PREMIERE PARTIE
CHAPITRE II
Quand Bertin entra, le vendredi soir,
chez son amie, où il devait dîner pour fêter le retour d'Annette de Guilleroy,
il ne trouva encore, dans le petit salon Louis XV
que M. de Musadieu, qui venait d'arriver.
C'était un vieil homme d'esprit, qui aurait pu devenir peut-être un homme de
valeur, et qui ne se consolait point de ce qu'il n'avait pas été.
Ancien conservateur des musées impériaux, il avait trouvé moyen de se faire
renommer inspecteur des Beaux-Arts sous la République, ce qui ne l'empêchait pas
d'être, avant tout, l'ami des Princes, de tous les Princes, des Princesses et
des Duchesses de l'aristocratie européenne, et le protecteur juré des artistes
de toute sorte. Loué d'une intelligence alerte, capable de tout entrevoir, d'une
grande facilité de parole qui lui permettait de dire avec agrément les choses
les plus ordinaires d'une souplesse de pensée qui le mettait à l'aise dans tous
les milieux, et d'un flair subtil de diplomate qui lui faisait juger les hommes
à première vue, il promenait, de salon en salon, le long des jours et des soirs,
son activité éclairée, inutile et bavarde.
Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant de
compétence attachant et une clarté de vulgarisateur qui le faisait fort
apprécier des femmes du monde, à qui il rendait les services d'un bazar roulant
d'érudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses sans avoir jamais lu que
les livres indispensables, mais il était au mieux avec les cinq Académies, avec
tous les savants, tous les écrivains, tous les érudits spécialistes qu'il
écoutait avec discernement. Il savait oublier aussitôt les explications trop
techniques ou inutiles à ses relations, retenait fort bien les autres, et
prêtait à ces connaissances ainsi glanées un tour aisé, clair et bon enfant, qui
les rendait faciles à comprendre comme des fabliaux scientifiques. Il donnait
l'impression d'un entrepôt d'idées, d'un de ces vastes magasins où on ne
rencontre jamais les objets rares, mais où tous les autres sont à foison, à bon
marché, de toute nature, de toute origine, depuis les ustensiles de ménage
jusqu'aux vulgaires instruments de physique amusante ou de chirurgie domestique.
Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient en rapport constant, le
blaguaient et le redoutaient. Il leur rendait, d'ailleurs, des services, leur
faisait vendre des tableaux, les mettait en relations avec le monde, aimait les
présenter, les protéger, les lancer, semblait se vouer à une oeuvre mystérieuse
de fusion entre les mondains et les artistes, se faisait gloire de connaître
intimement ceux-ci, et d'entrer familièrement chez ceux-là, de déjeuner avec le
prince de Galles, de passage à Paris, et de dîner, le soir même, avec Paul
Adelmans, Olivier Bertin et Amaury Maldant.
Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drôle, disait de lui : "C'est
l'encyclopédie de Jules Verne, reliée en peau d'âne !"
Les deux hommes se serrèrent la main, et se mirent à parler de la situation
politique, des bruits de guerre que Musadieu jugeait alarmants, pour des raisons
évidentes qu'il exposait fort bien, l'Allemagne ayant tout intérêt à nous
écraser et à hâter ce moment attendu depuis dix-huit ans par M. de Bismarck ;
tandis qu'Olivier Bertin prouvait, par des arguments irréfutables, que ces
craintes étaient chimériques, l'Allemagne ne pouvant être assez folle pour
compromettre sa conquête dans une aventure toujours douteuse, et le Chancelier
assez imprudent pour risquer, aux derniers jours de sa vie, son oeuvre et sa
gloire d'un seul coup.
M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des choses qu'il ne voulait pas
dire. Il avait vu d'ailleurs un ministre dans la journée et rencontré le
grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille au soir.
L'artiste résistait et, avec une ironie tranquille, contestait la compétence
des gens les mieux informés. Derrière toutes ces rumeurs, on préparait des
mouvements de bourse ! Seul, M. de Bismarck devait avoir là-dessus une opinion
arrêtée, peut-être.
M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, en s'excusant, par
phrases onctueuses, de les avoir laissés seuls.
"Et vous, mon cher député, demanda le peintre, que pensez-vous des bruits de
guerre ?"
M. de Guilleroy se lança dans un discours. Il en savait plus que personne
comme membre de la Chambre, et cependant il n'était pas du même avis que la
plupart de ses collègues. Non, il ne croyait pas à la probabilité d'un conflit
prochain, à moins qu'il ne fût provoqué par la turbulence française et par les
rodomontades des soi-disant patriotes de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck
un portrait à grands traits, un portrait à la Saint-Simon. Cet homme-là, on ne
voulait pas le comprendre, parce qu'on prête toujours aux autres sa propre
manière de penser, et qu'on les croit prêts à faire ce qu'on aurait fait à leur
place. M. de Bismarck n'était pas un diplomate faux et menteur, mais un franc,
un brutal, qui criait toujours la vérité, annonçait toujours ses intentions. "Je
veux la paix", dit-il. C'était vrai, il voulait la paix, rien que la paix, et
tout le prouvait d'une façon aveuglante depuis dix-huit ans, tout, jusqu'à ses
armements, jusqu'à ses alliances, jusqu'à ce faisceau de peuples unis contre
notre impétuosité. M. de Guilleroy conclut d'un ton profond, convaincu : "C'est
un grand homme, un très grand homme qui désire la tranquillité, mais qui croit
seulement aux menaces et aux moyens violents pour l'obtenir. En somme,
Messieurs, un grand barbare.
- Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de Musadieu. Je vous accorde
volontiers qu'il adore la paix si vous me concédez qu'il a toujours envie de
faire la guerre pour l'obtenir. C'est là d'ailleurs une vérité indiscutable et
phénoménale : on ne fait la guerre en ce monde que pour avoir la paix !"
Un domestique annonçait : "Madame la duchesse de Mortemain."
Dans les deux battants de la porte ouverte, apparut une grande et forte
femme, qui entra avec autorité.
Guilleroy, se précipitant, lui baisa les doigts et demanda :
"Comment allez-vous, Duchesse ?"
Les deux autres hommes la saluèrent avec une certaine familiarité
distinguée, car la duchesse avait des façons d'être cordiales et brusques.
Veuve du général-duc de Mortemain, mère d'une fille unique mariée au prince
de Salia, fille du marquis de Farandal, de grande origine et royalement riche,
elle recevait dans son hôtel de la rue de Varenne toutes les notoriétés du monde
entier, qui se rencontraient et se complimentaient chez elle. Aucune Altesse ne
traversait Paris sans dîner à sa table, et aucun homme ne pouvait faire parler
de lui sans qu'elle eût aussitôt le désir de le connaître. Il fallait qu'elle le
vît, qu'elle le fit causer, qu'elle le jugeât. Et cela l'amusait beaucoup,
agitait sa vie, alimentait cette flamme de curiosité hautaine et bienveillante
qui brûlait en elle.
Elle s'était à peine assise, quand le même domestique cria : "Monsieur le
baron et madame la baronne de Corbelle."
Ils étaient jeunes, le baron chauve et gros, la baronne fluette, élégante,
très brune.
Ce couple avait une situation spéciale dans l'aristocratie française, due
uniquement au choix scrupuleux de ses relations. De petite noblesse, sans
valeur, sans esprit, mû dans tous ses actes par un amour immodéré de ce qui est
select, comme il faut et distingué, il était parvenu, à force de hanter
uniquement les maisons les plus princières, à force de montrer ses sentiments
royalistes, pieux, corrects au suprême degré, à force de respecter tout ce qui
doit être respecté, de mépriser tout ce qui doit être méprisé, de ne jamais se
tromper sur un point des dogmes mondains, de ne jamais hésiter sur un détail
d'étiquette, à passer aux yeux de beaucoup pour la fine fleur du high-life. Son
opinion formait une sorte de code du comme il faut, et sa présence dans une
maison constituait pour elle un vrai titre d'honorabilité.
Les Corbelle étaient parents du comte de Guilleroy.
"Eh bien, dit la duchesse étonnée, et votre femme ?
- Un instant, un petit instant, demanda le comte. Il y a une surprise, elle
va venir."
Quand Mme de Guilleroy, mariée depuis un mois, avait fait son entrée dans le
monde, elle fut présentée à la duchesse de Mortemain, qui tout de suite l'aima,
l'adopta, la patronna.
Depuis vingt ans, cette amitié ne s'était point démentie, et quand la
duchesse disait "ma petite", on entendait encore en sa voix l'émotion de cette
toquade subite et persistante . C'est chez elle qu'avait eu lieu la rencontre du
peintre et de la comtesse.
Musadieu s'était approché, il demanda :
"La duchesse a-t-elle été voir l'exposition des Intempérants ?
- Non, qu'est-ce que c'est ?
- Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes à l'état d'ivresse. Il
y en a deux très forts. "
La grande dame murmura avec dédain :
"Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs."
Autoritaire, brusque, n'admettant guère d'autre opinion que la sienne,
fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation sociale,
considérant, sans bien s'en rendre compte, les artistes et les savants comme des
mercenaires intelligents chargés par Dieu d'amuser les gens du monde ou de leur
rendre des services, elle ne donnait d'autre base à ses jugements que le degré
d'étonnement et de plaisir irraisonné que lui procurait la vue d'une chose, la
lecture d'un livre ou le récit d'une découverte.
Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle passait pour avoir grand
air parce que rien ne la troublait qu'elle osait tout dire et protégeait le
monde entier, les princes détrônés par ses réceptions en leur honneur, et même
le Tout-Puissant par ses largesses au clergé et ses dons aux églises.
Musadieu reprit :
"La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrêté l'assassin de Marie Lambourg ?"
Son intérêt s'éveilla brusquement, et elle répondit :
"Non, racontez-moi ça ?"
Et il narra les détails. Haut, très maigre, portant un gilet blanc, de
petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec un air
correct qui lui permettait de dire les choses très osées dont il avait la
spécialité. Fort myope, il semblait, malgré son pince-nez, ne jamais voir
personne, et quand il s'asseyait on eût dit que toute l'ossature de son corps se
courbait suivant la forme du fauteuil. Son torse plié devenait tout petit,
s'affaissait comme si la colonne vertébrale eût été en caoutchouc ; ses jambes
croisées l'une sur l'autre semblaient deux rubans enroulés, et ses longs bras,
retenus par ceux du siège, laissaient pendre des mains pâles, aux doigts
interminables. Ses cheveux et sa moustache teints artistement, avec des mèches
blanches habilement oubliées, étaient un sujet de plaisanterie fréquent.
Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux de la fille publique
assassinée avaient été donnés en cadeau par le meurtrier présumé à une autre
créature de moeurs légères, la porte du grand salon s'ouvrit de nouveau, toute
grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche, blondes, dans une crème
de malines, se ressemblant comme deux soeurs d'âge très différent, l'une un peu
trop mûre, l'autre un peu trop jeune, l'une un peu trop forte, l'autre un peu
trop mince, s'avancèrent en se tenant par la taille et en souriant.
On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le retour
d'Annette de Guilleroy, et l'apparition de la jeune fille à côté de sa mère qui,
d'un peu loin, semblait presque aussi fraîche et même plus belle, car, fleur
trop ouverte, elle n'avait pas fini d'être éclatante, tandis que l'enfant, à
peine épanouie, commençait seulement à être jolie, les fit trouver charmantes
toutes les deux.
La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait :
"Dieu ! qu'elles sont ravissantes et amusantes l'une à côté de l'autre !
Regardez donc, Monsieur de Musadieu, comme elles se ressemblent !"
On comparait ; deux opinions se formèrent aussitôt. D'après Musadieu, les
Corbelle et le comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se ressemblaient
que par le teint, les cheveux, et surtout les yeux, qui étaient tout à fait les
mêmes, également tachetés de points noirs, pareils à des minuscules gouttes
d'encre tombées sur l'iris bleu. Mais d'ici peu, quand la jeune fille serait
devenue une femme, elles ne se ressembleraient presque plus.
D'après la duchesse, au contraire, et d'après Olivier Bertin, elles étaient
en tout semblables, et seule la différence d'âge les faisait paraître
différentes.
Le peintre disait :
"Est-elle changée, depuis trois ans ? Je ne l'aurais pas reconnue, je ne
vais plus oser la tutoyer."
La comtesse se mit à rire.
"Ah ! par exemple ! Je voudrais bien vous voir dire "vous" à Annette."
La jeune fille, dont la future crânerie apparaissait sous des airs
timidement espiègles, reprit :
"C'est moi qui n'oserai plus dire "tu" à M. Bertin."
Sa mère sourit.
"Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. Vous referez vite
connaissance."
Mais Annette remuait la tête.
"Non, non. Ça me gênerait."
La duchesse, l'ayant embrassée, l'examinait en connaisseuse intéressée.
"Voyons, petite, regarde-moi bien en face. Oui, tu as tout à fait le même
regard que ta mère ; tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu auras pris du
brillant. Il faut engraisser, pas beaucoup, mais un peu ; tu es maigrichonne."
La comtesse s'écria :
"0h ! ne lui dites pas cela.
- Et pourquoi ?
- C'est si agréable d'être mince ! Moi je vais me faire maigrir."
Mais Mme de Mortemain se fâcha, oubliant, dans la vivacité de sa colère, la
présence d'une fillette.
"Ah toujours ! vous en êtes toujours à la mode des os, parce qu'on les
habille mieux que la chair. Moi je suis de la génération des femmes grasses !
Aujourd'hui c'est la génération des femmes maigres ! Ça me fait penser aux
vaches d'Égypte. Je ne comprends pas les hommes, par exemple, qui ont l'air
d'admirer vos carcasses. De notre temps, ils demandaient mieux."
Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit :
"Regarde ta maman, petite, elle est très bien, juste à point, imite-la."
On passait dans la salle à manger. Lorsqu'on fut assis, Musadieu reprit la
discussion.
"Moi, je dis que les hommes doivent être maigres, parce qu'ils sont fait
pour des exercices qui réclament de l'adresse et de l'agilité, incompatibles
avec le ventre. Le cas des femmes est un peu différent. Est-ce pas votre avis,
Corbelle ?"
Corbelle fut perplexe, la duchesse étant forte, et sa propre femme plus que
mince ! Mais la baronne vint au secours de son mari, et résolument se prononça
pour la sveltesse. L'année d'avant, elle avait dû lutter contre un commencement
d'embonpoint, qu'elle domina très vite.
Mme de Guilleroy demanda :
"Dites comment vous avez fait ?"
Et la baronne expliqua la méthode employée par toutes les femmes élégantes
du jour. On ne buvait pas en mangeant. Une heure après le repas seulement, on se
permettait une tasse de thé, très chaud, brûlant. Cela réussissait à tout le
monde. Elle cita des exemples étonnants de grosses femmes devenues, en trois
mois, plus fines que des lames de couteau. La duchesse exaspérée s'écria :
"Dieu ! que c'est bête de se torturer ainsi ! Vous n'aimez rien, mais rien,
pas même le champagne. Voyons, Bertin, vous qui êtes artiste, qu'en
pensez-vous ?
- Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, ça m'est égal ! Si j'étais
sculpteur, je me plaindrais.
- Mais vous êtes homme, que préférez-vous ?
- Moi ?... une... élégance un peu nourrie, ce que ma cuisinière appelle un
bon petit poulet de grain. Il n'est pas gras, il est plein et fin."
La comparaison fit rire ; mais la comtesse incrédule regardait sa fille et
murmurait :
"Non, c'est très gentil d'être maigre, les femmes qui restent maigres ne
vieillissent pas."
Ce point-là fut encore discuté et partagea la société. Tout le monde,
cependant, se trouva à peu près d'accord sur ceci : qu'une personne très grasse
ne devait pas maigrir trop vite.
Cette observation donna lieu à une revue des femmes connues dans le monde et
à de nouvelles contestations sur leur grâce, leur chic et leur beauté. Musadieu
jugeait la blonde marquise de Lochrist incomparablement charmante, tandis que
Bertin estimait sans rivale Mme Mandelière, brune, avec son front bas, ses yeux
sombres et sa bouche un peu grande, où ses dents semblaient luire.
Il était assis à côté de la jeune fille, et, tout à coup, se tournant vers
elle :
"Écoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons là, tu l'entendras répéter au
moins une fois par semaine, jusqu'à ce que tu sois vieille. En huit jours tu
sauras par coeur tout ce qu'on pense dans le monde, sur la politique, les
femmes, les pièces de théâtre et le reste. Il n'y aura qu'à changer les noms des
gens ou les titres des oeuvres de temps en temps. Quand tu nous auras tous
entendus exposer et défendre notre opinion, tu choisiras paisiblement la tienne
parmi celles qu'on doit avoir, et puis tu n'auras plus besoin de penser à rien,
jamais ; tu n'auras qu'à te reposer."
La petite, sans répondre, leva sur lui un oeil malin, où vivait une
intelligence jeune, alerte, tenue en laisse et prête à partir.
Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux idées comme on joue à la
balle, sans s'apercevoir qu'ils se renvoyaient toujours les mêmes, protestèrent
au nom de la pensée et de l'activité humaines.
Alors Bertin s'efforça de démontrer combien l'intelligence des gens du
monde, même les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture et sans portée,
combien leurs croyances sont pauvrement fondées, leur attention aux choses de
l'esprit faible et indifférente, leurs goûts sautillants et douteux.
Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié vrais, à moitié factices,
que provoque d'abord le désir d'être éloquent, et qu'échauffe tout à coup un
jugement clair, ordinairement obscurci par la bienveillance, il montra comment
les gens qui ont pour unique occupation dans la vie de faire des visites et de
dîner en ville se trouvent devenir, par une irrésistible fatalité, des êtres
légers et gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis des croyances et
des appétits superficiels.
Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent sincère, que leur culture
intellectuelle étant nulle, et leur érudition un simple vernis, ils demeurent,
en somme des mannequins qui donnent l'illusion et font les gestes d'êtres
d'élite qu'ils ne sont pas. Il prouva que les frêles racines de leurs instincts
ayant poussé dans les conventions, et non dans les réalités, ils n'aiment rien
véritablement, que le luxe même de leur existence est une satisfaction de vanité
et non l'apaisement d'un besoin raffiné de leur corps, car on mange mal chez
eux, on y boit de mauvais vins, payés fort cher.
"Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien voir et rien pénétrer ; à
côté de la science qu'ils ignorent à côté de la nature qu'ils ne savent pas
regarder ; à côté du bonheur, car ils sont impuissants à jouir ardemment de
rien ; à côté de la beauté du monde ou de la beauté de l'art, dont ils parlent
sans l'avoir découverte, et même sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de
goûter aux joies de la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de
s'attacher à une chose jusqu'à l'aimer uniquement de s'intéresser à rien jusqu'à
être illuminés par le bonheur de comprendre. "
Le baron de Corbelle crut devoir prendre la défense de la bonne compagnie.
Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables, de ces arguments
qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on ne peut saisir, des
arguments absurdes et triomphants de curé de campagne qui démontre Dieu. Il
compara, pour finir, les gens du monde aux chevaux de course qui ne servent à
rien, à vrai dire, mais qui sont la gloire de la race chevaline.
Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant un silence dédaigneux
et poli. Mais, soudain, la bêtise du baron l'irrita, et interrompant adroitement
son discours, il raconta, du lever jusqu'au coucher, sans rien omettre, la vie
d'un homme bien élevé.
Tous les détails finement saisis dessinaient une silhouette irrésistiblement
comique. On voyait le monsieur habillé par son valet de chambre, exprimant
d'abord au coiffeur qui le venait raser quelques idées générales, puis, au
moment de la promenade matinale, interrogeant les palefreniers sur la santé des
chevaux, puis trottant par les allées du bois, avec l'unique souci de saluer et
d'être salué, puis déjeunant en face de sa femme, sortie en coupé de son côté,
et ne lui parlant que pour énumérer le nom des personnes aperçues le matin, puis
allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper l'intelligence dans le
commerce de ses semblables, et dînant chez un prince où était discutée
l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la soirée au foyer de la danse, à
l'Opéra, où ses timides prétentions de viveur étaient satisfaites innocemment
par l'apparence d'un mauvais lieu.
Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût blessante pour
personne, qu'un rire courait autour de la table.
La duchesse, secouée par une gaieté retenue de grosse personne, avait dans
la poitrine de petites secousses discrètes. Elle dit enfin :
"Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez mourir de rire."
Bertin, très excité, riposta :
"0h ! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est à peine si on rit.
On a la complaisance, par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser et de faire
semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne fait jamais la chose.
Allez dans les théâtres populaires, vous verrez rire. Allez chez les bourgeois
qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à la suffocation ! Allez dans les
chambrées de soldats, vous verrez des hommes étranglés, les yeux pleins de
larmes, se tordre sur leur lit devant les farces d'un loustic. Mais dans nos
salons on ne rit pas. Je vous dis qu'on fait le simulacre de tout, même du
rire."
Musadieu l'arrêta :
"Permettez ; vous êtes sévère ! Vous-même, mon cher, il me semble pourtant
que vous ne dédaignez pas ce monde que vous raillez si bien."
Bertin sourit.
"Moi, je l'aime.
- Mais alors ?
- Je me méprise un peu comme un métis de race douteuse.
- Tout cela, c'est de la pose", dit la duchesse.
Et comme il se défendait de poser, elle termina la discussion en déclarant
que tous les artistes aimaient à faire prendre aux gens des vessies pour des
lanternes.
La conversation, alors, devint générale, effleura tout, banale et douce,
amicale et discrète, et, comme le dîner touchait à sa fin, la comtesse, tout à
coup, s'écria, en montrant ses verres pleins devant elle :
"Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je
maigrirai."
La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler une gorgée ou deux d'eau
minérale ; ce fut en vain, et elle s'écria :
"0h ! la sotte ! voilà que sa fille va lui tourner la tête. Je vous en prie,
Guilleroy, empêchez votre femme de faire cette folie."
Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le système d'une batteuse
mécanique inventée en Amérique, n'avait pas entendu.
"Quelle folie, duchesse ?
- La folie de vouloir maigrir."
Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indifférent.
"C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier. "
La comtesse s'était levée en prenant le bras de son voisin ; le comte offrit
le sien à la duchesse, et on passa dans le grand salon, le boudoir du fond étant
réservé aux réceptions de la journée.
C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les quatre murs, de larges
et beaux panneaux de soie bleu pâle à dessins anciens enfermés en des
encadrements blanc et or prenaient sous la lumière des lampes et du lustre une
teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal, le portrait de la comtesse
par Olivier Bertin semblait habiter, animer l'appartement. Il y était chez lui,
mêlait à l'air même du salon son sourire de jeune femme, la grâce de son regard,
le charme léger de ses cheveux blonds. C'était d'ailleurs presque un usage, une
sorte de pratique d'urbanité, comme le signe de croix en entrant dans les
églises, de complimenter le modèle sur l'oeuvre du peintre chaque fois qu'on
s'arrêtait devant.
Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionné par
l'État ayant une valeur d 'expertise légale, il se faisait un devoir d'affirmer
souvent, avec conviction, la supériorité de cette peinture.
"Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait moderne que je connaisse. Il
y a là-dedans une vie prodigieuse."
Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette toile
avait enraciné la conviction qu'il possédait un chef-d'oeuvre, s'approcha pour
renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils accumulèrent toutes les formules
usitées et techniques pour célébrer les qualités apparentes et intentionnelles
de ce tableau.
Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et Olivier
Bertin, accoutumé à ces éloges, auxquels il ne prêtait guère plus d'attention
qu'on ne fait aux questions sur la santé, après une rencontre dans la rue,
redressait cependant la lampe à réflecteur placée devant le portrait pour
l'éclairer, le domestique l'ayant posée, par négligence, un peu de travers.
Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de la duchesse, elle lui dit :
"Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une tasse de
thé."
Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient rencontrés et devinés, sans
qu'ils se les fussent encore confiés, même par des sous-entendus.
Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, après s'être
presque entièrement ruiné au jeu, était mort d'une chute de cheval, en laissant
une veuve et un fils. Agé maintenant de vingt-huit ans, ce jeune homme, un des
plus convoités meneurs de cotillon ' d'Europe, car on le faisait venir parfois à
Vienne et à Londres pour couronner par des tours de valse des bals princiers,
bien qu'à peu près sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par
son nom, par ses parentés presque royales, un des hommes les plus recherchés et
les plus enviés de Paris.
Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et après
un mariage riche, très riche, remplacer les succès mondains par des succès
politiques. Dès qu'il serait député, le marquis deviendrait, par ce seul fait,
une des colonnes du trône futur, un des conseillers du roi, un des chefs du
parti.
La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme fortune du comte de
Guilleroy, thésauriseur prudent logé dans un simple appartement quand il aurait
pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux hôtels de Paris. Elle savait
ses spéculations toujours heureuses, son flair subtil de financier, sa
participation aux affaires les plus fructueuses lancées depuis dix ans, et elle
avait eu la pensée de faire épouser à son neveu la fille du député normand à qui
ce mariage donnerait une influence prépondérante dans la société aristocratique
de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche et
multiplié par son adresse une belle fortune personnelle, couvait maintenant
d'autres ambitions.
Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, être en mesure de
profiter de cet événement de la façon la plus complète.
Simple député, il ne comptait pas pour grand-chose. Beau-père du marquis de
Farandal, dont les aïeux avaient été les familiers fidèles et préférés de la
maison royale de France, il montait au premier rang.
L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait en outre à cette union un
caractère d'intimité très précieux, et par crainte qu'une autre jeune fille se
rencontrât qui plût subitement au marquis, il avait fait revenir la sienne afin
de hâter les événements.
Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y prêtait une
complicité silencieuse, et, ce jour-là même, bien qu'elle n'eût pas été prévenue
du brusque retour de la jeune fille, elle avait engagé son neveu à venir chez
les Guilleroy, afin de l'habituer, peu à peu, à entrer souvent dans cette
maison.
Pour la première fois, le comte et la duchesse parlèrent à mots couverts de
leurs désirs, et en se quittant, un traité d'alliance était conclu.
On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait à la baronne de
Corbelle la présentation d'une ambassade nègre au Président de la République,
quand le marquis de Farandal fut annoncé.
Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du bras rapide et familier,
il posa un monocle sur son oeil droit, et l'y laissa comme pour reconnaître le
salon où il pénétrait, mais pour donner, peut-être, aux gens qui s'y trouvaient,
le temps de le voir, et pour marquer son entrée. Puis, par un imperceptible
mouvement de la joue et du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au
bout d'un cheveu de soie noire, et s'avança vivement vers Mme de Guilleroy dont
il baisa la main tendue, en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour sa
tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un à l'autre avec
une élégante aisance.
C'était un grand garçon à moustaches rousses, un peu chauve déjà, taillé en
officier, avec des allures anglaises de sportsman. On sentait, à le voir, un de
ces hommes dont tous les membres sont plus exercés que la tête, et qui n'ont
d'amour que pour les choses où se développent la force et l'activité physiques.
Il était instruit pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque
jour, avec une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir
plus tard : l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se méprenant sur les
enseignements des faits, et les notions élémentaires d'économie politique
nécessaires à un député, l'ABC de la sociologie à l'usage des classes
dirigeantes.
Musadieu l'estimait, disant : "Ce sera un homme de valeur." Bertin
appréciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient à la même salle d'armes,
chassaient ensemble souvent, et se rencontraient à cheval dans les allées du
bois. Entre eux était née une sympathie de goûts communs, cette franc-maçonnerie
instinctive que crée entre deux hommes un sujet de conversation tout trouvé,
agréable à l'un comme à l'autre.
Quand on présenta le marquis à Annette de Guilleroy, il eut brusquement le
soupçon des combinaisons de sa tante, et, après s'être incliné, il la parcourut
d'un regard rapide d'amateur.
Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait tant
conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et pouvait prédire
presque à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme un expert qui goûte un vin
trop vert.
Il échangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis
s'assit auprès de la baronne de Corbelle, afin de potiner à mi-voix.
On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti, l'enfant
couchée, les lampes éteintes, les domestiques remontés en leurs chambres, le
comte de Guilleroy, marchant à travers le salon, éclairé seulement par deux
bougies, retint longtemps la comtesse ensommeillée sur un fauteuil, pour
développer ses espérances, détailler l'attitude à garder, prévoir toutes les
combinaisons, les chances et les précautions à prendre.
Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soirée, et
murmurant :
"Je crois bien que c'est une affaire faite..."
CHAPITRE III
Quand viendrez-vous, mon ami ? Je ne
vous ai pas aperçu depuis trois jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe
beaucoup, mais vous savez que je ne peux plus me passer de vous.
Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet
nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un secrétaire,
il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées là depuis le début de leur
liaison.
Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de la vie mondaine, à se voir
presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui, et le laissant
travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans le fauteuil où elle avait
posé jadis. Mais comme elle craignait un peu les remarques des domestiques, elle
préférait pour ces rencontres quotidiennes, pour cette petite monnaie de
l'amour, le recevoir chez elle, ou le retrouver dans un salon.
On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours
naturelles à M. de Guilleroy.
Deux fois par semaine au moins le peintre dînait chez la comtesse avec
quelques amis ; le lundi, il la saluait régulièrement dans sa loge à l'Opéra ;
puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison, où le hasard les
amenait à la même heure. Il savait les soirs où elle ne sortait pas, et il
entrait alors prendre une tasse de thé chez elle, se sentant chez lui près de sa
robe, si tendrement et si sûrement logé dans cette affection mûrie, si capturé
par l'habitude de la trouver quelque part, de passer à côté d'elle quelques
instants, d'échanger quelques paroles, de mêler quelques pensées, qu'il
éprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse fût depuis longtemps apaisée,
un besoin incessant de la voir.
Le désir de la famille, d'une maison animée, habitée, du repas en commun,
des soirées où l'on cause sans fatigue avec des gens depuis longtemps connus, ce
désir du contact, du coudoiement, de l'intimité qui sommeille en tout coeur
humain, et que tout vieux garçon promène, de porte en porte, chez ses amis où il
installe un peu de lui, ajoutait une force d'égoïsme à ses sentiments
d'affection. Dans cette maison où il était aimé, gâté, où il trouvait tout, il
pouvait encore reposer et dorloter sa solitude.
Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur fille
devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même qu'ils ne
l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une certaine discrétion à ne les
point solliciter le premier.
La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il était trois
heures de l'après-midi. Il se décida immédiatement à se rendre chez elle pour la
trouver avant qu'elle sortît.
Le valet de chambre parut, appelé par un coup de sonnette.
"Quel temps, Joseph ?
- Très beau, Monsieur.
- Chaud ?
- Oui, Monsieur.
- Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris."
Il avait toujours une tenue très élégante ; mais bien qu'il fût habillé par
un tailleur au style correct, la façon seule dont il portait ses vêtements, dont
il marchait, le ventre sanglé dans un gilet blanc, le chapeau de feutre gris,
haut de forme, un peu rejeté en arrière, semblait révéler tout de suite qu'il
était artiste et célibataire.
Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se préparait à faire
une promenade au bois. Il fut mécontent et attendit.
Selon son habitude, il se mit à marcher à travers le salon, allant d'un
siège à l'autre ou des fenêtres aux murs, dans la grande pièce assombrie par les
rideaux. Sur les tables légères, aux pieds dorés, des bibelots de toutes sortes,
inutiles, jolis et coûteux, traînaient dans un désordre cherché. C'étaient de
petites boîtes anciennes en or travaillé, des tabatières à miniatures, des
statuettes d'ivoire, puis des objets en argent mat tout à fait modernes, d'une
drôlerie sévère, où apparaissait le goût anglais : un minuscule poêle de
cuisine, et dessus, un chat buvant dans une casserole, un étui à cigarettes,
simulant un gros pain, une cafetière pour mettre des allumettes, et puis dans un
écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets, bagues, broches, boucles
d'oreilles avec des brillants, des saphirs, des rubis, des émeraudes,
microscopique fantaisie qui semblait exécutée par des bijoutiers de Lilliput.
De temps en temps, il touchait un objet, donné par lui, à quelque
anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une indifférence
rêvassante, puis le remettait à sa place.
Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, reliés avec luxe,
s'offraient à la main sur un guéridon porté par un seul pied, devant un petit
canapé de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble La Revue des Deux Mondes,
un peu fripée, fatiguée, avec des pages cornées, comme si on l'avait lue et
relue, puis d'autres publications non coupées, Les Arts modernes, qu'on
doit recevoir uniquement à cause du prix, l'abonnement coûtant quatre cents
francs par an, et La Feuille libre, mince plaquette à couverture bleue,
où se répandent les poètes les plus récents qu'on appelle les "Énervés".
Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier
siècle, sur lequel elle écrivait les réponses aux questions pressées apportées
pendant les réceptions. Quelques ouvrages encore sur ce bureau les livres
familiers, enseigne de l'esprit et du coeur dé la femme : Musset, Manon
Lescaut, Werther ; et pour montrer qu'on n'était pas étranger aux
sensations compliquées et aux mystères de la psychologie, Les Fleurs du mal,
Le Rouge et le Noir, La Femme au XVIIIe
siècle, Adolphe.
À côté des volumes, un charmant miroir à main chef-d'oeuvre d'orfèvrerie,
dont la glace était retournée sur un carré de velours brodé, afin qu'on pût
admirer sur le dos un curieux travail d'or et d'argent.
Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques années il vieillissait
terriblement, et bien qu'il jugeât son visage plus original qu'autrefois, il
commençait à s'attrister du poids de ses joues et des plissures de sa peau.
Une porte s'ouvrit derrière lui.
"Bonjour, monsieur Bertin, disait Annette.
- Bonjour, petite, tu vas bien ?
- Très bien, et vous ?
- Comment tu ne me tutoies pas, décidément.
- Non, vrai, ça me gêne.
- Allons donc !
- Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez.
- Pourquoi ça ?
- Parce que... parce que vous n'êtes ni assez jeune ni assez vieux !..."
Le peintre se mit à rire.
"Devant cette raison, je n'insiste point."
Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche où poussent les premiers
cheveux, et reprit confuse :
"Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et de vous
demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.
- Oui, certainement. Vous êtes seules ?
- Non, avec la duchesse de Mortemain.
- Très bien, j'en suis.
- Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau ?
- Va, mon enfant ! "
Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée, prête à partir. Elle tendit
ses mains.
"0n ne vous voit plus ? Qu'est-ce que vous faites ?
- Je ne voulais pas vous gêner en ce moment.
Dans la façon dont elle prononça "01ivier", elle mit tous ses reproches et
tout son attachement.
"Vous êtes la meilleure femme du monde", dit-il, ému par l'intonation de son
nom.
Cette petite querelle de coeur finie et arrangée, elle reprit sur le ton des
causeries mondaines :
"Nous allons aller chercher la duchesse à son hôtel, et puis, nous ferons un
tour de bois. Il va falloir montrer tout ça à Nanette."
Le landau attendait sous la porte cochère.
Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu du
bruit des chevaux piaffant sous la voûte sonore.
Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine toute la gaieté du
printemps nouveau semblait tombée du ciel sur les vivants.
L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes des airs de fête, aux femmes
des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les marmitons blancs qui
avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs pour courir et jouer avec leurs
frères, les jeunes voyous. Les chiens semblaient pressés ; les serins des
concierges s'égosillaient ; seules les vieilles rosses attelées aux fiacres
allaient toujours de leur allure accablée, de leur trot de moribonds.
La comtesse murmura :
"0h ! le beau jour, qu'il fait bon vivre !"
Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait l'une auprès de l'autre,
la mère et la fille. Certes, elles étaient différentes, mais si pareilles en
même temps que celle-ci était bien la continuation de celle-là, faite du même
sang, de la même chair, animée de la même vie. Leurs yeux surtout, ces yeux
bleus éclaboussés de gouttelettes noires, d'un bleu si frais chez la fille, un
peu décoloré chez la mère, fixaient si bien sur lui le même regard, quand il
leur parlait, qu'il s'attendait à les entendre lui répondre les mêmes choses. Et
il était un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il y
avait devant lui deux femmes très distinctes, une qui avait vécu et une qui
allait vivre. Non il ne prévoyait pas ce que deviendrait cette enfant quand sa
jeune intelligence, influencée par des goûts et des instincts encore endormis,
aurait poussé, se serait ouverte au milieu des événements du monde. C'était une
jolie petite personne nouvelle, prête aux hasards et à l'amour, ignorée et
ignorante, qui sortait du port comme un navire, tandis que sa mère y revenait,
ayant traversé l'existence et aimé !
Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle avait choisi et qu'elle
préférait encore, cette femme toujours jolie, bercée en ce landau, dans l'air
tiède du printemps.
Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard elle le devina, et il
crut sentir un remerciement dans un frôlement de sa robe.
À son tour, il murmura :
"0h ! oui, quel beau jour !"
Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filèrent vers les
Invalides, traversèrent la Seine et gagnèrent l'avenue des Champs-Élysées en
montant vers l'Arc de Triomphe de l'Etoile, au milieu d'un flot de voitures.
La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons, et elle ouvrait,
sur ce fleuve d'équipages, des yeux avides et naïfs. De temps en temps, quand la
duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un court mouvement de tête,
elle demandait : "Qui est-ce ?" Il nommait "les Pontaiglin", ou "les Puicelci",
ou "la comtesse de Lochrist", ou "la belle Mme Mandelière".
On suivait à présent l'avenue du Bois de Boulogne, au milieu du bruit et de
l'agitation des roues . Les équipages, un peu moins serrés qu'avant l'Arc de
Triomphe, semblaient lutter dans une course sans fin. Les fiacres, les landaus
lourds, les huit-ressorts solennels se dépassaient tour à tour, distancés
soudain par une victoria rapide, attelée d'un seul trotteur, emportant avec une
vitesse folle, à travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate,
à travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies, une femme
jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait aux voitures qu'elle
frôlait un étrange parfum de fleur inconnue.
"Cette dame-là, qui est-ce ? demandait Annette.
- Je ne sais pas", répondait Bertin, tandis que la duchesse et la comtesse
échangeaient un sourire.
Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin parisien
chantaient déjà dans la jeune verdure, et quand on eut pris la file au pas, en
approchant du lac, ce fut de voiture à voiture un échange incessant de saluts,
de sourires et de paroles aimables, lorsque les roues se touchaient. Cela,
maintenant, avait l'air du glissement d'une flotte de barques où étaient assis
des dames et des messieurs très sages. La duchesse, dont la tête à tout instant
se penchait devant les chapeaux levés ou les fronts inclinés, paraissait passer
une revue et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait et ce qu'elle
supposait des gens, à mesure qu'ils défilaient devant elle.
"Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière, la beauté de la
République."
Dans une voiture légère et coquette, la beauté de la République laissait
admirer, sous une apparente indifférence pour cette gloire indiscutée, ses
grands yeux sombres, son front bas sous un casque de cheveux noirs, et sa bouche
volontaire, un peu trop forte.
"Très belle tout de même", dit Bertin.
La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle haussa
doucement les épaules et ne répondit rien.
Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain l'instinct des rivalités,
osa dire :
"Moi, je ne trouve point."
Le peintre se retourna.
"Quoi, tu ne la trouves point belle ?
- Non, elle a l'air trempée dans l'encre."
La duchesse riait, ravie.
"Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des hommes de Paris se pâme
devant cette négresse ! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens, regarde
plutôt la comtesse de Lochrist."
Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme une
miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes délicates, depuis cinq ou
six ans également, servaient de thème aux exclamations de ses partisans,
saluait, un sourire fixé sur la lèvre.
Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.
"0h ! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche."
Bertin qui d'ordinaire dans les discussions quotidiennement revenues sur ces
deux rivales, ne soutenait point la comtesse, se fâcha soudain de cette
intolérance de gamine.
"Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je te
souhaite de devenir aussi jolie qu'elle.
- Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les femmes
quand elles ont passé trente ans. Elle a raison, cette enfant, vous ne les
vantez que défraîchies."
Il s'écria :
"Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute son
expression est sortie."
Et développant cette idée que la première fraîcheur n'est que le vernis de
la beauté qui mûrit, il prouva que les hommes du monde ne se trompent pas en
faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout leur éclat, et qu'ils ont
raison de ne les proclamer "belles" qu'à la dernière période de leur
épanouissement.
La comtesse flattée, murmurait :
"Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très gentil, un jeune
visage, mais toujours un peu banal."
Et le peintre insista, indiquant à quel moment une figure, perdant peu à peu
la grâce indécise de la jeunesse, prend sa forme définitive, son caractère, sa
physionomie.
Et, à chaque parole, la comtesse faisait "oui" d'un petit balancement de
tête convaincu ; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui plaide,
avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus elle l'approuvait du
regard et du geste, comme s'ils se fussent alliés pour se soutenir contre un
danger, pour se défendre contre une opinion menaçante et fausse. Annette ne les
écoutait guère, tout occupée à regarder. Sa figure souvent rieuse était devenue
grave, et elle ne disait plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce
soleil, ces feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela
c'était pour elle.
Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue à son tour, saluée,
enviée ; et des hommes, en la montrant, diraient peut-être qu'elle était belle.
Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les plus élégants, et
demandait toujours leurs noms, sans s'occuper d'autre chose que de ces syllabes
assemblées qui, parfois, éveillaient en elle un écho de respect et d'admiration,
quand elle les avait lues souvent dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne
s'accoutumait pas à ce défilé de célébrités, et ne pouvait même croire tout à
fait qu'elles fussent vraies, comme si elle eût assisté à quelque
représentation. Les fiacres lui inspiraient un mépris mêlé de dégoût, la
gênaient et l'irritaient, et elle dit soudain :
"Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de maître."
Bertin répondit :
"Eh bien ! mademoiselle, que fait-on de l'égalité, de la liberté et de la
fraternité ?"
Elle eut une moue qui signifiait "à d'autres" et reprit :
"Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par exemple.
- Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en pleine
démocratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout mélange, viens le
matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur de la société."
Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois matinal
avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus choisis où tout le monde
se connaît par ses noms, petits noms, parentés, titres, qualités et vices, comme
si tous vivaient dans le même quartier ou dans la même petite ville.
"Y venez-vous souvent ? dit-elle.
- Très souvent ; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant à Paris.
- Vous montez à cheval, le matin !
- Mais oui.
- Et puis, l'après-midi, vous faites des visites ?
- Oui.
- Alors, quand est-ce que vous travaillez ?
- Mais je travaille... quelquefois, et puis j'ai choisi une spécialité
suivant mes goûts ! Comme je suis peintre de belles dames, il faut bien que je
les voie et que je les suive un peu partout."
Elle murmura, toujours sans rire :
"À pied et à cheval ?"
Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire : Tiens,
tiens, déjà de l'esprit, tu seras très bien, toi.
Un souffle d'air froid passa, venu de très loin, de la grande campagne à
peine éveillée encore ; et le bois entier frémit, ce bois coquet, frileux et
mondain.
Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler les maigres feuilles sur
les arbres et les étoffes sur les épaules. Toutes les femmes, d'un mouvement
presque pareil, ramenèrent sur leurs bras et sur leur gorge le vêtement tombé
derrière elles, et les chevaux se mirent à trotter d'un bout à l'autre de
l'allée, comme si la brise aigre, qui accourait, les eût fouettés en les
touchant.
On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de gourmettes secouées, sous
une ondée oblique et rouge du soleil couchant.
"Est-ce que vous retournez chez vous ?" dit la comtesse au peintre, dont
elle savait toutes les habitudes.
"Non, je vais au Cercle.
- Alors, nous vous déposons en passant ?
- Ça me va, merci bien.
- Et quand nous invitez-vous à déjeuner avec la duchesse ?
- Dites votre jour ?"
Ce peintre attitré des Parisiennes, que ses admirateurs avaient baptisé "un
Watteau réaliste" et que ses détracteurs appelaient "photographe de robes et
manteaux", recevait souvent, soit à déjeuner, soit à dîner, les belles personnes
dont il avait reproduit les traits, et d'autres encore, toutes les célèbres,
toutes les connues, qu'amusaient beaucoup ces petites fêtes dans un hôtel de
garçon.
"Après-demain ! Ça vous va-t-il, après-demain, ma chère duchesse ? demanda
Mme de Guilleroy.
- Mais oui, vous êtes charmante ! M. Bertin ne pense jamais à moi, pour ces
parties-là. On voit bien que je ne suis plus jeune."
La comtesse, habituée à considérer la maison de l'artiste un peu comme la
sienne, reprit :
"Rien que nous quatre, les quatre du landau, la duchesse, Annette, moi et
vous, n'est-ce pas, grand artiste ?
- Rien que nous, dit-il en descendant, et je vous ferai faire des écrevisses
à l'alsacienne.
- Oh ! vous allez donner des passions à la petite."
Il saluait, debout à la portière, puis il entra vivement dans le vestibule
de la grande porte du Cercle, jeta son pardessus et sa canne à la compagnie de
valets de pied qui s'étaient levés comme des soldats au passage d'un officier,
puis il monta le large escalier, passa devant une autre brigade de domestiques
en culottes courtes, poussa une porte et se sentit soudain alerte comme un jeune
homme en entendant, au bout du couloir, un bruit continu de fleurets heurtés,
d'appels de pied, d'exclamations lancées par des voix fortes : " Touché. - À
moi. - Passé. - J'en ai. - Touché. - À vous."
Dans la salle d'armes, les tireurs, vêtus de toile grise, avec leur veste de
peau, leurs pantalons serrés aux chevilles, une sorte de tablier tombant sur le
ventre, un bras en l'air, la main repliée, et dans l'autre main rendue énorme
par le gant, le mince et souple fleuret, s'allongeaient et se redressaient avec
une brusque souplesse de pantins mécaniques.
D'autres se reposaient, causaient, encore essoufflés, rouges, en sueur, un
mouchoir à la main pour éponger leur front et leur cou ; d'autres, assis sur le
divan carré qui faisait le tour de la grande salle, regardaient les assauts.
Liverdy contre Landa, et le maître du Cercle, Taillade, contre le grand Rocdiane.
Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.
"Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.
- Je suis à vous, mon cher."
Et il passa dans le cabinet de toilette pour se déshabiller.
Depuis longtemps, il ne s'était senti aussi agile et vigoureux, et, devinant
qu'il allait faire un excellent assaut, il se hâtait avec une impatience
d'écolier qui va jouer. Dès qu'il eut devant lui son adversaire, il l'attaqua
avec une ardeur extrême, et, en dix minutes, l'ayant touché onze fois, le
fatigua si bien, que le baron demanda grâce. Puis il tira avec Punisimont et
avec son confrère Amaury Maldant.
La douche froide, ensuite, glaçant sa chair haletante, lui rappela les bains
de la vingtième année, quand il piquait des têtes dans la Seine, du haut des
ponts de la banlieue, en plein automne, pour épater les bourgeois.
"Tu dînes ici ? lui demandait Maldant.
- Oui.
- Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane et Landa, dépêche-toi, il est
sept heures un quart."
La salle à manger, pleine d'hommes, bourdonnait.
Il y avait là tous les vagabonds nocturnes de Paris, des désoeuvrés et des
occupés, tous ceux qui, à partir de sept heures du soir, ne savent plus que
faire et dînent au Cercle pour s'accrocher, grâce au hasard d'une rencontre, à
quelque chose ou à quelqu'un.
Quand les cinq amis se furent assis, le banquier Liverdy, un homme de
quarante ans, vigoureux et trapu, dit à Bertin :
"Vous étiez enragé, ce soir."
Le peintre répondit :
"0ui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes."
Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury Maldant, un petit maigre,
chauve, avec une barbe grise, dit d'un air fin :
"Moi aussi, j'ai toujours un retour de sève en avril ; ça me fait pousser
quelques feuilles, une demi-douzaine au plus, puis ça coule en sentiment ; il
n'y a jamais de fruits."
Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa le plaignirent. Plus âgés que
lui, tous deux, sans qu'aucun oeil exercé pût fixer leur âge, hommes de cercle,
de cheval et d'épée à qui les exercices incessants avaient fait des corps
d'acier, ils se vantaient d'être plus jeunes, en tout, que les polissons énervés
de la génération nouvelle.
Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les salons, mais suspect de
tripotages d'argent de toute nature, ce qui n'était pas étonnant, disait Bertin,
après avoir tant vécu dans les tripots, marié, séparé de sa femme qui lui payait
une rente, administrateur de banques belges et portugaises, portait haut, sur sa
figure énergique de Don Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme à tout
faire que nettoyait, de temps en temps, le sang d'une piqûre en duel.
Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa taille et de ses épaules, bien
que marié et père de deux enfants, ne se décidait qu'à grand-peine à dîner chez
lui trois fois par semaine, et restait au Cercle les autres jours, avec ses
amis, après la séance de la salle d'armes.
"Le Cercle est une famille, disait-il, la famille de ceux qui n'en ont pas
encore, de ceux qui n'en auront jamais et de ceux qui s'ennuient dans la leur."
La conversation, partie sur le chapitre femmes, roula d'anecdotes en
souvenirs et de souvenirs en vanteries jusqu'aux confidences indiscrètes.
Le marquis de Rocdiane laissait soupçonner ses maîtresses par des
indications précises, femmes du monde dont il ne disait pas les noms, afin de
les faire mieux deviner. Le banquier Liverdy désignait les siennes par leurs
prénoms. Il racontait : "J'étais au mieux, en ce moment-là, avec la femme d'un
diplomate. Or, un soir, en la quittant, je lui dis : ma petite Marguerite..." Il
s'arrêtait au milieu des sourires, puis reprenait : "Hein ! j'ai laissé échapper
quelque chose. On devrait prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes
Sophie."
Olivier Bertin, très réservé, avait coutume de déclarer, quand on
l'interrogeait :
"Moi, je me contente de mes modèles."
On feignait de le croire, et Landa, un simple coureur de filles, s'exaltait
à la pensée de tous les jolis morceaux qui trottent par les rues, et de toutes
les jeunes personnes déshabillées devant le peintre, à dix francs l'heure.
À mesure que les bouteilles se vidaient, tous ces grisons, comme les
appelaient les jeunes du Cercle, tous ces grisons, dont la face rougissait,
s'allumaient, secoués de désirs réchauffés et d'ardeurs fermentées.
Rocdiane, après le café, tombait dans des indiscrétions plus véridiques, et
oubliait les femmes du monde pour célébrer les simples cocottes.
"Paris, disait-il, un verre de kummel à la main, la seule ville où un homme
ne vieillisse pas, la seule où, à cinquante ans, pourvu qu'il soit solide et
bien conservé, il trouvera toujours une gamine de dix-huit ans, jolie comme un
ange, pour l'aimer."
