POESIES DE MAUPASSANT
Sauve-toi de lui s'il aboie ;
Ami, prends garde au chien qui mord
Ami prends garde à l'eau qui noie
Sois prudent, reste sur le bord.
Prends garde au vin d'où sort l'ivresse
On souffre trop le lendemain.
Prends surtout garde à la caresse
Des filles qu'on trouve en chemin.
Pourtant ici tout ce que j'aime
Et que je fais avec ardeur
Le croirais-tu ? C'est cela même
Dont je veux garder ta candeur.
Maupassant, 2 juillet 1885
La Fournaise, Chatou
| Au moment où Phébus en son char remontait, Où la lune chassée à grands pas s'enfuyait, Je voulus faire un peu ma cour à la nature, Visiter les bosquets tout remplis de verdure, M'égarer dans les bois et longer les ruisseaux, Cueillir la violette, écouter les oiseaux. C'était l'heure où le Dieu sortant de sa demeure Laissait seule Thétis et fuyait devant l'heure. Alors le jour naissait, dissipait le sommeil Et trouvait le chrétien joyeux d'un bon réveil ; Alors le laboureur, plein d'un noble courage, Allait tout aussitôt reprendre son ouvrage. Je longeais en silence un mince filet d'eau Qui coulait doucement sous un ciel pur et beau. Tantôt il parcourait une plaine fleurie Et faisait cent détours à travers la prairie, Et tantôt dans son cours rencontrant un rocher, Il amassait ses eux pour se précipiter. Yvetot, 1863 |
| Près de la mer, sur un de ces rivages Où chaque année, avec les doux zéphyrs, On voit passer les abeilles volages Qui, bien souvent, n'apportent que soupirs, Nul ne pouvait résister à leurs charmes, Nul ne pouvait braver ces yeux vainqueurs Qui font couler partout beaucoup de larmes Et qui partout prennent beaucoup de coeurs. Quelqu'un pourtant se riait de leurs chaînes, Son seul amour, c'était la liberté, Il méprisait l'Amour et la Beauté. Tantôt, debout sur un roc solitaire, Il se penchait sur les flots écumeux Et sa pensée, abandonnant la terre Semblait percer les mystères des cieux. Tantôt, courant sur l'arène marine, Il poursuivait les grands oiseaux de mer, Imaginant sentir dans sa poitrine La Liberté pénétrer avec l'air. Et puis le soir, au moment où la lune Traînait sur l'eau l'ombre des grands rochers, Il voyait à travers la nuit brune Deux yeux amis sur sa face attachés. Quand il passait près des salles de danse, Qu'il entendait l'orchestre résonner, Et, sous les pieds qui frappaient en cadence Quand il sentait la terre frissonner Il se disait : Que le monde est frivole !" Qu'avez-vous fait de votre liberté ! Ce n'est pour vous qu'une vaine parole, Hommes sans coeur, vous êtes sans fierté ! Pourtant un jour, il y porta ses pas Ce qu'il y vit, je ne le saurais dire Mais sur les monts il ne retourna pas. Étretat, 1867 |
| Lentement le flot arrive Sur la rive Qu'il berce et flatte toujours. C'est un triste chant d'automne Monotone Qui pleure après les beaux jours. Sur la côte solitaire Est une aire Jetée au-dessus des eaux ; Un étroit passage y mène, Vrai domaine Des mauves et des corbeaux. C'est une grotte perdue, Suspendue Entre le ciel et les mers, Une demeure ignorée Séparée Du reste de l'univers. Jadis plus d'une gentille Jeune fille Y vint voir son amoureux ; On dit que cette retraite Si discrète A caché bien des heureux. On dit que le clair de lune Vit plus d'une Jouvencelle au coeur léger Prendre le sentier rapide, Intrépide Insouciante au danger. Mais comme un aigle tournoie Sur sa proie, Les guettait l'ange déchu, Lui qui toujours laisse un crime Où s'imprime L'ongle de son pied fourchu. Un soir près de la colline Qui domine Ce roc au front élancé, Une fillette ingénue Est venue Attendant son fiancé. Or celui qui perdit Eve, Sur la grève La suivit d'un pied joyeux ; "Hymen, dit-il, vous invite, "Venez vite, "La belle fille aux doux yeux, "Là-bas sur un lit de roses "Tout écloses "Vous attend le jeune Amour ; "Pour accomplir ses mystères "Solitaires "Il a choisi cette tour." Elle était folle et légère, L'étrangère, Hélas, et n'entendit pas Pleurer son ange fidèle, Et près d'elle Satan qui riait tout bas. Car elle suivit son guide Si perfide Et par le sentier glissant. Bat la rive Mais lui, félon, de la cime, Dans l'abîme Il la jeta, - Dieu Puissant ! Son ombre pâle est restée Tourmentée, Veillant sur l'étroit chemin. Sitôt que de cette roche On approche Elle étend sa blanche main. Depuis qu'en ces lieux, maudite Elle habite, Aucun autre n'est tombé. C'est ainsi qu'elle se venge De l'archange Auquel elle a succombé. Allez la voir, Demoiselles, Jouvencelles Que mon récit attrista, Car pour vous la renommée L'a nommée Cette grotte d'Étretat ! A son pied le flot arrive Bat la rive Qu'il berce et flatte toujours. C'est un triste chant d'automne Monotone Qui pleure après les beaux jours. |
| Il fallait la quitter, et pour ne plus me voir Elle partait, mon Dieu, c'était le dernier soir. Elle me laissait seul ; cette femme cruelle Emportait mon amour et ma vie avec elle. Moi je voulus encore errer comme autrefois Dans les champs et l'aimer une dernière fois. La nuit nous apportait et l'ombre et le silence, Et pourtant j'entendais comme une voix immense, Tout semblait animé par un souffle divin. La nature tremblait, j'écoutais et soudain Un étrange frisson troubla toute mon âme. Haletant, un moment j'oubliai cette femme Que j'aimais plus que moi. Le vent nous apportait Mille sons doux et clairs que l'écho répétait. Ce n'était plus de l'air le calme et frais murmure, Mais c'était comme un souffle étreignant la nature, Un souffle, un souffle immense, errant, animant tout, Qui planait et passait, me rendant presque fou, Un son mystérieux et qui, sur son passage, Réveillait et frappait les échos du bocage. Tout vivait, tout tremblait, tout parlait dans les bois, Comme si, pour fêter le plus puissant des rois, Et l'insecte et l'oiseau et l'arbre et le feuillage Parlaient, quand tout dormait, un sublime langage. Je restai frémissant : ce bruit mystérieux, C'était Dieu descendu des cieux. C'était ce Dieu puissant si grand et solitaire Qui venait oublier sa grandeur sur la terre. Dieu las et fatigué de sa divinité, Las d'honneur, de puissance et d'immortalité, Des éternels ennuis où sa grandeur l'enchaîne, Qui venait partager notre nature humaine. Il avait choisi l'heure où tout dort et se tait, Où l'homme, indifférent à tout ce que Dieu fait, Attaché seulement à ses soins mercenaires, Prend un peu de repos qu'il dérobe aux affaires. Car c'était aussi l'heure où ce Dieu généreux Peut bénir et donner la main aux malheureux, L'heure où celui qui souffre et gémit en silence, Qui craint pour son malheur la froide indifférence, Délivré du fardeau de l'égoïsme humain, Sans craindre la pitié peut planer libre enfin. Dieu vient le consoler, il soutient sa misère, Il rend ses pleurs plus doux, sa douleur moins amère, Il verse sur sa plaie un baume bienfaisant. D'autres craignent encore un oeil indifférent, Et les regards de l'homme et les bruits de la terre. Ils cherchent aussi l'heure où tout est solitaire, Dieu les voit, il bénit le bonheur des amants. Invisible témoin, il entend leurs serments. Il aime cet amour qu'il ne goûtera pas Et dans les bois, la nuit, il protège leurs pas. Il était là, son souffle errait sur la nature, Paraissait éveiller comme un vaste murmure, Tout ce qu'il a formé s'animait et, tremblant, S'agitait au contact de ce Dieu tout-puissant, Et tout parlait de lui, le vent sous le feuillage, Et l'arbuste, et le flot caressait le rivage, Et tous ces bruits divers ne formaient qu'une voix : C'était Dieu qui parlait au milieu des grands bois. Tous deux nous l'écoutions et nous versions des larmes ; Quand on va se quitter, l'amour a tant de charmes ! Et nos pleurs, qui tombaient comme des diamants, Goutte à goutte brillaient sur les herbes des champs. |
| Mais de cette belle soirée Et de ma maîtresse adorée Que restait-il le lendemain ? Seul le pâtre de grand matin, En conduisant au pâturage Son gras troupeau, vit sur l'herbage Les quelques gouttes de nos pleurs, Seule marque de nos douleurs ; Mais il les prit pour la rosée. "L'herbe n'est point encor séchée", Se dit-il en pressant le pas. Hélas ! il ne soupçonna pas Que de chagrins et de misères Cachait cette eau sur les bruyères. Et ses brebis qui le suivaient Broutaient les herbes et buvaient Nos pleurs sans arrêter leur course, Mais rien n'en a trahi la source. 1868 |
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