PREFACE
Je n'ai point l'intention de plaider
ici pour le petit roman qui suit. Tout au contraire les idées que je vais
essayer de faire comprendre entraîneraient plutôt la critique du genre d'étude
psychologique que j'ai entrepris dans Pierre et Jean.
Je veux m'occuper du Roman en général.
Je ne suis pas le seul à qui le même reproche soit adressé par les mêmes
critiques, chaque fois que paraît un livre nouveau.
Au milieu de phrases élogieuses, je trouve régulièrement celle-ci, sous les
mêmes plumes:
"Le plus grand défaut de cette oeuvre, c'est qu'elle n'est pas un roman à
proprement parler."
On pourrait répondre par le même argument:
"Le plus grand défaut de l'écrivain qui me fait l'honneur de me juger, c'est
qu'il n'est pas un critique."
Quels sont en effet les caractères essentiels du critique?
Il faut que, sans parti pris, sans opinions préconçues, sans idées d'école,
sans attaches avec aucune famille d'artistes, il comprenne, distingue et
explique toutes les tendances les plus opposées, les tempéraments les plus
contraires, et admette les recherches d'art les plus diverses.
Or, le critique qui, après Manon Lescaut, Paul et Virginie, Don
Quichotte, Les Liaisons dangereuses, Werther, Les Affinités électives, Clarisse
Harlowe, Emile, Candide, Cinq-Mars, René, Les Trois Mousquetaires, Mauprat, Le
Père Goriot, La Cousine Bette, Colomba, Le Rouge et le Noir, Mademoiselle de
Maupin, Notre-Dame de Paris, Salammbô, Madame Bovary, Adolphe, M. de Camors, L'Assommoir,
Sapho, etc., ose encore écrire: "Ceci est un roman et cela n'en est pas un",
me paraît doué d'une perspicacité qui ressemble fort à de l'incompétence.
Généralement ce critique entend par roman une aventure plus ou moins
vraisemblable, arrangée à la façon d'une pièce de théâtre en trois actes dont le
premier contient l'exposition, le second l'action et le troisième le dénouement.
Cette manière de composer est absolument admissible à la condition qu'on
acceptera également toutes les autres.
Existe-t-il des règles pour faire un roman, en dehors desquelles une
histoire écrite devrait porter un autre nom?
Si Don Quichotte est un roman, Le Rouge et le Noir en est-il
un autre? Si Monte-Cristo est un roman, L'Assommoir en est-il un?
Peut-on établir une comparaison entre Les Affînités électives de Goethe,
Les Trois Mousquetaires de Dumas, Madame Bovary de Flaubert, M.
de Camors de M. Feuillet et Germinal de E. Zola? Laquelle de ces
oeuvres est un roman?
Quelles sont ces fameuses règles? D'où viennent-elles? Qui les a établies?
En vertu de quel principe, de quelle autorité et de quels raisonnements?
Il semble cependant que ces critiques savent d'une façon certaine,
indubitable, ce qui constitue un roman et ce qui le distingue d'un autre qui
n'en est pas un. Cela signifie tout simplement que, sans être des producteurs,
ils sont enrégimentés dans une école, et qu'ils rejettent, à la façon des
romanciers eux-mêmes, toutes les oeuvres conçues et exécutées en dehors de leur
esthétique.
Un critique intelligent devrait, au contraire, rechercher tout ce qui
ressemble le moins aux romans déjà faits, et pousser autant que possible les
jeunes gens à tenter des voies nouvelles.
Tous les écrivains, Victor Hugo comme M. Zola, ont réclamé avec persistance
le droit absolu, droit indiscutable, de composer, c'est-à-dire d'imaginer ou
d'observer, suivant leur conception personnelle de l'art. Le talent provient de
l'originalité, qui est une manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et
de juger. Or, le critique qui prétend définir le Roman suivant l'idée qu'il s'en
fait d'après les romans qu'il aime, et établir certaines règles invariables de
composition, luttera toujours contre un tempérament d'artiste apportant une
manière nouvelle. Un critique, qui mériterait absolument ce nom, ne devrait être
qu'un analyste sans tendances, sans préférences, sans passions, et, comme un
expert en tableaux, n'apprécier que la valeur artiste de l'objet d'art qu'on lui
soumet. Sa compréhension, ouverte à tout, doit absorber assez complètement sa
personnalité pour qu'il puisse découvrir et vanter les livres mêmes qu'il n'aime
pas comme homme et qu'il doit comprendre comme juge.
Mais la plupart des critiques ne sont, en somme, que des lecteurs, d'où il
résulte qu'ils nous gourmandent presque toujours à faux ou qu'ils nous
complimentent sans réserve et sans mesure.
Le lecteur, qui cherche uniquement dans un livre à satisfaire la tendance
naturelle de son esprit, demande à l'écrivain de répondre à son goût
prédominant, et il qualifie invariablement de remarquable ou de bien écrit
l'ouvrage ou le passage qui plaît à son imagination idéaliste, gaie, grivoise,
triste, rêveuse ou positive.
En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient:
- Consolez-moi.
- Amusez-moi.
- Attristez-moi.
- Attendrissez-moi.
- Faites-moi rêver.
- Faites-moi rire.
- Faites-moi frémir.
- Faites-moi pleurer.
- Faites-moi penser.
Seuls, quelques esprits d'élite demandent à l'artiste:
"Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui vous conviendra le
mieux, suivant votre tempérament."
L'artiste essaie, réussit ou échoue.
Le critique ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de l'effort;
et il n'a pas le droit de se préoccuper des tendances.
Cela a été écrit déjà mille fois. Il faudra toujours le répéter.
Donc, après les écoles littéraires qui ont voulu nous donner une vision
décornée, surhumaine, poétique, attendrissante, charmante ou superbe de la vie,
est venue une école réaliste ou naturaliste qui a prétendu nous montrer la
vérité, rien que la vérité et toute la vérité.
Il faut admettre avec un égal intérêt ces théories d'art si différentes et
juger les oeuvres qu'elles produisent, uniquement au point de vue de leur valeur
artistique en acceptant a priori les idées générales d'où elles sont
nées.
Contester le droit d'un écrivain de faire une oeuvre poétique ou une oeuvre
réaliste, c'est vouloir le forcer à modifier son tempérament, récuser son
originalité, ne pas lui permettre de se servir de l'oeil et de l'intelligence
que la nature lui a donnés.
Lui reprocher de voir les choses belles ou laides, petites ou épiques,
gracieuses ou sinistres, c'est lui reprocher d'être conformé de telle ou telle
façon et de ne pas avoir une vision concordant avec la nôtre.
Laissons-le libre de comprendre, d'observer, de concevoir comme il lui
plaira, pourvu qu'il soit un artiste. Devenons poétiquement exaltés pour juger
un idéaliste et prouvons-lui que son rêve est médiocre, banal, pas assez fou ou
magnifique. Mais si nous jugeons un naturaliste, montrons-lui en quoi la vérité
dans la vie diffère de la vérité dans son livre.
Il est évident que des écoles si différentes ont dû employer des procédés de
composition absolument opposés.
Le romancier qui transforme la vérité constante, brutale et déplaisante,
pour en tirer une aventure exceptionnelle et séduisante, doit, sans souci
exagéré de la vraisemblance manipuler les événements à son gré, les préparer et
les arranger pour plaire au lecteur, l'émouvoir ou l'attendrir. Le plan de son
roman n'est qu'une série de combinaisons ingénieuses conduisant avec adresse au
dénouement. Les incidents sont disposés et gradués vers le point culminant et
l'effet de la fin, qui est un événement capital et décisif, satisfaisant toutes
les curiosités éveillées au début, mettant une barrière à l'intérêt, et
terminant si complètement l'histoire racontée qu'on ne désire plus savoir ce que
deviendront, le lendemain, les personnages les plus attachants.
Le romancier, au contraire, qui prétend nous donner une image exacte de la
vie, doit éviter avec soin tout enchaînement d'événements qui paraîtrait
exceptionnel. Son but n'est point de nous raconter une histoire, de nous amuser
ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond
et caché des événements. A force d'avoir vu et médité il regarde l'univers, les
choses, les faits et les hommes d'une certaine façon qui lui est propre et qui
résulte de l'ensemble de ses observations réfléchies. C'est cette vision
personnelle du monde qu'il cherche à nous communiquer en la reproduisant dans un
livre. Pour nous émouvoir, comme il l'a été lui-même par le spectacle de la vie,
il doit la reproduire devant nos yeux avec une scrupuleuse ressemblance. Il
devra donc composer son oeuvre d'une manière si adroite, si dissimulée, et
d'apparence si simple, qu'il soit impossible d'en apercevoir et d'en indiquer le
plan, de découvrir ses intentions.
Au lieu de machiner une aventure et de la dérouler de façon à la rendre
intéressante jusqu'au dénouement, il prendra son ou ses personnages à une
certaine période de leur existence et les conduira, par des transitions
naturelles, jusqu'à la période suivante. Il montrera de cette façon, tantôt
comment les esprits se modifient sous l'influence des circonstances
environnantes, tantôt comment se développent les sentiments et les passions,
comment on s'aime, comment on se hait, comment on se combat dans tous les
milieux sociaux, comment luttent les intérêts bourgeois, les intérêts d'argent,
les intérêts de famille, les intérêts politiques.
L'habileté de son plan ne consistera donc point dans l'émotion ou dans le
charme, dans un début attachant ou dans une catastrophe émouvante, mais dans le
groupement adroit des petits faits constants d'où se dégagera le sens définitif
de l'oeuvre. S'il fait tenir dans trois cents pages dix ans d'une vie pour
montrer quelle a été, au milieu de tous les êtres qui l'ont entourée, sa
signification particulière et bien caractéristique, il devra savoir éliminer,
parmi les menus événements innombrables et quotidiens tous ceux qui lui sont
inutiles, et mettre en lumière, d'une façon spéciale, tous ceux qui seraient
demeurés inaperçus pour des observateurs peu clairvoyants et qui donnent au
livre sa portée, sa valeur d'ensemble.
On comprend qu'une semblable manière de composer, si différente de l'ancien
procédé visible à tous les yeux, déroute souvent les critiques, et qu'ils ne
découvrent pas tous les fils si minces, si secrets, presque invisibles, employés
par certains artistes modernes à la place de la ficelle unique qui avait nom:
l'Intrigue.
En somme, si le Romancier d'hier choisissait et racontait les crises de la
vie, les états aigus de l'âme et du coeur, le Romancier d'aujourd'hui écrit
l'histoire du coeur, de l'âme et de l'intelligence à l'état normal. Pour
produire l'effet qu'il poursuit, c'est-à-dire l'émotion de la simple réalité, et
pour dégager l'enseignement artistique qu'il en veut tirer, c'est-à-dire la
révélation de ce qu'est véritablement l'homme contemporain devant ses yeux, il
devra n'employer que des faits d'une vérité irrécusable et constante.
Mais en se plaçant au point de vue même de ces artistes réalistes, on doit
discuter et contester leur théorie qui semble pouvoir être résumée par ces mots:
"Rien que la vérité et toute la vérité."
Leur intention étant de dégager la philosophie de certains faits constants
et courants, ils devront souvent corriger les événements au profit de la
vraisemblance et au détriment de la vérité, car
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la
photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète,
plus saisissante, plus probante que la réalité même.
Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume au moins
par journée, pour énumérer les multitudes d'incidents insignifiants qui
emplissent notre existence.
Un choix s'impose donc, - ce qui est une première atteinte à la théorie de
toute la vérité.
La vie, en outre, est composée des choses les plus différentes, les plus
imprévues, les plus contraires, les plus disparates; elle est brutale, sans
suite, sans chaîne, pleine de catastrophes inexplicables, illogiques et
contradictoires qui doivent être classées au chapitre faits divers.
Voilà pourquoi l'artiste, ayant choisi son thème, ne prendra dans cette vie
encombrée de hasards et de futilités que les détails caractéristiques utiles à
son sujet, et il rejettera tout le reste, tout l'à-côté.
Un exemple entre mille:
Le nombre des gens qui meurent chaque jour par accident est considérable sur
la terre. Mais pouvons-nous faire tomber une tuile sur la tête d'un personnage
principal, ou le jeter sous les roues d'une voiture, au milieu d'un récit, sous
prétexte qu'il faut faire la part de l'accident?
La vie encore laisse tout au même plan, précipite les faits ou les traîne
indéfiniment. L'art, au contraire, consiste à user de précautions et de
préparations, à ménager des transitions savantes et dissimulées, à mettre en
pleine lumière, par la seule adresse de la composition, les événements
essentiels et à donner à tous les autres le degré de relief qui leur convient,
suivant leur importance, pour produire la sensation profonde de la vérité
spéciale qu'on veut montrer.
Faire vrai consiste donc à donner l'illusion complète du vrai, suivant la
logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement dans le
pêle-mêle de leur succession.
J'en conclus que les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des
Illusionnistes.
Quel enfantillage, d'ailleurs, de croire à la réalité puisque nous portons
chacun la nôtre dans notre pensée et dans nos organes. Nos yeux, nos oreilles,
notre odorat, notre goût différents créent autant de vérités qu'il y a d'hommes
sur la terre. Et nos esprits qui reçoivent les instructions de ces organes,
diversement impressionnés, comprennent, analysent et jugent comme si chacun de
nous appartenait à une autre race.
Chacun de nous se fait donc simplement une illusion du monde, illusion
poétique, sentimentale, joyeuse, mélancolique, sale ou lugubre suivant sa
nature. Et l'écrivain n'a d'autre mission que de reproduire fidèlement cette
illusion avec tous les procédés d'art qu'il a appris et dont il peut disposer.
Illusion du beau qui est une convention humaine! Illusion du laid qui est
une opinion changeante! Illusion du vrai jamais immuable! Illusion de l'ignoble
qui attire tant d'êtres! Les grands artistes sont ceux qui imposent à l'humanité
leur illusion particulière.
Ne nous fâchons donc contre aucune théorie puisque chacune d'elles est
simplement l'expression généralisée d'un tempérament qui s'analyse.
Il en est deux surtout qu'on a souvent discutées en les opposant l'une à
l'autre au lieu de les admettre l'une et l'autre: celle du roman d'analyse pure
et celle du roman objectif. Les partisans de l'analyse demandent que l'écrivain
s'attache à indiquer les moindres évolutions d'un esprit et tous les mobiles les
plus secrets qui déterminent nos actions, en n'accordant au fait lui-même qu'une
importance très secondaire. Il est le point d'arrivée, une simple borne, le
prétexte du roman. Il faudrait donc, d'après eux, écrire ces oeuvres précises et
rêvées où l'imagination se confond avec l'observation, à la manière d'un
philosophe composant un livre de psychologie, exposer les causes en les prenant
aux origines les plus lointaines, dire tous les pourquoi de tous les vouloirs et
discerner toutes les réactions de l'âme agissant sous l'impulsion des intérêts,
des passions ou des instincts.
Les partisans de l'objectivité (quel vilain mot!) prétendant au contraire,
nous donner la représentation exacte de ce qui a lieu dans la vie, évitent avec
soin toute explication compliquée, toute dissertation sur les motifs, et se
bornent à faire passer sous nos yeux les personnages et les événements.
Pour eux, la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est
cachée en réalité sous les faits dans l'existence.
Le roman conçu de cette manière y gagne de l'intérêt, du mouvement dans le
récit, de la couleur, de la vie remuante.
Donc, au lieu d'expliquer longuement l'état d'esprit d'un personnage, les
écrivains objectifs cherchent l'action ou le geste que cet état d'âme doit faire
accomplir fatalement à cet homme dans une situation déterminée. Et ils le font
se conduire de telle manière, d'un bout à l'autre du volume, que tous ses actes,
tous ses mouvements, soient le reflet de sa nature intime, de toutes ses
pensées, de toutes ses volontés ou de toutes ses hésitations. Ils cachent donc
la psychologie au lieu de l'étaler, ils en font la carcasse de l'oeuvre, comme
l'ossature invisible est la carcasse du corps humain. Le peintre qui fait notre
portrait ne montre pas notre squelette.
Il me semble aussi que le roman exécuté de cette façon y gagne en sincérité.
Il est d'abord plus vraisemblable, car les gens que nous voyons agir autour de
nous ne nous racontent point les mobiles auxquels ils obéissent.
Il faut ensuite tenir compte de ce que, si, à force d'observer les hommes,
nous pouvons déterminer leur nature assez exactement pour prévoir leur manière
d'être dans presque toutes les circonstances, si nous pouvons dire avec
précision: "Tel homme de tel tempérament, dans tel cas, fera ceci", il ne
s'ensuit point que nous puissions déterminer, une à une, toutes les secrètes
évolutions de sa pensée qui n'est pas la nôtre, toutes les mystérieuses
sollicitations de ses instincts qui ne sont pas pareils aux nôtres, toutes les
incitations confuses de sa nature dont les organes, les nerfs, le sang, la
chair, sont différents des nôtres.
Quel que soit le génie d'un homme faible, doux, sans passions, aimant
uniquement la science et le travail, jamais il ne pourra se transporter assez
complètement dans l'âme et dans le corps d'un gaillard exubérant, sensuel,
violent, soulevé par tous les désirs et même par tous les vices, pour comprendre
et indiquer les impulsions et les sensations les plus intimes de cet être si
différent, alors même qu'il peut fort bien prévoir et raconter tous les actes de
sa vie.
En somme, celui qui fait de la psychologie pure ne peut que se substituer à
tous ses personnages dans les différentes situations où il les place, car il lui
est impossible de changer ses organes, qui sont les seuls intermédiaires entre
la vie extérieure et nous, qui nous imposent leurs perceptions, déterminent
notre sensibilité, créent en nous une âme essentiellement différente de toutes
celles qui nous entourent. Notre vision, notre connaissance du monde acquise par
le secours de nos sens, nos idées sur la vie, nous ne pouvons que les
transporter en partie dans tous les personnages dont nous prétendons dévoiler
l'être intime et inconnu. C'est donc toujours nous que nous montrons dans le
corps d'un roi, d'un assassin, d'un voleur ou d'un honnête homme, d'une
courtisane, d'une religieuse, d'une jeune fille ou d'une marchande aux halles,
car nous sommes obligés de nous poser ainsi le problème: "Si j'étais roi,
assassin, voleur, courtisane, religieuse, jeune fille ou marchande aux halles,
qu'est-ce que je ferais, qu'est-ce que je penserais, comment est-ce que
j'agirais?" Nous ne diversifions donc nos personnages qu'en changeant l'âge, le
sexe, la situation sociale et toutes les circonstances de la vie de notre moi
que la nature a entouré d'une barrière d'organes infranchissable.
L'adresse consiste à ne pas laisser reconnaître ce moi par le lecteur
sous tous les masques divers qui nous servent à le cacher.
Mais si, au seul point de vue de la complète exactitude, la pure analyse
psychologique est contestable, elle peut cependant nous donner des oeuvres d'art
aussi belles que toutes les autres méthodes de travail.
Voici, aujourd'hui, les symbolistes. Pourquoi pas? Leur rêve d'artistes est
respectable; et ils ont cela de particulièrement intéressant qu'ils savent et
qu'ils proclament l'extrême difficulté de l'art.
Il faut être, en effet, bien fou, bien audacieux, bien outrecuidant ou bien
sot, pour écrire encore aujourd'hui! Après tant de maîtres aux natures si
variées, au génie si multiple, que reste-t-il à faire qui n'ait été fait, que
reste-t-il à dire qui n'ait été dit? Qui peut se vanter, parmi nous, d'avoir
écrit une page, une phrase qui ne se trouve déjà, à peu près pareille, quelque
part? Quand nous lisons, nous, si saturés d'écriture française que notre corps
entier nous donne l'impression d'être une pâte faite avec des mots,
trouvons-nous jamais une ligne, une pensée qui ne nous soit familière, dont nous
n'ayons eu, au moins, le confus pressentiment?
L'homme qui cherche seulement à amuser son public par des moyens déjà
connus, écrit avec confiance, dans la candeur de sa médiocrité, des oeuvres
destinées à la foule ignorante et désoeuvrée. Mais ceux sur qui pèsent tous les
siècles de la littérature passée, ceux que rien ne satisfait, que tout dégoûte,
parce qu'ils rêvent mieux, à qui tout semble défloré déjà, à qui leur oeuvre
donne toujours l'impression d'un travail inutile et commun, en arrivent à juger
l'art littéraire une chose insaisissable, mystérieuse, que nous dévoilent à
peine quelques pages des plus grands maîtres.
Vingt vers, vingt phrases, lus tout à coup nous font tressaillir jusqu'au
coeur comme une révélation surprenante; mais les vers suivants ressemblent à
tous les vers, la prose qui coule ensuite ressemble à toutes les proses.
Les hommes de génie n'ont point, sans doute, ces angoisses et ces tourments,
parce qu'ils portent en eux une force créatrice irrésistible. Ils ne se jugent
pas eux-mêmes. Les autres, nous autres qui sommes simplement des travailleurs
conscients et tenaces, nous ne pouvons lutter contre l'invincible découragement
que par la continuité de l'effort.
Deux hommes par leurs enseignements simples et lumineux m'ont donné cette
force de toujours tenter: Louis Bouilhet et Gustave Flaubert.
Si je parle ici d'eux et de moi, c'est que leurs conseils, résumés en peu de
lignes, seront peut-être utiles à quelques jeunes gens moins confiants en
eux-mêmes qu'on ne l'est d'ordinaire quand on débute dans les lettres.
Bouilhet, que je connus le premier d'une façon un peu intime, deux ans
environ avant de gagner l'amitié de Flaubert, à force de me répéter que cent
vers, peut-être moins, suffisent à la réputation d'un artiste, s'ils sont
irréprochables et s'ils contiennent l'essence du talent et de l'originalité d'un
homme même de second ordre, me fit comprendre que le travail continuel et la
connaissance profonde du métier peuvent, un jour de lucidité, de puissance et
d'entraînement, par la rencontre heureuse d'un sujet concordant bien avec toutes
les tendances de notre esprit, amener cette éclosion de l'oeuvre courte, unique
et aussi parfaite que nous la pouvons produire.
je compris ensuite que les écrivains les plus connus n'ont presque jamais
laissé plus d'un volume et qu'il faut, avant tout, avoir cette chance de trouver
et de discerner, au milieu de la multitude des matières qui se présentent à
notre choix, celle qui absorbera toutes nos facultés, toute notre valeur, toute
notre puissance artiste.
Plus tard, Flaubert, que je voyais quelquefois, se prit d'affection pour
moi. J'osai lui soumettre quelques essais. Il les lut avec bonté et me répondit:
"je ne sais pas si vous aurez du talent. Ce que vous m'avez apporté prouve une
certaine intelligence, mais n'oubliez point ceci, jeune homme, que le talent -
suivant le mot de Buffon - n'est qu'une longue patience. Travaillez."
Je travaillai, et je revins souvent chez lui, comprenant que je lui
plaisais, car il s'était mis à m'appeler, en riant son disciple.
Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des nouvelles,
je fis même un drame détestable. Il n'en est rien resté. Le maître lisait tout,
puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait ses critiques et enfonçait
en moi, peu à peu, deux ou trois principes qui sont le résumé de ses longs et
patients enseignements. "Si on a une originalité, disait-il, il faut avant tout
la dégager; si on n'en a pas, il faut en acquérir une."
- Le talent est une longue patience. - Il s'agit de regarder tout ce qu'on
veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour en découvrir un
aspect qui n'ait été vu et dit par personne. Il y a, dans tout, de l'inexploré,
parce que nous sommes habitués à ne nous servir de nos yeux qu'avec le souvenir
de ce qu'on a pensé avant nous sur ce que nous contemplons. La moindre chose
contient un peu d'inconnu. Trouvons-le. Pour décrire un feu qui flambe et un
arbre dans une plaine, demeurons en face de ce feu et de cet arbre jusqu'à ce
qu'ils ne ressemblent plus, pour nous, à aucun autre arbre et à aucun autre feu.
C'est de cette façon qu'on devient original.
Ayant, en outre, posé cette vérité qu'il n'y a pas, de par le monde entier,
deux grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux nez absolument pareils,
il me forçait à exprimer, en quelques phrases, un être ou un objet de manière à
le particulariser nettement, à le distinguer de tous les autres êtres ou de tous
les autres objets de même race ou de même espèce.
"Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa porte,
devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres, montrez-moi
cet épicier et ce concierge, leur pose, toute leur apparence physique contenant
aussi, indiquée par l'adresse de l'image, toute leur nature morale, de façon à
ce que je ne les confonde avec aucun autre épicier ou avec aucun autre
concierge, et faites-moi voir, par un seul mot, en quoi un cheval de fiacre ne
ressemble pas aux cinquante autres qui le suivent et le précèdent."
J'ai développé ailleurs ses idées sur le style. Elles ont de grands rapports
avec la théorie de l'observation que je viens d'exposer.
Quelle que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour
l'exprimer, qu'un verbe pour l'animer et qu'un adjectif pour la qualifier. Il
faut donc chercher, jusqu'à ce qu'on les ait découverts, ce mot, ce verbe et cet
adjectif, et ne jamais se contenter de l'à-peu-près, ne jamais avoir recours à
des supercheries, mêmes heureuses, à des clowneries de langage pour éviter la
difficulté.
On peut traduire et indiquer les choses les plus subtiles en appliquant ce
vers de Boileau:
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.
Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqué, nombreux et chinois
qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom d'écriture artiste, pour fixer toutes
les nuances de la pensée; mais il faut discerner avec une extrême lucidité
toutes les modifications de la valeur d'un mot suivant la place qu'il occupe.
Ayons moins de noms, de verbes et d'adjectifs aux sens presque insaisissables,
mais plus de phrases différentes, diversement construites, ingénieusement
coupées, pleines de sonorités et de rythmes savants. Efforçons-nous d'être des
stylistes excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares.
Il est, en effet, plus difficile de manier la phrase à son gré, de lui faire
tout dire, même ce qu'elle n'exprime pas, de l'emplir de sous-entendus,
d'intentions secrètes et non formulées, que d'inventer des expressions nouvelles
ou de rechercher, au fond de vieux livres inconnus, toutes celles dont nous
avons perdu l'usage et la signification, et qui sont pour nous comme des verbes
morts.
La langue française, d'ailleurs, est une eau pure que les écrivains maniérés
n'ont jamais pu et ne pourront jamais troubler. Chaque siècle a jeté dans ce
courant limpide ses modes, ses archaïsmes prétentieux et ses préciosités, sans
que rien surnage de ces tentatives inutiles, de ces efforts impuissants. La
nature de cette langue est d'être claire, logique et nerveuse. Elle ne se laisse
pas affaiblir, obscurcir ou corrompre.
Ceux qui font aujourd'hui des images, sans prendre garde aux termes
abstraits, ceux qui font tomber la grêle ou la pluie sur la propreté des
vitres, peuvent aussi jeter des pierres à la simplicité de leurs confrères!
Elles frapperont peut-être les confrères qui ont un corps, mais n'atteindront
jamais la simplicité qui n'en a pas.
La Guillette, Étretat, septembre 1887.
CHAPITRE I
"Zut !" s'écria tout à coup le père
Roland qui depuis un quart d'heure demeurait immobile, les yeux fixés sur l'eau,
et soulevant par moments, d'un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond
de la mer.
Mme Roland, assoupie à l'arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly invitée
à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers son mari :
"Eh bien,... eh bien,... Jérôme !" Le bonhomme, furieux, répondit :
"Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n'ai rien pris. On ne devrait
jamais pêcher qu'entre hommes ; les femmes vous font embarquer toujours trop
tard." Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l'un à bâbord, l'autre à
tribord, chacun une ligne enroulée à l'index, se mirent à rire en même temps et
Jean répondit :
"Tu n'es pas galant pour notre invitée, papa."
M. Roland fut confus et s'excusa :
"Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J'invite les
dames parce que j'aime me trouver avec elles, et puis, dès que je sens de l'eau
sous moi, je ne pense plus qu'au poisson." Mme Roland s'était tout à fait
réveillée et regardait d'un air attendri le large horizon de falaises et de mer.
Elle murmura :
"Vous avez cependant fait une belle pêche." Mais son mari remuait la tête
pour dire non, tout en jetant un coup d'oeil bienveillant sur le panier où le
poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit
doux d'écailles gluantes et de nageoires soulevées, d'efforts impuissants et
mous, et de bâillements dans l'air mortel.
Le père Roland saisit la manne entre ses genoux, la pencha, fit couler
jusqu'au bord le flot d'argent des bêtes pour voir celles du fond, et leur
palpitation d'agonie s'accentua, et l'odeur forte de leur corps, une saine
puanteur de marée, monta du ventre plein de la corbeille.
Le vieux pêcheur la huma vivement, comme on sent des roses, et déclara :
"Cristi ! ils sont frais, ceux-là !" Puis il continua :
"Combien en as-tu pris, toi, docteur ?" Son fils aîné, Pierre, un homme de
trente ans à favoris noirs coupés comme ceux des magistrats, moustaches et
menton rasés, répondit :
"Oh ! pas grand-chose, trois ou quatre." Le père se tourna vers le cadet :
"Et toi, Jean ?" Jean, un grand garçon blond, très barbu, beaucoup plus
jeune que son frère, sourit et murmura :
"A peu près comme Pierre, quatre ou cinq." Ils faisaient, chaque fois, le
même mensonge qui ravissait le père Roland.
Il avait enroulé son fil au tolet d'un aviron, et, croisant ses bras, il
annonça :
"Je n'essayerai plus jamais de pêcher l'après-midi. Une fois dix heures
passées, c'est fini. Il ne mord plus, le gredin, il fait la sieste au soleil."
Le bonhomme regardait la mer autour de lui avec un air satisfait de
propriétaire.
C'était un ancien bijoutier parisien qu'un amour immodéré de la navigation
et de la pêche avait arraché au comptoir dès qu'il eut assez d'aisance pour
vivre modestement de ses rentes.
Il se retira donc au Havre, acheta une barque et devint matelot amateur. Ses
deux fils, Pierre et Jean, restèrent à Paris pour continuer leurs études et
vinrent en congé de temps en temps partager les plaisirs de leur père.
A la sortie du collège, l'aîné, Pierre, de cinq ans plus âgé que Jean,
s'étant senti successivement de la vocation pour des professions variées, en
avait essayé, l'une après l'autre, une demi-douzaine, et, vite dégoûté de
chacune, se lançait aussitôt dans de nouvelles espérances.
En dernier lieu la médecine l'avait tenté, et il s'était mis au travail avec
tant d'ardeur qu'il venait d'être reçu docteur après d'assez courtes études et
es dispenses de temps obtenues du ministre. Il était exalté, intelligent,
changeant et tenace, plein d'utopies, et d'idées philosophiques.
Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère était
emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait tranquillement son
droit et venait d'obtenir son diplôme de licencié en même temps que Pierre
obtenait celui de docteur.
Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous les
deux formaient le projet de s'établir au Havre s'ils parvenaient à le faire dans
des conditions satisfaisantes.
Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent
presque invisibles entre frères ou entre soeurs jusqu'à la maturité et qui
éclatent à l'occasion d'un mariage ou d'un bonheur tombant sur l'un, les tenait
en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. Certes ils s'aimaient,
mais ils s'épiaient. Pierre, âgé de cinq ans à la naissance de Jean, avait
regardé avec une hostilité de petite bête gâtée cette autre petite bête apparue
tout à coup dans les bras de son père et de sa mère, et tant aimée, tant
caressée par eux.
Jean, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de bonté et de
caractère égal ; et Pierre s'était énervé, peu à peu, à entendre vanter sans
cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être de la mollesse, la bonté
de la niaiserie et la bienveillance de l'aveuglement. Ses parents, gens
placides, qui rêvaient pour leurs fils des situations honorables et médiocres,
lui reprochaient ses indécisions, ses enthousiasmes, ses tentatives avortées,
tous ses élans impuissants vers des idées généreuses et vers des professions
décoratives.
Depuis qu'il était homme, on ne lui disait plus : "Regarde Jean et
imite-le !" mais chaque fois qu'il entendait répéter :
"Jean a fait ceci, Jean a fait cela", il comprenait bien le sens et
l'allusion cachés sous ces paroles.
Leur mère, une femme d'ordre, une économe bourgeoise un peu sentimentale,
douée d'une âme tendre de caissière, apaisait sans cesse les petites rivalités
nées chaque jour entre ses deux grands fils, de tous les menus faits de la vie
commune.
Un léger événement, d'ailleurs, troublait en ce moment sa quiétude, et elle
craignait une complication, car elle avait fait la connaissance pendant l'hiver,
pendant que ses enfants achevaient l'un et l'autre leurs études spéciales, d'une
voisine, Mme Rosémilly, veuve d'un capitaine au long cours, mort à la mer deux
ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois ans, une maîtresse
femme qui connaissait l'existence d'instinct, comme un animal libre, comme si
elle eût vu, subi, compris et pesé tous les événements possibles, qu'elle
jugeait avec un esprit sain, étroit et bienveillant, avait pris l'habitude de
venir faire un bout de tapisserie et de causette, le soir, chez ces voisins
aimables qui lui offraient une tasse de thé.
Le père Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse,
interrogeait leur nouvelle amie sur le défunt capitaine, et elle parlait de lui,
de ses voyages, de ses anciens récits, sans embarras, en femme raisonnable et
résignée qui aime la vie et respecte la mort.
Les deux fils, à leur retour, trouvant cette jolie veuve installée dans la
maison, avaient aussitôt commencé à la courtiser, moins par désir de lui plaire
que par envie de se supplanter.
Leur mère, prudente et pratique, espérait vivement qu'un des deux
triompherait, car la jeune femme était riche, mais elle aurait aussi bien voulu
que l'autre n'en eût point de chagrin.
Mme Rosémilly était blonde avec des yeux bleus, une couronne de cheveux
follets envolés à la moindre brise et un petit air crâne, hardi, batailleur, qui
ne concordait point du tout avec la sale méthode de son esprit.
Déjà elle semblait préférer Jean, portée vers lui par une similitude de
nature. Cette préférence d'ailleurs ne se montrait que par une presque
insensible différence dans la voix et le regard, et en ceci encore qu'elle
prenait quelquefois son avis.
Elle semblait deviner que l'opinion de Jean fortifierait la sienne propre,
tandis que l'opinion de Pierre devait fatalement être différente. Quand elle
parlait des idées du docteur, de ses idées politiques, artistiques,
philosophiques, morales, elle disait par moments : "Vos billevesées." Alors, il
la regardait d'un regard froid de magistrat qui instruit le procès des femmes,
de toutes les femmes, ces pauvres êtres !
Jamais, avant le retour de ses fils, le père Roland ne l'avait invitée à ses
parties de pêche où il n'emmenait jamais non plus sa femme, car il aimait
s'embarquer avant le jour, avec le capitaine Beausire, un long-courrier
retraité, rencontré aux heures de marée sur le port et devenu intime ami, et le
vieux matelot Papagris, surnommé Jean-Bart, chargé de là garde du bateau.
Or, un soir de la semaine précédente, comme Mme Rosémilly qui avait dîné
chez lui disait : "Ça doit être très amusant, la pêche ?" l'ancien bijoutier,
flatté dans sa passion, et saisi de l'envie de la communiquer, de faire des
croyants à la façon des prêtres, s'écria :
"Voulez-vous y venir ?
- Mais oui.
- Mardi prochain ?
- Oui, mardi prochain.
- Etes-vous femme à partir à cinq heures du matin ?"
Elle poussa un cri de stupeur :
"Ah ! mais non, par exemple." Il fut désappointé, refroidi, et il douta tout
à coup de cette vocation.
Il demanda cependant :
"A quelle heure pourriez-vous partir ?
- Mais... à neuf heures !
- Pas avant ?
- Non, pas avant, c'est déjà très tôt !" Le bonhomme hésitait. Assurément on
ne prendrait rien, car si le soleil chauffe, le poisson ne mord plus ; mais les
deux frères s'étaient empressés d'arranger la partie, de tout organiser et de
tout régler séance tenante.
Donc, le mardi suivant, la Perle avait été jeter l'ancre sous les rochers
blancs du cap de la Hève ; et on avait pêché jusqu'à midi, puis sommeillé, puis
repêché, sans rien prendre, et le père Roland, comprenant un peu tard que Mme
Rosémilly n'aimait et n'appréciait en vérité que la promenade en mer, et voyant
que ses lignes ne tressaillaient plus, avait jeté, dans un mouvement
d'impatience irraisonnée, un zut énergique qui s'adressait autant à la veuve
indifférente qu'aux bêtes insaisissables.
Maintenant, il regardait le poisson capturé, son poisson, avec une joie
vibrante d'avare ; puis il leva les yeux vers le ciel, remarqua que le soleil
baissait : "Eh bien ! les enfants, dit-il, si nous revenions un peu ?" Tous deux
tirèrent leurs fils, les roulèrent, accrochèrent dans les bouchons de liège les
hameçons nettoyés et attendirent.
