MARIVAUX A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

 

Discours de réception à l'académie française

Messieurs,

L'instant où j'appris que j'avais l'honneur d'être élu me parut l'instant le plus cher et le plus intéressant que vous puissiez jamais me procurer. Je me trompais, je ne l'avais pas encore comparé à celui où j'ai la joie de voir tous mes bienfaiteurs assemblés, et j'avoue que la nouvelle de mon élection ne m'a pas fait plus de plaisir que j'en ai à vous marquer ma reconnaissance.

Voici le seul jour où il m'est permis de la rendre éclatante; le public n'en sera témoin qu'une fois, ce sont vos usages; mais mon coeur s'en dédommagera en vous la conservant toujours.

Je vous l'expose ici, MESSIEURS, sans aucun ornement, telle qu'elle se présente à moi; le nouvel académicien qui m'a précédé me réduit à la laisser dans toute sa simplicité. Il vient de me donner un exemple de toute la délicatesse de sentiment, de tout le goût, de toutes les grâces qu'on peut répandre dans un discours comme le nôtre, et la seule ressource qui me reste, pour être du moins souffert après lui, c'est de céder à la difficulté de l'imiter. J'ai vu souvent qu'en pareil cas on pardonne à qui ne prétend à rien, et j'espère que vous voudrez bien me traiter de même.

Je n'abuserai point, MESSIEURS, du parti que je prends d'exprimer tout uniment ce que je sens; ma reconnaissance sera naïve, et non pas imprudente; je ne vous la témoignerai pas en méprisant moi-même les efforts que j'ai faits pour attirer vos regards; ce serait là vous remercier mal, et vous compromettre. Je sais la valeur de mes ouvrages, je n'ai pas de peine à penser qu'ils ne méritaient pas vos suffrages; mais vos suffrages méritent d'être ménagés, et ils ne doivent point souffrir de la médiocre opinion que j'ai de moi-même.

Non, MESSIEURS; j'écarterai tous ces aveux d'insuffisance dont la sincérité est toujours suspecte, et qui ne rapportent à celui qui les fait de bonne foi que l'affront de n'en être pas cru. Pour fonder les motifs que j'ai d'être reconnaissant, je n'ai seulement qu'à dire ce que vous êtes.

Si les hommes ne s'accoutumaient pas à tout, si les idées les plus hautes, les plus capables de leur en imposer, ne leur devenaient pas familières, avec quel plaisir, avec quelle avidité, et même avec quel étonnement respectueux ne vous verraient-ils pas? C'est leur raison que j'en atteste: que pourrait-elle trouver de plus frappant pour elle, de plus digne de son admiration, qu'une compagnie d'hommes qui, malgré l'inégalité du rang, de la naissance et de la fortune, viennent se dégager ici de toutes les distinctions de l'orgueil humain, les anéantissent, et ne forment plus qu'une société d'esprits, entre qui toute différence d'état et de condition cesse, comme absolument étrangère à eux; parmi lesquels enfin j'en vois à qui, pour obtenir la place qu'ils occupent, il n'a servi de rien d'être grands dans l'ordre des dignités du monde, et que vous n'avez reçus que parce qu'ils étaient grands dans l'ordre des esprits; dans cet ordre où les rois même, tout puissants qu'ils sont, ne sauraient élever personne.

Aussi, MESSIEURS, doit-on vous regarder comme autant d'intelligences chargées de présider à l'esprit de la nation.

N'est-ce pas d'ici, en effet, que sont partis tant de rayons de lumière, qui ont éclairé les ténèbres de cet esprit autrefois égaré dans de mauvais goûts, et dans l'ignorance de toute règle et de toute méthode?

Ces hommes à jamais illustres, ces prodiges dans tous les genres, les Corneille, les Racine, les La Fontaine, les Despréaux, si je les nommais tous, il faudrait, MESSIEURS, vous nommer vous-mêmes; n'est-ce pas à vous à qui nous les devons? Tout disparus que sont ceux que je viens de citer, ils vivent encore pour nous, puisque leur esprit nous reste; nous les retrouvons dans leurs ouvrages, nous les retrouvons dans les vôtres, qui même, en nous les conservant, les multiplient.

C'est là que l'orateur apprend l'art d'attaquer et de défendre; que le poète trouve un modèle de ce désordre toujours sage, de cet enthousiasme toujours raisonné, de ce sublime toujours vrai qui doit régner dans sa poésie; c'est là que l'historien va puiser cette simplicité mâle et majestueuse qui doit accompagner ses récits; c'est là que le théologien même apprend à enseigner avec succès les vérités de la foi, le prédicateur à les faire aimer; c'est là où nous prenons nous-mêmes cette finesse de goût, cet amour du beau, cette émulation de penser qui entretient parmi nous, qui même augmente l'élévation des esprits et la dignité des sentiments, qui sont en effet les vraies sources du courage, et les forces les plus intarissables d'un empire.

Pourquoi notre langue a-t-elle passé dans presque toutes les cours de l'Europe? L'attribuerons-nous aux conquêtes de Louis XIV? Mais des ennemis humiliés ou vaincus aiment-ils à parler la langue de leur vainqueur, quand la nécessité de s'en servir est passée? Des rois inquiets et jaloux la préfèrent-ils à la leur? Non, MESSIEURS; c'est la raison qui a fait cet honneur à la nôtre; c'est le plaisir de nous lire, de penser et de sentir comme nous, qui les a gagnés; c'est ce génie, c'est cet ordre, c'est ce sublime, ce sont ces grâces, ces lumières, répandus dans vos ouvrages, ou dans ceux de nos écrivains que vous avez inspirés, qui ont acquis cette espèce de triomphe à la langue française.

A de si grands effets d'un établissement comme le vôtre, on reconnaît celui qui vous fonda: ils représentent le génie de ce grand homme qui pensait tant lui-même; qui fut lui-même une intelligence si distinguée sur la terre, et dont la vie a passé, mais dont la gloire et le ressouvenir ne passeront jamais, et dureront autant que le monde, autant que vous, et pour tout dire, autant que Louis XIV, qui voulut être votre protecteur, pour unir son immortalité à la vôtre; qui vous fit l'objet de ses complaisances, qui vous donna son palais pour asile, qui vous mit à l'abri de son trône dont il crut que vos fonctions augmenteraient encore la majesté, qui vous a légué la protection de tous ses successeurs, celle de son petit-fils, que nos coeurs choisiraient pour maître, si c'était à nos coeurs à le choisir, qui vient tout récemment de faire éclater des preuves d'une bonté si rare et si bien assortie au caractère d'une nation si généreuse elle-même, qui chérit tant ses rois, et à qui ce prince a donné, j'ose dire, la joie de le voir soupirer et s'attendrir, en apprenant la mort d'un ministre que nous perdons tous, et qu'en qualité de confrères vous perdez, MESSIEURS, plus particulièrement que les autres.

Il était le confident, le conseil et l'ami de son maître; il était l'ami de tous ses sujets. Ministre d'un génie bien neuf et bien respectable; ministre sans faste et sans ostentation, dont les opérations les plus profondes et les plus dignes d'estime n'avaient rien en apparence qui les distinguât de ses actions les plus ordinaires; qui ne les enveloppa jamais de cet air de mystère qui fait valoir le ministre; qui par là n'y oublia que lui, et qui, à la manière des sages, songea bien plus à être utile qu'à être vanté. D'autres que moi sont destinés à faire son éloge, et s'en acquitteront mieux. Sa perte, MESSIEURS, n'est plus la seule que vous avez faite; je me trouve aujourd'hui à la place d'un homme à qui je succède sans le remplacer, et dont je ne puis parler qu'avec confusion. Son livre de la Religion prouvée par les faits est l'ouvrage de la plus grande capacité d'esprit, et de la piété la plus persuasive qui ait peut-être paru en ce genre; ce n'était qu'avec ces deux forces réunies ensemble, qu'il pouvait remplir son projet: il a confondu l'incrédulité des esprits; il ne reste plus que l'incrédulité de coeur, qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de vaincre.

Il serait difficile d'imaginer un commerce plus doux qu'était le sien; naturellement né modeste, il semblait, dans la conversation, qu'il voulût vous dérober la supériorité de son esprit; un grand prince lui avait confié le soin de ses livres, et l'aimait: son éloge était fait, si je l'avais dit d'abord; c'était la vertu même qui s'intéressait à lui. Je puis hardiment m'exprimer ainsi sur ce prince sans être accusé de flatterie; le public, d'autant plus libre dans ses opinions qu'on peut dire de lui, quand il s'explique, que ce n'est personne qui parle, et que c'est tout le monde, ce public, qui dans un prince ne voit jamais qu'un homme, est à cet égard-là aussi flatteur que moi, si je le suis.

Je finis, MESSIEURS, par vous assurer que, ne pouvant jamais espérer de réparer votre perte, je ferai du moins tous mes efforts pour la diminuer.

   

Réponse de l'archevêque de Sens

Pour vous, Monsieur, quoique vous ayez acquis la place que vous venez occuper parmi nous par une multitude d'ouvrages que le public a lus avec avidité, ce n'est point tant à eux que vous devez notre choix qu'à l'estime que nous avons faite de vos moeurs, de votre bon coeur, de la douceur de votre société, et si j'ose le dire, de l'amabilité de votre caractère. Voilà ce que vos amis ont connu en vous, et ce qu'ils ont peint à ceux qui ne vous connaissaient pas encore. C'est là ce qui concilie nos suffrages plus aisément que les écrits brillants et les dissertations savantes. Combien de personnages dont le public a vanté la poésie, et dont l'Académie a craint ou la langue, ou l'humeur ou l'irréligion, et qu'elle a exclu de l'espérance d'y être associés!

Par une raison contraire, elle s'est empressée de vous choisir, et elle aime en vous d'avance ce caractère liant, affable, sociable, obligeant, d'un coeur sans vanité, sans humeur, sans ces petitesses dont l'amour-propre se pare et se nourrit, tandis qu'il offense et qu'il révolte celui des autres. On dirait que cet amour-propre, si commun parmi les hommes, et qui est en eux comme une seconde nature, ne vous ait pas été connu.

Que dis-je? il ne vous est pas connu. Vous le connaissez si bien que, dans vos feuilles philosophiques, vous en avez dépeint tous les traits, creusé toutes les subtilités, démasqué toutes les adresses: vous l'avez poursuivi jusque dans ses retranchements les plus cachés, la fausse humilité, la modestie hypocrite, et la fastueuse sincérité.

Ce n'est pas là le seul vice de l'homme que vous ayez poursuivi. Théophraste moderne, rien n'a échappé à vos portraits critiques. L'orgueil du courtisan, l'impertinence des petits-maîtres, la coquetterie des femmes, la pétulance de la jeunesse, la sotte gravité des importants, la fourberie des faux dévots: tout a trouvé en vous un peintre fidèle et un censeur éclairé. Tantôt sous l'écorce d'une parabole, tantôt sous les aventures d'un roman, vous avez dévoilé les passions malignes et intéressées qui dévorent le coeur de la plupart des hommes, et qui rendent leur société, toute polie qu'elle est, plus dangereuse que les forêts où les tigres habitent, et où les voleurs exercent leurs brigandages. Ceux qui ont lu vos ouvrages racontent que vous avez peint sous diverses images la licence immodeste des moeurs, l'infidélité des amis, les ruses des ambitieux, la misère des avares, l'ingratitude des enfants, la bizarre austérité des pères, la trahison des grands, l'inhumanité des riches, le libertinage des pauvres, le faste frivole des gens de fortune; que tous les états, tous les sexes, tous les âges, toutes les conditions, ont trouvé dans vos peintures le tableau fidèle de leurs défauts, et la critique de leurs vices; que, creusant plus avant dans le coeur humain, vous en avez tiré au grand jour les vertus hypocrites, et ce fond d'orgueil et de vanité qui enveloppe et cache les vices de ceux que le monde trompé appelle de grands hommes, et qui souvent sont, au fond, de vrais monstres. Le célèbre La Bruyère paraît, dit-on, ressusciter en vous, et retracer, sous votre pinceau, ces portraits trop ressemblants, qui ont autrefois démasqué tant de personnages et déconcerté leur vanité.

Voilà, m'a-t-on dit, ce qui se trouve répandu dans cette foule d'écrits, de romans, de pièces de théâtre, de brochures amusantes, que vous avez donnés au public avec une prodigieuse fécondité. C'est dans ces pièces diverses que vous avez semé, à pleine main, cette vivacité, ce brillant qui vous est propre; chaque phrase, chaque mot quelquefois, est une pensée. Les expressions figurées, les métaphores hardies, coulent naturellement de votre plume. Elles sont employées souvent avec succès, quelquefois hasardées aussi avec un peu trop de confiance. Car vos nouveaux confrères, en approuvant ce qu'il y a de beau dans votre style, veulent que j'y ajoute cette légère critique, dans la crainte que ceux qui, sous nos auspices, aspirent à la perfection, ne s'autorisent de votre exemple et de son suffrage, pour copier d'après vous quelques expressions et quelques métaphores que votre génie fertile vous a fait risquer. Ce brillant même de votre esprit et le feu de votre imagination qu'on trouve, dit-on, prodigué dans vos portraits, vous attire encore une critique; mais le beau défaut de montrer trop d'esprit! Ceux dont la morale est ennuyeuse à force d'être raisonnable, en vous dérobant une partie des grâces de votre style pour s'en orner, vous en laisseraient encore assez pour plaire à vos lecteurs.

Mais vous avez avec les gens de bien une querelle bien plus importante. Je n'ai pas assez lu vos ouvrages, pour y voir tout ce qu'on y trouve d'amusant et d'intéressant; mais dans le peu que j'en ai parcouru, j'y ai reconnu bientôt que la lecture de ces agréables romans ne convenait pas à l'austère dignité dont je suis revêtu, et à la pureté des idées que la religion me prescrit. Réduit à m'en rapporter aux lectures d'autrui, j'ai appris qu'on y voyait partout la fécondité de votre imagination, son feu, son agrément, sa vivacité; j'ai appris même que vous paraissiez vous proposer pour terme une morale sage et ennemie du vice; mais qu'en chemin vous vous arrêtiez souvent à des aventures tendres et passionnées; que, tandis que vous voulez combattre l'amour licencieux, vous le peignez avec des couleurs si naïves et si tendres, qu'elles doivent faire sur le lecteur une impression toute autre que celle que vous vous proposez; et qu'à force d'être naturelles, elles deviennent séduisantes. La peinture trop naïve des faiblesses humaines est plus propre à réveiller la passion qu'à l'éteindre: de quelque précepte qu'on l'assaisonne, un jeune homme y prendra plus de goût pour le vice, que vos morales ne lui en inspireront pour la vertu; et votre Paysan, parvenu à la fortune par des intrigues galantes, aura beau prêcher la modestie et la retenue qu'il n'a pas pratiquées; il aura beau exagérer les périls de l'amour et ses suites funestes; il trouvera plus de gens disposés à copier ses intrigues, que de ceux qui voudront bien profiter de ses leçons.

Voilà ce qu'on dit de vos brillants ouvrages parmi les gens sagement scrupuleux, et sur leur récit, j'ai fait cette réflexion. Vous qui connaissez si bien le coeur de l'homme, qui en avez développé cent fois tous les replis, comment avez-vous pu ignorer sa faiblesse? Les peintures vives de l'amour profane qu'on emploie pour en garantir le coeur humain, suffisent souvent pour l'y faire germer et y porter des impressions funestes, que la plus sage morale n'efface point. Eh! mon Dieu! n'approchons pas tant d'un précipice où sont tombés tant de gens qui croyaient avoir le pied ferme. Quand on mesure de si près les profondeurs de cet abîme, dont les bords sont glissants, on est en danger de s'y perdre. Vous avez beau avertir les hommes du péril auquel vous les exposez vous-même; le penchant naturel de leur coeur les y entraînera malgré vous, malgré vos morales, et, pour ainsi dire, malgré eux-mêmes.

J'ai rendu justice, MONSIEUR, à la beauté de votre génie, à sa fécondité, à ses agréments: rendez-la, je vous prie, de vote part, au ministère saint dont je suis chargé; et en sa faveur, pardonnez-moi une critique qui ne déroge point, ni à ce qui est dû d'estime à votre aimable caractère; ni à ce qui est dû d'éloge à la multitude, à la variété, à la gentillesse de vos ouvrages.

 

Réflexions sur Thucydide

Il n'est point question ici d'un ouvrage régulièrement suivi; il ne s'agit pas non plus de pensées détachées; celles-ci ont toujours une certaine liaison les unes avec les autres; elles vont toutes au même but: je dis seulement qu'elles n'y vont pas avec autant d'ordre, avec autant d'exactitude qu'un plus habile homme que moi aurait pu y en mettre.

Aussi ne leur ai-je point donné d'autre titre que celui de réflexions; chacune d'elles en a insensiblement fait naître une autre, et tout cela avec si peu de dessein de ma part, que, lorsque la première me vint dans l'esprit, je ne savais pas moi-même qu'elle en amènerait une seconde. En effet, comment aurais-je soupçonné qu'une simple observation sur une remarque de d'Ablancourt me mènerait si loin? Voici ce que c'est.

D'Ablancourt, en commençant sa traduction de Thucydide, au lieu de dire littéralement comme l'auteur grec: Thucydide, Athénien, écrit la guerre, etc., le fait commencer ainsi: J'entreprends d'écrire l'histoire, et le reste.

Et dans ses remarques sur sa traduction, il dit, pour raison du changement qu'il fait, qu'une traduction plus littérale serait plate, et ferait tort à Thucydide.

Mais par là, peut-on lui répondre, vous nous faites tort à nous lecteurs, qui serions charmés de connaître Thucydide tel qu'il est. Nous croyons voir l'auteur grec, l'ancien auteur, avec le tour d'esprit qu'on avait de son temps, et vous le travestissez, vous lui ôtez son âge; ce n'est plus là Thucydide. Il serait plat, dites-vous, si vous ne le corrigiez pas: Eh! qu'importe! Nous aimerions mieux sa platitude même que vos corrections que nous ne demandons point dans cette occasion-ci.

Quand vous travaillerez sur un sujet que vous aurez imaginé, ôtez les platitudes qui vous seront échappées, vous ferez fort bien, et nous ne les regretterons point; elles ne pourraient être que des platitudes de notre siècle, et celles-là nous les connaissons, nous n'en sommes pas curieux.

Mais de celles de Thucydide ou de tout autre auteur d'une antiquité aussi reculée, il n'en est pas de même. En les retranchant, vous nous privez d'un spectacle qui serait neuf pour nous, car il y a apparence qu'elles ne ressemblent point aux nôtres, et supposé qu'elles y ressemblassent, ce serait encore une singularité que nous verrions avec plaisir.

En un mot, c'est l'histoire de l'esprit humain que vous nous dérobez dans cette partie-là. Nous n'en avons que la moitié, quand vous ne nous rendez que les beautés des Anciens, et que vous supprimez les défauts.

C'est pour l'honneur des Anciens, que vous prenez cette précaution-là, dites-vous; mais dans le fond leur honneur doit nous être assez indifférent; il nous serait aussi agréable de les connaître, que de les estimer plus qu'ils ne valent.

Votre manière de traduire Thucydide et votre attention pour sa gloire, direz-vous, n'ôtent rien à l'histoire des faits qu'il raconte: je n'en sais rien. On peut encore vous arrêter là-dessus: s'il est vrai qu'il y ait un rapport entre les événements, les moeurs, les coutumes d'un certain temps, et la manière de penser, de sentir et de s'exprimer de ce temps-là; ce rapport que je crois indubitable se trouve assurément dans ce que Thucydide a pensé, a senti, a exprimé.

Vous ne pouvez donc altérer sa façon de raconter, sans nuire à ce rapport, sans altérer ces faits même, sans changer un peu la sorte d'impression qu'ils nous feraient. Je serais tenté de croire qu'ils perdent quelque chose de leur air étranger, et que vos tours modernes en affaiblissent le caractère.

Je n'insiste pourtant pas sur ce que je dis là; je me contente de penser qu'on peut le dire. Je veux bien aussi que d'Ablancourt ait eu raison d'en user comme il a fait dans son Thucydide. Une traduction trop littérale, en pareil cas, rebuterait peut-être la plupart des lecteurs: on aurait beau leur conserver une simplicité à la grecque, ils ne se soucieraient guère de ses trois mille ans d'antiquité, et ne la trouveraient pas meilleure qu'une simplicité de nos jours. Je dis ici simplicité, et non pas platitude, car je ne suis pas du sentiment de d'Ablancourt sur l'endroit de Thucydide qu'il a corrigé.

Thucydide, Athénien, écrit la guerre, ne me paraît point plat; je n'y vois que du simple et du naïf: à la vérité, ce n'est ni le simple ni le naïf de notre temps, et il serait presque impossible que ce fût la même chose.

Voyons la raison de cette impossibilité; elles ne seront pas difficiles à sentir, quoiqu'elles demandent un peu d'attention.

Sans remonter plus haut que Thucydide, le monde, depuis cet auteur grec jusqu'à nous, a si souvent changé de face; les passions des hommes, leurs vices et leurs vertus se sont déployés en tant de manières différentes; les hommes ont successivement passé par tant d'espèces de corruption, de sagesse et de folie; ils ont été tant de fois et si différemment polis et grossiers, bons et méchants, sociables et féroces, si différemment raisonnables et sots, si différemment hommes et enfants; ils se sont vus par tant de côtés, qu'il doit aujourd'hui leur en rester un fonds d'idées considérablement augmenté.

En un mot, l'esprit que nous avons à présent nous vient de trop loin, il a trop fermenté avant que d'arriver jusqu'à nous, pour n'être pas très différent de ce qu'il a été.

Je ne parle pas seulement de ce qu'on appelle bel esprit, de l'esprit de belles-lettres, mais de l'esprit des nations en général.

Tous les pays du monde, à cet égard, se ressentent de la durée et des événements de l'humanité, de la diversité des lois, des coutumes et des gouvernements qu'elle a éprouvés, du nombre infini de guerres, de ravages et d'invasions qu'elle a essuyés. Sésostris, Cyrus, Alexandre, les successeurs de ce dernier, et surtout les Romains mêmes, n'ont pu troubler ni agiter la terre, ni lui donner de si violentes secousses, sans y jeter de nouvelles idées, sans causer de nouveaux développements dans la capacité de penser et de sentir des hommes.

Je ne compte pas une infinité de moindres événements qui se sont passés dans l'intervalle de ces grandes révolutions, mais qui insensiblement ont porté coup, et dont l'impression, quoique plus lente, est encore venue accroître, nourrir ce fond d'idées dont je parle, et n'a peut-être nulle part laissé les hommes dans un état d'esprit, et de moeurs uniforme.

Il est vrai que nous n'avons pas toute la suite des idées des hommes; le fond qui nous en reste est bien au-dessous de ce qu'il pourrait être; chaque révolution arrivée sur la terre, en y excitant de nouvelles idées, en a dissipé, éteint, et comme anéanti beaucoup de celles qui y étaient.

Les conquérants que nous venons de citer et les peuples conquis, les uns avant que de soumettre, les autres avant que d'être soumis, avaient eu des moeurs, des coutumes et des façons de pensées différentes de celles qu'ils eurent après.

Les vainqueurs en prirent de conformes à l'orgueil et à la prospérité de leur état; les vaincus en reçurent de conformes à leur abaissement, et à la volonté de leurs nouveaux maîtres; et de ces lois, tant anciennes que nouvelles, de ces moeurs, de ces coutumes et du tour d'imagination qui en résultait, nous n'en avons pas, je l'avoue, une connaissance bien complète, mais enfin tout n'en a pas été perdu; la tradition, les monuments et l'histoire nous en ont conservé d'assez amples détails; et quelquefois la plus grande partie.

Comparons ce qui nous reste à de simples débris. Jamais l'amas de ces débris n'a été si grand qu'il l'est aujourd'hui, à compter depuis les Grecs, ou même depuis les Assyriens jusqu'à nous.

Nous avons donc plus de relations de l'humanité que les Assyriens, les Grecs et les Romains n'en avaient, et par conséquent aussi un plus grand fond d'idées qu'eux tous, et un fond en vertu duquel nous ne devons être ni naïfs, ni simples, ni plats comme on l'était autrefois. Ce que je dis là ne paraît pas douteux. Voici cependant ce qu'on peut m'objecter: c'est que les faits ne s'accordent pas avec mon raisonnement.

Jetons les yeux sur les nations les plus célèbres, me dira-t-on. Les Grecs, et parmi eux les Athéniens, lorsqu'ils commencèrent à s'assembler, durent, selon vous, trouver un assez grand fond d'esprit et d'idées déjà tout amassé, car sans doute le monde avait déjà éprouvé beaucoup d'aventures que nous ne savons pas.

Ce même fond d'idées devait être considérablement grossi quand il parvint aux Romains; il a dû être immense quand nous l'avons reçu.

Cependant voyons l'avantage que les premiers Athéniens et les premiers Romains en retirèrent, et à quoi il nous a servi à nous-mêmes.

Qu'est-ce que c'était que les Athéniens, malgré les avantages que vous leur supposez? Des sauvages, des hommes brutes et féroces, qui surent à peine se bâtir des cabanes, et à qui il fallut que Cécrops, Egyptien, apprît à avoir des lois et des dieux.

Reconnaissez-vous à cela des hommes qui devaient avoir hérité de cette succession d'idées dont vous parlez? Et ces aventuriers qui fondèrent Rome, qui n'ont d'abord ni lois civiles ni magistrats, qui font brutalement consister tout leur mérite à être féroces et braves, sont-ils ce qu'ils doivent être dans les temps où ils arrivent? Dira-t-on, à les voir, que la sagesse d'Egypte, et même l'esprit d'Athènes ont déjà paru sur la terre?

Nous-mêmes qui sommes venus bien plus tard; nous à qui l'univers agité depuis longtemps devait avoir transmis une si vaste et si profonde expérience, quel usage avons-nous fait de cette prodigieuse collection d'idées qui, selon vous, nous était échue en partage? Nos commencements sont-ils dignes de tout l'esprit que le monde avait avant nous? Se ressentent-ils, comme vous le dites, de la durée de l'humanité, et du passage des Egyptiens, des Grecs et des Romains? En avons-nous eu moins de barbarie dans nos moeurs, moins d'ignorance, moins de grossièreté dans nos préjugés?

S'il a donc fallu que les hommes recommençassent à se former sur nouveaux frais; si tout le développement de l'esprit qui s'était fait avant eux ne les a sauvés nulle part de la nécessité d'essuyer la même enfance et les mêmes misères d'esprit, il faut bien que ce fond d'esprit venu de si loin, que cette succession d'idées que les hommes se transmettent, à ce que vous prétendez, ne soit pas vraie, et qu'en tout temps les révolutions l'aient rendue impossible.

Elle n'est pas même plus sensible dans nos progrès que dans nos commencements. Notre esprit est bien inférieur à ce qu'il devrait être; il n'y a point de proportion entre ce que nous en avons et ce que nous en aurions reçu, si cette succession était vraie. N'y cherchons donc point tant de mystère, et convenons que les hommes en tout pays se forment eux-mêmes; qu'ils peuvent bien recevoir quelque chose de leurs voisins ou de leurs contemporains; mais qu'à cela près, ils tirent tout de la société qui les unit, et du commerce que les esprits mis en commun y ont ensemble.

Ainsi, l'école d'une nation, c'est la nation même; ainsi chaque peuple a la sienne, où il fait d'âge en âge plus ou moins de progrès, où il acquiert plus ou moins d'idées, de finesse et de goût, suivant qu'il sort plus ou moins de lumière de la totalité des esprits qui forment son école.

Car c'est de ce nombre infini de jugements, de réflexions, d'idées folles et sensées, que la totalité des esprits répand dans la nation; c'est de la diversité d'opinions vraies ou fausses qu'elle y verse, que chaque particulier tire la matière de nouvelles idées qu'il a lui-même, et qui vont à leur tour s'ajouter à la source dont elles lui viennent. Oui, vous dites vrai, l'école d'une nation, en fait d'esprit, est la nation même: mais cette succession d'idées dont nous parlons n'en est pas moins sûre.

Car le choc continuel des esprits qui composent cette nation suffirait seul pour accroître insensiblement la mesure d'esprit qui s'y trouve, suffirait, de votre propre aveu, pour y jeter la matière de nouvelles idées: pour y produire de nouveaux accidents de lumière et de connaissance; mais ce n'est pas là tout.

Cette nation n'est pas séparée des autres par des barrières impénétrables, et ce que vous appelez son école se fortifie continuellement de ce que les hommes d'une autre nation y portent, et s'augmente encore de la différence de l'esprit étranger qui vient se mêler au sien.

   

Réflexions sur l'esprit humain à l'occasion de Corneille et de Racine

Il y a deux sortes de grands hommes à qui l'humanité doit ses connaissances et ses moeurs, et sans qui le passage de tant de conquérants aurait condamné la terre à rester ignorante et féroce: deux sortes de grands hommes, qu'on peut appeler les bienfaiteurs du monde, et les réparateurs de ses vraies pertes.

J'entends, par les uns, ces hommes immortels qui ont pénétré dans la connaissance de la vérité, et dont les erreurs même ont souvent conduit à la lumière. Ces philosophes, tant ceux de l'antiquité dont les noms sont assez connus, que ceux de notre âge, tels que Descartes, Newton, Malebranche, Locke, etc.

J'entends, par les autres, ces grands génies qu'on appelle quelquefois beaux esprits; ces critiques sérieux ou badins de ce que nous sommes; ces peintres sublimes des grandeurs et des misères de l'âme humaine, et qui même en nous instruisant dans leurs ouvrages, nous persuadent à force de plaisir, qu'ils n'ont pour objet que de nous plaire, et de charmer notre loisir; et je mets Corneille et Racine parmi ce qu'il y a de plus respectable dans l'ordre de ceux-ci, sans parler de ceux de nos jours, qu'il n'est pas temps de nommer en public, que la postérité dédommagera du silence qu'il faut qu'on observe aujourd'hui sur eux, et dont l'envie contemporaine, qui les loue à sa manière, les dédommage dès à présent en s'irritant contre eux.

Communément dans le monde, ce n'est qu'avec une extrême admiration qu'on parle de ceux que je nomme philosophes; on va jusqu'à la vénération pour eux, et c'est un hommage qui leur est dû.

On ne va pas si loin pour ces génies entre lesquels j'ai compté Corneille et Racine; on leur donne cependant de très grands éloges: on a même aussi de l'admiration pour eux, mais une admiration bien moins sérieuse, bien plus familière, qui les honore beaucoup moins que celle dont on est pénétré pour les philosophes.

Et ce n'est pas là leur rendre justice; s'il n'y avait que la raison qui se mêlât de nos jugements, elle désavouerait cette inégalité de partage que les philosophes même, tout philosophes qu'ils sont, ne rejettent pas, qu'il leur siérait pourtant de rejeter, et qu'on ne peut attribuer qu'à l'ignorance du commun des hommes.

Ces hommes, en général, ne cultivent pas les sciences, ils n'en connaissent que le nom qui leur en impose, et leur imagination, respectueusement étonnée des grandes matières qu'elles traitent, achève de leur rendre ces matières encore plus inaccessibles.

De là vient qu'ils regardent les philosophes comme des intelligences qui ont approfondi des mystères, et à qui seuls il appartient de nous donner le merveilleux spectacle des forces et de la dignité de l'esprit humain.

A l'égard des autres grands génies, pourquoi les met-on dans un ordre inférieur? pourquoi n'a-t-on pas la même idée de la capacité dont ils ont besoin?

C'est que leurs ouvrages ne sont une énigme pour personne; c'est que le sujet sur lequel ils travaillent a le défaut d'être à la portée de tous les hommes.

Il ne s'y agit que de nous, c'est-à-dire de l'âme humaine que nous connaissons tant par le moyen de la nôtre, qui nous explique celle des autres.

Toutes les âmes, depuis la plus faible jusqu'à la plus forte, depuis la plus vile jusqu'à la plus noble, toutes les âmes ont une ressemblance générale: il y a de tout dans chacune d'elles, nous avons tous des commencements de ce qui nous manque, par où nous sommes plus ou moins en état de sentir et d'entendre les différences qui nous distinguent.

Et c'est là ce qui, nous procurant quelques lumières communes avec les génies dont je parle, nous mène à penser que leur science n'est pas un grand mystère, et n'est dans le fond que la science de tout le monde.

Il est vrai qu'on n'a pas comme eux l'heureux talent d'écrire ce qu'on sait; mais à ce talent près, qui n'est qu'une manière d'avoir de l'esprit, rien n'empêche qu'on n'en sache autant qu'eux; et on voit combien ils perdent à cette opinion-là.

Aussi tout lecteur ou tout spectateur, avant qu'il les admire, commence-t-il par être leur juge, et presque toujours leur critique; et de pareilles fonctions ne disposent pas l'admirateur à bien sentir la supériorité qu'ils ont sur lui; il a fait trop de comparaison avec eux pour être fort étonné de ce qu'ils valent. Et d'ailleurs de quoi les loue-t-il? ce n'est pas de l'instruction qu'il en tire, elle passe en lui sans qu'il s'en aperçoive; c'est de l'extrême plaisir qu'ils lui font, et il est sûr que ce plaisir-là leur nuit encore, ils en paraissent moins importants; il n'y a point assez de dignité à plaire: c'est bien le mérite le plus aimable, mais en général, ce n'est pas le plus honoré.

On voit même des gens qui tiennent au-dessous d'eux de s'occuper d'un ouvrage d'esprit qui plaît; c'est à cette marque-là qu'ils le dédaignent comme frivole, et nos grands hommes pourraient bien devoir à tout ce que je viens de dire, le titre familier, et souvent moqueur, de beaux esprits, qu'on leur donne pendant qu'ils vivent, qui, à la vérité, s'ennoblit beaucoup quand ils ne sont plus, et qui d'ordinaire se convertit en celui de grands génies, qu'on ne leur dispute pas alors.

Non qu'ils aient enrichi le monde d'aucune découverte, ce n'est pas là ce qu'on entend: les belles choses qu'ils nous disent ne nous frappent pas même comme nouvelles; on croit toujours les reconnaître, on les avait déjà entrevues, mais jusqu'à eux on en était resté là, et jamais on ne les avait vues d'assez près, ni assez fixement pour pouvoir les dire; eux seuls ont su les saisir et les exprimer avec une vérité qui nous pénètre, et les ont rendues conformément aux expériences les plus intimes de notre âme: ce qui fait un accident bien neuf et bien original. Voilà ce qu'on leur attribue.

Ainsi ils ne sont sublimes que d'après nous qui le sommes foncièrement autant qu'eux, et c'est dans leur sublimité que nous nous imaginons contempler la nôtre.

Ainsi ils ne nous apprennent rien de nous qui nous soit inconnu; mais le portrait le plus frappant qu'on nous ait donné de ce que nous sommes, celui où nous voyons le mieux combien nous sommes grands dans nos vertus, terribles dans nos passions, celui où nous avons l'honneur de démêler nos faiblesses avec la sagacité la plus fine, et par conséquent la plus consolante; celui où nous nous sentons le plus superbement étonnés de l'audace, et du courage, de la fierté, de la sagesse, j'ose dire aussi de la redoutable iniquité dont nous sommes capables (car cette iniquité, même en nous faisant frémir, nous entretient encore de nos forces); enfin le portrait qui nous peint le mieux l'importance et la singularité de cet être qu'on appelle homme, et qui est chacun de nous, c'est à eux à qui nous le devons.

Ce sont eux, à notre avis, qui nous avertissent de tout l'esprit qui est en nous, qui y reposait à notre insu, et qui est une secrète acquisition de lumière et de sentiment que nous croyons avoir faite, et dont nous ne jouissons qu'avec eux; voilà ce que nous en pensons.

De sorte que ce n'est pas précisément leur esprit qui nous surprend, c'est l'industrie qu'ils ont de nous rappeler le nôtre; voilà en quoi ils nous charment.

C'est-à-dire que nous les chérissons parce qu'ils nous vantent, ou que nous les admirons parce qu'ils nous valent; au lieu que nous respectons les philosophes parce qu'ils nous humilient.

Et je n'attaque point ce respect-là, qui n'est pas d'ailleurs si humiliant qu'il le paraît.

Ce n'est pas précisément devant les philosophes que nous nous humilions, il ne faut pas qu'ils l'entendent ainsi; c'est à l'esprit humain, dont chacun de nous a sa portion, que nous entendons rendre hommage.

Nous ressemblons à ces cadets qui, quoique réduits à une légitime, s'enorgueillissent pourtant dans leurs aînés de la grandeur et des richesses de leur maison.

Mais les autres grands génies sont-ils moins dans ce sens nos aînés que les philosophes? et pour quitter toute comparaison, sont-ils en effet partagés d'une capacité de moindre valeur, ou d'une espèce inférieure?

Nous le croyons, j'ai déjà dit en passant ce qui nous mène à le croire; ne serions-nous pas dans l'erreur? il y a des choses qui ont un air de vérité, mais qui n'en ont que l'air, et il se pourrait bien que nous fissions injure au don d'esprit peut-être le plus rare, au genre de pensée qui caractérise le plus un être intelligent.

Je doute du moins que le vrai philosophe, et je ne parle pas du pur géomètre ou du simple mathématicien, mais de l'homme qui pense, de l'homme capable de mesurer la sublimité de ces deux différents ordres d'esprit; je doute que cet homme fût de notre sentiment.

Au défaut des réflexions qu'il ferait là-dessus, tenons-nous-en à celles que le plus simple bon sens peut dicter, et que je vais rapporter, après avoir encore une fois établi bien exactement la question.

Une science, je dis celle de nos grands génies, où nous sommes tous, disons-nous, plus ou moins initiés, qui n'est une énigme pour personne, pas même dans ses profondeurs qu'on ne nous apprend point, qu'on ne fait que nous rappeler comme sublimes, quand on nous les présente, et jamais comme inconnues; une science, au moyen de laquelle on peut bien nous charmer, mais non pas nous instruire; une science qu'on apprend sans qu'on y pense, sans qu'on sache qu'on l'étudie, ne le cède-t-elle pas à des sciences si difficiles que le commun des hommes est réduit à n'en connaître que le nom, qui donnent à ceux qui les savent des connaissances d'une utilité admirable; à des sciences apparemment plus étrangères à l'esprit humain en général, puisqu'il faut expressément et péniblement les apprendre pour les savoir, et que peu de gens, après une étude même assidue, y font du progrès?

Voilà des objections qui paraissent fortes, et c'est leur force apparente qui fait qu'on s'y repose, et qu'on s'y fie.

Tâchons d'en démêler la valeur.

Le vrai philosophe dont je parlais tout à l'heure ne voudrait pas qu'on s'y trompât même en sa faveur: une imposture de notre imagination, si ce que nous pensons en est une, n'est pas digne de lui.

A l'égard de ces hommes qui nous abandonneraient volontiers à notre illusion là-dessus, pour profiter de l'injuste et faux honneur qu'elle leur ferait, ils ne méritent pas qu'on les ménage: examinons donc.

La science du coeur humain, qui est celle des grands génies, appelés d'abord beaux esprits, n'est, dit-on, une énigme pour personne; tout le monde l'entend, et qui plus est, on l'apprend sans qu'on y pense: d'accord.

Mais de ce qu'il nous est plus aisé de l'apprendre que les autres sciences, en doit-on conclure qu'elle est par elle-même moins difficile ou moins profonde que ces autres sciences? non, et c'est ici où est le sophisme.

Car cette facilité que nous trouvons à l'apprendre plus ou moins, et qui nous dissimule sa profondeur, ne vient point de sa nature, mais bien de la nature de la société que nous avons ensemble.

Ce n'est pas que cette science soit effectivement plus aisée que les autres, c'est la manière dont nous l'apprenons qui nous la fait paraître telle, comme nous le verrons dans un moment.

D'un autre côté, il faut étudier très expressément et très péniblement les autres sciences pour les savoir; d'accord aussi.

Mais ce n'est pas non plus qu'à force de profondeur elles aient par elles-mêmes le privilège particulier, et comme exclusif, d'être plus difficiles que la science de nos grands génies. C'est encore la nature de notre société qui produit cette difficulté accidentelle, et le travail solitaire et assidu qu'elles exigent; on pourrait les acquérir à moins de frais.

En un mot, c'est cette société qui nous oblige à de très grands efforts pour les savoir, et qui ne nous ouvre point d'autre voie.

C'est aussi cette société qui nous dispense de ces mêmes efforts pour savoir l'autre, et je vais m'expliquer.

Figurons-nous une science d'une pratique si urgente, qu'il faut absolument que tout homme, quel qu'il soit, la sache plus ou moins et de très bonne heure, sous peine de ne pouvoir être admis à ce concours d'intérêts, de relations, et de besoins réciproques qui nous unissent les uns et les autres.

Mais en même temps figurons-nous une science que par bonheur tous les hommes apprennent inévitablement entre eux.

Telle est la science du coeur humain, celle des grands hommes dont il est question.

D'une part, la nécessité absolue de la savoir; de l'autre, la continuité inévitable des leçons qu'on en reçoit de toutes parts font qu'elle ne saurait rester une énigme pour personne.

Comment, en effet, serait-il possible qu'on ne la sût pas plus ou moins?

Ce n'est pas dans les livres qu'on l'apprend, c'est elle au contraire qui nous explique les livres, et qui nous met en état d'en profiter; il faut d'avance la savoir un peu pour les entendre.

Elle n'a pas non plus ses professeurs à part, à peine suffiraient-ils pour vous en donner la plus légère idée, et rien de ce que je dis là n'en ferait une connaissance inévitable. C'est la société, c'est toute l'humanité même qui en tient la seule école qui soit convenable, école toujours ouverte, où tout homme étudie les autres, et en est étudié à son tour; où tout homme est tour à tour écolier et maître.

Cette science réside dans le commerce que nous avons tous, et sans exception, ensemble.

Nous en commençons l'insensible et continuelle étude presque en voyant le jour.

Nous vivons avec les sujets de la science, avec les hommes qui ne traitent que d'elle, avec leurs passions, qui l'enseignent aux nôtres, et qui même en nous trompant nous l'enseignent encore; car c'est une instruction de plus que d'y avoir été trompé: il n'y a rien à cet égard-là de perdu avec les hommes.

Voilà donc tout citoyen du monde, né avec le sens commun le plus simple et le plus médiocre; le voilà presque dans l'impossibilité d'ignorer totalement la science dont il est question, puisqu'il en reçoit des leçons continuelles, puisqu'elles le poursuivent, et qu'il ne peut les fuir.

Ce n'est pas là tout, c'est qu'à l'impossibilité comme insurmontable de ne pas s'instruire plus ou moins de cette science qui n'est que la connaissance des hommes, se joint pour lui une autre cause d'instruction que je crois encore plus sûre, et c'est une nécessité absolue d'être attentif aux leçons qu'on lui en donne.

Car où pourrait être sa place? et que deviendrait-il dans cette humanité assemblée, s'il n'y pouvait ni concourir ni correspondre à rien de ce qui s'y passe, s'il n'entendait rien aux moeurs de l'âme humaine, ni à tant d'intérêts sérieux ou frivoles, généraux ou particuliers qui, tour à tour, nous unissent ou nous divisent?

Que deviendrait-il si, faute de ces notions de sentiment que nous prenons entre nous et qui nous dirigent, si dans l'ignorance de ce qui nuit ou de ce qui sert dans le monde, et si par conséquent exposé par là à n'agir presque jamais qu'à contresens, il allait misérablement heurtant tous les esprits, comme un aveugle va heurtant tous les corps?

Il faut donc nécessairement qu'il connaisse les hommes, il ne saurait se soutenir parmi eux qu'à cette condition-là.

Il y va de tout pour lui d'être à certain point au fait de ce qu'ils sont pour savoir y accommoder ce qu'il est, pour juger d'eux, sinon finement, du moins au degré suffisant de justesse qui convient à son état et à la sorte de liaison ordinaire ou fortuite qu'il a avec eux.

Il y va toujours de sa fortune, toujours de son repos, souvent de son honneur, quelquefois de sa vie; quelquefois du repos, de l'honneur, de la fortune et de la vie des autres.

 

Suite des réflexions sur l'esprit humain à l'occasion de Corneille et de Racine

Il est donc indispensable à tout homme dans le monde de connaître un peu les hommes: il y va toujours de sa fortune, toujours de son repos, souvent de son honneur, quelquefois de sa vie; quelquefois du repos, de l'honneur, de la fortune et de la vie des autres.

Il lui importe, de tout ce que je dis là, qu'il soit instruit.

Mais comment se pourrait-il qu'il ne le fût pas, avec le besoin toujours urgent qu'il a de l'être, avec cette extrême et presque inévitable commodité qu'il a d'apprendre une science qui lui est enseignée par autant de maîtres qu'il y a d'hommes qui l'environnent?

Aussi en arrive-t-il qu'il ne sent ni la continuité, ni la fatigue de l'étude secrète qu'il en fait, aussi l'apprend-il comme son insu, sans qu'il y pense, sans que son expresse réflexion s'en mêle.

Ce serait une distraction à lui, que de songer qu'il étudie.

Ce n'est donc ni au caractère, ni à la faiblesse de la science, ni à son peu de profondeur qu'il faut attribuer l'apparente facilité qu'il trouve à l'apprendre; mais à la force de l'état où je le mets, mais à la manière unique dont il l'étudie, mais aux leçons continuelles, inévitables et toujours nécessaires qu'on lui en donne, enfin à la nature de la société qui, comme je l'ai déjà dit, en tient une école ouverte, et qui par là le dispense des efforts pénibles et fatigants dont il est impossible de l'exempter dans l'étude des autres sciences, parce que la société, qui nous laisse parfaitement libres d'ignorer ou de savoir ces sciences, ne se mêle plus de nous alors, et ne fait plus les frais de notre instruction, dès qu'il s'agit d'elles et de toute science qui n'est pas dans le cas de la nôtre, et je ne sache que la nôtre qui y soit.

J'en excepte pourtant la langue nationale de chaque pays, qui s'insinue dans l'esprit aussi aisément, aussi infailliblement que notre science, et d'une manière peut-être encore plus singulière.

Car, qu'on me permette de le dire en passant, ni l'intérêt qu'un enfant a de savoir sa langue, et que je ne crois pas qu'il sente d'abord, ni la commodité qu'il a de l'apprendre au milieu de tant d'hommes qui la parlent, qui sont ses maîtres sans y songer, et dont il est le disciple sans qu'il y pense; rien de tout cela, qui cependant lui sert beaucoup, n'est le véhicule le plus immédiat des instructions qu'il commence à recevoir.

Que cet enfant retienne tous les mots qu'il entend dire, on le comprend; mais que de chaque mot qui ne va jamais seul, et que nous mettons toujours avec d'autres, il parvienne à en saisir le sens que nous ne lui disons jamais, il entre dans cette opération-là plus de façon qu'on ne se l'imagine: c'est presque deviner, et non pas apprendre, c'est un secret entre la nature et lui, qui n'est guère explicable.

Un cerveau tendre, une âme neuve, vide d'idées, plus étonnée qu'elle ne le sera jamais des sons que nous articulons et qui la frappent, par conséquent plus attentive qu'on ne peut le dire à l'air et à la manière dont nous prononçons les mots, cherchant à savoir à quoi ils aboutissent et ce qu'ils signifient, et le cherchant avec une curiosité dont l'exactitude, la finesse et l'activité ne se retrouvent plus, et ne sont jamais attachées qu'aux premiers étonnements que l'âme éprouve; voilà vraisemblablement ce qui met encore un enfant en état de s'éclairer sur les mots de sa langue, voilà ce qui lui en révèle la signification, dont la connaissance, à mesure qu'il acquiert, l'introduit tout de suite dans l'étude imperceptible de notre science, ou de la connaissance des hommes. Mais revenons où nous en étions, sans pourtant renoncer à la liberté de m'interrompre quelquefois.

Je disais donc, en exceptant la langue nationale, que parmi le reste des connaissances humaines, à remonter des plus petites jusqu'aux plus grandes, on n'en trouvera pas une qui soit dans le cas de la science de nos grands génies, pas une dont l'ignorance nous retranche du commerce des hommes, pas une, je le répète encore, qui soit inévitable et absolument nécessaire; deux conditions sans lesquelles on n'apprend rien, pas même à lire, sans une étude expresse, et par la magie desquelles il n'y a rien dont on ne puisse être instruit sans qu'on s'en aperçoive. Voilà tout le mystère du peu d'effort qu'on croit faire en apprenant plus ou moins notre science, qui n'est la nôtre, qui n'est celle de tout le monde, qui ne s'insinue si aisément dans l'esprit que par un pur bénéfice de la société, quoique l'étude en soit plus continue, beaucoup plus intérieure, mais si involontaire, qu'elle n'avertit pas de ce qu'elle coûte; tandis qu'il n'est si difficile d'acquérir plus ou moins les sciences des philosophes, que parce qu'elles sont l'objet d'une étude particulière, que la société ne secourt point.

Voilà aussi tout le mystère de l'extrême résistance qu'elles nous font; il n'y faut pas entendre plus de finesse.

Et cependant c'est de cette résistance dont on n'observe pas la source, c'est de cette fatigue accidentelle qu'elles exigent, que dans le monde on infère qu'elles sont bien supérieures à notre science, et qu'on va même jusqu'à les regarder comme plus étrangères à l'esprit humain: autre distinction chimérique qui ne les honore point, et dont elles n'ont pas besoin pour être vraiment sublimes.

Ce n'est pas plus étrangères, c'est plus inusitées qu'il faut dire, et notre imagination se méprend de terme.

Car enfin, nous ne les avons pas créées, il n'y en a pas une qui, à la prendre dans son origine, et à remonter à ses premières notions, ne soit aussi naturelle à l'esprit humain que notre science.

Nous mesurons, nous calculons, nous comparons, nous observons tous d'après les objets matériels qui nous environnent, et dont nous ne pourrions pas nous démêler sans cela, qui souvent exposeraient notre existence, sans ces différentes sortes de jugements que nous portons d'eux, que nous avons à tout moment besoin d'en porter, et qui font essentiellement partie des conditions de notre état, et de cette espèce d'association que nous avons avec ces mêmes objets.

Or toutes les sciences émanent de là, et en voilà les principes jetés dans tous les esprits. Elles ne sont devenues des sciences que par le déploiement de ces principes; de sorte que tout homme est nécessairement un philosophe commencé, qui n'en demeurerait pas là dans un besoin urgent, et qui, moyennant ses commencements, et par le secours de l'étude, aurait eu droit à toute espèce de connaissance, proportionnément à sa capacité plus ou moins bornée; car il y a des esprits plus forts, il y en a de plus faibles, de plus moins faits pour chacune des sciences humaines, sans en excepter la nôtre. De toutes les routes que l'esprit humain peut suivre, aucune ne m'est interdite. Un autre y va mille fois plus loin que moi; mais j'y entre de droit, et la suis comme lui.

La force d'y aller loin, et en peu de temps, appartient à peu; mais le pouvoir d'y entrer, et d'y avancer lentement, difficilement et à certain point, appartient à tous et ne saurait, ce me semble, n'y pas appartenir, à moins que la nature ne manque ordinairement la formation des créature de notre espèce; mais pourquoi la manquerait-elle, pourquoi ne serait-elle si souvent en défaut que sur nous?

Entre-t-il plus de sortes de choses dans notre formation, et lui serait-il plus difficile de l'arranger que celle d'un oiseau, d'un lion, d'un poisson, d'un arbre, d'une fourmi même?

Il n'y a pas d'apparence; car, aussi bien que dans la formation de la créature humaine, il entre de tout dans tout ce qui végète et ce qui respire, et cependant la formation des autres êtres n'est presque jamais manquée, et se trouve toujours suffisamment ce qu'elle doit être.

Entrons dans un examen de cette formation, dont je crois avoir besoin pour bien établir ce que je vais dire.

Je commence par dire qu'il y a une formation permanente et fixement arrêtée pour chaque espèce d'être, et je vais développer ce que je dis là. Supposons que la nature, qu'à la vérité nous ne connaissons pas bien, mais dont le nom nous sert du moins de point d'appui dans nos conceptions, et dont nous pouvons d'ailleurs observer le procédé invariable et constant; supposons, dis-je, qu'elle n'ait jamais agi que sur des préparations primordiales et antérieures, que sur des dispositions générales qui attendaient son action; c'est-à-dire, supposons que les différents principes qui la composent, se soient, en se développant, rangés et distribués, unis et séparés d'une manière si invariable, qu'en conséquence, la première production d'un nombre infini d'êtres une fois faite, cette nature, sur quoi qu'elle ait agi depuis, et qu'elle agisse encore aujourd'hui, ait été et soit jusqu'ici assujettie à une répétition des mêmes êtres, et trouve partout des modèles, ou des destinations établies qui la contiennent dans un plan qu'elle ne peut franchir, qui se prête pourtant à ses écarts, à ce qu'elle produit quelquefois d'irrégulier ou d'excédant; mais qui s'y prête comme à des accidents sans conséquence. Quoi qu'il en soit de toutes ces suppositions, nous la voyons dans tous les temps ramener fidèlement les mêmes sortes de productions, toujours retrouver dans les différents êtres qu'elle produit, tous les points ou tous les principes assignés dont elle a besoin pour reproduire de semblables êtres, et pour perpétuer les espèces, qui de leur côté sont comme invinciblement inclinés à les restituer, je ne dis pas toujours si bien conditionnés, si complets, ou si fort à l'abri de tout accident dans leur développement, qu'ils arrivent toujours à bien, mais du moins à les restituer dans leur caractère si distinct, qu'aucun de ces points, ou de ces principes bien entiers, ne peut être employé, ni mis en mouvement, qu'il n'en arrive, si aucun accident ne s'en mêle, qu'il n'en arrive invariablement une créature ou un être d'une certaine espèce, et non pas d'une autre, et un être qui, en vertu de la sorte d'organisation qu'il acquiert, et de sa formation complète et commune aux êtres de son espèce, ne peut manquer d'être doué, non d'une partie seulement, mais de la généralité des attributs attachés à la formation complète et commune de cette même espèce. Je dis doué de la généralité des attributs; car comme il serait absurde de penser qu'une cause à qui rien ne manquerait pour produire plus ou moins fortement ou faiblement, un certain nombre d'effets, ne produisît pourtant que les deux tiers, ou que la moitié, ou que le quart du nombre de ces effets forts ou faibles, de même il serait absurde de penser qu'une formation, telle que je la suppose pour chaque espèce d'être, n'entraînât qu'une partie, ou des propriétés, ou des attributs inséparables d'une pareille formation; sorte d'accident qui ne peut jamais résulter que d'une formation qui n'est pas distincte, commune et complète.

Il n'y aurait qu'une lacune ou qu'une tournure totalement étrangère dans quelque partie de cette formation particulière, qui pût interrompre, faire cesser la généralité de propriétés ou d'attributs particulière à chaque espèce, et y mettre un vide; ce qui ferait des monstres, et les monstres sont rares dans toutes les espèces.

Je n'entends pas au reste que cette formation particulière à chaque espèce d'être soit toujours exactement la même, et n'ait qu'une seule manière d'être complète et commune; elle devient au contraire ce que je dis là en autant de diverses manières, et avec autant de sortes d'uniformités variées, qu'il y a d'êtres de la même espèce qui la reçoivent.

Ainsi les oiseaux volent, font leur nid, ont d'autres attributs que nous ne savons pas; le tout en vertu de leur formation uniforme, complète et commune entre eux, infailliblement suivie dans chacun d'eux de cette généralité d'attributs particulière à leur espèce.

Mais chacun d'eux jouit de sa généralité plus ou moins bien, ou plus ou moins mal, chacun d'eux vole d'une aile plus ou moins forte ou faible, fait son nid dans une perfection plus ou moins délicate, ou grossière, suivant la tournure particulière dans laquelle la formation est devenue complète, uniforme et commune, et ce que je dis ici de l'oiseau, je le dis de tous les animaux, de tout ce qui végète et ce qui respire; je le dis enfin de la créature qu'on appelle homme, et pour qui tout va de même à certain point, toute distinguée qu'elle est des autres créatures.

Il y a pour nous une formation aussi invariablement arrêtée, aussi diversement commune et complète que celle de chacun des autres êtres; mais qui toute diverse qu'elle est, ne sortant jamais d'un certain cercle de variété convenable et propre à notre être, et qui par là toujours générale, toujours uniforme, quoique toujours différente, se rapproche ou s'écarte plus ou moins, dans chacun de nous, de la meilleure manière de formation commune et complète, de la meilleure espèce de conformité générale de figure et d'organes intérieurs qu'on puisse recevoir, et produit conséquemment autant de sortes de généralités d'attributs communs, qu'elle prend de formes différemment communes; généralités qui, comme diverses, amènent toutes les différences plus ou moins considérables, souvent énormes qui nous distinguent, et comme généralités communes, nous conservent toutes les ressemblances qui nous rejoignent.

Tout homme ressemble donc à un autre, en ne ressemblant pourtant qu'à lui.

Il n'y a donc point d'homme qui, en qualité de créature humaine, ne doive être et ne soit en effet partagé à sa manière de tous les attributs qu'on voit dans les autres hommes; attributs au reste bien plus étendus que ceux des autres êtres, et d'un ordre bien supérieur, comme résultant de l'union de deux substances très distinctes, mais destinées à former un ensemble.

Point d'homme donc, quelque pesant, quelque faible et maladroit que vous le supposiez, qui ne soit pourtant plus ou moins propre et pliable à tous les exercices possibles de corps, qui n'ait son universalité, ou sa totalité d'attributs à cet égard. J'entends par là qui n'ait sa part de force, d'agilité, d'adresse, etc.

Quant aux affections de l'âme humaine, à toutes les façons de sentir, à tous les mouvements d'intérêt dont elle est capable ici-bas, et qu'on peut tous enfermer sous le nom d'amour-propre; point d'homme qui n'aime sa vie, son bien, son plaisir, sa gloire, ses avantages, qui ne tende à son bonheur quelconque, et qui, en vertu de ces principaux penchants que nous venons de nommer, ne soit plus ou moins susceptible d'une infinité de sensibilités qui en dérivent, et qui n'ait en lui de quoi se plaire à l'estime et à la bienveillance des hommes; de quoi se plaire à faire une action de bonté, d'humanité, de générosité, de justice, de fidélité, de reconnaissance; de quoi préférer d'être vrai à être faux, s'il y voit le même avantage passager ou durable; car on ne ment point par amour du mensonge, mais par quelque intérêt d'instant sérieux ou frivole. Mentir, c'est souvent vouloir étonner ou plaire; c'est craindre le mépris ou le blâme; c'est aimer sa gloire, son bien, quelquefois même sa vie; c'est céder à quelqu'une de ces diverses sensibilités que nous avons dites, et dont l'une, en de certains moments, l'emporte à propos ou mal à propos sur les autres.

Point d'homme enfin dont la formation commune et complète, de quelque étrange façon qu'elle soit, n'entraîne fortement ou faiblement en lui une possibilité, une disposition universelle d'être remué par tous les penchants qu'on voit dans les autres hommes, et que j'appelle attributs, parce qu'en eux-mêmes, et tout vicieux qu'ils deviennent, ils n'ont rien que de bon et d'utile, rien que de nécessaire, et que chacun d'eux peut être très bien placé dans ce tourbillon de dépendances et de circonstances où notre condition d'homme nous jette ici-bas, et que tantôt ils sont nos moyens légitimes de conservation personnelle, et tantôt les liens du commerce inévitable que nous contractons les uns avec les autres.

Point d'homme enfin, et voici de quoi il s'agit ici; car je n'ai parlé des attributs du corps, et de ceux de l'âme considérée comme sensible, que pour mieux montrer la ressemblance qui se trouve en nous à tous égards.

Point d'homme qui n'ait sa part universelle d'intelligence et de capacité, autrement dit son aptitude générale pour tout ce qui peut occuper et exercer l'esprit humain.

Il doit suffire de voir une science ou un art parmi les hommes, pour en conclure que chacun d'eux est nécessairement né avec la possibilité plus ou moins courte ou étendue d'y faire un certain progrès.

Voilà donc les trois sortes d'attributs que nous avons tous, et qu'il est impossible que nous n'ayons pas avec une formation commune, uniforme et complète; et voilà ce qu'on peut appeler la source ou l'origine, ou, si vous voulez, la matière commune de nos avantages ou de nos qualités de tout genre. Mais cette source ou cette matière, dira-t-on, que devient-elle donc dans la plupart des hommes qui paraissent si différents de ce qu'ils devraient être en tout sens? D'où leur viennent tant de misères qui déshonorent surtout leur âme et leur esprit? et quelle en est la source? Il n'y en a pas deux, c'est la même, celle dont on vient de parler, et que j'ai appelée la matière de nos avantages; car d'iniquité, de bassesse et de petitesse d'âme, de stupidité ou d'infériorité d'esprit positives, primitives, distinctes et proprement dites, il n'y en a point: rien de pareil n'a été créé pour nous.

Toutes les âmes se valent, il n'y en a ni de différentes espèces ni d'originellement plus sottes, plus médiocres, ou plus corrompues les unes que les autres par leur nature, ou par leur création, et nous n'avons besoin que de nos attributs, que de cette matière, ou de cette origine, ou de cette source commune de nos qualités même pour tout expliquer.

Et à commencer par ce que j'ai appelé les attributs du corps, la formation, telle qu'on l'a reçue, ne leur permet-elle d'agir ni de se répartir autant qu'il faut ni comme il faut? Nous voilà faibles, pesants et maladroits, cette même formation ne laisse-t-elle suffisamment percer aucune des sensibilités, aucun des penchants dont notre âme est généralement susceptible? ne leur donne-t-elle ni assez de liberté ni assez d'essor? Nous voilà de nulle valeur en fait d'âme, et d'une telle faiblesse ou médiocrité de caractère, soit en bien, soit en mal, que nous ne méritons pas d'être définis.

Ou bien parmi les affections, ou les penchants que j'ai appelés attributs, y en a-t-il quelques-uns, et seulement un ou deux, comme l'amour de notre intérêt, ou de notre plaisir, ou de notre gloire quelconque, à qui notre sorte de formation accorde une activité excessive et bien supérieure à celle qu'elle laisse à d'autres affections qui pourraient leur servir de frein, et nous solliciter avec succès, si elles avaient plus de sortie en nous? Comme alors cela rompt l'harmonie, l'économie, je dirais volontiers la police intérieure qui doit se trouver entre les penchants de notre âme, et qui, lorsqu'elle y est, fait qu'ils se corrigent, qu'ils se tempèrent, qu'ils se balancent, qu'ils se secourent, et qu'ils sont, tour à tour et dans l'occasion, le remède du désordre que tour à tour ils peuvent exciter en nous. Voilà notre âme livrée à l'irruption de ces penchants, trop dominants, trop sortants, qui disposent d'elle, et qui deviennent ou des vices, ou des faiblesses, ou des passions, ou des vertus vicieuses à force d'être outrées.

Il en est de même des attributs ou des aptitudes de l'âme considérée comme intelligente, autrement dit de l'esprit. Cette formation ne leur fait-elle pas assez de jour; l'impulsion de chacune de ces aptitudes trouve-t-elle trop d'obstacle, est-elle trop ralentie? nous voilà courts d'esprit, et d'une intelligence très bornée.

Enfin tous ces degrés de force ou de faiblesse, d'agilité ou de pesanteur de corps; tout ce qu'on peut imaginer de sortes de mérite ou d'indignité, de hauteur ou de petitesse, d'orgueil ou de bassesse, d'audace ou de timidité de l'âme humaine; tous ces degrés de capacité ou d'incapacité, d'engourdissement, de paresse ou de vivacité, de justesse et de netteté d'esprit; tout ce que nous remarquons de vices et de vertus quelconques, et tous ces mélanges infinis, incroyables, inexplicables, souvent contradictoires de bonnes et de mauvaises qualités qu'on voit en nous; tout vient de cette matière ou de cette origine que nous avons dite; tout se compose de ces différents attributs qui, quoique très bons et très nécessaires en eux-mêmes, comme nous l'avons déjà remarqué, nous font pourtant plus ou moins d'honneur ou de tort, suivant le jeu qu'ils ont en nous, suivant la manière dont ils percent à travers notre sorte de formation, qui non seulement sert de passage à l'action de chacun d'eux sur nous, mais qui communique encore à cette action toutes les perfections et tous les défauts des issues qu'elle lui offre: issues quelquefois heureuses, aisées et favorables, mais très souvent embarrassées, étroites, difficiles, tortueuses, bizarres, et trop inégales entre elles, surtout dans l'intérieur; je veux dire dans ces organes invisibles, et à nous inconnus, dont la conformité plus ou moins hétéroclite ou régulière, recèle ordinairement la cause de ce qu'il y a de fort ou de faible, de bon ou de mauvais dans l'âme et dans l'esprit de tous les hommes. Je dis de tous, sans en excepter un seul; car qui de nous est exempt de ce mélange, et peut se vanter d'avoir une formation si heureuse, qu'elle n'oppose encore quelque obstacle au meilleur jeu possible de nos trois sortes d'attributs, et par conséquent qu'elle n'altère, ou ne diminue plus ou moins les trois sortes de bénéfice que nous en pourrions tirer!

Mais aussi n'y a-t-il point d'homme à qui sa formation, quelque bizarrement commune et complète quelle soit, ne laisse le droit de dire: J'ai pourtant une petite, une insensible portion de tout ce qu'on appelle bonne qualité. Les autres hommes tirent plus de bénéfice que moi de chacune de leurs trois sortes d'attributs, leurs avantages sont beaucoup plus étendus que les miens; mais ils n'en ont pas un qui me soit étranger, pas un dont l'espèce me manque, et puisse totalement me manquer avec la formation que j'ai. Ainsi nos vices, nos défauts, nos mauvaises qualités de tout genre, ne marquent en nous la privation d'aucun des attributs humains; et ne signifient que l'emploi désavantageux que notre sorte de formation peut faire de ces attributs qui sont infailliblement en nous, qui résultent de notre ensemble, et dont même jamais le bénéfice ne disparaît tout entier dans qui que ce soit de nous. Où est en effet l'homme faible, pesant et mal adroit de corps, en qui vous ne démêlerez pas la part de force, d'agilité et d'adresse que j'ai dit qu'il avait, et dont, en l'examinant, vous le verrez faire en mille manières sourdes et secrètes, un usage journalier dont il ne s'aperçoit pas lui-même, et dont très souvent sa propre conservation dépend?

Quant aux attributs les plus estimables de l'âme sensible, et qu'on soupçonnerait le moins dans de certaines gens, où est l'homme vil, méprisable et pervers, en qui dans le cours de sa vie, et indépendamment de tout artifice, vous ne surprendrez pas des apparitions momentanées de toutes les sortes de vertus, de sentiments, ou de mouvements louables qu'on peut avoir? Et qui plus est; c'est qu'il n'est souffert dans la société des autres hommes, dans la société de ceux qui lui ressemblent, et qui ne valent pas mieux que lui; il ne s'y soutient que par cette teinte, que par cette portion imperceptible qu'il y met de toutes ces sortes de mouvements dont je parle, qui à la vérité ne parviennent à se montrer, qui ne font en lui de ces apparitions que j'appelle momentanées, qu'à la faveur du silence et de l'inaction où restent quelquefois les mouvements habituels auxquels il est sujet, qui ne sont devenus mauvais et supérieurs à ceux qui les régleraient, que par l'excès démesuré avec lequel ils percent en lui.

Quoi qu'il en soit, ce pervers lui-même ne supporterait pas la société de ses semblables, sans ce léger et presque insensible contingent de vertus que chacun d'eux y porte, et qui, tout léger qu'il est, empêche qu'ils ne se désunissent, et fait la balance réciproque de la perversité de leurs moeurs.

Je dis enfin qu'il n'y a point d'homme, quelque défaillant d'intelligence qu'il nous paraisse, en qui pourtant on ne découvre cette aptitude générale d'esprit dont nous avons parlé. Imaginez l'emploi, la fonction ou l'exercice d'esprit que vous voudrez, et montrez-nous un homme qui se trouve aussi incapable de s'en occuper, qu'un aveugle l'est de voir les couleurs. C'est cependant ce qui devrait arriver dans la plupart des hommes, sans cette aptitude générale d'esprit que nous avons tous, et dont ils tirent, non pas de quoi briller, mais de quoi se soutenir dans l'art ou dans la science, dans le métier ou dans l'emploi où l'on les a mis, comme ils en eussent tiré de quoi se rendre supportables dans toute autre fonction, ou dans tout autre exercice d'esprit qu'on leur eût fait embrasser; et c'est ce dont on ne saurait douter à voir comment les choses se passent dans ce monde, et vu la destination arbitraire et souvent fortuite qu'on fait d'eux.

Allons plus loin, l'homme à qui ces trois sortes d'attributs font le moins d'honneur ou le plus de tort, et en qui on les remarque le moins, ne peut-il vous les rendre plus reconnaissables, ne peut-il vous montrer qu'il les a que par cette petite et presque inapercevable portion de bénéfice que j'ai dit qu'il en tire? Est-il condamné sans retour à n'être que ce que la bizarrerie ou la malignité de sa formation veut qu'il soit? L'expérience nous prouve souvent le contraire. Il faut bien que la formation la plus ingrate et la plus défectueuse ne soit pas irrémédiable, et puisse devenir meilleure ou moins maligne, si nous le voulons. Il faut bien, malgré sa peu favorable ou sa trop dangereuse tournure, qu'il y ait en elle une flexibilité qui la soumette elle-même à la force de l'éducation, aux efforts de notre volonté, et qui la rende encore susceptible de notre part d'une dernière façon, et comme d'un dernier pli qui la corrige, ou qui diminue considérablement ses défauts; et ce qui prouve qu'elle obéit à son tour, et qu'on peut insensiblement, je ne dis pas la corrompre ou l'altérer, ce qui n'est que trop vrai, mais la disposer à donner un jeu plus favorable à chacune des trois sortes d'attributs que nous avons tous, c'est que tout fils de sauteur, bien ou mal fait, faible ou fluet, et en apparence le plus destitué de force, d'agilité et d'adresse, et à qui en effet, si on ne l'avait pas exercé, ces attributs-là, comme captifs, n'eussent jamais rapporté qu'un bénéfice presque inapercevable: c'est, dis-je, que ce fils de sauteur, élevé dans le métier de son père, peut devenir et devient en effet un sauteur lui-même, à la vérité médiocre, parce qu'il a de grands obstacles de formation à diminuer ou à vaincre; mais il passera dans le nombre, et peut-être n'aurait-il besoin que d'une jeunesse extrêmement prolongée pour pouvoir un jour se mettre au pair des meilleurs sauteurs: c'est qu'un méchant homme, un homme sans moeurs, un débauché à toute outrance, c'est qu'un homme sans honneur, en un mot un malhonnête homme se réforme: on en a des exemples, et on en aura toujours. Je ne parle pas de conversion, c'est une autre affaire; mais d'un changement moral auquel il arrive, ou par des attentions réitérées et victorieuses sur son propre intérêt mieux connu, ou sur la douceur de mener une vie dont le repos et l'innocence lui paraissent préférables aux satisfactions inquiètes, brutales, périlleuses ou criminelles qu'il avait coutume de se permettre, ou sur le plaisir aussi utile que flatteur d'acquérir l'estime et la bienveillance des hommes.

Enfin pour nous arrêter à notre objet principal, n'y a-t-il pas des hommes qu'on croyait être très bornés et sans esprit, qu'on regardait comme incapables d'une science, d'un art, ou d'un emploi quelconque, et qu'on a pourtant vu se révolter contre leur incapacité prétendue absolue, qu'on a vu passablement s'avancer, quelquefois même devenir assez habiles? et à force de temps, de désir, d'obstination et de patience, vaincre en partie les difficultés d'une formation rebelle, qui refusait de laisser suffisamment percer l'action des attributs d'esprit qu'ils avaient besoin d'avoir plus actifs pour réussir, et qui étaient comme enfouis en eux.

Poursuivons. Nous avons donc en nous une vocation, une possibilité plus ou moins déterminée pour tout ce qu'on veut que nous soyons, ou pour tout ce que nous avons besoin d'être. Nous naissons donc commencés pour tout, et il ne tient donc qu'à nous de partir de là pour nous avancer plus ou moins en tout. Ainsi de ce que d'habiles gens livrés à certaines études, à certains exercices d'esprit où ils excellent, font encore, quand il leur plaît, un peu de progrès dans d'autres exercices d'esprit, dans les mathématiques, dans la géométrie, ce n'est pas qu'ils aient le don particulier d'être universels; car, universel, qui est-ce qui ne l'est pas plus ou moins, en vertu de la formation, et de l'union de l'âme et du corps? Cette preuve de force qu'on croit qu'ils donnent, et qui paraît unique, n'est à cet égard qu'une preuve de leur universalité d'attributs, de leur généralité d'aptitudes, et de leur ressemblance générale avec tous les êtres de leur espèce. Excellent-ils dans cette nouvelle science à laquelle ils se livrent? il est certain qu'alors ce sont des hommes très rares, à qui les attributs ou les aptitudes d'esprit que nous avons tous font beaucoup d'honneur, et qui en jouissent plus heureusement et par plus de côtés que les autres hommes. Au surplus, quand un homme extrêmement supérieur dans d'autres talents, et fort de cette supériorité de génie qu'il y montre, vous dit hardiment et sans façon, comme je l'ai vu arriver quelquefois (car que ne voit-on pas?), qu'il n'a nulle aptitude pour les mathématiques, pour la géométrie, ou pour quelque science de ce genre; quand il parle gaiement du plus ou moins de disposition qu'il y faut, comme il parlerait d'un sens qui lui aurait été refusé, et dont il ne se soucie guère; car vraisemblablement il ne s'explique ainsi qu'avec la vanité d'espérer que, vu tout l'esprit qu'il a d'ailleurs, il n'en paraîtra que plus singulier, sans qu'il y perde; je lui réponds à mon tour qu'il ne juge pas bien de lui, qu'il n'a pas l'honneur d'être un monstre, qu'il prend sa paresse pour de l'impossibilité, que cette lacune dont il se vante n'est pas en lui, qu'il a comme nous son aptitude particulière pour chacune de ces sciences; que tous les jours il l'exerce, ainsi que je l'ai déjà dit ailleurs, qu'il ne tient qu'à lui de se surprendre usant de tous les commencements qu'il en a, mesurant, calculant, comparant, observant, voyant les rapports prochains d'une infinité de choses, suivant l'exigence de mille cas inévitables, dont il ne se tirerait pas sans cette aptitude qu'il nie d'avoir, sans ce commencement qu'il faut qu'il ait de toutes les sciences: commencement où il en demeure, et qui ne fait nul progrès chez lui, non plus que chez la plupart de tous les hommes qui, loin de l'employer pour aller plus loin par l'étude, ne font pas seulement réflexion qu'ils l'ont, et s'en servent sans soupçonner qu'il est en eux.

Pour achever de prouver qu'il est dans tout le monde comme la possibilité plus ou moins forte ou faible de connaître les hommes à certain point, imaginons un peuple très nombreux chez qui par hasard les mathématiques, et surtout la géométrie, fissent le bien unique de la société: prenons qu'on ne peut y être utile que par là, qu'on ne peut ni obéir, ni commander aux autres, ni avoir d'état ou de condition qu'avec plus ou moins de connaissance de ces sortes de sciences ou de cette géométrie; supposons en un mot qu'il n'y fût question que de ces sciences, et que sans elles on y fût condamné à n'avoir de commerce et de liaison avec qui que ce soit de ce peuple, à n'y être entendu de personne: doute-t-on que chez ce peuple nombreux la société n'enseignât inévitablement et nécessairement à devenir dès le berceau plus ou moins fort ou faible mathématicien, à devenir astronome, géomètre, physicien, de même que notre société, montée comme elle l'est, nous apprend à tous à devenir, dès le berceau; plus ou moins forts ou faibles connaisseurs d'hommes? Ce serait la même chose.

Supposons à présent qu'à côté de cette nation toute savante, il y eût, dans une ville ou dans un petit canton à part, un certain nombre de gens dont la société ressemblât précisément à la nôtre, et roulât sur les objets et sur les passions qui nous remuent.

La nation toute géomètre, toute astronome, toute physicienne, en parlant de ses propres savants les plus distingués, jugerait-elle bien d'eux, si, sous prétexte que leurs ouvrages rouleraient sur des sciences si faciles qu'elles ne seraient chez elle une énigme pour personne, et y seraient plus ou moins celles de tout le monde, elle n'accordait à ces savants qu'une sorte de capacité d'esprit bien inférieure à celle des grands génies qu'elle verrait dans le petit canton, et qu'elle croirait doués d'un don d'esprit beaucoup plus rare, parce qu'ils excelleraient dans une science, à son avis, bien plus étrangère à l'esprit humain, dans une science si sublime, si mystérieuse, dirait-elle, et si difficile, qu'on ne pourrait y rien entendre, sans aller l'étudier péniblement sous eux et dans leurs livres? Je demande si ce raisonnement serait bon: nous n'en faisons pas un meilleur, et nous nous trompons de même dans notre façon d'estimer nos plus beaux esprits. Ce qui contribue encore à rendre notre estime pour eux moins sérieuse qu'elle ne devrait l'être, c'est le nombre infini d'auteurs médiocres que nous avons dans notre science: mais il n'en faut pas conclure qu'il soit plus aisé ni moins admirable d'y exceller.

Souvenons-nous donc que notre public en tient une école inévitable et toujours ouverte, et qu'à la faveur de cette école, où tout le monde s'instruit un peu, beaucoup de gens, comme je le fais, peut-être s'imaginent en savoir assez pour pouvoir s'aventurer à écrire, et que plus il y aura de ces gens-là, plus il y aura aussi d'auteurs plats et médiocres. La nation toute savante en aurait autant que nous; et pourquoi en serait-il de même chez elle? En voici la raison, qui est fort simple. C'est que la variété possible des formations qui ne nous donnent que des aptitudes plus ou moins médiocres pour tout exercice d'esprit, est immense. Aussi, en toute science, en tout art quelconque, en tout ce qui demande de l'intelligence, ne voit-on presque que des médiocrités de différents degrés parmi les hommes. C'est à quoi en général les opérations de la nature aboutissent pour nous à cet égard, et autant qu'on en peut juger: médiocrité diverse de bonnes et de mauvaises qualités qui est, soit dit en passant, notre lot le plus ordinaire comme celui de tous les êtres.

Réflexions 

Dire d'un homme...

Dire d'un homme qu'il a trop de prudence, trop de sagesse, trop de bonté, trop de courage, trop d'esprit, ce n'est point dire qu'il a une prudence, un esprit, un courage infini; de toutes les qualités dont je parle là, on n'en a jamais trop quand on n'en a qu'infiniment, et jamais on n'en a infiniment quand on en a trop.

La trop grande prudence va pourtant bien loin, mais trop loin, et d'un loin qui sort de la ligne de l'infinité de prudence, infinité qui ne signifie autre chose qu'une justesse infinie de vue; une prudence infinie n'est jamais excessive, elle n'a pas ce défaut-là; sa justesse infinie de vue l'en garantit: trop de prudence fait qu'on en manque, comme trop de finesse fait qu'on n'est plus fin.

Etre toujours infiniment prudent, c'est ne l'être jamais plus qu'il ne faut; une prudence infinie vous apprend jusqu'à quel point vous devez porter vos mesures en tel ou tel cas; vous fait sentir que vous les trahiriez, si vous les portiez plus loin, et que vous les trahiriez par telle ou telle raison.

Ainsi voir les raisons qui doivent vous empêcher de porter vos précautions plus loin; voir précisément le point où il faut les borner, voir celles qu'il faut négliger, celles qu'il faut cacher ou montrer; voilà ce qu'on appelle voir avec une justesse infinie; et c'est en tout cela que consiste l'infinité de prudence.

Trop de courage fait le téméraire; avec trop de courage on se perd; avec un courage infini on se sauve, ou l'on triomphe; on fait tout ce qu'il est possible de faire, on ne s'arrête qu'à l'impossible; il n'y a jamais de qualité infinie qui ne soit sage; point de qualité excessive qui ne soit folle; quelque quantité de vues que fournisse le trop de prudence, il n'y en a pas une qui soit une conséquence nécessaire de l'autre; ce sont autant de vues imperceptiblement détachées.

Où le trop d'une qualité commence, la qualité finit et prend un autre nom. Ainsi le trop libéral n'est qu'un prodigue, dont on aime la prodigalité, sans pouvoir la trouver raisonnable.

Le trop courageux n'est qu'un furieux, qu'un téméraire qui peut tout perdre: le trop prudent, qu'un rêveur, qui passe toujours le but de la prudence qu'il faut; qui ajoute à la difficulté de ses entreprises, par la multiplicité des précautions qu'il prend mal à propos, et qui se cache en tant d'endroits, qu'à la fin on le découvre.

Le trop sage n'est qu'un homme hétéroclite, qu'un fou grave; l'ami excessif, qu'un homme souvent nuisible, aussi dangereux qu'un ennemi même; le trop spirituel, qu'un homme qui n'a pas assez d'esprit pour contenir le sien, pour ne pas noyer la force ou la finesse de ses idées dans l'abondance de ses idées mêmes; qui n'a jamais assez d'esprit pour savoir la juste mesure qu'il en faut avoir, et d'où dépend en toute occasion le succès de l'esprit même.

