les yeux levés. La Seine coulait paisiblement.
Le ciel était tout bleu ; dans les arbres des Tuileries, des oiseaux chantaient.
Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint à passer. Le poste, tout
de suite, présenta les armes, et l'officier dit en mettant la main à son shako :
" Honneur au courage malheureux ! " Cette parole était devenue presque
obligatoire ; celui qui la prononçait paraissait toujours solennellement ému. Un
groupe de gens furieux escortait la civière, en criant :
-- " Nous vous vengerons ! nous vous vengerons ! "
Les voitures circulaient sur le boulevard, et des femmes devant les portes
faisaient de la charpie. Cependant, l'émeute était vaincue, ou à peu près, une
proclamation de Cavaignac, affichée tout à l'heure, l'annonçait. Au haut de la
rue Vivienne, un peloton de mobiles apparut. Alors, les bourgeois poussèrent des
cris d'enthousiasme ; ils levaient leurs chapeaux, applaudissaient, dansaient,
voulaient les embrasser, leur offrir à boire ; -- et des fleurs jetées par des
dames tombaient des balcons.
Enfin, à dix heures, au moment où le canon grondait pour prendre le faubourg
Saint-Antoine, Frédéric arriva chez Dussardier. Il le trouva dans sa mansarde,
étendu sur le dos et dormant. De la pièce voisine une femme sortit à pas muets,
Mlle Vatnaz.
Elle emmena Frédéric à l'écart, et lui apprit comment Dussardier avait reçu sa
blessure.
Le samedi, au haut d'une barricade, dans la rue Lafayette, un gamin enveloppé
d'un drapeau tricolore criait aux gardes nationaux : " Allez- vous tirer contre
vos frères ! " Comme ils s'avançaient, Dussardier avait jeté bas son fusil,
écarté les autres, bondi sur la barricade, et, d'un coup de savate, abattu
l'insurgé en lui arrachant le drapeau. On l'avait retrouvé sous les décombres,
la cuisse percée d'un lingot de cuivre. Il avait fallu débrider la plaie,
extraire le projectile. Mlle Vatnaz était arrivée le soir même, et, depuis ce
temps-là, ne le quittait plus.
Elle préparait avec intelligence tout ce qu'il fallait pour les pansements,
l'aidait à boire, épiait ses moindres désirs, allait et venait, plus légère
qu'une mouche, et le contemplait avec des yeux tendres.
Frédéric, pendant deux semaines, ne manqua pas de revenir tous les matins ; un
jour qu'il parlait du dévouement de la Vatnaz, Dussardier haussa les épaules.
-- " Eh non ! c'est par intérêt "
-- " Tu crois ? "
Il reprit : " J'en suis sûr ! " sans vouloir s'expliquer davantage.
Elle le comblait de prévenances, jusqu'à lui apporter les journaux où l'on
exaltait sa belle action. Ces hommages paraissaient l'importuner. Il avoua même
à Frédéric l'embarras de sa conscience.
Peut-être qu'il aurait dû se mettre de l'autre bord, avec les blouses ; car
enfin on leur avait promis un tas de choses qu'on n'avait pas tenues. Leurs
vainqueurs détestaient la République ; et puis, on s'était montré bien dur pour
eux ! Ils avaient tort, sans doute, pas tout à fait, cependant ; et le brave
garçon était torturé par cette idée qu'il pouvait avoir combattu la justice.
Sénécal, enfermé aux Tuileries sous la terrasse du bord de l'eau, n'avait rien
de ces angoisses.
Ils étaient là, neuf cents hommes, entassés dans l'ordure, pêle-mêle, noirs de
poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de rage ; et on ne
retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les autres. Quelquefois, au bruit
soudain d'une détonation, ils croyaient qu'on allait tous les fusiller ; alors,
ils se précipitaient contre les murs, puis retombaient à leur place, tellement
hébétés par la douleur, qu'il leur semblait vivre dans un cauchemar, une
hallucination funèbre. La lampe suspendue à la voûte avait l'air d'une tache de
sang ; et de petites flammes vertes et jaunes voltigeaient, produites par les
émanations du caveau. Dans la crainte des épidémies, une commission fut nommée.
Dès les premières marches, le président se rejeta en arrière, épouvanté par
l'odeur des excréments et des cadavres. Quand les prisonniers s'approchaient
d'un soupirail, les gardes nationaux qui étaient de faction -- pour les empêcher
d'ébranler les grilles, fourraient des coups de baïonnette, au hasard, dans le
tas.
Ils furent, généralement, impitoyables. Ceux qui ne s'étaient pas battus
voulaient se signaler. C'était un débordement de peur. On se vengeait à la fois
des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de tout ce qui
exaspérait depuis trois mois ; et, en dépit de la victoire, l'égalité (comme
pour le châtiment de ses défenseurs et la dérision de ses ennemis) se
manifestait triomphalement, une égalité de bêtes brutes, un même niveau de
turpitudes sanglantes ; car le fanatisme des intérêts équilibra les délires du
besoin, l'aristocratie eut les fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne
se montra pas moins hideux que le bonnet rouge. La raison publique était
troublée comme après les grands bouleversements de la nature. Des gens d'esprit
en restèrent idiots pour toute leur vie.
Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26 à Paris
avec les Nogentais, au lieu de s'en retourner en même temps qu'eux, il avait été
s'adjoindre à la garde nationale qui campait aux Tuileries ; et il fut très
content d'être placé en sentinelle devant la terrasse du bord de l'eau. Au
moins, là, il les avait sous lui, ces brigands ! Il jouissait de leur défaite,
de leur abjection, et ne pouvait se retenir de les invectiver.
Un d'eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux barreaux en
demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais le jeune homme
répétait d'une voix lamentable :
-- " Du pain ! "
-- " Est-ce que j'en ai, moi ? "
D'autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes hérissées,
leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant :
-- " Du pain ! "
Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur faire peur,
il les mit en joue ; et, porté jusqu'à la voûte par le flot qui l'étouffait, le
jeune homme, la tête en arrière, cria encore une fois :
-- " Du pain ! "
-- " Tiens ! en voilà ! " dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil.
Il y eut un énorme hurlement, puis, rien. Au bord du baquet, quelque chose de
blanc était resté.
Après quoi, M. Roque s'en retourna chez lui ; car il possédait, rue Saint-
Martin, une maison où il s'était réservé un pied-à-terre ; et les dommages
causés par l'émeute à la devanture de son immeuble n'avaient pas contribué
médiocrement à le rendre furieux. Il lui sembla, en la revoyant, qu'il s'était
exagéré le mal. Son action de tout à l'heure l'apaisait, comme une indemnité.
Ce fut sa fille elle-même qui lui ouvrit la porte. Elle lui dit, tout de suite,
que son absence trop longue l'avait inquiétée ; elle avait craint un malheur,
une blessure.
Cette preuve d'amour filial attendrit le père Roque. Il s'étonna qu'elle se fût
mise en route sans Catherine.
-- " Je l'ai envoyée faire une commission " , répondit Louise.
Et elle s'informa de sa santé, de choses et d'autres ; puis, d'un air
indifférent, lui demanda si par hasard il n'avait pas rencontré Frédéric.
-- " Non ! pas le moins du monde ! "
C'était pour lui seul qu'elle avait fait le voyage.
Quelqu'un marcha dans le corridor.
-- " Ah ! pardon... "
Et elle disparut.
Catherine n'avait point trouvé Frédéric. Il était absent depuis plusieurs jours,
et son ami intime, M. Deslauriers, habitait maintenant la province.
Louise reparut toute tremblante, sans pouvoir parler.
Elle s'appuyait contre les meubles.
-- " Qu'as-tu ? qu'as-tu donc ? " s'écria son père.
Elle fit signe que ce n'était rien, et par un grand effort de volonté se remit.
Le traiteur d'en face apporta la soupe. Mais le père Roque avait subi une trop
violente émotion. " Ça ne pouvait pas passer " , et il eut au dessert une espèce
de défaillance. On envoya chercher vivement un médecin, qui prescrivit une
potion. Puis, quand il fut dans son lit, M. Roque exigea le plus de couvertures
possible, pour se faire suer. Il soupirait, il geignait.
-- " Merci, ma bonne Catherine ! -- Baise ton pauvre père, ma poulette ! Ah !
ces révolutions ! "
Et, comme sa fille le grondait de s'être rendu malade en se tourmentant pour
elle, il répliqua :
-- " Oui ! tu as raison ! Mais c'est plus fort que moi ! Je suis trop sensible !
"
Chapitre II.
Madame Dambreuse, dans son boudoir, entre sa nièce et Miss John, écoutait parler
M. Roque, contant ses fatigues militaires.
Elle se mordait les lèvres, semblait souffrir.
-- " Oh ! ce n'est rien ! ça se passera ! "
Et, d'un air gracieux :
-- " Nous aurons à dîner une de vos connaissances, M. Moreau. "
Louise tressaillit.
-- " Puis seulement quelques intimes, Alfred de Cisy, entre autres. "
Et elle vanta ses manières, sa figure, et principalement ses moeurs.
Mme Dambreuse mentait moins qu'elle ne croyait ; le Vicomte rêvait le mariage.
Il l'avait dit à Martinon, ajoutant qu'il était sûr de plaire à Mlle Cécile et
que ses parents l'accepteraient.
Pour risquer une telle confidence, il devait avoir sur la dot des renseignements
avantageux. Or, Martinon soupçonnait Cécile d'être la fille naturelle de M.
Dambreuse ; et il eût été, probablement, très fort de demander sa main à tout
hasard. Cette audace offrait des dangers ; aussi Martinon, jusqu'à présent,
s'était conduit de manière à ne pas se compromettre ; d'ailleurs, il ne savait
comment se débarrasser de la tante. Le mot de Cisy le détermina ; et il avait
fait sa requête au banquier, lequel, n'y voyant pas d'obstacle, venait d'en
prévenir Mme Dambreuse.
Cisy parut. Elle se leva, dit :
-- " Vous nous oubliez. Cécile, shake hands ! "
Au même moment, Frédéric entrait.
-- " Ah ! enfin ! on vous retrouve ! " s'écria le père Roque. " J'ai été trois
fois chez vous, avec Louise, cette semaine ! "
Frédéric les avait soigneusement évités. Il allégua qu'il passait tous ses jours
près d'un camarade blessé. Depuis longtemps, du reste, un tas de choses
l'avaient pris ; et il cherchait des histoires. Heureusement, les convives
arrivèrent : d'abord M. Paul de Grémonville, le diplomate entrevu au bal ; puis
Fumichon, cet industriel dont le dévouement conservateur l'avait un soir
scandalisé ; la vieille duchesse de Montreuil- Nantua les suivait.
Mais deux voix s'élevèrent dans l'antichambre.
-- " J'en suis certaine " , disait l'une.
-- " Chère belle dame ! chère belle dame ! " répondait l'autre, " de grâce,
calmez-vous ! "
C'était M. de Nonancourt, un vieux beau, l'air momifié dans un cold- cream, et
Mme de Larsillois, l'épouse d'un préfet de Louis-Philippe. Elle tremblait
extrêmement, car elle avait entendu, tout à l'heure, sur un orgue, une polka qui
était un signal entre les insurgés. Beaucoup de bourgeois avaient des
imaginations pareilles ; on croyait que des hommes, dans les catacombes,
allaient faire sauter le faubourg Saint- Germain ; des rumeurs s'échappaient des
caves ; il se passait aux fenêtres des choses suspectes.
Tout le monde s'évertua cependant à tranquilliser Mme de Larsillois. L'ordre
était rétabli. Plus rien à craindre. " Cavaignac nous a sauvés ! " Comme si les
horreurs de l'insurrection n'eussent pas été suffisamment nombreuses, on les
exagérait. Il y avait eu vingt-trois mille forçats du côté des socialistes, --
pas moins !
On ne doutait nullement des vivres empoisonnés, des mobiles sciés entre deux
planches, et des inscriptions des drapeaux qui réclamaient le pillage,
l'incendie.
-- " Et quelque chose de plus ! " ajouta l'ex-préfète.
-- " Ah ! chère ! " dit par pudeur Mme Dambreuse, en désignant d'un coup d'oeil
les trois jeunes filles.
M. Dambreuse sortit de son cabinet avec Martinon. Elle détourna la tête, et
répondit aux saluts de Pellerin qui s'avançait. L'artiste considérait les
murailles, d'une façon inquiète. Le banquier le prit à part, et lui fit
comprendre qu'il avait dû, pour le moment, cacher sa toile révolutionnaire.
-- " Sans doute ! " dit Pellerin, son échec au Club de l'Intelligence
ayant modifié ses opinions.
M. Dambreuse glissa fort poliment qu'il lui commanderait d'autres travaux.
-- " Mais pardon !. -.. -- Ah ! cher ami ! quel bonheur ! "
Arnoux et Mme Arnoux étaient devant Frédéric.
Il eut comme un vertige. Rosanette, avec son admiration pour les soldats,
l'avait agacé toute l'après-midi ; et le vieil amour se réveilla.
Le maître d'hôtel vint annoncer que Madame était servie. D'un regard, elle
ordonna au Vicomte de prendre le bras de Cécile, dit tout bas à Martinon : "
Misérable ! " et on passa dans la salle à manger.
Sous les feuilles vertes d'un ananas, au milieu de la nappe, une dorade
s'allongeait, le museau tendu vers un quartier de chevreuil et touchant de sa
queue un buisson d'écrevisses. Des figues, des cerises énormes, des poires et
des raisins (primeurs de la culture parisienne) montaient en pyramides dans des
corbeilles de vieux saxe ; une touffe de fleurs, par intervalles, se mêlait aux
claires argenteries ; les stores de soie blanche, abaissés devant les fenêtres,
emplissaient l'appartement d'une lumière douce ; il était rafraîchi par deux
fontaines où il y avait des morceaux de glace ; et de grands domestiques en
culotte courte servaient. Tout cela semblait meilleur après l'émotion des jours
passés. On rentrait dans la jouissance des choses que l'on avait eu peur de
perdre ; et Nonancourt exprima le sentiment général en disant :
-- " Ah ! espérons que MM. les républicains vont nous permettre de dîner ! "
-- " Malgré leur fraternité ! " ajouta spirituellement le père Roque.
Ces deux honorables étaient à la droite et à la gauche de Mme Dambreuse, ayant
devant elle son mari, entre Mme de Larsillois, flanquée du diplomate et de la
vieille duchesse, que Fumichon coudoyait. Puis venaient le peintre, le marchand
de faïences, Mlle Louise ; et grâce à Martinon qui lui avait enlevé sa place
pour se mettre auprès de Cécile, Frédéric se trouvait à côté de Mme Arnoux.
Elle portait une robe de barège noir, un cercle d'or au poignet et, comme le
premier jour où il avait dîné chez elle, quelque chose de rouge dans les
cheveux, une branche de fuchsia entortillée à son chignon. Il ne put s'empêcher
de lui dire :
-- " Voilà longtemps que nous ne nous sommes vus ! "
-- " Ah ! " répliqua-t-elle froidement.
Il reprit, avec une douceur dans la voix qui atténuait l'impertinence de sa
question :
-- " Avez-vous quelquefois pensé à moi ? "
-- " Pourquoi y penserais-je ? "
Frédéric fut blessé par ce mot.
-- " Vous avez peut-être raison, après tout. "
Mais, se repentant vite, il jura qu'il n'avait pas vécu un seul jour sans être
ravagé par son souvenir.
-- " Je n'en crois absolument rien, monsieur. "
-- " Cependant, vous savez que je vous aime ! "
Mme Arnoux ne répondit pas.
-- " Vous savez que je vous aime. "
Elle se taisait toujours.
-- " Eh bien, va te promener ! " , se dit Frédéric.
Et, levant les yeux, il aperçut, à l'autre bout de la table, Mlle Roque.
Elle avait cru coquet de s'habiller tout en vert, couleur qui jurait
grossièrement avec le ton de ses cheveux rouges. Sa boucle de ceinture était
trop haute, sa collerette l'engonçait ; ce peu d'élégance avait contribué sans
doute au froid abord de Frédéric. Elle l'observait de loin, curieusement ; et
Arnoux, près d'elle, avait beau prodiguer les galanteries, il n'en pouvait tirer
trois paroles, si bien que, renonçant à plaire, il écouta la conversation. Elle
roulait maintenant sur les purées d'ananas du Luxembourg.
Louis Blanc, d'après Fumichon, possédait un hôtel rue Saint-Dominique et
refusait de louer aux ouvriers.
-- " Moi, ce que je trouve drôle " , dit Nonancourt, " c'est Ledru-Rollin
chassant dans les domaines de la Couronne ! "
-- " Il doit vingt mille francs à un orfèvre ! ajouta Cisy ; " et même on
prétend... "
Mme Dambreuse l'arrêta.
-- " Ah ! que c'est vilain de s'échauffer pour la politique ! Un jeune homme, fi
donc ! Occupez-vous plutôt de votre voisine ! "
Ensuite, les gens sérieux attaquèrent les journaux.
Arnoux prit leur défense ; Frédéric s'en mêla, les appelant des maisons de
commerce pareilles aux autres. Leurs écrivains, généralement, étaient des
imbéciles, ou des blagueurs ; il se donna pour les connaître, et combattait par
des sarcasmes les sentiments généreux de son ami. Mme Arnoux ne voyait pas que
c'était une vengeance contre elle.
Cependant, le Vicomte se torturait l'intellect afin de conquérir Mlle Cécile.
D'abord, il étala des goûts d'artiste, en blâmant la forme des carafons et la
gravure des couteaux. Puis il parla de son écurie, de son tailleur et de son
chemisier ; enfin, il aborda le chapitre de la religion et trouva moyen de faire
entendre qu'il accomplissait tous ses devoirs.
Martinon s'y prenait mieux. D'un train monotone, et en la regardant
continuellement, il vantait son profil d'oiseau, sa fade chevelure blonde, ses
mains trop courtes. La laide jeune fille se délectait sous cette averse de
douceurs.
On n'en pouvait rien entendre, tous parlant très haut M. Roque voulait pour
gouverner la France " un bras de fer " . Nonancourt regretta même que l'échafaud
politique fût aboli. On aurait dû tuer en masse tous ces gredins-là !
-- " Ce sont même des lâches " , dit Fumichon. " Je ne vois pas de bravoure à se
mettre derrière les barricades ! " .
-- " A propos, parlez-nous donc de Dussardier ! " dit M. Dambreuse en se
tournant vers Frédéric.
Le brave commis était maintenant un héros, comme Sallesse, les frères Jeanson,
la femme Péquillet, etc.
Frédéric, sans se faire prier, débita l'histoire de son ami ; il lui en revint
une espèce d'auréole.
On arriva, tout naturellement, à relater différents traits de courage. Suivant
le diplomate, il n'était pas difficile d'affronter la mort, témoin ceux qui se
battent en duel.
-- " On peut s'en rapporter au Vicomte " , dit Martinon.
Le Vicomte devint très rouge.
Les convives le regardaient ; et Louise, plus étonnée que les autres, murmura :
-- " Qu'est-ce donc ? "
-- " Il a calé devant Frédéric " , reprit tout bas Arnoux. " Vous savez
quelque chose, mademoiselle ? " demanda aussitôt Nonancourt; et il dit sa
réponse à Mme Dambreuse, qui, se penchant un peu, se mit à regarder Frédéric.
Martinon n'attendit pas les questions de Cécile. Il lui apprit que cette affaire
concernait une personne inqualifiable. La jeune fille se recula légèrement sur
sa chaise, comme pour fuir le contact de ce libertin.
La conversation avait recommencé. Les grands vins de Bordeaux circulaient, -- on
s'animait -- ; Pellerin en voulait à la Révolution à cause du musée espagnol,
définitivement perdu. C'était ce qui l'affligeait le plus, comme peintre. A ce
mot, M. Roque l'interpella.
-- " Ne seriez-vous pas l'auteur d'un tableau très remarquable ? "
-- " Peut-être ! Lequel ? "
-- " Cela représente une dame dans un costume. ma foi !... un peu... léger, avec
une bourse et un paon derrière. "
Frédéric à son tour s'empourpra. Pellerin faisait semblant de ne pas entendre.
-- " Cependant c'est bien de vous ! Car il y a votre nom écrit au bas, et une
ligne sur le cadre constatant que c'est la propriété de M. Moreau. "
Un jour que le père Roque et sa fille l'attendaient chez lui, ils avaient vu le
portrait de la Maréchale. Le bonhomme l'avait même pris pour " un tableau
gothique. " " .
-- " Non ! " dit Pellerin brutalement ; " c'est un portrait de femme. "
Martinon ajouta :
-- " D'une femme très vivante ! N'est-ce pas, Cisy ? "
-- " Eh ! je n'en sais rien. "
-- " Je croyais que vous la connaissiez. Mais du moment que ça vous fait de la
peine, mille excuses ! "
Cisy baissa les yeux, prouvant par son embarras qu'il avait dû jouer un rôle
pitoyable à l'occasion de ce portrait. Quant à Frédéric, le modèle ne pouvait
être que sa maîtresse. Ce fut une de ces convictions qui se forment tout de
suite, et les figures de l'assemblée la manifestaient clairement.
-- " Comme il me mentait ! " se dit Mme Arnoux.
-- " C'est donc pour cela qu'il m'a quittée ! " pensa Louise.
Frédéric s'imaginait que ces deux histoires pouvaient le compromettre ; et quand
on fut dans le jardin, il en fit des reproches à Martinon.
L'amoureux de Mlle Cécile lui éclata de rire au nez.
-- " Eh ! pas du tout ! ça te servira ! Va de l'avant ! "
Que voulait-il dire ? D'ailleurs, pourquoi cette bienveillance si contraire à
ses habitudes ? Sans rien expliquer, il s'en alla vers le fond, où les dames
étaient assises. Les hommes se tenaient debout, et Pellerin, au milieu d'eux,
émettait des idées. Ce qu'il y avait de plus favorable pour les arts, c'était
une monarchie bien entendue. Les temps modernes le dégoûtaient, " quand ce ne
serait qu'à cause de la garde nationale " , il regrettait le Moyen Age, Louis
XIV ; M. Roque le félicita de ses opinions, avouant même qu'elles renversaient
tous ses préjugés sur les artistes. Mais il s'éloigna presque aussitôt, attiré
par la voix de Fumichon. Arnoux tâchait d'établir qu'il y a deux socialismes, un
bon et un mauvais. L'industriel n'y voyait pas de différence, la tête lui
tournant de colère au mot propriété.
-- " C'est un droit écrit dans la nature ! Les enfants tiennent à leurs joujoux
; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux ; le lion même, s'il
pouvait parler, se déclarerait propriétaire ! Ainsi, moi, messieurs, j'ai
commencé avec quinze mille francs de capital ! Pendant trente ans, savez-vous,
je me levais régulièrement à quatre heures du matin ! J'ai eu un mal des cinq
cents diables à faire ma fortune ! Et on viendra me soutenir que je n'en suis
pas le maître, que mon argent n'est pas mon argent, enfin, que la propriété,
c'est le vol ! "
-- " Mais Proudhon... "
-- " Laissez-moi tranquille, avec votre Proudhon ! S'il était là, je crois que
je l'étranglerais ! "
Il l'aurait étranglé. Après les liqueurs surtout, Fumichon ne se connaissait
plus ; et son visage apoplectique était près d'éclater comme un obus.
-- " Bonjour, Arnoux " , dit Hussonnet, qui passa lestement sur le gazon.
Il apportait à M. Dambreuse la première feuille d'une brochure intitulée
l'Hydre, le bohème défendant les intérêts d'un cercle réactionnaire, et le
banquier le présenta comme tel à ses hôtes.
Hussonnet les divertit, en soutenant d'abord que les marchands de suif payaient
trois cent quatre-vingt-douze gamins pour crier chaque soir : " Des lampions ! "
puis en blaguant les principes de 89, l'affranchissement des nègres, les
orateurs de la gauche ; il se lança même jusqu'à faire Prudhomme sur une
barricade, peut-être par l'effet d'une jalousie naïve contre ces bourgeois qui
avaient bien dîné. La charge plut médiocrement. Leurs figures s'allongèrent.
Ce n'était pas le moment de plaisanter, du reste ; Nonancourt le dit, en
rappelant la mort de Monseigneur Affre et celle du général Bréa. Elles étaient
toujours rappelées ; on en faisait des arguments. M. Roque déclara le trépas de
l'Archevêque " tout ce qu'il y avait de plus sublime " ; Fumichon donnait la
palme au militaire ; et, au lieu de déplorer simplement ces deux meurtres, on
discuta pour savoir lequel devait exciter la plus forte indignation. Un second
parallèle vint après, celui de Lamoricière et de Cavaignac, M. Dambreuse
exaltant Cavaignac et Nonancourt Lamoricière. Personne de la compagnie, sauf
Arnoux, n'avait pu les voir à l'oeuvre. Tous n'en formulèrent pas moins sur
leurs opérations un jugement irrévocable. Frédéric s'était récusé, confessant
qu'il n'avait pas pris les armes. Le diplomate et M. Dambreuse lui firent un
signe de tête approbatif. En effet, avoir combattu l'émeute, c'était avoir
défendu la République. Le résultat, bien que favorable, la consolidait ; et,
maintenant qu'on était débarrassé des vaincus, on souhaitait l'être des
vainqueurs.
A peine dans le jardin, Mme Dambreuse, prenant Cisy, l'avait gourmandé de sa
maladresse ; à la vue de Martinon, elle le congédia, puis voulut savoir de son
futur neveu la cause de ses plaisanteries sur le Vicomte.
-- " Il n'y en a pas. "
-- " Et tout cela comme pour la gloire de M. Moreau ! Dans quel but ? "
-- " Dans aucun. Frédéric est un charmant garçon. Je l'aime beaucoup. "
-- " Et moi aussi ! Qu'il vienne ! Allez le chercher ! "
Après deux ou trois phrases banales, elle commença par déprécier légèrement ses
convives, ce qui était le mettre au-dessus d'eux. Il ne manqua pas de dénigrer
un peu les autres femmes, manière habile de lui adresser des compliments. Mais
elle le quittait de temps en temps, c'était soir de réception, des dames
arrivaient ; puis elle revenait à sa place, et la disposition toute fortuite des
sièges leur permettait de n'être pas entendus.
Elle se montra enjouée, sérieuse, mélancolique et raisonnable. Les
préoccupations du jour l'intéressaient médiocrement ; il y avait tout un ordre
de sentiments moins transitoires. Elle se plaignit des poètes qui dénaturent la
vérité, puis elle leva les yeux vers le ciel, en lui demandant le nom d'une
étoile.
On avait mis dans les arbres deux ou trois lanternes chinoises ; le vent les
agitait, des rayons colorés tremblaient sur sa robe blanche. Elle se tenait,
comme d'habitude, un peu en arrière dans son fauteuil, avec un tabouret devant
elle ; on apercevait la pointe d'un soulier de satin noir ; et Mme Dambreuse,
par intervalles, lançait une parole plus haute, quelquefois même un rire.
Ces coquetteries n'atteignaient pas Martinon, occupé de Cécile ; mais elles
allaient frapper la petite Roque, qui causait avec Madame Arnoux. C'était la
seule, parmi ces femmes, dont les manières ne lui semblaient pas dédaigneuses.
Elle était venue s'asseoir à côté d'elle ; puis, cédant à un besoin
d'épanchement :
-- " N'est-ce pas qu'il parle bien, Frédéric Moreau ? "
-- " Vous le connaissez ? "
-- " Oh ! beaucoup ! Nous sommes voisins. Il m'a fait jouer toute petite. "
Mme Arnoux lui jeta un long regard qui signifiait : " Vous ne l'aimez pas,
j'imagine ? "
Celui de la jeune fille répliqua sans trouble : -- " Si ! "
-- " Vous le voyez souvent, alors ? "
-- " Oh ! non ! seulement quand il vient chez sa mère. Voilà dix mois qu'il
n'est venu ! Il avait promis cependant d'être plus exact. "
-- " Il ne faut pas trop croire aux promesses des hommes, mon enfant."
-- " Mais il ne m'a pas trompée, moi ! "
-- " Comme d'autres ! "
Louise frissonna : " Est-ce que, par hasard, il lui aurait aussi promis quelque
chose, à elle ? " et sa figure était crispée de défiance et de haine.
Madame Arnoux en eut presque peur ; elle aurait voulu rattraper son mot. Puis,
toutes deux se turent.
Comme Frédéric se trouvait en face, sur un pliant, elles le considéraient, l'une
avec décence, du coin des paupières, l'autre franchement, la bouche ouverte, si
bien que Mme Dambreuse lui dit :
-- " Tournez-vous donc, pour qu'elle vous voie ! "
-- " Qui cela ? "
-- " Mais la fille de M. Roque ! "
Et elle le plaisanta sur l'amour de cette jeune provinciale. Il s'en défendait,
en tâchant de rire.
-- " Est-ce croyable ! je vous le demande ! Une laideron pareille ! "
Cependant, il éprouvait un plaisir de vanité immense. Il se rappelait l'autre
soirée, celle dont il était sorti, le coeur plein d'humiliations ; et il
respirait largement ; il se sentait dans son vrai milieu, presque dans son
domaine, comme si tout cela, y compris l'hôtel Dambreuse, lui avait appartenu.
Les dames formaient un demi-cercle en l'écoutant ; et, afin de briller, il se
prononça pour le rétablissernment du divorce, qui devait être facile jusqu'à
pouvoir se quitter et se reprendre indéfiniment, tant qu'on voudrait. Elles se
récrièrent ; d'autres chuchotaient ; il y avait de petits éclats de voix dans
l'ombre, au pied du mur couvert d'aristoloches. C'était comme un caquetage de
poules en gaieté ; et il développait sa théorie, avec cet aplomb que la
conscience du succès procure. Un domestique apporta dans la tonnelle un plateau
chargé de glaces. Les messieurs s'en rapprochèrent. Ils causaient des
arrestations.
Alors, Frédéric se vengea du Vicomte en lui faisant accroire qu'on allait
peut-être le poursuivre comme légitimiste. L'autre objectait qu'il n'avait pas
bougé de sa chambre ; son adversaire accumula les chances mauvaises ; MM.
Dambreuse et de Grémonville eux-mêmes s'amusaient. Puis ils complimentèrent
Frédéric, tout en regrettant qu'il n'employât pas ses facultés à la défense de
l'ordre ; et leur poignée de main fut cordiale ; il pouvait désormais compter
sur eux. Enfin, comme tout le monde s'en allait, le Vicomte s'inclina très bas
devant Cécile :
-- " Mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonsoir. "
Elle répondit d'un ton sec :
-- " Bonsoir ! " Mais elle envoya un sourire à Martinon.
Le père Roque, pour continuer sa discussion avec Arnoux, lui proposa de le
reconduire " ainsi que madame " , leur route étant la même. Louise et Frédéric
marchaient devant. Elle avait saisi son bras ; et, quand elle fut un peu loin
des autres :
-- " Ah ! enfin ! enfin ! Ai-je assez souffert toute la soirée ! Comme ces
femmes sont méchantes ! Quels airs de hauteur ! "
Il voulut les défendre.
-- " D'abord, tu pouvais bien me parler en entrant, depuis un an que tu n'es
venu ! "
-- " Il n'y a pas un an " , dit Frédéric, heureux de la reprendre sur ce détail
pour esquiver les autres.
-- " Soit ! Le temps m'a paru long, voilà tout ! Mais, pendant cet abominable
dîner, c'était à croire que tu avais honte de moi ! Ah ! je comprends, je n'ai
pas ce qu'il faut pour plaire, comme elles. "
-- " Tu te trompes " , dit Frédéric.
-- " Vraiment ! Jure-moi que tu n'en aimes aucune ? "
Il jura.
-- " Et c'est moi seule que tu aimes ? "
-- " Parbleu ! "
Cette assurance la rendit gaie. Elle aurait voulu se perdre dans les rues, pour
se promener ensemble toute la nuit.
-- " J'ai été si tourmentée là-bas ! On ne parlait que de barricades ! Je te
voyais tombant sur le dos, couvert de sang ! Ta mère était dans son lit avec ses
rhumatismes. Elle ne savait rien. Il fallait me taire ! Je n'y tenais plus !
Alors, j'ai pris Catherine. "
Et elle lui conta son départ, toute sa route, et le mensonge fait à son père.
-- " Il me ramène dans deux jours. Viens demain soir, comme par hasard, et
profites-en pour me demander en mariage. "
Jamais Frédéric n'avait été plus loin du mariage. D'ailleurs, Mlle Roque lui
semblait une petite personne assez ridicule. Quelle différence avec une femme
comme Mme Dambreuse ! Un bien autre avenir lui était réservé. Il en avait la
certitude aujourd'hui ; aussi n'était-ce pas le moment de s'engager, par un coup
de coeur, dans une détermination de cette importance. Il fallait maintenant être
positif ; -- et puis il avait revu Mme Arnoux. Cependant la franchise de Louise
l'embarrassait.
Il répliqua :
-- " As-tu bien réfléchi à cette démarche ? "
-- " Comment ! " s'écria-t-elle, glacée de surprise et d'indignation.
Il dit que se marier actuellement serait une folie.
-- " Ainsi tu ne veux pas de moi ? "
-- " Mais tu ne me comprends pas ! "
Et il se lança dans un verbiage très embrouillé, pour lui faire entendre qu'il
était retenu par des considérations majeures, qu'il avait des affaires à n'en
plus finir, que même sa fortune était compromise (Louise tranchait tout, d'un
mot net), enfin, que les circonstances politiques s'y opposaient. Donc, le plus
raisonnable était de patienter quelque temps. Les choses s'arrangeraient, sans
doute ; du moins, il l'espérait ; et, comme il ne trouvait plus de raisons, il
feignit de se rappeler brusquement qu'il aurait dû être depuis deux heures chez
Dussardier.
Puis, ayant salué les autres, il s'enfonça dans la rue Hauteville, fit le tour
du Gymnase, revint sur le boulevard, et monta en courant les quatre étages de
Rosanette.
M. et Mme Arnoux quittèrent le père Roque et sa fille, à l'entrée de la rue
Saint-Denis. Ils s'en retournèrent sans rien dire ; lui, n'en pouvant plus
d'avoir bavardé, et elle, éprouvant une grande lassitude ; elle s'appuyait même
sur son épaule. C'était le seul homme qui eût montré pendant la soirée des
sentiments honnêtes. Elle se sentit pour lui pleine d'indulgence. Cependant, il
gardait un peu de rancune contre Frédéric.
-- " As-tu vu sa mine, lorsqu'il a été question du portrait ? Quand je te disais
qu'il est son amant ? Tu ne voulais pas me croire ! "
-- " Oh ! oui, j'avais tort ! "
Arnoux, content de son triomphe, insista.
-- " Je parie même qu'il nous a lâchés, tout à l'heure, pour aller la rejoindre
! Il est maintenant chez elle, va ! Il y passe la nuit. "
Madame Arnoux avait rabattu sa capeline très bas.
-- " Mais tu trembles ! "
-- " C'est que j'ai froid " , reprit-elle.
Dès que son père fut endormi, Louise entra dans la chambre de Catherine, et, la
secouant par l'épaule :
-- " Lève-toi ! vite ! plus vite ! et va me chercher un fiacre. "
Catherine lui répondit qu'il n'y en avait plus à cette heure.
-- " Tu vas m'y conduire toi-même, alors ? "
-- " Où donc ? "
-- " Chez Frédéric ! "
-- " Pas possible ! A cause ? "
C'était pour lui parler. Elle ne pouvait attendre. Elle voulait le voir tout de
suite.
-- " Y pensez-vous ! Se présenter comme ça dans une maison au milieu de la nuit
! D'ailleurs, à présent, il dort ! "
-- " Je le réveillerai ! "
-- " Mais ce n'est pas convenable pour une demoiselle ! "
-- " Je ne suis pas une demoiselle ! Je suis sa femme ! Je l'aime ! Allons, mets
ton châle. "
Catherine, debout au bord de son lit, réfléchissait. Elle finit par dire :
-- " Non ! je ne veux pas ! "
-- " Eh bien reste ! Moi, j'y vais ! "
Louise glissa comme une couleuvre dans l'escalier. Catherine s'élança par
derrière, la rejoignit sur le trottoir. Ses représentations furent inutiles ; et
elle la suivait, tout en achevant de nouer sa camisole. Le chemin lui parut
extrêmement long. Elle se plaignait de ses vieilles jambes.
-- " Après ça, moi, je n'ai pas ce qui vous pousse, dame ! "
Puis elle s'attendrissait.
-- " Pauvre coeur ! Il n'y a encore que ta Catau, vois-tu ! "
Des scrupules, de temps en temps, la reprenaient.
-- " Ah ! vous me faites faire quelque chose de joli ! Si votre père se
réveillait ! Seigneur Dieu ! Pourvu qu'un malheur n'arrive pas ! "
Devant le théâtre des Variétés, une patrouille de gardes nationaux les arrêta.
Louise dit tout de suite qu'elle allait avec sa bonne dans la rue Rumfort
chercher un médecin. On les laissa passer.
Au coin de la Madeleine, elles rencontrèrent une seconde patrouille ; et, Louise
ayant donné la même explication, un des citoyens reprit :
-- " Est-ce pour une maladie de neuf mois, ma petite chatte ? "
-- " Gougibaud ! " s'écria le capitaine, " pas de polissonneries dans les rangs
! -- Mesdames, circulez ! "
Malgré l'injonction, les traits d'esprit continuèrent :
-- " Bien du plaisir ! "
-- " Mes respects au docteur ! "
-- " Prenez garde au loup ! "
-- " Ils aiment à rire " , remarqua tout haut Catherine.
-- " C'est jeune ! "
Enfin, elles arrivèrent chez Frédéric. Louise tira la sonnette avec vigueur,
plusieurs fois. La porte s'entrebâilla ; et le concierge répondit à sa demande :
-- " Non ! "
-- " Mais il doit être couché ? "
-- " Je vous dis que non ! Voilà près de trois mois qu'il ne couche pas chez lui
! "
Et le petit carreau de la loge retomba nettement, comme une guillotine. Elles
restaient dans l'obscurité, sous la voûte. Une voix furieuse leur cria :
-- " Sortez donc ! "
La porte se rouvrit ; elles sortirent.
Louise fut obligée de s'asseoir sur une borne ; et elle pleura, la tête dans ses
mains, abondamment, de tout son coeur. Le jour se levait, des charrettes
passaient.
Catherine la ramena en la soutenant, en la baisant, en lui disant toutes sortes
de bonnes choses tirées de son expérience. Il ne fallait pas se faire tant de
mal pour les amoureux. Si celui-là manquait, elle en trouverait d'autres !
Chapitre III.
Quand l'enthousiasme de Rosanette pour les gardes mobiles se fut calmé, elle
redevint plus charmante que jamais, et Frédéric prit l'habitude insensiblement
de vivre chez elle.
Le meilleur de la journée, c'était le matin sur leur terrasse. En caraco de
batiste et pieds nus dans ses pantoufles, elle allait et venait autour de lui,
nettoyait la cage de ses serins, donnait de l'eau à ses poissons rouges, et
jardinait avec une pelle à feu dans la caisse remplie de terre, d'où s'élevait
un treillage de capucines garnissant le mur. Puis, accoudés sur leur balcon, ils
regardaient ensemble les voitures, les passants ; et on se chauffait au soleil,
on faisait des projets pour la soirée. Il s'absentait, pendant deux heures tout
au plus ; ensuite, ils allaient dans un théâtre quelconque, aux avant-scènes ;
et Rosanette, un gros bouquet de fleurs à la main, écoutait les instruments,
tandis que Frédéric, penché à son oreille, lui contait des choses joviales ou
galantes. D'autres fois, ils prenaient une calèche pour les conduire au bois de
Boulogne ; ils se promenaient tard, jusqu'au milieu de la nuit. Enfin, ils s'en
revenaient par l'Arc de Triomphe et la grande avenue, en humant l'air, avec les
étoiles sur leur tête, et, jusqu'au fond de la perspective, tous les becs de gaz
alignés comme un double cordon de perles lumineuses.
Frédéric l'attendait toujours quand ils devaient sortir ; elle était fort longue
à disposer autour de son menton les deux rubans de sa capote ; et elle se
souriait à elle-même, devant son armoire à glace. Puis elle passait son bras sur
le sien et le forçant à se mirer près d'elle :
-- " Nous faisons bien comme cela, tous les deux côte à côte ! Ah ! pauvre
amour, je te mangerais ! "
Il était maintenant sa chose, sa propriété. Elle en avait sur le visage un
rayonnement continu, en même temps qu'elle paraissait plus langoureuse de
manières, plus ronde dans ses formes ; et, sans pouvoir dire de quelle façon, il
la trouvait changée, cependant.
Un jour, elle lui apprit comme une nouvelle très importante que le sieur Arnoux
venait de monter un magasin de blanc à une ancienne ouvrière de sa fabrique ; il
y venait tous les soirs, " dépensait beaucoup, pas plus tard que l'autre
semaine, il lui avait même donné un ameublement de palissandre. "
-- " Comment le sais-tu ? " dit Frédéric.
-- " Oh ! j'en suis sûre ! "
Delphine, exécutant ses ordres, avait pris des informations. Elle aimait donc
bien Arnoux, pour s'en occuper si fortement ! Il se contenta de lui répondre :
-- " Qu'est-ce que cela te fait ? "
Rosanette eut l'air surprise de cette demande.
-- " Mais la canaille me doit de l'argent ! N'est-ce pas abominable de le voir
entretenir des gueuses ? "
Puis, avec une expression de haine triomphante :
-- " Au reste, elle se moque de lui joliment ! Elle a trois autres particuliers.
Tant mieux ! et qu'elle le mange jusqu'au dernier liard, j'en serai contente ! "
Arnoux, en effet, se laissait exploiter par la Bordelaise, avec l'indulgence des
amours séniles.
Sa fabrique ne marchait plus ; l'ensemble de ses affaires était pitoyable ; si
bien que, pour les remettre à flot, il pensa d'abord à établir un café chantant,
où l'on n'aurait chanté rien que des oeuvres patriotiques ; le ministre lui
accordant une subvention, cet établissement serait devenu tout à la fois un
foyer de propagande et une source de bénéfices. La direction du Pouvoir ayant
changé, c'était une chose impossible. Maintenant, il rêvait une grande
chapellerie militaire. Les fonds lui manquaient pour commencer.
Il n'était pas plus heureux dans son intérieur domestique. Mme Arnoux se
montrait moins douce pour lui, parfois même un peu rude. Marthe se rangeait
toujours du côté de son père. Cela augmentait le désaccord, et la maison
devenait intolérable. Souvent, il en partait dès le matin, passait sa journée à
faire de longues courses, pour s'étourdir, puis dînait dans un cabaret de
campagne, en s'abandonnant à ses réflexions.
L'absence prolongée de Frédéric troublait ses habitudes. Donc, il parut, une
après-midi, le supplia de venir le voir comme autrefois, et en obtint la
promesse.
Frédéric n'osait retourner chez Mme Arnoux. Il lui semblait l'avoir trahie. Mais
cette conduite était bien lâche. Les excuses manquaient. Il faudrait en finir
par là ! et, un soir, il se mit en marche.
Comme la pluie tombait, il venait d'entrer dans le passage Jouffroy quand, sous
la lumière des devantures, un gros petit homme en casquette l'aborda. Frédéric
n'eut pas de peine à reconnaître Compain, cet orateur dont la motion avait causé
tant de rires au club. Il s'appuyait sur le bras d'un individu affublé d'un
bonnet rouge de zouave, la lèvre supérieure très longue, le teint jaune comme
une orange, la mâchoire couverte d'une barbiche, et qui le contemplait avec de
gros yeux, lubrifiés d'admiration.
Compain, sans doute, en était fier, car il dit :
-- " Je vous présente ce gaillard-là ! C'est un bottier de mes amis, un patriote
! Prenons-nous quelque chose ? "
Frédéric l'ayant remercié, il tonna immédiatement contre la proposition Rateau,
une manoeuvre des aristocrates. Pour en finir, il fallait recommencer 93 ! Puis,
il s'informa de Regimbart et de quelques autres, aussi fameux, tels que
Masselin, Sanson, Lecornu, Maréchal, et un certain Deslauriers, compromis dans
l'affaire des carabines interceptées dernièrement à Troyes.
Tout cela était nouveau pour Frédéric. Compain n'en savait pas davantage. Il le
quitta, en disant :
-- " A bientôt, n'est-ce pas, car vous en êtes ? "
-- " De quoi ? "
-- " De la tête de veau "
-- " Quelle tête de veau ? "
-- " Ah ! farceur ! " reprit Compain, en lui donnant une tape sur le ventre.
Et les deux terroristes s'enfoncèrent dans un café.
Dix minutes après, Frédéric ne songeait plus à Deslauriers. Il était sur le
trottoir de la rue Paradis, devant une maison ; et il regardait au second étage,
derrière des rideaux, la lueur d'une lampe.
Enfin, il monta l'escalier.
-- " Arnoux y est-il ? "
La femme de chambre répondit :
-- " Non ! mais entrez tout de même. "
Et, ouvrant brusquement une porte :
-- " Madame, c'est M. Moreau ! "
Elle se leva plus pâle que sa collerette. Elle tremblait.
-- " Qui me vaut l'honneur. d'une visite. aussi imprévue ? "
-- " Rien ! Le plaisir de revoir d'anciens amis ! "
Et, tout en s'asseyant :
-- " Comment va ce bon Arnoux ? "
-- " Parfaitement ! Il est sorti. "
-- " Ah ! je comprends ! toujours ses vieilles habitudes du soir ; un peu de
distraction ! "
-- " Pourquoi pas ? Après une journée de calculs, la tête a besoin de se reposer
! "
Elle vanta même son mari, comme travailleur. Cet éloge irritait Frédéric ; et,
désignant sur ses genoux un morceau de drap noir, avec des soutaches bleues :
-- " Qu'est-ce que vous faites là ? "
-- " Une veste que j'arrange pour ma fille. "
-- " A propos, je ne l'aperçois pas, où est-elle donc ? "
-- " Dans une pension " , reprit Mme Arnoux.
Des larmes lui vinrent aux yeux ; elle les retenait, en poussant son aiguille
rapidement. Il avait pris par contenance un numéro de l' Illustration ,
sur la table, près d'elle.
-- " Ces caricatures de Cham sont très drôles, n'est-ce pas ? "
-- " Oui. "
Puis ils retombèrent dans leur silence.
Une rafale ébranla tout à coup les carreaux.
-- " Quel temps ! " dit Frédéric.
-- " En effet ; c'est bien aimable d'être venu par cette horrible pluie ! "
-- " Oh ! moi, je m'en moque ! Je ne suis pas comme ceux qu'elle empêche, sans
doute, d'aller à leurs rendez-vous ! "
-- " Quels rendez-vous ? " demanda-t-elle naïvement.
-- " Vous ne vous rappelez pas ? "
Un frisson la saisit, et elle baissa la tête.
Il lui posa doucement la main sur le bras.
-- " Je vous assure que vous m'avez fait bien souffrir ! "
Elle reprit, avec une sorte de lamentation dans la voix :
-- " : -- Mais j'avais peur pour mon enfant ! "
Elle lui conta la maladie du petit Eugène et toutes les angoisses de cette
journée.
-- " Merci ! merci ! Je ne doute plus ! je vous aime comme toujours ! "
-- " Eh non ! ce n'est pas vrai ! "
-- " Pourquoi ? "
Elle le regarda froidement.
-- " Vous oubliez l'autre ! Celle que vous promenez aux courses ! La femme dont
vous avez le portrait, votre maîtresse ! "
-- " Eh bien, oui ! " s'écria Frédéric, " Je ne nie rien. Je suis un misérable !
écoutez-moi ! "
S'il l'avait eue, c'était par désespoir, comme on se suicide. Du reste, il
l'avait rendue fort malheureuse, pour se venger sur elle de sa propre honte. "
Quel supplice ! Vous ne comprenez pas ? "
Mme Arnoux tourna son beau visage, en lui tendant la main ; et ils fermèrent les
yeux, absorbés dans une ivresse qui était comme un bercement doux et infini.
Puis ils restèrent à se contempler, face à face, l'un près de l'autre.
-- " Est-ce que vous pouviez croire que je ne vous aimais plus ? "
Elle répondit, d'une voix basse, pleine de caresses :
-- " Non ! en dépit de tout, je sentais au fond de mon coeur que cela était
impossible et qu'un jour l'obstacle entre nous deux s'évanouirait !
-- " Moi aussi ! et j'avais des besoins de vous revoir, à en mourir ! "
-- " Une fois " , reprit-elle, " dans le Palais-Royal, j'ai suis passé à côté de
vous ! "
-- " Vraiment ? "
Et il lui dit le bonheur qu'il avait eu en la retrouvant chez les Dambreuse.
-- " Mais comme je vous détestais le soir, en sortant de là ! "
-- " Pauvre garçon ! "
-- " Ma vie est si triste. "
-- " Et la mienne !... S'il n'y avait que les chagrins, les inquiétudes, les
humiliations, tout ce que j'endure comme épouse et comme mère, puisqu'on doit
mourir, je ne me plaindrais pas ; ce qu'il y a d'affreux, c'est ma solitude,
sans personne... "
-- " Mais je suis là, moi ! "
-- " Oh ! oui ! "
Un sanglot de tendresse l'avait soulevée. Ses bras s'écartèrent ; et ils
s'étreignirent debout, dans un long baiser.
Un craquement se fit sur le parquet. Une femme était près d'eux, Rosanette. Mme
Arnoux l'avait reconnue ; ses yeux, ouverts démesurément, l'examinaient, tout
pleins de surprise et d'indignation. Enfin, Rosanette lui dit :
-- " Je viens parler à M. Arnoux, pour affaires. "
-- " I1 n'y est pas, vous le voyez. "
-- " Ah ! c'est vrai ! " reprit la Maréchale, " votre bonne avait raison ! Mille
excuses ! "
Et, se tournant vers Frédéric :
-- " Te voilà ici, toi ? "
Ce tutoiement, donné devant elle, fit rougir Mme Arnoux, comme un soufflet en
plein visage.
