| Dieu, cet être inconnu dont nul n'a vu la face, Roi qui commande aux rois et règne dans l'espace, Las d'être toujours seul, lui dont l'infinité De l'univers sans bornes emplit l'immensité, Et d'embrasser toujours, seul, par sa plénitude De l'espace et des temps la sombre solitude, De rester toujours tel qu'il a toujours été, Solitaire et puissant durant l'Éternité, Portant de sa grandeur la marque indélébile, D'être le seul pour qui le temps soit immobile, Pour qui tout le passé reste sans souvenir Et qui n'attend rien de l'immense avenir ; Qui de la nuit des temps perce l'ombre profonde ; Pour qui tout soit égal, pour qui tout se confonde Dans l'éternel ennui d'un éternel présent, Solitaire et puissant et pourtant impuissant A changer son destin dont il n'est pas le maître, Le grand Dieu qui peut tout ne peut pas ne pas être ! Et ce Dieu souverain, fatigué de son sort, Peut-être en sa grandeur a désiré la mort ! Une éternité passe, et toujours solitaire Il voit l'éternité se dresser tout entière ! Enfin las de rester seul avec son ennui Des astres au front d'or il a peuplé la nuit ; Dans l'espace flottait comme un chaos immonde ; De la matière impure il a formé le monde. Depuis longtemps la masse aride errait toujours, Comme Dieu solitaire et dans la nuit sans jours ; Mais les astres brillaient et quelquefois dans l'ombre Un beau rayon de feu courant par la nuit sombre Éclairait tout à coup le sol inhabité Cachant comme un proscrit sa triste nudité !< Soudain levant son bras, le grand Dieu solitaire Alluma le soleil et regarda la terre ! Alors tout s'anima sous l'ardeur de ses feux, L'arbre géant tordit ses membres monstrueux, La végétation monta, puissante, énorme, Premier essai de Dieu, production informe Et le globe roulant ses prés, ses grands bois verts, Tournait silencieux dans le vaste univers, Balançant dans le ciel sur sa tête parée Et ses hautes forêts et sa mer azurée. Pourtant Dieu le trouva triste et nu comme lui. Rêveur, il y jeta le feu qui gronde et luit ; Alors tout disparut, englouti sous la flamme. Mais quand il renaquit, le monde avait une âme. C'était la vie ardente, aux souffles tout-puissants, Mais confuse et jetée en des êtres pesants Faits de vie et de sève et de chair et d'argile Comme l'oeuvre incomplet d'un artiste inhabile. Monstres hideux sortant de gouffres inconnus Qui traînaient au soleil leurs corps mous et charnus. Se penchant de nouveau, Dieu regarda la terre, Elle tournait toujours sauvage et solitaire. Tout paraissait tranquille et calme ; mais parfois Quelque bête en hurlant passait dans les grands bois, D'arbres déracinés laissant un long sillage, Et son dos monstrueux soulevait le feuillage ; Elle allait mugissante et traînant lentement Son corps inerte et lourd sous le bleu firmament ; Et sa voix bondissait par l'écho répétée Jusqu'au trône de Dieu dans l'espace emportée ; Et puis tout se taisait et l'on ne voyait plus Que le flot verdoyant des grands arbres touffus. Mais toujours mécontent, ce Dieu lança sa foudre, Alors tout disparut brûlé, réduit en poudre. Puis la sève revint, ainsi qu'un sang vermeil Dans les veines du sol qu'échauffait le soleil, L'herbe verte et les fleurs cachaient la terre nue ; L'arbre ne portait plus sa tête dans la nue ; De frêles arbrisseaux les monts étaient couverts Tout renaissait plus beau dans le jeune univers. Mais un jour, tout à coup, tout trembla sur la terre, Son globe n'était plus désert et solitaire ; Le grand bois tressaillit, car un être inconnu Sur l'univers esclave a levé son bras nu. Le monde tout entier a plié sous cet être ; Regardant la nature, il a dit : "Je suis maître." Regardant le soleil, il a dit : "C'est pour moi." L'animal furieux fuyait tremblant d'effroi ; Il a dit : "C'est à moi" ; le ciel brillait d'étoiles, Il a dit : "Dieu c'est moi." L'ombre étendit ses voiles : L'homme d'une étincelle embrasa les forêts, Et du Dieu créateur arrachant les secrets, Seul, perdu dans l'espace, il se bâtit un monde. Tout plia sous ses lois, le feu, la terre et l'onde. Mais il marche toujours et depuis six mille ans Rien n'a pu ralentir ses progrès insolents, Et souvent quand il parle, on a cru que la vie Jaillissait du néant au gré de son envie. Mais cet être qui tient la terre