I. Sur les Romains

Il n'y a point eu d'Empire avant celui des Romains, qui ait été si difficile à établir que le leur. Aussi n'y a-t-il point eu de peuple qui ait été préparé de si longue main pour devenir le maître du monde.

Ce qui mit autrefois les Perses en état de fonder leur monarchie, ce fut l'éducation austère qu'ils recevaient chez eux; et pour parler plus exactement, ce fut une grande place, où suivant les âges et dans différentes classes, on les accoutumait à une vie sobre, à des exercices qui les rendaient sains et robustes, où on leur inspirait du courage, de l'honneur et de la soumission à leurs chefs, où on leur apprenait à dire la vérité et à détester l'ingratitude; ce qui donne en effet à l'âme un caractère mâle et généreux: et ce fut de cette place que sortirent les vainqueurs de l'Asie; ce fut là qu'ils se formèrent; il ne leur en fallut pas davantage alors pour être supérieurs à toutes les nations qu'ils attaquèrent. Lorsqu'ensuite les Macédoniens vinrent renverser leur Empire, ils eurent besoin à leur tour d'être plus formés et plus avancés que ne l'avaient été les Perses. Il n'était plus si aisé de soumettre le monde; il avait déjà éprouvé plusieurs dominations, et il devait être capable de plus de résistance, parce qu'il avait été plus agité.

Il est vrai que les Perses, depuis la fondation de leur Empire, étaient devenus bien efféminés et bien mols, et on en conclurait que dans cet état on pouvait les subjuguer aussi aisément qu'ils avaient subjugué les autres; mais il faut observer que leur mollesse n'était plus qu'un abus de la puissance et de la prospérité qu'ils avaient acquises, et que c'était la mollesse d'une nation plus instruite et moins neuve.

Ils avaient le ressouvenir orgueilleux de leurs conquêtes passées, aussi bien que l'histoire de tous les événements qui les avaient précédés, et ce sont là des lumières et même de vraies forces.

Ajoutez-y leurs fréquents démêlés avec les Grecs, les révoltes de leurs propres satrapes qu'ils étaient obligés de réduire, et tout cela ensemble en faisait une nation plus superbe, qui se croyait plus respectable, qui avait le secours de plus de connaissances, et dont la défaite devait coûter plus de peine.

Ainsi, ces leçons domestiques de courage et de vigueur, qui avaient autrefois suffi aux Perses pour s'établir, n'auraient pas suffi aux Macédoniens pour les vaincre.

Aussi en reçurent-ils de bien plus sûres et de bien plus instructives.

Ce fut dans les combats, et pendant plus de vingt ans d'exercice, qu'ils apprirent à devenir soldats sous les meilleurs maîtres de ce temps-là, sous Philippe qui les commandait, qui était le premier homme de son siècle, et on peut dire aussi sous les Grecs à qui Philippe avait le plus souvent à faire, et qui étaient alors la seule nation du monde qui entendît la guerre, et qui pouvait, par conséquent, en donner les meilleures leçons à ses ennemis même.

Du temps des premiers empereurs de Rome, on ne pouvait pas dire que l'Etat eût un maître, eût un gouvernement assuré. Tout y était une espèce de fiction de république et de monarchie.

En voici la preuve; c'est que depuis César, qui lui-même avait affecté de gouverner avec le Sénat, Auguste, qui lui succéda, ne se disait point le maître, ou du moins se faisait conserver sa charge de maître par le Sénat, de qui il feignait de recevoir son pouvoir, à chaque fois qu'il paraissait expirer.

Enfin, c'est que Tibère en fit autant, et de façon qu'il n'y avait rien de moins établi, rien de moins décidé dans les esprits que les droits d'un vrai maître.

Et à quoi pouvait aboutir un pareil gouvernement, où le citoyen n'était ni sujet ni libre, où il n'y avait que de lâches esclaves, qui affectaient une liberté qu'ils n'avaient plus, et un maître hypocrite qui affectait d'observer une égalité dont il ne laissait que la chimère?

Pourquoi soutenait-on le mensonge de part et d'autre? Pour ne pas supprimer l'idée que la république était toujours la maîtresse, et cette idée, quoique réduite à n'être que cela, sauvait la fierté du nom romain, et dissimulait l'insolence du nom de maître.

 

II. Sur les hommes

En général, il peut y avoir un degré d'ignorance meurtrière parmi les hommes en fait de morale.

Il y a un degré de connaissance qui leur nuit peut-être encore davantage.

Il y a une médiocrité de connaissance dont ils se trouveraient mieux, et qui est le point où il faudrait qu'ils fussent.

Dans ce degré médiocre, ils en sauraient assez pour savoir se rendre suffisamment heureux, et pas assez pour savoir échapper aux reproches d'être méchants.

Plus les hommes, par la finesse de leur esprit, connaissent d'iniquités de coeur, et plus ils commettent de crimes.

En vain cette même finesse leur apprend-elle de nouvelles vertus, ils s'en tiennent à les savoir, et ne les exercent pas; mais pour des crimes, malheur à toute société d'hommes qui ont assez d'esprit et d'expérience pour savoir en combien de façons fines, secrètes et impunies, on peut manquer d'honneur, de justice et de vertu.

Il faudrait donc pour le bonheur des hommes, qu'ils ne fussent ni trop ignorants ni trop avancés.

Trop d'ignorance leur donne des moeurs barbares; le trop d'expérience leur en donne d'habilement scélérates.

La médiocrité de connaissance leur en donnerait de plus douces.

Une des plus fortes raisons des conquêtes et de la supériorité des Romains sur toutes les nations, c'était la fierté qu'un Romain recevait avec son éducation.

C'était cette opinion superbe qu'il avait de la dignité de son nom; c'était l'opinion que les autres peuples en avaient eux-mêmes.

Ce nom de Romain assujettissait leur imagination, c'était un titre sous lequel elle pliait: la haine même qu'on avait pour les Romains tirait son origine de l'épouvante et du respect qu'ils inspiraient.

Aujourd'hui cette haute opinion qu'un peuple aurait de lui-même, celle que les autres peuples en auraient, ne ferait plus tant de fracas.

Les hommes ne sont plus susceptibles de cet abattement, ni de ce tour d'imagination en faveur d'une autre nation. On s'est trop éprouvé de part et d'autre, et l'orgueil d'une nation n'en imposerait pas jusque-là.

Mais cet orgueil, malgré le médiocre effet qu'il produirait aujourd'hui, en produirait encore un assez grand, pour rendre une nation extrêmement respectable, pour faire chez elle d'excellents soldats, qu'on regarderait comme excellents ailleurs.

Enfin, ce serait en tout temps un furieux avantage pour un peuple, que cette idée altière qu'il aurait de lui-même: c'est une espèce d'arme qui ajouterait à la force, et qui ferait une partie de la faiblesse des autres.

Il est, pour ainsi dire, heureux de battre les esprits, avant qu'on batte les corps.

Combien y a-t-il de Sylla, de Crassus, de Marius, de César même, étouffés sous un gouvernement monarchique?

Eh! tant mieux! Ces gens-là ne sont bons que dans l'histoire, où pourtant nous aurions intérêt de ne les pas mettre, où nous avons la cruauté de nous amuser des spectacles sanglants qu'ils ont donnés; et si jamais les hommes deviennent sages, leur histoire n'amusera guère.

Toutes les fois qu'un grand homme, un grand politique a besoin d'un crime pour réussir dans son entreprise, dressez-lui des statues s'il ne le commet pas.

Voilà l'homme digne d'exciter le sentiment de notre excellence à le proclamer grand.

Mais quand nous admirons des hommes qui auraient mérité d'expier dans les supplices les moyens dont ils se sont servis pour arriver au succès; des hommes qui ont prostitué leur âme au besoin qu'ils avaient d'un crime, qui n'ont pas eu la force de se refuser aux expédients de ces scélérats qu'on extermine, notre admiration ici n'est plus qu'une démence.

Les discours d'enthousiaste et d'inspiré que Cromwell tenait souvent dans l'armée, et qui auraient dû le ruiner de crédit, lui qui n'était encore qu'officier général, la réussite de ces mêmes discours, la continuation de sa faveur auprès de tant de bons esprits ses camarades, tout cela marque que dans de longs démêlés, et qu'à force de partis, de raisonnements et de cabales dans une grande affaire; tout cela marque, dis-je, qu'il se fait une telle fermentation dans les meilleurs esprits, qu'ils s'écartent tant de la raison et du bon sens, qu'ils s'en éloignent par un écart si insensible, quoique journalier, qu'on peut assurer que la tête des hommes en cet état, n'est plus la tête qu'ils avaient avant leurs débats; qu'elle est totalement altérée, et à leur insu; ce ne sont plus les mêmes hommes; et ceux qui gardent tout leur esprit, qui restent comme ils étaient auparavant, et avec le même flegme, sont des hommes vraiment supérieurs aux autres; mais peut-être par-là même bien plus hors de service, alors, que ces vigoureuses imaginations, comme était celle de Cromwell, de qui les esprits, dans l'état où ils étaient, relevaient bien plus qu'ils n'eussent relevé d'une raison sagement sublime, mais trop peu ardente pour eux.

A l'égard de Cromwell, on dira qu'il jouait ses inspirations; soit: mais il fallait une furieuse ardeur d'imagination pour espérer quelque succès de ces ridicules inspirations, et pour être délivré de la pudeur qui les lui aurait défendues; il ne se croyait pas inspiré, il n'avait pas cette folie-là; mais il avait le degré d'emportement qu'il fallait pour oser espérer qu'il réussirait, s'il se disait inspiré.

Cet emportement, par l'événement, a passé pour une politique prudente; mais n'importe: tant de chaleur ne va pas sans quelques grains de fine extravagance, qui donnent le courage de hasarder certains moyens.

Il y a les ressources d'une politique sensément profonde.

Il y a les ressources d'une politique excessivement hardie et presque impudente, à force d'audace et de grossièreté dans ses moyens; il faut quelquefois de ces dernières ressources-là; c'est-à-dire que, dans de certaines occasions, il faut des fous d'un puissant esprit.

Un sage avec les lumières les plus sublimes périrait là, un fou d'un puissant esprit périrait ailleurs.

A quoi bon faire des livres pour instruire les hommes? les passions n'ont jamais lu; il n'y a point d'expérience pour elle, elles se lassent quelquefois, mais elle ne se corrigent guère, et voilà pourquoi tant d'événements se répètent.

Entre gens de même profession, de même métier ou de même talent, toute la justice que les hommes peuvent se rendre, c'est d'estimer très sobrement ceux qui sont très estimables.

Ils ne s'avouent pas entre eux plus d'estime que cela; ce qu'ils en doivent de plus est dans le fond de leur conscience, où ils ne veulent pas la voir. Leur amour-propre fait si bien, qu'il ne la sait pas lui-même, quoiqu'il ait toujours besoin de se persuader qu'il l'ignore.

Qu'on demande par quel art ce que je dis là peut se passer dans l'esprit, et comment il est possible qu'un homme connaisse une vérité, et en même temps se garde le secret de la connaissance qu'il en a!

C'est ce qui serait si difficile à expliquer qu'on ne s'entendrait pas.

 

Le miroir

Si vous aimez, monsieur, les aventures un peu singulières, en voici une qui a de quoi vous contenter: je ne vous presserai point de la croire; vous pouvez la regarder comme un pur jeu d'esprit, elle a l'air de cela; cependant c'est à moi qu'elle est arrivée.

Je ne vous dirai point au reste dans quel endroit de la terre j'ai vu ce que je vais vous dire. C'est un pays dont les géographes n'ont jamais fait mention, non qu'il ne soit très fréquenté; tout le monde y va, vous y avez souvent voyagé vous-même, et c'est l'envie de m'y amuser qui m'y a insensiblement conduit. Commençons.

Il y avait trois ou quatre jours que j'étais à ma campagne, quand je m'avisai un matin de me promener dans une allée de mon parc; retenez bien cette allée, car c'est de là d'où je suis parti pour le voyage dont j'ai à vous entretenir.

Dans cette allée je lisais un livre dont la lecture me jeta dans de profondes réflexions sur les hommes.

Et de réflexions en réflexions, toujours marchant, toujours allant, je marchai tant, j'allai tant, je réfléchis tant, et si diversement, que sans prendre garde à ce que je devenais, sans observer par où je passais, je me trouvai insensiblement dans le pays dont je parlais tout à l'heure, où j'achevai de m'oublier, pour me livrer tout entier au plaisir d'examiner ce qui s'offrait à mes regards, et en effet le spectacle était curieux. Il me sembla donc, mais je dis mal, il ne me sembla point: je vis sûrement une infinité de fourneaux plus ou moins ardents, mais dont le feu ne m'incommodait point, quoique j'en approchasse de fort près.

Je ne vous dirai pas à présent à quoi ils servaient; il n'est pas encore temps.

Ce n'est pas là tout; j'ai bien d'autres choses à vous raconter. Au milieu de tous les fourneaux était une personne, ou, si vous voulez, une divinité, dont il me serait inutile d'entreprendre le portrait, aussi n'y tâcherai-je point.

Qu'il vous suffise de savoir que cette personne ou cette divinité, qui en gros me parut avoir l'air jeune, et cependant antique, était dans un mouvement perpétuel, et en même temps si rapide, qu'il me fut impossible de la considérer en face.

Ce qui est de certain, c'est que dans le mouvement qui l'agitait, je la vis sous tant d'aspects que je crus voir successivement passer toutes les physionomies du monde, sans pouvoir saisir la sienne, qui apparemment les contenait toutes.

Ce que je démêlai le mieux, et ce que je ne perdis jamais de vue, malgré son agitation continuelle, ce fut une espèce de bandeau, ou de diadème, qui lui ceignait le front, et sur lequel on voyait écrit LA NATURE.

Ce bandeau était large, élevé, et comme partagé en deux miroirs éclatants, dans l'un desquels on voyait une représentation inexplicable de l'étendue en général, et de tous ses mystères; je veux dire des vertus occultes de la matière, de l'espace qu'elle occupe, du ressort qui la meut, de sa divisibilité à l'infini; en un mot de tous ses attributs dont nous ne connaissons qu'une partie.

L'autre miroir qui n'était séparé du premier que d'une ligne extrêmement déliée, représentait un être encore plus indéfinissable.

C'était comme une image de l'âme, ou de la pensée en général; car j'y vis toutes les façons possibles de penser et de sentir des hommes, avec la subdivision de tous les degrés d'esprit et de sentiment, de vices et de vertus, de courage et de faiblesse, de malice et de bonté, de vanité et de simplicité que nous pouvons avoir.

Enfin tout ce que les hommes font, tout ce qu'ils peuvent être, et tout ce qu'ils ont été, se trouvait dans cet exemplaire des grandeurs et des misères de l'âme humaine.

J'y vis, je ne sais comment, tout ce qu'en fait d'ouvrages, l'esprit de l'homme avait jusqu'ici produit ou rêvé, c'est-à-dire j'y vis depuis le plus mauvais conte de fée, jusqu'aux systèmes anciens et modernes les plus ingénieusement imaginés; depuis le plus plat écrivain jusqu'à l'auteur des Mondes: c'était y trouver les deux extrémités. J'y remarquai l'obscure philosophie d'Aristote; et malgré son obscurité, j'en admirai l'auteur, dont l'esprit n'a point eu d'autres bornes que celles que l'esprit humain avait de son temps; il me sembla même qu'il les avait passées.

J'y observai l'incompréhensible et merveilleux tour d'imagination de ceux qui durant tant de siècles ont cru non seulement qu'Aristote avait tout connu, tout expliqué, tout entendu, mais qui ont encore cru tout comprendre eux-mêmes, et pouvoir rendre raison de tout d'après lui.

J'y trouvai cette idée du Père Malebranche, ou, si vous voulez, cette vision aussi raisonnée que subtile et singulière, et qui n'a pu s'arranger qu'avec tant d'esprit, qui est que nous voyons tout en Dieu.

Le système du fameux Descartes, cet homme unique, à qui tous les hommes des siècles à venir auront l'éternelle obligation de savoir penser, et de penser mieux que lui; cet homme qui a éclairé la terre, qui a détruit cette ancienne idole de notre ignorance; je veux dire le tissu de suppositions, respecté depuis si longtemps, qu'on appelait philosophie, et qui n'en était pas moins l'ouvrage des meilleurs génies de l'antiquité; cet homme enfin qui, même en s'écartant quelquefois de la vérité, ne s'en écarte plus en enfant comme on faisait avant lui, mais en homme, mais en philosophe, qui nous a appris à remarquer quand il s'en écarte, qui nous a laissé le secret de nous redresser nous-mêmes; qui, d'enfants que nous étions, nous a changés en hommes à notre tour, et qui, n'eût-il fait qu'un excellent roman, comme quelques-uns le disent, nous a du moins mis en état de n'en plus faire.

Le système du célèbre, du grand Newton, et, par la sagacité de ses découvertes, peut-être plus grand que Descartes même, s'il n'avait pas été bien plus aisé d'être Newton après Descartes, que d'être Descartes sans le secours de personne, et si ce n'était pas avec les forces que ce dernier a données à l'esprit humain, qu'on peut aujourd'hui surpasser Descartes même. Aussi voyais-je qu'il y a des génies admirables, pourvu qu'ils viennent après d'autres, et qu'il y en a de faits pour venir les premiers. Les uns changent l'état de l'esprit humain, ils causent une révolution dans les idées. Les autres, pour être à leur place, ont besoin de trouver cette révolution toute arrivée, ils en corrigent les auteurs, et cependant ils ne l'auraient pas faite.

J'observai tous les poèmes qu'on appelle épiques, celui de l'Iliade dont je ne juge point, parce que je n'en suis pas digne, attendu que je ne l'ai lu qu'en français, et que ce n'est pas là le connaître; mais qu'on met le premier de tous, et qui aurait bien de la peine à ne pas l'être, parce qu'il est grec, et le plus ancien. Celui de l'Énéide qui a tort de n'être venu que le second, et dont j'admirai l'élégance, la sagesse et la majesté; mais qui est un peu long.

Celui du Tasse, qui est si intéressant, qui est un ouvrage si bien fait, qu'on lit encore avec tant de plaisir dans la dernière traduction française qu'un habile académicien en a faite; qui y a conservé tant de grâces; qui ne vous enlève pas, mais qui vous mène avec douceur, par un attrait moins aperçu que senti; enfin qui vous gagne, et que vous aimez à suivre, en français comme en italien, malgré quelque petits concettis qu'on lui reproche, et qui ne sont pas fréquents.

Celui de Milton, qui est peut-être le plus suivi, le plus contagieux, le plus sublime écart de l'imagination qu'on ait jamais vu jusqu'ici.

J'y vis le Paradis terrestre, imité de Milton, par Mme Du... Bo..., ouvrage dont Milton même eût infailliblement adopté la sagesse et les corrections, et qui prouve que les forces de l'esprit humain n'ont point de sexe. Ouvrage enfin fait par un auteur qui partout y a laissé l'empreinte d'un esprit à son tour créateur de ce qu'il imite, et qui tient en lui, quand il voudra, de quoi mériter l'honneur d'être imité lui-même.

Celui de la Henriade, ce poème si agréablement irrégulier, et qui à force de beautés vives, jeunes, brillantes et continues, nous a prouvé qu'il y a une magie d'esprit, au moyen de laquelle un ouvrage peut avoir des défauts sans conséquence.

J'oubliais celui de Lucain qui mérite attention, et où je trouvai une fierté tantôt romaine et tantôt gasconne, qui m'amusa beaucoup.

Je n'aurais jamais fait si je voulais parler de tous les poèmes que je vis; mais j'avoue que je considérai quelque temps celui de Chapelain, cette Pucelle si fameuse et si admirée avant qu'elle parût, et si ridicule dès qu'elle se montra.

L'esprit que Chapelain avait eu de son vivant était là aussi bien que son poème, et il me sembla que le poème était bien au-dessous de l'esprit.

J'examinai en même temps d'où cela venait, et je compris, à n'en pouvoir douter, que si Chapelain n'avait su que la moitié de la bonne opinion qu'on avait de lui, son poème aurait été meilleur, ou moins mauvais.

Mais cet auteur, sur la foi de sa réputation, conçut une si grande et si sérieuse vénération pour lui-même, se crut obligé d'être si merveilleux, qu'en cet état il n'y eut point de vers sur lequel il ne s'appesantit gravement pour le mieux faire, point de raffinement difficile et bizarre dont il ne s'avisât; et qu'enfin il ne fit plus que des efforts de misérable pédant, qui prend les contorsions de son esprit pour de l'art, son froid orgueil pour de la capacité, et ses recherches hétéroclites pour du sublime.

Et je voyais que tout cela ne lui serait point arrivé, s'il avait ignoré l'admiration qu'on avait eue d'avance pour sa Pucelle.

Je voyais que Chapelain moins estimé en serait devenu plus estimable; car dans le fond il avait beaucoup d'esprit, mais il n'en avait pas assez pour voir clair à travers tout l'amour-propre qu'on lui donna; et ce fut un malheur pour lui d'avoir été mis à une si forte épreuve que bien d'autres que lui n'ont pas soutenue.

Il n'y a guère que les hommes absolument supérieurs, qui la soutiennent, et qui en profitent, parce qu'ils ne prennent jamais de ce sentiment d'amour-propre que ce qu'il leur en faut pour encourager leur esprit.

Aussi le public peut-il présumer de ceux-là tant qu'il voudra, il n'y sera point trompé, et ils n'en seront que mieux. Ce n'est qu'en les admirant un peu d'avance, qu'il les met en état de devenir admirables; ils n'oseraient pas l'être sans cela, ou peut-être ignoreraient-ils combien ils peuvent l'être.

Voici encore des hommes d'une autre espèce à cet égard-là, et que je vis aussi dans la glace. L'estime du public perdit Chapelain, elle fut cause qu'il s'excéda pour s'élever au-dessus de la haute idée qu'on avait de lui, et il y périt: ceux-ci au contraire se relâchent en pareil cas; dès que le public est prévenu d'une certaine manière en leur faveur, ils osent en conclure qu'il le sera toujours, et qu'ils ont tant d'esprit, que même en le laissant aller cavalièrement à ce qui leur en viendra, sans tant se fatiguer, ils ne sauraient manquer d'en avoir assez et de reste, pour continuer de plaire à ce public déjà si prévenu.

Là-dessus ils se négligent, et ils tombent. Ce n'est pas là tout. Veulent-ils se corriger de cet excès de confiance qui leur a nui? je compris qu'ils s'en corrigent tant, qu'après cela ils ne savent plus où ils en sont. Je vis que dans la peur qui les prend de mal faire, ils ne peuvent plus se remettre à cet heureux point de hardiesse et de retenue, où ils étaient avant leur chute, et qui a fait le succès de leurs premiers ouvrages.

C'est comme un équilibre qu'ils ne retrouvent plus, et quand ils le retrouveraient, le public ne s'en aperçoit pas d'abord: il renonce difficilement à se moquer d'eux; il aime à prendre sa revanche de l'estime qu'il leur a accordée; leur chute est une bonne fortune pour lui.

Il faut pourtant faire une observation: c'est que parmi ceux dont je parle, il y en a quelques-uns que leur disgrâce scandalise plus qu'elle ne les abat, et qui ramassant fièrement leurs forces, lancent, pour ainsi dire, un ouvrage qui fait taire les rieurs, et qui rétablit l'ordre.

En voilà assez là-dessus: je me suis peut-être un peu trop arrêté sur cette matière; mais on fait volontiers de trop longues relations des choses qu'on a considérées avec attention.

Venons à d'autres objets: j'en remarquai quatre ou cinq qui me frappèrent, et qui, chacun dans leur genre, étaient d'une beauté sublime.

C'était l'inimitable élégance de Racine, le puissant génie de Corneille, la sagacité de l'esprit de La Motte, l'emportement admirable du sentiment de l'auteur de Rhadamiste, et le charme des grâces de l'auteur de Zaïre.

Je m'attendrissais avec Racine, je me trouvais grand avec Corneille; j'aimais mes faiblesses avec l'un, elles m'auraient déshonoré avec l'autre.

L'auteur de Zaïre ennoblissait mes idées; celui de Rhadamiste m'inspirait des passions terribles; il sondait les profondeurs de mon âme, et je pensais avec La Motte... Permettez-moi de m'arrêter un peu sur ce dernier.

C'était un excellent homme, quoiqu'il ait eu tant de contradicteurs: on l'a mis au-dessous de gens qui étaient bien au-dessous de lui, et le miroir m'a appris d'où cela venait en partie.

C'est qu'il était bon à tout, ce qui est un grand défaut; il vaut mieux, avec les hommes, n'être bon qu'à quelque chose, et La Motte avait ce tort.

Qu'est-ce que c'est qu'un homme qui ne se contente pas d'être un des meilleurs esprits du monde en prose, et qui veut encore faire des opéras, des tragédies, des odes pindariques, anacréontiques, des comédies même, et qui réussit en tout ce que je dis là, qui plus est? Cela est ridicule.

Il faut prendre un état dans la république des Lettres, et ce n'est pas en avoir un que d'y faire le métier de tout le monde; aussi ses critiques ont-ils habilement découvert que La Motte, avec toute sa capacité prétendue, n'était qu'un philosophe adroit qui savait se déguiser en ce qu'il voulait être, au point que sans son excellent esprit, qui le trahissait quelquefois, on l'aurait pris pour un très bel esprit; c'était comme un sage qui aurait très bien contrefait le petit-maître.

On dit que la première tragédie dont on ignorait qu'il fut l'auteur, passa d'abord pour être un ouvrage posthume de Racine.

Dans ses fables même qu'on a tant décriées, il y en a quelques-unes où il abuse tant de sa souplesse, que des gens d'esprit, qui les avaient lues sans plaisir dans le recueil, mais qui ne s'en ressouvenaient plus, et à qui un mauvais plaisant, quelque temps après, les récitait comme de La Fontaine, les trouvèrent admirables, et crurent en effet que c'était La Fontaine qui les avait faites. Voilà le plus souvent comme on juge, et cependant on croit juger. Car pourquoi leur avaient-elles paru mauvaises la première fois qu'ils les avaient lues? c'est que la mode était que l'auteur ne réussît pas; c'est qu'ils savaient alors que La Motte en était l'auteur; c'est qu'à la tête du livre ils avaient vu le nom d'un homme qui voulait avoir trop de sortes de mérite à la fois, qui effectivement les aurait eus, si on n'avait pas empêché le public de s'y méprendre, et qui même n'a pas laissé de les avoir à travers les contradictions qu'il a éprouvées; car on l'a plus persécuté que détruit, malgré l'espèce d'ostracisme qu'on a exercé contre lui, et qu'il méritait bien.

Il faut pourtant convenir qu'on lui fait un reproche assez juste, c'est qu'il remuait moins qu'il n'éclairait; qu'il parlait plus à l'homme intelligent qu'à l'homme sensible; ce qui est un désavantage avec nous, qu'un auteur ne peut affectionner ni rendre attentifs à l'esprit qu'il nous présente qu'en donnant, pour ainsi dire, des chairs à ses idées. Ne nous donner que des lumières, ce n'est encore embrasser que la moitié de ce que nous sommes, et même la moitié qui nous est la plus indifférente: nous nous soucions bien moins de connaître que de jouir, et en pareil cas l'âme jouit quand elle sent.

Mais je fais une réflexion; je vous ai parlé de La Motte, de Corneille, de Racine, des poèmes d'Homère, de Virgile, du Tasse, de Milton, de Chapelain, des systèmes des philosophes passés, et il n'y a pas de mal à cela.

Beaucoup de gens, je pense, ne seront pas de l'avis du miroir, et je m'y attends, si par hasard vous montrez mes relations, comme je vous permets de le faire.

Mais en ce cas, supprimez-en, je vous prie, tout ce qui regardera les auteurs vivants. Je connais ces messieurs-là, ils ne seraient pas même contents des éloges que j'ai trouvés pour eux.

Je veux pourtant bien qu'ils sachent que je les épargne, et qu'il ne tiendrait qu'à moi de rapporter leurs défauts qui se trouvaient aussi; qu'à la vérité, j'ai vu moins distinctement que leurs beautés, parce que je n'ai pas voulu m'y arrêter, et que je n'ai fait que les apercevoir.

Mais c'est assez que d'apercevoir des défauts pour les avoir bien vus; on a malgré soi de si bons yeux là-dessus! Il n'y a que le mérite des gens qui a besoin d'être extrêmement considéré pour être connu; on croit toujours s'être trompé quand on n'a fait que le voir. Quoi qu'il en soit, j'ai remarqué les défauts de nos auteurs, et je m'abstiens de les dire. Il me semble même les avoir oubliés: mais ce sont encore là de ces choses qu'on oublie toujours assez mal, et je me les rappellerais bien s'il le fallait; qu'on ne me fâche pas.

A propos d'auteurs ou de poètes, j'aperçus un poème intitulé le Bonheur, qui n'a point encore paru, et qui vient d'un génie qui ne s'est point encore montré au public, qui s'est formé dans le silence, et qui menacerait nos plus grands poètes de l'apparition la plus brillante: il irait de pair avec eux, ou, pour me servir de l'expression de Racine, il marcherait du moins leur égal, si le plaisir de penser philosophiquement en prose ne le débauche pas, comme j'en ai peur.

Il était sur la ligne des meilleurs esprits; il y occupait même une place à part, et était là comme en réserve sous une très aimable figure, mais en même temps si modeste qu'il ne tint pas à lui que je ne le visse point.

Mais venons à d'autres objets; je parle des génies du temps passé ou de ceux d'aujourd'hui, suivant que leur article se présente à ma mémoire; ne m'en demandez pas davantage. Il y en aura beaucoup d'autres, tant auteurs tragiques que comiques, dont je ferai mention dans la suite de ma relation.

Entre tous ceux de l'antiquité qu'on admire encore, et par l'excellence de leurs talents, et par une ancienne tradition d'estime qui s'est conservée pour eux; enfin par une sage précaution contre le mérite des Modernes, car il entre de tout cela dans cette perpétuité d'admiration qui se soutient en leur faveur.

Entre tant de beaux génies, dis-je, Euripide et Sophocle furent de ceux que je distinguai le plus dans le miroir.

Je les considérai donc fort attentivement et avec grand plaisir, sans les trouver, je l'avoue, aussi inimitables qu'ils le sont dans l'opinion des partisans des anciens. L'idée qui me les a montrés n'est d'aucun parti, elle leur fait aussi beaucoup plus d'honneur que ne leur en font les partisans des Modernes.

Il est vrai que le sentiment de ceux-ci ne sera jamais le plus généralement applaudi; car ils disent qu'on peut valoir les Anciens, ce qui est déjà bien hardi: ils disent qu'on peut valoir mieux, ce qui est encore pis.

Ils soutiennent que des gens de notre nation, que nous avons vus ou que nous aurions pu voir; en un mot, que des Modernes qui vivaient il n'y a guère plus d'un demi-siècle, les ont surpassés; voilà qui est bien mal entendu.

Car cette possibilité de les valoir, et même de valoir mieux, une fois bien établie, et tirée d'après des Modernes qui vivaient il n'y a pas longtemps, pourquoi nos illustres Modernes d'aujourd'hui ne pourraient-ils pas à leur tour leur être égaux, et même leur être supérieurs? il ne serait pas ridicule de le penser; il ne le serait pas même de regarder la chose comme arrivée; mais ce qui est ridicule et même insensé, à ce que marque la glace, c'est d'espérer que cette possibilité et ses conséquences puissent jamais passer.

Quoi! nous aurons parmi nous des hommes qu'il serait raisonnable d'honorer autant et plus que d'anciens Grecs ou d'anciens Romains?

Eh mais, que ferait-on d'eux dans la société? et quel scandale ne serait-ce point là?

Comment! des hommes à qui on ne pourrait plus faire que de très humbles représentations sur leurs ouvrages, et non pas des critiques de pair à pair comme en font tant de gens du monde, qui, pour n'être point auteurs, ne prétendent pas en avoir moins d'esprit que ceux qui le sont, et qui ont peut-être raison?

Des hommes vis-à-vis de qui tant de savants auteurs et traducteurs des Anciens ne seraient plus rien, et perdraient leur état? car il en ont très distingué, et qu'ils méritent, à l'excès près des privilèges qu'ils se donnent. Un savant est exempt d'admirer les plus grands génies de son temps; il tient leur mérite en échec, il leur fait face; il en a bien vu d'autres.

Des hommes enfin qui rompraient tout équilibre dans la république des Lettres? qui laisseraient une distance trop décidée entre eux et leurs confrères? distance qui a toujours plus l'air d'une opinion que d'un fait.

Non, monsieur, jamais il n'y eut de pareils Modernes, et il n'y en aura jamais.

La nature elle-même est trop sage pour avoir permis que les grands hommes de chaque siècle assistassent en personne à la plénitude des éloges qu'ils méritent, et qu'on pourra leur donner quelque jour; il serait indécent pour eux et injurieux pour les autres qu'ils en fussent témoins.

Aussi dans tous les âges ont-ils affaire à un public fait exprès pour les tenir en respect, et dont je vais en deux mots vous définir le caractère.

Je commence par vous dire que c'est le public de leur temps; voilà déjà sa définition bien avancée.

Ce public, tout à la fois juge et partie de ces grands hommes qu'il aime et qu'il humilie; ce public, tout avide qu'il est des plaisirs qu'ils s'efforcent de lui donner, et qu'en effet ils lui donnent, est cependant assez curieux de les voir manquer leur coup, et l'on dirait qu'il manque le sien, quand il est content d'eux.

Au surplus la glace m'a convaincu d'une chose; c'est que la postérité, si nos grands hommes parviennent jusqu'à elle, ne saura ni si bien, ni si exactement ce qu'ils valent que nous pouvons le savoir aujourd'hui. Cette postérité, faite comme toutes les postérités du monde, aura infailliblement le défaut de les louer trop, elle voudra qu'ils soient incomparables; elle s'imaginera sentir qu'ils le sont, sans se douter que ce ne sera là qu'une malice de sa part pour mortifier ses illustres Modernes, et pour se dispenser de leur rendre justice. Or, je vous le demande, dans de pareilles dispositions, pourra-t-elle apprécier nos Modernes qui seront ses Anciens? Le mérite imaginaire qu'elle voudra leur trouver ne l'empêchera-t-il pas de discerner le mérite réel qu'ils auront? Qui est-ce qui pourra démêler alors à quel degré d'estime on s'arrêterait pour eux, si on n'avait pas envie de les estimer tant? au lieu qu'aujourd'hui je sais à peu près au juste la véritable opinion qu'on a d'eux, et je suis sûr que je le sais bien, car il me l'a dit, à moins qu'elle ne lui échappe.

Je pourrais m'y tromper si je n'en croyais que la diversité des discours qu'il tient; mais il se hâte d'acheter et de lire leurs ouvrages, mais il court aux parodies qu'on en fait, mais il est avide de toutes les critiques bien ou mal tournée qu'on répand contre eux; et qu'est-ce que tout cela signifie, sinon beaucoup d'estime qu'on ne veut pas déclarer franchement?

Eh! ne sommes-nous pas toujours de cette humeur-là? n'aimons-nous pas mieux vanter étranger qu'un compatriote? un homme absent qu'un homme présent? Prenez-y garde, avons-nous deux citoyens également illustres? celui dont on est le plus voisin est celui qu'on loue le plus sobrement.

Si Euripide et Sophocle, si Virgile et le divin Homère lui-même revenaient au monde, je ne dis pas avec l'esprit de leur temps, car il ne suffirait peut-être pas aujourd'hui pour nous; mais avec la même capacité d'esprit qu'ils avaient, précisément avec le même cerveau, qui se remplirait des idées de notre âge; si, sans nous avertir de ce qu'ils ont été, ils devenaient nos contemporains, dans l'espérance de nous ravir et de nous enchanter encore, en s'adonnant au même genre d'ouvrage auquel ils s'adonnèrent autrefois, ils seraient bien étourdis de voir qu'il faudrait qu'ils s'humiliassent devant ce qu'ils furent; qu'ils ne pourraient plus entrer en comparaison avec eux-mêmes, à quelque sublimité d'esprit qu'ils s'élevassent; bien étourdis de se trouver de simples modernes apparemment bons ou excellents, mais cependant des poètes médiocres auprès de l'Euripide, du Sophocle, du Virgile et de l'Homère d'autrefois, qui leur paraîtraient, suivant toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils seraient alors. Car comment, diraient-ils, ne serions-nous pas à présent plus habiles que nous ne l'étions? Ce n'est pas la capacité qui nous manque; on n'a rien changé à la tête excellente que nous avions, et qui fait dire à nos partisans qu'il n'y en a plus de pareilles. L'esprit humain, dont nous avons aujourd'hui notre part, aurait-il baissé? au contraire il doit être plus avancé que jamais; il y a si longtemps qu'il séjourne sur la terre, et qu'il y voyage, et qu'il s'y instruit; il y a vu tant de choses, et il s'y est fortifié de tant d'expérience, diraient-ils... Vous riez, monsieur; voilà pourtant ce qui leur arriverait, et ce qu'ils diraient. Je vous parle d'après la glace, d'où je recueille tout ce que je vous dis là.

Il ne faut pas croire que les plus grands hommes de l'antiquité aient joui dans leur temps de cette admiration que nous avons pour eux, et qui est devenue, avec justice, comme un dogme de religion littéraire. Il ne faut pas croire que Démosthène et que Cicéron (et c'est ce que nous avons de plus grand) n'aient pas su à leur tour ce que c'était que d'être modernes, et n'aient pas essuyé les contradictions attachées à cette condition-là. Figurez-vous, monsieur, qu'il n'y a pas un homme illustre à qui son siècle ait pardonné l'estime et la réputation qu'il y a acquises, et qu'enfin jamais le mérite n'a été impunément contemporain.

Quelques vertus, quelques qualités qu'on ait, par quelque talent qu'on se distingue, c'est toujours en pareil cas un grand défaut que de vivre.

Je ne sache que les rois qui, de leur temps même et pendant qu'ils règnent, aient le privilège d'être d'avance un peu anciens; encore l'hommage que nous leur rendons alors est-il bien inférieur à celui qu'on leur rend cent ans après eux. On ne saurait croire jusqu'où va là-dessus la force, le bénéfice et le prestige des distances.

Leur effet s'étend si loin qu'il a point aujourd'hui de femme qu'on n'honorât, qu'on ne parût flatter en la comparant à Hélène; et je vous garantis, sur la foi de la glace, qu'Hélène, dans son temps, fut extrêmement critiquée, et qu'on vantait alors quelque ancienne beauté qu'on mettait bien au-dessus d'elle, parce qu'on ne la voyait plus, et qu'on voyait Hélène. Je vous assure que nous avons actuellement d'aussi belles femmes que les plus belles de l'antiquité; mais fussent-elles des anges dans leur sexe (et je ris moi-même de ce que je vais dire) ce sont des anges qui ont le tort d'être visibles, et qui, dans notre opinion jalouse, ne sauraient approcher des beautés anciennes que nous ne faisons qu'imaginer, et que nous avons la malice ou la duperie de nous représenter comme des prodiges sans retour.

Revenons à Sophocle et à Euripide dont j'ai déjà parlé; et achevons d'en rapporter ce que le miroir m'en a appris.

C'est qu'ils ont été, pour le moins, les Corneille, les Racine, les Crébillon et les Voltaire de leur temps, et qu'ils auraient été tout cela du nôtre; de même que nos Modernes, à ce que je voyais aussi, auraient été à peu près les Sophocle et les Euripide du temps passé.

Je dis à peu près, car je ne veux blasphémer dans l'esprit d'aucun amateur des anciens; il est vrai que ce n'est pas là ménager les Modernes; mais je ne fais pas tant de façon avec eux qu'avec les partisans des Anciens, qui n'entendent pas raillerie sur cet article-ci; au lieu que les autres, en leur qualité de modernes et de gens moins favorisés, sont plus accommodants, et le prennent sur un ton moins fier.

J'avouerai pourtant que la glace n'est pas de l'avis des premiers sur le prétendu affaiblissement des esprits d'aujourd'hui.

Non, monsieur, la nature n'est pas sur son déclin, du moins ne ressemblons-nous guère à des vieillards, et la force de nos passions, de nos folies, et la médiocrité de nos connaissances, malgré les progrès qu'elles ont faits, devraient nous faire soupçonner que cette nature est encore bien jeune en nous.

Quoi qu'il en soit, nous ne savons pas l'âge qu'elle a, peut-être n'en a-t-elle point, et le miroir ne m'a rien appris là-dessus.

Mais ce que j'y ai remarqué, c'est que depuis les temps si renommés de Rome et d'Athènes, il n'y a pas eu de siècle où il n'y ait eu d'aussi grands esprits qu'il en fut jamais, où il n'y ait eu d'aussi bonnes têtes que l'étaient celles de Cicéron, de Démosthène, de Virgile, de Sophocle, d'Euripide, d'Homère même, de cet homme divin, que je suis comme effrayé de ne pas voir excepté dans la glace, mais enfin qui ne l'est point.

Voilà qui est bien fort! m'allez-vous dire; comment donc votre glace l'entend-elle?

Où sont ces grands esprits, comparables à ceux de l'antiquité? Et depuis les Grecs et les Romains, où prendrez-vous ces Cicéron, ces Démosthène, etc., dont vous parlez?

Sera-ce dans notre nation, chez qui, pendant je ne sais combien de siècles, et jusqu'à celui de Louis XIV, il n'a paru, en fait de belles-lettres, que de mauvais ouvrages, que des ouvrages ridicules?

Oui, monsieur, vous avez raison, très ridicules, le miroir lui-même en convient, et n'en fait pas plus de cas que vous; et cependant il assure qu'il y eut alors des génies supérieurs, des hommes de la plus grande capacité.

Que firent-ils donc? de mauvais ouvrages aussi, tant en vers qu'en prose; mais des ouvrages infiniment moins mauvais (pesez ce que je vous dit là), infiniment moins ridicules que ceux de leurs contemporains.

Et la capacité qu'il fallut avoir alors pour n'y laisser que le degré de ridicule dont je parle, aurait suffi dans d'autres temps pour les rendre admirables.

N'imputez point à leurs auteurs ce qu'il y resta de vicieux, prenez-vous-en aux siècles barbares où ces grands esprits arrivèrent, et à la détestable éducation qu'ils y reçurent en fait d'ouvrages d'esprit. Ils auraient été les premiers esprits d'un autre siècle, comme ils furent les premiers esprits du leur; il ne fallait pas pour cela qu'ils fussent plus forts, il fallait seulement qu'ils fussent mieux placés.

Cicéron aussi mal élevé, aussi peu encouragé qu'eux, né comme eux dans un siècle grossier, où il n'aurait trouvé ni cette tribune aux harangues, ni ce Sénat, ni ces assemblées du peuple devant qui il s'agissait des plus grands intérêts du monde, ni enfin toute cette forme de gouvernement qui soumettait la fortune des nations et des rois au pouvoir et à l'autorité de l'éloquence, et qui déférait les honneurs et les dignités à l'orateur qui savait le mieux parler.

Cicéron, privé des ressources que je viens de dire, ne s'en serait pas mieux tiré que ceux dont il est ici question; et quoique infailliblement il eût été l'homme de son temps le plus éloquent, l'homme le plus éloquent de ce temps-là ne serait pas aujourd'hui l'objet de notre admiration; il nous paraîtrait bien étrange que la glace en fît un homme supérieur, et ce serait pourtant Cicéron, c'est-à-dire un des plus grands hommes du monde, que nous n'estimerions pas plus que ceux dont nous parlons, et à qui, comme je l'ai dit, il n'a manqué que d'avoir été mieux placés.

Quand je dis mieux placés, je n'entends pas que l'esprit manquât dans les siècles que j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en avait eu tant de répandu ni d'amassé parmi les hommes, comme j'ai remarqué que l'auraient dit Euripide et Sophocle que j'ai fait parler plus bas.

Jamais l'esprit humain n'avait encore été le produit de tant d'esprits, c'est une vérité que la glace m'a rendu sensible.

J'y ai vu que l'accroissement de l'esprit est une suite infaillible de la durée du monde, et qu'il en aurait toujours été une suite, à la vérité plus lente, quand l'écriture d'abord, ensuite l'imprimerie n'auraient jamais été inventées.

Il serait en effet impossible, monsieur, que tant de générations d'hommes eussent passé sur la terre sans y verser de nouvelles idées, et sans y en verser beaucoup plus que les révolutions, ou d'autres accidents, n'ont pu en anéantir ou en dissiper.

Ajoutez que les idées qui se dissipent ou qui s'éteignent, ne sont pas comme si elles n'avaient jamais été; elles ne disparaissent pas en pure perte; l'impression en reste dans l'humanité, qui en vaut mieux seulement de les avoir eues, et qui leur doit une infinité d'idées qu'elle n'aurait pas eues sans elles.

Le plus stupide ou le plus borné de tous les peuples d'aujourd'hui, l'est beaucoup moins que ne l'était le plus borné de tous les peuples d'autrefois.

La disette d'esprit dans le monde connu n'est nulle part à présent aussi grande qu'elle l'a été, ce n'est plus la même disette.

La glace va plus loin. Partout où il y a des hommes bien ou mal assemblés, dit-elle, quelque inconnus qu'ils soient au reste de la terre, ils se suffisent à eux-mêmes pour acquérir des idées; ils en ont aujourd'hui plus qu'ils n'en avaient il y a deux mille ans, l'esprit n'a pu demeurer chez eux dans le même état.

Comparez, si vous voulez, cet esprit à un infiniment petit, qui par un accroissement infiniment lent, perd toujours quelque chose de sa petitesse.

Enfin, je le répète encore, l'humanité en général reçoit toujours plus d'idées qu'il ne lui en échappe, et les malheurs même lui en donnent souvent plus qu'ils ne lui en enlèvent.

La quantité d'idées qui était dans le monde avant que les Romains l'eussent soumis, et par conséquent tant agité, était bien au-dessous de la quantité d'idées qui y entra par l'insolente prospérité des vainqueurs, et par le trouble et l'abaissement du monde vaincu.

Chacun de ces états enfanta un nouvel esprit, et fut une expérience de plus pour la terre.

Et de même qu'on n'a pas encore trouvé toutes les formes dont la matière est susceptible, l'âme humaine n'a pas encore montré tout ce qu'elle peut être; toutes ses façons possibles de penser et de sentir ne sont pas épuisées.

Et de ce que les hommes ont toujours les mêmes passions, les mêmes vices et les mêmes vertus, il ne faut pas en conclure qu'ils ne font plus que se répéter.

Il en est de cela comme des visages; il n'y en a pas un qui n'ait un nez, une bouche et des yeux; mais aussi pas un qui n'ait tout ce que je dis là avec des différences et des singularités qui l'empêchent de ressembler exactement à tout autre visage.

Mais revenons à ces esprits supérieurs de notre nation, qui firent de mauvais ouvrages dans les siècles passés.

J'ai dit qu'ils y trouvèrent plus d'idées qu'il n'y en avait dans les précédents, mais malheureusement ils n'y trouvèrent point de goût; de sorte qu'ils n'en eurent que plus d'espace pour s'égarer.

La quantité d'idées en pareil cas, monsieur, est un inconvénient, et non pas un secours; elle empêche d'être simple, et fournit abondamment les moyens d'être ridicule.

Mettez beaucoup de richesses entre les mains d'un homme qui ne sait pas s'en servir, toutes ses dépenses ne seront que des folies.

Et les Anciens n'avaient pas de quoi être aussi fous, aussi ridicules qu'il ne tiendrait qu'à nous de l'être.

En revanche, jamais ils n'ont été simples avec autant de magnificence que nous; il en faut convenir. C'est du moins le sentiment de la glace, qui en louant la simplicité des Anciens, dit qu'elle est plus littérale que la nôtre, et que la nôtre est plus riche; c'est simplicité de grand seigneur.

Attendez, me direz-vous encore, vous parlez de siècles où il n'y avait point de goût, quoiqu'il eût plus d'esprit et plus d'idées que jamais; cela n'implique-t-il pas quelque contradiction?

Non, monsieur, si j'en crois la glace; une grande quantité d'idées et une grande disette de goût dans les ouvrages d'esprit peuvent fort bien se rencontrer ensemble, et ne sont point du tout incompatibles. L'augmentation des idées est une suite infaillible de la durée du monde: la source de cette augmentation ne tarit point tant qu'il y a des hommes qui se succèdent, et des aventures qui leur arrivent.

Mais l'art d'employer les idées pour des ouvrages d'esprit peut se perdre: les lettres tombent, la critique et le goût disparaissent; les auteurs deviennent ridicules ou grossiers, pendant que le fond de l'esprit humain va toujours croissant parmi les hommes.

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