Le Spectateur Français

 

Première feuille

29 mai 1721

Lecteur, je ne veux point vous tromper, et je vous avertis d'avance que ce n'est point un auteur que vous allez lire ici. Un auteur est un homme, à qui dans son loisir, il prend une envie vague de penser sur une ou plusieurs matières; et l'on pourrait appeler cela réfléchir à propos de rien. Ce genre de travail nous a souvent produit d'excellentes choses, j'en conviens; mais pour l'ordinaire, on y sent plus de souplesse d'esprit que de naïveté et de vérité; du moins est-il vrai de dire qu'il y a toujours je ne sais quel goût artificiel dans la liaison des pensées auxquelles on s'excite. Car enfin, le choix de ces pensées est alors purement arbitraire, et c'est là réfléchir en auteur. Ne serait-il pas plus curieux de nous voir penser en hommes? En un mot, l'esprit humain, quand le hasard des objets ou l'occasion l'inspire, ne produirait-il pas des idées plus sensibles et moins étrangères à nous qu'il n'en produit dans cet exercice forcé qu'il se donne en composant?

Pour moi, ce fut toujours mon sentiment; ainsi je ne suis point auteur, et j'aurais été, je pense, fort embarrassé de le devenir. Quoi! donner la torture à son esprit pour en tirer des réflexions qu'on n'aurait point, si l'on ne s'avisait d'y tâcher; cela me passe, je ne sais point créer, je sais seulement surprendre en moi les pensées que le hasard me fait, et je serais fâché d'y mettre rien du mien. Je n'examine pas si celle-ci est fine, si celle-ci l'est moins; car mon dessein n'est de penser ni bien ni mal, mais simplement de recueillir fidèlement ce qui me vient d'après le tour d'imagination que me donnent les choses que je vois ou que j'entends, et c'est de ce tour d'imagination, ou pour mieux dire de ce qu'il produit, que je voudrais que les hommes nous rendissent compte, quand les objets les frappent.

Peut-être, dira-t-on, ce qu'ils imagineraient alors nous ennuierait-il? Et moi, je n'en crois rien; serait-ce qu'il y aurait moins d'esprit, moins de délicatesse, ou moins de force dans les idées de ce genre? Point du tout. Il y régnerait seulement une autre sorte d'esprit, de délicatesse et de force, et cette autre sorte-là vaudrait bien celle qui naît du travail et de l'attention.

Tout ce que je dis là n'est aussi qu'une réflexion que le hasard m'a fournie. Voici comment.

Je viens de voir un homme qui attendait un grand seigneur dans sa salle; je l'examinais parce que je lui trouvais un air de probité, mêlé d'une tristesse timide; sa physionomie et les chagrins que je lui supposais m'intéressaient en sa faveur. Hélas! disais-je en moi-même, l'honnête homme est presque toujours triste, presque toujours sans biens, presque toujours humilié; il n'a point d'amis, parce que son amitié n'est bonne à rien; on dit de lui: C'est un honnête homme, mais ceux qui le disent, le fuient, le dédaignent, le méprisent, rougissent même de se trouver avec lui; et pourquoi? C'est qu'il n'est qu'estimable.

En faisant cette réflexion, je voyais dans la même salle des hommes d'une physionomie libre et hardie, d'une démarche ferme, d'un regard brusque et aisé; je leur devinais un coeur dur, à travers l'air tranquille et satisfait de leur visage; il n'y avait pas jusqu'à leur embonpoint qui ne me choquât. Celui-ci, disais-je, est vêtu simplement; mais dans un goût de simplicité garant de son opulence; et l'on voit bien à son habit, que son équipage et ses valets l'attendent à la porte.

L'or et l'argent brillent sur les habits de cet autre. Ne rougit-il pas d'étaler sur lui plus de biens que je n'ai de revenu? Non, disais-je, il n'en rougit point.

Je fais le philosophe ici; mais si j'avais affaire à lui, je verrais s'il a tort de s'habiller ainsi, et si ses habits superbes ne reprendraient pas sur mon imagination les droits que ma morale leur dispute.

C'était donc dans de pareilles pensées que je m'amusais avec moi-même, quand le grand seigneur vint dans la salle. L'homme, pour qui je m'intéressais, ne se présenta à lui que le dernier. Sa discrétion n'était pas sans mystère; c'est que son visage indignent n'était pas de mise avec celui de tant de gens heureux.

Enfin, il s'avança, mais le grand seigneur sortait déjà de la salle quand il l'aborda. Il le suivit donc du mieux qu'il put, car l'autre marchait à grands pas; je voyais mon homme essoufflé tâcher de vaincre, à force de poitrine, la difficulté de s'exprimer en marchant trop vite; mais il avait beau faire, il articulait fort mal. Quand on demande des grâces aux puissants de ce monde, et qu'on a le coeur bien placé, on a toujours l'haleine courte.

J'entendis le grand seigneur lui répondre, mais sans le regarder, et prêt de monter en carrosse; la moitié de sa réponse se perdit dans le mouvement qu'il fit pour y monter. Un laquais de six pieds vint fermer la portière; et le carrosse avait déjà fait plus de vingt pas, que mon homme avait encore le col tendu pour entendre ce que le seigneur lui avait dit.

Supposons à présent que cet homme ait de l'esprit. Croyez-vous en vérité que ce qu'il sent en se retirant ne valût pas bien ce que l'auteur le plus subtil pourrait imaginer dans son cabinet en pareil cas? Allez l'interroger, demandez-lui ce qu'il pense de ce grand seigneur. Il vient d'en essuyer cette distraction hautaine que donne à la plupart de ses pareils le sentiment gigantesque qu'ils ont d'eux-mêmes. Ce seigneur, par un ton de voix indiscret et sans miséricorde, vient d'instruire toute la salle que cet honnête homme est sans fortune. Quel est encore une fois l'auteur dont les idées ne soient de pures rêveries en comparaison des sentiments qui vont saisir notre infortuné?

Grands de ce monde! si les portraits qu'on a fait de vous dans tant de livres étaient aussi parlants que l'est le tableau sous lequel il vous envisage, vous frémiriez des injures dont votre orgueil contriste, étonne et désespère la généreuse fierté de l'honnête homme qui a besoin de vous. Ces prestiges de vanité qui vous font oublier qui vous êtes, ces prestiges se dissiperaient, et la nature soulevée, en dépit de toutes vos chimères, vous ferait sentir qu'un homme, quel qu'il soit, est votre semblable. Vous vous amusez dans un auteur des traits ingénieux qu'il emploie pour vous peindre. Le langage de l'homme en question vous corrigerait, son coeur, dans ses gémissements, trouverait la clef du vôtre; il y aurait dans ses sentiments une convenance infaillible avec les sentiments d'humanité, dont vous êtes encore capables, et qu'interrompent vos illusions.

Je conclus donc du plus au moins, en suivant mon principe: Oui! je préférerais toutes les idées fortuites que le hasard nous donne à celles que la recherche la plus ingénieuse pourrait nous fournir dans le travail.

Enfin, c'est ainsi que je pense, et j'ai toujours agi conséquemment; je suis né de manière que tout me devient une matière de réflexion; c'est comme un philosophie de tempérament que j'ai reçue, et que le moindre objet met en exercice.

Je ne destine aucun caractère à mes idées; c'est le hasard qui leur donne le ton; de là vient qu'une bagatelle me jette quelquefois dans le sérieux, pendant que l'objet le plus grave me fait rire; et quand j'examine, après, le parti que mon imagination a pris, je vois souvent qu'elle ne s'est point trompée.

Quoi qu'il en soit, je souhaite que mes réflexions puissent être utiles. Peut-être le seront-elles; et ce n'est que dans cette vue que je les donne, et non pour éprouver si l'on me trouvera de l'esprit. Si j'en ai, je crois en vérité que personne ne le sait, car je n'ai jamais pris la peine de soutenir une conversation, ni de défendre mes opinions, et cela par une paresse insurmontable. D'ailleurs, mon âge avancé, mes voyages, la longue habitude de ne vivre que pour voir et que pour entendre, et l'expérience que j'ai acquise, ont émoussé mon amour-propre sur mille petits plaisirs de vanité, qui peuvent amuser les autres hommes; de sorte que si mes amis venaient me dire que je passe pour un bel esprit, je ne sens pas en vérité que j'en fusse plus content de moi-même; mais si je voyais que quelqu'un eût fait quelque profit en lisant mes réflexions, se fût corrigé d'un défaut, oh! cela me toucherait, et ce plaisir-là serait encore de ma compétence.

Au reste, on ne doit s'attendre dans mes réflexions qu'à des discours généraux. Il ne m'est jamais venu dans l'esprit ni rien de malin ni rien de trop libre. Je hais tout ce qui s'écarte des bonnes moeurs. Je suis né le plus humain de tous les hommes, et ce caractère a toujours présidé sur toutes mes idées.

À l'âge de dix-sept ans, je m'attachai à une jeune demoiselle, à qui je dois le genre de vie que j'embrassai. Je n'étais pas mal fait alors, j'avais l'humeur douce et les manières tendres. La sagesse que je remarquais dans cette fille m'avait rendu sensible à sa beauté. Je lui trouvais d'ailleurs tant d'indifférence pour ses charmes, que j'aurais juré qu'elle les ignorait. Que j'étais simple dans ce temps-là! Quel plaisir! disais-je en moi-même, si je puis me faire aimer d'une fille qui ne souhaite pas d'avoir des amants, puisqu'elle est belle sans y prendre garde, et que, par conséquent, elle n'est pas coquette. Jamais je ne me séparais d'elle que ma tendre surprise n'augmentât de voir tant de grâces dans un objet qui ne s'en estimait pas davantage. Etait-elle assise ou debout? parlait-elle ou marchait-elle? il me semblait toujours qu'elle n'y entendait point finesse, et qu'elle ne songeait à rien moins qu'à être ce qu'elle était.

Un jour qu'à la campagne je venais de la quitter, un gant que j'avais oublié fit que je retournai sur mes pas pour aller chercher; j'aperçus la belle de loin, qui se regardait dans un miroir, et je remarquai, à mon grand étonnement, qu'elle s'y représentait à elle-même dans tous les sens où durant notre entretien j'avais vu son visage; et il se trouvait que ses airs de physionomie que j'avais cru si naïfs n'étaient, à les bien nommer, que des tours de gibecière; je jugeais de loin que sa vanité en adoptait quelques-uns, qu'elle en réformait d'autres; c'était de petites façons, qu'on aurait pu noter, et qu'une femme aurait pu apprendre comme un air de musique. Je tremblai du péril que j'aurais couru si j'avais eu le malheur d'essuyer encore de bonne foi ses friponneries, au point de perfection où son habileté les portait; mais je l'avais crue naturelle et ne l'avais aimée que sur ce pied-là; de sorte que mon amour cessa tout d'un coup, comme si mon coeur ne s'était attendri que sous condition. Elle m'aperçut à son tour dans son miroir, et rougit. Pour moi, j'entrai en riant, et ramassant mon gant: Ah! Mademoiselle, je vous demande pardon, lui dis-je, d'avoir mis jusqu'ici sur le compte de la nature des appas dont tout l'honneur n'est dû qu'à votre industrie. Qu'est-ce que c'est? que signifie ce discours? me répondit-elle. Vous parlerai-je plus franchement? lui dis-je, je viens de voir les machines de l'Opéra. Il me divertira toujours, mais il me touchera moins. Je sortis là-dessus, et c'est de cette aventure que naquit en moi cette misanthropie qui ne m'a point quitté, et qui m'a fait passer ma vie à examiner les hommes, et à m'amuser de mes réflexions.

 

Deuxième feuille

12 janvier 1722

Les austérités des fameux anachorètes de la Thébaïde, les supplices ingénieux qu'ils inventaient contre eux-mêmes pour tourmenter la nature; cette mort toujours nouvelle, toujours douloureuse qu'ils donnaient à leurs sens; tout cela, joint à l'horreur de leurs déserts, ne composait peut-être pas la valeur des peines que peut éprouver une femme du monde jeune, aimable, aimée, et qui veut être vertueuse.

Ce que je dis là paraîtra sans doute ridicule à bien des gens. Un anachorète! s'écriera-t-on, un homme atténué, mourant, épuisé de jeûnes et de veilles! un homme!... mais ce n'est plus un homme; ce n'en sont plus que les ruines. Jugez de ses souffrances par leurs effets; jugez de ses combats par la désolation du champ de bataille; que deviendra votre parallèle?

Vous nous parlez d'une jeune femme aimable; et ce sont des yeux brillants, c'est une santé, ce sont des appas nés du sein de la mollesse et de l'oisiveté; c'est l'ouvrage de la plus profane complaisance pour soi-même que vous comparez à l'ouvrage de la rupture la plus sévère avec ses sens. Depuis quand le duvet est-il plus fatigant que la dure? Depuis quand celui qui dort à son aise est-il plus malade que celui qui veille presque toujours? Quoi! se nourrir délicieusement, agacer son appétit par une abstinence industrieuse sera plus pénible que mourir de faim!

Voilà ce qu'on peut me dire; voilà la déclamation qu'on peut faire contre mon sentiment. Peut-être m'aurait-il paru ridicule à moi-même, il n'y a qu'une heure; mais, lisez la lettre que je vais rapporter; c'est cette lettre qui a débauché mon jugement. Un de mes amis, dont je suis le confident, vient de me la donner; il l'a reçue d'une jeune dame dont il est éperdument amoureux; lisez-la; elle argumentera mieux que moi contre vous.

Vous m'aimez, monsieur, et quand vous ne me l'auriez pas dit tant de fois, je n'en serais pas moins persuadée. Oui, vous m'aimez; je le savais même avant que vous me l'eussiez avoué. Je vous examinais quelquefois sans le vouloir; et je vous trouvais comme il me semblait qu'on devait être, quand on aimait. Hélas! je ne savais pas encore que je souhaitais alors de vous trouver comme vous étiez. Juste Ciel! moi, qui n'avais jamais eu d'amour, comment pénétrais-je celui que vous me cachiez? Comment étais-je sûre que je ne me trompais pas? Et d'où vient que je ne m'apercevais pas que je vous aimais moi-même? Le voilà, cet aveu que vous demandiez tant; voilà ce mot si important à votre bonheur, et que je n'osai prononcer dans notre dernier entretien. Hélas! vous n'en aviez pas besoin non plus, et j'étais folle de n'oser vous dire ce que vous voyiez si clairement. Pour un aveu que vous refusait ma bouche, combien ma complaisance pour vos discours vous en prodiguait-elle? Souvenez-vous de vos caresses. Il est vrai qu'elles étaient innocentes; mais je m'en défendais mal. Et n'était-ce pas vous les rendre? N'importe, soyez content, je vous aime. Et tout inutile qu'il est de vous le dire, je m'en étais fait une honte, et je vous la sacrifie. Je me flattais de n'avoir pas encore violé mon devoir, tant que cet aveu restait à faire. Malheureuse illusion! qu'était devenue ma raison? J'aimais et je ne m'en embarrassais pas. Je regardais cela comme rien; je me croyais toujours vertueuse, seulement pour n'avoir pas dit que je ne l'étais plus. Je dois ma tendresse à mon mari; cependant, au moment où je parle, elle est tout à vous. Juste Ciel! pourquoi faut-il que ce soit un crime? Que dis-je? cruel que vous êtes! voyez le désordre que vous avez porté dans mon coeur; voyez ce que je deviendrais, si je continuais à vous voir. Je ne vous cèle rien; car enfin, dans l'état où je suis, j'ai besoin de vous parler sans retenue; ma faiblesse a besoin de se répandre; c'est un crime encore, mais il m'est nécessaire; je serais trop exposée, si je voulais combattre tous les mouvements qui me viennent. Je vous découvre mon état. Cette satisfaction coupable que je me donne rendra peut-être ma passion moins pesante. Ma passion! Justes dieux! n'êtes vous pas étonné vous-même de ce que vous lisez? Vous qui n'osiez me déclarer votre amour, qui m'en avez fait l'aveu avec tant de crainte, qui m'en entreteniez avec tant de respect, qui ne me demandiez le mien qu'en tremblant, me reconnaissez-vous? Je n'avais rien à me reprocher; j'avais lieu d'être contente de moi. Vous m'estimiez, je m'estimais moi-même. Je vivais en repos et dans l'innocence. Où sont tous ces biens-là? Vous m'aimez, et vous me les avez ôtés; et vous voulez que je vous aime; et vous dites que vous seriez heureux si je vous aimais! Quel étrange bonheur vous proposez-vous? Mes égarements et la perte de ma vertu vous rendront donc heureux! et vous appelez cela m'aimer! Voilà les sentiments que vous voulez que je récompense. Ah! juste Ciel! qu'est-ce que c'est qu'un amant? La haine du plus mortel ennemi me ferait-elle autant de mal que vous m'en souhaitez? Eh bien! je suis dans le trouble, dans la douleur, dans les larmes. Mon mari m'est presque odieux; ce qui me reste de vertu, presque insupportable; je suis digne de compassion; je vous en ferai sans doute à vous-même; en est-ce assez? êtes-vous heureux? Non, vous vous plaindrez encore. Mon malheur n'est pas au point où vous le voudriez; vous aspirez à me rendre encore plus méprisable, et vous avez raison. Je suis bien digne de l'outrage que me font vos desseins; mais, que fais-je? d'où vient vous rendre compte de ce que je sens? D'où vient que j'entre avec tant d'abondance dans un détail si honteux? D'où vient qu'il m'entraîne? Il est pourtant vrai que je me repens sincèrement d'avoir blessé mon devoir. Hélas! est-il bien vrai que je m'en repente? Eh! comment m'en assurer? Puis-je rien démêler dans mon coeur? Je veux me chercher, et je me perds. Comment, avec tant d'amour, puis-je savoir si je me repens d'aimer? Je renonce à vous, et je vous regrette. Je veux vous ôter toute espérance, et j'ai peur que vous croyiez que je ne vous aime point; enfin, de quelque côté que je me tourne, tout est péril pour moi; et la confusion où je suis de ma faiblesse, et les efforts que je fais pour la combattre, et la résolution de ne vous plus voir; tout est empoisonné, tout devient amour dès que j'y songe. Oh! Ciel! que je suis égarée! Qu'une femme à ma place est à plaindre d'avoir pris de l'amour! Quelle punition pour elle que le plaisir qu'il lui fait! Grâce au Ciel! j'y renonce, à ce plaisir; je le déteste; je vais redevenir vertueuse; je retrouverai le plaisir que j'avais à l'être. Oui! monsieur, mon parti est pris; je ne vous verrai plus. Il ne fallait que deux mots pour vous l'écrire, et je n'avais pas dessein de vous en marquer davantage; mais je l'ai tenté inutilement dans quatre lettres que j'ai toutes rebutées. Voici la moins honteuse pour moi, que je vous envoie; c'est presque vous les envoyer toutes, que vous avouer que je les ai écrites; mais après ce qui m'est échappé dans celle que vous lisez, je ne puis guère me faire de nouveaux affronts. D'ailleurs, puisque je ne vous verrai plus et que je rentre dans mon devoir, les peines que je vais souffrir satisferont bien à mes fautes. Mais ne finirai-je jamais? Ce que je dis ne ressemble point à ce que je veux dire. Je pense que je ne veux plus aimer, et toujours je répète que j'aime. N'importe, n'espérez rien d'un sentiment involontaire; ce n'est plus moi qui aime; je ne suis plus coupable; peut-être je ne l'ai jamais été; c'est vous qui l'étiez, c'est la faiblesse que vous m'aviez donnée, c'est mon coeur qui ne dépendait plus de moi. Aujourd'hui tout cela m'est étranger; aujourd'hui je romps avec ce coeur lâche, avec cette faiblesse, avec mon séducteur , enfin, avec vous. Vous n'en serez pas persuadé, et vous allez prendre ce que je dis pour de l'emportement et du trouble; vous vous trompez; ma résolution ne vient pas d'être formée. Vous savez que ma mère demeure ici; vous connaissez son caractère. Hier au matin, je lui confiai ma situation; elle en frémit, autant qu'il m'était nécessaire. Ainsi, voilà sa vertu dans les intérêts de mon devoir. Le soir, mon mari et moi, nous parlâmes de vous. Il fit votre éloge, et ce fut un coup de poignard pour moi. Lui, qui vous estime tant, mérite-t-il de se tromper si cruellement sur votre compte? Jetons tous deux les yeux sur nous. Que de devoirs violés de part et d'autre! Perfides que nous sommes! nous nous serions aimés; sans doute nous serions-nous jurés de nous aimer toujours! Ah! monsieur, à qui devais-je plus de fidélité qu'à mon mari? A qui, vous, en deviez-vous plus qu'à l'honneur? Vous auriez trahi votre ami, j'aurais trahi mon époux; ne voyez-vous pas qu'enfin, nous nous serions trahis tous deux? Vous n'auriez donc aimé qu'une femme indigne, et je n'aurais aimé qu'un malhonnête homme. Juste Ciel! cette réflexion m'attendrit sur vous, et je ne me reproche point le mouvement de tendresse qui me vient ici. Vous êtes naturellement vertueux; quel malheur que vous cessassiez de l'être! Et ce malheur, voudriez-vous qu'il fût mon ouvrage? Voilà ce que je sens, rendez-moi tendresse pour tendresse. Que la vôtre, à présent, ressemble à la mienne; vous avez les mêmes réflexions à faire sur moi; c'est la même horreur à envisager pour nous deux. Je suis née vertueuse aussi bien que vous; auriez-vous le courage de m'ôter ma vertu? M'ôter ma vertu! l'amour même, dans une âme comme la vôtre, est-il compatible avec cette idée-là? Je sais bien que dans la suite, nous aurons quelque peine à penser toujours de même; mais j'y ai pourvu: j'ai fait remarquer à mon mari que vous veniez souvent ici, et que vos visites, toutes innocentes qu'elles étaient, pouvaient nuire à une femme de mon âge. Il vous le dira, il me l'a promis; prenez votre parti là-dessus. Si je vous revois encore chez moi, mon mari saura que je vous aime. J'y suis résolue. J'en perdrai peut-être et son estime et son amour; mais, pour les mériter, il faut me résoudre à les perdre, et si ce n'est encore assez, j'instruirai tous mes amis de ma faiblesse: ils seront autant de barrières que je mettrai entre vous et moi. Voilà des extrémités où assurément vous êtes incapable de me réduire; il me suffit de vous les montrer. Je ne vous demande ni votre souvenir ni votre oubli: je suis encore trop faible pour oser m'examiner là-dessus; et je ne veux pas savoir lequel des deux je souhaiterais. Pour moi, je vais tâcher de vous oublier; je ne suis point obligée d'y réussir; mais je suis obligée de faire, toute ma vie, ce que je pourrai pour cela, et je vais remplir mes devoirs: je ne vous verrai plus, adieu.

Mon ami, après m'avoir lu cette lettre, me dit qu'il y avait fait réponse au gré de la vertu de cette dame, et qu'il partait le lendemain pour sa province.

 

Troisième feuille

27 janvier 1722

Je sortais, il y a quelques jours, de la Comédie, où j'avais été voir Romulus qui m'avait charmé; et je disais en moi-même: On dit communément l'élégant Racine et le sublime Corneille. Quelle épithète donnera-t-on à cet homme-ci? Je n'en sais rien; mais il est beau de les avoir méritées toutes deux.

J'étais donc profondément occupé de cette tragédie, de l'élévation sensée des idées de l'auteur, de la continuité de cette élévation. J'aimais dans la fierté de Tatius cette rudesse des premiers temps, ce courage inaccessible aux conseils de la nécessité, et digne alors d'un roi légitime, qui savait être plus vertueux que raisonnable. J'aimais à voir Hersilie ressembler dans son espèce à son père, se punir d'aimer en secret Romulus en lui montrant de la haine, et peut-être, le maltraiter plus que s'il lui avait été indifférent; avouer enfin son amour. Mais, disais-je en moi-même, que devient cet aveu, placé comme il l'est? C'est une exposition rapide de tous les sacrifices qu'elle a faits de ses mouvements à sa vertu; c'est un torrent de tous les sentiments qu'elle avait retenus; c'est le salut de son père et de son amant; et cet amant, quel est-il? Quel est son caractère? C'est toute la vertu, toute la générosité possible, tour à tour maîtresse et dépendante du libertinage des sentiments d'un jeune homme, et d'un jeune homme chef de bandits illustres.

C'était là les pensées qui m'occupaient, lorsqu'en descendant l'escalier de la Comédie, je me sentis arrêté par une dame plus âgée que moi, et avec qui je suis sur le pied d'un ami de trente ans. Vieux rêveur, me dit-elle, en me tirant par la manche, voulez-vous venir souper chez moi? Soit, mon ancienne! lui répondis-je. Notre tête-à-tête ne sera point de mauvais exemple; nous trouverons compagnie, me dit-elle. Là-dessus, nous tâchâmes de percer la foule et de sortir; nous eûmes de la peine à en venir à bout.

Pendant les petites pauses que nous étions obligés de faire par intervalle, mon esprit pensif s'exerçait à son ordinaire. Je regardais passer le monde; je ne voyais pas un visage qui ne fût accommodé d'un nez, de deux yeux et d'une bouche; et je n'en remarquais pas un sur qui la nature n'eût ajusté tout cela dans un goût différent.

J'examinais donc tous ces porteurs de visages, hommes et femmes. Je tâchais de démêler ce que chacun pensait de son lot, comment il s'en trouvait. Par exemple, s'il y en avait quelqu'un qui prît le sien en patience, faute de pouvoir faire mieux; mais je n'en découvris pas un dont la contenance ne me dît: Je m'y tiens. J'en voyais cependant, surtout des femmes, qui n'auraient pas dû être contentes, et qui auraient pu se plaindre de leur partage, sans passer pour trop difficiles; il me semblait même qu'à la rencontre de certains visages mieux traités, elles avaient peu d'être obligées d'estimer moins le leur. L'âme souffrait; aussi l'occasion était-elle chaude! jouir d'une mine qu'on a jugée la plus avantageuse! qu'on ne voudrait pas changer pour une autre, et voir devant ses yeux un maudit visage qui vient chercher noise à la bonne opinion que vous avez du vôtre; qui vous présente hardiment le combat, et qui vous jette dans la confusion de douter un moment de la victoire; qui voudrait enfin accuser d'abus le plaisir qu'on a de croire sa physionomie sans reproche et sans pair: ces moments-là sont périlleux! Je lisais tout l'embarras du visage insulté; mais cet embarras ne faisait que passer. Celle à qui appartenait ce visage se tirait à merveille de ce mauvais pas; et cela, sans doute, par une admirable dextérité d'amour-propre; une fière sécurité revenait sur sa mine; il s'y peignait un air de distraction dédaigneuse, qui punissait le visage altier de la vanité de son étalage; mais qui l'en punissait habilement, et qui disait à la rivale qu'on n'avait pas seulement pris garde à elle.

Mais, disais-je en moi-même, de quel expédient de vanité peut se servir une femme laide, pour entrer, de la meilleure foi du monde, en concurrence avec une femme aimable et belle? Si elle a la bouche mal faite, ou si vous voulez, le nez trop long ou trop court, ce nez, quand elle le regarde, se raccourcit-il, ou s'allonge-t-il? Non, ce n'est pas cela, me répondis-je.

Quand une femme se regarde dans son miroir, son nez reste fait comme il est; mais elle n'a garde d'aller fixer son attention sur ce nez, avec qui, pour lors, sa vanité ne trouverait pas son compte; ses yeux glissent seulement dessus, et c'est tout son visage à la fois, ce sont tous ses traits qu'elle regarde, et non pas ce nez infortuné qu'elle esquive, en l'enveloppant dans une vue générale; et de cette façon même, il y aurait bien du malheur si, tout laid qu'il est, il ne devient piquant, à la faveur des services que lui rendent les autres traits qu'on lui associe; bien plus, ces autres trait n'obligent pas un ingrat; et ce nez, devenu plus honorable, les accompagne à son tour de fort bonne grâce. Mais ces autres traits seront peut-être difformes. Qu'importe? plusieurs difformités de visages jointes ensemble, regardées en bloc, maniées et travaillées par une femme qui leur cherche un joli point de vue, en dépit qu'ils en aient, prennent une bonne contenance, et forment aux yeux de la coquette un tout qui l'enchante, qui lui paraît préférable à ce tas de beautés fades qu'elle voit souvent à d'autres femmes. Et c'est avec ce visage de la composition de sa vanité qu'une femme laide ose lutter avec un beau visage de la composition de la nature. Et qui le croirait? quelquefois, cela lui réussit.

Les femmes n'étaient pas les seules qui me divertissaient, et je trouvais nos jeunes gens tout aussi amusants qu'elles.

Dans le nombre de ceux-ci, j'en voyais qui semblaient se remuer, étonnés de la noblesse de leur figure, et qui certainement comptaient sur un égal étonnement dans les autres. Ils étaient vains, mais très sérieusement vains, et comme chargés de l'obligation de l'être: je les interprétais. Quand on est fait comme je suis, pensait apparemment chacun d'eux, on laisse agir à l'aise le sentiment qu'on a de ses avantages, en marchant superbement: Moi, je vais mon pas; ma figure est un fardeau de grâces nobles, imposantes, et qui demande tout le recueillement de celui qui la porte. Qu'en dites-vous, hommes étonnés? Qui de vous songe à faire quelque chicane à ce maintien? Qui de vous n'avouera pas qu'il me sied bien de me rendre justice? N'est-il pas vrai que je vous surprends, et que la critique est muette à mon aspect? Gare! Reculez-vous! Vous empêchez le jeu de mes mouvements; vous ne voyez mon geste qu'à demi. Place au phénomène de la nature! Humiliez-vous, figures médiocres ou belles; car c'est tout un, et vous êtes toutes au même rang auprès de la mienne.

Ce petit discours que je fais tenir à nos jeunes gens, on le regardera comme une plaisanterie de ma part. Je ne dis pas qu'ils pensent très distinctement ce que je leur fais penser; mais tout cela est dans leur tête, et je ne fais que débrouiller le chaos de leurs idées: j'expose en détail ce qu'ils sentent en gros; et voilà, pour ainsi dire, la monnaie de la pièce.

Après tout cela, je vais faire un aveu bien singulier; c'est que moi, qui démêlais leurs idées, qui développais leur orgueil, peu s'en fallait que je ne disse: Ils ont raison. A la lettre, la hardiesse de leur vanité, soutenue d'une belle figure, m'en imposait; je m'amusais à les trouver bien faits; et voilà comme nous sommes tous; de grandes qualités dans un homme, un grand rang, un grand pouvoir, sont toujours auprès de nous le passeport de ses défauts; et dans le fond, c'est fort bien fait à nous d'être comme cela; c'est le lien de la société des hommes que cet éblouissement de notre raison, que cette indulgence favorable aux faiblesses de ceux qui nous priment, et de qui nous sommes les inférieurs de façon ou d'autre.

Je continuais mes remarques sur cette foule de monde qui nous arrêtait à la porte, lorsqu'enfin nous eûmes le passage libre. J'allai donc souper chez la personne avec qui j'étais. Nous y trouvâmes son frère avec une jeune dame et un jeune cavalier, de fort bonne façon tous deux. Je vis bien pendant le repas qu'ils avaient envie de se plaire l'un à l'autre; et moi, qui ne suis plus d'âge à plaire à personne, je pris le parti de m'amuser du petit spectacle qu'ils m'allaient donner. A les entendre parler, je commençai d'abord par sentir qu'ils altéraient le son naturel de leur voix, pour y couler du gracieux, et qu'en prononçant, il n'y avait pas jusqu'aux mouvements de leur bouche qu'ils ne voulussent assortir avec leurs tendres idées. J'aimerais mieux travailler, toute une journée, comme un crocheteur que d'essuyer, deux heures seulement, la fatigue qu'ils se donnaient, pour imaginer un caractère d'action qui jetât du goût dans les bras, dans les mains, dans la tête, dans les habits même. Je n'eus pas le temps de voir toute la comédie: le frère de la dame, après le repas, me pria d'écouter la traduction qu'il avait faite d'un manuscrit espagnol, où, entre autres choses, il me lut un songe dont je suis d'avis de donner ici le commencement; je dis mal ce n'est qu'une introduction au songe. C'est un jeune seigneur espagnol qui parle.

Chacun croit les usages de son pays les meilleurs et les plus sensés. Il y avait déjà quelque temps que j'étais dans les Gaules, quand un Français que j'avais vu en Italie vint me voir. Nous allâmes souper ensemble. Après le repas, notre conversation roula sur l'amour. Il me fit un portrait des manières d'aimer de son pays, et je lui peignis l'espèce d'amour qui régnait dans le nôtre. Ce sujet fut, entre nous, une matière de dispute assez amusante. Nous examinions à qui des deux amours il fallait donner la préférence; nous pesions nos raisons. Quand il tenait la balance, les siennes l'emportaient; quand je la tenais, les miennes avaient leur revanche. Notre examen produisit cependant quelque chose; c'est que nous nous retirâmes un peu plus éloignés de nous accorder que nous ne l'avions été d'abord. J'allai me coucher, l'esprit rempli de la question que nous avions agitée, et je m'endormis du sommeil le plus profond. Dans cet état, je fis un rêve assez singulier, et si frappant, qu'à mon réveil, je n'en perdis pas la moindre circonstance.

Je m'arrête là, et c'est jusqu'où j'ai pu déchiffrer l'écriture du traducteur que je prierai de m'aider à lire le reste, que je donnerai la première fois.

 

Quatrième feuille

28 février 1722

J'ai promis, dans la dernière feuille du Spectateur, un rêve tiré d'un manuscrit espagnol; mais je ne puis m'empêcher de le différer; j'ai quelque chose de plus pressant à dire. Je cède à des réflexions moins amusantes, mais plus instructives. Je me reprocherais d'écarter la situation d'esprit où je me trouve; je me livre aux sentiments qu'elle me donne, qui me pénètrent, et dont je voudrais pouvoir pénétrer les autres. Jamais, peut-être, ne me reviendraient-ils avec ce caractère d'attendrissement qu'ils portent. Je m'imagine en devoir compte aux autres; et je vais essayer de faire passer dans leur âme toute la chaleur de l'impression qu'ils me font.

Je viens de rencontrer, ce soir, dans le détour d'une rue, une jeune fille qui m'a demandé l'aumône; elle pleurait à chaudes larmes; son affliction m'a touché; je l'ai regardée avec attention; je lui ai trouvé de la douceur et des grâces dans la physionomie; beaucoup d'abattement, avec un air confus et embarrassé. Son habit, quoique mauvais, marquait une condition honnête. Pourquoi pleurez-vous? lui ai-je dit. Hélas! Monsieur, c'est que je suis dans un état affreux, m'a-t-elle répondu, mais d'un ton qui m'a saisi, et qui marquait une désolation profonde.

Là-dessus, j'ai été tenté de la laisser, sans lui en demander davantage, pour me sauver de l'intérêt douloureux qu'elle commençait à m'inspirer pour elle; mais je n'ai pu me débarrasser de la pitié qu'elle m'avait faite; il aurait fallu prendre trop sur moi, et ce ménagement pour moi-même m'aurait mis plus mal à mon aise que la plus triste sensibilité pour ses malheurs.

Je l'ai donc tirée à quartier, et dans un endroit où je pouvais l'écouter paisiblement: Mademoiselle, vous me paraissez dans une grande peine, lui ai-je dit, en lui donnant quelque argent, que vous est-il arrivé?... Elle ne m'a répondu d'abord que par des sanglots; ses larmes ont coulé avec plus d'abondance; enfin, s'étant un peu remise: Puisque vous avez la bonté de prendre part à mon affliction, m'a-t-elle dit, je vais vous en instruire.

Je suis une fille de famille; mon père avait une charge assez considérable en province; il mourut, il y a trois ans. Le jeu avait dérangé ses affaires, et ma mère est restée veuve, chargée de trois filles, dont je suis l'aînée. Nous sommes venues à Paris, ma mère et moi, après avoir vendu tout ce qui nous restait, pour hâter la décision d'un procès dont le gain nous rétablirait. Il y a dix-huit mois que nous sommes ici. Notre partie, qui est puissante, et qui prévoit qu'un arrêt ne lui peut être favorable, a eu assez de crédit pour le reculer; ces longueurs ont consommé ce que nous avions. Dans cette extrémité, nous avons tenté de nous jeter aux pieds de nos juges pour implorer leur justice; mais au Palais, nous les avons toujours trouvé entourés de clients, parmi lesquels nous n'osions nous mêler, mal vêtues comme nous sommes; et chez eux, soit que notre figure ne s'attirât pas l'attention de leurs domestiques, ou que nous vinssions à de mauvaises heures, on nous a toujours dit que ces messieurs étaient absents ou occupés; de sorte que nous n'avons nul appui. On néglige de travailler pour nous, parce que nous n'avons point de quoi payer; enfin, monsieur, la misère où nous sommes tombées, le chagrin, le mauvais air, et l'obscurité du lieu où nous logeons; la douleur de me voir souffrir moi-même, et le grand âge, ont entièrement abattu ma mère; elle est malade, et tout lui manque, et moi, qui suis au désespoir de la voir dans cet état-là, il faut, monsieur, que je combatte encore mon amour et ma compassion pour elle. Si je les écoute, je suis perdue. Un riche bourgeois m'offre tous les secours possibles; mais quels secours, monsieur! ils sauveraient la vie à ma mère; ils déshonoreraient éternellement la mienne. Voilà mon état; en est-il de plus terrible? J'aime ma mère, et je lui suis chère; elle meurt, cela me fait trembler pour nous deux. Dans mon affliction, je lui ai dit les offres de l'homme dont je vous parle. A mon récit, j'ai cru qu'elle allait expirer entre mes bras; elle m'a baignée de ses larmes; elle a jeté sur moi des yeux tout égarés, et s'est retournée de l'autre côté, sans me dire une seule parole. Je ne sais pourquoi, je ne l'ai point pressée de me parler; il semble que cette femme vertueuse ait perdu tout courage, et succombe sous notre malheur; et moi, je voudrais mourir pour être délivrée du péril de la voir.

Tout honnête homme sentira combien les discours de cette fille ont dû me toucher. Je lui ai donné ce que j'ai pu; j'ai joint à cela les conseils que j'ai cru les plus convenables, et me suis retiré chez moi presque aussi affligé qu'elle.

Qu'il est triste de voir souffrir quelqu'un, quand on n'est point en état de le secourir, et qu'on a reçu de la nature une âme sensible qui pénètre toute l'affliction des malheureux, qui l'approfondit involontairement, pour qui c'est comme une nécessité de la comprendre, et de ne rien perdre de la douleur qui peut en rejaillir sur elle-même!

Juste Ciel! quels sont donc les desseins de la Providence dans le partage mystérieux qu'elle fait des richesses? Pourquoi les prodigue-t-elle à des hommes sans sentiment, nés durs et impitoyables, pendant qu'elle en est avare pour les hommes généreux et compatissants, et qu'à peine leur a-t-elle accordé le nécessaire? Que peuvent, après cela, devenir les malheureux qui par là n'ont de ressource ni dans l'abondance des uns ni dans la compassion des autres? Mais ces réflexions qui naissent de mon impuissante médiocrité m'écartent de celles que me fournit l'aventure de la jeune fille en question.

Homme riche! vous qui voulez triompher de sa vertu par sa misère, de grâce! prêtez-moi votre attention. Ce n'est point une exhortation pieuse; ce ne sont point des sentiments dévots que vous allez entendre; non, je vais seulement tâcher de vous tenir les discours d'un galant homme, sujet à ses sens aussi bien que vous; faible, et si vous voulez, vicieux; mais chez qui les vices et les faiblesses ne sont point féroces, et ne subsistent qu'avec l'aveu d'une humanité généreuse. Oui! vicieux encore une fois, mais en honnête homme, dont le coeur est heureusement forcé, quand il le faut, de ménager les intérêts d'autrui dans les siens, et ne peut vouloir d'un plaisir qui ferait la douleur d'un autre.

Je vous suppose jaloux de l'estime des hommes, et du droit de vous estimer vous-même; si vous n'êtes comme je le dis, ce n'est plus à vous à qui je parle; vous n'êtes que la moitié d'une créature humaine; vous en avez la figure et le penchant au mal; mais vous n'en avez ni la dignité ni la noblesse; et pour lors, je m'adresse à d'honnêtes gens, qui dans une aventure comme la vôtre, pourraient se démentir et se livrer à l'amour d'un vice odieux, préférablement au goût de vertu et de générosité qu'ils ont en eux; goût secourable qu'ils feraient peut-être avorter dans leur âme, qui, cependant, les presserait, qui les poursuivrait, qu'ils écarteraient, qui reviendrait à la charge; enfin, qu'ils étoufferaient, crainte de l'aimer, d'y céder, de devenir vertueux, et d'y perdre.

Quoi qu'il en soit, écoutez-moi si vous le pouvez. Que vous deveniez amoureux d'une femme qui peut se passer de vous, que nulle affaire importante n'expose à la nécessité de vous recevoir; que vous la tentiez par votre opulence; que vous lui inspiriez l'envie d'être mieux; qu'à la vue de votre abondance, il lui naisse des besoins qu'elle n'aurait pas connus; que vous profitiez de ces besoins imposteurs; que vous jetiez dans son coeur, moitié tendresse pour l'amant, moitié faiblesse pour l'homme riche; vous faites mal, vous êtes un mauvais chrétien; mais à quelque délicatesse près, dont je comprends qu'il est difficile d'écouter le scrupule, vous êtes encore galant homme suivant le monde.

De même, que la jeunesse et les grâces de la fille dont nous avons parlé vous aient donné de l'amour, ce n'est pas là ce qui m'étonne, et ma charge n'est pas de vous inquiéter là-dessus; mais que ce visage frappé de désespoir, dont la souffrance a désolé les traits, que ces grâces flétries par les larmes n'aient pas déconcerté votre amour, ou n'en aient point fait une protection pour cette infortunée; que cet amour, loin de la plaindre de tant de maux, n'en ait reçu qu'une confiance plus brutale; que la misère la plus féconde en impressions touchantes ne l'ait déterminée qu'à l'outrage, et non pas aux bienfaits; que vous dirai-je enfin? qu'à la vue d'un pareil objet, cet amour ne se soit pas fondu en pitié généreuse; qu'en écoutant cette fille, la charité ne vous ait pas attendri sur le péril où l'exposait son malheur; que le découragement, la lassitude qui pouvait la prendre, n'ait pas attiré tous vos égards; que vous ayez pesé son infortune; que vous en ayez compris l'excès, sans en sentir vos désirs confondus, sans être épouvanté vous-même de vous surprendre dans le dessein horrible d'en profiter; voilà ce qui me passe: c'est une iniquité dont je ne sais pas comment on peut soutenir le poids; c'est une intrépidité de vice que mon imagination ne peut atteindre.

Tyran que vous êtes! qu'avez-vous dit à cette fille, dont vous avez vu la jeunesse en proie à la fureur des derniers besoins? Malheur à toi que la faim dévore! A qui t'adresses-tu? Mon incontinence va prendre avantage de ta misère. Si tes besoins te mettaient moins en prise, tu pourrais n'exciter que ma compassion; mais ils sont extrêmes; ils me corrompent; il ne s'agit plus de te plaindre; ton honneur m'échapperait, si j'étais généreux: je l'attends de ton désespoir que ma dureté va pousser à bout; et misérable comme tu l'es, je te vois comme une bonne fortune qui vient s'offrir à ma débauche. Point de secours qui ne fasse ton opprobre! subis toutes les rigueurs de ton sort! achève d'en être la victime! Veux-tu du pain? Deviens infâme, et je t'en accorde. Voilà tout ce que je sens pour toi, voilà le fruit de l'imprudent aveu de ton infortune.

Est-ce là ce que vous avez dit à cette fille? Si ce ne sont pas là vos paroles, du moins ce sont vos pensées. Vos pensées! non, je ne le puis croire; elles ont peut-être menacé de se montrer, mais vous en avez craint la laideur trop affreuse, et vous vous y êtes refusé; votre âme n'aurait pu supporter la vue d'une méchanceté si distincte; son libertinage n'aurait pu la sauver des remords, de l'horreur d'elle-même, ni des sentiments d'attendrissement qui l'auraient pressée: la victoire aurait été trop sanglante à remporter sur tout cela; et ce n'est enfin qu'en vous étourdissant sur votre action, que vous l'avez commise; cependant, valait-elle que vous renonçassiez à la satisfaction d'être content de vous, que vous étouffassiez l'honnête homme, pour mettre le monstre en liberté? Vous me l'avouerez; vos efforts pour détruire l'un vous mettaient mal avec vous-même: vous n'osiez les réfléchir; vos efforts, contre l'autre, auraient été presque des plaisirs. Il y serait entré je ne sais quelle douceur de vous trouver dans l'ordre, hors de reproche; et comme en état de vous regarder avec quiétude et confiance; il s'y serait mêlé je ne sais quel sentiment de votre innocence, je ne sais quelle suavité que l'âme respire alors, qui l'encourage, et lui donne un avant-goût des voluptés qui l'attendent. Oui! voluptés, c'est le nom que je donne aux témoignages flatteurs qu'on se rend à soi-même après une action vertueuse; voluptés bien différentes des plaisirs que fournit le vice. De celles-ci, jamais l'âme n'en a satiété; elle se trouve en les goûtant dans la façon d'être la plus délicieuse et la plus superbe; ce ne sont point des plaisirs qui la dérobent à elle-même; elle n'en jouit pas dans les ténèbres; une douce lumière les accompagne, qui la pénètre, et lui présente le spectacle de son excellence. Voilà les plaisirs que vous avez sacrifiés à l'avilissement des plaisirs du vice. Car que sont-ils qu'un état de prostitution pour l'âme, qu'elle ne goûte et ne se pardonne, qu'à la faveur du trouble qui lui voile son infamie. Mais c'en est assez; ces réflexions m'ont mené trop loin; il en naît encore de très importantes de l'aventure de cette fille et de sa mère, qui n'ont pu aborder leurs juges, et dont la pauvreté met les affaires en souffrance; cela me fournit une matière digne d'être traitée dans un autre discours. Juges! que les devoirs de votre état sont nobles! Mais je finis; nous les examinerons ailleurs.

 

Cinquième feuille

10 avril 1722

J'ai promis un Rêve; je m'en ressouviens; mais c'est un rêve qui ne roule que sur l'amour. Ami lecteur, en vérité, cela peut se différer. Je me sens aujourd'hui dans un libertinage d'idées qui ne peut s'accommoder d'un sujet fixe.

Je viens de voir l'entrée de l'Infante. J'ai voulu parcourir les rues pleines de monde, c'est une fête délicieuse pour un misanthrope que le spectacle d'un si grand nombre d'hommes assemblés; c'est le temps de sa récolte d'idées. Cette innombrable quantité d'espèces de mouvements forme à ses yeux un caractère générique. A la fin, tant de sujets se réduisent en un; ce n'est plus des hommes différents qu'il contemple, c'est l'homme représenté dans plusieurs mille.

Au milieu de mes réflexions, j'ai aperçu un pauvre savetier qui travaillait d'un sang-froid admirable dans sa boutique. De temps en temps il jetait ses regards sur cette foule de gens curieux qui s'étouffaient, et il critiquait après leur curiosité, de ses deux épaules qu'il levait en pitié sur eux. Il m'a pris envie de voir de près ce philosophe subalterne et d'examiner quelle forme pouvaient prendre des idées philosophiques dans la tête d'un homme qui raccommodait des souliers.

Je me suis approché. J'ai fait plus; je lui ai demandé un asile dans sa boutique contre la foule. Comment! lui ai-je dit, vous travaillez, pendant que vous pouvez voir de si belles choses, mon bon homme!

