MADAME BOVARY
A
MARIE-ANTOINE-JULES SENARD
MEMBRE DU BARREAU DE PARIS
EX-PRESIDENT DE L'ASSEMBLEE NATIONALE
ET ANCIEN MINISTRE DE L'INTERIEUR
Cher et illustre ami,
Permettez-moi d'inscrire votre nom en tête de ce livre et au-dessus même de sa
dédicace ; car c'est à vous, surtout, que j'en dois la publication. En passant
par votre magnifique plaidoirie, mon œuvre a acquis pour moi-même comme une
autorité imprévue. Acceptez donc ici l'hommage de ma gratitude, qui, si grande
qu'elle puisse être, ne sera jamais à la hauteur de votre éloquence et de votre
dévouement.
GUSTAVE FLAUBERT
Paris, le 12 avril 1857
A
LOUIS BOUILHET
Nous étions à l'Etude, quand le Proviseur entra suivi d'un nouveau
habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux
qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître
d'études :
-- Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous
recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont
méritoires, il passera dans les grands , où l'appelle son âge.
Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'apercevait à peine, le
nouveau était un gars de la campagne, d'une quinzaine d'années environ, et
plus haut de taille qu'aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur
le front, comme un chantre de village, l'air raisonnable et fort embarrassé.
Quoiqu'il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons
noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des
parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus,
sortaient d'un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé
de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.
On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses oreilles,
attentif comme au sermon, n'osant même croiser les cuisses, ni s'appuyer sur le
coude, et, à deux heures, quand la cloche sonna, le maître d'études fut obligé
de l'avertir, pour qu'il se mît avec nous dans les rangs.
Nous avions l'habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes par terre,
afin d'avoir ensuite nos mains plus libres ; il fallait, dès le seuil de la
porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper contre la muraille en faisant
beaucoup de poussière ; c'était là le genre .
Mais, soit qu'il n'eût pas remarqué cette manœuvre ou qu'il n'eût osé s'y
soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait encore sa
casquette sur ses deux genoux. C'était une de ces coiffure d'ordre composite, où
l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska du chapeau rond, de la
casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin,
dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un
imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins
circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de
velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait
par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où
pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or,
en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait.
-- Levez-vous, dit le professeur.
Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.
Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d'un coup de coude, il
la ramassa encore une fois.
-- Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un homme
d'esprit.
Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon, si
bien qu'il ne savait s'il fallait garder sa casquette à la main, la laisser par
terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux.
-- Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.
Le nouveau articula, d'une voix bredouillante, un nom inintelligible.
-- Répétez !
Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les huées de la
classe.
-- Plus haut ! cria le maître, plus haut !
Le nouveau , prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche
démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu'un, ce mot :
Charbovari .
Ce fut un vacarme qui s'élança d'un bond, monta en crescendo , avec des
éclats de voix aigus ( on hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait :
Charbovari ! Charbovari ! ) , puis qui roula en notes isolées, se calmant à
grand-peine, et parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne d'un banc où
saillissait encore çà et là, comme un pétard mal éteint, quelque rire étouffé.
Cependant, sous la pluie des pensums, l'ordre peu à peu se rétablit dans la
classe, et le professeur, parvenu à saisir le nom de Charles Bovary, se l'étant
fait dicter, épeler et relire, commanda tout de suite au pauvre diable d'aller
s'asseoir sur le banc de paresse, au pied de la chaire. Il se mit en mouvement,
mais, avant de partir, hésita.
-- Que cherchez-vous ? demanda le professeur.
-- Ma cas..., fit timidement le nouveau , promenant autour de lui des
regards inquiets.
-- Cinq cents vers à toute la classe ! exclamé d'une voix furieuse, arrêta,
comme le Quos ego , une bourrasque nouvelle.
-- Restez donc tranquilles ! continuait le professeur indigné, et s'essuyant le
front avec son mouchoir qu'il venait de prendre dans sa toque : Quant à vous, le
nouveau , vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus sum .
Puis, d'une voix plus douce :
-- Eh ! vous la retrouverez, votre casquette ; on ne vous l'a pas volée !
Tout reprit son calme. Les têtes se courbèrent sur les cartons, et le nouveau
resta pendant deux heures dans une tenue exemplaire, quoiqu'il y eût bien,
de temps à autre, quelque boulette de papier lancée d'un bec de plume qui vînt
s'éclabousser sur sa figure. Mais il s'essuyait avec la main, et demeurait
immobile, les yeux baissés.
Le soir, à l'Etude, il tira ses bouts de manches de son pupitre, mit en ordre
ses petites affaires, régla soigneusement son papier. Nous le vîmes qui
travaillait en conscience, cherchant tous les mots dans le dictionnaire et se
donnant beaucoup de mal. Grâce, sans doute, à cette bonne volonté dont il fit
preuve, il dut de ne pas descendre dans la classe inférieure ; car, s'il savait
passablement ses règles, il n'avait guère d'élégance dans les tournures. C'était
le curé de son village qui lui avait commencé le latin, ses parents, par
économie, ne l'ayant envoyé au collège que le plus tard possible.
Son père, M. Charles-Denis-Bartholomé Bovary, ancien aide-chirurgien-major,
compromis, vers 1812, dans des affaires de conscription, et forcé, vers cette
époque, de quitter le service, avait alors profité de ses avantages personnels
pour saisir au passage une dot de soixante mille francs, qui s'offrait en la
fille d'un marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure. Bel homme,
hâbleur, faisant sonner haut ses éperons, portant des favoris rejoints aux
moustaches, les doigts toujours garnis de bagues et habillé de couleurs
voyantes, il avait l'aspect d'un brave, avec l'entrain facile d'un commis
voyageur. Une fois marié, il vécut deux ou trois ans sur la fortune de sa femme,
dînant bien, se levant tard, fumant dans de grandes pipes en porcelaine, ne
rentrant le soir qu'après le spectacle et fréquentant les cafés. Le beau-père
mourut et laissa peu de chose ; il en fut indigné, se lança dans la fabrique
, y perdit quelque argent, puis se retira dans la campagne, où il voulut
faire valoir . Mais, comme il ne s'entendait guère plus en culture qu'en
indienne, qu'il montait ses chevaux au lieu de les envoyer au labour, buvait son
cidre en bouteilles au lieu de le vendre en barriques, mangeait les plus belles
volailles de sa cour et graissait ses souliers de chasse avec le lard de ses
cochons, il ne tarda point à s'apercevoir qu'il valait mieux planter là toute
spéculation.
Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc à louer dans un village, sur
les confins du pays de Caux et de la Picardie, une sorte de logis moitié ferme,
moitié maison de maître ; et, chagrin, rongé de regrets, accusant le ciel,
jaloux contre tout le monde, il s'enferma dès l'âge de quarante-cinq ans,
dégoûté des hommes, disait-il, et décidé à vivre en paix.
Sa femme avait été folle de lui autrefois ; elle l'avait aimé avec mille
servilités qui l'avaient détaché d'elle encore davantage. Enjouée jadis,
expansive et toute aimante, elle était, en vieillissant, devenue ( à la façon du
vin éventé qui se tourne en vinaigre ) d'humeur difficile, piaillarde, nerveuse.
Elle avait tant souffert, sans se plaindre, d'abord, quand elle le voyait courir
après toutes les gotons de village et que vingt mauvais lieux le lui renvoyaient
le soir, blasé et puant l'ivresse ! Puis l'orgueil s'était révolté. Alors elle
s'était tue, avalant sa rage dans un stoïcisme muet, qu'elle garda jusqu'à sa
mort. Elle était sans cesse en courses, en affaires. Elle allait chez les
avoués, chez le président, se rappelait l'échéance des billets, obtenait des
retards ; et, à la maison, repassait, cousait, blanchissait, surveillait les
ouvriers, soldait les mémoires, tandis que, sans s'inquiéter de rien, Monsieur,
continuellement engourdi dans une somnolence boudeuse dont il ne se réveillait
que pour lui dire des choses désobligeantes, restait à fumer au coin du feu, en
crachant dans les cendres.
Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentré chez eux, le
marmot fut gâté comme un prince. Sa mère le nourrissait de confitures ; son père
le laissait courir sans souliers, et, pour faire le philosophe, disait même
qu'il pouvait bien aller tout nu, comme les enfants des bêtes. A l'encontre des
tendances maternelles, il avait en tête un certain idéal viril de l'enfance,
d'après lequel il tâchait de former son fils, voulant qu'on l'élevât durement, à
la spartiate, pour lui faire une bonne constitution. Il l'envoyait se coucher
sans feu, lui apprenait à boire de grands coups de rhum et à insulter les
processions. Mais, naturellement paisible, le petit répondait mal à ses efforts.
Sa mère le traînait toujours après elle ; elle lui découpait des cartons, lui
racontait des histoires, s'entretenait avec lui dans des monologues sans fin,
pleins de gaietés mélancoliques et de chatteries babillardes. Dans l'isolement
de sa vie, elle reporta sur cette tête d'enfant toutes ses vanités éparses,
brisées. Elle rêvait de hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau,
spirituel, établi, dans les ponts et chaussées ou dans la magistrature. Elle lui
apprit à lire, et même lui enseigna, sur un vieux piano qu'elle avait, à chanter
deux ou trois petites romances. Mais, à tout cela, M. Bovary, peu soucieux des
lettres, disait que ce n'était pas la peine ! Auraient-ils jamais de quoi
l'entretenir dans les écoles du gouvernement, lui acheter une charge ou un fonds
de commerce ? D'ailleurs, avec du toupet, un homme réussit toujours dans le
monde . Madame Bovary se mordait les lèvres, et l'enfant vagabondait dans le
village.
Il suivait les laboureurs, et chassait, à coups de motte de terre, les corbeaux
qui s'envolaient. Il mangeait des mûres le long des fossés, gardait les dindons
avec une gaule, fanait à la moisson, courait dans le bois, jouait à la marelle
sous le porche de l'église les jours de pluie, et, aux grandes fêtes, suppliait
le bedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre de tout son corps à
la grande corde et se sentir emporter par elle dans sa volée.
Aussi poussa-t-il comme un chêne. Il acquit de fortes mains, de belles couleurs.
A douze ans, sa mère obtint que l'on commençât ses études. On en chargea le
curé. Mais les leçons étaient si courtes et si mal suivies, qu'elles ne
pouvaient servir à grand-chose. C'était aux moments perdus qu'elles se
donnaient, dans la Sacristie, debout, à la hâte, entre un baptême et un
enterrement ; ou bien le curé envoyait chercher son élève après l'Angelus
, quand il n'avait pas à sortir. On montait dans sa chambre, on s'installait :
les moucherons et les papillons de nuit tournoyaient autour de la chandelle. Il
faisait chaud, l'enfant s'endormait ; et le bonhomme, s'assoupissant les mains
sur son ventre, ne tardait pas à ronfler, la bouche ouverte. D'autres fois,
quand M. le curé, revenant de porter le viatique à quelque malade des environs,
apercevait Charles qui polissonnait dans la campagne, il l'appelait, le
sermonnait un quart d'heure et profitait de l'occasion pour lui faire conjuguer
son verbe au pied d'un arbre. La pluie venait les interrompre, ou une
connaissance qui passait. Du reste, il était toujours content de lui, disait
même que le jeune homme avait beaucoup de mémoire.
Charles ne pouvait en rester là. Madame fut énergique. Honteux, ou fatigué
plutôt, Monsieur céda sans résistance, et l'on attendit encore un an que le
gamin eût fait sa première communion.
Six mois se passèrent encore ; et, l'année d'après, Charles fut définitivement
envoyé au collège de Rouen, où son père l'amena lui-même, vers la fin d'octobre,
à l'époque de la foire Saint-Romain.
Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rien rappeler de lui.
C'était un garçon de tempérament modéré, qui jouait aux récréations, travaillait
à l'étude, écoutant en classe, dormant bien au dortoir, mangeant bien au
réfectoire. Il avait pour correspondant un quincaillier en gros de la rue
Ganterie, qui le faisait sortir une fois par mois, le dimanche, après que sa
boutique était fermée, l'envoyait se promener sur le port à regarder les
bateaux, puis le ramenait au collège dès sept heures, avant le souper. Le soir
de chaque jeudi, il écrivait une longue lettre à sa mère, avec de l'encre rouge
et trois pains à cacheter ; puis il repassait ses cahiers d'histoire, ou bien il
lisait un vieux volume d' Anacharsis qui traînait dans l'étude. En
promenade, il causait avec le domestique, qui était de la campagne comme lui.
A force de s'appliquer, il se maintint toujours vers le milieu de la classe ;
une fois même, il gagna un premier accessit d'histoire naturelle. Mais à la fin
de sa troisième, ses parents le retirèrent du collège pour lui faire étudier la
médecine, persuadés qu'il pourrait se pousser seul jusqu'au baccalauréat.
Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l'Eau-de-Robec, chez un
teinturier de sa connaissance. Elle conclut les arrangements pour sa pension, se
procura des meubles, une table et deux chaises, fit venir de chez elle un vieux
lit en merisier, et acheta de plus un petit poêle en fonte, avec la provision de
bois qui devait chauffer son pauvre enfant. Puis elle partit au bout de la
semaine, après mille recommandations de se bien conduire, maintenant qu'il
allait être abandonné à lui-même.
Le programme des cours, qu'il lut sur l'affiche, lui fit un effet
d'étourdissement : cours d'anatomie, cours de pathologie, cours de physiologie,
cours de pharmacie, cours de chimie, et de botanique, et de clinique, et de
thérapeutique, sans compter l'hygiène ni la matière médicale, tous noms dont il
ignorait les étymologies et qui étaient comme autant de portes de sanctuaires
pleins d'augustes ténèbres.
Il n'y comprit rien ; il avait beau écouter, il ne saisissait pas. Il
travaillait pourtant, il avait des cahiers reliés, il suivait tous les cours, il
ne perdait pas une seule visite. Il accomplissait sa petite tâche quotidienne à
la manière du cheval de manège, qui tourne en place les yeux bandés, ignorant de
la besogne qu'il broie.
Pour lui épargner de la dépense, sa mère lui envoyait chaque semaine, par le
messager, un morceau de veau cuit au four, avec quoi il déjeunait le matin,
quand il était rentré de l'hôpital, tout en battant la semelle contre le mur.
Ensuite il fallait courir aux leçons, à l'amphithéâtre, à l'hospice, et revenir
chez lui, à travers toutes les rues. Le soir, après le maigre dîner de son
propriétaire, il remontait à sa chambre et se remettait au travail, dans ses
habits mouillés qui fumaient sur son corps, devant le poêle rougi.
Dans les beaux soirs d'été, à l'heure où les rues tièdes sont vides, quand les
servantes jouent au volant sur le seuil des portes, il ouvrait sa fenêtre et
s'accoudait. La rivière, qui fait de ce quartier de Rouen comme une ignoble
petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette ou bleue, entre ses
ponts et ses grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs bras dans
l'eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des écheveaux de coton
séchaient à l'air. En face, au-delà des toits, le grand ciel pur s'étendait,
avec le soleil rouge se couchant. Qu'il devait faire bon là-bas ! Quelle
fraîcheur sous la hêtraie ! Et il ouvrait les narines pour aspirer les bonnes
odeurs de la campagne, qui ne venaient pas jusqu'à lui.
Il maigrit, sa taille s'allongea, et sa figure prit une sorte d'expression
dolente qui la rendit presque intéressante.
Naturellement, par nonchalance, il en vint à se délier de toutes les résolutions
qu'il s'était faites. Une fois, il manqua la visite, le lendemain son cours, et,
savourant la paresse, peu à peu, n'y retourna plus.
Il prit l'habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S'enfermer chaque
soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des tables de marbre de
petits os de mouton marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux de sa
liberté, qui le rehaussait d'estime vis-à-vis de lui-même. C'était comme
l'initiation au monde, l'accès des plaisirs défendus ; et, en entrant, il posait
la main sur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle. Alors,
beaucoup de choses comprimées en lui, se dilatèrent ; il apprit par coeur des
couplets qu'il chantait aux bienvenues, s'enthousiasma pour Béranger, sut faire
du punch et connut enfin l'amour.
Grâce à ces travaux préparatoires, il échoua complètement à son examen
d'officier de santé. On l'attendait le soir même à la maison pour fêter son
succès !
Il partit à pied et s'arrêta vers l'entrée du village, où il fit demander sa
mère, lui conta tout. Elle l'excusa, rejetant l'échec sur l'injustice des
examinateurs, et le raffermit un peu, se chargeant d'arranger les choses. Cinq
ans plus tard seulement, M. Bovary connut la vérité ; elle était vieille, il
l'accepta, ne pouvant d'ailleurs supposer qu'un homme issu de lui fût un sot.
Charles se remit donc au travail et prépara sans discontinuer les matières de
son examen, dont il apprit d'avance toutes les questions par coeur. Il fut reçu
avec une assez bonne note. Quel beau jour pour sa mère ! On donna un grand
dîner.
Où irait-il exercer son art ? A Tostes. Il n'y avait là qu'un vieux médecin.
Depuis longtemps madame Bovary guettait sa mort, et le bonhomme n'avait point
encore plié bagage, que Charles était installé en face, comme son successeur.
Mais ce n'était pas tout que d'avoir élevé son fils, de lui avoir fait apprendre
la médecine et découvert Tostes pour l'exercer : il lui fallait une femme. Elle
lui en trouva une : la veuve d'un huissier de Dieppe, qui avait quarante-cinq
ans et douze cents livres de rente.
Quoiqu'elle fût laide, sèche comme un cotret, et bourgeonnée comme un printemps,
certes madame Dubuc ne manquait pas de partis à choisir. Pour arriver à ses
fins, la mère Bovary fut obligée de les évincer tous, et elle déjoua même fort
habilement les intrigues d'un charcutier qui était soutenu par les prêtres.
Charles avait entrevu dans le mariage l'avènement d'une condition meilleure,
imaginant qu'il serait plus libre et pourrait disposer de sa personne et de son
argent. Mais sa femme fut le maître ; il devait devant le monde dire ceci, ne
pas dire cela, faire maigre tous les vendredis, s'habiller comme elle
l'entendait, harceler par son ordre les clients qui ne payaient pas. Elle
décachetait ses lettres, épiait ses démarches, et l'écoutait, à travers la
cloison, donner ses consultations dans son cabinet, quand il y avait des femmes.
Il lui fallait son chocolat tous les matins, des égards à n'en plus finir. Elle
se plaignait sans cesse de ses nerfs, de sa poitrine, de ses humeurs. Le bruit
des pas lui faisait mal ; on s'en allait, la solitude lui devenait odieuse ;
revenait-on près d'elle, c'était pour la voir mourir, sans doute. Le soir, quand
Charles rentrait, elle sortait de dessous ses draps ses longs bras maigres, les
lui passait autour du cou, et, l'ayant fait asseoir au bord du lit, se mettait à
lui parler de ses chagrins : il l'oubliait, il en aimait une autre ! On lui
avait bien dit qu'elle serait malheureuse ; et elle finissait en lui demandant
quelque sirop pour sa santé et un peu plus d'amour.
II.
Une nuit, vers onze heures, ils furent réveillés par le bruit d'un cheval qui
s'arrêta juste à la porte. La bonne ouvrit la lucarne du grenier et parlementa
quelque temps avec un homme resté en bas, dans la rue. Il venait chercher le
médecin ; il avait une lettre. Nastasie descendit les marches en
grelottant, et alla ouvrir la serrure et les verrous, l'un après l'autre.
L'homme laissa son cheval, et, suivant la bonne, entra tout à coup derrière
elle. Il tira de dedans son bonnet de laine à houppes grises, une lettre
enveloppée dans un chiffon, et la présenta délicatement à Charles, qui s'accouda
sur l'oreiller pour la lire. Nastasie, près du lit, tenait la lumière. Madame,
par pudeur, restait tournée vers la ruelle et montrait le dos.
Cette lettre, cachetée d'un petit cachet de cire bleue, suppliait M. Bovary de
se rendre immédiatement à la ferme des Bertaux, pour remettre une jambe cassée.
Or il y a, de Tostes aux Bertaux, six bonnes lieues de traverse, en passant par
Longueville et Saint-Victor. La nuit était noire. Madame Bovary jeune redoutait
les accidents pour son mari. Donc il fut décidé que le valet d'écurie prendrait
les devants. Charles partirait trois heures plus tard, au lever de la lune. On
enverrait un gamin à sa rencontre, afin de lui montrer le chemin de la ferme et
d'ouvrir les clôtures devant lui.
Vers quatre heures du matin, Charles, bien enveloppé dans son manteau, se mit en
route pour les Bertaux. Encore endormi par la chaleur du sommeil, il se laissait
bercer au trot pacifique de sa bête. Quand elle s'arrêtait d'elle-même devant
ces trous entourés d'épines que l'on creuse au bord des sillons, Charles se
réveillant en sursaut, se rappelait vite la jambe cassée, et il tâchait de se
remettre en mémoire toutes les fractures qu'il savait. La pluie ne tombait plus
; le jour commençait à venir, et, sur les branches des pommiers sans feuilles,
des oiseaux se tenaient immobiles, hérissant leurs petites plumes au vent froid
du matin. La plate campagne s'étalait à perte de vue, et les bouquets d'arbres
autour des fermes faisaient, à intervalles éloignés, des taches d'un violet noir
sur cette grande surface grise, qui se perdait à l'horizon dans le ton morne du
ciel. Charles, de temps à autre, ouvrait les yeux ; puis, son esprit se
fatiguant et le sommeil revenant de soi-même, bientôt il entrait dans une sorte
d'assoupissement où, ses sensations récentes se confondant avec des souvenirs,
lui-même se percevait double, à la fois étudiant et marié, couché dans son lit
comme tout à l'heure, traversant une salle d'opérés comme autrefois. L'odeur
chaude des cataplasmes se mêlait dans sa tête à la verte odeur de la rosée ; il
entendait rouler sur leur tringle les anneaux de fer des lits et sa femme
dormir... Comme il passait par Vassonville, il aperçut, au bord d'un fossé, un
jeune garçon assis sur l'herbe.
-- Etes-vous le médecin ? demanda l'enfant.
Et, sur la réponse de Charles, il prit ses sabots à ses mains et se mit à courir
devant lui.
L'officier de santé, chemin faisant, comprit aux discours de son guide que M.
Rouault devait être un cultivateur des plus aisés. Il s'était cassé la jambe, la
veille au soir, en revenant de faire les Rois , chez un voisin. Sa femme
était morte depuis deux ans. Il n'avait avec lui que sa demoiselle , qui
l'aidait à tenir la maison.
Les ornières devinrent plus profondes. On approchait des Bertaux. Le petit gars,
se coulant alors par un trou de haie, disparut, puis il revint au bout d'une
cour en ouvrir la barrière. Le cheval glissait sur l'herbe mouillée ; Charles se
baissait pour passer sous les branches. Les chiens de garde à la niche aboyaient
en tirant sur leur chaîne. Quand il entra dans les Bertaux, son cheval eut peur
et fit un grand écart.
C'était une ferme de bonne apparence. On voyait dans les écuries, par le dessus
des portes ouvertes, de gros chevaux de labour qui mangeaient tranquillement
dans des râteliers neufs. Le long des bâtiments s'étendait un large fumier, de
la buée s'en élevait, et, parmi les poules et les dindons, picoraient dessus
cinq ou six paons, luxe des basses-cours cauchoises. La bergerie était longue,
la grange était haute, à murs lisses comme la main. Il y avait sous le hangar
deux grandes charrettes et quatre charrues, avec leurs fouets, leurs colliers,
leurs équipages complets, dont les toisons de laine bleue se salissaient à la
poussière fine qui tombait des greniers. La cour allait en montant, plantée
d'arbres symétriquement espacés, et le bruit gai d'un troupeau d'oies
retentissait près de la mare.
Une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de trois volants, vint sur le
seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, qu'elle fit entrer dans la cuisine,
où flambait un grand feu. Le déjeuner des gens bouillonnait alentour, dans des
petits pots de taille inégale. Des vêtements humides séchaient dans l'intérieur
de la cheminée. La pelle, les pincettes et le bec du soufflet, tous de
proportion colossale, brillaient comme de l'acier poli, tandis que le long des
murs s'étendait une abondante batterie de cuisine, où miroitait inégalement la
flamme claire du foyer, jointe aux premières lueurs du soleil arrivant par les
carreaux.
Charles monta, au premier, voir le malade. Il le trouva dans son lit, suant sous
ses couvertures et ayant rejeté bien loin son bonnet de coton. C'était un gros
petit homme de cinquante ans, à la peau blanche, à l'oeil bleu, chauve sur le
devant de la tête, et qui portait des boucles d'oreilles. Il avait à ses côtés,
sur une chaise, une grande carafe d'eau-de-vie, dont il se versait de temps à
autre pour se donner du coeur au ventre ; mais, dès qu'il vit le médecin, son
exaltation tomba, et, au lieu de sacrer comme il faisait depuis douze heures, il
se prit à geindre faiblement.
La fracture était simple, sans complication d'aucune espèce. Charles n'eût osé
en souhaiter de plus facile. Alors, se rappelant les allures de ses maîtres
auprès du lit des blessés, il réconforta le patient avec toutes sortes de bons
mots, caresses chirurgicales qui sont comme l'huile dont on graisse les
bistouris. Afin d'avoir des attelles, on alla chercher, sous la charretterie, un
paquet de lattes. Charles en choisit une, la coupa en morceaux et la polit avec
un éclat de vitre, tandis que la servante déchirait des draps pour faire des
bandes, et que mademoiselle Emma tâchait de coudre des coussinets. Comme elle
fut longtemps avant de trouver son étui, son père s'impatienta ; elle ne
répondit rien ; mais, tout en cousant, elle se piquait les doigts, qu'elle
portait ensuite à sa bouche pour les sucer.
Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient brillants, fins
du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe, et taillés en amande. Sa main
pourtant n'était pas belle, point assez pâle peut-être, et un peu sèche aux
phalanges ; elle était trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes
sur les contours. Ce qu'elle avait de beau, c'étaient les yeux ; quoiqu'ils
fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et son regard arrivait
franchement à vous avec une hardiesse candide.
Une fois le pansement fait, le médecin fut invité, par M. Rouault lui-même, à
prendre un morceau avant de partir.
Charles descendit dans la salle, au rez-de-chaussée. Deux couverts, avec des
timbales d'argent, y étaient mis sur une petite table, au pied d'un grand lit à
baldaquin revêtu d'une indienne à personnages représentant des Turcs. On sentait
une odeur d'iris et de draps humides, qui s'échappait de la haute armoire en
bois de chêne, faisant face à la fenêtre. Par terre, dans les angles, étaient
rangés, debout, des sacs de blé. C'était le trop-plein du grenier proche, où
l'on montait par trois marches de pierre. Il y avait, pour décorer
l'appartement, accrochée à un clou, au milieu du mur dont la peinture verte
s'écaillait sous le salpêtre, une tête de Minerve au crayon noir, encadrée de
dorure, et qui portait au bas, écrit en lettres gothiques : " A mon cher papa. "
On parla d'abord du malade, puis du temps qu'il faisait, des grands froids, des
loups qui couraient les champs, la nuit. Mademoiselle Rouault ne s'amusait guère
à la campagne, maintenant surtout qu'elle était chargée presque à elle seule des
soins de la ferme. Comme la salle était fraîche, elle grelottait tout en
mangeant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues, qu'elle avait coutume de
mordillonner à ses moments de silence.
Son cou sortait d'un col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les deux bandeaux
noirs semblaient chacun d'un seul morceau, tant ils étaient lisses, étaient
séparés sur le milieu de la tête par une raie fine, qui s'enfonçait légèrement
selon la courbe du crâne ; et, laissant voir à peine le bout de l'oreille, ils
allaient se confondre par derrière en un chignon abondant, avec un mouvement
ondé vers les tempes, que le médecin de campagne remarqua là pour la première
fois de sa vie. Ses pommettes étaient roses. Elle portait, comme un homme, passé
entre deux boutons de son corsage, un lorgnon d'écaille.
Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra dans la salle
avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenêtre, et qui
regardait dans le jardin, où les échalas des haricots avaient été renversés par
le vent. Elle se retourna.
-- Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-elle.
-- Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il.
Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les chaises ; elle
était tombée à terre, entre les sacs et la muraille. Mademoiselle Emma l'aperçut
; elle se pencha sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se précipita et,
comme il allongeait aussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa poitrine
effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute
rouge et le regarda par-dessus l'épaule, en lui tendant son nerf de boeuf.
Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours après, comme il l'avait promis, c'est
le lendemain même qu'il y retourna, puis deux fois la semaine régulièrement,
sans compter les visites inattendues qu'il faisait de temps à autre, comme par
mégarde.
Tout, du reste, alla bien ; la guérison s'établit selon les règles, et quand, au
bout de quarante-six jours, on vit le père Rouault qui s'essayait à marcher seul
dans sa masure , on commença à considérer M. Bovary comme un homme de
grande capacité. Le père Rouault disait qu'il n'aurait pas été mieux guéri par
les premiers médecins d'Yvetot ou même de Rouen.
Quant à Charles, il ne chercha point à se demander pourquoi il venait aux
Bertaux avec plaisir. Y eût-il songé, qu'il aurait sans doute attribué son zèle
à la gravité du cas, ou peut-être au profit qu'il en espérait. Etait-ce pour
cela, cependant, que ses visites à la ferme faisaient, parmi les pauvres
occupations de sa vie, une exception charmante ? Ces jours-là il se levait de
bonne heure, partait au galop, poussait sa bête, puis il descendait pour
s'essuyer les pieds sur l'herbe, et passait ses gants noirs avant d'entrer. Il
aimait à se voir arriver dans la cour, à sentir contre son épaule la barrière
qui tournait, et le coq qui chantait sur le mur, les garçons qui venaient à sa
rencontre. Il aimait la grange et les écuries ; il aimait le père Rouault, qui
lui tapait dans la main en l'appelant son sauveur ; il aimait les petits sabots
de mademoiselle Emma sur les dalles lavées de la cuisine ; ses talons hauts la
grandissaient un peu, et, quand elle marchait devant lui, les semelles de bois,
se relevant vite, claquaient avec un bruit sec contre le cuir de la bottine.
