Salammbô
I. LE FESTIN.
II. A SICCA.
III. SALAMMBÔ.
IV. SOUS LES MURS DE CARTHAGE.
V. TANIT.
VI. HANNON.
VII. HAMILCAR BARCA.
VIII. LA BATAILLE DU MACAR.
IX. EN CAMPAGNE.
X. LE SERPENT.
XI. SOUS LA TENTE.
XII. L'AQUEDUC.
XIII. MOLOCH.
XIV. LE DEFILE DE LA HACHE.
XV. MÂTHO.
C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.
Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour
célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Eryx, et comme le maître était
absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en
pleine liberté.
Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s'étaient placés dans le chemin
du milieu, sous un voile de pourpre à franges d'or, qui s'étendait depuis le mur
des écuries jusqu'à la première terrasse du palais ; le commun des soldats était
répandu sous les arbres, où l'on distinguait quantité de bâtiments à toit plat,
pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les
éléphants, des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves.
Des figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait
jusqu'à des masses de verdure, où des grenades resplendissaient parmi les
touffes blanches des cotonniers ; des vignes, chargées de grappes, montaient
dans le branchage des pins : un champ de roses s'épanouissait sous des platanes
; de place en place sur des gazons, se balançaient des lis ; un sable noir, mêlé
à de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l'avenue des
cyprès faisait d'un bout à l'autre comme une double colonnade d'obélisques
verts.
Le palais, bâti en marbre numidique tacheté de jaune, superposait tout au fond,
sur de larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec son grand escalier
droit en bois d'ébène, portant aux angles de chaque marche la proue d'une galère
vaincue, avec ses portes rouges écartelées d'une croix noire, ses grillages
d'airain qui le défendaient en bas des scorpions, et ses treillis de baguettes
dorées qui bouchaient en haut ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son
opulence farouche, aussi solennel et impénétrable que le visage d'Hamilcar.
Le Conseil leur avait désigné sa maison pour y tenir ce festin ; les
convalescents qui couchaient dans le temple d'Eschmoûn, se mettant en marche dès
l'aurore, s'y étaient traînés sur leurs béquilles. A chaque minute, d'autres
arrivaient. Par tous les sentiers, il en débouchait incessamment, comme des
torrents qui se précipitent dans un lac. On voyait entre les arbres courir les
esclaves des cuisines, effarés et à demi nus ; les gazelles sur les pelouses
s'enfuyaient en bêlant ; le soleil se couchait, et le parfum des citronniers
rendait encore plus lourde l'exhalaison de cette foule en sueur.
Il y avait là des hommes de toutes les nations, des Ligures, des Lusitaniens,
des Baléares, des Nègres et des fugitifs de Rome. On entendait, à côté du lourd
patois dorien, retentir les syllabes celtiques bruissantes comme des chars de
bataille, et les terminaisons ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert,
âpres comme des cris de chacal. Le Grec se reconnaissait à sa taille mince,
l'Egyptien à ses épaules remontées, le Cantabre à ses larges mollets. Des
Cariens balançaient orgueilleusement les plumes de leur casque, des archers de
Cappadoce s'étaient peint avec des jus d'herbes de larges fleurs sur le corps,
et quelques Lydiens portant des robes de femmes dînaient en pantoufles et avec
des boucles d'oreilles. D'autres, qui s'étaient par pompe barbouillés de
vermillon, ressemblaient à des statues de corail.
Ils s'allongeaient sur les coussins, ils mangeaient accroupis autour de grands
plateaux, ou bien, couchés sur le ventre, ils tiraient à eux les morceaux de
viande, et se rassasiaient appuyés sur les coudes, dans la pose pacifique des
lions lorsqu'ils dépècent leur proie. Les derniers venus, debout contre les
arbres, regardaient les tables basses disparaissant à moitié sous des tapis
d'écarlate, et attendaient leur tour.
Les cuisines d'Hamilcar n'étant pas suffisantes, le Conseil leur avait envoyé
des esclaves, de la vaisselle, des lits ; et l'on voyait au milieu du jardin,
comme sur un champ de bataille quand on brûle les morts, de grands feux clairs
où rôtissaient des boeufs. Les pains saupoudrés d'anis alternaient avec les gros
fromages plus lourds que des disques, et les cratères pleins de vin, et les
canthares pleins d'eau auprès des corbeilles en filigrane d'or qui contenaient
des fleurs. La joie de pouvoir enfin se gorger à l'aise dilatait tous les yeux
çà et là, les chansons commençaient.
D'abord on leur servit des oiseaux à la sauce verte, dans des assiettes d'argile
rouge rehaussée de dessins noirs, puis toutes les espèces de coquillages que
l'on ramasse sur les côtes puniques, des bouillies de froment, de fève et
d'orge, et des escargots au cumin, sur des plats d'ambre jaune.
Ensuite les tables furent couvertes de viandes antilopes : avec leurs cornes,
paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux, gigots de chamelles
et de buffles, hérissons au garum, cigales frites et loirs confits. Dans des
gamelles en bois de Tamrapanni flottaient, au milieu du safran, de grands
morceaux de graisse. Tout débordait de saumure, de truffes et d'assa foetida.
Les pyramides de fruits s'éboulaient sur les gâteaux de miel, et l'on n'avait
pas oublié quelques- uns de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que
l'on engraissait avec du marc d'olives, mets carthaginois en abomination aux
autres peuples. La surprise des nourritures nouvelles excitait la cupidité des
estomacs. Les Gaulois aux longs cheveux retroussés sur le sommet de la tête,
s'arrachaient les pastèques et les limons qu'ils croquaient avec l'écorce. Des
Nègres n'ayant jamais vu de langoustes se déchiraient le visage à leurs piquants
rouges. Mais les Grecs rasés, plus blancs que des marbres, jetaient derrière eux
les épluchures de leur assiette, tandis que des pâtres du Brutium, vêtus de
peaux de loups, dévoraient silencieusement, le visage dans leur portion.
La nuit tombait. On retira le velarium étalé sur l'avenue de cyprès et l'on
apporta des flambeaux.
Les lueurs vacillantes du pétrole qui brûlait dans des vases de porphyre
effrayèrent, au haut des cèdres, les singes consacrés à la lune. Ils poussèrent
des cris, ce qui mit les soldats en gaieté.
Des flammes oblongues tremblaient sur les cuirasses d'airain. Toutes sortes de
scintillements jaillissaient des plats incrustés de pierres précieuses. Les
cratères, à bordure de miroirs convexes, multipliaient l'image élargie des
choses ; les soldats se pressant autour s'y regardaient avec ébahissement et
grimaçaient pour se faire rire. Ils se lançaient, par- dessus les tables, les
escabeaux d'ivoire et les spatules d'or. Ils avalaient à pleine gorge tous les
vins grecs qui sont dans des outres, les vins de Campanie enfermés dans des
amphores, les vins des Cantabres que l'on apporte dans des tonneaux, et les vins
de jujubier, de cinnamome et de lotus. Il y en avait des flaques par terre où
l'on glissait. La fumée des viandes montait dans les feuillages avec la vapeur
des haleines. On entendait à la fois le claquement des mâchoires, le bruit des
paroles, des chansons, des coupes, le fracas des vases campaniens qui
s'écroulaient en mille morceaux, ou le son limpide d'un grand plat d'argent.
A mesure qu'augmentait leur ivresse, ils se rappelaient de plus en plus
l'injustice de Carthage. En effet, la République, épuisée par la guerre, avait
laissé s'accumuler dans la ville toutes les bandes qui revenaient. Giscon, leur
général, avait eu cependant la prudence de les renvoyer les uns après les autres
pour faciliter l'acquittement de leur solde, et le Conseil avait cru qu'ils
finiraient par consentir à quelque diminution. Mais on leur en voulait
aujourd'hui de ne pouvoir les payer. Cette dette se confondait dans l'esprit du
peuple avec les trois mille deux cents talents euboïques exigés par Lutatius, et
ils étaient, comme Rome, un ennemi pour Carthage. Les Mercenaires le
comprenaient ; aussi leur indignation éclatait en menaces et en débordements.
Enfin, ils demandèrent à se réunir pour célébrer une de leurs victoires, et le
parti de la paix céda, en se vengeant d'Hamilcar qui avait tant soutenu la
guerre. Elle s'était terminée contre tous ses efforts, si bien que, désespérant
de Carthage, il avait remis à Giscon le gouvernement des Mercenaires. Désigner
son palais pour les recevoir, c'était attirer sur lui quelque chose de la haine
qu'on leur portait. D'ailleurs la dépense devait être excessive ; il la subirait
presque toute.
Fiers d'avoir fait plier la République, les Mercenaires croyaient qu'ils
allaient enfin s'en retourner chez eux, avec la solde de leur sang dans le
capuchon de leur manteau. Mais leurs fatigues, revues à travers les vapeurs de
l'ivresse, leur semblaient prodigieuses et trop peu récompensées. Ils se
montraient leurs blessures, ils racontaient leurs combats, leurs voyages et les
chasses de leurs pays. Ils imitaient le cri des bêtes féroces, leurs bonds. Puis
vinrent les immondes gageures ; ils s'enfonçaient la tête dans les amphores, et
restaient à boire, sans s'interrompre, comme des dromadaires altérés. Un
Lusitanien, de taille gigantesque, portant un homme au bout de chaque bras,
parcourait les tables tout en crachant du feu par les narines. Des Lacédémoniens
qui n'avaient point ôté leurs cuirasses sautaient d'un pas lourd. Quelques-uns
s'avançaient comme des femmes en faisant des gestes obscènes ; d'autres se
mettaient nus pour combattre, au milieu des coupes, à la façon des gladiateurs,
et une compagnie de Grecs dansait autour d'un vase où l'on voyait des nymphes,
pendant qu'un nègre tapait avec un os de boeuf sur un bouclier d'airain.
Tout à coup, ils entendirent un chant plaintif, un chant fort et doux, qui
s'abaissait et remontait dans les airs comme le battement d'ailes d'un oiseau
blessé.
C'était la voix des esclaves dans l'ergastule. Des soldats, pour les délivrer,
se levèrent d'un bond et disparurent.
Ils revinrent, chassant au milieu des cris, dans la poussière, une vingtaine
d'hommes que l'on distinguait à leur visage plus pâle. Un petit bonnet de forme
conique, en feutre noir, couvrait leur tête rasée ; ils portaient tous des
sandales de bois et faisaient un bruit de ferrailles comme des chariots en
marche.
Ils arrivèrent dans l'avenue des cyprès, où ils se perdirent parmi la foule, qui
les interrogeait. L'un d'eux était resté à l'écart, debout. A travers les
déchirures de sa tunique on apercevait ses épaules rayées par de longues
balafres. Baissant le menton, il regardait autour de lui avec méfiance et
fermait un peu ses paupières dans l'éblouissement des flambeaux ; mais quand il
vit que personne de ces gens armés ne lui en voulait, un grand soupir s'échappa
de sa poitrine : il balbutiait, il ricanait sous les larmes claires qui lavaient
sa figure ; puis il saisit par les anneaux un canthare tout plein, le leva droit
en l'air au bout de ses bras d'où pendaient des chaînes, et alors regardant le
ciel et toujours tenant la coupe, il dit :
-- " Salut d'abord à toi, Baal-Eschmoûn libérateur, que les gens de ma patrie
appellent Esculape ! et à vous, Génies des fontaines, de la lumière et des bois
! et à vous, Dieux cachés sous les montagnes et dans les cavernes de la terre !
et à vous, hommes forts aux armures reluisantes, qui m'avez délivré ! "
Puis il laissa tomber la coupe et conta son histoire. On le nommait Spendius.
Les Carthaginois l'avaient pris à la bataille des Egineuses, et parlant grec,
ligure et punique, il remercia encore une fois les Mercenaires ; il leur baisait
les mains ; enfin, il les félicita du banquet, tout en s'étonnant de n'y pas
apercevoir les coupes de la Légion sacrée. Ces coupes, portant une vigne en
émeraude sur chacune de leurs six faces en or, appartenaient à une milice
exclusivement composée des jeunes patriciens, les plus hauts de taille. C'était
un privilège, presque un honneur sacerdotal ; aussi rien dans les trésors de la
République n'était plus convoité des Mercenaires. Ils détestaient la Légion à
cause de cela, et on en avait vu qui risquaient leur vie pour l'inconcevable
plaisir d'y boire. Donc ils commandèrent d'aller chercher les coupes. Elles
étaient en dépôt chez les Syssites, compagnies de commerçants qui mangeaient en
commun. Les esclaves revinrent. A cette heure, tous les membres des Syssites
dormaient.
-- " Qu'on les réveille ! " répondirent les Mercenaires.
Après une seconde démarche, on leur expliqua qu'elles étaient enfermées dans un
temple.
-- " Qu'on l'ouvre ! " répliquèrent-ils.
Et quand les esclaves, en tremblant, eurent avoué qu'elles étaient entre les
mains du général Giscon, ils s'écrièrent :
-- " Qu'il les apporte ! "
Giscon, bientôt, apparut au fond du jardin dans une escorte de la Légion sacrée.
Son ample manteau noir, retenu sur sa tête à une mitre d'or constellée de
pierres précieuses, et qui pendait tout à l'entour jusqu'aux sabots de son
cheval, se confondait, de loin, avec la couleur de la nuit. On n'apercevait que
sa barbe blanche, les rayonnements de sa coiffure et son triple collier à larges
plaques bleues qui lui battait sur la poitrine.
Les soldats, quand il entra, le saluèrent d'une grande acclamation, tous criant
:
-- " Les coupes ! Les coupes ! "
Il commença par déclarer que, si l'on considérait leur courage, ils en étaient
dignes. La foule hurla de joie, en applaudissant.
Il le savait bien, lui qui les avait commandés là-bas et qui était revenu avec
la dernière cohorte sur la dernière galère !
-- " C'est vrai ! c'est vrai ! " , disaient-ils.
Cependant, continua Giscon, la République avait respecté leurs divisions par
peuples, leurs coutumes, leurs cultes ; ils étaient libres dans Carthage ! Quant
aux vases de la Légion sacrée, c'était une propriété particulière. Tout à coup,
près de Spendius, un Gaulois s'élança par-dessus les tables et courut droit à
Giscon, qu'il menaçait en gesticulant avec deux épées nues.
Le général, sans s'interrompre, le frappa sur la tête de son lourd bâton
d'ivoire : le Barbare tomba. Les Gaulois hurlaient, et leur fureur, se
communiquant aux autres, allait emporter les légionnaires. Giscon haussa les
épaules en les voyant pâlir. Il songeait que son courage serait inutile contre
ces bêtes brutes, exaspérées. Il valait mieux plus tard s'en venger dans quelque
ruse ; donc il fit signe à ses soldats et s'éloigna lentement. Puis, sous la
porte, se tournant vers les Mercenaires, il leur cria qu'ils s'en repentiraient.
Le festin recommença. Mais Giscon pouvait revenir et, cernant le faubourg qui
touchait aux derniers remparts, les écraser contre les murs. Alors ils se
sentirent seuls malgré leur foule ; et la grande ville qui dormait sous eux,
dans l'ombre, leur fit peur, tout à coup, avec ses entassements d'escaliers, ses
hautes maisons noires et ses vagues dieux encore plus féroces que son peuple. Au
loin, quelques fanaux glissaient sur le port, et il y avait des lumières dans le
temple de Khamon. Ils se souvinrent d'Hamilcar. Où était-il ? Pourquoi les avoir
abandonnés, la paix conclue ? Ses dissensions avec le Conseil n'étaient sans
doute qu'un jeu pour les perdre. Leur haine inassouvie retombait sur lui : et
ils le maudissaient s'exaspérant les uns les autres par leur propre colère. A ce
moment-là, il se fit un rassemblement sous les platanes. C'était pour voir un
nègre qui se roulait en battant le sol avec ses membres, la prunelle fixe, le
cou tordu, l'écume aux lèvres. Quelqu'un cria qu'il était empoisonné. Tous se
crurent empoisonnés. Ils tombèrent sur les esclaves ; une clameur épouvantable
s'éleva, et un vertige de destruction tourbillonna sur l'armée ivre. Ils
frappaient au hasard, autour d'eux, ils brisaient, ils tuaient : quelques-uns
lancèrent des flambeaux dans les feuillages ; d'autres, s'accoudant sur la
balustrade des lions, les massacrèrent à coups de flèches ; les plus hardis
coururent aux éléphants, ils voulaient leur abattre la trompe et manger de
l'ivoire.
Cependant des frondeurs baléares qui, pour piller plus commodément, avaient
tourné l'angle du palais, furent arrêtés par une haute barrière faite en jonc
des Indes. Ils coupèrent avec leurs poignards les courroies de la serrure et se
trouvèrent alors sous la façade qui regardait Carthage, dans un autre jardin
rempli de végétations taillées. Des lignes de fleurs blanches, toutes se suivant
une à une, décrivaient sur la terre couleur d'azur de longues paraboles, comme
des fusées d'étoiles. Les buissons, pleins de ténèbres, exhalaient des odeurs
chaudes, mielleuses. Il y avait des troncs d'arbre barbouillés de cinabre, qui
ressemblaient à des colonnes sanglantes. Au milieu, douze piédestaux de cuivre
portaient chacun une grosse boule de verre, et des lueurs rougeâtres
emplissaient confusément ces globes creux, comme d'énormes prunelles qui
palpiteraient encore. Les soldats s'éclairaient avec des torches, tout en
trébuchant sur la pente du terrain, profondément labouré.
Mais ils aperçurent un petit lac, divisé en plusieurs bassins par des murailles
de pierres bleues. L'onde était si limpide que les flammes des torches
tremblaient jusqu'au fond, sur un lit de cailloux blancs et de poussière d'or.
Elle se mit à bouillonner, des paillettes lumineuses glissèrent, et de gros
poissons, qui portaient des pierreries à la gueule, apparurent vers la surface.
Les soldats, en riant beaucoup, leur passèrent les doigts dans les ouïes et les
apportèrent sur les tables.
C'étaient les poissons de la famille Barca. Tous descendaient de ces lottes
primordiales qui avaient fait éclore l'oeuf mystique où se cachait la Déesse.
L'idée de commettre un sacrilège ranima la gourmandise des Mercenaires ; ils
placèrent vite du feu sous des vases d'airain et s'amusèrent à regarder les
beaux poissons se débattre dans l'eau bouillante.
La houle des soldats se poussait. Ils n'avaient plus peur. Ils recommençaient à
boire. Les parfums qui leur coulaient du front mouillaient de gouttes larges
leurs tuniques en lambeaux, et s'appuyant des deux poings sur les tables qui
leur semblaient osciller comme des navires, ils promenaient à l'entour leurs
gros yeux ivres, pour dévorer par la vue ce qu'ils ne pouvaient prendre.
D'autres, marchant tout au milieu des plats sur les nappes de pourpre, cassaient
à coups de pied les escabeaux d'ivoire et les fioles tyriennes en verre. Les
chansons se mêlaient au râle des esclaves agonisant parmi les coupes brisées.
Ils demandaient du vin, des viandes, de l'or. Ils criaient pour avoir des
femmes. Ils déliraient en cent langages. Quelques-uns se croyaient aux étuves, à
cause de la buée qui flottait autour d'eux, ou bien, apercevant des feuillages,
ils s'imaginaient être à la chasse et couraient sur leurs compagnons comme sur
des bêtes sauvages. L'incendie de l'un à l'autre gagnait tous les arbres, et les
hautes masses de verdure, d'où s'échappaient de longues spirales blanches,
semblaient des volcans qui commencent à fumer. La clameur redoublait ; les lions
blessés rugissaient dans l'ombre.
Le palais s'éclaira d'un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte du milieu
s'ouvrit, et une femme, la fille d'Hamilcar elle-même, couverte de vêtements
noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit le premier escalier qui longeait
obliquement le premier étage, puis le second, le troisième, et elle s'arrêta sur
la dernière terrasse, au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête
basse, elle regardait les soldats.
Derrière elle, de chaque côté, se tenaient deux longues théories d'hommes pâles,
vêtus de robes blanches à franges rouges qui tombaient droit sur leurs pieds.
Ils n'avaient pas de barbe, pas de cheveux, pas de sourcils. Dans leurs mains
étincelantes d'anneaux ils portaient d'énormes lyres et chantaient tous, d'une
voix aiguë, un hymne à la divinité de Carthage. C'étaient les prêtres eunuques
du temple de Tanit, que Salammbô appelait souvent dans sa maison.
Enfin elle descendit l'escalier des galères. Les prêtres la suivirent. Elle
s'avança dans l'avenue des cyprès, et elle marchait lentement entre les tables
des capitaines, qui se reculaient un peu en la regardant passer.
Sa chevelure, poudrée d'un sable violet, et réunie en forme de tour selon la
mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de
perles attachées à ses tempes descendaient jusqu'aux coins de sa bouche, rose
comme une grenade entrouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de
pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses
bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de
fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une
chaînette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre,
taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses
pas comme une large vague qui la suivait.
Les prêtres, de temps à autre, pinçaient sur leurs lyres des accords presque
étouffés, et dans les intervalles de la musique, on entendait le petit bruit de
la chaînette d'or avec le claquement régulier de ses sandales en papyrus.
Personne encore ne la connaissait. On savait seulement qu'elle vivait retirée
dans des pratiques pieuses. Des soldats l'avaient aperçue la nuit, sur le haut
de son palais, à genoux devant les étoiles, entre les tourbillons des
cassolettes allumées. C'était la lune qui l'avait rendue si pâle, et quelque
chose des Dieux l'enveloppait comme une vapeur subtile. Ses prunelles semblaient
regarder tout au loin au-delà des espaces terrestres. Elle marchait en inclinant
la tête, et tenait à sa main droite une petite lyre d'ébène.
Ils l'entendaient murmurer :
-- " Morts ! Tous morts ! Vous ne viendrez plus obéissant à ma voix, quand,
assise sur le bord du lac, je vous jetais dans la gueule des pépins de pastèques
! Le mystère de Tanit roulait au fond de vos yeux, plus limpides que les
globules des fleuves. " Et elle les appelait par leurs noms, qui étaient les
noms des mois.
-- " Siv ! Sivan ! Tammouz, Eloul, Tischri, Schebar !
-- Ah ! pitié pour moi, Déesse ! "
Les soldats, sans comprendre ce qu'elle disait, se tassaient autour d'elle. Ils
s'ébahissaient de sa parure ; mais elle promena sur eux tous un long regard
épouvanté, puis s'enfonçant la tête dans les épaules en écartant les bras, elle
répéta plusieurs fois :
-- " Qu'avez-vous fait ! qu'avez-vous fait !
-- Vous aviez cependant, pour vous réjouir, du pain, des viandes, de l'huile,
tout le malobathre des greniers ! J'avais fait venir des boeufs d'Hécatompyle,
j'avais envoyé des chasseurs dans le désert ! " Sa voix s'enflait, ses joues
s'empourpraient. Elle ajouta : " Où êtes-vous donc, ici ? Est-ce dans une ville
conquise, ou dans le palais d'un maître ? Et quel maître ? le suffète Hamilcar
mon père, serviteur des Baals ! Vos armes, rouges du sang de ses esclaves, c'est
lui qui les a refusées à Lutatius ! En connaissez-vous un dans vos patries qui
sache mieux conduire les batailles ? Regardez donc ! les marches de notre palais
sont encombrées par nos victoires ! Continuez ! brûlez-le ! J'emporterai avec
moi le Génie de ma maison, mon serpent noir qui dort là-haut sur des feuilles de
lotus ! Je sifflerai, il me suivra ; et, si je monte en galère, il courra dans
le sillage de mon navire sur l'écume des flots. "
Ses narines minces palpitaient. Elle écrasait ses ongles contre les pierreries
de sa poitrine. Ses yeux s'alanguirent ; elle reprit :
-- " Ah ! pauvre Carthage ! lamentable ville ! Tu n'as plus pour te défendre les
hommes forts d'autrefois, qui allaient au-delà des océans bâtir des temples sur
les rivages. Tous les pays travaillaient autour de toi, et les plaines de la
mer, labourées par tes rames, balançaient tes moissons. "
Alors elle se mit à chanter les aventures de Melkarth, dieu des Sidoniens et
père de sa famille.
Elle disait l'ascension des montagnes d'Ersiphonie, le voyage à Tartessus, et la
guerre contre Masisabal pour venger la reine des serpents :
-- " Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle dont la queue ondulait sur
les feuilles mortes comme un ruisseau d'argent ; et il arriva dans une prairie
où des femmes, à croupe de dragon, se tenaient autour d'un grand feu, dressées
sur la pointe de leur queue. La lune, couleur de sang, resplendissait dans un
cercle pâle, et leurs langues écarlates, fendues comme des harpons de pêcheurs,
s'allongeaient en se recourbant jusqu'au bord de la flamme. "
Puis Salammbô, sans s'arrêter, raconta comment Melkarth, après avoir vaincu
Masisabal, mit à la proue du navire sa tête coupée. -- " A chaque battement des
flots, elle s'enfonçait sous l'écume ; mais le soleil l'embaumait, elle se fit
plus dure que l'or ; cependant les yeux ne cessaient point de pleurer, et les
larmes, continuellement, tombaient dans l'eau. "
Elle chantait tout cela dans un vieil idiome chananéen que n'entendaient pas les
Barbares. Ils se demandaient ce qu'elle pouvait leur dire avec les gestes
effrayants dont elle accompagnait son discours ; -- et montés autour d'elle sur
les tables, sur les lits, dans les rameaux des sycomores, la bouche ouverte et
allongeant la tête, ils tâchaient de saisir ces vagues histoires qui se
balançaient devant leur imagination, à travers l'obscurité des théogonies, comme
des fantômes dans des nuages.
Seuls, les prêtres sans barbe comprenaient Salammbô. Leurs mains ridées, pendant
sur les cordes des lyres, frémissaient, et de temps à autre en tiraient un
accord lugubre : car plus faibles que des vieilles femmes ils tremblaient à la
fois d'émotion mystique et de la peur que leur faisaient les hommes. Les
Barbares ne s'en souciaient ; ils écoutaient toujours la vierge chanter.
Aucun ne la regardait comme un jeune chef numide placé aux tables des
capitaines, parmi des soldats de sa nation. Sa ceinture était si hérissée de
dards, qu'elle faisait une bosse dans son large manteau, noué à ses tempes par
un lacet de cuir. L'étoffe, bâillant sur ses épaules, enveloppait d'ombre son
visage, et l'on n'apercevait que les flammes de ses deux yeux fixes. C'était par
hasard qu'il se trouvait au festin, -- son père le faisant vivre chez les Barca,
selon la coutume des rois qui envoyaient leurs enfants dans les grandes familles
pour préparer des alliances ; mais depuis six mois que Narr'Havas y logeait, il
n'avait point encore aperçu Salammbô ; et, assis sur les talons, la barbe
baissée vers les hampes de ses javelots, il la considérait en écartant les
narines comme un léopard qui est accroupi dans les bambous.
De l'autre côté des tables se tenait un Libyen de taille colossale et à courts
cheveux noirs frisés. Il n'avait gardé que sa jaquette militaire, dont les lames
d'airain déchiraient la pourpre du lit. Un collier à lune d'argent
s'embarrassait dans les poils de sa poitrine. Des éclaboussures de sang lui
tachetaient la face, il s'appuyait sur le coude gauche ; et la bouche grande
ouverte il souriait.
Salammbô n'en était plus au rythme sacré. Elle employait simultanément tous les
idiomes des Barbares, délicatesse de femme pour attendrir leur colère. Aux Grecs
elle parlait grec, puis elle se tournait vers les Ligures, vers les Campaniens,
vers les Nègres ; et chacun en l'écoutant retrouvait dans cette voix la douceur
de sa patrie. Emportée par les souvenirs de Carthage, elle chantait maintenant
les anciennes batailles contre Rome ; ils applaudissaient. Elle s'enflammait à
la lueur des épées nues ; elle criait, les bras ouverts. Sa lyre tomba, elle se
tut ; -- et pressant son coeur à deux mains, elle resta quelques minutes les
paupières closes à savourer l'agitation de tous ces hommes.
Mâtho le Libyen se penchait vers elle. Involontairement elle s'en approcha, et,
poussée par la reconnaissance de son orgueil, elle lui versa dans une coupe d'or
un long jet de vin pour se réconcilier avec l'armée.
-- " Bois ! " dit-elle.
Il prit la coupe et il la portait à ses lèvres quand un Gaulois, le même que
Giscon avait blessé, le frappa sur l'épaule, tout en débitant d'un air jovial
des plaisanteries dans la langue de son pays. Spendius n'était pas loin ; il
s'offrit à les expliquer.
-- " Parle ! " dit Mâtho.
-- " Les Dieux te protègent, tu vas devenir riche. A quand les noces ? "
-- " Quelles noces ? "
-- " Les tiennes ! car chez nous " , dit le Gaulois, lorsqu'une femme fait boire
un soldat, c'est qu'elle lui offre sa couche. "
Il n'avait pas fini que Narr'Havas, en bondissant, tira un javelot de sa
ceinture, et appuyé du pied droit sur le bord de la table, il le lança contre
Mâtho.
Le javelot siffla entre les coupes, et, traversant le bras du Libyen, le cloua
sur la nappe si fortement, que la poignée en tremblait dans l'air.
Mâtho l'arracha vite ; mais il n'avait pas d'armes, il était nu ; enfin, levant
à deux bras la table surchargée, il la jeta contre Narr'Havas tout au milieu de
la foule qui se précipitait entre eux. Les soldats et les Numides se serraient à
ne pouvoir tirer leurs glaives. Mâtho avançait en donnant de grands coups avec
sa tête. Quand il la releva, Narr'Havas avait disparu. Il le chercha des yeux.
Salammbô aussi était partie.
Alors sa vue se tournant sur le palais, il aperçut tout en haut la porte rouge à
croix noire qui se refermait. Il s'élança.
On le vit courir entre les proues des galères, puis réapparaître le long des
trois escaliers jusqu'à la porte rouge qu'il heurta de tout son corps. En
haletant, il s'appuya contre le mur pour ne pas tomber.
Un homme l'avait suivi, et, à travers les ténèbres, car les lueurs du festin
étaient cachées par l'angle du palais, il reconnut Spendius.
-- " Va-t'en ! " dit-il.
L'esclave, sans répondre, se mit avec ses dents à déchirer sa tunique ; puis
s'agenouillant auprès de Mâtho il lui prit le bras délicatement, et il le
palpait dans l'ombre pour découvrir la blessure.
Sous un rayon de la lune qui glissait entre les nuages, Spendius aperçut au
milieu du bras une plaie béante. Il roula tout autour le morceau d'étoffe ; mais
l'autre, s'irritant, disait : " Laisse-moi ! Laisse-moi ! "
-- " Oh ! non ! " reprit l'esclave. " Tu m'as délivré de l'ergastule. Je suis à
toi ! tu es mon maître ! ordonne ! "
Mâtho, en frôlant les murs, fit le tour de la terrasse. Il tendait l'oreille à
chaque pas, et, par l'intervalle des roseaux dorés, plongeait ses regards dans
les appartements silencieux. Enfin il s'arrêta d'un air désespéré.
-- " Ecoute ! " lui dit l'esclave. " Oh ! ne me méprise pas pour ma faiblesse !
J'ai vécu dans le palais. Je peux, comme une vipère, me couler entre les murs.
Viens ! Il y a dans la Chambre des Ancêtres un lingot d'or sous chaque dalle ;
une voie souterraine conduit à leurs tombeaux. "
-- " Eh ! qu'importe ! " dit Mâtho.
Spendius se tut.
Ils étaient sur la terrasse. Une masse d'ombre énorme s'étalait devant eux, et
qui semblait contenir de vagues amoncellements, pareils aux flots gigantesques
d'un océan noir pétrifié.
Mais une barre lumineuse s'éleva du côté de l'Orient. A gauche, tout en bas, les
canaux de Mégara commençaient à rayer de leurs sinuosités blanches les verdures
des jardins. Les toits coniques des temples heptagones, les escaliers, les
terrasses, les remparts, peu à peu, se découpaient sur la pâleur de l'aube ; et
tout autour de la péninsule carthaginoise une ceinture d'écume blanche oscillait
tandis que la mer couleur d'émeraude semblait comme figée dans la fraîcheur du
matin. Puis à mesure que le ciel rose allait s'élargissant, les hautes maisons
inclinées sur les pentes du terrain se haussaient, se tassaient telles qu'un
troupeau de chèvres noires qui descend des montagnes. Les rues désertes
s'allongeaient ; les palmiers, çà et là sortant des murs, ne bougeaient pas ;
les citernes remplies avaient l'air de boucliers d'argent perdus dans les cours,
le phare du promontoire Hennormaeum commençait à pâlir. Tout en haut de
l'Acropole, dans le bois de cyprès, les chevaux d'Eschmoûn, sentant venir la
lumière, posaient leurs sabots sur le parapet de marbre et hennissaient du côté
du soleil.
Il parut ; Spendius, levant les bras, poussa un cri.
Tout s'agitait dans une rougeur épandue, car le Dieu, comme se déchirant,
versait à pleins rayons sur Carthage la pluie d'or de ses veines. Les éperons
des galères étincelaient, le toit de Khamon paraissait tout en flammes, et l'on
apercevait des lueurs au fond des temples dont les portes s'ouvraient. Les
grands chariots arrivant de la campagne faisaient tourner leurs roues sur les
dalles des rues. Des dromadaires chargés de bagages descendaient les rampes. Les
changeurs dans les carrefours relevaient les auvents de leurs boutiques. Des
cigognes s'envolèrent, des voiles blanches palpitaient. On entendait dans le
bois de Tanit le tambourin des courtisanes sacrées, et à la pointe des Mappales,
les fourneaux pour cuire les cercueils d'argile commençaient à fumer.
Spendius se penchait en dehors de la terrasse ; ses dents claquaient, il
répétait :
-- " Ah ! oui... oui ... maître ! je comprends pourquoi tu dédaignais tout à
l'heure le pillage de la maison. "
Mâtho fut comme réveillé par le sifflement de sa voix, il semblait ne pas
comprendre ; Spendius reprit :
-- " Ah ! quelles richesses ! et les hommes qui les possèdent n'ont même pas de
fer pour les défendre ! "
Alors, lui faisant voir de sa main droite étendue quelques-uns de la populace
qui rampaient en dehors du môle, sur le sable, pour chercher des paillettes d'or
:
-- " Tiens ! " lui dit-il, " la République est comme ces misérables : courbée au
bord des océans, elle enfonce dans tous les rivages ses bras avides, et le bruit
des flots emplit tellement son oreille qu'elle n'entendrait pas venir
par-derrière le talon d'un maître ! "
Il entraîna Mâtho tout à l'autre bout de la terrasse, et lui montrant le jardin
où miroitaient au soleil les épées des soldats suspendues dans les arbres.
-- " Mais ici il y a des hommes forts dont la haine est exaspérée ! et rien ne
les attache à Carthage, ni leurs familles, ni leurs serments, ni leurs dieux ! "
Mâtho restait appuyé contre le mur ; Spendius, se rapprochant, poursuivit à voix
basse :
-- " Me comprends-tu, soldat ? Nous nous promènerions couverts de pourpre comme
des satrapes. On nous laverait dans les parfums ; j'aurais des esclaves à mon
tour ! N'es-tu pas las de dormir sur la terre dure, de boire le vinaigre des
camps, et toujours d'entendre la trompette ? Tu te reposeras plus tard, n'est-ce
pas ? quand on arrachera ta cuirasse pour jeter ton cadavre aux vautours ! ou
peut-être, t'appuyant sur un bâton, aveugle, boiteux, débile, tu t'en iras de
porte en porte raconter ta jeunesse aux petits enfants et aux vendeurs de
saumure. Rappelle-toi toutes les injustices de tes chefs, les campements dans la
neige, les courses au soleil, les tyrannies de la discipline et l'éternelle
menace de la croix ! Après tant de misères on t'a donné un collier d'honneur,
comme on suspend au poitrail des ânes une ceinture de grelots pour les étourdir
dans la marche, et faire qu'ils ne sentent pas la fatigue. Un homme comme toi,
plus brave que Pyrrhus ! Si tu l'avais voulu, pourtant ! Ah ! comme tu seras
heureux dans les grandes salles fraîches, au son des lyres, couché sur des
fleurs, avec des bouffons et avec des femmes ! Ne me dis pas que l'entreprise
est impossible ! Est-ce que les Mercenaires, déjà, n'ont pas possédé Rheggium et
d'autres places fortes en Italie ! Qui t'empêche ? ! Hamilcar est absent ; le
peuple exècre les Riches ; Giscon ne peut rien sur les lâches qui l'entourent.
Mais tu es brave, toi ! ils t'obéiront. Commande-les ! Carthage est à nous ;
jetons-nous-y ! "
-- " Non ! " dit Mâtho, " la malédiction de Moloch pèse sur moi. Je l'ai senti à
ses yeux, et tout à l'heure j'ai vu dans un temple un bélier noir qui reculait.
" Il ajouta, en regardant autour de lui : " Où est-elle ? "
Spendius comprit qu'une inquiétude immense l'occupait ; il n'osa plus parler.
Les arbres derrière eux fumaient encore ; de leurs branches noircies, des
carcasses de singes à demi-brûlées tombaient de temps à autre au milieu des
plats. Les soldats ivres ronflaient la bouche ouverte à côté des cadavres ; et
ceux qui ne dormaient pas baissaient leur tête, éblouis par le jour. Le sol
piétiné disparaissait sous des flaques rouges. Les éléphants balançaient entre
les pieux de leurs parcs leurs trompes sanglantes. On apercevait dans les
greniers ouverts des sacs de froment répandus, et sous la porte une ligne
épaisse de chariots amoncelés par les Barbares ; les paons juchés dans les
cèdres déployaient leur queue et se mettaient à crier.
Cependant l'immobilité de Mâtho étonnait Spendius, il était encore plus pâle que
tout à l'heure, et, les prunelles fixes, il suivait quelque chose à l'horizon,
appuyé des deux poings sur le bord de la terrasse. Spendius, en se courbant,
finit par découvrir ce qu'il contemplait. Un point d'or tournait au loin dans la
poussière sur la route d'Utique ; c'était le moyeu d'un char attelé de deux
mulets ; un esclave courait à la tête du timon, en les tenant par la bride. Il y
avait dans le char deux femmes assises. Les crinières des bêtes bouffaient entre
leurs oreilles à la mode persique, sous un réseau de perles bleues. Spendius les
reconnut ; il retint un cri.
Un grand voile, par-derrière, flottait au vent.
Chapitre 2 A SICCA
Deux jours après, les Mercenaires sortirent de Carthage.
On leur avait donné à chacun une pièce d'or, sous la condition qu'ils iraient
camper à Sicca, et on leur avait dit avec toutes sortes de caresses :
-- " Vous êtes les sauveurs de Carthage ! Mais vous l'affameriez en y restant ;
elle deviendrait insolvable. Eloignez-vous ! La République, plus tard, vous
saura gré de cette condescendance. Nous allons immédiatement lever des impôts ;
votre solde sera complète, et l'on équipera des galères qui vous reconduiront
dans vos patries. "
Ils ne savaient que répondre à tant de discours. Ces hommes, accoutumés à la
guerre, s'ennuyaient dans le séjour d'une ville ; on n'eut pas de mal à les
convaincre, et le peuple monta sur les murs pour les voir s'en aller.
Ils défilèrent par la rue de Khamon et la porte de Cirta, pêle-mêle, les archers
avec les hoplites, les capitaines avec les soldats, les Lusitaniens avec les
Grecs. Ils marchaient d'un pas hardi, faisant sonner sur les dalles leurs lourds
cothurnes. Leurs armures étaient bosselées par les catapultes et leurs visages
noircis par le hâle des batailles. Des cris rauques sortaient des barbes
épaisses ; leurs cottes de mailles déchirées battaient sur les pommeaux des
glaives, et l'on apercevait, aux trous de l'airain, leurs membres nus,
effrayants comme des machines de guerre. Les sarisses, les haches, les épieux,
les bonnets de feutre et les casques de bronze, tout oscillait à la fois d'un
seul mouvement. Ils emplissaient la rue à faire craquer les murs, et cette
longue masse de soldats en armes s'épanchait entre les hautes maisons à six
étages, barbouillées de bitume. Derrière leurs grilles de fer ou de roseaux, les
femmes, la tête couverte d'un voile, regardaient en silence les Barbares passer.
Les terrasses, les fortifications, les murs disparaissaient sous la foule des
Carthaginois, habillée de vêtements noirs. Les tuniques des matelots faisaient
comme des taches de sang parmi cette sombre multitude, et des enfants presque
nus, dont la peau brillait sous leurs bracelets de cuivre, gesticulaient dans le
feuillage des colonnes ou entre les branches d'un palmier. Quelques-uns des
Anciens s'étaient postés sur la plate-forme des tours, et l'on ne savait pas
pourquoi se tenait ainsi, de place en place, un personnage à barbe longue, dans
une attitude rêveuse. Il apparaissait de loin sur le fond du ciel, vague comme
un fantôme, et immobile comme les pierres.
Tous, cependant, étaient oppressés par la même inquiétude ; on avait peur que
les Barbares, en se voyant si forts, n'eussent la fantaisie de vouloir rester.
Mais ils partaient avec tant de confiance que les Carthaginois s'enhardirent et
se mêlèrent aux soldats. On les accablait de serments, d'étreintes. Quelques-uns
même les engageaient à ne pas quitter la ville, par exagération de politique et
audace d'hypocrisie. On leur jetait des parfums, des fleurs et des pièces
d'argent. On leur donnait des amulettes contre les maladies ; mais on avait
craché dessus trois fois pour attirer la mort, ou enfermé dedans des poils de
chacal qui rendent le coeur lâche. On invoquait tout haut la faveur de Melkarth
et tout bas sa malédiction.
Puis vint la cohue des bagages, des bêtes de somme et des traînards. Des malades
gémissaient sur des dromadaires ; d'autres s'appuyaient, en boitant, sur le
tronçon d'une pique. Les ivrognes emportaient des outres, les voraces des
quartiers de viande, des gâteaux, des fruits, du beurre dans des feuilles de
figuier, de la neige dans des sacs de toile. On en voyait avec des parasols à la
main, avec des perroquets sur l'épaule. Ils se faisaient suivre par des dogues,
par des gazelles ou des panthères. Des femmes de race Libyque, montées sur des
ânes, invectivaient les négresses qui avaient abandonné pour les soldats les
lupanars de Malqua : plusieurs allaitaient des enfants suspendus à leur poitrine
dans une lanière de cuir. Les mulets, que l'on aiguillonnait avec la pointe des
glaives, pliaient l'échine sous le fardeau des tentes ; et il y avait une
quantité de valets et de porteurs d'eau, hâves, jaunis par les fièvres et tout
sales de vermine, écume de la plèbe carthaginoise, qui s'attachait aux Barbares.
Quand ils furent passés, on ferma les portes derrière eux, le peuple ne
descendit pas des murs ; l'armée se répandit bientôt sur la largeur de l'isthme.
Elle se divisait par masses inégales. Puis les lances apparurent comme de hauts
brins d'herbe, enfin tout se perdit dans une traînée de poussière ; ceux des
soldats qui se retournaient vers Carthage, n'apercevaient plus que ses longues
murailles, découpant au bord du ciel leurs créneaux vides.
Alors les Barbares entendirent un grand cri. Ils crurent que quelques-uns
d'entre eux, restés dans la ville (car ils ne savaient pas leur nombre),
s'amusaient à piller un temple. Ils rirent beaucoup à cette idée, puis
continuèrent leur chemin.
Ils étaient joyeux de se retrouver, comme autrefois, marchant tous ensemble dans
la pleine campagne ; et des Grecs chantaient la vieille chanson des Mamertins :
-- " Avec ma lance et mon épée, je laboure et je moissonne ; c'est moi qui suis
le maître de la maison ! L'homme désarmé tombe à mes genoux et m'appelle
Seigneur et Grand-Roi. "
Ils criaient, sautaient, les plus gais commençaient des histoires ; le temps des
misères était fini. En arrivant à Tunis, quelques-uns remarquèrent qu'il
manquait une troupe de frondeurs baléares. Ils n'étaient pas loin, sans doute :
on n'y pensa plus.
Les uns allèrent loger dans les maisons, les autres campèrent au pied des murs,
et les gens de la ville vinrent causer avec les soldats. Pendant toute la nuit,
on aperçut des feux qui brûlaient à l'horizon, du côté de Carthage ; ces lueurs,
comme des torches géantes, s'allongeaient sur le lac immobile. Personne, dans
l'armée, ne pouvait dire quelle fête on célébrait.
Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de
cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de la route ;
des rigoles coulaient dans des bois de palmiers ; les oliviers faisaient de
longues lignes vertes ; des vapeurs roses flottaient dans les gorges des
collines ; des montagnes bleues se dressaient par-derrière. Un vent chaud
soufflait. Des caméléons rampaient sur les feuilles larges des cactus.
Les Barbares se ralentirent.
Ils s'en allaient par détachements isolés, ou se traînaient les uns après les
autres à de longs intervalles. Ils mangeaient des raisins au bord des vignes.
Ils se couchaient dans les herbes, et ils regardaient avec stupéfaction les
grandes cornes des boeufs artificiellement tordues, les brebis revêtues de peaux
pour protéger leur laine, les sillons qui s'entrecroisaient de manière à former
des losanges, et les socs de charrues pareils à des ancres de navires, avec les
grenadiers que l'on arrosait de silphium. Cette opulence de la terre et ces
inventions de la sagesse les éblouissaient.
Le soir, ils s'étendirent sur les tentes sans les déplier ; et, tout en
s'endormant la figure aux étoiles, ils regrettaient le festin d'Hamilcar.
Au milieu du jour suivant, on fit halte sur le bord d'une rivière, dans des
touffes de lauriers-roses. Alors ils jetèrent vite leurs lances, leurs
boucliers, leurs ceintures. Ils se lavaient en criant, ils puisaient dans leur
casque, et d'autres buvaient à plat ventre, tout au milieu des bêtes de somme,
dont les bagages tombaient.
Spendius, assis sur un dromadaire volé dans les parcs d'Hamilcar, aperçut de
loin Mâtho, qui, le bras suspendu contre la poitrine, nu-tête et la figure
basse, laissait boire son mulet, tout en regardant l'eau couler. Aussitôt il
courut à travers la foule, en l'appelant :
-- " Maître ! maître ! "
A peine si Mâtho le remercia de ses bénédictions. Spendius n'y prenant garde se
mit à marcher derrière lui, et, de temps à autre, il tournait des yeux inquiets
du côté de Carthage.
C'était le fils d'un rhéteur grec et d'une prostituée campanienne. Il s'était
d'abord enrichi à vendre des femmes ; puis, ruiné par un naufrage, il avait fait
la guerre contre les Romains avec les pâtres du Samnium. On l'avait pris, il
s'était échappé ; on l'avait repris, et il avait travaillé dans les carrières,
haleté dans les étuves, crié dans les supplices, passé par bien des maîtres,
connu toutes les fureurs. Un jour enfin, par désespoir il s'était lancé à la mer
du haut de la trirème où il poussait l'aviron. Des matelots d'Hamilcar l'avaient
recueilli mourant et amené à Carthage dans l'ergastule de Mégara. Mais comme on
devait rendre aux Romains leurs transfuges, il avait profité du désordre pour
s'enfuir avec les soldats.
Pendant toute la route, il resta près de Mâtho ; il lui apportait à manger, il
le soutenait pour descendre, il étendait un tapis, le soir, sous sa tête. Mâtho
finit par s'émouvoir de ces prévenances, et peu à peu il desserra les lèvres.
Il était né dans le golfe des Syrtes. Son père l'avait conduit en pèlerinage au
temple d'Ammon. Puis il avait chassé les éléphants dans les forêts des
Garamantes. Ensuite, il s'était engagé au service de Carthage. On l'avait nommé
tétrarque à la prise de Drépanum. La République lui devait quatre chevaux,
vingt-trois médines de froment et la solde d'un hiver. Il craignait les Dieux et
souhaitait mourir dans sa patrie.
Spendius lui parla de ses voyages, des peuples et des temples qu'il avait
visités, et il connaissait beaucoup de choses : il savait faire des sandales,
des épieux, des filets, apprivoiser les bêtes farouches et cuire des poissons.
Parfois s'interrompant, il tirait du fond de sa gorge un cri rauque ; le mulet
de Mâtho pressait son allure ; les autres se hâtaient pour les suivre, puis
Spendius recommençait, toujours agité par son angoisse. Elle se calma, le soir
du quatrième jour.
Ils marchaient côte à côte, à la droite de l'armée, sur le flanc d'une colline ;
la plaine, en bas, se prolongeait, perdue dans les vapeurs de la nuit. Les
lignes des soldats défilant au-dessous d'eux faisaient dans l'ombre des
ondulations. De temps à autre elles passaient sur les éminences éclairées par la
lune ; alors une étoile tremblait à la pointe des piques, les casques un instant
miroitaient, tout disparaissait, et il en survenait d'autres, continuellement.
Au loin, des troupeaux réveillés bêlaient, et quelque chose d'une douceur
infinie semblait s'abattre sur la terre.
Spendius, la tête renversée et les yeux à demi clos, aspirait avec de grands
soupirs la fraîcheur du vent ; il écartait les bras en remuant ses doigts pour
mieux sentir cette caresse qui lui coulait sur le corps. Des espoirs de
vengeance, revenus, le transportaient. Il colla sa main contre sa bouche afin
d'arrêter ses sanglots, et, à demi pâmé d'ivresse, il abandonnait le licol de
son dromadaire qui avançait à grands pas réguliers. Mâtho était retombé dans sa
tristesse : ses jambes pendaient jusqu'à terre, et les herbes, en fouettant ses
cothurnes, faisaient un sifflement continu.
Cependant, la route s'allongeait sans jamais en finir. A l'extrémité d'une
plaine, toujours on arrivait sur un plateau de forme ronde ; puis on
redescendait dans une vallée, et les montagnes qui semblaient boucher l'horizon,
à mesure que l'on approchait d'elles, se déplaçaient comme en glissant. De temps
à autre, une rivière apparaissait dans la verdure des tamarix, pour se perdre au
tournant des collines. Parfois, se dressait un énorme rocher, pareil à la proue
d'un vaisseau ou au piédestal de quelque colosse disparu.
On rencontrait, à des intervalles réguliers, de petits temples quadrangulaires,
servant aux stations des pèlerins qui se rendaient à Sicca. Ils étaient fermés
comme des tombeaux. Les Libyens, pour se faire ouvrir, frappaient de grands
coups contre la porte. Personne de l'intérieur ne répondait.
Puis les cultures se firent plus rares. On entrait tout à coup sur des bandes de
sable, hérissées de bouquets épineux. Des troupeaux de moutons broutaient parmi
les pierres ; une femme, la taille ceinte d'une toison bleue, les gardait. Elle
s'enfuyait en poussant des cris, dès qu'elle apercevait entre les rochers les
piques des soldats.
Ils marchaient dans une sorte de grand couloir bordé par deux chaînes de
monticules rougeâtres, quand une odeur nauséabonde vint les frapper aux narines,
et ils crurent voir au haut d'un caroubier quelque chose d'extraordinaire : une
tête de lion se dressait au-dessus des feuilles.
Ils y coururent. C'était un lion, attaché à une croix par les quatre membres
comme un criminel. Son mufle énorme lui retombait sur la poitrine, et ses deux
pattes antérieures, disparaissant à demi sous l'abondance de sa crinière,
étaient largement écartées comme les deux ailes d'un oiseau. Ses côtes, une à
une, saillissaient sous sa peau tendue ; ses jambes de derrière, clouées l'une
contre l'autre, remontaient un peu ; et du sang noir, coulant parmi ses poils,
avait amassé des stalactites au bas de sa queue qui pendait toute droite le long
de la croix. Les soldats se divertirent autour ; ils l'appelaient consul et
citoyen de Rome et lui jetèrent des cailloux dans les yeux, pour faire envoler
les moucherons.
Cent pas plus loin ils en virent deux autres, puis tout à coup parut une longue
file de croix supportant des lions. Les uns étaient morts depuis si longtemps
qu'il ne restait plus contre le bois que les débris de leurs squelettes ;
d'autres à moitié rongés tordaient la gueule en faisant une horrible grimace ;
il y en avait d'énormes, l'arbre de la croix pliait sous eux et ils se
balançaient au vent, tandis que sur leur tête des bandes de corbeaux
tournoyaient dans l'air, sans jamais s'arrêter. Ainsi se vengeaient les paysans
carthaginois quand ils avaient pris quelque bête féroce ; ils espéraient par cet
exemple terrifier les autres. Les Barbares, cessant de rire, tombèrent dans un
long étonnement. " Quel est ce peuple, pensaient-ils, qui s'amuse à crucifier
les lions ! "
Ils étaient, d'ailleurs, les hommes du Nord surtout, vaguement inquiets,
troublés, malades déjà, ils se déchiraient les mains aux dards des aloès ; de
grands moustiques bourdonnaient à leurs oreilles, et les dysenteries
commençaient dans l'armée. Ils s'ennuyaient de ne pas voir Sicca. Ils avaient
peur de se perdre et d'atteindre le désert, la contrée des sables et des
épouvantements. Beaucoup même ne voulaient plus avancer. D'autres reprirent le
chemin de Carthage.
Enfin le septième jour, après avoir suivi pendant longtemps la base d'une
montagne, on tourna brusquement à droite ; alors apparut une ligne de murailles
posée sur des roches blanches et se confondant avec elles. Soudain la ville
entière se dressa ; des voiles bleus, jaunes et blancs s'agitaient sur les murs,
dans la rougeur du soir. C'étaient les prêtresses de Tanit, accourues pour
recevoir les hommes. Elles se tenaient rangées sur le long du rempart, en
frappant des tambourins, en pinçant des lyres, en secouant des crotales, et les
rayons du soleil, qui se couchait par- derrière, dans les montagnes de la
Numidie, passaient entre les cordes des harpes où s'allongeaient leurs bras nus.
Les instruments, par intervalles, se taisaient tout à coup, et un cri strident
éclatait, précipité, furieux, continu, sorte d'aboiement qu'elles faisaient en
se frappant avec la langue les deux coins de la bouche. D'autres restaient
accoudées, le menton dans la main, et plus immobiles que des sphinx, elles
dardaient leurs grands yeux noirs sur l'armée qui montait.
Bien que Sicca fût une ville sacrée, elle ne pouvait contenir une telle
multitude ; le temple avec ses dépendances en occupait, seul, la moitié. Aussi
les Barbares s'établirent dans la plaine tout à leur aise, ceux qui étaient
disciplinés par troupes régulières, et les autres, par nations ou d'après leur
fantaisie.
Les Grecs alignèrent sur des rangs parallèles leurs tentes de peaux ; les
Ibériens disposèrent en cercle leurs pavillons de toile ; les Gaulois se firent
des baraques de planches ; les Libyens des cabanes de pierres sèches, et les
Nègres creusèrent dans le sable avec leurs ongles des fosses pour dormir.
Beaucoup, ne sachant où se mettre, erraient au milieu des bagages, et la nuit
couchaient par terre dans leurs manteaux troués.
La plaine se développait autour d'eux, toute bordée de montagnes. Çà et là un
palmier se penchait sur une colline de sable, des sapins et des chênes
tachetaient les flancs des précipices. Quelquefois la pluie d'un orage, telle
qu'une longue écharpe, pendait du ciel, tandis que la campagne restait partout
couverte d'azur et de sérénité ; puis un vent tiède chassait des tourbillons de
poussière; -- et un ruisseau descendait en cascade des hauteurs de Sicca où se
dressait, avec sa toiture d'or sur des colonnes d'airain, le temple de la Vénus
carthaginoise, dominatrice de la contrée. Elle semblait l'emplir de son âme. Par
ces convulsions des terrains, ces alternatives de la température et ces jeux de
la lumière, elle manifestait l'extravagance de sa force avec la beauté de son
éternel sourire. Les montagnes, à leur sommet, avaient la forme d'un croissant ;
d'autres ressemblaient à des poitrines de femme tendant leurs seins gonflés, et
les Barbares sentaient peser par-dessus leurs fatigues un accablement qui était
plein de délices.
Spendius, avec l'argent de son dromadaire, s'était acheté un esclave. Tout le
long du jour il dormait étendu devant la tente de Mâtho. Souvent il se
réveillait croyant dans son rêve entendre siffler les lanières ; alors, en
souriant, il se passait les mains sur les cicatrices de ses jambes, à la place
où les fers avaient longtemps porté ; puis il se rendormait.
Mâtho acceptait sa compagnie, et quand il sortait, Spendius, avec un long glaive
sur la cuisse, l'escortait comme un licteur ; ou bien Mâtho nonchalamment
s'appuyait du bras sur son épaule, car Spendius était petit.
Un soir qu'ils traversaient ensemble les rues du camp, ils aperçurent des hommes
couverts de manteaux blancs ; parmi eux se trouvait Narr'Havas, le prince des
Numides. Mâtho tressaillit.
-- " Ton épée ! " s'écria-t-il ; " je veux le tuer ! "
-- " Pas encore ! " fit Spendius en l'arrêtant. Déjà Narr'Havas s'avançait vers
lui.
Il baisa ses deux pouces en signe d'alliance, rejetant la colère qu'il avait eue
sur l'ivresse du festin ; puis il parla longuement contre Carthage, mais il ne
dit pas ce qui l'amenait chez les Barbares.
Etait-ce pour les trahir ou bien la République ? se demandait Spendius ; et
comme il comptait faire son profit de tous les désordres, il savait gré à
Narr'Havas des futures perfidies dont il le soupçonnait.
Le chef des Numides resta parmi les Mercenaires. Il paraissait vouloir
s'attacher Mâtho. Il lui envoyait des chèvres grasses, de la poudre d'or et des
plumes d'autruche. Le Libyen, ébahi de ces caresses, hésitait à y répondre ou à
s'en exaspérer. Mais Spendius l'apaisait, et Mâtho se laissait gouverner par
l'esclave, -- toujours irrésolu et dans une invincible torpeur, comme ceux qui
ont pris autrefois quelque breuvage dont ils doivent mourir.
Un matin qu'ils partaient tous les trois pour la chasse au lion, Narr'Havas
cacha un poignard dans son manteau. Spendius marcha continuellement derrière lui
; et ils revinrent sans qu'on eût tiré le poignard.
Une autre fois, Narr'Havas les entraîna fort loin, jusqu'aux limites de son
royaume. Ils arrivèrent dans une gorge étroite ; Narr'Havas sourit en leur
déclarant qu'il ne connaissait plus la route ; Spendius la retrouva.
Mais le plus souvent Mâtho, mélancolique comme un augure, s'en allait dès le
soleil levant pour vagabonder dans la campagne. Il s'étendait sur le sable, et
jusqu'au soir y restait immobile.
Il consulta l'un après l'autre tous les devins de l'armée, ceux qui observent la
marche des serpents, ceux qui lisent dans les étoiles, ceux qui soufflent sur la
cendre des morts. Il avala du galbanum, du seseli et du venin de vipère qui
glace le coeur ; des femmes nègres, en chantant au clair de lune des paroles
barbares, lui piquèrent la peau du front avec des stylets d'or ; il se chargeait
de colliers et d'amulettes : il invoqua tour à tour Baal-Kamon, Moloch, les sept
Cabires, Tanit et la Vénus des Grecs. Il grava un nom sur une plaque de cuivre
et il l'enfouit dans le sable au seuil de sa tente. Spendius l'entendait gémir
et parler tout seul.
Une nuit il entra.
Mâtho, nu comme un cadavre, était couché à plat ventre sur une peau de lion, la
face dans les deux mains, une lampe suspendue éclairait ses armes, accrochées
sur sa tête contre le mât de la tente.
-- " Tu souffres ? " lui dit l'esclave. " Que te faut-il ? réponds-moi ! - " et
il le secoua par l'épaule en l'appelant plusieurs fois : " Maître ! maître ! ...
"
Enfin Mâtho leva vers lui de grands yeux troubles.
-- " Ecoute ! " fit-il à voix basse, avec un doigt sur les lèvres. " C'est une
colère des Dieux ! la fille d'Hamilcar me poursuit ! J'en ai peur, Spendius ! "
Il se serrait contre sa poitrine, comme un enfant épouvanté par un fantôme. -- "
Parle-moi ! je suis malade ! je veux guérir ! j'ai tout essayé ! Mais toi, tu
sais peut-être des Dieux plus forts ou quelque invocation irrésistible ? "
-- " Pour quoi faire ? " demanda Spendius.
Il répondit, en se frappant la tête avec ses deux poings :
-- " Pour m'en débarrasser ! "
Puis il se disait, se parlant à lui-même, avec de longs intervalles :
-- " Je suis sans doute la victime de quelque holocauste qu'elle aura promis aux
Dieux ? .... Elle me tient attaché par une chaîne que l'on n'aperçoit pas. Si je
marche, c'est qu'elle avance ; quand je m'arrête, elle se repose ! Ses yeux me
brûlent, j'entends sa voix. Elle m'environne, elle me pénètre. Il me semble
qu'elle est devenue mon âme !
" Et pourtant, il y a entre nous deux comme les flots invisibles d'un océan sans
bornes ! Elle est lointaine et tout inaccessible ! La splendeur de sa beauté
fait autour d'elle un nuage de lumière ; et je crois, par moments, ne l'avoir
jamais vue... qu'elle n'existe pas... et que tout cela est un songe ! "
Mâtho pleurait ainsi dans les ténèbres ; les Barbares dormaient. Spendius, en le
regardant, se rappelait les jeunes hommes qui, avec des vases d'or dans les
mains, le suppliaient autrefois, quand il promenait par les villes son troupeau
de courtisanes ; une pitié l'émut, et il dit :
-- " Sois fort, mon maître ! Appelle ta volonté et n'implore plus les Dieux, car
ils ne se détournent pas aux cris des hommes ! Te voilà pleurant comme un lâche
! Tu n'es donc pas humilié qu'une femme te fasse tant souffrir ! "
-- " Suis-je un enfant ? " dit Mâtho. " Crois-tu que je m'attendrisse encore à
leur visage et à leurs chansons ? Nous en avions à Drépanum pour balayer nos
écuries. J'en ai possédé au milieu des assauts, sous les plafonds qui croulaient
et quand la catapulte vibrait encore ! .... Mais celle-là, Spendius, celle-là !
... "
L'esclave l'interrompit :
-- " Si elle n'était pas la fille d'Hamilcar... "
-- " Non ! " s'écria Mâtho. " Elle n'a rien d'une autre fille des hommes ! As-tu
vu ses grands yeux sous ses grands sourcils, comme des soleils sous des arcs de
triomphe ? Rappelle-toi : quand elle a paru, tous les flambeaux ont pâli. Entre
les diamants de son collier, des places sur sa poitrine nue resplendissaient ;
on sentait derrière elle comme l'odeur d'un temple, et quelque chose s'échappait
de tout son être qui était plus suave que le vin et plus terrible que la mort.
Elle marchait cependant, et puis elle s'est arrêtée.
Il resta béant, la tête basse, les prunelles fixes.
-- " Mais je la veux ! il me la faut ! j'en meurs ! A l'idée de l'étreindre dans
mes bras, une fureur de joie m'emporte, et cependant je la hais, Spendius ! je
voudrais la battre ! Que faire ? J'ai envie de me vendre pour devenir son
esclave. Tu l'as été, toi ! Tu pouvais l'apercevoir : parle- moi d'elle ! Toutes
les nuits, n'est-ce pas, elle monte sur la terrasse de son palais ? Ah ! les
pierres doivent frémir sous ses sandales et les étoiles se pencher pour la voir
! "
Il retomba tout en fureur, et râlant comme un taureau blessé.
Puis Mâtho chanta : " Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle dont la
queue ondulait sur les feuilles mortes, comme un ruisseau d'argent. " Et en
traînant la voix, il imitait la voix de Salammbô, tandis que ses mains étendues
faisaient comme deux mains légères sur les cordes d'une lyre.
A toutes les consolations de Spendius, il lui répétait les mêmes discours ;
leurs nuits se passaient dans ces gémissements et ces exhortations.
Mâtho voulut s'étourdir avec du vin. Après ses ivresses il était plus triste
encore. Il essaya de se distraire aux osselets, et il perdit une à une les
plaques d'or de son collier. Il se laissa conduire chez les servantes de la
Déesse ; mais il descendit la colline en sanglotant, comme ceux qui s'en
reviennent des funérailles.
Spendius, au contraire, devenait plus hardi et plus gai. On le voyait, dans les
cabarets de feuillages, discourant au milieu des soldats. Il raccommodait les
vieilles cuirasses. Il jonglait avec des poignards, il allait pour les malades
cueillir des herbes dans les champs. Il était facétieux, subtil, plein
d'inventions et de paroles ; les Barbares s'accoutumaient à ses services ; il
s'en faisait aimer.
Cependant ils attendaient un ambassadeur de Carthage qui leur apporterait, sur
des mulets, des corbeilles chargées d'or ; et toujours recommençant le même
calcul, ils dessinaient avec leurs doigts des chiffres sur le sable. Chacun,
d'avance, arrangeait sa vie ; ils auraient des concubines, des esclaves, des
terres ; d'autres voulaient enfouir leur trésor ou le risquer sur un vaisseau.
Mais dans ce désoeuvrement les caractères s'irritaient ; il y avait de
continuelles disputes entre les cavaliers et les fantassins, les Barbares et les
Grecs, et l'on était sans cesse étourdi par la voix aigre des femmes.
Tous les jours, il survenait des troupeaux d'hommes presque nus, avec des herbes
sur la tête pour se garantir du soleil ; c'étaient les débiteurs des riches
Carthaginois, contraints de labourer leurs terres, et qui s'étaient échappés.
Des Libyens affluaient, des paysans ruinés par les impôts, des bannis, des
malfaiteurs. Puis la horde des marchands, tous les vendeurs de vin et d'huile,
furieux de n'être pas payés, s'en prenaient à la République ; Spendius déclamait
contre elle. Bientôt les vivres diminuèrent. On parlait de se porter en masse
sur Carthage et d'appeler les Romains.
Un soir, à l'heure du souper, on entendit des sons lourds et fêlés qui se
rapprochaient, et, au loin, quelque chose de rouge apparut dans les ondulations
du terrain.
C'était une grande litière de pourpre, ornée aux angles par des bouquets de
plumes d'autruche. Des chaînes de cristal, avec des guirlandes de perles,
battaient sur sa tenture fermée. Des chameaux la suivaient en faisant sonner la
grosse cloche suspendue à leur poitrail, et l'on apercevait autour d'eux des
cavaliers ayant une armure en écailles d'or depuis les talons jusqu'aux épaules.
Ils s'arrêtèrent à trois cents pas du camp, pour retirer des étuis qu'ils
portaient en croupe, leur bouclier rond, leur large glaive et leur casque à la
béotienne. Quelques-uns restèrent avec les chameaux ; les autres se remirent en
marche. Enfin les enseignes de la République parurent, c'est- à-dire des bâtons
de bois bleu, terminés par des têtes de cheval ou des pommes de pins. Les
Barbares se levèrent tous, en applaudissant ; les femmes se précipitaient vers
les gardes de la Légion et leur baisaient les pieds.
La litière s'avançait sur les épaules de douze Nègres, qui marchaient d'accord à
petits pas rapides. Ils allaient de droite et de gauche, au hasard, embarrassés
par les cordes des tentes, par les bestiaux qui erraient et les trépieds où
cuisaient les viandes. Quelquefois une main grasse, chargée de bagues,
entrouvrait la litière ; une voix rauque criait des injures ; alors les porteurs
s'arrêtaient, puis ils prenaient une autre route à travers le camp.
Mais les courtines de pourpre se relevèrent ; et l'on découvrit sur un large
oreiller une tête humaine tout impassible et boursouflée; les sourcils
formaient comme deux arcs d'ébène se rejoignant par les pointes ; des paillettes
d'or étincelaient dans les cheveux crépus, et la face était si blême qu'elle
semblait saupoudrée avec de la râpure de marbre. Le reste du corps disparaissait
sous les toisons qui emplissaient la litière.
Les soldats reconnurent dans cet homme ainsi couché le suffète Hannon, celui qui
avait contribué par sa lenteur à faire perdre la bataille des îles Aegates ; et,
quant à sa victoire d'Hécatompyle sur les Libyens, s'il s'était conduit avec
clémence, c'était par cupidité, pensaient les Barbares, car il avait vendu à son
compte tous les captifs, bien qu'il eût déclaré leur mort à la République.
Lorsqu'il eut, pendant quelque temps, cherché une place commode pour haranguer
les soldats, il fit un signe : la litière s'arrêta, et Hannon, soutenu par deux
esclaves, posa ses pieds par terre, en chancelant.
Il avait des bottines en feutre noir, semées de lunes d'argent. Des bandelettes,
comme autour d'une momie, s'enroulaient à ses jambes, et la chair passait entre
les linges croisés. Son ventre débordait sur la jaquette écarlate qui lui
couvrait les cuisses ; les plis de son cou retombaient jusqu'à sa poitrine comme
des fanons de boeuf, sa tunique, où des fleurs étaient peintes, craquait aux
aisselles ; il portait une écharpe, une ceinture et un large manteau noir à
doubles manches lacées. L'abondance de ses vêtements, son grand collier de
pierres bleues, ses agrafes d'or et ses lourds pendants d'oreilles ne rendaient
que plus hideuse sa difformité. On aurait dit quelque grosse idole ébauchée dans
un bloc de pierre ; car une lèpre pâle, étendue sur tout son corps, lui donnait
l'apparence d'une chose inerte. Cependant son nez, crochu comme un bec de
vautour, se dilatait violemment, afin d'aspirer l'air, et ses petits yeux, aux
cils collés, brillaient d'un éclat dur et métallique. Il tenait à la main une
spatule d'aloès, pour se gratter la peau.
Enfin deux hérauts sonnèrent dans leurs cornes d'argent ; le tumulte s'apaisa,
et Hannon se mit à parler.
Il commença par faire l'éloge des Dieux et de la République ; les Barbares
devaient se féliciter de l'avoir servie. Mais il fallait se montrer plus
raisonnables, les temps étaient durs, -- " - et si un maître n'a que trois
olives, n'est-il pas juste qu'il en garde deux pour lui ? "
Ainsi le vieux suffète entremêlait son discours de proverbes et d'apologues,
tout en faisant des signes de tête pour solliciter quelque approbation.
Il parlait punique et ceux qui l'entouraient (les plus alertes accourus sans
leurs armes) étaient des Campaniens, des Gaulois et des Grecs, si bien que
personne dans cette foule ne le comprenait. Hannon s'en aperçut, il s'arrêta, et
il se balançait lourdement, d'une jambe sur l'autre, en réfléchissant.
L'idée lui vint de convoquer les capitaines ; alors ses hérauts crièrent cet
ordre en grec, -- langage qui, depuis Xantippe, servait aux commandements dans
les armées carthaginoises.
Les gardes, à coups de fouet, écartèrent la tourbe des soldats ; et bientôt les
capitaines des phalanges à la spartiate et les chefs des cohortes barbares
arrivèrent, avec les insignes de leur grade et l'armure de leur nation. La nuit
était tombée, une grande rumeur circulait par la plaine ; çà et là des feux
brûlaient ; on allait de l'un à l'autre, on se demandait : " Qu'y a-t-il ? " et
pourquoi le suffète ne distribuait pas l'argent ?
Il exposait aux capitaines les charges infinies de la République. Son trésor
était vide. Le tribut des Romains l'accablait. " Nous ne savons plus que faire !
... Elle est bien à plaindre ! "
De temps à autre, il se frottait les membres avec sa spatule d'aloès, ou bien il
s'interrompait pour boire dans une coupe d'argent, que lui tendait un esclave,
une tisane faite avec de la cendre de belette et des asperges bouillies dans du
vinaigre ; puis il s'essuyait les lèvres à une serviette d'écarlate, et
reprenait :
-- " Ce qui valait un sicle d'argent vaut aujourd'hui trois shekels d'or, et les
cultures abandonnées pendant la guerre ne rapportent rien ! Nos pêcheries de
pourpre sont à peu près perdues, les perles mêmes deviennent exorbitantes ; à
peine si nous avons assez d'onguents pour le service des Dieux ! Quant aux
choses de la table, je n'en parle pas, c'est une calamité ! Faute de galères,
nous manquons d'épices, et l'on a bien du mal à se fournir de silphium, à cause
des rébellions sur la frontière de Cyrène. La Sicile, où l'on trouvait tant
d'esclaves, nous est maintenant fermée ! Hier encore, pour un baigneur et quatre
valets de cuisine, j'ai donné plus d'argent qu'autrefois pour une paire
d'éléphants ! "
Il déroula un long morceau de papyrus ; et il lut, sans passer un seul chiffre,
toutes les dépenses que le Gouvernement avait faites ; tant pour les réparations
des temples, pour le dallage des rues, pour la construction des vaisseaux, pour
les pêcheries de corail, pour l'agrandissement des Syssites, et pour des engins
dans les mines, au pays des Cantabres.
Mais les capitaines, pas plus que les soldats, n'entendaient le punique, bien
que les Mercenaires se saluassent en cette langue. On plaçait ordinairement dans
les armées des Barbares quelques officiers carthaginois pour servir
d'interprètes ; après la guerre ils s'étaient cachés de peur des vengeances, et
Hannon n'avait pas songé à les prendre avec lui ; d'ailleurs sa voix trop sourde
se perdait au vent.
Les Grecs, sanglés dans leur ceinturon de fer, tendaient l'oreille, en
s'efforçant à deviner ses paroles, tandis que des montagnards, couverts de
fourrures comme des ours, le regardaient avec défiance ou bâillaient, appuyés
sur leur massue à clous d'airain. Les Gaulois inattentifs secouaient en ricanant
leur haute chevelure, et les hommes du désert écoutaient immobiles, tout
encapuchonnés dans leurs vêtements de laine grise : d'autres arrivaient
par-derrière ; les gardes, que la cohue poussait, chancelaient sur leurs
chevaux, les Nègres tenaient au bout de leurs bras des branches de sapin
enflammées et le gros Carthaginois continuait sa harangue, monté sur un tertre
de gazon.
Cependant les Barbares s'impatientaient, des murmures s'élevèrent, chacun
l'apostropha. Hannon gesticulait avec sa spatule ; ceux qui voulaient faire
taire les autres, criant plus fort, ajoutaient au tapage. Tout à coup, un homme
d'apparence chétive bondit aux pieds d'Hannon, arracha la trompette d'un héraut,
souffla dedans, et Spendius (car c'était lui) annonça qu'il allait dire quelque
chose d'important. A cette déclaration, rapidement débitée en cinq langues
diverses, grec, latin, gaulois, Lybique et baléare, les capitaines, moitié
riant, moitié surpris, répondirent :
-- " Parle ! parle ! "
Spendius hésita ; il tremblait ; enfin s'adressant aux Libyens, qui étaient les
plus nombreux, il leur dit :
-- " Vous avez tous entendu les horribles menaces de cet homme ? "
Hannon ne se récria pas, donc il ne comprenait point le Lybique ; et, pour
continuer l'expérience, Spendius répéta la même phrase dans les autres idiomes
des Barbares.
Ils se regardèrent étonnés ; puis tous, comme d'un accord tacite, croyant
peut-être avoir compris, ils baissèrent la tête en signe d'assentiment.
Alors Spendius commença d'une voix véhémente :
-- " Il a d'abord dit que tous les Dieux des autres peuples n'étaient que des
songes près des Dieux de Carthage ! il vous a appelés lâches, voleurs, menteurs,
chiens et fils de chiennes ! La République sans vous (il a dit cela ! ), ne
serait pas contrainte à payer le tribut des Romains ; et par vos débordements
vous l'avez épuisée de parfums, d'aromates, d'esclaves et de silphium, car vous
vous entendez avec les nomades sur la frontière de Cyrène ! Mais les coupables
seront punis ! Il a lu l'énumération de leurs supplices ; on les fera travailler
au dallage des rues, à l'armement des vaisseaux, à l'embellissement des
Syssites, et l'on enverra les autres gratter la terre dans les mines, au pays
des Cantabres. "
Spendius redit les mêmes choses aux Gaulois, aux Grecs, aux Campaniens, aux
Baléares. En reconnaissant plusieurs des noms propres qui avaient frappé leurs
oreilles, les Mercenaires furent convaincus qu'il rapportait exactement le
discours du suffète. Quelques-uns lui crièrent : - - " Tu mens ! " Leurs voix se
perdirent dans le tumulte des autres ; Spendius ajouta :
-- " N'avez-vous pas vu qu'il a laissé en dehors du camp une réserve de ses
cavaliers ? A un signal ils vont accourir pour vous égorger tous. "
Les Barbares se tournèrent de ce côté, et, comme la foule alors s'écartait, il
apparut au milieu d'elle, s'avançant avec la lenteur d'un fantôme, un être
humain tout courbé, maigre, entièrement nu et caché jusqu'aux flancs par de
longs cheveux hérissés de feuilles sèches, de poussière et d'épines. Il avait
autour des reins et autour des genoux des torchis de paille, des lambeaux de
toile ; sa peau molle et terreuse pendait à ses membres décharnés, comme des
haillons sur des branches sèches ; ses mains tremblaient d'un frémissement
continu, et il marchait en s'appuyant sur un bâton d'olivier.
Il arriva auprès des Nègres qui portaient les flambeaux. Une sorte de ricanement
idiot découvrait ses gencives pâles ; ses grands yeux effarés considéraient la
foule des Barbares autour de lui.
Mais, poussant un cri d'effroi, il se jeta derrière eux et il s'abritait de
leurs corps ; il bégayait :
" Les voilà ! les voilà ! " en montrant les gardes du Suffète, immobiles dans
leurs armures luisantes. Leurs chevaux piaffaient, éblouis par la lueur des
torches ; elles pétillaient dans les ténèbres ; le spectre humain se débattait
et hurlait :
-- " Ils les ont tués ! . "
A ces mots qu'il criait en baléare, des Baléares arrivèrent et le reconnurent ;
sans leur répondre il répétait :
-- " Oui, tués tous, tous ! écrasés comme des raisins ! Les beaux jeunes hommes
! les frondeurs ! mes compagnons, les vôtres ! "
On lui fit boire du vin, et il pleura ; puis il se répandit en paroles.
Spendius avait peine à contenir sa joie, -- tout en expliquant aux Grecs et aux
Libyens les choses horribles que racontait Zarxas ; il n'y pouvait croire, tant
elles survenaient à propos. Les Baléares pâlissaient, en apprenant comment
avaient péri leurs compagnons.
C'était une troupe de trois cents frondeurs débarqués de la veille, et qui, ce
jour-là, avaient dormi trop tard. Quand ils arrivèrent sur la place de Khamon,
les Barbares étaient partis et ils se trouvaient sans défense, leurs balles
d'argile ayant été mises sur les chameaux avec le reste des bagages. On les
laissa s'engager dans la rue de Satheb, jusqu'à la porte de chêne doublée de
plaques d'airain ; alors le peuple, d'un seul mouvement, s'était poussé contre
eux.
En effet, les soldats se rappelèrent un grand cri ; Spendius, qui fuyait en tête
des colonnes, ne l'avait pas entendu.
Puis les cadavres furent placés dans les bras des Dieux-Patæques qui bordaient
le temple de Khamon. On leur reprocha tous les crimes des Mercenaires : leur
gourmandise, leurs vols, leurs impiétés, leurs dédains, et le meurtre des
poissons dans le jardin de Salammbô. On fit à leurs corps d'infâmes mutilations
; les prêtres brûlèrent leurs cheveux pour tourmenter leur âme ; on les
suspendit par morceaux chez les marchands de viandes ; quelques-uns même y
enfoncèrent les dents, et le soir, pour en finir, on alluma des bûchers dans les
carrefours.
C'étaient là ces flammes qui luisaient de loin sur le lac. Mais quelques maisons
ayant pris feu, on avait jeté vite par-dessus les murs ce qui restait de
cadavres et d'agonisants ; Zarxas jusqu'au lendemain s'était tenu dans les
roseaux, au bord du lac ; puis il avait erré dans la campagne, cherchant l'armée
d'après les traces des pas sur la poussière. Le matin, il se cachait dans les
cavernes ; le soir, il se remettait en marche, avec ses plaies saignantes,
affamé, malade, vivant de racines et de charognes ; un jour enfin, il aperçut
des lances à l'horizon et il les avait suivies, car sa raison était troublée à
force de terreurs et de misères.
L'indignation des soldats, contenue tant qu'il parlait, éclata comme un orage ;
ils voulaient massacrer les gardes avec le Suffète. Quelques-uns
s'interposèrent, disant qu'il fallait l'entendre et savoir au moins s'ils
seraient payés. Alors tous crièrent : " Notre argent ! " Hannon leur répondit
qu'il l'avait apporté.
On courut aux avant-postes, et les bagages du Suffète arrivèrent au milieu des
tentes, poussés par les Barbares. Sans attendre les esclaves, bien vite ils
dénouèrent les corbeilles ; ils y trouvèrent des robes d'hyacinthe, des éponges,
des grattoirs, des brosses, des parfums, et des poinçons en antimoine, pour se
peindre les yeux ; -- le tout appartenant aux Gardes, hommes riches accoutumés à
ces délicatesses. Ensuite on découvrit sur un chameau une grande cuve de bronze
: c'était au Suffète pour se donner des bains pendant la route ; car il avait
pris toutes sortes de précautions, jusqu'à emporter, dans des cages, des
belettes d'Hécatompyle que l'on brûlait vivantes pour faire sa tisane. Mais,
comme sa maladie lui donnait un grand appétit, il y avait, de plus, force
comestibles et force vins, de la saumure, des viandes et des poissons au miel,
avec des petits pots de Commagène, graisse d'oie fondue recouverte de neige et
de paille hachée. La provision en était considérable ; à mesure que l'on ouvrait
les corbeilles, il en apparaissait, et des rires s'élevaient comme des flots qui
s'entrechoquent.
Quant à la solde des Mercenaires, elle emplissait, à peu près, deux couffes de
sparterie ; on voyait même, dans l'une, de ces rondelles en cuir dont la
République se servait pour ménager le numéraire ; et comme les Barbares
paraissaient fort surpris, Hannon leur déclara que, leurs comptes étant trop
difficiles, les Anciens n'avaient pas eu le loisir de les examiner. On leur
envoyait cela, en attendant.
Alors tout fut renversé, bouleversé : les mulets, les valets, la litière, les
provisions, les bagages. Les soldats prirent la monnaie dans les sacs pour
lapider Hannon. A grand'peine il put monter sur un âne ; il s'enfuyait en se
cramponnant aux poils, hurlant, pleurant, secoué, meurtri, et appelant sur
l'armée la malédiction de tous les Dieux. Son large collier de pierreries
rebondissait jusqu'à ses oreilles. Il retenait avec ses dents son manteau trop
long qui traînait, et de loin les Barbares lui criaient : -- " Va-t'en, lâche !
pourceau ! égout de Moloch ! sue ton or et ta peste ! plus vite ! plus vite ! "
L'escorte en déroute galopait à ses côtés.
Mais la fureur des Barbares ne s'apaisa pas. Ils se rappelèrent que plusieurs
d'entre eux, partis pour Carthage, n'en étaient pas revenus ; on les avait tués
sans doute. Tant d'injustice les exaspéra, et ils se mirent à arracher les
piquets des tentes, à rouler leurs manteaux, à brider leurs chevaux ; chacun
prit son casque et son épée, en un instant tout fut prêt. Ceux qui n'avaient pas
d'armes s'élancèrent dans les bois pour se couper des bâtons.
Le jour se levait ; les gens de Sicca réveillés s'agitaient dans les rues. " Ils
vont à Carthage " , disait-on, et cette rumeur bientôt s'étendit par la contrée.
De chaque sentier, de chaque ravin, il surgissait des hommes. On apercevait les
pasteurs qui descendaient les montagnes en courant.
Puis, quand les Barbares furent partis, Spendius fit le tour de la plaine, monté
sur un étalon punique et avec son esclave qui menait un troisième cheval.
Une seule tente était restée. Spendius y entra.
-- " Debout, maître ! lève-toi ! nous partons ! "
-- " Où allez-vous donc ? " , demanda Mâtho.
-- " A Carthage ! " , cria Spendius.
Mâtho bondit sur le cheval que l'esclave tenait à la Porte.
Chapitre 3 SALAMMBÔ.
La lune se levait au ras des flots, et, sur la ville encore couverte de
ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient : le timon d'un char
dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l'angle d'un mur, un collier
d'or à la poitrine d'un dieu. Les boules de verre sur les toits des temples
rayonnaient, çà et là comme de gros diamants. Mais de vagues ruines, des tas de
terre noire, des jardins faisaient des masses plus sombres dans l'obscurité, et,
au bas de Malqua, des filets de pêcheurs s'étendaient d'une maison à l'autre,
comme de gigantesques chauves- souris déployant leurs ailes. On n'entendait plus
le grincement des roues hydrauliques qui apportaient l'eau au dernier étage des
palais ; : et au milieu des terrasses, les chameaux reposaient tranquillement,
couchés sur le ventre, à la manière des autruches. Les portiers dormaient dans
les rues contre le seuil des maisons ; l'ombre des colosses s'allongeait sur les
places désertes ; au loin quelquefois la fumée d'un sacrifice brûlant encore
s'échappait par les tuiles de bronze, et la brise lourde apportait avec des
parfums d'aromates les senteurs de la marine et l'exhalaison des murailles
chauffées par le soleil. Autour de Carthage les ondes immobiles
resplendissaient, car la lune étalait sa lueur tout à la fois sur le golfe
environné de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoptères parmi les
bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu'au-delà, sous les
catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau d'argent. La voûte
du ciel bleu s'enfonçait à l'horizon, d'un côté dans le poudroiement des
plaines, de l'autre dans les brumes de la mer, et sur le sommet de l'Acropole
les cyprès pyramidaux bordant le temple d'Eschmoûn se balançaient, et faisaient
un murmure, comme les flots réguliers qui battaient lentement le long du môle,
au bas des remparts.
Salammbô monta sur la terrasse de son palais, soutenue par une esclave qui
portait dans un plat de fer des charbons enflammés.
Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d'ivoire, couvert de peaux de
lynx avec des coussins en plume de perroquet, animal fatidique consacré aux
Dieux, et dans les quatre coins s'élevaient quatre longues cassolettes remplies
de nard, d'encens, de cinnamome et de myrrhe. L'esclave alluma les parfums.
Salammbô regarda l'étoile polaire ; elle salua lentement les quatre points du
ciel et s'agenouilla sur le sol parmi la poudre d'azur qui était semée d'étoiles
d'or, à l'imitation du firmament. Puis les deux coudes contre les flancs, les
avant-bras tout droits et les mains ouvertes, en se renversant la tête sous les
rayons de la lune, elle dit :
-- " O Rabbetna ! ... Baalet ! ... Tanit " et sa voix se traînait d'une façon
plaintive, comme pour appeler quelqu'un. -- " Anaîtis ! Astarté ! Derceto !
Astoreth ! Mylitta ! Athara ! Elissa ! Tiratha ! ... Par les symboles cachés, --
par les cistres résonnants, -- par les sillons de la terre, -- par l'éternel
silence et par l'éternelle fécondité, -- dominatrice de la mer ténébreuse et des
plages azurées, ô Reine des choses humides, salut ! "
Elle se balança tout le corps deux ou trois fois, puis se jeta le front dans la
poussière, les bras allongés.
Son esclave la releva lentement, car il fallait, d'après les rites, que
quelqu'un vînt arracher le suppliant à sa prosternation ; c'était lui dire que
les Dieux l'agréaient, et la nourrice de Salammbô ne manquait jamais à ce devoir
de piété.
Des marchands de la Gétulie-Darytienne l'avaient toute petite apportée à
Carthage, et, après son affranchissement, elle n'avait pas voulu abandonner ses
maîtres, comme le prouvait son oreille droite, percée d'un large trou. Un jupon
à raies multicolores, en lui serrant les hanches, descendait sur ses chevilles,
où s'entrechoquaient deux cercles d'étain. Sa figure, un peu plate, était jaune
comme sa tunique. Des aiguilles d'argent très longues faisaient un soleil
derrière sa tête. Elle portait sur la narine un bouton de corail, et elle se
tenait auprès du lit, plus droite qu'un hermès et les paupières baissées.
Salammbô s'avança jusqu'au bord de la terrasse. Ses yeux, un instant,
parcoururent l'horizon, puis ils s'abaissèrent sur la ville endormie, et le
soupir qu'elle poussa, en lui soulevant les seins, fit onduler d'un bout à
l'autre la longue simarre blanche qui pendait autour d'elle, sans agrafe ni
ceinture. Ses sandales à pointes recourbées disparaissaient sous un amas
d'émeraudes, et ses cheveux à l'abandon emplissaient un réseau en fils de
pourpre.
Mais elle releva la tête pour contempler la lune, et, mêlant à ses paroles des
fragments d'hymne, elle murmura :
-- " Que tu tournes légèrement, soutenue par l'éther impalpable ! Il se polit
autour de toi, et c'est le mouvement de ton agitation qui distribue les vents et
les rosées fécondes. Selon que tu croîs et décrois, s'allongent ou se
rapetissent les yeux des chats et les taches des panthères. Les épouses hurlent
ton nom dans la douleur des enfantements ! Tu gonfles le coquillage ! Tu fais
bouillonner les vins ! Tu putréfies les cadavres ! Tu formes les perles au fond
de la mer ! "
-- " Et tous les germes, ô Déesse ! fermentent dans les obscures profondeurs de
ton humidité. "
-- " Quand tu parais, il s'épand une quiétude sur la terre ; les fleurs se
forment, les flots s'apaisent, les hommes fatigués s'étendent la poitrine vers
toi, et le monde avec ses océans et ses montagnes, comme en un miroir, se
regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce, lumineuse, immaculée,
auxiliatrice, purifiante, sereine. "
Le croissant de la lune était alors sur la montagne des Eaux-Chaudes, dans
l'échancrure de ses deux sommets, de l'autre côté du golfe. Il y avait en
dessous une petite étoile et tout autour un cercle pâle. Salammbô reprit :
-- " Mais tu es terrible, maîtresse ! ... C'est par toi que se produisent les
monstres, les fantômes effrayants, les songes menteurs ; tes yeux dévorent les
pierres des édifices, et les singes sont malades toutes les fois que tu
rajeunis. "
-- " Où donc vas-tu ? Pourquoi changer tes formes, perpétuellement ? Tantôt
mince et recourbée, tu glisses dans les espaces comme une galère sans mâture, ou
bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui garde son troupeau.
Luisante et ronde, tu frôles la cime des monts comme la roue d'un char. "
-- " O Tanit ! tu m'aimes, n'est-ce pas ? Je t'ai tant regardée ! Mais non ! tu
cours dans ton azur, et moi je reste sur la terre immobile. "
-- " Taanach, prends ton nebal et joue tout bas sur la corde d'argent, car mon
coeur est triste ! "
L'esclave souleva une sorte de harpe en bois d'ébène plus haute qu'elle, et
triangulaire comme un delta ; elle en fixa la pointe dans un globe de cristal,
et des deux bras se mit à jouer.
Les sons se succédaient, sourds et précipités comme un bourdonnement d'abeilles,
et de plus en plus sonores ils s'envolaient dans la nuit avec la plainte des
flots et le frémissement des grands arbres au sommet de l'Acropole.
-- " Tais-toi ! " s'écria Salammbô.
-- " Qu'as-tu donc, maîtresse ? La brise qui souffle, un nuage qui passe, tout à
présent t'inquiète et t'agite. "
-- " Je ne sais " , dit-elle.
-- " Tu te fatigues à des prières trop longues ! "
-- " Oh ! Taanach, je voudrais m'y dissoudre comme une fleur dans du vin ! "
-- " C'est peut-être la fumée de tes parfums ? "
-- " Non ! " dit Salammbô : " L'esprit des Dieux habite dans les bonnes odeurs.
"
Alors l'esclave lui parla de son père. On le croyait parti vers la contrée de
l'ambre, derrière les colonnes de Melkarth. -- " Mais s'il ne revient pas " ,
disait-elle, " il te faudra pourtant, puisque c'était sa volonté, choisir un
époux parmi les fils des Anciens, et alors ton chagrin s'en ira dans les bras
d'un homme. "
-- " Pourquoi ? " demanda la jeune fille. Tous ceux qu'elle avait aperçus lui
faisaient horreur avec leurs rires de bête fauve et leurs membres grossiers.
-- " Quelquefois, Taanach, il s'exhale du fond de mon être comme de chaudes
bouffées, plus lourdes que les vapeurs d'un volcan. Des voix m'appellent, un
globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il m'étouffe, je vais mourir ; et
puis, quelque chose de suave, coulant de mon front jusqu'à mes pieds, passe dans
ma chair... c'est une caresse qui m'enveloppe, et je me sens écrasée comme si un
dieu s'étendait sur moi. Oh ! je voudrais me perdre dans la brume des nuits,
dans le flot des fontaines, dans la sève des arbres, sortir de mon corps, n'être
qu'un souffle, qu'un rayon, et glisser, monter jusqu'à toi, ô Mère ! "
Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille, pâle et
légère comme la lune avec son long vêtement. Puis elle retomba sur la couche
d'ivoire, haletante ; mais Taanach lui passa autour du cou un collier d'ambre
avec des dents de dauphin pour bannir les terreurs, et Salammbô dit d'une voix
presque éteinte :
-- " Va me chercher Schahabarim. "
Son père n'avait pas voulu qu'elle entrât dans le collège des prêtresses, ni
même qu'on lui fit rien connaître de la Tanit populaire. Il la réservait pour
quelque alliance pouvant servir sa politique, si bien que Salammbô vivait seule
au milieu de ce palais ; sa mère, depuis longtemps, était morte.
Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les purifications,
toujours entourée de choses exquises et graves, le corps saturé de parfums,
l'âme pleine de prières. Jamais elle n'avait goûté de vin, ni mangé de viandes,
ni touché à une bête immonde, ni posé ses talons dans la maison d'un mort.
Elle ignorait les simulacres obscènes, car chaque dieu se manifestant par des
formes différentes, des cultes souvent contradictoires témoignaient à la fois du
même principe, et Salammbô adorait la Déesse en sa figuration sidérale. Une
influence était descendue de la lune sur la vierge ; quand l'astre allait en
diminuant, Salammbô s'affaiblissait. Languissante toute la journée, elle se
ranimait le soir. Pendant une éclipse, elle avait manqué mourir.
Mais la Rabbet jalouse se vengeait de cette virginité soustraite à ses
sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d'obsessions d'autant plus fortes
qu'elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et avivées par elle.
Sans cesse la fille d'Hamilcar s'inquiétait de Tanit. Elle avait appris ses
aventures, ses voyages et tous ses noms, qu'elle répétait sans qu'ils eussent
pour elle de signification distincte. Afin de pénétrer dans les profondeurs de
son dogme, elle voulait connaître au plus secret du temple la vieille idole avec
le manteau magnifique d'où dépendaient les destinées de Carthage, -- car l'idée
d'un dieu ne se dégageait pas nettement de sa représentation, et tenir ou même
voir son simulacre, c'était lui prendre une part de sa vertu, et, en quelque
sorte, le dominer.
Salammbô se détourna. Elle avait reconnu le bruit des clochettes d'or que
Schahabarim portait au bas de son vêtement.
Il monta les escaliers : puis, dès le seuil de la terrasse, il s'arrêta en
croisant les bras.
Ses yeux enfoncés brillaient comme les lampes d'un sépulcre ; son long corps
maigre flottait dans sa robe de lin, alourdie par les grelots qui s'alternaient
sur ses talons avec des pommes d'émeraude. Il avait les membres débiles, le
crâne oblique, le menton pointu ; sa peau semblait froide à toucher, et sa face
jaune, que des rides profondes labouraient, comme contractée dans un désir, dans
un chagrin éternel.
C'était le grand prêtre de Tanit, celui qui avait élevé Salammbô.
-- " Parle ! " dit-il. " Que veux-tu ? "
-- " J'espérais ... tu m'avais presque promis... " Elle balbutiait, elle se
troubla ; puis, tout à coup :
-- " Pourquoi me méprises-tu ? qu'ai-je donc oublié dans les rites ? Tu es mon
maître, et tu m'as dit que personne comme moi ne s'entendait aux choses de la
Déesse ; mais il y en a que tu ne veux pas dire. Est-ce vrai, ô père ? "
Schahabarim se rappela les ordres d'Hamilcar ; il répondit :
-- " Non, je n'ai plus rien à t'apprendre ! "
-- " Un Génie " , reprit-elle, " me pousse à cet amour. J'ai gravi les marches
d'Eschmoûn, dieu des planètes et des intelligences ; j'ai dormi sous l'olivier
d'or de Melkarth, patron des colonies tyriennes ; j'ai poussé les portes de
Baal-Khamon, éclaireur et fertilisateur ; j'ai sacrifié aux Kabyres souterrains,
aux dieux des bois, des vents, des fleuves et des montagnes : mais tous ils sont
trop loin, trop haut, trop insensibles, comprends-tu ? tandis qu'elle, je la
sens mêlée à ma vie ; elle emplit mon âme, et je tressaille à des élancements
intérieurs comme si elle bondissait pour s'échapper. Il me semble que je vais
entendre sa voix, apercevoir sa figure, des éclairs m'éblouissent, puis je
retombe dans les ténèbres. "
Schahabarim se taisait. Elle le sollicitait de son regard suppliant.
Enfin, il fit signe d'écarter l'esclave, qui n'était pas de race chananéenne.
Taanach disparut, et Schahabarim, levant un bras dans l'air, commença :
-- " Avant les Dieux, les ténèbres étaient seules, et un souffle flottait, lourd
et indistinct comme la conscience d'un homme dans un rêve. Il se contracta,
créant le Désir et la Nue, et du Désir et de la Nue sortit la Matière primitive.
C'était une eau bourbeuse, noire, glacée, profonde. Elle enfermait des monstres
insensibles, parties incohérentes des formes à naître et qui sont peintes sur la
paroi des sanctuaires. "
Puis la Matière se condensa. Elle devint un oeuf. Il se rompit. Une moitié forma
la terre, l'autre le firmament. Le soleil, la lune, les vents, les nuages
parurent ; et, au fracas de la foudre, les animaux intelligents s'éveillèrent.
Alors Eschmoûn se déroula dans la sphère étoilée ; Khamon rayonna dans le soleil
; Melkarth, avec ses bras, le poussa derrière Gadès ; les Kabyrim descendirent
sous les volcans, et Rabbetna, telle qu'une nourrice, se pencha sur le monde,
versant sa lumière comme un lait et sa nuit comme un manteau.
-- " Et après ? " dit-elle.
Il lui avait conté le secret des origines pour la distraire par des perspectives
plus hautes ; mais le désir de la vierge se ralluma sous ces dernières paroles,
et Schahabarim, cédant à moitié, reprit :
-- " Elle inspire et gouverne les amours des hommes. "
-- " Les amours des hommes ! " répéta Salammbô rêvant.
-- " Elle est l'âme de Carthage " , continua le prêtre ; et bien qu'elle soit
partout épandue, c'est ici qu'elle demeure, sous le voile sacré.
-- " O père ! " s'écria Salammbô, " je la verrai, n'est-ce pas ? tu m'y
conduiras ! Depuis longtemps j'hésitais ; la curiosité de sa forme me dévore.
Pitié ! secours-moi ! partons ! "
Il la repoussa d'un geste véhément et plein d'orgueil.
-- " Jamais ! Ne sais-tu pas qu'on en meurt ? Les Baals hermaphrodites ne se
dévoilent que pour nous seuls, hommes par l'esprit, femmes par la faiblesse. Ton
désir est un sacrilège ; satisfais-toi avec la science que tu possèdes ! "
Elle tomba sur les genoux, mettant ses deux doigts contre ses oreilles en signe
de repentir ; et elle sanglotait, écrasée par la parole du prêtre, pleine à la
fois de colère contre lui, de terreur et d'humiliation. Schahabarim, debout,
restait plus insensible que les pierres de la terrasse. Il la regardait de haut
en bas frémissante à ses pieds, il éprouvait une sorte de joie en la voyant
souffrir pour sa divinité, qu'il ne pouvait, lui non plus, étreindre tout
entière. Déjà les oiseaux chantaient, un vent froid soufflait, de petits nuages
couraient dans le ciel plus pâle.
Tout à coup il aperçut à l'horizon derrière Tunis, comme des brouillards légers,
qui se traînaient contre le sol ; puis ce fut un grand rideau de poudre grise
perpendiculairement étalé, et, dans les tourbillons de cette masse nombreuse,
des têtes de dromadaires, des lances, des boucliers parurent. C'était l'armée
des Barbares qui s'avançait sur Carthage.
Chapitre 4 SOUS LES MURS DE CARTHAGE
Des gens de la campagne, montés sur des ânes ou courant à pied, pâles,
essoufflés, fous de peur, arrivèrent dans la ville. Ils fuyaient devant l'armée.
En trois jours, elle avait fait le chemin de Sicca, pour venir à Carthage et
tout exterminer.
On ferma les portes. Les Barbares, presque aussitôt, parurent ; mais ils
s'arrêtèrent au milieu de l'isthme, sur le bord du lac.
D'abord ils n'annoncèrent rien d'hostile. Plusieurs s'approchèrent avec des
palmes à la main. Ils furent repoussés à coups de flèches, tant la terreur était
grande.
Le matin et à la tombée du jour, des rôdeurs quelquefois erraient le long des
murs. On remarquait surtout un petit homme, enveloppé soigneusement d'un manteau
et dont la figure disparaissait sous une visière très basse. Il restait pendant
de grandes heures à regarder l'aqueduc, et avec une telle persistance, qu'il
voulait sans doute égarer les Carthaginois sur ses véritables desseins. Un autre
homme l'accompagnait, une sorte de géant qui marchait tête nue.
Mais Carthage était défendue dans toute la largeur de l'isthme : d'abord par un
fossé, ensuite par un rempart de gazon, et enfin par un mur, haut de trente
coudées, en pierres de taille, et à double étage. Il contenait des écuries pour
trois cents éléphants avec des magasins pour leurs caparaçons, leurs entraves et
leur nourriture, puis d'autres écuries pour quatre mille chevaux avec les
provisions d'orge et les harnachements, et des casernes pour vingt mille soldats
avec les armures et tout le matériel de guerre. Des tours s'élevaient sur le
second étage, toutes garnies de créneaux et qui portaient en dehors des
boucliers de bronze, suspendus à des crampons.
Cette première ligne de murailles abritait immédiatement Malqua, le quartier des
gens de la marine et des teinturiers. On apercevait des mâts où séchaient des
voiles de pourpre, et sur les dernières terrasses des fourneaux d'argile pour
cuire la saumure.
Par-derrière, la ville étageait en amphithéâtre ses hautes maisons de forme
cubique. Elles étaient en pierres, en planches, en galets, en roseaux, en
coquillages, en terre battue. Les bois des temples faisaient comme des lacs de
verdure dans cette montagne de blocs, diversement coloriés. Les places publiques
la nivelaient à des distances inégales ; d'innombrables ruelles s'entrecroisant
la coupaient du haut en bas. On distinguait les enceintes des trois vieux
quartiers, maintenant confondues ; elles se levaient çà et là comme de grands
écueils, ou allongeaient des pans énormes, -- à demi couverts de fleurs,
noircis, largement rayés par le jet des immondices, et des rues passaient dans
leurs ouvertures béantes, comme des fleuves sous des ponts.
La colline de l'Acropole, au centre de Byrsa, disparaissait sous un désordre de
monuments. C'étaient des temples à colonnes torses avec des chapiteaux de bronze
et des chaînes de métal, des cônes en pierres sèches à bandes d'azur, des
coupoles de cuivre, des architraves de marbre, des contreforts babyloniens, des
obélisques posant sur leur pointe comme des flambeaux renversés. Les péristyles
atteignaient aux frontons ; les volutes se déroulaient entre les colonnades ;
des murailles de granit supportaient des cloisons de tuile ; tout cela montait
l'un sur l'autre en se cachant à demi, d'une façon merveilleuse et
incompréhensible. On y sentait la succession des âges et comme des souvenirs de
patries oubliées.
Derrière l'Acropole, dans des terrains rouges, le chemin des Mappales, bordé de
tombeaux, s'allongeait en ligne droite du rivage aux catacombes ; de larges
habitations s'espaçaient ensuite dans des jardins, et ce troisième quartier,
Mégara, la ville neuve, allait jusqu'au bord de la falaise, où se dressait un
phare géant qui flambait toutes les nuits.
Carthage se déployait ainsi devant les soldats établis dans la plaine.
De loin ils reconnaissaient les marchés, les carrefours ; ils se disputaient sur
l'emplacement des temples. Celui de Khamon, en face des Syssites, avait des
tuiles d'or ; Melkarth, à la gauche d'Eschmoûn, portait sur sa toiture des
branches de corail ; Tanit, au-delà, arrondissait dans les palmiers sa coupole
de cuivre ; le noir Moloch était au bas des citernes, du côté du phare. L'on
voyait à l'angle des frontons, sur le sommet des murs, au coin des places,
partout, des divinités à tête hideuse, colossales ou trapues, avec des ventres
énormes, ou démesurément aplaties, ouvrant la gueule, écartant les bras, tenant
à la main des fourches, des chaînes ou des javelots ; et le bleu de la mer
s'étalait au fond des rues, que la perspective rendait encore plus escarpées.
Un peuple tumultueux du matin au soir les emplissait ; de jeunes garçons,
agitant des sonnettes, criaient à la porte des bains : les boutiques de boissons
chaudes fumaient, l'air retentissait du tapage des enclumes, les coqs blancs
consacrés au Soleil chantaient sur les terrasses, les boeufs que l'on égorgeait
mugissaient dans les temples, des esclaves couraient avec des corbeilles sur
leur tête ; et, dans l'enfoncement des portiques, quelque prêtre apparaissait
drapé d'un manteau sombre, nu-pieds et en bonnet pointu.
Ce spectacle de Carthage irritait les Barbares. Ils l'admiraient, ils
l'exécraient, ils auraient voulu tout à la fois l'anéantir et l'habiter. Mais
qu'y avait-il dans le Port-Militaire, défendu par une triple muraille ? Puis,
derrière la ville, au fond de Mégara, plus haut que l'Acropole, apparaissait le
palais d'Hamilcar.
Les yeux de Mâtho à chaque instant s'y portaient. Il montait dans les oliviers,
et il se penchait, la main étendue au bord des sourcils. Les jardins étaient
vides, et la porte rouge à croix noire restait constamment fermée.
Plus de vingt fois il fit le tour des remparts, cherchant quelque brèche pour
entrer. Une nuit, il se jeta dans le golfe, et, pendant trois heures, il nagea
tout d'une haleine. Il arriva au bas des Mappales, il voulut grimper contre la
falaise. Il ensanglanta ses genoux, brisa ses ongles, puis retomba dans les
flots et s'en revint.
Son impuissance l'exaspérait. Il était jaloux de cette Carthage enfermant
Salammbô, comme de quelqu'un qui l'aurait possédée. Ses énervements
l'abandonnèrent, et ce fut une ardeur d'action folle et continuelle. La joue en
feu, les yeux irrités, la voix rauque, il se promenait d'un pas rapide à travers
le camp ; ou bien, assis sur le rivage, il frottait avec du sable sa grande
épée. Il lançait des flèches aux vautours qui passaient. Son coeur débordait en
paroles furieuses.
-- " Laisse aller ta colère comme un char qui s'emporte " , disait Spendius "
Crie, blasphème, ravage et tue. La douleur s'apaise avec du sang, et puisque tu
ne peux assouvir ton amour, gorge ta haine ; elle te soutiendra ! "
Mâtho reprit le commandement de ses soldats. Il les faisait impitoyablement
manoeuvrer. On le respectait pour son courage, pour sa force surtout.
D'ailleurs, il inspirait comme une crainte mystique ; on croyait qu'il parlait,
la nuit, à des fantômes. Les autres capitaines s'animèrent de son exemple.
L'armée, bientôt, se disciplina. Les Carthaginois entendaient de leurs maisons
la fanfare des buccines qui réglait les exercices. Enfin, les Barbares se
rapprochèrent.
Il aurait fallu pour les écraser dans l'isthme que deux armées pussent les
prendre à la fois par-derrière, l'une débarquant au fond du golfe d'Utique, et
la seconde à la montagne des Eaux-Chaudes. Mais que faire avec la seule Légion
sacrée, grosse de six mille hommes tout au plus ? S'ils inclinaient vers
l'Orient, ils allaient se joindre aux Nomades, intercepter la route de Cyrène et
le commerce du désert. S'ils se repliaient sur l'Occident, la Numidie se
soulèverait. Enfin le manque de vivres les ferait tôt ou tard dévaster, comme
des sauterelles, les campagnes environnantes ; les Riches tremblaient pour leurs
beaux châteaux, pour leurs vignobles, pour leurs cultures.
Hannon proposa des mesures atroces et impraticables, comme de promettre une
forte somme pour chaque tête de Barbare, ou, qu'avec des vaisseaux et des
machines, on incendiât leur camp. Son collègue Giscon voulait au contraire
qu'ils fussent payés. Mais, à cause de sa popularité, les Anciens le détestaient
; car ils redoutaient le hasard d'un maître et, par terreur de la monarchie,
s'efforçaient d'atténuer ce qui en subsistait ou la pouvait rétablir.
Il y avait en dehors des fortifications des gens d'une autre race et d'une
origine inconnue, -- tous chasseurs de porc-épic, mangeurs de mollusques et de
serpents. Ils allaient dans les cavernes prendre des hyènes vivantes, qu'ils
s'amusaient à faire courir le soir sur les sables de Mégara, entre les stèles
des tombeaux. Leurs cabanes, de fange et de varech, s'accrochaient contre la
falaise comme des nids d'hirondelles. Ils vivaient là, sans gouvernement et sans
dieux, pêle-mêle, complètement nus, à la fois débiles et farouches, et depuis
des siècles exécrés par le peuple, à cause de leurs nourritures immondes. Les
sentinelles s'aperçurent un matin qu'ils étaient tous partis.
Enfin des membres du Grand-Conseil se décidèrent. Ils vinrent au camp, sans
colliers ni ceintures, en sandales découvertes, comme des voisins. Ils
s'avançaient d'un pas tranquille, jetant des saluts aux capitaines, ou bien ils
s'arrêtaient pour parler aux soldats, disant que tout était fini et qu'on allait
faire justice à leurs réclamations.
Beaucoup d'entre eux voyaient pour la première fois un camp de Mercenaires. Au
lieu de la confusion qu'ils avaient imaginée, partout c'était un ordre et un
silence effrayants. Un rempart de gazon enfermait l'armée dans une haute
muraille, inébranlable au choc des catapultes. Le sol des rues était aspergé
d'eau fraîche ; par les trous des tentes, ils apercevaient des prunelles fauves
qui luisaient dans l'ombre. Les faisceaux de piques et les panoplies suspendues
les éblouissaient comme des miroirs. Ils se parlaient à voix basse. Ils avaient
peur avec leurs longues robes de renverser quelque chose.
Les soldats demandèrent des vivres, en s'engageant à les payer sur l'argent
qu'on leur devait.
On leur envoya des boeufs, des moutons, des pintades, des fruits secs et des
lupins, avec des scombres fumés, de ces scombres excellents que Carthage
expédiait dans tous les ports. Mais ils tournaient dédaigneusement autour des
bestiaux magnifiques ; et, dénigrant ce qu'ils convoitaient, offraient pour un
bélier la valeur d'un pigeon, pour trois chèvres le prix d'une grenade. Les
Mangeurs-de-choses-immondes, se portant pour arbitres, affirmaient qu'on les
dupait. Alors ils tiraient leur glaive, menaçaient de tuer.
Des commissaires du Grand-Conseil écrivirent le nombre d'années que l'on devait
à chaque soldat. Mais il était impossible maintenant de savoir combien on avait
engagé de Mercenaires, et les Anciens furent effrayés de la somme exorbitante
qu'ils auraient à payer. Il fallait vendre la réserve du silphium, imposer les
villes marchandes ; les Mercenaires s'impatienteraient, déjà Tunis était avec
eux : et les Riches, étourdis par les fureurs d'Hannon et les reproches de son
collègue, recommandèrent aux citoyens qui pouvaient connaître quelque Barbare
d'aller le voir immédiatement pour reconquérir son amitié, lui dire de bonnes
paroles. Cette confiance les calmerait.
Des marchands, des scribes, des ouvriers de l'arsenal, des familles entières se
rendirent chez les Barbares.
Les soldats laissaient entrer chez eux tous les Carthaginois, mais par un seul
passage tellement étroit que quatre hommes de front s'y coudoyaient. Spendius,
debout contre la barrière, les faisait attentivement fouiller ; Mâtho, en face
de lui, examinait cette multitude, cherchant à retrouver quelqu'un qu'il pouvait
avoir vu chez Salammbô.
Le camp ressemblait à une ville, tant il était rempli de monde et d'agitation.
Les deux foules distinctes se mêlaient sans se confondre, l'une habillée de
toile ou de laine avec des bonnets de feutre pareils à des pommes de pin, et
l'autre vêtue de fer et portant des casques. Au milieu des valets et des
vendeurs ambulants circulaient des femmes de toutes les nations, brunes comme
des dattes mûres, verdâtres comme des olives, jaunes comme des oranges, vendues
par des matelots, choisies dans les bouges, volées à des caravanes, prises dans
le sac des villes, que l'on fatiguait d'amour tant qu'elles étaient jeunes,
qu'on accablait de coups lorsqu'elles étaient vieilles, et qui mouraient dans
les déroutes au bord des chemins, parmi les bagages, avec les bêtes de somme
abandonnées. Les épouses des Nomades balançaient sur leurs talons des robes en
poil de dromadaire, carrées et de couleur fauve ; des musiciennes de la
Cyrénaïque, enveloppées de gazes violettes et les sourcils peints, chantaient
accroupies sur des nattes : de vieilles négresses aux mamelles pendantes
ramassaient, pour faire du feu, des fientes d'animal que l'on desséchait au
soleil : les Syracusaines avaient des plaques d'or dans la chevelure, les femmes
des Lusitaniens des colliers de coquillages, les Gauloises des peaux de loup sur
leur poitrine blanche ; et des enfants robustes, couverts de vermine, nus,
incirconcis, donnaient aux passants des coups dans le ventre avec leur tête, ou
venaient par-derrière, comme de jeunes tigres, les mordre aux mains.
Les Carthaginois se promenaient à travers le camp, surpris par la quantité de
choses dont il regorgeait. Les plus misérables étaient tristes, et les autres
dissimulaient leur inquiétude.
Les soldats leur frappaient sur l'épaule, en les excitant à la gaieté. Dès
qu'ils apercevaient quelque personnage, ils l'invitaient à leurs
divertissements. Quand on jouait au disque, ils s'arrangeaient pour lui écraser
les pieds, et au pugilat, dès la première passe, lui fracassaient la mâchoires.
Les frondeurs effrayaient les Carthaginois avec leurs frondes, les psylles avec
des vipères, les cavaliers avec leurs chevaux. Ces gens d'occupations paisibles,
à tous les outrages, baissaient la tête et s'efforçaient de sourire.
Quelques-uns, pour se montrer braves, faisaient signe qu'ils voulaient devenir
des soldats. On leur donnait à fendre du bois et à étriller des mulets. On les
bouclait dans une armure et on les roulait comme des tonneaux par les rues du
camp. Puis, quand ils se disposaient à partir, les Mercenaires s'arrachaient les
cheveux avec des contorsions grotesques.
Mais beaucoup, par sottise ou préjugé, croyaient naïvement tous les Carthaginois
très riches, et ils marchaient derrière eux en les suppliant de leur accorder
quelque chose. Ils demandaient tout ce qui leur semblait beau : une bague, une
ceinture, des sandales, la frange d'une robe, et, quand le Carthaginois
dépouillé s'écriait : -- " Mais je n'ai plus rien. Que veux-tu ? " Ils
répondaient " Ta femme ! "
D'autres disaient : -- " Ta vie ! "
Les comptes militaires furent remis aux capitaines, lus aux soldats,
définitivement approuvés. Alors ils réclamèrent des tentes : on leur donna des
tentes. Puis les polémarques des Grecs demandèrent quelques-unes de ces belles
armures que l'on fabriquait à Carthage ; le Grand-Conseil vota des sommes pour
cette acquisition. Mais il était juste, prétendaient les cavaliers, que la
République les indemnisât de leurs chevaux ; l'un affirmait en avoir perdu trois
à tel siège, un autre cinq dans telle marche, un autre quatorze dans les
précipices. On leur offrit des étalons d'Hécatompyle ; ils aimèrent mieux
l'argent.
Puis ils demandèrent qu'on leur payât en argent (en pièces d'argent et non en
monnaie de cuir) tout le blé qu'on leur devait, et au plus haut prix où il
s'était vendu pendant la guerre, si bien qu'ils exigeaient pour une mesure de
farine quatre cents fois plus qu'ils n'avaient donné pour un sac de froment.
Cette injustice exaspéra ; il fallut céder, pourtant.
Alors les délégués des soldats et ceux du Grand-Conseil se réconcilièrent, en
jurant par le Génie de Carthage et par les Dieux des Barbares. Avec les
démonstrations et la verbosité orientales, ils se firent des excuses et des
caresses. Puis les soldats réclamèrent, comme une preuve d'amitié, la punition
des traîtres qui les avaient indisposés contre la République.
On feignit de ne pas les comprendre. Ils s'expliquèrent plus nettement, disant
qu'il leur fallait la tête d'Hannon.
Plusieurs fois par jour ils sortaient de leur camp. Ils se promenaient au pied
des murs. Ils criaient qu'on leur jetât la tête du Suffète, et ils tendaient
leurs robes pour la recevoir.
Le Grand-Conseil aurait faibli, peut-être, sans une dernière exigence plus
injurieuse que les autres : ils demandèrent en mariage, pour leurs chefs, des
vierges choisies dans les grandes familles. C'était une idée de Spendius, que
plusieurs trouvaient toute simple et fort exécutable. Mais cette prétention de
vouloir se mêler au sang punique indigna le peuple ; on leur signifia
brutalement qu'ils n'avaient plus rien à recevoir. Alors ils s'écrièrent qu'on
les avait trompés ; si avant trois jours leur solde n'arrivait pas, ils iraient
eux-mêmes la prendre dans Carthage.
La mauvaise foi des Mercenaires n'était point aussi complète que le pensaient
leurs ennemis. Hamilcar leur avait fait des promesses exorbitantes, vagues il
est vrai, mais solennelles et réitérées. Ils avaient pu croire, en débarquant à
Carthage, qu'on leur abandonnerait la ville, qu'ils se partageraient des trésors
; et quand ils virent que leur solde à peine serait payée, ce fut une
désillusion pour leur orgueil comme pour leur cupidité.
Denys, Pyrrhus, Agathoclès et les généraux d'Alexandre n'avaient-ils pas fourni
l'exemple de merveilleuses fortunes ? L'idéal d'Hercule, que les Chananéens
confondaient avec le soleil, resplendissait à l'horizon des armées. On savait
que de simples soldats avaient porté des diadèmes, et le retentissement des
empires qui s'écroulaient faisait rêver le Gaulois dans sa forêt de chênes,
l'Ethiopien dans ses sables. Mais il y avait un peuple toujours prêt à utiliser
les courages ; et le voleur chassé de sa tribu, le parricide errant sur les
chemins, le sacrilège poursuivi par les dieux, tous les affamés, tous les
désespérés tâchaient d'atteindre au port où le courtier de Carthage recrutait
des soldats. Ordinairement elle tenait ses promesses. Cette fois pourtant,
l'ardeur de son avarice l'avait entraînée dans une infamie périlleuse. Les
Numides, les Libyens, l'Afrique entière s'allaient jeter sur Carthage. La mer
seule était libre. Elle y rencontrait les Romains ; et, comme un homme assailli
par des meurtriers, elle sentait la mort tout autour d'elle.
Il fallut bien recourir à Giscon ; les Barbares acceptèrent son entremise. Un
matin ils virent les chaînes du port s'abaisser, et trois bateaux plats, passant
par le canal de la Taenia, entrèrent dans le lac.
Sur le premier, à la proue, on apercevait Giscon. Derrière lui, et plus haute
qu'un catafalque, s'élevait une caisse énorme, garnie d'anneaux pareils à des
couronnes qui pendaient. Apparaissait ensuite la légion des Interprètes, coiffés
comme des sphinx, et portant un perroquet tatoué sur la poitrine. Des amis et
des esclaves suivaient, tous sans armes, et si nombreux qu'ils se touchaient des
épaules. Les trois longues barques, pleines à sombrer, s'avançaient aux
acclamations de l'armée, qui les regardait.
Dès que Giscon débarqua, les soldats coururent à sa rencontre. Avec des sacs il
fit dresser une sorte de tribune et déclara qu'il ne s'en irait pas avant de les
avoir tous intégralement payés.
Des applaudissements éclatèrent ; il fut longtemps sans pouvoir parler.
Puis il blâma les torts de la République et ceux des Barbares ; la faute en
était à quelques mutins, qui par leur violence avaient effrayé Carthage. La
meilleure preuve de ses bonnes intentions, c'était qu'on l'envoyait vers eux,
lui, l'éternel adversaire du suffète Hannon. Ils ne devaient point supposer au
peuple l'ineptie de vouloir irriter des braves, ni assez d'ingratitude pour
méconnaître leurs services ; et Giscon se mit à la paye des soldats en
commençant par les Libyens. Comme ils avaient déclaré les listes mensongères, il
ne s'en servit point.
Ils défilaient devant lui, par nations, en ouvrant leurs doigts pour dire le
nombre des années ; on les marquait successivement au bras gauche avec de la
peinture verte ; les scribes puisaient dans le coffre béant, et d'autres, avec
un stylet, faisaient des trous sur une lame de plomb.
Un homme passa, qui marchait lourdement, à la manière des boeufs.
-- " Monte près de moi " , dit le Suffète, suspectant quelque fraude ; " combien
d'années as-tu servi ? "
-- " Douze ans " , répondit le Libyen.
Giscon lui glissa les doigts sous la mâchoire, car la mentonnière du casque y
produisait à la longue deux callosités ; on les appelait des carroubes, et
avoir les carroubes était une locution pour dire un vétéran.
-- " Voleur ! " s'écria le Suffète, " ce qui te manque au visage tu dois le
porter sur les épaules ! " , et lui déchirant sa tunique, il découvrit son dos
couvert de gales sanglantes ; c'était un laboureur d'Hippo-Zaryte. Des huées
s'élevèrent ; on le décapita.
Dès qu'il fut nuit, Spendius alla réveiller les Libyens. Il leur dit :
-- " Quand les Ligures, les Grecs, les Baléares et les hommes d'Italie seront
payés, ils s'en retourneront.
Mais vous autres, vous resterez en Afrique, épars dans vos tribus et sans aucune
défense ! C'est alors que la République se vengera ! Méfiez-vous du voyage !
Allez-vous croire à toutes les paroles ? Les deux suffètes sont d'accord !
Celui-là vous abuse ! Rappelez-vous l'Ile-des-Ossements et Xantippe qu'ils ont
renvoyé à Sparte sur une galère pourrie ! "
-- " Comment nous y prendre ? " , demandaient-ils.
-- " Réfléchissez ! " disait Spendius.
Les deux jours suivants se passèrent à payer les gens de Magdala, de Leptis,
d'Hécatompyle ; Spendius se répandait chez les Gaulois.
-- " On solde les Libyens, ensuite on payera les Grecs, puis les Baléares, les
Asiatiques, et tous les autres ! Mais vous qui n'êtes pas nombreux, on ne vous
donnera rien ! Vous ne reverrez plus vos patries ! Vous n'aurez point de
vaisseaux ! Ils vous tueront, pour épargner la nourriture. "
Les Gaulois vinrent trouver le Suffète. Autharite, celui qu'il avait blessé chez
Hamilcar, l'interpella. Il disparut, repoussé par les esclaves, mais en jurant
qu'il se vengerait.
Les réclamations, les plaintes se multiplièrent. Les plus obstinés pénétraient
dans la tente du Suffète ; pour l'attendrir ils prenaient ses mains, lui
faisaient palper leurs bouches sans dents, leurs bras tout maigres et les
cicatrices de leurs blessures. Ceux qui n'étaient point encore payés
s'irritaient, ceux qui avaient reçu leur solde en demandaient une autre pour
leurs chevaux ; et les vagabonds, les bannis, prenant les armes des soldats,
affirmaient qu'on les oubliait. A chaque minute, il arrivait comme des
tourbillons d'hommes ; les tentes craquaient, s'abattaient ; la multitude serrée
entre les remparts du camp oscillait à grands cris depuis les portes jusqu'au
centre. Quand le tumulte se faisait trop fort, Giscon posait un coude sur son
sceptre d'ivoire, et, regardant la mer, il restait immobile, les doigts enfoncés
dans sa barbe.
Souvent Mâtho s'écartait pour aller s'entretenir avec Spendius ; puis il se
replaçait en face du Suffète, et Giscon sentait perpétuellement ses prunelles
comme deux phalariques en flammes dardées vers lui. Par- dessus la foule,
plusieurs fois, ils se lancèrent des injures, mais qu'ils n'entendirent pas.
Cependant la distribution continuait, et le Suffète à tous les obstacles
trouvait des expédients.
Les Grecs voulurent élever des chicanes sur la différence des monnaies. Il leur
fournit de telles explications qu'ils se retirèrent sans murmures. Les Nègres
réclamèrent de ces coquilles blanches usitées pour le commerce dans l'intérieur
de l'Afrique. Il leur offrit d'en envoyer prendre à Carthage ; alors, comme les
autres, ils acceptèrent de l'argent.
Mais on avait promis aux Baléares quelque chose de meilleur, à savoir des
femmes. Le Suffète répondit que l'on attendait pour eux toute une caravane de
vierges : la route était longue, il fallait encore six lunes. Quand elles
seraient grasses et bien frottées de benjoin, on les enverrait sur des
vaisseaux, dans les ports des Baléares.
Tout à coup, Zarxas, beau maintenant et vigoureux, sauta comme un bateleur sur
les épaules de ses amis et il cria :
-- " En as-tu réservé pour les cadavres ? " tandis qu'il montrait dans Carthage
la porte de Khamon.
Aux derniers feux du soleil, les plaques d'airain la garnissant de haut en bas
resplendissaient ; les Barbares crurent apercevoir sur elle une traînée
sanglante. Chaque fois que Giscon voulait parler, leurs cris recommençaient.
Enfin, il descendit à pas graves et s'enferma dans sa tente.
Quand il en sortit au lever du soleil, ses interprètes, qui couchaient en
dehors, ne bougèrent point ; ils se tenaient sur le dos, les yeux fixes, la
langue au bord des dents et la face bleuâtre. Des mucosités blanches coulaient
de leurs narines, et leurs membres étaient raides, comme si le froid pendant la
nuit les eût tous gelés. Chacun portait autour du cou un petit lacet de joncs.
La rébellion dès lors ne s'arrêta plus. Ce meurtre des Baléares rappelé par
Zarxas confirmait les défiances de Spendius. Ils s'imaginaient que la République
cherchait toujours à les tromper. Il fallait en finir ! On se passerait des
interprètes ! Zarxas, avec une fronde autour de la tête, chantait des chansons
de guerre ; Autharite brandissait sa grande épée ; Spendius soufflait à l'un
quelque parole, fournissait à l'autre un poignard. Les plus forts tâchaient de
se payer eux-mêmes, les moins furieux demandaient que la distribution continuât.
Personne maintenant ne quittait ses armes, et toutes les colères se réunissaient
contre Giscon dans une haine tumultueuse.
Quelques-uns montaient à ses côtés. Tant qu'ils vociféraient des injures on les
écoutait avec patience ; mais s'ils tentaient pour lui le moindre mot, ils
étaient immédiatement lapidés, ou par-derrière d'un coup de sabre on leur
abattait la tête. L'amoncellement des sacs était plus rouge qu'un autel.
Ils devenaient terribles après le repas, quand ils avaient bu du vin ! C'était
une joie défendue sous peine de mort dans les armées puniques, et ils levaient
leur coupe du côté de Carthage par dérision pour sa discipline. Puis ils
revenaient vers les esclaves des finances et ils recommençaient à tuer. Le mot
frappe, différent dans chaque langue, était compris de tous.
Giscon savait bien que la patrie l'abandonnait ; mais il ne voulait point malgré
son ingratitude la déshonorer. Quand ils lui rappelèrent qu'on leur avait promis
des vaisseaux, il jura par Moloch de leur en fournir lui- même, à ses frais, et,
arrachant son collier de pierres bleues, il le jeta dans la foule en gage de
serment.
Alors les Africains réclamèrent le blé, d'après les engagements du
Grand-Conseil. Giscon étala les comptes des Syssites, tracés avec de la peinture
violette sur des peaux de brebis ; il lisait tout ce qui était entré dans
Carthage, mois par mois et jour par jour.
Soudain il s'arrêta, les yeux béants, comme s'il fût découvert entre les
chiffres sa sentence de mort.
En effet, les Anciens les avaient frauduleusement réduits et le blé, vendu
pendant l'époque la plus calamiteuse de la guerre, se trouvait à un taux si bas,
qu'à moins d'aveuglement on n'y pouvait croire.
-- " Parle ! " crièrent-ils, " plus haut ! Ah ! c'est qu'il cherche à mentir, le
lâche ! méfions-nous. "
Pendant quelque temps, il hésita. Enfin il reprit sa besogne.
Les soldats, sans se douter qu'on les trompait, acceptèrent comme vrais les
comptes des Syssites. Alors l'abondance où s'était trouvée Carthage les jeta
dans une jalousie furieuse. Ils brisèrent la caisse de sycomore ; elle était
vide aux trois quarts. Ils avaient vu de telles sommes en sortir qu'ils la
jugeaient inépuisable ; Giscon en avait enfoui dans sa tente. Ils escaladèrent
les sacs. Mâtho les conduisait, et comme ils criaient : " L'argent ! l'argent !
" Giscon à la fin répondit :
-- " Que votre général vous en donne ! "
Il les regardait en face, sans parler, avec ses grands yeux jaunes et sa longue
figure plus pâle que sa barbe. Une flèche, arrêtée par les plumes, se tenait à
son oreille dans son large anneau d'or, et un filet de sang coulait de sa tiare
sur son épaule.
A un geste de Mâtho, tous s'avancèrent. Il écarta les bras ; Spendius, avec un
noeud coulant, l'étreignit aux poignets ; un autre le renversa, et il disparut
dans le désordre de la foule qui s'écroulait sur les sacs.
Ils saccagèrent sa tente. On n'y trouva que les choses indispensables à la vie ;
puis, en cherchant mieux, trois images de Tanit, et dans une peau de singe, une
pierre noire tombée de la lune. Beaucoup de Carthaginois avaient voulu
l'accompagner ; c'étaient des hommes considérables et tous du parti de la
guerre.
On les entraîna en dehors des tentes, et on les précipita dans la fosse aux
immondices. Avec des chaînes de fer ils furent attachés par le ventre à des
pieux solides, et on leur tendait la nourriture à la pointe d'un javelot.
Autharite, tout en les surveillant, les accablait d'invectives, mais comme ils
ne comprenaient point sa langue, ils ne répondaient pas ; le Gaulois, de temps à
autre, leur jetait des cailloux au visage pour les faire crier.
Dès le lendemain, une sorte de langueur envahit l'armée. A présent que leur
colère était finie, des inquiétudes les prenaient. Mâtho souffrait d'une
tristesse vague. Il lui semblait avoir indirectement outragé Salammbô. Ces
Riches étaient comme une dépendance de sa personne. Il s'asseyait la nuit au
bord de leur fosse, et il retrouvait dans leurs gémissements quelque chose de la
voix dont son coeur était plein.
Cependant ils accusaient, tous, les Libyens, qui seuls étaient payés. Mais, en
même temps que se ravivaient les antipathies nationales avec les haines
particulières, on sentait le péril de s'y abandonner. Les représailles, après un
attentat pareil, seraient formidables. Donc il fallait prévenir la vengeance de
Carthage. Les conciliabules, les harangues n'en finissaient pas. Chacun parlait,
on n'écoutait personne, et Spendius, ordinairement si loquace, à toutes les
propositions secouait la tête.
Un soir il demanda négligemment à Mâtho s'il n'y avait pas des sources dans
l'intérieur de la ville.
-- " Pas une ! " répondit Mâtho.
Le lendemain, Spendius l'entraîna sur la berge du lac.
-- " Maître ! " dit l'ancien esclave, " Si ton coeur est intrépide, je te
conduirai dans Carthage. "
-- " Comment ? " répétait l'autre en haletant.
-- " Jure d'exécuter tous mes ordres, de me suivre comme une ombre ! "
Alors Mâtho, levant son bras vers la planète de Chabar, s'écria :
-- " Par Tanit, je le jure ! "
Spendius reprit :
-- " Demain après le coucher du soleil, tu m'attendras au pied de l'aqueduc,
entre la neuvième et la dixième arcade. Emporte avec toi un pic de fer, un
casque sans aigrette et des sandales de cuir. "
L'aqueduc dont il parlait traversait obliquement l'isthme entier, -- ouvrage
considérable -- , agrandi plus tard par les Romains. Malgré son dédain des
autres peuples, Carthage leur avait pris gauchement cette invention nouvelle,
comme Rome elle-même avait fait de la galère punique ; et cinq rangs d'arcs
superposés, d'une architecture trapue, avec des contreforts à la base et des
têtes de lion au sommet, aboutissaient à la partie occidentale de l'Acropole, où
ils s'enfonçaient sous la ville pour déverser presque une rivière dans les
citernes de Mégara.
A l'heure convenue, Spendius y trouva Mâtho. Il attacha une sorte de harpon au
bout d'une corde, le fit tourner rapidement comme une fronde, l'engin de fer
s'accrocha ; et ils se mirent, l'un derrière l'autre, à grimper le long du mur.
Mais quand ils furent montés sur le premier étage, le crampon, chaque fois
qu'ils le jetaient, retombait ; il leur fallait, pour découvrir quelque fissure,
marcher sur le bord de la corniche ; à chaque rang des arcs, ils la trouvaient
plus étroite. Puis la corde se relâcha. Plusieurs fois, elle faillit se rompre.
Enfin ils arrivèrent à la plate-forme supérieure. Spendius, de temps à autre, se
penchait pour tâter les pierres avec sa main.
-- " C'est là " dit-il, " commençons ! " Et pesant sur l'épieu qu'avait apporté
Mâtho, ils parvinrent à disjoindre une des dalles.
Ils aperçurent, au loin, une troupe de cavaliers galopant sur des chevaux sans
brides. Leurs bracelets d'or sautaient dans les vagues draperies de leurs
manteaux. On distinguait en avant un homme couronné de plumes d'autruche et qui
galopait avec une lance à chaque main.
-- " Narr'Havas ! " s'écria Mâtho.
-- " Qu'importe ! " reprit Spendius ; et il sauta dans le trou qu'ils venaient
de faire en découvrant la dalle.
Mâtho, par son ordre, essaya de pousser un des blocs. Mais, faute de place, il
ne pouvait remuer les coudes .-- " Nous reviendrons " , dit Spendius ! "
Mets-toi devant. " Alors ils s'aventurèrent dans le conduit des eaux.
Ils en avaient jusqu'au ventre. Bientôt ils chancelèrent et il leur fallut
nager. Leurs membres se heurtaient contre les parois du canal trop étroit. L'eau
coulait presque immédiatement sous la dalle supérieure : ils se déchiraient le
visage. Puis le courant les entraîna. Un air plus lourd qu'un sépulcre leur
écrasait la poitrine, et la tête sous les bras, les genoux l'un contre l'autre,
allongés tant qu'ils pouvaient, ils passaient comme des flèches dans
l'obscurité, étouffant, râlant, presque morts. Soudain, tout fut noir devant eux
et la vélocité des eaux redoublait. Ils tombèrent.
Quand ils furent remontés à la surface, ils se tinrent pendant quelques minutes
étendus sur le dos, à humer l'air, délicieusement. Des arcades, les unes
derrière les autres, s'ouvraient au milieu de larges murailles séparant des
bassins. Tous étaient remplis, et l'eau se continuait en une seule nappe dans la
longueur des citernes. Les coupoles du plafond laissaient descendre par leur
soupirail une clarté pâle qui étalait sur les ondes comme des disques de
lumière, et les ténèbres à l'entour, s'épaississant vers les murs, les
reculaient indéfiniment. Le moindre bruit faisait un grand écho.
Spendius et Mâtho se remirent à nager, et, passant par l'ouverture des arcs, ils
traversèrent plusieurs chambres à la file. Deux autres rangs de bassins plus
petits s'étendaient parallèlement de chaque côté. Ils se perdirent, ils
tournaient, ils revenaient. Enfin, quelque chose résista sous leurs talons.
C'était le pavé de la galerie qui longeait les citernes.
Alors, s'avançant avec de grandes précautions, ils palpèrent la muraille pour
trouver une issue. Mais leurs pieds glissaient ; ils tombaient dans les vasques
profondes. Ils avaient à remonter, puis ils retombaient encore ; et ils
sentaient une épouvantable fatigue, comme si leurs membres en nageant se fussent
dissous dans l'eau. Leurs yeux se fermèrent : ils agonisaient.
Spendius se frappa la main contre les barreaux d'une grille. Ils la secouèrent,
elle céda, et ils se trouvèrent sur les marches d'un escalier. Une porte de
bronze le fermait en haut. Avec la pointe d'un poignard, ils écartèrent la barre
que l'on ouvrait en dehors ; tout à coup le grand air pur les enveloppa.
La nuit était pleine de silence, et le ciel avait une hauteur démesurée. Des
bouquets d'arbres débordaient, sur les longues lignes des murs. La ville entière
dormait. Les feux des avant-postes brillaient comme des étoiles perdues.
Spendius qui avait passé trois ans dans l'ergastule, connaissait imparfaitement
les quartiers. Mâtho conjectura que, pour se rendre au palais d'Hamilcar, ils
devaient prendre sur la gauche, en traversant les Mappales.
-- " Non " , dit Spendius, " conduis-moi au temple de Tanit. "
Mâtho voulut parler.
-- " Rappelle-toi ! " fit l'ancien esclave ; et, levant son bras, il lui montra
la planète de Chabar qui resplendissait.
Alors Mâtho se tourna silencieusement vers l'Acropole.
Ils rampaient le long des clôtures de nopals qui bordaient les sentiers. L'eau
coulait de leurs membres sur la poussière. Leurs sandales humides ne faisaient
aucun bruit ; Spendius, avec ses yeux plus flamboyants que des torches, à chaque
pas fouillait les buissons ; : -- et il marchait derrière Mâtho, les mains
posées sur les deux poignards qu'il portait aux bras, tenus au-dessous de
l'aisselle par un cercle de cuir.
Chapitre 5 TANIT
Quand ils furent sortis des jardins, ils se trouvèrent arrêtés par l'enceinte de
Mégara. Mais ils découvrirent une brèche dans la grosse muraille, et passèrent.
Le terrain descendait, formant une sorte de vallon très large. C'était une place
découverte.
-- " Ecoute " , dit Spendius, " et d'abord ne crains rien, j'exécuterai ma
promesse ... "
Il s'interrompit ; il avait l'air de réfléchir, comme pour chercher ses paroles.
-- " Te rappelles-tu cette fois, au soleil levant, où, sur la terrasse de
Salammbô, je t'ai montré Carthage ? Nous étions forts ce jour-là, mais tu n'as
voulu rien entendre ! " Puis d'une voix grave : -- " Maître, il y a dans le
sanctuaire de Tanit un voile mystérieux, tombé du ciel, et qui recouvre la
Déesse. "
-- " Je le sais " , dit Mâtho.
Spendius reprit :
-- " Il est divin lui-même, car il fait partie d'elle. Les dieux résident où se
trouvent leurs simulacres. C'est parce que Carthage le possède, que Carthage est
puissante. " Alors se penchant à son oreille : " Je t'ai emmené avec moi pour le
ravir ! "
Mâtho recula d'horreur.
-- " Va-t'en ! cherche quelque autre ! Je ne veux pas t'aider dans cet exécrable
forfait. "
-- " Mais Tanit est ton ennemie " , répliqua Spendius : elle te persécute, et tu
meurs de sa colère. Tu t'en vengeras. Elle t'obéira. Tu deviendras presque
immortel et invincible.
Mâtho baissait la tête. Il continua :
-- " Nous succomberions ; l'armée d'elle-même s'anéantirait. Nous n'avons ni
fuite à espérer, ni secours, ni pardon ! Quel châtiment des Dieux peux-tu
craindre, puisque tu vas avoir leur force dans les mains ? Aimes-tu mieux périr
le soir d'une défaite, misérablement, à l'abri d'un buisson, ou parmi l'outrage
de la populace, dans la flamme des bûchers ? Maître, un jour tu entreras à
Carthage, entre les collèges des pontifes, qui baiseront tes sandales : et si le
voile de Tanit te pèse encore, tu le rétabliras dans son temple. Suis-moi !
viens le prendre. "
Une envie terrible dévorait Mâtho. Il aurait voulu, en s'abstenant du sacrilège,
posséder le voile. Il se disait que peut-être on n'aurait pas besoin de le
prendre pour en accaparer la vertu. Il n'allait point jusqu'au fond de sa
pensée, s'arrêtant sur la limite où elle l'épouvantait.
-- " Marchons ! " dit-il ; et ils s'éloignèrent d'un pas rapide, côte à côte,
sans parler.
Le terrain remonta, et les habitations se rapprochèrent. Ils tournaient dans les
rues étroites, au milieu des ténèbres. Des lambeaux de sparterie fermant les
portes battaient contre les murs. Sur une place, des chameaux ruminaient devant
des tas d'herbes coupées. Puis ils passèrent sous une galerie que recouvraient
des feuillages. Un troupeau de chiens aboya. Mais l'espace tout à coup
s'élargit, et ils reconnurent la face occidentale de l'Acropole. Au bas de Byrsa
s'étalait une longue masse noire : c'était le temple de Tanit, ensemble de
monuments et de jardins, de cours et d'avant-cours, bordé par un petit mur de
pierres sèches. Spendius et Mâtho le franchirent.
Cette première enceinte renfermait un bois de platanes, par précaution contre la
peste et l'infection de l'air. Çà et là étaient disséminées des tentes où l'on
vendait pendant le jour des pâtes épilatoires, des parfums, des vêtements, des
gâteaux en forme de lune, et des images de la Déesse avec des représentations du
temple, creusées dans un bloc d'albâtre.
Ils n'avaient rien à craindre, car les nuits où l'astre ne paraissait pas on
suspendait tous les rites : cependant Mâtho se ralentissait ; il s'arrêta devant
les trois marches d'ébène qui conduisaient à la seconde enceinte.
-- " Avance ! " dit Spendius.
Des grenadiers, des amandiers, des cyprès et des myrtes, immobiles comme des
feuillages de bronze, alternaient régulièrement ; le chemin, pavé de cailloux
bleus, craquait sous les pas, et des roses épanouies pendaient en berceau sur
toute la longueur de l'allée. Ils arrivèrent devant un trou ovale, abrité par
une grille. Alors, Mâtho, que ce silence effrayait, dit à Spendius :
-- " C'est ici qu'on mélange les Eaux douces avec les Eaux amères. "
-- " J'ai vu tout cela " , reprit l'ancien esclave, " en Syrie, dans la ville de
Maphug " ; et, par un escalier de six marches d'argent, ils montèrent dans la
troisième enceinte.
Un cèdre énorme en occupait le milieu. Ses branches les plus basses
disparaissaient sous des brides d'étoffes et des colliers qu'y avaient appendus
les fidèles. Ils firent encore quelques pas, et la façade du temple se déploya.
Deux longs portiques, dont les architraves reposaient sur des piliers trapus,
flanquaient une tour quadrangulaire, ornée à sa plate-forme par un croissant de
lune. Sur les angles des portiques et aux quatre coins de la tour s'élevaient
des vases pleins d'aromates allumés. Des grenades et des coloquintes chargeaient
les chapiteaux. Des entrelacs, des losanges, des lignes de perles s'alternaient
sur les murs, et une haie en filigrane d'argent formait un large demi-cercle
devant l'escalier d'airain qui descendait du vestibule.
Il y avait à l'entrée, entre une stèle d'or et une stèle d'émeraude, un cône de
pierre ; Mâtho, en passant à côté, se baisa la main droite.
La première chambre était très haute ; d'innombrables ouvertures perçaient sa
voûte ; en levant la tête on pouvait voir les étoiles. Tout autour de la
muraille, dans des corbeilles de roseau, s'amoncelaient des barbes et des
chevelures, prémices des adolescences ; et, au milieu de l'appartement
circulaire, le corps d'une femme sortait d'une gaine couverte de mamelles.
Grasse, barbue, et les paupières baissées, elle avait l'air de sourire, en
croisant ses mains sur le bord de son gros ventre, -- poli par les baisers de la
foule.
Puis ils se retrouvèrent à l'air libre, dans un corridor transversal, où un
autel de proportions exiguës s'appuyait contre une porte d'ivoire. On n'allait
point au-delà : les prêtres seuls pouvaient l'ouvrir ; car un temple n'était pas
un lieu de réunion pour la multitude, mais la demeure particulière d'une
divinité.
-- " L'entreprise est impossible " , disait Mâtho. " Tu n'y avais pas songé !
Retournons ! " Spendius examinait les murs.
Il voulait le voile, non qu'il eût confiance en sa vertu (Spendius ne croyait
qu'à l'Oracle), mais persuadé que les Carthaginois, s'en voyant privés,
tomberaient dans un grand abattement. Pour trouver quelque issue, ils firent le
tour par-derrière.
On apercevait, sous des bosquets de térébinthe, des édicules de forme
différente. Çà et là un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs
erraient tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin
tombées.
Ils revinrent sur leurs pas entre deux longues galeries qui s'avançaient
parallèlement. De petites cellules s'ouvraient au bord. Des tambourins et des
cymbales étaient accrochés du haut en bas de leurs colonnes de cèdre. Des femmes
dormaient en dehors des cellules, étendues sur des nattes. Leurs corps, tout
gras d'onguents, exhalaient une odeur d'épices et de cassolettes éteintes ;
elles étaient si couvertes de tatouages, de colliers, d'anneaux, de vermillon et
d'antimoine, qu'on les eût prises, sans le mouvement de leur poitrine, pour des
idoles ainsi couchées par terre. Des lotus entouraient une fontaine, où
nageaient des poissons pareils à ceux de Salammbô ; puis au fond, contre la
muraille du temple, s'étalait une vigne dont les sarments étaient de verre et
les grappes d'émeraude : les rayons des pierres précieuses faisaient des jeux de
lumière, entre les colonnes peintes, sur les visages endormis.
Mâtho suffoquait dans la chaude atmosphère que rabattaient sur lui les cloisons
de cèdre. Tous ces symboles de la fécondation, ces parfums, ces rayonnements,
ces haleines l'accablaient. A travers les éblouissements mystiques, il songeait
à Salammbô. Elle se confondait avec la Déesse elle-même, et son amour s'en
dégageait plus fort, comme les grands lotus qui s'épanouissaient sur la
profondeur des eaux.
Spendius calculait quelle somme d'argent il aurait autrefois gagnée à vendre ces
femmes ; et, d'un coup d'oeil rapide, il pesait en passant les colliers d'or.
Le temple était, de ce côté comme de l'autre, impénétrable. Ils revinrent
derrière la première chambre. Pendant que Spendius cherchait, furetait, Mâtho,
prosterné devant la porte, implorait Tanit. Il la suppliait de ne point
permettre ce sacrilège. Il tâchait de l'adoucir avec des mots caressants, comme
on fait à une personne irritée. Spendius remarqua au- dessus de la porte une
ouverture étroite.
-- " Lève-toi ! " dit-il à Mâtho, et il le fit s'adosser contre le mur, tout
debout. Alors, posant un pied dans ses mains, puis un autre sur sa tête, il
parvint jusqu'à la hauteur du soupirail, s'y engagea et disparut. Puis Mâtho
sentit tomber sur son épaule une corde à noeuds, celle que Spendius avait
enroulée autour de son corps avant de s'engager dans les citernes ; et s'y
appuyant des deux mains, bientôt il se trouva près de lui dans une grande salle
pleine d'ombre.
De pareils attentats étaient une chose extraordinaire. L'insuffisance des moyens
pour les prévenir témoignait assez qu'on les jugeait impossibles. La terreur,
plus que les murs, défendait les sanctuaires. Mâtho, à chaque pas, s'attendait à
mourir.
Cependant, une lueur vacillait au fond des ténèbres ; ils s'en rapprochèrent.
C'était une lampe qui brûlait dans une coquille sur le piédestal d'une statue,
coiffée du bonnet des Cabires. Des disques en diamant parsemaient sa longue robe
bleue, et des chaînes, qui s'enfonçaient sous les dalles, l'attachaient au sol
par les talons. Mâtho retint un cri. Il balbutiait : " Ah ! la voilà ! la voilà
! ... " Spendius prit la lampe afin de s'éclairer.
-- " Quel impie tu es ! " murmura Mâtho. Il le suivait pourtant.
L'appartement où ils entrèrent n'avait rien qu'une peinture noire représentant
une autre femme. Ses jambes montaient jusqu'au haut de la muraille. Son corps
occupait le plafond tout entier. De son nombril pendait à un fil un oeuf énorme,
et elle retombait sur l'autre mur, la tête en bas, jusqu'au niveau des dalles où
atteignaient ses doigts pointus.
Pour passer plus loin, ils écartèrent une tapisserie ; mais le vent souffla, et
la lumière s'éteignit.
Alors ils errèrent, perdus dans les complications de l'architecture. Tout à
coup, ils sentirent sous leurs pieds quelque chose d'une douceur étrange. Des
étincelles pétillaient, jaillissaient ; ils marchaient dans du feu. Spendius
tâta le sol et reconnut qu'il était soigneusement tapissé avec des peaux de lynx
; puis il leur sembla qu'une grosse corde mouillée, froide et visqueuse,
glissait entre leurs jambes. Des fissures, taillées dans la muraille, laissaient
tomber de minces rayons blancs. Ils s'avançaient à ces lueurs incertaines. Enfin
ils distinguèrent un grand serpent noir. Il s'élança vite et disparut.
-- " Fuyons ! " s'écria Mâtho. " C'est elle ! je la sens elle vient. "
-- " Eh non ! " répondit Spendius, " le temple est vide. "
Alors une lumière éblouissante leur fit baisser les yeux. Puis ils aperçurent
tout à l'entour une infinité de bêtes, efflanquées, haletantes, hérissant leurs
griffes, et confondues les unes par-dessus les autres dans un désordre
mystérieux qui épouvantait. Des serpents avaient des pieds, des taureaux avaient
des ailes, des poissons à têtes d'homme dévoraient des fruits, des fleurs
s'épanouissaient dans la mâchoire des crocodiles, et des éléphants, la trompe
levée, passaient en plein azur, orgueilleusement, comme des aigles. Un effort
terrible distendait leurs membres incomplets ou multipliés. Ils avaient l'air,
en tirant la langue, de vouloir faire sortir leur âme ; et toutes les formes se
trouvaient là, comme si le réceptacle des germes, crevant dans une éclosion
soudaine, se fût vidé sur les murs de la salle.
Douze globes de cristal bleu la bordaient circulairement, supportés par des
monstres qui ressemblaient à des tigres. Leurs prunelles saillissaient comme les
yeux des escargots, et courbant leurs reins trapus, ils se tournaient vers le
fond, où resplendissait , sur un char d'ivoire, la Rabbet suprême,
l'Omniféconde, la dernière inventée.
Des écailles, des plumes, des fleurs et des oiseaux lui montaient jusqu'au
ventre. Pour pendants d'oreilles elle avait des cymbales d'argent qui lui
battaient sur les joues. Ses grands yeux fixes vous regardaient, et une pierre
lumineuse, enchâssée à son front dans un symbole obscène, éclairait toute la
salle, en se reflétant au-dessus de la porte, sur des miroirs de cuivre rouge.
Mâtho fit un pas ; une dalle fléchit sous ses talons, et voilà que les sphères
se mirent à tourner, les monstres à rugir ; une musique s'éleva, mélodieuse et
ronflante comme l'harmonie des planètes ; l'âme tumultueuse de Tanit ruisselait
épandue. Elle allait se lever, grande comme la salle, avec les bras ouverts.
Tout à coup les monstres fermèrent la gueule, et les globes de cristal ne
tournaient plus.
Puis une modulation lugubre pendant quelque temps se traîna dans l'air, et
s'éteignit enfin.
-- " Et le voile ? " dit Spendius.
Nulle part on ne l'apercevait. Où donc se trouvait-il ? Comment le découvrir ?
Et si les prêtres l'avaient caché ? Mâtho éprouvait un déchirement au coeur et
comme une déception dans sa foi.
-- " Par ici ! " chuchota Spendius. Une inspiration le guidait. Il entraîna
Mâtho derrière le char de Tanit, où une fente, large d'une coudée, coupait la
muraille du haut en bas.
Alors ils pénétrèrent dans une petite salle toute ronde, et si élevée qu'elle
ressemblait à l'intérieur d'une colonne. Il y avait au milieu une grosse pierre
noire à demi sphérique, comme un tambourin ; des flammes brûlaient dessus ; un
cône d'ébène se dressait par-derrière, portant une tête et deux bras.
Mais au-delà on aurait dit un nuage où étincelaient des étoiles : des figures
apparaissaient dans les profondeurs de ses plis : Eschmoûn avec les Kabires,
quelques-uns des monstres déjà vus, les bêtes sacrées des Babyloniens, puis
d'autres qu'ils ne connaissaient pas. Cela passait comme un manteau sous le
visage de l'idole, et remontant étalé sur le mur, s'accrochait par les angles,
tout à la fois bleuâtre comme la nuit, jaune comme l'aurore, pourpre comme le
soleil, nombreux, diaphane, étincelant, léger. C'était là le manteau de la
Déesse, le zaïmph saint que l'on ne pouvait voir.
Ils pâlirent l'un et l'autre.
-- " Prends-le ! " dit enfin Mâtho.
Spendius n'hésita pas ; et, s'appuyant sur l'idole, il décrocha le voile, qui
s'affaissa par terre. Mâtho posa la main dessus ; puis il entra sa tête par
l'ouverture, puis il s'en enveloppa le corps, et il écartait les bras pour le
mieux contempler.
-- " Partons ! " dit Spendius.
Mâtho, en haletant, restait les yeux fixés sur les dalles.
Tout à coup il s'écria :
-- " Mais si j'allais chez elle ? Je n'ai plus peur de sa beauté. Que pourrait-
elle faire contre moi ? Me voilà plus qu'un homme, maintenant. Je traverserais
les flammes, je marcherais dans la mer ! Un élan m'emporte ! Salammbô ! Salammbô
! Je suis ton maître ! "
Sa voix tonnait. Il semblait à Spendius de taille plus haute et transfiguré.
Un bruit de pas se rapprocha, une porte s'ouvrit et un homme apparut, un prêtre,
avec son haut bonnet et les yeux écarquillés. Avant qu'il eût fait un geste,
Spendius s'était précipité, et, l'étreignant à pleins bras, lui avait enfoncé
dans les flancs ses deux poignards. La tête sonna sur les dalles.
Puis, immobiles comme le cadavre, ils restèrent pendant quelque temps à écouter.
On n'entendait que le murmure du vent par la porte entrouverte.
Elle donnait sur un passage resserré. Spendius s'y engagea. Mâtho le suivit, et
ils se trouvèrent presque immédiatement dans la troisième enceinte, entre les
portiques latéraux, où étaient les habitations des prêtres.
Derrière les cellules il devait y avoir pour sortir un chemin plus court. Ils se
hâtèrent.
Spendius, s'accroupissant au bord de la fontaine, lava ses mains sanglantes. Les
femmes dormaient. La vigne d'émeraude brillait. Ils se remirent en marche.
Mais quelqu'un, sous les arbres, courait derrière eux ; et Mâtho, qui portait le
voile, sentit plusieurs fois qu'on le tirait par en bas, tout doucement. C'était
un grand cynocéphale, un de ceux qui vivaient libres dans l'enceinte de la
Déesse. Comme s'il avait eu conscience du vol, il se cramponnait au manteau.
Cependant ils n'osaient le battre, dans la peur de faire redoubler ses cris ;
soudain sa colère s'apaisa et il trottait près d'eux, côte à côte, en balançant
son corps, avec ses longs bras qui pendaient. Puis, à la barrière, d'un bond, il
s'élança dans un palmier.
Quand ils furent sortis de la dernière enceinte, ils se dirigèrent vers le
palais d'Hamilcar, Spendius comprenant qu'il était inutile de vouloir en
détourner Mâtho.
Ils prirent par la rue des Tanneurs, la place de Muthumbal, le marché aux herbes
et le carrefour de Cynasyn. A l'angle d'un mur, un homme se recula, effrayé par
cette chose étincelante, qui traversait les ténèbres.
-- " Cache le zaïmph ! " dit Spendius.
D'autres gens les croisèrent ; mais ils n'en furent pas aperçus.
Enfin ils reconnurent les maisons de Mégara.
Le phare, bâti par-derrière, au sommet de la falaise, illuminait le ciel d'une
grande clarté rouge, et l'ombre du palais, avec ses terrasses superposées, se
projetait sur les jardins comme une monstrueuse pyramide. Ils entrèrent par la
haie de jujubiers, en abattant les branches à coups de poignard.
Tout gardait les traces du festin des Mercenaires. Les parcs étaient rompus, les
rigoles taries, les portes de l'ergastule ouvertes. Personne n'apparaissait
autour des cuisines ni des celliers. Ils s'étonnaient de ce silence, interrompu
quelquefois par le souffle rauque des éléphants qui s'agitaient dans leurs
entraves, et la crépitation du phare où flambait un bûcher d'aloès.
Mâtho, cependant, répétait :
-- " Où est-elle ? je veux la voir ! Conduis-moi ! "
-- " C'est une démence ! " disait Spendius. " Elle appellera, ses esclaves
accourront, et, malgré ta force, tu mourras ! "
Ils atteignirent ainsi l'escalier des galères. Mâtho leva la tête, et il crut
apercevoir, tout en haut, une vague clarté rayonnante et douce. Spendius voulut
le retenir. Il s'élança sur les marches.
En se retrouvant aux places où il l'avait déjà vue, l'intervalle des jours
écoulés s'effaça dans sa mémoire. Tout à l'heure elle chantait entre les tables
; elle avait disparu, et depuis lors il montait continuellement cet escalier. Le
ciel, sur sa tête, était couvert de feux ; la mer emplissait l'horizon ; à
chacun de ses pas une immensité plus large l'entourait, et il continuait à
gravir avec l'étrange facilité que l'on éprouve dans les rêves.
Le bruissement du voile frôlant contre les pierres lui rappela son pouvoir
nouveau ; mais, dans l'excès de son espérance, il ne savait plus maintenant ce
qu'il devait faire ; cette incertitude l'intimida.
De temps à autre, il collait son visage contre les baies quadrangulaires des
appartements fermés, et il crut voir dans plusieurs des personnes endormies.
Le dernier étage, plus étroit, formait comme un dé sur le sommet des terrasses.
Mâtho en fit le tour, lentement.
Une lumière laiteuse emplissait les feuilles de talc qui bouchaient les petites
ouvertures de la muraille ; et, symétriquement disposées, elles ressemblaient
dans les ténèbres à des rangs de perles fines. Il reconnut la porte rouge à
croix noire. Les battements de son cœur redoublèrent. Il aurait voulu s'enfuir.
Il poussa la porte ; elle s'ouvrit.
Une lampe en forme de galère brûlait suspendue dans le lointain de la chambre ;
et trois rayons, qui s'échappaient de sa carène d'argent, tremblaient sur les
hauts lambris, couverts d'une peinture rouge à bandes noires. Le plafond était
un assemblage de poutrelles, portant au milieu de leur dorure des améthystes et
des topazes dans les noeuds du bois. Sur les deux grands côtés de l'appartement,
s'allongeait un lit très bas fait de courroies blanches ; et des cintres,
pareils à des coquilles, s'ouvraient au-dessus, dans l'épaisseur de la muraille,
laissant déborder quelque vêtement qui pendait jusqu'à terre.
Une marche d'onyx entourait un bassin ovale ; de fines pantoufles en peau de
serpent étaient restées sur le bord avec une buire d'albâtre. La trace d'un pas
humide s'apercevait au-delà. Des senteurs exquises s'évaporaient.
Mâtho effleurait les dalles incrustées d'or, de nacre et de verre ; et malgré la
polissure du sol, il lui semblait que ses pieds enfonçaient comme s'il eût
marché dans des sables.
Il avait aperçu derrière la lampe d'argent un grand carré d'azur se tenant en
l'air par quatre cordes qui remontaient, et il s'avançait, les reins courbés, la
bouche ouverte.
Des ailes de phénicoptères, emmanchées à des branches de corail noir, traînaient
parmi les coussins de pourpre et les étrilles d'écaille, les coffrets de cèdre,
les spatules d'ivoire. A des cornes d'antilope étaient enfilés des bagues, des
bracelets ; et des vases d'argile rafraîchissaient au vent, dans la fente du
mur, sur un treillage de roseaux. Plusieurs fois il se heurta les pieds, car le
sol avait des niveaux de hauteur inégale qui faisaient dans la chambre comme une
succession d'appartements. Au fond, des balustres d'argent entouraient un tapis
semé de fleurs peintes. Enfin il arriva contre le lit suspendu, près d'un
escabeau d'ébène servant à y monter.
Mais la lumière s'arrêtait au bord ; -- et l'ombre, telle qu'un grand rideau, ne
découvrait qu'un angle du matelas rouge avec le bout d'un petit pied nu posant
sur la cheville. Alors Mâtho tira la lampe, tout doucement.
Elle dormait la joue dans une main et l'autre bras déplié. Les anneaux de sa
chevelure se répandaient autour d'elle si abondamment qu'elle paraissait couchée
sur des plumes noires, et sa large tunique blanche se courbait en molles
draperies, jusqu'à ses pieds, suivant les inflexions de sa taille. On apercevait
un peu ses yeux, sous ses paupières entre-closes. Les courtines,
perpendiculairement tendues, l'enveloppaient d'une atmosphère bleuâtre, et le
mouvement de sa respiration, en se communiquant aux cordes, semblait la balancer
dans l'air. Un long moustique bourdonnait.
Mâtho, immobile, tenait au bout de son bras la galère d'argent, mais la
moustiquaire s'enflamma d'un seul coup, disparut, et Salammbô se réveilla.
Le feu s'était de soi-même éteint. Elle ne parlait pas. La lampe faisait
osciller sur les lambris de grandes moires lumineuses.
-- " Qu'est-ce donc ? " dit-elle.
Il répondit :
-- " C'est le voile de la Déesse ! "
-- " Le voile, de la Déesse ! " s'écria Salammbô. Et appuyée sur les deux
poings, elle se penchait en dehors toute frémissante. Il reprit :
-- " J'ai été le chercher pour toi dans les profondeurs du sanctuaire ! Regarde
! " Le zaïmph étincelait tout couvert de rayons.
-- " T'en souviens-tu ? " disait Mâtho. " La nuit, tu apparaissais dans mes
songes - ; mais je ne devinais pas l'ordre muet de tes yeux ! " Elle avançait un
pied sur l'escabeau d'ébène. " Si j'avais compris, je serais accouru ; j'aurais
abandonné l'armée ; je ne serais pas sorti de Carthage. Pour t'obéir, je
descendrais par la caverne d'Hadrumète dans le royaume des Ombres... Pardonne !
c'étaient comme des montagnes qui pesaient sur mes jours ; et pourtant quelque
chose m'entraînait ! Je tâchais de venir jusqu'à toi ! Sans les Dieux, est-ce
que jamais j'aurais osé ! ... Partons ! il faut me suivre ! ou, si tu ne veux
pas, je vais rester. Que m'importe... Noie mon âme ans le souffle de ton haleine
! Que mes lèvres s'écrasent à baiser tes mains ! "
-- " Laisse-moi voir ! " disait-elle. " Plus près ! Plus près ! "
L'aube se levait, et une couleur vineuse emplissait les feuilles de talc dans
les murs. Salammbô s'appuyait en défaillant contre les coussins du lit.
-- " Je t'aime ! " criait Mâtho.
Elle balbutia : -- " Donne-le ! " Et ils se rapprochaient.
Elle s'avançait toujours, vêtue de sa simarre blanche qui traînait, avec ses
grands yeux attachés sur le voile. Mâtho la contemplait, ébloui par les
splendeurs de sa tête, et tendant vers elle le zaïmph, il allait l'envelopper
dans une étreinte. Elle écartait les bras. Tout à coup elle s'arrêta, et ils
restèrent béants à se regarder.
Sans comprendre ce qu'il sollicitait, une horreur la saisit. Ses sourcils minces
remontèrent, ses lèvres s'ouvraient ; elle tremblait. Enfin, elle frappa dans
une des patères d'airain qui pendaient aux coins du matelas rouge, en criant :
-- " Au secours ! au secours ! Arrière, sacrilège ! infâme ! maudit ! A moi,
Taanach, Kroûm, Ewa, Micipsa, Schaoûl ! "
Et la figure de Spendius effarée, apparaissant dans la muraille entre les buires
d'argile, jeta ces mots :
-- " Fuis donc ! ils accourent ! "
Un grand tumulte monta en ébranlant les escaliers et un flot de monde, des
femmes, des valets, des esclaves, s'élancèrent dans la chambre avec des épieux,
des casse-tête, des coutelas, des poignards. Ils furent comme paralysés
d'indignation en apercevant un homme ; les servantes poussaient le hurlement des
funérailles, et les eunuques pâlissaient sous leur peau noire.
Mâtho se tenait derrière les balustres. Avec le zaïmph qui l'enveloppait, il
semblait un dieu sidéral tout environné du firmament. Les esclaves s'allaient
jeter sur lui. Elle les arrêta :
-- " N'y touchez pas ! C'est le manteau de la Déesse ! "
Elle s'était reculée dans un angle ; mais elle fit un pas vers lui, et,
allongeant son bras nu :
-- " Malédiction sur toi qui as dérobé Tanit ! Haine, vengeance, massacre et
douleur ! Que Gurzil, dieu des batailles, te déchire ! que Matisman, dieu des
morts, t'étouffe ! et que l'Autre, -- celui qu'il ne faut pas nommer -- te brûle
! "
Mâtho poussa un cri comme à la blessure d'une épée. Elle répéta plusieurs fois :
-- " Va-t'en ! va-t'en ! "
La foule des serviteurs s'écarta, et Mâtho, baissant la tête, passa lentement au
milieu d'eux ; mais à la porte il s'arrêta, car la frange du zaïmph s'était
accrochée à une des étoiles d'or qui pavaient les dalles. Il le tira brusquement
d'un coup d'épaule, et descendit les escaliers.
Spendius, bondissant de terrasse en terrasse et sautant par-dessus les haies,
les rigoles, s'était échappé des jardins. Il arriva au pied du phare. Le mur en
cet endroit se trouvait abandonné, tant la falaise était inaccessible. Il
s'avança jusqu'au bord, se coucha sur le dos, et, les pieds en avant, se laissa
glisser tout le long jusqu'en bas ; puis il atteignit à la nage le cap des
Tombeaux, fit un grand détour par la lagune salée, et, le soir, rentra au camp
des Barbares.
Le soleil s'était levé ; et, comme un lion qui s'éloigne, Mâtho descendait les
chemins, en jetant autour de lui des yeux terribles.
Une rumeur indécise arrivait à ses oreilles. Elle était partie du palais et elle
recommençait au loin, du côté de l'Acropole. Les uns disaient qu'on avait pris
le trésor de la République dans le temple de Moloch ; d'autres parlaient d'un
prêtre assassiné. On s'imaginait ailleurs que les Barbares étaient entrés dans
la ville.
Mâtho, qui ne savait comment sortir des enceintes, marchait droit devant lui. On
l'aperçut, alors une clameur s'éleva. Tous avaient compris ; ce fut une
consternation, puis une immense colère.
Du fond des Mappales, des hauteurs de l'Acropole, des catacombes, des bords du
lac, la multitude accourut. Les patriciens sortaient de leur palais, les
vendeurs de leurs boutiques ; les femmes abandonnaient leurs enfants ; on saisit
des épées, des haches, des bâtons ; mais l'obstacle qui avait empêché Salammbô
les arrêta. Comment reprendre le voile ? Sa vue seule était un crime : il était
de la nature des Dieux et son contact faisait mourir.
Sur le péristyle des temples, les prêtres désespérés se tordaient les bras. Les
gardes de la Légion galopaient au hasard : on montait sur les maisons, sur les
terrasses, sur l'épaule des colosses et dans la mâture des navires. Il
s'avançait cependant, et à chacun de ses pas la rage augmentait, mais la terreur
aussi. Les rues se vidaient à son approche, et ce torrent d'hommes qui fuyaient
rejaillissait des deux côtés jusqu'au sommet des murailles. Il ne distinguait
partout que des yeux grands ouverts comme pour le dévorer, des dents qui
claquaient, des poings tendus, et les imprécations de Salammbô retentissaient en
se multipliant.
Tout à coup, une longue flèche siffla, puis une autre, et des pierres ronflaient
: mais les coups, mal dirigés (car on avait peur d'atteindre le zaïmph),
passaient au-dessus de sa tête. D'ailleurs, se faisant du voile un bouclier, il
le tendait à droite, à gauche, devant lui, par-derrière ; et ils n'imaginaient
aucun expédient. Il marchait de plus en plus vite, s'engageant par les rues
ouvertes. Elles étaient barrées avec des cordes, des chariots, des pièges ; à
chaque détour il revenait en arrière. Enfin il entra sur la place de Khamon, où
les Baléares avaient péri ; Mâtho s'arrêta, pâlissant comme quelqu'un qui va
mourir. Il était bien perdu cette fois ; la multitude battait des mains.
Il courut jusqu'à la grande porte fermée. Elle était très haute, tout en coeur
de chêne, avec des clous de fer et doublée d'airain. Mâtho se jeta contre. Le
peuple trépignait de joie, voyant l'impuissance de sa fureur ; alors il prit sa
sandale, cracha dessus et en souffleta les panneaux immobiles. La ville entière
hurla. On oubliait le voile maintenant, et ils allaient l'écraser. Mâtho promena
sur la foule de grands yeux vagues. Ses tempes battaient à l'étourdir ; il se
sentait envahi par l'engourdissement des gens ivres. Tout à coup il aperçut la
longue chaîne que l'on tirait pour manoeuvrer la bascule de la porte. D'un bond
il s'y cramponna, en roidissant ses bras, en s'arc-boutant des pieds ; et, à la
fin, les battants énormes s'entrouvrirent.
Quand il fut dehors, il retira de son cou le grand zaïmph et l'éleva sur sa tête
le plus haut possible. L'étoffe, soutenue par le vent de la mer, resplendissait
au soleil avec ses couleurs, ses pierreries et la figure de ses dieux. Mâtho, le
portant ainsi, traversa toute la plaine jusqu'aux tentes des soldats, et le
peuple, sur les murs, regardait s'en aller la fortune de Carthage.
Chapitre 6 HANNON
-- " J'aurais dû l'enlever ! " disait-il le soir à Spendius.
-- Il fallait la saisir, l'arracher de sa maison ! Personne n'eût osé rien
contre moi ! "
Spendius ne l'écoutait pas. Etendu sur le dos, il se reposait avec délices, près
d'une grande jarre pleine d'eau miellée, où de temps à autre il se plongeait la
tête pour boire plus abondamment.
Mâtho reprit :
-- " Que faire ? ... Comment rentrer dans Carthage ? "
-- " Je ne sais " , lui dit Spendius.
Cette impassibilité l'exaspérait ; il s'écria :
-- " Eh ! la faute vient de toi ! Tu m'entraînes, puis tu m'abandonnes, lâche
que tu es ! Pourquoi donc t'obéirais-je ? Te crois-tu mon maître ? Ah !
prostitueur, esclave, fils d'esclave ! "
" Il grinçait des dents et levait sur Spendius sa large main.
Le Grec ne répondit pas. Un lampadaire d'argile brûlait doucement contre le mât
de la tente, où le zaïmph rayonnait dans la panoplie suspendue. Tout à coup,
Mâtho chaussa ses cothurnes, boucla sa jaquette à lames d'airain, prit son
casque.
-- " Où vas-tu ? " demanda Spendius.
-- " J'y retourne ! Laisse-moi ! Je la ramènerai ! Et s'ils se présentent je les
écrase comme des vipères ! Je la ferai mourir, Spendius ! " Il répéta : " Oui !
Je la tuerai ! tu verras, je la tuerai ! "
Mais Spendius, qui tendait l'oreille, arracha brusquement le zaïmph et le jeta
dans un coin, en accumulant par-dessus des toisons. On entendit un murmure de
voix, des torches brillèrent, et Narr'Havas entra, suivi d'une vingtaine
d'hommes environ.
Ils portaient des manteaux de laine blanche, de longs poignards, des colliers de
cuir, des pendants d'oreilles en bois, des chaussures en peau d'hyène ; et,
restés sur le seuil, ils s'appuyaient contre leurs lances comme des pasteurs qui
se reposent. Narr'Havas était le plus beau de tous ; des courroies garnies de
perles serraient ses bras minces ; le cercle d'or attachant autour de sa tête
son large vêtement retenait une plume d'autruche qui lui pendait par-derrière
l'épaule : un continuel sourire découvrait ses dents ; ses yeux semblaient
aiguisés comme des flèches, et il y avait dans toute sa personne quelque chose
d'attentif et de léger.
Il déclara qu'il venait se joindre aux Mercenaires, car la République menaçait
depuis longtemps son royaume. Donc il avait intérêt à secourir les Barbares, et
il pouvait aussi leur être utile.
-- " Je vous fournirai des éléphants (mes forêts en sont pleines), du vin, de
l'huile, de l'orge, des dattes, de la poix et du soufre pour les sièges, vingt
mille, fantassins et dix mille chevaux. Si je m'adresse à toi, Mâtho, c'est que
la possession du zaïmph t'a rendu le premier de l'armée. " Il ajouta : " Nous
sommes d'anciens amis d'ailleurs. "
Mâtho, cependant, considérait Spendius, qui écoutait assis sur les peaux de
mouton, tout en faisant avec la tête de petits signes d'assentiment. Narr'Havas
parlait. Il attestait les Dieux, il maudissait Carthage. Dans ses imprécations,
il brisa un javelot. Tous ses hommes à la fois poussèrent un grand hurlement, et
Mâtho, emporté par cette colère, s'écria qu'il acceptait l'alliance.
Alors on amena un taureau blanc avec une brebis noire, symbole du jour et
symbole de la nuit. On les égorgea au bord d'une fosse. Quand elle fut pleine de
sang ils y plongèrent leurs bras. Puis Narr'Havas étala sa main sur la poitrine
de Mâtho, et Mâtho la sienne sur la poitrine de Narr'Havas. Ils répétèrent ce
stigmate sur la toile de leurs tentes. Ensuite ils passèrent la nuit à manger,
et on brûla le reste des viandes avec la peau, les ossements, les cornes et les
ongles.
Une immense acclamation avait salué Mâtho lorsqu'il était revenu portant le
voile de la Déesse ; ceux mêmes qui n'étaient pas de la religion chananéenne
sentirent à leur vague enthousiasme qu'un Génie survenait. Quant à chercher à
s'emparer du zaïmph, aucun n'y songea ; la manière mystérieuse dont il l'avait
acquis suffisait, dans l'esprit des Barbares, à en légitimer la possession.
Ainsi pensaient les soldats de race africaine. Les autres, dont la haine était
moins vieille, ne savaient que résoudre. S'ils avaient eu des navires, ils se
seraient immédiatement en allés.
Spendius, Narr'Havas et Mâtho expédièrent des hommes à toutes les tribus du
territoire punique.
Carthage exténuait ces peuples. Elle en tirait des impôts exorbitants ; et les
fers, la hache ou la croix punissaient les retards et jusqu'aux murmures. Il
fallait cultiver ce qui convenait à la République, fournir ce qu'elle demandait
; personne n'avait le droit de posséder une arme ; quand les villages se
révoltaient, on vendait les habitants ; les gouverneurs étaient estimés comme
des pressoirs d'après la quantité qu'ils faisaient rendre. Puis, au-delà des
régions directement soumises à Carthage, s'étendaient les alliés ne payant qu'un
médiocre tribut ; derrière les alliés vagabondaient les Nomades, qu'on pouvait
lâcher sur eux. Par ce système les récoltes étaient toujours abondantes, les
haras savamment conduits, les plantations superbes. Le vieux Caton, un maître en
fait de labours et d'esclaves, quatre-vingt-douze ans plus tard, en fut ébahi,
et le cri de mort qu'il répétait dans Rome n'était que l'exclamation d'une
jalousie cupide.
Durant la dernière guerre, les exactions avaient redoublé, si bien que les
villes de Libye, presque toutes, s'étaient livrées à Régulus. Pour les punir, on
avait exigé d'elles mille talents, vingt mille boeufs, trois cents sacs de
poudre d'or, des avances de grains considérables, et les chefs des tribus
avaient été mis en croix ou jetés aux lions.
Tunis surtout exécrait Carthage ! Plus vieille que la métropole, elle ne lui
pardonnait point sa grandeur ; elle se tenait en face de ses murs, accroupie
dans la fange, au bord de l'eau, comme une bête venimeuse qui la regardait. Les
déportations, les massacres et les épidémies ne l'affaiblissaient pas. Elle
avait soutenu Archagate, fils d'Agathoclès. Les Mangeurs-de-choses-immondes,
tout de suite, y trouvèrent des armes.
Les courriers n'étaient pas encore partis que dans les provinces une joie
universelle éclata. Sans rien attendre, on étrangla dans les bains les
intendants des maisons et les fonctionnaires de la République ; on retira des
cavernes les vieilles armes que l'on cachait ; avec le fer des charrues on
forgea des épées ; les enfants sur les portes aiguisaient des javelots, et les
femmes donnèrent leurs colliers, leurs bagues, leurs pendants d'oreilles, tout
ce qui pouvait servir à la destruction de Carthage. Chacun y voulait contribuer.
Les paquets de lances s'amoncelaient dans les bourgs, comme des gerbes de maïs.
On expédia des bestiaux et de l'argent. Mâtho paya vite aux Mercenaires
l'arrérage de leur solde, et cette idée de Spendius le fit nommer général en
chef, schalischim des Barbares.
En même temps, les secours d'hommes affluaient. D'abord parurent les gens de
race autochtone, puis les esclaves des campagnes. Des caravanes de Nègres furent
saisies, on les arma, et des marchands qui venaient à Carthage, dans l'espoir
d'un profit plus certain, se mêlèrent aux Barbares. Il arrivait incessamment des
bandes nombreuses. Des hauteurs de l'Acropole on voyait l'armée qui grossissait.
Sur la plate-forme de l'aqueduc, les gardes de la Légion étaient postés en
sentinelles ; et près d'eux, de distance en distance, s'élevaient des cuves en
airain où bouillonnaient des flots d'asphalte. En bas, dans la plaine, la grande
foule s'agitait tumultueusement. Ils étaient incertains, éprouvant cet embarras
que la rencontre des murailles inspire toujours aux Barbares.
Utique et Hippo-Zaryte refusèrent leur alliance. Colonies phéniciennes comme
Carthage, elles se gouvernaient elles-mêmes, et, dans les traités que concluait
la République, faisaient chaque fois admettre des clauses pour les en
distinguer. Cependant elles respectaient cette soeur plus forte qui les
protégeait, et elles ne croyaient point qu'un amas de Barbares fût capable de la
vaincre ; ils seraient au contraire exterminés. Elles désiraient rester neutres
et vivre tranquilles.
Mais leur position les rendait indispensables. Utique, au fond d'un golfe, était
commode pour amener dans Carthage les secours du dehors. Si Utique seule était
prise, Hippo-Zaryte, à six heures plus loin sur la côte, la remplacerait, et la
métropole, ainsi ravitaillée, se trouverait inexpugnable.
Spendius voulait qu'on entreprît le siège immédiatement, Narr'Havas s'y opposa ;
il fallait d'abord se porter sur la frontière. C'était l'opinion des vétérans,
celle de Mâtho lui-même, et il fut décidé que Spendius irait attaquer Utique,
Mâtho Hippo-Zaryte ; le troisième corps d'armée, s'appuyant à Tunis, occuperait
la plaine de Carthage ; Autharite s'en chargea. Quant à Narr'Havas, il devait
retourner dans son royaume pour y prendre des éléphants, et avec sa cavalerie
battre les routes.
Les femmes crièrent bien fort à cette décision ; elles convoitaient les bijoux
des dames puniques. Les Libyens aussi réclamèrent. On les avait appelés contre
Carthage, et voilà qu'on s'en allait ! Les soldats presque seuls partirent.
Mâtho commandait ses compagnons avec les Ibériens, les Lusitaniens, les hommes
de l'Occident et des îles, et tous ceux qui parlaient grec avaient demandé
Spendius, à cause de son esprit.
La stupéfaction fut grande quand on vit l'armée se mouvoir tout à coup ; puis
elle s'allongea sous la montagne de l'Ariane, par le chemin d'Utique, du côté de
la mer. Un tronçon demeura devant Tunis, le reste disparut, et il reparut sur
l'autre bord du golfe, à la lisière des bois, où il s'enfonça.
Ils étaient quatre-vingt mille hommes, peut-être. Les deux cités tyriennes ne
résisteraient pas ; ils reviendraient sur Carthage. Déjà une armée considérable
l'entamait, en occupant l'isthme par la base, et bientôt elle périrait affamée,
car on ne pouvait vivre sans l'auxiliaire des provinces, les citoyens ne payant
pas, comme à Rome, de contributions. Le génie politique manquait à Carthage. Son
éternel souci du pain l'empêchait d'avoir cette prudence que donnent les
ambitions plus hautes. Galère ancrée sur le sable Libyque, elle s'y maintenait à
force de travail. Les nations, comme des flots, mugissaient autour d'elle, et la
moindre tempête ébranlait cette formidable machine.
Le trésor se trouvait épuisé par la guerre romaine et par tout ce qu'on avait
gaspillé, perdu, tandis qu'on marchandait les Barbares. Cependant il fallait des
soldats et pas un gouvernement ne se fiait à la République. Ptolémée naguère lui
avait refusé deux mille talents. D'ailleurs le rapt du voile les décourageait.
Spendius l'avait bien prévu.
Mais ce peuple, qui se sentait haï, étreignait sur son coeur, son argent et ses
dieux ; et son patriotisme était entretenu par la constitution même de son
gouvernement.
D'abord, le pouvoir dépendait de tous sans qu'aucun fût assez fort pour
l'accaparer. Les dettes particulières étaient considérées comme dettes
publiques, les hommes de race chananéenne avaient le monopole du commerce ; en
multipliant les bénéfices de la piraterie par ceux de l'usure, en exploitant
rudement les terres, les esclaves et les pauvres, quelquefois on arrivait à la
richesse. Elle ouvrait seule toutes les magistratures, et bien que la puissance
et l'argent se perpétuassent dans les mêmes familles, on tolérait l'oligarchie,
parce qu'on avait l'espoir d'y atteindre.
Les sociétés de commerçants, où l'on élaborait les lois, choisissaient les
inspecteurs des finances, qui, au sortir de leur charge, nommaient les cent
membres du Conseil des Anciens, dépendant eux-mêmes de la Grande Assemblée,
réunion générale de tous les riches. Quant aux deux suffètes, à ces restes de
rois, moindres que des consuls, ils étaient pris le même jour dans deux familles
distinctes. On les divisait par toutes sortes de haines, pour qu'ils
s'affaiblissent réciproquement. Ils ne pouvaient délibérer sur la guerre ; et,
quand ils étaient vaincus, le Grand-Conseil les crucifiait.
Donc la force de Carthage émanait des Syssites, c'est-à-dire d'une grande cour
au centre de Malqua, à l'endroit, disait-on, où avait abordé la première barque
de matelots phéniciens, la mer depuis lors s'étant beaucoup retirée. C'était un
assemblage de petites chambres d'une architecture archaïque en troncs de
palmier, avec des encoignures de pierre, et séparées les unes des autres pour
recevoir isolément les différentes compagnies. Les Riches se tassaient là tout
le jour pour débattre leurs intérêts et ceux du gouvernement, depuis la
recherche du poivre jusqu'à l'extermination de Rome. Trois fois par lune ils
faisaient monter leurs lits sur la haute terrasse bordant le mur de la cour ; et
d'en bas on les apercevait attablés dans les airs, sans cothurnes et sans
manteaux, avec les diamants de leurs doigts qui se promenaient sur les viandes
et leurs grandes boucles d'oreilles qui se penchaient entre les buires, -- tous
forts et gras, à moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de
gros requins qui s'ébattent dans la mer.
Mais à présent ils ne pouvaient dissimuler leurs inquiétudes, ils étaient trop
pâles ; la foule qui les attendait aux portes, les escortait jusqu'à leurs
palais pour en tirer quelque nouvelle. Comme par les temps de peste, toutes les
maisons étaient fermées ; les rues s'emplissaient, se vidaient soudain ; on
montait à l'Acropole : on courait vers le port ; chaque nuit le Grand-Conseil
délibérait. Enfin le peuple fut convoqué sur la place de Kamon, et l'on décida
de s'en remettre à Hannon, le vainqueur d'Hécatompyle.
C'était un homme dévot, rusé, impitoyable aux gens d'Afrique, un vrai
Carthaginois. Ses revenus égalaient ceux des Barca. Personne n'avait une telle
expérience dans les choses de l'administration.
Il décréta l'enrôlement de tous les citoyens valides, il plaça des catapultes
sur les tours, il exigea des provisions d'armes exorbitantes, il ordonna même la
construction de quatorze galères dont on n'avait pas besoin ; et il voulut que
tout fût enregistré, soigneusement écrit. Il se faisait transporter à l'arsenal,
au phare, dans le trésor des temples ; on apercevait toujours sa grande litière
qui, en se balançant de gradin en gradin, montait les escaliers de l'Acropole.
Dans son palais, la nuit, comme il ne pouvait dormir, pour se préparer à la
bataille, il hurlait, d'une voix terrible, des manoeuvres de guerre.
Tout le monde, par excès de terreur, devenait brave. Les Riches, dès le chant
des coqs, s'alignaient le long des Mappales ; et, retroussant leurs robes, ils
s'exerçaient à manier la pique. Mais, faute d'instructeur, on se disputait. Ils
s'asseyaient essoufflés sur les tombes, puis recommençaient. Plusieurs même
s'imposèrent un régime. Les uns, s'imaginant qu'il fallait beaucoup manger pour
acquérir des forces, se gorgeaient, et d'autres, incommodés par leur corpulence,
s'exténuaient de jeûnes pour se faire maigrir.
Utique avait déjà réclamé plusieurs fois les secours de Carthage. Mais Hannon ne
voulait point partir tant que le dernier écrou manquait aux machines de guerre.
Il perdit encore trois lunes à équiper les cent douze éléphants qui logeaient
dans les remparts ; c'étaient les vainqueurs de Régulus ; le peuple les
chérissait ; on ne pouvait trop bien agir envers ces vieux amis. Hannon fit
refondre les plaques d'airain dont on garnissait leur poitrail, dorer leurs
défenses, élargir leurs tours, et tailler dans la pourpre la plus belle des
caparaçons bordés de franges très lourdes. Enfin, comme on appelait leurs
conducteurs des Indiens (d'après les premiers, sans doute, venus des Indes), il
ordonna que tous fussent costumés à la mode indienne, c'est-à-dire avec un
bourrelet blanc autour des tempes et un petit caleçon de byssus qui formait, par
ses plis transversaux, comme les deux valves d'une coquille appliquée sur les
hanches.
L'armée d'Autharite restait toujours devant Tunis. Elle se cachait derrière un
mur fait avec la boue du lac et défendu au sommet par des broussailles
épineuses. Des Nègres y avaient planté çà et là, sur de grands bâtons,
d'effroyables figures, masques humains composés avec des plumes d'oiseaux, têtes
de chacal ou de serpents, qui bâillaient vers l'ennemi pour l'épouvanter ; --
et, par ce moyen, s'estimant invincibles, les Barbares dansaient, luttaient,
jonglaient, convaincus que Carthage ne tarderait pas à périr. Un autre qu'Hannon
eût écrasé facilement cette multitude qu'embarrassaient des troupeaux et des
femmes. D'ailleurs, ils ne comprenaient aucune manoeuvre, et Autharite découragé
n'en exigeait plus rien.
Ils s'écartaient, quand il passait en roulant ses gros yeux bleus. Puis, arrivé
au bord du lac, il retirait son sayon en poil de phoque, dénouait la corde qui
attachait ses longs cheveux rouges et les trempait dans l'eau. Il regrettait de
n'avoir pas déserté chez les Romains avec les deux mille Gaulois du temple
d'Eryx.
Souvent, au milieu du jour, le soleil perdait ses rayons tout à coup. Alors, le
golfe et la pleine mer semblaient immobiles comme du plomb fondu. Un nuage de
poussière brune, perpendiculairement étalé, accourait en tourbillonnant ; les
palmiers se courbaient, le ciel disparaissait, on entendait rebondir des pierres
sur la croupe des animaux ; et le Gaulois, les lèvres collées contre les trous
de sa tente, râlait d'épuisement et de mélancolie. Il songeait à la senteur des
pâturages par les matins d'automne, à des flocons de neige, aux beuglements des
aurochs perdus dans le brouillard, et, fermant ses paupières, il croyait
apercevoir les feux des longues cabanes, couvertes de paille, trembler sur les
marais, au fond des bois.
D'autres que lui regrettaient la patrie, bien qu'elle ne fût pas aussi
lointaine. En effet, les Carthaginois captifs pouvaient distinguer au-delà du
golfe, sur les pentes de Byrsa, les velarium de leurs maisons, étendus dans les
cours. Mais des sentinelles marchaient autour d'eux, perpétuellement. On les
avait tous attachés à une chaîne commune. Chacun portait un carcan de fer, et la
foule ne se fatiguait pas de venir les regarder. Les femmes montraient aux
petits enfants leurs belles robes en lambeaux qui pendaient sur leurs membres
amaigris.
Toutes les fois qu'Autharite considérait Giscon, une fureur le prenait au
souvenir de son injure ; il l'eût tué sans le serment qu'il avait fait à
Narr'Havas. Alors il rentrait dans sa tente, buvait un mélange d'orge et de
cumin jusqu'à s'évanouir d'ivresse, -- puis se réveillait au grand soleil,
dévoré par une soif horrible.
Mâtho cependant assiégeait Hippo-Zaryte.
Mais la ville était protégée par un lac communiquant avec la mer. Elle avait
trois enceintes, et sur les hauteurs qui la dominaient se développait un mur
fortifié de tours. Jamais il n'avait commandé de pareilles entreprises. Puis la
pensée de Salammbô l'obsédait, et il rêvait dans les plaisirs de sa beauté,
comme les délices d'une vengeance qui le transportait d'orgueil. C'était un
besoin de la revoir, âcre, furieux, permanent. Il songea même à s'offrir comme
parlementaire, espérant qu'une fois dans Carthage il parviendrait jusqu'à elle.
Souvent il faisait sonner l'assaut, et, sans rien attendre, s'élançait sur le
môle qu'on tâchait d'établir dans la mer. Il arrachait les pierres avec ses
mains, bouleversait, frappait, enfonçait partout son épée. Les Barbares se
précipitaient pêle- mêle ; les échelles rompaient avec un grand fracas, et des
masses d'hommes s'écroulaient dans l'eau qui rejaillissait en flots rouges
contre les murs. Enfin, le tumulte s'affaiblissait, et les soldats s'éloignaient
pour recommencer.
Mâtho allait s'asseoir en dehors des tentes ; il essuyait avec son bras sa
figure éclaboussée de sang, et, tourné vers Carthage, il regardait l'horizon.
En face de lui, dans les oliviers, les palmiers, les myrtes et les platanes,
s'étalaient deux larges étangs qui rejoignaient un autre lac dont on
n'apercevait pas les contours. Derrière une montagne surgissaient d'autres
montagnes, et au milieu du lac immense, se dressait une île toute noire et de
forme pyramidale. Sur la gauche, à l'extrémité du golfe, des tas de sable
semblaient de grandes vagues blondes arrêtées, tandis que la mer, plate comme un
dallage de lapis-lazuli, montait insensiblement jusqu'au bord du ciel. La
verdure de la campagne disparaissait par endroits sous de longues plaques jaunes
; des caroubes brillaient comme des boutons de corail ; des pampres retombaient
du sommet des sycomores ; on entendait le murmure de l'eau ; des alouettes
huppées sautaient, et les derniers feux du soleil doraient la carapace des
tortues, sortant des joncs pour aspirer la brise.
Mâtho poussait de grands soupirs. Il se couchait à plat ventre ; il enfonçait
ses ongles dans la terre et il pleurait ; il se sentait misérable, chétif,
abandonné. Jamais il ne la posséderait, et il ne pouvait même s'emparer d'une
ville.
La nuit, seul, dans sa tente, il contemplait le zaïmph. A quoi cette chose des
Dieux lui servait-elle ? et des doutes survenaient dans la pensée du Barbare.
Puis il lui semblait au contraire que le vêtement de la Déesse dépendait de
Salammbô, et qu'une partie de son âme y flottait plus subtile qu'une haleine ;
et il le palpait, le humait, s'y plongeait le visage, il le baisait en
sanglotant. Il s'en recouvrait les épaules pour se faire illusion et se croire
auprès d'elle.
Quelquefois il s'échappait tout à coup ; à la clarté des étoiles, il enjambait
les soldats qui dormaient, roulés dans leurs manteaux ; puis, aux portes du
camp, il s'élançait sur un cheval, et, deux heures après, il se trouvait à
Utique dans la tente de Spendius.
D'abord, il parlait du siège ; mais il n'était venu que pour soulager sa douleur
en causant de Salammbô :
Spendius l'exhortait à la sagesse.
-- " Repousse de ton âme ces misères qui la dégradent ! Tu obéissais autrefois,
à présent tu commandes une armée, et si Carthage n'est pas conquise, du moins on
nous accordera des provinces, nous deviendrons des rois ! "
Mais, comment la possession du zaïmph ne leur donnait-elle pas la victoire ?
D'après Spendius, il fallait attendre.
Mâtho s'imagina que le voile concernait exclusivement les hommes de race
chananéenne, et, dans sa subtilité de Barbare, il se disait : -- " Donc le
zaïmph ne fera rien pour moi ; mais, puisqu'ils l'ont perdu, il ne fera rien
pour eux. "
Ensuite, un scrupule le troubla, il avait peur, en adorant Aptouknos, le dieu
des Libyens, d'offenser Moloch ; et il demanda timidement à Spendius auquel des
deux il serait bon de sacrifier un homme.
-- " Sacrifie toujours ! " dit Spendius, en riant.
Mâtho, qui ne comprenait point cette indifférence, soupçonna le Grec d'avoir un
génie dont il ne voulait pas parler.
Tous les cultes, comme toutes les races, se rencontraient dans ces armées de
Barbares, et l'on considérait les dieux des autres, car ils effrayaient aussi.
Plusieurs mêlaient à leur religion natale des pratiques étrangères. On avait
beau ne pas adorer les étoiles, telle constellation étant funeste ou secourable,
on lui faisait des sacrifices ; une amulette inconnue, trouvée par hasard dans
un péril, devenait une divinité ; ou bien c'était un nom, rien qu'un nom, et que
l'on répétait sans même chercher à comprendre ce qu'il pouvait dire. Mais, à
force d'avoir pillé des temples, vu quantité de nations et d'égorgements,
beaucoup finissaient par ne plus croire qu'au destin et à la mort ; et chaque
soir ils s'endormaient dans la placidité des bêtes féroces. Spendius aurait
craché sur les images de Jupiter Olympien ; cependant il redoutait de parler
haut dans les ténèbres, et il ne manquait pas, tous les jours, de se chausser
d'abord du pied droit.
Il élevait, en face d'Utique, une longue terrasse quadrangulaire. Mais, à mesure
qu'elle montait, le rempart grandissait aussi ; ce qui était abattu par les uns,
presque immédiatement se trouvait relevé par les autres. Spendius ménageait ses
hommes, rêvait des plans ; il tâchait de se rappeler les stratagèmes qu'il avait
entendu raconter dans ses voyages. Pourquoi Narr'Havas ne revenait-il pas ? On
était plein d'inquiétudes.
Hannon avait terminé ses apprêts. Par une nuit sans lune, il fit, sur des
radeaux, traverser à ses éléphants et à ses soldats le golfe de Carthage. Puis
ils tournèrent la montagne des Eaux-Chaudes pour éviter Autharite, -- et
continuèrent avec tant de lenteur qu'au lieu de surprendre les Barbares un
matin, comme avait calculé le Suffète, on n'arriva qu'en plein soleil, dans la
troisième journée.
Utique avait, du côté de l'orient, une plaine qui s'étendait jusqu'à la grande
lagune de Carthage ; derrière elle, débouchait à angle droit une vallée comprise
entre deux basses montagnes s'interrompant tout à coup ; les Barbares s'étaient
campés plus loin sur la gauche, de manière à bloquer le port ; et ils dormaient
dans leurs tentes (car ce jour-là les deux partis, trop las pour combattre, se
reposaient), lorsque, au tournant des collines, l'armée carthaginoise parut.
Des goujats munis de frondes étaient espacés sur les ailes. Les gardes de la
Légion, sous leurs armures en écailles d'or, formaient la première ligne, avec
leurs gros chevaux sans crinière, sans poil, sans oreilles et qui avaient au
milieu du front une corne d'argent pour les faire ressembler à des rhinocéros.
Entre leurs escadrons, des jeunes gens, coiffés d'un petit casque, balançaient
dans chaque main un javelot de frêne ; les longues piques de la lourde
infanterie s'avançaient par-derrière. Tous ces marchands avaient accumulé sur
leurs corps le plus d'armes possible : on en voyait qui portaient à la fois une
lance, une hache, une massue, deux glaives ; d'autres, comme des porcs-épics,
étaient hérissés de dards, et leurs bras s'écartaient de leurs cuirasses en
lames de corne ou en plaques de fer. Enfin apparurent les échafaudages des
hautes machines : carrobalistes, onagres, catapultes et scorpions, oscillant sur
des chariots tirés par des mulets et des quadriges de boeufs -- et à mesure que
l'armée se développait, les capitaines, en haletant, couraient de droite et de
gauche pour communiquer des ordres, faire joindre les files et maintenir les
intervalles. Ceux des Anciens qui commandaient étaient venus avec des casques de
pourpre dont les franges magnifiques s'embarrassaient dans les courroies de
leurs cothurnes. Leurs visages, tout barbouillés de vermillon, reluisaient sous
des casques énormes surmontés de dieux et, comme ils avaient des boucliers à
bordure d'ivoire couverte de pierreries, on aurait dit des soleils qui passaient
sur des murs d'airain.
Les Carthaginois manoeuvraient si lourdement que les soldats, par dérision, les
engagèrent à s'asseoir. Ils criaient qu'ils allaient tout à l'heure vider leurs
gros ventres, épousseter la dorure de leur peau et leur faire boire du fer.
Au haut du mât planté devant la tente de Spendius, un lambeau de toile verte
apparut ; c'était le signal. L'armée carthaginoise y répondit par un grand
tapage de trompettes, de cymbales, de flûtes en os d'âne et de tympanons. Déjà
les Barbares avaient sauté en dehors des palissades. On était à portée de
javelot, face à face.
Un frondeur baléare s'avança d'un pas, posa dans sa lanière une de ses balles
d'argile, tourna son bras : un bouclier d'ivoire éclata, et les deux armées se
mêlèrent.
Avec la pointe des lances, les Grecs, en piquant les chevaux aux naseaux, les
firent se renverser sur leurs maîtres. Les esclaves qui devaient lancer des
pierres les avaient prises trop grosses ; elles retombaient près d'eux. Les
fantassins puniques, en frappant de taille avec leurs longues épées, se
découvraient le flanc droit. Les Barbares enfoncèrent leurs lignes ; ils les
égorgeaient à plein glaive ; ils trébuchaient sur les moribonds et les cadavres,
tout aveuglés par le sang qui leur jaillissait au visage. Ce tas de piques, de
casques, de cuirasses, d'épées et de membres confondus tournait sur soi-même,
s'élargissant et se serrant avec des contractions élastiques. Les cohortes
carthaginoises se trouèrent de plus en plus, leurs machines ne pouvaient sortir
des sables ; enfin la litière du Suffète (sa grande litière à pendeloques de
cristal), que l'on apercevait depuis le commencement, balancée dans les soldats
comme une barque sur les flots, tout à coup sombra. Il était mort sans doute ?
Les Barbares se trouvèrent seuls.
La poussière autour d'eux tombait et ils commençaient à chanter, lorsque Hannon
lui-même parut au haut d'un éléphant. Il était nu-tête, sous un parasol de
byssus, que portait un nègre derrière lui. Son collier, à plaques bleues battait
sur les fleurs de sa tunique noire ; des cercles de diamants comprimaient ses
bras énormes, et, la bouche ouverte, il brandissait une pique démesurée,
épanouie par le bout comme un lotus et plus brillante qu'un miroir. Aussitôt la
terre s'ébranla, -- et les Barbares virent accourir, sur une seule ligne, tous
les éléphants de Carthage avec leurs défenses dorées, les oreilles peintes en
bleu, revêtus de bronze, et secouant par-dessus leurs caparaçons d'écarlate des
tours de cuir, où dans chacune trois archers tenaient un grand arc ouvert.
A peine si les soldats avaient leurs armes ; ils s'étaient rangés au hasard. Une
terreur les glaça ; ils restèrent indécis.
Déjà du haut des tours on leur jetait des javelots, des flèches, des
phalariques, des masses de plomb ; quelques-uns, pour y monter, se cramponnaient
aux franges des caparaçons. Avec des coutelas on leur abattait les mains, et ils
tombaient à la renverse sur des glaives tendus. Les piques trop faibles se
rompaient, les éléphants passaient dans les phalanges comme des sangliers dans
des touffes d'herbes ; ils arrachèrent les pieux du camp avec leurs trompes, le
traversèrent d'un bout à l'autre en renversant les tentes sous leurs poitrails ;
tous les Barbares avaient fui. Ils se cachaient dans les collines qui bordent la
vallée par où les Carthaginois étaient venus.
Hannon vainqueur se présenta devant les portes d'Utique. Il fit sonner de la
trompette. Les trois Juges de la ville parurent, au sommet d'une tour, dans la
baie des créneaux.
Les gens d'Utique ne voulaient point recevoir chez eux des hôtes aussi bien
armés. Hannon s'emporta. Enfin ils consentirent à l'admettre avec une faible
escorte.
Les rues se trouvèrent trop étroites pour les éléphants. Il fallut les laisser
dehors.
Dès que le Suffète fut dans la ville, les principaux le vinrent saluer. Il se
fit conduire aux étuves, et appela ses cuisiniers.
Trois heures après, il était encore enfoncé dans l'huile de cinnamome dont on
avait rempli la vasque ; et, tout en se baignant, il mangeait, sur une peau de
boeuf étendue, des langues de phénicoptères avec des graines de pavot
assaisonnées au miel. Près de lui, son médecin qui, immobile dans une longue
robe jaune, faisait de temps à autre réchauffer l'étuve, et deux jeunes garçons
penchés sur les marches du bassin, lui frottaient les jambes. Mais les soins de
son corps n'arrêtaient pas son amour de la chose publique, et il dictait une
lettre pour le Grand-Conseil, et, comme on venait de faire des prisonniers, il
se demandait quel châtiment terrible inventer.
-- " Arrête ! " dit-il à un esclave qui écrivait, debout, dans le creux de sa
main. " Qu'on m'en amène ! Je veux les voir. "
Et du fond de la salle emplie d'une vapeur blanchâtre où les torches jetaient
des taches rouges, on poussa trois Barbares : un Samnite, un Spartiate et un
Cappadocien.
-- " Continue ! " dit Hannon.
-- " Réjouissez-vous, lumière des Baals ! votre suffète a exterminé les chiens
voraces ! Bénédictions sur la République ! Ordonnez des prières ! "
Il aperçut les captifs, et alors éclatant de rire :
-- " Ah ! ah ! mes braves de Sicca ! Vous ne criez plus si fort aujourd'hui !
C'est moi ! Me reconnaissez-vous ? Où sont donc vos épées ? Quels hommes
terribles, vraiment ! " Et il feignait de se vouloir cacher, comme s'il en avait
peur. -- " Vous demandiez des chevaux, des femmes, des terres, des
magistratures, sans doute, et des sacerdoces ! Pourquoi pas ? Eh bien, je vous
en fournirai, des terres, et dont jamais vous ne sortirez ! On vous mariera à
des potences toutes neuves ! Votre solde ? on vous la fondra dans la bouche en
lingots de plomb ! et je vous mettrai à de bonnes places, très hautes, au milieu
des nuages, pour être rapprochés des aigles ! "
Les trois Barbares, chevelus et couverts de guenilles, le regardaient sans
comprendre ce qu'il disait. Blessés aux genoux, on les avait saisis en leur
jetant des cordes, et les grosses chaînes de leurs mains traînaient par le bout,
sur les dalles. Hannon s'indigna de leur impassibilité.
-- " A genoux ! à genoux ! chacals ! poussière ! vermine ! excréments ! Et ils
ne répondent pas ! Assez ! taisez-vous ! Qu'on les écorche vifs ! Non ! Tout à
l'heure ! "
Il soufflait comme un hippopotame, en roulant ses yeux. L'huile parfumée
débordait sous la masse de son corps, et, se collant contre les écailles de sa
peau, à la lueur des torches, la faisait paraître rose.
Il reprit :
-- " Nous avons, pendant quatre jours, grandement souffert du soleil. Au passage
du Macar, des mulets se sont perdus. Malgré leur position, le courage
extraordinaire... Ah ! Demonades ! comme je souffre ! Qu'on réchauffe les
briques, et qu'elles soient rouges ! "
On entendit un bruit de râteaux et de fourneaux. L'encens fuma plus fort dans
les larges cassolettes, et les masseurs tout nus, qui suaient comme des éponges,
lui écrasèrent sur les articulations une pâte composée avec du froment, du
soufre, du vin noir, du lait de chienne, de la myrrhe, du galbanum et du styrax.
Une soif incessante le dévorait ; l'homme vêtu de jaune ne céda pas à cette
envie, et, lui tendant une coupe d'or où fumait un bouillon de vipère :
-- " Bois ! " dit-il, " pour que la force des serpents, nés du soleil, pénètre
dans la moelle de tes os, et prends courage, ô reflet des Dieux ! Tu sais
d'ailleurs qu'un prêtre d'Eschmoûn observe autour du Chien les étoiles cruelles
d'où dérive ta maladie. Elles pâlissent comme les macules de ta peau, et tu n'en
dois pas mourir. "
-- " Oh ! oui, n'est-ce pas ? " répéta le Suffète, " je n'en dois pas mourir ! "
Et de ses lèvres violacées s'échappait une haleine plus nauséabonde que
l'exhalaison d'un cadavre. Deux charbons semblaient brûler à la place de ses
yeux, qui n'avaient plus de sourcils ; un amas de peau rugueuse lui pendait sur
le front ; ses deux oreilles, en s'écartant de sa tête, commençaient à grandir,
et les rides profondes qui formaient des demi-cercles autour de ses narines lui
donnaient un aspect étrange et effrayant, l'air d'une bête farouche. Sa voix
dénaturée ressemblait à un rugissement ; il dit :
-- " Tu as peut-être raison, Demonades ? En effet, voilà bien des ulcères qui se
sont fermés. Je me sens robuste. Tiens ! regarde comme je mange ! "
Et moins par gourmandise que par ostentation, et pour se prouver à lui- même
qu'il se portait bien, il entamait les farces de fromage et d'origan, les
poissons désossés, les courges, les huîtres, avec des oeufs, des raiforts, des
truffes et des brochettes de petits oiseaux. Tout en regardant les prisonniers,
il se délectait dans l'imagination de leur supplice. Cependant il se rappelait
Sicca, et la rage de toutes ses douleurs s'exhalait en injures contre ces trois
hommes.
-- " Ah ! traîtres ! ah ! misérables ! infâmes ! maudits ! Et vous m'outragiez,
moi ! moi ! le Suffète ! Leurs services, le prix de leur sang, comme ils disent
! Ah ! oui ! leur sang ! leur sang ! " Puis, se parlant à lui-même : -- " Tous
périront ! on n'en vendra pas un seul ! Il vaudrait mieux les conduire à
Carthage ! on me verrait... mais je n'ai pas, sans doute, emporté assez de
chaînes ? Ecris: envoyez-moi ... Combien sont- ils ? qu'on aille le demander à Muthumbal ! Va ! pas de pitié ! et qu'on m'apporte dans des corbeilles toutes
leurs mains coupées ! "
Mais des cris bizarres, à la fois rauques et aigus, arrivaient dans la salle,
par-dessus la voix d'Hannon et le retentissement des plats que l'on posait
autour de lui. Ils redoublèrent, et tout à coup le barrissement furieux des
éléphants éclata, comme si la bataille recommençait. Un grand tumulte entourait
la ville.
Les Carthaginois n'avaient point cherché à poursuivre les Barbares. Ils
s'étaient établis au pied des murs, avec leurs bagages, leurs valets, tout leur
train de satrapes, et ils se réjouissaient sous leurs belles tentes à bordures
de perles, tandis que le camp des Mercenaires ne faisait plus dans la plaine
qu'un amas de ruines. Spendius avait repris son courage. Il expédia Zarxas vers
Mâtho, parcourut les bois, rallia ses hommes (les pertes n'étaient pas
considérables), -- et enragés d'avoir été vaincus sans combattre, ils
reformaient leurs lignes, quand on découvrit une cuve de pétrole, abandonnée
sans doute par les Carthaginois. Alors Spendius fit enlever des porcs dans les
métairies, les barbouilla de bitume, y mit le feu et les poussa vers Utique.
Les éléphants, effrayés par ces flammes, s'enfuirent. Le terrain montait, on
leur jetait des javelots, ils revinrent en arrière ; -- et à grands coups
d'ivoire et sous leurs pieds, ils éventraient les Carthaginois, les étouffaient,
les aplatissaient. Derrière eux, les Barbares descendaient la colline ; le camp
punique, sans retranchements, dès la première charge fut saccagé, et les
Carthaginois se trouvèrent écrasés contre les portes, car on ne voulut pas les
ouvrir dans la peur des Mercenaires.
Le jour se levait ; on vit, du côté de l'Occident, arriver les fantassins de
Mâtho. En même temps des cavaliers parurent ; c'était Narr'Havas avec ses
Numides. Sautant par-dessus les ravins et les buissons, ils forçaient les
fuyards comme des lévriers qui chassent des lièvres. Ce changement de fortune
interrompit le Suffète. Il cria pour qu'on vînt l'aider à sortir de l'étuve.
Les trois captifs étaient toujours devant lui. Alors un nègre (le même qui, dans
la bataille, portait son parasol) se pencha vers son oreille.
-- " Eh bien ! . . ? ... " répondit le Suffète lentement.
-- " Ah ! tue-les ! " ajouta-t-il d'un ton brusque.
L'Ethiopien tira de sa ceinture un long poignard et les trois têtes tombèrent.
Une d'elles, en rebondissant parmi les épluchures du festin, alla sauter dans la
vasque, et elle y flotta quelque temps, la bouche ouverte et les yeux fixes. Les
lueurs du matin entraient par les fentes du mur ; les trois corps, couchés sur
leur poitrine, ruisselaient à gros bouillons comme trois fontaines, et une nappe
de sang coulait sur les mosaïques, sablées de poudre bleue. Le Suffète trempa sa
main dans cette fange toute chaude, et il s'en frotta les genoux : c'était un
remède.
Le soir venu, il s'échappa de la ville avec son escorte, puis s'engagea dans la
montagne, pour rejoindre son armée.
Il parvint à en retrouver les débris.
Quatre jours après, il était à Gorza, sur le haut d'un défilé, quand les troupes
de Spendius se présentèrent en bas. Vingt bonnes lances, en attaquant le front
de leur colonne, les eussent facilement arrêtées ; les Carthaginois les
regardèrent passer tout stupéfaits. Hannon reconnut à l'arrière-garde le roi des
Numides ; Narr'Havas s'inclina pour le saluer, en faisant un signe qu'il ne
comprit pas.
On s'en revint à Carthage avec toutes sortes de terreurs. On marchait la nuit
seulement ; le jour on se cachait dans les bois d'oliviers. A chaque étape
quelques-uns mouraient ; ils se crurent perdus plusieurs fois. Enfin ils
atteignirent le cap Hermaeum, où des vaisseaux vinrent les prendre.
Hannon était si fatigué, si désespéré, -- la perte des éléphants surtout
l'accablait, -- qu'il demanda, pour en finir, du poison à Demonades. D'ailleurs,
il se sentait déjà tout étendu sur sa croix.
Carthage n'eut pas la force de s'indigner contre lui. On avait perdu quatre cent
mille neuf cent soixante-douze sicles d'argent, quinze mille six cent
vingt-trois shekels d'or, dix-huit éléphants, quatorze membres du Grand-
Conseil, trois cents Riches, huit mille citoyens, du blé pour trois lunes, un
bagage considérable et toutes les machines de guerre ! La défection de
Narr'Havas était certaine, les deux sièges recommençaient. L'armée d'Autharite
s'étendait maintenant de Tunis à Rhadès. Du haut de l'Acropole, on apercevait
dans la campagne de longues fumées montant jusqu'au ciel ; c'étaient les
châteaux des Riches qui brûlaient.
Un homme, seul, aurait pu sauver la République. On se repentit de l'avoir
méconnu, et le parti de la paix, lui-même, vota les holocaustes pour le retour
d'Hamilcar.
La vue du zaïmph avait bouleversé Salammbô. Elle croyait la nuit entendre les
pas de la Déesse, et elle se réveillait épouvantée en jetant des cris. Elle
envoyait tous les jours porter de la nourriture dans les temples. Taanach se
fatiguait à exécuter ses ordres, et Schahabarim ne la quittait plus.
Chapitre 7 HAMILCAR BARCA
L'Annonciateur-des-Lunes qui veillait toutes les nuits au haut du temple
d'Eschmoûn, pour signaler avec sa trompette les agitations de l'astre, aperçut
un matin, du côté de l'Occident, quelque chose de semblable à un oiseau frôlant
de ses longues ailes la surface de la mer.
C'était un navire à trois rangs de rames ; il y avait à la proue un cheval
sculpté. Le soleil se levait ; l'Annonciateur-des-Lunes mit sa main devant les
yeux ; puis saisissant à plein bras son clairon, il poussa sur Carthage un grand
cri d'airain.
De toutes les maisons des gens sortirent ; on ne voulait pas en croire les
paroles, on se disputait, le môle était couvert de peuple. Enfin on reconnut la
trirème d'Hamilcar.
Elle s'avançait d'une façon orgueilleuse et farouche, l'antenne toute droite, la
voile bombée dans la longueur du mât, en fendant l'écume autour d'elle ; ses
gigantesques avirons battaient l'eau en cadence ; de temps à autre l'extrémité
de sa quille, faite comme un soc de charrue, apparaissait, et sous l'éperon qui
terminait sa proue, le cheval à tête d'ivoire, en dressant ses deux pieds,
semblait courir sur les plaines de la mer.
Autour du promontoire, comme le vent avait cessé, la voile tomba, et l'on
aperçut auprès du pilote un homme debout, tête nue ; c'était lui, le suffète
Hamilcar ! Il portait autour des flancs des lames de fer qui reluisaient ; un
manteau rouge s'attachant à ses épaules laissait voir ses bras ; deux perles
très longues pendaient à ses oreilles, et il baissait sur sa poitrine sa barbe
noire, touffue.
Cependant la galère ballottée au milieu des rochers côtoyait le môle, et la
foule la suivait sur les dalles en criant :
-- " Salut ! bénédiction ! Oeil de Khamon ! ah ! délivre-nous ! C'est la faute
des Riches ! ils veulent te faire mourir ! Prends garde à toi, Barca ! "
Il ne répondait pas, comme si la clameur des océans et des batailles l'eût
complètement assourdi. Mais quand il fut sous l'escalier qui descendait de
l'Acropole, Hamilcar releva la tête et, les bras croisés, il regarda le temple
d'Eschmoûn. Sa vue monta plus haut encore, dans le grand ciel pur ; d'une voix
âpre, il cria un ordre à ses matelots ; la trirème bondit ; elle érafla l'idole
établie à l'angle du môle pour arrêter les tempêtes ; et dans le port marchand
plein d'immondices, d'éclats de bois et d'écorces de fruits, elle refoulait,
éventrait les autres navires amarrés à des pieux et finissant par des mâchoires
de crocodile. Le peuple accourait, quelques- uns se jetèrent à la nage.
Déjà elle se trouvait au fond, devant la porte hérissée de clous. La porte se
leva, et la trirème disparut sous la voûte profonde.
Le Port-Militaire était complètement séparé de la ville ; quand des ambassadeurs
arrivaient, il leur fallait passer entre deux murailles, dans un couloir qui
débouchait à gauche, devant le temple de Khamoûn. Cette grande place d'eau,
ronde comme une coupe, avait une bordure de quais où étaient bâties des loges
abritant les navires. En avant de chacune d'elles montaient deux colonnes,
portant à leur chapiteau des cornes d'Ammon, ce qui formait une continuité des
portiques tout autour du bassin. Au milieu, dans une île, s'élevait une maison
pour le Suffète-de-la-mer.
L'eau était si limpide que l'on apercevait le fond pavé de cailloux blancs. Le
bruit des rues n'arrivait pas jusque-là, et Hamilcar, en passant, reconnaissait
les trirèmes qu'il avait autrefois commandées.
Il n'en restait plus qu'une vingtaine peut-être, à l'abri, par terre, penchées
sur le flanc ou droites sur la quille, avec des poupes très hautes et des proues
bombées, couvertes de dorures et de symboles mystiques. Les chimères avaient
perdu leurs ailes, les Dieux-Patæques leurs bras, les taureaux leurs cornes
d'argent ; -- et toutes à moitié dépeintes, inertes, pourries, mais pleines
d'histoires et exhalant encore la senteur des voyages, comme des soldats mutilés
qui revoient leur maître, elles semblaient lui dire : -- " C'est nous ! c'est
nous ! et toi aussi tu es vaincu ! "
Nul, hormis le Suffète-de-la-mer , ne pouvait entrer dans la maison- amiral.
Tant qu'on n'avait pas la preuve de sa mort, on le considérait comme existant
toujours. Les Anciens évitaient par là un maître de plus, et ils n'avaient pas
manqué pour Hamilcar d'obéir à la coutume.
Le Suffète s'avança dans les appartements déserts. A chaque pas il retrouvait
des armures, des meubles, des objets connus qui l'étonnaient cependant, et même
sous le vestibule il y avait encore, dans une cassolette, la cendre des parfums
allumés au départ pour conjurer Melkarth. Ce n'était pas ainsi qu'il espérait
revenir. ! Tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il avait vu se déroula dans sa
mémoire : les assauts, les incendies, les légions, les tempêtes Drépanum,
Syracuse, Lilybée, le mont Etna, le plateau d'Eryx, cinq ans de batailles, --
jusqu'au jour funeste où, déposant les armes, avait il perdu la Sicile. Puis il
revoyait des bois de citronniers, des pasteurs avec des chèvres sur des
montagnes grises ; et son coeur bondissait à l'imagination d'une autre Carthage
établie là-bas. Ses projets, ses souvenirs bourdonnaient dans sa tête, encore
étourdie par le tangage du vaisseau ; une angoisse l'accablait, et devenu
faible, tout à coup, il sentit le besoin de se rapprocher des Dieux.
Alors il monta au dernier étage de sa maison ; puis ayant retiré d'une coquille
d'or suspendue à son bras une spatule garnie de clous, il ouvrit une petite
chambre ovale.
De minces rondelles noires, encastrées dans la muraille et transparentes comme
du verre, l'éclairaient doucement. Entre les rangs de ces disques égaux, des
trous étaient creusés, pareils à ceux des urnes dans les columbarium. Ils
contenaient chacun une pierre ronde, obscure, et qui paraissait très lourde. Les
gens d'un esprit supérieur, seuls, honoraient ces abaddirs tombés de la lune.
Par leur chute, ils signifiaient les astres, le ciel, le feu ; par leur couleur,
la nuit ténébreuse, et par leur densité, la cohésion des choses terrestres. Une
atmosphère étouffante emplissait ce lieu mystique. Du sable marin, que le vent
avait poussé sans doute à travers la porte, blanchissait un peu les pierres
rondes posées dans les niches. Hamilcar, du bout de son doigt, les compta les
unes après les autres ; puis il se cacha le visage sous un voile de couleur
safran, et, tombant à genoux, il s'étendit par terre, les deux bras allongés.
Le jour extérieur frappait contre les feuilles de laitier noir. Des
arborescences, des monticules, des tourbillons, de vagues animaux se dessinaient
dans leur épaisseur diaphane ; et la lumière arrivait, effrayante et pacifique
cependant, comme elle doit être par-derrière le soleil, dans les mornes espaces
des créations futures. Il s'efforçait à bannir de sa pensée toutes les formes,
tous les symboles et les appellations des Dieux, afin de mieux saisir l'esprit
immuable que les apparences dérobaient. Quelque chose des vitalités planétaires
le pénétrait, tandis qu'il sentait pour la mort et pour tous les hasards un
dédain plus savant et plus intime. Quand il se releva, il était plein d'une
intrépidité sereine, invulnérable à la miséricorde, à la crainte, et comme sa
poitrine étouffait, il alla sur le sommet de la tour qui dominait Carthage.
La ville descendait en se creusant par une courbe longue, avec ses coupoles, ses
temples, ses toits d'or, ses maisons, ses touffes de palmiers, çà et là, ses
boules de verre d'où jaillissaient des feux, et les remparts faisaient comme la
gigantesque bordure de cette corne d'abondance qui s'épanchait vers lui. Il
apercevait en bas les ports, les places, l'intérieur des cours, le dessin des
rues, les hommes tout petits presque à ras des dalles. Ah ! Si Hannon n'était
pas arrivé trop tard le matin des îles Aegates ? Ses yeux plongèrent dans
l'extrême horizon, et il tendit du côté de Rome ses deux bras frémissants.
La multitude occupait les degrés de l'Acropole. Sur la place de Khamon on se
poussait pour voir le Suffète sortir, les terrasses peu à peu se chargeaient de
monde ; quelques-uns le reconnurent, on le saluait, il se retira, afin d'irriter
mieux l'impatience du peuple.
Hamilcar trouva en bas, dans la salle, les hommes les plus importants de son
parti : Istatten, Subeldia, Hictamon, Yeoubas et d'autres. Ils lui racontèrent
tout ce qui s'était passé depuis la conclusion de la paix : l'avarice des
Anciens, le départ des soldats, leur retour, leurs exigences, la capture de
Giscon, le vol du zaïmph, Utique secourue, puis abandonnée ; mais aucun n'osa
lui dire les événements qui le concernaient. Enfin on se sépara, pour se revoir
pendant la nuit à l'assemblée des Anciens, dans le temple de Moloch.
Ils venaient de sortir quand un tumulte s'éleva en dehors, à la porte. Malgré
les serviteurs, quelqu'un voulait entrer ; et comme le tapage redoublait,
Hamilcar commanda d'introduire l'inconnu.
On vit paraître une vieille négresse, cassée, ridée, tremblante, l'air stupide,
et enveloppée jusqu'aux talons dans de larges voiles bleus. Elle s'avança en
face du Suffète, ils se regardèrent l'un l'autre quelque temps ; tout à coup
Hamilcar tressaillit ; sur un geste de sa main, les esclaves s'en allèrent.
Alors, lui faisant signe de marcher avec précaution, il l'entraîna par le bras
dans une chambre lointaine.
La négresse se jeta par terre, à ses pieds pour les baiser ; il la releva
brutalement.
-- " Où l'as-tu laissé, Iddibal ? "
-- " Là-bas, Maître " ; et en se débarrassant de ses voiles, avec sa manche elle
se frotta la figure ; la couleur noire, le tremblement sénile, la taille
courbée, tout disparut. C'était un robuste vieillard, dont la peau semblait
tannée par le sable, le vent et la mer. Une houppe de cheveux blancs se levait
sur son crâne, comme l'aigrette d'un oiseau ; et, d'un coup d'oeil ironique, il
montrait par terre le déguisement tombé.
-- " Tu as bien fait, Iddibal ! C'est bien ! - " Puis, comme le perçant de son
regard aigu : " Aucun encore ne se doute ? "
Le vieillard lui jura par les Kabyres que le mystère était gardé. Ils ne
quittaient pas leur cabane à trois jours d'Hadrumète, rivage peuplé de tortues
avec des palmiers sur la dune. -- " Et selon ton ordre, ô Maître ! je lui
apprends à lancer des javelots et à conduire des attelages ! "
-- " Il est fort, n'est-ce pas ? "
-- " Oui, Maître, et intrépide aussi ! Il n'a peur ni des serpents, ni du
tonnerre, ni des fantômes. Il court pieds nus, comme un pâtre, sur le bord des
précipices. "
-- " Parle ! Parle ! "
-- " Il invente des pièges pour les bêtes farouches. L'autre lune, croirais- tu,
il a surpris un aigle ; il le traînait, et le sang de l'oiseau et le sang de
l'enfant s'éparpillaient dans l'air en larges gouttes, telles que des roses
emportées. La bête, furieuse, l'enveloppait du battement de ses ailes ; il
l'étreignait contre sa poitrine, et à mesure qu'elle agonisait ses rires
redoublaient, éclatants et superbes comme des chocs d'épées. "
Hamilcar baissait la tête, ébloui par ces présages de grandeur.
-- " Mais, depuis quelque temps, une inquiétude l'agite. Il regarde au loin les
voiles qui passent sur la mer ; il est triste, il repousse le pain, il s'informe
des Dieux et il veut connaître Carthage ! "
-- " Non ! non ! pas encore ! " s'écria le Suffète.
Le vieil esclave parut savoir le péril qui effrayait Hamilcar, et il reprit :
-- " Comment le retenir ? Il me faut déjà lui faire des promesses, et je ne suis
venu à Carthage que pour lui acheter un poignard à manche d'argent avec des
perles tout autour. " Puis il conta qu'ayant aperçu le Suffète sur la terrasse,
il s'était donné aux gardiens du port pour une des femmes de Salammbô, afin de
pénétrer jusqu'à lui.
Hamilcar resta longtemps comme perdu dans ses délibérations ; enfin il dit :
-- " Demain tu te présenteras à Mégara, au coucher du soleil, derrière les
fabriques de pourpre, en imitant par trois fois le cri d'un chacal. Si tu ne me
vois pas, le premier jour de chaque lune tu reviendras à Carthage. N'oublie rien
! Aime-le ! Maintenant, tu peux lui parler d'Hamilcar. "
L'esclave reprit son costume, et ils sortirent ensemble de la maison et du port.
Hamilcar continua seul à pied, sans escorte, car les réunions des Anciens
étaient, dans les circonstances extraordinaires, toujours secrètes, et l'on s'y
rendait mystérieusement.
D'abord il longea la face orientale de l'Acropole, passa ensuite par le
Marché-aux-herbes, les galeries de Kinsido, le Faubourg-des- parfumeurs. Les
rares lumières s'éteignaient, les rues plus larges se faisaient silencieuses,
puis des ombres glissèrent dans les ténèbres. Elles le suivaient, d'autres
survinrent, et toutes se dirigeaient comme lui du côté des Mappales.
Le temple de Moloch était bâti au pied d'une gorge escarpée, dans un endroit
sinistre. On n'apercevait d'en bas que de hautes murailles montant indéfiniment,
telles que les parois d'un monstrueux tombeau. La nuit était sombre, un
brouillard grisâtre semblait peser sur la mer. Elle battait contre la falaise
avec un bruit de râles et de sanglots ; et des ombres peu à peu s'évanouissaient
comme si elles eussent passé à travers les murs.
Mais, sitôt qu'on avait franchi la porte, on se trouvait dans une vaste cour
quadrangulaire, que bordaient des arcades. Au milieu, se levait une masse
d'architecture à huit pans égaux. Des coupoles la surmontaient en se tassant
autour d'un second étage qui supportait une manière de rotonde, d'où s'élançait
un cône à courbe rentrante, terminé par une boule au sommet.
Des feux brûlaient dans des cylindres en filigrane emmanchés à des perches que
portaient des hommes. Ces lueurs vacillaient sous les bourrasques du vent et
rougissaient les peignes d'or fixant à la nuque leurs cheveux tressés. Ils
couraient, s'appelaient pour recevoir les Anciens.
Sur les dalles, de place en place, étaient accroupis comme des sphinx des lions
énormes, symboles vivants du Soleil dévorateur. Ils sommeillaient, les paupières
entre-closes. Mais réveillés par les pas et par les voix, ils se levaient
lentement, venaient vers les Anciens, qu'ils reconnaissaient à leur costume, se
frottaient contre leurs cuisses en bombant le dos avec des bâillements sonores ;
la vapeur de leur haleine passait sur la lumière des torches. L'agitation
redoubla, des portes se fermèrent, tous les prêtres s'enfuirent, et les Anciens
disparurent sous les colonnes qui faisaient autour du temple un vestibule
profond.
Elles étaient disposées de façon à reproduire par leurs rangs circulaires,
compris les uns dans les autres, la période saturnienne contenant les années,
les années les mois, les mois les jours, et se touchaient à la fin contre la
muraille du sanctuaire.
C'était là que les Anciens déposaient leurs bâtons en corne de narval, -- car
une loi toujours observée punissait de mort celui qui entrait à la séance avec
une arme quelconque. Plusieurs portaient au bas de leur vêtement une déchirure
arrêtée par un galon de pourpre, pour bien montrer qu'en pleurant la mort de
leurs proches ils n'avaient point ménagé leurs habits, et ce témoignage
d'affliction empêchait la fente de s'agrandir. D'autres gardaient leur barbe
enfermée dans un petit sac de peau violette, que deux cordons attachaient aux
oreilles. Tous s'abordèrent en s'embrassant poitrine contre poitrine. Ils
entouraient Hamilcar, ils le félicitaient ; on aurait dit des frères qui
revoient leur frère.
Ces hommes étaient généralement trapus, avec des nez recourbés comme ceux des
colosses assyriens. Quelques-uns cependant, par leurs pommettes plus saillantes,
leur taille plus haute et leurs pieds plus étroits, trahissaient une origine
africaine, des ancêtres nomades. Ceux qui vivaient continuellement au fond de
leurs comptoirs avaient le visage pâle ; d'autres gardaient sur eux comme la
sévérité du désert, et d'étranges joyaux scintillaient à tous les doigts de
leurs mains, hâlés par les soleils inconnus. On distinguait des navigateurs au
balancement de leur démarche, tandis que les hommes d'agriculture sentaient le
pressoir, les herbes sèches et la sueur de mulet. Ces vieux pirates faisaient
labourer des campagnes, ces ramasseurs d'argent équipaient des navires, ces
propriétaires de culture nourrissaient des esclaves exerçant des métiers. Tous
étaient savants dans les disciplines religieuses, experts en stratagèmes,
impitoyables et riches. Ils avaient l'air fatigués par de longs soucis. Leurs
yeux pleins de flammes regardaient avec défiance, et l'habitude des voyages et
du mensonge, du trafic et du commandement, donnait à toute leur personne un
aspect de ruse et de violence, une sorte de brutalité discrète et convulsive.
D'ailleurs, l'influence du Dieu les assombrissait.
Ils passèrent d'abord par une salle voûtée, qui avait la forme d'un oeuf. Sept
portes, correspondant aux sept planètes, étalaient contre sa muraille sept
carrés de couleur différente. Après une longue chambre, ils entrèrent dans une
autre salle pareille.
Un candélabre tout couvert de fleurs ciselées brûlait au fond, et chacune de ses
huit branches en or portait dans un calice de diamants une mèche de byssus. Il
était posé sur la dernière des longues marches qui allaient vers un grand autel,
terminé aux angles par des cornes d'airain. Deux escaliers latéraux conduisaient
à son sommet aplati ; on n'en voyait pas les pierres ; c'était comme une
montagne de cendres accumulées, et quelque chose d'indistinct fumait dessus,
lentement. Puis au-delà, plus haut que le candélabre, et bien plus haut que
l'autel, se dressait le Moloch, tout en fer, avec sa poitrine d'homme où
bâillaient des ouvertures. Ses ailes ouvertes s'étendaient sur le mur, ses mains
allongées descendaient jusqu'à terre ; trois pierres noires, que bordait un
cercle jaune, figuraient trois prunelles à son front, et, comme pour beugler, il
levait dans un effort terrible sa tête de taureau.
Autour de l'appartement étaient rangés des escabeaux d'ébène. Derrière chacun
d'eux, une tige en bronze posant sur trois griffes supportait un flambeau.
Toutes ces lumières se reflétaient dans les losanges de nacre qui pavaient la
salle. Elle était si haute que la couleur rouge des murailles, en montant vers
la voûte, se faisait noire, et les trois yeux de l'idole apparaissaient tout en
haut, comme des étoiles à demi perdues dans la nuit.
Les Anciens s'assirent sur les escabeaux d'ébène, ayant mis par-dessus leur tête
la queue de leur robe. Ils restaient immobiles, les mains croisées dans leurs
larges manches, et le dallage de nacre semblait un fleuve lumineux qui,
ruisselant de l'autel vers la porte, coulait sous leurs pieds nus.
Les quatre pontifes se tenaient au milieu, dos à dos, sur quatre sièges d'ivoire
formant la croix, le grand-prêtre d'Eschmoûn en robe d'hyacinthe, le
grand-prêtre de Tanit en robe de lin blanc, le grand-prêtre de Khamon en robe de
laine fauve, et le grand-prêtre de Moloch en robe de pourpre.
Hamilcar s'avança vers le candélabre. Il tourna tout autour, en considérant les
mèches qui brûlaient, puis jeta sur elles une poudre parfumée ; des flammes
violettes parurent à l'extrémité des branches.
Alors une voix aiguë s'éleva, une autre y répondit ; et les cent Anciens, les
quatre pontifes, et Hamilcar debout, tous à la fois, entonnèrent un hymne, et
répétant toujours les mêmes syllabes et renforçant les sons, leurs voix
montaient, éclatèrent, devinrent terribles, puis, d'un seul coup, se turent.
On attendit quelque temps. Enfin Hamilcar tira de sa poitrine une petite
statuette à trois têtes, bleue comme du saphir, et il la posa devant lui.
C'était l'image de la vérité, le génie même de sa parole. Puis il la replaça
dans son sein, et tous, comme saisis d'une colère soudaine, crièrent :
-- " Ce sont tes bons amis les Barbares ! Traître ! infâme ! Tu reviens pour
nous voir périr, n'est-ce pas ? Laissez-le parler ! - " -- " Non ! non ! "
Ils se vengeaient de la contrainte où le cérémonial politique les avait tout à
l'heure obligés ; : et bien qu'ils eussent souhaité le retour d'Hamilcar, ils
s'indignaient maintenant de ce qu'il n'avait point prévenu leurs désastres ou
plutôt ne les avait pas subis comme eux.
Quand le tumulte fut calmé, le pontife de Moloch se leva.
-- " Nous te demandons pourquoi tu n'es pas revenu à Carthage ? "
-- " Que vous importe ! " répondit dédaigneusement le Suffète.
Leurs cris redoublèrent.
-- " De quoi m'accusez-vous ! J'ai mal conduit la guerre, peut-être ? Vous avez
vu l'ordonnance de mes batailles, vous autres qui laissez commodément à des
Barbares... "
-- " Assez, assez ! "
Il reprit, d'une voix basse, pour se faire mieux écouter :
-- " Oh ! cela est vrai ! Je me trouve, lumières des Baals ; il en est parmi
vous d'intrépides ! Giscon, lève-toi ! "
" Et parcourant la marche de l'autel, les paupières à demi fermées, comme pour
chercher quelqu'un, il répéta : " Lève-toi, Giscon ! tu peux m'accuser, ils te
défendront ! Mais où est-il ? " Puis, comme se ravisant : " Ah ! dans sa maison,
sans doute ? entouré de ses fils, commandant à ses esclaves, heureux, et
comptant sur le mur les colliers d'honneur que la patrie lui a donnés ? "
Ils s'agitaient avec des haussements d'épaules, comme flagellés par les
lanières. -- " Vous ne savez même pas s'il est vivant ou s'il est mort ! " Et
sans se soucier de leurs clameurs, il disait qu'en abandonnant le Suffète,
c'était la République qu'on avait abandonnée. De même la paix romaine, si
avantageuse qu'elle leur parût, était plus funeste que vingt batailles.
Quelques-uns applaudirent, les moins riches du Conseil, suspects d'incliner
toujours vers le peuple ou vers la tyrannie. Leurs adversaires, chefs des
Syssites et administrateurs, en triomphaient par le nombre ; les plus
considérables s'étaient rangés près d'Hannon, qui siégeait à l'autre bout de la
salle, devant la haute porte, fermée par une tapisserie d'hyacinthe.
Il avait peint avec du fard les ulcères de sa figure. Mais la poudre d'or de ses
cheveux lui était tombée sur les épaules, où elle faisait deux plaques
brillantes, et ils paraissaient blanchâtres, fins et crépus comme de la laine.
Des linges imbibés d'un parfum gras qui dégouttelait sur les dalles,
enveloppaient ses mains, et sa maladie sans doute avait considérablement
augmenté, car ses yeux disparaissaient sous les plis de ses paupières. Pour
voir, il lui fallait se renverser la tête. Ses partisans l'engageaient à parler.
Enfin, d'une voix rauque et hideuse :
-- " Moins d'arrogance, Barca ! Nous avons tous été vaincus ! Chacun supporte
son malheur ! résigne-toi ! "
-- " Apprends-nous plutôt " , dit en souriant Hamilcar, " comment tu as conduit
tes galères dans la flotte romaine ? "
-- " J'étais chassé par le vent " , répondit Hannon.
-- " Tu fais comme le rhinocéros qui piétine dans sa fiente : tu étales ta
sottise ! tais-toi ! " Et ils commencèrent à s'incriminer sur la bataille des
Iles Aegates.
Hannon l'accusait de n'être pas venu à sa rencontre.
-- " Mais c'eût été dégarnir Eryx. Il fallait prendre le large ; qui t'empêchait
? Ah ! j'oubliais ! tous les éléphants ont peur de la mer ! "
Les gens d'Hamilcar trouvèrent la plaisanterie si bonne qu'ils poussèrent de
grands rires. La voûte en retentissait, comme si l'on eût frappé des tympanons.
Hannon dénonça l'indignité d'un tel outrage ; cette maladie lui étant survenue
par un refroidissement au siège d'Hécatompyle, et des pleurs coulaient sur sa
face comme une pluie d'hiver sur une muraille en ruine.
Hamilcar reprit :
-- " Si vous m'aviez aimé autant que celui-là, il y aurait maintenant une grande
joie dans Carthage ! Combien de fois n'ai-je pas crié vers vous ! et toujours
vous me refusiez de l'argent ! "
-- " Nous en avions besoin " , dirent les chefs des Syssites.
-- " Et quand mes affaires étaient désespérées, nous avons bu l'urine des mulets
et mangé les courroies de nos sandales, -- quand j'aurais voulu que les brins
d'herbe fussent des soldats, et faire des bataillons avec la pourriture de nos
morts, vous rappeliez chez vous ce qui me restait de vaisseaux ! "
-- " Nous ne pouvions pas tout risquer " , répondit Baat-Baal, possesseur de
mines d'or dans la Gétulie-Darytienne.
-- " Que faisiez-vous cependant, ici, à Carthage, dans vos maisons, derrière vos
murs ? Il y a des Gaulois sur l'Eridan qu'il fallait pousser, des Chananéens à
Cyrène qui seraient venus, et tandis que les Romains envoient à Ptolémée des
ambassadeurs... "
-- " Il nous vante les Romains, à présent ! " Quelqu'un lui cria : " Combien
t'ont-ils payé pour les défendre ? "
-- " Demande-le aux plaines du Brutium, aux ruines de Locres, de Métaponte et
d'Héraclée ! J'ai brûlé tous leurs arbres, j'ai pillé tous leurs temples, et
jusqu'à la mort des petits-fils de leurs petits-fils... "
-- " Eh ! tu déclames comme un rhéteur ! " fit Kapouras, un marchand très
illustre. " Que veux-tu donc ? "
-- " Je dis qu'il faut être plus ingénieux ou plus terrible ! Si l'Afrique
entière rejette votre joug, c'est que vous ne savez pas, maîtres débiles,
l'attacher à ses épaules ! Agathoclès, Régulus, Coepio, tous les hommes hardis
n'ont qu'à débarquer pour la prendre ; et quand les Libyens qui sont à l'Orient
s'entendront avec les Numides qui sont à l'Occident, et que les Nomades
viendront du sud et les Romains du nord ... "
Un cri d'horreur s'éleva. " Oh ! vous frapperez vos poitrines, vous vous
roulerez dans la poussière et vous déchirerez vos manteaux ! N'importe ! il
faudra s'en aller tourner la meule dans Suburre et faire la vendange sur les
collines du Latium. "
Ils se battaient la cuisse droite pour marquer leur scandale, et les manches de
leur robe se levaient comme de grandes ailes d'oiseaux effarouchés. Hamilcar,
emporté par un esprit, continuait, debout sur la plus haute marche de l'autel,
frémissant, terrible ; il levait les bras, et les rayons du candélabre qui
brûlait derrière lui passaient entre ses doigts comme des javelots d'or.
-- " Vous perdrez vos navires, vos campagnes, vos chariots, vos lits suspendus,
et vos esclaves qui vous frottent les pieds ! Les chacals se coucheront dans vos
palais, la charrue retournera vos tombeaux. Il n'y aura plus que le cri des
aigles et l'amoncellement des ruines. Tu tomberas, Carthage ! "
Les quatre pontifes étendirent leurs mains pour écarter l'anathème. Tous
s'étaient levés. Mais le Suffète-de-la-mer, magistrat sacerdotal sous la
protection du Soleil, était inviolable tant que l'assemblée des Riches ne
l'avait pas jugé. Une épouvante s'attachait à l'autel. Ils reculèrent.
Hamilcar ne parlait plus. L'oeil fixe et la face aussi pâle que les perles de sa
tiare, il haletait, presque effrayé par lui-même et l'esprit perdu dans des
visions funèbres. De la hauteur où il était, tous les flambeaux sur les tiges de
bronze lui semblaient une vaste couronne de feux, posée à ras des dalles ; des
fumées noires, s'en échappant, montaient dans les ténèbres de la voûte ; et le
silence pendant quelques minutes fut tellement profond qu'on entendait au loin
le bruit de la mer.
Puis les Anciens se mirent à s'interroger. Leurs intérêts, leur existence se
trouvait attaquée par les Barbares. Mais on ne pouvait les vaincre sans le
secours du Suffète et cette considération, malgré leur orgueil, leur fit oublier
toutes les autres. On prit à part ses amis.
Il y eut des réconciliations intéressées, des sous-entendus et des promesses.
Hamilcar ne voulait plus se mêler d'aucun gouvernement. Tous le conjurèrent. Ils
le suppliaient : et comme le mot de trahison revenait dans leurs discours, il
s'emporta. Le seul traître, c'était le Grand- Conseil, car l'engagement des
soldats expirant avec la guerre, ils devenaient libres dès que la guerre était
finie ; : il exalta même leur bravoure et tous les avantages qu'on en pourrait
tirer en les intéressant à la République par des donations, des privilèges.
Alors Magdassan un ancien Gouverneur de provinces, dit en roulant ses yeux
jaunes :
-- " Vraiment, Barca, à force de voyager, tu es devenu un Grec ou un Latin, je
ne sais quoi ! Que parles-tu de récompenses pour ces hommes ? Périssent dix
mille Barbares plutôt qu'un seul d'entre nous ! "
Les Anciens approuvaient de la tête en murmurant :
-- " Oui, faut-il tant se gêner ? On en trouve toujours ! "
-- " Et l'on s'en débarrasse commodément, n'est-ce pas ? On les abandonne, ainsi
que vous avez fait en Sardaigne. On avertit l'ennemi du chemin qu'ils doivent
prendre, comme pour ces Gaulois dans la Sicile, ou bien on les débarque au
milieu de la mer. En revenant, j'ai vu le rocher tout blanc de leurs os ! "
-- " Quel malheur ! " fit impudemment Kapouras.
-- " Est-ce qu'ils n'ont pas cent fois tourné à l'ennemi ! " exclamaient les
autres.
Hamilcar s'écria :
-- " Pourquoi donc, malgré vos lois, les avez-vous rappelés à Carthage ? Et
quand ils sont dans votre ville, pauvres et nombreux au milieu de toutes vos
richesses, l'idée ne vous vient pas de les affaiblir par la moindre division !
Ensuite vous les congédiez avec leurs femmes et avec leurs enfants, tous, sans
garder un seul otage ! Comptiez-vous qu'ils s'assassineraient pour vous épargner
la douleur de tenir vos serments ? Vous les haïssez, parce qu'ils sont forts !
Vous me haïssez encore plus, moi, leur maître ! Oh ! je l'ai senti, tout à
l'heure, quand vous me baisiez les mains, et que vous vous reteniez tous pour ne
pas les mordre ! "
Si les lions qui dormaient dans la cour fussent entrés en hurlant, la clameur
n'eût pas été plus épouvantable. Mais le pontife d'Eschmoûn se leva, et, les
deux genoux l'un contre l'autre, les coudes au corps, tout droit et les mains à
demi ouvertes, il dit :
-- " Barca, Carthage a besoin que tu prennes contre les Mercenaires le
commandement général des forces puniques ! "
-- " Je refuse " , répondit Hamilcar.
-- " Nous te donnerons pleine autorité ! - " crièrent les chefs des Syssites.
-- " Non ! "
-- " Sans aucun contrôle, sans partage, tout l'argent que tu voudras, tous les
captifs, tout le butin, cinquante zerets de terre par cadavre d'ennemi. "
-- " Non ! non ! parce qu'il est impossible de vaincre avec vous ! "
-- " Il en a peur. "
-- " Parce que vous êtes lâches, avares, ingrats, pusillanimes et fous ! "
-- Il les ménage !
-- " Pour se mettre à leur tête " , dit quelqu'un.
-- " Et revenir sur nous " , dit un autre ; et du fond de la salle, Hannon hurla
:
-- " Il veut se faire roi ! "
Alors ils bondirent, en renversant les sièges et les flambeaux : leur foule
s'élança vers l'autel ; ils brandissaient des poignards. Mais, fouillant sous
ses manches, Hamilcar tira deux larges coutelas ; et à demi courbé, le pied
gauche en avant, les yeux flamboyants, les dents serrées, il les défiait,
immobile sous le candélabre d'or.
Ainsi, par précaution, ils avaient apporté des armes ; c'était un crime ; ils se
regardèrent les uns les autres, effrayés. Comme tous étaient coupables, chacun
bien vite se rassura, et peu à peu, tournant le dos au Suffète, ils
redescendirent, enragés d'humiliation. Pour la seconde fois, ils reculaient
devant lui. Pendant quelque temps, ils restèrent debout. Plusieurs qui s'étaient
blessé les doigts les portaient à leur bouche ou les roulaient doucement dans le
bas de leur manteau, et ils allaient s'en aller quand Hamilcar entendit ces
paroles :
-- " Eh ! c'est une délicatesse pour ne pas affliger sa fille ! "
Une voix plus haute s'éleva :
-- " Sans doute, puisqu'elle prend ses amants parmi les Mercenaires ! "
D'abord il chancela, puis ses yeux cherchèrent rapidement Schahabarim. Mais,
seul, le prêtre de Tanit était resté à sa place ; et Hamilcar n'aperçut de loin
que son haut bonnet. Tous lui ricanaient à la face. A mesure qu'augmentait son
angoisse, leur joie redoublait, et, au milieu des huées, ceux qui étaient
par-derrière criaient :
-- " On l'a vu sortir de sa chambre ! "
-- " Un matin du mois de Tammouz ! "
-- " C'est le voleur du zaïmph ! "
-- " Un homme très beau ! "
-- " Plus grand que toi ! "
Il arracha sa tiare, insigne de sa dignité, -- sa tiare à huit rangs mystiques
dont le milieu portait une coquille d'émeraude -- et à deux mains, de toutes ses
forces, il la lança par terre ; les cercles d'or en se brisant rebondirent, et
les perles sonnèrent sur les dalles. Ils virent alors sur la blancheur de son
front une longue cicatrice ; elle s'agitait comme un serpent entre ses sourcils
; tous ses membres tremblaient. Il monta un des escaliers latéraux qui
conduisaient sur l'autel et il marchait dessus ! C'était se vouer au Dieu,
s'offrir en holocauste. Le mouvement de son manteau agitait les lueurs du
candélabre plus bas que ses sandales, et la poudre fine, soulevée par ses pas,
l'entourait comme un nuage jusqu'au ventre. Il s'arrêta entre les jambes du
colosse d'airain. Il prit dans ses mains deux poignées de cette poussière dont
la vue seule faisait frissonner d'horreur tous les Carthaginois, et il dit :
-- " Par les cent flambeaux de vos Intelligences ! par les huit feux des Kabyres
! par les étoiles, les météores et les volcans ! par tout ce qui brûle ! par la
soif du Désert et la salure de l'Océan ! par la caverne d'Hadrumète et l'empire
des Ames ! par l'extermination ! par la cendre de vos fils, et la cendre des
frères de vos aïeux, avec qui maintenant je confonds la mienne ! vous, les Cent
du Conseil de Carthage, vous avez menti en accusant ma fille ! Et moi, Hamilcar
Barca, Suffète-de-la-mer, Chef des Riches et Dominateur du peuple, devant
Moloch-à-tête-de- taureau, je jure... " On s'attendait à quelque chose
d'épouvantable, mais il reprit d'une voix plus haute et plus calme : " Que même
je ne lui en parlerai pas ! "
Les serviteurs sacrés, portant des peignes d'or, entrèrent, -- les uns avec des
éponges de pourpre et les autres avec des branches de palmier. Ils relevèrent le
rideau d'hyacinthe étendu devant la porte : et par l'ouverture de cet angle, on
aperçut au fond des autres salles le grand ciel rose qui semblait continuer la
voûte, en s'appuyant à l'horizon sur la mer toute bleue. Le soleil, sortant des
flots, montait. Il frappa tout à coup contre la poitrine du colosse d'airain,
divisé en sept compartiments que fermaient des grilles. Sa gueule aux dents
rouges s'ouvrait dans un horrible bâillement ; ses naseaux énormes se
dilataient, le grand jour l'animait, lui donnait un air terrible et impatient,
comme s'il avait voulu bondir au- dehors pour se mêler avec l'astre, le Dieu, et
parcourir ensemble les immensités.
Cependant les flambeaux répandus par terre brûlaient encore, en allongeant çà et
là sur les pavés de nacre comme des taches de sang. Les Anciens chancelaient,
épuisés ; ils aspiraient à pleins poumons la fraîcheur de l'air ; la sueur
coulait sur leurs faces livides ; à force d'avoir crié, ils ne s'entendaient
plus. Mais leur colère contre le Suffète n'était point calmée ; en manière
d'adieux ils lui jetaient des menaces, et Hamilcar leur répondait :
-- " A la nuit prochaine, Barca, dans le temple d'Eschmoûn ! "
-- " J'y serai ! "
-- " Nous te ferons condamner par les Riches ! "
-- " Et moi par le peuple ! "
-- " Prends garde de finir sur la croix ! "
-- " Et vous, déchirés dans les rues ! "
Dès qu'ils furent sur le seuil de la cour, ils reprirent un calme maintien.
Leurs coureurs et leurs cochers les attendaient à la porte. La plupart s'en
allèrent sur des mules blanches. Le Suffète sauta dans son char, prit les rênes
; les deux bêtes, courbant leur encolure et frappant en cadence les cailloux qui
rebondissaient, montèrent au grand galop toute la voie des Mappales, et le
vautour d'argent, à la pointe du timon, semblait voler tant le char passait
vite.
La route traversait un champ, planté de longues dalles, aiguës par le sommet,
telles que des pyramides, et qui portaient, entaillée à leur milieu, une main
ouverte comme si le mort couché dessous l'eût tendue vers le ciel pour réclamer
quelque chose. Ensuite, étaient disséminées des cabanes en terre, en branchages,
en claies de joncs, toutes de forme conique. De petits murs en cailloux, des
rigoles d'eau vive, des cordes de sparterie, des haies de nopals séparaient
irrégulièrement ces habitations, qui se tassaient de plus en plus, en s'élevant
vers les jardins du Suffète. Mais Hamilcar tendait ses yeux sur une grande tour
dont les trois étages faisaient trois monstrueux cylindres, le premier bâti en
pierres, le second en briques, et le troisième, tout en cèdre, -- supportant une
coupole de cuivre sur vingt-quatre colonnes de genévrier, d'où retombaient, en
manière de guirlandes, des chaînettes d'airain entrelacées. Ce haut édifice
dominait les bâtiments qui s'étendaient à droite, les entrepôts, la
maison-de-commerce, tandis que le palais des femmes se dressait au fond des
cyprès, -- alignés comme deux murailles de bronze.
Quand le char retentissant fut entré par la porte étroite, il s'arrêta sous un
large hangar, où des chevaux, retenus à des entraves, mangeaient des tas
d'herbes coupées.
Tous les serviteurs accoururent. Ils faisaient une multitude, ceux qui
travaillaient dans les campagnes, par terreur des soldats, ayant été ramenés à
Carthage. Les laboureurs, vêtus de peaux de bêtes, traînaient des chaînes rivées
à leurs chevilles ; les ouvriers des manufactures de pourpre avaient les bras
rouges comme des bourreaux ; les marins, des bonnets verts ; les pêcheurs, des
colliers de corail ; les chasseurs, un filet sur l'épaule ; et les gens de
Mégara, des tuniques blanches ou noires, des caleçons de cuir, des calottes de
paille, de feutre ou de toile, selon leur service ou leurs industries
différentes.
Par-derrière se pressait une populace en haillons. Ils vivaient, ceux-là, sans
aucun emploi, loin des appartements, dormaient la nuit dans les jardins,
dévoraient les restes des cuisines, -- moisissure humaine qui végétait à l'ombre
du palais. Hamilcar les tolérait, par prévoyance encore plus que par dédain.
Tous, en témoignage de joie, s'étaient mis une fleur à l'oreille, et beaucoup
d'entre eux ne l'avaient jamais vu.
Mais des hommes, coiffés comme des sphinx et munis de grands bâtons,
s'élancèrent dans la foule, en frappant de droite et de gauche. C'était pour
repousser les esclaves curieux de voir le maître, afin qu'il ne fût pas assailli
sous leur nombre et incommodé par leur odeur.
Alors, tous se jetèrent à plat ventre en criant :
-- " Oeil de Baal, que ta maison fleurisse ! "
" Et entre ces hommes, ainsi couchés par terre dans l'avenue des cyprès,
l'Intendant-des-intendants, Abdalonim, coiffé d'une mitre blanche, s'avança vers
Hamilcar, un encensoir à la main.
Salammbô descendait alors l'escalier des galères. Toutes ses femmes venaient
derrière elle ; et, à chacun de ses pas, elles descendaient aussi. Les têtes des
Négresses marquaient de gros points noirs la ligne des bandeaux à plaque d'or
qui serraient le front des Romaines. D'autres avaient dans les cheveux des
flèches d'argent, des papillons d'émeraude, ou de longues aiguilles étalées en
soleil. Sur la confusion de ces vêtements blancs, jaunes et bleus, les anneaux,
les agrafes, les colliers, les franges, les bracelets resplendissaient ; un
murmure d'étoffes légères s'élevait ; on entendait le claquement des sandales
avec le bruit sourd des pieds nus posant sur le bois : -- et, çà et là, un grand
eunuque, qui les dépassait des épaules, souriait la face en l'air. Quand
l'acclamation des hommes se fut apaisée, en se cachant le visage avec leurs
manches, elles poussèrent ensemble un cri bizarre, pareil au hurlement d'une
louve, et il était si furieux et si strident qu'il semblait faire, du haut en
bas, vibrer comme une lyre le grand escalier d'ébène tout couvert de femmes.
Le vent soulevait leurs voiles, et les minces tiges des papyrus se balançaient
doucement. On était au mois de Schebaz, en plein hiver. Les grenadiers en fleur
se bombaient sur l'azur du ciel, et, à travers les branches, la mer apparaissait
avec une île au loin, à demi perdue dans la brume.
Hamilcar s'arrêta, en apercevant Salammbô. Elle lui était survenue après la mort
de plusieurs enfants mâles. D'ailleurs, la naissance des filles passait pour une
calamité dans les religions du Soleil. Les Dieux, plus tard, lui avaient envoyé
un fils ; mais il gardait quelque chose de son espoir trahi et comme
l'ébranlement de la malédiction qu'il avait prononcée contre elle. Salammbô,
cependant, continuait à marcher.
Des perles de couleurs variées descendaient en longues grappes de ses oreilles
sur ses épaules et jusqu'aux coudes. Sa chevelure était crêpée, de façon à
simuler un nuage. Elle portait, autour du cou, de petites plaques d'or
quadrangulaires représentant une femme entre deux lions cabrés ; et son costume
reproduisait en entier l'accoutrement de la Déesse. Sa robe d'hyacinthe, à
manches larges, lui serrait la taille en s'évasant par le bas. Le vermillon de
ses lèvres faisait paraître ses dents plus blanches, et l'antimoine de ses
paupières ses yeux plus longs. Ses sandales, coupées dans un plumage d'oiseau,
avaient des talons très hauts et elle était pâle extraordinairement, à cause du
froid sans doute.
Enfin elle arriva près d'Hamilcar, et, sans le regarder, sans lever la tête,
elle lui dit :
-- " Salut, Oeil de Baalim, gloire éternelle ! triomphe ! loisir ! satisfaction
! richesse ! Voilà longtemps que mon coeur était triste, et la maison
languissait. Mais le maître qui revient est comme Tainmmouz ressuscité ; et sous
ton regard, ô père, une joie, une existence nouvelle va partout s'épanouir ! "
Et prenant des mains de Taanach un petit vase oblong où fumait un mélange de
farine, de beurre, de cardamome et de vin : -- " Bois à pleine gorge " dit-elle,
" la boisson du retour préparée par ta servante. "
Il répliqua --- " Bénédiction sur toi ! " et il saisit machinalement le vase
d'or qu'elle lui tendait.
Cependant, il l'examinait avec une attention si âpre que Salammbô troublée
balbutia :
-- " On t'a dit, ô maître ! ... "
-- " Oui ! je sais ! " fit Hamilcar à voix basse.
Etait-ce un aveu ? ou parlait-elle des Barbares ? Et il ajouta quelques mots
vagues sur les embarras publics qu'il espérait à lui seul dissiper.
-- " O père ! " exclama Salammbô, " tu n'effaceras pas ce qui est irréparable !
"
Alors il se recula, et Salammbô s'étonnait de son ébahissement ; car elle ne
songeait point à Carthage mais au sacrilège dont elle se trouvait complice. Cet
homme, qui faisait trembler les légions et qu'elle connaissait à peine,
l'effrayait comme un dieu ; il avait deviné, il savait tout, quelque chose de
terrible allait venir. Elle s'écria : " Grâce ! "
Hamilcar baissa la tête, lentement.
Bien qu'elle voulût s'accuser, elle n'osait ouvrir les lèvres ; et cependant
elle étouffait du besoin de se plaindre et d'être consolée. Hamilcar combattait
l'envie de rompre son serment. Il le tenait par orgueil, ou par crainte d'en
finir avec son incertitude : et il la regardait en face, de toutes ses forces,
pour saisir ce qu'elle cachait au fond de son coeur.
Peu à peu, en haletant, Salammbô s'enfonçait la tête dans les épaules, écrasée
par ce regard trop lourd. Il était sûr maintenant qu'elle avait failli dans
l'étreinte d'un Barbare ; il frémissait, il leva ses deux poings. Elle poussa un
cri et tomba entre ses femmes, qui s'empressèrent autour d'elle.
Hamilcar tourna les talons. Tous les intendants le suivirent.
On ouvrit la porte des entrepôts, et il entra dans une vaste salle ronde où
aboutissaient, comme les rayons d'une roue à son moyeu, de longs couloirs qui
conduisaient vers d'autres salles. Un disque de pierre s'élevait au centre avec
des balustres pour soutenir des coussins accumulés sur des tapis.
Le Suffète se promena d'abord à grands pas rapides ; : il respirait bruyamment,
il frappait la terre du talon, il se passait la main sur le front comme un homme
harcelé par les mouches. Mais il secoua la tête, et, en apercevant
l'accumulation des richesses, il se calma ; : sa pensée, qu'attiraient les
perspectives des couloirs, se répandait dans les autres salles pleines de
trésors plus rares. Des plaques de bronze, des lingots d'argent et des barres de
fer alternaient avec les saumons d'étain apportés des Cassitérides par la mer
Ténébreuse : les gommes du pays des Noirs débordaient de leurs sacs en écorce de
palmier ; poudre d'or, tassée dans des outres, fuyait insensiblement par les
coutures trop vieilles. De minces filaments, tirés des plantes marines,
pendaient entre les lins d'Egypte, de Grèce, de Taprobane et de Judée : des
madrépores, tels que de larges buissons, se hérissaient au pied des murs : et
une odeur indéfinissable flottait, exhalaison des parfums, des cuirs, des épices
et des plumes d'autruche liées en gros bouquets tout au haut de la voûte. Devant
chaque couloir, des dents d'éléphant posées debout, en se réunissant par les
pointes, formaient un arc au-dessus de la porte.
Enfin, il monta sur le disque de pierre. Tous les intendants se tenaient les
bras croisés, la tête basse, tandis qu'Abdalonim levait d'un air orgueilleux sa
mitre pointue.
Hamilcar interrogea le Chef-des-navires. C'était un vieux pilote aux paupières
éraillées par le vent, et des flocons blancs descendaient jusqu'à ses hanches,
comme si l'écume des tempêtes lui était restée sur la barbe.
Il répondit qu'il avait envoyé une flotte par Gadès et Thymiamata, pour tâcher
d'atteindre Eziongaber, en doublant la Corne-du-Sud et le promontoire des
Aromates.
D'autres avaient continué dans l'Ouest, durant quatre lunes, sans rencontrer de
rivages ; mais la proue des navires s'embarrassait dans les herbes, l'horizon
retentissait continuellement du bruit des cataractes, des brouillards couleur de
sang obscurcissaient le soleil, une brise toute chargée de parfums endormait les
équipages ; et à présent ils ne pouvaient rien dire, tant leur mémoire était
troublée. Cependant on avait remonté les fleuves des Scythes, pénétré en
Colchide, chez les Ingriens, chez les Estiens, ravi dans l'archipel quinze cents
vierges et coulé bas tous les vaisseaux étrangers naviguant au-delà du cap
Oestrymon, pour que le secret des routes ne fût pas connu. Le roi Ptolémée
retenait l'encens de Schesbar, Syracuse, Elathia, la Corse et les îles n'avaient
rien fourni, et le vieux pilote baissa la voix pour annoncer qu'une trirème
était prise à Rusicada par les Numides, -- " car ils sont avec eux, Maître " .
Hamilcar fronça les sourcils ; puis il fit signe de parler au Chef-des- voyages,
enveloppé d'une robe brune sans ceinture, et la tête prise dans une longue
écharpe d'étoffe blanche qui, passant au bord de sa bouche, lui retombait
par-derrière sur l'épaule.
Les caravanes étaient parties régulièrement à l'équinoxe d'hiver. Mais, de
quinze cents hommes se dirigeant sur l'extrême Ethiopie avec d'excellents
chameaux, des outres neuves et des provisions de toiles peintes, un seul avait
reparu à Carthage, -- les autres étant morts de fatigue ou devenus fous par la
terreur du désert ; -- et il disait avoir vu, bien au-delà du Harousch-Noir,
après les Atarantes et le pays des grands singes, d'immenses royaumes où les
moindres ustensiles sont tous en or, un fleuve couleur de lait, large comme une
mer ; des forêts d'arbres bleus, des collines d'aromates, des monstres à figure
humaine végétant sur les rochers et dont les prunelles, pour vous regarder,
s'épanouissent comme des fleurs ; puis, derrière des lacs tout couverts de
dragons, des montagnes de cristal qui supportent le soleil. D'autres étaient
revenus de l'Inde avec des paons, du poivre et des tissus nouveaux. Quant à ceux
qui vont acheter des calcédoines par le chemin des Syrtes et le temple d'Ammon,
sans doute ils avaient péri dans les sables. Les caravanes de la Gétulie et de
Phazzana avaient fourni leurs provenances habituelles ; mais il n'osait à
présent, lui, le Chef-des-voyages, en équiper aucune.
Hamilcar comprit ; les Mercenaires occupaient la campagne. Avec un sourd
gémissement, il s'appuya sur l'autre coude ; et le Chef-des- métairies avait si
peur de parler, qu'il tremblait horriblement malgré ses épaules trapues et ses
grosses prunelles rouges. Sa face, camarde comme celle d'un dogue, était
surmontée d'un réseau en fils d'écorces ; il portait un ceinturon en peau de
léopard avec tous les poils et où reluisaient deux formidables coutelas.
Dès qu'Hamilcar se détourna, il se mit, en criant, à invoquer tous les Baals. Ce
n'était pas sa faute ! il n'y pouvait rien ! Il avait observé les températures,
les terrains, les étoiles, fait les plantations au solstice d'hiver, les
élagages au décours de la lune, inspecté les esclaves, ménagé leurs habits.
Mais Hamilcar s'irritait de cette loquacité. Il claqua de la langue et l'homme
au coutelas d'une voix rapide :
-- " Ah ! Maître ! ils ont tout pillé ! tout saccagé ! tout détruit ! Trois
mille pieds d'arbres sont coupés à Maschala, et à Ubada les greniers défoncés,
les citernes comblées ! A Tedès, ils ont emporté quinze cents gomors de farine ;
à Marazzana, tué les pasteurs, mangé les troupeaux, brûlé ta maison, ta belle
maison à poutres de cèdre, où tu venais l'été ! Les esclaves de Tuburbo, qui
sciaient de l'orge, se sont enfuis vers les montagnes ; et les ânes, les
bardeaux, les mulets, les boeufs de Taormine, et les chevaux orynges, plus un
seul ! tous emmenés ! C'est une malédiction ! je n'y survivrai pas ! " Il
reprenait en pleurant : " Ah ! Si tu savais comme les celliers étaient pleins et
les charrues reluisantes ! Ah ! les beaux béliers ! ah ! les beaux taureaux ! "
La colère d'Hamilcar l'étouffait. Elle éclata :
-- " Tais-toi ! Suis-je donc un pauvre ? Pas de mensonges ! dites vrai ! Je veux
savoir tout ce que j'ai perdu, jusqu'au dernier sicle, jusqu'au dernier cab !
Abdalonim, apporte-moi les comptes des vaisseaux, ceux des caravanes ; ceux des
métairies, ceux de la maison ! Et si votre conscience est trouble, malheur sur
vos têtes ! Sortez ! "
Tous les intendants, marchant à reculons et les poings jusqu'à terre, sortirent.
Abdalonim alla prendre au milieu d'un casier, dans la muraille, des cordes à
noeuds, des bandes de toile ou de papyrus, des omoplates de mouton chargées
d'écritures fines. Il les déposa aux pieds d'Hamilcar, lui mit entre les mains
un cadre de bois garni de trois fils intérieurs où étaient passées des boules
d'or, d'argent et de corne, et il commença :
-- " Cent quatre-vingt-douze maisons dans les Mappales, louées aux
Carthaginois-nouveaux à raison d'un béka par lune. "
-- " Non ! c'est trop ! ménage les pauvres ! et tu écriras les noms de ceux qui
te paraîtront les plus hardis, en tâchant de savoir s'ils sont attachés à la
République ! Après ? "
Abdalonim hésitait, surpris de cette générosité.
Hamilcar lui arracha des mains les bandes de toile.
-- " Qu'est-ce donc ? trois palais autour de Khamon à douze késitah par mois !
Mets-en vingt ! Je ne veux pas que les Riches me dévorent. "
L'Intendant-des-intendants, après un long salut, reprit :
-- " Prêté à Tigillas, jusqu'à la fin de la saison, deux kikar au denier trois,
intérêt maritime : à Bar-Malkarth, quinze cents sicles sur le gage de trente
esclaves. Mais douze sont morts dans les marais salins. "
-- " C'est qu'ils n'étaient pas robustes " , dit en riant le Suffète. "
N'importe ! S'il a besoin d'argent, satisfais-le ! Il faut toujours prêter, et à
des intérêts divers, selon la richesse des personnes. "
Alors le serviteur s'empressa de lire tout ce qu'avaient rapporté les mines de
fer d'Annaba, les pêcheries de corail, les fabriques de pourpre, la ferme de
l'impôt sur les Grecs domiciliés, l'exportation de l'argent en Arabie où il
valait dix fois l'or, les prises des vaisseaux, déduction faite du dixième pour
le temple de la Déesse.
-- " Chaque fois j'ai déclaré un quart de moins, Maître ! "
" Hamilcar comptait avec les billes ; elles sonnaient sous ses doigts.
-- " Assez ! Qu'as-tu payé ? "
-- " A Stratoniclès de Corinthe et à trois marchands d'Alexandrie, sur les
lettres que voilà (elles sont rentrées), dix mille drachmes athéniennes et douze
talents d'or syriens. La nourriture des équipages s'élevant à vingt mines par
mois pour une trirème... "
-- " Je le sais ! combien de perdues ? "
-- " En voici le compte sur ces lames de plomb. " , dit l'intendant. " Quant aux
navires nolisés en commun, comme il a fallu souvent jeter les cargaisons à la
mer, on a réparti les pertes inégales par têtes d'associés. Pour des cordages
empruntés aux arsenaux et qu'il a été impossible de leur rendre, les Syssites
ont exigé huit cents késitah, avant l'expédition d'Utique. "
-- " Encore eux " fit Hamilcar en baissant la tête ; et il resta quelque temps
comme écrasé par le poids de toutes les haines qu'il sentait sur lui.
-- " Mais je ne vois pas les dépenses de Mégara ? "
Abdalonim, en pâlissant, alla prendre, dans un autre casier, des planchettes de
sycomore enfilées par paquets à des cordes de cuir.
Hamilcar l'écoutait, curieux des détails domestiques, et s'apaisant à la
monotonie de cette voix qui énumérait des chiffres ; Abdalonim se ralentissait.
Tout à coup il laissa tomber par terre les feuilles de bois et il se jeta
lui-même à plat ventre, les bras étendus, dans la position des condamnés.
Hamilcar, sans s'émouvoir, ramassa les tablettes ; et ses lèvres s'écartèrent et
ses yeux s'agrandirent, lorsqu'il aperçut, à la dépense d'un seul jour, une
exorbitante consommation de viandes, de poissons, d'oiseaux, de vins et
d'aromates, avec des vases brisés, des esclaves morts, des tapis perdus.
Abdalonim, toujours prosterné, lui apprit le festin des Barbares. Il n'avait pu
se soustraire à l'ordre des Anciens, -- Salammbô, d'ailleurs, voulant que l'on
prodiguât l'argent pour mieux recevoir les soldats.
Au nom de sa fille, Hamilcar se leva d'un bond. Puis, en serrant les lèvres, il
s'accroupit sur les coussins ; il en déchirait les franges avec ses ongles,
haletant, les prunelles fixes.
-- " Lève-toi ! , " dit-il ; et il descendit.
Abdalonim le suivait ; ses genoux tremblaient. Mais, saisissant une barre de
fer, il se mit comme un furieux à desceller les dalles. Un disque de bois sauta,
et bientôt parurent sur la longueur du couloir plusieurs de ces larges
couvercles qui bouchaient des fosses où l'on conservait le grain.
-- " Tu le vois, Oeil de Baal, " dit le serviteur en tremblant, " ils n'ont pas
encore tout pris ! et elles sont profondes, chacune, de cinquante coudées et
combles jusqu'au bord ! Pendant ton voyage, j'en ai fait creuser dans les
arsenaux, dans les jardins, partout ! ta maison est pleine de blé, comme ton
coeur de sagesse. "
Un sourire passa sur le visage d'Hamilcar :
-- " C'est bien, Abdalonim ! " Puis, se penchant à son oreille : " Tu en feras
venir de l'Etrurie, du Brutium, d'où il te plaira, et n'importe à quel prix !
Entasse et garde ! Il faut que je possède, à moi seul, tout le blé de Carthage.
"
Puis, quand ils furent à l'extrémité du couloir, Abdalonim, avec une des clefs
qui pendaient à sa ceinture, ouvrit une grande chambre quadrangulaire, divisée
au milieu par des piliers de cèdre. Des monnaies d'or, d'argent et d'airain,
disposées sur des tables ou enfoncées dans des niches, montaient le long des
quatre murs jusqu'aux lambourdes du toit. D'énormes couffes en peau
d'hippopotame supportaient, dans les coins, des rangs entiers de sacs plus
petits ; des tas de billion faisaient des monticules sur les dalles ; et, çà et
là, quelque pile trop haute s'étant écroulée avait l'air d'une colonne en ruine.
Les grandes pièces de Carthage, représentant Tanit avec un cheval sous un
palmier, se mêlaient à celles des colonies, marquées d'un taureau, d'une étoile,
d'un globe ou d'un croissant. Puis l'on voyait disposées, par sommes inégales,
des pièces de toutes les valeurs, de toutes les dimensions, de tous les âges, --
depuis les vieilles d'Assyrie, minces comme l'ongle, jusqu'aux vieilles du
Latium, plus épaisses que la main, avec les boutons d'Egine, les tablettes de la
Bactriane, les courtes tringles de l'ancienne Lacédémone ; plusieurs étaient
couvertes de rouille, encrassées, verdies par l'eau ou noircies par le feu,
ayant été prises dans des filets ou après les sièges parmi les décombres des
villes. Le Suffète eut bien vite supputé si les sommes présentes correspondaient
aux gains et aux dommages qu'on venait de lui lire ; et il s'en allait lorsqu'il
aperçut trois jarres d'airain complètement vides. Abdalonim détourna la tête en
signe d'horreur, et Hamilcar résigné ne parla point.
Ils traversèrent d'autres couloirs, d'autres salles et arrivèrent enfin devant
une porte où, pour la garder mieux, un homme était attaché par le ventre à une
longue chaîne scellée contre le mur, coutume des Romains nouvellement introduite
à Carthage. Sa barbe et ses ongles avaient démesurément poussé, et il se
balançait de droite et de gauche avec l'oscillation continuelle des bêtes
captives. Sitôt qu'il reconnut Hamilcar, il s'élança vers lui en criant :
-- " Grâce, Oeil de Baal ! pitié ! tue-moi ! Voilà dix ans que je n'ai vu le
soleil ! Au nom de ton père, grâce ! "
Hamilcar, sans lui répondre, frappa dans ses mains, trois hommes parurent ; et,
tous les quatre à la fois, en raidissant leurs bras, ils retirèrent de ses
anneaux la barre énorme qui fermait la porte. Hamilcar prit un flambeau, et
disparut dans les ténèbres.
C'était, croyait-on, l'endroit des sépultures de la famille ; mais on n'eût
trouvé qu'un large puits. Il était creusé seulement pour dérouter les voleurs,
et ne cachait rien. Hamilcar passa auprès ; puis, en se baissant, il fit tourner
sur ses rouleaux une meule très lourde, et, par cette ouverture, il entra dans
un appartement bâti en forme de cône.
Des écailles d'airain couvraient les murs ; au milieu, sur un piédestal de
granit, s'élevait la statue d'un Kabyre avec le nom d'Alètes, inventeur des
mines dans la Celtibérie. Contre sa base, par terre, étaient disposés en croix
de larges boucliers d'or et des vases d'argent monstrueux, à goulot fermé, d'une
forme extravagante et qui ne pouvaient servir ; car on avait coutume de fondre
ainsi des quantités de métal pour que les dilapidations et même les déplacements
fussent presque impossibles.
Avec son flambeau, il alluma une lampe de mineur fixée au bonnet de l'idole ;
des feux verts, jaunes, bleus, violets, couleur de vin, couleur de sang, tout à
coup, illuminèrent la salle. Elle était pleine de pierreries qui se trouvaient
dans des calebasses d'or accrochées comme des lampadaires aux lames d'airain, ou
dans leurs blocs natifs rangés au bas du mur. C'étaient des callaïs arrachées
des montagnes à coups de fronde, des escarboucles formées par l'urine des lynx,
des glossopètres tombés de la lune, des tyanos, des diamants, des sandastrum,
des béryls, avec les trois espèces de rubis, les quatre espèces de saphir et les
douze espèces d'émeraudes. Elles fulguraient, pareilles à des éclaboussures de
lait, à des glaçons bleus, à de la poussière d'argent, et jetaient leurs
lumières en nappes, en rayons, en étoiles. Les céraunies engendrées par le
tonnerre étincelaient près des calcédoines qui guérissent les poisons. Il y
avait des topazes du mont Zabarca pour prévenir les terreurs, des opales de la
Bactriane qui empêchent les avortements, et des cornes d'Ammon que l'on place
sous les lits afin d'avoir des songes.
Les feux des pierres et les flammes de la lampe se miraient dans les grands
boucliers d'or. Hamilcar, debout, souriait, les bras croisés ; -- et il se
délectait moins dans le spectacle que dans la conscience de ses richesses. Elles
étaient inaccessibles, inépuisables, infinies. Ses aïeux, dormant sous ses pas,
envoyaient à son coeur quelque chose de leur éternité. Il se sentait tout près
des génies souterrains. C'était comme la joie d'un Kabyre ; et les grands rayons
lumineux frappant son visage lui semblaient l'extrémité d'un invisible réseau,
qui, à travers des abîmes, l'attachaient au centre du monde.
Une idée le fit tressaillir, et, s'étant placé derrière l'idole, il marcha droit
vers le mur. Puis il examina parmi les tatouages de son bras une ligne
horizontale avec deux autres perpendiculaires, ce qui exprimait, en chiffres
chananéens, le nombre treize. Alors il compta jusqu'à la treizième des plaques
d'airain, releva encore une fois sa large manche ; et, la main droite étendue,
il lisait à une autre place de son bras d'autres lignes plus compliquées, tandis
qu'il promenait ses doigts délicatement, à la façon d'un joueur de lyre. Enfin,
avec son pouce, il frappa sept coups ; et, d'un seul bloc, toute une partie de
la muraille tourna.
Elle dissimulait une sorte de caveau, où étaient enfermées des choses
mystérieuses, qui n'avaient pas de nom, et d'une incalculable valeur. Hamilcar
descendit les trois marches ; il prit dans une cuve d'argent une peau de lama
flottant sur un liquide noir, puis il remonta.
Abdalonim se remit alors à marcher devant lui. Il frappait les pavés avec sa
haute canne garnie de sonnettes au pommeau, et, devant chaque appartement,
criait le nom d'Hamilcar, entouré de louanges et de bénédictions.
Dans la galerie circulaire où aboutissaient tous les couloirs, on avait accumulé
le long des murs des poutrelles d'algummin, des sacs de lausonia, des gâteaux en
terre de Lemnos, et des carapaces de tortue toutes pleines de perles. Le
Suffète, en passant, les effleurait avec sa robe, sans même regarder de
gigantesques morceaux d'ambre, matière presque divine formée par les rayons du
soleil.
Un nuage de vapeur odorante s'échappa.
-- " Pousse la porte ! "
Ils entrèrent.
Des hommes nus pétrissaient des pâtes, broyaient des herbes, agitaient des
charbons, versaient de l'huile dans des jarres, ouvraient et fermaient les
petites cellules ovoïdes creusées tout autour de la muraille et si nombreuses
que l'appartement ressemblait à l'intérieur d'une ruche. Du myrobalon, du
bdellium, du safran et des violettes en débordaient. Partout étaient éparpillées
des gommes, des poudres, des racines, des fioles de verre, des branches de
filipendule, des pétales de roses ; et l'on étouffait dans les senteurs, malgré
les tourbillons de styrax qui grésillait au milieu sur un trépied d'airain.
Le Chef-des-odeurs-suaves, pâle et long comme un flambeau de cire, s'avança vers
Hamilcar pour écraser dans ses mains un rouleau de métopion, tandis que deux
autres lui frottaient les talons avec des feuilles de baccaris. Il les repoussa
; c'étaient des Cyrénéens de moeurs infâmes, mais que l'on considérait à cause
de leurs secrets.
Afin de montrer sa vigilance, le Chef-des-odeurs offrit au Suffète, sur une
cuiller d'électrum, un peu de malobathre à goûter ; puis, avec une alène, il
perça trois besoars indiens. Le maître, qui savait les artifices, prit une corne
pleine de baume, et, l'ayant approchée des charbons, il la pencha sur sa robe ;
une tache brune y parut, c'était une fraude. Alors, il considéra le
Chef-des-odeurs fixement, et, sans rien dire, lui jeta la corne de gazelle en
plein visage.
Si indigné qu'il fût des falsifications commises à son préjudice, en apercevant
des paquets de nard qu'on emballait pour les pays d'outre- mer, il ordonna d'y
mêler de l'antimoine, afin de le rendre plus lourd.
Puis il demanda où se trouvaient trois boîtes de psagas, destinées à son usage.
Le Chef-des-odeurs avoua qu'il n'en savait rien, des soldats étaient venus avec
des couteaux, en hurlant ; il leur avait ouvert les cases.
-- " Tu les crains donc plus que moi ! " , s'écria le Suffète ; et, à travers la
fumée, ses prunelles, comme des torches, étincelaient sur le grand homme pâle
qui commençait à comprendre. " Abdalonim ! avant le coucher du soleil, tu le
feras passer par les verges. Déchire-le ! "
Ce dommage, moindre que les autres, l'avait exaspéré ; car, malgré ses efforts
pour les bannir de sa pensée, il retrouvait continuellement les Barbares. Leurs
débordements se confondaient avec la honte de sa fille, et il en voulait à toute
la maison de la connaître et de ne pas la lui dire. Mais quelque chose le
poussait à s'enfoncer dans son malheur ; et, pris d'une rage d'inquisition, il
visita sous les hangars, derrière la maison-de- commerce, les provisions de
bitume, de bois, d'ancres et de cordages, de miel et de cire, le magasin des
étoffes, les réserves de nourritures, le chantier des marbres, le grenier du
silphium.
Il alla de l'autre côté des jardins inspecter, dans leurs cabanes, les artisans
domestiques dont on vendait les produits. Des tailleurs brodaient des manteaux,
d'autres tressaient des filets, d'autres peignaient des coussins, découpaient
des sandales, des ouvriers d'Egypte avec un coquillage polissaient des papyrus,
la navette des tisserands claquait, les enclumes des armuriers retentissaient.
Hamilcar leur dit :
-- " Battez des glaives ! battez toujours ! il m'en faudra. " Et il tira de sa
poitrine la peau d'antilope macérée dans les poisons pour qu'on lui taillât une
cuirasse plus solide que celles d'airain, et qui serait inattaquable au fer et à
la flamme.
Dès qu'il abordait les ouvriers, Abdalonim, afin de détourner sa colère, tâchait
de l'irriter contre eux en dénigrant leurs ouvrages par des murmures.
-- " Quelle besogne ! c'est une honte ! Vraiment le Maître est trop bon. "
Hamilcar, sans l'écouter, s'éloignait. Il se ralentit, car de grands arbres
calcinés d'un bout à l'autre, comme on en trouve dans les bois où les pasteurs
ont campé, barraient les chemins ; et les palissades étaient rompues, l'eau des
rigoles se perdait, des éclats de verres, des ossements de singes apparaissaient
au milieu des flaques bourbeuses. Quelque bribe d'étoffe çà et là pendait aux
buissons ; sous les citronniers, les fleurs pourries faisaient un fumier jaune.
En effet, les serviteurs avaient tout abandonné, croyant que le maître ne
reviendrait plus.
A chaque pas, il découvrait quelque désastre nouveau, une preuve encore de cette
chose qu'il s'était interdit d'apprendre. Voilà maintenant qu'il souillait ses
brodequins de pourpre en écrasant des immondices ; et il ne tenait pas ces
hommes, tous devant lui au bout d'une catapulte, pour les faire voler en éclats
! Il se sentait humilié de les avoir défendus ; c'était une duperie, une
trahison ; et, comme il ne pouvait se venger ni des soldats, ni des Anciens, ni
de Salammbô, ni de personne, et que sa colère cherchait quelqu'un, il condamna
aux mines, d'un seul coup, tous les esclaves des jardins.
Abdalonim frissonnait chaque fois qu'il le voyait se rapprocher des parcs. Mais
Hamilcar prit le sentier du moulin, d'où l'on entendait sortir une mélopée
lugubre.
Au milieu de la poussière, les lourdes meules tournaient, c'est-à-dire deux
cônes de porphyre superposés, et dont le plus haut, portant un entonnoir, virait
sur le second à l'aide de fortes barres. Avec leur poitrine et leurs bras des
hommes poussaient, tandis que d'autres, attelés, tiraient. Le frottement de la
bricole avait formé autour de leurs aisselles des croûtes purulentes comme on en
voit au garrot des ânes, et le haillon noir et flasque qui couvrait à peine
leurs reins et pendait par le bout, battait sur leurs jarrets comme une longue
queue. Leurs yeux étaient rouges, les fers de leurs pieds sonnaient, toutes
leurs poitrines haletaient d'accord. Ils avaient sur la bouche, fixée par deux
chaînettes, de bronze, une muselière, pour qu'il leur fût impossible de manger
la farine, et des gantelets sans doigts enfermaient leurs mains pour les
empêcher d'en prendre.
A l'entrée du maître, les barres de bois craquèrent plus fort. Le grain, en se
broyant, grinçait. Plusieurs tombèrent sur les genoux ; les autres, continuant,
passaient par-dessus.
Il demanda Giddenem, le gouverneur des esclaves ; et ce personnage parut,
étalant sa dignité dans la richesse de son costume ; car sa tunique, fendue sur
les côtés, était de pourpre fine, de lourds anneaux tiraient ses oreilles, et,
pour joindre les bandes d'étoffes qui enveloppaient ses jambes, un lacet d'or,
comme un serpent autour d'un arbre, montait de ses chevilles à ses hanches. Il
tenait dans ses doigts, tout chargés de bagues, un collier en grains de gagates
pour reconnaître les hommes sujets au mal sacré.
Hamilcar lui fit signe de détacher les muselières. Alors tous, avec des cris de
bêtes affamées, se ruèrent sur la farine, qu'ils dévoraient en s'enfonçant le
visage dans les tas.
-- " Tu les exténues ! " dit le Suffète.
Giddenem répondit qu'il fallait cela pour les dompter.
-- " Ce n'était guère la peine de t'envoyer à Syracuse dans l'école des
esclaves. Fais venir les autres ! "
Et les cuisiniers, les sommeliers, les palefreniers, les coureurs, les porteurs
de litière, les hommes des étuves et les femmes avec leurs enfants, tous se
rangèrent dans le jardin sur une seule ligne, depuis la maison-de-commerce
jusqu'au parc des bêtes fauves. Ils retenaient leur haleine. Un silence énorme
emplissait Mégara. Le soleil s'allongeait sur la lagune, au bas des catacombes.
Les paons piaulaient. Hamilcar, pas à pas, marchait.
-- " Qu'ai-je à faire de ces vieux ? " dit-il ; " vends-les ! C'est trop de
Gaulois, ils sont ivrognes ! et trop de Crétois, ils sont menteurs ! Achète- moi
des Cappadociens, des Asiatiques et des Nègres. "
Il s'étonna du petit nombre des enfants. -- " Chaque année, Giddenem, la maison
doit avoir des naissances ! Tu laisseras toutes les nuits les cases ouvertes
pour qu'ils se mêlent en liberté. "
Il se fit montrer ensuite les voleurs, les paresseux, les mutins. Il distribuait
des châtiments avec des reproches à Giddenem ; et Giddenem, comme un taureau,
baissait son front bas, où s'entrecroisaient deux larges sourcils.
-- " Tiens, Oeil de Baal " , dit-il, en désignant un Libyen robuste, " en voilà
un que l'on a surpris la corde au cou. "
-- " Ah ! tu veux mourir ? " fit dédaigneusement le Suffète.
Et l'esclave, d'un ton intrépide :
-- " Oui ! "
Alors, sans se soucier de l'exemple ni du dommage pécuniaire, Hamilcar dit aux
valets :
-- " Emportez-le ! "
Peut-être y avait-il dans sa pensée l'intention d'un sacrifice. C'était un
malheur qu'il s'infligeait afin d'en prévenir de plus terribles.
Giddenem avait caché les mutilés derrière les autres. Hamilcar les aperçut :
-- " Qui t'a coupé le bras, à toi ? "
-- " Les soldats, Oeil de Baal. "
Puis, à un Samnite qui chancelait comme un héron blessé :
-- " Et toi, qui t'a fait cela ? "
C'était le gouverneur, en lui cassant la jambe avec une barre de fer.
Cette atrocité imbécile indigna le Suffète ; et, arrachant des mains de Giddenem
son collier de gagates :
-- " Malédiction au chien qui blesse le troupeau. Estropier des esclaves, bonté
de Tanit ! Ah ! tu ruines ton maître ! Qu'on l'étouffe dans le fumier. Et ceux
qui manquent ? Où sont-ils ? Les as-tu assassinés avec les soldats ? "
Sa figure était si terrible que toutes les femmes s'enfuirent. Les esclaves, se
reculant, faisaient un grand cercle autour d'eux ; Giddenem baisait
frénétiquement ses sandales ; Hamilcar, debout, restait les bras levés sur lui.
Mais, l'intelligence lucide comme au plus fort des batailles, il se rappelait
mille choses odieuses, des ignominies dont il s'était détourné ; et, à la lueur
de sa colère, comme aux fulgurations d'un orage, il revoyait d'un seul coup tous
ses désastres à la fois. Les gouverneurs des campagnes avaient fui par terreur
des soldats, par connivence peut-être, tous le trompaient, depuis trop longtemps
il se contenait.
-- " Qu'on les amène ! " cria-t-il, " et marquez-les au front avec des fers
rouges, comme des lâches ! "
Alors, on apporta et l'on répandit au milieu du jardin des entraves, des
carcans, des couteaux, des chaînes pour les condamnés aux mines, des cippes qui
serraient les jambes, des numella qui enfermaient les épaules, et des scorpions,
fouets à triples lanières terminées par des griffes en airain.
Tous furent placés la face vers le soleil, du côté de Moloch-dévorateur, étendus
par terre sur le ventre ou sur le dos, et les condamnés à la flagellation,
debout contre les arbres, avec deux hommes auprès d'eux, un qui comptait les
coups et un autre qui frappait.
Il frappait à deux bras ; les lanières en sifflant faisaient voler l'écorce des
platanes. Le sang s'éparpillait en pluie dans les feuillages, et des masses
rouges se tordaient au pied des arbres en hurlant. Ceux que l'on ferrait
s'arrachaient le visage avec les ongles. On entendait les vis de bois craquer ;
des heurts sourds retentissaient ; parfois un cri aigu, tout à coup, traversait
l'air. Du côté des cuisines, entre des vêtements en lambeaux et des chevelures
abattues, des hommes, avec des éventails, avivaient des charbons, et une odeur
de chair qui brûle passait. Les flagellés défaillant, mais retenus par les liens
de leurs bras, roulaient leur tête sur leurs épaules en fermant les yeux. Les
autres, qui regardaient, se mirent à crier d'épouvante, et les lions, se
rappelant peut-être le festin, s'allongeaient en bâillant contre le bord des
fosses.
On vit alors Salammbô sur la plate-forme de sa terrasse. Elle la parcourait
rapidement de droite et de gauche, tout effarée. Hamilcar l'aperçut. Il lui
sembla qu'elle levait les bras de son côté pour demander grâce ; avec un geste
d'horreur, il s'enfonça dans le parc des éléphants.
Ces animaux faisaient l'orgueil des grandes maisons puniques. Ils avaient porté
les aïeux, triomphé dans les guerres, et on les vénérait comme favoris du
Soleil.
Ceux de Mégara étaient les plus forts de Carthage. Hamilcar, avant de partir,
avait exigé d'Abdalonim le serment qu'il les surveillerait. Mais ils étaient
morts de leurs mutilations ; et trois seulement restaient, couchés au milieu de
la cour, sur la poussière, devant les débris de leur mangeoire.
Ils le reconnurent et vinrent à lui.
L'un avait les oreilles horriblement fendues, l'autre au genou une large plaie,
et le troisième la trompe coupée.
Cependant, ils le regardaient d'un air triste, comme des personnes raisonnables
; et celui qui n'avait plus de trompe, en baissant sa tête énorme et pliant les
jarrets, tâchait de le flatter doucement avec l'extrémité hideuse de son
moignon.
A cette caresse de l'animal, deux larmes lui jaillirent des yeux. Il bondit sur
Abdalonim.
-- " Ah ! misérable ! la croix ! la croix ! "
Abdalonim, s'évanouissant, tomba par terre à la renverse.
Derrière les fabriques de pourpre, dont les lentes fumées bleues montaient dans
le ciel, un aboiement de chacal retentit ; Hamilcar s'arrêta.
La pensée de son fils, comme l'attouchement d'un dieu, l'avait tout à coup
calmé. C'était un prolongement de sa force, une continuation indéfinie de sa
personne qu'il entrevoyait, et les esclaves ne comprenaient pas d'où lui était
venu cet apaisement.
En se dirigeant vers les fabriques de pourpre, il passa devant l'ergastule,
longue maison de pierre noire bâtie dans une fosse carrée avec un petit chemin
tout autour et quatre escaliers aux angles.
Pour achever son signal, Iddibal sans doute attendait la nuit. Rien ne presse
encore, songeait Hamilcar ; et il descendit dans la prison. Quelques-uns lui
crièrent : -- " Retourne " ; les plus hardis le suivirent.
La porte ouverte battait au vent. Le crépuscule entrait par les meurtrières
étroites, et l'on distinguait dans l'intérieur des chaînes brisées pendant aux
murs.
Voilà tout ce qui restait des captifs de guerre.
Alors Hamilcar pâlit extraordinairement, et ceux qui étaient penchés en dehors
sur la fosse le virent qui s'appuyait d'une main contre le mur pour ne pas
tomber.
Mais le chacal, trois fois de suite, cria. Hamilcar releva la tête ; il ne
proféra pas une parole, il ne fit pas un geste. Puis, quand le soleil fut
complètement couché, il disparut derrière la haie de nopals, et le soir, à
l'assemblée des Riches, dans le temple d'Eschmoûn, il dit en entrant :
-- " Lumières des Baalim, j'accepte le commandement des forces puniques contre
l'armée des Barbares ! "
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