88. Cécile Volanges au Vicomte de Valmont
26 septembre 17**.
Malgré tout le plaisir que j'ai,
Monsieur, à recevoir les lettres de M. le chevalier Danceny, et quoique je ne
désire pas moins que lui que nous puissions nous voir encore, sans qu'on
puisse nous en empêcher, je n'ai pas osé cependant faire ce que vous me
proposez. Premièrement, c'est trop dangereux: cette clef que vous voulez que
je mette à la place de l'autre, lui ressemble bien assez à la vérité: mais
pourtant, il ne laisse pas d'y avoir encore de la différence, et Maman regarde
à tout, et s'aperçoit de tout. De plus, quoiqu'on ne s'en soit pas encore
servi depuis que nous sommes ici, il ne faut qu'un malheur; et si on s'en
apercevait, je serais perdue pour toujours. Et puis, il me semble aussi que ce
serait bien mal; faire comme cela une double clef, c'est bien fort! Il est
vrai que c'est vous qui auriez la bonté de vous en charger; mais malgré cela,
si on le savait, je n'en porterais pas moins le blâme et la faute, puisque ce
serait pour moi que vous l'auriez fait. Enfin, j'ai voulu essayer deux fois de
la prendre, et certainement cela serait bien facile, si c'était toute autre
chose: mais je ne sais pas pourquoi je me suis toujours mise à trembler, et
n'en ai jamais eu le courage. Je crois donc qu'il vaut mieux rester comme nous
sommes.
Si vous avez toujours la bonté d'être aussi complaisant que jusqu'ici, vous trouverez toujours bien le moyen de me remettre une lettre. Même la dernière, sans le malheur qui a voulu que vous vous retourniez tout de suite dans un certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je sens bien que vous ne pouvez pas, comme moi, ne songer qu'à ça; mais j'aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je suis sûre que M. Danceny dirait comme moi: car toutes les fois qu'il voulait quelque chose qui me faisait trop de peine, il consentait toujours que cela ne fût pas.
Je vous remettrai, Monsieur, en même temps que cette lettre, la vôtre, celle de M. Danceny, et votre clef. Je n'en suis pas moins reconnaissante de toutes vos bontés pour moi et je vous prie bien de me les continuer. Il est bien vrai que je suis bien malheureuse, et que sans vous je le serais encore bien davantage: mais, après tout, c'est ma mère; il faut bien prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m'aime toujours, et que vous ne m'abandonniez pas, il viendra peut-être un temps plus heureux.
En attendant, j'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec bien de la reconnaissance, votre très humble et très obéissante servante.
89. Le Vicomte de Valmont au Chevalier Danceny
Au château de... 26 septembre 17**.
Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le voudriez, mon ami, ce n'est pas tout à fait à moi qu'il faut vous en prendre. J'ai ici plus d'un obstacle à vaincre. La vigilance et la sévérité de Mme de Volanges ne sont pas les seuls; votre jeune amie m'en oppose aussi quelques-uns. Soit froideur, ou timidité, elle ne fait pas toujours ce que je lui conseille; et je crois cependant savoir mieux qu'elle ce qu'il faut faire.
J'avais trouvé un moyen simple,
commode et sûr, de lui remettre vos lettres, et même de faciliter, par la
suite, les entrevues que vous désirez: mais je n'ai pas pu la décider à s'en
servir. J'en suis d'autant plus affligé, que je n'en vois pas d'autre pour
vous rapprocher d'elle; et que même pour votre correspondance, je crains sans
cesse de nous compromettre tous trois. Or, vous jugez que je ne veux ni c
ourir
ce risque-là, ni vous y exposer l'un et l'autre.
Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance de votre petite amie m'empêchât de vous être utile: peut-être feriez-vous bien de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez faire, c'est à vous seul à décider; car ce n'est pas assez de servir ses amis, il faut encore les servir à leur manière. Ce pourrait être aussi une façon de plus de vous assurer de ses sentiments pour vous: car la femme qui garde une volonté à elle n'aime pas autant qu'elle le dit.
Ce n'est pas que je soupçonne votre maîtresse d'inconstance; mais elle est bien jeune; elle a grand peur de sa maman, qui, comme vous savez, ne cherche qu'à vous nuire; et peut-être serait-il dangereux de rester trop longtemps sans l'occuper de vous. N'allez pas cependant vous inquiéter trop de ce que je vous dis là. Je n'ai dans le fond nulle raison de méfiance; c'est uniquement la sollicitude de l'amitié.
Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j'ai bien aussi quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi avancé que vous: mais j'aime autant, et cela console; et quand je ne réussirais pas pour moi, si je parviens à vous être utile, je trouverai toujours que j'ai bien employé mon temps. Adieu, mon ami.
90. La Présidente Tourvel au Vicomte de Valmont
27 septembre 1780.
Je désire beaucoup, Monsieur, que
cette lettre ne vous fasse aucune peine; ou, si elle doit vous en causer,
qu'au moins elle puisse être adoucie par celle que j'éprouve en vous
l'écrivant. Vous devez me connaître assez, à présent, pour être bien sûr que
ma volonté n'est pas de vous affliger; mais vous, sans doute, vous ne voudriez
pas non plus me plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au
nom de l'amitié tendre que je vous ai promise, au nom même des sentiments
peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus sincères, que vous avez pour
moi, ne nous voyons plus; partez, et jusque-là, fuyons surtout ces entretiens
particuliers et trop dangereux où, par une inconcevable puissance, sans jamais
parvenir à vous dire ce que je
veux, je passe mon temps à
écouter ce que je ne devrais pas entendre.
Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc, j'avais bien pour unique projet de vous dire ce que je vous écris aujourd'hui; et cependant qu'ai-je fait, que m'occuper de votre amour?... de votre amour, auquel jamais je ne dois répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous de moi.
Ne craignez pas que votre absence altère jamais mes sentiments pour vous: comment parviendrais-je à les vaincre, quand je n'ai plus le courage de les combattre? Vous le voyez, je vous dis tout; je crains moins d'avouer ma faiblesse que d'y succomber: mais cet empire que j'ai perdu sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je le conserverai, j'y suis résolue; fût-ce aux dépens de ma vie.
Hélas! le temps n'est pas loin où je me croyais bien sûre de n'avoir jamais de pareils combats à soutenir! Je m'en félicitais; je m'en glorifiais peut-être trop. Le ciel a puni, cruellement puni cet orgueil: mais plein de miséricorde, même au moment qu'il nous frappe, il m'avertit encore avant ma chute; et je serais doublement coupable, si je continuais à manquer de prudence, déjà prévenue que je n'ai plus de force.
Vous m'avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d'un bonheur acheté par mes larmes. Ah! ne parlons plus de bonheur, mais laissez-moi reprendre quelque tranquillité.
En accordant ma demande, quels
nouveaux droits n'acquerrez-vous pas sur mon coeur? et ceux-là, fondés sur la
vertu, je n'aurai point à m'en défendre. Combien je me plairai dans ma
reconnaissance! Je vous devrai la douceur de goûter sans remords un sentiment
délicieux. A présent, au contraire, effrayée de mes sentiments, de mes
pensées, je crains également de m'occuper et de vous et de moi; votre idée
même m'épouvante: quand je ne peux la fuir, je la combats; je ne l'éloigne
pas, mais je la repousse.

Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble et d'anxiété? O vous, dont l'âme toujours sensible, même au milieu de ses erreurs, est restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux, et non moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors, respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence, et je dirai dans la joie de mon coeur: ce calme que je ressens, je le dois à mon ami.
En vous soumettant à quelques privations légères, que je ne vous impose point, mais que je vous demande, croirez-vous donc acheter trop cher la fin de mes tourments? Ah! si, pour vous rendre heureux, il ne fallait que consentir à être malheureuse, vous pouvez m'en croire, je n'hésiterais pas un moment... Mais devenir coupable!... non, mon ami, non, plutôt mourir mille fois.
Déjà assaillie par la honte, à la veille des remords, je redoute et les autres et moi-même; je rougis dans le cercle, et frémis dans la solitude; je n'ai plus qu'une vie de douleurs; je n'aurai de tranquillité que par votre consentement. Mes résolutions les plus louables ne suffisent pas pour me rassurer; j'ai formé celle-ci dès hier, et cependant j'ai passé cette nuit dans les larmes.
Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous demander le repos et l'innocence. Ah! Dieu! sans vous, eût-elle jamais été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir; et à tous les sentiments que vous m'avez inspirés, je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance. Adieu, adieu, Monsieur.
9I. Le Vicomte de Valmont à la Présidente Tourvel
27 septembre au soir.
Consterné par votre lettre, j'ignore encore, Madame, comment je pourrai y répondre. Sans doute, s'il faut choisir entre votre malheur et le mien, c'est à moi à me sacrifier, et je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bien, ce me semble, d'être avant tout discutés et éclaircis; et comment y parvenir, si nous ne devons plus nous parler ni nous voir?
Quoi! tandis que les sentiments les
plus doux nous unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer,
peut-être sans retour! En vain l'amitié tendre, l'ardent amour, réclameront
leurs droits; leurs voix ne seront point entendues; et pourquoi? quel est donc
ce pressant danger qui vous menace? Ah!
croyez-moi, de pareilles
craintes, et si légèrement conçues, sont, à elles seules, de puissants motifs
de sécurité.
Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions défavorables qu'on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès de l'homme qu'on estime; on n'éloigne pas, surtout, celui qu'on a jugé digne de quelque amitié: c'est l'homme dangereux qu'on redoute et qu'on fuit.
Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi? Déjà, vous le voyez, je m'observe dans mon langage; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à mon coeur, et qu'il ne cesse pas de vous donner en secret. Ce n'est plus l'amant fidèle et malheureux, recevant les consolations et les conseils d'une amie tendre et sensible; c'est l'accusé devant son juge, l'esclave devant son maître. Ces nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs; je m'engage à les remplir tous. Ecoutez-moi, et si vous me condamnez, j'y souscris, et je pars. Je promets davantage; préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre? vous sentez-vous le courage d'être injuste? ordonnez, et j'obéis encore.
Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l'entende de votre bouche. Et pourquoi? m'allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites cette question, vous connaissez peu l'amour et mon coeur! N'est-ce donc rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand votre bouche portera le désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l'empêchera d'y succomber. Enfin s'il me faut renoncer à l'amour, à l'amitié, pour qui seuls j'existe, au moins vous verrez votre ouvrage, et votre pitié me restera: cette faveur légère, quand même je ne la mériterais pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher, pour espérer de l'obtenir.
Quoi! vous allez m'éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que nous devenions étrangers l'un à l'autre? que dis-je? vous le désirez; et tandis que vous m'assurez que mon absence n'altérera point vos sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire.
Déjà, vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le sentiment qu'obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même, en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m'offrez! et vous voulez que mon coeur s'en contente! Interrogez le vôtre: si votre amant, si votre ami, venaient un jour vous parler de leur reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation: "Retirez-vous, vous êtes des ingrats?"
Je m'arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l'expression d'une douleur que vous faites naître; elle ne nuira point à ma soumission parfaite. Mais je vous conjure à mon tour, au nom de ces sentiments si doux, que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m'entendre; et par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m'avez plongé, n'en éloignez pas le moment. Adieu, Madame.
92. Du Chevalier Danceny au Vicomte de Valmont
Paris, 27 septembre 17.
O mon ami! votre lettre m'a glacé
d'effroi. Cécile... O dieu! est-il possible! Cécile ne m'aime plus. Oui, je
vois cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié l'entoure.
Vous avez voulu me préparer à recevoir ce coup mortel; je vous remercie de vos
soins, mais peut-on en imposer à l'amour? Il court au-devant de tout ce qui
l'intéresse; il n'apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du
mien: parlez-moi sans détour, vous le pouvez, et je vous prie. Mandez-moi
tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les moindres
déta
ils sont précieux.
Tâchez, surtout, de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l'autre peut
changer toute une phrase; le même a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous
être trompé: hélas! je cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me
fait-elle quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts?
J'aurais dû prévoir ce changement, par les difficultés que, depuis un temps,
elle trouve à tout. L'amour ne connaît pas tant d'obstacles.
Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de la voir? cela est-il donc impossible? L'absence est si cruelle, si funeste!... et elle a refusé un moyen de me voir!... Vous ne me dites pas quel il était; s'il y avait en effet trop de danger, elle sait bien que je ne veux pas qu'elle se risque trop. Mais aussi je connais votre prudence, et, pour mon malheur, je ne peux pas ne pas y croire.
Que vais-je faire à présent? comment lui écrire? Si je lui laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être; et s'ils sont injustes, me pardonnerais-je de l'avoir affligée? Si je les lui cache, c'est la tromper, et je ne sais point dissimuler avec elle.
Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait. Je la connais sensible; elle a le coeur excellent, et j'ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune! et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vas lui écrire; je me contiendrai; je lui demanderai seulement de s'en remettre entièrement à vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prière; et peut-être elle consentira.
Vous, mon ami, je vous fais mille excuses, et pour elle et pour moi. Je vous assure qu'elle sent le prix de vos soins, qu'elle en est reconnaissante. Ce n'est pas méfiance, c'est timidité. Ayez de l'indulgence; c'est le plus beau caractère de l'amitié. La vôtre m'est bien précieuse, et je ne sais comment reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite...
Je sens toutes mes craintes revenir; qui m'eût dit que jamais il m'en coûterait de lui écrire! Hélas! hier encore, c'était mon plaisir le plus doux.
Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins, et plaignez-moi beaucoup.
93. Du Chevalier Danceny à Cécile Volanges (Jointe à la précédente.)
Paris, 27 septembre 17**.
Je ne puis vous dissimuler combien, j'ai été affligé en apprenant de Valmont le peu de confiance que vous continuez à avoir en lui. Vous n'ignorez pas qu'il est mon ami, que c'est la seule personne qui puisse nous rapprocher l'un de l'autre: j'avais cru que ces titres seraient suffisants auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé. Puis-je espérer qu'au moins vous m'instruirez de vos raisons? Ne trouverez-vous pas encore quelques difficultés qui vous en empêcheront? Je ne puis cependant deviner, sans vous, le mystère de cette conduite. Je n'ose soupçonner votre amour, sans doute aussi vous n'oseriez trahir le mien. Ah! Cécile!...
Il est donc vrai que vous avez refusé
un moyen de me voir? un moyen simple, commode et sûr? Et c'est ainsi que vous
aimez! Une si courte absence a bien changé vos sentiments. Mais pourquoi me
tromper? pourquoi me dire que vous m'aimez toujours, que vous m'aimez
davantage? Votre maman, en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit
votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié, vous n'apprendrez
pas sans peine les tourments affreux que vous me causez. Ah! je souffrirais
moins pour mourir.
Dites-moi donc, votre coeur m'est-il fermé sans retour? m'avez-vous entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne sais ni quand vous entendrez mes plaintes, ni quand vous y répondrez. L'amitié de Valmont avait assuré notre correspondance: mais vous, vous n'avez pas voulu; vous la trouviez pénible, vous avez préféré qu'elle fût plus rare. Non, je ne croirai plus à l'amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on croire, si Cécile m'a trompé?
Répondez-moi donc? est-il vrai que vous ne m'aimez plus? Non, cela n'est pas possible; vous vous faites illusion; vous calomniez votre coeur. Une crainte passagère, un moment de découragement, mais que l'amour a bientôt fait disparaître: n'est-il pas vrai, ma Cécile? ah! sans doute, et j'ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d'avoir tort! que j'aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce moment d'injustice par une éternité d'amour!
Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir; prenez-en tous les moyens! Voyez ce que produit l'absence! des craintes, des soupçons, peut-être de la froideur! un seul regard, un seul mot, et nous serons heureux. Mais quoi! puis-je encore parler de bonheur? peut-être est-il perdu pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement pressé entre le soupçon injuste et la vérité plus cruelle, je ne puis m'arrêter à aucune pensée; je ne conserve d'existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile! vous seule avez le droit de l'embellir, de me la rendre chère; et j'attends du premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude d'un désespoir éternel.
94. Cécile Volanges au Chevalier Danceny
Du château de... 28 septembre.
Je ne conçois rien à votre lettre,
sinon la peine qu'elle me cause. Qu'est-ce que M. de Valmont vous a donc
mandé, et qu'est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais plus?
Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car sûrement j'en serais moins
tourmentée; et il est bien dur, quand je vous aime comme je fais, de voir que
vous croyez toujours que j'ai tort, et qu'au lieu de me consoler, ce soit de
vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de chagrin. Vous
croyez que je vous trompe, et que je vous dis ce qui n'est pas! vous avez là
une jolie idée de moi! Mais quand je serais menteuse comme vous me le
reprochez, quel intérêt y aurais-je? Assurément, si je ne vous aimais plus, je
n'aurais qu'à le dire, et tout le monde m'en louerait; mais, par malheur,
c'est plus fort que moi; et il faut que ce soit pour quelqu'un qui ne m'en a
pas d'obligation du tout!

Qu'est-ce que j'ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n'ai pas osé prendre une clef, parce que je craignais que Maman ne s'en aperçût, et que cela ne me causât encore du chagrin, et à vous aussi à cause de moi; et puis encore, parce qu'il me semble que c'est mal fait. Mais ce n'était que M. de Valmont qui m'en avait parlé; je ne pouvais pas savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n'en saviez rien. A présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre? je la prendrai dès demain; et puis nous verrons ce que vous aurez encore à dire.
M. de Valmont a beau être votre ami; je crois que je vous aime bien autant qu'il peut vous aimer, pour le moins; et cependant c'est toujours lui qui a raison, et moi j'ai toujours tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal, parce que vous savez que je m'apaise tout de suite: mais à présent que j'aurai cette clef, je pourrai vous voir quand je voudrai; et je vous assure que je ne voudrai pas, quand vous agirez comme ça. J'aime encore mieux avoir du chagrin qui me vienne de moi, que s'il me venait de vous: voyez ce que vous voulez faire.
Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins n'aurions-nous de peines que celles qu'on nous fait! Je vous assure bien que si j'étais ma maîtresse, vous n'auriez jamais à vous plaindre de moi: mais si vous ne me croyez pas, nous serons toujours bien malheureux, et ce ne sera pas ma faute. J'espère que bientôt nous pourrons nous voir, et qu'alors nous n'aurons plus d'occasions de nous chagriner comme à présent.
Si j'avais pu prévoir ça, j'aurais pris cette clef tout de suite: mais, en vérité, je croyais bien faire. Ne m'en voulez donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste, et aimez-moi toujours autant que je vous aime: alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami.
95. Cécile Volanges au Vicomte de Valmont
28 septembre 17**.
Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me remettre cette clef que vous m'aviez donnée pour mettre à la place de l'autre; puisque tout le monde le veut, il faut bien que j'y consente aussi.
Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny que je ne l'aimais plus; je ne crois pas vous avoir jamais donné lieu de le penser; et cela lui a fait bien de la peine, et à moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami; mais ce n'est pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous me feriez bien plaisir de lui mander le contraire, la première fois que vous lui écrirez, et que vous en êtes sûr: car c'est en vous qu'il a le plus de confiance; et moi, quand j'ai dit une chose, et qu'on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.
Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille; j'ai bien retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre lettre. Cependant, si vous l'avez encore, et que vous vouliez me la donner en même temps, je vous promets que j'y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain en allant dîner, je vous donnerais l'autre clef après-demain à déjeuner, et vous me la remettriez de la même façon que la première. Je voudrais bien que cela ne fût pas plus long, parce qu'il y aurait moins de temps à risquer que maman ne s'en aperçût.
Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous aurez bien la bonté de vous en servir aussi pour prendre mes lettres; et comme cela, M. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles. Il est vrai que ce sera bien plus commode qu'à présent; mais c'est que d'abord, cela m'a fait trop peur: je vous prie de m'excuser, et j'espère que vous n'en continuerez pas moins à être aussi complaisant que par le passé. J'en serai aussi toujours bien reconnaissante.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.
P.S. - Quand vous aurez cette clef, je vous prie de prendre bien garde que personne ne la voie, car ce serait bien dangereux.
96. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Du château de... Ier octobre 17**.
Je parie bien que, depuis votre aventure, vous attendez chaque jour mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n'ayez pris un peu d'humeur de mon long silence; mais que voulez-vous? j'ai toujours pensé que quand il n'y avait plus que des louanges à donner à une femme, on pouvait s'en reposer sur elle, et s'occuper d'autre chose. Cependant je vous remercie pour mon compte, et vous félicite pour le vôtre. Je veux bien même, pour vous rendre parfaitement heureuse, convenir que, pour cette fois, vous avez surpassé mon attente. Après cela, voyons si de mon côté j'aurai du moins rempli la vôtre en partie.
Ce n'est pas de Mme Tourvel que je veux vous parler; sa marche trop lente vous déplaît. Vous n'aimez que les affaires faites. Les scènes filées vous ennuient; et moi, jamais je n'avais goûté le plaisir que j'éprouve dans ces lenteurs prétendues.
Oui, j'aime à voir, à considérer
cette femme prudente, engagée, sans s'en être aperçue, dans un sentier qui ne
permet plus de retour, et dont la pente
rapide et dangereuse
l'entraîne malgré elle, et la force à me suivre. Là, effrayée du péril qu'elle
court, elle voudrait s'arrêter, et ne peut se retenir. Ses soins et son
adresse peuvent bien rendre ses pas moins grands; mais il faut qu'ils se
succèdent. Quelquefois, n'osant fixer le danger, elle ferme les yeux, et se
laissant aller, s'abandonne à mes soins. Plus souvent; une nouvelle crainte la
ramène vers lui. Dans son effroi mortel, elle veut tenter encore de retourner
en arrière; elle épuise ses forces pour gravir péniblement un court espace; et
bientôt un magique pouvoir la replace plus près de ce même danger qu'elle
venait de fuir avec tant d'efforts. Alors n'ayant plus que moi pour guide et
pour appui, sans songer à me reprocher davantage une chute inévitable, elle
m'implore pour la retarder. Les ferventes prières, les humbles supplications,
tout ce que les mortels dans leur crainte, offrent à la divinité, c'est moi
qui le reçois d'elle; et vous voulez que, sourd à ses voeux, et détruisant
moi-même le culte qu'elle me rend, j'emploie à la précipiter la puissance
qu'elle invoque pour la soutenir! Ah! laissez-moi du moins le temps d'observer
ces touchants combats entre l'amour et la vertu!
Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au théâtre avec empressement, que vous y applaudissez avec fureur, le croyez-vous moins attachant dans la réalité? Ces sentiments d'une âme pure et tendre, qui redoute le bonheur qu'elle désire, et ne cesse pas de se défendre, même alors qu'elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme: ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître? Voilà pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste m'offre chaque jour! et vous me reprochez d'en savourer la douceur! Ah! le temps ne viendra que trop tôt, où, dégradée par sa chute, elle ne sera plus pour moi qu'une femme ordinaire.
Mais j'oublie, en vous parlant d'elle, que je ne voulais pas vous en parler. Je ne sais quelle puissance m'y attache, m'y ramène sans cesse, même alors que je l'outrage. Ecartons sa dangereuse idée; que je redevienne moi-même pour traiter un sujet plus gai. Il s'agit de votre pupille, à présent devenue la mienne, et j'espère qu'ici vous allez me reconnaître.
Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre dévote, et par conséquent moins occupé d'elle, j'avais remarqué que la petite Volanges était en effet fort jolie; et que, s'il y avait de la sottise à en être amoureux comme Danceny, peut-être n'y en avait-il pas moins de ma part, à ne pas chercher auprès d'elle une distraction que ma solitude me rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que je me donnais pour elle: je me rappelais en outre que vous me l'aviez offerte, avant que Danceny eût rien à y prétendre; et je me trouvais fondé à réclamer quelques droits sur un bien qu'il ne possédait qu'à mon refus et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même, fortifiaient ces sages réflexions; je résolus d'agir en conséquence, et le succès a couronné l'entreprise.
Déjà vous cherchez par quel moyen j'ai supplanté si tôt l'amant chéri; quelle séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Epargnez-vous tant de peine, je n'en ai employé aucune. Tandis que, maniant avec adresse les armes de votre sexe, vous triomphiez par la finesse; moi, rendant à l'homme ses droits imprescriptibles, je subjuguais par l'autorité. Sûr de saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n'avais besoin de ruse que pour m'en approcher, et même celle dont je me suis servi ne mérite presque pas ce nom.
Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa belle, et après l'en avoir avertie par le signal convenu entre nous, au lieu de mettre mon adresse à la lui rendre, je la mis à n'en pas trouver le moyen: cette impatience que je faisais naître, je feignais de la partager, et après avoir causé le mal, j'indiquai le remède.
La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le corridor; mais, comme de raison, la maman en avait pris la clef. Il ne s'agissait que de s'en rendre maître. Rien de plus facile dans l'exécution; je ne demandais que d'en disposer deux heures et je répondais d'en avoir une semblable. Alors correspondances, entrevues, rendez-vous nocturnes, tout devenait commode et sûr: cependant, le croiriez-vous? l'enfant timide prit peur et refusa. Un autre s'en serait désolé; moi je n'y vis que l'occasion d'un plaisir plus piquant. J'écrivis à Danceny pour me plaindre de ce refus, et je fis si bien que notre étourdi n'eut de cesse qu'il n'eût obtenu, exigé même de sa craintive maîtresse, qu'elle accordât ma demande et se livrât toute à ma discrétion.
J'étais bien aise, je l'avoue, d'avoir ainsi changé de rôle, et que le jeune homme fît pour moi ce qu'il comptait que je ferais pour lui. Cette idée doublait, à mes yeux, le prix de l'aventure: aussi dès que j'ai eu la précieuse clef, me suis-je hâté d'en faire usage. C'était la nuit dernière.
Après m'être assuré que tout était tranquille dans le château, armé de ma lanterne sourde et dans la toilette que comportait l'heure et qu'exigeait la circonstance, j'ai rendu ma première visite à votre pupille. J'avais tout fait préparer (et cela par elle-même), pour pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil, et dans celui de son âge, de façon que je suis arrivé jusqu'à son lit, sans qu'elle se soit réveillée. J'ai d'abord été tenté d'aller plus avant, et d'essayer de passer pour un songe; mais craignant l'effet de la surprise et le bruit qu'elle entraîne, j'ai préféré d'éveiller avec précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le cri que je redoutais.
Après avoir calmé ses premières
craintes, comme je n'étais pas venu là pour causer, j'ai risqué quelques
libertés. Sans doute on ne lui a pas bien appris dans son couvent à combien de
périls divers est exposée la timide innocence, et tout ce qu'elle a à garder
pour n'être pas surprise: car, portant toute son attention, toutes ses forces,
à se défendre d'un baiser, qui n'était qu'une fausse attaque, tout le reste
était laissé sans défense; le moyen de n'en pas profiter! J'ai donc changé ma
marche, et sur-le-champ j'ai pris poste. Ici nous avons pensé être perdus tous
deux: la petite fille, tout effarouchée, a voulu crier de bonne foi;
heureusement sa voix s'est éteinte dans les pleurs. Elle s'était jetée aussi
au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu son bras à temps.

"Que voulez-vous faire", lui ai-je dit alors, "vous perdre pour toujours? Qu'on vienne, et que m'importe? A qui persuaderez-vous que je ne sois pas ici de votre aveu? Quel autre que vous m'aura fourni le moyen de m'y introduire? et cette clef que je tiens de vous, que je n'ai pu avoir que par vous, vous chargez-vous d'en indiquer l'usage?" Cette courte harangue n'a calmé ni la douleur, ni la colère; mais elle a amené la soumission. Je ne sais si mon ton lui prêtait de l'éloquence; au moins est-il vrai qu'elle n'était pas embellie par le geste. Une main occupée pour la force, l'autre pour l'amour, quel orateur pourrait prétendre à la grâce en pareille position? Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez qu'en revanche elle était favorable à l'attaque; mais moi, je n'entends rien à rien, et, comme vous dites, la femme la plus simple, une pensionnaire, me mène comme un enfant.
Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu'il fallait prendre un parti, et entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a fallu passer aux offres. Vous croyez que j'ai vendu bien cher ce poste important: non, j'ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que le baiser pris, je n'ai pas tenu ma promesse: mais j'avais de bonnes raisons. Etions-nous convenus qu'il serait pris ou donné? A force de marchander, nous sommes tombés d'accord pour un second; et celui-là, il était dit qu'il serait reçu. Alors ayant guidé ses bras timides autour de mon corps, et la pressant de l'un des miens plus amoureusement, le doux baiser a été reçu en effet; mais bien, mais parfaitement reçu: tellement enfin que l'amour n'aurait pas pu mieux faire.
Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je aussitôt accordé la demande. La main s'est retirée; mais je ne sais par quel hasard, je me suis trouvé moi-même à sa place. Vous me supposez là bien empressé, bien actif, n'est-il pas vrai? Point du tout. J'ai pris goût aux lenteurs, vous dis-je. Une fois sûr d'arriver, pourquoi tant presser le voyage?
Sérieusement, j'étais bien aise d'observer une fois la puissance de l'occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle avait pourtant à combattre l'amour; et l'amour soutenu par la pudeur ou la honte; et fortifié surtout par l'humeur que j'avais donnée et dont on avait beaucoup pris. L'occasion était seule; mais elle était là, toujours offerte, toujours présente, et l'amour était absent.
Pour assurer mes observations, j'avais la malice de n'employer de force que ce qu'on en pouvait combattre. Seulement, si ma charmante ennemie; abusant de ma facilité, se trouvait prête à m'échapper, je la contenais par cette même crainte, dont j'avais déjà éprouvé les heureux effets. Hé bien! sans autre soin; la tendre amoureuse, oubliant ses serments, a cédé d'abord et fini même par consentir: non pas qu'après ce premier moment les reproches et les larmes ne soient revenus de concert; j'ignore s'ils étaient vrais ou feints: mais, comme il arrive toujours, ils ont cessé, dès que je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfin, de faiblesse en reproche, et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes séparés que satisfaits l'un de l'autre, et également d'accord pour le rendez-vous de ce soir.
Je ne me suis retiré chez moi qu'au point du jour, et j'étais rendu de fatigue et de sommeil: cependant j'ai sacrifié l'une et l'autre au désir de me trouver ce matin au déjeuner; j'aime, de passion, les mines de lendemain. Vous n'avez pas d'idée de celle-ci. C'était un embarras dans le maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours baissés, et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s'était tant allongée! rien n'était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère, alarmée de ce changement extrême, lui témoignait un intérêt assez tendre! et la Présidente aussi, qui s'empressait autour d'elle! Oh! pour ces soins-là, ils ne sont que prêtés; un jour viendra où on pourra les lui rendre, et ce jour n'est pas loin. Adieu, ma belle amie.
97. De Cécile Volanges à la Marquise de Merteuil
Du château de... Ier octobre 17**.
Ah! mon Dieu, Madame, que je suis
affligée! que je suis malheureuse! Qui me consolera dans ma peine? qui me
conseillera dans l'embarras où je me trouve? Ce M. de Valmont!... et Danceny!
Non, l'idée de Danceny me met au désespoir... Comment vous raconter? comment
oser vous dire?... Je ne sais comment faire. Cependant mon coeur est plein...
Il faut que je parle à quelqu'un, et vous êtes la seule à qui je puisse, à qui
j'ose me confier. Vous avez tant de bonté pour moi! Mais n'en ayez pas dans ce
moment-ci; je n'en suis pas digne: que vous dirai-je? je ne le désire point.
Tout le monde ici m'a
témoigné
de l'intérêt aujourd'hui, ils ont tous augmenté ma peine. Je sentais tant que
je ne le méritais pas! Grondez-moi au contraire; grondez-moi bien, car je suis
bien coupable: mais après, sauvez-moi; si vous n'avez pas la bonté de me
conseiller, je mourrai de chagrin.
Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez, je ne peux presque pas écrire, je me sens le visage tout en feu. Ah! c'est bien le rouge de la honte. Hé bien! je la souffrirai; ce sera la première punition de ma faute. Oui, je vous dirai tout.
Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m'a remis jusqu'à présent les lettres de M. Danceny, a trouvé tout d'un coup que c'était trop difficile; il a voulu avoir une clef de ma chambre. Je puis bien vous assurer que je ne le voulais pas: mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l'a voulu aussi; et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j'ai fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait.
Hier, M. de Valmont s'est servi de cette clef pour venir dans ma chambre, comme j'étais endormie; je m'y attendais si peu, qu'il m'a fait bien peur en me réveillant; mais comme il m'a parlé tout de suite, je l'ai reconnu, et je n'ai pas crié; et puis l'idée m'est venue d'abord, qu'il venait peut-être m'apporter une lettre de Danceny. C'en était bien loin. Un petit moment après, il a voulu m'embrasser; et pendant que je me défendais, comme c'est naturel, il a si bien fait, que je n'aurais pas voulu pour toute chose au monde qu'il restât comme ça. Mais lui voulait un baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment faire? d'autant que j'avais essayé d'appeler; mais outre que je n'ai pas pu, il a bien su me dire que s'il venait quelqu'un, il saurait bien rejeter toute la faute sur moi; et en effet, c'était bien facile, à cause de cette clef. Ensuite il ne s'est pas retiré davantage. Il en a voulu un second; et celui-là, je ne savais pas ce qui en était, mais il m'a toute troublée, et après, c'était encore pis qu'auparavant. Oh! par exemple, c'est bien mal ça. Enfin après..., vous m'exempterez bien de dire le reste; mais je suis malheureuse autant qu'on peut l'être.
Ce que je me reproche le plus, et dont il faut pourtant que je vous parle, c'est que j'ai peur de ne m'être pas défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait: sûrement, je n'aime pas M. de Valmont, bien au contraire; et il y avait des moments où j'étais comme si je l'aimais. Vous jugez bien que ça ne m'empêchait pas de lui dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais; et ça, c'était comme malgré moi; et puis aussi, j'étais bien troublée! S'il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de dire, qu'on ne sait pas comment faire pour lui répondre: enfin, croiriez-vous que quand il s'en est allé, j'en étais comme fâchée, et que j'ai eu la faiblesse de consentir qu'il revînt ce soir: ça me désole encore plus que tout le reste.
Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l'empêcherai d'y venir. Il n'a pas été sorti, que j'ai bien senti que j'avais eu bien tort de lui promettre. Aussi j'ai pleuré tout le reste du temps. C'est surtout Danceny qui me faisait de la peine! toutes les fois que je songeais à lui, mes pleurs redoublaient que j'en étais suffoquée, et j'y songeais toujours... Et à présent encore, vous en voyez l'effet; voilà mon papier tout trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu'à cause de lui... Enfin, je n'en pouvais plus, et pourtant je n'ai pas pu dormir une minute. Et ce matin en me levant, quand je me suis regardée au miroir, je faisais peur, tant j'étais changée.
Maman s'en est aperçue dès qu'elle m'a vue, et elle m'a demandé ce que j'avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout de suite. Je croyais qu'elle m'allait gronder, et peut-être ça m'aurait fait moins de peine: mais, au contraire. Elle m'a parlé avec douceur! Je ne le méritais guère. Elle m'a dit de ne pas m'affliger comme ça! Elle ne savait pas le sujet de mon affliction. Que je me rendrais malade! Il y a des moments où je voudrais être morte. Je n'ai pas pu y tenir. Je me suis jetée dans ses bras en sanglotant, et en lui disant: "Ah! Maman, votre fille est bien malheureuse!" Maman n'a pas pu s'empêcher de pleurer un peu; et tout cela n'a fait qu'augmenter mon chagrin: heureusement elle ne m'a pas demandé pourquoi j'étais si malheureuse, car je n'aurais su que lui dire.
Je vous en supplie, Madame, écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez, et dites-moi ce que je dois faire: car je n'ai le courage de songer à rien, et je ne fais que m'affliger. Vous voudrez bien m'adresser votre lettre par M. de Valmont; mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en même temps, ne lui parlez pas que je vous aie rien dit.
J'ai l'honneur d'être, Madame, avec toujours bien de l'amitié, votre très humble et très obéissante servante...
Je n'ose pas signer cette lettre.
98. Madame de Volanges à la Marquise de Merteuil
Du château de... 2 octobre 17**.
Il y a bien peu de jours, ma charmante amie, que c'était vous qui me demandiez des consolations et des conseils: aujourd'hui, c'est mon tour; et je vous fais pour moi la même demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien réellement affligée, et je crains de n'avoir pas pris les meilleurs moyens pour éviter le chagrin que j'éprouve.
C'est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon départ, je l'avais bien vue toujours triste et chagrine; mais je m'y attendais, et j'avais armé mon coeur d'une sévérité que je jugeais nécessaire. J'espérais que l'absence, les distractions détruiraient bientôt un amour que je regardais plutôt comme une erreur de l'enfance, que comme une véritable passion. Cependant loin d'avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je m'aperçois que cette enfant se livre de plus en plus à une mélancolie dangereuse; et je crains, tout de bon, que sa santé ne s'altère. Particulièrement depuis quelques jours, elle change à vue d'oeil. Hier, surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment alarmé.
Ce qui me prouve encore combien elle est affectée vivement, c'est que je la vois prête à surmonter la timidité qu'elle a toujours eue avec moi. Hier matin, sur la simple demande que je lui fis si elle était malade, elle se précipita dans mes bras en me disant qu'elle était bien malheureuse; et elle pleura aux sanglots! Je ne puis vous rendre la peine qu'elle m'a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de suite; et je n'ai eu que le temps de me détourner, pour empêcher qu'elle ne me vît. Heureusement j'ai eu la prudence de ne lui faire aucune question, et elle n'a pas osé m'en dire davantage: mais il n'en est pas moins clair que c'est cette malheureuse passion qui la tourmente.
Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le malheur de ma fille? tournerai-je contre elle les qualités les plus précieuses de l'âme, la sensibilité et la constance? est-ce pour cela que je suis sa mère? et quand j'étoufferais ce sentiment si naturel qui nous fait vouloir le bonheur de notre enfant; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je crois, au contraire, le premier, le plus sacré de nos devoirs; si je force son choix, n'aurai-je pas à répondre des suites funestes qu'il peut avoir? Quel usage à faire de l'autorité maternelle, que de placer sa fille entre le crime et le malheur!
Non, mon amie, je n'imiterai pas ce
que j'ai blâmé si souvent. J'ai pu, sans doute, tenter de faire un choix pour
ma fille; je ne faisais en cela que l'aider de mon expérience: ce n'était pas
un droit que j'exerçais, je remplissais un devoir. J'en trahirais un, au
contraire, en disposant d'elle au mépris d'un penchant que je n'ai pas su
empêcher de naître, et dont elle ni moi ne pouvons connaître ni la durée ni
l'étendue. Non, je ne souffrirai point qu'elle épouse celui-ci pour aimer
celui-là, et j'aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu.

Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de retirer la parole que j'ai donnée à M. de Gercourt. Vous venez d'en voir les raisons; elles me paraissent devoir l'emporter sur ma promesse. Je dis plus; dans l'état où sont les choses, remplir mon engagement, ce serait véritablement le violer. Car enfin, si je dois à ma fille de ne pas livrer son secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de ne pas abuser de l'ignorance où je le laisse, et de faire pour lui tout ce que je crois qu'il ferait lui-même, s'il était instruit. Irai-je, au contraire, le trahir indignement, quand il se livre à ma foi, et, tandis qu'il m'honore en me choisissant pour sa seconde mère, le tromper dans le choix qu'il veut faire de la mère de ses enfants? Ces réflexions si vraies et auxquelles je ne peux me refuser, m'alarment plus que je ne puis vous dire.
Aux malheurs qu'elles me font redouter, je compare ma fille, heureuse avec l'époux que son coeur a choisi, ne connaissant ses devoirs que par la douceur qu'elle trouve à les remplir; mon gendre également satisfait et se félicitant, chaque jour, de son choix; chacun d'eux ne trouvant de bonheur que dans le bonheur de l'autre, et celui de tous deux se réunissant pour augmenter le mien. L'espoir d'un avenir si doux doit-il être sacrifié à de vaines considérations? Et quelles sont celles qui me retiennent? uniquement des vues d'intérêt. De quel avantage sera-t-il donc pour ma fille d'être née riche, si elle n'en doit pas moins être esclave de la fortune.
Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur, peut-être, que je ne pouvais l'espérer pour ma fille; j'avoue même que j'ai été extrêmement flattée du choix qu'il a fait d'elle. Mais enfin, Danceny est d'une aussi bonne maison que lui; il ne lui cède en rien pour les qualités personnelles; il a sur M. de Gercourt l'avantage d'aimer et d'être aimé: il n'est pas riche à la vérité; mais ma fille ne l'est-elle pas assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la satisfaction si douce d'enrichir ce qu'elle aime!
Ces mariages qu'on calcule au lieu de les assortir, qu'on appelle de convenance, et où tout se convient en effet, hors les goûts et les caractères, ne sont-ils pas la source la plus féconde de ces éclats scandaleux qui deviennent tous les jours plus fréquents? J'aime mieux différer; au moins j'aurai le temps d'étudier ma fille que je ne connais pas. Je me sens bien le courage de lui causer un chagrin passager, si elle doit en recueillir un bonheur plus solide: mais de risquer de la livrer à un désespoir éternel, cela n'est pas dans mon coeur.
Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent, et sur quoi je réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent beaucoup avec votre aimable gaieté, et ne paraissent guère de votre âge; mais vous êtes tant au-dessus de lui! Votre amitié d'ailleurs aidera votre prudence; et je ne crains point que l'une ou l'autre se refusent à la sollicitude maternelle qui les implore.
Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la sincérité de mes sentiments.
99. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Du château de... 2 octobre 17** au soir.