Roland s'était levé pour interroger l'horizon à la façon d'un capitaine :
"Plus de vent, dit-il, on va ramer, les gars !" Et soudain, le bras allongé
vers le nord, il ajouta :
"Tiens, tiens, le bateau de Southampton." .
Sur la mer plate, tendue comme une étoffe bleue, immense, luisante, aux
reflets d'or et de feu, s'élevait là-bas, dans la direction indiquée, un nuage
noirâtre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le navire qui semblait
tout petit de si loin.
Vers le sud, on voyait encore d'autres fumées, nombreuses, venant toutes
vers la jetée du Havre dont on distinguait à peine la ligne blanche et le phare,
droit comme une corne sur le bout.
Roland demanda :
"N'est-ce pas aujourd'hui que doit entrer la Normandie ?"
Jean répondit :
"Oui, papa.
- Donne-moi ma longue-vue, je crois que c'est elle, là-bas." Le père déploya
le tube de cuivre, l'ajusta contre son oeil, chercha le point, et soudain, ravi
d'avoir vu :
"Oui, oui, c'est elle, je reconnais ses deux cheminées.
Voulez-vous regarder, madame Rosémilly ?" Elle prit l'objet qu'elle dirigea
vers le transatlantique lointain, sans parvenir sans doute à le mettre en face
de lui, car elle ne distinguait rien, rien que du bleu, avec un cercle de
couleur, un arc-en-ciel tout rond, et puis des choses bizarres, des espèces
d'éclipses, qui lui faisaient tourner le coeur. Elle dit en rendant la
longue-vue :
"D'ailleurs je n'ai jamais su me servir de cet instrument-là.
Ça mettait même en colère mon mari qui restait des heures la fenêtre à
regarder passer les navires." Le père Roland, vexé, reprit :
"Cela doit tenir à un défaut de votre oeil, car ma lunette est excellente."
Puis il l'offrit à sa femme :
"Veux-tu voir ?
- Non, merci, je sais d'avance que je ne pourrais pas." Mme Roland, une
femme de quarante-huit ans et qui ne les portait pas, semblait jouir, plus que
tout le monde, de cette promenade et de cette fin de jour.
Ses cheveux châtains commençaient seulement à blanchir.
Elle avait un air calme et raisonnable, un air heureux et bon qui plaisait à
voir. Selon le mot de son fils Pierre, elle savait le prix de l'argent, ce qui
ne l'empêchait point de goûter le charme du rêve. Elle aimait les lectures, les
romans et les poésies, non pour leur valeur d'art, mais pour la songerie
mélancolique et tendre qu'ils éveillaient en elle. Un vers, souvent banal,
souvent mauvais, faisait vibrer la petite corde, comme elle disait, lui donnait
la sensation d'un désir mystérieux presque réalisé. Et elle se complaisait à ces
émotions légères qui troublaient un peu son âme bien tenue comme un livre de
comptes.
Elle prenait, depuis son arrivée au Havre, un embonpoint assez visible qui
alourdissait sa taille autrefois très souple et très mince.
Cette sortie en mer l'avait ravie. Son mari, sans être méchant, la rudoyait
comme rudoient sans colère et sans haine les despotes en boutique pour qui
commander équivaut à jurer. Devant tout étranger il se tenait, mais dans sa
famille il s'abandonnait et se donnait des airs terribles, bien qu'il eût peur
de tout le monde. Elle, par horreur du bruit, des scènes, des explications
inutiles, cédait toujours et ne demandait jamais rien ; aussi n'osait-elle plus,
depuis bien longtemps, prier Roland de la promener en mer. Elle avait donc saisi
avec joie cette occasion, et elle savourait ce plaisir rare et nouveau.
Depuis le départ elle s'abandonnait tout entière, tout son esprit et toute
sa chair, à ce doux glissement sur l'eau. Elle ne pensait point, elle ne
vagabondait ni dans les souvenirs ni dans es espérances, il lui semblait que son
coeur flottait comme son corps sur quelque chose de moelleux, de fluide, de
délicieux, qui la berçait et l'engourdissait.
Quand le père commanda le retour : "Allons, en place pour la nage !" elle
sourit en voyant ses fils, ses deux grands fils, ôter leurs jaquettes et relever
sur leurs bras nus les manches de leur chemise.
Pierre, le plus rapproché des deux femmes, prit l'aviron de tribord, Jean
l'aviron de bâbord, et ils attendirent que le patron criât : "Avant partout !"
car il tenait à ce que les manoeuvres fussent exécutées régulièrement.
Ensemble, d'un même effort, ils laissèrent tomber les rames, puis se
couchèrent en arrière en tirant de toutes leurs forces ; et une lutte commença
pour montrer leur vigueur. Ils étaient venus à la voile tout doucement, mais la
brise était tombée et l'orgueil de mâles des deux frères s'éveilla tout à coup à
la perspective de se mesurer l'un contre l'autre.
Quand ils allaient pêcher seuls avec le père, ils ramaient ainsi sans que
personne gouvernât, car Roland préparait les lignes tout en surveillant la
marche de l'embarcation, qu'il dirigeait d'un geste ou d'un mot : "Jean,
mollis !" - "A toi, Pierre, souque." Ou bien il disait : "Allons le un, allons
le deux, un peu d'huile de bras." Celui qui rêvassait tirait plus fort, celui
qui s'emballait devenait moins ardent, et le bateau se redressait.
Aujourd'hui ils allaient montrer leurs biceps. Les bras de Pierre étaient
velus, un peu maigres, mais nerveux ; ceux de Jean gras et blancs, un peu roses,
avec une bosse de muscles qui roulait sous la peau.
Pierre eut d'abord l'avantage. Les dents serrées, le front plissé, les
jambes tendues, les mains crispées sur l'aviron, qu'il faisait plier dans toute
sa longueur à chacun de ses efforts ; et la Père s'en venait vers la côte. Le
père Roland, assis à l'avant afin de laisser tout le banc d'arrière aux deux
femmes, s'époumonait à commander : "Doucement, le un - souque, le deux." Le un
redoublait de rage et le deux ne pouvait répondre à cette nage désordonnée.
Le patron, enfin, ordonna : "Stop !" Les deux rames se levèrent ensemble, et
Jean, sur l'ordre de son père, tira seul quelques instants. Mais à partir de ce
moment l'avantage lui resta ; il s'animait, s'échauffait, tandis que Pierre,
essoufflé, épuisé par sa crise de vigueur, faiblissait et haletait. Quatre fois
de suite, le père Roland fit stopper pour permettre à l'aîné de reprendre
haleine et de redresser a barque dérivant. Le docteur alors, le front en sueur,
les joues pâles, humilié et rageur, balbutiait :
"Je ne sais pas ce qui me prend, j'ai un spasme au coeur.
J'étais très bien parti, et cela m'a coupé les bras." Jean demandait :
"Veux-tu que je tire seul avec les avirons de couple ?
- Non, merci, cela passera." La mère, ennuyée, disait :
"Voyons, Pierre, à quoi cela rime-t-il de se mettre dans un état pareil, tu
n'es pourtant pas un enfant." Il haussait les épaules et recommençait à ramer.
Mme Rosémilly semblait ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas entendre. Sa
petite tête blonde, à chaque mouvement du bateau, faisait en amère un mouvement
brusque et joli qui soulevait sur les tempes ses fins cheveux.
Mais le père Roland cria : "Tenez, voici le Prince-Albert qui nous
rattrape." Et tout le monde regarda. Long, bas, avec ses deux cheminées
inclinées en arrière et ses deux tambours jaunes, ronds comme des joues, le
bateau de Southampton arrivait à toute vapeur, chargé de passagers et
d'ombrelles ouvertes. Ses roues rapides, bruyantes, battant l'eau qui retombait
en écume, lui donnaient un air de hâte, un air de courrier pressé ; et l'avant
tout droit coupait la mer en soulevant deux lames minces et transparentes qui
plissaient le long des bords.
Quand il fut tout près de la Perle, le père Roland leva son chapeau, les
deux femmes agitèrent leurs mouchoirs, et une demi-douzaine d'ombrelles
répondirent à ces saluts en se balançant vivement sur le paquebot qui s'éloigna,
laissant derrière lui, sur la surface paisible et luisante de la mer, quelques
lentes ondulations.
Et on voyait d'autres navires, coiffés aussi de fumée, accourant de tous les
points de l'horizon vers la jetée courte et blanche qui les avalait comme une
bouche, l'un après l'autre.
Et les barques de pêche et les grands voiliers aux mâtures légères glissant
sur le ciel, traînés par d'imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou
lentement, vers cet ogre dévorant, qui, de temps en temps, semblait repu, et
rejetait vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de bricks, de
goélettes, de trois-mâts chargés de ramures emmêlées. Les steamers hâtifs
s'enfuyaient à droite, à gauche, sur le ventre plat de l'Océan, tandis que les
bâtiments à voile, abandonnés par les mouches qui les avaient halés, demeuraient
immobiles, tout en s'habillant de la grande hune au petit perroquet, de toile
blanche ou de toile brune qui semblait rouge au soleil couchant.
Mme Roland, les jeux mi-clos, murmura :
"Dieu ! que c'est eau, cette mer !" Mme Rosémilly répondit, avec un soupir
prolongé, qui n'avait cependant rien de triste :
"Oui, mais elle fait bien du mal quelquefois." Roland s'écria :
"Tenez, voici la Normandie qui se présente à l'entrée. Est elle grande,
hein ?" Puis il expliqua la côte en face, là-bas, là-bas, de l'autre côté de
l'embouchure de la Seine - vingt kilomètres, cette embouchure - disait-il. Il
montra Villerville, Trouville, Houlgate, Luc, Arromanches, la rivière de Caen et
les roches du Calvados qui rendent la navigation dangereuse jusqu'à Cherbourg.
Puis il traita la question des bancs de sable de la Seine, qui se déplacent
à chaque marée et mettent en défaut les pilotes de Quilleboeuf eux-mêmes, s'ils
ne font pas tous les jours le parcours du chenal. Il fit remarquer comment Le
Havre séparait la basse de la haute Normandie. En basse Normandie, la côte plate
descendait en pâturages, en prairies et en champs jusqu'à la mer. Le rivage de
la haute Normandie, au contraire, était droit, une grande falaise, découpée,
dentelée, superbe, faisant jusqu'à Dunkerque une immense muraille blanche dont
toutes les échancrures cachaient un village ou un port :
Etretat, Fécamp, Saint-Valéry, Le Tréport, Dieppe, etc.
Les deux femmes ne l'écoutaient point, engourdies par le bien-être, émues
par la vue de cet Océan couvert de navires qui couraient comme des bêtes autour
de leur tanière ; et elles se taisaient, un peu écrasées par ce vaste horizon
d'air et d'eau, rendues silencieuses par ce coucher de soleil apaisant et
magnifique. Seul, Roland parlait sans fin ; il était de ceux que rien ne
trouble. Les femmes, plus nerveuses, sentent parfois, sans comprendre pourquoi,
que le bruit d'une voix inutile est irritant comme une grossièreté.
Pierre et Jean, calmés, ramaient avec lenteur ; et la Perle s'en allait vers
le port, toute petite à côté des gros navires.
Quand elle toucha le quai, le matelot Papagris, qui l'attendait, prit la
main des dames pour les faire descendre ; et on pénétra dans la ville. Une foule
nombreuse, tranquille, la foule qui va chaque jour aux jetées à l'heure de la
pleine mer, rentrait aussi.
Mmes Roland et Rosémilly marchaient devant, suivies des trois hommes. En
montant la rue de Paris elles s'arrêtaient parfois devant un magasin de modes ou
d'orfèvrerie pour contempler un chapeau ou bien un bijou ; puis elles
repartaient après avoir échangé leurs idées.
Devant la place de la Bourse, Roland contempla, comme il le faisait chaque
jour, le bassin du Commerce plein de navires, prolongé par d'autres bassins, où
les grosses coques, ventre à ventre, se touchaient sur quatre ou cinq rangs.
Tous les mâts innombrables, sur une étendue de plusieurs kilomètres de quais,
tous les mâts avec les vergues, les flèches, les cordages, donnaient à cette
ouverture au milieu de la ville l'aspect d'un grand bois mort. Au-dessus de
cette forêt sans feuilles, les goélands tournoyaient, épiant pour s'abattre,
comme une pierre qui tombe, tous les débris jetés à l'eau ; et un mousse, qui
rattachait une poulie à l'extrémité d'un cacatois, semblait monté là pour
chercher des nids.
"Voulez-vous dîner avec nous sans cérémonie aucune, afin de finir ensemble
la journée ? demanda Mme Roland à Mme Rosémilly.
- Mais oui, avec plaisir ; j'accepte aussi sans cérémonie. Ce serait triste
de rentrer toute seule ce soir." Pierre, qui avait entendu et que l'indifférence
de la jeune femme commençait à froisser, murmura : "Bon, voici la veuve qui
s'incruste, maintenant." Depuis quelques jours il l'appelait "la veuve". Ce mot,
sans rien exprimer, agaçait Jean rien que par l'intonation, qui lui paraissait
méchante et blessante.
Et les trois hommes ne prononcèrent plus un mot jusqu'au seuil de leur
logis. C'était une maison étroite, composée d'un rez-de-chaussée et de deux
petits étages, rue Belle-Normande.
La bonne, Joséphine, une fillette de dix-neuf ans, servante campagnarde à
bon marché, qui possédait à l'excès l'air étonné et bestial des paysans, vint
ouvrir, referma la porte, monta derrière ses maîtres jusqu'au salon qui était au
premier, puis elle dit :
"Il est v'nu un m'sieu trois fois." Le père Roland, qui ne lui parlait pas
sans hurler et sans sacrer, cria :
"Qui ça est venu, nom d'un chien ?" Elle ne se troublait jamais des éclats
de voix de son maître, et elle reprit :
"Un m'sieu d'chez l'notaire.
- Quel notaire ?
- D'chez m'sieu Canu, donc.
- Et qu'est-ce qu'il a dit, ce monsieur ?
- Qu'm'sieu Canu y viendrait en personne dans la soirée." Me Lecanu était le
notaire et un peu l'ami du père Roland, dont il faisait les affaires. Pour qu'il
eût annoncé sa visite dans la soirée, il fallait qu'il s'agît d'une chose
urgente et importante ; et les quatre Roland se regardèrent, troublés par cette
nouvelle comme le sont les gens de fortune modeste à toute intervention d'un
notaire, qui éveille une foule d'idées de contrats, d'héritages, de procès, de
choses désirables ou redoutables. Le père, après quelques secondes de silence,
murmura :
"Qu'est-ce que cela peut vouloir dire ?" Mme Rosémilly se mit à rire :
"Allez, c'est un héritage. J'en suis sûre. Je porte bonheur." Mais ils
n'espéraient la mort de personne qui pût leur laisser quelque chose.
Mme Roland, douée d'une excellente mémoire pour les parentés, se mit
aussitôt à rechercher toutes les alliances du côté de son mari et du sien, à
remonter les filiations, à suivre les branches des cousinages.
Elle demandait, sans avoir même ôté son chapeau :
"Dis donc, père (elle appelait son mari "père" dans la maison, et que
quelquefois "Monsieur Roland" devant les étrangers), dis donc, père, te
rappelles-tu qui a épousé Joseph Lebru, en secondes noces ?
- Oui, une petite Duménil, la fille d'un papetier.
- En a-t-il eu des enfants ?
- Je crois bien, quatre ou cinq, au moins.
- Non. Alors il n y a rien par à." Déjà elle s'animait à cette recherche,
elle s'attachait à cette espérance d'un peu d'aisance leur tombant du ciel. Mais
Pierre, qui aimait beaucoup sa mère, qui la savait un peu rêveuse, et qui
craignait une désillusion, un petit chagrin, une petite tristesse, si la
nouvelle, au lieu d'être bonne, était mauvaise, l'arrêta.
"Ne t'emballe pas, maman, il n'y a plus d'oncle d'Amérique ! Moi, je
croirais bien plutôt qu'il s'agit d'un mariage pour Jean." Tout le monde fut
surpris à cette idée, et Jean demeura un peu froissé que son frère eût parlé de
cela devant Mme Rosémilly.
"Pourquoi pour moi plutôt que pour toi ? La supposition est très
contestable. Tu es l'aîné ; c'est donc à toi qu'on aurait songé d'abord. Et
puis, moi, je ne veux pas me marier."
Pierre ricana :
"Tu es donc amoureux ?" L'autre, mécontent, répondit :
"Est-il nécessaire d'être amoureux pour dire qu'on ne veut pas encore se
marier ?
- Ah ! bon, le "encore" corrige tout ; tu attends.
- Admets que j'attends, si tu veux." Mais le père Roland, qui avait écouté
et réfléchi, trouva tout à coup la solution la plus vraisemblable.
"Parbleu ! nous sommes bien bêtes de nous creuser la tête.
Me Lecanu est notre ami, il sait que Pierre cherche un cabinet de médecin,
et Jean un cabinet d'avocat, il a trouvé à caser l'un de vous deux." C'était
tellement simple et probable que tout le monde en fut d'accord.
"C'est servi", dit la bonne.
Et chacun gagna sa chambre afin de se laver les mains avant de se mettre à
table.
Dix minutes plus tard, ils dînaient dans la petite salle à manger, au
rez-de-chaussée.
On ne parla guère tout d'abord ; mais, au bout de quelques instants, Roland
s'étonna de nouveau de cette visite du notaire.
"En somme, pourquoi n'a-t-il pas écrit, pourquoi a-t-il envoyé trois fois
son clerc, pourquoi vient-il lui-même ?" Pierre trouvait cela naturel.
"Il faut sans doute une réponse immédiate ; et il a peut-être à nous
communiquer des clauses confidentielles qu'on n'aime pas beaucoup écrire." Mais
ils demeuraient préoccupés et un peu ennuyés tous les quatre d'avoir invité
cette étrangère qui gênerait leur discussion et les résolutions à prendre.
Ils venaient de remonter au salon quand le notaire fut annoncé.
Roland s'élança.
"Bonjour, cher maître." Il donnait comme titre à M. Lecanu le "maître" qui
précède le nom de tous les notaires.
Mme Rosémilly se leva :
"Je m'en vais, je suis très fatiguée." On tenta faiblement de la retenir ;
mais elle n'y consentit point et elle s'en alla sans qu'un des trois hommes la
reconduisît, comme on le faisait toujours.
Mme Roland s'empressa près du nouveau venu :
"Une tasse de café, Monsieur ?
- Non, merci, je sors de table.
- Une tasse de thé, alors ?
- Je ne dis pas non, mais un peu plus tard, nous allons d'abord parler
affaires." Dans le profond silence qui suivit ces mots on n'entendit plus que le
mouvement rythmé de la pendule, et à l'étage au-dessous, le bruit des casseroles
lavées par la bonne trop bête même pour écouter aux portes.
Le notaire reprit :
"Avez-vous connu à Paris un certain M. Maréchal, Léon Maréchal ?"
M. et Mme Roland poussèrent la même exclamation.
"Je crois bien !
- C'était un de vos amis ?" Roland déclara :
"Le meilleur, Monsieur, mais un Parisien enragé ; il ne quitte pas le
boulevard. Il est chef de bureau aux finances. Je ne l'ai plus revu depuis mon
départ de la capitale. Et puis nous avons cessé de nous écrire. Vous savez,
quand on vit loin l'un de l'autre..." Le notaire reprit gravement :
"M. Maréchal est décédé." L'homme et la femme eurent ensemble ce petit
mouvement de surprise triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on
accueille ces nouvelles.
M. Lecanu continua :
"Mon confrère de Paris vient de me communiquer la principale disposition de
son testament par laquelle il institue votre fils Jean, M. Jean Roland, son
légataire universel." L'étonnement fut si grand qu'on ne trouvait pas un mot à
dire.
Mme Roland, la première, dominant son émotion, balbutia :
"Mon Dieu, ce pauvre Léon... notre pauvre ami... mon Dieu... mon Dieu...
mort !..." Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des
femmes, gouttes de chagrin venues de l'âme qui coulent sur les joues et semblent
si douloureuses, étant si claires.
Mais Roland songeait moins à la tristesse de cette perte qu'à l'espérance
annoncée. Il n'osait cependant interroger tout de suite sur les clauses de ce
testament, et sur le chiffre de la fortune ; et il demanda, pour arriver à la
question intéressante :
"De quoi est-il mort, ce pauvre Maréchal ?"
M. Lecanu l'ignorait parfaitement.
"Je sais seulement, disait-il, que, décédé sans héritiers directs, il laisse
toute sa fortune, une vingtaine de mille francs de rentes en obligations trois
pour cent, à votre second fils, qu'il a vu naître, grandir, et qu'il juge digne
de ce legs. A défaut d'acceptation de la part de M. Jean, l'héritage irait aux
enfants abandonnés." Le père Roland déjà ne pouvait plus dissimuler sa joie et
il s'écria :
"Sacristi ! voilà une bonne pensée du coeur. Moi, si je n'avais pas eu de
descendant, je ne l'aurais certainement point oublié non plus, ce brave ami !"
Le notaire souriait :
"J'ai été bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-même la chose. Ça fait
toujours plaisir d'apporter aux gens une bonne nouvelle." Il n'avait point du
tout songé que cette bonne nouvelle était la mort d'un ami, du meilleur ami du
père Roland, qui venait lui-même d'oublier subitement cette intimité annoncée
tout à l'heure avec conviction.
Seuls, Mme Roland et ses fils gardaient une physionomie triste. Elle
pleurait toujours un peu, essuyant ses yeux avec un mouchoir qu'elle appuyait
ensuite sur sa bouche pour comprimer de gros soupirs.
Le docteur murmura :
"C'était un brave homme, bien affectueux. Il nous invitait souvent à dîner,
mon frère et moi." Jean, les yeux grands ouverts et brillants, prenait d'un
geste familier sa belle barbe blonde dans sa main droite, et l'y faisait
glisser, jusqu'aux derniers poils, comme pour l'allonger et l'amincir.
Il remua deux fois les lèvres pour prononcer aussi une phrase convenable,
et, après avoir longtemps cherché, il ne trouva que ceci :
"Il m'aimait bien, en effet, il m'embrassait toujours quand j'allais le
voir." Mais la pensée du père galopait ; elle galopait autour de cet héritage
annoncé, acquis déjà, de cet argent caché derrière la porte et qui allait entrer
tout à l'heure, demain, sur un mot d'acceptation.
Il demanda :
"Il n'y a pas de difficultés possibles ?... pas de procès ?...
pas de contestations ?..." Me Lecanu semblait tranquille :
"Non, mon confrère de Paris me signale la situation comme très nette. Il ne
nous faut que l'acceptation de M. Jean.
- Parfait, alors... et la fortune est bien claire ?
- Très claire.
- Toutes les formalités ont été remplies ?
- Toutes." Soudain, l'ancien bijoutier eut un peu honte, une honte vague,
instinctive et passagère de sa hâte à se renseigner, et il reprit :
"Vous comprenez bien que si je vous demande immédiatement toutes ces choses,
c'est pour éviter à mon fils des désagréments qu'il pourrait ne pas prévoir.
Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrassée, est-ce que je sais,
moi ? et on se fourre dans un roncier inextricable. En somme, ce n'est pas moi
qui hérite, mais je pense au petit avant tout." Dans la famille on appelait
toujours Jean "le petit", bien qu'il fût beaucoup plus grand que Pierre.
Mme Roland, tout à coup, parut sortir d'un rêve, se rappeler une chose
lointaine, presque oubliée, qu'elle avait entendue autrefois, dont elle n'était
pas sûre d'ailleurs, et elle balbutia :
"Ne disiez-vous point que notre pauvre Maréchal avait laissé sa fortune à
mon petit Jean ?
- Oui, Madame." Elle reprit alors simplement :
"Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu'il nous aimait." Roland
s'était levé :
"Voulez-vous, cher maître, que mon fils signe tout de suite l'acceptation ?
- Non... non... monsieur Roland. Demain, demain, à mon étude, à deux heures,
si cela vous convient.
- Mais oui, mais oui, je crois bien !" Alors, Mme Roland qui s'était levée
aussi, et qui souriait après les larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa
main sur le dos de son fauteuil, et le couvrant d'un regard attendri de mère
reconnaissante, elle demanda :
"Et cette tasse de thé, monsieur Lecanu ?
- Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir." La bonne appelée apporta
d'abord des gâteaux secs en de profondes boîtes de fer-blanc, ces fades et
cassantes pâtisseries anglaises qui semblent cuites pour des becs de perroquet
et soudées en des caisses de métal pour des voyages autour du monde. Elle alla
chercher ensuite des serviettes grises, pliées en petits carrés, ces serviettes
à thé qu'on ne lave jamais dans les familles besogneuses. Elle revint une
troisième fois avec le sucrier et les tasses ; puis elle ressortit pour faire
chauffer l'eau. Alors on attendit.
Personne ne pouvait parler ; on avait trop à penser, et rien à dire. Seule
Mme Roland cherchait des phrases banales. Elle raconta la partie de pêche, fit
l'éloge de la Perle et de Mme Rosémilly.
"Charmante, charmante", répétait le notaire.
Roland, les reins appuyés au marbre de la cheminée, comme en hiver, quand le
feu brille, les mains dans ses poches et les lèvres remuantes comme pour
siffler, ne pouvait plus tenir en place, torturé du désir impérieux de laisser
sortir toute sa joie.
Les deux frères, en deux fauteuils pareils, les jambes croisées de la même
façon, à droite et à gauche du guéridon central, regardaient fixement devant
eux, en des attitudes semblables, pleines d'expressions différentes.
Le thé parut enfin. Le notaire prit, sucra et but sa tasse, après avoir
émietté dedans une petite galette trop dure pour être croquée ; puis il se leva,
serra les mains et sortit.
"C'est entendu, répétait Roland, demain, chez vous, à deux heures.
- C'est entendu, demain, deux heures." Jean n'avait pas dit un mot.
Après ce départ, il y eut encore un silence, puis le père Roland vint taper
de ses deux mains ouvertes sur les eux épaules de son jeune fils en criant :
"Eh bien, sacré veinard, tu ne m'embrasses pas ?" Alors Jean eut un sourire,
et il embrassa son père en disant :
"Cela ne m'apparaissait pas comme indispensable." Mais le bonhomme ne se
possédait plus d'allégresse. Il marchait, jouait du piano sur les meubles avec
ses ongles maladroits, pivotait sur ses talons, et répétait :
"Quelle chance ! quelle chance ! En voilà une, de chance !" Pierre demanda :
"Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Maréchal ?" Le père
répondit :
"Parbleu, il passait toutes ses soirées à la maison ; mais tu te rappelles
bien qu'il allait te prendre au collège, les jours de sortie, et qu'il t'y
reconduisait souvent après dîner. Tiens, justement, le matin de la naissance de
Jean, c'est lui qui est allé chercher le médecin ! Il avait déjeuné chez nous
quand ta mère s'est trouvée souffrante. Nous avons compris tout de suite de quoi
il s'agissait, et il est parti en courant. Dans sa hâte il a pris mon chapeau au
lieu du sien. Je me rappelle cela parce que nous en avons beaucoup ri, plus
tard. Il est même probable qu'il s'est souvenu de ce détail au moment de
mourir ; et comme il n'avait aucun héritier il s'est dit : "Tiens, j'ai
contribué à la naissance de ce petit-là, je vais lui laisser ma fortune. "" Mme
Roland, enfoncée dans une bergère, semblait partie en ses souvenirs. Elle
murmura, comme si elle pensait tout haut :
"Ah ! c'était un brave ami, bien dévoué, bien fidèle, un homme rare, par le
temps qui court." Jean s'était levé :
"Je vais faire un bout de promenade", dit-il.
Son père s'étonna, voulut le retenir, car ils avaient à causer, à faire des
projets, à arrêter des résolutions. Mais le jeune homme s'obstina, prétextant un
rendez-vous. On aurait d'ailleurs tout le temps de s'entendre bien avant d'être
en possession de l'héritage.
Et il s'en alla, car il désirait être seul, pour réfléchir. Pierre, à son
tour, déclara qu'il sortait, et suivit son frère, après quelques minutes.
Dès qu'il fut en tête à tête avec sa femme, le père Roland la saisit dans
ses bras, l'embrassa dix fois sur chaque joue, et, pour répondre à un reproche
qu'elle lui avait souvent adressé :
"Tu vois, ma chérie, que cela ne m'aurait servi à rien de rester à Paris
plus longtemps, de m'esquinter pour les enfants, au lieu de venir ici refaire ma
santé, puisque la fortune nous tombe du ciel." Elle était devenue toute
sérieuse :
"Elle tombe du ciel pour Jean, dit-elle, mais Pierre ?
- Pierre ! mais il est docteur, il en gagnera... de l'argent...
et puis son frère fera bien quelque chose pour lui.
- Non. Il n'accepterait pas. Et puis cet héritage est à Jean, rien qu'à
Jean. Pierre se trouve ainsi très désavantagé." Le bonhomme semblait perplexe :
"Alors, nous lui laisserons un peu plus par testament, nous.
- Non. Ce n'est pas très juste non plus." Il s'écria :
"Ah ! bien alors, zut ! Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi ? Tu vas
toujours chercher un tas d'idées désagréables. Il faut que tu gâtes tous mes
plaisirs. Tiens, je vais me coucher.
Bonsoir. C'est égal, en voilà une veine, une rude veine !" Et il s'en alla,
enchanté, malgré tout, et sans un mot de regret pour l'ami mort si
généreusement.
Mme Roland se remit à songer devant la lampe qui charbonnait.
CHAPITRE II
Dès qu'il fut dehors, Pierre se
dirigea vers la rue de Paris, la principale rue du Havre, éclairée, animée,
bruyante. L'air un peu rais des bords de mer lui caressait la figure, et il
marchait lentement, la canne sous le bras, les mains derrière le dos.
Il se sentait mal à l'aise, alourdi, mécontent comme lorsqu'on a reçu
quelque fâcheuse nouvelle. Aucune pensée précise ne l'affligeait et il n'aurait
su dire tout d'abord d'où lui venaient cette pesanteur de l'âme et cet
engourdissement du corps. Il avait mal quelque part, sans savoir où. ; il
portait en lui un petit point douloureux, une de ces presque insensibles
meurtrissures dont on ne trouve pas la place, mais qui gênent, fatiguent,
attristent, irritent, une souffrance inconnue et légère, quelque chose comme une
graine de chagrin.
Lorsqu'il arriva place du Théâtre, il se sentit attiré par les lumières du
café Tortoni, et il s'en vint lentement vers la façade illuminée ; mais au
moment d'entrer, il songea qu'il allait trouver là des amis, des connaissances,
des gens avec qui il faudrait causer ; et une répugnance brusque l'envahit pour
cette banale camaraderie des demi-tasses et des petits verres. Alors, retournant
sur ses pas, il revint prendre la rue principale qui le conduisait vers le port.
Il se demandait : "Où irais-je bien ?" cherchant un endroit qui lui plût,
qui fût agréable à son état d'esprit. Il n'en trouvait pas, car il s'irritait
d'être seul, et il n'aurait voulu rencontrer personne.
En arrivant sur le grand quai, il hésita encore une fois, puis tourna vers
la jetée ; il avait choisi la solitude.
Comme il frôlait un banc sur le brise-lames, il s'assit, déjà las de marcher
et dégoûté de sa promenade avant même de l'avoir faite.
Il se demanda : "Qu'ai-je donc ce soir ?" Et il se mit à chercher dans son
souvenir quelle contrariété avait pu l'atteindre, comme on interroge un malade
pour trouver la cause de sa fièvre.
Il avait l'esprit excitable et réfléchi en même temps, il s'emballait, puis
raisonnait, approuvait ou blâmait ses élans ; mais chez lui la nature première
demeurait en dernier lieu la plus forte, et l'homme sensitif dominait toujours
l'homme intelligent.
Donc il cherchait d'où lui venait cet énervement, ce besoin de mouvement
sans avoir envie de rien, ce désir de rencontrer quelqu'un pour n'être pas du
même avis, et aussi ce dégoût pour les gens qu'il pourrait voir et pour les
choses qu'ils pourraient lui dire.
Et il se posa cette question : "Serait-ce l'héritage de Jean ?" Oui, c'était
possible après tout. Quand le notaire avait annoncé cette nouvelle, il avait
senti son coeur battre un peu plus fort. Certes, on n'est pas toujours maître de
soi, et on subit des émotions spontanées et persistantes, contre lesquelles on
lutte en vain.
Il se mit à réfléchir profondément à ce problème physiologique de
l'impression produite par un fait sur l'être instinctif et créant en lui un
courant d'idées et de sensations douloureuses ou joyeuses, contraires à celles
que désire, qu'appelle, que juge bonnes et saines l'être pensant, devenu
supérieur à lui-même par la culture de son intelligence.
Il cherchait à concevoir l'état d'âme du fils qui hérite d'une grosse
fortune, qui va goûter, grâce à elle, beaucoup de joies désirées depuis
longtemps et interdites par l'avarice d'un père, aimé pourtant et regretté.
Il se leva et se remit à marcher vers le bout de la jetée. Il se sentait
mieux, content d'avoir compris, de s'être surpris lui-même, d'avoir dévoilé
l'autre qui est en nous.
"Donc j'ai été jaloux de Jean, pensait-il. C'était vraiment assez bas,
cela ! J'en suis sûr maintenant, car la première idée qui m'est venue est celle
de son mariage avec Mme Rosémilly.
Je n'aime pourtant pas cette petite dinde raisonnable, bien faite pour
dégoûter du bon sens et de la sagesse. C'est donc de la jalousie gratuite,
l'essence même de la jalousie, celle qui est parce qu'elle est ! Faut soigner
cela !" Il arrivait devant le mât des signaux qui indique la hauteur de l'eau
dans le port, et il alluma une allumette pour lire la liste des navires signalés
au large et devant entrer à la prochaine marée. On attendait des steamers du
Brésil, de La Plata, du Chili et du Japon, deux bricks danois, une goélette
norvégienne et un vapeur turc, ce qui surprit Pierre autant que s'il avait lu
"un vapeur suisse" ; et il aperçut dans une sorte de songe bizarre un grand
vaisseau couvert d'hommes en turban, qui montaient dans les cordages avec de
larges pantalons.
"Que c'est bête, pensait-il ; le peuple turc est pourtant un peuple marin."
Ayant fait encore quelques pas, il s'arrêta pour contempler la rade. Sur sa
droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares électriques du cap de la
Hève, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux, jetaient sur la mer
leurs longs et puissants retards. Partis des deux foyers voisins, les deux
rayons parallèles, pareils aux queues géantes de deux comètes, descendaient,
suivant une pente droite et démesurée, du sommet de la côte au fond de
l'horizon. Puis sur les deux jetées, deux autres feux, enfants de ces colosses,
indiquaient l'entrée du Havre ; et là-bas, de l'autre côté de la Seine, on en
voyait d'autres encore, beaucoup d'autres, fixes ou clignotants, à éclats et à
éclipses, s'ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes,
rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de navires, les yeux vivants de
la terre hospitalière disant, rien que par le mouvement mécanique invariable et
régulier de leurs paupières : "C'est moi. Je suis Trouville, je suis Honfleur,
je suis la rivière de Pont-Audemer." Et dominant tous les autres, si haut que,
de si loin, on le prenait pour une planète, le phare aérien d'Etouville montrait
la route de Rouen, à travers les bancs de sable de l'embouchure du grand fleuve.
Puis sur l'eau profonde, sur l'eau sans limites, plus sombre que le ciel, on
croyait voir, ça et là, des étoiles. Elles tremblotaient dans la brume nocturne,
petites, proches ou lointaines, blanches, vertes ou rouges aussi. Presque toutes
étaient immobiles, quelques-unes, cependant, semblaient courir ; c'étaient les
feux des bâtiments à l'ancre attendant la marée prochaine, ou des bâtiments en
marche venant chercher un mouillage.
Juste à ce moment la lune se leva derrière la ville ; et elle avait l'air du
phare énorme et divin allumé dans le firmament pour guider la flotte infinie des
vraies étoiles.
Pierre murmura, presque à haute voix :
"Voilà, et nous nous faisons de la bile pour quatre sous !" Tout près de lui
soudain, dans la tranchée large et noire ouverte entre les jetées, une ombre,
une grande ombre fantastique, glissa. S'étant penché sur le parapet de granit,
il vit une barque de pêche qui rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de
flot, sans un bruit d'aviron, doucement poussée par sa haute voile brune tendue
à la brise du large.
Il pensa : "Si on pouvait vivre là-dessus, comme on serait tranquille,
peut-être !" Puis ayant fait encore quelques pas, il aperçut un homme assis à
l'extrémité du môle.
Un rêveur, un amoureux, un sage, un heureux ou un triste ?
Qui était-ce ? Il s'approcha, curieux, pour voir la figure de ce solitaire ;
et il reconnut son frère.
"Tiens, c'est toi, Jean ?
- Tiens... Pierre... Qu'est-ce que tu viens faire ici ?
- Mais je prends l'air. Et toi ?" Jean se mit à rire :
"Je prends l'air également." Et Pierre s'assit à côté de son frère.
"Hein, c'est rudement beau ?
- Mais oui." Au son de la voix il comprit que Jean n'avait rien regardé ; il
reprit :
"Moi, quand je viens ici, j'ai des désirs fous de partir, de m'en aller avec
tous ces bateaux, vers le nord ou vers le sud.
Songe que ces petits feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des
pays aux grandes fleurs et aux belles filles pâles ou cuivrées, des pays aux
oiseaux-mouches, aux éléphants, aux lions libres, aux rois nègres, de tous les
pays qui sont nos contes de fées à nous qui ne croyons plus à la Chatte blanche
ni à la Belle au bois dormant. Ce serait rudement chic de pouvoir s'offrir une
promenade par là-bas ; mais voilà, il faudrait de l'argent, beaucoup..." Il se
tut brusquement, songeant que son frère l'avait maintenant, cet argent, et que
délivré de tout souci, délivré du travail quotidien, libre, sans entraves,
heureux, joyeux, il pouvait aller où bon lui semblerait, vers les blondes
Suédoises ou les brunes Havanaises.
Puis une de ces pensées involontaires, fréquentes chez lui, si brusques, si
rapides, qu'il ne pouvait ni les prévoir, ni les arrêter, ni les modifier,
venues, semblait-il, d'une seconde âme indépendante et violente, le traversa :
"Bah ! il est trop niais, il épousera la petite Rosémilly." Il s'était levé.
"Je te laisse rêver d'avenir ; moi, j'ai besoin de marcher." Il serra la
main de son frère, et reprit avec un accent très cordial :
"Eh bien, mon petit Jean, te voilà riche ! Je suis bien content de t'avoir
rencontré tout seul ce soir, pour te dire combien cela me fait plaisir, combien
je te félicite et combien je t'aime." Jean, d'une nature douce et tendre, très
ému, balbutiait :
"Merci... merci... mon bon Pierre, merci." Et Pierre s'en retourna, de son
pas lent, la canne sous le bras, les mains derrière le dos.
Lorsqu'il fut rentré dans la ville, il se demanda de nouveau ce qu'il
ferait, mécontent de cette promenade écourtée, d'avoir été privé de la mer par
la présence de son frère.
Il eut une inspiration : "Je vais boire un verre de liqueur chez le père
Marowsko" ; et il remonta vers le quartier d'lngouville.
Il avait connu le père Marowsko dans les hôpitaux à Paris.
C'était un vieux Polonais, réfugié politique, disait-on, qui avait eu des
histoires terribles là-bas et qui était venu exercer en France, après nouveaux
examens, son métier de pharmacien.
On ne savait rien de sa vie passée ; aussi des légendes avaient elles couru
parmi les internes, les externes, et plus tard parmi les voisins. Cette
réputation de conspirateur redoutable, de nihiliste, de régicide, de patriote
prêt à tout, échappé à la mort par miracle, avait séduit l'imagination
aventureuse et vive de Pierre Roland ; et il était devenu l'ami du vieux
Polonais, sans avoir jamais obtenu de lui, d'ailleurs, aucun aveu sur son
existence ancienne. C'était encore grâce au jeune médecin quelle bonhomme était
venu s'établir au Havre, comptant sur une belle clientèle que le nouveau docteur
lui fournirait.
En attendant, il vivait pauvrement dans sa modeste pharmacie, en vendant des
remèdes aux petits-bourgeois et aux ouvriers de son quartier.
Pierre allait souvent le voir après dîner et causer une heure avec lui, car
il aimait la figure calme et la rare conversation de Marowsko, dont il jugeait
profonds les longs silences.
Un seul bec de gaz brillait au-dessus du comptoir chargé de fioles. Ceux de
la devanture n'avaient point été allumés, par économie. Derrière ce comptoir,
assis sur une chaise et les jambes allongées l'une sur l'autre, un vieux homme
chauve, avec un grand nez d'oiseau qui, continuant son front dégarni, lui
donnait un air triste de perroquet, dormait profondément, le menton sur la
poitrine.
Au bruit du timbre, il s'éveilla, se leva, et reconnaissant le docteur, vint
au-devant de lui, les mains tendues.
Sa redingote noire, tigrée de taches d'acides et de sirops, beaucoup trop
vaste pour son corps maigre et petit, avait un aspect d'antique soutane ; et
l'homme parlait avec un fort accent polonais qui donnait à sa voix fluette
quelque chose d'enfantin, un zézaiement et des intonations de jeune être qui
commence à prononcer.
Pierre s'assit et Marowsko demanda :
"Quoi de neuf, mon cher docteur ?
- Rien. Toujours la même chose partout.
- Vous n'avez pas l'air gai, ce soir. - Je ne le suis pas souvent.
- Allons, allons, il faut secouer cela. Voulez-vous un verre de liqueur ?
- Oui, je veux bien.
- Alors je vais vous faire goûter une préparation nouvelle.
Voilà deux mois que je cherche à tirer quelque chose de la groseille, dont
on n'a ait jusqu'ici que du sirop... eh bien, j'ai trouvé... j'ai trouvé... une
bonne liqueur, très bonne, très bonne." Et ravi, il alla vers une armoire,
l'ouvrit et choisit une fiole qu'il apporta. Il remuait et agissait par gestes
courts, jamais complets, jamais il n'allongeait le bras tout à fait, n'ouvrait
toutes grandes les jambes, ne faisait un mouvement entier et définitif . Ses
idées semblaient pareilles à ses actes ; il les indiquait, les promettait, les
esquissait, les suggérait, mais ne les énonçait pas.
Sa plus grande préoccupation dans la vie semblait être d'ailleurs la
préparation des sirops et des liqueurs. "Avec un bon sirop ou une bonne liqueur,
on fait fortune", disait-il souvent.
Il avait inventé des centaines de préparations sucrées sans parvenir à en
lancer une seule. Pierre affirmait que Marowsko le faisait penser à Marat.
Deux petits verres furent pris dans l'arrière-boutique et apportés sur la
planche aux préparations ; puis les deux hommes examinèrent en l'élevant vers le
gaz la coloration du liquide.
"Joli rubis ! déclara Pierre.
- N'est-ce pas ?" La vieille tête de perroquet du Polonais semblait ravie.
Le docteur goûta, savoura, réfléchit, goûta de nouveau, réfléchit encore et
se prononça :
"Très bon, très bon, et très neuf comme saveur ; une trouvaille, mon cher !
- Ah ! vraiment, je suis bien content." Alors Marowsko demanda conseil pour
baptiser la liqueur nouvelle ; il voulait l'appeler "essence de groseille", ou
bien "fine groseille", ou bien "groselia", ou bien "groséline".
Pierre n'approuvait aucun de ces noms.
Le vieux eut une idée :
"Ce que vous avez dit tout à l'heure est très bon, très bon :
"Joli rubis"." Le docteur contesta encore la valeur de ce nom, bien qu'il
l'eût trouvé, et il conseilla simplement "groseillette", que Marowsko déclara
admirable. Puis ils se turent et demeurèrent assis quelques minutes, sans
prononcer un mot, sous l'unique bec de gaz.
Pierre, enfin, presque malgré lui :
"Tiens, il nous est arrivé une chose assez bizarre, ce soir.
Un des amis de mon père, en mourant, a laissé sa fortune à mon frère." Le
pharmacien sembla ne pas comprendre tout de suite, mais, après avoir songé, il
espéra que le docteur héritait par moitié. Quand la chose eut été bien
expliquée, il parut surpris et fâché ; et pour exprimer son mécontentement de
voir son jeune ami sacrifié, il répéta plusieurs fois :
"Ça ne fera pas un bon effet." Pierre, que son énervement reprenait, voulut
savoir ce que Marowsko entendait par cette phrase.
Pourquoi cela ne ferait-il pas un bon effet ? Quel mauvais effet pouvait
résulter de ce que son frère héritait la fortune d'un ami de la famille ?
Mais le bonhomme, circonspect, ne s'expliqua pas davantage.
"Dans ce cas-là on laisse aux deux frères également, je vous dis que ça ne
fera pas un bon effet." Et le docteur, impatienté, s'en alla, rentra dans la
maison paternelle et se coucha. Pendant quelque temps, il entendit Jean qui
marchait doucement dans la chambre voisine, puis il s'endormit après avoir bu
deux verres d'eau.
CHAPITRE III
Le docteur se réveilla le lendemain
avec la résolution bien arrêtée de faire fortune.
Plusieurs fois déjà il avait pris cette détermination sans en poursuivre la
réalité. Au début de toutes ses tentatives de carrière nouvelle, l'espoir de la
richesse vite acquise soutenait ses efforts et sa confiance jusqu'au premier
obstacle, jusqu'au premier échec qui le jetait dans une voie nouvelle.
Enfoncé dans son lit entre les draps chauds, il méditait.
Combien de médecins étaient devenus millionnaires en peu de temps ! Il
suffisait d'un grain de savoir-faire, car, dans le cours de ses études, il avait
pu apprécier les plus célèbres professeurs, et il les jugeait des ânes. Certes
il valait autant qu'eux, sinon mieux. S'il parvenait par un moyen quelconque à
capter la clientèle élégante et riche du Havre, il pouvait gagner cent mille
francs par an avec facilité. Et il calculait, d'une façon précise, les gains
assurés. Le matin, il sortirait, il irait chez ses malades. En prenant la
moyenne, bien faible, de dix par jour, à vingt francs l'un, cela lui ferait, au
minimum, soixante-douze mile francs, par an, même soixante-quinze mille, car le
chiffre de dix malades était inférieur à la réalisation certaine. Après midi, il
recevrait dans son cabinet une autre moyenne de dix visiteurs à dix francs, soit
trente-six mille francs. Voilà donc cent vingt mille francs, chiffre rond.
Les clients anciens et les amis qu'il irait voir à dix francs et qu'il
recevrait à cinq francs feraient peut-être sur ce total une légère diminution
compensée par les consultations avec d'autres médecins et par tous les petits
bénéfices courants de la profession.
Rien de plus facile que d'arriver là avec de la réclame habile, des échos
dans Le Figaro indiquant que le corps scientifique parisien avait les yeux sur
lui, s'intéressait à ces cures surprenantes entreprises par le jeune et modeste
savant havrais. Et il serait plus riche que son frère, plus riche et célèbre, et
content de lui-même, car il ne devrait sa fortune qu'à lui ; et il se montrerait
généreux pour ses vieux parents, justement fiers de sa renommée. Il ne se
marierait pas, ne voulant point encombrer son existence d'une femme unique et
gênante, mais il aurait des maîtresses parmi ses clientes les plus jolies.
Il se sentait si sûr du succès, qu'il sauta hors du lit comme pour le saisir
tout de suite, et il s'habilla afin d'aller chercher par la ville l'appartement
qui lui convenait.
Alors, en rôdant à travers les rues, il songea combien sont légères les
causes déterminantes de nos actions. Depuis trois semaines, il aurait pu, il
aurait dû prendre cette résolution née brusquement en lui, sans aucun doute, à
la suite de l'héritage de son frère.
Il s'arrêtait devant les portes où pendait un écriteau annonçant soit un bel
appartement, soit un riche appartement à louer, les indications sans adjectif le
laissant toujours plein de dédain. Alors il visitait avec des façons hautaines,
mesurait la hauteur des plafonds, dessinait sur son calepin le plan pour les
communications, la disposition des issues, annonçait était médecin et qu'il
recevait beaucoup. Il fallait que escalier fût large et bien tenu ; il ne
pouvait monter d'ailleurs au-dessus du premier étage.
Après avoir noté sept ou huit adresses et griffonné deux cents
renseignements, il rentra pour déjeuner avec un quart d'heure de retard.
Dès le vestibule, il entendit un bruit d'assiettes. On mangeait donc sans
lui. Pourquoi ? Jamais on n'était aussi exact dans la maison. Il fut froissé,
mécontent, car il était un peu susceptible. Dès qu'il entra, Roland lui dit :
"Allons, Pierre, dépêche-toi, sacrebleu ! Tu sais que nous allons à deux
heures chez le notaire. Ce n'est pas le jour de musarder."
Le docteur s'assit, sans répondre, après avoir embrassé sa mère et serré la
main de son père et de son frère ; et il prit dans le plat creux, au milieu de
la table, la côtelette réservée pour lui. Elle était froide et sèche. Ce devait
être la plus mauvaise. Il pensa qu'on aurait pu la laisser dans le fourneau
jusqu'à son arrivée, et ne pas perdre la tête au point d'oublier complètement
l'autre fils, le fils aîné. La conversation, interrompue par son entrée, reprit
au point où il l'avait coupée.
"Moi, disait à Jean Mme Roland, voici ce que je ferais tout de suite. Je
m'installerais richement, de façon à frapper l'oeil, je me montrerais dans le
monde, je monterais à cheval, et je choisirais une ou deux causes intéressantes
pour les plaider et me bien poser au Palais. Je voudrais être une sorte d'avocat
amateur très recherché. Grâce à Dieu, te voici à l'abri du besoin, et si tu
prends une profession, en somme, c'est pour ne pas perdre le fruit de tes études
et parce qu'un homme ne doit jamais rester à rien faire." Le père Roland, qui
pelait une poire, déclara :
"Cristi ! à ta place, c'est moi qui achèterais un joli bateau, un cotre sur
le modèle de nos pilotes. J'irais jusqu'au Sénégal, avec ça." Pierre, à son
tour, donna son avis. En somme, ce n'était pas la fortune qui faisait la valeur
morale, la valeur intellectuelle d'un homme. Pour les médiocres elle n'était
qu'une cause d'abaissement, tandis qu'elle mettait au contraire un levier
puissant aux mains des forts. Ils étaient rares d'ailleurs, ceux là. Si Jean
était vraiment un homme supérieur, il le pourrait montrer maintenant qu'il se
trouvait à l'abri du besoin. Mais il lui faudrait travailler cent fois plus
qu'il ne l'aurait fait en d'autres circonstances. Il ne s'agissait pas de
plaider pour ou contre la veuve et l'orphelin et d'empocher tant d'écus pour
tout procès gagné ou perdu, mais de devenir un jurisconsulte éminent, une
lumière du droit.
Et il ajouta comme conclusion :
"Si j'avais de l'argent, moi, j'en découperais, des cadavres !" Le père
Roland haussa les épaules :
"Tra la la ! Le plus sage dans la vie c'est de se la couler douce. Nous ne
sommes pas des bêtes de peine, mais des hommes. Quand on naît pauvre, il faut
travailler ; eh bien, tant pis, on travaille ; mais quand on a des rentes,
sacristi ! il faudrait être jobard pour s'esquinter le tempérament." Pierre
répondit avec hauteur :
"Nos tendances ne sont pas les mêmes ! Moi, je ne respecte au monde que le
savoir et l'intelligence, tout le reste est méprisable." Mme Roland s'efforçait
toujours d'amortir les heurts incessants entre le père et le fils ; elle
détourna donc la conversation, et parla d'un meurtre qui avait été commis, la
semaine précédente, à Bolbec-Nointot. Les esprits aussitôt furent occupés par
les circonstances environnant le forfait, et attirés par l'horreur intéressante,
par le mystère attrayant des crimes, qui, même vulgaires, honteux et répugnants,
exercent sur la curiosité humaine une étrange et générale fascination.
De temps en temps, cependant, le père Roland tirait sa montre :
"Allons, dit-il, il va falloir se mettre en route." Pierre ricana :
"Il n'est pas encore une heure. Vrai, ça n'était point la peine de me faire
manger une côtelette froide.
- Viens-tu chez le notaire ?" demanda sa mère.
Il répondit sèchement :
"Moi, non, pour quoi faire ? Ma présence est fort inutile." Jean demeurait
silencieux comme s'il ne s'agissait point de lui. Quand on avait parlé du
meurtre de Bolbec, il avait émis, en juriste, quelques idées et développé
quelques considérations sur les crimes et sur les criminels. Maintenant, il se
taisait de nouveau, mais la clarté de son oeil, la rougeur animée de ses joues,
jusqu'au luisant de sa barbe, semblaient proclamer son bonheur.
Après le départ de sa famille, Pierre, se trouvant seul de nouveau,
recommença ses investigations du matin à travers les appartements à louer. Après
deux ou trois heures d'escaliers montés et descendus, il découvrit enfin, sur le
boulevard François Ier, quelque chose de joli : un grand entresol avec deux
portes sur des rues différentes, deux salons, une galerie vitrée où les malades,
en attendant leur tour, se promèneraient au milieu des fleurs, et une délicieuse
salle à manger en rotonde ayant vue sur la mer.
Au moment de louer, le prix de trois mille francs l'arrêta, car il fallait
payer d'avance le premier terme, et il n'avait rien, pas un sou devant lui.
La petite fortune amassée par son père s'élevait à peine à huit mille francs
de rentes, et Pierre se faisait ce reproche d'avoir mis souvent ses parents dans
l'embarras par ses longues hésitations dans le choix d'une carrière, ses
tentatives toujours abandonnées et ses continuels recommencements d'études. Il
partit donc en promettant une réponse avant deux jours ; et l'idée lui vint de
demander à son frère ce premier trimestre, ou même le semestre, soit quinze
cents francs, dés que Jean serait en possession de son héritage.
"Ce sera un prêt de quelques mois à peine, pensait-il. Je le rembourserai
peut-être même avant la fin de l'année. C'est tout simple, d'ailleurs, et il
sera content de faire cela pour moi." Comme il n'était pas encore quatre heures,
et qu'il n'avait rien à faire, absolument rien, il alla s'asseoir dans le Jardin
public ; et il demeura longtemps sur son banc, sans idées, les yeux à terre,
accablé par une lassitude qui devenait de la détresse.
Tous les jours précédents, depuis son retour dans la maison paternelle, il
avait vécu ainsi pourtant, sans souffrir aussi cruellement du vide de
l'existence et de son inaction. Comment avait-il donc passé son temps du lever
jusqu'au coucher ?
Il avait flâné sur la jetée aux heures de marée, flâné par les rues, flâné
dans les cafés, flâné chez Marowsko, flâné partout.
Et voilà que, tout à coup, cette vie, supportée jusqu'ici, lui devenait
odieuse, intolérable. S'il avait eu quelque argent il aurait pris une voiture
pour faire une longue promenade dans la campagne, le long des fossés de ferme
ombragés de hêtres et d'ormes ; mais il devait compter le prix d'un bock ou d'un
timbre-poste, et ces fantaisies-là ne lui étaient point permises.
Il songea soudain combien il est dur, à trente ans passés, d'être réduit à
demander, en rougissant, un louis à sa mère, de temps en temps ; et il murmura,
en grattant la terre du bout de sa canne :
"Cristi ! si j'avais de l'argent !" Et la pensée de l'héritage de son frère
entra en lui de nouveau, à la façon d'une piqûre de guêpe ; mais il la chassa
avec impatience, ne voulant point s'abandonner sur cette pente de jalousie.
Autour de lui des enfants jouaient dans la poussière des chemins. Ils étaient
blonds avec de longs cheveux, et ils faisaient d'un air très sérieux, avec une
attention grave, de petites montagnes de sable pour les écraser ensuite d'un
coup de pied.
Pierre était dans un de ces jours mornes où on regarde dans tous les coins
de son âme, où on en secoue tous les plis.
"Nos besognes ressemblent aux travaux de ces mioches", pensait-il. Puis il
se demanda si le plus sage dans la vie n'était pas encore d'engendrer deux ou
trois de ces petits êtres inutiles et de les regarder grandir avec complaisance
et curiosité.
Et le désir du mariage l'effleura. On n'est pas si perdu, n'étant plus seul.
on entend au moins remuer quelqu'un près de soi aux heures de trouble et
d'incertitude, c'est déjà quelque chose de dire "tu" à une femme, quand on
souffre.
Il se mit à songer aux femmes.
Il les connaissait très peu, n'ayant eu au Quartier latin que des liaisons
de quinzaine, rompues quand était mangé l'argent du mois, et renouées ou
remplacées le mois suivant. Il devait exister, cependant, des créatures très
bonnes, très douces et très consolantes. Sa mère n'avait-elle pas été la raison
et le charme du foyer paternel ? Comme il aurait voulu connaître une femme, une
vraie femme !
Il se releva tout à coup avec la résolution d'aller faire une petite visite
à Mme Rosémilly.
Puis il se rassit brusquement. Elle lui déplaisait, celle-là !
Pourquoi ? Elle avait trop de bon sens vulgaire et bas ; et puis, ne
semblait-elle pas lui préférer Jean ? Sans se l'avouer à lui-même d'une façon
nette, cette préférence entrait pour beaucoup dans sa mésestime pour
l'intelligence de la veuve, car, s'il aimait son frère, il ne pouvait s'abstenir
de le juger un peu médiocre et de se croire supérieur.
Il n'allait pourtant point rester là jusqu'à la nuit, et, comme la veille au
soir, il se demanda anxieusement : "Que vais-je faire ?" Il se sentait
maintenant à l'âme un besoin de s'attendrir, d'être embrassé et consolé. Consolé
de quoi ? Il ne l'aurait su dire, mais il était dans une de ces heures de
faiblesse et de lassitude où la présence d'une femme, la caresse d'une femme, le
toucher d'une main, le frôlement d'une robe, un doux regard noir ou bleu
semblent indispensables et tout de suite, à notre coeur.
Et le souvenir lui vint d'une petite bonne de brasserie ramenée un soir chez
elle et revue de temps en temps.
Il se leva donc de nouveau pour aller boire un bock avec cette fille. Que
lui dirait-il ? Que lui dirait-elle ? Rien, sans doute. Qu'importe ? il lui
tiendrait la main quelques secondes !
Elle semblait avoir du goût pour lui. Pourquoi donc ne la voyait-il pas plus
souvent ?
Il la trouva sommeillant sur une chaise dans la salle de brasserie presque
vide. Trois buveurs fumaient leurs pipes, accoudés aux tables de chêne, la
caissière lisait un roman, tandis que le patron, en manches de chemise, dormait
tout à fait sur la banquette.
Dès qu'elle l'aperçut, la fille se leva vivement et, venant à lui :
"Bonjour, comment allez-vous ?
- Pas mal, et toi ?
- Moi, très bien. Comme vous êtes rare .
- oui, j'ai très peu de temps à moi. Tu sais que je suis médecin.
- Tiens, vous ne me l'aviez pas dit. Si j'avais su, j'ai été souffrante la
semaine dernière, je vous aurais consulté.
Qu'est-ce que vous prenez ?
- Un bock, et toi ?
- Moi, un bock aussi, puisque tu me le paies." Et elle continua à le tutoyer
comme si l'offre de cette consommation en avait été la permission tacite. Alors,
assis face à face, ils causèrent. De temps en temps elle lui prenait la main
avec cette familiarité facile des filles dont la caresse est à vendre, et le
regardant avec des yeux engageants elle lui disait :
"Pourquoi ne viens-tu pas plus souvent ? Tu me plais beaucoup, mon chéri."
Mais déjà il se dégoûtait d'elle, la voyait bête, commune, sentant le peuple.
Les femmes, se disait-il, doivent nous apparaître dans un rêve ou dans une
auréole de luxe qui poétise leur vulgarité.
Elle lui demandait :
"Tu es passé l'autre matin avec un beau blond à grande barbe, est-ce ton
frère ?
- oui, c'est mon frère.
- Il est rudement joli garçon.
- Tu trouves ?
- Mais oui, et puis il a l'air d'un bon vivant." Quel étrange besoin le
poussa tout à coup à raconter à cette servante de brasserie l'héritage de Jean ?
Pourquoi cette idée, qu'il rejetait de lui lorsqu'il se trouvait seul, qu'il
repoussait par crainte du trouble apporté dans son âme, lui vint-elle aux lèvres
en cet instant, et pourquoi la laissa-t-il couler, comme s'il eût eu besoin de
vider de nouveau devant quelqu'un son coeur gonflé d'amertume ?
Il dit en croisant ses jambes :
"Il a joliment de la chance, mon frère, il vient d'hériter de vingt mille
francs de rente." Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides :
"oh ! et qui est-ce qui lui a laissé cela, sa grand-mère ou bien sa tante ?
- Non, un vieil ami de mes parents.
- Rien qu'un ami ? Pas possible ! Et il ne t'a rien laissé, à toi ? .
- Non. Moi je le connaissais très peu."
Elle réfléchit quelques instants, puis, avec un sourire drôle sur les
lèvres :
"Eh bien, il a de la chance, ton frère, d'avoir des amis de cette
espèce-là ! Vrai, ça n'est pas étonnant qu'il te ressemble si peu !" Il eut
envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda, la bouche
crispée :
"Qu'est-ce que tu entends par là ?" Elle avait pris un air bête et naïf :
"Moi, rien. Je veux dire qu'il a plus de chance que toi." Il jeta vingt sous
sur la table et sortit.
Maintenant il se répétait cette phrase : "Ça n'est pas étonnant qu'il te
ressemble si peu." Qu'avait-elle pensé ? Qu'avait-elle sous-entendu dans ces
mots ? Certes il y avait là une malice, une méchanceté, une infamie. oui, cette
fille avait dû croire que Jean était le fils de Maréchal.
L'émotion qu'il ressentit à l'idée de ce soupçon jeté sur sa mère fut si
violente qu'il s'arrêta et qu'il chercha de l'oeil un endroit pour s'asseoir.
Un autre café se trouvait en face de lui, il y entra, prit une chaise, et
comme le garçon se présentait : "Un bock", dit-il.
Il sentait battre son coeur ; des frissons lui couraient sur la peau. Et
tout à coup le souvenir lui vint de ce qu'avait dit Marowsko la veille : "Ça ne
fera pas bon effet." Avait-il eu la même pensée, le même soupçon que cette
drôlesse ?
La tête penchée sur son bock il regardait la mousse blanche pétiller et
fondre, et il se demandait : "Est-ce possible qu'on croie une chose pareille ?"
Les raisons qui feraient naître ce doute odieux dans les esprits lui
apparaissaient maintenant l'une après l'autre, claires, évidentes, exaspérantes.
Qu'un vieux garçon sans héritiers laisse sa fortune aux deux enfants d'un ami,
rien de plus simple et de plus naturel, mais qu'il la donne tout entière à un
seul de ces enfants, certes le monde s'étonnera, chuchotera et finira par
sourire. Comment n'avait-il pas prévu cela, comment son père ne l'avait-il pas
senti, comment sa mère ne l'avait-elle pas deviné ? Non, ils s'étaient trouvés
trop heureux de cet argent inespéré pour que cette idée les effleurât. Et puis
comment ces honnêtes gens auraient-ils soupçonné une pareille ignominie ?
Mais le public, mais le voisin, le marchand, le fournisseur, tous ceux qui
les connaissaient, n'allaient-ils pas répéter cette chose abominable, s'en
amuser, s'en réjouir, rire de son père et mépriser sa mère ?
Et la remarque faite par la fille de brasserie que Jean était blond et lui
brun, qu'ils ne se ressemblaient ni de figure, ni de démarche, ni de tournure,
ni d'intelligence, frapperait maintenant tous les yeux et tous les esprits.
Quand on parlerait d'un fils Roland on dirait : "Lequel, le vrai ou le faux ?"
Il se leva avec la résolution de prévenir son frère, de le mettre en garde
contre cet affreux danger menaçant l'honneur de leur mère. Mais que ferait
Jean ? Le plus simple, assurément, serait de refuser l'héritage qui irait alors
aux pauvres, et de dire seulement aux amis et connaissances informés de ce legs
que le testament contenait des clauses et conditions inacceptables qui auraient
fait de Jean, non pas un héritier, mais un dépositaire.
Tout en rentrant à la maison paternelle, il songeait qu'il devait voir son
frère seul, afin de ne point parler devant ses parents d'un pareil sujet.
Dès la porte il entendit un grand bruit de voix et de rires dans le salon,
et, comme il entrait, il entendit Mme Rosémilly et le capitaine Beausire,
ramenés par son père et gardés à dîner afin de fêter la bonne nouvelle.
on avait fait apporter du vermouth et de l'absinthe pour se mettre en
appétit, et on s'était mis d'abord en belle humeur.
Le capitaine Beausire, un petit homme tout rond à force d'avoir roulé sur la
mer, et dont toutes les idées semblaient rondes aussi, comme les galets des
rivages, et qui riait avec des r plein la gorge, jugeait la vie une chose
excellente dont tout était bon à prendre.
Il trinquait avec le père Roland, tandis que Jean présentait aux dames deux
nouveaux verres pleins.
Mme Rosémilly refusait, quand le capitaine Beausire, qui avait connu feu son
époux, s'écria :
"Allons, allons, Madame, bis repetita placent, comme nous disons en patois,
ce qui signifie : "Deux vermouths ne font jamais mal. " Moi, voyez-vous, depuis
que je ne navigue plus, je me donne comme ça, chaque jour, avant dîner, deux ou
trois coups de roulis artificiel ! J'y ajoute un coup de tangage après le café,
ce qui me fait grosse mer pour la soirée. Je ne vais jamais jusqu'à la tempête
par exemple, jamais, jamais, car je crains les avaries." Roland, dont le vieux
long-courrier flattait la manie nautique, riait de tout son coeur, la face déjà
rouge et l'oeil troublé par l'absinthe. Il avait un gros ventre de boutiquier,
rien qu'un ventre où semblait réfugié le reste de son corps, un de ces ventres
mous d'hommes toujours assis qui n'ont plus ni cuisses, ni poitrine, ni bras, ni
cou, le fond de leur chaise ayant tassé toute leur matière au même endroit.
Beausire, au contraire, bien que court et gros, semblait plein comme un oeuf
et dur comme une balle.
Mme Roland n'avait point vidé son premier verre, et, rose de bonheur, le
regard brillant, elle contemplait son fils Jean.
Chez lui maintenant la crise de joie éclatait. C'était une affaire finie,
une affaire signée, il avait vingt mille francs de rentes. Dans la façon dont il
riait, dont il parlait avec une voix plus sonore, dont il regardait les gens, à
ses manières plus nettes, à son assurance plus grande, on sentait l'aplomb que
donne l'argent.
Le dîner fut annoncé, et comme le vieux Roland allait offrir son bras à Mme
Rosémilly : "Non, non, père, cria sa femme, aujourd'hui tout est pour Jean." Sur
la table éclatait un luxe inaccoutumé : devant l'assiette de Jean, assis à la
place de son père, un énorme bouquet rempli de faveurs de soie, un vrai bouquet
de grande cérémonie, s'élevait comme un dôme pavoisé, flanqué de quatre
compotiers dont l'un contenait une pyramide de pêches magnifiques, le second un
gâteau monumental gorgé de crème fouettée et couvert de clochettes de sucre
fondu, une cathédrale en biscuit, le troisième des tranches d'ananas noyées dans
un sirop clair, et le quatrième, luxe inouï, du raisin noir, venu des pays
chauds.
"Bigre ! dit Pierre en s'asseyant, nous célébrons l'avènement de Jean le
Riche." Après le potage on offrit du madère ; et tout le monde déjà parlait en
même temps. Beausire racontait un dîner qu'il avait ait à Saint-Domingue à la
table d'un général nègre. Le père Roland l'écoutait, tout en cherchant à glisser
entre les phrases le récit d'un autre repas donné par un de ses amis, à Meudon,
et dont chaque convive avait été quinze jours malade.
Mme Rosémilly, Jean et sa mère faisaient un projet d'excursion et de
déjeuner à Saint-Jouin, dont ils se promettaient déjà un plaisir infini ; et
Pierre regrettait de ne pas avoir dîné seul, dans une gargote au bord de la mer,
pour éviter tout ce bruit, ces rires et cette joie qui l'énervaient.
Il cherchait comment il allait s'y prendre, maintenant, pour dire à son
frère ses craintes et pour le faire renoncer à cette fortune acceptée déjà, dont
l'un jouissait, dont il se grisait d'avance. Ce serait dur pour lui, certes,
mais il le fallait : il ne pouvait hésiter, la réfutation de leur mère étant
menacée.
L'apparition d'un bar énorme rejeta Roland dans les récits de pêche.
Beausire en narra de surprenantes au Gabon, à Sainte-Marie de Madagascar et
surtout sur les côtes de la Chine et du Japon, où les poissons ont des figures
drôles comme les habitants. Et il racontait les mines de ces poissons, leurs
gros yeux d'or, leurs ventres bleus ou rouges, leurs nageoires bizarres,
pareilles à des éventails, leur queue coupée en croissant de lune, en mimant
d'une façon si plaisante que tout le monde riait aux larmes en l'écoutant.
Seul, Pierre paraissait incrédule et murmurait :
"on a bien raison de dire que les Normands sont les Gascons du Nord." Après
le poisson vint un vol-au-vent, puis un poulet rôti, une salade, des haricots
verts et un pâté d'alouettes de Pithiviers. La bonne de Mme Rosémilly aidait au
service ; et la gaieté allait croissant avec le nombre des verres de vin. Quand
sauta le bouchon de la première bouteille de champagne, le père Roland, très
excité, imita avec sa bouche le bruit de cette détonation, puis déclara :
"J'aime mieux ça qu'un coup de pistolet." Pierre, de plus en plus agacé,
répondit en ricanant :
"Cela est peut-être, cependant, plus dangereux pour toi." Roland, qui allait
boire, reposa son verre plein sur la table et demanda :
"Pourquoi donc ?" Depuis longtemps il se plaignait de sa santé, de
lourdeurs, de vertiges, de malaises constants et inexplicables. Le docteur
reprit :
"Parce que la balle du pistolet peut fort bien passer à côté de toi, tandis
que le verre de vin te passe forcément dans le ventre.
- Et puis ?
- Et puis il te brûle l'estomac, désorganise le système nerveux, alourdit la
circulation et prépare l'apoplexie dont sont menacés tous les hommes de ton
tempérament." L'ivresse croissante de l'ancien bijoutier paraissait dissipée
comme une fumée par le vent ; et il regardait son fils avec des yeux inquiets et
fixes, cherchant à comprendre s'il ne se moquait pas.
Mais Beausire s'écria :
"Ah ! ces sacrés médecins, toujours les mêmes : ne mangez pas, ne buvez pas,
n'aimez pas, et ne dansez pas en rond. Tout ça fait du bobo à petite santé. Eh
bien ! j'ai pratiqué tout ça, moi, Monsieur, dans toutes les parties du monde,
partout où j'ai pu, et le plus que j'ai pu, et je ne m'en porte pas plus mal."
Pierre répondit avec aigreur :
"D'abord, vous, capitaine, vous êtes plus fort que mon père ; et puis tous
les viveurs parlent comme vous jusqu'au jour où... et ils ne reviennent pas le
lendemain dire au médecin prudent : "Vous aviez raison, docteur." Quand je vois
mon père faire ce qu'il y a de plus mauvais et de plus dangereux pour lui, il
est bien naturel que je le prévienne. Je serais un mauvais fils si j'agissais
autrement." Mme Roland , désolée, intervint à son tour :
"Voyons, Pierre, qu'est-ce que tu as ? Pour une fois, ça ne lui fera pas de
mal. Songe que le fête pour lui, pour nous. Tu vas gâter tout son plaisir et
nous chagriner tous. C'est vilain, ce que tu fais là !" Il murmura en haussant
les épaules :
"Qu'il fasse ce qu'il voudra, je l'ai prévenu." Mais le père Roland ne
buvait pas. Il regardait son verre, son verre plein de vin lumineux et clair,
ont l'âme légère, l'âme enivrante s'envolait par petites bulles venues du fond
et montant, pressées et rapides, s'évaporer à la surface ; il le regardait avec
une méfiance de renard qui trouve une poule morte et flaire un piège.
Il demanda, en hésitant :
"Tu crois que ça me ferait beaucoup de mal ?" Pierre eut un remords et se
reprocha de faire souffrir les autres de sa mauvaise humeur.
"Non, va, pour une fois, tu peux le boire ; mais n'en abuse point et n'en
prends pas l'habitude." Alors le père Roland leva son verre sans se décider
encore à le porter à sa bouche. Il le contemplait douloureusement, avec envie et
avec crainte ; puis il le flaira, le goûta, le but par petits coups, en les
savourant, le coeur plein d'angoisse, de faiblesse et de gourmandise, puis de
regrets, dès qu'il eut absorbé la dernière goutte.
Pierre, soudain, rencontra l'oeil de Mme Rosémilly ; il était fixé sur lui,
limpide et bleu, clairvoyant et dur. Et il sentit, il pénétra, il devina la
pensée nette qui animait ce regard, la pensée irritée de cette petite femme à
l'esprit simple et droit, car ce regard disait : "Tu es jaloux, toi. C'est
honteux, cela." Il baissa la tête en se remettant à manger.
Il n'avait pas faim, il trouvait tout mauvais. Une envie de partir le
harcelait, une envie de n'être plus au milieu de ces gens, de ne plus les
entendre causer, plaisanter et rire.
Cependant le père Roland, que les fumées du vin recommençaient à troubler,
oubliait déjà les conseils de son fils et regardait d'un oeil oblique et tendre
une bouteille de champagne presque pleine encore à côté de son assiette. Il
n'osait la toucher, par crainte d'admonestation nouvelle, et il cherchait par
quelle malice, par quelle adresse, il pourrait s'en emparer sans éveiller les
remarques de Pierre. Une ruse lui vint, la plus simple de toutes : il prit la
bouteille avec nonchalance et, la tenant par le fond, tendit le bras à travers
la table pour emplir d'abord le verre du docteur qui était vide ; puis il fit le
tour des autres verres, et quand il en vint au sien il se mit à parler très
haut, et s'il versa quelque chose dedans on eût juré certainement que c'était
par inadvertance. Personne d'ailleurs n'y fit attention.
Pierre, sans y songer, buvait beaucoup. Nerveux et agacé, il prenait à tout
instant, et portait à ses lèvres d'un geste inconscient la longue flûte de
cristal où l'on voyait courir les bulles dans le liquide vivant et transparent.
Il le faisait alors couler très lentement dans sa bouche pour sentir la petite
piqûre sucrée du gaz évaporé sur sa langue.
Peu à peu une chaleur douce emplit son corps. Partie du ventre, qui semblait
en être le foyer, elle gagnait la poitrine, envahissait les membres, se
répandait dans toute sa chair, comme une onde tiède et bienfaisante portant de
la joie avec elle. Il se sentait mieux, moins impatient, moins mécontent ; et sa
résolution de parler à son frère ce soir-là même s'affaiblissait, non pas que la
pensée d'y renoncer l'eût effleuré, mais pour ne point troubler si vite le
bien-être qu'il sentait en lui.
Beausire se leva afin de porter un toast.
Ayant salué à la ronde, il prononça :
"Très gracieuses dames, Messeigneurs, nous sommes réunis pour célébrer un
événement heureux qui vient de frapper un de nos amis. on disait autrefois que
la fortune était aveugle, je crois qu'elle était simplement myope ou malicieuse
et qu'elle vient de faire emplette d'une excellente jumelle marine, qui lui a
permis de distinguer dans le port du Havre le fils de notre brave camarade
Roland, capitaine de la Perle." Des bravos jaillirent des bouches, soutenus par
des battements de mains ; et Roland père se leva pour répondre.
Après avoir toussé, car il sentait sa gorge grasse et sa langue un peu
lourde, il bégaya :
"Merci, capitaine, merci pour moi et mon fils. Je n'oublierai jamais votre
conduite en cette circonstance. Je bois à vos désirs." Il avait les yeux et le
nez pleins de larmes, et il se rassit, ne trouvant plus rien.
Jean, qui riait, prit la parole à son tour :
"C'est moi, dit-il, qui dois remercier ici les amis dévoués, les amis
excellents (il regardait Mme Rosémilly), qui me donnent aujourd'hui cette preuve
touchante de leur affection.
Mais ce n'est point par des paroles que je peux leur témoigner ma
reconnaissance. Je la leur prouverai demain, à tous les instants de ma vie,
toujours, car notre amitié n'est point de celles qui passent." Sa mère, fort
émue, murmura :
"Très bien, mon enfant." Mais Beausire s'écriait :
"Allons, madame Rosémilly, parlez au nom du beau sexe." Elle leva son verre,
et, d'une voix gentille, un peu nuancée de tristesse :
"Moi, dit-elle, je bois à la mémoire bénie de M. Maréchal." Il y eut
quelques secondes d'accalmie, de recueillement décent, comme après une prière,
et Beausire, qui avait le compliment coulant, fit cette remarque :
"Il n'y a que les femmes pour trouver de ces délicatesses." Puis se tournant
vers Roland père :
"Au fond, qu'est-ce que c'était que ce Maréchal ? Vous étiez donc bien
intimes avec lui ?" Le vieux, attendri par l'ivresse, se mit à pleurer, et d'une
voix bredouillante :
"Un frère... vous savez... un de ceux qu'on ne retrouve plus... nous ne nous
quittions pas... il dînait à la maison tous les soirs... et il nous payait de
petites fêtes au théâtre... je ne vous dis que ça... que ça... que ça... Un ami,
un vrai... un vrai... n'est-ce pas, Louise ?" Sa femme répondit simplement :
"oui, c'était un fidèle ami." Pierre regardait son père et sa mère, mais
comme on parla d'autre chose, il se remit à boire.
De la fin de cette soirée il n'eut guère de souvenir. on avait pris le café,
absorbé des liqueurs, et beaucoup ri en plaisantant. Puis il se coucha, vers
minuit, l'esprit confus et la tête lourde. Et il dormit comme une brute jusqu'à
neuf heures le lendemain.
CHAPITRE IV
Ce sommeil baigné de champagne et de
chartreuse l'avait sans doute adouci et calmé, car il s'éveilla en des
dispositions d'âme très bienveillantes. Il appréciait, pesait et résumait, en
s'habillant, ses émotions de la veille, cherchant à en dégager bien nettement et
bien complètement les causes réelles, secrètes, les causes personnelles en même
temps que les causes extérieures.
Il se pouvait en effet que la fille de brasserie eût eu une mauvaise pensée,
une vraie pensée de prostituée, en apprenant qu'un seul des fils Roland héritait
d'un inconnu ; mais ces créatures-là n'ont-elles pas toujours des soupçons
pareils, sans l'ombre d'un motif, sur toutes les honnêtes femmes ? Ne les
entend-on pas, chaque fois qu'elles parlent, injurier, calomnier, diffamer
toutes celles qu elles devinent irréprochables ? Chaque fois qu'on cite devant
elles une personne inattaquable, elles se fâchent, comme si on les outrageait,
et s'écrient : "Ah ! tu sais, je les connais tes femmes mariées, c'est du
propre ! Elles ont plus d'amants que nous, seulement elles les cachent parce
qu'elles sont hypocrites. Ah ! oui, c'est du propre !" En toute autre occasion
il n'aurait certes pas compris, pas même supposé possibles des insinuations de
cette nature sur sa pauvre mère, si bonne, si simple, si digne. Mais il avait
l'âme troublée par ce levain de jalousie qui fermentait en lui.
Son esprit surexcité, à l'affût pour ainsi dire, et malgré lui, de tout ce
qui pouvait nuire à son frère, avait même peut-être prêté à cette vendeuse de
bocks des intentions odieuses qu'elle n'avait pas eues. Il se pouvait que son
imagination seule, cette imagination qu'il ne gouvernait point, qui échappait
sans cesse à sa volonté, s'en allait libre, hardie, aventureuse et sournoise
dans l'univers infini des idées, et en rapportait parfois d'inavouables, de
honteuses, qu'elle cachait en lui, au fond de son âme, dans les replis
insondables, comme des choses volées ; il se trouvait que cette imagination
seule eût créé, inventé cet affreux doute. Son coeur, assurément, son propre
coeur avait des secrets pour lui ; et ce coeur blessé n'avait-il tas trouvé dans
ce doute abominable un moyen de priver son frère de cet héritage qu'il
jalousait ? Il se suspectait lui-même, à présent, interrogeant, comme les dévots
leur conscience, tous les mystères de sa pensée.
Certes, Mme Rosémilly, bien que son intelligence fût limitée, avait le tact,
le flair et le sens subtil des femmes. or cette idée ne lui était pas venue,
puisqu'elle avait bu, avec une simplicité parfaite, à la mémoire bénie de feu
Maréchal. Elle n'aurait point fait cela, elle, si le moindre soupçon l'eût
effleurée. Maintenant il ne doutait plus, son mécontentement involontaire de la
fortune tombée sur son frère et aussi, assurément, son amour religieux pour sa
mère avaient exalté ses scrupules, scrupules pieux et respectables, mais
exagérés.
En formulant cette conclusion, il fut content, comme on l'est d'une bonne
action accomplie, et il se résolut à se montrer gentil pour tout le monde, en
commençant par son père dont ces manies, les affirmations niaises, les opinions
vulgaires et la médiocrité trop visible l'irritaient sans cesse.
Il ne rentra pas en retard à l'heure du déjeuner et il amusa toute sa
famille par son esprit et sa bonne humeur.
Sa mère lui disait, ravie :
"Mon Pierrot, tu ne te doutes pas comme tu es drôle et spirituel, quand tu
veux bien." Et il parlait, trouvait des mots, faisait rire par des portraits
ingénieux de leurs amis. Beausire lui servit de cible, et un peu Mme Rosémilly,
mais d'une façon discrète, pas trop méchante. Et il pensait, en regardant son
frère : "Mais défends-la donc, jobard ; tu as beau être riche, je t'éclipserai
toujours quand il me plaira." Au café, il dit à son père :
"Est-ce que tu te sers de la Perle aujourd'hui ?
- Non, mon garçon.
- Je peux la prendre avec Jean-Bart ?
- Mais oui, tant que tu voudras." Il acheta un bon cigare, au premier débit
de tabac rencontré, et il descendit, d'un pied joyeux, vers le port.
Il regardait le ciel clair, lumineux, d'un bleu léger, rafraîchi, lavé par
la brise de la mer.
Le matelot Papagris, dit Jean-Bart, sommeillait au fond de la barque qu'il
devait tenir prête à sortir tous les jours à midi, quand on n'allait pas à la
pêche le matin.
"A nous deux, patron !" cria Pierre.
Il descendit l'échelle de fer du quai et sauta dans l'embarcation.
"Quel vent ? dit-il.
- Toujours vent d'amont, m'sieu Pierre. J'avons bonne brise au large.
- Eh bien ! mon père, en route." Ils hissèrent la misaine, levèrent l'ancre,
et le bateau, libre, se mit à glisser lentement vers la jetée sur l'eau calme du
port.
Le faible souffle d'air venu par les rues tombait sur le haut de la voile,
si doucement qu'on ne sentait rien, et la Perle semblait animée d'une vie
propre, de la vie des barques, poussée par une force mystérieuse cachée en elle.
Pierre avait pris la barre, et, le cigare aux dents, les jambes allongées sur le
banc, les yeux mi-fermés sous les rayons aveuglants du soleil, il regardait
passer contre lui les grosses pièces de bois goudronné du brise-lames.
Quand ils débouchèrent en pleine mer, en atteignant la pointe de la jetée
nord qui les abritait, la brise, plus fraîche, glissa sur le visage et sur les
mains du docteur comme une caresse un peu froide, entra dans sa poitrine qui
s'ouvrit, en un long soupir, pour la boire, et, entant la voile brune qui
s'arrondit, fit s'incliner la Perle et la rendit plus alerte.
Jean-Bart tout à coup hissa le foc, dont le triangle, plein de vent,
semblait une aile, puis gagnant l'arrière en eux enjambées il dénoua le tapecul
amarré contre son mât.
Alors, sur le flanc de la barque couchée brusquement, et courant maintenant
de toute sa vitesse, ce fut un bruit doux et vif d'eau qui bouillonne et qui
fuit.
L'avant ouvrait la mer, comme le soc d'une charrue folle, et l'onde
soulevée, souple et blanche d'écume, s'arrondissait et retombait, comme retombe,
brune et lourde, la terre labourée des champs.
A chaque vague rencontrée - elles étaient courtes et rapprochées -, une
secousse secouait la Perle du bout du foc au gouvernail qui frémissait dans la
main de Pierre ; et quand le vent, pendant quelques secondes, soufflait plus
fort, les flots effleuraient le bordage comme s'ils allaient envahir la barque.
Un vapeur charbonnier de Liverpool était à l'ancre attendant la marée ; ils
allèrent tourner par-derrière, puis ils visitèrent, l'un après l'autre, les
navires en rade, puis ils s'éloignèrent un peu plus pour voir se dérouler la
côte.
Pendant trois heures, Pierre, tranquille, calme et content, vagabonda sur
l'eau frémissante, gouvernant, comme une bête ailée, rapide et docile, cette
chose de bois et de toile qui allait et venait à son caprice, sous une pression
de ses doigts.
Il rêvassait, comme on rêvasse sur le dos d'un cheval ou sur le pont d'un
bateau, pensant à son avenir, qui serait beau, et à la douceur de vivre avec
intelligence. Dès le lendemain il demanderait à son frère de lui prêter, pour
trois mois, quinze cents francs afin de s'installer tout de suite dans le joli
appartement du boulevard François-Ier.
Le matelot dit tout à coup :
"V'là d'la brume, m'sieur Pierre, faut rentrer." Il leva les yeux et aperçut
vers le nord une ombre grise, profonde et légère, noyant le ciel et couvrant la
mer, accourant vers eux, comme un nuage tombé d'en haut.
Il vira de bord, et vent arrière fit route vers la jetée, suivi par la brume
rapide qui le gagnait. Lorsqu'elle atteignit la Perle, l'enveloppant dans son
imperceptible épaisseur, un frisson de froid courut sur les membres de Pierre,
et une odeur de fumée et de moisissure, l'odeur bizarre des brouillards marins,
lui fit fermer la bouche pour ne point goûter cette nuée humide et glacée. Quand
la barque reprit dans le port sa place accoutumée, la ville entière était
ensevelie déjà sous cette vapeur menue qui, sans tomber, mouillait comme une
pluie et glissait sur les maisons et les rues à la façon d'un fleuve qui coule.
Pierre, les pieds et les mains gelés, rentra vite et se jeta sur son lit
pour sommeiller jusqu'au dîner. Lorsqu'il parut dans la salle à manger, sa mère
disait à Jean :
"La galerie sera ravissante. Nous y mettrons des fleurs. Tu verras. Je me
chargerai de leur entretien et de leur renouvellement. Quand tu donneras des
fêtes, ça aura un coup d'oeil féerique.
- De quoi parlez-vous donc ? demanda le docteur.
- D'un appartement délicieux que je viens de louer pour ton frère. Une
trouvaille, un entresol donnant sur deux rues.
Il y a deux salons, une galerie vitrée et une petite salle à manger en
rotonde, tout à fait coquette pour un garçon." Pierre pâlit. Une colère lui
serrait le coeur.
"où est-ce situé, cela ? dit-il.
- Boulevard François-Ier." Il n'eut plus de doutes et s'assit, tellement
exaspéré qu'il avait envie de crier : "C'est trop fort à la fin ! Il n'y en a
donc plus que pour lui !" Sa mère, radieuse, parlait toujours :
"Et figure-toi que j'ai eu cela pour deux mille huit cents francs. on en
voulait trois mille, mais j'ai obtenu deux cents francs de diminution en faisant
un bail de trois, six ou neuf ans. Ton frère sera parfaitement là-dedans. Il
suffit d'un intérieur élégant pour faire la fortune d'un avocat. Cela attire le
client, le séduit, le retient, lui donne du respect et lui fait comprendre qu'un
homme ainsi logé fait payer cher ses paroles." Elle se tut quelques secondes, et
reprit :
"Il faudrait trouver quelque chose d'approchant pour toi, bien plus modeste
puisque tu n'as rien, mais assez gentil tout de même. Je t'assure que cela te
servirait beaucoup." Pierre répondit d'un ton dédaigneux :
"oh ! moi, c'est par le travail et la science que j'arriverai." Sa mère
insista :
"oui, mais je t'assure qu'un joli logement te servirait beaucoup tout de
même." Vers le milieu du repas il demanda tout à coup :
"Comment l'aviez-vous connu, ce Maréchal ?" Le père Roland leva la tête et
chercha dans ses souvenirs :
"Attends, je ne me rappelle plus trop. C'est si vieux. Ah ! oui, j'y suis.
C'est ta mère qui a fait sa connaissance dans la boutique, n'est-ce pas,
Louise ? Il était venu commander quelque chose, et puis il est revenu souvent.
Nous l'avons connu comme client avant de le connaître comme ami." Pierre, qui
mangeait des flageolets et les piquait un à un avec une pointe de sa fourchette,
comme s'il les eût embrochés, reprit :
"A quelle époque ça s'est-il fait, cette connaissance-là ?" Roland chercha
de nouveau, mais ne se souvenant plus de rien, il fit appel à la mémoire de sa
femme :
"En quelle année, voyons, Louise, tu ne dois pas avoir oublié, toi qui as un
si bon souvenir ? Voyons, c'était en... en... en cinquante-cinq ou
cinquante-six ?... Mais cherche donc, tu dois le savoir mieux que moi !" Elle
chercha quelque temps en effet, puis d'une voix sûre et tranquille :
"C'était en cinquante-huit, mon gros. Pierre avait alors trois ans. Je suis
bien certaine de ne pas me tromper, car c'est l'année où l'enfant eut la fièvre
scarlatine, et Maréchal, que nous connaissions encore très peu, nous a été d'un
grand secours." Roland s'écria : "C'est vrai, c'est vrai, il a été admirable,
même ! Comme ta mère n'en pouvait plus de fatigue et que moi j'étais occupé à la
boutique, il allait chez le pharmacien chercher tes médicaments. Vraiment,
c'était un brave coeur. Et quand tu as été guéri, tu ne te figures pas comme il
fut content et comme il t'embrassait. C'est à partir de ce moment-là que nous
sommes devenus de grands amis." Et cette pensée brusque, violente, entra dans
l'âme de Pierre comme une balle qui troue et déchire : "Puisqu'il m'a connu le
premier, qu'il fut si dévoué pour moi, puisqu'il m'aimait et m'embrassait tant,
puisque je suis la cause de sa grande liaison avec mes parents, pourquoi a-t-il
laissé toute sa fortune à mon frère et rien à moi ?" Il ne posa plus de
questions et demeura sombre, absorbé plutôt que songeur, gardant en lui une
inquiétude nouvelle, encore indécise, le germe secret d'un nouveau mal.
Il sortit de bonne heure et se remit à rôder par les rues.
Elles étaient ensevelies sous le brouillard qui rendait pesante, opaque et
nauséabonde la nuit. on eût dit une fumée pestilentielle abattue sur la terre.
on la voyait passer sur les becs de gaz qu'elle paraissait éteindre par moments.
Les pavés des rues devenaient glissants comme par les soirs de verglas, et
toutes les mauvaises odeurs semblaient sortir du ventre des maisons, puanteurs
des caves, des fosses, des égouts, des cuisines pauvres, pour se mêler à
l'affreuse senteur de cette brume errante.
Pierre, le dos arrondi et les mains dans ses poches, ne voulant point rester
dehors par ce froid, se rendit chez Marowsko.
Sous le bec de gaz qui veillait pour lui, le vieux pharmacien dormait
toujours. En reconnaissant Pierre, qu'il aimait d'un amour de chien fidèle, il
secoua sa torpeur, alla chercher deux verres et apporta la groseillette.
"Eh bien ! demanda le docteur, où en êtes-vous avec votre liqueur ?" Le
Polonais expliqua comment quatre des principaux cafés de la ville consentaient à
la lancer dans la circulation, et comment Le Phare de la côte et Le Sémaphore
havrais lui feraient de la réclame en échange de quelques produits
pharmaceutiques mis à la disposition des rédacteurs.
