L ' A m o u r
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Il faut avouer, ma chère sœur, que nous faisons bien parler de nous dans le
monde.
L ' A m i t i é
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Il est vrai, mon frère, qu'il n'est point de compagnie un peu galante, où nous
ne soyons le sujet de la conversation, et où l'on n'examine qui nous sommes,
notre naissance, notre pouvoir, et toutes nos actions.
L ' A m o u r
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Cela me déplaît assez, car il n'est pas possible de s'imaginer le mal qu'on dit
de moi. Les sérieux me traitent de folâtre et d'emporté, les enjoués de chagrin
et de mélancolique; les vieillards de fainéant et de débauché qui corrompt la
jeunesse; les jeunes gens de cruel et de tyran qui leur fait souffrir mille
martyres, qui les retient en prison, qui les brûle tout vifs et qui ne se repaît
que de leurs soupirs et de leurs larmes. Mais ce qui me fâche le plus, c'est que
je suis tellement décrié parmi les femmes qu'on n'oserait presque leur parler de
moi, ou si on leur en parle, il faut bien se donner de garde de me nommer: mon
nom seul leur fait peur et les fait rougir. Pour vous, ma sœur, chacun
s'empresse de vous louer; on vous nomme la douceur de la vie, l'union des belles
âmes, le doux lien de la société; et enfin, ceux qui se mêlent de pousser les
beaux sentiments disent tout d'une voix, et le disent en cent façons, qu'il
n'est rien de si beau, ni de si charmant que la belle Amitié.
L ' A m i t i é
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Vous vous raillez bien agréablement; je me connais, mon frère, et je n'ai garde
de prendre pour moi les douceurs qui s'adressent à vous. Quoiqu'il soit bien
aisé de me tromper et que je sois fort simple et fort naïve, je ne le suis pas
néanmoins assez pour ne pas voir qu'on me joue et qu'on se sert de mon nom pour
parler de vous; mais je ne dois pas le trouver étrange, puisque vous-même vous
l'empruntez tous les jours pour vous introduire dans mille cœurs, dont vous
savez bien que l'on vous refuserait l'entrée si vous disiez le vôtre.
L ' A m o u r
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J'avoue, ma sœur, que je me sers souvent de cet artifice qui me réussit
heureusement; d'autres fois, je m'appelle Respect, et j'en imite si bien la
manière d'agir, les civilités et les révérences qu'on me prend aisément pour
lui. Je passe même quelquefois pour une simple galanterie, tant je sais bien me
déguiser quand je veux. Et à vous dire le vrai, je n'ai point de plus grand
plaisir que d'entrer dans un cœur incognito. D'ailleurs je suis si peu jaloux de
mon nom que je prends volontiers le premier qu'on me donne: je trouve bon que
toutes les femmes m'appellent Estime, Complaisance, Bonté; et même si elles
veulent une disposition à ne pas haïr, il ne m'importe, puisqu'enfin mon pouvoir
n'en diminue pas, et que sous ces différents noms, je suis toujours le même; ce
sont de petites façons qu'elles s'imaginent que leur gloire les oblige de faire.
L ' A m i t i é
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Peut-être, mon frère, vous donnent-elles tous ces noms faute de vous connaître.
L ' A m o u r
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Je vous assure, ma soeur, qu'elles savent bien ce qu'elles disent: je n'entre
guère dans un cœur qu'il ne s'en aperçoive; la joie qui me précède, l'émotion
qui m'accompagne et le petit chagrin qui me suit font assez connaître qui je
suis. Mais quoi, elles mourraient plutôt mille fois que de me nommer par mon
nom. J'ai beau les faire soupirer pour leurs amants, les faire pleurer pour leur
absence ou pour leur infidélité, les rendre pâles et défaites, les faire même
tomber malades, elles ne veulent point avouer que je sois maître de leur cœur,
cette opiniâtreté est cause que je prends plaisir à les maltraiter davantage,
étant d'ailleurs bien assuré qu'elles ne m'accuseront pas des maux que je leur
fais souffrir: je sais qu'elles s'en prendront bien plutôt à la migraine, ou à
la rate, qui en sont tout à fait innocentes, et que si on les presse de déclarer
ce qui leur fait mal, elles ne diront jamais que c'est moi. Il n'en est pas
ainsi des hommes: ils crient aussitôt que je les approche, et bien souvent même
avant que je les touche, et pour peu que je les maltraite, ils s'en plaignent à
toute la terre, et même aux arbres et aux rochers; ils me disent des injures
étranges, et font de moi des peintures si épouvantables qu'elles seraient
capables de me faire haïr de tout le monde, si tout le monde ne me connaissait.
L ' A m i t i é
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Si quelques hommes ont fait de vous des peintures capables de vous faire haïr,
il faut avouer qu'une infinité d'autres en ont fait de bien propres à vous faire
aimer: ils vous ont dépeint en cent façons les plus agréables du monde; et vous
savez que tous les amants ne tâchent qu'à vous représenter le plus naïvement
qu'ils peuvent, et avec tous vos charmes, pour vous faire agréer de leurs
maîtresses. Mais puisque nous en sommes sur les personnes qui se mêlent de vous
dépeindre, ne vous êtes-vous point avisé de faire vous-même votre portrait, à
présent que chacun fait le sien? Vous devriez vous en donner la peine, quand ce
ne serait que pour désabuser mille gens qui ne vous connaissent que sur de faux
rapports, et qui se forment de vous une idée monstrueuse et tout à fait
extravagante.
L ' A m o u r
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Un portrait comme vous l'entendez, quand même il serait de ma main, servirait
peu à me faire connaître; il n'est pas que vous n'ayez vu celui qui fut fait
autrefois en Grèce par un excellent maître, et qui depuis a couru par toute la
terre, sous le nom de l'Amour fugitif; vous avez pu voir encore une copie du
même portrait de la main du Tasse. Ce sont deux pièces admirables, et telles que
plusieurs ont voulu que j'en fusse l'auteur. Cependant, quoique tous mes traits
y soient fort bien représentés, il est vrai néanmoins qu'il y manque, comme dans
tous les autres portraits qu'on fait de moi, un certain je ne sais quoi de
tendre, de doux et de touchant qui me distingue de quelques passions qui me
ressemblent, et qui est en effet mon véritable caractère: les cœurs que je
touche moi-même le ressentent fort bien,
mais ni les couleurs ni les paroles ne pourront jamais l'exprimer. Il faut
pourtant que je vous en montre un en petit qui est assez joli, et qui sans doute
ne vous déplaira pas; il m'est tombé par hasard entre les mains et je l'aime
pour sa petitesse; le voici.
L'Amour est un enfant aussi vieux que le monde,
Il est le plus petit et le plus grand des dieux,
De ses feux il remplit le ciel, la terre et l'onde,
Et toutefois Iris le loge dans ses yeux.
L ' A m i t i é
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Ce portrait me plaît extrêmement, et je trouve qu'on peut ajouter comme une
chose qui n'est pas moins étonnante que les autres l'adresse avec laquelle il
vous renferme dans quatre vers, vous qui remplissez tant de volumes. Cependant,
mon frère, vous êtes bien heureux de trouver ainsi des peintres qui fassent
votre portrait. Pour moi je ne connais personne qui voulût se donner la peine de
travailler au mien; de sorte que pour avoir la satisfaction d'en voir un, il a
fallu que je l'aie fait moi-même; vous verrez si j'ai bien réussi et si je ne me
suis point flattée, moi qui fais profession de ne flatter personne.
J'ai le visage long, et la mine naïve,
Je suis sans finesse et sans art;
Mon teint est fort uni, sa couleur assez vive
Et je ne mets jamais de fard.
Mon abord est civil, j'ai la bouche riante
Et mes yeux ont mille douceurs,
Mais quoique je sois belle, agréable et charmante,
Je règne sur bien peu de cœurs.
On me cajole assez, et presque tous les hommes
Se vantent de suivre mes lois;
Mais que j'en connais peu dans le siècle où nous sommes,
Dont le cœur réponde à la voix!
Ceux que je fais aimer d'une flamme fidèle
Me font l'objet de tous leurs soins;
Et quoique je vieillisse ils me trouvent fort belle
Et ne m'en estiment pas moins.
On m'accuse souvent d'aimer trop à paraître
Où l'on voit la prospérité,
Cependant il est vrai qu'on ne peut me connaître
Qu'au milieu de l'adversité.
J'ai vu le temps que je n'aurais pas eu le loisir de faire ce portrait, lorsque
j'étais de toutes les sociétés et que je me trouvais dans toutes les grandes
assemblées; mais à présent que je me vois bannie du commerce de la plupart du
monde, j'ai tâché de me divertir quelques moments dans cette innocente
occupation.
L ' A m o u r
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Je trouve, ma sœur, que vous y avez fort bien réussi, si ce n'est à la vérité
que vous êtes un peu trop modeste, et que vous ne dites pas la moitié des bonnes
qualités qui sont en vous, puisqu'enfin vous ne parlez point de cette générosité
désintéressée qui vous est si naturelle et qui vous porte avec tant de chaleur à
servir vos amis.
L ' A m i t i é
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Vous voyez cependant l'état que l'on fait de moi dans le monde: il semble que je
ne sois plus bonne à rien, et parce que je n'ai point cette complaisance étudiée
et cet art de flatter qu'il faut avoir pour plaire, on trouve que je dis les
choses avec une naïveté ridicule et qu'en un mot je ne suis plus de ce temps-ci.
Vous savez, mon frère, que je n'ai pas été toujours si méprisée, et vous m'avez
vu régner autrefois sur la terre avec un empire aussi grand et aussi absolu que
le vôtre. Il n'était rien alors que l'on ne fît pour moi, rien que l'on ne crût
m'être dû, et rien que l'on osât me refuser: l'on faisait gloire de me donner
toutes choses, et même de mourir pour moi si l'on croyait que je le voulusse; et
je puis dire que je me voyais alors maîtresse de beaucoup plus de cœurs que je
n'en possède à présent, bien que les hommes de ce temps-là n'eussent la plupart
qu'un même cœur à deux, et qu'aujourd'hui il ne s'en trouve presque point qui ne
l'ait double. Je ne sais pas pourquoi l'on m'a quittée ainsi, moi qui fais du
bien à tout le monde et dont jamais personne n'a reçu de déplaisir, et que
cependant chacun continue à vous suivre aveuglément, vous qui traitez si mal
ceux qui vivent sous votre empire, et qui les outragez de telle sorte qu'on
n'entend en tous lieux que des gens qui soupirent et qui se plaignent de votre
tyrannie.
L ' A m o u r
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Il est vrai que la plupart de mes sujets murmurent incessamment, ils crient même
tout haut qu'ils n'en peuvent plus et que je les réduis à la dernière extrémité,
et bien souvent ils me menacent de secouer le joug, mais tout leur bruit ne
m'émeut guère; je sais qu'ils font toujours le mal plus grand qu'il n'est, et
qu'il s'en faut beaucoup qu'ils soient aussi malheureux qu'ils veulent qu'on les
croie.
L ' A m i t i é
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Je suis persuadée qu'ils le sont encore plus qu'ils ne le disent, et je ne
connais rien dont les hommes reçoivent plus de mal que de vous. La guerre, la
famine et les maladies affligent en de certains temps quelque coin de la terre,
et quelques personnes seulement, pendant que le reste du monde jouit de la paix
de l'abondance et de la santé; mais il n'y a point dé temps, de lieux ni de
personnes qui soient exempts de votre persécution. On aime durant l'hiver comme
durant l'été, aux Indes comme en France, et les rois soupirent comme les
bergers; les enfants même que leur âge en avait jusqu'ici préservés y sont
sujets comme les autres, et par un prodige étonnant vous faites qu'ils aiment
avant que de connaitre, et qu'ils perdent la raison avant que de l'avoir. Vous
n'ignorez pas les maux que vous causez, puisqu'on ne voit partout que des amants
qui se désespèrent, des jaloux qui se servent de poison, et des rivaux qui
s'entretuent.
L ' A m o u r
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J'avoue que je suis bien méchant quand je suis irrité, et il est vrai qu'en de
certaines rencontres je deviens si terrible que bien des gens se sont imaginé
que je me changeais en fureur. Mais s'il m'arrive quelquefois de faire beaucoup
de mal, je puis dire qu'en récompense je fais beaucoup de bien. La Fortune qui
se vante partout que c'est à elle seule qu'il appartient de rendre heureux ceux
qu'il lui plaît n'y entend rien au prix de moi; quelques biens et quelques
honneurs qu'elle donne à un homme, il n'est jamais content de sa condition; et
on lui voit toujours envier celle des autres, ce qui n'arrive point aux vrais
amants. Pour peu que je leur sois favorable, ils ne croient pas qu'il y ait au
monde de félicité comparable à la leur; lors même que je les maltraite, ils se
trouvent encore trop heureux de vivre sous mon empire; et je vois tous les jours
de simples bergers qui ne changeraient pas leur condition avec celle des rois,
s'il leur en coûtait l'amour qu'ils ont pour leurs bergères, toutes cruelles et
ingrates qu'elles sont.
L ' A m i t i é
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Ces bergers dont vous venez de parler font bien voir que vous gâtez l'esprit de
tous ceux qui vous reçoivent, mais non pas que vous les rendiez effectivement
heureux. Car enfin, quelle extravagance d'être malade, comme ils disent qu'ils
le sont, et ne vouloir pas guérir; être en prison et refuser la liberté; en un
mot être misérable, et ne vouloir pas cesser de l'être.
L ' A m o u r
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Leur extravagance serait encore plus grande de vouloir guérir, ou sortir de
prison, non seulement parce que leur maladie est plus agréable que la santé et
qu'il est moins doux d'être libre que d'être prisonnier de la sorte, mais aussi
parce qu'il leur serait fort inutile de le vouloir, si je ne le voulais pas
aussi. Je ne suis pas un hôte qu'on chasse de chez soi quand on veut; comme
j'entre quelquefois chez les gens contre leur volonté, j'y demeure aussi bien
souvent malgré qu'ils en aient et je me soucie aussi peu de la résolution que
l'on prend de me faire sortir que de celle que l'on fait de m'empêcher d'entrer.
L ' A m i t i é
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Votre procédé, mon frère, est bien différent du mien. Je quitte les gens dès le
moment que je les incommode, l'on ne m'a qu'autant que l'on veut m'avoir et l'on
ne voit point d'amis qui le soient malgré eux. Quand je suis dans un cœur, et
qu'il vous prend fantaisie d'y venir pour prendre ma place, vous savez avec
quelle douceur je vous la quitte. Je me retire insensiblement et sans bruit, le
cœur même où se fait cet échange ne s'en aperçoit pas, et quelquefois il y a
longtemps que vous le brûlez qu'il croit que c'est moi qui l'échauffe encore et
qui le fais aimer. Vous n'avez garde d'en user de la sorte lorsqu'un pauvre cœur
se résout à vous échanger avec moi, parce que la raison le commande et l'y
contraint, bien qu'il ait un extrême regret de se voir obligé à une si cruelle
séparation, bien qu'il vous conjure en soupirant de le laisser en paix, et que
vous n'ignoriez pas qu'il ne me veut avoir que parce que je vous ressemble et
que c'est en quelque façon vous retenir que de m'avoir en votre place. Néanmoins
avec quelle cruauté ne vous moquez- vous point de ses soupirs! Vous le poussez à
bout, et parce qu'il a eu seulement la pensée de se mettre en liberté vous
redoublez ses chaînes et l'accablez de nouveaux supplices. Que si vous le
laissez en repos quelque temps, en sorte qu'il commence à croire qu'il s'est
heureusement délivré de vous, quel plaisir ne prenez-vous point à lui faire
sentir qu'il n'est pas où il pense; vous le pressez de toute votre force, et par
un soupir redoublé qui lui échappe, ou par quelque pointe de jalousie qui le
pique, il ne connaît que trop que vous êtes encore le maître chez lui, mais le
maître plus absolu et plus redoutable que jamais.
L ' A m o u r
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J'en use ainsi, ma sœur, pour montrer que l'on ne peut rien sur moi et que pour
entrer dans un cœur ou pour en sortir, je ne dépends de qui que ce soit au
monde. Quelques-uns se sont imaginé que j'avais besoin du secours de la
sympathie pour m'insinuer dans les cœurs, et que je m'efforcerais en vain de
m'en rendre le maître si auparavant elle ne les disposait à me recevoir. C'est
une vieille erreur que l'expérience détruit tous les jours; et en effet, bien
loin d'être toujours redevable de mon empire à la sympathie, c'est moi qui lui
donne entrée et qui l'établis en bien des cœurs où sans moi elle ne se serait
jamais rencontrée. Combien voit-on de gens dont l'humeur et l'inclination
étaient tout à fait opposées, que je fais s'entr'aimer, et qui dès aussitôt que
je les ai touchés changent de sentiment en faveur l'un de l'autre, viennent à
aimer et à haïr les mêmes choses, et enfin deviennent tout à fait semblables.
L ' A m i t i é
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Pour moi j'avoue que je suis redevable à la Sympathie de la facilité que je
trouve à m'établir dans les cœurs, et je dirai même qu'il me serait impossible
de les lier étroitement si auparavant elle ne prenait la peine de les assortir.
Il ne semble pas qu'elle se mêle de quoi que ce soit, on n'entend jamais de
bruit ni de dispute où elle est, et assurément il n'est rien de si doux ni de si
tranquille que la Sympathie. Cependant, par de secrètes intelligences qu'elle a
dans les cœurs, et par de certains ressorts qu'on ne connaît point, elle fait
des choses inconcevables et sans se remuer en apparence elle remue toute la
terre. Les philosophes ont souhaité de tout temps d'avoir sa connaissance, mais
il ne leur a pas été possible d'y parvenir et elle a toujours aimé à vivre
cachée aux yeux de tout le monde. Quelques-uns ont pris pour elle la
Ressemblance des humeurs, mais ils ont bien reconnu qu'ils s'étaient trompés, et
que si elle a de l'air de la Sympathie elle ne l'est pas effectivement. Il n'est
personne qui les connaisse mieux que moi toutes deux et qui sache précisément la
différence qui est entre elles. Autant que j'aime à me trouver avec la
Sympathie, autant ai-je de peine à m'accorder avec la Ressemblance des humeurs.
L ' A m o u r
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Ce que vous dites là paraît étrange, et l'on a toujours cru que la conformité
d'humeurs était une disposition très grande à s'entr'aimer.
L ' A m i t i é
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Il est pourtant vrai que les personnes de même profession et qui réussissent
également ne s'aiment point; cette égalité est toujours accompagnée de l'Envie,
mon ennemie jurée, et avec laquelle je ne me rencontre jamais. Ceux même qui ont
le plus d'esprit ne peuvent vivre ensemble quand ils croient en avoir autant
l'un que l'autre, et principalement lorsque, l'ayant tourné de la même façon,
ils sont persuadés qu'ils excellent dans une même chose. On sait que les
enjoués, les diseurs de bons mots, ceux qui font profession de divertir
agréablement une compagnie ne peuvent souffrir leurs semblables et qu'ils ont
bien du dépit quand ils en rencontrent d'autres qui parlent autant qu'eux. Mais
surtout la Ressemblance et la Conformité d'humeurs me nuit parmi les femmes.
Deux coquettes se haïssent nécessairement; deux précieuses encore plus, quelque
mine qu'elles fassent de s'aimer; et même c'est assez pour être assuré que deux
femmes ne seront jamais bonnes amies, si elles dansent ou si elles chantent bien
toutes deux. Je trouve cent fois mieux mon compte lorsque leurs humeurs, ou
leurs perfections, ont moins de rapport; lorsque l'une d'elles se pique de
beauté et l'autre d'esprit; l'une d'être fière et sérieuse, et l'autre d'être
enjouée et de dire cent jolies choses qui divertissent. La raison de cette bonne
intelligence est bien aisée à deviner, c'est que ces sortes de personnes n'ont
rien à partager ensemble; les douceurs qu'on dit à l'une ne sont point à l'usage
de l'autre et elles s'entendent cajoler sans jalousie, ce qui n'arrive pas
lorsqu'elles ont les mêmes avantages. A vous dire le vrai, de quelque humeur que
soient les femmes, je ne me rencontre guère avec elles, ou si je m'y rencontre
quelquefois, je n'y demeure pas longtemps: ma sincérité leur déplaît et elles
sont tellement accoutumées à la flatterie qu'elles rompent aisément avec leurs
mielleuses amies, dès la première vérité qu'elles leur disent. Néanmoins ce qui
m'empêche d'avoir grand commerce avec elles, ce n'est pas tant parce qu'elles se
disent leurs vérités que parce qu'elles ne se les disent pas; car enfin, si une
femme s'aperçoit que son amie a quelque défaut dont elle pourrait se corriger,
si elle-même le connaissait ne pensez pas qu'elle l'en avertisse; elle aura une
maligne joie de voir que ce défaut lui donne avantage sur elle; et même si une
coiffure ou un ajustement lui sied mal, elle aura la malice de lui dire qu'il
lui sied admirablement. Ceci n'est pas vrai néanmoins pour toutes les femmes:
j'en sais qui observent mes lois avec beaucoup d'exactitude et de soumission.
L ' A m o u r
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Je puis dire aussi que je connais des femmes qui savent parfaitement aimer, et
qui pourraient faire à tous les hommes des leçons de fidélité et de constance.
Je dirai même que c'est une injustice que l'on a faite de tout temps à ce beau
sexe de l'accuser de légèreté et que je ne sais point d'autre raison de la
mauvaise réputation qu'il a d'être inconstant que parce que les hommes font les
livres et qu'il leur plaît de le dire et de l'écrire ainsi. Il est constant que
comme les femmes aiment presque toujours les dernières, elles ne cessent aussi
presque jamais d'aimer que lorsqu'on ne les aime plus; et que, comme il faut un
long temps et de fortes raisons pour les engager dans l'affection des hommes,
elles ne s'en retirent aussi que pour des sujets qui le méritent et qui les y
obligent absolument.
L ' A m i t i é
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Ce n'est pas là l'opinion commune; et si la chose est ainsi que vous le dites,
je connais bien des gens dans l'erreur et qu'il serait malaisé de désabuser.
Quoi qu'il en soit, je ne vois pas que les femmes doivent tirer beaucoup de
gloire de cette constance et de cette fidélité dont vous les louez, puisqu'il en
est si peu qui en sachent bien user, et que la plupart ne s'en servent que pour
aimer des personnes qu'elles feraient mieux de n'aimer point du tout. En vérité,
mon frère, c'est une chose étrange que vous preniez plaisir à mettre la division
et le désordre dans les familles, vous qui devriez n'avoir d'autre emploi que
d'y conserver l'union et la paix; et que ne pouvant durer longtemps où vous avez
obligation de vous trouver, vous n'ayez point de plus grande joie que de vous
couler adroitement où il est défendu de vous recevoir. Il semble même que
l'hyménée que vous témoignez souhaiter quelquefois si ardemment vous chasse de
tous les lieux où il vous rencontre. Car enfin, depuis que je vais au Cours, je
ne me souviens point de vous avoir vu en portière entre le mari et la femme, au
lieu que l'on vous voit sans cesse entre la femme et le galant, où vous faites
cent gentillesses et cent folies, pendant que le mari se promène un peu loin de
là, entre le Chagrin et la Jalousie qui le tourmentent cruellement, et qui de
temps en temps ouvrent et ferment les rideaux de son carrosse. Sa Jalousie les
ouvre incessamment pour lui faire voir ce qui se passe, et le Chagrin les
referme aussitôt pour l'empêcher de rien voir qui lui déplaise.
L ' A m o u r
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Il me semble, ma sœur, que toute sage que vous êtes, vous ne vous acquittez pas
mieux que moi de votre devoir, et qu'on ne vous rencontre guère souvent où vous
devriez être toujours, je veux dire entre les frères et les sœurs et entre les
parents les plus proches qui, faute de vous avoir au milieu d'eux se déchirent
les uns les autres et se haïssent mortellement.
L ' A m i t i é
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J'en ai bien du regret, mais je n'y saurais que faire: ils sont la plupart
tellement attachés à l'Intérêt, mon ennemi caché et avec lequel j'ai une
horrible antipathie; car vous savez qu'il veut tout avoir à lui, et qu'au
contraire je fais profession de n'avoir rien à moi; ils sont, dis-je, tellement
attachés à ce lâche Intérêt qu'ils m'abandonnent volontiers plutôt que lui.
D'ailleurs, comme ils tirent chacun de leur côté, ils rompent tous mes liens et
m'échappent sans cesse.
L ' A m o u r
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Je vous pardonnerais d'abandonner des parents intéressés et déraisonnables, si
c'était pour vous trouver avec des étrangers sages et vertueux; mais il est
certain que le plus souvent ce n'est que la débauche et le vice qui vous
attirent et qui vous font demeurer où vous êtes, et que deux hommes ne seront
bons amis que parce que ce sont deux bons ivrognes, deux francs voleurs, ou deux
vrais impies.
L ' A m i t i é
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Je ne me suis jamais rencontrée avec ces gens-là; j'avoue qu'il y a entre eux
une certaine affection brutale et emportée qui me ressemble en quelque chose, et
qui affecte fort de m'imiter. Il est encore véritable qu'elle fait en apparence
les mêmes actions que moi; je dis ces actions éclatantes qui étonnent toute la
terre, mais ce n'est point par le principe de générosité qui m'anime, et l'on
peut dire qu'elle les fait de la même manière que la magie fait les miracles.
Les sages qui connaissent les choses n'ignorent pas la différence qui est entre
elle et moi, et ils ont toujours bien su que je ne me rencontre jamais qu'avec
la Vertu, et au milieu des vertueux.
L ' A m o u r
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S'il en est ainsi, ma sœur, on ne vous trouve pas aisément, et votre demeure est
bien difficile à trouver.
L ' A m i t i é
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Elle l'est assurément plus que la vôtre, puisque je ne me plais qu'avec les
sages qui sont fort rares, et que vous au contraire ne vous plaisez qu'avec les
fous dont le nombre est presque infini et dont vous aimez tant la compagnie que
si les personnes qui vous reçoivent ne le sont pas encore tout à fait, vous ne
tardez guère à les achever.
L ' A m o u r
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Je sais bien, ma sœur, qu'il y a longtemps qu'on me reproche de ne pouvoir vivre
avec la Raison, et qu'on m'accuse de la chasser de tous les cœurs dont je me
rends le maître; mais je puis dire que fort souvent nous nous accordons bien
ensemble et que si quelquefois je me vois obligé à lui faire quelque violence,
il y a de sa faute bien plus que de la mienne.
L ' A m i t i é
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N'est-ce point que la Raison a tort, que vous êtes bien plus raisonnable que la
Raison même?
L ' A m o u r
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Je ne voudrais pas vous l'assurer; mais je sais bien que si elle voulait ne se
point mêler de mes affaires, comme je ne me mêle point des siennes, nous
vivrions fort bien ensemble. Je n'empêche point qu'elle ne conduise les hommes
dans les affaires importantes de leur vie; je veux bien qu'elle les rende grands
politiques, bons capitaines et sages magistrats; mais je ne puis souffrir
qu'elle s'ingère de contrôler mes divertissements et mes plaisirs, ni moins
encore de régler la dépense des fêtes, des bals et de toutes les galanteries des
amants. N'a-t-elle pas assez d'autres choses plus sérieuses pour s'occuper, et
pourquoi faut-il qu'elle s'amuse à mille bagatelles dont elle n'a que faire? Que
voulez-vous que je vous dise, c'est une superbe et une vaine qui veut régner
partout, qui critique tout, et qui ne trouve rien de bien fait que ce qu'elle
fait elle-même; je la repousse à la vérité d'une terrible force quand je ne suis
pas en humeur d'en souffrir, et fort souvent nous nous donnons des combats
effroyables. Mais pour vous montrer que j'en use mieux qu'elle en toutes choses;
quand elle est la plus forte et qu'elle a avantage sur moi, elle ne me donne
point de quartier, elle me chasse honteusement et publie en tous lieux la
victoire qu'elle a remportée. Pour moi, quand je demeure le vainqueur, ce qui
arrive assez souvent, je me contente de me rendre le maître de la place; et
pourvu que le cœur m'obéisse, je lui laisse disposer à sa fantaisie de tous les
dehors; je ne me vante point de l'avoir battue, et comme elle est glorieuse,
elle ne s'en vante pas aussi, elle fait bonne mine et paraît toujours la
maîtresse.
L ' A m i t i é
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On remarque en effet que tous les amants, quelque fous qu'ils soient, veulent
paraître sages, et qu'on n'en voit point qui ne prétendent être fort
raisonnables; mais de toutes leurs extravagances, je n'en trouve point de plus
plaisante que celle qui leur est commune à tous, je veux dire la forte
persuasion qu'ils ont que la personne qu'ils aiment est la plus belle et la plus
accomplie de toûtes celles qui sont au monde; je me suis cent fois étonnée de
cette extravagance.
L ' A m o u r
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Est-il bien possible, ma sœur, que vous n'en sachiez pas la cause, et que vous
n'ayez pas encore remarqué que les amants ne jugent ainsi favorablement de la
beauté qu'ils aiment que parce qu'ils ne la voient jamais qu'à la lueur de mon
flambeau qui a la vertu d'embellir tout ce qu'il éclaire: c'est un secret qui
est fort naturel, mais cependant que peu de gens ont devine. Les uns se sont
imaginé que j'aveuglais tous les amants, les autres que je leur mettais un
bandeau devant les yeux pour les empêcher de voir les défauts de la personne
aimée; mais les uns et les autres ont mal rencontré; car enfin il n'est point de
gens au monde qui voient si clair que les amants: on sait qu'ils remarquent cent
petites choses dont les autres personnes ne s'aperçoivent pas, et qu'en un
moment ils découvrent dans les yeux l'un de l'autre tout ce qui se passe dans le
fond de leur cœur. Je ne comprends pas ce qui a pu donner lieu à de si étranges
imaginations, si ce n'est peut-être qu'on ait pris pour un bandeau de certains
petits cristaux que je leur mets au-devant des yeux, lorsque je leur fais
regarder les personnes qu'ils aiment. Ces cristaux ont la vertu de corriger les
défauts des objets, et de les réduire dans leur juste proportion. Si une femme a
les yeux trop petits, ou le front trop étroit, je mets au-devant des yeux de son
amant un cristal qui grossit les objets, en sorte qu'il lui voit des yeux assez
grands et un front raisonnablement large. Si au contraire elle a la bouche un
peu trop grande et le menton trop long, je lui en mets un autre qui apetisse, et
qui lui représente une petite bouche et un petit menton. Ces cristaux sont assez
ordinaires, mais j'en ai de plus curieux, et ce sont des cristaux qui apetissent
des bouches et agrandissent des yeux en même temps; j'en ai aussi pour les
couleurs, qui font voir blanc ce qui est pâle, clair ce qui est brun, et blond
ce qui est roux; ainsi de tout le reste. Mais à qui est-ce que je parle, n'en
avez-vous pas aussi bien que moi de toutes les façons?
L ' A m i t i é
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Il est vrai, mon frère, que j'en ai, mais il s'en faut bien qu'ils fassent un
effet aussi prodigieux que les vôtres; ils ne font qu'adoucir les défauts des
objets, et les rendre plus supportables, sans empêcher qu'on ne les voie.
Cependant, mon frère, il me semble que nous parlons ici bien plaisamment de nos
petites affaires et qu'on se moquerait bien de nous si l'on nous entendait dire
naïvement, comme nous faisons, les nouvelles de l'école.
L ' A m o u r
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Je connais à la vérité bien des personnes qui trouveraient notre entretien fort
simple et fort commun; mais j'en sais d'autres dont le jugement serait plus
favorable et qui le trouveraient assez divertissant.
L ' A m i t i é
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Je sais du moins qu'il m'a divertie extrêmement et que j'ai bien du regret de ne
pouvoir causer davantage avec vous; mais je ne veux pas donner sujet de se
plaindre de moi à quelques personnes qui m'aiment plus que leur vie et qui ne me
le pardonneraient jamais si j'étais plus longtemps sans leur donner des marques
de mon souvenir.
L ' A m o u r
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Adieu donc, ma sœur; aussi bien ai-je encore plus d'affaires que vous, et qui
pressent toutes étrangement. J'ai des amants à punir, j'en ai d'autres à
récompenser, et avec tout cela il faut que je me rende auprès d'Iris qui va
partir pour aller au bal où je dois lui conquérir le cœur de tout ce qu'il y
aura d'honnêtes gens dans l'assemblée et leur faire avouer qu'elle est la plus
belle et la plus aimable personne du monde.