Encore de petits événements, ma belle amie; mais des scènes seulement, point d'actions. Ainsi, armez-vous de patience; prenez-en même beaucoup: car tandis que ma Présidente marche à si petits pas, votre pupille recule, et c'est bien pis encore. Hé bien! j'ai le bon esprit de m'amuser des ces misères-là. Véritablement je m'accoutume fort bien à mon séjour ici, et je puis dire que dans le triste château de ma vieille tante, je n'ai pas éprouvé un moment d'ennui. Au fait, n'y ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude? Qu'a-t-on de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs? Hé! laissez faire, ils ne manqueront pas. S'ils ne me voient pas à l'ouvrage, je leur montrerai ma besogne faite; ils n'auront plus qu'à admirer et applaudir. Oui, ils applaudiront; car je puis enfin prédire, avec certitude, le moment de la chûte de mon austère Dévote. J'ai assisté ce soir à l'agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place. Je n'en fixe pas l'époque plus tard qu'à notre première entrevue: mais déjà je vous entends crier à l'orgueil. Annoncer sa victoire, se vanter à l'avance! Hé, là, là, calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je vais commencer par l'histoire de ma défaite.
En vérité, votre pupille est une petite personne bien ridicule! C'est bien un enfant qu'il faudrait traiter comme tel, et à qui on ferait grâce en ne le mettant qu'en pénitence! Croiriez-vous qu'après ce qui s'est passé avant-hier entre elle et moi, après la façon amicale dont nous nous sommes quittés hier matin; lorsque j'ai voulu y retourner le soir, comme elle en était convenue, j'ai trouvé sa porte fermée en dedans? Qu'en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces enfantillages-là la veille; mais le lendemain! cela n'est-il pas plaisant?
Je n'en ai pourtant pas ri d'abord;
jamais je n'avais autant senti l'empire de mon caractère. Assurément j'allais
à ce rendez-vous sans plaisir, et uniquement par procédé. Mon lit, dont
j'avais grand besoin, me semblait, pour le moment, préférable à celui de tout
autre, et je ne m'en étais éloigné qu'à regret. Cependant je n'ai pas eu plus
tôt trouvé un obstacle, que je brûlais de le franchir; j'étais humilié,
surtout, qu'un enfant m'eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup d'humeur,
et dans le projet où j'étais de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni de ses
affaires, je lui avais écrit, sur-le-champ, un billet
que je comptais lui
remettre aujourd'hui, et où je l'évaluais à son juste prix. Mais, comme on
dit, la nuit porte conseil; j'ai trouvé ce matin que, n'ayant pas ici le choix
des distractions, il fallait garder celle-là: j'ai donc supprimé le sévère
billet. Depuis que j'y ai réfléchi, je ne reviens pas d'avoir pu avoir l'idée
de finir une aventure, avant d'avoir en main de quoi en perdre l'héroïne. Où
nous mène pourtant un premier mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su,
comme vous, s'accoutumer de bonne heure à n'y jamais céder! Enfin j'ai différé
ma vengeance; j'ai fait ce sacrifice à vos vues sur Gercourt.
A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien savoir ce qu'elle espère gagner par là! pour moi je m'y perds; si ce n'est que pour se défendre, il faut convenir qu'elle s'y prend un peu tard. Il faudra bien qu'un jour elle me dise le mot de cette énigme! j'ai grande envie de le savoir. C'est peut-être seulement qu'elle se trouvait fatiguée? Franchement cela se pourrait; car, sans doute, elle ignore encore que les flèches de l'amour, comme la lance d'Achille, portent avec elles le remède aux blessures qu'elles font. Mais non, à sa petite grimace de toute la journée, je parierais qu'il entre là-dedans du repentir... là... quelque chose de vertu... De la vertu! c'est bien à elle qu'il convient d'en avoir. Ah! qu'elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule qui sache l'embellir, qui la ferait aimer... Pardon, ma belle amie, mais c'est ce soir même que s'est passée, entre Mme de Tourvel et moi, la scène dont j'ai à vous rendre compte, et j'en conserve encore quelque émotion. J'ai besoin de me faire violence pour me distraire de l'impression qu'elle m'a faite; c'est même pour m'y aider, que je me suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier moment.
Il y a déjà quelques jours que nous sommes d'accord, Mme de Tourvel et moi, sur nos sentiments; nous ne disputions plus que sur les mots. C'était toujours, à la vérité, son amitié qui répondait à mon amour: mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des choses; et quand nous serions restés ainsi, j'en aurais peut-être été moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà même il n'était plus question de m'éloigner, comme elle le voulait d'abord; et pour les entretiens que nous avons journellement, si je mets mes soins à lui en offrir l'occasion, elle met les siens à la saisir.
Comme c'est ordinairement à la promenade que se passent nos petits rendez-vous, le temps affreux qu'il a fait tout aujourd'hui ne m'en laissait pas espérer: j'en étais même vraiment contrarié; je ne prévoyais pas combien je devais gagner à ce contre-temps.
Ne pouvant pas se promener, on s'est mis à jouer en sortant de table; et comme je joue peu, et que je ne suis plus nécessaire, j'ai pris ce temps pour monter chez moi, sans autre projet que d'y attendre à peu près la fin de la partie.
Je retournais joindre le cercle, quand j'ai trouvé la charmante femme qui entrait dans son appartement, et qui, soit imprudence ou faiblesse, m'a dit de sa douce voix: "Où allez-vous donc? il n'y a personne au salon." Il ne m'en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire, pour essayer d'entrer chez elle; j'y ai trouvé moins de résistance que je ne m'y attendais. Il est vrai que j'avais eu la précaution de commencer la conversation à la porte, et de la commencer indifférente; mais à peine avons-nous été établis, que j'ai ramené la véritable, et que j'ai parlé de mon amour à mon amie. Sa première réponse, quoique simple, m'a paru assez expressive: "Oh! tenez, m'a-t-elle dit, ne parlons pas de cela ici"; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se voit mourir.
Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré du succès un jour ou l'autre, et la voyant user tant de force dans d'inutiles combats, j'avais résolu de ménager les miennes, et d'attendre sans effort, qu'elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu'ici il faut un triomphe complet, et que je ne veux rien devoir à l'occasion. C'était même d'après ce plan formé, et pour pouvoir être pressant, sans m'engager trop, que je suis revenu à ce mot d'amour, si obstinément refusé: sûr qu'on me croyait assez d'ardeur, j'ai essayé un ton plus tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m'affligeait; ma sensible amie ne me devait-elle pas quelques consolations?
Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne; le joli corps était appuyé sur mon bras, et nous étions extrêmement rapprochés. Vous avez sûrement remarqué combien, dans cette situation, à mesure que la défense mollit, les demandes et les refus passent de plus près; comment la tête se détourne et les regards se baissent, tandis que les discours, toujours prononcés d'une voix faible, deviennent rares et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent, d'une manière non équivoque, le consentement de l'âme: mais rarement a-t-il encore passé jusqu'aux sens; je crois même qu'il est toujours dangereux de tenter quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d'abandon n'étant jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d'en sortir, sans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de la défense.
Mais, dans le cas présent, la prudence m'était d'autant plus nécessaire, que j'avais surtout à redouter l'effroi que cet oubli d'elle-même ne manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi cet aveu que je demandais, je n'exigeais pas même qu'il fût prononcé; un regard pouvait suffire: un seul regard, et j'étais heureux.
Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi; la bouche céleste a même prononcé: "Eh bien! oui, je..." Mais tout à coup le regard s'est éteint, la voix a manqué, et cette femme adorable est tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l'y recevoir, que, se dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les mains élevées vers le ciel..."Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi!" s'est-elle écriée; et sur-le-champ, plus prompte que l'éclair, elle était à genoux à dix pas de moi. Je l'entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir, mais elle, prenant mes mains qu'elle baignait de pleurs, quelquefois même embrassant mes genoux: "Oui, ce sera vous, disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mort, laissez-moi; sauvez-moi; laissez-moi; au nom de Dieu, laissez-moi" Et ces discours peu suivis s'échappaient à peine, à travers des sanglots redoublés. Cependant elle me tenait avec une force qui ne m'aurait pas permis de m'éloigner; alors rassemblant les miennes, je l'ai soulevée dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait plus, tous ses membres se sont raidis, et de violentes convulsions ont succédé à cet orage.
J'étais, je l'avoue, violemment ému, et je crois que j'aurais consenti à sa demande, quand même les circonstances ne m'y auraient pas forcé. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'après lui avoir donné quelques secours, je l'ai laissée comme elle m'en priait, et que je m'en félicite. Déjà j'en ai presque reçu le prix.
Je m'attendais, qu'ainsi que le jour de ma première déclaration, elle ne se montrerait pas de la soirée. Mais vers les huit heures, elle est descendue au salon, et a seulement annoncé au cercle qu'elle s'était trouvée fort incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible et son maintien composé; mais son regard était doux, et souvent il s'est fixé sur moi. Son refus de jouer m'ayant même obligé de prendre sa place, elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper, elle est restée seule dans le salon. Quand on y est revenu, j'ai cru m'apercevoir qu'elle avait pleuré; pour m'en éclaircir, je lui ai dit qu'il me semblait qu'elle s'était encore ressentie de son incommodité; à quoi elle m'a obligeamment répondu: "Ce mal-là ne s'en va pas si vite qu'il vient!" Enfin quand on s'est retiré, je lui ai donné la main; et à la porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai que ce mouvement m'a paru avoir quelque chose d'involontaire: mais tant mieux; c'est une preuve de plus de mon empire.
Je parierais qu'à présent elle est enchantée d'en être là: tous les frais sont faits! il ne reste plus qu'à jouir. Peut-être, pendant que je vous écris, s'occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand même elle s'occuperait au contraire d'un nouveau projet de défense, ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine entrevue? Je m'attends bien, par exemple, qu'il y aura quelques façons pour l'accorder: mais bon! le premier pas franchi, ces prudes austères savent-elles s'arrêter? leur amour est une véritable explosion; la résistance y donne plus de force. Ma farouche dévote courrait après moi, si je cessais de courir après elle.
Enfin, ma belle amie, incessamment j'arriverai chez vous, pour vous sommer de votre parole. Vous n'avez pas oublié sans doute ce que vous m'avez promis après le succès; cette infidélité à votre Chevalier? êtes-vous prête? pour moi, je la désire comme si jamais nous ne nous étions connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour la désirer davantage...
Je suis juste et ne suis point galant
Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête; et je vous promets de profiter du premier prétexte, pour m'absenter vingt-quatre heures d'auprès d'elle. Ce sera sa punition de m'avoir tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette aventure m'occupe? oui, deux mois et trois jours; il est vrai que je compte demain, puisqu'elle ne sera véritablement consommée qu'alors. Cela me rappelle que Mme de B*** a résisté les trois mois complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus de défense que l'austère vertu.
Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter, car il est fort tard. Cette lettre m'a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j'envoie demain matin à Paris, j'ai voulu en profiter, pour vous faire partager un jour plus tôt la joie de votre ami.
I00. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Du château de... 3 octobre.
Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir: Mme de Tourvel est partie. Elle est partie, et je ne l'ai pas su! et je n'étais pas là pour m'opposer à son départ! pour lui reprocher son indigne trahison! Ah! ne croyez pas que je l'eusse laissée partir; elle serait restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais quoi! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ; il faut renoncer à connaître les femmes.
Quand je me rappelle la journée d'hier! que dis-je? la soirée même! Ce regard si doux! cette voix si tendre! et cette main serrée! et pendant ce temps, elle projetait de me fuir! O femmes, femmes! plaignez-vous donc, si l'on vous trompe! Mais oui, toute perfidie qu'on emploie est un vol qu'on vous fait.
Quel plaisir j'aurai à me venger! je la retrouverai, cette femme perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l'amour m'a suffi pour en trouver les moyens, que ne fera-t-il pas, aidé de la vengeance? Je la verrai encore à mes genoux, tremblante et baignée de pleurs, me criant merci de sa trompeuse voix; et moi, je serai sans pitié.
Que fait-elle à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle s'applaudit de m'avoir trompé, et, fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui paraît le plus doux. Ce que n'a pu la vertu tant vantée, l'esprit de ruse l'a produit sans effort. Insensé! je redoutais sa sagesse; c'était sa mauvaise foi que je devais craindre.
Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n'oser montrer qu'une tendre douleur, quand j'ai le coeur rempli de rage! me voir réduit à supplier encore une femme rebelle, qui s'est soustraite à mon empire! devais-je donc être humilié à ce point? et par qui? par une femme timide, qui jamais ne s'est exercée à combattre. A quoi me sert de m'être établi dans son coeur, de l'avoir embrasé de tous les feux de l'amour, d'avoir porté jusqu'au délire le trouble de ses sens, si, tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd'hui s'enorgueillir de sa fuite plus que moi de mes victoires? Et je le souffrirais? mon amie, vous ne le croyez pas; vous n'avez pas de moi cette humiliante idée!
Mais quelle fatalité m'attache à cette femme? cent autres ne désirent-elles pas mes soins? ne s'empresseront-elles pas d'y répondre? Quand même aucune ne vaudrait celle-ci, l'attrait de la variété, le charme des nouvelles conquêtes, l'éclat de leur nombre, n'offrent-ils pas des plaisirs assez doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit, et négliger ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l'ignore, mais je l'éprouve fortement.
Il n'est plus pour moi de bonheur, de repos, que par la possession de cette femme que je hais et que j'aime avec une égale fureur. Je ne supporterai mon sort que du moment où je disposerai du sien. Alors, tranquille et satisfait, je la verrai, à son tour, livrée aux orages que j'éprouve en ce moment; j'en exciterai mille autres encore. L'espoir et la crainte, la méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la haine, tous les biens accordés par l'amour, je veux qu'ils remplissent son coeur, qu'ils s'y succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais que de travaux encore! que j'en étais près hier! et qu'aujourd'hui je m'en vois éloigné! Comment m'en rapprocher? je n'ose tenter aucune démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus calme, et mon sang bout dans mes veines.
Ce qui redouble mon tourment, c'est le sang-froid avec lequel chacun répond à mes questions sur cet événement, sur sa cause, sur tout ce qu'il offre d'extraordinaire. Personne ne sait rien, personne ne désire de rien savoir: à peine en aurait-on parlé, si j'avais consenti qu'on parlât d'autre chose. Mme de Rosemonde, chez qui j'ai couru ce matin quand j'ai appris cette nouvelle, m'a répondu avec le froid de son âge, que c'était la suite naturelle de l'indisposition que Mme de Tourvel avait eue hier; qu'elle avait craint une maladie, et qu'elle avait préféré d'être chez elle: elle trouva cela tout simple; elle en aurait fait autant, m'a-t-elle dit: comme s'il pouvait y avoir quelque chose de commun entre elles deux! entre elle, qui n'a plus qu'à mourir, et l'autre, qui fait le charme et le tourment de ma vie!
Mme de Volanges, que d'abord j'avais soupçonnée d'être complice, ne paraît affectée que de n'avoir pas été consultée sur cette démarche. Je suis bien aise, je l'avoue, qu'elle n'ait pas eu le plaisir de me nuire. Cela me prouve encore qu'elle n'a pas, autant que je le craignais, la confiance de cette femme; c'est toujours une ennemie de moins. Comme elle se féliciterait si elle savait que c'est moi qu'on a fui! comme elle se serait gonflée d'orgueil, si c'eût été par ses conseils! comme son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je renouerai avec sa fille: je veux la travailler à ma fantaisie: aussi bien, je crois que je resterai ici quelque temps; au moins, le peu de réflexions que j'ai pu faire me porte à ce parti.
Ne croyez-vous pas, en effet, qu'après une démarche aussi marquée, mon ingrate doit redouter ma présence? Si donc l'idée lui est venue que je pourrais la suivre, elle n'aura pas manqué de me fermer sa porte; et je ne veux pas plus l'accoutumer à ce moyen, qu'en souffrir l'humiliation. J'aime mieux lui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui ferai même des instances pour qu'elle y revienne; et quand elle sera bien persuadée de mon absence, j'arriverai chez elle; nous verrons comment elle supportera cette entrevue. Mais il faut la différer pour en augmenter l'effet, et je ne sais encore si j'en aurai la patience: j'ai eu, vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m'engage à recevoir votre réponse ici; je vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la faire attendre.
Ce qui me contrarierait le plus, serait de ne pas savoir ce qui se passe; mais mon chasseur, qui est à Paris, a des droits à quelque accès auprès de la femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie une instruction et de l'argent. Je vous prie de trouver bon que je joigne l'un et l'autre à cette lettre, et aussi d'avoir soin de les lui envoyer par un de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette précaution, parce que le drôle a l'habitude de n'avoir jamais reçu les lettres que je lui écris, quand elles lui prescrivent quelque chose qui le gêne; et que pour le moment, il ne me paraît pas aussi épris de sa conquête que je voudrais qu'il le fût.
Adieu, ma belle amie; s'il vous vient quelque idée heureuse, quelque moyen de hâter ma marche, faites-m'en part. J'ai éprouvé plus d'une fois combien votre amitié pouvait être utile; je l'éprouve encore en ce moment: car je me sens plus calme depuis que je vous écris: au moins, je parle à quelqu'un qui m'entend, et non aux automates auprès de qui je végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais, et plus je suis tenté de croire qu'il n'y a que vous et moi dans le monde, qui valions quelque chose.
I0I. Le Vicomte de Valmont à Azolan son chasseur (Jointe à la précédente.)
Du château de... 3 octobre 17**.
Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d'ici ce matin, de n'avoir pas su que Mme de Tourvel en partait aussi; ou, si vous l'avez su, de n'être pas venu m'en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets; que le temps que vous devriez employer à me servir, vous le passiez à faire l'agréable auprès des femmes de chambre, si je n'en suis pas mieux informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je vous préviens que s'il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci, ce sera la dernière que vous aurez à mon service.
Il faut que vous m'instruisiez de tout ce qui se passe chez Mme de Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle sort souvent, et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle, et qui y vient; à quoi elle passe son temps, si elle a de l'humeur avec ses femmes, particulièrement avec celle qu'elle avait amenée ici; ce qu'elle fait quand elle est seule; si quand elle lit, elle lit de suite, ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle écrit. Songez aussi à vous rendre l'ami de celui qui porte ses lettres à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à sa place; et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous paraîtront indifférentes, et envoyez-moi les autres, surtout celles à Mme de Volanges, si vous en rencontrez.
Arrangez-vous donc pour être encore quelque temps l'amant heureux de votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l'avez cru, faites-la consentir à se partager; et n'allez pas vous piquer d'une ridicule délicatesse: vous serez dans le cas de bien d'autres, qui valent mieux que vous. Si pourtant votre second se rendait importun, si vous vous aperceviez par exemple, qu'il occupât trop Julie pendant la journée, et qu'elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse, écartez-le par quelque moyen; ou cherchez-lui querelle: n'en craignez pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette maison. C'est par l'assiduité qu'on voit tout, et qu'on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer quelqu'un des gens, présentez-vous pour le remplacer, comme n'étant plus à moi. Dites dans ce cas que vous m'avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée. Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à mon service pendant ce temps: ce sera comme chez la duchesse de ***; et par la suite, Mme de Tourvel vous en récompensera de même.
Si vous aviez assez d'adresse et de zèle, cette instruction devrait suffire; mais pour suppléer à l'un et à l'autre, je vous envoie de l'argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à toucher vingt-cinq louis chez mon homme d'affaires; car je ne doute pas que vous ne soyez sans le sol. Vous emploierez de cette somme ce qui sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que cela se pourra, que ce soit chez le Suisse de la maison, afin qu'il aime à vous y voir venir. Mais n'oubliez pas que ce ne sont pas vos plaisirs que je veux payer, mais vos services.
Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu'elle écrive dix phrases inutiles, que d'en omettre une intéressante; et souvent ce qui paraît indifférent ne l'est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ, s'il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt cette Lettre reçue, vous enverrez Philippe, sur le cheval de commission, s'établir à ***; il y restera jusqu'à nouvel ordre; ce sera un relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante, la poste suffira.
Prenez garde de ne pas perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant pour vous assurer de ne rien oublier, que pour être sûr de l'avoir encore. Faites enfin tout ce qu'il faut faire, quand on est honoré de ma confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de moi.
I02. La Présidente Tourvel à Madame de Rosemonde
Ce 3 octobre. 1 heure du matin.
Vous serez bien étonnée, Madame, en apprenant que je pars de chez vous aussi précipitamment. Cette démarche va vous paraître bien extraordinaire: mais que votre surprise va redoubler encore, quand vous en saurez les raisons! Peut-être trouverez-vous qu'en vous les confiant, je ne respecte pas assez la tranquillité nécessaire à votre âge; que je m'écarte même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant de titres? Ah! Madame, pardon: mais mon coeur est oppressé; il a besoin d'épancher sa douleur dans le sein d'une amie également douce et prudente: quel autre que vous pouvait-il choisir? Regardez-moi comme votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles; je les implore. J'y ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour vous.
Où est le temps où, tout entière à ces sentiments louables, je ne connaissais point ceux qui, portant dans l'âme le trouble mortel que j'éprouve, ôtent la force de les combattre en même temps qu'ils en imposent le devoir? Ah! ce fatal voyage m'a perdue.
Que vous dirai-je enfin? j'aime, oui, j'aime éperdûment. Hélas! ce mot que j'écris pour la première fois, ce mot si souvent demandé sans être obtenu, je paierais de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement le faire entendre à celui qui l'inspire; et pourtant il faut le refuser sans cesse! Il va douter encore de mes sentiments; il croira avoir à s'en plaindre. Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile de lire dans mon coeur que d'y régner? Oui, je souffrirais moins, s'il savait tout ce que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous n'en aurez encore qu'une faible idée.
Dans peu de moments, je vais le fuir et l'affliger. Tandis qu'il se croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui: à l'heure où j'avais coutume de le voir chaque jour, je serai dans des lieux où il n'est jamais venu, où je ne dois pas permettre qu'il vienne. Déjà tous mes préparatifs sont faits; tout est là, sous mes yeux; je ne puis les reposer sur rien qui ne m'annonce ce cruel départ. Tout est prêt, excepté moi. Et plus mon coeur s'y refuse, plus il me prouve la nécessité de m'y soumettre.
Je m'y soumettrai sans doute; il vaut mieux mourir que de vivre coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je n'ai sauvé que ma sagesse, la vertu s'est évanouie. Faut-il vous l'avouer, ce qui me reste encore, je le dois à sa générosité. Enivrée du plaisir de le voir, et de l'entendre, de la douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur plus grand de pouvoir faire le sien, j'étais sans puissance et sans force; à peine m'en restait-il pour combattre, je n'en avais plus pour résister; je frémissais de mon danger sans pouvoir le fuir. Hé bien! il a vu ma peine et il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je pas? je lui dois bien plus que la vie.
Ah! si en restant auprès de lui je n'avais à trembler que pour elle, ne croyez pas que jamais je consentisse à m'éloigner. Que m'est-elle sans lui, ne serais-je pas trop heureuse de la perdre? Condamnée à faire éternellement son malheur et le mien; à n'oser ni me plaindre, ni le consoler; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même; à mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les consacrer tous à son bonheur: vivre ainsi, n'est-ce pas mourir mille fois? voilà pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai cependant, j'en aurai le courage. O vous, que je choisis pour ma mère, recevez-en le serment.
Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober aucune de mes actions; recevez-le, je vous en conjure; je vous le demande comme un secours dont j'ai besoin: ainsi engagée à vous dire tout, je m'accoutumerai à me croire toujours en votre présence. Votre vertu remplacera la mienne. Jamais, sans doute, je ne consentirai à rougir à vos yeux, et retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai en vous l'indulgente amie confidente de ma faiblesse, j'y honorerai encore l'ange tutélaire qui me sauvera de la honte.
C'est bien en éprouver assez que d'avoir à faire cette demande. Fatal effet d'une présomptueuse confiance! pourquoi n'ai-je pas redouté plutôt ce penchant que j'ai senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à mon gré le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais bien peu l'amour! Ah! si je l'avais combattu avec plus de soin, peut-être eût-il pris moins d'empire! peut-être alors ce départ n'eût pas été nécessaire; ou même, en me soumettant à ce parti douloureux, j'aurais pu ne pas rompre entièrement une liaison qu'il eût suffi de rendre moins fréquente! Mais tout perdre à la fois! et pour jamais! O mon amie...! Mais quoi! même en vous écrivant, je m'égare encore dans des voeux criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts involontaires soient expiés par mes sacrifices.
Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre fille, adoptez-moi pour telle; et soyez sûre que, malgré ma faiblesse, j'aimerais mieux mourir que de me rendre indigne de votre choix.
I03. Madame de Rosemonde à la Présidente Tourvel
Du château de... 3 octobre 17**.
J'ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que surprise de sa cause; une longue expérience, et l'intérêt que vous inspirez, avaient suffi pour m'éclairer sur l'état de votre coeur; et s'il faut tout dire, vous ne m'avez rien ou presque rien appris par votre lettre. Si je n'avais été instruite que par elle, j'ignorerais encore quel est celui que vous aimez; car en me parlant de lui tout le temps, vous n'avez pas écrit son nom une seule fois. Je n'en avais pas besoin; je sais bien qui c'est. Mais je le remarque, parce que je me suis rappelé que c'est toujours là le style de l'amour. Je vois qu'il en est encore comme au temps passé.
Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur des souvenirs si éloignés de moi, et si étrangers à mon âge. Pourtant, depuis hier, je m'en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j'avais d'y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que puis-je faire, que vous admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que vous avez pris: mais il m'effraie, parce que j'en conclus que vous l'avez jugé nécessaire; et quand on en est là, il est bien difficile de se tenir toujours éloignée de celui dont notre coeur nous rapproche sans cesse.
Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être impossible à votre belle âme; et quand vous devriez un jour avoir le malheur de succomber (ce qu'à Dieu ne plaise!), croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous au moins la consolation d'avoir combattu de toute votre puissance. Et puis, ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine l'opère quand il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de ses secours; et votre vertu, éprouvée dans ces combats pénibles, en sortira plus pure et plus brillante. La force que vous n'avez pas aujourd'hui, espérez que vous la recevrez demain. N'y comptez pas pour vous en reposer sur elle, mais pour vous encourager à user de toutes les vôtres.
En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans un danger contre lequel je ne peux rien, je me réserve de vous soutenir et vous consoler autant qu'il sera en moi. Je ne soulagerai pas vos peines, mais je les partagerai. C'est à ce titre que je recevrai volontiers vos confidences. Je sens que votre coeur doit avoir besoin de s'épancher. Je vous ouvre le mien; l'âge ne l'a pas encore refroidi au point d'être insensible à l'amitié. Vous le trouverez toujours prêt à vous recevoir. Venez avec confiance vous y reposer de vos cruelles agitations. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais au moins vous ne pleurerez pas seule; et quand ce malheureux amour, prenant trop d'empire sur vous, vous forcera d'en parler, il vaut mieux que ce soit avec moi qu'avec lui. Voilà que je parle comme vous; et je crois qu'à nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste, nous nous entendons.
Je ne sais si je fais bien de vous dire qu'il m'a paru vivement affecté de votre départ; il serait peut-être plus sage de ne vous en pas parler: mais je n'aime pas cette sagesse qui afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de n'en pas parler plus longtemps. Ma vue débile et ma main tremblante ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut les écrire moi-même.
Adieu donc, ma chère belle; adieu, mon aimable enfant; oui, je vous adopte volontiers pour ma fille, et vous avez bien tout ce qu'il faut pour faire l'orgueil et le plaisir d'une mère.
I04. La Marquise de Merteuil à Madame de Volanges
Paris, 4 octobre 17**.
En vérité, ma chère et bonne amie, j'ai eu peine à me défendre d'un mouvement d'orgueil, en lisant votre lettre. Quoi! vous m'honorez de votre entière confiance! vous allez même jusqu'à me demander des conseils! Ah! je suis bien heureuse, si je mérite cette opinion favorable de votre part, si je ne la dois pas seulement à la prévention de l'amitié. Au reste, quel qu'en soit le motif, elle n'en est pas moins précieuse à mon coeur; et l'avoir obtenue, n'est à mes yeux qu'une raison de plus pour travailler davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans prétendre vous donner un avis), vous dire librement ma façon de penser. Je m'en méfie, parce qu'elle diffère de la vôtre: mais quand je vous aurai exposé mes raisons, vous les jugerez; et si vous les condamnez, je souscris d'avance à votre jugement. J'aurai au moins cette sagesse, de ne pas me croire plus sage que vous.
Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait préférable, il faudrait en chercher la cause dans les illusions de l'amour maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit se trouver dans votre coeur. C'est bien lui en effet qui vous a dicté le parti que vous êtes tentée de prendre! C'est ainsi que, s'il vous arrive d'errer quelquefois, ce n'est jamais que dans le choix des vertus.
La prudence est, à ce qu'il me semble, celle qu'il faut préférer, quand on dispose du sort des autres; et surtout quand il s'agit de le fixer par un lien indissoluble et sacré, tel que celui du mariage. C'est alors qu'une mère, également sage et tendre, doit, comme vous le dites si bien, aider sa fille de son expérience. Or, je vous le demande, qu'a-t-elle à faire pour y parvenir? sinon de distinguer, pour elle, entre ce qui plaît et ce qui convient.
Ne serait-ce donc pas avilir l'autorité maternelle, ne serait-ce pas l'anéantir, que de la subordonner à un goût frivole, enfant du caprice et père du délire, dont la puissance illusoire ne se fait sentir qu'à ceux qui la redoutent, et disparaît sitôt qu'on la méprise? Pour moi, je l'avoue, je n'ai jamais cru à ces passions entraînantes et irrésistibles, dont il semble qu'on soit convenu de faire l'excuse générale de nos déréglements. Je ne conçois point comment un goût, qu'un moment voit naître et qu'un autre voit mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables de pudeur, d'honnêteté et de modestie; et je n'entends pas plus qu'une femme qui les trahit puisse être justifiée par sa passion prétendue, qu'un voleur ne le serait par la passion de l'argent, ou un assassin par celle de la vengeance.
Eh! qui peut dire n'avoir jamais eu à combattre? Mais j'ai toujours cherché à me persuader que, pour résister, il suffisait de le vouloir; et jusqu'alors, au moins, mon expérience a confirmé mon opinion. Que serait la vertu, sans les devoirs qu'elle impose? son culte est dans nos sacrifices, comme sa récompense dans nos coeurs. Ces vérités ne peuvent être niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître; et qui, déjà dépravés, espèrent faire un moment d'illusion, en essayant de justifier leur mauvaise conduite par de mauvaises raisons.
Mais pourrait-on le craindre d'un enfant simple et timide; d'un enfant né de vous, et dont l'éducation modeste et pure n'a pu que fortifier l'heureux naturel? C'est pourtant à cette crainte que j'ose dire humiliante pour votre fille, que vous voulez sacrifiez le mariage avantageux que votre prudence avait ménagé pour elle! J'aime beaucoup Danceny; et depuis longtemps, comme vous savez, je vois peu M. de Gercourt: mais mon amitié pour l'un, mon indifférence pour l'autre, ne m'empêchent point de sentir l'énorme différence qui se trouve entre ces deux partis.
Leur naissance est égale, j'en conviens; mais l'un est sans fortune, et celle de l'autre est telle que, même sans naissance, elle aurait suffi pour le mener à tout. J'avoue bien que l'argent ne fait pas le bonheur; mais il faut avouer aussi qu'il le facilite beaucoup. Mlle de Volanges est, comme vous dites, assez riche pour deux: cependant, soixante mille livres de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir une maison qui y réponde. Nous ne sommes plus au temps de Mme de Sévigné. Le luxe absorbe tout: on le blâme, mais il faut l'imiter; et le superflu finit par priver du nécessaire.
Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, et avec beaucoup de raisons, assurément, M. de Gercourt est sans reproche de ce côté; et à lui, ses preuves sont faites. J'aime à croire, et je crois qu'en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous aussi sûres? Il est vrai qu'il a paru jusqu'ici exempt des défauts de son âge, et que malgré le ton du jour, il montre un goût pour la bonne compagnie qui fait augurer favorablement de lui; mais qui sait si cette sagesse apparente, il ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu qu'on craigne d'être fripon ou crapuleux, il faut de l'argent pour être joueur ou libertin, et l'on peut encore aimer les défauts dont on redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la bonne compagnie, uniquement faute de pouvoir mieux faire.
Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie tout cela de lui: mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches n'auriez-vous pas à vous faire, si l'événement n'était pas heureux! Que répondriez-vous à votre fille, qui vous dirait: "Ma mère, j'étais jeune et sans expérience; j'étais même séduite par une erreur pardonnable à mon âge; mais le ciel, qui avait prévu ma faiblesse, m'avait accordé une mère sage, pour y remédier et m'en garantir. Pourquoi donc, oubliant votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? était-ce à moi à me choisir un époux, quand je ne connaissais rien de l'état du mariage? Quand je l'aurais voulu, n'était-ce pas à vous à vous y opposer? Mais je n'ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéir, j'ai attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne me suis écartée de la soumission que je vous devais, et cependant je porte aujourd'hui la peine qui n'est due qu'aux enfants rebelles. Ah! votre faiblesse m'a perdue." Peut-être son respect étoufferait-il ces plaintes; mais l'amour maternel les devinerait: et les larmes de votre fille, pour être dérobées, n'en couleraient pas moins sur votre coeur. Où seront alors vos consolations? Les trouverez-vous dans ce fol amour, contre lequel vous auriez dû l'armer, et par qui au contraire vous vous serez laissé séduire?
J'ignore, ma chère amie, si j'ai contre cette passion une prévention trop forte: mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n'est pas que je désapprouve qu'un sentiment honnête et doux vienne embellir le lien conjugal et adoucir en quelque sorte les devoirs qu'il impose; mais ce n'est pas à lui qu'il appartient de le former; ce n'est pas à l'illusion d'un moment à régler le choix de toute notre vie. En effet, pour choisir, il faut comparer; et comment le pouvoir, quand un seul objet nous occupe; quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que l'on est dans l'ivresse et l'aveuglement?
J'ai rencontré, comme vous pouvez croire, plusieurs femmes atteintes de ce mal dangereux; j'ai reçu les confidences de quelques-unes. A les entendre, il n'en est point dont l'Amant ne soit un être parfait: mais ces perfections chimériques n'existent que dans leur imagination. Leur tête exaltée ne rêve qu'agréments et vertus; elles en parent à plaisir celui qu'elles préfèrent; c'est la draperie d'un Dieu, portée souvent par un Modèle abject: mais quel qu'il soit, à peine l'en ont-elle revêtu, que, dupes de leur propre ouvrage, elles se prosternent pour l'adorer.
Ou votre fille n'aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion; elle est commune à tous deux, si leur amour est réciproque. Ainsi votre raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu'ils ne se connaissent pas, qu'ils ne peuvent se connaître. Mais, me direz-vous, M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans doute; mais au moins ne s'abusent-ils pas, ils s'ignorent seulement. Qu'arrive-t-il dans ce cas entre deux époux, que je suppose honnêtes? c'est que chacun d'eux étudie l'autre, s'observe vis-à-vis de lui, cherche et reconnaît bientôt ce qu'il faut qu'il cède de ses goûts ou des ses volontés, pour la tranquillité commune. Ces légers sacrifices se font sans peine, parce qu'ils sont réciproques; et qu'on les a prévus: bientôt, ils font naître une bienveillance mutuelle; et l'habitude, qui fortifie tous les penchants qu'elle ne détruit pas, amène peu à peu cette douce amitié, cette tendre confiance, qui, jointes à l'estime, forment, à ce qu'il me semble, le véritable, le solide bonheur.
Les illusions de l'amour peuvent être plus douces; mais qui ne sait aussi qu'elles sont moins durables? et quels dangers n'amène pas le moment qui les détruit! c'est alors que les moindres défauts paraissent choquants et insupportables, par le contraste qu'ils forment avec l'idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux croit cependant que l'autre seul a changé, et que lui vaut toujours ce qu'un moment d'erreur l'avait fait apprécier. Le charme qu'il n'éprouve plus, il s'étonne de ne plus le faire naître; il en est humilié: la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts, produit l'humeur, enfante la haine; et de frivoles plaisirs sont rachetés par de longues infortunes.
Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l'objet qui nous occupe; je ne la défends pas, je l'expose seulement; c'est à vous à décider. Mais si vous persistez dans votre avis, je vous demande de me faire connaître les raisons qui auront combattu les miennes: je serai bien aise de m'éclairer auprès de vous, et surtout d'être rassurée sur le sort de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur, et par mon amitié pour elle, et par celle qui m'unit à vous pour la vie.
I05. La Marquise de Merteuil à Cécile Volanges
Paris, 4 octobre 17**.
Hé bien! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse! et ce M. de Valmont est un méchant homme, n'est-ce pas? Comment! il ose vous traiter comme la femme qu'il aimerait le mieux! Il vous apprend ce que vous mouriez d'envie de savoir! En vérité, ces procédés-là sont impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre sagesse pour votre amant (qui n'en abuse pas); vous ne chérissez de l'amour que les peines, et non les plaisirs! Rien de mieux, et vous figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l'infortune, de la vertu par-dessus tout, que de belles choses! Au milieu de ce brillant cortège, on s'ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien.
Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre! Elle avait les yeux battus le lendemain! Et que direz-vous donc, quand ce seront ceux de votre amant? Allez, mon bel ange, vous ne les aurez pas toujours ainsi; tous les hommes ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser lever ces yeux-là! Oh! par exemple, vous avez eu bien raison; tout le monde y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s'il en était ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le regard plus modeste.
Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner, comme vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez manqué votre chef-d'oeuvre; c'était de tout dire à votre maman. Vous aviez si bien commencé! déjà vous vous étiez jetée dans ses bras, vous sanglotiez, elle pleurait aussi: quelle scène pathétique! et quel dommage de ne l'avoir pas achevée! Votre tendre mère, toute ravie d'aise, et pour aider à votre vertu, vous aurait cloîtrée pour toute votre vie; et là vous auriez aimé Danceny tant que vous auriez voulu, sans rivaux et sans péché: vous vous seriez désolée tout à votre aise; et Valmont, à coup sûr, n'aurait pas été troubler votre douleur par de contrariants plaisirs.
Sérieusement peut-on, à quinze ans passés, être enfant comme vous l'êtes? Vous avez bien raison de dire que vous ne méritez pas mes bontés. Je voulais pourtant être votre amie: vous en avez besoin peut-être avec la mère que vous avez, et le mari qu'elle veut vous donner! Mais si vous ne vous formez pas davantage, que voulez-vous qu'on fasse de vous? Que peut-on en espérer; si ce qui fait venir l'esprit aux filles semble au contraire vous l'ôter?
Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un moment, vous trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter au lieu de vous plaindre. Mais vous êtes honteuse, et cela vous gêne! Hé! tranquillisez-vous; la honte que cause l'amour est comme sa douleur: on ne l'éprouve qu'une fois. On peut encore la feindre après, mais on ne la sent plus. Cependant le plaisir reste, et c'est bien quelque chose. Je crois même avoir démêlé, à travers votre petit bavardage, que vous pourriez le compter pour beaucoup. Allons, un peu de bonne foi. Là, ce trouble qui vous empêchait de faire comme vous disiez, qui vous faisait trouver si difficile de se défendre, qui vous rendait comme fâchée quand Valmont s'en est allé, était-ce bien la honte qui le causait, ou si c'était le plaisir? et ses façons de dire auxquelles on ne sait comment répondre, cela ne viendrait-il pas de ses façons de faire? Ah! petite fille, vous mentez, et vous mentez à votre amie! Cela n'est pas bien. Mais brisons-là.
Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, et pourrait n'être que cela, devient dans votre situation un véritable bonheur. En effet, placée entre une mère dont il vous importe d'être aimée, et un Amant dont vous désirez de l'être toujours, comment ne voyez-vous pas que le seul moyen d'obtenir ces succès opposés, est de vous occuper d'un tiers? Distraite par cette nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis de votre maman vous aurez l'air de sacrifier à votre soumission pour elle un goût qui lui déplaît, vous acquerrez vis-à-vis de votre Amant l'honneur d'une belle défense. En l'assurant sans cesse de votre amour, vous ne lui en accorderez pas les dernières preuves. Ces refus, si peu pénibles dans le cas où vous serez, il ne manquera pas de les mettre sur le compte de votre vertu; il s'en plaindra peut-être, mais il vous en aimera davantage; et pour avoir le double mérite, aux yeux de l'un de sacrifier l'amour, à ceux de l'autre d'y résister, il ne vous en coûtera que d'en goûter les plaisirs. Oh! combien de femmes ont perdu leur réputation, qui l'eussent conservée avec soin, si elles avaient pu la soutenir par de pareils moyens.
Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus raisonnable, comme le plus doux? Savez-vous ce que vous avez gagné à celui que vous avez pris? c'est que votre maman a attribué votre redoublement de tristesse à un redoublement d'amour, qu'elle en est outrée, et que pour vous en punir elle n'attend que d'en être plus sûre. Elle vient de m'en écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle ira peut-être, me dit-elle, jusqu'à vous proposer Danceny pour époux; et cela, pour vous engager à parler. Et si, vous laissant séduire par cette trompeuse tendresse, vous répondiez selon votre coeur, bientôt renfermée pour longtemps, peut-être pour toujours, vous pleureriez à loisir votre aveugle crédulité.
Cette ruse qu'elle veut employer contre vous, il faut la combattre par une autre. Commencez donc, en montrant moins de tristesse, à lui faire croire que vous songez moins à Danceny. Elle se le persuadera d'autant plus facilement, que c'est l'effet ordinaire de l'absence; et elle vous en saura d'autant plus de gré, qu'elle y trouvera une occasion de s'applaudir de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais si, conservant quelque doute, elle persistait pourtant à vous éprouver, et qu'elle vînt à vous parler de mariage, renfermez-vous, en fille bien née, dans une parfaite soumission. Au fait, qu'y risquez-vous? Pour ce qu'on fait d'un mari, l'un vaut toujours bien l'autre; et le plus incommode est encore moins gênant qu'une mère.
Une fois plus contente de vous, votre maman vous mariera enfin; et alors, plus libre dans vos démarches, vous pourrez, à votre choix, quitter Valmont pour prendre Danceny, ou même les garder tous deux. Car, prenez-y garde, votre Danceny est gentil: mais c'est un de ces hommes qu'on a quand on veut et tant qu'on veut; on peut donc se mettre à l'aise avec lui. Il n'en est pas de même de Valmont: on le garde difficilement; et il est dangereux de le quitter. Il faut avec lui beaucoup d'adresse ou, quand on n'en a pas, beaucoup de docilité. Mais aussi, si vous pouviez parvenir à vous l'attacher comme ami! ce serait là un bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de nos femmes à la mode. C'est comme cela qu'on acquiert une consistance dans le monde, et non pas à rougir et à pleurer, comme quand vos religieuses vous faisaient dîner à genoux.
