SECONDE PARTIE
CHAPITRE I
Mariolle venait d'arriver chez elle. Il
l'attendait, car elle n'était pas rentrée, bien qu'elle lui eût donné
rendez-vous par une dépêche bleue, le matin.
Dans ce salon, où il aimait tant se sentir, où tout lui plaisait, il
éprouvait cependant chaque fois qu'il s'y trouvait seul, une oppression du
coeur, un peu d'essoufflement, d'énervement, qui l'empêchaient d'y rester assis
tant qu'elle n'avait point paru. Il marchait, dans une attente heureuse, avec la
crainte que quelque obstacle imprévu ne l'empêchât de revenir et ne remît au
lendemain leur rencontre.
Quand il entendit s'arrêter une voiture devant la porte de la rue, il eut un
tressaillement d'espoir, et lorsque sonna le timbre de l'appartement, il ne
douta plus.
Elle entra, son chapeau sur la tête, ce qu'elle ne faisait jamais, avec un
air pressé et content.
- J'ai une nouvelle pour vous, dit-elle.
- Laquelle donc, madame ?
Elle se mit à rire en le regardant.
- Eh bien ! je vais passer quelque temps à la campagne.
Un chagrin le saisit, subit et fort, que son visage refléta.
- Oh ! Et vous m'annoncez cela avec une figure satisfaite !
- Oui. Asseyez-vous, je vais vous conter tout. Vous savez ou vous ne savez
pas, que M. Valsaci, le frère de ma pauvre mère, l'ingénieur en chef des ponts,
a une propriété à Avranches où il passe une partie de sa vie avec sa femme et
ses enfants, car il exerce là-bas sa profession. Or nous allons les voir tous
les étés. Cette année, je ne voulais pas ; mais il s'est fâché et il a fait à
papa une scène pénible. A ce propos, je vous confierai que papa est jaloux de
vous, et m'en fait aussi, des scènes, en prétendant que je me compromets. Il
faudra que vous veniez moins souvent. Mais ne vous troublez point, j'arrangerai
les choses. Donc papa m'a réprimandée et m'a fait promettre d'aller passer dix
jours, peut-être douze, à Avranches. Nous partons mardi matin. Qu'en
dites-vous ?
- Je dis que vous me navrez.
- C'est tout ?
- Que voulez-vous ? je ne peux vous en empêcher !
- Vous ne voyez rien à faire ?
- Mais... mais non... je ne sais pas moi ! Et vous ?
- Moi j'ai une idée, que voici : Avranches est tout près du Mont
Saint-Michel. Connaissez-vous le Mont Saint-Michel ?
- Non, madame.
- Eh bien ! vous aurez vendredi prochain, l'inspiration d'aller voir cette
merveille. Vous vous arrêterez à Avranches, vous vous promènerez, samedi soir,
par exemple, au coucher du soleil dans le Jardin public, d'où l'on domine la
baie. Nous nous y rencontrerons par hasard. Papa fera une tête, mais je m'en
moque. J'organiserai une partie pour aller tous ensemble avec la famille, le
lendemain, à l'abbaye. Montrez de l'enthousiasme, et soyez charmant, comme vous
savez l'être quand vous voulez. Faites la conquête de ma tante et invitez-nous
tous à dîner à l'auberge où nous descendrons. On y couchera et nous ne nous
quitterons ainsi que le lendemain. Vous reviendrez par Saint-Malo, et huit jours
plus tard je serai de retour à Paris. Est-ce bien imaginé ? Suis-je gentille ?
Il murmura dans un élan de reconnaissance :
- Vous êtes tout ce que j'aime au monde.
- Chut ! fit-elle
Et pendant quelques instants ils se regardèrent. Elle souriait, lui envoyant
dans ce sourire toute sa reconnaissance, le remerciement de son coeur, et sa
sympathie aussi, très sincère, très vive, devenue tendre. Il la contemplait,
lui, avec des yeux qui la dévoraient. Il avait envie de tomber à ses pieds, de
s'y rouler, de mordre sa robe, de crier quelque chose, et surtout de lui faire
voir ce qu'il ne savait pas dire, ce qui était en lui des talons à la tête, dans
son corps comme dans son âme, inexprimablement douloureux parce qu'il ne le
pouvait montrer, son amour, son terrible et délicieux amour.
Mais elle le comprenait sans qu'il s'exprimât, comme un tireur devine que sa
balle a fait un trou juste à la place de la mouche noire du carton. Il n'y avait
plus rien dans cet homme, rien qu'Elle. Il était à elle plus qu'elle-même. Et
elle était contente, et elle le trouvait charmant.
Elle lui dit, avec bonne humeur :
- Alors c'est entendu, nous faisons cette partie.
Il balbutia, la voix coupée par l'émotion :
- Mais oui, madame, c'est entendu.
Puis après un nouveau silence, elle reprit, sans autre excuse :
- Je ne peux vous garder plus longtemps aujourd'hui. Je suis rentrée
uniquement pour vous dire cela, puisque je pars après demain ! Toute ma journée
de demain est prise, et j'ai encore quatre ou cinq courses à faire avant le
dîner.
Il se leva tout de suite, saisi de peine, lui qui n'avait d'autre désir que
de ne la plus quitter ; et, lui ayant baisé les mains, il s'en alla, le coeur un
peu meurtri, mais plein d'espoir.
Ce furent quatre jours bien longs qu'il eut à passer. Il les traîna dans
Paris, sans voir personne, préférant le silence aux voix et la solitude aux
amis.
Il prit donc, le vendredi matin, le train express de huit heures. Il n'avait
guère dormi, enfiévré par l'attente de ce voyage. Sa chambre noire, silencieuse,
où passaient seulement les roulements des fiacres attardés, évocateurs des
désirs de départ, l'avait, durant toute la nuit, oppressé comme une prison.
Dès qu'une lueur apparut entre les rideaux fermés, la lueur grise et triste
du tout premier matin, il sauta du lit, ouvrit sa fenêtre et regarda le ciel. La
peur du mauvais temps le hantait. Il faisait beau. Une brume légère flottait,
présage de chaleur. Il s'habilla plus vite qu'il ne fallait, fut prêt deux
heures trop tôt, le coeur rongé par l'impatience de quitter la maison, d'être en
route enfin ; et son domestique dut aller chercher un fiacre, à peine sa
toilette finie, par crainte de n'en point trouver.
Les premiers cahots de la voiture furent pour lui des secousses de bonheur ;
mais quand il pénétra dans la gare Montparnasse, un énervement le saisit en
reconnaissant que cinquante minutes le séparaient encore du départ du train.
Un coupé se trouvait libre ; il le loua afin d'être seul et de pouvoir rêver
à son aise. Lorsqu'il se sentit en marche, glissant vers elle, emporté dans le
roulement doux et rapide de l'express, son ardeur, au lieu de se calmer,
grandit, et il avait envie, une envie bête d'enfant, de pousser à deux mains, de
toute sa force, la cloison capitonnée pour accélérer la vitesse.
Pendant longtemps, jusqu'au milieu du jour, il demeura muré dans son attente
et perclus d'espérance ; puis peu à peu, Argentan passé, ses yeux furent attirés
vers les portières par toute la verdure normande.
Le convoi traversait un long pays onduleux, coupé de vallons, où les
domaines des paysans, herbages et prairies à pommiers, étaient entourés de
grands arbres dont les têtes touffues semblaient luisantes sous les rayons du
soleil. On touchait à la fin de juillet ; c'était la saison vigoureuse où cette
terre, nourrice puissante, fait épanouir sa sève et sa vie. Dans tous les
enclos, séparés et reliés par ces hautes murailles de feuilles, les gros boeufs
blonds, les vaches aux flancs tachetés de vagues dessins bizarres, les taureaux
roux au front large, au jabot de chair poilue, à l'air provocateur et fier,
debout auprès des clôtures ou couchés dans les pâturages qui ballonnaient leurs
ventres, se succédaient indéfiniment à travers la fraîche contrée, dont le sol
semblait suer du cidre et de la chair.
Partout de minces rivières glissaient au pied des peupliers, sous des voiles
légers de saules ; des ruisseaux brillaient dans l'herbe une seconde,
disparaissaient pour reparaître plus loin, baignaient toute la campagne d'une
fraîcheur féconde.
Et Mariolle promenait, ravi, et distrayait son amour dans le rapide et
continu défilé de ce beau parc à pommiers habité par des troupeaux.
Mais, quand il eut changé de train à la station de Folligny, l'impatience
d'arriver l'agita de nouveau, et, pendant les dernières quarante minutes, il
tira vingt fois sa montre de sa poche. A tout moment il se penchait à la
portière, et il aperçut enfin, sur une colline assez élevée, la ville où Elle
l'attendait. Le train avait eu du retard, et une heure seulement le séparait de
l'instant où il devait la retrouver, par hasard, à la promenade publique.
Un omnibus d'hôtel l'ayant recueilli, seul voyageur, se mit à gravir, au pas
lent des chevaux, la route escarpée d'Avranches, à qui ses maisons, couronnant
la hauteur, donnaient de loin un aspect fortifié. De près, c'était une jolie et
vieille cité normande, aux petites demeures régulières et presque pareilles,
tassées les unes contre les autres, avec un air de fierté ancienne et d'aisance
modeste, un air moyen âge et paysan.
Dès que Mariolle eut jeté sa valise dans une chambre, il se fit indiquer la
rue par où l'on parvient au Jardin botanique, et il s'en alla à grands pas, bien
qu'il fût en avance, mais espérant qu'elle aurait peut-être aussi devancé
l'heure.
En arrivant à la grille, il reconnut d'un coup d'oeil qu'il était vide ou
presque vide. Trois vieux hommes seulement s'y promenaient, bourgeois indigènes
qui devaient récréer là quotidiennement leurs derniers loisirs ; et une famille
de jeunes Anglais, filles et garçons, aux jambes sèches, jouait autour d'une
institutrice blonde dont le regard distrait semblait rêver.
Mariolle, le coeur battant, marchait devant lui, scrutant les chemins. Il
atteignit une grande allée d'ormes d'un vert puissant qui coupait en deux le
jardin par le travers, allongeant au milieu une voûte épaisse de feuillage ;
puis il passa outre, et soudain, en approchant d'une terrasse dominant
l'horizon, il fut distrait brusquement de celle qui le faisait venir en ce lieu.
Du pied de la côte sur laquelle il était debout partait une inimaginable
plaine de sable qui se mêlait au loin avec la mer et le firmament. Une rivière y
promenait son cours, et, sous l'azur flambant de soleil, des mares d'eau la
tachetaient de plaques lumineuses qui semblaient des trous ouverts sur un autre
ciel intérieur.
Au milieu de ce désert jaune, encore trempé par la marée en fuite,
surgissait, à douze ou quinze kilomètres du rivage, un monumental profil de
rocher pointu, fantastique pyramide coiffée d'une cathédrale.
Elle n'avait pour voisin, dans ces dunes immenses, qu'un écueil à sec, au
dos ronds, accroupi sur les vases mouvantes : Tombelaine.
Plus loin, dans la ligne bleuâtre des flots aperçus, d'autres roches noyées
montraient leurs crêtes brunes ; et l'oeil, continuant le côté de cette solitude
sablonneuse la vaste étendue verte du pays normand, si couvert d'arbres qu'il
avait l'air d'un bois illimité. C'était toute la nature s'offrant d'un seul
coup, en un seul lieu, dans sa grandeur, dans sa puissance, dans sa fraîcheur et
dans sa grâce ; et le regard allait de cette vision de forêts à cette apparition
du mont de granit, solitaire habitant des sables, qui dressait sur la grève
démesurée son étrange figure gothique.
Le plaisir bizarre, dont Mariolle jadis avait souvent tressailli devant les
surprises que les terres inconnues gardent aux yeux des voyageurs, l'envahit si
brusquement qu'il demeura immobile, l'esprit ému et attendri, oubliant son coeur
garrotté. Mais, un son de cloche ayant vibré, il se retourna, ressaisi tout à
coup par l'espérance ardente de leur rencontre. Le jardin était toujours presque
vide. Les enfants anglais avaient disparu. Seuls les trois vieillards faisaient
encore leur promenade monotone. Il se mit à marcher comme eux.
Elle allait venir tout à l'heure, dans un instant. Il la verrait au bout des
chemins qui aboutissaient à cette merveilleuse terrasse. Il reconnaîtrait sa
taille, sa démarche, puis sa figure et son sourire, et il entendrait sa voix.
Quel bonheur ! quel bonheur ! Il la sentait proche, quelque part, introuvable,
invisible encore, mais pensant à lui, sachant aussi qu'elle allait le revoir.
Il faillit pousser un cri léger. Une ombrelle bleue, rien qu'un dôme
d'ombrelle, glissait là-bas au-dessus d'un massif. C'était elle sans aucun
doute. Un petit garçon apparut, poussant un cerceau devant lui ; puis deux
dames, - il la reconnut, - puis deux hommes : son père et un autre monsieur.
Elle était tout en bleu, comme un ciel de printemps. Ah ! oui ! il la
reconnaissait sans distinguer encore ses traits ; mais il n'osait point aller
vers elle, sentant qu'il allait balbutier, rougir, qu'il ne saurait expliquer ce
hasard sous l'oeil soupçonneux de M. de Pradon.
Il marchait cependant à leur rencontre, sa jumelle sans cesse levée, tout
occupé, semblait-il, à contempler l'horizon. Ce fut elle qui l'appela, sans même
prendre la peine de jouer la surprise.
- Bonjour, Monsieur Mariolle, dit-elle. C'est superbe, n'est-ce pas ?
Interdit par cet accueil, il ne savait sur quel ton répondre et balbutiait :
- Ah ! vous, madame, quelle chance de vous rencontrer ! J'ai voulu connaître
ce délicieux pays.
Elle reprit en souriant :
- Et vous avez choisi le moment où j'y suis. C'est tout à fait aimable de
votre part.
Puis elle présenta :
- Un de mes meilleurs amis, M. Mariolle ; ma tante, Mme Valsaci, mon oncle
qui fait des ponts.
Après les saluts échangés, M. de Pradon et le jeune homme se donnèrent une
froide poignée de main, et on continua la promenade.
Elle l'avait placé entre elle et sa tante, en lui jetant un très rapide
regard, un de ces regards qui ont l'air d'une défaillance. Elle reprit :
- Qu'est-ce que vous pensez de ce pays ?
- Moi, dit-il, je crois que je n'ai jamais rien vu de plus beau.
Alors elle :
- Ah ! si vous y aviez passé quelques jours comme je viens de le faire, vous
sentiriez comme il vous pénètre. Il est d'une impression inexprimable. Ces
allées et venues de la mer sur les sables, ce grand mouvement qui ne cesse
jamais, qui baigne tout ça deux fois par jour, et si vite, qu'un cheval au galop
ne pourrait pas fuir devant lui, ce spectacle extraordinaire que le ciel nous
donne pour rien, je vous jure que ça me met hors de moi. Je ne me reconnais
plus. N'est-ce pas, ma tante ?
Mme Valsaci, une femme déjà vieille, à cheveux gris, distinguée dame de
province, épouse estimée d'ingénieur en chef, hautain fonctionnaire impurifiable
de la morgue de l'École, avoua que jamais elle n'avait vu sa nièce dans cet état
d'enthousiasme. Puis elle ajouta, après réflexion :
- Ça n'est pas étonnant d'ailleurs quand on n'a guère regardé et admiré,
comme elle, que des décors de théâtre.
- Mais je vais à Dieppe et à Trouville presque tous les ans.
La vieille dame se mit à rire.
- A Dieppe et à Trouville on n'y va jamais que pour retrouver des amis. La
mer n'est là que pour baigner des rendez-vous.
Ce fut dit très simplement, peut-être sans malice.
On retournait vers la terrasse, qui attirait irrésistiblement les pieds. Ils
y venaient malgré eux, de tous les points du jardin, comme des boules roulent
sur une pente. Le soleil baissant semblait étendre un drap d'or fin, transparent
et léger, derrière la haute silhouette de l'Abbaye, qui s'assombrissait de plus
en plus, pareille à une châsse gigantesque sur un voile éclatant. Mais Mariolle
ne regardait plus que l'adorée figure blonde qui passait à son côté, enveloppée
dans un nuage bleu. Jamais il ne l'avait vue si délicieuse. Elle lui semblait
changée sans qu'il sût en quoi, fraîche d'une fraîcheur imprévue répandue sur sa
chair, dans ses yeux, sur ses cheveux et entrée aussi dans son âme, d'une
fraîcheur venue de ce pays, de ce ciel, de cette clarté, de cette verdure.
Jamais il ne l'avait connue et aimée ainsi.
Il marchait à côté d'elle, sans trouver rien à lui dire ; et le frôlement de
sa robe, le coudoiement, parfois, de son bras, la rencontre, si parlante, de
leurs regards, l'anéantissaient complètement, comme s'ils eussent tué en lui sa
personnalité d'homme. Il se sentait soudain détruit par le contact de cette
femme, absorbé par elle jusqu'à n'être plus rien, rien qu'un désir, rien qu'un
appel, rien qu'une adoration. Elle avait supprimé tout son être ancien comme on
flambe une lettre.
Elle vit bien, elle comprit cette absolue victoire, et vibrante, et touchée,
plus vivante aussi dans cet air de campagne et de mer plein de rayons et de
sève, elle lui dit, en ne le regardant point :
- Je suis si contente de vous voir !
Tout de suite elle ajouta :
- Combien restez-vous de temps ici ?
Il répondit :
- Deux jours, si aujourd'hui peut compter pour un jour.
Puis, se tournant vers la tante :
- Est-ce que Mme Valsaci consentirait à me faire l'honneur de venir passer
la journée de demain au Mont Saint-Michel avec son mari ?
Mme de Burne répondit pour sa parente :
- Je ne lui permettrai pas de refuser, puisque nous avons la chance de vous
rencontrer ici.
La femme de l'ingénieur ajouta :
- Oui, Monsieur, j'y consens bien volontiers, à la condition que vous
dînerez chez moi ce soir.
Il salua en acceptant.
Soudain ce fut en lui une joie délirante, une de ces joies qui vous
saisissent quand on reçoit la nouvelle de ce qu'on a le plus espéré. Qu'avait-il
obtenu ? qu'était-il arrivé de nouveau dans sa vie ? Rien ; et pourtant il se
sentait soulevé par l'ivresse d'un indéfinissable pressentiment.
Ils se promenèrent longtemps sur cette terrasse, attendant que le soleil
disparût, pour voir jusqu'à la fin se dessiner sur l'horizon de feu l'ombre
noire et dentelée du Mont.
Ils causaient à présent de choses simples, répétant tout ce qu'on peut dire
devant une étrangère et se regardant par moments.
Puis on rentra dans la villa, bâtie, à la sortie d'Avranches, au milieu d'un
beau jardin dominant la baie.
Voulant être discret, un peu troublé d'ailleurs par l'attitude froide et
presque hostile de M. de Pradon, Mariolle s'en alla de bonne heure. Quand il
prit, pour les porter à sa bouche, les doigts de Mme de Burne, elle lui dit deux
fois de suite, avec un accent bizarre : "A demain, à demain."
Dès qu'il fut parti, M. et Mme Valsaci, qui avaient depuis longtemps des
habitudes provinciales, proposèrent de se coucher.
- Allez, dit Mme de Burne, moi je fais un tour dans le jardin.
Son père ajouta :
- Et moi aussi.
Elle sortit, enveloppée d'un châle, et ils se mirent à marcher côte à côte
sur le sable blanc des allées que la pleine lune éclairait, comme de petites
rivière sinueuses à travers les gazons et les massifs.
Après un silence assez long, M. de Pradon dit presque à voix basse :
- Ma chère enfant, tu me rendras cette justice que je ne t'ai jamais donné
de conseils ?
Elle le sentait venir, et, prête à cette attaque :
- Je vous demande pardon, papa, vous m'en avez donné au moins un.
- Moi ?
- Oui, oui.
- Un conseil relatif à... ton existence ?
- Oui, et même un très mauvais. Aussi je suis bien décidée, si vous m'en
donnez d'autres, à ne pas les suivre.
- Quel conseil t'ai-je donné ?
- Celui d'épouser M. de Burne. Ce qui prouve que vous manquez de jugement,
de clairvoyance, de la connaissance des hommes en général et de la connaissance
de votre fille en particulier.
Il se tut quelques instants, un peu surpris et embarrassé, puis lentement :
- Oui, je me suis trompé ce jour-là. Mais je suis sûr de ne pas me tromper
dans l'avis très paternel que je te dois aujourd'hui.
- Dites toujours. J'en prendrai ce qu'il faudra.
- Tu es sur le point de te compromettre.
Elle se mit à rire, d'un rire trop vif, et complétant sa pensée.
- Avec M. Mariolle sans doute.
- Avec M. Mariolle.
- Vous oubliez, reprit-elle, que je me suis compromise déjà avec M. Georges
de Maltry, avec M. Massival, avec M. Gaston de Lamarthe, avec dix autres, dont
vous avez été jaloux, car je ne peux pas trouver un homme gentil et dévoué sans
que toute ma troupe se mette en fureur, vous le premier, vous que la nature m'a
donné comme père noble et régisseur général.
Il répondit vivement :
- Non, non, tu ne t'es jamais compromise avec personne. Tu apportes, au
contraire, dans tes relations avec tes amis beaucoup de tact.
Elle reprit crânement :
- Mon cher papa, je ne suis plus une petite fille, et je vous promets que je
ne me compromettrai pas davantage avec M. Mariolle qu'avec les autres ; ne
craignez rien. J'avoue cependant que c'est moi qui l'ai prié de venir ici. Je le
trouve charmant, aussi intelligent et bien moins égoïste que les anciens.
C'était également votre avis jusqu'au jour où vous avez cru découvrir que je
le préférais un peu. Oh ! vous n'êtes pas si malin que ça ! Je vous connais
aussi, et je vous en raconterais long, si je voulais. Donc, M. Mariolle me
plaisant, je me suis dit qu'il serait fort agréable de faire par hasard avec lui
une belle excursion, qu'il est stupide de se priver, quand on ne court aucun
danger, de tout ce qui peut nous amuser. Et je ne cours aucun danger de me
compromettre puisque vous êtes là.
Elle riait franchement, à présent, sachant bien que chaque parole portait,
qu'elle le tenait entravé par ce soupçon jeté de jalousie un peu suspecte
flairée en lui depuis longtemps, et elle s'amusait de cette découverte avec une
coquetterie secrète, inavouable et hardie.
Il se taisait, gêné, mécontent, irrité, sentant aussi qu'elle devinait, au
fond de sa paternelle sollicitude, une mystérieuse rancune dont il ne voulait
pas lui-même connaître l'origine.
Elle ajouta :
- Ne craignez rien. Il est tout naturel de faire en cette saison une
promenade au Mont Saint-Michel avec mon oncle, ma tante, vous, mon père, et un
ami. On ne le saura pas d'ailleurs. Et si on le sait personne n'y peut trouver
rien à redire. Quand nous serons de retour à Paris, je ferai rentrer cet ami
dans les rangs avec les autres.
- Soit, reprit-il ; mettons que je n'ai pas parlé.
Ils firent encore quelques pas. M. de Pradon demanda :
- Revenons-nous à la maison ? Je suis fatigué, je vais me coucher.
- Non, moi je me promène encore un peu. La nuit est si belle.
Il murmura, avec des intentions :
- Ne t'éloigne pas. On ne sait jamais quelles gens on peut rencontrer.
- Oh ! je reste sous les fenêtres.
- Alors adieu, ma chère enfant.
Il la baisa rapidement sur le front, et rentra.
Ella alla s'asseoir plus loin sur un petit banc rustique planté en terre au
pied d'un chêne. La nuit était chaude, pleine d'exhalaisons des champs,
d'effluves de la mer et de clarté brumeuse, car, sous la lune épanouie en plein
ciel, la baie s'était voilée de vapeurs.
Elles rampaient comme de blanches fumées et cachaient la dune, que la marée
montante devait à présent couvrir.
Michèle de Burne, les mains croisées sur ses genoux, les yeux au loin,
cherchait à voir dans son âme, à travers un brouillard impénétrable et pâle
comme celui des sables.
Combien de fois déjà, dans son cabinet de toilette à Paris, assise ainsi
devant sa glace, elle s'était demandé : Qu'est-ce que j'aime ? qu'est-ce que je
désire ? qu'est-ce que j'espère ? qu'est-ce que je veux ? qu'est-ce que je
suis ?
A côté du plaisir d'être elle et du besoin profond de plaire, dont elle
jouissait vraiment beaucoup, elle ne s'était jamais senti au coeur autre chose
que des curiosités vite éteintes. Elle ne s'ignorait point d'ailleurs, ayant
trop l'habitude de regarder et d'étudier son visage et toute sa personne pour ne
pas observer aussi son âme. Jusqu'alors elle avait pris son parti de ce vague
intérêt pour tout ce qui émeut les autres, impuissant à la passionner, capable
au plus de la distraire.
Et cependant, chaque fois qu'elle avait senti naître en elle le souci intime
de quelqu'un, chaque fois qu'une rivale, lui disputant un homme auquel elle
tenait et surexcitant ses instincts de femme, avait fait brûler en ses veines un
peu de fièvre d'attachement, elle avait trouvé à ces faux départs de l'amour une
émotion bien plus ardente que le seul plaisir du succès. Mais cela ne durait
jamais. Pourquoi ? Elle se fatiguait, elle se dégoûtait, elle voyait trop clair
peut-être. Tout ce qui lui avait plu d'abord dans un homme, tout ce qui l'avait
animée, agitée, émue, séduite, lui paraissait bientôt connu, défloré, banal.
Tous ils se ressemblaient trop sans être jamais pareils ; et aucun d'eux encore
ne lui avait paru doué de la nature et des qualités qu'il fallait pour la tenir
longtemps en éveil et lancer son coeur dans un amour.
Pourquoi cela ? Était-ce leur faute à eux, ou bien sa faute à elle ?
Manquaient-ils de ce qu'elle attendait, ou bien manquait-elle de ce qui fait
qu'on aime ? Aime-t-on parce qu'on rencontre une fois un être qu'on croit
vraiment créé pour soi, ou bien aime-t-on simplement parce qu'on est né avec la
faculté d'aimer ? Il lui semblait par moments que le coeur de tout le monde doit
avoir des bras comme le corps, des bras tendres et tendus qui attirent,
étreignent et enlacent, et que le sien était manchot. Il avait seulement des
yeux, son coeur.
On voyait souvent des hommes, des hommes supérieurs devenir éperdument
amoureux de filles indignes d'eux, sans esprit, sans valeur, parfois même sans
beauté ? Pourquoi ? Comment ? Quel mystère ? Ce n'était donc pas seulement à une
rencontre providentielle qu'était due cette crise des êtres, mais à une sorte de
germe qu'on porte en soi et qui se développe tout à coup. Elle avait écouté des
confidences, elle avait surpris des secrets, elle avait même vu, de ses yeux, la
transfiguration subite venue de cette ivresse éclatant dans une âme, et elle y
avait songé beaucoup.
Dans le monde, dans le train-train courant des visites, des potins, de
toutes les petites bêtises dont on s'amuse, dont on occupe les riches
désoeuvrements, elle avait découvert parfois, avec une surprise envieuse,
jalouse et presque incrédule, des êtres, des femmes, des hommes en qui quelque
chose d'extraordinaire sans aucun doute s'était produit. Cela ne se voyait point
d'une façon manifeste, éclatante ; mais, avec son flair inquiet, elle le sentait
et le devinait. Sur leur visage, dans leur sourire, dans leurs yeux surtout,
quelque chose d'inexprimable, de ravi, de délicieusement heureux apparaissait,
une joie de l'âme répandue dans tout le corps lui-même, illuminant la chair et
le regard.
Sans savoir pourquoi, elle leur en voulait. Les amoureux l'avaient toujours
fâchée, et elle qualifiait en elle-même de dédain cette irritation sourde et
profonde que lui inspiraient les gens dont le coeur battait de passion. Elle les
reconnaissait, croyait-elle, avec une promptitude et une sûreté de pénétration
exceptionnelle. Souvent, en effet, elle avait flairé et dévoilé des liaisons
avant que dans la société on les eût encore soupçonnées.
Quand elle songeait à cela, à cette folie tendre où pouvait nous jeter
l'existence voisine d'un autre être, sa vue, sa parole, sa pensée, le je ne sais
quoi de l'intime personne dont notre coeur devient éperdument troublé, elle s'en
jugeait incapable. Et cependant, que de fois, lasse de tout et rêvant à
d'inexprimables désirs, tourmentée par cette harcelante envie de changement et
d'inconnu qui n'était peut-être que l'agitation obscure d'une indéfinie
recherche d'affection, elle avait souhaité, avec une honte secrète née dans son
orgueil, de rencontrer un homme qui la jetterait, ne fût-ce que pendant quelque
temps, quelques mois, dans cette surexcitation ensorcelante de toute la pensée
et de tout le corps ; car la vie, en ces périodes d'émotion, devait prendre un
étrange attrait d'extase et d'ivresse.
Non seulement elle avait souhaité cette rencontre, mais elle l'avait même un
peu cherchée, rien qu'un peu, avec cette activité indolente qui ne s'arrêtait
longtemps à rien.
En tous ses commencements d'entraînement vers les hommes qualifiés
supérieurs qui l'avaient éblouie durant quelques semaines, c'était toujours en
des déceptions irrémédiables que sa courte effervescence de coeur était morte.
Elle attendait trop de leur valeur, de leur nature, de leur caractère, de leur
délicatesse, de leurs qualités. Avec chacun d'eux elle en avait été toujours
réduite à constater que les défauts des hommes éminents sont souvent plus
saillants que leurs mérites, que le talent est un don spécial, comme une bonne
vue et un bon estomac, un don de cabinet de travail, un don isolé, sans rapports
avec l'ensemble des agréments personnels qui rendent cordiales ou attrayantes
les relations.
Mais, depuis qu'elle avait rencontré Mariolle, autre chose l'attachait à
lui. L'aimait-elle cependant, l'aimait-elle d'amour ? Sans prestige, sans
notoriété, il l'avait conquise par son affection, par sa tendresse, par son
intelligence, par toutes les véritables et simples attractions de sa personne.
Il l'avait conquise, car elle pensait à lui sans cesse ; sans cesse elle
désirait sa présence ; aucun être au monde ne lui était plus agréable, plus
sympathique, plus indispensable. Était-ce de l'amour cela ?
Elle ne se sentait point à l'âme cette flamme dont tout le monde parle, mais
elle s'y sentait pour la première fois une envie sincère d'être pour cet homme
quelque chose de plus qu'une amie séduisante. L'aimait-elle ? Pour aimer,
faut-il qu'un être apparaisse rempli d'exceptionnelles attirances, différent et
au-dessus de tous, dans l'auréole que le coeur allume autour de ses préférés, ou
suffit-il qu'il vous plaise beaucoup, qu'il vous plaise à ne pouvoir presque
plus se passer de lui ?
En ce cas, elle l'aimait, ou, du moins, elle était bien près de l'aimer.
Après y avoir réfléchi profondément, avec une attention aiguë, elle se répondit
enfin : "Oui, je l'aime, mais je manque d'élan : c'est la faute de ma nature."
De l'élan, elle s'en était pourtant senti un peu tout à l'heure en le voyant
venir à elle sur cette terrasse du jardin d'Avranches. Pour la première fois,
elle avait senti ce quelque chose d'inexprimable qui nous porte, qui nous
pousse, qui nous jette vers quelqu'un ; elle avait éprouvé un grand plaisir à
marcher près de lui, à l'avoir près d'elle, brûlé d'amour pour elle, en
regardant descendre le soleil derrière l'ombre du Mont Saint-Michel pareille à
une vision de légende. L'amour lui-même n'était-il pas une espèce de légende des
âmes, à laquelle les uns croient par instinct, à laquelle les autres, à force
d'y songer, finissent par croire aussi quelquefois ? Allait-elle finir par y
croire ? Elle avait éprouvé une envie molle et bizarre d'appuyer sa tête sur
l'épaule de cet homme, d'être plus près de lui, de chercher ce "tout près" qu'on
ne trouve jamais, de lui donner ce qu'on offre en vain et ce qu'on garde
toujours : la secrète intimité de soi.
Oui, elle avait eu de l'élan vers lui, et elle en avait encore, en ce
moment, au fond du coeur. Il lui suffirait d'y céder, peut-être, pour que cela
devînt de l'entraînement. Elle résistait trop, elle raisonnait trop, elle
combattait trop le charme des gens. Ne serait-il pas doux, en un soir semblable
à celui-ci, de se promener avec lui le long des saules de la rivière, et, pour
payer toute sa passion, de lui offrir, de temps en temps, ses lèvres ?
Une fenêtre de la villa s'ouvrit. Elle tourna la tête. C'était son père, qui
cherchait sans doute à la voir.
Elle lui cria :
- Vous ne dormez donc pas ?
Il répondit :
- Si tu ne rentres point, tu vas prendre froid.
Alors elle se leva et revint vers la maison. Puis, quand elle fut dans sa
chambre, elle souleva encore ses rideaux pour regarder les vapeurs de la baie de
plus en plus blanches sous la lune, et dans son coeur aussi il lui semblait que
les brumes venaient de s'éclairer sous un lever de tendresse.
Elle dormit bien cependant, et ce fut la femme de chambre qui la réveilla,
car on devait partir tôt pour déjeuner au Mont.
Un grand break vint les prendre. En l'entendant rouler sur le sable, devant
le perron, elle se pencha à sa fenêtre, et elle rencontra tout de suite les yeux
d'André Mariolle, qui la cherchaient. Son coeur se mit à battre un peu. Elle
constata, surprise et oppressée, l'impression étrange et nouvelle de ce muscle
qui palpite et qui fait courir le sang parce qu'on aperçoit quelqu'un. Comme la
veille, avant de s'endormir, elle se répéta : "Je vais donc l'aimer ?"
Puis, quand elle fut en face de lui, elle le devina tellement épris,
tellement malade d'amour, qu'elle eut vraiment envie d'ouvrir ses bras et de lui
donner sa bouche.
Ils échangèrent seulement un regard qui le fit pâlir de bonheur.
La voiture se mit en marche. C'était un clair matin d'été, plein de chants
d'oiseaux et de jeunesse épandue. On descendit la côte, on passa la rivière, on
traversa des villages par une petite route caillouteuse qui faisait sauter les
voyageurs sur les banquettes du break. Après un long silence, Mme de Burne se
mit à plaisanter son oncle sur l'état de ce chemin ; cela suffit à rompre la
glace ; et la gaieté qui flottait dans l'air sembla pénétrer les esprits.
Tout à coup, au sortir d'un hameau, la baie réapparut, non plus jaune comme
la veille au soir, mais luisante d'eau claire qui couvrait tout, les sables, les
prés salés, et, au dire du cocher, la route elle-même, un peu plus loin.
Alors, pendant une heure, on alla au pas pour laisser à cette inondation le
temps de retourner vers le large.
Les ceintures d'ormes ou de chênes des fermes au milieu desquelles on
passait cachaient aux yeux, à tout moment, le profil grandissant de l'Abbaye
dressée sur son rocher, en pleine mer maintenant. Puis, entre deux coups, elle
se remontrait soudain, de plus en plus proche, de plus en plus surprenante. Le
soleil éclairait de tons roux l'église dentelée de granit assise sur son pied de
roche.
Michèle de Burne et André Mariolle la contemplaient, puis se regardaient,
mêlant l'un et l'autre au trouble naissant ou suraigu de leurs coeurs la poésie
de cette apparition dans cette matinée rose de juillet.
On causait avec une aisance amicale. Mme Valsaci contait des histoires
tragiques d'enlisements, les drames nocturnes du sable mou qui dévore les
hommes. M. Valsaci défendait la digue, attaquée par les artistes, ou vantait ses
avantages au point de vue des communications ininterrompues avec le mont, et des
dunes gagnées, pour les pâturages d'abord, pour la culture plus tard.
Soudain le break s'arrêta. La mer noyait la route. Ce n'était presque rien,
une pelure liquide sur la voie pierreuse ; mais on pressentait que par places il
devait y avoir des fondrières, des trous dont on ne sortirait pas. Il fallut
attendre.
"Oh ! cela descend vite !" affirma M. Valsaci, et du doigt il montrait le
chemin dont la mince surface d'eau fuyait, semblait bue par la terre, ou tirée
au loin par une force puissante et mystérieuse.
Ils descendirent pour regarder de plus près ce départ étrange, rapide et
muet de la mer, et, pas à pas, ils le suivaient. Déjà apparaissaient des taches
vertes dans les herbages submergés, légèrement soulevés par endroits ; et ces
taches grandissaient, s'arrondissaient, devenaient des îles. Ces îles bientôt
prirent des aspects de continents séparés par des océans minuscules ; et puis ce
fut enfin par toute l'étendue du golfe une course de déroute de la marée
retournant au loin. On eût dit un long voile argenté qu'on retirait de sur la
terre, un voile immense troué, déchiqueté, plein de déchirures, qui s'en allait,
laissant à nu de grandes prairies à l'herbe rase, sans découvrir encore les
sables blonds qui les suivaient.
On était remonté dans la voiture, et tout le monde se tenait debout pour
mieux voir. La route séchant devant eux, les chevaux remarchaient, mais toujours
au pas ; et, comme les cahots faisaient parfois perdre l'équilibre, André
Mariolle sentit soudain l'épaule de Mme de Burne appuyée contre la sienne. Il
crut d'abord que le hasard d'une secousse avait amené ce contact ; mais elle y
resta, et chaque soubresaut des roues martelait la place où elle s'était posée
d'une trépidation qui secouait son corps et affolait son coeur. Il n'osait plus
regarder la jeune femme, paralysé de bonheur par cette familiarité inespérée, et
il pensait, dans un désordre d'idées pareil à celui des ivresses : "Est-ce
possible ? Serait-ce possible ? Est-ce que nous perdons la tête tous les deux ?"
La voiture se remettant à trotter, il fallut s'asseoir. Alors Mariolle
éprouva le besoin subit, impérieux, mystérieux, d'être aimable pour M. de Pradon,
et il s'occupa de lui avec des attentions flatteuses. Sensible aux compliments
presque autant que sa fille, le père se laissa séduire et reprit bientôt sa
figure souriante.
On avait enfin atteint la digue. Et on courait vers le Mont dressé au bout
de cette route droite, élevée au milieu des sables. La rivière de Pontorson en
baignait le talus de gauche ; à droite, les pâturages couverts de petit gazon,
que le cocher appelait de la Criste marine, avaient fait place aux dunes encore
suantes, imprégnées de mer.
Et le haut monument grandissant sur le ciel bleu, où il profilait, très
nette à présent en tous ses détails, sa tête à clochetons et à tourelles, sa
tête d'abbaye hérissée de gargouilles grimaçantes, chevelures de monstres, dont
la foi épouvantée de nos pères a coiffé leurs sanctuaires gothiques.
Il était près d'une heure quand on arriva dans l'hôtel, où le déjeuner était
commandé. La patronne, par prudence, n'était point prête ; il fallut attendre
encore. On se mit donc à table fort tard ; on avait grand faim. Le champagne
tout de suite égaya les âmes.
Tout le monde se sentait content, et deux coeurs se sentaient tout près
d'être heureux. Vers le dessert, quand l'animation des vins bus et le plaisir
des causeries eurent développé dans les corps ce bonheur de vivre qui nous anime
parfois à la fin des bons repas et nous dispose à tout approuver, à tout
accepter, Mariolle demanda :
- Voulez-vous que nous restions ici jusqu'à demain ? Ce serait si beau de
voir cela au clair de lune et si agréable de dîner encore ensemble ce soir !
Mme de Burne accepta tout de suite ; les deux hommes consentirent. Seule,
Mme Valsaci hésitait, à cause de son petit garçon resté chez elle, mais son mari
la rassura, lui rappela que souvent elle s'était absentée ainsi. Il écrivit
même, séance tenante, une dépêche pour la gouvernante. Il trouvait charmant
André Mariolle, qui avait approuvé la digue, par flatterie, et l'avait jugée
beaucoup moins nuisible à l'effet du Mont qu'on ne le disait en général.
En quittant la table, ils allèrent visiter le monument. On prit le chemin
des remparts. La ville, un tas de maisons du moyen âge étagées les unes
au-dessus des autres sur le bloc énorme de granit qui porte à son sommet
l'abbaye, est séparée des sables par une haute muraille crénelée. Cette muraille
monte, en contournant la vieille cité, avec des coudes, des angles, des
plates-formes, des tours de guet, autant d'étonnements pour l'oeil qui découvre,
à chaque circuit, une nouvelle étendue de l'immense horizon. On se taisait,
soufflant un peu après ce long déjeuner, et surpris toujours de voir et de
revoir cet étonnant édifice. Au-dessus d'eux, c'était, dans le ciel, un
emmêlement prodigieux de flèches, de fleurs de granit, d'arches jetées d'une
tour à l'autre, une invraisemblable, énorme et légère dentelle d'architecture,
brodée à jour sur l'azur, et d'où jaillissait, d'où semblait s'élancer, comme
pour s'envoler, l'armée menaçante et fantastique des gargouilles à face de
bêtes. Entre la mer et l'abbaye, sur le flanc nord du Mont, une pente sauvage et
presque à pic, qu'on appelle la Forêt, parce qu'elle est couverte de vieux
arbres, commençait à la fin des maisons, étalant une sombre tache verte sur le
jaune illimité des sables. Mme de Burne et André Mariolle, qui marchaient les
premiers, s'arrêtèrent pour regarder. Elle s'appuyait à son bras engourdie dans
un ravissement qu'elle n'avait jamais senti. Elle montait, légère, prête à
monter toujours, avec lui vers ce monument de rêve et vers autre chose encore.
Elle aurait voulu que ce chemin escarpé ne finît jamais, car elle s'y sentait
presque pleinement satisfaite pour la première fois de sa vie.
Elle murmura :
- Dieu ! est-ce beau !
Il répondit, en la regardant :
- Je ne puis penser qu'à vous.
Avec un sourire, elle reprit :
- Je ne suis pourtant pas très poétique, mais je trouve cela si beau, que je
me sens vraiment très émue.
Il balbutia :
- Moi, je vous aime comme un fou.
Il sentit son bras légèrement pressé, et ils se remirent en route.
Un gardien les attendait à la porte de l'abbaye, et ils entrèrent par cet
escalier superbe, entre deux tours énormes, qui les conduisit à la salle des
gardes. Puis ils allèrent de salle en salle, de cour en cour, de cachot en
cachot, écoutant, s'étonnant, enchantés de tout, admirant tout, la crypte des
gros piliers, d'une beauté si robuste, qui soutient sur ses énormes colonnes le
choeur entier de l'église supérieure, et toute la Merveille, construction
formidable de trois étages de monuments gothiques élevés les uns au-dessus des
autres, le plus extraordinaire chef-d'oeuvre de l'architecture monastique et
militaire du moyen âge.
Puis ils arrivèrent au cloître. Leur surprise fut telle, qu'ils s'arrêtèrent
devant ce grand préau carré qu'enferme la plus légère, la plus gracieuse, la
plus charmante des colonnades de tous les cloîtres du monde. Sur deux rangs, les
minces petits fûts coiffés de chapiteaux délicieux portent, tout le long des
quatre galeries, une guirlande ininterrompue d'ornements et de fleurs gothiques
d'une variété infinie, d'une invention toujours nouvelle, fantaisie élégante et
simple des vieux artistes naïfs, dont le rêve et la pensée creusaient la pierre
avec leur marteau.
Michèle de Burne et André Mariolle en firent le tour, à tout petits pas, le
bras sur le bras, tandis que les autres, un peu fatigués admiraient de loin,
debout près de la porte d'entrée.
- Dieu que j'aime ceci ! dit-elle, en s'arrêtant.
Il répondit :
- Moi je ne sais plus où je suis, ni où je vis, ni ce que je vois. Je sens
que vous êtes près de moi, voilà tout.
Alors elle le regarda bien en face, souriante, et murmura :
- André !
Il comprit qu'elle se donnait. Ils ne parlèrent plus et se remirent à
marcher.
On continua la visite du monument, mais à peine regardaient-ils.
L'escalier de dentelle cependant les put distraire une minute, emprisonné
dans une arche jetée en plein ciel entre deux clochetons, pour escalader,
semble-t-il les nues ; et ils furent encore saisis d'étonnement en arrivant au
chemin des Fous, vertigineux sentier de granit qui circule sans parapet presque
au faîte de la dernière tour.
- Peut-on passer ? demanda-t-elle.
- C'est défendu, reprit le guide.
Elle montra vingt francs. L'homme hésita. Toute la famille, étourdie déjà
devant l'abîme et l'immensité de l'étendue, s'opposait à cette imprudence.
Elle interrogea Mariolle :
- Vous irez bien là, vous ?
Il se mit à rire :
- J'ai franchi des passages plus difficiles.
Et, sans plus s'occuper des autres, ils partirent.
Il marchait le premier sur l'étroite corniche, tout au bord du gouffre, et
elle le suivait, glissant contre le mur, les yeux baissés, pour ne pas voir le
trou béant sous eux, émue à présent, presque défaillante de peur, cramponnée à
la main qu'il tendait vers elle ; mais elle le sentait fort, sans défaillance,
sûr de sa tête et de son pied, et elle pensait, ravie malgré sa frayeur :
"Vraiment, c'est un homme." Ils étaient seuls dans l'espace, aussi haut que
planent les oiseaux de mer, dominant le même horizon que les bêtes aux ailes
blanches parcourent sans cesse de leur vol en l'explorant de leurs petits yeux
jaunes.
La sentant trembler, Mariolle demanda :
- Vous avez le vertige ?
Elle répondit à voix basse :
- Un peu, mais avec vous je ne crains rien.
Alors, se rapprochant d'elle, il l'enlaça d'un bras pour la soutenir, et
elle se sentit tellement rassurée par ce rude secours qu'elle leva la tête pour
regarder au loin.
Il la portait presque, et elle se laissait aller, jouissant de cette
protection robuste qui lui faisait traverser le ciel, et elle lui savait gré, un
gré romanesque de femme, de ne pas gâter de baiser cette promenade de goélands.
Lorsqu'ils eurent rejoint ceux qui les attendaient tourmentés d'inquiétude,
M. de Pradon, exaspéré, dit à sa fille :
- Dieu, est-ce niais ce que tu viens de faire !
Elle répondit avec conviction :
- Non, puisque ça a réussi. Rien n'est bête de ce qui réussit, papa.
Il haussa les épaules, et on redescendit. On s'arrêta encore chez le portier
pour acheter des photographies, et lorsqu'on revint à l'hôtel, il était presque
l'heure du dîner. La patronne conseilla une courte promenade sur les sables,
vers le large, afin d'admirer le Mont du côté de la pleine mer, d'où il
présentait, disait-elle, son plus magnifique aspect.
Bien que fatiguée la troupe entière repartit et contourna les remparts en
s'éloignant un peu dans la dune inquiétante, molle avec des aspects de solidité,
où le pied posé sur le beau tapis jaune tendu sous lui, et qui semblait dur,
s'enfonçait soudain jusqu'au mollet en des vases trompeuses et dorées.
De là, l'Abbaye, perdant tout à coup l'aspect de cathédrale marine dont elle
étonnait de loin la terre ferme, prenait, pour menacer l'Océan, un air
belliqueux de manoir féodal, avec sa grande muraille crénelée percée de
meurtrières pittoresques et soutenue par des contreforts géants qui venaient
souder leur maçonnerie de cyclopes dans le pied de l'étrange montagne. Mais Mme
de Burne et André Mariolle ne s'occupaient plus guère de tout cela. Ils ne
songeaient qu'à eux-mêmes, enlacés dans le filet qu'ils s'étaient tendu l'un à
l'autre, enfermés dans cette prison où l'on ne sait plus rien du monde, où l'on
ne voit plus rien qu'un être.
Lorsqu'ils se retrouvèrent assis devant leurs assiettes pleines, sous la
gaie lumière des lampes, ils semblèrent se réveiller, et ils s'aperçurent tout
de même qu'ils avaient faim.
On resta longtemps à table, et, lorsque le dîner fut fini, on oublia le
clair de lune dans le bien-être de la causerie. Personne d'ailleurs n'avait plus
envie de sortir, et personne n'en parla. La grande lune pouvait moirer de lueurs
poétiques le mince petit flot de la marée montante glissant déjà sur les sables
avec son bruit d'eau qui court presque imperceptible et terrifiant ; elle
pouvait éclairer les remparts serpentant autour du Mont, et, dans le décor
unique de la baie illimitée, luisante du frisson des clartés rampantes sur les
dunes, illuminer l'ombre romantique de tous les clochetons de l'Abbaye, - on
n'avait plus envie de rien voir.
Il n'était même pas dix heures quand Mme Valsaci, accablée de sommeil, parla
de s'aller coucher. Et cette proposition fut acceptée sans la moindre
résistance. Après des adieux pleins de cordialité, chacun rentra dans sa
chambre.
André Mariolle savait bien qu'il ne dormirait point ; il alluma ses deux
bougies sur sa cheminée, ouvrit sa fenêtre et regarda la nuit.
Tout son corps défaillait sous la torture d'une inutile espérance. Il la
savait là, tout près, séparée de lui par deux portes, et il était presque aussi
impossible de la rejoindre que d'arrêter ce flot de la mer qui noyait tout le
pays. Il avait dans la gorge un besoin de crier, et dans les nerfs un tel
supplice d'attente inapaisable et vaine, qu'il se demandait ce qu'il allait
faire, ne pouvant plus supporter la solitude de cette soirée de stérile bonheur.
Tous les bruits peu à peu étaient morts dans l'hôtel et dans la rue unique
et tortueuse de la ville. Mariolle restait toujours accoudé à sa fenêtre,
sachant seulement que le temps passait, regardant la nappe d'argent de la marée
haute, et retardant sans cesse l'heure du lit, comme s'il eût subi le
pressentiment d'on ne sait quelle providentielle fortune.
Il lui sembla tout à coup qu'une main touchait sa serrure. Il se retourna
d'une secousse. Sa porte lentement s'ouvrait. Une femme entra, la tête voilée
d'une dentelle blanche et tout le corps enveloppé d'un de ces grands manteaux de
chambre qui semblent faits de soie, de duvet et de neige. Elle referma avec soin
la porte derrière elle ; puis comme si elle ne l'eût pas vu, debout et foudroyé
de joie dans le cadre clair de sa fenêtre, elle marcha droit à la cheminée et
souffla les deux bougies.
CHAPITRE II
Ils allaient se retrouver, pour se dire
adieu, le lendemain matin, devant la porte de l'hôtel. Descendu le premier,
André Mariolle attendait qu'elle parût, avec un poignant sentiment d'inquiétude
et de bonheur. Que ferait-elle ? Que serait-elle ? Qu'adviendrait-il d'elle et
de lui ? En quelle aventure bienheureuse ou terrible venait-il d'entrer ? Elle
pouvait faire de lui ce qu'elle voudrait, un halluciné pareil aux fumeurs
d'opium ou un martyr, à son gré. Il marchait à côté des deux voitures, car ils
se séparaient, lui achevant son voyage par Saint-Malo pour continuer son
mensonge, eux retournant à Avranches.
Quand la retrouverait-il ? Allait-elle abréger sa visite à sa famille ou
retarder son retour ? Il avait une peur affreuse de son premier regard et de ses
premières paroles, car il ne l'avait point vue, et ils ne s'étaient presque rien
dit pendant leur courte étreinte de la nuit. Elle s'était offerte résolument,
mais avec une réserve pudique, sans s'attarder, sans se complaire à ses
caresses ; puis elle était partie de son pas léger, en murmurant : "A demain,
mon ami !"
Il restait à André Mariolle de cette rapide, de cette bizarre entrevue,
l'imperceptible déception de l'homme qui n'a pu cueillir toute la moisson
d'amour qu'il croyait mûre et, en même temps, l'enivrement du triomphe, donc
l'espérance presque assurée de conquérir bientôt ses derniers abandons.
Il entendit sa voix et tressaillit. Elle parlait haut, irritée assurément
contre un désir de son père, et, quand il l'aperçut sur les dernières marches de
l'escalier, elle avait aux lèvres le petit pli colère révélateur de ses
impatiences.
Mariolle fit deux pas ; elle le vit, et se mit à sourire. Dans ses yeux
calmés soudain, quelque chose de bienveillant passa qui se répandit sur tout le
visage. Puis dans sa main subitement et tendrement tendue il y eut la
confirmation, sans contrainte et sans repentir du cadeau d'elle-même qu'elle
avait fait.
- Alors nous allons nous séparer ? lui dit-elle.
- Hélas ! madame, j'en souffre plus que je ne le saurais montrer.
Elle murmura :
- Ce ne sera pas pour longtemps.
Comme M. de Pradon les rejoignait, elle ajouta tout bas :
- Annoncez que vous allez faire un tour en Bretagne d'une dizaine de jours,
mais ne le faites pas.
Mme Valsaci très émue accourait.
- Qu'est-ce que me dit ton père ? que tu veux partir après-demain ? Mais tu
devais rester au moins jusqu'à l'autre lundi.
Mme de Burne, un peu assombrie, répliqua :
- Papa n'est qu'un maladroit qui ne sait pas se taire. La mer me donne,
comme tous les ans, des névralgies très désagréables, et j'ai en effet parlé de
m'en aller pour n'avoir pas à me soigner pendant un mois. Mais ce n'est guère le
moment de nous occuper de cela.
Le cocher de Mariolle le pressait de monter en voiture, afin de ne pas
manquer le train de Pontorson.
Mme de Burne demanda :
- Et vous, quand rentrez-vous à Paris ?
Il eut l'air d'hésiter.
- Mais je ne sais pas trop, je veux voir Saint-Malo, Brest, Douarnenez, la
baie des Trépassés, la pointe du Raz, Audierne, Penmarch, le Morbihan, enfin
toute cette pointe célèbre du pays breton. Cela me prendra bien...
Après un silence plein de calculs fictifs, il exagéra.
- Quinze ou vingt jours.
- C'est beaucoup, reprit-elle en riant... Moi, si j'ai encore mal aux nerfs
comme cette nuit, j'y retournerai avant deux jours.
Suffoqué par l'émotion, il eut envie de crier : "Merci !" Il se contenta de
baiser, d'un baiser d'amant, la main qu'elle lui tendait pour la dernière fois.
Et, après mille compliments, remerciements et affirmations de sympathie
échangés avec les Valsaci et M. de Pradon un peu rassuré par l'annonce de ce
voyage, il monta dans sa voiture, et s'éloigna, la tête tournée vers elle.
Il rentra à Paris sans s'arrêter, et ne vit rien sur sa route. Durant toute
la nuit, encoigné dans son wagon, les yeux mi-clos, les bras croisés, l'âme
plongée dans un souvenir, il n'eut d'autre pensée que celle de son rêve réalisé.
Dès qu'il fut chez lui, dès sa première minute d'arrêt, dans le silence de la
bibliothèque où il se tenait d'ordinaire, où il travaillait, où il écrivait, où
il se sentait presque toujours calme dans le voisinage amical de ses livres, de
son piano et de son violon, commença en lui ce supplice continu de l'impatience
qui agite comme une fièvre les coeurs insatiables. Surpris de ne pouvoir
s'attacher à rien, s'occuper à rien, de juger insuffisantes, non seulement à
absorber sa pensée, mais même à immobiliser son corps, les habitudes ordinaires
dont il distrayait sa vie intime, la lecture et la musique, il se demanda ce
qu'il allait faire pour apaiser ce trouble nouveau. Un besoin de sortir, de
marcher, de remuer semblait entré en lui, physique et inexplicable, cette crise
d'agitation inoculée au corps par la pensée, et qui est simplement une
instinctive et inapaisable envie de chercher et de retrouver quelqu'un.
Il mit son pardessus, prit son chapeau, ouvrit sa porte, et, en descendant
l'escalier, il se demandait : "Où vais-je ?" Alors une idée à laquelle il ne
s'était point encore arrêté le saisit. - Il lui fallait, pour abriter leurs
rencontres, un logis secret, discret et joli.
Il chercha, il marcha, parcourut des avenues après des rues, des boulevards
après les avenues, examina avec inquiétude les concierges à sourires
complaisants, les loueuses à mines suspectes, les appartements à étoffes
douteuses, et il rentra le soir, découragé. Dès neuf heures le lendemain, il se
remettait en quête, et il finit par découvrir, à la nuit tombante, dans une
ruelle d'Auteuil, au fond d'un jardin ayant trois issues, un pavillon solitaire
qu'un tapissier du voisinage promit de garnir en deux jours. Il choisit les
étoffes, voulut des meubles très simples, en bois de pin verni, et des tapis
fort épais. Ce jardin était sous la garde d'un boulanger qui habitait près d'une
des portes. Un arrangement fut conclu avec la femme de ce commerçant pour tous
les soins à donner au logis. Un horticulteur du quartier s'engagea aussi à
emplir de fleurs les plates-bandes.
Toutes les dispositions à prendre le retinrent jusqu'à huit heures, et,
quand il rentra chez lui, harassé de fatigue, il vit avec un battement de coeur,
une dépêche sur son bureau. L'ayant ouverte :
Je serai chez moi demain soir, disait-elle.
Recevrez instructions.
Miche
Il ne lui avait pas encore écrit, par
crainte que sa lettre s'égarât, puisqu'elle devait quitter Avranches. Aussitôt
qu'il eût dîner, il s'assit à sa table pour lui exprimer ce qu'il sentait en son
âme. Ce fut long et difficile, car toutes les expressions, les phrases et les
idées elles-mêmes lui semblaient faibles, médiocres, ridicules, pour préciser
une si délicate et si passionnée action de grâces.
La lettre qu'il reçut d'elle à son réveil lui confirmait le retour pour le
soir même, et le priait de ne se montrer à personne avant quelques jours, afin
qu'on crût bien à son voyage. Elle l'invitait aussi à se promener le lendemain,
vers dix heures du matin, sur la terrasse du jardin des Tuileries qui domine la
Seine
Il y fut une heure trop tôt, et il erra dans le grand jardin, que
traversaient seulement des passants matineux, des bureaucrates en retard allant
aux ministères de la rive gauche, des employés, des laborieux de toute race. Il
savourait un plaisir réfléchi à regarder ces gens au pas hâtif que la nécessité
du pain quotidien entraînait à des besognes abrutissantes, et, se comparant à
eux, en cette heure où il attendait sa maîtresse, une des reines du monde, il se
sentait un être tellement fortuné, privilégié, hors de lutte, qu'il eut envie de
remercier le ciel bleu, car la Providence n'était pour lui que des alternances
d'azur et de pluies dues au Hasard, maître sournois des jours et des hommes.
Quelques minutes avant dix heures, il monta sur la terrasse et épia son
arrivée.
"Elle sera en retard !" pensait-il. Il venait à peine d'entendre tinter les
dix coups à une horloge de monument voisin, quand il crut l'apercevoir de très
loin, traversant aussi le jardin d'un pas rapide, comme une ouvrière pressée qui
se rend à son magasin. Il hésitait. "Est-ce bien elle ?" Il reconnaissait sa
démarche, mais s'étonnait de son allure changée, si modeste dans une petite
toilette sombre. Elle venait cependant vers l'escalier qui monte à la terrasse,
en ligne droite, comme si elle l'eût pratiqué depuis longtemps.
"Tiens ! se dit-il, elle doit aimer cet endroit et s'y promener
quelquefois." Il la regarda soulever sa robe pour mettre le pied sur la première
marche de pierre, puis gravir les autres avec célérité, et, comme il s'avançait
vivement pour la rencontrer plus vite, elle lui dit en l'abordant, avec un
sourire affable où germait une inquiétude :
- Vous êtes très imprudent. Il ne faut pas vous montrer comme ça ! Je vous
vois presque depuis la rue de Rivoli. Venez, nous allons nous asseoir sur un
banc, là-bas, derrière l'orangerie. C'est là qu'il faudra m'attendre une autre
fois.
Il ne peut s'abstenir de demander :
- Vous venez donc souvent ici ?
- Oui, j'aime beaucoup cet endroit ; et, comme je suis une promeneuse
matinale, j'y viens prendre de l'exercice en regardant le paysage, qui est fort
joli. Et puis on n'y rencontre jamais personne, tandis que le Bois est
impossible. Mais ne révélez pas ce secret.
Il rit :
- Je m'en garderai bien !
Lui prenant une main, discrètement, une petite main cachée et pendante dans
les plis de son vêtement, il soupira.
- Comme je vous aime ! Je suis malade de vous attendre. Avez-vous reçu ma
lettre ?
- Oui, merci, j'en ai été fort touchée.
- Et alors vous n'êtes pas encore fâchée contre moi ?
- Mais non. Pourquoi le serais-je ? Vous êtes tout à fait gentil.
Il cherchait des paroles ardentes, vibrantes de reconnaissance et d'émotion.
N'en trouvant pas, et trop ému pour conserver la liberté du choix des mots, il
répéta :
- Comme je vous aime !
Elle lui dit :
- Je vous ai fait venir ici parce qu'il y a aussi de l'eau et des bateaux.
Ça ne ressemble point à là-bas, cependant ça n'est pas laid.
Ils s'étaient assis sur un banc, près de la balustrade de pierre qui règne
le long du fleuve, presque seuls, invisibles de partout. Deux jardiniers et
trois bonnes d'enfants étaient, à cette heure, les uniques vivants de la longue
terrasse.
Des voitures roulaient sur le quai à leurs pieds, sans qu'ils les vissent.
Des pas sonnaient sur le trottoir tout proche, contre le mur qui portait la
promenade, et, ne trouvant pas encore ce qu'ils allaient se dire, ils
regardaient ensemble ce beau paysage parisien qui va de l'île Saint-Louis et des
tours de Notre-Dame, aux coteaux de Meudon. Elle répéta :
- C'est très joli tout de même, ceci.