Landa, retrouvant son Rocdiane d'après les liqueurs, l'approuvait avec
enthousiasme, énumérait les petites filles qui l'adoraient encore tous les
jours.
Mais Liverdy, plus sceptique et prétendant savoir exactement ce que valent
les femmes, murmurait :
"0ui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent."
Landa riposta :
"Elles me le prouvent, mon cher.
- Ces preuves-là ne comptent pas.
- Elles me suffisent."
Rocdiane criait :
"Mais elles le pensent, sacrebleu ! Croyez-vous qu'une jolie petite gueuse
de vingt ans, qui fait la fête depuis cinq ou six ans déjà, la fête à Paris, où
toutes nos moustaches lui ont appris et gâté le goût des baisers, sait encore
distinguer un homme de trente d'avec un homme de soixante ? Allons donc ! quelle
blague ! Elle en a trop vu et trop connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime
mieux, au fond du coeur, mais vraiment mieux, un vieux banquier qu'un jeune
gommeux. Est-ce qu'elle sait, est-ce qu'elle réfléchit à ça ? Est-ce que les
hommes ont un âge, ici ? Eh ! mon cher, nous autres, nous rajeunissons en
blanchissant, et plus nous blanchissons , plus on nous dit qu'on nous aime, plus
on nous le montre et plus on le croit."
Ils se levèrent de table, congestionnés et fouettés par l'alcool, prêts à
partir pour toutes les conquêtes, et ils commençaient à délibérer sur l'emploi
de leur soirée, Bertin parlant du Cirque, Rocdiane de l'Hippodrome, Maldant de
l'Eden et Landa des Folies-Bergère, quand un bruit de violons qu'on accorde,
léger, lointain, vint jusqu'à eux.
"Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au Cercle, dit Rocdiane.
- Oui, répondit Bertin, si nous y passions dix minutes avant de sortir ?
- Allons."
Ils traversèrent un salon, la salle de billard, une salle de jeu, puis
arrivèrent dans une sorte de loge dominant la galerie des musiciens. Quatre
messieurs, enfoncés en des fauteuils, attendaient déjà d'un air recueilli,
tandis qu'en bas, au milieu des rangs de sièges vides, une dizaine d'autres
causaient, assis ou debout.
Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre à petits coups de son archet : on
commença.
Olivier Bertin adorait la musique ; comme on adore l'opium. Elle le faisait
rêver.
Dès que le flot sonore des instruments l'avait touché, il se sentait emporté
dans une sorte d'ivresse nerveuse qui rendait son corps et son intelligence
incroyablement vibrants. Son imagination s'en allait comme une folle, grisée par
les mélodies, à travers des songeries douces et d'agréables rêvasseries. Les
yeux fermés, les jambes croisées, les bras mous, il écoutait les sons et voyait
des choses qui passaient devant ses yeux et dans son esprit.
L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et le peintre, dès qu'il eut
baissé ses paupières sur son regard, revit le bois, la foule des voitures autour
de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse et sa fille. Il entendait leurs
voix, suivait leurs paroles, sentait le mouvement de la voiture, respirait l'air
plein d'odeur de feuilles.
Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit cette vision, qui
recommença trois fois, comme recommence, après une traversée en mer, le roulis
du bateau dans l'immobilité du lit.
Puis elle s'étendit, s'allongea en un voyage lointain, avec les deux femmes
assises toujours devant lui, tantôt en chemin de fer, tantôt à la table d'hôtels
étrangers. Durant toute la durée de l'exécution musicale, elles l'accompagnèrent
ainsi, comme si elles avaient laissé, durant cette promenade au grand soleil,
l'image de leurs deux visages empreinte au fond de son oeil.
Un silence, puis un bruit de sièges remués et de voix chassèrent cette
vapeur de songe, et il aperçut, sommeillant autour de lui, ses quatre amis en
des postures naïves d'attention changée en sommeil.
Quand il les eut réveillés :
"Eh bien ! que faisons-nous maintenant ? dit-il.
- Moi, répondit avec franchise Rocdiane, j'ai envie de dormir ici encore un
peu.
- Et moi aussi", reprit Landa.
Bertin se leva :
"Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las."
Il se sentait, au contraire, fort animé, mais il désirait s'en aller, par
crainte des fins de soirée qu'il connaissait si bien autour de la table de
baccara du Cercle.
Il rentra donc, et, le lendemain, après une nuit de nerfs, une de ces nuits
qui mettent les artistes dans cet état d'activité cérébrale baptisée
inspiration, il se décida à ne pas sortir et à travailler jusqu'au soir.
Ce fut une journée excellente, une de ces journées de production facile, où
l'idée semble descendre dans les mains et se fixer d'elle-même sur la toile.
Les portes closes, séparé du monde, dans la tranquillité de l'hôtel fermé
pour tous, dans la paix amie de l'atelier, l'oeil clair, l'esprit lucide,
surexcité, alerte, il goûta ce bonheur donné aux seuls artistes d'enfanter leur
oeuvre dans l'allégresse. Rien n'existait plus pour lui, pendant ces heures de
travail, que le morceau de toile où naissait une image sous la caresse de ses
pinceaux, et il éprouvait, en ses crises de fécondité, une sensation étrange et
bonne de vie abondante qui se grise et se répand. Le soir il était brisé comme
après une saine fatigue, et il se coucha avec la pensée agréable de son déjeuner
du lendemain.
La table fut couverte de fleurs, le menu très soigné pour Mme de Guilleroy,
gourmande raffinée, et malgré une résistance énergique, mais courte, le peintre
força ses convives à boire du champagne.
"La petite sera ivre !" disait la comtesse.
La duchesse indulgente répondait :
"Mon Dieu ! il faut bien l'être une première fois."
Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se sentait un peu agité par
cette gaieté légère qui soulève comme si elle faisait pousser des ailes aux
pieds.
La duchesse et la comtesse, ayant une séance au comité des Mères françaises,
devaient reconduire la jeune fille avant de se rendre à la Société, mais Bertin
offrit de faire un tour à pied avec elle, en la ramenant boulevard Malesherbes ;
et ils sortirent tous les deux.
"Prenons par le plus long, dit-elle.
- Veux-tu rôder dans le parc Monceau ? c'est un endroit très gentil ; nous
regarderons les mioches et les nourrices.
- Mais oui, je veux bien. "
Ils franchirent, par l'avenue Vélasquez, la grille dorée et monumentale qui
sert d'enseigne et d'entrée à ce bijou de parc élégant, étalant en plein Paris
sa grâce factice et verdoyante, au milieu d'une ceinture d'hôtels princiers.
Le long des larges allées, qui déploient à travers les pelouses et les
massifs leur courbe savante, une foule de femmes et d'hommes, assis sur des
chaises de fer, regardent défiler les passants tandis que, par les petits
chemins enfoncés sous les ombrages et serpentant comme des ruisseaux, un peuple
d'enfants grouille dans le sable, court, saute à la corde sous l'oeil indolent
des nourrices ou sous le regard inquiet des mères. Les arbres énormes, arrondis
en dôme comme des monuments de feuilles, les marronniers géants dont la lourde
verdure est éclaboussée de grappes rouges ou blanches, les sycomores distingués,
les platanes décoratifs avec leur tronc savamment tourmenté, ornent en des
perspectives séduisantes les grands gazons onduleux.
Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans les feuillages et voisinent
de cime en cime, tandis que les moineaux se baignent dans l'arc-en-ciel dont le
soleil enlumine la poussière d'eau des arrosages égrenée sur l'herbe fine. Sur
leurs socles, les statues blanches semblent heureuses dans cette fraîcheur
verte. Un jeune garçon de marbre retire de son pied une épine introuvable, comme
s'il s'était piqué tout à l'heure en courant après la Diane qui fuit là-bas vers
le petit lac emprisonné dans les bosquets où s'abrite la ruine d'un temple.
D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au bord des massifs,
ou bien rêvent, un genou dans la main. Une cascade écume et roule sur de jolis
rochers. Un arbre, tronqué comme une colonne, porte un lierre ; un tombeau porte
une inscription. Les fûts de pierre dressés sur les gazons ne rappellent guère
plus l'Acropole que cet élégant petit parc ne rappelle les forêts sauvages.
C'est l'endroit artificiel et charmant où les gens de ville vont contempler
des fleurs élevées en des serres, et admirer, comme on admire au théâtre le
spectacle de la vie, cette aimable représentation que donne, en plein Paris, la
belle nature.
Olivier Bertin, depuis des années, venait presque chaque jour en ce lieu
préféré, pour y regarder les Parisiennes se mouvoir en leur vrai cadre. "C'est
un parc fait pour la toilette, disait-il ; les gens mal mis y font horreur." Et
il y rôdait pendant des heures, en connaissait toutes les plantes et tous les
promeneurs habituels.
Il marchait à côté d'Annette, le long des allées, l'oeil distrait par la vie
bariolée et remuante du jardin.
"0h l'amour !" cria-t-elle.
Elle contemplait un petit garçon à boucles blondes qui la regardait de ses
yeux bleus, d'un air étonné et ravi.
Puis, elle passa une revue de tous les enfants ; et le plaisir qu'elle avait
à voir ces vivantes poupées enrubannées la rendait bavarde et communicative.
Elle marchait à petits pas, disait à Bertin ses remarques, ses réflexions
sur les petits, sur les nourrices, sur les mères. Les enfants gros lui
arrachaient des exclamations de joie, et les enfants pâles l'apitoyaient.
Il l'écoutait, amusé par elle plus que par les mioches, et sans oublier la
peinture, murmurait : "C'est délicieux !" en songeant qu'il devrait faire un
exquis tableau, avec un coin du parc et un bouquet de nourrices, de mères et
d'enfants. Comment n'y avait-il pas songé ?
"Tu aimes ces galopins-là ? dit-il.
- Je les adore."
À la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie de les prendre, de
les embrasser, de les manier, une envie matérielle et tendre de mère future ; et
il s'étonnait de cet instinct secret, caché en cette chair de femme.
Comme elle était disposée à parler, il l'interrogea sur ses goûts. Elle
avoua des espérances de succès et de gloire mondaine avec une naïveté gentille,
désira de beaux chevaux, qu'elle connaissait presque en maquignon, car l'élevage
occupait une partie des fermes de Roncières ; et elle ne s'inquiéta guère plus
d'un fiancé que de l'appartement qu'on trouverait toujours dans la multitude des
étages à louer.
Ils approchaient du lac où deux cygnes et six canards flottaient doucement,
aussi propres et calmes que des oiseaux de porcelaine et ils passèrent devant
une jeune femme assise sur une chaise, un livre ouvert sur les genoux, les yeux
levés devant elle, l'âme envolée dans une songerie.
Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. Laide, humble, vêtue en
fille modeste qui ne songe point à plaire, une institutrice peut-être, elle
était partie pour le Rêve, emportée par une phrase ou par un mot qui avait
ensorcelé son coeur. Elle continuait, sans doute, selon la poussée de ses
espérances, l'aventure commencée dans le livre.
Bertin s'arrêta, surpris :
"C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ça."
Ils avaient passé devant elle. Ils retournèrent et revinrent encore sans
qu'elle les aperçût, tant elle suivait de toute son attention le vol lointain de
sa pensée.
Le peintre dit à Annette :
"Dis donc, petite ! est-ce que ça t'ennuierait de me poser une figure, une
fois ou deux ?
- Mais non, au contraire !
- Regarde bien cette demoiselle qui se promène dans l'idéal.
- Là, sur cette chaise ?
- Oui. Et bien ! tu t'assoiras aussi sur une chaise, tu ouvriras un livre
sur tes genoux et tu tâcheras de faire comme elle. As-tu quelquefois rêvé tout
éveillée ?
- Mais, oui.
- À quoi ?"
Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans le bleu ; mais elle ne
voulait point répondre, détournait ses questions, regardait les canards nager
après le pain que leur jetait une dame, et semblait gênée comme s'il eût touché
en elle à quelque chose de sensible.
Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie à Roncières, parla de sa
grand-mère à qui elle faisait de longues lectures à haute voix, tous les jours,
et qui devait être bien seule et bien triste maintenant.
Le peintre, en l'écoutant, se sentait gai comme un oiseau, gai comme il ne
l'avait jamais été. Tout ce qu'elle lui disait, tous les menus et futiles et
médiocres détails de cette simple existence de fillette l'amusaient et
l'intéressaient.
"Asseyons-nous", dit-il.
Ils s'assirent auprès de l'eau. Et les deux cygnes s'en vinrent flotter
devant eux, espérant quelque nourriture.
Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs, ces souvenirs disparus,
noyés dans l'oubli et qui soudain reviennent, on ne sait pourquoi. Ils
surgissaient rapides, de toutes sortes, si nombreux en même temps, qu'il
éprouvait la sensation d'une main remuant la vase de sa mémoire.
Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne que
plusieurs fois déjà, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait senti et remarqué.
Il existait toujours une cause à ces évocations subites, une cause matérielle et
simple, une odeur, un parfum souvent. Que de fois une robe de femme lui avait
jeté au passage, avec le souffle évaporé d'une essence, tout un rappel
d'événements effacés ! Au fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé
souvent aussi des parcelles de son existence ; et toutes les odeurs errantes,
celles des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les
mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'été, les odeurs froides des soirs
d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines réminiscences, comme si les
senteurs gardaient en elles les choses mortes embaumées, à la façon des aromates
qui conservent les momies.
Était-ce l'herbe mouillée ou la fleur des marronniers qui ranimait ainsi
l'autrefois ? Non. Alors quoi ? Était-ce à son oeil qu'il devait cette alerte ?
Qu'avait-il vu ? Rien. Parmi les personnes rencontrées, une d'elles peut-être
ressemblait à une figure de jadis, et, sans qu'il l'eût reconnue, secouait en
son coeur toutes les cloches du passé.
N'était-ce pas un son, plutôt ? Bien souvent un piano entendu par hasard,
une voix inconnue, même un orgue de Barbarie jouant sur une place un air démodé,
l'avaient brusquement rajeuni de vingt ans, en lui gonflant la poitrine
d'attendrissements oubliés.
Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, presque irritant. Qu'y
avait-il autour de lui, près de lui, pour raviver de la sorte ses émotions
éteintes ?
"Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en."
Ils se levèrent et se remirent à marcher.
Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux pour qui la chaise était
une trop forte dépense.
Annette, maintenant, les observait aussi et s'inquiétait de leur existence,
de leur profession, s'étonnait qu'ayant l'air si misérable ils vinssent paresser
ainsi dans ce beau jardin public.
Et plus encore que tout à l'heure, Olivier remontait les années écoulées. Il
lui semblait qu'une mouche ronflait à ses oreilles et les emplissait du
bourdonnement confus des jours finis.
La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda :
"Qu'avez-vous ? vous semblez triste."
Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit cela ? Elle ou sa mère ? Non
pas sa mère avec sa voix d'à présent, mais avec sa voix d'autrefois, tant
changée qu'il venait seulement de la reconnaître.
Il répondit en souriant :
"Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es très gentille, tu me rappelles ta
maman."
Comment n'avait-il pas remarqué plus vite cet étrange écho de la parole
jadis si familière, qui sortait à présent de ces lèvres nouvelles.
"Parle encore, dit-il.
- De quoi ?
- Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait apprendre. Les aimais-tu ?"
Elle se remit à bavarder.
Et il écoutait, saisi par un trouble croissant, il épiait, il attendait, au
milieu des phrases de cette fillette presque étrangère à son coeur, un mot, un
son, un rire, qui semblaient restés dans sa gorge depuis la jeunesse de sa mère.
Des intonations, parfois, le faisaient frémir d'étonnement. Certes, il y avait
entre leurs paroles des dissemblances telles qu'il n 'en avait pas, tout de
suite , remarqué les rapports, telles que, souvent même, il ne les confondait
plus du tout ; mais cette différence ne rendait que plus saisissants les
brusques réveils du parler maternel. Jusqu'ici, il avait constaté la
ressemblance de leurs visages d'un oeil amical et curieux, mais voilà que le
mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une telle façon qu'en détournant
la tête pour ne plus voir la jeune fille il se demandait par moments si ce
n'était pas la comtesse qui lui parlait ainsi, douze ans plus tôt.
Puis, lorsqu'halluciné par cette évocation il se retournait vers elle, il
retrouvait encore, à la rencontre de son regard, un peu de cette défaillance que
jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse, l'oeil de la mère.
Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc, repassant toujours devant
les mêmes personnes, les mêmes nourrices, les mêmes enfants.
Annette, à présent, inspectait les hôtels qui entourent ce jardin, et
demandait les noms de leurs habitants.
Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une
curiosité vorace, semblait emplir de renseignements sa mémoire de femme, et, la
figure éclairée par l'intérêt, écoutait des yeux autant que de l'oreille.
Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux portes sur le boulevard
extérieur, Bertin s'aperçut que quatre heures allaient sonner.
"0h ! dit-il, il faut rentrer."
Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes.
Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre descendit vers la place de la
Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine.
Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers sauté
par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait radieux,
plus joli que jamais. "Décidément, pensait-il, le printemps revernit tout le
monde."
Il était dans une de ces heures où l'esprit excité comprend tout avec plus
de plaisir, où l'oeil voit mieux, semble plus impressionnable et plus clair, où
l'on goûte une joie plus vive à regarder et à sentir, comme si une main
toute-puissante venait de rafraîchir toutes les couleurs de la terre, de ranimer
tous les mouvements des êtres, et de remonter en nous, ainsi qu'une montre qui
s'arrête, l'activité des sensations.
Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes : "Dire qu'il y a
des moments où je ne trouve pas de sujets à peindre !"
Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute son
oeuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle manière
d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain, l'envie de rentrer
et de travailler le saisit, le fit retourner sur ses pas et s'enfermer dans son
atelier.
Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée, cette ardeur qui lui
brûlait le sang tout à l'heure, s'apaisa tout à coup. Il se sentit las, s'assit
sur son divan et se remit à rêvasser.
L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait, cette insouciance
d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont apaisés, s'en allait de son
coeur tout doucement, comme si quelque chose lui eût manqué. Il sentait sa
maison vide, et désert son grand atelier. Alors, en regardant autour de lui, il
lui sembla voir passer l'ombre d'une femme dont la présence lui était douce.
Depuis longtemps, il avait oublié les impatiences d'amant qui attend le retour
d'une maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait éloignée et la désirait
près de lui avec un énervement de jeune homme.
Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés, et il retrouvait en
tout ce vaste appartement où elle était si souvent venue, d'innombrables
souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles, de ses baisers. Il se rappelait
certains jours, certaines heures, certains moments ; et il sentait autour de lui
le frôlement de ses caresses anciennes.
Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit à marcher en
songeant de nouveau que, malgré cette liaison dont son existence avait été
remplie, il demeurait bien seul, toujours seul.
Après les longues heures de travail, quand il regardait autour de lui,
étourdi par ce réveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne
sentait que des murs à la portée de sa main et de sa voix. Il avait dû, n'ayant
pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec des précautions de
voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures désoeuvrées en tous les lieux
publics où l'on trouve, où l'on achète, des moyens quelconques de tuer le temps.
Il avait des habitudes au Cercle, des habitudes au Cirque et à l'Hippodrome, à
jour fixe, des habitudes à l'Opéra, des habitudes un peu partout, pour ne pas
rentrer chez lui, où il serait demeuré avec joie sans doute s'il y avait vécu
près d'elle.
Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert d'une
façon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui ; puis son ardeur
se modérant, il avait accepté sans révolte leur séparation et sa liberté ;
maintenant il les regrettait de nouveau comme s'il recommençait à l'aimer.
Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque sans
raison, parce qu'il faisait beau dehors, et, peut-être, parce qu'il avait
reconnu tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme. Combien peu de chose il
faut pour émouvoir le coeur d'un homme, d'un homme vieillissant, chez qui le
souvenir se fait regret !
Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son esprit
et dans sa chair à la façon d'une fièvre ; et il se mit à penser à elle un peu
comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son coeur et en s'exaltant
lui-même pour la désirer davantage ; puis il se décida, bien qu'il l'eût vue
dans la matinée, à aller lui demander une tasse de thé, le soir même.
Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au boulevard
Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver et d'être forcé de
passer encore cette soirée tout seul, comme il en avait passé bien d'autres,
pourtant.
À sa demande : - "La comtesse est-elle chez elle ?" - le domestique
répondant : - "0ui, Monsieur" - fit entrer de la joie en lui.
Il dit, d'un ton radieux : "C'est encore moi" - en apparaissant au seuil du
petit salon où les deux femmes travaillaient sous les abat-jour roses d'une
lampe à double foyer en métal anglais, portée sur une tige haute et mince.
La comtesse s'écria :
"Comment, c'est vous ! Quelle chance !
- Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu.
- Comme c'est gentil !
- Vous attendez quelqu'un ?
- Non..., peut-être..., je ne sais jamais."
Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le tricot gris en grosse
laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues aiguilles en bois.
Il demanda :
"Qu'est-ce que cela ?
- Des couvertures.
- De pauvres ?
- Oui, bien entendu.
- C'est très laid.
- C'est très chaud.
- Possible, mais c'est très laid, surtout dans un appartement Louis XV, où
tout caresse l'oeil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous devriez, pour vos amis,
faire vos charités plus élégantes.
- Mon Dieu, les hommes ! - dit-elle en haussant les épaules - mais on en
prépare partout en ce moment, de ces couvertures-là.
- Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite le
soir, sans voir traîner cette affreuse loque grise sur les plus jolies toilettes
et sur les meubles les plus coquets. On a, ce printemps, la bienfaisance de
mauvais goût. "
La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le tricot qu'elle tenait
sur la chaise de soie inoccupée à côté d'elle, puis elle convint avec
indifférence :
"0ui, en effet, c'est laid."
Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines, penchées sous les
deux lumières toutes proches, recevaient dans les cheveux une coulée de lueur
rose qui se répandait sur la chair des visages, sur les robes et sur les mains
remuantes ; et elles regardaient leur ouvrage avec cette attention légère et
continue des femmes habituées à ces besognes des doigts, que l'oeil suit sans
que l'esprit y songe.
Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine de
Chine, portées sur des colonnes anciennes de bois doré, répandaient sur les
tapisseries une lumière douce et régulière, atténuée par des transparents de
dentelle jetés sur les globes.
Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il pouvait tout juste
s'asseoir, mais qu'il avait toujours préféré pour causer avec la comtesse, en
demeurant presque à ses pieds.
Elle lui dit :
"Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt, dans le parc.
- Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup, votre
fille. Elle vous ressemble tout à fait. Quand elle prononce certaines phrases,
on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa bouche.
- Mon mari me l'a déjà dit bien souvent."
Il les regardait travailler, baignées dans la clarté des lampes, et la
pensée dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans le jour, le
souci de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid, quel que soit le temps,
quel que soit le feu des cheminées et du calorifère, le chagrina comme si, pour
la première fois, il comprenait bien son isolement.
Oh ! comme il aurait décidément voulu être le mari de cette femme, et non
son amant ! Jadis il désirait l'enlever, la prendre à cet homme, la lui voler
complètement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé qui était installé près
d'elle pour toujours, dans les habitudes de sa maison et dans le câlinement de
son contact. En la regardant, il se sentait le coeur tout rempli de choses
anciennes revenues qu'il aurait voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien
encore, même un peu plus, beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis
longtemps ; et ce besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si
contente, lui faisait désirer qu'on envoyât se coucher la jeune fille, le plus
vite possible.
Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de se rapprocher jusqu'à ses
genoux où il poserait sa tête, de lui prendre les mains dont s'échapperaient la
couverture du pauvre, les aiguilles de bois, et la pelote de laine qui s'en
irait sous un fauteuil au bout d'un fil déroulé, il regardait l'heure, ne
parlait plus guère et trouvait que vraiment on a tort d'habituer les fillettes à
passer la soirée avec les grandes personnes.
Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le domestique, dont la
tête apparut, annonça :
"M. de Musadieu."
Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand il serra la main de
l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le prendre par les
épaules et de le jeter dehors.
Musadieu était plein de nouvelles : le ministère allait tomber, et on
chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en regardant la
jeune fille : "Je conterai cela un peu plus tard."
La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures allaient
sonner.
"Il est temps de te coucher, mon enfant", dit-elle à sa fille.
Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mère sur
les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement, comme si elle
eût glissé sans agiter l'air en passant.
Quand elle fut sortie :
"Eh bien, votre scandale ?" demanda la comtesse.
On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à l'amiable de sa femme qui
lui payait une rente jugée par lui insuffisante, avait trouvé, pour la faire
doubler, un moyen sûr et singulier. La marquise, suivie sur son ordre, s'était
laissé surprendre en flagrant délit, et avait dû racheter par une pension
nouvelle le procès-verbal dressé par le commissaire de police.
La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains immobilles, tenant sur
ses genoux l'ouvrage interrompu.
Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis le départ de la jeune
fille, se fâcha, et affirma avec une indignation d'homme qui sait et qui n'a
voulu parler à personne de cette calomnie, que c'était là un odieux mensonge, un
de ces honteux potins que les gens du monde ne devraient jamais écouter ni
répéter. Il se fâchait, debout maintenant contre la cheminée, avec des airs
nerveux d'homme disposé à faire de cette histoire une question personnelle.
Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui reprocher sa
légèreté, on ne pouvait l'accuser m même le soupçonner d'aucune action vraiment
suspecte. Musadieu, surpris et embarrassé, se défendait reculait, s'excusait.
"Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout à l'heure chez la
duchesse de Mortemain."
Bertin demanda :
"Qui vous a raconté cela ? Une femme, sans doute ?
- Non, pas du tout, le marquis de Farandal."
Et le peintre, crispé, répondit :
"Cela ne m'étonne pas de lui !"
Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler. Puis Olivier reprit
d'une voix calmée :
"Je sais pertinemment que cela est faux."
Il ne savait rien, entendant parler pour la première fois de cette aventure.
Musadieu se préparait une retraite, sentant la situation dangereuse, et il
parlait déjà de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle, quand le comte de
Guilleroy parut, revenant de dîner en ville.
Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de se débarrasser du mari.
"Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir ?"
Comme personne ne répondait, il reprit :
"Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle et lui
fait payer fort cher cette indiscrétion. "
Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans la voix et dans le
geste, posant une main sur le genou de Guilleroy répéta en termes amicaux et
doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au visage de Musadieu.
Et le comte. à moitié convaincu, fâché d'avoir répété à la légère une chose
douteuse et peut-être compromettante, plaidait son ignorance et son innocence.
On raconte en effet tant de choses fausses et méchantes !
Soudain, tous furent d'accord sur ceci : que le monde accuse, soupçonne et
calomnie avec une déplorable facilité. Et ils parurent convaincus tous les
quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés sont mensonges, que
les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur suppose, que les hommes ne font
jamais les infamies qu'on leur prête, et que la surface, en somme, est bien plus
vilaine que le fond.
Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis l'arrivée de Guilleroy, lui
dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il préférait, ouvrit la
vanne de sa faconde. Et le comte semblait content comme un homme qui porte
partout avec lui l'apaisement et la cordialité.
L)eux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis, entrèrent portant la
table à thé où l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout brillant, sous
la flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin.
La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec les précautions et les
soins que nous ont apportés les Russes, puis offrit une tasse à Musadieu, une
autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant des sandwichs aux foies
gras et de menues pâtisseries autrichiennes et anglaises.
Le comte s'étant approché de la table mobile où s'alignaient aussi des
sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discrètement, glissa dans
la pièce voisine et disparut.
Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le désir soudain
le reprit de pousser dehors ce gêneur qui, mis en verve, pérorait, semait des
anecdotes, répétait des mots, en faisait lui-même. Et le peintre, sans cesse,
consultait la pendule dont la longue aiguille approchait de minuit. La comtesse
vit son regard, comprit qu'il cherchait à lui parler, et, avec cette adresse des
femmes du monde habiles à changer par des nuances le ton d'une causerie et
l'atmosphère d'un salon, à faire comprendre, sans rien dire, qu'on doit rester
ou qu'on doit partir, elle répandit, par sa seule attitude, par l'air de son
visage et l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait
d'ouvrir une fenêtre.
Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et, sans qu'il se
demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller.
Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se retirèrent
ensemble en traversant les deux salons, suivis par la comtesse, qui causait
toujours avec le peintre. Elle le retint sur le seuil de l'antichambre pour une
explication quelconque, pendant que Musadieu, aidé d'un valet de pied, endossait
son paletot. Comme Mme de Guilleroy parlait toujours à Bertin l'inspecteur des
Beaux-Arts, ayant attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue
ouverte par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point rester
debout en face du valet.
La porte doucement fut refermée sur lui, et la comtesse dit à l'artiste avec
une parfaite aisance :
"Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite ? il n'est pas minuit. Restez
donc encore un peu."
Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon.
Dès qu'ils furent assis :
"Dieu ! que cet animal m'agaçait ! dit-il.
- Et pourquoi ?
- Il me prenait un peu de vous.
- Oh ! pas beaucoup.
- C'est possible, mais il me gênait.
- Vous êtes jaloux ?
- Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme encombrant."
Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près d'elle maintenant, il
maniait entre ses doigts l'étoffe de sa robe en lui disant quel souffle chaud
lui passait dans le coeur, ce jour-là.
Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main dans ses
cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le remercier.
"Je voudrais tant vivre près de vous !" dit-il.
Il songeait toujours à ce mari, couché, endormi sans doute dans une chambre
voisine, et il reprit :
"Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences."
Elle murmura :
"Mon pauvre ami !" pleine de pitié pour lui, et aussi pour elle.
Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait avec
tendresse, avec une tendresse un peu mélancolique, un peu douloureuse, moins
ardente que tout à l'heure, quand il était séparé d'elle par sa fille, son mari
et Musadieu.
Elle dit, avec un sourire, en promenant toujours ses doigts légers sur la
tête d'Olivier :
"Dieu, que vous êtes blanc ! Vos derniers cheveux noirs ont disparu.
- Hélas ! je le sais, ça va vite."
Elle eut peur de l'avoir attristé.
"0h ! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours connu
poivre et sel.
- Oui, c'est vrai."
Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle avait provoquée elle se
pencha et, lui soulevant la tête entre ses deux mains, mit sur son front des
baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent ne pas devoir finir.
Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs yeux le reflet de
leur affection.
"Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière près de vous."
Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexprimables besoins d'intimité.
Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens qui étaient là
suffirait à réaliser ce désir éveillé depuis le matin, et maintenant qu'il
demeurait seul avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la tiédeur de ses
mains, et contre la joue, à travers sa robe, la tiédeur de son corps, il
retrouvait en lui le même trouble, la même envie d'amour inconnue et fuyante.
Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison, dans les bois
peut-être où ils seraient tout à fait seuls, sans personne autour d'eux, cette
inquiétude de son coeur serait satisfaite et calmée.
Elle répondit :
"Que vous êtes enfant ! Mais nous nous voyons presque chaque jour."
Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner avec lui, quelque part
aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou cinq fois.
Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser, maintenant que sa
fille était revenue.
Elle essaierait cependant, dès que son mari irait aux Ronces, mais cela ne
se pourrait faire qu'après le vernissage qui avait lieu le samedi suivant.
"Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je ?
- Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi, à trois heures,
si vous êtes libre, et je crois que nous devons dîner ensemble vendredi chez la
duchesse.
- Oui, parfaitement."
Il se leva.
"Adieu.
- Adieu, mon ami."
Il restait debout sans se décider à partir, car il n'avait presque rien
trouvé de tout ce qu'il était venu lui dire, et sa pensée restait pleine de
choses inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient point sorties.
Il répéta "Adieu", en lui prenant les mains.
"Adieu, mon ami.
- Je vous aime."
Elle lui jeta un de ces sourires où une femme montre à un homme, en une
seconde, tout ce qu'elle lui a donné.
Le coeur vibrant, il répéta pour la troisième fois :
"Adieu."
Et il partit.
CHAPITRE IV
On eût dit que toutes les voitures de
Paris faisaient, ce jour-là, un pèlerinage au Palais de l'Industrie. Dès neuf
heures du matin, elles arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les
ponts, vers cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste invitait le
Tout-Paris mondain à assister au vernissage simulé de trois mille quatre cents
tableaux.
Une queue de foule se pressait aux portes, et, dédaigneuse de la sculpture,
montait tout de suite aux galeries de peinture. Déjà, en gravissant les marches,
on levait les yeux vers les toiles exposées sur les murs de l'escalier où l'on
accroche la catégorie spéciale des peintres de vestibule qui ont envoyé soit des
oeuvres de proportions inusitées, soit des oeuvres qu'on n'a pas osé refuser.
Dans le salon carré, c'était une bouillie de monde grouillante et bruissante.
Les peintres, en représentation jusqu'au soir, se faisaient reconnaître à leur
activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité de leurs gestes. Ils
commençaient à traîner des amis par la manche vers des tableaux qu'ils
désignaient du bras, avec des exclamations et une mimique énergique de
connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de grands à longs cheveux, coiffés
de chapeaux mous gris ou noirs, de formes inexprimables, larges et ronds comme
des toits, avec des bords en pente ombrageant le torse entier de l'homme.
D'autres étaient petits, actifs, fluets ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus
de vestons ou ensaqués en de singuliers costumes spéciaux à la classe des
rapins.
Il y avait le clan des élégants, des gommeux, des artistes du boulevard, le
clan des académiques, corrects et décorés de rosettes rouges, énormes ou
microscopiques, selon leur conception de l'élégance et du bon ton, le clan des
peintres bourgeois assistés de la famille entourant le père comme un choeur
triomphal.
Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises à l'honneur du salon
carré éblouissaient, dès l'entrée, par l'éclat des tons et le flamboiement des
cadres, par une crudité de couleurs neuves, avivées par le vernis, aveuglantes
sous le jour brutal tombé d'en haut.
Le portrait du Président de la République faisait face à la porte, tandis
que, sur un autre mur, un général chamarré d'or, coiffé d'un chapeau à plumes
d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait avec des nymphes toutes nues sous
des saules et avec un navire en détresse presque englouti sous une vague. Un
évêque d'autrefois excommuniant un roi barbare, une rue d'Orient pleine de
pestiférés morts, et l'Ombre du Dante en excursion aux Enfers, saisissaient et
captivaient le regard avec une violence irrésistible d'expression.
On voyait encore, dans la pièce immense, une charge de cavalerie, des
tirailleurs dans un bois, des vaches dans un pâturage, deux seigneurs du siècle
dernier se battant en duel au coin d'une rue, une folle assise sur une borne, un
prêtre administrant un mourant, des moissonneurs, des rivières, un coucher de
soleil, un clair de lune, des échantillons enfin de tout ce qu'on fait, de tout
ce que font et de tout ce que feront les peintres jusqu'au dernier jour du
monde.
Olivier, au milieu d'un groupe de confrères célèbres, membres de l'Institut
et du Jury, échangeait avec eux des opinions. Un malaise l'oppressait, une
inquiétude sur son oeuvre exposée dont, malgré les félicitations empressées, il
ne sentait pas le succès.
Il s'élança. La duchesse de Mortemain apparaissait à la porte d'entrée.
Elle demanda :
"Est-ce que la comtesse n'est pas arrivée ?
- Je ne l'ai pas vue.
- Et M. de Musadieu ?
- Non plus.
- Il m'avait promis d'être à dix heures au haut de l'escalier pour me guider
dans les salles.
- Voulez-vous me permettre de le remplacer , duchesse ?
- Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout à l'heure,
car je compte que nous déjeunerons ensemble."
Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques minutes à la sculpture et
s'excusait, essoufflé déjà. Il disait :
"Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite."
Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes, quand la comtesse de
Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard Olivier
Bertin.
Il les vit, les rejoignit, et, les saluant :
"Dieu, qu'elles sont jolies ! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup. En
huit jours, elle a changé."
Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta :
"Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux. Elle est
déjà bien moins petite fille et bien plus Parisienne."
Mais soudain il revint à la grande affaire du jour.
"Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse."
La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et préoccupée
comme un exposant, demanda :
"Que dit-on ?
- Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran, un Puvis
de Chavannes admirable, un Roll très étonnant, très neuf, un Gervex exquis, et
beaucoup d'autres, des Béraud, des Cazin, des Duez, des tas de bonnes choses
enfin.
- Et vous, dit-elle.
- On me fait des compliments, mais je ne suis pas content.
- Vous n'êtes jamais content.
- Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois que j'ai raison.
- Pourquoi ?
- Je n'en sais rien.
- Allons voir."
Quand ils arrivèrent devant le tableau - deux petites paysannes prenant un
bain dans un ruisseau - un groupe arrêté l'admirait. Elle en fut joyeuse, et
tout bas :
"Mais il est délicieux, c'est un bijou. Vous n'avez rien fait de mieux."
Il se serrait contre elle, l'aimait, reconnaissant de chaque mot qui calmait
une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements rapides lui couraient
dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait raison, qu'elle devait voir juste
avec ses yeux intelligents de Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses
craintes, que depuis douze ans il lui reprochait justement d'admirer trop les
mièvreries, les délicatesses élégantes, les sentiments exprimés, les nuances
bâtardes de la mode, et jamais l'art, l'art seul, l'art dégagé des idées, des
tendances et des préjugés mondains.
Les entraînant plus loin : "Continuons", dit-il. Et il les promena pendant
fort longtemps de salle en salle en leur montrant les toiles, leur expliquant
les sujets, heureux entre elles, heureux par elles.
Soudain, la comtesse demanda :
"Quelle heure est-il ?
- Midi et demi.
- Oh ! Allons déjeuner. La duchesse doit nous attendre chez Ledoyen, où elle
m'a chargée de vous amener, si nous ne la retrouvions pas dans les salles."
Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes, avait l'air d'une
ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix, d'appels, de
cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en sortait par toutes les
fenêtres et toutes les portes grandes ouvertes. Les tables, pressées, entourées
de gens en train de manger, étaient répandues par longues files dans les chemins
voisins, à droite et à gauche du passage étroit où les garçons couraient,
assourdis, affolés, tenant à bout de bras des plateaux chargés de viandes, de
poissons ou de fruits.
Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude d'hommes et de femmes
qu'on eût dit une pâte vivante. Tout cela riait, appelait, buvait et mangeait,
mis en gaieté par les vins et inondé d'une de ces joies qui tombent sur Paris,
en certains jours, avec le soleil.
Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon réservé où
les attendait la duchesse.
En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante, le marquis de Farandal,
empressé et souriant, tendant les bras pour recevoir les ombrelles et les
manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en ressentit un tel déplaisir, qu'il
eut envie, soudain, de dire des choses irritantes et brutales.
La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le départ de Musadieu
emmené par le ministre des Beaux-Arts ; et Bertin, à la pensée que ce bellâtre
de marquis devait épouser Annette, qu'il était venu pour elle, qu'il la
regardait déjà comme destinée à sa couche, s'énervait et se révoltait comme si
on eût méconnu et violé ses droits, des droits mystérieux et sacrés.
Dès qu'on fut à table, le marquis, placé à côté de la jeune fille, s'occupa
d'elle avec cet air empressé des hommes autorisés à faire leur cour.
Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et
investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une galanterie
familière et officielle. Dans ses manières et ses paroles apparaissait déjà
quelque chose de décidé comme l'annonce d'une prochaine prise de possession.
La duchesse et la comtesse semblaient protéger et approuver cette allure de
prétendant, et avaient l'une pour l'autre des coups d'oeil de complicité.
Aussitôt le déjeuner fini , on retourna à l'Exposition . C'était dans les
salles une telle mêlée de foule, qu'il semblait impossible d'y pénétrer. Une
chaleur d'humanité, une odeur fade de robes et d'habits vieillis sur le corps
faisaient là-dedans une atmosphère écoeurante et lourde. On ne regardait plus
les tableaux, mais les visages et les toilettes, on cherchait les gens connus ;
et parfois une poussée avait lieu dans cette masse épaisse entrouverte un moment
pour laisser passer la haute échelle double des vernisseurs qui criaient :
"Attention, messieurs ; attention, mesdames."
Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient séparés des
autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s'appuyant sur lui :
"Ne sommes-nous pas bien ? Laissons-les donc, puisqu'il est convenu que si
nous nous perdons, nous nous retrouverons à quatre heures au buffet.
- C'est vrai", dit-il.
Mais il était absorbé par l'idée que le marquis accompagnait Annette et
continuait à marivauder près d'elle avec sa fatuité galante.
La comtesse murmura :
"Alors, vous m'aimez toujours ?"
Il répondit, d'un air préoccupé :
"Mais oui, certainement."
Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le chapeau gris de M. de
Farandal.
Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée, elle reprit :
"Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette année. C'est votre
chef-d'oeuvre."
Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de son
souci du matin.
"Vrai ? vous trouvez ?
- Oui, je le préfère à tout.
- Il m'a donné beaucoup de mal."
Avec des mots câlins, elle l'enguirlanda de nouveau, sachant bien, depuis
longtemps, que rien n'a plus de puissance sur un artiste que la flatterie tendre
et continue. Capté, ranimé, égayé par ces paroles douces, il se remit à causer,
ne voyant qu'elle, n'écoutant qu'elle dans cette grande cohue flottante.
Pour la remercier, il murmura près de son oreille :
"J'ai une envie folle de vous embrasser."
Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants, elle
répéta sa question :
"Alors, vous m'aimez toujours ?"
Et il répondit, avec l'intonation qu'elle voulait et qu'elle n'avait point
entendue tout à l'heure :
"0ui, je vous aime, ma chère Any.
- Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j'ai ma fille, je
ne sortirai pas beaucoup."
Depuis qu'elle sentait en lui ce réveil inattendu de tendresse, un grand
bonheur l'agitait. Avec les cheveux tout blancs d'Olivier et l'apaisement des
années, elle redoutait moins à présent qu'il fût séduit par une autre femme,
mais elle craignait affreusement qu'il se mariât, par horreur de la solitude.
Cette peur, ancienne déjà, grandissait sans cesse, faisait naître en son esprit
des combinaisons irréalisables afin de l'avoir près d'elle le plus possible et
d'éviter qu'il passât de longues soirées dans le froid silence de son hôtel
vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait des
distractions, l'envoyait au théâtre, le poussait dans le monde, aimant mieux le
savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de sa maison.
Elle reprit, répondant à sa secrète pensée :
"Ah ! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gâterais !
Promettez-moi de venir très souvent, puisque je ne sortirai plus guère.
- Je vous le promets."
Une voix murmura, près de son oreille :
"Maman."
La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le marquis
venaient de les rejoindre.
"Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très fatiguée et j'ai envie
de m'en aller."
La comtesse reprit :
"Je m'en vais aussi, je n'en puis plus."
Ils gagnèrent l'escalier intérieur qui part des galeries où s'alignent les
dessins et les aquarelles et domine l'immense jardin vitré où sont exposées les
oeuvres de sculpture.
De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d'un bout à l'autre la
serre géante pleine de statues dressées dans les chemins, autour des massifs
d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le sol des allées de son
flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient de cette nappe sombre de
chapeaux et d'épaules, en la trouant en mille endroits, et semblaient lumineux,
tant ils étaient blancs.
Comme Bertin saluait les femmes à la porte de sortie, Mme de Guilleroy lui
demanda tout bas :
"Alors, vous venez ce soir ?
- Mais oui."
Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec les artistes des impressions
de la journée.
Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des statues,
devant le buffet, et là, on discutait, comme tous les ans, en soutenant ou en
attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments sur des oeuvres à peu près
pareilles. Olivier qui, d'ordinaire, s'animait à ces disputes, ayant la
spécialité des ripostes et des attaques déconcertantes et une réputation de
théoricien spirituel dont il était fier, s'agita pour se passionner, mais les
choses qu'il répondait, par habitude, ne l'intéressaient pas plus que celles
qu'il entendait, et il avait envie de s'en aller, de ne plus écouter, de ne plus
comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur ces antiques questions
d'art dont il connaissait toutes les faces.
Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées jusqu'ici d'une façon
presque exclusive, mais il en était distrait ce jour-là par une de ces
préoccupations légères et tenaces, un de ces petits soucis qui semblent ne nous
devoir point toucher et qui sont là malgré tout, quoi qu'on dise et quoi qu'on
fasse, piqués dans la pensée comme une invisible épine enfoncée dans la chair.
Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses baigneuses pour ne se souvenir
que de la tenue déplaisante du marquis auprès d'Annette. Que lui importait,
après tout ? Avait-il un droit ? Pourquoi aurait-il voulu empêcher ce mariage
précieux, décidé d'avance, convenable sur tous les points ? Mais aucun
raisonnement n'effaçait cette impression de malaise et de mécontentement qui
l'avait saisi en voyant le Farandal parler et sourire en fiancé, en caressant du
regard le visage de la jeune fille.
Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la retrouva seule avec
sa fille continuant sous la clarté des lampes leur tricot pour les malheureux,
il eut grand-peine à se garder de tenir sur le marquis des propos moqueurs et
méchants, et de découvrir aux yeux d'Annette toute sa banalité voilée de chic.
Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait souvent des silences
un peu somnolents et des poses abandonnées de vieil ami qui ne se gêne plus.
Enfoncé dans son fauteuil, les jambes croisées, la tête en arrière, il rêvassait
en parlant et reposait dans cette tranquille intimité son corps et son esprit.
Mais voilà que, soudain, lui revinrent cet éveil et cette activité des hommes
qui font des frais pour plaire, que préoccupe ce qu'ils vont dire, et qui
cherchent devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour
parer leurs idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus tramer la
causerie, mais la soutenait et l'activait, la fouaillant avec sa verve, et il
éprouvait, quand il avait fait partir d'un franc rire la comtesse et sa fille,
ou quand il les sentait émues, ou quand il les voyait lever sur lui des yeux
surpris, ou quand elles cessaient de travailler pour l'écouter, un
chatouillement de plaisir, un petit frisson de succès qui le payait de sa peine.
Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait seules, et jamais,
peut-être, il n'avait passé d'aussi douces soirées.
Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les craintes constantes,
faisait, pour l'attirer et le retenir, tous ses efforts. Elle refusait des
dîners en ville, des bals, des représentations, afin d'avoir la joie de jeter
dans la boîte du télégraphe, en sortant à trois heures la petite dépêche bleue
qui disait : "Àtantôt". Dans les premiers temps, voulant lui donner plus vite le
tête-à-tête qu'il désirait, elle envoyait coucher sa fille dès que dix heures
commençaient à sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en étonnait et demandait en
riant qu'on ne traitât plus Annette en petit enfant pas sage, elle accorda un
quart d'heure de grâce, puis une demi-heure, puis une heure. Il ne restait pas
longtemps d'ailleurs après que la jeune fille était partie, comme si la moitié
du charme qui le tenait dans ce salon venait de sortir avec elle. Approchant
aussitôt des pieds de la comtesse le petit siège bas qu'il préférait, il
s'asseyait tout près d'elle et posait, par moments, avec un mouvement câlin, une
joue contre ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu'il tenait dans les
siennes, et sa fièvre d'esprit tombant soudain, il cessait de parler et semblait
se reposer dans un tendre silence de l'effort qu'il avait fait.
Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme, qu'Annette l'attirait
presque autant qu'elle-même. Elle n'en fut point fâchée, heureuse qu'il pût
trouver entre elles quelque chose de la famille dont elle l'avait privé ; et
elle l'emprisonnait le plus possible entre elles deux, jouant à la maman pour
qu'il se crût presque père de cette fillette et qu'une nuance nouvelle de
tendresse s'ajoutât à tout ce qui le captivait dans cette maison.
Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis qu'elle sentait, de
tous les côtés, comme des piqûres presque imperceptibles encore, les
innombrables attaques de l'âge, prit une allure plus active. Pour devenir aussi
svelte qu'Annette, elle continuait à ne point boire, et l'amincissement réel de
sa taille lui rendait en effet sa tournure de jeune fille, tellement que, de
dos, on les distinguait à peine ; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce
régime. La peau distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait
plus éclatante la fraîcheur superbe de l'enfant. Alors elle soigna son visage
avec des procédés d'actrice, et bien qu'elle se créât ainsi au grand jour une
blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumières cet éclat factice et
charmant qui donne aux femmes bien fardées un incomparable teint.
La constatation de cette décadence et l'emploi de cet artifice modifièrent
ses habitudes. Elle évita le plus possible les comparaisons en plein soleil et
les rechercha à la lumière des lampes qui lui donnaient un avantage. Quand elle
se sentait fatiguée, pâle, plus vieillie que de coutume, elle avait des
migraines complaisantes qui lui faisaient manquer des bals ou des spectacles ;
mais les jours où elle se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la
grande soeur avec une modestie grave de petite mère. Afin de porter toujours des
robes presque pareilles à celles de sa fille, elle lui donnait des toilettes de
jeune femme, un peu graves pour elle ; et Annette, chez qui apparaissait de plus
en plus un caractère enjoué et rieur, les portait avec une vivacité pétillante
qui la rendait plus gentille encore. Elle se prêtait de tout son coeur aux
manèges coquets de sa mère, jouait avec elle, d'instinct, de petites scènes de
grâce, savait l'embrasser à propos, lui enlacer la taille avec tendresse,
montrer par un mouvement, une caresse, quelque invention ingénieuse, combien
elles étaient jolies toutes les deux et combien elles se ressemblaient.
Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et de les comparer sans cesse,
arrivait presque, par moments, à les confondre. Quelquefois, si la jeune fille
lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il était forcé de demander :
"Laquelle a dit cela ?" Souvent même, il s'amusait à jouer ce jeu de la
confusion quand ils étaient seuls tous les trois dans le salon aux tapisseries
Louis XV. Il fermait alors les yeux et les priait de lui adresser la même
question l'une après l'autre d'abord, puis en changeant l'ordre des
interrogations, afin qu'il reconnût les voix. Elles s'essayaient avec tant
d'adresse à trouver les mêmes intonations, à dire les mêmes phrases avec les
mêmes accents, que souvent il ne devinait pas. Elles étaient parvenues, en
vérité, à prononcer si pareillement, que les domestiques répondaient "0ui,
madame" à la jeune fille et "0ui, mademoiselle" à la mère.
À force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles
avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes, que M. de
Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l'une ou l'autre dans le fond sombre
du salon, les confondait à tout instant et demandait : "Est-ce toi, Annette, ou
est-ce ta maman ?"
De cette ressemblance naturelle et voulue, réelle et travaillée, était née
dans l'esprit et dans le coeur du peintre l'impression bizarre d'un être double,
ancien et nouveau, très connu et presque ignoré, de deux corps faits l'un après
l'autre avec la même chair, de la même femme continuée, rajeunie, redevenue ce
qu'elle avait été. Et il vivait près d'elles, partagé entre les deux, inquiet,
troublé, sentant pour la mère ses ardeurs réveillées et couvrant la fille d'une
obscure tendresse.
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