Vous tâcherez donc, si vous êtes sage, de vous raccommoder avec Valmont, qui doit être très en colère contre vous; et comme il faut savoir réparer ses sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances; aussi bien apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les premières, nous sommes presque toujours obligées de faire les secondes. Vous avez un prétexte pour celles-ci: car il ne faut pas que vous gardiez cette lettre; et je vous demande et j'exige de vous de la remettre à Valmont aussitôt que vous l'aurez lue. N'oubliez pas pourtant de la recacheter auparavant. D'abord, c'est qu'il faut vous laisser le mérite de la démarche que vous ferez vis-à-vis de lui, et qu'elle n'ai pas l'air de vous avoir été conseillée; et puis, c'est qu'il n'y a que vous au monde, dont je sois assez l'amie pour vous parler comme je fais.
Adieu, bel ange; suivez mes conseils, et vous me manderez si vous vous en trouvez bien...
A propos, j'oubliais... un mot encore. Voyez donc à soigner davantage votre style. Vous écrivez toujours comme un enfant. Je vois bien d'où cela vient; c'est que vous dites tout ce que vous pensez, et rien de ce que vous ne pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi, qui devons n'avoir rien de caché l'une pour l'autre: mais avec tout le monde! avec votre amant surtout! vous auriez toujours l'air d'une petite sotte. Vous voyez bien que, quand vous écrivez à quelqu'un, c'est pour lui et non pas pour vous: vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez, que ce qui lui plaît davantage.
Adieu, mon coeur; je vous embrasse au lieu de vous gronder; dans l'espérance que vous serez plus raisonnable.
I06. La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
Paris, 4 octobre 17**.
A merveille, vicomte, et pour le coup, je vous aime à la fureur! Au reste, après la première de vos deux lettres, on pouvait s'attendre à la seconde; aussi ne m'a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense, et que vous me demandiez si j'étais prête, je voyais bien que je n'avais pas tant besoin de me presser. Oui, d'honneur; en lisant le beau récit de cette scène tendre, et qui vous avait si violemment ému; en voyant votre retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j'ai dit vingt fois: "Voilà une affaire manquée!"
Mais c'est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous que fasse une pauvre femme qui se rend, et qu'on ne prend pas? Ma foi, dans ce cas-là, il faut au moins sauver l'honneur; et c'est ce qu'a fait votre présidente. Je sais bien que pour moi, qui ai senti que la marche qu'elle a prise n'est vraiment pas sans quelque effet, je me propose d'en faire usage, pour mon compte, à la première occasion un peu sérieuse qui se présentera: mais je promets bien que si celui pour qui j'en ferai les frais n'en profite pas mieux que vous, il peut renoncer à moi pour toujours.
Vous voilà donc absolument réduit à rien! et cela entre deux femmes, dont l'une était déjà au lendemain, et l'autre ne demandait pas mieux que d'y être! Hé bien! vous allez croire que je me vante, et dire qu'il est facile de prophétiser après l'événement: mais je peux vous jurer que je m'y attendais. C'est que réellement vous n'avez pas le génie de votre état; vous n'en savez que ce que vous en avez appris, et vous n'inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à vos formules d'usage, et qu'il vous faut sortir de la route ordinaire, vous restez court comme un écolier. Enfin un enfantillage d'une part, de l'autre un retour de pruderie, parce qu'on ne les éprouve pas tous les jours, suffisent pour vous déconcerter; et vous ne savez ni les prévenir, ni y remédier. Ah! Vicomte, Vicomte, vous m'apprenez à ne pas juger les hommes par leurs succès; et bientôt, il faudra dire de vous: Il fut brave un tel jour. Et quand vous avez fait sottise sur sottise, vous recourez à moi! Il semble que je n'aie rien autre chose à faire qu'à les réparer. Il est vrai que ce seroit bien assez d'ouvrage.
Quoi qu'il en soit, de ces deux aventures, l'une est entreprise contre mon gré, et je ne m'en mêle point; pour l'autre, comme vous y avez mis quelque complaisance pour moi, j'en fais mon affaire. La lettre que je joins ici, que vous lirez d'abord, et que vous remettrez ensuite à la petite Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener; mais, je vous en prie, donnez quelques soins à cet enfant, et faisons-en, de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt. Il n'y a pas à craindre de forcer les doses. Je vois clairement que la petite personne n'en sera pas effrayée; et nos vues sur elle une fois remplies, elle deviendra ce qu'elle pourra.
Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'avais eu quelque envie d'en faire au moins une intrigante subalterne et de la prendre pour jouer les seconds sous moi: mais je n'y vois pas d'étoffe; elle a une sotte ingénuité qui n'a pas cédé même au spécifique que vous avez employé, et qui pourtant n'en manque guère: et c'est, selon moi, la maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote, surtout, une faiblesse de caractère presque toujours incurable, et qui s'oppose à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile. Or, je ne connais rien de plus plat que cette facilité de bêtise, qui se rend sans savoir ni comment ni pourquoi, uniquement parce qu'on l'attaque et qu'elle ne sait pas résister. Ces sortes de femmes ne sont absolument que des machines à plaisir.
Vous me direz qu'il n'y a qu'à n'en faire que cela, et que c'est assez pour nos projets. A la bonne heure! mais n'oublions pas que de ces machines-là, tout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts et les moteurs; ainsi, que pour se servir de celle-ci sans danger, il faut se dépêcher, s'arrêter de bonne heure, et la briser ensuite. A la vérité les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, et Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait, quand il ne pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien publique et bien notoire, que nous importe qu'il se venge, pourvu qu'il ne se console pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de la mère; ainsi cela vaut fait.
Ce parti que je crois le meilleur, et auquel je me suis arrêtée, m'a décidée à mener la jeune personne un peu vite, comme vous verrez par ma lettre; il rend aussi très important de ne rien laisser entre ses mains qui puisse me compromettre, et je vous prie d'y avoir attention. Cette précaution une fois prise, je me charge du moral; le reste vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite que l'ingénuité se corrige, nous serons toujours à temps de changer de projet. Il n'en aurait pas moins fallu, un jour ou l'autre, nous occuper de ce que nous allons faire: dans aucun cas, nos soins ne seront perdus.
Savez-vous que les miens ont risqué de l'être, et que l'étoile de Gercourt a pensé l'emporter sur ma prudence? Mme de Volanges n'a-t-elle pas eu un moment de faiblesse maternelle? ne voulait-elle pas donner sa fille à Danceny? C'était là ce qu'annonçait cet intérêt plus tendre, que vous aviez remarqué le lendemain. C'est encore vous qui auriez été cause de ce beau chef-d'oeuvre! Heureusement la tendre mère m'en a écrit, et j'espère que ma réponse l'en dégoûtera. J'y parle tant de vertu, et surtout je la cajole tant, qu'elle doit trouver que j'ai raison.
Je suis fâchée de n'avoir pas le temps de prendre copie de ma lettre, pour vous édifier sur l'austérité de ma morale. Vous verriez comme je méprise les femmes assez dépravées pour avoir un amant! Il est si commode d'être rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais qu'aux autres, et ne nous gêne aucunement. Et puis je n'ignore pas que la bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre, dans son jeune temps, et je n'étais pas fâchée de l'humilier au moins dans sa conscience; cela me consolait un peu des louanges que je lui donnais contre la mienne. C'est ainsi que dans la même lettre, l'idée de nuire à Gercourt m'a donné le courage d'en dire du bien.
Adieu, Vicomte; j'approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester quelque temps où vous êtes. Je n'ai point de moyens pour hâter votre marche: mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune pupille. Pour ce qui est de moi, malgré votre citation polie, vous voyez bien qu'il faut encore attendre; et vous conviendrez, sans doute, que ce n'est pas ma faute.
I07. Azolan au Vicomte de Valmont
Paris, 5 octobre 17** onze heures du soir.
Monsieur,
Conformément à vos ordres, j'ai été, aussitôt la réception de votre lettre, chez M. Bertrand, qui m'a remis les vingt-cinq louis, comme vous lui aviez ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour Philippe, à qui j'avais dit de partir sur-le-champ, comme Monsieur me l'avait mandé, et qui n'avait pas d'argent; mais Monsieur votre homme d'affaires n'a pas voulu, en disant qu'il n'avait pas d'ordre de ça de vous. J'ai donc été obligé de les donner de moi, et Monsieur m'en tiendra compte, si c'est sa bonté.
Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé de ne pas quitter le cabaret, afin qu'on puisse être sûr de le trouver si on en a besoin.
J'ai été tout de suite après chez Mme la présidente pour voir Mlle Julie: mais elle était sortie et je n'ai parlé qu'à La Fleur, de qui je n'ai pu rien savoir, parce que depuis son arrivée il n'avait été à l'hôtel qu'à l'heure des repas. C'est le second qui a fait tout le service, et Monsieur sait bien que je ne connaissais pas celui-là. Mais j'ai commencé aujourd'hui.
Je suis retourné ce matin chez Mlle Julie, et elle a paru bien aise de me voir. Je l'ai interrogée sur la cause du retour de sa maîtresse; mais elle m'a dit n'en rien savoir, et je crois qu'elle a dit vrai. Je lui ai reproché de ne m'avoir pas averti de son départ, et elle m'a assuré qu'elle ne l'avait su que le soir même en allant coucher Madame; si bien qu'elle a passé toute la nuit à ranger, et que la pauvre fille n'a pas dormi deux heures. Elle n'est sortie ce soir-là de la chambre de sa maîtresse qu'à une heure passée, et elle l'a laissée qui se mettait seulement à écrire.
Le matin, Mme de Tourvel, en partant, a remis une lettre au Concierge du Château. Mlle Julie ne sait pas pour qui: elle dit que c'était peut-être pour Monsieur; mais Monsieur ne m'en parle pas.
Pendant tout le voyage, Madame a eu un grand capuchon sur sa figure, ce qui faisait qu'on ne pouvait la voir: mais Mlle Julie croit être sûre qu'elle a pleuré souvent. Elle n'a pas dit une parole pendant la route, et elle n'a pas voulu s'arrêter à ***, comme elle avait fait en allant; ce qui n'a pas fait trop de plaisir à Mlle Julie, qui n'avait pas déjeuné. Mais, comme je lui ai dit, les maîtres sont les maîtres.
En arrivant, Madame s'est couchée; mais elle n'est restée au lit que deux heures. En se levant, elle a fait venir son Suisse, et lui a donné l'ordre de ne laisser entrer personne. Elle n'a point fait de toilette du tout. Elle s'est mise à table pour dîner; mais elle n'a mangé qu'un peu de potage, et elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café chez elle, et Mlle Julie y est entrée en même temps. Elle a trouvé sa maîtresse qui rangeait des papiers dans son secrétaire, et elle a vu que c'était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de Monsieur; et des trois qui lui sont arrivées dans l'après-midi, il y en a une qu'elle avait encore devant elle tout au soir! Je suis bien sûr que c'en est encore une de Monsieur. Mais pourquoi donc est-ce qu'elle s'en est allée comme ça? ça m'étonne, moi! au reste, sûrement que Monsieur le sait bien, et ce ne sont pas mes affaires.
Mme la présidente est allée l'après-midi dans la bibliothèque, et elle y a pris deux livres qu'elle a emportés dans son boudoir: mais Mlle Julie assure qu'elle n'a pas lu dedans un quart d'heure dans toute la journée, et qu'elle n'a fait que lire cette lettre, rêver et être appuyée sur sa main. Comme j'ai imaginé que Monsieur serait bien aise de savoir quels sont ces livres-là, et que Mlle Julie ne le savait pas, je me suis fait mener aujourd'hui dans la bibliothèque, sous prétexte de la voir. Il n'y a de vide que pour deux livres: l'un est le second volume des Pensées Chrétiennes; et l'autre, le premier d'un livre qui a pour titre Clarisse. J'écris bien comme il y a: Monsieur saura peut-être ce que c'est.
Hier au soir, Madame n'a pas soupé: elle n'a pris que du thé.
Elle a sonné de bonne heure ce matin; elle a demandé ses chevaux tout de suite, et elle a été, avant neuf heures, aux Feuillans, où elle a entendu la messe. Elle a voulu se confesser; mais son confesseur était absent, et il ne reviendra pas de huit à dix jours. J'ai cru qu'il était bon de mander cela à Monsieur.
Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné, et puis elle s'est mise à écrire, et elle y est restée jusqu'à près d'une heure. J'ai trouvé occasion de faire bientôt ce que Monsieur désirait le plus: car c'est moi qui ai porté les lettres à la poste. Il n'y en avait pas pour Mme de Volanges; mais j'en envoie une à Monsieur, qui était pour M. le président: il m'a paru que ça devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi pour Mme de Rosemonde; mais j'ai imaginé que Monsieur la verrait toujours bien quand il voudrait, et je l'ai laissée partir. Au reste, Monsieur saura bien tout, puisque Mme la présidente lui écrit aussi. J'aurai par la suite toutes celles que je voudrai; car c'est presque toujours Mlle Julie qui les remet aux gens, et elle m'a assuré que, par amitié pour moi, et puis aussi pour Monsieur, elle ferait volontiers ce que je voudrais.
Elle n'a même pas voulu de l'argent que je lui ai offert: mais je pense bien que Monsieur voudra lui faire quelque petit présent; et si c'est sa volonté et qu'il veuille m'en charger, je saurai aisément ce qui lui fera plaisir.
J'espère que Monsieur ne trouvera pas que j'aie mis de la négligence à le servir, et j'ai bien à coeur de me justifier de reproches qu'il me fait. Si je n'ai pas su le départ de Mme la présidente, c'est au contraire mon zèle pour le service de Monsieur qui en est cause, puisque c'est lui qui m'a fait partir à trois heures du matin; ce qui fait que je n'ai pas vu Mlle Julie la veille, au soir, comme de coutume, ayant été coucher au Tournebride, pour ne pas réveiller dans le château.
Quant à ce que Monsieur me reproche d'être souvent sans argent, d'abord c'est que j'aime à me tenir proprement, comme Monsieur peut voir; et puis qu'il faut bien soutenir l'honneur de l'habit qu'on porte: je sais bien que je devrais peut-être un peu épargner pour la suite; mais je me confie entièrement dans la générosité de Monsieur, qui est si bon maître.
Pour ce qui est d'entrer au service de Mme de Tourvel, en restant à celui de Monsieur, j'espère que Monsieur ne l'exigera pas de moi. C'était bien différent chez Mme la duchesse; mais assurément je n'irai pas porter la livrée, et encore une livrée de robe, après avoir eu l'honneur d'être chasseur de Monsieur. Pour tout ce qui est du reste, Monsieur peut disposer de celui qui a l'honneur d'être, avec autant de respect que d'affection, son très humble serviteur.
Roux Azolan, chasseur.
I08. La Présidente Tourvel à Madame de Rosemonde
Paris, 5 octobre 17**.
O mon indulgente mère! que j'ai de grâces à vous rendre, et que j'avais besoin de votre lettre! Je l'ai lue et relue sans cesse; je ne pouvais pas m'en détacher. Je lui dois les seuls moments moins pénibles que j'aie passés depuis mon départ. Comme vous êtes bonne! la sagesse, la vertu, savent donc compatir à la faiblesse! vous avez pitié de mes maux! ah! si vous les connaissiez!... ils sont affreux. Je croyais avoir éprouvé les peines de l'amour: hélas! je ne le connais presque que par elles. Mais le tourment inexprimable, celui qu'il faut avoir senti pour en avoir l'idée, c'est de se séparer de ce qu'on aime, de s'en séparer pour toujours!... Oui, la peine qui m'accable aujourd'hui reviendra demain, après-demain, toute ma vie! Mon Dieu, que je suis jeune encore, et qu'il me reste de temps à souffrir!
Etre soi-même l'artisan de son malheur; se déchirer le coeur de ses propres mains; et tandis qu'on souffre ces douleurs insupportables, sentir à chaque instant qu'on peut les faire cesser d'un mot, et que ce mot soit un crime! ah! mon amie!...
Quand j'ai pris ce parti si pénible de m'éloigner de lui, j'espérais que l'absence augmenterait mon courage et mes forces: combien je me suis trompée! il semble au contraire qu'elle ait achevé de les détruire. J'avais plus à combattre, il est vrai: mais même en résistant, tout n'était pas privation; au moins je le voyais quelquefois; souvent même, sans oser porter mes regards sur lui, je sentais les siens fixés sur moi; oui, mon amie, je les sentais, il semblait qu'ils réchauffassent mon âme; et sans passer par mes yeux, ils n'en arrivaient pas moins à mon coeur. A présent, dans ma pénible solitude, isolée de tout ce qui m'est cher, tête-à-tête avec mon infortune, tous les moments de ma triste existence sont marqués par mes larmes, et rien n'en adoucit l'amertume; nulle consolation ne se mêle à mes sacrifices; et ceux que j'ai faits jusqu'à présent n'ont servi qu'à rendre plus douloureux ceux qui me restent à faire.
Hier encore, je l'ai bien vivement senti. Dans les lettres qu'on m'a remises, il y en avait une de lui; on était encore à deux pas de moi, que je l'avais reconnue entre les autres. Je me suis levée involontairement: je tremblais, j'avais peine à cacher mon émotion; et cet état n'était pas sans plaisir. Restée seule le moment d'après, cette trompeuse douceur s'est bientôt évanouie, et ne m'a laissé qu'un sacrifice de plus à faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette lettre, que pourtant je brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuit, les consolations même qui paraissent se présenter à moi ne font au contraire que m'imposer de nouvelles privations; et celles-ci deviennent plus cruelles encore, par l'idée que M. de Valmont les partage.
Le voilà enfin, ce nom qui m'occupe sans cesse, et que j'ai eu tant de peine à écrire; l'espèce de reproche que vous m'en faites m'a véritablement alarmée. Je vous supplie de croire qu'une fausse honte n'a point altéré ma confiance en vous; et pourquoi craindrais-je de le nommer? Je rougis de mes sentiments, et non de l'objet qui les cause. Ah! quel autre que lui est plus digne de les inspirer! Cependant, je ne sais pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma plume; et cette fois encore, j'ai eu besoin de réflexion pour le placer. Je reviens à lui.
Vous me mandez qu'il vous a paru vivement affecté de mon départ. Qu'a-t-il donc fait? qu'a-t-il dit? a-t-il parlé de revenir à Paris? Je vous prie de l'en détourner autant que vous pourrez. S'il m'a bien jugée, il ne doit pas m'en vouloir de cette démarche: mais il doit sentir aussi que c'est un parti pris sans retour. Un de mes plus grands tourments est de ne pas savoir ce qu'il pense. J'ai bien encore là sa Lettre...; mais vous êtes sûrement de mon avis, je ne dois pas l'ouvrir.
Ce n'est que par vous, mon indulgente amie, que je puis ne pas être entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés; je sens à merveille que vos lettres ne peuvent pas être longues: mais vous ne refuserez pas deux mots à votre enfant; un pour soutenir son courage, et l'autre pour l'en consoler. Adieu, ma respectable amie.
I09. Cécile Volanges à la Marquise de Merteuil
Du château de... 10 octobre 17**
Ce n'est que d'aujourd'hui, Madame, que j'ai remis à M. de Valmont la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je l'ai gardée quatre jours, malgré la frayeur que j'avais souvent qu'on ne la trouvât, mais je la cachais avec bien du soin; et quand le chagrin me reprenait, je m'enfermais pour la relire.
Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur n'en est presque pas un; et il faut avouer qu'il y a bien du plaisir: de façon que je ne m'afflige presque plus. Il n'y a que l'idée de Danceny qui me tourmente toujours quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n'y songe pas du tout! aussi c'est que M. de Valmont est bien aimable!
Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça m'a été bien facile; car je ne lui avais encore dit que deux mots, qu'il m'a dit que si j'avais quelque chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma chambre, et je n'ai eu qu'à répondre que je le voulais bien. Et puis, dès qu'il y a été, il n'a pas paru plus fâché que si je ne lui avais jamais rien fait. Il ne m'a grondée qu'après, et encore bien doucement; et c'était d'une manière... Tout comme vous; ce qui m'a prouvé qu'il avait aussi bien de l'amitié pour moi.
Je ne saurais vous dire combien il m'a raconté de drôles de choses, et que je n'aurais jamais crues; particulièrement sur Maman. Vous me feriez bien plaisir de me mander si tout ça est vrai. Ce qui est bien sûr, c'est que je ne pouvais pas me retenir de rire; si bien même qu'une fois j'ai ri aux éclats, ce qui nous a fait bien peur: car Maman aurait pu entendre; et si elle était venue voir, qu'est-ce que je serais devenue? C'est bien pour le coup qu'elle m'aurait remise au couvent!
Comme il faut être prudent, et que, comme M. de Valmont m'a dit lui-même, pour rien au monde il ne voudrait risquer de me compromettre, nous sommes convenus que dorénavant il viendrait seulement ouvrir la porte, et que nous irons dans sa chambre. Pour là, il n'y a rien à craindre; j'y ai déjà été hier, et actuellement que je vous écris, j'attends encore qu'il vienne. A présent, Madame, j'espère que vous ne me gronderez plus.
Il y a pourtant une chose qui m'a bien surprise dans votre lettre; c'est ce que vous me mandez pour quand je serai mariée, au sujet de Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu'un jour, à l'Opéra, vous me disiez au contraire, qu'une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que mon mari, et qu'il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-être que j'avais mal entendu, et j'aime bien mieux que cela soit autrement, parce qu'à présent, je ne craindrai plus tant le moment de mon mariage. Je le désire même, puisque j'aurai plus de liberté; et j'espère qu'alors je pourrai m'arranger de façon à ne plus songer qu'à Danceny. Je sens bien que je ne serai véritablement heureuse qu'avec lui: car à présent son idée me tourmente toujours, et je n'ai de bonheur que quand je peux ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile; et dès que j'y pense, je redeviens chagrine tout de suite.
Ce qui me console un peu, c'est que vous m'assurez que Danceny m'en aimera davantage: mais en êtes-vous bien sûre?... Oh! oui, vous ne voudriez pas me tromper. C'est pourtant plaisant que ce soit Danceny que j'aime, et que M. de Valmont... Mais, comme vous dites, c'est peut-être un bonheur! Enfin, nous verrons.
Je n'ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet de ma façon d'écrire. Il me semble que Danceny trouve mes lettres bien comme elles sont. Je sens pourtant bien que je ne dois rien lui dire de tout ce qui se passe avec M. de Valmont; ainsi vous n'avez que faire de craindre.
Maman ne m'a point encore parlé de mon mariage: mais laissez faire; quand elle m'en parlera, puisque c'est pour m'attraper, je vous promets que je saurai mentir.
Adieu, ma bien bonne amie; je vous remercie bien, et je vous promets que je n'oublierai jamais toutes vos bontés pour moi. Il faut que je finisse, car il est près d'une heure; ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder.
II0. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Du château de... 11 octobre 17**.
Puissances du ciel, j'avais une âme pour la douleur; donnez-m'en une pour la félicité! C'est, je crois, le tendre saint Preux qui s'exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux existences. Oui, mon amie, je suis, en même temps, très heureux et très malheureux; et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le double récit de mes peines et de mes plaisirs.
Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J'en suis à ma quatrième lettre renvoyée. J'ai peut-être tort de dire la quatrième; car ayant bien deviné dès le premier renvoi qu'il serait suivi de beaucoup d'autres, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps, j'ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne point dater, et depuis le second courrier, c'est toujours la même lettre qui va et vient; je ne fais que changer l'enveloppe. Si ma belle s'en lasse, s'ennuie un jour de ce va-et-vient, elle gardera la missive, et il sera temps alors de me remettre au courant. Vous voyez qu'avec ce nouveau genre de correspondance, je ne peux guère être plus avancé, ni plus instruit que le premier jour.
J'ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente: au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n'y est venu aucune lettre d'elle pour Mme de Volanges, tandis qu'il en est venu deux pour la vieille Rosemonde; et comme celle-ci ne nous en a rien dit, comme elle n'ouvre plus la bouche de sa chère belle, dont auparavant elle parlait sans cesse, j'en ai conclu que c'était elle qui avait la confidence. Je présume que d'une part, le besoin de parler de moi, et de l'autre, la petite honte de revenir vis-à-vis de Mme de Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette grande révolution. Je crains d'avoir encore perdu au change: car plus les femmes vieillissent, et plus elles deviennent rêches et sévères. La première lui aurait bien dit plus de mal de moi: mais celle-ci lui en dira plus de l'amour; et la sensible prude a bien plus de frayeur du sentiment que de la personne.
Le seul moyen de me mettre au fait, est, comme vous voyez, d'intercepter le commerce clandestin. J'en ai déjà envoyé l'ordre à mon chasseur; et j'en attends l'exécution de jour en jour. Jusques-là, je ne puis rien faire qu'au hasard: aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires secrets; je n'en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de l'aventure, ni au caractère de l'héroïne. Le difficile ne serait pas de m'introduire chez elle, même la nuit, même encore de l'endormir et d'en faire une nouvelle Clarisse: mais après plus de deux mois de soins et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers! me traîner servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non, elle n'aura pas les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu. Ce n'est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu'elle se livre. Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu'à elle, mais y arriver de son aveu; la trouver seule et dans l'intention de m'écouter; surtout, lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu'il faut faire, et plus j'en sens la difficulté, et dussiez-vous encore vous moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que je m'en occupe davantage.
La tête m'en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que me donne notre commune pupille; c'est à elle que je dois d'avoir encore à faire autre chose que des élégies.
Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu'il s'est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux naturel!
Enfin, ce n'est que samedi qu'on est venu tourner autour de moi, et me balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés par la honte, qu'il était impossible de les entendre. Mais la rougeur qu'ils causèrent m'en fit deviner le sens. Jusque-là je m'étais tenu fier: mais fléchi par un si plaisant repentir, je voulus bien promettre d'aller trouver le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma part fut reçue de la sienne avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.
Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j'ai résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour suivre ce travail avec plus de liberté, j'avais besoin de changer le lieu de nos rendez-vous; car un simple cabinet, qui sépare la chambre de votre pupille de celle de sa mère, ne pouvait lui inspirer assez de sécurité, pour la laisser se déployer à l'aise. Je m'étais donc promis de faire innocemment quelque bruit, qui pût lui causer assez de crainte pour la décider à prendre, à l'avenir, un asile plus sûr; elle m'a encore épargné ce soin.
La petite personne est rieuse; et, pour favoriser sa gaieté, je m'avisai, dans nos entr'actes, de lui raconter toutes les aventures scandaleuses qui me passaient par la tête; et pour les rendre plus piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur le compte de sa Maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et de ridicules.
Ce n'était pas sans motif que j'avais fait ce choix; il encourageait mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour sa mère. J'ai remarqué depuis longtemps, que si ce moyen n'est pas toujours nécessaire à employer pour séduire une jeune fille, il est indispensable, et souvent même le plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale, que je crois si utile, que j'ai été bien aise de fournir un exemple à l'appui du précepte.
Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait de rire à chaque instant; et enfin, une fois, elle pensa éclater. Je n'eus pas de peine à lui faire croire qu'elle avait fait un bruit affreux. Je feignis une grande frayeur, qu'elle partagea facilement. Pour qu'elle s'en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de raparaître, et je la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume: aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait dans ma chambre que nous nous rassemblerions.
Je l'y ai déjà reçue deux fois; et dans ce court intervalle, l'écolière est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je lui ai tout appris, jusqu'aux complaisances! je n'ai excepté que les précautions.
Ainsi occupé toute la nuit, j'y gagne de dormir une grande partie du jour; et comme la société actuelle du château n'a rien qui m'attire, à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J'ai même, d'aujourd'hui, pris le parti de manger dans ma chambre, et je ne compte plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur le compte de ma santé. J'ai déclaré que j'étais perdu de vapeurs; j'ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m'en coûte que de parler d'une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure, fiez-vous-en à votre pupille. L'amour y pourvoira.
J'occupe mon loisir, en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate les avantages que j'ai perdus, et aussi à composer une espèce de catéchisme de débauche, à l'usage de mon écolière. Je m'amuse à n'y rien nommer que par le mot technique: et je ris d'avance de l'intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et Gercourt, la première nuit de leur mariage. Rien n'est plus plaisant que l'ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu'elle sait de cette langue! elle n'imagine pas qu'on puisse parler autrement. Cette enfant est réellement séduisante! Ce contraste de la candeur naïve avec le langage de l'effronterie ne laisse pas de faire de l'effet, et, je ne sais pourquoi, il n'y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.
Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j'y compromets mon temps et ma santé: mais j'espère que ma feinte maladie, outre qu'elle me sauve l'ennui du salon, pourra m'être encore de quelque utilité auprès de l'austère dévote, dont la vertu tigresse s'allie pourtant avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu'elle ne soit déjà instruite de ce grand événement, et j'ai beaucoup d'envie de savoir ce qu'elle en pense; d'autant que je parierois bien qu'elle ne manquera pas de s'en attribuer l'honneur. Je réglerai l'état de ma santé sur l'impression qu'il fera sur elle.
Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même. Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous apprendre; et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m'en promets, je compte pour beaucoup la récompense que j'en attends de vous.
III. Le comte de Gercourt à Madame de Volanges
Bastia le 10 octobre 17**.
Tout paraît, Madame, devoir être tranquille dans ce pays; et nous attendons, de jour en jour, la permission de repasser en France. J'espère que vous ne douterez pas que je n'ai toujours le même empressement à m'y rendre, et à y former les noeuds qui doivent m'unir à vous et à Mlle de Volanges. Cependant M. le duc de ***, mon cousin, et à qui vous savez combien j'ai d'obligation, vient de me faire part de son rappel de Naples. Il me mande qu'il compte passer par Rome, et voir, dans sa route, la partie d'Italie qui lui reste à connaître. Il m'engage à l'accompagner dans ce voyage, qui sera environ de six semaines ou deux mois. Je ne vous cache pas qu'il me serait agréable de profiter de cette occasion; sentant bien qu'une fois marié, je prendrai difficilement le temps de faire d'autres absences que celles que mon service exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d'attendre l'hiver pour ce mariage; puisque ce ne peut être qu'alors que tous mes parents seront rassemblés à Paris, et nommément M. le marquis de *** à qui je dois l'espoir de vous appartenir. Malgré ces considérations puissantes, mes projets à cet égard seront absolument subordonnés aux vôtres; et pour peu que vous préfériez vos premiers arrangements, je suis prêt à renoncer aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus tôt possible vos intentions à ce sujet. J'attendrai votre réponse ici, et elle seule réglera ma conduite.
Je suis avec respect, Madame, et avec tous les sentiments qui conviennent à un fils, votre très humble, etc.
LE COMTE DE GERCOURT.
II2. De Madame de Rosemonde à la Présidente Tourvel (Dictée seulement.)
Du château de... 14 octobre.
Je ne reçois qu'à l'instant même, ma chère belle, votre lettre du 11, et les doux reproches qu'elle contient. Convenez que vous aviez bien envie de m'en faire davantage; et que si vous ne vous étiez pas ressouvenue que vous étiez ma fille, vous m'auriez réellement grondée. Vous auriez été pourtant bien injuste! C'était le désir et l'espoir de pouvoir vous répondre moi-même, qui me faisait différer chaque jour; et vous voyez qu'encore aujourd'hui, je suis obligée d'emprunter la main de ma femme de chambre. Mon malheureux rhumatisme m'a repris; il s'est niché cette fois sur le bras droit, et je suis absolument manchotte. Voilà ce que c'est, jeune et fraîche comme vous êtes, d'avoir une si vieille amie! on souffre de ses incommodités.
Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de relâche, je me promets bien de causer longuement avec vous. En attendant, sachez seulement que j'ai reçu vos deux lettres; qu'elles auraient redoublé, s'il était possible, ma tendre amitié pour vous; et que je ne cesserai jamais de prendre part, bien vivement, à tout ce qui vous intéresse.
Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun danger, et sans qu'il faille en prendre aucune inquiétude; c'est une incommodité légère, qui, à ce qu'il me semble, affecte plus son humeur que sa santé. Nous ne le voyons presque plus.
Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit cercle plus gai. La petite Volanges, surtout, vous trouve furieusement à dire, et bâille, tant que la journée dure, à avaler ses poings. Particulièrement depuis quelques jours, elle nous fait l'honneur de s'endormir profondément toutes les après-dînées.
Adieu, ma chère belle; je suis pour toujours votre bien bonne amie, votre maman, votre soeur même, si mon grand âge me permettait ce titre. Enfin je vous suis attachée par tous les plus tendres sentiments.
Signé: ADELAIDE, pour Mme DE ROSEMONDE.
II3. La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
Paris, 15 octobre 1781.
Je crois devoir vous prévenir, Vicomte, qu'on commence à s'occuper de vous à Paris; qu'on y remarque votre absence, et que déjà on en devine la cause. J'étais hier à un souper fort nombreux; il y fut dit positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque et malheureux: aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos succès, et de toutes les femmes que vous avez négligées. Si vous m'en croyez, vous ne laisserez pas prendre de consistance à ces bruits dangereux, et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre présence.
Songez que si une fois vous laissez perdre l'idée qu'on ne vous résiste pas, vous éprouverez bientôt qu'on vous résistera en effet plus facilement; que vos rivaux vont perdre leur respect pour vous, et oser vous combattre: car lequel d'entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes que vous avez affichées, toutes celles que vous n'avez pas eues vont tenter de détromper le public, tandis que les autres s'efforceront de l'abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être autant au-dessous de votre valeur, que vous l'avez été au-dessus jusqu'à présent.
Revenez donc, Vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite Volanges; et pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en restant à dix lieues d'elle, que vous vous en passerez la fantaisie. Croyez-vous qu'elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà plus à vous, ou ne s'en occupe-t-elle encore que pour se féliciter de vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour puisse y nuire; au contraire.
En effet, si votre présidente vous adore, comme vous me l'avez tant dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent être à présent de parler de vous, et de savoir ce que vous faites, ce que vous dites, ce que vous pensez, et jusqu'à la moindre des choses qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix, en raison des privations qu'on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la table du riche: celui-ci les dédaigne; mais le pauvre les recueille avidement et s'en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent toutes ces miettes-là; et plus elle en aura, moins elle sera pressée de se livrer à l'appétit du reste.
De plus, puisque vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas que chaque lettre d'elle ne contienne au moins un petit sermon, et tout ce qu'elle croit propre à corroborer sa sagesse et fortifier sa vertu. Pourquoi donc laisser à l'une des ressources pour se défendre, et à l'autre pour vous nuire?
Ce n'est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous croyez avoir faite au changement de confidente. D'abord, Mme de Volanges vous hait, et la haine est toujours plus ingénieuse et plus clairvoyante que l'amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne l'engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu; car la vertu a aussi ses faiblesses. De plus vos craintes portent sur une remarque absolument fausse.
Il n'est pas vrai que plus les femmes vieillissent et plus elles deviennent rêches et sévères. C'est de quarante à cinquante ans que le désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées d'abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice: mais dès qu'il est consommé, toutes se partagent en deux classes.
La plus nombreuse, celle des femmes qui n'ont eu pour elles que leur figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie qui ne s'émeut plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion; celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans consistance, elles répètent, sans le comprendre et indifféremment, tout ce qu'elles entendent dire, et restent par elles-mêmes absolument nulles.
L'autre classe beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n'ayant pas négligé de nourrir leur raison, savent se créer une existence, quand celle de la nature leur manque; et prennent le parti de mettre à leur esprit les pompons qu'elles employaient avant pour leur figure. Celles-ci ont pour l'ordinaire le jugement très sain, et l'esprit à la fois solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par l'attachante bonté, et encore par l'enjouement dont le charme augmente en proportion de l'âge: c'est ainsi qu'elles parviennent en quelque sorte à se rapprocher de la jeunesse en s'en faisant aimer. Mais alors, loin d'être, comme vous le dites, rêches et sévères, l'habitude de l'indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine, et enfin les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être, trop près de la facilité.
Ce que je peux vous dire enfin, c'est qu'ayant toujours recherché les vieilles femmes, dont j'ai reconnu de bonne heure l'utilité des suffrages, j'en ai rencontré beaucoup auprès de qui l'inclination me ramenait autant que l'intérêt. Je m'arrête là; car à présent que vous enflammez si vite et si moralement, j'aurais peur que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.
Malgré l'enchantement où vous me paraissez être de votre petite écolière, je ne peux pas croire qu'elle entre pour quelque chose dans vos projets. Vous l'avez trouvée sous la main, vous l'avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut pas être là un goût. Ce n'est pas même, à vrai dire, une entière jouissance: vous ne possédez absolument que son corps! je ne parle pas de son coeur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère: mais vous n'occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, mais moi j'en ai la preuve dans la dernière lettre qu'elle m'a écrite; je vous l'envoie pour que vous en jugiez. Voyez donc que quand elle y parle de vous, c'est toujours M. de Valmont; que toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n'aboutissent jamais qu'à Danceny; et lui, elle ne l'appelle pas Monsieur, c'est bien toujours Danceny seulement. Par là, elle le distingue de tous les autres; et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu'avec lui. Si une telle conquête vous paraît séduisante, si les plaisirs qu'elle donne vous attachent, assurément vous êtes modeste et peu difficile! Que vous la gardiez, j'y consens; cela entre même dans mes projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart d'heure; qu'il faudrait aussi avoir quelque empire, et ne lui permettre, par exemple, de se rapprocher de Danceny, qu'après le lui avoir fait un peu plus oublier.
Avant de cesser de m'occuper de vous, pour venir à moi, je veux encore vous dire que ce moyen de maladie que vous m'annoncez vouloir prendre me paraît bien connu et bien usé. En vérité, Vicomte, vous n'êtes pas inventif! Moi, je me répète aussi quelquefois, comme vous allez voir; mais je tâche de me sauver par les détails, et surtout le succès me justifie. Je vais encore en tenter un, et courir une nouvelle aventure. Je conviens qu'elle n'aura pas le mérite de la difficulté; mais au moins sera-ce une distraction, et je m'ennuie à périr.
Je ne sais pourquoi, depuis l'aventure de Prévan, Belleroche m'est devenu insupportable. Il a tellement redoublé d'attention, de tendresse, de vénération, que je n'y peux plus tenir. Sa colère, dans le premier moment, m'avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la calmer, car c'eût été me compromettre que de le laisser faire: et il n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J'ai donc pris le parti de lui montrer plus d'amour, pour en venir à bout plus facilement; mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m'excède par son enchantement éternel. Je remarque surtout l'insultante confiance qu'il prend en moi, et la sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour toujours. J'en suis vraiment humiliée. Il me prise donc bien peu, s'il croit valoir assez pour me fixer! Ne me disait-il pas dernièrement que je n'aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le coup, j'ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant Monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu'il est bien fait et d'une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n'est, au fait, qu'un manoeuvre d'amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.
J'essaie déjà depuis près de quinze jours, et j'ai employé, tour à tour, la froideur, le caprice, l'humeur, les querelles; mais le tenace personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un parti plus violent; en conséquence je l'emmène à ma campagne. Nous partons après demain. Il n'y aura avec nous que quelques personnes désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel point d'amour et de caresses, nous y vivrons si bien l'un pour l'autre uniquement, que je parie bien qu'il désirera plus que moi la fin de ce voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s'il n'en revient pas plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j'y consens, que je n'en sais pas plus que vous.
Le prétexte de cette espèce de retraite, est de m'occuper sérieusement de mon grand procès, qui en effet se jugera enfin au commencement de l'hiver. J'en suis bien aise; car il est vraiment désagréable d'avoir ainsi toute sa fortune en l'air. Ce n'est pas que je sois inquiète de l'événement: d'abord j'ai raison, tous mes avocats me l'assurent. Et quand je ne l'aurais pas, je serais donc bien maladroite, si je ne savais pas gagner un procès, où je n'ai pour adversaires que des mineures encore en bas âge, et leur vieux tuteur! Comme il ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j'aurai effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas gai? cependant s'il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je ne regretterai pas mon temps.
A présent, Vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent. Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien, c'est Danceny. Vous êtes étonné, n'est-ce pas? car enfin je ne suis pas encore réduite à l'éducation des enfants! Mais celui-là mérite d'être excepté; il n'a que les grâces de la jeunesse, et non la frivolité. Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les soupçons, et on ne l'en trouve que plus aimable, quand il se livre, dans le tête-à-tête. Ce n'est pas que j'en aie déjà eu avec lui pour mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile de l'amitié, je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens que j'en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant d'esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s'abrutir auprès de cette petite imbécile de Volanges! J'espère qu'il se trompe en croyant l'aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n'est pas que je sois jalouse d'elle; mais c'est que ce serait un meurtre, et je veux en sauver Danceny. Je vous prie donc, Vicomte, de mettre vos soins pendant mon voyage à ce qu'il ne puisse se rapprocher de sa Cécile comme il a encore la mauvaise habitude de la nommer. Un premier goût a toujours plus d'empire qu'on ne croit, et je ne serais sûre de rien, s'il la revoyait à présent; surtout pendant mon absence. A mon retour, je me charge de tout, et j'en réponds.
J'ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j'en ai fait le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j'aurais craint qu'il ne s'aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais au désespoir qu'il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins m'offrir à son imagination, pure et sans tache; telle enfin qu'il faudrait être, pour être vraiment digne de lui.
II4. De la présidente Tourvel à madame de Rosemonde
Paris, 16 octobre 17**.
Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude; et sans savoir si vous serez en état de me répondre, je ne puis m'empêcher de vous interroger. L'état de M. de Valmont, que vous me dites sans danger, ne me laisse pas autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n'est pas rare que la mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du corps, comme celles de l'esprit, font désirer la solitude; et souvent on reproche de l'humeur à celui dont on devrait seulement plaindre les maux.