-- " Il n'y est pas, je vous le répète ! "
Alors, la Maréchale, qui regardait çà et là, dit tranquillement :
-- " Rentrons-nous ? J'ai un fiacre, en bas. "
Il faisait semblant de ne pas entendre.
-- " Allons, viens ! "
-- " Ah ! oui ! c'est une occasion ! Partez ! partez ! " dit Mme Arnoux.
Ils sortirent. Elle se pencha sur la rampe pour les voir encore ; et un rire
aigu, déchirant, tomba sur eux, du haut de l'escalier. Frédéric poussa Rosanette
dans le fiacre, se mit en face d'elle, et, pendant toute la route, ne prononça
pas un mot.
L'infamie dont le rejaillissement l'outrageait, c'était lui-même qui en était la
cause. Il éprouvait tout à la fois la honte d'une humiliation écrasante et le
regret de sa félicité ; quand il allait enfin la saisir, elle était devenue
irrévocablement impossible ! -- et par la faute de celle-là, de cette fille, de
cette catin. Il aurait voulu l'étrangler ; il étouffait. Rentrés chez eux, il
jeta son chapeau sur un meuble, arracha sa cravate.
-- " Ah ! tu viens de faire quelque chose de propre, avoue-le ! "
Elle se campa fièrement devant lui.
-- " Eh bien, après ? Où est le mal ? "
-- " Comment ! Tu m'espionnes ? "
-- " Est-ce ma faute ? Pourquoi vas-tu te divertir chez les femmes honnêtes ? "
-- " N'importe ! Je ne veux pas que tu les insultes. "
-- " En quoi l'ai-je insultée ? "
Il n'eut rien à répondre ; et, d'un accent plus haineux :
-- " Mais, l'autre fois, au Champ-de-Mars... "
-- " Ah ! tu nous ennuies avec tes anciennes ! "
-- " Misérable ! "
Il leva le poing.
-- " Ne me tue pas ! Je suis enceinte ! "
Frédéric se recula.
-- " Tu mens ! "
-- " Mais regarde-moi ! "
Elle prit un flambeau, et, montrant son visage :
-- " T'y connais-tu ? "
De petites taches jaunes maculaient sa peau, qui était singulièrement bouffie.
Frédéric ne nia pas l'évidence. Il alla ouvrir la fenêtre, fit quelques pas de
long en large, puis s'affaissa dans un fauteuil.
Cet événement était une calamité, qui d'abord ajournait leur rupture, -- et puis
bouleversait tous ses projets. L'idée d'être père, d'ailleurs, lui paraissait
grotesque, inadmissible. Mais pourquoi ? Si, au lieu de la Maréchale ?... Et sa
rêverie devint tellement profonde, qu'il eut une sorte d'hallucination. Il
voyait là, sur le tapis, devant la cheminée, une petite fille. Elle ressemblait
à Mme Arnoux et à lui-même, un peu ; -- brune et blanche, -- avec des yeux
noirs, de très grands sourcils, un ruban rose dans ses cheveux bouclants ! (Oh !
comme il l'aurait aimée !) Et il lui semblait entendre sa voix : " Papa ! papa !
"
Rosanette, qui venait de se déshabiller, s'approcha de lui, aperçut une larme à
ses paupières, et le baisa sur le front, gravement. Il se leva, en disant :
-- " Parbleu ! On ne le tuera pas, ce marmot !
Alors, elle bavarda beaucoup. Ce serait un garçon, bien sûr ! On l'appellerait
Frédéric. Il fallait commencer son trousseau ; -- et, en la voyant si heureuse,
une pitié le prit. Comme il ne ressentait, maintenant, aucune colère, il voulut
savoir la raison de sa démarche, tout à l'heure.
C'est que Mlle Vatnaz lui avait envoyé, ce jour-là même, un billet protesté
depuis longtemps ; et elle avait couru chez Arnoux pour avoir de l'argent.
-- " Je t'en aurais donné ! " dit Frédéric.
-- " C'était plus simple de prendre là-bas ce qui m'appartient, et de rendre à
l'autre ses mille francs.
" -- " -- Est-ce au moins tout ce que tu lui dois ? " Elle répondit :
-- " Certainement ! "
Le lendemain, à neuf heures du soir (heure indiquée par le portier), Frédéric se
rendit chez Mlle Vatnaz.
Il se cogna dans l'antichambre contre les meubles entassés. Mais un bruit de
voix et de musique le guidait. Il ouvrit une porte et tomba au milieu d'un
raout. Debout, devant le piano que touchait une demoiselle en lunettes, Delmar,
sérieux comme un pontife, déclamait une poésie humanitaire sur la prostitution ;
et sa voix caverneuse roulait, soutenue par les accords plaqués. Un rang de
femmes occupait la muraille, vêtues généralement de couleurs sombres, sans col
de chemises ni manchettes. Cinq ou six hommes, tous des penseurs, étaient çà et
là, sur des chaises. Il y avait dans un fauteuil un ancien fabuliste, une ruine
; -- et l'odeur âcre de deux lampes se mêlait à l'arôme du chocolat, qui
emplissait des bols encombrant la table à jeu.
Mlle Vatnaz, une écharpe orientale autour des reins, se tenait à un coin de la
cheminée. Dussardier était à l'autre bout, en face ; il avait l'air un peu
embarrassé de sa position. D'ailleurs, ce milieu artistique l'intimidait.
La Vatnaz en avait-elle fini avec Delmar ? non, peut-être. Cependant, elle
semblait jalouse du brave commis ; et, Frédéric ayant réclamé d'elle un mot
d'entretien, elle lui fit signe de passer avec eux dans sa chambre. Quand les
mille francs furent alignés, elle demanda, en plus, les intérêts.
-- " Ça n'en vaut pas la peine " , dit Dussardier.
-- " Tais-toi donc ! "
Cette lâcheté d'un homme si courageux fut agréable à Frédéric comme une
justification de la sienne. Il rapporta le billet, et ne reparla jamais de
l'esclandre de chez Mme Arnoux. Mais, dès lors, toutes les défectuosités de la
Maréchale lui apparurent.
Elle avait un mauvais goût irrémédiable, une incompréhensible paresse, une
ignorance de sauvage, jusqu'à considérer comme très célèbre le docteur Desrogis
; et elle était fière de le recevoir, lui et son épouse, parce que c'étaient "
des gens mariés " . Elle régentait d'un air pédantesque sur les choses de la vie
Mlle Irma, pauvre petite créature douée d'une petite voix, ayant pour protecteur
un monsieur " très bien " , ex-employé dans les douanes, et fort aux tours de
cartes ; Rosanette l'appelait " mon gros loulou " . Frédéric ne pouvait
souffrir, non plus, la répétition de ses mots bêtes tels que " Du flan ! A
Chaillot ! " On n'a jamais pu savoir, etc. " , et elle s'obstinait à épousseter
le matin ses bibelots avec une paire de vieux gants blancs ! Il était révolté
surtout par ses façons envers sa bonne, -- dont les gages étaient sans cesse
arriérés, et qui même lui prêtait de l'argent. Les jours qu'elles réglaient
leurs comptes, elles se chamaillaient comme deux poissardes, puis on se
réconciliait en s'embrassant. Le tête-à-tête devenait triste. Ce fut un
soulagement pour lui, quand les soirées de Mme Dambreuse recommencèrent.
Celle-là, au moins, l'amusait ! Elle savait les intrigues du monde, les
mutations d'ambassadeurs, le personnel des couturières ; et, s'il lui échappait
des lieux communs, c'était dans une formule tellement convenue, que sa phrase
pouvait passer pour une déférence ou pour une ironie. Il fallait la voir au
milieu de vingt personnes qui causaient, n'en oubliant aucune, amenant les
réponses qu'elle voulait, évitant les périlleuses ! Des choses très simples,
racontées par elle, semblaient des confidences ; le moindre de ses sourires
faisait rêver ; son charme enfin, comme l'exquise odeur qu'elle portait
ordinairement, était complexe et indéfinissable. Frédéric, dans sa compagnie,
éprouvait chaque fois le plaisir d'une découverte ; et cependant, il la
retrouvait toujours avec sa même sérénité, pareille au miroitement des eaux
limpides. Mais pourquoi ses manières envers sa nièce avaient-elles tant de
froideur ? Elle lui lançait même, par moments, de singuliers coups d'oeil.
Dès qu'il fut question de mariage, elle avait objecté à M. Dambreuse la santé de
" la chère enfant " , et l'avait emmenée tout de suite aux bains de Balaruc. A
son retour, des prétextes nouveaux avaient surgi : le jeune homme manquait de
position, ce grand amour ne paraissait pas sérieux, on ne risquait rien
d'attendre. Martinon avait répondu qu'il attendrait. Sa conduite fut sublime. Il
prôna Frédéric. Il fit plus : il le renseigna sur les moyens de plaire à Mme
Dambreuse, laissant même entrevoir qu'il connaissait, par la nièce, les
sentiments de la tante.
Quant à M. Dambreuse, loin de montrer de la jalousie, il entourait d'égards son
jeune ami, le consultait sur différentes choses, s'inquiétait même de son
avenir, si bien qu'un jour, comme on parlait du père Roque, il lui dit à
l'oreille, d'un air finaud :
-- " Vous avez bien fait. "
Et Cécile, miss John, les domestiques, le portier, pas un qui ne fût charmant
pour lui, dans cette maison. Il y venait tous les soirs, abandonnant Rosanette.
Sa maternité future la rendait plus sérieuse, même un peu triste, comme si des
inquiétudes l'eussent tourmentée. A toutes les questions, elle répondait :
-- " Tu te trompes ! Je me porte bien ! "
C'étaient cinq billets qu'elle avait souscrits autrefois ; et, n'osant le dire à
Frédéric après le payement du premier, elle était retournée chez Arnoux, lequel
lui avait promis, par écrit, le tiers de ses bénéfices dans l'éclairage au gaz
des villes du Languedoc (une entreprise merveilleuse !), en lui recommandant de
ne pas se servir de cette lettre avant l'assemblée des actionnaires ;
l'assemblée était remise de semaine en semaine.
Cependant, la Maréchale avait besoin d'argent. Elle serait morte plutôt que d'en
demander à Frédéric. Elle n'en voulait pas de lui. Cela aurait gâté leur amour.
Il subvenait bien aux frais du ménage ; mais une petite voiture louée au mois,
et d'autres sacrifices indispensables depuis qu'il fréquentait chez les
Dambreuse, l'empêchaient d'en faire plus pour sa maîtresse. Deux ou trois fois,
en rentrant à des heures inaccoutumées, il crut voir des dos masculins
disparaître entre les portes ; et elle sortait souvent sans vouloir dire où elle
allait. Frédéric n'essaya pas de creuser les choses. Un de ces jours, il
prendrait un parti définitif. Il rêvait une autre vie, qui serait plus amusante
et plus noble. Un pareil idéal le rendait indulgent pour l'hôtel Dambreuse.
C'était une succursale intime de la rue de Poitiers. Il y rencontra le grand M.
A., l'illustre B., le profond C., l'éloquent Z., l'immense Y., les vieux ténors
du centre gauche, les paladins de la droite, les burgraves du juste- milieu, les
éternels bonshommes de la comédie. Il fut stupéfait par leur exécrable langage,
leurs petitesses, leurs rancunes, leur mauvaise foi, -- tous ces gens qui
avaient voté la Constitution s'évertuant à la démolir ; -- et ils s'agitaient
beaucoup, lançaient des manifestes, des pamphlets, des biographies ; celle de
Fumichon par Hussonnet fut un chef-d'oeuvre. Nonancourt s'occupait de la
propagande dans les campagnes, M. de Grémonville travaillait le clergé, Martinon
ralliait de jeunes bourgeois. Chacun, selon ses moyens, s'employa, jusqu'à Cisy
lui-même. Pensant maintenant aux choses sérieuses, tout le long de la journée,
il faisait des courses en cabriolet, pour le parti.
M. Dambreuse, tel qu'un baromètre, en exprimait constamment la dernière
variation. On ne parlait pas de Lamartine sans qu'il citât ce mot d'un homme du
peuple : " Assez de lyre ! " Cavaignac n'était plus, à ses yeux, qu'un traître.
Le Président, qu'il avait admiré pendant trois mois, commençait à déchoir dans
son estime (ne lui trouvant pas " l'énergie nécessaire " ) ; et, comme il lui
fallait toujours un sauveur, sa reconnaissance, depuis l'affaire du
Conservatoire, appartenait à Changarnier : " Dieu merci, Changarnier. Espérons
que Changarnier... Oh ! rien à craindre tant que Changarnier... "
On exaltait avant tout M. Thiers pour son volume contre le Socialisme, où il
s'était montré aussi penseur qu'écrivain. On riait énormément de Pierre Leroux,
qui citait à la Chambre des passages des Philosophes. On faisait des
plaisanteries sur la queue phalanstérienne. On allait applaudir la Foire aux
Idées ; et on comparait les auteurs à Aristophane. Frédéric y alla, comme les
autres.
Le verbiage politique et la bonne chère engourdissaient sa moralité. Si
médiocres que lui parussent ces personnages, il était fier de les connaître et
intérieurement souhaitait la considération bourgeoise. Une maîtresse comme Mme
Dambreuse le poserait.
Il se mit à faire tout ce qu'il faut.
Il se trouvait sur son passage à la promenade, ne manquait pas d'aller la saluer
dans sa loge au théâtre ; et, sachant les heures où elle se rendait à l'église,
il se campait derrière un pilier dans une pose mélancolique. Pour des
indications de curiosités, des renseignements sur un concert, des emprunts de
livres ou de revues, c'était un échange continuel de petits billets. Outre sa
visite du soir, il lui en faisait quelquefois une autre vers la fin du jour ; et
il avait une gradation de joies à passer successivement par la grande porte, par
la cour. par l'antichambre par les deux salons ; enfin, il arrivait dans son
boudoir, discret comme un tombeau, tiède comme une alcôve, où l'on se heurtait
aux capitons des meubles parmi toutes sortes d'objets çà et là : chiffonnières,
écrans, coupes et plateaux en laque, en écaille, en ivoire, en malachite,
bagatelles dispendieuses, souvent renouvelées. Il y en avait de simples : trois
galets d'Etretat pour servir de presse-papiers, un bonnet de Frisonne suspendu à
un paravent chinois ; toutes ces choses s'harmonisaient cependant ; on était
même saisi par la noblesse de l'ensemble, ce qui tenait peut-être à la hauteur
du plafond, à l'opulence des portières et aux longues crépines de soie, flottant
sur les bâtons dorés des tabourets.
Elle était presque toujours sur une petite causeuse, près de la jardinière
garnissant l'embrasure de la fenêtre. Assis au bord d'un gros pouf à roulettes,
il lui adressait les compliments les plus justes possible ; et elle le
regardait, la tête un peu de côté, la bouche souriante.
Il lui lisait des pages de poésie, en y mettant toute son âme, afin de
l'émouvoir, et pour se faire admirer. Elle l'arrêtait par une remarque
dénigrante ou une observation pratique ; et leur causerie retombait sans cesse
dans l'éternelle question de l'Amour ! Ils se demandaient ce qui l'occasionnait,
si les femmes le sentaient mieux que les hommes, quelles étaient là-dessus leurs
différences. Frédéric tâchait d'émettre son opinion, en évitant à la fois la
grossièreté et la fadeur. Cela devenait une espèce de lutte, agréable par
moments, fastidieuse en d'autres.
Il n'éprouvait pas à ses côtés ce ravissement de tout son être qui l'emportait
vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord Rosanette. Mais il la
convoitait comme une chose anormale et difficile, parce qu'elle était noble,
parce qu'elle était riche, parce qu'elle était dévote, -- se figurant qu'elle
avait des délicatesses de sentiment, rares comme ses dentelles, avec des
amulettes sur la peau et des pudeurs dans la dépravation.
Il se servit du vieil amour. Il lui conta, comme inspiré par elle, tout ce que
Mme Arnoux autrefois lui avait fait ressentir, ses langueurs, ses appréhensions,
ses rêves.
Elle recevait cela comme une personne accoutumée à ces choses, sans le repousser
formellement ne cédait rien ; et il n'arrivait pas plus à la séduire que
Martinon à se marier. Pour en finir avec l'amoureux de sa nièce, elle l'accusa
de viser à l'argent, et pria même son mari d'en faire l'épreuve. M. Dambreuse
déclara donc au jeune homme que Cécile, étant l'orpheline de parents pauvres,
n'avait aucune " espérance " ni dot.
Martinon, ne croyant pas que cela fût vrai, ou trop avancé pour se dédire, ou
par un de ces entêtements d'idiot qui sont des actes de génie, répondit que son
patrimoine, quinze mille livres de rentes, leur suffirait. Ce désintéressement
imprévu toucha le banquier. Il lui promit un cautionnement de receveur, en
s'engageant à obtenir la place ; et, au mois de mai 1850, Martinon épousa Mlle
Cécile. Il n'y eut pas de bal. Les jeunes gens partirent le soir même pour
l'Italie. Frédéric, le lendemain, vint faire une visite à Mme Dambreuse. Elle
lui parut plus pâle que d'habitude. Elle le contredit avec aigreur sur deux ou
trois sujets sans importance. Du reste, tous les hommes étaient des égoïstes.
Il y en avait pourtant de dévoués, quand ce ne serait que lui.
-- " Ah ! bah ! comme les autres ! "
Ses paupières étaient rouges, elle pleurait. Puis, en s'efforçant de sourire :
-- " Excusez-moi ! J'ai tort ! C'est une idée triste qui m'est venue "
Il n'y comprenait rien.
-- " N'importe ! elle est moins forte que je ne croyais " , pensa-t-il.
Elle sonna pour avoir un verre d'eau, en but une gorgée, le renvoya, puis se
plaignit de ce qu'on la servait horriblement. Afin de l'amuser, il s'offrit
comme domestique, se prétendant capable de donner des assiettes, d'épousseter
les meubles, d'annoncer le monde, d'être enfin un valet de chambre ou plutôt un
chasseur, bien que la mode en fût passée. Il aurait voulu se tenir derrière sa
voiture avec un chapeau de plumes de coq.
-- " Et comme je vous suivrais à pied majestueusement, en portant sur le bras un
petit chien ! "
-- " Vous êtes gai " , dit Mme Dambreuse.
-- N'était-ce pas une folie, reprit-il, de considérer tout sérieusement ? Il y
avait bien assez de misères, sans s'en forger. Rien ne méritait la peine d'une
douleur. Mme Dambreuse leva les sourcils, d'une manière de vague approbation.
Cette parité de sentiments poussa Frédéric à plus de hardiesse. Ses mécomptes
d'autrefois lui faisaient, maintenant, une clairvoyance. Il poursuivit :
-- " Nos grands-pères vivaient mieux. Pourquoi ne pas obéir à l'impulsion qui
nous pousse ? " L'amour, après tout, n'était pas en soi une chose si importante.
-- " Mais c'est immoral, ce que vous dites là ! "
Elle s'était remise sur la causeuse. Il s'assit au bord, contre ses pieds.
-- " Ne voyez-vous pas que je mens ! Car, pour plaire aux femmes, il faut étaler
une insouciance de bouffon ou des fureurs de tragédie ! Elles se moquent de nous
quand on leur dit qu'on les aime, simplement ! Moi, je trouve ces hyperboles où
elles s'amusent une profanation de l'amour vrai ; si bien qu'on ne sait plus
comment l'exprimer, surtout devant celles qui ont... beaucoup d'esprit. "
Elle le considérait, les cils entre-clos. Il baissait la voix, en se penchant
vers son visage.
-- " Oui ! vous me faites peur ! Je vous offense, peut-être ?... Pardon !. Je ne
voulais pas dire tout cela ! Ce n'est pas ma faute ! Vous êtes si belle "
Mme Dambreuse ferma les yeux, et il fut surpris par la facilité de sa victoire.
Les grands arbres du jardin qui frissonnaient mollement s'arrêtèrent. Des nuages
immobiles rayaient le ciel de longues bandes rouges, et il y eut comme une
suspension universelle des choses. Alors, des soirs semblables, avec des
silences pareils, revinrent dans son esprit, confusément. Où était-ce?...
Il se mit à genoux, prit sa main, et lui jura un amour éternel. Puis, comme il
partait, elle le rappela d'un signe et lui dit tout bas :
-- " Revenez dîner ! Nous serons seuls ! "
Il semblait à Frédéric, en descendant l'escalier, qu'il était devenu un autre
homme, que la température embaumante des serres chaudes l'entourait, qu'il
entrait définitivement dans le monde supérieur des adultères patriciens et des
hautes intrigues. Pour y tenir la première place, il suffisait d'une femme,
comme celle-là. Avide, sans doute, de pouvoir et d'action, et mariée à un homme
médiocre qu'elle avait prodigieusement servi, elle désirait quelqu'un de fort
pour le conduire ? Rien d'impossible maintenant ! Il se sentait capable de faire
deux cents lieues à cheval, de travailler pendant plusieurs nuits de suite, sans
fatigue ; son coeur débordait d'orgueil.
Sur le trottoir, devant lui, un homme couvert d'un vieux paletot marchait la
tête basse, et avec un tel air d'accablement, que Frédéric se retourna, pour le
voir. L'autre releva sa figure. C'était Deslauriers. Il hésitait. Frédéric lui
sauta au cou.
-- " Ah ! mon pauvre vieux ! Comment ! c'est toi ! "
Et il l'entraîna dans sa maison, en lui faisant beaucoup de questions à la fois.
L'ex-commissaire de Ledru-Rollin conta, d'abord, les tourments qu'il avait eus.
Comme il prêchait la fraternité aux conservateurs et le respect des lois aux
socialistes, les uns lui avaient tiré des coups de fusil, les autres apporté une
corde pour le pendre. Après juin, on l'avait destitué brutalement. Il s'était
jeté dans un complot, celui des armes saisies à Troyes. On l'avait relâché,
faute de preuves. Puis, le comité d'action l'avait envoyé à Londres, où il
s'était flanqué des gifles avec ses frères, au milieu d'un banquet. De retour à
Paris...
-- " Pourquoi n'es-tu pas venu chez moi ? "
-- " Tu étais toujours absent ! Ton suisse avait des allures mystérieuses, je ne
savais que penser ; et puis je ne voulais pas reparaître en vaincu. "
Il avait frappé aux portes de la Démocratie, s'offrant à la servir de sa plume,
de sa parole, de ses démarches ; partout on l'avait repoussé ; on se méfiait de
lui ; et il avait vendu sa montre, sa bibliothèque, son linge.
-- " Mieux vaudrait crever sur les pontons de Belle-Isle, avec Sénécal ! "
Frédéric, qui arrangeait alors sa cravate, n'eut pas l'air très ému par cette
nouvelle.
-- " Ah ! il est déporté, ce bon Sénécal ? "
Deslauriers répliqua, en parcourant les murailles d'un air envieux :
-- " Tout le monde n'a pas ta chance ! "
-- " Excuse-moi " , dit Frédéric, sans remarquer l'allusion, " mais je dîne en
ville. On va te faire à manger ; commande : ce que tu voudras ! Prends même mon
lit. " Devant une cordialité si complète, l'amertume de Deslauriers disparut.
-- " Ton lit ? Mais... ça te gênerait ! "
-- " Eh non ! J'en ai d'autres ! "
-- " Ah ! très bien " , reprit l'avocat, en riant. " Où dînes-tu donc ? "
-- " Chez Mme Dambreuse. "
-- " Est-ce que... par hasard... ce serait ?... "
-- " Tu es trop curieux " , dit Frédéric avec un sourire, qui confirmait cette
supposition.
Puis, ayant regardé la pendule, il se rassit.
-- " C'est comme ça ! et il ne faut pas désespérer, vieux défenseur du peuple !
"
-- " Miséricorde ! que d'autres s'en mêlent ! "
L'avocat détestait les ouvriers, pour en avoir souffert dans sa province, un
pays de houille. Chaque puits d'extraction avait nommé un gouvernement
provisoire lui intimant des ordres.
-- " D'ailleurs, leur conduite a été charmante partout : à Lyon, à Lille, au
Havre, à Paris ! Car, à l'exemple des fabricants qui voudraient exclure les
produits de l'étranger, ces messieurs réclament pour qu'on bannisse les
travailleurs anglais, allemands, belges et savoyards ! Quant à leur
intelligence, à quoi a servi, sous la Restauration, leur fameux compagnonnage ?
En 1830, ils sont entrés dans la garde nationale, sans même avoir le bon sens de
la dominer ! Est-ce que, dès le lendemain de 48, les corps de métiers n'ont pas
reparu, avec des étendards à eux ! Ils demandaient même des représentants du
peuple à eux, lesquels n'auraient parlé que pour eux ! Tout comme les députés de
la betterave ne s'inquiètent que de la betterave ! -- Ah ! j'en ai assez de ces
cocos-là, se prosternant tour à tour devant l'échafaud de Robespierre, les
bottes de l'Empereur, le parapluie de Louis-Philippe, racaille éternellement
dévouée à qui lui jette du pain dans la gueule ! On crie toujours contre la
vénalité de Talleyrand et de Mirabeau ; mais le commissionnaire d'en bas
vendrait la patrie pour cinquante centimes, si on lui promettait de tarifer sa
course à trois francs ! Ah ! quelle faute ! Nous aurions dû mettre le feu aux
quatre coins de l'Europe !
Frédéric lui répondit :
-- " L'étincelle manquait ! Vous étiez simplement de petits bourgeois, et les
meilleurs d'entre vous, des cuistres ! Quant aux ouvriers, ils peuvent se
plaindre ; car, si l'on excepte un million soustrait à la liste civile, et que
vous leur avez octroyé avec la plus basse flagornerie, vous n'avez rien fait
pour eux que des phrases ! Le livret demeure aux mains du patron, et le salarié
(même devant la justice) reste l'inférieur de son maître, puisque sa parole
n'est pas crue. Enfin, la République me paraît vieille. Qui sait ? Le Progrès,
peut-être, n'est réalisable que par une aristocratie ou par un homme ?
L'initiative vient toujours d'en haut ! Le peuple est mineur, quoi qu'on
prétende ! "
-- " C'est peut-être vrai " , dit Deslauriers.
Selon Frédéric, la grande masse des citoyens n'aspirait qu'au repos (il avait
profité à l'hôtel Dambreuse), et toutes les chances étaient pour les
conservateurs. Ce parti-là, cependant, manquait d'hommes neufs.
-- " Si tu te présentais, je suis sûr... "
Il n'acheva pas. Deslauriers comprit, se passa les deux mains sur le front ;
puis, tout à coup :
-- " Mais toi ? Rien ne t'empêche ? Pourquoi ne serais-tu pas député ? "
Par suite d'une double élection, il y avait, dans l'Aube, une candidature
vacante. M. Dambreuse, réélu à la Législative, appartenait à un autre
arrondissement.
-- " Veux-tu que je m'en occupe ? "
Il connaissait beaucoup de cabaretiers, d'instituteurs, de médecins, de clercs
d'étude et leurs patrons.
-- " D'ailleurs, on fait accroire aux paysans tout ce qu'on veut ! "
Frédéric sentait se rallumer son ambition.
Deslauriers ajouta :
-- " Tu devrais bien me trouver une place à Paris. "
-- " Oh ! ce ne sera pas difficile, par M. Dambreuse. "
-- " Puisque nous parlions de houilles " , reprit l'avocat, " que devient sa
grande société ? C'est une occupation de ce genre qu'il me faudrait ! -- et je
leur serais utile, tout en gardant mon indépendance. "
Frédéric promit de le conduire chez le banquier avant trois jours.
Son repas en tête-à-tête avec Mme Dambreuse fut une chose exquise. Elle souriait
en face de lui, de l'autre côté de la table, par-dessus des fleurs dans une
corbeille, à la lumière de la lampe suspendue ; et, comme la fenêtre était
ouverte, on apercevait des étoiles. Ils causèrent fort peu, se méfiant
d'eux-mêmes, sans doute ; mais, dès que les domestiques tournaient le dos, ils
s'envoyaient un baiser du bout des lèvres. Il dit son idée de candidature. Elle
l'approuva, s'engageant même à y faire travailler M. Dambreuse.
Le soir, quelques amis se présentèrent pour la féliciter et pour la plaindre ;
elle devait être si chagrine de n'avoir plus sa nièce ? C'était fort bien,
d'ailleurs, aux jeunes mariés de s'être mis en voyage ; plus tard, les embarras,
les enfants surviennent ! Mais l'Italie ne répondait pas à l'idée qu'on s'en
faisait. Après cela, ils étaient dans l'âge des illusions ! et puis la lune de
miel embellissait tout ! Les deux derniers qui restèrent furent M. de
Grémonville et Frédéric. Le diplomate ne voulait pas s'en aller. Enfin, à
minuit, il se leva. Mme Dambreuse fit signe à Frédéric de partir avec lui, et le
remercia de cette obéissance par une pression de main, plus suave que tout le
reste.
La Maréchale poussa un cri de joie en le revoyant. Elle l'attendait depuis cinq
heures. Il donna pour excuse une démarche indispensable dans l'intérêt de
Deslauriers. Sa figure avait un air de triomphe, une auréole, dont Rosanette fut
éblouie.
-- " C'est peut-être à cause de ton habit noir qui te va bien ; mais je ne t'ai
jamais trouvé si beau ! Comme tu es beau ! "
Dans un transport de sa tendresse, elle se jura intérieurement de ne plus
appartenir à d'autres, quoiqu'il advînt, quand elle devrait crever de misère !
Ses jolis yeux humides pétillaient d'une passion tellement puissante, que
Frédéric l'attira sur ses genoux, et il se dit : " Quelle canaille je fais ! "
en s'applaudissant de sa perversité.
Chapitre IV.
Monsieur Dambreuse, quand Deslauriers se présenta chez lui, songeait à raviver
sa grande affaire de houilles. Mais cette fusion de toutes les compagnies en une
seule était mal vue ; on criait au monopole, comme s'il ne fallait pas, pour de
telles exploitations, d'immenses capitaux !
Deslauriers, qui venait de lire exprès l'ouvrage de Gobet et les articles de M.
Chappe dans le Journal des Mines, connaissait la question parfaitement. Il
démontra que la loi de 1810 établissait au profit du concessionnaire un droit
impermutable. D'ailleurs, on pouvait donner à l'entreprise une couleur
démocratique : empêcher les réunions houillères était un attentat contre le
principe même d'association.
M. Dambreuse lui confia des notes pour rédiger un mémoire. Quant à la manière
dont il payerait son travail, il fit des promesses d'autant meilleures qu'elles
n'étaient pas précises.
Deslauriers s'en revint chez Frédéric et lui rapporta la conférence. De plus, il
avait vu Mme Dambreuse au bas de l'escalier, comme il sortait.
-- " Je t'en fais mes compliments, saprelotte ! "
Puis ils causèrent de l'élection. Il y avait quelque chose à inventer.
Trois jours après, Deslauriers reparut avec une feuille d'écriture destinée aux
journaux et qui était une lettre familière, où M. Dambreuse approuvait la
candidature de leur ami. Soutenue par un conservateur et prônée par un rouge,
elle devait réussir. Comment le capitaliste signait-il une pareille élucubration
? L'avocat, sans le moindre embarras, de lui- même, avait été la montrer à Mme
Dambreuse, qui, la trouvant fort bien, s'était chargée du reste.
Cette démarche surprit Frédéric. Il l'approuva cependant ; puis, comme
Deslauriers s'aboucherait avec M. Roque, il lui conta sa position vis-à-vis de
Louise.
-- " Dis-leur tout ce que tu voudras, que mes affaires sont troubles ; je les
arrangerai ; elle est assez jeune pour attendre ! "
Deslauriers partit ; et Frédéric se considéra comme un homme très fort. Il
éprouvait, d'ailleurs, un assouvissement, une satisfaction profonde. Sa joie de
posséder une femme riche n'était gâtée par aucun contraste ; le sentiment
s'harmonisait avec le milieu. Sa vie, maintenant, avait des douceurs partout.
La plus exquise, peut-être, était de contempler Mme Dambreuse, entre plusieurs
personnes, dans son salon. La convenance de ses manières le faisait rêver à
d'autres attitudes ; pendant qu'elle causait d'un ton froid, il se rappelait ses
mots d'amour balbutiés ; tous les respects pour sa vertu le délectaient comme un
hommage retournant vers lui ; et il avait parfois des envies de s'écrier : "
Mais je la connais mieux que vous ! Elle est à moi ! "
Leur liaison ne tarda pas à être une chose convenue, acceptée. Mme Dambreuse,
durant tout l'hiver, traîna Frédéric dans le monde.
Il arrivait presque toujours avant elle ; et il la voyait entrer, les bras nus,
l'éventail à la main, des perles dans les cheveux. Elle s'arrêtait sur le seuil
(le linteau de la porte l'entourait comme un cadre), et elle avait un léger
mouvement d'indécision, en clignant les paupières, pour découvrir s'il était là.
Elle le ramenait dans sa voiture ; la pluie fouettait les vasistas ; les
passants, tels que des ombres, s'agitaient dans la boue ; et, serrés l'un contre
l'autre, ils apercevaient tout cela confusément, avec un dédain tranquille. Sous
des prétextes différents, il restait encore une bonne heure dans sa chambre.
C'était par ennui, surtout, que Mme Dambreuse avait cédé. Mais cette dernière
épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand amour, et elle se mit à
le combler d'adulations et de caresses.
Elle lui envoyait des fleurs ; elle lui fit une chaise en tapisserie ; elle lui
donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses d'un usage
quotidien, pour qu'il n'eût pas une action indépendante de son souvenir. Ces
prévenances le charmèrent d'abord, et bientôt lui parurent toutes simples.
Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l'entrée d'un passage, sortait par
l'autre bout ; puis, se glissant le long des murs, avec un double voile sur le
visage, elle atteignait la rue où Frédéric en sentinelle lui prenait le bras,
vivement, pour la conduire dans sa maison. Ses deux domestiques se promenaient,
le portier faisait des courses ; elle jetait les yeux tout à l'entour ; rien à
craindre ! et elle poussait comme un soupir d'exilé qui revoit sa patrie. La
chance les enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se
présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient être
dangereuses ; il la blâma de son imprudence ; elle lui déplut, du reste. Son
corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre.
Il reconnut alors ce qu'il s'était caché, la désillusion de ses sens. Il n'en
feignait pas moins de grandes ardeurs ; mais pour les ressentir, il lui fallait
évoquer l'image de Rosanette ou de Mme Arnoux.
Cette atrophie sentimentale lui laissait la tête entièrement libre, et plus que
jamais il ambitionnait une haute position dans le monde. Puisqu'il avait un
marchepied pareil, c'était bien le moins qu'il s'en servît.
Vers le milieu de janvier, un matin, Sénécal entra dans son cabinet ; et, à son
exclamation d'étonnement, répondit qu'il était secrétaire de Deslauriers. Il lui
apportait même une lettre. Elle contenait de bonnes nouvelles, et le blâmait
cependant de sa négligence ; il fallait venir là-bas.
Le futur député dit qu'il se mettrait en route le surlendemain.
Sénécal n'exprima pas d'opinion sur cette candidature. Il parla de sa personne
et des affaires du pays.
Si lamentables qu'elles fussent, elles le réjouissaient ; car on marchait au
communisme. D'abord, l'Administration y menait d'elle-même, puisque, chaque
jour, il y avait plus de choses régies par le Gouvernement. Quant à la
Propriété, la Constitution de 48, malgré ses faiblesses, ne l'avait pas ménagée
; au nom de l'utilité publique, l'Etat pouvait prendre désormais ce qu'il
jugeait lui convenir.
Sénécal se déclara pour l'Autorité ; et Frédéric aperçut dans ses discours
l'exagération de ses propres paroles à Deslauriers. Le républicain tonna même
contre l'insuffisance des masses.
-- " Robespierre, en défendant le droit du petit nombre, amena Louis XVI devant
la Convention nationale, et sauva le peuple. La fin des choses les rend
légitimes. La dictature est quelquefois indispensable. Vive la tyrannie, pourvu
que le tyran fasse le bien ! "
Leur discussion dura longtemps, et, comme il s'en allait, Sénécal avoua (c'était
le but de sa visite, peut-être) que Deslauriers s'impatientait beaucoup du
silence de M. Dambreuse.
Mais M. Dambreuse était malade. Frédéric le voyait tous les jours, sa qualité
d'intime le faisant admettre près de lui.
La révocation du général Changarnier avait ému extrêmement le capitaliste. Le
soir même, il fut pris d'une grande chaleur dans la poitrine, avec une
oppression à ne pouvoir se tenir couché. Des sangsues amenèrent un soulagement
immédiat. La toux sèche disparut, la respiration devint plus calme ; et, huit
jours après, il dit en avalant un bouillon :
-- " Ah ! ça va mieux ! Mais j'ai manqué faire le grand voyage ! "
-- " Pas sans moi ! s'écria Mme Dambreuse, notifiant par ce mot qu'elle n'aurait
pu lui survivre.
Au lieu de répondre, il étala sur elle et sur son amant un singulier sourire, où
il y avait à la fois de la résignation, de l'indulgence, de l'ironie, et même
comme une pointe, un sous-entendu presque gai.
Frédéric voulut partir pour Nogent, Mme Dambreuse s'y opposa ; et il défaisait
et refaisait tour à tour ses paquets, selon les alternatives de la maladie.
Tout à coup, M. Dambreuse cracha le sang abondamment. " Les princes de la
science " , consultés, n'avisèrent à rien de nouveau. Ses jambes enflaient, et
la faiblesse augmentait. Il avait témoigné plusieurs fois le désir de voir
Cécile, qui était à l'autre bout de la France, avec son mari, nommé receveur
depuis un mois. Il ordonna expressément qu'on la fît venir. Mme Dambreuse
écrivit trois lettres, et les lui montra.
Sans se fier même à la religieuse, elle ne le quittait pas d'une seconde, ne se
couchait plus. Les personnes qui se faisaient inscrire chez le concierge
s'informaient d'elle avec admiration ; et les passants étaient saisis de respect
devant la quantité de paille qu'il y avait dans la rue, sous les fenêtres.
Le 12 février, à cinq heures, une hémoptysie effrayante se déclara. Le médecin
de garde dit le danger. On courut vite chez un prêtre.
Pendant la confession de M. Dambreuse, Madame le regardait de loin,
curieusement. Après quoi, le jeune docteur posa un vésicatoire, et attendit.
La lumière des lampes, masquée par des meubles, éclairait la chambre
inégalement. Frédéric et Mme Dambreuse, au pied de la couche, observaient le
moribond. Dans l'embrasure d'une croisée, le prêtre et le médecin causaient à
demi-voix ; la bonne soeur,, à genoux, marmottait des prières.
Enfin, un râle s'éleva. Les mains se refroidissaient, la face commençait à
pâlir. Quelquefois, il tirait tout à coup une respiration énorme ; elles
devinrent de plus en plus rares ; deux ou trois paroles confuses lui échappèrent
; il exhala un petit souffle en même temps qu'il tournait ses yeux, et la tête
retomba de côté sur l'oreiller.
Tous, pendant une minute, restèrent immobiles.
Mme Dambreuse s'approcha ; et, sans effort, avec la simplicité du devoir, elle
lui ferma les paupières.
Puis elle écarta les deux bras, en se tordant la taille comme dans le spasme
d'un désespoir contenu, et sortit de l'appartement, appuyée sur le médecin et la
religieuse. Un quart d'heure après, Frédéric monta dans sa chambre.
On y sentait une odeur indéfinissable, émanation des choses délicates qui
l'emplissaient. Au milieu du lit, une robe noire s'étalait, tranchant sur le
couvre-pied rose.
Mme Dambreuse était au coin de la cheminée, debout. Sans lui supposer de
violents regrets, il la croyait un peu triste ; et, d'une voix dolente :
-- " Tu souffres ? "
-- " Moi ? Non, pas du tout. "
Comme elle se retournait, elle aperçut la robe, l'examina ; puis elle lui dit de
ne pas se gêner.
-- " Fume si tu veux ! Tu es chez moi. "
Et, avec un grand soupir :
-- " Ah ! sainte Vierge ! quel débarras ! "
Frédéric fut étonné de l'exclamation. Il reprit en lui baisant la main :
-- " On était libre, pourtant ! "
Cette allusion à l'aisance de leurs amours parut blesser Mme Dambreuse.
-- " Eh ! tu ne sais pas les services que je lui rendais, ni dans quelles
angoisses j'ai vécu ! "
-- " Comment ? "
-- " Mais oui ! Etait-ce une sécurité que d'avoir toujours près de soi cette
bâtarde, une enfant introduite dans la maison au bout de cinq ans de ménage, et
qui, sans moi, bien sûr, l'aurait amené à quelque sottise ? "
Alors, elle expliqua ses affaires. Ils s'étaient mariés sous le régime de la
séparation. Son patrimoine était de trois cent mille francs. M. Dambreuse, par
leur contrat, lui avait assuré, en cas de survivance, quinze mille livres de
rente avec la propriété de l'hôtel. Mais, peu de temps après, il avait fait un
testament où il lui donnait toute sa fortune ; et elle l'évaluait, autant qu'il
était possible de le savoir maintenant, à plus de trois millions.
Frédéric ouvrit de grands yeux.
-- " Ça en valait la peine, n'est-ce pas ? J'y ai contribué, du reste ! C'était
mon bien que je défendais ; Cécile m'aurait dépouillée, injustement. "
-- " Pourquoi n'est-elle pas venue voir son père ? " dit Frédéric.
A cette question, Mme Dambreuse le considéra ; puis, d'un ton sec :
-- " Je n'en sais rien ! Faute de coeur, sans doute ! Oh ! je la connais ! Aussi
elle n'aura pas de moi une obole ! "
Elle n'était guère gênante, du moins depuis son mariage.
-- " Ah ! son mariage ! " fit en ricanant Mme Dambreuse.
Et elle s'en voulait d'avoir trop bien traité cette pécore-là, qui était
jalouse, intéressée, hypocrite. " Tous les défauts de son père ! " Elle le
dénigrait de plus en plus. Personne d'une fausseté aussi profonde, impitoyable
d'ailleurs, dur comme un caillou, " un mauvais homme, un mauvais homme ! "
Il échappe des fautes, même aux plus sages. Mme Dambreuse venait d'en faire une,
par ce débordement de haine. Frédéric, en face d'elle, dans une bergère,
réfléchissait, scandalisé.
Elle se leva, se mit doucement sur ses genoux.
-- " Toi seul es bon ! Il n'y a que toi que j'aime ! "
En le regardant, son coeur s'amollit, une réaction nerveuse lui amena des larmes
aux paupières, et elle murmura :
-- " Veux-tu m'épouser ? "
Il crut d'abord n'avoir pas compris. Cette richesse l'étourdissait. Elle répéta
plus haut :
-- " Veux-tu m'épouser ? "
Enfin, il dit, en souriant :
-- " Tu en doutes ? "
Puis une pudeur le prit et, pour faire au défunt une sorte de réparation, il
s'offrit à le veiller lui-même. Mais comme il avait honte de ce pieux sentiment,
il ajouta d'un ton dégagé :
-- " Ce serait peut-être plus convenable. "
-- " Oui, peut-être bien " , dit-elle, " à cause des domestiques ! "
On avait tiré le lit complètement hors de l'alcôve. La religieuse était au pied
; et au chevet se tenait un prêtre, un autre, un grand homme maigre, l'air
espagnol et fanatique. Sur la table de nuit, couverte d'une serviette blanche,
trois flambeaux brûlaient.
Frédéric prit une chaise, et regarda le mort.
Son visage était jaune comme de la paille ; un peu d'écume sanguinolente
marquait les coins de sa bouche. Il avait un foulard autour du crâne, un gilet
de tricot, et un crucifix d'argent sur la poitrine, entre ses bras croisés.
Elle était finie, cette existence pleine d'agitations ! Combien n'avait-il pas
fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres, tripoté d'affaires,
entendu de rapports ! Que de boniments, de sourires, de courbettes ! Car il
avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis XVIII, 1830, les ouvriers, tous les
régimes, chérissant le Pouvoir d'un tel amour, qu'il aurait payé pour se vendre.
Mais il laissait le domaine de la Fortelle, trois manufactures en Picardie, le
bois de Crancé dans l'Yonne, une ferme près d'Orléans, des valeurs mobilières
considérables.
Frédéric fit ainsi la récapitulation de sa fortune ; et elle allait, pourtant,
lui appartenir ! Il songea d'abord à " ce qu'on dirait " , à un cadeau pour sa
mère, à ses futurs attelages, à un vieux cocher de sa famille dont il voulait
faire le concierge. La livrée ne serait plus la même, naturellement. Il
prendrait le grand salon comme cabinet de travail. Rien n'empêchait, en abattant
trois murs, d'avoir, au second étage, une galerie de tableaux. Il y avait moyen,
peut-être, d'organiser en bas une salle de bains turcs. Quant au bureau de M.
Dambreuse, pièce déplaisante, à quoi pouvait- elle servir ?
Le prêtre qui venait à se moucher, ou la bonne soeur arrangeant le feu,
interrompait brutalement ces imaginations. Mais la réalité les confirmait ; le
cadavre était toujours là. Ses paupières s'étaient rouvertes ; et les pupilles,
bien que noyées dans des ténèbres visqueuses, avaient une expression
énigmatique, intolérable. Frédéric croyait y voir comme un jugement porté sur
lui ; et il sentait presque un remords, car il n'avait jamais eu à se plaindre
de cet homme, qui, au contraire... " Allons donc ! un vieux misérable ! " et il
le considérait de plus près, pour se raffermir, en lui criant mentalement :
" Eh bien, quoi ? Est-ce que je t'ai tué ? "
Cependant, le prêtre lisait son bréviaire ; la religieuse, immobile, sommeillait
; les mèches des trois flambeaux s'allongeaient.
On entendit, pendant deux heures, le roulement sourd des charrettes défilant
vers les Halles. Les carreaux blanchirent, un fiacre passa, puis une compagnie
d'ânesses qui trottinaient sur le pavé, et des coups de marteau, des cris de
vendeurs ambulants, des éclats de trompette ; tout déjà se confondait dans la
grande voix de Paris qui s'éveille.
Frédéric se mit en courses. Il se transporta premièrement à la mairie pour faire
la déclaration ; puis, quand le médecin des morts eut donné un certificat, il
revint à la mairie dire quel cimetière la famille choisissait, et pour
s'entendre avec le bureau des pompes funèbres.
L'employé exhiba un dessin et un programme, l'un indiquant les diverses classes
d'enterrement, l'autre le détail complet du décor. Voulait-on un char avec
galerie ou un char avec panaches, des tresses aux chevaux, des aigrettes aux
valets, des initiales ou un blason, des lampes funèbres, un homme pour porter
les honneurs, et combien de voitures ? Frédéric fut large ; Mme Dambreuse tenait
à ne rien ménager.
Puis, il se rendit à l'église.
Le vicaire des convois commença par blâmer l'exploitation des pompes funèbres ;
ainsi l'officier pour les pièces d'honneur était vraiment inutile : beaucoup de
cierges valait mieux ! On convint d'une messe basse, relevée de musique.
Frédéric signa ce qui était convenu, avec obligation solidaire de payer tous les
frais.
Il alla ensuite à l'Hôtel de Ville pour l'achat du terrain. Une concession de
deux mètres en longueur sur un de largeur, coûtait cinq cents francs. Etait-ce
une concession mi-séculaire ou perpétuelle ?
-- " Oh ! perpétuelle ! " dit Frédéric.
Il prenait la chose au sérieux, se donnait du mal. Dans la cour de l'hôtel, un
marbrier l'attendait pour lui montrer des devis et plans de tombeaux grecs,
égyptiens, mauresques ; mais l'architecte de la maison en avait déjà conféré
avec Madame ; et, sur la table, dans le vestibule, il y avait toutes sortes de
prospectus relatifs au nettoyage des matelas, à la désinfection des chambres, à
divers procédés d'embaumement.
Après son dîner, il retourna chez le tailleur pour le deuil des domestiques ; et
il dut faire une dernière course, car il avait commandé des gants de castor, et
c'étaient des gants de filoselle qui convenaient.
Quand il arriva le lendemain, à dix heures, le grand salon s'emplissait de
monde, et presque tous, en s'abordant d'un air mélancolique, disaient :
-- " Moi qui l'ai encore vu il y a un mois ! Mon Dieu ! c'est notre sort à tous
! "
-- " Oui ; mais tâchons que ce soit le plus tard possible ! "
Alors, on poussait un petit rire de satisfaction, et même on engageait des
dialogues parfaitement étrangers à la circonstance. Enfin, le maître des
cérémonies en habit noir à la française et culotte courte, avec manteau,
pleureuses, brette au côté et tricorne sous le bras, articula, en saluant, les
mots d'usage :
-- " Messieurs, quand il vous fera plaisir. "
On partit.
C'était jour de marché aux fleurs sur la place de la Madeleine. Il faisait un
temps clair et doux ; et la brise qui secouait un peu les baraques de toile,
gonflait, par les bords, l'immense drap noir accroché sur le portail. L'écusson
de M. Dambreuse, occupant un carré de velours, s'y répétait trois fois. Il était
de sable au senestrochère d'or, à poing fermé, ganté d'argent, avec la couronne
de comte, et cette devise : Par toutes voies .
Les porteurs montèrent jusqu'au haut de l'escalier le lourd cercueil, et l'on
entra.
Les six chapelles, l'hémicycle et les chaises étaient tendus de noir. Le
catafalque au bas du choeur formait, avec ses grands cierges, un seul foyer de
lumières jaunes. Aux deux angles, sur des candélabres, des flammes
d'esprit-de-vin brûlaient.
Les plus considérables prirent place dans le sanctuaire, les autres dans la nef
; et l'office commença.
A part quelques-uns, l'ignorance religieuse de tous était si profonde, que le
maître des cérémonies, de temps à autre, leur faisait signe de se lever, de
s'agenouiller, de se rasseoir. L'orgue et deux contrebasses alternaient avec les
voix ; dans les intervalles de silence, on entendait le marmottement du prêtre à
l'autel ; puis la musique et les chants reprenaient.
