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Le cabinet du philosophe

Première feuille

Voici, ami lecteur, ce que c'est que l'ouvrage qu'on vous donne.

Un homme d'esprit, très connu dans le monde, mourut il y a quelque temps.

Parmi plusieurs choses qu'il laissa en mourant à un de ses amis, s'est trouvé une cassette pleine de papiers.

Le défunt, pendant sa vie, n'avait rien fait imprimer; et quoiqu'on estimât ses lumières, qu'on le sût capable de bien penser, qu'on souhaitât même qu'il mît ses pensées au jour, on ne se doutait point qu'il écrivît en secret, ni qu'il fût auteur clandestin; il l'était pourtant. Cette cassette contenait toutes ses productions, et ce sont elles qu'on vous donne. Il n'y en a pas une de longue haleine. Il ne s'agit point ici d'ouvrage suivi: ce sont, la plupart, des morceaux détachés, des fragments de pensée sur une infinité de sujets, et dans toutes sortes de tournures: réflexions gaies, sérieuses, morales, chrétiennes, beaucoup de ces deux dernières; quelquefois des aventures, des dialogues, des lettres, des mémoires, des jugements sur différents auteurs, et partout un esprit de philosophe; mais d'un philosophe dont les réflexions se sentent des différents âges où il a passé.

Voilà ce que vous allez voir ici dans le style d'un homme qui écrivait ses pensées comme elles se présentaient, et qui n'y cherchait point d'autre façon que de les bien voir, afin de les exprimer nettement; mais sans rien altérer de leur simplicité brusque et naïve.

Attendez-vous à ce que je vous dis là; tâchez même de vous en faire un spectacle qui n'est pas commun.

Jusqu'ici vous ne connaissez presque que des auteurs qui songent à vous quand ils écrivent, et qui, à cause de vous, tâchent d'avoir un certain style.

Je ne dis pas que ce soit mal fait; mais vous ne voyez pas là l'homme comme il est. La coquetterie des attentions qu'il a là-dessus vous le déguise; et il me semble qu'il peut être curieux de voir un homme à cet égard-là.

En voici un, et ce n'est point un homme neuf. L'éducation, le commerce du monde, et l'habitude de réfléchir, l'ont mis en état de parler et d'être entendu; il s'est façonné à l'école des hommes, et n'a rien pris des leçons de l'amour-propre, c'est-à-dire de cette envie secrète que les autres écrivains ont de briller et de plaire.

Mais, dites-vous, pourquoi distribuer ces ouvrages-là par feuilles, et ne pas les faire imprimer tout à la fois?

C'est qu'ils sont en trop grande quantité, qu'il y en aurait pour plusieurs gros volumes, et que l'impression, telle que vous la dites, serait d'une dépense trop forte.

Au lieu que, de la manière dont on s'y prend, la vente de chaque feuille, (si cette vente est heureuse, sans quoi tout cesse), facilitera l'impression de chaque feuille; et ainsi, de feuilles en feuilles, on donnera sans se fatiguer tout ce qui est dans la cassette.

Il est vrai qu'en France un ouvrage distribué par feuilles ne paraît pas à son avantage; c'est tenter le jugement des lecteurs, que de le produire sous cette forme-là; c'est risquer qu'on ne le méprise.

La feuille semble ne promettre qu'une bagatelle, et n'est souvent que le coup d'essai d'un jeune auteur, ou de quelque aventurier de belles-lettres, de quelque petit esprit suffisant, qui se met à rêver dans son cabinet quelques platitudes, et qui en compose une brochure, dont l'impression ne régale que lui seul.

Mais un volume est respectable, et quoiqu'il puisse ne valoir rien dans ce qu'il contient, du moins porte-t-il une figure qui mérite qu'on l'examine et qui empêche qu'on ne le condamne sans le voir.

Car enfin c'est le prendre sur un ton très sérieux avec le public que de lui présenter un volume; c'est lui dire: prenez garde à ce que vous allez lire: et voilà ce qu'on ne lui dit point, quand on ne lui présente qu'une feuille; il semble même qu'on lui dise le contraire, et qu'on le prie de ne la lire que par distraction, qu'en passant et ne sachant que faire.

Ce n'est pourtant point ce qu'on vous demande ici, ami lecteur; ce n'est point en passant que nous vous proposons de lire ces feuilles; nous ne vous disons point non plus qu'elles méritent toute votre attention; nous ne les vantons ni peu ni beaucoup; nous vous les donnons seulement. Prenez la peine de voir ce qu'elles sont; ne les jugez point sous la forme où elles se présentent; n'en attendez d'avance ni plaisir ni dégoût; ne les lisez que dans la simple curiosité de savoir ce qu'elles valent, et suivant ce que vous en penserez, estimez-les, ou les laissez là.

Commençons. Voici ce que contiennent les premiers papiers que nous trouvons à l'ouverture de la cassette; car nous les tirons au hasard, et ce sera toujours de même.

Allez dire à une femme que vous trouvez aimable et pour qui vous sentez de l'amour: Madame, je vous désire beaucoup, vous me feriez grand plaisir de m'accorder vos faveurs. Vous l'insulterez: elle vous appellera brutal.

Mais dites-lui tendrement: Je vous aime, madame, vous avez mille charmes à mes yeux: elle vous écoute, vous la réjouissez, vous tenez le discours d'un homme galant.

C'est pourtant lui dire la même chose; c'est précisément lui faire le même compliment: il n'y a que le tour de changé; et elle le sait bien, qui pis est.

Non, me répondrez-vous, elle ne le sait pas, elle ne l'entend pas ainsi.

Et moi je vous dis qu'elle ne saurait l'entendre autrement, et que je défie de s'y tromper.

Rien de ce qu'il y a de grossier dans ce: Je vous aime, ne lui échappe. Vous dirai-je plus? c'est ce grossier même qui fait le mérite de la chose, qui rend la déclaration si piquante et si flatteuse; elle n'est de conséquence qu'à cause de cela.

Cette prude n'en baisse les yeux, ou n'en paraît effarouchée, que parce qu'elle est au fait. Cette dévote ne rougit, ne s'enfuit, ou ne se fâche, que parce qu'elle y est aussi.

Celle-ci s'y méprend-elle, qui en redouble de minauderies, pour en avoir plus de charmes? N'est-ce pas en l'honneur de la chose qu'elle se rend les yeux tantôt si doux, tantôt si vifs?

Que veut dire celle-là, quand elle ôte son gant, pour vous montrer une belle main qu'elle a? Si elle ne vous entend pas, que vient faire là cette main?

Je le répète encore: toute femme entend qu'on la désire, quand on lui dit: Je vous aime; et ne vous sait bon gré du: Je vous aime, qu'à cause qu'il signifie: Je vous désire.

Il le signifie poliment, j'en conviens. Le vrai sens de ce discours-là est impur; mais les expressions en sont honnêtes, et la pudeur vous passe le sens en faveur des paroles.

Quand le vice parle, il est d'une grossièreté qui révolte; mais qu'il paraît aimable, quand la galanterie traduit ce qu'il veut dire!

Toutes ces traductions-là n'épargnent que les oreilles d'une femme; car son âme n'en est pas la dupe.

Je brûle d'amour pour vous, par exemple: c'est ce qu'on dit tous les jours, c'est ce qu'on chante, c'est ce qu'on écrit. Comment ferait-on pour exprimer cela, sans le Dictionnaire de la galanterie? Aussi ne puis-je m'empêcher de rire en moi-même, quand je vois une femme se scandaliser de quelques mots hardis qu'on lui dit, parce que ce n'est qu'une traduction qui l'offense. J'avoue pourtant qu'il faut être bien libertin pour ne pas prendre la peine de traduire quand on n'y perd rien, et que la vertu s'en contente.

De toutes les façons de faire cesser l'amour, la plus sûre, c'est de le satisfaire.

De toutes les indifférences que peut essuyer une femme, la plus humiliante pour elle, c'est l'indifférence d'un homme qui l'aimait, et dont elle a fait cesser l'amour.

Un jour à la campagne on s'était longtemps entretenu de contes de fées dans une nombreuse compagnie. On avait parlé de toutes les qualités dont elles douaient un enfant qui venait de naître, quand elles en aimaient la mère.

Une jeune dame prête d'accoucher, et qui était un peu bel esprit, se frappa l'imagination de ce qu'on avait dit là-dessus; et voici en conséquence le rêve qu'elle fit la nuit suivante. C'est elle-même qui me l'a raconté.

Je rêvai, dit-elle, que j'allais accoucher, et que, par je ne sais quelle puissance invisible, je me sentis légèrement transportée dans l'appartement du monde le plus brillant. Un côté de cet appartement, pourtant, n'était garni que de petits tiroirs, mais si jolis, si bien travaillés qu'il n'y avait point d'ornement pareil à cela. Je regardais cette singularité, quand je vis entrer une femme d'un air majestueux, qui s'approcha de moi, et qui me dit en souriant: Je suis fée, j'ai lu dans le fond de ton coeur hier pendant qu'on t'entretenait des dons que nous pouvions faire aux enfants dont nous chérissons les mères. Tu souhaitas que les fées ne fussent pas des contes en l'air, et qu'il y eût quelqu'une qui voulût douer l'enfant que tu vas mettre au jour: je pénétrai ta pensée, je te sus bon gré d'avoir souhaité que nous existassions. Nous existons en effet, et je viens te récompenser de l'attention avec laquelle tu écoutais ce qu'on te disait de nous. C'est moi qui t'ai fait transporter ici. Tu fais cas de l'esprit, tu en as toi-même; et j'ai démêlé aussi que tu voudrais que ton fils fût doué de cette qualité. C'est moi qui la donne: je parle de la qualité d'esprit la plus estimable; car il y a des sortes d'esprit que je ne donne pas, et toutes les sortes en sont dans les tiroirs que tu vois.

Chaque tiroir a sa fée qui en dispose: je préside au premier, qui, aussi bien que les autres, contient une poudre que nous faisons respirer à l'enfant qui vient de naître.

La poudre de mon tiroir est celle du bon esprit, de l'esprit sage, et en même temps de l'esprit sublime; car il n'y a de sublimité que dans les bons esprits. Veux-tu de cette poudre-là pour ton fils? Car c'est un homme que tu vas mettre au monde. Dès que tu seras déterminée, tu accouches, et dans l'instant j'emploie ma poudre.

Au reste, je t'avertis d'une chose; c'est que tout sage, tout estimable, tout grand et sublime que soit l'esprit dont j'offre de douer ton fils, ce ne sera pas l'esprit ni le plus brillant, ni le plus estimé, ni celui qui fera le plus de fracas parmi les hommes: il est trop raisonnable pour cela, et ce n'est pas la raison qui fait le plus de fortune chez eux; elle ne les amuse pas assez, elle se refuse à tout ce qui nuit, elle ne fait de mal à personne. Hé! qui est-ce qui en ferait mieux qu'elle, si elle voulait? Mais elle est paisible, généreuse; en un mot, elle n'a ni malice ni étourderie, et il n'y a que ces deux choses-là qui divertissent les hommes. C'est toujours à leurs dépens qu'il faut avoir de l'esprit, quand on veut rendre son esprit extrêmement célèbre. En revanche, l'esprit le plus célèbre par là n'est jamais dans le fond qu'un assez petit esprit, qui ne se connaît point en gloire, qui est pourtant pressé d'en avoir, mais qui ne saurait y être délicat, et qui court à la fausse; c'est-à-dire à la première venue qu'il ne distingue pas de la véritable.

Vois donc à présent si tu t'en tiens aux faveurs que je destine à ton fils: veux-tu qu'il soit un grand esprit, au hasard de briller ou moins, ou plus tard, et toujours plus difficilement que le petit esprit? Prononce.

A ces mots, me dit cette dame qui me contait son rêve, j'hésitai à prendre mon parti: ce fracas qu'on ne promettait point à l'esprit que recevrait mon fils me paraissait pourtant bien considérable et bien séduisant; enfin je ne me déterminais point.

Qu'en arriva-t-il? que ma fée, sans doute indignée de me voir hésiter, disparut; et qu'à sa place, je me trouvai entourée de cinq ou six autres fées, qui tenaient à la main un de ces petits tiroirs dont je vous ai parlé.

Les fées s'approchent et ne me disent mot: elles me montraient seulement leurs tiroirs, sur chacun desquels était un petit écrit, en guise d'étiquette, qui apprenait ce qu'ils contenaient.

Sur le premier tiroir que je lus, étaient ces mots: poudre de l'esprit de bagatelle, autrement dit, de l'esprit frivole.

Esprit de bagatelle! m'écriai-je. Est-ce là un présent?

Comment! si c'en est un, me dit la fée qui tenait le tiroir, si c'en est un! Le don d'homme à bonnes fortunes, le mérite de bon convive, le don des petits vers, des chansonnettes et une infinité d'autres menus avantages de cette force-là y tiennent, et rien ne met un homme dans une si aimable posture que l'esprit que je te présente.

Je ne répondis rien, et jetai mes yeux sur un autre tiroir, dont je remarquai qu'on avait effacé la moitié de l'étiquette. Voici ce qu'on y lisait, et qui n'apprenait rien: poudre alchimique de l'esprit... On ne pouvait lire le reste.

D'où vient, madame, qu'on a rayé la définition de cet esprit-ci? dis-je à la fée.

Que cela ne t'arrête pas, me répondit-elle, je vais te dire la vérité.

C'est la Raison qui a fait les étiquettes de toutes les sortes d'esprit qui sont renfermées dans nos tiroirs, et la définition qu'elle avait donnée à cet esprit-ci m'a paru de si méchante humeur que j'ai trouvé à propos de l'effacer. Si je l'avais laissée, il n'y aurait point eu de mère qui eût voulu de ma poudre pour son fils; et c'eût pourtant été grand dommage assurément: car malgré tout ce que la Raison en pense, c'est par le moyen de cette poudre qu'on acquiert l'esprit de la réputation la plus rapide et la plus bruyante.

Eh! pourquoi donc, dis-je alors, la Raison en fait-elle si peu de cas, et l'a-t-elle tant maltraité dans l'étiquette?

C'est, me répondit-elle, que la Raison est trop difficile, et qu'elle n'estime que ce qui lui plaît; mais, encore une fois, que cela ne te rebute pas, prends ma poudre, si tu veux assurer de la gloire à ton fils pendant sa vie.

Qu'appelez-vous: pendant sa vie, répartis-je. Est-ce que cette gloire ne lui survivra pas? Oh! me dit-elle, tu m'impatientes, cherche ailleurs des gloires qui survivent; tu n'en sais pas le défaut, de ces gloires-là. Apprends qu'on n'en jouit souvent qu'à la fin de ses jours, comme qui dirait à l'article de la mort. C'est un trésor d'avare, il n'y a que les héritiers qui en profitent: si tu veux l'immortalité pour ton fils, je n'ai pas ce qu'il te faut.

L'esprit que vous distribuez, lui dis-je alors, est sans doute celui dont m'a parlé la première fée que j'ai vue. Je m'en accommoderais volontiers, madame; mais ces licences qu'il prend, qui divertissent les uns et qui chagrinent les autres, ce goût qu'il a pour une célébrité facile à obtenir, je n'en voudrais point; aussi bien n'y a-t-il pas grand mérite à briller de cette façon-là. Mais si vous pouvez lui ôter les mauvaises qualités que je vous dis, sans rien retrancher de sa valeur, et du bruit que vous dites qu'il fait, je lui donne la préférence.

Apparemment que ce que je demandais était impossible, et que l'esprit en question ne pouvait se soutenir que par ses défauts, et qu'appuyé de la malice des hommes, car on ne me répondit rien, toutes mes fées disparurent comme avait fait la première; et je me retrouvai dans ma chambre, où je me réveillai.

Il y a des gens qui damnent, dans la seule crainte du ridicule qu'il y a dans le monde à vouloir se sauver.

Croirait-on qu'à respecter les idées des hommes, il serait plus honteux d'être converti que d'être un fripon?

Le monde ne veut ni qu'on se donne à Dieu, ni qu'on le quitte.

Achetez-moi, dit la Vie éternelle aux chrétiens, par le sacrifice de cette vie passagère.

Achetez ma durée, dit la vie passagère, par le retranchement d'une infinité de plaisirs qui m'abrégeraient; achetez mes douceurs, par le sacrifice de cette vie éternelle.

L'Eternité et le temps parlent donc le même langage; et il n'est question que de sacrifice dans la vie. Sacrifiez-moi votre liberté, dit la cour, dit le prince, dit ce seigneur, dit cette femme; sacrifiez-moi votre santé, disent ces plaisirs; sacrifiez-moi ces plaisirs, dit la Santé; votre honneur, dit la Fortune; votre fortune, dit l'Honneur: partout sacrifice.

Il y en a un qui est si beau, qu'il en impose à ceux mêmes qui ne le font pas; c'est le sacrifice du vice à la vertu, du crime à l'innocence, de l'improbité à son contraire. Chaque homme en particulier a besoin que tout homme avec qui il vit fasse avec lui ce dernier sacrifice.

Voilà ce qui rend ce sacrifice bien respectable, ce qui le met bien à l'abri de la raillerie. Or ce sacrifice-là fait déjà plus de la moitié de la religion.

Le reste de cette religion, ce sont ses mystères qu'il faut croire; et c'est là où cette Religion crie à son tour: Sacrifiez-moi, non votre raison, mais les raisonnements d'un esprit si borné qu'il ne se connaît pas lui-même.

 

 

Deuxième feuille

Je me suis toujours défié en amour des passions qui commencent par être extrêmes; c'est mauvais signe pour leur durée. Les gens faits pour être constants, destinés à cela par leur caractère, sont difficiles à émouvoir.

Vient-il un objet qu'ils aimeront? ils le distinguent longtemps avant que de l'aimer: il ne fait d'abord sur eux qu'une impression imperceptible; ils se plaisent froidement à le voir, ne le sentent presque pas absent, et peut-être point du tout, quand il l'est; ils se passeraient de le retrouver, le retrouvent pourtant avec plaisir; mais avec un plaisir tranquille; s'en sépareront encore sans aucune peine, mais plus contents de lui. Ensuite ils pourront le chercher; mais sans savoir qu'ils le cherchent: le désir qu'ils ont de le revoir est si caché, si loin d'eux, si reculé de leur propre connaissance, qu'il les mène sans se montrer à eux, sans qu'ils s'en doutent.

A la fin, pourtant, ce désir se montre, il parle en eux, ils le sentent, et n'en vont guère plus vite; mais ils vont, et savent qu'ils vont, et c'est beaucoup. La lenteur ne fait rien à l'affaire; le tout dans ces gens-là, c'est d'aller, de chercher l'objet, et de se dire: je le cherche.

Après cela, pourtant, ne les croyez pas encore entièrement pris.

Cette paresse, ou cette lenteur de sentiments qu'ils ont, pourra fort bien faire qu'ils en restent là, si quelque difficulté les arrête en chemin, s'il faut de la peine pour retrouver ce qu'ils cherchent, si le hasard ne les sert pas; car ils n'aideront à rien.

Ils seront pourtant fâchés en ce cas-là: ils voudraient bien ne pas perdre leurs pas; mais ils s'accommodent de les avoir perdus, et se tiennent en repos aussi froidement qu'ils se sont mis en haleine.

N'y a-t-il point de difficultés à vaincre? Ils vont, comme je l'ai dit: ils cherchent avec ce paisible désir de voir, qu'ils satisfont tout doucement et à leur aise, qui, petit à petit, prend des forces, qui demande ensuite à être satisfait par préférence à d'autres envies, qui obtient cette préférence; ensuite qui la veut sur tout, et qui l'emporte; mais sans déranger le sang-froid de ces âmes-là, l'amour s'y introduit sans bruit, s'y établit, et s'en rend le maître de même.

Voilà comment cela se passe dans les gens dont je parle.

Jamais vous ne les voyez hors d'eux-mêmes: il n'y a point de transport chez eux, point de ces mouvements violents, de ces fougues impétueuses d'amour qui prennent à d'autres personnes, et qui, à vrai dire, ne sont que des débauches de tendresse, dont le coeur, pour l'ordinaire, ne sort que vide et épuisé de sentiments, parce qu'il dissipe en un jour ce qui devrait lui durer des mois entiers.

Rien de tout cela dans ceux-ci: ce sont des coeurs bons ménagers, pour ainsi dire, qui ne dépensent leur amour qu'avec économie, qui en amassent de jour en jour, et qui en ont toujours beaucoup au-delà de ce qu'ils en montrent.

Aussi, ni l'habitude ni le temps ne les ruinent pas aisément, ces coeurs-là, et il faudra que vous ayez grand tort avec eux, s'ils vous quittent.

Les coeurs ardents et sensibles, au contraire, ne cessent bientôt d'aimer que parce qu'ils se hâtent trop et d'aimer et de sentir qu'ils aiment. Ils ne se donnent pas le temps de faire un fond, ils dissipent presque tout leur amour à mesure qu'il vient; et comme il ne leur en vient pas toujours, non plus qu'à personne, il s'ensuit que bientôt ils ne s'en trouvent plus.

Prévenez-vous un homme inconstant? Votre amour cesse-t-il avant le sien? il éclate, il crie, il s'agite, il se désespère; et le voilà guéri, le voilà sans rancune: son coeur, et peut-être même sa vanité, vous pardonne.

En fait d'amour, ce sont des âmes d'enfants que les âmes inconstantes. Aussi n'y a-t-il rien de plus amusant, de plus aimable, de plus agréablement vif et étourdi que leur tendresse.

Quittez-vous un homme constant? cessez-vous de l'aimer? vous le blessez mortellement; mais il sera affligé à peu près comme il est amoureux; c'est-à-dire sans bruit, sans faire d'éclats. Sa douleur ne sort presque point; il pourrait mourir de sang-froid. Il n'y a que le temps qui le secoure.

Aussi sont-ce des âmes trop sérieuses à cet égard-là, que les âmes constantes: elles n'entendent pas assez raillerie là-dessus. J'aimerais mieux l'enfance des autres; elle sied encore mieux à l'amour.

A peindre l'amour comme les coeurs constants le traitent, on en ferait un homme.

A le peindre suivant l'idée qu'en donnent les coeurs volages, on en ferait un enfant; et voilà justement comme on l'a compris de tout temps.

Et il faut convenir qu'il est mieux rendu, et plus joli en enfant, qu'il ne le serait en homme.

C'est une qualité dans un amant bien traité, que d'être d'un caractère exactement constant; mais ce n'est pas une grâce, c'est même le contraire: on dirait d'un mari qui fait bon ménage.

Tout ce qui sent la règle, tout ce qui n'est que conduite mesurée, enfin tout ce qui n'est qu'estimable, est trop froid aux yeux de l'amour. Il veut plus de grâces que de vertus.

Aussi les amants constants ne sont-ils pas les plus aimés. La constance leur donne quelque chose de grave et d'arrangé, qui glace l'amour, qui n'est plus dans son esprit, et qui ne s'ajuste point à son humeur folâtre.

On commence pourtant par louer beaucoup de pareils amants; mais on finit par perdre le goût qu'on a pour eux.

En amour, querelle vaut mieux qu'éloge.

Tenez toujours les gens inquiets, et jamais tranquilles. Paraissez plutôt coupable que trop innocent. Du moins soyez constant avec art, je veux dire, qu'il ne soit jamais bien décidé si vous le serez, ni même si vous l'êtes.

On se plaindra quelquefois de vous avec cette méthode-là, et tant mieux; rassurez les gens alors; mais répondez à leurs reproches par plus d'amour que de bonnes raisons; soyez plus tendre que bien justifié.

Voilà en quoi consiste toute l'industrie des amants de part et d'autre. Est-elle praticable? peut-être que non: la raison la recommande bien; mais le coeur n'en saurait faire usage.

Si l'amour se menait bien, on n'aurait qu'un amant, ou qu'une maîtresse en dix ans; et il est de l'intérêt de la nature qu'on en ait vingt, et davantage.

Et voilà, sans doute, pourquoi la nature n'a eu garde de rendre les amants susceptibles de prudence; ils s'aimeraient trop, et cela ne ferait pas son compte.

Pour savoir de quelle manière il faudrait gouverner l'amour, voyez combien un amant est aimé, quand il est ingrat, ou combien lui est chère une ingrate dont il se plaint.

Je ne voudrais pourtant paraître absolument ni ingrat ni ingrate; et je consentirais à n'être point aimé, plutôt qu'à ne devoir la tendresse d'un coeur qu'à la douleur où je le plongerais: je veux qu'on soit adroit et point cruel; et ma maxime est que pour entretenir l'amour qu'on a pour nous, il est bon quelquefois d'alarmer la certitude qu'on a du nôtre.

Pourquoi les gens qui payent pour être aimés (et il y en a tant de ces gens-là) aiment-ils plus longtemps que ceux que l'on aime gratis?

C'est qu'ils ne sont jamais bien sûrs qu'on les aime; c'est qu'ils se méfient toujours un peu d'un coeur qu'ils achètent, ils ne savent pas s'il s'est livré, ils se flattent pourtant qu'ils l'ont; mais ils se doutent en même temps qu'ils pourraient bien se tromper; et ce doute, qui ne les quitte pas, fait durer le goût qu'ils ont pour la personne qu'ils aiment; ils souhaitent toujours d'être aimés, et on ne saurait souhaiter cela, qu'on n'aime toujours à bon compte soi-même.

Au lieu que la certitude d'être aimé nous distrait du désir de l'être. On dit: je suis aimé, et tout est fait: on en reste là.

Comment peut-on se flatter d'être aimé d'une femme dont on achète les faveurs? Dès que son avarice vous a vendu ce que son coeur pouvait vous donner, de quoi son coeur se mêlerait-il encore? il n'a plus de présents à vous faire.

Il y a un certain degré d'esprit et de lumière au-delà duquel vous n'êtes plus senti. Celui qui le passe sait qu'il le passe, mais le sait presque tout seul; ou du moins si peu de gens le savent avec lui, que ce n'est pas la peine de le passer.

Bien plus, c'est que c'est même un désavantage qu'une si grande finesse de vue; car ce que vous en avez de plus que les autres se répand toujours sur tout ce que vous faites, et embarrasse leur intelligence; vous ajoutez à ce que vous dites de sensible des choses qui ne le sont pas assez; de sorte que ce qu'on entend bien dans vos pensées dégoûte de ce qu'on y entend mal: on vous croit obscur, et non pas fin; on vous accuse de vouloir briller, quand vous n'avez point d'autre tort que celui d'exprimer tout ce qui vous vient.

Peignez la nature à un certain point; mais abstenez-vous de la saisir dans ce qu'elle a de trop caché, sinon vous paraîtrez aller plus loin qu'elle, ou la manquer.

En fait d'esprit, dans le monde, on confond deux sortes d'hommes: l'homme qui tâche d'être fin, et l'homme qui l'est naturellement.

Le langage de ces deux hommes-là a je ne sais quel air de ressemblance, qui fait qu'on ne les distingue point. Il faut avoir de bons yeux pour distinguer la finesse du raffinement.

Je n'ai guère vu de gens qui ne prennent l'un pour l'autre; et malheureusement ceux qui en savent assez pour ne pas s'y tromper se joignent assez volontiers à ceux qui s'y trompent: ils appuient leur méprise; et ce défaut de sincérité en eux est une marque que, tous bons esprits qu'ils sont, il leur manque encore quelque chose. Quand on est éclairé soi-même à un certain point, on ne saurait être injuste sur l'esprit des autres; on est leur juge, et jamais leur partie.

Rarement la beauté et le je ne sais quoi se trouvent ensemble.

J'entends par le je ne sais quoi: ce charme répandu sur un visage et sur une figure, et qui rend une personne aimable, sans qu'on puisse dire à quoi il tient.

J'ai lu quelque part sur ce sujet-là une fiction assez singulière: elle est d'un homme qui supposait avoir trouvé la demeure de la Beauté et du Je ne sais quoi.

Et voici à peu près ce qu'il disait. Cela est court; car je ne rapporterai que le précis de la fiction.

Un jour, dit-il, me promenant à la campagne, je rêvais à une des plus belles femmes du monde, que je voyais depuis huit jours à la campagne où j'étais, que j'avais regardée avec admiration la première fois que je l'avais vue, dont j'avais été moins touché à la seconde, et qu'enfin j'étais parvenu à voir avec indifférence, toute belle que je la trouvais toujours, toute belle qu'elle était en effet; et je me demandais pourquoi cette beauté digne d'admiration m'étais devenue si insipide, pourquoi même la Beauté en général n'inspirait pas des sentiments d'une plus longue durée.

Je cherchais donc les raisons de ce que je vous dis là, quand je m'aperçus que j'étais entre deux jardins, dont l'un me paraissait superbe, et l'autre riant.

Les portes de ces deux jardins étaient l'une vis-à-vis de l'autre.

Sur celle du jardin superbe, on lisait ces mots en lettres d'or: LA DEMEURE DE LA BEAUTE.

Sur celle du jardin riant était écrit en caractères de toutes sortes de couleurs fondues ensemble, et qui en faisaient une qu'on ne pouvait définir: LA DEMEURE DU JE NE SAIS QUOI.

La demeure de la Beauté! dis-je d'abord en moi-même; oh, je la verrai: car qui dit Beauté, dit quelque chose de bien plus imposant que le Je ne sais quoi, de bien plus considérable à voir.

De sorte qu'entraîné par la force du mot, je n'hésitai pas à donner la préférence au jardin de Beauté, et à laisser là celui du Je ne sais quoi, dont je reviendrais m'amuser ensuite.

Tout déterminé que j'étais en faveur du premier, je jetai pourtant encore un regard sur le dernier qui me semblait si riant, et j'aurais souhaité qu'il eût été possible de les voir tous deux à la fois; mais vraisemblablement il n'y avait pas de comparaison à faire de l'un à l'autre; il fallait commencer par le plus curieux. C'est ce que je fis.

En entrant donc dans le jardin de Beauté, je remarquai les pas de plusieurs personnes qui y étaient entrées aussi, mais j'en remarquai bien autant de personnes qui en étaient sorties.

J'avance, et plus je découvre, plus j'admire.

Je ne vous peindrai point tout ce que j'y vis de beau; la description de ces lieux-là me passe: mais je fus étonné, je fus frappé. Figurez-vous tout ce qui peut entrer de grand, de superbe, de magnifique dans un jardin; tout ce que la symétrie la plus exacte, et la distribution la mieux entendue peuvent faire de surprenant; à peine vous figurerez-vous ce que je vis.

Mais comment vous peindre ce que c'était que le palais que je trouvai, après avoir marché quelque temps? j'y renonce.

Si j'avais à faire des récits, ce serait de la personne que j'y vis sur une espèce de trône, autour duquel étaient rangés plusieurs hommes, qui, à ce qu'ils me dirent, ne m'avaient précédé dans ce lieu-là que d'une heure, et qui tous semblaient être immobiles, et comme en extase à la vue de cette femme assise sur le trône.

Jugez s'ils avaient tort: c'était la Beauté même, en personne, qui, de temps en temps, laissait négligemment tomber sur chacun d'eux, aussi bien que sur moi, des regards qui nous faisaient écrier à tous: Ah! les beaux yeux! et un moment après, ah! la belle bouche! ah! le beau tour de visage! ah! la belle taille!

A ces exclamations, la Beauté, en souriant, baissait un peu les yeux, d'un air plus modeste qu'embarrassé; et, sans rien répondre, recommençait à nous regarder tous, comme pour nous confirmer dans les sentiments d'admiration que nous avions pour elle, et par intervalle aussi redressait la tête avec un air de hauteur; qui semblait nous dire: Joignez le respect à l'admiration. C'était là tout son langage.

Dans le premier quart d'heure, le plaisir de la contempler nous fit oublier son silence; à la fin cependant j'y pris garde, et les autres aussi.

Quoi! dîmes-nous tous, rien que des souris, des airs de tête, et pas un mot: cela ne suffit point. N'y aura-t-il que nos yeux de contents? ne vit-on que du plaisir de voir?

Là-dessus, un de nous s'avança pour lui présenter un fruit qu'il avait cueilli dans le jardin: elle le reçut toujours en souriant, et avec la plus belle main du monde, mais sans ouvrir la bouche: elle ne remercia que du geste: il fallut nous en tenir à la regarder.

Apparemment que chacun de nous s'en lassa, car, petit à petit, notre compagnie diminuait; je voyais mes camarades s'éclipser; et bientôt, de tous les admirateurs avec qui je m'étais trouvé, il ne resta plus que moi, qui me retirai à mon tour.

En traversant une allée, pour m'en retourner, je rencontrai une femme qui paraissait extrêmement fière, et à qui, en passant, je fis une profonde révérence.

Où vas-tu? me dit-elle d'un air dédaigneux et mécontent. Je viens d'admirer la BEAUTE, lui dis-je, et je me retire. Eh! pourquoi te retirer? me répondit-elle. La Beauté n'a-t-elle pas dû te fixer auprès d'elle? que te reste-t-il à voir après l'avoir vue?

Rien sans doute, lui dis-je: mais je l'ai assez vue; je sais ses traits par coeur; ils sont toujours les mêmes: c'est toujours un beau visage qui se répète, qui ne dit rien à l'esprit, qui ne parle qu'aux yeux, et qui leur dit toujours la même chose; ainsi, il ne m'apprendrait rien de nouveau. Si la Beauté entretenait un peu ceux qui l'admirent, si son âme jouait un peu sur son visage, cela le rendrait moins uniforme, et plus touchant: il plairait au coeur autant qu'aux yeux; mais on ne fait que le voir beau, et on ne sent pas qu'il l'est: il faudrait que la Beauté prît la peine de parler elle-même, et de montrer l'esprit qu'elle a; car je ne pense pas qu'elle en manque.

Eh! qu'importe qu'elle en ait, ou qu'elle n'en ait point? me dit alors cette femme; en a-t-elle besoin, faite comme elle est? Va, tu n'y entends rien: s'il était question d'un visage ordinaire, je serais de ton avis; il serait avantageux que l'esprit l'animât, cela lui ferait grand bien, et suppléerait aux grâces qu'il n'aurait pas. Mais souhaiter que l'esprit aille jouer sur un beau visage, c'est souhaiter l'altération de ses charmes; l'esprit peut ajouter quelque chose à des traits informes; mais il nuirait à des traits parfaits: il ne serait bon qu'à les déranger. Un beau visage est aussi achevé qu'il le peut être: il ne saurait mieux faire que de demeurer tel qu'il est: ce que les mouvements de l'esprit y mettraient en troublerait l'économie, puisqu'il est précisément au point qu'il le faut, et qu'il ne peut en sortir qu'à son dommage; ainsi, tu critiques sans jugement: c'est moi qui te le dis, qui suis l'immobile Fierté des belles personnes, et la compagne de la Beauté, qui ne m'écarte point d'elle, et qui ai grand soin de tenir son esprit froid et tranquille, afin qu'il laisse son visage en repos, et qu'il n'en diminue pas la noble décence. Il est vrai qu'heureusement je n'ai pas grande peine à tempérer l'esprit de la Beauté; il est de lui-même assez paisible pour l'ordinaire, ou du moins il n'ignore pas combien il est de conséquence qu'il reste grave, et qu'il ne fasse aucun désordre sur ce beau visage: il en respecte trop les intérêts pour songer aux siens.

Ce fut là le discours que me tint cette femme, et qui me parut si singulier, que je n'y répondis que par une révérence, après laquelle je la quittai, pour gagner promptement la demeure du Je ne sais quoi, où je retrouvai tous ceux qui m'avaient laissé chez la Beauté.

Il n'y avait rien de surprenant dans ce lieu-ci, et qui plus est, rien d'arrangé: tout y était comme jeté au hasard; le désordre même y régnait, mais un désordre du meilleur goût du monde, qui faisait un effet charmant, et dont on n'aurait pu démêler ni montrer la cause.

Enfin, nous ne désirions rien, là, et il fallait pourtant bien que rien n'y fût fini, ou que tout ce qu'on avait voulu y mettre n'y fût pas, puisqu'à tout moment nous y voyions ajouter quelque chose de nouveau.

Et malgré la fable qui ne conte que trois Grâces, il y en avait là une infinité, qui, en parcourant ces lieux, y travaillaient, y retouchaient partout; je dis: en parcourant, car elles ne faisaient qu'aller et venir, que passer, que se succéder rapidement les unes aux autres, sans nous donner le temps de les bien connaître; elles étaient là, mais à peine les voyait-on qu'elles n'y étaient plus, et qu'on en voyait d'autres à leur place, qui passaient à leur tour, pour faire place à d'autres. En un mot, elles étaient partout, sans se tenir nulle part; ce n'en était pas une, c'en était toujours mille qu'on voyait.

Eh bien, messieurs, dis-je alors à ceux qui étaient avec moi; ce séjour là est charmant; j'y passerais ma vie; mais celui qui l'habite, le JE NE SAIS QUOI, où est-il? menez-moi à lui, je vous prie; car vous l'avez vu, apparemment?

Pas encore, me répondirent-ils, et depuis que nous sommes ici, nous le cherchons sans avoir encore pu le trouver; il est vrai que nous le cherchons agréablement; car avec la plus grande envie du monde de le voir, nous ne nous impatientons point de ne savoir où il est; et dussions-nous ne le jamais trouver, nous sommes résolus de le chercher toujours.

Il faut pourtant qu'il soit ici, répondis-je; et je n'eus pas plutôt prononcé ces mots, que nous entendîmes une voix qui nous dit: Me Voilà.

Nous nous retournâmes tous alors, parce que nous n'apercevions rien devant nous, et nous eûmes beau nous retourner, nous ne vîmes rien non plus.

Où êtes-vous donc, aimable JE NE SAIS QUOI? dîmes-nous tous à la fois.

Me voilà, vous dis-je, nous répondit encore la même voix.

Et nous, de nous retourner encore, attendant toujours à le voir, et ne voyant jamais rien.

Vous nous dites: me voilà, repris-je, et vous ne vous offrez point à nous. Vous ne voyez pourtant que moi, nous dit-il. Dans ce nombre infini de grâces qui passent sans cesse devant vos yeux, qui vont et qui viennent, qui sont toutes si différentes, et pourtant également aimables, et dont les unes sont plus mâles et les autres plus tendres, regardez-les bien, j'y suis; c'est moi que vous y voyez, et toujours moi. Dans ces tableaux que vous aimez tant, dans ces objets de toute espèce, et qui ont tant d'agréments pour vous, dans toute l'étendue des lieux où vous êtes, dans tout ce que vous apercevez ici de simple, de négligé, d'irrégulier même, d'orné ou de non orné, j'y suis, je m'y montre, j'en fais tout le charme, je vous entoure. Sous la figure de ces grâces je suis le Je ne sais quoi qui touche dans les deux sexes: ici le Je ne sais quoi qui plaît en peinture; là, le Je ne sais quoi qui plaît en architecture, en ameublements, en jardins, en tout ce qui peut faire l'objet du goût. Ne me cherchez point sous une forme, j'en ai mille, et pas une de fixe: voilà pourquoi on me voit sans me connaître, sans pouvoir ni me saisir ni me définir: on me perd de vue en me voyant, on me sent et on ne me démêle pas; enfin vous me voyez, et vous me cherchez, et vous ne me trouverez jamais autrement; aussi ne serez-vous jamais las de me voir.

 

 

Troisième feuille

J'ai près de soixante ans, et il y en a trente-cinq que je n'ai pas passé un jour sans écrire quelques réflexions qui me sont venues sur-le-champ.

Je ne sais pas ce qu'elles deviendront, car je ne les donnerai jamais: je ne les estime pas assez pour cela: mais je ne les méprise point non plus; et si par hasard on les trouve, je suis, d'avance, d'accord avec ceux qui n'en feront point de cas, et je suis aussi de l'avis de ceux qui les croiront bonnes.

Je ne me souviens point qu'en les écrivant j'aie jamais songé qu'elles seraient lues, sinon à présent qu'apparemment j'y songe, puisque je m'avise d'avertir que je n'y ai pas songé.

Cependant pourquoi les ai-je écrites? est-ce pour moi seul? mais écrit-on pour soi? J'ai de la peine à le croire.

Quel est l'homme qui écrirait ses pensées, s'il ne vivait pas avec d'autres hommes?

Vous verrez que, sans m'en être douté, ce sont aussi les autres hommes qui sont cause que j'ai écrit les miennes: je n'ai pas eu dessein de les montrer moi-même; mais je n'ai pas oublié qu'on pouvait les voir.

A propos de pensée, il m'en vient une.

Je crois que ceux qui font des livres les feraient bien meilleurs, s'ils ne voulaient pas les faire si bons; mais, d'un autre côté, le moyen de ne pas vouloir les faire bons? Ainsi, nous ne les aurons jamais meilleurs.

Quand un auteur songe aux lecteurs qu'il aura, assurément il s'efforce de penser de son mieux, pour les satisfaire; et s'il a naturellement beaucoup d'esprit, il me semble que, par là, il va écrire les plus belles choses du monde.

Elles seront belles en effet, mais de quelle beauté? C'est de quoi il s'agit. D'une beauté qui n'est qu'un objet de curiosité pour l'âme, et jamais un profit pour elle: elle ne se méprend point à ces choses-là; elle les regarde, elle les admire même: elle dit: cela est beau, mais beau à voir, et voilà tout; elle ne s'y livre point, elle s'y amuse; ce sont d'adroites singeries, d'industrieuses façons de l'Art, qu'elle loue comme intelligente, c'est tout ce qu'elle en peut faire, et elle ne s'y attache point comme sensible.

Je trouve que la plupart des prédicateurs ne sont que des faiseurs de pensées, que des auteurs.

Lorsqu'ils composent leurs sermons, c'est la vanité qui leur tient la plume, et la vanité a bien de l'esprit! Mais tout son esprit n'est que du babil.

Quand elle rencontre une idée pathétique, elle ne la quitte point qu'elle ne l'ait vidée de sentiment, pour la remplir de spiritualité; et de spiritualité, peu de gens en ont: voilà pourquoi les prédicateurs ne parlent la plupart du temps qu'à des sourds.

Pour du sentiment, tout le monde en a; aussi a-t-il la clef de tous les esprits: il n'y a que lui qui les pénètre et qui les éclaire; il ne trouve point de contradictions: toutes les âmes s'entendent avec lui; on ne lui fait point de chicane; il soumet.

En fait de religion, ne cherchez point à convaincre les hommes; ne raisonnez que pour leur coeur: quand il est pris, tout est fait. Sa persuasion jette dans l'esprit des lumières intérieures, auxquelles il ne résiste point.

Il y a des vérités qui ne sont point faites pour être directement présentées à l'esprit. Elles le révoltent quand elles vont à lui en droite ligne; elles blessent sa petite logique; il n'y comprend rien; elles sont des absurdités pour lui.

Mais faites-les, pour ainsi dire, passer par le coeur, rendez-les intéressantes à ce coeur; faites qu'il les aime: parce qu'il faut qu'il les digère, qu'il les dispose, il faut que le goût qu'il prend pour elles les développe. Imaginez-vous un fruit qui se mûrit, ou bien une fleur qui s'épanouit à l'ardeur du soleil: c'est là l'image de ce que ces vérités deviennent dans le coeur qui s'en échauffe, et qui peut-être alors communique à l'esprit même une chaleur qui l'ouvre, qui l'étend, qui le déploie, et lui ôte une certaine roideur qui lui bornait sa capacité, et empêchait que ces vérités ne le pénétrassent.

On ne saurait expliquer autrement la docilité subite de certaines gens, et la prompte conviction qui les entraîne.

Il faut bien qu'il se passe alors entre l'esprit et le coeur un mouvement dont il n'y a que Dieu qui sache le mystère. Est-ce que la persuasion de l'un serait la source des lumières de l'autre?

En fait de religion, tout est donc ténèbres pour l'homme, en tant que curieux; tout est fermé pour lui, parce que l'orgueilleuse envie de tout savoir fut son premier péché; mais le mal n'est pas sans remède; l'esprit peut encore se réconcilier avec Dieu par le moyen du coeur. C'est en aimant que notre âme rentre dans le droit qu'elle a de connaître. L'amour est humble et c'est cette humilité qui expie l'orgueil du premier homme.

Ceux qui connaissent Dieu, parce qu'ils l'aiment, qui sont pénétrés de ce qu'ils en voient, ne peuvent, dit-on, nous rapporter ce qu'ils en connaissent: il n'y a point de langue qui exprime ces connaissances-là; elles sont la récompense de l'amour, et n'éclairent que celui qui aime; et quand même il pourrait les rapporter, le monde n'y comprendrait rien; elles sont à une hauteur à laquelle l'esprit humain ne saurait atteindre que sur les ailes de l'amour. Cet esprit humain est à terre, et il faut voler pour aller là.

Ceux qui aiment Dieu communiquent pourtant ce qu'ils en savent à ceux qui leur ressemblent; ce sont des oiseaux qui se rencontrent dans les airs.

Quelles étranges choses que tout cela pour le profane!

A bien examiner l'esprit de l'homme, à voir les efforts impuissants de sa curiosité, n'est-ce pas un être enchaîné, qui voudrait rompre ses fers, et dont l'impuissance est plus un effet d'accident que de nature?

Dans le monde, nous n'avons garde de juger du fond d'une affaire que nous savons mal, dont nous ne sommes instruits qu'en partie; nous trouvons qu'il serait contre le bon sens d'en décider, quand même elle ne nous regarderait pas; nous attendons pour en juger que nous en sachions davantage: et voilà ce qu'on appelle se conduire avec raison.

Or notre âme et son avenir sont pour nous une furieuse affaire; ceux qui prennent le parti, non seulement de ne pas s'en embarrasser, mais de décider qu'il n'y a qu'à la laisser là, qu'on ne doit pas s'en inquiéter, qu'elle n'aura que telles et telles suites; qui vous disent qu'ils en sont sûrs, et qui agissent conséquemment à ce qu'ils disent; ces gens-là savent donc le fond de cette grande affaire?

Ne serait-ce pas qu'on croit toujours être assez bien instruit de ce qu'on ne se soucie guère de savoir?

Car pour être au fait de cette affaire, ou du moins pour en connaître l'importance, que de choses faut-il savoir que nous ne savons pas, dont la première est Nous, qui sommes une énigme à nous-mêmes!

Et d'un autre côté, combien aussi savons-nous de choses là-dessus, qui nous font soupçonner l'importance de celles que nous ne savons pas!

Quand un ministre d'un puissant empire fait quelque grand mouvement, et que nous le voyons prendre de certaines mesures, sur les motifs desquelles il garde le secret, qu'est-ce que cela signifie? disons-nous. A quoi cela aboutira-t-il? Quel est son projet? Car nous concluons sur-le-champ qu'il en a un qui est particulier, et qui aura des suites.

Or, regardez l'homme; et fait comme il est, voyez s'il n'y a pas lieu de demander: Qu'est-ce que Dieu en veut faire? Y eut-il jamais d'ouvrage qui annonçât tant de dessein, qui donnât matière à de si grandes conjectures que son âme?

Voilà comment nous raisonnerions, si nous pouvions nous séparer de nous-mêmes, et nous considérer dans l'homme. Mais nous nous familiarisons tellement avec ce que nous sommes; il nous est si naturel d'être Nous, et d'aller avec notre étonnante façon d'être, que nous ne prenons point garde à ce qu'elle est, ni à ce qu'elle peut signifier.

On a beau nous crier: regardez-vous! L'habitude de nous voir est faite; nous sommes nous-mêmes le prodige dont il est question, nous vivons avec lui. Le moyen que nous le remarquions? nous sommes plus pressés d'aller, de jouir de nous, que de nous voir.

Y a-t-il rien de plus singulier que nous? D'une part, un corps qui occupe si peu de place, qu'on a tant de peine à transporter.

Et de l'autre, un esprit qui va si loin, qui se transporte où il veut, qu'aucun éloignement d'un lieu à un autre n'arrête, qui franchit tous les espaces en un instant, qui mesure les cieux, qui se rend présents l'avenir et le passé. Joignez à cela cette masse d'idées dont il est capable, où entrent celle d'un Dieu, celle de l'Infini, d'Immortalité, d'Eternité et de mille autres choses de ce genre, qui seraient si superflues, si mal assorties à la condition d'une créature destinée à ne faire que passer.

Si les femmes y pensaient bien, elles rougiraient des égards et du respect que nous avons pour elles; mais leur amour-propre en jouit, sans en approfondir les causes.

Une femme en colère dit des injures à un homme du monde, et il ne lui en répond point, parce qu'elle a droit de pouvoir les lui dire impunément; mais il a droit, lui, de les mépriser, et cela est bien humiliant pour elle.

Nous interrompons ici les pensées de l'auteur, pour mettre le lecteur au fait des scènes, ou des dialogues, que nous allons lui donner, et qui sont une suite des papiers que nous trouvons dans la cassette. Ce morceau porte pour titre:

Le chemin de fortune

Il faut qu'on se représente une belle campagne, et dans l'enfoncement un beau palais, auquel on ne peut aborder qu'en sautant un large fossé. On voit sur les bords du fossé de petits mausolées.

Lucidor, arrivant d'un côté, en mauvais habit.

La Verdure, arrivant aussi.

Lucidor, à part, voyant la Verdure. - Me voici, je pense, sur les terres de la déesse Fortune: ne serait-ce pas un homme de ces cantons-ci?

La Verdure, à part. - Si ce gentilhomme-ci ne cherche pas la Fortune, il a plus de tort qu'un autre; car il me paraît en avoir affaire. Sachons ce qu'il veut. (Il salue Lucidor.) Monsieur, je suis votre serviteur; vous êtes étranger, sans doute?

Lucidor. - Oui, très étranger, surtout en ce pays-ci, comme vous le voyez à ma parure.

La Verdure, riant. - C'est ce qui me semblait.

Lucidor. - Et vous, n'êtes-vous pas d'ici?

La Verdure. - Non, j'y arrive.

Lucidor. - A votre habit, je vous aurais pris pour un naturel du pays.

La Verdure. - Pas encore: je tâcherai de m'y faire naturaliser; et vous aussi, sans doute?

Lucidor. - Oui, si je puis. Mais n'est-ce pas là le palais de la Fortune?

La Verdure. - Sans doute; et si ce n'est pas le sien, ce serait du moins celui de quelqu'un de ses parents, ou de ses meilleurs amis: car voilà qui est superbe.

Lucidor. - Mais nous ne remarquons pas une chose; c'est que nous sommes entourés de petits mausolées et qui ont chacun leur épitaphe. Lisons: "Ci-gît la fidélité d'un ami."

La Verdure. - Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que la fidélité de cet ami est morte là, de son vivant à lui?

Lucidor. - Apparemment que c'est dans ce sens-là qu'il faut l'entendre, et que cela marque un ami devenu traître.

La Verdure. - Parbleu! c'est dommage de la défunte! Continuons: "Ci-gît la parole d'un Normand." C'est toujours marque qu'il en avait une.

Lucidor. - Voici qui est plaisant: "Ci-gît la morale d'un philosophe et le désintéressement d'un druide." A ce que je vois, il y a ici une furieuse mortalité sur les vertus.

La Verdure. - Ah! c'est que les vertus ont la vie courte.

Lucidor. - "Ci-gît l'innocence d'une jeune fille."

La Verdure. - Et plus bas: "Ci-gît le soin que sa mère avait de la garder." Plus bas encore: "Ci-gît la peine qu'elles avaient à vivre."

Lucidor. - Il valait mieux être sobre. Ce que nous lisons là ne présage rien de bon pour ceux qui viennent ici.

La Verdure. - Oui, tous ces défunts-là méritent qu'on les regrette: ils étaient d'un assez bon commerce; mais que nous importe? Ce qui est mort est mort. Avançons pour aller au palais de la Fortune.

Lucidor. - Allons.

Autre scène

Lucidor, La Verdure, Le Scrupule

Le Scrupule, sortant d'un petit bois, les arrête. - Halte-là, Messieurs, n'allez pas si vite; prenez garde à ce fossé qui vous ferme le passage.

La Verdure. - Par la sambleu! je ne l'avais pas vu; et si vous ne m'en aviez pas fait peur, je l'aurais peut-être sauté sans réflexion; à présent je n'oserais.

Le Scrupule. - Vous ne pouvez le sauter que malgré moi.

Lucidor. - Et qui êtes-vous?

Le Scrupule. - Je m'appelle le Scrupule.

La Verdure. - Le Scrupule! Eh! comment n'êtes-vous pas gîté avec tous ces Messieurs-ci? Car vous êtes à peu près de la même espèce: gageons que votre emploi est de rendre poltrons tous ceux qui se présentent ici.

Le Scrupule. - Je les dégoûte autant que je puis de l'envie de faire ce saut-là, qui est d'une dangereuse conséquence; mais malheureusement il y en a peu qui me croient.

Lucidor. - Pour moi, je vous en crois, et m'en voilà dégoûté.

La Verdure. - Oh! parbleu, non pas moi; je ne prétends pas que vous m'arrêtiez, et je sauterai: gare! (Il pousse le Scrupule.)

Le Scrupule, l'arrêtant. - Doucement.

La Verdure. - Retirez-vous, vous dis-je.

Le Scrupule. - Je vous en empêcherai.

La Verdure. - Ma foi, Monsieur le Scrupule, je vous sauterai vous-même.

Le Scrupule. - Tant pis pour vous!

La Verdure. - Enseignez-moi donc quelque détour pour aller chez la Fortune.

Le Scrupule. - Tenez, prenez par là, c'est le chemin de l'Honneur.

La Verdure. - Bon, le chemin de l'Honneur! Appelez-vous cela un détour? Le joli voyage qu'il nous conseille! sans compter que par ce chemin-là nous allons tourner le dos à celui de la Fortune.

Le Scrupule. - J'en conviens; mais quelquefois il conduit bien, et on ne risque rien en le prenant.

La Verdure. - Ce vieux rêveur se moque de nous; nous avons affaire à droite, et il veut nous mener à gauche: gare encore une fois que je ne saute! (Il fait des efforts: le Scrupule le retient par un bras, et il ne saurait franchir le fossé.) Il n'y a pas moyen. Depuis que ce personnage-là m'a parlé je n'ai pas le courage de prendre ma secousse: je n'ai jamais été si pesant.

Autre scène

Les personnages susdits, une dame qui paraît.

La Dame. - D'où vient donc le bruit que j'entends?

Le Scrupule, se retirant. - C'est la Cupidité, et je fuis.

La Dame. - Que demandez-vous? Est-ce que vous voulez passer de ce côté-là?

La Verdure. - Oui, Madame, et voici un saut qui m'épouvante, tout la Verdure que je suis.

La Dame. - Vous êtes pourtant de métier à être dispos; mais vous avez sans doute parlé au bonhomme Scrupule: il est toujours aux environs de ces lieux-ci; et cette pesanteur qui vous tient est un fruit de sa conversation.

Lucidor. - Il était avec nous tout à l'heure.

La Dame. - Vraiment! vous n'avez qu'à l'écouter, il vous mènera loin. (A la Verdure.) Donnez-moi la main, je vous aiderai à sauter.

La Verdure lui présente la main timidement, puis la retire à plusieurs fois, et dit en riant. - Eh, eh, eh, je n'oserais, il faut que j'y rêve encore; j'ai des réflexions qui m'engourdissent.

La Dame. - A vous, des réflexions! vous n'y pensez pas, Mons de la Verdure. Vous ne méritez ni le nom ni l'habit que vous portez; vous les déshonorez tous les deux; et votre camarade sera plus raisonnable. Allons, Monsieur, suivez-moi.

Lucidor. - Non, Madame, vous m'en dispenserez, s'il vous plaît.

La Dame. - Quoi, des réflexions aussi dans cet équipage-là!

Lucidor. - Mon équipage n'est point un crime, et cela me console; d'ailleurs le Scrupule nous a dit qu'il y avait un autre chemin, et j'aime mieux le prendre, tout long qu'il est.

La Dame, riant. - Ah, ah, ah! Oui, il est un peu long, et l'on y court pas la poste. N'est-ce pas de jolis gens pour y regarder de si près? Adieu, Messieurs les chercheurs de fortune sur le chemin de l'Honneur; vous y trouverez des gîtes un peu maigres, et vous avez l'air d'être faits à la fatigue.

La Verdure, l'arrêtant. - Eh! Madame, encore un moment par charité, ne vous en allez pas si tôt; tenez, je suis trop fâché d'être si poltron, cela ne durera pas; faites-moi encore un petit mot d'exhortation, donnez-moi du coeur.

La Dame. - Eh! vous devriez déjà être dans l'antichambre de la Fortune.

La Verdure. - Cela est vrai, dans son cabinet peut-être.

Lucidor. - Avant que de vous en aller, Madame, voudriez-vous bien nous dire ce que c'est que toutes ces Vertus enterrées? Que sont devenus les possesseurs de ces Vertus-là? Sont-ils morts avec elles?

La dame. - Non, vraiment; et ils ne s'en portent que mieux de ne les avoir plus. Ce sont elles qui leur rendaient la vie difficile, et qui les empêchaient de sauter ce fossé.

Lucidor. - Cela est bon à savoir.

La Verdure. - Vous verrez que ce sont mes vertus qui m'appesantissent aussi, et qu'il faudra que je me mette à la légère et pourpoint bas.

Lucidor. - Mais sur ce pied-là, concluons, Madame. Il n'est donc passé de l'autre côté qu'un ami perfide; qu'un philosophe lâche et corrompu; qu'un dévot hypocrite; que des femmes effrontées et sans moeurs, comme je l'apprends là; qu'un mari sans coeur, comme je lis ici; qu'une jeune fille sans pudeur avec son indigne mère. Voilà tout ce que vous avez de l'autre côté et cela ne fait pas bonne compagnie. Je ne suis pas tenté d'augmenter le nombre de ces personnages-là.

La Dame. - Ces personnages-là ont meilleur mine que vous, mon petit Monsieur: ils n'ont que faire de vous et ne manqueront pas de camarades. Il y aura plus de presse à être de leurs amis que des vôtres: et quand on est si délicat, ce n'est pas la peine de se présenter ici: la Fortune n'y tient point école de morale, et vous n'avez qu'à porter vos haillons ailleurs.

La Verdure. - Eh, jarni! commençons par devenir riches, pour avoir le moyen d'être honnêtes gens: tout ce que nous voyons là, peut-être que nous l'entendons mal.

La Dame, riant. - Il l'explique à la manière du Scrupule.

La Verdure. - Et le Scrupule est trop scrupuleux.

La Dame. - Ces petits écrits qui nous environnent sont de sa façon et il ne les y met que pour épouvanter les sots.

La Verdure. - Je le crois volontiers.

La Dame. - Sans doute, quand quelqu'un est déterminé à franchir le fossé, et qu'il a de petites vertus incommodes qui ne sauraient le suivre, il les laisse là. Le Scrupule vient et les ramasse et leur dresse malicieusement ce grotesque mausolée que vous voyez et que les gens sensés ne regardent pas. Mais j'entends une symphonie qui nous annonce que la Fortune arrive, pour donner ses audiences à tous les poltrons comme vous qui refusent de sauter; il y a déjà ici plusieurs personnes qui l'attendent; si vous voulez lui parler, que l'un de vous se retire, et que l'autre reste.

Lucidor. - Comme je ne suis pas pressé, je cède le pas à Monsieur la Verdure: il me paraît vouloir être expédié.

La Verdure. - Oui, je crois que je m'épargnerai le détour; je sens que mes scrupules tirent à leur fin, et qu'ils auront bientôt leur petit mausolée.

Ici la Fortune arrive et se place sur un trône. Plusieurs personnes l'abordent, et entre autres une jeune femme nommée Clarice qui s'avance, et à qui une des suivantes de la Fortune dit d'approcher.

La Suivante. - Venez, Madame, approchez, et saluez bien profondément la Déesse; encore plus bas, vos révérences ne sauraient être trop humbles; que demandez-vous?

Clarice. - Quelques faveurs de la Fortune qui ne m'en a jamais accordé.

La Suivante. - Jamais! cela est difficile à croire: vous êtes trop jeune et trop aimable; et la Fortune ne saurait vous avoir négligée autant que vous le dites; mais peut-être n'avez-vous pas profité de tout ce qu'elle a fait pour vous?

Clarice.- J'ai pourtant pris toutes les mesures qui pouvaient m'obtenir ses bontés.

La Suivante. - Voyons, qui êtes-vous?

Clarice. - La veuve d'un des plus honnêtes hommes du monde, qui m'a laissée sans bien et qui a toujours eu du malheur dans tout ce qu'il a entrepris.

La Suivante. - Ah! que voulez-vous? Quand on a le plaisir d'être le plus honnête homme du monde, il ne faut guère s'attendre au plaisir d'être heureux; on ne saurait avoir tant de plaisirs à la fois. Mais à votre âge, faite comme vous êtes, comment vivez-vous?

Clarice. - Oh! d'une manière irréprochable. Je défie la médisance de pouvoir attaquer ma conduite.

La Suivante. - Fort bien: vous êtes donc très retirée?

Clarice. - Autant que la plus rigide vertu l'exige. Je ne vois point d'homme chez moi; et quand il y en a quelqu'un qui m'aborde ailleurs, je lui parle avec une réserve, avec une modestie qui doit certainement m'attirer son estime et même son coeur, s'il est vrai que je sois aimable, comme je l'ai souvent entendu dire.

La Suivante. - A merveille! Et avec tout le soin que vous prenez de fuir les hommes, il ne s'en présente pas un?

Clarice. - Pas un seul.

La Suivante. - Est-il possible?

ClaricE. - Pas un du moins qui parle de mariage.

La Suivante. - Ah! la beauté indigente, dans la plus honnête femme du monde, a encore ce malheur-là; presque personne ne l'épouse.

Clarice. - Vraiment, si je voulais des amants, j'en trouverais de reste.

La Suivante. - Et des amants riches?

Clarice. - Opulents et même généreux; mais qu'est-ce que j'y gagne? Ces amants si riches n'ont que de l'amour pour moi.

La Suivante. - Eh! que voulez-vous donc? qu'ils aient de la haine?

Clarice. - Je veux dire qu'ils ne sont qu'amoureux et point tendres; ils ne pensent point sérieusement, ils ne proposent que d'aimer.

La Suivante. - Mais la proposition est galante.

Clarice. - Oui, ils veulent bien de moi et non pas de ma main; ils ne soupirent pas dans les règles.

La Suivante. - Ah! oui-da, je vous comprends. Eh bien?

Clarice. - Eh bien, je viens prier la Fortune de me procurer un mari qui me mette à mon aise au lieu de tant d'amants dont les intentions m'offensent.

La Fortune, qui de dessus son trône a entendu tout ce dialogue, se lève et dit. - Ah! quel verbiage! Renvoyez cette femme-là, renvoyez-la: elle tient des discours d'une fadeur, d'une platitude qui me donne des vapeurs.

 

 

Quatrième feuille

La source la plus ordinaire des crimes qui se commettent dans le monde, ce n'est pas la pauvreté, comme on le croirait; c'est la honte qu'elle fait à ceux qui la souffrent.

Mille gens seraient pauvres avec patience, s'ils n'avaient que la peine de l'être; ou du moins, ils ne feraient point d'efforts criminels pour sortir de leur pauvreté, si elle n'était que fatigante; mais elle est honteuse.

Un homme fait mauvaise chère, il est mal vêtu, mal logé, mal chauffé; il n'y a pas encore là de quoi le tenter d'être coupable, pour cesser d'être malheureux.

Mais on le méprise parce qu'il est pauvre; ou bien on le méprisera si on sait qu'il l'est; et à la fin on le saura, car il n'a pas de quoi empêcher qu'on ne le découvre: il faut du bien pour pouvoir cacher qu'on en manque: de sorte qu'il est méprisé, ou qu'il va l'être; et voilà ce qui le perd.

Son voisin est riche, et il lui pardonnerait de dîner mieux que lui; mais son voisin est glorieux de ce qu'il dîne mieux que lui. Son voisin a des amis qui l'honorent; et lui, tout le monde le laisse là. On dit en parlant de lui: ce pauvre monsieur un tel! Il entre dans une maison, dans une assemblée; il sent qu'on le reçoit comme une figure hétéroclite et moquable, dont on a la pudeur de ne pas rire encore; mais dont il est sûr qu'on rira quand elle n'y sera plus; sa présence fait tomber la conversation: on lui dit: Allez-vous-en, à force de ne lui rien dire. Va-t-il ailleurs? il n'est rien, en quelque endroit qu'il aille, il n'a ni tort ni raison avec personne; il ne vaut la peine ni d'être persuadé ni contredit. Voilà ce que la pauvreté a d'affreux.

Quelle folle, quelle impertinente, quelle funeste inconséquence dans les moeurs des hommes! Ils punissent de mort celui qui est convaincu d'avoir fait un crime pour cesser d'être pauvre, et punissent de mépris celui qui a le courage de rester pauvre.

Quel monstrueux mélange de démence et de raison, de dépravation et de justice!

La plus étonnante chose du monde, c'est qu'il y ait toujours sur la terre une masse de vertu qui résiste aux affronts qu'elle y souffre, et à l'encouragement qu'on y donne à l'iniquité même; car tous les honneurs sont pour l'iniquité, quand elle peut échapper aux lois qui la condamnent.

Et assurément il y a plus de coupables honorés dans le monde qu'il n'y en a de punis.

Combien de fois rachète-t-on son crime par le gain du crime même?

Il faut que les hommes portent dans le fond de leur âme un furieux fond de justice et qu'ils aient originairement une bien forte vocation pour marcher dans l'ordre, puisqu'il se trouve encore d'honnêtes gens parmi eux.

L'iniquité devrait absorber toute la terre, à la manière dont on vit.

La peu du châtiment arrête beaucoup de méchants, dira-t-on. J'en conviens; mais pensez-vous que cette peur-là pût suffire pour la sûreté générale? vous imaginez-vous que ce soit là tout le mystère de la conservation des hommes, et qu'il ne faille que cela pour mettre le monde à l'abri du déluge de crimes qui l'inonderait?

Vous vous trompez. S'il n'y avait que ce ressort-là qui jouât en notre faveur, il manquerait bientôt. Il est pourtant fort; mais c'est parce qu'il est joint à d'autres, car il ne serait rien tout seul.

L'iniquité abolirait bientôt jusqu'à ces châtiments qu'elle s'est donnés pour frein à elle-même.

Ce qui garantirait l'homme inique, ce ne serait donc pas la prudence qu'il aurait de faire des lois contre ceux qui lui ressemblent. Il ne les respecterait pas lui-même, et donnerait l'exemple de ne les pas respecter.

Le nombre des coupables qu'il faudrait punir ouvrirait les yeux aux coupables mêmes.

Ils seraient bientôt absous, puisqu'ils seraient les plus forts.

A quoi bon les lois que nous avons établies pour notre sûreté? diraient-ils; quel serait l'abus de les suivre, puisque le remède qu'elles apportent est aussi cruel que le mal que nous avons prétendu arrêter par elles! Si on voulait les observer, il faudrait leur sacrifier autant d'hommes que notre méchanceté s'en immolerait. Ce n'est donc pas la peine d'avoir égard à ces lois; et tout bien compté, il n'y a qu'à rester comme nous sommes, et nous entre-déchirer comme à l'ordinaire. Que chacun prenne ses précautions; cela sera plus simple, et reviendra au même.

Figurez-vous, par exemple, qu'on tînt le discours suivant:

Nous sommes tous méchants: ainsi nous allons tous nous entre-détruire.

Pour remédier à cela, convenons de mettre à mort ceux qui feront tel et tel désordre.

Et voilà la convention faite. Il ne manque à ce prudent traité, pour sa validité, qu'une petite chose; c'est d'être passé entre des créatures capables de l'observer.

Mais ceux qui ont eu l'esprit de le faire sont des méchants, qui, à la fin, s'indigneront eux-mêmes et de le voir violé par leurs camarades, et de l'impudence que ces camarades auront de prétendre qu'ils l'observent, et de l'abus immanquable qu'on fera de ce traité-là au préjudice des uns, et en faveur des autres; et voilà le désordre et la confusion qui recommencent.

Mais à ces créatures, à qui le besoin de vivre heureux a fait faire ces lois, et à qui le même besoin les fera mépriser, glissez-leur dans le fond de l'âme, comme Dieu a fait, la connaissance de ce Dieu même: frappez-les d'une impression de la crainte de ce Dieu, d'une impression d'amour pour la vertu; mettez en eux une certaine lumière, qui leur rende le crime aussi horrible, aussi condamnable qu'il est funeste; et l'innocence aussi louable qu'elle est utile et nécessaire: donnez-leur enfin des idées de justice.

Et après cela qu'ils fassent des lois, qu'ils jurent de détruire ceux qui oseront les enfreindre.

Je comprends alors que le traité tiendra et que la peur du châtiment, ajoutée à tout ce que je viens de dire, balancera leur iniquité, et leur procurera une certaine médiocrité de paix, telle que nous l'avons en ce monde, et telle que nous ne l'aurions point, si tout ce que j'ai dit manquait à l'homme.

La crainte de ce Dieu que les hommes connaîtront s'affaiblira; ils oublieront Dieu même. N'importe, l'idée en restera parmi eux; elle ne périra jamais, elle fera des vertueux ou des hypocrites: et les hypocrites seront des méchants qui n'oseront l'être autant qu'ils le voudraient bien.

L'hypocrisie, tout affreuse qu'elle est, sert à l'ordre.

Un homme qui aime la vertu en force dix autres qui n'en ont point à faire comme s'ils en avaient.

Il faut en avoir, ou en feindre, ou du moins dire qu'on en a, même avec ceux qui n'en ont point. On ne saurait donner un autre ton au monde, tout corrompu qu'il est.

L'homme est glorieux, et on ne doit pas s'en étonner. Il n'était fait que pour avoir un maître, qui est Dieu; et le péché lui en a donné mille, dont la supériorité lui est toujours étrangère et douloureuse, quelque nécessaire qu'elle lui soit aujourd'hui.

Cette supériorité même, ceux qui l'ont sur les autres n'en sont pas plus heureux; ils n'étaient pas faits pour une place que le péché est cause qu'ils occupent; ils devaient être mieux qu'ils ne sont.

Les gens pieux, ceux qui servent Dieu, sont, de tous les hommes, les plus fiers et les plus superbes; car ils n'ont que Dieu pour maître, ils n'obéissent qu'à lui-même, en obéissant aux hommes. C'est toujours Dieu qu'ils voient dans chaque homme à qui Dieu veut qu'ils soient soumis; c'est toujours lui qu'ils servent: aussi n'y a-t-il point de serviteurs ni plus fidèles ni plus sûrs.

Les rois de la terre, (il doit être permis de le leur dire), n'ont point de meilleurs sujets que ceux qui ne sont soumis qu'au Maître des rois même.

Voici la suite des scènes que nous avons trouvées, et qui roulent sur le projet dont nous avons déjà donné quelque chose dans la dernière feuille, et qui porte pour titre:

Le chemin de la fortune

La suivante de la fortune, qu'on a ci-devant nommée la dame, la verdure, la fortune sur son trône.

La Suivante. - Déesse, fera-t-on approcher tous les étrangers qui sont venus vous demander du secours?

La Fortune. - Qu'ils paraissent.

La Verdure (C'était apparemment lui qui parlait le premier à la Fortune, mais nous n'avons trouvé sa scène que la seconde. Il salue et dit). - Madame.

La Suivante. - Taisez-vous, vous manquez de respect à la Déesse; il est trop familier de s'adresser directement à elle. Je vous interrogerai, vous me répondrez, et la Déesse décidera: c'est ainsi que cela se pratique; apprenez la cérémonie.

La Verdure, saluant. - Je supplie Sa Majesté sublime de pardonner à l'ignorance de son très humble sujet.

La Suivante. - Vous n'êtes pas non plus dans une posture assez soumise: on ne paraît qu'en esclave devant elle. A genoux, la Verdure, à genoux!

La Verdure. - M'y voilà.

La Fortune, de dessus son trône. - Interrogez-le avec bonté; je suis volontiers favorable aux mortels de son espèce; j'ai du faible pour eux. Je trouve celui-ci un joli garçon; il a je ne sais quoi d'ardent et de hardi dans la physionomie, qui me plaît. Son ajustement même est de mon goût; cet habit-là me gagne.

La Verdure, dans sa joie, relevant un genou. - Ah! Madame, mon habit, ma physionomie et moi, nous sommes tous trois bien honorés de vous plaire, et Votre Hautesse me traite d'une manière...

La Suivante. - Paix, vous dis-je, et à genoux!

La Verdure. - Excusez mon transport.

La Fortune. - Passez-lui quelque chose; je ne me pique pas d'être si fière avec lui.

La Verdure, charmé. - Ah! ah!

La Fortune. - Demandez-lui ce qu'il veut. Pourquoi ne l'ai-je pas déjà trouvé chez moi? Le saut qu'il fallait faire l'aurait-il arrêté? Comment le désir de venir à moi ne lui a-t-il pas fermé les yeux? Vite, qu'il nous dise ce qui l'a arrêté. Mais que notre ami réponde à son aise, et qu'il prenne une posture moins gênante; je lui épargne cet abaissement-là.

La Suivante. - Levez-vous.

La Verdure. - J'obéis.

La Suivante. - Qui êtes-vous?

La Verdure. - Chevalier de l'arc-en-ciel.

La Suivante. - Je le vois bien, et je vous demande ce qu'étaient vos parents.

La Verdure. - Je n'en sais rien, je ne les ai jamais connus.

La Suivante. - Vous les avez donc perdu au berceau?

La Verdure. - Non, ce sont eux qui m'ont perdu, et je fus retrouvé par un commissaire.

La Fortune, descendant de son trône. - Ah! je n'y saurais tenir: venez, mon fils, venez, digne objet de ma complaisance, que je vous embrasse. Combien de qualités n'apportez-vous pas pour me plaire! Je ne m'étonne plus du penchant que j'avais pour vous.

La Suivante, à part. - La Fortune deviendra folle de ce garçon-là. (Haut.) Pourquoi n'avez-vous pas sauté? Où est l'intrépidité que doit vous inspirer une aussi heureuse naissance? Chez qui êtes-vous aujourd'hui?

La Fortune se remet sur son trône.

La Verdure. - Chez un homme que la Déesse a comblé de ses grâces, dans le temps qu'elle logeait rue Quincampoix; t il ne tient pas à lui que je ne change d'état; il y aurait longtemps que je disposerais moi-même de la couleur de mon habit, si je voulais l'en croire.

La Suivante. - Eh! que vous dit ce seigneur moderne?

La Verdure. - Qu'il me donnera des emplois; qu'il me fera riche, si je veux épouser Lisette, ci-devant une petite femme de chambre extrêmement jolie, tout à fait mignonne vraiment, et parfaitement nippée. Ce serait, ma foi, un bon petit ménage tout dressé, et qui n'attend que moi pour devenir honnête; mais néant.

La Suivante. - Eh! qu'est-ce qui vous arrête?

La Verdure. - C'est que je ne l'épouserais qu'en secondes noces. Mon maître m'est un peu suspect; je n'aime pas les veuves dont le mari vit encore.

La Fortune. - Ah! le benêt! ah! le sot! J'en allais faire mon enfant gâté. Allons, qu'il se retire: je ne veux plus le voir.

La Verdure. - Mais, ma Déesse...

La Suivante. - Allez-vous-en, vous reviendrez une autre fois; mais ne reparaissez que bien déterminé.

Autre scène

En ce moment paraît M. Rondelet, qui passe en chantant, et qui dit. - Ta, la, ra, ra, ra... Bonjour, Mesdemoiselles; ou bien, bonjour Mesdames: car vous autres, filles ou femmes, vous vous ressemblez toutes, n'est-ce pas?

La Suivante. - Vous avez l'abord familier.

M. Rondelet. - C'est que je suis sans façon: je n'ai point le talent des compliments; aussi je n'en fais guère.

La Suivante. - Ce n'est pas de cette manière qu'on se présente ici.

M. Rondelet. - Eh! comment donc s'y prendre? On ne saurait se présenter qu'en se montrant: eh bien! je me montre, me voilà. À qui en avez-vous? Qui est-ce qui vous fâche?

La Suivante. - A peine avez-vous fait la révérence! M. Rondelet. - J'en ai fait plus de trois; mais c'est que je les tire un peu courtes: c'est ce qui fait qu'elles ne paraissent rien. Tenez, en voilà encore une, et puis deux, et puis des compliments. Bonjour, mes beaux enfants, serviteur très humble. Comment vous portez-vous? dites-moi que vous vous portez bien, je dirai que j'en suis bien aise et puis voilà qui est fini.

La Fortune rit de son siège. - Ah, ah, ah, ah! Il me divertit beaucoup.

M. Rondelet. - Tout de bon? Ah, ah, ah, folichonne.

La Suivante. - Ah, ah, ah! il est en effet très plaisant.

M. Rondelet. - Elles sont, ma foi, charmantes!

La Suivante. - Que cherchez-vous ici?

M. Rondelet. - Rien: je passe.

La Fortune, riant. - Rien! dit-il; il ne cherche rien:

ah! qu'il est original! il n'a pas seulement l'esprit de me chercher.

M. Rondelet. - J'ai pourtant l'esprit de te trouver, comme tu vois, mon petit coeur

La Suivante. - En voici bien d'une autre! Déesse, il vous tutoie.

M. Rondelet. - Voilà comme Monsieur Rondelet en use avec ceux qu'il aime.

La Fortune. - Rondelet! il s'appelle Rondelet? son nom même est comique.

La Suivante. - Connaissez-vous la Fortune?

M. Rondelet. - Non.

La Suivante. - Avez-vous envie de la voir, et d'être de ses amis?

M. Rondelet. - Oui-da, il n'y a qu'à dire; il n'y aura point de mal à cela: qui est-ce qui en empêche?

La Suivante, à la Fortune. - Admirez-vous comme il traite cette matière-là? Saluez la Déesse, Monsieur Rondelet; voilà la Fortune elle-même à qui vous parlez.

M. Rondelet. - La Fortune! Eh! pardi, tant mieux, m'amour; je suis bien aise que nous ayons fait connaissance: embrassons-nous. Qu'elle est gentille! Où demeures-tu, mignonne? je veux t'aller voir.

La Suivante, riant. - Et le tout sans cérémonie!

La Fortune, lui tendant les bras. - Viens, mon gros benêt; lourdaud mon ami, viens: je veux que tu ailles chez moi. Tu sauteras bien le fossé, toi; rien ne t'arrêtera: tu n'y entends point de finesse, et je te tiendrai la main moi-même. Saute, je vais t'aller joindre.

M. Rondelet, sautant. - Grand merci; je t'attends, au moins.

Autre scène

La Suivante, la Fortune, Hermidas

La Suivante. - Voici un nouveau client, reprenez votre gravité ordinaire.

La Fortune. - Je n'ai garde de faire autrement, je ne badine pas avec tout le monde.

Monsieur Hermidas s'avance.

Hermidas, à La Suivante. - Me tromperais-je, Madame? N'est-ce pas ici la Fortune? et ce prodige de beauté, dont l'aspect enchante, ne m'annonce-t-il pas que c'est la Fortune elle-même qui paraît à mes yeux?

La Suivante, imitant son ton. - Pouvez-vous en douter à la prodigieuse éloquence qu'elle vous inspire? (A part.) Quel original!

Hermidas. - Puis-je avoir l'honneur de la haranguer?

La Suivante. - Non, J'opine à la suppression de la harangue. La Déesse n'a point de goût pour la période.

Hermidas. - Je me flatte que ma harangue lui plairait.

La Suivante. - Celles de Cicéron l'étourdissent.

Hermidas. - A l'air sérieux que vous prenez aurais-je le malheur d'être importun?

La Suivante. - C'est un accident qui vous menace.

Hermidas. - Fasse le Ciel qu'il ne m'arrive pas!

La Suivante. - Vous l'éviterez en abrégeant; expédions: quel homme êtes-vous?

Hermidas. - Un amateur des belles-lettres.

La Suivante. - Quoi! des lettres de l'alphabet?

Hermidas. - Non. Je suis ce qu'on appelle communément un bel esprit.

La Fortune, s'écriant de son trône, d'un air ennuyé. - Un bel esprit!

La Suivante, en bâillant. - Un bel esprit! c'est fort bien fait à vous.

La Fortune bâille. - Ah!

Hermidas. - Que dit la Déesse?

La Suivante. - Elle bâille.

Hermidas. - Aurait-elle la bonté d'accepter un livre que je lui dédie?

La Suivante, nonchalamment. - Eh! comme il vous plaira: mais la Déesse ne lit guère, et je vous dis qu'elle bâille.

La Fortune. - Dites-lui que je le remercie. Bonsoir. Qu'on tire mon rideau.

Hermidas. - Est-ce que la Déesse va s'endormir?

La Suivante. - Oui, c'est votre livre et sa dédicace qui opèrent: tout ce qui est bel esprit l'invite assez au sommeil; et moi qui vous parle, je lui ressemble un peu là-dessus. Bonsoir.

Hermidas. - Comment! bonsoir? J'allais vous lire quelque chose de mon livre.

La Suivante. - Oh! cela n'empêche pas que vous lisiez, surtout la préface: nous n'en dormirons que mieux.

Hermidas. - Est-ce là l'accueil qu'on fait ici aux gens comme moi? il me prend envie de vous réveiller avec une chanson.

La Suivante. - Ah! oui-da: c'est une autre affaire. Voyons.

La Fortune, se réveillant. - Il me semble que j'entends parler de chanson. Est-elle jolie?

Hermidas. - Oui, Madame, c'est une chanson de guinguette.

La Fortune. - Ah! c'est encore ce bel esprit. Que me veut-il? Est-ce un laurier qu'il demande? Je n'en ai point qui lui convienne. Cet homme-là se méprend: qu'il s'adresse à Apollon; qu'il lui porte ses belles-lettres, je ne connais que des lettres de change; rendez-lui son portefeuille; qu'Apollon y fasse honneur; ce n'est point à moi à payer ses dettes.

Elle se rendort.

Hermidas. - Je vous demande pardon de vous avoir cru sensibles à de belles choses.

La Suivante. - Monsieur le bel esprit, vous faites quelquefois des vers sans doute?

Hermidas, s'en allant. - Vous en saurez des nouvelles.

La Suivante. - N'y manquez pas, voilà de quoi faire contre nous une belle et bonne épigramme qui nous apprenne à vivre; car cela est honteux.

Hermidas. - Vous ne la sentiriez pas.

La Suivante. - Attendez: nous ne vous donnons rien; mais du moins emportez un conseil. Au lieu de faire de si belles choses, et de les dédier à la Fortune, qui n'y entend rien, dédiez vos ouvrages à la Malice humaine; elle est riche, elle vous paiera bien; la bonne dame n'est pas délicate sur tout ce qui l'amuse. Avec elle, il vous en coûtera la moitié moins de peine, pour avoir de l'esprit: vous brillerez avec une commodité infinie; et ce sera le Pérou pour vous.

Hermidas sort, en levant les épaules.

Autre scène

La Fortune, La Suivante

La Fortune, ouvrant les yeux et comme se réveillant. - Ce harangueur est-il parti?

La Suivante. - Oh! il emporte son congé en bonne forme.

La Fortune. - Je me sauve de peur qu'il ne revienne; qu'on m'attelle mon char pour l'Opéra-Comique.

La Suivante. - Voici encore un client. (C'est Lucidor qui paraît.) Mais il ne vous arrêtera pas, ce n'est qu'un honnête homme.

La Fortune. - Eh bien! cet honnête homme, qu'il saute, ou que le Ciel l'assiste.

La Fortune s'en va avec toute sa suite.

La Suivante, à Lucidor. - Vous avez entendu ce qu'a dit la Fortune: "Eh bien! qu'il saute." Et moi je vous répète après elle: Eh bien! sautez donc!

Lucidor. - Mes petites vertus me sont chères, et je voudrais bien ne point les donner à ramasser au Scrupule; j'aimerais mieux qu'on fît mon épitaphe que la leur.

La Suivante. - En ce cas-là, que le Ciel vous assiste, comme dit la Déesse; mais tenez, voici le Grand-Prêtre de la Déesse: remettez-vous entre ses mains. Il va vous débarrasser de vos scrupules par la plus petite opération du monde.

 

 

Cinquième feuille

Réflexions sur les Coquettes.

Les coquettes ne s'aiment pas, et ne sont pourtant bien que lorsqu'elles sont ensemble. Savez-vous ce qu'elles cherchent en se prenant pour compagnes? le plaisir de l'emporter l'une sur l'autre: elles vont pourvoir à la nourriture de leur vanité, et faire assaut de charmes; ce sont des visages, des tailles, des mines et de bons airs qui vont lutter ensemble.

Assurément je suis ou plus belle, ou plus jolie, ou plus aimable que Doris, dit Julie en son particulier; mais à la certitude que j'en ai, et que mon miroir m'en donne, il serait délicieux d'y ajouter une autre preuve; et c'est la preuve de fait.

Julie ne me vaut pas, dit de son côté Doris: je l'efface; j'ai bien d'autres grâces qu'elle, et je n'ai pas besoin d'en être plus sûre que je le suis; mais quelques certitudes de plus ne gâteront rien; allons les multiplier, pour les rendre plus vives: mon amour-propre se chicane quelquefois là-dessus; allons le rassasier d'évidence.

Et voilà Doris et Julie qui vont se trouver. Elles s'embrassent en s'examinant sourdement d'un oeil critique. Doris croit étonner Julie par ses grâces, et Julie s'imagine que les siennes inquiètent Doris, et lui font peur.

Il est cinq ou six heures du soir; où ira-t-on? Au spectacle, ou aux Tuileries? et là, de quelque manière que les choses tournent, que leur vanité ait lieu de s'y applaudir, ou non, ne craignez pas qu'il y ait aucune de nos deux femmes qui rabatte de sa confiance.

L'amour-propre des femmes veut bien avoir le régal de se convaincre qu'il ne s'en fait pas trop accroire: mais s'il arrive quelque chose qui ne lui soit pas favorable, il saura bien y remédier; tout ce qui prouvera contre lui ne prouvera rien.

Menons nos deux coquettes aux Tuileries: vous les voyez qui s'y promènent; elles se tiennent sous le bras. Ah! les bonnes amies! Que croyez-vous qu'elles pensent, et que chacune d'elles dise intérieurement à l'autre?

Venez, madame, venez, coquette que vous êtes; venez orner mon triomphe, et voir confondre la vanité que vous avez sans doute de croire que vous êtes aussi aimable que moi; avancez, que je vous montre le contraire: nous voici en bon lieu pour vider notre différend.

Et là-dessus, elles marchent à grands pas; vous les entendez éclater de rire en parlant.

Eh! de quoi parlent-elles? elles ne le savent pas elles-mêmes; ce sont des mots qu'elles prononcent, afin d'ouvrir la bouche avec grâce.

De quoi rient-elles? de rien. Ce n'est là qu'une coquetterie; ce n'est que pour faire du bruit, pour en paraître plus vives, plus bruyantes, plus dissipées; pour en tenir plus de place; pour attirer l'attention de ces hommes qui se promènent aussi, qui viennent à elles, et qui en passant vont juger nos coquettes.

Quatre hommes sont passés. Il y en a trois qui n'ont regardé que moi, dit Doris en elle-même, et j'aurais eu le quatrième, s'il n'avait pas regardé ailleurs en passant, ou si par hasard ses yeux ne s'étaient pas d'abord trouvés sur Julie.

Ainsi je pense qu'il est clair que je vaux mieux qu'elle: il n'y a pas à en douter; c'est une affaire de calcul: j'ai trois contre un; et cet un, je l'aurai au retour.

Que répond à cela Julie? convient-elle qu'elle a perdu? oh! que non. Elle a fort bien vu ces trois hommes n'honorer effectivement que sa compagne de leurs regards; elle n'a eu que le quatrième, elle le sait: c'est un fait qu'elle ne peut contester.

Mais qu'est-ce que cela conclut? Rien. C'est que Doris a fixé les trois autres par un fracas de coquetterie supérieure à la sienne, par un éclat de rire, par un ton de voix d'une hauteur indécente, par des regards effrontés qui ne manquent jamais d'arrêter les hommes, qui les débauchent, qui subornent leur jugement. Doris n'a pas les yeux plus beaux qu'elle, pas même si beaux: mais elle les a plus hardis; elle les jette à la tête, et c'est parce qu'ils ont moins de modestie, moins de pudeur, qu'on s'y est arrêté préférablement aux siens, qui, à modestie égale, n'auraient pas souffert de concurrence.

Que Doris plaise à ce prix-là, ajoute Julie, je ne lui envie pas la misérable vanité qu'elle en tire; et si elle appelle cela être plus aimable qu'une autre, à la bonne heure: mais si on voulait étaler sa gorge, comme elle, avoir les épaules aussi découvertes, l'air aussi déhanché, et une figure aussi cavalière, elle n'aurait pas beau jeu.

Pendant que Julie tient ce petit dialogue en elle-même, et se console ainsi du désagrément de cette première aventure, une autre troupe d'hommes passe; et Julie, dont la gorge (quoi qu'elle en dise) n'est pas mieux vêtue que celle de Doris, ne s'y prend pas plus honnêtement ni plus loyalement que sa rivale, pour triompher cette fois-ci. Elle imagine à son tour quelque vivacité, quelque folie; par exemple, un cri pour un faux pas, et qui fait que ces hommes la regardent la première.

Il est vrai qu'ensuite pour retenir leurs yeux sur elle, il en coûte aux siens autant de hardiesse et de corruption qu'elle en a reproché à ceux de sa compagne; mais tout cela lui échappe; elle ne s'en aperçoit pas: sa rivale n'a d'abord gagné qu'en trichant; pour elle, elle a gagné de bon jeu, comme qui dirait par la force des cartes.

Mais, mesdames, leur dirais-je, est-ce là vaincre? Etes-vous venues disputer d'effronterie ou de beauté? Car aucune de vous, ce me semble, ne peut se flatter de l'emporter ici comme belle.

Et en ceci pourtant je crois que je me trompe moi-même.

Entre deux femmes qui en pareil cas se ménagent aussi peu l'une que l'autre, c'est, sans difficulté, l'immodestie de la plus jolie qui pique le plus.

Ainsi, il y a toujours combat de beauté entre elles.

La coquette ne sait que plaire, et ne sait pas aimer; et voilà aussi pourquoi on l'aime tant.

Quand une femme nous aime autant qu'elle nous plaît, pour l'ordinaire elle ne nous plaît pas longtemps: son amour nous a bientôt fait raison du pouvoir de ses charmes.

La femme vertueuse, avérée pour telle, et par conséquent inaccessible à la fleurette, quelque aimable qu'elle soit, n'a plus de sexe aux yeux d'une infinité de gens; ce n'est plus une femme pour eux, elle ne leur est bonne à rien. Dites-leur: elle est belle femme; ils vous répondront: fort belle. Mais c'est un mot qu'ils disent, et non pas une réflexion qu'ils font avec vous.

Les vraies coquettes n'ont l'âme ni tendre ni amoureuse; elles n'ont ni tempérament ni coeur. Je crois qu'il ne leur en coûterait rien d'être sages, s'il ne fallait pas quelquefois manquer de sagesse pour garder leurs amants; leurs bontés, toujours rares, ne sont pas des faiblesses, ce sont des prudences. Elles n'ont pas besoin d'être faibles; mais vous avez besoin qu'elles le soient un peu.

Un homme serait bien honteux de tous les transports qu'il a auprès d'une coquette qu'il adore, s'il pouvait savoir tout ce qui se passe dans son esprit, et le personnage qu'il fait auprès d'elle; car elle n'a point de transports, elle est de sang-froid, elle joue toutes les tendresses qu'elle lui montre, et ne sent rien que le plaisir de voir un fou, un homme troublé, dont la démence, l'ivresse et la dégradation font honneur à ses charmes. Voyons, dit-elle, jusqu'où ira sa folie; contemplons ce que je vaux dans les égarements où je le jette. Que de soupirs! Que de serments! Que de discours emportés et sans suite! Comme il m'adore! Comme il m'idolâtre! Comme il se tait! Comme il me regarde! Comme il ne sait ce qu'il dit! Allons, ma vanité doit être bien contente: il faut que je sois prodigieusement aimable; car il est prodigieusement fou.

Quelquefois aussi se trompe-t-elle. Cet homme, qu'elle appelle fou; peut n'être de son côté qu'un fripon, qui croit avoir attendri la friponne, et qui s'écrie en lui-même: Ah! que je suis aimable, et qu'elle est folle!

On parle des coquettes, on en parle devant des coquettes même. On leur dit qu'il est honteux de l'être. Elles le disent aussi de la meilleure foi du monde. Elles ne s'avisent pas de penser qu'on parle d'elles; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'on n'en parle point non plus. Elles plaisent à tout ce qu'il y a d'hommes là; et on ne trouve point coquette une femme qui plaît, on ne la trouve qu'aimable.

Je n'aime pas les coquettes, vous dit un homme qui fait le délicat en fait de femmes; et de toutes les femmes, la plus coquette, c'est celle qu'il aime et qu'il adore.

Que veulent dire la plupart des romans? Ils nous font des amants si fidèles, qu'ils ont le courage de faire les cruels avec les plus belles femmes du monde qui se jettent à leur tête. Ils ne sont pas seulement tentés de jeter un regard sur elles: le tout parce qu'ils ont une maîtresse. Cela ne vaut rien, et n'est ni vrai ni vraisemblable.

Il serait pourtant beau qu'un homme en pareil cas résistât; encore serait-ce du beau qui choquerait la vue. On le souffrirait dans un chrétien, on ne l'aimerait pas dans un galant homme.

 

Des Femmes mariées.

Les hommes disent que les femmes ont la faiblesse en partage; cela peut être vrai en soi. Mais avons-nous droit de le dire, ou même de le croire? Examinons, par exemple, la distribution des devoirs que nous avons faite dans le mariage entre des créatures si faibles, et nous qui sommes si forts; et nous verrons si la balance est égale.

Marions une fille à un brutal: il n'y a que trop de ces messieurs-là; de quel ton quelquefois ne parle-t-il pas à sa femme? Taisez-vous, madame; je le veux; laissez-moi en repos; vous ne savez ce que vus dites; je le veux.

Que ce superbe je le veux est humiliant! Le dernier des esclaves s'y accoutume-t-il? Y a-t-il d'âme pour qui il ne soit pas sanglant? il écrase l'amour-propre; et j'ai pitié d'une femme dont on outrage jusque-là la dignité de compagne, dont on anéantit la volonté jusqu'à cet excès.

L'infortunée se plaint-elle? (vous diraient les femmes) c'est encore pis; le brutal s'en offense. Se révolte-t-elle à force de récidive? Elle est perdue; les lois l'attendent pour la condamner, pour la punir de n'avoir pas la force de mourir dans le silence.

Que faut-il donc qu'elle fasse? - Hélas! lui dira-t-on, cela est bien fâcheux; tâchez de prendre patience; vous n'avez de ressource que dans vos vertus. Et c'est comme si on lui disait: Souffre, pleure, gémis, soupire, pratique des vertus impraticables, et tâche de te traîner ainsi jusqu'à la mort, d'attraper le mieux que tu pourras la fin de ta vie; voilà tous les remèdes qu'on sache à ta peine: la patience et la mort.

Qu'on nous cite un seul article où nous ne soyons pas maltraitées (ajouteront les femmes, car c'est toujours elles que je fais parler).

Une femme se comporte mal; elle a des amants; elle trahit la fidélité conjugale. Point de quartier pour elle: on l'enferme, on la séquestre, on la réduit à une vie dure et frugale, on la déshonore, et elle le mérite.

Mais que fait-on à un mari qui est infidèle, qui a des maîtresses, qui vit avec elles, qui se ruine pour elles, lui, sa femme et ses enfants? Que lui fait-on? Le voilà dans le cas où l'on enferme sa femme.

Et remarquez que cette femme a caché son libertinage autant qu'elle a pu; elle était même hypocrite, de peur d'être scandaleuse. Son vice était timide, il se sauvait dans les ténèbres, à peine en a-t-elle joui.

Jetez les yeux sur un mari infidèle. Y a-t-il rien de plus effronté que son libertinage? Prend-il quelques mesures pour le cacher à sa femme? Eh! qu'importe qu'elle le sache? Il en sera quitte pour la voir pleurer. Le cachera-t-il à ses amis? Ils n'en feront que rire. Aux indifférents? Que lui diraient-ils? N'est-il pas le maître de ses actions? Ne lui est-il pas permis de corrompre les moeurs, et de donner des exemples de vice? Bagatelle que tout cela.

Mais sa femme est punie, encore une fois. Eh! que lui fait-on, à lui? Nous le demandons. Que lui en arrive-t-il?

Où sont les maris qu'on enferme, qu'on séquestre? Sont-ils seulement déshonorés dans le monde? Point du tout.

Monsieur un tel est un homme qui se dérange, dira-t-on. Sa femme est aimable, sa maîtresse ne la vaut pas.

Qu'est-ce que cela signifie: Sa femme est aimable? Est-ce là tout ce qu'il y a à dire?

Et quand lui-même n'est qu'un magot, qu'il est laid de visage et d'esprit, vous ne pardonnez pas à cette aimable femme de le trahir, pendant que vous lui pardonnez, à lui, de la trahir avec éclat, tout aimable qu'elle est; cette injustice-là passe l'imagination.

Nous disons qu'on lui pardonne, à ce mari; vraiment, qu'on ne s'en tient point là!

Comment donc! Son libertinage, ou plutôt sa galanterie, le rend illustre; elle en fait un héros qu'on est curieux de voir; on se le montre au spectacle; on épie le moment qu'il vous salue. Où est-il? se dit-on; il vient de paraître; tenez, le voilà: c'est lui, c'est là ce fameux violateur de l'ordre.

Aussi faut-il voir combien il se tient droit, les airs qu'il se donne, et avec quelle superbe confiance il produit son visage.

Eh! pour qui donc nous prend-on? (continueront les femmes). Que les hommes s'expliquent: nous abandonnent-ils l'exercice de la vertu comme une chose aisée, et qui ne passe pas nos forces? Ou bien cette vertu est-elle si pénible, qu'elle ne puisse appartenir qu'à nous? Nous seules, à cause de l'excellence de notre sexe, méritons-nous d'en avoir, de la suivre, et d'être punies quand nous en manquons?

Les hommes au contraire ne sont-ils pas dignes d'être vertueux? Leur indignité est-elle sans conséquence? Si cela est, qu'ils se déclarent, et nous ne dirons mot, nous serons les premières à trouver justes ces punitions dont on nous accable quand nous nous égarons, et qui seront alors des titres de grandeur.

Mais que les hommes aient l'audace de nous mépriser comme faibles, pendant qu'ils prennent pour eux toute la commodité des vices, et qu'ils nous laissent toute la difficulté des vertus, en vérité cela n'est-il pas absurde?

Nous accusons les femmes d'être coquettes, d'être fourbes et méchantes. Laissons-les parler là-dessus.

Si notre coquetterie est un défaut, tyrans que vous êtes (nous diraient-elles), qui devons-nous en accuser que les hommes?

Nous avez-vous laissé d'autres ressources que le misérable emploi de vous plaire?

Nous sommes méchantes, dites-vous? Osez-vous nous le reprocher? Dans la triste privation de toute autorité où vous nous tenez, de tout exercice qui nous occupe, de tout moyen de nous faire craindre comme on vous craint, n'a-t-il pas fallu qu'à force d'esprit et d'industrie, nous nous dédommageassions des torts que nous fait votre tyrannie? Ne sommes-nous pas vos prisonnières; et n'êtes-vous pas nos geôliers? Dans cet état, que nous reste-t-il, que la ruse? Que nous reste-t-il, qu'un courage impuissant, que vous réduisez à la honteuse nécessité de devenir finesse? Notre malice n'est que le fruit de la dépendance où nous sommes. Notre coquetterie fait tout notre bien. Nous n'avons point d'autre fortune que de trouver grâce devant vos yeux. Nos propres parents ne se défont de nous qu'à ce prix-là; il faut vous plaire, ou vieillir ignorées dans leurs maisons: nous n'échappons à votre oubli, à vos mépris, que par ce moyen; nous ne sortons du néant, nous ne saurions vous tenir en respect, faire figure, être quelque chose, qu'en nous faisant l'affront de substituer une industrie humiliante, et quelquefois des vices, à la place des qualités, des vertus que nous avons, dont vous ne faites rien, et que vous tenez captives.

Un amant est une espèce de créancier qui a donné son coeur à une femme, et qui vient lui demander d'en être payé en même valeur.

Donnez-moi le vôtre, lui dit-il d'abord; elle le renvoie, et ne veut point entendre parler de cette dette-là.

Là-dessus, grand procès entre eux: il l'assiège de galanteries, de respects, d'assiduités, de mille tendres soins. C'est la manière de plaider de l'Amour.

Elle y répond par des froideurs, par des refus redoublés, par des fiertés, par des fuites, par des assurances qu'il prend des peines inutiles; et enfin, ne sachant plus que dire, par des incrédulités sur le besoin insupportable qu'il a, dit-il, d'être payé:

Laissez-moi, vous me fatiguez; vous êtes importun; et puis, vous me parlez d'une chimère, je ne vous dois rien. Elle a beau dire, point de trêve de la part de l'amant: c'est un plaideur obstiné qui redouble de chicanes, c'est-à-dire d'empressements, d'ardeur, de plaintes, de désespoir et d'écritures en billets doux.

Que fera-t-elle? Il faut bien en venir à un accommodement.

Mais est-il bien vrai que je vous doive? La dette est-elle constante? Je ne saurais me le persuader.

Ne tient-il qu'à cela? L'amant en jure, et en est cru sur son serment.

Eh! bien, nous verrons, ne me pressez point. Soit, dit-il, mais donnez-moi toujours quelque chose à compte. Et quoi? Un mot; dites seulement que je ne vous déplais point. Eh! qui vous dit que vous me déplaisez?

A ce discours, elle rougit; c'est-à-dire qu'elle entre en payement. Sa réponse et sa rougeur sont deux acomptes.

On est interrompu, l'amant sort. Quand vous reverra-t-on? Autre acompte.

Il revient le lendemain, et plus tard qu'à l'ordinaire. On boude. Encore un acompte.

Il s'excuse, il a eu des affaires indispensables; il se met à ses genoux, il soupire: on ne boude plus. Autre acompte.

Et ainsi d'acomptes en acomptes, qu'elle lui distribue petit à petit, qu'elle fait durer plus ou moins: Il est enfin temps de vous payer tout à fait, lui dit-elle; je vous ai disputé mon coeur autant que je l'ai pu: mais il est juste que vous l'ayez, je vous le dois tout entier; je vous le donne, et je vous aime. Vous m'aimez! s'écrie-t-il. Ah! vous me ravissez! est-il bien vrai?

Oui, je vous aime. Mais prouvez-le moi donc... En faut-il d'autres preuves que ce que je vous dis? Oui, madame, vous ne me donnez pas tout ce qui m'est dû: vous me payez mon coeur; mais vous ne m'en payez pas les intérêts, ajoute-t-il, en lui serrant les mains qu'elle lui permet de baiser mille fois, pendant qu'elle lui dit: Eh! bien, vos intérêts, les voilà: êtes-vous content? Il ne répond rien; car elle est bien loin de son compte: mais elle y viendra. Rien ne va si vite que le payement de ces intérêts-là, quand il est une fois commencé.

Si pourtant elle ne l'achève pas, si elle refuse de le consommer, elle gardera longtemps son créancier.

Si elle le consomme, serviteur à la débitrice; la chance tourne: c'est elle qui devient la créancière, et le tout finit par une banqueroute qui la déshonore, quoique ce soit à elle à qui on la fasse.

Il y a bien de la différence entre un homme fier et un homme glorieux.

La fierté part d'un sentiment noble et louable: c'est une vertu, quand elle est réglée; ce n'est qu'un vice quand elle ne l'est pas.

Mais la vaine gloire est toujours un ridicule.

On peut dire à un homme: Vous êtes trop fier; mais on ne lui dit point: Vous êtes trop glorieux, parce que c'est dire une injure, c'est l'appeler fat.

Il sied bien à un homme d'être fier dans de certaines occasions; il n'y a point d'occasion où il ne se dégrade, quand il est glorieux.

Ordinairement même, le glorieux n'est pas fier. L'homme fier veut être intérieurement content de lui. Il suffit au glorieux d'avoir contenté les autres: c'est assez pour lui que ses actions paraissent louables. L'autre veut que les siennes le soient à ses yeux mêmes.

En un mot, l'homme fier a du coeur, le glorieux n'a que l'orgueil de persuader qu'il en a. L'un a des vraies vertus dans l'âme; l'autre en joue qu'il n'a pas, et qu'il ne se soucie pas d'avoir.

L'un a du plaisir à être honnête homme, l'autre voudrait bien souvent s'exempter de faire comme s'il l'était. Il ne tient pas à la probité, il tient à l'honneur qu'elle procure. Aussi en manque-t-il dans mille petits détails qu'on ne sait point. L'homme fier est un bon ami; c'est à vous personnellement que son amitié s'adresse.

Le glorieux n'est ami de personne; et quand il paraît le vôtre, ce n'est pas vous qu'il aime; c'est votre rang, c'est votre fortune, c'est l'éclat qui vous environne, et l'estime où vous êtes dans le monde: c'est-à-dire qu'il vous aime comme riche, comme grand seigneur, comme puissant, comme accrédité, comme honoré des autres, et jamais comme homme qu'il estime et qui lui plaît. Vous n'êtes rien pour lui; vous ne valez pas votre habit: il l'aime mieux que vous, quand il est magnifique.

Distinguez pourtant le fanfaron du glorieux: on prendrait souvent le glorieux pour un fanfaron; mais l'homme qui n'est que fanfaron peut être un très honnête homme, il peut avoir toutes les vertus qu'il vous montre; son défaut, c'est de les avoir avec faste, de vouloir les rendre étonnantes; et quelquefois il a dans l'âme de quoi pouvoir les rendre telles, de quoi tenir tout ce qu'il promet; c'est seulement dommage qu'il le promette. Il peut être respectable dans le fond, pendant qu'il est un fanfaron dans la forme. Il n'a quelquefois tort que dans les manières.

 

 

Sixième feuille

 

Du Style.

J'entends quelquefois parler de style, et je ne comprends rien aux éloges, ni aux critiques qu'on fait de celui de certaines gens.

Vous voyez souvent des gens d'esprit vous dire: le style de cet auteur est noble, le style de celui-ci est affecté, ou bien obscur, ou plat, ou singulier.

Enfin c'est toujours du style dont on parle, et jamais de l'esprit de celui qui a ce style. Il semble que dans ce monde il ne soit question que de mots, point de pensées.

Cependant ce n'est point dans les mots qu'un auteur qui sait bien sa langue a tort ou raison.

Si les pensées me font plaisir, je ne songe point à le louer de ce qu'il a été choisir les mots qui pouvaient les exprimer.

C'est un homme, qui, comme je l'ai déjà dit, sait bien sa langue, qui sait que ces mots ont été institués pour être les expressions propres, et les signes des idées qu'il a eu; il n'y avait que ces mots-là qui pussent faire entendre ce qu'il a pensé, et il les a pris. Il n'y a rien d'étonnant à cela; et encore une fois, je ne songe point à lui en tenir compte: ce n'est pas là ce qui fait son mérite, et c'est d'avoir bien pensé que je le loue; car pour les expressions de ses idées, il ne pouvait pas faire autrement que de les prendre, puisqu'il n'y avait que celles-là qui pussent communiquer ses pensées.

Cet homme-là au contraire pense mal, ou faiblement, ou sans justesse; tout ce qu'il pense est outré; ce que je ne connais que par les mots dont il s'est servi pour me communiquer ses pensées.

Dirai-je qu'il a un mauvais style? m'en prendrai-je à ses mots? Non, il n'y a rien à y corriger. Cet homme, qui sait bien sa langue, a dû se servir des mots qu'il a pris, parce qu'ils étaient les seuls signes des pensées qu'il a eu.

En un mot, il a fort bien exprimé ce qu'il a pensé; son style est ce qu'il doit être, il ne pouvait pas en avoir un autre; et tout son tort est d'avoir eu des pensées, ou basses, ou plates, ou forcées, qui ont exigé nécessairement qu'il se servît de tels et tels mots qui ne sont ni bas, ni plats, ni forcés en eux-mêmes, et qui entre les mains d'un homme qui aura plus d'esprit, pourront servir une autre fois à exprimer de très fines ou de très fortes pensées. Ce que je dis là est incontestable: il faut seulement un peu raisonner pour le sentir; mais on ne se met au fait de rien, à moins qu'on ne raisonne.

Je suppose une femme qui connaisse toutes les couleurs; elle imagine un meuble où il en entre quatre. Elle ordonne ce meuble, on le lui apporte. Vous êtes présent, et le meuble ne vous plaît point.

Direz-vous à cette femme: cela est mal exécuté, ce ne sont pas là les couleurs que vous deviez employer pour avoir un meuble comme vous l'avez imaginé? Non, ce ne serait pas lui parler raison; car ces couleurs disposées comme elles sont, font bien l'effet qu'elle a imaginé: elle ne pouvait avoir ce meuble qu'avec ces mêmes couleurs arrangées comme elles le sont.

Et en quoi donc a-t-elle tort? C'est d'avoir imaginé ce meuble dans ce goût-là; c'est son imagination qui ne vaut rien, quoique très bien rendue par les couleurs qui sont bonnes.

Ces couleurs sont ici comme le style de la chose; et la chose étant ce qu'elle est, voilà ce que le style en devait être.

Pour achever d'éclaircir ce que je veux dire, posons quelques principes qui seront aisés à comprendre.

Je les ai quelquefois dit à des gens d'esprit, et même à des femmes; et je les ai fait convenir que ces discours qu'on tient sur le style ne sont qu'un verbiage, que l'ignorance et la malice ont mis à la mode, pour diminuer le prix des ouvrages qui se font distinguer.

Il s'agit encore ici d'un petit raisonnement: il y sera question d'idées et de pensées, matière qui a toujours l'air un peu abstraite, et qui effarouche; mais je n'ai que deux mots à dire, et je tâcherai d'être clair.

Je distingue entre pensée et idée, et je dis que c'est avec plusieurs idées qu'on forme une pensée.

Qu'est-ce donc que j'appelle une idée? Le voici.

J'ai vu un arbre, un ruban, etc., j'ai vu un homme en colère, jaloux, amoureux; j'ai vu tout ce qui peut se voir par les yeux de l'esprit, et par les yeux du corps: car pour abréger, je confonds sous le nom d'idée ce qui a corps et ce qui n'en a point, ce qui se voit et ce qui se sent, quoique je sache bien la différence qu'on y met.

Or, en voyant ces différentes choses, j'ai pris de chacune d'elles ce que j'appelle l'idée; il m'en est resté ou l'image ou la perception dans l'esprit.

A présent que j'ai l'idée de ces différentes choses qui m'ont frappé, comment ferai-je, quand je songerai à un arbre, pour instruire les autres que je songe à un arbre, ou à une autre chose qui me viendra dans l'esprit, surtout quand elle ne sera pas présente?

Les hommes entre eux ont pourvu à cela; ils ont institué des signes, c'est-à-dire des expressions qui sont les signes de l'idée qu'on a dans l'esprit. On est convenu que le mot d'arbre signifierai l'idée que nous avons d'un arbre: et dès que je prononce ce mot, on m'entend, et ainsi du reste.

Le nombre des mots, ou des signes, chez chaque peuple, répond à la quantité d'idées qu'il a.

Il y a des peuples qui ont peu de mots, dont la langue est très bornée; et c'est qu'ils n'ont qu'un petit nombre d'idées: c'est la disette d'idées qui fait chez eux la disette de leur langue, ou de leurs mots.

Il y a des peuples dont la langue est très abondante; et c'est qu'il y a parmi eux une grande quantité d'idées, à chacune desquelles il a fallu un mot, un signe.

Ils ont, par exemple, démêlé dans l'homme, dans ses passions, dans ses mouvements, mille choses qu'un autre peuple n'y a pas vues; c'est une finesse d'esprit et de vue qui est générale parmi eux, et qui les a obligés d'inventer autant de mots qu'elle leur a procuré d'idées.

S'il venait en France une génération d'hommes qui eût encore plus de finesse d'esprit qu'on n'en a jamais eu en France et ailleurs, il faudrait de nouveaux mots, de nouveaux signes pour exprimer les nouvelles idées dont cette génération serait capable: les mots que nous avons ne suffiraient pas, quand même les idées qu'ils exprimeraient auraient quelque ressemblance avec les nouvelles idées qu'on aurait acquises: il s'agirait quelquefois d'un degré de plus de fureur, de passion, d'amour, ou de méchanceté qu'on apercevrait dans l'homme; et ce degré de plus, qu'on n'apercevrait qu'alors, demanderait un signe, un mot propre qui fixât l'idée qu'on aurait acquise.

Mais je suppose, comme il est peut-être vrai, que nous avons aujourd'hui tout autant d'idées que l'homme sera jamais capable d'en avoir.

Je dis que chacune de ces idées en tout genre a son signe, son mot que je n'ai qu'à prononcer pour apprendre aux autres à quoi je songe.

Nous voilà donc fournis des idées de chaque chose, et des moyens de les exprimer, qui sont les mots.

Que faisons-nous de ces idées et de leurs mots?

De ces idées, nous en formons des pensées que nous exprimons avec ces mots; et ces pensées, nous les formons en approchant plusieurs idées que nous lions les unes aux autres: et c'est du rapport et de l'union qu'elles ont alors ensemble, que résulte la pensée.

Penser, c'est donc unir plusieurs idées particulières les unes aux autres.

Je songe aux charmes d'une femme. Ces charmes, voilà une idée.

Après cela je songe à une femme, autre idée. Je songe à quelque chose d'intérieur à moi, sur qui tombe cet effet: encore autre idée.

Mais ce n'est encore là avoir que des idées; lions-les ensemble, pour en former une pensée quelconque:

Les charmes d'une femme égarent la raison.

Cette pensée n'est encore que dans mon esprit, et n'est pas exprimée. Comment fais-je pour l'exprimer? Je me sers du mot qui est le signe de chacune de mes idées.

L'idée de charmes s'exprime par le mot charmes. L'idée d'une femme, par le mot de une, et par celui de femme.

L'idée précise que j'ai de l'effet que ces charmes produisent s'exprime par le mot d'égarer, qui, moyennant la conjugaison que j'en fais pour marquer le temps, me rend égarent, et puis l'idée que j'ai de la chose qui est égarée s'exprime par le mot de raison.

A l'égard du petit mot de les, qui précède celui de charmes, et du mot de la, qui précède celui de raison, ce sont encore de petites conjonctions qu'on a imaginées, pour aider à la liaison des idées entre elles, et dont nous apprenons l'usage, en apprenant les mots.

De sorte que j'ai d'abord eu des idées, qui ont chacune leur mot.

De ces idées j'en ai formé une pensée.

Et cette pensée, je l'ai exprimée, en donnant à chacune de ces idées, le signe qui la signifie.

Ainsi, un homme qui sait bien sa langue, qui sait tous les mots, tous les signes qui la composent, et la valeur précise de ces mots conjugués ou non, peut penser mal, mais exprimera toujours bien ses pensées.

Venons maintenant à l'application de tout ce que j'ai dit.

Vous accusez un auteur d'avoir un style précieux. Qu'est-ce que cela signifie? Que voulez-vous dire avec votre style?

Je vois d'ici un jeune homme qui a de l'esprit, qui compose, et qui, de peur de mériter le même reproche, ne va faire que des phrases; il craindra de penser finement, parce que s'il pensait ainsi, il ne pourrait s'exprimer que par des mots qu'il soupçonne que vous trouveriez précieux.

De sorte qu'il rebute toutes les pensées fines et un peu approfondies qui lui viennent, parce que, dès qu'il les a exprimées, il lui paraît à lui-même que les mots propres, dont il n'a pu s'empêcher de se servir, sont recherchés.

Ils ne le sont pourtant pas; ce sont seulement des mots qu'on ne voit pas ordinairement aller ensemble, parce que la pensée qu'il exprime n'est pas commune, et que les dix ou douze idées, qu'il a été obligé d'unir pour former sa pensée, ne sont pas non plus ordinairement ensemble.

Mais ce jeune homme ne raisonne pas ainsi: la critique qu'il vous entend faire ne lui en apprend pas tant; elle ne parle que de style et de mots, et il ne prend garde qu'à ses mots.

Qu'en arrive-t-il? Que, pour avoir un style ordinaire, il n'ose employer que des mots qu'on a l'habitude de voir ensemble, et qui conséquemment n'expriment que les pensées de tout le monde; car ces mots ne sont d'ordinaire ensemble que parce que la liaison des idées, dont ils sont le signe, est familière à tout le monde.

Mais si on lui avait dit: l'auteur qu'on accuse d'être précieux sait bien sa langue, et ne pèche point dans son style; il ne voulait dire que ce qu'il a dit et il l'a fort bien exprimé, mais ce qu'il a fort bien exprimé n'est pas bien pensé; c'est un auteur dont les pensées sortent du vrai; qui dans les objets, dans les sentiments qu'il peint, y ajoute des choses qui n'y sont pas, qui y sont étrangères, ou qui n'y appartiennent pas assez. Il ne saisit pas les vraies finesses de ses sujets, il les peint d'après lui, et non pas d'après eux: il pense subtilement, et non pas finement; il invente, il ne copie pas. Voilà son tort; voilà ce que la critique qu'on fait de lui devrait vous apprendre, et ce qu'elle ne vous apprend pas.

Elle ne parle que de son style, où il n'y a rien à redire. Du moins le vice de ce style, s'il y en a un, n'est qu'une conséquence bien exacte du vice de ses pensées.

Qu'elle nous montre donc le vice de ses pensées, et qu'elle laisse là le style qui ne saurait être autrement qu'il est; car quand cet homme-là pensera mieux, quand il ne mettra rien d'inutile, rien d'outré, rien d'ampoulé, rien de faux dans ses pensées, il n'y aura conséquemment plus de vice dans son style, et il paraîtra s'exprimer fort bien, sans qu'il apprenne pourtant à s'exprimer mieux; car encore une fois, il sait sa langue, et ne la saura jamais mieux qu'il la sait; et pour s'exprimer bien, il n'est question que de la savoir. Aussi cet auteur s'exprime-t-il bien, même en pensant mal.

Mais est-il vrai qu'il pense mal? C'est ce qu'il faut prouver; et s'il y a un reproche à lui faire, il ne peut tomber que là-dessus, et non pas sur le style, qui n'est qu'une figure exacte de ses pensées, et qui, peut-être encore, n'est accusé d'être mauvais, d'être précieux, d'être guindé, recherché, que parce que les pensées qu'il exprime sont extrêmement fines, et qu'elles n'ont pu se former que d'une liaison d'idées singulière; lesquelles idées n'ont pu à leur tour être exprimées qu'en approchant des mots, des signes qu'on a rarement vu aller ensemble.

Ne serait-il pas plaisant que la finesse des pensées de cet auteur fût la cause du vice imaginaire dont on accuse son style?

Cela se pourrait bien; et sur ce pied-là, l'homme qui pensera beaucoup donnera souvent beau jeu à ceux qui s'acharnent sur le style.

L'homme qui pense beaucoup approfondit les sujets qu'il traite: il les pénètre, il y remarque des choses d'une extrême finesse, que tout le monde sentira quand il les aura dites; mais qui, en tout temps, n'ont été remarquées que de très peu de gens: et il ne pourra assurément les exprimer que par un assemblage et d'idées et de mots très rarement vus ensemble.

Voyez combien les critiques profiteront contre lui de la singularité inévitable de style que cela va lui faire. Que son style sera précieux! Mais aussi de quoi s'avise-t-il de tant penser, et d'apercevoir, même dans les choses que tout le monde connaît, des côtés que peu de gens voient, et qu'il ne peut exprimer que par un style qui paraîtra nécessairement précieux? Cet homme-là a grand tort. Il faudrait lui dire de penser moins, ou prier les autres de vouloir bien qu'il exprime ce qu'il aura pensé, et de souffrir qu'il se serve des seuls mots qui peuvent exprimer ses pensées puisqu'il ne peut les exprimer qu'à ce prix-là.

Quand elles seront exprimées, il faudra voir si on les entend.

Sont-elles obscures? Qu'on lui dise alors: il vous a été permis d'unir telles idées, et conséquemment tels mots qu'il vous a plu, pour former vos pensées; peu nous importe que telles idées aussi bien que tels mots soient ordinairement ou rarement ensemble: nous ne demandons pas mieux, même, que l'union en soit singulière, parce que cela nous promet des pensées ou neuves, ou rares, ou fines; mais vous vous mêlez de faire le grand esprit, d'avoir besoin de cette singularité d'union dans vos idées, et conséquemment dans vos mots, et cela ne vous procure que des pensées qui ne sont pas intelligibles, ou qui peignent les choses autrement qu'elles ne sont, qui y ajoutent des finesses qui n'y sont pas; pensez donc avec netteté, avec justesse, etc.

Oh! voilà des reproches sérieux, raisonnés et raisonnables, pourvu qu'on en prouve la justice.

Eh! comment la prouvera-t-on? en examinant chaque pensée, en voyant si elle s'entend: car il faut qu'elle soit nette et claire; après cela, est-elle allongée, ou ne l'est-elle pas? Pourrait-on la former avec moins d'idées qu'elle n'en a qui la composent, et par conséquent l'exprimer avec moins de mots, sans rien ôter de sa finesse, et de l'étendue du vrai qu'elle embrasse?

Ensuite, est-elle vraie? l'objet qu'elle peint, regardé dans ce sens-là, est-il conforme au portrait qu'elle en fait? par exemple:

L'esprit est souvent la dupe du coeur.

C'est M. de la Rochefoucauld qui l'a dit; supposons que cela ne fût dit que d'aujourd'hui par quelque auteur de nos jours. Ne l'accuserait-on pas de s'être exprimé dans un style précieux? Il y a bien de l'apparence.

Pourquoi, s'écrierait un critique, ne pas dire que l'esprit est souvent trompé par le coeur, que le coeur en fait accroire à l'esprit? c'est la même chose.

Non pas, s'il vous plaît, lui répondrais-je; vous n'y êtes point; ce n'est plus là la pensée précise de l'auteur; vous la diminuez de force, vous la faites baisser: le style de la vôtre (puisque vous parlez de style) ne nous exprime qu'une pensée assez commune. Le style de cet auteur nous en exprime une plus particulière et plus fine, et qui nous peint ce qui se passe quelquefois entre le coeur et l'esprit.

Cet esprit, simplement trompé par le coeur, ne me dit pas qu'il est souvent trompé comme un sot, ne me dit pas même qu'il se laisse tromper. On est souvent trompé sans mériter le nom de dupe; quelquefois on nous en fait habilement accroire, sans qu'on puisse nous reprocher d'être de facile croyance; et cet auteur a voulu nous dire que souvent le coeur tourne l'esprit comme il veut, qu'il le fait aisément incliner à ce qui lui plaît, qu'il lui ôte sa pénétration, ou la dirige à son profit; enfin qu'il le séduit, et l'engage à être de son avis, bien plus par les charmes de ses raisons, que par leur solidité. Cet auteur a voulu nous dire que l'esprit a souvent la faiblesse, en faveur du coeur, de passer pour raisonnable, pour possible, pour vrai, ce qui ne l'est pas; et le tout, sans remarquer qu'il a cette faiblesse-là.

Voilà bien des choses, que l'idée de dupe renferme toutes, et que le mot de cette idée exprime toutes aussi.

Or si l'idée de l'auteur est juste, que trouvez-vous à redire au signe dont il se sert pour exprimer cette idée?

Il y a des gens qui, en faisant un ouvrage d'esprit, ne saisissent pas toujours précisément une certaine idée qu'ils voudraient joindre à une autre. Ils la cherchent, ils l'ont dans l'instinct, dans le fond de l'âme; mais ils ne sauraient la développer, et par paresse, ou par nécessité, ou par lassitude, ils s'en tiennent à une autre qui en approche, mais qui n'est pas la véritable, et qu'ils expriment pourtant bien, parce qu'ils prennent le mot propre de cette idée à peu près ressemblante à l'autre, et en même temps inférieure.

Si Montaigne avait vécu de nos jours, que de critiques n'eût-on pas fait de son style! car il ne parlait ni français, ni allemand, ni breton, ni suisse. Il pensait, il s'exprimait au gré d'une âme singulière et fine. Montaigne est mort, on lui rend justice; c'est cette singularité d'esprit, et conséquemment de style, qui fait aujourd'hui son mérite.

La Bruyère est plein de singularité; aussi a-t-il pensé sur l'âme, matière pleine de choses singulières.

Combien Pascal n'a-t-il pas d'expressions de génie?

Qu'on me trouve un auteur célèbre qui ait approfondi l'âme, et qui dans les peintures qu'il fait de nous et de nos passions, n'ait pas le style un peu singulier?

 

De la critique

Je ne suis pas surpris qu'il y ait des gens qui critiquent impoliment, malhonnêtement, injurieusement, et qui aient recours à ce moyen honteux pour donner quelque débit à leurs livres: il y a de mauvais sujets dans tous les métiers (si métier peut se dire ici); ce qui me surprend, c'est que des approbateurs puissent accorder un passeport aux insultes que font ces gens-là, et les laissent maltraiter d'honnêtes gens qu'une critique, de quelque part qu'elle vînt, honorerait toujours, si elle était décente, et qui du moins ont cela de respectable, qu'ils n'ont jamais eu de l'esprit contre personne, tout aisé peut-être qu'il leur serait d'en avoir, même du plus cruel sans impolitesse, si le plaisir de faire du bruit aux dépens des autres pouvait être du goût d'un honnête homme.

Je lus l'autre jour ces mots dans je ne sais quel livre où l'on parlait d'un auteur: Son style est ridicule, il faut le dire hautement.

Je demande si ce n'est pas là parler d'une manière offensante; de raison, il ne saurait y en avoir dans ce verbiage-là, je viens de le prouver. On n'y voit donc qu'une insulte, et une insulte en pure perte pour la raison. Et cette insulte, d'où arrive-t-elle jusqu'à la personne sur qui elle tombe? De l'endroit même par où doivent passer toutes les critiques, pour être purgées de tout ce qui blessera l'honnêteté publique: en un mot, de chez l'approbateur, de chez celui à qui la loi a confié le soin de vous garantir de toute offense à cet égard.

 

Le Voyageur dans le Nouveau Monde

De tous les pays qu'on connaît, il n'en est point assurément de si curieux que celui que j'ai découvert, que j'appelle Nouveau Monde, ou autrement le Monde vrai, et dont je vais faire la relation le mieux que je pourrai.

Par ce Monde vrai, je n'entends pas un monde plus réel que le nôtre, plus véritablement existant; car de ce côté-là, ce me semble, il n'y a rien à redire au nôtre, et le pyrrhonien le plus déterminé ne doutera jamais de sa réalité que par raison de système, et jamais par sentiment.

Ainsi, par ce mot de Monde vrai, c'est des hommes vrais que j'entends, des hommes qui disent la vérité, qui disent tout ce qu'ils pensent, et tout ce qu'ils sentent; qui ne valent pourtant pas mieux que nous, qui ne sont ni moins méchants, ni moins intéressés, ni moins fous que les hommes de notre monde; qui sont nés avec tous nos vices, et qui ne diffèrent d'avec nous que dans un seul point, mais qui les rend absolument d'autres hommes; c'est qu'en vivant ensemble, ils se montrent toujours leur âme à découvert, au lieu que la nôtre est toujours masquée.

De sorte qu'en vous peignant ces hommes que j'ai trouvés, je vais vous donner le portrait des hommes faux avec qui vous vivez, je vais vous lever le masque qu'ils portent. Vous savez ce qu'ils paraissent, et non pas ce qu'ils sont. Vous ne connaissez point leur âme, vous allez la voir au visage, et ce visage vaut bien la peine d'être vu; ne fût-ce que pour n'être point la dupe de celui qu'on lui substitue, et que vous prenez pour le véritable.

On aura la suite de cela dans les feuilles suivantes.

 

 

Septième feuille

Suite du Monde vrai.

Comme c'est ici la suite du dernier article commencé dans la feuille précédente, nous le continuerons dans cette feuille-ci, sans égard à l'interruption.

Mais que gagnerai-je à cela? me direz-vous peut-être. En me faisant connaître les hommes, vous allez me dégoûter d'eux. Je ne me soucierai plus de leur commerce. Je m'occupe aujourd'hui du soin de mériter leur estime; il m'est doux de l'obtenir, ou de croire l'avoir obtenue, et je n'en voudrai plus. Je perdrai celle que j'ai pour eux, et qui me fait plaisir. Mon coeur et ma raison rompront avec eux, ne serai-je pas bien avancé? Non, vous dis-je, laissez-moi comme je suis; ma condition dans ce monde est de jouir, et non pas de connaître. Je sais bien en gros que les hommes sont faux; que dans chaque homme il y en a deux, pour ainsi dire: l'un qui se montre, et l'autre qui se cache. Celui qui se montre, voilà le mien aujourd'hui; voilà celui avec qui je dois vivre: à l'égard de celui qui se cache, sans doute il aura son tour pour être vu; car enfin il faudra que tout se retrouve. L'éternité des temps n'est pas toute consacrée au mensonge; mais ne dérangeons point l'ordre des choses, n'anticipons point sur les spectacles. Si de même que nos corps sont habillés, nos âmes à présent le sont aussi à leur manière, le temps du dépouillement des âmes arrivera, comme le temps du dépouillement de nos corps arrive quand nous mourons. Mais pour aujourd'hui, je m'en tiens à ce que je vois; gardez vos découvertes; je ne vous les envie point, et je vous crois fort à plaindre de les avoir faites.

Moi, point du tout, vous vous trompez; je ne saurais vous exprimer le repos, la liberté, l'indépendance dont je jouis. Je n'ai jamais été si content; je ne me suis jamais diverti de si bon coeur que depuis ma découverte. Je suis à la comédie depuis le matin jusqu'au soir.

Je vois bien ce qui vous fait peur. Quand vous cesserez d'estimer les hommes, vous ne vous soucierez plus d'en être estimé vous-même, dites-vous, et vous vous imaginez qu'alors il n'y aura rien de si languissant que votre état, que vous périrez d'ennui et de mélancolie; mais vous êtes dans l'erreur, croyez-m'en sur mon expérience.

Vous ne pouvez à présent regarder les choses qu'à travers votre goût pour le commerce des hommes, qu'à travers la flatteuse idée que vous vous faites de leur estime, qu'à travers tous les intérêts, toutes les passions dont cela vous remue; et vous êtes comme un amant qui ne voudrait pas qu'on lui prouvât que sa maîtresse est une infidèle, une perfide, et qui dirait: laissez-moi ignorer ce qu'elle est, ne me désabusez point sur son compte; je n'en perdrai peut-être pas l'amour que j'ai pour elle, vous ne m'ôteriez que le plaisir qu'il me fait, et je n'aurais que le désespoir de l'aimer encore, tout indigne que je saurais qu'elle en serait.

Mais ici, il n'y aura rien de tout cela; vos passions s'en iront, votre amour vous quittera, vous ne le regretterez point; et à la place du plaisir qu'il vous fait aujourd'hui, vous aurez le plaisir de voir clair qui dans cette occasion-ci en est un pour le moins aussi sensible.

Car ne vous imaginez pas que vous allez haïr le monde, et le fuir quand vous serez éclairé.

Non, cette méchante humeur-là ne vient qu'à ceux qui, dans le cours de leur vie, ont de jour en jour la douleur de voir que les hommes les trompent; qui de la douleur passent à l'indignation contre ces hommes, de l'indignation vont à la haine, qui enfin les conduit en droite ligne à une misanthropie où ils achèvent tristement de vivre, comme s'ils voulaient se punir des torts que les autres ont avec eux.

Cela n'est pas raisonnable, et c'est aussi ce qui ne vous arrivera pas. Je vais instruire votre esprit sans affliger votre coeur; je vais vous donner des lumières, et non pas des chagrins; vous allez devenir philosophe, et non pas misanthrope. Et le philosophe ne hait ni ne fuit les hommes, quoiqu'il les connaisse; il n'a pas cette puérilité-là; car sans compter qu'ils lui servent de spectacle, en qualité d'homme il est lui-même uni à eux par une infinité de petits liens dont il sent l'utilité et la douceur, mais qu'il tient toujours si aisés à rompre en cas de besoin, que son âme en badine, et n'en n'est jamais gênée: et ce que je vais vous dire vous apprendra à badiner des vôtres, à n'en point avoir de plus incommodes.

Ainsi ne craignez rien: il ne sera ici question, qu'autant que vous le voudrez bien, ni de votre maîtresse, si vous en avez une, ni de vos amis, ni d'aucun de ceux avec qui vous vivez, et à qui le sang et l'amitié vous lient.

Je n'ai point de faits à vous révéler contre ces gens-là. Je n'ai à vous donner qu'une simple relation de mon voyage dans un monde que j'aurais pris pour le nôtre, sans une seule chose qui le distingue, et qui est l'étonnante naïveté avec laquelle les hommes y disent ce qu'ils pensent. Lisez ma relation, ne fût-ce que pour vous amuser.

Je n'avais encore que vingt-sept à vingt-huit ans, quand une lettre que je reçus m'apprit qu'on me faisait les deux plus cruelles perfidies que pût essuyer un homme de mon âge.

C'était mon meilleur ami qui écrivait cette lettre à une femme que j'adorais. Sans doute qu'il m'en écrivait une en même temps, et qu'il se méprit d'adresse sur les deux lettres.

Celle que je reçus était courte, en voici les termes:

"Le chevalier (c'était moi) va demain matin à deux lieues de Paris voir notre ami D... Il en reviendra le soir; on m'apporte un billet de lui où il m'invite d'être de la partie; je vais lui répondre que je le veux bien; mais c'est sans conséquence, et demain matin je serai malade. Je n'ai garde d'y manquer. Ne badinons pourtant point là-dessus: car j'irai passer la journée avec vous, marquise, et si on meurt de plaisir, je n'en réchapperai pas. Que j'ai d'obligation à D... de ce qu'il est à la campagne! que j'aime le chevalier de l'aller voir! que je le trouve aimable de croire qu'il a votre coeur, de ne savoir pas que je vous adore, et que vous le voulez bien. A demain, belle marquise."

Et par apostille:

"Si par hasard le chevalier ne partait pas demain, il me serait inutile d'être malade; mais vous n'auriez qu'à l'être pour lui, et vous porter bien pour moi, et je n'y perdrais rien. N'est-ce pas, marquise?"

Je devins furieux à la lecture de cette lettre, et sans m'amuser ni à soupirer ni à me plaindre, je sortis pour chercher le chevalier et pour lui arracher la vie: projet digne d'un homme qui a perdu l'esprit.

Je le trouvai chez lui, pâle et tenant un billet de la marquise, où elle l'informait de la méprise qu'il avait faite.

Au premier regard que je jetai sur lui, il comprit bien de quoi il était question. Je sais ce qui vous amène, me dit-il, vous venez de recevoir une lettre qui n'était pas pour vous, et vous êtes instruit. Oui, lui dis-je, sans daigner ajouter rien de plus. Sortons.

Il me suivit, nous allâmes nous battre. Je le blessai, il tomba; et comme il venait du monde, je m'enfuis, et le laissai nageant dans son sang.

De là, je me hâtai de retourner chez moi, où je donnai quelques ordres, et je pris quelque argent. Après quoi je partis, le désespoir dans le coeur, et croyant avoir tué le chevalier, dont je me reprochais la mort, tout indigne qu'il était de vivre. Je quittai la France et me mis à voyager dans les pays étrangers, où je reçus des nouvelles de mon affaire, bien meilleures que je n'en attendais.

Le chevalier n'avait été que blessé. Ceux que j'avais vu venir à nous quand je m'enfuis lui avaient donné du secours; il était parfaitement guéri, il avait tu notre combat, et s'était dit blessé par un inconnu avec qui il avait pris querelle.

On me mandait encore que, pendant qu'on avait travaillé à le guérir, la marquise, qui était veuve, avait épousé un jeune homme de bonne maison que je connaissais, qui n'était pas riche, et dont elle avait presque subitement fait la fortune; ce qui me fut fort indifférent. Tout mon amour s'était épuisé pour elle; il ne m'en était resté qu'une tristesse qui venait de ne savoir plus à qui je pourrais désormais me fier, puisque j'avais été trahi par les personnes qui m'avaient été les plus chères, et dont j'avais le plus estimé le caractère.

Il ne tenait donc qu'à moi de revenir en France; mais je sentis que j'avais encore besoin d'en être absent quelque temps, et que je n'étais pas assez fort pour revoir si tôt les lieux où j'avais éprouvé tant de malheurs.

Je restai donc dans la ville où j'étais alors, et où j'avais fait quelques connaissances avec qui je tâchais de me distraire du ressouvenir de mon aventure.

Parmi ceux que je voyais quelquefois se trouvait un homme de distinction, étranger comme moi, âgé à peu près de cinquante ans, de très bonne mine, et de la plus belle physionomie du monde.

Il me paraissait avoir beaucoup d'esprit et de raison, et je m'empêchais de l'aimer; car je ne voulais plus avoir d'amis. Mais je préférais sa compagnie à celle des autres; et de son côté, malgré la différence des âges, il semblait se plaire avec moi: de sorte que nous étions souvent ensemble, et je n'avais pu même me dispenser de manger une ou deux fois chez lui.

Je pars après-demain pour ma campagne, me dit-il un jour que nous nous promenions ensemble; voulez-vous y venir? Vous n'avez pas de grandes affaires ici, je pense, et nous y passerons huit jours, plus ou moins, suivant le goût que vous y prendrez.

J'y consentis: il me le proposait de si bonne grâce qu'il n'y eut pas moyen de s'en défendre, et je lui promis de me tenir prêt pour le jour qu'il avait arrêté.

Il y avait déjà trois ou quatre jours que nous étions à cette campagne, quand il me dit: Je vous surprends quelquefois dans des tristesses que je crois étrangères à votre caractère; il faut que vous ayez des chagrins: je n'ai pas la curiosité de les savoir; mais j'aurais une extrême envie de vous être bon à quelque chose, et souvent on se soulage à dire ses peines aux gens qui nous aiment.

L'air sincère avec lequel il me tint ce discours me toucha; je n'y résistai point.

Oui, lui dis-je, vous ne vous trompez pas, j'ai des chagrins: ils sont d'une espèce à pouvoir se dire; et quand la prudence m'engagerait à les cacher, je suis persuadé que je ne risquerais rien à vous les déclarer.

Je suis charmé que vous le pensiez ainsi, me dit-il, et vous me rendez justice. De quoi s'agit-il?

Là-dessus je lui fis le récit de mon aventure, qu'il trouva aussi cruelle qu'elle l'était en effet: Mais ce qui me décourage le plus dans tout ce que je viens de vous dire, ajoutai-je en finissant, c'est qu'après ce qui m'est arrivé, je sens que je n'oserai plus aimer personne, et qu'ainsi je dois me condamner à m'ennuyer toute ma vie. Ce n'est pourtant pas le plaisir d'avoir de l'amour que je regrette, on vit bien sans cela: on n'a que faire de maîtresse pour être heureux; mais du plaisir d'avoir un ami, comment s'en passer? N'est-ce pas être seul en ce monde, que de n'y avoir pas un coeur à qui l'on puisse ouvrir le sien?

Pas un! Ah, c'est trop dire, me répondit-il; les honnêtes gens sont rares, j'en conviens; mais il y en a.

Par exemple, vous, monsieur, n'êtes-vous pas un honnête homme? Ne vous garantiriez-vous pas pour tel? Ne sentez-vous pas bien que vous êtes incapable d'une perfidie?

Le fond de mon coeur m'en assure, lui dis-je; mais cependant je pardonnerais à quiconque craindrait de se fier à moi, et qui en m'examinant, dirait: il me paraît honnête homme, et peut-être me trompé-je. Oui, quoique sa méfiance fût injuste, je dirais à mon tour: il est vrai qu'il a tort avec moi; mais pareille méfiance lui a déjà fait ailleurs éviter tant de pièges; il a eu raison de se tenir sur la réserve avec tant d'hommes qu'il a trouvés faux, et dont il avait aussi bonne opinion que de moi, que c'est sagesse à lui de ne pas se livrer plus à moi qu'aux autres: il ne saurait me connaître mieux qu'il n'a cru les connaître: les hommes se contrefont si bien qu'il n'y a rien de sûr avec eux.

Seriez-vous curieux, me dit-il, d'en connaître qui ne se contrefont point? Oh! très curieux, répondis-je; mais où sont-ils? En avez-vous vu de pareils? Oui, me dit-il, j'ai passé une partie de ma vie avec eux, et ce sera parmi eux que je mourrai. Tel que vous me voyez, ajouta-t-il, j'ai beaucoup voyagé, j'ai fait bien des découvertes; et celle dont je vous parle, quand on est bien conduit, ne demande pas un long voyage. Voulez-vous que j'en recommence un pour vous?

Si vous êtes aussi libre que moi, lui dis-je, et que rien ne vous retienne ici, j'accepte votre offre, et nous partirons quand il vous plaira.

Il n'y a point d'homme plus indépendant que moi, me répondit-il; je suis un étranger qui n'ai ni femme ni enfants; je ne me suis arrêté en ce pays-ci que pour y être tranquille; j'y loue cette maison de campagne où nous sommes, et celle où je loge en ville: il m'est aisé de les quitter toutes deux; mon bien ne m'oblige à aucune résidence, mes revenus se portent partout, et je suis tout prêt de vous tenir parole. Retournons demain à la ville, nous nous y fournirons des choses nécessaires pour notre voyage, et nous fixerons le jour de notre départ. Mais en attendant, ajouta-t-il, il ne vous sera pas inutile de lire une assez ample relation que j'ai faite de tout ce que j'ai vu dans le monde où je vous conduirai; venez, elle est dans mon cabinet, et je vais vous la donner tout à l'heure.

Nous allâmes la prendre, et il avait raison de dire qu'elle était ample; on aurait fort bien pu en faire trois ou quatre volumes.

Après qu'il me l'eut mis entre les mains, il tira encore quelques livres fort rares, qui m'étaient inconnus, et entre lesquels il y en avait un qui avait pour titre: l'Histoire du Coeur humain.

Si l'historien; lui dis-je, a possédé sa matière, ce doit être là un livre bien instructif.

Nous l'emporterons avec nous, reprit-il: il faut que nous le lisions ensemble; mettons-le à part, aussi bien que ces autres livres. Vous y puiserez la connaissance des hommes avec qui nous vivons actuellement; et vous en verrez mieux ce que ces hommes-là ont de commun avec ceux que nous allons trouver. Il est bon d'être un peu au fait de notre monde, pour juger sainement de l'autre; et je vous dirai même que tout homme qui nous connaît bien n'a que faire de voyager pour chercher cet autre monde dont je vous parle: il sait à n'en pouvoir douter qu'il existe; il croit y être; il le voit; et vous éprouverez dans les suites la vérité de ce que je vous dis là.

Ce langage qu'il me tenait me paraissait obscur; mais je devais avoir l'éclaircissement de ce qu'il me disait dans le monde où nous allions, et je ne lui demandai pas de s'expliquer mieux.

J'abrège, pour en venir aux faits les intéressants de ma relation.

Nous partîmes quatre jours après cette conversation, ou pour mieux dire, nous nous embarquâmes. Il aurait pourtant pu nous épargner l'embarquement; car il n'est pas besoin d'aller sur mer, pour trouver les hommes qu'il avait promis de me montrer: on va fort bien chez eux par terre; je le compris après.

Mais il avait ses raisons pour en user ainsi. Un peu de navigation donnait à notre voyage un air d'importance et de difficulté qui en imposait à mon imagination, et me persuadait mieux que je verrais quelque chose de rare et de nouveau.

D'ailleurs cela allongeait notre chemin, et employait un temps qu'il me faisait passer à lire son manuscrit et ses livres, et à réfléchir tantôt seul et tantôt avec lui sur ce que je lisais.

Vos livres et nos réflexions, lui disais-je de jour en jour, me réconcilient avec les hommes; leur commerce n'est pas si dangereux que je l'ai cru depuis mon aventure; il me semble qu'on peut en effet vivre avec eux sans en être la dupe, et qu'il n'est pas si difficile de démêler ce qu'ils sont à travers ce qu'ils paraissent; c'est faute d'attention et d'expérience que je me suis trompé sur les façons de mon ami, et sur celles de la marquise.

Vous songez à épouser cette femme-là, chevalier; et elle est aimable, je n'en disconviens pas, me disait-il souvent, de l'air d'un homme qui s'inquiétait obligeamment de ce qui m'arriverait; mais qui s'en inquiétait tant que je devais sentir que c'était un jeu. Oui, j'avoue qu'elle est aimable; mais elle vous aime trop: je n'ai rien vu d'égal à la contrainte où elle vous tient; sa jalousie est insupportable, et je tremble qu'avec tout son amour vous ne soyez pas heureux avec elle.

Chevalier, je souffre votre ami, disait de son côté la marquise; mais je vous avertis que je le haïrai; il faut absolument que vous l'aimiez plus que moi; car on ne vous voit ici que quand il veut bien ne vous point mener ailleurs.

Voilà de quelle manière ils s'y prenaient tous deux, pour m'abuser; et à présent que j'y songe, est-ce que cela ne signifiait pas qu'ils s'aimaient, et qu'ils travaillaient de concert à m'inspirer une confiance aveugle? Où avais-je l'esprit alors? car aujourd'hui je n'y serais pas trompé. Les hommes sont faux; mais ce qu'ils pensent dans le fond de l'âme perce toujours à travers ce qu'ils disent et ce qu'ils font.

Vous n'en seriez donc plus la dupe? me dit mon homme. Non certes, lui répondis-je, grâce aux lumières qui me sont venues, et aux réflexions que nous avons faites ensemble. C'est ce que nous verrons en temps et lieu, me dit-il.

Cependant nous continuons notre voyage, et je me trouvai en pays perdu; car je ne m'orientais pas, je ne savais ce que c'était que les terres dont nous approchions quelquefois; et je m'en fiais à mon guide.

A la fin pourtant, nous entrâmes dans un port et nous débarquâmes.

A un quart de lieue du port, était une ville très peuplée, où nous allâmes loger, et où je fus tout surpris d'entendre parler français.

Quoi! lui dis-je, est-ce que nous sommes en France? Non pas dans la France que vous connaissez, me répondit-il, mais dans celle de ce nouveau monde où je vous mène, et qui est exactement le double du nôtre.

A ce discours je jetai sur mon homme un regard inquiet, et je crois qu'il me passa dans l'esprit que c'était un magicien à qui j'avais affaire.

Quoi qu'il en soit, il sourit de l'inquiétude où j'étais et qui allait jusqu'à l'émotion. Vous défiez-vous de moi? me dit-il. Non, repris-je; mais tout ceci me paraît extraordinaire. C'est donc ici le pays où nous allons trouver des hommes vrais.

Oui, me dit-il, nous voici arrivés. Mais tout vrais que sont ces hommes, observez-les avec autant d'attention que s'ils ne l'étaient pas; méfiez-vous d'eux comme s'ils étaient faux; servez-vous avec eux des lumières que vous avez acquises: car quoiqu'ils soient vrais, ils voudraient souvent ne l'être pas; ils ne le sont par force; et vous vous apercevrez bien un peu des efforts inutiles qu'ils font d'abord pour se déguiser.

C'était en allant à la ville qu'il me parlait ainsi; et nous y arrivâmes un instant après.

A peine y entrions-nous que je vis de loin un homme qui avait la figure d'un jeune officier de mes amis, et qui paraissait me regarder attentivement.

Que signifie ce que je vois là? dis-je alors à mon guide. Je jurerais que cet homme-ci est de ma connaissance; il ressemble trait pour trait à un jeune homme avec qui j'ai vécu dans notre monde, et que je ne crois pas d'humeur à voyager pour faire des découvertes; et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il me semble que celui-ci m'examine à son tour, comme s'il me connaissait aussi. Apparemment qu'il se méprend.

Ne soyez point étonné de cela, me répondit mon guide: il n'y a pas une figure d'homme ni de femme dans notre monde, dont vous ne retrouviez ici une copie si exacte, que vous la prendrez pour l'original. Attendez-vous à ce que je vous dis là. Tout ce que vous avez connu de gens chez nous, vous croirez quelquefois les revoir ici trait pour trait; comme de leur part ils croiront vous connaître.

Bien plus, c'est que tout ce qui se passe dans notre monde, se passe ici. L'histoire du nôtre, et l'histoire de celui-ci, c'est la même chose.

Quoi! m'écriai-je, mon aventure avec la marquise s'est répétée ici, et il y a eu un faux ami avec qui une femme appelée la marquise de... a trahi un homme qui me ressemble, et qui s'appelle le chevalier de...? Oui, vous dis-je, me répondit-il; et encore une fois, il en est ainsi de tout ce qui est arrivé dans notre monde.

A peine achevait-il sa réponse, que le jeune officier que j'avais vu de loin accourut à moi les bras ouverts, et vint m'embrasser avec la familiarité permise entre des amis qui se retrouvent.

Eh! c'est donc toi, mon cher chevalier, me dit-il; je te croyais de retour à Paris. J'ai entendu parler de ton affaire, elle a un peu transpiré. Sais-tu bien que ta maîtresse est mariée? Que je t'aurais donné de bons mémoires sur son compte, si tu m'avais consulté! Mais tu ne me faisais pas l'honneur de me confier les secrets de ton coeur. Je me marie au reste; j'étais venu en ce pays-ci pour y faire quelque argent d'une petite terre que j'y ai. Le jeu m'avait ruiné là-bas. A peine ai-je été arrivé que j'ai entendu parler de la petite personne que j'épouse, qui est jeune, riche et maîtresse d'elle, et qui était assiégée de tous les provinciaux du pays qui se la disputaient, avec des grâces qui n'ont pas tenu contre les nôtres. On les a congédiés quand j'ai paru; je m'y attendais: en un mot, je t'invite à ma noce pour la semaine qui vient, et à venir dès à présent dîner chez moi, où je veux que tu loges; et cette après-midi je te mènerai chez ma conquête, à condition que tu ne me l'enlèves pas. Monsieur, lui dit mon guide en riant, vous êtes assurément fort aimable; mais à votre place, je ne lui mènerais point un homme fait comme le chevalier: les femmes sont légères. Ah! ah! ah! reprit le jeune homme, en souriant aussi, je me connais, Monsieur, et les dangers de cette espèce-là ne me regardent pas; c'est moi qui les fait courir aux autres.

 

 

Huitième feuille

Suite du Monde vrai.

Il est vrai que ce ne sont pas là positivement les expressions dont il se servit; mais je rapporte sa pensée, et voilà pour le moins ce qu'il dit, ou ce qu'il voulait dire.

Tu ne ressembles que de visage à ce jeune officier que je connais, dis-je en moi-même; mais tu ne penses pas comme lui, il n'est pas si vain que toi.

Et il est certain que celui que j'avais vu à Paris, et qui portait la même physionomie, ne m'avait jamais paru si fat que cet homme-ci; j'avais bien entrevu, quelquefois, qu'il croyait en valoir un autre. Mais de cette bonne opinion de lui-même, si ridicule et si grossièrement déclarée, je ne l'en avais jamais soupçonné.

Cependant je n'avais encore rien répondu; je regardais cet homme-ci comme un étranger, et j'avais de la peine à me conformer à la méprise où je croyais qu'il tombait à mon égard.

A la fin pourtant, je fis comme mon guide m'avait recommandé de faire en pareil cas, et je me mis à lui parler comme au jeune homme que je connaissais, mais à qui, à mon avis, il ne ressemblait que de figure.

Aussi le traitai-je à l'avenant: Oui-da, lui dis-je, je verrai ta maîtresse avec plaisir, mais à condition que j'essayerai de lui plaire et que, si j'y réussis, tu me le pardonneras; car je te déclare que j'y tâcherai; vois si cela te convient.

Ah! ah! ah! reprit-il en riant encore de pitié sur moi, toute permission au suppliant, chevalier. Bien plus, c'est que, si tu veux, je t'épargnerai les frais de la déclaration; ce sera moi qui lui dirai: le chevalier vous aime. Et ce ne sera pas un petit service que je te rendrai au moins; car elle est aimable, et tu pourras fort bien l'aimer tout de bon, je t'en avertis; je t'y exhorte même: il faut que tu grossisses le nombre de ses conquêtes, et celui de mes victoires. Allons messieurs, dites à vos gens de vous suivre chez moi: il est heure de dîner; et d'ailleurs, je veux donner au chevalier le temps de changer d'habit: il faut qu'il s'ajuste.

C'est bien mon intention, lui répondis-je, et, sans autre compliment, nous nous retirâmes chez lui.

Nous dînâmes. J'allai changer d'habit, et me mettre en état de paraître.

Quand je fus habillé, je rentrai dans la salle où nous avions dîné; et me présentant à lui: Folville (c'était ainsi que s'appelait celui dont je ne lui voyais que la ressemblance), notre partie tient-elle? lui dis-je d'un air badin; regarde-moi, je te donne encore le temps de la réflexion.

Il me semble que tu recules, reprit-il sur le même ton. Mais, messieurs, avez-vous dessein de faire ici un séjour un peu long? Non, répondit mon ami, nous n'y sommes que pour huit ou dix jours.

Vous vous trompez, monsieur, dit Folville, vous y serez bien plus longtemps que vous ne dites; c'est moi qui vous en assure. A moins que vous ne quittiez ce garçon-là, ajouta-t-il en me regardant; car il va devenir amoureux, et je le condamne à six mois de martyre ici, pour m'amuser.

J'éclatai de rire à ce discours, dont encore une fois je ne rapporte pas les véritables termes, non plus que de tous ceux qu'il m'avait déjà tenus, qu'il me tiendra encore, et que me tiendront toutes les personnes à qui je parlerai.

Et pour achever de m'expliquer là-dessus, par ce Monde vrai, je n'entends pas des hommes qui prononcent précisément ce que je leur fais dire, leur naïveté n'est pas dans leurs mots (j'ai peut-être oublié d'en avertir): elle est dans la tournure de leurs discours, dans l'air qu'ils ont en parlant, dans leur ton, dans leur geste, même dans leurs regards: et c'est dans tout ce que je dis là que leurs pensées se trouvent bien nettement, bien ingénument exprimées; des paroles prononcées ne seraient pas plus claires. Tout cela forme une langue à part qu'il faut entendre, que j'entendais alors dans les autres pour la première fois de ma vie, que j'avais moi-même parlé quelquefois, sans y prendre garde, et sans avoir eu besoin de l'apprendre, parce qu'elle est naturelle et comme forcée dans toutes les âmes. Langue, qui n'admet point d'équivoque; l'âme qui la parle ne prend jamais un mot l'un pour l'autre: et qu'on se ressouvienne que c'est d'après ce qu'on me disait dans cette langue-là, que je rapporte tous les discours que m'ont tenu les personnes avec qui j'ai eu affaire. Revenons à mon histoire.

Nous sortîmes, Folville, mon guide et moi, pour nous rendre chez la maîtresse du premier, où nous trouvâmes très bonne compagnie d'hommes et de femmes.

Il avait eu raison de dire que cette jeune personne était aimable; c'était de ces traits qui font un visage plein de douceur et de modestie; c'était les yeux du monde les plus tendres; tout, en elle, était dans ce goût-là, jusqu'au son de sa voix, qui avait son charme particulier.

Observez qu'au travers de ces grâces on démêlait je ne sais quelle coquette et modeste intention de plaire, qui achevait de se manifester dans sa conversation, et qui se manifestait d'un air un peu provincial; aussi la demoiselle n'avait-elle jamais eu d'école que sa province, dont elle n'était point sortie.

Folville, après que nous eûmes salué la compagnie, s'avança vers elle: Mademoiselle, lui dit-il, je vous amène un de mes amis, que j'ai rencontré ce matin comme il arrivait; c'est un garçon qui a quelque mérite et que j'estime assez, et je vous demande en grâce de vouloir bien que je vous le présente; il faut que je lui tienne compagnie, et j'aurais de la peine à la lui tenir ailleurs qu'ici.

Je ne compte pas vous accorder une grâce en le recevant, répondit-elle; un homme fait comme monsieur n'en demeure pas à être souffert: on le voit avec plaisir.

Je répondis à cet accueil le plus poliment qu'il me fut possible; elle me regarda beaucoup, mais d'une façon si bien ménagée qu'on n'eût pas dit que c'était exprès, ou que ce n'était que par attention de politesse.

La compagnie était nombreuse, on se partagea; les uns s'en allèrent se promener dans le jardin, qui était de plain-pied à la salle; les autres se mirent à jouer.

On me proposa le jeu; je priai qu'on m'en dispensât. Folville fut obligé, par complaisance, d'être d'une partie de quadrille, pour tenir la place de Mlle Dinval (c'était le nom de sa maîtresse), qui ne se souciait point de jouer, dit-elle; et je restai tête à tête avec elle, assez loin des tables où l'on jouait.

Ce tête-à-tête ne plut point trop au présomptueux Folville: Pourquoi donc, aujourd'hui, refusez-vous de jouer, mademoiselle, lui dit-il de loin, vous qui aimez le jeu? Voilà la première fois que cela vous arrive. Est-ce par politesse pour le chevalier? Vous croyez-vous obligée de le défrayer de conversation? Non, Mademoiselle, ce n'est pas la peine, ne vous gênez point: approchez-vous, du moins. Chevalier, mademoiselle fait des façons avec toi; je t'en avertis, afin que tu ne le souffres pas.

A ces mots je me levai, comme voulant la quitter; mais elle me retint, et s'adressant à Folville: Que vous êtes importun! lui dit-elle. Ne vous embarrassez point de moi. Si vous êtes jaloux, on n'y saurait que faire; je ne veux ni jouer, ni m'approcher du jeu: vos observations me sont désagréables, et vous m'obligerez de ne pas prendre garde à moi. Je me plais ici, c'est-à-dire avec vous, ajouta-t-elle tout bas, en joignant encore à cette apostrophe le regard le plus flatteur. Oui, Monsieur le chevalier, continua-t-elle, d'un ton par lequel elle semblait vouloir tempérer un peu la force de ce qu'elle me disait; oui, monsieur, vous me plaisez, je vous l'avoue; je vous trouve d'une figure aimable, extrêmement aimable; et vous le jugez bien à ma façon de vous regarder. Si j'osais, mes regards seraient encore plus intelligibles; mais tout modestes qu'ils sont, je crois que vous ne laissez pas que de les entendre. Voyez comme je baisse les yeux, quand vous les surprenez sur vous; c'est afin que vous concluiez que je prends plaisir à vous voir, mais que par pudeur je voudrais bien que vous ne le vissiez pas.

Que mon ami est heureux! lui dis-je sans faire attention au sens caché de ses discours; et que tous les hommes qui vous voient doivent envier son sort, Mademoiselle!

Il vous a donc dit que j'allais l'épouser dans quelques jours, me répondit-elle. Oui, Mademoiselle, repris-je, c'est la première nouvelle qu'il m'a apprise. Il est vrai que cela est arrêté, et que tout le monde en est instruit, dit-elle, mais je ne sais plus ce qui en sera; je voudrais à présent n'avoir point été si vite; eh! dites-moi, Monsieur, est-ce que vous voudriez être à sa place? Parlez-vous de son bonheur avec envie? Osez dire ce que vous pensez là-dessus, laissez paraître vos sentiments, je les attends; je me suis promise, et non pas donnée; je trouverais bien moyen de rompre. Le goût que j'avais pour ce mariage-là vient de s'affaiblir extrêmement, il me devient bien insipide, et vous en êtes cause; plus je vous vois, plus votre ami y perd; il ne vous vaut pas, il s'en faut bien. Allons, un peu de hardiesse, dites-moi quelque chose d'un peu fort: il n'y a encore que vos yeux qui parlent; joignez les discours aux regards: il me sera si doux d'être sûre que je remue le coeur d'un homme comme vous, qui a de si bons airs! Vous revenez de Paris, vous avez vu la cour; vous sortez de chez ce monde qui a le goût exquis; vous avez dû plaire à nombre de jolies femmes; et n'eussiez-vous que ces avantages, cela est bien considérable, il serait flatteur pour moi de vous toucher: ce serait une aventure d'une grande distinction pour mes appas en ce pays-ci, et peut-être que je vous aime bien autant à cause de cela qu'à cause de tout ce que vous avez d'aimable.

Là-dessus elle se déganta, comme pour travailler à un petit ouvrage de broderie qui était à côté d'elle: mais c'était parce qu'elle avait la main jolie, et qu'elle était bien aise que je la visse: les femmes, et même les plus sages, ont tant de ces petites industries-là!

Vous n'avez pas vu ma main, me dit-elle, n'est-il pas vrai qu'elle est belle? Que de grâces dans toute ma personne! ajouta-t-elle, comme enchantée d'elle-même. Elles vous frappent assurément, vous les sentez, vous les admirez, mais trop sourdement; éclatez un peu davantage. Allons, Monsieur, ouvrez-moi votre coeur, osez m'entretenir de ce qui s'y passe; embarrassez-moi, faites-moi rougir en insinuant que vous m'aimez; mon penchant et ma vanité sont pour vous; parlez, régalez-moi de quelques expressions tendres et naïves.

Folville, lui dis-je, en me menant ici, Madame, ne m'a pas traité en ami. Eh bien! après? reprit-elle, en m'agaçant par mille petites singeries de modestie, qui signifiaient: cela n'est point encore assez clair, expliquez-vous mieux sans que je m'en mêle. Voulez-vous dire qu'il a exposé votre coeur à un danger dont il ne se tirera pas? est-ce cela que vous entendez? poursuivez.

Sans Folville que j'ai rencontré, ajoutai-je, je ne vous aurais jamais vue, Mademoiselle; et c'est un étourdi qui ne m'a pas ménagé.

Nous en étions là de cet entretien si plaisant, quand une dame qui entra avec son mari nous interrompit. Mademoiselle Dinval se leva pour les recevoir; d'autres personnes qui se promenaient dans le jardin arrivèrent, et la conversation devint générale.

A l'égard de mon guide, dont je n'ai point parlé dans tout ceci, il regardait jouer.

Malgré tout ce qu'on vient de m'entendre dire à Mademoiselle Dinval, je n'avais nul dessein sur son coeur, je me réjouissais.

Quant à elle, il est certain qu'elle se sentait du penchant pour moi, ou que, du moins, elle croyait de bonne foi en sentir; car cela était assez équivoque.

Lui plaisais-je parce que j'arrivais de Paris, que j'avais vu la cour, et qu'elle me trouvait les bons airs du grand monde? Ou bien était-ce ma personne qu'elle aimait? C'est ce qu'il était difficile de décider, et ce qu'elle n'aurait pu décider elle-même.

Quoi qu'il en soit, que ce fût son coeur, ou son imagination qui se fût allumée pour moi, je fis réflexion que Folville ne gagnait ni à l'un ni à l'autre, et je me promis de ne plus retourner chez elle.

Revenons à cette dame et à son mari qui nous avaient interrompus, et aux personnes qui du jardin étaient rentrées dans la salle.

La dame était une personne de cinquante-cinq ans, à peu près, et peut-être de soixante; mais encore de très bonne mine, avec un peu trop d'embonpoint, et qui, dans la force de ses charmes, devait, sans contredit, avoir été une des plus belles femmes du monde. Elle avait encore des grâces; c'était des appas plus âgés que flétris qui se passaient, mais qui n'étaient pas passés, et qui, dans cet état, avaient encore de quoi se venger tout doucement de quiconque aurait cru les regarder sans conséquence.

J'aurais pour le moins autant aimé cette femme-là que trois ou quatre jeunes femmes qui étaient présentes. Tout son tort était d'être un peu trop ajustée; non pas que son ajustement ne lui allât à merveille: elle n'avait nul tort à nos yeux; elle ne choquait seulement que le préjugé où l'on est qu'une femme d'un certain âge ne doit pas être si galamment parée.

Et la distinction que je fais là en sa faveur, toutes les femmes de la compagnie la faisaient aussi: elles sentaient bien tout ce qui restait de mérite à cette dame âgée; mais elles ne le dirent à personne qu'à moi, à qui elles ne pouvaient pas le cacher, parce qu'elles le disaient dans cette langue dont j'ai parlé, et que j'entendais.

Ah! la belle robe! qu'elle siérait bien à qui n'a que vingt ans, lui dit dans cette même langue une jeune qui n'avait que l'âge dont elle parlait.

Vous me l'enviez donc, Madame, lui répondit en rougissant la dame critiquée: il est vrai qu'elle est belle, et peut-être trop gaie pour les femmes qui ne sont plus jeunes; mais je crois qu'elle réussit encore plus mal aux femmes de vingt ans qui sont laides; vous m'entendez bien, Madame?

Et moi, Madame, je crois avec tout le monde que ce qu'il y a de plus laid à cet égard-là, c'est la vieillesse; car avec elle on est vieille et ridée: vous m'entendez bien aussi? reprit la jeune, d'un air distrait; après quoi elle parla à une personne qui était à côté d'elle.

Et voilà quel fut le dialogue secret qu'elles eurent ensemble.

Je me trouvais par hasard auprès de la jeune, et comme elle s'entretint avec moi de Paris, qu'elle me demanda si j'y connaissais une dame de ses parentes, ses questions et mes réponses nous mirent tous deux en conversation particulière.

Elle ne manquait pas d'esprit; mais elle était maligne.

Vous avez, lui dis-je, furieusement mortifié votre voisine par l'éloge que vous avez fait de sa robe, et qu'elle a pris pour une critique contre elle.

Oh! je ne m'y joue plus, me répondit-elle en plaisantant: elle m'en a punie, et je suis bien trompée si elle ne m'a pas dit honnêtement que j'étais une laide; mais il faut s'en consoler, car elle a peut-être raison; d'ailleurs j'ai le défaut d'être jeune, et toutes les femmes de son âge et de son caractère ont beaucoup d'aversion pour ce défaut-là, à cause de la faveur qu'il s'attire de la part des autres. Savez-vous bien que cette femme-ci ne loue que les vieilles, quoiqu'elle n'aime que les jeunes, et qu'elle ne troquerait pas les antiquités de son visage contre la jeunesse du mien?

Ce qu'elle vous a répondu de malin ne signifie rien, lui dis-je, et ne saurait vous regarder; mais est-elle si vieille? ajoutai-je. Eh! ne le voyez-vous pas? me dit-elle. Il faut donc, repris-je, qu'elle ait été d'une grande beauté?

Oui-da, répondit-elle, on s'aperçoit bien que cette femme-là a eu des traits. J'ai même entendu dire à une de mes tantes, qui a près de soixante et quinze ans, et qui a passé sa jeunesse avec elle, qu'elle l'avait vue fort aimable; et je la crois sur sa parole, d'autant plus que ce sont de ces choses qu'on ne peut guère savoir aujourd'hui que sur le rapport d'autrui, car vous m'avouerez qu'elle est bien passée.

Pas tant, ce me semble, lui dis-je: je la trouve encore de fort bonne mine, et son ajustement même, qui devrait être plus modeste, ne lui sied point si mal aux yeux de ceux qui ne savent pas son âge. Regardez-la bien, elle est fraîche, elle a des dents, de l'embonpoint, et de la douceur dans le regard. Oui, me dit-elle, ses yeux sont doux, parce qu'ils n'ont plus la force d'être vifs; à l'égard de l'embonpoint, il y a peu de vieilles femmes qui en manquent, il est l'apanage de la vieillesse; et cette vieillesse a aussi son espèce de fraîcheur, qui n'en serait pas une pour la jeunesse.

Quoi qu'il en soit, lui dis-je, elle n'est pas encore désagréable. J'ai vu des hommes amoureux de femmes aussi âgées qu'elle, et qui ne s'étaient pas si bien soutenues; car vous m'avouerez aussi qu'elle est bien faite, et qu'elle a le teint beau.

Oui, Monsieur, me dit-elle avec vivacité; il est vrai qu'à tout prendre, cette femme-là cache son âge, et qu'elle a de beaux restes; j'en conviens; mais il est pourtant ridicule, quand on date d'aussi loin qu'elle, de venir se présenter en compagnie comme quelque chose d'aimable, sous prétexte qu'on peut effectivement le paraître encore. Oui, je vous le répète, elle a bonne mine, elle a des yeux, du teint, des grâces, je ne le nierai point: je ne sais pas comment cela se fait: mais c'est une vérité; et voilà ce qui sauve un peu l'impertinence de sa parure, et de ses rubans, et ce qui fait qu'elle soutient cet attirail galant, et pourtant si déplacé, dans lequel elle est: mais elle le soutiendra, Monsieur, tant qu'il lui plaira, cela n'empêchera point qu'elle ne soit vieille, et qu'il ne soit sot et extravagant à elle de vouloir nous en imposer à présent avec une figure qui nous trompe, et qui ne continue d'être aimable, tout ancienne qu'elle est, que parce que le temps a glissé sur elle, et que les années n'ont pas fait leur ravage ordinaire sur ce visage qui devrait être usé, et qui est censé l'être. En un mot, un pareil étalage est digne de risée. C'est se moquer des gens. Ne faut-il pas se rendre justice? Est-ce qu'on a un visage à soixante ans passés? Je n'ai que vingt ans, moi; je ne sais pas si je suis aimable, ou non: on m'a toujours traitée comme si je l'étais, et il me serait permis de me persuader que je le suis. Je ne parle pas de beauté, d'autant plus que souvent on n'en a que faire: il y a des physionomies qui s'en passent, et qui peut-être n'en valent que mieux de n'en point avoir. Quoi qu'il en soit, je suis jeune, et comme jeune, il me serait pardonnable de vouloir plaire: me voilà dans l'âge où l'on plaît, et où l'on mérite de plaire. Mais si je parviens à l'âge de cette femme-là, que le temps ne m'ait pas plus maltraitée qu'elle, et qu'enfin mon visage puisse encore en faire accroire à ceux qui me verront, et les induire, contre toute raison, à me vouloir autant de bien qu'il me paraît que vous en voulez à cette femme-ci, je leur dirai: Messieurs, vous vous méprenez: telle que vous me voyez, je serais votre aïeule; mes agréments ne sont que tricherie; mon visage est un imposteur, dont vous êtes les dupes; et il ne m'appartient plus de vous paraître aimable. Voilà, Monsieur, comment je leur parlerai, et je le promets.

Vous le promettez de si loin, lui dis-je en riant, que vous ne vous ressouviendrez plus de votre promesse quand il sera temps de la tenir.

Ce discours la fit rire à son tour. N'allez pas au reste, me dit-elle, révéler ce que je vous ai dit. J'ai un procès, et le petit homme noir avec lequel elle est entrée, et que vous voyez là-bas, est son mari et mon juge; elle a du pouvoir sur lui, et pourrait fort bien l'indisposer contre moi. J'ai besoin de faveur dans mon affaire; elle n'est pas des mieux fondée, à la prendre dans un certain sens; et ce sens-là n'est pas le plus faible.

Vous feriez donc prudemment de vous accommoder, lui dis-je. Vous avez raison, reprit-elle, mais notre partie adverse n'est pas dans le goût d'un accommodement, d'autant plus que c'est nous qui demandons. Et qui demandez ce que vous sentez ne vous être pas trop dû, lui dis-je doucement. Peut-être bien, répondit-elle, mais on s'étourdit en pareil cas. Le procès vient de mon chef, et je ne veux pas me donner la peine de trop approfondir mon droit, de peur de voir que j'ai tort. D'ailleurs mon mari a plus de crédit que celui contre lequel nous plaidons, et cela tente; c'est un avantage dont on est bien aise de profiter, pour éprouver ce qui en arrivera; et quand même nous n'aurions pas le droit de notre côté, si les juges nous donnent gain de cause, ce ne sera pas notre faute.

Dans le moment qu'elle tenait ce discours, le petit homme, mari de la belle femme âgée, vint à passer auprès de nous, pour aller causer dans le jardin avec un autre.

Monsieur! Monsieur! lui dit-elle en l'arrêtant, vous devez nous juger la semaine qui vient, et j'ai envie de m'appuyer auprès de vous de la recommandation de madame..., qui était sa femme.

Et tout de suite s'avançant vers cette dame qui nous regardait: Venez, Madame, lui dit-elle, venez, s'il vous plaît, solliciter mon juge; et si, pour vous y engager, il ne tient qu'à vous donner de l'encens, je ne vous l'épargnerai pas. Tenez, en voilà du plus fort. Oui, Madame, venez me recommander à monsieur; ce sera la beauté même qui parlera pour moi. On dit que tout lui cède, essayons son pouvoir: voyons si elle me fera gagner mon procès. Ce sont là des yeux bien en état de m'obtenir gain de cause; ils sont d'une vivacité, d'une douceur... Vous êtes aujourd'hui d'un brillant, d'un resplendissant...

On aura la suite dans l'autre feuille.

 

 

Neuvième feuille

Suite du Monde vrai.

Vous riez: mon compliment vous réjouit? Que vous êtes sotte de croire que je vous loue sincèrement! mais j'ai besoin que vous le croyiez. Ce qui me fâche, c'est que réellement vous ne laissez pas que d'être encore assez belle, et qu'à vue d'oeil, il n'y a à retrancher de mes éloges que l'excès que j'y mets. Il n'y aurait pas le sens commun à vous flatter d'une beauté si prodigieuse, si effectivement il ne vous en restait pas un peu; et c'est de là qu'il faut que je parte, malgré que j'en aie. Je ne fais malheureusement qu'une exagération, et non pas un mensonge; et voilà de quoi vous rendre bien glorieuse; mais d'un autre côté, j'espère que cette exagération vous nuira. Vous êtes si éloignée d'être ce que je dis, que cela empêchera qu'on ne voie ce que vous êtes; de sorte que vous y perdrez, que vous serez pourtant contente, et moi vengée.

Oui, Madame, répondit l'autre, je sens la juste vanité que je dois tirer de vos discours. Il est sûr que vous n'iriez pas parler de beauté sur mon compte si je n'avais pas du moins de quoi fonder vos compliments. Oui, je suis belle, cela commence par là: sans quoi vous m'insulteriez grossièrement, et ce n'est pas votre dessein. Mais voici en quoi vous êtes maligne; c'est que vous croyez qu'il n'y a qu'à outrer vos éloges, et à m'en donner beaucoup plus que je n'en mérite, afin de réduire le tout à rien, et le tourner même en critique contre moi. Mais vous n'y gagnez rien; car vous n'outrez point: tout me va bien, vous me peignez telle que je suis; et je vous en sais si bon gré, que je vous en récompenserai comme si vous le faisiez de la meilleure foi du monde. Ne vous inquiétez pas: je prétends que mon mari vous traite avec faveur. Monsieur, servez madame, je vous en prie; ce sera m'obliger moi-même.

Il se passa bien d'autres scènes assez curieuses chez Mademoiselle Dinval, mais il me tarde d'en venir au plus intéressant de mon histoire, et d'entrer dans le grand monde, c'est-à-dire d'arriver au Paris de cette France dont je parle; ainsi abrégeons sur ces aventures-ci.

Toutes les parties de jeu finirent; la nuit vint. Folville me mena souper chez lui, malgré Mademoiselle Dinval, qui voulait absolument nous retenir, et à qui il dit que nous avions affaire ensemble.

Quand nous eûmes soupé: As-tu quelques commissions à me donner pour Paris? dis-je à Folville; car je t'avertis que nous partons demain, si monsieur n'a rien qui l'arrête ici, ajoutai-je en parlant à mon guide, qui me répondit que j'étais le maître.

Comme tu voudras, reprit Folville, d'un air assez content de ce prompt départ; et si j'ai paru souhaiter que tu restasses quelques mois ici, ce n'est pas que j'aie tant d'amitié pour toi; car de ce côté-là, ton séjour m'est assez indifférent; je voulais seulement t'apprendre tout ce que je vaux, te montre la conquête que j'ai faite ici, et te rendre témoin du prodigieux amour que Mademoiselle Dinval avait pour moi. Voilà quelle était mon intention, que je n'ai plus. Ainsi tu partiras quand il te plaira, et je te verrai partir encore de meilleur coeur que je ne t'ai vu arriver. Mais tu avais dessein, toi, de séjourner quelques jours ici? Peut-on savoir pourquoi tu as changé d'avis?

A te dire la vérité, répondis-je, c'est que si je demeurais, j'aurais peur de te faire tort; je craindrais que ta maîtresse ne devînt inconstante; et soit goût pour moi, soit pure coquetterie, je lui sentis hier des dispositions qui pourraient te nuire, et qui m'empêchent de la revoir: en un mot, ce serait mettre ta fortune en danger, que de retourner chez elle. Monsieur te l'avait bien dit, les femmes sont légères. Ne badinons point avec leur coeur en fait de fidélité, ne les tentons point: on est presque toujours la dupe de l'épreuve qu'on ose faire de leur constance.

Je le veux croire, me répondit-il, tout incroyable qu'il soit qu'on puisse m'abandonner pour un autre. Au surplus, n'aie pas la présomption de penser que tu me nuirais dans le coeur de Mademoiselle Dinval: ce n'est pas ce que je crains, moi; ou du moins, si je le crains, ne t'attends pas que j'en convienne avec toi, puisque je n'en conviendrais pas avec moi-même; et en effet, je le répète encore, il serait en pareil cas, d'une singularité inouïe, qu'après avoir vu ma figure, on pût faire quelque attention à la tienne: il y a quelque différence entre nous là-dessus, et une différence bien sensible. Non, monsieur le chevalier, il n'est pas ici question de goût pour vous; ne vous figurez pas que vous plaisez, qu'on vous trouve aimable; cela n'est pas possible; et Mademoiselle Dinval n'est ni sotte ni aveugle, mais elle est femme, comme vous le dites fort bien, et par conséquent coquette; voilà en vertu de quoi vous la vîtes hier si prévenante. Ce n'est pas son coeur qui se soucie de vous, c'est sa coquetterie qui vous agace; et si vous vous imaginez autre chose, vous êtes bien crédule, vous me connaissez bien peu et vous ne vous connaissez guère. Ce n'est pas que vous n'ayez du mérite; mais il y a bien loin de celui que vous en avez à celui j'ai; bien loin du caractère du vôtre au caractère du mien; il y a de vous à moi, à cet égard-là, une distance infinie. Croyez-moi, des hommes comme vous disparaissent auprès de ceux qui me ressemblent. Ce n'est jamais par degrés qu'on m'a aimé, moi, c'est tout d'un coup; et si, dans le fond, je pouvais me défaire de je ne sais quelle jalousie que je ne veux pas même apercevoir, et que m'a laissé, malgré que j'en aie, l'accueil que Mademoiselle Dinval vous fit hier, j'aurais un grand plaisir à vous retenir, pour vous montrer ce que vous êtes en comparaison de ce que je suis: mais je n'ose risquer de vous donner cette leçon-là, peut-être ne me réussirait-elle pas. Au reste, il se fait tard, et puisque, demain, vous devez, sans doute, partir de grand matin, il est temps de prendre congé de vous, et de vous laisser reposer. Bonsoir; n'allez pas vous raviser et remettre votre départ, au moins. Embrassons-nous dès ce soir pour la dernière fois, et que demain, à mon lever, vous ne soyez plus ici.

Oui, lui dis-je, il fait jour dès trois heures du matin, et nous serons déjà à plus de six lieues d'ici, quand tu te lèveras.

Tant mieux, me répondit-il, adieu. Donne-moi de tes nouvelles quand tu seras à Paris, n'y manque point: non pas que j'en sois curieux; quand tu m'oublieras, je ne m'en apercevrais guère: mais comme nous vivons ensemble sur le pied d'amis, il faut bien que je t'en demande, et que je paraisse empressé d'en recevoir par respect pour cette amitié qui est censée nous unir.

Là-dessus je l'embrassai, et nous allâmes nous coucher, mon guide et moi, après avoir pris quelques mesures pour notre départ le lendemain.

Que de fatuité dans les jeunes gens de ce monde-ci! lui dis-je, lorsque nous fûmes seuls. Ressemblent-ils tous à ce jeune homme-ci?

A peu près, me dit-il; qui plus, qui moins, comme chez nous. Qu'appelez-vous comme chez nous? m'écriai-je: y avez-vous jamais rien vu de pareil? Vous n'y songez pas.

Ne vous ai-je pas déjà dit à plusieurs reprises, me répondit-il, que les personnes de ce pays-ci sont exactement le double des personnes du nôtre?

Oui, lui dis-je, le double quant aux figures, mais quant à l'esprit et au caractère, je le nie; et le Folville d'ici n'est pas le Folville de là-bas; il n'en a que les traits et la taille.

Il en a tout, reprit-il: le Folville que vous connaissez est précisément tel que celui-ci vous paraît, et n'en diffère qu'en ce que vous entendez tout ce que celui-ci pense, et que vous n'avez jamais entendu de l'autre que ce qu'il vous a dit.

Et dans ce Paris où nous allons, repris-je, je vais donc y retrouver la ressemblance de tous les amis que j'ai dans le Paris de notre monde? Vous l'y trouverez si exactement, me dit-il, que vous croirez être dans notre Paris même: et bien plus, c'est que vous n'aurez pas besoin, pour lier commerce avec eux, de vous informer de l'endroit où ils demeurent, vous le savez déjà.

Moi! lui dis-je. Eh! comment le saurais-je, puisque je ne suis jamais venu ici?

Le pays vous paraît nouveau, et vous avez raison, me répondit-il, il l'est pour vous; mais ne savez-vous pas, par exemple, où loge votre marquise, dans ce que vous appelez notre Paris? Sans doute, repris-je, parce qu'elle est dans un Paris dont je connais les différents quartiers.

Eh bien, me dit-il, ce Paris où nous allons n'est pas disposé autrement que le nôtre, et dès que vous savez où votre marquise loge dans le nôtre, vous savez conséquemment où l'autre marquise loge dans celui-ci, et vous le verrez.

Vous badinez, lui dis-je: mais hâtons-nous de nous coucher; il ne nous reste tout au plus que quatre heures à dormir, employons-les. Demain, en voyageant, nous plaisanterons tant qu'il vous plaira. Pour à présent, si je veillais davantage, il n'y aurait résolution de partir qui pût tenir; je me connais, je ne pourrais pas me lever demain matin, et malheur à Folville, si je séjournais encore un jour ici. Nous sommes tous trois retenus pour dîner demain chez Mademoiselle Dinval: il faudrait bien que Folville nous y menât; car sous quel prétexte s'en dispenserait-il? et si Mademoiselle Dinval me revoit, peut-être est-ce fait de l'amour qu'elle a pour lui, peut-être achèverai-je de la rendre infidèle sans retour; et tout vain, tout sot et ridicule qu'est ce Folville-ci, il serait cruel de ruiner ses espérances; je ne lui veux point de mal, et serais fâché de lui en faire; il faut qu'il épouse sa maîtresse, elle est aussi digne de lui, qu'il est digne d'elle.

Je me couchais en tenant ce discours, que je finis par lui dire bonsoir. Nos gens nous éveillèrent le lendemain dès que le jour parut; nous nous levâmes, et nous voilà partis.

J'oublie pourtant une chose, c'est qu'au moment que nous partions, le valet de chambre de Folville se présenta à nous, pour nous souhaiter un bon voyage de sa part; nous le chargeâmes à notre tour de mille compliments pour lui: Et dites-lui, ajoutai-je pour mon compte, que si jamais un hasard pareil à celui qui m'a amené dans son monde, l'amenait aussi dans le nôtre... En voilà assez, dit là-dessus mon guide, en m'interrompant assez brusquement, monsieur de Folville ne doutera point de notre reconnaissance; profitons de la fraîcheur de la matinée, et hâtons-nous d'avancer. Marche, dit-il tout de suite à notre postillon, qui obéit si promptement, que je n'eus pas le loisir d'achever ce que j'avais commencé à dire au valet de chambre.

Je ne laissai pas d'être étonné de la brusque saillie de mon guide; et ne sachant à quoi l'attribuer: D'où vient donc, lui dis-je en riant, que vous m'avez interrompu au milieu de ma période? ce n'est assurément ni par ennui, ni par impatience, et votre mouvement part sans doute d'une autre raison?

Est-ce que vous ne la devinez pas? me dit-il. Le Folville d'ici et tous ceux qui vous ont vu, vous ont regardé comme un homme raisonnable et ils auraient cessé d'avoir cette opinion de vous si le valet de chambre de Folville leur avait rapporté le discours que vous alliez lui tenir, et que je vous ai empêché d'achever. Imaginez-vous ce qu'ils penseraient d'un homme qui parle d'un autre monde que du leur comme s'il venait de l'empire de la lune. Ils croiraient, ou que l'esprit vous a subitement tourné en partant, ou que vous n'avez eu avec eux qu'un heureux intervalle de raison; d'autant plus qu'ils ne connaissent pas cet autre monde dont vous entreteniez ce valet de chambre. Avez-vous pris garde à la mine qu'il a fait, et combien le préambule de votre compliment lui a paru étrange? Ç'aurait été bien pis, si vous l'aviez fini: il y avait de quoi nous faire passer, vous et moi, pour des visionnaires; car on n'aurait pas cru ma tête en meilleur état que la vôtre: et d'ailleurs, que savez-vous si vous ne reviendrez pas ici, et même si vous n'y resterez pas? J'ose vous prédire que vous n'en sortirez jamais que fort à contrecoeur.

Jusqu'ici, lui dis-je, je n'ai pas dessein de m'y fixer; cependant j'y resterais volontiers malgré l'inconcevable ridicule des naturels du pays; n'était qu'on préfère sa patrie à tout autre lieu, et que j'ai une extrême envie de retourner dans notre monde, pour voir si les personnes que j'y connais ont une ressemblance aussi exacte que vous le dites avec les gens que j'ai déjà vus, et que je verrai encore dans ce monde-ci; et c'est de quoi je m'instruirai bien vite, moyennant l'examen attentif que je ferai des caractères, quand je serai de retour chez nous.

Quoi qu'il en soit, me dit-il, tâchons encore une fois de ne quitter ce monde-ci que le plus tard que nous pourrons, et pour cause; en temps et lieu vous serez de mon sentiment, j'en suis bien sûr.

Il serait trop long de faire le détail des entretiens que nous eûmes, pour nous amuser pendant le voyage; mais je ne savais que penser de mille choses que me disait mon guide; et je conjecturais seulement qu'il y avait je ne sais quoi qu'il me cachait, et dont la connaissance m'éclaircirait tout ce que je trouvais d'énigmatique dans ses raisonnements.

Nous ne nous arrêtâmes pendant la journée que pour boire un coup sans descendre de notre chaise, et le soir nous arrivâmes à une petite ville dont le nom ne m'était pas inconnu.

Il y a une ville de ce nom-là dans la France de là-bas, lui dis-je. Eh! vraiment, ce sera toujours de même; vous n'ignorerez le nom d'aucune des villes que nous allons trouver sur la route, puisque cette France où nous sommes est exactement pareille à la nôtre.

J'éclatai de rire à ce discours, sans bien savoir de quoi je riais, sinon que je ne pouvais m'accoutumer à des réponses aussi extraordinaires que les siennes.

La nuit vint, et nous nous arrêtâmes à une hôtellerie qui était à l'entrée d'un gros bourg, et qui me parut considérable.

A quelle heure voulez-vous souper, Messieurs? nous dit l'hôtesse, de l'air d'une femme accoutumée au plus grand fracas et qui sait distinguer ses gens.

Le plus tôt qu'on pourra nous servir, lui dis-je, car nous sommes presque à jeûn. Nous ferez-vous faire bonne chère? Je l'espère, Monsieur, me répondit-elle, je vous donnerai du moins ce que j'ai de meilleur, sans égard à ce qu'il vous en coûtera; je vous vois une bonne chaise de poste, qui jointe aux deux valets de chambre de bonne mine avec lesquels vous courez, m'apprend que c'est une aubaine qui m'arrive et qu'il ne faut pas vous ménager sur la dépense; aussi, messieurs, puis-je vous répondre qu'elle sera digne de votre train; nous savons, Dieu merci, les égards qui sont dus aux voyageurs d'un certain air, aussi bien que le faste avec lequel il les faut servir; et nous croirions leur manquer de respect si nous faisions difficulté de gagner excessivement avec eux: ainsi, Messieurs, reposez-vous sur moi du souper que je vous donnerai; il sera délicat et extrêmement cher, et même si cher que vous vous en plaindriez, si vous l'osiez; mais comme je ne gagnerai beaucoup que par considération pour vous, la satisfaction d'être si honorés vous fera avaler la pilule: les seigneurs comme vous sont trop glorieux pour être économes.

Elle nous tint parole; on ne saurait être plus respectés que nous le fûmes, c'est-à-dire ni mieux traités, ni mieux volés.

Deux ou trois jours après, nous arrivâmes à ce Paris que j'étais si curieux de voir.

Où irons-nous loger? dis-je à mon guide. Descendez-moi d'abord en quelque endroit, me répondit-il froidement, et puis vous vous ferez mener chez vous.

Qu'appelez-vous chez moi? lui dis-je. Est-ce que j'ai une maison ici? Sans difficulté, reprit-il; il me semble vous avoir entendu dire que vous en aviez une à ce Paris de là-bas, et par conséquent vous en avez une ici, où vous retrouverez les mêmes figures de domestiques que vous avez laissés dans la vôtre. Ne vous ferez-vous jamais à cette idée-là, que tout se passe dans ce monde-ci comme dans l'autre?

Quoi! lui dis-je, j'ai un chez moi dans cette ville-ci et des gens qui m'y attendent? Sur ce pied-là, ajoutai-je, allons y descendre tout droit, et en arrive ce qui pourra. Je n'aurais jamais deviné que j'avais deux ménages, ni que je vivais ailleurs, pendant que je vivais à Paris. Ce qu'il y a d'heureux à tout cela, c'est que je n'ai point senti que je faisais double dépense: ainsi, je ne regrette point l'argent qu'il m'en a coûté sans le savoir.

Et en tenant gaillardement ce discours, je dis au postillon de nous mener en tel quartier, qui était le mien, et de s'arrêter en tel endroit.

Il n'y manqua pas, je vis une rue comme la mienne, je crus voir aussi ma maison; la porte en était ouverte. Je congédiai le postillon, j'entrai, il n'y avait personne dans la cour: j'entendais pourtant quelque bruit dans un appartement; je monte mon escalier, la porte de ma salle était entrouverte, et la première chose que j'aperçois en entrant, c'est la ressemblance de ma gouvernante qui était à table avec trois autres personnes, et qu'en ce moment un jeune homme d'assez bonne façon tenait, d'un bras, embrassée par la tête, pendant qu'il tendait l'autre à mon cuisinier, qui lui versait du vin dans son verre.

La gouvernante, de son côté, riait à gorge déployée. Cette gouvernante, ou du moins la mienne, était une veuve, à peu près de cinquante ans, qui était avec moi depuis quatre ou cinq ans, et que mes parents m'avaient donnée pour avoir soin de ma maison, pour y mettre l'ordre et l'économie convenable: c'était, à ce qu'on m'avait dit, et à ce que j'avais cru moi-même, un vrai trésor dont on m'avait fait présent.

Jusque-là, je n'avais rien connu de si sérieux que cette femme; je ne l'avais jamais vu rire, et je pensai la méconnaître, à l'épanouissement de joie où je la vis.

Elle était même parée, ajustée, et mise en femme qui fait cas de sa figure, et qui veut plaire.

Quand je dis que je pensai la méconnaître, cela ne signifie pas que je la pris pour ma gouvernante; je croyais vraiment la véritable bien loin, et ne convins en moi-même que de la parfaite ressemblance de celle-là avec la mienne.

Cette femme-ci copie mal celle que j'ai laissée à la garde de ma maison, dis-je à mon guide; et mon ménage de ce monde-ci n'est pas, à beaucoup près, si bien réglé que celui de là-bas.

Vous vous trompez, me dit-il, il n'y a point ici de fausse copie, et l'on se régale dans votre maison, comme vous voyez qu'on se régale dans celle où nous sommes.

Nous n'étions pas encore rentrés dans la salle, quand nous parlions ainsi. Je m'étais arrêté à considérer toutes ces figures, dont pas une ne m'avait encore aperçu, et je ne comptais pas déranger beaucoup en me présentant; car à chaque instant je perdais de vue les raisonnements de mon guide, et je me regardais toujours comme un inconnu pour tous les gens du pays où j'étais.

Mais quel fut mon étonnement, quand j'entrai, de voir ces quatre joyeux convives se lever honteux et décontenancés; de voir cette Madame Marie qui pâlissait de surprise, et dont le visage, auparavant si réjoui, se couvrait d'une confusion égale à celle qu'aurait eue la véritable Marie, si je l'avais trouvée en pareille partie! Quoi! pensai-je en moi-même, on dirait que cette femme-là avait intérêt que je lui crusse autant de prudhommie qu'à ma gouvernante: on dirait d'une hypocrite qu'on démasque.

Hélas, mes enfants, leur dis-je à tous, ne vous troublez point; de quoi vous alarmez-vous? Je ne suis point un fâcheux.

J'eus beau vouloir les rassurer, il y en eut trois qui s'esquivèrent si vite qu'à peine les vit-on disparaître; il ne resta que cette Marie, qui prononça d'abord quelques mots d'excuse sans suite, en balbutiant et dans la plus sotte contenance. Et puis se remettant un peu:

Monsieur, me dit-elle, c'est mon compère avec qui je me régalais par hasard. Je le vois bien, lui dis-je alors, en prenant un ton plus approchant de celui d'un maître, comme pour me divertir de la méprise que je croyais qu'elle faisait, je le vois bien. Mais, Marie, je ne vous avais jamais connu ce compère-là? Il me semble qu'il est bien de vos amis?

Oui, Monsieur, me dit-elle, c'est un garçon qu'il y a longtemps que je connais, qui est de mon pays, et que j'empêche de venir ici, quand vous y êtes, à cause qu'il est jeune et joli, et que vous pourriez soupçonner que je l'aime, comme cela est vrai; mais il ne fallait pas que vous le sussiez, parce que cela vous aurait ôté la bonne opinion que vous aviez de moi, et par conséquent aurait diminué votre confiance; il faut bien se ménager un peu dans la vie.

Je suis ravi, lui dis-je, de vous voir en si bonne disposition; mais il n'y a pas plus de trois semaines, ce me semble, que vous m'avez écrit que vous étiez malade, languissante, et dégoûtée; ce qui a fait que je vous ai recommandé d'avoir grand soin de vous, de ne rien épargner pour votre santé, et de chercher à vous ragoûter par tout ce qu'il y aurait de plus propre à vous remettre en appétit. Pourquoi donc feigniez-vous cette langueur et ce dégoût que vous n'aviez pas?

C'est, ne vous déplaise, me dit-elle, que j'avais envie de me réjouir un peu avec mes amis, pendant votre absence; et pour se réjouir, il en coûte une dépense dont je voulais que vous fissiez les frais, sans que vous y trouvassiez à redire: et pour cela, je me suis imaginé de vous mander que j'étais indisposée, Monsieur, sachant bien que vous m'aimez, que vous me choyez, à cause de ma fidélité prétendue, que vous auriez peur de me perdre, et que vous m'écririez: n'épargnez rien pour vous rétablir; et puis à votre retour, je devais vous dire: j'ai dépensé tant pour tâcher de me ravoir; et de cette manière vous auriez payé mes divertissements, en ne croyant payer que des drogues, des médecines et des bouillons; et j'aurais eu du bon temps; sans aucun reproche de votre part, ni de la mienne: car je ne suis pas scrupuleuse.

Etonné de ce discours, et doutant même si ce n'était pas un rêve: Mais, lui dis-je, serait-il possible que vous fussiez ma gouvernante? Est-ce bien vous, Marie? Suis-je chez moi? Oui, Monsieur, me dit-elle, vous êtes chez vous, et c'est moi qui vous parle, et plût à Dieu que ce ne fût pas moi, car je sens bien que cette aventure-ci me va faire un grand tort dans votre esprit: mais aussi de quoi vous avisez-vous de revenir sans avertir de votre retour?

Nous en étions là, quand je vis entrer mon cocher, qui revenait ivre, et chancelant.

Comment! coquin, lui dis-je, je te croyais à ton village! Ne m'as-tu pas demandé la permission de mettre un de tes amis à ta place pour avoir soin de mes chevaux, parce que tu étais obligé, m'as-tu écrit, d'aller voir ton père qui se mourait?

Eh! pardi oui, me répondit-il fort naïvement: mais c'est que mon père, avant que de mourir là-bas, est venu me voir ici. C'est pourquoi je n'ai pas mis à ma place d'autre personne que la mienne pour avoir soin de vos chevaux, afin de gagner mon argent moi-même, et d'avoir de quoi boire avec mon père, à vos dépens; car vous m'avez dit que vous payeriez mon ami, sans rien rabattre de mes gages: et cela est cause que j'ai été mon ami moi-même.

 

 

Dixième feuille

Suite du Monde vrai.

Ce cocher ressemblait si fort au mien, et par le ton de voix et par la figure; il me représentait si exactement le mien, jusque dans l'habit même (car il portait ma livrée), qu'il me fut impossible d'y tenir davantage.

Monsieur, dis-je alors à mon guide, je ne saurais rester dans l'embarras où vous me mettez; en vérité, l'esprit m'en tourne; dites-moi naturellement ce que je dois penser de tout ceci.

Mon guide alors ne me répondit que par un éclat de rire.

Parlez, ajoutai-je, en le pressant, sont-ce là mes gens? En pouvez-vous douter? reprit-il alors: Mais, lui dis-je en reculant, si ce sont eux, par quelle aventure se trouvent-ils ici, et dans une maison comme la mienne?

Vous les avez laissés chez vous, et vous les y retrouvez; voilà tout le mystère, me dit-il.

Quoi! m'écriai-je alors; c'est donc ici notre Paris? et vous m'assurez que je suis chez moi! Je m'y perds.

C'est notre navigation qui vous a fait illusion, me répondit-il; vous avez cru que nous allions loin, et que je vous menais dans un pays inconnu. Je vous avais promis un monde que j'appelais le double du nôtre. Il y a longtemps que nous voyageons; nous nous sommes arrêtés sur les côtes de France; vous vous êtes imaginé à la descente du vaisseau que nous étions enfin arrivés à ce nouveau monde; et préoccupé comme vous l'étiez de cette idée dans laquelle j'avais soin de vous entretenir, vous avez pris la France et Paris où nous sommes, pour cette France, et ce Paris imaginaire, dont je vous disais avoir fait la découverte. Mais que toute illusion cesse: le Folville que vous avez rencontré est le vrai Folville, celui que vous connaissez; ce sont là vos domestiques, et c'est là votre maison. Il est pourtant vrai que je ne vous ai point trompé dans l'essentiel, et que je vous ai tenu parole à l'égard des personnes, si ce n'est à l'égard du pays. Vous n'aviez jamais vu d'hommes vrais; je vous avais promis de vous en faire voir, et vous les avez vus. Ce ne sont pas d'autres gens que ceux de notre monde, j'en conviens; mais ils n'en sont pas moins nouveaux pour vous, puisque vous les avez pris pour des hommes d'une espèce différente, et que vous n'en avez reconnu que la physionomie, et non pas le caractère. Les voilà tels qu'ils sont, au reste; et à présent que la lecture des livres que je vous ai donnés, et que les réflexions que vous avez faites en conséquence, vous ont appris à connaître ces hommes, et à percer au travers du masque dont ils se couvrent, vous les verrez toujours de même, et vous serez le reste de votre vie dans ce Monde vrai, dont je vous parlais comme d'un monde étranger au nôtre...

Nous interrompons cette histoire, parce que le premier cahier que nous en avons donné finit ici. Quelques autres papiers viennent ensuite que nous donnons comme ils se présentent, conformément à ce que nous avons dit que nous ferons toujours. On verra dans la feuille suivante la continuation de l'histoire du Monde vrai, qui nous promet des matières plus intéressantes que les premières.

Qui est-ce qui voudrait prendre sa partie pour juge? C'est pourtant ainsi que se conduit le déiste; lui qui se fait sa religion à lui-même, il me semble qu'il est juge et partie dans sa cause, et gare que la partie ne corrompe le juge!

J'ai lu quelque part une assez plaisante idée. Une veuve de quarante-cinq à cinquante ans, encore aimable, fort riche, et sans enfants, vivait de manière à persuader qu'elle avait envie de se remarier. Aussi, nombre de jeunes gens de bonne maison, mais d'une fortune médiocre, essayaient-ils de lui plaire, pour pouvoir l'épouser.

Il y en avait même quelques-uns parmi eux qui l'aimaient d'assez bonne foi, et qui, peut-être, l'auraient encore plus fortement aimée, s'ils n'avaient pas songé au mariage avec elle: car quand on ne s'attache à une femme que par intérêt, pour l'épouser, n'eût-elle que dix-huit ans, fût-elle charmante, on est toujours plus occupé du dessein qu'on a que des appas de la femme; on songe plus à la gagner qu'à l'aimer.

Cependant les amants de celle-ci ne laissaient pas de l'aimer, malgré la grave intention qu'ils avaient de l'épouser: mais soit qu'elle n'eût du penchant pour aucun d'eux, soit qu'elle aperçût dans leurs sentiments une certaine médiocrité d'amour qui ne la flattait pas assez, elle ne faisait que s'amuser de leurs hommages, et ne se déclarait pour personne.

Dans ces circonstances, arrive un étranger d'environ quarante ans, qui venait recueillir une succession dans la ville où elle était.

Il la voit aux promenades, aux assemblées, aux spectacles; il lui trouve beaucoup de ressemblance avec une jeune dame qu'il avait vue ailleurs, et qu'il aurait adorée, si le hasard ne la lui avait pas subitement enlevée.

Cette ressemblance, jointe à ce que cette femme-ci avait de particulièrement aimable, enflamme son coeur pour elle. Le voilà épris; il cherche à la connaître, à lui être présenté, on le mène chez elle: il y retourne, il lui dit qu'il l'aime, et le dit avec des yeux, avec un feu, avec des discours, et d'un ton qui prouvent que cela est vrai, et qui la pénètrent elle-même.

Cet étranger-ci, d'ailleurs, était très bien fait, et de bonne mine, d'un âge où un homme vaut encore son prix, et qui mettait moins de distance entre la veuve et lui qu'il n'y en avait entre elle et les jeunes gens dont j'ai parlé.

Elle traita d'abord de compliment, de pure galanterie, tout l'amour qu'il disait avoir pour elle, et ne lui donna point d'autre espérance que de souffrir qu'il l'entretînt de cet amour aussi longtemps et aussi tendrement qu'il le voulût.

C'est ainsi que se passèrent les premiers jours de leur connaissance.

Ensuite elle l'écouta d'un air moins badin, d'un air qui ne signifiait plus tant: je vous laisse dire; elle paraissait lui savoir meilleur gré de ses visites.

Il répétait toujours qu'il l'aimait, lui demandait toujours son coeur, soupirait de ne pouvoir lui plaire. Il en dit tant qu'elle lui répondit: Vous ne me déplaisez pas; et puis: vous me plaisez, et les voilà qui s'aiment et qui songent à s'épouser.

Convenance de condition, de fortune, d'inclination; tout s'y trouvait, à l'exception de l'âge.

L'étranger n'aurait pas été trop jeune, s'il n'avait été question que d'être son amant, mais elle était un peu trop âgée pour être sa femme.

Aussi ce projet de mariage gâta tout. Ils ne purent se hâter de se marier. La veuve avait quelques intérêts à démêler avec la famille de défunt son mari; il fallait les vider avant que de passer à de secondes noces; cela retarda leur union, et il se passa un intervalle de temps, pendant lequel l'amant vit une jeune beauté qui n'avait besoin de ressembler à personne pour être aimée.

Celle-ci n'était pas riche, et n'apportait presque pour toute dot que ses charmes. Et quelquefois c'est tant mieux; cela attendrit pour une jeune et belle personne: car avec l'amour qu'on prend pour elle, on a encore le plaisir de pouvoir être généreux avec elle, et de lui faire sa fortune; et c'est un grand attrait que ce plaisir-là pour les âmes délicates.

Notre étranger la plaignit d'abord, dans son coeur, de n'avoir pas de bien: il était extrêmement riche, lui; et sans son engagement avec la veuve, il sentit qu'il aurait volontiers partagé son bien avec elle.

Il s'approche, il lui parle; il lui tient les discours les plus obligeants; elle les reçoit avec une modestie attirante. Quand une fille n'est que belle, et qu'elle n'est pas riche, elle se fait d'autres ressources, et met à la place du bien qui lui manque des manières qui engagent les gens, et qui la rendent si aimable qu'on oublie qu'elle est pauvre, et qu'on est même quelquefois bien aise qu'elle le soit, comme je l'ai déjà dit.

Celle-ci était assez habile pour n'avoir précisément que l'espèce de coquetterie qu'il fallait dans sa situation; et j'entends, par cette coquetterie, je ne sais quel air humble et reconnaissant au moindre discours flatteur qu'on lui tenait.

D'ailleurs le cavalier était de son goût, et un peu de penchant pour les gens ne nuit point à l'adresse qu'on emploie pour les attirer.

Il la revit plusieurs fois; il en vint à la chercher, quand il ne la trouvait pas, et enfin à ne pouvoir plus se passer d'elle.

Il ne se rendait plus exactement chez la veuve aux heures où il avait coutume de la voir; il n'était plus impatient de voir finir ses affaires; il lui échappait même quelquefois de lui conseiller de ne rien hâter: en un mot, ce n'étaient plus ces empressements qu'il avait eu pour elle; il ne lui parlait plus d'amour que comme un homme qui se ressouvenait qu'il fallait bien en parler, il ne s'en avisait plus que par bienséance.

Elle s'aperçut d'un changement si considérable; elle s'en plaignit, il se justifia moins qu'il ne s'excusa. Quelquefois même il s'ennuyait de s'excuser, et ne cachait pas son ennui. Elle le querellait, il sortait; c'était dire franchement: je ne vous aime plus; et elle le sentit.

Jugez de sa douleur; elle s'informe de ses actions, elle apprend qu'il va souvent en telles et telles maisons; qu'il a de fréquents tête-à-tête avec une jeune demoiselle qu'elle ne connaît point et dont elle ne sait que le nom.

Cette jeune personne demeurait pour l'ordinaire à la campagne avec une de ses tantes, et n'avait même séjourné si longtemps à la ville, qu'à cause que le cavalier l'aimait. Elle voulait voir à quoi aboutirait cet amour, qu'il lui avait enfin déclaré en termes bien formels, et qu'elle eût elle-même préféré à tout autre amour.

Quelle est donc celle qui m'enlève son coeur? disait la veuve au désespoir. Sans vanité, je ne connais ni fille ni femme ici, qui me vaille: on ne cite que moi quand on parle de beauté dans la ville; nous y avons des personnes assez passables, et dont je n'ai pas la jeunesse: mais je n'en ai que faire. On ne me la désire point, l'âge que j'ai ne m'ôte rien encore, et j'ai mille avantages que ces femmes n'ont pas. Comment donc ai-je pu perdre cet homme qui m'aimait tant? Non, on se trompe, il n'aime point ailleurs; il est seulement las de m'aimer; ce n'est qu'un inconstant, et non pas un infidèle. Cependant on m'assure que j'ai une rivale; il faut donc qu'elle ait bien des charmes, puisque l'ingrat lui en trouve plus qu'à moi. Je veux absolument la connaître.

Cette résolution prise, elle court aux assemblées; elle visite les personnes de la ville chez qui se rend la meilleure compagnie: elle va dans les temples, aux heures où tout ce qu'il y a de jolies coquettes vont se donner en spectacle.

Elle a beau chercher, elle ne trouve rien que des figures qu'elle connaît depuis longtemps, et qu'elle ne saurait craindre.

La rivale en question était alors un peu indisposée, elle ne sortait point de chez elle, et le cavalier ne la quittait presque pas.

A un quart de lieue de la ville, demeurait un homme qu'on appelait communément le magicien, et dont, en effet, la science avait été d'un grand secours à bien des gens dans une infinité de cas. On citait de lui des choses incroyables; c'était un homme extraordinaire.

Notre veuve, qui ne pouvait se consoler de la désertion du cavalier, partit un matin pour aller le consulter sur les moyens de rappeler son perfide, ou de s'en venger.

Elle avait même relevé ses charmes de tout ce que la parure avait pu lui fournir de plus galant, afin que le magicien en sentît mieux l'indignité du coupable.

Elle arrive chez lui. Vous voyez une femme dans la plus grande et la plus juste affliction du monde, lui dit-elle; je vais devenir la fable d'une ville où j'étais adorée il n'y a que six semaines. Je m'y voyais l'objet de tous les coeurs. Un étranger y est venu: il a pris de la passion pour moi; mais une passion si tendre, qu'elle m'a rendue sensible; et j'allais bientôt l'épouser, quand il a changé tout à coup, et que j'ai vu l'indifférence et la froideur succéder dans son coeur à tout ce qu'on peut imaginer de plus vif et de plus ardent.

Calmez-vous, lui dit le magicien, qui joignait beaucoup de raison et d'adresse d'esprit à tout ce qu'il avait de science. Dites-moi, madame, êtes-vous son aînée, à cet étranger?

De quelque chose, dit-elle. Eh! Quel âge a-t-il? reprit-il encore.

Trente-cinq ans à peu près, dit-elle, quoiqu'elle sût bien qu'il en eût quarante; mais elle le faisait plus jeune, pour se faire moins âgée.

A ces mots, le magicien tira de sa poche un petit instrument, ou de mathématique, ou de magie, qu'il parut consulter pendant quelques moments.

Et puis: Vous vous trompez, madame, lui dit-il; le cavalier dont vous parlez a cinq ans de plus.

Nous sommes donc à peu près du même âge, répondit-elle, en rougissant un peu.

Attendez, reprit-il, je vais aussi vous dire le vôtre à une minute près; il n'y a point de baptistaire plus exact, ni plus fidèle là-dessus que cet instrument-ci.

Eh! non, seigneur, lui dit-elle; venons au secours que je vous demande. A quoi bon chercher son âge et le mien? Ce n'est pas la peine, ne perdons point le temps à une chose aussi inutile.

Pas si inutile, reprit-il doucement: il y a un certain milieu de la vie où un peu plus, et un peu moins d'âge font une grande différence; et ce milieu de la vie n'est pas le même pour les femmes que pour les hommes. Mais laissons ce détail, puisqu'il vous ennuie. Avez-vous une rivale?

On m'assure que oui, répondit-elle. La dit-on jeune? continua-t-il, et voulez-vous que je consulte l'instrument pour savoir son âge? Eh non! Seigneur, s'écria-t-elle, venons au fait; car cet instrument chicanait son amour-propre.

Est-elle jolie? demanda-t-il encore. Je ne l'ai point vue, reprit-elle; mais j'ose vous dire que tout ce qu'il y a de jeunes personnes de mon sexe, dans notre ville, me sont inférieures et me cèdent. Vous pouvez vous-même en savoir quelque chose; et je n'ai point entendu dire que dans nos campagnes voisines, il y eût quelque femme qui pût aller de pair avec moi. Tout ce qui me fâche, c'est que mon ingrat ne m'a sans doute abandonnée pour une autre que par mauvais goût, que par pur caprice.

Vous lui pardonneriez donc, lui dit-il, s'il n'était infidèle qu'en faveur de quelque dame qui vous valût?

Du moins serait-il plus excusable, dit-elle la larme à l'oeil; mais c'est une excuse que personne ne peut lui fournir ici.

Entrons dans mon cabinet, et voyons ce qui en est, dit le magicien; nous y trouverons une grande glace, à travers laquelle j'ai le secret de faire paraître toutes les personnes qu'on souhaite y voir.

Elle le suivit dans ce cabinet; il y traça sur le plancher quelques figures; après quoi: Regardez dans la glace, lui dit-il, vous y verrez, trait pour trait, la personne que votre infidèle aime aujourd'hui.

Elle regarde avidement; une jeune dame de vingt ans, de la physionomie la plus modeste, et la plus intéressante y était représentée tenant un livre à la main.

Quoi! dit la veuve au magicien, est-ce donc là celle qu'il me préfère? et pensez-vous que ce visage-là puisse lui servir d'excuse? Quelle affreuse maigreur! (et il est vrai que la jeune dame manquait un peu d'embonpoint; mais cela lui donnait un air plus mignon que maigre).

A peu de chose près, ajouta la veuve, ce serait une naine (c'est vrai qu'elle n'était pas grande, mais elle n'était pas petite non plus).