Il me semble qu'il devrait au moins consulter quelqu'un. Comment, étant malade vous-même, n'avez-vous pas un Médecin auprès de vous? Le mien, que j'ai vu ce matin, et que je ne vous cache pas que j'ai consulté indirectement, est d'avis que, dans les personnes naturellement actives, cette espèce d'apathie subite n'est jamais à négliger; et, comme il me disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement, quand elles n'ont pas été prises à temps. Pourquoi faire courir ce risque à quelqu'un qui vous est si cher?
Ce qui redouble mon inquiétude, c'est que, depuis quatre jours, je ne reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me trompez-vous point sur son état? Pourquoi aurait-il cessé de m'écrire tout à coup? Si c'était seulement l'effet de mon obstination à lui renvoyer ses lettres, je crois qu'il aurait pris ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux pressentiments, je suis depuis quelques jours d'une tristesse qui m'effraie. Ah! peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs!
Vous ne sauriez croire, et j'ai honte de vous dire, combien je suis peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que pourtant je refuserais encore de lire. J'étais sûre au moins qu'il s'était occupé de moi! et je voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais pas ces lettres, mais je pleurais en les regardant: mes larmes étaient plus douces et plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie l'oppression habituelle que j'éprouve depuis mon retour. Je vous en conjure, mon indulgente amie, écrivez-moi, vous-même, aussitôt que vous le pourrez; et en attendant, faites-moi donner chaque jour de vos nouvelles et des siennes.
Je m'aperçois qu'à peine je vous ai dit un mot pour vous: mais vous connaissez mes sentiments, mon attachement sans réserve, ma tendre reconnaissance pour votre sensible amitié; vous pardonnerez au trouble où je suis, à mes peines mortelles, au tourment affreux d'avoir à redouter des maux, dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette idée désespérante me poursuit et déchire mon coeur; ce malheur me manquait, et je sens que je suis née pour les éprouver tous.
Adieu, ma chère amie; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-je une lettre de vous aujourd'hui?
II5. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Du château de... 19 octobre 17**.
C'est une chose inconcevable, ma belle amie, comme aussitôt qu'on s'éloigne, on cesse facilement de s'entendre. Tant que j'étais auprès de vous, nous n'avions jamais qu'un même sentiment, une même façon de voir; et parce que, depuis près de trois mois, je ne vous vois plus, nous ne sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort? sûrement vous n'hésiteriez pas sur la réponse: mais moi, plus sage, ou plus poli, je ne décide pas. Je vais seulement répondre à votre Lettre, et continuer de vous exposer ma conduite.
D'abord, je vous remercie de l'avis que vous me donnez des bruits qui courent sur mon compte; mais je ne m'en inquiète pas encore; je me crois sûr d'avoir bientôt de quoi les faire cesser. Soyez tranquille; je ne reparaîtrai dans le monde que plus célèbre que jamais, et toujours plus digne de vous.
J'espère qu'on me comptera même pour quelque chose l'aventure de la petite Volanges, dont vous paraissez faire si peu de cas: comme si ce n'était rien, que d'enlever, en une soirée, une jeune fille à son amant aimé: d'en user ensuite tant qu'on le veut, et absolument comme de son bien, et sans plus d'embarras; d'en obtenir ce qu'on n'ose pas même exiger de toutes les filles dont c'est le métier, et cela, sans la déranger en rien de son tendre amour, sans la rendre inconstante, pas même infidèle - car, en effet, je n'occupe pas seulement sa tête! - en sorte qu'après ma fantaisie passée, je la remettrai entre les bras de son amant, pour ainsi dire, sans qu'elle se soit aperçue de rien. Est-ce donc là une marche si ordinaire? et puis, croyez-moi une fois sortie de mes mains, les principes que je lui donne ne s'en développeront pas moins; et je prédis que la timide écolière prendra bientôt un essor propre à faire honneur à son maître.
Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je montrerai la Présidente, ce modèle cité de toutes les vertus, respectée même de nos plus libertins, telle enfin qu'on avait perdu jusqu'à l'idée de l'attaquer! je la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs et sa vertu, sacrifiant sa réputation et deux ans de sagesse, pour courir après le bonheur de me plaire, pour s'enivrer de celui de m'aimer; se trouvant suffisamment dédommagée de tant de sacrifices, par un mot, par un regard, qu'encore elle n'obtiendra pas toujours. Je ferai plus, je la quitterai; et je ne connais pas cette femme, ou je n'aurai point de successeur. Elle résistera au besoin de consolation, à l'habitude du plaisir, au désir même de la vengeance. Enfin, elle n'aura existé que pour moi; et que sa carrière soit plus ou moins longue, j'en aurai seul ouvert et fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à mes rivaux: "Voyez mon ouvrage, et cherchez-en dans le siècle un second exemple!"
Vous allez me demander d'où me vient aujourd'hui cet excès de confiance? c'est que depuis huit jours je suis dans la confidence de ma belle; elle ne me dit pas ses secrets, mais je les surprends. Deux lettres d'elle à Mme de Rosemonde m'ont suffisamment instruit, et je ne lirai plus les autres que par curiosité. Je n'ai absolument besoin, pour réussir, que de me rapprocher d'elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais incessamment les mettre en usage.
Vous êtes curieuse, je crois? Mais non, pour vous punir de ne pas croire à mes inventions, vous ne les saurez pas. Tout de bon, vous mériteriez que je vous retirasse ma confiance, au moins pour cette aventure; et en effet, sans le doux prix attaché par vous à son succès, je ne vous en parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, dans l'espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m'en tenir à cette punition légère; et revenant à l'indulgence, j'oublie un moment mes grands projets, pour raisonner des vôtres avec vous.
Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme une idylle et ennuyée comme son lecteur! Et ce pauvre Belleroche! vous ne vous contentez pas de lui faire boire l'eau d'oubli, vous lui en donnez la question! Comment s'en trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l'amour? Je voudrais pour beaucoup qu'il ne vous en devînt que plus attaché; je serais curieux de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à employer. Je vous plains, en vérité, d'avoir été obligée de recourir à celui-là. Je n'ai fait qu'une fois, dans ma vie, l'amour par procédé. J'avais certainement un grand motif, puisque c'était à la Comtesse de ***; et vingt fois, entre ses bras, j'ai été tenté de lui dire: "Madame, je renonce à la place que je sollicite, et permettez-moi de quitter celle que j'occupe." Aussi, de toutes les femmes que j'ai eues, c'est la seule dont j'ai vraiment plaisir à dire du mal.
Pour votre motif à vous, je le trouve, à vrai dire, d'un ridicule rare; et vous aviez raison de croire que je ne devinerais pas le successeur. Quoi! c'est pour Danceny que vous vous donnez toute cette peine-là! Eh! ma chère amie, laissez-le adorer sa vertueuse Cécile, et ne vous compromettez pas dans ces jeux d'enfant. Laissez les écoliers se former auprès des bonnes, ou jouer avec les pensionnaires à de petits jeux innocents. Qu'allez-vous vous charger d'un novice qui ne saura ni vous prendre ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout faire? Je vous le dis sérieusement, je désapprouve ce choix, et quelque secret qu'il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et dans votre conscience.
Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui: allons donc, vous vous trompez sûrement, et je crois même avoir trouvé la cause de votre erreur. Ce beau dégoût de Belleroche vous est venu dans un temps de disette, et Paris ne vous offrant pas de choix, vos idées, toujours trop vives, se sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré. Mais songez qu'à votre retour, vous pourrez choisir entre mille; et si enfin vous redoutez l'inaction dans laquelle vous risquez de tomber en différant, je m'offre à vous pour amuser vos loisirs.
D'ici à votre retour, mes grandes affaires seront terminées de manière ou d'autre; et sûrement, ni la petite Volanges, ni la Présidente elle-même, ne m'occuperont assez alors, pour que je ne sois pas à vous autant que vous le désirerez. Peut-être même, d'ici-là, aurai-je déjà remis la petite fille aux mains de son discret amant. Sans convenir, quoi que vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissance attachante, comme j'ai le projet qu'elle garde de moi toute sa vie une idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis mis, avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans altérer ma santé; et dès ce moment, je ne tiens plus à elle, que par le soin qu'on doit aux affaires de famille.
Vous ne m'entendez pas?... C'est que j'attends une seconde époque pour confirmer mon espoir, et m'assurer que j'ai pleinement réussi dans mes projets. Oui, ma belle amie, j'ai déjà un premier indice que le mari de mon écolière ne courra pas le risque de mourir sans postérité; et que le chef de la maison de Gercourt ne sera à l'avenir qu'un cadet de celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette aventure que je n'ai entreprise qu'à votre prière. Songez que si vous rendez Danceny inconstant, vous ôtez tout le piquant de cette histoire. Considérez enfin que, m'offrant pour le représenter auprès de vous, j'ai, ce me semble, quelques droits à la préférence.
J'y compte si bien, que je n'ai pas craint de contrarier vos vues, en concourant moi-même à augmenter la tendre passion du discret amoureux, pour le premier et digne objet de son choix. Ayant donc trouvé hier votre pupille occupée à lui écrire, et l'ayant dérangée d'abord de cette douce occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé, après, de voir sa lettre; et comme je l'ai trouvée froide et contrainte, je lui ai fait sentir que ce n'était pas ainsi qu'elle consolerait son amant, et je l'ai décidée à en écrire une autre sous ma dictée; où, en imitant du mieux que j'ai pu son petit radotage, j'ai tâché de nourrir l'amour du jeune homme, par un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie, me disait-elle, de se trouver parler si bien; et dorénavant, je serai chargé de la correspondance. Que n'aurai-je pas fait pour ce Danceny? J'aurai été à la fois son ami, son confident, son rival et sa maîtresse! Encore, en ce moment, je lui rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui, sans doute, dangereux; car vous posséder et vous perdre, c'est acheter un moment de bonheur par une éternité de regrets.
Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez-là Danceny, et préparez-vous à retrouver, comme à me rendre, les délicieux plaisirs de notre première liaison.
Je vous fais compliment sur le jugement prochain du grand procès, et je serai fort aise que cet heureux événement arrive sous mon règne.
II6. Le Chevalier Danceny à Cécile Volanges
Paris, 17 octobre 17 **
Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en votre absence, celui de parler de vous à votre amie et à la mienne. Depuis quelque temps, elle m'a permis de lui donner ce titre; et j'en ai profité avec d'autant plus d'empressement, qu'il me semblait, par là, me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable! et quel charme flatteur elle sait donner à l'amitié! Il semble que ce doux sentiment s'embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu'elle refuse à l'amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se plaît à m'entendre lui parler de vous!... C'est là sans doute ce qui m'attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deux, de passer sans cesse des délices de l'amour aux douceurs de l'amitié, d'y consacrer toute mon existence, d'être en quelque sorte le point de réunion de votre attachement réciproque; et de sentir toujours qu'en m'occupant du bonheur de l'une, je travaillerais également à celui de l'autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie, cette femme adorable. L'attachement que j'ai pour elle, donnez-lui plus de prix encore, en le partageant. Depuis que j'ai goûté le charme de l'amitié, je désire que vous l'éprouviez à votre tour. Les plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me semble n'en jouir qu'à moitié. Oui, ma Cécile, je voudrais entourer votre coeur de tous les sentiments les plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation de bonheur; et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu'une partie de la félicité que je tiendrais de vous.
Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu'une chimère de mon imagination, et que la réalité ne m'offre au contraire que des privations douloureuses et indéfinies? L'espoir que vous m'aviez donné de vous voir à cette campagne, je m'aperçois bien qu'il faut y renoncer. Je n'ai plus de consolation que celle de me persuader qu'en effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire, de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile, je crois bien que vous m'aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n'est pas brûlante comme la mienne! Que n'est-ce à moi à lever les obstacles? pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu'il me faille ménager, au lieu des vôtres? je saurais bientôt vous prouver que rien n'est impossible à l'amour.
Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle: au moins, ici, je vous verrais quelquefois. Vos charmants regards ranimeraient mon âme abattue; leur touchante expression rassurerait mon coeur, qui quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte n'est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah! je serais trop malheureux, si j'en doutais. Mais tant d'obstacles! et toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble que ce départ de Mme de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de tous mes malheurs.
Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre Amant s'afflige, et que vous pouvez seule lui rendre le bonheur.
II7. Cécile Volanges au Chevalier Danceny (Dictée par Valmont.)
Du château de... 18 octobre 17**.
Croyez-vous donc, mon bon ami, que j'aie besoin d'être grondée pour être triste, quand je sais que vous vous affligez? et doutez-vous que je ne souffre autant que vous de toutes vos peines? Je partage même celles que je vous cause volontairement; et j'ai de plus que vous, de voir que vous ne me rendez pas justice. Oh! cela n'est pas bien. Je vois bien ce qui vous fâche; c'est que les deux dernières fois que vous m'avez demandé de venir ici, je ne vous ai pas répondu à cela; mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire? Croyez-vous que je ne sache pas que ce que vous voulez est bien mal? Et pourtant, si j'ai déjà tant de peine à vous refuser de loin, que serait-ce donc si vous étiez là? Et puis, pour avoir voulu vous consoler un moment, je resterais affligée toute ma vie.
Tenez, je n'ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes raisons, jugez vous-même. J'aurais peut-être fait ce que vous voulez, sans ce que je vous ai mandé, que ce M. de Gercourt, qui cause tout notre chagrin, n'arrivera pas encore de sitôt; et comme, depuis quelque temps, maman me témoigne beaucoup plus d'amitié; comme, de mon côté, je la caresse le plus que je peux; qui sait ce que j'obtiendrai peut-être d'elle? Et si nous pouvions être heureux sans que j'aie rien à me reprocher, est-ce que cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j'en crois ce qu'on m'a dit souvent, les hommes même n'aiment plus tant leurs femmes, quand elles les ont trop aimés avant de l'être. Cette crainte-là me retient encore plus que tout le reste. Mon ami, n'êtes-vous pas sûr de mon coeur, et ne sera-t-il pas toujours temps?
Ecoutez, je vous promets que, si je ne peux pas éviter le malheur d'épouser ce M. de Gercourt, que je hais déjà tant avant de le connaître, rien ne me retiendra plus pour être à vous autant que je pourrai, et même avant tout. Comme je ne me soucie d'être aimée que de vous, et que vous verrez bien si je fais mal, il n'y aura pas de ma faute, le reste me sera bien égal; pourvu que vous me promettiez de m'aimer toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi continuer comme je fais; et ne me demandez plus une chose que j'ai de bonnes raisons pour ne pas faire, et que pourtant il me fâche de vous refuser.
Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si pressant pour vous; cela ne sert qu'à me rendre plus chagrine encore. Oh! vous avez là un bien bon ami, je vous assure! Il fait tout comme vous feriez vous-même. Mais adieu, mon cher ami; j'ai commencé bien tard à vous écrire, et j'y ai passé une partie de la nuit. Je vais me coucher et réparer le temps perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.
II8. Le Chevalier Danceny à la Marquise de Merteuil
Paris, 19 octobre 17**.
Si j'en crois mon almanach, il n'y a, mon adorable amie, que deux jours que vous êtes absente; mais, si j'en crois mon coeur, il y a deux siècles. Or, je le tiens de vous-même, c'est toujours son coeur qu'il faut croire; il est donc bien temps que vous reveniez, et toutes vos affaires doivent être plus que finies. Comment voulez-vous que je m'intéresse à votre procès, si, perte ou gain, j'en dois également payer les frais par l'ennui de votre absence? Oh! que je dirais volontiers comme le misanthrope: Perdez votre procès et soyez-moi fidèle.
N'est-ce pas en effet une véritable infidélité, une noire trahison, que de laisser votre ami loin de vous, après l'avoir accoutumé à ne pouvoir plus se passer de votre présence? Vous aurez beau consulter vos avocats, ils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais procédé; et puis, ces gens-là ne disent que des raisons, et des raisons ne suffisent pas pour répondre à des sentiments.
Pour moi, vous m'avez tant dit que c'était par raison que vous faisiez ce voyage, que vous m'avez tout à fait brouillé avec elle. Je ne veux plus du tout l'entendre; pas même quand elle me dit de vous oublier. Cette raison-là est pourtant bien raisonnable; et au fait, cela ne serait pas si difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait seulement de me déshabituer de penser toujours à vous: et rien ici, je vous assure, ne vous rappellerait à moi.
Nos plus jolies femmes, celles qu'on dit les plus aimables, sont encore si loin de vous, qu'elles ne pourraient en donner qu'une faible idée. Je crois même qu'avec des yeux exercés, plus on a cru d'abord qu'elles vous ressemblaient, plus on y trouve après de différence; elles ont beau faire, beau y mettre tout ce qu'elles savent, il leur manque toujours d'être vous, et c'est positivement là qu'est le charme. Malheureusement, quand les journées sont si longues, et qu'on est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux en Espagne, on se crée sa chimère; peu à peu l'imagination s'exalte: on veut embellir son ouvrage, on rassemble tout ce qui peut plaire, on arrive enfin à la perfection; et dès qu'on en est là, le portrait ramène au modèle, et on est tout étonné de voir qu'on n'a fait que songer à vous.
Dans ce moment même, je suis encore la dupe d'une erreur à peu près semblable. Vous croyez peut-être que c'était pour m'occuper de vous, que je me suis mis à vous écrire? point du tout: c'était pour m'en distraire. J'avais cent choses à vous dire, dont vous n'étiez pas l'objet, qui, comme vous savez, m'intéressent bien vivement; et ce sont celles-là pourtant dont j'ai été distrait. Et depuis quand le charme de l'amitié distrait-il donc de celui de l'amour? Ah! si j'y regardais de bien près, peut-être aurais-je un petit reproche à me faire! Mais chut! oublions cette légère faute de peur d'y retomber; et que mon amie elle-même l'ignore.
Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour me répondre, pour me ramener si je m'égare, pour me parler de ma Cécile, pour augmenter, s'il est possible, le bonheur que je goûte à l'aimer, par l'idée si douce à mon coeur que c'est votre amie que j'aime? Oui, je l'avoue, l'amour qu'elle m'inspire m'est devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en recevoir la confidence. J'aime tant à vous ouvrir mon coeur, à occuper le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans réserve! il me semble que je les chéris davantage, à mesure que vous daignez les recueillir; et puis, je vous regarde et je me dis: C'est en elle qu'est renfermé tout mon bonheur.
Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma situation. La dernière lettre que j'ai reçue d'elle augmente et assure mon espoir, mais le retarde encore. Cependant ses motifs sont si tendres et si honnêtes, que je ne puis l'en blâmer ni m'en plaindre. Peut-être n'entendrez-vous pas trop bien ce que je vous dis là; mais pourquoi n'êtes-vous pas ici? Quoiqu'on dise tout à son amie, on n'ose pas tout écrire. Les secrets de l'amour, surtout, sont si délicats qu'on ne peut les laisser aller ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir, il ne faut pas au moins les perdre de vue; il faut en quelque sorte les voir entrer dans leur nouvel asile. Ah! revenez, revenez donc, mon adorable amie; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin les mille raisons qui vous retiennent où vous êtes ou rendez m'en une qui m'apprenne à vivre où vous n'êtes pas.
J'ai l'honneur d'être, etc.
II9. Madame de Rosemonde à la présidente Tourvel
Du château de... 20 octobre 17**.
Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle, j'essaie pourtant de vous écrire moi-même, afin de pouvoir vous parler de ce qui vous intéresse. Mon neveu garde toujours sa misanthropie. Il envoie fort régulièrement savoir de mes nouvelles tous les jours; mais il n'est pas venu une fois s'en informer lui-même, quoique je l'en aie fait prier: en sorte que je le vois pas plus que s'il était à Paris. Je l'ai pourtant rencontré ce matin, où je ne l'attendais guère. C'est dans ma chapelle, où je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse incommodité. J'ai appris aujourd'hui que depuis quatre jours il y va régulièrement entendre la messe. Dieu veuille que cela dure!
Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m'a félicitée fort affectueusement sur le meilleur état de ma santé. Comme la messe commençait, j'ai abrégé la conversation, que je comptais bien reprendre après; mais il a disparu avant que j'aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je l'ai trouvé un peu changé. Mais, ma chère belle, ne me faites pas repentir de ma confiance en votre raison par des inquiétudes trop vives; et surtout soyez sûre que j'aimerais encore mieux vous affliger que vous tromper.
Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le parti, aussitôt que je serai mieux, de l'aller voir dans sa chambre et je tâcherai de pénétrer la cause de cette singulière manie, dans laquelle je crois bien que vous êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que j'aurai appris. Je vous quitte, ne pouvant plus remuer les doigts: et puis, si Adélaïde savait que j'ai écrit, elle me gronderai toute la soirée. Adieu ma chère belle.
I20. Le Vicomte de Valmont au père Anselme (Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré.)
Du château de... 22 octobre 17**.
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, Monsieur: mais je sais la confiance entière qu'a en vous Mme la Présidente de Tourvel, et je sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir, sans indiscrétion, m'adresser à vous, pour obtenir un service bien essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, et où l'intérêt de Mme de Tourvel se trouve joint au mien.
J'ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui ne peuvent être confiés à personne, et que je ne dois ni veux remettre qu'entre ses mains. Je n'ai aucun moyen de l'en instruire, parce que des raisons, que peut-être vous aurez sues d'elle, mais dont je ne crois pas qu'il me soit permis de vous instruire, lui ont fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti que j'avoue volontiers aujourd'hui ne pouvoir blâmer, puisqu'elle ne pouvait prévoir des événements auxquels j'étais moi-même bien loin de m'attendre, et qui n'étaient possibles qu'à la force plus qu'humaine qu'on est forcé d'y reconnaître.
Je vous prie donc, Monsieur, de vouloir bien l'informer de mes nouvelles résolutions, et de lui demander pour moi une entrevue particulière, où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par mes excuses; et, pour dernier sacrifice, anéantir à ses yeux les seules traces existantes d'une erreur ou d'une faute qui m'avait rendu coupable envers elle.
Ce ne sera qu'après cette expiation préliminaire, que j'oserai déposer à vos pieds l'humiliant aveu de mes longs égarements; et implorer votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encore, et malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, Monsieur, que vous ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que vous daignerez soutenir ma faiblesse et guider mes pas dans un sentier nouveau, que je désire bien sincèrement de suivre, mais que j'avoue, en rougissant, ne pas connaître encore?
J'attends votre réponse avec l'impatience du repentir qui désire de réparer, et je vous prie de me croire avec autant de reconnaissance que de vénération,
Votre très humble, etc.
Je vous autorise, Monsieur, au cas que vous le jugiez convenable, à communiquer cette lettre en entier à Mme de Tourvel, que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter, et en qui je ne cesserai jamais d'honorer celle dont le ciel s'est servi pour ramener mon âme à la vertu, par le touchant spectacle de la sienne.
I2I. La Marquise de Merteuil au Chevalier Danceny
Du château de... 22 octobre 17**
J'ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami; mais avant de vous en remercier, il faut que je vous gronde, et je vous préviens que si vous ne vous corrigez pas, vous n'aurez plus de réponse de moi. Quittez donc, si vous m'en croyez; ce ton de cajolerie, qui n'est plus que du jargon, dès qu'il n'est pas l'expression de l'amour. Est-ce donc là le style de l'amitié? non, mon ami: chaque sentiment a son langage qui lui convient; et se servir d'un autre, c'est déguiser la pensée qu'on exprime. Je sais bien que nos petites femmes n'entendent rien de ce qu'on peut leur dire, s'il n'est traduit, en quelque sorte, dans ce jargon d'usage; mais je croyais mériter, je l'avoue, que vous me distinguassiez d'elles. Je suis vraiment fâchée, et peut-être plus que je ne devrais l'être, que vous m'ayez si mal jugée.
Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque à la vôtre, franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par exemple, que j'aurais grand plaisir à vous voir, et que je suis contrariée de n'avoir auprès de moi que des gens qui m'ennuient, au lieu de gens qui me plaisent; mais vous, cette même phrase, vous la traduisez ainsi: apprenez-moi à vivre où vous n'êtes pas; en sorte que quand vous serez, je suppose, auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n'y sois en tiers. Quelle pitié! et ces femmes, à qui il manque toujours d'être moi, vous trouvez peut-être aussi que cela manque à votre Cécile? voilà pourtant où conduit un langage qui, par l'abus qu'on en fait aujourd'hui, est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne devient plus qu'un simple protocole, auquel on ne croit pas davantage qu'au très-humble serviteur!
Mon ami, quand vous m'écrivez, que ce soit pour me dire votre façon de penser et de sentir, et non pour m'envoyer des phrases que je trouverai, sans vous, plus ou moins bien dites dans le premier roman du jour. J'espère que vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis-là, quand même vous y verriez un peu d'humeur; car je ne nie pas d'en avoir: mais pour éviter jusqu'à l'air du défaut que je vous reproche, je ne vous dirai pas que cette humeur est peut-être un peu augmentée par l'éloignement où je suis de vous. Il me semble qu'à tout prendre, vous valez mieux qu'un procès et deux avocats, et peut-être même encore que l'attentif Belleroche.
Vous voyez qu'au lieu de vous désoler de mon absence, vous devriez vous en féliciter; car jamais je ne vous avais fait un si beau compliment. Je crois que l'exemple me gagne, et que je veux vous dire aussi des cajoleries: mais non, j'aime mieux m'en tenir à ma franchise; c'est donc elle seule qui vous assure de ma tendre amitié, et de l'intérêt qu'elle m'inspire. Il est fort doux d'avoir un jeune ami, dont le coeur est occupé ailleurs. Ce n'est pas là le système de toutes les femmes; mais c'est le mien. Il me semble qu'on se livre, avec plus de plaisir, à un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre: aussi j'ai passé pour vous, d'assez bonne heure peut-être, au rôle de confidente. Mais vous choisissez vos maîtresses si jeunes, que vous m'avez fait apercevoir pour la première fois que je commence à être vieille: C'est bien fait à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de constance, et je vous souhaite de tout mon coeur qu'elle soit réciproque.
Vous avez raison de vous rendre aux motifs tendres et honnêtes qui, à ce que vous me mandez, retardent votre bonheur. La longue défense est le seul mérite qui reste à celles qui ne résistent pas toujours; et ce que je trouverais impardonnable à toute autre qu'à un enfant comme la petite Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger, dont elle a été suffisamment avertie par l'aveu qu'elle a fait de son amour. Vous autres hommes, vous n'avez pas d'idée de ce qu'est la vertu, et de ce qu'il en coûte pour la sacrifier! Mais pour peu qu'une femme raisonne, elle doit savoir qu'indépendamment de la faute qu'elle commet, une faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs; et je ne conçois pas qu'aucune s'y laisse jamais prendre, quand elle peut avoir un moment pour y réfléchir.
N'allez pas combattre cette idée, car c'est elle qui m'attache principalement à vous. Vous me sauverez des dangers de l'amour; et quoique j'aie bien su sans vous m'en défendre jusqu'à présent, je consens à en avoir de la reconnaissance, et je vous en aimerai mieux et davantage.
Sur ce, mon cher Chevalier, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
I22. Madame de Rosemonde à la présidente Tourvel
Du château de... 25 octobre 17**.
J'espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos inquiétudes; et je vois avec chagrin que je vais au contraire les augmenter encore. Calmez-vous cependant; mon neveu n'est pas en danger; on ne peut pas même dire qu'il soit réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque chose d'extraordinaire. Je n'y comprends rien; mais je suis sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être même d'effroi que je me reproche de vous faire partager, et dont cependant je ne puis m'empêcher de causer avec vous. Voici le récit de ce qui s'est passé: vous pouvez être sûre qu'il est fidèle; car je vivrais quatre-vingts autres années encore, que je n'oublierais pas l'impression que m'a faite cette triste scène.
J'ai donc été ce matin chez mon neveu; je l'ai trouvé écrivant, et entouré d'une multitude de différents tas de papiers, qui avaient l'air d'être l'objet de son travail. Il s'en occupait au point que j'étais déjà au milieu de sa chambre, qu'il n'avait pas encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt qu'il m'a aperçue, j'ai très bien remarqué qu'en se levant, il s'efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce là ce qui m'y a fait faire plus d'attention. Il était, à la vérité, sans toilette et sans poudre; mais je l'ai trouvé pâle et défait, et ayant surtout la physionomie altérée. Son regard, que nous avions vu si vif et si gai était triste et abattu; enfin, soit dit entre nous, je n'aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi: car il avait l'air très touchant, et très propre, à ce que je crois, à inspirer cette tendre pitié, qui est un des plus dangereux pièges de l'amour.
Quoique frappée de mes remarques, j'ai pourtant commencé la conversation comme si je ne m'étais aperçue de rien. Je lui ai d'abord parlé de sa santé, et sans me dire qu'elle soit bonne, il ne m'a point articulé pourtant qu'elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite, qui avait un peu l'air d'une manie, et je tâchais de mêler un peu de gaieté à ma petite réprimande; mais lui m'a répondu seulement, et d'un ton pénétré: "C'est un tort de plus, je l'avoue... mais il sera réparé avec les autres." Son air, plus encore que son discours a un peu dérangé mon enjouement, et je me suis hâtée de lui dire qu'il mettait trop d'importance à un simple reproche de l'amitié.
Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement. Il m'a dit, peu de temps après, que peut-être une affaire, la plus grande affaire de sa vie, le rappellerait bientôt à Paris: mais comme j'avais peur de la deviner, ma chère belle, et que ce début ne me menât à une confidence dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question, et je me suis contentée de lui répondre que j'espérais que plus de dissipation serait utile à sa santé. J'ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c'est à cette phrase si simple, que serrant mes mains, et parlant avec une véhémence que je ne puis vous rendre: "Oui, ma tante, m'a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu qui vous respecte et vous chérit; et, comme vous dites, aimez-le pour lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur, et ne troublez, par aucun regret, l'éternelle tranquillité dont il espère jouir bientôt. Répétez-moi que vous m'aimez, que vous me pardonnez; oui, vous me pardonnerez, je connais votre bonté; mais comment espérer la même indulgence de ceux que j'ai tant offensés?" Alors il s'est baissé sur moi, pour me cacher, je crois, des marques de douleur, que le son de sa voix me décelait malgré lui.
Emue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée précipitamment; et sans doute il a remarqué mon effroi, car sur-le-champ, se composant davantage: "Pardon, a-t-il repris, pardon, Madame; je sens que je m'égare malgré moi. Je vous prie d'oublier mes discours, et de vous souvenir seulement de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté, d'aller vous en renouveler l'hommage avant mon départ." Il m'a semblé que cette dernière phrase m'engageait à terminer ma visite; et je me suis en allée en effet.
Mais plus j'y réfléchis, et moins je devine ce qu'il a voulu dire. Quelle est cette affaire, la plus grande de sa vie? à quel sujet me demande-t-il pardon? d'où lui est venu cet attendrissement involontaire en me parlant? Je me suis déjà fait ces questions mille fois, sans pouvoir y répondre. Je ne vois même rien là qui ait rapport à vous: cependant, comme les yeux de l'amour sont plus clairvoyants que ceux de l'amitié, je n'ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s'est passé entre mon neveu et moi.
Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longue lettre, que je ferais plus longue encore, sans la fatigue que je ressens. Adieu, ma chère belle.
I23. Le père Anselme au Vicomte de Valmont
Paris, 25 octobre 17**.
J'ai reçu, Monsieur le Vicomte, la lettre dont vous m'avez honoré; et dès hier, je me suis transporté, suivant vos désirs, chez la personne en question. Je lui ai exposé l'objet et les motifs de la démarche que vous demandiez de faire auprès d'elle. Quelque attachée que je l'aie trouvée au parti sage qu'elle avait pris d'abord, sur ce que je lui ai remontré qu'elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à votre heureux retour, et de s'opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à recevoir votre visite, à condition, toutefois, que ce sera la dernière, et m'a chargé de vous annoncer qu'elle serait chez elle jeudi prochain, 28. Si ce jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l'en informer et lui en indiquer un autre. Votre lettre sera reçue.
Cependant, Monsieur le Vicomte, permettez-moi de vous inviter à ne pas différer sans de fortes raisons, afin de pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux dispositions louables que vous me témoignez. Songez que celui qui tarde à profiter du moment de la grâce, s'expose à ce qu'elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie, l'usage en est pourtant réglé par la justice; et qu'il peut venir un moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu de vengeance.
Si vous continuez à m'honorer de votre confiance, je vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquis, aussitôt que vous le désirerez: quelque grandes que soient mes occupations, mon affaire la plus importante sera toujours de remplir les devoirs du saint ministère, auquel je me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau de ma vie, celui où je verrai mes efforts prospérer par la bénédiction du Tout-Puissant. Faibles pêcheurs que nous sommes, nous ne pouvons rien par nous-mêmes! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout; et nous devrons également à sa bonté, vous, le désir constant de vous rejoindre à lui, et moi, les moyens de vous y conduire. C'est avec son secours, que j'espère vous convaincre bientôt que la religion sainte peut donner seule, même en ce monde, le bonheur solide et durable qu'on cherche vainement dans l'aveuglement des passions humaines.
J'ai l'honneur d'être, avec une respectueuse considération, etc.
I24. La présidente Tourvel à Madame de Rosemonde
Paris, 25 octobre 17**.
Au milieu de l'étonnement où m'a jetée, Madame, la nouvelle que j'ai apprise hier, je n'oublie pas la satisfaction qu'elle doit vous causer, et je me hâte de vous en faire part. M. de Valmont ne s'occupe plus ni de moi ni de son amour; et ne veut plus que réparer, par une vie plus édifiante, les fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J'ai été informée de ce grand événement par le père Anselme, auquel il s'est adressé pour le diriger à l'avenir, et aussi pour lui ménager une entrevue avec moi, dont je juge que l'objet principal est de me rendre mes lettres qu'il avait gardées jusqu'ici, malgré la demande contraire que je lui avais faite.
Je ne puis, sans doute, qu'applaudir à cet heureux changement, et m'en féliciter, si, comme il le dit, j'ai pu y concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j'en fusse l'instrument, et qu'il m'en coûtât le repos de ma vie? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il donc arriver jamais que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie, pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu'il ne m'appartient pas de sonder les décrets de Dieu: mais tandis que je lui demande sans cesse, et toujours vainement, la force de vaincre mon malheureux amour, il la prodigue à celui qui ne la lui demandait pas, et me laisse, sans secours, entièrement livrée à ma faiblesse.
Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que l'enfant prodigue, à son retour, obtint plus de grâces de son père que le fils qui ne s'était jamais absenté? Quel compte avons-nous à demander à celui qui ne nous doit rien? Et quand il serait possible que nous eussions quelques droits auprès de lui, quels pourraient être les miens? Me vanterais-je d'une sagesse, que déjà je ne dois qu'à Valmont? Il m'a sauvée, et j'oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non: mes souffrances me seront chères, si son bonheur en est le prix. Sans doute il fallait qu'il revînt à son tour au Père commun. Le Dieu qui l'a formé devait chérir son ouvrage. Il n'avait point créé cet être charmant, pour en faire un réprouvé. C'est à moi de porter la peine de mon audacieuse imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu'il m'était défendu de l'aimer, je ne devais pas me permettre de le voir?
Ma faute ou mon malheur est de m'être refusée trop longtemps à cette vérité. Vous m'êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis soumise à ce sacrifice, aussitôt que j'en ai reconnu la nécessité; mais, pour qu'il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne le partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à présent celle qui me tourmente le plus? Insupportable orgueil, qui adoucit les maux que nous éprouvons, par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai ce coeur rebelle, je l'accoutumerai aux humiliations.
C'est surtout pour y parvenir que j'ai enfin consenti à recevoir, jeudi prochain, la pénible visite de M. de Valmont. Là, je l'entendrai me dire lui-même que je ne lui suis plus rien, que l'impression faible et passagère que j'avais faite sur lui est entièrement effacée! Je verrai ses regards se porter sur moi, sans émotion, tandis que la crainte de déceler la mienne me forcera de baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu'il refusa si longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son indifférence; il me les remettra comme des objets inutiles, et qui ne l'intéressent plus; et mes mains tremblantes, en recevant ce dépôt honteux, sentiront qu'il leur est remis d'une main ferme et tranquille! Enfin, je le verrai s'éloigner, s'éloigner pour jamais, et mes regards qui le suivront, ne verront pas les siens se retourner vers moi.
Et j'étais réservée à tant d'humiliation! Ah! que du moins je me la rende utile, en me pénétrant par elle du sentiment de ma faiblesse. Oui, ces lettres qu'il ne se soucie plus de garder, je les conserverai précieusement. Je m'imposerai la honte de les relire chaque jour, jusqu'à ce que mes larmes en aient effacé les dernières traces; et les siennes, je les brûlerai comme infectées du poison dangereux qui a corrompu mon âme. Oh! qu'est-ce donc que l'amour, s'il nous fait regretter jusqu'aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout, on peut craindre de le ressentir encore, même alors qu'on ne l'inspire plus! Fuyons cette passion funeste, qui ne laisse de choix qu'entre la honte et le malheur, et qui souvent même les réunit tous deux; et qu'au moins la prudence remplace la vertu.
Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à l'instant ce douloureux sacrifice, et en oublier à la fois et la cause et l'objet! Cette visite m'importune; je me repens d'avoir promis. Hé! qu'a-t-il besoin de me revoir encore? que sommes-nous à présent l'un à l'autre? S'il m'a offensée, je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses torts; je l'en loue. Je ferai plus, je l'imiterai; et séduite par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher? Le plus pressé pour chacun de nous n'est-il pas d'oublier l'autre? Ah! sans doute, et ce sera dorénavant mon unique soin.
Si vous le permettez, ma respectable amie, ce sera auprès de vous que j'irai m'occuper de ce travail difficile. Si j'ai besoin de secours, peut-être même de consolation, je n'en veux recevoir que de vous. Vous seule savez m'entendre et parler à mon coeur. Votre précieuse amitié remplira toute mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour seconder les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai ma tranquillité, mon bonheur, ma vertu; et le fruit de vos bontés pour moi sera de m'en avoir enfin rendue digne.
Je me suis, je crois, beaucoup égarée dans cette lettre; je le présume au moins par le trouble où je n'ai pas cessé d'être en vous écrivant. S'il s'y trouvait quelque sentiment dont j'aie à rougir, couvrez-le de votre indulgente amitié. Je m'en remets entièrement à elle. Ce n'est pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements de mon coeur.
Adieu, ma respectable amie. J'espère, sous peu de jours, vous annoncer celui de mon arrivée.
QUATRIEME PARTIE
I25. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Paris, 29 octobre 17**.
La voilà donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi; et depuis hier, elle n'a plus rien à m'accorder.
Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour pouvoir l'apprécier: mais je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d'une femme, jusques dans le moment même où elle cesse d'en avoir? Mais non, reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle? ce n'est pourtant pas non plus celui de l'amour; car enfin, si j'ai eu quelquefois, auprès de cette femme étonnante, des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j'ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d'hier m'aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais; quand j'aurais partagé un moment, le trouble et l'ivresse que j'inspirais, cette illusion passagère serait dissipée à présent: et cependant le même charme subsiste. J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux à m'y livrer, s'il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier, par un sentiment involontaire et inconnu? Non: il faut, avant tout, le combattre et l'approfondit.
Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause! Je me plais au moins dans cette idée, et je voudrais qu'elle fût vraie.
Dans la foule de femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'à ce jour le rôle et les fonctions d'amant, je n'en avais encore rencontré aucune qui n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre, que j'en avais de l'y déterminer; je m'étais même accoutumé à appeler prudes celles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d'autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les premières avances qu'elles ont faites.
Ici, au contraire, j'ai trouvé une première prévention défavorable, et fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineuse, mais clairvoyante; une timidité naturelle et extrême qui fortifiait une pudeur éclairée; un attachement à la vertu, que la religion dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe; enfin des démarches éclatantes, inspirées par ces différents motifs, et qui toutes n'avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.
Ce n'est donc pas, comme dans mes autres aventures, une simple capitulation plus ou moins avantageuse, et dont il est plus facile de profiter que de s'enorgueillir; c'est une victoire complète, achetée par une campagne pénible, et décidée par de savantes manoeuvres. Il n'est donc pas surprenant que ce succès, dû à moi seul, m'en devienne plus précieux; et le surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe, et que je ressens encore, n'est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voir, qui me sauve l'humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que je me serais asservie; que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur; et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie, soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.
Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion; et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant et à ma volonté. Mais déjà je vous parle de ma rupture, et vous ignorez encore par quels moyens j'en ai acquis le droit; lisez donc, et voyez à quoi s'expose la sagesse, en essayant de secourir la folie. J'étudiais si attentivement mes discours et les réponses que j'obtenais, que j'espère vous rendre les uns et les autres avec une exactitude dont vous serez contente.
Vous verrez par les deux copies des lettres ci-jointes, quel médiateur j'avais choisi pour me rapprocher de ma belle, et avec quel zèle le saint personnage s'est employé pour nous réunir. Ce qu'il faut savoir encore, et que j'avais appris par une lettre, interceptée suivant l'usage, c'est que la crainte et la petite humiliation d'être quittée avaient un peu dérangé la pruderie de l'austère dévote; et avaient rempli son coeur et sa tête de sentiments et d'idées qui, pour n'avoir pas le sens commun, n'en étaient pas moins intéressants. C'est après ces préparatifs nécessaires, qu'hier jeudi 28, jour préfixé et donné par l'ingrate, je me suis présenté chez elle en esclave timide et repentant, pour en sortir en vainqueur couronné.
Il était six heures du soir quand j'arrivai chez la belle recluse; car, depuis son retour, sa porte était restée fermée à tout le monde. Elle essaya de se lever quand on m'annonça; mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester dans cette situation: elle se rassit sur-le-champ. Comme le domestique qui m'avait introduit eut quelque service à faire dans l'appartement, elle en parut impatientée et nous remplîmes cet intervalle par les compliments d'usage. Mais pour ne rien perdre d'un temps dont tous les moments étaient précieux, j'examinais soigneusement le local; et dès lors, je marquai de l'oeil le théâtre de ma victoire. J'aurais pu en choisir un plus commode: car, dans cette même chambre, il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu'en face d'elle était un portrait du mari; et j'eus peur, je l'avoue, qu'avec une femme si singulière, un seul regard que le hasard dirigerait de ce côté, ne détruisît en un moment l'ouvrage de tant de soins. Enfin nous restâmes seuls et j'entrai en matière.
Après avoir exposé, en peu de mots, que le père Anselme avait dû informer des motifs de ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux que j'avais éprouvé; et j'ai particulièrement appuyé sur le mépris qu'on m'avait témoigné. On s'en est défendu, comme je m'y attendais; et, comme vous vous y attendez bien aussi, j'en ai fondé la preuve sur la méfiance et l'effroi que j'avais inspirés; sur la fuite scandaleuse qui s'en était suivie, le refus de répondre à mes lettres, celui même de les recevoir, etc., etc. Comme on commençait une justification qui aurait été bien facile, j'ai cru devoir l'interrompre; et pour me faire pardonner cette manière brusque, je l'ai couverte aussitôt par la cajolerie. "Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon coeur une impression si profonde, tant de vertus n'en ont pas moins fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de m'en rapprocher, j'avais osé m'en croire digne. Je ne vous reproche point d'en avoir jugé autrement; mais je me punis de mon erreur." Comme on gardait le silence de l'embarras, j'ai continué: "J'ai désiré, Madame, ou de me justifier à vos yeux, ou d'obtenir de vous le pardon des torts que vous me supposez; afin de pouvoir au moins terminer, avec quelque tranquillité, des jours auxquels je n'attache plus de prix, depuis que vous avez refusé de les embellir."
Ici on a pourtant essayé de répondre. "Mon devoir ne me permettait pas..." Et la difficulté d'achever le mensonge que le devoir exigeait, n'a pas permis de finir la phrase. J'ai donc repris du ton le plus tendre: "Il est donc vrai que c'est moi que vous avez fui? - Ce départ était nécessaire. - Et que vous m'éloignez de vous? - Il le faut. - Et pour toujours? - Je le dois." Je n'ai pas besoin de vous dire que pendant ce court dialogue, la voix de la tendre prude était oppressée, et que ses yeux ne s'élevaient pas jusqu'à moi.
Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante; ainsi, me levant avec l'air du dépit: "Votre fermeté, dis-je alors, me rend toute la mienne. Hé bien, oui, Madame, nous serons séparés; séparés même plus que vous ne pensez: et vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage." Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer. "La résolution que vous avez prise, dit-elle... - N'est que l'effet de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez voulu que je sois malheureux; je vous prouverai que vous avez réussi au-delà même de vos souhaits. - Je désire votre bonheur, répondit-elle." Et le ton de sa voix commençait à annoncer une émotion assez forte. Aussi me précipitant à ses genoux, et du ton dramatique que vous me connaissez: "Ah! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous? Ah! jamais! jamais!" J'avoue qu'en me livrant à ce point j'avais compté beaucoup sur le secours de mes larmes: mais soit mauvaise disposition, soit peut-être seulement l'effet de l'attention pénible et continuelle que je mettais à tout, il me fut impossible de pleurer.
Par bonheur je me ressouvins que pour subjuguer une femme, tout moyen était également bon; et qu'il suffisait de l'étonner par un grand mouvement, pour que l'impression en restât profonde et favorable. Je suppléai donc, par la terreur, à la sensibilité qui se trouvait en défaut; et pour cela, changeant seulement l'inflexion de ma voix, et gardant la même posture: "Oui, continuai-je, j'en fais le serment à vos pieds, vous posséder ou mourir." En prononçant ces dernières paroles, nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide personne vit ou crut voir dans les miens: mais elle se leva d'un air effrayé, et s'échappa de mes bras dont je l'avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir: car j'avais remarqué plusieurs fois que les scènes de désespoir, menées trop vivement, tombaient dans le ridicule dès qu'elles devenaient longues ou ne laissaient que des ressources vraiment tragiques, et que j'étais fort éloigné de vouloir prendre. Cependant tandis qu'elle se dérobait à moi, j'ajoutai d'un ton bas et sinistre, mais de façon qu'elle pût m'entendre. "Hé bien! la mort!"
Je me relevai alors; et gardant un moment le silence, je jetais sur elle, comme au hasard, des regards farouches, qui, pour avoir l'air d'être égarés, n'en étaient pas moins clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuré, la respiration haute, la contraction de tous les muscles, les bras tremblants et à demi élevés, tout me prouvait assez que l'effet avait été tel que j'avais voulu le produire: mais, comme en amour rien ne se finit que de très près, et que nous étions alors assez loin l'un de l'autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce fut pour y parvenir, que je passai le plus tôt possible à une apparente tranquillité, propre à calmer les effets de cet état violent, sans en affaiblir l'impression.
Ma transition fut: "Je suis bien malheureux. J'ai voulu vivre pour votre bonheur, et je l'ai troublé. Je me dévoue pour votre tranquillité, et je la trouble encore." Ensuite d'un air composé, mais contraint: "Pardon, Madame: peu accoutumé aux orages des passions, je sais mal en réprimer les mouvements. Si j'ai eu tort de m'y livrer, songez au moins que c'est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure." Et pendant cette longue phrase, je me rapprochais insensiblement. "Si vous voulez que je me calme, répondit la belle effarouchée, vous-même soyez donc plus tranquille. - Hé bien! oui, je vous le promets", lui dis-je. Et j'ajoutai d'une voix plus faible: "Si l'effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je aussitôt d'un air égaré, je suis venu, n'est-il pas vrai, pour vous rendre vos lettres? De grâce, daignez les reprendre. C'est encore un sacrifice qui me reste à faire; ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon courage." Et tirant de ma poche le précieux recueil: "Le voilà, dis-je, ce dépôt trompeur des assurances de votre amitié! Il m'attachait à la vie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit me séparer de vous pour jamais."
Ici l'amante craintive céda entièrement à sa tendre inquiétude. "Mais, Monsieur de Valmont, qu'avez-vous, et que voulez-vous dire? la démarche que vous faites aujourd'hui n'est-elle pas volontaire? n'est-ce pas le fruit de vos propres réflexions? et ne sont-ce pas elles qui vous ont fait approuver vous-même le parti nécessaire que j'ai suivi par devoir? - Hé bien! ai-je repris; ce parti a décidé le mien. - Et quel est-il? - Le seul qui puisse, en me séparant de vous, mettre un terme à mes peines. - Mais, répondez-moi, quel est-il?" Là, je la pressai de mes bras, sans qu'elle se défendît aucunement; et jugeant, par cet oubli des bienséances, combien l'émotion était forte et puissante: "Femme adorable, lui dis-je en risquant l'enthousiasme, vous n'avez pas d'idée de l'amour que vous inspirez. Vous ne saurez jamais jusqu'à quel point vous fûtes adorée, et de combien ce sentiment m'était plus cher que mon existence! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles; puissent-ils s'embellir de tout le bonheur dont vous m'avez privé! Payez au moins ce voeu sincère par un regret, par une larme; et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon coeur. Adieu."
Tandis que je parlais ainsi, je sentais son coeur palpiter avec violence; j'observais l'altération de sa figure; je voyais surtout les larmes la suffoquer, et ne couler cependant que rares et pénibles. Ce ne fut qu'alors que je pris le parti de feindre de m'éloigner; aussi me retenant avec force: "Non, écoutez-moi, dit-elle vivement. - Laissez-moi, répondis-je. - Vous m'écouterez, je le veux. - Il faut vous fuir, il le faut! - Non! s'écria-t-elle..." A ce dernier mot elle se précipita, ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais encore d'un si heureux succès, je feignis un grand effroi; mais tout en m'effrayant, je la conduisais, ou la portais, vers le lieu précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et en effet, elle ne revint à elle que soumise et déjà livrée à son heureux vainqueur.
Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté de méthode qui vous fera plaisir; et vous verrez que je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette guerre, que nous avons remarqué souvent être si semblable à l'autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J'ai forcé à combattre l'ennemi qui ne voulait que temporiser; je me suis donné, par de savantes manoeuvres, le choix du terrain et celui des dispositions; j'ai su inspirer la sécurité à l'ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j'ai su y faire succéder la terreur, avant d'en venir au combat; je n'ai rien mis au hasard, que par la considération d'un grand avantage en cas de succès, et la certitude des ressources en cas de défaite; enfin, je n'ai engagé l'action qu'avec une retraite assurée, par où je puisse couvrir et conserver tout ce que j'avais conquis précédemment. C'est, je crois, tout ce qu'on peut faire; mais je crains, à présent, de m'être amolli comme Annibal dans les délices de Capoue. Voilà ce qui est arrivé depuis.
Je m'attendais bien qu'un si grand événement ne se passerait pas sans les larmes et le désespoir d'usage; et je remarquais d'abord un peu plus de confusion et une sorte de recueillement; mais j'attribuais l'un et l'autre à l'état de prude: aussi, sans m'occuper de ces légères différences, que je croyais purement locales, je suivais simplement la grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive d'ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu'une seule action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait.
Figurez-vous une femme assise, d'une roideur immobile, et d'une figure invariable; n'ayant l'air ni de penser, ni d'écouter, ni d'entendre; dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez continues, mais qui coulent sans effort. Telle était Mme de Tourvel pendant mes discours; mais si j'essayais de ramener son attention vers moi par une caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente apathie succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les convulsions, les sanglots, et quelques cris par intervalle, mais sans un mot articulé.
Ces crises revinrent plusieurs fois, et toujours plus fortes; la dernière même fut si violente, que j'en fus entièrement découragé, et craignis un moment d'avoir remporté une victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs d'usage; et dans le nombre se trouva celui-ci: "Et vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez fait mon bonheur?" A ce mot, l'adorable femme se tourna vers moi; et sa figure, quoique encore un peu égarée, avait pourtant déjà repris son expression céleste. "Votre bonheur?" me dit-elle. Vous devinez ma réponse. "Vous êtes donc heureux?" Je redoublai les protestations. "Et heureux par moi!..." J'ajoutai les louanges et les tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s'assouplirent; elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil; et m'abandonnant une main que j'avais osé prendre: "Je sens, dit-elle, que cette idée me console et me soulage."
Vous jugez qu'ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus; c'était réellement la bonne, et peut-être la seule. Aussi, quand je voulus tenter un second succès, j'éprouvai d'abord quelque résistance, et ce qui s'était passé auparavant me rendait circonspect. Mais ayant appelé à mon secours cette même idée de mon bonheur, j'en ressentis bientôt les favorables effets: "Vous avez raison, me dit la tendre personne; je ne puis plus supporter mon existence, qu'autant qu'elle servira à vous rendre heureux. Je m'y consacre tout entière: de ce moment je me donne à vous, et vous n'éprouverez de ma part ni refus, ni regrets." Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime qu'elle me livra sa personne et ses charmes et qu'elle augmenta mon bonheur en le partageant. L'ivresse fut complète et réciproque; et, pour la première fois, la mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait point, et j'ai eu besoin de me travailler pour m'en distraire.
Ah! pourquoi n'êtes-vous pas ici, pour balancer au moins le mérite de l'action par celui de la récompense? Mais je ne perdrai rien pour attendre, n'est-il pas vrai? et j'espère pouvoir regarder comme convenu entre nous, l'heureux arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière lettre. Vous voyez que je m'exécute, et que, comme je vous l'ai promis, mes affaires seront assez avancées pour que je puisse vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer votre pesant Belleroche, et laissez-là le doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant à cette campagne, que vous ne me répondez seulement pas? Savez-vous que je vous gronderais volontiers? Mais le bonheur porte à l'indulgence. Et puis, je n'oublie pas qu'en me replaçant au nombre de vos soupirants, je dois me soumettre, de nouveau, à vos petites fantaisies. Souvenez-vous cependant que le nouvel amant ne veut rien perdre des anciens droits de l'ami.
Adieu, comme autrefois... Oui, adieu, Mon ange! je t'envoie tous les baisers de l'amour.
P.-S. Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de prison, a été obligé de quitter son corps? C'est aujourd'hui la nouvelle de tout Paris. En vérité, le voilà cruellement puni d'un tort qu'il n'a pas eu, et votre succès est complet!
I26. Madame de Rosemonde à la présidente Tourvel
Du château de... 30 octobre 17**.
Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable Enfant, si la fatigue de ma dernière lettre ne m'avait rendu mes douleurs, ce qui m'a encore privée tous ces jours-ci de l'usage de mon bras. J'étais bien pressée de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m'avez données de mon neveu, et je ne l'étais pas moins de vous en faire, pour votre compte, mes sincères félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement là un coup de la Providence, qui, en touchant l'un, a aussi sauvé l'autre. Oui, ma chère belle, Dieu qui ne voulait que vous éprouver, vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré votre petit murmure, vous avez, je crois, quelques actions de grâces à lui rendre. Ce n'est pas que je ne sente fort bien qu'il vous eût été plus agréable que cette résolution vous fût venue la première, et que celle de Valmont n'en eût été que la suite; il semble même, humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été mieux conservés, et nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu'est-ce que ces considérations légères, auprès des objets importants qui se trouvent remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n'avoir pas eu le choix des moyens?
Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous redoutez s'allégeront d'elles-mêmes; et quand elles devraient subsister toujours et dans leur entier, vous n'en sentiriez pas moins qu'elles seraient encore plus faciles à supporter que les remords du crime et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette apparente sévérité: l'amour est un sentiment indépendant, que la prudence peut faire éviter, mais qu'elle ne saurait vaincre; et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort, ou du défaut absolu d'espoir. C'est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il est cruel d'effrayer un malade désespéré, qui n'est plus susceptible que de consolations de palliatifs: mais il est sage d'éclairer un convalescent sur les dangers qu'il a courus, pour lui inspirer la prudence dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent encore lui être nécessaires.
Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c'est comme tel que je vous parle, et que je vous dis que les petites incommodités que vous ressentez à présent, et qui peut-être exigent quelques remèdes, ne sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà la guérison assurée. Ensuite comme votre amie, comme l'amie d'une femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d'ajouter que cette passion, qui vous avait subjuguée, déjà si malheureuse par elle-même, le devenait encore plus par son objet. Si j'en crois ce qu'on dit, mon neveu, que j'avoue aimer peut-être avec faiblesse, et qui réunit en effet beaucoup de qualités louables à beaucoup d'agréments, n'est ni sans danger pour les femmes, ni sans tort vis-à-vis d'elles, et met presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je crois bien que vous l'auriez converti. Jamais sans doute personne n'en fut plus digne: mais tant d'autres s'en sont flattées de même, dont l'espoir a été déçu, que j'aime bien mieux que vous n'en soyez pas réduite à cette ressource.
Considérez à présent, ma chère belle, qu'au lieu de tant de dangers que vous aviez à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience et votre propre tranquillité, la satisfaction d'avoir été la principale cause de l'heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce ne soit, en grande partie, l'ouvrage de votre courageuse résistance, et qu'un moment de faiblesse de votre part n'eût peut-être laissé mon neveu dans un égarement éternel. J'aime à penser ainsi, et désire vous voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolations, et moi, j'y chérirai des raisons de vous aimer davantage.
Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me l'annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux où vous l'aviez perdu, venez surtout vous réjouir avec votre tendre mère, d'avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée, de ne rien faire qui ne fût digne et d'elle et de vous!
I27. La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
Du château de... 31 octobre 17**.
Si je n'ai pas répondu, Vicomte, à votre lettre du 19, ce n'est pas que je n'en aie eu le temps; c'est tout simplement qu'elle m'a donné de l'humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J'avais donc cru n'avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l'oubli; mais puisque vous y revenez, que vous paraissez tenir aux idées qu'elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement mon avis.
J'ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout un sérail; mais il ne m'a jamais convenu d'en faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins, à présent, que vous ne pouvez plus l'ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me paraître ridicule. Qui, moi, je sacrifierais un goût, et encore un goût nouveau, pour m'occuper de vous! Et pour m'en occuper comment? en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs de votre Hautesse. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire un moment de ce charme inconnu que l'adorable, la céleste Mme de Tourvel vous a fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de compromettre, auprès de l'attachante Cécile, l'idée supérieure que vous êtes bien aise qu'elle conserve de vous: alors descendant jusqu'à moi, vous viendrez y chercher des plaisirs, moins vifs à la vérité, mais sans conséquence; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares, suffiront de reste à mon bonheur.
Certes, vous êtes riche en bonne opinion de vous-même: mais apparemment je ne le suis pas en modestie; car j'ai beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C'est peut-être un tort que j'ai, mais je vous préviens que j'en ai beaucoup d'autres encore.
J'ai surtout celui de croire que l'écolier, le doucereux Danceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s'en faire un mérite, une première passion, avant même qu'elle ait été satisfaite, et m'aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait, malgré ses vingt ans, travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs. Je me permettrai même d'ajouter que, s'il me venait en fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.
Et par quelles raisons, allez-vous demander? Mais d'abord il pourrait fort bien n'y en avoir aucune: car le caprice qui vous ferait préférer, peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices à me faire; et moi, au lieu d'en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas d'en attendre, je serais capable de croire que vous m'en devriez encore! Vous voyez bien, qu'aussi éloignés l'un de l'autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher d'aucune manière; et je crains qu'il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée, je vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites d'autres arrangements et gardez vos baisers; vous avez tant à les placer mieux!...
Adieu, comme autrefois, dites-vous? Mais, autrefois, vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m'aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes rôles; et surtout vous vouliez bien attendre que j'eusse dit oui, avant d'être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu'au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise, adieu comme à présent.
Votre servante, M. le Vicomte.
I28. La présidente Tourvel à madame de Rosemonde
Paris, Ier septembre 17**
Je n'ai reçu qu'hier, Madame, votre tardive réponse. Elle m'aurait tuée sur-le-champ, si j'avais eu encore mon existence en moi: mais un autre en est possesseur; et cet autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne vous cache rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre amitié, je crains moins encore de la perdre que de la surprendre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, placée par M. de Valmont entre sa mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne m'en vante, ni ne m'en accuse: je dis simplement ce qui est.
Vous sentiez aisément, d'après cela, quelle impression a dû me faire votre lettre, et les vérités sévères qu'elle contient. Ne croyez pas cependant qu'elle ait pu faire naître un regret en moi, ni qu'elle puisse me faire changer jamais de sentiment ni de conduite. Ce n'est pas que je n'aie des moments cruels; mais quand mon coeur est le plus déchiré, quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments, je me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette idée, ou plutôt elle change tout en plaisirs.
C'est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c'est pour lui que je me suis perdue. Il est devenu le centre unique de mes pensées, de mes sentiments, de mes actions. Tant que ma vie sera nécessaire à son bonheur, elle me sera précieuse, et je la trouverai fortunée. Si quelque jour, il en juge autrement..., il n'entendra de ma part ni plainte ni reproche. J'ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal, et mon parti est pris.
Vous voyez à présent combien peu doit m'affecter la crainte que vous paraissez avoir, qu'un jour M. de Valmont ne me perdre: car avant de le vouloir, il aura donc cessé de m'aimer; et que me feront alors de vains reproches que je n'entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme je n'aurai vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire; et s'il est forcé de reconnaître que je l'aimais, je serai suffisamment justifiée.
Vous venez, Madame, de lire dans mon coeur. J'ai préféré le malheur de perdre votre estime, par ma franchise, à celui de m'en rendre indigne par l'avilissement du mensonge. J'ai cru devoir cette entière confiance à vos anciennes bontés pour moi. Ajouter un mot de plus pourrait vous faire soupçonner que j'ai l'orgueil d'y compter encore, quand au contraire je me rends justice en cessant d'y prétendre.
Je suis avec respect, Madame, votre très humble et très obéissante servante.
I29. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Paris, 3 novembre 17**.
Dites-moi donc, ma belle amie, d'où peut venir ce ton d'aigreur et de persiflage, qui règne dans votre dernière lettre? Quel est donc ce crime que j'ai commis, apparemment sans m'en douter, et qui vous donne tant d'humeur? J'ai eu l'air, me reprochez-vous, de compter sur votre consentement avant de l'avoir obtenu: mais je croyais que ce qui pourrait paraître de la présomption pour tout le monde ne pouvait jamais être pris, de vous à moi, que pour de la confiance; et depuis quand ce sentiment nuit-il à l'amitié ou à l'amour? En réunissant l'espoir au désir, je n'ai fait que céder à l'impulsion naturelle, qui nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que nous cherchons; et vous avez pris pour l'effet de l'orgueil ce qui ne l'était que de mon empressement. Je sais fort bien que l'usage a introduit, dans ce cas, un doute respectueux: mais vous savez aussi que ce n'est qu'une forme, un simple protocole; et j'étais, ce me semble, autorisé à croire que ces précautions minutieuses n'étaient plus nécessaires entre nous.
Il me semble même que cette marche franche et libre, quand elle est fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable à l'insipide cajolerie, qui affadit si souvent l'amour. Peut-être, au reste, le prix que je trouve à cette manière ne vient-il que de celui que j'attache au bonheur qu'elle me rappelle: mais par là même, il me serait plus pénible encore de vous voir en juger autrement.
Voilà pourtant le seul tort que je connaisse: car je n'imagine pas que vous ayez pu penser sérieusement qu'il existât une femme dans le monde, qui me parût préférable à vous; et encore moins, que j'aie pu vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardée, me dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée déchue à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que votre miroir est fidèle. Mais n'auriez-vous pas pu en conclure, avec plus de facilité et de justice, qu'à coup sûr je n'avais pas jugé ainsi de vous?
Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble pourtant qu'elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me suis permis de donner à d'autres femmes. Je l'infère au moins de votre affectation à relever les épithètes d'adorable, de céleste, d'attachante dont je me suis servi en vous parlant ou de Mme Tourvel, ou de la petite Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas qu'on fait de la personne, que la situation dans laquelle on se trouve quand on en parle? Et si, dans le moment même où j'étais si vivement affecté ou par l'une ou par l'autre, je ne vous en désirais pourtant pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deux, puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu'au préjudice des deux autres, je ne vois pas qu'il y ait là si grand sujet de reproche.
Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le charme inconnu dont vous me paraissez aussi un peu choquée: car d'abord, de ce qu'il est inconnu, il ne s'ensuit pas qu'il soit plus fort. Hé! qui pourrait l'emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs? J'ai donc voulu dire seulement que celui-là était d'un genre que je n'avais pas encore éprouvé; mais sans prétendre lui assigner de classe; et j'avais ajouté, ce que je répète aujourd'hui, que, quel qu'il soit, je saurai le combattre et le vaincre. J'y mettrai bien plus de zèle encore, si je peux voir dans ce léger travail un hommage à vous offrir.
Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous n'avez pas oublié que c'est à votre demande que je me suis chargé de cette enfant, et je n'attends que votre congé pour m'en défaire. J'ai pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur; j'ai pu même la croire un moment attachante, parce que, plus ou moins, on se complaît toujours un peu dans son ouvrage: mais, assurément, elle n'a assez de consistance en aucun genre, pour fixer en rien l'attention.
A présent, ma belle amie, j'en appelle à votre justice, à vos premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié, à l'entière confiance qui depuis ont encore resserré nos liens: ai-je mérité le ton rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu'il vous sera facile de m'en dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non pas un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos bras, et je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que vous serez toujours, la véritable souveraine de mon coeur.
Adieu, ma belle amie; j'attends votre réponse avec beaucoup d'empressement.
I30. Madame de Rosemonde à la présidente Tourvel
Du château de... 4 novembre 17**.
Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma fille? pourquoi semblez-vous m'annoncer que toute correspondance va être rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n'avoir pas deviné ce qui était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre coeur, pour croire qu'il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m'a faite votre lettre est-elle bien moins relative à moi qu'à vous-même!
O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop digne d'être aimée, pour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé! quelle femme vraiment délicate et sensible n'a pas trouvé l'infortune dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent?
Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés et constants dans leur affection: mais, parmi ceux-là même, combien peu savent encore se mettre à l'unisson de notre coeur! Ne croyez pas, ma chère enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus d'emportement; mais ils ne connaissent pas cet empressement inquiet, cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres et continus, et dont l'unique but est toujours l'objet aimé. L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la femme de celui qu'elle procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe pourtant, d'une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir de l'un est de satisfaire ses désirs, celui de l'autre est surtout de les faire naître. Plaire, n'est pour lui qu'un moyen de succès; tandis que pour elle, c'est le succès lui-même. Et la coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n'est autre chose que l'abus de cette façon de sentir, et par là même en prouve la vérité. Enfin ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l'amour, n'est dans l'homme qu'une préférence, qui sert, au plus, à graduer un plaisir, qu'un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait pas; tandis que dans les femmes, c'est un sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, là-même où semble devoir naître la volupté.
Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses, et qu'on peut citer, puissent s'opposer avec succès à ces vérités générales! Elles ont pour garant la voix publique, qui, pour les hommes seulement, a distingué l'infidélité de l'inconstance: distinction dont ils se prévalent, quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour notre sexe, n'a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui en font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu'elles espèrent pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse.
J'ai cru, ma chère belle, qu'il pourrait vous être utile d'avoir ces réflexions à opposer aux idées chimériques d'un bonheur parfait, dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination; espoir trompeur, auquel on tient encore, même alors qu'on se voit forcé de l'abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà trop réels, inséparables d'une passion vive! Cet emploi d'adoucir vos peines, ou d'en diminuer le nombre, est le seul que je veuille, que je puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande seulement, c'est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n'est pas le blâmer. Eh! qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres? Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les coeurs; et j'ose même croire qu'à ses yeux paternels, une foule de vertus peut racheter un faiblesse.
Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu'un entier découragement: n'oubliez pas qu'en rendant un autre possesseur de votre existence, pour me servir de votre expression, vous n'avez pas pu cependant frustrer vos amis de ce qu'ils en possédaient à l'avance, et qu'ils ne cesseront jamais de réclamer.
Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère, et croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l'objet de ses plus chères pensées.
I3I. La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
Du château de... 6 novembre 17**.
A la bonne heure, Vicomte, et je suis plus contente de vous cette fois-ci que l'autre; mais à présent, causons de bonne amitié, et j'espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l'arrangement que vous paraissez désirer serait une véritable folie.
N'avez-vous donc pas encore remarqué que le plaisir, qui est bien en effet l'unique mobile de la réunion des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux? et que s'il est précédé du désir, qui rapproche, il n'est pas moins suivi du dégoût, qui repousse? C'est une loi de la nature, que l'amour seul peut changer; et de l'amour, en a-t-on quand on veut? Il en faut pourtant toujours; et cela serait vraiment fort embarrassant, si on ne s'était pas aperçu qu'heureusement, il suffisait qu'il en existât d'un côté. La difficulté est devenue par là de moitié moindre, et même sans qu'il y ait eu beaucoup à perdre; en effet, l'un jouit du bonheur d'aimer, l'autre de celui de plaire, un peu moins vif à la vérité, mais auquel se joint le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre; et tout s'arrange.
Mais, dites-moi, Vicomte, qui de nous deux se chargera de tromper l'autre? Vous savez l'histoire de ces deux fripons, qui se reconnurent en jouant: nous ne nous ferons rien, se dirent-ils, payons les cartes par moitié; et ils quittèrent la partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien employer ailleurs.
Pour vous prouver qu'ici votre intérêt me décide autant que le mien, et que je n'agis ni par humeur, ni par caprice, je ne vous refuse pas le prix convenu entre nous: je sens à merveille que pour une seule soirée nous nous suffirons de reste; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez l'embellir pour ne la voir finir qu'à regret. Mais n'oublions pas que ce regret est nécessaire au bonheur; et quelque douce que soit notre illusion, n'allons pas croire qu'elle puisse être durable.
Vous voyez que je m'exécute à mon tour, et cela, sans que vous vous soyez encore mis en règle vis-à-vis de moi: car enfin je devais avoir la première lettre de la céleste prude; et pourtant, soit que vous y teniez encore, soit que vous ayez oublié les conditions d'un marché, qui vous intéresse peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire, je n'ai rien reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la tendre dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand elle est seule? Elle n'a sûrement pas le bon esprit de se distraire. J'aurais donc, si je voulais, quelques petits reproches à vous faire; mais je les passe sous silence, en compensation d'un peu d'humeur que j'ai mis peut-être dans ma dernière lettre.
A présent, Vicomte, il ne me reste plus qu'à vous faire une demande; et elle est encore autant pour vous que pour moi: c'est de différer un moment que je désire peut-être autant que vous, mais dont il me semble que l'époque doit être retardée jusqu'à mon retour à la ville. D'une part, nous n'aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l'autre, j'y aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu'un peu de jalousie, pour m'attacher de plus belle ce triste Belleroche, qui pourtant ne tient plus qu'à un fil. Il en est déjà à se battre les flancs pour m'aimer; c'est au point, que je mets quelque fois autant de malice que de prudence dans les caresses dont je le surcharge. Mais, en même temps, vous voyez bien que ce ne serait pas là un sacrifice à vous faire! une infidélité réciproque rendra la charme bien plus piquant.
Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en soyons réduits à ces ressources! Dans le temps où nous nous aimions, car je crois que c'était de l'amour, j'étais heureuse; et vous, Vicomte? Mais pourquoi s'occuper encore d'un bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi que vous en disiez, c'est un retour impossible. D'abord, j'exigerais des sacrifices que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas faire, et qu'il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment vous fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas m'occuper de cette idée; et malgré le plaisir que je trouve en ce moment à vous écrire, j'aime mieux vous quitter brusquement. Adieu, Vicomte.
I32. La présidente Tourvel à madame de Rosemonde
Paris, 7 novembre 17**.
Pénétrée, Madame, de vos bontés pour moi, je m'y livrerais tout entière, si je n'étais retenue en quelque sorte, par la crainte de les profaner en les acceptant. Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses, que je sente en même temps que je n'en suis plus digne? Ah! j'oserai du moins vous en témoigner ma reconnaissance; j'admirerai, surtout, cette indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses que pour y compatir, et dont le charme puissant conserve sur les coeurs un empire si doux et si fort, même à côté du charme de l'amour.
Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus à mon bonheur? Je dis de même de vos conseils; j'en sens le prix et ne puis les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un bonheur parfait, quand je l'éprouve en ce moment? Oui, si les hommes sont tels que vous les dites, il faut les fuir, ils sont haïssables; mais qu'alors Valmont est loin de leur ressembler! S'il a comme eux cette violence de passion, que vous nommez emportement, combien n'est-elle pas surpassée en lui par l'excès de sa délicatesse! O mon amie! vous me parlez de partager mes peines, jouissez donc de mon bonheur; je le dois à l'amour, et de combien encore l'objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu, dites-vous, peut-être avec faiblesse? Ah! si vous le connaissiez comme moi! je l'aime avec idolâtrie, et bien moins encore qu'il ne le mérite. Il a pu sans doute être entraîné dans quelques erreurs, il en convient lui-même; mais qui jamais connut comme lui le véritable amour? Que puis-je vous dire de plus? il le ressent tel qu'il l'inspire.
Vous allez croire que c'est là une de ces idées chimériques, dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination: mais dans ce cas, pourquoi serait-il devenu plus tendre, plus empressé, depuis qu'il n'a plus rien à obtenir? Je l'avouerai, je lui trouvais auparavant un air de réflexion, de réserve, qui l'abandonnait rarement, et qui souvent me ramenait malgré moi aux fausses et cruelles impressions qu'on m'avait données de lui. Mais depuis qu'il peut se livrer sans contrainte aux mouvements de son coeur, il semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous n'étions pas nés l'un pour l'autre? si ce bonheur ne m'était pas réservé, d'être nécessaire au sien? Ah! si c'est une illusion, que je meure donc avant qu'elle finisse. Mais non; je veux vivre pour le chérir, pour l'adorer. Pourquoi cesserait-il de m'aimer? Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi? Et, je le sens par moi-même, ce bonheur qu'on fait naître, est le plus fort lien, le seul qui attache véritablement. Oui, c'est ce sentiment délicieux qui ennoblit l'amour, qui le purifie en quelque sorte, et le rend vraiment digne d'une âme tendre et généreuse, telle que celle de Valmont.
Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie. Je voudrais en vain vous écrire plus longtemps; voici l'heure où il a promis de venir, et toute autre idée m'abandonne. Pardon! mais vous voulez mon bonheur, et il est si grand dans ce moment, que je suffis à peine à le sentir.
I33. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Paris, 8 novembre 17**.
Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de vous plaire? Ah! faites-les moi connaître seulement, et si je balance à vous les offrir, je vous permets d'en refuser l'hommage. Comment me jugez-vous donc depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez encore de mes sentiments ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne voudrais ou ne pourrais pas faire! Ainsi donc, vous me croyez amoureux, subjugué? et le prix que j'ai mis au succès, vous me soupçonnez de l'attacher à la personne? Ah! grâce au Ciel, je n'en suis pas encore réduit là, et je m'offre à vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait être envers Mme de Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit plus vous rester de doute.
J'ai pu, je crois, sans me compromettre, donner quelque temps à une femme, qui a au moins le mérite d'être d'un genre qu'on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette aventure, m'a fait m'y livrer davantage; et encore à présent, qu'à peine le grand courant commence à reprendre, il n'est pas étonnant qu'elle m'occupe presque en entier. Mais songez donc qu'il n'y a guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moins, et ne m'avait pas tant coûté! et jamais vous n'en avez rien conclu contre moi.
Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l'espèce d'empressement que j'y mets? la voici. Cette femme est naturellement timide; tous les premiers jours, elle doutait sans cesse de son bonheur, et ce doute suffisait pour le troubler: en sorte que je commence à peine à pouvoir remarquer jusqu'où va ma puissance en ce genre. C'est une chose que j'étais pourtant curieux de savoir; et l'occasion ne s'en trouve pas si facilement qu'on le croit.
D'abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir et n'est jamais que cela; et auprès de celles-là, de quelque titre qu'on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples commissionnaires, dont l'activité fait tout le mérite, et parmi lesquels, celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.
Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd'hui, la célébrité de l'amant, le plaisir de l'avoir enlevé à une rivale, la crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque tout entières: nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l'espèce de bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux circonstances qu'à la personne. Il leur vient par nous, et non de nous.
Il fallait donc trouver, pour mon observation, une femme délicate et sensible, qui fît son unique affaire de l'amour, et qui, dans l'amour même, ne vît que son amant; dont l'émotion, contrariant la route ordinaire, partît toujours du coeur, pour arriver aux sens; que j'ai vue, par exemple (et je ne parle pas du premier jour) sortir du plaisir tout éplorée, et le moment d'après retrouver la volupté dans un mot qui répondait à son âme. Enfin, il fallait y réunir encore cette candeur naturelle, devenue insurmontable par l'habitude de s'y livrer, et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son coeur. Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares; et je puis croire que sans celle-ci, je n'en aurais peut-être jamais rencontré.
Il ne serait donc pas étonnant qu'elle me fixât plus de temps qu'une autre; et si le travail que je veux faire sur elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse, pourquoi m'y refuserais-je, surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier? Mais de ce que l'esprit est occupé, s'ensuit-il que le coeur soit esclave? Non, sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette aventure ne m'empêchera pas d'en courir d'autres, ou même de la sacrifier à de plus agréables.
Je suis tellement libre, que je n'ai seulement pas négligé la petite Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à la ville dans trois jours; et moi, depuis hier, j'ai su assurer mes communications: quelque argent au portier, et quelques fleurettes à sa femme, en ont fait l'affaire. Concevez-vous que Danceny n'ait pas su trouver ce moyen si simple? et puis, qu'on dise que l'amour rend ingénieux! il abrutit au contraire ceux qu'il domine. Et je ne saurais pas m'en défendre? Ah! soyez tranquille. Déjà je vais, sous peu de jours, affaiblir, en la partageant, l'impression peut-être trop vive que j'ai éprouvée; et si un seul partage ne suffit pas, je les multiplierai.
Je n'en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son discret amant, dès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous n'avez plus de raisons pour l'empêcher; et moi, je consens à rendre ce signalé service au pauvre Danceny. C'est, en vérité, le moins que je lui doive pour tous ceux qu'il m'a rendus. Il est actuellement dans la grande inquiétude de savoir s'il sera reçu chez Mme de Volanges. Je le calme le plus que je peux, en l'assurant que, de façon ou d'autre, je ferai son bonheur au premier jour: et en attendant, je continue à me charger de la correspondance, qu'il veut reprendre à l'arrivée de sa Cécile. J'ai déjà six lettres de lui, et j'en aurai bien encore une ou deux avant l'heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désoeuvré!
Mais laissons ce couple enfantin, et revenons à nous; que je puisse m'occuper uniquement de l'espoir si doux que m'a donné votre lettre. Oui, sans doute, vous me fixerez, et je ne vous pardonnerais pas d'en douter. Ai-je donc jamais cessé d'être constant pour vous? Nos liens ont été dénoués, et non pas rompus; notre prétendue rupture ne fut qu'une erreur de notre imagination: nos sentiments, nos intérêts, n'en sont pas moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient détrompé, je reconnaîtrai comme lui, que j'avais laissé le bonheur pour courir après l'espérance; et je dirai comme d'Harcourt:
Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie.
Ne combattez donc plus l'idée, ou plutôt le sentiment qui vous ramène à moi; et après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses différentes, jouissons du bonheur de sentir qu'aucun d'eux n'est comparable à celui que nous avions éprouvé et que nous retrouverons plus délicieux encore!
Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre retour: mais pressez-le donc, et n'oubliez pas combien je le désire.
I34. La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
Du château de... 11 novembre 17.
En vérité, Vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne faut rien dire et à qui on ne peut rien montrer qu'ils ne veuillent s'en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vient, à laquelle je vous avertis même que je ne veux pas m'arrêter, parce que je vous en parle, vous en abusez pour ramener mon attention sur elle; pour m'y fixer, quand je cherche à m'en distraire; et me faire, en quelque sorte, partager malgré moi vos désirs étourdis! Est-il donc généreux à vous de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence? Je vous le redis, et me le répète plus souvent encore, l'arrangement que vous me proposez est réellement impossible. Quand vous y mettriez toute la générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous donc que je n'aie pas aussi ma délicatesse, et que je veuille accepter des sacrifices qui nuiraient à votre bonheur?
Or, est-il vrai, Vicomte, que vous vous faites illusion sur le sentiment qui vous attache à Mme de Tourvel? C'est de l'amour, ou il n'en exista jamais: vous le niez bien de cent façons; mais vous le prouvez de mille. Qu'est-ce, par exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez vis-à-vis de vous-même, car je vous crois sincère avec moi, qui vous fait rapporter à l'envie d'observer le désir que vous ne pouvez ni cacher ni combattre, de garder cette femme? Ne dirait-on pas que jamais vous n'en avez rendu une autre heureuse, parfaitement heureuse? Ah! si vous en doutez, vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce n'est pas cela. Tout simplement votre coeur abuse votre esprit, et le fait se payer de mauvaises raisons; mais moi, qui ai un grand intérêt à ne m'y pas tromper, je ne suis pas si facile à contenter.
C'est ainsi qu'en remarquant votre politesse, qui vous a fait supprimer soigneusement tous les mots que vous vous êtes imaginé m'avoir déplu, j'ai vu cependant que, peut-être sans vous en apercevoir, vous n'en conserviez pas moins les mêmes idées. En effet, ce n'est plus l'adorable, la céleste Mme de Tourvel: mais c'est une femme étonnante, une femme délicate et sensible, et cela, à l'exclusion de toutes les autres; une femme rare enfin, et telle qu'on n'en rencontrerait pas une seconde. Il en est de même de ce charme inconnu, qui n'est pas le plus fort. Hé bien! soit: mais puisque vous ne l'aviez jamais trouvé jusques-là, il est bien à croire que vous ne le trouveriez pas davantage à l'avenir, et la perte que vous feriez n'en serait pas moins irréparable. Ou ce sont-là, Vicomte, des symptômes infaillibles d'amour, ou il faut renoncer à en trouver aucun.
Soyez assuré que, pour cette fois, je vous parle sans humeur. Je me suis promis de n'en plus prendre; j'ai trop bien reconnu qu'elle pouvait devenir un piège dangereux. Mais croyez-moi, ne soyons qu'amis, et restons-en là. Sachez-moi gré seulement de mon courage à me défendre: oui, de mon courage; car il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti qu'on sait mauvais.
Ce n'est donc plus que pour vous ramener à mon avis par persuasion, que je vais répondre à la demande que vous me faites sur les sacrifices que j'exigerais et que vous ne pourriez pas faire. Je me sers à dessein de ce mot exiger, parce que je suis bien sûr que, dans un moment, vous m'allez, en effet, trouver trop exigeante: mais tant mieux! Loin de me fâcher de vos refus, je vous en remercierai. Tenez, ce n'est pas avec vous que je veux dissimuler, j'en ai peut-être besoin.
J'exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette étonnante. Mme de Tourvel ne fût plus pour vous qu'une femme ordinaire, une femme telle qu'elle est seulement: car il ne faut pas s'y tromper; ce charme qu'on croit trouver dans les autres, c'est en nous qu'il existe; et c'est l'amour seul qui embellit tant l'objet aimé. Ce que je vous demande là, tout impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien l'effort de me le promettre, de me le jurer même; mais, je l'avoue, je n'en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être persuadée que par l'ensemble de votre conduite.
Ce n'est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce sacrifice de la petite Cécile, que vous m'offrez de si bonne grâce, je ne m'en soucierais pas du tout. Je vous demanderais, au contraire, de continuer ce pénible service, jusqu'à nouvel ordre de ma part; soit que j'aimasse à abuser ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste, il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos plaisirs. Quoi qu'il en soit, je voudrais être obéie; et mes ordres seraient bien rigoureux!
Il est vrai qu'alors je me croirais obligée de vous remercier; que sait-on? peut-être même de vous récompenser. Sûrement, par exemple, j'abrégerais une absence qui me deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfin, Vicomte, et je vous reverrais... comment?... Mais vous vous souvenez que ceci n'est plus qu'une conversation, un simple récit d'un projet impossible, et je ne veux pas l'oublier toute seule...
Savez-vous que mon procès m'inquiète un peu? J'ai voulu connaître enfin au juste quels étaient mes moyens; mes avocats me citent bien quelques lois, et surtout beaucoup d'autorités, comme ils les appellent: mais je n'y vois pas autant de raison et de justice. J'en suis presque à regretter d'avoir refusé l'accommodement. Cependant je me rassure, en songeant que le Procureur est adroit, l'avocat éloquent et la plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus valoir, il faudrait changer tout le train des affaires, et que deviendrait le respect pour les anciens usages?
Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne ici. Celui de Belleroche est fini: hors de cour, dépens compensés. Il en est à regretter le bal de ce soir; c'est bien le regret d'un désoeuvré! Je lui rendrai sa liberté entière à mon retour à la ville. Je lui fais ce douloureux sacrifice, et je m'en console par la générosité qu'il y trouve.
Adieu, Vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos plaisirs me dédommagera au moins en partie des ennuis que j'éprouve.
I35. La présidente Tourvel à madame de Rosemonde
Paris, 15 novembre 17.
J'essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah Dieu! quand je songe qu'à ma dernière lettre c'était l'excès de mon bonheur qui m'empêchait de la continuer! C'est celui de mon désespoir qui m'accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes douleurs, et m'ôte celle de les exprimer.
Valmont... Valmont ne m'aime plus, il ne m'a jamais aimée. L'amour ne s'en va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m'outrage. Tout ce qu'on peut réunir d'infortune, d'humiliations, je les éprouve, et c'est de lui qu'elles me viennent!
Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j'étais si loin d'en avoir! Je n'ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l'ai vu: que pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches et tes larmes? c'est bien de toi qu'il s'occupe!...
Il est donc vrai qu'il m'a sacrifiée, livrée même... et à qui? une vile créature... Mais que dis-je? Ah! j'ai perdu jusqu'au droit de la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable que moi. Oh! que la peine est douloureuse, quand elle s'appuie sur le remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie; quelque indigne que je me sois rendue de toute pitié, vous en aurez cependant pour moi, si vous pouvez vous former l'idée de ce que je souffre.
Je viens de relire ma lettre, et je m'aperçois qu'elle ne peut vous instruire de rien; je vais donc tâcher d'avoir le courage de vous raconter ce cruel événement. C'était hier; je devais, pour la première fois, depuis mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me voir à cinq heures; jamais il ne m'avait paru si tendre. Il me fit connaître que mon projet de sortir le contrariait, et vous jugez que j'eus bientôt celui de rester chez moi. Cependant, deux heures après, et tout à coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais s'il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu'il en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler une affaire qui l'obligeait de me quitter, et il s'en alla: ce ne fut pourtant pas sans m'avoir témoigné des regrets très vifs, qui me parurent tendres, et qu'alors je crus sincères.
Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser de mes premiers engagements, puisque j'étais libre de les remplir. Je finis ma toilette, et montai en voiture. Malheureusement mon cocher me fit passer devant l'Opéra, et je me trouvai dans l'embarras de la sortie; j'aperçus à quatre pas devant moi, et dans la file à côté de la mienne, la voiture de Valmont. Le coeur me battit aussitôt, mais ce n'était pas de crainte; et la seule idée qui m'occupait était le désir que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne qui fut forcée de reculer, et qui se trouva à côté de la mienne. Je m'avançai sur-le-champ: quel fut mon étonnement, de trouver à ses côtés une fille, bien connue pour telle! Je me retirai, comme vous pouvez penser, et c'en était déjà bien assez pour navrer mon coeur; mais ce que vous aurez peine à croire, c'est que cette même fille, apparemment instruite par une odieuse confidence, n'a pas quitté la portière de la voiture, ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à faire scène.
Dans l'anéantissement où j'en fus, je me laissai pourtant conduire dans la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d'y rester; je me sentais, à chaque instant, prête à m'évanouir, et surtout je ne pouvais retenir mes larmes.
En rentrant, j'écrivis à M. de Valmont et lui envoyai ma lettre aussitôt; il n'était pas chez lui. Voulant, à quelque prix que ce fût, sortir de cet état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec ordre de l'attendre: mais avant minuit mon domestique revint, en me disant que le cocher, qui était de retour, lui avait dit que son maître ne rentrerait pas de la nuit. J'ai cru ce matin n'avoir plus autre chose à faire qu'à lui redemander mes lettres, et le prier de ne plus venir chez moi. J'ai en effet donné des ordres en conséquence; mais, sans doute, ils étaient inutiles. Il est plus de midi; il ne s'est point encore présenté, et je n'ai pas même reçu un mot de lui.
A présent, ma chère amie, je n'ai plus rien à ajouter: vous voilà instruite et vous connaissez mon coeur. Mon seul espoir est de n'avoir pas longtemps encore à affliger votre sensible amitié.
I36. La présidente Tourvel au Vicomte de Valmont
Paris, 15 novembre 17.
Sans doute, Monsieur, après ce qui s'est passé hier, vous ne vous attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute aussi vous le désirez peu! Ce billet a donc moins pour objet de vous prier de n'y plus venir, que de vous redemander des lettres qui n'auraient jamais dû exister; et qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme des preuves de l'aveuglement que vous aviez cherché à faire naître, ne peuvent que vous être indifférentes à présent qu'il est dissipé et qu'elles n'expriment plus qu'un sentiment que vous avez détruit.
Je reconnais et j'avoue que j'ai eu tort de prendre en vous une confiance, dont tant d'autres avant moi avaient été les victimes; en cela je n'accuse que moi seule: mais je croyais au moins n'avoir pas mérité d'être livrée, par vous, au mépris et à l'insulte. Je croyais qu'en vous sacrifiant tout, et perdant pour vous seul mes droits à l'estime des autres et à la mienne, je pouvais m'attendre cependant à ne pas être jugée par vous plus sévèrement que par le public, dont l'opinion sépare encore, par un immense intervalle, la femme faible de la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, sont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux de l'amour; votre coeur n'entendrait pas le mien. Adieu, Monsieur.
I37. Le Vicomte de Valmont à la présidente Tourvel
Paris, 15 novembre.
On vient seulement, Madame, de me rendre votre lettre; j'ai frémi en la lisant, et elle me laisse à peine la force d'y répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah! sans doute, j'ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai de ma vie, quand même vous les couvririez de votre indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris; quand je n'ai connu l'orgueil, que du moment où vous m'avez jugé digne de vous. Les apparences vous ont déçue; et je conviens qu'elles ont pu être contre moi: mais n'aviez-vous donc pas dans votre coeur ce qu'il fallait pour les combattre? et ne s'est-il pas révolté à la seule idée qu'il pouvait avoir à se plaindre du mien? Vous l'avez cru cependant! Ainsi, non seulement vous m'avez jugé capable de ce délire atroce, mais vous avez même craint de vous y être exposée, par vos bontés pour moi. Ah! si vous vous trouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc moi-même bien vil à vos yeux?
Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me cause, je perds à la repousser le temps que je devrais employer à la détruire. J'avouerai tout; une autre considération me retient encore. Faut-il donc retracer des faits que je voudrais anéantir, et fixer votre attention et la mienne sur un moment d'erreur que je voudrais racheter du reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et dont le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon désespoir? Ah! si, en m'accusant, je dois exciter votre colère, vous n'aurez pas au moins à chercher loin votre vengeance; il vous suffira de me livrer à mes remords.
Cependant, qui le croirait? cet événement cruel a pour première cause le charme tout puissant que j'éprouve auprès de vous. Ce fut lui qui me fit oublier trop longtemps une affaire importante, et qui ne pouvait se remettre. Je vous quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que j'allais chercher. J'espérais la rejoindre à l'Opéra, et ma démarche fut pareillement infructueuse. Emilie que j'y rencontrai, que j'ai connue dans un temps où j'étais bien loin de connaître ni vous ni l'amour, Emilie n'avait pas sa voiture, et me demanda de la remettre chez elle, à quatre pas de là. Je n'y vis aucune conséquence, et j'y consentis. Mais ce fut alors que je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous seriez portée à me juger coupable.
La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si puissante sur moi, qu'elle dut être et fut en effet bientôt remarquée. J'avoue même qu'elle me fit tenter d'engager cette fille à ne pas se montrer; cette précaution de la délicatesse a tourné contre l'amour. Accoutumée, comme toutes celles de son état, à n'être sûre d'un empire toujours usurpé que par l'abus qu'elles se permettent d'en faire, Emilie se garda bien d'en laisser échapper une occasion si éclatante. Plus elle voyait mon embarras s'accroître, plus elle affectait de se montrer; et sa folle gaieté, dont je, rougis que vous ayez pu un moment vous croire l'objet, n'avait de cause que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même venait encore de mon respect et de mon amour.
Jusques-là, sans doute, je suis plus malheureux que coupable; et ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, et les seuls dont vous me parlez, ces torts n'existant pas, ne peuvent m'être reprochés. Mais vous vous taisez en vain sur ceux de l'amour: je ne garderai pas sur eux le même silence; un trop grand intérêt m'oblige à le rompre.
Ce n'est pas que, dans la confusion où je suis de cet inconcevable égarement, je puisse, sans une extrême douleur, prendre sur moi d'en rappeler le souvenir. Pénétré de mes torts, je consentirais à en porter la peine, ou j'attendrais mon pardon du temps, de mon éternelle tendresse, de votre indulgence et de mon repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce qui me reste à vous dire importe à votre délicatesse?
Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou pallier ma faute; je m'avoue coupable. Mais je n'avoue point, je n'avouerai jamais que cette erreur humiliante puisse être regardée comme un tort de l'amour. Eh! que peut-il y avoir de commun entre une surprise des sens, entre un moment d'oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naître que dans une âme délicate, ne s'y soutenir que par l'estime, et dont enfin le bonheur est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l'amour. Craignez surtout de vous profaner vous-même, en réunissant sous un même point de vue ce qui jamais ne peut se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées redouter une rivalité qu'elles sentent malgré elles pouvoir s'établir, et éprouver les tourments d'une jalousie également cruelle et humiliante: mais vous! détournez vos yeux de ces objets qui souilleraient vos regards; et pure comme la Divinité, comme elle aussi punissez l'offense sans la ressentir.
Mais quelle peine m'imposerez-vous, qui me soit plus douloureuse que celle que je ressens? qui puisse être comparée au regret de vous avoir déplu, au désespoir de vous avoir affligée, à l'idée accablante de m'être rendu moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi, je vous demande des consolations: non que je les mérite; mais parce qu'elles me sont nécessaires, et qu'elles ne peuvent me venir que de vous.
Si, tout à coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne mettant plus de prix à mon bonheur, vous voulez au contraire me livrer à une douleur éternelle, vous en avez le droit: frappez, mais si, plus indulgente ou plus sensible, vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres qui unissaient nos coeurs; cette volupté de l'âme, toujours renaissante et toujours plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés; que chacun de nous devait à l'autre; tous ces biens de l'amour et que lui seul procure; peut-être préférerez-vous le pouvoir de les faire renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je enfin? j'ai tout perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis tout recouvrer par vos bienfaits. C'est à vous à décider maintenant. Je n'ajoute plus qu'un mot. Hier encore, vous me juriez que mon bonheur était bien sûr tant qu'il dépendrait de vous! Ah! Madame, me livrerez-vous aujourd'hui à un désespoir éternel?
I38. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Paris, 15 novembre 17**.
Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point amoureux; et ce n'est pas ma faute si les circonstances me forcent d'en jouer le rôle. Consentez seulement, et revenez; vous verrez bientôt par vous-même combien je suis sincère. J'ai fait mes preuves hier, et elles ne peuvent être détruites par ce qui se passe aujourd'hui.
J'étais donc chez la tendre prude, et j'y étais bien sans aucune autre affaire: car la petite Volanges, malgré son état, devait passer toute la nuit au bal précoce de Mme V***. Le désoeuvrement m'avait fait désirer d'abord de prolonger cette soirée; et j'avais même, à ce sujet, exigé un petit sacrifice: mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me promettais fut troublé par l'idée de cet amour que vous vous obstinez à me croire; ou au moins à me reprocher; en sorte que je n'éprouvai plus d'autre désir que celui de pouvoir à la fois m'assurer et vous convaincre que c'était de votre part, pure calomnie.
Je pris donc un parti violent; et sous un prétexte assez léger, je laissai là ma belle, toute surprise, et sans doute encore plus affligée. Mais moi, j'allai tranquillement joindre Emilie à l'Opéra; et elle pourrait vous rendre compte, que jusqu'à ce matin que nous nous sommes séparés, aucun regret n'a troublé nos plaisirs.
J'avais pourtant un assez beau sujet d'inquiétude, si ma parfaite indifférence ne m'en avait sauvé: car vous saurez que j'étais à peine à quatre maisons de l'Opéra, et ayant Emilie dans ma voiture, que celle de l'austère dévote vint exactement ranger la mienne, et qu'un embarras survenu nous laissa près d'un demi-quart d'heure à côté l'un de l'autre. On se voyait comme à midi, et il n'y avait pas moyen d'échapper.
Mais ce n'est pas tout; je m'avisai de confier à Emilie que c'était la femme à la lettre. (Vous vous rappelez peut-être cette folie-là, et qu'Emilie était le pupitre.) Elle qui ne l'avait pas oublié, et qui est rieuse, n'eut de cesse qu'elle n'eût considéré tout à son aise cette vertu, disait-elle, et cela, avec des éclats de rire d'un scandale à en donner de l'humeur.
Ce n'est pas tout encore; la jalouse femme n'envoya-t-elle pas chez moi dès le soir même? Je n'y étais pas: mais, dans son obstination, elle y renvoya avec ordre de m'attendre. Moi, dès que j'avais été décidé à rester chez Emilie, j'avais renvoyé ma voiture, sans autre ordre à mon cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme, en arrivant chez moi, il y trouva l'amoureux messager, il crut tout simple de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien l'effet de cette nouvelle, et qu'à mon retour j'ai trouvé mon congé signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance!
Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu, comme vous voyez, être finie de ce matin; si même elle ne l'est pas, ce n'est pas, comme peut-être vous l'allez croire, que je mette du prix à la continuer: mais c'est que, d'une part, je n'ai pas trouvé décent de me laisser quitter; et, de l'autre, que j'ai voulu vous réserver l'hommage de ce sacrifice.
J'ai donc répondu au sévère billet par une grande épître de sentiments. J'ai donné de longues raisons, et je me suis reposé sur l'amour du soin de les faire trouver bonnes. J'ai déjà réussi. Je viens de recevoir un second billet, toujours bien rigoureux, et qui confirme l'éternelle rupture, comme cela devait être; mais dont le ton n'est pourtant plus le même. Surtout, on ne veut plus me voir: ce parti-pris y est annoncé et répété quatre fois de la manière la plus irrévocable. J'en ai conclu qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour me présenter. J'ai déjà envoyé mon chasseur, pour s'emparer du Suisse; et dans un moment, j'irai moi-même faire signer mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n'y a qu'une seule formule qui porte absolution générale, et celle-là ne s'expédie qu'en présence.
Adieu, ma charmante amie; je cours tenter ce grand événement.
I39. La présidente Tourvel à madame de Rosemonde
Paris, 16 novembre au soir 17**.
Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir parlé trop, et trop tôt, de mes peines passagères! je suis cause que vous vous affligez à présent; ces chagrins qui vous viennent de moi durent encore, et moi, je suis heureuse. Oui, tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout est réparé. A cet état de douleur et d'angoisse, ont succédé le calme et les délices. O joie de mon coeur! comment vous exprimer! Valmont est innocent; on n'est point coupable avec autant d'amour. Ces torts graves, offensants que je lui reprochais avec tant d'amertume, il ne les avait pas; et si, sur un seul point, j'ai eu besoin d'indulgence, n'avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer?
Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui le justifient; peut-être même l'esprit les apprécierait mal: c'est au coeur seul qu'il appartient de les sentir. Si pourtant vous deviez me soupçonner de faiblesse, j'appellerais votre jugement à l'appui du mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même, l'infidélité n'est pas l'inconstance.
Ce n'est pas que je ne sente que cette distinction, qu'en vain l'opinion autorise, n'en blesse pas moins la délicatesse; mais de quoi se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre plus encore? Ce même tort que j'oublie, ne croyez pas qu'il se le pardonne ou s'en console; et pourtant, combien n'a-t-il pas réparé cette légère faute par l'excès de son amour et celui de mon bonheur!
Ou ma félicité est en effet plus grande, ou j'en sens mieux le prix depuis que j'ai craint de l'avoir perdue: mais ce que je puis vous dire, c'est que, si je me sentais la force de supporter encore des chagrins aussi cruels que ceux que je viens d'éprouver, je ne croirais pas en acheter trop cher le surcroît de bonheur que j'ai goûté depuis. O ma tendre mère! grondez votre fille inconsidérée de vous avoir affligée par trop de précipitation; grondez-la d'avoir jugé témérairement et calomnié celui qu'elle ne devait pas cesser d'adorer: mais en la reconnaissant imprudente, voyez-la heureuse, et augmentez sa joie en la partageant.
I40. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Paris, 21 novembre 17**.
Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne reçoive point de réponse de vous? Ma dernière lettre pourtant me paraissait en mériter une; et depuis trois jours que je devrais l'avoir reçue, je l'attends encore! Je suis fâché au moins; aussi je ne vous parlerai pas du tout de mes grandes affaires.
Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu'au lieu de reproches et de méfiance, il n'ait produit que de nouvelles tendresses; que ce soit moi actuellement qui reçoive les excuses et les réparations dues à ma candeur soupçonnée, je vous en dirai mot; et sans l'événement imprévu de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-là regarde votre pupille, et que vraisemblablement elle ne sera pas dans le cas de vous en informer de quelque temps, je me charge de ce soin.
Par des raisons que vous devinerez, ou que vous ne devinerez pas, depuis quelques jours Mme de Tourvel ne m'occupait plus; et comme ces raisons-là ne pouvaient pas exister chez la petite Volanges, j'en étais devenu plus assidu auprès d'elle. Grâce à l'obligeant portier, je n'avais aucun obstacle à vaincre; et nous menions, votre pupille et moi, une vie commode et réglée. Mais l'habitude amène la négligence; les premiers jours, nous n'avions jamais pris assez de précautions pour notre sûreté; nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une incroyable distraction a causé l'accident dont j'ai à vous instruire; et si, pour mon compte, j'en ai été quitte pour la peur, il en coûte plus cher à la petite fille.
Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et l'abandon qui suivent la volupté, quand nous avons entendu la porte de la chambre s'ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute à mon épée, tant pour ma défense, que pour celle de notre commune pupille: je m'avance et ne vois personne: mais en effet la porte était ouverte. Comme nous avions de la lumière j'ai été à la recherche, et n'ai trouvé âme qui vive. Alors je me suis rappelé que nous avions oublié nos précautions ordinaires; et sans doute la porte poussée seulement, ou mal fermée, s'était rouverte d'elle-même.
En allant rejoindre ma timide compagne pour la tranquilliser, je ne l'ai plus trouvée dans son lit; elle était tombée, ou s'était sauvée dans sa ruelle: enfin elle y était étendue sans connaissance, et sans autre mouvement que d'assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! Je parvins pourtant à la remettre dans son lit, et même à la faire revenir: mais elle s'était blessée dans sa chute, et elle ne tarda pas à en ressentir les effets.
Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes moins équivoques encore, m'ont eu bientôt éclairé sur son état: mais, pour le lui apprendre, il a fallu lui dire d'abord celui où elle était auparavant; car elle ne s'en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu'à elle, on n'avait conservé tant d'innocence, en faisant si bien tout ce qu'il fallait pour s'en défaire! Oh! celle-là ne perd pas son temps à réfléchir!
Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais qu'il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle que j'irais sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de la maison, et qu'en les prévenant qu'on allait venir les chercher, je leur confierais le tout, sous le secret; qu'elle, de son côté, sonnerait sa femme de chambre dès que je serais sorti; qu'elle lui ferait ou ne lui ferait pas sa confidence, comme elle voudrait; mais qu'elle enverrait chercher du secours, et défendrait surtout qu'on réveillât Mme de Volanges: attention délicate et naturelle d'une fille qui craint d'inquiéter sa mère.
J'ai fait mes deux courses et mes deux confessions le plus lestement que j'ai pu, et de là je suis rentré chez moi, d'où je ne suis pas encore sorti: mais le chirurgien, que je connaissais d'ailleurs, est venu à midi me rendre compte de l'état de la malade. Je ne m'étais pas trompé; mais il espère que s'il ne survient pas d'autre accident, on ne s'apercevra de rien dans la maison. La femme de chambre est du secret; le médecin a donné un nom à la maladie; et cette affaire s'arrangera comme mille autres, à moins que par la suite il ne nous soit utile qu'on en parle.
Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous et moi? Votre silence m'en ferait douter; je n'y croirais même plus du tout, si le désir que j'en ai ne m'avait fait chercher tous les moyens d'en conserver l'espoir.
Adieu, ma belle amie: je vous embrasse, rancune tenante.
I4I. La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
Du château de... 24 novembre 17**.
Mon Dieu! Vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous importe mon silence? croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre. Ah! plût à Dieu! Mais non, c'est seulement qu'il m'en coûte de vous les dire.
Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même, ou cherchez-vous à me tromper? la différence entre vos discours et vos actions ne me laisse de choix qu'entre ces deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que penser?
Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre dernière scène avec la Présidente; mais qu'est-ce donc qu'elle prouve pour votre système, ou contre le mien? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez cette femme pour ne la pas tromper, pour n'en pas saisir toutes les occasions qui vous paraîtraient agréables ou faciles: je ne doutais même pas qu'il ne vous fût à peu près égal de satisfaire avec une autre, avec la première venue, jusqu'aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître; et je ne suis pas surprise que, par un libertinage d'esprit qu'on aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet ce que vous aviez fait mille autres par occasion. Qui ne sait que c'est là le simple courant du monde, et votre usage à tous tant que vous êtes, depuis le scélérat jusqu'aux espèces? Celui qui s'en abstient aujourd'hui passe pour romanesque, et ce n'est pas là, je crois, le défaut que je vous reproche.
Mais ce que j'ai dit, ce que j'ai pensé, ce que je pense encore, c'est que vous n'en avez pas moins de l'amour pour votre Présidente; non pas, à la vérité, de l'amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que vous pouvez avoir; de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme les agréments ou les qualités qu'elle n'a pas; qui la place dans une classe à part, et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient encore attaché à elle, même alors que vous l'outragez; tel enfin que je conçois qu'un sultan peut le ressentir pour sa sultane favorite, ce qui ne l'empêche pas de lui préférer souvent une simple odalisque. Ma comparaison me paraît d'autant plus juste que comme lui, jamais vous n'êtes ni l'ami, ni l'amant d'une femme; mais toujours son tyran ou son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien humilié, bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet! et trop heureux d'y être parvenu, dès que vous croyez le moment arrivé d'obtenir votre pardon, vous me quittez pour ce grand événement.
Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m'y parlez pas de cette femme uniquement, c'est que vous ne voulez me rien dire de vos grandes affaires; elles vous semblent si importantes, que le silence que vous gardez sur elles, vous le croyez une punition pour moi. Et c'est après ces mille preuves de votre préférence décidée pour une autre, que vous me demandez tranquillement s'il y a encore quelque intérêt commun entre vous et moi! Prenez-y garde, Vicomte! si une fois je réponds, ma réponse sera irrévocable; et craindre de la faire en ce moment, c'est déjà peut-être en dire trop. Aussi je n'en veux absolument plus parler.
Tout ce que je peux faire, c'est de vous raconter une histoire. Peut-être n'aurez-vous pas le temps de la lire, ou celui d'y faire assez attention pour la bien entendre? libre à vous. Ce ne sera, au pis-aller, qu'une histoire de perdue.
Un homme de ma connaissance s'était empêtré, comme vous, d'une femme qui lui faisait peu d'honneur. Il avait bien, par intervalle, le bon esprit de sentir que, tôt ou tard, cette aventure lui ferait tort; mais quoiqu'il en rougît, il n'avait pas le courage de rompre. Son embarras était d'autant plus grand, qu'il s'était vanté à ses amis d'être entièrement libre; et qu'il n'ignorait pas que le ridicule qu'on a augmente toujours en proportion qu'on s'en défend. Il passait ainsi sa vie, ne cessant de faire des sottises, et ne cessant de dire après: Ce n'est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui fut tentée un moment de le livrer au public en cet état d'ivresse, et de rendre ainsi son ridicule ineffaçable: mais pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen, pour être, à tout événement, dans le cas de dire, comme son ami: Ce n'est pas ma faute. Elle lui fit donc parvenir, sans aucun autre avis, la lettre qui suit, comme un remède dont l'usage pourrait être utile à son mal.
"On s'ennuie de tout, mon Ange, c'est une loi de la Nature; ce n'est pas ma faute.
Si donc je m'ennuie aujourd'hui d'une aventure qui m'a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n'est pas ma faute.
Si, par exemple, j'ai eu juste autant d'amour que toi de vertu, et c'est sûrement beaucoup dire, il n'est pas étonnant que l'un ait fini en même temps que l'autre. Ce n'est pas ma faute.
Il suit de là, que depuis quelque temps je t'ai trompée: mais aussi, ton impitoyable tendresse m'y forçait en quelque sorte! Ce n'est pas ma faute.
Aujourd'hui, une femme que j'aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n'est pas ma faute.
Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure: mais si la nature n'a accordé aux hommes que la constance, tandis qu'elle donnait aux femmes l'obstination, ce n'est pas ma faute.
Crois-moi, choisis un autre amant, comme j'ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce n'est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret: je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute."
De vous dire, Vicomte, l'effet de cette dernière tentative, et ce qui s'en est suivi, ce n'est pas le moment: mais je promets de vous le dire dans ma première lettre. Vous y trouverez aussi mon ultimatum sur le renouvellement du traité que vous me proposez. Jusques-là, adieu tout simplement...
A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite Volanges; c'est un article à réserver jusqu'au lendemain du mariage, pour la gazette de médisance. En attendant, je vous fais mon compliment de condoléance sur la perte de votre postérité. Bonsoir, Vicomte.
I42. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Paris, 27 novembre 17**.
Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j'ai mal lu ou mal entendu, et votre lettre, et l'histoire que vous m'y faites, et le petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis vous dire, c'est que ce dernier m'a paru original et propre à faire de l'effet: aussi je l'ai copié tout simplement, et tout simplement encore je l'ai envoyé à la céleste Présidente. Je n'ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été expédiée dès hier au soir. Je l'ai préféré ainsi, d'abord parce que je lui avais en effet promis de lui écrire hier; et puis aussi, parce que j'ai pensé qu'elle n'aurait pas trop de toute la nuit, pour se recueillir et méditer sur ce grand événement, dussiez-vous une seconde fois me reprocher l'expression.
J'espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de ma bien-aimée: mais il est près de midi, et je n'ai encore rien reçu. J'attendrai jusqu'à trois heures, et si alors je n'ai pas eu de nouvelles, j'irai en chercher moi-même; car, surtout en fait de procédés, il n'y a que le premier pas qui coûte.
A présent, comme vous pouvez croire, je suis fort empressé d'apprendre la fin de l'histoire de cet homme de votre connaissance, si véhémentement soupçonné de ne savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait grâce?
Je ne désire pas moins de recevoir votre ultimatum: comme vous dites si politiquement! Je suis curieux, surtout, de savoir si, dans cette dernière démarche, vous trouverez encore de l'amour. Ah! sans doute, il y en a, et beaucoup! Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien faire valoir, et j'attends tout de vos bontés.
Adieu, ma charmante amie; je ne fermerai cette Lettre qu'à deux heures, dans l'espoir de pouvoir y joindre la réponse désirée.
A deux heures après midi.
Toujours rien, l'heure me presse beaucoup; je n'ai pas le temps d'ajouter un mot: mais cette fois, refuserez-vous encore les plus tendres baisers de l'amour?
I43. La présidente Tourvel à madame de Rosemonde
Paris, 27 novembre 17**.
Le voile est déchiré, Madame, sur lequel était peinte l'illusion de mon bonheur. La funeste vérité m'éclaire, et ne me laisse voir qu'une mort assurée et prochaine, dont la route m'est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai et je chérirai mes tourments s'ils abrègent mon existence. Je vous envoie la lettre que j'ai reçue hier; je n'y joindrai aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n'est plus le temps de se plaindre, il n'y a plus qu'à souffrir. Ce n'est pas de pitié dont j'ai besoin, c'est de force.
Recevez, Madame, le seul adieu que je ferai, et exaucez ma dernière prière; c'est de me laisser à mon sort, de m'oublier entièrement, de ne plus me compter sur la terre. Il est un terme dans le malheur, où l'amitié même augmente nos souffrances et ne peut les guérir. Quand les blessures sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre sentiment m'est étranger, que celui du désespoir. Rien ne peut plus me convenir, que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J'y pleurerai mes fautes, si je puis pleurer encore! car depuis hier, je n'ai pas versé une larme. Mon coeur flétri n'en fournit plus.
Adieu, Madame. Ne me répondez point. J'ai fait le serment sur cette lettre cruelle de n'en plus recevoir aucune.
I44. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Paris, 28 novembre 17**.
Hier, à cinq heures du soir, ma belle amie, impatienté de n'avoir pas de nouvelles, je me suis présenté chez la belle délaissée; et on m'a dit qu'elle était sortie. Je n'ai vu, dans cette phrase, qu'un refus de me recevoir, qui ne m'a ni fâché ni surpris; et je me suis retiré, dans l'espérance que cette démarche de ma part engagerait au moins une femme si polie à m'honorer d'un mot de réponse. L'envie que j'avais de la recevoir m'a fait passer exprès chez moi vers les neuf heures, et je n'y ai rien trouvé. Etonné de ce silence, auquel je ne m'attendais pas, j'ai chargé mon chasseur d'aller aux informations, et de savoir si la sensible personne était morte ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m'a appris que Mme de Tourvel était sortie en effet à onze heures du matin, avec sa femme de chambre; qu'elle s'était fait conduire au couvent de***, et qu'à sept heures du soir, elle avait renvoyé sa voiture et ses gens, en faisant dire qu'on ne l'attende pas chez elle. Assurément, c'est se mettre en règle. Le couvent est le véritable asile d'une veuve; et si elle persiste dans une résolution si louable, je joindrai à toutes les obligations que je lui ai déjà, celle de la célébrité que va prendre cette aventure.
Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré vos inquiétudes, je ne reparaîtrais sur la scène du monde que brillant d'un nouvel éclat. Qu'ils se montrent donc, ces critiques sévères, qui m'accusaient d'un amour romanesque et malheureux; qu'ils fassent des ruptures plus promptes et plus brillantes: mais non, qu'ils fassent mieux; qu'ils se présentent comme consolateurs, la route leur est tracée. Eh bien! qu'ils osent seulement tenter cette carrière que j'ai parcourue en entier; et si l'un d'eux obtient le moindre succès, je lui cède la première place. Mais ils éprouveront tous que, quand j'y mets du soin, l'impression que je laisse est ineffaçable. Ah! sans doute, celle-ci le sera; et je compterais pour rien tous mes autres triomphes, si jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.
Ce parti qu'elle a pris flatte mon amour-propre, j'en conviens; mais je suis fâché cependant qu'elle ait trouvé en elle une force suffisante pour se séparer autant de moi. Il y aura donc entre nous deux, d'autres obstacles que ceux que j'aurai placés moi-même! Quoi! si je voulais me rapprocher d'elle, elle pourrait ne le plus vouloir; que dis-je? ne le pas désirer! n'en plus faire son suprême bonheur! est-ce donc ainsi qu'on aime! et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le souffrir? Ne pourrais-je pas, par exemple, et ne vaudrait-il pas mieux tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité d'un raccommodement, qu'on désire toujours tant qu'on l'espère? Je pourrais essayer cette démarche sans y mettre d'importance; et par conséquent, sans qu'elle vous donnât d'ombrage. Au contraire, ce serait un simple essai que nous ferions de concert; et quand même je réussirais, ce ne serait qu'un moyen de plus de renouveler, à votre volonté, un sacrifice qui a paru vous être agréable. A présent, ma belle amie, il me reste à en recevoir le prix, et tous mes voeux sont pour votre retour. Venez donc vite retrouver votre amant, vos plaisirs, vos amis, et le courant des aventures.
Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que mon inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j'ai été, dans mes courses différentes, jusques chez Mme de Volanges. J'ai trouvé votre pupille déjà dans le salon, encore dans le costume d'une malade, mais en pleine convalescence, et n'en étant que plus fraîche et plus intéressante. Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un mois sur votre chaise-longue: ma foi, vive les demoiselles! Celle-ci m'a en vérité donné envie de savoir si la guérison était parfaite!
J'ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a pensé rendre fou votre sentimentaire Danceny. D'abord, c'était de chagrin; aujourd'hui c'est de joie. Sa Cécile était malade! Vous jugez que la tête tourne dans un tel malheur. Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelles, et n'en passait aucun sans s'y présenter lui-même; enfin il a demandé, par une belle épître à la maman, la permission d'aller la féliciter sur la convalescence d'un objet si cher; et Mme de Volanges y a consenti: si bien que j'ai trouvé le jeune homme établi comme par le passé, à un peu de familiarité près qu'il n'osait encore se permettre.
C'est de lui-même que j'ai su ces détails; car je suis sorti en même temps que lui, et je l'ai fait jaser. Vous n'avez pas d'idée de l'effet que cette visite lui a causé. C'est une joie, ce sont des désirs, des transports impossibles à rendre. Moi qui aime les grands mouvements, j'ai achevé de lui faire perdre la tête, en l'assurant que sous très peu de jours je le mettrais à même de voir sa belle de plus près encore.
En effet, je suis décidé à la lui remettre, aussitôt après mon expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout entier; et puis vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi mon élève, si elle ne devait tromper que son mari? Le chef-d'oeuvre est de tromper son amant, et surtout son premier amant; car, pour moi, je n'ai pas à me reprocher d'avoir prononcé le mot d'amour.
Adieu, ma belle amie; revenez donc au plutôt jouir de votre empire sur moi, en recevoir l'hommage et m'en payer le prix.
I45. La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
Du château de... 29 novembre 17**.
Sérieusement, Vicomte, vous avez quitté la Présidente? vous lui avez envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle? En vérité, vous êtes charmant; et vous avez surpassé mon attente! J'avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir jusqu'à présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut cette femme, que naguère j'appréciais si peu; point du tout: mais c'est que ce n'est pas sur elle que j'ai remporté cet avantage; c'est sur vous: voilà le plaisant, et ce qui est vraiment délicieux.
Oui, Vicomte, vous aimiez beaucoup Mme de Tourvel, et même vous l'aimez encore; vous l'aimez comme un fou: mais parce que je m'amusais à vous en faire honte, vous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille, plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité! Le sage a bien raison, quand il dit qu'elle est l'ennemie du bonheur.
Où en seriez-vous à présent, si je n'avais voulu que vous faire une malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien; et dussiez-vous me réduire, à mon tour, au désespoir et au couvent, j'en cours les risques, et je me rends à mon vainqueur.
Cependant si je capitule, c'est en vérité pure faiblesse: car si je voulais, que de chicanes n'aurais-je pas encore à faire! et peut-être le mériteriez-vous? J'admire, par exemple, avec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la Présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n'est-ce pas, de vous donner le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance? Et comme alors cet apparent sacrifice n'en serait plus un pour vous, vous m'offrez de le renouveler à ma volonté! Par cet heureux arrangement, la céleste dévote se croirait toujours l'unique choix de votre coeur, tandis que je m'enorgueillirais d'être la rivale préférée; nous serions trompées toutes deux, mais vous seriez content, et qu'importe le reste?
C'est dommage qu'avec tant de talent pour les projets, vous en ayez si peu pour l'exécution; et que par une seule démarche inconsidérée, vous ayez mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.
Quoi! vous aviez l'idée de renouer, et vous avez pu écrire ma lettre! Vous m'avez donc crue bien gauche à mon tour! Vicomte, quand une femme frappe dans le coeur d'une autre, elle manque rarement de trouver l'endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n'ai pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l'aviez trouvée préférable à moi, et qu'enfin, vous m'aviez placée au-dessous d'elle. Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens à en porter la faute. Ainsi, Vicomte, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens: je vous y invite même, et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès, si vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je ne veux plus m'en occuper. Parlons d'autre chose.
Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m'en direz des nouvelles positives à mon retour, n'est-il pas vrai? Je serai bien aise d'en avoir. Après cela, ce sera à vous de juger s'il vous conviendra mieux de remettre la petite fille à son amant, ou de tenter de devenir une seconde fois le fondateur d'une nouvelle branche des Valmont, sous le nom de Gercourt. Cette idée m'avait paru assez plaisante, et en vous laissant le choix, je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti définitif, sans que nous en ayons causé ensemble. Ce n'est pas vous remettre à un terme éloigné, car je serai à Paris très incessamment. Je ne peux pas vous dire positivement le jour; mais vous ne doutez pas que, dès que je serai arrivée, vous n'en soyez le premier informé.
Adieu, Vicomte; malgré mes querelles, mes malices et mes reproches, je vous aime toujours beaucoup, et je me prépare à vous le prouver. Au revoir, mon ami.
I46. La Marquise de Merteuil au Chevalier Danceny
Du château de... 29 novembre 17**.
Enfin, je pars, mon jeune ami, et demain au soir, je serai de retour à Paris. Au milieu de tous les embarras qu'entraîne un déplacement, je ne recevrai personne. Cependant, si vous avez quelque confidence bien pressée à me faire, je veux bien vous excepter de la règle générale; mais je n'excepterai que vous: ainsi, je vous demande le secret sur mon arrivée. Valmont même n'en sera pas instruit.
Qui m'aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous auriez ainsi ma confiance exclusive, je ne l'aurais pas cru. Mais la vôtre a entraîné la mienne. Je serais tenté de croire que vous y avez mis de l'adresse, peut-être même de la séduction. Cela serait bien mal au moins! Au reste, elle ne serait pas dangereuse à présent; vous avez vraiment bien autre chose à faire! Quand l'héroïne est en scène, on ne s'occupe guère de la confidente.
Aussi n'avez-vous seulement pas eu le temps de me faire part de vos nouveaux succès. Quand votre Cécile était absente, les jours n'étaient pas assez longs pour écouter vos tendres plaintes. Vous les auriez faites aux échos, si je n'avais pas été là pour les entendre. Quand, depuis, elle a été malade, vous m'avez même encore honorée du récit de vos inquiétudes, vous aviez besoin de quelqu'un à qui les dire. Mais à présent qu'elle est à Paris, qu'elle se porte bien, et surtout que vous la voyez quelquefois, elle suffit à tout, et vos amis ne vous sont plus rien.
Je ne vous en blâme pas; c'est la faute de vos vingt ans. Depuis Alcibiade jusqu'à vous, ne sait-on pas que les jeunes gens n'ont jamais connu l'amitié que dans leurs chagrins? Le bonheur les rend quelquefois indiscrets, mais jamais confiants. Je dirai bien comme Socrate: J'aime que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux: mais en sa qualité de philosophe, il se passait bien d'eux quand il ne venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage que lui, et j'ai senti votre silence avec toute la faiblesse d'une femme.
N'allez pourtant pas me croire exigeante: il s'en faut bien que je le sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces privations me les fait supporter avec courage, quand elles sont la cause ou la preuve du bonheur de mes amis. Je ne compte donc sur vous pour demain au soir, qu'autant que l'amour vous laissera libre et désoccupé, et je vous défends de me faire le moindre sacrifice.
Adieu, Chevalier; je me fais une vrai fête de vous revoir: viendrez-vous?
I47. Madame de Volanges à la Marquise de Rosemonde
Paris, 29 novembre 17**.
Vous serez sûrement aussi affligée que je le suis, ma digne amie, en apprenant l'état où se trouve Mme de Tourvel; elle est malade depuis hier: sa maladie a pris si vivement, et se montre avec des symptômes si graves, que j'en suis vraiment alarmée.
Une fièvre ardente, un transport violent et presque continuel, une soif qu'on ne peut apaiser, voilà tout ce qu'on remarque. Les médecins disent ne pouvoir rien pronostiquer encore; et le traitement sera d'autant plus difficile, que la malade refuse avec obstination toute espèce de remèdes: c'est au point qu'il a fallu la tenir de force pour la saigner; et il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour lui remettre sa bande, que dans son transport elle veut toujours arracher.
Vous qui l'avez vue, comme moi, si peu forte, si timide et si douce, concevez-vous donc que quatre personnes puissent à peine la contenir, et que pour peu qu'on veuille lui représenter quelque chose, elle entre dans des fureurs inexprimables? Pour moi, je crains qu'il y ait plus que du délire, et que ce ne soit une vraie aliénation d'esprit.
Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c'est ce qui s'est passé avant-hier.
Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec sa femme de chambre, au couvent de ***. Comme elle a été élevée dans cette maison, et qu'elle a conservé l'habitude d'y entrer quelquefois, elle y fut reçue comme à l'ordinaire, et elle parut à tout le monde tranquille et bien portante. Environ deux heures après, elle s'informa si la chambre qu'elle occupait étant pensionnaire, était vacante, et sur ce qu'on lui répondit qu'oui, elle demanda d'aller la revoir: la Prieure l'y accompagna, avec quelques autres religieuses. Ce fut alors qu'elle déclara qu'elle revenait s'établir dans cette chambre, que, disait-elle, elle n'aurait jamais dû quitter; et qu'elle ajouta qu'elle n'en sortirait qu'à la mort: ce fut son expression.
D'abord on ne sut que dire; mais le premier étonnement passé, on lui représenta que sa qualité de femme mariée ne permettait pas de la recevoir sans une permission particulière. Cette raison ni mille autres n'y firent rien; et de ce moment elle s'obstina, non seulement à ne pas sortir du couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre lasse, à sept heures du soir, on consentit à ce qu'elle y passât la nuit. On renvoya sa voiture et ses gens, et on remit au lendemain à prendre un parti.
On assure que pendant toute la soirée, loin que son air ou son maintien eussent rien d'égaré, l'un et l'autre étaient composés et réfléchis; que seulement elle tomba quatre ou cinq fois dans une rêverie si profonde, qu'on ne parvenait pas à l'en tirer en lui parlant; et que, chaque fois, avant d'en sortir, elle portait les deux mains à son front qu'elle avait l'air de serrer avec force: sur quoi, une des religieuses qui étaient présentes lui ayant demandé si elle souffrait de la tête, elle la fixa longtemps avant de répondre, et lui dit enfin: "Ce n'est pas là qu'est le mal!" Et un moment après, elle demanda qu'on la laissât seule, et pria qu'à l'avenir on ne lui fît plus de question.
Tout le monde se retira hors sa femme de chambre qui devait heureusement coucher dans la même chambre qu'elle, faute d'autre place.
Suivant le rapport de cette fille, sa maîtresse a été assez tranquille jusqu'à onze heures du soir. Elle a dit alors vouloir se coucher: mais, avant d'être entièrement déshabillée, elle se mit à marcher dans sa chambre, avec beaucoup d'actions et des gestes fréquents. Julie, qui avait été témoin de ce qui s'était passé dans la journée, n'osa lui rien dire, et attendit en silence pendant près d'une heure. Enfin, Mme de Tourvel l'appela deux fois coup sur coup; elle n'eut que le temps d'accourir, et sa maîtresse tomba dans ses bras en disant: "Je n'en peux plus." Elle se laissa conduire à son lit, et ne voulut rien prendre, ni qu'on allât chercher aucun secours. Elle se fit mettre seulement de l'eau auprès d'elle, et elle ordonna à Julie de se coucher.
Celle-ci assure être restée jusqu'à deux heures du matin sans dormir, et n'avoir entendu, pendant ce temps, ni mouvement ni plainte. Mais elle dit avoir été réveillée à cinq heures par les discours de sa maîtresse, qui parlait d'une voix forte et élevée; et qu'alors lui ayant demandé si elle n'avait besoin de rien, et n'obtenant point de réponse, elle prit de la lumière, et alla au lit de Mme de Tourvel, qui ne la reconnut point; mais qui, interrompant tout à coup les propos sans suite qu'elle tenait, s'écria vivement: "Qu'on me laisse seule, qu'on me laisse dans les ténèbres; ce sont les ténèbres qui me conviennent." J'ai remarqué hier par moi-même que cette phrase lui revient souvent.
Enfin Julie profita de cette espèce d'ordre, pour sortir et aller chercher du monde et des secours: mais Mme de Tourvel a refusé l'un et l'autre, avec les fureurs et les transports qui sont revenus si souvent depuis.
L'embarras où cela a mis tout le couvent a décidé la Prieure à m'envoyer chercher hier à sept heures du matin... Il ne faisait pas jour. Je suis accourue sur-le-champ. Quand on m'a annoncée à Mme de Tourvel, elle a paru reprendre sa connaissance, et a répondu: "Ah! oui, qu'elle entre." Mais quand j'ai été près de son lit, elle m'a regardée fixement, m'a pris la main qu'elle a serrée, et m'a dit d'une voix forte, mais sombre: "Je meurs pour ne vous avoir pas crue." Aussitôt après, se cachant les yeux, elle est revenue à son discours le plus fréquent: "Qu'on me laisse seule, etc., etc."; et toute connaissance s'est perdue.
Ce propos qu'elle m'a tenu, et quelques autres échappés dans son délire, me font craindre que cette cruelle maladie n'ait une cause plus cruelle encore. Mais respectons les secrets de notre amie, et contentons-nous de plaindre son malheur.
Toute la journée d'hier a été également orageuse, et partagée entre des accès de transport effrayant, et des moments d'un abattement léthargique, les seuls où elle prend et donne quelque repos. Je n'ai quitté le chevet de son lit qu'à neuf heures du soir, et je vais y retourner ce matin pour toute la journée. Sûrement, je n'abandonnerai pas ma malheureuse amie; mais ce qui est désolant, c'est son obstination à refuser tous les soins et tous les secours.
Je vous envoie le bulletin de cette nuit que je viens de recevoir, et qui, comme vous verrez, n'est rien moins que consolant. J'aurai soin de vous les faire passer tous exactement.
Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la malade. Ma fille, qui heureusement est presque entièrement rétablie, vous présente son respect.
I48. Le Chevalier Danceny à madame de Merteuil
Paris, Ier décembre 17 **.
O vous que j'aime! ô toi que j'adore! ô vous qui avez commencé mon bonheur! ô toi qui l'as comblé! Amie sensible, tendre amante, pourquoi le souvenir de ta douleur vient-il troubler le charme que j'éprouve? Ah! Madame, calmez-vous, c'est l'amitié qui vous le demande. O! mon amie, sois heureuse! c'est la prière de l'amour.
Hé! quels reproches avez-vous donc à vous faire? croyez-moi, votre délicatesse vous abuse. Les regrets qu'elle vous cause, les torts dont elle m'accuse, sont également illusoires; et je sens dans mon coeur qu'il n'y a eu, entre nous deux, d'autre séducteur que l'amour. Ne crains donc plus de te livrer aux sentiments que tu inspires, de te laisser pénétrer de tous les feux que tu fais naître. Quoi! nos coeurs en seraient-ils moins purs, pour avoir été éclairés plus tard? non, sans doute. C'est au contraire la séduction, qui, n'agissant jamais que par projet, peut combiner sa marche et ses moyens, et prévoir au loin les événements. Mais l'amour véritable ne permet pas ainsi de méditer et de réfléchir: il nous distrait de nos pensées par nos sentiments; son empire n'est jamais plus fort que quand il nous est inconnu, et c'est dans l'ombre et le silence, qu'il nous entoure de liens qu'il est également impossible d'apercevoir et de rompre.
C'est ainsi qu'hier même, malgré la vive émotion que me causait l'idée de votre retour, malgré le plaisir extrême que je ressentis en vous voyant, je croyais pourtant n'être encore appelé ni conduit que par la paisible amitié: ou plutôt, entièrement livré aux doux sentiments de mon coeur, je m'occupais bien peu d'en démêler l'origine ou la cause. Ainsi que moi, ma tendre amie, tu éprouvais, sans le connaître, ce charme impérieux qui livrait nos âmes aux douces impressions de la tendresse; et tous deux nous n'avons reconnu l'amour qu'en sortant de l'ivresse où ce dieu nous avait plongés.
Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner. Non, tu n'as pas trahi l'amitié, et je n'ai pas davantage abusé de ta confiance. Tous deux, il est vrai, nous ignorions nos sentiments; mais cette illusion, nous l'éprouvions seulement sans chercher à la faire naître. Ah! loin de nous en plaindre, ne songeons qu'au bonheur qu'elle nous a procuré; et sans le troubler par d'injustes reproches, ne nous occupons qu'à l'augmenter encore par le charme de la confiance et de la sécurité. O mon amie! que cet espoir est cher à mon coeur! Oui, désormais délivrée de toute crainte, et tout entière à l'amour, tu partageras mes désirs, mes transports, le délire de mes sens, l'ivresse de mon âme; et chaque instant de nos jours fortunés sera marqué par une volupté nouvelle.
Adieu, toi que j'adore! Je te verrai ce soir, mais te trouverai-je seule? Je n'ose l'espérer. Ah! tu ne le désires pas autant que moi.
I49. Madame de Volanges à madame de Rosemonde
Paris, 2 décembre 17 **.
J'ai espéré hier, presque toute la journée, ma digne amie, pouvoir vous donner ce matin des nouvelles plus favorables de la santé de notre chère malade: mais depuis hier au soir cet espoir est détruit, et il ne m'en reste que le regret de l'avoir perdu. Un événement, bien indifférent en apparence, mais bien cruel par les suites qu'il a eues, a rendu l'état de la malade au moins aussi fâcheux qu'il était auparavant, si même il n'a pas empiré.
Je n'aurais rien compris à cette révolution subite, si je n'avais reçu hier l'entière confidence de notre malheureuse amie. Comme elle ne m'a pas laissé ignorer que vous étiez instruite aussi de toutes ses infortunes, je puis vous parler sans réserve sur sa triste situation.
Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit que la malade dormait depuis plus de trois heures; et son sommeil était si profond et si tranquille, que j'eus peur un moment qu'il ne fût léthargique. Quelque temps après, elle se réveilla, et ouvrit elle-même les rideaux de son lit. Elle nous regarda tous avec l'air de la surprise; et comme je me levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma, et me pria d'approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune question, et me demanda où elle était, ce que nous faisions là, si elle était malade, et pourquoi elle n'était pas chez elle? Je crus d'abord que c'était un nouveau délire, seulement plus tranquille que le précédent: mais je m'aperçus qu'elle entendait fort bien mes réponses. Elle avait en effet retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire.
Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle était au couvent, où elle ne se souvenait pas d'être venue. Je lui répondis exactement, en supprimant seulement ce qui aurait pu la trop effrayer: et lorsqu'à mon tour je lui demandai comment elle se trouvait, elle me répondit qu'elle ne souffrait pas dans ce moment; mais qu'elle avait été bien tourmentée pendant son sommeil, et qu'elle se sentait fatiguée. Je l'engageai à se tranquilliser et à parler peu; après quoi, je refermai en partie ses rideaux, que je laissai seulement entr'ouverts, et je m'assis auprès de son lit. Dans le même temps, on lui proposa un bouillon qu'elle prit et qu'elle trouva bon.
Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle elle ne parla que pour me remercier des soins que je lui avais donnés; et elle mit dans ses remerciements l'agrément et la grâce que vous lui connaissez. Ensuite elle garda pendant quelque temps un silence absolu, qu'elle ne rompit que pour dire: "Ah! oui, je me ressouviens d'être venue ici"; et un moment après, elle s'écria douloureusement: "Mon amie, mon amie, plaignez-moi; je retrouve tous mes malheurs." Comme alors je m'avançai vers elle, elle saisit ma main, et s'y appuyant la tête: "Grand Dieu, continua-t-elle, ne puis-je donc mourir?" Son expression, plus encore que ses discours, m'attendrit jusqu'aux larmes; elle s'en aperçut à ma voix, et me dit: "Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez..." Et puis s'interrompant: "Faites qu'on nous laisse seules, et je vous dirai tout."
Ainsi que je crois vous l'avoir marqué, j'avais déjà des soupçons sur ce qui devait faire le sujet de cette confidence; et craignant que cette conversation, que je prévoyais devoir être longue et triste, ne nuisît peut-être à l'état de notre malheureuse amie, je m'y refusai d'abord, sous prétexte qu'elle avait besoin de repos: mais elle insista, et je me rendis à ses instances. Dès que nous fûmes seules, elle m'apprit tout ce que déjà vous avez su d'elle, et que par cette raison je ne vous répéterai point.
Enfin, en me parlant de la façon cruelle dont elle a été sacrifiée, elle ajouta: "Je me croyais bien sûre d'en mourir, et j'en avais le courage; mais de survivre à mon malheur et à ma honte, c'est ce qui m'est impossible." Je tentai de combattre ce découragement, ou plutôt ce désespoir, avec les armes de la religion, jusqu'alors si puissantes sur elle; mais je sentis bientôt que je n'avais pas assez de force pour ces fonctions augustes, et je m'en tins à lui proposer d'appeler le Père Anselme, que je sais avoir toute sa confiance. Elle y consentit, et parut même le désirer beaucoup. On l'envoya chercher en effet, et il vint sur-le-champ. Il resta fort longtemps avec la malade, et dit en sortant, que si les médecins en jugeaient comme lui, il croyait qu'on pouvait différer la cérémonie des Sacrements, qu'il reviendrait le lendemain.
Il était environ trois heures après-midi, et jusqu'à cinq notre amie fut assez tranquille: en sorte que nous avions tous repris de l'espoir. Par malheur, on apporta alors une lettre pour elle. Quand on voulut la lui remettre, elle répondit n'en vouloir recevoir aucune, et personne n'insista. Mais de ce moment, elle parut plus agitée. Bientôt après, elle demanda d'où venait cette lettre? elle n'était pas timbrée: qui l'avait apportée? on l'ignorait: de quelle part on l'avait remise? on ne l'avait pas dit aux tourières. Ensuite elle garda quelque temps le silence; après quoi, elle recommença à parler: mais ses propos sans suite nous apprirent seulement que le délire était revenu.
Cependant il y eut encore un intervalle tranquille, jusqu'à ce qu'enfin elle demanda qu'on lui remît la lettre qu'on avait apportée pour elle. Dès qu'elle eut jeté les yeux dessus, elle s'écria: "De lui! grand Dieu!" et puis d'une voix forte, mais oppressée: "Reprenez-la, reprenez-la." Elle fit sur-le-champ fermer les rideaux de son lit, et défendit que personne approchât: mais presque aussitôt nous fûmes bien obligés de revenir auprès d'elle. Le transport avait repris plus violent que jamais, et il s'y était joint des convulsions vraiment effrayantes. Ces accidents n'ont plus cessé de la soirée; et le bulletin de ce matin m'apprend que la nuit n'a pas été moins orageuse. Enfin, son état est tel, que je m'étonne qu'elle n'y ait pas déjà succombé; et je ne vous cache point qu'il ne me reste que bien peu d'espoir.
Je suppose que cette malheureuse lettre est de M. de Valmont, mais que peut-il encore oser lui dire? Pardon, ma chère amie; je m'interdis toute réflexion: mais il est bien cruel de voir périr si malheureusement une femme, jusqu'alors si heureuse et si digne de l'être.
I50. Le Chevalier Danceny à la Marquise de Merteuil
Paris, 3 décembre 17**.
En attendant le bonheur de te revoir, je me livre, ma tendre amie, au plaisir de t'écrire; et c'est en m'occupant de toi, que je charme le regret d'en être éloigné. Te retracer mes sentiments, me rappeler les tiens, est pour mon coeur une vraie jouissance; et c'est par elle que le temps même des privations m'offre encore mille biens précieux à mon amour. Cependant, s'il faut t'en croire, je n'obtiendrai point de réponse de toi: cette lettre même sera la dernière; et nous nous priverons d'un commerce qui, selon toi, est dangereux, et dont nous n'avons pas besoin. Sûrement je t'en croirai, si tu persistes: car que peux-tu vouloir, que par cette raison même je ne le veuille aussi? Mais avant de te décider entièrement, ne permettras-tu pas que nous en causions ensemble?
Sur l'article des dangers, tu dois juger seule: je ne puis rien calculer, et je m'en tiens à te prier de veiller à ta sûreté, car je ne puis être tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet objet, ce n'est pas nous deux qui ne sommes qu'un, c'est toi qui es nous deux.
Il n'en est pas de même sur le besoin: ici nous ne pouvons avoir qu'une même pensée, et si nous différons d'avis, ce ne peut-être que faute de nous expliquer ou de nous entendre. Voici donc ce que je crois sentir.
Sans doute une lettre paraît bien peu nécessaire, quand on peut se voir librement. Que dirait-elle, qu'un mot, un regard, ou même le silence, n'exprimât cent fois mieux encore? Cela me paraît si vrai, que dans le moment où tu me parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa facilement sur mon âme; elle la gênait peut-être, mais ne l'affecta point. Tel à peu près quand voulant donner un baiser sur ton coeur, je rencontre un ruban ou une gaze, je l'écarte seulement, et n'ai cependant pas le sentiment d'un obstacle.
Mais depuis, nous nous sommes séparés; et dès que tu n'as plus été là, cette idée de lettre est revenue me tourmenter. Pourquoi, me suis-je dit, cette privation de plus? Quoi! pour être éloignés n'a-t-on plus rien à se dire? Je suppose que, favorisés par les circonstances, on passe ensemble une journée entière; faudra-t-il prendre le temps de causer sur celui de jouir? Oui, de jouir, ma tendre amie; car auprès de toi, les moments même du repos fournissent encore une jouissance délicieuse. Enfin quel que soit le temps, on finit par se séparer; et puis, on est si seul! C'est alors qu'une lettre est précieuse! si on ne la lit pas, du moins on la regarde... Ah! sans doute, on peut regarder une lettre sans la lire, comme il me semble que la nuit j'aurais encore quelque plaisir à toucher ton portrait...
Ton portrait, ai-je dit? Mais une lettre est le portrait de l'âme. Elle n'a pas, comme une froide image, cette stagnance si éloignée de l'amour; elle se prête à tous nos mouvements: tout à tour elle s'anime, elle jouit, elle se repose... Tes sentiments me sont tous si précieux! me priveras-tu d'un moyen de les recueillir?
Es-tu donc sûre que le besoin de m'écrire ne te tourmentera jamais? Si dans la solitude, ton coeur se dilate ou s'oppresse, si un mouvement de joie passe jusqu'à ton âme, si une tristesse involontaire vient la troubler un moment, ce ne sera donc pas dans le sein de ton ami, que tu répandras ton bonheur ou ta peine? tu auras donc un sentiment qu'il ne partagera pas? tu le laisseras donc, rêveur et solitaire, s'égarer loin de toi?... Mon amie!... ma tendre amie!... Mais c'est à toi qu'il appartient de prononcer. J'ai voulu discuter seulement, et non pas te séduire; je ne t'ai dit que des raisons, j'ose croire que j'eusse été plus fort par des prières. Je tâcherai donc, si tu persistes, de ne pas m'affliger; je ferai mes efforts pour me dire ce que tu m'aurais écrit: mais tiens, tu le dirais mieux que moi; j'aurais surtout plus de plaisir à l'entendre.
Adieu, ma charmante amie; l'heure approche enfin où je pourrai te voir: je te quitte bien vite, pour t'aller retrouver plus tôt.
I5I. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Paris, 3 décembre 17** au soir.
Sans doute, Marquise, que vous ne me croyez pas assez peu d'usage, pour penser que j'aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai trouvée ce soir, et sur l'étonnant hasard qui avait conduit Danceny chez vous! Ce n'est pas que votre physionomie exercée n'ait su prendre à merveille l'expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous soyez trahie par aucune de ces phrases, qui quelquefois échappent au trouble ou au repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles vous ont parfaitement servie; et que s'ils avaient su se faire croire aussi bien que se faire entendre, loin que j'eusse pris ou conservé le moindre soupçon, je n'aurais pas douté un moment du chagrin extrême que vous causait ce tiers importun. Mais, pour ne pas déployer en vain d'aussi grands talents, pour en obtenir le succès que vous vous en promettiez, pour produire enfin l'illusion que vous cherchiez à faire naître, il fallait donc auparavant former votre amant novice avec plus de soin.
Puisque vous commencez à faire des éducations, apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se déconcerter à la moindre plaisanterie; à ne pas nier si vivement, pour une seule femme, les mêmes choses dont ils se défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à savoir entendre l'éloge de leur maîtresse, sans se croire obligés d'en faire les honneurs; et si vous leur permettez de vous regarder dans le cercle, qu'ils sachent au moins auparavant déguiser ce regard de possession si facile à reconnaître, et qu'ils confondent si maladroitement avec celui de l'amour. Alors vous pourrez les faire paraître dans vos exercices publics, sans que leur conduite fasse tort à leur sage institutrice; et moi-même, trop heureux de concourir à votre célébrité, je vous promets de faire et de publier les programmes de ce nouveau collège.
Mais jusque là je m'étonne, je l'avoue, que ce soit moi que vous ayez entrepris de traiter comme un écolier. Oh! qu'avec toute autre femme, je serais bientôt vengé! que je m'en ferais de plaisir! et qu'il surpasserait aisément celui qu'elle aurait cru me faire perdre! Oui, c'est bien pour vous seule que je peux préférer la réparation à la vengeance; et ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doute, par la plus légère incertitude; je sais tout.
Vous êtes à Paris depuis quatre jours; et chaque jour vous avez vu Danceny, et vous n'avez vu que lui seul. Aujourd'hui même votre porte était encore fermée; et il n'a manqué à votre Suisse, pour m'empêcher d'arriver jusqu'à vous, qu'une assurance égale à la vôtre. Cependant je ne devais pas douter, me mandiez-vous, d'être le premier informé de votre arrivée; de cette arrivée dont vous ne pouviez pas encore me dire le jour, tandis que vous m'écriviez la veille de votre départ. Nierez-vous ces faits, ou tenterez-vous de vous en excuser? L'un et l'autre sont également impossible; et pourtant je me contiens encore! Reconnaissez-là votre empire; mais croyez-moi, contente de l'avoir éprouvé, n'en abusez pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous deux, Marquise; ce mot doit vous suffire.
Vous sortez demain toute la journée, m'avez-vous dit? A la bonne heure, si vous sortez en effet; et vous jugez que je le saurai. Mais enfin, vous rentrerez le soir; et pour notre difficile réconciliation, nous n'aurons pas trop de temps jusqu'au lendemain. Faites-moi donc savoir si ce sera chez vous, ou là-bas, que se feront nos expiations nombreuses et réciproques. Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise tête s'était remplie de son idée, et je peux n'être pas jaloux de ce délire de votre imagination: mais songez que de ce moment, ce qui n'était qu'une fantaisie deviendrait une préférence marquée. Je ne me crois pas fait pour cette humiliation, et je ne m'attends pas à la recevoir de vous.
J'espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas un. Mais quand il vous coûterait quelque chose, il me semble que je vous ai donné un assez bel exemple! qu'une femme également sensible et belle, qui n'existait que pour moi, qui dans ce moment même meurt peut-être d'amour et de regret, peut bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque ni de figure ni d'esprit, mais qui n'a encore ni usage ni consistance.
Adieu, Marquise; je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout ce que je puis faire en ce moment, c'est de ne pas scruter mon coeur. J'attends votre réponse. Songez en la faisant, songez bien que plus il vous est facile encore de me faire oublier l'offense que vous m'avez faite, plus un refus de votre part, un simple délai, la graverait dans mon coeur en traits ineffaçables.
I52. La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
Paris, 4 décembre 17**.
Prenez donc garde, Vicomte, et ménagez davantage mon extrême timidité! Comment voulez-vous que je supporte l'idée accablante d'encourir votre indignation; et surtout que je ne succombe pas à la crainte de votre vengeance? d'autant que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. J'aurais beau parler, votre existence n'en serait ni moins brillante ni moins paisible. Au fait, qu'auriez-vous à redouter? d'être obligé de partir, si on vous en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez l'étranger comme ici? et à tout prendre, pourvu que la Cour de France vous laissât tranquille à celle où vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu de vos triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid par ces considérations morales, revenons à nos affaires.
Savez-vous, Vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariée? Ce n'est assurément pas faute d'avoir trouvé assez de partis avantageux; c'est uniquement pour que personne n'ait le droit de trouver à redire à mes actions. Ce n'est même pas que j'aie craint de ne plus pouvoir faire mes volontés, car j'aurais bien toujours fini par là: mais c'est qu'il m'aurait gêné que quelqu'un eût eu seulement le droit de s'en plaindre; c'est qu'enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir, et non par nécessité. Et voilà que vous m'écrivez la lettre la plus maritale qu'il soit possible de voir! Vous ne m'y parlez que de torts de mon côté, et de grâce de la vôtre! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on ne doit rien? je ne saurais le concevoir!
Voyons; de quoi s'agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny chez moi, et cela vous a déplu? à la bonne heure: mais qu'avez-vous pu en conclure? ou que c'était l'effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volonté, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas, votre lettre est injuste; dans le second; elle est ridicule: c'était bien la peine d'écrire! Mais vous êtes jaloux, et la jalousie ne raisonne pas. Hé bien! je vais raisonner pour vous.
Ou vous avez un rival, ou vous n'en avez pas. Si vous en avez un, il faut plaire pour lui être préféré; si vous n'en avez pas, il faut plaire encore pour éviter d'en avoir. Dans tous les cas, c'est la même conduite à tenir; ainsi, pourquoi vous tourmenter? pourquoi, surtout, me tourmenter moi-même! Ne savez-vous donc plus être le plus aimable? et n'êtes-vous plus sûr de vos succès? Allons donc, Vicomte, vous vous faites tort. Mais, ce n'est pas cela; c'est qu'à vos yeux, je ne vaux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez moins mes bontés, que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous êtes un ingrat. Voilà bien, je crois du sentiment! et pour peu que je continuasse, cette lettre pourrait devenir fort tendre: mais vous ne le méritez pas.
Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de vos soupçons, vous les garderez: ainsi, sur l'époque de mon retour, comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous êtes donné bien de la peine pour vous en instruire, n'est-il pas vrai? Hé bien! en êtes-vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé beaucoup de plaisir; quant à moi, cela n'a pas nui au mien.
Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante lettre, c'est qu'elle n'a eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de m'intimider; et que pour le moment, je suis on ne peut pas moins disposée à vous accorder vos demandes.
Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourd'hui, ce serait vous faire une infidélité réelle. Ce ne serait pas là renouer avec mon ancien amant; ce serait en prendre un nouveau, et qui ne vaut pas l'autre à beaucoup près. Je n'ai pas assez oublié le premier pour m'y tromper ainsi. Le Valmont que j'aimais était charmant. Je veux bien convenir même que je n'ai pas rencontré d'homme plus aimable. Ah! je vous en prie, Vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le moi; celui-là sera toujours bien reçu.
Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour aujourd'hui ni pour demain. Son Ménechme lui a fait un peu tort; et en me pressant trop, je craindrais de m'y tromper. Ou bien, peut-être ai-je donné parole à Danceny pour ces deux jours-là? Et votre lettre m'a appris que vous ne plaisantiez pas, quand on manquait à sa parole. Vous voyez donc qu'il faut attendre.
Mais que vous importe? vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis à votre maîtresse que vous ferez à la sienne; et après tout, une femme n'en vaut-elle une autre? ce sont vos principes. Celle même qui serait tendre et sensible, qui n'existerait que pour vous, qui mourrait enfin d'amour et de regret, n'en serait pas moins sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d'être plaisantée un moment; et vous voulez qu'on se gêne? Ah! cela n'est pas juste.
Adieu, Vicomte; redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux que de vous trouver charmant; et dès que j'en serai sûre, je m'engage à vous le prouver. En vérité, je suis trop bonne.
I53. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil
Paris, 4 décembre 17**.
Je réponds sur-le-champ à votre lettre, et je tâcherai d'être clair; ce qui n'est pas facile avec vous, quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.
De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement: aussi, n'est-ce pas de cela dont il s'agit. Mais entre le parti violent de se perdre, et celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l'avons été, de le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison; entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n'était donc pas ridicule de vous dire, et il ne l'est pas de vous répéter que, de ce jour même je serai votre amant, ou votre ennemi.
Je sens à merveille que ce choix vous gêne; qu'il vous conviendrait mieux de tergiverser; et je n'ignore pas que vous n'avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non: mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit, sans risquer d'être joué; et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C'est maintenant à vous à décider: je peux vous laisser le choix, mais non pas rester dans l'incertitude.
Je vous préviens seulement que vous ne m'abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus; et qu'enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous en donner l'exemple; et je déclare avec plaisir que je préfère la paix et l'union: mais s'il faut rompre l'une et l'autre, je crois en avoir le droit et les moyens.
J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part, sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre: vous voyez que la réponse que je vous demande, n'exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.
Réponse de la Marquise de Merteuil écrite au bas de la même lettre.
Hé bien! la guerre.
I54. Madame de Volanges à madame de Rosemonde
Paris, 5 décembre 17**.
Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le faire, ma chère amie, du fâcheux état de notre malade. Tout entière aux soins que je lui donne, je ne prends sur eux le temps de vous écrire, qu'autant qu'il y a d'autres événements que ceux de la maladie. En voici un, auquel certainement je ne m'attendais pas. C'est une lettre que j'ai reçue de M. de Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa confidente, et même pour sa médiatrice auprès de Mme de Tourvel, pour qui il avait aussi joint une lettre à la mienne. J'ai renvoyé l'une en répondant à l'autre. Je vous fais passer cette dernière, et je crois que vous jugerez comme moi, que je ne pouvais ni ne devais rien faire de ce qu'il me demande. Quand je l'aurais voulu, notre malheureuse amie n'aurait pas été en état de m'entendre. Son délire est continuel. Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D'abord faut-il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde, et jusqu'à la fin? Si pour cette fois, il est sincère, il peut bien dire qu'il a lui-même fait son malheur. Je crois qu'il sera peu content de ma réponse: mais j'avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse aventure, me soulève de plus en plus contre son auteur.
Adieu, ma chère amie; je retourne à mes tristes soins, qui le deviennent bien davantage encore par le peu d'espoir que j'ai de les voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour vous.
I55. Le Vicomte de Valmont au Chevalier Danceny
Paris, 5 décembre 17**.
J'ai passé deux fois chez vous, mon cher Chevalier: mais depuis que vous avez quitté le rôle d'amant pour celui d'homme à bonnes fortunes, vous êtes, comme de raison, devenu introuvable. Votre valet de chambre m'a assuré cependant que vous rentreriez chez vous ce soir, qu'il avait ordre de vous attendre; mais moi, qui suis instruit de vos projets, j'ai très bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre le costume de la chose, et que sur-le-champ vous recommenceriez vos courses victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu'y applaudir: mais peut-être, pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur direction. Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut vous mettre au courant de l'autre, et puis, vous vous déciderez. Prenez donc le temps de lire ma lettre. Ce ne sera pas vous distraire de vos plaisirs, puisqu'au contraire elle n'a d'autre objet que de vous donner le choix entre eux.
Si j'avais eu votre confidence entière, si j'avais su par vous la partie de vos secrets que vous m'avez laissée à deviner, j'aurais été instruit à temps; et mon zèle, moins gauche, ne se trouverait pas aujourd'hui gêner votre marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d'un autre.
Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n'est-il pas vrai? avec une femme charmante et que vous adorez? car à votre âge, quelle femme n'adore-t-on pas, au moins les huit premiers jours! Le lieu de la scène doit encore ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse, et qu'on n'a prise que pour vous, doit embellir la volupté, des charmes de la liberté, et de ceux du mystère. Tout est convenu, on vous attend: et vous brûlez de vous y rendre! voilà ce que nous savons tous deux, quoique vous ne m'en ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne savez pas, et qu'il faut que je vous dise.
Depuis mon retour à Paris, je m'occupais des moyens de vous rapprocher de Mlle de Volanges; je vous l'avais promis; et encore la dernière fois que je vous en parlai, j'eus lieu de juger par vos réponses, je pourrais dire par vos transports, que c'était m'occuper de votre bonheur. Je ne pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise assez difficile, mais après avoir préparé les moyens, j'ai remis le reste au zèle de votre jeune Maîtresse. Elle a trouvé, dans son amour, des ressources qui avaient manqué à mon expérience: enfin votre malheur veut qu'elle ait réussi. Depuis deux jours, m'a-t-elle dit ce soir, tous les obstacles sont surmontés, et votre bonheur ne dépend plus que de vous.
Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre cette nouvelle elle-même, et malgré l'absence de la maman, vous auriez été reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas présenté! et pour vous dire tout, soit caprice ou raison, la petite personne m'a paru un peu fâchée de ce manque d'empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le moyen de me faire aussi parvenir jusqu'à elle, et m'a fait promettre de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A l'empressement qu'elle y a mis, je parierais bien qu'il y est question d'un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu'il en soit, j'ai promis, sur l'honneur et sur l'amitié, que vous auriez la tendre missive dans la journée, et je ne puis ni ne veux manquer à ma parole.
A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous tenir? Placé entre la coquetterie et l'amour, entre le plaisir et le bonheur, quel va être votre choix? Si je parlais encore au Danceny d'il y a trois mois, seulement à celui d'il y a huit jours, bien sûr de son coeur, je le serais de ses démarches; mais le Danceny d'aujourd'hui, arraché par les femmes, courant les aventures, et devenu, suivant l'usage, un peu scélérat, préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n'a pour elle que sa beauté, son innocence et son amour, aux agréments d'une femme parfaitement usagée?
Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans vos nouveaux principes, que j'avoue bien aussi un peu les miens, les circonstances me décideraient pour la jeune amante. D'abord, c'en est une de plus, et puis la nouveauté, et encore la crainte de perdre le fruit de vos soins en négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté ce serait véritablement l'occasion manquée, et elle ne revient pas toujours, surtout pour une première faiblesse: souvent, dans ce cas, il ne faut qu'un moment d'humeur, un soupçon jaloux, moins encore, pour empêcher le plus beau triomphe. La vertu qui se noie se raccroche quelquefois aux branches; et une fois réchappée, elle se tient sur ses gardes, et n'est plus facile à surprendre.
Au contraire, de l'autre côté, que risquez-vous? pas même une rupture; une brouillerie tout au plus, où l'on achète de quelques soins le plaisir d'un raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme déjà rendue, que celui de l'indulgence? Que gagnerait-elle à la sévérité? la perte de ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.
Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l'amour, qui me paraît aussi celui de la raison, je crois qu'il est de la prudence de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué; laissez-vous attendre tout simplement: si vous risquez de donner une raison, on sera peut-être tenté de la vérifier. Les femmes sont curieuses et obstinées; tout peut se découvrir: je viens, comme vous savez, d'en être moi-même un exemple. Mais si vous laissez l'espoir, comme il sera soutenu de la vanité, il ne sera perdu que longtemps après l'heure propre aux informations: alors demain vous aurez à choisir l'obstacle insurmontable qui vous aura retenu; vous aurez été malade, mort s'il le faut, ou toute autre chose dont vous serez également désespéré, et tout se raccommodera.
Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je vous prie seulement de m'en instruire; et comme je n'y ai pas d'intérêt, je trouverai toujours que vous avez bien fait. Adieu, mon cher ami.
Ce que j'ajoute encore, c'est que je regrette Mme de Tourvel; c'est que je suis au désespoir d'être séparé d'elle; c'est que je paierais de la moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l'autre. Ah! croyez-moi, on n'est heureux que par l'amour.
I56. Cécile Volanges au Chevalier Danceny (Jointe à la précédente.)
Paris, 4 décembre 17**.
Comment donc se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous voir, quand je ne cesse pas de le désirer? n'en avez-vous plus autant d'envie que moi? Ah! c'est bien à présent que je suis triste! plus triste que quand nous étions séparés tout à fait. Le chagrin que j'éprouvais par les autres, c'est à présent de vous qu'il me vient, et cela fait bien plus de mal.
Depuis quelques jours, Maman n'est jamais chez elle, vous le savez bien; et j'espérais que vous essaieriez de profiter de ce temps de liberté: mais vous ne songez seulement pas à moi; je suis bien malheureuse! Vous me disiez tant que c'était moi qui aimais le moins! je savais bien le contraire, et en voilà bien la preuve. Si vous étiez venu pour me voir, vous m'auriez vue en effet: car moi, je ne suis pas comme vous; je ne songe qu'à ce qui peut nous réunir. Vous mériteriez que je ne vous dise rien de tout ce que j'ai fait pour ça, et qui m'a donné tant de peine: mais je vous aime trop, et j'ai tant d'envie de vous voir, que je ne peux pas m'empêcher de vous le dire. Et puis, je verrai bien après si vous m'aimez réellement!
J'ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts, et qu'il m'a promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous laisserait toujours entrer comme s'il ne vous voyait pas: et nous pouvons bien nous fier à lui, car c'est un bien honnête homme. Il ne s'agit donc plus que d'empêcher qu'on ne vous voie dans la maison; et ça, c'est bien aisé, en n'y venant que le soir, et quand il n'y aura plus rien à craindre du tout. Par exemple, depuis que Maman sort tous les jours, elle se couche tous les soirs à onze heures; ainsi nous aurions bien du temps.
Le portier m'a dit que, quand vous voudriez venir comme ça, au lieu de frapper à la porte, vous n'auriez qu'à frapper à sa fenêtre; et puis, vous trouverez bien le petit escalier; et comme vous ne pourrez pas avoir de lumière, je laisserai la porte de ma chambre entrouverte, ce qui vous éclairera toujours un peu. Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit, surtout en passant auprès de la petite porte de Maman. Pour celle de ma femme de chambre, c'est égal, parce qu'elle m'a promis qu'elle ne se réveillerait pas; c'est aussi une bien bonne fille! et pour vous en aller, ça sera tout de même. A présent, nous verrons si vous viendrez.
Mon Dieu, pourquoi donc le coeur me bat-il si fort en vous écrivant? Est-ce qu'il doit m'arriver quelque malheur, ou si c'est l'espérance de vous voir qui me trouble comme ça? Ce que je sens bien, c'est que je ne vous ai jamais tant aimé, et que jamais je n'ai tant désiré de vous le dire. Venez donc, mon ami, mon cher ami; que je puisse vous répéter cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je n'aimerai jamais que vous.
J'ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que j'avais quelque chose à lui dire; et lui, comme il est bien bon ami, il viendra sûrement demain, et je le prierai de vous remettre ma lettre tout de suite. Ainsi je vous attendrai demain au soir, et vous viendrez sans faute, si vous ne voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse.
Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon coeur.
I57. Le Chevalier Danceny au Vicomte de Valmont
Paris, 5 décembre 17** au soir.
Ne doutez, mon cher Vicomte, ni de mon coeur, ni de mes démarches: comment résisterais-je à un désir de ma Cécile? Ah! c'est bien elle, elle seule que j'aime, que j'aimerai toujours! son ingénuité, sa tendresse, ont un charme pour moi dont j'ai pu avoir la faiblesse de me laisser distraire, mais que rien n'effacera jamais. Engagé dans une autre aventure, pour ainsi dire sans m'en être aperçu, souvent le souvenir de Cécile est venu me troubler jusques dans les plus doux plaisirs; et peut-être mon coeur ne lui a-t-il jamais rendu d'hommages plus vrais, que dans le moment même où je lui étais infidèle. Cependant, mon ami, ménageons sa délicatesse, et cachons-lui mes torts; non pour la surprendre, mais pour ne pas l'affliger. Le bonheur de Cécile est le voeu le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais une faute qui lui aurait coûté une larme.
J'ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites, sur ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais vous pouvez m'en croire, ce n'est point par eux que je me conduis dans ce moment; et dès demain je suis décidé à le prouver. J'irai m'accuser à celle même qui a causé mon égarement, et qui l'a partagé; je lui dirai: "Lisez dans mon coeur; il a pour vous l'amitié la plus tendre; l'amitié unie au désir ressemble tant à l'amour!... Tous deux nous nous sommes trompés; mais susceptible d'erreur, je ne suis point capable de mauvaise foi." Je connais mon amie; elle est honnête autant qu'indulgente; elle fera plus que me pardonner, elle m'approuvera. Elle-même se reprochait souvent d'avoir trahi l'amitié; souvent sa délicatesse effrayait son amour. Plus sage que moi, elle fortifiera dans mon âme ces craintes utiles que je cherchais témérairement à étouffer dans la sienne. Je lui devrai d'être meilleur, comme à vous d'être plus heureux. O mes amis! partagez ma reconnaissance. L'idée de vous devoir mon bonheur en augmente le prix.
Adieu, mon cher Vicomte. L'excès de ma joie ne m'empêche point de songer à vos peines, et d'y prendre part. Que ne puis-je vous être utile! Mme de Tourvel reste donc inexorable? On la dit aussi bien malade. Mon Dieu, que je vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois de la santé et de l'indulgence, et faire à jamais votre bonheur! Ce sont les voeux de l'amitié; j'ose espérer qu'ils seront exaucés par l'amour.
Je voudrais causer plus longtemps avec vous; mais l'heure me presse, et peut-être Cécile m'attend déjà.
I58. Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil (A son réveil.)
Paris, 6 décembre 17**.
Hé bien, Marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit dernière? n'en êtes-vous pas un peu fatiguée? Convenez donc que Danceny est charmant! il fait des prodiges, ce garçon-là! Vous n'attendiez pas cela de lui, n'est-il pas vrai? Allons, je me rends justice; un pareil rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est plein de bonnes qualités! Mais surtout, que d'amour, de constance, de délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de lui comme l'est sa Cécile, vous n'aurez point de rivales à craindre: il vous l'a prouvé cette nuit. Peut-être à force de coquetterie, une autre femme pourra vous l'enlever un moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des agaceries provocantes: mais soyez tranquille, un seul mot de l'objet aimé suffit, comme vous voyez, pour dissiper cette illusion; ainsi il ne vous manque plus que d'être cet objet-là, pour être parfaitement heureuse.
Sûrement vous ne vous y tromperez pas; vous avez le tact trop sûr pour qu'on puisse le craindre. Cependant l'amitié qui nous unit, aussi sincère de ma part que bien reconnue de la vôtre, m'a fait désirer, pour vous, l'épreuve de cette nuit; c'est l'ouvrage de mon zèle, il a réussi: mais point de remerciements; cela n'en vaut pas la peine: rien n'était plus facile.
Au fait, que m'en a-t-il coûté? un léger sacrifice, et quelque peu d'adresse. J'ai consenti à partager avec le jeune homme les faveurs de sa maîtresse: mais enfin il y avait bien autant de droits que moi; et je m'en souciais si peu! La lettre que la jeune personne lui a écrite, c'est bien moi qui l'ai dictée: mais c'était seulement pour gagner du temps, parce que nous savions à quoi l'employer. Celle que j'y ai jointe, oh! ce n'était rien, presque rien; quelques réflexions de l'amitié, pour guider le choix du nouvel amant: mais en vérité, elles étaient inutiles; il faut dire la vérité, il n'a pas balancé un moment.
Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous aujourd'hui vous raconter tout; et sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir! il doit vous dire: Lisez dans mon coeur; il me le mande: et vous voyez bien que cela raccommode tout. J'espère qu'en y lisant tout ce qu'il voudra, vous y lirez peut-être aussi que les Amants si jeunes ont leurs dangers; et encore, qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.
Adieu, Marquise; jusqu'à la première occasion.
I59. La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont (Billet.)
Paris, 6 décembre 17**.
Je n'aime pas qu'on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais procédés; ce n'est pas plus ma manière que mon goût. Quand j'ai à me plaindre de quelqu'un, je ne le persifle pas; je fais mieux: je me venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce moment, n'oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi d'avance, et tout seul, dans l'espoir d'un triomphe qui vous échappait à l'instant même où vous vous en félicitiez. Adieu.
I60. Madame de Volanges à madame de Rosemonde
Paris, 6 décembre 17**.
Je vous écris de la chambre de notre malheureuse amie, dont l'état est toujours à peu près le même. Il doit y avoir cet après-midi une consultation de quatre médecins. Malheureusement c'est, comme vous le savez, plus souvent une preuve de danger qu'un moyen de secours.
Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière. La femme de chambre m'a informée ce matin, qu'environ vers minuit, sa maîtresse l'a fait appeler, a voulu être seule avec elle, et lui a dicté une assez longue lettre. Julie a ajouté que, tandis qu'elle était occupée à en faire l'enveloppe, Mme de Tourvel avait repris le transport: en sorte que cette fille n'a pas su à qui il fallait mettre l'adresse. Je me suis étonnée d'abord que la lettre elle-même n'ait pas suffi pour le lui apprendre, mais sur ce qu'elle m'a répondu qu'elle craignait de se tromper, et que cependant sa maîtresse lui avait bien recommandé de faire partir cette lettre sur-le-champ, j'ai pris sur moi d'ouvrir le paquet.
J'y ai trouvé l'écrit que je vous envoie, qui en effet ne s'adresse à personne pour s'adresser à trop de monde. Je croirais cependant que c'est à M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire d'abord; mais qu'elle a cédé, sans s'en apercevoir, au désordre de ses idées. Quoi qu'il en soit, j'ai jugé que cette lettre ne devait être rendue à personne. Je vous l'envoie, parce que vous y verrez mieux que je ne pourrais vous le dire, quelles sont les pensées qui occupent la tête de notre malade. Tant qu'elle restera aussi vivement affectée, je n'aurai guère d'espérance. Le corps se rétablit difficilement, quand l'esprit est si peu tranquille.
Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d'être éloignée du triste spectacle que j'ai continuellement sous les yeux.
I6I. La présidente de Tourvel A... (Dictée par elle et écrite par sa Femme-de-Chambre.)
Paris, 5 décembre 17**.
Etre cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu point de me persécuter? Ne te suffit-il pas de m'avoir tourmentée, dégradée, avilie, veux-tu me ravir jusqu'à la paix du tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres où l'ignominie m'a forcée de m'ensevelir, les peines sont-elles sans relâche, l'espérance est-elle méconnue? Je n'implore point une grâce que je ne mérite point: pour souffrir sans me plaindre, il me suffira que mes souffrances n'excèdent pas mes forces. Mais ne rends pas mes tourments insupportables. En me laissant mes douleurs, ôte-moi le cruel souvenir des biens que j'ai perdus. Quand tu me les as ravis, n'en retrace plus à mes yeux la désolante image. J'étais innocente et tranquille: c'est pour t'avoir vu que j'ai perdu le repos; c'est en t'écoutant que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautes, quel droit as-tu de les punir?
Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon infortune les épouvante. Aucun n'ose m'approcher. Je suis opprimée, et ils me laissent sans secours! Je meurs, et personne ne pleure sur moi. Toute consolation m'est refusée. La pitié s'arrête sur les bords de l'abîme où le criminel se plonge. Les remords le déchirent, et ses cris ne sont pas entendus!
Et toi, que j'ai outragé; toi, dont l'estime ajoute à mon supplice; toi, qui seul enfin aurais le droit de te venger, que fais-tu loin de moi? Viens punir une femme infidèle. Que je souffre enfin des tourments mérités. Déjà je me serais soumise à ta vengeance; mais le courage m'a manqué pour t'apprendre ta honte. Ce n'était point dissimulation, c'était respect. Que cette lettre au moins t'apprenne mon repentir. Le ciel a pris ta cause; il te venge d'une injure que tu as ignorée. C'est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles; il a craint que tu ne me remis[ses] une faute qu'il voulait punir. Il m'a soustraite à ton indulgence, qui aurait blessé sa justice.
Impitoyable dans sa vengeance, il m'a livrée à celui-là même qui m'a perdue. C'est à la fois, pour lui et par lui, que je souffre. Je veux le fuir en vain; il me suit; il est là, il m'obsède sans cesse. Mais qu'il est différent de lui-même! Ses yeux n'expriment plus que la haine et le mépris. Sa bouche ne profère que l'insulte et le reproche. Ses bras ne m'entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa barbare fureur?
Mais quoi! c'est lui... Je ne me trompe pas; c'est lui que je revois. O mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras; cache-moi dans ton sein: oui, c'est toi, c'est bien toi! Quelle illusion funeste m'avait fait te méconnaître? combien j'ai souffert dans ton absence! Oh! ne nous séparons plus, ne nous séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens comme mon coeur palpite! Ah! ce n'est plus de crainte, c'est la douce émotion de l'amour. Pourquoi te refuses-tu à mes tendres caresses? Tourne vers moi tes doux regards! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre? pour qui prépares-tu cet appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes traits? que fais-tu? Laisse-moi: je frémis! Dieu! c'est ce monstre encore!
Mes amies, ne m'abandonnez pas. Vous qui m'invitiez à le fuir, aidez-moi à le combattre; et vous qui, plus indulgente, me promettiez de diminuer mes peines, venez donc auprès de moi. Où êtes-vous toutes deux? S'il ne m'est plus permis de vous revoir, répondez au moins à cette lettre; que je sache que vous m'aimez encore.
Laisse-moi donc, cruel! quelle nouvelle fureur t'anime? Crains-tu qu'un sentiment doux ne pénètre jusqu'à mon âme? Tu redoubles mes tourments; tu me forces de te haïr. Oh! que la haine est douloureuse! comme elle corrode le coeur qui la distille! Pourquoi me persécutez-vous? que pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m'avez-vous pas mise dans l'impossibilité de vous écouter comme de vous répondre? N'attendez plus rien de moi. Adieu, Monsieur.
I62. Le Chevalier Danceny au Vicomte de Valmont
Paris, 6 décembre 17** au soir.
Je suis instruit, Monsieur, de vos procédés envers moi. Je sais aussi que, non content de m'avoir indignement joué, vous ne craignez pas de vous en vanter, de vous en applaudir. J'ai vu la preuve de votre trahison écrite de votre main. J'avoue que mon coeur en a été navré, et que j'ai ressenti quelque honte d'avoir autant aidé moi-même à l'odieux abus que vous avez fait de mon aveugle confiance: pourtant je ne vous envie pas ce honteux avantage; je suis seulement curieux de savoir si vous les conserverez tous également sur moi. J'en serai instruit, si, comme je l'espère, vous voulez bien vous trouvez demain, entre huit et neuf heures du matin, à la porte du bois de Vincennes, village de Saint-Mandé. J'aurai soin d'y faire trouver tout ce qui sera nécessaire pour les éclaircissements qui me restent à prendre avec vous.
Chevalier Danceny.
I63. Monsieur Bertrand à madame de Rosemonde
Paris, 7 décembre.
Madame,
C'est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin. Permettez-moi de vous inviter d'abord à cette pieuse résignation, que chacun a si souvent admirée en vous, et qui peut seule nous faire supporter les maux dont est semée notre misérable vie.
M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j'afflige tant une si respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un combat singulier qu'il a eu ce matin avec M. le chevalier Danceny. J'ignore entièrement le sujet de la querelle; mais il paraît, par le billet que j'ai trouvé encore dans la poche de M. le Vicomte et que j'ai l'honneur de vous envoyer; il paraît, dis-je, qu'il n'était pas l'agresseur. Et il faut que ce soit lui que le ciel ait permis qui succombât.
J'étais chez M. le Vicomte à l'attendre, à l'heure même où on l'a ramené à l'hôtel. Figurez-vous mon effroi, en voyant M. votre neveu porté par deux de ses gens, et tout baigné dans son sang. Il avait deux coups d'épée dans le corps, et il était déjà bien faible. M. Danceny était aussi là, et même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer: mais il est bien temps de répandre des larmes, quand on a causé un malheur irréparable.
Pour moi, je ne me possédais pas; et malgré le peu que je suis, je ne lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c'est là que M. le vicomte s'est montré bien véritablement grand. Il m'a ordonné de me taire; et celui-là même, qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l'a appelé son ami, l'a embrassé devant nous tous, et nous a dit: "Je vous ordonne d'avoir pour Monsieur tous les égards qu'on doit à un brave et galant homme." Il lui a, de plus, fait remettre, devant moi, des papiers fort volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais bien qu'il attachait beaucoup d'importance. Ensuite, il a voulu qu'on les laissât seuls ensemble pendant un moment. Cependant j'avais envoyé tout de suite chercher tous les secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas! le mal était sans remède. Moins d'une demi-heure après, M. le vicomte était sans connaissance. Il n'a pu recevoir que l'extrême-onction; et la cérémonie était à peine achevée, qu'il a rendu son dernier soupir.
Bon Dieu! quand j'ai reçu dans mes bras à sa naissance ce précieux appui d'une maison si illustre, aurais-je pu prévoir que ce serait dans mes bras qu'il expirerait, et que j'aurais à pleurer sa mort? Une mort si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous demande pardon, Madame, d'oser mêler ainsi mes douleurs aux vôtres: mais dans tous les états, on a un coeur et de la sensibilité; et je serais bien ingrat, si je ne pleurais pas toute ma vie un seigneur qui avait tant de bontés pour moi, et qui m'honorait de tant de confiance.
Demain, après l'enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins. Vous n'ignorez pas, Madame, que ce malheureux événement finit la substitution, et rend vos dispositions entièrement libres. Si je puis vous être de quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter ponctuellement.
Je suis avec le plus profond respect, Madame, votre, etc.
Bertrand.
I64. Madame de Rosemonde à monsieur Bertrand
Du château de... 8 décembre 17**.
Je reçois votre lettre à l'instant même, mon cher Bertrand, et j'apprends par elle l'affreux événement dont mon neveu a été la malheureuse victime. Oui, sans doute, j'aurai des ordres à vous donner; et ce n'est que pour eux que je peux m'occuper d'autre chose que de ma mortelle affliction.
Le billet de M. Danceny, que vous m'avez envoyé, est une preuve bien convaincante que c'est lui qui a provoqué le duel: et mon intention est que vous en rendiez plainte sur-le-champ, et en mon nom. En pardonnant à son ennemi, à son meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité naturelle; mais moi, je dois venger à la fois sa mort, l'humanité et la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité des lois contre ce reste de barbarie qui infecte encore nos moeurs; et je ne crois pas que ce soit dans ce cas, que le pardon des injures puisse nous être prescrit. J'attends donc de vous que vous suiviez cette affaire avec tout le zèle et toute l'activité dont je vous connais capable, et que vous devez à la mémoire de mon neveu.
Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de *** de ma part, et d'en conférer avec lui. Je ne lui écris pas, pressée que je suis de me livrer tout entière à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses, et lui communiquerez cette lettre.
Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie de vos bons sentiments, et suis pour la vie toute à vous.
I65. Madame de Volanges à madame de Rosemonde
Paris, 9 décembre 17**.
Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse pour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement l'affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée d'avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l'avons perdue hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son sort, et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court intervalle qu'elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort; et, comme elle a dit elle-même, pour n'avoir pu succomber sus le poids de ses malheurs qu'après que la mesure en a été comblée.
En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était absolument sans connaissance; et encore hier matin, quand son médecin arriva, et que nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l'un ni l'autre, et nous ne pûmes en obtenir ni une parole, ni le moindre signe. Hé bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée, et pendant que le médecin m'apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont, cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu'elle ait été causée par ces mots répétés de "M. de Valmont" et de "mort", qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont elle s'occupait depuis longtemps.
Quoi qu'il en soit; elle ouvrit précipitamment les rideaux de son lit, en s'écriant: "Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!". J'espérais lui faire croire qu'elle s'était trompée, et je l'assurai d'abord qu'elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea de son médecin qu'il recommençât ce cruel récit; et sur ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m'appela et me dit à voix basse: "Pourquoi vouloir me tromper? n'était-il pas déjà mort pour moi!" Il a donc fallu céder.
Notre malheureuse amie a écouté d'abord d'un air assez tranquille; mais bientôt après, elle a interrompu le récit, en disant: "Assez, j'en sais assez." Elle a demandé sur-le-champ qu'on fermât ses rideaux; et lorsque le médecin a voulu s'occuper ensuite des soins de son état, elle n'a jamais voulu souffrir qu'il approchât d'elle.
Dès qu'il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa femme de chambre; et quand nous avons été seules, elle m'a priée de l'aider à se mettre à genoux sur son lit, et de l'y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence, et sans autre expression que celle de ses larmes qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains et les élevant vers le ciel: "Dieu tout-puissant", a-t-elle dit d'une voix faible, mais fervente, "je me soumets à ta justice; mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!" Je me suis permis, ma chère et digne amie, d'entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte cependant une grande consolation dans votre âme.
Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa retomber dans mes bras; et elle était à peine replacée dans son lit, qu'il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu'elle eut repris connaissance, elle me demanda d'envoyer chercher le Père Anselme et elle ajouta: "C'est à présent le seul médecin dont j'ai besoin; je sens que mes maux vont bientôt finir." Elle se plaignait de beaucoup d'oppression, et elle parlait difficilement.
Peu de temps après, elle me fit remettre, par sa femme de chambre, une cassette que je vous envoie, qu'elle me dit contenir des papiers à elle, et qu'elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort. Ensuite elle me parla de vous, et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le lui permettait et avec beaucoup d'attendrissement.
Le Père Anselme arriva vers les quatre heures, et resta près d'une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de l'église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devint plus encore par le contraste que formait la tranquille résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d'elle. L'attendrissement devint général; et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point.
Le reste de la journée se passa dans les prières usitées qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus souffrante. J'avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre, et la posa sur son coeur. Je n'en sentis plus le battement; et en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.
Vous rappelez-vous qu'à votre dernier voyage ici, il y a moins d'un an, causant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd'hui nous pleurons à la fois les malheurs et la mort? Tant de vertus, de qualités louables et d'agréments; un caractère si doux et si facile; un mari qu'elle aimait, et dont elle était adorée, une société où elle se plaisait, et dont elle faisait les délices; de la figure, de la jeunesse, de la fortune; tant d'avantages réunis ont été perdus par une seule imprudence! O Providence! sans doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m'arrête; je crains d'augmenter votre tristesse, en me livrant à la mienne.
Je vous quitte et vais passer chez ma fille qui est un peu indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s'est trouvée mal, et je l'ai fait mettre au lit. J'espère cependant que cette légère incommodité n'aura aucune suite. A cet âge-là on n'a pas encore l'habitude des chagrins, et leur impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active est, sans doute, une qualité louable; mais combien tout ce qu'on voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne amie.
I66. Monsieur Bertrand à madame de Rosemonde
Paris, 10 décembre 17**.
Madame,
En conséquence des ordres que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, j'ai eu celui de voir M. le président de ***, et je lui ai communiqué votre lettre, en le prévenant que, suivant vos désirs, je ne ferais rien que par ses conseils. Ce respectable magistrat m'a chargé de vous observer que la plainte que vous êtes dans l'intention de rendre contre M. le chevalier Danceny compromettrait également la mémoire de M. votre neveu, et que son honneur se trouverait nécessairement entaché par l'arrêt de la cour, ce qui serait sans doute un grand malheur. Son avis est donc qu'il faut bien se garder de faire aucune démarche; et que s'il y en avait à faire, ce serait au contraire pour tâcher de prévenir que le ministère public ne prît connaissance de cette malheureuse aventure, qui n'a déjà que trop éclaté.
Ces observations m'ont paru pleines de sagesse, et je prends le parti d'attendre de nouveaux ordres de votre part.
Permettez-moi de vous prier, Madame, de vouloir bien, en me les faisant passer, y joindre un mot sur l'état de votre chère santé, pour laquelle je redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J'espère que vous pardonnerez cette liberté à mon attachement et à mon zèle.
Je suis avec respect, Madame, votre, etc.
I67. Anonyme à monsieur le chevalier Danceny
Paris, 10 décembre 17**.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous prévenir que ce matin au parquet de la cour, il a été question, parmi MM. les gens du roi, de l'affaire que vous avez eue ces jours derniers avec M. le vicomte de Valmont, et qu'il est à craindre que le ministère public n'en rende plainte. J'ai cru que cet avertissement pourrait vous être utile, soit pour que vous fassiez agir vos protections, pour arrêter ces suites fâcheuses; soit, au cas que vous n'y puissiez parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés personnelles.
Si même vous me permettez un conseil, je crois que vous feriez bien, pendant quelque temps, de vous montrer moins que vous ne l'avez fait depuis quelques jours. Quoique ordinairement on ait de l'indulgence pour ces sortes d'affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la Loi.
Cette précaution devient d'autant plus nécessaire, qu'il m'est revenu qu'une Mme de Rosemonde, qu'on m'a dit tante de M. de Valmont, voulait rendre plainte contre vous, et qu'alors la partie publique ne pourrait pas se refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous pussiez faire parler à cette dame.
Des raisons particulières m'empêchent de signer cette lettre. Mais je compte que, pour ne pas savoir de qui elle vous vient, vous n'en rendrez pas moins de justice au sentiment qui l'a dictée.
J'ai l'honneur d'être, etc.
I68. Madame Volanges à madame de Rosemonde
Paris, 11 décembre 17**.
Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de Mme de Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux. Assurément je suis loin d'y croire, et je parierais bien que ce n'est qu'une affreuse calomnie; mais je sais trop combien les méchancetés, même les moins vraisemblables, prennent aisément consistance, et combien l'impression qu'elles laissent s'efface difficilement, pour ne pas être très alarmée de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je désirerais surtout qu'elles pussent être arrêtées de bonne heure, et avant d'être plus répandues. Mais je n'ai su qu'hier, fort tard, ces horreurs qu'on commence seulement à débiter; et quand j'ai envoyé ce matin chez Mme de Merteuil, elle venait de partir pour la campagne, où elle doit passer deux jours. On n'a pas pu me dire chez qui elle est allée. Sa seconde femme, que j'ai fait venir me parler, m'a dit que sa maîtresse lui avait seulement donné ordre de l'attendre jeudi prochain; et aucun des gens qu'elle a laissés ici, n'en savent davantage. Moi-même, je ne présume pas où elle peut être; je ne me rappelle personne de sa connaissance qui reste aussi tard à la campagne.
Quoi qu'il en soit, vous pourrez, à ce que j'espère, me procurer, d'ici à son retour, des éclaircissements qui peuvent lui être utiles: car on fonde ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M. de Valmont, dont apparemment vous aurez été instruite si elles sont vraies, ou dont au moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que je vous demande en grâce. Voici ce qu'on publie; ou, pour mieux dire, ce qu'on murmure encore, mais qui ne tardera sûrement pas à éclater davantage.
On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont et le chevalier Danceny est l'ouvrage de Mme de Merteuil qui les trompait également tous deux; que, comme il arrive presque toujours, les deux rivaux ont commencé par se battre, et ne sont venus qu'après aux éclaircissements; que ceux-ci ont produit une réconciliation sincère; et que pour achever de faire connaître Mme de Merteuil au chevalier Danceny, et aussi pour se justifier entièrement, M. de Valmont a joint à ses discours une foule de lettres, formant une correspondance régulière qu'il entretenait avec elle, et où celle-ci raconte sur elle-même, et dans le style le plus libre, les anecdotes les plus scandaleuses.
On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a livré ces lettres à qui a voulu les voir, et qu'à présent elles courent Paris. On en cite particulièrement deux : l'une où elle fait l'histoire entière de sa vie et de ses principes, et qu'on dit le comble de l'horreur; l'autre, qui justifie entièrement M. de Prévan, dont vous vous rappelez l'histoire, par la preuve qui s'y trouve qu'il n'a fait au contraire que céder aux avances les plus marquées de Mme de Merteuil, et que le rendez-vous était convenu avec elle.
J'ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations sont aussi fausses qu'odieuses. D'abord, nous savons toutes deux que M. de Valmont n'était sûrement pas occupé de Mme de Merteuil, et j'ai tout lieu de croire que Danceny ne s'en occupait pas davantage: ainsi il me paraît démontré qu'elle n'a pu être, ni le sujet, ni l'auteur de la querelle. Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu Mme de Merteuil, que l'on suppose d'accord avec M. de Prévan, à faire une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable par son éclat, et qui pouvait devenir très dangereuse pour elle, puisqu'elle se faisait par là un ennemi irréconciliable, d'un homme qui se trouvait maître d'une partie de son secret, et qui avait alors beaucoup de partisans. Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il ne s'est pas élevé une seule voix en faveur de Prévan, et que, même de sa part, il n'y a eu aucune réclamation.
Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l'auteur des bruits qui courent aujourd'hui, et à regarder ces noirceurs comme l'ouvrage de sa haine et de sa vengeance, fait dans l'espoir de répandre au moins des doutes, et de causer peut-être une diversion utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus pressé est de les détruire. Elles tomberaient d'elles-mêmes, s'il se trouvait, comme il est vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire, et qu'il n'y eût pas eu de papiers remis.
Dans mon impatience de vérifier ces faits, j'ai envoyé ce matin chez M. Danceny; il n'est pas non plus à Paris. Ses gens ont dit à mon valet de chambre qu'il était parti cette nuit, sur un avis qu'il avait reçu hier, et que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les suites de son affaire. Ce n'est donc que par vous, ma chère et digne amie, que je puis avoir les détails qui m'intéressent, et qui peuvent devenir si nécessaires à Mme de Merteuil. Je vous renouvelle ma prière de me les faire parvenir le plus tôt possible.
L'indisposition de ma fille n'a eu aucune suite; elle vous présente son respect.
I69. Le chevalier Danceny à madame de Rosemonde
Paris, 12 décembre 17**.
Madame,
Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd'hui étrange; mais, je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité, où il n'y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j'ai vis-à-vis de vous; et je ne me les pardonnerais de ma vie, si je pouvais penser un moment qu'il m'eût été possible d'éviter de les avoir. Soyez même bien assurée, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets; et je peux ajouter encore avec sincérité, que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j'ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice; et de savoir que, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, j'ai pourtant celui de vous connaître.
Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire, jusque dans la sévérité des lois.
Permettez-moi de vous observer à ce sujet qu'ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont, et qu'il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, Madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles dans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.
Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable et à l'innocent, ne peut suffire à ma délicatesse; et en désirant de vous écarter comme partie, je vous réclame pour mon juge. L'estime des personnes qu'on respecte est trop précieuse, pour que je me laisse ravir la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.
En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu'on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié, et, surtout, dans sa confiance; si vous en convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N'en croyez pas mes discours; mais lisez, si vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos mains. La quantité de lettres qui s'y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n'existe que des copies. Au reste, j'ai reçu ces papiers, tels que j'ai l'honneur de vous les adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n'y ai rien ajouté, et je n'en ai distrait que deux Lettres que je me suis permis de publier.
L'une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et dont il m'avait expressément chargé. J'ai cru, de plus, que c'était rendre un véritable service à la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l'est Mme de Merteuil, et qui, comme vous pourrez le voir, est la seule, la véritable cause de tout ce qui s'est passé entre M. de Valmont et moi.
Un sentiment de justice m'a porté aussi à publier la seconde, pour la justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n'avait aucunement mérité le traitement rigoureux qu'il vient d'éprouver, ni la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore et sous laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s'en défendre.
Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu'il m'importe peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d'abuser. Je crois, Madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les personnes qu'ils intéressent, qu'en les leur remettant à elles-mêmes; et je leur sauve l'embarras de les recevoir de moi, et de me savoir instruit d'aventures que sans doute, elles désirent que tout le monde ignore.
Je crois devoir vous prévenir à ce sujet, que cette correspondance, ci-jointe, n'est qu'une partie d'une collection bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l'a tirée en ma présence, et que vous devez retrouver à la levée des scellés, sous le titre, que j'ai vu, de Compte ouvert entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont. Vous prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence.
Je suis avec respect, Madame, votre, etc.
Quelques avis que j'ai reçus, et les conseils de mes amis m'ont décidé à m'absenter de Paris pour quelque temps: mais le lieu de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m'honorez d'une réponse, je vous prie de l'adresser à la Commanderie de ***, par P***, et sous le couvert de M. le Commandeur de ***. C'est de chez lui que j'ai l'honneur de vous écrire.
I70. Madame de Volanges à madame de Rosemonde
Paris, 13 décembre 17**.
Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise, et de chagrin en chagrin. Il faut être mère, pour avoir l'idée de ce que j'ai souffert hier toute la matinée; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été calmées depuis, il me reste encore une vive affliction, et dont je ne prévois pas la fin.
Hier, vers dix heures du matin, étonnée de n'avoir pas encore vu ma fille, j'envoyai ma femme de chambre pour savoir ce qui pouvait occasionner ce retard. Elle revint le moment d'après fort effrayée, et m'effraya bien davantage encore, en m'annonçant que ma fille n'était pas dans son appartement; et que depuis le matin, sa femme de chambre ne l'y avait pas trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens, et surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir rien m'apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre de ma fille. Le désordre qui y régnait m'apprit bien qu'apparemment elle n'était sortie que le matin: mais je n'y trouvai d'ailleurs aucun éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je trouvai tout à sa place et toutes ses hardes, à la réserve de la robe avec laquelle elle était sortie. Elle n'avait seulement pas pris le peu d'argent qu'elle avait chez elle.
Comme elle n'avait appris qu'hier tout ce qu'on dit de Mme de Merteuil, qu'elle lui est fort attachée, et au point même qu'elle n'avait fait que pleurer ensuite toute la soirée; comme je me rappelais aussi qu'elle ne savait pas que Mme de Merteuil était à la campagne, ma première idée fut qu'elle avait voulu voir son amie, et qu'elle avait fait l'étourderie d'y aller seule. Mais le temps qui s'écoulait sans qu'elle revînt, me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma peine; et tout en brûlant de m'instruire, je n'osais pourtant prendre aucune information, dans la crainte de donner de l'éclat à une démarche que, peut-être, je voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, je n'ai jamais tant souffert de ma vie.
Enfin, ce ne fut qu'à deux heures passées, que je reçus à la fois une lettre de ma fille et une de la Supérieure du couvent de ***. La lettre de ma fille disait seulement qu'elle avait craint que je ne m'opposasse à la vocation qu'elle avait de se faire religieuse, et qu'elle n'avait osé m'en parler; le reste n'était que des excuses sur ce qu'elle avait pris, sans ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement pas, ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me priait de ne pas lui demander.
La Supérieure me mandait qu'ayant vu arriver une jeune personne seule, elle avait d'abord refusé de la recevoir; mais que l'ayant interrogée, et ayant appris qui elle était, elle avait cru me rendre service, en commençant par donner asile à ma fille, pour ne pas l'exposer à de nouvelles courses, auxquelles elle paraissait déterminée. La Supérieure, en m'offrant comme de raison de me remettre ma fille, si je la redemandais, m'invite, suivant son état, à ne pas m'opposer à une vocation qu'elle appelle si décidée; elle me disait encore n'avoir pas pu m'informer plus tôt de cet événement, par la peine qu'elle avait eue à me faire écrire par ma fille, dont le projet, me dit-elle, était que tout le monde ignorât où elle s'était retirée. C'est une cruelle chose que la déraison des enfants!
J'ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la Supérieure, je lui ai demandé de voir ma fille; celle-ci n'est venue qu'avec peine, et bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses, et je lui ai parlé seule: tout ce que j'en ai pu tirer, au milieu de beaucoup de larmes, est qu'elle ne pouvait être heureuse qu'au couvent; j'ai pris le parti de lui permettre d'y rester, mais sans être encore au rang des postulantes, comme elle le demandait. Je crains que la mort de Mme de Tourvel et celle de M. de Valmont n'aient trop affecté cette jeune tête. Quelque respect que j'aie pour la vocation religieuse, je ne verrais pas sans peine, et même sans crainte, ma fille embrasser cet état. Il me semble que nous avons déjà bien assez de devoirs à remplir, sans nous en créer de nouveaux; et encore, que ce n'est guère à cet âge que nous savons ce qui nous convient.
Ce qui redouble mon embarras, c'est le retour très prochain de M. de Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux? Comment donc faire le bonheur de ses enfants, s'il ne suffit pas d'en avoir le désir et d'y donner tous ses soins? Vous m'obligerez beaucoup de me dire ce que vous feriez à ma place; je ne peux m'arrêter à aucun parti. Je ne trouve rien de si effrayant que d'avoir à décider du sort des autres, et je crains également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité d'un juge ou la faiblesse d'une mère.
Je me reproche sans cesse d'augmenter vos chagrins, en vous parlant des miens; mais je connais votre coeur: la consolation que vous pourriez donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous puissiez recevoir.
Adieu, ma chère et digne amie; j'attends vos deux réponses avec bien de l'impatience.
I7I. Madame de Rosemonde au chevalier Danceny
Du château de... 15 décembre 17**.
Après ce que vous m'avez fait connaître, Monsieur, il ne reste qu'à pleurer et se taire. On regrette de vivre encore, quand on apprend de pareilles horreurs; on rougit d'être femme, quand on en voit une capable de semblables excès:
Je me prêterai volontiers, Monsieur, pour ce qui me concerne, à laisser dans le silence et l'oubli tout ce qui pourrait avoir trait et donner suite à ces tristes événements. Je souhaite même qu'ils ne vous causent jamais d'autres chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que vous avez remporté sur mon neveu. Malgré ses torts, que je suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai jamais de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que je me permettrai de tirer de vous; c'est à votre coeur à en apprécier l'étendue.
Si vous permettez à mon âge une réflexion qu'on ne fait guère au vôtre, c'est que, si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les lois et la religion.
Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement le dépôt que vous me confiez, mais je vous demande de m'autoriser à ne le remettre à personne, pas même à vous, Monsieur, à moins qu'il ne devienne nécessaire à votre justification. J'ose croire que vous ne vous refuserez pas à cette prière, et que vous n'êtes plus à sentir qu'on gémit souvent de s'être livré, même à la plus juste vengeance.
Je ne m'arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes deux de remettre aussi entre mes mains les lettres de Mlle de Volanges, qu'apparemment vous avez conservées, et qui sans doute ne vous intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts vis-à-vis de vous; mais je ne pense pas que vous songiez à l'en punir: et ne fût-ce que par respect pour vous-même, vous n'avilirez pas l'objet que vous avez tant aimé. Je n'ai donc pas besoin d'ajouter que les égards que la fille ne mérite pas, sont au moins bien dus à la mère, à cette femme respectable, vis-à-vis de qui peut-être vous n'êtes pas sans avoir beaucoup à réparer: car enfin, quelque illusion qu'on cherche à se faire par une prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de séduire un coeur encore honnête et simple se rend par là même le premier fauteur de sa corruption, et doit être à jamais comptable des égarements et des excès qui la suivent.
Ne vous étonnez pas, Monsieur, de tant de sévérité de ma part; elle est la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux droits encore, en vous prêtant, comme je le désire, à la sûreté d'un secret, dont la publicité vous ferait tort à vous-même, et porterait la mort dans un coeur maternel, que déjà vous avez blessé. Enfin, Monsieur, je désire de rendre ce service à mon amie; et si pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolation je vous demanderais de songer auparavant que c'est la seule que vous m'ayez laissée.
J'ai l'honneur d'être, etc.
I72. Madame de Rosemonde à madame de Volanges
Du château de... 15 décembre 17**.
Si j'avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et d'attendre de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Mme de Merteuil, il ne me serait pas encore possible de vous les donner; et sans doute, je n'en aurais reçu que de vagues et d'incertains: mais il m'en est venu que je n'attendais pas, que je n'avais pas lieu d'attendre; et ceux-là n'ont que trop de certitude. O mon amie! combien cette femme vous a trompée!
Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d'horreurs; mais quelque chose qu'on en débite, assurez-vous qu'on est encore au-dessous de la vérité. J'espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire sur ma parole; que vous n'exigerez de moi aucune preuve; et qu'il vous suffira de savoir qu'il en existe une foule, que j'ai dans ce moment même entre les mains:
Ce n'est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière de ne pas m'obliger à motiver le conseil que vous me demandez, relativement à Mlle de Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer à la vocation qu'elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser à forcer de prendre cet état, quand le sujet n'y est pas appelé: mais quelquefois c'est un grand bonheur qu'il le soit; et vous voyez que votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas, si vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun, et souvent, ce qui paraît un acte de sa sévérité, en est, au contraire, un de sa clémence.
Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et que par là même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir réfléchi, est que vous laissiez Mlle de Volanges au couvent, puisque ce parti est de son choix; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet qu'elle paraît avoir formé; et que dans l'attente de son exécution, vous n'hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez arrêté.
Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l'amitié et dans l'impuissance où je suis d'y joindre aucune consolation, la grâce qui me reste à vous demander, ma chère amie, est de ne plus m'interroger sur rien qui ait rapport à ces tristes événements: laissons-les dans l'oubli qui leur convient; et sans chercher d'inutiles et d'affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à la sagesse de ses vues, lors même qu'elle ne nous permet pas de les comprendre. Adieu, ma chère amie.
I73. Madame de Volanges à Madame de Rosemonde
Paris, 18 décembre 17**.
O mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le coeur d'une mère, que les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois, depuis hier, j'ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes, et vous demander de m'instruire sans ménagement, et sans détour; et chaque fois j'ai frémi de crainte, en songeant à la prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfin, je m'arrête à un parti qui me laisse encore quelque espoir; et j'attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ma prière: c'est de me répondre si j'ai à peu près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de m'apprendre tout ce que l'indulgence maternelle peut couvrir, et qui n'est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous laisser en effet ne vous expliquer que par votre silence; voici donc ce que j'ai su déjà, et jusqu'où mes craintes peuvent s'étendre.
Ma fille a montré avoir quelque goût pour le chevalier Danceny, et j'ai été informée qu'elle a été jusqu'à recevoir des lettres de lui, et même jusqu'à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher que cette erreur d'un enfant n'eût aucune suite dangereuse: aujourd'hui que je crains tout, je conçois qu'il serait possible que ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite, n'ait mis le comble à ses égarements.
Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s'était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour objet l'idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce qu'on disait de Mme de Merteuil, peut-être ce que j'ai cru la douleur de l'amitié n'était que l'effet de la jalousie ou du regret de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me semble, s'expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu'on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en supposant que ces faits soient vrais, et que vous en soyez instruite, vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez.
Cependant, s'il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments et les dangers inséparables d'une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n'a pas perdu tout sentiment d'honnêteté, il ne se refusera pas à réparer un tort dont lui seul est l'auteur; et je peux croire enfin que le mariage de ma fille est assez avantageux pour qu'il puisse en être flatté, ainsi que sa famille.
Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je désire que vous me répondiez, et quel coup affreux me porterait votre silence.
J'allais fermer ma lettre, quand un homme de ma connaissance est venu me voir, et m'a raconté la cruelle scène que Mme de Merteuil a essuyée avant-hier. Comme je n'ai vu personne tous ces jours derniers, je n'en avais rien su jusqu'à ce moment; en voilà le récit, tel que je le tiens d'un témoin oculaire.
Mme de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier jeudi, s'est fait descendre à la Comédie Italienne, où elle avait sa loge; elle y était seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne s'y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie, elle entra, suivant son usage, au petit salon, qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ il s'éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas l'objet. Elle aperçut une place vide sur l'une des banquettes, et elle alla s'y asseoir; mais aussitôt toutes les femmes qui y étaient déjà se levèrent comme de concert, et l'y laissèrent absolument seule. Ce mouvement marqué d'indignation générale fut applaudi de tous les hommes, et fit redoubler les murmures, qui, dit-on, allèrent jusqu'aux huées.
Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M. de Prévan, qui ne s'était montré nulle part depuis son aventure, entrât dans le même moment dans le petit salon. Dès qu'on l'aperçut, tout le monde, hommes et femmes, l'entoura et l'applaudit; et il se trouva, pour ainsi dire, porté devant Mme de Merteuil, par le public qui faisait cercle autour d'eux. On assure que Madame de Merteuil a conservé l'air de ne rien voir et de ne rien entendre, et qu'elle n'a pas changé de figure! mais je crois ce fait exagéré. Quoi qu'il en soit, cette situation, vraiment ignominieuse pour elle, a duré jusqu'au moment où on a annoncé sa voiture; et à son départ, les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été, le même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son corps qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu'on ne lui rende bientôt son emploi et son rang.
La même personne qui m'a fait ce détail m'a dit que Mme de Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu'on avait cru d'abord être l'effet de la situation violente où elle s'était trouvée; mais qu'on sait, depuis hier au soir, que la petite vérole s'est déclarée, confluente et d'un très mauvais caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour elle d'en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son procès, qui est près d'être jugé, et dans lequel on prétend qu'elle avait besoin de beaucoup de faveur.
Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants punis; mais je n'y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses victimes.
I74. Le chevalier Danceny à madame de Rosemonde
Paris, 17 décembre 17**.
Vous avez raison, Madame, et sûrement je ne vous refuserai rien de ce qui dépendra de moi, et à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le paquet que j'ai l'honneur de vous adresser contient toutes les Lettres de Mlle de Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans étonnement qu'on puisse réunir tant d'ingénuité et tant de perfidie. C'est, au moins, ce qui m'a le plus frappé dans la dernière lecture que je viens d'en faire.
Mais, peut-on surtout se défendre de la plus vive indignation contre Mme de Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de tant d'innocence et de candeur?
Non, je n'ai plus d'amour. Je ne conserve rien d'un sentiment si indignement trahi; et ce n'est pas lui qui me fait chercher à justifier Mlle de Volanges. Mais cependant, ce coeur si simple, ce caractère si doux et si facile, ne se seraient-ils pas portés au bien, plus aisément encore qu'ils ne se sont laissés entraîner vers le mal? Quelle autre jeune personne, sortant de même du couvent, sans expérience et presque sans idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours alors, qu'une égale ignorance du bien et du mal; quelle autre, dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices? Ah! pour être indulgent, il suffit de réfléchir à combien de circonstances indépendantes de nous tient l'alternative effrayante de la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez donc justice, Madame, en pensant que les torts de Mlle de Volanges, que sans doute j'ai sentis bien vivement, ne m'inspirent pourtant aucune idée de vengeance. C'est bien assez d'être obligé de renoncer à l'aimer! il m'en coûterait trop de la haïr.
Je n'ai eu besoin d'aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la concerne, et qui pourrait lui nuire, restât à jamais ignoré de tout le monde. Si j'ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à cet égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j'ai voulu attendre d'être sûr que je ne serais point inquiété sur les suites de ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence, où j'osais croire même y avoir quelques droits, j'aurais craint d'avoir l'air de l'acheter en quelque sorte par cette condescendance de ma part; et sûr de la pureté de mes motifs, j'ai eu, je l'avoue, l'orgueil de vouloir que vous ne puissiez en douter. J'espère que vous pardonnerez cette délicatesse, peut-être trop susceptible, à la vénération que vous m'inspirez, au cas qu'elle me fait faire de votre estime.
Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de vouloir bien me faire savoir si vous jugez que j'aie rempli tous les devoirs qu'ont pu m'imposer les malheureuses circonstances dans lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon parti est pris; je pars pour Malte: j'irai y faire avec plaisir, et y garder religieusement des voeux qui me sépareront d'un monde dont, si jeune encore, j'ai déjà eu tant à me plaindre; j'irai enfin chercher à perdre, sous un ciel étranger, l'idée de tant d'horreurs accumulées, et dont le souvenir ne pourrait qu'attrister et flétrir mon âme.
Je suis avec respect, Madame, etc.
I75. Madame de Volanges à madame de Rosemonde
Paris, 14 janvier 17**.
Le sort de Mme de Merteuil paraît enfin rempli, ma chère et digne amie; et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre l'indignation qu'elle mérite, et la pitié qu'elle inspire. J'avais bien raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est revenue, il est vrai, mais affreusement défigurée; et elle y a particulièrement perdu un oeil. Vous jugez bien que je ne l'ai pas revue; mais on m'a dit qu'elle était vraiment hideuse.
Le marquis de ***, qui ne perd pas l'occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d'elle, que la maladie l'avait retournée, et qu'à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva que l'expression était juste.
Un autre événement vient d'ajouter encore à ses disgrâces et à ses torts. Son procès a été jugé avant-hier, et elle l'a perdu tout d'une voix. Dépens, dommages et intérêts, restitution des fruits, tout a été adjugé aux mineurs: en sorte que le peu de sa fortune qui n'était pas compromis dans ce procès est absorbé, et au delà, par les frais.
Aussitôt qu'elle a appris cette nouvelle, quoique malade encore, elle a pris ses arrangements, et est partie dans la nuit, seule et en poste. Ses gens disent aujourd'hui qu'aucun d'eux n'a voulu la suivre. On croit qu'elle a pris la route de la Hollande.
Ce départ fait plus crier encore que tout le reste; en ce qu'elle a emporté ses diamants, objets très considérable, et qui devait rentrer dans la succession de son mari; son argenterie, ses bijoux; enfin, tout ce qu'elle a pu, et qu'elle laisse après elle pour près de 50 000 livres de dettes. C'est une véritable banqueroute.
La famille doit s'assembler demain pour voir à prendre des arrangements avec les créanciers. Quoique parente bien éloignée, j'ai offert d'y concourir; mais je ne me trouverai pas à cette assemblée, devant assister à une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain l'habit de postulante. J'espère que vous n'oubliez pas, ma chère amie, que dans ce grand sacrifice que je fais, je n'ai d'autre motif, pour m'y croire obligée, que le silence que vous avez gardé vis à vis de moi.
M. Danceny a quitté Paris, il y a près de quinze jours. On dit qu'il va passer à Malte, et qu'il a le projet de s'y fixer. Il serait peut-être encore temps de le retenir?... Mon amie!... ma fille est donc bien coupable?... Vous pardonnerez sans doute à une mère de ne céder que difficilement à cette affreuse certitude.
Quelle fatalité s'est donc répandue autour de moi depuis quelque temps, et m'a frappée dans les objets les plus chers! Ma fille et mon amie!
Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse! et quelles peines ne s'éviterait-on point en y réfléchissant davantage! Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d'un séducteur? Quelle mère pourrait, sans trembler, voir une autre personne qu'elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives n'arrivent jamais qu'après l'événement; et l'une des plus importantes vérités, comme aussi peut-être des plus généralement reconnues, reste étouffée, et sans usage dans le tourbillon de nos moeurs inconséquentes.
Adieu, ma chère et digne amie; j'éprouve en ce moment que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l'est encore davantage pour nous en consoler.
Fin
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