Comparaison des chrétiens des premiers temps avec ceux d’aujourd’hui
On ne voyait que des Chrétiens parfaitement consommés dans tous les points nécessaires au salut.
Au lieu que l'on voit aujourd'hui une ignorance si grossière qu'elle fait
gémir tous ceux qui ont des sentiments de tendresse pour l'Eglise.
On n'entrait alors dans l'Eglise qu'après de grands travaux et de longs désirs.
On s'y trouve maintenant sans aucune peine, sans soin et sans travail.
On n'y était admis qu'après un examen très exact.
On y est reçu maintenant avant qu'on soit en état d'être examiné.
On n'y était reçu alors qu'après avoir abjuré sa vie passée, qu'après avoir renoncé au monde, et à la chair, et au Diable.
On y entre maintenant avant qu'on soit en état de faire aucune de ces choses.
Enfin il fallait autrefois sortir du monde pour être reçu dans l'Eglise.
Au lieu qu'on entre aujourd'hui dans l'Église en même temps que dans le monde.
On connaissait alors par ce procédé une distinction essentielle du monde avec l'Eglise.
On les considérait comme deux contraires, comme deux ennemis irréconciliables, dont l'un persécute l'autre sans discontinuation, et dont le plus faible en apparence doit un jour triompher du plus fort. En sorte que [de] ces deux partis contraires on quittait l'un pour entrer dans l'autre; on abandonnait les maximes de l'un, pour embrasser les maximes de l'autre; on se dévêtait des sentiments de l'un, pour se revêtir des sentiments de l'autre.
Enfin on quittait, on renonçait, on abjurait le monde où l'on avait reçu sa première naissance, pour se vouer totalement à l'Église où l'on prenait comme sa seconde naissance: et ainsi on concevait une différence épouvantable entre l'un et l'autre, au lieu qu'on se trouve maintenant presque au même moment dans l'un et dans l'autre; et le même moment qui nous fait naître au monde, nous fait renaître dans l'Eglise. De sorte que la raison survenant ne fait plus de distinction de ces deux mondes si contraires. Elle s'élève dans l'un, et dans l'autre tout ensemble. On fréquente les Sacrements, et on jouit des plaisirs de ce monde, etc.
Et ainsi, au lieu qu'autrefois on voyait une distinction essentielle entre l'un et l'autre, on les voit maintenant confondus et mêlés, en sorte qu'on ne les discerne quasi plus.
De là vient qu'on ne voyait autrefois entre les Chrétiens que des personnes très instruites.
Au lieu qu'elles sont maintenant dans une ignorance qui fait horreur.
De là vient qu'autrefois ceux qui avaient été renés par le baptême, et qui avaient quitté les vices du monde, pour entrer dans la piété de l'Eglise, retombaient si rarement de l'Eglise dans le monde; au lieu qu'on ne voit maintenant rien de plus ordinaire que les [vices] du monde dans le cœur des Chrétiens.
L'Église des Saints se trouve tant souillée par le mélange des méchants; et ses enfants, qu'elle a conçus et portés dès l'enfance dans ses flancs, sont ceux-là même qui portent dans son cœur, c'est-à-dire jusqu'à la participation de ses plus augustes mystères le plus cruel de ses ennemis, c'est-à-dire l'esprit du monde, l'esprit d'ambition, l'esprit de vengeance, l'esprit d'impureté, l'esprit de concupiscence. Et l'amour qu'elle a pour ses enfants l'oblige d'admettre jusques dans ses entrailles le plus cruel de ses persécuteurs
Mais ce n'est pas à l'Église à qui l'on doit imputer les malheurs qui ont suivi un changement de discipline si salutaire, car comme elle a vu que la dilation du baptême laissait un grand nombre d'enfants dans la malédiction d'Adam, elle a voulu les délivrer de cette masse de perdition, en précipitant le secours qu'elle leur donne. Et cette bonne mère ne voit qu'avec un regret extrême que ce qu'elle a procuré pour le salut de ses enfants devienne l'occasion de la perte des adultes.
Son véritable esprit est que ceux qu'elle retire dans un âge si tendre de la contagion du monde s'écartent bien loin des sentiments du monde. Elle prévient l'usage de la Raison, pour prévenir les vices où la raison corrompue les entraînerait; et avant que leur esprit puisse agir, elle les remplit de son esprit, afin qu'ils vivent dans l'ignorance du monde et dans un état d'autant plus éloigné du vice qu'ils ne l'auraient jamais connu.
Cela paraît par les cérémonies du baptême, car elle n'accorde le baptême aux
enfants qu'après qu'ils ont déclaré, par la bouche des parrains, qu'ils le
désirent, qu'ils croient, qu'ils renoncent au monde et à Satan. Et comme elle
veut qu'ils conservent ces dis positions dans toute la suite de leur vie, elle
leur commande expressément de les garder inviolablement, et ordonne par un
commandement indispensable aux parrains d'instruire les enfants de toutes ces
choses. Car elle ne souhaite pas que ceux qu'elle a nourris dans son sein depuis
l'enfance soient aujourd'hui moins instruits et moins zélés que ceux qu'elle
admettait autrefois
au nombre des siens. Elle ne désire pas une moindre
perfection dans ceux qu'elle nourrit que dans ceux qu'elle reçoitŠ
Cependant on en use d'une façon si contraire à l'intention de l'Église qu'on n'y peut penser sans horreur. On ne fait quasi plus de réflexion sur un aussi grand bienfait, parce qu'on ne l'a jamais demandé, parce qu'on ne se souvient pas même de l'avoir reçu
Mais comme il est évident que l'Eglise ne demande pas moins de zèle dans ceux qui ont été élevés domestiques de la foi que dans ceux qui aspirent à le devenir, il faut se mettre devant les yeux l'exemple des catéchumènes, considérer leur ardeur, leur dévotion, leur horreur pour le monde, leur généreux renoncement au monde; et si on ne les jugeait pas dignes de recevoir le baptême sans ces dispositions, ceux qui ne les trouvent pas en eux
Il faut donc qu'ils se soumettent à recevoir l'instruction qu'ils auraient eue s'ils commençaient à entrer dans la communion de l'Église et il faut de plus qu'ils se soumettent à une pénitence telle qu'ils n'aient plus envie de la rejeter et qu'ils aient moins d'aversion pour l'austérité de la mortification [des sens] qu'ils ne trouvent de charmes dans l'usage des délices vicieux du péché.
Pour les disposer à s'instruire, il faut leur faire entendre la différence des coutumes qui ont été pratiquées dans l'Église suivant la diversité des temps.
Qu'en l'Église naissante on enseignait les catéchumènes, c'est-à-dire ceux qui prétendaient au baptême, avant que de le leur conférer; et on ne les y admettait qu'après une pleine instruction des mystères de la Religion, qu'après une pénitence de leur vie passée qu'après une grande connaissance de la grandeur et de l'excellence de la profession de la foi et des maximes chrétiennes où ils désiraient entrer pour jamais, qu'après des marques éminentes d'une conversion véritable du cœur, et qu'après un extrême désir du baptême. Ces choses étant connues de toute l'Eglise, on leur conférait le Sacrement d'incorporation par lequel ils devenaient membres de l'Église.
Au lieu qu'en ces temps le baptême
ayant été accordé aux enfants avant l'usage de raison, par des considérations
très importantes, il arrive que la négligence des parents laisse vieillir les
Chrétiens sans aucune connaissance de la grandeur de notre Religion.
Quand l'instruction précédait le baptême, tous étaient instruits; mais maintenant que le baptême précède l'instruction, l'enseignement qui était nécessaire pour le Sacrement est devenu volontaire, et ensuite négligé et enfin presque aboli.
La véritable raison est qu'on est persuadé de la nécessité [du] baptême, et on ne l'est pas de la nécessité] de l'instruction. De sorte que quand l'instruction précédait le baptême, la nécessité de l'un faisait que l'on avait recours à l'autre nécessairement; au lieu que le baptême précédant aujourd'hui l'instruction, comme on a été fait Chrétien sans avoir été instruit, on croit pouvoir demeurer Chrétien sans se faire instruire et qu'au lieu que les premiers Chrétiens témoignaient tant de reconnaissance [pour une grâce qu'elle n'accordait qu'à leurs longues prières], ils témoignent aujourd'hui tant d'ingratitude pour cette même grâce, qu'elle leur accorde avant même qu'ils aient été en état de la demander
Et si elle détestait si fort les chutes des premiers, quoique si rares, combien doit-elle avoir en abomination les chutes et les rechutes continuelles des derniers, quoiqu'ils lui soient beaucoup plus redevables, puisqu'elles les a tirés bien plus tôt et bien plus libéralement de la damnation où ils étaient engagés par leur première naissance.
Elle ne peut voir, sans gémir, abuser de la plus grande de ses grâces, et que ce qu'elle a fait pour assurer leur salut devienne l'occasion presque assurée de leur perte, car elle n'a pas
Trois discours sur la condition des grands
Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition, considérez-la dans cette image :
Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi, qui s’était perdu ; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savait quel parti prendre ; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi.
Mais comme il ne pouvait oublier sa condition naturelle, il songeait, en même
temps qu’il recevait ces respects, qu’il n’était pas ce roi que ce peuple
cherchait, et que ce royaume ne lui appartenait pas. Ainsi il avait une double
pensée : l’une par laquelle il agissait en roi, l’autre par laquelle il
reconnaissait son état véritable, et que ce n’était que le hasard qui l’avait
mis en place où il était. Il cachait cette dernière pensée, et il découvrait
l’autre. C’était par la première qu’il traitait avec le peuple, et par la
dernière qu’il traitait avec soi-même.
Ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître, que celui par lequel cet homme se trouvait roi. Vous n’y avez aucun droit de vous-même et par votre nature, non plus que lui : et non seulement vous ne vous trouvez fils d’un duc, mais vous ne vous trouvez au monde, que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d’un mariage, ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Mais ces mariages, d’où dépendent-ils ? D’une visite faite par rencontre, d’un discours en l’air, de mille occasions imprévues.
Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres ; mais n’est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu’ils les ont conservées ? Mille autres, aussi habiles qu’eux, ou n’en ont pu acquérir, ou les ont perdues après les avoir acquises. Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque voie naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous ? Cela n’est pas véritable. Cet ordre n’est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n’est prise d’un droit naturel que vous ayez sur ces choses. S’il leur avait plu d’ordonner que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n’auriez aucun sujet de vous en plaindre.
Ainsi tout le titre par lequel vous possédez votre bien n’est pas un titre de nature, mais d’un établissement humain. Un autre tour d’imagination dans ceux qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre ; et ce n’est que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître avec la fantaisie des lois favorables à votre égard, qui vous met en possession de tous ces biens.
Je ne veux pas dire qu’ils ne vous
appartiennent pas légitimement, et qu’il soit permis à un autre de vous les
ravir ; car Dieu, qui en est le maître, a permis aux sociétés de faire des lois
pour les partager ; et quand ces lois sont une fois établies, il est injuste de
les violer. C’est ce qui vous distingue un peu de cet homme qui ne posséderait
son royaume que par l’erreur du peuple ; parce que Dieu n’autoriserait pas cette
possession
et l’obligerait à y renoncer, au lieu qu’il autorise la vôtre. Mais ce qui vous
est entièrement commun avec lui, c’est que ce droit que vous y avez n’est point
fondé, non plus que le sien, sur quelque qualité et sur quelque mérite qui soit
en vous et qui vous en rende digne. Votre âme et votre corps sont d’eux-mêmes
indifférents à l’état de batelier ou à celui de duc ;
et il n’y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu’à une
autre.
Que s’ensuit-il de là ? que vous devez avoir, comme cet homme dont nous avons parlé, une double pensée ; et que si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnaître, par une pensée plus cachée mais plus véritable, que vous n’avez rien naturellement au-dessus d’eux. Si la pensée publique vous élève au-dessus du commun des hommes, que l’autre vous abaisse et vous tienne dans une parfaite égalité avec tous les hommes ; car c’est votre état naturel.
Le peuple qui vous admire ne connaît pas peut-être ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur réelle, et il considère presque les grands comme étant d’une autre nature que les autres. Ne leur découvrez pas cette erreur, si vous voulez ; mais n’abusez pas de cette élévation avec insolence, et surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres.
Que diriez-vous de cet homme qui aurait été fait roi par l’erreur du peuple, s’il venait à oublier tellement sa condition naturelle, qu’il s’imaginât que ce royaume lui était dû, qu’il le méritait et qu’il lui appartenait de droit ? Vous admireriez sa sottise et sa folie. Mais y en a-t-il moins dans les personnes de condition qui vivent dans un si étrange oubli de leur état naturel ?
Que cet avis est important ! Car tous les emportements, toute la violence et toute la vanité des grands vient de ce qu’ils ne connaissent point ce qu’ils sont : étant difficile que ceux qui se regarderaient intérieurement comme égaux à tous les hommes, et qui seraient bien persuadés qu’ils n’ont rien en eux qui mérite ces petits avantages que Dieu leur a donnés au-dessus des autres, les traitassent avec insolence. Il faut s’oublier soi-même pour cela, et croire qu’on a quelque excellence réelle au-dessus d’eux : en quoi consiste cette illusion que je tâche de vous découvrir.
SECOND DISCOURS
Il est bon, Monsieur, que vous sachiez ce que l’on vous doit, afin que vous ne prétendiez pas exiger des hommes ce qui ne vous est pas dû ; car c’est une injustice visible : et cependant elle est fort commune à ceux de votre condition, parce qu’ils en ignorent la nature.
Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs ; car il y a des grandeurs d’établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d’établissement dépendent de la volonté des hommes, qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, en l’autre les roturiers ; en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pourquoi cela ? Parce qu’il a plu aux hommes. La chose était indifférente avant l’établissement : après l’établissement elle devient juste, parce qu’il est injuste de la troubler.
Les grandeurs naturelles sont celles
qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu’elles consistent
dans des qualités réelles et effectives de l’âme ou du corps, qui rendent l’une
ou l’autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l’esprit, la vertu,
la santé,
la force.
Nous devons quelque chose à l’une et à l’autre de ces grandeurs ; mais comme elles sont d’une nature différente, nous leur devons aussi différents respects. Aux grandeurs d’établissement, nous leur devons des respects d’établissement, c’est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, selon la raison, d’une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux ; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C’est une sottise et une bassesse d’esprit que de leur refuser ces devoirs
Mais pour les respects naturels qui consistent dans l’estime, nous ne les devons qu’aux grandeurs naturelles ; et nous devons au contraire le mépris et l’aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. Il n’est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l’une et à l’autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l’estime que mérite celle d’honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice ; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l’ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d’avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit.
Voilà en quoi consiste la justice de ces devoirs. Et l’injustice consiste à
attacher les respects naturels aux grandeurs d’établissement, ou à exiger les
respects d’établissement pour les grandeurs naturelles. M. N. est un plus grand
géomètre que moi ; en cette qualité il veut passer devant moi : je lui dirai
qu’il n’y entend rien. La géométrie est une grandeur naturelle ; elle demande
une préférence d’estime ; mais les hommes n’y ont attaché aucune préférence
extérieure. Je passerai donc devant lui ; et l’estimerai plus que moi, en
qualité de géomètre. De même si, étant duc et pair, vous ne vous contentiez pas
que je me tinsse découvert devant vous, et que vous voulussiez encore que je
vous estimasse, je vous prierais de me montrer les qualités qui méritent mon
estime. Si vous le faisiez, elle vous est acquise, et je ne pourrais vous la
refuser avec justice ; mais si vous ne le faisiez pas, vous seriez injuste de me
la demander, et assurément vous n’y réussiriez pas, fussiez-vous le plus grand
prince du monde.
TROISIÈME DISCOURS
Je vous veux faire connaître, monsieur, votre condition véritable ; car c’est
la chose du monde que les personnes de votre sorte ignorent le plus. Qu’est-ce,
à votre avis, d’être grand seigneur ? C’est être maître de plusieurs objets de
la concupiscence des hommes, et ainsi pouvoir satisfaire aux besoins et aux
désirs de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès
de vous, et qui font qu’ils se soumettent à vous : sans cela ils ne vous
regarderaient pas seulement ; Dieu est environné de gens pleins de charité, qui lui demandent les biens de
la charité qui sont en sa puissance : ainsi il est proprement le roi de la
charité. Vous êtes de même environné d’un petit nombre de personnes, sur qui
vous régnez en votre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils vous
demandent les biens de la concupiscence ; c’est la concupiscence qui les attache
à vous. Vous êtes donc proprement un roi de concupiscence. Votre royaume est de
peu d’étendue ; mais vous êtes égal en cela aux plus grands rois de la terre ;
ils sont comme vous des rois de concupiscence. C’est la concupiscence qui fait
leur force, c’est-à-dire la possession des choses que la cupidité des hommes
désire. Mais en connaissant votre condition naturelle, usez des moyens qu’elle vous
donne, et ne prétendez pas régner par une autre voie que par celle qui vous fait
roi. Ce n’est point votre force et votre puissance naturelle qui vous assujettit
toutes ces personnes. Ne prétendez donc point les dominer par la force, ni les
traiter avec dureté. Contentez leurs justes désirs ; soulagez leurs nécessités ;
mettez votre plaisir à être bienfaisant ; avancez-les autant que vous le
pourrez, et vous agirez en vrai roi de concupiscence. Ce que je vous dis ne va pas bien loin ; et si vous en demeurez là, vous ne
laisserez pas de vous perdre ; mais au moins vous vous perdrez en honnête homme.
Il y a des gens qui se damnent si sottement, par l’avarice, par la brutalité,
par les débauches, par la violence, par les emportements, par les blasphèmes !
Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honnête ; mais en vérité c’est
toujours une grande folie que de se damner ; et c’est pourquoi il ne faut pas en
demeurer là. Il faut mépriser la concupiscence et son royaume, et aspirer à ce
royaume de charité où tous les sujets ne respirent que la charité, et ne
désirent que les biens de la charité. D’autres que moi vous en diront le
chemin : il me suffit de vous avoir détourné de ces vies brutales où je vois que
plusieurs personnes de votre condition se laissent emporter faute de bien
connaître l’état véritable de cette condition. Entretien de M. Pascal et de M. de Sacy, sur
la lecture d'Épictète et de Montaigne M. Pascal vint aussi, en ce temps-là, demeurer à Port-Royal-des-Champs. Je ne
m'arrête point à dire qui était cet homme, que non seulement toute la France,
mais toute l'Europe a admiré. Son esprit toujours vif, toujours agissant, était
d'une étendue, d'une élévation, d'une fermeté, d'une pénétration et d'une
netteté au-delà de ce qu'on peut croire. Il n'y avait point d'homme habile dans
les mathématiques qui ne lui cédât: témoin l'histoire de la roulette fameuse,
qui était alors l'entretien de tous les savants. On sait qu'il semblait animer
le cuivre et donner de l'esprit à l'airain. Il faisait que de petites roues sans
raison, où étaient sur chacune les dix premiers chiffres rendaient raison aux
personnes les plus raisonnables, et il faisait en quelque sorte parler les
machines muettes, pour résoudre en jouant les difficultés des nombres qui
arrêtaient les plus sava M. Singlin crut, en voyant ce grand génie, qu'il ferait bien de l'envoyer à
Port-Royal-des-Champs, où M. Arnauld lui prêterait le collet en ce qui regardait
les hautes sciences, et où M. de Saci lui apprendrait à les mépriser. Il vint
donc demeurer à Port-Royal. M. de Saci ne put se dispenser de le voir par
honnêteté, surtout en ayant été prié par M. Singlin; mais les lumières saintes
qu'il trouvait dans l'Écriture et dans les Pères lui firent espérer qu'il ne
serait point ébloui par tout le brillant de M. Pascal qui charmait néanmoins et
qui enlevait tout le monde. Il trouvait en effet tout ce qu'il disait fort juste. Il avouait avec plaisir
la force de son esprit et de ses discours. Mais il n'y avait rien de nouveau:
tout ce que M. Pascal lui disait de grand, il l'avait vu avant lui dans saint
Augustin; et, faisant justice à tout le monde, il disait: "M. Pascal est
extrêmement estimable en ce que, n'ayant point lu les Pères de l'Eglise, il
avait de lui-même, par la pénétration de son esprit trouvé les mêmes vérités
qu'ils avaient trouvées. Il les trouve surprenantes, disait-il, parce qu'il ne
les a vues en aucun endroit; mais pour nous, nous sommes accoutumés à les voir
de tous côtés dans nos livres." Ainsi, ce sage ecclésiastique trouvant que les
anciens n'avaient pas moins de lumière que les nouveaux, il s'y tenait, et
estimait beaucoup M. Pascal de ce qu'il se rencontrait en toutes choses avec
saint Augustin. La conduite ordinaire de M. de Saci, en entretenant les gens, était de
proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait. S'il voyait par exemple M.
Champaigne, il parlait avec lui de la peinture. S'il voyait M. Hamon, il
l'entretenait de la médecine. S'il voyait le chirurgien du lieu, il le
questionnait sur la chirurgie. Ceux qui cultivaient la vigne, ou les arbres, ou
les grains, lui disaient tout ce qu'il y fallait observer. Tout lui servait pour
passer aussitôt à Dieu et pour y faire passer les autres. Il crut donc devoir
mettre M. Pascal sur son fonds, de lui parler des lectures de philosophie dont
il s'occupait le plus. Il le mit sur ce sujet aux premiers entretiens qu'ils
eurent ensemble. M. Pascal lui dit que ses livres les plus ordinaires avaient
été Épictète et Montaigne, et il lui fit de grands éloges de ces deux esprits.
M. de Saci, qui avait toujours cru devoir peu lire ces auteurs, pria M. Pascal
de lui en parler à fond. "Épictète, lui dit-il, est un des philosophes du monde qui aient mieux connu
les devoirs de l'homme. Il veut avant toutes choses, qu'il regarde Dieu comme son principal objet;
qu'il soit persuadé qu'il gouverne tout avec justice; qu'il se soumette à lui de
bon cœur, et qu'il le suive volontairement en tout, comme ne faisant rien
qu'avec une très grande sagesse: qu'ainsi, cette disposition arrêtera toutes les
plaintes et tous les murmures, et préparera son esprit à souffrir paisiblement
tous les événements les plus fâcheux. Ne dites jamais, dit-il: "J'ai perdu
cela"; dites plutôt: "Je l'ai rendu. Mon fils est mort, je l'ai rendu. Ma femme
est morte, je l'ai rendue." Ainsi des biens et de tout le reste. a Mais celui
qui me l'ôte est un méchant homme", dites-vous. De quoi vous mettez-vous en
peine, par qui celui qui vous l'a prêté vous le redemande? Pendant qu'il vous en
permet l'usage, ayez-en soin comme d'un bien qui appartient à autrui, comme un
homme qui fait voyage se regarde dans une hôtellerie. Vous ne devez pas, dit-il,
désirer que ces choses qui se font se fassent comme vous le voulez; mais vous
devez vouloir qu'elles se fassent comme elles se, font. Souvenez-vous, dit-il
ailleurs, que vous êtes ici comme un acteur, et que vous jouez le personnage
d'une comédie, tel qu'il plaît au maître de vous le donner. S'il vous le donne
court, jouez-le court; s'il vous le donne long, jouez-le long, s'il veut que
vous contrefassiez le gueux, vous le devez faire avec toute la naïveté qui vous
sera possible; ainsi du reste. C'est votre fait de jouer bien le personnage qui
vous est donné, mais de le choisir, c'est le fait d'un autre. Ayez tous les
jours devant les yeux la mort et les maux qui semblent les plus insupportables
et jamais vous ne penserez rien de bas, et ne désirerez rien avec excès. "Il montre aussi en mille manières ce que doit faire l'homme. Il veut qu'il
soit humble, qu'il cache ses bonnes résolutions, surtout dans les commencements,
et qu'il les accomplisse en secret: rien ne les ruine davantage que de les
produire. Il ne se lasse point de répéter que toute l'étude et le désir de
l'homme doit être de reconnaître la volonté de Dieu et de la suivre. "Voilà, Monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, les lumières de ce grand esprit
qui a si bien connu les devoirs de l'homme. J'ose dire qu'il mériterait d'être
adoré, s'il avait aussi bien connu son impuissance puisqu'il fallait être Dieu
pour apprendre l'un et l'autre aux hommes. Aussi comme il était terre et cendre,
après avoir si bien compris ce qu'on doit, voici comment il se perd dans la
présomption de ce qu'on peut. Il dit que Dieu a donné à l'homme les moyens de
s'acquitter de toutes ses obligations, que ces moyens sont en notre puissance;
qu'il faut chercher la félicité par les choses qui sont en notre pouvoir,
puisque Dieu nous les a données à cette fin; qu'il faut voir ce qu'il y a en
nous de libre; que les biens, la vie, l'estime ne sont pas en notre puissance,
et ne mènent donc pas à Dieu, mais que l'esprit ne peut être forcé de croire ce
qu'il sait être faux, ni la volonté d'aimer ce qu'elle sait qui la rend
malheureuse; que ces deux puissances sont donc libres, et que c'est par elles
que nous pouvons nous rendre parfaits; que l'homme peut par ces puissances
parfaitement connaître Dieu, l'aimer, lui obéir, lui plaire, se guérir de tous
ses vices acquérir toutes les vertus, se rendre saint ainsi et compagnon de
Dieu. Ces principes d'une superbe diabolique le conduisent à d'autres erreurs,
comme: que l'âme est une portion de la substance divine, que la douleur et la
mort ne sont pas des maux; qu'on peut se tuer quand on est si persécuté qu'on
doit croire que Dieu appelle; et d'autres. "Pour Montaigne, dont vous voulez aussi, Monsieur, que je vous parle, étant
né dans un État chrétien, il fait profession de la religion catholique, et en
cela il n'a rien de particulier. Mais comme il a voulu chercher quelle morale la
raison devrait dicter sans la lumière de la foi, il a pris ses principes dans
cette supposition; et ainsi en considérant l'homme destitué de toute révélation,
il discourt en cette sorte. Il met toutes choses dans un doute universel et si
général, que ce doute s'emporte soi-même, c'est-à-dire s'il doute, et doutant
même de cette dernière supposition, son incertitude roule sur elle-même dans un
cercle perpétuel et sans repos; s'opposant également à ceux qui assurent que
tout est incertain et à ceux qui assurent que tout ne l'est pas, parce qu'il ne
veut rien assurer. C'est dans ce doute qui doute de soi et dans cette ignorance
qui s'ignore, et qu'il appelle sa maîtresse forme, qu'est l'essence de son
opinion, qu'il n'a pu exprimer par aucun terme positif. Car, s'il dit qu'il
doute, il se trahit en assurant au moins qu'il doute; ce qui étant formellement
contre son intention, il n'a pu s'expliquer que par interrogation; de sorte que,
ne voulant pas dire: "Je ne sais", il dit: "Que sais- je?" dont il fait sa
devise, en la mettant sous des balances qui, pesant les contradictoires se
trouvent dans un parfait équilibre: c'est-à-dire qu'il est pur pyrrhonien. Sur
ce principe roulent tous ses discours et tous ses Essais; et c'est la seule
chose qu'il prétend bien établir, quoiqu'il ne fasse pas toujours remarquer son
intention. Il y détruit insensiblement tout ce qui passe pour le plus certain
parmi les hommes, non pas pour établir le contraire avec une certitude de
laquelle seule il est ennemi, mais pour faire voir seulement que, les apparences
étant égales de part et d'autre, on ne sait où asseoir sa créance Dans cet esprit il se moque de toutes les assurances: par exemple, il combat
ceux qui ont pensé' établir dans la France un grand remède contre les procès par
la multitude et par la prétendue justesse des lois: comme si l'on pouvait couper
les racines des doutes d'où naissent les procès, et qu'il y eût des digues qui
pussent arrêter le torrent de l'incertitude et captiver les conjectures! C'est
là que, quand il dit qu'il vaudrait autant soumettre sa cause au premier
passant, qu'à des juges armés de ce nombre d'ordonnances, il ne prétend pas
qu'on doive changer l'ordre de l'État, il n'a pas tant d'ambition; ni que son
avis soit meilleur, il n'en croit aucun de bon. C'est seulement pour prouver la
vanité des opinions les plus reçues, montrant que l'exclusion de toutes lois
diminuerait plutôt le nombre des différends que cette multitude de lois qui ne
sert qu'à l'augmenter, parce que les difficultés croissent à mesure qu'on les
pèse, que les obscurités se multiplient par le commentaire, et que le plus sûr
moyen pour entendre le sens d'un discours est de ne le pas examiner et de le
prendre sur la première apparence: si peu qu'on l'observe, toute la clarté se
dissipe. Aussi il juge à l'aventure de toutes les actions des hommes et des
points d'histoire, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, suivant librement
sa première vue, et sans contraindre sa pensée sous les règles de la raison, qui
n'a que de fausses mesures, ravi de montrer par son exemple les contrariétés
d'un même esprit. Dans ce génie tout libre, il lui est entièrement égal de
l'emporter ou non dans la dispute, ayant toujours, par l'un et l'autre exemple,
un moyen de faire voir la faiblesse des opinions; étant porté avec tant
d'avantage dans ce doute universel, qu'il s'y fortifie également par son
triomphe et par sa défaite. "C'est dans cette assiette, toute flottante et chancelante qu'elle est, qu'il
combat avec une fermeté invincible les hérétiques de son temps, sur ce qu'ils
s'assuraient de connaître seuls le véritable sens de l'Écriture et c'est de là
encore qu'il foudroie plus vigoureusement l'impiété horrible de ceux qui osent
assurer que Dieu n'est point. Il les entreprend particulièrement dans l'Apologie
de Raymond de Sebonde; et les trouvant dépouillés volontairement de toute
révélation, et abandonnés à leurs lumières naturelles, toute foi mise à part, il
les interroge de quelle autorité ils entreprennent de juger de cet Être
souverain qui est infini par sa propre définition, eux qui ne connaissent
véritablement aucunes choses de la nature! 11 leur demande sur quels principes
ils s'appuient; il les presse de les montrer. Il examine tous ceux qu'ils
peuvent produire et y pénètre si avant, par le talent où il excelle, qu'il
montre la vanité de tous ceux qui passent pour les plus naturels et les plus
fermes. Il demande si l'âme connaît quelque chose; si elle se connaît elle-même;
si elle est substance ou accident, corps ou esprit, ce que c'est que chacune de
ces choses, et s'il n'y a rien qui ne soit de l'un de ces ordres, si elle
connaît son propre corps; ce que c'est que matière; si elle peut discerner entre
l'innombrable variété des corps, quand on en a produit; comment elle peut
raisonner, si elle est matérielle; et comment peut-elle être unie à un corps
particulier et en ressentir les passions, si elle est spirituelle; quand
a-t-elle commencé d'être; avec le corps ou devant; si elle finit avec lui ou
non; si elle ne se trompe jamais; si elle sait quand elle erre, vu que l'essence
de la méprise consiste à ne le pas con naître; si dans ces obscurcissements elle
ne croit pas aussi fermement que deux et trois font six qu'elle sait ensuite que
c'est cinq; si les animaux raisonnent, pensent, parlent; et qui peut décider ce
que c'est que le temps, ce que c'est que l'espace ou étendue, ce que c'est que
le mouvement, ce que c'est que l'unité, qui sont toutes choses qui nous
environnent et entièrement inexplicables; ce que c'est que la santé, maladie,
mort, bien, mal, justice, péché dont nous parlons à toute heure; si nous avons
en nous des principes du vrai et si ceux que nous croyons, et qu'on appelle
axiomes ou notions communes, parce qu'elles sont communes dans tous les hommes,
sont conformes à la vérité essentielle, et puisque nous ne savons que par la
seule foi qu'un Être tout bon nous les a donnés véritables, en nous créant pour
connaître la vérité qui saura sans cette lumière si, étant formés à l'aventure,
ils ne sont pas incertains, ou si, étant formés par un être faux et méchant, il
ne nous les a pas donnés faux afin de nous séduire, montrant par là que Dieu et
le vrai sont inséparables, et que si l'un est ou n'est pas, s'il est incertain
ou certain l'autre est nécessairement de même. Qui sait donc si le sens commun,
que nous prenons pour juge du vrai, en a l'être de celui qui l'a créé? De plus,
qui sait ce que c'est que vérité, et comment peut-on s'assurer de l'avoir sans
la connaître? Qui sait même ce que c'est qu'être qu'il est impossible de
définir, puisqu'il n'y a rien de plus général, et qu'il faudrait, pour
l'expliquer, se servir d'abord de ce mot-là même, en disant: C'est, être...? Et
puisque nous ne savons ce que c'est qu'âme, corps, temps, espace, mouvement,
vérité bien ni même être, ni expliquer l'idée que nous nous en formons comment
nous assurons-nous qu'elle est la même dans tous les hommes, vu que nous n'en
avons d'autre marque que l'uniformité des conséquences, qui n'est pas toujours
un signe de celle des principes? car ils peuvent bien être différents et
conduire néanmoins aux mêmes conclusions chacun sachant que le vrai se conclut
souvent du faux. "Enfin il examine si profondément les sciences, et la géométrie, dont il
montre l'incertitude dans les axiomes et dans les termes qu'elle ne définit
point comme d'étendue, de mouvement, etc., et la physique en bien plus de
manières, et la médecine en une infinité de façons, et l'histoire, et la
politique, et la morale, et la jurisprudence et le reste, de telle sorte qu'on
demeure convaincu que nous ne pensons pas mieux à présent que dans quelque songe
dont nous ne nous éveillons qu'à la mort, et pendant lequel nous avons aussi peu
les principes du vrai que durant le sommeil naturel. C'est ainsi qu'il gourmande
si fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi, que lui faisant
douter si elle est raisonnable, et si les animaux le sont ou non, ou plus ou
moins, il la fait descendre de l'excellence qu'elle s'est attribuée, et la met
par grâce en parallèle avec les bêtes, sans lui permettre de sortir de cet ordre
jusqu'à ce qu'elle soit instruite par son Créateur même de son rang qu'elle
ignore, la menaçant si elle gronde de la mettre au-dessous de tout ce qui est
aussi facile que le contraire; et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que
pour remarquer sa faiblesse avec une humilité sincère, au lieu de s'élever par
une sotte insolence. M. de Saci se croyant vivre dans un nouveau pays et entendre une nouvelle
langue, il se disait en lui-même les paroles de saint Augustin: "Ô Dieu de
vérité! ceux qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils pour cela
plus agréables?" Il plaignait ce philosophe qui se piquait et se déchirait de
toutes parts des épine qu'il se formait, comme saint Augustin dit de lui-même
quand il était en cet état. Après donc une assez longue patience, il dit à M.
Pascal: Je vous suis obligé, monsieur: je suis sûr que si j'avais longtemps lu
Montaigne, je ne le connaîtrais pas autant que je fais depuis cet entretien que
je viens d'avoir avec vous. Cet homme devrait souhaiter qu'on ne le connût que
par les récits que vous faites de ses écrits; et il pourrait dire avec saint
Augustin: Ibi me vide, attende. Je crois assurément que cet homme avait de
l'esprit; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il n'en a,
par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes. Vous pouvez
juger qu'ayant passé ma vie comme j'ai fait, on m'a peu conseillé de lire cet
auteur, dont tous les ouvrages n'ont rien de ce que nous devons principalement
rechercher dans nos lectures, selon la regle de saint Augustin, parce que ses
paroles ne paraissent pas sortir d'un grand fonds d'humilité et de piété. On
pardonnerait à ces philosophes d'autrefois, qu'on nommait académiciens, de
mettre tout dans le doute. Mais qu'avait besoin Montaigne de s'égayer l'esprit
en renouvelant une doctrine qui passe maintenant aux Chrétiens pour une folie?
C'est le jugement que saint Augustin fait de ces personnes. Car on peut dire
après lui de Montaigne... "Il met dans tout ce qu'il, dit la foi à part, ainsi
nous, qui avons la foi, devons de même mettre à part tout ce qu'il dit." Je ne
blâme point l'esprit de cet auteur, qui est un grand don de Dieu; mais il
pouvait s'en servir mieux, et en faire plutôt un sacrifice à Dieu qu'au démon. A
quoi sert un: bien, quand on en use si mal? Quid proderat, etc.? dit de lui-même
ce saint docteur avant sa conversion. Vous êtes heureux, monsieur, de vous être
élevé au dessus de ces personnes qu'on appelle des docteurs plongés dans
l'ivresse de la science, mais qui ont le cœur vide de vérité. Dieu a répandu
dans votre cœur d'autres douceurs et d'autres attraits que ceux que vous
trouviez dans Montaigne. Il vous a rappelé de ce plaisir dangereux, a
jucundidate pestifera, dit saint Augustin, qui rend grâces à Dieu de ce qu'il a
pardonné les péchés qu'il avait commis en goûtant trop la vanité. Saint Augustin
est d'autant plus croyable en cela, qu'il était autrefois dans ces sentiments;
et comme vous dites de Montaigne que c'est par ce doute universel qu'il combat
les hérétiques de son temps, ce fut aussi par ce même doute des académiciens que
saint Augustin quitta l'hérésie des Manichéens. Depuis qu'il fut à Dieu, il
renonça à ces vanités qu'il appelle sacrilège, et fit ce qu'il dit de quelques
autres. Il reconnut avec quelle sagesse saint Paul nous avertit de nous pas
laisser séduire par ces discours. Car il avoue qu'il y a en cela un certain
agrément qui enlève: on croit quelquefois les choses véritables, seulement parce
qu'on les dit éloquemment. Ce sont des viandes dangereuses, dit-il, mais que
l'on sert dans de beaux plats, mais ces viandes, au lieu de nourrir le cœur,
elles le vident. On ressemble alors à des gens qui dorment, et qui croient
manger en dormant: ces viandes imaginaires les laissent aussi vides qu'ils
étaient." M. de Saci dit à M. Pascal plusieurs choses semblables: sur quoi M. Pascal
lui dit que s'il lui faisait compliment de bien posséder Montaigne et de le
savoir bien tourner il pouvait lui dire sans compliment qu'il possédait bien
mieux saint Augustin, et qu'il le savait bien mieux tourner, quoique peu
avantageusement pour le pauvre Montaigne. Il lui témoigna être extrêmement
édifié de la solidité de tout ce qu'il venait de lui représenter; cependant,
étant encore tout plein de son auteur, il ne put se retenir et lui dit: "Je vous avoue, Monsieur, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur la
superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette
révolte si sanglante de l'homme contre l'homme, qui, de la société avec Dieu, où
il s'élevait par les maximes [de sa faible raison], le précipite dans la nature
des bêtes; et j'aurais aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande
vengeance, si, étant disciple de l'Eglise par la foi, il eût suivi les règles de
la morale, en portant les hommes, qu'il avait si utilement humiliés, a ne pas
irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer des crimes qu'il
les a convaincus de ne pouvoir pas seulement connaître. "Mais il agit au contraire en païen de cette sorte. De ce principe, dit-il,
que hors de la foi tout est dans l'incertitude, et considérant combien il y a
que l'on cherche le vrai et le bien sans aucun progrès vers la tranquillité, il
conclut qu'on en doit laisser le soin aux autres, et demeurer cependant en
repos, coulant légèrement sur les sujets de peur d'y enfoncer en appuyant; et
prendre le vrai et le bien sur la première apparence, sans les presser, parce
qu'ils sont si peu solides que, quelque peu qu'on serre la main, ils s'échappent
entre les doigts et les laissent vides. C'est pourquoi il suit le rapport des
sens et les notions communes, parce qu'il faudrait qu'il se fît violence pour
les démentir, et qu'il ne sait s'il gagnerait, ignorant où est le vrai. Ainsi il
fuit la douleur et la mort, parce que son instinct l'y pousse, et qu'il ne veut
pas résister par la même raison, mais sans en conclure que ce soient de
véritables maux, ne se fiant pas trop à ces mouvements naturels de crainte, vu
qu'on en sent d'autres de plaisir qu'on dit être mauvais, quoique la nature
parle au contraire. Ainsi, il n'a rien d'extravagant dans sa conduite, il agit
comme les autres; et tout ce qu'ils font dans la sotte pensée qu'ils suivent le
vrai bien, il le fait par un autre principe, qui est que les vraisemblances
étant pareilles d'un et d'autre côté l'exemple et la commodité sont les
contrepoids qui l'entraînent. "Il suit donc les mœurs de son pays parce que la coutume l'emporte: il monte
sur son cheval, comme un qui ne serait pas philosophe, parce qu'il le souffre
mais sans croire que ce soit de droit, ne sachant pas si cet animal n'a pas au
contraire celui de se servir de lui. Il se fait aussi quelque violence pour
éviter certains vices; et même il garde la fidélité au mariage, à cause de la
peine qui suit les désordres; mais si celle qu'il prendrait surpasse celle qu'il
évite, il y demeure en repos, la règle de son action étant en tout la commodité
et la tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoïque qu'on peint
avec une mine sévère, un regard farouche, des cheveux hérissés, le front ridé et
en sueur, dans une posture pénible et tendue, loin des hommes, dans un morne
silence, et seul sur la pointe d'un rocher: fantôme, à ce qu'il dit, capable
d'effrayer les enfants, et qui ne fait là autre chose, avec un travail
continuel, que de chercher le repos, où elle n'arrive jamais. La sienne est
naïve, familière, plaisante, enjouée, et pour ainsi dire folâtre; elle suit ce
qui la charme, et badine négligemment des accidents bons ou mauvais, couchée
mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille d'où elle montre aux hommes qui
cherchent la félicité avec tant de peine, que c'est là seulement où elle repose,
et que l'ignorance et l'in curiosité sont deux doux oreillers pour une tête bien
faite, comme il dit lui-même. "Je ne puis pas vous dissimuler, Monsieur, qu'en lisant cet auteur et le
comparant avec Épictète, j'ai trouvé qu'ils étaient assurément les deux plus
grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde, et les seules
conformes à la raison, puisqu'on ne peut suivre qu'une de ces deux routes,
savoir: ou qu'il y a un Dieu, et lors il y place son souverain bien, ou qu'il
est incertain, et qu'alors le vrai bien l'est aussi, puis qu'il en est
incapable. "J'ai pris un plaisir extrême à remarquer dans ces divers raisonnements en
quoi les uns et les autres sont arrivés à quelque conformité avec la sagesse
véritable qu'ils ont essayé de connaître. Car, s'il est agréable d'observer dans
la nature le désir qu'elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages, où l'on en
voit quelque caractère parce qu'ils en sont les images, combien est-il plus
juste de considérer dans les productions des esprits les efforts qu'ils font
pour imiter la vertu essentielle, même en la fuyant, et de remarquer en quoi ils
y arrivent et en quoi ils s'en égarent, comme j'ai tâché de faire dans cette
étude ! "Il est vrai, Monsieur, que vous venez de me faire voir admirablement le peu
d'utilité que les Chrétiens peuvent retirer de ces études philosophiques. Je ne
laisserai pas, néanmoins, avec votre permission, de vous dire encore ma pensée,
prêt néanmoins de renoncer à toutes les lumières qui ne viendront point de vous:
en quoi j'aurai l'avantage, ou d'avoir rencontre la vérité par bonheur, ou de la
recevoir de vous avec assurance. Il me semble que la source des erreurs de ces
deux sectes est de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent diffère de
celui de sa création, de sorte que l'un remarquant quelques traces de sa
première grandeur, et ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et
sans besoin de réparateur, ce qui le mène au comble de la superbe; au lieu que
l'autre, éprouvant la misère présente et ignorant la première dignité, traite la
nature comme nécessairement infirme et irréparable, ce qui le précipite dans le
désespoir d'arriver à un véritable bien, et de là dans une extrême lâcheté.
Ainsi ces deux états qu'il fallait connaître ensemble pour voir toute la vérité,
étant connus séparément, conduisent nécessairement à l'un de ces deux vices,
d'orgueil et de paresse, où sont infailliblement tous les hommes avant la grâce
puisque s'ils ne demeurent dans leurs désordres par lâcheté, ils en sortent par
vanité, tant il est vrai ce que vous venez de me dire de saint Augustin, et que
je trouve d'une grande étendue. Car en effet on leur rend hommage en bien des
manières. "C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que l'un, connaissant
les devoirs de l'homme et ignorant son impuissance, se perd dans la présomption,
et que l'autre, connaissant l'impuissance et non le devoir, il s'abat dans la
lâcheté; d'où il semble que, puisque l'un conduit à la vérité, l'autre à l
erreur, l'on formerait en les alliant une morale parfaite. Mais, au lieu de
cette paix, il ne résulterait de leur assemblage qu'une guerre et qu'une
destruction générale: car l'un établissant la certitude, l'autre le doute, l'un
la grandeur de l'homme, l'autre sa faiblesse, ils ruinent la vérité aussi bien
que les faussetés l'un de l'autre. De sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à
cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs oppositions et qu'ainsi ils
se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de l'Évangile. C'est
elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin, et, unissant tout ce
qui est de vrai et chassant tout ce qui est de faux elle en fait une sagesse
véritablement céleste où s'accordent ces opposés qui étaient incompatibles dans
ces doctrines humaines. Et la raison en est que ces sages du monde placent les
contraires dans un même sujet; car l'un attribuait la grandeur à la nature et
l'autre la faiblesse à cette même nature, ce qui ne pouvait subsister; au lieu
que la foi nous apprend à les mettre en des sujets différents: tout ce qu'il y a
d'infirme appartenant à la nature, tout ce qu'il y a de puissant appartenant à
la grâce. Voilà l'union étonnante et nouvelle que Dieu seul pouvait enseigner,
et que lui seul pouvait faire, et qui n'est qu'une image et qu'un effet de
l'union ineffable de deux natures dans la seule personne d'un Homme-Dieu. "Je vous demande pardon, Monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, de m'emporter
ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie qui
était seule mon sujet; mais il m'y a conduit insensiblement; et il est difficile
de n'y pas entrer, quelque verité qu'on traite, parce qu'elle est le centre de
toutes les vérités; ce qui paraît ici parfaitement, puisqu'elle enferme si
visiblement toutes celles qui se trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois
pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. Car s'ils sont pleins de
la pensée de la grandeur de l'homme qu'ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses
de l'Évangile, qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu?
Et s'ils se plaisaient à voir l'infirmité de la nature leurs idées n'égalent
plus celles de la véritable faiblesse du péché, dont la même mort a été le
remède. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont désiré et ce qui est admirable,
ils s'y trouvent unis, eux qui ne pouvaient s'allier dans un degré infiniment
inférieur." M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il était surpris
comment il savait tourner les choses, mais il avoua en même temps que tout le
monde n'avait pas le secret comme lui de faire des lectures des réflexions si
sages et si élevées. Il lui dit qu'il ressemblait à ces médecins habiles qui,
par la manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les
plus grands remèdes. Il ajouta que, quoiqu'il vît bien, parce qu'il venait de
lui dire, que ces lectures lui étaient utiles, il ne pouvait pas croire
néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de gens dont l'esprit se
traînerait un peu, et n'aurait pas assez d'élévation pour lire ces auteurs et en
juger, et savoir tirer les perles du milieu du fumier aurum ex stercore, disait
un Père. Ce qu'on pouvait bien plus dire de ces philosophes, dont le fumier, par
sa noire fumée, pouvait obscurcir la foi chancelante de ceux qui les lisent.
C'est pourquoi il conseillerait toujours à ces personnes de ne pas s'exposer
légèrement à ces lectures, de peur de se perdre avec ces philosophes et de
devenir l'objet des démons et la pâture des vers, selon le langage de
l'Écriture, comme ces philosophes. l'ont été. "Pour l'utilité de ces lectures, dit M. Pascal, je vous dirai fort simplement
ma pensée. Je trouve dans Épictète un art incomparable pour troubler le repos de
ceux qui le cherchent dans les choses extérieures et pour les forcer à
reconnaître qu'ils sont de véritables esclaves et de misérables aveugles; qu'il
est impossible qu'ils trouvent autre chose que l'erreur et la douleur qu'ils
fuient, s'ils ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparable
pour confondre l'orgueil de ceux qui, hors la foi, se piquent d'une véritable
justice; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs opinions, et qui croient
trouver dans les sciences des vérités inébranlables; et pour convaincre si bien
la raison de son peu de lumière et de ses égarements, qu'il est difficile, quand
on fait un bon usage de ses principes, d'être tenté de trouver des répugnances
dans les mystères: car l'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné de
vouloir juger si l'incarnation ou le mystère de l'Eucharistie sont possibles; ce
que les hommes du commun n'agitent que trop souvent. "Mais si Épictète combat la paresse, il mène à l'orgueil, de sorte qu'il peut
être très nuisible à ceux qui ne sont pas persuadés de la corruption de la plus
par faite justice qui n'est pas de la foi. Et Montaigne est absolument
pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l'impiété et aux vices. C'est pourquoi
ces lectures doivent être réglées avec beaucoup de soin, de discrétion et
d'égard à la condition et aux mœurs de ceux à qui on les conseille. Il me semble
seulement qu'en les joignant ensemble elles ne pourraient réussir fort mal,
parce que l'une s'oppose au mal de l'autre: non qu'elles puissent donner la
vertu, mais seulement troubler dans les vices: l'âme se trouvant combattue par
ces contraires, dont l'un chasse l'orgueil et l'autre la paresse, et ne pouvant
reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnements ni aussi les fuir tous." Ce fut ainsi que ces deux personnes d'un si bel esprit s'accordèrent enfin au
sujet de la lecture de ces philosophes, et se rencontrèrent au même terme, où
ils arrivèrent néanmoins d'une manière un peu différente: M. de Saci y étant
arrivé tout d'un coup par la claire vue du Christianisme, et M. Pascal n'y étant
arrivé qu'après beaucoup de détours en s'attachant aux principes de ces
philosophes. Lorsque M. de Saci et tout Port-Royal-des-Champs étaient ainsi tout occupés
de la joie que causait la conversion et la vue de M. Pascal et qu'on y admirait
la force toute-puissante de la grâce qui, par une miséricorde dont il y a peu
d'exemples, avait si profondément abaissé cet esprit si élevé de lui- même. Sur la conversion du pécheur La première chose que Dieu inspire à l'âme qu'il daigne toucher
véritablement, est une connaissance et une vue toute extraordinaire par laquelle
l'âme considère les choses et elle-même d'une façon toute nouvelle. Cette nouvelle lumière lui donne de la crainte, et lui apporte un trouble qui
traverse le repos qu'elle trouvait dans les choses qui faisaient ses délices. Elle ne peut plus goûter avec tranquillité les choses qui la charmaient. Un
scrupule continuel la combat dans cette jouissance, et cette vue intérieure ne
lui fait plus trouver cette douceur accoutumée parmi les choses où elle
s'abandonnait avec une pleine effusion de son cœur. Mais elle trouve encore plus d'amertume dans les exercices de piété que dans
les vanités du monde. D'une part, la présence des objets visibles la touche plus
que l'espérance des invisibles, et de l'autre la solidité des invisibles la
touche plus que la vanité des visibles. Et ainsi la présence des uns et la
solidité des autres disputent son affection; et la vanité des uns et l'absence
des autres excitent son aversion; de sorte qu'il naît dans elle un désordre et
une confusion que [deux lignes en blanc]. Elle considère les choses périssables comme périssantes et même déjà péries;
et dans la vue certaine de l'anéantissement de tout ce qu'elle aime, elle
s'effraye dans cette considération, en voyant que chaque instant
lui arrache la jouissance de son bien, et que ce qui lui est le plus cher
s'écoule à tout moment, et qu'enfin un jour certain viendra auquel elle se
trouvera dénuée de toutes les choses auxquelles elle avait mis son espérance. De
sorte qu'elle comprend parfaitement que son cœur ne s'étant attaché qu'à des
choses fragiles et vaines, son âme se doit trouver seule et abandonnée au sortir
de cette vie, puisqu'elle n'a pas eu soin de se joindre à un bien véritable et
subsistant par lui-même, qui pût la soutenir et durant et après cette vie. De là vient qu'elle commence à considérer comme un néant tout ce qui doit
retourner dans le néant, le ciel, la terre, son esprit, son corps, ses parents,
ses amis, ses ennemis, les biens, la pauvreté, la disgrâce, la prospérité,
l'honneur, l'ignominie, l'estime, le mépris, l'autorité, l'indigence, la santé,
la maladie et la vie même; enfin tout ce qui doit moins durer que son âme est
incapable de satisfaire le dessein de cette âme qui recherche sérieusement à
l'établir dans une félicité aussi durable qu'elle- même. Elle commence à s'étonner de l'aveuglement où elle a vécu; et quand elle
considère d'une part le long temps qu'elle a vécu sans faire ces réflexions et
le grand nombre de personnes qui vivent de la sorte, et de l'autre combien il
est constant que l'âme, étant immortelle comme elle est, ne peut trouver sa
félicité parmi des choses périssables, et qui lui seront ôtées au moins à la
mort, elle entre dans une sainte confusion et dans un étonnement qui lui porte
un trouble bien salutaire. Car elle considère que quelque grand que soit le nombre de ceux qui
vieillissent dans les maximes du monde, et quelque autorité que puisse avoir
cette multitude d'exemples de ceux qui posent leur félicité au monde, il est
constant néanmoins que quand les choses du monde auraient quelque plaisir
solide, ce qui est reconnu pour faux par un nombre infini d'expériences si
funestes et si continuelles, il est inévitable que la perte de ces choses, ou
que la mort enfin nous en prive, de sorte que l'âme s'étant amassé des trésors
de biens temporels de quelque nature qu'ils soient, soit or, soit science, soit
réputation, c'est une nécessité indispensable qu'elle se trouve dénuée de tous
ces objets de sa félicité; et qu'ainsi, s'ils ont eu de quoi la satisfaire, ils
n'auront pas de quoi la satisfaire toujours; et que si c'est se procurer un
bonheur véritable, ce n'est pas se proposer un bonheur bien durable, puisqu'il
doit être borné avec le cours de cette vie. De sorte que par une sainte humilité, que Dieu relève au-dessus de la
superbe, elle commence à s'élever au-dessus du commun des hommes; elle condamne
leur conduite, elle déteste leurs maximes, elle pleure leur aveuglement, elle se
porte à la recherche du véritable bien: elle comprend qu'il faut qu'il ait ces
deux qualités, l'une qu'il dure autant qu'elle, et qu'il ne puisse lui être ôté
que de son consentement, et l'autre qu'il n'y ait rien de plus aimable. Elle voit que dans l'amour qu'elle a eu pour le monde elle trouvait en lui
cette seconde qualité dans son aveuglement, car elle ne reconnaissait rien de
plus aimable; mais comme elle n'y voit pas la première, elle connaît que ce
n'est pas le souverain bien. Elle le cherche donc ailleurs, et connaissant par
une lumière toute pure qu'il n'est point dans les choses qui sont en elle, ni hors d'elle, ni devant elle (rien donc en elle, rien
à ses côtés), elle commence de le chercher au-dessus d'elle. Cette élévation est si éminente et si transcendante, qu'elle ne s'arrête pas
au ciel (il n'a pas de quoi la satisfaire) ni au-dessus du ciel, ni aux anges,
ni aux êtres les plus parfaits. Elle traverse toutes les créatures, et ne peut
arrêter son cœur qu'elle ne se soit rendue jusqu'au trône de Dieu, dans lequel
elle commence à trouver son repos et ce bien qui est tel qu'il n'y a rien de
plus aimable, et qu'il ne peut lui être ôté que par son propre consentement Car encore qu'elle ne sente pas ces charmes dont Dieu récompense l'habitude
dans la piété, elle comprend néanmoins que les créatures ne peuvent être plus
aimables que le Créateur, et sa raison aidée de la lumière de la grâce lui fait
connaître qu'il n'y a rien de plus aimable que Dieu et qu'il ne peut être ôté
qu'à ceux qui le rejettent, puisque c'est le posséder que de le désirer, et que
le refuser c'est le perdre. Ainsi elle se réjouit d'avoir trouvé un bien qui ne peut lui être ravi tant
qu'elle le désirera, et qui n'a rien au-dessus de soi. Et dans ces réflexions
nouvelles elle entre dans la vue des grandeurs de son Créateur, et dans des
humiliations et des adorations pro fondes. Elle s'anéantit en conséquence et ne
pouvant former d'elle-même une idée assez basse, ni en concevoir une assez
relevée de ce bien souverain, elle fait de nouveaux efforts pour se rabaisser
jusqu'aux derniers abîmes du néant, en considérant Dieu dans des immensités
qu'elle multiplie sans cesse; enfin dans cette conception, qui épuise ses
forces, elle l'adore en silence, elle se considère comme sa vile et inutile
créature, et par ses respects réitérés l'adore et le bénit, et voudrait à jamais
le bénir et l'adorer. Ensuite elle reconnaît la grâce qu'il lui a faite de
manifester son infinie majesté à un si chétif vermisseau; et après une ferme
résolution d'en être éternellement reconnaissante, elle entre en confusion
d'avoir préféré tant de vanités à ce divin maître, et dans un esprit de
componction et de pénitence, elle a recours à sa pitié, pour arrêter sa colère
dont l'effet lui paraît épouvantable. Dans la vue de ces immensités.... Elle fait d'ardentes prières à Dieu pour obtenir de sa miséricorde que comme
il lui a plu de se découvrir à elle, il lui plaise la conduire et lui faire
connaître les moyens d'y arriver. Car comme c'est à Dieu qu'elle aspire, elle
aspire encore à n'y arriver que par des moyens qui viennent de Dieu même, parce
qu'elle veut qu'il soit lui-même son chemin, son objet et sa dernière fin.
Ensuite de ces prières, elle commence d'agir, et cherche entre eux. Elle commence à connaître Dieu, et désire d'y arriver; mais comme elle ignore
les moyens d'y parvenir, si son désir est sincère et véritable, elle fait la
même chose qu'une personne qui désirant arriver en quelque lieu, ayant perdu le
chemin, et connaissant son égarement, aurait recours à ceux qui sauraient
parfaitement ce chemin etŠ Elle se résout de conformer à ses volontés le reste de sa vie; mais comme sa
faiblesse naturelle, avec l'habitude qu'elle a aux péchés où elle a vécu, l'ont
réduite dans l'impuissance d'arriver à cette félicité, elle implore de sa miséricorde les moyens d'arriver à lui, de s'attacher à lui, d'y
adhérer éternellement Ainsi elle reconnaît qu'elle doit adorer Dieu comme créature, lui rendre
grâce comme redevable, lui satisfaire comme coupable, le prier comme indigente. mais ils espèrent, par ces services et ces
déférences qu’ils vous rendent, obtenir de vous quelque part de ces biens qu’ils
désirent et dont ils voient que vous disposez.
nts: ce qui lui coûta tant d'application et d'effort
d'esprit que, pour monter cette machine au point où tout le monde l'admirait, et
que j'ai vue de mes yeux, il en eut lui même la tête démontée pendant plus de
trois ans. Cet homme admirable, enfin étant touché de Dieu, soumit cet esprit si
élevé au doux joug de Jésus-Christ, et ce cœur si noble et si grand embrassa
avec humilité la pénitence. Il vint à Paris se jeter entre les bras de M.
Singlin, résolu de faire tout ce qu'il lui ordonnerait.
contactez nous par téléphone ou par e mail: