LES PENSEES
Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets.
AVERTISSEMENT.
I. Contre l'Indifférence des Athées.
II. Marques de la véritable Religion
III. Véritable Religion prouvée par les contrariétés qui sont dans l'homme, &
par le péché originel.
IV. Il n'est pas incroyable que Dieu s'unisse à nous
V. Soumission, & usage de la raison.
VI. Foi sans raisonnement.
VII. Qu'il est plus avantageux de croire que de ne pas croire ce qu'enseigne
la Religion Chrétienne.
VIII. Image d'un homme qui s'est lassé de chercher Dieu par le seul
raisonnement, & qui commence à lire l'Écriture.
IX. Injustice, & corruption de l'homme.
X. Juifs.
XI. Moïse.
XII. Figures.
XIII. Que la Loi était figurative.
XIV. Jésus-Christ.
XV. Preuves de Jésus-Christ par les prophéties.
XVI. Diverses preuves de Jésus-Christ.
XVII. Contre Mahomet.
XVIII. Dessein de Dieu de se cacher aux uns, & de se découvrir aux autres.
XIX Que les vrais Chrétiens & les vrais Juifs n'ont qu'une même Religion.
XX. On ne connaît Dieu utilement que par Jésus-Christ.
XXI. Contrariétés étonnantes qui se trouvent dans la nature de l'homme à
l'égard de la vérité, du bonheur, & de plusieurs autres choses.
XXII. Connaissance générale de l'homme.
XXIII. Grandeur de l'homme.
XXIV. Vanité de l'homme.
XXV. Faiblesse de l'homme.
XXVI. Misère de l'homme.
XXVII. Pensées sur les Miracles.
XXVIII. Pensées Chrétiennes.
XXIX. Pensées Morales.
XXX. Pensées sur la mort, qui ont été extraites d'une Lettre écrite par M.
Pascal, sur le sujet de la mort de M. son Père.
XXXI. Pensées diverses.
XXXII. Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies.
AVERTISSEMENT
Les Pensées qui sont contenues dans ce Livre ayant été écrites et composées
par Monsieur Pascal en la manière qu'on l'a rapporté dans la Préface,
c'est-à-dire à mesure qu'elles lui venaient dans l'esprit, et sans aucune suite
; il ne faut pas s'attendre d'en trouver beaucoup dans les chapitres de ce
Recueil, qui sont la plupart composés de quantité de pensées toutes détachées
les unes des autres, et qui n'ont été mises ensemble sous les mêmes matières.
Mais quoiqu'il soit assez facile, en lisant chaque article, de juger s'il est
une suite de ce qui le précède, ou s'il contient une nouvelle pensée ; néanmoins
on a crû que pour les distinguer davantage il était bon d'y faire quelque marque
| particulière. Ainsi lorsque l'on verra au commencement de quelque article
cette marque ([§]) cela veut dire qu'il y a dans cet article une nouvelle
pensées qui n'est point une suite de la précédente, et qui en est entièrement
séparée. Et l'on connaîtra par même moyen que les articles qui n'auront point
cette marque ne composent qu'un seul discours, et qu'ils ont été trouvés dans
cet ordre et cette suite dans les originaux de Monsieur Pascal.
L'on a aussi jugé à propos d'ajouter à la fin de ces pensées un Prière que
Monsieur Pascal composa étant encore jeune, dans une maladie qu'il eut, et qui a
déjà été imprimée deux ou trois fois sur des copies assez peu correctes, parce
que ces impressions ont été faites sans la participation de ceux qui donnent à
présent ce Recueil au public.
pendent opera interrupta.
I.
Contre l'Indifférence des Athées.
Que ceux qui combattent la Religion apprennent au moins quelle elle est avant
que de la combattre. Si cette Religion se vantait d'avoir une vue claire de
Dieu, et de le posséder [2] à découvert et sans voile, ce serait la combattre
que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence.
Mais puis qu'elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres, et
dans l'éloignement de Dieu, et que c'est même le nom qu'il se donne dans les
Écritures, Deus absconditus : et enfin si elle travaille également à établir ces
deux choses ; que Dieu a mis des marques sensibles dans l'Église pour se faire
reconnaître à ceux qui le chercheraient sincèrement ; et qu'il les a couvertes
néanmoins de telle sorte qu'il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de
tout leur coeur ; quel avantage peuvent-ils tirer, lorsque dans la négligence où
ils font profession d'être de chercher la vérité, ils crient que rien ne la leur
montre ; puisque cette obscurité où ils sont, et qu'ils objectent à l'Église ne
fait qu'établir une des choses qu'elle soutient sans toucher à l'autre, et
confirme sa doctrine bien loin de la ruiner ?
Il faudrait pour la combattre qu'ils [3] criassent qu'ils ont fait tous leurs
efforts pour chercher partout, et même dans ce que l'Église propose pour s'en
instruire, mais sans aucune satisfaction. S'ils parlaient de la sorte, ils
combattraient à la vérité une de ses prétentions. Mais j'espère montrer ici
qu'il n'y a point de personne raisonnable qui puisse parler de la sorte ; et
j'ose même dire que jamais personne ne l'a fait. On sait assez de quelle manière
agissent ceux qui sont dans cet esprit. Ils croient avoir fait de grands efforts
pour s'instruire lorsqu'ils ont employé quelques heures à la lecture de
l'Écriture, et qu'ils ont interrogé quelque Ecclésiastique sur les vérités de la
foi. Après cela ils se vantent d'avoir cherché sans succès dans les livres et
parmi les hommes. Mais en vérité je ne puis m'empêcher de leur dire, que cette
négligence n'est pas supportable. Il ne s'agit pas ici de l'intérêt léger de
quelque personne étrangère : il s'agit de nous-mêmes et de notre tout.
L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, et [4] qui
nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être
dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et toutes nos
pensées doivent prendre des routes si différentes selon qu'il y aura des biens
éternels à espérer ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens
et jugement qu'en la réglant par la vue de ce point qui doit être notre dernier
objet.
Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur
ce sujet d'où dépend toute notre conduite. Et c'est pourquoi parmi ceux qui n'en
sont pas persuadés, je fais une extrême différence entre ceux qui travaillent de
toutes leurs forces à s'en instruire, et ceux qui vivent sans s'en mettre en
peine et sans y penser.
Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement
dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui
n'épargnant rien pour en sortir font de cette recherche leur [5] principale et
leur plus sérieuse occupation. Mais pour ceux qui passent leur vie sans penser à
cette dernière fin de la vie, et qui par cette seule raison, qu'ils ne trouvent
pas en eux-mêmes des lumières qui les persuadent, négligent d'en chercher
ailleurs, et d'examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple
reçoit par une simplicité crédule, ou de celles qui quoiqu'obscures
d'elles-mêmes ont néanmoins un fondement très solide, je les considère d'une
manière toute différente. Cette négligence en une affaire où il s'agit
d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne
m'attendrit ; elle m'étonne et m'épouvante ; c'est un monstre pour moi. Je ne
dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle. Je prétends au
contraire que l'amour propre, que l'intérêt humain, que la plus simple lumière
de la raison nous doit donner ces sentiments. Il ne faut voir pour cela que ce
que voient les personnes les moins éclairées.
Il ne faut pas avoir l'âme fort [6] élevée pour comprendre qu'il n'y a point
ici de satisfaction véritable et solide, que tous nos plaisirs ne sont que
vanité, que nos maux sont infinis, et qu'enfin la mort qui nous menace à chaque
instant nous doit mettre dans peu d'années, et peut-être en peu de jours dans un
état éternel de bonheur, ou de malheur, ou d'anéantissement. Entre nous et le
ciel, l'enfer ou le néant il n'y a donc que la vie qui est la chose du monde la
plus fragile ; et la ciel n'étant pas certainement pour ceux qui doutent si leur
âme est immortelle, ils n'ont à attendre que l'enfer ou le néant.
Il n'y a rien de plus réel que cela ni de plus terrible. Faisons tant que
nous voudrons les braves, voila la fin qui attend la plus belle vie du monde.
C'est en vain qu'ils détournent leur pensée de cette éternité qui les attend,
comme s'ils la pouvaient anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré
eux, elle s'avance, et la mort qui la doit ouvrir les mettra infailliblement
dans peu de temps dans [7] l'horrible nécessité d'être éternellement ou
anéantis, ou malheureux.
Voila un doute d'une terrible conséquence ; et c'est déjà assurément un très
grand mal que d'être dans ce doute ; mais c'est au moins un devoir indispensable
de chercher quand on y est. Ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas est tout
ensemble et bien injuste, et bien malheureux. Que s'il est avec cela tranquille
et satisfait, qu'il en fasse profession, et enfin qu'il en fasse vanité, et que
ce soit de cet état même qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je
n'ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature.
Où peut-on prendre ces sentiments ? Quel sujet de joie trouve-t-on à
n'attendre plus que des misères sans ressource ? Quel sujet de vanité de se voir
dans des obscurités impénétrables ? Quelle consolation de n'attendre jamais de
consolateur ?
Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse, et dont il faut
faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en
[8] leur représentant ce qui se passe en eux-mêmes, pour les confondre par la
vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes, quand ils
choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu'ils sont, et sans en
rechercher d'éclaircissement.
Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que
moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce
que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme ; et cette partie même de moi
qui pense ce que je dis, et qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, ne se
connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'Univers qui
m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans
savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce
peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un
autre de toute l'éternité qui m'a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne
vois que des infirmités
Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vais ; et je sais
seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais ou dans le néant, ou
dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions
je dois être éternellement en partage.
Voila mon état plein de misère, de faiblesse, d'obscurité. Et de tout cela je
conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à ce qui me
doit arriver, et que je n'ai qu'à suivre mes inclinations sans réflexion et sans
inquiétude, en faisant tout ce qu'il faut pour tomber dans le malheur éternel au
cas que ce qu'on en dit soit véritable. Peut-être que je pourrais trouver
quelque éclaircissement dans mes doutes ; mais n'en veux pas prendre la peine,
ni faire un [10] pas pour le chercher ; et en traitant avec mépris ceux qui se
travailleraient de ce soin, je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter
un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort dans
l'incertitude de l'éternité de ma condition future.
En vérité il est glorieux à la Religion d'avoir pour ennemis des hommes si
déraisonnables ; et leur opposition lui est si peu dangereuse, qu'elle sert au
contraire à l'établissement des principales vérités qu'elle nous enseigne. Car
la foi Chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses, la
corruption de la nature, et la rédemption de JÉSUS-CHRIST. Or s'ils ne servent
pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs moeurs, ils
servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des
sentiments si dénaturés.
Rien n'est si important à l'homme que son état ; rien ne lui est si
redoutable que l'éternité. Et ainsi qu'il se trouve des hommes indifférents à la
[11] perte de leur être, et au péril d'une éternité de misère, cela n'est point
naturel. Ils sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses : ils
craignent jusqu'aux plus petites, ils les prévoient, ils les sentent ; et ce
même homme qui passe les jours et les nuits dans la rage et dans le désespoir
pour la perte d'une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur,
est celui là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, et qui demeure
néanmoins sans inquiétude, sans trouble, et sans émotion. Cette étrange
insensibilité pour les choses les plus terribles dans un coeur si sensible aux
plus légères ; c'est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement
surnaturel.
Un homme dans un cachot ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus
qu'une heure pour l'apprendre, et cette heure suffisant, s'il sait qu'il est
donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu'il emploie cette
heure-là non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer, et à se [12]
divertir. C'est l'état où se trouvent ces personnes, avec cette différence que
les maux dont ils sont menacés sont bien autre que la simple perte de la vie et
un supplice passager que ce prisonnier appréhenderait. Cependant ils courent
sans souci dans le précipice après avoir mis quelque chose devant leurs yeux
pour s'empêcher de le voir, et ils se moquent de ceux qui les en avertissent.
Ainsi non seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la véritable
Religion, mais aussi l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas, et qui
vivent dans cette horrible négligence. Il faut qu'il y ait un étrange
renversement dans la nature de l'homme pour vivre dans cet état, et encore plus
pour en faire vanité. Car quand ils auraient une certitude entière qu'ils
n'auraient rien à craindre après la mort que de tomber dans le néant, ne
serait-ce pas un sujet de désespoir plutôt que de vanité ? N'est-ce donc pas une
folie inconcevable, n'en étant pas assurés, de faire gloire d'être dans ce doute
? [13]
Et néanmoins il est certain que l'homme est si dénaturé qu'il y a dans son
coeur une semence de joie en cela. Ce repos brutal entre la crainte de l'enfer,
et du néant semble si beau, que non seulement ceux qui sont véritablement dans
ce doute malheureux s'en glorifient ; mais que ceux même qui n'y sont pas
croient qu'il leur est glorieux de feindre d'y être. Car l'expérience nous fait
voir que la plus part de ceux qui s'en mêlent sont de ce dernier genre ; que ce
sont des gens qui se contrefont, et qui ne sont pas tels qu'ils veulent
paraître. Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières du
monde consistent à faire ainsi l'emporté. C'est ce qu'ils appellent avoir secoué
le joug ; et la plus part ne le font que pour imiter les autres.
Mais s'ils ont encore tant soit peu de sens commun, il n'est pas difficile de
leur faire entendre combien ils s'abusent en cherchant par là de l'estime. Ce
n'est pas la moyen d'en acquérir, je dis même parmi les personnes du monde qui
jugent sainement [14] des choses, et qui savent que la seule voie d'y réussir
c'est de paraître honnête, fidèle, judicieux, et capable de servir utilement ses
amis ; parce que les hommes n'aiment naturellement que ce qui leur peut être
utile. Or quel avantage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un homme qu'il a secoué
le joug, qu'il ne croit pas qu'il y ait un Dieu qui veille sur ses actions,
qu'il se considère comme seul maître de sa conduite, qu'il ne pense à en rendre
compte qu'à soi-même ? Pense-t-il nous avoir porté par là à en avoir désormais
bien de la confiance en lui, et à en attendre des consolations, des conseils, et
des secours dans tous les besoins de la vie ? Pense-t-il nous avoir bien réjouis
de nous dire qu'il doute si notre âme est autre chose qu'un peu de vent et de
fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content ? Est-ce donc
une chose à dire gaiement ; et n'est- ce pas une chose à dire au contraire
tristement, comme la chose du monde la plus triste ?
S'ils y pensaient sérieusement ils [15] verraient que cela est si mal pris,
si contraire au bon sens, si opposé à l'honnêteté, et si éloigné en toute
manière de ce bon air qu'ils cherchent, que rien n'est plus capable de leur
attirer le mépris et l'aversion des hommes, et de les faire passer pour des
personnes sans esprit et sans jugement. Et en effet si on leur fait rendre
compte de leurs sentiments et des raisons qu'ils ont de douter de la Religion,
ils diront des choses si faibles et si basses qu'ils persuaderaient plutôt du
contraire. C'était ce que leur disait un jour fort à propos une personne : si
vous continuez à discourir de la sorte, leur disait-il, en vérité vous me
convertirez. Et il avait raison ; car qui n'aurait horreur de se voir dans des
sentiments où l'on a pour compagnons des personnes si méprisables ?
Ainsi ceux qui ne font que feindre ces sentiments sont bien malheureux de
contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinents des hommes. S'il
sont fâchés dans le fond de leur coeur de n'avoir pas plus de [16] lumière,
qu'ils ne le dissimulent point. Cette déclaration ne sera pas honteuse. Il n'y a
de honte qu'à n'en point avoir. Rien ne découvre davantage une étrange faiblesse
d'esprit que de ne pas connaître quel est le malheur d'un homme sans Dieu. rien
ne marque davantage une extrême bassesse de coeur que de ne pas souhaiter la
vérité des promesses éternelles. Rien n'est plus lâche que de faire le brave
contre Dieu. Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés
pour en être véritablement capables : qu'ils soient au moins honnêtes gens,
s'ils ne peuvent encore être Chrétiens : et qu'ils reconnaissent enfin qu'il n'y
a que deux sortes de personnes ; ou ceux qui servent Dieu de tout leur coeur,
parce qu'ils le connaissent ; ou ceux qui le cherchent de tout leur coeur, parce
qu'ils ne le connaissent pas encore.
C'est donc pour les personnes qui cherchent Dieu sincèrement, et qui
reconnaissant leur misère désirent véritablement d'en sortir, qu'il est juste
[17] de travailler, afin de leur aider à trouver la lumière qu'ils n'ont pas.
Mais pour ceux qui vivent sans le connaître, et sans le chercher, ils se
jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin, qu'ils ne sont pas dignes du soin
des autres : et il faut avoir toute la charité de la Religion qu'ils méprisent
pour ne les pas mépriser jusqu'à les abandonner dans leur folie. Mais parce que
cette Religion nous oblige de les regarder toujours tant qu'ils seront en cette
vie comme capables de la grâce qui peut les éclairer, et de croire qu'ils
peuvent être dans peu de temps plus remplis de foi que nous ne sommes, et que
nous pouvons au contraire tomber dans l'aveuglement où ils sont ; il faut faire
pour eux ce que nous voudrions qu'on fît pour nous si nous étions en leur place,
et les appeler à avoir pitié d'eux-mêmes, et à faire au moins quelque pas pour
tenter s'ils ne trouveront point de lumière. Qu'ils donnent à le lecture de cet
ouvrage quelques-unes de ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs.
[18] Peut-être y rencontreront-ils quelque chose, ou du oins ils n'y perdront
pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un
véritable désir de connaître la vérité, j'espère qu'il y auront satisfaction, et
qu'ils seront convaincus des preuves d'une Religion si divine que l'on y a
ramassées.
II.
Marques de la véritable Religion
LA vraie Religion doit avoir pour marque d'obliger à aimer Dieu. Cela est
bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne l'a ordonné. Elle doit
encore avoir connu la concupiscence de l'homme, et l'impuissance où il est par
lui-même d'acquérir la vertu. Elle doit y avoir apporté les remèdes dont la
prière est le principal. Notre Religion a fait tout cela ; et nulle autre n'a
jamais demandé à Dieu de l'aimer et de le suivre. [19] .i.
[§] Il faut pour faire qu'une Religion soit vraie qu'elle ait connu notre
nature. Car la vraie nature de l'homme, son vrai bine, la vraie vertu, et la
vraie Religion sont choses dont la connaissance est inséparable. Elle doit avoir
connu la grandeur et la bassesse de l'homme, et la raison de l'un et de l'autre.
Quelle autre Religion que la Chrétienne a connu toutes ces choses ?
[§] Les autres Religions, comme les Païennes, sont plus populaires ; car
elles consistant toutes en extérieur ; mais elles ne sont pas pour les gens
habiles. Une Religion purement intellectuelles serait plus proportionnée aux
habiles ; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule Religion Chrétienne est
proportionnée à tous, étant mêlée d'extérieur et d'intérieur. Elle élève le
peuple à l'intérieur, et abaisse les superbes à l'extérieur, et n'est pas
parfaite sans les deux. Car il faut que le peuple entende l'esprit de la lettre,
et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre, en pratiquant ce qu'il y
a d'extérieur. [20]
[§] Nous sommes haïssables ; la raison nous en convainc. Or nulle autre
Religion que la Chrétienne ne propose de se haïr. Nulle autre Religion ne peut
donc être reçue de ceux qui savent qu'ils ne sont dignes que de haine.
[§] Nulle autre Religion que la Chrétienne n'a connu que l'homme est la plus
excellente créature, et en même temps la plus misérable. Les uns qui ont bien
connu la réalité de son excellence ont pris pour lâcheté et pour ingratitude les
sentiments bas que les hommes ont naturellement d'eux- mêmes. Et les autres qui
ont bien connu combien cette bassesse est effective ont traité d'une superbe
ridicule ces sentiments de grandeur qui sont aussi naturels à l'homme.
[§] Nulle Religion que la nôtre n'a enseigné que l'homme naît en péché. Nulle
secte de Philosophes ne l'a dit. Nulle n'a donc dit vrai.
[§] Dieu étant caché, toute Religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est
pas véritable ; et toute Religion qui n'en rend pas la raison n'est [21] pas
instruisante. La nôtre fait tout cela.
[§] Cette Religion qui consiste à croire que l'homme est tombé d'un état de
gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence, et
d'éloignement de Dieu, mais qu'enfin il serait rétabli par un Messie qui devait
venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle là a
subsisté pour laquelle sont toutes choses. Car Dieu voulant se former un peuple
saint qu'il séparerait de toutes les autres nations, qu'il délivrerait de ses
ennemis, qu'il mettrait dans un lieu de repos, a promis de la faire, et de venir
au monde pour cela ; et il a prédit par ses Prophètes le temps et la manière de
sa venue. Et cependant pour affermir l'espérance de ses élus dans tous les
temps, il leur en a toujours fait voir des images et des figures, et il ne les a
jamais laissés sans des assurances de sa puissance et de sa volonté pour leur
salut. Car dans la création de l'homme, Adam en était témoin, et le dépositaire
de la promesse du Sauveur [22] qui devait naître de la femme. Et quoi que les
hommes étant encore si proches de la création ne pussent avoir oublié leur
création, et leur chute, et la promesse de que Dieu leur avait faite d'un
Rédempteur, néanmoins comme dans ce premier âge du monde ils se laissèrent
emporter à toutes sortes de désordres, il y avait cependant des Saints, comme
Énoch, Lamech, et d'autres qui attendaient en patience le Christ promis dés le
commencement du monde. Ensuite Dieu a envoyé Noé, qui a vu la malice des hommes
au plus haut degré ; et il l'a sauvé en noyant toute la terre par un miracle qui
marquait assez, et le pouvoir qu'il avait de sauver le monde, et la volonté
qu'il avait de le faire, et de faire naître de la femme celui qu'il avait
promis. Ce miracle suffisait pour affermir l'espérance des hommes ; et la
mémoire en étant encore assez fraîche parmi eux, Dieu fit ses promesse à Abraham
qui était tout environné d'idolâtres, et il lui fit connaître le mystère du
Messie qu'il devait envoyer. Au temps d'Isaac [23] et de Jacob l'abomination
était répandue sur toute la terre ; mais ces Saints vivaient en la foi ; et
Jacob mourant, et bénissant ses enfants s'écrie par un transport qui lui fait
interrompre son discours : J'attends, ô mon Dieu, le Sauveur que vous avez
promis, salutare tuum expectabo Domine. (Genes. 49. 18.).
Les Égyptiens étaient infectés et d'idolâtrie et de magie ; le peuple de Dieu
même était entraîné par leurs exemples. Mais cependant Moïse et d'autres
voyaient celui qu'ils ne voyaient pas, et l'adoraient en regardant les biens
éternels qu'ils leur préparait.
Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses divinités ; les
Poètes ont fait diverses théologies ; les Philosophes se sont séparés en mille
sectes différentes : et cependant il y avait toujours au coeur de la Judée des
hommes choisis qui prédisaient la venue de ce Messie qui n'était connu que
d'eux.
Il est venu enfin en la consommation des temps : et depuis, quoiqu'on [24]
ait vu naître tant de schismes et d'hérésies, tant renverser d'États, tant de
changements en toute choses ; cette Église qui adore celui qui a toujours été
adoré a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable, et
tout à fait divin, c'est que cette Religion qui a toujours duré a toujours été
combattue. Mille fois elle a été à la veille d'une destruction universelle ; et
toutes les fois qu'elle a été en cet état Dieu l'a relevée par des coups
extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant, et qu'elle se soit
maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans.
[§] Les états périraient si on ne faisait plier souvent les lois à la
nécessité. Mais jamais la religion n'a souffert cela, et n'en a usé. Aussi il
faut ces accommodements, ou des miracles. Il n'est pas étrange qu'on se conserve
en pliant, et ce n'est pas proprement se maintenir ; et encore périssent-ils
enfin entièrement : il n'y en a point qui ait duré 1500. ans. Mais que cette
Religion se soit [25] toujours maintenue, et inflexible ; cela est divin.
[§] Ainsi le Messie a toujours été crû. La tradition d'Adam était encore
nouvelle en Noé et en Moïse. Les Prophètes l'on prédit depuis, en prédisant
toujours d'autres choses, dont les événements qui arrivaient de temps en temps à
la vue des hommes marquaient la vérité de leur mission, et par conséquent celle
de leurs promesses touchant le Messie. Ils ont tous dit que la loi qu'ils
avaient n'était qu'en attendant celle du Messie ; que jusques là elle serait
perpétuelle, mais que l'autre durerait éternellement ; qu'ainsi leur loi ou
celle du Messie dont elle était la promesse seraient toujours sur la terre. En
effet elle a toujours duré ; et JÉSUS-CHRIST est venu dans toutes les
circonstances prédites. Il a fait des miracles, et les Apôtres aussi qui ont
converti les Païens ; et par là les Prophéties étant accomplies le Messie est
prouvé pour jamais.
[§] La seule Religion contraire à la nature en l'état qu'elle est, qui [26]
combat tous nos plaisirs, et qui paraît d'abord contraire au sens commun est la
seule qui ait toujours été.
[§] Toute la conduite des choses doit avoir pour objet l'établissement et la
grandeur de la Religion : les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentiments
conformes à ce qu'elle nous enseigne : et enfin elle doit être tellement l'objet
et le centre où toutes choses tendent, que qui en saura les principe puisse
rendre raison et de toute la nature de l'homme en particulier, et de toute la
conduite du monde en général.
Sur ce fondement les impies prennent lieu de blasphémer la Religion
Chrétienne, parce qu'ils la connaissent mal. Ils s'imaginent qu'elle consiste
simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand, puissant, et éternel
; ce qui est proprement le Déisme presque aussi éloigné de la Religion
Chrétienne que l'Athéisme qui y est tout à fait contraire. Et delà ils concluent
que cette religion n'est pas véritable ; parce que si elle l'était il faudrait
que Dieu [27] se manifestât aux hommes par des preuves si sensibles qu'il fût
impossible que personne le méconnût.
Mais qu'il en concluent ce qu'ils voudront contre le Déisme, ils n'en
concluront rien contre la Religion Chrétienne qui reconnaît que depuis le péché
Dieu ne se montre point aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourrait faire,
et qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui unissant en lui les
deux natures divine et humaine, a retiré les hommes de la corruption du péché
pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.
Elle enseigne donc aux hommes ces deux vérités, et qu'il y a un Dieu dont ils
sont capables, et qu'il y a une corruption dans la nature qui les en rend
indignes. Il importe également aux hommes de connaître l'un et l'autre de ces
points ; et il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans
connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui
l'en peut guérir. Une seule de ces [27] connaissances fait ou l'orgueil des
Philosophes qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des Athées
qui connaissent leur misère sans Rédempteur.
Et ainsi, comme il est également de la nécessité de l'homme de connaître ces
deux points, il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir
fait connaître. La Religion Chrétienne le fait ; c'est en cela qu'elle consiste.
Qu'on examine l'ordre du monde sur cela, et qu'on voie si toutes choses ne
tendent pas à l'établissement des deux chefs de cette Religion.
[§] Si l'on ne se connaît point plein d'orgueil, d'ambition, de
concupiscence, de faiblesse, de misère et d'injustice, on est bien aveugle. Et
si en le connaissant on ne désire d'en être délivré que peut-on dire d'un homme
si peu raisonnable ? Que peut-on donc avoir Que de l'estime pour une Religion
qui connaît si bien les défauts de l'homme ; et que du désir pour la vérité
d'une Religion qui y promet des remèdes si souhaitables ? [29]
III.
Véritable Religion prouvée par les contrariétés
qui sont dans l'homme, et par
le péché originel.
LES grandeurs et les misères de l'homme sont tellement visibles, qu'il faut
nécessairement que la véritable religion nous enseigne, qu'il y a en lui quelque
grand principe de grandeur, et en même temps quelque grand principe de misère.
Car il faut que la véritable Religion connaisse à fond notre nature,
c'est-à-dire qu'elle connaisse tout ce qu'elle a de grand, et tout ce qu'elle a
de misérable, et la raison de l'un et de l'autre. Il faut encore qu'elle nous
rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent. S'il y a un seul
principe de tout, une seule fin de tout, il faut que la vraie Religion nous
enseigne à n'adorer que lui, et a n'aimer que lui. Mais comme nous nous trouvons
dans l'impuissance [30] d'adorer ce que nous ne connaissons pas, et d'aimer
autre chose que nous, il faut que la Religion qui instruit de ces devoirs nous
instruise aussi de cette impuissance, et qu'elle nous en apprenne les remèdes.
Il faut rendre l'homme heureux qu'elle lui montre qu'il y a un Dieu, qu'on
est obligé de l'aimer, que notre véritable félicité est d'être à lui, et notre
unique mal d'être séparé de lui. Il faut qu'elle nous apprenne que nous sommes
plein de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l'aimer, et qu'ainsi
nos devoirs nous obligeant d'aimer Dieu, et notre concupiscence nous en
détournant, nous sommes pleins d'injustice. Il faut qu'elle nous rende raison de
l'opposition que nous avons à Dieu et à notre propre bien. Il faut qu'elle nous
en enseigne les remèdes, et les moyens d'obtenir ces remèdes. Qu'on examine sur
cela toutes les Religions, et qu'on voie s'il y en a une autre que la Chrétienne
qui y satisfasse.
Sera-ce celle qu'enseignaient les [31] Philosophes qui nous proposent pour
tout bien un bien qui est en nous ? Est-ce là le vrai bien ? Ont-ils trouvé le
remède à nos maux ? Est-ce avoir guéri la présomption de l'homme que de l'avoir
égalé à Dieu ? Et ceux qui nous ont égalé aux bêtes, et qui nous ont donné les
plaisirs de la terre pour tout bien ont-ils apporté le remède à nos
concupiscences ? Levez vos yeux vers Dieu, disent les uns ; voyez celui auquel
vous ressemblez, et qui vous a fait pour l'adorer. Vous pouvez vous rendre
semblable à lui ; la sagesse vous y égalera, si vous voulez la suivre. Et les
autres disent : Baissez vos yeux vers la terre, chétif ver que vous êtes, et
regardez les bêtes dont vous êtes le compagnon. Que deviendra donc l'homme ?
Sera-t-il égal à Dieu ou aux bêtes ? Quelle effroyable distance ! Que ferons
nous donc ? Quelle Religion nous enseignera à guérir l'orgueil, et la
concupiscence ? Quelle Religion nous enseignera notre bien, nos devoirs, les
faiblesses qui nous en détournent, les remèdes qui [32] les peuvent guérir, et
le moyen d'obtenir ces remèdes ? Voyons ce que nous dit sur cela la Sagesse de
Dieu, qui nous parle dans la Religion Chrétienne.
C'est en vain, ô homme, que vous cherchez dans vous-même le remède à vos
misères. Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu'à connaître que ce n'est
point en vous que vous trouverez ni la vérité ni le bien. Les Philosophes vous
l'ont promis ; ils n'ont pu le faire. Ils ne savent ni quel est votre véritable
bien, ni quel est votre véritable état. Comment auraient-ils donné des remèdes à
vos maux, puis qu'ils ne les ont pas seulement connus ? Vos maladies principales
sont l'orgueil qui vous soustrait à Dieu, et la concupiscence qui vous attache à
la terre ; et ils n'ont fait autre chose qu'entretenir au moins une de ces
maladies. S'ils vous ont donné Dieu pour objet, ce n'a été que pour exercer
votre orgueil. Ils vous ont fait penser que vous lui êtes semblables par votre
nature. Et ceux qui ont vu la [33] vanité de cette prétention vous ont jeté dans
l'autre précipice en vous faisant entendre que votre nature était pareille à
celle des bêtes, et vous ont porté à chercher votre bien dans les concupiscences
qui sont le partage des animaux. Ce n'est pas là le moyen de vous instruire de
vos injustices. N'attendez donc ni vérité ni consolation des hommes. Je suis
celle qui vous ai formé, et qui puis seule vous apprendre qui vous êtes. Mais
vous n'êtes plus maintenant en l'état où je vous ai formé. J'ai créé l'homme
saint, innocent, parfait. Je l'ai rempli de lumière et d'intelligence. Je lui ai
communiqué ma gloire et mes merveilles. L'oeil de l'homme voyait alors la
Majesté de Dieu. Il n'était pas dans les ténèbres qui l'aveuglent, ni dans la
mortalité, et dans les misères qui l'affligent. Mais il n'a pu soutenir tant de
gloire sans tomber dans la présomption. Il a voulu se rendre centre de lui-même,
et indépendant de mon secours. Il s'est soustrait à ma domination : et s'égalant
à moi par le désir de [34] trouver la félicité en lui-même, je l'ai abandonné à
lui ; et révoltant toutes les créatures qui lui étaient soumises, je les lui ai
rendu ennemies ; en sorte qu'aujourd'hui l'homme est devenu semblable aux bêtes,
et dans un tel éloignement de moi qu'à peine lui reste-t-il quelque lumière
confuse de son auteur, tant toutes ses connaissances ont été éteintes ou
troublées. Les sens indépendants de la raison et souvent maîtres de la raison
l'ont emporté à la recherche des plaisirs. Toutes les créatures ou l'affligent
ou le tentent, et dominent sur lui ou en le soumettant par leur force, ou en le
charmant par leurs douceurs, ce qui est encore une domination plus terrible et
plus impérieuse.
[§] Voilà l'état où les hommes sont aujourd'hui. Il leur reste quelque
instinct impuissant du bonheur de leur première nature ; et ils sont plongés
dans les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence qui est devenue
leur seconde nature.
[§] De ces principes que je vous [35] ouvre vous pouvez reconnaître la cause
de tant de contrariétés qui ont étonné tous les hommes, et qui les ont partagés.
[§] Observez maintenant tous les mouvements de grandeur et de gloire que ce
sentiment de tant de misères ne peut étouffer, et voyez s'il ne faut pas que la
cause en soit une autre nature.
[§] Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez
vous, raison impuissance, taisez vous, nature imbécile ; apprenez que l'homme
passe infiniment l'homme ; et entendez de votre Maître votre condition véritable
que vous ignorez.
[§] Car enfin si l'homme n'avait jamais été corrompu il jouirait de la vérité
et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avait jamais été que corrompu
il n'aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais malheureux que
nous sommes, et plus que s'il n'y avait aucune grandeur dans notre condition,
nous avons une idée du bonheur, et ne [36] pouvons y arriver ; nous sentons une
image de la vérité, et ne possédons que le mensonge ; incapables d'ignorer
absolument, et de savoir certainement ; tant il est manifeste que nous avons été
dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement tombés.
[§] Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon
qu'il y a eu autrefois en l'homme un véritable bonheur dont il ne lui reste
maintenant que la marque et la trace toute vide, qu'il essaye inutilement de
remplir de tout ce qui l'environne, en cherchant dans les choses absentes le
secours qu'il n'obtient pas des présentes, et que les unes et les autres sont
incapables de lui donner, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que
par un objet infini et immuable ?
[§] Chose étonnante cependant, que le mystère le plus éloigné de nôtre
connaissance qui est celui de la transmission du péché originel soit une chose
dans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de [37] nous-mêmes. Car
il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus nôtre raison que de dire que
le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui étant si éloignés de
cette source semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous paraît
pas seulement impossible, il nous semble même très injuste. Car qu'y a-t-il de
plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement
un enfant incapable de volonté pour un péché où il paraît avoir eu si peu de
part qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être ? Certainement rien
ne nous heurte plus rudement que cette doctrine. Et cependant sans ce mystère le
plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le
noeud de notre condition prend ses retours et ses plis dans cet abîme. De sorte
que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est
inconcevable à l'homme;
[§] Le péché originel est une folie devant les hommes ; mais on le [38] donne
pour tel. On ne doit donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine,
puis qu'on ne prétend pas que la raison y puisse atteindre. Mais cette folie est
plus sage que toute la sagesse des homme, Quod stultum est Dei sapientius est
hominibus (I. Cor. I. I. [sic pour 1, 25]). Car sans cela que dira-t-on qu'est
l'homme ? Tout son état dépend de ce point imperceptible. et comment s'en fût il
aperçu par sa raison, puisque c'est une chose au dessus de sa raison ; et que sa
raison bien loin de l'inventer par ses voies, s'en éloigne quand on le lui
présente ?
[§] Ces deux états d'innocence, et de corruption étant ouverts il est
impossible que nous ne les reconnaissions pas.
[§] Suivons nos mouvements, observons nous nous-mêmes, et voyons si nous n'y
trouverons pas les caractères vivants de ces deux natures.
[§] Tant de contradictions se trouveraient elles dans un sujet simple ?
[§] Cette duplicité de l'homme est si visible qu'il y en a qui ont pensé que
nous avions deux âmes, un [39] sujet simple leur paraissant incapable de telles
et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement
de coeur.
[§] Ainsi toutes ces contrariétés qui semblaient devoir le plus éloigner les
hommes de la connaissance d'une Religion, sont ce qui les doit plutôt conduire à
la véritable.
Pour moi j'avoue qu'aussitôt que la Religion Chrétienne découvre ce principe
que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à
voir partout le caractère de cette vérité. Car la nature est telle qu'elle
marque partout un Dieu perdu, et dans l'homme, et hors de l'homme.
[§] Sans ces divines connaissances qu'ont pu faire les hommes, sinon ou
s'élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou
s'abattre dans la vue de leur faiblesse présente ? Car ne voyant pas la vérité
entière ils n'ont pu arriver à une parfaite vertu ; les uns considérant la
nature comme incorrompue, les autres comme irréparable. [40] Ils n'ont pu fuir
ou l'orgueil, ou la paresse qui sont les deux sources de tous les vices ;
puisqu'ils ne pouvaient sinon ou s'y abandonner par lâcheté, ou en sortir par
l'orgueil. Car s'ils connaissaient l'excellence de l'homme, ils en ignoraient la
corruption ; de sorte qu'ils évitaient bien la paresse, mais ils se perdaient
dans l'orgueil. Et s'ils reconnaissaient l'infirmité de la nature, ils en
ignoraient la dignité ; de sorte qu'ils pourvoient bien en éviter la vanité,
mais c'était en se précipitant dans le désespoir.
De là viennent les diverses sectes des Stoïciens et des Épicuriens, des
Dogmatistes et des Académiciens, etc. La seule Religion Chrétienne a pu guérir
ces deux vices ; non pas en chassant l'un par l'autre par la sagesse de la terre
; mais en chassant l'un et l'autre par la simplicité de l'Évangile. Car elle
apprend aux justes qu'elle élève jusqu'à la participation de la Divinité même,
qu'en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption qui
les rend durant toute leur [41] vie sujets à l'erreur, à la misère, à la mort,
au péché ; et elle crie aux plus impies qu'ils sont capables de la grâce de leur
Rédempteur. Ainsi donnant à trembler à ceux qu'elle justifie, et consolant ceux
qu'elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la crainte avec l'espérance
par cette double capacité qui est commune à tous et de la grâce et du péché,
qu'elle abaisse infiniment plus que la seule raison ne peut faire, mais sans
désespérer ; et qu'elle élève infiniment plus que l'orgueil de la nature, mais
sans enfler ; faisant bien voir par là qu'étant seule exempte d'erreur et de
vice, il n'appartient qu'à elle et d'instruire et de corriger les hommes.
[§] Le Christianisme est étrange. Il ordonne à l'homme de reconnaître qu'il
est vil et même abominable ; et il lui ordonne en même temps de vouloir être
semblable à Dieu. Sans un tel contrepoids cette élévation le rendrait
horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait horriblement abject. [42]
[§] L'Incarnation montre à l'homme la grandeur de sa misère par la grandeur
du remède qu'il a fallu.
[§] On ne trouve pas dans la Religion Chrétienne un abaissement qui nous
rendre incapable du bien, ni une sainteté exempte du mal.
[§] Il n'y a point de doctrine plus propre à l'homme que celle-là, qui
l'instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la grâce, à cause du
double péril où il est toujours exposé de désespoir ou d'orgueil.
[§] Les Philosophes ne prescrivaient point des sentiments proportionnés aux
deux états. Ils inspiraient des mouvements de grandeur pure, et ce n'est pas
l'état de l'homme. Ils inspiraient des mouvements de bassesse pure, et c'est
aussi peu l'état de l'homme. Il faut des mouvements de bassesse, non d'une
bassesse de nature, mais de pénitence ; non pour y demeurer, mais pour aller à
la grandeur. Il faut des mouvements de grandeur, mais d'une grandeur qui vienne
de la grâce et non [43] du mérite, et parés avoir passé par la bassesse.
[§] Nul n'est heureux comme un vrai Chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni
aimable. Avec combien peu d'orgueil un Chrétien se croit-il uni à Dieu ? Avec
combien peu d'abjection s'égale-t-il aux vers de la terre ?
[§] Qui peut donc refuser à ses célestes lumières de les croire, et de les
adorer ? Car n'est-t-il pas plus clair que le jour que nous sentons en nous-
mêmes des caractères ineffaçables d'excellence ? Et n'est-t-il pas aussi
véritable que nous éprouvons à toute heure les effets de notre déplorable
condition ? Que nous crie donc ce chaos et cette confusion monstrueuse, sinon la
vérité de ces deux états, avec une voix si puissante, qu'il est impossible d'y
résister ? [44]
IV.
Il n'est pas incroyable que Dieu s'unisse à nous
Ce qui détourne les hommes de croire qu'ils soient capables d'être unis à
Dieu n'est autre chose que la vue de leur bassesse. Mais s'ils l'ont bien
sincère, qu'ils la suivent aussi loin que moi, et qu'ils reconnaissent que cette
bassesse est telle en effet, que nous sommes par nous-mêmes incapables de
connaître si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capable de lui. Car je
voudrais bien savoir d'où cette créature qui se reconnaît si faible a le droit
de mesurer la miséricorde de Dieu, et d'y mettre les bornes que sa fantaisie lui
suggère. L'homme sait si peu ce que c'est que Dieu, qu'il ne sait pas ce qu'il
est lui-même : et tout troublé de la vue de son propre état, il ose dire que
Dieu ne le peut pas rendre capable de sa communication. Mais je voudrais lui
[45] demander si Dieu demande autre chose de lui, sinon qu'il l'aime et le
connaisse ; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connaissable et
aimable à lui, puisqu'il est naturellement capable d'amour et de connaissance.
Car il est sans doute qu'il connaît au moins qu'il est, et qu'il aime quelque
chose. Dons s'il voit quelque chose dans les ténèbres où il est, et s'il trouve
quelque sujet d'amour parmi les choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui donne
quelques rayons de son essence, ne sera-t-il pas capable de le connaître, et de
l'aimer en la manière qu'il lui plaira de se communiquer à lui ? Il y a donc
sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnements,
quoiqu'ils paraissent fondés sur une humilité apparente qui n'est ni sincère ni
raisonnable, si elle ne nous fait confesser, que ne sachant de nous-mêmes qui
nous sommes, nous ne pouvons l'apprendre que de Dieu. [46]
V.
Soumission, et usage de la raison.
La dernière démarche de la raison, c'est de connaître qu'il y a une infinité
de choses qui la surpassent. Elle est bien faible si elle ne va jusques là.
[§] Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, se soumettre où il
faut. Qui ne fait ainsi n'entend pas la force de la raison. Il y en a qui
pèchent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif,
manque de se connaître en démonstration ; ou en doutant de tout, manque de
savoir où il faut se soumettre ; ou en soumettant en tout, manque de savoir où
il faut juger.
[§] Si on soumet tout à la raison, notre Religion n'aura rien de mystérieux
et se surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre Religion sera
absurde et ridicule.
[§] La raison, dit Saint Augustin ne se soumettrait jamais, si elle ne [47]
jugeait qu'il y a des occasions où elle se doit soumettre. Il est donc juste
qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle se doit soumettre, et qu'elle ne se
soumette pas quand elle juge avec fondement qu'elle ne le doit pas faire : mais
il faut prendre garde à ne sa pas tromper.
[§] La piété est différente de la superstition. Pousser la piété jusqu'à la
superstition c'est la détruire. Les hérétiques nous reprochent cette soumission
superstitieuse. C'est faire ce qu'ils nous reprochent que d'exiger cette
soumission dans les choses qui ne sont pas matière de soumission.
Il n'y a rien de si conforme à la raison que le désaveu de la raison dans les
choses qui sont de foi : et rien de se contraire à la raison que le désaveu de
la raison dans les choses qui ne sont pas de foi. Ce sont deux excès également
dangereux, d'exclure la raison, de n'admettre que la raison.
[§] La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais jamais le contraire.
Elle est au dessus, et non pas contre. [48]
VI.
Foi sans raisonnement.
Si j'avais vu un miracle, disent quelques gens, je me convertirais. Ils ne
parleraient pas ainsi s'ils savaient ce que c'est que conversion. Ils
s'imaginent qu'il ne faut pour cela que reconnaître qu'il y a un Dieu, et que
l'adoration consiste à lui tenir de certains discours tels à peu prés que les
païens en faisaient à leurs idoles. La conversion véritable consiste a
s'anéantir devant cet Être souverain qu'on a irrité tant de fois, et qui peut
nous perdre légitimement à toute heure ; à reconnaître qu'on ne peut rien sans
lui, et qu'on n'a rien mérité de lui que sa disgrâce. Elle consiste à
reconnaître qu'il y a une opposition invincible entre Dieu et nous, et que sans
un médiateur il ne peut y avoir de commerce.
[§] Ne vous étonnez pas de voie des personnes simples croire sans
raisonnement. Dieu leur donne l'amour [49] de sa justice et la haine d'eux-
mêmes. Il incline leur coeur à croire. On ne croire jamais d'une créance utile
et de foi, si Dieu n'incline le coeur, et on croira dés qu'il l'inclinera. Et
c'est ce que David connaissait bien lorsqu'il disait : Inclina cor meum, Deus,
in testimonia tua.
[§] Ceux qui croient sans avoir examiné les preuves de la Religion, c'est
parce qu'ils ont une disposition intérieure toute sainte, et que ce qu'ils
entendent dire de notre Religion y est conforme. Ils sentent qu'un Dieu les a
faits. Ils ne veulent aimer que lui. Ils ne veulent haïr qu'eux-mêmes. Ils
sentent qu'ils n'en ont pas la force ; qu'ils sont incapables d'aller à Dieu ;
et que si Dieu ne vient à eux, ils ne peuvent avoir aucune communication avec
lui. Et ils entendent dire dans notre Religion qu'il ne faut aimer que Dieu, et
ne haït que soi-même ; mais qu'étant tous corrompus et incapables de Dieu, Dieu
s'est faut homme pour s'unir à nous. Il n'en faut pas davantage pour persuader
des hommes qui [50] ont cette disposition dans le coeur, et cette connaissance
de leur devoir et de leur incapacité.
[§] Ceux que nous voyons Chrétiens sans la connaissance des prophéties et des
preuves, ne laissent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette
connaissance. Ils en jugent par le coeur, comme les autres en jugent par
l'esprit. C'est Dieu lui-même qui les incline à croire, et ainsi ils sont très
efficacement persuadés.
J'avoue bien qu'un de ces Chrétiens qui croient sans preuves n'aura peut-
être pas de quoi convaincre un infidèle qui en dira autant de soi. Mais ceux qui
savent les preuves de la religion prouveront sans difficulté que ce fidèle est
véritablement inspiré de Dieu, quoi qu'il ne pût le prouver lui-même. [51]
VII.
Qu'il est plus avantageux de croire que de ne pas
croire ce qu'enseigne la
Religion Chrétienne.
AVIS.
Presque tout ce qui est contenu dans ce chapitre ne regarde que certaines
sortes de personnes qui n'étant pas convaincues des preuves de la Religion, et
encore moins des raisons des Athées, demeurent en un état de suspension entre la
foi et l'infidélité. L'auteur prétend seulement leur montrer par leurs propres
principes, et par les simples lumières de la raison, qu'ils doivent juger qu'il
leur est avantageux de croire, et que ce serait le parti qu'ils devraient
prendre, si ce choix dépendait de leur volonté. D'où il s'ensuit qu'au moins en
attendant qu'ils aient trouvé la lumière nécessaire pour se convaincre de la
vérité, ils doivent faire tout ce qui les y peut disposer, et se dégager de tous
les empêchements qui les [52] détournent de cette foi, qui sont principalement
les passions et les vains amusements.
L'Unité jointe à l'infini ne l'augmente de rien, non plus qu'un pied à une
mesure infinie. Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur
néant. Ainsi notre esprit devant Dieu ; ainsi notre justice devant la justice
divine.
Il n'y a pas si grande disproportion entre l'unité et l'infini, qu'entre
notre justice et celle de Dieu.
[§] Nous connaissons qu'il y a un infini, et ignorons sa nature. Comme, par
exemple, nous savons qu'il est faux que les nombres soient finis. Donc il est
vrai qu'il y a un infini en nombre. Mais nous ne savons ce qu'il est. Il est
faux qu'il soit pair, il est faux qu'il soit impair ; car en ajoutant l'unité il
ne change point de nature. Ainsi on peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans
savoir ce qu'il est : et vous ne devez pas conclure qu'il n'y a point de Dieu de
ce que nous ne connaissons pas parfaitement sa nature.
[53] Je ne me servirai pas, pour vous convaincre de son existence, de la foi
par laquelle nous la connaissons certainement, ni de toutes les autres preuves
que nous en avons, puisque vous ne les voulez pas recevoir. Je ne veux agir avec
vous que par vos principes mêmes ; et je ne prétends vous faire voir par la
manière dont vous raisonnez tous les jours sur les choses de la moindre
conséquence, de quelle sorte vous devez raisonner en celle-ci, et quel parti
vous devez prendre dans la décision de cette importante question de l'existence
de Dieu. Vous dites donc que nous sommes incapables de connaître s'il y a un
Dieu. Cependant il est certain que Dieu est, ou qu'il n'est pas ; il n'y a point
de milieu. Mais de quel côté pencherons- nous ? La raison, dites vous, n'y peut
rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à
cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagnerez vous ? Par
raison vous ne pouvez assurer ni l'un ni l'autre ; par raison vous ne pouvez
nier aucun des deux.
[54] Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont fait un choix ; car vous ne
savez pas s'ils ont tort, et s'ils ont mal choisi. Non, direz vous ; mais je les
blâmerai d'avoir fait non ce choix, mais un choix : et celui qui prend croix, et
celui qui prend pile ont tous deux tort : le juste est de ne point parier.
Oui ; mais il faut parier ; cela n'est pas volontaire ; vous êtes embarqué ;
et ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas. Lequel prendrez
vous donc ? Pesons le gain et la perte en prenant le parti de croire que Dieu
est. Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien.
Pariez donc qu'il est sans hésiter. Oui il faut gager. Mais je gage peut-être
trop. Voyons : puis qu'il y a pareil hasard de gain et de perte, quand vous
n'auriez que deux vies à gagner pour une, vous pourriez encore gager. Et s'il y
en avait dix à gagner, vous seriez bien imprudent de ne pas hasarder votre vie
pour en gagner dix à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il
y [55] a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner avec pareil
hasard de perte et de gain ; et ce que vous jouer est si peu de chose, et de si
peu de durée, qu'il y a de la folie à le ménager en cette occasion.
Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera, et qu'il
est certain qu'on hasarde ; et que l'infinie distance qui est entre la certitude
de ce qu'on expose et l'incertitude de ce que l'on gagnera égale le bien fini
qu'on expose certainement à l'infini qui est incertain. Cela n'est pas ainsi :
tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude ; et néanmoins
il hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini, sans pécher
contre la raison. Il n'y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce
qu'on expose, et l'incertitude du gain ; cela est faux. Il y a à la vérité
infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais
l'incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce qu'on hasarde
selon la proportion des hasards de gain et de perte : et [56] de là vient que
s'il y a autant de hasards d'un côté que de l'autre, le parti est à jouer égal
contre égal ; et alors la certitude de ce qu'on expose est égale à l'incertitude
de ce qu'on expose est égale à l'incertitude du gain, tant s'en faut qu'elle en
soit infiniment distante. Et ainsi notre proposition est dans une force infinie,
quand il n'y a que le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain
que de perte, et l'infini à gagner. Cela est démonstratif, et si les hommes sont
capables de quelques vérités ils le doivent être de celle là.
Je le confesse, je l'avoue. mais encore n'y aurait-il point de moyen de vois
un peu plus clair ? Oui, par le moyen de l'Écriture, et par toutes les autres
preuves de la Religion qui sont infinies.
Ceux qui espèrent leur salut, direz vous, sont heureux en cela. Mais ils ont
pour contrepoids la crainte de l'enfer.
Mais qui a plus sujet de craindre l'enfer, ou celui qui est dans l'ignorance
s'il y a un enfer, et dans la certitude la damnation s'il y en a ; ou [57] celui
qui est dans une certaine persuasion qu'il y a un enfer, et dans l'espérance
d'être sauvé s'il est ?
Quiconque n'ayant plus que huit jours à vivre ne jugerait pas que le parti de
croire que tout cela n'est pas un coup de hasard, aurait entièrement perdu
l'esprit. Or si les passions ne nous tenaient point, huit jours et cent ans sont
une même chose.
Quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête,
humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère, véritable. A la vérité vous ne
serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices. Mais
n'en aurez vous point d'autre ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie ;
et qu'à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude
du gain, et tant de néant dans ce que vous hasarderez, que vous connaîtrez à la
fin que vous avez parié pour une chose certaine et infinie, et que vous n'avez
rien donné pour l'obtenir.
Vous dites que vous êtes fait de telle sorte que vous ne sauriez [58] croire.
Apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et
que néanmoins vous ne le pouvez. Travaillez donc à vous convaincre, non pas par
l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous
voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin : vous voulez guérir de
l'infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été
tels que vous, et qui n'ont présentement aucun doute. Ils savent ce chemin que
vous voudriez suivre, et ils sont guéris d'un mal dont vous voulez guérir.
Suivez la manière par où ils ont commencé ; imitez leurs actions extérieures, si
vous ne pouvez encore entrer dans leurs dispositions intérieures ; quittez ces
vains amusements qui vous occupent tout entier.
J'aurais bientôt quitté ces plaisirs, dites vous, si j'avais la foi. Et moi
je vous dis que vous auriez bientôt la foi si vous aviez quitté ces plaisirs. Or
c'est à vous à commencer. Si je pouvais je vous donnerais [59] la foi : je ne le
puis, ni par conséquent éprouver la vérité de ce que vous dites : mais vous
pouvez bien quitter ces plaisirs, et éprouver si ce que je dis est vrai.
[§] Il ne faut pas se méconnaître ; nous sommes corps autant qu'esprit : et
delà vient que l'instrument par lequel la persuasion se fait n'est pas la seule
démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ? Les preuves ne
convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes. Elle
incline les sens qui entraînent l'esprit sans qu'il y pense. Qui a démontré
qu'il sera demain jour, et que nous mourrons ; et qu'y a-t-il de plus
universellement crû ? C'est donc la coutume qui nous ne persuade ; c'est elle
qui fait tant de Turcs, et de Païens ; c'est elle qui fait les métiers, les
soldats, etc. Il est vrai qu'il ne faut pas commencer par elle pour trouver la
vérité ; mais il faut avoir recours à elle, quand une fois l'esprit a vu où est
la vérité ; afin de nous abreuver et de nous teindre de cette créance qui nous
échappe à [60] toute heure ; car d'en avoir toujours les preuves présentes c'est
trop d'affaire. Il faut acquérir une créance plus facile qui est celle de
l'habitude, qui sans violence, sans art, sans argument nous fait croire les
choses, et incline toutes nos puissances à cette créance, en sorte que notre âme
y tombe naturellement. Ce n'est pas assez de ne croire que par la force de la
conviction, si les sens, nous portent à croire le contraire. Il faut donc faire
marcher nos deux pièces ensembles ; l'esprit, par les raisons qu'il suffit
d'avoir vues unes fois en la vie ; et les sens, par la coutume, et en ne leur
permettant pas de s'incliner au contraire.
VIII.
Image d'un homme qui s'est lassé de chercher Dieu
par le seul raisonnement,
et qui commence à lire l'Écriture.
Envoyant l'aveuglement et la misère de l'homme, et ces [61] contrariétés
étonnantes qui se découvrent dans sa nature, et regardant tout l'univers muet,
et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de
l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il
deviendra en mourant ; j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté
endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître
où il est, et sans avoir aucun moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment
on n'entre pas en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes
auprès de moi de semblable nature. Je leur demande s'ils sont mieux instruits
que moi, et ils me disent que non. Et sur cela ces misérables égarés ayant
regardé autour d'eux, et ayant vu quelques objets plaisants s'y sont donnés, et
s'y sont attachés. Pour moi je n'ai pu m'y arrêter, ni me reposer dans la
société de ces personnes semblables à moi, misérables comme moi, impuissantes
comme moi. Je vois qu'ils ne m'aideraient pas à mourir : je [62] mourrai seul :
il faut donc faire comme si j'étais seul : or si j'étais seul, je ne bâtirais
pas des maisons, je ne m'embarrasserais point dans des occupations tumultuaires,
je ne chercherais l'estime de personne, mais je tâcherais seulement de découvrir
la vérité.
Ainsi considérant combien il y a d'apparences qu'il y a autre chose que ce
que je vois, j'ai recherché si ce Dieu dont tout le monde parle n'aurait point
laissé quelques marques de lui. Je regarde de toutes parts, et ne vois partout
qu'obscurité. La nature ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et
d'inquiétude. Si je n'y voyais rien qui marquât une divinité, je me
déterminerais à n'en rien croire. Si je voyais partout les marques d'un
Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais voyant trop pour nier, et trop
peu pour m'assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent
fois que si un Dieu soutient la nature, elle le marquât sans équivoque, et que
si les marques qu'elle en donne son trompeuses elle [63] les supprimât tout à
fait ; qu'elle dît tout, ou rien ; afin que je visse quel parti je dois suivre.
Au lieu qu'un l'état où je suis, ignorant ce que je suis, et ce que je dois
faire, je ne connais ni ma condition, ni mon devoir. Mon coeur tend tout entier
à connaître où est le vrai bien pour le suivre. Rien ne me serait trop cher pour
cela.
Je vois des multitudes de Religions en plusieurs endroits du monde, et dans
tous les temps. Mais elles n'ont ni morale qui me puisse plaire, ni preuves
capables de m'arrêter. Et ainsi j'aurais refusé également la Religion de
Mahomet, et celle de la Chine, et celle des anciens Romains, et celle des
Égyptiens, par cette seule raison, que l'une n'ayant pas plus de marques de
vérité que l'autre, ni rien qui détermine, la raison ne peut pencher plutôt vers
l'une que vers l'autre.
Mais en considérant ainsi cette inconstante et bizarre variété de moeurs et
de créances dans les divers temps, je trouve en une petite partie du [64] monde
un peuple particulier séparé de tous les autres peuples de la terre, et dont les
histoires précèdent de plusieurs siècles les plus anciennes que nous ayons. Je
trouve donc ce peuple grand et nombreux, qui adore un seul Dieu, et qui se
conduit par une loi qu'ils disent tenir de sa main. Ils soutiennent qu'ils sont
les seuls du monde auxquels Dieu a révélé ses mystères ; que tous les hommes
sont corrompus et dans la disgrâce de Dieu ; qu'ils sont tous abandonnés à leur
sens et à leur propre esprit ; et que de là viennent les étranges égarements, et
les changements continuels qui arrivent entre eux, et de Religion, et de coutume
; au lieu qu'eux demeurent inébranlables dans leur conduite : mais que Dieu ne
laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres ; qu'ils sont au
monde pour l'annoncer ; qu'il sont formés exprès pour être les hérauts de ce
grand avènement, et pour appeler tous les peuples à s'unir à eux dans l'attente
de ce libérateur.
La rencontre de ce peuple m'étonne, [65] et me semble digne d'une extrême
attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paraissent.
C'est un peuple tout composé de frères ; et au lieu que tous les autres sont
formés de l'assemblage d'une infinité de familles, celui-ci, quoique si
étrangement abondant, est tout sorti d'un seul homme ; et étant ainsi une même
chair et membres les uns des autres, ils composent une puissance extrême d'une
seule famille. Cela est unique.
Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connaissance des hommes ; ce
qui me semble lui devoir attirer une vénération particulière, et principalement
dans la recherche que nous faisons ; puisque si Dieu s'est de tout temps
communiqué aux hommes, c'est à ceux-ci qu'il faut recourir pour en savoir la
tradition.
Ce peuple n'est pas seulement considérable par son antiquité, mais il est
encore singulier en sa durée, qui a toujours continué depuis son origine jusqu'à
maintenant ; car au lieu [66] que les peuples de Grèce, d'Italie, de Lacédémone,
d'Athènes, de Rome, et les autres qui sont venus si longtemps après ont fini il
y a longtemps, ceux-ci subsistent toujours et malgré les entreprises de tant de
puisants Rois qui ont cent fois essayé de les faire périr, comme les historiens
le témoignent, et comme il est aisé de le juger par l'ordre naturel des choses,
pendant un si long espace d'années, ils se sont toujours conservés ; et
s'étendant depuis les premiers temps jusqu'aux derniers, leur histoire enferme
dans sa durée celle de toute notre histoire.
La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne
loi du monde, la plus parfaite, et la seule qui ait toujours été gardée sans
interruption dans un État. C'est ce que Philon Juif montre en divers lieux, et
Josèphe admirablement contre Appion, où il fait voir qu'elle est si ancienne,
que le nom même de loi n'a été connu des plus anciens que plus de mille ans
après ; en sorte qu'Homère qui a parlé [67] de tant de peuples ne s'en est
jamais servi. Et il est aisé de juger de la perfection de cette loi par sa
simple lecture, où l'on voit qu'on y a pourvu à toutes choses avec tant de
sagesse, tant d'équité, tant de jugement, que les plus anciens Législateurs
Grecs et Romains en ayant quelque lumière en ont emprunté leurs principales lois
; ce qui paraît par celles qu'ils appellent des douze tables, et par les autres
preuves que Josèphe en donne.
Mais cette loi est en même temps la plus sévère et la plus rigoureuse de
toutes, obligeant ce peuple pour le retenir dans son devoir à mille observations
particulières et pénibles sur peine de la vie. De sorte que c'est une chose
étonnante qu'elle se soit toujours conservée durant tant de siècles parmi un
peuple rebelle et impatient comme celui-ci ; pendant que tous les autres États
ont changé de temps en temps leurs lois, quoique tout autrement faciles à
observer;
[§] Ce peuple est encore admirable en sincérité. Ils gardent avec amour et
fidélité le livre où Moïse [68] déclare qu'ils ont toujours été ingrats envers
Dieu, et qu'il sait qu'ils le seront encore plus après sa mort ; mais qu'il
appelle le ciel et la terre à témoins contre eux qu'il le leur a assez dit :
qu'enfin Dieu s'irritant contre eux les dispersera par tous les peuples de la
terre : que comme ils l'ont irrité en adorant des Dieux qui n'étaient point leur
leurs Dieux, il les irritera en appelant un peuple qui n'était point son peuple.
[§] Au reste je ne trouve aucun sujet de douter de la vérité du livre qui
contient toutes ces choses. Car il y a bien de la différence entre un livre que
fait un particulier, et qu'il jette parmi le peuple, et un livre qui fait lui-
même un peuple. On ne peut douter que le livre ne soit aussi ancien que le
peuple.
[§] C'est un livre fait par des auteurs contemporains. Toute histoire qui
n'est pas contemporaine est suspecte, comme les livres des Sibylles et de
Trismegiste, et tant d'autres qui ont eu crédit au monde, et se trouvent faux
dans la suite des temps. [69] Mais il n'en est pas de même des auteurs
contemporains
IX.
Injustice, et corruption de l'homme.
L'Homme est visiblement fait pour penser, c'est toute sa dignité et tout son
mérite. Tout son devoir est de penser comme il faut ; et l'ordre de la pensée
est de commencer par soi, par son auteur, et sa fin. Cependant à quoi pense-t-on
dans le monde . Jamais à cela ; mais à se divertir, à devenir riche, à acquérir
de la réputation, à se faire Roi, sans penser à ce que c'est que d'être Roi, et
d'être homme.
[§] La pensée de l'homme est une chose admirable par sa nature. Il fallait
qu'elle eût d'étranges défauts pour être méprisable. Mais elle en a de tels que
rien n'est plus ridicule. Qu'elle est grande par sa nature ! Qu'elle est basse
par ses défauts !
[§] S'il y a un Dieu il ne faut aimer [70] que lui, et non les créatures. Le
raisonnement des impies dans le livre de la Sagesse n'est fondé que sur ce
qu'ils se persuadent qu'il n'y a point de Dieu. Cela posé, disent-ils, jouissons
donc des créatures. Mais s'ils eussent su qu'il y avait un Dieu ils eussent
conclu tout le contraire. Et c'est la conclusion des sages : Il y a un Dieu : ne
jouissons donc pas des créatures. Donc tout ce qui nous incite à nous attacher à
la créature est mauvais ; puisque cela nous empêche ou de servir Dieu si nous le
connaissons, ou de le chercher si nous l'ignorons. Or nous sommes pleins de
concupiscence. Donc nous sommes pleins de mal. Donc nous devons nous haïr
nous-mêmes, et tout ce qui nous attache à autre chose qu'à Dieu seul.
[§] Quand nous voulons penser à Dieu, combien sentons nous de choses qui nous
en détournent, et qui nous tentent de penser ailleurs ? Tout cela est mauvais et
même né avec nous.
[§] Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment. Il [71]
est injuste que nous le voulions. si nous naissions raisonnables, et avec
quelque connaissance de nous-mêmes et des autres, nous n'aurions point cette
inclination. Nous naissons donc injustes. Car chacun tend à soi. Cela est contre
tout ordre. Il faut tendre au général. Et la pente vers soi est le commencement
de tout désordre en guerre, en police, en économie, etc.
[§] Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du
corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général.
[§] Quiconque ne hait point en soi cet amour propre, et cet instinct qui le
porte à se mettre au dessus de tout, est bien aveugle ; puisque rien n'est si
opposé à la justice et à la vérité. Car il est faux que nous méritions cela ; et
il est injuste et impossible d'y arriver, puisque tous demandent la même chose.
C'est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous
défaire, et dont il faut nous défaire.
Cependant nulle autre Religion que la Chrétienne n'a remarqué que ce fût un
péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d'y résister, ni
n'a pensé à nous en donner les remèdes.
[§] Il y a une guerre intestine dans l'homme entre la raison et les passions.
Il pourrait jouir de quelque paix s'il n'avait que la raison sans passions, ou
s'il n'avait que les passions sans raison. Mais ayant l'un et l'autre, il ne
peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l'un qu'il ne soit en
guerre avec l'autre. Ainsi il est toujours divisé et contraire à lui-même.
[§] Si c'est un aveuglement qui n'est pas naturel de vivre sans chercher ce
qu'on est, c'en est un encore bien plus terrible de vivre mal en croyant Dieu.
Tous les hommes presque sont dans l'un ou l'autre de ces deux aveuglements. [73]
X.
Juifs.
DIEU voulant faire paraître qu'il pouvait former un peuple saint d'une
sainteté invisible, et le remplir d'une gloire éternelle, a fait dans les biens
de la nature ce qu'il devait faire dans ceux de la grâce ; afin qu'on jugeât
qu'il pouvait faire es choses invisibles, puisqu'il faisait bien les visibles.
Il a donc sauvé son peuple du déluge en la personne de Noé, il l'a fait
naître d'Abraham, il l'a racheté d'entre ses ennemis, et l'a mis dans le repos.
L'objet de Dieu n'était pas de sauver du déluge, et de faire naître tout un
peuple d'Abraham simplement pour l'introduire dans une terre abondante. Mais
comme la nature est une image de la grâce, aussi ces miracles visibles sont les
images des invisibles qu'il voulait faire.
[§] Une autre raison pour laquelle [74] il a formé le peuple Juif, c'est
qu'ayant dessein de priver les siens des biens charnels et périssables, il
voulait montrer par tant de miracles, que ce n'était pas par impuissance.
[§] Ce peuple était plongé dans ces pensées terrestres ; que Dieu aimait leur
père Abraham, sa chair, et ce qui en sortirait ; et que c'était pour cela qu'il
les avait multipliés, et distingués de tous les autres peuples, sans souffrir
qu'ils s'y mêlassent, qu'il les avait retirés de l'Égypte avec tous ces grands
signes qu'il fit en leur faveur ; qu'il les avait nourris de la manne dans le
désert, qu'il les avait menés dans une terre heureuse et abondante ; qu'il leur
avait donné des Rois, et un temple bien bâti, pour y offrir des bêtes, et pour y
être purifiés par l'effusion de leur sang ; et qu'il leur devait enfin envoyer
le Messie pour les rendre maîtres de tout le monde.
[§] Les Juifs étaient accoutumés aux grands et éclatants miracles ; et
n'ayant regardé les grands coups de la mer rouge et la terre de Chanaan [75] que
comme un abrégé des grandes choses de leur Messie, ils attendaient de lui encore
des choses plus éclatantes, et dont tout ce qu'avait fait Moïse ne fût que
l'échantillon.
[§] Ayant donc vieilli dans ces erreurs charnelles, JÉSUS-CHRIST est venu
dans le temps prédit, mais non pas dans l'éclat attendu ; et ainsi ils n'ont pas
pensé que ce fût lui. Après sa mort Saint Paul est venu apprendre aux hommes que
toutes ces choses étaient arrivées en figure ; que le Royaume de Dieu n'était
pas dans la chair, mais dans l'esprit ; que les ennemis des hommes n'étaient pas
les Babyloniens, mais leurs passions ; que Dieu ne se plaisait pas aux temples
faits de la main des hommes, mais en un coeur pur et humilié ; que la
circoncision du corps était inutile, mais qu'il fallait celle du coeur, etc.
[§] Dieu n'ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple qui en était
indigne, et ayant voulu néanmoins les prédire afin qu'elles fussent crues, en
avait prédit le temps [76] clairement, et les avait même quelquefois exprimées
clairement, mais ordinairement en figures ; afin que ceux qui aimaient les
choses a figurantes s'y arrêtassent, et que ceux qui aimaient les b figurées,
les y vissent. C'est ce qui a fait qu'au temps du Messie les peuples se sont
partagés : les spirituels l'ont reçu ; et les charnels qui l'on rejeté, sont
demeurés pour lui servir de témoins.
[§] Les Juifs charnels n'entendaient ni la grandeur ni l'abaissement du
Messie prédit dans leurs prophéties. Ils l'ont méconnu dans sa grandeur, comme
quant il est dit, que le Messie sera Seigneur de David quoique son fils, qu'il
est devant Abraham, et qu'il l'a vu. Ils ne le croyaient pas si grand qu'il fût
de toute éternité. Et ils l'ont méconnu de même dans son abaissement et dans sa
mort. Le messie, disaient-ils, demeure éternellement, et celui-ci dit qu'il
mourra. Ils ne le croyaient donc ni mortel ni éternel : ils ne cherchaient en
lui qu'une grandeur charnelle. [77]
[§] Ils ont tant aimé les choses figurantes, et les ont si uniquement
attendues, qu'ils ont méconnu la réalité quand elle est venue dans le temps et
en la manière prédite.
[§] Ceux qui ont peine à croire en cherchent un sujet en ce que les Juifs ne
croient pas. Si cela était si clair, dit-on, pourquoi ne croyaient-ils pas ?
Mais c'est leur refus même qui est le fondement de notre créance. Nous y serions
bien moins disposés s'ils étaient des nôtres. Nous aurions alors un bien plus
ample prétexte d'incrédulité, et de défiance. Cela est admirable de voir les
Juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de
l'accomplissement, et que cette aversion même ait été prédite.
[§] Il fallait que pour donner foi au Messie, il y eût des prophéties
précédentes, et qu'elles fussent portées par des gens non suspects, et d'une
diligence, d'une fidélité, et d'un zèle extraordinaire, et connu de toute le
terre.
Pour faire réussir tout cela, Dieu a [78] choisi ce peuple charnel, auquel il
a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie comme libérateur, et
dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait ; et ainsi il a eu une
ardeur extraordinaire pour ses Prophètes, et a porté à la vue de tout le monde
ces livres où le Messie est prédit, assurant toutes les nations qu'il devait
venir, et en la manière prédite dans leurs livres qu'ils tenaient ouverts à tout
le monde. Mais étant déçus par l'avènement ignominieux et pauvre du Messie, ils
ont été ses plus grands ennemis. De sorte que voilà le peuple du monde le moins
suspect de nous favoriser, qui fait pour nous, et qui par le zèle qu'il a pour
sa loi et pour ses Prophètes porte et conserve avec une exactitude incorruptible
et sa condamnation et nos preuves.
[§] Ceux qui ont rejeté et crucifié JÉSUS-CHRIST qui leur a été en scandale,
sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui, et qui disent qu'il sera
rejeté et en scandale. Ainsi ils ont marqué que c'était [79] lui en le refusant
: et il a été également prouvé et par les Juifs justes qui l'ont reçu, et par
les injustes qui l'ont rejeté, l'un et l'autre ayant été prédit.
[§] C'est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel dont
ce peuple était ennemi sous le charnel qu'il aimait. Si le sens spirituel eût
été découvert, ils n'étaient pas capables de l'aimer ; et ne pouvant le porter
ils n'eussent pas eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs
cérémonies. Et s'ils avaient aimé ces promesses spirituelles, et qu'ils les
eussent conservées incorrompues jusques au Messie, leur témoignage n'eût pas eu
de force, puis qu'ils en eussent été amis. Voilà pourquoi il était bon que le
sens spirituel fût couvert. Mais d'un autre côté si ce sens eût été tellement
caché qu'il n'eût point du tout paru, il n'eût pu servir de preuve au Messie.
Qu'a-t-il donc été fait ? Ce sens a été couvert sous le temporel dans la foule
des passages, et a été découvert clairement en quelques-uns. [80] Outre que le
temps et l'état du monde ont été prédits si clairement que le Soleil n'est pas
plus clair. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques
endroits, qu'il fallait un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans
l'esprit quand il lui est assujetti pour ne le pas reconnaître.
Voilà donc quelle a été la conduite de Dieu. Ce sens spirituel est couvert
d'un autre en une infinité d'endroits, et découvert en quelques uns, rarement à
la vérité : mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont
équivoques, et peuvent convenir aux deux ; au lieu que les lieux où il est
découvert sont univoques, et ne peuvent convenir qu'au sens spirituel.
De sorte que cela ne pouvait induire en erreur, et qu'il n'y avait qu'un
peuple aussi charnel que celui-là qui s'y pût méprendre.
Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchait d'entendre
les véritables bien, sinon leur cupidité qui déterminait ce sens au [81] biens
de la terre ? Mais ceux qui n'avaient de biens qu'en Dieu, les rapportaient
uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des
hommes, la cupidité, et la charité. Ce n'est pas que la cupidité ne puisse
demeurer avec la foi, et que la charité ne subsiste avec les biens de la terre.
Mais la cupidité use de Dieu, et jouit du monde, et la charité au contraire use
du monde et jouit de Dieu.
Or la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous
empêche d'y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures quoique bonnes sont
ennemies des justes quand elles les détournent de Dieu, et Dieu même est
l'ennemi de ceux dont il trouble la convoitise.
Ainsi le mot d'ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendaient
par là leurs passions, et les charnels entendaient les Babyloniens, de sorte que
ces termes n'étaient obscurs que pour les injustes. Et c'est ce que dit Isaïe
(8. 16.) : Signa legem in discipulis meis ; et que JÉSUS- CHRIST [82] sera
pierre de scandale (8. 14.) ; mais bienheureux ceux qui ne seront point
scandalisés en lui (Matth. 1. 6.). Ozée le dit aussi parfaitement (14. 10.) : Où
est le sage ; et il entendra ce que je dis ? car les voies de Dieu sont droites
; les justes y marcheront, mais les méchants y trébucheront.
Et cependant ce Testament fait de telle sorte qu'en éclairant les uns il
aveugle les autres, marquait en ceux-mêmes qu'il aveuglait, la vérité qui devait
être connue des autres. Car les biens visibles qu'ils recevaient de Dieu étaient
si grands et si divins, qu'ils paraissait bien qu'il avait le pouvoir de leur
donner les invisibles et un Messie.
[§] Le temps du premier avènement de JÉSUS-CHRIST est prédit ; le temps du
second ne l'est point ; parce que le premier devait être caché ; au lieu que le
second doit être éclatant et tellement manifeste que ses ennemis même le
reconnaîtront. Mais comme dans son premier avènement, il ne devait venir
qu'obscurément, et pour être connu seulement de ceux qui fonderaient les
Écritures, Dieu [83] avait tellement disposé les choses, que tout servait à la
faire reconnaître. Les Juifs le prouvaient en le recevant ; car ils étaient les
dépositaires des prophéties : et ils le prouvaient aussi en ne le recevant point
; parce qu'en cela ils accomplissaient les prophéties.
[§] Les Juifs avaient des miracles, des prophéties qu'ils voyaient accomplir,
et la doctrine de leur loi étaient de n'adorer et de n'aimer qu'un Dieu ; elle
était aussi perpétuelle. Ainsi elle avait toutes les marques de la vraie
Religion ; Aussi l'était elle. Mais il faut distinguer la doctrine des Juifs,
d'avec la doctrine de la loi des Juifs. Or la doctrine des Juifs n'était pas
vraie, quoiqu'elle eût les miracles, les prophéties, et la perpétuité ; parce
qu'elle n'avait pas cet autre point de n'adorer et n'aimer que Dieu.
La Religion Juive doit donc être regardée différemment dans la tradition de
leurs Saints, et dans la tradition du peuple. La morale et la félicité en sont
ridicules dans la tradition [84] du peuple ; mais elle est incomparable dans
celle de leurs Saints. Le fondement en est admirable. C'est le plus ancien livre
du monde et le plus authentique. Et au lieu que Mahomet pour faire subsister le
sien a défendu de le lire, Moïse pour faire subsister le sien a ordonné à tout
le monde de le lire.
[§] La Religion Juive est toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans
sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses
effets, etc.
Elle a été formée sur la ressemblance de la vérité du Messie ; et la vérité
du Messie a été reconnue par la Religion des Juifs qui en était la figure.
Parmi les Juifs la vérité n'était qu'en figure. Dans le ciel elle est
découverte. Dans l'Église elle est couverte, et reconnue par le rapport à la
figure. La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la
figure.
[§] Qui jugera de la Religion des Juifs par les grossiers la connaîtra [85]
mal. Elle est visible dans les saints livres, et dans la tradition des
Prophètes, qui ont assez fait voir qu'ils n'entendaient pas la loi à la lettre.
Ainsi notre Religion est divine dans l'Évangile, les Apôtres, et la tradition ;
mais elle est tout défigurée dans ceux qui la traitent mal.
[§] Les Juifs étaient de deux sortes. Les uns n'avaient que les affections
païennes ; les autres avaient les affections Chrétiennes.
[§] Le Messie, selon les Juifs charnels, doit être un grand Prince temporel.
Selon les Chrétiens charnels, il est venu nous dispenser d'aimer Dieu, et nous
donner des Sacrements qui opèrent tout sans nous. ni l'un ni l'autre n'est la
Religion Chrétienne ni Juive.
[§] Les vrais Juifs et les vrais Chrétiens ont reconnu un Messie qui les
ferait aimer Dieu, et par cet amour triompher de leurs ennemis.
[§] Le voile qui est sur les livres de l'Écriture pour les Juifs, y est aussi
pour les mauvais Chrétiens, et pour tous ceux qui ne se haïssent pas [86] eux-
mêmes. Mais qu'on est bien disposé à les entendre, et à connaître JÉSUS- CHRIST
quand on se hait véritablement soi-même !
[§] Les Juifs charnels tiennent milieu entre les Chrétiens et les Païens. Les
Païens ne connaissent point Dieu, et n'aiment que la terre. Les Juifs
connaissent le vrai Dieu, et n'aiment que la terre. Les Chrétiens connaissent le
vrai Dieu, et n'aiment point la terre. Les Juifs et les Païens aiment les mêmes
biens. Les Juifs et les Chrétiens connaissent le même Dieu.
[§] C'est visiblement un peuple fait exprès pour servir de témoins au Messie.
Il porte les livres, et les aime, et ne les entend point. Et tout cela est
prédit ; car il est dit que les jugements de Dieu leur sont confiés, mais comme
un livre scellé.
[§] Tandis que les Prophètes ont été pour maintenir la loi, le peuple a été
négligent. Mais depuis qu'il n'y a plus eu de Prophètes, le zèle a succédé : ce
qui est une providence admirable. [86]
XI.
Moïse.
LA création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu d'un historien
contemporain, et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre ; afin que
cette histoire fût la plus authentique du monde, et que tous les hommes pussent
apprendre une chose si nécessaire à savoir, et qu'on ne peut savoir que par-là.
[§] Moïse était habile homme. Cela est clair. Donc s'il eût eu dessein de
tromper, il l'eût fait en sorte qu'on ne l'eût pu convaincre de tromperie. Il a
fait tout le contraire ; car s'il eût débité des fables, il n'y eût point eu de
Juif qui n'en eût pu reconnaître l'imposture.
Pourquoi, par exemple, a-t-il fait la vie des premiers hommes si longues, et
si peu de génération ? Il eût pu se cacher dans une multitude de générations ;
mais il ne le pouvait en si [88] peu ; car ce n'est pas le nombre des années,
mais la multitude des générations qui rend les choses les plus mémorables qui se
soient jamais imaginées, savoir la création, et le déluge, si proche qu'on y
touche, par le peu qu'il fait de générations. De sorte qu'au temps où il
écrivait ces choses, la mémoire en devait encore être toute récente dans
l'esprit de tous les Juifs.
[§] Sem qui a vu Lamech, qui a vu Adam, a vu au moins Abraham, et Abraham a
vu Jacob, qui a vu ceux qui ont vu Moïse. Donc le déluge et la création sont
vrais. Cela conclut entre de certaines gens qui l'entendent bien.
[§] La longueur de la vie des Patriarche, au lieu de faire que les histoires
passées se perdissent, servait au contraire à les conserver. Car ce qui fait que
l'on n'est pas quelquefois assez instruit dans l'histoire de ses ancêtres, c'est
qu'on n'a jamais guère vécu avec eux, et qu'il sont morts [89] souvent devant
que l'on eût atteint l'âge de raison. Mais lorsque les hommes vivaient si
longtemps, les enfants vivaient longtemps avec leurs pères, et ainsi ils les
entretenaient longtemps. Or de quoi les eussent-ils entretenus sinon de
l'histoire de leurs ancêtres, puisque toute l'histoire était réduite à celle là,
et qu'il n'avaient ni les sciences, ni les arts qui occupent une grande partie
des discours de la vie ? Aussi l'on voit qu'en ce temps là, les peuples avaient
un soin particulier de conserver leurs généalogies.
XII.
Figures.
IL y a des figures claires et des démonstratives ; mais il y en a d'autres
qui semblent moins naturelles, et qui ne prouvent qu'à ceux qui sont persuadés
d'ailleurs. Ces figures là seraient semblables à celles de ceux qui fondent des
prophéties sur l'Apocalypse qu'ils expliquent à leur [90] fantaisie. Mais la
différence qu'il y a, c'est qu'ils n'en ont point d'indubitables qui les
appuient. Tellement qu'il n'y a rien de si injuste, que quand ils prétendent que
les leurs sont aussi bien fondées que quelques unes des nôtres ; car ils n'en
ont pas de démonstratives comme nous en avons. La partie n'est donc pas égale.
Il ne faut pas égaler et confondre ces choses parce qu'elles semblent être
semblables par un bout, étant si différentes par l'autre.
[§] JÉSUS-CHRIST figuré par Joseph bien aimé de son père, envoyé du père pour
voir ses frères, est l'innocent vendu par ses frères vingt deniers, et par là
devenu leur Seigneur, leur Sauveur, et le Sauveur des étrangers, et le Sauveur
du monde ; ce qui n'eût point été sans le dessein de le perdre, sans la vente et
la réprobation qu'ils en firent.
[§] Dans la prison, Joseph innocent entre deux criminels ; JÉSUS-CHRIST sur
la croix entre deux larrons. Joseph prédit le salut à l'un et la mort à l'autre
sur les mêmes apparences ; [91] JÉSUS-CHRIST sauve l'un et laisse l'autre après
les mêmes crimes. Joseph ne fait que prédire ; JÉSUS-CHRIST fait. Joseph demande
à celui qui sera sauvé qu'il se souvienne de lui quand il sera venu en sa gloire
; et celui que JÉSUS-CHRIST sauve lui demande qu'il se souvienne de lui quand il
sera en son Royaume.
[§] La Synagogue ne périssait point, parce qu'elle était la figure de
l'Église ; mais parce qu'elle n'était que la figure, elle est tombée dans la
servitude. La figure a subsisté jusqu'à la vérité ; afin que l'Église fût
toujours visible, ou dans la peinture qui la promettait, ou dans l'effet.
XIII.
Que la Loi était figurative.
POUR prouver tout d'un coup les deux Testaments, il ne faut que voir si les
prophéties de l'un sont accomplies en l'autre.
[§] Pour examiner les prophéties il [92] faut les entendre. Car si l'on croit
qu'elle n'ont qu'un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu. Mais si
elle sont deux sens, il est sûr qu'il sera venu en JÉSUS-CHRIST.
Toute la question est donc de savoir si elle sont deux sens ; si elles sont
figures ou réalités ; c'est-à-dire, s'il y faut chercher quelque autre chose que
ce qui paraît d'abord, ou s'il faut s'arrêter uniquement à ce premier sens
qu'elles présentent.
Si la loi et les sacrifices sont la vérité, il faut qu'ils plaisent à Dieu et
qu'ils ne lui déplaisent point. S'ils sont figures, il faut qu'ils plaisent, et
déplaisent.
Or dans toute l'Écriture ils plaisent, et déplaisent. Donc ils sont figures.
[§] Il est dit que la loi sera changée ; que le sacrifice sera changé ;
qu'ils seront sans Rois, sans Princes, et sans sacrifices ; qu'il sera fait une
nouvelle alliance ; que la loi sera renouvelée ; que les préceptes qu'ils ont
reçus ne sont pas bons ; que leurs sacrifices sont abominables ; que Dieu [93]
n'en a point demandé.
Il est dit au contraire que la loi durera éternellement ; que cette alliance
sera éternelle ; que le sacrifice sera éternel ; que le sceptre ne sortira
jamais d'avec eux, puis qu'il n'en doit point sortir que le Roi éternel
n'arrive. Tous ces passages marquent-ils que ce soit réalité ? Non. Marquent ils
aussi que ce soit figure ? Non : mais que c'est réalité ou figure. Mais les
premiers excluants la réalité marquent que ce n'est que figure.
Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité : tous peuvent
être dits de la figure : donc ils ne sont pas dits de la réalité, mais de la
figure.
[§] Pour savoir si la loi et les sacrifices sont réalité ou figures, il faut
voir si les Prophètes en parlant de ces choses y arrêtaient leur vue et leur
pensée, en sorte qu'ils ne vissent que cette ancienne alliance ; où s'ils y
voyaient quelque autre chose dont elles fussent la peinture ; car dans un
portrait on voit la chose figurée. Il ne faut pour cela qu'examiner ce qu'ils
disent.
Quand ils disent qu'elle sera éternelle, entendent-ils parler de l'alliance
de laquelle ils disent qu'elle sera changée ? et de même des sacrifices, etc.
[§] Les Prophètes ont dit clairement qu'Israël serait toujours aimé de Dieu,
et que la loi serait éternellement ; et ils ont dit que l'on n'entendrait point
leur sens, et qu'ils était voilé.
[§] Le chiffre a deux sens. Quand on surprend une lettre importante où l'on
trouve un sens clair, et où il est dit néanmoins que le sens en est voilé et
obscurci : qu'il est caché en sorte qu'on verra cette lettre, sans la voir, et
qu'on l'entendra sans l'entendre ; que doit on en penser sinon que c'est un
chiffre a double sens ; et d'autant plus qu'on y trouve des contrariétés
manifestes dans le sens littéral ? Combien doit-on donc estimer ceux qui nous
découvrent le chiffre, et qui nous apprennent à connaître le sens caché, et
principalement quand les principes qu'ils en prennent sont tout à fait naturels
et clairs ? C'est ce qu'a [95] fait JÉSUS-CHRIST et les Apôtres. Ils ont levé le
sceau, ils ont rompu le voile, et découvert l'esprit. Ils nous ont appris pour
cela que les ennemis de l'homme sont ses passions ; que le Rédempteur serait
spirituel ; qu'il y aurait deux avènements, l'un de misère, pour abaisser
l'homme superbe, l'autre de gloire, pour élever l'homme humilié ; que
JÉSUS-CHRIST sera Dieu et homme.
[§] JÉSUS-CHRIST n'a fait autre chose qu'apprendre aux hommes qu'ils
s'aimaient eux-mêmes, et qu'ils étaient esclaves, aveugles, malades, malheureux,
et pécheurs ; qu'il fallait qu'il les délivrât, éclairât, béatifiât, et guérît ;
que cela se ferait en se haïssant soi-même, et en le suivant par la misère et la
mort de la croix.
[§] La lettre tue : tout arrivait en figures : il fallait que le Christ
souffrit : un Dieu humilié : circoncision du coeur : vrai jeûne : vrai sacrifice
: vrai temple : double loi : double table de la loi : double temple : double
captivité : voilà le chiffre qu'il nous a donné. [96]
Il nous a appris enfin que toutes ces choses n'étaient que figures, et ce que
c'est que vraiment libre, vrai Israélite, vraie circoncision, vrai pain du Ciel,
etc.
[§] Dans ces promesses là chacun trouve ce qu'il a dans le fond de son coeur,
les biens temporels, ou les biens spirituels ; Dieu, ou les créatures ; mais
avec cette différence, que ceux qui y cherchent les créatures, les y trouvent,
mais avec plusieurs contradictions, avec la défense de les aimer, avec ordre de
n'adorer que Dieu, et de n'aimer que lui : au lieu que ceux qui y cherchent
Dieu, le trouvent, et sans aucune contradiction, et avec commandement de n'aimer
que lui.
[§] Les sources des contrariétés de l'Écriture sont un Dieu humilié jusqu'à
la mort de la croix, un Messie triomphant de la mort par sa mort, deux natures
en JÉSUS-CHRIST, deux avènements, deux états de la nature de l'homme.
[§] Comme on ne peut bien faire le caractère d'une personne qu'en [97]
accordant toutes les contrariétés, et qu'il ne suffit pas de suivre une suite de
qualités accordante, sans concilier les contraires ; aussi pour entendre le sens
d'un auteur, il faut accorder tous les passages contraires.
Ainsi pour entendre l'Écriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les
passages contraires s'accordent. Il ne suffit pas d'en avoir un qui convienne à
plusieurs passages accordants ; mais il faut en avoir un qui concilie les
passages même contraires.
Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s'accordent, ou il
n'a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l'Écriture, ni des
Prophètes. Ils avaient effectivement trop de bon sens. Il faut donc en chercher
un qui accorde toutes les contrariétés.
Le véritable sens n'est donc pas celui des Juifs. Mais en JÉSUS-CHRIST toutes
les contradictions sont accordées.
Les Juifs ne sauraient accorder la cassation de la Royauté et Principauté
prédite par Ozée avec la prophétie de Jacob. [98]
Si on prend la loi, les sacrifices, et le royaume pour réalités, on ne peut
accorder tous les passages d'un même auteur, ni d'un même livre, ni quelque fois
d'un même chapitre. Ce qui marque assez quel était le sens de l'auteur.
[§] Il n'était point permis de sacrifier hors de Jérusalem, qui était le lieu
que le Seigneur avait choisi, ni même de manger ailleurs les décimes.
[§] Ozée a prédit qu'ils seraient sans Roi, sans Prince, sans sacrifice, et
sans Idoles. Ce qui est accompli aujourd'hui, ne pouvant faire de sacrifice
légitime hors de Jérusalem.
[§] Quand la parole de Dieu qui est véritable, est fausse littéralement, elle
est vraie spirituellement. Sede à dextris meis. Cela est faux littéralement dit,
cela est vrai, spirituellement. En ces expressions il est parlé de Dieu à la
manière des hommes ; et cela ne signifie autre chose sinon que l'intention que
les hommes ont en faisant asseoir à leur droit, Dieu l'aura [99] aussi. C'est
donc une marque de l'intention de Dieu, et non de sa manière de l'exécuter.
Ainsi quand il est dit : Dieu a reçu l'odeur de vos parfums, et vous donnera
en récompense une terre fertile et abondante ; c'est-à-dire, que la même
intention qu'aurait un homme qui agréant vos parfums vous donnerait en
récompense une terre abondante, Dieu l'aura pour vous, parce que vous avez eu
pour lui, la même intention qu'un homme a pour celui à qui il donne des parfums.
[§] L'unique objet de l'Écriture est la charité. Tout ce qui ne va point à
l'unique but en est la figure ; car puisqu'il n'y a qu'un but, tout ce qui n'y
va point en mots propres est figure.
Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité, pour satisfaire notre
faiblesse qui recherche la diversité, par cette diversité qui nous mène toujours
à notre unique nécessaire. Car une seul chose est nécessaire, et nous aimons la
diversité, et [100] Dieu satisfait à l'un et à l'autre par ces diversités qui
mènent à ce seul nécessaire.
[§] Les Rabbins prennent pour figures les mamelles de l'Épouse, et tout ce
qui n'exprime pas l'unique but qu'ils ont de biens temporels.
[§] Il y en a qui voient bien qu'il n'y a pas d'autre ennemi de l'homme que
la concupiscence qui le détourne de Dieu, ni d'autre bien que Dieu, et non pas
une terre fertile. Ceux qui croient que le bien de l'homme est en la chair, et
le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens ; qu'ils sen saoulent, et
qu'ils y meurent. Mais ceux qui cherchent Dieu de tout leur coeur, qui n'ont de
déplaisir que d'être privés de sa vue, qui n'ont de désir que pour le posséder,
et d'ennemis que ceux qui les en détournent, qu'ils s'affligent de se voir
environnés et dominés de tels ennemis ; qu'ils se consolent ; il y a un
libérateur pour eux ; il y a un Dieu pour eux. Un Messie a été promis pour
délivrer des ennemis ; et il en est venu un pour [101] délivrer des iniquités,
mais non pas des ennemis.
[§] Quand David prédit que le Messie délivrera son peuple de ses ennemis, on
peut croire charnellement que ce sera des Égyptiens, et alors je ne saurais
montrer que la prophétie soit accomplie. Mais ont peut bien croire aussi que ce
sera des iniquités. Car dans la vérité les Égyptiens ne sont pas des ennemis,
mais les iniquités le sont. Ce sont mot d'ennemis est donc équivoque.
Mais s'il dit à l'homme, comme il fait qu'il délivrera son peuple de ses
péchés, aussi bien qu'Isaïe et les autres, l'équivoque est ôtée, et le sens
double des ennemis réduit au sens simple d'iniquités ; car s'il avait dans
l'esprit les péchés, il les pouvait bien dénoter par ennemis ; mais s'il pensait
aux ennemis, il ne les pouvait pas désigner par iniquités.
Or Moïse, David et Isaïe usaient des mêmes termes. Qui dira donc qu'ils
n'avaient pas même sens, et que le sens de David est manifestement d'iniquités
lorsqu'il [102] parlait d'ennemis, ne fût pas le même que celui de Moïse en
parlant d'ennemis ?
Daniel chap. 9. prie pour la délivrance du peuple de la captivité de leurs
ennemis ; mais il pensait aux péchés ; et pour le montrer il dit, que Gabriel
lui vint dire qu'il était exaucé, et qu'il n'y avait que septante semaines à
attendre, après quoi le peuple serait délivré d'iniquité, le Saint des Saints
amènerait la justice éternelle, non la légale, mais l'éternelle.
Dés qu'une fois on a ouvert ce secret il est impossible de ne le pas voir. Qu'on lise l'ancien Testament en cette vue, et qu'on voie si les sacrifices étaient vrais, si la parenté d'Abraham était la vraie cause de l'amitié de Dieu, si la terre promise était le véritable lieu du repos. Non. Donc c'étaient des figures. Qu'on voie de même toutes les cérémonies ordonnées, et tous les commandements qui ne sont pas de la charité ; on verra que ce sont les figures. [103]
XIV.
Jésus-Christ.
LA distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus
infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.
Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre pour les gens qui sont dans
les recherches de l'esprit.
La grandeur des gens d'esprit est invisible aux riches, aux Rois, aux
conquérants, et à tous ces grands de chair.
La grandeur de la sagesse qui vient de Dieu est invisible aux charnels, et
aux gens d'esprit. Ce sont trois ordres de différents genres.
Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leurs
victoires, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles, qui n'ont nuls rapport
avec celles qu'ils cherchent. Ils sont vus des esprits, non des yeux mais c'est
assez.
Les Saints ont leur empire, leur [104] éclat, leurs victoires, et n'ont nul
besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles, qui ne sont pas de leur ordre,
et qui n'ajoutent ni n'ôtent à la grandeur qu'ils désirent. Ils sont vus de Dieu
et des Anges, et non des corps ni des esprits curieux : Dieu leur suffit.
Archimède sans aucun éclat de naissance serait en même vénération. Il n'a pas
donné des batailles, mais il a laissé à tout l'univers des inventions
admirables. O qu'il est grand et éclatant aux yeux de l'esprit !
JÉSUS-CHRIST sans bien et sans aucune production de science au dehors, est
dans son ordre de sainteté. Il n'a point donné d'inventions ; il n'a point régné
; mais il a ét humble, patient, saint devant Dieu, terrible aux démons, sans
aucun péché. O qu'il est venu en grande pompe, et en une prodigieuse
magnificence aux yeux du coeur, et qui voient la sagesse !
Il eût été inutile à Archimède de faire le Prince dans ses livres de
Géométrie, quoiqu'il le fût.
[105] Il eût été inutile à notre Seigneur JÉSUS-CHRIST pour éclater dans son
règne de sainteté de venir en Roi. Mais qu'il est bien venu avec l'éclat de son
ordre !
Il est ridicule de se scandaliser de la bassesse de JÉSUS-CHRIST, comme si
cette bassesse était du même ordre que la grandeur qu'il venait faire paraître.
Qu'on considère cette grandeur là dans sa vie, dans sa passion, dans son
obscurité, dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur fuite, dans sa
secrète résurrection, et dans le reste ; on la verra si grande, qu'on n'aura pas
sujet de se scandaliser d'une bassesse qui n'y est pas.
Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme
s'il n'y en avait pas de spirituelles ; et d'autres qui n'admirent que les
spirituelles, comme s'il n'y en avait pas d'infiniment plus hautes dans la
sagesse.
Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre, et les Royaumes ne
valent pas le moindre des esprits ; [106] car il connaît tout cela, et soi-même
; et le corps rien. Et tous les corps et tous les esprits ensemble, et toutes
leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité ; car elle est
d'un ordre infiniment plus élevé.
De tous les corps ensemble on ne saurait tirer la moindre pensée : cela est
impossible, et d'un autre ordre. Tous les corps et tous les esprits ensemble ne
sauraient produire un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d'un
autre ordre tout surnaturel.
[§] JÉSUS-CHRIST a été dans une obscurité (selon ce que le monde appelle
obscurité) telle que les historiens qui n'écrivent que les choses importantes
l'ont à peine aperçu.
[§] Quel homme eut jamais plus d'éclat que JÉSUS-CHRIST ? Le peuple Juif tout
entier le prédit avant sa venue. Le peuple Gentil l'adore après qu'il est venu.
Les deux peuples Gentil et Juif le regardent comme leur centre. Et cependant
quel homme jouit jamais moins de tout [107] cet éclat ? De trente trois ans il
en vit trente sans paraître. Dans les trois autres il passe pour imposteur ; les
Prêtres et les principaux de sa nation le rejettent ; ses amis et ses proches le
méprisent. Enfin il meurt d'une mort honteuse, trahi par un des siens, renié par
l'autre, et abandonné de tous.
Quelle part a-t-il donc à cet éclat ? Jamais homme n'a eu tant d'éclat :
jamais homme n'a eu plus d'ignominie. Tout cet éclat n'a servi qu'à nous, pour
nous le rendre reconnaissable : et il n'en a rien eu pour lui.
[§] JÉSUS-CHRIST parle des plus grandes choses si simplement, qu'il semble
qu'il n'y a pas pensé ; et si nettement néanmoins, qu'on voit bien ce qu'il en
pensait. Cette clarté jointe à cette naïveté est admirable.
[§] Qui a appris aux Évangélistes les qualités d'une âme véritablement
héroïque pour la peindre si parfaitement en JÉSUS-CHRIST ? Pourquoi le font-ils
faible dans son agonie ? Ne savent-ils pas peindre une mort constante ? Oui sans
doute ; [108] car le même Saint Luc peint celle de Saint Étienne plus forte que
celle de JÉSUS-CHRIST. Ils le font donc capable de crainte avant que la
nécessité de mourir soit arrivé, et en suite tout fort. Mais quand ils le font
troublé, c'est quand il se trouble lui-même ; et quand les hommes le troublent,
il est tout fort.
[§] L'Évangile ne parle de la virginité de la Vierge que jusqu'à la naissance
de JÉSUS-CHRIST : tout par rapport à JÉSUS-CHRIST.
[§] Les deux Testaments regardent JÉSUS-CHRIST, l'ancien comme son attente,
le nouveau comme son modèle ; tous deux comme leur centre.
[§] Les Prophètes ont prédit, et n'ont pas été prédits. Les Saints ensuite
sont prédits, mais non prédisants. JÉSUS-CHRIST est prédit et prédisant.
[§] JÉSUS-CHRIST pour tous, Moïse pour un peuple.
Les Juifs bénis en Abraham. Je bénirai ceux qui te béniront. Mais toutes
nations bénites en sa semence.
Lumen ad revelationem gentium.
Non fecit taliter omni nationi, disait David en parlant de la loi. Mais en
parlant de JÉSUS-CHRIST, il faut dire : fecit taliter omni nationi.
Aussi c'est à JÉSUS-CHRIST d'être universel. L'Église même n'offre le
sacrifice que pour les fidèles : JÉSUS-CHRIST a offert celui de la croix pour
tous.
[§] Tendons donc les bras à notre libérateur, qui ayant été promis durant
quatre mille ans, est enfin venu souffrir et mourir pour nous sur la terre dans
les temps et dans toutes les circonstances qui en ont été prédites. Et attendant
par sa grâce la mort en pais dans l'espérance de lui être éternellement unis,
vivons cependant avec joie, soit dans les biens qu'il lui plaît de nous donner,
soit dans les maux qu'il nous envoie pour notre bien, et qu'il nous a appris à
souffrir par son exemple. [110]
XV.
Preuves de JÉSUS-CHRIST par les prophéties.
LA plus grande des preuves de JÉSUS-CHRIST ce sont les prophéties. C'est
aussi à quoi Dieu a le plus pourvu ; car l'événement qui les a remplies est un
miracle subsistant depuis la naissance de l'Église jusqu'à la fin. Ainsi Dieu a
suscité des Prophètes durant seize cents ans ; et pendant quatre cens ans après
il a dispersé toutes ces prophéties avec tous les Juifs qui portaient dans tous
les lieux du monde. Voilà quelle a été la préparation à la naissance de
JÉSUS-CHRIST, dont l'Évangile devant être cru par tout le monde, il a fallu non
seulement qu'il y ait eu des prophéties pour le faire croire, mais encore que
ses prophéties fussent répandues par tout le monde, pour le faire embrasser par
tout le monde.
[§] Quand un seul homme aurait [111] fait un livre des prédictions de
JÉSUS-CHRIST pour le temps, et pour la manière, et que JÉSUS-CHRIST serait venu
conformément à ces prophéties, ce serait un force infinie. Mais il y a bien plus
ici. C'est une suite d'hommes durant quatre mille ans, qui constamment et sans
variation viennent l'un ensuite de l'autre prédire ce même avènement. C'est un
peuple entier qui l'annonce, et qui subsiste pendant quatre mille années, pour
rendre en corps témoignage des assurances qu'ils en ont, et dont ils ne peuvent
être détournés par quelques menaces et quelque persécution qu'on leur fasse :
ceci est tout autrement considérable.
[§] Le temps est prédit par l'état du peuple Juif, par l'état du peuple
Païen, par l'état du temple, par le nombre des années.
[§] Les Prophètes ayant donné diverses marques qui devaient toutes arriver à
l'avènement du Messie, il fallait que toutes ces marques arrivassent en même
temps ; et ainsi il fallait que la quatrième monarchie [112] fût venue lorsque
les septante semaines de Daniel seraient accomplies ; que le sceptre fût alors
ôté de Jude ; et qu'alors le Messie arrivât. Et JÉSUS- CHRIST est arrivé
alorsqui s'est dit le Messie.
[§] Il est prédit que dans la quatrième Monarchie, avant la destruction du
second temple, avant que la domination des Juifs fût ôtée, et en la septantième
semaine de Daniel, les Païens seraient instruits, et amenés à la connaissance du
Dieu adoré par les Juifs ; que ceux qui l'aiment seraient délivrés de leurs
ennemis, et remplis de sa crainte et de son amour.
Et il est arrivé qu'en la quatrième Monarchie, avant la destruction du second
temple, etc. les Païens en foule adorent Dieu, et mènent une vie angélique ; les
filles consacrent à Dieu leur virginité, et leur vie ; les hommes renoncent à
tout plaisir : ce que Platon n'a pu persuader à quelque peu d'hommes choisis et
si instruits, une force secrète le persuade à cent milliers d'hommes ignorants
par la vertu de peu de paroles. [113]
Qu'est-ce que tout cela ? C'est ce qui a été prédit si longtemps auparavant.
Effundam spiritum meum super omnem carnem (1. 28.). Tous les peuples étaient
dans l'infidélité et dans la concupiscence ; toute la terre devient ardente de
charité : les Princes renoncent à leurs grandeurs : les riches quittent leurs
biens ; les filles souffrent le martyre ; les enfants abandonnent la maison de
leurs pères, pour aller vivre dans les déserts. D'où vient cette force ? C'est
que le Messie est arrivé. Voilà l'effet et les marques de sa venue.
Depuis deux mille ans le Dieu des Juifs était demeuré inconnu parmi l'infinie
multitude des nations païennes ; et dans le temps prédit les Païens adorent en
foule cet unique Dieu : les temps sont détruits : les Rois mêmes se soumettent à
la croix. Qu'est-ce que tout cela ? C'est l'Esprit de Dieu qui est répandu sur
la terre.
[§] Il est prédit que le Messie viendrait établir une nouvelle alliance qui
ferait oublier la sortie d'Égypte (Ier. 23. 7.) ; qu'il mettrait sa loi non dans
[114] l'extérieur, mais dans les coeurs (Isai. 51. 7.) ; qu'il mettrait sa
crainte, qui n'avait été qu'au dehors, dans le milieu du coeur (Ier. 31. 33.).
Que les Juifs réprouveraient JÉSUS-CHRIST, et qu'ils seraient réprouvés de
Dieu (Idem 32. 40.), parce que la vigne élue ne donnerait que du verjus (Is. 5.
2. 3. 4. etc.). Que le peuple choisi serait infidèle, ingrat et incrédule,
populum non credentem, et contradicentem (Is. 65. 20.). Que Dieu les frapperait
d'aveuglement, et qu'ils tâtonneraient en plein midi comme des aveugles (Deut.
28. 28. 29.).
Que l'Église serait petite en son commencement, et croîtrait ensuite (Ezech.
17.).
Il est prédit qu'alors l'idolâtrie serait renversée ; que ce Messie abattrait
toutes les idoles, et ferait entrer les hommes dans le culte du vrai Dieu (Ezech.
30. 13.).
Que les temples des idoles seraient abattus, et que parmi toutes les nations,
et en tous les lieux du monde on lui offrirait une hostie pure, et non pas des
animaux (Malach. 1. 11.).
Qu'il enseignerait aux hommes la voie parfaite. [115]
Qu'il serait Roi des Juifs et des Gentils.
Et jamais il n'est venu ni devant ni après aucun homme qui ait rien enseigné
approchant de cela.
[§] Après tant de gens qui ont prédit cet avènement, JÉSUS-CHRIST est enfin
venu dire : me voici, et voici le temps. Il est venu dire aux hommes, qu'ils
n'ont point d'autres ennemis qu'eux mêmes ; que ce sont leurs passions qui les
séparent de Dieu ; qu'il vient pour les en délivrer, et pour leur donner sa
grâce, afin de former de tous les hommes une Église sainte ; qu'il vient ramener
dans cette Église les Païens et les Juifs ; qu'il vient détruire les idoles des
uns, et la superstition des autres.
Ce que les Prophètes, leur a-t-il dit, ont prédit devoir arriver, je vous dis
que mes Apôtres vont être rebutés ; Jérusalem sera bientôt détruite ; les Païens
vont entrer dans la connaissance de Dieu ; et mes Apôtres les y vont faire
entrer, après que vous aurez tué l'héritier de la vigne. [116]
Ensuite les Apôtres ont dit aux Juifs : vous allez entrer dans la
connaissance de Dieu.
A cela s'opposent tous les hommes par l'opposition naturelle de leur
concupiscence. Ce Roi des Juifs et des Gentils est opprimé par les uns et par
les autres qui conspirent sa mort. Tout ce qui qu'il y a de grand dans le monde
s'unit contre cette Religion naissante, les savants, les sages, les Rois. Les
uns écrivent, les autres condamnent, les autres tuent. Et malgré toutes ces
oppositions, voilà JÉSUS-CHRIST, en peu de temps, régnant sur les uns et les
autres ; et détruisant et le culte Judaïque dans Jérusalem qui en était le
centre, et dont il fait sa première Église ; et le culte des idoles dans Rome
qui en était le centre, et dont il fait sa principale Église.
Des gens simples et sans force, comme les Apôtres et les premiers Chrétiens,
résistent à toutes les puissances de la terre ; se soumettent les Rois, les
savants, et les sages ; [117] et détruisent l'idolâtrie si établie. Et tout cela
se fait par la seule force de cette parole, qui l'avait prédit.
[§] Qui ne reconnaîtrait JÉSUS-CHRIST à tant de circonstances qui en ont été
prédites ? Car il est dit.
Qu'il aura un Précurseur (Malach. 3. 1.).
Qu'il naîtra enfant (Is. 9. 6.).
Qu'il naîtra dans la ville de Béthléem ; qu'il sortira de la famille de Juda
et de David ; qu'il paraîtra principalement dans Jérusalem (Mich. 5. 2.).
Qu'il doit aveugler les sages et les savants, et annoncer l'Évangile aux
pauvres et aux petits ; ouvrir les yeux des aveugles, et rendre la santé aux
infirmes, et mener à la lumière ceux qui languissent dans les ténèbres (Is. 6.
8. 29.).
Qu'il doit enseigner la voie [118] parfaite, et être précepteur des Gentils.
(Is. 42. 55.).
Qu'il doit être la victime pour les péchés du monde (Is. 53.).
Qu'il doit être la pierre d'achoppement et de scandale (Is. 8. 14.).
Que Jérusalem doit heurter contre cette pierre (ibid. 15.).
Que les édifiants doivent rejeter cette pierre (Ps. 117.).
Que Dieu doit faire de cette pierre le chef du coin (ibid.).
Et que cette pierre doit croître en une Montaigne immense, et remplir toute
la terre (Deut. 2. 35.).
Qu'ainsi il doit être rejeté, méconnu, trahi, vendu, souffleté, moqué,
affligé en une infinité de manières, abreuvé de fiel (Zachée. 11. 12.) ; qu'il
aurait les pieds et les mains percées, qu'on lui cracherait au visage, qu'il
serait tué, et ses habits jetés au sort (Ps. 68. 22. et 21. 17. 18. 19.).
Qu'il ressusciterait ; le troisième jour. (Is. 15. 10. ; Ozée 6,. 3.)
Qu'il monterait au ciel, pour s'asseoir à la droite de Dieu. (Ps. 109. 1.)
[119]
Que les Rois s'armeraient contre lui. (Ps. 2. 2.)
Qu'étant à la droite du Père, il sera victorieux de ses ennemis. (Ps. 109.
1.)
Que les Rois de la terre, et tous les peuples l'adoreraient. (Is. 60. 10.)
Que les Juifs subsisteront en nation. (Ierem. 31. 36.)
Qu'ils seront errants, sans Rois, sans sacrifice, sans autel, etc. (Ozee 3.
4.) sans Prophètes ; attendant le salut, et ne le trouvant point. (Amos. Is.
41.)
[§] Le Messie devait lui seul produire un grand peuple, élu, saint, et choisi
; le conduire, le nourrir, l'introduire dans le lieu de repos et de sainteté ;
le rendre saint à Dieu, en faire le temple de Dieu, le réconcilier à Dieu, le
sauver de la colère de Dieu, le délivrer de la servitude du péché qui règne
visiblement dans l'homme ; donner des lois à ce peuple, graver ces lois dans
leur coeur, s'offrir à Dieu pour eux, se sacrifier pour eux, être un hostie sans
tache, et lui même sacrificateur ; il devait s'offrir lui même, et offrir son
corps et son sang, et néanmoins offrir pain [120] et vin à Dieu. JÉSUS-CHRIST a
fait tout cela.
[§] Il est prédit qu'il devait venir un libérateur, qui écraserait la tête au
démon, qui devait délivrer son peuple de ses péchés, ex omnibus iniquitatibus :
qu'il devait y avoir un nouveau Testament qui serait éternel ; qu'il devait y
avoir une autre prêtrise selon l'ordre de Melchisedech ; que celle-là serait
éternelle ; que le CHRIST devait être glorieux, puissant, fort, et néanmoins si
misérable qu'il ne serait pas reconnu ; qu'on ne le prendrait pas pour ce qu'il
est, qu'on le rejetterait, qu'on le tuerait ; que son peuple qui l'aurait renié,
ne serait plus son peuple ; que les idolâtres le recevraient, et auraient
recours à lui ; qu'il quitterait Sion pour régner au centre de l'idolâtrie ; que
néanmoins les Juifs subsisteraient toujours ; qu'il devait sortir de Juda, et
qu'il n'y aurait plus de Rois.
[§] Les Prophètes sont mêlés de prophéties particulières, et de celles du
Messie ; afin que les prophéties du [121] Messie ne fussent pas sans preuves, et
que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruit.
[§] Non habemus Regnem nisi Cæsarem, disaient les Juifs. Donc JÉSUS- CHRIST
était le Messie ; puisqu'ils n'avaient plus de Roi qu'un étranger, et qu'ils
n'en voulaient point d'autre.
[§] Les septante semaines de Daniel sont équivoques pour le terme du
commencement, à cause des termes de la prophétie, et pour le terme de la fin, à
cause des diversités des Chronologistes. Mais toute cette différence ne va qu'à
deux cens ans.
[§] Les prophéties qui représentent JÉSUS-CHRIST pauvre, le représentent
aussi maître des nations.
Les prophéties qui prédisent le temps, ne le prédisent que maître des Gentils
et souffrant, et non dans les nues ni juge. Et celles qui le représentent ainsi
jugeant les nations et glorieux, ne marquent point le temps. (Is. 53. Zach. 9.
9.)
[§] Quand il est parlé du Messie, [122] comme grand et glorieux, il est visible que c'est pour juger le monde, et non pour le racheter. (Is. 65. 15. 16.) [122]
XVI
Diverses preuves de JÉSUS-CHRIST.
POUR ne pas croire les Apôtres, il faut dire qu'ils ont été trompés, ou
trompeurs. L'un et l'autre est difficile. Car, pour le premier, il n'est pas
possible de s'abuser à prendre un homme pour être ressuscité. Et pour l'autre,
l'hypothèse qu'ils aient été fourbes, est étrangement absurde. Qu'on la suive
tout au long. Qu'on s'imagine ces douze hommes assemblés après la mort de
JÉSUS-CHRIST, faisans le complot de dire qu'il est ressuscité. Ils attaquent par
là toutes les puissances. Le coeur des l'hommes est étrangement penchant à la
légèreté, au changement, aux promesses, aux biens. Si peu qu'un d'eux se fût
démenti par tous ces attraits, et qui plus est par les prisons, par les
tortures, et par la mort, il étaient perdus. Qu'on suive cela.
[§] Tandis que JÉSUS-CHRIST était avec eux, il les pouvait soutenir. Mais
après cela, s'il ne leur est apparu, qui les a fait agir ?
[§] Le style de l'Évangile est admirable en une infinité de manières, et
entre autres en ce qu'il n'y a aucune invective de la part des historiens contre
Judas, ou Pilate, ni contre aucun des ennemis ou des bourreaux de JÉSUS-CHRIST.
Si cette modestie des historiens Évangéliques avait été affectée, aussi bien
que tant d'autres traits d'un si beau caractère, et qu'ils ne l'eussent affectée
que pour la faire remarquer eux mêmes, ils n'auraient pas manqué de se procurer
des amis, qui eussent fait ces remarques à leur avantage. Mais ils ont agi de la
sorte sans affectation, et par un mouvement tout désintéressé, ils ne l'ont fait
remarquer par personne : je [124] ne sais même si cela a été remarqué jusques
ici : et c'est ce qui témoignage la naïveté avec laquelle la chose a été faite.
[§] JÉSUS-CHRIST a fait des miracles, et les Apôtres ensuite, et les premiers
Saints en ont fait aussi beaucoup ; parce que les prophéties n'étant pas encore
accomplies, et s'accomplissant par aux, rien ne rendait témoignage que les
miracles. Il était prédit que le Messie convertirait les nations. Comment cette
prophétie se fût elle accomplie sans la conversion des nations ? Et comment les
nations se fussent elles converties au Messie, ne voyant pas ce dernier effet
des prophéties qui le prouvent ? Avant donc qu'il fût mort, qu'il fût
ressuscité, et que les nations fussent converties, tout n'était pas accompli. Et
ainsi il a fallu des miracles pendant tout ce temps-là. Maintenant il n'en faut
plus pour prouver la vérité de la Religion Chrétienne ; car les prophéties
accomplies sont un miracle subsistant. [125]
[§] L'état où l'on voit les Juifs est encore une grande preuve de la
Religion. Car c'est une chose étonnante de voir ce peuple subsister depuis tant
d'années, et de la voir toujours misérable ; étant nécessaire pour la preuve de
JÉSUS-CHRIST, et qu'ils subsistent pour le prouver, et qu'ils soient misérables
puisqu'ils l'ont crucifié. Et quoiqu'il soit contraire d'être misérable et de
subsister, il subsiste néanmoins toujours malgré sa misère.
[§] Mais n'ont ils pas été presqu'au même état au temps de la captivité ?
Non. Le sceptre ne fût point interrompu par la captivité de Babylone, à cause
que le retour était promis, et prédit. Quand Nabuchodonosor emmena le peuple, de
peur qu'on ne crût que le sceptre fût ôté de Juda, il leur fût dit auparavant,
qu'ils y seraient peu, et qu'ils seraient rétablis. Ils furent toujours consolés
par les Prophètes, et leurs Rois continuèrent. Mais la seconde destruction est
sans promesse de rétablissement, sans [126] Prophètes, sans Rois, sans
consolation, sans espérance ; parce que le sceptre est ôté pour jamais.
Ce n'est pas avoir été captif que de l'avoir été avec l'assurance d'être
délivré dans soixante et dix ans. Mais maintenant ils le sont sans aucun espoir.
[§] Dieu leur a promis qu'encore qu'il les dispersât aux extrémités du monde,
néanmoins s'ils étaient fidèles à sa loi, il les rassemblerait. Ils y sont très
fidèles, et demeurent opprimés. Il faut donc que le Messie soit venu ; et que la
loi qui contenait ces promesses soit finie par l'établissement d'une loi
nouvelle.
[§] Si les Juifs eussent été tous convertis par JÉSUS-CHRIST, nous n'aurions
plus que des témoins suspects ; et s'ils avaient été exterminés, nous n'en
aurions point du tout.
[§] Les Juifs refusent, mais non pas tous. Les Saints le reçoivent, et non
les charnels. Et tant s'en faut que cela soit contre sa gloire, que c'est le
dernier trait qui l'achève. La [127] raison qu'ils en ont, et la seule qui se
trouve dans tous leurs écrits, dans le Talmud, et dans les Rabbins, n'est que
parce que JÉSUS-CHRIST n'a pas dompté les nations à main armée. JÉSUS-CHRIST a
été tué, disent-ils ; il a succombé ; il n'a pas dompté les Païens par sa force
; il ne nous a pas donné leurs dépouilles ; il ne donne point de richesses.
N'ont-ils que cela à dire ? C'est en cela qu'il m'est aimable. Je ne voudrais
point celui qu'ils se figurent.
[§] Qu'il est beau de voir par les yeux de la foi Darius, Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée, et Hérode agir sans le savoir pour la gloire de l'Évangile ! [127]
XVII
Contre Mahomet.
LA Religion Mahométane a pour fondement l'Alchoran et Mahomet. Mais ce
Prophète qui devait être la dernière attente du monde a-t-il été prédit ? Et
quelle marque [128] a-t-il que n'ait aussi tout homme qui se voudra dire
Prophète ? Quels miracles dit-il lui même avoir faits ? Quel mystère a-t-il
enseigné selon sa tradition même ? Quelle morale, et quelle félicité ?
[§] Mahomet est sans autorité. Il faudrait donc que ses raisons fussent bien
puissantes ; n'ayant que leur propre force.
[§] Si deux hommes disent des choses qui paraissent basses ; mais que les
discours de l'un aient un double sens entendu par ceux qui le suivent, et que
les discours de l'autre n'aient qu'un seul sens ; si quelqu'un n'étant pas du
secret entend discourir les deux en cette sorte, il en fera un même jugement.
Mais si en suite dans le reste du discours l'un dit des choses angéliques, et
l'autre toujours des choses basses et communes, et mêmes sottises, il jugera que
l'un parlait avec mystère, et non pas l'autre ; l'un ayant assez montré qu'il
est incapable [129] de telles sottises, et capable d'être mystérieux ; et
l'autre qu'il est incapable de mystères, et capable de sottises.
[§] Ce n'est pas par ce qu'il y a d'obscur dans Mahomet, et qu'on peut faire
passer pour avoir un sens mystérieux, que je veux qu'on en juge ; mais par ce
qu'il y a de clair, par son paradis, et par le reste. C'est en cela qu'il est
ridicule. Il n'en est pas de même de l'Écriture. Je veux qu'il y ait des
obscurités ; mais il y a des clartés admirables, et des prophéties manifestes
accomplies. La partie n'est donc pas égale. Il ne faut pas confondre et égaler
les choses, qui ne se ressemblent que par l'obscurité et non pas par les
clartés, qui méritent quand elles sont divines qu'on révère les obscurités.
[§] L'Alchoran dit que S. Matthieu était homme de bien. Donc Mahomet était
faux Prophète ; ou en appelant gens de biens des méchants ; ou en ne les croyant
pas sur ce qu'ils ont dit de JÉSUS-CHRIST.
[§] Tout homme peut faire ce qu'à fait Mahomet ; car il n'a point fait de
miracles, il n'a point été prédit, etc. Nul homme ne peut [130] faire ce qu'à
fait JÉSUS-CHRIST.
[§] Mahomet s'est établi en tuant ; JÉSUS-CHRIST en faisant tuer les siens. Mahomet en défendant de lire ; JÉSUS-CHRIST en ordonnant de lire. Enfin cela est si contraire, que si Mahomet a pis la voie de réussir humainement, JÉSUS-CHRIST a pris celle de périr humainement. Et au lieu de conclure, que puisque Mahomet a réussi, JÉSUS-CHRIST a bien pu réussir ; il faut dire, que puisque Mahomet a réussi, le Christianisme devait périr, s'il n'eût été soutenu par une force toute divine. [130]
XVIII.
Dessein de Dieu de se cacher aux uns, et de se découvrir aux autres.
DIEU a voulu racheter les hommes, et ouvrir le salut ceux qui le
chercheraient. Mais les hommes s'en rendent si indignes, qu'il est [131] juste
qu'il refuse à quelques uns à cause de leur endurcissement ce qu'il accorde aux
autres par une miséricorde qui ne leur est pas due. S'il eût voulu surmonter
l'obstination des plus endurcis, il l'eût pu, en se découvrant si manifestement
à eux, qu'ils n'eussent pu douter de la vérité de son existence ; et c'est ainsi
qu'il paraîtra au dernier jour, avec un tel éclat de foudres, et un tel
renversement de la nature, que les plus aveugles le verront.
Ce n'est pas en cette sorte qu'il a voulu paraître dans son avènement de
douceurs ; parce que tant d'hommes se rendants indignes de sa clémence, il a
voulu les laisser dans la privation du bien qu'ils ne veulent pas. Il n'était
donc pas juste qu'il parût d'une manière manifestement divine, et absolument
capable de convaincre tous les hommes ; mais il n'était pas juste aussi qu'il
vînt d'une manière si cachée qu'il ne pût être reconnu de ceux qui le
chercheraient sincèrement. Il a voulu se rendre parfaitement connaissable à
ceux-là : et ainsi [132] voulant paraître à découvert à ceux qui le cherchent de
tout leur coeur, et caché à ceux qui le fuient de tout leur coeur, il tempère sa
connaissance, en sorte qu'il a donné des marques de soi visibles à ceux qui le
cherchent, et obscures à ceux qui ne le cherchent pas.
[§] Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez
d'obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire.
Il y a assez de clarté pour éclairer les élus, et assez d'obscurité pour les
humilier.
Il y a assez d'obscurité pour aveugler les réprouvés, et assez de clarté pour
les condamner et les rendre inexcusables.
[§] Si le monde subsistait pour instruire l'homme de l'existence de Dieu, sa
divinité y reluirait de toutes parts d'une manière incontestable. Mais comme il
ne subsiste que par JÉSUS-CHRIST, et pour JÉSUS-CHRIST, et pour instruire les
hommes et de leur corruption, et de leur Rédemption, tout y éclate des preuves
[133] de ces deux vérités. Ce qui y paraît ne marque ni une exclusion totale, ni
une présence manifeste de Divinité ; mais la présence d'un Dieu qui se cache ;
tout porte ce caractère.
[§] S'il n'avait jamais rien paru de Dieu, cette privation éternelle serait
équivoque, et pourrait aussi bien se rapporter à l'absence de toute Divinité,
qu'à l'indignité où seraient les hommes de le connaître. Mais de ce qu'il paraît
quelquefois et non pas toujours, cela ôte l'équivoque. S'il paraît une fois, il
est toujours. Et ainsi on n'en peut conclure autre chose, sinon qu'il y a un
Dieu, et que les hommes en sont indignes.
[§] Le dessein de Dieu est plus de perfectionner la volonté que l'esprit. Or
la clarté parfaite ne servirait qu'à l'esprit, et nuirait à la volonté.
[§] S'il n'y avait point d'obscurité, l'homme ne sentirait pas sa corruption.
S'il n'y avait point de lumière, l'homme n'espérerait point de remède. Ainsi il
est non seulement juste, mais utile pour nous, que Dieu soit caché en partie, et
découvert en [134] partie, puisqu'il est également dangereux à l'homme de
connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans
connaître Dieu.
[§] Tout instruit l'homme de sa condition ; mais il le faut bien entendre ;
car il n'est pas vrai que Dieu se découvre en tout ; et il n'est pas vrai qu'il
se cache en tout. Mais il est vrai tout ensemble qu'il se cache à ceux qui le
tentent, et qu'il se découvre à ceux qui le cherchent ; parce que les hommes
sont tout ensemble indignes de Dieu, et capables de Dieu ; indignes par leur
corruption ; capables par leur première nature.
[§] Il n'y a rien sur la terre qui ne montre ou la misère de l'homme, ou la
miséricorde de Dieu, ou l'impuissance de l'homme sans Dieu, ou la puissance de
l'homme avec Dieu.
[§] Tout l'univers apprend à l'homme, ou qu'il est corrompu, ou qu'il est
racheté. Tout lui apprend sa grandeur, ou sa misère. L'abandon de Dieu paraît
dans les Païens, la protection de Dieu paraît dans les Juifs. [135]
[§] Tout tourne en bien pour les élus jusqu'aux obscurités de l'Écriture ;
car ils les honorent, à cause des clartés divines qu'ils y voient : et tout
tourne en mal aux réprouvés jusqu'aux clartés ; car ils les blasphèment, à cause
des obscurités qu'ils n'entendent pas.
[§] Si JÉSUS-CHRIST n'était venu que pour sanctifier, toute l'Écriture et
toutes choses y tendraient, et il serait bien aisé de convaincre les infidèles.
Mais comme il est venu in sanctificationem et in scandalum, comme dit Isaïe,
nous ne pouvons convaincre l'obstination des infidèles : mais cela ne fait rien
contre nous, puisque nous disons, qu'il n'y a point de conviction dans toute la
conduite de Dieu, pour les esprits opiniâtres, et qui ne recherchent pas
sincèrement la vérité.
[§] JÉSUS-CHRIST est venu, afin que ceux qui ne voyaient point vissent, et
que ceux qui voyaient devinssent aveugles : il est venu guérir les malades, et
laisser mourir les sains ; appeler les pécheurs à la [136] pénitence et les
justifier, et laisser ceux qui se croyaient justes dans leurs péchez ; remplir
les indignes, et laisser les riches vides.
[§] Que disent les Prophètes de JÉSUS-CHRIST ? qu'il sera évidemment Dieu ?
Non : mais qu'il est un dieu véritablement caché ; qu'il sera méconnu ; qu'on ne
pensera point que ce soit lui ; qu'il sera une pierre d'achoppement, à laquelle
plusieurs heurteront, etc.
[§] C'est pour rendre le Messie connaissable aux bons, et méconnaissable aux
méchants que Dieu l'a fait prédire de la sorte. Si la manière du Messie eût été
prédite clairement, il n'y eût point eu d'obscurité même pour les méchants. Si
le temps eût été prédit obscurément, il y eût eu obscurité même pour les bons ;
car la bonté de leur coeur ne leur eût pas fait entendre qu'un (-) [1] par
exemple, signifie 600. ans. Mais le temps a été prédit clairement, et la manière
en figures.
Par ce moyen les méchants prenant les biens promis pour des biens [137]
temporels s'égarent malgré le temps prédit clairement, et les bons ne s'égarent
pas ; car l'intelligence des biens promis dépend du coeur qui appelle bien ce
qu'il aime ; mais l'intelligence du temps promis ne dépend point du coeur ; et
ainsi la prédiction claire du temps, et obscure des biens ne trompe que les
méchants.
[§] Comment fallait-il que fût le Messie, puisque par lui les sceptre devait
être éternellement en Juda, et qu'à son arrivée les sceptre devait être ôté de
Juda ?
Pour faire qu'en voyant ils ne voient point, et qu'entendant ils n'entendent
point, rien ne pouvait être mieux fait.
[§] Au lieu de se plaindre de ce que Dieu s'est caché, il faut lui rendre
grâce de ce qu'il s'est pas découvert aux sages ni aux superbes indignes de
connaître un Dieu si saint.
[§] La Généalogie de JÉSUS-CHRIST dans l'Ancien Testament est mêlée parmi
tant d'autres inutiles qu'on ne [138] peut presque la discerner. Si Moïse n'eût
tenu registre que des ancêtres de Jésus-Christ, cela eût été trop visible. Mais
après tout, qui regarde de prés, voit celle de JÉSUS-CHRIST bien discernée par
Thamar, Ruth, etc.
[§] Les faiblesses les plus apparentes sont des forces à ceux qui prennent
bien les choses. Par exemple, les deux Généalogie de S. Matthieu, et de S. Luc ;
il est visible que cela n'a pas été fait de concert.
[§] Qu'on ne nous reproche donc plus le manque de clarté, puisque nous en
faisons profession. Mais que l'on reconnaisse la vérité de la Religion dans
l'obscurité même de la Religion, dans le peu de lumière que nous en avons, et
dans l'indifférence que nous avons de la connaître.
[§] S'il n'y avait qu'une Religion, Dieu serait trop manifeste ; s'il n'y
avait de Martyrs qu'en notre Religion, de même.
[§] JÉSUS-CHRIST pour laisser les méchants dans l'aveuglement, ne dit [139]
pas qu'il n'est point de Nazareth, ni qu'il n'est point fils de Joseph.
[§] Comme Jésus-Christ est demeuré inconnu parmi les hommes, la vérité
demeure aussi parmi les opinions communes sans différence à l'extérieur. Ainsi
l'Eucharistie parmi le pain commun.
[§] Si la miséricorde de Dieu est si grande, qu'il nous instruit
salutairement, même lorsqu'il se cache, quelle lumière n'en devons nous pas
attendre lorsqu'il se découvre ?
[§] On n'entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu'il aveugle les uns, et qu'il éclaire les autres. [139]
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