LES PLAIDEURS
PERSONNAGES
DANDIN
LÉANDRE
fils de Dandin.
CHICANNEAU
bourgeois.
ISABELLE
fille de Chicanneau.
LA COMTESSE
PETIT JEAN
portier.
L'INTIMÉ
secrétaire.
LE SOUFFLEUR
La scène est dans une ville de Basse-Normandie.
Quand je lus les Guêpes d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en dusse faire les Plaideurs. J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup, et que j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire part au public; mais c'était en les mettant dans la bouche des Italiens, à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et les larmes de sa famille me semblaient autant d'incidents dignes de la gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein, et fit naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre théâtre un échantillon d'Aristophane. Je ne me rendis pas à la première proposition qu'ils m'en firent. Je leur dis que quelque esprit que je trouvasse dans cet auteur, mon inclination ne me porterait pas à le prendre pour modèle si j'avais à faire une comédie, et que j'aimerais beaucoup mieux imiter la régularité de Ménandre et de Térence, que la liberté de Plaute et d'Aristophane. On me répondit que ce n'était pas une comédie qu'on me demandait, et qu'on voulait seulement voir si les bons mots d'Aristophane auraient quelque grâce dans notre langue. Ainsi, moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux-mêmes la main à l'oeuvre, mes amis me firent commencer une pièce qui ne tarda guère à être achevée.
Cependant la plupart du monde ne se soucie point de l'intention ni de la diligence des auteurs. On examina d'abord mon amusement comme on aurait fait une tragédie. Ceux mêmes qui s'y étaient le plus divertis eurent peur de n'avoir pas ri dans les règles et trouvèrent mauvais que je n'eusse pas songé plus sérieusement à les faire rire. Quelques autres s'imaginèrent qu'il était bienséant à eux de s'y ennuyer et que les matières de palais ne pouvaient pas être un sujet de divertissement pour les gens de cour. La pièce fut bientôt jouée à Versailles. On ne fit point de scrupule de s'y réjouir; et ceux qui avaient cru se déshonorer de rire à Paris furent peut-être obligés de rire à Versailles pour se faire honneur.
Ils auraient tort, à la vérité, s'ils me reprochaient d'avoir fatigué leurs oreilles de trop de chicane. C'est une langue qui m'est plus étrangère qu'à personne, et je n'en ai employé que quelques mots barbares que je puis avoir appris dans le cours d'un procès que ni mes juges ni moi n'avons jamais bien entendu.
Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que c'était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise.
Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du vraisemblable. Les juges de l'Aréopage n'auraient pas peut-être trouvé bon qu'il eût marqué au naturel leur avidité de gagner, les bons tours de leurs secrétaires et les forfanteries de leurs avocats. Il était à propos d'outrer un peu les personnages pour les empêcher de se reconnaître. Le public ne laissait pas de discerner le vrai au travers du ridicule; et je m'assure qu'il vaut mieux avoir occupé l'impertinente éloquence de deux orateurs autour d'un chien accusé, que si l'on avait mis sur la sellette un véritable criminel et qu'on eût intéressé les spectateurs à la vie d'un homme.
Quoi qu'il en soit, je puis dire que notre siècle n'a pas été de plus mauvaise humeur que le sien, et que si le but de ma comédie était de faire rire, jamais comédie n'a mieux attrapé son but. Ce n'est pas que j'attende un grand honneur d'avoir assez longtemps réjoui le monde; mais je me sais quelque gré de l'avoir fait sans qu'il m'en ait coûté une seule de ces sales équivoques et de ces malhonnêtes plaisanteries qui coûtent maintenant si peu à la plupart de nos écrivains, et qui font retomber le théâtre dans la turpitude d'où quelques auteurs plus modestes l'avaient tiré.
----PETIT
JEAN, traînant un gros sac de procès.
----Ma foi ! sur l'avenir
bien fou qui se fiera :
----Tel qui rit vendredi,
dimanche pleurera.
----Un juge, l'an passé, me
prit à son service ;
----Il m'avait fait venir
d'Amiens pour être Suisse.
5 Tous ces Normands voulaient se divertir de
nous :
----On apprend à hurler, dit
l'autre, avec les loups.
----Tout Picard que j'étais,
j'étais un bon apôtre,
----Et je faisais claquer
mon fouet tout comme un autre.
----Tous les plus gros
monsieur me parlaient chapeau bas ;
10 « Monsieur de Petit Jean », ah ! gros comme
le bras !
----Mais sans argent
l'honneur n'est qu'une maladie.
----Ma foi ! j'étais un
franc portier de comédie :
----On avait beau heurter et
m'ôter son chapeau,
----On n'entrait pas chez
nous sans graisser le marteau.
15 Point d'argent, point de Suisse, et ma porte
était close.
----Il est vrai qu'à
Monsieur j'en rendais quelque chose :
----Nous comptions
quelquefois. On me donnait le soin
----De fournir la maison de
chandelle et de foin ;
----Mais je n'y perdais
rien. Enfin, vaille que vaille,
20 J'aurais sur le marché fort bien fourni la
paille.
----C'est dommage : il avait
le coeur trop au métier ;
----Tous les jours le
premier aux plaids, et le dernier,
----Et bien souvent tout
seul ; si l'on l'eût voulu croire
----Il y serait couché sans
manger et sans boire.
25 Je lui disais parfois : « Monsieur Perrin
Dandin,
----Tout franc, vous vous
levez tous les jours trop matin.
----Qui veut voyager loin
ménage sa monture.
----Buvez, mangez, dormez,
et faisons feu qui dure. »
----Il n'en a tenu compte.
Il a si bien veillé
30 Et si bien fait qu'on dit que son timbre est
brouillé.
----Il nous veut tous juger
les uns après les autres.
----Il marmotte toujours
certaines patenôtres
----Où je ne comprends rien.
Il veut, bon gré, mal gré,
----Ne se coucher qu'en robe
et qu'en bonnet carré.
35 Il fit couper la tête à son coq, de colère,
----Pour l'avoir éveillé
plus tard qu'à l'ordinaire ;
----Il disait qu'un plaideur
dont l'affaire allait mal
----Avait graissé la patte à
ce pauvre animal.
----Depuis ce bel arrêt, le
pauvre homme a beau faire,
40 Son fils ne souffre plus qu'on lui parle
d'affaire.
----Il nous le fait garder
jour et nuit, et de près :
----Autrement, serviteur, et
mon homme est aux plaids.
----Pour s'échapper de nous,
Dieu sait s'il est allègre.
----Pour moi, je ne dors
plus : aussi je deviens maigre,
45 C'est pitié. Je m'étends, et ne fais que
bailler.
----Mais, veille qui voudra,
voici mon oreiller.
----Ma foi, pour cette nuit,
il faut que je m'en donne !
----Pour dormir dans la rue,
on n'offense personne.
----Dormons.
----L'INTIMÉ
----
Ay, Petit Jean ! Petit Jean !
----PETIT
JEAN
---- L'Intimé !
50 Il a déjà bien peur de me voir enrhumé
----L'INTIMÉ
----Que diable ! si matin
que fais tu dans la rue ?
----PETIT
JEAN
----Est-ce qu'il faut
toujours faire le pied de grue ?
----Garder toujours un
homme, et l'entendre crier ?
----Quelle gueule ! Pour
moi, je crois qu'il est sorcier.
----L'INTIMÉ
55 Bon !
----PETIT
JEAN
----
Je lui disais donc, en me grattant la tête,
----Que je voulais dormir. «
Présente ta requête
----Comme tu veux dormir »,
m'a-t-il dit gravement.
----Je dors en te contant la
chose seulement.
----Bonsoir.
----L'INTIMÉ
----
Comment bonsoir ? Que le diable m'emporte
60 Si... Mais j'entends du bruit au-dessus de
la porte.
----DANDIN
----Petit Jean ! L'Intimé !
----L'INTIMÉ,
à Petit Jean
---- Paix !
----DANDIN
---- Je suis seul ici.
----Voilà mes guichetiers en
défaut, Dieu merci.
----Si je leur donne temps,
ils pourront comparaître.
----Çà, pour nous élargir,
sautons par la fenêtre.
65 Hors de cour !
----L'INTIMÉ
---- Comme il saute !
----PETIT
JEAN
---- Ho ! monsieur ! je vous tien.
----DANDIN
----Au voleur ! Au voleur !
----PETIT
JEAN
---- Ho ! nous vous tenons bien,
----L'INTIMÉ
----Vous avez beau crier.
----DANDIN
---- Main forte ! l'on me tue !
----LÉANDRE
----Vite un flambeau !
j'entends mon père dans la rue.
----Mon père, si matin, qui
vous fait déloger ?
70 Où courez-vous la nuit ?
----DANDIN
---- Je veux aller juger.
----LÉANDRE
----Et qui juger ? Tout
dort.
----PETIT
JEAN
---- Ma foi ! Je ne dors guères.
----LÉANDRE
----Que de sacs ! Il en a
jusques aux jarretières.
----DANDIN
----Je ne veux de trois mois
rentrer dans la maison.
----De sacs et de procès
j'ai fait provision.
----LÉANDRE
75 Et qui vous nourrira ?
----DANDIN
---- Le buvetier, je pense.
----LÉANDRE
----Mais où dormirez vous,
mon père ?
----DANDIN
---- A l'audience.
----LÉANDRE
----Non, mon père, il vaut
mieux que vous ne sortiez pas.
----Dormez chez vous ; chez
vous faites tous vos repas.
----Souffrez que la raison
enfin vous persuade ;
80 Et pour votre santé...
----DANDIN
---- Je veux être malade.
----LÉANDRE
----Vous ne l'êtes que trop.
Donnez vous du repos ;
----Vous n'avez tantôt plus
que la peau sur les os.
----DANDIN
----Du repos ? Ah ! sur toi
tu veux régler ton père ?
----Crois-tu qu'un juge
n'ait qu'à faire bonne chère,
85 Qu'à battre le pavé comme un tas de galants,
----Courir le bal la nuit,
et le jour les brelans ?
----L'argent ne nous vient
pas si vite que l'on pense.
----Chacun de tes rubans me
coûte une sentence.
----Ma robe vous fait
honte : un fils de juge ! Ah ! fi !
90 Tu fais le gentilhomme. Hé ! Dandin, mon
ami,
----Regarde dans ma chambre
et dans ma garde-robe
----Les portraits des
Dandins : tous ont porté la robe ;
----Et c'est le bon parti.
Compare prix pour prix
----Les étrennes d'un juge à
celles d'un marquis :
95 Attends que nous soyons à la fin de
décembre.
----Qu'est-ce qu'un
gentilhomme ? Un pilier d'antichambre.
----Combien en as-tu vu, je
dis des plus huppés,
----À souffler dans leurs
doigts dans ma cour occupés,
----Le manteau sur le nez,
ou la main dans la poche ;
100 Enfin pour se chauffer, venir tourner ma
broche !
----Voilà comme on les
traite. Hé ! mon pauvre garçon,
----De ta défunte mère,
est-ce là la leçon ?
----La pauvre Babonnette !
Hélas ! lorsque j'y pense,
----Elle ne manquait pas une
seule audience !
105 Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta.
----Et Dieu sait si souvent
ce qu'elle en rapporta :
----Elle eût du buvetier
emporté les serviettes,
----Plutôt que de rentrer au
logis les mains nettes.
----Et voilà comme on fait
les bonnes maisons. Va,
110 Tu ne seras qu'un sot.
----LÉANDRE
---- Vous vous morfondez là,
----Mon père. Petit Jean,
ramenez votre maître,
----Couchez-le dans son
lit ; fermez porte, fenêtre ;
----Qu'on barricade tout,
afin qu'il ait plus chaud.
----PETIT
JEAN
----Faites donc mettre au
moins des garde-fous là-haut.
----DANDIN
115 Quoi ? L'on me mènera coucher sans autre
forme ?
----Obtenez un arrêt comme
il faut que je dorme.
----LÉANDRE
----Hé ! par provision, mon
père, couchez-vous.
----DANDIN
----J'irai ; mais je m'en
vais vous faire enrager tous :
----Je ne dormirai point.
----LÉANDRE
---- Hé bien ! à la bonne heure !
120 Qu'on ne le quitte pas. Toi, l'Intimé,
demeure.
----LÉANDRE
----Je veux t'entretenir un
moment sans témoins.
----L'INTIMÉ
----Quoi ? vous faut-il
garder ?
----LÉANDRE
---- J'en aurais bon besoin,
----J'ai ma folie, hélas !
aussi bien que mon père.
----L'INTIMÉ
----Ho ! vous voulez juger ?
----LÉANDRE
---- Laissons là le mystère.
125 Tu connais ce logis ?
----L'INTIMÉ
---- Je vous entends enfin :
----Diantre ! l'amour pour
tient au coeur de bon matin.
----Vous me voulez parler
sans doute d'Isabelle.
----Je vous l'ai dit cent
fois : elle est sage, elle est belle ;
----Mais vous devez songer
que Monsieur Chicanneau
130 De son bien en procès consume le plus beau.
----Qui ne plaide-t-il
point ? Je crois qu'à l'audience
----Il fera, s'il ne meurt,
venir toute la France.
----Tout auprès de son juge,
il s'est venu loger :
----L'un veut plaider
toujours, l'autre toujours juger,
135 Et c'est un grand hasard s'il conclut votre
affaire,
----Sans plaider le curé, le
gendre et le notaire.
----LÉANDRE
----Je le sais comme toi.
Mais malgré tout cela,
----Je meurs pour Isabelle.
----L'INTIMÉ
---- Et bien épousez-la.
----Vous n'avez qu'à parler,
c'est une affaire prête.
----L'ÉANDRE
140 Hé !cela ne va pas si vite que ta tête.
----Son père est un sauvage
à qui je ferais peur.
----À moins que d'être
huissier, sergent ou procureur,
----On ne voit point sa
fille ; et la pauvre Isabelle,
----Invisible et dolente,
est en prison chez elle.
145 Elle voit dissiper sa jeunesse en regrets,
----Mon amour en fumée et
son bien en procès.
----Il la ruinera si l'on le
laisse faire.
----Ne connaîtrais-tu pas
quelque honnêtre faussaire
----Qui servît ses amis, en
le payant, s'entend,
150 Quelque sergent zélé ?
----L'INTIMÉ
---- Bon ! l'on en trouve tant !
----LÉANDRE
----Mais encore ?
----L'INTIMÉ
---- Ah ! monsieur ! si feu mon pauvre père
----Était encor vivant,
c'était bien votre affaire.
----Il gagnait en un jour
plus qu'un autre en six mois ;
----Ses rides sur son front
gravaient tous ses exploits.
155 Il vous eût arrêté le carosse d'un prince ;
----Il vous l'eût pris
lui-même ; et si dans la province
----Il se donnait en tout
vingt coups de nerf de boeuf,
----Pour père pour sa part
en emboursait dix-neuf.
----Mais de quoi s'agit-il ?
Suis-je pas fils de maître ?
160 Je vous servirai.
----LÉANDRE
---- Toi ?
----L'INTIMÉ
---- Mieux qu'un sergent peut-être.
----LÉANDRE
----Tu porterais au père un
faux exploit ?
----L'INTIMÉ
---- Hon ! hon !
----LÉANDRE
----Tu rendrais à la fille
un billet ?
----L'INTIMÉ
---- Pourquoi non ?
----Je suis des deux
métiers.
----LÉANDRE
---- Viens, je l'entends qui crie.
----Allons à ce dessein
rêver ailleurs.
scène 6 : CHICANNEAU, PETIT JEAN.
----CHICANNEAU
---- La Brie,
165 Qu'on garde la maison, je reviendrai
bientôt.
----Qu'on ne laisse monter
aucune âme là-haut.
----Fais porter cette lettre
à la poste du Maine.
----Prends-moi dans mon
clapier trois lapins de garenne,
----Et chez mon procureur
porte-les ce matin.
170 Si son clerc vient céans, fais-lui goûter
mon vin.
----Ah ! donne-lui ce sac
qui pend à ma fenêtre.
----Est-ce tout ! Il viendra
me demander peut-être
----Un grand homme sec, là,
qui me sert de témoin,
----Et qui jure pour moi
lorsque j'en ai besoin :
175 Qu'il m'attende. Je crains que mon juge ne
sorte :
----Quatre heures vont
sonner. Mais frappons à sa porte.
----PETIT
JEAN
----Qui va là ?
----CHICANNEAU
---- Peut-on voir monsieur ?
----PETIT
JEAN
---- Non.
----CHICANNEAU
---- Pourrait-on
----Dire un mot à monsieur
son secrétaire ?
----PETIT
JEAN
---- Non.
----CHICANNEAU
----Et monsieur son
portier ?
----PETIT
JEAN
---- C'est moi-même.
----CHICANNEAU
---- De grâce,
180 Buvez à ma santé, monsieur.
----PETIT
JEAN
---- Grand bien vous fasse !
----Mais revenez demain.
----CHICANNEAU
---- Hé ! Rendez donc l'argent.
----Le monde est devenu,
sans mentir, bien méchant.
----J'ai vu que les procès
ne donnaient point de peine :
----Six écus en gagnaient
une demi-douzaine.
185 Mais aujourd'hui je crois que tout mon bien
entier
----Ne me suffirait pas pour
gagner un portier.
----Mais j'aperçois venir
Madame la comtesse
----De Pimbesche. Elle vient
pour affaire qui presse.
----CHICANNEAU
----Madame, on n'entre plus.
----LA
COMTESSE
---- Hé bien ! l'ai-je pas dit ?
190 Sans mentir, mes valets me font perdre
l'esprit.
----Pour les faire lever
c'est en vain que je gronde ;
----Il faut que tous les
jours j'éveille tout mon monde.
----CHICANNEAU
----Il faut absolument qu'il
se fasse celer.
----LA
COMTESSE
----Pour moi, depuis deux
jours, je ne lui puis parler.
----CHICANNEAU
195 Ma partie est puissante, et j'ai lieu de
tout craindre.
----LA
COMTESSE
----Après ce qu'on m'a fait,
il ne faut plus se plaindre.
----CHICANNEAU
----Si pourtant j'ai bon
droit.
----LA
COMTESSE
---- Ah ! monsieur, quel arrêt !
----CHICANNEAU
----Je m'en rapporte à vous.
Écoutez, s'il vous plaît.
----LA
COMTESSE
----Il faut que vous
sachiez, monsieur, la perfidie...
----CHICANNEAU
200 Ce n'est rien dans le fond.
----LA
COMTESSE
---- Monsieur, que je vous die...
----CHICANNEAU
----Voici le fait. Depuis
quinze ou vingt ans en çà
----Au travers d'un mien
pré, certain ânon passa,
----S'y vautra, non sans
faire un notable dommage,
----Dont je formais ma
plainte au juge du village.
205 Je fais saisir l'ânon. Un expert est nommé,
----À deux bottes de foin le
dégât estimé.
----Enfin, au bout d'un an,
sentence par laquelle
----Nous sommes renvoyés
hors de cour. J'en appelle.
----Pendant qu'à l'audience
on poursuit un arrêt,
210 Remarquez bien ceci, madame, s'il vous
plaît,
----Notre ami Drolichon, qui
n'est pas une bête,
----Obtient pour quelque
argent un arrêt sur requête,
----Et je gagne ma cause. à
cela, que fait-on ?
----Mon chicaneur s'oppose à
l'exécution.
215 Autre incident : tandis qu'au procès on
travaille,
----Ma partie en mon pré
laisse aller sa volaille.
----Ordonné que sera fait
rapport à la cour
----Du foin que peut manger
une poule en un jour :
----Le tout joint au procès
enfin, et toute chose
220 Demeurant en état, on appointe la cause,
----Le cinquième ou sixième
avril cinquante-six.
----J'écris sur nouveaux
frais. Je produis, je fournis
----De dits, de contredits,
enquêtes, compulsoires,
----Rapports d'experts,
transports, trois interlocutoires,
225 Griefs et faits nouveaux, baux et
procès-verbaux.
----J'obtiens lettres
royaux, et je m'inscris en faux.
----Quatorze appointements,
trente exploits, six instances,
----Vingt-six productions,
vingt arrêts de défenses,
----Arrêt enfin. Je perds ma
cause avec dépens
230 Estimés environ cinq à six mille francs.
----Est-ce là faire droit ?
Est-ce là comme on juge ?
----Après quinze ou vingt
ans ! Il me reste un refuge :
----La requête civile est
ouverte pour moi.
----Je ne suis pas rendu.
Mais vous, comme je vois,
235 Vous plaidez ?
----LA
COMTESSE
---- Plût à Dieu !
----CHICANNEAU
---- J'y brûlerai mes livres.
----LA
COMTESSE
----Je...
----CHICANNEAU
----
Deux bottes de foin, cinq à six mille livres !
----LA
COMTESSE
----Monsieur, tous mes
procès allaient être finis ;
----Il ne m'en restait plus
que quatre ou cinq petits :
----L'un contre mon mari,
l'autre contre mon père,
240 Et contre mes enfants. Ah ! monsieur ! la
misère !
----Je ne sais quel biais
ils ont imaginé,
----Ni tout ce qu'ils ont
fait ; mais on leur a donné
----Un arrêt par lequel, moi
vêtue et nourrie,
----On me défend, monsieur,
de plaider de ma vie.
----CHICANNEAU
245 De plaider !
----LA
COMTESSE
---- De plaider.
----CHICANNEAU
---- Certes le trait est noir.
----J'en suis surpris.
----LA
COMTESSE
---- Monsieur, j'en suis au désespoir.
----CHICANNEAU
----Comment ? lier les mains
aux gens de votre sorte !
----Mais cette pension,
madame, est-elle forte ?
----LA
COMTESSE
----Je n'en vivrai,
monsieur, que trop honnêtement.
250 Mais vivre sans plaider, est-ce
contentement ?
----CHICANNEAU
----Des chicaneurs viendront
nous manger jusqu'à l'âme,
----Et nous ne dirons mot !
Mais, s'il vous plaît, madame,
----Depuis quand
plaidez-vous ?
----LA
COMTESSE
---- Il ne m'en souvient pas,
----Depuis trente ans, au
plus.
----CHICANNEAU
---- Ce n'est pas trop.
----LA
COMTESSE
---- Hélas !
----CHICANNEAU
255 Et quel âge avez-vous ? Vous avez bon
visage.
----LA
COMTESSE
----Hé, quelque soixante
ans.
----CHICANNEAU
---- Comment ! c'est le bel âge
----Pour plaider.
----LA
COMTESSE
---- Laissez faire, ils ne sont pas au bout :
----J'y vendrai ma chemise ;
et je veux rien ou tout.
----CHICANNEAU
----Madame, écoutez-moi.
Voici ce qu'il faut faire.
----LA
COMTESSE
260 Oui, monsieur, je vous crois comme mon
propre père.
----CHICANNEAU
----J'irais trouver mon
juge.
----LA
COMTESSE
---- Oh ! oui, monsieur, j'irai.
----CHICANNEAU
----Me
jeter à ses pieds.
----LA
COMTESSE
---- Oui, je m'y jetterai :
----Je l'ai bien résolu.
----CHICANNEAU
---- Mais daignez donc m'entendre.
----LA
COMTESSE
----Oui, vous prenez la
chose ainsi qu'il la faut prendre.
----CHICANNEAU
265 Avez-vous dit, Madame ?
----LA
COMTESSE
---- Oui.
----CHICANNEAU
---- J'irais sans façons
----Trouver mon juge.
----LA
COMTESSE
---- Hélas ! que ce monsieur est bon !
----CHICANNEAU
----Si vous parlez toujours,
il faut que je me taise.
----LA
COMTESSE
----Ah ! que vous
m'obligez ! je ne me sens pas d'aise.
----CHICANNEAU
----J'irais trouver mon
juge, et lui dirais...
----LA
COMTESSE
---- Oui.
----CHICANNEAU
---- Vois !
270 Et lui dirais : Monsieur...
----LA
COMTESSE
---- Oui, monsieur.
----CHICANNEAU
---- Liez-moi...
----LA
COMTESSE
----Monsieur, je ne veux
point être liée.
----CHICANNEAU
---- à l'autre !
----LA
COMTESSE
----Je ne la serai point.
----CHICANNEAU
---- Quelle humeur est la vôtre ?
----LA
COMTESSE
----Non.
----CHICANNEAU
----
Vous ne savez pas, madame, où je viendrai.
----LA
COMTESSE
----Je plaiderai, monsieur,
ou bien je ne pourrai.
----CHICANNEAU
275 Mais...
----LA
COMTESSE
----
Mais je ne veux pas, monsieur, que l'on me lie.
----CHICANNEAU
----Enfin, quand une femme
en tête a sa folie...
----LA
COMTESSE
----Fou vous-même.
----CHICANNEAU
---- Madame !
----LA
COMTESSE
---- Et pourquoi me lier ?
----CHICANNEAU
----Madame...
----LA
COMTESSE
----
Voyez-vous, il se rend familier.
----CHICANNEAU
----Mais, madame...
----LA
COMTESSE
---- Un crasseux, qui n'a que sa chicane,
280 Veut donner des avis !
----CHICANNEAU
---- Madame !
----LA
COMTESSE
---- Avec son âne !
----CHICANNEAU
----Vous me poussez.
----LA
COMTESSE
---- Bonhomme, allez gardez vos foins.
----CHICANNEAU
----Vous m'excédez.
----LA
COMTESSE
---- Le sot !
----CHICANNEAU
---- Que n'ai-je des témoins ?
----PETIT
JEAN
----Voyez le beau Sabbat
qu'ils font à notre porte.
----Messieurs, allez plus
loin tempêter de la sorte.
----CHICANNEAU
285 Monsieur, soyez témoin...
----LA
COMTESSE
---- Que Monsieur est un sot.
----CHICANNEAU
----Monsieur, vous
l'entendez, retenez bien ce mot.
----PETIT
JEAN
----Ah ! Vous ne deviez pas
lâcher cette parole.
----LA
COMTESSE
----Vraiment, c'est bien à
lui, de me traîter de folle !
----PETIT
JEAN
----Folle ! Vous avez tort.
Pourquoi l'injurier ?
----CHICANNEAU
290 On la conseille.
----PETIT
JEAN
---- Oh !
----LA
COMTESSE
---- Oui, de me faire lier.
----PETIT
JEAN
----Oh ! monsieur !
----CHICANNEAU
---- Jusqu'au bout, que ne m'écoute-t-elle ?
----PETIT
JEAN
----Oh ! madame !
----LA
COMTESSE
---- Qui, moi, souffrir qu'on me querelle ?
----CHICANNEAU
----Une crieuse !
----PETIT
JEAN
---- Hé ! paix !
----LA
COMTESSE
---- Un chicaneur !
----PETIT
JEAN
---- Holà !
----CHICANNEAU
----Qui n'ose plus plaider.
----LA
COMTESSE
---- Que t'importe cela ?
295 Qu'est-ce qui t'en revient, faussaire
abominable,
----Brouillon, voleur !
----CHICANNEAU
---- Et bon, et bon, de par le diable !
----Un sergent ! un
sergent !
----LA
COMTESSE
---- Un huissier ! un huissier !
----PETIT
JEAN
----Ma foi, juge et
plaideurs, il faudrait tout lier.
----L'INTIMÉ
----Monsieur, encore un
coup, je ne puis pas tout faire :
300 Puisque je fais l'huissier, faites le
commissaire.
----En robe sur mes pas il
ne faut que venir,
----Vous aurez tout moyen de
vous entretenir.
----Changez en cheveux noirs
votre perruque blonde.
----Ces plaideurs
songent-ils que vous soyez au monde ?
305 Hé ! lorsqu'à votre père ils vont faire leur
cour,
----À peine seulement
savez-vous s'il est jour.
----Mais n'admirez-vous pas
cette bonne comtesse
----Qu'avec tant de bonheur
la fortune m'adresse ;
----Qui, dès qu'elle me
voit, donnant dans le panneau,
310 Me charge d'un exploit pour monsieur
Chicanneau,
----Et le fait assigner pour
certaine parole,
----Disant qu'il la voudrait
faire passer pour folle,
----Je dis folle à lier, et
pour d'autres excès
----Et blasphèmes, toujours
l'ornement des procès ?
315 Mais vous ne dites rien de tout mon
équipage ?
----Ai-je bien d'un sergent
le port et le visage ?
----LÉANDRE
----Ah ! fort bien.
----L'INTIMÉ
---- Je ne sais, mais je me sens enfin
----L'âme et le dos six fois
plus durs que ce matin.
----Quoi qu'il en soit,
voici l'exploit et votre lettre :
320 Isabelle l'aura, j'ose vous le promettre.
----Mais, pour faire signer
le contrat que voici,
----Il faut que sur mes pas
vous vous rendiez ici.
----Vous feindrez d'informer
sur toute cette affaire
----Et vous ferez l'amour en
présence du père.
----LÉANDRE
325 Mais ne va pas donner l'exploit pour le
billet.
----L'INTIMÉ
----Le père aura l'exploit,
la fille le poulet.
----Rentrez.
----ISABELLE
----
Qui frappe ?
----L'INTIMÉ
---- Ami. C'est la voix d'Isabelle.
----ISABELLE
----Demandez-vous quelqu'un,
monsieur ?
----L'INTIMÉ
---- Mademoiselle,
----C'est un petit exploit
que j'ose vous prier
330 De m'accorder l'honneur de vous signifier.
----ISABELLE
----Monsieur, excusez-moi,
je n'y puis rien comprendre.
----Mon père va venir qui
pourra vous entendre.
----L'INTIMÉ
----Il n'est donc pas ici,
mademoiselle ?
----ISABELLE
---- Non.
----L'INTIMÉ
----L'exploit, mademoiselle,
est mis sous votre nom.
----ISABELLE
335 Monsieur, vous me prenez pour un autre, sans
doute :
----Sans avoir de procès, je
sais ce qu'il en coûte ;
----Et si l'on n'aimait pas
à plaider plus que moi,
----Vos pareils pourraient
bien chercher un autre emploi.
----Adieu.
----L'INTIMÉ
----
Mais permettez...
----ISABELLE
---- Je ne veux rien permettre.
----L'INTIMÉ
340 Ce n'est pas un exploit.
----ISABELLE
---- Chanson.
----L'INTIMÉ
---- C'est une lettre.
----ISABELLE
----Encor moins.
----L'INTIMÉ
---- Mais lisez.
----ISABELLE
---- Vous ne m'y tenez pas.
----L'INTIMÉ
----C'est de monsieur...
----ISABELLE
---- Adieu.
----L'INTIMÉ
---- Léandre.
----ISABELLE
---- Parlez bas.
----C'est de monsieur... ?
----L'INTIMÉ
---- Que diable ! On a bien de la peine
----À se faire écouter : je
suis tout hors d'haleine.
----ISABELLE
345 Ah ! l'Intimé, pardonne à mes sens étonnés ;
----Donne.
----L'INTIMÉ
----
Vous me deviez fermer la porte au nez.
----ISABELLE
----Et qui t'aurait connu
déguisé de la sorte ?
----Mais donne.
----L'INTIMÉ
---- Aux gens de bien ouvre-t-on votre porte ?
----ISABELLE
----Hé ! donne donc.
----L'INTIMÉ
---- La peste...
----ISABELLE
---- Oh ! ne donnez donc pas.
350 Avec votre billet retournez sur vos pas.
----L'INTIMÉ
----Tenez. Une autre fois ne
soyez pas si prompte.
scène 3 : CHICANNEAU, ISABELLE, L'INTIMÉ.
----CHICANNEAU
----Oui, je suis donc un
sot, un voleur, à son compte ?
----Un sergent s'est chargé
de la remercier,
----Et je lui vais servir un
plat de mon métier.
355 Je serais bien fâché que ce fût à refaire,
----Ni qu'elle m'envoyât
assigner la première.
----Mais un homme ici parle
à ma fille ! Comment ?
----Elle lit un billet ?
Ah ! c'est de quelque amant.
----Approchons.
----ISABELLE
----
Tout de bon, ton maître est-il sincère ?
360 Le croirai-je ?
----L'INTIMÉ
---- Il ne dort non plus que votre père.
----Il se tourmente ; il
vous...
----(apercevant
Chicanneau)
---- fera voir aujourd'hui
----Que l'on ne gagne rien à
plaider contre lui.
----ISABELLE
----C'est mon père !
Vraiment, vous leur pouvez apprendre
----Que si l'on nous
poursuit, nous saurons nous défendre.
365 Tenez, voilà le cas qu'on fait de votre
exploit.
----CHICANNEAU
----Comment ! C'est un
exploit que ma fille lisoit !
----Ah ! tu seras un jour
l'honneur de ta famille :
----Tu défendras ton bien.
Viens, mon sang, viens ma fille.
----Va ! je t'achèterai le
Praticien françois.
370 Mais, diantre ! il ne faut pas déchirer les
exploits.
----ISABELLE
----Au moins, dites-leur
bien que je ne les crains guère :
----Ils me feront plaisir.
Je les mets à pis faire.
----CHICANNEAU
----Hé ! ne te fâche point.
----ISABELLE
---- Adieu, monsieur.
----CHICANNEAU
---- Or çà,
----Verbalisons.
----CHICANNEAU
----
Monsieur, de grâce, excusez-la :
375 Elle n'est pas instruite ; et puis, si bon
vous semble,
----En voici les morceaux
que je vais mettre ensemble.
----L'INTIMÉ
----Non.
----CHICANNEAU
----
Je le lirai bien.
----L'INTIMÉ
---- Je ne suis pas méchant :
----J'en ai sur moi copie.
----CHICANNEAU
---- Ah ! le trait est touchant.
----Mais, je ne sais
pourquoi, plus je vous envisage,
380 Et moins je me remets, monsieur, votre
visage.
----Je connais force
huissiers.
----L'INTIMÉ
---- Informez-vous de moi :
----Je m'acquitte assez bien
de mon petit emploi.
----CHICANNEAU
----Soit. Pour qui
venez-vous ?
----L'INTIMÉ
---- Pour une brave dame,
----Monsieur, qui vous
honore, et de toute son âme,
385 Voudrait que vous vinssiez, à ma sommation,
----Lui faire un petit mot
de réparation.
----CHICANNEAU
----De réparation ? Je n'ai
blessé personne.
----L'INTIMÉ
----Je le crois : vous avez,
monsieur, l'âme trop bonne.
----CHICANNEAU
----Que demandez-vous donc ?
----L'INTIMÉ
---- Elle voudrait, monsieur,
390 Que devant des témoins vous lui fissiez
l'honneur
----De l'avouer pour sage et
point extravagante.
----CHICANNEAU
----Parbleu, c'est ma
comtesse !
----L'INTIMÉ
---- Elle est votre servante.
----CHICANNEAU
----Je suis son serviteur.
----L'INTIMÉ
---- Vous êtes obligeant,
----Monsieur.
----CHICANNEAU
----
Oui, vous pouvez l'assurer qu'un sergent
395 Lui doit porter pour moi tout ce qu'elle
demande.
----Hé quoi donc ? les
battus, ma foi, paieront l'amende !
----Voyons ce qu'elle
chante. Hon... Sixième janvier,
----Pour avoir
faussement dit qu'il fallait lier
----Étant à ce porté par
esprit de chicane,
400 Haute et puissante dame Yolande Cudasne,
----Comtesse de
Pimbesche, Orbesche, et caetera,
----Il soit dit que sur
l'heure il se transportera
----Au logis de la dame,
et là, d'une voix claire,
----Devant quatre
témoins assistés d'un notaire,
405 Zeste ! ledit Hiérôme avouera hautement
----Qu'il la tient pour
sensée et de bon jugement.
----Le
Bon. C'est donc le nom de votre seigneurie ?
----L'INTIMÉ
----Pour vous servir. Il
faut payer d'effronterie.
----CHICANNEAU
----Le Bon ! Jamais exploit
ne fut signé Le Bon.
410 Monsieur Le Bon !
----L'INTIMÉ
---- Monsieur.
----CHICANNEAU
---- Vous êtes un fripon.
----L'INTIMÉ
----Monsieur, pardonnez-moi,
je suis fort honnête homme.
----CHICANNEAU
----Mais fripon le plus
franc qui soit de Caen à Rome.
----L'INTIMÉ
----Monsieur, je ne suis pas
pour vous désavouer :
----Vous aurez la bonté de
me le bien payer.
----CHICANNEAU
415 Moi, payer ? En soufflets.
----L'INTIMÉ
---- Vous êtes trop honnête :
----Vous me le paierez bien.
----CHICANNEAU
---- Oh ! tu me romps la tête.
----Tiens, voilà ton
paiement.
----L'INTIMÉ
---- Un soufflet ! Écrivons :
----Lequel Hiérome,
après plusieurs rébellions,
----Aurait atteint,
frappé, moi sergent, à la joue,
420 Et fait tomber, d'un coup, mon chapeau
dans la boue.
----CHICANNEAU
----Ajoute cela.
----L'INTIMÉ
---- Bon : c'est de l'argent comptant ;
----J'en avais bien besoin.
Et, de ce, non content,
----Aurait avec le pied
réitéré. Courage !
----Outre plus, le
susdit serait venu, de rage,
425 Pour lacérer ledit présent
procès-verbal.
----Allons, mon cher
monsieur, cela ne va pas mal.
----Ne vous relâchez point.
----CHICANNEAU
---- Coquin !
----L'INTIMÉ
---- Ne vous déplaise,
----Quelques coups de bâton,
et je suis à mon aise.
----CHICANNEAU
----Oui-da : je verrai bien
s'il est sergent.
----L'INTIMÉ,
en posture d'écrire
----Tôt donc,
430 Frappez : j'ai quatre enfants à nourrir.
----CHICANNEAU
---- Ah ! pardon !
----Monsieur, pour un
sergent, je ne pouvais vous prendre ;
----Mais le plus habile
homme enfin peut se méprendre.
----Je saurai réparer ce
soupçon outrageant.
----Oui, vous êtes sergent,
monsieur, et très sergent.
435 Touchez là : vos pareils sont gens que je
révère ;
----Et j'ai toujours été
nourri par feu mon père
----Dans la crainte de Dieu,
monsieur, et des sergents.
----L'INTIMÉ
----Non, à si bon marché
l'on ne bat point les gens.
----CHICANNEAU
----Monsieur, point de
procès !
----L'INTIMÉ
---- Serviteur. Contumace,
440 Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah !
----CHICANNEAU
---- De grâce.
----Rendez-les-moi, plutôt.
----L'INTIMÉ
---- Suffit qu'ils soient reçus,
----Je ne les voudrais pas
donner pour mille écus.
----L'INTIMÉ
----Voici fort à propos
monsieur le Commissaire.
----Monsieur, votre présence
ici est nécessaire.
445 Tel que vous me voyez, monsieur ici présent
----M'a d'un fort grand
soufflet fait un petit présent.
----LÉANDRE
----À vous, monsieur ?
----L'INTIMÉ
---- À moi, parlant à ma personne.
----Item, un coup
de pied ; plus, les noms qu'il me donne.
----LÉANDRE
----Avez-vous des témoins ?
----L'INTIMÉ
---- Monsieur, tâtez plutôt :
450 Le soufflet sur ma joue est encore tout
chaud.
----LÉANDRE
----Pris en flagrant délit,
affaire criminelle.
----CHICANNEAU
----Foin de moi !
----L'INTIMÉ
---- Plus, sa fille, au moins soi-disant telle,
----A mis un mien papier en
morceaux, protestant
----Qu'on lui ferait
plaisir, et que d'un oeil content
455 Elle nous défiait.
----LÉANDRE
---- Faites venir la fille.
----L'esprit de contumace
est dans cette famille.
----CHICANNEAU
----Il faut absolument qu'on
m'ait ensorcelé :
----Si j'en connais pas un,
je veux être étranglé.
----LÉANDRE
----Comment ? battre un
huissier ! Mais voici la rebelle.
----L'INTIMÉ
460 Vous le reconnaissez ?
----LÉANDRE
---- Hé bien, mademoiselle,
----C'est donc vous qui
tantôt braviez notre officier,
----Et qui si hautement osez
nous défier ?
----Votre nom ?
----ISABELLE
---- Isabelle.
----LÉANDRE
---- Écrivez. Et votre âge ?
----ISABELLE
----Dix-huit ans.
----CHICANNEAU
---- Elle en a quelque peu davantage ;
465 Mais n'importe.
----LÉANDRE
---- Êtes-vous en pouvoir de mari ?
----ISABELLE
----Non, monsieur.
----LÉANDRE
---- Vous riez ? Écrivez qu'elle a ri.
----CHICANNEAU
----Monsieur, ne parlons pas
de mari à des filles ;
----Voyez-vous, ce sont là
des secrets de familles.
----LÉANDRE
----Mettez qu'il interrompt.
----CHICANNEAU
---- Hé ! je n'y pensais pas.
470 Prends bien garde, ma fille, à ce que tu
diras.
----LÉANDRE
----Là, ne vous troublez
point. Répondez à votre aise.
----On ne peut pas rien
faire ici qui vous déplaise.
----N'avez-vous pas reçu de
l'huissier que voilà
----Certain papier tantôt ?
----ISABELLE
---- Oui, monsieur.
----CHICANNEAU
---- Bon cela.
----LÉANDRE
475 Avez-vous déchiré ce papier sans le lire ?
----ISABELLE
----Monsieur, je l'ai lu.
----CHICANNEAU
---- Bon.
----LÉANDRE
---- Continuez d'écrire.
----Et pourquoi l'avez-vous
déchiré ?
----ISABELLE
---- J'avais peur
----Que mon père ne prît
l'affaire trop à coeur,
----Et qu'il ne s'échauffât
le sang à sa lecture.
----CHICANNEAU
480 Et tu fuis les procès ? C'est méchanceté
pure.
----LÉANDRE
----Vous n'avez donc pas
détruit ce papier par dépit,
----Ou par mépris de ceux
qui vous l'avaient écrit ?
----ISABELLE
----Monsieur, je n'ai pour
eux ni mépris ni colère.
----LÉANDRE
----Écrivez.
----CHICANNEAU
----
Je vous dis qu'elle tient de son père :
485 Elle répond fort bien.
----LÉANDRE
---- Vous montrez cependant
----Pour tous les gens de
robe un mépris évident.
----ISABELLE
----Une robe toujours
m'avait choqué la vue ;
----Mais cette aversion à
présent diminue.
----CHICANNEAU
----La pauvre enfant ! Va,
va, je te marierai bien,
490 Dès que je le pourrai, s'il ne m'en coûte
rien.
----LÉANDRE
----À la justice donc vous
voulez satisfaire ?
----ISABELLE
----Monsieur, je ferai tout
pour ne pas vous déplaire
----L'INTIMÉ
----Monsieur, faites signez.
----LÉANDRE
---- Dans les occasions,
----Soutiendrez-vous au
moins vos dépositions ?
----ISABELLE
495 Monsieur, assurez-vous qu'Isabelle est
constante.
----LÉANDRE
----Signez. Cela va bien, la
justice est contente.
----Çà, ne signez-vous pas,
monsieur ?
----CHICANNEAU
---- Oui-da, gaîment.
----À tout ce qu'elle a dit
je signe aveuglément.
----LÉANDRE,
à Isabelle.
----Tout va bien. A mes
voeux le succès est conforme :
500 Il signe un bon contrat écrit en bonne
forme,
----Et sera condamné tantôt
sur son écrit.
----CHICANNEAU
----Que lui dit-il ? Il est
charmé par son esprit.
----LÉANDRE
----Adieu. Soyez toujours
aussi sage que belle :
----Tout ira bien. Huissier,
ramenez-la chez elle.
505 Et vous, monsieur, marchez.
----CHICANNEAU
---- Où, monsieur ?
----LÉANDRE
---- Suivez-moi.
----CHICANNEAU
----Où donc ?
----LÉANDRE
---- Vous le saurez. Marchez, de par le Roi.
----CHICANNEAU
----Comment ?
----PETIT
JEAN
----
Holà ! quelqu'un n'a-t-il point vu mon maître ?
----Quel chemin a-t-il
pris ? la porte ou la fenêtre ?
----LÉANDRE
----À l'autre !
----PETIT
JEAN
---- Je ne sais qu'est devenu son fils ;
510 Mais pour le père, il est où le diable l'a
mis.
----Il me redemandait sans
cesse ses épices,
----Et j'ai tout bonnement
couru jusqu'aux offices
----Chercher la boîte au
poivre ; et lui, pendant cela,
----Est disparu.
----DANDIN
---- Paix ! paix ! que l'on se taise là.
----LÉANDRE
515 Hé ! grand Dieu !
----PETIT
JEAN
---- Le voilà, ma foi, dans les gouttières.
----DANDIN
----Quelles gens êtes vous ?
Quelles sont vos affaires ?
----Qui sont ces gens de
robe ? êtes-vous avocats ?
----Çà, parlez.
----PETIT
JEAN
---- Vous verrez qu'il va juger les chats.
----DANDIN
----Avez-vous eu le soin de
voir mon secrétaire ?
520 Allez lui demander si je sais votre affaire.
----LÉANDRE
----Il faut bien que je
l'aille arracher de ces lieux.
----Sur votre prisonnier,
huissier, ayez les yeux.
----PETIT
JEAN
----Ho ! Ho ! Monsieur !
----LÉANDRE
---- Tais-toi, sur les yeux de ta tête,
----Et suis-moi.
----DANDIN
---- Dépêchez ; donnez votre requête.
----CHICANNEAU
525 Monsieur, sans votre aveu, l'on me fait
prisonnier.
----LA
COMTESSE
----Hé, mon Dieu !
j'aperçois Monsieur dans son grenier.
----Que fait-il là ?
----L'INTIMÉ
---- Madame, il y donne audience.
----Le champ vous est
ouvert.
----CHICANNEAU
---- On me fait violence,
----Monsieur, on m'injurie ;
et je venais ici
530 Me plaindre à vous.
----LA
COMTESSE
---- Monsieur, je viens me plaindre aussi.
----CHICANNEAU
et LA COMTESSE
----Vous voyez devant vous
mon adverse partie.
----L'INTIMÉ
----Parbleu ! je me veux
mettre aussi de la partie.
----CHICANNEAU,
LA COMTESSE, L'INTIMÉ
----Monsieur, je viens ici
pour un petit exploit.
----CHICANNEAU
----Hé, messieurs, tour à
tour exposons notre droit.
----LA
COMTESSE
535 Son droit ? Tout ce qu'il dit sont autant
d'impostures.
----DANDIN
----Qu'est-ce qu'on vous a
fait ?
----CHICANNEAU,
LA COMTESSE, L'INTIMÉ
---- On m'a dit des injures.
----L'INTIMÉ
----Outre un soufflet,
monsieur, que j'ai reçu plus qu'eux.
----CHICANNEAU
----Monsieur, je suis cousin
de l'un de vos neveux.
----LA
COMTESSE
----Monsieur, père Cordon
vous dira mon affaire.
----L'INTIMÉ
540 Monsieur, je suis bâtard de votre
apothicaire.
----DANDIN
----Vos qualités ?
----LA
COMTESSE
---- Je suis comtesse.
----L'INTIMÉ
---- Huissier.
----CHICANNEAU
---- Bourgeois.
----Messieurs...
----DANDIN
----
Parlez toujours : je vous entends tous trois.
----CHICANNEAU
----Monsieur...
----L'INTIMÉ
----
Bon ! le voilà qui fausse compagnie.
----LA
COMTESSE
----Hélas !
----CHICANNEAU
----
Hé quoi ! déjà, l'audience est finie ?
545 Je n'ai pas eu le temps de lui dire deux
mots.
----LÉANDRE
----Messieurs, voulez-vous
bien nous laisser en repos ?
----CHICANNEAU
----Monsieur, peut-on
entrer ?
----LÉANDRE
---- Non, monsieur, ou je meure.
----CHICANNEAU
----Hé, pourquoi ? j'aurai
fait en une petite heure,
----En deux heures au plus.
----LÉANDRE
---- On n'entre point, monsieur.
----LA
COMTESSE
550 C'est bien fait de fermer la porte à ce
crieur.
----Mais moi...
----LÉANDRE
---- L'on n'entre point, madame, je vous jure.
----LA
COMTESSE
----Ho ! monsieur,
j'entrerai.
----LÉANDRE
---- Peut-être.
----LA
COMTESSE
---- J'en suis sûre.
----LÉANDRE
----Par la fenêtre donc ?
----LA
COMTESSE
---- Par la porte.
----LÉANDRE
---- Il faut voir.
----CHICANNEAU
----Quand je devrais ici
demeurer jusqu'au soir.
----PETIT
JEAN
555 On ne l'entendra pas, quelque chose qu'il
fasse.
----Parbleu ! je l'ai fourré
dans notre salle basse,
----Tout auprès de la cave.
----LÉANDRE
---- En un mot comme en cent,
----On ne voit point mon
père.
----CHICANNEAU
---- Hé bien donc ! Si pourtant
----Sur toute cette affaire
il faut que je le voie.
560 Mais que vois-je ? Ah ! c'est lui que le
ciel nous renvoie !
----LÉANDRE
----Quoi ? Par le
soupirail !
----PETIT
JEAN
---- Il a le diable au corps.
----CHICANNEAU
----Monsieur...
----DANDIN
----
L'impertinent ! Sans lui j'étais dehors.
----CHICANNEAU
----Monsieur...
----DANDIN
----
Retirez-vous, vous êtes une bête.
----CHICANNEAU
----Monsieur, voulez-vous
bien...
----DANDIN
---- Vous me rompez la tête.
----CHICANNEAU
565 Monsieur, j'ai commandé...
----DANDIN
---- Taisez-vous, vous dit-on.
----CHICANNEAU
----Que l'on portât chez
vous...
----DANDIN
---- Qu'on le mène en prison.
----CHICANNEAU
----Certain quartaut de vin.
----DANDIN
---- Hé ! je n'en ai que faire.
----CHICANNEAU
----C'est de très bon
muscat.
----DANDIN
---- Redites votre affaire.
----LÉANDRE
----Il faut les entourer ici
de tous côtés.
----LA
COMTESSE
570 Monsieur, il va vous dire autant de
faussetés.
----CHICANNEAU
----Monsieur, je vous dis
vrai.
----DANDIN
---- Mon Dieu, laissez-la dire !
----LA
COMTESSE
----Monsieur, écoutez-moi.
----DANDIN
---- Souffrez que je respire.
----CHICANNEAU
----Monsieur...
----DANDIN
----
Vous m'étranglez.
----LA
COMTESSE
---- Tournez les yeux vers moi.
----DANDIN
----Elle m'étrangle... Ay !
ay !
----CHICANNEAU
---- Vous m'entraînez, ma foi !
575 Prenez garde, je tombe.
----PETIT
JEAN
---- Ils sont, sur ma parole,
----L'un et l'autre encavés.
----LÉANDRE
---- Vite, que l'on y vole.
----Courez à leur secours.
Mais au moins je prétends
----Que monsieur Chicanneau,
puisqu'il est là-dedans,
----N'en sorte
d'aujourd'hui. L'intimé, prends-y garde.
----L'INTIMÉ
580 Gardez le soupirail.
----LÉANDRE
---- Va vite, je le garde.
----LA
COMTESSE
----Misérable ! il s'en va
lui prévenir l'esprit.
----Monsieur, ne croyez rien
de tout ce qu'il vous dit ;
----Il n'a point de
témoins : c'est un menteur.
----LÉANDRE
---- Madame,
----Que leur contez-vous
là ? Peut-être ils rendent l'âme.
----LA
COMTESSE
585 Il lui fera, monsieur, croire ce qu'il
voudra.
----Souffrez que j'entre.
----LÉANDRE
---- Oh non ! personne n'entrera.
----LA
COMTESSE
----Je le vois bien,
monsieur, le vin muscat opère
----Aussi bien sur le fils
que sur l'esprit du père.
----Patience, je m'en vais
protester comme il faut
590 Contre monsieur le juge et contre le
quartaut.
----LÉANDRE
----Allez donc, et cessez de
nous rompre la tête.
----Que de fous ! je ne fus
jamais à telle fête.
----L'INTIMÉ
----Monsieur, où
courez-vous ? C'est vous mettre en danger ;
----Et vous boitez tout bas.
----DANDIN
---- Je veux aller juger.
----LÉANDRE
595 Comment ! mon père ! Allons, permettez qu'on
vous panse.
----Vite, un chirurgien.
----DANDIN
---- Qu'il vienne à l'audience.
----LÉANDRE
----Hé ! mon père !
arrêtez...
----DANDIN
---- Ho ! je vois ce que c'est :
----Tu prétends faire ici de
moi ce qui te plait ;
----Tu ne gardes pour moi
respect ni complaisance :
600 Je ne puis prononcer une seule sentence.
----Achève, prends ce sac,
prends vite.
----LÉANDRE
---- Hé ! doucement,
----Mon père. Il faut
trouver quelque accomodement.
----Si pour vous, sans
juger, la vie est un supplice,
----Si vous êtes pressé de
rendre la justice,
605 Il ne faut point sortir pour cela de chez
vous :
----Excercez le talent, et
jugez parmi nous.
----DANDIN
----Ne raillons point ici de
la magistrature :
----Vois-tu ? je ne veux
point être un juge en peinture.
----LÉANDRE
----Vous serez, au
contraire, un juge sans appel,
610 Et juge du civil comme du criminel.
----Vous pourrez tous les
jours tenir deux audiences :
----Tout vous sera chez vous
matière de sentences.
----Un valet manque-t-il de
rendre un verre net,
----Condamnez-le à l'amende,
ou, s'il le casse, au fouet.
----DANDIN
615 C'est quelque chose. Encor passe quand on
raisonne.
----Et mes vacations, qui
les paiera ? Personne ?
----LÉANDRE
----Leurs gages vous
tiendront lieu de nantissement.
----DANDIN
----Il parle, ce me semble,
assez pertinemment.
----LÉANDRE
----Contre un de vos
voisins...
----PETIT
JEAN
---- Arrête ! arrête ! attrape !
----LÉANDRE
620 Ah ! c'est mon prisonnier, sans doute, qui
s'échappe !
----L'INTIMÉ
----Non, non, ne craignez
rien.
----PETIT
JEAN
---- Tout est perdu... Citron...
----Votre chien... vient
là-bas de manger un chapon.
----Rien n'est sûr devant
lui : ce qu'il trouve, il l'emporte.
----LÉANDRE
----Bon ! voilà pour mon
père une cause. Main-forte !
625 Qu'on se mette après lui. Courez tous.
----DANDIN
---- Point de bruit.
----Tout doux. Un amené sans
scandale suffit.
----LÉANDRE
----Çà, mon père, il faut
faire un exemple authentique ;
----Jugez sévèrement ce
voleur domestique.
----DANDIN
----Mais je veux faire au
moins la chose avec éclat.
630 Il faut de part et d'autre avoir un avocat.
----Nous n'en avons pas un.
----LÉANDRE
---- Hé bien ! il en faut faire.
----Voilà votre portier et
votre secrétaire.
----Vous en ferez, je crois,
d'excellents avocats ;
----Ils sont fort ignorants.
----L'INTIMÉ
---- Non pas, monsieur, non pas.
635 J'endormirai Monsieur tout aussi bien qu'un
autre.
----PETIT
JEAN
----Pour moi, je ne sais
rien ; n'attendez rien du nôtre.
----LÉANDRE
----C'est ta première cause,
et l'on te la fera.
----PETIT
JEAN
----Mais je ne sais pas
lire.
----LÉANDRE
---- Hé ! l'on te soufflera.
----DANDIN
----Allons nous préparer.
Çà, messieurs, point d'intrigue.
640 Fermons l'oeil aux présents, et l'oreille à
la brigue.
----Vous, maître Petit Jean,
serez le demandeur ;
----Vous, maître l'Intimé,
soyez le défendeur.
----CHICANNEAU
----Oui, Monsieur, c'est
ainsi qu'ils ont conduit l'affaire.
----L'huissier m'est
inconnu, comme le commissaire.
645 Je ne mens pas d'un mot.
----LÉANDRE
---- Oui, je crois tout cela ;
----Mais, si vous m'en
croyez, vous les laisserez là.
----En vain vous prétendez
les pousser l'un et l'autre,
----Vous troublerez bien
moins leur repos que le vôtre.
----Les trois quarts de vos
biens sont déjà dépensés
650 À faire enfler des sacs l'un sur l'autre
entassés
----Et dans une poursuite à
vous-même contraire...
----CHICANNEAU
----Vraiment, vous me donnez
un conseil salutaire ;
----Et devant qu'il soit peu
je veux en profiter :
----Mais je vous prie au
moins de bien solliciter.
655 Puisque Monsieur Dandin va donner audience,
----Je vais faire venir ma
fille en diligence.
----On peut l'interroger,
elle est de bonne foi :
----Et même elle saura mieux
répondre que moi.
----LÉANDRE
----Allez et revenez, l'on
vous fera justice.
----LE
SOUFFLEUR
660 Quel homme !
----LÉANDRE
---- Je me sers d'un étrange artifice ;
----Mais mon père est un
homme à se désespérer ;
----Et d'une cause en l'air
il le faut bien leurrer.
----D'ailleurs j'ai mon
dessein, et je veux qu'il condamne
----Ce fou qui réduit tout
au pied de la chicane.
665 Mais voici tous nos gens qui marchent sur
nos pas.
----DANDIN
----Çà, qu'êtes-vous ici ?
----LÉANDRE
---- Ce sont les avocats.
----DANDIN
----Vous ?
----LE
SOUFFLEUR
----
Je viens secourir leur mémoire troublée.
----DANDIN
----Je vous entends. Et
vous ?
----LÉANDRE
---- Moi ? Je suis l'assemblée.
----DANDIN
----Commencez donc.
----LE
SOUFFLEUR
---- Messieurs...
----PETIT
JEAN
---- Ho ! prenez-le plus bas :
670 Si vous soufflez si haut, l'on ne m'entendra
pas.
----Messieurs...
----DANDIN
----
Couvrez-vous.
----PETIT
JEAN
---- Ô ! Mes...
----DANDIN
---- Couvrez-vous, vous dis-je.
----PETIT
JEAN
----Oh ! monsieur ! je sais
bien à quoi l'honneur m'oblige.
----DANDIN
----Ne te couvre donc pas.
----PETIT
JEAN, se couvrant.
---- Messieurs... Vous, doucement ;
----Ce que je sais le mieux,
c'est mon commencement
675 Messieurs, quand je regarde avec exactitude
----L'inconstance du monde
et sa vicissitude ;
----Lorsque je vois, parmi
tant d'hommes différents,
----Pas une étoile fixe, et
tant d'astres errants ;
----Quand je vois les
Césars, quand je vois leur fortune ;
680 Quand je vois le soleil, et quand je vois la
lune ;
----Quand je vois les États
des Babiboniens ;
Transferés des Serpans aux Nacédoniens ;
Quand je vois les Lorrains, de l'état dépotique ;
Passer au démocrite, et puis monarchique ;
Quand je vois le Japon.....
----L'INTIMÉ
---- Quand aura-t-il tout vu ?
----PETIT
JEAN
----Oh ! pourquoi celui-là
m'a-t-il interrompu ?
----Je ne dirai plus rien.
----DANDIN
---- Avocat incommode,
----Que ne lui laissiez-vous
finir sa période ?
----Je suais sang et eau,
pour voir si du Japon
690 Il viendrait à bon port au fait de son
chapon ;
----Et vous l'interrompez
par un discours frivole.
----Parlez donc, avocat.
----PETIT
JEAN
---- J'ai perdu la parole.
----LÉANDRE
----Achève, Petit Jean :
c'est fort bien débuté.
----Mais que font là tes
bras pendants à ton côté ?
695 Te voilà sur tes pieds droit comme une
statue.
----Dégourdis-toi. Courage !
allons, qu'on s'évertue.
----PETIT
JEAN, remuant les bras.
----Quand... je vois...
Quand... je vois...
----LÉANDRE
---- Dis donc ce que tu vois.
----PETIT
JEAN
----Oh ! dame ! on ne court
pas deux lièvres à la fois.
----LE
SOUFFLEUR
----On lit...
----PETIT
JEAN
---- On lit...
----LE
SOUFFLEUR
----Dans la...
----PETIT
JEAN
----Dans la...
----LE
SOUFFLEUR
---- Métamorphose...
----PETIT
JEAN
700 Comment ?
----LE
SOUFFLEUR
----
Que la métem...
----PETIT
JEAN
---- Que la métem...
----LE
SOUFFLEUR
---- psycose...
----PETIT
JEAN
----Psycose...
----LE
SOUFFLEUR
----
Hé ! le cheval !
----PETIT
JEAN
---- Et le cheval...
----LE
SOUFFLEUR
---- Encor !
----PETIT
JEAN
----Encor...
----LE
SOUFFLEUR
----
Le chien !
----PETIT
JEAN
---- Le chien...
----LE
SOUFFLEUR
---- Le butor !
----PETIT
JEAN
---- Le butor...
----LE
SOUFFLEUR
----Peste de l'avocat !
----PETIT
JEAN
---- Ah ! peste de toi-même
----Voyez cet autre avec sa
face de carême
705 Va-t'en au diable.
----DANDIN
---- Et vous, venez au fait. Un mot
----Du fait.
----PETIT
JEAN
---- Hé ! faut-il tant tourner autour du pot ?
----Ils me font dire aussi
des mots longs d'une toise,
----De grands mots qui
tiendraient d'ici jusqu'à Pontoise.
----Pour moi, je ne sais
point tant faire de façon
710 Pour dire qu'un mâtin vient de prendre un
chapon.
----Tant y a qu'il n'est
rien que votre chien ne prenne ;
----Qu'il a mangé là-bas un
bon chapon du Maine ;
----Que la première fois que
je l'y trouverai,
----Son procès est tout
fait, et je l'assommerai.
----LÉANDRE
715 Belle conclusion, et digne de l'exorde !
----PETIT
JEAN
----On l'entend bien
toujours. Qui voudra mordre y morde.
----DANDIN
----Appelez les témoins.
----LÉANDRE
---- C'est bien dit, s'il le peut :
----Les témoins sont fort
chers, et n'en a pas qui veut.
----PETIT
JEAN
----Nous en avons pourtant,
et qui sont sans reproche.
----DANDIN
720 Faites-les donc venir.
----PETIT
JEAN
---- Je les ai dans ma poche.
----Tenez : voilà la tête et
les pieds du chapon.
----Voyez-les et jugez.
----L'INTIMÉ
---- Je les récuse.
----DANDIN
---- Bon !
----Pourquoi les récuser ?
----L'INTIMÉ
---- Monsieur, ils sont du Maine.
----DANDIN
----Il est vrai que du Mans
il en vient par douzaine.
----L'INTIMÉ
725 Messieurs...
----DANDIN
----
Serez-vous long, avocat ? dites-moi.
----L'INTIMÉ
----Je ne réponds de rien.
----DANDIN
---- Il est de bonne foi.
----L'INTIMÉ,
d'un ton finissant en fausset.
----Messieurs, tout ce qui
peut étonner un coupable
----Tout ce que les mortels
ont de plus redoutable,
----Semble s'être assemblé
contre nous par hasar :
730 Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car
----D'un côté, le crédit du
défunt m'épouvante ;
----Et, de l'autre côté,
l'éloquence éclatante
----De maître Petit Jean
m'éblouit.
----DANDIN
---- Avocat,
----De votre ton vous-même
adoucissez l'éclat.
----L'INTIMÉ
(du beau ton.)
735 Oui-da, j'en ai plusieurs... Mais quelque
défiance
----Que nous doive donner la
susdite éloquence,
----Et le susdit crédit, ce
néanmoins, Messieurs,
----L'ancre de vos bontés
nous rassure, d'ailleurs.
----Devant le grand Dandin
l'innocence est hardie ;
740 Oui, devant ce Caton de basse Normandie,
----Ce soleil d'équité qui
n'est jamais terni :
----Victrix causa diis
placuit, sed victa Catoni.
----DANDIN
----Vraiment, il plaide
bien.
----L'INTIMÉ
---- Sans craindre aucune chose,
----Je prends donc la
parole, et je viens à ma cause.
745 Aristote, primo, peri Politicon,
----Dit fort bien...
----DANDIN
---- Avocat, il s'agit d'un chapon
----Et non point d'Aristote
et de sa Politique.
----L'INTIMÉ
----Oui ; mais l'autorité du
Péripatétique
----Prouverait que le bien
et le mal...
----DANDIN
---- Je prétends
750 Qu'Aristote n'a point d'autorité céans.
----Au fait.
----L'INTIMÉ
---- Pausanias, en ses Corinthiaques...
----DANDIN
----Au fait.
----L'INTIMÉ
---- Rebuffe...
----DANDIN
---- Au fait, vous dis-je.
----L'INTIMÉ
---- Le grand Jacques...
----DANDIN
----Au fait, au fait, au
fait.
----L'INTIMÉ
---- Harmeno Pul, in Prompt...
----DANDIN
----Ho ! je te vais juger.
----L'INTIMÉ
---- Ho ! vous êtes si prompt !
----(vite)
755 Voici le fait. Un chien vient dans une
cuisine ;
----Il y trouve un chapon,
lequel a bonne mine.
----Or celui pour lequel je
parle est affamé,
----Celui contre lequel je
parle autem plumé ;
----Et celui pour lequel je
suis prend en cachette
760 Celui contre lequel je parle. L'on décrète :
----On le prend. Avocat pour
et contre appelé ;
----Jour pris. Je dois
parler, je parle, j'ai parlé.
----DANDIN
----Ta, ta, ta, ta. Voilà
bien instruire une affaire !
----Il dit fort posément ce
dont on n'a que faire,
765 Et court le grand galop quand il est à son
fait.
----L'INTIMÉ
----Mais le premier,
Monsieur, c'est le beau.
----DANDIN
---- C'est le laid.
----A-t-on jamais plaidé
d'une telle méthode ?
----Mais qu'en dit
l'assemblée ?
----LÉANDRE
---- Il est fort à la mode.
----L'INTIMÉ,
d'un ton véhément.
----Qu'arrive-t-il,
Messieurs ? On vient. Comment vient-on ?
770 On poursuit ma partie. On force une maison.
----Quelle maison ? Maison
de notre propre juge !
----On brise le cellier qui
nous sert de refuge !
----De vol, de brigandage on
nous déclare auteurs !
----On nous traîne, on nous
livre à nos accusateurs.
775 À maître Petit Jean, Messieurs. Je vous
atteste :
----Qui ne sait que la loi
Si quis canis, Digeste,
----De Vi,
paragrapho, Messieurs, Caponibus,
----Est manifestement
contraire à cet abus ?
----Et quand il serait vrai
que Citron, ma partie,
780 Aurait mangé, Messieurs, le tout, ou bien
partie
----Dudit chapon : qu'on
mette en compensation
----Ce que nous avons fait
avant cette action.
----Quand ma partie a-t-elle
été réprimandée ?
----Par qui votre maison
a-t-elle été gardée ?
785 Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron ?
----Témoin trois procureurs,
dont icelui Citron
----A déchiré la robe. On en
verra les pièces.
----Pour nous justifier,
voulez-vous d'autres pièces ?
----PETIT
JEAN
----Maître Adam...
----L'INTIMÉ
---- Laissez-nous.
----PETIT
JEAN
---- L'Intimé...
----L'INTIMÉ
---- Laissez-nous.
----PETIT
JEAN
790 S'enroue.
----L'INTIMÉ
----
Hé laissez-nous. Euh ! euh !
----DANDIN
---- Reposez-vous,
----Et concluez.
----L'INTIMÉ,
d'un ton pesant.
---- Puis donc, qu'on nous, permet, de prendre,
----Haleine, et que l'on
nous, défend, de nous, étendre,
----Je vais, sans rien
omettre, et sans prévariquer,
----Compendieusement
énoncer, expliquer,
795 Exposer, à vos yeux, l'idée universelle
----De ma cause, et des
faits, renfermés, en icelle.
----DANDIN
----Il aurait plus tôt fait
de dire tout vingt fois,
----Que de l'abréger une.
Homme, ou qui que tu sois,
----Diable, conclus ; ou
bien que le ciel te confonde.
----L'INTIMÉ
800 Je finis.
----DANDIN
---- Ah !
----L'INTIMÉ
---- Avant la naissance du monde...
----DANDIN,
bâillant.
----Avocat, ah ! passons au
déluge.
----L'INTIMÉ
---- Avant donc
----La naissance du monde,
et sa création,
----Le monde, l'univers,
tout, la nature entière
----Était ensevelie au fond
de la matière.
805 Les éléments, le feu, l'air, et la terre, et
l'eau,
----Enfoncés, entassés, ne
faisaient qu'un monceau,
----Une confusion, une masse
sans forme,
----Un désordre, un chaos,
une cohue énorme :
----Unus
erat toto naturae vultus in orbe,
810 Quem Graeci dixere chaos, rudis indigestaque
moles.
----LÉANDRE
----Quelle chute ! Mon
père !
----PETIT
JEAN
---- Ay ! monsieur ! Comme il dort !
----LÉANDRE
----Mon père, éveillez-vous.
----PETIT
JEAN
---- Monsieur, êtes-vous mort ?
----LÉANDRE
----Mon père !
----DANDIN
---- Hé bien ? hé bien ? Quoi ? Qu'est-ce ! Ah ! ah ! quel homme !
----Certes, je n'ai jamais
dormi d'un si bon somme.
----LÉANDRE
815 Mon père, il faut juger.
----DANDIN
---- Aux galères.
----LÉANDRE
---- Un chien,
----Aux galères ?
----DANDIN
---- Ma foi ! je n'y conçois plus rien :
----De monde, de chaos, j'ai
la tête troublée.
----Hé ! concluez.
----L'INTIMÉ,
lui présentant de petits chiens.
---- Venez, famille désolée ;
----Venez, pauvres enfants
qu'on veut rendre orphelins :
820 Venez faire parler vos esprits enfantins.
----Oui, messieurs, vous
voyez ici notre misère :
----Nous sommes orphelins ;
rendez-nous notre père,
----Notre père, par qui nous
fûmes engendrés,
----Notre père, qui nous...
----DANDIN
---- Tirez, tirez, tirez.
----L'INTIMÉ
825 Notre père, messieurs...
----DANDIN
---- Tirez donc. Quels vacarmes !
----Ils ont pissé partout.
----L'INTIMÉ
---- Monsieur, voyez nos larmes.
----DANDIN
----Ouf ! Je me sens déjà
pris de compassion.
----Ce que c'est qu'à propos
toucher la passion !
----Je suis bien empêché. La
vérité me presse ;
830 Le crime est avéré : lui-même il le
confesse.
----Mais s'il est condamné,
l'embarras est égal.
----Voilà bien des enfants
réduits à l'hôpital.
----Mais je suis occupé, je
ne veux voir personne.
----CHICANNEAU
----Monsieur...
----DANDIN
----
Oui, pour vous seuls l'audience se donne ;
835 Adieu. Mais, s'il vous plaît, quel est cet
enfant-là ?
----CHICANNEAU
----C'est ma fille,
Monsieur.
----DANDIN
---- Hé ! tôt, rappelez-la.
----ISABELLE
----Vous êtes occupé.
----DANDIN
---- Moi ! Je n'ai point d'affaire.
----Que ne me disiez-vous
que vous étiez son père ?
----CHICANNEAU
----Monsieur...
----DANDIN
----
Elle sait mieux votre affaire que vous.
840 Dites. Qu'elle est jolie, et qu'elle a les
yeux doux !
----Ce n'est pas tout, ma
fille, il faut de la sagesse.
----Je suis tout réjoui de
voir cette jeunesse.
----Savez-vous que j'étais
un compère autrefois ?
----On a parlé de nous.
----ISABELLE
---- Ah ! Monsieur, je vous crois.
----DANDIN
845 Dis-nous : à qui veux-tu faire perdre la
cause ?
----ISABELLE
----À personne.
----DANDIN
---- Pour toi je ferai toute chose.
----Parle donc.
----ISABELLE
---- Je vous ai trop d'obligation.
----DANDIN
----N'avez-vous jamais vu
donner la question ?
----ISABELLE
----Non ; et ne le verrai,
que je crois, de ma vie.
----DANDIN
850 Venez, je vous en veux faire passer l'envie.
----ISABELLE
----Hé ! monsieur, peut-on
voir souffrir des malheureux ?
----DANDIN
----Bon ! Cela fait toujours
passer une heure ou deux.
----CHICANNEAU
----Monsieur, je viens ici
pour vous dire...
----LÉANDRE
---- Mon père,
----Je vous vais en deux
mots dire toute l'affaire :
855 C'est pour un mariage. Et vous saurez
d'abord
----Qu'il ne tient plus qu'à
vous, et que tout est d'accord.
----La fille le veut bien ;
son amant le respire ;
----Ce que la fille veut, le
père le désire.
----C'est à vous de juger.
----DANDIN,
se rasseyant.
---- Mariez au plus tôt :
860 Dès demain, si l'on veut ; aujourd'hui, s'il
le faut.
----LÉANDRE
----Mademoiselle, allons,
voilà votre beau-père :
----Saluez-le.
----CHICANNEAU
----
Comment ?
----DANDIN
---- Quel est donc ce mystère ?
----LÉANDRE
----Ce que vous avez dit se
fait de point en point.
----DANDIN
----Puisque je l'ai jugé, je
n'en reviendrai point.
----CHICANNEAU
865 Mais on ne donne pas une fille sans elle.
----LÉANDRE
----Sans doute, et j'en
croirai la charmante Isabelle.
----CHICANNEAU
----Es-tu muette ? Allons,
c'est à toi de parler.
----Parle.
----ISABELLE
----
Je n'ose pas, mon père, en appeler.
----CHICANNEAU
----Mais j'en appelle, moi.
----LÉANDRE
---- Voyez cette écriture.
870 Vous n'appellerez pas de votre signature ?
----CHICANNEAU
----Plaît-il ?
----DANDIN
----
C'est un contrat en fort bonne façon.
----CHICANNEAU
----Je vois qu'on m'a
surpris : mais j'en aurai raison.
----De plus de vingt procès
ceci sera la source.
----On a la fille, soit ; on
n'aura pas la bourse.
----LÉANDRE
875 Hé ! monsieur, qui vous dit qu'on vous
demande rien ?
----Laissez-nous votre
fille, et gardez votre bien.
----CHICANNEAU
----Ah !
----LÉANDRE
----
Mon père, êtes-vous content de l'audience ?
----DANDIN
----Oui-da. Que les procès
viennent en abondance,
----Et je passe avec vous le
reste de mes jours.
880 Mais que les avocats soient désormais plus
courts.
----Et notre criminel ?
----LÉANDRE
---- Ne parlons que de joie.
----Grâce ! grâce ! mon
père.
----DANDIN
---- Hé bien, qu'on le renvoie ;
----C'est en votre faveur,
ma bru, ce que j'en fais.
----Allons nous délasser à
voir d'autres procès.
FIN
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