Pardi! m'a-t-il répondu, Monsieur, cela est trop beau pour de petites gens comme nous; cela ne nous appartient pas, de voir ces beautés-là; cela est bon pour vous autres gens qui avez votre pain cuit, et qui avez le temps de mettre votre journée à rien faire. Voyez-vous, Monsieur, quand on a de l'ouvrage qu'il faut rendre, ou jeûner, sans en avoir envie, le Cheval de bronze marcherait de ses quatre pattes, que j'aimerais, mardi, mieux le croire que de l'aller voir. Les fainéants ne valent rien à suivre, c'est une compagnie qui n'est pas saine pour ceux-là qui n'ont pas moyen d'être comme eux. J'interrompis ce discours d'un sourire... Tenez, ajouta-t-il après, en se retournant: Voilà quatre escabeaux dans ma boutique; je suis content comme un roi, avec cela et mes savates; je m'en accommode à merveille, quand je ne m'amuse pas à regarder toutes ces braveries-là; mais sitôt que je vois tant de beaux équipages et tout ce monde qu'il y a dedans, mes escabeaux et mes savates me fâchent; je deviens triste; je n'ai plus de coeur à l'ouvrage. Pardi! puisque Dieu m'a fait pour raccommoder de vieux souliers, il faut aller mon train, laisser là les autres, et vivre bon serviteur du roi et des siens; le reste n'a que faire de moi, ni moi du reste. J'en serai bien mieux, quand j'aurai été courir la prétantaine, et gagner plus d'appétit qu'à moi n'appartient d'en avoir. Vous ne savez pas ce que c'est que d'être savetier, cela vous passe.

Ce brute Socrate s'est arrêté là; je ne lui ai rien répondu, sinon qu'il avait raison. La scène a fini par une petite chanson qu'il a entonnée; et ma curiosité satisfaite, je me suis retiré de sa boutique, pour aller butiner quelques nouveautés ailleurs.

Je me suis amusé quelque temps de la populace qui se renversait la tête pour considérer les arcs de triomphe; et dans sa façon de voir, j'ai cru démêler que l'admiration du peuple pour une belle chose ne vient pas précisément de ce qu'elle est belle, mais bien des événements plus ou moins importants qui font qu'elle est exposée là, et qui la vantent à son imagination.

J'entendais dire de tous côtés: Oh! que cela est beau! Et moi qui allais au principe de cette exclamation dans l'esprit du peuple, je la mettais en forme; et voici l'espèce d'argument qu'elle me rendait: Hé! vois-tu tout ce monde? c'est que l'Infante arrive. Tout ce que nous voyons là est fait pour elle; regardons bien, car assurément cela doit être beau. Oh! que cela est beau!

Il est certain que ces arcs de triomphe étaient curieux, et que c'était une décoration qui avait beaucoup de dignité; mais, en développant l'esprit de cette populace, je voyais de pauvres enseignes de cabaret à qui, peut-être, il ne manque pour être converties en chef-d'oeuvre, que d'être exposées pour une aventure de conséquence.

Tableaux de Raphaël! disais-je encore en moi-même, si vous étiez à la place de ces mêmes enseignes, j'aurais grande peur que vos curieux ne vous prissent pour ce que vous paraîtriez. Je veux mourir, si en vous voyant ils s'avisaient de vous deviner là. Hélas! combien est-il de mauvais tableaux parmi vous, qu'un coup de hasard, qu'une estime visionnaire qui a fait du progrès, vous a donné pour frères? Et à combien de vos frères a-t-on fait l'injure de ne les pas reconnaître, pour avoir paru trop tard, ou dans une occasion peu favorable?

En vérité, à cela près que nous vivons, et que nous pensons, nous sommes tous des tableaux, les uns pour les autres; notre fortune va du moins comme la leur.

Tel est un Raphaël, un tableau du plus grand prix, je veux dire un homme né plein d'esprit et de talents. Si le hasard ou sa naissance l'a mal exposé, c'en est fait; il a beau nous voir, nous parler tous les jours, voilà notre discernement en défaut sur son compte; rien ne nous avertit de ce qu'il vaut la médiocrité de son état l'enveloppe, pour ainsi dire, d'un nuage qui nous le dérobe. C'est un personnage inutile, confondu dans la foule, que nous méprisons; il n'a ni biens, ni rang, ni crédit; voilà le fantôme qui nous frappe à la place de l'homme que nous n'apercevons pas; voilà le masque qui nous cache son visage; enfin, voilà le tableau, tout beau qu'il est, enseigne de cabaret pour toujours. Tel, au contraire, est un tableau de barbouilleur; et je le vois entouré de curieux qui lui trouvent un vrai mérite qu'il n'a point. Est-il pesant? parle-t-il peu? Ils me disent que c'est un homme froid, mais plein de jugement et de réflexion. Parle-t-il mal et beaucoup? Qu'il est agréable et vif! Ces curieux sont donc des bêtes? Non, ce sont gens d'esprit, de la meilleure foi du monde, qui le pensent comme ils le disent; ils ont peut-être eu quelque peine à se persuader eux-mêmes, mais l'homme dont il s'agit est dans une opulence ou dans un crédit qui le rend nécessaire et qui a levé leurs doutes. Ils vous diraient volontiers: Je n'ai pas d'abord pris cet homme-là pour ce qu'il est; et vous vous écrierez: Voilà des flatteurs! Point du tout; je vous l'ai déjà dit, ils n'ont pas même cet honneur-là. Il n'y a point d'iniquité dans leur fait, ce sont en cela de vrais dupes, de vrais innocents, dont l'esprit est, pour ainsi dire, aux gages de l'intérêt. C'est ce misérable intérêt qui a joué ce tour de souplesse à leur jugement, et qui leur fait accroire qu'un grand équipage, un grand nombre de valets, une bonne table, sont de l'esprit, de la pénétration, de la vivacité, et de bons mots.

C'était là à peu près les idées qui me venaient successivement dans la tête, quand le roi a passé. Le peuple, à son ordinaire, a crié Vive le roi; J'ai trouvé ses acclamations attendrissantes. C'était plus qu'un roi, plus qu'un maître qui paraissait. Ce peuple, dans ses transports, semblait revêtir ce jeune prince de titres moins superbes, mais plus aimables, plus touchants, et peut-être plus augustes: c'était le bienfaiteur, l'ami de chaque homme de la nation; c'était le protecteur, l'espérance, l'amour et les délices du peuple que l'on voyait passer.

Rois, princes de la terre! ce n'est ni la garde qui vous environne, ni cette foule d'hommes soumis qui composent votre cour, ni vos richesses, ni votre vaste puissance, qui feraient mon envie. Ceux qui, parmi vous, ne sont sensibles qu'à ces avantages, sont simplement des hommes riches, redoutables, puissants, et ne sont pas rois. Assis sur le trône, ils ne règnent pas; je les vois dans le sein du bonheur, sans qu'ils en profitent. Autant que leur vie a d'instants, autant, s'ils veulent, vont-ils goûter de plaisirs, mais des plaisirs vraiment dignes de leur rang, et dont le Ciel n'a destiné l'abondance délicieuse que pour eux seuls. Rois! qu'est-ce donc que votre condition a de flatteur? Quel est celui qui règne? Quel est le prince qui jouit des vrais biens attachés au trône? C'est celui qui sait faire un généreux usage de la crainte et du respect que la majesté de son rang inspire; cette crainte et ce respect sont les moindres de ses droits, ou plutôt ils ne font que lui préparer ses véritables droits. Craint, il n'est encore que le maître; aimé, le voilà roi. Et comment l'aime-t-on? Comptez tous les sentiments de vénération, d'estime, d'admiration; tous les mouvements de tendresse, de dévouement, de confiance, dont l'homme est capable: voilà de quoi se compose l'amour qu'on a pour un maître dans qui l'on est charmé de trouver un roi; enfin, voilà les trésors du rang suprême. Un accueil obligeant, un sentiment de bonté, un sourire, un geste, une parole; princes! ce sont là pour vous les clefs de ces trésors. Oui! soyez doux, affables, généreux, compatissants, caressants dans vos discours, et vous êtes possesseurs de ces biens dont l'ambition a fait les grands hommes, et dont à peine ont-ils pu s'acquérir une petite partie.

Quelqu'un que j'ai entendu parler alors, d'un ton de voix extrêmement haut, a mis fin à mes réflexions. Là-dessus, je me suis retourné et j'ai vu plusieurs hommes qui en entouraient un autre qui leur parlait avec beaucoup d'action. J'ai soupçonné qu'il y aurait là quelque chose pour moi. Je me suis donc approché; je ne répéterai point ce qu'il disait; il parlait de la dernière paix avec l'Allemagne et l'Angleterre; il jetait les ministres dans des intrigues politiques; il s'étonnait de leur habileté; et je remarquai qu'insensiblement la dignité du sujet étourdissait cet homme; qu'elle réfléchissait sur son âme, et la remuait d'un sentiment d'élévation personnelle. De la façon dont cela se passait dans son esprit, je voyais que c'était lui qui se réconciliait avec les puissances, ou plutôt il était tour à tour l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande et la France. Il avait fait la guerre, il faisait la paix. L'admiration judicieuse qu'il avait pour les ministres lui en glissait une de la même valeur pour lui-même. Bientôt les ministres et lui ne faisaient plus qu'un, sans qu'il s'en doutât. Je sentais que dans son intérieur il parcourait superbement un vaste champ de vues politiques; il exagérait sa matière avec volupté; c'était l'homme chargé des affaires de tous ces royaumes; car il était Allemand, Hollandais, Anglais, Français; il était tout, pour avoir le mérite de tout faire. Quelquefois la difficulté des négociations nécessaires l'étonnait extrêmement; mais je le voyais venir; il n'y perdait rien à s'étonner; il en avait plus d'honneur à percer dans les voies qu'on avait tenus pour faire réussir ces négociations; il ne disait pas tout ce qu'il apercevait; il lui suffisait d'être soupçonné d'une pénétration profonde et de voir ses auditeurs avouer, dans un humble silence, qu'il en savait plus qu'eux.

Quelqu'un de la bande, d'un amour-propre plus rétif, et plus entendu dans ses intérêts, ne trouvait pas apparemment son compte à fournir son contingent d'étonnement pour le discours de notre politique. Un petit mot, Monsieur, lui dit-il, de l'air d'un homme qui ne se paie pas de babil et qui a trop d'esprit pour s'épouvanter de celui d'un autre; prenez bien garde que ces ministres, que vous louez tant, auraient pu dans telle occasion... Monsieur, lui répondit l'autre, en lui coupant la parole, je ne force personne, et vous êtes libre d'en penser ce qu'il vous plaira; ce que j'ai dit n'en est pas moins juste. Le censeur, à ces mots, sourit d'un air incrédule et se tut; et moi, je dirais volontiers à tous les censeurs de son espèce: Messieurs, ne soyons point de ceux qui cherchent toujours querelle au mérite des belles choses; louons ce qui est louable, et laissez là ce petit profit d'orgueil que vous trouvez à critiquer.

Rien n'est plus vrai qu'un homme oisif se plaît à disputer son estime à la conduite des personnes en place. Il entre, dans les dégoûts qu'il prend pour elle, certaine audace qui lui rit, qui le venge de son peu de relief, de l'inaction dans laquelle il passe sa journée, et lui donne je ne sais quel air d'importance momentanée, dont il s'amuse.

Mais je pense que je ferai bien de quitter la plume; je sens que je m'appesantis. Cette feuille-ci a été retardée par des accidents qui n'arriveront plus dans la suite, mais qui pourraient bien avoir causé la langueur que je crois sentir ici.

 

 

Sixième feuille

27 avril 1722

Je m'amusais l'autre jour dans la boutique d'un libraire, à regarder des livres; il y vint un homme âgé, qui, à la mine, me parut homme d'esprit grave; il demanda au libraire, mais d'un air de bon connaisseur, s'il n'avait rien de nouveau. J'ai le Spectateur, lui répondit le libraire. Là-dessus, mon homme mit la main sur un gros livre, dont la reliure était neuve, et lui dit: Est-ce cela? Non, monsieur, reprit le libraire, le Spectateur ne paraît que par feuille, et le voilà. Fi! repartit l'autre, que voulez-vous qu'on fasse de ces feuilles-là? Cela ne peut être rempli que de fadaises, et vous êtes bien de loisir, d'imprimer de pareilles choses.

L'avez-vous lu, ce Spectateur? lui dit le libraire. Moi! le lire, répondit-il; non, je ne lis que du bon, du raisonnable, de l'instructif, et ce qu'il me faut n'est pas dans vos feuilles. Ce ne sont ordinairement que de petits ouvrages de jeunes gens qui ont quelque vivacité d'écolier, quelques saillies plus étourdies que brillantes, et qui prennent les mauvaises contorsions de leur esprit pour des façons de penser légères, délicates et cavalières. Je n'en veux point, mon cher; je ne suis point curieux d'originalités puériles.

En effet, je suis du sentiment de Monsieur, dis-je alors, en me mêlant de la conversation; il parle en homme sensé. Pures bagatelles que des feuilles! La raison, le bon sens et la finesse peuvent-ils se trouver dans si peu de papier? Ne faut-il pas un vaste terrain pour les contenir? Un bon esprit s'avisa-t-il jamais de penser et d'écrire autrement qu'en gros volumes? Jugez de quel poids peuvent être des idées enfermées dans une feuille d'impression que vous allez soulever d'un souffle! Et quand même elles seraient raisonnables, ces idées, est-il de la dignité d'un personnage de cinquante ans, par exemple, de lire une feuille volante, un colifichet? Cela le travestit en petit jeune homme, et déshonore sa gravité; il déroge. Non, à cet âge-là, tout savant, tout homme d'esprit ne doit ouvrir que des in-folio, de gros tomes respectables par leur pesanteur, et qui, lorsqu'il les lit, le mettent en posture décente; de sorte qu'à la vue du titre seul, et retournant chaque feuillet du gros livre, il puisse se dire familièrement en lui-même: Voilà ce qu'il faut à un homme aussi sérieux que moi, et d'une aussi profonde réflexion. Là-dessus il se sent comme entouré d'une solitude philosophique, dans laquelle il goûte en paix le plaisir de penser qu'il se nourrit d'aliments spirituels, dont le goût n'appartient qu'aux raisons graves. Eh bien, monsieur, qu'en dites-vous? N'est-ce pas là votre pensée?

Ce discours surprit un peu mon homme. Il ne savait s'il devait se fâcher ou se taire; je ne lui donnai pas le temps de se déterminer. Monsieur, lui dis-je encore, en lui présentant un assez gros livre que je tenais, voici un Traité de Morale. Le volume n'est pas extrêmement gros, et à la rigueur on pourrait le chicaner sur la médiocrité de sa forme; mais je vous conseille pourtant de lui faire grâce en faveur de sa matière; c'est de la morale, et de la morale déterminée, toute crue. Malepeste! vous voyez bien que cela fait une lecture importante, et digne du flegme d'un homme sensé; peut-être même la trouverez-vous ennuyeuse, et tant mieux! A notre âge, il est beau de soutenir l'ennui que peut donner une matière naturellement froide, sérieuse, sans art, et scrupuleusement conservée dans son caractère. Si l'on avait du plaisir à la lire, cela gâterait tout. Voilà une plaisante morale que celle qui instruit agréablement! Tout le monde peut s'instruire à ce prix-là, ce n'est pas là de quoi l'homme raisonnable doit être avide; ce n'est pas tant l'utile qu'il lui faut, que l'honneur d'agir en homme capable de se fatiguer pour chercher cet utile, et la vaste sécheresse d'un gros livre fait justement son affaire.

Chacun a son goût, et je vois bien que vous n'êtes pas du mien, me dit alors le personnage qui se retira mécontent et décontenancé, et que peut-être notre conversation réconciliera dans la suite avec les brochures; si ce n'est avec les miennes, qui peuvent ne le pas mériter, ce sera du moins avec celles des autres.

Quoi qu'il en soit, le mépris qu'il a fait du Spectateur, sans le connaître, ne m'empêchera pas de donner la traduction du Rêve que j'ai promis, tout frivole qu'en paraîtra le sujet aux personnes qui lui ressemblent. C'est de l'Amour dont il s'agit. Eh bien, de l'amour! le croyez-vous une bagatelle, messieurs? Je ne suis pas de votre avis, et je ne connais guère de sujet sur lequel le sage puisse exercer ses réflexions avec plus de profit pour les hommes.

Dirai-je aux personnes qui n'ont pas daigné lire mes feuilles précédentes, l'origine du rêve en question? Non! mon libraire me saurait mauvais gré de leur épargner l'achat des brochures qui peuvent les mettre au fait de celle-ci, s'ils veulent y être. Quant à ceux qui me lisent, ils se souviendront que c'est un Espagnol qui parle.

Je m'endormis donc du sommeil le plus profond, et je rêvai que je me trouvais au milieu d'une vaste campagne, partagée en deux terres de différente nature. A droite, ce n'était que fleurs odoriférantes, et qu'arbres fruitiers; mais ces fleurs étaient sèches et fanées, et les arbres mouraient de vieillesse. La campagne, de ce côté, me paraissait abandonnée; elle était devenue sauvage. Pourquoi, disais-je, laisse-t-on inculte un pays naturellement si fertile?

Alors, en jetant ma vue un peu plus loin, je découvris un palais. L'architecture en était noble et majestueuse; les grâces s'y mariaient avec la majesté, et leur accord donnait à l'édifice un aspect touchant et respectable.

Je jugeai par quelques ruines que ce devait être un ancien monument; et je regardais avec application, quand, au travers de quelques arbres, il parut une femme dont la beauté me surprit; cependant, je remarquai quelque tristesse sur son visage; elle sourit en me voyant, et je m'avançai respectueusement vers elle, pour lui demander où j'étais.

Jeune homme! vous êtes en peine, me dit-elle, et vous ne comprenez rien à tout ce que vous voyez. J'allais vous prier de m'instruire, lui répondis-je. Je le veux bien, repartit-elle. Vous voici dans les terres de l'amour; ce palais antique est sa demeure; et moi, je suis l'Estime, compagne inséparable de ce dieu d'amour.

De grâce, expliquez-moi, lui dis-je, ce que signifient ces arbres, ces fleurs fanées dont l'odeur me réjouit encore. Cette terre me paraît excellente; pourquoi ne la cultive-t-on point? Ce n'est plus qu'un désert. L'amour manque-t-il de sujets?

Tout ce que vous voyez, me dit-elle, n'est fait que pour votre instruction; c'est une image des effets que produisit autrefois l'amour chez les hommes. Cette terre figure leur âme; ces fleurs et ces arbres sont les vertus que l'amour y faisait naître; l'état mourant dans lequel vous paraissent toutes ces choses, vous marque qu'elles sont anciennes. Cette terre ne produit aujourd'hui ni fleurs fraîches ni arbres nouveaux; c'est que l'amour ne règne plus parmi les hommes, et qu'il n'échauffe plus leur âme du goût des vertus qu'il y faisait germer autrefois.

Remarquez tous ces arbres fruitiers de différente espèce; ils sont le symbole de la noblesse, de la générosité et de la sagesse des sentiments, dont l'amour ornait le coeur des plus grands personnages.

Parmi ces arbres, vous en voyez quelques-uns dont il semble qu'on ait arraché quelques racines; et ces racines arrachées signifient les vices que l'amour a détruit dans ces grands hommes, ou bien expriment ce qu'il a retranché de vicieux dans des sentiments mal réglés, et qu'il a rendus plus humains et plus louables.

Regardez cet arbre plus haut que les autres, et dont, en quelques endroits, on a coupé les racines; il figure les vertus d'un jeune héros, qui dut à son attachement pour une aimable et vertueuse personne l'estime et l'admiration que son siècle eut pour lui. Avant que l'amour l'eût assujetti sous ses lois, la grandeur de sa naissance lui inspirait un noble orgueil; mais un peu d'excès dans cet orgueil en altérait la dignité. Ce héros était généreux, quand il s'offrait des occasions de l'être; mais il ne savait pas encore chercher ces occasions précieuses; il aurait craint de trahir son rang, s'il les avait prévenues; il envisageait un air prévenant comme un abaissement dans ses pareils, et il aurait cru s'humilier, en se rendant aimable. Il n'estimait, il ne mettait encore au nombre des hommes que ceux qui, par leur naissance, pouvaient ou l'approcher ou lier commerce avec lui. C'était aussi les seuls qu'il obligeait, parce qu'il n'imaginait de reconnaissance flatteuse que la leur; c'était au rang de celui sur qui tombaient ses bienfaits, que se mesurait le plaisir qu'il avait à les répandre. Il méconnaissait la misère la plus touchante, dès que le malheureux qu'elle accablait était un homme obscur, qui n'eût offert à sa vertu qu'un exercice ignoré et sans faste. Ce n'était pas qu'il ne fût naturellement sensible; mais sa fierté n'admettait rien de généreux que ce qui était superbe, et voulait trouver dans les sujets un vain éclat qui les ajustât à elle, et, pour ainsi dire, justifiât l'intérêt qu'elle y daignait prendre. Ce héros était plein de valeur dans les combats, mais d'une valeur aveugle, sujette à se souiller d'un sang respectable, du sang d'un ennemi vaincu. Quand il récompensait un service, ce n'était que l'action qu'il payait: il ne joignait pas à la récompense cette aimable façon de donner, qui fait précisément le salaire de celui qui a mérité qu'on lui donne. Il était équitable, et n'était pas également bon.

Dès qu'il aima, ce ne fut plus le même homme: l'envie de devenir digne de celle qu'il aimait, fit disparaître tous ses défauts; l'amour purifia sa valeur et sa fierté de cet excès qui les déshonorait toutes deux. Tout l'empire retentit bientôt du bruit de ses vertus.

Je ne vous dirai rien des autres arbres, me dit alors cette femme: parcourez dans votre imagination les vertus les plus éclatantes, ces arbres les représentent toutes. A l'égard de ces fleurs, dont le nombre est presque infini, elles figurent de bonnes qualités, d'un prix peut-être égal aux vertus des grands personnages; mais que la condition de ceux qui les durent à l'amour rendit moins brillantes, et d'une importance plus médiocre; et pour vous en donner une légère idée, ce sont des ivrognes devenus sobres; des débauchés devenus sages; des avares faits généreux; des menteurs corrigés de leur vice par la honte d'en être méprisables; des brutaux ramenés à un caractère plus doux et plus sociable; c'est de la jeunesse impudente devenue modeste et respectueuse; des fainéants devenus laborieux; des hommes sans foi, sans probité, transformés en gens d'honneur; ce sont d'habiles gens dans les arts, à qui l'amour inspira de l'émulation, et qui crurent leurs maîtresses dignes de la gloire d'avoir des amants illustres par leurs talents; ce sont même des coquettes, dont l'amour a réformé les manières, qu'il a guéries de cette insatiable avidité de plaire, et qui ont senti qu'une pudeur scrupuleuse était le plus aimable trait d'une femme, qu'il est honteux de débaucher les coeurs, et glorieux de les attendrir; enfin, vous voyez dans ces fleurs une infinité de vertus moyennes et domestiques.

Mais avançons vers ce palais qui a frappé vos regards; il est temps que vous connaissiez l'amour et sa suite, que vous appreniez ce qu'était autrefois son règne, par quelles actions éclatait le penchant dont il liait les âmes, et comment s'aimaient les deux sexes. Nous descendrons dans les jardins de l'amour, vous y verrez des amants; vous y verrez du moins des figures qui vous instruiront autant que ferait la réalité; et quand vous aurez visité ce canton où nous sommes, on vous conduira dans cette autre terre que vous avez remarquée différente de celle où vous êtes. Là vous verrez un monstre qu'on appelle Amour; mais marchons, et songez à profiter de tout ce qu'on va vous montrer.

Dans la feuille suivante, je donnerai le reste du rêve, et j'espère que ce qu'il a de curieux méritera l'attention de mes lecteurs.

 

Septième feuille

21 août 1722

Je n'ose me flatter que le public se soit aperçu que le Spectateur a été interrompu quelques mois; cependant, comme certaines personnes ont parlé de cet ouvrage avec un peu d'estime, je leur dois compte, ce me semble, des raisons qui en ont retardé la suite, et les voici.

Soupçonnerait-on un contemplateur des choses humaines, un homme âgé qui doit être raisonnable, tranchons le mot, un philosophe, le soupçonnerait-on de s'être dégoûté d'écrire, seulement parce qu'il y a des gens dans le public qui méprisent ce qu'il fait? Voilà pourtant l'origine de mon dégoût. N'est-ce pas là un louable motif de silence? Quelle misère que l'esprit de l'homme!

Je croyais n'être plus vain, mais je vois bien que je n'ai changé que de façon de l'être. J'ai cependant fait ce que j'ai pu pour guérir de ma vanité; mais tout ce que mes efforts ont opéré contre elle, c'est que de courageuse qu'elle était autrefois, elle est devenue lâche: nos faiblesses, combattues sous une figure, nous échappent sous une autre. Il n'est pas question de les détruire; il s'agit de quelque chose de plus pénible et de plus glorieux, c'est de les poursuivre sans cesse.

Oui! Messieurs mes critiques! vos mépris m'avaient découragé; mais comment découragé? c'était par vanité mécontente que j'avais discontinué d'écrire. Souffrez donc que je recommence; je compte encore sur vos mépris, et je vais m'en servir, comme d'une recette contre cette vanité dont je croyais être défait, et qui reparaît métamorphosée en dégoût. Courage, Messieurs! c'est pour une bonne oeuvre que je vous sollicite; j'étais tout triste de vous déplaire, parce que cela m'ôtait l'honneur d'avoir de l'esprit avec vous. Que je vous aie l'obligation de ne me plus soucier de cet honneur-là! Allons, ne vous relâchez pas; critiquez bien, critiquez mal, n'importe lequel des deux: mon profit, ou le vôtre, s'y trouvera toujours. Si c'est bien, je dirai que le Ciel vous le rende; je vous regarderai comme mes bienfaiteurs; j'avertirai le public de la justesse de vos préceptes. Si c'est mal, je tâcherai de vous induire à penser plus juste; j'y contribuerai de toutes mes forces; j'arrêterai le progrès de vos erreurs, afin de vous épargner le plus de torts que je pourrai: voilà ma charge. A l'égard de ces critiques qui ne sont que des expressions méprisantes, et qui, sans autre examen, se terminent à dire crûment d'un ouvrage: cela ne vaut rien, cela est détestable, nous serons bientôt d'accord là-dessus, et je vous ferai convenir sur-le-champ que ces sortes de raisonnements, à leur tour, ne valent rien et sont détestables; qu'un habile homme, après avoir lu un livre, peut bien dire, il ne me plaît pas, mais ne décidera jamais qu'il est mauvais qu'après avoir comparé ses idées à celles des autres; à moins que, tout homme éclairé qu'il est, vous ne lui supposiez une audace, une présomption qui tient ses lumières en échec, et qui, pour l'ordinaire, est la marque d'un esprit borné ou mal réglé; car, plus on a d'esprit, plus on voit de choses; et pour lors on démêle, on aperçoit tant de sentiments différents, tant de goûts qui peuvent combattre ou balancer le nôtre, qu'avant que d'avoir pesé le plus ou moins de valeur qu'ils ont tous, on est bien long à se prouver qu'en tout sens, ce qui ne nous plaît pas ne doit raisonnablement plaire à personne.

Ah! que nous irions loin! qu'il naîtrait de beaux ouvrages, si la plupart des gens d'esprit, qui en sont les juges, tâtonnaient un peu avant que de dire, cela est mauvais, ou cela est bon; mais ils lisent, et en premier lieu, l'auteur est-il de leurs amis? n'en est-il pas? Est-il de leur opinion en général sur la façon dont il faut avoir de l'esprit? Est-ce un Ancien? Est-ce un Moderne? Quels gens hante-t-il? Sa société croit-elle les Anciens des dieux, ne les croit-elle que des hommes?

Voilà par où l'on débute pour lire un livre. On lit après; et que lit-on? Sont-ce les idées positives de l'auteur? Non, il n'y a plus moyen; son nom, son âge et sa secte les ont métamorphosées, toutes gâtées d'avance, ou toutes embellies.

On ne saurait s'imaginer le droit que ces bagatelles-là ont sur l'esprit humain, ni toute la corruption de goût dont elles le pénètrent, ni toute l'industrie machinale qu'elles lui donnent pour se falsifier à lui-même ce qui lui passera devant les yeux, pour diminuer, augmenter, arrêter, détourner le plaisir ou le dégoût des sentiments qu'il reçoit.

Après cela, on porte son jugement, parce qu'il faut qu'un homme d'esprit juge; ne fût-ce que pour mettre son orgueil en possession du respect que ses amis auront pour ce qu'il pense; et qu'enfin il est comptable à l'attente où ils sont d'une décision quelconque.

On lui fera peut-être des objections de bon sens quand il aura prononcé; mais voilà qui est fait, il a jugé. Dût son sentiment pervertir le goût de tout le genre humain; se doutât-il, malgré lui, qu'il s'est trompé; plutôt que de se dédire, il armera son esprit contre son esprit même; il confondra ses lumières par ses lumières mêmes; il s'irritera de voir clair après coup et parviendra à se persuader qu'il ne voit rien; tout cela, pour se conserver de bon droit l'honneur d'avoir tout vu d'abord; car notre amour-propre est inconcevable, il ne veut jouir que d'une gloire légitime il est d'un scrupule infini là-dessus, et ce même amour-propre si scrupuleux, quand il soupçonne qu'il ne la mérite pas, ce n'est pas de sa gloire dont il se défait, c'est du soupçon de l'avoir mal acquise; moyennant quoi, le voilà plein de quiétude et tout aussi fier qu'il aime à l'être.

Cependant, le jugement qu'on a porté va son train, sert de règle à je ne sais combien de génies naissants, qui s'y conforment, qui souffrent pour s'y conformer, et qui ne font rien qui vaille.

Je crois, pour moi, qu'à l'exception de quelques génies supérieurs, qui n'ont pu être maîtrisés, et que leur propre force a préservé de toute mauvaise dépendance, je crois, dis-je, qu'en tout siècle la plupart des auteurs nous ont moins laissé leur propre façon d'imaginer que la pure imitation de certain goût d'esprit que quelques critiques de leurs amis avaient décidé le meilleur. Ainsi, nous avons très rarement le portrait de l'esprit humain dans sa figure naturelle: on ne nous le peint que dans un état de contorsion; il ne va point son pas, pour ainsi dire; il a toujours une marche d'emprunt qui le détourne de ses voies, et qui le jette dans des routes stériles, à tout moment coupées, où il ne trouve de quoi se fournir qu'avec un travail pénible. S'il allait son droit chemin, il n'aurait d'autre soin à prendre que de développer ses pensées; au lieu qu'en se détournant, il faut qu'il les compose, les assujettisse à un certain ordre incompatible avec son feu, et qui écarte l'arrangement naturel qu'amènerait une vive attention sur elles.

Est-ce là l'esprit, après cela? Non, nous ne voyons point là ce qu'il est; mais bien ce que des égards pour des sentiments inconsidérés le font devenir.

Combien croit-on, par exemple, qu'il y ait d'écrivains qui, de peur de mériter le reproche de n'être pas naturels, font justement tout ce qu'il faut pour ne pas l'être? d'autres, qui se rendent fades de crainte qu'on ne leur dise qu'ils courent après l'esprit, car courir après l'esprit et n'être point naturel, voilà les reproches à la mode.

Mais, dira-t-on, il faut pourtant des critiques. Oui, sans doute, il en faut, mais je voudrais des critiques qui pussent corriger, et non pas gâter, qui réformassent ce qu'il y aurait de défectueux dans le caractère d'esprit d'un auteur, et qui ne lui fissent pas quitter ce caractère; mais il faudrait aussi pour cela, s'il était possible, que la malice ou l'inimitié des partis n'altérât pas les lumières de la plupart des hommes, ne leur dérobât pas l'honneur de se juger équitablement, n'employât pas toute leur attention à s'humilier les uns les autres, à déshonorer ce que leurs talents peuvent avoir d'heureux, à se ruiner réciproquement dans l'esprit du public; de façon que, sur leur rapport, vous, lecteur, vous méprisez souvent des ouvrages que vous estimeriez, ou, si vous les avez lus, je gagerais bien que les endroits où l'auteur a pensé le mieux vous ont paru les plus mauvais, par la raison qu'ils vous ont fait plus d'impression que le reste, et que, disposé comme vous étiez, cette impression a dû vous choquer au même degré qu'elle vous aurait plu.

Ne vous a-t-on pas dit que cet écrivain courait après l'esprit? n'était point naturel? Eh bien! n'avez-vous pas senti qu'on avait raison? le moyen de n'en pas convenir! En le lisant, vous avez trouvé un génie doué d'une pénétration profonde, d'une vue fine et déliée, d'un sentiment nourri partout d'un goût de réflexion philosophique; avec ce génie-là, avec un naturel si riche et si supérieur, on est par-dessus le marché nécessairement singulier, et d'un singulier très rare; cela est donc clair: il n'est point naturel, il court après l'esprit.

Voilà comme on vous dupe, lecteur, voilà les surprises qu'on fait au public, et comment on peut frustrer les talents les plus estimables des éloges qui leur sont dus.

Quand je songe à cette critique, surtout à celle de courir après l'esprit, je la trouve la chose du monde la plus comique, tant j'ai de plaisir à me représenter la commodité dont elle est à tous ceux qu'elle dispense heureusement d'avoir de l'esprit, et qui ne l'attraperaient point, quand ils courraient après; et en effet, il y a bien des ouvrages qui ne subsistent que par le défaut d'esprit, et leur platitude fait croire à certains lecteurs qu'ils sont écrits d'une manière naturelle: au surplus, pourvu qu'on adore Homère, Virgile, Anacréon, etc., on peut avoir de l'esprit, tant qu'on pourra; les amateurs des Anciens ne vous le reprocheront pas, et je connais des écrivains rusés, qui ont dix fois plus d'esprit qu'il n'en faudrait pour être persécutés, si la religion dont ils font profession pour les Anciens ne les sauvait.

Je disais l'autre jour à un de mes amis, à qui les reproches dont j'ai parlé sont ordinaires: Savez-vous bien ce que chez certaines gens signifient ces mots: ils courent après l'esprit?

Comment! Messieurs les Modernes, petits marmousets! vous prétendez valoir et surpasser des auteurs qui sont en grec et en latin, et que j'étudie depuis vingt ans! Si le monde allait vous en croire, que deviendrais-je, moi, qu'on associe au respect qu'on leur rend? faudra-t-il me réduire à l'affront de vous admirer, vous, avec qui je vis tous les jours? Oh! il y a bonne justice, et moyennant ce que nous allons dire, la plupart de ceux qui vous liront, et à qui notre querelle n'importe en rien, se voyant appuyés, seront bien aises de disserter cavalièrement sur votre compte, d'oser secouer la tête et d'avoir des dégoûts en vous lisant: ils s'imagineront gagner à ce qu'ils vous feront perdre; car voilà l'homme, et en effet, ils auront raison de vous trouver mauvais. De bonne foi! je sens que vous l'êtes; eh fi! vous cherchez à briller dans vos ouvrages, vous voulez être spirituels; vous n'y êtes point; ce n'est point là la nature, vous courez après l'esprit.

C'est là à peu près, dis-je à mon ami, ce que veulent dire certaines gens, en tenant les discours que vous teniez tout à l'heure. Les auteurs plats leur servent de troupes auxiliaires, et voici ce que ceux-là disent à leur tour, ou du moins ce que chacun d'eux pense.

Ces gens, contre qui on crie, me chagrinaient; il me fallait tous les jours aller aux expédients pour ne me pas douter que je valais moins qu'eux, et j'entends qu'on dit qu'ils ne sont pas naturels, qu'ils courent après l'esprit; ma foi! cela est vrai, et bien trouvé, et grâce au Ciel, me voilà meilleur qu'eux! Oui, Messieurs! lisez-moi: vous verrez un homme qui pense simplement, raisonnablement, qui va son grand chemin, qui ne pétille point, et voilà le bon esprit.

Je crois que mes lecteurs voudront bien me passer mes gaietés sur ce chapitre-là. Je me joue des hommes en général, et je n'attaque personne; je parais aujourd'hui n'apostropher que les amateurs des Anciens; un de ces jours, les Modernes auront leur tour; je m'y engage, et je promets que leur article vaudra bien celui-ci; car je ne suis d'aucun parti: Anciens et Modernes, tout m'est indifférent: le temps auquel un auteur a vécu ne lui nuit ni ne lui sert auprès de moi. J'adopte seulement, le plus qu'il m'est possible, les usages et les moeurs, et le goût de son siècle, et la forme que cela fait ou faisait prendre à l'esprit; après quoi, je vais mon train. Si c'est une traduction du grec, et qu'elle m'ennuie, je penche à croire que l'auteur y a perdu; si c'est du latin, comme je le sais, je me livre sans façon au dégoût, ou au plaisir qu'il me donne; bien entendu que c'est dans les choses que j'entends parfaitement, et qui n'ont pas besoin de l'histoire particulière du temps; et l'on aurait beau me dire: Cela ne vaut rien, ou: Cela est excellent, on ne me donne de disposition ni pour ni contre; je lis le livre, et le jugement que j'en forme m'appartient à moi, à mes lumières sûres ou non sûres, sort pur de toute prévention, et est à moi, tout comme si j'étais seul au monde; et il serait à souhaiter que nous fussions tous de même. Les Anciens avaient plus d'esprit que nous: nous avons plus d'esprit que les Anciens: voilà les vraies causes de la corruption du goût, s'il vient à se corrompre.

Est-ce le génie des auteurs grecs qu'il faut que ce jeune homme imite? Non, leurs idées ont une sorte de simplicité noble qui naît du caractère des actions qui se passaient alors, et du genre de vie qu'on menait de leur temps. Ils avaient, pour ainsi dire, tout un autre univers que nous: le commerce que les hommes avaient ensemble alors ne nous paraît aujourd'hui qu'un apprentissage de celui qu'ils ont eu depuis, et qu'ils peuvent avoir en bien et en mal. Ils avaient mêmes vices, mêmes passions, mêmes ridicules, même fond d'orgueil ou d'élévation; mais tout cela était moins déployé, ou l'était différemment. Je ne sais lequel des deux c'est. Quoi qu'il en soit, l'homme de ce temps-là est étranger pour l'homme d'aujourd'hui, et en nous supposant comme nous sommes, c'est-à-dire en étudiant le goût de nos sentiments aujourd'hui, il est certain qu'on verra que nous avons des auteurs admirables pour nous, et qui le seront à l'avenir pour tous ceux qui pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle.

Eh bien! un jeune homme doit-il être le copiste de la façon de faire de ces auteurs? Non, cette façon a je ne sais quel caractère ingénieux et fin, dont l'imitation littérale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de courir vraiment après l'esprit, l'empêchera d'être naturel: ainsi, que ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux, ni le fin, ni le noble d'aucun auteur ancien ou moderne, parce que, ou ses organes l'assujettissent à une autre sorte de fin, d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet ingénieux et ce fin qu'il voudrait imiter ne l'est dans ces auteurs qu'en supposant le caractère des moeurs qu'ils ont peint: qu'il se nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'il leur sent de bon, et qu'il abandonne, après, cet esprit à son geste naturel. Qu'on me passe ce terme qui me paraît bien expliquer ce que je veux dire; car on a mis aujourd'hui les lecteurs sur un ton si plaisant, qu'il faut toujours s'excuser auprès d'eux d'oser exprimer vivement ce que l'on pense; mais il me semble qu'il y a longtemps que j'écris; et si je ne finissais, la matière me mènerait trop loin.

 

 

Huitième feuille

8 septembre 1722

Dans ma dernière feuille, je jetai quelques idées au hasard sur les critiques que l'on fait aujourd'hui de la plupart des ouvrages d'esprit, et sur la corruption de goût que peuvent entraîner ces critiques, qui partent moins du bon sens que de l'inimitié des partis et des préventions jalouses où l'on est aujourd'hui les uns contre les autres.

Mais comme je ne traitai pas la chose d'une façon méthodique, et que je pris mes réflexions comme elles venaient, je pourrai bien, un de ces jours, argumenter dans les formes et prouver qu'écrire naturellement, qu'être naturel n'est pas écrire dans le goût de tel Ancien ni de tel Moderne, n'est pas se mouler sur personne quant à la forme de ses idées, mais au contraire, se ressembler fidèlement à soi-même, et ne point se départir ni du tour ni du caractère d'idées pour qui la nature nous a donné vocation; qu'en un mot, penser naturellement, c'est rester dans la singularité d'esprit qui nous est échue, et qu'ainsi que chaque visage a sa physionomie, chaque esprit aussi porte une différence qui lui est propre; que la correction qu'il faut apporter à l'esprit n'est pas de l'arracher à cette différence, mais seulement de purger cette même différence du vice qui peut en gâter les grâces, de lui ôter ce qu'elle peut avoir de trop cru, et de lui procurer ce qu'il arrive aux physionomies les plus singulières, qui ne changent point, mais qui, par le commerce que les hommes ont ensemble, contractent je ne sais quoi de liant qui les mitige, nous apprivoise avec elles, et nous rend par là leur singularité agréable, ou du moins curieuse; et qu'enfin, lorsqu'il a paru un beau génie dans certain genre, il n'est pas raisonnable de le proposer autrement aux autres, que comme un génie qui peut servir à exciter les forces du leur, et non pas comme un modèle sur lequel il faille calquer sa façon de penser pour être habile homme; et qu'il est absurde de dire d'un homme qui a travaillé dans le même genre, qu'il a mal réussi, parce qu'il n'aura pas travaillé dans le même goût, que c'est tout comme si l'on disait à toutes les femmes aimables: N'entreprenez pas d'être gaie, ou d'être tendre; on se moquerait de vous; car vous n'avez ni la couleur ni les traits de madame une telle, dont les gaietés et la tendresse ont tant réussi, et ce n'est précisément qu'avec cette couleur et ces traits qu'on peut inspirer de la joie ou de l'amour d'une certaine sorte, hors de laquelle nous ne voulons ni aimer ni nous réjouir.

Par cette fantaisie-là, il n'y aurait peut-être point de femme dont le visage ne fût mis au rebut; mais heureusement pour nous, et pour la plus belle moitié du monde, la diversité là-dessus n'a point de travers d'esprit à craindre de notre part; la nature nous l'a trop bien recommandée; et de ce côté-là, nous nous prêtons docilement aux aimables variétés que cette nature nous présente.

Pourquoi donc les rebutons-nous dans les productions d'esprit, et tâchons-nous de les décrier? Serait-ce qu'il est mortifiant d'avouer le plaisir que nous font les ouvrages des autres? Est-ce que nous ne voulons ni les estimer ni qu'on les estime? Que le talent d'auteur traîne après lui de petitesses!

J'adresse ceci à tous ceux qui se mêlent de belles lettres; en un mot, aux deux partis qui règnent aujourd'hui, et qui ont chacun leur formule de critique, et chacun leurs partisans et leurs élèves qui sont les dupes des deux partis.

A l'égard de ces dupes, ils peuvent ne plus l'être, quand ils voudront; et cela, sans qu'il leur en coûte aucun examen fatigant.

Voulez-vous savoir ceux à qui d'entre les deux partis vous devez le plus d'estime? La recette est sûre: écoutez les auteurs eux-mêmes, remarquez bien ceux qu'ils prennent à tâche de décrier, contre lesquels ils emploient le plus de raisonnements et de dissertations, ceux contre qui leur critique ou leur mépris mord avec le plus d'emportement; et cet emportement, tâchez de le démêler, tout masqué qu'il sera quelquefois d'un air de discrétion ou d'indifférence jalouse; souvent même, vous verrez attaquer les gens d'une manière oblique; on les accablera sous le nom d'un tiers qu'on supposera entiché de leur doctrine, sans compter mille autres petites rubriques d'inimitié qu'on emploiera pour leur ruine.

Encore une fois, remarquez bien ceux que cela regarde, et voilà qui est fait: tenez-les à votre tour pour d'habiles gens: vous venez de les entendre louer; car, dans la profession, on ne se loue pas autrement. Oui! toutes les injures qu'on leur a faites sont vraiment autant d'éloges dont vous ferez l'estimation au degré de venin et de subtilité que portent ces injures mêmes; et croyez ce que je vous dis, comme vous croyez au produit d'une somme calculée dans la dernière exactitude.

Nous avons beau dissimuler le mérite qui nous blesse, nous avons beau l'attaquer, il a cet avantage sur notre malice, qu'elle ne peut se sauver d'en faire l'aveu. Oui! il en faut venir là de bonne ou de mauvaise grâce; le reconnaître avec une franchise généreuse, ou lui rendre hommage par les marques honteuses de notre jalousie.

De tous les mensonges, le plus difficile à bien faire, c'est celui par qui nous voulons feindre d'ignorer une vérité glorieuse à nos rivaux; notre amour-propre, avec toute sa souplesse, est alors défaillant en ce point, qu'il ne peut dans ses fourberies se déprendre de la passion qui l'agite: cette passion le suit; il ne peut se l'assujettir, ni la soustraire; elle est empreinte dans tout ce qu'il nous fait dire; on la voit, et cela trahit sa malice, et l'en punit.

J'ai une preuve toute récente de ce que je dis. Je suis à la campagne, et hier je rendis visite à une dame assez jolie, et d'un assez bon air. Je ne la connaissais pas encore, et des amis communs m'avaient mené chez elle.

Dans la conversation, on vint à parler d'une autre dame, voisine de celle chez qui j'étais, et que je devais voir aussi le lendemain pour la première fois. C'est une fort aimable femme, dit alors quelqu'un de la compagnie. A cela, pas un mot de réponse de la part de la dame qui était présente; mais en revanche, question subite faite à propos de rien, sur le temps que j'avais envie de passer à la campagne.

Bon! dis-je en moi-même, bon! pour la dame dont on a parlé, elle est aimable, c'est un fait, et peut-être plus aimable que celle à qui je parle (qui ne l'était pourtant pas mal): ce peut-être que je formais se convertit bientôt en certitude.

Quelqu'un reprit le discours sur la dame dont le silence de l'autre avait ébauché l'éloge, et dit: On m'assurait, l'autre jour, que son mari était jaloux, et il est vrai qu'on peut l'être à moins. Lui, jaloux! répondit-elle alors; c'est un conte que cela. Mme est d'une conduite si sage que cette faiblesse-là ne serait pas pardonnable à son mari; et d'ailleurs, c'est une femme qui a beaucoup d'agréments, il est vrai; mais n'avez-vous pas remarqué qu'elle est d'une physionomie extrêmement triste? Il me semble que non, reprit un de mes amis. Peut-être que je me trompe, dit-elle encore; mais comme elle n'a guère de teint, qu'elle a je ne sais quoi d'un peu rude dans les yeux... Elle! guère de teint, et du rude dans les yeux! répondit alors un de ces messieurs en s'écriant, je lui ai toujours trouvé les yeux vifs; et la dernière fois que nous la vîmes, elle était plus vermeille qu'une rose... Bon! repartit-elle, le Ciel la préserve d'être toujours vermeille à ce prix-là, la pauvre femme! elle avait une migraine affreuse; voilà, Monsieur, d'où lui venait ce beau teint. Non, non, assurément, le teint n'est pas ce qu'elle a de plus beau, et pour l'ordinaire elle est pâle; aussi est-elle d'une santé assez infirme: je ne connais point de femme plus sujette aux fluxions que celle-là; cela lui a même gâté les dents qu'elle avait assez belles. Ecoutez! elle n'est plus dans cette grande jeunesse, au moins, elle se soutient pourtant assez bien.

Une visite qui arriva rompit le cours d'une satire qui rendait une femme triste parce qu'elle était modeste, convertissait la vivacité de ses yeux en rudesse, ne lui souffrait un beau teint qu'en conséquence d'une migraine, lui remplissait la tête de fluxions pour lui gâter les dents, et la faisait infirme pour la vieillir; satire, en un mot, qui, en trois ou quatre traits enveloppés dans un air perfide de bienveillance, barbouillait tous les appas de la dame en question, ruinait ses dents, sa santé, sa jeunesse, son teint, et le feu de ses yeux.

Pour moi, sur ce portrait-là, je m'attendis à voir une femme charmante; car tant de fiel qu'on venait de répandre sur elle ne pouvait tirer sa source que d'une jalousie douloureusement sensible et allumée par de grandes causes.

De sorte qu'impatient de vérifier là-dessus mes conjectures, je courus le lendemain chez cette femme triste, pâle, infirme et âgée. Je ne m'étais pas trompé, je la trouvai telle que je l'avais comprise sous les expressions dont on s'était servi contre elle; je vis en un mot que j'avais très savamment entendu la langue que parle l'amour-propre dans une jolie femme qui en peint une belle.

Cette femme à physionomie triste me parut avoir un air sage; sa pâleur était une blancheur mêlée d'un incarnat doux et reposé; ses yeux rudes jetaient des regards vifs et imposants. A l'égard de son air infirme, on pouvait le justifier par je ne sais quoi de mignard, de tendre et de languissant, répandu dans sa figure; au reste, je remarquai que cette dame crachait assez souvent, et ce fut à cela que j'attribuai l'idée des fluxions qui lui gâtaient les dents; pour son défaut de jeunesse, je le trouvai, moitié dans beaucoup d'embonpoint, et moitié dans la simplicité de ses ajustements.

A vous dire le vrai, il n'appartient qu'à l'amour-propre piqué d'apercevoir les rapports éloignés que tant d'avantages pouvaient avoir avec les défauts qu'on m'avait annoncés.

Oh! voyons à présent comment s'exprime l'amour-propre d'une belle femme, sur le compte d'une autre personne qui n'a que des agréments subalternes.

Après les compliments requis dans cette visite, cette dame-ci me demanda si j'avais vu l'autre: Oui, madame, lui répondis-je. Eh bien! monsieur, qu'en dites-vous? reprit-elle, sans me donner le temps d'en dire davantage. Etes-vous du goût de tout le monde? Vous plaît-elle? Et n'ai-je pas là une jolie voisine? Je vous avoue que c'est ma beauté.

Quelle croyez-vous que fut mon idée, en l'entendant parler sur ce ton-là? Que si je n'eusse pas déjà vu l'autre, j'aurais deviné là-dessus qu'elle portait un visage inférieur à celle-ci.

Eh bien, nos deux femmes, et les auteurs entre eux, c'est tout un; et pour mieux dire, je crois qu'on peut juger tous les hommes en général sur la même règle.

Volontiers louons-nous les gens qui ne nous valent pas; rarement ne censurons-nous pas ceux qui valent mieux que nous; ainsi, nous ne louons le mérite d'autrui presque que pour sous-entendre la supériorité du nôtre; et quand nous le blâmons, c'est la douleur de le sentir supérieur au nôtre qui nous échappe. Mais je laisse là les querelles des auteurs et les réflexions qu'ils me font faire.

Avant que de finir cette feuille, je ne puis m'empêcher de dire un mot d'un livre que je lisais ce matin, et qui est intitulé les Lettres persanes, dont je n'ai encore lu que quelques-unes; et par celles-là, je juge que l'auteur est un homme de beaucoup d'esprit; mais entre les sujets hardis qu'il se choisit, et sur lesquels il me paraît le plus briller, le sujet qui réussit le mieux à l'ingénieuse vivacité de ses idées, c'est celui de la Religion, et des choses qui ont rapport à elle. Je voudrais qu'un esprit aussi fin que le sien eût senti qu'il n'y a pas un si grand mérite à donner du joli et du neuf sur de pareilles matières, et que tout homme, qui les traite avec quelque liberté, peut s'y montrer spirituel à peu de frais; non que parmi les choses sur lesquelles il se donne un peu carrière, il n'y en ait d'excellentes en tout sens, et que même celles où il se joue le plus ne puissent recevoir une interprétation utile; car enfin, dans tout cela, je ne vois qu'un homme d'esprit qui badine; mais qui ne songe pas assez qu'en se jouant il engage quelquefois un peu trop la gravité respectable de ces matières: il faut là-dessus ménager l'esprit de l'homme qui tient faiblement à ses devoirs, et ne les croit presque plus nécessaires, dès qu'on les lui présente d'une façon peu sérieuse.

L'auteur, par exemple, blâme les lois de l'Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes; il les appelle injustes et furieuses; il veut qu'on laisse à l'homme le droit de sortir de la vie quand elle lui est à charge; il dit que cet homme, en se défaisant, ne fait que changer les modifications de sa matière, et rendre carrée une boule que les lois de la création avaient fait ronde.

De l'air décisif dont il parle, on croirait presque qu'il est entré de moitié dans le secret de cette même création; on croirait qu'il croit ce qu'il dit, pendant qu'il ne le dit que parce qu'il se plaît à produire une idée hardie.

Quoi qu'il en soit, je crois que j'achèverai son livre avec autant de plaisir que je l'ai commencé. Je réserve pour la feuille suivante l'aventure d'une demoiselle dont on me rendit l'autre jour un paquet, qui contient des lettres qu'elle m'adresse, dont l'une est pour son amant, l'autre pour son père, et l'autre pour moi. Je les produirai toutes trois.

 

 

Neuvième feuille

27 septembre 1722

J'ai parlé dans ma dernière feuille de trois lettres, qu'une jeune demoiselle, qui m'est inconnue, m'envoya il y a quelques jours. Elle souhaite que je les rende publiques; et de mon côté, je la remercie du plaisir qu'elle me fait, en s'adressant à moi pour ce petit service. J'exhorte les personnes, que deux de ces lettres regardent, à les lire avec attention quand je les donnerai: je ne leur demande que cela, persuadé qu'elle produiront l'effet que cette infortunée en attend.

Je vais commencer par celle qu'elle m'écrit: elle y fait un détail de l'aventure qui l'a conduite au malheur dont elle gémit aujourd'hui. Cette aventure emploiera peut-être toute cette feuille-ci; mais je ne puis faire autrement, et dans quinze jours on aura le reste.

Monsieur,

La lecture de quelques-unes de vos feuilles me persuade que vous avez le coeur bon, et qu'une personne aussi malheureuse que je le suis n'aura pas de peine à vous intéresser pour elle. Le secours, dont j'ai besoin de votre part, est que vous produisiez la lettre que je vous écris, et les deux autres que vous voyez ici; votre compassion ensuite joindra à cela les réflexions qu'elle jugera les plus capables d'inspirer quelques sentiments d'honneur à un homme qui m'a jetée dans l'opprobre, et quelques retours de tendresse à un père dont je faisais, il y a quelques mois, les délices, et dont je fais aujourd'hui la honte et le désespoir. Quelle chute affreuse! il y a moins de distance, de la mort à la vie, que de l'état où je suis à la situation où j'étais.

Qu'est devenu ce temps où j'étais vertueuse? où j'étais estimée, autant que chérie? Que d'avantages j'ai perdus! et quelles horreurs ont pris leur place! En quelque endroit que tu sois, séducteur de mon innocence, homme perfide, que j'ai cru l'honneur même! tu le sais, et ta conscience te le reprochera toujours: quelque grand qu'ait été mon amour pour toi, ce n'est point par lui que tu m'as vaincue; ce n'est point d'une fille follement amoureuse dont tu te joues aujourd'hui. Fusses-tu le plus lâche de tous les hommes, tu te souviendras que tu dois tout à l'estime infinie que j'avais pour toi! Non, perfide! ce n'était point de la satisfaction de mon amour que j'étais jalouse; c'était du plaisir de te donner des marques de ma confiance; et tu l'as trahie, cette confiance que tu m'as demandée, mille fois plus respectable et plus obligeante pour toi que ma tendresse même! Tu m'offris ta foi; je la reçus; j'aurais cru t'outrager en la refusant. Dis-moi! as-tu pu te résoudre à ne pas mériter un procédé si noble et si franc? peux-tu durer? peux-tu vivre avec l'idée que je suis détrompée sur ton caractère? peux-tu, sans être pénétré de confusion, te représenter l'étonnement mortel où je suis? Songe à ces sentiments dont je t'honorais, dont ma vertu se faisait même une obligation de t'honorer! et ces sentiments si glorieux pour toi, compare-les dans le fond de ton âme à ceux à qui tu laisses aujourd'hui la mienne en proie! Ces parents, ces amis, qui me méprisent à présent, s'ils avaient lu dans mon coeur, si les motifs de ma conduite avec toi leur étaient connus, comme ils te le sont, trouveraient-ils que mon malheur eût d'autre source qu'une crédulité généreuse? Parle! que verraient-ils? qu'une infortunée vraiment estimable, dans une fille dont ta lâcheté leur fait une indigne. Hélas! je n'ai d'autre tort que de n'avoir pas rencontré un honnête homme.

Pardon, Monsieur; mon affliction me distrait de ce que je dois vous dire: apprenez mon aventure. Celui qui me l'a rendue si funeste la lira peut-être; peut-être il en sera touché? Que vous dirai-je? Je voudrais qu'il se repentît, et je le voudrais pour lui, comme pour moi-même. Puis-je, après l'avoir tant aimé, ne pas m'affliger de le voir sans honneur? Non! je l'avoue, je ne saurais m'empêcher, dans ma douleur, de confondre sa honte avec la mienne. Tel qu'il est, il a part à mes pleurs: que sais-je? il y a quelquefois plus de part que moi-même.

Ma mère, qui est morte depuis huit mois, à qui le Ciel a voulu, sans doute, épargner la désolation où je l'aurais mise, si elle avait été témoin de mon état, ma mère, que ma reconnaissance pour l'éducation vertueuse qu'elle m'a donnée, cette mère si tendre, que mon amour, que mon respect pour sa mémoire venge dans le fond de mon coeur d'un affront qu'elle ne ressent pas, ma mère dont le nom seul me confond, m'avait menée à la campagne chez une dame de nos amis, qui allait, disait-on, marier sa fille au fils d'un de ses voisins.

Je ne connaissais encore ni la demoiselle ni le jeune homme en question; je trouvai l'une digne de l'attachement du plus galant homme, et l'autre... hélas! je le crus bien différent de ce qu'il se montre aujourd'hui.

Jamais physionomie ne garantit tant de candeur, n'offrit tant de grâces mêlées avec tant d'apparence de probité.

Un jour, à l'écart, je félicitais sa maîtresse, qui était déjà devenue mon amie, du bonheur que la fortune semblait lui réserver.

Mais quelle fut ma surprise! quand cette fille, que je croyais devoir être si contente, me dit alors: J'estime M.***, il est aimable; et si je voulais un mari, je lui donnerais la préférence sur tous les hommes que je connais; mais, ma chère, avec tout cela, je ne l'épouserai point, soyez-en bien persuadée; je ne puis vous en dire davantage, je craindrais que votre amitié pour moi ne vous fît révéler le reste de mon secret à ma mère: mes desseins lui sont aussi inconnus qu'à vous: je ne puis m'en assurer l'exécution qu'en les taisant; et demain vous serez mieux instruite.

Tout ce qui me reste à vous dire, c'est que je vous aime, et je voudrais que l'époux qu'on m'avait destiné devînt le vôtre; je lui crois le caractère aussi aimable que la figure; j'en ai même quelque preuve. Dès que je sus ce que nos parents avaient résolu de faire de nous, je lui parus plus sérieuse qu'à l'ordinaire; je tâchai, par de fréquentes marques d'indifférence, de le dégoûter d'un mariage que je ne voulais pas accomplir, et que ce peu d'agréments qu'il voyait en moi pouvait pourtant lui rendre souhaitable. Je m'attendis de sa part à quelques plaintes qui auraient amené de la mienne une entière explication de mes sentiments; mais il ne me dit rien, et se conforma sans murmure à mes manières.

J'en fus étonnée: je craignais (par vanité peut-être) que cet air si tranquille ne vînt du dépit de me voir tant de froideur; je craignis même que ce dépit ne vînt d'un peu d'amour dont je voulais arrêter le progrès.

Dans cette pensée, je lui demandai sans façon s'il m'aimait, et je le priai de me répondre là-dessus sans détours.

Puisque vous m'ordonnez de vous parler avec vérité, me dit-il, Mademoiselle, voici ce que je pense.

Toute politesse à part, je n'ai rien vu de si aimable que vous; tout ce qui peut rendre charmante, vous l'avez avec profusion; mais je vous l'avoue, jusqu'ici mes yeux ont plus remarqué cela que mon coeur, parce que j'ai toujours été frappé de je ne sais quoi de grave que vous avez dans l'esprit, d'un certain caractère de réserve qui est en vous, qui m'intimide, et me fait pencher au respect plus qu'à l'amour. On va nous marier ensemble, et je ne me donnerais pas le moindre mouvement pour l'empêcher; car je ne crains point ce moment-là, je l'attends gaiement, mais sans impatience. Voilà mon coeur à découvert; de votre côté, si vous m'encouragiez un peu, je vous aimerais sans doute, j'en suis sûr, sans en avoir d'autre preuve que la liberté d'esprit où je me trouve.

C'en est assez, Monsieur, lui répondis-je alors, gardez-vous de m'en dire davantage; ma résolution est prise depuis longtemps; je ne veux point vous encourager à m'aimer, parce que je ne veux aimer personne; mais, après ce que vous venez de me dire, je vous avoue, à mon tour, que sans cette résolution dont je vous parle, vous auriez bientôt de l'inclination pour moi, s'il dépendait de moi de vous en donner; mais ne songeons plus à cela ni l'un ni l'autre. Jusqu'à présent nous voilà, grâce au Ciel, en état de prendre tous deux notre parti sans peine; laissons nos parents dans l'idée qu'ils ont de nous unir; vivons comme de coutume ensemble; je me charge du soin de rompre leur projet quand il en sera temps.

Ce jeune homme, ajouta cette fille en continuant, m'écouta paisiblement; et me quittant ensuite: Puisque votre coeur ne doit être à personne, me dit-il, je ferai bien de rompre une conversation que j'ai, ce me semble, écoutée avec une attention dont je me défie: j'en agirai avec vous à mon ordinaire; suivez vos desseins, et ne m'en parlez plus, je vous en prie.

Je ne vous ferai point, Monsieur, le détail de tous les discours que nous tînmes, mon amie et moi. Après qu'elle eut achevé son récit, sa mère l'appela quelques moments après; elle se retira, et moi, je restai dans une allée du jardin où nous nous étions promenées; mais j'y restai tout émue, et comme une personne à qui l'on vient d'apprendre une nouvelle qui la remplit d'espérance et de crainte. Je m'intéressais à tout ce qu'on m'avait dit, sans pouvoir encore démêler pourquoi: il me semblait que c'était de moi dont nous avions parlé, que c'était sur moi que roulait toute l'aventure. Je faisais des réflexions que je condamnais par d'autres; je ne savais quel parti prendre; je m'imaginais que je devais me déterminer à quelque chose, et je voyais que j'avais tort de me l'imaginer; je reconnaissais mon trouble, et je n'en sortais point; j'en avais peur, et je le rappelais. Cet homme, qui n'avait point d'amour pour mon amie, l'aveu sincère qu'il en avait fait, cette amie qui méditait elle-même un dessein, qui souhaitait que son amant vînt à m'aimer, qui me disait qu'il était aimable, et qui me le persuadait; je ne sais combien de petites remarques qui venaient alors s'offrir en foule à mon esprit: les regards de ce jeune homme que je me ressouvenais d'avoir souvent surpris sur moi; ceux que j'avais à mon tour jetés sur lui; les motifs que je donnais aux siens; la confusion où j'étais de ce qu'il avait pu lire dans les miens; de simples paroles, des actions que je ne pouvais m'empêcher d'interpréter de sa part, que j'avais crues innocentes de la mienne, et qui ne me le paraissaient plus; je voyais dans tout cela des présages qui menaçaient mon coeur d'un accident qui m'attachait, et que je ne pouvais m'expliquer; j'y voyais une fatalité, ou plutôt je voulais l'y voir; je m'égarais dans un chaos de mouvements où je m'abandonnais avec douceur, et pourtant avec peine.

Telle était mon agitation, quand retournant dans une autre allée, je rencontrai tout à coup cet objet encore confus de mes pensées, ce jeune homme dont j'étais si occupée.

Je demeurai presque immobile à sa vue, je le sentis aimable, je rougis en le sentant; et cependant, mon amour alors me parut moins naître que continuer.

Il m'aborda de son côté d'une façon si interdite que je vis qu'il m'aimait aussi, et que même il m'aimait depuis qu'il m'avait vue; je ne doutai pas qu'il ne fût dans un trouble égal au mien, qu'il ne pensât comme moi, qu'il n'eût mes mouvements, mes réflexions; qu'enfin il ne fût pour moi ce que j'étais pour lui, et par une bizarrerie surprenante, tout cela se trouva vrai.

Son embarras me frappa; le mien l'intimida, parce qu'il le comprit; une intelligence mutuelle nous donna la clef de nos coeurs; nous nous dîmes que nous nous aimions, avant que d'avoir parlé, et nous en fûmes tous deux si étonnés, que nous nous hâtâmes de nous quitter pour nous remettre.

J'interromps ici la suite de cette histoire, dont le reste ne peut se partager. Je viens de recevoir un billet d'un de mes amis, par qui je vais finir ma feuille. C'est une gaieté dont j'espère que tous mes lecteurs voudront bien rire.

Comme je suis dans l'habitude de vous rendre compte de tout ce qui m'arrive, je vous dirai, mon cher ami qu'il me tomba, l'autre jour, entre les mains une feuille grecque de la divine Iliade. O dieux! dans quel état la vis-je? un Grec en serait mort subitement; mais le Ciel, qui conduit tout, n'a pas voulu qu'il en coûtât la vie à personne; et l'aventure a raté sur moi, qui, par bonheur, suis un ignorant. Imaginez-vous donc que la feuille de l'homme divin avait servi à envelopper des denrées d'épicier, elle en portait encore les marques. Je ne m'en étonnai pas, car je la ramassai à la porte de l'épicier même, et je jugeai tout d'un coup que cette relique du Parnasse ne pouvait être tombée chez un Moderne plus irréligieux. N'allez pas divulguer cette affaire; cela ruinerait je ne sais combien de ces sortes de marchands qui fournissent quantité de dévots d'Homère. Pour moi, qui, comme vous savez, me tiens neutre sur tout culte littéraire, je n'ai fait ni bien ni mal au lambeau grec; j'en ai vu le caractère; je l'ai remis sagement où je l'avais trouvé, souhaitant que le sort ne conduisît là nul passant de l'observance d'Homère (sentiment de charité qui ne nuit pas à la neutralité), et je me suis retiré en essuyant mes doigts qu'il avait un peu salis. Mandez-moi si je me suis bien comporté; j'attends votre réponse, et je réserve pour une autre fois à vous raconter une nouvelle aventure qui regarde nos Modernes. Je suis, etc.

 

Dixième feuille

16 octobre 1722

Je me souviens qu'un jour, dans une promenade publique, je liai conversation avec un homme qui m'était inconnu. L'air pesant et taciturne que je lui trouvais ne me promettait pas un entretien fort amusant de sa part; il éternua, je lui répondis par un coup de chapeau; voilà par où nous débutâmes ensemble. Après cela, vinrent quelques discours vagues sur la chaleur, sur le besoin de pluie, et d'autres questions, qui n'étaient qu'une façon de se dire avec bonté l'un à l'autre: Je n'oublie pas que vous êtes là.

Là-dessus, entre plusieurs dames qui passaient, j'en remarquai une qui, dans son air et dans sa physionomie, annonçait je ne sais quoi de si enjoué, une coquetterie si folâtre, si bruyante, que je ne pus m'empêcher de sourire en jetant mes yeux sur elle, et de dire: Voici une dame qui doit être de bonne compagnie!

Je la connais fort, me répondit d'un ton nonchalant mon camarade (effectivement ils s'étaient salués). Elle fait la passion de bien des gens, ajouta-t-il, et son mari en est très jaloux; il a toujours peur qu'elle ne vienne elle-même à aimer quelqu'un de ceux qui l'aiment; mais il n'y a rien à craindre; elle est trop folle.

Comment! trop folle? dis-je alors, un homme ne peut-il lui paraître aimable? n'a-t-elle pas des yeux et des oreilles? Oui, monsieur! reprit-il froidement, mais une femme de ce caractère-là n'achève jamais, ni de vous bien voir, ni de vous entendre, et vous n'avez pas le temps de lui plaire autant qu'il le faudrait pour lui faire impression. Pourquoi cela? répondis-je, assez surpris de son discours. Pourquoi? dit-il, c'est qu'une mouche vole et vous croise; de la mouche, elle passe à un miroir qui se présente; de là, à sa cornette; puis à un ruban, puis à autre chose. Mais vous la rattraperez peut-être, dis-je alors. Oui-da! me répondit-il, elle pourra revenir à vous par distraction, et vous recommencez! mais elle n'y est déjà plus, votre habit vous l'a dérobée; et quand vous lui direz qu'elle est charmante, elle vous répondra que la couleur en est de bon goût.

Cependant, repris-je encore, ces femmes-là veulent vous plaire. Non, Monsieur, me dit-il, ce n'est ni à vous ni à personne qu'elles veulent plaire; c'est à tout le monde, et à tout le monde assemblé; voilà leur amant, celui qu'elles écoutent, et qu'elles aiment; cet objet-là les fixe; elles ne le perdent point de vue; il embrasse, il réunit toutes leurs distractions; car elles ne le quittent à droite que pour le reprendre à gauche; ce qu'un côté de l'objet perd avec elles, un autre côté le gagne.

Mais vous avisez-vous de vous isoler, sortez-vous de la foule, vous n'êtes plus pour elles que le sujet tout au plus de deux ou trois distractions, vous, votre habit ou vos galons, sur une centaine qu'elles auront nécessairement dans une heure; ainsi, il faut bien que leur esprit se fournisse du reste ailleurs. Oh! vous m'avouerez qu'il est difficile de surprendre le coeur d'une femme qui ne vous prête ses yeux et ses oreilles qu'une minute, et je dis trop peut-être.

Mon homme s'arrêta là, et je regardais avec étonnement cette physionomie, qui, de pesante que je l'avais vue d'abord, s'était insensiblement dégagée pendant qu'il parlait, et qui redevint épaisse dès qu'il eut achevé.

Ah! ah! dis-je alors en moi-même, en apostrophant son esprit; il ne tiendra pas à moi que tu ne sortes plus d'une fois de ta coquille. J'allais en effet imaginer quelque chose pour cela, quand le hasard fit encore passer des dames, parmi lesquelles j'en saluai une de ma connaissance.

J'aimerais mieux cette dame-ci que l'autre, me dit-il; il y a plus de majesté dans sa taille, et la douceur de sa physionomie m'enchante. C'est, lui répondis-je, une des plus estimables filles de Paris; sa beauté est son moindre trait; je ne connais point de caractère plus distingué, d'humeur plus égale, d'esprit plus sage, et personne n'a dans le coeur plus de noblesse de sentiment qu'elle en a. Un esprit sage et de la noblesse dans les sentiments! me répondit-il tout d'un coup. Oh! pour celle-là, je pardonne au mari qui en sera jaloux. Vous me surprenez, comment l'entendez-vous donc? lui dis-je. Vous voulez qu'on ait tort d'être jaloux d'une femme coquette et dissipée, et vous approuvez presque qu'on le soit d'une femme sage et vertueuse.

Eh! oui, Monsieur, repartit-il, je vous le répète; vous ne sauriez croire combien un amant tendre, soumis, et respectueux, sympathise avec une femme sage et vertueuse. La passion de cet amant est elle-même si douce, si noble, si généreuse qu'elle ressemble à une vertu! elle en a la figure, et vous voyez bien qu'une vertu en apprivoise aisément une autre.

Mais, répondis-je, quoique vous puissiez dire, l'amour se déclare; une femme vertueuse le reconnaît et lui impose silence. Oui, dit-il, elle lui impose silence, bien moins parce qu'elle le hait que parce qu'elle s'est fait un principe de le haïr et de le craindre. Elle lui résiste donc, cela est dans les règles; mais en résistant, elle entre insensiblement dans un goût d'aventure; elle se complaît dans les sentiments vertueux qu'elle oppose; ils lui font comme une espèce de roman noble, qui l'attache, et dont elle aime à être l'héroïne. Cependant, un amant demande pardon d'avoir parlé; en le demandant, il recommence; bientôt elle excuse son amour comme innocent; ensuite elle le plaint comme malheureux; elle l'écoute comme flatteur; elle l'admire comme généreux; elle l'exhorte à la vertu, et en l'y exhortant, elle engage la sienne. Elle n'en a plus; mais dans cet état, il lui reste encore le plaisir d'en regretter noblement la perte; elle va gémir avec élévation; la dignité de ses remords va la consoler de sa chute; il est vrai qu'elle est coupable; mais elle l'est du moins avec décence, moyennant le cérémonial des pleurs qu'elle en verse; sa faiblesse même s'augmente des reproches honoraires qu'elle s'en fait. Tout ce qu'elle eut de sentiment pour la vertu passe au profit de sa passion; et enfin il n'est point d'égarements dont elle ne soit capable avec un coeur de la trempe du sien, avec un coeur noble et vertueux. Ainsi, croyez-moi, monsieur, une femme comme celle-là, quand on lui parle d'amour, n'a point d'autre parti à prendre que de fuir. La poursuit-on? qu'elle éclate! Si elle s'amuse à se scandaliser tout bas du compliment qu'on lui fait, l'air soumis d'un amant la gagne; son ton pénétré la blesse, et je la garantis perdue quinze jours après; mais il me semble qu'il se fait tard, ajouta-t-il après ces mots; d'ailleurs je crois que nous aurons de l'orage, et nous ferons sagement de nous retirer.

Il se leva là-dessus et me quitta, en me souhaitant le bonsoir. Je le conduisis des yeux, tout aussi loin que je le pus, et depuis ce temps-là, j'ai toujours été sur le qui-vive avec les physionomies massives.

La demoiselle, dont je vais achever de produire l'histoire, m'a rappelé les discours de cet homme. Comme elle me paraît avoir cette trempe de coeur sensible dont il a parlé, j'ai rapporté ce qu'il en pensait, et pour son instruction dans la suite, et pour l'instruction de toutes les femmes de son caractère.

C'est maintenant cette demoiselle qui parle, et qui rend compte de ce qu'il arriva, quand elle eut quitté cet amant qui ne s'était pas encore déclaré de vive voix.

J'évitai, dit-elle, dans le reste de la journée, de me trouver seule avec lui, et je ne sais pourquoi je l'évitai; car j'aurais été bien aise que l'occasion de me parler se fût trouvée malgré moi. Je crus m'apercevoir qu'il m'observait tendrement, pendant que nous étions en compagnie, et il vit bien que je m'empêchais de l'observer à mon tour.

Le lendemain, j'étais à peine levée, quand j'entendis beaucoup de bruit dans la maison; je descendis pour savoir ce que c'était, j'entrai dans la salle où je vis Madame entourée de plusieurs amis, entre lesquels étaient ma mère et mon amant. Elle pleurait et tenait une lettre dans sa main, dont la vue lui arrachait des cris. Voyez, Mademoiselle, voyez ce que m'écrit ma fille, me dit-elle, d'aussi loin qu'elle me vit; lisez ce qu'elle est devenue; voyez comme elle me traite; elle est partie ce matin à six heures, pour se rendre aux Carmélites. Je m'étais défiée de son dessein; mais je n'y songeais plus; elle me donne un coup de poignard; elle sera contente, et j'en mourrai.

Je pris la lettre, et je la lus, les larmes aux yeux, presque troublée, et même, autant qu'il m'en souvient, saisie de frayeur, en comparant l'état que mon amie embrassait à celui dans lequel je restais; il me semblait qu'elle me remettait sa condition, qu'elle en choisissait une meilleure, et qu'elle me laissait la pire. Il me passa mille tristes idées dans l'imagination; j'eus des pressentiments de malheur; il me prit une envie secrète de suivre mon amie; en la pleurant, je me pleurais moi-même; j'enviais son sort, et je craignais le mien.

Au milieu de ces mouvements inquiets, je jetai la vue sur mon amant, qui de son côté me lança un regard si tendre, si suppliant, que je lui répondis par un soupir que rien ne gêna, de la naïveté duquel je le vis rougir lui-même, et dont je ne connus l'indiscrétion que sur son visage.

Je me retirai alors, sous prétexte de chagrin, et j'entrais dans le jardin, quand tout à coup je me sentis embrasser les genoux. C'était lui, et ce fut là sa première déclaration d'amour. Juste Ciel! que ne me dit-il pas? quel fond d'inclination ne se développa-t-il pas pour lui dans mon coeur? Mes larmes coulèrent avec abondance; ainsi mon amour a commencé par des pleurs, et il finit de même. Je lui avouai mon penchant, je l'en vis pénétré de plaisir et de reconnaissance; j'abrège, je serai trop longue.

Nous revînmes à Paris, et quelque temps après, il songeait à me faire demander à mon père quand le sien mourut.

Cette mort changea la face de ses affaires; il lui survint un procès qui intéressait la plus grande partie de son bien; il remit donc sa demande, contre mon sentiment. Si votre père me refuse, que ferez-vous? me dit-il. Je n'épouserai personne, lui répondis-je, j'irai vivre avec mon amie, soyez-en sûr.

Cependant, son procès dura longtemps, il tourna mal, il fut sur le point de le perdre: je l'en vis au désespoir; la promesse que je lui faisais de n'être jamais qu'à lui, ou de n'être à personne, ne le satisfaisait plus. Je vais être ruiné, disait-il. Votre père me refusera, vous irez dans un couvent, c'est toujours vous perdre, et je veux mourir. Mes pleurs, et les assurances de mon amour toujours nouvelles, et toujours vives, le calmaient quelquefois; ses chagrins le reprenaient ensuite. Je souffrais de le voir si affligé; ses inquiétudes altéraient sa santé; il tomba malade; il guérit de sa maladie, et non de sa tristesse. Ah! s'il était mort, je serais peut-être moins à plaindre.

Ne croyez pas, me dit-il un jour, que je puisse durer davantage avec la crainte de n'être pas à vous. M'aimez-vous? m'estimez-vous? voulez-vous que je vive? devenez mon épouse; il ne nous reste que ce moyen pour faire cesser l'obstacle que met à notre mariage le peu de bien qui me va rester après la perte de mon procès. Juste Ciel! où vous emportez-vous? lui dis-je, y songez-vous? Ah! s'écria-t-il, sans me donner le temps d'en dire davantage; un homme dont vous vous défiez n'est plus digne de vous. Ses sanglots l'interrompirent; il me fit pitié. Malheur à qui se trouve dans de pareils moments! il me vit touchée. Hélas! il m'a bien punie d'en avoir cru ses serments; voilà tout, et vous savez, Monsieur, ce que je vous demande.

Voici maintenant la lettre que cette demoiselle adresse à son amant.

Ne pouvant vous parler, ni faire passer de lettre jusqu'à vous, puisque je ne sais où vous êtes, je vous adresse ce billet-ci dans une des feuilles du Spectateur que vous lisez peut-être.

Je suis cette malheureuse qui vous fut si chère, à qui vous le fûtes tant vous-même, à qui vous l'êtes encore, toute déshonorée qu'elle est par vous. Je suis cette déplorable fille sans réputation, sans honneur aux yeux de tout le monde; et dans cet état, pourtant, plus respectable pour vous qu'avant ma honte, et ma misère, dont vous êtes l'auteur. Je suis celle avec qui il vous fallut feindre d'être si estimable pour pouvoir ensuite être si perfide; celle qui, pour vous convaincre qu'elle vous croyait honnête homme, vous mit, comme vous le vouliez, en état de manquer d'honneur et celle qui s'est vue trompée, pour avoir voulu vous convaincre qu'elle ne craignait pas de l'être. Enfin, je suis cette épouse à qui vous niez la foi que vous lui avez donnée, parce qu'elle n'en a que le Ciel pour témoin, parce que vous pouvez la nier devant les hommes, parce qu'elle n'est pas revêtue de formalités qui ne la rendraient ni plus sainte ni plus légitime, et dont le défaut tourne plus à la honte du misérable qui s'en prévaut, qu'à la confusion de l'infortunée qui les a négligées dans sa tendresse. Quoi! des formalités, qui ne sont nécessaires, disiez-vous, qu'avec des scélérats dont il faut prévoir la noirceur et gêner la perfidie; qui étonnent par leurs serments, et qui les font terribles, pour rendre le parjure incroyable! Et je péris pourtant, pour n'avoir pas pris avec vous les précautions qu'il faut prendre avec les scélérats. Quelle affreuse aventure que la mienne! Je croyais honorer la probité, et je n'ai satisfait qu'un traître. Cette injure m'est échappée; elle m'accable; vous méritez bien que je vous la fasse. Mais méritais-je, moi, la douleur que je sens à vous la faire? mon amour devait-il devenir ce qu'il est aujourd'hui? je me vois dans l'infamie; c'est vous qui m'y jetez; vous me faites horreur, et je vous aime. Avec ce mélange affreux de sentiments, ne vous fais-je pas un peu de pitié? Non! la punition des plus grands crimes n'est point comparable aux maux que je souffre; mais je n'en puis plus; je finis; vous savez l'état où je suis. Quand je vous eus perdu de vue, pénétrée de douleur, je vous écrivis une lettre que mon père surprit sur ma table, et qui l'instruisit de la situation où je me trouvais. Quelques amis qui se trouvèrent au logis me sauvèrent de sa fureur qui éclata; et je sortis dans ce moment même, sans savoir où j'allais. Deux heures après, fatiguée d'avoir marché, accablée de langueur, attendrie sur moi-même, j'entrai chez une femme que je touchai par le récit que je lui fis de mon malheur; elle me garde encore chez elle. Elle n'est pas riche, mais elle est charitable; je n'y serai pas longtemps; je suis mourante, et il n'y a pas d'apparence que j'arrive à mon terme, si je vis assez pour mettre au jour un enfant qui n'a que le Ciel pour garant de ce que vous lui devez, à lui et à sa mère. S'il me survit lui-même, vengez-moi, par le soin que vous en aurez, de l'état où vous m'aurez laissé mourir, et que son éducation soit le fruit de vos remords. Voilà tout ce que je vous demande; daignez me marquer que vous me l'accordez par un billet que vous rendrez à une femme qui vous connaît et qui ira vous parler le 25 de ce mois aux Carmes du Luxembourg à neuf heures du matin. Adieu.

Dans la feuille suivante on verra la lettre qu'elle écrit à son père, et que je ne puis donner ici.

 

 

Onzième feuille

10 novembre 1722

Quelques-uns de mes lecteurs s'ennuieront, sans doute, de voir trois feuilles de suite rouler sur le même sujet, mais les intérêts de la demoiselle en question le demandent, et tout ami que je suis moi-même de la variété, je ne la soutiendrai jamais aux dépens des services que je pourrai rendre dans mes feuilles. Il vaut mieux remettre vingt curieux que de faire attendre une personne qui a besoin de secours.

Mais, que dis-je, une personne! que de filles peut-être sont aujourd'hui sur le bord du précipice où elle est tombée! mille sûretés imaginaires les rassurent contre le péril qu'il y a d'avancer; un reste de vertu les retient encore, mais en pareil cas, c'est bien peu de chose que la vertu, quand on ne voit point de risque à la perdre, et qu'on ne craint que la honte de n'en avoir plus.

L'exemple que je leur propose va, pour ainsi dire, éclairer toute l'horreur de l'abîme que la passion leur cache; elles verront ce que devient une fille qui confie son honneur à des serments amoureux, ce que devient le coeur d'un amant satisfait, les funestes révolutions qui s'y passent, ou plutôt son épouvantable métamorphose.

Je me souviens, là-dessus, que dans le cours de mes voyages, un Polonais me raconta que dans son pays une demoiselle nommée Eleonor, de grande condition, et maîtresse d'elle, aimait un jeune seigneur, qui de son côté en était éperdument amoureux.

Ils étaient près de se marier, quand un événement imprévu les empêcha de conclure leur mariage.

Mirski (c'était le nom du jeune seigneur) fut au désespoir de l'obstacle qui différait son bonheur. Eleonor n'en soupira pas moins que lui, quoiqu'elle en soupirât plus discrètement. S'aimer autant qu'ils s'aimaient, se voir tous les jours, et ne répondre de leurs actions à personne, ce n'était pas là de quoi modérer l'impatience qu'ils avaient de s'unir ensemble.

Cependant, l'obstacle ne cessait point; leur amour s'augmentait, ils souffraient de se voir, et ne pouvaient se perdre de vue. Il n'y avait pas moyen de se marier secrètement; il fallait des témoins, et leur indiscrétion était à craindre.

Quoi! dit un jour Mirski, je ne puis donc être heureux? Eh! quand le serai-je, ma chère Eleonor? dites, quand serez-vous à moi? quand verrons-nous la fin des difficultés qui nous arrêtent? Après celles-ci n'en reviendra-t-il plus? eh! qui le sait? nous attendions-nous à celles qui nous gênent? Notre amour peut donc être le jouet éternel du hasard. Eh! pourquoi l'en faisons-nous dépendre? qu'a de commun ce hasard avec nos sentiments? Vous m'aimez, n'est-il pas vrai? Je vous adore, vous connaissez le fond de mon âme; vous faites tout mon bien; je suis, dites-vous, tout le vôtre. Voilà votre main, voilà la mienne: joignons-les, et nous sommes époux. L'usage veut que nous ayons des témoins; eh! n'avons-nous pas nos deux coeurs? Où trouverez-vous des témoins plus respectables et plus sûrs? un monde entier de garants vaudrait-il pour vous plus que moi, qui vous donne ma foi? vaudrait-il pour moi plus que vous, qui la recevez?

Oui, Mirski! répondit Eleonor, un peu confuse; oui, je me fierais à vous, et je crois qu'il est inutile de vous le dire. Ce n'est pas votre amour qui ferait ma confiance; non, vous n'auriez pas besoin de m'aimer pour être honnête homme; mais songez-vous à ce que vous demandez, à ce que je suis? On nous a prescrit certains devoirs; et quoique je pusse en toute sûreté m'en affranchir avec vous, je les sais, et vous ne les ignorez pas; ce serait toujours m'en affranchir, et les marques de mon estime pour vous seraient aussi des marques de hardiesse.

Mirski ne répondit à ce discours que par des soupirs et par des larmes. Eleonor l'aimait trop pour le laisser si malheureux. Ne vous affligez point, lui dit-elle; mon coeur est aussi triste que le vôtre; je ne refuse point absolument la foi que vous m'offrez; je ne vous promets point non plus de la recevoir; souffrez que j'y pense.

Nos amants se quittèrent alors. Eleonor, demeurée seule, se vit en proie à la situation d'esprit la plus inquiète. Ce que lui proposait Mirski l'épouvantait; elle rougissait en y pensant; elle se laissait entraîner au plaisir d'y penser. Agitée d'amour et de crainte, elle se perdait dans ses émotions, ne réfléchissait à rien, ne sentait rien de distinct dans son âme, qu'une douceur dangereuse dont elle n'osait jouir, et dont elle jouissait malgré elle.

C'en était fait; Eleonor eût cédé, sans doute, à son amour; car le peu de réflexions raisonnables que fait une fille dans ces moments-là n'aboutit à rien; ce n'est jamais qu'une façon plus honnête de se rendre.

Mais elle avait une confidente; c'était Fatime, demoiselle âgée, qui l'avait élevée, dont elle avait souvent éprouvé la prudence, et pour qui elle n'avait rien de caché. Cette fille entra dans sa chambre et s'aperçut du trouble où elle était; elle lui en demanda la cause; Eleonor lui ouvrit son coeur, lui en avoua la faiblesse, et s'excusa sur la nécessité de s'assurer Mirski, sur l'apparente impossibilité de l'épouser autrement, et sur le peu de danger qu'il y avait à se fier à un homme de son caractère.

Fatime frémit des dispositions de sa maîtresse, et cependant dissimula son étonnement: elle faisait bien. Les passions sont farouches; il faut les ménager d'abord, leur présenter, pour ainsi dire, un visage ami, et gagner ainsi leur confiance, pour les mieux combattre.

Madame, répondit-elle à Eleonor, votre situation est fâcheuse; vous ne pouvez épouser Mirski avec éclat, ni prendre d'autre témoin que moi d'une union secrète avec lui, et mon témoignage ne serait rien; ainsi, dans la conjoncture présente, vous n'avez de ressource que sa bonne foi. Vous êtes persuadée de sa probité; je le suis aussi, mais sans vous en défier, tâchez d'en être plus sûre. L'estime que vos avez pour Mirski n'est encore digne ni de vous ni de lui: elle n'est pas assez éclairée; peut-être l'estimeriez-vous moins, si vous ne l'aimiez pas tant. Prenez-y garde, madame: lui-même, un jour, pourrait s'imaginer que vous auriez été trop vite; il dirait que votre estime fut téméraire, et cela inquiéterait la sienne. Epargnez-lui ce scrupule sur votre compte; conduisez-vous de façon que sa vertu n'ait rien à reprocher à la vôtre; sauvez-vous enfin de l'affront d'être un jour crue plus tendre que sage, et ne laissez rien à faire aux réflexions à venir de votre époux, qui ne vous fasse honneur.

Qu'on ne se scandalise pas ici de l'expédient que va donner Fatime; il n'est pas chrétien, je ne l'approuve point, et ce n'est qu'une histoire que je rapporte.

Voici donc le parti qu'il faut prendre, ajouta-t-elle; vous avez chez vous une jeune esclave qui a de l'esprit, et dont le son de voix est le même que le vôtre; nous nous y méprenons tous les jours. Feignez de consentir à ce que Mirski vous propose, mais de ne vouloir accepter sa foi que la nuit; la jeune esclave tiendra votre place, Mirski s'y trompera dans les ténèbres, et la croira son épouse; vous le laisserez quelque temps dans l'erreur; son amour pourra se ralentir, mais n'importe, ce ne sera pas sur votre compte, et si, malgré ce ralentissement qui ne vous regardera pas, si malgré l'obstacle qui arrête aujourd'hui votre mariage, il consent encore de vous donner la main avec éclat, comme vous feindrez de le souhaiter, pour lors, madame, acceptez en secret sa foi, je ne vous en détournerai plus, il vous sera permis de vous y fier, et votre confiance sera plus raisonnable.

Mais, répondit Eleonor, que dira Mirski que j'aurai trompé? ne se plaindra-t-il pas de l'injustice de mes soupçons? Eh! Madame, ne vous en mettez point en peine, dit Fatime; les preuves de prudence ou de vertu, que donne une fille, n'ont jamais rien gâté dans le coeur d'un homme. Mirski se plaindra de vous, et vous en aimera davantage. Eleonor se rendit; Fatime, charmée de la voir dans cette résolution, voulut l'y affermir par un exemple de la perfidie des amants. Tous les hommes, lui dit-elle, n'ont pas autant de probité que Mirski en aura sans doute. Le fils de votre écuyer, Madame, ne veut pas aujourd'hui reconnaître pour sa femme une fille qui s'est perdue par un excès d'estime pour lui; permettez que je le fasse appeler; son procédé vous irrite, mais contraignez-vous, vous saurez ses raisons.

On envoya chercher ce jeune homme. Viniescho, lui dit Fatime quand il entra, je parlais de vous à Madame; votre aventure avec votre maîtresse lui paraît plaisante, mais elle serait bien aise de vous l'entendre raconter à vous-même. Ce n'est qu'une bagatelle qui ne mérite pas la curiosité de Madame, répondit-il; c'est une fille que j'aimais, qui disait qu'elle m'aimait, et que j'ai pressée de m'en donner des preuves; elle l'a fait, et à présent j'en suis fâché, car elle est dans un embarras dont je ne saurais la tirer. Que ne l'épousez-vous? dit Eleonor d'un air riant. Moi! Madame, reprit-il, il faudrait que je fusse bien méchant pour devenir son époux; c'est par amitié que je refuse de l'être, c'est par reconnaissance: je lui épargne un malheur; je la tromperais; je ne l'aime plus, et vous savez qu'un mari doit aimer sa femme, et l'estimer, qui pis est. Comment, Viniescho! la mépriseriez-vous aujourd'hui? dit Eleonor. Que le Ciel m'en préserve, Madame, repartit-il; je ferai toujours cas d'elle, pourvu qu'elle appartienne à un autre; mais mon estime n'est pas de celle qu'il faut porter à son épouse en mariage; elle ne soutiendrait jamais l'épreuve du noeud conjugal; elle est aujourd'hui d'un tempérament trop délicat, je la perdrais, et sans cette estime, on est de trop mauvaise humeur avec sa compagne. Mais, répondit Eleonor, votre maîtresse est bien à plaindre, vous la laissez sans honneur, vous lui avez donné votre foi, et vous la punissez de vous avoir cru vertueux.

Je lui ai donné ma foi, j'en conviens, Madame, reprit-il, et je lui en aurais donné mille, si je les avais eues. Un homme amoureux est-il responsable des serments qu'il fait? peut-il s'empêcher de les faire? est-il son maître? a-t-il de la raison? Si dans un transport au cerveau j'avais juré de me tuer, au sortir de là, serais-je obligé de tenir parole? Eh bien! l'amour est un transport, on ne sait ce qu'on dit quand on aime. Promettre à une fille de l'épouser, si elle se fie à vous, n'est-ce pas lui promettre une impertinence? n'est-ce pas lui dire: Je m'engage à vous prendre pour épouse, quand vous ne le mériterez plus? Pourquoi donc s'y fie-t-elle? C'est, dit-on, qu'elle vous croit honnête homme. Ce n'est pas cela, c'est qu'elle a aussi le transport au cerveau, c'est qu'elle vous aime et qu'elle prend pour conviction de votre probité l'envie qu'elle a de vous mettre à l'épreuve. Eh! sans cela, Madame, comment expliquer sa complaisance? Mille exemples lui crient de tous côtés: Soyez sage! les serments qu'on vous fait ne valent rien, ils sont sans conséquence: votre prétendu mari ne les tiendra pas, et ne sera pourtant point parjure. Malgré cela, elle continue, et cela est fâcheux; mais du malheur qui lui en arrive, un amant n'en est pas coupable, il n'en est que cause innocente. Quand il revient de là, c'est un homme qui se réveille, et qui voit aussitôt disparaître toutes les illusions qu'il a rêvées dans son amour. Il ne sait où sont passés ces sentiments si tendres; il se retrouve avec un coeur froid, nonchalant, épuisé; cette maîtresse si aimable n'est plus; il ne voit plus à sa place qu'une fille imprudente dont la présence l'ennuie, dont les sollicitations l'importunent, dont la tendresse lui est à charge, et qui parle un langage qu'il n'entend plus. Elle est encore folle; il se trouve libre; elle le poursuit? il est naturel qu'il la laisse là.

Eleonor alors ne put retenir ou la honte, ou l'horreur qu'elle sentit à ce discours. Retirez-vous, lui dit-elle, lâche que vous êtes, et ne vous présentez jamais devant moi.

Viniescho sortit en pâlissant. Juste Ciel! s'écria Eleonor, que viens-je d'entendre? quel monstre que cet homme-là! Ah Mirski! pardonnez-moi les frayeurs qui me saisissent. Fatime, je m'abandonne à votre conduite; je suis dans une consternation dont je ne sais pas la cause.

Eleonor, après ces mots, ne fit plus que soupirer. Mirski revint; tout se passa à son égard, comme on l'avait projeté. Son amour s'accrut d'abord; il fut violent les premiers jours, ensuite il baissa; enfin Mirski disparut tout à fait, et un mois après on apprit qu'il était marié à une autre. Il sut la vérité de son aventure. Eleonor eut soin de l'en faire instruire, et l'on dit que cet infidèle en mourut de douleur, après avoir langui quelque temps; et voilà ce que c'est que l'homme. Mais achevons l'histoire de la demoiselle, à l'occasion de qui je viens de faire ce récit, et finissons par la lettre qu'elle écrit à son père.

Mon très cher père, je n'ai peut-être pas longtemps à vivre, et je vous ai offensé. J'ai trahi la tendresse que vous aviez pour moi, j'ai porté le poignard dans votre coeur; j'ai déshonoré celui qui m'a donné la vie; je l'ai fait repentir de me l'avoir donnée; j'ai rendu le jour où je suis née un jour de malédiction pour lui; enfin, mon père, je suis aujourd'hui votre malheur, votre désespoir et votre opprobre; voilà toute la récompense de votre amour et de vos soins. Cependant, toute coupable que je me suis rendue, toute indigne que je suis d'aucun soulagement, je n'ai pu, malade et presque mourante, me refuser le seul bien qui me reste; c'est de me jeter à vos genoux, de vous demander pardon, de vous montrer mon repentir, et de vous dire, que de tous les malheurs où je suis plongée, de toutes les douleurs que j'éprouve, rien ne me pénètre tant que l'injure que j'ai faite à un si bon père, et que la désolation où je vous sais. Dans votre juste ressentiment, vous voulûtes vous venger de moi, quand je me sauvai de votre maison. Hélas! mon père, je ne suis pas échappée à votre vengeance, j'ai porté avec moi le ressouvenir terrible de tout ce que je vous dois; je n'ai point oublié combien vous m'aimiez, et j'ose vous assurer, tout irrité que vous êtes, que vous auriez pitié de ce que je souffre, en vous regardant, et que vous êtes vengé au-delà de ce qu'un coeur comme le vôtre aurait voulu l'être. Mes larmes et ma faiblesse ne me laissent pas la liberté d'en dire davantage, et je ne mérite pas la consolation que je me donne en vous apprenant mon affliction; je ne vous demande rien pour moi; tant que je vivrai, je dois vous être un objet d'horreur! mais que votre miséricorde ne se refuse pas à ce que je laisse après moi, si son indigne père l'abandonne. Hélas! je vous implore pour le fruit de mon crime. Quelle espèce de cruauté restera-t-il à exercer contre lui? ne l'aurai-je pas accablé de tous les malheurs? il naîtra dans la misère et dans l'infamie. Adieu, mon père; j'espère qu'on vous avertira bientôt que ma mort doit calmer votre colère.

 

Douzième feuille

6 décembre 1722

Mon confrère, le Spectateur anglais, avait établi des bureaux d'adresse où différents particuliers lui envoyaient des lettres, qu'à leur prière il insérait dans ses discours; or, mon confrère vaut mieux que moi, puisqu'il pense mieux et qu'il est venu le premier. Ainsi, je ne puis m'égarer en suivant son exemple, et je vais mettre encore ici deux lettres qui me sont arrivées, je ne sais comment.

Monsieur le Spectateur,

Peut-être êtes-vous quelquefois embarrassé de trouver le sujet de vos feuilles, et ma situation vous en fournit un que vous pouvez rendre utile et agréable. Je suis un homme sans ambition, d'une humeur douce, d'une santé vigoureuse, aimant la joie, et d'assez bon commerce, à ce que disent mes amis; j'ai du bien plus qu'il ne m'en faut pour vivre à mon aise, et pour laisser mes enfants passablement riches.

Sur cela, vous allez croire que je suis heureux. Eh! non, mon cher Monsieur; j'ai une femme qui broche sur le tout, et qui m'enlève tous les avantages de ma fortune, de mon tempérament, et de mon caractère; je suis triste, en dépit de mon humeur joyeuse; je vis dans la pauvreté, en dépit de mon bien, dont j'ai bonne envie de jouir, et suis toujours valétudinaire, en dépit de la meilleure santé du monde.

Cependant, ma femme, cette femme si fatale, par qui tant de moyens d'être heureux me périssent entre les mains, elle est d'une figure aimable; elle m'aime tendrement, et je l'aime de tout mon coeur aussi.

C'est qu'elle est jalouse, direz-vous. Non, je ne lui vis jamais la moindre vapeur de jalousie. Si c'était là son mal, je l'en guérirais. Je laisse la femme d'autrui en repos; la mienne me plaît, comme je vous dis; et je suis trop paresseux pour me donner la peine d'être coquet. D'où vient donc qu'elle est mon fléau? C'est qu'elle est avare, mais dans un excès qui serait plus l'admiration que l'exemple de l'avare le plus déterminé. Je ne suis pas même assez méchant pour donner ici son portrait en entier et pour exposer fidèlement toute l'industrie de son avarice; je supprimerai ce détail par charité pour les avares, que je regarde encore comme mon prochain, quoique bien des personnes leur disputent cette qualité. Ces pauvres gens se pendraient peut-être à la vue de mille petites dépenses qu'ils font depuis longtemps, qu'ils croient bonnement indispensables, et que ma femme, plus qu'eux, a pourtant trouvé le secret d'épargner.

D'ailleurs, je suis trop bon serviteur du roi, et dans le détail qu'il faudrait faire, il y aurait bien des choses qui instruiraient à blesser ses intérêts, aussi bien que ceux d'un nombre de marchands dont je pourrais causer la banqueroute.

Par exemple, ma femme n'écrit jamais de lettre, et n'en reçoit jamais. Pour en écrire, il en coûte une feuille de papier. Pour en recevoir, il en coûte le port. Oh! voyez, s'il vous plaît, ce que deviendraient la vente du papier et le revenu des postes, si tous les avares pensaient de même.

Et c'est là le moindre des articles que je pourrais citer. Tous les jours elle en imagine de nouveaux, qui, s'ils prenaient crédit, couperaient la gorge aux cuisiniers, aux artisans, aux ouvriers; livreraient toutes les marchandises aux vers, casseraient aux gages les deux tiers des matelots, parce que la navigation pour le commerce serait inutile; feraient cesser les manufactures et tomber la République de Hollande qui ne vendrait plus ses denrées.

Il y a quelque temps qu'à dîner, mes enfants et moi, nous avions grand appétit; l'on nous servit un repas si frugal que je fis mettre encore un chapon à la broche, et de ce maudit chapon ma femme, qui pâlit en le voyant, crut devoir en expier la dépense, et réparer par un coup de sobriété le dommage que faisait à son gré notre intempérance.

L'heure du souper arrive; deux moineaux bien affamés n'auraient pas eu trop de ce qu'on apporta sur la table. Ma foi! mes enfants et moi nous changeâmes de couleur à notre tour. Mais, ma femme, lui dis-je, il n'y a pas là de quoi manger. Vous vous trompez, me dit-elle, car je ne souperai point. La condition de votre estomac est bien malheureuse, lui répondis-je, en plaisantant d'un air contraint; mais je vous avertis que le mien n'est pas si endurant. Là-dessus je mangeai un morceau, faute d'en pouvoir manger deux, à moins que de voler la part de quelque autre; ensuite, je me retirai. Deux heures après, ma femme tomba en faiblesse de pure inanition; je courus à elle et la priai de manger; il n'y eut pas moyen. Laissez-moi, me dit-elle, c'est ce chapon que je n'ai pu digérer; je l'en aurais défiée, car elle n'en avait pas goûté.

Vous concevez bien, Monsieur, que cette abstinence presque éternelle doit répandre un air de langueur sur tous les visages de ma maison; aussi, quand je reviens chez moi, je crois rentrer dans un désert; car il y règne un calme si triste, la cuisine y est si froide, mes enfants sont sombres, si sérieux; leur sang apparemment a si peu d'esprits; il circule si lentement; moi-même à l'aspect de tout cela, je demeure si abattu, si consterné, qu'actuellement en vous racontant seulement la chose, et quoique absent de chez moi, il me prend, de mélancolie, un engourdissement par tout le corps.

Vous ne manquerez pas de me dire que je suis le maître, et que si je souffre, c'est à ma complaisance à qui je dois m'en prendre. Il est vrai; je n'ai pu jusqu'ici me résoudre à dire d'un ton ferme à ma femme, je veux. Je suis l'homme du monde le plus faible, le plus indolent, et le plus ennemi du bruit, surtout avec les gens que j'aime un peu; et je le vois bien: voilà ce qui fait que ma femme amaigrit à son aise, que j'ai une migraine continue, et que mes enfants ne sont ni nourris ni vêtus; je dis ni vêtus, car en été ils étouffent, et tremblent en hiver, à cause que ma femme ne connaît point de saisons; et pour d'habits, elle était si fâchée, si piquée la dernière fois qu'elle en acheta, que je la surpris dans son cabinet ruminant très sérieusement à quelque honnête moyen de s'en passer. Je m'attends qu'au premier jour elle trouvera l'expédient qu'elle cherche.

Savez-vous, Monsieur, comment je me comporte quand la patience m'échappe avec elle? Je retiens ma colère; je pars subitement de chez moi, et vais du même pas lui faire emplette d'un habit neuf. Cet habit est plus ou moins magnifique, suivant que je suis plus ou moins en colère. Il y a deux mois que j'étais si outré, que je lui levai une étoffe toute d'or; elle s'évanouit en la voyant, et j'ai eu un peu de repos pour six semaines; ensuite, elle a recommencé sur nouveau frais; de sorte que ces jours passés, elle me régala d'un trait d'économie si extraordinaire que pour l'en punir, je courus vite lui acheter une cornette superbe, cela la mit à la raison, elle devint docile pour quelque temps et me promit bien de s'amender; mais franchement, ces corrections-là me fatiguent; et, comme elle lit vos feuilles qu'on lui prête, je souhaiterais que dans un de vos discours vous essayassiez de me soulager par des réflexions qui la fissent rougir de son avarice, et qui m'épargnassent à moi l'achat des verges dont je la châtie.

Après quoi, si vous ne réussissez point, mon parti est pris; et tout franc, j'ai résolu de m'en délivrer, non que je veuille employer ni fer ni poison contre elle au moins; je n'en suis pas capable, et ce n'est pas là ce que je veux dire. J'ai, pour la faire mourir, des moyens plus innocents, qui se moquent de toute recherche, et qui, je crois, ne blessent presque point ma conscience. Je ne la tuerai point, je serai seulement cause de sa mort, et cause, à mon gré, très éloignée. Je lui ôterai la vie par un trait badin, et assurément le badinage n'est point défendu, quand il est honnête: vous en allez juger.

Depuis dix ou douze ans, quand je veux me divertir, voir mes amis, leur donner à manger, je les mène dans une petite maison que j'ai louée à l'insu de ma femme. D'ailleurs, je fais quelquefois des parties de campagne; je vais aux spectacles avec des dames; je joue; de temps en temps je perds. Ma femme ne sait rien de tout cela, et moi, par je ne sais quel pressentiment qu'un jour elle me pousserait à bout, et qu'il me serait impossible de vivre avec elle, j'ai toujours eu la précaution de tenir un mémoire, et de mes pertes, et de ces dépenses qu'elle ignore. Oh! c'est avec ce mémoire que je la tuerai, monsieur; voilà mon poignard; il est en bon état, il ne la manquera pas; le numéro des sommes écrites dessus se monte à vingt mille francs. Je le tiens tout prêt. Hier, j'avais déjà tiré mon arme de ma cassette; j'allais faire mon coup: je ne me suis jamais trouvé contre elle dans une humeur si assassine; enfin, ma femme n'avait plus qu'un instant à vivre. J'entrai dans sa chambre, elle était à sa toilette; elle a les plus beaux cheveux du monde, ils étaient épars; cela lui faisait une physionomie si douce! elle sourit en me voyant et me désarma: je n'eus pas la force de déployer mon papier, de l'exposer à ses yeux, et ma tendresse lui fit quartier. Mais, Monsieur, je sens bien que ce n'est que partie à remettre. Je n'en puis plus; je vous en prie, sauvez-lui la vie, prêchez-la du mieux qu'il vous sera possible, préservez-la d'une mort subite que je suis toujours tenté de lui donner. J'attends de vous cette grâce avec impatience, et je suis, etc.

Monsieur le Spectateur,

Avant que de vous entretenir sur ce qui me regarde, je suis bien aise de vous dire que je lis exactement vos discours, et que je m'y plais beaucoup, quand vous ne parlez ni d'Anciens, ni de Modernes, ni de bel esprit; car dans ce cas, je prends, ne vous déplaise, la liberté de vous sauter, parce que je n'aime pas les raisonnements que vous autres, ce me semble, appelez métaphysiques, et dont je ne connais que le nom, sans trop comprendre ce qu'il signifie.

Je me doute pourtant que vous pensez à merveille dans ces raisonnements-là; mais, comme ils m'ennuient, dès que j'en ai lu deux lignes, je n'y sais d'autre façon que de les quitter et de les passer pour bons, et cela fait justement votre compte et le mien. Ainsi, vous devez être content de mon procédé, et j'espère qu'en revanche vous ne me refuserez pas ce que je vous demande.

Je suis une fille de seize à dix-sept ans; j'ai de l'esprit, j'en suis sûre, car on me déplaît quand on n'en a point, et je sais fort bien rire en moi-même de toutes les bêtises que je vois faire. Lorsque vous aurez lu ma petite histoire, vous jugerez bien que j'ai raison de me croire un peu spirituelle. Si ma mère me laissait voir le monde, je vais gager qu'en moins d'un mois j'en saurai autant que les personnes qui y ont été toute leur vie. Je ne puis pas dire que je suis belle; non, mais je m'imagine que c'est tant mieux; car si je l'étais, je crois en vérité que je ne serais pas si jolie que je le suis. Pour bien faite, j'entendis l'autre jour le directeur de ma mère, qui lui disait du ton d'un homme qui sent ce qu'il dit: Il faut avouer que cette demoiselle est faite à peindre. Je le sais bien, lui répondit-elle à son tour d'un ton de confessionnal, et je crains bien qu'elle ne le sache aussi.

Mais je m'amuse à babiller, sans venir au fait. Il faut me le pardonner, Monsieur, une fille de mon âge, qui parle de sa taille et de son visage, c'est tout comme si elle était à sa toilette: elle ne peut finir; finissons pourtant. Je ne vous dirai rien de mon coeur; la suite de ma lettre vous expliquera ce qu'il est. Il suffit que vous compreniez que je suis aimable; moi, je le comprends encore mieux, et voilà ma peine. Ma mère est extrêmement dévote et veut que je le sois autant qu'elle, qui a cinquante ans passés; n'a-t-elle pas tort?

Quand je vous dis cela, ne croyez pas que je blâme la dévotion; j'en ai moi-même ce qu'il m'en faut; je suis naturellement sage, mais jusqu'ici j'ai plus de vertu que de piété, cela est dans l'ordre; et de cette piété, je vous jure que j'en aurais encore davantage, si ma mère n'exigeait pas que j'en eusse tant. Jamais je ne me sauverais, si je devais vivre toute ma vie avec elle.

Il y a quelque temps qu'elle fut très malade, on crut qu'elle mourrait. Comme je vis qu'elle allait se confesser, il me prit une inquiétude pour elle. Hélas! dis-je en moi-même, cette femme-là va ne s'accuser que de ses fautes, sans faire mention des miennes qui sont sur son compte. Là-dessus je pensai lui aller dire: Ma mère, vous ne savez pas tous vos péchés, et je me crois obligée, en conscience, de vous avouer tous les dégoûts, tous les murmures, toutes les dissipations, toutes les impatiences où je suis tombée à cause des exercices religieux que vous m'avez fait faire, et de la contrainte où vous m'avez tenue.

Je prenais déjà ma secousse pour l'aller trouver, quand on m'apprit qu'elle venait d'avoir une crise qui apparemment la tirerait d'affaire. Je me retins; mais voilà six heures qui sonnent... A six et demie, je dois aller dans son cabinet faire une lecture pieuse qui dure ordinairement une heure. Nous revenons de complies; nous avions déjà été à vêpres. Dans l'instant où je vous écris, ma mère est en méditation, et je suis censée y être aussi. Par précaution je tiens toujours ouvert le livre où est le point que je dois méditer, afin qu'elle me trouve sous les armes, si, suivant sa coutume, elle venait s'assurer de ma ferveur.

Ce matin, de même que tous les matins que Dieu fit, au sortir du lit, nous avons été une heure en oraison; ce soir, avant que de nous coucher, autre oraison de fondation et de la même durée, et le tout toujours précédé d'une lecture. Pour moi, dans toutes ces oraisons-là, j'y paie de mine. Quand le hasard nous dérange, et que je suis ma maîtresse, je fais ma prière soir et matin d'aussi bon courage qu'on le puisse. Un Pater récité à ma liberté me profite plus que ne feraient dix années de piété avec ma mère. Vous parlerai-je tout à fait franchement? Nos heures d'exercices n'arrivent point, je n'entends sonner ni vêpres ni complies, je ne vois point de livre pieux, que je ne sois saisie d'un ennui qui me fait peur.

Avant hier, j'étais seule dans la chambre de ma mère; il entra un ecclésiastique. Comme je ne songeais à rien, je me trouvai presque mal en le voyant, seulement à cause de son habit qui a rapport à nos fonctions dévotes.

Savez-vous bien, Monsieur, que je crains les suites de mes dégoûts là-dessus? savez-vous bien qu'une prédication me donne la fièvre, moi qui aimerais à entendre prêcher, si je n'en avais satiété? Ce n'est pas là tout; si vous voyiez comme ma mère m'habille, au voile près, vous me prendriez pour une religieuse; encore, au voile près, je me trompe, ma coiffe en est un, de la manière dont je la mets. A l'égard de mon corps, il me va jusqu'au menton; il me sert de guimpe: vous jugez bien qu'une âme de seize ans n'est pas à son aise sous ce petit attirail-là. Entre vous et moi, je crains furieusement d'être coquette un jour; j'ai des émotions au moindre ruban que j'aperçois; le coeur me bat dès qu'un joli garçon me regarde; tout cela m'est si nouveau; je m'imagine tant de plaisir à être parée, à être aimée, à plaire, que si je n'avais le coeur bon, je haïrais ma mère de me causer, comme cela, des agitations pour des choses qui ne sont peut-être que des bagatelles, et dont je ne me soucierais pas, si je les avais. Persuadez-la, s'il vous plaît, de changer de manière à mon égard. Tenez, ce matin j'étais à ma fenêtre; un jeune homme a paru prendre plaisir à me regarder; cela n'a duré qu'une minute, et j'ai eu plus de coquetterie dans cette seule minute-là qu'une fille dans le monde n'en aurait en six mois. Tâchez donc de faire voir les conséquences de cela à ma mère. Six heures et demie sonnent, elle m'appelle déjà de son cabinet; je m'en vais lire, je vais prononcer des mots; je vais entrer dans ce triste cabinet que je ferai, quelque jour, abattre, s'il plaît à Dieu; car sa vue seule me donne une sécheresse (pour parler comme ma mère) qui m'empêcherait, toute ma vie, de prier Dieu, si je restais dans la maison. Ah! que je m'ennuie!

 

Treizième feuille

30 décembre 1722

Le fameux Scythe Anacharsis, un jour surpris par une nuit obscure, aperçut une maison bâtie au bas d'une montagne. Il vint y demander l'hospitalité, et ce fut le maître même de la maison à qui il parla... Entrez, dit-il à Anacharsis, d'un ton sévère. Les hommes en général ne méritent pas qu'on les oblige; mais ce serait être aussi méchant qu'eux que de les traiter comme ils le méritent. Venez, les vices de leur coeur m'ont valu des exemples de vertu.

La singularité de ce discours eût, peut-être, étourdi tout autre homme qu'Anacharsis; mais ce Scythe, qui était un amateur de la sagesse, et qui voyageait pour en acquérir, se sentit au contraire piqué d'une curiosité de philosophe; il regarda cet accueil comme la matière d'un éclaircissement qui ne manquerait pas d'être instructif, il s'en promit tout d'un coup quelques nouvelles leçons de sagesse, et il lui tarda de voir le dénouement d'une aventure qui, suivant ses vues, commençait d'une façon si intéressante.

Il suivit donc son hôte, qui le prit par la main et le conduisit dans un appartement commode, dont la propreté faisait tout l'ornement. Anacharsis, qui était bon connaisseur, vit bien alors qu'il était logé chez un sage; et cela étant, il se trouvait, lui, une bonne fortune pour son hôte, tout comme son hôte en était une pour lui. Il ne s'agissait plus que d'une chose, c'était que l'autre à son tour eût sentiment de son mérite, et que la découverte de ce qu'ils valaient fût entre eux réciproque.

Pour cet effet, voilà Anacharsis qui prend le maintien d'un sage, attitude grave, discours sentencieux, et silence attentif.

Notre misanthrope remarqua ces façons-là, et sur cette étiquette, il examine Anacharsis; celui-ci tient bon; déjà l'autre s'intrigue, s'arrange sur ses conjectures, prend lui-même une contenance moins distraite, et soupçonnant qu'il est devant un sage ne veut pas manquer le petit profit qui se présente, c'est d'être aussi pris pour tel.

Cependant on servit, ils se mirent à table; et dans la conversation: Si je ne craignais de vous paraître trop curieux, dit-il, je vous prierais de me dire à qui j'ai le plaisir de donner aujourd'hui retraite. Si j'en crois les apparences, je dois vous distinguer des autres hommes pour qui je n'ai pu m'empêcher de vous montrer tant de mépris. Quand vous me confondriez encore avec eux, reprit Anacharsis, vous ne seriez point injuste; tous les hommes, en effet, sont méprisables, les uns plus, les autres moins; voilà toute la différence qu'on peut mettre entre eux. Vous souhaitez de savoir qui je suis, et je vous ai trop d'obligation pour refuser de vous satisfaire. Je suis né Scythe, et je m'appelle Anacharsis. Votre nom et votre amour pour la sagesse me sont connus, Seigneur, répondit le solitaire; je sais même votre rang que vous oubliez de me dire; vous êtes prince de la famille royale de Scythe, et je vous demanderais pardon de la manière dont je vous ai reçu d'abord, si je ne croyais devoir épargner au philosophe Anacharsis les excuses et les respects que je dois au prince. Cependant, Seigneur, souffrez que je vous dise d'où me vient cette haine que j'ai prise pour les hommes. J'allais vous prier de m'en instruire, reprit Anacharsis, et j'attends votre récit avec impatience. Je vais, dit le solitaire, vous exposer toute l'histoire de ma vie; cela pourra vous amuser, et je ne serai pas long.

Je m'appelle Hermocrate, et je suis issu de parents qui furent autrefois sénateurs dans Athènes. Mon père répara, par une éducation excellente, la médiocrité des biens qu'il avait à me laisser. J'étais dans la fleur de mon âge quand il mourut; je crus, après sa mort, ne devoir rien négliger de tout ce qui pouvait augmenter ma fortune. J'avais l'âme généreuse, et de tous les plaisirs auxquels j'étais sensible, je n'en connaissais point de plus grand, de plus cher, ni qui me fût plus nécessaire que le plaisir d'obliger les autres. Quand je pouvais rendre un service à quelqu'un, je n'avais pas besoin d'étudier mes façons pour sauver aux gens la petite confusion qu'on a souvent d'être obligé dans bien des choses. J'étais là-dessus tout sentiment; je n'avais qu'à laisser faire mon coeur; il n'y avait rien à ajouter à son industrie naturelle, non plus qu'au talent qu'il avait de cacher son industrie même.

Né avec de pareilles dispositions, j'envisageais avec volupté toutes les sortes de partages que je ferais de ma fortune aux autres. Quand je serais riche, je ne puis subsister avec mon bien, disais-je en moi-même, car il ne suffit que pour moi, et mon coeur, pour ainsi dire, n'a pas le nécessaire. Etre né bon et ne pouvoir exercer sa bonté, n'est-ce pas vraiment n'avoir pas de quoi vivre? Quoi! voir les besoins d'un honnête homme, et n'être point en état de les soulager, n'est-ce pas les avoir soi-même? Je serai donc pauvre avec les indigents, ruiné avec ceux qui seront ruinés, et je manquerai de tout ce qui leur manquera: tâchons de me mettre à l'abri d'une vie si triste.

Dans ce projet je me ressouvins qu'il y avait un philosophe qui s'était entièrement retiré du monde, et qui demeurait à un quart de lieue de ma ville. Il cultivait les sciences dans sa retraite, et beaucoup de personnes l'allaient souvent consulter sur une infinité de matières: ses réponses et ses conseils avaient été utiles à tout le monde, et son étude lui avait même acquis des secrets qui le faisaient passer pour un magicien dans l'esprit du peuple; il fallait l'interroger en peu de paroles, et il répondait de même.

J'allai donc le trouver; je n'avais qu'une question fort courte à lui faire. Comment faut-il s'y prendre, lui dis-je, pour avoir l'amitié des hommes? (car je comptais qu'avec leur amitié il n'y avait rien dont je ne vinsse à bout). Etre bon avec eux, et dans ses discours et dans ses actions, me répondit-il, et puis il se retira. Sur ce pied-là, ils m'aimeront, dis-je, en me retirant aussi; car, pour être bon, je n'ai qu'à rester comme je suis.

Je revins chez moi avec cet oracle qui s'ajustait si bien à mon caractère; et dès ce moment, je me mis en besogne; vous concevez bien que je n'eus pas de peine à donner des témoignages de cette bonté qu'on m'avait recommandée, et dont mon coeur ne respirait que la pratique.

Le philosophe ne s'était point trompé; et en effet, je fus bientôt regardé comme le meilleur garçon du monde, je ne voyais personne qui ne fît mon éloge; on s'attendrissait en me louant; on se répandait en caresses; tous les discours qui roulaient sur mon compte étaient affectueux; et ce qu'on me disait, il est certain qu'on le sentait. Sur le rapport de ceux qui me connaissaient, j'avais pour amis tous ceux qui ne me connaissaient pas; et je vous l'avoue, les espérances de crédit et de fortune, que j'avais conçues, me parurent alors infaillibles, au point où je voyais les choses. Je comptais en homme sensible que mes amis me seraient obligés des services que j'exigerais d'eux; ils seront charmés de m'être utiles, me disais-je, ils m'aiment, et les requérir de quelque grâce est un bonheur que leur doit ma reconnaissance; il est vrai que je n'ai pas le talent de demander pour moi, et qu'assurément je m'y prendrai mal, mais à cet égard-là leur amitié m'épargnera bien des frais de compliments; et d'ailleurs c'est un titre de bon coeur que de ne savoir pas parler pour soi. L'homme généreux, quand il prie son ami de le servir, s'imagine, presqu'à cause de cela, être un mauvais ami lui-même.

C'était ainsi que je m'entretenais avec moi, quand un poste honorable et qui me convenait se présenta. Je témoignai à différentes personnes que j'avais envie de l'avoir. Remarquez que ceux à qui je m'adressais me semblaient les plus touchés de mon caractère; j'en avais reçu, en toutes occasions, de ces tendres serrements de main, par qui l'on semble dire à un homme qu'il est doux d'être avec lui, de ces protestations de bienveillance qui partent d'une abondance de goût pour vous. Ils tenaient ordinairement avec moi de ces discours familiers qui seraient des injures entre gens indifférents, et qui, entre amis, ne sont qu'un badinage joyeux et caressant.

Les uns me dirent, d'un air pensif et réfléchi, que la chose était difficile, qu'ils ne voyaient pas bien encore comment ils s'y prendraient pour s'employer en ma faveur. Mais j'y rêverai, ajoutait chacun d'eux, et je vous promets là-dessus une réponse plus positive. Les autres me refusèrent tout à fait cordialement: En homme d'honneur, par telles et telles raisons, je ne puis rien là-dedans, mon cher ami; j'en suis fâché; mais ne vous rebutez pas: remuez-vous. Voilà à peu près les tours que je vous conseille de prendre pour arriver à vos fins. C'était là le langage de chacun de ceux-là d'auprès de qui je revenais chargé d'instructions que m'avait prodigué leur zèle.

De ces amis, je passai à d'autres; et partout je trouvai des sentiments du même style: j'en étais surpris, je n'y comprenais rien, c'était une énigme pour moi que de voir qu'on m'aimait véritablement, et que pourtant on ne se souciait point de moi.

Je manquai le poste, un autre l'emporta; et cet autre, c'était un homme dangereux, malin, vindicatif, qui avait le courage de dire de bons mots contre ceux qui ne lui plaisaient pas, et qui, à l'égard des ridicules de son prochain, était d'un commerce aussi cavalier que le mien était doux et humain; enfin qui était mon contraste: avec cela, voyez la différence de nos aventures. Il s'attirait des ennemis qui s'empressaient à le servir, pendant que je me faisais des amis qui refusaient de m'être utiles. N'auriez-vous pas cru que les hommes se trompaient, et que par méprise ils me donnaient la part qui lu était due et lui transportaient la mienne? A qui pensez-vous qu'il eut obligation du poste dont il s'agissait? aux mêmes personnes que j'avais tâché d'intéresser pour moi, et qui m'avaient toujours mal parlé de lui. Ce n'est pas tout, quelque temps après on me pria d'un repas où tous les conviés, me disait-on, seraient charmés de m'avoir. L'homme en question sut ce repas, il en voulut être, il apprit que je m'y trouverais, et témoigna n'en être pas content. Savez-vous ce qui arriva? On m'avait prié, on m'aimait, et il était craint; eh bien! le repas se fit, et pour mettre à l'aise le malin personnage, on envoya dire au meilleur garçon du monde, que la partie était rompue, pour je ne sais quel accident qu'on imagina, et dont l'imposture fut de l'invention de tous les conviés. Oh! alors, informé de cela, je crus pour le coup que les hommes étaient devenus fous. A peine étais-je sorti du chagrin que cela me donna, que je tombai dans mille autres dégoûts. Chaque jour je m'apercevais que j'ennuyais tout le monde qui continuait à m'aimer. Voulait-on se réjouir, ma compagnie ne tentait pas mes plus intimes, et l'on préférait celle de gens sur qui; s'il en avait été question, le coeur de ceux qui me laissaient là m'eût donné mille fois la préférence! on disait que j'avais de l'esprit et que j'étais gai, et on le disait sans se soucier ni de mon esprit ni de ma gaieté: on les estimait sans y prendre goût; le plus petit des plaisirs, une minutie, si je la demandais à quelqu'un, il fallait, pour l'obtenir, me donner la peine de l'arracher à la distraction qu'on avait pour moi.

Me voyant enfin si maltraité des hommes, et du côté du bien de moitié moins à mon aise que je ne l'avais été d'abord, il me prit un jour une si grande colère contre mon philosophe, pour la tromperie que je croyais qu'il m'avait faite quand j'avais été le consulter, que je partis tout d'un coup pour aller lui témoigner mon ressentiment. J'arrivai bientôt chez lui, et je frappai avec emportement à sa porte; il se présenta d'un air aussi froid que s'il avait eu affaire à l'homme le plus tranquille. Me reconnaissez-vous? lui dis-je. Oui, reprit-il, que me voulez-vous? Vous reprocher, répondis-je, la fourberie de vos conseils. Dites plutôt mon ignorance, s'il est vrai que mes conseils vous aient fait tort, repartit-il. Non, non! m'écriai-je, vous vous êtes joué de ma jeunesse; je vous ai demandé ce qu'il fallait faire pour être aimé des hommes, vous avez eu la cruauté de me dire que je n'avais qu'à être bon, et c'est cette bonté que vous m'avez conseillée qui m'a perdu auprès d'eux, loin qu'elle m'ait conduit à la fortune, comme je l'espérais, et peu s'en faut qu'elle n'ait causé ma ruine entière. Vouloir faire fortune est une autre chose que de souhaiter d'être aimé des hommes, me répondit-il. Que ne vous expliquiez-vous mieux, quand vous m'avez interrogé? Comment! repris-je, pouvais-je m'imaginer que j'échouerais, soutenu de l'amitié de ces hommes? Par quelle fatalité m'a-t-elle donc été si nuisible? Prenez, me dit-il, cette poudre que j'ai composée de simples, et dont les effets sont naturels; allez chez vous, assemblez vos amis, et mêlez-en dans le vin qu'ils boiront; plaignez-vous ensuite de leur procédé pour vous, et ils vous diront pourquoi leur amitié a trahi vos projets.

J'exécutai ce qu'il me prescrivit; pendant le repas, il me sembla qu'ils raillaient adroitement jusqu'à la profusion de mets exquis que je leur donnai. Il ne tenait qu'à moi de deviner qu'ils m'appelaient dupe, de ce que j'étais si généreux; je choisis cet instant pour leur parler.

Vous êtes d'étranges gens, leur dis-je, je sens toute l'ingratitude que vous enveloppez dans votre façon de louer mon repas; et ce n'est pas d'aujourd'hui que vous n'êtes envers moi que des ingrats. Cependant, il n'y a pas un de vous ici qui ne m'aime! Cela est vrai, me dirent-ils. Pas un de vous, continuai-je, qui ne convienne que je suis le meilleur coeur qu'on puisse trouver. C'est une justice que nous vous devons, dirent-ils encore. Avec cette qualité, repris-je, on peut se vanter d'être aimable et d'un commerce sûr, quand on y joint un peu d'esprit. Pourquoi donc chacun de vous me fuit-il et paraît-il en toute occasion se soucier si peu de moi, pendant qu'il s'amuse volontiers avec Diléarque, qui est un rapporteur éternel de ce qu'on dit, et de ce qu'on ne dit point; avec Delphire, qui est une âme double; avec Dioclès, qui ne s'attache à personne; avec Thélèphe, qui n'a jamais obligé qui que ce soit; avec Amyntas, railleur impitoyable, et avec qui, dans un cercle, votre amour-propre essuie mile petits affronts qui vous le font haïr? Pourquoi rendre service à tous ces gens-là préférablement à moi que vous aimez? pourquoi semblez-vous même en faire plus de cas que de moi? C'est que leurs vices, me répondit alors un de la bande, leur donnent une importance que votre vertu ne vous donne point. Voulez-vous que nous vous parlions franchement? Ma foi, rien n'est d'une moindre ressource, rien ne tarit tant au plaisir de la société qu'un homme aussi excessivement bon que vous l'êtes à tous égards: son entretien n'a rien de vif, rien qui flatte la curiosité maligne que nous avons tous mutuellement sur ce qui nous regarde. Que diantre faire avec un homme contre l'esprit de qui le vôtre n'a point à se précautionner dans la conversation? De quoi s'occuperait-on avec lui, de qui l'on ne peut espérer aucun trait de malice, et à qui, par conséquent, on n'en peut rendre; qui ne médit de personne, et qui par là ne vous apprend rien; qui ne vous dispute jamais son suffrage, quand vous avez de l'esprit avec lui; qui n'est point jaloux de cet esprit, ce qui ôte la vanité d'en avoir; d'un homme avec qui votre amour-propre languit dans une éternelle sécurité, d'où naît l'ennui; d'un homme de qui vous ne craignez rien, ni sur vos intérêts ni sur votre réputation; de qui vous n'attendez rien à votre avantage contre celui des autres, ce qui n'établit aucun motif de liaison ni d'intrigue entre vous et lui? Eh bien! vous êtes un bon garçon, je vous aime, parce que vous serez toujours bon pour moi; mais vous me lassez, parce que vous ne serez jamais mauvais pour personne. Nous ne vous avons point rendu service, dites-vous. Eh! par où nous excitez-vous à vous servir? êtes-vous capable de vous venger de nos refus là-dessus? Non, je vous l'ai dit, vous serez toujours bon, toujours généreux; ainsi, ce n'est pas la peine de se donner du mouvement pour un homme dont on ne peut rebuter la bonté ni s'attirer la rancune. Pour ceux que vous venez de nommer, je passe le temps ou à me tenir sur mes gardes avec eux, ou à m'en faire craindre, ou à m'en divertir; mais vous, vous n'êtes qu'aimable, et quoi encore? aimable! et en vérité cela n'anime point, car on vous aime, et puis c'est tout.

Il allait continuer; mais moi, saisi de fureur à la vue de l'iniquité des hommes, je dis à tous ces indignes de sortir, ce qu'ils firent en se moquant de moi. Le lendemain je vendis le reste de mon bien, et m'éloignant de ma patrie aussi bien que des hommes qui m'étaient odieux, je fis bâtir cette maison dans ce désert, où je vis de ce que me rapportent quelques arpents de terre que j'y cultive.

 

Quatorzième feuille

2 janvier 1723

Je me suis mis sur le pied de produire les lettres qu'on m'enverra, quand je les trouverai utiles au public; et en voici deux que je n'ai pas cru devoir supprimer.

Monsieur le Spectateur,

Je ne vous demande point de mettre cette lettre dans vos feuilles; je ne sais pas faire de lettres qui méritent d'être imprimées. Je vous prie seulement d'avoir la bonté, dans un de vos discours, de traiter de la situation où je suis. Si vous aimez à secourir les gens qui sont malheureux, vous ne pouvez donner du secours à personne qui soit plus digne de compassion que moi.

Je suis infirme, accablé d'années, relégué à la campagne où l'on a livré ma vieillesse à la discrétion de deux ou trois domestiques sans charité pour mon âge et pour mes infirmités, qui m'oublieraient toujours, si je n'étais importun, et dont il faut que j'impatiente la brutalité pour en arracher quelque attention à mes besoins; enfin, auprès de qui l'on ne m'a laissé d'autre appui que la pitié que je devrais leur faire, et que je leur fais si peu qu'ils abusent de l'oubli cruel où m'a laissé leur maître. Hélas! ce qui m'afflige le plus, ce qui fait toute l'amertume de mes peines, c'est que ce maître dont je parle, vous le dirai-je, monsieur, c'est qu'il est mon fils. Je suis sûr que mon état vous touche; mais quelque bon coeur que vous soyez, vous n'en sauriez comprendre toute la misère. Il faut être à ma place, il faut être père pour en sentir toute l'étendue.

C'est, sans doute, un étrange malheur que d'être à mon âge rebuté de tout le monde, ou de se voir à la merci de l'humanité des étrangers, de gens qui ne sont ni vos amis ni vos parents, de ne trouver qui que ce soit qui s'intéresse véritablement à vous, qui vous soulage et vous aide à supporter ce reste de vie languissante où vous ne pouvez plus rien pour vous, et où vous êtes à charge à vous-même. Dans de pareilles extrémités, un homme est fort à plaindre; enfin, il souffre beaucoup, et puis il meurt. Eh bien, monsieur, soyez-en persuadé, l'infortune de cet homme-là n'est rien auprès de la mienne, s'il n'a point d'enfants, si Dieu ne l'a pas fait le père d'un fils qui l'abandonne. Non, ce n'est rien que d'être délaissé des autres hommes, de n'avoir à se plaindre que de leur peu de compassion; il n'est pas étonnant qu'ils soient durs, impitoyables; vous ne leur êtes rien, ce sont des indifférents, des inconnus que vous pressez d'être généreux; ils ne veulent pas l'être pour vous, ils le sont peut-être pour d'autres, et si vous ne souffriez pas, vous n'en exigeriez rien.

Mais, Monsieur, vous imaginez-vous bien ce que c'est qu'un fils? Savez-vous comment on le regarde, ce qu'on en attend, ce qu'il vous est? Est-il pour vous un homme comme un autre? Ah! c'est ici où les expressions me manquent; c'est ici où mon coeur est saisi, où je souffre ce qui n'est point douleur, ce qui n'est point désespoir, mais quelque chose de plus cruel que tout cela. Oui, l'on vit encore; il reste encore du courage et des forces, quand on sent de la douleur et du désespoir; et moi, Monsieur, je ne vis plus, je ne tiens plus à la vie que par un sentiment de tristesse qui me pénètre, qui confond et qui glace mon âme, qui ne me laisse ni crainte ni espérance, qui m'anéantit. Les hommes aujourd'hui me rejettent et m'abandonnent, et ce n'est encore là qu'être rejeté et abandonné des hommes; mais mon fils me rejette et m'abandonne comme eux, et c'est être rejeté et abandonné de la nature entière. Il était mon unique appui, ma ressource, mais une ressource qu'il me semble que rien ne pouvait m'ôter, qui était à moi, qui ne dépendait ni de la faveur, ni de l'humanité des hommes. Que mon fils fût généreux ou non, la nature, les préjugés même, l'éducation qu'on donne à ses enfants, la tendresse qu'on prend pour eux, l'habitude qu'ils ont de respecter leur père, tout me garantissait l'amour de mon fils pour moi, tout m'assurait que cet amour était mon bien; tout dans son coeur devait m'excepter des autres hommes; eût-il été sans honneur pour eux, tout le liait à moi, comme tout me liait à lui. Fût-il né l'homme du monde le plus haïssable, aurais-je pu le haïr? en aurais-je moins senti que j'étais son père? Nos enfants pour nous éprouver sensibles ont-ils besoin de le mériter, d'être bons et aimables? Hélas! que font sur nous leurs vices qu'affliger notre amour, sans le rebuter?

Oui, mon fils, du fond de l'état où vous m'avez mis, de cet état d'abattement où je languis, c'est mon amour qui s'élève. Vous n'avez pu me l'ôter; c'est lui qui se plaint de vous; il ne m'est dur de vivre encore que parce que je vous aime toujours. Non, je ne souffre que parce que c'est vous qui me maltraitez; votre coeur ne me connaît plus, et ma tendresse subsiste encore, je n'ai pu cesser d'être votre père: comment avez-vous fait pour cesser d'être mon fils? Il n'y a donc plus rien qui tienne à moi dans la nature; tout s'y est donc désuni d'avec moi, je n'y vois plus qu'un désert. J'y suis seul, ignoré de tout l'Univers, de mon fils que je regrette, que j'appelle à mon secours, et qui m'ignore comme tout le reste des hommes.

Cependant, Monsieur, qu'ai-je fait contre ce fils? De six enfants que j'avais, il me resta seul. Je n'étais pas riche, mais je l'aimais tendrement; et dans l'éducation que je lui donnai, mon économie et l'industrie de mon amour me tinrent lieu de richesses. Il répondit à mes soins; je l'envoyai à Paris y suivre le barreau: je m'ôtais presque le nécessaire pour l'y soutenir; il y fit effectivement des progrès qui lui acquirent l'estime de ceux qui le connaissaient; et comme il était assez bien fait, qu'on le voyait laborieux, une riche dame, dont il faisait les affaires, en eut si bonne opinion qu'elle lui offrit sa fille, pourvu qu'en se mariant il eût du moins un bien médiocre. Ce bien médiocre était entre mes mains: il consistait en deux petites terres qui venaient, partie de mon patrimoine, partie de mes épargnes, et dont le revenu avait servi à l'avancer, et à me faire vivre.

Il m'écrivit la proposition de la dame, me marqua tous les avantages du parti qu'on lui offrait, et me dit que sa fortune était entre mes mains. Hélas! elle ne pouvait être plus sûre: je partis pour Paris, et je convins tout d'un coup de lui donner la moitié de ce que j'avais, et de lui assurer l'autre.

Son mariage se fit quelque temps après: il quitta le barreau pour des emplois qui paraissaient meilleurs; sa femme mourut en mettant un enfant au monde; je perdis beaucoup; elle m'aimait, et sa mémoire me sera toujours chère.

Quatre ou cinq mois après sa mort, mon fils, pour certains desseins, eut besoin d'une somme considérable d'argent; il en emprunta, mais il lui en manquait encore. J'étais alors content de lui; je suis né simple et plein de franchise; je le croyais plus amoureux de mon repos que moi-même, et en vendant ce qui me restait pour achever sa somme, je voyais seulement que c'était un bien qui changeait de nature, sans changer de maître.

Je le vendis donc, suivant son envie, et cela sans prendre aucune précaution pour moi; la chose se fit entre nous deux seulement; l'argent en fut employé suivant ses vues: elles réussirent au-delà même de ses espérances. Le voilà puissant, après quoi il voulut jouir sans travailler davantage: sa maison prit une autre face, il se jeta dans les plus grands airs, des amis plus considérables succédèrent à ceux qu'il avait eu d'abord; il se défit insensiblement de ces derniers, dont le commerce lui parut alors trop bourgeois, et commença enfin à rougir de moi.

Je m'en aperçus, mais d'abord je crus me tromper; en ce temps-là je tombai malade, et je vis qu'il me négligeait dans le cours de ma maladie; ses domestiques, à son exemple, me négligèrent aussi: cela me chagrina sérieusement; je le fis prier de venir dans ma chambre, où il n'était pas entré depuis quatre jours; il y vint; je me plaignis à lui du peu de soin qu'on avait de moi. C'est que vous êtes un peu difficile, mon père, me répondit-il. Voilà la première fois que vous me le dites, lui repartis-je, et votre réponse m'étonne. Ce n'était pas trop la peine de m'envoyer chercher pour me quereller, comme vous faites tout le monde, me dit-il là-dessus: on a soin de vous tout autant qu'on le peut; cependant vous vous plaignez toujours. Que faire à cela? Tâchez de vous remettre; quand votre santé sera meilleure, je vous conseille d'aller demeurer à la campagne; vous y serez plus tranquille qu'ici, vous y vivrez à votre fantaisie; je me trouve dans un genre de vie qui ne vous convient pas, et nous ne nous gênerons ni l'un ni l'autre.

Il sortit après ce discours, pendant qu'un valet qui l'avait entendu tournait la tête pour rire et se moquer de moi.

Le procédé de mon fils m'avait frappé; l'action de ce valet me perça le coeur: je vis tout ce que j'allais devenir; je compris que je n'étais plus qu'un étranger dans la maison de mon fils, et qu'enfin lui et moi nous étions deux. Je fus encore quelques jours au lit, je me levai ensuite; mes forces revinrent un peu; je m'habillai du mieux que je pus. On allait dîner, j'entendis sonner, et j'appelai quelqu'un pour m'aider à descendre: on me répondit, mais personne ne vint; j'essayai donc de descendre en me soutenant avec ma canne, et j'étais déjà à moitié de l'escalier, quand mon fils parut à la porte de son appartement.

Que faites-vous là? me dit-il d'un ton rude. Quelle fantaisie vous prend? J'ai du monde. Etes-vous en état de paraître? Avez-vous peur qu'on ne vous envoie pas à manger chez vous? Remenez mon père, ajouta-t-il, en s'adressant à un valet de chambre, et puis il rentra; pour moi, je restai immobile, et les larmes me vinrent aux yeux.

Ce valet de chambre fit semblant de m'aider à remonter, en me disant que j'étais encore vert pour mon âge: je ne répondis rien à la raillerie de ce domestique qui faisait sa charge en m'insultant; la douleur me rendait muet; je rentrai chez moi comme un homme qui ne sait plus où il est; je me trouvai mal, et je demandai du vin; on ne m'en apporta qu'un quart d'heure après, avec un potage froid dont je ne goûtai pas, non plus que du reste de mon dîner qui vint trop tard.

J'achevai la journée dans la plus accablante confusion de pensées qu'on puisse imaginer; mes soupirs à tout moment se confondaient avec mes pleurs: Où irai-je! disais-je, je n'ai plus rien qui soit à moi! Je me suis dépouillé de tout!

Cependant je résolus en me couchant, de sortir le lendemain de chez mon fils; je ne pouvais plus y respirer, j'y expirais; je me proposais d'aller trouver un de nos amis, de lui confier ma situation, de le prier de me secourir, de me donner un conseil dans mon affliction. Dans ce dessein, je me levai le lendemain plus tôt qu'à mon ordinaire, et je m'habillai.

Apparemment qu'on alla le dire à mon fils, car il entra dans ma chambre au moment où j'allais sortir. Où allez-vous, mon père? Me dit-il. Cherche, lui répondis-je, quelque ami charitable qui me donne du pain de bonne grâce. Vous savez que je n'ai plus, ma tendresse pour vous m'a tout ôté. Quel raisonnement, me répondit-il; que les gens de votre âge ont de caprices! vous voilà donc bien scandalisé de ce que je vous ai dit hier au matin. Mon fils, repartis-je, je suis assez consterné, laissez-moi aller sans me répondre, vous n'êtes plus en état de me parler; toutes les paroles que vous prononcez sont autant de coups de poignard pour moi, vous n'en connaissez pas la force, elles me tuent. Finissons toutes ces explications, dit-il alors avec vivacité. Vous avez tort, mon père, il est mille chose que vous auriez pu vous dire à vous-même; vous êtes dans un âge avancé; vous avez presque toujours vécu dans une petite ville de province, et vos idées, vos manières de faire, vos usages sont si différents de ce qui se passe dans le monde, que vous auriez dû vous dégoûter le premier de la compagnie de ceux qui viennent ici; mais vous ne sentez point cela, et je le sens, moi. Le bel agrément pour votre fils que de vous voir conserver avec gens d'un certain rang, polis et délicats, que vous faites rire, et à qui votre simplicité donne la comédie; voilà pourtant ce que c'est: pensez-vous que cela me soit fort avantageux? Je suis un homme de fortune, n'est-il pas vrai? Eh bien, à quoi bon l'apprendre à ceux qui ne le savent pas? C'est cependant ce qui saute aux yeux dès qu'on vous voit; et malgré cela, vous avez la manie de vouloir toujours vous montrer; ainsi ne nous querellons point, mon père, il n'est pas nécessaire d'aller rompre la tête à personne de vos plaintes, je vais donner ordre qu'on vous conduise dès ce moment à ma maison de campagne, vous y serez le maître et dans votre centre; de temps en temps j'irai vous voir, et rien ne vous manquera. Adieu, je vous quitte, vous allez partir, et moi je vais sortir pour mes affaires.

C'est ainsi, monsieur, que mon fils se sépara d'avec moi: il me quitta sans m'embrasser, sans qu'il lui échappât le moindre mot de douceur que celui de père, que sa bouche prononçait, et que son coeur ne sentait pas; il se retira sans être touché ni de l'abattement où il me laissait, ni du triste silence que je gardai, ni des larmes qu'il vit couler de mes yeux. Ensuite on vint emporter mes hardes, on me dit de descendre, et je fus mis, presque sans sentiment, dans une chaise qui me conduisit à cette campagne, où je languis depuis près de deux ans, où mon fils n'est point venu comme il me l'avait promis, enfin où je vis dans une privation entière de toute consolation, et souvent même de toutes les choses nécessaires à la vie.

Monsieur le Spectateur,

Zélé comme vous l'êtes pour le public, je ne doute pas que vous ne lui fassiez un présent de ma lettre; elle sera très courte, et j'y donne le secret de se faire payer de certains débiteurs qui sont très honnêtes gens, très généreux, et les meilleurs coeurs du monde; mais qui dans le cas dont il s'agit, ont une bizarrerie d'humeur, qui leur ôte l'usage de leur bon caractère, c'est qu'ils ne peuvent se résoudre à payer leurs dettes. Empruntez d'eux, vous ne sauriez leur faire un plus grand plaisir. Demandez-leur ce qu'ils vous doivent, il n'y a plus personne; vous les glacez, les voilà perclus de tout sentiment. Qu'est-ce que c'est que l'homme! quel assortiment de vices comiques, avec les plus estimables vertus! Mais ce n'est point mon affaire que de réfléchir là-dessus. Je dirai seulement que nous sommes des animaux bien singuliers. Bref, il n'y a que trois heures que j'avais un de ces débiteurs, dont je parle. Il me devait depuis deux ans une somme assez considérable. Je l'ai prié en deux occasions de s'acquitter. Néant, il m'a toujours remis, et moi j'ai toujours patienté, parce que je connaissais mon homme, et l'infirmité de son caractère à cet égard-là. Je savais bien qu'il n'y avait point de mauvaise volonté dans son fait; or hier il m'est survenu une petite affaire dans laquelle il me faut de l'argent: Si je vais proposer à un tel de me payer, ai-je dit ce matin en moi-même, il me semble que je l'entends: Je n'ai pas un sol, me répondra-t-il. Comment ferai-je? la nécessité donne de l'industrie; là-dessus, continuant à me parler, j'ai dit: Mon homme se déplaît à rendre, c'est un grand défaut; mais il aime à prêter, c'est une fort belle qualité; eh bien, de quoi m'embarrassé-je? sa bonne qualité va me faire raison de son défaut. Allons, allons, mon argent est dans ma poche. En effet, j'ai prié un de nos amis communs d'aller lui emprunter justement ma somme, il y est allé tout en riant de mon idée; il a exécuté sa commission. Je n'ai ici que les deux tiers de cet argent, mais prenez toujours, dans un instant je vais vous envoyer le reste, lui a dit l'autre d'un air aisé. Là, de cet air noble qui met l'obligation qu'on va nous avoir sur le pied d'une chose indifférente, et tout à fait naturelle: Adieu, mon ami, a-t-il ajouté d'une façon distraite, vous allez recevoir le surplus. Notre ami est venu m'apporter l'argent, nous sommes allés chez lui, où le reste était déjà arrivé; et moi, du même pas, j'ai été chez mon débiteur lui rendre son billet, en lui apprenant ma petite intrigue, et je l'ai laissé tout consterné de n'avoir fait qu'une restitution, au lieu d'avoir rendu un service gratuit: le pauvre homme!

 

Quinzième feuille

14 mars 1723

Il y a quelque temps que j'achetai dans un inventaire une assez grande quantité de livres; ils avaient appartenu à un étranger qui était mort à Paris. En les plaçant dans ma bibliothèque, il tomba d'un gros volume un petit cahier de papier. Je le ramassai, curieux de savoir ce qu'il contenait; je vis qu'il était en langue espagnole, et qu'il avait pour titre: Continuation de mon Journal. Je le lus aussitôt, il me fit assez de plaisir. Je l'ai traduit en français, et c'est aujourd'hui cette traduction que je donne.

Du lundi, septième février, à Paris: troisième jour de mon arrivée.

Ce matin j'ai ouvert ma fenêtre entre onze heures et midi; à l'instant où je l'ouvrais, il est venu un grand coup de vent; j'allais me retirer, car la place ne me paraissait pas tenable: et voyez ce que c'est, j'aurais perdu une leçon de morale. Ce vent m'a fait faire une découverte, il m'a appris qu'il mettait beaucoup d'hommes dans une situation que j'avais toujours cru indifférente, et qui cependant les rend à plaindre. Que de peines dans la vie! Hélas! je n'ignorais pas que le vent causait bien des malheurs, qu'il abattait des maisons, déracinait des arbres, qu'il couchait les blés à terre, sans parler des ravages qu'il fait sur mer. Je ne mets point en ligne de compte la poussière dont il aveugle, les chapeaux qu'il enlève de dessus la tête, et voilà tous les tristes effets que je lui connaissais. Point du tout; avec cela, il peut encore affliger les hommes personnellement, il chagrine leur amour-propre. Voici comment. Comme j'allais fermer ma fenêtre, j'ai vu passer trois ou quatre jeunes gens dont les cheveux étaient frisés, poudrés, accommodés avec un art dont il n'y a que le Français qui soit capable: vous auriez dit que c'était l'Amour même qui avait mis la main à ces cheveux-là. L'air ne paraissait d'abord agité d'aucun zéphir; et sur la foi de ce calme perfide, ces pauvres jeunes gens marchaient lestes; ils jouissaient en pleine sécurité de la beauté de leur chevelure, et de la poudre qui l'ornait; mais qu'en ce monde nos plaisirs sont de courte durée! Ces jeunes gens étaient contents; crac, une persécution survient, les voilà dans l'embarras; le vent souffle et les prend à l'oreille gauche Eh, vite, ils se baissent, ils se tournent, ils appellent cent différentes postures au secours de ce malheureux côté que le vent insulte. Quel état douloureux! il me touchait, j'étais fâché de m'être mis à la fenêtre, je combattais contre le vent avec eux, mais il triomphait; tout allait en désarroi dans le côté qu'il attaquait. Bientôt il attaque de front, ensuite il fait le cercle autour de la tête; la voilà martyrisée, tout est perdu. Oh! pour lors, ces jeunes gens se sont mis à disputer si péniblement le peu de poudre et d'arrangement qui leur restait que je n'ai pu y tenir davantage. J'ai repoussé la fenêtre, et me suis assis le coeur tout serré de l'affliction où je les laissais.

Mon hôtesse est entrée un moment après, et je n'ai pu m'empêcher de lui demander pourquoi ceux que je venais de voir avaient tant souffert. C'est, m'a-t-elle répondu, que ces messieurs sont galants: qu'ils voient des femmes, et qu'un homme dépoudré n'a plus bonne mine. Comment, ai-je dit, ces messieurs ne plairont d'aujourd'hui, d'aujourd'hui ils ne seront aimables, ils ne diront rien de joli? Ah, vent cruel! Mais aussi de quoi se sont avisées les dames d'ici, de régler leur bienveillance sur le plus ou le moins de poudre qu'un honnête homme peut sauver de la fureur du vent? Que diantre, sur ce pied-là, que n'a-t-on imaginé des machines où l'on puisse enfermer son chef? N'eût-on qu'une cour à traverser, n'en est-ce pas assez pour devenir inhabile à plaire? Qui pourra se flatter de porter sa tête avec tous ses agréments chez une femme?

Mon hôtesse est sortie en riant de mes discours; ensuite deux de mes amis sont venus pour m'emmener dîner chez une dame française; mais quoique nous dussions monter en carrosse, j'ai songé que le vent continuait, qu'il ne fallait qu'un malheur pour me voir abandonné de ma poudre, et comme on venait de m'en dire les conséquences, je n'ai point voulu risquer d'arriver chez des dames plus laid que je ne suis naturellement. J'ai remercié mes amis, ils sont sortis, et j'ai gardé la chambre toute la journée, sans oser me remettre à la fenêtre, de peur de voir encore quelque âme en peine pour la disgrâce que je venais de plaindre.

Il est cinq heures du soir, je quitte un livre que j'ai trouvé ici sur des tablettes, et qui ne contient que des sermons; j'en viens de lire un qui combat l'orgueil. Ma foi, il faut que la vertu contraire soit d'une pratique bien difficile. Imaginez-vous que c'est la vanité de bien dire, qui a aidé au prédicateur à prouver qu'il fallait avoir le coeur humble, aussi le sermon est-il fort beau. Il est vrai qu'en le lisant, je n'ai pas été un moment tenté de la vertu qu'on y prêche; mais en revanche je l'ai trouvée très élégamment prêchée. Ajustez cela comme vous pourrez; je vous rends compte de mes impressions, et si celui qui a fait le sermon les savait, je suis persuadé qu'il serait content de moi: je l'admire, il se passera bien que je me convertisse. A vous parler franchement, je ne suis pas étonné du peu d'effet des prédications: la plupart ne sont que des pièces d'éloquence, où le prédicateur nous exhorte bien moins à devenir pénitents qu'à le trouver habile.

Je me souviens qu'un jour j'étais dans une petite église où prêchait un bon religieux; on ne l'estimait pas beaucoup, car il n'avait que du zèle; ce bon homme monta en chaire, il prêcha, et je me rappelle à cette heure qu'il prêcha mal, je veux dire qu'il n'était pas habile homme.

Cependant je l'écoutai, je ne pus m'en empêcher, il gagna mon attention, sans que je m'en aperçusse. Je ne songeai pas seulement s'il y avait de l'esprit au monde, le mien se familiarisa, je ne sais comment, avec la simplicité du sien; moi qui n'étais pas dévot, je m'intéressais à tout ce qu'il disait, cela me regardait, il traitait de mes affaires, il parlait comme un homme qui vous apporte la vérité, comme un homme qui la croit, et qui, sans y employer d'art inutile, n'a d'autre secret pour vous persuader de ce qu'il dit que d'en être persuadé lui-même. Vous ne sauriez croire combien ce ton-là est insinuant, cela ressemble aux entretiens intérieurs que nous avons avec nous-mêmes, quand nous réfléchissons sur quelque chose qui nous importe. Vous sentez bien que nous n'y cherchons pas de façon, et que nous ne voulons alors ni briller ni nous trouver de l'esprit. Nous voulons simplement voir, connaître, et nous déterminer. Eh bien! ce que disait ce bon religieux était de ce genre-là, cela imitait tout naturellement notre façon de penser alors. Enfin, il pensa me convertir, mais je n'achevai pas de l'entendre, car une personne de ma connaissance m'emmena.

On frappe à ma porte; c'est une visite qui me vient; quand elle sera finie, je vous dirai ce que c'est.

Me voilà seul, celui qui vient de sortir est un jeune homme qui parle beaucoup, qui s'estime tant qu'il ne peut s'en taire. Il serait bien mortifié qu'on le soupçonnât de vouloir se louer, et pourtant il veut faire son éloge; de sorte que tout son embarras est de l'agencer dans ce qu'il dit, de façon qu'il s'y trouve sans qu'il paraisse qu'il y ait de sa faute; mais il manque toujours son coup, toujours il y a de sa faute. Enfin c'est de lui que je sais qu'il est bien fait, qu'il est beau, qu'il est adroit, qu'il a plus d'esprit qu'un autre, qu'il est couru des femmes, et peut-être dit-il vrai dans ce dernier article. Je l'en croirais volontiers sur le caractère qu'il m'expose: il est plein de lui-même, il a du caquet, il se dit persécuté de bonnes fortunes, il ment joliment à son honneur et gloire. Oh! parbleu, voilà de grands avantages avec les femmes du pays! Vous m'avouerez que c'est là du mérite, non pas du mérite effectif et vrai, il ne vaudrait rien celui-là, mais de ce mérite badin, comment vous dirai-je, de ce ridicule galant, enfin de ce mérite impertinent qui agace une femme qui veut plaire, non qu'on ne critique un pareil homme, et qu'on ne doute quelquefois qu'il soit aussi aimable qu'il croit l'être; mais qu'il le soit ou non, il a toujours cela d'heureux qu'il y gagne une réputation à la vérité équivoque, mais c'est toujours une réputation, on parle de lui. Eh! quel honneur n'est-ce pas pour une femme, que de fixer un pareil homme! A la vérité, en le voulant fixer, il peut bien arriver qu'elle se fixe elle-même. L'ambition d'être aimée joue souvent de mauvais tours aux femmes; ainsi notre jeune homme pourrait bien en être aussi couru qu'il le dit.

Quoi qu'il en soit, il n'a tenu qu'à moi de le regarder comme un petit prodige. Vain comme il est, si je lui montrais son portrait tel qu'il me l'a fait, il s'évanouirait, j'en suis sûr; car il n'y a point d'homme plus honteux de se trouver fat, que le fat même, quand il est pris sur le fait.

Sur la fin de notre conversation, il a vu sur ma table ce livre de sermons dont je vous ai parlé; j'ai jugé tout d'un coup que j'allais recevoir de sa part quelque raillerie là-dessus. Oh! oh! m'a-t-il dit, vous êtes un excellent chrétien, je vous en fais mes compliments. Eh, ne l'êtes-vous pas aussi, vous? ai-je répondu. Sans difficulté, je le suis, m'a-t-il reparti, mais parbleu vous êtes bien un autre homme que moi. Comment! lire des sermons, y méditer; oh, je n'irai jamais jusque-là. Vous le prenez sur un ton assez indévot, lui ai-je dit. Indévot, s'est-il écrié, la réflexion est austère; je crois qu'effectivement vous avez raison, je ne suis pas dévot, vous m'y faites penser, je le deviendrai, c'est une obligation que je veux vous avoir, mon cher. Croyez-vous, lui ai-je dit, qu'il ne faille pas l'être? Je vous avouerai, a-t-il repris, que je ne suis pas tout à fait de l'humeur de ces bonnes gens qui croient tout, sans trop savoir pourquoi. Fort bien, lui ai-je dit, mais j'ai un petit mot à vous répondre: Ces gens-là, dites-vous, croient tout sans savoir pourquoi; et vous, savez-vous mieux pourquoi vous ne croyez pas? Ah, ah, si je le sais? m'a-t-il répondu; vous vous divertissez, sans doute (et cela était vrai); oui, monsieur, je le sais; je raisonne quelquefois, j'ai des principes. Moi, là-dessus, curieux du système étourdi que pouvait s'être fait un homme qui n'avait assurément pour toute philosophie qu'un peu de libertinage, beaucoup de vanité, et force ignorance, j'ai fait semblant de le combattre sérieusement pour l'agacer; et en effet le système est venu, et ce système, qui était sa créance, c'était un composé de lieux communs, de bribes d'opinions qu'il avait apparemment retenues de la conversation de quelques esprits, qui se donnent pour esprits forts. Je mourais d'envie de rire, mais je n'ai point voulu fâcher ce philosophe, dont les raisons étaient à l'abri de toute critique, et devenaient incontestables par le peu de logique qu'il avait soin d'y observer.

Je parlais tout à l'heure des prédications, mais fussent-elles aussi persuasives qu'elles le devraient être, je ne sache rien qui pût mieux établir la religion, rien qui servît tant à la foi, que de faire prêcher à un docteur de cette espèce-là son incrédulité même, peut-être l'incrédulité des plus forts esprits serait-elle encore plus efficace; ce qui est de sûr, c'est qu'elle ne nuirait pas.

Quand j'ai vu que mon homme avait fini: En vérité, mon cher monsieur, lui ai-je dit, vous vous moquiez tout à l'heure de la crédulité des bonnes gens, mais si vous croyez à votre système, vous n'avez rien à leur reprocher, je vous garantis plus crédule qu'eux; je vois bien que ce n'est pas le défaut d'évidence qui vous empêche d'ajouter foi à de certaines choses, car je ne pense pas que vous voyiez plus clair dans celles que vous croyez. A ce discours, il s'est levé d'un air distrait, en ajoutant: Chacun a sa façon de voir. Franchement, ai-je répondu, je comprends bien qu'avec la vôtre, on marche hardiment dans les ténèbres.

Quelques compliments assez froids ont terminé notre scène, et il est parti; mais on m'annonce qu'il est temps de souper; bonsoir, je me coucherai de bonne heure.

Du mardi, huitième février.

Les amants à belle chevelure auront été charmants aujourd'hui, car il a fait le plus beau temps du monde, et le plus calme. Il est huit heures du soir, j'arrive de chez ce seigneur dont je dois tirer les appointements que m'a promis la cour de Madrid pour mes voyages; je vous ai déjà dit que c'était un glorieux, d'une humeur hautaine, qui abuse du besoin qu'on a de lui, et devant qui il faut ramper pour l'avoir favorable. Chacun a son caractère, il y a des gens qui ne sont pas dans le goût d'être aimés, une reconnaissance vive et respectueuse ne les pique point; si l'on ne les craint pas, si la haine qu'on a pour eux ne désavoue pas les soumissions qu'on est obligé de leur faire e ne les rend pas douloureuses, ils ne sont point contents, ils ne priment point sur vous, ils ne jouissent point de leur autorité, ils préfèrent en vous une inimitié, qu'ils forcent à se taire, à des sentiments d'estime et d'amitié, qui les honoreraient.

La première fois que j'ai vu celui dont je vous parle, c'était à Bayonne; il me traita si cavalièrement que je me révoltai, et suivant les principes de l'orgueil humain, je ne crus pas qu'un homme d'honneur, et né quelque chose, pût se laisser brusquer sans s'en ressentir; vous jugez bien que je ne le disposai pas à me rendre service. Pour me punir, il a tâché depuis de faire réduire mes appointements à la moitié, et il y a réussi; je ne l'ai su que ce matin; d'abord j'en ai été au désespoir, il m'est venu cent fois dans l'esprit de tout abandonner, mais comme il s'agit d'un intérêt de conséquence, puisque j'ai compté sur la somme considérable qu'il ne tient qu'à lui de me faire toucher ici, et qu'étant étranger dans le pays, je ne trouverais point de ressource, la raison m'a donné de plus sages avis, je me suis résolu d'aller trouver mon homme; vous allez croire que pour cela j'ai sacrifié ma fierté: point du tout, je n'aurais jamais pu faire ce sacrifice-là, mais j'ai trouvé moyen de tout ajuster; mon amour-propre s'est secouru, et vous allez voir son expédient, il est curieux, il faut que je vous en instruise, il pourra même vous servir dans le besoin.

Je me suis donc dit: Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il? Je ne veux point aller voir cet homme parce qu'il est superbe, qu'il veut qu'on soit bas et rampant avec lui, et que moi je ne veux pas l'être; eh, pourquoi ne le veux-je pas, puisque c'est le moyen de captiver ses bonnes grâces qui me sont nécessaires? Quel inconvénient y aura-t-il à flatter sa faiblesse? tout aussi peu qu'il y en a à apaiser un enfant qui crie, et dont le bruit vous importune: et cependant j'ai peur que ce ne soit m'abaisser! Eh quoi, la petitesse des hommes mérite-t-elle qu'on lui fasse l'honneur de s'en piquer? n'est-ce pas l'estimer ce qu'elle vaut que d'en avoir compassion? Je veux être fier; eh, la véritable fierté n'est-elle pas d'être raisonnable? Allons, partons, mes dégoûts étaient ridicules.

Cette exhortation faite, j'ai pris ma secousse et suis arrivé chez celui dont il s'agissait; il m'a regardé d'un oeil brusque, mais fidèle aux principes d'orgueil dont je venais de me munir, j'ai caressé l'enfant, je lui ai donné du sucre et des bonbons; je triomphais de me trouver si supérieur à lui, et l'enfant s'est apaisé. Il faut l'avouer, dans le fond, les orgueilleux, quand on le veut, sont les meilleurs gens qu'il y ait, les créatures du monde les plus faciles; que vous dirai-je? demain je recevrai tout mon argent, mes appointements seront augmentés, mon homme m'offre un appartement chez lui, il m'a embrasse, je le haïssais, je l'aime, et nous nous aimons. Oh! parbleu, qu'il me vienne à présent des orgueilleux, je les attends avec ma fierté.

 

 

Seizième feuille

27 mars 1723

Voici la suite du Journal espagnol que j'ai traduit: je crois que ce qu'il en reste suffira pour remplir cette feuille.

Du mercredi, neuvième février.

Il est onze heures du soir; je viens de souper en ville, j'ai dîné en compagnie, et j'ai bien vu des choses aujourd'hui.

Je commencerai par vous dire que ce matin j'ai été recevoir de l'argent que devait me donner un bourgeois de Paris, bourgeois riche et distingué. J'étais accompagné d'un de mes amis qui le connaît, et qui, en m'y conduisant, m'a dit qu'il était le mari d'une très belle femme, qu'ils s'étaient épousés par inclination, que cependant ils ne vivaient pas à présent avec beaucoup de douceur ensemble, et qu'ils paraissaient ne se guère soucier l'un de l'autre. Nous sommes arrivés chez mon homme en discourant là-dessus, et l'on nous a fait entrer dans une chambre, où d'abord nous n'avons trouvé que la femme; elle allait se sauver pour n'être point vue, mais elle n'en a pas eu le temps; il a fallu se montrer. Nous l'avons saluée, elle était embarrassée et honteuse, sans doute à cause que nous la trouvions dans un négligé des plus négligés, tranchons le mot, dans un négligé malpropre; aussi il fallait voir comme elle se montrait de côté, comme ses mains travaillaient machinalement après sa robe, après sa coiffure, pour en diminuer le désagrément, pour leur faire trouver grâce devant nos yeux; après cela, c'était de ses mains dont elle rougissait, parce qu'elles n'étaient pas en état; ensuite venait la confusion d'avoir des bras trop longs par le défaut d'engageantes; ensuite je la voyais en peine pour une paire de mules qui déshonoraient son pied; elle succombait sous tant d'embarras. La pauvre femme nous parlait, mais quoique je ne l'eusse vue que cette seule fois, il me semblait qu'elle n'avait ni son esprit ni son ton de voix. Non, ce n'était point là elle en tout; c'était, si vous voulez, ses yeux, sa taille et son visage; mais des yeux qui n'osaient regarder, une taille qui n'osait se faire valoir, un visage qui n'osait se montrer. En effet, une belle femme qui n'a point encore disposé ses attraits, qui n'a rien de préparé pour plaire, quand on la surprend alors, on ne peut pas dire que ce soit véritablement elle. Du moins par sa façon de faire, vous dit-elle: Ce n'est pas moi; cela me ressemble en laid, mais vous ne me voyez pas encore; attendez, je ne suis qu'ébauchée, deux heures de toilette m'achèveront; après quoi, vous me jugerez. Oh! la crainte qu'elle a que vous ne la jugiez par avance déconcerte aussi son esprit.

Pour moi, mon cher, malgré l'embarras de cette dame, je l'ai beaucoup examinée et je vous avoue qu'elle doit être une des plus aimables femmes du monde, quand elle veut l'être; car j'ai deviné ses charmes plus que je ne les ai vus. Je ne l'aimais point du tout comme elle était, mais elle me plairait beaucoup comme elle peut devenir.

Enfin, pour le soulagement de sa vanité, son mari est venu, et tout en entrant lui a fait une brusquerie pour je ne sais quelle bagatelle de ménage dont je ne me souviens plus, et elle s'est retirée en lui répondant à l'avenant de ce qu'il lui disait. Pour lui, c'était un homme encore jeune, d'assez bonne mine; mais dans un déshabillé d'une malpropreté si dégoûtante, qu'il faut assurément qu'il l'ait étudiée pour y parvenir, ou qu'il ait un dessein formel de déplaire à sa femme; ce dont sa femme se venge en lui rendant la pareille. Il a pourtant de l'esprit et de la politesse, et je suis persuadé qu'il est homme aimable hors de chez lui. J'ai reçu mon argent, et nous nous en sommes en allés.

Je comprends bien que ces deux personnes-là ont pu s'aimer, quand elles se sont mariée, ai-je dit à mon ami; pour se plaire elles n'ont eu qu'à vouloir se rendre agréables; avec cette attention réciproque, elles méritaient d'être aimées l'une de l'autre. Vous me dites qu'aujourd'hui ces gens-là ne s'aiment plus, c'est qu'ils ne le méritent plus! Que dis-je, s'aimer? ils seraient heureux de ne se sentir qu'indifférents; encore entre époux se sauve-t-on avec de l'indifférence l'un pour l'autre; mais ceux-là doivent se haïr, se trouver pis que laids; oui sur ma parole, ils se voient avec dégoût. Vous pensez donc, m'a répondu mon ami, que le mariage à qui je m'en prends, ce n'est point lui qui fait succéder ce dégoût à l'amour. Il y a des amants qui s'aiment depuis dix ans sans se perdre de vue. Qu'arrive-t-il? quelquefois leur amour est tiède, il dort de temps en temps entre eux, par l'habitude qu'ils ont de se voir; mais il se réveille, il reprend vigueur, et passe successivement de l'indolence à la vivacité. Pourquoi n'est-ce pas de même dans le mariage? Serait-ce à cause qu'à l'autel on a juré de s'aimer? Bon, et que signifie ce serment-là? rien, sinon qu'on s'oblige d'agir exactement tout comme si on s'aimait, quand même on ne s'aimera plus; car à l'égard du coeur, on ne peut se le promettre pour toujours, il n'est pas à nous, mais nous sommes les maîtres de nos actions, et nous les garantissons fidèles, voilà tout; reste donc ce coeur dont l'amour doit toujours piquer, parce que cet amour est toujours un pur don, parce que des époux ont beau se le promettre, et qu'ils ne peuvent se le tenir qu'autant qu'ils prendront soin de se le conserver par de mutuels égards. Ainsi, des époux ne sont précisément que des amants heureux qui ne doivent point s'attacher ailleurs, mais qui malgré le mariage peuvent toujours rester glorieux et jaloux de l'honneur et du plaisir de se plaire, en ce que ce n'est pas le noeud qui les unit, mais seulement le goût qu'ils ont l'un pour l'autre, qui les rend mutuellement aimables; et comme je vous ai déjà dit, leur devoir est de se comporter en amants, mais ils ne sont pas réellement obligés de l'être. De sorte que quand ils cessent de s'aimer, c'est un amant qui n'est plus aimable aux yeux de sa maîtresse, c'est une maîtresse qui n'a plus de charmes pour son amant. Et cela devrait humilier, ce me semble; je ne puis comprendre comment l'amour-propre ne regarde pas cela comme une diminution de ses avantages, comment il ne songe pas à s'en épargner l'affront, car c'en est un tout de même qu'entre amants que le mariage n'a point unis; c'est positivement la même chose. Quoi, nous qui nous estimons tant, et presque toujours mal à propos, nous qui avons tant de vanité, qui aimons tant à voir des preuves de notre mérite, ou de celui que nous nous supposons, faut-il que, sans en devenir ni plus louables, ni plus modestes, nous cessions d'être orgueilleux et vains dans la seule occasion peut-être où il va de notre profit et de tout l'agrément de notre vie à l'être? Des gens s'épousent, ils s'adorent en se mariant, ils savent bien ce qu'ils ont fait pour s'inspirer mutuellement de la tendresse; elle est le fruit de leurs égards, de leur complaisance, et du soin qu'ils ont eu de ne s'offrir de part et d'autre que dans une certaine propreté qui mît leur figure en valeur, ou qui du moins l'empêchât d'être désagréable; ils ont respecté leur imagination qu'ils connaissaient faible et dont ils ont craint, pour ainsi dire, d'encourir la disgrâce, en se présentant mal vêtus. Que ne continuent-ils sur ce ton-là, quand ils sont mariés? et si c'est trop, que n'ont-ils la moitié de leurs attentions passées? pourquoi ne se piquent-ils plus d'être aimés, quand il y a plus que jamais de la gloire et de l'avantage à l'être? Ne serait-il pas bien flatteur de se dire: A présent, je suis jour et nuit avec ma maîtresse, jour et nuit avec mon amant; cependant elle m'aime, malgré l'habitude qu'elle a de me voir à tout moment; cependant il m'aime, quoiqu'il n'ait plus la peine de me chercher, sa tendresse résiste au commerce continuel que nous avons ensemble, son amour soutient la nécessité de nous voir.

J'en étais là de mes réflexions, quand mon ami s'est mis à rire de tout son coeur de la vivacité avec laquelle je les faisais. C'est bien dommage, m'a-t-il dit, que vous n'ayez que moi pour témoin de vos discours édifiants, je n'ai pas le temps d'achever de les entendre, et j'en suis fâché; mais j'ai affaire, adieu. Là-dessus il m'a quitté, et moi en attendant l'heure de dîner, j'ai été aux Tuileries et me suis promené dans une allée des plus écartées.

A peine y avais-je fait un tour que j'ai entendu dans un bosquet deux personnes qui se parlaient d'une voix assez élevée, et qui semblaient se quereller: j'ai distingué la voix d'une femme, et cela m'a donné la curiosité d'écouter. Vous pouvez en être sûr, disait-elle, je perdrai votre maîtresse de réputation, j'en ai les moyens, je la connais, je sais de ses aventures. Vous la perdrez de réputation, madame, a répondu le cavalier (car c'en était un), ma foi je vous en défie, je ne crois pas qu'elle en ait à perdre; cependant ne l'irritez pas. Vous savez de ses aventures, dites-vous, mais elle sait des vôtres, et vous seriez à deux de jeu. Vous parlez en malhonnête homme, a-t-elle reparti, et vous abusez des sentiments que je vous ai montrés. Ma foi, madame, a-t-il dit, je n'ai pas cru la chose si sérieuse entre vous et moi; nous nous sommes plus, il est vrai, vous m'avez fait l'honneur de me trouver de votre goût, vous étiez fort du mien, je vous ai confié mes dispositions, vous m'avez dit les vôtres; nous n'avons jamais fait mention d'amour durable. Si vous m'en aviez parlé, je ne demandais pas mieux; mais j'ai regardé vos bontés pour moi comme les effets d'un caprice heureux et passager, je me suis réglé là-dessus. Le hasard m'a fait connaître la dame en question; ce qui m'est arrivé avec vous m'arrive avec elle; autre caprice dont je profite. Il n'y a pas là de quoi vous fâcher, elle n'a pas l'air de m'aimer autrement que vous avez fait, et je l'imiterai exactement. Ainsi vous me querellez pour une bagatelle; sortons, votre carrosse vous attend, il commence à faire chaud, nous nous reverrons un de ces jours, notre conversation sera plus douce, cet amour exact et sérieux vous sortira de l'esprit, et nous nous aimerons sans tant de façon, comme à l'ordinaire.

Je ne sais point ce que la dame a répondu à ce discours comique où il n'entrait pas beaucoup d'estime pour elle. Mais j'ai cru qu'ils m'apercevaient, et je me suis éloigné, en faisant ma réflexion à mon ordinaire. La voici.

Autrefois, quand un amant cessait d'aimer une maîtresse, c'était un infidèle, mais un infidèle qui la respectait. Aujourd'hui, lorsqu'un homme quitte une femme, ce n'est qu'un vicieux qui la méprise, c'est-à-dire que l'amour, tel qu'il est à présent, fait plus de honte et moins de plaisir. A quoi donc songent les femmes de l'avoir mis dans cet état-là, car c'est leur faute, et non pas la nôtre; c'est d'elles que l'amour reçoit ses moeurs, il devient ce qu'elles le font.

J'ai eu encore bien d'autres idées sur ce chapitre-là; mais midi a sonné, et je me suis rendu vite dans l'endroit où je devais dîner.

J'ai trouvé plusieurs convives chez celui qui nous avait invités: il y a quatre enfants, j'en sais le compte bien exactement, car le père et la mère les ont tous fait passer en revue devant nous; l'un est un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, qui sort du collège. Je ne lui ai pas entendu prononcer un mot, tant que le père a été avec nous: il n'a parlé que par révérences, à la fin desquelles je voyais qu'il regardait timidement son père, comme pour lui demander si en saluant, il s'était conformé à ses intentions. Le père a disparu pour quelques moments; j'avais bien jugé que sa présence tenait l'âme de ce jeune homme captive, et j'étais bien aise de voir un peu agir cette âme quand elle était libre, quand on la laissait respirer; de sorte que j'ai interrogé ce fils, d'un air d'amitié. Le pauvre enfant, par la volubilité de ses réponses, a semblé me remercier de ce que je lui procurais le plaisir de parler. Il se pressait de jouir de sa langue; je ne sais comment il faisait, mais il avait le secret de répondre à ce que je lui disais, sans qu'il se donnât le temps de m'écouter, car il parlait toujours; il n'y a qu'un homme qu'on a depuis longtemps forcé d'être muet, qui puisse en faire autant. Il commençait un récit, quand le père en toussant s'est fait entendre dans la chambre prochaine; le bruit de sa redoutable poitrine a remis la langue de son fils aux fers. J'ai vu la joie, la confiance et la liberté fuir de son visage; il a changé de physionomie; je ne le reconnaissais plus. Le père est entré, et je riais de tout mon coeur, de ce qu'il ne sait pas qu'il n'a jamais vu le visage de son fils. En vérité, il ne le reconnaîtra pas lui-même, si jamais il le surprend avec la physionomie qu'il avait en me parlant. Oh, je vous demande après cela, s'il y a apparence qu'il soit mieux au fait de son esprit et de son coeur.

Qu'un enfant est mal élevé, quand pour toute éducation il n'apprend qu'à trembler devant son père: dites-moi quels défauts le père pourra corriger dans son fils, si ceux qu'il a apportés en naissant lui sont inconnus et n'osent se montrer, si, pour ainsi dire, effrayés par son extrême sévérité, ils se sont sauvés dans le fond de l'âme, s'il n'a fait de ce fils qu'un esclave qui soupire après la liberté, et qui en usera comme un fou quand il l'aura.

Voulez-vous faire des honnêtes gens de vos enfants? ne soyez que leur père, et non pas leur juge et leur tyran. Et qu'est-ce que c'est qu'être leur père? c'est les persuader que vous les aimez. Cette persuasion-là commence par vous gagner leur coeur: nous aimons toujours ceux dont nous sommes sûrs d'être aimés; et quand vos enfants vous aimeront, quand ils regarderont l'autorité que vous conserverez sur eux, non comme un droit odieux que les lois vous donnent, et dont vous êtes superbement jaloux, mais comme l'effet d'une tendresse inquiète, qui veut leur bien, qui semble les prier de ce qu'elle leur ordonne de faire, qui veut plus obtenir que vaincre, qui souffre de les forcer, bien loin d'y prendre un plaisir mutin, comme il arrive souvent; oh, pour lors vous serez le père de vos enfants; ils vous craindront, non comme un maître dur, mais comme un ami respectable, et par son amour et par l'intérêt qu'il prend à eux. Ce ne sera plus votre autorité qu'ils auront peur de choquer, ce sera votre coeur qu'ils ne voudront pas affliger; et vous verrez alors avec quelle facilité la raison passera dans leur âme, à la faveur de ce sentiment tendre que vous leur aurez inspiré pour vous. Pardon, mon cher, de toutes mes réflexions; j'avais un père qui m'apprit à réfléchir, et qui ne prévoyait pas que je dusse un jour faire un journal et le gâter par là.

Je vis encore deux petits enfants, de sept à huit ans chacun, et qui me parurent de très jolies machines; je les appelle machines, parce qu'on les avait seulement dressés à prononcer quelques paroles comme: je suis votre serviteur, vous me faites bien de l'honneur, etc., ce qui ne me plut guère. Eh, mon Dieu, dussent les enfants ne répondre que des impertinences, laissons-leur avoir des pensées en propre. A quoi leur servent ce qu'ils répètent en perroquets? Ecoutons leur impertinences, et disons-leur après: Ce n'est pas cela qu'il faut dire. Rien ne rend leur esprit plus paresseux que cette provision de petites phrases qu'on leur donne, et à laquelle ils s'attendent.

Nous dînâmes très splendidement, et au sortir de table, on m'emmena à la représentation d'une tragédie. Je me trouvai auprès d'un homme qui la critiquait, pendant qu'il larmoyait en la critiquant: de sorte que son coeur faisait la critique de son esprit. Deux dames spirituelles lui répondaient de la bouche: Vous avez raison, et de leurs yeux pleurants, lui disaient: Vous avez tort. Moi-même, je l'avoue, j'avais quelquefois envie de désapprouver des choses qui me faisaient beaucoup de plaisir. Si c'est un défaut que de plaire ainsi, je vous le laisse à juger; mais pour moi, je crois que notre esprit n'est qu'un mauvais rêveur toutes les fois qu'en pareil cas il n'est de l'avis du coeur.

 

 

Dix-septième feuille

12 mai 1723

Le journal de mon Espagnol n'est pas encore fini, mais j'en remets la suite, et je la donnerai une autre fois: j'aime à varier les sujets, et je crois que mes lecteurs approuveront mon goût. Comme j'ai pris l'habitude de changer de matière presque à chaque feuille, quelque jour je pourrai bien demeurer longtemps sur le même sujet, par raison de variété encore, car l'uniformité est chose neuve pour ceux qui n'y sont pas accoutumés. Voici maintenant ce dont il s'agit.

Je me trouvai l'autre jour dans le cabinet d'une dame dont je suis ami depuis plus de cinquante ans; j'ai même été autrefois piqué de belle tendresse pour elle, j'entends que j'ai eu de ces sentiments qui aboutissent à faire dire des choses bien tendres, de cela qu'on appellerait en ce temps-ci élégie ou églogue; enfin, de cet amour qui n'est qu'un soupir perpétuel, et qui vise bien respectueusement à surprendre une belle main, qu'on baise avec un ragoût si ravissant qu'une femme en est toute honteuse, à cause du plaisir qu'elle vous y voit prendre.

Je ne sais de quoi cette dame et moi nous nous étions avisés de traiter l'amour sur ce pied-là; car, dès lors, les sentiments n'étaient plus à la mode, il n'y avait plus d'amants, ce n'était plus que libertins qui tâchaient de faire des libertines. On disait bien encore à une femme: Je vous aime, mais c'était une manière polie de lui dire: Je vous désire. Aussi pour marquer qu'elle vous entendait, une femme se montrait-elle plus ou moins sage, suivant qu'elle se disait plus ou moins sensible. De sorte que quand elle vous aimait tout à fait, pour en faire foi, vous voyez bien à quelle preuve elle en était réduite; elle n'avait plus rien à perdre que son coeur, qu'elle accusait de tout, quoique le plus souvent il ne fût cause de rien, et qui à vrai dire ne valait pas la peine d'être regretté avec de pareilles maîtresses.

Quoi qu'il en soit, ce n'était pas ainsi que nous nous aimions, la dame dont je parle et moi, et je crois que nous y gagnions; car le vice a beau faire avec ses douceurs brutales et rassasiantes, outre qu'il tue l'amour quand il s'y en trouve, c'est qu'il ne lui appartient pas de piquer l'âme, autant que peut la piquer un amour tendre et innocent de part et d'autre. Si l'on savait bien ce que c'est que cet amour-là, quelles sont ses ressources, et le charme des progrès qu'il fait dans le fond de l'âme, combien il la pénètre, et tient sa sensibilité en vigueur, en combien de façons délicieuses il la remue; si l'on savait combien en mille moments, avec cet amour-là, deux amants se trouvent grands, nobles et délicats, combien ils sont glorieux et contents de se trouver tels; si l'on savait avec quelle satisfaction ils souffrent d'être sages... car on s'imagine qu'il n'y a point de plaisir à cela. On se trompe, la vertu dédommage de la peine qu'elle coûte, et de cette vertu on en devient alors tout aussi amoureux que de la personne qu'on aime; on les confond toutes deux, ce n'est plus qu'un; cela ne fait-il pas un objet bien aimable? n'a-t-on pas bien du plaisir à l'aimer, et par-dessus le marché, n'est-ce rien, que l'honneur d'avoir une passion si distinguée et d'en inspirer une pareille? Eh, l'on a de la sagesse à l'envi l'un de l'autre pour se rendre à l'envi plus digne d'être aimé.

Mais moi, avec ma sagesse et ma vertu, je m'amuse ici à des discours gaulois qu'on n'entendra pas, et qui me dérobent mon sujet. Qu'ai-je fait de la dame dont j'ai parlé d'abord? je l'ai laissée, ce me semble, dans son cabinet, et moi avec elle.

Elle fouillait dans un coffre où je vis, sur un cahier de papier, ces mots écrits de sa main: Mémoire de ce que j'ai fait et vu pendant ma vie. Je me jetai sur ce cahier pour le prendre, elle voulut me l'ôter, et comme je résistais, il nous en demeura à chacun la moitié. Sur-le-champ je pris le parti de m'enfuir avec ma part, pendant qu'elle me poursuivait en badinant pour la ravoir; mais je sortis tout en riant aussi, et j'allai chez moi voir ce que c'était, et voici ce que c'est, sans y changer un mot.

Mémoire de ce que j'ai fait et vu pendant ma vie.

J'ai soixante et quatorze ans passés quand j'écris ceci: il y a donc bien longtemps que je vis. Bien longtemps? hélas! je me trompe, à proprement parler je vis seulement dans cet instant-ci qui passe; il en revient un autre qui n'est déjà plus, où j'ai vécu, il est vrai, mais où je ne suis plus, et c'est comme si je n'avais pas été. Ainsi ne pourrais-je pas dire que ma vie ne dure pas, qu'elle commence toujours? ainsi, jeunes et vieux, nous serions tous du même âge. Un enfant naît en ce moment où j'écris, et dans mon sens, toute vieille que je suis, il est déjà aussi ancien que moi: voilà ce qui m'en semble, et sur ce pied-là, qu'est-ce que la vie? un rêve perpétuel, à l'instant près dont on jouit, et qui devient rêve à son tour. Je connais un pauvre homme qui a beaucoup souffert depuis trente ans; je connais un grand seigneur qui a passé tout ce temps-là dans la joie; lequel aimeriez-vous mieux avoir été, ou le pauvre, ou le grand seigneur? Quelque lot que vous choisissiez, vous n'en serez ni mieux ni plus mal. Voilà pourtant à quoi aboutissent le bonheur ou le malheur de cette vie: peines passées, plaisirs passés, tout se confond, tout est égal. Les rois n'ont qu'à profiter de l'instant dont ils jouissent, ils ne sont heureux que cet instant, et de ce court bonheur qu'ils ont, c'est à eux à en bien choisir l'espèce; tout court qu'il est, il a d'éternelles conséquences.

Je suis vieille, ceux qui liront ceci doivent me pardonner les réflexions par où je commence; réfléchir sur ces matières-là est, je crois, un tribut qu'il faut payer une fois en sa vie; il vaudrait mieux le payer quand on est jeune, cela procurerait une vie plus tranquille et plus innocente, et diminuerait beaucoup de la valeur que nous trouvons à je ne sais combien de petites doctrines hardies dont nous nous gâtons les uns les autres, et qui nous paraîtraient bien faibles, si nous n'avions pas un intérêt présent à les trouver fortes, ou si nous n'avions pas le sang trop chaud.

Quoi qu'il en soit, voilà mon exorde; ce qui me reste à dire va m'engager d'abord à des détails plus amusants et me ramènera ensuite aux réflexions les plus sérieuses.

On me maria à dix-huit ans, je dis qu'on me maria, car je n'eus point de part à cela; mon père et ma mère me promirent à mon mari que je ne connaissais pas; mon mari me prit sans me connaître, et nous n'avons point fait d'autre connaissance ensemble que celle de nous trouver mariés, et d'aller notre train sans nous demander ce que nous en pensions, de sorte que j'aurais dit volontiers: Quel est donc cet étranger dont je suis la femme?

Cet étranger, cependant, était un fort honnête homme de trente-cinq à quarante ans, avec qui j'ai vécu comme avec le meilleur ami du monde, car je n'eus jamais pour lui ce qu'on appelle amour, il ne m'en demanda jamais, nous n'y songeâmes ni l'un ni l'autre, et nous nous sommes très tendrement aimés sans cela.

Sept ou huit mois après notre mariage, un aimable homme de notre société s'avisa de prendre du goût pour moi: dès que je m'en aperçus, je le condamnai à soupirer en vain, car j'étais sage; mais nous autres femmes, lorsqu'un homme nous aime, il n'y a pas moyen que nous le congédiions sans retour. La vertu nous dit: il ne faut point avoir d'amant, et là-dessus nous renvoyons celui qui nous vient, mais il ne s'en retourne pas si vite, car notre vanité lui fait signe d'attendre, et il attend, comme fit le mien, que je traitais avec froideur, et que j'agaçais par mille petites bagatelles dont il ne dépendait pas de moi de m'abstenir, parce que j'étais femme, et qu'on ne peut être femme sans être coquette. Il n'y a que dans les romans qu'on en voit d'autres, mais dans la nature c'est chimère, et les véritables sont toutes comme j'étais. Par exemple, lorsque je me sentais dans un jour de beauté, que j'étais avantageusement parée, j'étais bien aise que l'amant dont je parle me vît alors, je l'en rebutais de meilleur courage, parce que je savais bien qu'il n'y avait point de danger à le faire; je l'aurais défié de me quitter, j'étais trop belle pour lors: ainsi je laissais ma sagesse se donner carrière, j'affligeais hardiment mon homme, quand mes agréments pouvaient soutenir tout ce fracas-là, mais j'allais plus doucement quand je me sentais moins forte.

Et qu'on n'aille pas dire que c'est là une grande coquetterie, car c'est la moindre de toutes celles qu'une femme peut avoir, ce n'est encore là qu'une coquetterie machinale; vraiment, quand la réflexion s'en mêle, c'est bien autre chose.

Cependant, l'épouse de cet honnête homme connut, à n'en pouvoir douter, qu'il m'aimait; elle s'en alarma comme de raison, et vint me rendre visite un jour qu'il était avec moi. Ils parurent déconcertés en se voyant. Un moment après il sortit, et j'allais continuer la conversation avec elle, quand elle me dit en souriant: Mon mari vous aime, madame, et vous méritez d'être aimée plus que personne au monde; ainsi, je n'entreprendrai point de le détacher de vous, j'y perdrais mes efforts, il vaut mieux que j'aie recours à vous-même, et que je remette mes intérêts entre vos mains: c'est donc à vous, à votre amitié pour moi, que je recommande mon mari. J'ai de l'attachement pour lui, et il le mérite, au penchant près qu'il sent, et qu'il est bien difficile de ne pas se sentir, pour une femme aussi bien faite que vous l'êtes. Je suis sûre que ce penchant vous est à charge, et il m'afflige; je ne lui ai rien dit encore, j'ai cru que vous le ramèneriez mieux que moi, et qu'il serait plus touché du chagrin qu'il me donne si vous l'y rendiez sensible. Il m'aimait autrefois: disposez donc son coeur à plaindre du moins le mien, l'estime et le respect qu'il a pour vous donneront du poids à ce que vous lui direz en ma faveur; feignez que je suis aimable, et il vous croira, vous l'en persuadez encore mieux que ne feraient mes reproches.

A peine eut-elle achevé de parler que je l'embrassai de tout mon coeur, je me jetai dans ses bras, je crois même que nous pleurâmes; et le moyen à mon égard que je ne me fusse pas attendrie, que je n'eusse pas été remplie de zèle pour les intérêts d'une femme qui venait me dire que j'étais plus aimable qu'elle, et qui demandait quartier à mes charmes? le tour était trop adroit, aussi je n'y résistai pas; je l'embrassai encore, et puis je recommençai; je l'accablai de caresses, je la trouvai adorable, cent fois plus belle que moi; car l'amour-propre, quand il a son compte, est si tendre, si reconnaissant, si modeste! il rend tout ce qu'on lui donne.

Je ne rapporterai point les discours que nous nous tînmes; notre attendrissement rendit la scène assez muette. Je l'assurai qu'elle serait contente, et elle me quitta.

Son mari rentra qu'il n'y avait pas un demi-quart d'heure qu'elle était sortie; la joie était peinte sur son visage. Madame, me dit-il, voilà qui est fini, je ne vous serai plus importun; je viens vous demander pardon de vous l'avoir été: je vous admire, vous êtes la vertu même (et je me serais bien passé de ces éloges-là, ils me déplurent par pressentiment). J'écoutais à la porte de votre chambre lorsque ma femme vous a parlé, ajouta-t-il; je suis charmé d'elle: quelle femme, quel caractère; voyez comme elle m'aime! Elle redemande mon coeur, elle veut le tenir de vous, elle l'aura, madame; vous avez promis d'y faire vos efforts, et je vous obéis. Je ne vous ai pas encore parlé, lui répondis-je assez vivement. Oh, vous avez raison, ajouta-t-il, sans m'entendre; oui, j'avais un grand tort, je le sens tout entier. La pauvre enfant! quelle tendresse! Vous serez contente, vous m'estimerez, car je vais l'aimer plus que jamais.

Là-dessus il partit, ou plutôt il vola, sans me donner le temps de lui répondre un mot. Pour moi, je restai immobile, je me regardai comme une dupe. Si j'avais revu sa femme dans ce moment-là, elle n'aurait pas eu si bon marché de moi; je ne l'aurais pas trouvée si charmante, et je ne lui avais dit qu'elle l'était qu'à condition que je la serais toujours plus qu'elle. Son mari ne tenait pas la condition et cela ne m'accommodait point.

Je fus longtemps étourdie de ce que je venais d'entendre. A la fin, sortant de ma place où il m'avait comme fixée, et souriant de dépit: Voilà une petite femme qui va être bien glorieuse, mais je l'humilierai peut-être, et son mari n'est qu'un étourdi.

En effet, j'arrêtai dans mon esprit que je travaillerais à la rechute de ce mari: je lui destinai quelques regards qui n'étaient guère charitables pour la femme; mais d'autres incidents me firent oublier ce malin projet. Cette femme-là vit encore, et il n'y a pas plus de dix ans que je lui ai pardonné; avant ce temps-là, sa figure m'a toujours déplu; je voyais bien qu'elle était aimable, et avec tout cela je le voyais sans rien croire; un peu de vanité rend ces contradictions-là possibles.

Après cette aventure, je plus à un jeune homme, beau, bien fait, qui, de l'air dont il m'annonça son amour, m'en parla comme d'une faveur qu'il me faisait; mais je trouvai la faveur impertinente, et je l'en remerciai sans en vouloir: autant que je m'en ressouviens, mon remerciement fut plaisant.

Vous m'aimez donc, lui dis-je, à la bonne heure! continuez, mon cher, apportez-moi souvent votre belle figure et ces beaux airs de tête, ils me divertissent déjà, c'est toujours quelque chose. Eh! que sait-on? à force de rire de la bonne opinion que vous en avez, je m'y accoutumerai peut-être, on se fait à tout. Tenez, je gagerais que vous avez pu plaire à quelque femme; continuez, vous dis-je.

Apparemment que l'épreuve que je lui proposais lui parut trop douteuse, car il me quitta. Hélas! s'il avait tenu bon, je n'aurais voulu répondre de rien, il aurait pu réussir. Les femmes l'appelaient le beau garçon; cette réputation-là est bien intéressante pour nous, car nous sommes si folles, ou si disposées à le devenir! Si ce n'avait pas été lui que j'aurais aimé, ç'aurait été le titre qu'on lui donnait; cela revient au même, et mène tout aussi loin.

Après que je l'eus congédié, mon mari eut une affaire de conséquence dont le jugement dépendait d'un homme en place. Mon mari l'allait voir souvent et n'en rapportait pas de grandes espérances. J'allai le voir à mon tour, j'en reçus l'accueil le plus obligeant; il me pria d'entrer dans son cabinet, et là, me fit la réussite de notre affaire d'une difficulté insurmontable: Je ferais pourtant l'impossible, ajouta-t-il, pour obliger une aussi belle dame que vous. Là-dessus il me baisait la main, avec des yeux qui aplanissaient toutes les difficultés, si j'avais voulu aller par le chemin qu'ils m'enseignaient. Monsieur, lui dis-je, d'un air sec et sérieux, notre affaire est perdue, je l'abandonne: un homme aussi zélé que vous l'êtes pour moi n'est plus en état de rendre justice; cependant, j'informerai mon mari des dispositions où je vous laisse, et je suis persuadée qu'il a trop d'honneur pour abuser du mépris que vous feriez du vôtre.

Je vis à ces mots son visage s'allonger de moitié; je lui fis la charité de ne vouloir pas le regarder fixement alors, et je sortis dans une situation d'esprit que je ne puis bien exprimer. Une autre femme que moi, à qui pareille chose serait arrivée, et qui en la racontant voudrait un peu se peindre en beau, dirait qu'elle sortit tout scandalisée, et s'arrêterait là. Mais voici ce qu'elle supprimerait, et ce que j'avoue, c'est que je fus scandalisée aussi, mais en hypocrite, car je n'étais pas fâchée qu'on m'eût donné le scandale; ma colère était sans rancune: au bout du compte une laide aurait été plus respectée.

 

Dix-huitième feuille

8 juin 1723

J'espère que l'histoire de la dame âgée, dont j'ai parlé dans ma dernière feuille, n'aura pas déplu, et je me persuade qu'on ne sera pas fâché d'en voir la suite: c'est donc cette dame qui continue.

Notre affaire aurait eu sans doute un mauvais succès, si elle était restée entre les mains de cet honnête arbitre que j'avais fait rougir de ses bontés pour moi; mais on la remit au jugement d'un autre, par je ne sais quel accident qui arriva. Cet autre était un vieillard gracieux, qui en son temps avait été grand ami des dames, et qui dans ses vieux jours, ne pouvant plus être aimé d'elles, s'amusait à leur montrer qu'il les aimait toujours et les priait de lui pardonner le peu d'agrément qu'il avait pour elles, en récompense du plaisir qu'elles lui faisaient encore.

On me mena chez cet aimable vieillard, que je trouvai effectivement tel qu'on me l'avait dépeint: c'était un homme qui avait plus d'âge que de vieillesse, voilà comment mes yeux en jugèrent, et la distinction n'est pas si frivole. Il me fit mille politesses, me promit une prompte décision, et remercia joliment le sort qui lui donnait occasion de m'obliger.

Les jeunes gens seraient trop dangereux, si dans leurs procédés ils ressemblaient à ce bon homme. Que deviendrions-nous, si leurs manières étaient aussi charmantes que leur jeunesse? en vérité nous n'aurions pas assez de notre vertu contre eux; mais ils sont impertinents, cela nous dégoûte d'eux; et franchement nous nous sauvons mieux avec ce dégoût-là qu'avec de la vertu; il nous est plus aisé d'être sages, quand nous ne sommes plus tentées d'être folles.

Huit jours après ma visite chez ce vieillard, nous fûmes avertis qu'il avait réglé notre affaire plus favorablement que nous ne l'avions demandé: en effet je crois qu'il nous accorda par galanterie ce que nous aurions eu de la peine à mériter par justice.

Il faut l'avouer, les hommes galants, en pareil cas, quand une jolie femme leur parle, sont sujets à s'exagérer la valeur de ses raisons. C'est un défaut, sans doute, mais je l'aimerais encore mieux que celui de ces hommes austères que j'ai connus, qui afin de n'être point surpris par une femme aimable, commencent par trouver toutes ses raisons mauvaises, pour ne point risquer de les trouver trop bonnes. Ce qui est de vrai, c'est qu'il est bien difficile d'être juste, quand on est si austère, et pour moi je crois qu'on est déjà surpris, quand on craint tant de l'être. Je souhaite que ce que je dis ici engage à quelques réflexions les personnes du caractère dont je parle. Je n'écris l'histoire de ma vie que dans l'espérance qu'elle pourra servir à l'instruction des autres. Revenons à moi.

Je recevais tous les jours tant de preuves que j'étais aimable, et ces preuves-là me faisaient tant de plaisir, que je n'oubliais rien pour en recevoir toujours de nouvelles. Quand je dis que je n'oubliais rien, quelque forte que soit cette expression-là, elle ne signifie rien en comparaison de ce que je veux dire. Mais comment faire? nous avons tant de faiblesses qu'on ne peut exprimer, qui n'ont point encore de nom dans la langue et qui, peut-être, n'en auront jamais; le tout, en conséquence de l'envie que nous avons de plaire à ces hommes dont nous avons gâté le goût, et que nous ne piquons plus, si nous ne donnons à nos agréments naturels un certain assaisonnement dont nous ne saurions nous parer qu'aux dépens de la pudeur, qui devrait être la plus aimable de nos grâces. De sorte qu'aujourd'hui, ce n'est pas assez que d'être née belle ou jolie, cela ne vous sert de rien; et vous avez affaire à des yeux vicieux qui trouvent la beauté insipide, si vous ne l'animez d'un air de corruption qu'on est obligé d'y mettre, qu'il est difficile d'attraper si vous n'avez vous-même les sentiments un peu libertins, et qu'il ne faut pas outrer pourtant; car vous vous déshonoreriez, si vous ne vous arrêtiez pas au point requis. A la vérité, on l'a poussé si loin, qu'il faudrait être bien maladroite, ou bien effrontée, pour le passer.

Pour moi, j'eus d'abord de la peine à me jeter dans cet excès de coquetterie. La mienne était encore timide, mais petit à petit elle s'enhardissait. Un degré d'immodestie que je me permettais le matin m'effrayait. Je le soutenais en femme embarrassée, mais je m'y accoutumais dans la journée; à la fin je riais de moi, comme j'aurais ri d'une provinciale; et le soir n'était pas venu que je méditais pour le lendemain une liberté de plus.

Cependant, il me restait encore de légers scrupules qui me retardaient, quand le hasard me lia avec une demi-douzaine de femmes plus courageuses que moi, et dont le commerce acheva de me défaire de ce peu de retenue poltronne qui me restait. D'ailleurs, mes années commençaient à m'inquiéter; leur course me semblait plus rapide qu'à l'ordinaire. J'étais jeune encore, mais je ne me voyais pas loin de ce terme où la jeunesse d'une femme devient équivoque, où l'on ne sait plus quel âge elle a, et je croyais qu'avec une figure galante, j'en paraîtrais plus longtemps jeune. Mais que de fatigues pour l'avoir, cette figure galante, aussi bien que pour la varier! Comment se coiffera-t-on? quel habit mettra-t-on? quels rubans? de quelle couleur seront-ils? celle-ci est plus douce, celle-là plus vive. Comment se déterminer? un air de douceur est bien touchant, un air de vivacité bien frappant. Où prendre du conseil pour un choix qui va décider pour nous de la gloire de toute une journée? Choisir l'air doux, c'est peut-être manquer son coup; prendre l'air vif, c'est peut-être se rendre les yeux trop rudes. Il s'agit de consulter son miroir, et si jamais l'âme a porté des jugements d'une justesse admirable, si jamais ses attentions sur quelque chose, ses examens, ses discussions furent des prodiges de force, de goût, d'exactitude et de finesse; de ces prodiges si étonnants, n'allez pas l'en croire capable ailleurs que dans une femme qui est à sa toilette; et voyez après combien cette âme est petite de n'être jamais si judicieuse et de n'y regarder jamais de si près que dans une occasion de si peu d'importance.

Je ne dirai rien des habits, ni de l'embarras que j'avais à savoir, quelquefois, si je me parerais beaucoup ou guère. Combien de fois suis-je sortie de chez moi dans un ajustement que je me repentais d'avoir pris! Et quand je voyais venir des hommes, de loin, dans une promenade, avec quelle inquiétude n'attendais-je pas qu'ils me regardassent préférablement à celles avec qui j'étais! En tenant alors ma meilleure amie sous le bras, mon amitié pour elle allait et venait, suivant qu'on était plus ou moins curieux d'elle ou de moi; et ne vous imaginez pas, lorsqu'il passait une belle femme, que je la regardasse, moi; j'avais trop de peur de la trouver belle et qu'elle ne le remarquât.

C'était ainsi que je vivais, quand un homme veuf, qui s'était rendu mon amant, et qui avait une fille de dix-sept à dix-huit ans, rompit le commerce que nous avions ensemble, cette jeune personne et moi, et lui défendit à mon insu de me voir.

Il l'envoya d'abord à la campagne chez une de ses parentes, afin de m'accoutumer d'une façon plus honnête à la perdre de vue; mais elle revint, et depuis son retour je ne la vis pas deux fois en un mois; j'en étais étonnée, et j'attribuais cela à un de ces caprices qui prennent souvent aux femmes. Son père même en levait les épaules avec moi, et traitait son humeur de volage; mais la fille m'aimait, et comme elle obéissait à contrecoeur, elle confia à quelqu'un les véritables raisons de son procédé avec moi. Ce quelqu'un ne put se coucher sans venir en secret me confier cette confidence; et voilà comme nous sommes faites, cela est dans l'ordre; quand nous trouvons occasion de mortifier notre prochain, et que la malignité naturelle qui nous y porte peut se mettre à l'abri d'un air de bienveillance, oh! elle est bien charmée.

J'appris donc pourquoi cette fille ne me voyait plus, et je l'appris au moment que je venais de quitter son père, qui ne m'avait jamais paru plus tendre que ce jour-là.

Je rougis au rapport qu'on me fit, et je ne me ressouviens point d'avoir jamais reçu de leçon d'honneur plus vive; car je me doutai tout d'un coup des motifs qu'avait eu le père quand il avait fait cette défense. Je compris l'affront qui m'en revenait, et je fus honteuse de le mériter; j'étais si outrée que j'allai m'enfermer sur-le-champ pour lui écrire; je ne le ménageai point dans ma lettre, et je la finis en lui défendant à mon tour d'une façon terrible de revenir jamais chez moi.

On me dit que la lecture de ma lettre l'avait fait rire; il y répondit aussitôt, et voici à peu près quelle était sa réponse:

Il est vrai que j'ai défendu à ma fille de vous voir: eh bien, en vérité, cela vaut-il la peine que nous nous brouillions ensemble, ma charmante? En conscience, mon intention a été pardonnable; j'avoue que je ne vous l'ai pas dite, parce que j'ai regardé cela comme un petit arrangement domestique, dont il n'était pas besoin de vous étourdir, ma reine. Ecoutez-moi, sans vous fâcher: je veux marier ma fille, cela est juste; or ma fille, en vous voyant si aimable, voudrait la devenir autant que vous l'êtes; et moi, j'ai cru bonnement qu'il ne lui appartenait pas encore de se donner tant de grâces, et qu'elles pourraient nuire au projet que j'ai formé de lui trouver un époux. Dès qu'elle sera mariée, je vous la rends; êtes-vous contente? Bonsoir, plus de promptitude, ma déesse. J'aurais grande envie d'aller me jeter à vos genoux, pour vous demander pardon d'une faute malheureusement nécessaire; ce sera quand il vous plaira. J'attendrai patiemment, sans murmurer, comme on attend les faveurs des dieux. Entre nous, pourtant, je me veux mal d'être le père d'une petite friponne, qui est cause que vous m'avez tant querellé. Je vous dirai que cette étourdie ne veut plus être qu'en corset, pour ne vous avoir jamais vue autrement. Voyez, je vous prie: c'est bien à elle à faire, ma foi! N'êtes-vous pas de mon sentiment? Je suis, etc.

Je déchirai cette lettre en mille morceaux; mais comme on voit, je l'ai gardée longtemps dans ma mémoire, et sans que je m'en aperçusse trop, ce fut là le premier accident qui tempéra ma coquetterie.

En voici un second qui eut aussi le même effet: je fus un jour témoin de la brusquerie d'un cavalier avec une de mes amies. J'avais remarqué depuis quelque temps qu'ils se voyaient tous deux d'assez bon oeil; je n'ai jamais su le sujet de la querelle où je les surpris, mais ce cavalier perdit avec elle le respect d'une façon si hardi, quoique pourtant peu grossière, il me parut abuser si insolemment des raisons qu'elle pouvait avoir de le ménager, et son ressentiment à elle me parut si timide, je lui vis une colère si humble, si gênée, que la pauvre dame me fit vraiment pitié.

Et en effet une femme ne peut guère essuyer de moment plus dur que celui-là, et moi qui vis cela, si j'avais une fille qui eût de l'esprit, je croirais l'élever mieux en lui faisant voir une pareille chose, qu'en lui montrant mille exemples de vertu: la vertu est belle, à la vérité, mais le vice par de certains côtés a encore plus de laideur qu'elle n'a de charmes. Oui, il ferait plus d'horreur qu'elle ne ferait de plaisir, quoiqu'elle en fasse infiniment; je dis le vice, car la simple galanterie en est un, c'est un désordre dans l'esprit dont le coeur a bientôt sa part; et si ce désordre a des douceurs, il n'y a point de femmes qu'elles tentassent, si elles en connaissaient bien l'amertume.

L'aventure de mon amie me rendit les hommes moins considérables; je devins moins avide de leur plaire. Ma jeunesse continuait à se passer; ce qui m'en restait, je le perdais auprès d'une jeune femme: je le sentais bien, car quoi qu'on dise de notre amour-propre, il nous éclaire à merveille sur nos désavantages, quand ils sont de cette espèce; et s'il nous dupe alors, c'est en nous persuadant que nous pouvons dérober ces désavantages-là aux yeux des autres, comme je croyais y parvenir en folâtrant plus que de coutume pour contrefaire la jeune. Car une de nos folies encore est de penser à certain âge que des airs étourdis nous rajeunissent; hélas! nous n'acquérons par là qu'un défaut de plus, qui est d'être de mauvais singes; on a beau s'évertuer, quelque feu qu'on ait à l'âge où j'étais, en eût-on à soi seule plus que toute la jeunesse d'une ville, jamais ce feu-là ne ressemble au feu qu'on a à vingt ans. Il peut bien être plus fou, mais ne sera jamais si jeune; il y a toujours quelque chose qui le caractérise et qui le différencie; les femmes ne le croient point, et ne le croiront jamais, qu'après avoir, comme moi, donné la comédie.

Dans ce temps-là, la femme de chambre d'une dame avec qui j'étais très étroitement liée la vola en prenant congé d'elle, et lui emporta dans une petite cassette une somme d'argent assez considérable, qui provenait de ses épargnes, et du gain du jeu.

Cette dame n'osa faire éclater ce vol, pour des raisons que je ne savais pas encore toutes entières, mais que j'appris dans la suite; elle vint me prier de parler à cette malheureuse et de l'intimider le plus que je pourrais. J'allai donc trouver cette femme de chambre, qui ne se cachait pas, et à qui je représentai le péril et la honte d'une pareille action.

Madame est une ingrate, me répondit-elle en secouant la tête, et d'un ton ferme; elle avait promis de récompenser mes services mieux qu'elle n'a fait, et ce que je lui ai pris m'était dû; ainsi il n'y a rien à dire. Au reste, je ne la crains point, j'ai dans mes mains une douzaine de lettres que Monsieur lui a écrites, et qui l'empêcheront d'être méchante. À l'égard de la honte de l'action dont vous me parlez, quand il serait vrai que je lui aurais pris plus qu'elle ne me doit, ce qui n'est pas, et ce dont je ne suis pas capable, pardi, je ne suis pas obligée de rougir plus qu'elle. Au bout du compte, chacun a ses défauts; celui de Madame est d'aimer l'amour, et le mien est d'aimer l'argent, surtout quand il m'appartient. Voilà tout ce que j'ai à vous répondre, à vous, madame, que j'honore beaucoup. Cela dit, elle fit une grande révérence, et se retira fièrement. Pour moi, j'allai rejoindre mon amie à qui j'adoucis un peu la réponse de cette créature, mais à qui je conseillai, avec amitié, de laisser là son argent. Elle me quitta confuse, non sans verser quelques larmes, que l'intérêt ne fit pas couler; elles eurent un motif plus raisonnable, je le compris à la manière dont elle se comporta depuis.

Il me reste encore de cette histoire de quoi remplir une feuille, et je continuerai suivant ce que j'entendrai dire.

 

Dix-neuvième feuille

16 juillet 1723

Il m'a paru que l'histoire de la dame en question n'avait pas déplu, et quoiqu'elle ait déjà fait le sujet de deux feuilles, je crois qu'il ne serait pas à propos de la laisser imparfaite, puisqu'on m'en a fourni la suite qui finit à cette troisième feuille.

Je fis de grandes réflexions sur la perfidie de cette femme de chambre envers sa maîtresse, et en effet, quand on y pense bien, on ne saurait comprendre comment il est possible qu'une femme en certains cas puisse se résoudre à se fier à un domestique. Par quelle étrange disposition d'esprit perd-elle de vue tous les malheurs qu'elle risque? ou si elle les envisage, quel est le tour d'imagination qui lui en ôte l'effroi? Tant de danger et tant de confiance ensemble sont-ils concevables? comment cela s'arrange-t-il dans sa tête? Si une femme alors pouvait pour un moment se séparer de sa passion et la mettre à l'écart, et qu'après elle examinât de sang-froid ce qui lui fait croire que sa confiance était raisonnable, il n'est point d'égarement d'esprit qu'elle jugeât digne d'entrer en comparaison avec le sien, point de sécurité qui lui parût si stupide, si imbécile que la sienne. Mais avec de la passion, ce n'est plus cela: nous ne voyons plus les objets comme ils sont, ils deviennent ce que nous souhaitons qu'ils soient, ils se moulent sur nos désirs. Une femme a besoin du ministère d'un domestique: d'abord elle hésite à s'en servir. Mettra-t-elle entre ses mains l'honneur de son mari, le sien, quelquefois sa vie même? dépendra-t-elle d'une âme vénale, d'un sujet d'autant plus indigne, qu'elle le trouvera disposé à lui prêter son secours? Il y a un péril presque inévitable à s'y fier, mais elle voudrait bien qu'il n'y eût point de péril; et la voilà perdue, c'en est fait, le péril disparaît: l'envie qu'elle a de trouver des sûretés lui en fournit à perte de vue, elle croit les examiner, et ne sait pas que c'est le plaisir qu'elles lui font qui en est le juge.

N'avez-vous jamais vu des enfants qu'on amuse avec des contes de fées? ils croient tout ce qu'on leur dit. Une femme dans l'état où je la mets leur ressemble: c'est positivement un enfant comme eux; ce sont de vrais contes de fées, que les idées dont sa passion l'amuse.

J'ai cru devoir m'arrêter un peu là-dessus: il y a bien des personnes de mon sexe qu'il est encore temps d'avertir, et que l'amour n'a pas jeté encore dans l'enfance dont je parle. Que cet état leur inspire donc une frayeur salutaire: rien n'est plus rapide que le mouvement qui nous y entraîne, et quand nous y sommes, rien de plus misérable, de plus abandonné que notre esprit alors, rien de plus inaccessible à tout secours que sa misère. Et pour comble de malheur, que devient-on quand on cesse d'aimer? car on n'aime pas toujours; hélas! le repentir nous prend où l'amour nous laisse.

Revenons à moi. L'âge enfin me gagnait, il n'était plus question de jeunesse, ni d'aucun artifice pour paraître jeune: mon visage là-dessus n'était plus disciplinable, et il fallait me résoudre à l'abandonner. Malgré cela, un peu de consolation me restait encore; car une femme se retourne comme elle peut dans ces occasions-là. Elle serait inconsolable, si rien ne la soulageait dans son affliction, mais la nature charitable pourvoit à tout. A la place d'un avantage qu'elle nous ôte, sa faveur nous dispense de petites chimères au moyen desquelles nous coulons le temps et prenons patience.

Par exemple, je n'étais plus jeune, mais j'avais de l'embonpoint, beaucoup de santé, et dans mon espèce, je me trouvais très aimable; non pas aimable comme une jeune femme: mais n'y a-t-il pas des charmes de différent caractère? une femme faite, et d'un certain âge, n'a-t-elle pas le siens?

Voilà comme je raisonnais pour le repos de mon âme, et effectivement je durai quelque temps avec le secours de cette idée-là; mais dès lors mes appas étaient déjà si confirmés, j'étais tellement une femme faite que je la fus bientôt trop, et que, toute ressource épuisée, il fallut au bout du compte en venir à la raison et voir au vrai ce que j'étais.

Je le vis donc, et avec moins de chagrin qu'on ne pense; car à travers toutes mes chimères, de temps en temps la vérité avait percé comme un éclair, de sorte que, quand elle parut tout à fait, je la vis comme une chose dont j'avais déjà eu des nouvelles.

Me voilà donc vieille, et reconnue par moi pour telle, et avec ces débris de beauté qui font connaître aux autres qu'on a été belle. Eh bien, puisqu'il faut le dire, ces débris-là me flattaient encore, je m'intéressais à ce qu'on en pensait. Cela est bien fou, j'en conviens; mais aussi c'est l'histoire d'une femme que je rapporte: coquettes quand nous sommes aimables, coquettes quand nous ne le sommes plus; dans le premier cas, nous travaillons à être aimées, dans le second, nous travaillons à montrer que nous avons mérité de l'être; de façon que souvent je faisais encore l'agréable, et quelquefois j'osais espérer que je plairais, ce qui jetait un ridicule dans mes actions, qui m'attira une vigoureuse correction.

Allant un jour rendre visite à une dame, qui la veille avait été avec moi d'une partie de campagne avec d'autres personnes, on me dit qu'elle n'était point chez elle, mais qu'elle allait revenir.

J'entrai dans son cabinet pour l'attendre, et j'y cherchais sur des tablettes un livre pour m'amuser, quand je vis tomber un billet à mes pieds. (Nous sommes curieuses, nous autres): je ramassai le billet, et l'ouvris, me doutant qu'on y traitait d'amour, et je ne me trompais pas; mais ce que je n'aurais pas deviné, c'est qu'il y était traité à mes dépens. L'honnête homme qui écrivait se plaignait à la dame de la gêne où j'avais mis son coeur, en les accompagnant à une promenade particulière qu'ils firent à cette campagne. Et remarquez que cet homme, qui m'en voulait tant, m'avait alors, au sortir du dîner, fait des compliments dont je m'étais, je l'avoue, félicitée comme d'une bonne fortune; et il est vrai qu'en conséquence de ces mêmes compliments, qui m'avaient toute réjouie, je m'étais plu à être avec lui et l'avais perdu de vue le moins qu'il m'avait été possible. Voici à présent quel était son style dans le billet.

Au nom de notre amour, ma chère maîtresse, rompez avec cette vieille Madame de ... C'est une charité que vous me ferez, car je la hais autant que je vous aime. Savez-vous bien pourquoi elle nous suivit hier dans cette allée où nous nous promenâmes? Vous ne le devineriez pas; c'est qu'elle tomba tout subitement amoureuse de moi; et cet amour-là, c'est un mauvais tour que m'a joué une honnêteté que je lui fis. Peste soit de la politesse! Imaginez-vous qu'au sortir du repas, j'eus le malheur de la gracieuser sans réflexion, parce que vous veniez de me serrer la main, et que j'en avais une joie qui attendrissait toutes mes expressions, et qui m'aurait fait gracieuser ma bisaïeule, si elle avait été là. La bonne dame a pris ma distraction pour un hommage, et s'est mise à m'aimer sans autre forme de procès. Ainsi me voilà chargé de son coeur, pour n'avoir su ce que je lui disais. Que ferai-je de cette antiquaille-là? Défaites-m'en, je vous prie; car cette femme-là voudra que je l'aime de gré ou de force; elle le voudra, vous dis-je. Vous ne savez pas ce que c'est que la coquetterie de ces femmes-là. Il n'y a rien de si opiniâtre, et j'ai bien peur, si vous n'y mettez ordre, qu'elle ne vienne relancer son infidèle jusque chez vous. Oh parbleu! épargnez-moi l'embarras de faire le cruel. Faudra-t-il que je lui demande quartier? Tout de bon, mon amour, brouillez-vous avec elle pour m'en délivrer; et si cela ne suffit pas, dites-lui que je médis d'elle, et que je sais son âge. Bonjour, mes belles mains: je vous adore, et j'irai vous le jurer dans un quart d'heure.

Je repliai le billet bien proprement, après l'avoir lu, et m'en allai sur-le-champ digérer mon aventure. Là, après bien des réflexions, bien des projets de vengeance, bien des soupirs, et beaucoup de honte, je conclus... Hélas! je ne conclus rien; je me couchai seulement, triste, vaine et humiliée; mais un mois après, je conclus quelque chose.

Un de nos amis nous avait invité à venir dîner chez lui; mon mari et moi, nous y allâmes au jour marqué. Le portier nous laisse entrer sans nous rien dire: je monte, je rencontre une femme de chambre qui pleure, et passe sans me voir; inquiète de ce que cela signifie, je parviens jusqu'à la chambre de la dame, avec qui j'étais fort liée, et de qui j'étais la confidente, comme elle était la mienne; je la vois par-derrière dans un fauteuil; d'aussi loin que je l'aperçois, je cours à elle pour la surprendre et l'embrasser: je me jette à son col; dans l'instant, j'entends des cris et des sanglots dans un cabinet prochain, et je vois que c'est une femme morte que je tiens embrassée.

Tout mon sang se glaça dans mes veines, et je tombai sur elle évanouie. Le cri que je fis en tombant fit sortir les personnes qui étaient dans le cabinet; c'était son mari et son fils, jeune homme âgé de dix ans. Des prêtres arrivèrent; mon mari entra; on me fit revenir, mon évanouissement fut court: j'ouvris les yeux dans le moment qu'on emportait le corps de mon amie. J'en frémis encore: sa tête penchait, je vis son visage. Juste Ciel! quelle différence de ce qu'il était alors, à ce que je l'avais vu trois jours avant! L'apoplexie, dont elle était morte, en avait confondu, bouleversé les traits. Ah, quelle bouche et quels yeux! Quel mélange de couleurs horribles!

J'ai vu dans ma vie bien des figures que l'imagination du peintre avait tâché de rendre affreuses; mais les traits qui me frappèrent ne peuvent tomber dans l'imagination: la mort seule peut faire un visage comme celui-là; il n'y a point d'homme intrépide que cela ne rappelât sur-le-champ à une triste considération de lui-même. Toutes ces laideurs funestes, on les trouve en soi, elles nous appartiennent. On croit être ce que l'on voit, et l'on frémit intérieurement de se reconnaître.

Mais passons. Il fallut presque me porter jusqu'à mon carrosse, et je me mis au lit dès que je fus arrivée chez moi.

Mille tristes pensées vinrent m'assaillir alors, et pour la première fois je songeai que j'étais destinée à mourir. Hélas! mon amie n'avait pas eu le temps de faire cette réflexion-là. Je savais que, lorsqu'elle mourut, il y avait bien loin des idées qui l'occupaient à l'idée de la mort, et je me demandais ce qu'elle était devenue, par inquiétude pour ce que je pouvais devenir moi-même. Où était-elle alors? ne restait-il rien d'elle que ce corps sans mouvement que j'avais vu emporter? Cette âme subitement enlevée à tant de chimères, quel était son sort? Et moi, je mourrai donc aussi, me disais-je; et j'ai vécu jusqu'ici sans le savoir. Mais qu'est-ce que mourir? Et quelle aventure est-ce que la mort? Qu'elle est terrible, si j'en crois ma religion! A Dieu ne plaise qu'on me soupçonne d'avoir un seul instant de ma vie douté de ce qu'elle nous dit: je rapporte simplement la manière dont se tournaient alors mes pensées. Eh! y a-t-il quelqu'un parmi nous qui puisse douter de la vérité de sa religion? l'esprit pourrait-il s'égarer jusque-là? est-il de perversité de coeur qui puisse entraîner tant de bêtise? Non, je ne l'imagine pas. Et s'il y a même des impies, qu'ils fassent les incrédules là-dessus tant qu'ils voudront; mais qu'ils ne se flattent pas de l'être; car ils se trompent et confondent les choses. Qu'ils s'examinent bien sérieusement. Je ne suis qu'une femme, et je leur assure qu'ils ne trouveront en eux qu'un profond oubli de Dieu, qu'un violent dégoût pour tout ce qui peut les gêner dans leur libertinage, et qu'une malheureuse habitude de vivre à cet égard-là sans réflexion. C'est tout cela qu'ils prennent pour incrédulité; il ne peut pas y en avoir d'autre. Quand on n'aime pas ses devoirs, en sentant qu'ils sont incommodes, on croit voir qu'ils sont inutiles. Voilà la méprise funeste qu'un coeur corrompu fait faire à l'esprit: voilà ce qui fournit aux libertins toute leur philosophie. Mais grâce au Ciel, toute folle et toute dissipée que j'avais été pendant ma vie, Dieu ne m'avait pas abandonné jusque-là. J'avais eu plus de négligence que de haine pour mes devoirs; et quand je pensais que la mort était terrible, si j'en croyais ma religion, c'est que je me reprochais de l'avoir crue, cette religion, comme font une infinité d'honnêtes gens dans le monde, qui n'ont jamais songé à la révoquer en doute, qui frémiraient de le voir faire, mais qui, contents de s'appeler chrétiens, vivent avec ce nom-là, qu'ils professent tout aussi tranquilles que s'ils professaient la chose. Je passai plusieurs jours dans ces réflexions, pendant lesquelles le monde prit à mes yeux une autre face.

Mon mari tomba malade, et mourut quelque temps après, plein d'une amitié pour moi que je devais à son bon coeur plus qu'à mes soins. Je lui demandai mille fois pardon de ne lui avoir pas donné d'assez vifs témoignages de la mienne; je versai un torrent de larmes, il me serra la main et mourut.

Je fus quelques jours ensevelie dans la douleur la plus profonde, et il ne m'avait point laissé d'enfants. Sa nièce, qui était orpheline, me tint lieu de fille, je me chargeai de son éducation et de sa fortune, et je rompis sans retour avec tout ce qu'on appelle plaisirs du monde, et avec toutes les personnes qui les aimaient. Je ne fréquentai plus qu'un certain nombre de femme retirées, qui m'associèrent à leurs fonctions dévotes; mais je me rebutai bientôt de leur commerce: je ne leur entendais parler que de leur directeur, leur vie se passait en scrupules qui demandaient qu'on le revît quand on venait de le quitter, et puis qu'on y retournât après l'avoir revu, et puis qu'on l'envoyât prier de revenir, quand on ne pouvait l'aller chercher. Cela ne me plaisait point, je trouvais beaucoup d'imperfection dans ce besoin éternel qu'on avait de la créature pour aimer le Créateur. Je croyais voir là-dedans que la chair était plus dévote que l'esprit; et il me paraissait enfin que ce violent amour pour Dieu pouvait fort bien ne servir au coeur que de prétexte pour une autre passion.

Un de ces directeurs mourut, et la dame à qui il appartenait en pensa devenir folle. Son pieux désespoir me scandalisa; Dieu, qui lui restait, ne lui suffisait pas pour la consoler! et je quittai tout à fait ces compagnes, qui ne pouvaient s'accommoder de ses volontés, pour me retirer à la campagne, où je fais mon séjour ordinaire, et où mon curé prend soin de ma conscience, sans avoir rien à démêler avec mon coeur.

 

 

Vingtième feuille

18 août 1723

J'apprends qu'il a paru dans le public une feuille intitulée Un Spectateur français, où l'on fait une critique d'Iñès, tragédie de M. de la Motte; quelques personnes trompées par le titre auront pu me l'attribuer, et je crois devoir avertir qu'elle n'est point de moi, que je ne sais d'où elle part, et même que je ne l'ai point lue. Ce n'est point parce qu'elle critique l'ouvrage d'un homme illustre, que je prends soin d'avertir qu'on ne s'y méprenne pas et qu'elle ne m'appartient point; il est vrai que j'estime infiniment M. de la Motte, et je serais d'un esprit bien peu sensé, si je n'étais pas dans ce sentiment-là; mais en qualité de Spectateur des hommes, tel que je suis, M. de la Motte avec tout son mérite et sa réputation ne m'effraie point et devient à mes yeux un homme comme un autre, c'est-à-dire un simple sujet d'observation, de même que l'homme dont on ne parle point et qui se perd dans la foule.

Il n'y a ni petit ni grand homme pour le philosophe; il y a seulement des hommes qui ont de grandes qualités mêlées de défauts; d'autres qui ont de grands défauts mêlés de quelques qualités; il y a des hommes ordinaires, autrement dit, médiocres, qui valent bien leur prix, et dont la médiocrité a ses avantages. Car on peut dire en passant que c'est presque toujours aux grands hommes en tout genre que l'on doit les grands maux et les grandes erreurs; s'ils n'abusent pas eux-mêmes de ce qu'ils peuvent faire, du moins sont-ils cause que les autres abusent pour eux de ce qu'ils ont fait.

Mais pour revenir à mon sujet, je n'avertis que la critique d'Iñès n'est point de moi, que parce qu'elle n'en est point. Si elle est bonne, que le véritable auteur en soit loué, je ne veux le bien de personne; si elle est mauvaise, j'ai assez de mes fautes sans me charger de celles d'autrui. En fait de critique ou d'éloge, je suis bien aise que personne n'en fasse pour moi; je m'en tiens au peu que je sais faire, et je veux avoir tort ou raison par mes propres oeuvres.

Je ne ferai plus qu'une attention là-dessus; la critique d'Iñès est intitulée Un Spectateur français; je n'ai rien à dire à l'auteur qui a pris mon titre, mais si j'avais été homme à faire valoir exactement le privilège de mon livre, l'imprimeur de cette critique mise sous mon titre n'aurait pas trouvé son compte avec moi. Passe pour cette fois où je me contente de dire que cette feuille anonyme ne m'appartient point; mais si on y revenait, je prendrais les mesures convenables en pareil cas, et je ne souffrirai plus une confusion de titres, dont le moindre inconvénient serait de me faire ou plus d'honneur, ou plus d'injure que je n'en mérite, et qui avec cela pourrait me charger de l'iniquité de tout homme dangereux et hardi qui voudrait écrire sans être connu, et par là, livrerait mon caractère et l'innocence de mes moeurs à la discrétion de son audace.

Puisqu'il s'agit ici d'Iñès, et qu'il m'a fallu discontinuer la suite des sujets que j'ai coutume de traiter dans mes feuilles, je vais donner la moitié d'une lettre qu'un de mes amis m'écrit de Paris à la campagne où je suis; je l'avais prié de me dire ses sentiments sur cette tragédie, et voici comment il s'explique. Les réflexions qu'il fait dans sa lettre me tiendront lieu d'un Spectateur ordinaire.

Après vous avoir informé de tout ce que vous vouliez savoir, je vais à présent vous satisfaire sur le chapitre d'Iñès; le public a déjà fait son éloge par la grande avidité qu'il a marquée pour la voir, et moi qui vous parle, j'étais de ce public-là, et même de la portion de ce public la plus avide. Ainsi, c'est déjà vous dire en gros ce que je pense de l'ouvrage. Je n'ai pas le temps d'en faire le détail, et je vous en dirai ce que je pourrai, sans ordre, et suivant que les choses me viendront.

Je trouve d'abord qu'il règne un extrême intérêt dans cette tragédie, mais de cet intérêt rare qu'il n'appartient qu'à peu d'auteurs de jeter dans ces sortes d'ouvrages; intérêt qui vient moins des faits, que de la manière de les traiter, intérêt encore plus semé, plus répandu que marqué seulement en quelques endroits.

Dans les tragédies ordinaires, paraît-il une situation intéressante, elle frappe son coup, et voilà qui est fini jusqu'au moment qu'il en revienne une autre.

Ici chaque situation principale est toujours tenue présente à vos yeux, elle ne finit point, elle vous frappe partout, sous des images passagères qui la rappellent sans la répéter; vous la revoyez dans mille autres petites situations momentanées qui naissent du dialogue des personnages, et qui en naissent si naturellement que vous ne les soupçonnez point d'être la cause de l'effet qu'elles produisent; de façon que dans tout ce qui se passe actuellement d'intéressant réside encore, comme à votre insu, tout ce qui s'est passé: de là vient que vous êtes remué d'un intérêt si vif et si soutenu, et qui est d'autant plus infaillible, que, hors les endroits extrêmement marqués, vous ne distinguez plus les instants où il vous gagne, ni les ressorts qui le contiennent.

Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus grand maître; on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y a point d'autre secret pour cela que d'avoir une âme capable de se pénétrer jusqu'à un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est cette profonde capacité de sentiment qui met un homme sur la voie de ces idées si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique ces tours si familiers, si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entraîner avec eux l'image de tout ce qui s'est déjà passé; et pour prêter aux situations qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui justifie tout, et qui même, exposant des choses qu'on ne croirait pas régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à bon compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessât d'y être si on ne savait pas le tourner; car en fait de mouvements, la nature a le pour et le contre, il ne s'agit que de bien ajuster.

Par exemple, le prince, malgré la convention faite avec sa maîtresse de cacher leur amour, à cause du danger qu'il y a de le découvrir, l'avoue pourtant, par une vivacité qui le prend, aussitôt qu'on l'en accuse.

Un génie borné aurait fait son personnage plus discret, il n'aurait pas même imaginé qu'on pût se conduire autrement, et sans jeter les yeux plus loin, il s'en serait tenu au parti qui avait d'abord la mine la plus raisonnable, et qui était que le prince se tût là-dessus; et c'est justement avec cet esprit-là qu'on fait des ouvrages si froids: tous les poèmes dramatiques qui sont médiocres sont pleins de ces régularités glacées. Mais il y a une conduite sensée d'un ordre supérieur, et c'est celle que tient un auteur, qui sait qu'il y a des occurrences où c'est agir judicieusement que de mettre une étourderie apparente à la place d'une action qui se présente d'abord, et qui serait dans l'ordre ordinaire de la raison; qu'enfin il y a des instants où la passion fournit à un homme des vues subites, auxquelles il est impossible qu'il résiste, fussent-elles étourdies, et qui doivent l'emporter sur tout ce qu'il avait auparavant résolu de faire et qu'il avait cru le plus sage; car tout passionné qu'il est, cet homme-là, il compare rapidement ce qu'il sent alors à ce qu'il avait projeté, et peut-être n'a-t-on jamais le sens ni plus droit ni plus vif que dans ces moments-là. La passion est souvent meilleure ménagère de ses intérêts qu'on ne pense, et je croirais que la raison même dans de grands besoins la secourt de tout ce que ses lumières ont de plus sûr; car l'homme est ainsi fait que tout ce qu'il a lui sert, et vient à lui quand il le faut.

Mais je m'écarte, revenons au fils d'Alphonse; en vertu de quoi était convenu avec sa maîtresse de ne pas avouer leur amour? en vertu de ce qu'il croyait que cet amour n'était encore connu de personne, mais il voit que la reine l'a pénétré, cela change la thèse; elle l'en accuse devant son père; n'en eût-elle encore qu'un soupçon, c'est tout de même pour Iñès que si elle en était sûre. Cette amante n'en sera pas moins l'objet de ses fureurs, quoique objet douteux. Il serait donc inutile pour le prince de s'en tenir à la négative; bien plus, il va devenir dangereux de nier, car dans l'état où sont les choses, c'est priver Iñès de la seule défense qui peut lui rester contre la reine, et cette défense, c'est l'aveu franc et hardi que le prince fera de son amour pour elle: on pourra respecter, ou du mois ménager une fille de qualité chérie d'un prince héritier présomptif de la couronne, d'un héros qui fait lui-même les délices de tout un peuple. Ajoutez à cela je ne sais quoi de courageux que sent un homme dont l'âme est haute, qui le dégoûte bientôt de toute prudence craintive, et qui lui dit qu'on n'oserait le braver et le pousser à bout dans une chose à laquelle il a déclaré qu'il s'intéresse.

Voilà donc tout ce que le prince envisage, dans le détroit où il se voit; voilà les idées en conséquence desquelles sa passion inquiète lui fait négliger une convention qu'un auteur ordinaire aurait cru sacrée.

Eh bien, cette hardiesse ne lui réussit pas; le roi n'en menace pas moins Iñès, et quelques personnes voudraient même qu'il la fît soustraire, comme si le prince, qu'il s'agit de gagner, en devait par là devenir plus docile. Mais passons cela; le roi, dis-je, n'en menace pas mois Iñès; il la fait même prisonnière de la reine, dont il ne connaît ni la malice ni la noirceur. Oh! pour lors, le prince se taira, n'ayez pas peur qu'il parle, il croyait servir Iñès en avouant qu'il l'aimait, il s'est trompé; il va croire qu'il l'assassinerait en avouant qu'il est marié avec elle; et voilà bien la passion qui promène toujours nos idées d'une extrémité à l'autre, et quelquefois c'est les mener bien. Ainsi c'en est fait, jamais il ne dira son mariage, et pour tirer Iñès de péril, il n'y sait plus rien que de l'enlever; c'est ce qu'il tente, et qui ne leur réussit pas non plus; il est vrai qu'Iñès lui fait manquer son coup et se refuse à une action violente et rebelle. Et que ne la force-t-il à le suivre? dira-t-on, c'est son épouse; oui, mais une épouse à qui le mystère de leur union a conservé tous les droits d'une amante; elle hait le crime, son époux en fait un qui n'est pas consommé, et cette épouse vertueuse veut lui en sauver l'énormité qu'y joindrait un succès coupable, et se sacrifie elle-même à ce peu d'innocence qu'elle peut encore lui conserver; car pour le prince, il ne court aucun risque; son père sera son juge, et ce père ne se vengera que sur Iñès de la violence de son fils repentant. Que j'aime alors à voir la passion de ce prince, toute fougueuse qu'elle est, connaître pourtant les égards les plus tendres, et n'en relever pas moins de la tendre vertu d'Iñès! Que cela peint bien les sentiments d'un époux qui ne l'est jusqu'ici que sous la figure d'un amant qu'on favorise, qui n'ose être heureux qu'en tremblant, et qui voit encore la pudeur de son épouse s'alarmer du bonheur secret qu'il obtient.

Pendant qu'Iñès lui représente tout ce que son action a de criminel envers son roi, ce roi, dont le prince vient de forcer la garde, arrive et trouve son fils, l'épée à la main: Cherches-tu à m'ôter la vie? lui dit-il, ou quelque chose de semblable. Ces mots désarment le prince, il jette son épée avec une promptitude qui exprime tendrement à son père tout l'abandon qu'il lui fait de sa personne, toute l'horreur qu'il a lui-même de l'idée qu'on lui impute, et toute l'étendue de son innocence à cet égard.

On démêle bien que le père sent toute la force de son geste et du discours qui le suit; il continue pourtant de paraître irrité, et je pense que c'est dans cet endroit-là que le prince outré de se voir toujours plus malheureux, et sa maîtresse toujours plus exposée, retombe dans un transport de passion qui me semble admirable; si l'on ne ménage Iñès, dit-il, il fera tout périr, il tuera tout. En l'entendant parler ainsi, vous croiriez qu'il ne connaît plus personne. Point du tout, il est en lui un caractère généreux qui tient la main à son emportement. Du milieu de ces projets de vengeance et de cette fureur aveugle, il sort machinalement une exception généreuse en faveur de son père qui le maltraite; et en faveur de Constance, à laquelle le spectateur ne songe pas alors, et dont on se rappelle tout d'un coup la douceur et la vertu que l'on voit bien être les seules causes de cette exception que le prince fait pour elle, et pour elle qu'on veut qu'il épouse malgré lui: je ne sais rien de si beau que cela; mais à propos de Constance, de cette princesse rejetée du prince qu'elle aime, et qui ne sert, pour ainsi dire, qu'à mettre le holà partout; qui, de quelque côté qu'on la considère, fait un personnage comme disgracié, d'ailleurs assez uniforme, et qui semble ne devoir pas lui attirer grande attention, avez-vous rien de plus piquant qu'elle dans cette tragédie, perdez-vous un instant ses intérêts de vue? Combien ne vous les recommande-t-elle pas, par le sacrifice qu'elle en fait elle-même, par la douleur qu'il lui en coûte en les négligeant, par la contrainte où elle tient cette douleur, afin que son injure en frappe moins la reine et le roi même; par la sensibilité qu'elle éprouve aux malheurs du prince et de sa maîtresse, par ce secours affectueux qu'elle leur prête sans qu'ils le sachent et qu'elle leur offre ensuite, et tout cela sans faste, sans insinuer aucune de ces ostentations romaines, qui gâtent ce qu'on fait de généreux en le vantant, et qui humilient ceux qu'on oblige? Oui, je l'avoue, Constance m'a charmé, c'est un caractère absolument neuf, on oublie de l'admirer à force de l'aimer. Sa douceur et sa simplicité nous dérobent ce qu'il a de grand, je n'y sens rien de cette vertu affectée au théâtre, et avec laquelle peut-être serait-on insupportable dans le monde; Constance est comme une personne qui vivrait parmi nous, qui vaudrait mieux que nous tous, et dont nous sentirions avec plaisir la supériorité, sans la réfléchir avec l'étonnement qu'elle mériterait.

Avez-vous remarqué ce que vaut l'aveu qu'elle fait au roi de l'amour qu'elle a pour son fils? Que les sentiments d'un coeur qui se choisit un pareil confident sont respectables; que ce choix est bien garant d'une âme dont les faiblesses mêmes n'enfanteront que des actions vertueuses! Pour la reine sa mère, je ne l'aime point; mon sentiment est que M. de la Motte s'est trompé dans ce caractère: cette femme-là déplaît moins parce qu'elle est méchante que par sa manière de l'être. Une reine comme elle doit être plus décemment sensible à ces affronts, et laisser aux femmes du commun cet éclat humiliant qu'elles font des leurs. Je voudrais donc qu'elle dissimulât sans en valoir mieux, que ses emportements n'apprissent pas que c'est elle qui a empoisonné Iñès, et qu'elle ne fût soupçonnée de ce coup qu'à cause de l'intérêt qu'elle aurait eu à le faire.

Après cela je conviens que sa méchanceté va au profit des autres personnages: le malheur d'Iñès en est plus touchant, la vertu de Constance plus sensible le roi moins libre de se dissimuler les torts de son fils, et plus obligé de le punir quand ils le rendent criminel. La passion du prince en est plus exercée, son silence obstiné sur son mariage en et plus raisonnable, car il y a apparence que, soit qu'il meure ou qu'il vive, l'aveu qu'il en ferait perdrait Iñès, à qui l'on ne peut jusques ici rien reprocher, sinon qu'il l'aime; enfin cette méchanceté nous amène ce bel endroit, où le roi, après condamné son fils par une rigueur qui n'est point dans nos moeurs, à la vérité, mais que la loi bien exactement observée ne désavouerait point, où le roi, dis-je, parlant à la reine, qui a poursuivi la mort du prince, lui dit: Eh, pourquoi jugiez-vous sa mort si nécessaire? en ajoutant après: Je vois bien que mon fils n'a plus de mère.

Cet endroit-là me fera encore remarquer une chose, c'est cette connaissance intime et réciproque qu'au milieu de leurs divisions le père et le fils, dans toute la pièce, ont de l'amour qu'ils ont l'un pour l'autre; jamais ils ne s'aiment plus, ils ne se le font jamais plus entendre que dans leurs action qui le démontrent le moins, et pour surcroît de peine, il faut qu'ils gênent leurs sentiments, l'un dans la crainte que son père ne s'en serve pour le gagner, l'autre dans la crainte que son fils n'arrache à la nature une grâce que la justice lui refuse.

Voilà de grandes sources d'intérêt, mais c'est bien dommage que le prince aille mourir.

Aussi le conseil que le roi tient pour le juger me blesse-t-il en partie; sa tournure ingénieuse ne me console pas de l'arrêt qu'on y prononce. Le juge qui absout le prince, tout son rival qu'il est, je l'estime d'abord; mais quand l'autre le condamne politiquement, après avoir cité les obligations qu'il a à ce prince, oh! je suis son serviteur, sa justice s'explique d'une façon trop bizarre, le parallèle que j'en fais avec les obligations qu'il cite me la rend odieuse, toute louable qu'elle est dans le fond. Outre cela, je m'aperçois tout d'un coup qu'on a voulu contraster trop spirituellement les avis de ces deux juges; l'auteur est trop là-dedans, lui qui ne paraît nulle part que là, et je sens malgré moi que cela ne s'accorde pas avec l'intérêt sérieux et de bonne foi qui m'occupe; peut-être ai-je tort de penser comme cela, mais il est comme impossible de ne pas tomber dans ce tort-là, et par là mon est celui de l'auteur.

Je ne sais pourquoi je n'ai presque rien dit du personnage d'Iñès qui contribue de tout son rôle au plaisir que donne cette tragédie, et dont les discours, dans le dernier acte surtout, emportent le coeur. Adieu, mon ami, le papier me manque. Vale.

 

Vingt et unième feuille

5 octobre 1723

Un inconnu m'envoya, il y a quelques jours, un paquet que mon valet reçut pendant mon absence; j'y ai trouvé un manuscrit contenant la vie de ce même inconnu, avec une lettre qu'il est inutile de rapporter tout entière, et dont je ne donnerai ici qu'une partie: la voici.

Monsieur,

Puisque vous vous appliquez à connaître les hommes, n'y en eût-il qu'un seul entre cent mille qui dût profiter de vos recherches, votre étude ne dût-elle avancer que vous dans la sagesse, ne contribuât-elle qu'à perfectionner votre raison, le peu de progrès que j'ai fait moi-même dans cette étude me persuade que je dois, si je puis, aider au progrès que vous y pouvez faire. Le secours que j'ai à vous donner, c'est l'histoire de ma vie; si vous ne trouvez pas à propos de la produire telle qu'elle est, du moins y puiserez-vous des réflexions qui vous seraient peut-être échappées. Dans tout le cours de mes aventures, j'ai été mon propre spectateur, comme le spectateur des autres; je me suis connu autant qu'il est possible de se connaître; ainsi, c'est du moins un homme que j'ai développé, et quand j'ai comparé cet homme aux autres, ou les autres à lui, j'ai cru voir que nous nous ressemblions presque tous; que nous avions tous à peu près le même volume de méchanceté, de faiblesse, et de ridicule; qu'à la vérité nous n'étions pas tous aussi fréquemment les uns que les autres faibles, ridicules, et méchants; mais qu'il y avait pour chacun de nous des positions où nous serions tout ce que je dis là, si nous ne nous empêchions pas de l'être.

Quoi qu'il en soit, Monsieur, disposez comme il vous plaira de ce que je vous envoie, et continuez votre travail: de tous les usages qu'on peut faire de son esprit, le plus louable, et peut-être le seul utile, c'est celui que vous faites du vôtre. Laissez à certains savants, je veux dire aux faiseurs de systèmes, à ceux que le vulgaire appelle philosophes, laissez-leur entasser méthodiquement visions su visions en raisonnant sur la nature des deux substances, ou sur choses pareilles. À quoi servent leurs méditations là-dessus, qu'à multiplier le preuves que nous avons déjà de notre ignorance invincible? Nous ne sommes pas dans ce monde en situation de devenir savants; nous ne sommes encore que l'objet, ou plutôt le sujet, de cette science que nous voudrions avoir. Jusque-là soumettons notre orgueil, sa curiosité ne trouverait pas ici son compte, tout en nous est disposé pour la confondre; l'envie que nous avons de nous connaître n'est sans doute qu'un avertissement que nous nous connaîtrons un jour et que nous n'avons rien à faire ici qu'à tâcher de nous rendre avantageux ce développement futur des mystères de notre existence; l'impossibilité de les comprendre ne les détruit point, n'en empêche pas les conséquences: de la manière dont nous les ignorons, il nous est aussi peu possible de les nier que de les comprendre; et ne pouvoir les nier, c'est en connaître ce qu'il nous faut pour en craindre le noeud, et pour prendre garde à nous. Voilà où nous en sommes; ne nous révoltons point contre cette admirable économie de lumière et d'obscurité que la sagesse de Dieu observe en nous à cet égard-là; en un mot ne cherchons point à nous comprendre; ce n'est pas là notre tâche; interrogeons les hommes, ils nous apprendront quelle elle doit être.

Qu'exigent-ils de moi? qu'est-ce que j'exige d'eux? quelle est la fonction dont ils ont le plus de besoin que je m'acquitte avec eux? quelle est celle dont j'ai le plus de besoin qu'ils s'acquittent avec moi? c'est cela qui doit décider, ce me semble. Soyez bon et vertueux avec moi, me dit tout homme quelconque. Soyez de même à mon égard, dis-je à tout homme à mon tour; toutes nos voix ne forment là-dessus qu'un écho; et de la science dont je parlais tout à l'heure, pas un mot.

Laissons là donc cette science que personne ne me demande, que je ne demande à personne, et que toutes nos lumières nous refusent; faisons l'ouvrage qui nous est indiqué, soyons bons et vertueux; on apprend si aisément à le devenir. Ce que je voudrais raisonnablement qu'un autre fît pour moi, ne le fît-il point, m'enseigne ce que je dois faire pour lui; voilà toute la science dont il s'agit, et l'unique qui soit nécessaire, qui est à la portée de tous les hommes, qui n'exige presque aucun frais d'étude. Il est vrai qu'elle est d'une pratique difficile; mais pourquoi presque toutes nos lumières n'aboutissent-elles qu'à nous en donner des leçons, si nous ne sommes pas nés pour la pratiquer? Nous regorgeons là-dessus, si j'ose le dire, d'instructions intérieures et pressantes: car enfin, que l'homme sans honneur et sans religion me réponde, si pourtant il est vrai qu'il y ait de ces gens-là.

Quand je dis à l'homme à qui j'ai affaire: Traitez-moi avec justice! écoutez la voix de votre conscience! que pensé-je en lui disant cela? Je regarde cette conscience, à qui je veux le rendre attentif, ou comme la règle sacrée de ses actions, ou comme un guide imposteur qui va, s'il le suit, l'égarer à mon avantage et n'en faire qu'un imbécile. Si elle est la règle de ses actions, ma conscience est donc aussi la règle des miennes; si c'est un guide imposteur qu'il n'appartient qu'aux imbéciles de suivre, il n'y aura donc d'homme sage que celui qui expliquera toutes ses idées de justice à contresens. Eh! où en sommes-nous si la véritable sagesse n'est qu'un esprit de brigandage?

Toutes nos lois ne sont donc établies que pour faire des dupes; on punit donc un sage quand on punit un fripon; le plus criminel est donc le plus raisonnable, et l'homme vertueux n'est qu'un sot, qu'une misérable dupe de sa raison, dont il devrait rebuter les inspirations, et auxquelles il devrait substituer des idées meurtrières et subtiles, qui lui apprendraient qu'il faut être un coquin pour remplir sa véritable charge dans ce monde.

Quelle étrange sagesse que celle qu'on ne peut avoir qu'en prenant le contre-pied de toutes ses lumières naturelles, qu'en se disant à soi-même: Cet esprit de justice que je trouve en moi, que je trouve dans un autre, qui fait ma sûreté et la sienne, cet esprit-là n'est qu'illusion! Quelle étrange sagesse, encore une fois, que celle qui apprend à détruire l'ordre qui nous conserve, que celle qu'on ne peut souffrir dans les autres, que les autres ne peuvent souffrir en nous, que celle dont on est obligé de poursuivre, de déshonorer, d'étouffer les sectateurs!

Il est vrai que nous naissons tous méchants, mais cette méchanceté, nous ne l'apportons que comme un monstre qu'il nous faut combattre; nous la connaissons pour monstre dès que nous nous assemblons, nous ne faisons pas plus tôt société que nous sommes frappés de la nécessité qu'il y a d'observer un certain ordre qui nous mette à l'abri des effets de nos mauvaises dispositions; et la raison, qui nous montre cette nécessité, est le correctif de notre iniquité même.

Cet ordre donc, une fois prouvé nécessaire pour la conservation générale, devient (à ne parler même qu'humainement) un devoir indispensable pour chacun de nous qui frémissons d'horreur à la vue de ce qu'il arriverait, si cet ordre n'y était pas.

Il faut que mon prochain soit vertueux avec moi, parce qu'il sait qu'il ferait mal s'il ne l'était pas; il faut que je le sois avec lui, parce que je sais la même chose.

Malheur à qui rompt ce contrat de justice dont votre raison et la mienne et celle de tout le monde se lient, pour ainsi dire, ensemble, ou plutôt sont déjà liées, dès que nous nous voyons, en quelque endroit que nous nous voyions, et sans qu'il soit besoin de nous parler. Contrat qui m'oblige même avec l'homme qui ne l'observe pas à mon égard, parce que ce n'est pas une loi conditionnelle et particulière faite avec lui; loi qui serait inutile, impuissante, et malgré laquelle notre corruption reprendrait bientôt son empire féroce. Non, c'est une loi de nécessité absolue, passée pour jamais avec l'humanité, avec tous les hommes ensemble, et par tous les hommes en général, qui l'ont tous ratifiée, et qui la ratifieront toujours.

Malheur donc à qui n'observe pas autant qu'il est en son pouvoir cette loi de bon sens universelle, devenue juste par la nécessité qu'il y a de la suivre, et dont celui de qui je tiens mes lumières me reprochera le violement devenu criminel, parce que ma raison le condamne, parce que je sais que mon bien et ma vie, et tout ce que je possède, sont autant de bienfaits que me dispense l'observation générale de cette loi, et qui me seraient arrachés si tout le monde était aussi méchant que je le suis.

Que les coutumes, que les usages particuliers des hommes soient défectueux, cela se peut bien; aussi ces usages sont-ils de la pure invention des hommes, aussi ces coutumes sont-elles aussi variées qu'il y a de nations diverses. Mais cette loi qui nous prescrit d'être juste et vertueux est partout la même: les hommes ne l'ont pas inventée, ils n'ont fait que convenir qu'il fallait la suivre telle que la raison ou Dieu même la leur présentait et leur présente toujours d'une manière uniforme. Il n'a pas été nécessaire que les hommes aient dit: Voilà comment il faut être juste et vertueux; ils ont dit seulement: Soyons justes et vertueux, et en voilà assez; cela s'entend partout, cela n'a besoin d'explication dans aucun pays; en quelque endroit que j'aille, je trouve dans la conscience de tous les hommes une uniformité de science sur ce chapitre-là qui convient à tout le monde. Si j'ai des besoins ou des intérêts qui me soient personnels et particuliers, je n'ai qu'à les dire et l'on sait tout d'un coup ce qu'il me faut.

Mais c'est assez parler de justice et de vertu; j'en reviens, monsieur, à vous encourager à poursuivre un travail qui ne tend qu'à faire ressouvenir les hommes de leurs véritables devoirs, etc.

Je supprime ici de la lettre de l'inconnu plus que je n'en donne, mais ce qu'il en reste nous mènerait trop loin.

J'ai lu d'un bout à l'autre ses aventures, et je les ai trouvé si instructives, et en même temps si intéressantes que j'ai résolu de les donner, quelque longues qu'elles soient; elles emploieront bien dix-huit à vingt de mes feuilles, et je les regarde comme des leçons de morale d'autant plus insinuantes qu'elles auront l'air moins dogmatique, et qu'elles glisseront le précepte à la faveur du plaisir qu'on aura, je crois, à les lire. Cependant, je pourrai de temps en temps en suspendre la suite pour une quinzaine, et traiter alternativement quelques-uns de mes sujets ordinaires. Voici maintenant par où commencent ces aventures.

Je suis né dans les Gaules d'une famille assez médiocre, et de parents, qui, pour tout héritage, ne me laissèrent que des exemples de vertu à suivre. Mon père, par sa conduite, était parvenu à des emplois qu'il exerça avec beaucoup d'honneur et qui avaient déjà rendu sa fortune assez brillante, quand une longue maladie, qui le rendit très infirme, l'obligea de les quitter dans un âge peu avancé.

A peine s'en fut-il défait, qu'une banqueroute subite lui enleva les deux tiers de ce qu'il avait acquis: il ne lui resta pour toute ressource qu'un bien de campagne d'un très médiocre revenu, où il alla vivre, ou plutôt languir, avec sa petite famille composée de ma mère, de ma soeur, qui avait dix-sept ans, et de moi qui en avait près de seize, et qui sortait de mes classes.

Ma mère, qui avait une extrême tendresse pour ses enfants, et qui les voyait pauvres, soutint d'abord notre malheur avec moins de force que mon père. Toute vertueuse qu'elle était, son esprit parut entièrement succomber sous le coup qui venait de nous frapper. Dès qu'elle fut à la campagne, la dure économie qu'il fallut y garder pour y vivre, le retranchement total de mille petites délicatesses qu'elle nous avait laissé prendre, et dont elle nous voyait privés, le chagrin de voir ses chers enfants devenus ses domestiques et changés, pour ainsi dire, en valets de campagne; enfin je ne sais quelle tristesse muette et honteuse qu'elle voyait en nous, que la misère peint sur le visage des honnêtes gens qu'elle humilie, et qui fait plus de peine à voir aux personnes qui ont du sentiment que la douleur la plus déclarée; tout cela jetait ma mère dans une affliction dont elle n'était pas la maîtresse. Elle ne pouvait nous regarder sans pleurer; mon père qui l'aimait, et à qui nous étions chers, s'enfuyait quelquefois à ses pleurs, et quelquefois ne pouvait à son tour s'empêcher de joindre ses larmes aux siennes.

Un jour que je revenais sur le soir de cueillir un peu de fruit que nous avions dans un petit verger, je surpris mon père et ma mère qui se parlaient auprès de notre maison, et je les écoutai à la faveur d'une haie qui me couvrait. J'entendis que ma mère soupirait, et que mon père s'efforçait de calmer sa douleur.

Dans les premiers jours de notre infortune, lui disait-il, je n'ai point condamné l'excès de votre affliction. Vous vous y êtes abandonnée, je ne vous ai rien dit, il n'est pas étonnant que la raison plie d'abord sous de certains revers: les mouvements naturels doivent avoir leurs cours. Mais on se retrouve après cela: on revient à soi-même, on s'apaise, et vous ne vous apaisez point. J'ai dévoré mes chagrins autant que j'ai pu, de peur d'augmenter les vôtres. Pour vous, vous ne me ménagez point; vous m'accablez; vous me faites mourir, et vous ne vous en souciez pas. J'aime nos enfants autant que vous les aimez; j'ai été aussi sensible que vous au malheur qui leur ôte ce que j'espérais leur laisser. D'ailleurs je suis infirme; suivant toute apparence vous me survivrez, et vous resterez à plaindre, et vous aurez de la peine à vivre. Que croyez-vous qu'il se passe dans mon coeur, quand j'envisage ce que je vous dis là? Depuis trente ans que je vis avec vous dans une si grande union, n'ai-je pas appris à m'intéresser à ce qui vous regarde? N'avez-vous pas eu le temps de me devenir chère? Mes chagrins tels qu'ils sont ne me suffisent-ils pas? Voulez-vous toujours en redoubler l'amertume? Mes forces diminuent tous les jours, la fin de ma vie n'est que trop persécutée, ne contribuez point à la rendre plus triste! Vous avez toujours eu de la religion. J'espérais que vous me consoleriez, que nous nous consolerions l'un et l'autre; mais tout me manque à la fois: Dieu veut apparemment que je meure environné de trouble et de désolation. Il m'a ôté mes biens et ma santé, et vous m'ôtez la satisfaction de vous voir soumise à sa volonté. C'était là le seul bien qui pouvait me rester, la seul paix que mon coeur pouvait encore goûter! votre vertu me la promettait; mais tout m'est refusé: il faut que l'affliction me suive jusqu'au tombeau, et que Dieu m'éprouve jusqu'au dernier moment de ma vie.

Je n'entendis après ces mots qu'un mélange confus de soupirs qui me glacèrent le coeur; ensuite ils recommencèrent à se parler, mais très bas et comme en se promenant, ce qui me fit perdre ce qu'ils disaient. J'allais donc me retirer quand mon père, haussant un peu plus la voix, m'arrêta.

Ne vous embarrassez point de nos enfants, dit-il, mon fils a des sentiments d'honneur, et sa soeur est née vertueuse; ne songeons qu'à cultiver ces heureuses dispositions: depuis le malheur qui nous est arrivé, j'ai découvert en eux un caractère qui me charme. Ils vous ont vu pleurer du peu de fortune que nous leur laisserons; ils m'en ont vu affligé moi-même. Vos pleurs et mes chagrins ne sont pas demeurés sans reconnaissance; leur coeur y a répondu, et notre affliction pour eux a réchauffé leur tendresse pour nous: je l'ai remarqué dans mille petites choses; et je vous avoue que cela me donne une grande idée d'eux. Mettons à profit cet attendrissement où notre amour les a mis pour nous. Voici l'instant de leur donner des leçons; jamais leur coeur n'y sera plus docile. Ils sont infortunés et attendris: il n'y a point de situation plus amie de la vertu que celle où ils se trouvent.

 

Vingt-deuxième feuille

8 novembre 1723

Voici la suite des aventures de l'inconnu, et dorénavant je les continuerai sans préambule.

Mon père et ma mère, après s'être encore entretenus quelque temps, rentrèrent dans la maison; je m'y retirais moi-même quand je rencontrai ma soeur qui venait d'un autre côté; comme elle me vit fort triste, elle me demanda ce que j'avais: Hélas, ma soeur, lui répondis-je la larme à l'oeil, si vous saviez la conversation que je viens d'entendre entre mon père et ma mère sur notre chapitre, vous seriez aussi affligée que moi; je n'étais pas loin d'eux, ils ne me voyaient pas: ma mère est toujours au désespoir de nous voir ruinés; elle nous aime trop, nous serons la cause de sa mort; mon père n'oublie rien pour la consoler, et je sens bien qu'il aurait besoin de consolation lui-même; vous savez qu'il n'a point de santé, ma mère depuis quelque temps est toujours malade, nous les perdrons peut-être tous deux, ma soeur, ils ne peuvent pas y résister, et où en serons-nous après? que ferions-nous au monde s'ils n'y étaient plus? de quel côté tourner? qui est-ce qui nous aimera autant qu'ils nous aiment? est-ce que nous pourrions vivre sans les voir, nous qui n'avons plus qu'eux, nous qui n'aimons qu'eux? Aussi, ma soeur, je vous l'avoue, j'aimerais mieux mourir, que de nous voir abandonnés comme nous le serions.

Nous n'y sommes pas encore, me répondit-elle avec amitié (car nous étions très tendrement unis); ne vous mettez point des choses si funestes dans l'esprit, surtout mon frère n'allez point pleurer devant eux, prenez-y garde, vous les chagrineriez encore davantage. Tâchons au contraire de leur paraître gais, peut-être que cela diminuera l'affliction où ils sont. Puisqu'ils nous aiment tant, ils méritent bien que nous fassions pour eux tout ce que nous pourrons.

Mon père, qui au bruit que nous faisions s'était arrêté sur le pas de la porte, s'approcha doucement dans l'obscurité et entendit aisément tout ce que nous disions; son coeur n'y put tenir, il vint à nous, pénétré de tendresse: Ah, mes enfants, que vous êtes aimables, nous dit-il en nous serrant entre ses bras, et que vous méritez bien vous-mêmes toute l'inquiétude que vous m'avez donnée jusqu'ici! Venez, suivez-moi, ajouta-t-il en nous prenant par la main; allons dire à votre mère ce que je sais de vous, venez lui payer ses larmes. Je la connais: quel bonheur pour elle! quelle récompense de sa douleur! quelle mère eut jamais plus de grâce à rendre au ciel!

Mon père continuait toujours à nous parler quand il entra avec nous dans une salle où était ma mère qui lisait. Quittez votre lecture, lui dit-il, je viens vous apprendre qu'il n'y a plus d'affliction ni pour vous ni pour moi. Embrassez vos enfants, jamais père ni mère n'en ont eu de plus dignes de leur tendresse; ne les plaignez plus, réjouissez-vous; nous nous trompions, nous avions du chagrin pour eux, et il ne leur est point arrivé de vrai malheur. Rien ne leur manque, ma chère femme, ils ont de la vertu, je viens d'en être convaincu, je les écoutais sans qu'ils le sussent. Votre fille disait tout à l'heure à son frère, qui pleurait, que puisque nous les aimions tant, nous méritions bien qu'ils s'efforçassent d'adoucir nos inquiétudes. Que dites-vous de ces sentiments-là? Y a-t-il des richesses qui les vaillent? Nos enfants resteront-ils si malheureux? Serez-vous encore affligée? Le pourrez-vous? N'obtiendront-ils rien? Pour moi, je me suis déjà acquitté envers eux, mon coeur est en paix, je suis content et j'ose leur répondre que vous le serez aussi; car pour de tristesse, il n'en est plus question, je crois que ni vous ni moi n'en saurions plus avoir après cela. Mais ce n'est pas assez que de cesser d'être tristes, cela vaut davantage, nous devons nous croire heureux, nous devons l'être, comme nous le sommes effectivement d'avoir des enfants qui ont le coeur si bon.

Ma mère à ce discours versa encore des larmes, mais ce fut des larmes de joie: Oui, s'écria-t-elle, en nous caressant de caresses auxquelles mon père joignait encore les siennes; oui, mon mari, vous avez eu raison de répondre pour moi, je suis contente.

Je ne savais où j'étais, pendant que ma mère nous parlait ainsi; le ravissement où je la voyais, ses caresses, celles de mon père, avaient mis mon coeur dans une situation qu'on ne peut exprimer, je me rappelle seulement que dans tout le cours de ma vie je n'ai jamais senti de mouvements dont mon âme ait été aussi tendrement pénétrée qu'elle le fut dans ce moment.

De ce jour-là finit notre tristesse commune; nous passâmes six mois dans toute la paix et toute la gaieté que peut donner un état où l'on ne désire plus rien. Je me promenais souvent avec mon père, et de tout ce qui s'offrait à nos yeux, il en prenait occasion de m'instruire; je ne sais comment il faisait en m'instruisant, mais je regardais nos entretiens comme des heures de récréation pour moi; je craignais de les voir finir; il avait l'art de les rendre intéressants, j'aimais à sentir ce qu'il disait. Ma jeunesse et ma vivacité, qui pouvaient me dégoûter de ce qui était sérieux et raisonnable, comme pour l'ordinaire elles en dégoûtent les jeunes gens, ne contribuaient avec lui qu'à me rendre plus attentif à tous ses discours; j'en valais mieux entre ses mains d'être jeune et vif, parce que je n'en avais que plus d'ardeur pour le plaisir, et que ce plaisir, il avait su faire en sorte que je le misse à m'entretenir avec lui.

Un jour que nous nous promenions comme de coutume, nous vîmes passer un seigneur extrêmement âgé, qui se promenait comme nous assez près de son château; il avait l'air triste, abattu et rêvait profondément: D'où vient donc que ce seigneur est ici, dis-je en le voyant, il me semble ne l'avoir jamais vu à la campagne? C'est qu'il a eu ordre de se retirer de la cour, me dit mon père. Eh, pourquoi cela? répartis-je. Oh, pourquoi? me dit-il, pour n'avoir pas eu l'adresse de se maintenir dans sa faveur, pour n'avoir pas eu une intrigue supérieure à celle de ses ennemis, pour n'avoir pas perdu lui-même ceux qui l'ont perdu, car ordinairement voilà les crimes de ces fameux disgraciés. Mais mon père, vous m'étonnez, lui dis-je, les moyens de se maintenir dans sa faveur me paraissent bien étranges; c'est donc un coupe-gorge que la cour des princes; eh, comment d'honnêtes gens peuvent-ils s'accommoder de cette faveur? Je n'en sais rien, reprit-il, tout ce que je puis dire, c'est que les ambitieux s'en accommodent. Sur ce pied-là, répondis-je, quand on dit d'un homme qu'il est ambitieux, on en dit bien du mal. Mais ne pourrait-on pas s'exempter de la nécessité de nuire aux autres? il n'y aurait qu'à ne se point faire d'ennemis. Cela ne servirait de rien, dit mon père; car dans ce pays-là les ennemis se font d'eux-mêmes. Avez-vous du crédit? êtes-vous en place? vous voilà brouillé sans rémission avec je ne sais combien de gens à qui pourtant vous rendez service. Eh! m'écriai-je, quel mal peut-on vouloir à un homme qui oblige? On lui veut mal de ce qu'il est en état d'obliger, reprit-il, de ce qu'on a besoin d'être son ami, au lieu qu'on voudrait que ce fût lui qui eût besoin d'être le nôtre. Eh, de quelle manière faut-il donc se comporter avec des gens si méchants? lui dis-je. Hélas, mon fils, me répondit-il, il faut être méchant soi-même; encore est-il bien difficile de l'être avec succès, car il s'agit d'avoir une méchanceté habile qui perde finement vos ennemis, sans qu'ils voient comment vous vous y prenez; souvent même est-il nécessaire que ceux que vous employez pour les perdre ne s'aperçoivent pas de votre dessein; sais-tu bien qu'à la cour c'est le chef-d'oeuvre de l'esprit humain que cette méchanceté-là? On dit de celui qui y parvient: Voilà un habile homme, voilà une bonne tête; il a culbuté ses ennemis; il a su écarter tout ce qui lui faisait ombrage; il faut avoir bien de l'esprit pour se tirer d'affaire comme il a fait. Mais mon père, lui répondis-je, parmi des personnes comme nous, quelqu'un qui ressemblerait à cet habile homme-là, nous dirions de lui que c'est un fourbe, un perfide, un homme sans conscience et sans honneur, un homme qui ne vaut rien? Bon, me dit mon père en riant, tu fais là une plaisante comparaison. Eh! qu'est-ce que c'est que des gens comme nous? il appartient bien à des hommes d'un état médiocre d'avoir le privilège d'être fourbes ou perfides avec gloire! ne voilà-t-il pas de beaux intérêts que les nôtres, pour mériter qu'on honore du nom d'habileté les perfidies que nous emploierions pour avancer nos affaires, et pour ruiner celles de nos semblables? Oh! mon fils, ce n'est pas là l'esprit du monde; tu vois les choses comme elles sont, toi, tu as les yeux trop sains; mais si un peu d'extravagance humaine s'emparait malheureusement de ton cerveau, égarait ta raison, et mitigeait tes principes de vertu, tu penserais bien d'une autre manière! Sache, mon fils, que ce qu'on appelle noirceur de caractère, méchanceté fine, scélératesse de coeur, iniquité de toute espèce, porte toujours son nom naturel et n'en change jamais pour des gens comme nous; parmi nous un fourbe est un fourbe, un méchant est un méchant, à notre égard on explique les choses à la lettre, on les prend pour ce qu'elles sont; nos postes sont si petits, nos intérêts de si peu de valeur que nous ne pouvons en imposer à personne. Le moyen qu'on se trompât sur notre chapitre! nous ne sommes revêtus de rien qui soit respectable pour les autres hommes, de rien qui étourdisse, qui subjugue leur imagination en notre faveur; rien ne nous couvre, pour ainsi dire; nous sommes tout nus, ou nous n'avons que des haillons qui ne sont pas graciables, et qui font qu'on nous juge sans miséricorde et comme nous le méritons; de sorte que nous avons beau être faux avec souplesse, méchants avec toute l'industrie du monde, toute cette industrie, toute cette souplesse nous tourne à mal et ne fait qu'ajouter de nouveaux traits de laideur à notre indignité (comme cela est juste); en un mot, chez nous tout cela est misère d'esprit et de coeur, plus ou moins odieuse, suivant qu'elle est plus ou moins rusée.

Mais quand on est environné d'honneurs, qu'on est revêtu de dignités, de grands emplois, oh! pour lors, mon enfant, les choses prennent une nouvelle face; cela jette un fard sur cette misère dont je viens de parler, qui en corrige, qui en embellit même les difformités; pour lors soyez méchant, et vous brillerez; nuisez à vos rivaux, trouvez le secret de les accabler, ce ne sera là qu'un triomphe glorieux de votre habileté sur la leur; soyez tout fraude et toute imposture, ce ne sera rien que politique, que manège admirable; vous êtes dans l'élévation, et à cause de cela les hommes, qui sont vains et qui voudraient bien être où vous êtes, vous regardent avec autant d'égards qu'ils croiraient en mériter s'ils étaient à votre place; en respectant vos honneurs, c'est l'objet de leurs désirs qu'ils caressent; leur vanité, faute de mieux, prend plaisir à considérer votre importance, celle des affaires que vous maniez, des relations que vous avez, et l'étendue d'esprit dont vous avez besoin, et la beauté du mystère ou des stratagèmes qui vous sont nécessaires dans toutes vos actions, quelles qu'elles soient; fussent-elles indignes, n'importe, quelquefois même y gagnent-elle de l'être, elles en paraissent de plus grands coups, on a opinion qu'elles partent d'une nécessité grave et politique, et cela leur donne un air de majesté; le succès qu'elles ont, le fracas qui s'ensuit, la ruine de celui-ci et de celui-là qu'elles apportent les convertit en faits illustres, en aventures notables, qu'on est charmé de savoir et qu'on est tout glorieux de raconter. Ce que je te dis là n'est pas encore assez, car non seulement les actions de cette nature se sauvent du mépris qu'elles mériteraient, mais on semble les exiger de celui qui est en place, et s'il demeure oisif, on ne l'estime pas beaucoup, c'est un homme de peu de valeur, qui ne donne point de spectacle, et qui languit dans la carrière.

Voilà, mon enfant, pourquoi dans les grandes situations l'iniquité la plus déliée fait tant d'honneur, pendant qu'il est si honteux à des gens comme nous de n'être pas irréprochables dans la conduite de leur vie. Mais au bout du compte, qu'en dis-tu? notre lot n'est-il pas incomparablement meilleur que celui de ces personnes-là? leur grandeur a beau nous masquer leurs actions, ils ont beau n'être appelés qu'habiles quand ils sont méchants; si c'est un bénéfice pour eux, ils en paient bien les charges. Tu ne saurais croire ce que c'est que leur vie; quand j'y songe, je ne comprends rien à eux, ni à la passion qu'ils ont pour le rang, pour le crédit, pour les honneurs; car cette passion-là suppose des coeurs orgueilleux, avides de gloire, furieux de vanité; cependant ces gens si superbes et si vains ont la force de fléchir sous mille opprobres qu'il leur faut souvent essuyer; le droit d'être fiers, et de primer sur les autres, ils ne l'acquièrent, ils ne le conservent, ils ne le cimentent qu'au moyen d'une infinité d'humiliations dont ils veulent bien avaler l'amertume. Quelle misérable espèce d'orgueil! Aussi se sent-il presque toujours de la lâcheté qui le fait subsister; aussi n'est-il bon qu'à donner la comédie aux gens raisonnables qui le voient.

J'écoutais avec attention mon père, pendant qu'il parlait ainsi, et je me souviens qu'en vérité, j'avais pitié de ceux dont il me dépeignait le sort; je jetais de temps en temps les yeux sur ce seigneur, dont j'ai parlé, et qui se promenait encore assez près de nous, et je le voyais toujours enseveli dans une rêverie mélancolique.

Il me paraît que tu t'intéresses au chagrin de celui que tu regardes, me dit mon père. Il est vrai, lui dis-je, il me semble qu'il souffre. Je le connais, reprit mon père, il a l'âme d'un honnête homme, il est né obligeant, et l'on a toujours dit du bien de lui. Je suis persuadé qu'il n'est tombé que faute d'avoir cette méchanceté ardente par qui l'on vient à bout de se défendre de ses ennemis et de les perdre. Sur ce pied-là, répondis-je, il se consolera bientôt de sa chute; un honnête homme ne saurait longtemps regretter un état incompatible avec sa bonté naturelle. Hélas, mon enfant, reprit-il, je suis sûr que ce seigneur ne le regrette que trop, cet état où il n'est plus. Son coeur n'y a pas fait naufrage, il y est resté bon et généreux, mais l'habitude des honneurs peut lui avoir gâté l'esprit; il regrette ce fracas dans lequel il vivait, ce mouvement que tant de monde se donnait pour aller à lui, il regrette ses flatteurs dont il se moquait, mais qui regardaient comme un bonheur de se le rendre favorable; il ne voit plus ces airs timides et rampants qui divertissaient sa vanité, il ne fait plus la destinée de personne; ses amis n'ont plus tant d'intérêt à le ménager; il soupire après cette place qu'il tenait dans l'esprit des autres, après ce respect craintif qu'il aimait à inspirer, quoiqu'il se plût à le dissiper par des procédés obligeants; enfin, après mille fantômes pareils, sans lesquels il ne peut vivre, et qui sont devenus la nourriture nécessaire d'un esprit empoisonné d'ambition.

 

Vingt-troisième feuille

8 janvier 1724

Quand j'ai commencé les aventures de l'Inconnu, dont j'ai déjà donné deux feuilles, j'ai dit que je les interromprais de temps en temps par d'autres choses. C'est un privilège que je me suis réservé, et je me suis imaginé que l'usage que j'en ferais irait au profit des lecteurs. Parmi ces lecteurs, cependant, il y en a qui diront peut-être (en supposant que les aventures de l'Inconnu leur aient plu): Pourquoi suspendre la suite d'une histoire et laisser refroidir l'intérêt que nous commencions à y prendre? Que cela ne vous embarrasse pas, me disait l'autre jour un de mes amis, pourvu que l'histoire que vous interrompez soit bonne, intéressante; ceux qui n'auront pas voulu la lire par feuilles, à cause de cette interruption, la retrouveront toute entière dans le volume et la liront là tout à leur aise; mais satisfaites une partie de vos lecteurs, qu'une longue histoire donnée de suite ennuyerait, et qui ne seront pas fâchés de vous voir quelquefois changer de sujet. Changeons donc, lui dis-je, aussi bien je sens que cela me divertira moi-même, car enfin, il faut que le jeu me plaise, il faut que je m'amuse; je n'écris que pour cela, et non pas précisément pour faire un livre; il me vient des idées dans l'esprit; elles me font plaisir; je prends une plume et les couche sur le papier pour les considérer plus à mon aise et voir un peu comment elles feront. Après cela, quand je les trouve passables, je les donne aux autres, qui s'en amusent eux-mêmes, ou qui les critiquent; et lequel que ce soit des deux, j'y gagne toujours, car si la critique est bonne, elle m'instruit, elle m'apprend à mieux faire, j'en pense une autre fois d'une manière qui me satisfait plus moi-même; si au contraire elle est mauvaise, ou si je la crois telle franchement, je lève un peu les épaules sur ceux qui la font, je me moque un peu d'eux entre cuir et chair, et en pareil cas, rire de son prochain, c'est toujours quelque chose.

Mais comme c'est une impertinence que de rire ainsi, et qu'il n'y a point d'homme qui soit digne de se moquer des erreurs d'un autre, qu'il ne lui est permis que de les remarquer, ce sentiment moqueur ne me dure pas longtemps; il ne fait que passer; c'est un droit que je paie vite à l'infirmité humaine, et je deviens philosophe quand l'homme en moi a eu son compte, c'est-à-dire que je me repens lorsque j'ai eu le plaisir de faillir, et voilà ce que c'est que notre sagesse.

Cela me fait songer à un enfant à qui l'on emporte sa poupée; il crie d'abord une gouvernante vient qui le console: Allons mon fils, doucement! fi! qu'il est vilain de crier comme vous faites! ah, que vous êtes laid quand vous pleurez! L'enfant s'apaise. L'homme est de même; dérobez-lui le moindre petit plaisir de vanité qu'il attendait, c'est sa poupée, c'est son joujou qu'on lui emporte, et l'enfant de cinquante ou de soixante ans crie; la réflexion, qui est alors sa gouvernante, vient et lui dit: Eh! pauvre innocent, vous n'y pensez pas, qu'est-ce que c'est que votre esprit, qu'est-ce que c'est que l'estime qu'on lui doit, quels sont ceux à qui vous la demandez? Créature faible et ridicule, vous êtes vain, et vous croyez être louable, et vous vous moquez de ceux qui ne vous louent pas; il vous appartient bien de railler les autres. J'abrège ici le sermon de la gouvernante, tout le monde peut l'achever. Je reviens à la critique; lors donc qu'elle n'est pas bonne, et que je me suis reproché de m'en être intérieurement moqué, je m'y prends d'une autre façon pour m'en divertir loyalement; je l'écoute en spectateur, et de cette manière j'ai mes coudées franches, j'en ris de tout mon coeur et sans scrupule, parce que ce n'est plus directement de celui qui critique que je ris alors; c'est de notre esprit, de nos fantaisies, de nos extravagances, de nos délicatesses puériles, des petits profits que nous croyons faire en montrant des dégoûts; enfin c'est des hommes en général que je ris, c'est de moi-même que je vois dans les autres.

Mais puisque je parle de critique, je ne saurais m'empêcher de dire une chose que je trouve en mon chemin. Qu'un homme qui a du jugement, ou qui n'en a pas, critique les ouvrages de nos meilleurs auteurs vivants, ou d'auteurs médiocres, qu'il les trouve absolument mauvais, cela lui est permis; il n'y a rien à lui dire, tant qu'il n'attaquera que les productions; ceux qui les ont faites n'ont qu'à ne plus écrire, si la critique d'un homme qui remarque bien, ou qui ne dit que des sottises, les scandalise. Mais que ce même homme, non content de critiquer bien ou mal un ouvrage, enveloppe insensiblement dans sa critique une satire contre l'auteur et jette un ridicule sur son caractère, il me semble que c'est ce qu'on ne devrait jamais lui passer, et que ce n'est pas assez ménager l'honnêteté publique que de donner passeport à de pareilles choses. Quand j'étais jeune, j'aurais vécu poliment avec mon critique, mais à l'égard d'un satirique, oh! il m'aurait déplu, et j'avais un honneur bouillant qui aurait eu besoin d'un tuteur pour être sage.

La réflexion que je fais là-dessus m'en fournit une autre. C'est un grand avantage que d'avoir beaucoup d'esprit, mais il ne faut pas tant l'envier à ceux qui l'ont; ils n'en jouissent pas impunément, et ils le paient bien ce qu'il vaut.

J'entrai l'autre jour dans un de ces endroits où s'assemblent de fort honnêtes gens, la plupart amateurs de belles lettres, ou savants; je les connais presque tous; ils sont dans le particulier de la plus aimable société du monde, raisonnables autant que spirituels; se trouvent-ils ensemble, vous ne les reconnaissez plus; ils sont à l'instant saisis de la fureur d'avoir plus d'esprit les uns que les autres.

Il part une question; l'un la décide hardiment, et sans appel; un autre condamne tout net ce que le premier a dit; un troisième s'élève qui les condamne tous deux: pendant qu'ils se disputent ensemble, un quatrième, par un ton qui se fait faire place, et qui vaut un coup de tonnerre, leur annonce sans cérémonie que tout ce qu'ils disent ne vaut rien; un cinquième survient qui voudrait les apaiser, en leur faisant convenir amiablement qu'il pense mieux qu'eux sur l'article; un sixième crie, s'offre pour arbitre et n'est plus entendu, mais à force de clameurs il prend toujours acte de ses diligences et de l'accommodement judicieux qu'il propose; un autre pour se distinguer ne dit mot, il secoue seulement la tête en homme qui renferme en lui, qui possède l'unique solution qu'on peut donner à la chose. Il confie la supériorité de ses lumières à son voisin paisible, qui écoute respectueusement le charivari spirituel qui se fait, et qui en même temps approuve l'idée de celui qui lui parle, sans savoir presque de quoi il s'agit. Quelques autres personnes, qui ne sont ordinairement là que comme les suivants des principaux acteurs, se répandent en petits pelotons dans la salle, agitent à l'écart la question, et se régalent incognito du plaisir de la décider, loin du danger et de la réprimande, car ils n'oseraient approcher de la bataille, on les écraserait comme des pygmées. Cependant la question qui a causé la dispute a disparu, il en a succédé vingt autres qui ont pris furtivement sa place, qu'on n'a point reconnues pour étrangères, et qu'on agite toutes à la fois; enfin tant est procédé qu'il ne reste plus rien sur le tapis qu'une masse d'idées subtiles et bizarres, qui se croisent, qui ne signifient rien, et que l'emportement et l'orgueil de primer ont férocement entassées les unes sur les autres; alors chacun des disputants ne sachant plus à quoi s'en prendre, entêté confusément d'un sentiment quelconque, qui n'est pas celui qu'il avait d'abord, car il l'a perdu dans le combat, celui-là, mais de quelque autre sentiment qu'il a raccroché par mutinerie en entendant crier les autres, se retire avec une poitrine épuisée, qu'il a sacrifiée à la gloire de ses idées. La pauvre poitrine, que sa condition est malheureuse! Bref, que reste-t-il de la dispute? rien que des leçons de brusquerie (qui à la vérité ne sont pas perdues) et qu'un exemple bruyant de la misère de nos avantages.

Voilà l'histoire de ce que je vis dans l'endroit où j'étais entré. Un des principaux disputants laissa sortir tous les autres et vint se mettre auprès de moi; là, il voulut me faire convenir que c'était lui qui avait dû l'emporter sur les autres: Il n'y a pas moyen, me dit-il, de vider une question avec des gens qui s'égosillent jusqu'à perdre haleine. Et notez qu'en me disant cela, il avait lui-même un enrouement qui faisait foi que Monsieur savait perdre haleine; là-dessus, le voilà qui recommence à disserter avec moi, et qui me somme de lui rendre justice; quand il eut bien argumenté: Que vous en semble? me dit-il. Que vous avez raison, lui répondis-je, à une chose près, c'est que j'ai vu naître le sujet de la dispute, et qu'il ne s'y agissait point du tout de cela. Parbleu, je ne me trompe point, s'écria-t-il. Voulez-vous, répondis-je, que je vous ramène la question? elle était fort simple, et je vois bien que vous ne la savez plus.

A ces mots que je lâchai sans songer à mal, je vis le visage de mon dissertateur s'allumer d'un feu qui me fit peur; apparemment qu'il regarda comme une insulte que j'eusse pensé qu'il avait perdu la question de vue; peut-être crut-il encore que je l'accusais de n'avoir pas l'esprit exact, ou peut-être s'imagina-t-il que j'entendais qu'il était un brouillon, un esprit court; que sais-je, moi, ce qu'il crut? Un bel esprit en pareil cas est si ombrageux, sa vanité lui donne des méfiances si subtiles, il est si sensible au moindre soupçon qu'il a qu'on ne l'estime point assez, et ce soupçon, il le prend sur si peu de chose qu'il ne faut qu'un geste pour irriter sa superbe délicatesse.

Aussi à la seule inspection des yeux de celui qui me parlait, n'osai-je presque me remuer; j'étais fort embarrassé. De quoi me suis-je avisé, disais-je en moi-même, de proférer la parole imprudente qui lui déplaît? me voilà perdu, cet homme-là ne me lâchera point qu'il n'ait cru m'avoir démontré que sa capacité est prodigieuse; non, voilà qui est fini, je ne sortirai point d'ici qu'il ne soit mis en repos sur l'opinion que j'aurai de ses lumières; il faudra qu'il pense que je l'admire, il va travailler à m'y forcer, et nous ne nous séparerons que quand il présumera que je me dira à moi-même: Cet homme-là est le meilleur esprit que je connaisse.

Tout ce que je dis me vint sur-le-champ dans la tête; il était une heure sonnée, c'est l'heure à peu près où l'on dîne, j'étais à jeun, lui de même peut-être, mais il ne sentait plus cela; il s'agissait de venger son esprit, cet intérêt-là était plus pressé que celui de son estomac, et je n'avais pas lieu d'espérer qu'il pût s'apercevoir qu'il avait appétit.

D'un autre côté, je n'avais point de poitrine à commettre avec la sienne; mais comment quitter cet homme? Quoi, lui dire que le coeur me manquait d'inanition, que le dîner m'attendait? et lui dire cela, dans quelle conjoncture, au milieu d'un raisonnement qu'il allait faire, qu'il faisait déjà, et où il n'y allait pas moins pour lui que de se purger auprès de moi du reproche de n'être pas le plus judicieux de tous les hommes, d'un raisonnement en vertu duquel il attendait réparation, d'un raisonnement dont la justesse et la force devaient faire taire tous mes besoins; non, je ne voyais point de moyens honnêtes de m'esquiver; j'avais blessé mon homme dans son amour-propre, et le laisser là sans lui donner secours, c'était l'assassiner, lui ôter son honneur, c'était être barbare. D'ailleurs une autre réflexion m'embarrassait encore: s'il allait m'agacer, me disais-je en moi-même, s'il allait m'induire aussi à prendre le parti de mon esprit, que sait-on ce qui peut arriver? il y a quarante ans que je fais le métier de philosophe, et que je persécute mes faiblesses, mais je n'en suis pas plus sûr de moi; l'état où je suis, c'est comme une santé de convalescent, il ne faut presque rien pour causer une rechute.

J'étais donc sur les épines; enfin je pris mon parti, je filai doux avec cet honnête homme; je lui montrai un visage ami; je fis avec lui ce qu'on fait avec ces gros dogues, qui vous présentent d'abord les dents, mais qu'on apprivoise insensiblement en les caressant. Mon cher, lui dis-je donc d'un ton qui demandait grâce, quand j'ai dit que vous ne saviez plus quelle était la question dont il s'agissait dans la dispute, je n'ai prétendu parler que d'un pur oubli de votre part; ce n'est point que vous ne l'ayez pas bien comprise, au contraire, j'ai remarqué que c'est vous qui l'avez le plus maintenue dans ce qu'elle était, qui l'avez le mieux renfermée dans ses bornes, et je vous avouerai même que vous êtes le seul de tous ces messieurs-là qui ayez parlé sensément.

A ce discours emmiellé, son âme se calma, ses yeux redevinrent sereins; je n'y vis plus cette ardeur sauvage dont ils s'étaient allumés. Il y resta pourtant un peu de feu, mais ce feu n'était plus qu'une vanité contente qui brillait, et qui m'annonçait la paix.

Monsieur, me répondit-il, vous êtes bien obligeant; il est vrai que j'ai cru tantôt mon sentiment raisonnable, cependant chacun a le sien; ces messieurs ont plus d'esprit que moi, mais ils crient trop, ils veulent trop avoir raison. D'ailleurs dans la dispute, il faut une certaine justesse, une finesse de vue qu'on trouve dans peu de gens: ce n'est pas assez que des idées, que de l'imagination, cela ne signifie rien, je n'en fais point de cas; j'ai voulu ramener les esprits, comme vous avez vu, mais on ne me suivait pas, et je ne saurais faire tant de bruit. Vous en avez pourtant fait, lui répartis-je, et je n'aime point qu'un homme aussi judicieux que vous se pique du fade honneur de briller dans des contestations où le tintamarre étouffe tout ce que vous dites de bon; cela n'est ni sage ni modeste. Voulez-vous que je vous dise? je ne saurais ajuster tant de faiblesse avec tant d'esprit.

J'ai tort, me répondit-il d'un ton de bienveillance. Ce n'est pas que ce que je lui disais fut extrêmement flatteur d'un certain côté, mais la pauvre dupe n'y voyait goutte, et de faux éloges l'étourdissaient sur de vraies injures; de sorte que se levant d'un air riant: Quelle heure est-il? me dit-il. A propos de l'heure, répartis-je, il est très tard; on ne s'ennuie point avec vous, et je devrais avoir dîné. Là-dessus nous sortîmes, par la grâce de Dieu, et il me quitta en me serrant la main avec une reconnaissance que je ne méritais guère.

De mon côté, je me rendis chez un de mes amis qui m'avait invité. Après le repas, il me pria de l'accompagner chez un marchand qu'il me nomma, et chez qui seul se trouvait un drap de certaine couleur dont il voulait un habit. Venez m'aider à n'être point trompé, me dit-il, car ce marchand-là passe pour un homme un peu trop ardent à l'intérêt, et je ne me connais à rien. Ma foi, lui dis-je, si vous n'avez que moi pour guide dans cette aventure, vous serez malmené; je vous avertis que je suis aveugle-né sur ces matières-là. Mais il me vient une idée; suppléons à notre ignorance par quelque tour ingénieux. Allons, venez, je médite un coup qui va rendre votre marchand le plus accommodant et le plus consciencieux de tous les hommes. Donnez-moi votre bourse et suivez-moi, j'ai fait un cours de magie qui m'a appris bien des secrets.

Nous partîmes, et nous voilà arrivés chez le marchand; nous demandons ce qu'il nous faut; deux ou trois garçons nous étalent plusieurs pièces du drap en question: à les en croire il n'y avait point de préférence à donner à aucunes; je m'étais attendu à ce verbiage: Messieurs, leurs dis-je, où est le maître? Je ne sais point choisir, il choisira pour moi. Là-dessus on va l'avertir; il vient. Tenez, monsieur, lui dis-je, en l'abordant d'un air franc et tranquille; voilà ma bourse que je vous mets dans les mains. J'ai besoin pour un habit, du plus beau drap d'une telle couleur; vous êtes meilleur connaisseur que moi; donnez-moi ce qu'il me faut; faites couper le drap; payez-vous vous-même: je reprends ensuite ma bourse, et sans autre cérémonie je fais emporter la marchandise, bien certain que vous en aurez agi en homme d'honneur avec moi. Asseyez-vous, monsieur, me dit le marchand d'un ton froid. Allons vite, ajouta-t-il, apportez-moi le paquet que vous voyez là-haut. Il fut obéi. Moi, pendant ce temps-là, je regardais de côté et d'autre, et m'amusais à parler avec mon ami. On déploya le drap: Coupez ce qu'il en faut, dit-il à ses garçons. Cela fait, il prit une plume, calcula, ouvrit ma bourse, prit de l'argent ce qu'il en voulut, la referma, fit ployer et empaqueter mon drap, et me rendit ma bourse aussi froidement qu'il l'avait reçue.

Je ne lui demandai point ce qu'il avait pris: on a tout vu quand on a de la confiance, et je jouais mon rôle d'après nature; lui, de son côté, ne me rendit point compte; l'honneur est cavalier dans ses façons et ne s'avise pas de formalités. Nous nous en allâmes; il nous reconduisit jusqu'à sa porte, me remercia laconiquement, presque d'un air distrait; je lui répondis dans le même goût, et nous courûmes au logis pour vérifier avec le tailleur la probité du marchand, qui se trouva non seulement sans reproche, mais même généreuse; le tailleur en fut étonné.

Quand il fut parti, mon ami se mit à rire. Savez-vous bien que vous m'avez fait peur chez ce marchand? me dit-il; lui mettre une bourse entre les mains, lui dire de se payer lui-même; prendre ce qu'il vous donne; ne s'informer de rien; ne regarder à rien: ma foi, la manière d'acheter est originale, mais je ne voudrais pas en tirer copie. Que pensiez-vous donc dans ce temps-là?

Ne m'avez-vous pas dit, répartis-je, que ce marchand vendait extrêmement cher, et qu'il n'était pas scrupuleux? Eh bien, que vouliez-vous que nous fissions avec un homme de ce caractère-là? ce n'était pas ce qu'il nous fallait. Voilà pourtant l'homme à qui nous avons eu affaire, me dit mon ami. Non pas, s'il vous plaît, répondis-je, ce n'est plus du tout le même homme; j'ai changé tout cela; le marchand qui nous a vendu n'est pas celui qui vend ordinairement; ce dernier est un homme avare et peu scrupuleux, et moi d'un coup de baguette j'ai endormi cet homme-là, ou plutôt ses vices, et lui ai glissé dans l'âme les vertus contraires; ainsi l'homme qui reste est tout un autre homme.

Qu'appelez-vous un coup de baguette? reprit mon ami en éclatant de rire. Oui, repris-je, je veux dire que je l'ai tout d'un coup tellement pénétré des honneurs que lui prodiguait ma confiance, je l'ai rendu si vain du portrait flatteur qu'elle lui faisait de lui-même, que la tête lui en a tourné d'orgueil et de reconnaissance, et dans la chaleur de ces mouvements-là, passionné comme il était du plaisir d'être pris pour un si galant homme, hélas, il s'est laissé mener comme j'ai voulu, voilà tout ce que c'est; mais comme le charme que j'avais jeté sur lui ne devait pas durer beaucoup, vous avez vu que j'ai été vite en besogne, de crainte que l'homme avare que j'avais assoupi ne se réveillât et ne criât au voleur. On fait de l'homme tout ce qu'on veut par le moyen de son orgueil; il n'y a que manière de s'en servir.

 

Vingt-quatrième feuille

22 juillet 1724

Je reprends enfin le Spectateur interrompu depuis quelques mois, et le reprends pour le continuer avec exactitude. Je l'avais quitté par une paresse assez naturelle aux personnes d'un âge aussi avancé que je le suis; et d'ailleurs, me disais-je, quand même ce que j'écrirais serait excellent, ce qui n'est pas, qu'en arriverait-il? On dirait: celui qui nous donne le Spectateur écrit bien. Et à mon âge, quand on a passé sa vie à examiner les hommes, à réfléchir sur eux et sur soi-même, et sur la valeur de nos talents, en vérité l'estime qu'on peut s'acquérir en une infinité de choses devient bien indifférente: on se dégoûte de tout, louange et blâme, tout est regardé du même oeil; on ne méprise rien si vous voulez, mais on ne se soucie de rien non plus, et l'on n'en est pas plus philosophe pour cela, car cette indifférence où vous tombez ne vient pas de ce que vous l'avez cherchée, elle vient de la nature des choses que vous avez examinées; elles vous donnent pour elles une tiédeur que vous n'attendiez pas, vous leur sentez un vide que vous n'aviez point dessein d'y trouver, et ce vide que vous leur sentez, vous ne prenez pas même la peine de voir s'il y est réellement, et si vous avez raison de le sentir ou non, ce serait autant de fatigue inutile; vous restez comme vous êtes sans plus de curiosité, sans blâmer ceux qui ne sont pas comme vous; et voilà précisément l'état où je me trouve aujourd'hui.

Pourquoi donc est-ce que je reprends le Spectateur? Par une raison fort simple: c'est qu'il y a mille moments dans la journée où je m'ennuie de ne rien faire, et l'autre jour en relisant les aventures de l'Inconnu que j'ai interrompu dans mes dernières feuilles, je pris du plaisir à donner en moi-même plus d'étendue qu'il n'a fait aux réflexions que je vis dans son histoire, et là-dessus je résolus de poursuivre cette histoire telle qu'elle est, et de passer mon temps à augmenter ses réflexions des miennes, sans rien changer aux faits de son récit.

Je l'ai déjà dit ailleurs, ces aventures pourraient être utiles aux lecteurs et les instruire; je n'en attends pourtant pas un si grand bien, car je sais que presque tous les hommes ne lisent que pour s'amuser, et moi le plaisir de les amuser ne me tente plus. Ainsi j'en reviens toujours à dire que je ne cherche ici qu'à m'occuper moi-même.

Dans ma pénultième feuille, j'en suis demeuré à l'entretien que l'Inconnu et son père eurent ensemble sur le courtisan qu'ils rencontrèrent en se promenant à la campagne: voici ce qui suit; c'est toujours cet inconnu qui parle.

La nuit qui s'approchait pendant que nous nous entretenions, mon père et moi, nous fit reprendre le chemin de la maison.

En nous retirant, nous rencontrâmes un laboureur qui revenait de son travail, et qui chantait de toute sa force. Voici un homme qui a le coeur bien gai, dis-je à mon père. Il y a de bonnes raisons pour cela, me répondit-il; c'est que la terre avait besoin de pluie, et qu'il a plu.

Je ne pus m'empêcher de rire du ton sérieux dont mon père me tint ce discours. Le courtisan disgracié qui se promenait tout à l'heure a vu pleuvoir aussi, repris-je, mais son esprit n'en a pas reçu de soulagement. Tu me fais là une belle comparaison, me dit-il, d'un laboureur à un courtisan! le temps qu'il fait est excellent pour la terre; eh bien! le courtisan, quel avantage en peut-il espérer? que ses greniers en seront plus pleins de biens? qu'il en aura plus abondamment de quoi vivre? cela est vrai; mais sa vanité, de quoi vivra-t-elle? Ses besoins sont pour le moins aussi pressants que s'ils étaient raisonnables, et la pluie ni le soleil ne peuvent rien pour eux, au lieu qu'ils peuvent tout pour les besoins de ce laboureur qui ne veut que vivre, et qui voit que son champ, dont il vit, en profitera davantage. Ainsi tu comprends bien qu'il a raison d'être gai, puisqu'il est presque sûr d'avoir ce qu'il souhaite. Ne le trouves-tu pas heureux d'être si borné dans ses désirs, qu'en dis-tu? que les hommes soient bons ou méchants, qu'ils se trahissent à la Cour ou à la Ville, qu'un ministre superbe les rebute ou les favorise, qu'ils courent après de grands emplois, qu'ils les manquent, ou qu'ils les perdent avec désespoir, tous leurs soucis, leurs différentes sortes d'intérêts, tout ce que l'orgueil et l'ambition peuvent leur donner de malins plaisirs, ou leur causer de honteuses peines; tout ce fatras d'inquiétudes et de besoins surnuméraires dont ils sont tourmentés, qui naissent de leur corruption irritée, qui leur gâtent le coeur, qui égarent leur esprit, et les plongent, pour des bagatelles, dans un abîme de fourberies et de scélératesses les uns contre les autres; tout cela n'est point de la connaissance du laboureur, c'est un état de trouble et de misère que sa condition lui épargne; il pleut à propos, cela lui suffit, le voilà gai, mais gai comme un homme qui n'a eu que dès désirs innocents, et qui les voit satisfaits; sa gaieté ne suspend aucune autre inquiétude; il n'a d'autre affaire que d'en jouir; elle ne fait trêve à aucun intérêt qu'il faille ménager le lendemain; son âme se repose tout entière, et le bon homme se couche content, se lève de même, reprend son travail avec plaisir, et meurt enfin aussi tranquillement qu'il a vécu; car une vie passée dans le repos a cela d'heureux, qu'elle est douce pendant qu'on en jouit, et qu'on ne s'y trouve point attaché, quand on la quitte.

Les adieux d'un paysan sont bientôt faits lorsqu'il meurt; son âme n'a pas contracté de grandes liaisons, n'a pas souffert de ces secousses violentes qui laissent tant d'ardeur pour la vie. La mort ne la rappelle pas de bien loin quand il faut qu'elle parte; elle ne tient presque à rien.

Nous arrivâmes à la maison en nous entretenant ainsi; nous trouvâmes ma mère un peu indisposée. Le lendemain son indisposition augmenta, la fièvre la prit, et quelques jour après elle mourut.

Je passe la douleur que je ressentis à sa mort, et l'affliction où tomba mon père, qui ne put se consoler; elle mourut en lui serrant la main, pendant que nous fondions en larmes aux pieds de son lit, ma soeur et moi.

Ce ne fut que pleurs et que gémissements dans notre maison pendant un mois; aussi fîmes-nous une perte irréparable. Quelle union entre elle et mon père, que de tendresse elle avait pour ses enfants! Je ne me souviens pas de l'avoir jamais regardée comme une personne qui avait de l'autorité sur moi; je ne lui ai jamais obéi parce qu'elle était la maîtresse, et que je dépendais d'elle; c'était l'amour que j'avais pour elle qui me soumettait toujours au sien. Quand elle me disait quelque chose, je connaissais sensiblement que c'était pour mon bien; je voyais que c'était son coeur qui me parlait; elle savait pénétrer le mien de cette vérité-là, et elle s'y prenait pour cela d'une manière qui était proportionnée à mon intelligence, et que son amour pour moi lui enseignait sans doute, car je la comprenais parfaitement, tout jeune que j'étais, et je recevais la leçon avec le trait de tendresse qui me la donnait: de sorte que mon coeur était reconnaissant aussitôt qu'instruit, et que le plaisir que j'avais en lui obéissant, m'affectionnait bientôt à ses leçons mêmes.

Si quelquefois je n'observais pas exactement ce qu'elle souhaitait de moi, je ne la voyais point irritée, je n'essuyais aucun emportement, aucun reproche dur et menaçant, point de ces impatiences, de ces vivacités de tempérament qui entrent de moitié dans les corrections ordinaires, et qui les rendent pernicieuses par le mauvais exemple qu'elles y mêlent. Non, ma mère ne tombait pas dans ces fautes-là et ne me donnait pas de nouveaux défauts en me reprenant de ceux que j'avais; je ne lui voyais pas même un air sévère; je ne la retrouvais pas moins accueillante; elle était seulement plus triste; elle me disait doucement que je l'affligeais, et me caressait même en me montrant son affliction; c'était là mon châtiment, aussi je n'y tenais pas: un jeune homme né avec un coeur un peu sensible ne saurait résister à de pareilles manières. Non qu'il ne fût peut-être dangereux de s'en servir avec de certains caractères: il y a des enfants qui ne sentent rien, qui n'ont point d'âme. Pour moi, je pleurais de tout mon coeur alors, et je lui promettais en l'embrassant de ne lui plus donner le moindre sujet de chagrin, et je tenais parole; je me serais même fait un scrupule de la tromper quand je l'aurais pu. Ce mélange touchant de bontés et de plaintes, cette douleur attendrissante qu'elle me témoignait quand je faisais mal, me suivait partout; c'était une scène que je ne pouvais me résoudre à voir recommencer; son coeur, que je ne perdais jamais de vue, tenait le mien en respect, et je n'aurais pas goûté le plaisir de la voir contente de moi, si je m'étais dit intérieurement qu'elle ne devait pas l'être, je me serais reproché son erreur. Ces sortes de choses paraîtront peut-être des délicatesses qui demandent de l'esprit; non, avec tout l'esprit possible, souvent on ne les a point; je le répète, il ne faut pour cela qu'un peu de sentiment, et qu'est-ce que ce sentiment? c'est un instinct qui nous conduit et qui nous fait agir sans réflexion, en nous présentant quelque chose qui nous touche, qui n'est pas développé dans de certaines gens, et qui l'est dans d'autres; ceux en qui cela se développe sont de bons coeurs qui disent bien ce qu'ils sentent; ceux en qui cela ne se développe pas le disent mal et n'en sont pas moins. Cependant, c'est toujours esprit de part et d'autre que cet instinct-là, seulement plus ou moins confus dans celui-ci que dans celui-là; mais c'est une sorte d'esprit dont on peut manquer, quoiqu'on en ait beaucoup d'ailleurs, et qu'on peut avoir aussi sans être spirituel en d'autres matières; et c'est là toute l'explication que j'en puis donner.

Quoi qu'il en soit, je rends compte de la manière dont je vivais avec ma mère; la mort me la ravit dans le temps où j'avais le plus besoin d'elle. J'entrais dans un âge sujet à des égarements que je ne connaissais pas encore et où ce tendre égard que j'avais pour elle m'aurait été plus profitable que jamais.

Mon père, à qui le Ciel l'avait unie, que j'aimais autant qu'elle, et dont le caractère ressemblait au sien, ne put survivre longtemps à sa perte; sa santé, qui était déjà très mauvaise, s'altéra encore davantage; plusieurs infirmités l'attaquèrent à la fois; il n'agissait plus, et bientôt il fut réduit à garder le lit; il ne vécut qu'un an dans ce triste état, et il mourut entre mes bras, pendant que ma soeur était absente pour une affaire domestique.

Mon fils, me dit-il, un moment avant que d'expirer, vous avez perdu votre mère, vous allez me perdre, et je vous vois au désespoir, mais vous n'y serez pas toujours, le temps console de tout. Je vais répondre de mes actions à celui qui m'a donné la vie; vous lui répondrez un jour des vôtres, songez-y; au défaut des biens que je ne puis vous laisser, mon amour vous laisse cette pensée-là, ne la perdez point, vous y trouverez tous les conseils que je pourrais vous donner, et c'est elle qui doit désormais vous tenir lieu de père et de mère.

A peine eut-il achevé ce peu de mots qu'il tomba dans une faiblesse qui lui ôta la parole; il prononça encore quelque chose de mal articulé, et où je compris qu'il demandait sa fille; après quoi, ses yeux se fixèrent sur moi, et ne cessèrent de me regarder que lorsqu'il expira.

Je ne saurais peindre l'état où je me trouvai alors; en le voyant mourir, je crus voir encore une fois mourir ma mère, il me semblait que je venais de les perdre tous deux dans le même moment.

Je ne savais plus où j'étais, je restai dans un accablement qui me rendait stupide, et ma soeur était déjà de retour, m'avait parlé, avait poussé des cris, que je n'étais pas encore revenu à moi-même.

Que nous étions à plaindre! Nous n'avions point de parents dans la province; des amis, nous n'en connaissions point: qui est-ce qui s'attache à d'honnêtes gens qui sont dans l'infortune? Il n'y a point d'objet plus disgracié parmi les hommes, plus abandonné d'eux que l'homme pauvre et vertueux tout ensemble; tous les coeurs sont glacés pour lui; il est comme un étranger dans la nature. Un fripon indigent est peut-être plus méprisé, mais mieux servi, moins rebuté; du moins le mépris qu'on a pour lui est-il plus sans conséquence et de meilleure composition; que dire à cela? C'est que la qualité de fripon tranche moins que la vertu avec le caractère des hommes en général; il leur ressemble par là davantage, peut-être qu'il y gagne à n'être ni estimé ni estimable; les hommes qui sont vains en traitent plus commodément avec lui; il est rampant avec eux; cela les flatte; ils ont le plaisir de primer sur lui quand ils le servent, au lieu que l'homme vertueux est honteux et respectable, et cela les dégoûte, parce qu'ils n'oseraient l'humilier en le secourant; il faudrait l'honorer malgré son indigence, et ils rougiraient de la comparaison qu'ils seraient obligés de faire avec lui. Voilà pourquoi mon père avait été si délaissé; ainsi il n'y avait personne qui s'intéressât à nous quand nous restâmes seuls, ma soeur et moi.

Dans un si grand abandon, ma soeur parut montrer plus de courage que moi; au milieu de sa douleur, elle songea à prendre un parti, et à m'en faire prendre un à moi-même.

Il n'est pas question, me dit-elle un jour, que nous restions comme ensevelis dans notre affliction; il s'agit de voir ce que nous deviendrons; nous n'appartenons ici à personne; nous n'avons point de bien, et le peu qui nous en reste, mille accidents peuvent nous l'ôter; prévenons-les, mon frère; vous entrez dans un âge où vous pouvez faire quelque chose, et ce ne sera pas ici que vous trouverez les occasions de vous avancer; ainsi il faut absolument nous séparer, votre intérêt le demande; je dois de mon côté m'assurer un état fixe.

Eh bien! lui dis-je, à quoi vous déterminez-vous donc, et que me conseillez-vous de faire? Vendons ce que nous avons ici, me répondit-elle; de l'argent que nous en tirerons, je n'en veux que ce qu'il en faudra pour me mettre dans un couvent; voilà quel est mon parti à moi; je n'en sache point de meilleur ni de plus sûr, et grâce au Ciel, il ne m'en coûte rien pour le prendre; je ne sacrifie rien en quittant le monde; heureusement j'ai reçu une éducation qui m'a mis dans l'habitude de penser, et de penser raisonnablement. Une fille à mon âge, et sans bien dans le monde, que peut-elle devenir? de quel côté se tourner? où est son asile? A votre égard ce n'est pas de même; il y a tant d'honnêtes ressources pour vous! vous avez mille moyens de vous avancer, mon frère; rendez-vous à Paris avec l'argent qui vous restera; vous savez que nos parents y sont; nous y en avons un dont mon père nous a souvent parlé, et qui y occupe un poste considérable; il est vrai que jusqu'ici nous n'en avons pas tiré un grand secours, mais aussi mon père ne l'a-t-il pas mis à de fortes épreuves. Aujourd'hui le cas où vous êtes exige de droit qu'il vous aide; il vous connaît, il vous a vu ici dans un voyage qu'il fit avant la chute de mon père; vous lui parûtes aimable; il vous caressa beaucoup et fut charmé du progrès que vous faisiez dans vos études; enfin il vous recevra sans doute avec quelque attendrissement; votre situation le touchera, votre éducation ne le fera pas rougir, et il ne pourra s'empêcher de donner quelques soins à votre fortune, et j'espère qu'elle deviendra meilleure que vous ne pensez.

J'écoutai ma soeur sans prendre beaucoup de goût à ce qu'elle me disait; j'insistai longtemps sur la peine que j'aurais à me séparer d'elle, car je l'aimais tendrement: cependant je me laissai conduire comme elle voulut, et nous cherchâmes dès lors à vendre notre petit bien de campagne.

Plusieurs personnes vinrent le voir et nous en offrirent bien moins qu'il ne valait. Parmi ceux qui voulurent l'acheter, vint un jeune homme qui avait une terre considérable assez près de notre maison; je n'étais point au logis alors; je m'en étais écarté en lisant, et il ne trouva que ma soeur; elle n'était pas belle, mais il n'y avait peut-être pas de beau visage qui n'eût gagné à ressembler au sien. Le jeune financier ne la vit pas impunément, il prit de l'amour et ne put s'empêcher de le faire paraître. Ma soeur, qui était la modestie même, feignit de ne rien entendre à tout ce qu'il mêlait de galant dans la conversation, et traita froidement avec lui; ils ne convinrent cependant de rien au sujet de la maison; ses offres étaient trop médiocres; peut-être voulut-il se ménager de nouveaux prétextes de revenir, ce qu'il fit effectivement, mais comme en passant et au retour de chasse. Nous ne décidâmes encore rien avec lui, et ses visites continuèrent pendant trois semaines, sans qu'il parlât davantage de l'achat de notre bien; il nous envoya même du gibier, voulut savoir notre situation, et parut s'y intéresser avec amitié pour moi, et avec beaucoup de tendresse pour ma soeur, qui de son côté ne trouvait pas ses visites importunes, à ce que je remarquai, et qui ne s'impatientait plus de voir que nous ne finissions notre affaire avec personne.

Un jour qu'ils s'étaient promenés assez longtemps ensemble, elle revint avec un air triste dont je ne lui demandai point la raison, et le lendemain matin il se présenta une dame veuve qui nous offrit à peu près ce que nous voulions de notre bien; ma soeur me conjura de conclure avec elle; cela me surprit, mais le marché fut fait, et ma soeur m'engagea sur-le-champ à l'accompagner jusqu'à un couvent qui n'était qu'à demi-lieue de chez nous; nous partîmes; elle parla à la prieure, convint de ses faits avec elle, lui donna de l'argent, et arrêta d'entrer au couvent deux jours après.

En nous en retournant, nous rencontrâmes le jeune financier; à peine nous eut-il joint, que ma soeur m'arrêtant: Mon frère, me dit-elle, vous avez regardé Monsieur comme un homme généreux, et je le regardais comme un homme estimable qui avait de l'inclination pour moi. Nous nous trompions tous deux; Monsieur a de l'argent et du crédit, et il emploierait volontiers l'un en votre faveur, si je voulais bien m'accommoder de l'autre; c'est du moins ce qu'il m'a fait entendre, et vous approuverez, je pense, que je le remercie pour nous deux. Adieu, monsieur, ajouta-t-elle, en se tournant de son côté; toutes vos richesses ne valent pas le mépris que vous me donnez pour elles, et je dirais aussi pour vous, sans l'obligation que je vous ai de la disposition d'esprit où je me trouve.

Le jeune homme fut extrêmement touché de ce discours et lui demanda pardon presque la larme à l'oeil. Monsieur, lui dit-elle, je vous pardonne de bon coeur, mais je vais m'enfermer dans un couvent; je ne veux plus que mon indigence m'expose à de nouveaux affronts; l'essai que j'ai fait du coeur des hommes me suffit. Adieu, monsieur, voilà votre chemin, et voici le nôtre.

 

 

Vingt-cinquième feuille

31 août 1724

J'ai déjà averti que je continuerais à donner l'histoire de l'Inconnu sans faire aucun préambule; ainsi j'entre d'abord en matière.

Ma soeur le quitta là-dessus, et je la suivis en examinant la contenance de ce jeune homme; il me parut qu'il était extrêmement embarrassé, et en effet il devait l'être: c'est un mauvais quart d'heure à passer pour un homme riche et vicieux que d'essuyer en pareil cas le dédain d'honnêtes gens, pauvres comme nous l'étions; je crois qu'il se trouve bien petit devant eux, qu'il se sent bien lâche, et que leur indigence et leur vertu le rendent bien honteux de ses vices et de son opulence; car enfin, il n'a rien à répliquer; tout ce qu'il pourrait faire, ce serait d'être effronté, mais j'ai toujours remarqué que les gens qui n'ont point une certaine pudeur dans leurs moeurs, une sorte de générosité dans leurs sentiments, ne sauraient s'empêcher d'avoir honte devant les personnes vertueuses qui les méprisent.

Cela viendrait-il seulement de ce qu'on rougit toujours d'être méprisé, sans qu'il s'ensuive pour cela qu'on soit méprisable? Je n'en sais rien, mais je pencherais à croire que le vice brutal a en lui-même quelque chose de laid, qui demande qu'on lui fasse grâce, quelque chose de contraire à la fierté de l'âme, fierté qui a fait que les hommes quelconques ont mis en honneur certains sentiments naturels, et qu'ils en ont proscrit d'autres comme humiliants pour eux, malgré le plaisir qu'ils en pouvaient tirer.

Ce que je dis là de la laideur du vice, bien des gens le combattront sans doute, et il me semble voir à peu près ce qu'ils pourraient dire, mais il serait trop long de donner à mon raisonnement toute son étendue, et en cas que je me trompe, j'aime mon erreur; la morale y gagne plus que la métaphysique n'y perd, et il siéra bien à tous les honnêtes gens de se tromper comme moi.

Quoi qu'il en soit, nous nous éloignâmes de ce jeune homme, dont je ne parlai plus à ma soeur, qui assurément avait quelque penchant pour lui, et trois jours après, la vente de notre maison faite, nous nous en retournâmes au couvent qu'elle avait choisi, et où je la laissai pour m'en aller en même temps à Paris; car la dame à qui nous avions vendu notre maison devait y entrer le même jour, et j'avais pris toute mes mesures pour partir à l'instant que j'aurais quitté ma soeur.

Je la quittai donc; nous nous embrassâmes à la porte du couvent; de là elle se rendit au parloir où je la revis encore, et où je lui parlai bien moins que je ne pleurai.

Elle n'oublia rien pour me consoler de notre séparation, pour me la faire juger moins douloureuse, moins durable que je ne pensais; elle-même s'efforçait de n'en paraître pas si touchée que moi. Elle espérait bien me revoir, disait-elle; elle en était sûre; elle ne pleurait pas comme moi, mais elle retenait ses larmes; elle en répandait malgré elle, et je voyais que ma situation la pénétrait de tristesse; elle me regarda souvent sans avoir la force de me rien dire.

Car enfin que devenais-je après l'avoir quittée? quel était mon sort? Moi qui sortais d'entre les mains d'un père qui m'avait conduit, sous les yeux de qui j'étais doucement accoutumé à vivre, sur qui je me reposais de ma sûreté, du soin de ma personne, et qui en tout ce qui me regardait avait pensé, délibéré pour moi; qui, dans toutes les peines que je lui avais données, ne m'avait demandé; pour ma part, que d'être docile aux conseils que sa tendresse lui inspirait pour moi; ce père n'était plus, et ma soeur qui depuis sa mort me semblait l'unique personne à qui la mienne fût encore quelque chose; qui empêchait que je ne fusse absolument seul dans le monde, enfin dont la compagnie avait soulagé mon imagination étonnée de tous les malheurs qui nous étaient arrivés: j'allais aussi la perdre, cette chère soeur, et dans une heure il n'allait plus me rester que moi pour moi-même, et qu'est-ce que c'était que moi?

Je succombais sous toutes ces idées-là; je me croyais perdu; je craignais tout sans savoir pourquoi, sans avoir d'objet fixe; je me regardais comme un homme entouré de périls, et mon esprit était dans un étourdissement qui me faisait des monstres de tout ce que je voyais.

J'avais plus de cent lieues à traverser pour arriver à Paris; ce n'est rien que cela pour un homme qui a quelque usage de la vie, mais quel voyage pour un homme de mon âge, qui n'avait jamais vu plus de six lieues d'étendue! que de mouvements à se donner! et quel objet d'épouvante que tous ces mouvements pour qui ne connaît rien, et qui sort d'une éducation aussi paisible que l'avait été la mienne!

Mais il n'y avait plus moyen de reculer; il fallait partir; je répétai vingt fois les derniers adieux; je finis enfin, et je me retirai. Comme ma soeur avait contraint sa douleur pendant notre entretien, quand je l'eus quittée j'entendis en sortant du parloir qu'elle s'était évanouie; je me retournai et je la vis entre les bras d'une religieuse qui avait été présente, et qui appelait du secours. Je fus tenté de rentrer, sans autre dessein que celui de la voir encore et de m'arrêter là aussi longtemps que je le pourrais; mais la crainte de n'avoir plus la force de partir après me retint: je me hâtai donc de me retirer, ou plutôt je m'arrachai de ce lieu, et je montai vite à cheval avec un serrement de coeur, qui, dans les circonstances où je me trouvais, est un des plus pénibles états que l'on puisse imaginer.

Me voilà donc en chemin, âgé de dix-huit ans, n'ayant pour tout bien qu'une somme d'argent assez médiocre; quittant un pays où j'étais né, dont je n'étais jamais sorti, où je ne laissais personne qui pût se ressouvenir de moi qu'une soeur qui était morte pour le monde, et que, suivant toute apparence, je ne reverrais jamais.

D'un côté je voyais le couvent qui l'enfermait pour toujours; de l'autre, dans la campagne, je voyais l'endroit où mon père et ma mère venaient d'être si récemment, et presque coup sur coup, enterrés tous deux.

Leur fils, autrefois l'objet de leurs soins et de leur complaisance, sans secours, maintenant sans expérience, et comme un enfant sans aveu, traversait en fugitif cette campagne qui ne lui offrait plus de retraite et s'en allait servir de jouet à la fortune.

Je passais par des lieux où je m'étais promené avec mon père, et comme on se parle quelquefois: Nous nous arrêtions souvent ici, me disais-je; nous nous sommes souvent assis dans cet endroit; je m'y ressouvenais même des discours qu'il m'avait tenus; je croyais encore entendre sa voix; mon fils, ce nom si tendre qu'il avait coutume de me donner, frappait encore mes oreilles. Hélas, c'en était fait, personne ne devait plus m'appeler ainsi; je n'étais plus sur la terre qu'un malheureux inconnu; je n'avais plus que des ennemis dans le monde, car n'y tenir à qui que ce soit, c'est avoir à y combattre tous les hommes, c'est être de trop partout.

Cependant j'avançais; ma douleur et ma tristesse s'augmentaient à mesure que je m'éloignais davantage; je me retournais à tout moment; je craignais d'avancer; je ne pouvais renoncer à des objets qui me tuaient, et je mourais de penser que bientôt je ne les verrais plus.

Enfin je m'éloignai tant que je les perdis de vue; il se fit alors un changement en moi; je n'avais été jusque-là que triste et attendri sur moi-même; je n'avais songé à rien qu'à nourrir ma tristesse de tout ce qui pouvait me la rendre plus sensible; mais quand je me vis hors de la portée de ces objets qui m'étaient si chers, et que l'éloignement où je me trouvais eut rompu, pour ainsi dire, le commerce que mes yeux et mon coeur aimaient à avoir avec eux, je fus à l'instant saisi de je ne sais quel esprit de défiance et de courage qui me rappela tout entier pour moi-même, et me rendit l'objet unique de toutes mes attentions; je regardai les périls que je croyais courir moins pour les craindre, comme j'avais fait auparavant, que pour prendre garde à moi; ma timidité me donna des forces, et je marchai armé d'une précaution soupçonneuse qui veillait à tout, et qui me tenait toujours en défense.

Comme je ne savais pas le chemin, je le demandais assez souvent aux personnes que je rencontrais, mais seulement à ceux qui n'avaient pas la mine d'abuser de mon ignorance; et quand je voyais de certains visages, de certaines figures équivoques, j'aimais mieux m'égarer que de leur exposer mon embarras; j'avais peur que cela ne les mît au fait de ma situation, et qu'ils ne devinassent que j'étais un jeune homme abandonné, qui voyageait sur la bonne foi du passant; ce qui aurait pu les tenter de faire un mauvais coup. Je poursuivais donc, sans rien dire, et fournis ainsi ma première journée, sans d'autre inconvénient que celui d'avoir fait quelques lieues de plus qu'il ne fallait.

J'en devins un peu plus hardi le jour d'après, et j'arrivai dans un village qui n'avait qu'une hôtellerie où j'entrai.

Je n'y rencontrai de voyageur qu'un homme vêtu simplement, dont la physionomie me parut bonne; il se chauffait dans la cuisine de l'auberge, en attendant qu'on lui eût préparé de quoi souper.

Il me fit honnêteté et s'entretint avec moi. Nous sommes seuls, me dit-il, voulez-vous, monsieur, que nous soupions ensemble? J'y consentis, et comme il y avait deux lits dans la chambre qu'on lui avait donnée, l'hôtesse nous pria de vouloir bien y coucher tous deux, parce que ce jour-là, disait-elle, il lui venait pour l'ordinaire des équipages qu'il fallait loger; là-dessus nous nous regardâmes un instant l'inconnu et moi, et comme nous vîmes que nous hésitions un peu tous deux, cela nous rassura, car hésiter alors, c'était mutuellement nous faire sentir que nous étions d'honnêtes gens; ainsi nous répondîmes que nous le voulions bien.

On porta donc ma valise dans cette chambre, et nous allions y monter pour y souper, quand il entra dans la cour une chaise de poste escortée de quelques domestiques à cheval. De la chaise sortit un gros bénéficier qui revenait, à ce qu'on nous dit, d'une abbaye considérable qu'il avait à dix lieues de ce village.

Toute l'auberge se mit en mouvement à son arrivée: hôtesse, servantes; valets d'écurie, tout alla rendre hommage au train profane et environner la chaise comme pour remercier le maître de son nombreux équipage et des apprêts qu'exigeait sa friandise. Pour lui, il descendit de sa chaise d'un air sûr, en homme qui ne tromperait pas les gens dans leur calcul, et qui satisferait aux respects intéressés qu'on lui rendait.

Nous montâmes ensuite à notre chambre pour souper. Nous fûmes très mal servis; on nous avait comme oubliés; nous n'eûmes rien qu'à force de cris, et chaque chose dont nous avions besoin ne nous fut apportée que l'une après l'autre.

Voilà comme cela va dans le monde; tous les hommes, les uns envers les autres, ressemblent à notre hôtesse; ils prodiguent tout à celui qui a beaucoup, négligent celui qui a peu, et refusent tout à qui n'a rien. Caractère de coeur maudit qui ne laisse aucune ressource honnête aux misérables, et qui déshérite les deux tiers des hommes des biens que la nature a fait pour eux!

Cependant ces hommes, tels que vous les voyez, ont fait des lois contre leur iniquité; des lois justes et saintes en elles-mêmes: celui qui les viole est méchant; il ne s'est point contenté d'avoir ou de trouver un nécessaire, qui, malgré la mauvaise disposition des choses, ne manque presque jamais; il avait un libertinage et des vices qu'il voulait satisfaire; l'homme est né pour le travail, il voulait être un fainéant; en un mot, c'est un mauvais sujet, qui mérite d'être puni. Mais d'un autre côté, on serait tenté de dire que les hommes ne sont pas dignes de le voir punir, qu'ils ne méritent pas les lois justes qui les protègent; ce méchant que l'on punit, ce sont eux le plus souvent qui lui ont appris à le devenir; il se serait contenté de son nécessaire, de sa cabane, du revenu de son travail et de la médiocrité de ses plaisirs, s'il n'avait pas vu des hommes dont le luxe, les richesses, la mollesse et la fainéantise ont allumé son orgueil, son avarice et ses vices.

Mais passons; ces réflexions-là demandent de la modération; il y a des âmes gâtées qui abusent de tout, et je finirai par une réflexion que je crois raisonnable. J'interromps souvent mon histoire, mais je l'écris moins pour la donner que pour réfléchir.

Celui à qui son état et son opulence peuvent fournir tout à souhait, qui pour jouir de tout n'a qu'à le vouloir, que font les lois à son égard? dans quelle occasion peut-il en sentir le frein? fût-il né sans vertu, en les violant, que gagnerait-il qu'il n'ait pas déjà? Aime-t-il à faire bonne chère? il la fait; est-il glorieux? on le respecte; est-il ambitieux? il a du rang et de grands emplois; est-il vain et fastueux? il a de grands équipages et une foule de valets; est-il avare? il a de grands revenus, qu'il les ménage; est-il libertin? il a de l'argent en quantité, qu'il se pourvoie.

Mais il n'est pas prince; il n'est pas le premier homme de l'Etat; il est le maître ici, il voudrait aussi l'être là, et cela ne se peut pas; il n'a que dix lieues de terrain à lui, et il faut qu'il se passe à cela; les lois lui défendent d'en usurper dix autres sur son voisin; il peut goûter de tous les plaisirs, cela est vrai, mais malheureusement il en a satiété; une seule chose le ragoûterait, dont la privation le chagrine, c'est la fille ou la femme d'un homme à qui il n'y a pas moyen de les ôter, les lois le défendent encore; quelle rigueur! N'est-ce pas cela qu'il veut dire? Je le plains beaucoup; pourquoi n'est-il pas roi d'un Etat? C'est encore trop peu; que n'est-il souverain de toute la terre? on lui donnerait tout ce qu'il souhaite. Mais aussi, où a-t-il pris de pareilles envies? elles ressemblent à ces fantaisies qui viennent dans la débauche; elles sont si bizarres qu'on aurait peine à les deviner; c'est une démence de coeur et d'esprit que ces désirs-là; et s'il fait un crime pour tâcher de les satisfaire, qu'on ne le punisse point comme coupable, il ne mérite pas cet honneur-là: qu'on le lie comme un insensé, comme un homme qui a le transport au cerveau. Aussi n'est-ce pas de lui dont je parle, mais d'un homme opulent qui jouit de tous les avantages de son opulence, et qui les sent. Et je demande encore une fois: Que font les lois à son égard? rien que le mettre à couvert des entreprises criminelles de celui qui n'a rien, et à qui son sort fait envie; le voilà sans difficulté dans une situation bien commode, et qui lui épargne bien des tentations qu'il aurait peut-être, s'il n'était pas si fort à son aise. Et je l'en félicite: il n'est pas défendu d'être mieux que les autres; la raison même dans beaucoup d'occasions veut que ceux qui sont utiles, qui ont de certaines lumières, de certains talents, jouissent d'une fortune un peu distinguée; et quand l'homme heureux n'aurait rien qui méritât ce privilège, il est un Etre supérieur qui préside sur nous et dont la sagesse permet sans doute cette inégale distribution que l'on voit dans les choses de la vie; c'est même à cause qu'elle est inégale que les hommes ne se rebutent pas les uns des autres, qu'ils se rapprochent, se vont chercher, et s'entraident. Ainsi, que les heureux de ce monde jouissent en paix de leur abondance, et du bénéfice des lois; mais que leur pitié pour l'homme indigent, pour le misérable, aille au-devant de la peine qu'il pourrait sentir à observer ces lois. Tout l'embarras en est de son côté: que leur humanité le console du sort qui lui est échu en partage; qu'elle lui aide à parer les mouvements de sa cupidité toujours affamée, de sa corruption toujours pressante. Ce qu'on leur dit là n'est-il pas raisonnable? Cette inégale distribution de biens, dont nous parlions tout à l'heure, lie nécessairement les hommes les uns aux autres, il est vrai, mais le commerce qu'elle forme entre eux n'est-il pas trop dur pour les uns et trop doux pour les autres? et de cette différence énorme qui se trouve aujourd'hui entre le sort du riche et celui du pauvre, Dieu, qui est juste autant que sage, n'en serait-il pas comptable à sa justice, s'il n'y avait pas quelque chose qui tînt la balance égale, si le bonheur du riche ne le chargeait pas aussi de plus d'obligations?

Ainsi vous, dont ce riche ne soulage pas la misère, prenez patience, c'est là votre unique tâche à cet égard-là; vivez comme vous faites à la sueur de votre corps; continuez, c'est Dieu qui vous éprouve; mais vous, homme riche, vous payerez cette fatigue et ces langueurs où vous l'abandonnez; il y résiste; vous payerez la peine qu'il lui en coûte; c'est à vos dépens qu'il prend patience; c'est à vos dépens qu'il la perd; vous répondez de ses murmures, et de l'iniquité où il se livre, et en périssant il vous condamne.

Revenons à mon histoire; j'ai dit que nous fûmes très mal servis, parce qu'on ne songea qu'au bénéficier et à ses gens, mais ce ne fut pas là notre pire aventure; il n'y avait qu'un instant que nous avions soupé, quand nous vîmes entrer deux domestiques du bénéficier avec une servante. Celui avec qui j'étais, surpris de cela, demanda à la servante ce qu'elle venait faire: Mettre les valises de ces messieurs ici, dit-elle; il faut que vous ayez la bonté de leur céder la chambre, parce qu'ils y couchent toujours quand ils viennent; on tâchera de vous accommoder ailleurs, quoique nous ayons bien du monde. Voilà mon lit, dit alors brutalement un de ces domestiques. Et voilà le mien, dit son camarade.

Mon inconnu rougit là-dessus; je le vis indigné, mais reprenant presque sur-le-champ un visage tranquille: Mes enfants, leur dit-il, tout ce que vous faites là est inutile, nous ne sortirons point, car je ne pense pas que vous poussiez la hardiesse jusqu'à nous faire violence.

Ils répondirent impertinemment à cela, et parlèrent haut; l'hôtesse monta au bruit, et leur maître vint demander ce que c'était; ils dirent que nous ne voulions pas sortir de leur chambre: Mes gens couchent toujours ici, dit leur maître à mon inconnu; c'est un endroit à eux, l'hôtesse le sait, et il n'y a pas à contester là-dessus. Les chambres d'une hôtellerie n'appartiennent jamais qu'aux premiers venus, répondit froidement l'inconnu; ainsi vos gens n'ont que faire ici; monsieur, faites-les retirer, qu'on ne les voie point; vous en serez plus respectable; ou du moins ordonnez-leur d'être paisibles, afin qu'on vous les pardonne.

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