François le Champi
AVANT-PROPOS
Nous revenions de la promenade, R*** et moi, au clair de la lune, qui argentait
faiblement les sentiers dans la campagne assombrie. C'était une soirée d'automne
tiède et doucement voilée ; nous remarquions la sonorité de l'air dans cette
saison et ce je ne sais quoi de mystérieux qui règne alors dans la nature. On
dirait qu'à l'approche du lourd sommeil de l'hiver chaque être et chaque chose
s'arrangent furtivement pour jouir d'un reste de vie et d'animation avant
l'engourdissement fatal de la gelée : et, comme s'ils voulaient tromper la
marche du temps, comme s'ils craignaient d'être surpris et interrompus dans les
derniers ébats de leur fête, les êtres et les choses de la nature procèdent sans
bruit et sans activité apparente à leurs ivresses nocturnes. Les oiseaux font
entendre des cris étouffés au lieu des joyeuses fanfares de l'été. L'insecte des
sillons laisse échapper parfois une exclamation indiscrète ; mais tout aussitôt
il s'interrompt, et va rapidement porter son chant ou sa plainte à un autre
point de rappel. Les plantes se hâtent d'exhaler un dernier parfum, d'autant
plus suave qu'il est plus subtil et comme contenu. Les feuilles jaunissantes
n'osent frémir au souffle de l'air, et les troupeaux paissent en silence sans
cris d'amour ou de combat.
Nous-mêmes, mon ami et moi, nous marchions avec une certaine précaution, et un
recueillement instinctif nous rendait muets et comme attentifs à la beauté
adoucie de la nature, à l'harmonie enchanteresse de ses derniers accords, qui
s'éteignaient dans un pianissimo insaisissable. L'automne est un
andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le solennel
adagio de l'hiver.
-- Tout cela est si calme, me dit enfin mon ami, qui, malgré notre silence,
avait suivi mes pensées comme je suivais les siennes ; tout cela paraît absorbé
dans une rêverie si étrangère et si indifférente aux travaux, aux prévoyances et
aux soucis de l'homme, que je me demande quelle expression, quelle couleur,
quelle manifestation d'art et de poésie l'intelligence humaine pourrait donner
en ce moment à la physionomie de la nature. Et, pour mieux te définir le but de
ma recherche, je compare cette soirée, ce ciel, ce paysage, éteints et cependant
harmonieux et complets, à l'âme d'un paysan religieux et sage qui travaille et
profite de son labeur, qui jouit de la vie qui lui est propre, sans besoin, sans
désir et sans moyen de manifester et d'exprimer sa vie intérieure. J'essaie de
me placer au sein de ce mystère de la vie rustique et naturelle, moi civilisé,
qui ne sais pas jouir par l'instinct seul, et qui suis toujours tourmenté du
désir de rendre compte aux autres et à moi-même de ma contemplation ou de ma
méditation.
" Et alors, continua mon ami, je cherche avec peine quel rapport peut s'établir
entre mon intelligence qui agit trop et celle de ce paysan qui n'agit pas assez
; de même que je me demandais tout à l'heure ce que la peinture, la musique, la
description, la traduction de l'art, en un mot, pourrait ajouter à la beauté de
cette nuit d'automne qui se révèle à moi par une réticence mystérieuse, et qui
me pénètre sans que je sache par quelle magique communication.
-- Voyons, répondis-je, si je comprends bien comment la question est posée :
Cette nuit d'octobre, ce ciel incolore, cette musique sans mélodie marquée ou
suivie, ce calme de la nature, ce paysan qui se trouve plus près que nous, par
sa simplicité, pour en jouir et la comprendre sans la décrire, mettons tout cela
ensemble, et appelons-le la vie primitive, relativement à notre vie
développée et compliquée, que j'appellerai la vie factice. Tu demandes
quel est le rapport possible, le lien direct entre ces deux états opposés de
l'existence des choses et des êtres, entre le palais et la chaumière, entre
l'artiste et la création, entre le poète et le laboureur.
-- Oui, reprit-il, et précisons : entre la langue que parlent cette nature,
cette vie primitive, ces instincts, et celle que parlent l'art, la science, la
connaissance, en un mot ?
-- Pour parler le langage que tu adoptes, je te répondrai qu'entre la
connaissance et la sensation, le rapport c'est le sentiment.
-- Et c'est sur la définition de ce sentiment que précisément je t'interroge en
m'interrogeant moi-même. C'est lui qui est chargé de la manifestation qui
m'embarrasse ; c'est lui qui est l'art, l'artiste, si tu veux, chargé de
traduire cette candeur, cette grâce, ce charme de la vie primitive, à ceux qui
ne vivent que de la vie factice, et qui sont, permets-moi de le dire, en face de
la nature et de ses secrets divins, les plus grands crétins du monde.
-- Tu ne me demandes rien moins que le secret de l'art : cherche-le dans le sein
de Dieu, car aucun artiste ne pourra te le révéler. Il ne le sait pas lui-même,
et ne pourrait rendre compte des causes de son inspiration ou de son
impuissance. Comment faut-il s'y prendre pour exprimer le beau, le simple et le
vrai ? Est-ce que je le sais ? Et qui pourrait nous l'apprendre ? les plus
grands artistes ne le pourraient pas non plus, parce que s'ils cherchaient à le
faire ils cesseraient d'être artistes, ils deviendraient critiques ; et la
critique...
-- Et la critique, reprit mon ami, tourne depuis des siècles autour du mystère
sans y rien comprendre. Mais pardonne-moi, ce n'est pas là précisément ce que je
demandais. Je suis plus sauvage que cela dans ce moment-ci ; je révoque en doute
la puissance de l'art. Je la méprise, je l'anéantis, je prétends que l'art n'est
pas né, qu'il n'existe pas, ou bien que, s'il a vécu, son temps est fait. Il est
usé, il n'a plus de formes, il n'a plus de souffle, il n'a plus de moyens pour
chanter la beauté du vrai. La nature est une oeuvre d'art, mais Dieu est le seul
artiste qui existe, et l'homme n'est qu'un arrangeur de mauvais goût. La nature
est belle, le sentiment s'exhale de tous ses pores ; l'amour, la jeunesse, la
beauté y sont impérissables. Mais l'homme n'a pour les sentir et les exprimer
que des moyens absurdes et des facultés misérables. Il vaudrait mieux qu'il ne
s'en mêlât pas, qu'il fût muet et se renfermât dans la contemplation. Voyons,
qu'en dis-tu ?
-- Cela me va, et je ne demanderais pas mieux, répondis-je.
-- Ah ! s'écria-t-il, tu vas trop loin, et tu entres trop dans mon paradoxe. Je
plaide ; réplique.
-- Je répliquerai donc qu'un sonnet de Pétrarque a sa beauté relative, qui
équivaut à la beauté de l'eau de Vaucluse ; qu'un beau paysage de Ruysdaël a son
charme qui équivaut à celui de la soirée que voici ; que Mozart chante dans la
langue des hommes aussi bien que Philomèle dans celle des oiseaux ; que
Shakespeare fait passer les passions, les sentiments et les instincts, comme
l'homme le plus primitif et le plus vrai peut les ressentir. Voilà l'art, le
rapport, le sentiment, en un mot.
-- Oui, c'est une oeuvre de transformation mais si elle ne me satisfait pas ?
quand même tu aurais mille fois raison de par les arrêts du goût et de
l'esthétique, si je trouve les vers de Pétrarque moins harmonieux que le bruit
de la cascade ; et ainsi du reste ? Si je soutiens qu'il y a dans la soirée que
voici un charme que personne ne pourrait me révéler si je n'en avais joui par
moi-même ; et que toute la passion de Shakespeare est froide au prix de celle
que je vois briller dans les yeux du paysan jaloux qui bat sa femme, qu'auras-tu
à me répondre ? Il s'agit de persuader mon sentiment. Et s'il échappe à tes
exemples, s'il résiste à tes preuves ? L'art n'est donc pas un démonstrateur
invincible, et le sentiment n'est pas toujours satisfait par la meilleure des
définitions.
-- Je n'y vois rien à répondre, en effet, sinon que l'art est une démonstration
dont la nature est la preuve ; que le fait préexistant de cette preuve est
toujours là pour justifier et contredire la démonstration, et qu'on n'en peut
pas faire de bonne si on n'examine pas la preuve avec amour et religion.
-- Ainsi la démonstration ne pourrait se passer de la preuve ; mais la preuve ne
pourrait-elle se passer de la démonstration ?
-- Dieu pourrait s'en passer sans doute ; mais toi qui parles comme si tu
n'étais pas des nôtres, je parie bien que tu ne comprendrais rien à la preuve si
tu n'avais trouvé dans la tradition de l'art la démonstration sous mille formes,
et si tu n'étais toi-même une démonstration toujours agissant sur la preuve.
-- Eh ! voilà ce dont je me plains. Je voudrais me débarrasser de cette
éternelle démonstration qui m'irrite ; anéantir dans ma mémoire les
enseignements et les formes de l'art ; ne jamais penser à la peinture quand je
regarde le paysage, à la musique quand j'écoute le vent, à la poésie quand
j'admire et goûte l'ensemble. Je voudrais jouir de tout par l'instinct, parce
que ce grillon qui chante me paraît plus joyeux et plus enivré que moi.
-- Tu te plains d'être homme, en un mot ?
-- Non ; je me plains de n'être plus l'homme primitif.
-- Reste à savoir si, ne comprenant pas, il jouissait.
-- Je ne le suppose pas semblable à la brute. Du moment qu'il fut homme, il
comprit et sentit autrement. Mais je ne peux pas me faire une idée nette de ses
émotions, et c'est là ce qui me tourmente. Je voudrais être, du moins, ce que la
société actuelle permet à un grand nombre d'hommes d'être, du berceau à la
tombe, je voudrais être paysan ; le paysan qui ne sait pas lire, celui à qui
Dieu a donné de bons instincts, une organisation paisible, une conscience droite
; et je m'imagine que, dans cet engourdissement des facultés inutiles, dans
cette ignorance des goûts dépravés, je serais aussi heureux que l'homme primitif
rêvé par Jean-Jacques.
-- Et moi aussi, je fais souvent ce rêve ; qui ne l'a fait ? Mais il ne
donnerait pas la victoire à ton raisonnement, car le paysan le plus simple et le
plus naïf est encore artiste ; et moi, je prétends même que leur art est
supérieur au nôtre. C'est une autre forme, mais elle parle plus à mon âme que
toutes celles de notre civilisation. Les chansons, les récits, les contes
rustiques, peignent en peu de mots ce que notre littérature ne sait qu'amplifier
et déguiser.
-- Donc, je triomphe ? reprit mon ami. Cet art-là est le plus pur et le
meilleur, parce qu'il s'inspire davantage de la nature, qu'il est en contact
plus direct avec elle. Je veux bien avoir poussé les choses à l'extrême en
disant que l'art n'était bon à rien ; mais j'ai dit aussi que je voudrais sentir
à la manière du paysan, et je ne m'en dédis pas. Il y a certaines complaintes
bretonnes, faites par des mendiants, qui valent tout Goethe et tout Byron, en
trois couplets, et qui prouvent que l'appréciation du vrai et du beau a été plus
spontanée et plus complète dans ces âmes simples que dans celles des plus
illustres poëtes. Et la musique donc ! N'avons-nous pas dans notre pays des
mélodies admirables ? Quant à la peinture, ils n'ont pas cela ; mais ils le
possèdent dans leur langage, qui est plus expressif, plus énergique et plus
logique cent fois que notre langue littéraire.
-- J'en conviens, répondis-je ; et quant à ce dernier point surtout, c'est pour
moi une cause de désespoir que d'être forcé d'écrire la langue de l'Académie,
quand j'en sais beaucoup mieux une autre qui est si supérieure pour rendre tout
un ordre d'émotions, de sentiments et de pensées.
-- Oui, oui, le monde naïf ! dit-il, le monde inconnu, fermé à notre art
moderne, et que nulle étude ne te fera exprimer à toi-même, paysan de nature, si
tu veux l'introduire dans le domaine de l'art civilisé, dans le commerce
intellectuel de la vie factice.
-- Hélas ! répondis-je, je me suis beaucoup préoccupé de cela. J'ai vu et j'ai
senti par moi-même, avec tous les êtres civilisés, que la vie primitive était le
rêve, l'idéal de tous les hommes et de tous les temps. Depuis les bergers de
Longus jusqu'à ceux de Trianon, la vie pastorale est un Éden parfumé où les âmes
tourmentées et lassées du tumulte du monde ont essayé de se réfugier. L'art, ce
grand flatteur, ce chercheur complaisant de consolations pour les gens trop
heureux, a traversé une suite ininterrompue de bergeries. Et sous ce
titre : Histoire des bergeries, j'ai souvent désiré de faire un livre
d'érudition et de critique où j'aurais passé en revue tous ces différents rêves
champêtres dont les hautes classes se sont nourries avec passion.
" J'aurais suivi leurs modifications toujours en rapport inverse de la
dépravation des moeurs, et se faisant pures et sentimentales d'autant plus que
la société était corrompue et impudente. Je voudrais pouvoir commander ce
livre à un écrivain plus capable que moi de le faire, et je le lirais ensuite
avec plaisir. Ce serait un traité d'art complet, car la musique, la peinture,
l'architecture, la littérature dans toutes ses formes : théâtre, poëme, roman,
églogue, chanson ; les modes, les jardins, les costumes même, tout a subi
l'engouement du rêve pastoral. Tous ces types de l'âge d'or, ces bergères, qui
sont des nymphes et puis des marquises, ces bergères de l'Astrée qui
passent par le Lignon de Florian, qui portent de la poudre et du satin sous
Louis XV, et auxquels Sedaine commence, à la fin de la monarchie, à donner des
sabots, sont tous plus ou moins faux, et aujourd'hui ils nous paraissent niais
et ridicules. Nous en avons fini avec eux, nous n'en voyons plus guère que sous
forme de fantômes à l'Opéra, et pourtant ils ont régné sur les cours et ont fait
les délices des rois qui leur empruntaient la houlette et la panetière.
" Je me suis demandé souvent pourquoi il n'y avait plus de bergers, car nous ne
nous sommes pas tellement passionnés pour le vrai dans ces derniers temps, que
nos arts et notre littérature soient en droit de mépriser ces types de
convention plutôt que ceux que la mode inaugure. Nous sommes aujourd'hui à
l'énergie et à l'atrocité, et nous brodons sur le canevas de ces passions des
ornements qui seraient d'un terrible à faire dresser les cheveux sur la tête, si
nous pouvions les prendre au sérieux.
-- Si nous n'avons plus de bergers, reprit mon ami, si la littérature n'a plus
cet idéal faux qui valait bien celui d'aujourd'hui, ne serait-ce pas une
tentative que l'art fait, à son insu, pour se niveler, pour se mettre à la
portée de toutes les classes d'intelligences ? Le rêve de l'égalité jeté dans la
société ne pousse-t-il pas l'art à se faire brutal et fougueux, pour réveiller
les instincts et les passions qui sont communs à tous les hommes, de quelque
rang qu'ils soient ? On n'arrive pas au vrai encore. Il n'est pas plus dans le
réel enlaidi que dans l'idéal pomponné ; mais on le cherche, cela est évident,
et, si on le cherche mal, on n'en est que plus avide de le trouver. Voyons : le
théâtre, la poésie et le roman ont quitté la houlette pour prendre le poignard,
et quand ils mettent en scène la vie rustique, ils lui donnent un certain
caractère de réalité qui manquait aux bergeries du temps passé. Mais la poésie
n'y est guère, et je m'en plains ; et je ne vois pas encore le moyen de relever
l'idéal champêtre sans le farder ou le noircir. Tu y as souvent songé, je le
sais ; mais peux-tu réussir ?
-- Je ne l'espère point, répondis-je, car la forme me manque, et le sentiment
que j'ai de la simplicité rustique ne trouve pas de langage pour s'exprimer. Si
je fais parler l'homme des champs comme il parle, il faut une traduction en
regard pour le lecteur civilisé, et si je le fais parler comme nous parlons,
j'en fais un être impossible, auquel il faut supposer un ordre d'idées qu'il n'a
pas.
-- Et puis quand même tu le ferais parler comme il parle, ton langage à toi
ferait à chaque instant un contraste désagréable ; tu n'es pas pour moi à l'abri
de ce reproche. Tu peins une fille des champs, tu l'appelles Jeanne, et
tu mets dans sa bouche des paroles qu'à la rigueur elle peut dire. Mais toi,
romancier, qui veux faire partager à tes lecteurs l'attrait que tu éprouves à
peindre ce type, tu la compares à une druidesse, à Jeanne d'Arc, que sais-je ?
Ton sentiment et ton langage font avec les siens un effet disparate comme la
rencontre de tons criards dans un tableau ; et ce n'est pas ainsi que je peux
entrer tout à fait dans la nature, même en l'idéalisant. Tu as fait, depuis, une
meilleure étude du vrai dans la Mare au Diable. Mais je ne suis pas
encore content ; l'auteur y montre encore de temps en temps le bout de
l'oreille ; il s'y trouve des mots d'auteur, comme dit Henri Monnier,
artiste qui a réussi à être vrai dans la charge et qui, par
conséquent, a résolu le problème qu'il s'était posé. Je sais que ton problème à
toi n'est pas plus facile à résoudre. Mais il faut encore essayer, sauf à ne pas
réussir ; les chefs-d'oeuvre ne sont jamais que des tentatives heureuses.
Console-toi de ne pas faire de chefs-d'oeuvre, pourvu que tu fasses des
tentatives consciencieuses.
-- J'en suis consolé d'avance, répondis-je, et je recommencerai quand tu voudras
; conseille-moi.
-- Par exemple, dit-il, nous avons assisté hier à une veillée rustique à la
ferme. Le chanvreur a conté des histoires jusqu'à deux heures du matin. La
servante du curé l'aidait ou le reprenait ; c'était une paysanne un peu cultivée
; lui, un paysan inculte, mais heureusement doué et fort éloquent à sa manière.
À eux deux, ils nous ont raconté une histoire vraie, assez longue, et qui avait
l'air d'un roman intime. L'as-tu retenue ?
-- Parfaitement, et je pourrais la redire mot à mot dans leur langage.
-- Mais leur langage exige une traduction ; il faut écrire en français, et ne
pas se permettre un mot qui ne le soit pas, à moins qu'il ne soit si
intelligible qu'une note devienne inutile pour le lecteur.
-- Je le vois, tu m'imposes un travail à perdre l'esprit, et dans lequel je ne
me suis jamais plongé que pour en sortir mécontent de moi-même et pénétré de mon
impuissance.
-- N'importe ! tu t'y plongeras encore, car je vous connais, vous autres
artistes ; vous ne vous passionnez que devant les obstacles, et vous faites mal
ce que vous faites sans souffrir. Tiens, commence, raconte-moi l'histoire du
Champi, non pas telle que je l'ai entendue avec toi. C'était un
chef-d'oeuvre de narration pour nos esprits et pour nos oreilles du terroir.
Mais raconte-la moi comme si tu avais à ta droite un Parisien parlant la langue
moderne, et à ta gauche un paysan devant lequel tu ne voudrais pas dire une
phrase, un mot où il ne pourrait pas pénétrer. Ainsi tu dois parler clairement
pour le Parisien, naïvement pour le paysan. L'un te reprochera de manquer de
couleur, l'autre d'élégance. Mais je serai là aussi ; moi qui cherche par quel
rapport l'art, sans cesser d'être l'art pour tous, peut entrer dans le mystère
de la simplicité primitive, et communiquer à l'esprit le charme répandu dans la
nature.
-- C'est donc une étude que nous allons faire à nous deux ?
-- Oui, car je t'arrêterai où tu broncheras.
-- Allons, asseyons-nous sur ce tertre jonché de serpolet. Je commence ; mais
auparavant permets que, pour m'éclaircir la voix, je fasse quelques gammes.
-- Qu'est-ce à dire ? je ne te savais pas chanteur.
-- C'est une métaphore. Avant de commencer un travail d'art, je crois qu'il faut
se remettre en mémoire un thème quelconque qui puisse vous servir de type et
faire entrer votre esprit dans la disposition voulue. Ainsi, pour me préparer à
ce que tu demandes, j'ai besoin de réciter l'histoire du chien de Brisquet, qui
est courte, et que je sais par coeur.
-- Qu'est-ce que cela ? Je ne m'en souviens pas.
-- C'est un trait pour ma voix, écrit par Charles Nodier, qui essayait la sienne
sur tous les modes possibles ; un grand artiste, à mon sens, qui n'a pas eu
toute la gloire qu'il méritait, parce que, dans le nombre varié de ses
tentatives, il en a fait plus de mauvaises que de bonnes : mais quand un homme a
fait deux ou trois chefs-d'oeuvre, si courts qu'ils soient, on doit le couronner
et lui pardonner ses erreurs. Voici le chien de Brisquet. Écoute.
Et je récitai à mon ami l'histoire de la Bichonne, qui l'émut jusqu'aux
larmes, et qu'il déclara être un chef-d'oeuvre de genre.
-- Je devrais être découragé de ce que je vais tenter, lui dis-je ; car cette
odyssée du Pauvre chien à Brisquet, qui n'a pas duré cinq minutes à
réciter, n'a pas une tache, pas une ombre ; c'est un pur diamant taillé par le
premier lapidaire du monde : car Nodier était essentiellement lapidaire en
littérature. Moi, je n'ai pas de science, et il faut que j'invoque le sentiment.
Et puis, je ne peux promettre d'être bref, et d'avance je sais que la première
des qualités, celle de faire bien et court, manquera à mon étude.
-- Va toujours, dit mon ami ennuyé de mes préliminaires.
-- C'est donc l'histoire de François le Champi, repris-je, et je tâcherai
de me rappeler le commencement sans altération. C'était Monique, la vieille
servante du curé, qui entra en matière.
-- Un instant, dit mon auditeur sévère, je t'arrête au titre. Champi
n'est pas français.
-- Je te demande bien pardon, répondis-je. Le dictionnaire le déclare vieux,
mais Montaigne l'emploie, et je ne prétends pas être plus Français que les
grands écrivains qui font la langue. Je n'intitulerai donc pas mon conte
François l'Enfant-Trouvé, François le Bâtard, mais François le Champi,
c'est-à-dire l'enfant abandonné dans les champs, comme on disait autrefois dans
le monde, et comme on dit encore aujourd'hui chez nous.
Un matin que Madeleine Blanchet, la jeune meunière du Cormouer, s'en allait au
bout de son pré pour laver à la fontaine, elle trouva un petit enfant assis
devant sa planchette, et jouant avec la paille qui sert de coussinet aux genoux
des lavandières. Madeleine Blanchet, ayant avisée cet enfant, fut étonnée de ne
pas le connaître, car il n'y a pas de route bien achalandée de passants de ce
côté-là, et on n'y rencontre que des gens de l'endroit.
-- Qui es-tu, mon enfant ? dit-elle au petit garçon, qui la regardait d'un air
de confiance, mais qui ne parut pas comprendre sa question. Comment
t'appelles-tu ? reprit Madeleine Blanchet en le faisant asseoir à côté d'elle et
en s'agenouillant pour laver.
-- François, répondit l'enfant.
-- François qui ?
-- Qui ? dit l'enfant d'un air simple.
-- À qui es-tu fils ?
-- Je ne sais pas, allez !
-- Tu ne sais pas le nom de ton père !
-- Je n'en ai pas.
-- Il est donc mort ?
-- Je ne sais pas.
-- Et ta mère ?
-- Elle est par là, dit l'enfant en montrant une maisonnette fort pauvre qui
était à deux portées de fusil du moulin et dont on voyait le chaume à traversa
les saules.
-- Ah ! je sais, reprit Madeleine, c'est la femme qui est venue demeurer ici,
qui est emménagée d'hier soir ?
-- Oui, répondit l'enfant.
-- Et vous demeuriez à Mers !
-- Je ne sais pas.
-- Tu es un garçon peu savant. Sais-tu le nom de ta mère, au moins ?
-- Oui, c'est la Zabelle.
-- Isabelle qui ? tu ne lui connais pas d'autre nom ?
-- Ma foi non, allez !
-- Ce que tu sais ne te fatiguera pas la cervelle, dite Madeleine en souriant et
en commençant à battre son linge.
-- Comment dites-vous ? reprit le petit François.
Madeleine le regarda encore ; c'était un bel enfant, il avait des yeux
magnifiques. C'est dommage, pensa-t-elle, qu'il ait l'air si niais. -- Quel âge
as-tu ? reprit-elle. Peut-être que tu ne le sais pas non plus.
La vérité est qu'il n'en savait pas plus long là-dessus que sur le reste. Il fit
ce qu'il put pour répondre, honteux peut-être de ce que la meunière lui
reprochait d'être si borné, et il accoucha de cette belle repartie : -- Deux ans
!
-- Oui-da ! reprit Madeleine en tordant son linge sans le regarder davantage, tu
es un véritable oison, et on n'a guère pris soin de t'instruire, mon pauvre
petit. Tu as au moins six ans pour la taille, mais tu n'as pas deux ans pour le
raisonnement.
-- Peut-être bien ! répliqua François. - Puis, faisant un autre effort sur
lui-même, comme pour secouer l'engourdissement de sa pauvre âme, il dit : --
Vous demandiez comment je m'appelle ? On m'appelle François le Champi.
-- Ah ! ah ! je comprends, dit Madeleine en tournant vers lui un oeil de
compassion ; et Madeleine ne s'étonna plus de voir ce bel enfant si malpropre,
si déguenillé et si abandonné à l'hébétement de son âge.
-- Tu n'es guère couvert, lui dit-elle, et le temps n'est pas chaud. Je gage que
tu as froid ?
-- Je ne sais pas, répondit le pauvre champi, qui était si habitué à souffrir
qu'il ne s'en apercevait plus.
Madeleine soupira. Elle pensa à son petit Jeannie qui n'avait qu'un an et qui
dormait bien chaudement dans son berceau, gardé par sa grand'mère, pendant que
ce pauvre champi grelottait tout seul au bord de la fontaine, préservé de s'y
noyer par le seule bonté de la Providence, car il était assez simple pour ne pas
se douter qu'on meurt en tombant dans l'eau.
Madeleine, qui avait le coeur très charitable, prit le bras de l'enfant et le
trouva chaud, quoiqu'il eût par instants le frisson et que sa jolie figure fût
très pâle.
-- Tu as la fièvre ? lui dit-elle.
-- Je ne sais pas, allez ! répondit l'enfant, qui l'avait toujours.
Madeleine Blanchet détacha le chéret de laine qui lui couvrait les épaules et en
enveloppa le champi, qui se laissa faire, et ne témoigna ni étonnement ni
contentement. Elle ôta toute la paille qu'elle avait sous ses genoux et lui en
fit un lit où il ne chôma pas de s'endormir, et Madeleine acheva de laver les
nippes de son petit Jeannie, ce qu'elle fit lestement, car elle le nourrissait,
et avait hâte d'aller le retrouver.
Quand tout fut lavé, le linge mouillé était devenu plus lourd de moitié, et elle
ne put emporter le tout. Elle laissa son battoir et une partie de sa provision
au bord de l'eau, se promettant de réveiller le champi lorsqu'elle reviendrait
de la maison, où elle porta de suite tout ce qu'elle put prendre avec elle.
Madeleine Blanchet n'était ni grande ni forte. C'était une très jolie femme,
d'un fier courage, et renommée pour sa douceur et son bon sens.
Quand elle ouvrit la porte de sa maison, elle entendit sur le petit pont de
l'écluse un bruit de sabots qui courait après elle, et, en se virant, elle vit
le champi qui l'avait rattrapée et qui lui apportait son battoir, son savon, le
reste de son linge et son chéret de laine.
-- Oh ! oh ! dit-elle en lui mettant la main sur l'épaule, tu n'es pas si bête
que je croyais, toi, car tu es serviable, et celui qui a bon coeur n'est jamais
sot. Entre, mon enfant, viens te reposer. Voyez ce pauvre petit ! il porte plus
lourd que lui-même !
" Tenez, mère, dit-elle à la vieille meunière qui lui présentait son enfant bien
frais et tout souriant, voilà un pauvre champi qui a l'air malade. Vous qui vous
connaissez à la fièvre, il faudrait tâcher de le guérir.
-- Ah ! c'est la fièvre de misère ! répondit la vieille en regardant François ;
ça se guérirait avec de la bonne soupe ; mais ça n'en a pas. C'est le champi à
cette femme qui a emménagé d'hier. C'est la locataire à ton homme, Madeleine. Ça
paraît bien malheureux, et je crains que ça ne paie pas souvent.
Madeleine ne répondit rien. Elle savait que sa belle-mère et son mari avaient
peu de pitié, et qu'ils aimaient l'argent plus que le prochain. Elle allaita son
enfant, et, quand la vieille fut sortie pour aller chercher ses oies, elle prit
François par la main, Jeannie sur son autre bras, et s'en fut avec eux chez la
Zabelle.
La Zabelle, qui se nommait en effet Isabelle Bigot, était une vieille fille de
cinquante ans, aussi bonne qu'on peut l'être pour les autres quand on n'a rien à
soi et qu'il faut toujours trembler pour sa pauvre vie. Elle avait pris
François, au sortir de nourrice, d'une femme qui était morte à ce moment-là, et
elle l'avait élevé depuis, pour avoir tous les mois quelques pièces d'argent
blanc et pour faire de lui son petit serviteur ; mais elle avait perdu ses bêtes
et elle devait en acheter d'autres à crédit, dès qu'elle pourrait, car elle ne
vivait pas d'autre chose que d'un petit lot de brebiage et d'une douzaine de
poules qui, de leur côté, vivaient sur le communal. L'emploi de François,
jusqu'à ce qu'il eût gagné l'âge de la première communion, devait être de garder
ce pauvre troupeau sur le bord des chemins ; après quoi on le louerait comme on
pourrait, pour être porcher ou petit valet de charrue, et, s'il avait de bons
sentiments, il donnerait à sa mère par adoption une partie de son gage.
On était au lendemain de la Saint-Martin, et la Zabelle avait quitté Mers,
laissant sa dernière chèvre en paiement d'un reste dû sur son loyer. Elle venait
habiter la petite locature dépendante du moulin du Cormouer, sans autre objet de
garantie qu'un grabat, deux chaises, un bahut et quelques vaisseaux de terre.
Mais la maison était si mauvaise, si mal close et de si chétive valeur, qu'il
fallait la laisser déserte ou courir les risques attachés à la pauvreté des
locataires.
Madeleine causa avec la Zabelle, et vit bientôt que ce n'était pas une mauvaise
femme, qu'elle ferait en conscience tout son possible pour payer, et qu'elle ne
manquait pas d'affection pour son champi. Mais elle avait pris l'habitude de le
voir souffrir en souffrant elle-même, et la compassion que la riche meunière
témoignait à ce pauvre enfant lui causa d'abord plus d'étonnement que de
plaisir.
Enfin, quand elle fut revenue de sa surprise et qu'elle comprit que Madeleine ne
venait pas pour lui demander, mais pour lui rendre service, elle prit confiance,
lui conta longuement toute son histoire, qui ressemblait à celle de tous les
malheureux, et lui fit grand remerciement de son intérêt. Madeleine l'avertit
qu'elle ferait tout son possible pour la secourir ; mais elle la pria de n'en
jamais parler à personne, avouant qu'elle ne pourrait l'assister qu'en cachette,
et qu'elle n'était pas sa maîtresse à la maison.
Elle commença par laisser à la Zabelle son chéret de laine, en lui faisant
donner promesse de le couper dès le même soir pour en faire un habillement au
champi, et de n'en pas montrer les morceaux avant qu'il fût cousue. Elle vit
bien que la Zabelle s'y engageait à contre-coeur, et qu'elle trouvait le chéret
bien bon et bien utile pour elle-même. Elle fut obligée de lui dire qu'elle
l'abandonnerait si, dans trois jours, elle ne voyait pas le champi chaudement
vêtu. -- Croyez-vous donc, ajouta-t-elle, que ma belle-mère, qui a l'oeil à
tout, ne reconnaîtrait pas mon chéret sur vos épaules ? Vous voudriez donc me
faire avoir des ennuis ? Comptez que je vous assisterai autrement encore, si
vous êtes un peu secrète dans ces choses-là. Et puis, écoutez : votre champi a
la fièvre, et, si vous ne le soignez pas bien, il mourra.
-- Croyez-vous ? dit la Zabelle ; ça serait une peine pour moi, car cet
enfant-là, voyez-vous, est d'un coeur comme on n'en trouve guère ; ça ne se
plaint jamais, et c'est aussi soumis qu'un enfant de famille ; c'est tout le
contraire des autres champis, qui sont terribles et tabâtres, et qui ont
toujours l'esprit tourné à la malice.
-- Parce qu'on les rebute et parce qu'on les maltraite. Si celui-là est bon,
c'est que vous êtes bonne pour lui, soyez-en assurée.
-- C'est la vérité, reprit la Zabelle ; les enfants ont plus de connaissance
qu'on ne croit. Tenez, celui-là n'est pas malin, et pourtant il sait très bien
se rendre utile. Une fois que j'étais malade, l'an passé (il n'avait que cinq
ans), il m'a soignée comme ferait une personne.
-- Écoutez, dit la meunière : vous me l'enverrez tous les matins et tous les
soirs, à l'heure où je donnerai la soupe à mon petit. J'en ferai trop, et il
mangera le reste ; on n'y prendra pas garde.
-- Oh ! c'est que je n'oserai pas vous le conduire, et, de lui-même, il n'aura
jamais l'esprit de savoir l'heure.
-- Faisons une chose. Quand la soupe sera prête, je poserai ma quenouille sur le
pont de l'écluse. Tenez, d'ici, ça se verra très bien. Alors, vous enverrez
l'enfant avec un sabot dans la main, comme pour chercher du feu, et puisqu'il
mangera ma soupe, toute la vôtre vous restera. Vous serez mieux nourris tous les
deux.
-- C'est juste, répondit la Zabelle. Je vois que vous êtes une femme d'esprit,
et j'ai du bonheur d'être venue ici. On m'avait fait grand'peur de votre mari
qui passe pour être un rude homme, et si j'avais pu trouver ailleurs, je
n'aurais pas pris sa maison, d'autant plus qu'elle est mauvaise, et qu'il en
demande beaucoup d'argent. Mais je vois que vous êtes bonne au pauvre monde, et
que vous m'aiderez à élever mon champi. Ah ! si la soupe pouvait lui couper sa
fièvre ! Il ne me manquerait plus que de perdre cet enfant-là ! C'est un pauvre
profit, et tout ce que je reçois de l'hospice passe à son entretien. Mais je
l'aime comme mon enfant, parce que je vois qu'il est bon, et qu'il m'assistera
plus tard. Savez-vous qu'il est beau pour son âge, et qu'il sera de bonne heure
en état de travailler ?
C'est ainsi que François le Champi fut élevé par les soins et le bon coeur de
Madeleine la meunière. Il retrouva la santé très vite, car il était bâti, comme
on dit chez nous, à chaux et à sable, et il n'y avait point de richard dans le
pays qui n'eût souhaité d'avoir un fils aussi joli de figure et aussi bien
construit de ses membres. Avec cela, il était courageux comme un homme ; il
allait à la rivière comme un poisson, et plongeait jusque sous la pelle du
moulin, ne craignant pas plus l'eau que le feu ; il sautait sur les poulains les
plus folâtres et les conduisait au pré sans même leur passer une corde autour du
nez, jouant des talons pour les faire marcher droit et les tenant aux crins pour
sauter les fossés avec eux. Et ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'il
faisait tout cela d'une manière fort tranquille, sans embarras, sans rien dire,
et sans quitter son air simple et un peu endormi.
Cet air-là était cause qu'il passait pour sot ; mais il n'en est pas moins vrai
que s'il fallait dénicher des pies à la pointe du plus haut peuplier, ou
retrouver une vache perdue bien loin de la maison, ou encore abattre une grive
d'un coup de pierre, il n'y avait pas d'enfant plus hardi, plus adroit et plus
sûr de son fait. Les autres enfants attribuaient cela au bonheur du sort,
qui passe pour être le lot du champi dans ce bas monde. Aussi le laissaient-ils
toujours passer le premier dans les amusettes dangereuses.
-- Celui-là, disaient-ils, n'attrapera jamais de mal, parce qu'il est champi.
Froment de semence craint la vimère du temps ; mais folle graine ne périt point.
Tout alla bien pendant deux ans. La Zabelle se trouva avoir le moyen d'acheter
quelques bêtes, on ne sut trop comment. Elle rendit beaucoup de petits services
au moulin, et obtint que maître Cadet Blanchet le meunier fit réparer un petit
le toit de sa maison qui faisait l'eau de tous côtés. Elle put s'habiller un peu
mieux, ainsi que son champi, et elle parut peu à peu moins misérable que quand
elle était arrivée. La belle-mère de Madeleine fit bien quelques réflexions
assez dures sur la perte de quelques effets et sur la quantité de pain qui se
mangeait à la maison. Une fois même, Madeleine fut obligée de s'accuser pour ne
pas laisser soupçonner la Zabelle ; mais, contre l'attente de la belle-mère,
Cadet Blanchet ne se fâcha presque point, et parut même vouloir fermer les yeux.
Le secret de cette complaisance, c'est que Cadet Blanchet était encore très
amoureux de sa femme. Madeleine était jolie et nullement coquette ; on lui en
faisait compliment en tous endroits, et ses affaires allaient fort bien
d'ailleurs ; comme il était de ces hommes qui ne sont méchants que par crainte
d'être malheureux, il avait pour Madeleine plus d'égards qu'on ne l'en aurait
cru capable, cela causait un peu de jalousie à la mère Blanchet, et elle s'en
vengeait par de petites tracasseries que Madeleine supportait en silence et sans
jamais s'en plaindre à son mari.
C'était bien la meilleure manière de les faire finir plus vite, et jamais on ne
vit à cet égard de femme plus patiente et plus raisonnable que Madeleine. Mais
on dit chez nous que le profit de la bonté est plus vite usé que celui de la
malice, et un jour vint où Madeleine fut questionnée et tancée tout de bon pour
ses charités.
C'était une année où les blés avaient grêlé et où la rivière, en débordant,
avait gâté les foins. Cadet Blanchet n'était pas de bonne humeur. Un jour qu'il
revenait du marché avec un sien confrère qui venait d'épouser une fort belle
fille, ce dernier lui dit : -- Au reste, tu n'as pas été à plaindre non plus,
dans ton temps, car ta Madelon était aussi une fille très agréable.
-- Qu'est-ce que tu veux dire avec mon temps et ta Madelon était ?
Dirait-on pas que nous sommes vieux elle et moi ? Madeleine n'a encore que vingt
ans et je ne sache pas qu'elle soit devenue laide.
-- Non, non, je ne dis pas ça, reprit l'autre. Certainement Madeleine est encore
bien ; mais enfin, quand une femme se marie si jeune, elle n'en a pas pour
longtemps à être regardée. Quand ça a nourri un enfant, c'est déjà fatigué ; et
ta femme n'était pas forte, à preuve que la voilà bien maigre et qu'elle a perdu
sa bonne mine. Est-ce qu'elle est malade, cette pauvre Madelon ?
-- Pas que je sache. Pourquoi donc me demandes-tu ça ?
-- Dame ! je ne sais pas. Je lui trouve un air triste comme quelqu'un qui
souffrirait ou qui aurait de l'ennui. Ah ! les femmes, ça n'a qu'un moment,
c'est comme la vigne en fleur. Il faut que je m'attende aussi à voir la mienne
prendre une mine allongée et un air sérieux. Voilà comme nous sommes, nous
autres ! Tant que nos femmes nous donnent de la jalousie, nous en sommes
amoureux. Ça nous fâche, nous crions, nous battons même quelquefois ; ça les
chagrine, elles pleurent ; elles restent à la maison, elles nous craignent,
elles s'ennuient, elles ne nous aiment plus. Nous voilà bien contents, nous
sommes les maîtres... Mais voilà aussi qu'un beau matin nous nous avisons que si
personne n'a plus envie de notre femme, c'est parce qu'elle est devenue laide,
et alors, voyez le sort ! nous ne les aimons plus et nous avons envie de celles
des autres... Bonsoir, Cadet Blanchet ; tu as embrassé ma femme un peu trop fort
à ce soir ; je l'ai bien vu et je n'ai rien dit. C'est pour te dire à présent
que nous n'en serons pas moins bons amis et que je tâcherai de ne pas la rendre
triste comme la tienne, parce que je me connais : si je suis jaloux, je serai
méchant, et quand je n'aurai plus sujet d'être jaloux, je serai peut-être encore
pire...
Une bonne leçon profite à un bon esprit ; mais Cadet Blanchet, quoique
intelligent et actif, avait trop d'orgueil pour avoir une bonne tête. Il rentra
l'oeil rouge et l'épaule haute. Il regarda Madeleine comme s'il ne l'avait pas
vue depuis longtemps. Il s'aperçut qu'elle était pâle et changée. Il lui demanda
si elle était malade, d'un ton si rude, qu'elle devint encore plus pâle et
répondit qu'elle se portait bien, d'une voix très faible. Il s'en fâcha, Dieu
sait pourquoi, et se mit à table avec l'envie de chercher querelle à quelqu'un.
L'occasion ne se fit pas longtemps attendre. On parla de la cherté du blé, et la
mère Blanchet remarqua, comme elle le faisait tous les soirs, qu'on mangeait
trop de pain. Madeleine ne dit mot. Cadet Blanchet voulut la rendre responsable
du gaspillage. La vieille déclara qu'elle avait surpris, le matin même, le
champi emportant une demi-tourte... Madeleine aurait dû se fâcher et leur tenir
tête, mais elle ne sut que pleurer. Blanchet pensa à ce que lui avait dit son
compère et n'en fut que plus acrêté ; si bien que, de ce jour-là, expliquez
comment cela se fit, si vous pouvez, il n'aima plus sa femme et la rendit
malheureuse.
Il la rendit malheureuse ; et, comme jamais bien heureuse il ne l'avait rendue,
elle eut doublement mauvaise chance dans le mariage. Elle s'était laissé marier,
à seize ans, à ce rougeot qui n'était pas tendre, qui buvait beaucoup le
dimanche, qui était en colère tout le lundi, chagrin le mardi, et qui, les jours
suivants, travaillant comme un cheval pour réparer le temps perdu, car il était
avare, n'avait pas le loisir de songer à sa femme. Il était moins malgracieux le
samedi, parce qu'il avait fait sa besogne et pensait à se divertir le lendemain.
Mais un jour par semaine de bonne humeur ce n'est pas assez, et Madeleine
n'aimait pas le voir guilleret, parce qu'elle savait que le lendemain soir il
rentrerait tout enflambé de colère.
Mais comme elle était jeune et gentille, et si douce qu'il n'y avait pas moyen
d'être longtemps fâché contre elle, il avait encore des moments de justice et
d'amitié, où il lui prenait les deux mains, en lui disant : -- Madeleine, il n'y
a pas de meilleure femme que vous, et je crois qu'on vous a faite exprès pour
moi. Si j'avais épousé une coquette comme j'en vois tant, je l'aurais tuée, ou
je me serais jeté sous la roue de mon moulin. Mais je reconnais que tu es sage,
laborieuse, et que tu vaux ton pesant d'or.
Mais quand son amour fut passé, ce qui arriva au bout de quatre ans de ménage,
il n'eut plus de bonne parole à lui dire, et il eut du dépit de ce qu'elle ne
répondait rien à ses mauvaisetés. Qu'eût-elle répondu ! Elle sentait que son
mari était injuste, et elle ne voulait pas lui en faire de reproches, car elle
mettait tout son devoir à respecter le maître qu'elle n'avait jamais pu chérir.
La belle-mère fut contente de voir que son fils redevenait l'homme de chez lui ;
c'est ainsi qu'elle disait, comme s'il avait jamais oublié de l'être et de le
faire sentir ! Elle haïssait sa bru, parce qu'elle la voyait meilleure qu'elle.
Ne sachant quoi lui reprocher, elle lui tenait à méfait de n'être pas forte, de
tousser tout l'hiver, et de n'avoir encore qu'un enfant. Elle la méprisait pour
cela et aussi pour ce qu'elle savait lire et écrire, et que le dimanche elle
lisait des prières dans un coin du verger au lieu de venir caqueter et marmotter
avec elle et les commères d'alentour.
Madeleine avait remis son âme à Dieu, et, trouvant inutile de se plaindre, elle
souffrait comme si cela lui était dû. Elle avait retiré son coeur de la terre,
et rêvait souvent au paradis comme une personne qui serait bien aise de mourir.
Pourtant elle soignait sa santé et s'ordonnait le courage, parce qu'elle sentait
que son enfant ne serait heureux que par elle, et qu'elle acceptait tout en vue
de l'amour qu'elle lui portait.
Elle n'avait pas grande amitié pour la Zabelle, mais elle en avait un peu, parce
que cette femme, moitié bonne, moitié intéressée, continuait à soigner de son
mieux le pauvre champi ; et Madeleine, voyant combien deviennent mauvais ceux
qui ne songent qu'à eux-mêmes, était portée à n'estimer que ceux qui pensaient
un peu aux autres. Mais comme elle était la seule, dans son endroit, qui n'eût
pas du tout souci d'elle-même, elle se trouvait bien esseulée et s'ennuyait
beaucoup, sans trop connaître la cause de son ennui.
Peu à peu cependant elle remarqua que le champi, qui avait alors dix ans,
commençait à penser comme elle. Quand je dis penser, il faut croire qu'elle le
jugea à sa manière d'agir ; car le pauvre enfant ne montrait guère plus son
raisonnement dans ses paroles que le jour où elle l'avait questionné pour la
première fois. Il ne savait dire mot, et quand on voulait le faire causer, il
était arrêté tout de suite, parce qu'il ne savait rien de rien. Mais s'il
fallait courir pour rendre service, il était toujours prêt ; et même quand
c'était pour le service de Madeleine, il courait avant qu'elle eût parlé. À son
air on eût dit qu'il n'avait pas compris de quoi il s'agissait, mais il faisait
la chose commandée si vite et si bien qu'elle-même en était émerveillée.
Un jour qu'il portait le petit Jeannie dans ses bras et qu'il se laissait tirer
les cheveux par lui pour le faire rire, Madeleine lui reprit l'enfant avec un
brin de mécontentement, disant comme malgré elle : -- François, si tu commences
déjà à tout souffrir des autres, tu ne sais pas où ils s'arrêteront. - Et à son
grand ébahissement, François lui répondit : -- J'aime mieux souffrir le mal que
de le rendre.
Madeleine, étonnée, regarda dans les yeux du champi. Il y avait dans les yeux de
cet enfant-là quelque chose qu'elle n'avait jamais trouvé, même dans ceux des
personnes les plus raisonnables ; quelque chose de si bon et de si décidé en
même temps, qu'elle en fut comme étourdie dans ses esprits ; et s'étant assise
sur le gazon avec son petit sur ses genoux, elle fit asseoir le champi sur le
bord de sa robe, sans oser lui parler. Elle ne pouvait pas s'expliquer à
elle-même pourquoi elle avait comme de la crainte et de la honte d'avoir souvent
plaisanté cet enfant sur sa simplicité. Elle l'avait toujours fait avec douceur,
il est vrai, et peut-être que sa niaiserie le lui avait fait plaindre et aimer
d'autant plus. Mais dans ce moment-là elle s'imagina qu'il avait toujours
compris ses moqueries et qu'il en avait souffert, sans pouvoir y répondre.
Et puis elle oublia cette petite aventure, car ce fut peu de temps après que son
mari, s'étant coiffé d'une drôlesse des environs, se mit à la détester tout à
fait et à lui défendre de laisser la Zabelle et son gars remettre les pieds dans
le moulin. Alors Madeleine ne songea plus qu'aux moyens de les secourir encore
plus secrètement. Elle en avertit la Zabelle, en lui disant que pendant quelque
temps elle aurait l'air de l'oublier.
Mais la Zabelle avait grand'peur du meunier, et elle n'était pas femme, comme
Madeleine, à tout souffrir pour l'amour d'autrui. Elle raisonna à part soi, et
se dit que le meunier, étant le maître, pouvait bien la mettre à la porte ou
augmenter son loyer, ce à quoi Madeleine ne pourrait porter remède. Elle songea
aussi qu'en faisant soumission à la mère Blanchet, elle se remettrait bien avec
elle, et que sa protection lui serait plus utile que celle de la jeune femme.
Elle alla donc trouver la vieille meunière, et s'accusa d'avoir accepté des
secours de sa belle-fille, disant que c'était bien malgré elle, et seulement par
commisération pour le champi, qu'elle n'avait pas le moyen de nourrir. La
vieille haïssait le champi, tant seulement parce que Madeleine s'intéressait à
lui. Elle conseilla à la Zabelle de s'en débarrasser, lui promettant, à tel
prix, d'obtenir six mois de crédit pour son loyer. On était encore, cette
fois-là, au lendemain de la Saint-Martin, et la Zabelle n'avait pas d'argent, vu
que l'année était mauvaise. On surveillait Madeleine de si près depuis quelque
temps, qu'elle ne pouvait lui en donner. La Zabelle prit bravement son parti, et
promit que dès le lendemain elle reconduirait le champi à l'hospice.
Elle n'eut pas plus tôt fait cette promesse qu'elle s'en repentit, et qu'à la
vue du petit François qui dormait sur son pauvre grabat, elle se sentit le coeur
aussi gros que si elle allait commettre un péché mortel. Elle ne dormit guère ;
mais, dès avant le jour, la mère Blanchet entra dans son logis et lui dit :
-- Allons, debout, Zabeau ! vous avez promis, il faut tenir. Si vous attendez
que ma bru vous ait parlé, je sais que vous n'en ferez rien. Mais dans son
intérêt, voyez-vous, tout aussi bien que dans le vôtre, il faut faire partir ce
gars. Mon fils l'a pris en malintention à cause de sa bêtise et de sa
gourmandise ; ma bru l'a trop affriandé, et je suis sûre qu'il est déjà voleur.
Tous les champis le sont de naissance, et c'est une folie que de compter sur ces
canailles-là. En voilà un qui vous fera chasser d'ici, qui vous donnera mauvaise
réputation, qui sera cause que mon fils battra sa femme quelque jour, et qui, en
fin de compte, quand il sera grand et fort, deviendra bandit sur les chemins, et
vous fera honte. Allons, allons, en route ! Conduisez-le-moi jusqu'à Corlay par
les prés. À huit heures, la diligence passe. Vous y monterez avec lui, et sur le
midi au plus tard vous serez à Châteauroux. Vous pouvez revenir ce soir, voilà
une pistole pour faire le voyage, et vous aurez encore là-dessus de quoi goûter
à la ville.
La Zabelle réveilla l'enfant, lui mit ses meilleurs habits, fit un paquet du
reste de ses hardes, et, le prenant par la main, elle partit avec lui au clair
de lune.
Mais à mesure qu'elle marchait et que le jour montait, le coeur lui manquait ;
elle ne pouvait aller vite, elle ne pouvait parler, et quand elle arriva au bord
de la route, elle s'assit sur la berge du fossé, plus morte que vive. La
diligence approchait. Il n'était que temps de se trouver là.
Le champi n'avait coutume de se tourmenter, et jusque-là il avait suivi sa mère
sans se douter de rien. Mais quand il vit, pour la première fois de sa vie,
rouler vers lui une grosse voiture, il eut peur du bruit qu'elle faisait, et se
mit à tirer la Zabelle vers le pré d'où ils venaient de déboucher sur la route.
La Zabelle crut qu'il comprenait son sort, et lui dit :
-- Allons, mon pauvre François, il le faut !
Ce mot fit encore plus de peur à François. Il crut que la diligence était un
gros animal toujours courant qui allait l'avaler et le dévorer. Lui qui était si
hardi dans les dangers qu'il connaissait, il perdit la tête et s'enfuit dans le
pré en criant. La Zabelle courut après lui ; mais le voyant pâle comme un enfant
qui va mourir, le courage lui manqua tout à fait. Elle le suivit jusqu'au bout
du pré et laissa passer la diligence.
Ils revinrent par où ils étaient venus, jusqu'à mi-chemin du moulin, et là, de
fatigue, ils s'arrêtèrent. La Zabelle était inquiète de voir l'enfant trembler
de la tête aux pieds, et son coeur sauter si fort qu'il soulevait sa pauvre
chemise. Elle le fit asseoir et tâcha de le consoler. Mais elle ne savait ce
qu'elle disait, et François n'était pas en état de le deviner. Elle tira un
morceau de pain de son panier, et voulut lui persuader de manger ; mais il n'en
avait nulle envie, et ils restèrent là longtemps sans se rien dire.
Enfin, la Zabeau, qui revenait toujours à ses raisonnements, eut honte de sa
faiblesse et se dit que si elle reparaissait au moulin avec l'enfant, elle était
perdue. Une autre diligence passait vers le midi ; elle décida de se reposer là
jusqu'au moment à propos pour retourner à la route ; mais comme François était
épeuré jusqu'à en perdre le peu d'esprit qu'il avait, comme, pour la première
fois de sa vie, il était capable de faire de la résistance, elle essaya de le
rapprivoiser avec les grelots des chevaux, le bruit des roues et la vitesse de
la grosse voiture.
Mais, tout en essayant de lui donner confiance, elle en dit plus qu'elle ne
voulait ; peut-être que le repentir la faisait parler malgré elle : ou bien
François avait entendu en s'éveillant, le matin, certaines paroles de la mère
Blanchet qui lui revenaient à l'esprit ; ou bien encore ses pauvres idées
s'éclaircissaient tout d'un coup à l'approche du malheur : tant il y a qu'il se
mit à dire, en regardant la Zabelle avec les mêmes yeux qui avaient tant étonné
et presque effarouché Madeleine : -- Mère, tu veux me renvoyer d'avec toi ! tu
veux me conduire bien loin d'ici et me laisser. - Puis le mot d'hospice,
qu'on avait plus d'une fois lâché devant lui, lui revint à la mémoire. Il ne
savait ce que c'était que l'hospice, mais cela lui parut encore plus épouvantant
que la diligence, et il s'écria en frissonnant : -- Tu veux me mettre dans
l'hospice !
La Zabelle s'était portée trop avant pour reculer. Elle croyait l'enfant plus
instruit de son sort qu'il ne l'était, et, sans songer qu'il n'eût guère été
malaisé de le tromper et de se débarrasser de lui par surprise, elle se mit à
lui expliquer la vérité et à vouloir lui faire comprendre qu'il serait plus
heureux à l'hospice qu'avec elle, qu'on y prendrait plus de soin de lui, qu'on
lui enseignerait à travailler, qu'on le placerait pour un temps chez quelque
femme moins pauvre qu'elle, qui lui servirait encore de mère.
Ces consolations achevèrent de désoler le champi. L'inconnaissance du temps à
venir lui fit plus de peur que tout ce que la Zabelle essayait de lui montrer
pour le dégoûter de vivre avec elle. Il aimait d'ailleurs, il aimait de toutes
ses forces cette mère ingrate qui ne tenait pas à lui autant qu'à elle-même. Il
aimait quelqu'un encore, et presque autant que la Zabelle, c'était Madeleine ;
mais il ne savait pas qu'il l'aimait et il n'en parla pas. Seulement il se
coucha par terre en sanglotant, en arrachant l'herbe avec ses mains et en s'en
couvrant la figure, comme s'il fût tombé du gros mal. Et quand la Zabelle,
tourmentée et impatientée de le voir ainsi, voulut le relever de force en le
menaçant, il se frappa la tête si fort sur les pierres qu'il se mit tout en sang
et qu'elle vit l'heure où il allait se tuer.
Le bon Dieu voulut que dans ce moment-là Madeleine Blanchet vînt à passer. Elle
ne savait rien du départ de la Zabelle et de l'enfant. Elle avait été chez la
bourgeoise de Presles pour lui remettre de la laine qu'on lui avait donné à
filer très menu, parce qu'elle était la meilleure filandière du pays. Elle en
avait touché l'argent, et elle s'en revenait au moulin avec dix écus dans sa
poche. Elle allait traverser la rivière sur un de ces petits ponts de planche à
fleur d'eau comme il y en a dans les prés de ce côté-là, lorsqu'elle entendit
des cris à fendre l'âme et reconnut tout d'un coup la voix du pauvre champi.
Elle courut du côté, et vit l'enfant tout sanguifié qui se débattait dans les
bras de la Zabelle. Elle ne comprit pas d'abord ; car, à voir cela, on eût dit
que la Zabelle l'avait frappé mauvaisement et voulait se défaire de lui. Elle le
crut d'autant plus que François, en l'apercevant, se prit à courir vers elle, se
roula autour de ses jambes comme un petit serpent, et s'attacha à ses cotillons
en criant : -- Madame Blanchet, madame Blanchet, sauvez-moi !
La Zabelle était grande et forte, et Madeleine était petite et mince comme un
brin de jonc. Elle n'eut cependant pas peur, et, dans l'idée que cette femme,
devenue folle, voulait assassiner l'enfant, elle se mit au-devant de lui, bien
déterminée à le défendre ou à se laisser tuer pendant qu'il se sauverait.
Mais il ne fallut pas beaucoup de paroles pour s'expliquer. La Zabelle, qui
avait plus de chagrin que de colère, raconta les choses comme elles étaient.
Cela fit que François comprit enfin tout le malheur de son état, et, cette fois,
il fit son profit de ce qu'il entendait avec plus de raison qu'on ne lui en eût
jamais supposé. Quand la Zabelle eut tout dit, il commença à s'attacher aux
jambes et aux jupons de la meunière, en disant : -- Ne me renvoyez pas, ne me
laissez pas renvoyer ! Et il allait de la Zabeau qui pleurait, à la meunière qui
pleurait encore plus fort, disant toutes sortes de mots et de prières qui
n'avaient pas l'air de sortir de sa bouche, car c'était la première fois qu'il
trouvait moyen de dire ce qu'il voulait : -- Ô ma mère, ma mère mignonne !
disait-il à la Zabelle, pourquoi veux-tu me quitter ? Tu veux donc que je meure
du chagrin de ne plus te voir ? Qu'est-ce que je t'ai fait pour que tu ne
m'aimes plus ? Est-ce que je ne t'ai pas toujours obéi dans tout ce que tu m'as
commandé ? Est-ce que j'ai fait du mal ? J'ai toujours eu bien soin de nos
bêtes, tu le disais toi-même, tu m'embrassais tous les soirs, tu me disais que
j'étais ton enfant, tu ne m'as jamais dit que tu n'étais pas ma mère ! Ma mère,
garde-moi, garde-moi, je t'en prie comme on prie le bon Dieu ! j'aurai toujours
soin de toi ; je travaillerai toujours pour toi ; si tu n'es pas contente de
moi, tu me battras et je ne dirai rien ; mais attends pour me renvoyer que j'aie
fait quelque chose de mal.
Et il allait à Madeleine en lui disant : -- Madame la meunière, ayez pitié de
moi. Dites à ma mère de me garder. Je n'irai plus jamais chez vous, puisqu'on ne
le veut pas, et quand vous voudrez me donner quelque chose, je saurai que je ne
dois pas le prendre. J'irai parler à monsieur Cadet Blanchet, je lui dirai de me
battre et de ne pas vous gronder pour moi. Et quand vous irez aux champs, j'irai
toujours avec vous, je porterai votre petit, je l'amuserai encore toute la
journée. Je ferai tout ce que vous me direz, et si je fais quelque chose de mal,
vous ne m'aimerez plus. Mais ne me laissez pas renvoyer, je ne veux pas m'en
aller, j'aime mieux me jeter dans la rivière.
Et le pauvre François regardait la rivière en s'approchant si près qu'on voyait
bien que sa vie ne tenait qu'à un fil, et qu'il n'eût fallu qu'un mot de refus
pour le faire noyer. Madeleine parlait pour l'enfant, et la Zabelle mourait
d'envie de l'écouter ; mais elle se voyait près du moulin, et ce n'était plus
comme lorsqu'elle était auprès de la route.
-- Va, méchant enfant, disait-elle, je te garderai ; mais tu seras cause que
demain je serai sur les chemins demandant mon pain. Toi, tu es trop bête pour
comprendre que c'est par ta faute que j'en serai réduite là, et voilà à quoi
m'aura servi de me mettre sur le corps l'embarras d'un enfant qui ne m'est rien,
et qui ne me rapporte pas le pain qu'il mange.
-- En voilà assez, Zabelle, dit la meunière en prenant le champi dans ses bras
et en l'enlevant de terre pour l'emporter, quoiqu'il fût déjà bien lourd. Tenez,
voilà dix écus pour payer votre ferme ou pour emménager ailleurs, si on
s'obstine à vous chasser de chez nous. C'est de l'argent à moi, de l'argent que
j'ai gagné ; je sais bien qu'on me le redemandera, mais ça m'est égal. On me
tuera si l'on veut, j'achète cet enfant-là, il est à moi, il n'est plus à vous.
Vous ne méritez pas de garder un enfant d'un aussi grand coeur, et qui vous
aimait tant. C'est moi qui serai sa mère, et il faudra bien qu'on me le souffre.
On peut tout souffrir pour ses enfants. Je me ferais couper par morceaux pour
mon Jeannie ; eh bien ! j'en endurerai autant pour celui-là. Viens, mon pauvre
François. Tu n'es plus champi, entends-tu ? Tu as une mère, et tu peux l'aimer à
ton aise ; elle te le rendra de tout son coeur.
Madeleine disait ces paroles-là sans trop savoir ce qu'elle disait. Elle qui
était la tranquillité même, elle avait dans ce moment la tête tout en feu. Son
bon coeur s'était regimbé, et elle était vraiment en colère contre la Zabelle.
François avait jeté ses deux bras autour du cou de la meunière, et il la serrait
si fort qu'elle en perdit la respiration, en même temps qu'il remplissait de
sang sa coiffe et son mouchoir, car il s'était fait plusieurs trous à la tête.
Tout cela fit un tel effet sur Madeleine, elle eut à la fois tant de pitié, tant
d'effroi, tant de chagrin et tant de résolution, qu'elle se mit à marcher vers
le moulin avec autant de courage qu'un soldat qui va au feu. Et, sans songer que
l'enfant était lourd et qu'elle était si faible qu'à peine pouvait-elle porter
son petit Jeannie, elle traversa le petit pont qui n'était guère bien assis et
qui enfonçait sous ses pieds.
Quand elle fut au milieu elle s'arrêta. L'enfant devenait si pesant qu'elle
fléchissait et que la sueur lui coulait du front. Elle se sentit comme si elle
allait tomber en faiblesse, et tout d'un coup il lui revint à l'esprit une belle
et merveilleuse histoire qu'elle avait lue, la veille, dans son vieux livre de
la Vie des Saints ; c'était l'histoire de saint Christophe portant
l'enfant Jésus pour lui faire traverser la rivière et le trouvant si lourd, que
la crainte l'arrêtait. Elle se retourna pour regarder le champi. Il avait les
yeux tout retournés. Il ne la serrait plus avec ses bras ; il avait eu trop de
chagrin, ou il avait perdu trop de sang. Le pauvre enfant s'était pâmé.
Quand la Zabelle le vit ainsi, elle le crut mort. Son amitié lui revint dans le
coeur, et, ne songeant plus ni au meunier, ni à la méchante vieille, elle reprit
l'enfant à Madeleine et se mit à l'embrasser en criant et en pleurant. Elles le
couchèrent sur leurs genoux, au bord de l'eau, lavèrent ses blessures et en
arrêtèrent le sang avec leurs mouchoirs ; mais elles n'avaient rien pour le
faire revenir. Madeleine, réchauffant sa tête contre son coeur, lui soufflait
sur le visage et dans la bouche comme on fait aux noyés. Cela le réconforta, et,
dès qu'il ouvrit les yeux et qu'il vit le soin qu'on prenait de lui, il embrassa
Madeleine et la Zabelle l'une après l'autre avec tant de coeur, qu'elles furent
obligées de l'arrêter, craignant qu'il ne retombât en pâmoison.
-- Allons, allons, dit la Zabelle, il faut retourner chez nous. Non, jamais,
jamais je ne pourrai quitter cet enfant-là, je le vois bien, et je n'y veux plus
songer. Je garde vos dix écus, Madeleine, pour payer ce soir si on m'y force.
Mais n'en dites rien ; j'irai trouver demain la bourgeoise de Presles pour
qu'elle ne nous démente pas, et elle dira, au besoin, qu'elle ne vous a pas
encore payé le prix de votre filage ; ça nous fera gagner du temps, et je ferai
si bien, quand je devrais mendier, que je m'acquitterai envers vous pour que
vous ne soyez pas molestée à cause de moi. Vous ne pouvez pas prendre cet enfant
au moulin, votre mari le tuerait. Laissez-le-moi, je jure d'en avoir autant de
soin qu'à l'ordinaire, et si on nous tourmente encore, nous aviserons.
Le sort voulut que la rentrée du champi se fît sans bruit et sans que personne y
prît garde ; car il se trouva que la mère Blanchet venait de tomber bien malade
d'un coup de sang, avant d'avoir pu avertir son fils de ce qu'elle avait exigé
de la Zabelle à l'endroit du champi ; et maître Blanchet n'eut rien de plus
pressé que d'appeler cette femme pour venir aider au ménage, pendant que
Madeleine et la servante soignaient sa mère. Pendant trois jours on fut sens
dessus dessous au moulin. Madeleine ne s'épargna pas, et passa trois nuits
debout au chevet de sa belle-mère, qui rendit l'esprit entre ses bras.
Ce coup du sort abattit pendant quelque temps l'humeur malplaisante du meunier.
Il aimait sa mère autant qu'il pouvait aimer, et il mit de l'amour-propre à la
faire enterrer selon ses moyens. Il oublia sa maîtresse pendant le temps voulu,
et il s'avisa même de faire le généreux, en donnant les vieilles nippes de la
défunte aux pauvres voisines. La Zabelle eut sa part dans ces aumônes, et le
champi lui-même eut une pièce de vingt sous, parce que Blanchet se souvint que,
dans un moment où l'on était fort pressé d'avoir des sangsues pour la malade,
tout le monde ayant couru inutilement pour s'en procurer, le champi avait été en
pêcher, sans rien dire, dans une mare où il en savait, et en avait rapporté, en
moins de temps qu'il n'en avait fallu aux autres pour se mettre en route.
Si bien que Cadet Blanchet avait à peu près oublié sa rancoeur, et que personne
ne sut au moulin l'équipée de la Zabelle pour remettre son champi à l'hospice.
L'affaire des dix écus de la Madeleine revint plus tard, car le meunier n'avait
pas oublié de faire payer la ferme de sa chétive maison à la Zabelle. Mais
Madeleine prétendit les avoir perdus dans les prés en se mettant à courir, à la
nouvelle de l'accident de sa belle-mère. Blanchet les chercha longtemps et
gronda fort, mais ne sut pas l'emploi de cet argent, et la Zabelle ne fut pas
soupçonnée.
À partir de la mort de sa mère, le caractère de Blanchet changea peu à peu, sans
pourtant s'amender. Il s'ennuya davantage à la maison, devint moins regardant à
ce qui s'y passait et moins avare dans ses dépenses. Il n'en fut que plus
étranger aux profits d'argent, et comme il engraissait, qu'il devenait dérangé
et n'aimait plus le travail, il chercha son aubaine dans des marchés de peu de
foi et dans un petit maquignonnage d'affaires qui l'aurait enrichi s'il ne se
fût mis à dépenser d'un côté ce qu'il gagnait de l'autre. Sa concubine prit
chaque jour plus de maîtrise sur lui. Elle l'emmenait dans les foires et
assemblées pour tripoter dans des trigauderies et mener la vie de cabaret. Il
apprit à jouer et fut souvent heureux ; mais il eût mieux valu pour lui perdre
toujours, afin de s'en dégoûter ; car ce dérèglement acheva de le faire sortir
de son assiette, et, à la moindre perte qu'il essuyait, il devenait furieux
contre lui-même et méchant envers tout le monde.
Pendant qu'il menait cette vilaine vie, sa femme, toujours sage et douce,
gardait la maison et élevait avec amour leur unique enfant. Mais elle se
regardait comme doublement mère, car elle avait pris pour le champi une amitié
très grande et veillait sur lui presque autant que sur son propre fils. À mesure
que son mari devenait plus débauché, elle devenait moins servante et moins
malheureuse. Dans les premiers temps de son libertinage il se montra encore très
rude, parce qu'il craignait les reproches et voulait tenir sa femme en état de
peur et de soumission. Quand il vit que par nature elle haïssait les querelles
et qu'elle ne montrait pas de jalousie, il prit le parti de la laisser
tranquille. Sa mère n'étant plus là pour l'exciter contre elle, force lui était
bien de reconnaître qu'aucune femme n'était plus économe pour elle-même que
Madeleine. Il s'accoutuma à passer des semaines entières hors de chez lui, et
quand il y revenait un jour, en humeur de faire du train, il y était désencoléré
par un silence si patient qu'il s'en étonnait d'abord et finissait par
s'endormir. Si bien qu'on ne le revoyait plus que lorsqu'il était fatigué et
qu'il avait besoin de se reposer.
Il fallait que Madeleine fût une femme bien chrétienne pour vivre ainsi seule
avec une vieille fille et deux enfants. Mais c'est qu'en fait elle était
meilleure chrétienne peut-être qu'une religieuse ; Dieu lui avait fait une
grande grâce en lui ayant permis d'apprendre à lire et de comprendre ce qu'elle
lisait. C'était pourtant toujours la même chose, car elle n'avait possession que
de deux livres, le saint Évangile et un accourci de la vie des Saints.
L'Évangile la sanctifiait et la faisait pleurer toute seule lorsqu'elle le
lisait le soir auprès du lit de son fils. La vie des Saints lui faisait un autre
effet : c'était, sans comparaison, comme quand les gens qui n'ont rien à faire
lisent des contes et se montent la tête pour des rêvasseries et des mensonges.
Toutes ces belles histoires lui donnaient des idées de courage et même de
gaieté. Et quelquefois, aux champs, le champi la vit sourire et devenir rouge,
quand elle avait son livre sur les genoux. Cela l'étonnait beaucoup, et il eut
bien du mal à comprendre comment les histoires qu'elle prenait la peine de lui
raconter en les arrangeant un peu pour les lui faire entendre (et aussi parce
qu'elle ne les entendait peut-être pas toutes très bien d'un bout jusqu'à
l'autre), pouvaient sortir de cette chose qu'elle appelait son livre. L'envie
lui vint d'apprendre à lire aussi, et il apprit si vite et si bien avec elle,
qu'elle en fut étonnée, et qu'à son tour il fut capable d'enseigner au petit
Jeannie. Quand François fut en âge de faire sa première communion, Madeleine
l'aida à s'instruire dans le catéchisme, et le curé de leur paroisse fut tout
réjoui de l'esprit et de la bonne mémoire de cet enfant, qui pourtant passait
toujours pour un nigaud, parce qu'il n'avait point de conversation et n'était
hardi avec personne.
Quand il eut communié, comme il était en âge d'être loué, la Zabelle le vit de
bon coeur entrer domestique au moulin, et maître Blanchet ne s'y opposa point,
car il était devenu clair pour tout le monde que le champi était bon sujet, très
laborieux, très serviable, plus fort, plus dispos et plus raisonnable que tous
les enfants de son âge. Et puis, il se contentait de dix écus de gage, et il y
avait toute économie à le prendre. Quand François se vit tout à fait au service
de Madeleine et du cher petit Jeannie qu'il aimait tant, il se trouva bien
heureux, et quand il comprit qu'avec l'argent qu'il gagnait, la Zabelle pourrait
payer sa ferme et avoir de moins le plus gros de ses soucis, il se trouva aussi
riche que le roi.
Malheureusement la pauvre Zabelle ne jouit pas longtemps de cette récompense. À
l'entrée de l'hiver, elle fit une grosse maladie, et, malgré tous les soins du
champi et de Madeleine, elle mourut le jour de la Chandeleur, après avoir été si
mieux qu'on la croyait guérie. Madeleine la regretta et la pleura beaucoup, mais
elle tâcha de consoler le pauvre champi, qui, sans elle, n'aurait jamais
surmonté son chagrin.
Un an après, il y pensait encore tous les jours et quasi à chaque instant, et
une fois il dit à la meunière :
-- J'ai comme un repentir quand je prie pour l'âme de ma pauvre mère : c'est de
ne l'avoir pas assez aimée. Je suis bien sûr d'avoir toujours fait mon possible
pour la contenter, de ne lui avoir jamais dit que de bonnes paroles, et de
l'avoir servie en toutes choses comme je vous sers vous-même ; mais il faut,
madame Blanchet, que je vous avoue une chose qui me peine et dont je demande
pardon à Dieu bien souvent : c'est que depuis le jour où ma pauvre mère a voulu
me reconduire à l'hospice, et où vous avez pris mon parti pour l'en empêcher,
l'amitié que j'avais pour elle avait, bien malgré moi, diminué dans mon coeur.
Je ne lui en voulais pas, je ne me permettais pas même de penser qu'elle avait
mal fait en voulant m'abandonner. Elle était dans son droit ; je lui faisais du
tort, elle avait crainte de votre belle-mère, et enfin elle le faisait bien à
contrecoeur ; car j'ai bien vu là qu'elle m'aimait grandement. Mais je ne sais
comment la chose s'est retournée dans mon esprit, ça été plus fort que moi. Du
moment où vous avez dit des paroles que je n'oublierai jamais, je vous ai aimée
plus qu'elle, et, j'ai eu beau faire, je pensais à vous plus souvent qu'à elle.
Enfin, elle est morte, et je ne suis pas mort de chagrin comme je mourrais si
vous mouriez.
-- Et quelles paroles est-ce que j'ai dites, mon pauvre enfant, pour que tu
m'aies donné comme cela toute ton amitié ? Je ne m'en souviens pas.
-- Vous ne vous en souvenez pas ? dit le champi en s'asseyant aux pieds de la
Madeleine qui filait son rouet en l'écoutant. Eh bien ! vous avez dit en donnant
des écus à ma mère : " Tenez, je vous achète cet enfant-là ; il est à moi. " Et
vous m'avez dit en m'embrassant : " À présent, tu n'es plus champi, tu as une
mère qui t'aimera comme si elle t'avait mis au monde. " N'avez-vous pas dit
comme cela, madame Blanchet ?
-- C'est possible, et j'ai dit ce que je pensais, ce que je pense encore. Est-ce
que tu trouves que je t'ai manqué de parole ?
-- Oh non ! Seulement...
-- Seulement, quoi ?
-- Non, je ne le dirai pas, car c'est mal de se plaindre, et je ne veux pas
faire l'ingrat et le méconnaissant.
-- Je sais que tu ne peux pas être ingrat, et je veux que tu dises ce que tu as
sur le coeur. Voyons, qu'as-tu qui te manque pour n'être pas mon enfant ? Dis,
je te commande comme je commanderais à Jeannie.
-- Eh bien, c'est que... c'est que vous embrassez Jeannie bien souvent, et que
vous ne m'avez jamais embrassé depuis le jour que nous disions tout à l'heure.
J'ai pourtant grand soin d'avoir toujours la figure et les mains bien lavées,
parce que je sais que vous n'aimez pas les enfants malpropres et que vous êtes
toujours après laver et peigner Jeannie. Mais vous ne m'embrassez pas davantage
pour ça, et ma mère Zabelle ne m'embrassait guère non plus. Je vois bien
pourtant que toutes les mères caressent leurs enfants et c'est à quoi je vois
que je suis toujours un champi et que vous ne pouvez pas l'oublier.
-- Viens m'embrasser, François, dit la meunière en asseyant l'enfant sur ses
genoux et en l'embrassant au front avec beaucoup de sentiment. J'ai eu tort, en
effet, de ne jamais songer à cela, et tu méritais mieux de moi. Tiens, tu vois,
je t'embrasse de grand coeur, et tu es bien sûr à présent que tu n'es plus
champi, n'est-ce pas ?
L'enfant se jeta au cou de Madeleine, et devint si pâle qu'elle en fut étonnée
et l'ôta doucement de dessus ses genoux en essayant de le distraire. Mais il la
quitta au bout d'un moment, et s'enfuit tout seul comme pour se cacher, ce qui
donna de l'inquiétude à la meunière. Elle le chercha et le trouva à genoux dans
un coin de la grange et tout en larmes.
-- Allons, allons, François, lui dit-elle en le relevant, je ne sais pas ce que
tu as. Si c'est que tu penses à ta pauvre mère Zabelle, il faut faire une prière
pour elle et tu te sentiras plus tranquille.
-- Non, non, dit l'enfant en tortillant le bord du tablier de Madeleine et en le
baisant de toutes ses forces, je ne pensais pas à ma pauvre mère. Est-ce que ce
n'est pas vous qui êtes ma mère ?
-- Et pourquoi pleures-tu donc ? Tu me fais de la peine.
-- Oh non ! oh non ! je ne pleure pas, répondit François en essuyant vitement
ses yeux et en prenant un air gai ; c'est-à-dire, je ne sais pas pourquoi je
pleurais. Vrai, je n'en sais rien, car je suis content comme si j'étais en
paradis.
Depuis ce jour-là Madeleine embrassa cet enfant matin et soir, ni plus ni moins
que s'il eût été à elle, et la seule différence qu'elle fit entre Jeannie et
François, c'est que le plus jeune était le plus gâté et le plus cajolé, comme
son âge le comportait. Il n'avait que sept ans lorsque le champi en avait douze,
et François comprenait fort bien qu'un grand garçon comme lui ne pouvait être
amijolé comme un petit. D'ailleurs ils étaient encore plus différents
d'apparence que d'âge. François était si grand et si fort, qu'il paraissait un
garçon de quinze ans, et Jeannie était mince et petit comme sa mère, dont il
avait toute la retirance.
En sorte qu'il arriva qu'un matin qu'elle recevait son bonjour sur le pas de sa
porte, et qu'elle l'embrassait comme de coutume, sa servante lui dit :
-- M'est avis, sans vous offenser, notre maîtresse, que ce gars est bien grand
pour se faire embrasser comme une petite fille.
-- Tu crois ? répondit Madeleine étonnée. Mais tu ne sais donc pas l'âge qu'il a
?
-- Si fait ; aussi je n'y verrais pas de mal, n'était qu'il est champi, et que
moi, qui ne suis que votre servante, je n'embrasserais pas ça pour bien de
l'argent.
-- Ce que vous dites là est mal, Catherine, reprit madame Blanchet, et surtout
vous ne devriez pas le dire devant ce pauvre enfant.
-- Qu'elle le dise et que tout le monde le dise ; répliqua François avec
beaucoup de hardiesse. Je ne m'en fais pas de peine : Pourvu que je ne sois pas
champi pour vous, madame Blanchet, je suis très content.
-- Tiens, voyez donc ! dit la servante. C'est la première fois que je l'entends
muser si longtemps. Tu sais donc mettre trois paroles au bout l'une de l'autre,
François ? Eh bien ! vrai, je croyais que tu ne comprenais pas seulement ce
qu'on disait. Si j'avais su que tu écoutais, je n'aurais pas dit devant toi ce
que j'ai dit, car je n'ai nulle envie de te molester. Tu es bon garçon, très
tranquille et complaisant. Allons, allons, n'y pense pas ; si je trouve drôle
que notre maîtresse t'embrasse, c'est parce que tu me parais trop grand pour ça,
et que ta câlinerie te fait paraître encore plus sot que tu n'es.
Ayant ainsi raccommodé la chose, la grosse Catherine alla faire sa soupe et n'y
pensa plus.
Mais le champi suivit Madeleine au lavoir, et s'asseyant auprès d'elle, il lui
parla encore comme il savait parler avec elle et pour elle seule.
-- Vous souvenez-vous, madame Blanchet, lui dit-il, d'une fois que j'étais là,
il y a bien longtemps, et que vous m'avez fait dormir dans votre chéret ?
-- Oui, mon enfant, répondit-elle, et c'est même la première fois que nous nous
sommes vus.
-- C'est donc la première fois ? Je n'en étais pas certain, je ne m'en souviens
pas bien ; car quand je pense à ce temps-là, c'est comme dans un rêve. Et
combien d'années est-ce qu'il y a de ça ?
-- Il y a... attends donc, il y a environ six ans, car mon Jeannie avait
quatorze mois.
-- Comme cela je n'étais pas si vieux qu'il est à présent ? Croyez-vous que
quand il aura fait sa première communion, il se souviendra de tout ce qui lui
arrive à présent ?
-- Oh ! oui, je m'en souviendrai bien, dit Jeannie.
-- Ça dépend, reprit François. Qu'est-ce que tu faisais hier à cette heure-ci ?
Jeannie, étonné, ouvrit la bouche pour répondre, et resta court d'un air penaud.
-- Eh bien ! et toi ? je parie que tu n'en sais rien non plus, dit à François la
meunière qui avait coutume de s'amuser à les entendre deviser et babiller
ensemble.
-- Moi, moi ? dit le champi embarrassé, attendez donc... J'allais aux champs et
j'ai passé par ici... et j'ai pensé à vous ; c'est hier, justement, que je me
suis souvenu du jour où vous m'avez plié dans votre chéret.
-- Tu as bonne mémoire, et c'est étonnant que tu te souviennes de si loin. Et te
souviens-tu que tu avais la fièvre ?
-- Non, par exemple !
-- Et que tu m'as rapporté mon linge à la maison sans que je te le dise ?
-- Non plus.
-- Moi, je m'en suis toujours souvenue, parce que c'est à cela que j'ai connu
que tu étais de bon coeur.
-- Moi aussi, je suis d'un bon coeur, pas vrai, mère ? dit le petit Jeannie en
présentant à sa mère une pomme qu'il avait à moitié rongée.
-- Certainement, toi aussi, et tout ce que tu vois faire de bien à François, tu
le feras aussi plus tard.
-- Oui, oui, répliqua l'enfant bien vite ; je monterai ce soir sur la pouliche
jaune, et j'irai la conduire au pré.
-- Oui-da, dit François en riant ; et puis tu monteras aussi sur le grand
cormier pour dénicher les croquabeilles ? Attends, que je vas te laisser faire,
petiot ! Mais dites-moi donc, madame Blanchet, il y a une chose que je veux vous
demander, mais je ne sais pas si vous voudrez me la dire.
-- Voyons.
-- C'est pourquoi ils croient me fâcher en m'appelant champi. Est-ce que c'est
mal d'être champi ?
-- Mais non, mon enfant, puisque ce n'est pas ta faute.
-- Et à qui est-ce la faute ?
-- C'est la faute aux riches.
-- La faute aux riches ! comment donc ça ?
-- Tu m'en demandes bien long aujourd'hui ; je te dirai ça plus tard.
-- Non, non, tout de suite, madame Blanchet.
-- Je ne peux pas t'expliquer... D'abord sais-tu toi-même ce que c'est que
d'être champi ?
-- Oui, c'est d'avoir été mis à l'hospice par ses père et mère, parce qu'ils
n'avaient pas le moyen pour vous nourrir et vous élever.
-- C'est ça. Tu vois donc bien que s'il y a des gens assez malheureux pour ne
pouvoir pas élever leurs enfants eux-mêmes, c'est la faute aux riches qui ne les
assistent pas.
-- Ah ! c'est juste ! répondit le champi tout pensif. Pourtant il y a de bons
riches, puisque vous l'êtes, vous, madame Blanchet ; c'est le tout de se trouver
au droit pour les rencontrer.
Cependant le Champi, qui allait toujours rêvassant et cherchant des raisons à
tout, depuis qu'il savait lire et qu'il avait fait sa première communion, rumina
dans sa tête ce que la Catherine avait dit à madame Blanchet à propos de lui ;
mais il eut beau y songer, il ne put jamais comprendre pourquoi, de ce qu'il
devenait grand, il ne devait plus embrasser Madeleine. C'était le garçon le plus
innocent de la terre, et il ne se doutait point de ce que les gars de son âge
apprennent bien trop vite à la campagne.
Sa grande honnêteté d'esprit lui venait de ce qu'il n'avait pas été élevé comme
les autres. Son état de champi, sans lui faire honte, l'avait toujours rendu
malhardi ; et, bien qu'il ne prît point ce nom-là pour une injure, il ne
s'accoutumait pas à l'étonnement de porter une qualité qui le faisait toujours
différent de ceux avec qui il se trouvait. Les autres champis sont presque
toujours humiliés de leur sort, et on le leur fait si durement comprendre qu'on
leur ôte de bonne heure la fierté du chrétien. Ils s'élèvent en détestant ceux
qui les ont mis au monde, sans compter qu'ils n'aiment pas davantage ceux qui
les y ont fait rester. Mais il se trouva que François était tombé dans les mains
de la Zabelle qui l'avait aimé et qui ne le maltraitait point, et ensuite qu'il
avait rencontré Madeleine dont la charité était plus grande et les idées plus
humaines que celles de tout le monde. Elle avait été pour lui ni plus ni moins
qu'une bonne mère, et un champi qui rencontre de l'amitié est meilleur qu'un
autre enfant, de même qu'il est pire quand il se voit molesté et avili.
Aussi François n'avait-il jamais eu d'amusement et de contentement parfait que
dans la compagnie de Madeleine, et au lieu de rechercher les autres pastours
pour se divertir, il s'était élevé tout seul, ou pendu aux jupons des deux
femmes qui l'aimaient. Quand il était avec Madeleine surtout, il se sentait
aussi heureux que pouvait l'être Jeannie, et il n'était pas pressé d'aller
courir avec ceux qui le traitaient bien vite de champi, puisque avec eux il se
trouvait tout d'un coup, et sans savoir pourquoi, comme un étranger.
Il arriva donc en âge de quinze ans sans connaître la moindre malice, sans avoir
l'idée du mal, sans que sa bouche eût jamais répété un vilain mot, et sans que
ses oreilles l'eussent compris. Et pourtant depuis le jour où Catherine avait
critiqué sa maîtresse sur l'amitié qu'elle lui montrait, cet enfant eut le grand
sens et le grand jugement de ne plus se faire embrasser par la meunière. Il eut
l'air de ne pas y penser, et peut-être d'avoir honte de faire la petite fille et
le câlin, comme disait Catherine. Mais, au fond, ce n'était pas cette honte-là
qui le tenait. Il s'en serait bien moqué, s'il n'eût comme deviné qu'on pouvait
faire un reproche à cette chère femme de l'aimer. Pourquoi un reproche ? Il ne
se l'expliquait point ; et voyant qu'il ne le trouverait pas de lui-même, il ne
voulut pas se le faire expliquer par Madeleine. Il savait qu'elle était capable
de supporter la critique par amitié et par bon coeur ; car il avait bonne
mémoire, et il se souvenait bien que Madeleine avait été tancée et en danger
d'être battue dans le temps, pour lui avoir fait du bien.
En sorte que, par son bon instinct, il lui épargna l'ennui d'être reprise et
moquée à cause de lui. Il comprit, et c'est merveille ! il comprit, ce pauvre
enfant, qu'un champi ne devait pas être aimé autrement qu'en secret, et plutôt
que de causer un désagrément à Madeleine, il eût consenti à ne pas être aimé du
tout.
Il était attentif à son ouvrage, et comme, à mesure qu'il devenait grand, il
avait plus de travail sur les bras, il advint que peu à peu il fut moins souvent
avec Madeleine. Mais il ne s'en faisait pas de chagrin, parce qu'en travaillant
il se disait que c'était pour elle, et qu'il serait bien récompensé par le
plaisir de la voir aux repas. Le soir, quand Jeannie était endormi, Catherine
allait se coucher, et François restait encore, dans les temps de veillée,
pendant une heure ou deux avec Madeleine. Il lui faisait lecture de livres ou
causait avec elle pendant qu'elle travaillait. Les gens de campagne ne lisent
pas vite ; si bien que les deux livres qu'ils avaient suffisaient pour les
contenter. Quand ils avaient lu trois pages dans la soirée, c'était beaucoup, et
quand le livre était fini, il s'était passé assez de temps depuis le
commencement, pour qu'on pût reprendre la première page, dont on ne se souvenait
pas trop. Et puis il y a deux manières de lire, et il serait bon de dire cela
aux gens qui se croient bien instruits. Ceux qui ont beaucoup de temps à eux, et
beaucoup de livres, en avalent tant qu'ils peuvent et se mettent tant de sortes
de choses dans la tête, que le bon Dieu n'y connaît plus goutte. Ceux qui n'ont
pas le temps et les livres sont heureux quand ils tombent sur le bon morceau.
Ils le recommencent cent fois sans se lasser, et chaque fois, quelque chose
qu'ils n'avaient pas bien remarqué leur fait venir une nouvelle idée. Au fond,
c'est toujours la même idée, mais elle est si retournée, si bien goûtée et
digérée, que l'esprit qui la tient est mieux nourri et mieux portant, à lui tout
seul, que trente mille cervelles remplies de vents et de fadaises. Ce que je
vous dis là, mes enfants, je le tiens de M. le curé, qui s'y connaît.
Or donc, ces deux personnes-là vivaient contentes de ce qu'elles avaient à
consommer en fait de savoir, et elles le consommaient tout doucement, s'aidant
l'une l'autre à comprendre et à aimer ce qui fait qu'on est juste et bon. Il
leur venait par là une grande religion et un grand courage, et il n'y avait pas
de plus grand bonheur pour elles que de se sentir bien disposées pour tout le
monde, et d'être d'accord en tout temps et en tout lieu, sur l'article de la
vérité et la volonté de bien agir.
M. Blanchet ne regardait plus trop à la dépense qui se faisait chez lui, parce
qu'il avait réglé le compte de l'argent qu'il donnait chaque mois à sa femme
pour l'entretien de la maison, et que c'était aussi peu que possible. Madeleine
pouvait, sans le fâcher, se priver de ses propres aises, et donner à ceux
qu'elle savait malheureux autour d'elle, un jour un peu de bois, un autre jour
une partie de son repas, et un autre jour encore quelques légumes, du linge, des
oeufs, que sais-je ? Elle venait à bout d'assister son prochain, et quand les
moyens lui manquaient, elle faisait de ses mains l'ouvrage des pauvres gens, et
empêchait que la maladie ou la fatigue ne les fît mourir. Elle avait tant
d'économie, elle raccommodait si soigneusement ses hardes, qu'on eût dit qu'elle
vivait bien ; et pourtant, comme elle voulait que son monde ne souffrît pas de
sa charité, elle s'accoutumait à ne manger presque rien, à ne jamais se reposer,
et à dormir le moins possible. Le champi voyait tout cela, et le trouvait tout
simple ; car, par son naturel aussi bien que par l'éducation qu'il recevait de
Madeleine, il se sentait porté au même goût et au même devoir. Seulement
quelquefois il s'inquiétait de la fatigue que se donnait la meunière, et se
reprochait de trop dormir et de trop manger. Il aurait voulu pouvoir passer la
nuit à coudre et à filer à sa place, et quand elle voulait lui payer son gage
qui était monté à peu près à vingt écus, il se fâchait et l'obligeait de le
garder en cachette du meunier.
-- Si ma mère Zabelle n'était pas morte, disait-il, cet argent-là aurait été
pour elle. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec de l'argent ? Je n'en ai
pas besoin, puisque vous prenez soin de mes hardes et que vous me fournissez les
sabots. Gardez-le donc pour de plus malheureux que moi. Vous travaillez déjà
tant pour le pauvre monde ! Eh bien, si vous me donnez de l'argent, il faudra
donc que vous travailliez encore plus, et si vous veniez à tomber malade et à
mourir comme ma pauvre Zabelle, je demande un peu à quoi me servirait d'avoir de
l'argent dans mon coffre ? ça vous ferait-il revenir, et ça m'empêcherait-il de
me jeter dans la rivière ?
-- Tu n'y songes pas, mon enfant, lui dit Madeleine, un jour qu'il revenait à
cette idée-là, comme il lui arrivait de temps en temps : se donner la mort n'est
pas d'un chrétien, et si je mourais, ton devoir serait de me survivre pour
consoler et soutenir mon Jeannie. Est-ce que tu ne le ferais pas, voyons ?
-- Oui, tant que Jeannie serait enfant et aurait besoin de mon amitié. Mais
après !... Ne parlons pas de ça, madame Blanchet. Je ne peux pas être bon
chrétien sur cet article-là. Ne vous fatiguez pas tant, ne mourez pas, si vous
voulez que je vive sur la terre.
-- Sois donc tranquille, je n'ai pas envie de mourir. Je me porte bien. Je suis
faite au travail, et même je suis plus forte à présent que je ne l'étais dans ma
jeunesse.
-- Dans votre jeunesse ! dit François étonné ; vous n'êtes donc pas jeune ?
Et il avait peur qu'elle ne fût en âge de mourir.
-- Je crois que je n'ai pas eu le temps de l'être, répondit Madeleine en riant
comme une personne qui fait contre mauvaise fortune bon coeur ; et à présent
j'ai vingt-cinq ans, ce qui commence à compter pour une femme de mon étoffe ;
car je ne suis pas née solide comme toi, petit, et j'ai eu des peines qui m'ont
avancée plus que l'âge.
-- Des peines ! oui, mon Dieu ! Dans le temps que monsieur Blanchet vous parlait
si durement, je m'en suis bien aperçu. Ah ! que le bon Dieu me le pardonne ! je
ne suis pourtant pas méchant ; mais un jour qu'il avait levé la main sur vous,
comme s'il voulait vous frapper... Ah ! il a bien fait de s'en priver, car
j'avais empoigné un fléau, - personne n'y avait fait attention, - et j'allais
tomber dessus... Mais il y a déjà longtemps de ça, madame Blanchet, car je me
souviens que je n'étais pas si grand que lui de toute la tête, et à présent je
vois le dessus de ses cheveux. Et à cette heure, madame Blanchet, il ne vous dit
quasiment plus rien, vous n'êtes plus malheureuse ?
-- Je ne le suis plus ! tu crois ? dit Madeleine un peu vivement, en songeant
qu'elle n'avait jamais eu d'amour dans son mariage. Mais elle se reprit, car
cela ne regardait pas le champi, et elle ne devait pas faire entendre ces
idées-là à un enfant. -- À cette heure, dit-elle, tu as raison, je ne suis plus
malheureuse ; je vis comme je l'entends. Mon mari est beaucoup plus honnête avec
moi ; mon fils profite bien, et je n'ai à me plaindre d'aucune chose.
-- Et moi, vous ne me faites pas entrer en ligne de compte ? moi... je...
-- Eh bien ! toi aussi tu profites bien, et ça me donne du contentement.
-- Mais je vous en donne peut-être encore autrement ?
-- Oui, tu te conduis bien, tu as bonne idée en toutes choses, et je suis
contente de toi.
-- Oh ! si vous n'étiez pas contente de moi, quel mauvais drôle, quel rien du
tout je serais, après la manière dont vous m'avez traité ! Mais il y a encore
autre chose qui devrait vous rendre heureuse, si vous pensiez comme moi.
-- Eh bien, dis-le, car je ne sais pas quelle finesse tu arranges pour me
surprendre.
-- Il n'y a pas de finesse, madame Blanchet, je n'ai qu'à regarder en moi, et
j'y vois une chose ; c'est que, quand même je souffrirais la faim, la soif, le
chaud et le froid, et que par-dessus le marché je serais battu à mort tous les
jours, et qu'ensuite je n'eusse pour me reposer qu'un fagot d'épines ou un tas
de pierres, eh bien !... comprenez-vous ?
-- Je crois que oui, mon François ; tu ne te trouverais pas malheureux de tout
ce mal-là, pourvu que ton coeur fût en paix avec le bon Dieu ?
-- Il y a ça d'abord, et ça va sans dire. Mais moi je voulais dire autre chose.
-- Je n'y suis point, et je vois que tu es devenu plus malin que moi.
-- Non, je ne suis pas malin. Je dis que je souffrirais toutes les peines que
peut avoir un homme vivant vie mortelle, et que je serais encore content en
pensant que Madeleine Blanchet a de l'amitié pour moi. Et c'est pour ça que je
disais tout à l'heure que si vous pensiez de même, vous diriez : François m'aime
tant que je suis contente d'être au monde.
-- Tiens ! tu as raison, mon pauvre cher enfant, répondit Madeleine, et les
choses que tu me dis me donnent des fois comme une envie de pleurer. Oui, de
vrai, ton amitié pour moi est un des biens de ma vie, et le meilleur peut-être,
après... non, je veux dire avec celui de mon Jeannie. Comme tu es plus avancé en
âge, tu comprends mieux ce que je te dis, et tu sais mieux me dire aussi ce que
tu penses. Je te certifie que je ne m'ennuie jamais avec vous deux, et que je ne
demande au bon Dieu qu'une chose à présent, c'est de pouvoir rester longtemps
comme nous voilà, en famille, sans nous séparer.
-- Sans nous séparer, je le crois bien ! dit François ; j'aimerais mieux être
coupé par morceaux que de vous quitter. Qui est-ce qui m'aimerait comme vous
m'avez aimé ? Qui est-ce qui se mettrait en danger d'être maltraitée pour un
pauvre champi, et qui l'appellerait son enfant, son cher fils ? car vous
m'appelez bien souvent, presque toujours comme ça. Et mêmement ! vous me dites
souvent, quand nous sommes seuls : Appelle-moi ma mère, et non pas
toujours madame Blanchet. Et moi je n'ose pas, parce que j'ai trop peur de m'y
accoutumer et de lâcher ce mot-là devant le monde.
-- Eh bien, quand même ?
-- Oh ! quand même ! on vous le reprocherait, et moi je ne veux pas qu'on vous
ennuie à cause de moi. Je ne suis pas fier, allez ! je n'ai pas besoin qu'on
sache que vous m'avez relevé de mon état de champi. Je suis bien assez heureux
de savoir, à moi tout seul, que j'ai une mère dont je suis l'enfant ! Ah ! il ne
faut pas que vous mouriez, madame Blanchet, surajouta le pauvre François en la
regardant d'un air triste, car il avait depuis quelque temps des idées de
malheur : si je vous perdais, je n'aurais plus personne sur la terre, car vous
irez pour sûr dans le paradis du bon Dieu, et moi je ne sais pas si je suis
assez méritant pour avoir la récompense d'y aller avec vous.
François avait dans tout ce qu'il disait et dans tout ce qu'il pensait comme un
avertissement de quelque gros malheur, et, à quelque temps de là, ce malheur
tomba sur lui.
Il était devenu le garçon du moulin. C'était lui qui allait chercher le blé des
pratiques sur son cheval, et qui le leur reportait en farine. Ça lui faisait
faire souvent de longues courses, et mêmement il allait souvent chez la
maîtresse de Blanchet, qui demeurait à une petite lieue du moulin. Il n'aimait
guère cette commission-là, et il ne s'arrêtait pas une minute dans la maison
quand son blé était pesé et mesuré...
En cet endroit de l'histoire, la raconteuse s'arrêta.
-- Savez-vous qu'il y a longtemps que je parle ? dit-elle aux paroissiens qui
l'écoutaient. Je n'ai plus le poumon comme à quinze ans, et m'est avis que le
chanvreur, qui connaît l'affaire mieux que moi-même, pourrait bien me relayer.
D'autant mieux que nous arrivons à un endroit où je ne me souviens plus si bien.
-- Et moi, répondit le chanvreur, je sais bien pourquoi vous n'êtes plus
mémorieuse au milieu comme vous l'étiez au commencement ; c'est que ça commence
à mal tourner pour le champi, et que ça vous fait peine, parce que vous avez un
coeur de poulet, comme toutes les dévotes, aux histoires d'amour.
-- Ça va donc tourner en histoire d'amour ? dit Sylvine Courtioux qui se
trouvait là.
-- Ah ! bon ! repartit le chanvreur, je savais bien que je ferais dresser
l'oreille aux jeunes filles en lâchant ce mot-là. Mais patience, l'endroit où je
vas reprendre, avec charge de mener l'histoire à bonne fin, n'est pas encore ce
que vous voudriez savoir. Où en êtes-vous restée, mère Monique ?
-- J'en étais sur la maîtresse à Blanchet.
-- C'est ça, dit le chanvreur. Cette femme-là s'appelait Sévère, et son nom
n'était pas bien ajusté sur elle, car elle n'avait rien de pareil dans son idée.
Elle en savait long pour endormir les gens dont elle voulait voir reluire les
écus au soleil. On ne peut pas dire qu'elle fût méchante, car elle était
d'humeur réjouissante et sans souci, mais elle rapportait tout à elle, et ne se
mettait guère en peine du dommage des autres, pourvu qu'elle fût brave et fêtée.
Elle avait été à la mode dans le pays, et, disait-on, elle avait trouvé trop de
gens à son goût. Elle était encore très belle femme et très avenante, vive
quoique corpulente, et fraîche comme une guigne. Elle ne faisait pas grande
attention au champi, et si elle le rencontrait dans son grenier ou dans sa cour,
elle lui disait quelque fadaise pour se moquer de lui, mais sans mauvais
vouloir, et pour l'amusement de le voir rougir ; car il rougissait comme une
fille quand cette femme lui parlait, et il se sentait mal à son aise. Il lui
trouvait un air hardi, et elle lui faisait l'effet d'être laide et méchante,
quoiqu'elle ne fût ni l'une ni l'autre ; du moins la méchanceté ne lui venait
que quand on la contrariait dans ses intérêts ou dans son contentement
d'elle-même ; et mêmement il faut dire qu'elle aimait à donner presque autant
qu'à recevoir. Elle était généreuse par braverie, et se plaisait aux
remerciements. Mais, dans l'idée du champi, ce n'était qu'une diablesse qui
réduisait madame Blanchet à vivre de peu et à travailler au-dessus de ses
forces.
Pourtant il se trouva que le champi entrait dans ses dix-sept ans, et que madame
Sévère trouva qu'il était diablement beau garçon. Il ne ressemblait pas aux
autres enfants de campagne, qui sont trapus et comme tassés à cet âge-là, et qui
ne font mine de se dénouer et de devenir quelque chose que deux ou trois ans
plus tard. Lui, il était déjà grand, bien bâti ; il avait la peau blanche, même
en temps de moisson, et des cheveux tout frisés qui étaient comme brunets à la
racine et finissaient en couleur d'or.
... Est-ce comme ça que vous les aimez, dame Monique ? les cheveux, je dis, sans
aucunement parler des garçons.
-- Ça ne vous regarde pas, répondit la servante du curé. Dites votre histoire.
-- Il était toujours pauvrement habillé, mais il aimait la propreté, comme
Madeleine Blanchet le lui avait appris ; et tel qu'il était, il avait un air
qu'on ne trouvait point aux autres. La Sévère vit tout cela petit à petit, et
enfin elle le vit si bien, qu'elle se mit en tête de le dégourdir un peu. Elle
n'avait point de préjugés, et quand elle entendait dire : " C'est dommage qu'un
si beau gars soit un champi ", elle répondait : " Les champis ont moyen d'être
beaux, puisque c'est l'amour qui les a mis dans le monde. "
Voilà ce qu'elle inventa pour se trouver avec lui. Elle fit boire Blanchet plus
que de raison à la foire de Saint-Denis-de-Jouhet, et quand elle vit qu'il
n'était plus capable de mettre un pied devant l'autre, elle le recommanda à ses
amis de l'endroit pour qu'on le fit coucher. Et alors elle dit à François, qui
était venu là avec son maître pour conduire des bêtes en foire :
-- Petit, je laisse ma jument à ton maître pour revenir demain matin ; toi, tu
vas monter sur la sienne et me prendre en croupe pour me ramener chez moi.
L'arrangement n'était point du goût de François. Il dit que la jument du moulin
n'était pas assez forte pour porter deux personnes, et qu'il s'offrait à
reconduire la Sévère, elle montée sur sa bête, lui sur celle de Blanchet ; qu'il
s'en retournerait aussitôt chercher son maître avec une autre monture, et qu'il
se portait caution d'être de grand matin à Saint-Denis-de-Jouhet : mais la
Sévère ne l'écouta non plus que le tondeur le mouton, et lui commanda d'obéir.
François avait peur d'elle, parce que comme Blanchet ne voyait que par ses yeux,
elle pouvait le faire renvoyer du moulin s'il la mécontentait, d'autant qu'on
était à la Saint-Jean. Il la prit donc en croupe, sans se douter, le pauvre
gars, que ce n'était pas un meilleur moyen pour échapper à son mauvais sort.
VIII
Quand ils se mirent en chemin, c'était à la brune, et quand ils passèrent sur la
pelle de l'étang de Rochefolle, il faisait nuit grande. La lune n'était pas
encore sortie des bois, et les chemins qui sont, de ce côté-là, tout ravinés par
les eaux de source, n'avaient rien de bon. Et si, François talonnait la jument
et allait vite, car il s'ennuyait tout à fait avec la Sévère, et il aurait déjà
voulu être auprès de madame Blanchet.
Mais la Sévère, qui n'était pas si pressée d'arriver à son logis, se mit à faire
la dame et à dire qu'elle avait peur, qu'il fallait marcher le pas, parce que la
jument ne relevait pas bien ses pieds et qu'elle risquait de s'abattre.
-- Bah ! dit François sans l'écouter, ce serait donc la première fois qu'elle
prierait le bon Dieu ; car, sans comparaison du saint baptême, jamais je ne vis
jument si peu dévote !
-- Tu as de l'esprit, François, dit la Sévère en ricanant, comme si François
avait dit quelque chose de bien drôle et de bien nouveau.
-- Ah ! pas du tout, ma foi, répondit le champi, qui pensa qu'elle se moquait de
lui.
-- Allons, tu ne vas pas trotter à la descente, que je compte ?
-- N'ayez pas peur, nous trotterons bien tout de même.
Le trot, en descendant, coupait le respire à la grosse Sévère et l'empêchait de
causer, ce dont elle fut contrariée, car elle comptait enjôler le jeune homme
avec ses paroles. Mais elle ne voulut pas faire voir qu'elle n'était plus assez
jeune ni assez mignonne pour endurer la fatigue, et elle ne dit mot pendant un
bout de chemin.
Quand ça fut dans le bois de châtaigniers, elle s'avisa de dire :
-- Attends, François, il faut t'arrêter, mon ami François : la jument vient de
perdre un fer.
-- Quand même elle serait déferrée, dit François, je n'ai là ni clous ni marteau
pour la rechausser.
-- Mais il ne faut pas perdre le fer. Ça coûte ! Descends, je te dis, et
cherche-le.
-- Pardine, je le chercherais bien deux heures sans le trouver, dans ces
fougères ! Et mes yeux ne sont pas des lanternes.
-- Si fait, François, dit la Sévère d'un ton moitié sornette, moitié amitié ;
tes yeux brillent comme des vers luisants.
-- C'est donc que vous les voyez derrière mon chapeau ? répondit François pas du
tout content de ce qu'il prenait pour des moqueries.
-- Je ne les vois pas à cette heure, dit la Sévère avec un soupir aussi gros
qu'elle ; mais je les ai vus d'autres fois !
-- Ils ne vous ont jamais rien dit, reprit l'innocent champi. Vous pourriez bien
les laisser tranquilles, car ils ne vous ont pas fait d'insolence, et ne vous en
feront mie.
-- Je crois, dit en cet endroit la servante du curé, que vous pourriez passer un
bout de l'histoire. Ce n'est pas bien intéressant de savoir toutes les mauvaises
raisons que chercha cette mauvaise femme pour surprendre la religion de notre
champi.
-- Soyez tranquille, mère Monique, répondit le chanvreur, j'en passerai tout ce
qu'il faudra. Je sais que je parle devant des jeunesses, et je ne dirai parole
de trop.
Nous en étions restés aux yeux de François, que la Sévère aurait voulu rendre
moins honnêtes qu'il ne se vantait de les avoir avec elle. -- Quel âge avez-vous
donc, François ? qu'elle lui dit, essayant de lui donner du vous, pour
lui faire comprendre qu'elle ne voulait plus le traiter comme un gamin.
-- Oh ! ma foi ! je n'en sais rien au juste, répondit le champi qui commençait à
la voir venir avec ses gros sabots. Je ne m'amuse pas souvent à faire le compte
de mes jours.
-- On dit que vous n'avez que dix-sept ans, reprit-elle ; mais moi, je gage que
vous en avez vingt car, vous voilà grand, et bientôt vous aurez de la barbe.
-- Ça m'est très égal, dit François en bâillant.
-- Oui-da ! vous allez trop vite, mon garçon. Voilà que j'ai perdu ma bourse !
-- Diantre ! dit François, qui ne la supposait pas encore si madrée qu'elle
était, il faut donc que vous descendiez pour la chercher, car c'est peut-être de
conséquence ?
Il descendit et l'aida à dévaler ; elle ne se fit point faute de s'appuyer sur
lui, et il la trouva plus lourde qu'un sac de blé.
Elle fit mine de chercher sa bourse, qu'elle avait dans sa poche, et il s'en
alla à cinq ou six pas d'elle, tenant la jument par la bride.
-- Eh ! vous ne m'aidez point à chercher ? fit-elle.
-- Il faut bien que je tienne la jument, fit-il, car elle pense à son poulain,
et elle se sauverait si on la lâchait.
La Sévère chercha sous les pieds de la jument, tout à côté de François, et à
cela il vit bien qu'elle n'avait rien perdu, si ce n'est l'esprit.
-- Nous n'étions pas encore là, dit-il, quand vous avez crié après votre
boursicot. Il ne se peut donc guère que vous le retrouviez par ici.
-- Tu crois donc que c'est une frime, malin ? répondit-elle en voulant lui tirer
l'oreille ; car je crois que tu fais le malin...
Mais François se recula et ne voulut point batifoler.
-- Non, non, dit-il, si vous avez retrouvé vos écus, partons, car j'ai plus
envie de dormir que de plaisanter.
-- Alors nous deviserons, dit la Sévère quand elle fut rejuchée derrière lui ;
ça charme, comme on dit, l'ennui du chemin.
-- Je n'ai pas besoin de charme, répliqua le champi ; je n'ai point d'ennuis.
-- Voilà la première parole aimable que tu me dis, François !
-- Si c'est une jolie parole, elle m'est donc venue malgré moi, car je n'en sais
pas dire.
La Sévère commença d'enrager ; mais elle ne se rendit pas encore à la vérité. "
Il faut que ce garçon soit aussi simple qu'un linot, se dit-elle. Si je lui
faisais perdre son chemin, il faudrait bien qu'il s'attardât un peu avec moi. "
Et la voilà d'essayer de le tromper, et de le pousser sur la gauche quand il
voulait prendre sur la droite. -- Vous nous égarez, lui disait-elle ; c'est la
première fois que vous passez par ces endroits-là. Je les connais mieux que
vous. Écoutez-moi donc, ou vous me ferez passer la nuit dans les bois, jeune
homme !
Mais François, quand il avait passé seulement une petite fois par un chemin, il
en avait si bonne connaissance qu'il s'y serait retrouvé au bout d'un an.
-- Non pas, non pas, fit-il, c'est par là, et je ne suis pas toqué, moi. La
jument se reconnaît bien aussi, et je n'ai pas envie de passer la nuit à trimer
dans les bois.
Si bien qu'il arriva au domaine des Dollins, où demeurait la Sévère, sans s'être
laissé détremper d'un quart d'heure, et sans avoir ouvert l'oreille grand comme
un pertuis d'aiguille à ses honnêtetés. Quand ce fut là, elle voulut le retenir,
exposant que la nuit était trop noire, que l'eau avait monté, et que les gués
étaient couverts. Mais le champi n'avait cure de ces dangers-là, et ennuyé de
tant de sottes paroles, il serra les chevilles des pieds, mit la jument au galop
sans demander son reste, et s'en revint vitement au moulin, où Madeleine
Blanchet l'attendait, chagrinée de le voir si attardé.
Le Champi ne raconta point à Madeleine les choses que la Sévère lui avait donné
à entendre ; il n'eût osé, et il n'osait y penser lui-même. Je ne dis point que
j'eusse été aussi sage que lui dans la rencontre ; mais enfin sagesse ne nuit
point, et puis je dis les choses comme elles sont. Ce gars était aussi comme il
faut qu'une fille de bien.
Mais, en songeant la nuit, madame Sévère se choqua contre lui, et s'avisa qu'il
n'était peut-être pas si benêt que méprisant. Sur ce penser, sa cervelle
s'échauffa et sa bile aussi, et grands soucis de revengement lui passèrent par
la tête.
À telles enseignes que le lendemain, lorsque Cadet Blanchet fut de retour auprès
d'elle, à moitié dégrisé, elle lui fit entendre que son garçon de moulin était
un petit insolent, qu'elle avait été obligée de le tenir en bride et de lui
essuyer le bec d'un coup de coude, parce qu'il avait eu idée de lui chanter
fleurette et de l'embrasser en revenant de nuit par les bois avec elle.
Il n'en fallait pas tant pour déranger les esprits de Blanchet ; mais elle
trouva qu'il n'y en avait pas encore assez, et elle se gaussa de lui pour ce
qu'il laissait dans sa maison, auprès de sa femme, un valet en âge et en humeur
de la désennuyer.
Voilà, d'un coup, Blanchet jaloux de sa maîtresse et de sa femme. Il prend son
bâton de courza, enfonce son chapeau sur ses yeux comme un éteignoir sur un
cierge, et il court au moulin sans prendre vent.
Par bonheur qu'il n'y trouva pas le champi. Il avait été abattre et débiter un
arbre que Blanchet avait acheté à Blanchard de Guérin, et il ne devait rentrer
que le soir. Blanchet aurait bien été le trouver à son ouvrage, mais il
craignait, s'il montrait du dépit, que les jeunes meuniers de Guérin ne vinssent
à se gausser de lui et de sa jalousie, qui n'était guère de saison après
l'abandon et le mépris qu'il faisait de sa femme.
Il l'aurait bien attendu à rentrer, n'était qu'il s'ennuyait de passer le reste
du jour chez lui, et que la querelle qu'il voulait chercher à sa femme ne serait
pas de durée pour l'occuper jusqu'au soir. On ne peut pas se fâcher longtemps
quand on se fâche tout seul.
En fin de compte, il aurait bien été au-devant des moqueries et au-dessus de
l'ennui pour le plaisir d'étriller le pauvre champi ; mais comme, en marchant,
il s'était un peu raccoisé, il songea que ce champi de malheur n'était plus un
petit enfant, et que puisqu'il était d'âge à se mettre l'amour en tête, il était
bien d'âge aussi à se mettre la colère ou la défense au bout des mains. Tout
cela fit qu'il tenta de se remettre les sens en buvant chopine sans rien dire,
tournant dans sa tête le discours qu'il allait faire à sa femme et ne sachant
par quel bout entamer.
Il lui avait dit en entrant, d'un air rêche, qu'il avait à se faire écouter, et
elle se tenait là, dans sa manière accoutumée, triste, un peu fière, et ne
disant mot.
-- Madame Blanchet ; fit-il enfin, j'ai un commandement à vous donner, et si
vous étiez la femme que vous paraissez et que vous passez pour être, vous
n'auriez pas attendu d'en être avertie.
Là-dessus, il s'arrêta, comme pour reprendre son haleine, mais, de fait, il
était quasi honteux de ce qu'il allait lui dire, car la vertu était écrite sur
la figure de sa femme comme une prière dans un livre d'Heures.
Madeleine ne lui donna point assistance pour s'expliquer. Elle ne souffla, et
attendit la fin, pensant qu'il allait lui reprocher quelque dépense, et ne
s'attendant guère à ce dont il retournait.
-- Vous faites comme si vous ne m'entendiez pas, madame Blanchet, ramena le
meunier, et, si pourtant, la chose est claire. Il s'agit donc de me jeter cela
dehors, et plus tôt que plus tard, car j'en ai prou et déjà trop.
-- Jeter quoi ? fit Madeleine ébahie.
-- Jeter quoi ! Vous n'oseriez dire jeter qui ?
-- Vrai Dieu ! non ; je n'en sais rien, dit-elle. Parlez, si vous voulez que je
vous entende.
-- Vous me feriez sortir de mon sang-froid, cria Cadet Blanchet en bramant comme
un taureau. Je vous dis que ce champi est de trop chez moi, et que s'il y est
encore demain matin, c'est moi qui lui ferai la conduite à grand renfort de
bras, à moins qu'il n'aime mieux passer sous la roue de mon moulin.
-- Voilà de vilaines paroles et une mauvaise idée, maître Blanchet, dit
Madeleine qui ne put se retenir de devenir blanche comme sa cornette. Vous
achèverez de perdre votre métier si vous renvoyez ce garçon ; car vous n'en
retrouverez jamais un pareil pour faire votre ouvrage et se contenter de peu.
Que vous a donc fait ce pauvre enfant pour que vous le vouliez chasser si
durement ?
-- Il me fait faire la figure d'un sot, je vous le dis, madame ma femme, et je
n'entends pas être la risée du pays. Il est le maître chez moi, et l'ouvrage
qu'il y fait mérite d'être payé à coups de trique.
Il fut besoin d'un peu de temps pour que Madeleine entendît ce que son mari
voulait dire. Elle n'en avait du tout l'idée, et elle lui présenta toutes les
bonnes raisons qu'elle put trouver pour le rapaiser et l'empêcher de s'obstiner
dans sa fantaisie.
Mais elle y perdit ses peines ; il ne s'en fâcha que plus fort, et quand il vit
qu'elle s'affligeait de perdre son bon serviteur François, il se remit en humeur
de jalousie, et lui dit là-dessus des paroles si dures qu'elle ouvrit à la fin
l'oreille, et se prit à pleurer de honte, de fierté et de grand chagrin.
La chose n'en alla que plus mal ; Blanchet jura qu'elle était amoureuse de cette
marchandise d'hôpital, qu'il en rougissait pour elle, et que si elle ne mettait
pas ce champi à la porte sans délibérer, il se promettait de l'assommer et de le
moudre comme grain.
Sur quoi elle lui répondit plus haut qu'elle n'avait coutume, qu'il était bien
le maître de renvoyer de chez lui qui bon lui semblait, mais non d'offenser ni
d'insulter son honnête femme, et qu'elle s'en plaindrait au bon Dieu et aux
saints du paradis comme d'une injustice qui lui faisait trop de tort et trop de
peine. Et par ainsi, de mot en mot, elle en vint malgré son propre vouloir, à
lui reprocher son mauvais comportement, et à lui pousser cette raison bien
vraie, que quand on est mécontent sous son sien bonnet, on voudrait faire tomber
celui des autres dans la boue.
La chose se gâta davantage ainsi, et quand Blanchet commença à voir qu'il était
dans son tort, la colère fut son seul remède. Il menaça Madeleine de lui clore
la bouche d'un revers de main, et il l'eût fait si Jeannie, attiré par le bruit,
ne fût venu se mettre entre eux sans savoir ce qu'ils avaient, mais tout pâle et
déconfit d'entendre cette chamaillerie. Blanchet voulut le renvoyer, et il
pleura, ce qui donna sujet à son père de dire qu'il était mal élevé, capon,
pleurard, et que sa mère n'en ferait rien de bon. Puis il prit coeur et se leva
en coupant l'air de son bâton et en jurant qu'il allait tuer le champi.
Quand Madeleine le vit si affolé de fureur, elle se jeta au-devant de lui, et
avec tant de hardiesse qu'il en fut démonté et se laissa faire par surprise ;
elle lui ôta des mains son bâton et le jeta au loin dans la rivière. Puis elle
lui dit, sans caller aucunement : -- Vous ne ferez point votre perte en écoutant
votre mauvaise tête. Songez qu'un malheur est bientôt arrivé quand on ne se
connaît plus, et si vous n'avez point d'humanité, pensez à vous-même et aux
suites qu'une mauvaise action peut donner à la vie d'un homme. Depuis longtemps,
mon mari, vous menez mal la vôtre, et vous allez croissant de train et de galop
dans un mauvais chemin. Je vous empêcherai, à tout le moins aujourd'hui, de vous
jeter dans un pire mal qui aurait sa punition dans ce bas monde et dans l'autre.
Vous ne tuerez personne, vous retournerez plutôt d'où vous venez que de vous
buter à chercher revenge d'un affront qu'on ne vous a point fait. Allez-vous-en,
c'est moi qui vous le commande dans votre intérêt, et c'est la première fois de
ma vie que je vous donne un commandement. Vous l'écouterez, parce que vous allez
voir que je ne perds point pour cela le respect que je vous dois. Je vous jure
sur ma foi et mon honneur que demain le champi ne sera plus céans, et que vous
pourrez y revenir sans danger de le rencontrer.
Cela dit, Madeleine ouvrit la porte de la maison pour faire sortir son mari, et
Cadet Blanchet, tout confondu de la voir prendre ces façons-là, content, au
fond, de s'en aller et d'avoir obtenu soumission sans exposer sa peau, replanta
son chapeau sur son chef, et, sans rien dire de plus, s'en retourna auprès de la
Sévère. Il se vanta bien à elle et à d'autres d'avoir fait sentir le bois vert à
sa femme et au champi ; mais comme de cela il n'était rien, la Sévère goûta son
plaisir en fumée.
Quand Madeleine Blanchet fut toute seule, elle envoya ses ouailles et sa chèvre
aux champs sous la garde de Jeannie, et elle s'en fut au bout de l'écluse du
moulin, dans un recoin de terrain que la course des eaux avait mangé tout
autour, et où il avait poussé tant de rejets et de branchages sur les vieilles
souches d'arbres, qu'on ne s'y voyait point à deux pas. C'était là qu'elle
allait souvent dire ses raisons au bon Dieu, parce qu'elle n'y était pas
dérangée et qu'elle pouvait s'y tenir cachée derrière les grandes herbes folles,
comme une poule d'eau dans son nid de vertes brindilles.
Sitôt qu'elle y fut, elle se mit à deux genoux pour faire une bonne prière, dont
elle avait grand besoin et dont elle espérait grand confort ; mais elle ne put
songer à autre chose qu'au pauvre champi qu'il fallait renvoyer et qui l'aimait
tant qu'il en mourrait de chagrin. Si bien qu'elle ne put rien dire au bon Dieu,
sinon qu'elle était trop malheureuse de perdre son seul soutien et de se
départir de l'enfant de son coeur. Et alors elle pleura tant et tant, que c'est
miracle qu'elle en revint, car elle fut si suffoquée, qu'elle en chut tout de
son long sur l'herbage, et y demeura privée de sens pendant plus d'une heure.
À la tombée de la nuit elle tâcha pourtant de se ravoir ; et comme elle entendit
Jeannie qui ramenait ses bêtes en chantant, elle se leva comme elle put et alla
préparer le souper. Peu après elle entendit venir les boeufs qui rapportaient le
chêne acheté par Blanchet, et Jeannie courut bien joyeux au-devant de son ami
François qu'il s'ennuyait de n'avoir pas vu de la journée. Ce pauvre petit
Jeannie avait eu du chagrin, dans le moment, de voir son père faire de mauvais
yeux à sa chère mère, et il avait pleuré aux champs sans pouvoir comprendre ce
qu'il y avait entre eux. Mais chagrin d'enfant et rosée du matin n'ont pas de
durée, et déjà il ne se souvenait plus de rien. Il prit François par la main,
et, sautant comme un petit perdreau, il l'amena auprès de Madeleine.
Il ne fallut pas que le champi regardât la meunière par deux fois pour aviser
ses yeux rouges et sa figure toute blêmie. " Mon Dieu, se dit-il, il y a un
malheur dans la maison ", et il se mit à blêmir aussi et à trembler, et à
regarder Madeleine, pensant qu'elle lui parlerait. Mais elle le fit asseoir et
lui servit son repas sans rien dire, et il ne put avaler une bouchée. Jeannie
mangeait et devisait tout seul, et il n'avait plus de souci, parce que sa mère
l'embrassait de temps en temps et l'encourageait à bien souper.
Quand il fut couché, pendant que la servante rangeait la chambre, Madeleine
sortit et fit signe à François d'aller avec elle. Elle descendit le pré et
marcha jusqu'à la fontaine. Là, prenant son courage à deux mains : -- Mon
enfant, lui dit-elle, le malheur est sur toi et sur moi, et le bon Dieu nous
frappe d'un rude coup. Tu vois comme j'en souffre ; par amitié pour moi, tâche
d'avoir le coeur moins faible, car si tu ne me soutiens, je ne sais ce que je
deviendrai.
François ne devina rien, bien qu'il supposât tout d'abord que le mal venait de
M. Blanchet.
-- Qu'est-ce que vous me dites là ? dit-il à Madeleine en lui embrassant les
mains tout comme si elle eût été sa mère. Comment pouvez-vous penser que je
manquerai de coeur pour vous consoler et vous soutenir ? Est-ce que je ne suis
pas votre serviteur pour tant que j'ai à rester sur terre ? Est-ce que je ne
suis pas votre enfant qui travaillera pour vous, et qui a bien assez de force à
cette heure pour ne vous laisser manquer de rien ? Laissez faire monsieur
Blanchet, laissez-le manger son fait, puisque c'est son idée. Moi je vous
nourrirai, je vous habillerai, vous et notre Jeannie. S'il faut que je vous
quitte pour un temps, j'irai me louer, pas loin d'ici, par exemple ! afin de
pouvoir vous rencontrer tous les jours et venir passer avec vous les dimanches.
Mais me voilà assez fort pour labourer et pour gagner l'argent qu'il vous
faudra. Vous êtes si raisonnable et vous vivez de si peu ! Eh bien ! vous ne
vous priverez plus tant pour les autres, et vous en serez mieux. Allons, allons,
madame Blanchet, ma chère mère, rapaisez-vous et ne pleurez pas, car si vous
pleurez, je crois que je vas mourir de chagrin.
Madeleine ayant vu qu'il ne devinait pas et qu'il fallait lui dire tout,
recommanda son âme à Dieu et se décida à la grande peine qu'elle était obligée
de lui faire.
-- Allons, allons, François, mon fils, lui dit-elle, il ne s'agit pas de cela.
Mon mari n'est pas encore ruiné, autant que je peux savoir l'état de ses
affaires ; et si ce n'était que la crainte de manquer, tu ne me verrais pas tant
de peine. N'a point peur de la misère qui se sent courageux pour travailler.
Puisqu'il faut te dire de quoi j'ai le coeur malade, apprends que monsieur
Blanchet s'est monté contre toi, et qu'il ne veut plus te souffrir à la maison.
-- Eh bien ! est-ce cela ? dit François en se levant. Qu'il me tue donc tout de
suite, puisque aussi bien je ne peux exister après un coup pareil. Oui, qu'il en
finisse de moi, car il y a longtemps que je le gêne, et il en veut à mes jours,
je le sais bien. Voyons, où est-il ? Je veux aller le trouver, et lui dire : "
Signifiez-moi pourquoi vous me chassez. Peut-être que je trouverai de quoi
répondre à vos mauvaises raisons. Et si vous vous y entêtez, dites-le, afin
que... afin que... " Je ne sais pas ce que je dis, Madeleine ; vrai ! je ne le
sais pas ; je ne me connais plus, et je ne vois plus clair ; j'ai le coeur
transi et la tête me vire ; bien sûr, je vas mourir ou devenir fou.
Et le pauvre champi se jeta par terre et se frappa la tête de ses poings, comme
le jour où la Zabelle avait voulu le reconduire à l'hospice.
Voyant cela, Madeleine retrouva son grand courage. Elle lui prit les mains, les
bras, et le secouant bien fort, elle l'obligea de l'écouter.
-- Si vous n'avez non plus de volonté et de soumission qu'un enfant, lui
dit-elle, vous ne méritez pas l'amitié que j'ai pour vous, et vous me ferez
honte de vous avoir élevé comme mon fils. Levez-vous. Voilà pourtant que vous
êtes en âge d'homme, et il ne convient pas à un homme de se rouler comme vous le
faites. Entendez-moi, François, et dites-moi si vous m'aimez assez pour
surmonter votre chagrin et passer un peu de temps sans me voir. Vois, mon
enfant, c'est à propos pour ma tranquillité et pour mon honneur, puisque, sans
cela, mon mari me causera des souffrances et des humiliations. Par ainsi, tu
dois me quitter aujourd'hui par amitié, comme je t'ai gardé jusqu'à cette heure
par amitié. Car l'amitié se prouve par des moyens différents, selon le temps et
les aventures. Et tu dois me quitter tout de suite, parce que, pour empêcher
monsieur Blanchet de faire un mauvais coup de sa tête, j'ai promis que tu serais
parti demain matin. C'est demain la Saint-Jean, il faut que tu ailles te louer,
et pas trop près d'ici, car si nous étions à même de nous revoir souvent, ce
serait pire dans l'idée de monsieur Blanchet.
-- Mais quelle est donc son idée, Madeleine ? Quelle plainte fait-il de moi ? En
quoi me suis-je mal comporté ? Il croit donc toujours que vous faites du tort à
la maison pour me faire du bien ? Ça ne se peut pas, puisque j'en suis, à
présent, de la maison ! Je n'y mange pas plus que ma faim, et je n'en fais pas
sortir un fétu. Peut-être qu'il croit que je touche mon gage, et qu'il le trouve
de trop grande coûtance. Eh bien ! laissez-moi suivre mon idée d'aller lui
parler pour lui expliquer que depuis le décès de ma pauvre mère Zabelle, je n'ai
jamais voulu accepter de vous un petit écu ; - ou si vous ne voulez pas que je
lui dise ça - et au fait, s'il le savait il voudrait vous faire rendre tout le
dû de mes gages que vous avez employé en oeuvres de charité, - eh bien, je lui
en ferai, pour le terme qui vient, la proposition. Je lui offrirai de rester à
votre service pour rien. De cette manière-là, il ne pourra plus me trouver
dommageable, et il me souffrira auprès de vous.
-- Non, non, non, François, répliqua vivement Madeleine, ça ne se peut ; et si
tu lui disais pareille chose, il entrerait contre toi et contre moi dans une
colère qui amènerait des malheurs.
-- Mais pourquoi donc ? dit François ; à qui en a-t-il ? C'est donc seulement
pour le plaisir de nous causer de la peine qu'il fait celui qui se méfie ?
-- Mon enfant, ne me demande pas la raison de son idée contre toi ; je ne peux
pas te la dire. J'en aurais trop de honte pour lui, et mieux vaut pour nous tous
que tu n'essaies pas de te l'imaginer. Ce que je peux t'affirmer, c'est que
c'est remplir ton devoir envers moi que de t'en aller. Te voilà grand et fort,
tu peux te passer de moi ; et mêmement tu gagneras mieux ta vie ailleurs,
puisque tu ne veux rien recevoir de moi. Tous les enfants quittent leur mère
pour aller travailler, et beaucoup s'en vont au loin. Tu feras donc comme les
autres, et moi j'aurai du chagrin comme en ont toutes les mères, je pleurerai,
je penserai à toi, je prierai Dieu matin et soir pour qu'il te préserve du
mal...
-- Oui ! Et vous prendrez un autre valet qui vous servira mal, et qui n'aura nul
soin de votre fils et de votre bien, qui vous haïra peut-être, parce que
monsieur Blanchet lui commandera de ne pas vous écouter, et qui ira lui redire
tout ce que vous faites de bien en le tournant en mal. Et vous serez malheureuse
; et moi je ne serai plus là pour vous défendre et vous consoler ! Ah ! vous
croyez que je n'ai pas de courage, parce que j'ai du chagrin ? Vous croyez que
je ne pense qu'à moi, et vous me dites que j'aurai profit à être autre part !
Moi, je ne songe pas à moi en tout ceci. Qu'est-ce que ça me fait de gagner ou
de perdre ? Je ne demande pas seulement comment je gouvernerai mon chagrin. Que
j'en vive ou que j'en meure, c'est comme il plaira à Dieu, et ça ne m'importe
pas, puisqu'on m'empêche d'employer ma vie pour vous. Ce qui m'angoisse et à
quoi je ne peux pas me soumettre, c'est que je vois venir vos peines. Vous allez
être foulée à votre tour, et si on m'écarte du chemin, c'est pour mieux marcher
sur votre droit.
-- Quand même le bon Dieu permettrait cela, dit Madeleine, il faut savoir
souffrir ce qu'on ne peut empêcher. Il faut surtout ne pas empirer son mauvais
sort en regimbant contre. Imagine-toi que je suis bien malheureuse, et
demande-toi combien plus je le deviendrai si j'apprends que tu es malade,
dégoûté de vivre et ne voulant pas te consoler. Au lieu que si je trouve un peu
de soulagement dans mes peines, ce sera de savoir que tu te comportes bien et
que tu te maintiens en courage et santé pour l'amour de moi.
Cette dernière bonne raison donna gagné à Madeleine. Le champi s'y rendit, et
lui promit à deux genoux, comme on promet en confession, de faire tout son
possible pour porter bravement sa peine.
-- Allons, dit-il en essuyant ses yeux moites, je partirai de grand matin, et je
vous dis adieu, ici, ma mère Madeleine ! Adieu pour la vie, peut-être ; car vous
ne me dites point si je pourrai jamais vous revoir et causer avec vous. Si vous
pensez que ce bonheur-là ne doive plus m'arriver, ne m'en dites rien, car je
perdrais le courage de vivre. Laissez-moi garder l'espérance de vous retrouver
un jour ici à cette claire fontaine, où je vous ai trouvée pour la première fois
il y aura tantôt onze ans. Depuis ce jour jusqu'à celui d'aujourd'hui, je n'ai
eu que du contentement : et le bonheur que Dieu et vous m'avez donné, je ne dois
pas le mettre en oubli, mais en souvenance pour m'aider à prendre, à compter de
demain, le temps et le sort comme ils viendront. Je m'en vais avec un coeur tout
transpercé et morfondu d'angoisse, en songeant que je ne vous laisse pas
heureuse, et que je vous ôte, en m'ôtant d'à côté de vous, le meilleur de vos
amis ; mais vous m'avez dit que si je n'essayais pas de me consoler, vous seriez
plus désolée. Je me consolerai donc comme je pourrai en pensant à vous, et je
suis trop ami de votre amitié pour vouloir la perdre en devenant lâche. Adieu,
madame Blanchet, laissez-moi un peu ici tout seul ; je serai mieux quand j'aurai
pleuré tout mon soûl. S'il tombe de mes larmes dans cette fontaine, vous
songerez à moi toutes les fois que vous y viendrez laver. Je veux aussi y
cueillir de la menthe pour embaumer mon linge, car je vas tout à l'heure faire
mon paquet ; et tant que je sentirai sur moi cette odeur-là, je me figurerai que
je suis ici et que je vous vois. Adieu, adieu, ma chère mère, je ne veux pas
retourner à la maison. Je pourrais bien embrasser mon Jeannie sans l'éveiller,
mais je ne m'en sens pas le courage. Vous l'embrasserez pour moi, je vous en
prie, et pour ne pas qu'il me pleure, vous lui direz demain que je dois
retourner bientôt. Comme cela, en m'attendant, il m'oubliera un peu ; et, par la
suite du temps, vous lui parlerez de son pauvre François, afin qu'il ne m'oublie
trop. Donnez-moi votre bénédiction, Madeleine, comme vous me l'avez donnée le
jour de ma première communion. Il me la faut pour avoir la grâce de Dieu.
Et le pauvre champi se mit à deux genoux en disant à Madeleine que si jamais,
contre son gré, il lui avait fait quelque offense, elle eût à la lui pardonner.
Madeleine jura qu'elle n'avait rien à lui pardonner, et qu'elle lui donnait une
bénédiction dont elle voudrait pouvoir rendre l'effet aussi propice que de celle
de Dieu.
-- Eh bien ! dit François, à présent que je vas redevenir champi et que personne
ne m'aimera plus, ne voulez-vous pas m'embrasser comme vous m'avez embrassé, par
faveur, le jour de ma première communion ? j'aurai grand besoin de me remémorer
tout cela, pour être bien sûr que vous continuez, dans votre coeur, à me servir
de mère.
Madeleine embrassa le champi dans le même esprit de religion que quand il était
petit enfant. Pourtant si le monde l'eût vu, on aurait donné raison à M.
Blanchet de sa fâcherie, et on aurait critiqué cette honnête femme qui ne
pensait point à mal, et à qui la vierge Marie ne fit point péché de son action.
-- Ni moi non plus, dit la servante de M. le curé.
-- Et moi encore moins, repartit le chanvreur. Et continuant :
Elle s'en revint à la maison, dit-il, où de la nuit elle ne dormit miette. Elle
entendit bien rentrer François qui vint faire son paquet dans la chambre à côté,
et elle l'entendit aussi sortir à la piquette du jour. Elle ne se dérangea qu'il
ne fût un peu loin, pour ne point changer son courage en faiblesse, et quand
elle l'entendit passer sur le petit pont, elle entre-bâilla subtilement sa porte
sans se montrer, afin de le voir de loin encore une fois. Elle le vit s'arrêter
et regarder la rivière et le moulin, comme pour leur dire adieu. Et puis il s'en
alla bien vite, après avoir cueilli un feuillage de peuplier qu'il mit à son
chapeau, comme c'est la coutume quand on va à la loue, pour montrer qu'on
cherche une place.
Maître Blanchet arriva sur le midi et ne dit mot, jusqu'à ce que sa femme lui
dit :
-- Eh bien, il faut aller à la loue pour avoir un autre garçon de moulin, car
François est parti, et vous voilà sans serviteur.
-- Cela suffit, ma femme, répondit Blanchet, j'y vais aller, et je vous avertis
de ne pas compter sur un jeune.
Voilà tout le remerciement qu'il lui fit de sa soumission, et elle se sentit si
peinée qu'elle ne put s'empêcher de le montrer.
-- Cadet Blanchet, dit-elle, j'ai obéi à votre volonté : j'ai renvoyé un bon
sujet sans motif, et à regret, je ne vous le cache pas. Je ne vous demande pas
de m'en savoir gré ; mais, à mon tour, je vous donne un commandement : c'est de
ne pas me faire d'affront, parce que je n'en mérite pas.
Elle dit cela d'une manière que Blanchet ne lui connaissait point et qui fit de
l'effet sur lui.
-- Allons, femme, dit-il en lui tendant la main, faisons la paix sur cette
chose-là et n'y pensons plus. Peut-être que j'ai été un peu trop précipiteux
dans mes paroles ; mais c'est que, voyez-vous, j'avais des raisons pour ne point
me fier à ce champi. C'est le diable, qui est bon père, lui avait soufflé le
libertinage toujours après eux. Quand ils sont bons sujets d'un côté, ils sont
mauvais garnements sur un autre point. Ainsi je sais bien que je trouverai
malaisément un domestique aussi rude au travail que celui-là ; mais le diable,
qui est son père, lui avait soufflé le libertinage dans l'oreille, et je sais
une femme qui a eu à s'en plaindre.
-- Cette femme-là n'est pas la vôtre, répondit Madeleine, et il se peut qu'elle
mente. Quand elle dirait vrai, ce ne serait point de quoi me soupçonner.
-- Est-ce que je te soupçonne ? dit Blanchet haussant les épaules ; je n'en
avais qu'après lui, et à présent qu'il est parti, je n'y pense plus. Si je t'ai
dit quelque chose qui t'ait déplu, prends que je plaisantais.
-- Ces plaisanteries-là ne sont pas de mon goût, répliqua Madeleine. Gardez-les
pour celles qui les aiment.
Dans les premiers jours, Madeleine Blanchet porta assez bien son chagrin. Elle
apprit de son nouveau domestique, qui avait rencontré François à la loue, que le
champi s'était accordé pour dix-huit pistoles par an avec un cultivateur du côté
d'Aigurande, qui avait un fort moulin et des terres. Elle fut contente de le
savoir bien placé, et elle fit son possible pour se remettre à ses occupations
sans trop de regret. Mais, malgré elle, le regret fut grand, et elle en fut
longtemps malade d'une petite fièvre qui la consumait tout doucettement, sans
que personne y fît attention. François avait bien dit qu'en s'en allant il lui
emmenait son meilleur ami. L'ennui la prit de se voir toute seule, et de n'avoir
personne à qui causer. Elle en choya d'autant plus son fils Jeannie, qui était,
de vrai, un gentil gars, et pas plus méchant qu'un agneau.
Mais outre qu'il était trop jeune pour comprendre tout ce qu'elle aurait pu dire
à François, il n'avait pas pour elle les soins et les attentions qu'au même âge
le champi avait eus. Jeannie aimait bien sa mère, et plus même que le commun des
enfants ne fait, parce qu'elle était une mère comme il ne s'en voit pas tous les
jours. Mais il ne s'étonnait et ne s'émeuvait pas tant pour elle que François.
Il trouvait tout simple d'être aimé et caressé si fidèlement. Il en profitait
comme de son bien, et y comptait comme sur son dû. Au lieu que le champi n'était
méconnaissant de la plus petite amitié et en faisait si grand remerciement par
sa conduite, sa manière de parler, et de regarder, et de rougir, et de pleurer,
qu'en se trouvant avec lui, Madeleine oubliait qu'elle n'avait eu ni repos, ni
amour, ni consolation dans son ménage.
Elle resongea à son malheur quand elle retomba dans son désert, et remâcha
longuement toutes les peines que cette amitié et cette compagnie avaient tenues
en suspens. Elle n'avait plus personne pour lire avec elle, pour s'intéresser à
la misère du monde avec elle, pour prier d'un même coeur, et même pour badiner
honnêtement quand et quand, en paroles de bonne foi et de bonne humeur. Tout ce
qu'elle voyait, tout ce qu'elle faisait n'avait plus de goût pour elle, et lui
rappelait le temps où elle avait eu ce bon compagnon si tranquille et si
amiteux. Allait-elle à sa vigne, ou à ses arbres fruitiers, ou dans le moulin,
il n'y avait pas un coin grand comme la main où elle n'eût repassé dix mille
fois avec cet enfant pendu à sa robe, ou ce courageux serviteur empressé à son
côté. Elle était comme si elle avait perdu un fils de grande valeur et de grand
espoir, et elle avait beau aimer celui qui lui restait, il y avait une moitié de
son amitié dont elle ne savait plus que faire.
Son mari, la voyant traîner un malaise, et prenant en pitié l'air de tristesse
et d'ennui qu'elle avait, craignit qu'elle ne fît une forte maladie, et il
n'avait pas envie de la perdre, parce qu'elle tenait son bien en bon ordre et
ménageait de son côté ce qu'il mangeait du sien. La Sévère ne voulant pas le
souffrir à son moulin, il sentait bien que tout irait mal pour lui dans cette
partie de son avoir si Madeleine n'en avait plus la charge, et, tout en la
réprimandant à l'habitude, et se plaignant qu'elle n'y mettait pas assez de
soin, il n'avait garde d'espérer mieux de la part d'une autre.
Il s'ingénia donc, pour la soigner et la désennuyer, de lui trouver une
compagnie, et la chose vint à point que, son oncle étant mort, la plus jeune de
ses soeurs, qui était sous sa tutelle, lui tomba sur les bras. Il avait pensé
d'abord à la mettre de résidence chez la Sévère, mais ses autres parents lui en
firent honte ; et d'ailleurs quand la Sévère eut vu que cette fillette prenait
quinze ans et qu'elle s'annonçait pour jolie comme le jour, elle n'eut plus
envie d'avoir dans sa maison le bénéfice de cette tutelle, et elle dit à
Blanchet que la garde et la vaillance d'une jeunesse lui paraissaient trop
chanceuses.
En raison de quoi Blanchet, qui voyait du profit à être le tuteur de sa soeur, -
car l'oncle qui l'avait élevée l'avait avantagée sur son testament, - et qui
n'avait garde de confier son entretien à autre parenté, l'amena à son moulin et
enjoignit à sa femme de l'avoir pour soeur et compagne, de lui apprendre à
travailler, de s'en faire aider dans le soin du ménage, et de lui rendre la
tâche assez douce pourtant pour qu'elle n'eût point envie d'aller vivre autre
part.
Madeleine accepta de bonne volonté ledit arrangement de famille. Mariette
Blanchet lui plut tout d'abord, pour l'avantage de sa beauté qui avait déplu à
la Sévère. Elle pensait qu'un bon esprit et un bon coeur vont toujours de
compagnie avec une belle figure, et elle reçut la jeune enfant, non pas tant
comme une soeur que comme une fille, qui lui remplacerait peut-être son pauvre
François.
Pendant ce temps-là le pauvre François prenait son mal en patience autant qu'il
pouvait, et ce n'était guère, car jamais ni homme ni enfant ne fut chargé d'un
mal pareil. Il commença par en faire une maladie, et ce fut peut-être un bonheur
pour lui, car là il éprouva le bon coeur de ses maîtres, qui ne le firent point
porter à l'hôpital et le gardèrent chez eux où il fut bien soigné. Ce meunier-là
ne ressemblait guère à Cadet Blanchet, et sa fille, qui avait une trentaine
d'années et n'était point encore établie, était en réputation pour sa charité et
sa bonne conduite.
Ces gens-là virent bien d'ailleurs que, malgré l'accident, ils avaient fait, au
regard du champi, une bonne trouvaille.
Il était si solide et si bien corporé, qu'il se sauva de la maladie plus vite
qu'un autre, et mêmement il se mit à travailler avant d'être guéri, ce qui ne le
fit point rechuter. Sa conscience le tourmentait pour réparer le temps perdu et
récompenser ses maîtres de leur douceur. Pendant plus de deux mois pourtant, il
se ressentit de son mal, et, en commençant à travailler les matins, il avait le
corps étourdi comme s'il fût tombé de la faîtière d'une maison. Mais peu à peu
il s'échauffait, et il n'avait garde de dire le mal qu'il avait à s'y mettre. On
fut bientôt si content de lui, qu'on lui confia la gouverne de bien des choses
qui étaient au-dessus de son emploi. On se trouvait bien de ce qu'il savait lire
et écrire, et on lui fit tenir des comptes, chose qu'on n'avait pu faire encore,
et qui avait souvent mis du trouble dans les affaires du moulin. Enfin il fut
aussi bien que possible dans son malheur ; et comme, par prudence, il ne s'était
point vanté d'être champi, personne ne lui reprocha son origine.
Mais ni les bons traitements, ni l'occupation, ni la maladie, ne pouvaient lui
faire oublier Madeleine et ce cher moulin du Cormouer, et son petit Jeannie, et
le cimetière où gisait la Zabelle. Son coeur était toujours loin de lui, et le
dimanche, il ne faisait autre chose que d'y songer, ce qui ne le reposait guère
des fatigues de la semaine. Il était si éloigné de son endroit, étant à plus de
six lieues de pays, qu'il n'en avait jamais de nouvelles. Il pensa d'abord s'y
accoutumer, mais l'inquiétude lui mangeait le sang, et il s'inventa des moyens
pour savoir au moins deux fois l'an comment vivait Madeleine : il allait dans
les foires, cherchant de l'oeil quelqu'un de connaissance de son ancien endroit,
et quand il l'avait trouvé, il s'enquérait de tout le monde qu'il avait connu,
commençant, par prudence, par ceux dont il se souciait le moins, pour arriver à
Madeleine qui l'intéressait le plus, et, de cette manière, il eut quelque
nouvelle d'elle et de sa famille.
... Mais voilà qu'il se fait tard, messieurs mes amis, et je m'endors sur mon
histoire. À demain ; si vous voulez, je vous dirai le reste. Bonsoir la
compagnie.
Le chanvreur alla se coucher, et le métayer, allumant sa lanterne, reconduisit
la mère Monique au presbytère, car c'était une femme d'âge qui ne voyait pas
bien clair à se conduire.
Au lendemain, nous nous retrouvâmes tous à la ferme, et le chanvreur reprit
ainsi son récit :
-- Il y avait environ trois ans que François demeurait au pays d'Aigurande, du
côté de Villechiron, dans un beau moulin qui s'appelle Haut-Champault, ou
Bas-Champault, ou Frechampault, car dans ce pays-là, comme dans le nôtre,
Champault est un nom répandu. J'ai été par deux fois dans ces endroits-là, et
c'est un beau et bon pays. Le monde de campagne y est plus riche, mieux logé,
mieux habillé ; on y fait plus de commerce, et quoique la terre y soit plus
maigre, elle rapporte davantage. Le terrain y est pourtant mieux cabossé. Les
rocs y percent et les rivières y ravinent fort. Mais c'est joli et plaisant tout
de même. Les arbres y sont beaux à merveille, et les deux Creuses roulent là
dedans à grands ramages, claires comme eau de roche.
Les moulins y sont de plus de conséquence que chez nous, et celui où résidait
François était des plus forts et des meilleurs. Un jour d'hiver, son maître, qui
s'appelait Jean Vertaud, lui dit :
-- François, mon serviteur et mon ami, j'ai un petit discours à te faire, et je
te prie de me donner ton attention.
" Il y a déjà un peu de temps que nous nous connaissons, toi et moi, et si j'ai
beaucoup gagné dans mes affaires, si mon moulin a prospéré, si j'ai emporté la
préférence sur tous mes confrères, si, parfin, j'ai pu augmenter mon avoir, je
ne me cache pas que c'est à toi que j'en ai l'obligation. Tu m'as servi, non pas
comme un domestique, mais comme un ami et un parent. Tu t'es donné à mes
intérêts comme si c'étaient les tiens. Tu as régi mon bien comme jamais je
n'aurais su le faire, et tu as en tout montré que tu avais plus de connaissance
et d'entendement que moi. Le bon Dieu ne m'a pas fait soupçonneux, et j'aurais
été toujours trompé si tu n'avais contrôlé toutes gens et toutes choses autour
de moi. Les personnes qui faisaient abus de ma bonté ont un peu crié, et tu as
voulu hardiment en porter l'endosse, ce qui t'a exposé, plus d'une fois, à des
dangers dont tu es toujours sorti par courage et douceur. Car ce qui me plaît de
toi, c'est que tu as le coeur aussi bon que la tête et la main. Tu aimes le
rangement et non l'avarice. Tu ne te laisses pas duper comme moi, et pourtant tu
aimes comme moi à secourir le prochain. Pour ceux qui étaient de vrai dans la
peine, tu as été le premier à me conseiller d'être généreux. Pour ceux qui en
faisaient la frime, tu as été prompt à m'empêcher d'être affiné. Et puis tu es
savant pour un homme de campagne. Tu as de l'idée et du raisonnement. Tu as des
inventions qui te réussissent toujours, et toutes les choses auxquelles tu mets
la main tournent à bonne fin.
" Je suis donc content de toi, et je voudrais te contenter pareillement pour ma
part. Dis-moi donc, tout franchement, si tu ne souhaites point quelque chose de
moi, car je n'ai rien à te refuser.
-- Je ne sais pas pourquoi vous me demandez cette chose-là, répondit François.
Il faut donc, mon maître, que je vous aie paru mécontent de vous, et cela n'est
point. Je vous prie d'en être certain.
-- Mécontent, je ne dis pas. Mais enfin tu as un air, à l'habitude, qui n'est
pas d'un homme heureux. Tu n'as point de gaieté, tu ne ris avec personne, tu ne
t'amuses jamais. Tu es si sage qu'on dirait toujours que tu portes un deuil.
-- M'en blâmez-vous, mon maître ? En cela je ne pourrais vous contenter, car je
n'aime ni la bouteille ni la danse ; je ne fréquente ni le cabaret ni les
assemblées; je ne sais pas de chansons et de sornettes pour faire rire. Je ne
me plais à rien qui me détourne de mon devoir.
-- En quoi tu mérites d'être tenu en grande estime, mon garçon, et ce n'est pas
moi qui t'en blâmerai. Si je te parle de cela, c'est parce que j'ai une
imagination que tu as quelque souci. Peut-être trouves-tu que tu te donnes ici
bien du mal pour les autres, et qu'il ne t'en reviendra jamais rien.
-- Vous avez tort de croire cela, maître Vertaud. Je suis aussi bien récompensé
que je peux le souhaiter, et en aucun lieu je n'aurais peut-être trouvé le fort
gage que, de votre seul gré, et sans que je vous inquiète, vous avez voulu me
fixer. Ainsi vous m'avez augmenté chaque année, et la Saint-Jean passée vous
m'avez mis à cent écus, ce qui est un prix fort coûtanceux pour vous. Si ça
venait à vous gêner j'y renoncerais volontiers, croyez-moi.
-- Voyons, voyons, François, nous ne nous entendons guère, repartit maître Jean
Vertaud ; et je ne sais plus par quel bout te prendre. Tu n'es pourtant pas sot,
et je pensais t'avoir assez mis la parole à la bouche ; mais puisque tu es
honteux je vas t'aider encore. N'es-tu porté d'inclination pour aucune fille du
pays ?
-- Non, mon maître, répliqua tout droitement le champi.
-- Vrai ?
-- Je vous en donne ma foi.
-- Et tu n'en vois pas une qui te plairait si tu avais les moyens d'y prétendre
?
-- Je ne veux pas me marier.
-- Voilà une idée ! Tu es trop jeune pour en répondre. Mais la raison ?
-- La raison ! dit François. Ça vous importe donc, mon maître ?
-- Peut-être, puisque j'ai de l'intérêt pour toi.
-- Je vas vous la dire ; je n'ai pas de raison pour m'en cacher. Je n'ai jamais
connu ni père ni mère... Et, tenez, il y a une chose que je ne vous ai jamais
dite ; je n'y étais pas forcé ; mais si vous m'aviez questionné, je ne vous
aurais pas fait de mensonge. Je suis champi, je sors de l'hospice.
-- Oui-da ! s'exclama Jean Vertaud, un peu saboulé par cette confession ; je ne
l'aurais jamais pensé.
-- Pourquoi ne l'auriez-vous jamais pensé ?... Vous ne répondez pas, mon maître
? Eh bien, moi, je vas répondre pour vous. C'est que, me voyant bon sujet, vous
vous seriez étonné qu'un champi pût l'être. C'est donc une vérité que les
champis ne donnent point de confiance au monde, et qu'il y a quelque chose
contre eux ? Ça n'est pas juste, ça n'est pas humain ; mais enfin c'est comme
ça, et c'est bien force de s'y conformer, puisque les meilleurs coeurs n'en sont
pas exempts, et que vous-même...
-- Non, non, dit le maître en se ravisant, - car il était un homme juste, et ne
demandait pas mieux que de renier une mauvaise pensée ; - je ne veux pas être
contraire à la justice, et si j'ai eu un moment d'oubliance là-dessus, tu peux
m'en absoudre, c'est déjà passé. Donc, tu crois que tu ne pourrais pas te
marier, parce que tu es né champi ?
-- Ce n'est pas ça, mon maître, et je ne m'inquiète point de l'empêchement. Il y
a toutes sortes d'idées dans les femmes, et aucunes ont si bon coeur que ça
serait une raison de plus.
-- Tiens ! c'est vrai, dit Jean Vertaud. Les femmes valent mieux que nous
pourtant !... Et puis, fit-il en riant, un beau gars comme toi, tout verdissant
de jeunesse, et qui n'est écloché ni de son esprit ni de son corps, peut bien
donner du réveillon au plaisir de se montrer charitable. Mais voyons ta raison.
-- Écoutez, dit François ; j'ai été tiré de l'hospice et nourri par une femme
que je n'ai point connue. À sa mort, j'ai été recueilli par une autre qui m'a
pris pour le mince profit du secours accordé par le gouvernement à ceux de mon
espèce ; mais elle a été bonne pour moi, et quand j'ai eu le malheur de la
perdre, je ne me serais pas consolé, sans le secours d'une autre femme qui a été
encore la meilleure des trois, et pour qui j'ai gardé tant d'amitié que je ne
veux pas vivre pour une autre que pour elle. Je l'ai quittée pourtant, et
peut-être que je ne la reverrai jamais, car elle a du bien, et il se peut
qu'elle n'ait jamais besoin de moi. Mais il se peut faire aussi que son mari
qui, m'a-t-on dit, est malade depuis l'automne, et qui a fait beaucoup de
dépenses qu'on ne sait pas, meure prochainement et lui laisse plus de dettes que
d'avoir. Si la chose arrivait, je ne vous cache point, mon maître, que je m'en
retournerais dans le pays où elle est, et que je n'aurais plus d'autre soin et
d'autre volonté que de l'assister, elle et son fils, et d'empêcher par mon
travail la misère de les grever. Voilà pourquoi je ne veux point prendre
d'engagement qui me retienne ailleurs. Je suis chez vous à l'année, mais, dans
le mariage, je serais lié ma vie durant. Ce serait par ailleurs trop de devoirs
sur mon dos à la fois. Quand j'aurais femme et enfant, il n'est pas dit que je
pourrais gagner le pain de deux ménages ; il n'est pas dit non plus, quand même
je trouverais, par impossible, une femme qui aurait un peu de bien, que j'aurais
le bon droit pour moi en retirant l'aise de ma maison pour le porter dans une
autre. Par ainsi, je compte rester garçon. Je suis jeune, et le temps ne me dure
pas encore ; mais s'il advenait que j'eusse en tête quelque amourette, je ferais
tout pour m'en corriger, parce que de femmes, voyez-vous, il n'y en a qu'une
pour moi, et c'est ma mère Madeleine, celle qui ne s'embarrassait pas de mon
état de champi et qui m'a élevé comme si elle m'avait mis au monde.
-- Eh bien ! ce que tu m'apprends là, mon ami, me donne encore plus de
considération pour toi, répondit Jean Vertaud. Il n'est rien de si laid que la
méconnaissance, rien de si beau que la recordation des services reçus. J'aurais
bien quelque bonne raison à te donner, pour te montrer que tu pourrais épouser
une jeune femme qui serait du même coeur que toi, et qui t'aiderait à porter
assistance à la vieille ; mais, pour ces raisons-là, j'ai besoin de me
consulter, et j'en veux causer avec quelqu'un.
Il ne fallait pas être bien malin pour deviner que, dans sa bonne âme et dans
son bon jugement aussi, Jean Vertaud avait imaginé un mariage entre sa fille et
François. Elle n'était point vilaine, sa fille, et, si elle avait un peu plus
d'âge que François, elle avait assez d'écus pour parfaire la différence. Elle
était fille unique, et c'était un gros parti. Mais son idée jusqu'à l'heure
avait été de ne point se marier, dont son père était bien contrarié. Or comme il
voyait depuis un tour de temps qu'elle faisait beaucoup d'état de François, il
l'avait consultée à son endroit ; et comme c'était une fille fort retenue, il
avait eu un peu de mal à la confesser. À la fin elle avait, sans dire non ni
oui, consenti son père à tâter François sur l'article du mariage, et elle
attendait de savoir son idée, un peu plus angoissée qu'elle ne voulait le
laisser croire.
Jean Vertaud eût bien souhaité lui porter une meilleure réponse, d'abord pour
l'envie qu'il avait de la voir s'établir, ensuite parce qu'il ne pouvait pas
désirer un meilleur gendre que François. Outre l'amitié qu'il avait pour lui, il
voyait bien clairement que ce garçon, tout pauvre qu'il était venu chez lui,
valait de l'or dans une famille pour son entendement, sa vitesse au travail et
sa bonne conduite.
L'article du champiage chagrina bien un peu la fille. Elle avait un peu de
fierté, mais elle eut vite pris son parti, et le goût lui vint plus éveillé,
quand elle ouït que François était récalcitrant sur l'amour. Les femmes se
prennent par la contrariété, et si François avait voulu manigancer pour faire
oublier l'accroc de sa naissance, il n'aurait pas fait une meilleure finesse que
celle de montrer du dégoût pour le mariage.
En sorte que la fille à Jean Vertaud fut décidée ce jour-là pour François, comme
elle ne l'avait pas encore été.
-- N'est-ce que ça ? disait-elle à son père. Il croit donc que nous n'aurions
pas le coeur et les moyens d'assister une vieille femme et de placer son garçon
? Il faut bien qu'il n'ait pas entendu ce que vous lui glissiez, mon père, car
s'il avait su qu'il s'agissait d'entrer dans notre famille, il ne se serait
point tourmenté de ça.
Et le soir, à la veillée, Jeannette Vertaud dit à François : -- Je faisais grand
cas de vous, François ; mais j'en fais encore plus, depuis que mon père m'a
raconté votre amitié pour une femme qui vous a élevé et pour qui vous voulez
travailler toute votre vie. C'est affaire à vous d'avoir des sentiments... Je
voudrais bien connaître cette femme-là, pour être à même de lui rendre service
dans l'occasion, parce que vous lui avez conservé tant d'attache : il faut
qu'elle soit une femme de bien.
-- Oh ! oui, dit François, qui avait du plaisir à causer de Madeleine, c'est une
femme qui pense bien, une femme qui pense comme vous autres.
Cette parole réjouit la fille à Jean Vertaud, et, se croyant sûre de son fait :
-- Je souhaiterais, dit-elle, que si elle devenait malheureuse, comme vous en
avez la crainte, elle vînt demeurer par chez nous. Je vous aiderais à la
soigner, car elle n'est plus jeune, pas vrai ? N'est-elle point infirme ?
-- Infirme ? non, dit François ; son âge n'est point pour être infirme.
-- Elle est donc encore jeune ? dit la Jeannette Vertaud qui commença à dresser
l'oreille.
-- Oh ! non, elle ne l'est guère, répondit François tout simplement. Je n'ai pas
souvenance de l'âge qu'elle peut avoir à cette heure. C'était pour moi comme ma
mère, et je ne regardais pas à ses ans.
-- Est-ce qu'elle a été bien, cette femme ? demanda la Jeannette, après avoir
barguiné un moment pour faire cette question-là.
-- Bien ? dit François un peu étonné ; vous voulez dire jolie femme ? Pour moi
elle est bien assez jolie comme elle est ; mais, à vous dire vrai, je n'ai
jamais songé à cela. Qu'est-ce que ça peut faire à mon amitié ? Elle serait plus
laide que le diable que je n'y aurais jamais fait attention.
-- Mais enfin, vous pouvez bien dire environ l'âge qu'elle a ?
-- Attendez ! son garçon avait cinq ans de moins que moi. Eh bien ! c'est une
femme qui n'est pas vieille, mais qui n'est pas bien jeune, c'est approchant
comme...
-- Comme moi ? dit la Jeannette en se forçant un peu pour rire. En ce cas, si
elle devient veuve, il ne sera plus temps pour elle de se remarier, pas vrai ?
-- Ça dépend, répondit François. Si son mari ne mange pas le tout et qu'il lui
reste du bien, elle ne manquera pas d'épouseurs. Il y a des gars qui, pour de
l'argent, épouseraient aussi bien leur grand'tante que leur petite-nièce.
-- Et vous ne faites pas d'estime de ceux qui se marient pour de l'argent ?
-- Ça ne serait toujours pas mon idée, répondit François.
Le champi, tout simple de coeur qu'il était, n'était pas si simple d'esprit,
qu'il n'eût fini par comprendre ce qu'on lui insinuait, et ce qu'il disait là,
il ne le disait pas sans intention. Mais la Jeannette ne se le tint pas pour
dit, et elle s'enamoura de lui un peu plus. Elle avait été très courtisée sans
se soucier d'aucun galant. Le premier qui lui convînt fut celui qui lui tournait
le dos, tant les femmes ont l'esprit bien fait.
François vit bien, par les jours ensuivants, qu'elle avait du souci, qu'elle ne
mangeait quasiment point, et que quand il n'avait point l'air de la voir, elle
avait toujours les yeux attachés sur lui. Cette fantaisie le chagrina. Il avait
du respect pour cette bonne fille, et il voyait bien qu'à faire l'indifférent,
il la rendrait plus amoureuse. Mais il n'avait point de goût pour elle, et s'il
l'eût prise, c'eût été par raison et par devoir plus que par amitié.
Cela lui fit songer qu'il n'avait pas pour longtemps à rester chez Jean Vertaud,
parce que, pour tantôt ou pour plus tard, cette affaire-là amènerait quelque
chagrin ou quelque fâcherie.
Mais il lui arriva, dans ce temps-là, une chose bien particulière, et qui
faillit à changer toutes ses intentions.
Une matinée M. le curé d'Aigurande vint comme pour se promener au moulin de Jean
Vertaud, et il tourna un peu de temps dans la demeure, jusqu'à ce qu'il pût
agrafer François dans un coin du jardin. Là il prit un air très secret, et lui
demanda s'il était bien François dit la Fraise, nom qu'on lui aurait donné à
l'état civil où il avait été présenté comme champi, à cause d'une marque qu'il
avait sur le bras gauche. Le curé lui demanda aussi son âge au plus juste, le
nom de la femme qui l'avait nourri, les demeurances qu'il avait suivies, et
finalement tout ce qu'il pouvait savoir de sa naissance et de sa vie.
François alla quérir ses papiers, et le curé parut fort content.
-- Eh bien ! lui dit-il, venez demain ou ce soir à la cure, et gardez qu'on ne
sache ce que j'aurai à vous faire savoir, car il m'est défendu de l'ébruiter, et
c'est une affaire de conscience pour moi.
Quand François fut rendu à la cure, M. le curé, ayant bien fermé les portes de
la chambre, tira de son armoire quatre petits bouts de papier fin et dit : --
François la Fraise, voilà quatre mille francs que votre mère vous envoie. Il
m'est défendu de vous dire son nom, ni dans quel pays elle réside, ni si elle
est morte ou vivante à l'heure qu'il est. C'est une pensée de religion qui l'a
portée à se ressouvenir de vous, et il paraîtrait qu'elle a toujours eu quelque
intention de le faire, puisqu'elle a su vous retrouver, quoique vivant au loin.
Elle a su que vous étiez bon sujet, et elle vous donne de quoi vous établir, à
condition que d'ici à six mois vous ne parlerez point, si ce n'est à la femme
que vous voudriez épouser, du don que voici. Elle me charge de me consulter avec
vous pour le placement ou pour le dépôt, et me prie de vous prêter mon nom au
besoin pour que l'affaire soit tenue secrète. Je ferai là-dessus ce que vous
voudrez ; mais il m'est enjoint de ne vous livrer l'argent qu'en échange de
votre parole de ne rien dire et de ne rien faire qui puisse éventer le secret.
On sait qu'on peut compter sur votre foi ; voulez-vous la donner ?
François prêta serment et laissa l'argent à M. le curé, en le priant de le faire
valoir comme il l'entendrait ; car il connaissait ce prêtre-là pour un bon, et
il en est d'eux comme des femmes, qui sont toute bonté ou toute chétivité.
Le champi s'en vint à la maison plus triste que joyeux. Il pensait à sa mère, et
il eût bien donné les quatre mille francs pour la voir et l'embrasser. Mais il
se disait aussi qu'elle venait peut-être de décéder, et que son présent était
une de ces dispositions qu'on prend à l'article de la mort ; et cela le rendait
encore plus sérieux, d'être privé de porter son deuil et de lui faire dire des
messes. Morte ou vivante, il pria le bon Dieu pour elle, afin qu'il lui
pardonnât l'abandon qu'elle avait fait de son enfant, comme son enfant le lui
pardonnait de grand coeur, priant Dieu aussi de lui pardonner les siennes fautes
pareillement.
Il tâcha bien de ne rien laisser paraître ; mais pour plus d'une quinzaine il
fut comme enterré dans des rêvasseries aux heures de son repas, et les Vertaud
s'en émerveillèrent.
-- Ce garçon ne nous dit pas toutes ses pensées, observait le meunier. Il faut
qu'il ait l'amour en tête.
-- C'est peut-être pour moi, pensait la fille, et il est trop délicat pour s'en
confesser. Il a peur qu'on ne le croie affolé de ma richesse plus que de ma
personne ; et tout ce qu'il fait, c'est pour empêcher qu'on ne devine son souci.
Là-dessus, elle se mit en tête de séduire sa faroucheté, et elle l'amignonna si
honnêtement en paroles et en quarts d'oeil qu'il en fut un peu secoué au milieu
de ses ennuis.
Et par moments, il se disait qu'il était assez riche pour secourir Madeleine en
cas de malheur, et qu'il pouvait bien se marier avec une fille qui ne lui
réclamait point de fortune. Il ne se sentait point affolé d'aucune femme ; mais
il voyait les bonnes qualités de Jeannette Vertaud, et il craignait de montrer
un mauvais coeur en ne répondant point à ses intentions. Par moments son chagrin
lui faisait peine, et il avait quasiment envie de l'en consoler.
Mais voilà que tout d'un coup, à un voyage qu'il fit à Crevant pour les affaires
de son maître, il rencontra un cantonnier-piqueur qui était domicilié vers
Presles et qui lui apprit la mort de Cadet Blanchet, ajoutant qu'il laissait un
grand embrouillas dans ses affaires, et qu'on ne savait si sa veuve s'en
tirerait à bien ou à mal.
François n'avait point sujet d'aimer ni de regretter maître Blanchet. Et si, il
avait tant de religion dans le coeur, qu'en écoutant la nouvelle de sa mort il
eut les yeux moites et la tête lourde comme s'il allait pleurer ; il songeait
que Madeleine le pleurait à cette heure, lui pardonnant tout, et ne se souvenant
de rien, sinon qu'il était le père de son enfant. Et le regret de Madeleine lui
répondait dans l'esprit et le forçait à pleurer aussi pour le chagrin qu'elle
devait avoir.
Il eut envie de remonter sur son cheval et de courir auprès d'elle ; mais il
pensa devoir en demander la permission à son maître.
-- Mon maître, dit-il à Jean Vertaud, il me faut partir pour un bout de temps,
court ou long, je n'en saurais rien garantir. J'ai affaire du côté de mon ancien
endroit, et je vous semonds de me laisser aller de bonne amitié ; car, à vous
parler en vérité, si vous me déniez ce permis, il ne me sera pas donné de vous
complaire, et je m'en irai malgré vous. Excusez-moi de vous dire la chose comme
elle est. Si je vous fâche, j'en aurai grand chagrin, et c'est pourquoi je vous
demande, pour tout remerciement des services que j'ai pu vous rendre, de ne pas
prendre la chose en mal et de me remettre la faute que je fais à cette heure en
quittant votre ouvrage. Faire se peut que je revienne au bout de la semaine, si,
où je vas, on n'a pas besoin de moi. Mais faire se peut de même que je ne
revienne que tard dans l'an, et même point, car je ne vous veux pas tromper.
Cependant de tout mon pouvoir je viendrais dans l'occasion vous donner un coup
de main, s'il y avait quelque chose que vous ne pourriez pas débrouiller sans
moi. Et devant que de partir, je veux vous trouver un bon ouvrier qui me
remplace et à qui, si besoin est pour le décider, j'abandonnerai ce qui m'est dû
sur mon gage depuis la Saint-Jean passée. Par ainsi, la chose peut s'arranger
sans vous porter nuisance, et vous allez me donner une poignée de main pour me
porter bonheur et m'alléger un peu du regret que j'ai de vous dire adieu.
Jean Vertaud savait bien que le champi ne voulait pas souvent se contenter, mais
que, quand il le voulait, c'était si bien voulu que ni Dieu ni diable n'y
pouvaient mais.
-- Contente-toi, mon garçon, fit-il en lui donnant la main ; je mentirais si je
disais que ça ne me fait rien. Mais plutôt que d'avoir différend avec toi, je
suis consentant de tout.
François employa la journée qui suivit à se chercher un remplaçant pour le
meulage, et il en rencontra un bien courageux et juste, qui revenait de l'armée
et qui fut content de trouver de l'ouvrage bien payé chez un bon maître, car
Jean Vertaud était réputé tel et n'avait jamais fait de tort à personne.
Devant que de se mettre en route, comme il en avait l'idée, à la pique du jour
ensuivant, François voulut dire adieu à Jeannette Vertaud sur l'heure du souper.
Elle était assise sur la porte de la grange, disant qu'elle avait le mal de tête
et ne mangerait point. Il connut qu'elle avait pleuré, et il en fut tracassé
dans son esprit. Il ne savait par quel bout s'y prendre pour la remercier de son
bon coeur et pour lui dire qu'il ne s'en allait pas moins. Il s'assit à côté
d'elle sur une souche de vergne qui se trouvait par là, et il s'évertua pour lui
parler, sans trouver un pauvre mot. Là-dessus, elle qui le voyait bien sans le
regarder, mit son mouchoir devant les yeux. Il leva la main comme pour prendre
la sienne et la réconforter, mais il en fut empêché par l'idée qu'il ne pouvait
pas lui dire en conscience ce qu'elle aurait aimé d'entendre. Et quand la pauvre
Jeannette vit qu'il restait coi, elle eut honte de son chagrin, se leva tout
doucement sans montrer de rancune, et s'en alla dans la grange pleurer tout son
comptant.
Elle y resta un peu de temps, pensant qu'il y viendrait peut-être bien et qu'il
se déciderait à lui dire quelque bonne parole, mais il s'en défendit et s'en
alla souper, assez triste et ne sonnant mot.
Il serait faux de dire qu'il n'avait rien senti pour elle en la voyant pleurer.
Il avait bien eu le coeur un peu picoté, et il songeait qu'il aurait pu être
bien heureux avec une personne aussi bien famée, qui avait tant de goût pour
lui, et qu'il n'était point désagréable à caresser. Mais de toutes ces idées-là
il se garait, pensant à Madeleine qui pouvait avoir besoin d'un ami, d'un
conseil et d'un serviteur, et qui pour lui, lorsqu'il n'était encore qu'un
pauvre enfant tout dépouillé, et mangé par les fièvres, avait plus souffert,
travaillé et affronté que pas une au monde.
" Allons ! se dit-il le matin, en s'éveillant avant jour, il ne s'agit pas
d'amourette, de fortune et de tranquillité pour toi. Tu oublierais volontiers
que tu es champi, et tu mettrais bien tes jours passés dans l'oreille du lièvre,
comme tant d'autres qui prennent le bon temps au passage sans regarder derrière
eux. Oui, mais Madeleine Blanchet est là dans ton penser pour te dire :
Garde-toi d'être oublieux, et songe à ce que j'ai fait pour toi. En route donc,
et Dieu vous assiste, Jeannette, d'un amoureux plus gentil que votre serviteur !
"
Il songeait ainsi en passant sous la fenêtre de sa brave maîtresse, et il eût
voulu, si c'eût été en temps propice, lui laisser contre la vitre une fleur ou
un feuillage en signe d'adieu ; mais c'était le lendemain des Rois ; la terre
était couverte de neige, et il n'y avait pas une feuille aux branches, pas une
pauvre violette dans l'herbage.
Il s'inventa de nouer dans le coin d'un mouchoir blanc la fève qu'il avait
gagnée la veille en tirant le gâteau, et d'attacher ce mouchoir aux barreaux de
la fenêtre de Jeannette pour lui signifier qu'il l'aurait prise pour sa reine si
elle avait voulu se montrer au souper.
" Une fève, ce n'est pas grand'chose, se disait-il, c'est une petite marque
d'honnêteté et d'amitié qui m'excusera de ne lui avoir pas su dire adieu. "
Mais il entendit en lui-même comme une parole qui lui déconseillait de faire
cette offrande, et qui lui remontrait qu'un homme ne doit point agir comme ces
jeunes filles qui veulent qu'on les aime, qu'on pense à elles, et qu'on les
regrette quand bien même elles ne se soucient pas d'y correspondre.
" Non, non, François, se dit-il en remettant son gage dans sa poche et en
doublant le pas : il faut vouloir ce qu'on veut et se faire oublier quand on est
décidé à oublier soi-même. "
Et là-dessus il marcha grand train, et il n'était pas à deux portées de fusil du
moulin de Jean Vertaud, qu'il voyait Madeleine devant lui, s'imaginant aussi
entendre comme une petite voix faible qui l'appelait en aide. Et ce rêve le
menait, et il pensait déjà voir le grand cormier, la fontaine, le pré Blanchet,
l'écluse, le petit pont, et Jeannie courant à son encontre ; et de Jeannette
Vertaud dans tout cela, il n'y avait rien qui le retînt par sa blouse pour
l'empêcher de courir.
Il alla si vite qu'il ne sentit pas la froidure et ne songea ni à boire, ni à
manger, ni à souffler, tant qu'il n'eut pas laissé la grand'route et attrapé,
par le dévers du chemin de Presles, la croix du Plessys.
Quand il fut là, il se mit à genoux et embrassa le bois de la croix avec
l'amitié d'un bon chrétien qui retrouve une bonne connaissance. Après quoi il se
mit à dévaler le grand carrouer qui est en forme de chemin, sauf qu'il est large
comme un champ, et qui est bien le plus beau communal du monde, en belle vue, en
grand air et en plein ciel, et en aval si courant que, par les temps de glace,
on y pourrait bien courir la poste même en charrette à boeufs, et s'en aller
piquer une bonne tête dans la rivière qui est en bas et qui n'avertit personne.
François, qui se méfiait de la chose, dégalocha ses sabots à plus d'une fois ;
il arriva sans culbute à la passerelle. Il laissa Montipouret sur sa gauche, non
sans dire un beau bonjour au gros vieux clocher qui est l'ami à tout le monde,
car c'est toujours lui qui se montre le premier à ceux qui reviennent au pays,
et qui les tire d'embarras quand ils sont en faux chemin.
Pour ce qui est des chemins, je ne leur veux point de mal tant ils sont riants,
verdissants et réjouissants à voir dans le temps chaud. Il y en a où l'on
n'attrape pas de coups de soleil. Mais ceux-là sont les plus traîtres, parce
qu'ils pourraient bien vous mener à Rome quand on croirait aller à Angibault.
Heureusement que le bon clocher de Montipouret n'est pas chiche de se montrer,
et qu'il n'y a pas une éclaircie où il ne passe le bout de son chapeau reluisant
pour vous dire si vous tournez en bise ou en galerne.
Mais le champi n'avait besoin de vigie pour se conduire. Il connaissait si bien
toutes les traînes, tous les bouts de sac, toutes les coursières, toutes les
traques et traquettes, et jusqu'aux échaliers des bouchures, qu'en pleine nuit
il aurait passé aussi droit qu'un pigeon dans le ciel, par le plus court chemin
sur terre.
Il était environ midi quand il vit le toit du moulin Cormouer au travers des
branches défeuillées, et il fut content de connaître à une petite fumée bleue
qui montait au-dessus de la maison, que le logis n'était point abandonné aux
souris.
Il prit en sus du pré Blanchet pour arriver plus vite, ce qui fit qu'il ne passa
pas rasibus la fontaine ; mais comme les arbres et les buissons n'avaient pas de
feuilles, il vit reluire au soleil l'eau vive qui ne gèle jamais parce qu'elle
est de source. Les abords du moulin étaient bien gelés en revanche, et si
coulants qu'il ne fallait pas être maladroit pour courir sur les pierres et le
talus de la rivière. Il vit la vieille roue du moulin, toute noire à force d'âge
et de mouillage, avec des grandes pointes de glace qui pendaient aux alochons,
menues comme des aiguilles.
Mais il manquait beaucoup d'arbres à l'entour de la maison, et l'endroit était
bien changé. Les dettes du défunt Blanchet avaient joué de la cognée, et on
voyait en mainte place, rouge comme sang de chrétien, le pied des grands vergnes
fraîchement coupés. La maison paraissait mal entretenue au dehors ; le toit
n'était guère bien couvert, et le four était moitié égrôlé par l'efforce de la
gelée.
Et puis, ce qui était encore attristant, c'est qu'on n'entendait remuer dans
toute la demeurance ni âme, ni corps, ni bêtes, ni gens ; sauf qu'un chien à
poil gris emmêlé de noir et de blanc, de ces pauvres chiens de campagne que nous
disons guarriots ou marrayés, sortit de l'huisserie et vint pour japper à
l'encontre du champi ; mais il s'accoisa tout de suite et vint, en se traînant,
se coucher dans ses jambes.
-- Oui-da, Labriche, tu m'as reconnu ? lui dit François, et moi je n'aurais pas
pu te remettre, car te voilà si vieux et si gâté que les côtes te sortent et que
ta barbe est devenue toute blanche.
François devisait ainsi en regardant le chien, parce qu'il était là tout
tracassé, comme s'il eût voulu gagner du temps avant que d'entrer dans la
maison. Il avait eu tant de hâte jusqu'au dernier moment, et voilà qu'il avait
peur, parce qu'il s'imaginait qu'il ne verrait plus Madeleine, qu'elle était
absente ou morte à la place de son mari, qu'on lui avait donné une fausse
nouvelle en lui annonçant le décès du meunier ; enfin il avait toutes les
rêveries qu'on se met dans la tête quand on touche à la chose qu'on a le plus
souhaitée.
François poussa à la fin le barreau de la porte et voilà qu'il vit devant lui,
au lieu de Madeleine, une belle et jolie jeune fille, vermeille comme une aube
de printemps et réveillée comme une linotte, qui lui dit d'un air avenant :
-- Qu'est-ce que vous demandez, jeune homme ?
François ne la regarda pas longtemps, tant bonne fût-elle à regarder, et il jeta
ses yeux tout autour de la chambre pour chercher la meunière. Et tout ce qu'il
vit, c'est que les courtines de son lit étaient closes, et que, pour sûr, elle
était dedans. Il ne pensa du tout répondre à la jolie fille qui était la soeur
cadette du défunt meunier et avait nom Mariette Blanchet. Il s'en fut tout droit
au lit jaune, et il écarta subtilement la courtine, sans faire noise ni question
; et là il vit Madeleine Blanchet tout étendue, toute blême, tout assoupie et
écrasée par la fièvre.
Il la regarda et l'examina longtemps sans remuer et sans mot dire : et malgré
son chagrin de la trouver malade, malgré sa peur de la voir mourir, il était
heureux d'avoir sa figure devant lui et de se dire : Je vois Madeleine.
Mais Mariette Blanchet le poussa tout doucement d'auprès le lit, referma la
courtine, et, lui faisant signe d'aller avec elle auprès du foyer :
-- Ah çà, le jeune homme, fit-elle, qui êtes-vous et que demandez-vous ? Je ne
vous connais point et vous n'êtes pas d'ici. Qu'y a-t-il pour vous obliger ?
Mais François n'entendit point ce qu'elle lui demandait, et, en lieu de lui
donner une réponse, il lui fit des questions : Combien de temps madame Blanchet
était malade ? si elle était en danger et si on soignait bien sa maladie ?
À quoi la Mariette lui répondit qu'elle était malade depuis la mort de son mari,
par la trop grande fatigue qu'elle avait eue de le soigner et de l'assister jour
et nuit; qu'on n'avait pas fait venir encore le médecin, et qu'on irait le
quérir si elle empirait ; et que, quant à la bien soigner, elle qui parlait ne
s'y épargnait point, comme c'était son devoir de le faire.
À cette parole, le champi l'envisagea entre les deux yeux, et il n'eut besoin de
lui demander son nom, car, outre qu'il savait que, vers le temps de son départ,
M. Blanchet avait mis sa soeur auprès de sa femme, il surprit dans la mignonne
figure de cette mignonne jeunesse une retirance assez marquée de la figure
chagrinante du défunt meunier. Il se rencontre bien des museaux fins comme cela,
qui ressemblent à des museaux fâcheux, sans qu'on puisse dire comment la chose
est. Et malgré que Mariette Blanchet fût réjouissante à voir autant que son
frère avait eu coutume d'être déplaisant, il lui restait un air de famille qui
ne trompe point. Seulement cet air-là avait été bourru et colérique dans la mine
du défunt, et l'air de Mariette était plutôt d'une personne qui se moque que
d'une qui se fâche, et d'une qui ne craint rien plutôt que d'une qui veut se
faire craindre.
Tant il y a que François ne se sentit ni tout à fait en peine, ni tout à fait en
repos sur l'assistance que Madeleine pouvait recevoir de cette jeunesse. Sa
coiffe était bien fine, bien plissée et bien épinglée ; ses cheveux, qu'elle
portait un peu à la mode des artisanes, étaient bien reluisants, bien peignés,
bien tirés en alignement ; ses mains étaient bien blanches et son tablier
pareillement pour une garde-malade. Parfin elle était beaucoup jeune, pimpante
et dégagée pour penser jour et nuit à une personne hors d'état de s'aider
elle-même.
Cela fit que François, sans rien plus demander, s'assit dans le quart de la
cheminée, bien décidé à ne se point départir de l'endroit qu'il n'eût vu comment
tournerait à bien ou à mal l'affliction de sa chère Madeleine.
Et Mariette fut bien étonnée de le voir faire si peu de façon et prendre
possession du feu, comme s'il entrait à son propre logis. Il baissa le nez sur
les tisons, et comme il ne paraissait pas en humeur de causer, elle n'osa point
s'informer plus au long de ce qu'il était et requérait.
Mais au bout d'un moment entra Catherine, la servante de la maison depuis tantôt
dix-huit ou vingt ans ; et, sans faire attention à lui, elle approcha du lit de
sa maîtresse, l'avisa avec précaution, et vint à la cheminée pour voir comment
la Mariette gouvernait la tisane. Elle montrait dans tout son comportement une
idée de grand intérêt pour Madeleine, et François qui sentit la vérité de la
chose, en une secousse, eut envie de lui dire bonjour d'ami ; mais...
-- Mais, dit la servante du curé, interrompant le chanvreur, vous dites un mot
qui ne convient pas. Une secousse ne dit pas un moment, une minute.
-- Et moi je vous dis, repartit le chanvreur, qu'un moment ne veut rien dire, et
qu'une minute c'est bien trop long pour qu'une idée nous pousse dans la tête. Je
ne sais pas à combien de millions de choses on pourrait songer en une minute. Au
lieu que, pour voir et entendre une chose qui arrive, il ne faut que le temps
d'une secousse. Je dirai une petite secousse, si vous voulez.
-- Mais une secousse de temps ! dit la vieille puriste.
-- Ah ! une secousse de temps ! Ça vous embarrasse, mère Monique ? Est-ce que
tout ne va pas par secousses ? Le soleil quand on le voit monter en bouffées de
feu à son lever, et vos yeux qui clignent en le regardant ? le sang qui nous
saute dans les veines, l'horloge de l'église qui nous épluche le temps miette à
miette comme le blutoir le grain, votre chapelet quand vous le dites, votre
coeur quand monsieur le curé tarde à rentrer, la pluie tombant goutte à goutte,
et mêmement, à ce qu'on dit, la terre qui tourne comme une roue de moulin ? Vous
n'en sentez pas le galop ni moi ni plus ; c'est que la machine est bien graissée; mais il faut bien qu'il y ait de la secousse, puisque nous virons un si grand
tour dans les vingt-quatre heures. Et pour cela, nous disons aussi un tour de
temps, pour dire un certain temps. Je dis donc une secousse, et je n'en
démordrai pas. Çà, ne me coupez plus la parole, si vous ne voulez me la prendre.
-- Non, non ; votre machine est trop bien graissée aussi, répondit la vieille.
Donnez encore un peu de secousse à votre langue.
Je disais donc que François avait une tentation de dire bonjour à la grosse
Catherine et de s'en faire reconnaître ; mais comme, par la même secousse de
temps, il avait envie de pleurer, il eut honte de faire le sot, et il ne releva
pas seulement la tête. Mais la Catherine, qui s'était baissée sur le fouger,
avisa ses grand'jambes et se retira tout épeurée.
-- Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-elle à la Mariette en marmottant dans le
coin de la chambre. D'où sort ce chrétien ?
-- Demande-le-moi, répondit la fillette, est-ce que je sais ? Je ne l'ai jamais
vu. Il est entré céans comme dans une auberge, sans dire bonjour ni bonsoir. Il
a demandé les portements de ma belle-soeur, comme s'il en était parent ou
héritier ; et le voilà assis au feu, comme tu vois. Parle-lui, moi je ne m'en
soucie pas. C'est peut-être un homme qui n'est pas bien.
-- Comment ! vous pensez qu'il aurait l'esprit dérangé ? Il n'a pourtant pas
l'air méchant, autant que je peux le voir, car on dirait qu'il se cache la
figure.
-- Et s'il avait mauvaise idée pourtant ?
-- N'ayez peur, Mariette, je suis là pour le tenir. S'il nous ennuie, je lui
jette une chaudronnée d'eau bouillante dans les jambes et un landier à la tête.
Du temps qu'elles caquetaient en cette manière, François pensait à Madeleine. "
Cette pauvre femme se disait-il, qui n'a jamais eu que du chagrin et du dommage
à endurer de son mari, est là, malade, à force de l'avoir secouru et réconforté
jusqu'à l'heure de la mort. Et voilà cette jeunesse qui est la soeur et l'enfant
gâté du défunt, à ce que j'ai ouï dire, qui ne montre pas grand souci sur ses
joues. Si elle a été fatiguée et si elle a pleuré, il n'y paraît guère, car elle
a l'oeil serein et clair comme un soleil. "
Il ne pouvait pas s'empêcher de la regarder en dessous de son chapeau, car il
n'avait encore jamais vu si fraîche et si gaillarde beauté. Mais si elle lui
chatouillait un peu la vue, elle ne lui entrait pas pour cela dans le coeur.
-- Allons, allons, dit Catherine en chuchotant toujours avec sa jeune maîtresse,
je vas lui parler. Il faut savoir ce qu'il en retourne.
-- Parle-lui honnêtement, dit la Mariette. Il ne faudrait point le fâcher : nous
sommes seules à la maison, Jeannie est peut-être loin et ne nous entendrait
crier.
-- Jeannie ? fit François, qui de tout ce qu'elle babillait n'entendit que le
nom de son ancien ami. Où est-il donc, Jeannie, que je ne le vois point ? Est-il
bien grand, bien beau, bien fort ?
" Tiens, tiens, pensa Catherine, il demande ça parce qu'il a de mauvaises
intentions peut-être. Qui, Dieu permis, sera cet homme-là ? Je ne le connais ni
à la voix, ni à la taille ; je veux en avoir le coeur net et regarder sa figure.
"
Et comme elle n'était pas femme à reculer devant le diable, étant corporée comme
un laboureur et hardie comme un soldat, elle s'avança tout auprès de lui,
décidée qu'elle était à lui faire ôter ou tomber son chapeau pour voir si
c'était un loup-garou ou un homme baptisé. Elle allait à l'assaut du champi,
bien éloignée de penser que ce fût lui : car, outre qu'il était dans son humeur
de ne penser guère à la veille plus qu'au lendemain, et qu'elle avait comme mis
le champi depuis longtemps en oubliance entière, il était pour sa part si amendé
et de si belle venue qu'elle l'aurait regardé à trois fois avant de le remettre
; mais dans le même temps qu'elle allait le pousser et le tabuster peut-être en
paroles, voilà que Madeleine se réveilla et appela Catherine, en disant d'une
voix si faible qu'on ne l'entendait quasi point, qu'elle était brûlée de soif.
François se leva si vite qu'il aurait couru le premier auprès d'elle, n'était la
crainte de lui causer trop d'émoi. Il se contenta de présenter bien vivement la
tisane à Catherine, qui la prit et se hâta de la porter à sa maîtresse, oubliant
de s'enquérir pour le moment d'autre chose que de son état.
La Mariette se rendit aussi à son devoir en soulevant Madeleine dans ses bras
pour la faire boire, et ce n'était pas malaisé, car Madeleine était devenue si
chétive et fluette que c'était pitié. -- Et comment vous sentez-vous, ma soeur ?
lui dit Mariette.
-- Bien ! bien ! mon enfant, répondit Madeleine du ton d'une personne qui va
mourir, car elle ne se plaignait jamais, pour ne pas affliger les autres.
-- Mais, dit-elle en regardant le champi, ce n'est pas Jeannie qui est là ? Qui
est, mon enfant, si je ne rêve, ce grand homme auprès de la cheminée ?
Et la Catherine répondit :
-- Nous ne savons pas, notre maîtresse ; il ne parle pas, et il est là comme un
essoti.
Et le champi fit un petit mouvement en regardant Madeleine, car il avait
toujours peur de la surprendre trop vite, et si, il mourait d'envie de lui
parler. La Catherine le vit dans ce moment-là, mais elle ne le connaissait point
comme il était venu depuis trois ans, et elle dit, pensant que Madeleine en
avait peur :
-- Ne vous en souciez pas, notre maîtresse ; j'allais le faire sortir quand vous
m'avez appelée.
-- Ne le faites point sortir, dit Madeleine avec une voix un peu renforcée, et
en écartant davantage son rideau ; car je le connais, moi, et il a bien agi en
venant me voir. Approche, approche, mon fils ; je demandais tous les jours au
bon Dieu la grâce de te donner ma bénédiction.
Et le champi d'accourir et de se jeter à deux genoux devant son lit, et de
pleurer de peine et de joie qu'il en était comme suffoqué. Madeleine lui prit
ses deux mains et puis sa tête, et l'embrassa en disant : -- Appelez Jeannie ;
Catherine, appelle Jeannie, pour qu'il soit bien content aussi. Ah ! je remercie
le bon Dieu, François, et je veux bien mourir à présent si c'est sa volonté, car
voilà tous mes enfants élevés, et j'aurai pu leur dire adieu.
Catherine courut vitement chercher Jeannie, et Mariette était si pressée de
savoir ce que tout cela voulait dire, qu'elle la suivit pour la questionner.
François demeura seul avec Madeleine qui l'embrassa encore et se prit à pleurer
; ensuite de quoi elle ferma les yeux et devint encore plus accablée et abîmée
qu'elle n'était avant. Et François ne savait comment la soulager de cette
pâmoison ; il était comme affolé, et ne pouvait que la tenir dans ses deux bras,
en l'appelant sa chère mère, sa chère amie, et en la priant, comme si la chose
était en son pouvoir, de ne pas trépasser si vite et sans entendre ce qu'il
voulait lui dire.
Et, tant par bonnes paroles que par soins bien avisés et honnêtes caresses, il
la ramena de sa faiblesse. Elle recommença à le voir et à l'écouter. Et il lui
disait qu'il avait comme deviné qu'elle avait besoin de lui, et qu'il avait tout
quitté, qu'il était venu pour ne plus s'en aller, tant qu'elle lui dirait de
rester, et que si elle voulait le prendre pour son serviteur, il ne lui
demanderait que le plaisir de l'être, et la consolation de passer tous ses jours
en son obéissance. Et il disait encore : -- Ne me répondez pas, ne me parlez
pas, ma chère mère, vous êtes trop faible, ne dites rien. Seulement,
regardez-moi, si vous avez du plaisir à me revoir, et je comprendrai bien si
vous agréez mon amitié et mon service.
Et Madeleine le regardait d'un air si serein, et elle l'écoutait avec tant de
consolation, qu'ils se trouvaient heureux et contents malgré le malheur de cette
maladie.
Jeannie, que la Catherine avait appelé à beaux cris, vint à son tour prendre sa
joie avec eux. Il était devenu un joli garçon entre les quatorze et les quinze
ans, pas bien fort, mais vif à plaisir, et si bien éduqué qu'on n'en avait
jamais que des paroles d'honnêteté et d'amitié.
-- Oh ! je suis content de te voir comme te voilà, mon Jeannie, lui disait
François. Tu n'es pas bien grand ni bien gros, mais ça me fait plaisir, parce
que je m'imagine que tu auras encore besoin de moi pour monter sur les arbres et
pour passer la rivière. Tu es toujours délicat, je vois ça, sans être malade,
pas vrai ? Eh bien ! tu seras encore mon enfant pour un peu de temps, si ça ne
te fâche pas ; tu auras encore besoin de moi, oui, oui ; et comme par le temps
passé, tu me feras faire toutes tes volontés.
-- Oui, mes quatre cents volontés, dit Jeannie, comme tu disais dans le temps.
-- Oui-da ! il a bonne mémoire ! Ah ! que c'est mignon, Jeannie, de n'avoir pas
oublié son François ! Mais est-ce que nous avons toujours quatre cents volontés
par chaque jour ?
-- Oh ! non, dit Madeleine ; il est devenu bien raisonnable, il n'en a plus que
deux cents.
-- Ni plus ni moins ? dit François.
-- Oh ! je veux bien, répondit Jeannie, puisque ma mère mignonne commence à rire
un peu, je suis d'accord de tout ce qu'on voudra. Et mêmement, je dirai que j'ai
à présent plus de cinq cents fois le jour la volonté de la voir guérie.
-- C'est bien parler, ça, Jeannie, dit François. Voyez-vous comme ça a appris à
bien dire ? Va, mon garçon, tes cinq cents volontés là-dessus seront écoutées du
bon Dieu. Nous allons si bien la soigner, ta mère mignonne, et la réconforter,
et la faire rire petit à petit, que sa fatigue s'en ira.
Catherine était sur le pas de la porte, bien curieuse de rentrer pour voir
François et lui parler aussi ; mais la Mariette la tenait par le bras, et ne
lâchait pas de la questionner.
-- Comment, disait-elle, c'est un champi ? Il a pourtant un air bien honnête !
Et elle le regardait du dehors par le barreau de la porte, qu'elle
entre-bâillait un petit.
-- Mais comment donc est-il si ami avec Madeleine ?
-- Mais puisque je vous dis qu'elle l'a élevé, et qu'il était très bon sujet.
-- Mais elle ne m'en a jamais parlé ; ni toi, non plus.
-- Ah ! dame ! moi, je n'y ai jamais songé ; il n'était plus là, je ne m'en
souvenais quasiment plus ; et puis je savais que notre maîtresse avait eu des
peines par rapport à lui, et je ne voulais pas le lui faire désoublier.
-- Des peines ? quelles peines donc ?
-- Dame ! parce qu'elle s'y était attachée, et c'était bien force : il était de
si bon coeur, cet enfant-là ! et votre frère n'a pas voulu le souffrir à la
maison ; vous savez bien qu'il n'est pas toujours mignon, votre frère !
-- Ne disons pas cela à présent qu'il est mort, Catherine !
-- Oui, oui, c'est juste, je n'y pensais plus, ma foi ; c'est que j'ai l'idée si
courte ! Et si pourtant, il n'y a que quinze jours ! Mais laissez-moi donc
rentrer, demoiselle ; je veux le faire dîner, ce garçon ; m'est avis qu'il doit
avoir faim.
Et elle s'échappa pour aller embrasser François ; car il était si beau garçon,
qu'elle n'avait plus souvenance d'avoir dit, dans les temps, qu'elle aimerait
mieux biger son sabot qu'un champi.
-- Ah ! mon pauvre François, qu'elle lui dit, je suis aise de te voir. Je
croyais bien que tu ne retournerais jamais. Mais voyez donc, notre maîtresse,
comme il est devenu ? Je m'étonne bien comment vous l'avez acconnu tout du coup.
Si vous n'aviez pas dit que c'était lui, je compte bien qu'il m'aurait fallu du
temps pour le réclamer. Est-il beau ! l'est-il ! et qu'il commence à avoir de la
barbe, oui ! Ça ne se voit pas encore beaucoup, mais ça se sent. Dame ! ça ne
piquait guère quand tu as parti, François, et à présent ça pique un peu. Et le
voilà fort, mon ami ! quels bras, quelles mains, et des jambes ! Un ouvrier
comme ça en vaut trois. Combien donc est-ce qu'on te paie là-bas ?
Madeleine riait tout doucement de voir Catherine si contente de François, et
elle le regardait, contente aussi de le retrouver en si belle jeunesse et santé.
Elle aurait voulu voir son Jeannie arrivé en aussi bon état, à la fin de son
croît. Et tant qu'à Mariette, elle avait honte de voir Catherine si hardie à
regarder un garçon, et elle était toute rouge sans penser à mal. Mais tant plus
elle se défendait de regarder François, tant plus elle le voyait et le trouvait
comme Catherine le disait, beau à merveille et planté sur ses pieds comme un
jeune chêne.
Et voilà que, sans y songer, elle se mit à le servir fort honnêtement, à lui
verser du meilleur vin gris de l'année et à le réveiller quand, à force de
regarder Madeleine et Jeannie, il oubliait de manger.
-- Mangez donc mieux que ça, lui disait-elle, vous ne vous nourrissez quasi
point. Vous devriez avoir plus d'appétit, puisque vous venez de si loin.
-- Ne faites pas attention à moi, demoiselle, lui répondit à la fin François ;
je suis trop content d'être ici pour avoir grande envie de boire et manger.
-- Ah çà ! voyons, dit-il à Catherine quand la table fut rangée, montre-moi un
peu le moulin et la maison, car tout ça m'a paru négligé, et il faut que je
cause avec toi.
Et quand il l'eut menée dehors, il la questionna sur l'état des affaires, en
homme qui s'y entend et qui veut tout savoir.
-- Ah ! François, dit Catherine en commençant de pleurer, tout va pour le plus
mal, et si personne ne vient en aide à ma pauvre maîtresse, je crois bien que
cette méchante femme la mettra dehors et lui fera manger tout son bien en
procès.
-- Ne pleure pas, car ça me gêne pour entendre, dit François, et tâche de te
bien expliquer. Quelle méchante femme veux-tu dire ? la Sévère ?
-- Eh oui ! pardi ! Elle ne s'est pas contentée de faire ruiner notre défunt
maître. Elle a maintenant prétention sur tout ce qu'il a laissé. Elle cherche
cinquante procédures, elle dit que Cadet Blanchet lui a fait des billets, et que
quand elle aura fait vendre tout ce qui nous reste, elle ne sera pas encore
payée. Tous les jours elle nous envoie des huissiers, et les frais montent déjà
gros. Notre maîtresse, pour la contenter, a déjà payé ce qu'elle a pu, et du
tracas que tout ça lui donne, après la fatigue que la maladie de son homme lui a
occasionnée, j'ai bien peur qu'elle ne meure. Avant peu nous serons sans pain ni
feu, au train dont on nous mène. Le garçon de moulin nous a quittés, parce qu'on
lui devait son gage depuis deux ans, et qu'on ne pouvait pas le payer. Le moulin
ne va plus, et si ça dure, nous perdrons nos pratiques. On a saisi la chevaline
et la récolte ; ça va être vendu aussi ; on va abattre tous les arbres. Ah !
François, c'est une désolation.
Et elle recommença de pleurer.
-- Et toi, Catherine ? lui dit François, es-tu créancière aussi ? tes gages
ont-ils été payés ?
-- Créancière, moi ! dit Catherine en changeant sa voix dolente en une voix de
boeuf ; jamais ! jamais ! Que mes gages soient payés ou non, ça ne regarde
personne !
-- À la belle heure, Catherine, c'est bien parlé ! lui dit François. Continue à
bien soigner ta maîtresse, et n'aie souci du reste. J'ai gagné un peu d'argent
chez mes maîtres, et j'apporte de quoi sauver les chevaux, la récolte et les
arbres. Quant au moulin, je m'en vas lui dire deux mots, et s'il y a du
désarroi, je n'ai pas besoin de charron pour le remettre en danse. Il faut que
Jeannie, qui est preste comme un parpillon, coure tout de suite jusqu'à ce soir,
et encore demain drès le matin, pour dire à toutes les pratiques que le moulin
crie comme dix mille diables, et que le meunier attend la farine.
-- J'y ai pensé ; mais je veux la voir encore aujourd'hui jusqu'à la nuit pour
me décider là-dessus. Les médecins, vois-tu, Catherine, voilà mon idée, sont à
propos quand les malades ne peuvent pas s'en passer ; mais si la maladie n'est
pas forte, on s'en sauve mieux avec l'aide du bon Dieu qu'avec leurs drogues.
Sans compter que la figure du médecin, qui guérit les riches, tue souvent les
pauvres. Ce qui réjouit et amuse la trop aiseté, angoisse ceux qui ne voient ces
figures-là qu'au jour du danger, et ça leur tourne le sang. J'ai dans ma tête
que madame Blanchet guérira bientôt en voyant du secours dans ses affaires.
" Et avant que nous finissions ce propos, Catherine, dis-moi encore une chose ;
c'est un mot de vérité que je te demande, et il ne faut pas te faire conscience
de me le dire. Ça ne sortira pas de là, et si tu te souviens de moi, qui n'ai
point changé, tu dois savoir qu'un secret est bien placé dans le coeur du
champi.
-- Oui, oui, je le sais, dit Catherine ; mais pourquoi est-ce que tu te traites
de champi ? C'est un nom qu'on ne te donnera plus, car tu ne mérites pas de le
porter, François.
-- Ne fais pas attention. Je serai toujours ce que je suis, et n'ai point
coutume de m'en tabouler l'esprit. Dis-moi donc ce que tu penses de ta jeune
maîtresse, Mariette Blanchet ?
-- Oh da ! elle est jolie fille ! Auriez-vous pris déjà idée de l'épouser ? Elle
a du de quoi, elle ; son frère n'a pu toucher à son bien, qui est bien de
mineur, et à moins que vous n'ayez fait un héritage, maître François...
-- Les champis ne font guère d'héritages, dit François ; et quant à ce qui est
d'épouser, j'ai le temps de penser au mariage comme la châtaigne dans la poêle.
Ce que je veux savoir de toi, c'est si cette fille est meilleure que son défunt
frère, et si Madeleine aura du contentement d'elle, ou des peines en la
conservant dans sa maison.
-- Ça, dit Catherine, le bon Dieu pourrait vous le dire, mais non pas moi.
Jusqu'à l'heure, c'est sans malice et sans idée de grand'chose. Ça aime la
toilette, les coiffes à dentelle et la danse. Ça n'est pas intéressé, et c'est
si gâté et si bien traité par Madeleine, que ça n'a pas eu sujet de montrer si
ça avait des dents. Ça n'a jamais souffert, nous ne saurions dire ce que ça
deviendra.
-- Était-elle très portée pour son frère ?
-- Pas beaucoup, sinon quand il la menait aux assemblées, et que notre maîtresse
voulait lui observer qu'il ne convenait pas de conduire une fille de bien en
compagnie de la Sévère. Alors la petite, qui n'avait que le plaisir en tête,
faisait des caresses à son frère et la moue à Madeleine, qui était bien obligée
de céder. Et de cette manière-là la Mariette n'est pas aussi ennemie de la
Sévère que ça me plairait. Mais on ne peut pas dire qu'elle ne soit pas aimable
et comme il faut avec sa belle-soeur.
-- Ça suffit, Catherine, je ne t'en demande pas plus. Je te défends seulement de
rien dire à cette jeunesse du discours que nous venons de faire ensemble.
Les choses que François avait annoncées à la Catherine, il les fit fort bien.
Dès le soir, par la diligence de Jeannie, il arriva du blé à moudre, et dès le
soir le moulin était en état ; la glace cassée et fondue d'autour de la roue, la
machine graissée, les morceaux de bois réparés à neuf, là où il y avait de la
cassure. Le brave François travailla jusqu'à deux heures du matin, et à quatre
il était déjà debout. Il entra à petits pas dans la chambre de la Madeleine, et,
trouvant là la bonne Catherine qui veillait, il s'enquit de la malade. Elle
avait bien dormi, consolée par l'arrivée de son cher serviteur et par le bon
secours qu'il lui apportait. Et comme Catherine refusait de quitter sa maîtresse
avant que Mariette fût levée, François lui demanda à quelle heure se levait la
beauté du Cormouer.
-- Pas avant le jour, fit Catherine.
-- Comme ça, il te reste plus de deux heures à l'attendre, et tu ne dormiras pas
du tout ?
-- Je dors un peu le jour sur ma chaise, ou dans la grange sur la paille,
pendant que je fais manger mes vaches.
-- Eh bien ! tu vas te coucher à présent, dit François, et j'attendrai ici la
demoiselle pour lui montrer qu'il y en a qui se couchent plus tard qu'elle et
qui sont levés plus matin. Je m'occuperai à examiner les papiers du défunt et
ceux que les huissiers ont apportés depuis sa mort. Où sont-ils ?
-- Là, dans le coffre à Madeleine, dit Catherine. Je vas vous allumer la lampe,
François. Allons, bon courage, et tâchez de nous tirer d'embarras, puisque vous
vous connaissez dans les écritures.
Et elle s'en fut coucher, obéissant au champi comme au maître de la maison, tant
il est vrai de dire que celui qui a bonne tête et bon coeur commande partout et
que c'est son droit.
Avant que de se mettre à l'ouvrage, François, dès qu'il fut seul avec Madeleine
et Jeannie, car le jeune gars couchait toujours dans la même chambre que sa
mère, s'en vint regarder comment dormait la malade, et il trouva qu'elle avait
bien meilleure façon qu'à son arrivée. Il fut content de penser qu'elle n'aurait
pas besoin de médecin, et que lui tout seul, par la consolation qu'il lui
donnerait, il lui sauverait sa santé et son sort.
Il se mit à examiner les papiers, et fut bientôt au fait de ce que prétendait la
Sévère, et de ce qu'il restait de bien à Madeleine pour la contenter. En outre
de tout ce que la Sévère avait mangé et fait manger à Cadet Blanchet, elle
prétendait encore être créancière de deux cents pistoles, et Madeleine n'avait
guère plus de son propre bien, réuni à l'héritage laissé à Jeannie par Blanchet,
héritage qui se réduisait au moulin et à ses dépendances : c'est comme qui
dirait la cour, le pré, les bâtiments, le jardin, la chènevière et la plantation
; car tous les champs et toutes les autres terres avaient fondu comme neige dans
les mains de Cadet Blanchet.
-- Dieu merci ! pensa François, j'ai quatre cents pistoles chez monsieur le curé
d'Aigurande, et en supposant que je ne puisse pas mieux faire, Madeleine
conservera du moins sa demeurance, le produit de son moulin et ce qui reste de
sa dot. Mais je crois bien qu'on pourra s'en tirer à moins. D'abord, savoir si
les billets souscrits par Blanchet à la Sévère n'ont pas été extorqués par ruse
et gueuserie, ensuite faire un coup de commerce sur les terres vendues. Je sais
bien comment ces affaires-là se conduisent, et, d'après les noms des acquéreurs,
je mettrais ma main au feu que je vas trouver par là le nid aux écus.
La chose était que Blanchet, deux ou trois ans avant sa fin, pressé d'argent et
affoulé de mauvaises dettes envers la Sévère, avait vendu à bas prix et à
quiconque s'était présenté, faisant par là passer ses créances à la Sévère et
croyant se débarrasser d'elle et des compères qui l'avaient aidée à le ruiner.
Mais il était advenu ce qu'on voit souvent dans la vente au détail. Quasi tous
ceux qui s'étaient pressés d'acheter, alléchés par la bonne senteur de la terre
fromentale, n'avaient sou ni maille pour payer, et c'est à grand'peine qu'ils
soldaient les intérêts. Ça pouvait durer comme cela dix et vingt ans ; c'était
de l'argent placé pour la Sévère et ses compagnons, mais mal placé, et elle en
murmurait fort contre la grande hâte de Cadet Blanchet, craignant bien de n'être
jamais payée. Du moins voilà comment elle disait ; mais c'était une spéculation
comme une autre. Le paysan, serait-il sur la paille, sert toujours l'intérêt,
tant il redoute de lâcher le morceau qu'il tient et que le créancier peut
reprendre s'il est mal content.
Nous savons bien tous la chose, bonnes gens ! et plus d'une fois il nous arrive
de nous enrichir à rebours en achetant du beau bien à bas prix. Si bas qu'il
soit, c'est trop pour nous. Nous avons les yeux de la convoitise plus grands que
notre bourse n'a le ventre gros, et nous nous donnons bien du mal pour cultiver
un champ dont le revenu ne couvre pas la moitié de l'intérêt que réclame le
vendeur ; et quand nous y avons pioché et sué pendant la moitié de notre pauvre
vie, nous sommes ruinés, et il n'y a que la terre qui se soit enrichie de nos
peines et labeurs. Elle vaut le double, et c'est le moment pour nous de la
vendre. Si nous la vendions bien, nous serions sauvés ; mais il n'en est point
ainsi. Les intérêts nous ont mis si bien à sec qu'il faut se presser, vendre à
tout prix. Si nous regimbons, les tribunaux nous y forcent, et le premier
vendeur, s'il est encore en vie, ou ses ayants cause et héritiers reprennent
leur bien comme ils le trouvent ; c'est-à-dire que pendant longues années ils
ont placé leur terre en nos mains à 8 et 10 du 100, et qu'ils en font la
recouvrance lorsqu'elle vaut le double par l'effet de nos soins, d'une bonne
culture qui ne leur a coûté ni peine ni dépense, et aussi par l'effet du temps
qui va toujours donnant de la valeur à la propriété. Ainsi nous allons toujours
à être mangées, pauvres ablettes, par les gros poissons qui nous font la chasse,
toujours punis de nos convoitises et simples comme devant.
Par ainsi la Sévère avait son argent placé à bonne hypothèque sur sa propre
terre, et à beaux intérêts. Mais elle n'en tenait pas moins sous sa griffe la
succession de Cadet Blanchet, parce qu'elle l'avait si bien conduit qu'il
s'était engagé pour les acquéreurs de ses terres, et qu'il était resté caution
pour eux du paiement.
En voyant toute cette manigance, François pourpensait au moyen de ravoir les
terres à bon marché sans ruiner personne, et de jouer un bon tour à la Sévère et
à sa clique en faisant manquer leur spéculation.
La chose n'était point aisée. Il avait de l'argent en suffisance pour ravoir
quasiment le tout au prix de vente. La Sévère ni personne ne pouvait refuser le
remboursement ; ceux qui avaient acheté avaient tous profit à revendre bien vite
et à se débarrasser de leur ruine à venir ; car je vous le dis, jeunes et vieux
à qui je parle, une terre achetée à crédit, c'est une patente de cherche-pain
pour vos vieux jours. Mais j'aurai beau vous le dire, vous n'en aurez pas moins
la maladie achetouère. Personne ne peut voir au soleil la fumée d'un sillon
labouré sans avoir la chaude fièvre d'en être le seigneur. Et voilà ce que
François redoutait fort : c'est cette chaude fièvre du paysan qui ne veut pas se
départir de sa glèbe.
Connaissez-vous ça, la glèbe, enfants ? Il a été un temps où l'on en parlait
grandement dans nos paroisses. On disait que les anciens seigneurs nous avaient
attachés à cela pour nous faire périr à force de suer, mais que la Révolution
avait coupé le câble et que nous ne tirions plus comme des boeufs à la charrue
du maître ; la vérité est que nous nous sommes liés nous-mêmes à notre propre
areau , et que nous n'y suons pas moins, et que nous y périssons tout de même.
Le remède, à ce que prétendent les bourgeois de chez nous, serait de n'avoir
jamais besoin ni envie de rien. Et dimanche passé je fis réponse à un qui me
prêchait ça très bien, que si nous pouvions être assez raisonnables, nous autres
petites gens, pour ne jamais manger, toujours travailler, point dormir, et boire
de la belle eau clairette, encore si les grenouilles ne s'en fâchaient point,
nous arriverions à une belle épargne, et on nous trouverait sages et gentils à
grand'plantée de compliments.
Suivant la chose comme vous et moi, François le champi se tabustait beaucoup la
cervelle pour trouver le moyen par où décider les acheteurs à lui revendre. Et
celui qu'il trouva à la parfin, ce fut de leur couler dans l'oreille un beau
petit mensonge, comme quoi la Sévère avait l'air, plus que la chanson, d'être
riche ; qu'elle avait plus de dettes qu'il n'y a de trous dans un crible, et
qu'au premier beau matin ses créanciers allaient faire saisie sur toutes ses
créances comme sur tout son avoir. Il leur dirait la chose en confidence, et
quand il les aurait bien épeurés, il ferait agir Madeleine Blanchet avec son
argent à lui pour ravoir les terres au prix de vente.
Il se fit conscience pourtant de cette menterie, jusqu'à ce qu'il lui vint
l'idée de faire à chacun des pauvres acquéreurs un petit avantage pour les
compenser des intérêts qu'ils avaient déjà payés. Et de cette manière, il ferait
rentrer Madeleine dans ses droits et jouissances, en même temps qu'il sauverait
les acquéreurs de toute ruine et dommage. Tant qu'à la Sévère et au discrédit
que son propos pourrait lui occasionner, il ne s'en fit conscience aucune. La
poule peut bien essayer de tirer une plume à l'oiseau méchant qui lui a plumé
ses poussins.
Là-dessus Jeannie s'éveilla et se leva bien doucement pour ne pas déranger le
repos de sa mère ; puis, ayant dit bonjour à François, il ne perdit temps pour
aller avertir le restant des pratiques que le désarroi du moulin était
raccommodé, et qu'il y avait un beau meunier à la meule.
Le jour était déjà grand quand Mariette Blanchet sortit du nid, bien attifée
dans son deuil, avec du si beau noir et du si beau blanc qu'on aurait dit d'une
petite pie. La pauvrette avait un grand souci. C'est que ce deuil l'empêcherait,
pour un temps, d'aller danser dans les assemblées, et que tous ses galants
allaient être en peine d'elle ; elle avait si bon coeur qu'elle les en plaignait
grandement.
-- Comment ! fit-elle en voyant François ranger des papiers dans la chambre de
Madeleine, vous êtes donc à tout ici, monsieur le meunier ! vous faites la
farine, vous faites les affaires, vous faites la tisane ; bientôt on vous verra
coudre et filer...
-- Et vous, demoiselle, dit François, qui vit bien qu'on le regardait d'un bon
oeil tout en le taquinant de la langue, je ne vous ai encore vue ni filer ni
coudre ; m'est avis que bientôt on vous verra dormir jusqu'à midi, et vous ferez
bien. Ça conserve le teint frais.
-- Oui-da, maître François, voilà déjà que nous nous disons des vérités...
Prenez garde à ce jeu-là : j'en sais dire aussi.
-- J'attends votre plaisir, demoiselle.
-- Ça viendra ; n'ayez peur, beau meunier. Mais où est donc passée la Catherine,
que vous êtes là à garder la malade ? Vous faudrait-il une coiffe et un jupon ?
-- Sans doute que vous demanderez, par suite, une blouse et un bonnet pour aller
au moulin ? Car, ne faisant point ouvrage de femme, qui serait de veiller un
tantinet auprès de votre soeur, vous souhaitez de lever la paille et de tourner
la meule. À votre commandement ! changeons d'habits.
-- On dirait que vous me faites la leçon ?
-- Non, je l'ai reçue de vous d'abord, et c'est pourquoi, par honnêteté, je vous
rends ce que vous m'avez prêté.
-- Bon ! bon ! vous aimez à rire et à lutiner. Mais vous prenez mal votre temps
; nous ne sommes point en joie ici. Il n'y a pas longtemps que nous étions au
cimetière, et si vous jasez tant, vous ne donnerez guère de repos à ma
belle-soeur, qui en aurait grand besoin.
-- C'est pour cela que vous ne devriez pas tant lever la voix, demoiselle, car
je vous parle bien doux, et vous ne parlez pas, à cette heure, comme il faudrait
dans la chambre d'une malade.
-- Assez, s'il vous plaît, maître François, dit la Mariette en baissant le ton,
mais en devenant toute rouge de dépit ; faites-moi l'amitié de voir si Catherine
est par là, et pourquoi elle laisse ma belle-soeur à votre garde.
-- Faites excuse, demoiselle, dit François sans s'échauffer autrement ; ne
pouvant la laisser à votre garde, puisque vous aimez la dormille , il lui était
bien force de se fier à la mienne. Et, tant qu'à l'appeler, je ne le ferai
point, car cette pauvre fille est esrenée de fatigue. Voilà quinze nuits qu'elle
passe, sans vous offenser. Je l'ai envoyée coucher, et jusqu'à midi je prétends
faire son ouvrage et le mien, car il est juste qu'un chacun s'entr'aide.
-- Écoutez, maître François, fit la petite, changeant de ton subitement, vous
avez l'air de vouloir me dire que je ne pense qu'à moi, et que je laisse toute
la peine aux autres. Peut-être que, de vrai, j'aurais dû veiller à mon tour, si
Catherine m'eût dit qu'elle était fatiguée. Mais elle disait qu'elle ne l'était
point, et je ne voyais pas que ma belle-soeur fût en si grand danger. Tant y a
que vous me jugez de mauvais coeur, et je ne sais point où vous avez pris cela.
Vous ne me connaissez que d'hier, et nous n'avons pas encore assez de
familiarité ensemble pour que vous me repreniez comme vous faites. Vous agissez
trop comme si vous étiez le chef de famille, et pourtant...
--... Allons, dites, la belle Mariette, dites ce que vous avez au bout de la
langue. Et pourtant, j'y ai été reçu et élevé par charité, pas vrai ! et je ne
peux pas être de la famille, parce que je n'ai pas de famille ; je n'y ai droit,
étant champi ! Est-ce tout ce que vous aviez envie de dire ?
Et en répondant tout droit à la Mariette, François la regardait d'une manière
qui la fit rougir jusqu'au blanc des yeux, car elle vit qu'il avait l'air d'un
homme sévère et bien sérieux, en même temps qu'il montrait tant de tranquillité
et de douceur qu'il n'y aurait moyen de le dépiter et de le faire penser ou
parler injustement.
La pauvre jeunesse en ressentit comme un peu de peur, elle pourtant qui ne
boudait point de la langue pour l'ordinaire, et cette sorte de peur n'empêchait
point une certaine envie de plaire à ce beau gars, qui parlait si ferme et
regardait si franchement. Si bien que, se trouvant toute confondue et
embarrassée, elle eut peine à se retenir de pleurer, et tourna vitement le nez
d'un autre côté pour qu'il ne la vît dans cet émoi.
Mais il la vit bien et lui dit en manière amicale :
-- Vous ne m'avez point fâché, Mariette, et vous n'avez pas sujet de l'être pour
votre part. Je ne pense pas mal de vous. Seulement je vois que vous êtes jeune,
que la maison est dans le malheur, que vous n'y faites point d'attention, et
qu'il faut bien que je vous dise comment je pense.
-- Et comment pensez-vous ? fit-elle ; dites-le donc tout d'un coup, pour qu'on
sache si vous êtes ami ou ennemi.
-- Je pense que si vous n'aimez point le souci et le tracas qu'on se donne pour
ceux qu'on aime et qui sont dans un mauvais charroi, il faut vous mettre à part,
vous moquer du tout, songer à votre toilette, à vos amoureux, à votre futur
mariage, et ne pas trouver mauvais qu'on s'emploie ici à votre place. Mais si
vous avez du coeur, la belle enfant, si vous aimez votre belle-soeur et votre
gentil neveu, et mêmement la pauvre servante fidèle qui est capable de mourir
sous le collier comme un bon cheval, il faut vous réveiller un peu plus matin,
soigner Madeleine, consoler Jeannie, soulager Catherine, et surtout fermer vos
oreilles à l'ennemie de la maison, qui est madame Sévère, une mauvaise âme,
croyez-moi. Voilà comment je pense, et rien de plus.
-- Je suis contente de le savoir, dit la Mariette un peu sèchement, et à présent
vous me direz de quel droit vous me souhaitez penser à votre mode.
-- Oh ! c'est ainsi ! répondit François. Mon droit est le droit du champi, et
pour que vous n'en ignoriez, de l'enfant reçu et élevé ici par la charité de
madame Blanchet ; ce qui est cause que j'ai le devoir de l'aimer comme ma mère
et le droit d'agir à celle fin de la récompenser de son bon coeur.
-- Je n'ai rien à blâmer là-dessus, reprit la Mariette, et je vois que je n'ai
rien de mieux à faire que de vous prendre en estime à cette heure et en bonne
amitié avec le temps.
-- Ça me va, dit François, donnez-moi une poignée de main.
Et il s'avança à elle en lui tendant sa grande main, point gauchement du tout.
Mais cette enfant de Mariette fut tout à coup piquée de la mouche de la
coquetterie, et, retirant sa main, elle lui dit que ce n'était pas convenant à
une jeune fille de donner comme cela la main à un garçon.
Dont François se mit à rire et la laissa, voyant bien qu'elle n'allait pas
franchement, et qu'avant tout elle voulait donner dans l'oeil. " Or, ma belle,
pensa-t-il, vous n'y êtes point, et nous ne serons pas amis comme vous
l'entendriez. "
Il alla vers Madeleine qui venait de s'éveiller, et qui lui dit, en lui prenant
ses deux mains : -- J'ai bien dormi, mon fils, et le bon Dieu me bénit de me
montrer ta figure première à mon éveil. D'où vient que mon Jeannie n'est point
avec toi ?
Puis, quand la chose lui fut expliquée, elle dit aussi des paroles d'amitié à
Mariette, s'inquiétant qu'elle eût passé la nuit à la veiller, et l'assurant
qu'elle n'avait pas besoin de tant d'égards pour son mal. Mariette s'attendait
que François allait dire qu'elle s'était même levée bien tard ; mais François ne
dit rien et la laissa avec Madeleine, qui voulait essayer de se lever, ne
sentant plus de fièvre.
Au bout de trois jours, elle se trouva même si bien, qu'elle put causer de ses
affaires avec François.
-- Tenez-vous en repos, ma chère mère, lui dit-il. Je me suis un peu déniaisé
là-bas et j'entends assez bien les affaires. Je veux vous tirer de là, et j'en
verrai le bout. Laissez-moi faire, ne démentez rien de ce que je dirai, et
signez tout ce que je vous présenterai. De ce pas, puisque me voilà tranquillisé
sur votre santé, je m'en vas à la ville consulter les hommes de la loi. C'est
jour de marché, je trouverai là du monde que je veux voir, et je compte que je
ne perdrai pas mon temps.
Il fit comme il disait ; et quand il eut pris conseil et renseignement des
hommes de loi, il vit bien que les derniers billets que Blanchet avait souscrits
à la Sévère pouvaient être matière à un bon procès ; car il les avait signés
ayant la tête à l'envers, de fièvre, de vin et de bêtise. La Sévère s'imaginait
que Madeleine n'oserait plaider, crainte des dépens. François ne voulait pas
donner à madame Blanchet le conseil de s'en remettre au sort des procès, mais il
pensa raisonnablement terminer la chose par un arrangement en lui faisant faire
d'abord bonne contenance ; et, comme il lui fallait quelqu'un pour porter la
parole à l'ennemi, il s'avisa d'un plan qui réussit au mieux.
Depuis trois jours il avait assez observé la petite Mariette pour voir qu'elle
allait tous les jours se promener du côté des Dollins, où résidait la Sévère, et
qu'elle était en meilleure amitié qu'il n'eût souhaité avec cette femme, à cause
surtout qu'elle y rencontrait du jeune monde de sa connaissance et des bourgeois
qui lui contaient fleurette. Ce n'est pas qu'elle voulût les écouter ; elle
était fille innocente encore, et ne croyait pas le loup si près de la bergerie.
Mais elle se plaisait aux compliments et en avait soif comme une mouche du lait.
Elle se cachait grandement de Madeleine pour faire ses promenades, et comme
Madeleine n'était point jaseuse avec les autres femmes et ne quittait pas encore
la chambre, elle ne voyait rien et ne soupçonnait point de faute. La grosse
Catherine n'était point fille à deviner ni à observer la moindre chose. Si bien
que la petite mettait son callot sur l'oreille, et, sous couleur de conduire les
ouailles aux champs, elle les laissait sous la garde de quelque petit pastour,
et allait faire la belle en mauvaise compagnie.
François, en allant et venant pour les affaires du moulin, vit la chose, n'en
sonna mot à la maison, et s'en servit comme je vas vous le faire assavoir.
Il s'en alla se planter tout au droit de son chemin, au gué de la rivière, et
comme elle prenait la passerelle, aux approches des Dollins, elle y trouva le
champi à cheval sur la planche, chacune jambe pendante au-dessus de l'eau, et
dans la figure d'un homme qui n'est point pressé d'affaires. Elle devint rouge
comme une cenelle, et si elle n'eût manqué de temps pour faire la frime d'être
là par hasard, elle aurait viré de côté.
Mais comme l'entrée de la passerelle était toute branchue, elle n'avisa le loup
que quand elle fut sous sa dent. Il avait la figure tournée de son côté, et elle
ne vit aucun moyen d'avancer ni de reculer sans être observée.
-- Çà, monsieur le meunier, fit-elle, payant de hardiesse, ne vous
rangeriez-vous pas un brin pour laisser passer le monde ?
-- Non, demoiselle, répondit François, car c'est moi qui suis le gardien de la
passerelle pour à ce soir, et je réclame d'un chacun droit de péage.
-- Est-ce que vous devenez fou, François ? on ne paie pas dans nos pays, et vous
n'avez droit sur passière, passerelle, passerette ou passerotte, comme on dit
peut-être dans votre pays d'Aigurande. Mais parlez comme vous voudrez, et
ôtez-vous de là un peu vite : ce n'est pas un endroit pour badiner ; vous me
feriez tomber dans l'eau.
-- Vous croyez donc, dit François sans se déranger et en croisant ses bras sur
son estomac, que j'ai envie de rire avec vous, et que mon droit de péage serait
de vous conter fleurette ? Otez cela de votre idée, demoiselle : je veux vous
parler bien raisonnablement, et je vas vous laisser passage, si vous me donnez
licence de vous suivre un bout de chemin pour causer avec vous.
-- Ça ne convient pas du tout, dit la Mariette un peu échauffée par l'idée
qu'elle avait que François voulait lui en conter. Qu'est-ce qu'on dirait de moi
dans le pays, si on me rencontrait seule par les chemins avec un garçon qui
n'est pas mon prétendu ?
-- C'est juste, dit François. La Sévère n'étant point là pour vous faire porter
respect, il en serait parlé ; voilà pourquoi vous allez chez elle, afin de vous
promener dans son jardin avec tous vos prétendus. Eh bien ! pour ne pas vous
gêner, je m'en vas vous parler ici, et en deux mots, car c'est une affaire qui
presse, et voilà ce que c'est : Vous êtes une bonne fille, vous avez donné votre
coeur à votre belle-soeur Madeleine ; vous la voyez dans l'embarras, et vous
voudriez bien l'en retirer, pas vrai ?
-- Si c'est de cela que vous voulez me parler, je vous écoute, répondit la
Mariette, car ce que vous dites est la vérité.
-- Eh bien ! ma bonne demoiselle, dit François en se levant et en s'accotant
avec elle contre la berge du petit pont, vous pouvez rendre un grand office à
madame Blanchet. Puisque pour son bonheur et dans son intérêt, je veux le
croire, vous êtes bien avec la Sévère, il vous faut rendre cette femme consente
d'un accommodement ; elle veut deux choses qui ne se peuvent point à la fois par
le fait : rendre la succession de maître Blanchet caution du paiement des terres
qu'il avait vendues pour la payer ; et, en second lieu, exiger paiement de
billets souscrits à elle-même. Elle aura beau chicaner et tourmenter cette
pauvre succession, elle ne fera point qu'il s'y trouve ce qui s'en manque.
Faites-lui entendre que si elle n'exige point que nous garantissions le paiement
des terres, nous pourrons payer les billets ; mais que, si elle ne nous permet
pas de nous libérer d'une dette, nous n'aurons pas de quoi lui payer l'autre, et
qu'à faire des frais qui nous épuisent sans profit pour elle, elle risque de
perdre le tout.
-- Ça me paraît certain, dit Mariette, quoique je n'entende guère les affaires,
mais enfin j'entends cela. Et si, par hasard, je la décidais, François,
qu'est-ce qui vaudrait mieux pour ma belle-soeur, payer les billets ou être
dégagée de la caution ?
-- Payer les billets sera le pire, car ce sera le plus injuste. On peut
contester sur ces billets et plaider ; mais pour plaider, il faut de l'argent,
et vous savez qu'il n'y en a point à la maison, et qu'il n'y en aura jamais.
Ainsi, que ce qui reste à votre belle-soeur s'en aille en procès ou en paiement
à la Sévère, c'est tout un pour elle, tandis que pour la Sévère, mieux vaut être
payée sans plaider. Ruinée pour ruinée, Madeleine aime mieux laisser saisir tout
ce qui lui reste, que de rester encore après sous le coup d'une dette qui peut
durer autant que sa vie, car les acquéreurs de Cadet Blanchet ne sont guère bons
pour payer ; la Sévère le sait bien, et elle sera forcée un jour de reprendre
les terres, chose dont l'idée ne la fâche point, car c'est une bonne affaire que
de les trouver amendées, et d'en avoir tiré gros intérêt pendant du temps. Par
ainsi la Sévère ne risque rien à nous rendre la liberté, et elle s'assure le
paiement de ses billets.
-- Je ferai comme vous l'enseignez, dit la Mariette, et si j'y manque, n'ayez
pas d'estime pour moi.
--- Ainsi donc, bonne chance, Mariette, et bon voyage, dit François en se
retirant de son chemin.
La petite Mariette s'en alla aux Dollins, bien contente d'avoir une belle excuse
pour s'y montrer, et pour y rester longtemps et pour y retourner les jours
suivants. La Sévère fit mine de goûter ce qu'elle lui conta ; mais au fond elle
se promit de ne pas aller vite. Elle avait toujours détesté Madeleine Blanchet,
pour l'estime que malgré lui son mari était obligé d'en faire. Elle croyait la
tenir dans ses mains griffues pour tout le temps de sa vie, et elle eût mieux
aimé renoncer aux billets qu'elle savait bien ne pas valoir grand'chose, qu'au
plaisir de la molester en lui faisant porter l'endosse d'une dette sans fin.
François savait bien la chose, et il voulait l'amener à exiger le paiement de
cette dette-là, afin d'avoir l'occasion de racheter les bons biens de Jeannie à
ceux qui les avaient eus quasi pour rien. Mais quand Mariette vint lui rapporter
la réponse, il vit qu'on l'amusait par des paroles ; que, d'une part, la petite
serait contente de faire durer les commissions, et que, de l'autre part, la
Sévère n'était pas encore venue au point de vouloir la ruine de Madeleine plus
que l'argent de ses billets.
Pour l'y faire arriver d'un coup de collier, il prit Mariette à part deux jours
après :
-- Il ne faut, dit-il, point aller aujourd'hui aux Dollins, ma bonne demoiselle.
Votre belle-soeur a appris, je ne sais comment, que vous y alliez un peu plus
souvent que tous les jours, et elle dit que ce n'est pas la place d'une fille
comme il faut. J'ai essayé de lui faire entendre à quelles fins vous fréquentiez
la Sévère dans son intérêt ; mais elle m'a blâmé ainsi que vous. Elle dit
qu'elle aime mieux être ruinée que de vous voir perdre l'honneur, que vous êtes
sous sa tutelle et qu'elle a autorité sur vous. Vous serez empêchée de force de
sortir, si vous ne vous en empêchez vous-même de gré. Elle ne vous en parlera
point si vous n'y retournez, car elle ne veut point vous faire de peine, mais
elle est grandement fâchée contre vous, et il serait à souhaiter que vous lui
demandissiez pardon.
François n'eut pas sitôt lâché le chien, qu'il se mit à japper et à mordre. Il
avait bien jugé l'humeur de la petite Mariette, qui était précipiteuse et
combustible comme celle de son défunt frère.
-- Oui-da et pardi ! s'exclama-t-elle, on va obéir comme une enfant de trois ans
à une belle-soeur ! Dirait-on pas qu'elle est ma mère et que je lui dois la
soumission ! Et où prend-elle que je perds mon honneur ! Dites-lui, s'il vous
plaît, qu'il est aussi bien agrafé que le sien, et peut-être mieux. Et que
sait-elle de la Sévère, qui en vaut bien une autre ? Est-on malhonnête parce
qu'on n'est pas toute la journée à coudre, à filer et à dire des prières ? Ma
belle-soeur est injuste parce qu'elle est en discussion d'intérêts avec elle, et
qu'elle se croit permis de la traiter de toutes les manières. C'est imprudent à
elle ; car si la Sévère voulait, elle la chasserait de la maison où elle est ;
et ce qui vous prouve que la Sévère est moins mauvaise qu'on ne dit, c'est
qu'elle ne le fait point et prend patience. Et moi qui ai la complaisance de me
mêler de leurs différends qui ne me regardent pas, voilà comme j'en suis
remerciée. Allez ! allez ! François, croyez que les plus sages ne sont pas
toujours les plus rembarrantes, et qu'en allant chez la Sévère, je n'y fais pas
plus de mal qu'ici.
-- À savoir ! dit François, qui voulait faire monter toute l'écume de la cuve ;
votre belle-soeur n'a peut-être pas tort de penser que vous n'y faites point de
bien. Et tenez, Mariette, je vois que vous avez trop de presse d'y aller ! ça
n'est pas dans l'ordre. La chose que vous aviez à dire pour les affaires de
Madeleine est dite, et si la Sévère n'y répond point, c'est qu'elle ne veut pas
y répondre. N'y retournez donc plus, croyez-moi, ou bien je croirai, comme
Madeleine, que vous n'y allez à bonnes intentions.
-- C'est donc décidé, maître François, fit Mariette tout en feu, que vous allez
aussi faire le maître avec moi ? Vous vous croyez l'homme de chez nous, le
remplaçant de mon frère. Vous n'avez pas encore assez de barbe autour du bec
pour me faire la semonce, et je vous conseille de me laisser en paix. Votre
servante, dit-elle encore en rajustant sa coiffe ; si ma belle-soeur me demande,
vous lui direz que je suis chez la Sévère, et si elle vous envoie me chercher,
vous verrez comment vous y serez reçu.
Là-dessus elle jeta bien fort le barreau de la porte, et s'en fut de son pied
léger aux Dollins ; mais comme François avait peur que sa colère ne refroidît en
chemin, vu que d'ailleurs le temps était à la gelée, il lui laissa un peu
d'avance, et quand elle approcha du logis de la Sévère, il donna du jeu à ses
grandes jambes, courut comme un désenfargé, et la rattrapa, pour lui faire
accroire qu'il était envoyé par Madeleine à sa poursuite.
Là il la picota en paroles jusqu'à lui faire lever la main. Mais il esquiva les
tapes, sachant bien que la colère s'en va avec les coups, et que femme qui
frappe est soulagée de son dépit. Il se sauva, et dès qu'elle fut chez la
Sévère, elle y fit grand éclat. Ce n'est pas que la pauvre enfant eût de
mauvaises intentions ; mais dans la première flambée de sa fâcherie, elle ne
savait s'en cacher, et elle mit la Sévère dans un si grand courroux, que
François, qui s'en allait à petits pas par le chemin creux, les entendait du
bout de la chènevière rouffer et siffler comme le feu dans une grange à paille.
L'affaire réussit à son souhait, et il en était si acertainé qu'il partit le
lendemain pour Aigurande, où il prit son argent chez le curé, et s'en revint à
la nuit, rapportant ses quatre petits papiers fins qui valaient gros, et ne
faisaient si, pas plus de bruit dans sa poche qu'une miette de pain dans un
bonnet. Au bout de huit jours, on entendit nouvelles de la Sévère. Tous les
acquéreurs des terres de Blanchet étaient sommés de payer, aucun ne pouvait, et
Madeleine était menacée de payer à leur place.
Dès que la connaissance lui en vint, elle entra en grande crainte, car François
ne l'avait encore avertie de rien.
-- Bon ! lui dit-il, se frottant les deux mains, il n'est marchand qui toujours
gagne, ni voleur qui toujours pille. Madame Sévère va manquer une belle affaire
et vous allez en faire une bonne. C'est égal, ma chère mère, faites comme si
vous vous croyiez perdue. Tant plus vous aurez de peine, tant plus elle mettra
de joie à faire ce qu'elle croit mauvais pour vous. Mais ce mauvais est votre
salut, car vous allez, en payant la Sévère, reprendre tous les héritages de
votre fils.
-- Et avec quoi veux-tu que je la paie, mon enfant ?
-- Avec de l'argent qui est dans ma poche et qui est à vous.
Madeleine voulut s'en défendre ; mais le champi avait la tête dure, disait-il,
et on n'en pouvait arracher ce qu'il y avait serré à clef. Il courut chez le
notaire déposer deux cents pistoles au nom de la veuve Blanchet, et la Sévère
fut payée bel et bien, bon gré, mal gré, ainsi que les autres créanciers de la
succession, qui faisaient cause commune avec elle.
Et quand la chose fut amenée à ce point que François eut même indemnisé les
pauvres acquéreurs de leurs souffrances, il lui restait encore de quoi plaider,
et il fit assavoir à la Sévère qu'il allait entamer un bon procès au sujet des
billets qu'elle avait soutirés au défunt par fraude et malice. Il répandit un
conte qui fit grand train dans le pays. C'est qu'en fouillant dans un vieux mur
du moulin pour y planter une étaie, il avait trouvé la tirelire à la défunte
vieille mère Blanchet, toute en beaux louis d'or à l'ancien coin, et que, par ce
moyen, Madeleine se trouvait plus riche qu'elle n'avait jamais été. De guerre
lasse, la Sévère entra en arrangement, espérant que François s'était mis un peu
de ces écus, trouvés si à propos, au bout des doigts, et qu'en l'amadouant elle
en verrait encore plus qu'il n'en montrait. Mais elle en fut pour sa peine, et
il la mena par un chemin si étroit qu'elle rendit les billets en échange de cent
écus.
Alors, pour se revenger, elle monta la tête de la petite Mariette, en l'avisant
que la tirelire de la vieille Blanchet, sa grand'mère, aurait dû être partagée
entre elle et Jeannie, qu'elle y avait droit, et qu'elle devait plaider contre
sa belle-soeur.
Force fut alors au champi de dire la vérité sur la source de l'argent qu'il
avait fourni, et le curé d'Aigurande lui en envoya les preuves en cas de procès.
Il commença par montrer ces preuves à Mariette, en la priant de n'en rien
ébruiter inutilement, et en lui démontrant qu'elle n'avait plus qu'à se tenir
tranquille. Mais la Mariette n'était pas tranquille du tout. Sa cervelle avait
pris feu dans tout ce désarroi de famille, et la pauvre enfant était tentée du
diable. Malgré la bonté dont Madeleine avait toujours usé envers elle, la
traitant comme sa fille et lui passant tous ses caprices, elle avait pris une
mauvaise idée contre sa belle-soeur et une jalousie dont elle aurait été bien
empêchée, par mauvaise honte, de dire le fin mot. Mais le fin mot, c'est qu'au
milieu de ses disputes et de ses enragements contre François, elle s'était
coiffée de lui tout doucement et sans se méfier du tour que lui jouait le
diable. Tant plus il la tançait de ses caprices et de ses manquements, tant plus
elle devenait enragée de lui plaire.
Elle n'était pas fille à se dessécher de chagrin, non plus qu'à se fondre dans
les larmes ; mais elle n'avait point de repos en songeant que François était si
beau garçon, si riche, si honnête, si bon pour tout le monde, si adroit à se
conduire, si courageux, qu'il était homme à donner jusqu'à la dernière once de
son sang pour la personne qu'il aimerait ; et que tout cela n'était point pour
elle, qui pouvait se dire la plus belle et la plus riche de l'endroit, et qui
remuait ses amoureux à la pelle.
Un jour elle en ouvrit son coeur à sa mauvaise amie, la Sévère. C'était dans le
patural qui est au bout du chemin aux Napes. Il y a par là un vieux pommier qui
se trouvait tout en fleur, parce que, depuis que toutes ces affaires duraient,
le mois de mai était venu, et la Mariette étant à garder ses ouailles au bord de
la rivière, la Sévère vint babiller avec elle sous ce pommier fleuri.
Mais, par la volonté du bon Dieu, François, qui se trouvait aussi par là,
entendit leurs paroles ; car en voyant la Sévère entrer dans le patural, il se
douta bien qu'elle y venait manigancer quelque chose contre Madeleine ; et la
rivière étant basse, il marcha tout doucement sur le bord, au-dessous des
buissons qui sont si hauts dans cet endroit-là, qu'un charroi de foin y
passerait à l'abri. Quand il y fut, il s'assit, sans souffler, sur le sable, et
ne mit pas ses oreilles dans sa poche.
Et voilà comment travaillaient ces deux bonnes langues de femme. D'abord la
Mariette avait confessé que de tous ses galants pas un ne lui plaisait, à cause
d'un meunier qui n'était pas du tout galant avec elle, et qui seul l'empêchait
de dormir. Mais la Sévère avait idée de la conjoindre avec un gars de sa
connaissance, lequel en tenait fort, à telles enseignes qu'il avait promis un
gros cadeau de noces à la Sévère si elle venait à bout de le faire marier avec
la petite Blanchet. Il paraît même que la Sévère s'était fait donner par avance
un denier à Dieu de celui-là comme de plusieurs autres. Aussi fit-elle tout de
son mieux pour dégoûter Mariette de François.
-- Foin du champi ! lui dit-elle. Comment, Mariette, une fille de votre rang
épouserait un champi ! Vous auriez donc nom madame la Fraise ? car il ne
s'appelle pas autrement. J'en aurais honte pour vous, ma pauvre âme. Et puis ce
n'est rien ; vous seriez donc obligée de le disputer à votre belle-soeur, car il
est son bon ami, aussi vrai que nous voilà deux.
-- Là-dessus, Sévère, fit la Mariette en se récriant, vous me l'avez donné à
entendre plus d'une fois ; mais je n'y saurais point croire ; ma belle-soeur est
d'un âge...
-- Non, non, Mariette, votre belle-soeur n'est point d'un âge à s'en passer ;
elle n'a guère que trente ans, et ce champi n'était encore qu'un galopin, que
votre frère l'a trouvé en grande accointance avec sa femme. C'est pour cela
qu'un jour il l'assomma à bons coups de manche de fouet et le mit dehors de chez
lui.
François eut la bonne envie de sauter à travers le buisson et d'aller dire à la
Sévère qu'elle en avait menti, mais il s'en défendit et resta coi.
Et là-dessus la Sévère en dit de toutes les couleurs, et débita des menteries si
vilaines, que François en avait chaud à la figure et avait peine à se tenir en
patience.
-- Alors, fit la Mariette, il tente à l'épouser, à présent qu'elle est veuve :
il lui a déjà donné bonne part de son argent, et il voudra avoir au moins la
jouissance du bien qu'il a racheté.
-- Mais il en portera la folle enchère, fit l'autre ; car Madeleine en cherchera
un plus riche, à présent qu'elle l'a dépouillé, et elle le trouvera. Il faut
bien qu'elle prenne un homme pour cultiver son bien, et, en attendant qu'elle
trouve son fait, elle gardera ce grand imbécile qui la sert pour rien et qui la
désennuie de son veuvage.
-- Si c'est là le train qu'elle mène, dit la Mariette toute dépitée, me voilà
dans une maison bien honnête, et je ne risque rien de bien me tenir !
Savez-vous, ma pauvre Sévère, que je suis une fille bien mal logée, et qu'on va
mal parler de moi ? Tenez, je ne peux pas rester là, et il faut que je m'en
retire. Ah bien oui ! voilà bien ces dévotes qui trouvent du mal à tout, parce
qu'elles ne sont effrontées que devant Dieu ! Je lui conseille de mal parler de
vous et de moi à présent ! Eh bien ! je vas la saluer, moi, et m'en aller
demeurer avec vous ; et si elle s'en fâche, je lui répondrai ; et si elle veut
me forcer à retourner avec elle, je plaiderai et je la ferai connaître,
entendez-vous ?
-- Il y a meilleur remède, Mariette, c'est de vous marier au plus tôt. Elle ne
vous refusera pas son consentement, car elle est pressée, j'en suis sûre, de se
voir débarrassée de vous. Vous gênez son commerce avec le beau champi. Mais vous
ne pouvez pas attendre, voyez-vous ; car on dirait qu'il est à vous deux, et
personne ne voudrait plus vous épouser. Mariez-vous donc, et prenez celui que je
vous conseille.
-- C'est dit ! fit la Mariette en cassant son bâton de bergère d'un grand coup
contre le vieux pommier. Je vous donne ma parole. Allez le chercher, Sévère,
qu'il vienne ce soir à la maison me demander, et que nos bans soient publiés
dimanche qui vient.
Jamais François n'avait été plus triste qu'il ne le fut en sortant de la berge
de rivière où il s'était caché pour entendre cette jaserie de femelles. Il en
avait lourd comme un rocher sur le coeur, et, tout au beau milieu de son chemin
en s'en revenant, il perdit quasi le courage de rentrer à la maison, et s'en fut
par la traîne aux Napes s'asseoir dans la petite futaie de chênes qui est au
bout du pré.
Quand il fut là tout seul, il se prit de pleurer comme un enfant, et son coeur
se fendait de chagrin et de honte ; car il était tout à fait honteux de se voir
accusé, et de penser que sa pauvre chère amie Madeleine, qu'il avait toute sa
vie si honnêtement et si dévotement aimée, ne retirerait de son service et de sa
bonne intention que l'injure d'être maltraitée par les mauvaises langues.
-- Mon Dieu ! mon Dieu ! disait-il tout seul en se parlant à lui-même en dedans,
est-il possible que le monde soit si méchant, et qu'une femme comme la Sévère
ait tant d'insolence que de mesurer à son aune l'honneur d'une femme comme ma
chère mère ? Et cette jeunesse de Mariette, qui devrait avoir l'esprit porté à
l'innocence et à la vérité, un enfant qui ne connaît pas encore le mal, voilà
pourtant qu'elle écoute les paroles du diable et qu'elle y croit comme si elle
en connaissait la morsure ! En ce cas, d'autres y croiront, et comme la grande
partie des gens vivant vie mortelle est coutumière du mal, quasi tout le monde
pensera que si j'aime madame Blanchet et si elle m'aime, c'est parce qu'il y a
de l'amour sous jeu.
Là-dessus le pauvre François se mit à faire examen de sa conscience et à se
demander, en grande rêverie d'esprit, s'il n'y avait pas de sa faute dans les
mauvaises idées de la Sévère, au sujet de Madeleine ; s'il avait bien agi en
toutes choses, s'il n'avait pas donné à mal penser, contre son vouloir, par
manque de prudence et de discrétion. Et il avait beau chercher, il ne trouvait
pas qu'il eût jamais pu faire le semblant de la chose, n'en ayant pas eu
seulement l'idée.
Et puis, voilà qu'en pensant et rêvassant toujours il se dit encore :
-- Eh ! quand bien même que mon amitié se serait tournée en amour, quel mal le
bon Dieu y trouverait-il, au jour d'aujourd'hui qu'elle est veuve et maîtresse
de se marier ? Je lui ai donné bonne part de mon bien, ainsi qu'à Jeannie. Mais
il m'en reste assez pour être encore un bon parti, et elle ne ferait pas de tort
à son enfant en me prenant pour son mari. Il n'y aurait donc pas d'ambition de
ma part à souhaiter cela, et personne ne pourrait lui faire accroire que je
l'aime par intérêt. Je suis champi, mais elle ne regarde point à cela, elle.