sous sa loi, Qui de ce monde errant s'est proclamé le roi ; Cet être formidable armé d'intelligence, Qui sur tout ce qui vit exerce sa puissance, Qu'est-il lui-même ? Ainsi que ces monstres si lourds Qui furent le dessin des races de nos jours ; Que les arbres géants, aux têtes souveraines Dont nous avons trouvé des forêts souterraines, L'homme n'est-il aussi qu'un ouvrage incomplet, Que l'ébauche et le plan d'un être plus parfait ; Ira-t-il au néant ? Ou sa tâche finie, Montera-t-il au Dieu qui lui donna la vie ? Ô vous, vieux habitants des siècles d'autrefois Qui seuls mêliez vos cris au grand souffle des bois, Qui vîntes les premiers dans ce monde où nous sommes, Le dernier échelon, dites, sont-ce les hommes ? Vous êtes disparus avec les siècles morts ; Si nous passons aussi, que sommes-nous alors ? Seigneur, Dieu tout-puissant, quand je veux te comprendre, Ta grandeur m'éblouit et vient me le défendre. Quand ma raison s'élève à ton infinité Dans le doute et la nuit je suis précipité, Et je ne puis saisir, dans l'ombre qui m'enlace Qu'un éclair passager qui brille et qui s'efface. Mais j'espère pourtant, car là-haut tu souris ! Car souvent, quand un jour se lève triste et gris, Quand on ne voit partout que de sombres images, Un rayon de soleil glisse entre deux nuages Qui nous montre là-bas un petit coin d'azur ; Quand l'homme doute et que tout lui paraît obscur, Il a toujours à l'âme un rayon d'espérance ; Car il reste toujours, même dans la souffrance, Au plus désespéré, par le temps le plus noir, Un peu d'azur au ciel, au coeur un peu d'espoir. |
| Certes, mes bons amis, je ne sais rien de pire Que de faire des vers quand on n'a rien à dire. Depuis bientôt un mois j'attendais tous les jours Une inspiration... Mais je l'attends toujours. Ma verve s'est éteinte, il faut qu'on la rallume. Mon pauvre esprit grelotte et ma Muse a le rhume. Moi je dors... L'autre jour, soudain, Truffey me dit : "Tu sais que nous fêtons notre saint, mercredi." Mercredi, Dieu puissant ! mercredi ! mais que faire ? Invoquer Charlemagne, ou rester et me taire ?
"Charlemagne ! Ô grand saint ! Qui sait combien de
fois
Alcuin me jeta son buvard à la tête. |
Voyez partir l'hirondelle, Rouen, 1869 |
| Il est mort, lui, mon maître ; il est mort, et
pourquoi ? Lui si bon, lui si grand, si bienveillant pour moi. Tu choisis donc, Seigneur, dans ce monde où nous sommes, Et pour nous les ravir, tu prends les plus grands hommes. C'est ainsi que l'on meurt, infirmes que nous sommes, Et c'est en vain, Seigneur, que ceux qui restent pleurent, Que se fait-il au ciel quand partent de tels hommes ? Oh ! ces gens-là, grand Dieu, pourquoi veux-tu qu'ils meurent ? As-tu donc besoin d'eux dans ta gloire infinie ? Il est mort, est-ce vrai ? Qu'est-ce donc que ces morts ? Il ne reste plus rien, mais rien qu'un pauvre corps, Rien de lui. Même pas ce bienveillant sourire Qui nous attirait tant et semblait toujours dire : "Mon ami je vous aime." Et ce regard si beau, Ce grand oeil clair et doux si plein d'intelligence, On sent qu'il doit souffrir une horrible souffrance Pour demeurer ainsi fixe dans son tombeau. Mais non, c'est encore là l'insondable mystère. Puisque le grain de blé renaît et sort de terre, Puisque rien ne périt dans la création, Puisque tout est progrès et transformation, Il n'a fait que laisser sa dépouille mortelle. Mais son âme, mon Dieu, maintenant que fait-elle ? Nous a-t-elle quittés pour rejoindre si tôt Tous ses grands frères morts qui l'attendaient là-haut ? Dans quel monde inconnu va-t-elle errer, cette âme, Cette âme de poète au grand oeil caressant Qui nous lançait parfois un éclair si puissant Qu'il nous éblouissait ainsi qu'un jet de flammes. Et cet oeil... Il fait peur avec sa fixité Et semble épouvanté d'une horreur inconnue Comme s'il avait vu devant nous s'agiter L'âme qui l'animait tout à coup revenue !... Ah ! si vous l'aviez vu sous ses poiriers en fleurs, Quand son bras sur mon bras, jasant en vieux rimeurs, Il ouvrait sa belle âme aux longues causeries Qui me laissaient après de longues rêveries, Car il était si franc, si simple et naturel, Pauvre Bouilhet ! Lui mort ! si bon, si paternel ! Lui qui m'apparaissait comme un autre Messie Avec la clef du ciel où dort la poésie. Et puis le voilà mort et parti pour jamais Vers ce monde éternel où le génie aspire. Mais de là-haut, sans doute, il nous voit et peut lire Ce que j'avais au coeur et combien je l'aimais. |
| Lorsque le grand Colomb, penché sur l'eau profonde, A travers l'Océan crut entrevoir un monde, Les peuples souriaient et ne le croyaient pas. Et pourtant, il partit pour ces lointains climats ; Il partit, calme et fort, ignorant quelle étoile Dans les obscures nuits pourrait guider sa voile, Sur quels gouffres sans fond allaient errer ses pas, Quels écueils lui gardait la mer immense et nue, Où chercher par les flots cette terre inconnue, Et comment revenir s'il ne la trouvait pas. Parfois il s'arrêtait, las de chercher la rive, De voir toujours la mer et rien à l'horizon, Et les vents et les flots jetaient à la dérive A travers l'Océan sa voile et sa raison. Comme Colomb, rêvant à de lointaines grèves, Que d'autres sont partis, le coeur joyeux et fort, Car un vent parfumé les poussait loin du port Aux pays merveilleux où fleurissent les rêves. L'avenir souriait dans un songe d'orgueil, La gloire les guidait, étoile éblouissante, Et comme une Sirène, avec sa voix puissante, L'Espérance chantait, embusquée à l'écueil. Mais la vague bientôt croule comme une voûte, Et devant l'ouragan chacun fuit sans espoir, Car le Doute a passé, grand nuage au flanc noir, Sur l'astre étincelant qui leur montrait la route. Paris, 1871 |
A Mademoiselle Louise de Miramont
| On a beaucoup cherché ce qui doit rendre heureux, C'est souvent peu de chose ; Le bouton d'une fleur suffirait aux amoureux, Jasmin, verveine ou rose. Plus d'un savant docteur demande à tous les saints Fièvre, rhume ou névrose, Pour mieux administrer aux crédules humains Boisson, pilule ou dose. Maint obstiné dévot écoute avec respect Sermon, office ou glose, Et je sais maint curé qui se pâme à l'aspect D'un lièvre ou d'une alose. Coeur inconstant s'éprend de toutes les beautés, Ninon, Lisette ou Rose ; Pauvre poète aspire à voir lus et vantés Tous les vers qu'il compose. Moi, je voudrais des fleurs, le soleil bienfaisant, Un livre, vers ou prose, Du tabac de Turquie, un ami complaisant, Qui fume, rit et cause, Et suivant ma pensée errante qui s'enfuit Dans la fumée éclose, Je laisserais passer les chagrins et l'ennui Devant ma porte close. Voilà, jusqu'à ce jour où s'arrêtaient mes voeux, Ainsi l'homme propose, Mais un chant par hasard vint me prendre aux cheveux, Car c'est Dieu qui dispose. Votre voix est restée attachée à mes pas, Ce qu'on aime s'impose. Ah ! chantez le "Vallon", vous ne voudriez pas Refuser, je suppose. Étretat, 11 mars 1871 |
| Sur sa table de nacre au reflet argenté, La lune souriait aux tours de porcelaine, Et trois dames causant au milieu de la plaine Jetaient comme cet astre une étrange clarté. Et tandis que le vent soufflait au loin sa plainte, Mollement étendu sur des tapis soyeux, Sous les rayons fleuris de sa lanterne peinte Le mandarin Von-Thang avait fermé les yeux. Pendant qu'il regardait tranquillement la flamme Qui versait du plafond ses filets de couleur, Un songe était venu voltiger sur son âme, Comme un oiseau de pourpre au-dessus d'une fleur. Paris, 1872 |
| En ce joyeux temps de nouvelle année L'usage prescrit de faire un cadeau. L'un donne une fleur bien vite fanée, L'autre un souvenir oublié bientôt. Moi si de mon coeur suivais la prière, Perles à vos pieds viendrais apporter, Mais la bourse, hélas ! est la conseillère Qu'avant notre coeur il faut écouter. J'aperçois partout sur vos étagères Heureux souvenirs, mignons et coquets, Le troupeau fleuri des choses légères, Les petits bijoux et les grands bouquets. Or, ma bourse est vide et mon coeur soupire : Si même un bouquet voulais vous donner, Serait si chétif qu'il vous ferait rire Et que ne pourriez me le pardonner. Ne puis vous offrir de ces fleurs qui brillent, Jasmin, rose ou lys, belle dame, mais Dans mon jardinet chantent et scintillent Floraisons du coeur, quatrains et couplets. Ceci j'ai cueilli, c'est fort peu de chose. Cherchant plus avant autre trouverais Peut-être, mon Dieu ? Las, mon coeur ?... Je n'ose Que bien volontiers je vous offrirais. Nuit de Noël, 1872 |
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