Un jour mat tombait des trois coupoles ; mais la porte ouverte envoyait
horizontalement comme un fleuve de clarté blanche qui frappait toutes les têtes
nues ; et dans l'air, à mi-hauteur du vaisseau, flottait une ombre, pénétrée par
le reflet des ors décorant la nervure des pendentifs et le feuillage des
chapiteaux.
Frédéric, pour se distraire, écouta le Dies irae ; il considérait les
assistants, tâchait de voir les peintures trop élevées qui représentaient la vie
de Madeleine. Heureusement, Pellerin vint se mettre près de lui, et commença
tout de suite, à propos de fresques, une longue dissertation. La cloche tinta.
On sortit de l'église.
Le corbillard, orné de draperies pendantes et de hauts plumets, s'achemina vers
le Père-Lachaise, tiré par quatre chevaux noirs ayant des tresses dans la
crinière, des panaches sur la tête, et qu'enveloppaient jusqu'aux sabots de
larges caparaçons brodés d'argent. Leur cocher, en bottes à l'écuyère, portait
un chapeau à trois cornes avec un long crêpe retombant. Les cordons étaient
tenus par quatre personnages : un questeur de la Chambre des députés, un membre
du Conseil général de l'Aube, un délégué des houilles, -- et Fumichon, comme
ami. La calèche du défunt et douze voitures de deuil suivaient. Les conviés, par
derrière, emplissaient le milieu du boulevard.
Pour voir tout cela, les passants s'arrêtaient ; des femmes, leur marmot entre
les bras, montaient sur des chaises ; et des gens qui prenaient des chopes dans
les cafés apparaissaient aux fenêtres, une queue de billard à la main.
La route était longue ; et, -- comme dans les repas de cérémonie où l'on est
réservé d'abord, puis expansif, -- la tenue générale se relâcha bientôt. On ne
causait que du refus d'allocation fait par la Chambre au Président.
M. Piscatory s'était montré trop acerbe, Montalembert, " magnifique, comme
d'habitude " , " et MM. Chambolle, Pidoux, Creton, enfin toute la commission
aurait dû suivre, peut-être, l'avis de MM. Quentin- Bauchard et Dufour.
Ces entretiens continuèrent dans la rue de la Roquette, bordée par des
boutiques, où l'on ne voit que des chaînes en verre de couleur et des rondelles
noires couvertes de dessins et de lettres d'or, -- ce qui les fait ressembler à
des grottes pleines de stalactites et à des magasins de faïence. Mais, devant la
grille du cimetière, tout le monde, instantanément, se tut.
Les tombes se levaient au milieu des arbres, colonnes brisées, pyramides,
temples, dolmens, obélisques, caveaux étrusques à porte de bronze. On apercevait
dans quelques-uns, des espèces de boudoirs funèbres, avec des fauteuils
rustiques et des pliants. Des toiles d'araignée pendaient comme des haillons aux
chaînettes des urnes ; et de la poussière couvrait les bouquets à rubans de
satin et les crucifix. Partout, entre les balustres, sur les tombeaux, des
couronnes d'immortelles et des chandeliers, des vases, des fleurs, des disques
noirs rehaussés de lettres d'or, des statuettes de plâtre ; petits garçons et
petites demoiselles, ou petits anges tenus en l'air par un fil de laiton ;
plusieurs même ont un toit de zinc sur la tête. D'énormes câbles en verre filé,
noir, blanc et azur, descendent du haut des stèles jusqu'au pied des dalles,
avec de longs replis, comme des boas. Le soleil, frappant dessus, les faisait
scintiller entre les croix de bois noir ; -- et le corbillard s'avançait dans
les grands chemins, qui sont pavés comme les rues d'une ville. De temps à autre,
les essieux claquaient. Des femmes à genoux, la robe traînant dans l'herbe,
parlaient doucement aux morts. Des fumignons blanchâtres sortaient de la verdure
des ifs. C'étaient des offrandes abandonnées, des débris que l'on brûlait.
La fosse de M. Dambreuse était dans le voisinage de Manuel et de Benjamin
Constant. Le terrain dévale, en cet endroit, par une pente abrupte. On a sous
les pieds des sommets d'arbres verts ; plus loin, des cheminées de pompes à feu,
puis toute la grande ville.
Frédéric put admirer le paysage pendant qu'on prononçait les discours.
Le premier fut au nom de la Chambre des députés, le deuxième, au nom du Conseil
général de l'Aube, le troisième, au nom de la Société houillère de
Sâone-et-Loire, le quatrième, au nom de la Société d'agriculture de l'Yonne ; et
il y en eut un autre, au nom d'une Société philanthropique. Enfin, on s'en
allait, lorsqu'un inconnu se mit à lire un sixième discours, au nom de la
Société des antiquaires d'Amiens.
Et tous profitèrent de l'occasion pour tonner contre le Socialisme, dont M.
Dambreuse était mort victime. C'était le spectacle de l'anarchie et son
dévouement à l'ordre qui avaient abrégé ses jours. On exalta ses lumières, sa
probité, sa générosité et même son mutisme comme représentant du peuple, car,
s'il n'était pas orateur, il possédait en revanche ces qualités solides, mille
fois préférables, etc., avec tous les mots qu'il faut dire : " Fin prématurée,
-- regrets éternels, -- l'autre patrie, -- adieu, ou plutôt non, au revoir ! "
La terre, mêlée de cailloux, retomba ; et il ne devait plus en être question
dans le monde.
On en parla encore un peu en descendant le cimetière ; et on ne se gênait pas
pour l'apprécier. Hussonnet, qui devait rendre compte de l'enterrement dans les
journaux, reprit même, en blague, tous les discours ; -- car enfin le bonhomme
Dambreuse avait été un des potdevinistes les plus distingués du dernier règne.
Puis les voitures de deuil reconduisirent les bourgeois à leurs affaires. La
cérémonie n'avait pas duré trop longtemps ; on s'en félicitait.
Frédéric, fatigué, rentra chez lui.
Quand il se présenta le lendemain à l'hôtel Dambreuse, on l'avertit que Madame
travaillait en bas, dans le bureau. Les cartons, les tiroirs étaient ouverts
pêle-mêle, les livres de comptes jetés de droite et de gauche ; un rouleau de
paperasses ayant pour titre : " Recouvrements désespérés " , traînait par terre
; il manqua tomber dessus et le ramassa. Mme Dambreuse disparaissait, ensevelie
dans le grand fauteuil.
-- " Eh bien ? Où êtes-vous donc ? qu'y a-t-il ? "
Elle se leva d'un bond.
-- " Ce qu'il y a ? Je suis ruinée, ruinée ! entends-tu ? "
M. Adolphe Langlois, le notaire, l'avait fait venir en son étude, et lui avait
communiqué un testament, écrit par son mari, avant leur mariage. Il léguait tout
à Cécile ; et l'autre testament était perdu. Frédéric devint très pâle. Sans
doute elle avait mal cherché ?
-- " Mais regarde donc ! " dit Mme Dambreuse, en lui montrant l'appartement.
Les deux coffres-forts bâillaient, défoncés à coups de merlin, et elle avait
retourné le pupitre, fouillé les placards, secoué les paillassons, quand tout à
coup, poussant un cri aigu, elle se précipita dans un angle où elle venait
d'apercevoir une petite boîte à serrure de cuivre ; elle l'ouvrit, rien !
-- " Ah ! le misérable ! Moi qui l'ai soigné avec tant de dévouement ! "
Puis elle éclata en sanglots.
-- " Il est peut-être ailleurs ? " dit Frédéric.
-- " Eh non ! il était là ! dans ce coffre-fort. Je l'ai vu dernièrement. Il est
brûlé ! j'en suis certaine ! "
Un jour, au commencement de sa maladie, M. Dambreuse était descendu pour donner
des signatures.
-- " C'est alors qu'il aura fait le coup ! "
Et elle retomba sur une chaise, anéantie. Une mère en deuil n'est pas plus
lamentable près d'un berceau vide que ne l'était Mme Dambreuse devant les
coffres-forts béants. Enfin sa douleur, -- malgré la bassesse du motif - -
semblait tellement profonde, qu'il tâcha de la consoler en lui disant qu'après
tout, elle n'était pas réduite à la misère.
-- " C'est la misère, puisque je ne peux pas t'offrir une grande fortune ! "
Elle n'avait plus que trente mille livres de rente, sans compter l'hôtel, qui en
valait de dix-huit à vingt, peut-être.
Bien que ce fût de l'opulence pour Frédéric, il n'en ressentait pas moins une
déception. Adieu ses rêves, et toute la grande vie qu'il aurait menée !
L'honneur le forçait à épouser Mme Dambreuse. Il réfléchit une minute ; puis,
d'un air tendre :
-- " J'aurai toujours ta personne ! "
Elle se jeta dans ses bras ; et il la serra contre sa poitrine, avec un
attendrissement où il y avait un peu d'admiration pour lui-même. Mme Dambreuse,
dont les larmes ne coulaient plus, releva sa figure, toute rayonnante de
bonheur, et, lui prenant la main :
-- " Ah ! je n'ai jamais douté de toi ! J'y comptais ! "
Cette certitude anticipée de ce qu'il regardait comme une belle action déplut au
jeune homme.
Puis elle l'emmena dans sa chambre, et ils firent des projets. Frédéric devait
songer maintenant à se pousser. Elle lui donna même sur sa candidature
d'admirables conseils.
Le premier point était de savoir deux ou trois phrases d'économie politique. Il
fallait prendre une spécialité, comme les haras par exemple, écrire plusieurs
mémoires sur une question d'intérêt local, avoir toujours à sa disposition des
bureaux de poste ou de tabac, rendre une foule de petits services. M. Dambreuse
s'était montré là-dessus un vrai modèle. Ainsi, une fois à la campagne, il avait
fait arrêter son char à bancs, plein d'amis, devant l'échoppe d'un savetier,
avait pris pour ses hôtes douze paires de chaussures, et, pour lui, des bottes
épouvantables -- qu'il eut même l'héroïsme de porter durant quinze jours. Cette
anecdote les rendit gais. Elle en conta d'autres, et avec un revif de grâce, de
jeunesse et d'esprit.
Elle approuva son idée d'un voyage immédiat à Nogent. Leurs adieux furent
tendres ; puis, sur le seuil, elle murmura encore une fois :
-- " Tu m'aimes, n'est-ce pas ? "
-- " Eternellement ! " répondit-il.
Un commissionnaire l'attendait chez lui avec un mot au crayon, le prévenant que
Rosanette allait accoucher. Il avait eu tant d'occupation, depuis quelques
jours, qu'il n'y pensait plus. Elle s'était mise dans un établissement spécial,
à Chaillot.
Frédéric prit un fiacre et partit.
Au coin de la rue de Marbeuf, il lut sur une planche en grosses lettres : -- "
Maison de santé et d'accouchement tenue par Mme Alessandri, sage- femme de
première classe, ex-élève de la Maternité, auteur de divers ouvrages, etc. "
Puis, au milieu de la rue, sur la porte, une petite porte bâtarde, l'enseigne
répétait (sans le mot accouchement) : " Maison de santé de Mme Alessandri " ,
avec tous ses titres.
Frédéric donna un coup de marteau.
Une femme de chambre, à tournure de soubrette, l'introduisit dans le salon, orné
d'une table en acajou, de fauteuils en velours grenat, et d'une pendule sous
globe.
Presque aussitôt, Madame parut. C'était une grande brune de quarante ans, la
taille mince, de beaux yeux, l'usage du monde. Elle apprit à Frédéric l'heureuse
délivrance de la mère, et le fit monter dans sa chambre.
Rosanette se mit à sourire ineffablement ; et, comme submergée sous les flots
d'amour qui l'étouffaient, elle dit d'une voix basse :
-- " Un garçon, là, là ! " en désignant près de son lit une barcelonnette.
Il écarta les rideaux, et aperçut, au milieu des linges, quelque chose d'un
rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait.
-- " Embrasse-le ! "
Il répondit, pour cacher sa répugnance :
-- " Mais j'ai peur de lui faire mal ? "
-- " Non ! non ! "
Alors, il baisa, du bout des lèvres, son enfant.
-- " Comme il te ressemble ! "
Et, de ses deux bras faibles, elle se suspendit à son cou, avec une effusion de
sentiment qu'il n'avait jamais vue.
Le souvenir de Mme Dambreuse lui revint. Il se reprocha comme une monstruosité
de trahir ce pauvre être, qui aimait et souffrait dans toute la franchise de sa
nature. Pendant plusieurs jours, il lui tint compagnie jusqu'au soir.
Elle se trouvait heureuse dans cette maison discrète ; les volets de la façade
restaient même constamment fermés ; sa chambre tendue en perse claire, donnait
sur un grand jardin ; Mme Alessandri, dont le seul défaut était de citer comme
intimes les médecins illustres, l'entourait d'attentions ; ses compagnes,
presque toutes des demoiselles de la province, s'ennuyaient beaucoup, n'ayant
personne qui vînt les voir ; Rosanette s'aperçut qu'on l'enviait, et le dit à
Frédéric avec fierté. Il fallait parler bas, cependant ; les cloisons étaient
minces et tout le monde se tenait aux écoutes, malgré le bruit continuel des
pianos.
Il allait enfin partir pour Nogent, quand il reçut une lettre de Deslauriers.
Deux candidats nouveaux se présentaient, l'un conservateur, l'autre rouge ; un
troisième, quel qu'il fût, n'avait pas de chances. C'était la faute de Frédéric
; il avait laissé passer le bon moment, il aurait dû venir plus tôt, se remuer.
" On ne t'a même pas vu aux comices agricoles ! " L'avocat le blâmait de n'avoir
aucune attache dans les journaux. " Ah ! si tu avais suivi autrefois mes
conseils ! Si nous avions une feuille publique à nous ! " Il insistait
là-dessus. Du reste, beaucoup de personnes qui auraient voté en sa faveur, par
considération pour M. Dambreuse, l'abandonneraient maintenant. Deslauriers était
de ceux-là. N'ayant plus rien à attendre du capitaliste, il lâchait son protégé.
Frédéric porta sa lettre à Mme Dambreuse.
-- " Tu n'as donc pas été à Nogent ? " dit-elle.
-- " Pourquoi ? "
-- " C'est que j'ai vu Deslauriers il y a trois jours. " Sachant la mort de son
mari, l'avocat était venu rapporter des notes sur les houilles et lui offrir ses
services comme homme d'affaires. Cela parut étrange à Frédéric ; et que faisait
son ami, là-bas ?
Mme Dambreuse voulut savoir l'emploi de son temps depuis leur séparation.
-- " J'ai été malade " , répondit-il.
-- " Tu aurais dû me prévenir, au moins. "
-- " Oh ! cela n'en valait pas la peine " ; d'ailleurs, il avait eu une foule de
dérangements, des rendez-vous, des visites.
Il mena dès lors une existence double, couchant religieusement chez la Maréchale
et passant l'après-midi chez Mme Dambreuse, si bien qu'il lui restait à peine,
au milieu de la journée, une heure de liberté.
L'enfant était à la campagne, à Andilly. On allait le voir toutes les semaines.
La maison de la nourrice se trouvait sur la hauteur du village, au fond d'une
petite cour, sombre comme un puits, avec de la paille par terre, des poules çà
et là, une charrette à légumes sous le hangar. Rosanette commençait par baiser
frénétiquement son poupon ; et, prise d'une sorte de délire, allait et venait,
essayait de traire la chèvre, mangeait du gros pain, aspirait l'odeur du fumier,
voulait en mettre un peu dans son mouchoir.
Puis ils faisaient de grandes promenades ; elle entrait chez les pépiniéristes,
arrachait les branches de lilas qui pendaient en dehors des murs, criait : "
Hue, bourriquet ! " aux ânes traînant une carriole, s'arrêtait à contempler, par
la grille l'intérieur des beaux jardins ; ou bien la nourrice prenait l'enfant,
on le posait à l'ombre sous un noyer ; et les deux femmes débitaient, pendant
des heures, d'assommantes niaiseries.
Frédéric, près d'elles, contemplait les carrés de vignes sur les pentes du
terrain, avec la touffe d'un arbre de place en place, les sentiers poudreux
pareils à des rubans grisâtres, les maisons étalant dans la verdure des taches
blanches et rouges ; et, quelquefois, la fumée d'une locomotive allongeait
horizontalement, au pied des collines couvertes de feuillages, comme une
gigantesque plume d'autruche dont le bout léger s'envolait.
Puis ses yeux retombaient sur son fils. Il se le figurait jeune homme, il en
ferait son compagnon ; mais ce serait peut-être un sot, un malheureux à coup
sûr. L'illégalité de sa naissance l'opprimerait toujours ; mieux aurait valu
pour lui ne pas naître, et Frédéric murmurait : " Pauvre enfant ! " le coeur
gonflé d'une incompréhensible tristesse.
Souvent, ils manquaient le dernier départ. Alors, Mme Dambreuse le grondait de
son inexactitude. Il lui faisait une histoire.
Il fallait en inventer aussi pour Rosanette. Elle ne comprenait pas à quoi il
employait toutes ses soirées ; et, quand on envoyait chez lui, il n'y était
jamais ! Un jour, comme il s'y trouvait, elles apparurent presque à la fois. Il
fit sortir la Maréchale et cacha Mme Dambreuse, en disant que sa mère allait
arriver.
Bientôt ces mensonges le divertirent ; il répétait à l'une le serment qu'il
venait de faire à l'autre, leur envoyait deux bouquets semblables, leur écrivait
en même temps, puis établissait entre elles des comparaisons ; -- il y en avait
une troisième toujours présente à sa pensée. L'impossibilité de l'avoir le
justifiait de ses perfidies, qui avivaient le plaisir, en y mettant de
l'alternance ; et plus il avait trompé n'importe laquelle des deux, plus elle
l'aimait, comme si leurs amours se fussent échauffées réciproquement et que,
dans une sorte d'émulation, chacune eût voulu lui faire oublier l'autre.
-- " Admire ma confiance ! " lui dit un jour Mme Dambreuse, en dépliant un
papier, où on la prévenait que M. Moreau vivait conjugalement avec une certaine
Rose Bron.
-- " Est-ce la demoiselle des courses, par hasard ? "
-- " Quelle absurdité ! " reprit-il. " Laisse-moi voir. "
La lettre, écrite en caractères romains, n'était pas signée. Mme Dambreuse, au
début, avait toléré cette maîtresse qui couvrait leur adultère. Mais, sa passion
devenant plus forte, elle avait exigé une rupture, chose faite depuis longtemps,
selon Frédéric ; et, quand il eut fini ses protestations, elle répliqua, tout en
clignant ses paupières où brillait un regard pareil à la pointe d'un stylet sous
de la mousseline :
-- " Eh bien, et l'autre ? "
-- " Quelle autre ? "
-- " La femme du faïencier ! "
Il leva les épaules dédaigneusement. Elle n'insista pas.
Mais, un mois plus tard, comme ils parlaient d'honneur et de loyauté, et qu'il
vantait la sienne (d'une manière incidente, par précaution), elle lui dit :
-- " C'est vrai, tu es honnête, tu n'y retournes plus. "
Frédéric, qui pensait à la Maréchale, balbutia :
-- " Où donc ? "
-- " Chez Mme Arnoux. "
Il la supplia de lui avouer d'où elle tenait ce renseignement. C'était par sa
couturière en second, Mme Regimbart.
Ainsi, elle connaissait sa vie, et lui ne savait rien de la sienne !
Cependant, il avait découvert dans son cabinet de toilette la miniature d'un
monsieur à longues moustaches : était-ce le même sur lequel on lui avait conté
autrefois une vague histoire de suicide ? Mais il n'existait aucun moyen d'en
savoir davantage ! A quoi bon, du reste ? Les coeurs des femmes sont comme ces
petits meubles à secrets, pleins de tiroirs emboîtés les uns dans les autres ;
on se donne du mal, on se casse les ongles, et on trouve au fond quelque fleur
desséchée, des brins de poussière -- ou le vide ! Et puis il craignait peut-être
d'en trop apprendre.
Elle lui faisait refuser les invitations où elle ne pouvait se rendre avec lui,
le tenait à ses côtés, avait peur de le perdre ; et, malgré cette union chaque
jour plus grande, tout à coup des abîmes se découvraient entre eux, à propos de
choses insignifiantes, l'appréciation d'une personne, d'une oeuvre d'art.
Elle avait une façon de jouer du piano, correcte et dure.
Son spiritualisme (Mme Dambreuse croyait à la transmigration des âmes dans les
étoiles) ne l'empêchait pas de tenir sa caisse admirablement. Elle était
hautaine avec ses gens ; ses yeux restaient secs devant les haillons des
pauvres. Un égoïsme ingénu éclatait dans ses locutions ordinaires : " Qu'est-ce
que cela me fait ? je serais bien bonne ! est-ce que j'ai besoin ! " et mille
petites actions inanalysables, odieuses. Elle aurait écouté derrière les portes
; elle devait mentir à son confesseur. Par esprit de domination, elle voulut que
Frédéric l'accompagnât le dimanche à l'église. Il obéit, et porta le livre.
La perte de son héritage l'avait considérablement changée. Ces marques d'un
chagrin qu'on attribuait à la mort de M. Dambreuse la rendaient intéressante ;
et, comme autrefois, elle recevait beaucoup de monde. Depuis l'insuccès
électoral de Frédéric, elle ambitionnait pour eux deux une légation en Allemagne
; aussi la première chose à faire était de se soumettre aux idées régnantes.
Les uns désiraient l'Empire, d'autres les Orléans, d'autres le comte de Chambord
; mais tous s'accordaient sur l'urgence de la décentralisation, et plusieurs
moyens étaient proposés, tels que ceux-ci : couper Paris en une foule de grandes
rues afin d'y établir des villages, transférer à Versailles le siège du
Gouvernement, mettre à Bourges les écoles, supprimer les bibliothèques, confier
tout aux généraux de division ; -- et on exaltait les campagnes, l'homme
illettré ayant naturellement plus de sens que les autres ! Les haines
foisonnaient : haine contre les instituteurs primaires et contre les marchands
de vin, contre les classes de philosophie, contre les cours d'histoire, contre
les romans, les gilets rouges, les barbes longues, contre toute indépendance,
toute manifestation individuelle ; car il fallait " relever le principe
d'autorité " , qu'elle s'exerçât au nom de n'importe qui, qu'elle vînt de
n'importe où, pourvu que ce fût la Force, l'Autorité ! Les conservateurs
parlaient maintenant comme Sénécal. Frédéric ne comprenait plus ; et il
retrouvait chez son ancienne maîtresse les mêmes propos, débités par les mêmes
hommes !
Les salons des filles (c'est de ce temps-là que date leur importance) étaient un
terrain neutre, où les réactionnaires de bords différents se rencontraient.
Hussonnet, qui se livrait au dénigrement des gloires contemporaines (bonne chose
pour la restauration de l'Ordre), inspira l'envie à Rosanette d'avoir, comme une
autre, ses soirées ; il en ferait des comptes rendus ; et il amena d'abord un
homme sérieux, Fumichon ; puis parurent Nonancourt, M. de Grémonville, le sieur
de Larsillois, ex- préfet, et Cisy, qui était maintenant agronome, bas-breton et
plus que jamais chrétien.
Il venait, en outre, d'anciens amants de la Maréchale, tels que le baron de
Comaing, le comte de Jumillac et quelques autres ; la liberté de leurs allures
blessait Frédéric.
Afin de se poser comme le maître, il augmenta le train de la maison. Alors, on
prit un groom, on changea de logement, et on eut un mobilier nouveau. Ces
dépenses étaient utiles pour faire paraître son mariage moins disproportionné à
sa fortune. Aussi diminuait-elle effroyablement ; -- et Rosanette ne comprenait
rien à tout cela !
Bourgeoise déclassée, elle adorait la vie de ménage, un petit intérieur
paisible. Cependant, elle était contente d'avoir " un jour " ; disait : " Ces
femmes-là ! " en parlant de ses pareilles ; voulait être " une dame du monde " ,
s'en croyait une. Elle le pria de ne plus fumer dans le salon, essaya de lui
faire faire maigre, par bon genre.
Elle mentait à son rôle enfin, car elle devenait sérieuse, et même, avant de se
coucher, montrait toujours un peu de mélancolie, comme il y a des cyprès à la
porte d'un cabaret.
Il en découvrit la cause : elle rêvait mariage, -- elle aussi ! Frédéric en fut
exaspéré. D'ailleurs, il se rappelait son apparition chez Mme Arnoux, et puis il
lui gardait rancune pour sa longue résistance.
Il n'en cherchait pas moins quels avaient été ses amants. Elle les niait tous.
Une sorte de jalousie l'envahit. Il s'irrita des cadeaux qu'elle avait reçus,
qu'elle recevait ; -- et, à mesure que le fond même de sa personne l'agaçait
davantage, un goût des sens âpre et bestial l'entraînait vers elle, illusions
d'une minute qui se résolvaient en haine.
Ses paroles, sa voix, son sourire, tout vint à lui déplaire, ses regards
surtout, cet oeil de femme éternellement limpide et inepte. Il s'en trouvait
tellement excédé quelquefois, qu'il l'aurait vue mourir sans émotion. Mais
comment se fâcher ? Elle était d'une douceur désespérante.
Deslauriers reparut, et expliqua son séjour à Nogent en disant qu'il y
marchandait une étude d'avoué. Frédéric fut heureux de le revoir ; c'était
quelqu'un ! Il le mit en tiers dans leur compagnie.
L'avocat dînait chez eux de temps à autre, et, quand il s'élevait de petites
contestations, se déclarait toujours pour Rosanette, si bien qu'une fois
Frédéric lui dit :
-- " Eh ! couche avec elle si ça t'amuse ! " tant il souhaitait un hasard qui
l'en débarrassât.
Vers le milieu du mois de juin, elle reçut un commandement où Maître Athanase
Gautherot, huissier, lui enjoignait de solder quatre mille francs dûs à la
demoiselle Clémence Vatnaz ; sinon, qu'il viendrait le lendemain la saisir.
En effet, des quatre billets autrefois souscrits, un seul était payé ; --
l'argent qu'elle avait pu avoir depuis lors ayant passé à d'autres besoins.
Elle courut chez Arnoux. Il habitait le faubourg Saint-Germain, et le portier
ignorait la rue. Elle se transporta chez plusieurs amis, ne trouva personne, et
rentra désespérée. Elle ne voulait rien dire à Frédéric, tremblant que cette
nouvelle histoire ne fît du tort à son mariage.
Le lendemain matin, Me Athanase Gautherot se présenta, flanqué de deux acolytes,
l'un blême, à figure chafouine, l'air dévoré d'envie, l'autre portant un
faux-col et des sous-pieds très tendus, avec un délot de taffetas noir à l'index
; -- et tous deux, ignoblement sales, avaient des cols gras, des manches de
redingote trop courtes.
Leur patron, un fort bel homme, au contraire, commença par s'excuser de sa
mission pénible, tout en regardant l'appartement, " plein de jolies choses, ma
parole d'honneur ! " Il ajouta " outre celles qu'on ne peut saisir " . Sur un
geste, les deux recors disparurent.
Alors, ses compliments redoublèrent. Pouvait-on croire qu'une personne aussi...
charmante n'eût pas d'ami sérieux ! Une vente par autorité de justice était un
véritable malheur ! On ne s'en relève jamais. Il tâcha de l'effrayer ; puis, la
voyant émue, prit subitement un ton paterne. Il connaissait le monde, il avait
eu affaire à toutes ces dames ; et, en les nommant, il examinait les cadres sur
les murs. C'étaient d'anciens tableaux du brave Arnoux, des esquisses de Sombaz,
des aquarelles de Burrieu, trois paysages de Dittmer. Rosanette n'en savait pas
le prix, évidemment. Maître Gautherot se tourna vers elle :
-- " Tenez ! Pour vous montrer que je suis un bon garçon, faisons une chose :
cédez-moi ces Dittmer-là ! et je paye tout. Est-ce convenu ? "
A ce moment, Frédéric, que Delphine avait instruit dans l'antichambre et qui
venait de voir les deux praticiens, entra, le chapeau sur la tête, d'un air
brutal. Maître Gautherot reprit sa dignité ; et, comme la porte était restée
ouverte :
-- " Allons, messieurs, écrivez ! Dans la seconde pièce, nous disons : une table
de chêne, avec ses deux rallonges, deux buffets... "
Frédéric l'arrêta, demandant s'il n'y avait pas quelque moyen d'empêcher la
saisie ?
-- " Oh ! parfaitement ! Qui a payé les meubles ? "
-- " Moi. "
-- " Eh bien, formulez une revendication ; c'est toujours du temps que vous
aurez devant vous. "
Maître Gautherot acheva vivement ses écritures, et, dans le même procès-verbal,
assigna en référé Mlle Bron, puis se retira.
Frédéric ne fit pas un reproche. Il contemplait, sur le tapis, les traces de
boue laissées par les chaussures des praticiens ; et, se parlant à lui-même :
-- " Il va falloir chercher de l'argent ! "
-- " Ah ! mon Dieu, que je suis bête ! " dit la Maréchale.
Elle fouilla dans un tiroir, prit une lettre, et s'en alla vivement à la Société
d'éclairage du Languedoc, afin d'obtenir le transfert de ses actions.
Elle revint une heure après. Les titres étaient vendus à un autre ! Le commis
lui avait répondu en examinant son papier, la promesse écrite par Arnoux : " Cet
acte ne vous constitue nullement propriétaire. La Compagnie ne connaît pas cela.
" Bref, il l'avait congédiée, elle en suffoquait ; et Frédéric devait se rendre
à l'instant même chez Arnoux, pour éclaircir la chose.
Mais, Arnoux croirait, peut-être, qu'il venait pour recouvrer indirectement les
quinze mille francs de son hypothèque perdue ; et puis cette réclamation à un
homme qui avait été l'amant de sa maîtresse lui semblait une turpitude.
Choisissant un moyen terme, il alla prendre à l'hôtel Dambreuse l'adresse de Mme
Regimbart, envoya chez elle un commissionnaire, et connut ainsi le café que
hantait maintenant le Citoyen.
C'était un petit café sur la place de la Bastille, où il se tenait toute la
journée, dans le coin de droite, au fond, ne bougeant pas plus que s'il avait
fait partie de l'immeuble.
Après avoir passé successivement par la demi-tasse, le grog, le bischof, le vin
chaud, et même l'eau rougie, il était revenu à la bière ; et, de demi- heure en
demi-heure, laissait tomber ce mot : " Bock ! " ayant réduit son langage à
l'indispensable. Frédéric lui demanda s'il voyait quelquefois Arnoux.
-- " Non ! "
-- " Tiens, pourquoi ? "
-- " Un imbécile ! "
La politique, peut-être, les séparait, et Frédéric crut bien faire de s'informer
de Compain.
-- " Quelle brute ! " dit Regimbart.
-- " Comment cela ? "
-- " Sa tête de veau ! "
-- " Ah ! apprenez-moi ce que c'est que la tête de veau ! "
Regimbart eut un sourire de pitié.
-- " Des bêtises ! "
Frédéric, après un long silence, reprit :
-- " Il a donc changé de logement ? "
-- " Qui ? "
-- " Arnoux ! "
-- " Oui : rue de Fleurus ! "
-- " Quel numéro ? "
-- " Est-ce que je fréquente les jésuites ? "
-- " Comment, jésuites ! "
Le Citoyen répondit, furieux :
-- " Avec l'argent d'un patriote que je lui ai fait connaître, ce cochon-là
s'est établi marchand de chapelets ! "
-- " Pas possible ! "
-- " Allez-y voir ! "
Rien de plus vrai ; Arnoux, affaibli par une attaque, avait tourné à la religion
; d'ailleurs, " il avait toujours eu un fond de religion " , et (avec l'alliage
de mercantilisme et d'ingénuité qui lui était naturel), pour faire son salut et
sa fortune, il s'était mis dans le commerce des objets religieux.
Frédéric n'eut pas de mal à découvrir son établissement, dont l'enseigne portait
: " Aux arts gothiques. Restauration du culte. -- Ornements d'église. --
Sculpture polychrome. -- Encens des rois mages, etc., etc. "
Aux deux coins de la vitrine s'élevaient deux statues en bois, bariolées d'or,
de cinabre et d'azur ; un saint Jean-Baptiste avec sa peau de mouton, et une
sainte Geneviève, des roses dans son tablier et une quenouille sous son bras ;
puis des groupes en plâtre ; une bonne soeur instruisant une petite fille, une
mère à genoux près d'une couchette, trois collégiens devant la sainte table. Le
plus joli était une manière de chalet figurant l'intérieur de la crèche avec
l'âne, le boeuf et l'Enfant Jésus étalé sur de la paille, de la vraie paille. Du
haut en bas des étagères, on voyait des médailles à la douzaine, des chapelets
de toute espèce, des bénitiers en forme de coquille et les portraits des gloires
ecclésiastiques, parmi lesquelles brillaient Mgr Affre et Notre Saint-Père, tous
deux souriant.
Arnoux, à son comptoir, sommeillait la tête basse. Il était prodigieusement
vieilli, avait même autour des tempes une couronne de boutons roses, et le
reflet des croix d'or frappées par le soleil tombait dessus.
Frédéric, devant cette décadence, fut pris de tristesse. Par dévouement pour la
Maréchale, il se résigna cependant, et il s'avançait ; au fond de la boutique,
Mme Arnoux parut ; alors, il tourna les talons.
-- " Je ne l'ai pas trouvé " , dit-il en rentrant.
Et il eut beau reprendre qu'il allait écrire, tout de suite, à son notaire du
Havre pour avoir de l'argent, Rosanette s'emporta. On n'avait jamais vu un homme
si faible, si mollasse ; pendant qu'elle endurait mille privations, les autres
se gobergeaient.
Frédéric songeait à la pauvre Mme Arnoux, se figurant la médiocrité navrante de
son intérieur. Il s'était mis au secrétaire ; et, comme la voix aigre de
Rosanette continuait :
-- " Ah ! au nom du ciel, tais-toi ! "
-- " Vas-tu les défendre, par hasard ? "
-- " Eh bien, oui ! " s'écria-t-il, " car d'où vient cet acharnement ? "
-- " Mais toi, pourquoi ne veux-tu pas qu'ils payent ? C'est dans la peur
d'affliger ton ancienne, avoue-le ! "
Il eut envie de l'assommer avec la pendule ; les paroles lui manquèrent. Il se
tut. Rosanette, tout en marchant dans la chambre, ajouta :
-- " Je vais lui flanquer un procès, à ton Arnoux. Oh ! je n'ai pas besoin de
toi ! " Et, pinçant les lèvres : -- Je consulterai. "
Trois jours après, Delphine entra brusquement.
-- " Madame, madame, il y a là un homme avec un pot de colle qui me fait peur. "
Rosanette passa dans la cuisine, et vit un chenapan, la face criblée de petite
vérole, paralytique d'un bras, aux trois quarts ivre et bredouillant.
C'était l'afficheur de Maître Gautherot. L'opposition à la saisie ayant été
repoussée, la vente, naturellement, s'ensuivait.
Pour sa peine d'avoir monté l'escalier, il réclama d'abord un petit verre ; - -
puis il implora une autre faveur, à savoir des billets de spectacle, croyant que
Madame était une actrice. Il fut ensuite plusieurs minutes à faire des
clignements d'yeux incompréhensibles; enfin, il déclara que moyennant quarante
sous, il déchirerait les coins de l'affiche déjà posée en bas, contre la porte.
Rosanette s'y trouvait désignée par son nom, rigueur exceptionnelle qui marquait
toute la haine de la Vatnaz.
Elle avait été sensible autrefois, et même, dans une peine de coeur, avait écrit
à Béranger pour en obtenir un conseil. Mais elle s'était aigrie sous les
bourrasques de l'existence, ayant, tour à tour, donné des leçons de piano,
présidé une table d'hôte, collaboré à des journaux de modes, sous-loué des
appartements, fait le trafic des dentelles dans le monde des femmes légères ; --
où ses relations lui permirent d'obliger beaucoup de personnes, Arnoux entre
autres. Elle avait travaillé auparavant dans une maison de commerce.
Elle y soldait les ouvrières ; et il y avait pour chacune d'elles deux livres,
dont l'un restait toujours entre ses mains. Dussardier, qui tenait par
obligeance celui d'une nommée Hortense Baslin, se présenta un jour à la caisse
au moment où Mlle Vatnaz apportait le compte de cette fille, 1682 francs, que le
caissier lui paya. Or, la veille même, Dussardier n'en avait inscrit que 1082
sur le livre de la Baslin. Il le redemanda sous un prétexte ; puis, voulant
ensevelir cette histoire de vol, lui conta qu'il l'avait perdu. L'ouvrière redit
naïvement son mensonge à Mlle Vatnaz ; celle-ci, pour en avoir le coeur net,
d'un air indifférent, vint en parler au brave commis. Il se contenta de répondre
: " Je l'ai brûlé " ; ce fut tout. Elle quitta la maison peu de temps après,
sans croire à l'anéantissement du livre, et s'imaginant que Dussardier le
gardait.
A la nouvelle de sa blessure, elle était accourue chez lui dans l'intention de
le reprendre. Puis, n'ayant rien découvert, malgré les perquisitions les plus
fines, elle avait été saisie de respect, et bientôt d'amour, pour ce garçon, si
loyal, si doux, si héroïque et si fort ! Une pareille bonne fortune à son âge
était inespérée. Elle se jeta dessus avec un appétit d'ogresse ; -- et elle en
avait abandonné la littérature, le socialisme, " les doctrines consolantes et
les utopies généreuses " , le cours qu'elle professait sur la
Désubalternisation de la femme , tout, Delmar lui- même ; enfin, elle offrit
à Dussardier de s'unir par un mariage.
Bien qu'elle fût sa maîtresse, il n'en était nullement amoureux. D'ailleurs, il
n'avait pas oublié son vol. Puis elle était trop riche. Il la refusa. Alors,
elle lui dit, en pleurant, les rêves qu'elle avait faits : c'était d'avoir à eux
deux un magasin de confection. Elle possédait les premiers fonds indispensables,
qui s'augmenteraient de quatre mille francs la semaine prochaine ; et elle narra
ses poursuites contre la Maréchale.
Dussardier en fut chagrin, à cause de son ami. Il se rappelait le porte- cigares
offert au corps de garde, les soirs du quai Napoléon, tant de bonnes causeries,
de livres prêtés, les mille complaisances de Frédéric. Il pria la Vatnaz de se
désister.
Elle le railla de sa bonhomie, en manifestant contre Rosanette une exécration
incompréhensible ; elle ne souhaitait même la fortune que pour l'écraser plus
tard avec son carrosse.
Ces abîmes de noirceur effrayèrent Dussardier ; et, quand il sut positivement le
jour de la vente, il sortit. Dès le lendemain matin, il entrait chez Frédéric
avec une contenance embarrassée.
-- " J'ai des excuses à vous faire. "
-- " De quoi donc ? "
-- " Vous devez me prendre pour un ingrat, moi dont elle est... " Il balbutiait.
" Oh ! je ne la verrai plus, je ne serai pas son complice ! " Et, l'autre le
regardant tout surpris : " Est-ce qu'on ne va pas, dans trois jours, vendre les
meubles de votre maîtresse ? "
-- " Qui vous a dit cela ? "
-- " Elle-même, la Vatnaz ! Mais j'ai peur de vous offenser... "
-- " Impossible, cher ami ! "
-- " Ah ! c'est vrai, vous êtes si bon ! "
Et il lui tendit, d'une main discrète, un petit portefeuille de basane.
C'était quatre mille francs, toutes ses économies.
-- " Comment ! Ah ! non !... -- non !... "
-- " Je savais bien que je vous blesserais " , répliqua Dussardier, avec une
larme au bord des yeux.
Frédéric lui serra la main ; et le brave garçon reprit d'une voix dolente :
-- " Acceptez-les ! Faites-moi ce plaisir-là ! Je suis tellement désespéré !
Est-ce que tout n'est pas fini, d'ailleurs ? -- J'avais cru, quand la Révolution
est arrivée, qu'on serait heureux. Vous rappelez-vous comme c'était beau ! comme
on respirait bien ! Mais nous voilà retombés pire que jamais. "
Et, fixant ses yeux à terre :
-- " Maintenant, ils tuent notre République, comme ils ont tué l'autre, la
romaine ! et la pauvre Venise, la pauvre Pologne, la pauvre Hongrie ! Quelles
abominations ! D'abord, on a abattu les arbres de la Liberté, puis restreint le
droit de suffrage, fermé les clubs, rétabli la censure et livré l'enseignement
aux prêtres, en attendant l'Inquisition. Pourquoi pas ? Des conservateurs nous
souhaitent bien les Cosaques ! On condamne les journaux quand ils parlent contre
la peine de mort, Paris regorge de baïonnettes, seize départements sont en état
de siège ; -- et l'amnistie qui est encore une fois repoussée "
Il se prit le front à deux mains ; puis, écartant les bras comme dans une grande
détresse :
-- " Si on tâchait, cependant ! Si on était de bonne foi, on pourrait s'entendre
! Mais non ! Les ouvriers ne valent pas mieux que les bourgeois, voyez-vous ! A
Elbeuf, dernièrement, ils ont refusé leurs secours dans un incendie. Des
misérables traitent Barbès d'aristocrate ! Pour qu'on se moque du peuple, ils
veulent nommer à la présidence Nadaud, un maçon, je vous demande un peu ! Et il
n'y a pas de moyen ! pas de remède ! Tout le monde est contre nous ! -- Moi, je
n'ai jamais fait de mal ; et, pourtant, c'est comme un poids qui me pèse sur
l'estomac. J'en deviendrai fou, si ça continue. J'ai envie de me faire tuer. Je
vous dis que je n'ai pas besoin de mon argent ! Vous me le rendrez, parbleu ! je
vous le prête. "
Frédéric, que la nécessité contraignait, finit par prendre ses quatre mille
francs. Ainsi, du côté de la Vatnaz, ils n'avaient plus d'inquiétude.
Mais Rosanette perdit bientôt son procès contre Arnoux, et, par entêtement,
voulait en appeler.
Deslauriers s'exténuait à lui faire comprendre que la promesse d'Arnoux ne
constituait ni une donation, ni une cession régulière; elle n'écoutait même
pas, trouvant la loi injuste ; c'est parce qu'elle était une femme, les hommes
se soutenaient entre eux ! A la fin, cependant, elle suivit ses conseils.
Il se gênait si peu dans la maison, que, plusieurs fois, il amena Sénécal y
dîner. Ce sans-façon déplut à Frédéric, qui lui avançait de l'argent, le faisait
même habiller par son tailleur ; et l'avocat donnait ses vieilles redingotes au
socialiste, dont les moyens d'existence étaient inconnus.
Il aurait voulu servir Rosanette, cependant. Un jour qu'elle lui montrait douze
actions de la Compagnie du kaolin (cette entreprise qui avait fait condamner
Arnoux à trente mille francs), il lui dit :
-- " Mais c'est véreux ! c'est superbe ! "
Elle avait le droit de l'assigner pour le remboursement de ses créances. Elle
prouverait d'abord qu'il était tenu solidairement à payer tout le passif de la
Compagnie, puis qu'il avait déclaré comme dettes collectives des dettes
personnelles, enfin, qu'il avait diverti plusieurs effets à la Société.
-- " Tout cela le rend coupable de banqueroute frauduleuse, articles 586 et 587
du Code de commerce ; et nous l'emballerons, soyez-en sûre, ma mignonne. "
Rosanette lui sauta au cou. Il la recommanda le lendemain à son ancien patron,
ne pouvant s'occuper lui-même du procès, car il avait besoin à Nogent ; Sénécal
lui écrirait, en cas d'urgence.
Ses négociations pour l'achat d'une étude étaient un prétexte. Il passait son
temps chez M. Roque, où il avait commencé, non seulement par faire l'éloge de
leur ami, mais par l'imiter d'allures et de langage autant que possible ; -- ce
qui lui avait obtenu la confiance de Louise, tandis qu'il gagnait celle de son
père en se déchaînant contre Ledru-Rollin.
Si Frédéric ne revenait pas, c'est qu'il fréquentait le grand monde ; et peu à
peu Deslauriers leur apprit qu'il aimait quelqu'un, qu'il avait un enfant, qu'il
entretenait une créature.
Le désespoir de Louise fut immense, l'indignation de Mme Moreau non moins forte.
Elle voyait son fils tourbillonnant vers le fond d'un gouffre vague, était
blessée dans sa religion des convenances et en éprouvait comme un déshonneur
personnel, quand tout à coup sa physionomie changea. Aux questions qu'on lui
faisait sur Frédéric, elle répondait d'un air narquois :
-- " Il va bien, très bien. "
Elle savait son mariage, avec Mme Dambreuse.
L'époque en était fixée ; et même il cherchait comment faire avaler la chose à
Rosanette.
Vers le milieu de l'automne, elle gagna son procès relatif aux actions du
kaolin. Frédéric l'apprit en rencontrant à sa porte Sénécal, qui sortait de
l'audience.
On avait reconnu M. Arnoux complice de toutes les fraudes ; et l'ex- répétiteur
avait un tel air de s'en réjouir, que Frédéric l'empêcha d'aller plus loin, en
assurant qu'il se chargeait de sa commission près de Rosanette. Il entra chez
elle la figure irritée.
-- " Eh bien, te voilà contente ! "
Mais, sans remarquer ces paroles :
-- " Regarde donc ! "
Et elle lui montra son enfant couché dans un berceau, près du feu. Elle l'avait
trouvé si mal le matin chez sa nourrice, qu'elle l'avait ramené à Paris.
Tous ses membres étaient maigris extraordinairement et ses lèvres, couvertes de
points blancs, lui faisaient dans l'intérieur de sa bouche comme des caillots de
lait.
-- " Qu'a dit le médecin ? "
-- " Ah ! le médecin ! Il prétend que le voyage a augmenté son... je ne sais
plus, un nom en ite ... enfin qu'il a le muguet. Connais-tu cela ? "
Frédéric n'hésita pas à répondre :
-- " Certainement " , en ajoutant que ce n'était rien.
Mais dans la soirée, il fut effrayé par l'aspect débile de l'enfant et le
progrès de ces taches blanchâtres, pareilles à de la moisissure, comme si la
vie, abandonnant déjà ce pauvre petit corps, n'eût laissé qu'une matière où la
végétation poussait. Ses mains étaient froides ; il ne pouvait plus boire,
maintenant ; et la nourrice, une autre que le portier avait été prendre au
hasard dans un bureau, répétait :
-- " Il me paraît bien bas, bien bas ! "
Rosanette fut debout toute la nuit.
Le matin, elle alla trouver Frédéric.
-- " Viens donc voir. Il ne remue plus. "
En effet, il était mort. Elle le prit, le secoua, l'étreignait en l'appelant des
noms les plus doux, le couvrait de baisers et de sanglots, tournait sur
elle-même, éperdue, s'arrachait les cheveux, poussait des cris ; -- et se laissa
tomber au bord du divan, où elle restait la bouche ouverte, avec un flot de
larmes tombant de ses yeux fixes. Puis une torpeur la gagna, et tout devint
tranquille dans l'appartement. Les meubles étaient renversés. Deux ou trois
serviettes traînaient. Six heures sonnèrent. La veilleuse s'éteignit.
Frédéric, en regardant tout cela, croyait presque rêver. Son coeur se serrait
d'angoisse. Il lui semblait que cette mort n'était qu'un commencement, et qu'il
y avait par derrière un malheur plus considérable près de survenir.
Tout à coup Rosanette dit d'une voix tendre :
-- " Nous le conserverons, n'est-ce pas ? "
Elle désirait le faire embaumer. Bien des raisons s'y opposaient. La meilleure,
selon Frédéric, c'est que la chose était impraticable sur des enfants si jeunes.
Un portrait valait mieux. Elle adopta cette idée. Il écrivit un mot à Pellerin,
et Delphine courut le porter.
Pellerin arriva promptement, voulant effacer par ce zèle tout souvenir de sa
conduite. Il dit d'abord :
-- " Pauvre petit ange ! Ah ! mon Dieu, quel malheur ! "
Mais, peu à peu (l'artiste en lui l'emportant), il déclara qu'on ne pouvait rien
faire avec ces yeux bistrés, cette face livide, que c'était une véritable nature
morte, qu'il faudrait beaucoup de talent ; et il murmurait :
-- " Oh ! pas commode, pas commode ! "
-- " Pourvu que ce soit ressemblant " , objecta Rosanette.
-- " Eh ! je me moque de la ressemblance ! A bas le Réalisme ! C'est l'esprit
qu'on peint ! Laissez-moi ! Je vais tâcher de me figurer ce que ça devait être.
"
Il réfléchit, le front dans la main gauche, le coude dans la droite ; puis, tout
à coup :
-- " Ah ! une idée ! un pastel ! Avec des demi-teintes colorées, passées presque
à plat, on peut obtenir un beau modelé, sur les bords seulement. "
Il envoya la femme de chambre chercher sa boîte ; puis, ayant une chaise sous
les pieds et une autre près de lui, il commença à jeter de grands traits, aussi
calme que s'il eût travaillé d'après la bosse. Il vantait les petits Saint-Jean
de Corrège, l'infante Rose de Velasquez, les chairs lactées de Reynolds, la
distinction de Lawrence, et surtout l'enfant aux longs cheveux qui est sur les
genoux de lady Glower.
-- " D'ailleurs, peut-on trouver rien de plus charmant que ces crapauds-là ! Le
type du sublime (Raphaël l'a prouvé par ses madones), c'est peut- être une mère
avec son enfant ? "
Rosanette, qui suffoquait, sortit -, et Pellerin dit aussitôt :
-- " Eh bien, Arnoux !... vous savez ce qui arrive ? "
-- " Non ! Quoi ? "
-- " ça devait finir comme ça, du reste ! "
-- " Qu'est-ce donc ? "
-- " Il est peut-être maintenant... Pardon " ?
L'artiste se leva pour exhausser la tête du petit cadavre.
-- " Vous disiez ?... " reprit Frédéric.
Et Pellerin, tout en clignant pour mieux prendre ses mesures :
-- " Je disais que notre ami Arnoux est peut-être, maintenant, coffré ! "
Puis, d'un ton satisfait :
-- " Regardez un peu ! Est-ce ça ? "
-- " Oui, très bien ! Mais Arnoux ? "
Pellerin déposa son crayon.
-- " D'après ce que j'ai pu comprendre, il se trouve poursuivi par un certain
Mignot, un intime de Regimbart ; une bonne tête, celui-là, hein ? Quel idiot !
Figurez-vous qu'un jour... "
-- " Eh ! il ne s'agit pas de Regimbart ! "
-- " C'est vrai. Eh bien, Arnoux, hier au soir, devait trouver douze mille
francs, sinon, il était perdu. "
-- " Oh ! c'est peut-être exagéré, dit Frédéric.
-- " Pas le moins du monde ! Ça m'avait l'air grave, très grave ! "
Rosanette, à ce moment, reparut avec des rougeurs sous les paupières, ardentes
comme des plaques de fard.
Elle se mit près du carton et regarda. Pellerin fit signe qu'il se taisait à
cause d'elle. Mais Frédéric, sans y prendre garde :
-- " Cependant je ne peux pas croire... "
-- " Je vous répète que je l'ai rencontré hier " , dit l'artiste, " à sept
heures du soir, rue Jacob. Il avait même son passeport, par précaution ; et il
parlait de s'embarquer au Havre, lui et toute sa smala. "
-- " Comment ! Avec sa femme ? "
-- " Sans doute ! Il est trop bon père de famille pour vivre tout seul. "
-- " Et vous en êtes sûr ?... "
-- " Parbleu ! Où voulez-vous qu'il ait trouvé douze mille francs ? "
Frédéric fit deux ou trois tours dans la chambre. Il haletait, se mordait les
lèvres, puis saisit son chapeau.
-- " Où vas-tu donc ? " dit Rosanette.
Il ne répondit pas, et disparut.
Chapitre V.
Il fallait douze mille francs, ou bien il ne reverrait plus Mme Arnoux ; et,
jusqu'à présent, un espoir invincible lui était resté. Est-ce qu'elle ne faisait
pas comme la substance de son coeur, le fond même de sa vie ? Il fut pendant
quelques minutes à chanceler sur le trottoir, se rongeant d'angoisses, heureux
néanmoins de n'être plus chez l'autre.
Où avoir de l'argent ? Frédéric savait par lui-même combien il est difficile
d'en obtenir tout de suite, à n'importe quel prix. Une seule personne pouvait
l'aider, Mme Dambreuse. Elle gardait toujours dans son secrétaire plusieurs
billets de banque. Il alla chez elle ; et, d'un ton hardi :
-- " As-tu douze mille francs à me prêter ? "
-- " Pourquoi ? "
C'était le secret d'un autre. Elle voulait le connaître. Il ne céda pas. Tous
deux s'obstinaient. Enfin, elle déclara ne rien donner, avant de savoir dans
quel but. Frédéric devint très rouge. Un de ses camarades avait commis un vol.
La somme devait être restituée aujourd'hui même.
-- " Tu l'appelles ? Son nom ? Voyons, son nom ? "
-- " Dussardier ! "
Et il se jeta à ses genoux, en la suppliant de n'en rien dire.
-- " Quelle idée as-tu de moi ? " reprit Mme Dambreuse. " On croirait que tu es
le coupable. Finis donc tes airs tragiques ! Tiens, les voilà ! et grand bien
lui fasse ! "
Il courut chez Arnoux. Le marchand n'était pas dans sa boutique. Mais il logeait
toujours rue Paradis, car il possédait deux domiciles.
Rue Paradis, le portier jura que M. Arnoux était absent depuis la veille ; quant
à Madame, il n'osait rien dire ; et Frédéric, ayant monté l'escalier comme une
flèche, colla son oreille contre la serrure. Enfin, on ouvrit. Madame était
partie avec Monsieur. La bonne ignorait quand ils reviendraient ; ses gages
étaient payés ; elle-même s'en allait.
Tout à coup un craquement de porte se fit entendre.
-- " Mais il y a quelqu'un ? "
-- " Oh ! non, monsieur ! C'est le vent. "
Alors, il se retira. N'importe, une disparition si prompte avait quelque chose
d'inexplicable.
Regimbart, étant l'intime de Mignot, pouvait peut-être l'éclairer ? Et Frédéric
se fit conduire chez lui, à Montmartre, rue de l'Empereur.
Sa maison était flanquée d'un jardinet, clos par une grille que bouchaient des
plaques de fer. Un perron de trois marches relevait la façade blanche ; et en
passant sur le trottoir, on apercevait les deux pièces du rez-de- chaussée, dont
la première était un salon avec des robes partout sur les meubles, et la seconde
l'atelier où se tenaient les ouvrières de Mme Regimbart.
Toutes étaient convaincues que Monsieur avait de grandes occupations, de grandes
relations, que c'était un homme complètement hors ligne. Quand il traversait le
couloir, avec son chapeau à bords retroussés, sa longue figure sérieuse et sa
redingote verte, elles en interrompaient leur besogne. D'ailleurs, il ne
manquait pas de leur adresser toujours quelque mot d'encouragement, une
politesse sous forme de sentence ; -- et plus tard, dans leur ménage, elles se
trouvaient malheureuses, parce qu'elles l'avaient gardé pour idéal.
Aucune cependant ne l'aimait comme Mme Regimbart, petite personne intelligente,
qui le faisait vivre avec son métier.
Dès que M. Moreau eut dit son nom, elle vint prestement le recevoir, sachant par
les domestiques ce qu'il était à Mme Dambreuse. Son mari " rentrait à l'instant
même " ; et Frédéric, tout en la suivant, admira la tenue du logis et la
profusion de toile cirée qu'il y avait. Puis il attendit quelques minutes, dans
une manière de bureau, où le Citoyen se retirait pour penser.
Son accueil fut moins rébarbatif que d'habitude.
Il conta l'histoire d'Arnoux. L'ex-fabricant de faïences avait enguirlandé
Mignot, un patriote, possesseur de cent actions du Siècle , en lui
démontrant qu'il fallait, au point de vue démocratique, changer la gérance et la
rédaction du journal ; et, sous prétexte de faire triompher son avis dans la
prochaine assemblée des actionnaires, il lui avait demandé cinquante actions, en
disant qu'il les repasserait à des amis sûrs, lesquels appuieraient son vote ;
Mignot n'aurait aucune responsabilité, ne se fâcherait avec personne ; puis, le
succès obtenu, il lui ferait avoir dans l'administration une bonne place, de
cinq à six mille francs pour le moins. Les actions avaient été livrées. Mais
Arnoux, tout de suite, les avait vendues ; et, avec l'argent, s'était associé à
un marchand d'objets religieux. Là-dessus, réclamations de Mignot, lanternements
d'Arnoux ; enfin, le patriote l'avait menacé d'une plainte en escroquerie, s'il
ne restituait ses titres ou la somme équivalente : cinquante mille francs.
Frédéric eut l'air désespéré.
-- " Ce n'est pas tout " , dit le Citoyen. " Mignot, qui est un brave homme,
s'est rabattu sur le quart. Nouvelles promesses de l'autre, nouvelles farces
naturellement. Bref, avant-hier matin, Mignot l'a sommé d'avoir à lui rendre,
dans les vingt-quatre heures, sans préjudice du reste, douze mille francs. "
-- " Mais je les ai ! " dit Frédéric.
Le Citoyen se retourna lentement :
-- " Blagueur ! "
-- " Pardon ! Ils sont dans ma poche. Je les apportais. "
-- " Comme vous y allez, vous ! Nom d'un petit bonhomme ! Du reste, il n'est
plus temps ; la plainte est déposée, et Arnoux parti. "
-- " Seul ? "
-- " Non ! avec sa femme. On les a rencontrés à la gare du Havre. "
Frédéric pâlit extraordinairement. Mme Regimbart crut qu'il allait s'évanouir.
Il se contint, et même il eut la force d'adresser deux ou trois questions sur
l'aventure. Regimbart s'en attristait, tout cela en somme nuisant à la
Démocratie. Arnoux avait toujours été sans conduite et sans ordre.
-- " Une vraie tête de linotte ! Il brûlait la chandelle par les deux bouts ! Le
cotillon l'a perdu ! Ce n'est pas lui que je plains, mais sa pauvre femme ! "
car le Citoyen admirait les femmes vertueuses, et faisait grand cas de Mme
Arnoux. " Elle a dû joliment souffrir ! "
Frédéric lui sut gré de cette sympathie ; et, comme s'il en avait reçu un
service, il serra sa main avec effusion.
-- " As-tu fait toutes les courses nécessaires ? " dit Rosanette en le revoyant.
Il n'en avait pas eu le courage, répondit-il, et avait marché au hasard, dans
les rues, pour s'étourdir.
A huit heures, ils passèrent dans la salle à manger ; mais ils restèrent
silencieux l'un devant l'autre, poussaient par intervalles un long soupir et
renvoyaient leur assiette. Frédéric but de l'eau-de-vie. Il se sentait tout
délabré, écrasé, anéanti, n'ayant plus conscience de rien que d'une extrême
fatigue.
Elle alla chercher le portrait. Le rouge, le jaune, le vert et l'indigo s'y
heurtaient par taches violentes, en faisaient une chose hideuse, presque
dérisoire.
D'ailleurs, le petit mort était méconnaissable, maintenant. Le ton violacé de
ses lèvres augmentait la blancheur de sa peau ; les narines étaient encore plus
minces, les yeux plus caves ; et sa tête reposait sur un oreiller de taffetas
bleu, entre des pétales de camélias, des roses d'automne et des violettes ;
c'était une idée de la femme de chambre ; elles l'avaient ainsi arrangé toutes
les deux, dévotement. La cheminée, couverte d'une housse en guipure, supportait
des flambeaux de vermeil espacés par des bouquets de buis bénit ; aux coins,
dans les deux vases, des pastilles du sérail brûlaient ; tout cela formait avec
le berceau une manière de reposoir ; et Frédéric se rappela sa veillée près de
M. Dambreuse.
Tous les quarts d'heure, à peu près, Rosanette ouvrait les rideaux pour
contempler son enfant. Elle l'apercevait, dans quelques mois d'ici, commençant à
marcher, puis au collège, au milieu de la cour, jouant aux barres ; puis à vingt
ans, jeune homme ; et toutes ces images, qu'elle se créait, lui faisaient comme
autant de fils qu'elle aurait perdus, -- l'excès de la douleur multipliant sa
maternité.
Frédéric, immobile dans l'autre fauteuil, pensait à Mme Arnoux.
Elle était en chemin de fer, sans doute, le visage au carreau d'un wagon, et
regardant la campagne s'enfuir derrière elle du côté de Paris, ou bien sur le
pont d'un bateau à vapeur, comme la première fois qu'il l'avait rencontrée ;
mais celui-là s'en allait indéfiniment vers des pays d'où elle ne sortirait
plus. Puis il la voyait dans une chambre d'auberge, avec des malles par terre,
un papier de tenture en lambeaux, la porte qui tremblait au vent. Et après ? que
deviendrait-elle ? Institutrice, dame de compagnie, femme de chambre, peut-être
? Elle était livrée à tous les hasards de la misère. Cette ignorance de son sort
le torturait. Il aurait dû s'opposer à sa fuite ou partir derrière elle.
N'était-il pas son véritable époux ? Et, en songeant qu'il ne la retrouverait
jamais, que c'était bien fini, qu'elle était irrévocablement perdue, il sentait
comme un déchirement de tout son être ; ses larmes accumulées depuis le matin
débordèrent.
Rosanette s'en aperçut.
-- " Ah ! tu pleures comme moi ! Tu as du chagrin ? "
-- " Oui ! oui ! j'en ai !... "
Il la serra contre son coeur, et tous deux sanglotaient en se tenant embrassés.
Mme Dambreuse aussi pleurait, couchée sur son lit, à plat ventre, la tête dans
ses mains.
Olympe Regimbart, étant venue le soir lui essayer sa première robe de couleur,
avait conté la visite de Frédéric, et même qu'il tenait tout prêts douze mille
francs destinés à M. Arnoux.
Ainsi cet argent, son argent à elle, était pour empêcher le départ de l'autre,
pour se conserver une maîtresse !
Elle eut d'abord un accès de rage ; et elle avait résolu de le chasser comme un
laquais. Des larmes abondantes la calmèrent. Il valait mieux tout renfermer, ne
rien dire.
Frédéric, le lendemain, rapporta les douze mille francs.
Elle le pria de les garder, en cas de besoin, pour son ami, et elle l'interrogea
beaucoup sur ce monsieur. Qui donc l'avait poussé à un tel abus de confiance ?
Une femme, sans doute ! Les femmes vous entraînent à tous les crimes.
Ce ton de persiflage décontenança Frédéric. Il éprouvait un grand remords de sa
calomnie. Ce qui le rassurait, c'est que Mme Dambreuse ne pouvait connaître la
vérité.
Elle y mit de l'entêtement, cependant ; car, le surlendemain, elle s'informa
encore de son petit camarade, puis d'un autre, de Deslauriers.
-- " Est-ce un homme sûr et intelligent ? "
Frédéric le vanta.
-- " Priez-le de passer à la maison un de ces matins : je désirerais le
consulter pour une affaire. "
Elle avait trouvé un rouleau de paperasses contenant des billets d'Arnoux
parfaitement protestés, et sur lesquels Mme Arnoux avait mis sa signature.
C'était pour ceux-là que Frédéric était venu une fois chez M. Dambreuse pendant
son déjeuner ; et, bien que le capitaliste n'eût pas voulu en poursuivre le
recouvrement, il avait fait prononcer par le Tribunal de commerce, non seulement
la condamnation d'Arnoux, mais celle de sa femme, qui l'ignorait, son mari
n'ayant pas jugé convenable de l'en avertir.
C'était une arme, cela ! Mme Dambreuse n'en doutait pas. Mais son notaire lui
conseillerait peut-être l'abstention ; elle eût préféré quelqu'un d'obscur ; et
elle s'était rappelé ce grand diable, à mine impudente, qui lui avait offert ses
services.
Frédéric fit naïvement sa commission.
L'avocat fut enchanté d'être mis en rapport avec une si grande dame.
Il accourut.
Elle le prévint que la succession appartenait à sa nièce, motif de plus pour
liquider ces créances qu'elle rembourserait, tenant à accabler les époux
Martinon des meilleurs procédés.
Deslauriers comprit qu'il y avait là-dessous un mystère ; il y rêvait en
considérant les billets. Le nom de Mme Arnoux, tracé par elle-même, lui remit
devant les yeux toute sa personne et l'outrage qu'il en avait reçu. Puisque la
vengeance s'offrait, pourquoi ne pas la saisir ?
Il conseilla donc à Mme Dambreuse de faire vendre aux enchères les créances
désespérées qui dépendaient de la succession. Un homme de paille les rachèterait
en sous-main et exercerait les poursuites. Il se chargeait de fournir cet
homme-là.
Vers la fin du mois de novembre, Frédéric, en passant dans la rue de Mme Arnoux,
leva les yeux vers ses fenêtres, et aperçut contre la porte une affiche, où il y
avait en grosses lettres :
" Vente d'un riche mobilier, consistant en batterie de cuisine, linge de
corps et de table, chemises, dentelles, jupons, pantalons, cachemires français
et de l'Inde, piano d'Erard, deux bahuts de chêne Renaissance, miroirs de
Venise, poteries de Chine et du Japon. "
-- " C'est leur mobilier ! " se dit Frédéric ; et le portier confirma ses
soupçons.
Quant à la personne qui faisait vendre, il l'ignorait. Mais le commissaire-
priseur, Me Berthelmot, donnerait peut-être des éclaircissements.
L'officier ministériel ne voulut point, tout d'abord, dire quel créancier
poursuivait la vente. Frédéric insista. C'était un sieur Sénécal, agent
d'affaires ; et Me Berthelmot poussa même la complaisance jusqu'à prêter son
journal des Petites Affiches.
Frédéric, en arrivant chez Rosanette, le jeta sur la table tout ouvert.
-- " Lis donc ! "
-- " Eh bien, quoi ? " dit-elle, avec une figure tellement placide, qu'il en fut
révolté.
-- " Ah ! garde ton innocence ! "
-- " Je ne comprends pas. "
-- " C'est toi qui fais vendre Mme Arnoux ? "
Elle relut l'annonce.
-- " Où est son nom ? "
-- " Eh ! c'est son mobilier ! Tu le sais mieux que moi ! "
-- " Qu'est-ce que ça me fait ? " dit Rosanette en haussant les épaules.
-- " Ce que ça te fait ? Mais tu te venges, voilà tout ! C'est la suite de tes
persécutions ! Est-ce que tu ne l'as pas outragée jusqu'à venir chez elle ! Toi,
une fille de rien. La femme la plus sainte, la plus charmante et la meilleure !
Pourquoi t'acharnes-tu à la ruiner ? "
-- " Tu te trompe, je t'assure ! "
-- " Allons donc ! Comme si tu n'avais pas mis Sénécal en avant ! "
-- " Quelle bêtise ! "
Alors, une fureur l'emporta.
-- " Tu mens ! Tu mens, misérable ! Tu es jalouse d'elle ! Tu possèdes une
condamnation contre son mari ! Sénécal s'est déjà mêlé de tes affaires ! Il
déteste Arnoux, vos deux haines s'entendent. J'ai vu sa joie quand tu as gagné
ton procès pour le kaolin. Le nieras-tu, celui-là ? "
-- " Je te donne ma parole... "
-- " Oh ! je la connais, ta parole ! "
Et Frédéric lui rappela ses amants par leurs noms, avec des détails
circonstanciés. Rosanette, toute pâlissante, se reculait.
-- " Cela t'étonne ! Tu me croyais aveugle parce que je fermais les yeux. J'en
ai assez, aujourd'hui ! On ne meurt pas pour les trahisons d'une femme de ton
espèce. Quand elles deviennent trop monstrueuses, on s'en écarte ; ce serait se
dégrader que de les punir ! "
Elle se tordait les bras.
-- " Mon Dieu, qu'est-ce donc qui l'a changé ? "
-- " Pas d'autres que toi-même ! "
-- " Et tout cela pour Mme Arnoux !... " s'écria Rosanette en pleurant.
Il reprit froidement :
-- " Je n'ai jamais aimé qu'elle ! "
A cette insulte, ses larmes s'arrêtèrent.
-- " Ça prouve ton bon goût ! Une personne d'un âge mûr, le teint couleur de
réglisse, la taille épaisse, des yeux grands comme des soupiraux de cave, et
vides comme eux ! Puisque ça te plaît, va la rejoindre "
-- " C'est ce que j'attendais ! Merci ! "
Rosanette demeura immobile, stupéfiée par ces façons extraordinaires. Elle
laissa même la porte se refermer ; puis, d'un bond, elle le rattrapa dans
l'antichambre, et, l'entourant de ses bras :
-- " Mais tu es fou ! tu es fou ! c'est absurde ! je t'aime ! " Elle le
suppliait : " Mon Dieu, au nom de notre petit enfant ! "
-- " Avoue que c'est toi qui as fait le coup ! " dit Frédéric.
Elle protesta encore de son innocence.
-- " Tu ne veux pas avouer ? "
-- " Non ! "
-- " Eh bien, adieu ! et pour toujours ! "
-- " Ecoute-moi ! "
Frédéric se retourna.
-- " Si tu me connaissais mieux, tu saurais que ma décision est irrévocable ! "
-- " Oh ! oh ! tu me reviendras ! "
-- " Jamais de la vie ! "
Et il fit claquer la porte violemment.
Rosanette écrivit à Deslauriers qu'elle avait besoin de lui tout de suite.
Il arriva cinq jours après, un soir ; et, quand elle eut conté sa rupture :
-- " Ce n'est que ça ! Beau malheur ! "
Elle avait cru d'abord qu'il pourrait lui ramener Frédéric ; mais, à présent,
tout était perdu. Elle avait appris, par son portier, son prochain mariage avec
Mme Dambreuse.
Deslauriers lui fit de la morale, se montra même singulièrement gai, farceur ;
et, comme il était fort tard, demanda la permission de passer la nuit sur un
fauteuil. Puis, le lendemain matin, il repartit pour Nogent, en la prévenant
qu'il ne savait pas quand ils se reverraient ; d'ici à peu, il y aurait
peut-être un grand changement dans sa vie.
Deux heures après son retour, la ville était en révolution. On disait que M.
Frédéric allait épouser Mme Dambreuse. Enfin, les trois demoiselles Auger, n'y
tenant plus, se transportèrent chez Mme Moreau, qui confirma cette nouvelle avec
orgueil. Le père Roque en fut malade, Louise s'enferma. Le bruit courut même
qu'elle était folle.
Cependant, Frédéric ne pouvait cacher sa tristesse. Mme Dambreuse, pour l'en
distraire sans doute, redoublait d'attentions. Toutes les après- midi, elle le
promenait dans sa voiture ; et, une fois qu'ils passaient sur la place de la
Bourse, elle eut l'idée d'entrer dans l'hôtel des commissaires- priseurs, par
amusement.
C'était le 1er décembre, jour même où devait se faire la vente de Mme Arnoux. Il
se rappela la date, et manifesta sa répugnance, en déclarant ce lieu
intolérable, à cause de la foule et du bruit. Elle désirait y jeter un coup
d'oeil seulement. Le coupé s'arrêta. Il fallait bien la suivre.
On voyait, dans la cour, des lavabos sans cuvettes, des bois de fauteuils, de
vieux paniers, des tessons de porcelaine, des bouteilles vides, des matelas ; et
des hommes en blouse ou en sale redingote, tout gris de poussière, la figure
ignoble, quelques-uns avec des sacs de toile sur l'épaule, causaient par groupes
distincts ou se hélaient tumultueusement.
Frédéric objecta les inconvénients d'aller plus loin.
-- " Ah ! bah ! "
Et ils montèrent l'escalier.
Dans la première salle, à droite, des messieurs, un catalogue à la main,
examinaient des tableaux ; dans une autre, on vendait une collection d'armes
chinoises ;. Mme Dambreuse voulut descendre. Elle regardait les numéros
au-dessus des portes, et elle le mena jusqu'à l'extrémité du corridor, vers une
pièce encombrée de monde.
Il reconnut immédiatement les deux étagères de l' Art industriel , sa
table à ouvrage, tous ses meubles ! Entassés au fond, par rang de taille, ils
formaient un large talus depuis le plancher jusqu'aux fenêtres ; et, sur les
autres côtés de l'appartement, les tapis et les rideaux pendaient droit le long
des murs. Il y avait, en dessous, des gradins occupés par de vieux bonshommes
qui sommeillaient. A gauche, s'élevait une espèce de comptoir, où le
commissaire-priseur en cravate blanche, brandissait légèrement un petit marteau.
Un jeune homme, près de lui, écrivait ; et, plus bas, debout, un robuste
gaillard, tenant du commis-voyageur et du marchand de contremarques, criait les
meubles à vendre. Trois garçons les apportaient sur une table, que bordaient,
assis en ligne, des brocanteurs et des revendeuses. La foule circulait derrière
eux.
Quand Frédéric entra, les jupons, les fichus, les mouchoirs et jusqu'aux
chemises étaient passés de main en main, retournés ; quelquefois, on les jetait
de loin, et des blancheurs traversaient l'air tout à coup. Ensuite, on vendit
ses robes, puis un de ses chapeaux dont la plume cassée retombait, puis ses
fourrures, puis trois paires de bottines ; -- et le partage de ces reliques, où
il retrouvait confusément les formes de ses membres, lui semblait une atrocité,
comme s'il avait vu des corbeaux déchiquetant son cadavre. L'atmosphère de la
salle, toute chargée d'haleines, l'écoeurait. Mme Dambreuse lui offrit son
flacon ; elle se divertissait beaucoup, disait-elle.
On exhiba les meubles de la chambre à coucher.
Me Berthelmot annonçait un prix. Le crieur, tout de suite, le répétait plus fort
; et les trois commissaires attendaient tranquillement le coup de marteau, puis
emportaient l'objet dans une pièce contiguë. Ainsi disparurent, les uns après
les autres, le grand tapis bleu semé de camélias que ses pieds mignons frôlaient
en venant vers lui, la petite bergère de tapisserie où il s'asseyait toujours en
face d'elle quand ils étaient seuls ; les deux écrans de la cheminée, dont
l'ivoire était rendu plus doux par le contact de ses mains ; une pelote de
velours, encore hérissée d'épingles. C'était comme des parties de son coeur qui
s'en allaient avec ces choses ; et la monotonie des mêmes voix, des mêmes
gestes, l'engourdissait de fatigue, lui causait une torpeur funèbre, une
dissolution.
Un craquement de soie se fit à son oreille ; Rosanette le touchait.
Elle avait eu connaissance de cette vente par Frédéric lui-même. Son chagrin
passé, l'idée d'en tirer profit lui était venue. Elle arrivait pour la voir, en
gilet de satin blanc à boutons de perles, avec une robe à falbalas, étroitement
gantée, l'air vainqueur.
Il pâlit de colère. Elle regarda la femme qui l'accompagnait.
Mme Dambreuse l'avait reconnue ; et, pendant une minute, elles se considérèrent
de haut en bas, scrupuleusement, afin de découvrir le défaut, la tare, -- l'une
enviant peut-être la jeunesse de l'autre, et celle-ci dépitée par l'extrême bon
ton, la simplicité aristocratique de sa rivale.
Enfin, Mme Dambreuse détourna la tête, avec un sourire d'une insolence
inexprimable.
Le crieur avait ouvert un piano, -- son piano ! Tout en restant debout, il fit
une gamme de la main droite, et annonça l'instrument pour douze cents francs,
puis se rabattit à mille, à huit cents, à sept cents.
Mme Dambreuse, d'un ton folâtre, se moquait du sabot.
On posa devant les brocanteurs un petit coffret avec des médaillons, des angles
et des fermoirs d'argent, le même qu'il avait vu au premier dîner dans la rue de
Choiseul, qui ensuite avait été chez Rosanette, était revenu chez Mme Arnoux ;
souvent, pendant leurs conversations, ses yeux le rencontraient ; il était lié à
ses souvenirs les plus chers, et son âme se fondait d'attendrissement, quand Mme
Dambreuse dit tout à coup :
-- " Tiens ! je vais l'acheter. "
-- " Mais ce n'est pas curieux " , reprit-il.
Elle le trouvait, au contraire, fort joli ; et le crieur en prônait la
délicatesse :
-- " Un bijou de la Renaissance ! Huit cents francs, messieurs ! En argent
presque tout entier ! Avec un peu de blanc d'Espagne, ça brillera ! "
Et, comme elle se poussait dans la foule :
-- " Quelle singulière idée ! " dit Frédéric.
-- " Cela vous fâche ? "
-- " Non ! Mais que peut-on faire de ce bibelot ? "
-- " Qui sait ? y mettre des lettres d'amour, peut-être ? "
Elle eut un regard qui rendait l'allusion fort claire.
-- " Raison de plus pour ne pas dépouiller les morts de leurs secrets. "
-- " Je ne la croyais pas si morte. "
Elle ajouta distinctement : " Huit cent quatre-vingts francs ! "
-- " Ce que vous faites n'est pas bien " , murmura Frédéric.
Elle riait.
-- " Mais, chère amie, c'est la première grâce que je vous demande. "
-- " Mais vous ne serez pas un mari aimable, savez-vous ? "
Quelqu'un venait de lancer une surenchère ; elle leva la main :.
-- " Neuf cents francs ! "
-- " Neuf cents francs ! " répéta Me Berthelmot.
-- " Neuf cent dix... quinze... vingt... trente ! " glapissait le crieur, tout
en parcourant du regard l'assistance, avec des hochements de tête saccadés.
-- " Prouvez-moi que ma femme est raisonnable " , dit Frédéric.
Il l'entraîna doucement vers la porte.
Le commissaire-priseur continuait.
-- " Allons, allons, messieurs, neuf cent trente ! Y a-t-il marchand à neuf cent
trente ? "
Mme Dambreuse, qui était arrivée sur le seuil, s'arrêta ; et, d'une voix haute :
-- " Mille francs ! "
Il y eut un frisson dans le public, un silence.
-- " Mille francs, messieurs, mille francs ! Personne ne dit rien ? bien vu ?
mille francs ! -- Adjugé ! "
Le marteau d'ivoire s'abattit.
Elle fit passer sa carte, on lui envoya le coffret. Elle le plongea dans son
manchon.
Frédéric sentit un grand froid lui traverser le coeur.
Mme Dambreuse n'avait pas quitté son bras ; et elle n'osa le regarder en face
jusque dans la rue, où l'attendait sa voiture.
Elle s'y jeta comme un voleur qui s'échappe, et, quand elle fut assise, se
retourna vers Frédéric. Il avait son chapeau à la main.
-- " Vous ne montez pas ? "
-- " Non, madame ! "
Et, la saluant froidement, il ferma la portière, puis fit signe au cocher de
partir.
Il éprouva d'abord un sentiment de joie et d'indépendance reconquise. Il était
fier d'avoir vengé Mme Arnoux en lui sacrifiant une fortune ; puis il fut étonné
de son action, et une courbature infinie l'accabla.
Le lendemain matin, son domestique lui apprit les nouvelles. L'état de siège
était décrété, l'Assemblée dissoute, et une partie des représentants du peuple à
Mazas. Les affaires publiques le laissèrent indifférent, tant il était préoccupé
des siennes.
Il écrivit à des fournisseurs pour décommander plusieurs emplettes relatives à
son mariage, qui lui apparaissait maintenant, comme une spéculation un peu
ignoble ; et il exécrait Mme Dambreuse parce qu'il avait manqué, à cause d'elle,
commettre une bassesse. Il en oubliait la Maréchale, ne s'inquiétait même pas de
Mme Arnoux, -- ne songeant qu'à lui, à lui seul, -- perdu dans les décombres de
ses rêves, malade, plein de douleur et de découragement ; et, en haine du milieu
factice où il avait tant souffert, il souhaita la fraîcheur de l'herbe, le repos
de la province, une vie somnolente passée à l'ombre du toit natal, avec des
coeurs ingénus. Le mercredi soir enfin, il sortit.
Des groupes nombreux stationnaient sur le boulevard. De temps à autre, une
patrouille les dissipait ; ils se reformaient derrière elle. On parlait
librement, on vociférait contre la troupe des plaisanteries et des injures, sans
rien de plus.
-- " Comment ! est-ce qu'on ne va pas se battre ? " dit Frédéric à un ouvrier.
L'homme en blouse lui répondit :
-- " Pas si bêtes de nous faire tuer pour les bourgeois ! Qu'ils s'arrangent ! "
Et un monsieur grommela, tout en regardant de travers le faubourien :
-- " Canailles de socialistes ! Si on pouvait, cette fois, les exterminer ! "
Frédéric ne comprenait rien à tant de rancune et de sottise. Son dégoût de Paris
en augmenta ; et, le surlendemain, il partit pour Nogent par le premier convoi.
Les maisons bientôt disparurent, la campagne s'élargit. Seul dans son wagon et
les pieds sur la banquette, il ruminait les événements des derniers jours, tout
son passé. Le souvenir de Louise lui revint.
-- " Elle m'aimait, celle-là ! J'ai eu tort de ne pas saisir ce bonheur. Bah !
n'y pensons plus !... "
Puis, cinq minutes après :
-- " Qui sait, cependant ?... " plus tard, pourquoi pas ? "
Sa rêverie, comme ses yeux, s'enfonçait dans de vagues horizons.
-- " Elle était naïve, une paysanne, presque une sauvage, mais si bonne ! "
A mesure qu'il avançait vers Nogent, elle se rapprochait de lui. Quand on
traversa les prairies de Sourdun, il l'aperçut sous les peupliers comme
autrefois, coupant des joncs au bord des flaques d'eau ; on arrivait ; il
descendit.
Puis il s'accouda sur le pont, pour revoir l'île et le jardin où ils s'étaient
promenés un jour de soleil ; -- et l'étourdissement du voyage et du grand air,
la faiblesse qu'il gardait de ses émotions récentes, lui causant une sorte
d'exaltation, il se dit :
-- " Elle est peut-être sortie ; si j'allais la rencontrer ! "
La cloche de Saint-Laurent tintait ; et il y avait sur la place, devant
l'église, un rassemblement de pauvres, avec une calèche, la seule du pays (celle
qui servait pour les noces), quand, sous le portail, tout à coup, dans un flot
de bourgeois en cravate blanche, deux nouveaux mariés parurent.
Il se crut halluciné. Mais non ! C'était bien elle, Louise ! -- couverte d'un
voile blanc qui tombait de ses cheveux rouges à ses talons ; et c'était bien
lui, Deslauriers ! -- portant un habit bleu brodé d'argent, un costume de
préfet. Pourquoi donc ?
Frédéric se cacha dans l'angle d'une maison, pour laisser passer le cortège.
Honteux, vaincu, écrasé, il retourna vers le chemin de fer, et s'en revint à
Paris.
Son cocher de fiacre assura que les barricades étaient dressées depuis le
Château-d'Eau jusqu'au Gymnase, et prit par le faubourg Saint-Martin. Au coin de
la rue de Provence, Frédéric mit pied à terre pour gagner les boulevards.
Il était cinq heures, une pluie fine tombait. Des bourgeois occupaient le
trottoir du côté de l'Opéra. Les maisons d'en face étaient closes. Personne aux
fenêtres. Dans toute la largeur du boulevard, des dragons galopaient, à fond de
train, penchés sur leurs chevaux, le sabre nu ; et les crinières de leurs
casques et leurs grands manteaux blancs soulevés derrière eux passaient sur la
lumière des becs de gaz, qui se tordaient au vent dans la brume. La foule les
regardait, muette, terrifiée.
Entre les charges de cavalerie, des escouades de sergents de ville survenaient,
pour faire refluer le monde dans les rues.
Mais, sur les marches de Tortoni, un homme, -- Dussardier, -- remarquable de
loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu'une cariatide.
Un des agents qui marchait en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça de son
épée.
L'autre alors, s'avançant d'un pas, se mit à crier :
-- " Vive la République ! "
Il tomba sur le dos, les bras en croix.
Un hurlement d'horreur s'éleva de la foule. L'agent fit un cercle autour de lui
avec son regard ; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal.
Chapitre VI.
Il voyagea.
Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente,
l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies
interrompues.
Il revint.
Il fréquenta le monde, et il eut d'autres amours, encore. Mais le souvenir
continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la véhémence du désir,
la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d'esprit avaient
également diminué. Des années passèrent ; et il supportait le désoeuvrement de
son intelligence et l'inertie de son coeur.
Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son
cabinet, une femme entra.
-- " Madame Arnoux ! "
-- " Frédéric ! "
Elle le saisit par les mains, l'attira doucement vers la fenêtre, et elle le
considérait tout en répétant :
-- " C'est lui ! C'est donc lui ! "
Dans la pénombre du crépuscule, il n'apercevait que ses yeux sous la voilette de
dentelle noire qui masquait sa figure.
Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de velours
grenat, elle s'assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler, se souriant l'un
à l'autre.
Enfin, il lui adressa quantité de questions sur elle et son mari.
Ils habitaient le fond de la Bretagne, pour vivre économiquement et payer leurs
dettes. Arnoux, presque toujours malade, semblait un vieillard maintenant. Sa
fille était mariée à Bordeaux, et son fils en garnison à Mostaganem. Puis elle
releva la tête :
-- " Mais je vous revois ! Je suis heureuse ! "
Il ne manqua pas de lui dire qu'à la nouvelle de leur catastrophe, il était
accouru chez eux.
-- " Je le savais ! "
-- " Comment ? "
Elle l'avait aperçu dans la cour, et s'était cachée.
-- " Pourquoi ? "
Alors, d'une voix tremblante, et avec de longs intervalles entre ses mots :
-- " J'avais peur ! Oui... peur de vous... de moi ! "
Cette révélation lui donna comme un saisissement de volupté. Son coeur battait à
grands coups. Elle reprit :
-- " Excusez-moi de n'être pas venue plus tôt. " Et désignant le petit
portefeuille grenat couvert de palmes d'or :
-- " Je l'ai brodé à votre intention, tout exprès. Il contient cette somme, dont
les terrains de Belleville devaient répondre. "
Frédéric la remercia du cadeau, tout en la blâmant de s'être dérangée.
-- " Non ! Ce n'est pas pour cela que je suis venue ! Je tenais à cette visite,
puis je m'en retournerai... là-bas. "
Et elle lui parla de l'endroit qu'elle habitait.
C'était une maison basse, à un seul étage, avec un jardin rempli de buis énormes
et une double avenue de châtaigniers montant jusqu'au haut de la colline, d'où
l'on découvre la mer.
-- " Je vais m'asseoir là, sur un banc, que j'ai appelé : le banc Frédéric. "
Puis elle se mit à regarder les meubles, les bibelots, les cadres, avidement,
pour les emporter dans sa mémoire. Le portrait de la Maréchale était à demi
caché par un rideau. Mais les ors et les blancs, qui se détachaient au milieu
des ténèbres, l'attirèrent.
-- " Je connais cette femme, il me semble ? "
-- " Impossible ! " dit Frédéric. " C'est une vieille peinture italienne. "
Elle avoua qu'elle désirait faire un tour à son bras, dans les rues.
Ils sortirent.
La lueur des boutiques éclairait, par intervalles, son profil pâle ; puis
l'ombre l'enveloppait de nouveau ; et, au milieu des voitures, de la foule et du
bruit, ils allaient sans se distraire d'eux-mêmes, sans rien entendre, comme
ceux qui marchent ensemble dans la campagne, sur un lit de feuilles mortes.
Ils se racontèrent leurs anciens jours, les dîners du temps de l' Art
industriel , les manies d'Arnoux, sa façon de tirer les pointes de son
faux-col, d'écraser du cosmétique sur ses moustaches, d'autres choses plus
intimes et plus profondes. Quel ravissement il avait eu la première fois, en
l'entendant chanter ! Comme elle était belle, le jour de sa fête, à Saint-Cloud
! Il lui rappela le petit jardin d'Auteuil, des soirs au théâtre, une rencontre
sur le boulevard, d'anciens domestiques, sa négresse.
Elle s'étonnait de sa mémoire. Cependant, elle lui dit :
-- " Quelquefois, vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme le son
d'une cloche apporté par le vent ; et il me semble que vous êtes là, quand je
lis des passages d'amour dans les livres. "
-- " Tout ce qu'on y blâme d'exagéré, vous me l'avez fait ressentir " , dit
Frédéric. " Je comprends Werther, que ne dégoûtent pas les tartines de
Charlotte. "
-- " Pauvre cher ami ! "
Elle soupira ; et, après un long silence :
-- " N'importe, nous nous serons bien aimés. "
-- " Sans nous appartenir, pourtant ! "
-- " Cela vaut peut-être mieux " , reprit-elle.
-- " Non ! non ! Quel bonheur nous aurions eu ! "
-- " Oh ! je le crois, avec un amour comme le vôtre ! "
Et il devait être bien fort pour durer après une séparation si longue !
Frédéric lui demanda comment elle l'avait découvert.
-- " C'est un soir que vous m'avez baisé le poignet entre le gant et la
manchette. Je me suis dit : " Mais il m'aime, il m'aime !... " J'avais peur de
m'en assurer, cependant. Votre réserve était si charmante, que j'en jouissais
comme d'un hommage involontaire et continu. "
Il ne regretta rien. Ses souffrances d'autrefois étaient payées.
Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur une
console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en pleine poitrine.
Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et, prenant
ses mains, se mit à lui dire des tendresses.
-- " Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le monde
une importance extrahumaine. Mon coeur, comme de la poussière, se soulevait
derrière vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair de lune par une nuit d'été,
quand tout est parfums, ombres douces, blancheurs, infini ; et les délices de la
chair et de l'âme étaient contenues pour moi dans votre nom, que je me répétais,
en tâchant de le baiser sur mes lèvres. Je n'imaginais rien au-delà. C'était Mme
Arnoux telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, belle à
éblouir, et si bonne ! Cette image-là effaçait toutes les autres. Est-ce que j'y
pensais, seulement ! puisque j'avais toujours au fond de moi-même la musique de
votre voix et la splendeur de vos yeux ! "
Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu'elle n'était
plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire ce qu'il disait.
Madame Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait vers lui. Il sentait sur
son front la caresse de son haleine, à travers ses vêtements le contact indécis
de tout son corps. Leurs mains se serrèrent ; la pointe de sa bottine s'avançait
un peu sous sa robe, et il lui dit, presque défaillant :
-- " La vue de votre pied me trouble. "
Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec l'intonation
singulière des somnambules :
-- " A mon âge ! lui ! Frédéric !... Aucune n'a jamais été aimée comme moi !
Non, non !, à quoi sert d'être jeune ? Je m'en moque bien ! je les méprise,
toutes celles qui viennent ici ! "
-- " Oh ! il n'en vient guère ! " reprit-il complaisamment.
Son visage s'épanouit, et elle voulut savoir s'il se marierait.
Il jura que non.
-- " Bien sûr ? pourquoi ? "
-- " A cause de vous " , dit Frédéric en la serrant dans ses bras.
Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entrouverte, les yeux levés.
Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir ; et, comme il la
suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête :
-- " J'aurais voulu vous rendre heureux. "
Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être venue pour s'offrir ; et il était repris
par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée. Cependant, il
sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion, et comme l'effroi d'un
inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en avoir dégoût plus tard.
D'ailleurs, quel embarras ce serait !, -- et tout à la fois par prudence et pour
ne pas dégrader son idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une
cigarette.
Elle le contemplait, tout émerveillée.
-- " Comme vous êtes délicat ! Il n'y a que vous ! Il n'y a que vous ! "
Onze heures sonnèrent.
-- " Déjà ! " dit-elle, " au quart, je m'en irai. "
Elle se rassit ; mais elle observait la pendule, et il continuait à marcher en
fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il y a un moment, dans
les séparations, où la personne aimée n'est déjà plus avec nous.
Enfin, l'aiguille ayant dépassé les vingt-cinq minutes, elle prit son chapeau
par les brides, lentement.
-- " Adieu, mon ami, mon cher ami ! Je ne vous reverrai jamais ! C'était ma
dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes les
bénédictions du ciel soient sur vous ! "
Et elle le baisa au front, comme une mère.
Mais elle parut chercher quelque chose, et lui demanda des ciseaux.
Elle défit son peigne ; tous ses cheveux blancs tombèrent.
Elle s'en coupa, brutalement, à la racine, une longue mèche.
-- " Gardez-les ! Adieu ! "
Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur le trottoir,
fit signe d'avancer à un fiacre qui passait. Elle monta dedans. La voiture
disparut.
Et ce fut tout.
Chapitre VII.
Vers le commencement de cet hiver, Frédéric et Deslauriers causaient au coin du
feu, réconciliés encore une fois, par la fatalité de leur nature qui les faisait
toujours se rejoindre et s'aimer.
L'un expliqua sommairement sa brouille avec Mme Dambreuse, laquelle s'était
remariée à un Anglais.
L'autre, sans dire comment il avait épousé Mlle Roque, conta que sa femme, un
beau jour, s'était enfuie avec un chanteur. Pour se laver un peu du ridicule, il
s'était compromis dans sa préfecture par des excès de zèle gouvernemental. On
l'avait destitué. Il avait été, ensuite, chef de colonisation en Algérie,
secrétaire d'un pacha, gérant d'un journal, courtier d'annonces, pour être
finalement employé au contentieux dans une compagnie industrielle.
Quant à Frédéric, ayant mangé les deux tiers de sa fortune, il vivait en petit
bourgeois.
Puis, ils s'informèrent mutuellement de leurs amis.
Martinon était maintenant sénateur.
Hussonnet occupait une haute place, où il se trouvait avoir sous sa main tous
les théâtres et toute la presse.
Cisy, enfoncé dans la religion et père de huit enfants, habitait le château de
ses aïeux.
Pellerin, après avoir donné dans le fouriérisme, l'homéopathie, les tables
tournantes, l'art gothique et la peinture humanitaire, était devenu photographe
; et sur toutes les murailles de Paris, on le voyait représenté en habit noir,
avec un corps minuscule et une grosse tête.
-- " Et ton intime Sénécal ? " demanda Frédéric.
-- " Disparu ! Je ne sais ! Et toi, ta grande passion, Mme Arnoux ? "
-- " Elle doit être à Rome avec son fils, lieutenant de chasseurs. "
-- " Et son mari ? "
-- " Mort l'année dernière. "
-- " Tiens ! " dit l'avocat.
Puis se frappant le front :
-- " A propos, l'autre jour, dans une boutique, j'ai rencontré cette bonne
Maréchale, tenant par la main un petit garçon qu'elle a adopté. Elle est veuve
d'un certain M. Oudry, et très grosse maintenant, énorme. Quelle décadence !
Elle qui avait autrefois la taille si mince. "
Deslauriers ne cacha pas qu'il avait profité de son désespoir pour s'en assurer
par lui-même.
-- " Comme tu me l'avais permis, du reste. "
Cet aveu était une compensation au silence qu'il gardait touchant sa tentative
près de Mme Arnoux. Frédéric l'eût pardonnée, puisqu'elle n'avait pas réussi.
Bien que vexé un peu de la découverte, il fit semblant d'en rire ; et l'idée de
la Maréchale lui amena celle de la Vatnaz.
Deslauriers ne l'avait jamais vue, non plus que bien d'autres qui venaient chez
Arnoux ; mais il se souvenait parfaitement de Regimbart.
-- " Vit-il encore ? "
-- " A peine ! Tous les soirs, régulièrement, depuis la rue de Grammont jusqu'à
la rue Montmartre, il se traîne devant les cafés, affaibli, courbé en deux,
vidé, un spectre ! "
-- " Eh bien, et Compain ? "
Frédéric poussa un cri de joie, et pria l'ex-délégué du Gouvernement provisoire
de lui apprendre le mystère de la tête de veau.
-- " C'est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les
royalistes célébraient le 30 janvier, des Indépendants fondèrent un banquet
annuel, où l'on mangeait des têtes de veau, et où on buvait du vin rouge dans
des crânes de veau, en portant des toasts à l'extermination des Stuarts. Après
Thermidor, des terroristes organisèrent une confrérie toute pareille, ce qui
prouve que la bêtise est féconde. "
-- " Tu me parais bien calmé sur la politique ? "
-- " Effet de l'âge " , dit l'avocat.
Et ils résumèrent leur vie.
Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour, celui qui
avait rêvé le pouvoir. Quelle en était la raison ?
-- " C'est peut-être le défaut de ligne droite " , dit Frédéric.
-- " Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j'ai péché par excès de
rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes que tout.
J'avais trop de logique, et toi de sentiment. "
Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances, l'époque où ils étaient nés.
Frédéric reprit :
-- " Ce n'est pas là ce que nous croyions devenir autrefois, à Sens, quand tu
voulais faire une histoire critique de la Philosophie, et moi, un grand roman
moyen âge sur Nogent, dont j'avais trouvé le sujet dans Froissart : Comment
messire Brokars de Fénestranges et l'évêque de Troyes assaillirent messire
Eustache d'Ambrecicourt. Te rappelles-tu ? "
Et, exhumant leur jeunesse, à chaque phrase, ils se disaient :
-- " Te rappelles-tu ? "
Ils revoyaient la cour du collège, la chapelle, le parloir, la salle d'armes au
bas de l'escalier, des figures de pions et d'élèves, un nommé Angelmarre, de
Versailles, qui se taillait des sous-pieds dans de vieilles bottes, M. Mirbal et
ses favoris rouges, les deux professeurs de dessin linéaire et de grand dessin,
Varaud et Suriret, toujours en dispute, et le Polonais, le compatriote de
Copernic, avec son système planétaire en carton, astronome ambulant dont on
avait payé la séance par un repas au réfectoire, -- puis une terrible ribote en
promenade, leurs premières pipes fumées, les distributions des prix, la joie des
vacances.
C'était pendant celles de 1837 qu'ils avaient été chez la Turque.
On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde Turc ; et
beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque, ce qui ajoutait à
la poésie de son établissement, situé au bord de l'eau, derrière le rempart ;
même en plein été, il y avait de l'ombre autour de sa maison, reconnaissable à
un bocal de poissons rouges, près d'un pot de réséda, sur une fenêtre. Des
demoiselles, en camisole blanche, avec du fard aux pommettes et de longues
boucles d'oreilles, frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur
le pas de la porte, chantonnaient doucement d'une voix rauque.
Ce lieu de perdition projetait dans tout l'arrondissement un éclat fantastique.
On le désignait par des périphrases : " L'endroit que vous savez, -- une
certaine rue, -- au bas des Ponts. " Les fermières des alentours en tremblaient
pour leurs maris, les bourgeoises le redoutaient pour leurs bonnes, parce que la
cuisinière de M. le sous-préfet y avait été surprise ; et c'était, bien entendu,
l'obsession secrète de tous les adolescents.
Or, un dimanche, pendant qu'on était aux Vêpres, Frédéric et Deslauriers,
s'étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs dans le jardin de Mme
Moreau, puis sortirent par la porte des champs, et, après un grand détour dans
les vignes, revinrent par la Pêcherie et se glissèrent chez la Turque, en tenant
toujours leurs gros bouquets.
Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la chaleur qu'il
faisait, l'appréhension de l'inconnu, une espèce de remords, et jusqu'au plaisir
de voir, d'un seul coup d'oeil, tant de femmes à sa disposition, l'émurent
tellement, qu'il devint très pâle et restait sans avancer, sans rien dire.
Toutes riaient, joyeuses de son embarras ; croyant qu'on s'en moquait, il
s'enfuit ; et, comme Frédéric avait l'argent, Deslauriers fut bien obligé de le
suivre.
On les vit sortir. Cela fit une histoire, qui n'était pas oubliée trois ans
après.
Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de l'autre ;
et, quand ils eurent fini :
-- " C'est là ce que nous avons eu de meilleur ! " dit Frédéric.
-- " Oui, peut-être bien ? C'est là ce que nous avons eu de meilleur ! " , dit
Deslauriers.