Vous m'avouerez, dit le magicien, qu'elle a quelque chose de bien doux. Oui, de si doux qu'elle en est fade, dit la veuve; et je lui défie d'avoir de l'esprit avec cet air-là: vous vous moquez de vouloir me faire remarquer quelque chose d'aimable dans une pareille nabote; et il n'est pas possible que mon perfide n'ouvre les yeux, et ne revienne à moi; ou bien vous me trompez, et vous ne me montrez pas ma rivale.

Attendez, dit-il, je ne vous trompe point; j'y vais de bonne foi, mais je crois pourtant que vous avez raison, que ce n'est pas là sa maîtresse, et que j'ai manqué à une formalité dont le défaut est cause de la méprise.

A ce discours, il trace de nouvelles figures: C'en est fait, dit-il après, j'avais réellement omis quelque chose de nécessaire: mais pour à présent, c'est votre rivale, c'est la véritable que vous allez voir: regardez et considérez attentivement; car encore une fois c'est elle.

Elle jette alors les yeux sur la glace avec encore plus de curiosité que la première fois; et il y paraissait une autre dame de vingt-un à vingt-deux ans, à l'aspect de laquelle le magicien s'écria: Etes-vous contente? convenez que celle-là vous vaut, qu'elle est charmante, et que pour cette fois-ci, l'excuse de votre infidèle est bien valable.

Qu'entends-je? dit la veuve. Vous trouvez que cette grande figure-là l'excuse? Vous êtes gagné, seigneur; il faut qu'il vous ait prévenu en sa faveur. Mais, dit le magicien en insistant, regardez donc avec application cette physionomie si vive, ces grands yeux noirs si bien ouverts, ce tour de visage, cet air noble et spirituel.

Je ne vois rien de tout cela, dit la veuve; l'autre était une naine, celle-ci est une géante (c'est qu'elle était grande et bien faite). Cette physionomie, que vous trouvez vive et spirituelle, ne me paraît, à moi, qu'étourdie, évaporée, et même trop hardie. Est-ce d'ailleurs cet air de présomption, et de vaine gloire que vous prenez pour de la noblesse? ou bien, appelez-vous belle fierté, la rudesse de ces yeux, noirs, il est vrai, mais si grands qu'ils en sont ridicules?

Ridicules! s'écria le magicien: ils ne sont pas plus grands que les vôtres qui sont très beaux; et pour tout dire en un mot, ce sont les vôtres, madame: c'est vous que vous voyez dans la glace; vous-même, telle que vous étiez à l'âge de vingt-un ans: regardez-vous bien, vous ne pouvez pas manquer de vous reconnaître; et je n'osais pas espérer que vous vous méconnussiez. Voulez-vous encore une nouvelle preuve que c'est vous? On vous peignit à vingt-deux ans; vous avez conservé le portrait qu'on fit de vous, et qui était parlant: retournez-vous; jetez les yeux sur celui qui va se présenter à vous; et voyez si ce n'est pas le même.

Ce l'était effectivement; elle le regarda, et, sans s'informer par quel hasard on l'avait apporté chez lui, elle jeta un grand soupir, et ne dit plus mot.

La première dame que vous avez vue dans la glace, lui dit alors le magicien, est cette rivale pour qui votre étranger a pris de l'amour; elle est dans la fleur de son âge: vous ne l'avez pas trouvée digne de plaire, vous avez méprisé ses grâces; mais jugez de la justice que vous lui avez rendue par le mépris que vous avez fait de votre beauté même, de cette beauté dont vous êtes pourtant si vaine, que vous croyez actuellement incomparable, et qui en effet n'avait presque point d'égale, quand vous étiez à l'âge brillant où vous venez de vous voir représentée dans la glace.

Adieu, seigneur, dit alors la veuve, outrée de ne savoir que répondre; vous pouvez me convaincre que j'ai tort, mais vous ne m'en persuaderez jamais.

On parle d'une espèce d'incrédules qu'on appelle athées; et s'il y en a, ce que je ne crois pas, ce n'est point à force de raisonner qu'ils le deviennent. Quand ils auraient tout l'esprit possible, quand ils en feraient l'abus le plus fin et le plus subtil, ce n'est point de là que leur incrédulité tire sa force.

Avec beaucoup de subtilité d'esprit, on peut s'égarer jusqu'à essayer de ne rien croire, mais je crois qu'on n'y parviendra jamais. Il faut encore autre chose pour cela: il faut être fait d'une certaine façon. On ne devient fermement incrédule que quand on est né avec le malheureux courage de l'être. De ce courage, les uns en ont plus, les autres moins: il se développe plus tard chez les uns, plus tôt chez les autres; chez quelques-uns, tout d'un coup.

Ce courage, le raisonnement ne le donne point; c'est en soi qu'on le trouve, et il vient, ou d'une incapacité naturelle de se mettre en peine de la question, d'une indifférence profonde et presque insurmontable pour tout ce qui peut en arriver; ou d'une impossibilité comme absolue de se gêner, supposé qu'il fallût prendre un autre parti que celui qu'on a pris.

Otez dans l'incrédule les choses que je dis là; ne lui laissez que son esprit et ses raisonnements; je lui défie qu'il s'y fie: mais avec ces mêmes choses, il n'a que faire de ses raisonnements, il les a de trop pour devenir ce qu'il lui plaira.

Je demandais un jour à un de mes amis, qui était garçon à l'âge de soixante ans, pourquoi il ne s'était point marié.

J'ai pensé l'être un jour, me dit-il, et je l'ai échappé belle: voici, continua-t-il, ce qui m'est arrivé à cet égard-là.

Après bien des aventures galantes dans ma jeunesse, je devins très sérieusement amoureux d'une belle fille, qui était sa maîtresse, comme j'étais mon maître: nous n'avions tous deux ni père ni mère.

Elle ne fut point insensible, et elle m'aima à son tour; c'était un bon parti, je lui convenais; j'avais écarté tous mes rivaux; et en pareil cas, on finit par se marier. Nous en étions convenus, et le jour fut pris pour passer le contrat.

La veille de ce jour arrêté, j'étais le soir chez elle, et j'allais la quitter, quand elle appela sa femme de chambre, pour lui demander compte de je ne sais quelle commission qu'elle lui avait donnée.

Cette femme de chambre s'en était apparemment mal acquittée, et elle l'en gronda avec assez de dureté. La femme de chambre répondit un peu trop brusquement. L'autre gronde encore plus fort; et enfin si fort, avec tant de furie, et d'un ton qui marquait un caractère si emporté, que j'en fus surpris, car je la croyais douce; et même à la voir, on eût juré qu'elle l'était.

Mais alors je ne vis plus la même personne. De jolie qu'elle avait coutume d'être, elle était devenue laide de fureur, désagréable à voir.

Allons, Mademoiselle, courage, lui dit la femme de chambre en s'en allant: voilà un bel avis que vous donnez là sur votre humeur, à Monsieur qui doit vous épouser.

Ma maîtresse pâlit de rage à ce discours, elle en sentit toute la conséquence, et je la vis tentée de battre la femme de chambre, et de se jeter sur elle.

Un moment après, elle se trouva mal: on la secourut; et je partis le coeur blessé et épouvanté de ce que je venais de voir.

Quoi! dis-je en moi-même, se posséder si peu! n'avoir pu se retenir devant moi, dans les circonstances où nous sommes! quelle furieuse!

Je me couchai avec cette idée; elle me roula dans l'esprit toute la nuit. Au point du jour, je pris mon parti; je ne l'épouserai point, dis-je, c'en est fait.

Cette résolution me tranquillisa; et voici ce que je lui écrivis à neuf heures du matin.

"Vous êtes emportée dans votre colère, j'en eus hier la preuve; je suis furieux dans la mienne; voyez si ma main serait un présent à vous faire! Adieu, mademoiselle."

A peine mon billet était-il parti, qu'on m'en apporta un de sa part, dont voici les termes:

"Je me flatte que vous m'aimez encore, mais je vous prouvai hier que je ne suis pas toujours aimable; et il n'y a pas grand mal à cela, pourvu que nous restions comme nous sommes."

Je ne montrai que son billet dans le monde, je tus celui que je lui avais écrit. Il parut que c'était elle qui rompait; et une année après, elle épousa un homme, qu'on dit qu'elle a fait mourir de chagrin.

 

 

Onzième feuille

Suite du Monde vrai.

Ma gouvernante et mon cocher s'étaient retirés, pendant que mon guide me tenait ce discours.

Quand il eut fini, je restai quelque temps immobile, et comme absorbé dans mes réflexions; puis, je me mis à rire du meilleur de mon coeur, et de ma crédulité sur ce nouveau monde qu'il m'avait promis, et où j'avais cru être, et de la comédie que m'allaient donner désormais les hommes avec qui je vivais.

Il me tardait d'être avec eux, de les entendre; et charmé d'avance du plaisir singulier que j'en attendais, j'embrassai mon guide avec une joie infinie.

Ne remettons point à jouir, lui dis-je: il est de bonne heure, allons changer d'habit et sortons; courons par le monde.

A peine avais-je dit ces mots, que nous vîmes, de la salle où nous étions, un carrosse s'arrêter à ma porte, duquel il sortit un de mes parents, qui tenait une lettre à la main.

Comme il ne pouvait pas encore être informé de mon arrivée, il me vint une fantaisie qui fut d'appeler Madame Marie, et de lui ordonner d'aller lui parler, sans l'instruire de mon retour.

Nous nous cachâmes, mon guide et moi, dans un petit cabinet à côté de la salle, et d'où je pouvais tout entendre; et ma gouvernante alla au-devant de mon parent.

Il commença par demander beaucoup de mes nouvelles, et puis: Croyez-vous qu'il arrive bientôt? ajouta-t-il: il est fâcheux qu'il soit absent, sa présence serait ici fort nécessaire, monsieur un tel est malade depuis hier. (Il parlait d'un riche vieillard dont nous étions tous deux les seuls héritiers, et avec qui j'étais alors un peu brouillé, mais qui avait toujours paru m'aimer plus que ce parent-ci.) Voilà une lettre par laquelle je le presse d'arriver, dit-il à ma gouvernante; hâtez-vous de la lui faire tenir le plus tôt que vous pourrez, tous les moments sont chers, il n'y en a pas un à perdre.

Là-dessus il se retire: je sors du cabinet; et Madame Marie me donne la lettre.

Allez le rappeler, lui dis-je, avant qu'il soit remonté en carrosse; avouez-lui que je suis ici, que je ne fais que d'arriver, mais que j'avais donné ordre qu'on n'en dît rien, parce que je voulais me reposer.

Et en effet, je crus devoir paraître, pour être plus amplement instruit de la nouvelle que je venais d'apprendre, et qui m'inquiétait.

Mon parent remonta, pendant que je gagnais mon appartement avec sa lettre à la main, que je n'avais pas encore lue, et que je venais de décacheter.

D'aussi loin que je le vis, je courus me jeter à son cou, tenant toujours la lettre.

A juger par cette lettre qu'il m'écrivait, et qu'il avait tant recommandé qu'on me fît tenir; à juger par ce qu'il venait de dire à ma gouvernante, par ce vif intérêt qu'il avait paru prendre à ce qui me regardait, je comptais qu'il serait ravi de me voir tout arrivé.

Point du tout: je vis un homme qui pâlissait en m'abordant; il ne m'embrassa point, ce fut moi qui l'embrassai. Je n'ai jamais vu d'homme si déconcerté, malgré tous les efforts qu'il faisait pour ne le pas paraître; on eût dit qu'il était pris pour dupe, et on eût dit vrai.

Je ne fis pas semblant de voir son embarras que je ne savais à quoi attribuer; je lui témoignai toute l'amitié possible. Il n'y répondit que par des mots mal arrangés, sans suite: Je ne vous savais pas si près; je vous croyais bien loin; vous me déroutez, je me passerais bien de vous; quel contretemps! Voilà tout ce que je pus tirer du fond de son coeur.

Après quoi, me voyant sa lettre à la main: Elle est à présent inutile, me dit-il: si vous la lisiez, vous n'auriez pas lieu d'en être content. Non, lui dis-je, curieux de ce que signifiait son empressement pour la ravoir; non, laissez-moi la lire, afin que j'apprenne toute l'étendue de l'obligation que je vous ai; et en disant cela, je la lisais. En voici, mot pour mot, le contenu.

"Eh! vite, mon cher cousin, partez. Hâtez-vous de revenir; je suis bien fâché que, dans la lettre que vous avez écrite depuis votre départ de Paris, vous ne m'ayez point donné d'autre moyen de vous adresser ma réponse, que de la porter chez vous; je crains la négligence de vos domestiques. Je vais leur dire de quelle importance il est que ma lettre vous soit promptement rendue. Ce n'est peut-être pourtant qu'une fausse alarme que je vous donne ici: il n'y a encore rien de si pressant, mais demain, ce soir, tout peut le devenir; et en pareil cas, mon amitié pour vous ne saurait être moins inquiète. Notre oncle se porte assez mal depuis hier; il me semble qu'il est extrêmement baissé. Au moment où je vous écris, il est au lit avec un peu de fièvre, et son grand âge me fait trembler pour sa vie, surtout dans la faiblesse où je le vois tombé. Partez donc, partez, mon cher cousin, ne remettez pas un instant: tirez-moi de l'inquiétude où vous me jetez pour vous; que diantre faites-vous si longtemps absent? arrivez."

Le chagrin qu'il avait montré en me voyant ne m'empêcha pas d'être pénétré de reconnaissance à la lecture de cette lettre; je me laissai aller à ma sensibilité, et elle continua de l'embarrasser.

Je ne vous demande que le temps de changer d'habit, lui dis-je, et puis nous irons chez le malade.

Quoi! Tout à l'heure? me répondit-il. J'ai peur que vous ne puissiez pas le voir; car il est dans un étrange état. Eh! il n'a encore, dites-vous, qu'une petite fièvre? Et je suis persuadé, lui répondis-je, qu'il sera bien aise de mon retour: nous sortirons, s'il repose, et nous retournerons sur le soir.

J'avertis ici que, dans tous les discours que je vais faire tenir aux gens avec qui j'aurai affaire, je ne rapporterai jamais leurs expressions, mais leurs pensées que j'entendais clairement. C'est un avertissement que j'ai donné une ou deux fois, et que je réitère, parce que, si on l'oubliait, on prendrait les récits que je ferai pour des extravagances auxquelles on ne comprendrait rien.

Revenons au cousin. Ma foi, me dit-il, je ne saurais vous accompagner; je ne veux point être présent à l'étonnement où vous allez être.

Que trouverais-je donc de si étonnant? lui dis-je. C'est qu'à vous parler franchement, me dit-il, si notre oncle n'est pas mort, il n'en vaut guère mieux. Je l'ai laissé à l'agonie.

Eh! D'où vient ne me le dites-vous pas? m'écriai-je. Pourquoi dans votre lettre m'écrivez-vous qu'il n'y a rien de si pressant?

C'est, me dit-il, que malgré l'extrémité où il se trouve, il pourrait encore différer de quelques jours à mourir; et cela supposé, si je vous avais mandé qu'il se meurt, vous n'auriez pas manqué de partir sur-le-champ, dans l'espérance de le voir encore, et peut-être en effet, auriez-vous eu le temps d'arriver assez tôt; et il était de mes intérêts que vous ne le vissiez pas, qu'il demeurât fâché contre vous, qu'il ne vous laissât rien, ou peu de chose, ainsi qu'il a fait, et que j'héritasse de tout. Voilà pourquoi je vous ai caché son état, et que j'ai réduit tout son mal à un peu de fièvre, en feignant pourtant d'en craindre les suites, et d'avoir peur qu'il ne mourût à cause de son âge; le tout afin de vous paraître très attentif à ce qui vous regarde, et par cette raison, trop épouvanté du petit mal dont je vous informais: de façon que vous auriez pris le temps de vous arranger, et laissé à notre oncle celui de mourir en votre absence; sans que vous eussiez pu vous plaindre de moi, quoiqu'il y ait un mois que le mourant traîne: et si on vous l'avait appris à votre retour, j'aurais dit que j'avais pris sa langueur pour une faiblesse ordinaire à son âge.

Il y a donc longtemps, lui dis-je, qu'il est malade. Oui, répondit-il, malade au jugement de qui aurait voulu vous instruire bien fidèlement: mais rien que plus infirme qu'à l'ordinaire, au rapport d'un héritier qui trouvait son avantage à abuser des termes, et à vus tenir éloigné du bon homme.

Comme je ne répondais qu'à ses expressions, et non pas à ses pensées, qu'il ne pouvait pourtant pas cacher au point qu'on ne le démêlât dans ce qu'il disait, je me contentai de battre froid, de supprimer l'accueil et les remerciements que je lui avais faits; et me hâtant de le quitter: C'en est assez, lui dis-je, allez à vos affaires, et moi je vais de ce pas chez lui; adieu. Et c'était en le reconduisant que je lui disais cela; après quoi, je lui tournai le dos sans autre cérémonie.

Cet homme-là m'a bien trompé! dis-je alors à mon guide, qui avait été présent à notre conversation; mais souffrez que je vous laisse, et que je me hâte de sortir. Le mourant dont il s'agit m'a véritablement aimé; j'en ai reçu mille témoignages de tendresse particulière; je ne suis brouillé avec lui que par le refus que j'ai fait de conclure un mariage qu'il me proposait; je ne doute point que mon fourbe de parent n'ait tâché de l'irriter contre moi, et de me perdre dans son esprit; et sans songer à son bien, je souffre au-delà de ce que je puis vous dire de l'opinion qu'on lui a peut-être donnée de mon coeur.

Courez-y, me dit mon guide: vos motifs n'ont rien que de généreux et de louable, et j'ai un pressentiment que le Ciel les bénira.

Je m'habillai donc, et me rendis chez le malade: il n'y avait qu'un quart d'heure qu'on l'avait cru mort, quand j'arrivai, et il était alors revenu de sa faiblesse. Tous les domestiques m'aimaient et me virent avec grand plaisir.

Ils coururent m'annoncer. Quoi! mon neveu! l'entendis-je s'écrier. Puisqu'il vient, il a donc pensé que j'étais mort; car il y a trois semaines qu'il a refusé de venir.

Moi! mon cher oncle, m'écriai-je à mon tour en entrant tout d'un coup, et en homme pénétré de l'injustice du reproche. Eh! qui est-ce qui m'a noirci de cette manière-là auprès de vous? continuai-je, les larmes aux yeux. Qui est-ce qui a osé m'imputer une aussi lâche ingratitude à votre égard? Monsieur, il n'y a qu'une heure que je suis à Paris, et c'est dans ce moment que j'apprends votre maladie.

Tout le monde s'écarta pendant que je lui parlais. Quoi! mon neveu, me dit ce tendre vieillard, en me tendant la main: un tel..., qui était mon cousin, ne vous a-t-il pas mandé mon état? Je l'en avais chargé: il m'a dit l'avoir fait, et qu'il n'avait point reçu de réponse.

Ah! monsieur, lui dis-je, laissons l'homme que vous me citez; je viens de le connaître, et je n'en pourrais parler qu'à son désavantage: il nous a trompé tous deux. Il vous a dit qu'il m'avait écrit; mais il a dû vous dire aussi que ce n'est que d'aujourd'hui.

Je lui fis là-dessus le détail de ce qui était arrivé chez moi, quand ce cousin était venu y apporter sa lettre; et la tirant de ma poche, car je l'avais gardée: La voilà, lui dis-je, et vous verrez, monsieur, qu'elle n'est datée que de ce matin.

Ce bon homme, convaincu de mon innocence, me serra les mains, pendant que je baisai les siennes en pleurant.

Eh! vite, dit-il après: pendant qu'il me reste un peu de force, qu'on rappelle les notaires, qui n'étaient pas encore sortis; et vous, mon neveu, passez dans une autre chambre, et ne me quittez point: donnez-moi la consolation de vous savoir auprès de moi.

Je vous entends, monsieur, lui dis-je tout naturellement: vous voulez me faire du bien, vous m'en avez fait toute ma vie, et je ne vous empêche point de continuer; mais je vous proteste que ce qui m'en plaît le plus, c'est que cela m'annonce le retour de votre tendresse, et me justifie de tout ce qu'on vous a dit contre moi.

Je m'éloignai après ces mots. Apparemment qu'il changea son testament; car il me fit son légataire universel, et ne laissa qu'un legs à mon fourbe de parent, qu'il avait, à ce qu'on m'apprit, bien mieux traité deux heures auparavant.

On me dit aussi que ce parent était venu voir ce qui se passait; mais que sachant que j'étais là, et qu'on avait fait revenir les notaires, il n'avait pas jugé à propos de paraître.

A peine mon oncle eut-il congédié les notaires, qu'il retomba dans sa faiblesse; on m'appela, j'accourus, il n'eut que le temps de me prendre la main, et il expira.

Je ne dis rien de mon affliction, qui fut vive et sincère; j'aimais véritablement le défunt; mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici.

Me voilà héritier d'un grand bien, dont une partie était pourtant bien embarrassée d'un procès, qui, à la vérité, ne pouvait pas me faire grand tort, de quelque manière qu'il tournât.

Je reçus quantité de visites après la mort de mon oncle. Il y en eut une qui me surprit: ce fut celle d'un homme de condition, qui avait une fille pour laquelle je m'étais autrefois senti du penchant. Je l'aurais volontiers épousée; mon oncle même en avait alors fait parler au père; mais cela n'avait pas réussi. Ce père avait négligé de nous répondre.

C'était un homme glorieux et superbe, qui s'estimait bien plus que nous, et qui, apparemment, ne nous jugea pas dignes de son alliance. A son gré, tout ce qu'il y avait de plus grand la méritait à peine; il avait pourtant tort, et nous le valions bien pour le moins, mais il y a des gens dont l'orgueil est visionnaire, et leur surfait tout ce qu'ils font.

Cet homme si fier vint donc me voir, à mon grand étonnement, comme je l'ai déjà dit: je n'avais jamais été qu'une fois chez lui; encore ce n'avait été qu'en accompagnant une autre personne. Je l'avais assez souvent rencontré dans de certaines maisons; mais sans lier de conversation avec lui: nous nous contentions de nous saluer froidement, et voilà tout.

Je viens, dit-il, vous faire mon compliment sur la perte que vous avez faite, monsieur, et je suis sûr que vous ne vous y attendiez pas: mais la succession qui vous est échue est si grande, et vous êtes à présent si riche, que je voudrais bien que vous eussiez encore envie d'épouser ma fille. J'entends dire qu'on vous offre les meilleurs partis, et que c'est à qui vous aura, et je vous fais l'honneur en cette occasion-ci de vous rendre une visite, pour voir un peu ce que vous me direz sur ce projet hardi que vous conçûtes autrefois de devenir mon gendre. Dans ce temps-là, je n'en fis que rire: mais aujourd'hui ce ne serait plus de même. N'allez pourtant pas croire que je ne vienne ici que pour cela. Figurez-vous plutôt que, tout fier que j'ai droit de l'être, tout distingué que je suis par le nom que je porte, j'ai pourtant cru vous devoir cette démarche-ci. Vous me direz que nous ne nous connaissons guère, et que j'ai eu soin de me tenir sur mon quant à moi avec vous et les vôtres; mais c'est à quoi il ne faut pas prendre garde: allons, monsieur, soyons amis. J'estimais beaucoup feu monsieur votre oncle; je le voyais quelquefois à la cour. Il est vrai que je ne lui parlais que fort peu: je suis en commerce avec ce qu'il y a de plus grand; il avait des amis moins puissants, et d'une considération inférieure; je suis un homme de grande qualité; je ne le regardais que comme un bon gentilhomme, et j'évitais de familiariser. Mais aujourd'hui, monsieur, les choses sont changées, le bon homme est mort, il vous a laissé de très grands biens, et il me valait, monsieur, il me valait: de votre côté, vous valez ma fille, et j'en conviendrai tant qu'on voudra.

Monsieur, lui dis-je, en ne répondant qu'à ses discours, et non pas à ses pensées; je suis très sensible à votre attention; je vous en rends mille grâces, et j'aurai l'honneur d'aller vous en remercier.

Vous avez un procès, ajouta-t-il, en m'interrompant, je veux vous y servir, j'ai du crédit; j'ai du moins bonne opinion du cas qu'on ferait de ma recommandation dans le monde, et je ne négligerai rien pour vous être utile. Mais dites-moi, au reste, n'êtes-vous pas bien flatté de mes honnêtetés? J'ai compté que vous le seriez, et je ne me suis pas trompé, je pense; cela ne saurait être autrement. Revenons au motif de ma visite: vous aimiez ma fille, il vous est à présent permis d'aspirer jusqu'à elle; glissez-moi quelque chose qui signifie légèrement que vous l'aimez encore; elle n'est pas mariée: osez m'en parler en homme qui voudrait bien être à elle. Ne savez-vous pas comment vous y prendre pour entamer actuellement cette matière? Eh bien! je vais l'entamer pour vous, moi. Vous allez voir. J'ai pensé remettre ma visite à demain pour aller voir aujourd'hui ma fille, qui est un peu indisposée à la campagne, et à qui j'ai bien des choses à dire: car il y a deux personnes qui me la demandent en mariage; et cela n'est pas vrai: mais je vous le dis, afin que vous me répondiez là-dessus.

Son indisposition est-elle dangereuse, monsieur? lui dis-je. Oh! non: je ne sache pas même qu'elle ait le moindre mal; et je ne vous parle de cette indisposition que pour amener la conversation sur son chapitre. Elle est avec sa mère. Et à propos de sa mère, elle ne vous a vu que deux fois; vous savez qu'elle passe pour une femme judicieuse; et vous êtes, de tous les hommes de votre âge, celui dont elle a la plus grande idée: ce que je vous dis pourtant à tout hasard, et sans savoir ce qu'elle en pense; car elle ne m'en a jamais ouvert la bouche. Elle m'a chargé, à ce que je dis aussi, de vous marquer la part qu'elle prend à tout ce qui vous est arrivé: car il est bon que vous croyiez que nous nous intéressons extrêmement à tout ce qui vous regarde, pourvu que vous soyez encore dans le goût d'épouser notre fille; sans quoi j'aurais grand regret à tous les honneurs que je vous prodigue. Je vais après-demain les voir toutes deux à la maison de campagne où elles sont; soyez de la partie; venez-y vous soustraire de l'embarras de vos visites: qu'en dites-vous? voilà de furieuses avances que je vous fais: ne réveillent-elles pas votre ambition d'autrefois, cet ancien dessein d'entrer dans notre alliance?

J'accepterais volontiers la partie de campagne que vous me proposez, monsieur, lui dis-je, sans des affaires indispensables qui m'obligent de rester à Paris.

Il prenait congé de moi quand je lui parlais ainsi, et je le reconduisais; il m'accabla d'embrassements, d'assurances d'estime, en me quittant, me répéta mille fois de songer à sa fille, dont je lui demandais des nouvelles avec un air d'intérêt que je croyais contrefaire, mais qui était pourtant plus naturel que je ne pensais; car dès qu'il fut sorti, cette jeune personne me revint dans l'esprit avec toutes les grâces que je lui avais trouvées.

La certitude de l'obtenir était bien tentante: je n'avais rien dans le coeur, et je méditais déjà de la revoir pour achever de me déterminer, quand un de mes amis entra dans ma chambre.

Celui-ci était un homme grave et sérieux, et d'une réputation irréprochable du côté du caractère, estimé généralement comme l'homme du monde le plus vrai, et le plus droit dans tous ses procédés; et de tous ceux qui le connaissaient, j'étais assurément celui qui en faisait le plus de cas.

Après quelque léger entretien sur la situation où j'étais: Jeune et riche comme vous l'êtes, me dit-il, je crois que vous allez être bien recherché. Quelles sont vos dispositions? Penchez-vous pour le mariage? Je vous le conseillerais.

Je n'en suis pas éloigné, lui dis-je, et vous m'avez surpris rêvant à une très aimable personne; c'est mademoiselle une telle: son père sort d'ici, qui, à vue de pays, ne me serait pas contraire.

Mademoiselle une telle! s'écria mon ami: oubliez-vous qu'on vous l'a presque refusée il y a quelques années? non, il ne doit jamais être question d'elle pour vous. D'ailleurs vous pouvez trouver mieux; c'est une fille de condition, j'en conviens, mais pas assez riche. Tenez, savez-vous ce qui m'amène ici? C'est que, sans faire semblant de rien, sans que vous vous aperceviez que je viens exprès, j'ai à vous proposer la nièce d'un homme en grande charge; elle n'a pas plus de bien que l'autre, peut-être moins, mais n'importe; laissez-moi dire. Vous estimez mes conseils; vous avez de la confiance en moi; vous me croyez d'une intégrité à toute épreuve, et je vais vous prouver, moyennant tout cela, que vous devez épouser cette fille préférablement à l'autre. Je sens pourtant bien que cette préférence n'est pas raisonnable dans le fond: mais je le sens le moins que je le puis; je tâche de me tromper moi-même, afin de vous tromper sans scrupule; parce que j'ai intérêt que vous épousiez cette nièce qui ne vaut pas l'autre. J'ai une affaire de la dernière conséquence, dont le succès dépend tout entier de son parent, de cet homme en place qui m'a promis de m'y servir, si je pouvais vous porter à ce mariage en question qui ne vous convient pas. Ainsi laissez-vous séduire; car, actuellement, je vous parle de bonne foi: je suis parvenu à croire que vous ferez fort bien, de faire si mal. Cet homme en place est puissant, accrédité chez les ministres: vous jouirez de tout son crédit, j'en jouirai aussi, et il n'y a pas à hésiter...

Ici finit totalement l'histoire du Monde vrai.

Apparemment que le philosophe, à qui l'idée de ce Monde était venue, n'a pas cru qu'il fût nécessaire de la pousser plus loin; attendu sans doute que cette idée une fois donnée, tout le monde peut l'étendre, et s'en imaginer toutes les suites. Passons à autre chose.

Il y a deux sortes d'ambition: celle d'amasser du bien, celle d'amasser des honneurs. Il y a des gens qui n'ont que la première; d'autres, que la seconde; d'autres, qui les ont toutes deux. Les premiers sont des avares que je méprise: ils n'ont point d'âme; les seconds sont des superbes qui en ont trop; les troisièmes sont des âmes ordinaires; le monde en est plein: gens qui voudraient de tout, mais rien avec assez d'ardeur.

Les premiers sont toujours en danger d'être fripons, et le sont souvent; les seconds, quoique généreux, toujours en danger d'être méchants, et le sont, quand il faut; les troisièmes, communément, n'ont ni assez de force pour être méchants, ni assez d'avarice pour être fripons.

Je serais tenté d'estimer les seconds, s'ils n'étaient pas dangereux; les troisièmes ne méritent pas qu'on les remarque; il n'y a que les premiers de méprisables.

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