Elle le reconduisait toujours jusqu'à la première marche du perron. Lorsqu'on
n'avait pas encore amené son cheval, elle restait là. On s'était dit adieu, on
ne parlait plus ; le grand air l'entourait, levant pêle-mêle les petits cheveux
follets de sa nuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son tablier, qui
se tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un temps de dégel, l'écorce
des arbres suintait dans la cour, la neige sur les couvertures des bâtiments se
fondait. Elle était sur le seuil ; elle alla chercher son ombrelle, elle
l'ouvrit. L'ombrelle, de soie gorge de pigeon, que traversait le soleil,
éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait
là-dessous à la chaleur tiède ; et on entendait les gouttes d'eau, une à une,
tomber sur la moire tendue.
Dans les premiers temps que Charles fréquentait les Bertaux, madame Bovary jeune
ne manquait pas de s'informer du malade, et même sur le livre qu'elle tenait en
partie double, elle avait choisi pour M. Rouault une belle page blanche. Mais
quand elle sut qu'il avait une fille, elle alla aux informations ; et elle
apprit que mademoiselle Rouault, élevée au couvent, chez les Ursulines, avait
reçu, comme on dit, une belle éducation , qu'elle savait, en conséquence,
la danse, la géographie, le dessin, faire de la tapisserie et toucher du piano.
Ce fut le comble !
-- C'est donc pour cela, se disait-elle, qu'il a la figure si épanouie quand il
va la voir, et qu'il met son gilet neuf, au risque de l'abîmer à la pluie ? Ah !
cette femme ! cette femme !...
Et elle la détesta, d'instinct. D'abord, elle se soulagea par des allusions,
Charles ne les comprit pas ; ensuite, par des réflexions incidentes qu'il
laissait passer de peur de l'orage ; enfin, par des apostrophes à
brûle-pourpoint auxquelles il ne savait que répondre. -- D'où vient qu'il
retournait aux Bertaux, puisque M. Rouault était guéri et que ces gens-là
n'avaient pas encore payé ? Ah ! c'est qu'il y avait là-bas une personne
, quelqu'un qui savait causer, une brodeuse, un bel esprit. C'était là ce qu'il
aimait : il lui fallait des demoiselles de ville ! -- Et elle reprenait :
-- La fille au père Rouault, une demoiselle de ville ! Allons donc ! leur
grand-père était berger, et ils ont un cousin qui a failli passer par les
assises pour un mauvais coup, dans une dispute. Ce n'est pas la peine de faire
tant de fla-fla, ni de se montrer le dimanche à l'église avec une robe de soie,
comme une comtesse. Pauvre bonhomme, d'ailleurs, qui sans les colzas de l'an
passé eût été bien embarrassé de payer ses arrérages !
Par lassitude, Charles cessa de retourner aux Bertaux. Héloïse lui avait fait
jurer qu'il n'irait plus, la main sur son livre de messe, après beaucoup de
sanglots et de baisers, dans une grande explosion d'amour. Il obéit donc ; mais
la hardiesse de son désir protesta contre la servilité de sa conduite, et, par
une sorte d'hypocrisie naïve, il estima que cette défense de la voir était pour
lui comme un droit de l'aimer. Et puis la veuve était maigre ; elle avait les
dents longues ; elle portait en toute saison un petit châle noir dont la pointe
lui descendait entre les omoplates ; sa taille dure était engainée dans des
robes en façon de fourreau, trop courtes, qui découvraient ses chevilles, avec
les rubans de ses souliers larges s'entrecroisant sur des bas gris. La mère de
Charles venait les voir de temps à autre ; mais, au bout de quelques jours, la
bru semblait l'aiguiser à son fil ; et alors, comme deux couteaux, elles étaient
à le scarifier par leurs réflexions et leurs observations. Il avait tort de tant
manger ! Pourquoi toujours offrir la goutte au premier venu ? Quel entêtement
que de ne pas vouloir porter de flanelle !
Il arriva qu'au commencement du printemps, un notaire d'Ingouville, détenteur de
fonds à la veuve Dubuc, s'embarqua, par une belle marée, emportant avec lui tout
l'argent de son étude. Héloïse, il est vrai, possédait encore, outre une part de
bateau évaluée six mille francs, sa maison de la rue Saint-François ; et
cependant, de toute cette fortune que l'on avait fait sonner si haut, rien, si
ce n'est un peu de mobilier et quelques nippes, n'avait paru dans le ménage. Il
fallut tirer la chose au clair. La maison de Dieppe se trouva vermoulue
d'hypothèques jusque dans ses pilotis ; ce qu'elle avait mis chez le notaire,
Dieu seul le savait, et la part de barque n'excéda point mille écus. Elle avait
donc menti, la bonne dame ! Dans son exaspération, M. Bovary père, brisant une
chaise contre les pavés, accusa sa femme d'avoir fait le malheur de leur fils en
l'attelant à une haridelle semblable, dont les harnais ne valaient pas la peau.
Ils vinrent à Tostes. On s'expliqua. Il y eut des scènes. Héloïse, en pleurs, se
jetant dans les bras de son mari, le conjura de la défendre de ses parents.
Charles voulut parler pour elle. Ceux-ci se choquèrent, et ils partirent.
Mais le coup était porté . Huit jours après, comme elle étendait du linge
dans sa cour, elle fut prise d'un crachement de sang, et le lendemain, tandis
que Charles avait le dos tourné pour fermer le rideau de la fenêtre, elle dit :
" Ah ! mon Dieu ! " poussa un soupir et s'évanouit. Elle était morte ! Quel
étonnement !
Quand tout fut fini au cimetière, Charles rentra chez lui. Il ne trouva personne
en bas ; il monta au premier, dans la chambre, vit sa robe encore accrochée au
pied de l'alcôve ; alors, s'appuyant contre le secrétaire, il resta jusqu'au
soir perdu dans une rêverie douloureuse. Elle l'avait aimé, après tout.
III.
Un matin, le père Rouault vint apporter à Charles le payement de sa jambe remise
: soixante et quinze francs en pièces de quarante sous et une dinde. Il avait
appris son malheur, et l'en consola tant qu'il put.
-- Je sais ce que c'est ! disait-il en lui frappant sur l'épaule ; j'ai été
comme vous, moi aussi ! Quand j'ai eu perdu ma pauvre défunte, j'allais dans les
champs pour être tout seul ; je tombais au pied d'un arbre, je pleurais,
j'appelais le bon Dieu, je lui disais des sottises ; j'aurais voulu être comme
les taupes, que je voyais aux branches, qui avaient des vers leur grouillant
dans le ventre, crevé, enfin. Et quand je pensais que d'autres, à ce moment-là,
étaient avec leurs bonnes petites femmes à les tenir embrassées contre eux, je
tapais de grands coups par terre avec mon bâton ; j'étais quasiment fou, que je
ne mangeais plus ; l'idée d'aller seulement au café me dégoûtait, vous ne
croiriez pas. Eh bien, tout doucement, un jour chassant l'autre, un printemps
sur un hiver et un automne par-dessus un été, ça a coulé brin à brin, miette à
miette ; ça s'en est allé, c'est parti, c'est descendu, je veux dire, car il
vous reste toujours quelque chose au fond, comme qui dirait... un poids, là, sur
la poitrine ! Mais, puisque c'est notre sort à tous, on ne doit pas non plus se
laisser dépérir, et, parce que d'autres sont morts, vouloir mourir... Il faut
vous secouer, monsieur Bovary ; ça se passera ! Venez nous voir ; ma fille pense
à vous de temps à autre, savez-vous bien, et elle dit comme ça que vous
l'oubliez. Voilà le printemps bientôt ; nous vous ferons tirer un lapin dans la
garenne, pour vous dissiper un peu.
Charles suivit son conseil. Il retourna aux Bertaux ; il retrouva tout comme la
veille, comme il y avait cinq mois, c'est-à-dire. Les poiriers déjà étaient en
fleur, et le bonhomme Rouault, debout maintenant, allait et venait, ce qui
rendait la ferme plus animée.
Croyant qu'il était de son devoir de prodiguer au médecin le plus de politesses
possible, à cause de sa position douloureuse, il le pria de ne point se
découvrir la tête, lui parla à voix basse, comme s'il eût été malade, et même
fit semblant de se mettre en colère de ce que l'on n'avait pas apprêté à son
intention quelque chose d'un peu plus léger que tout le reste, tels que des
petits pots de crème ou des poires cuites. Il conta des histoires. Charles se
surprit à rire ; mais le souvenir de sa femme, lui revenant tout à coup,
l'assombrit. On apporta le café ; il n'y pensa plus.
Il y pensa moins, à mesure qu'il s'habituait à vivre seul. L'agrément nouveau de
l'indépendance lui rendit bientôt la solitude plus supportable. Il pouvait
changer maintenant les heures de ses repas, rentrer ou sortir sans donner de
raisons, et, lorsqu'il était bien fatigué, s'étendre de ses quatre membres, tout
en large, dans son lit. Donc, il se choya, se dorlota et accepta les
consolations qu'on lui donnait. D'autre part, la mort de sa femme ne l'avait pas
mal servi dans son métier, car on avait répété durant un mois : " Ce pauvre
jeune homme ! quel malheur ! " Son nom s'était répandu, sa clientèle s'était
accrue ; et puis il allait aux Bertaux tout à son aise. Il avait un espoir sans
but, un bonheur vague ; il se trouvait la figure plus agréable en brossant ses
favoris devant son miroir.
Il arriva un jour vers trois heures ; tout le monde était aux champs ; il entra
dans la cuisine, mais n'aperçut point d'abord Emma, les auvents étaient fermés.
Par les fentes du bois, le soleil allongeait sur les pavés de grandes raies
minces, qui se brisaient à l'angle des meubles et tremblaient au plafond. Des
mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient servi, et
bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté. Le jour qui descendait
par la cheminée, veloutant la suie de la plaque, bleuissait un peu les cendres
froides. Entre la fenêtre et le foyer, Emma cousait ; elle n'avait point de
fichu, on voyait sur ses épaules nues de petites gouttes de sueur.
Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque chose. Il
refusa, elle insista, et enfin lui offrit, en riant, de prendre un verre de
liqueur avec elle. Elle alla donc chercher dans l'armoire une bouteille de
curaçao, atteignit deux petits verres, emplit l'un jusqu'au bord, versa à peine
dans l'autre, et, après avoir trinqué, le porta à sa bouche. Comme il était
presque vide, elle se renversait pour boire ; et, la tête en arrière, les lèvres
avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le bout de sa
langue, passant entre ses dents fines, léchait à petits coups le fond du verre.
Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un bas de coton blanc où
elle faisait des reprises ; elle travaillait le front baissé ; elle ne parlait
pas, Charles non plus. L'air passant par le dessous de la porte, poussait un peu
de poussière sur les dalles ; il la regardait se traîner, et il entendait
seulement le battement intérieur de sa tête, avec le cri d'une poule, au loin,
qui pondait dans les cours. Emma, de temps à autre, se rafraîchissait les joues
en y appliquant la paume de ses mains, qu'elle refroidissait après cela sur la
pomme de fer des grands chenets.
Elle se plaignit d'éprouver, depuis le commencement de la saison, des
étourdissements ; elle demanda si les bains de mer lui seraient utiles ; elle se
mit à causer du couvent, Charles de son collège, les phrases leur vinrent. Ils
montèrent dans sa chambre. Elle lui fit voir ses anciens cahiers de musique, les
petits livres qu'on lui avait donnés en prix et les couronnes en feuilles de
chêne, abandonnées dans un bas d'armoire. Elle lui parla encore de sa mère, du
cimetière, et même lui montra dans le jardin la plate-bande dont elle cueillait
les fleurs, tous les premiers vendredis de chaque mois, pour les aller mettre
sur sa tombe. Mais le jardinier qu'ils avaient n'y entendait rien ; on était si
mal servi ! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendant l'hiver, habiter
la ville, quoique la longueur des beaux jours rendît peut-être la campagne plus
ennuyeuse encore durant l'été ; -- et, selon ce qu'elle disait, sa voix était
claire, aiguë, ou se couvrant de langueur tout à coup, traînait des modulations
qui finissaient presque en murmures, quand elle se parlait à elle-même, --
tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières à demi closes, le
regard noyé d'ennui, la pensée vagabondant.
Le soir, en s'en retournant, Charles reprit une à une les phrases qu'elle avait
dites, tâchant de se les rappeler, d'en compléter le sens, afin de se faire la
portion d'existence qu'elle avait vécue dans le temps qu'il ne la connaissait
pas encore. Mais jamais il ne put la voir en sa pensée, différemment qu'il ne
l'avait vue la première fois, ou telle qu'il venait de la quitter tout à
l'heure. Puis il se demanda ce qu'elle deviendrait, si elle se marierait, et à
qui ? hélas ! le père Rouault était bien riche, et elle !... si belle ! Mais la
figure d'Emma revenait toujours se placer devant ses yeux, et quelque chose de
monotone comme le ronflement d'une toupie bourdonnait à ses oreilles : " Si tu
te mariais, pourtant ! Si tu te mariais ! " La nuit, il ne dormit pas, sa gorge
était serrée, il avait soif ; il se leva pour aller boire à son pot à l'eau et
il ouvrit la fenêtre ; le ciel était couvert d'étoiles, un vent chaud passait,
au loin des chiens aboyaient. Il tourna la tête du côté des Bertaux.
Pensant qu'après tout l'on ne risquait rien, Charles se promit de faire la
demande quand l'occasion s'en offrirait ; mais, chaque fois qu'elle s'offrit, la
peur de ne point trouver les mots convenables lui collait les lèvres.
Le père Rouault n'eût pas été fâché qu'on le débarrassât de sa fille, qui ne lui
servait guère dans sa maison. Il l'excusait intérieurement, trouvant qu'elle
avait trop d'esprit pour la culture, métier maudit du ciel, puisqu'on n'y voyait
jamais de millionnaire. Loin d'y avoir fait fortune, le bonhomme y perdait tous
les ans ; car, s'il excellait dans les marchés, où il se plaisait aux ruses du
métier, en revanche la culture proprement dite, avec le gouvernement intérieur
de la ferme, lui convenait moins qu'à personne. Il ne retirait pas volontiers
ses mains de dedans ses poches, et n'épargnait point la dépense pour tout ce qui
regardait sa vie, voulant être bien nourri, bien chauffé, bien couché. Il aimait
le gros cidre, les gigots saignants, les glorias longuement battus. Il
prenait ses repas dans la cuisine, seul, en face du feu, sur une petite table
qu'on lui apportait toute service, comme au théâtre.
Lorsqu'il s'aperçut donc que Charles avait les pommettes rouges près de sa
fille, ce qui signifiait qu'un de ces jours on la lui demanderait en mariage, il
rumina d'avance toute l'affaire. Il le trouvait bien un peu gringalet, et ce
n'était pas là un gendre comme il l'eût souhaité ; mais on le disait de bonne
conduite, économe, fort instruit, et sans doute qu'il ne chicanerait pas trop
sur la dot. Or, comme le père Rouault allait être forcé de vendre vingt-deux
âcres de son bien , qu'il devait beaucoup au maçon, beaucoup au
bourrelier, que l'arbre du pressoir était à remettre :
-- S'il me la demande, se dit-il, je la lui donne.
A l'époque de la Saint-Michel, Charles était venu passer trois jours aux
Bertaux. La dernière journée s'était écoulée comme les précédentes, à reculer de
quart d'heure en quart d'heure. Le père Rouault lui fit la conduite ; ils
marchaient dans un chemin creux, ils s'allaient quitter ; c'était le moment.
Charles se donna jusqu'au coin de la haie, et enfin, quand on l'eut dépassée :
-- Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire quelque chose.
Ils s'arrêtèrent. Charles se taisait.
-- Mais contez-moi votre histoire ! est-ce que je ne sais pas tout ? dit le père
Rouault, en riant doucement.
-- Père Rouault..., père Rouault..., balbutia Charles.
-- Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoique sans doute la
petite soit de mon idée, il faut pourtant lui demander son avis. Allez-vous-en
donc ; je m'en vais retourner chez nous. Si c'est oui, entendez-moi bien, vous
n'aurez pas besoin de revenir, à cause du monde, et, d'ailleurs, ça la saisirait
trop. Mais pour que vous ne vous mangiez pas le sang, je pousserai tout grand
l'auvent de la fenêtre contre le mur : vous pourrez le voir par derrière, en
vous penchant sur la haie.
Et il s'éloigna.
Charles attacha son cheval à un arbre. Il courut se mettre dans le sentier ; il
attendit. Une demi-heure se passa, puis il compta dix-neuf minutes à sa montre.
Tout à coup un bruit se fit contre le mur ; l'auvent s'était rabattu, la
cliquette tremblait encore.
Le lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme. Emma rougit quand il entra,
tout en s'efforçant de rire un peu, par contenance. Le père Rouault embrassa son
futur gendre. On remit à causer des arrangements d'intérêt ; on avait,
d'ailleurs, du temps devant soi, puisque le mariage ne pouvait décemment avoir
lieu avant la fin du deuil de Charles, c'est-à-dire vers le printemps de l'année
prochaine.
L'hiver se passa cette attente. Mademoiselle Rouault s'occupa de son trousseau.
Une partie en fut commandée à Rouen, et elle se confectionna des chemises et des
bonnets de nuit, d'après des dessins de modes qu'elle emprunta. Dans les visites
que Charles faisait à la ferme, on causait des préparatifs de la noce ; on se
demandait dans quel appartement se donnerait le dîner ; on rêvait à la quantité
de plats qu'il faudrait et qu'elles seraient les entrées.
Emma eût, au contraire, désiré se marier à minuit, aux flambeaux ; mais le père
Rouault ne comprit rien à cette idée. Il y eut donc une noce, où vinrent
quarante-trois personnes, où l'on resta seize heures à table, qui recommença le
lendemain et quelque peu les jours suivants.
IV.
Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures, carrioles à un cheval,
chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sans capote, tapissières à rideaux
de cuir, et les jeunes gens des villages les plus voisins dans des charrettes où
ils se tenaient debout, en rang, les mains appuyées sur les ridelles pour ne pas
tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix lieues loin, de
Goderville, de Normanville et de Cany. On avait invité tous les parents des deux
familles, on s'était raccommodé avec les amis brouillés, on avait écrit à des
connaissances perdues de vue depuis longtemps.
De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière la haie ; bientôt la
barrière s'ouvrait : c'était une carriole qui entrait. Galopant jusqu'à la
première marche du perron, elle s'y arrêtait court, et vidait son monde, qui
sortait par tous les côtés en se frottant les genoux et en s'étirant les bras.
Les dames, en bonnet, avaient des robes à la façon de la ville, des chaînes de
montre en or, des pèlerines à bouts croisés dans la ceinture, ou de petits
fichus de couleur attachés dans le dos avec une épingle, et qui leur
découvraient le cou par derrière. Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas,
semblaient incommodés par leurs habits neufs ( beaucoup même étrennèrent ce
jour-là la première paire de bottes de leur existence ) , et l'on voyait à côté
d'eux, ne soufflant mot dans la robe blanche de sa première communion rallongée
pour la circonstance, quelque grande fillette de quatorze ou seize ans, leur
cousine ou leur soeur aînée sans doute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de
pommade à la rose, et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il n'y avait
point assez de valets d'écurie pour dételer toutes les voitures, les messieurs
retroussaient leurs manches et s'y mettaient eux-mêmes. Suivant leur position
sociale différente, ils avaient des habits, des redingotes, des vestes, des
habits-vestes : -- bons habits, entourés de toute la considération d'une
famille, et qui ne sortaient de l'armoire que pour les solennités ; redingotes à
grandes basques flottant au vent, à collet cylindrique, à poches larges comme
des sacs ; vestes de gros drap, qui accompagnaient ordinairement quelque
casquette cerclée de cuivre à sa visière ; habits-vestes très courts, ayant dans
le dos deux boutons rapprochés comme une paire d'yeux, et dont les pans
semblaient avoir été coupés à même un seul bloc, par la hache du charpentier.
Quelques-uns encore ( mais ceux-là, bien sûr, devaient dîner au bas bout de la
table ) portaient des blouses de cérémonie, c'est-à-dire dont le col était
rabattu sur les épaules, le dos froncé à petits plis et la taille attachée très
bas par une ceinture cousue.
Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses ! Tout le monde
était tondu à neuf, les oreilles s'écartaient des têtes, on était rasé de près ;
quelques-uns même qui s'étaient levés dès avant l'aube, n'ayant pas vu clair à
se faire la barbe, avaient des balafres en diagonale sous le nez, ou, le long
des mâchoires, des pelures d'épiderme larges comme des écus de trois francs, et
qu'avait enflammées le grand air pendant la route, ce qui marbrait un peu de
plaques roses toutes ces grosses faces blanches épanouies.
La mairie se trouvant à une demi-lieue de la ferme, on s'y rendit à pied, et
l'on revint de même, une fois la cérémonie faite à l'église. Le cortège, d'abord
uni comme une seule écharpe de couleur, qui ondulait dans la campagne, le long
de l'étroit sentier serpentant entre les blés verts, s'allongea bientôt et se
coupa en groupes différents, qui s'attardaient à causer. Le ménétrier allait en
tête, avec son violon empanaché de rubans à la coquille ; les mariés venaient
ensuite, les parents, les amis tout au hasard, et les enfants restaient
derrière, s'amusant à arracher les clochettes des brins d'avoine, ou à se jouer
entre eux, sans qu'on les vît. La robe d'Emma, trop longue, traînait un peu par
le bas ; de temps à autre, elle s'arrêtait pour la tirer, et alors délicatement,
de ses doigts gantés, elle enlevait les herbes rudes avec les petits dards des
chardons, pendant que Charles, les mains vides, attendait qu'elle eût fini. Le
père Rouault, un chapeau de soie neuf sur la tête et les parements de son habit
noir lui couvrant les mains jusqu'aux ongles, donnait le bras à madame Bovary
mère. Quant à M. Bovary père, qui, méprisant au fond tout ce monde-là, était
venu simplement avec une redingote à un rang de boutons d'une coupe militaire,
il débitait des galanteries d'estaminet à une jeune paysanne blonde. Elle
saluait, rougissait, ne savait que répondre. Les autres gens de la noce
causaient de leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, s'excitant
d'avance à la gaieté ; et, en y prêtant l'oreille, on entendait toujours le
crin-crin du ménétrier qui continuait à jouer dans la campagne. Quand il
s'apercevait qu'on était loin derrière lui, il s'arrêtait à reprendre haleine,
cirait longuement de colophane son archet, afin que les cordes grinçassent
mieux, et puis il se remettait à marcher, abaissant et levant tour à tour le
manche de son violon, pour se bien marquer la mesure à lui-même. Le bruit de
l'instrument faisait partir de loin les petits oiseaux.
C'était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait
dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois
gigots, et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre endeuilles
à l'oseille. Aux angles, se dressait l'eau-de-vie dans des carafes. Le cidre
doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les
verres, d'avance, avaient été remplis de vin jusqu'au bord. De grands plats de
crème jaune, qui flottaient d'eux-mêmes au moindre choc de la table,
présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en
arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour les
tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les
choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser
des cris. A la base, d'abord, c'était un carré de carton bleu figurant un temple
avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches
constellées d'étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon
en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes,
raisins secs, quartiers d'oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui
était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et
des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une
escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux
boutons de rose naturels, en guise de boules, au sommet.
Jusqu'au soir, on mangea. Quand on était trop fatigué d'être assis, on allait se
promener dans les cours ou jouer une partie de bouchon dans la grange ; puis on
revenait à table. Quelques-uns, vers la fin, s'y endormirent et ronflèrent.
Mais, au café, tout se ranima ; alors on entama des chansons, on fit des tours
de force, on portait des poids, on passait sous son pouce, on essayait à
soulever les charrettes sur ses épaules, on disait des gaudrioles, on embrassait
les dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorgés d'avoine jusqu'aux naseaux,
eurent du mal à entrer dans les brancards ; ils ruaient, se cabraient, les
harnais se cassaient, leurs maîtres juraient ou riaient ; et toute la nuit, au
clair de la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportées qui
couraient au grand galop, bondissant dans les saignées, sautant par-dessus les
mètres de cailloux, s'accrochant aux talus, avec des femmes qui se penchaient en
dehors de la portière pour saisir les guides.
Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent la nuit à boire dans la cuisine. Les
enfants s'étaient endormis sous les bancs.
La mariée avait supplié son père qu'on lui épargnât les plaisanteries d'usage.
Cependant, un mareyeur de leurs cousins ( qui même avait apporté, comme présent
de noces, une paire de soles ) commençait à souffler de l'eau avec sa bouche par
le trou de la serrure, quand le père Rouault arriva juste à temps pour l'en
empêcher, et lui expliqua que la position grave de son gendre ne permettait pas
de telles inconvenances. Le cousin, toutefois, céda difficilement à ces raisons.
En dedans de lui-même, il accusa le père Rouault d'être fier, et il alla se
joindre dans un coin à quatre ou cinq autres des invités qui, ayant eu par
hasard plusieurs fois de suite à table les bas morceaux des viandes, trouvaient
aussi qu'on les avait mal reçus, chuchotaient sur le compte de leur hôte et
souhaitaient sa ruine à mots couverts.
Madame Bovary mère n'avait pas desserré les dents de la journée. On ne l'avait
consultée ni sur la toilette de la bru, ni sur l'ordonnance du festin ; elle se
retira de bonne heure. Son époux, au lieu de la suivre, envoya chercher des
cigares à Saint-Victor et fuma jusqu'au jour, tout en buvant des grogs au
kirsch, mélange inconnu à la campagne, et qui fut pour lui comme la source d'une
considération plus grande encore.
Charles n'était point de complexion facétieuse, il n'avait pas brillé pendant la
noce. Il répondit médiocrement aux pointes, calembours, mots à double entente,
compliments et paillardises que l'on se fit un devoir de lui décocher dès le
potage.
Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. C'est lui plutôt que l'on
eût pris pour la vierge de la veille, tandis que la mariée ne laissait rien
découvrir où l'on pût deviner quelque chose. Les plus malins ne savaient que
répondre, et ils la considéraient, quand elle passait près d'eux, avec des
tensions d'esprit démesurées. Mais Charles ne dissimulait rien. Il l'appelait "
ma femme " , la tutoyait, s'informait d'elle à chacun, la cherchait partout, et
souvent il l'entraînait dans les cours, où on l'apercevait de loin, entre les
arbres, qui lui passait le bras sous la taille et continuait à marcher à demi
penché sur elle, en lui chiffonnant avec sa tête la guimpe de son corsage.
Deux jours après la noce, les époux s'en allèrent :
Charles, à cause de ses malades, ne pouvait s'absenter plus longtemps. Le père
Rouault les fit reconduire dans sa carriole et les accompagna lui-même jusqu'à
Vassonville. Là, il embrassa sa fille une dernière fois, mit pied à terre et
reprit sa route. Lorsqu'il eut fait cent pas environ, il s'arrêta, et, comme il
vit la carriole s'éloignant, dont les roues tournaient dans la poussière, il
poussa un gros soupir. Puis il se rappela ses noces, son temps d'autrefois, la
première grossesse de sa femme ; il était bien joyeux, lui aussi, le jour qu'il
l'avait emmenée de chez son père dans sa maison, quand il la portait en croupe
en trottant sur la neige ; car on était aux environs de Noël et la campagne
était toute blanche ; elle le tenait par un bras, à l'autre était accroché son
panier ; le vent agitait les longues dentelles de sa coiffure cauchoise, qui lui
passaient quelquefois sur la bouche, et, lorsqu'il tournait la tête, il voyait
près de lui, sur son épaule, sa petite mine rosée qui souriait silencieusement,
sous la plaque d'or de son bonnet. Pour se réchauffer les doigts, elle les lui
mettait, de temps en temps, dans la poitrine. Comme c'était vieux tout cela !
Leur fils, à présent, aurait trente ans ! Alors il regarda derrière lui, il
n'aperçut rien sur la route. Il se sentit triste comme une maison démeublée ;
et, les souvenirs tendres se mêlant aux pensées noires dans sa cervelle
obscurcie par les vapeurs de la bombance, il eut bien envie un moment d'aller
faire un tour du côté de l'église. Comme il eut peur, cependant, que cette vue
ne le rendît plus triste encore, il s'en revint tout droit chez lui.
M. et madame Charles arrivèrent à Tostes, vers six heures. Les voisins se mirent
aux fenêtres pour voir la nouvelle femme de leur médecin.
La vieille bonne se présenta, lui fit ses salutations, s'excusa de ce que le
dîner n'était pas prêt, et engagea Madame, en attendant, à prendre connaissance
de sa maison.
V.
La façade de briques était juste à l'alignement de la rue, ou de la route
plutôt. Derrière la porte se trouvaient accrochés un manteau à petit collet, une
bride, une casquette de cuir noir, et, dans un coin, à terre, une paire de
houseaux encore couverts de boue sèche. A droite était la salle, c'est-à-dire
l'appartement où l'on mangeait et où l'on se tenait. Un papier jaune-serin,
relevé dans le haut par une guirlande de fleurs pâles, tremblait tout entier sur
sa toile mal tendue ; et sur l'étroit chambranle de la cheminée resplendissait
une pendule à tête d'Hippocrate, entre deux flambeaux d'argent plaqué, sous des
globes de forme ovale. De l'autre côté du corridor était le cabinet de Charles,
petite pièce de six pas de large environ, avec une table, trois chaises et un
fauteuil de bureau. Les tomes du Dictionnaire des sciences médicales ,
non coupés, mais dont la brochure avait souffert dans toutes les ventes
successives par où ils avaient passé, garnissaient presque à eux seuls, les six
rayons d'une bibliothèque en bois de sapin. L'odeur des roux pénétrait à travers
la muraille, pendant les consultations, de même que l'on entendait de la
cuisine, les malades tousser dans le cabinet et débiter toute leur histoire.
Venait ensuite, s'ouvrant immédiatement sur la cour, où se trouvait l'écurie,
une grande pièce délabrée qui avait un four, et qui servait maintenant de
bûcher, de cellier, de garde-magasin, pleine de vieilles ferrailles, de tonneaux
vides, d'instruments de culture hors de service, avec quantité d'autres choses
poussiéreuses dont il était impossible de deviner l'usage.
Le jardin, plus long que large, allait, entre deux murs de bauge couverts
d'abricots en espalier, jusqu'à une haie d'épines qui le séparait des champs. Il
y avait au milieu un cadran solaire en ardoise, sur un piédestal de maçonnerie ;
quatre plates-bandes garnies d'églantiers maigres entouraient symétriquement le
carré plus utile des végétations sérieuses. Tout au fond, sous les sapinettes,
un curé de plâtre lisait son bréviaire.
Emma monta dans les chambres. La première n'était point meublée ; mais la
seconde, qui était la chambre conjugale, avait un lit d'acajou dans une alcôve à
draperie rouge. Une boîte en coquillages décorait la commode ; et, sur le
secrétaire, près de la fenêtre, il y avait, dans une carafe, un bouquet de
fleurs d'oranger, noué par des rubans de satin blanc. C'était un bouquet de
mariée, le bouquet de l'autre ! Elle le regarda. Charles s'en aperçut, il le
prit et l'alla porter au grenier, tandis qu'assise dans un fauteuil ( on
disposait ses affaires autour d'elle ) , Emma songeait à son bouquet de mariage,
qui était emballé dans un carton, et se demandait, en rêvant, ce qu'on en
ferait, si par hasard elle venait à mourir.
Elle s'occupa, les premiers jours, à méditer des changements dans sa maison.
Elle retira les globes des flambeaux, fit coller des papiers neufs, repeindre
l'escalier et faire des bancs dans le jardin, tout autour du cadran solaire ;
elle demanda même comment s'y prendre pour avoir un bassin à jet d'eau avec des
poissons. Enfin son mari, sachant qu'elle aimait à se promener en voiture,
trouva un boc d'occasion, qui, ayant une fois des lanternes neuves et des
garde-crotte en cuir piqué, ressembla presque à un tilbury.
Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en tête-à-tête,
une promenade le soir sur la grande route, un geste de sa main sur ses bandeaux,
la vue de son chapeau de paille rond accroché à l'espagnolette d'une fenêtre, et
bien d'autres choses encore où Charles n'avait jamais soupçonné de plaisir,
composaient maintenant la continuité de son bonheur. Au lit, le matin, et côte à
côte sur l'oreiller, il regardait la lumière du soleil passer parmi le duvet de
ses joues blondes, que couvraient à demi les pattes escalopées de son bonnet.
Vus de si près, ses yeux lui paraissaient agrandis, surtout quand elle ouvrait
plusieurs fois de suite ses paupières en s'éveillant ; noirs à l'ombre et bleu
foncé au grand jour, ils avaient comme des couches de couleurs successives, et
qui plus épaisses dans le fond, allaient en s'éclaircissant vers la surface de
l'émail. Son oeil, à lui, se perdait dans ces profondeurs, et il s'y voyait en
petit jusqu'aux épaules, avec le foulard qui le coiffait et le haut de sa
chemise entrouvert. Il se levait. Elle se mettait à la fenêtre pour le voir
partir ; et elle restait accoudée sur le bord, entre deux pots de géraniums,
vêtue de son peignoir, qui était lâche autour d'elle. Charles, dans la rue,
bouclait ses éperons sur la borne ; et elle continuait à lui parler d'en haut,
tout en arrachant avec sa bouche quelque bribe de fleur ou de verdure qu'elle
soufflait vers lui, et qui voltigeant, se soutenant, faisant dans l'air des
demi-cercles comme un oiseau, allait, avant de tomber, s'accrocher aux crins mal
peignés de la vieille jument blanche, immobile à la porte. Charles, à cheval,
lui envoyait un baiser ; elle répondait par un signe, elle refermait la fenêtre,
il partait. Et alors, sur la grande route qui étendait sans en finir son long
ruban de poussière, par les chemins creux où les arbres se courbaient en
berceaux, dans les sentiers dont les blés lui montaient jusqu'aux genoux, avec
le soleil sur ses épaules et l'air du matin à ses narines, le coeur plein des
félicités de la nuit, l'esprit tranquille, la chair contente, il s'en allait
ruminant son bonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût des
truffes qu'ils digèrent.
Jusqu'à présent, qu'avait-il eu de bon dans l'existence ? Etait-ce son temps de
collège, où il restait enfermé entre ces hauts murs, seul au milieu de ses
camarades plus riches ou plus forts que lui dans leurs classes, qu'il faisait
rire par son accent, qui se moquaient de ses habits, et dont les mères venaient
au parloir avec des pâtisseries dans leur manchon ? Etait-ce plus tard,
lorsqu'il étudiait la médecine et n'avait jamais la bourse assez ronde pour
payer la contredanse à quelque petite ouvrière qui fût devenue sa maîtresse ?
Ensuite il avait vécu pendant quatorze mois avec la veuve, dont les pieds, dans
le lit, étaient froids comme des glaçons. Mais, à présent, il possédait pour la
vie cette jolie femme qu'il adorait. L'univers, pour lui, n'excédait pas le tour
soyeux de son jupon ; et il se reprochait de ne pas l'aimer, il avait envie de
la revoir ; il s'en revenait vite, montait l'escalier, le coeur battant. Emma,
dans sa chambre, était à faire sa toilette ; il arrivait à pas muets, il la
baisait dans le dos, elle poussait un cri.
Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement à son peigne, à ses bagues,
à son fichu ; quelquefois, il lui donnait sur les joues de gros baisers à pleine
bouche, ou c'étaient de petits baisers à la file tout le long de son bras nu,
depuis le bout des doigts jusqu'à l'épaule ; et elle le repoussait, à demi
souriante et ennuyée, comme on fait à un enfant qui se pend après vous.
Avant qu'elle se mariât, elle avait cru avoir de l'amour ; mais le bonheur qui
aurait dû résulter de cet amour n'étant pas venu, il fallait qu'elle se fût
trompée, songea-t-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au
juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse , qui
lui avaient paru si beaux dans les livres.
VI.
Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de
bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l'amitié douce de
quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des
grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus sur le sable,
vous apportant un nid d'oiseau.
Lorsqu'elle eut treize ans, son père l'amena lui-même à la ville, pour la mettre
au couvent. Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais où ils
eurent à leur souper des assiettes peintes qui représentaient l'histoire de
mademoiselle de la Vallière. Les explications légendaires, coupées çà et là par
l'égratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les délicatesses du
coeur et les pompes de la Cour.
Loin de s'ennuyer au couvent les premiers temps, elle se plut dans la société
des bonnes soeurs, qui, pour l'amuser, la conduisaient dans la chapelle, où l'on
pénétrait du réfectoire par un long corridor. Elle jouait fort peu durant les
récréations, comprenait bien le catéchisme, et c'est elle qui répondait toujours
à M. le vicaire dans les questions difficiles. Vivant donc sans jamais sortir de
la tiède atmosphère des classes et parmi ces femmes au teint blanc portant des
chapelets à croix de cuivre, elle s'assoupit doucement à la langueur mystique
qui s'exhale des parfums de l'autel, de la fraîcheur des bénitiers et du
rayonnement des cierges. Au lieu de suivre la messe, elle regardait dans son
livre les vignettes pieuses bordées d'azur, et elle aimait la brebis malade, le
Sacré-Coeur percé de flèches aiguës, où le pauvre Jésus, qui tombe en marchant
sur sa croix. Elle essaya, par mortification, de rester tout un jour sans
manger. Elle cherchait dans sa tête quelque voeu à accomplir.
Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin de rester là
plus longtemps, à genoux dans l'ombre, les mains jointes, le visage à la grille
sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé , d'époux,
d'amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les sermons lui
soulevaient au fond de l'âme des douceurs inattendues.
Le soir, avant la prière, on faisait dans l'étude une lecture religieuse.
C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'Histoire Sainte ou les
Conférences , de l'abbé Frayssinous, et, le dimanche, des passages du
Génie du Christianisme par récréation. Comme elle écouta, les premières
fois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques se répétant à tous les
échos de la terre et de l'éternité ! Si son enfance se fût écoulée dans
l'arrière-boutique d'un quartier marchand, elle se serait peut-être ouverte
alors aux envahissements lyriques de la nature, qui, d'ordinaire, ne nous
arrivent que par la traduction des écrivains. Mais elle connaissait trop la
campagne ; elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues.
Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers les
accidentés. Elle n'aimait la mer qu'à cause de ses tempêtes, et la verdure
seulement lorsqu'elle était clairsemée parmi les ruines. Il fallait qu'elle pût
retirer des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme
inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son coeur,
-- étant de tempérament plus sentimentale qu'artiste, cherchant des émotions et
non des paysages.
Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit
jours, travailler à la lingerie. Protégée par l'archevêché comme appartenant à
une ancienne famille de gentilshommes ruinés sous la Révolution, elle mangeait
au réfectoire à la table des bonnes soeurs, et faisait avec elles, après le
repas, un petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les
pensionnaires s'échappaient de l'étude pour l'aller voir. Elle savait par coeur
des chansons galantes du siècle passé, qu'elle chantait à demi-voix, tout en
poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles,
faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque
roman, qu'elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne
demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa
besogne. Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées
s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les
relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du
coeur, serments, sanglots, larmes et baisers nacelles au clair de lune
rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux
comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui
pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc
les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott,
plus tard, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes et
ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces
châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs
jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du
fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir.
Elle eut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vénérations
enthousiastes à l'endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d'Arc,
Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle, se
détachaient comme des comètes sur l'immensité ténébreuse de l'histoire, où
saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun
rapport entre eux, Saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques
férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du Béarnais, et
toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV était vanté.
A la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il n'était question
que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de lagunes, de gondoliers,
pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie du
style et les imprudences de la note, l'attirante fantasmagorie des réalités
sentimentales. Quelques-unes de ses camarades apportaient au couvent les
keepsakes qu'elles avaient reçus en étrennes. Il les fallait cacher, c'était une
affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant délicatement leurs belles reliures
de satin, Emma fixait ses regards éblouis sur le nom des auteurs inconnus qui
avaient signé, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs pièces. Elle
frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se
levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C'était derrière la
balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses
bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture ; ou
bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous
leur chapeau de paille vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en
voyait d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier
sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en
culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté,
contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau
noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers
les barreaux d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule,
effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des
souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés
sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets
grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui
souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un
lion à gauche, des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines
romaines, puis des chameaux accroupis ; -- le tout encadré d'une forêt vierge
bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans
l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d'acier gris, de loin
en loin, des cygnes qui nagent.
Et l'abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille au-dessus de la tête
d'Emma, éclairait tous ces tableaux du monde, qui passaient devant elle les uns
après les autres, dans le silence du dortoir et au bruit lointain de quelque
fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards.
Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle se fit faire
un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et, dans une lettre qu'elle
envoyait aux Bertaux, toute pleine de réflexions tristes sur la vie, elle
demandait qu'on l'ensevelît plus tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crut
malade et vint la voir. Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée
du premier coup à ce rare idéal des existences pâles, où ne parviennent jamais
les coeurs médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres
lamartiniens, écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes
mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel,
et la voix de l'Eternel discourant dans les vallons. Elle s'en ennuya, n'en
voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanité, et fut enfin
surprise de se sentir apaisée, et sans plus de tristesse au coeur que de rides
sur son front.
Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de sa vocation, s'aperçurent
avec de grands étonnements que mademoiselle Rouault semblait échapper à leur
soin. Elles lui avaient, en effet, tant prodigué les offices, les retraites, les
neuvaines et les sermons, si bien prêché le respect que l'on doit aux saints et
aux martyrs, et donné tant de bons conseils pour la modestie du corps et le
salut de son âme, qu'elle fit comme les chevaux que l'on tire par la bride elle
s'arrêta court et le mors lui sortit des dents. Cet esprit, positif au milieu de
ses enthousiasmes, qui avait aimé l'église pour ses fleurs, la musique pour les
paroles des romances, et la littérature pour ses excitations passionnelles,
s'insurgeait devant les mystères de la foi, de même qu'elle s'irritait davantage
contre la discipline, qui était quelque chose d'antipathique à sa constitution.
Quand son père la retira de pension, on ne fut point fâché de la voir partir. La
supérieure trouvait même qu'elle était devenue, dans les derniers temps, peu
révérencieuse envers la communauté.
Emma, rentrée chez elle, se plut d'abord au commandement des domestiques, prit
ensuite la campagne en dégoût et regretta son couvent. Quand Charles vint aux
Bertaux pour la première fois, elle se considérait comme fort désillusionnée,
n'ayant plus rien à apprendre, ne devant plus rien sentir.
Mais l'anxiété d'un état nouveau, ou peut-être l'irritation causée par la
présence de cet homme, avait suffi à lui faire croire qu'elle possédait enfin
cette passion merveilleuse qui jusqu'alors s'était tenue comme un grand oiseau
au plumage rose planant dans la splendeur des ciels poétiques ; -- et elle ne
pouvait s'imaginer à présent que ce calme où elle vivait fût le bonheur qu'elle
avait rêvé.
VII.
Elle songeait quelquefois que c'étaient là pourtant les plus beaux jours de sa
vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu,
sans doute, s'en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de mariage
ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie
bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon,
qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd
de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le
parfum des citronniers ; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les
doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait
que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante
particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle
s'accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un
cottage écossais, avec un mari vêtu d'un habit de velours noir à longues
basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes !
Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu'un la confidence de toutes ces
choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change d'aspect comme
les nuées, qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient donc,
l'occasion, la hardiesse.
Si Charles l'avait voulu cependant, s'il s'en fût douté, si son regard, une
seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée, il lui semblait qu'une
abondance subite se serait détachée de son coeur, comme tombe la récolte d'un
espalier quand on y porte la main. Mais, à mesure que se serrait davantage
l'intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait de
lui.
La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de
tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion,
de rire ou de rêverie. Il n'avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu'il
habitait Rouen, d'aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni
nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui
expliquer un terme d'équitation qu'elle avait rencontré dans un roman.
Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaître, exceller en des
activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements
de la vie, à tous les mystères ? Mais il n'enseignait rien, celui-là, ne savait
rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce
calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu'elle lui
donnait.
Elle dessinait quelquefois ; et c'était pour Charles un grand amusement que de
rester là, tout debout, à la regarder penchée sur son carton, clignant des yeux
afin de mieux voir son ouvrage, ou arrondissant, sur son pouce, des boulettes de
mie de pain. Quant au piano, plus les doigts y couraient vite, plus il
s'émerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb, et parcourait du haut
en bas tout le clavier sans s'interrompre. Ainsi secoué par elle, le vieil
instrument, dont les cordes frisaient, s'entendait jusqu'au bout du village si
la fenêtre était ouverte, et souvent le clerc de l'huissier qui passait sur la
grande route, nu-tête et en chaussons, s'arrêtait à l'écouter, sa feuille de
papier à la main.
Emma, d'autre part, savait conduire sa maison. Elle envoyait aux malades le
compte des visites dans des lettres bien tournées qui ne sentaient pas la
facture. Quand ils avaient, le dimanche, quelque voisin à dîner, elle trouvait
moyen d'offrir un plat coquet, s'entendait à poser sur des feuilles de vigne les
pyramides de reines-claudes, servait renversés les pots de confitures dans une
assiette, et même elle parlait d'acheter des rince-bouche pour le dessert. Il
rejaillissait de tout cela beaucoup de considération sur Bovary.
Charles finissait par s'estimer davantage de ce qu'il possédait une pareille
femme. Il montrait avec orgueil, dans la salle, deux petits croquis d'elle, à la
mine de plomb, qu'il avait fait encadrer de cadres très larges et suspendus
contre le papier de la muraille à de longs cordons verts. Au sortir de la messe,
on le voyait sur sa porte avec de belles pantoufles en tapisserie.
Il rentrait tard, à dix heures, minuit quelquefois. Alors il demandait à manger,
et, comme la bonne était couchée, c'était Emma qui le servait. Il retirait sa
redingote pour dîner plus à son aise. Il disait les uns après les autres tous
les gens qu'il avait rencontrés, les villages où il avait été, les ordonnances
qu'il avait écrites, et satisfait de lui-même, il mangeait le reste du miroton,
épluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa carafe, puis s'allait
mettre au lit, se couchait sur le dos et ronflait.
Comme il avait eu longtemps l'habitude du bonnet de coton, son foulard ne lui
tenait pas aux oreilles ; aussi ses cheveux, le matin, étaient rabattus
pêle-mêle sur sa figure et blanchis par le duvet de son oreiller, dont les
cordons se dénouaient pendant la nuit. Il portait toujours de fortes bottes, qui
avaient au cou-de-pied deux plis épais obliquant vers les chevilles, tandis que
le reste de l'empeigne se continuait en ligne droite, tendu comme par un pied de
bois. Il disait que c'était bien assez bon pour la campagne .
Sa mère l'approuvait en cette économie ; car elle le venait voir comme
autrefois, lorsqu'il y avait eu chez elle quelque bourrasque un peu violente ;
et cependant madame Bovary mère semblait prévenue contre sa bru. Elle lui
trouvait un genre trop relevé pour leur position de fortune ; le bois, le
sucre et la chandelle filaient comme dans une grande maison , et la
quantité de braise qui se brûlait à la cuisine aurait suffi pour vingt-cinq
plats ! Elle rangeait son linge dans les armoires et lui apprenait à surveiller
le boucher quand il apportait la viande. Emma recevait ces leçons ; madame
Bovary les prodiguait ; et les mots de ma fille et de ma mère
s'échangeaient tout le long du jour, accompagnés d'un petit frémissement des
lèvres, chacune lançant des paroles douces d'une voix tremblante de colère.
Du temps de madame Dubuc, la vieille femme se sentait encore la préférée ; mais,
à présent, l'amour de Charles pour Emma lui semblait une désertion de sa
tendresse, un envahissement sur ce qui lui appartenait ; et elle observait le
bonheur de son fils avec un silence triste, comme quelqu'un de ruiné qui
regarde, à travers les carreaux, des gens attablés dans son ancienne maison.
Elle lui rappelait, en manière de souvenirs, ses peines et ses sacrifices, et,
les comparant aux négligences d'Emma, concluait qu'il n'était point raisonnable
de l'adorer d'une façon si exclusive.
Charles ne savait que répondre ; il respectait sa mère, et il aimait infiniment
sa femme ; il considérait le jugement de l'une comme infaillible, et cependant
il trouvait l'autre irréprochable. Quand madame Bovary était partie, il essayait
de hasarder timidement, et dans les mêmes termes, une ou deux des plus anodines
observations qu'il avait entendu faire à sa maman ; Emma, lui prouvant d'un mot
qu'il se trompait, le renvoyait à ses malades.
Cependant, d'après des théories qu'elle croyait bonnes, elle voulut se donner de
l'amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait tout ce qu'elle savait
par coeur de rimes passionnées et lui chantait en soupirant des adagios
mélancoliques ; mais elle se trouvait ensuite aussi calme qu'auparavant, et
Charles n'en paraissait ni plus amoureux ni plus remué.
Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son coeur sans en faire jaillir
une étincelle, incapable, du reste, de comprendre ce qu'elle n'éprouvait pas,
comme de croire à tout ce qui ne se manifestait point par des formes convenues,
elle se persuada sans peine que la passion de Charles n'avait plus rien
d'exorbitant. Ses expansions étaient devenues régulières ; il l'embrassait à de
certaines heures. C'était une habitude parmi les autres, et comme un dessert
prévu d'avance, après la monotonie du dîner.
Un garde-chasse, guéri par Monsieur, d'une fluxion de poitrine, avait donné à
Madame une petite levrette d'Italie ; elle la prenait pour se promener, car elle
sortait quelquefois, afin d'être seule un instant et de n'avoir plus sous les
yeux l'éternel jardin avec la route poudreuse.
Elle allait jusqu'à la hêtraie de Banneville, prés du pavillon abandonné qui
fait l'angle du mur, du côté des champs. Il y a dans le saut-de-loup, parmi les
herbes, de longs roseaux à feuilles coupantes.
Elle commençait par regarder tout alentour, pour voir si rien n'avait changé
depuis la dernière fois qu'elle était venue. Elle retrouvait aux mêmes places
les digitales et les ravenelles, les bouquets d'orties entourant les gros
cailloux, et les plaques de lichen le long des trois fenêtres, dont les volets
toujours clos s'égrenaient de pourriture, sur leurs barres de fer rouillées. Sa
pensée, sans but d'abord, vagabondait au hasard, comme sa levrette, qui faisait
des cercles dans la campagne, jappait après les papillons jaunes, donnait la
chasse aux musaraignes, ou mordillait les coquelicots sur le bord d'une pièce de
blé. Puis ses idées peu à peu se fixaient, et, assise sur le gazon, qu'elle
fouillait à petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se répétait :
-- Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ?
Elle se demandait s'il n'y aurait pas eu moyen, par d'autres combinaisons du
hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait à imaginer quels
eussent été ces événements non survenus, cette vie différente, ce mari qu'elle
ne connaissait pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas à celui-là. Il aurait
pu être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu'ils étaient sans doute,
ceux qu'avaient épousés ses anciennes camarades du couvent. Que faisaient-elles
maintenant ? A la ville, avec le bruit des rues, le bourdonnement des théâtres
et les clartés du bal, elles avaient des existences où le coeur se dilate, où
les sens s'épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la
lucarne est au nord, et l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans
l'ombre à tous les coins de son coeur. Elle se rappelait les jours de
distribution de prix, où elle montait sur l'estrade pour aller chercher ses
petites couronnes. Avec ses cheveux en tresse, sa robe blanche et ses souliers
de prunelles découverts, elle avait une façon gentille, et les messieurs, quand
elle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire des compliments ; la cour
était pleine de calèches, on lui disait adieu par les portières, le maître de
musique passait en saluant, avec sa boîte à violon. Comme c'était loin, tout
cela ! comme c'était loin !
Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait ses doigts sur sa
longue tête fine et lui disait :
-- Allons, baisez maîtresse, vous qui n'avez pas de chagrins.
Puis, considérant la mine mélancolique du svelte animal qui bâillait avec
lenteur, elle s'attendrissait, et, le comparant à elle-même, lui parlait tout
haut, comme à quelqu'un d'affligé que l'on console.
Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer qui, roulant d'un bond
sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient, jusqu'au loin dans les champs,
une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre, et les feuilles des
hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que les cimes, se balançant
toujours, continuaient leur grand murmure. Emma serrait son châle contre ses
épaules et se levait.
Dans l'avenue, un jour vert rabattu par le feuillage éclairait la mousse rase
qui craquait doucement sous ses pieds. Le soleil se couchait ; le ciel était
rouge entre les branches, et les troncs pareils des arbres plantés en ligne
droite semblaient une colonnade brune se détachant sur un fond d'or ; une peur
la prenait, elle appelait Djali, s'en retournait vite à Tostes par la grande
route, s'affaissait dans un fauteuil, et de toute la soirée ne parlait pas.
Mais, vers la fin de septembre, quelque chose d'extraordinaire tomba dans sa vie
: elle fut invitée à la Vaubyessard, chez le marquis d'Andervilliers.
Secrétaire d'Etat sous la Restauration, le Marquis, cherchant à rentrer dans la
vie politique, préparait de longue main sa candidature à la Chambre des députés.
Il faisait, l'hiver, de nombreuses distributions de fagots, et, au Conseil
général, réclamait avec exaltation toujours des routes pour son arrondissement.
Il avait eu, lors des grandes chaleurs, un abcès dans la bouche, dont Charles
l'avait soulagé comme par miracle, en y donnant à point un coup de lancette.
L'homme d'affaires, envoyé à Tostes pour payer l'opération, conta, le soir,
qu'il avait vu dans le jardinet du médecin des cerises superbes. Or, les
cerisiers poussaient mal à la Vaubyessard, M. le Marquis demanda quelques
boutures à Bovary, se fit un devoir de l'en remercier lui-même, aperçut Emma,
trouva qu'elle avait une jolie taille et qu'elle ne saluait point en paysanne ;
si bien qu'on ne crut pas au château outrepasser les bornes de la
condescendance, ni d'autre part commettre une maladresse, en invitant le jeune
ménage.
Un mercredi, à trois heures, M. et madame Bovary, montés dans leur boc ,
partirent pour la Vaubyessard, avec une grande malle attachée par-derrière et
une boîte à chapeau qui était posée devant le tablier. Charles avait, de plus,
un carton entre les jambes.
Ils arrivèrent à la nuit tombante, comme on commençait à allumer des lampions
dans le parc, afin d'éclairer les voitures.
VIII.
Le château, de construction moderne, à l'italienne avec deux ailes avançant et
trois perrons, se déployait au bas d'une immense pelouse où paissaient quelques
vaches, entre des bouquets de grands arbres espacés, tandis que des bannettes
d'arbustes, rhododendrons, seringas et boules-de-neige bombaient leurs touffes
de verdure inégales sur la ligne courbe du chemin sablé. Une rivière passait
sous un pont ; à travers la brume, on distinguait des bâtiments à toit de
chaume, éparpillés dans la prairie, que bordaient en pente douce deux coteaux
couverts de bois, et par-derrière, dans les massifs, se tenaient, sur deux
lignes parallèles, les remises et les écuries, restes conservés de l'ancien
château démoli.
Le boc de Charles s'arrêta devant le perron du milieu ; des domestiques
parurent ; le Marquis s'avança, et, offrant son bras à la femme du médecin,
l'introduisit dans le vestibule.
Il était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit des pas, avec celui
des voix, y retentissait comme dans une église. En face montait un escalier
droit, et à gauche une galerie donnant sur le jardin conduisait à la salle de
billard dont on entendait, dès la porte, caramboler les boules d'ivoire. Comme
elle la traversait pour aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes à
figure grave, le menton posé sur de hautes cravates, décorés tous, et qui
souriaient silencieusement, en poussant leur queue. Sur la boiserie sombre du
lambris, de grands cadres dorés portaient, au bas de leur bordure, des noms
écrits en lettres noires. Elle lut :
" Jean-Antoine d'Andervilliers d'Yverbonville, comte de la Vaubyessard et baron
de la Fresnaye, tué à la bataille de Coutras, le 20 octobre 1587. " Et sur un
autre : " Jean-Antoine-Henry-Guy d'Andervilliers de la Vaubyessard, amiral de
France et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, blessé au combat de la
Hougue-Saint-Vaast, le 29 mai 1692, mort à la Vaubyessard le 23 janvier 1693. "
Puis on distinguait à peine ceux qui suivaient, car la lumière des lampes,
rabattue sur le tapis vert du billard, laissait flotter une ombre dans
l'appartement. Brunissant les toiles horizontales, elle se brisait contre elles
en arêtes fines, selon les craquelures du vernis ; et de tous ces grands carrés
noirs brodés d'or sortaient, çà et là, quelque portion plus claire de la
peinture, un front pâle, deux yeux qui vous regardaient, des perruques se
déroulant sur l'épaule poudrée des habits rouges, ou bien la boucle d'une
jarretière au haut d'un mollet rebondi.
Le Marquis ouvrit la porte du salon ; une des dames se leva ( la Marquise
elle-même ) , vint à la rencontre d'Emma et la fit asseoir près d'elle, sur une
causeuse, où elle se mit à lui parler amicalement, comme si elle la connaissait
depuis longtemps. C'était une femme de la quarantaine environ, à belles épaules,
à nez busqué, à la voix traînante, et portant, ce soir-là, sur ses cheveux
châtains, un simple fichu de guipure qui retombait par-derrière, en triangle.
Une jeune personne blonde se tenait à côté, dans une chaise à dossier long ; et
des messieurs, qui avaient une petite fleur à la boutonnière de leur habit,
causaient avec les dames, tout autour de la cheminée.
A sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombreux, s'assirent à la
première table, dans le vestibule, et les dames à la seconde, dans la salle à
manger, avec le Marquis et la Marquise.
Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélange du parfum des
fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l'odeur des truffes. Les
bougies des candélabres allongeaient des flammes sur les cloches d'argent ; les
cristaux à facettes, couverts d'une buée mate, se renvoyaient des rayons pâles ;
des bouquets étaient en ligne sur toute la longueur de la table, et, dans les
assiettes à large bordure, les serviettes, arrangées en manière de bonnet
d'évêque, tenaient entre le bâillement de leurs deux plis chacune un petit pain
de forme ovale. Les pattes rouges des homards dépassaient les plats ; de gros
fruits dans des corbeilles à jour s'étageaient sur la mousse ; les cailles
avaient leurs plumes, des fumées montaient ; et, en bas de soie, en culotte
courte, en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge, le maître d'hôtel,
passant entre les épaules des convives les plats tout découpés, faisait d'un
coup de sa cuiller sauter pour vous le morceau qu'on choisissait. Sur le grand
poêle de porcelaine à baguette de cuivre, une statue de femme drapée jusqu'au
menton regardait immobile la salle pleine de monde.
Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leurs gants dans
leur verre.
Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbé sur
son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos comme un enfant, un
vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait
les yeux éraillés et portait une petite queue enroulée d'un ruban noir. C'était
le beau-père du marquis, le vieux duc de Laverdière, l'ancien favori du comte
d'Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez le marquis de
Conflans, et qui avait été, disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette
entre MM. de Coigny et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante de débauches,
pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et
effrayé toute sa famille. Un domestique, derrière sa chaise, lui nommait tout
haut, dans l'oreille, les plats qu'il désignait du doigt en bégayant ; et sans
cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres
pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et d'auguste. Il avait vécu
à la Cour et couché dans le lit des reines !
On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa peau en
sentant ce froid dans sa bouche. Elle n'avait jamais vu de grenades ni mangé
d'ananas. Le sucre en poudre même lui parut plus blanc et plus fin qu'ailleurs.
Les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s'apprêter pour le bal.
Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d'une actrice à son début.
Elle disposa ses cheveux d'après les recommandations du coiffeur, et elle entra
dans sa robe de barège, étalée sur le lit. Le pantalon de Charles le serrait au
ventre.
-- Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il.
-- Danser ? reprit Emma.
-- Oui !
-- Mais tu as perdu la tête ! On se moquerait de toi, reste à ta place.
D'ailleurs, c'est plus convenable pour un médecin, ajouta-t-elle.
Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu'Emma fût habillée.
Il la voyait par-derrière, dans la glace, entre deux flambeaux. Ses yeux noirs
semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement bombés vers les oreilles,
luisaient d'un éclat bleu ; une rose à son chignon tremblait sur une tige
mobile, avec des gouttes d'eau factices au bout de ses feuilles. Elle avait une
robe de safran pâle, relevée par trois bouquets de roses pompon mêlées de
verdure.
Charles vint l'embrasser sur l'épaule.
-- Laisse-moi ! dit-elle, tu me chiffonnes.
On entendit une ritournelle de violon et les sons d'un cor. Elle descendit
l'escalier, se retenant de courir.
Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde. On se poussait. Elle se
plaça près de la porte, sur une banquette.
Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes d'hommes
causant debout et les domestiques en livrée qui apportaient de grands plateaux.
Sur la ligne des femmes assises, les éventails peints s'agitaient, les bouquets
cachaient à demi le sourire des visages, et les flacons à bouchons d'or
tournaient dans des mains entrouvertes dont les gants blancs marquaient la forme
des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures de dentelles, les
broches de diamants, les bracelets à médaillon frissonnaient aux corsages,
scintillaient aux poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien
collées sur les fronts et tordues à la nuque, avaient, en couronnes, en grappes
ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des épis ou des
bleuets. Pacifiques à leurs places, des mères à figure renfrognée portaient des
turbans rouges.
Le cœur d'Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant par le bout
des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le coup d'archet pour
partir. Mais bientôt l'émotion disparut ; et, se balançant au rythme de
l'orchestre, elle glissait en avant, avec des mouvements légers du cou. Un
sourire lui montait aux lèvres à certaines délicatesses du violon, qui jouait
seul, quelquefois, quand les autres instruments se taisaient ; on entendait le
bruit clair des louis d'or qui se versaient à côté, sur le tapis des tables ;
puis tout reprenait à la fois, le cornet à pistons lançait un éclat sonore, les
pieds retombaient en mesure, les jupes se bouffaient et frôlaient, les mains se
donnaient, se quittaient ; les mêmes yeux, s'abaissant devant vous, revenaient
se fixer sur les vôtres.
Quelques hommes ( une quinzaine ) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi
les danseurs ou causant à l'entrée des portes, se distinguaient de la foule par
un air de famille, quelles que fussent leurs différences d'âge, de toilette ou
de figure.
Leurs habits, mieux faits, semblaient d'un drap plus souple, et leurs cheveux,
ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils
avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des
porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu'entretient
dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à
l'aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols
rabattus ; ils s'essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d'un large
chiffre, d'où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient
l'air jeune, tandis que quelque chose de mûr s'étendait sur le visage des
jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions
journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette
brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles,
dans lesquelles la force s'exerce et où la vanité s'amuse, le maniement des
chevaux de race et la société des femmes perdues.
A trois pas d'Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune
femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers
de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses de
Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma écoutait de son autre oreille une
conversation pleine de mots qu'elle ne comprenait pas. On entourait un tout
jeune homme qui avait battu, la semaine d'avant, Miss-Arabelle et
Romulus , et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en Angleterre. L'un
se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre, des fautes
d'impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval.
L'air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On refluait dans la salle de
billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au bruit des
éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre
les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des
Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse
sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec
son doigt les terrines de lait dans la laiterie. Mais, aux fulgurations de
l'heure présente, sa vie passée, si nette jusqu'alors, s'évanouissait tout
entière, et elle doutait presque de l'avoir vécue. Elle était là ; puis autour
du bal, il n'y avait plus que de l'ombre, étalée sur tout le reste. Elle
mangeait alors une glace au marasquin, qu'elle tenait de la main gauche dans une
coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux, la cuiller entre les dents.
Une dame, près d'elle, laissa tomber son éventail. Un danseur passait.
-- Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien ramasser mon
éventail, qui est derrière ce canapé !
Le monsieur s'inclina, et, pendant qu'il faisait le mouvement d'étendre son
bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau quelque
chose de blanc, plié en triangle. Le monsieur, ramenant l'éventail, l'offrit à
la dame, respectueusement ; elle le remercia d'un signe de tête et se mit à
respirer son bouquet.
Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de vins du Rhin, des
potages à la bisque et au lait d'amandes, des puddings à la Trafalgar et toutes
sortes de viandes froides avec des gelées alentour qui tremblaient dans les
plats, les voitures, les unes après les autres, commencèrent à s'en aller. En
écartant du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans l'ombre la
lumière de leurs lanternes. Les banquettes s'éclaircirent ; quelques joueurs
restaient encore ; les musiciens rafraîchissaient, sur leur langue, le bout de
leurs doigts ; Charles dormait à demi, le dos appuyé contre une porte.
A trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait pas valser. Tout
le monde valsait, mademoiselle d'Andervilliers elle-même et la marquise ; il n'y
avait plus que les hôtes du château, une douzaine de personnes à peu près.
Cependant, un des valseurs, qu'on appelait familièrement vicomte , et
dont le gilet très ouvert semblait moulé sur sa poitrine, vint une seconde fois
encore inviter madame Bovary, l'assurant qu'il la guiderait et qu'elle s'en
tirerait bien.
Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient : tout
tournait autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet,
comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d'Emma, par
le bas, s'éraflait au pantalon ; leurs jambes entraient l'une dans l'autre ; il
baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui ; une torpeur la
prenait, elle s'arrêta. Ils repartirent ; et, d'un mouvement plus rapide, le
vicomte, l'entraînant, disparut avec elle jusqu'au bout de la galerie, où,
haletante, elle faillit tomber, et, un instant, s'appuya la tête sur sa
poitrine. Et puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à
sa place ; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses yeux.
Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un tabouret
avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle choisit le Vicomte, et le
violon recommença.
On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du corps et le
menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, la taille cambrée, le coude
arrondi, la bouche en avant. Elle savait valser, celle-là ! Ils continuèrent
longtemps et fatiguèrent tous les autres.
On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou plutôt le bonjour, les
hôtes du château s'allèrent coucher.
Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le corps .
Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant les tables, à regarder
jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi poussa-t-il un grand soupir de
satisfaction lorsqu'il eut retiré ses bottes.
Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s'accouda.
La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle aspira le vent
humide qui lui rafraîchissait les paupières. La musique du bal bourdonnait
encore à ses oreilles, et elle faisait des efforts pour se tenir éveillée, afin
de prolonger l'illusion de cette vie luxueuse qu'il lui faudrait tout à l'heure
abandonner.
Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château, longuement, tâchant
de deviner quelles étaient les chambres de tous ceux qu'elle avait remarqués la
veille. Elle aurait voulu savoir leurs existences, y pénétrer, s'y confondre.
Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit entre les draps,
contre Charles qui dormait.
Il y eut beaucoup de monde au déjeuner. Le repas dura dix minutes ; on ne servit
aucune liqueur, ce qui étonna le médecin. Ensuite mademoiselle d'Andervilliers
ramassa des morceaux de brioche dans une bannette, pour les porter aux cygnes
sur la pièce d'eau, et on s'alla promener dans la serre chaude, où des plantes
bizarres, hérissées de poils, s'étageaient en pyramides sous des vases
suspendus, qui, pareils à des nids de serpents trop pleins, laissaient retomber,
de leurs bords, de longs cordons verts entrelacés. L'orangerie, que l'on
trouvait au bout, menait à couvert jusqu'aux communs du château. Le Marquis,
pour amuser la jeune femme, la mena voir les écuries. Au-dessus des râteliers en
forme de corbeille, des plaques de porcelaine portaient en noir le nom des
chevaux. Chaque bête s'agitait dans sa stalle, quand on passait près d'elle, en
claquant de la langue. Le plancher de la sellerie luisait à l'oeil comme le
parquet d'un salon. Les harnais de voiture étaient dressés dans le milieu sur
deux colonnes tournantes, et les mors, les fouets, les étriers, les gourmettes
rangés en ligne tout le long de la muraille.
Charles, cependant, alla prier un domestique d'atteler son boc . On
l'amena devant le perron, et, tous les paquets y étant fourrés, les époux Bovary
firent leurs politesses au Marquis et à la Marquise, et repartirent pour Tostes.
Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, posé sur le bord
extrême de la banquette, conduisait les deux bras écartés, et le petit cheval
trottait l'amble dans les brancards, qui étaient trop larges pour lui. Les
guides molles battaient sur sa croupe en s'y trempant d'écume, et la boîte
ficelée derrière le boc donnait contre la caisse de grands coups
réguliers.
Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux, tout à coup,
des cavaliers passèrent en riant, avec des cigares à la bouche. Emma crut
reconnaître le Vicomte ; elle se détourna, et n'aperçut à l'horizon que le
mouvement des têtes s'abaissant et montant, selon la cadence inégale du trot ou
du galop.
Un quart de lieue plus loin, il fallut s'arrêter pour raccommoder, avec de la
corde, le reculement qui était rompu.
Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d'oeil, vit quelque chose par
terre, entre les jambes de son cheval ; et il ramassa un porte-cigares tout
bordé de soie verte et blasonné à son milieu comme la portière d'un carrosse.
-- Il y a même deux cigares dedans, dit-il ; ce sera pour ce soir, après dîner.
-- Tu fumes donc ? demanda-t-elle.
-- Quelquefois, quand l'occasion se présente.
Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.
Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n'était point prêt. Madame s'emporta.
Nastasie répondit insolemment.
-- Partez ! dit Emma. -- C'est se moquer, je vous chasse.
Il y avait pour dîner de la soupe à l'oignon, avec un morceau de veau à
l'oseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottant les mains d'un air
heureux:
-- Cela fait plaisir de se retrouver chez soi !
On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu cette pauvre fille. Elle
lui avait, autrefois, tenu société pendant bien des soirs, dans les
désœuvrements de son veuvage. C'était sa première pratique, sa plus ancienne
connaissance du pays.
- Est-ce que tu l'as renvoyée pour tout de bon ? dit-il enfin.
- Oui. Qui m'en empêche ? répondit-elle.
Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu'on apprêtait leur chambre.
Charles se mit à fumer. Il fumait en avançant les lèvres, crachant à toute
minute, se reculant à chaque bouffée.
-- Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement.
Il déposa son cigare, et courut avaler, à la pompe, un verre d'eau froide. Emma,
saisissant le porte-cigares, le jeta vivement au fond de l'armoire.
La journée fut longue, le lendemain ! Elle se promena dans son jardinet, passant
et revenant par les mêmes allées, s'arrêtant devant les plates-bandes, devant
l'espalier, devant le curé de plâtre, considérant avec ébahissement toutes ces
choses d'autrefois qu'elle connaissait si bien. Comme le bal déjà lui semblait
loin ! Qui donc écartait, à tant de distance, le matin d'avant-hier et le soir
d'aujourd'hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la
manière de ces grandes crevasses qu'un orage, en une seule nuit, creuse
quelquefois dans les montagnes. Elle se résigna pourtant ; elle serra pieusement
dans la commode sa belle toilette et jusqu'à ses souliers de satin, dont la
semelle s'était jaunie à la cire glissante du parquet. Son coeur était comme eux
: au frottement de la richesse, il s'était placé dessus quelque chose qui ne
s'effacerait pas.
Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal. Toutes les fois
que revenait le mercredi, elle se disait en s'éveillant : Ah ! il y a huit
jours... il y a quinze jours..., il y a trois semaines, j'y étais ! Et peu à
peu, les physionomies se confondirent dans sa mémoire, elle oublia l'air des
contredanses, elle ne vit plus si nettement les livrées et les appartements ;
quelques détails s'en allèrent, mais le regret lui resta.
IX.
Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dans l'armoire, entre
les plis du linge où elle l'avait laissé, le porte-cigares en soie verte.
Elle le regardait, l'ouvrait, et même elle flairait l'odeur de sa doublure,
mêlée de verveine et de tabac. A qui appartenait-il ?... Au Vicomte. C'était
peut-être un cadeau de sa maîtresse. On avait brodé cela sur quelque métier de
palissandre, meuble mignon que l'on cachait à tous les yeux, qui avait occupé
bien des heures et où s'étaient penchées les boucles molles de la travailleuse
pensive. Un souffle d'amour avait passé parmi les mailles du canevas ; chaque
coup d'aiguille avait fixé là une espérance ou un souvenir, et tous ces fils de
soie entrelacés n'étaient que la continuité de la même passion silencieuse. Et
puis le Vicomte, un matin, l'avait emporté avec lui. De quoi avait-on parlé,
lorsqu'il restait sur les cheminées à large chambranle, entre les vases de
fleurs et les pendules Pompadour ? Elle était à Tostes. Lui, il était à Paris,
maintenant ; là-bas ! Comment était ce Paris ? Quel nom démesuré ! Elle se le
répétait à demi-voix, pour se faire plaisir ; il sonnait à ses oreilles comme un
bourdon de cathédrale, il flamboyait à ses yeux jusque sur l'étiquette de ses
pots de pommade.
La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, passaient sous ses fenêtres
en chantant La Marjolaine , elle s'éveillait ; et écoutant le bruit des
roues ferrées, qui, à la sortie du pays, s'amortissait vite sur la terre :
-- Ils y seront demain ! se disait-elle.
Et elle les suivait dans sa pensée, montant et descendant les côtes, traversant
les villages, filant sur la grande route à la clarté des étoiles. Au bout d'une
distance indéterminée, il se trouvait toujours une place confuse où expirait son
rêve.
Elle s'acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur la carte, elle
faisait des courses dans la capitale. Elle remontait les boulevards, s'arrêtant
à chaque angle, entre les lignes des rues, devant les carrés blancs qui figurent
les maisons. Les yeux fatigués à la fin, elle fermait ses paupières, et elle
voyait dans les ténèbres se tordre au vent des becs de gaz, avec des
marche-pieds de calèches, qui se déployaient à grand fracas devant le péristyle
des théâtres.
Elle s'abonna à la Corbeille , journal des femmes, et au Sylphe des
salons . Elle dévorait, sans en rien passer, tous les comptes rendus de
premières représentations, de courses et de soirées, s'intéressait au début
d'une chanteuse, à l'ouverture d'un magasin. Elle savait les modes nouvelles,
l'adresse des bons tailleurs, les jours de Bois ou d'Opéra. Elle étudia, dans
Eugène Sue, des descriptions d'ameublements ; elle lut Balzac et George Sand, y
cherchant des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles. A
table même, elle apportait son livre, et elle tournait les feuillets, pendant
que Charles mangeait en lui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait toujours
dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des
rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre peu à peu s'élargit
autour de lui, et cette auréole qu'il avait, s'écartant de sa figure, s'étala
plus au loin, pour illuminer d'autres rêves.
Paris, plus vague que l'Océan, miroitait donc aux yeux d'Emma dans une
atmosphère vermeille. La vie nombreuse qui s'agitait en ce tumulte y était
cependant divisée par parties, classée en tableaux distincts. Emma n'en
apercevait que deux ou trois qui lui cachaient tous les autres, et
représentaient à eux seuls l'humanité complète. Le monde des ambassadeurs
marchait sur des parquets luisants, dans des salons lambrissés de miroirs,
autour de tables ovales couvertes d'un tapis de velours à crépines d'or. Il y
avait là des robes à queue, de grands mystères, des angoisses dissimulées sous
des sourires. Venait ensuite la société des duchesses ; on y était pâle ; on se
levait à quatre heures ; les femmes, pauvres anges ! portaient du point
d'Angleterre au bas de leur jupon, et les hommes, capacités méconnues sous des
dehors futiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient passer à
Bade la saison d'été, et, vers la quarantaine enfin, épousaient des héritières.
Dans les cabinets de restaurants où l'on soupe après minuit riait, à la clarté
des bougies, la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices. Ils étaient,
ceux-là, prodigues comme des rois, pleins d'ambitions idéales et de délires
fantastiques. C'était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre,
dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au reste du monde, il était
perdu, sans place précise, et comme n'existant pas. Plus les choses, d'ailleurs,
étaient voisines, plus sa pensée s'en détournait. Tout ce qui l'entourait
immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de
l'existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier où
elle se trouvait prise, tandis qu'au-delà s'étendait à perte de vue l'immense
pays des félicités et des passions. Elle confondait, dans son désir, les
sensualités du luxe avec les joies du coeur, l'élégance des habitudes et les
délicatesses du sentiment. Ne fallait-il pas à l'amour, comme aux plantes
indiennes, des terrains préparés, une température particulière ? Les soupirs au
clair de lune, les longues étreintes, les larmes qui coulent sur les mains qu'on
abandonne, toutes les fièvres de la chair et les langueurs de la tendresse ne se
séparaient donc pas du balcon des grands châteaux qui sont pleins de loisirs,
d'un boudoir à stores de soie avec un tapis bien épais, des jardinières
remplies, un lit monté sur une estrade, ni du scintillement des pierres
précieuses et des aiguillettes de la livrée.
Le garçon de la poste, qui, chaque matin, venait panser la jument, traversait le
corridor avec ses gros sabots ; sa blouse avait des trous, ses pieds étaient nus
dans des chaussons. C'était là le groom en culotte courte dont il fallait se
contenter ! Quand son ouvrage était fini, il ne revenait plus de la journée ;
car Charles, en rentrant, mettait lui-même son cheval à l'écurie, retirait la
selle et passait le licou, pendant que la bonne apportait une botte de paille et
la jetait, comme elle le pouvait, dans la mangeoire.
Pour remplacer Nastasie ( qui enfin partit de Tostes, en versant des ruisseaux
de larmes ) , Emma prit à son service une jeune fille de quatorze ans, orpheline
et de physionomie douce. Elle lui interdit les bonnets de coton, lui apprit
qu'il fallait vous parler à la troisième personne, apporter un verre d'eau dans
une assiette, frapper aux portes avant d'entrer, et à repasser, à empeser, à
l'habiller, voulut en faire sa femme de chambre. La nouvelle bonne obéissait
sans murmure pour n'être point renvoyée ; et, comme Madame, d'habitude, laissait
la clef au buffet, Félicité, chaque soir prenait une petite provision de sucre
qu'elle mangeait toute seule, dans son lit, après avoir fait sa prière.
L'après-midi, quelquefois, elle allait causer en face avec les postillons.
Madame se tenait en haut, dans son appartement.
Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir, entre les
revers à châle du corsage, une chemisette plissée avec trois boutons d'or. Sa
ceinture était une cordelière à gros glands, et ses petites pantoufles de
couleur grenat avaient une touffe de rubans larges, qui s'étalait sur le
couvre-pied. Elle s'était acheté un buvard, une papeterie, un porte-plume et des
enveloppes, quoiqu'elle n'eût personne à qui écrire ; elle époussetait son
étagère, se regardait dans la glace, prenait un livre, puis, rêvant entre les
lignes, le laissait tomber sur ses genoux. Elle avait envie de faire des voyages
ou de retourner vivre à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et habiter
Paris.
Charles, à la neige à la pluie, chevauchait par les chemins de traverse. Il
mangeait des omelettes sur la table des fermes, entrait son bras dans des lits
humides, recevait au visage le jet tiède des saignées, écoutait des râles,
examinait des cuvettes, retroussait bien du linge sale ; mais il trouvait, tous
les soirs, un feu flambant, la table servie, des meubles souples, et une femme
en toilette fine, charmante et sentant frais, à ne savoir même d'où venait cette
odeur, ou si ce n'était pas sa peau qui parfumait sa chemise.
Elle le charmait par quantité de délicatesses : c'était tantôt une manière
nouvelle de façonner pour les bougies des bobèches de papier, un volant qu'elle
changeait à sa robe, ou le nom extraordinaire d'un mets bien simple, et que la
bonne avait manqué, mais que Charles, jusqu'au bout, avalait avec plaisir. Elle
vit à Rouen des dames qui portaient à leur montre un paquet de breloques ; elle
acheta des breloques. Elle voulut sur sa cheminée deux grands vases de verre
bleu, et, quelque temps après, un nécessaire d'ivoire, avec un dé de vermeil.
Moins Charles comprenait ces élégances, plus il en subissait la séduction. Elles
ajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et à la douceur de son foyer.
C'était comme une poussière d'or qui sablait tout du long le petit sentier de sa
vie.
Il se portait bien, il avait bonne mine ; sa réputation était établie tout à
fait. Les campagnards le chérissaient parce qu'il n'était pas fier. Il caressait
les enfants, n'entrait jamais au cabaret, et, d'ailleurs, inspirait de la
confiance par sa moralité. Il réussissait particulièrement dans les catarrhes et
maladies de poitrine. Craignant beaucoup de tuer son monde, Charles, en effet,
n'ordonnait guère que des potions calmantes, de temps à autre de l'émétique, un
bain de pieds ou des sangsues. Ce n'est pas que la chirurgie lui fit peur ; il
vous saignait les gens largement, comme des chevaux, et il avait pour
l'extraction des dents une poigne d'enfer .
Enfin, pour se tenir au courant , il prit un abonnement à la Ruche
médicale , journal nouveau dont il avait reçu le prospectus. Il en lisait un
peu après son dîner ; mais la chaleur de l'appartement, jointe à la digestion,
faisait qu'au bout de cinq minutes il s'endormait ; et il restait là, le menton
sur ses deux mains, et les cheveux étalés comme une crinière jusqu'au pied de la
lampe. Emma le regardait en haussant les épaules. Que n'avait-elle, au moins,
pour mari un de ces hommes d'ardeurs taciturnes qui travaillent la nuit dans les
livres, et portent enfin, à soixante ans, quand vient l'âge des rhumatismes, une
brochette de croix, sur leur habit noir, mal fait. Elle aurait voulu que ce nom
de Bovary, qui était le sien, fût illustre, le voir étalé chez les libraires,
répété dans les journaux, connu par toute la France. Mais Charles n'avait point
d'ambition : Un médecin d'Yvetot, avec qui dernièrement il s'était trouvé en
consultation, l'avait humilié quelque peu, au lit même du malade, devant les
parents assemblés. Quand Charles lui raconta, le soir, cette anecdote, Emma
s'emporta bien haut contre le confrère. Charles en fut attendri. Il la baisa au
front avec une larme. Mais elle était exaspérée de honte, elle avait envie de le
battre, elle alla dans le corridor ouvrir la fenêtre et huma l'air frais pour se
calmer.
-- Quel pauvre homme ! quel pauvre homme ! disait-elle tout bas, en se mordant
les lèvres.
Elle se sentait, d'ailleurs, plus irritée de lui. Il prenait, avec l'âge, des
allures épaisses ; il coupait, au dessert, le bouchon des bouteilles vides ; il
se passait, après manger, la langue sur les dents ; il faisait, en avalant sa
soupe, un gloussement à chaque gorgée, et, comme il commençait d'engraisser, ses
yeux, déjà petits, semblaient remontés vers les tempes par la bouffissure de ses
pommettes.
Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bordure rouge de ses tricots,
rajustait sa cravate, ou jetait à l'écart les gants déteints qu'il se disposait
à passer ; et ce n'était pas, comme il croyait, pour lui ; c'était pour
elle-même, par expansion d'égoïsme, agacement nerveux. Quelquefois aussi, elle
lui parlait des choses qu'elle avait lues, comme d'un passage de roman, d'une
pièce nouvelle, ou de l'anecdote du grand monde que l'on racontait dans
le feuilleton ; car, enfin, Charles était quelqu'un, une oreille toujours
ouverte, une approbation toujours prête. Elle faisait bien des confidences à sa
levrette ! Elle en eût fait aux bûches de la cheminée et au balancier de la
pendule.
Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les matelots
en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés,
cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l'horizon. Elle ne
savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pousserait jusqu'à elle, vers
quel rivage il la mènerait, s'il était chaloupe ou vaisseau à trois ponts,
chargé d'angoisses ou plein de félicités jusqu'aux sabords. Mais, chaque matin,
à son réveil, elle l'espérait pour la journée, et elle écoutait tous les bruits,
se levait en sursaut, s'étonnait qu'il ne vînt pas ; puis, au coucher du soleil,
toujours plus triste, désirait être au lendemain.
Le printemps reparut. Elle eut des étouffements aux premières chaleurs, quand
les poiriers fleurirent.
Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien de semaines
lui restaient pour arriver au mois d'octobre, pensant que le marquis
d'Andervilliers, peut-être, donnerait encore un bal à la Vaubyessard. Mais tout
septembre s'écoula sans lettres ni visites.
Après l'ennui de cette déception, son coeur de nouveau resta vide, et alors la
série des mêmes journées recommença.
Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file, toujours pareilles,
innombrables, et n'apportant rien ! Les autres existences, si plates qu'elles
fussent, avaient du moins la chance d'un événement. Une aventure amenait parfois
des péripéties à l'infini, et le décor changeait. Mais, pour elle, rien
n'arrivait, Dieu l'avait voulu ! L'avenir était un corridor tout noir, et qui
avait au fond sa porte bien fermée.
Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer ? qui l'entendrait ? Puisqu'elle ne
pourrait jamais, en robe de velours à manches courtes, sur un piano d'Erard,
dans un concert, battant de ses doigts légers les touches d'ivoire, sentir,
comme une brise, circuler autour d'elle un murmure d'extase, ce n'était pas la
peine de s'ennuyer à étudier. Elle laissa dans l'armoire ses cartons à dessin et
la tapisserie. A quoi bon ? à quoi bon ? La couture l'irritait.
-- J'ai tout lu, se disait-elle.
Et elle restait à faire rougir les pincettes, ou regardant la pluie tomber.
Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait les vêpres ! Elle
écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un les coups fêlés de la
cloche. Quelque chat sur les toits, marchant lentement, bombait son dos aux
rayons pâles du soleil. Le vent, sur la grande route, soufflait des traînées de
poussières. Au loin, parfois, un chien hurlait : et la cloche, à temps égaux,
continuait sa sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne.
Cependant on sortait de l'église. Les femmes en sabots cirés, les paysans en
blouse neuve, les petits enfants qui sautillaient nu-tête devant eux, tout
rentrait chez soi. Et, jusqu'à la nuit, cinq ou six hommes, toujours les mêmes,
restaient à jouer au bouchon, devant la grande porte de l'auberge.
L'hiver fut froid. Les carreaux, chaque matin, étaient chargés de givre, et la
lumière, blanchâtre à travers eux, comme par des verres dépolis, quelquefois ne
variait pas de la journée. Dès quatre heures du soir, il fallait allumer la
lampe.
Les jours qu'il faisait beau, elle descendait dans le jardin. La rosée avait
laissé sur les choux des guipures d'argent avec de longs fils clairs qui
s'étendaient de l'un à l'autre. On n'entendait pas d'oiseaux, tout semblait
dormir, l'espalier couvert de paille et la vigne comme un grand serpent malade
sous le chaperon du mur, où l'on voyait, en s'approchant, se traîner des
cloportes à pattes nombreuses. Dans les sapinettes, près de la haie, le curé en
tricorne qui lisait son bréviaire avait perdu le pied droit et même le plâtre,
s'écaillant à la gelée, avait fait des gales blanches sur sa figure.
Puis elle remontait, fermait la porte, étalait les charbons, et, défaillant à la
chaleur du foyer, sentait l'ennui plus lourd qui retombait sur elle. Elle serait
bien descendue causer avec la bonne, mais une pudeur la retenait.
Tous les jours, à la même heure, le maître d'école, en bonnet de soie noire,
ouvrait les auvents de sa maison, et le garde-champêtre passait, portant son
sabre sur sa blouse. Soir et matin, les chevaux de la poste, trois par trois,
traversaient la rue pour aller boire à la mare. De temps à autre, la porte d'un
cabaret faisait tinter sa sonnette, et, quand il y avait du vent, l'on entendait
grincer sur leurs deux tringles les petites cuvettes en cuivre du perruquier,
qui servaient d'enseigne à sa boutique. Elle avait pour décoration une vieille
gravure de modes collée contre un carreau et un buste de femme en cire, dont les
cheveux étaient jaunes. Lui aussi, le perruquier, il se lamentait de sa vocation
arrêtée, de son avenir perdu, et, rêvant quelque boutique dans une grande ville,
comme à Rouen, par exemple, sur le port, près du théâtre, il restait toute la
journée à se promener en long, depuis la mairie jusqu'à l'église, sombre, et
attendant la clientèle. Lorsque madame Bovary levait les yeux, elle le voyait
toujours là, comme une sentinelle en faction, avec son bonnet grec sur l'oreille
et sa veste de lasting.
Dans l'après-midi, quelquefois, une tête d'homme apparaissait derrière les
vitres de la salle, tête hâlée, à favoris noirs, et qui souriait lentement d'un
large sourire doux à dents blanches. Une valse aussitôt commençait, et, sur
l'orgue, dans un petit salon, des danseurs hauts comme le doigt, femmes en
turban rose, Tyroliens en jaquette, singes en habit noir, messieurs en culotte
courte, tournaient, tournaient entre les fauteuils, les canapés, les consoles,
se répétant dans les morceaux de miroir que raccordait à leurs angles un filet
de papier doré. L'homme faisait aller sa manivelle, regardant à droite, à gauche
et vers les fenêtres. De temps à autre, tout en lançant contre la borne un long
jet de salive brune, il soulevait du genou son instrument, dont la bretelle dure
lui fatiguait l'épaule ; et, tantôt dolente et traînarde, ou joyeuse et
précipitée, la musique de la boîte s'échappait en bourdonnant à travers un
rideau de taffetas rose, sous une grille de cuivre en arabesque. C'étaient des
airs que l'on jouait ailleurs sur les théâtres, que l'on chantait dans les
salons, que l'on dansait le soir sous des lustres éclairés, échos du monde qui
arrivaient jusqu'à Emma. Des sarabandes à n'en plus finir se déroulaient dans sa
tête, et, comme une bayadère sur les fleurs d'un tapis, sa pensée bondissait
avec les notes, se balançait de rêve en rêve, de tristesse en tristesse. Quand
l'homme avait reçu l'aumône dans sa casquette, il rabattait une vieille
couverture de laine bleue, passait son orgue sur son dos et s'éloignait d'un pas
lourd. Elle le regardait partir.
Mais c'était surtout aux heures des repas qu'elle n'en pouvait plus, dans cette
petite salle au rez-de-chaussée, avec le poêle qui fumait, la porte qui criait,
les murs qui suintaient, les pavés humides ; toute l'amertume de l'existence lui
semblait servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli, il montait du fond
de son âme comme d'autres bouffées d'affadissement. Charles était long à manger
; elle grignotait quelques noisettes, ou bien, appuyée du coude, s'amusait, avec
la pointe de son couteau, à faire des raies sur la toile cirée.
Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage, et madame Bovary mère,
lorsqu'elle vint passer à Tostes une partie du carême, s'étonna fort de ce
changement. Elle, en effet, si soigneuse autrefois et délicate, elle restait à
présent des journées entières sans s'habiller, portait des bas de coton gris,
s'éclairait à la chandelle. Elle répétait qu'il fallait économiser, puisqu'ils
n'étaient pas riches, ajoutant qu'elle était très contente, très heureuse, que
Tostes lui plaisait beaucoup, et autres discours nouveaux qui fermaient la
bouche à la belle-mère. Du reste, Emma ne semblait plus disposée à suivre ses
conseils ; une fois même, madame Bovary s'étant avisée de prétendre que les
maîtres devaient surveiller la religion de leurs domestiques, elle lui avait
répondu d'un oeil si colère et avec un sourire tellement froid, que la bonne
femme ne s'y frotta plus.
Emma devenait difficile, capricieuse. Elle se commandait des plats pour elle,
n'y touchait point, un jour ne buvait que du lait pur, et, le lendemain, des
tasses de thé à la douzaine. Souvent elle s'obstinait à ne pas sortir, puis elle
suffoquait, ouvrait les fenêtres, s'habillait en robe légère. Lorsqu'elle avait
bien rudoyé sa servante, elle lui faisait des cadeaux ou l'envoyait se promener
chez les voisines, de même qu'elle jetait parfois aux pauvres toutes les pièces
blanches de sa bourse, quoiqu'elle ne fût guère tendre cependant, ni facilement
accessible à l'émotion d'autrui, comme la plupart des gens issus de campagnards,
qui gardent toujours à l'âme quelque chose de la callosité des mains
paternelles.
Vers la fin de février, le père Rouault, en souvenir de sa guérison, apporta
lui-même à son gendre une dinde superbe, et il resta trois jours à Tostes.
Charles étant à ses malades, Emma lui tint compagnie. Il fuma dans la chambre,
cracha sur les chenets, causa culture, veaux, vaches, volailles et conseil
municipal ; si bien qu'elle referma la porte, quand il fut parti, avec un
sentiment de satisfaction qui la surprit elle-même. D'ailleurs, elle ne cachait
plus son mépris pour rien, ni pour personne ; et elle se mettait quelque fois à
exprimer des opinions singulières, blâmant ce que l'on approuvait, et approuvant
des choses perverses ou immorales : ce qui faisait ouvrir de grands yeux à son
mari.
Est-ce que cette misère durerait toujours ? est-ce qu'elle n'en sortirait pas ?
Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses ! Elle avait vu
des duchesses à la Vaubyessard qui avaient la taille plus lourde et les façons
plus communes, et elle exécrait l'injustice de Dieu ; elle s'appuyait la tête
aux murs pour pleurer ; elle enviait les existences tumultueuses, les nuits
masquées, les insolents plaisirs avec tous les éperduments qu'elle ne
connaissait pas et qu'ils devaient donner.
Elle pâlissait et avait des battements de coeur. Charles lui administra de la
valériane et des bains de camphre. Tout ce que l'on essayait semblait l'irriter
davantage.
En de certains jours, elle bavardait avec une abondance fébrile ; à ces
exaltations succédaient tout à coup des torpeurs où elle restait sans parler,
sans bouger. Ce qui la ranimait alors, c'était de se répandre sur les bras un
flacon d'eau de Cologne.
Comme elle se plaignait de Tostes continuellement, Charles imagina que la cause
de sa maladie était sans doute dans quelque influence locale, et, s'arrêtant à
cette idée, il songea sérieusement à aller s'établir ailleurs.
Dès lors, elle but du vinaigre pour se faire maigrir, contracta une petite toux
sèche et perdit complètement l'appétit.
Il en coûtait à Charles d'abandonner Tostes après quatre ans de séjour et au
moment où il commençait à s'y poser . S'il le fallait, cependant ! Il la
conduisit à Rouen voir son ancien maître. C'était une maladie nerveuse : on
devait la changer d'air.
Après s'être tourné de côté et d'autre, Charles apprit qu'il y avait dans
l'arrondissement de Neufchâtel, un fort bourg nommé Yonville-l'Abbaye, dont le
médecin, qui était un réfugié polonais, venait de décamper la semaine
précédente. Alors il écrivit au pharmacien de l'endroit pour savoir quel était
le chiffre de la population, la distance où se trouvait le confrère le plus
voisin, combien par année gagnait son prédécesseur, etc. ; et, les réponses
ayant été satisfaisantes, il se résolut à déménager vers le printemps, si la
santé d'Emma ne s'améliorait pas.
Un jour qu'en prévision de son départ elle faisait des rangements dans un
tiroir, elle se piqua les doigts à quelque chose. C'était un fil de fer de son
bouquet de mariage. Les boutons d'oranger étaient jaunes de poussière, et les
rubans de satin, à liséré d'argent, s'effiloquaient par le bord. Elle le jeta
dans le feu. Il s'enflamma plus vite qu'une paille sèche. Puis ce fut comme un
buisson rouge sur les cendres, et qui se rongeait lentement. Elle le regarda
brûler. Les petites baies de carton éclataient, les fils d'archal se tordaient,
le galon se fondait ; et les corolles de papier, racornies, se balançant le long
de la plaque comme des papillons noirs, enfin s'envolèrent par la cheminée.
Quand on partit de Tostes, au mois de mars, madame Bovary était enceinte.
Yonville-l'Abbaye ( ainsi nommé à cause d'une ancienne abbaye de Capucins dont
les ruines n'existent même plus ) est un bourg à huit lieues de Rouen, entre la
route d'Abbeville et celle de Beauvais, au fond d'une vallée qu'arrose la
Rieule, petite rivière qui se jette dans l'Andelle, après avoir fait tourner
trois moulins vers son embouchure, et où il y a quelques truites, que les
garçons, le dimanche, s'amusent à pécher à la ligne.
On quitte la grande route à la Boissière et l'on continue à plat jusqu'au haut
de la côte des Leux, d'où l'on découvre la vallée. La rivière qui la traverse en
fait comme deux régions de physionomie distincte : tout ce qui est à gauche est
en herbage, tout ce qui est à droite est en labour. La prairie s'allonge sous un
bourrelet de collines basses pour se rattacher par-derrière aux pâturages du
pays de Bray, tandis que, du côté de l'est, la plaine, montant doucement, va
s'élargissant et étale à perte de vue ses blondes pièces de blé. L'eau qui court
au bord de l'herbe sépare d'une raie blanche la couleur des prés et celle des
sillons, et la campagne ainsi ressemble à un grand manteau déplié qui a un
collet de velours vert bordé d'un galon d'argent.
Au bout de l'horizon, lorsqu'on arrive, on a devant soi les chênes de la forêt
d'Argueil, avec les escarpements de la côte Saint-Jean, rayés du haut en bas par
de longues traînées rouges, inégales ; ce sont les traces de pluies, et ces tons
de brique, tranchant en filets minces sur la couleur grise de la montagne,
viennent de la quantité de sources ferrugineuses qui coulent au-delà dans le
pays d'alentour.
On est ici sur les confins de la Normandie, de la Picardie et de
l'Ile-de-France, contrée bâtarde où le langage est sans accentuation, comme le
paysage sans caractère. C'est là que l'on fait les pires fromages de Neufchâtel
de tout l'arrondissement, et, d'autre part, la culture y est coûteuse, parce
qu'il faut beaucoup de fumier pour engraisser ces terres friables pleines de
sable et de cailloux.
Jusqu'en 1835, il n'y avait point de route praticable pour arriver à Yonville ;
mais on a établi vers cette époque un chemin de grande vicinalité qui
relie la route d'Abbeville à celle d'Amiens, et sert quelquefois aux rouliers
allant de Rouen dans les Flandres. Cependant, Yonville-l'Abbaye est demeurée
stationnaire, malgré ses débouchés nouveaux . Au lieu d'améliorer les
cultures, on s'y obstine encore aux herbages, quelques dépréciés qu'ils soient,
et le bourg paresseux, s'écartant de la plaine, a continué naturellement à
s'agrandir vers la rivière. On l'aperçoit de loin, tout couché en long sur la
rive, comme un gardeur de vaches qui fait la sieste au bord de l'eau.
Au bas de la côte, après le pont, commence une chaussée plantée de jeunes
trembles, qui vous mène en droite ligne jusqu'aux premières maisons du pays.
Elles sont encloses de haies, au milieu de cours pleines de bâtiments épars,
pressoirs, charretteries et bouilleries disséminées sous les arbres touffus
portant des échelles, des gaules ou des faux accrochées dans leur branchage. Les
toits de chaume, comme des bonnets de fourrure rabattus sur des yeux, descendent
jusqu'au tiers à peu près des fenêtres basses, dont les gros verres bombés sont
garnis d'un noeud dans le milieu, à la façon des culs de bouteilles. Sur le mur
de plâtre que traversent en diagonale des lambourdes noires s'accroche parfois
quelque maigre poirier, et les rez-de-chaussée ont à leur porte une petite
barrière tournante pour les défendre des poussins, qui viennent picorer, sur le
seuil, des miettes de pain bis trempé de cidre. Cependant les cours se font plus
étroites, les habitations se rapprochent, les haies disparaissent ; un fagot de
fougères se balance sous une fenêtre au bout d'un manche à balai ; il y a la
forge d'un maréchal et ensuite un charron avec deux ou trois charrettes neuves,
en dehors, qui empiètent sur la route. Puis, à travers une claire-voie, apparaît
une maison blanche au-delà d'un rond de gazon que décore un Amour, le doigt posé
sur la bouche ; deux vases en fonte sont à chaque bout du perron ; des
panonceaux brillent à la porte ; c'est la maison du notaire, et la plus belle du
pays.
L'église est de l'autre côté de la rue, vingt pas plus loin, à l'entrée de la
place. Le petit cimetière qui l'entoure, clos d'un mur à hauteur d'appui, est si
bien rempli de tombeaux, que les vieilles pierres à ras du sol font un dallage
continu, où l'herbe a dessiné de soi-même des carrés verts réguliers. L'église a
été rebâtie à neuf dans les dernières années du règne de Charles X. La voûte en
bois commence à se pourrir par le haut et, de place en place, a des enfonçures
noires dans sa couleur bleue. Au dessus de la porte, où seraient les orgues, se
tient un jubé pour les hommes, avec un escalier tournant qui retentit sous les
sabots.
Le grand jour, arrivant par les vitraux tout unis, éclaire obliquement les bancs
rangés en travers de la muraille, que tapisse çà et là quelque paillasson cloué,
ayant au dessous de lui ces mots en grosses lettres : " Banc de M. un tel " .
Plus loin, à l'endroit où le vaisseau se rétrécit, le confessionnal fait pendant
à une statuette de la Vierge, vêtue d'une robe de satin, coiffée d'un voile de
tulle semé d'étoiles d'argent, et tout empourprée aux pommettes comme une idole
des îles Sandwich ; enfin une copie de la Sainte Famille, envoi du ministre
de l'Intérieur , dominant le maître-autel entre quatre chandeliers, termine
au fond la perspective. Les stalles du choeur, en bois de sapin, sont restées
sans être peintes.
Les halles, c'est-à-dire un toit de tuiles supporté par une vingtaine de
poteaux, occupent à elles seules la moitié environ de la grande place
d'Yonville. La mairie, construite sur les dessins d'un architecte de Paris
, est une manière de temple grec qui fait l'angle, à côté de la maison du
pharmacien. Elle a, au rez-de-chaussée, trois colonnes ioniques et, au premier
étage, une galerie à plein cintre, tandis que le tympan qui la termine est
rempli par un coq gaulois, appuyé d'une patte sur la Charte et tenant de l'autre
les balances de la justice. Mais ce qui attire le plus les yeux, c'est, en face
de l'auberge du Lion d'or , la pharmacie de M. Homais ! Le soir,
principalement, quand son quinquet est allumé et que les bocaux rouges et verts
qui embellissent sa devanture allongent au loin, sur le sol, leurs deux clartés
de couleur, alors, à travers elles, comme dans des feux de Bengale, s'entrevoit
l'ombre du pharmacien accoudé sur son pupitre. Sa maison, du haut en bas, est
placardée d'inscriptions écrites en anglaise, en ronde, en moulée : " Eaux de
Vichy, de Seltz et de Barèges, robs dépuratifs, médecine Raspail, racabout des
Arabes, pastilles Darcet, pâte Regnault, bandages, bains, chocolats de santé,
etc " . Et l'enseigne, qui tient toute la largeur de la boutique, porte en
lettres d'or : Homais, pharmacien . Puis, au fond de la boutique,
derrière les grandes balances scellées sur le comptoir, le mot laboratoire
se déroule au-dessus d'une porte vitrée qui, à moitié de sa hauteur, répète
encore une fois Homais , en lettres d'or, sur un fond noir.
Il n'y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. La rue ( la seule ) , longue
d'une portée de fusil et bordée de quelques boutiques, s'arrête court au
tournant de la route. Si on la laisse sur la droite et que l'on suive le bas de
la côte Saint-Jean, bientôt on arrive au cimetière.
Lors du choléra, pour l'agrandir, on a abattu un pan de mur et acheté trois
âcres de terre à côté ; mais toute cette portion nouvelle est presque inhabitée,
les tombes, comme autrefois, continuant à s'entasser vers la porte. Le gardien,
qui est en même temps fossoyeur et bedeau à l'église ( tirant ainsi des cadavres
de la paroisse un double bénéfice ) , a profité du terrain vide pour y semer des
pommes de terre. D'année en année, cependant, son petit champ se rétrécit, et,
lorsqu'il survient une épidémie, il ne sait pas s'il doit se réjouir des décès
ou s'affliger des sépultures.
-- Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois ! lui dit enfin, un jour, M. le
curé.
Cette parole sombre le fit réfléchir ; elle l'arrêta pour quelque temps ; mais,
aujourd'hui encore, il continue la culture de ses tubercules, et même soutient
avec aplomb qu'ils poussent naturellement.
Depuis les événements que l'on va raconter, rien, en effet, n'a changé à
Yonville. Le drapeau tricolore de fer-blanc tourne toujours au haut du clocher
de l'église ; la boutique du marchand de nouveautés agite encore au vent ses
deux banderoles d'indienne ; les foetus du pharmacien, comme des paquets
d'amadou blanc, se pourrissent de plus en plus dans leur alcool bourbeux, et,
au-dessus de la grande porte de l'auberge, le vieux lion d'or, déteint par les
pluies, montre toujours aux passants sa frisure de caniche.
Le soir que les époux Bovary devaient arriver à Yonville, madame veuve
Lefrançois, la maîtresse de cette auberge, était si fort affairée, qu'elle suait
à grosses gouttes en remuant ses casseroles. C'était, le lendemain, jour de
marché dans le bourg. Il fallait d'avance tailler les viandes, vider les
poulets, faire de la soupe et du café. Elle avait, de plus, le repas de ses
pensionnaires, celui du médecin, de sa femme et de leur bonne ; le billard
retentissait d'éclats de rire ; trois meuniers, dans la petite salle, appelaient
pour qu'on leur apportât de l'eau-de-vie ; le bois flambait, la braise craquait,
et, sur la longue table de la cuisine, parmi les quartiers de mouton cru,
s'élevaient des piles d'assiettes qui tremblaient aux secousses du billot où
l'on hachait des épinards. On entendait, dans la basse-cour, crier les volailles
que la servante poursuivait pour leur couper le cou.
Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de petite vérole et
coiffé d'un bonnet de velours à gland d'or, se chauffait le dos contre la
cheminée. Sa figure n'exprimait rien que la satisfaction de soi-même, et il
avait l'air aussi calme dans la vie que le chardonneret suspendu au-dessus de sa
tête, dans une cage d'osier : c'était le pharmacien.
-- Artémise ! criait la maîtresse d'auberge, casse de la bourrée, emplis les
carafes, apporte de l'eau-de-vie, dépêche-toi ! Au moins, si je savais quel
dessert offrir à la société que vous attendez ! Bonté divine ! les commis du
déménagement recommencent leur tintamarre dans le billard ! Et leur charrette
qui est restée sous la grande porte ? L'hirondelle est capable de la
défoncer en arrivant ! Appelle Polyte pour qu'il la remise !... Dire que, depuis
le matin, monsieur Homais, ils ont peut-être fait quinze parties et bu huit pots
de cidre !... Mais ils vont me déchirer le tapis, continuait-elle en les
regardant de loin, son écumoire à la main.
-- Le mal ne serait pas grand, répondit M. Homais, vous en achèteriez un autre.
-- Un autre billard ! s'exclama la veuve.
-- Puisque celui-là ne tient plus, madame Lefrançois, je vous le répète, vous
vous faites tort ! Vous vous faites grand tort ! Et puis les amateurs, à
présent, veulent des blouses étroites et des queues lourdes. On ne joue plus la
bille ; tout est changé ! Il faut marcher avec son siècle ! Regardez Tellier,
plutôt...
L'hôtesse devint rouge de dépit. Le pharmacien ajouta :
-- Son billard, vous avez beau dire, est plus mignon que le vôtre ; et qu'on ait
l'idée, par exemple, de monter une poule patriotique pour la Pologne ou les
inondés de Lyon...
-- Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font peur ! interrompit
l'hôtesse, en haussant ses grosses épaules. Allez ! allez ! monsieur Homais,
tant que le Lion d'Or vivra, on y viendra. Nous avons du foin dans nos
bottes, nous autres ! Au lieu qu'un de ces matins vous verrez le Café
Français fermé, et avec une belle affiche sur les auvents !... Changer mon
billard, continuait-elle en se parlant à elle-même, lui qui m'est si commode
pour ranger ma lessive, et sur lequel, dans le temps de la chasse, j'ai mis
coucher jusqu'à six voyageurs !... Mais ce lambin d'Hivert qui n'arrive pas !
-- L'attendez-vous pour le dîner de vos messieurs ? demanda le pharmacien.
-- L'attendre ? Et M. Binet donc ! A six heures battant vous allez le voir
entrer, car son pareil n'existe pas sur la terre pour l'exactitude. Il lui faut
toujours sa place dans la petite salle ! On le tuerait plutôt que de le faire
dîner ailleurs ! et dégoûté qu'il est ! et si difficile pour le cidre ! Ce n'est
pas comme M. Léon ; lui, il arrive quelquefois à sept heures, sept heures et
demie même ; il ne regarde seulement pas à ce qu'il mange. Quel bon jeune homme
! Jamais un mot plus haut que l'autre.
-- C'est qu'il y a bien de la différence, voyez-vous, entre quelqu'un qui a reçu
de l'éducation et un ancien carabinier qui est percepteur.
Six heures sonnèrent. Binet entra.
Il était vêtu d'une redingote bleue, tombant droit d'elle-même tout autour de
son corps maigre, et sa casquette de cuir, à pattes nouées par des cordons sur
le sommet de sa tête, laissait voir, sous la visière relevée, un front chauve,
qu'avait déprimé l'habitude du casque. Il portait un gilet de drap noir, un col
de crin, un pantalon gris, et, en toute saison, des bottes bien cirées qui
avaient deux renflements parallèles, à cause de la saillie de ses orteils. Pas
un poil ne dépassait la ligne de son collier blond, qui, contournant la
mâchoire, encadrait comme la bordure d'une plate-bande sa longue figure terne,
dont les yeux étaient petits et le nez busqué. Fort à tous les jeux de cartes,
bon chasseur et possédant une belle écriture, il avait chez lui un tour, où il
s'amusait à tourner des ronds de serviette dont il encombrait sa maison, avec la
jalousie d'un artiste et l'égoïsme d'un bourgeois.
Il se dirigea vers la petite salle : mais il fallut d'abord en faire sortir les
trois meuniers ; et, pendant tout le temps que l'on fut à mettre son couvert,
Binet resta silencieux à sa place, auprès du poêle ; puis il ferma la porte et
retira sa casquette, comme d'usage.
-- Ce ne sont pas les civilités qui lui useront la langue ! dit le pharmacien,
dès qu'il fut seul avec l'hôtesse.
-- Jamais il ne cause davantage, répondit-elle ; il est venu ici, la semaine
dernière, deux voyageurs en draps, des garçons pleins d'esprit qui contaient, le
soir, un tas de farces que j'en pleurais de rire : eh bien ! il restait là,
comme une alose, sans dire un mot.
-- Oui, fit le pharmacien, pas d'imagination, pas de saillies, rien de ce qui
constitue l'homme de société !
-- On dit pourtant qu'il a des moyens, objecta l'hôtesse.
-- Des moyens ! répliqua M. Homais ; lui ! des moyens ? Dans sa partie, c'est
possible, ajouta-t-il d'un ton plus calme.
Et il reprit :
-- Ah ! qu'un négociant qui a des relations considérables, qu'un jurisconsulte,
un médecin, un pharmacien soient tellement absorbés qu'ils en deviennent
fantasques et bourrus même, je le comprends ; on en cite des traits dans
l'histoire ! Mais, au moins, c'est qu'ils pensent à quelque chose. Moi, par
exemple, combien de fois m'est-il arrivé de chercher ma plume sur mon bureau
pour écrire une étiquette, et de trouver, en définitive, que je l'avais placée à
mon oreille !
Cependant, madame Lefrançois alla sur le seuil regarder si l'Hirondelle
n'arrivait pas. Elle tressaillit. Un homme vêtu de noir entra tout à coup dans
la cuisine. On distinguait, aux dernières lueurs du crépuscule, qu'il avait une
figure rubiconde et le corps athlétique.
-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le curé ? demanda la maîtresse
d'auberge, tout en atteignant sur la cheminée un des flambeaux de cuivre qui s'y
trouvaient rangés en colonnade avec leurs chandelles ; voulez-vous prendre
quelque chose ? un doigt de cassis, un verre de vin ?
L'ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son parapluie, qu'il
avait oublié l'autre jour au couvent d'Ernemont, et, après avoir prié madame
Lefrançois de le lui faire remettre au presbytère dans la soirée, il sortit pour
se rendre à l'église, où l'on sonnait l'Angélus .
Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le bruit de ses souliers, il
trouva fort inconvenante sa conduite de tout à l'heure. Ce refus d'accepter un
rafraîchissement lui semblait une hypocrisie des plus odieuses ; les prêtres
gouaillaient tous sans qu'on les vît, et cherchaient à ramener le temps de la
dîme.
L'hôtesse prit la défense de son curé :
-- D'ailleurs, il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il a, l'année
dernière, aidé nos gens à rentrer la paille ; il en portait jusqu'à six bottes à
la fois, tant il est fort !
-- Bravo ! dit le pharmacien. Envoyez donc vos filles à confesse à des gaillards
d'un tempérament pareil ! Moi, si j'étais le gouvernement, je voudrais qu'on
saignât les prêtres une fois par mois. Oui, madame Lefrançois, tous les mois,
une large phlébotomie, dans l'intérêt de la police et des moeurs !
-- Taisez-vous donc, monsieur Homais ! vous êtes un impie ! vous n'avez pas de
religion !
Le pharmacien répondit :
-- J'ai une religion, ma religion, et même j'en ai plus qu'eux tous, avec leurs
momeries et leurs jongleries ! J'adore Dieu, au contraire ! Je crois en l'Etre
suprême, à un Créateur, quel qu'il soit, peu m'importe, qui nous a placés
ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille ; mais je
n'ai pas besoin d'aller, dans une église, baiser des plats d'argent et
engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous !
Car on peut l'honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, où même en
contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu, à moi, c'est le Dieu
de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger ! Je suis pour la
Profession de foi du vicaire savoyard et les immortels principes de 89 !
Aussi je n'admets pas un bonhomme du bon Dieu qui se promène dans son parterre
la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant
un cri et ressuscite au bout de trois jours : choses absurdes en elles-mêmes et
complètement opposées, d'ailleurs, à toutes les lois de la physique ; ce qui
nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une
ignorance turpide, où ils s'efforcent d'engloutir avec eux les populations.
Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son
effervescence, le pharmacien, un moment, s'était cru en plein conseil municipal.
Mais la maîtresse d'auberge ne l'écoutait plus : elle tendait son oreille à un
roulement éloigné. On distingua le bruit d'une voiture mêlé à un claquement de
fers lâches qui battaient la terre, et l'Hirondelle , enfin, s'arrêta
devant la porte.
C'était un coffre jaune porté par deux grandes roues qui, montant jusqu'à la
hauteur de la bâche, empêchaient les voyageurs de voir la route et leur
salissaient les épaules. Les petits carreaux de ses vasistas étroits tremblaient
dans leurs châssis quand la voiture était fermée, et gardaient des taches de
boue, çà et là, parmi leur vieille couche de poussière, que les pluies d'orage
même ne lavaient pas tout à fait. Elle était attelée de trois chevaux, dont le
premier en arbalète, et, lorsqu'on descendait les côtes, elle touchait du fond
en cahotant. Quelques bourgeois d'Yonville arrivèrent sur la place ; ils
parlaient tous à la fois, demandant des nouvelles, des explications et des
bourriches : Hivert ne savait auquel répondre. C'était lui qui faisait à la
ville les commissions du pays. Il allait dans les boutiques, rapportait des
rouleaux de cuir au cordonnier, de la ferraille au maréchal, un baril de harengs
pour sa maîtresse, des bonnets de chez la modiste, des toupets de chez le
coiffeur ; et, le long de la route, en s'en revenant, il distribuait ses
paquets, qu'il jetait par-dessus les clôtures des cours, debout sur son siège,
et criant à pleine poitrine, pendant que ses chevaux allaient tout seuls.
Un accident l'avait retardé ; la levrette de madame Bovary s'était enfuie à
travers champs. On l'avait sifflée un grand quart d'heure. Hivert même était
retourné d'une demi-lieue en arrière, croyant l'apercevoir à chaque minute ;
mais il avait fallu continuer la route. Emma avait pleuré, s'était emportée ;
elle avait accusé Charles de ce malheur. M. Lheureux, marchand d'étoffes, qui se
trouvait avec elle dans la voiture, avait essayé de la consoler par quantité
d'exemples de chiens perdus, reconnaissant leur maître au bout de longues
années. On en citait un, disait-il, qui était revenu de Constantinople à Paris.
Un autre avait fait cinquante lieues en ligne droite et passé quatre rivières à
la nage ; et son père à lui-même avait possédé un caniche qui, après douze ans
d'absence, lui avait tout à coup sauté sur le dos, un soir, dans la rue comme il
allait dîner en ville.
Emma descendit la première, puis Félicité, M. Lheureux, une nourrice, et l'on
fut obligé de réveiller Charles dans son coin, où il s'était endormi
complètement, dès que la nuit était venue.
Homais se présenta ; il offrit ses hommages à Madame, ses civilités à Monsieur,
dit qu'il était charmé d'avoir pu leur rendre quelque service, et ajouta d'un
air cordial qu'il avait osé s'inviter lui-même, sa femme, d'ailleurs, était
absente.
Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s'approcha de la cheminée. Du
bout de ses deux doigts elle prit sa robe à la hauteur du genou, et, l'ayant
ainsi remontée jusqu'aux chevilles, elle tendit à la flamme, par-dessus le gigot
qui tournait, son pied chaussé d'une bottine noire. Le feu l'éclairait en
entier, pénétrant d'une lumière crue la trame de sa robe, les pores égaux de sa
peau blanche et même les paupières de ses yeux qu'elle clignait de temps à
autre. Une grande couleur rouge passait sur elle selon le souffle du vent qui
venait par la porte entrouverte.
De l'autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blonde la regardait
silencieusement.
Comme il s'ennuyait beaucoup à Yonville, où il était clerc chez maître
Guillaumin, souvent M. Léon Dupuis ( c'était lui, le second habitué du Lion
d'Or ) reculait l'instant de son repas, espérant qu'il viendrait quelque
voyageur à l'auberge avec qui causer dans la soirée. Les jours que sa besogne
était finie, il lui fallait bien, faute de savoir que faire, arriver à l'heure
exacte, et subir depuis la soupe jusqu'au fromage le tête-à-tête de Binet. Ce
fut donc avec joie qu'il accepta la proposition de l'hôtesse de dîner en la
compagnie des nouveaux venus, et l'on passa dans la grande salle, où madame
Lefrançois, par pompe, avait fait dresser les quatre couverts.