Mais lui fut tout à coup saisi par le souvenir exaltant de leur voyage dans
le ciel, au sommet de la tour de l'Abbaye, et, dévoré du regret de l'émotion
enfuie :
- Oh ! madame, lui dit-il. Vous rappelez-vous notre envolée du chemin des
Fous ?
- Oui. Mais j'ai un peu peur, à présent que j'y pense de loin. Dieu ! Comme
j'aurais le vertige s'il me fallait recommencer ! J'étais tout à fait grisée par
le grand air, le soleil et la mer. Regardez, mon ami, comme c'est superbe aussi
ce que nous avons devant nous. J'aime beaucoup Paris, moi.
Il fut surpris, ayant le confus pressentiment que quelque chose apparu en
elle, là-bas, n'y était plus. Il murmura :
- Qu'importe le pays pourvu que je sois près de vous !
Sans répondre, elle serra sa main. Alors, plus pénétré de bonheur par cette
légère pression qu'il ne l'eût été peut-être par une tendre parole, le coeur
allégé de la gêne qui l'avait oppressé jusqu'ici, il put enfin parler.
Il lui dit lentement, avec des mots presque solennels, qu'il lui avait donné
sa vie pour toujours, afin qu'elle en fît ce qu'il lui plairait.
Reconnaissante, mais fille des doutes modernes, captive indélivrable des
ironies rongeuses, elle sourit en lui répondant :
- Ne vous engagez pas tant que ça !
Il se tourna vers elle tout à fait, et, en la regardant au fond des yeux, de
ce regard pénétrant qui ressemble à un toucher, il répéta ce qu'il venait de lui
dire, plus longuement, plus ardemment, plus poétiquement. Tout ce qu'il lui
avait écrit en tant de lettres exaltées, il l'exprima avec une telle ferveur de
conviction qu'elle l'écoutait comme dans un nuage d'encens. Elle se sentait
caressée, en toutes ses fibres de femme, par cette bouche adoratrice, plus et
mieux qu'elle ne l'avait jamais été.
Quand il se tut, elle lui répondit simplement :
- Moi aussi, je vous aime bien.
Ils se tenaient la main ainsi que les adolescents qui s'en vont côte à côte
par les routes de campagne, et ils regardaient maintenant, d'un oeil vague,
glisser sur la rivière les mouches à vapeur. Ils étaient seuls dans Paris, dans
la rumeur confuse, immense, rapprochée et lointaine qui flottait sur eux, dans
cette ville pleine de toute la vie du monde, plus qu'ils n'avaient été seuls au
sommet de la tour aérienne ; et pendant quelques secondes ils oublièrent
vraiment tout à fait qu'il existait sur la terre autre chose qu'eux.
Ce fut elle qui retrouva la première le sentiment de la réalité, et celle de
l'heure qui marchait.
- Voulez-vous nous revoir ici demain ? dit-elle.
Il réfléchit quelques secondes, et, troublé par ce qu'il allait demander :
- Oui... oui... certainement... Mais... ne nous verrons-nous jamais
ailleurs ?... Cet endroit est solitaire... Cependant... tout le monde peut y
venir.
Elle hésitait.
- C'est juste... Il faut pourtant aussi que vous ne vous montriez à personne
pendant quinze jours au moins, pour faire croire à votre voyage. Ce sera très
gentil et très mystère de nous rencontrer sans qu'on vous sache à Paris. Mais je
ne puis vous recevoir en ce moment. Alors... je ne vois pas...
Il se sentait rougir, et reprit :
- Je ne peux pas non plus vous prier d'entrer chez moi. N'y aurait-il pas
d'autres moyens, d'autres endroits ?...
Elle ne fut ni surprise ni choquée, étant une femme de raison pratique, de
logique élevée et sans fausse pudeur.
- Mais oui, dit-elle. Seulement il faut le temps d'y songer.
- J'y ai songé.
- Déjà ?
- Oui, madame.
- Eh bien ?
- Connaissez-vous la rue des Vieux-Champs, à Auteuil ?
- Non.
- Elle donne dans la rue Tournemine et dans la rue Jean-de-Saulge.
- Après !
- Dans cette rue, ou plutôt dans cette ruelle, existe un jardin ; dans ce
jardin, un pavillon ayant sortie également par les deux autres voies que je
viens de citer.
- Après !
- Ce pavillon vous attend.
Elle se mit à réfléchir, puis, toujours sans embarras, elle posa deux ou
trois questions de prudence féminine. Il donna des explications, satisfaisantes
paraît-il, car elle murmura, en se levant :
- Eh bien ! j'irai demain.
- Quelle heure ?
- Trois heures.
- Je vous attendrai derrière la porte, au numéro 7. N'oubliez pas. Frappez
seulement en passant.
- Oui, adieu mon ami, à demain.
- A demain. Adieu. Merci. Je vous adore.
Ils étaient debout.
- Ne m'accompagnez pas, dit-elle ; restez ici pendant dix minutes, puis
allez vous-en par le quai.
- Adieu.
- Adieu.
Elle partit très vite, avec un air si discret, si modeste, si pressé,
qu'elle ressemblait vraiment tout à fait à une de ces fines et laborieuses
filles de Paris, qui trottent au matin par les rues, en allant à des besognes
honnêtes.
Il se fit conduire à Auteuil, tourmenté par la crainte que le logis ne fût
pas prêt le lendemain.
Mais il le trouva plein d'ouvriers. Les murs étaient couverts d'étoffes, les
tapis posés sur les parquets. On frappait, on clouait, on lavait partout. Dans
le jardin, assez vaste et coquet, débris d'un ancien parc, contenant quelques
grands et vieux arbres, des bosquets épais simulant un bois, deux salles vertes,
deux gazons et des chemins tournant à travers les massifs, l'horticulteur du
voisinage avait déjà planté des rosiers, des oeillets, des géraniums, du réséda,
vingt autres sortes de ces plantes dont on hâte ou dont on retarde
l'épanouissement avec des soins attentifs, afin de pouvoir faire en un seul jour
un parterre fleuri d'un champ inculte.
Mariolle fut joyeux comme s'il venait de remporter un nouveau succès auprès
d'elle, et, ayant obtenu le serment du tapissier que tous les meubles seraient
en place le lendemain avant midi, il s'en alla, par divers magasins, acheter des
bibelots pour fleurir aussi le dedans de cette demeure. Il choisit pour les murs
ces admirables photographies qu'on fait aujourd'hui des tableaux célèbres, pour
les cheminées et les tables de faïences de Deck et quelques-uns de ces objets
familiers que les femmes toujours aiment à trouver sous leur main.
Il dépensa dans sa journée deux mois de son revenu, et il le fit avec un
plaisir profond en songeant que depuis dix ans il avait sans cesse économisé,
non par amour de l'épargne, mais par absence de besoins, ce qui lui permettait
maintenant de se conduire en grand seigneur.
Dès le matin, le jour suivant, il revint à ce pavillon, présida à l'arrivée
des meubles, à leur placement, suspendit lui-même les cadres, monta sur des
échelles, brûla des parfums, en vaporisa sur les étoffes, en répandit sur le
tapis. Dans sa fièvre, dans le ravissement excité de tout son être, il avait
l'impression de faire la chose la plus amusante, la plus délicieuse qu'il eût
jamais faite. A chaque minute, il regardait l'heure, calculait combien de temps
le séparait encore du moment où elle entrerait, et il pressait les ouvriers,
s'agitait pour trouver mieux, pour arranger et disposer les objets dans leur
ordre le plus heureux.
Par prudence, avant deux heures il congédia tout le monde, et alors, pendant
la marche lente des aiguilles parcourant le dernier tour du cadran, dans le
silence de cette maison où il attendait le plus grand bonheur qu'il eût espéré,
il savoura seul avec son rêve, en allant et venant de la chambre au salon,
parlant haut, imaginant, déraisonnant, la plus folle jouissance d'amour qu'il
devait jamais goûter.
Puis il sortit au jardin. Les rayons de soleil tombaient sur l'herbe à
travers les feuilles, éclairaient surtout d'une façon charmante une corbeille de
roses. Le ciel se prêtait donc aussi à parer ce rendez-vous. Puis il s'embusqua
contre la porte, qu'il entr'ouvrait par instants, par crainte qu'elle ne se
trompât.
Trois heures sonnèrent, répétées aussitôt par dix horloges de couvents ou
d'usines. Il attendait maintenant, sa montre à la main, et il tressaillit
d'étonnement quand deux petits coups furent frappés contre le bois où il tenait
collés son oreille, car il n'avait entendu aucun bruit de pas dans la ruelle.
Il ouvrit : c'était elle. Elle regardait, surprise. Elle inspecta d'abord,
d'un coup d'oeil inquiet, les maisons les plus voisines, et elle se rassura, car
elle ne connaissait certainement personne parmi les bourgeois modestes qui
devaient habiter là ; ensuite elle examina le jardin avec une curiosité
satisfaite ; enfin elle posa le dos de ses deux mains, qu'elle venait de
déganter, sur la bouche de son amant, puis elle prit son bras.
Elle répétait à chaque pas :
- Dieu ! que c'est joli ! que c'est inattendu ! que c'est séduisant !
Apercevant la plate-bande de roses que le soleil, dans une trouée de
branches, illuminait, elle s'écria :
- Mais c'est de la féerie, mon cher ami !
Elle en cueillit une, la baisa et la mit à son corsage. Alors ils entrèrent
dans le pavillon ; et elle paraissait si contente qu'il avait envie de se mettre
à genoux devant elle, bien qu'au fond du coeur il eût senti qu'elle aurait dû
peut-être s'occuper plus de lui et moins du lieu. Elle regardait autour d'elle,
agitée d'un plaisir de petite fille qui trouve et manie un jouet nouveau, et,
sans trouble dans ce joli tombeau de sa vertu de femme, elle en appréciait
l'élégance avec une satisfaction de connaisseur dont on a flatté les goûts. Elle
avait craint, en venant, le logis banal, aux étoffes ternies, souillé par
d'autres rendez-vous. Tout cela, au contraire, était neuf, imprévu, coquet, fait
pour elle, et avait dû coûter fort cher. Il était vraiment parfait, cet homme.
Se tournant vers lui, elle souleva ses deux bras, par un ravissant geste
d'appel, et ils s'étreignirent dans un de ces baisers aux yeux clos qui donnent
l'étrange et double sensation du bonheur et du néant.
Ils eurent, dans l'impénétrable silence de cette retraite, trois heures de
face à face, de corps à corps, de bouche à bouche, qui mêlèrent enfin pour André
Mariolle l'ivresse des sens à l'ivresse de l'âme.
Avant de se quitter, ils firent un tour dans le jardin et s'assirent en une
des salles vertes où on ne pouvait les apercevoir de nulle part. André, plein
d'exubérance, lui parlait comme à une idole qui venait de descendre pour lui de
son piédestal sacré, et elle l'écoutait, alanguie par une de ces fatigues dont
il avait vu souvent se refléter l'ennui dans ses yeux, après les visites trop
longues de gens qui l'avaient lassée. Elle demeurait affectueuse pourtant, la
figure éclairée d'un sourire tendre, un peu contraint, et tenant sa main, elle
la serrait d'une étreinte continue, plus irréfléchie peut-être que volontaire.
Elle ne devait point l'entendre, car elle l'interrompit au milieu d'une
phrase pour lui dire :
- Il faut absolument que je m'en aille. Je dois être à six heures chez la
marquise de Bratiane, et je vais y arriver fort en retard.
Il la conduisit tout doucement à la porte qu'il lui avait ouverte à son
entrée. Ils s'embrassèrent, et, après un coup d'oeil furtif dans la rue, elle
partit en rasant le mur.
Dès qu'il fut seul, qu'il sentit ce vide subit laissé en nous, après les
étreintes, par la femme disparue, et la bizarre petite déchirure faite au coeur
par la fuite des pas qui s'éloignent, il lui sembla qu'il était abandonné et
solitaire, comme s'il n'avait rien pris d'elle ; et il se mit à marcher par les
chemins sablés, en songeant à cette contradiction éternelle de l'espérance et de
la réalité.
Il resta là jusqu'à la nuit, se rassérénant peu à peu, et se donnant à elle,
de loin, plus assurément qu'elle ne s'était livrée à lui entre ses bras ; puis
il rentra en son appartement, dîna sans remarquer ce qu'il mangeait, et se mit à
lui écrire.
La journée du lendemain lui parut longue, la soirée interminable. Il lui
écrivit encore. Comment ne lui avait-elle rien répondu, rien fait dire ? Il
reçut un court télégramme, le matin du second jour, lui fixant pour le jour
suivant un nouveau rendez-vous à la même heure. Ce petit papier bleu le délivra
soudain de ce mal d'attendre dont il commençait à souffrir.
Elle vint, comme la première fois, exacte, affectueuse et souriante ; et
leur rencontre dans la petite maison d'Auteuil fut toute pareille à la première.
André Mariolle, surpris d'abord et vaguement ému de ne pas sentir éclore entre
eux l'extasiante passion dont il avait pressenti l'approche, mais plus
sensuellement épris, oubliait doucement le songe de la possession attendue dans
le bonheur un peu différent de la possession obtenue. Il s'attachait à elle par
la caresse, lien redoutable, le plus fort de tous, le seul dont on ne se délivre
jamais quand il a bien enlacé et quand il serre jusqu'au sang la chair d'un
homme.
Vingt jours passèrent, si doux, si légers ! Il lui semblait que cela ne
devait pas finir, qu'il resterait toujours ainsi, disparu pour tous et vivant
pour elle seule, et, dans sa pensée entraînable d'artiste infécond, toujours
rongé d'attentes, naissait un impossible espoir de vie discrète, heureuse et
cachée.
Elle venait de trois jours en trois jours, sans résistances, attirée,
semblait-il autant par l'amusement de ce rendez-vous, par le charme de la petite
maison devenue une serre de fleurs rares, et par la nouveauté de cette vie
d'amour, à peine dangereuse, puisque personne n'avait le droit de la suivre,
mais pleine de mystère cependant, que séduite par la tendresse prosternée et
grandissante de son amant.
Puis un jour, elle lui dit :
- Maintenant, mon cher ami, il faut reparaître. Vous viendrez passer
l'après-midi chez moi demain. J'ai annoncé que vous étiez revenu.
Il fut navré :
- Oh ! pourquoi sitôt ? dit-il.
- Parce que, si on apprenait, par hasard, que vous êtes à Paris, votre
présence ici serait trop inexplicable pour ne pas faire naître des suppositions.
Il reconnut qu'elle avait raison et promit de venir chez elle le lendemain.
Il lui demanda ensuite :
- Vous recevez donc demain ?
- Oui, dit-elle. Il y a même chez moi une petite solennité ?
Cette nouvelle lui fut désagréable.
- Quel genre de solennité ?
Elle riait, enchantée.
- J'ai obtenu de Massival, au prix des plus grandes flagorneries, qu'il
jouât chez moi sa Didon, que personne encore ne connaît. C'est le poème
de l'amour antique. Mme de Bratiane, qui se considérait comme l'unique
propriétaire de Massival, est exaspérée.
Elle sera là d'ailleurs, car elle chante. Suis-je forte ?
- Vous aurez beaucoup de monde ?
- Oh ! non, quelques intimes seulement. Vous les connaissez presque tous.
- Ne puis-je me dispenser de cette fête ? Je suis si heureux dans ma
solitude.
- Oh ! non, mon ami. Comprenez donc que je tiens à vous avant tout.
Il eut un battement de coeur.
- Merci, dit-il, je viendrai.
CHAPITRE III
Bonjour, cher monsieur.
Mariolle remarqua que ce n'était plus le "cher ami" d'Auteuil, et la poignée
de main fut courte, une pression hâtive de femme occupée, agitée, en pleines
fonctions mondaines. Il entra dans le salon pendant que Mme de Burne s'avançait
vers la toute belle Mme Le Prieur que ses décolletages hardis et ses prétentions
aux formes sculpturales avaient fait surnommer un peu ironiquement "la Déesse".
Elle était femme d'un membre de l'Institut, section des Inscriptions et
Belles-Lettres.
- Ah, Mariolle, s'écria Lamarthe, d'où sortez-vous donc, mon cher ? On vous
croyait mort.
- Je viens de faire un voyage dans le Finistère.
Il racontait ses impressions, quand le romancier l'interrompit.
- Est-ce que vous connaissez la baronne de Frémines ?
- Non, de vue seulement, mais on m'a beaucoup parlé d'elle. On la dit fort
curieuse.
- L'archiduchesse des détraquées, mais avec une saveur, un bouquet de
modernité exquis. Venez que je vous présente.
Le prenant par le bras, il l'entraîna vers une jeune femme qu'on comparait
toujours à une poupée, une pâle et ravissante petite poupée blonde, inventée et
créée par le diable lui-même pour la damnation des grands enfants à barbe ! Elle
avait des yeux longs, minces, fendus, un peu retroussés, semblait-il, vers les
tempes, comme ceux de la race chinoise ; leur regard d'émail bleu glissait entre
les paupières qui s'ouvraient rarement tout à fait, de lentes paupières, faites
pour voiler, pour retomber sans cesse sur le mystère de cette créature.
Les cheveux, très clairs, luisaient de reflets argentés de soie, et la
bouche fine, aux lèvres étroites, semblait dessinée par un miniaturiste, puis
creusée par la main légère d'un ciseleur. La voix qui sortait de là avait des
vibrations de cristal, et les idées imprévues, mordantes, d'un tour particulier,
méchant et drôle, d'un charme destructeur, la séduction corruptrice et froide,
la complication tranquille de cette gamine névrosée, troublaient son entourage
de passions et d'agitations violentes. Elle était connue de tout Paris comme la
plus extravagante des mondaines du vrai monde, la plus spirituelle aussi ; mais
personne ne savait au juste ce qu'elle était, ce qu'elle faisait. Elle dominait
en général les hommes avec une puissance irrésistible. Son mari également
demeurait une énigme. Affable et grand seigneur, il semblait ne rien voir.
Était-il aveugle, indifférent ou complaisant ? Peut-être n'avait-il vraiment
autre chose à voir que des excentricités qui, sans doute, l'amusaient lui-même.
Toutes les opinions d'ailleurs se donnaient cours sur lui. Des bruits très
méchants couraient. On allait jusqu'à insinuer qu'il profitait des vices secrets
de sa femme.
Entre Mme de Burne et elle, il y avait des attirances de nature et des
jalousies féroces, des périodes d'intimité suivies par des crises d'inimitié
furieuse. Elles se plaisaient, se redoutaient et se recherchaient, comme deux
duellistes de profession qui s'apprécient et désirent se tuer.
La baronne de Frémines, en ce moment, triomphait. Elle venait de remporter
une victoire, une grande victoire : elle avait conquis Lamarthe ; elle l'avait
pris à sa rivale, détaché et cueilli pour le domestiquer ostensiblement parmi
ses suivants attitrés. Le romancier semblait épris, intrigué, charmé et
stupéfait de tout ce qu'il avait découvert dans cette créature invraisemblable,
et il ne pouvait s'empêcher de parler d'elle à tout le monde, ce dont on jasait
déjà.
Au moment où il présentait Mariolle, le regard de Mme de Burne tomba sur lui
de l'autre bout du salon, et il sourit, en murmurant à l'oreille de son ami :
- Regardez donc la Souveraine d'ici qui n'est pas contente.
André leva les yeux ; mais Mme de Burne se retournait vers Massival, apparu
sous la portière soulevée.
Il fut suivi presque immédiatement par la marquise de Bratiane ; ce qui fit
dire à Lamarthe :
- Tiens ! nous n'aurons qu'une seconde audition de Didon, la première
a dû avoir lieu dans le coupé de la marquise.
Mme de Frémines ajouta :
- La collection de notre amie de Burne perd vraiment ses plus beaux joyaux.
Une colère, une sorte de haine contre cette femme, s'éveilla brusquement au
coeur de Mariolle, et une irritation subite contre tout ce monde, contre la vie
de ces gens, leurs idées, leurs goûts, leurs penchants futiles, leurs amusements
de pantins. Alors, profitant de ce que Lamarthe s'était penché pour parler bas à
la jeune femme, il tourna le dos et s'éloigna.
La belle Mme Le Prieur se trouvait seule, a quelques pas devant lui. Il alla
la saluer. D'après Lamarthe, celle-là représentait l'ancien jeu dans ce milieu
d'avant-garde. Jeune, grande, jolie, avec des traits fort réguliers, avec des
cheveux châtains où couraient des nuances de feu, affable, captivante par son
charme tranquille et bienveillant, par une coquetterie calme et savante aussi,
par un grand désir de plaire dissimulé sous des dehors de sincère et simple
affection, elle avait des partisans déterminés, qu'elle se gardait bien
d'exposer à des rivalités dangereuses. Sa maison passait pour un cercle
d'étroite intimité, où tous les habitués d'ailleurs vantaient avec ensemble les
mérites du mari.
Elle et Mariolle se mirent à causer. Elle appréciait beaucoup cet homme
intelligent et réservé, dont on parlait peu et qui valait peut-être mieux que
les autres.
Les derniers invités entraient. Le gros Fresnel, essoufflé, essuyant encore
d'un dernier effleurement de mouchoir son front toujours tiède et luisant, le
philosophe mondain Georges de Maltry, puis, ensemble le baron de Gravil et le
comte de Marantin. M. de Pradon faisait avec sa fille les honneurs de cette
matinée. Il fut plein d'attentions pour Mariolle. Mais Mariolle, le coeur serré,
la regardait aller, venir, s'occuper de tout ce monde plus que de lui. Deux
fois, il est vrai, elle lui avait jeté de loin des regards rapides qui
semblaient dire : "Je pense à vous", mais si courts qu'il s'était peut-être
mépris sur leur sens. Et puis il ne pouvait plus ne pas voir que l'assiduité
agressive de Lamarthe pour Mme de Frémines irritait Mme de Burne. "Ce n'est là,
pensait-il, que du dépit de coquette, de la jalousie de salonnière à qui on a
volé un bibelot rare." Il en souffrait déjà pourtant ; il souffrait surtout de
constater qu'elle les regardait sans cesse d'une façon furtive et dissimulée, et
qu'elle ne s'inquiétait nullement de le voir, lui, assis près de Mme Le Prieur.
C'est qu'elle le tenait, elle en était sûre, tandis que l'autre lui échappait.
Alors qu'était donc pour elle déjà cet amour, leur amour né d'hier, et qui ne
laissait survivre en lui aucune autre idée ?
M. de Pradon demandait le silence, et Massival ouvrait le piano, dont Mme de
Bratiane s'approchait en ôtant ses gants, car elle allait chanter les transports
de Didon, quand la porte s'ouvrit encore une fois, et un jeune homme parut qui
fixa tous les yeux. Il était grand, svelte, avec des favoris frisés, des cheveux
blonds, courts et bouchés, un air absolument aristocrate. Mme Le Prieur
elle-même semblait émue.
- Qui est-ce ? lui demanda Mariolle.
- Comment ! vous ne le connaissez pas ?
- Mais non.
- Le comte Rodolphe de Bernhaus.
- Ah ! celui qui s'est battu avec Sigismond Fabre.
- Oui.
L'histoire avait fait grand bruit. Le comte de Bernhaus, conseiller de
l'ambassade d'Autriche, diplomate du plus grand avenir, un Bismarck élégant,
disait-on, ayant entendu, dans une réception officielle, un mot mal sonnant sur
sa souveraine, se battit le surlendemain avec celui qui l'avait prononcé,
escrimeur célèbre, et le tua. Après ce duel par qui l'opinion publique avait été
ravagée, le comte de Bernhaus acquit du jour au lendemain une célébrité à la
Sarah Bernhardt, avec cette différence que son nom apparaissait dans une auréole
de poésie chevaleresque. Il était, en outre, charmant, agréable causeur,
excellemment distingué. Lamarthe disait de lui : "C'est le dompteur de nos
belles féroces."
Il s'assit auprès de Mme de Burne avec un air très galant, et Massival prit
place devant le clavier, où ses doigts coururent quelques instants.
Presque tous les auditeurs changèrent de sièges, se rapprochèrent, de façon
à bien entendre et à bien voir en même temps la chanteuse. Lamarthe se retrouva
près de Mariolle épaule contre épaule.
Il y eut un grand silence plein d'attente, d'attention et de respect ; puis
le musicien commença par une lente, une très lente succession de notes qui
avaient l'air d'un récit musical. Il y avait des pauses, des reprises légères,
des séries de petites phrases, tantôt languissantes, tantôt nerveuses, inquiètes
semblait-il, mais d'une originalité imprévue. Mariolle rêvait. Il voyait une
femme, la reine de Carthage, dans la force de sa jeunesse mûre et de sa beauté
pleinement éclose, marchant à petits pas sur une côte baignée par la mer. Il
devinait qu'elle souffrait, qu'elle avait dans l'âme un grand malheur, et il
examinait Mme de Bratiane.
Immobile, pâle sous ses pesants cheveux noirs, qui semblaient avoir été
trempés dans de la nuit, l'Italienne, le regard fixe devant elle, attendait. Il
y avait dans son visage énergique, un peu dur, que ses yeux et ses sourcils
marquaient comme des taches, dans tout son être brun, puissant et passionné,
quelque chose de saisissant, une de ces menaces d'orages qu'on devine dans les
ciels sombres.
Massival continuait, en balançant un peu sa tête aux longs cheveux,
l'histoire poignante qu'il contait sur les sonores touches d'ivoire.
Soudain un frisson parcourut la chanteuse ; elle entr'ouvrit la bouche, et
il en sortit une plainte d'angoisse interminable et déchirante. Ce n'était point
une de ces clameurs de désespoir tragique que les chanteurs exhalent sur la
scène avec des gestes dramatiques, ce n'était pas non plus un de ces beaux
gémissements d'amour trompé qui font éclater une salle en bravos, mais un
inexprimable cri, sorti de la chair et non de l'âme, poussé comme un hurlement
de bête écrasée, le cri de l'animal féminin trahi. Puis elle se tut ; et
Massival recommença, vibrante, plus animée, plus tourmentée, l'histoire de cette
misérable reine qu'un homme aimé avait abandonnée.
Alors, de nouveau, la voix de la femme s'éleva. Elle parlait maintenant,
elle disait l'intolérable torture de la solitude, l'inapaisable soif des
caresses enfuies et le supplice de savoir qu'il est parti pour toujours.
Sa voix chaude et vibrante faisait tressaillir les coeurs. Elle semblait
souffrir tout ce qu'elle disait, aimer ou du moins être capable d'aimer d'une
ardeur furieuse, cette sombre Italienne avec sa chevelure de ténèbres. Quand
elle se tut, elle avait les yeux pleins de larmes, et elle les essuya lentement.
Lamarthe, penché vers Mariolle, et tout frémissant d'exaltation artiste, lui
dit :
- Dieu ! qu'elle est belle en ce moment, mon cher : c'est une femme, la
seule qui soit ici.
Puis, après une courte réflexion il ajouta :
- Au fait, qui sait ? Il n'y a peut-être là qu'un mirage de la musique, car
rien n'existe que l'illusion ! Mais quel art pour en donner des illusions,
celui-là, et toutes les illusions !
Il y eut alors un repos entre la première et la deuxième partie du poème
musical, et on félicita chaudement le compositeur de son interprète. Lamarthe
surtout fut très ardent dans ses compliments, et il était vraiment sincère, en
homme doué pour sentir, pour comprendre, et que touchent également toutes les
formes exprimées de la beauté. La façon dont il dit à Mme de Bratiane ce qu'il
avait éprouvé en l'écoutant fut flatteur à la faire un peu rougir ; et les
autres femmes qui l'entendirent en conçurent quelque dépit. Il n'était peut-être
pas inconscient de l'effet qu'il avait produit. Quand il se retourna pour
reprendre sa place, il aperçut le comte Rodolphe de Bernhaus qui s'asseyait
auprès de Mme de Frémines. Elle eut l'air tout de suite de lui faire des
confidences, et ils souriaient l'un et l'autre comme si cette causerie intime
les eût enchantés et ravis. Mariolle, de plus en plus morne, était debout contre
une porte. Le romancier alla le rejoindre. Le gros Fresnel, Georges de Maltry,
le baron de Gravil et le comte de Marantin entouraient Mme de Burne, qui,
debout, offrait du thé. Elle semblait enfermée dans une couronne d'adorateurs.
Lamarthe le fit remarquer ironiquement à son ami, et il ajouta :
- Une couronne sans joyau d'ailleurs, et je suis certain qu'elle donnerait
tous ces cailloux du Rhin pour le brillant qui lui manque.
- Quel brillant ? demanda Mariolle.
- Mais Bernhaus, le beau, l'irrésistible, l'incomparable Bernhaus, celui
pour qui cette fête est donnée, pour qui on a fait ce miracle de décider
Massival à faire chanter ici sa Didon florentine.
André, bien qu'incrédule, se sentit étreint par un poignant chagrin.
- Y a-t-il longtemps qu'elle le connaît ? dit-il.
- Oh ! non, dix jours tout au plus. Mais elle en a fait des efforts pendant
cette courte campagne, et de la tactique de conquérante. Si vous aviez été ici,
vous auriez bien ri.
- Ah ! pourquoi donc ?
- Elle l'a rencontré pour la première fois chez Mme de Frémines. J'y dînais
ce soir-là. Bernhaus est très bien dans cette maison, comme vous pouvez voir ;
il suffit de le regarder en ce moment ; et voilà, à la minute même qui suivit
leur double salut, notre belle amie de Burne partie en guerre à la conquête de
l'unique Autrichien. Et elle réussit, elle réussira, bien que la petite Frémines
lui soit bien supérieur en rosserie, en indifférence réelle et en perversité
peut-être. Mais notre amie de Burne est plus savante en coquetterie, plus femme,
j'entends femme moderne, c'est-à-dire irrésistible par l'artifice de séduction
qui remplace chez elles l'ancien charme naturel. Et ce n'est pas encore
l'artifice qu'il faudrait dire, mais l'esthétique, le sens profond de
l'esthétique féminin. Toute sa puissance est là. Elle se connaît admirablement,
parce qu'elle se plaît à elle-même plus que tout, et elle ne se trompe jamais
sur le meilleur moyen de conquérir un homme et de se mettre en valeur pour nous
capter.
Mariolle protesta.
- Je crois que vous exagérez ; avec moi elle a été toujours fort simple !
- Parce que la simplicité est le truc qui vous convient. D'ailleurs, je n'en
veux pas dire de mal ; je la trouve supérieure à presque toutes ses semblables.
Mais ce ne sont pas des femmes.
Quelques accords de Massival les firent taire, et Mme de Bratiane chanta la
seconde partie du poème, où elle fut vraiment une Didon superbe de passion
physique et de désespoir sensuel.
Mais Lamarthe ne quittait pas des yeux le tête-à-tête de Mme de Frémines et
du comte de Bernhaus.
Dès que la dernière vibration du piano se fut perdue dans les
applaudissements, il reprit, irrité comme s'il eût continué une discussion,
comme s'il eût répondu à quelque adversaire :
- Non, ce ne sont pas des femmes. Les plus honnêtes d'entre elles sont des
rosses inconscientes. Plus je les connais, moins je trouve en elles cette
sensation d'ivresse douce qu'une vraie femme doit nous donner. Elles grisent
aussi, mais en exaspérant les nerfs, car elles sont frelatées. Oh, c'est très
bon à déguster, mais ça ne vaut pas le vrai vin d'autrefois. Voyez-vous, mon
cher, la femme n'est créée et venue en ce monde que pour deux choses, qui seules
peuvent faire épanouir ses vraies, ses grandes, ses excellentes qualités :
l'amour et l'enfant. Je parle comme M. Prudhomme. Or celles-ci sont incapables
d'amour, et elles ne veulent pas d'enfants ; quand elles en ont, par maladresse,
c'est un malheur, puis un fardeau. En vérité, ce sont des monstres.
Étonné du ton violent qu'avait pris l'écrivain et du regard de colère qui
brillait dans ses yeux, Mariolle lui demanda :
- Alors pourquoi passez-vous la moitié de votre vie dans leurs jupes ?
Lamarthe répondit avec vivacité :
- Pourquoi ? Pourquoi ? Mais parce que ça m'intéresse, parbleu ! Et puis...
et puis... allez vous défendre aux médecins d'entrer dans les hôpitaux regarder
les maladies ? C'est ma clinique à moi, ces femmes-là.
Cette réflexion parut l'avoir calmé. Il ajouta :
- Puis, je les adore parce qu'elles sont bien d'aujourd'hui. Au fond je ne
suis guère plus un homme qu'elles ne sont des femmes. Quand je me suis à peu
près attaché à l'une d'elles, je m'amuse à découvrir et à examiner tout ce qui
m'en détache avec une curiosité de chimiste qui s'empoissonne pour expérimenter
des venins.
Après un silence il reprit encore :
- De cette façon je ne serai jamais vraiment pincé par elles. Je joue leur
jeu, aussi bien qu'elles, mieux qu'elles peut-être, et ça me sert pour mes
livres, tandis que ça ne leur sert à rien, à elles, ce qu'elles font. Sont-elles
bêtes ! Toutes des ratées, de délicieuses ratées qui n'arrivent, quand elles
sont sensibles à leur manière, qu'à crever de chagrin en vieillissant.
En l'écoutant, Mariolle sentait tomber sur lui une de ces tristesses
pareilles aux humides mélancolies dont les pluies continues assombrissent la
terre. Il savait bien qu'en général l'homme de lettres n'avait pas tort, mais il
ne pouvait admettre qu'il eût tout à fait raison.
Alors, un peu irrité, il discuta, non pas tant pour défendre les femmes que
pour découvrir les causes de leur mobilité désenchantée dans la littérature
contemporaine.
- Au temps où les romanciers et les poètes les exaltaient et les faisaient
rêver, disait-il, elles cherchaient et croyaient trouver dans la vie
l'équivalent de ce que leur coeur avait pressenti dans leurs lectures.
Aujourd'hui, vous vous obstinez à supprimer toutes les apparences poétiques et
séduisantes, pour ne montrer que les réalités désillusionnantes. Or, mon cher,
plus d'amour dans les livres, plus d'amour dans la vie. Vous étiez des
inventeurs d'idéal, elles croyaient à vos inventions. Vous n'êtes maintenant que
des évocateurs de réalités précises, et derrière vous elles se sont mises à
croire à la vulgarité de tout.
Lamarthe, qu'amusaient toujours les discussions littéraires, commençait une
dissertation quand Mme de Burne s'approcha d'eux.
Elle était vraiment dans un de ses beaux jours, habillée à ravir les yeux,
avec cet air hardi et provocant que lui donnait la sensation de la lutte. Elle
s'assit :
- Voilà ce que j'aime, dit-elle : surprendre deux hommes qui causent, sans
qu'ils parlent pour moi. Vous êtes d'ailleurs les deux seuls intéressants à
entendre ici. Sur quoi discutez-vous ?
Lamarthe, sans embarras et d'un ton de gouaillerie galante, lui révéla la
question soulevée. Puis il reprit ses arguments avec une verve accentuée par le
désir de parade qui excite devant les femmes tous les buveurs de gloire.
Elle s'amusa tout de suite du motif de cette querelle, et, excitée elle-même
par ce sujet, y prit part, en défendant les femmes modernes avec beaucoup
d'esprit, de finesse et d'à-propos. Quelques phrases, incompréhensibles pour le
romancier, sur la fidélité et l'attachement dont les plus suspectes pouvaient
être capables, firent battre le coeur de Mariolle, et, quand elle fut partie
pour aller s'asseoir à côté de Mme de Frémines, qui avait gardé près d'elle
obstinément le comte de Bernhaus, Lamarthe et Mariolle, séduits par tout ce
qu'elle leur avait montré de science féminine et de grâce, se déclarèrent l'un à
l'autre qu'elle était incontestablement exquise.
- Et regardez-là ! dit l'écrivain.
C'était le grand duel. De quoi parlaient-ils, à présent, l'Autrichien et les
deux femmes ? Mme de Burne était arrivée juste au moment où le tête-à-tête trop
prolongé de deux personnes, même quand elles se plaisent devient monotone ; et
elle le rompait en racontant d'un air indigné tout ce qu'elle venait d'entendre
dans la bouche de Lamarthe. Tout cela certes pouvait s'appliquer à Mme de
Frémines, tout cela venait de sa plus récente conquête, tout cela était répété
devant un homme très fin qui savait tout comprendre. Le feu de nouveau prit à
cette question éternelle de l'amour ; et la maîtresse de la maison fit signe à
Lamarthe et à Mariolle de les rejoindre. Puis, comme les voix s'élevaient, elle
appela tout le monde.
Une discussion générale suivit, gaie et passionnée, où chacun dit son mot,
et où Mme de Burne trouva le moyen d'être la plus fine et la plus amusante, en
laissant traîner du sentiment, peut-être factice, en de drolatiques opinions,
car elle était vraiment dans un jour de succès, plus animée, intelligente et
jolie qu'elle n'avait jamais été.
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