POESIES DE MAUPASSANT

 

LE DIEU CRÉATEUR

Dieu, cet être inconnu dont nul n'a vu la face,
Roi qui commande aux rois et règne dans l'espace,
Las d'être toujours seul, lui dont l'infinité
De l'univers sans bornes emplit l'immensité,
Et d'embrasser toujours, seul, par sa plénitude
De l'espace et des temps la sombre solitude,
De rester toujours tel qu'il a toujours été,
Solitaire et puissant durant l'Éternité,
Portant de sa grandeur la marque indélébile,
D'être le seul pour qui le temps soit immobile,
Pour qui tout le passé reste sans souvenir
Et qui n'attend rien de l'immense avenir ;
Qui de la nuit des temps perce l'ombre profonde ;
Pour qui tout soit égal, pour qui tout se confonde
Dans l'éternel ennui d'un éternel présent,
Solitaire et puissant et pourtant impuissant
A changer son destin dont il n'est pas le maître,
Le grand Dieu qui peut tout ne peut pas ne pas être !
Et ce Dieu souverain, fatigué de son sort,
Peut-être en sa grandeur a désiré la mort !
Une éternité passe, et toujours solitaire
Il voit l'éternité se dresser tout entière !
Enfin las de rester seul avec son ennui
Des astres au front d'or il a peuplé la nuit ;
Dans l'espace flottait comme un chaos immonde ;
De la matière impure il a formé le monde.
Depuis longtemps la masse aride errait toujours,
Comme Dieu solitaire et dans la nuit sans jours ;
Mais les astres brillaient et quelquefois dans l'ombre
Un beau rayon de feu courant par la nuit sombre
Éclairait tout à coup le sol inhabité
Cachant comme un proscrit sa triste nudité !<

Soudain levant son bras, le grand Dieu solitaire
Alluma le soleil et regarda la terre !
Alors tout s'anima sous l'ardeur de ses feux,
L'arbre géant tordit ses membres monstrueux,
La végétation monta, puissante, énorme,
Premier essai de Dieu, production informe
Et le globe roulant ses prés, ses grands bois verts,
Tournait silencieux dans le vaste univers,
Balançant dans le ciel sur sa tête parée
Et ses hautes forêts et sa mer azurée.
Pourtant Dieu le trouva triste et nu comme lui.
Rêveur, il y jeta le feu qui gronde et luit ;
Alors tout disparut, englouti sous la flamme.
Mais quand il renaquit, le monde avait une âme.
C'était la vie ardente, aux souffles tout-puissants,
Mais confuse et jetée en des êtres pesants
Faits de vie et de sève et de chair et d'argile
Comme l'oeuvre incomplet d'un artiste inhabile.
Monstres hideux sortant de gouffres inconnus
Qui traînaient au soleil leurs corps mous et charnus.

Se penchant de nouveau, Dieu regarda la terre,
Elle tournait toujours sauvage et solitaire.
Tout paraissait tranquille et calme ; mais parfois
Quelque bête en hurlant passait dans les grands bois,
D'arbres déracinés laissant un long sillage,
Et son dos monstrueux soulevait le feuillage ;
Elle allait mugissante et traînant lentement
Son corps inerte et lourd sous le bleu firmament ;
Et sa voix bondissait par l'écho répétée
Jusqu'au trône de Dieu dans l'espace emportée ;
Et puis tout se taisait et l'on ne voyait plus
Que le flot verdoyant des grands arbres touffus.
Mais toujours mécontent, ce Dieu lança sa foudre,
Alors tout disparut brûlé, réduit en poudre.

Puis la sève revint, ainsi qu'un sang vermeil
Dans les veines du sol qu'échauffait le soleil,
L'herbe verte et les fleurs cachaient la terre nue ;
L'arbre ne portait plus sa tête dans la nue ;
De frêles arbrisseaux les monts étaient couverts
Tout renaissait plus beau dans le jeune univers.
Mais un jour, tout à coup, tout trembla sur la terre,
Son globe n'était plus désert et solitaire ;
Le grand bois tressaillit, car un être inconnu
Sur l'univers esclave a levé son bras nu.
Le monde tout entier a plié sous cet être ;
Regardant la nature, il a dit : "Je suis maître."
Regardant le soleil, il a dit : "C'est pour moi."
L'animal furieux fuyait tremblant d'effroi ;
Il a dit : "C'est à moi" ; le ciel brillait d'étoiles,
Il a dit : "Dieu c'est moi." L'ombre étendit ses voiles :
L'homme d'une étincelle embrasa les forêts,
Et du Dieu créateur arrachant les secrets,
Seul, perdu dans l'espace, il se bâtit un monde.
Tout plia sous ses lois, le feu, la terre et l'onde.
Mais il marche toujours et depuis six mille ans
Rien n'a pu ralentir ses progrès insolents,
Et souvent quand il parle, on a cru que la vie
Jaillissait du néant au gré de son envie.
Mais cet être qui tient la terre sous sa loi,
Qui de ce monde errant s'est proclamé le roi ;
Cet être formidable armé d'intelligence,
Qui sur tout ce qui vit exerce sa puissance,
Qu'est-il lui-même ? Ainsi que ces monstres si lourds
Qui furent le dessin des races de nos jours ;
Que les arbres géants, aux têtes souveraines
Dont nous avons trouvé des forêts souterraines,
L'homme n'est-il aussi qu'un ouvrage incomplet,
Que l'ébauche et le plan d'un être plus parfait ;
Ira-t-il au néant ? Ou sa tâche finie,
Montera-t-il au Dieu qui lui donna la vie ?

Ô vous, vieux habitants des siècles d'autrefois
Qui seuls mêliez vos cris au grand souffle des bois,
Qui vîntes les premiers dans ce monde où nous sommes,
Le dernier échelon, dites, sont-ce les hommes ?
Vous êtes disparus avec les siècles morts ;
Si nous passons aussi, que sommes-nous alors ?

Seigneur, Dieu tout-puissant, quand je veux te comprendre,
Ta grandeur m'éblouit et vient me le défendre.
Quand ma raison s'élève à ton infinité
Dans le doute et la nuit je suis précipité,
Et je ne puis saisir, dans l'ombre qui m'enlace
Qu'un éclair passager qui brille et qui s'efface.
Mais j'espère pourtant, car là-haut tu souris !
Car souvent, quand un jour se lève triste et gris,
Quand on ne voit partout que de sombres images,
Un rayon de soleil glisse entre deux nuages
Qui nous montre là-bas un petit coin d'azur ;
Quand l'homme doute et que tout lui paraît obscur,
Il a toujours à l'âme un rayon d'espérance ;
Car il reste toujours, même dans la souffrance,
Au plus désespéré, par le temps le plus noir,
Un peu d'azur au ciel, au coeur un peu d'espoir.
 

 

LA SAINT-CHARLEMAGNE

Certes, mes bons amis, je ne sais rien de pire
Que de faire des vers quand on n'a rien à dire.
Depuis bientôt un mois j'attendais tous les jours
Une inspiration... Mais je l'attends toujours.
Ma verve s'est éteinte, il faut qu'on la rallume.
Mon pauvre esprit grelotte et ma Muse a le rhume.
Moi je dors... L'autre jour, soudain, Truffey me dit :
"Tu sais que nous fêtons notre saint, mercredi."
Mercredi, Dieu puissant ! mercredi ! mais que faire ?
Invoquer Charlemagne, ou rester et me taire ?

 

"Charlemagne ! Ô grand saint ! Qui sait combien de fois
Tu rendis l'espérance au poète aux abois !
Combien de malheureux dont la Muse en détresse
De ton nom protecteur a caché la faiblesse !"
Et vers le paradis je dirige mes pas.

Le jeune Maupassant arrive au paradis. Saint Pierre le conduit auprès
de Charlemagne, qui l'accueille avec bienveillance :


Charlemagne pourtant, me prenant à l'écart :
"De mes desseins, dit-il, je veux te faire part.
France, oh ! mon beau pays, mes braves capitaines,
Mes vieux soldats durcis dans les guerres lointaines,
J'ai voulu que les fils de héros éprouvés
Ne soient pas des adolescents dégénérés.
J'ai fait de vous, enfants, une brave milice,
Et j'ai dans le collège introduit l'exercice.
En vos mains j'ai placé le fusil chassepot ;
De la France aujourd'hui vous portez le drapeau.
Que voulez-vous encor ?" "Un seul jour de vacance."
"Comment ! En mon honneur vous avez fait bombance,
Vous avez eu deux jours ?" "Oh ! non, rien qu'un demi."
"Un demi-jour pour moi ? Tu mens, mon bon ami."
"Pardon, grand saint !..." Alors je lui contai l'affaire.
Tout le ciel frissonna du bruit de sa colère.
"Comment ! dans ce collège il n'est point de recteur ?"
"Il n'aime que l'étude." "Et pas de proviseur ?"
"Oui nous en avons un et c'est pour nous un père.
Il est bon, nous l'aimons, mais il ne peut rien faire
Contre l'ordre d'en haut. On ne se plaindrait pas
Si nous allions chez nous au moins le Lundi gras.
On le donne à Paris, et nous - on nous en prive."
"Morbleu ! dit-il, il faut de suite que j'écrive
Pour en demander compte à l'Université !
Je veux qu'entre vous tous règne l'égalité.
Même peine et travail et même récompense.
Vous aurez les jours gras, morbleu ! Est-ce qu'on pense
Que je vous laisserai maltraiter plus longtemps !
Allez, mes bons amis, vous serez tous contents.
Je ne suis pas si doux qu'on pourrait bien le croire !
Alcuin ! mon buvard ! vite ! mon écritoire !
Comment vont le calcul, le grec et le latin ?"
"Si le grec boite un peu, le latin va très bien,
 

Mais le calcul, hélas !..."  
  Mon Dieu, quelle tempête !

Alcuin me jeta son buvard à la tête.
Avec ce furieux je me crus en danger,
Et partis aussitôt sans demander congé.
 

 

SOUVENIRS

Voyez partir l'hirondelle,
Elle fuit à tire d'aile,
Mais revient toujours fidèle,
A son nid,
Sitôt que des hivers le grand froid est fini.

L'homme, au gré de son envie,
Errant promène sa vie
Par le souvenir suivie
De ces lieux
Où sourit son enfance, où dorment ses aïeux.

Et puis, quand il sent que l'âge
A glacé son grand courage,
Il les regrette et, plus sage,
Vient chercher
Un tranquille bonheur près de son vieux clocher.
 

Rouen, 1869

 

SUR LA MORT DE LOUIS BOUILHET

Il est mort, lui, mon maître ; il est mort, et pourquoi ?
Lui si bon, lui si grand, si bienveillant pour moi.
Tu choisis donc, Seigneur, dans ce monde où nous sommes,
Et pour nous les ravir, tu prends les plus grands hommes.
C'est ainsi que l'on meurt, infirmes que nous sommes,
Et c'est en vain, Seigneur, que ceux qui restent pleurent,
Que se fait-il au ciel quand partent de tels hommes ?
Oh ! ces gens-là, grand Dieu, pourquoi veux-tu qu'ils meurent ?
As-tu donc besoin d'eux dans ta gloire infinie ?
Il est mort, est-ce vrai ? Qu'est-ce donc que ces morts ?
Il ne reste plus rien, mais rien qu'un pauvre corps,
Rien de lui. Même pas ce bienveillant sourire
Qui nous attirait tant et semblait toujours dire :
"Mon ami je vous aime." Et ce regard si beau,
Ce grand oeil clair et doux si plein d'intelligence,
On sent qu'il doit souffrir une horrible souffrance
Pour demeurer ainsi fixe dans son tombeau.
Mais non, c'est encore là l'insondable mystère.
Puisque le grain de blé renaît et sort de terre,
Puisque rien ne périt dans la création,
Puisque tout est progrès et transformation,
Il n'a fait que laisser sa dépouille mortelle.
Mais son âme, mon Dieu, maintenant que fait-elle ?
Nous a-t-elle quittés pour rejoindre si tôt
Tous ses grands frères morts qui l'attendaient là-haut ?
Dans quel monde inconnu va-t-elle errer, cette âme,
Cette âme de poète au grand oeil caressant
Qui nous lançait parfois un éclair si puissant
Qu'il nous éblouissait ainsi qu'un jet de flammes.
Et cet oeil... Il fait peur avec sa fixité
Et semble épouvanté d'une horreur inconnue
Comme s'il avait vu devant nous s'agiter
L'âme qui l'animait tout à coup revenue !...
Ah ! si vous l'aviez vu sous ses poiriers en fleurs,
Quand son bras sur mon bras, jasant en vieux rimeurs,
Il ouvrait sa belle âme aux longues causeries
Qui me laissaient après de longues rêveries,
Car il était si franc, si simple et naturel,
Pauvre Bouilhet ! Lui mort ! si bon, si paternel !
Lui qui m'apparaissait comme un autre Messie
Avec la clef du ciel où dort la poésie.
Et puis le voilà mort et parti pour jamais
Vers ce monde éternel où le génie aspire.
Mais de là-haut, sans doute, il nous voit et peut lire
Ce que j'avais au coeur et combien je l'aimais.
 

 

 

L'ESPÉRANCE ET LE DOUTE

Lorsque le grand Colomb, penché sur l'eau profonde,
A travers l'Océan crut entrevoir un monde,
Les peuples souriaient et ne le croyaient pas.
Et pourtant, il partit pour ces lointains climats ;
Il partit, calme et fort, ignorant quelle étoile
Dans les obscures nuits pourrait guider sa voile,
Sur quels gouffres sans fond allaient errer ses pas,
Quels écueils lui gardait la mer immense et nue,
Où chercher par les flots cette terre inconnue,
Et comment revenir s'il ne la trouvait pas.

Parfois il s'arrêtait, las de chercher la rive,
De voir toujours la mer et rien à l'horizon,
Et les vents et les flots jetaient à la dérive
A travers l'Océan sa voile et sa raison.

Comme Colomb, rêvant à de lointaines grèves,
Que d'autres sont partis, le coeur joyeux et fort,
Car un vent parfumé les poussait loin du port
Aux pays merveilleux où fleurissent les rêves.

L'avenir souriait dans un songe d'orgueil,
La gloire les guidait, étoile éblouissante,
Et comme une Sirène, avec sa voix puissante,
L'Espérance chantait, embusquée à l'écueil.

Mais la vague bientôt croule comme une voûte,
Et devant l'ouragan chacun fuit sans espoir,
Car le Doute a passé, grand nuage au flanc noir,
Sur l'astre étincelant qui leur montrait la route.
 

Paris, 1871

 

LES VŒUX

A Mademoiselle Louise de Miramont
 

On a beaucoup cherché ce qui doit rendre heureux,
                    C'est souvent peu de chose ;
Le bouton d'une fleur suffirait aux amoureux,
                    Jasmin, verveine ou rose.

Plus d'un savant docteur demande à tous les saints
                    Fièvre, rhume ou névrose,
Pour mieux administrer aux crédules humains
                    Boisson, pilule ou dose.

Maint obstiné dévot écoute avec respect
                    Sermon, office ou glose,
Et je sais maint curé qui se pâme à l'aspect
                    D'un lièvre ou d'une alose.

Coeur inconstant s'éprend de toutes les beautés,
                    Ninon, Lisette ou Rose ;
Pauvre poète aspire à voir lus et vantés
                    Tous les vers qu'il compose.

Moi, je voudrais des fleurs, le soleil bienfaisant,
                    Un livre, vers ou prose,
Du tabac de Turquie, un ami complaisant,
                    Qui fume, rit et cause,

Et suivant ma pensée errante qui s'enfuit
                    Dans la fumée éclose,
Je laisserais passer les chagrins et l'ennui
                    Devant ma porte close.

Voilà, jusqu'à ce jour où s'arrêtaient mes voeux,
                    Ainsi l'homme propose,
Mais un chant par hasard vint me prendre aux cheveux,
                    Car c'est Dieu qui dispose.

Votre voix est restée attachée à mes pas,
                    Ce qu'on aime s'impose.
Ah ! chantez le "Vallon", vous ne voudriez pas
                    Refuser, je suppose.
 

Étretat, 11 mars 1871

 

LE SOMMEIL DU MANDARIN

Sur sa table de nacre au reflet argenté,
La lune souriait aux tours de porcelaine,
Et trois dames causant au milieu de la plaine
Jetaient comme cet astre une étrange clarté.

Et tandis que le vent soufflait au loin sa plainte,
Mollement étendu sur des tapis soyeux,
Sous les rayons fleuris de sa lanterne peinte
Le mandarin Von-Thang avait fermé les yeux.

Pendant qu'il regardait tranquillement la flamme
Qui versait du plafond ses filets de couleur,
Un songe était venu voltiger sur son âme,
Comme un oiseau de pourpre au-dessus d'une fleur.
 

Paris, 1872

 

 

VOICI MON COMPLIMENT

En ce joyeux temps de nouvelle année
L'usage prescrit de faire un cadeau.
L'un donne une fleur bien vite fanée,
L'autre un souvenir oublié bientôt.

Moi si de mon coeur suivais la prière,
Perles à vos pieds viendrais apporter,
Mais la bourse, hélas ! est la conseillère
Qu'avant notre coeur il faut écouter.

J'aperçois partout sur vos étagères
Heureux souvenirs, mignons et coquets,
Le troupeau fleuri des choses légères,
Les petits bijoux et les grands bouquets.

Or, ma bourse est vide et mon coeur soupire :
Si même un bouquet voulais vous donner,
Serait si chétif qu'il vous ferait rire
Et que ne pourriez me le pardonner.

Ne puis vous offrir de ces fleurs qui brillent,
Jasmin, rose ou lys, belle dame, mais
Dans mon jardinet chantent et scintillent
Floraisons du coeur, quatrains et couplets.

Ceci j'ai cueilli, c'est fort peu de chose.
Cherchant plus avant autre trouverais
Peut-être, mon Dieu ? Las, mon coeur ?... Je n'ose
Que bien volontiers je vous offrirais.
 

Nuit de Noël, 1872

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