Homais demanda la permission de garder son bonnet grec, de peur des coryzas.
Puis, se tournant vers sa voisine :
-- Madame, sans doute, est un peu lasse ? on est si épouvantablement cahoté dans
notre Hirondelle !
-- Il est vrai, répondit Emma ; mais le dérangement m'amuse toujours ; j'aime à
changer de place.
-- C'est une chose si maussade, soupira le clerc, que de vivre cloué aux mêmes
endroits !
-- Si vous étiez comme moi, dit Charles, sans cesse obligé d'être à cheval...
-- Mais, reprit Léon s'adressant à madame Bovary, rien n'est plus agréable, il
me semble ; quand on le peut, ajouta-t-il.
-- Du reste, disait l'apothicaire, l'exercice de la médecine n'est pas fort
pénible en nos contrées ; car l'état de nos routes permet l'usage du cabriolet,
et, généralement, l'on paye assez bien, les cultivateurs étant aisés. Nous
avons, sous le rapport médical, à part les cas ordinaires d'entérite, bronchite,
affections bilieuses, etc., de temps à autre quelques fièvres intermittentes à
la moisson, mais, en somme, peu de choses graves, rien de spécial à noter, si ce
n'est beaucoup d'humeurs froides, et qui tiennent sans doute aux déplorables
conditions hygiéniques de nos logements de paysans. Ah ! vous trouverez bien des
préjugés à combattre, monsieur Bovary ; bien des entêtements de la routine, où
se heurteront quotidiennement tous les efforts de votre science ; car on a
recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé, plutôt que de venir
naturellement chez le médecin ou chez le pharmacien. Le climat, pourtant, n'est
point, à vrai dire, mauvais, et même nous comptons dans la commune quelques
nonagénaires. Le thermomètre ( j'en ai fait les observations ) descend en hiver
jusqu'à quatre degrés, et, dans la forte saison, touche vingt-cinq, trente
centigrades tout au plus, ce qui nous donne vingt-quatre Réaumur au maximum, ou
autrement cinquante-quatre Fahrenheit ( mesure anglaise ) , pas davantage ! --
et, en effet, nous sommes abrités des vents du nord par la forêt d'Argueil d'une
part, des vents d'ouest par la côte Saint-Jean de l'autre ; et cette chaleur,
cependant, qui à cause de la vapeur d'eau dégagée par la rivière et la présence
considérable de bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent, comme vous savez,
beaucoup d'ammoniaque, c'est-à-dire azote, hydrogène et oxygène ( non, azote et
hydrogène seulement ) , et qui, pompant à elle l'humus de la terre, confondant
toutes ces émanations différentes, les réunissant en un faisceau, pour ainsi
dire, et se combinant de soi-même avec l'électricité répandue dans l'atmosphère,
lorsqu'il y en a, pourrait à la longue, comme dans les pays tropicaux, engendrer
des miasmes insalubres ; -- cette chaleur, dis-je, se trouve justement tempérée
du côté où elle vient, ou plutôt d'où elle viendrait, c'est-à-dire du côté sud,
par les vents de sud-est, lesquels, s'étant rafraîchis d'eux-mêmes en passant
sur la Seine, nous amènent quelquefois tout d'un coup, comme des brises de
Russie !
-- Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs ? continuait madame
Bovary parlant au jeune homme.
-- Oh ! fort peu, répondit-il. Il y a un endroit que l'on nomme la Pâture, sur
le haut de la côte, à la lisière de la forêt. Quelquefois, le dimanche, je vais
là, et j'y reste avec un livre, à regarder le soleil couchant.
-- Je ne trouve rien d'admirable comme les soleils couchants, reprit-elle, mais
au bord de la mer, surtout.
-- Oh ! j'adore la mer, dit M. Léon.
-- Et puis ne vous semble-t-il pas, répliqua madame Bovary, que l'esprit vogue
plus librement sur cette étendue sans limites, dont la contemplation vous élève
l'âme et donne des idées d'infini, d'idéal ?
-- Il en est de même des paysages de montagnes, reprit Léon. J'ai un cousin qui
a voyagé en Suisse l'année dernière, et qui me disait qu'on ne peut se figurer
la poésie des lacs, le charme des cascades, l'effet gigantesque des glaciers. On
voit des pins d'une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes
suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées
entières, quand les nuages s'entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer,
disposer à la prière, à l'extase ! Aussi je ne m'étonne plus de ce musicien
célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d'aller jouer du
piano devant quelque site imposant.
-- Vous faites de la musique ? demanda-t-elle.
-- Non, mais je l'aime beaucoup, répondit-il.
-- Ah ! ne l'écoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais en se penchant sur
son assiette, c'est modestie pure. -- Comment, mon cher ! Eh ! l'autre jour,
dans votre chambre, vous chantiez l'Ange gardien à ravir. Je vous
entendais du laboratoire ; vous détachiez cela comme un acteur.
Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait une petite pièce au
second étage, sur la place. Il rougit à ce compliment de son propriétaire, qui
déjà s'était tourné vers le médecin et lui énumérait les uns après les autres
les principaux habitants d'Yonville. Il racontait des anecdotes, donnait des
renseignements ; on ne savait pas au juste la fortune du notaire, et il y
avait la maison Tuvache qui faisait beaucoup d'embarras.
Emma reprit :
-- Et quelle musique préférez-vous ?
-- Oh ! la musique allemande, celle qui porte à rêver.
-- Connaissez-vous les Italiens ?
-- Pas encore ; mais je les verrai l'année prochaine, quand j'irai habiter
Paris, pour finir mon droit.
-- C'est comme j'avais l'honneur, dit le pharmacien, de l'exprimer à M. votre
époux, à ce propos de ce pauvre Yanoda qui s'est enfui ; vous vous trouverez,
grâce aux folies qu'il a faites, jouir d'une des maisons les plus confortables
d'Yonville. Ce qu'elle a principalement de commode pour un médecin, c'est une
porte sur l'Allée , qui permet d'entrer et de sortir sans être vu.
D'ailleurs, elle est fournie de tout ce qui est agréable à un ménage :
buanderie, cuisine avec office, salon de famille, fruitier, etc. C'était un
gaillard qui n'y regardait pas ! Il s'était fait construire, au bout du jardin,
à côté de l'eau, une tonnelle tout exprès pour boire de la bière en été, et si
Madame aime le jardinage, elle pourra...
-- Ma femme ne s'en occupe guère, dit Charles ; elle aime mieux, quoiqu'on lui
recommande l'exercice, toujours rester dans sa chambre, à lire.
-- C'est comme moi, répliqua Léon ; quelle meilleure chose, en effet, que d'être
le soir au coin du feu avec un livre, pendant que le vent bat les carreaux, que
la lampe brûle ?...
-- N'est-ce pas ? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs tout
ouverts.
-- On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent. On se promène immobile
dans des pays que l'on croit voir, et votre pensée, s'enlaçant à la fiction, se
joue dans les détails ou poursuit le contour des aventures. Elle se mêle aux
personnages ; il semble que c'est vous qui palpitez sous leurs costumes.
-- C'est vrai ! c'est vrai ! disait-elle.
-- Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer dans un livre une idée
vague que l'on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme
l'exposition entière de votre sentiment le plus délié ?
-- J'ai éprouvé cela, répondit-elle.
-- C'est pourquoi, dit-il, j'aime surtout les poètes. Je trouve les vers plus
tendres que la prose, et qu'ils font bien mieux pleurer.
-- Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma ; et maintenant, au
contraire, j'adore les histoires qui se suivent toutes d'une haleine, où l'on a
peur. Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a
dans la nature.
-- En effet, observa le clerc, ces ouvrages ne touchant pas le coeur,
s'écartent, il me semble, du vrai but de l'Art. Il est si doux, parmi les
désenchantements de la vie, de pouvoir se reporter en idée sur de nobles
caractères, des affections pures et des tableaux de bonheur. Quant à moi, vivant
ici, loin du monde, c'est ma seule distraction ; mais Yonville offre si peu de
ressources !
-- Comme Tostes, sans doute, reprit Emma ; aussi j'étais toujours abonnée à un
cabinet de lecture.
-- Si Madame veut me faire l'honneur d'en user, dit le pharmacien, qui venait
d'entendre ces derniers mots, j'ai moi-même à sa disposition une bibliothèque
composée des meilleurs auteurs : Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Scott,
l'Echo des Feuilletons , etc., et je reçois, de plus, différentes feuilles
périodiques, parmi lesquelles le Fanal de Rouen , quotidiennement, ayant
l'avantage d'en être le correspondant pour les circonscriptions de Buchy,
Forges, Neufchâtel, Yonville et les alentours.
Depuis deux heures et demie, on était à table ; car la servante Artémise,
traînant nonchalamment sur les carreaux ses savates de lisière, apportait les
assiettes les unes après les autres, oubliait tout, n'entendait à rien et sans
cesse laissait entrebâillée la porte du billard, qui battait contre le mur du
bout de sa clenche.
Sans qu'il s'en aperçût, tout en causant, Léon avait posé son pied sur un des
barreaux de la chaise où madame Bovary était assise. Elle portait une petite
cravate de soie bleue, qui tenait droit comme une fraise un col de batiste
tuyauté ; et, selon les mouvements de tête qu'elle faisait, le bas de son visage
s'enfonçait dans le linge ou en sortait avec douceur. C'est ainsi, l'un près de
l'autre, pendant que Charles et le pharmacien devisaient, qu'ils entrèrent dans
une de ces vagues conversations où le hasard des phrases vous ramène toujours au
centre fixe d'une sympathie commune. Spectacles de Paris, titres de romans,
quadrilles nouveaux, et le monde qu'ils ne connaissaient pas, Tostes où elle
avait vécu, Yonville où ils étaient, ils examinèrent tout, parlèrent de tout
jusqu'à la fin du dîner.
Quand le café fut servi, Félicité s'en alla préparer la chambre dans la nouvelle
maison, et les convives bientôt levèrent le siège. Madame Lefrançois dormait
auprès des cendres, tandis que le garçon d'écurie, une lanterne à la main,
attendait M. et madame Bovary pour les conduire chez eux. Sa chevelure rouge
était entremêlée de brins de paille, et il boitait de la jambe gauche. Lorsqu'il
eut pris de son autre main le parapluie de M. le curé, l'on se mit en marche.
Le bourg était endormi. Les piliers des halles allongeaient de grandes ombres.
La terre était toute grise, comme par une nuit d'été.
Mais, la maison du médecin se trouvant à cinquante pas de l'auberge, il fallut
presque aussitôt se souhaiter le bonsoir, et la compagnie se dispersa.
Emma, dès le vestibule, sentit tomber sur ses épaules, comme un linge humide, le
froid du plâtre. Les murs étaient neufs, et les marches de bois craquèrent. Dans
la chambre, au premier, un jour blanchâtre passait par les fenêtres sans
rideaux. On entrevoyait des cimes d'arbres, et plus loin la prairie, à demi
noyée dans le brouillard, qui fumait au clair de la lune, selon le cours de la
rivière. Au milieu de l'appartement, pêle-mêle, il y avait des tiroirs de
commode, des bouteilles, des tringles, des bâtons dorés avec des matelas sur des
chaises et des cuvettes sur le parquet, -- les deux hommes qui avaient apporté
les meubles ayant tout laissé là, négligemment.
C'était la quatrième fois qu'elle couchait dans un endroit inconnu. La première
avait été le jour de son entrée au couvent, la seconde celle de son arrivée à
Tostes, la troisième à la Vaubyessard, la quatrième était celle-ci ; et chacune
s'était trouvée faire dans sa vie comme l'inauguration d'une phase nouvelle.
Elle ne croyait pas que les choses pussent se représenter les mêmes à des places
différentes, et, puisque la portion vécue avait été mauvaise, sans doute ce qui
restait à consommer serait meilleur.
III.
Le lendemain, à son réveil, elle aperçut le clerc sur la place. Elle était en
peignoir. Il leva la tête et la salua. Elle fit une inclination rapide et
referma la fenêtre.
Léon attendit pendant tout le jour que six heures du soir fussent arrivées ;
mais, en entrant à l'auberge, il ne trouva personne que M. Binet, attablé.
Ce dîner de la veille était pour lui un événement considérable ; jamais,
jusqu'alors, il n'avait causé pendant deux heures de suite avec une dame
. Comment donc avoir pu lui exposer, et en un tel langage, quantité de choses
qu'il n'aurait pas si bien dites auparavant ? il était timide d'habitude et
gardait cette réserve qui participe à la fois de la pudeur et de la
dissimulation. On trouvait à Yonville qu'il avait des manières comme il faut
. Il écoutait raisonner les gens mûrs, et ne paraissait point exalté en
politique, chose remarquable pour un jeune homme. Puis il possédait des talents,
il peignait à l'aquarelle, savait lire la clef de sol, et s'occupait volontiers
de littérature après son dîner, quand il ne jouait pas aux cartes. M. Homais le
considérait pour son instruction ; madame Homais l'affectionnait pour sa
complaisance, car souvent il accompagnait au jardin les petits Homais, marmots
toujours barbouillés, fort mal élevés et quelque peu lymphatiques, comme leur
mère. Ils avaient pour les soigner, outre la bonne, Justin, l'élève en
pharmacie, un arrière-cousin de M. Homais que l'on avait pris dans la maison par
charité, et qui servait en même temps de domestique.
L'apothicaire se montra le meilleur des voisins. Il renseigna madame Bovary sur
les fournisseurs, fit venir son marchand de cidre tout exprès, goûta la boisson
lui-même, et veilla dans la cave à ce que la futaille fût bien placée ; il
indiqua encore la façon de s'y prendre pour avoir une provision de beurre à bon
marché, et conclut un arrangement avec Lestiboudois, le sacristain, qui, outre
ses fonctions sacerdotales et mortuaires, soignait les principaux jardins
d'Yonville à l'heure ou à l'année, selon le goût des personnes.
Le besoin de s'occuper d'autrui ne poussait pas seul le pharmacien à tant de
cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous un plan.
Il avait enfreint la loi du 19 ventôse an XI, article 1er, qui défend à tout
individu non porteur de diplôme l'exercice de la médecine ; si bien que, sur des
dénonciations ténébreuses, Homais avait été mandé à Rouen, prés M. le procureur
du roi, en son cabinet particulier. Le magistrat l'avait reçu debout, dans sa
robe, hermine à l'épaule et toque en tête. C'était le matin, avant l'audience.
On entendait dans le corridor passer les fortes bottes des gendarmes, et comme
un bruit lointain de grosses serrures qui se fermaient. Les oreilles du
pharmacien lui tintèrent à croire qu'il allait tomber d'un coup de sang ; il
entrevit des culs de basse-fosse, sa famille en pleurs, la pharmacie vendue,
tous les bocaux disséminés ; et il fut obligé d'entrer dans un café prendre un
verre de rhum avec de l'eau de Seltz, pour se remettre les esprits.
Peu à peu, le souvenir de cette admonition s'affaiblit, et il continuait, comme
autrefois, à donner des consultations anodines dans son arrière-boutique. Mais
le maire lui en voulait, des confrères étaient jaloux, il fallait tout craindre
; en s'attachant M. Bovary par des politesses, c'était gagner sa gratitude, et
empêcher qu'il ne parlât plus tard, s'il s'apercevait de quelque chose. Aussi
tous les matins, Homais lui apportait le journal , et souvent, dans
l'après-midi, quittait un instant la pharmacie pour aller chez l'officier de
santé faire la conversation.
Charles était triste : la clientèle n'arrivait pas. Il demeurait assis pendant
de longues heures, sans parler, allait dormir dans son cabinet ou regardait
coudre sa femme. Pour se distraire, il s'employa chez lui comme homme de peine,
et même il essaya de peindre le grenier avec un reste de couleur que les
peintres avaient laissé. Mais les affaires d'argent le préoccupaient. Il en
avait tant dépensé pour les réparations de Tostes, pour les toilettes de Madame
et pour le déménagement, que toute la dot, plus de trois mille écus, s'était
écoulée en deux ans. Puis, que de choses endommagées ou perdues dans le
transport de Tostes à Yonville, sans compter le curé de plâtre, qui, tombant de
la charrette à un cahot trop fort, s'était écrasé en mille morceaux sur le pavé
de Quincampoix !
Un souci meilleur vint le distraire, à savoir la grossesse de sa femme. A mesure
que le terme en approchait, il la chérissait davantage. C'était un autre lien de
la chair s'établissant et comme le sentiment continu d'une union plus complexe.
Quand il voyait de loin sa démarche paresseuse et sa taille tourner mollement
sur ses hanches sans corset, quand vis-à-vis l'un de l'autre il la contemplait
tout à l'aise et qu'elle prenait, assise, des poses fatiguées dans son fauteuil,
alors son bonheur ne se tenait plus il se levait, il l'embrassait, passait ses
mains sur sa figure, l'appelait petite maman, voulait la faire danser, et
débitait, moitié riant, moitié pleurant, toutes sortes de plaisanteries
caressantes qui lui venaient à l'esprit. L'idée d'avoir engendré le délectait.
Rien ne lui manquait à présent. Il connaissait l'existence humaine tout du long,
et il s'y attablait sur les deux coudes avec sérénité.
Emma d'abord sentit un grand étonnement, puis eut envie d'être délivrée, pour
savoir quelle chose c'était que d'être mère. Mais, ne pouvant faire les dépenses
qu'elle voulait, avoir un berceau en nacelle avec des rideaux de soie rose et
des béguins brodés, elle renonça au trousseau dans un accès d'amertume, et le
commanda d'un seul coup à une ouvrière du village, sans rien choisir ni
discuter. Elle ne s'amusa donc pas à ces préparatifs où la tendresse des mères
se met en appétit, et son affection, dès l'origine, en fut peut-être atténuée de
quelque chose.
Cependant, comme Charles, à tous les repas, parlait du marmot, bientôt elle y
songea d'une façon plus continue.
Elle souhaitait un fils ; il serait fort et brun, elle l'appellerait Georges ;
et cette idée d'avoir pour enfant un mâle était comme la revanche en espoir de
toutes ses impuissances passées. Un homme, au moins, est libre ; il peut
parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs
les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et
flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de la chair avec les
dépendances de la loi. Sa volonté, comme le voile de son chapeau retenu par un
cordon, palpite à tous les vents ; il y a toujours quelque désir qui entraîne,
quelque convenance qui retient.
Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant.
-- C'est une fille ! dit Charles.
Elle tourna la tête et s'évanouit.
Presque aussitôt, madame Homais accourut et l'embrassa, ainsi que la mère
Lefrançois, du Lion d'Or . Le pharmacien, en homme discret, lui adressa
seulement quelques félicitations provisoires, par la porte entrebâillée. Il
voulut voir l'enfant, et le trouva bien conformé.
Pendant sa convalescence, elle s'occupa beaucoup à chercher un nom pour sa
fille. D'abord, elle passa en revue tous ceux qui avaient des terminaisons
italiennes, tels que Clara, Louisa, Amanda, Atala ; elle aimait assez Galsuinde,
plus encore Yseult ou Léocadie. Charles désirait qu'on appelât l'enfant comme sa
mère ; Emma s'y opposait. On parcourut le calendrier d'un bout à l'autre, et
l'on consulta les étrangers.
-- M. Léon, disait le pharmacien, avec qui j'en causais l'autre jour, s'étonne
que vous ne choisissiez point Madeleine, qui est excessivement à la mode
maintenant.
Mais la mère Bovary se récria bien fort sur ce nom de pécheresse. M. Homais,
quant à lui, avait en prédilection tous ceux qui rappelaient un grand homme, un
fait illustre ou une conception généreuse, et c'est dans ce système-là qu'il
avait baptisé ses quatre enfants. Ainsi, Napoléon représentait la gloire et
Franklin la liberté ; Irma, peut-être, était une concession au romantisme ; mais
Athalie, un hommage au plus immortel chef-d'oeuvre de la scène française. Car
ses convictions philosophiques n'empêchaient pas ses admirations artistiques, le
penseur chez lui n'étouffait point l'homme sensible ; il savait établir des
différences, faire la part de l'imagination et celle du fanatisme. De cette
tragédie, par exemple, il blâmait les idées, mais il admirait le style ; il
maudissait la conception, mais il applaudissait à tous les détails, et
s'exaspérait contre les personnages, en s'enthousiasmant de leurs discours.
Lorsqu'il lisait les grands morceaux, il était transporté ; mais, quand il
songeait que les calotins en tiraient avantage pour leur boutique, il était
désolé, et dans cette confusion de sentiments où il s'embarrassait, il aurait
voulu tout à la fois pouvoir couronner Racine de ses deux mains et discuter avec
lui pendant un bon quart d'heure.
Enfin, Emma se souvint qu'au château de la Vaubyessard elle avait entendu la
marquise appeler Berthe une jeune femme ; dès lors ce nom-là fut choisi, et,
comme le père Rouault ne pouvait venir, on pria M. Homais d'être parrain. Il
donna pour cadeaux tous produits de son établissement, à savoir : six boîtes de
jujubes, un bocal entier de racabout, trois coffins de pâte à la guimauve, et,
de plus, six bâtons de sucre candi qu'il avait retrouvés dans un placard. Le
soir de la cérémonie, il y eut un grand dîner ; le curé s'y trouvait ; on
s'échauffa. M. Homais, vers les liqueurs, entonna le Dieu des bonnes gens
. M. Léon chanta une barcarolle, et madame Bovary mère, qui était la marraine,
une romance du temps de l'Empire ; enfin M. Bovary père exigea que l'on
descendît l'enfant, et se mit à le baptiser avec un verre de champagne qu'il lui
versait de haut sur la tête. Cette dérision du premier des sacrements indigna
l'abbé Bournisien ; le père Bovary répondit par une citation de La Guerre des
dieux , le curé voulut partir ; les dames suppliaient ; Homais s'interposa ;
et l'on parvint à faire rasseoir l'ecclésiastique, qui reprit tranquillement,
dans sa soucoupe, sa demi-tasse de café à moitié bue.
M. Bovary père resta encore un mois à Yonville, dont il éblouit les habitants
par un superbe bonnet de police à galons d'argent, qu'il portait le matin, pour
fumer sa pipe sur la place. Ayant aussi l'habitude de boire beaucoup
d'eau-de-vie, souvent il envoyait la servante au Lion d'Or lui en acheter
une bouteille, que l'on inscrivait au compte de son fils ; et il usa, pour
parfumer ses foulards, toute la provision d'eau de Cologne qu'avait sa bru.
Celle-ci ne se déplaisait point dans sa compagnie. Il avait couru le monde il
parlait de Berlin, de Vienne, de Strasbourg, de son temps d'officier, des
maîtresses qu'il avait eues, des grands déjeuners qu'il avait faits ; puis il se
montrait aimable, et parfois même, soit dans l'escalier ou au jardin, il lui
saisissait la taille en s'écriant :
-- Charles, prends garde à toi !
Alors la mère Bovary s'effraya pour le bonheur de son fils, et, craignant que
son époux, à la longue, n'eût une influence immorale sur les idées de la jeune
femme, elle se hâta de presser le départ. Peut-être avait-elle des inquiétudes
plus sérieuses. M. Bovary était homme à ne rien respecter.
Un jour, Emma fut prise tout à coup du besoin de voir sa petite fille, qui avait
été mise en nourrice chez la femme du menuisier ; et, sans regarder à l'almanach
si les six semaines de la Vierge duraient encore, elle s'achemina vers la
demeure de Rolet, qui se trouvait à l'extrémité du village, au bas de la côte,
entre la grande route et les prairies.
Il était midi ; les maisons avaient leurs volets fermés, et les toits
d'ardoises, qui reluisaient sous la lumière âpre du ciel bleu, semblaient à la
crête de leurs pignons faire pétiller des étincelles. Un vent lourd soufflait.
Emma se sentait faible en marchant ; les cailloux du trottoir la blessaient ;
elle hésita si elle ne s'en retournerait pas chez elle, ou entrerait quelque
part pour s'asseoir.
A ce moment, M. Léon sortit d'une porte voisine avec une liasse de papiers sous
son bras. Il vint la saluer et se mit à l'ombre devant la boutique de Lheureux,
sous la tente grise qui avançait.
Madame Bovary dit qu'elle allait voir son enfant, mais qu'elle commençait à être
lasse.
-- Si..., reprit Léon, n'osant poursuivre.
-- Avez-vous affaire quelque part ? demanda-t-elle. Et, sur la réponse du clerc,
elle le pria de l'accompagner. Dès le soir, cela fut connu dans Yonville, et
madame Tuvache, la femme du maire, déclara devant sa servante que madame
Bovary se compromettait .
Pour arriver chez la nourrice il fallait, après la rue, tourner à gauche, comme
pour gagner le cimetière, et suivre, entre des maisonnettes et des cours, un
petit sentier que bordaient des troènes. Ils étaient en fleur et les véroniques
aussi, les églantiers, les orties, et les ronces légères qui s'élançaient des
buissons. Par le trou des haies, on apercevait, dans les masures ,
quelque pourceau sur un fumier, ou des vaches embricolées, frottant leurs cornes
contre le tronc des arbres. Tous les deux, côte à côte, ils marchaient
doucement, elle s'appuyant sur lui et lui retenant son pas qu'il mesurait sur
les siens ; devant eux, un essaim de mouches voltigeait, en bourdonnant dans
l'air chaud.
Ils reconnurent la maison à un vieux noyer qui l'ombrageait. Basse et couverte
de tuiles brunes, elle avait en dehors, sous la lucarne de son grenier, un
chapelet d'oignons suspendu. Des bourrées, debout contre la clôture d'épines,
entouraient un carré de laitues, quelques pieds de lavande et des pois à fleurs
montés sur des rames. De l'eau sale coulait en s'éparpillant sur l'herbe, et il
y avait tout autour plusieurs guenilles indistinctes, des bas de tricot, une
camisole d'indienne rouge, et un grand drap de toile épaisse étalé en long sur
la haie. Au bruit de la barrière, la nourrice parut, tenant sur son bras un
enfant qui tétait. Elle tirait de l'autre main un pauvre marmot chétif, couvert
de scrofules au visage, le fils d'un bonnetier de Rouen, que ses parents trop
occupés de leur négoce laissaient à la campagne.
-- Entrez, dit-elle ; votre petite est là qui dort.
La chambre, au rez-de-chaussée, la seule du logis, avait au fond contre la
muraille un large lit sans rideaux, tandis que le pétrin occupait le côté de la
fenêtre, dont une vitre était raccommodée avec un soleil de papier bleu. Dans
l'angle, derrière la porte, des brodequins à clous luisants étaient rangés sous
la dalle du lavoir, près d'une bouteille pleine d'huile qui portait une plume à
son goulot ; un Mathieu Laensberg traînait sur la cheminée poudreuse,
parmi des pierres à fusil, des bouts de chandelle et des morceaux d'amadou.
Enfin la dernière superfluité de cet appartement était une Renommée soufflant
dans des trompettes, image découpée sans doute à même quelque prospectus de
parfumerie, et que six pointes à sabot clouaient au mur.
L'enfant d'Emma dormait à terre, dans un berceau d'osier. Elle la prit avec la
couverture qui l'enveloppait, et se mit à chanter doucement en se dandinant.
Léon se promenait dans la chambre ; il lui semblait étrange de voir cette belle
dame en robe de nankin, tout au milieu de cette misère. Madame Bovary devint
rouge ; il se détourna, croyant que ses yeux peut-être avaient eu quelque
impertinence. Puis elle recoucha la petite, qui venait de vomir sur sa
collerette. La nourrice aussitôt vint l'essuyer, protestant qu'il n'y paraîtrait
pas.
-- Elle m'en fait bien d'autres, disait-elle, et je ne suis occupée qu'à la
rincer continuellement ! Si vous aviez donc la complaisance de commander à Camus
l'épicier, qu'il me laisse prendre un peu de savon lorsqu'il m'en faut ? Ce
serait même plus commode pour vous, que je ne dérangerais pas.
-- C'est bien, c'est bien ! dit Emma. Au revoir, mère Rolet !
Et elle sortit, en essuyant ses pieds sur le seuil.
La bonne femme l'accompagna jusqu'au bout de la cour, tout en parlant du mal
qu'elle avait à se relever la nuit.
-- J'en suis si rompue quelquefois, que je m'endors sur ma chaise ; aussi, vous
devriez pour le moins me donner une petite livre de café moulu qui me ferait un
mois et que je prendrai le matin avec du lait.
Après avoir subi ses remerciements, madame Bovary s'en alla ; et elle était
quelque peu avancée dans le sentier, lorsqu'à un bruit de sabots elle tourna la
tête : c'était la nourrice !
-- Qu'y a-t-il ?
Alors la paysanne, la tirant à l'écart, derrière un orme, se mit à lui parler de
son mari, qui, avec son métier et six francs par an que le capitaine...
-- Achevez plus vite, dit Emma.
-- Eh bien, reprit la nourrice poussant des soupirs entre chaque mot, j'ai peur
qu'il ne se fasse une tristesse de me voir prendre du café toute seule ; vous
savez, les hommes.
-- Puisque vous en aurez, répétait Emma, je vous en donnerai !... Vous m'ennuyez
!
-- Hélas ! ma pauvre chère dame, c'est qu'il a, par suite de ses blessures, des
crampes terribles à la poitrine. Il dit même que le cidre l'affaiblit.
-- Mais dépêchez-vous, mère Rolet !
-- Donc, reprit celle-ci faisant une révérence, si ce était pas trop vous
demander..., -- elle salua encore une fois, -- quand vous voudrez, -- et son
regard suppliait, -- un cruchon d'eau-de-vie, dit-elle enfin, et j'en frotterai
les pieds de votre petite, qui les a tendres comme la langue.
Débarrassée de la nourrice, Emma reprit le bras de M. Léon. Elle marcha
rapidement pendant quelque temps ; puis elle se ralentit, et son regard qu'elle
promenait devant elle rencontra l'épaule du jeune homme, dont la redingote avait
un collet de velours noir. Ses cheveux châtains tombaient dessus, plats et bien
peignés. Elle remarqua ses ongles, qui étaient plus longs qu'on ne les portait à
Yonville. C'était une des grandes occupations du clerc que de les entretenir ;
et il gardait, à cet usage, un canif tout particulier dans son écritoire.
Ils s'en revinrent à Yonville en suivant le bord de l'eau. Dans la saison
chaude, la berge plus élargie découvrait jusqu'à leur base les murs des jardins,
qui avaient un escalier de quelques marches descendant à la rivière. Elle
coulait sans bruit, rapide et froide à l'oeil ; de grandes herbes minces s'y
courbaient ensemble, selon le courant qui les poussait, et comme des chevelures
vertes abandonnées, s'étalaient dans sa limpidité. Quelquefois, à la pointe des
joncs ou sur la feuille des nénuphars, un insecte à pattes fines marchait ou se
posait. Le soleil traversait d'un rayon les petits globules bleus des ondes qui
se succédaient en se crevant ; les vieux saules ébranchés miraient dans l'eau
leur écorce grise ; au-delà, tout alentour, la prairie semblait vide. C'était
l'heure du dîner dans les fermes, et la jeune femme et son compagnon
n'entendaient en marchant que la cadence de leurs pas sur la terre du sentier,
les paroles qu'ils se disaient, et le frôlement de la robe d'Emma qui bruissait
tout autour d'elle.
Les murs des jardins, garnis à leur chaperon de morceaux de bouteilles, étaient
chauds comme le vitrage d'une serre. Dans les briques, des ravenelles avaient
poussé ; et, du bord de son ombrelle déployée, madame Bovary, tout en passant,
faisait s'égrener en poussière jaune un peu de leurs fleurs flétries, ou bien
quelque branche des chèvrefeuilles et des clématites qui pendaient au dehors
traînait un moment sur la soie, en s'accrochant aux effilés.
Ils causaient d'une troupe de danseurs espagnols, que l'on attendait bientôt sur
le théâtre de Rouen.
-- Vous irez ? demanda-t-elle.
-- Si je le peux, répondit-il.
N'avaient-ils rien autre chose à se dire ? Leurs yeux pourtant étaient pleins
d'une causerie plus sérieuse ; et, tandis qu'ils s'efforçaient à trouver des
phrases banales, ils sentaient une même langueur les envahir tous les deux ;
c'était comme un murmure de l'âme, profond, continu, qui dominait celui des
voix. Surpris d'étonnement à cette suavité nouvelle, ils ne songeaient pas à
s'en raconter la sensation ou à en découvrir la cause. Les bonheurs futurs,
comme les rivages des tropiques, projettent sur l'immensité qui les précède
leurs mollesses natales, une brise parfumée, et l'on s'assoupit dans cet
enivrement sans même s'inquiéter de l'horizon que l'on n'aperçoit pas.
La terre, à un endroit, se trouvait effondrée par le pas des bestiaux ; il
fallut marcher sur de grosses pierres vertes, espacées dans la boue. Souvent
elle s'arrêtait une minute à regarder où poser sa bottine, -- et, chancelant sur
le caillou qui tremblait, les coudes en l'air, la taille penchée, l'oeil
indécis, elle riait alors, de peur de tomber dans les flaques d'eau.
Quand ils furent arrivés devant son jardin, madame Bovary poussa la petite
barrière, monta les marches en courant et disparut.
Léon rentra à son étude. Le patron était absent ; il jeta un coup d'oeil sur les
dossiers, puis se tailla une plume, prit enfin son chapeau et s'en alla.
Il alla sur la Pâture, au haut de la côte d'Argueil, à l'entrée de la forêt ; il
se coucha par terre sous les sapins, et regarda le ciel à travers ses doigts.
-- Comme je m'ennuie ! se disait-il, comme je m'ennuie !
Il se trouvait à plaindre de vivre dans ce village, avec Homais pour ami et M.
Guillaumin pour maître. Ce dernier, tout occupé d'affaires, portant des lunettes
à branches d'or et favoris rouges sur cravate blanche, n'entendait rien aux
délicatesses de l'esprit, quoiqu'il affectât un genre raide et anglais qui avait
ébloui le clerc dans les premiers temps. Quant à la femme du pharmacien, c'était
la meilleure épouse de Normandie, douce comme un mouton, chérissant ses enfants,
son père, sa mère, ses cousins, pleurant aux maux d'autrui, laissant tout aller
dans son ménage, et détestant les corsets ; -- mais si lente à se mouvoir, si
ennuyeuse à écouter, d'un aspect si commun et d'une conversation si restreinte,
qu'il n'avait jamais songé, quoiqu'elle eût trente ans, qu'il en eût vingt,
qu'ils couchassent porte à porte, et qu'il lui parlât chaque jour, qu'elle pût
être une femme pour quelqu'un, ni qu'elle possédât de son sexe autre chose que
la robe.
Et ensuite, qu'y avait-il ? Binet, quelques marchands, deux ou trois
cabaretiers, le curé, et enfin M. Tuvache, le maire, avec ses deux fils, gens
cossus, bourrus, obtus, cultivant leurs terres eux-mêmes, faisant des ripailles
en famille, dévots d'ailleurs, et d'une société tout à fait insupportable.
Mais, sur le fond commun de tous ces visages humains, la figure d'Emma se
détachait isolée et plus lointaine cependant ; car il sentait entre elle et lui
comme de vagues abîmes.
Au commencement, il était venu chez elle plusieurs fois dans la compagnie du
pharmacien. Charles n'avait point paru extrêmement curieux de le recevoir ; et
Léon ne savait comment s'y prendre entre la peur d'être indiscret et le désir
d'une intimité qu'il estimait presque impossible.
IV.
Dès les premiers froids, Emma quitta sa chambre pour habiter la salle, longue
pièce à plafond bas où il y avait, sur la cheminée, un polypier touffu s'étalant
contre la glace. Assise dans son fauteuil, près de la fenêtre, elle voyait
passer les gens du village sur le trottoir.
Léon, deux fois par jour, allait de son étude au Lion d'Or . Emma, de
loin, l'entendait venir ; elle se penchait en écoutant ; et le jeune homme
glissait derrière le rideau, toujours vêtu de même façon et sans détourner la
tête. Mais au crépuscule, lorsque, le menton dans sa main gauche, elle avait
abandonné sur ses genoux sa tapisserie commencée, souvent elle tressaillait à
l'apparition de cette ombre glissant tout à coup. Elle se levait et commandait
qu'on mît le couvert.
M. Homais arrivait pendant le dîner. Bonnet grec à la main, il entrait à pas
muets pour ne déranger personne et toujours en répétant la même phrase : "
Bonsoir la compagnie ! " Puis, quand il s'était posé à sa place, contre la
table, entre les deux époux, il demandait au médecin des nouvelles de ses
malades, et celui-ci le consultait sur la probabilité des honoraires. Ensuite,
on causait de ce qu'il y avait dans le journal . Homais, à cette
heure-là, le savait presque par coeur ; et il le rapportait intégralement, avec
les réflexions du journaliste et toutes les histoires des catastrophes
individuelles arrivées en France ou à l'étranger. Mais, le sujet se tarissant,
il ne tardait pas à lancer quelques observations sur les mets qu'il voyait.
Parfois même, se levant à demi, il indiquait délicatement à Madame le morceau le
plus tendre, ou, se tournant vers la bonne, lui adressait des conseils pour la
manipulation des ragoûts et l'hygiène des assaisonnements ; il parlait arôme,
osmazôme, sucs et gélatine d'une façon à éblouir. La tête d'ailleurs plus
remplie de recettes que sa pharmacie ne l'était de bocaux, Homais excellait à
faire quantité de confitures, vinaigres et liqueurs douces, et il connaissait
aussi toutes les inventions nouvelles de caléfacteurs économiques, avec l'art de
conserver les fromages et de soigner les vins malades.
A huit heures, Justin venait le chercher pour fermer la pharmacie. Alors M.
Homais le regardait d'un oeil narquois, surtout si Félicité se trouvait là,
s'étant aperçu que son élève affectionnait la maison du médecin.
-- Mon gaillard, disait-il, commence à avoir des idées, et je crois, diable
m'emporte, qu'il est amoureux de votre bonne !
Mais un défaut plus grave, et qu'il lui reprochait, c'était d'écouter
continuellement les conversations. Le dimanche, par exemple, on ne pouvait le
faire sortir du salon, où madame Homais l'avait appelé pour prendre les enfants,
qui s'endormaient dans les fauteuils, en tirant avec leurs dos les housses de
calicot, trop larges.
Il ne venait pas grand monde à ces soirées du pharmacien, sa médisance et ses
opinions politiques ayant écarté de lui successivement différentes personnes
respectables. Le clerc ne manquait pas de s'y trouver. Dès qu'il entendait la
sonnette, il courait au-devant de madame Bovary, prenait son châle, et posait à
l'écart, sous le bureau de la pharmacie, les grosses pantoufles de lisière
qu'elle portait sur sa chaussure, quand il y avait de la neige.
On faisait d'abord quelques parties de trente-et-un ; ensuite M. Homais jouait à
l'écarté avec Emma ; Léon, derrière elle, lui donnait des avis. Debout et les
mains sur le dossier de sa chaise, il regardait les dents de son peigne qui
mordaient son chignon. A chaque mouvement qu'elle faisait pour jeter les cartes,
sa robe du côté droit remontait. De ses cheveux retroussés, il descendait une
couleur brune sur son dos, et qui, s'apâlissant graduellement, peu à peu se
perdait dans l'ombre. Son vêtement, ensuite, retombait des deux côtés sur le
siège, en bouffant, plein de plis, et s'étalait jusqu'à terre. Quand Léon
parfois sentait la semelle de sa botte poser dessus, il s'écartait, comme s'il
eût marché sur quelqu'un.
Lorsque la partie de cartes était finie, l'apothicaire et le médecin jouaient
aux dominos, et Emma changeant de place, s'accoudait sur la table, à feuilleter
l'Illustration . Elle avait apporté son journal de modes. Léon se mettait
près d'elle ; ils regardaient ensemble les gravures et s'attardaient au bas des
pages. Souvent elle le priait de lui dire des vers ; Léon les déclamait d'une
voix traînante et qu'il faisait expirer soigneusement aux passages d'amour. Mais
le bruit des dominos le contrariait ; M. Homais y était fort, il battait Charles
à plein double-six. Puis, les trois centaines terminées, ils s'allongeaient tous
deux devant le foyer et ne tardaient pas à s'endormir. Le feu se mourait dans
les cendres ; la théière était vide ; Léon lisait encore. Emma l'écoutait, en
faisant tourner machinalement l'abat-jour de la lampe, où étaient peints sur la
gaze des pierrots dans des voitures et des danseuses de corde, avec leurs
balanciers. Léon s'arrêtait, désignant d'un geste son auditoire endormi ; alors
ils se parlaient à voix basse, et la conversation qu'ils avaient leur semblait
plus douce, parce qu'elle n'était pas entendue.
Ainsi s'établit entre eux une sorte d'association, un commerce continuel de
livres et de romances ; M. Bovary, peu jaloux, ne s'en étonnait pas.
Il reçut pour sa fête une belle tête phrénologique, toute marquetée de chiffres
jusqu'au thorax et peinte en bleu. C'était une attention du clerc. Il en avait
bien d'autres, jusqu'à lui faire, à Rouen, ses commissions ; et le livre d'un
romancier ayant mis à la mode la manie des plantes grasses, Léon en achetait
pour Madame, qu'il rapportait sur ses genoux, dans l'Hirondelle , tout en
se piquant les doigts à leurs poils durs.
Elle fit ajuster, contre sa croisée, une planchette à balustrade pour tenir ses
potiches. Le clerc eut aussi son jardinet suspendu ; ils s'apercevaient soignant
leurs fleurs à leur fenêtre.
Parmi les fenêtres du village, il y en avait une encore plus souvent occupée ;
car, le dimanche, depuis le matin jusqu'à la nuit, et chaque après-midi, si le
temps était clair, on voyait à la lucarne d'un grenier le profil maigre de M.
Binet penché sur son tour, dont le ronflement monotone s'entendait jusqu'au
Lion d'Or .
Un soir, en rentrant, Léon trouva dans sa chambre un tapis de velours et de
laine avec des feuillages sur fond pâle, il appela madame Homais, M. Homais,
Justin, les enfants, la cuisinière, il en parla à son patron ; tout le monde
désira connaître ce tapis ; pourquoi la femme du médecin faisait-elle au clerc
des générosités ? Cela parut drôle, et l'on pensa définitivement qu'elle
devait être sa bonne amie .
Il le donnait à croire, tant il vous entretenait sans cesse de ses charmes et de
son esprit, si bien que Binet lui répondit une fois fort brutalement :
-- Que m'importe, à moi, puisque je ne suis pas de sa société !
Il se torturait à découvrir par quel moyen lui faire sa déclaration ; et,
toujours hésitant entre la crainte de lui déplaire et la honte d'être si
pusillanime, il en pleurait de découragement et de désirs. Puis il prenait des
décisions énergiques ; il écrivait des lettres qu'il déchirait, s'ajournait à
des époques qu'il reculait. Souvent il se mettait en marche, dans le projet de
tout oser ; mais cette résolution l'abandonnait bien vite en la présence d'Emma,
et, quand Charles, survenant, l'invitait à monter dans son boc pour aller
voir ensemble quelque malade aux environs, il acceptait aussitôt, saluait Madame
et s'en allait. Son mari, n'était-ce pas quelque chose d'elle ?
Quant à Emma, elle ne s'interrogea point pour savoir si elle l'aimait. L'amour,
croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des
fulgurations, -- ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache
les volontés comme des feuilles et emporte à l'abîme le coeur entier. Elle ne
savait pas que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les
gouttières sont bouchées, et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu'elle
découvrit subitement une lézarde dans le mur.
V.
Ce fut un dimanche de février, une après-midi qu'il neigeait.
Ils étaient tous, M. et madame Bovary, Homais et M. Léon, partis voir, à une
demi-lieue d'Yonville, dans la vallée, une filature de lin que l'on établissait.
L'apothicaire avait amené avec lui Napoléon et Athalie, pour leur faire faire de
l'exercice, et Justin les accompagnait, portant des parapluies sur son épaule.
Rien pourtant n'était moins curieux que cette curiosité. Un grand espace de
terrain vide, où se trouvaient pêle-mêle, entre des tas de sable et de cailloux,
quelques roues d'engrenage déjà rouillées, entourait un long bâtiment
quadrangulaire que perçaient quantité de petites fenêtres. Il n'était pas achevé
d'être bâti, et l'on voyait le ciel à travers les lambourdes de la toiture.
Attaché à la poutrelle du pignon, un bouquet de paille entremêlé d'épis faisait
claquer au vent ses rubans tricolores.
Homais parlait. Il expliquait à la compagnie l'importance future de cet
établissement, supputait la force des planchers, l'épaisseur des murailles, et
regrettait beaucoup de n'avoir pas de canne métrique, comme M. Binet en
possédait une pour son usage particulier.
Emma, qui lui donnait le bras, s'appuyait un peu sur son épaule, et elle
regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la brume, sa pâleur
éblouissante ; mais elle tourna la tête : Charles était là. Il avait sa
casquette enfoncée sur ses sourcils, et ses deux grosses lèvres tremblotaient,
ce qui ajoutait à son visage quelque chose de stupide ; son dos même, son dos
tranquille était irritant à voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote
toute la platitude du personnage.
Pendant qu'elle le considérait, goûtant ainsi dans son irritation une sorte de
volupté dépravée, Léon s'avança d'un pas. Le froid qui le pâlissait semblait
déposer sur sa figure une langueur plus douce ; entre sa cravate et son cou, le
col de la chemise, un peu lâche, laissait voir la peau ; un bout d'oreille
dépassait sous une mèche de cheveux, et son grand oeil bleu, levé vers les
nuages, parut à Emma plus limpide et plus beau que ces lacs des montagnes où le
ciel se mire.
-- Malheureux ! s'écria tout à coup l'apothicaire.
Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans un tas de chaux pour
peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont on l'accablait, Napoléon se
prit à pousser des hurlements, tandis que Justin lui essuyait ses chaussures
avec un torchis de paille. Mais il eût fallu un couteau ; Charles offrit le
sien.
-- Ah ! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme un paysan !
Le givre tombait, et l'on s'en retourna vers Yonville. Madame Bovary, le soir,
n'alla pas chez ses voisins, et, quand Charles fut parti, lorsqu'elle se sentit
seule, le parallèle recommença dans la netteté d'une sensation presque immédiate
et avec cet allongement de perspective que le souvenir donne aux objets.
Regardant de son lit le feu clair qui brûlait, elle voyait encore, comme là-bas,
Léon debout, faisant plier d'une main sa badine et tenant de l'autre Athalie,
qui suçait tranquillement un morceau de glace. Elle le trouvait charmant ; elle
ne pouvait s'en détacher ; elle se rappela ses autres attitudes en d'autres
jours, des phrases qu'il avait dites, le son de sa voix, toute sa personne ; et
elle répétait, en avançant ses lèvres comme pour un baiser :
-- Oui, charmant ! charmant !... N'aime-t-il pas ? se demanda-t-elle. Qui donc
?... mais c'est moi !
Toutes les preuves à la fois s'en étalèrent, son coeur bondit. La flamme de la
cheminée faisait trembler au plafond une clarté joyeuse ; elle se tourna sur le
dos en s'étirant les bras.
Alors commença l'éternelle lamentation : " Oh ! Si le ciel l'avait voulu !
Pourquoi n'est-ce pas ? Qui empêchait donc ?... "
Quand Charles, à minuit, rentra, elle eut l'air de s'éveiller, et, comme il fit
du bruit en se déshabillant, elle se plaignit de la migraine ; puis demanda
nonchalamment ce qui s'était passé dans la soirée.
-- M. Léon, dit-il, est remonté de bonne heure.
Elle ne put s'empêcher de sourire, et elle s'endormit l'âme remplie d'un
enchantement nouveau.
Le lendemain, à la nuit tombante, elle reçut la visite du sieur Lheureux,
marchand de nouveautés. C'était un homme habile que ce boutiquier.
Né Gascon, mais devenu Normand, il doublait sa faconde méridionale de cautèle
cauchoise. Sa figure grasse, molle et sans barbe, semblait teinte par une
décoction de réglisse claire, et sa chevelure blanche rendait plus vif encore
l'éclat rude de ses petits yeux noirs. On ignorait ce qu'il avait été jadis :
porteballe, disaient les uns, banquier à Routot, selon les autres. Ce qu'il y a
de sûr, c'est qu'il faisait, de tête, des calculs compliqués, à effrayer Binet
lui-même. Poli jusqu'à l'obséquiosité, il se tenait toujours les reins à demi
courbés, dans la position de quelqu'un qui salue ou qui invite.
Après avoir laissé à la porte son chapeau garni d'un crêpe, il posa sur la table
un carton vert, et commença par se plaindre à Madame, avec force civilités,
d'être resté jusqu'à ce jour sans obtenir sa confiance. Une pauvre boutique
comme la sienne n'était pas faite pour attirer une élégante ; il appuya
sur le mot. Elle n'avait pourtant qu'à commander, et il se chargerait de lui
fournir ce qu'elle voudrait, tant en mercerie que lingerie, bonneterie ou
nouveautés ; car il allait à la ville quatre fois par mois, régulièrement. Il
était en relation avec les plus fortes maisons. On pouvait parler de lui aux
Trois Frères , à la Barbe d'or ou au Grand Sauvage ; tous ces
messieurs le connaissaient comme leur poche ! Aujourd'hui donc, il venait
montrer à Madame, en passant, différents articles qu'il se trouvait avoir, grâce
à une occasion des plus rares. Et il retira de la boîte une demi-douzaine de
cols brodés.
Madame Bovary les examina.
-- Je n'ai besoin de rien, dit-elle.
Alors M. Lheureux exhiba délicatement trois écharpes algériennes, plusieurs
paquets d'aiguilles anglaises, une paire de pantoufles en paille, et, enfin,
quatre coquetiers en coco, ciselés à jour par des forçats. Puis, les deux mains
sur la table, le cou tendu, la taille penchée, il suivait, bouche béante, le
regard d'Emma, qui se promenait indécis parmi ces marchandises. De temps à
autre, comme pour en chasser la poussière, il donnait un coup d'ongle sur la
soie des écharpes dépliées dans toute leur longueur ; et elles frémissaient avec
un bruit léger, en faisant, à la lumière verdâtre du crépuscule, scintiller,
comme de petites étoiles, les paillettes d'or de leur tissu.
-- Combien coûtent-elles ?
-- Une misère, répondit-il, une misère ; mais rien ne presse ; quand vous
voudrez ; nous ne sommes pas des Juifs !
Elle réfléchit quelques instants, et finit encore par remercier M. Lheureux, qui
répliqua sans s'émouvoir :
-- Eh bien, nous nous entendrons plus tard ; avec les dames je me suis toujours
arrangé, si ce n'est avec la mienne, cependant !
Emma sourit.
-- C'était pour vous dire, reprit-il d'un air bonhomme après sa plaisanterie,
que ce n'est pas l'argent qui m'inquiète... Je vous en donnerais, s'il le
fallait.
Elle eut un geste de surprise.
-- Ah ! fit-il vivement et à voix basse, je n'aurais pas besoin d'aller loin
pour vous en trouver ; comptez-y !
Et il se mit à demander des nouvelles du père Tellier, le maître du Café
Français , que M. Bovary soignait alors.
-- Qu'est-ce qu'il a donc, le père Tellier ?... Il tousse qu'il en secoue toute
sa maison, et j'ai bien peur que prochainement il ne lui faille plutôt un
paletot de sapin qu'une camisole de flanelle ! Il a fait tant de bamboches quand
il était jeune ! Ces gens-là, madame, n'avaient pas le moindre ordre ! Il s'est
calciné avec l'eau-de-vie ! Mais c'est fâcheux tout de même de voir une
connaissance s'en aller.
Et, tandis qu'il rebouclait son carton, il discourait ainsi sur la clientèle du
médecin.
-- C'est le temps, sans doute, dit-il en regardant les carreaux avec une figure
rechignée, qui est la cause de ces maladies-là ! Moi aussi, je ne me sens pas en
mon assiette ; il faudra même un de ces jours que je vienne consulter Monsieur,
pour une douleur que j'ai dans le dos. Enfin, au revoir, madame Bovary ; à votre
disposition ; serviteur très humble !
Et il referma la porte doucement.
Emma se fit servir à dîner dans sa chambre, au coin du feu, sur un plateau ;
elle fut longue à manger ; tout lui sembla bon.
-- Comme j'ai été sage ! se disait-elle en songeant aux écharpes.
Elle entendit des pas dans l'escalier : c'était Léon. Elle se leva, et prit sur
la commode, parmi des torchons à ourler, le premier de la pile. Elle semblait
fort occupée quand il parut.
La conversation fut languissante, madame Bovary l'abandonnant à chaque minute,
tandis qu'il demeurait lui-même comme tout embarrassé. Assis sur une chaise
basse, près de la cheminée, il faisait tourner dans ses doigts l'étui d'ivoire ;
elle poussait son aiguille, ou, de temps à autre, avec son ongle, fronçait les
plis de la toile. Elle ne parlait pas ; il se taisait, captivé par son silence,
comme il l'eût été par ses paroles.
-- Pauvre garçon pensait-elle
-- En quoi lui déplais-je ? se demandait-il.
Léon, cependant, finit par dire qu'il devait, un de ces jours, aller à Rouen,
pour une affaire de son étude.
-- Votre abonnement de musique est terminé, dois-je le reprendre ?
-- Non, répondit-elle.
-- Pourquoi ?
-- Parce que...
Et, pinçant ses lèvres, elle tira lentement une longue aiguillée de fil gris.
Cet ouvrage irritait Léon. Les doigts d'Emma semblaient s'y écorcher par le bout
; il lui vint en tête une phrase galante, mais qu'il ne risqua pas.
-- Vous l'abandonnez donc ? reprit-il.
-- Quoi ? dit-elle vivement ; la musique ? Ah ! Mon Dieu, oui ! n'ai-je pas ma
maison à tenir, mon mari à soigner, mille choses enfin, bien des devoirs qui
passent auparavant !
Elle regarda la pendule. Charles était en retard. Alors elle fit la soucieuse.
Deux ou trois fois même elle répéta :
-- Il est si bon !
Le clerc affectionnait M. Bovary. Mais cette tendresse à son endroit l'étonna
d'une façon désagréable ; néanmoins il continua son éloge, qu'il entendait faire
à chacun, disait-il, et surtout au pharmacien.
-- Ah ! c'est un brave homme, reprit Emma.
-- Certes, reprit le clerc.
Et il se mit à parler de madame Homais, dont la tenue fort négligée leur prêtait
à rire ordinairement.
-- Qu'est-ce que cela fait ? interrompit Emma. Une bonne mère de famille ne
s'inquiète pas de sa toilette.
Puis elle retomba dans son silence.
Il en fut de même les jours suivants ; ses discours, ses manières, tout changea.
On la vit prendre à coeur son ménage, retourner à l'église régulièrement et
tenir sa servante avec plus de sévérité.
Elle retira Berthe de nourrice. Félicité l'amenait quand il venait des visites,
et madame Bovary la déshabillait afin de faire voir ses membres. Elle déclarait
adorer les enfants ; c'était sa consolation, sa joie, sa folie, et elle
accompagnait ses caresses d'expansions lyriques, qui, à d'autres qu'à des
Yonvillais, eussent rappelé la Sachette de Notre-Dame de Paris .
Quand Charles rentrait, il trouvait auprès des cendres ses pantoufles à
chauffer. Ses gilets maintenant ne manquaient plus de doublure, ni ses chemises
de boutons, et même il y avait plaisir à considérer dans l'armoire tous les
bonnets de coton rangés par piles égales. Elle ne rechignait plus, comme
autrefois, à faire des tours dans le jardin ; ce qu'il proposait était toujours
consenti, bien qu'elle ne devinât pas les volontés auxquelles elle se soumettait
sans un murmure ; -- et lorsque Léon le voyait au coin du feu, après le dîner,
les deux mains sur son ventre, les deux pieds sur les chenets, la joue rougie
par la digestion, les yeux humides de bonheur, avec l'enfant qui se traînait sur
le tapis, et cette femme à taille mince qui par-dessus le dossier du fauteuil
venait le baiser au front :
-- Quelle folie se disait-il, et comment arriver jusqu'à elle ?
Elle lui parut donc si vertueuse et inaccessible, que toute espérance, même la
plus vague, l'abandonna.
Mais, par ce renoncement, il la plaçait en des conditions extraordinaires. Elle
se dégagea, pour lui, des qualités charnelles dont il n'avait rien à obtenir ;
et elle alla, dans son coeur, montant toujours et s'en détachant, à la manière
magnifique d'une apothéose qui s'envole. C'était un de ces sentiments purs qui
n'embarrassent pas l'exercice de la vie, que l'on cultive parce qu'ils sont
rares, et dont la perte affligerait plus que la possession n'est réjouissante.
Emma maigrit, ses joues pâlirent, sa figure s'allongea. Avec ses bandeaux noirs,
ses grands yeux, son nez droit, sa démarche d'oiseau, et toujours silencieuse,
maintenant, ne semblait-elle pas traverser l'existence en y touchant à peine, et
porter au front la vague empreinte de quelque prédestination sublime ? Elle
était si triste et si calme, si douce à la fois et si réservée, que l'on se
sentait près d'elle pris par un charme glacial, comme l'on frissonne dans les
églises sous le parfum des fleurs mêlé au froid des marbres. Les autres même
n'échappaient point à cette séduction. Le pharmacien disait :
-- C'est une femme de grands moyens et qui ne serait pas déplacée dans une
sous-préfecture.
Les bourgeoises admiraient son économie, les clients sa politesse, les pauvres
sa charité.
Mais elle était pleine de convoitises, de rage, de haine. Cette robe aux plis
droits cachait un coeur bouleversé, et ces lèvres si pudiques n'en racontaient
pas la tourmente. Elle était amoureuse de Léon, et elle recherchait la solitude,
afin de pouvoir plus à l'aise se délecter en son image. La vue de sa personne
troublait la volupté de cette méditation. Emma palpitait au bruit de ses pas ;
puis, en sa présence, l'émotion tombait, et il ne lui restait ensuite qu'un
immense étonnement qui se finissait en tristesse.
Léon ne savait pas, lorsqu'il sortait de chez elle désespéré, qu'elle se levait
derrière lui afin de le voir dans la rue. Elle s'inquiétait de ses démarches ;
elle épiait son visage ; elle inventa toute une histoire pour trouver prétexte à
visiter sa chambre. La femme du pharmacien lui semblait bien heureuse de dormir
sous le même toit ; et ses pensées continuellement s'abattaient sur cette
maison, comme les pigeons du Lion d'Or qui venaient tremper là, dans les
gouttières, leurs pattes roses et leurs ailes blanches. Mais plus Emma
s'apercevait de son amour, plus elle le refoulait, afin qu'il ne parût pas, et
pour le diminuer. Elle aurait voulu que Léon s'en doutât ; et elle imaginait des
hasards, des catastrophes qui l'eussent facilité. Ce qui la retenait, sans
doute, c'était la paresse ou l'épouvante, et la pudeur aussi. Elle songeait
qu'elle l'avait repoussé trop loin, qu'il n'était plus temps, que tout était
perdu. Puis l'orgueil, la joie de se dire : " Je suis vertueuse ", et de se
regarder dans la glace en prenant des poses résignées, la consolait un peu du
sacrifice qu'elle croyait faire.
Alors, les appétits de la chair, les convoitises d'argent et les mélancolies de
la passion, tout se confondit dans une même souffrance ; -- et, au lieu d'en
détourner sa pensée, elle l'y attachait davantage, s'excitant à la douleur et en
cherchant partout les occasions. Elle s'irritait d'un plat mal servi ou d'une
porte entrebâillée, gémissait du velours qu'elle n'avait pas, du bonheur qui lui
manquait, de ses rêves trop hauts, de sa maison trop étroite.
Ce qui l'exaspérait, c'est que Charles n'avait pas l'air de se douter de son
supplice. La conviction où il était de la rendre heureuse lui semblait une
insulte imbécile, et sa sécurité là-dessus de l'ingratitude. Pour qui donc
était-elle sage ? N'était-il pas, lui, l'obstacle à toute félicité, la cause de
toute misère, et comme l'ardillon pointu de cette courroie complexe qui la
bouclait de tous côtés ?
Donc, elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui résultait de ses ennuis,
et chaque effort pour l'amoindrir ne servait qu'à l'augmenter ; car cette peine
inutile s'ajoutait aux autres motifs de désespoir et contribuait encore plus à
l'écartement. Sa propre douceur à elle-même lui donnait des rébellions. La
médiocrité domestique la poussait à des fantaisies luxueuses, la tendresse
matrimoniale en des désirs adultères. Elle aurait voulu que Charles la battît,
pour pouvoir plus justement le détester, s'en venger. Elle s'étonnait parfois
des conjectures atroces qui lui arrivaient à la pensée ; et il fallait continuer
à sourire, s'entendre répéter qu'elle était heureuse, faire semblant de l'être,
le laisser croire !
Elle avait des dégoûts, cependant, de cette hypocrisie. Des tentations la
prenaient de s'enfuir avec Léon, quelque part, bien loin, pour essayer une
destinée nouvelle ; mais aussitôt il s'ouvrait dans son âme un gouffre vague,
plein d'obscurité.
-- D'ailleurs, il ne m'aime plus, pensait-elle ; que devenir ? quel secours
attendre, quelle consolation, quel allégement ?
Elle restait brisée, haletante, inerte, sanglotant à voix basse et avec des
larmes qui coulaient.
-- Pourquoi ne point le dire à Monsieur ? lui demandait la domestique,
lorsqu'elle entrait pendant ces crises.
-- Ce sont les nerfs, répondait Emma ; ne lui en parle pas, tu l'affligerais.
-- Ah ! oui, reprenait Félicité, vous êtes justement comme la Guérine, la fille
au père Guérin, le pêcheur du Pollet, que j'ai connue à Dieppe, avant de venir
chez vous. Elle était si triste, si triste, qu'à la voir debout sur le seuil de
sa maison, elle vous faisait l'effet d'un drap d'enterrement tendu devant la
porte. Son mal, à ce qu'il paraît, était une manière de brouillard qu'elle avait
dans la tête, et les médecins n'y pouvaient rien, ni le curé non plus. Quand ça
la prenait trop fort, elle s'en allait toute seule sur le bord de la mer, si
bien que le lieutenant de la douane, en faisant sa tournée, souvent la trouvait
étendue à plat ventre et pleurant sur les galets. Puis, après son mariage, ça
lui a passé, dit-on.
-- Mais, moi, reprenait Emma, c'est après le mariage que ça m'est venu.
Un soir que la fenêtre était ouverte, et que, assise au bord, elle venait de
regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis, elle entendit tout à
coup sonner l'Angelus .
On était au commencement d'avril, quand les primevères sont écloses ; un vent
tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins, comme des
femmes, semblent faire leur toilette pour les fêtes de l'été. Par les barreaux
de la tonnelle et au-delà tout alentour, on voyait la rivière dans la prairie,
où elle dessinait sur l'herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir
passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d'une teinte
violette, plus pâle et plus transparente qu'une gaze subtile arrêtée sur leurs
branchages. Au loin, des bestiaux marchaient ; on n'entendait ni leurs pas, ni
leurs mugissements ; et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les airs sa
lamentation pacifique.
A ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s'égarait dans ses vieux
souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers, qui
dépassaient sur l'autel les vases pleins de fleurs et le tabernacle à
colonnettes. Elle aurait voulu comme autrefois, être encore confondue dans la
longue ligne des voiles blancs, que marquaient de noir çà et là les capuchons
raides des bonnes soeurs inclinées sur leur prie-Dieu ; le dimanche, à la messe,
quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi
les tourbillons bleuâtres de l'encens qui montait. Alors un attendrissement la
saisit ; elle se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d'oiseau qui
tournoie dans la tempête ; et ce fut sans en avoir conscience qu'elle s'achemina
vers l'église, disposée à n'importe qu'elle dévotion, pourvu qu'elle y absorbât
son âme et que l'existence entière y disparût.
Elle rencontra, sur la place, Lestiboudois, qui s'en revenait ; car, pour ne pas
rogner la journée, il préférait interrompre sa besogne puis la reprendre, si
bien qu'il tintait l'Angelus selon sa commodité. D'ailleurs, la sonnerie,
faite plus tôt, avertissait les gamins de l'heure du catéchisme.
Déjà quelques-uns, qui se trouvaient arrivés, jouaient aux billes sur les dalles
du cimetière. D'autres, à califourchon sur le mur, agitaient leurs jambes, en
fauchant avec leurs sabots les grandes orties poussées entre la petite enceinte
et les dernières tombes. C'était la seule place qui fût verte ; tout le reste
n'était que pierres, et couvert continuellement d'une poudre fine, malgré le
balai de la sacristie.
Les enfants en chaussons couraient là comme sur un parquet fait pour eux, et on
entendait les éclats de leurs voix à travers le bourdonnement de la cloche. Il
diminuait avec les oscillations de la grosse corde qui, tombant des hauteurs du
clocher, traînait à terre par le bout. Des hirondelles passaient en poussant de
petits cris, coupaient l'air au tranchant de leur vol, et rentraient vite dans
leurs nids jaunes, sous les tuiles du larmier. Au fond de l'église, une lampe
brûlait, c'est-à-dire une mèche de veilleuse dans un verre suspendu. Sa lumière,
de loin, semblait une tache blanchâtre qui tremblait sur l'huile. Un long rayon
de soleil traversait toute la nef et rendait plus sombres encore les bas-côtés
et les angles.
-- Où est le curé ? demanda madame Bovary à un jeune garçon qui s'amusait à
secouer le tourniquet dans son trou trop lâche.
-- Il va venir, répondit-il.
En effet, la porte du presbytère grinça, l'abbé Bournisien parut ; les enfants,
pêle-mêle, s'enfuirent dans l'église.
-- Ces polissons-là ! murmura l'ecclésiastique, toujours les mêmes !
Et, ramassant un catéchisme en lambeaux qu'il venait de heurter avec son pied !
-- Ça ne respecte rien !
Mais, dès qu'il aperçut madame Bovary :
-- Excusez-moi, dit-il, je ne vous remettais pas.
Il fourra le catéchisme dans sa poche et s'arrêta, continuant à balancer entre
deux doigts la lourde clef de la sacristie.
La lueur du soleil couchant qui frappait en plein son visage pâlissait le
lasting de sa soutane, luisante sous les coudes, effiloquée par le bas. Des
taches de graisse et de tabac suivaient sur sa poitrine large la ligne des
petits boutons, et elles devenaient plus nombreuses en s'écartant de son rabat,
où reposaient les plis abondants de sa peau rouge ; elle était semée de macules
jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de sa barbe grisonnante. Il
venait de dîner et respirait bruyamment.
-- Comment vous portez-vous ? ajouta-t-il.
-- Mal, répondit Emma ; je souffre.
-- Eh bien, moi aussi, reprit l'ecclésiastique. Ces premières chaleurs, n'est-ce
pas, vous amollissent étonnamment ? Enfin, que voulez-vous ! nous sommes nés
pour souffrir, comme dit saint Paul. Mais, M. Bovary, qu'est-ce qu'il en pense ?
-- Lui ! fit-elle avec un geste de dédain.
-- Quoi ! répliqua le bonhomme tout étonné, il ne vous ordonne pas quelque chose
?
-- Ah ! dit Emma, ce ne sont pas les remèdes de la terre qu'il me faudrait.
Mais le curé, de temps à autre, regardait dans l'église, où tous les gamins
agenouillés se poussaient de l'épaule, et tombaient comme des capucins de
cartes.
-- Je voudrais savoir..., reprit-elle.
-- Attends, attends, Riboudet, cria l'ecclésiastique d'une voix colère, je m'en
vas aller te chauffer les oreilles, mauvais galopin !
Puis, se tournant vers Emma :
-- C'est le fils de Boudet le charpentier ; ses parents sont à leur aise et lui
laissent faire ses fantaisies. Pourtant il apprendrait vite, s'il le voulait,
car il est plein d'esprit. Et moi quelquefois, par plaisanterie, je l'appelle
donc Riboudet ( comme la côte que l'on prend pour aller à Maromme ) , et je dis
même : mon Riboudet. Ah ! ah ! Mont-Riboudet ! L'autre jour, j'ai rapporté ce
mot-là à Monseigneur, qui en a ri... il a daigné en rire.
-- Et M. Bovary, comment va-t-il ?
Elle semblait ne pas entendre. Il continua :
-- Toujours fort occupé, sans doute ? car nous sommes certainement, lui et moi,
les deux personnes de la paroisse qui avons le plus à faire. Mais lui, il est le
médecin des corps, ajouta-t-il avec un rire épais, et moi, je le suis des âmes !
Elle fixa sur le prêtre des yeux suppliants.
-- Oui..., dit-elle, vous soulagez toutes les misères.
- Ah ! ne m'en parlez pas, madame Bovary ! Ce matin même, il a fallu que j'aille
dans le Bas-Diauville pour une vache qui avait l'enfle ; ils croyaient
que c'était un sort. Toutes leurs vaches, je ne sais comment... Mais, pardon !
Longuemarre et Boudet ! Sac à papier ! voulez-vous bien finir !
Et, d'un bond, il s'élança dans l'église.
Les gamins, alors, se pressaient autour du grand pupitre, grimpaient sur le
tabouret du chantre, ouvraient le missel ; et d'autres, à pas de loup, allaient
se hasarder bientôt jusque dans le confessionnal. Mais le curé, soudain,
distribua sur tous une grêle de soufflets. Les prenant par le collet de la
veste, il les enlevait de terre et les reposait à deux genoux sur les pavés du
choeur, fortement, comme s'il eût voulu les y planter.
-- Allez, dit-il quand il fut revenu près d'Emma, et en déployant son large
mouchoir d'indienne, dont il mit un angle entre ses dents, les cultivateurs sont
bien à plaindre !
-- Il y en a d'autres, répondit-elle.
-- Assurément ! les ouvriers des villes, par exemple.
-- Ce ne sont pas eux...
-- Pardonnez-moi ! j'ai connu là de pauvres mères de famille, des femmes
vertueuses, je vous assure, de véritables saintes, qui manquaient même de pain.
-- Mais celles, reprit Emma ( et les coins de sa bouche se tordaient en parlant
) , celles, monsieur le curé, qui ont du pain, et qui n'ont pas...
-- De feu l'hiver, dit le prêtre.
-- Eh ! qu'importe ?
-- Comment ! qu'importe ? Il me semble, à moi, que lorsqu'on est bien chauffé,
bien nourri..., car enfin...
-- Mon Dieu ! mon Dieu ! soupirait-elle.
-- Vous vous trouvez gênée ? fit-il, en s'avançant d'un air inquiet ; c'est la
digestion, sans doute ? Il faut rentrer chez vous, madame Bovary, boire un peu
de thé ; ça vous fortifiera, ou bien un verre d'eau fraîche avec de la
cassonade.
-- Pourquoi ?
Et elle avait l'air de quelqu'un qui se réveille d'un songe.
-- C'est que vous passiez la main sur votre front. J'ai cru qu'un étourdissement
vous prenait.
Puis, se ravisant :
-- Mais vous me demandiez quelque chose ? Qu'est-ce donc ? Je ne sais plus.
-- Moi ? Rien..., rien,. ., répétait Emma.
Et son regard, qu'elle promenait autour d'elle, s'abaissa lentement sur le
vieillard à soutane. Ils se considéraient tous les deux, face à face, sans
parler.
-- Alors, madame Bovary, dit-il enfin, faites excuse, mais le devoir avant tout,
vous savez ; il faut que j'expédie mes garnements. Voilà les premières
communions qui vont venir. Nous serons encore surpris, j'en ai peur ! Aussi, à
partir de l'Ascension, je les tiens recta tous les mercredis une heure de plus.
Ces pauvres enfants ! on ne saurait les diriger trop tôt dans la voie du
Seigneur, comme, du reste, il nous l'a recommandé lui-même par la bouche de son
divin Fils... Bonne santé, madame ; mes respects à monsieur votre mari !
Et il entra dans l'église, en faisant dès la porte une génuflexion.
Emma le vit qui disparaissait entre la double ligne des bancs, marchant à pas
lourds, la tête un peu penchée sur l'épaule, et avec ses deux mains
entrouvertes, qu'il portait en dehors.
Puis elle tourna sur ses talons, tout d'un bloc comme une statue sur un pivot,
et prit le chemin de sa maison. Mais la grosse voix du curé, la voix claire des
gamins arrivaient encore à son oreille et continuaient derrière elle :
-- Etes-vous chrétien ?
-- Oui, je suis chrétien.
-- Qu'est-ce qu'un chrétien ?
- C'est celui qui, étant baptisé..., baptisé..., baptisé.
Elle monta les marches de son escalier en se tenant à la rampe, et, quand elle
fut dans sa chambre, se laissa tomber dans un fauteuil.
Le jour blanchâtre des carreaux s'abaissait doucement avec des ondulations. Les
meubles à leur place semblaient devenus plus immobiles et se perdre dans l'ombre
comme dans un océan ténébreux. La cheminée était éteinte, la pendule battait
toujours, et Emma vaguement s'ébahissait à ce calme des choses, tandis qu'il y
avait en elle-même tant de bouleversements. Mais, entre la fenêtre et la table à
ouvrage, la petite Berthe était là, qui chancelait sur ses bottines de tricot,
et essayait de se rapprocher de sa mère, pour lui saisir, par le bout, les
rubans de son tablier.
-- Laisse-moi ! dit celle-ci en l'écartant avec la main. La petite fille bientôt
revint plus près encore contre ses genoux ; et, s'y appuyant des bras, elle
levait vers elle son gros oeil bleu, pendant qu'un filet de salive pure
découlait de sa lèvre sur la soie du tablier.
-- Laisse-moi ! répéta la jeune femme tout irritée.
Sa figure épouvanta l'enfant, qui se mit à crier.
-- Eh ! laisse-moi donc ! fit-elle en la repoussant du coude.
Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère de cuivre ; elle s'y
coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary se précipita pour la relever, cassa
le cordon de la sonnette, appela la servante de toutes ses forces, et elle
allait commencer à se maudire, lorsque Charles parut. C'était l'heure du dîner,
il rentrait.
-- Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d'une voix tranquille : voilà la petite
qui, en jouant, vient de se blesser par terre.
Charles la rassura, le cas n'était point grave, et il alla chercher du
diachylum.
Madame Bovary ne descendit pas dans la salle ; elle voulut demeurer seule à
garder son enfant. Alors, en la contemplant dormir, ce qu'elle conservait
d'inquiétude se dissipa par degrés, et elle se parut à elle-même bien sotte et
bien bonne de s'être troublée tout à l'heure pour si peu de chose. Berthe, en
effet, ne sanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevait insensiblement
la couverture de coton. De grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières
à demi closes, qui laissaient voir entre les cils deux prunelles pâles,
enfoncées ; le sparadrap, collé sur sa joue, en tirait obliquement la peau
tendue.
-- C'est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant est laide !
Quand Charles, à onze heures du soir, revint de la pharmacie ( où il avait été
remettre, après le dîner, ce qui lui restait du diachylum ) , il trouva sa femme
debout auprès du berceau.
-- Puisque je t'assure que ce ne sera rien, dit-il en la baisant au front ; ne
te tourmente pas, pauvre chérie, tu te rendras malade !
Il était resté longtemps chez l'apothicaire. Bien qu'il ne s'y fût pas montré
fort ému, M. Homais, néanmoins, s'était efforcé de le raffermir, de lui
remonter le moral . Alors on avait causé des dangers divers qui menaçaient
l'enfance et de l'étourderie des domestiques. Madame Homais en savait quelque
chose, ayant encore sur la poitrine les marques d'une écuellée de braise qu'une
cuisinière, autrefois, avait laissé tomber dans son sarrau. Aussi ces bons
parents prenaient-ils quantité de précautions. Les couteaux jamais n'étaient
affilés, ni les appartements cirés. Il y avait aux fenêtres des grilles en fer
et aux chambranles de fortes barres. Les petits Homais, malgré leur
indépendance, ne pouvaient remuer sans un surveillant derrière eux ; au moindre
rhume, leur père les bourrait de pectoraux, et jusqu'à plus de quatre ans ils
portaient tous, impitoyablement, des bourrelets matelassés. C'était, il est
vrai, une manie de madame Homais ; son époux en était intérieurement affligé,
redoutant pour les organes de l'intellect les résultats possibles d'une pareille
compression, et il s'échappait jusqu'à lui dire :
-- Tu prétends donc en faire des Caraïbes ou des Botocudos ?
Charles, cependant, avait essayé plusieurs fois d'interrompre la conversation.
-- J'aurais à vous entretenir, avait-il soufflé bas à l'oreille du clerc, qui se
mit à marcher devant lui dans l'escalier.
-- Se douterait-il de quelque chose ? se demandait Léon. Il avait des battements
de coeur et se perdait en conjectures.
Enfin Charles, ayant fermé la porte, le pria de voir lui-même à Rouen quels
pouvaient être les prix d'un beau daguerréotype ; c'était une surprise
sentimentale qu'il réservait à sa femme, une attention fine, son portrait en
habit noir. Mais il voulait auparavant savoir à quoi s'en tenir ; ces
démarches ne devaient pas embarrasser M. Léon, puisqu'il allait à la ville
toutes les semaines, à peu prés.
Dans quel but ? Homais soupçonnait là-dessous quelque histoire de jeune homme
, une intrigue. Mais il se trompait ; Léon ne poursuivait aucune amourette.
Plus que jamais il était triste, et madame Lefrançois s'en apercevait bien à la
quantité de nourriture qu'il laissait maintenant sur son assiette. Pour en
savoir plus long, elle interrogea le percepteur ; Binet répliqua, d'un ton
rogue, qu'il n'était point payé par la police .
Son camarade, toutefois, lui paraissait fort singulier ; car souvent Léon se
renversait sur sa chaise en écartant les bras, et se plaignait vaguement de
l'existence.
-- C'est que vous ne prenez point assez de distraction, disait le percepteur.
-- Lesquelles ?
-- Moi, à votre place, j'aurais un tour !
-- Mais je ne sais pas tourner, répondait le clerc.
-- Oh ! c'est vrai ! faisait l'autre en caressant sa mâchoire, avec un air de
dédain mêlé de satisfaction.
Léon était las d'aimer sans résultat ; puis il commençait à sentir cet
accablement que vous cause la répétition de la même vie, lorsque aucun intérêt
ne la dirige et qu'aucune espérance ne la soutient. Il était si ennuyé
d'Yonville et des Yonvillais, que la vue de certaines gens, de certaines maisons
l'irritait à n'y pouvoir tenir ; et le pharmacien, tout bonhomme qu'il était,
lui devenait complètement insupportable. Cependant, la perspective d'une
situation nouvelle l'effrayait autant qu'elle le séduisait.
Cette appréhension se tourna vite en impatience, et Paris alors agita pour lui,
dans le lointain, la fanfare de ses bals masqués avec le rire de ses grisettes.
Puisqu'il devait y terminer son droit, pourquoi ne partait-il pas ? qui
l'empêchait ? Et il se mit à faire des préparatifs intérieurs il arrangea
d'avance ses occupations. Il se meubla, dans sa tête, un appartement. Il y
mènerait une vie d'artiste ! Il y prendrait des leçons de guitare ! Il aurait
une robe de chambre, un béret basque, des pantoufles de velours bleu ! Et même
il admirait déjà sur sa cheminée deux fleurets en sautoir, avec une tête de mort
et la guitare au-dessus.
La chose difficile était le consentement de sa mère ; rien pourtant ne
paraissait plus raisonnable. Son patron même l'engageait à visiter une autre
étude, où il pût se développer davantage. Prenant donc un parti moyen, Léon
chercha quelque place de second clerc à Rouen, n'en trouva pas, et écrivit enfin
à sa mère une longue lettre détaillée, où il exposait les raisons d'aller
habiter Paris immédiatement. Elle y consentit.
Il ne se hâta point. Chaque jour, durant tout un mois Hivert transporta pour lui
d'Yonville à Rouen, de Rouen à Yonville, des coffres, des valises, des paquets ;
et, quand Léon eut remonté sa garde-robe, fait rembourrer ses trois fauteuils,
acheté une provision de foulards, pris en un mot plus de dispositions que pour
un voyage autour du monde, il s'ajourna de semaine en semaine, jusqu'à ce qu'il
reçût une seconde lettre maternelle où on le pressait de partir, puisqu'il
désirait, avant les vacances passer son examen.
Lorsque le moment fut venu des embrassades, madame Homais pleura ; Justin
sanglotait ; Homais, en homme fort, dissimula son émotion ; il voulut lui-même
porter le paletot de son ami jusqu'à la grille du notaire, qui emmenait Léon à
Rouen dans sa voiture. Ce dernier avait juste le temps de faire ses adieux à M.
Bovary.
Quand il fut au haut de l'escalier, il s'arrêta, tant il se sentait hors
d'haleine. A son entrée, madame Bovary se leva vivement.
-- C'est encore moi ! dit Léon.
-- J'en étais sûre !
Elle se mordit les lèvres, et un flot de sang lui courut sous la peau, qui se
colora tout en rose, depuis la racine des cheveux jusqu'au bord de sa
collerette. Elle restait debout, s'appuyant de l'épaule contre la boiserie.
-- Monsieur n'est donc pas là ? reprit-il.
-- Il est absent.
Elle répéta :
-- Il est absent.
Alors il y eut un silence. Ils se regardèrent ; et leurs pensées, confondues
dans la même angoisse, s'étreignaient étroitement, comme deux poitrines
palpitantes.
-- Je voudrais bien embrasser Berthe, dit Léon. Emma descendit quelques marches,
et elle appela Félicité.
Il jeta vite autour de lui un large coup d'oeil qui s'étala sur les murs, les
étagères, la cheminée, comme pour pénétrer tout, emporter tout.
Mais elle rentra, et la servante amena Berthe, qui secouait au bout d'une
ficelle un moulin à vent la tête en bas.
Léon la baisa sur le cou à plusieurs reprises.
-- Adieu, pauvre enfant ! adieu, chère petite, adieu ! Et il la remit à sa mère.
-- Emmenez-la, dit celle-ci. Ils restèrent seuls. Madame Bovary, le dos tourné,
avait la figure posée contre un carreau ; Léon tenait sa casquette à la main et
la battait doucement le long de sa cuisse.
-- Il va pleuvoir, dit Emma.
-- J'ai un manteau, répondit-il.
-- Ah !
Elle se détourna, le menton baissé et le front en avant. La lumière y glissait
comme sur un marbre, jusqu'à la courbe des sourcils, sans que l'on pût savoir ce
qu'Emma regardait à l'horizon ni ce qu'elle pensait au fond d'elle-même.
-- Allons, adieu ! soupira-t-il.
Elle releva sa tête d'un mouvement brusque :
-- Oui, adieu..., partez !
Ils s'avancèrent l'un vers l'autre ; il tendit la main, elle hésita.
-- A l'anglaise donc, fit-elle abandonnant la sienne tout en s'efforçant de
rire.
Léon la sentit entre ses doigts, et la substance même de tout son être lui
semblait descendre dans cette paume humide.
Puis il ouvrit la main ; leurs yeux se rencontrèrent encore, et il disparut.
Quand il fut sous les halles, il s'arrêta, et il se cacha derrière un pilier,
afin de contempler une dernière fois cette maison blanche avec ses quatre
jalousies vertes. Il crut voir une ombre derrière la fenêtre, dans la chambre ;
mais le rideau, se décrochant de la patère comme si personne n'y touchait, remua
lentement ses longs plis obliques, qui d'un seul bond s'étalèrent tous, et il
resta droit, plus immobile qu'un mur de plâtre. Léon se mit à courir.
Il aperçut de loin, sur la route, le cabriolet de son patron, et à côté un homme
en serpillière qui tenait le cheval. Homais et M. Guillaumin causaient ensemble.
On l'attendait.
-- Embrassez-moi, dit l'apothicaire les larmes aux yeux. Voilà votre paletot,
mon bon ami ; prenez garde au froid ! Soignez-vous ! ménagez-vous !
-- Allons, Léon, en voiture ! dit le notaire.
Homais se pencha sur le garde-crotte, et d'une voix entrecoupée par les
sanglots, laissa tomber ces deux mots tristes :
-- Bon voyage !
-- Bonsoir, répondit M. Guillaumin. Lâchez tout ! Ils partirent, et Homais s'en
retourna.
Madame Bovary avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et elle regardait les
nuages.
Ils s'amoncelaient au couchant du côté de Rouen, et roulaient vite leurs volutes
noires, d'où dépassaient par derrière les grandes lignes du soleil, comme les
flèches d'or d'un trophée suspendu, tandis que le reste du ciel vide avait la
blancheur d'une porcelaine. Mais une rafale de vent fit se courber les
peupliers, et tout à coup la pluie tomba ; elle crépitait sur les feuilles
vertes. Puis le soleil reparut, les poules chantèrent, des moineaux battaient
des ailes dans les buissons humides, et les flaques d'eau sur le sable
emportaient en s'écoulant les fleurs roses d'un acacia.
-- Ah ! qu'il doit être loin déjà ! pensa-t-elle.
M. Homais, comme de coutume, vint à six heures et demie, pendant le dîner.
-- Eh bien, dit-il en s'asseyant, nous avons donc tantôt embarqué notre jeune
homme ?
Il paraît ! répondit le médecin. Puis, se tournant sur sa chaise :
-- Et quoi de neuf chez vous ?
Pas grand-chose. Ma femme, seulement, a été, cette après-midi, un peu émue. Vous
savez, les femmes, un rien les trouble ! la mienne surtout ! Et l'on aurait tort
de se révolter là contre, puisque leur organisation nerveuse est beaucoup plus
malléable que la nôtre.
-- Ce pauvre Léon ! disait Charles, comment va-t-il vivre à Paris ?... S'y
accoutumera-t-il ?
Madame Bovary soupira.
-- Allons donc ! dit le pharmacien en claquant de la langue, les parties fines
chez le traiteur ! les bals masqués ! le champagne ! tout cela va rouler, je
vous assure.
-- Je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.
-- Ni moi ! reprit vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudra pourtant suivre les
autres, au risque de passer pour un jésuite. Eh, vous ne savez pas la vie que
mènent ces farceurs-là, dans le quartier Latin, avec les actrices ! Du reste,
les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu qu'ils aient quelque talent
d'agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y a même des dames
du faubourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui leur fournit, par
la suite, les occasions de faire de très beaux mariages.
-- Mais, dit le médecin, j'ai peur pour lui que... là-bas...
-- Vous avez raison, interrompit l'apothicaire, c'est le revers de la médaille !
et l'on y est obligé continuellement d'avoir la main posée sur son gousset.
Ainsi, vous êtes dans un jardin public, je suppose ; un quidam se présente, bien
mis, décoré même, et qu'on prendrait pour un diplomate ; il vous aborde ; vous
causez ; il s'insinue, vous offre une prise ou vous ramasse votre chapeau. Puis
on se lie davantage ; il vous mène au café, vous invite à venir dans sa maison
de campagne, vous fait faire, entre deux vins, toutes sortes de connaissances,
et, les trois quarts du temps ce n'est que pour flibuster votre bourse ou vous
entraîner en des démarches pernicieuses.
-- C'est vrai, répondit Charles ; mais je pensais surtout aux maladies, à la
fièvre typhoïde, par exemple, qui attaque les étudiants de la province.
Emma tressaillit.
-- A cause du changement de régime, continua le pharmacien, et de la
perturbation qui en résulte dans l'économie générale. Et puis, l'eau de Paris,
voyez-vous ! les mets des restaurateurs, toutes ces nourritures épicées
finissent par vous échauffer le sang et ne valent pas, quoi qu'on en dise, un
bon pot-au-feu. J'ai toujours, quant à moi, préféré la cuisine bourgeoise :
c'est plus sain ! Aussi, lorsque j'étudiais à Rouen la pharmacie, je m'étais mis
en pension dans une pension ; je mangeais avec les professeurs.
Et il continua donc à exposer ses opinions générales et ses sympathies
personnelles, jusqu'au moment où Justin vint le chercher pour un lait de poule
qu'il fallait faire.
-- Pas un instant de répit ! s'écria-t-il, toujours à la chaîne ! Je ne peux
sortir une minute ! Il faut, comme un cheval de labour, être à suer sang et eau
! Quel collier de misère !
Puis, quand il fut sur la porte :
-- A propos, dit-il, savez-vous la nouvelle ?
-- Quoi donc ?
-- C'est qu'il est fort probable, reprit Homais en dressant ses sourcils et en
prenant une figure des plus sérieuses, que les Comices agricoles de la
Seine-Inférieure se tiendront cette année à Yonville-l'Abbaye. Le bruit, du
moins, en circule. Ce matin, le journal en touchait quelque chose. Ce serait
pour notre arrondissement de la dernière importance ! Mais nous en causerons
plus tard. J'y vois, je vous remercie ; Justin a la lanterne.
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