Elle m'a aimé comme son fils, ce qui est la plus forte de toutes les amitiés,
elle pourrait bien m'aimer encore autrement. Je vois que ses ennemis vont
m'obliger à la quitter, si je ne l'épouse pas ; et la quitter encore une fois,
j'aime autant mourir. D'ailleurs, elle a encore besoin de moi, et ce serait
lâche de laisser tant d'embarras sur ses bras, quand j'ai encore les miens, en
outre de mon argent, pour la servir. Oui, tout ce qui est à moi doit être à
elle, et comme elle me parle souvent de s'acquitter avec moi à la longue, il
faut que je lui en ôte l'idée en mettant tout en commun par la permission de
Dieu et de la loi. Allons, elle doit conserver sa bonne renommée à cause de son
fils, et il n'y a que le mariage qui l'empêchera de la perdre. Comment donc
est-ce que je n'y avais pas encore songé, et qu'il a fallu une langue de serpent
pour m'en aviser ? J'étais trop simple, je ne me défiais de rien, et ma pauvre
mère est si bonne aux autres, qu'elle ne s'inquiète point de souffrir du dommage
pour son compte. Voyons, tout est pour le bien dans la volonté du ciel, et
madame Sévère, en voulant faire le mal, m'a rendu le service de m'enseigner mon
devoir.
Et sans plus s'étonner ni se consulter, François reprit son chemin, décidé à
parler tout de suite à madame Blanchet de son idée, et à lui demander à deux
genoux de le prendre pour son soutien, au nom du bon Dieu et pour la vie
éternelle.
Mais quand il arriva au Cormouer, il vit Madeleine qui filait de la laine sur le
pas de sa porte, et, pour la première fois de sa vie, sa figure lui fit un effet
à le rendre tout peureux et tout morfondu. Au lieu qu'à l'habitude il allait
tout droit à elle en la regardant avec des yeux bien ouverts et en lui demandant
si elle se sentait bien, il s'arrêta sur le petit pont comme s'il examinait
l'écluse du moulin, et il la regardait de côté. Et quand elle se tournait vers
lui, il se virait d'autre part, ne sachant pas lui-même ce qu'il avait, et
pourquoi une affaire qui lui avait paru tout à l'heure si honnête et si à
propos, lui devenait si poisante à confesser.
Alors Madeleine l'appela, lui disant :
-- Viens donc auprès de moi, car j'ai à te parler, mon François. Nous voilà tout
seuls, viens t'asseoir à mon côté, et donne-moi ton coeur comme au prêtre qui
nous confesse, car je veux de toi la vérité.
François se trouva tout réconforté par ce discours de Madeleine, et, s'étant
assis à son côté, il lui dit :
-- Soyez assurée, ma chère mère, que je vous ai donné mon coeur comme à Dieu, et
que vous aurez de moi vérité de confession.
Et il s'imaginait qu'elle avait peut-être entendu quelque propos qui lui donnait
la même idée qu'à lui, de quoi il se réjouissait bien, et il l'attendait à
parler.
-- François, fit-elle, voilà que tu es dans tes vingt et un ans, et que tu peux
songer à t'établir : n'aurais-tu point d'idée contraire ?
-- Non, non, je n'ai pas d'idée contraire à la vôtre, répondit François en
devenant tout rouge de contentement ; parlez toujours, ma chère Madeleine.
-- Bien ! fit-elle, je m'attendais à ce que tu me dis, et je crois fort que j'ai
deviné ce qui te convenait. Eh bien ! puisque c'est ton idée, c'est la mienne
aussi, et j'y aurais peut-être songé avant toi. J'attendais à connaître si la
personne te prendrait en amitié, et je jurerais que si elle n'en tient pas
encore, elle en tiendra bientôt. N'est-ce pas ce que tu crois aussi, et veux-tu
me dire où vous en êtes ?... Eh bien donc pourquoi me regardes-tu d'un air
confondu ? Est-ce que je ne parle pas assez clair ? Mais je vois que tu as
honte, et qu'il faut te venir en aide. Eh bien ! elle a boudé tout le matin,
cette pauvre enfant, parce qu'hier soir tu l'as un peu taquinée en paroles, et
peut-être qu'elle s'imagine que tu ne l'aimes point. Mais moi j'ai bien vu que
tu l'aimes, et que si tu la reprends un peu de ses petites fantaisies, c'est que
tu te sens un brin jaloux. Il ne faut pas t'arrêter à cela, François. Elle est
jeune et jolie, ce qui est un sujet de danger, mais si elle t'aime bien, elle
deviendra raisonnable à ton commandement.
-- Je voudrais bien savoir, dit François tout chagriné, de qui vous me parlez,
ma chère mère, car pour moi je n'y entends rien.
-- Oui, vraiment ? dit Madeleine, tu ne sais pas ? Est-ce que j'aurais rêvé
cela, ou que tu voudrais m'en faire un secret ?
-- Un secret à vous ? dit François en prenant la main de Madeleine ; et puis il
laissa sa main pour prendre le coin de son tablier qu'il chiffonna comme s'il
était un peu en colère, et qu'il approcha de sa bouche comme s'il voulait le
baiser, et qu'il laissa enfin comme il avait fait de sa main, car il se sentit
comme s'il allait pleurer, comme s'il allait se fâcher, comme s'il allait avoir
un vertige, et tout cela coup sur coup.
-- Allons, dit Madeleine étonnée, tu as du chagrin, mon enfant, preuve que tu es
amoureux et que les choses ne vont point comme tu voudrais. Mais je t'assure que
Mariette a un bon coeur, qu'elle a du chagrin aussi, et que si tu lui dis
ouvertement ce que tu penses, elle te dira de son côté qu'elle ne pense qu'à
toi.
François se leva en pied et sans rien dire, marcha un peu dans la cour ; et puis
il revint et dit à Madeleine :
-- Je m'étonne bien de ce que vous avez dans l'esprit, madame Blanchet ; tant
qu'à moi, je n'y ai jamais pensé, et je sais fort bien que mademoiselle Mariette
n'a ni goût ni estime pour moi.
-- Allons ! allons ! dit Madeleine, voilà comme le dépit vous fait parler,
enfant ! Est-ce que je n'ai pas vu que tu avais des discours avec elle, que tu
lui disais des mots que je n'entendais point, mais qu'elle paraissait bien
entendre, puisqu'elle en rougissait comme une braise au four ? Est-ce que je ne
vois point qu'elle quitte le pâturage tous les jours et laisse son troupeau à la
garde du tiers et du quart ? Nos blés en souffrent un peu, si ses moutons y
gagnent ; mais enfin je ne veux point la contrarier, ni lui parler de moutons
quand elle a la tête tout en combustion pour l'amour et le mariage. La pauvre
enfant est dans l'âge où l'on garde mal ses ouailles, et son coeur encore plus
mal. Mais c'est un grand bonheur pour elle, François, qu'au lieu de se coiffer
de quelqu'un de ces mauvais sujets dont j'avais crainte qu'elle ne fît la
connaissance chez Sévère, elle ait eu le bon jugement de s'attacher à toi. C'est
un grand bonheur pour moi aussi de songer que, marié à ma belle-soeur, que je
considère presque comme si elle était ma fille, tu vivras et demeureras près de
moi, que tu seras dans ma famille, et que je pourrai, en vous logeant, en
travaillant avec vous et en élevant vos enfants, m'acquitter envers toi de tout
le bien que tu m'as fait. Par ainsi, ne démolis pas le bonheur que je bâtis
là-dessus dans ma tête, par des idées d'enfant. Vois clair et guéris-toi de
toute jalousie. Si Mariette aime à se faire belle, c'est qu'elle veut te plaire.
Si elle est un peu fainéante depuis un tour de temps, c'est qu'elle pense trop à
toi ; et si quelquefois elle me parle avec un peu de vivacité, c'est qu'elle a
de l'humeur de vos picoteries et ne sait à qui s'en prendre. Mais la preuve
qu'elle est bonne et qu'elle veut être sage, c'est qu'elle a connu ta sagesse et
ta bonté, et qu'elle veut t'avoir pour mari.
-- Vous êtes bonne, ma chère mère, dit François tout attristé. Oui, c'est vous
qui êtes bonne, car vous croyez à la bonté des autres et vous êtes trompée. Mais
je vous dis, moi, que si Mariette est bonne aussi, ce que je ne veux pas renier,
crainte de lui faire tort auprès de vous, c'est d'une manière qui ne retire pas
de la vôtre, et qui, par cette raison, ne me plaît miette. Ne me parlez donc
plus d'elle. Je vous jure bien ma foi et ma loi, mon sang et ma vie, que je n'en
suis pas plus amoureux que de la vieille Catherine, et que si elle pensait à
moi, ce serait un malheur pour elle, car je n'y correspondrais point du tout. Ne
tentez donc pas à lui faire dire qu'elle m'aime ; votre sagesse serait en faute,
et vous m'en feriez une ennemie. Tout au contraire, écoutez ce qu'elle vous dira
ce soir, et laissez-la épouser Jean Aubard, pour qui elle s'est décidée. Qu'elle
se marie au plus tôt, car elle n'est pas bien dans votre maison. Elle s'y
déplaît et ne vous y donnera point de joie.
-- Jean Aubard ! dit Madeleine ; il ne lui convient pas ; il est sot, et elle a
trop d'esprit pour se soumettre à un homme qui n'en a point.
-- Il est riche et elle ne se soumettra point à lui. Elle le fera marcher, et
c'est l'homme qui lui convient. Voulez-vous avoir confiance en votre ami, ma
chère mère ? Vous savez que je ne vous ai point mal conseillée, jusqu'à cette
heure. Laissez partir cette jeunesse, qui ne vous aime point comme elle devrait,
et qui ne vous connaît pas pour ce que vous valez.
- C'est le chagrin qui te fait parler, François, dit Madeleine en lui mettant la
main sur la tête et en la secouant un peu pour en faire saillir la vérité. Mais
François, tout fâché de ce qu'elle ne le voulait croire, se retira et lui dit,
avec une voix mécontente, et c'était la première fois de sa vie qu'il prenait
dispute avec elle : -- Madame Blanchet, vous n'êtes pas juste pour moi. Je vous
dis que cette fille ne vous aime point. Vous m'obligez à vous le dire, contre
mon gré ; car je ne suis pas venu ici pour y apporter la brouille et la
défiance. Mais enfin si je le dis, c'est que j'en suis certain ; et vous pensez
après cela que je l'aime ? Allons, c'est vous qui ne m'aimez plus, puisque vous
ne voulez pas me croire.
Et, tout affolé de chagrin, François s'en alla pleurer tout seul auprès de la
fontaine.
Madeleine était encore phis confondue que François, et elle aurait voulu aller
le questionner encore et le consoler ; mais elle en fut empêchée par Mariette,
qui s'en vint, d'un air étrange, lui parler de Jean Aubard et lui annoncer sa
demande. Madeleine ne pouvant s'ôter de l'idée que tout cela était le produit
d'une dispute d'amoureux, s'essaya à lui parler de François ; à quoi Mariette
répondit, d'un ton qui lui fit bien de la peine, et qu'elle ne put comprendre :
-- Que celles qui aiment les champis les gardent pour leur amusement ; tant qu'à
moi, je suis une honnête fille, et ce n'est pas parce que mon pauvre frère est
mort que je laisserai offenser mon honneur. Je ne dépends que de moi, Madeleine,
et si la loi me force à vous demander conseil, elle ne me force pas de vous
écouter quand vous me conseillez mal. Je vous prie donc de ne pas me contrarier
maintenant, car je pourrais vous contrarier plus tard.
-- Je ne sais point ce que vous avez, ma pauvre enfant, lui dit Madeleine en
grande douceur et tristesse ; vous me parlez comme si vous n'aviez pour moi
estime ni amitié. Je pense que vous avez une contrariété qui vous embrouille
l'esprit à cette heure ; je vous prie donc de prendre trois ou quatre jours pour
vous décider. Je dirai à Jean Aubard de revenir, et si vous pensez de même après
avoir pris un peu de réflexion et de tranquillité, comme il est honnête homme et
assez riche, je vous laisserai libre de l'épouser. Mais vous voilà dans un coup
de feu qui vous empêche de vous connaître et qui ferme votre jugement à l'amitié
que je vous porte. J'en ai du chagrin, mais comme je vois que vous en avez
aussi, je vous le pardonne.
La Mariette hocha de la tête pour faire croire qu'elle méprisait ce pardon-là,
et elle s'en fut mettre son tablier de soie pour recevoir Jean Aubard, qui
arriva une heure après avec la grosse Sévère tout endimanchée.
Madeleine, pour le coup, commença de penser qu'en vérité Mariette était mal
portée pour elle, d'amener dans sa maison, pour une affaire de famille, une
femme qui était son ennemie et qu'elle ne pouvait voir sans rougir. Elle fut
cependant honnête à son encontre et lui servit à rafraîchir sans marquer ni
dépit ni rancune. Elle aurait craint de pousser Mariette hors de son bon sens en
la contrariant. Elle dit qu'elle ne faisait point d'opposition aux volontés de
sa belle-soeur, mais qu'elle demandait trois jours pour donner réponse.
Sur quoi la Sévère lui dit avec insolence que c'était bien long. Et Madeleine
répondit tranquillement que c'était bien court. Et là-dessus Jean Aubard se
retira, bête comme souche, et riant comme un nigaud ; car il ne doutait point
que la Mariette ne fût folle de lui. Il avait payé pour le croire, et la Sévère
lui en donnait pour son argent.
Et en s'en allant, celle-là dit à Mariette qu'elle avait fait faire une galette
et des crêpes chez elle pour les accordailles, et que, quand même madame
Blanchet retarderait les accords, il fallait manger le ragoût. Madeleine voulut
dire qu'il ne convenait point à une jeune fille d'aller avec un garçon qui
n'avait point encore reçu parole de sa parenté.
-- En ce cas-là je n'irai point, dit la Mariette toute courroucée.
-- Si fait, si fait, vous devez venir, fit la Sévère ; n'êtes-vous point
maîtresse de vous ?
-- Non, non, riposta la Mariette ; vous voyez bien que ma belle-soeur me
commande de rester.
Et elle entra dans sa chambre en jetant la porte ; mais elle ne fit qu'y passer,
et sortant par l'autre huisserie de la maison, elle s'en alla rejoindre la
Sévère et le galant au bout du pré, en riant et en faisant insolence contre
Madeleine.
La pauvre meunière ne put se retenir de pleurer en voyant le train des choses.
" François a raison, pensa-t-elle, cette fille ne m'aime point et son coeur est
ingrat. Elle ne veut point entendre que j'agis pour son bien, que je souhaite
son bonheur, et que je veux l'empêcher de faire une chose dont elle aura regret.
Elle a écouté les mauvais conseils, et je suis condamnée à voir cette
malheureuse Sévère porter le chagrin et la malice dans ma famille. Je n'ai pas
mérité toutes ces peines, et je dois me rendre à la volonté de Dieu. Il est
heureux pour mon pauvre François qu'il y ait vu plus clair que moi. Il aurait
bien souffert avec une pareille femme ! "
Elle le chercha pour lui dire ce qu'elle en pensait ; mais elle le trouva
pleurant auprès de la fontaine, et, s'imaginant qu'il avait regret de Mariette,
elle lui dit tout ce qu'elle put pour le consoler. Mais tant plus elle s'y
efforçait, tant plus elle lui faisait de la peine, parce qu'il voyait là dedans
qu'elle ne voulait pas comprendre la vérité et que son coeur ne pourrait pas se
tourner pour lui en la manière qu'il l'entendait.
Sur le soir, Jeannie étant couché et endormi dans la chambre, François resta un
peu avec Madeleine, essayant de s'expliquer. Et il commença par lui dire que
Mariette avait une jalousie contre elle, que la Sévère disait des propos et des
menteries abominables.
Mais Madeleine n'y entendait malice aucune.
-- Et quel propos peut-on faire sur moi ? dit-elle simplement ; quelle jalousie
peut-on mettre dans la tête de cette pauvre petite folle de Mariette ? On t'a
trompé, François, il y a autre chose : quelque raison d'intérêt que nous saurons
plus tard. Tant qu'à la jalousie, cela ne se peut ; je ne suis plus d'âge à
inquiéter une jeune et jolie fille. J'ai quasi trente ans, et pour une femme de
campagne qui a eu beaucoup de peine et de fatigue, c'est un âge à être ta mère.
Le diable seul oserait dire que je te regarde autrement que mon fils, et
Mariette doit bien voir que je souhaitais de vous marier ensemble. Non, non, ne
crois pas qu'elle ait si mauvaise idée, ou ne me le dis pas, mon enfant. Ce
serait trop de honte et de peine pour moi.
-- Et cependant, dit François en s'efforçant pour en parler encore, et en
baissant la tête sur le foyer pour empêcher Madeleine de voir sa confusion,
monsieur Blanchet avait une mauvaise idée comme ça quand il a voulu que je
quitte la maison !
-- Tu sais donc cela, à présent, François ? dit Madeleine. Comment le sais-tu ?
je ne te l'avais pas dit, et je ne te l'aurais dit jamais. Si Catherine t'en a
parlé, elle a mal fait. Une pareille idée doit te choquer et te peiner autant
que moi. Mais n'y pensons plus, et pardonnons cela à mon défunt mari.
L'abomination en retourne à la Sévère. Mais à présent la Sévère ne peut plus
être jalouse de moi. Je n'ai plus de mari, je suis vieille et laide autant
qu'elle pouvait le souhaiter dans ce temps-là, et je n'en suis pas fâchée, car
cela me donne le droit d'être respectée, de te traiter comme mon fils, et de te
chercher une belle et jeune femme qui soit contente de vivre auprès de moi et
qui m'aime comme sa mère. C'est toute mon envie, François, et nous la trouverons
bien, sois tranquille. Tant pis pour Mariette si elle méconnaît le bonheur que
je lui aurais donné. Allons, va coucher, et prends courage, mon enfant. Si je
croyais être un empêchement à ton mariage, je te dirais de me quitter tout de
suite. Mais sois assuré que je ne peux pas inquiéter le monde, et qu'on ne
supposera jamais l'impossible.
François, écoutant Madeleine, pensait qu'elle avait raison, tant il avait
l'accoutumance de la croire. Il se leva pour lui dire bonsoir, et s'en alla ;
mais en lui prenant la main, voilà que pour la première fois de sa vie il
s'avisa de la regarder avec l'idée de savoir si elle était vieille et laide.
Vrai est, qu'à force d'être sage et triste, elle se faisait une fausse idée
là-dessus, et qu'elle était encore jolie femme autant qu'elle l'avait été.
Et voilà que tout d'un coup François la vit toute jeune et la trouva belle comme
la bonne dame, et que le coeur lui sauta comme s'il avait monté au faîte d'un
clocher. Et il s'en alla coucher dans son moulin où il avait son lit bien propre
dans un carré de planches emmi les saches de farine. Et quand il fut là tout
seul, il se mit à trembler et à étouffer comme de fièvre. Et si, il n'était
malade que d'amour, car il venait de se sentir brûlé pour la première fois par
une grande bouffée de flamme, ayant toute sa vie chauffé doucement sous la
cendre.
Depuis ce moment-là le champi fut si triste, que c'était pitié de le voir. Il
travaillait comme quatre, mais il n'avait plus ni joie ni repos, et Madeleine ne
pouvait pas lui faire dire ce qu'il avait. Il avait beau jurer qu'il n'avait
amitié ni regret pour Mariette, Madeleine ne le voulait croire, et ne trouvait
nulle autre raison à sa peine. Elle s'affligeait de le voir souffrir et de
n'avoir plus sa confiance, et c'était un grand étonnement pour elle que de
trouver ce jeune homme si obstiné et si fier dans son dépit.
Comme elle n'était point tourmentante dans son naturel, elle prit son parti de
ne plus lui en parler. Elle essaya encore un peu de faire revenir Mariette, mais
elle en fut si mal reçue qu'elle en perdit courage, et se tint coi, bien
angoissée de coeur, mais ne voulant en rien faire paraître, crainte d'augmenter
le mal d'autrui.
François la servait et l'assistait toujours avec le même courage et la même
honnêteté que devant. Comme au temps passé, il lui tenait compagnie le plus
qu'il pouvait, mais il ne lui parlait plus de la même manière. Il était toujours
dans une confusion auprès d'elle. Il devenait rouge comme feu et blanc comme
neige dans la même minute, si bien qu'elle le croyait malade, et lui prenait le
poignet pour voir s'il n'avait pas la fièvre ; mais il se retirait d'elle comme
si elle lui avait fait mal en le touchant, et quelquefois il lui disait des
paroles de reproche qu'elle ne comprenait pas.
Et tous les jours cette peine augmentait entre eux. Pendant ce temps-là le
mariage de Mariette avec Jean Aubard allait grand train, et le jour en fut fixé
pour celui qui finissait le deuil de mademoiselle Blanchet. Madeleine avait peur
de ce jour-là ; elle pensait que François en deviendrait fou, et elle voulait
l'envoyer passer un peu de temps à Aigurande, chez son ancien maître Jean
Vertaud, pour se dissiper. Mais François ne voulait point que la Mariette pût
croire ce que Madeleine s'obstinait à penser. Il ne montrait nul ennui devant
elle. Il parlait de bonne amitié avec son prétendu, et quand il rencontrait la
Sévère par les chemins, il plaisantait en paroles avec elle, pour lui montrer
qu'il ne la craignait pas. Le jour du mariage, il voulut y assister ; et comme
il était tout de bon content de voir cette petite fille quitter la maison et
débarrasser Madeleine de sa mauvaise amitié, il ne vint à l'idée de personne
qu'il s'en fût jamais coiffé. Madeleine mêmement commença à croire la vérité
là-dessus, ou à penser tout au moins qu'il était consolé. Elle reçut les adieux
de Mariette avec son bon coeur accoutumé, mais comme cette jeunesse avait gardé
une pique contre elle à cause du champi, elle vit bien qu'elle en était quittée
sans regret ni bonté. Coutumière de chagrin qu'elle était, la bonne Madeleine
pleura de sa méchanceté et pria le bon Dieu pour elle.
Et quand ce fut au bout d'une huitaine, François lui dit tout d'un coup qu'il
avait affaire à Aigurande, et qu'il s'en allait y passer cinq ou six jours, de
quoi elle ne s'étonna point et se réjouit même, pensant que ce changement ferait
du bien à sa santé, car elle le jugeait malade pour avoir trop étouffé sa peine.
Tant qu'à François, cette peine dont il paraissait revenu lui augmentait tous
les jours dans le coeur. Il ne pouvait penser à autre chose, et qu'il dormît ou
qu'il veillât, qu'il fût loin ou près, Madeleine était toujours dans son sang et
devant ses yeux. Il est bien vrai que toute sa vie s'était passée à l'aimer et à
songer d'elle. Mais jusqu'à ces temps derniers, ce pensement avait été son
plaisir et sa consolation au lieu que c'était devenu d'un coup tout malheur et
tout désarroi. Tant qu'il s'était contenté d'être son fils et son ami, il
n'avait rien souhaité de mieux sur la terre. Mais l'amour changeant son idée, il
était malheureux comme une pierre. Il s'imaginait qu'elle ne pourrait jamais
changer comme lui. Il se reprochait d'être trop jeune, d'avoir été connu trop
malheureux et trop enfant, d'avoir donné trop de peine et d'ennui à cette pauvre
femme, de ne lui être point un sujet de fierté, mais de souci et de compassion.
Enfin, elle était si belle et si aimable dans son idée, si au-dessus de lui et
si à désirer, que, quand elle disait qu'elle était hors d'âge et de beauté, il
pensait qu'elle se posait comme cela pour l'empêcher de prétendre à elle.
Cependant la Sévère et la Mariette, avec leur clique, commençaient à la déchirer
hautement à cause de lui, et il avait grand'peur que le scandale lui en revenant
aux oreilles, elle n'en prît de l'ennui et souhaitât de le voir partir. Il se
disait qu'elle avait trop de bonté pour le lui demander, mais qu'elle
souffrirait encore pour lui comme elle en avait déjà souffert, et il pensa à
aller demander conseil sur tout cela à M. le curé d'Aigurande, qu'il avait
reconnu pour un homme juste et craignant Dieu.
Il y alla, mais ne le trouva point. Il s'était absenté pour aller voir son
évêque, et François s'en revint coucher au moulin de Jean Vertaud, acceptant d'y
passer deux ou trois jours à leur faire visite, en attendant que M. le curé fût
de retour.
Il trouva son brave maître toujours aussi galant homme et bon ami qu'il l'avait
laissé, et il trouva aussi son honnête fille Jeannette en train de se marier
avec un bon sujet qu'elle prenait un peu plus par raison que par folleté, mais
pour qui elle avait heureusement plus d'estime que de répugnance. Cela mit
François plus à l'aise avec elle qu'il n'avait encore été, et, comme le
lendemain était un dimanche, il causa longuement avec elle, et lui marqua la
confiance de lui raconter toutes les peines dont il avait eu contentement de
sauver madame Blanchet.
Et de fil en aiguille, Jeannette, qui était assez clairvoyante, devina bien que
cette amitié-là secouait le champi plus fort qu'il ne le disait. Et tout d'un
coup elle lui prit le bras et lui dit : -- François, vous ne devez plus rien me
cacher. À présent, je suis raisonnable, et vous voyez, je n'ai pas honte de vous
dire que j'ai pensé à vous plus que vous n'avez pensé à moi. Vous le saviez et
vous n'y avez pas répondu. Mais vous ne m'avez pas voulu tromper, et l'intérêt
ne vous a pas fait faire ce que bien d'autres eussent fait en votre place. Pour
cette conduite-là, et pour la fidélité que vous avez gardée à une femme que vous
aimiez mieux que tout, je vous estime, et, au lieu de renier ce que j'ai senti
pour vous, je suis contente de m'en ressouvenir. Je compte que vous me
considérerez d'autant mieux que je vous le dis et que vous me rendrez cette
justice de reconnaître que je n'ai eu dépit ni rancune de votre sagesse. Je veux
vous en donner une plus grande marque, et voilà comme je l'entends. Vous aimez
Madeleine Blanchet, non pas tout bonnement comme une mère, mais bien bellement
comme une femme qui a de la jeunesse et de l'agrément, et dont vous souhaiteriez
d'être le mari.
-- Oh ! dit François, rougissant comme une fille, je l'aime comme ma mère, et
j'ai du respect plein le coeur.
-- Je n'en fais pas doute, reprit Jeannette, mais vous l'aimez de deux manières,
car votre figure me dit l'une, tandis que votre parole me dit l'autre. Eh bien !
François, vous n'osez lui dire, à elle, ce que vous n'osez non plus me
confesser, et vous ne savez point si elle peut répondre à vos deux manières de
l'aimer.
Jeannette Vertaud parlait avec tant de douceur, de raison, et se tenait devant
François d'un air d'amitié si véritable, qu'il n'eut point le courage de mentir,
et, lui serrant la main, il lui dit qu'il la considérait comme sa soeur et
qu'elle était la seule personne au monde à qui il avait le courage de donner
ouverture à son secret.
Jeannette alors lui fit plusieurs questions, et il y répondit en toute vérité et
assurance. Et elle lui dit :
-- Mon ami François, me voilà au fait. Je ne peux pas savoir ce qu'en pensera
Madeleine Blanchet ; mais je vois fort bien que vous resteriez dix ans auprès
d'elle sans avoir la hardiesse de lui dire votre peine. Eh bien, je le saurai
pour vous et je vous le dirai. Nous partirons demain, mon père, vous et moi, et
nous irons comme pour faire connaissance et visite d'amitié à l'honnête personne
qui a élevé notre ami François ; vous promènerez mon père dans la propriété,
comme pour lui demander conseil, et je causerai durant ce temps-là avec
Madeleine. J'irai bien doucement, et je ne dirai votre idée que quand je serai
en confiance sur la sienne.
François se mit quasiment à genoux devant Jeannette pour la remercier de son bon
coeur, et l'accord en fut fait avec Jean Vertaud, que sa fille instruisit du
tout avec la permission du champi. Ils se mirent en route le lendemain,
Jeannette en croupe derrière son père, et François alla une heure en avant pour
prévenir Madeleine de la visite qui lui arrivait.
Ce fut à soleil couchant que François revint au Cormouer. Il attrapa en route
toute la pluie d'un orage ; mais il ne s'en plaignit pas, car il avait bon
espoir dans l'amitié de Jeannette, et son coeur était plus aise qu'au départ. La
nuée s'égouttait sur les buissons, et les merles chantaient comme des fous pour
une risée que le soleil leur envoyait avant de se cacher derrière la côte du
Grand-Corlay. Les oisillons, par grand'bandes, voletaient devant François de
branche en branche, et le piaulis qu'ils faisaient lui réjouissait l'esprit. Il
pensait au temps où il était tout petit enfant et où il s'en allait rêvant et
baguenaudant par les prés, et sifflant pour attirer les oiseaux. Et là-dessus il
vit une belle pive, que dans d'autres endroits on appelle bouvreuil, et qui
frétillait à l'entour de sa tête comme pour lui annoncer bonne chance et bonne
nouvelle. Et cela le fit ressouvenir d'une chanson bien ancienne que lui disait
sa mère Zabelle pour l'endormir, dans le parlage du vieux temps de notre pays :
Une pive
Cortive,
Anc ses piviots,
Cortiviots,
Livardiots,
S'en va pivant
Livardiant,
Cortiviant.
Madeleine ne l'attendait pas si tôt à revenir. Elle avait même eu crainte qu'il
ne revint plus du tout, et, en le voyant, elle ne put se retenir de courir à lui
et de l'embrasser, ce qui fit tant rougir le champi qu'elle s'en étonna. Il
l'avertit de la visite qui venait, et pour qu'elle n'en prît pas d'ombrage, car
on eût dit qu'il avait autant de peur de se faire deviner qu'il avait de chagrin
de ne l'être point, il lui fit entendre que Jean Vertaud avait quelque idée
d'acheter du bien dans le pays.
Alors Madeleine se mit en besogne de tout préparer pour fêter de son mieux les
amis de François.
Jeannette entra la première dans la maison, pendant que son père mettait leur
cheval à l'étable ; et dès le moment qu'elle vit Madeleine, elle l'aima de
grande amitié, ce qui fut réciproque ; et, commençant par une poignée de main,
elles se mirent quasi tout aussitôt à s'embrasser comme pour l'amour de
François, et à se parler sans embarras, comme si de long temps elles se
connaissaient. La vérité est que c'étaient deux bons naturels de femme et que la
paire valait gros. Jeannette ne se défendait point d'un reste de chagrin en
voyant Madeleine tant chérie de l'homme qu'elle aimait peut-être encore un brin
; mais il ne lui en venait point de jalousie, et elle voulait s'en reconsoler
par la bonne action qu'elle faisait. De son côté, Madeleine, voyant cette fille
bien faite et de figure avenante, s'imagina que c'était pour elle que François
avait eu de l'amour et du regret, qu'elle lui était accordée et qu'elle venait
lui en faire part elle-même ; et pour son compte elle n'en prit point de
jalousie non plus, car elle n'avait jamais songé à François que comme à l'enfant
qu'elle aurait mis au monde.
Mais dès le soir, après souper, pendant que le père Vertaud, un peu fatigué de
la route, allait se mettre au lit, Jeannette emmena Madeleine dehors, faisant
entendre à François de se tenir à un peu d'éloignement avec Jeannie, de manière
à venir quand il la verrait de loin rabattre son tablier, qui était relevé sur
le côté; et alors elle fit sa commission en conscience, et si adroitement, que
Madeleine n'eut pas le loisir de se récrier. Et si, elle fut beaucoup étonnée à
mesure que la chose s'expliquait. D'abord elle crut voir que c'était encore une
marque du bon coeur de François, qui voulait empêcher les mauvais propos et se
rendre utile à elle pour toute sa vie. Et elle voulait refuser, pensant que
c'était trop de religion pour un si jeune homme de vouloir épouser une femme
plus âgée que lui; qu'il s'en repentirait plus tard et ne pourrait lui garder
longtemps sa fidélité sans avoir de l'ennui et du regret. Mais Jeannette lui fit
connaître que le champi était amoureux d'elle, si fort et si rude, qu'il en
perdait le repos et la santé.
Ce que Madeleine ne pouvait s'imaginer, car elle avait vécu en si grande sagesse
et retenue, ne se faisant jamais belle, ne se montrant point hors de son logis
et n'écoutant aucun compliment, qu'elle n'avait plus idée de ce qu'elle pouvait
paraître aux yeux d'un homme.
-- Et enfin, lui dit Jeannette, puisqu'il vous trouve tant à son gré, et qu'il
mourra de chagrin si vous le refusez, voulez-vous vous obstiner à ne point voir
et à ne point croire ce qu'on vous dit ? Si vous le faites, c'est que ce pauvre
enfant vous déplaît et que vous seriez fâchée de le rendre heureux.
-- Ne dites point cela, Jeannette, répondit Madeleine ; je l'aime presque
autant, si ce n'est autant que mon Jeannie, et si j'avais deviné qu'il m'eût
dans son idée d'une autre manière, il est bien à croire que je n'aurais pas été
aussi tranquille dans mon amitié. Mais, que voulez-vous ? je ne m'imaginais rien
comme cela, et j'en suis encore si étourdie dans mes esprits, que je ne sais
comment vous répondre. Je vous en prie de me donner le temps d'y penser et d'en
parler avec lui, pour que je puisse connaître si ce n'est point une rêvasserie
ou un dépit d'autre chose qui le pousse, ou encore un devoir qu'il veut me
rendre ; car j'ai peur de cela surtout, et je trouve qu'il m'a bien assez
récompensée du soin que j'ai pris de lui, et que me donner sa liberté et sa
personne encore, ce serait trop, à moins qu'il ne m'aime comme vous croyez.
Jeannette, entendant cela, rabattit son tablier, et François, qui ne se tenait
pas loin et qui avait les yeux sur elle, vint à leur côté. Jeannette adroitement
demanda à Jeannie de lui montrer la fontaine, et ils s'en allèrent, laissant
ensemble Madeleine et François.
Mais Madeleine, qui s'était imaginé pouvoir questionner tout tranquillement le
champi, se trouva du coup interdite et honteuse comme une fille de quinze ans ;
car ce n'est pas l'âge, c'est l'innocence de l'esprit et de la conduite qui fait
cette honte-là, si agréable et si honnête à voir ; et François, voyant sa chère
mère devenir rouge comme lui et trembler comme lui, devina que cela valait
encore mieux pour lui que son air tranquille de tous les jours. Il lui prit la
main et le bras, et il ne put lui rien dire du tout. Mais comme tout en
tremblant elle voulait aller du côté où étaient Jeannie et Jeannette, il la
retint comme de force et la fit retourner avec lui. Et Madeleine, sentant comme
sa volonté le rendait hardi de résister à la sienne, comprit mieux que par des
paroles que ce n'était plus son enfant le champi, mais son amoureux François qui
se promenait à son côté.
Et quand ils eurent marché un peu de temps sans se parler, mais en se tenant par
le bras, aussi serrés que la vigne à la vigne, François lui dit :
-- Allons à la fontaine, peut-être y trouverai-je ma langue.
Et à la fontaine, ils ne trouvèrent plus ni Jeannette ni Jeannie qui étaient
rentrés. Mais François retrouva le courage de parler, en se souvenant que
c'était là qu'il avait vu Madeleine pour la première fois, et là aussi qu'il lui
avait fait ses adieux onze ans plus tard. Il faut croire qu'il parla très bien
et que Madeleine n'y trouva rien à répondre, car ils y étaient encore à minuit,
et elle pleurait de joie, et il la remerciait à deux genoux de ce qu'elle
l'acceptait pour son mari.
... Là finit l'histoire, dit le chanvreur, car des noces j'en aurais trop long à
vous dire ; j'y étais, et le même jour que le champi épousa Madeleine, à la
paroisse de Mers, Jeannette se mariait aussi à la paroisse d'Aigurande. Et Jean
Vertaud voulut que François et sa femme, et Jeannie, qui était bien content de
tout cela, avec tous leurs amis, parents et connaissances, vinssent faire chez
lui comme un retour de noces, qui fut des plus beaux, honnête et divertissant
comme jamais je n'en vis depuis.
-- L'histoire est donc vraie de tous points ? demanda Sylvine Courtioux.
-- Si elle ne l'est pas, elle le pourrait être, répondit le chanvreur, et si
vous ne me croyez, allez y voir.
FIN
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