Après un long silence, Marowsko demanda si Jean, décidément, était en
possession de sa fortune ; puis il fit encore deux ou trois questions vagues sur
le même sujet. Son dévouement ombrageux pour Pierre se révoltait de cette
préférence. Et Pierre croyait l'entendre penser, devinait, comprenait, lisait
dans ses yeux détournés, dans le ton hésitant de sa voix, les phrases qui lui
venaient aux lèvres et qu'il ne disait pas, qu'il ne dirait point, lui si
prudent, si timide, si cauteleux.
Maintenant il ne doutait plus, le vieux pensait : "Vous n'auriez pas dû lui
laisser accepter cet héritage qui fera mal parler de votre mère." Peut-être même
croyait-il que Jean était le fils de Maréchal. Certes il le croyait ! Comment ne
le croirait-il pas, tant la chose devait paraître vraisemblable, probable,
évidente ? Mais lui-même, lui Pierre, le fils, depuis trois jours ne luttait-il
pas de toute sa force, avec toutes les subtilités de son coeur, pour tromper sa
raison, ne luttait-il pas contre ce soupçon terrible ?
Et de nouveau, tout à coup, le besoin d'être seul pour songer, pour discuter
cela avec lui-même, pour envisager hardiment, sans scrupules, sans faiblesse,
cette chose possible et monstrueuse, entra en lui si dominateur qu'il se leva
sans même boire son verre de groseillette, serra la main du pharmacien stupéfait
et se replongea dans le brouillard de la rue.
Il se disait : "Pourquoi ce Maréchal a-t-il laissé toute sa fortune à
Jean ?" Ce n'était plus la jalousie maintenant qui lui faisait chercher cela, ce
n'était plus cette envie un peu basse et naturelle qu'il savait cachée en lui et
qu'il combattait depuis trois jours, mais la terreur d'une chose épouvantable,
la terreur de croire lui-même que Jean, que son frère était le fils de cet
homme !
Non, il ne le croyait pas, il ne pouvait même se poser cette question
criminelle ! Cependant il fallait que ce soupçon si léger, si invraisemblable,
fût rejeté de lui, complètement, pour toujours. Il lui fallait la lumière, la
certitude, il fallait dans son coeur la sécurité complète, car il n'aimait que
sa mère au monde.
Et tout seul en errant par la nuit, il allait faire, dans ses souvenirs,
dans sa raison, l'enquête minutieuse d'où résulterait l'éclatante vérité. Après
cela ce serait fini, il n'y penserait plus, plus jamais. Il irait dormir.
Il songeait : "Voyons, examinons d'abord les faits ; puis je me rappellerai
tout ce que je sais de lui, de son allure avec mon frère et avec moi, je
chercherai toutes les causes qui ont pu motiver cette préférence... Il a vu
naître Jean ? - oui, mais il me connaissait auparavant. - S'il avait aimé ma
mère d'un amour muet et réservé, c'est moi qu'il aurait préféré puisque c'est
grâce à moi, grâce à ma fièvre scarlatine, qu'il est devenu l'ami intime de mes
parents. Donc, logiquement, il devait me choisir, avoir pour moi une tendresse
plus vive, à moins qu'il n'eût éprouvé pour mon frère, en le voyant grandir, une
attraction, une prédilection instinctives." Alors il chercha dans sa mémoire,
avec une tension désespérée de toute sa pensée, de toute sa puissance
intellectuelle, à reconstituer, à revoir, à reconnaître, à pénétrer l'homme, cet
homme qui avait passé devant lui, indifférent à son coeur, pendant toutes ses
années de Paris.
Mais il sentit que la marche, le léger mouvement de ses pas, troublait un
peu ses idées, dérangeait leur fixité, affaiblissait leur portée, voilait sa
mémoire.
Pour jeter sur le passé et les événements inconnus ce regard aigu, à qui
rien ne devait échapper, il fallait qu'il fût immobile, dans un lieu vaste et
vide. Et il se décida à aller s'asseoir sur la jetée, comme l'autre nuit.
En approchant du port il entendit vers la pleine mer une plainte lamentable
et sinistre, pareille au meuglement d'un taureau, mais plus longue et plus
puissante. C'était le cri d'une sirène, le cri des navires perdus dans la brume.
Un frisson remua sa chair, crispa son coeur, tant il avait retenti dans son
âme et dans ses nerfs, ce cri de détresse, qu'il croyait avoir jeté lui-même.
Une autre voix semblable gémit à son tour, un peu plus loin ; puis tout près, la
sirène du port, leur répondant, poussa une clameur déchirante.
Pierre gagna la jetée à grands pas, ne pensant plus à rien, satisfait
d'entrer dans ces ténèbres lugubres et mugissantes.
Lorsqu'il se fut assis à l'extrémité du môle, il ferma les yeux pour ne
point voir les foyers électriques, voilés de brouillard, qui rendent le port
accessible la nuit, ni le feu rouge du phare sur la jetée sud , qu'on
distinguait à peine cependant. Puis se tournant à moitié, il posa ses coudes sur
le granit et cacha sa figure dans ses mains.
Sa pensée, sans qu'il prononçât ce mot avec ses lèvres, répétait comme pour
l'appeler, four évoquer et provoquer son ombre : "Maréchal... Maréchal ." Et
dans le noir de ses paupières baissées, il le vit tout à coup tel qu'il l'avait
connu.
C'était un homme de soixante ans, portant en pointe sa barbe blanche, avec
des sourcils épais, tout blancs aussi. Il n'était ni grand ni petit, avait l'air
affable, les yeux gris et doux, le geste modeste, l'aspect d'un brave être,
simple et tendre. Il appelait Pierre et Jean "mes chers enfants", n'avait jamais
paru préférer l'un ou l'autre, et les recevait ensemble à dîner.
Et Pierre, avec une ténacité de chien qui suit une piste évaporée, se mit à
rechercher les paroles, les gestes, les intonations, les regards de cet homme
disparu de la terre. Il le retrouvait peu à peu, tout entier, dans son
appartement de la rue Tronchet quand il les recevait à sa table, son frère et
lui.
Deux bonnes le servaient, vieilles toutes deux, qui avaient pris, depuis
bien longtemps sans doute, l'habitude de dire "Monsieur Pierre" et "Monsieur
Jean".
Maréchal tendait ses deux mains aux jeunes gens, la droite à l'un, la gauche
à l'autre, au hasard de leur entrée.
"Bonjour, mes enfants, disait-il, avez-vous des nouvelles de vos parents ?
Quant à moi, ils ne m'écrivent jamais." on causait, doucement et familièrement,
de choses ordinaires. Rien de hors ligne dans l'esprit de cet homme, mais
beaucoup d'aménité, de charme et de grâce. C'était certainement pour eux un bon
ami, un de ces bons amis auxquels on ne songe guère parce qu'on les sent très
sûrs.
Maintenant les souvenirs affluaient dans l'esprit de Pierre.
Le voyant soucieux plusieurs fois, et devinant sa pauvreté d'étudiant,
Maréchal lui avait offert et prêté spontanément de l'argent, quelques centaines
de francs peut-être, oubliées par l'un et par l'autre et jamais rendues. Donc
cet homme l'aimait toujours, s'intéressait toujours à lui, puisqu'il
s'inquiétait de ses besoins. Alors... alors pourquoi laisser toute sa fortune à
Jean ? Non, il n'avait jamais été visiblement plus affectueux pour le cadet que
pour l'aîné, plus préoccupé de l'un que de l'autre, moins tendre en apparence
avec celui-ci qu'avec celui-là. Alors... alors... il avait donc eu une raison
puissante et secrète de tout donner à Jean - tout - et rien à Pierre ?
Plus il y songeait, plus il revivait le passé des dernières années, plus le
docteur jugeait invraisemblable, incroyable cette différence établie entre eux.
Et une souffrance aiguë, une inexprimable angoisse entrée dans sa poitrine,
faisait aller son coeur comme une loque agitée. Les ressorts en paraissaient
brisés, et le sang y passait à flots, librement, en le secouant d'un
ballottement tumultueux.
Alors, à mi-voix, comme on parle dans les cauchemars, il murmura : "Il faut
savoir. Mon Dieu, il faut savoir." Il cherchait plus loin, maintenant, dans les
temps plus anciens où ses parents habitaient Paris. Mais les visages lui
échappaient, ce qui brouillait ses souvenirs. Il s'acharnait surtout à retrouver
Maréchal avec des cheveux blonds, châtains ou noirs. Il ne le pouvait pas, la
dernière figure de cet homme, sa figure de vieillard, ayant effacé les autres.
Il se rappelait pourtant qu'il était plus mince, qu'il avait la main douce et
qu'il apportait souvent des fleurs, très souvent, car son père répétait sans
cesse :
"Encore des bouquets ! mais c'est de la folie, mon cher, vous vous ruinerez
en roses." Maréchal répondait : "Laissez donc, cela me fait plaisir." Et soudain
l'intonation de sa mère, de sa mère qui souriait et disait : "Merci, mon. ami",
lui traversa l'esprit, si nette qu'il crut l'entendre. Elle les avait donc
prononcés bien souvent, ces trois mots, pour qu'ils se fussent gravés ainsi dans
la mémoire de son fils !
Donc Maréchal apportait des fleurs, lui, l'homme riche, le monsieur, le
client, à cette petite boutiquière, à la femme de ce bijoutier modeste.
L'avait-il aimée ? Comment serait-il devenu l'ami de ces marchands s'il n'avait
pas aimé la femme ? C'était un homme instruit, d'esprit assez fin. Que de fois
il avait parlé poètes et poésie avec Pierre ! Il n'appréciait point les
écrivains en artiste, mais en bourgeois qui vibre. Le docteur avait souvent
souri de ces attendrissements, qu'il jugeait un peu niais. Aujourd'hui il
comprenait que cet homme sentimental n'avait jamais pu, jamais, être l'ami de
son père, de son père si positif, si terre à terre, si lourd, pour qui le mot
"poésie" signifiait sottise.
Donc, ce Maréchal, jeune, libre, riche, prêt à toutes les tendresses, était
entré, un jour, par hasard, dans une boutique, ayant remarqué peut-être la joie
marchande. Il avait acheté, était revenu, avait causé, de jour en jour plus
familier, et payant par des acquisitions fréquentes le droit de s'asseoir dans
cette maison, de sourire à la jeune femme et de serrer la main du mari.
Et puis après... après... oh ! mon Dieu... après ?...
Il avait aimé et caressé le premier enfant, l'enfant du bijoutier, jusqu'à
la naissance de l'autre, puis il était demeuré impénétrable jusqu'à la mort,
puis, son tombeau fermé, sa chair décomposée, son nom effacé des noms vivants,
tout son être disparu pour toujours, n'ayant plus rien à ménager, à redouter et
à cacher, il avait donné toute sa fortune au deuxième enfant !... Pourquoi ?...
Cet homme était intelligent... il avait dû comprendre et prévoir qu'il pouvait,
qu'il allait presque infailliblement laisser supposer que cet enfant était à
lui. Donc il déshonorait une femme ? Comment aurait-il fait cela si Jean n'était
point son fils ?
Et soudain un souvenir précis, terrible, traversa l'âme de Pierre. Maréchal
avait été blond, blond comme Jean. Il se rappelait maintenant un petit portrait
miniature vu autrefois, à Paris, sur la cheminée de leur salon, et disparu à
présent.
où était-il ? Perdu, ou caché ? oh ! s'il pouvait le tenir rien qu'une
seconde ! Sa mère l'avait gardé peut-être dans le tiroir inconnu où l'on serre
les reliques d'amour.
Sa détresse, à cette pensée, devint si déchirante qu'il poussa un
gémissement, une de ces courtes plaintes arrachées à la gorge par les douleurs
trop vives. Et soudain, comme si elle n'eût entendu, comme si elle l'eût compris
et lui eût répondu, la sirène de la jetée hurla tout près de lui. Sa clameur de
monstre surnaturel, plus retentissante que le tonnerre, rugissement sauvage et
formidable fait pour dominer les voix du vent et des vagues, se répandit dans
les ténèbres sur la mer invisible ensevelie sous les brouillards.
Alors, à travers la brume, proches ou lointains, des cris pareils
s'élevèrent de nouveau dans la nuit. Ils étaient effrayants, ces appels poussés
par les grands paquebots aveugles.
Puis tout se tut encore.
Pierre avait ouvert les yeux et regardait, surpris d'être là, réveillé de
son cauchemar.
"Je suis fou, pensa-t-il, je soupçonne ma mère." Et un flot d'amour et
d'attendrissement, de repentir, de prière et de désolation noya son coeur. Sa
mère ! La connaissant comme il la connaissait, comment avait-il pu la
suspecter ? Est-ce que l'âme, est-ce que la vie de cette femme simple, chaste et
loyale, n'étaient pas plus claires que l'eau ? Quand on l'avait vue et connue,
comment ne pas la juger insoupçonnable ? Et c'était lui, le fils, qui avait
douté d'elle ! oh ! s'il avait pu la prendre en ses bras en ce moment, comme il
l'eût embrassée, caressée, comme il se fût agenouillé pour demander grâce !
Elle aurait trompé son père, elle ?... Son père ! Certes, c'était un brave
homme, honorable et probe en affaires, mais dont l'esprit n'avait jamais franchi
l'horizon de sa boutique.
Comment cette femme, fort jolie autrefois, il le savait et on le voyait
encore, douée d'une âme délicate, affectueuse, attendrie, avait-elle accepté
comme fiancé et comme mari un homme si différent d'elle ?
Pourquoi chercher ? Elle avait épousé comme les fillettes épousent le garçon
doté que présentent les parents. Ils s'étaient installés aussitôt dans leur
magasin de la rue Montmartre ; et la jeune femme, régnant au comptoir, animée
par l'esprit du foyer nouveau, par ce sens subtil et sacré de l'intérêt commun
qui remplace l'amour et même l'affection dans la plupart des ménages commerçants
de Paris, s'était mise à travailler avec toute son intelligence active et fine à
la fortune espérée de leur maison. Et sa vie s'était écoulée ainsi, uniforme,
tranquille, honnête, sans tendresse !...
Sans tendresse ?... Etait-il possible qu'une femme n'aimât point ? Une femme
jeune, jolie, vivant à Paris, lisant des livres, applaudissant des actrices
mourant de passion sur la scène, pouvait-elle aller de l'adolescence à la
vieillesse sans qu'une fois, seulement, son coeur fût touché ? D'une autre il ne
le croirait pas, - pourquoi le croirait-il de sa mère ?
Certes, elle avait pu aimer, comme une autre ! car pourquoi serait-elle
différente d'une autre, bien qu'elle fût sa mère ?
Elle avait été jeune, avec toutes les défaillances poétiques qui troublent
le coeur des jeunes êtres ! Enfermée, emprisonnée dans la boutique à côté d'un
mari vulgaire et parlant toujours commerce, elle avait rêvé de clairs de lune,
de voyages, de baisers donnés dans l'ombre des soirs. Et puis un homme, un jour,
était entré comme entrent les amoureux dans les livres, et il avait parlé comme
eux.
Elle l'avait aimé. Pourquoi pas ? C'était sa mère ! Eh bien ! fallait-il
être aveugle et stupide au point de rejeter l'évidence parce qu'il s'agissait de
sa mère ?
S'était-elle donnée ?... Mais oui, puisque cet homme n'avait pas eu d'autre
amie ; - mais oui, puisqu'il était resté fidèle à la femme éloignée et vieillie,
- mais oui, puisqu'il avait laissé toute sa fortune à son fils, à leur fils !...
Et Pierre se leva, frémissant d'une telle fureur qu'il eût voulu tuer
quelqu'un ! Son bras tendu, sa main grande ouverte avaient envie de frapper, de
meurtrir, de broyer, d'étrangler !
Qui ? tout le monde, son père, son frère, le mort, sa mère !
Il s'élança pour rentrer. Qu'allait-il faire ?
Comme il passait devant une tourelle auprès du mât des signaux, le cri
strident de la sirène lui partit dans la figure.
Sa surprise fut si violente qu'il faillit tomber et recula jusqu'au parapet
de granit. Il s'y assit, n'ayant plus de force, brisé par cette commotion.
Le vapeur qui répondit le premier semblait tout proche et se présentait à
l'entrée, la marée étant haute.
Pierre se retourna et aperçut son oeil rouge, terni de brume.
Puis, sous la clarté diffuse des feux électriques du port, une grande ombre
noire se dessina entre les deux jetées. Derrière lui, la voix du veilleur, voix
enrouée de vieux capitaine en retraite, criait :
"Le nom du navire ?" Et dans le brouillard la voix du pilote debout sur le
pont, enrouée aussi, répondit :
"Santa-Lucia.
- Le pays ?
- Italie.
- Le port ?
- Naples." Et Pierre devant ses yeux troublés crut apercevoir le panache de
feu du Vésuve tandis qu'au pied du volcan, des lucioles voltigeaient dans les
bosquets d'orangers de Sorrente ou de Castellamare ! Que de fois il avait rêvé
de ces noms familiers, comme s'il en connaissait les paysages ! oh ! s'il avait
pu partir, tout de suite, n'importe où, et ne jamais revenir, ne jamais écrire,
ne jamais laisser savoir ce qu'il était devenu ! Mais non, il fallait rentrer,
rentrer dans la maison paternelle et se coucher dans son lit.
Tant pis, il ne rentrerait pas, il attendrait le jour. La voix des sirènes
lui plaisait. Il se releva et se mit à marcher comme un officier qui fait le
quart sur un pont.
Un autre navire s'approchait derrière le premier, énorme et mystérieux.
C'était un anglais qui revenait des Indes.
Il en vit venir encore plusieurs, sortant l'un après l'autre de l'ombre
impénétrable. Puis, comme l'humidité du brouillard devenait intolérable, Pierre
se remit en route vers la ville.
Il avait si froid qu'il entra dans un café de matelots pour boire un grog ;
et quand l'eau-de-vie poivrée et chaude lui eut brûlé le palais et la gorge, il
sentit en lui renaître un espoir.
Il s'était trompé, peut-être ? Il la connaissait si bien, sa déraison
vagabonde ! Il s'était trompé sans doute ? Il avait accumulé les preuves ainsi
qu'on dresse un réquisitoire contre un innocent toujours facile à condamner
quand on veut le croire coupable. Lorsqu'il aurait dormi, il penserait tout
autrement.
Alors il rentra pour se coucher, et, à force de volonté, il finit par
s'assoupir.
contactez nous par téléphone ou par e mail: