Le village de Villepreux était,
au dire de M. Lerebours, le plus bel endroit du département de Loir-et-Cher, et
l’homme le plus capable du dit village était, au sentiment secret de M. Lerebours,
M. Lerebours lui-même, quand la noble famille de Villepreux, dont il était le
représentant, n’occupait pas son majestueux et antique manoir de Villepreux.
Dans l’absence des illustres personnages qui composaient cette famille, M. Lerebours
était le seul dans tout le village qui sût écrire l’orthographe
irréprochablement. Il avait un fils qui était aussi un homme capable. Il n’y
avait qu’une voix là-dessus, ou plutôt il y en avait deux, celle du
père
et celle du fils, quoique les malins de l’endroit prétendissent qu’ils étaient
trop honnêtes gens pour avoir entre eux deux volé le Saint-Esprit.
Il est peu de commis-voyageurs fréquentant les routes de la Sologne pour aller offrir leur marchandise de château en château, il est peu de marchands forains promenant leur bétail et leurs denrées de foire en foire, qui n’aient, à pied, à cheval ou en patache, rencontré, ne fût-ce qu’une fois en leur vie, M. Lerebours, économe, régisseur, intendant, homme de confiance des Villepreux. J’invoque le souvenir de ceux qui ont eu le bonheur de le connaître. N’est-il pas vrai que c’était un petit homme très sec, très jaune, très actif, au premier abord sombre et taciturne, mais qui devenait peu à peu communicatif jusqu’à l’excès ? C’est qu’avec les gens étrangers au pays il était obsédé d’une seule pensée, qui était celle-ci : Voilà pourtant des gens qui ne savent pas qui je suis ! – Puis venait cette seconde réflexion, non moins pénible que la première : il y a donc des gens capables d’ignorer qui je suis – Et quand ces gens-là ne lui paraissaient pas tout à fait indignes de l’apprécier, il ajoutait pour se résumer : Il faut pourtant que ces braves gens apprennent de moi qui je suis.
Quand il avait fait son premier effet, comme il ne demandait pas mieux que d’être modeste, et que l’aveu d’une haute position coûte toujours un peu, il hésitait quelques instants, puis il hasardait le nom de Villepreux ; et si l’auditeur était pénétré d’avance de l’importance de ce nom, M. Lerebours disait en baissant les yeux : C’est moi qui fais les affaires de la famille. – Si cet auditeur était assez ennemi de lui-même pour demander ce que c’était que la famille, oh ! alors, malheur à lui ! car M. Lerebours se chargeait de le lui apprendre ; et c’étaient d’interminables généalogies, des énumérations d’alliances et de mésalliances, une liste de cousins et d’arrière-cousins ; et puis la statistique des propriétés, et puis l’exposé des améliorations par lui opérées, etc., etc. Quand une diligence avait le bonheur de posséder M. Lerebours, il n’était cahots ni chutes qui pussent troubler le sommeil délicieux où il plongeait les voyageurs. Il les entretenait de la famille de Villepreux depuis le premier relais jusqu’au dernier. Il eût fait le tour du monde en parlant de la famille.
Quand M. Lerebours allait à Paris, il y passait son temps fort désagréablement ; car, dans cette fourmilière d’écervelés, personne ne paraissait se soucier de la famille de Villepreux. Il ne concevait pas qu’on ne le saluât point dans les rues, et qu’à la sortie des spectacles la foule risquât d’étouffer, sans plus de façon, un homme aussi nécessaire que lui à la prospérité des Villepreux.
De données morales sur la famille, de distinctions entre ses membres, d’aperçus des divers caractères, il ne fallait pas lui en demander. Soit discrétion, soit inaptitude à ce genre d’observations, il ne pouvait rien dire de ces illustres personnages, sinon que celui-ci était plus ou moins économe, ou entendu aux affaires que celui-là. Mais la qualité et l’importance de l’homme ne se mesuraient, pour lui, qu’à la somme des écus dont il devait hériter ; et quand on lui demandait si mademoiselle de Villepreux était aimable et jolie, il répondait par la supputation des valeurs qu’elle apporterait en dot. Il ne comprenait pas qu’on fût curieux d’en savoir davantage.
Un matin, M. Lerebours se leva encore plus tôt que de coutume, ce qui n’était guère possible, à moins de se lever, comme on dit, la veille ; et descendant la rue principale et unique du village, dite rue Royale, il tourna à droite, prit une ruelle assez propre, et s’arrêta devant une maisonnette de modeste apparence.
Le soleil commençait à peine à dorer les toits, les coqs mal éveillés chantaient en fausset, et les enfants, en chemise sur le pas des portes, achevaient de s’habiller dans la rue. Déjà cependant le bruit plaintif du rabot et l’âpre gémissement de la scie résonnaient dans l’atelier du père Huguenin ; les apprentis étaient tous à leur poste, et déjà le maître les gourmandait avec une rudesse paternelle.
– Déjà en course, monsieur le régisseur ? dit le vieux menuisier en soulevant son bonnet de coton bleu.
M. Lerebours lui fit un signe mystérieux et imposant. Le menuisier s’étant approché :
– Passons dans votre jardin, lui dit l’économe, j’ai à vous parler d’affaires sérieuses. Ici, j’ai la tête brisée ; vos apprentis ont l’air de le faire exprès, ils tapent comme des sourds.
Ils traversèrent l’arrière-boutique, puis une petite cour, et pénétrèrent dans un carré d’arbres à fruit dont la greffe n’avait pas corrigé la saveur, et dont le ciseau n’avait pas altéré les formes vigoureuses ; le thym et la sauge, mêlés à quelques pieds d’œillet et de giroflée, parfumaient l’air matinal ; une haie bien touffue mettait les promeneurs à l’abri du voisinage curieux.
C’est là que M. Lerebours, redoublant de solennité, annonça à maître Huguenin le menuisier la prochaine arrivée de la famille.
Maître Huguenin n’en parut pas aussi étourdi qu’il aurait dû l’être pour complaire à l’intendant.
– Eh bien, dit-il, c’est votre affaire à vous, monsieur Lerebours ; cela ne me regarde pas, à moins qu’il n’y ait quelque parquet à relever ou quelque armoire à rafistoler.
– Il s’agit d’une chose autrement importante, mon ami, reprit l’intendant. La famille a eu l’idée (je dirais, si je l’osais, la singulière idée) de faire réparer la chapelle, et je viens voir si vous pouvez ou si vous voulez y être employé.
– La chapelle ? dit le père Huguenin tout étonné ; ils veulent remettre la chapelle en état ? Tiens, c’est drôle tout de même ! Je croyais qu’ils n’étaient pas dévots ; mais c’est obligé, à ce qu’il paraît, dans ce temps-ci. On dit que le roi Louis XVIII…
– Je ne viens pas vous parler politique, répondit Lerebours en fronçant le sourcil : je viens savoir seulement si vous n’êtes pas trop jacobin pour travailler à la chapelle du château, et pour être bien récompensé par la famille.
– Oui dà, j’ai déjà travaillé pour le bon Dieu ; mais expliquez-vous, dit le père Huguenin en se grattant la tête.
– Je m’expliquerai quand il sera temps, repartit l’économe ; tout ce que je puis vous dire, c’est que je suis chargé d’aller chercher, soit à Tours, soit à Blois, d’habiles ouvriers. Mais si vous êtes capable de faire cette réparation, je vous donnerai la préférence.
Cette ouverture fit grand plaisir au père Huguenin ; mais, en homme prudent, et sachant bien à quel économe il avait affaire, il se garda d’en laisser rien paraître.
– Je vous remercie de tout mon cœur d’avoir pensé à moi, monsieur Lerebours, répondit-il ; mais j’ai bien de l’ouvrage dans ce moment-ci, voyez-vous ! La besogne va bien, c’est moi qui fais tout dans le pays parce que je suis seul de ma partie. Si je m’embarquais dans l’ouvrage du château, je mécontenterais le bourg et la campagne, et on appellerait un second menuisier qui m’enlèverait toutes mes pratiques.
– Il est pourtant joli de mettre en poche en moins d’un an, en six mois peut-être, une belle somme ronde et payée comptant. Je veux bien croire que vous avez une clientèle nombreuse, maître Huguenin, mais tous vos clients ne payent pas.
– Pardon, dit le menuisier blessé dans son orgueil démocratique, ce sont tous d’honnêtes gens et qui ne commandent que ce qu’ils peuvent payer.
– Mais qui ne payent pas vite, reprit l’économe avec un sourire malicieux.
– Ceux qui tardent, répondit Huguenin, sont ceux à qui je veux bien faire crédit. On s’entend toujours avec ses pareils ; et moi aussi je fais bien quelquefois attendre l’ouvrage plus que je ne voudrais.
– Je vois, dit l’économe d’un air calme, que mon offre ne vous séduit pas. Je suis fâché de vous avoir dérangé, père Huguenin ; – et soulevant sa casquette, il fit mine de s’en aller, mais lentement ; car il savait bien que l’artisan ne le laisserait pas partir ainsi.
En effet, l’entretien fut renoué au bout de l’allée.
– Si je savais de quoi il s’agit, dit Huguenin, affectant une incertitude qu’il n’éprouvait pas : mais peut-être que cela est au-dessus de mes forces… c’est de la vieille boiserie ; dans l’ancien temps on travaillait plus finement qu’aujourd’hui… et les salaires étaient sans doute en proportion de la peine. À présent il nous faut plus de temps et on nous récompense moins. Nous n’avons pas toujours les outils nécessaires… et puis les seigneurs sont moins riches et partant moins magnifiques…
– Ce n’est toujours pas le cas de la famille de Villepreux, dit Lerebours en se redressant ; l’ouvrage sera payé selon son mérite. Je me fais fort de cela, et il me semble que je n’ai jamais manqué d’ouvriers quand j’ai voulu faire faire des travaux. Allons ! il faudra que j’aille à Valençay. Il y a là de bons menuisiers, à ce que j’ai ouï dire.
– Si l’ouvrage était seulement dans le genre de la chaire que j’ai confectionnée dans l’église de la paroisse… dit le menuisier rappelant avec adresse l’excellent travail dont il s’était acquitté l’année précédente.
– Ce sera peut-être plus difficile, reprit l’intendant, qui, la veille, avait examiné attentivement la chaire de la paroisse et qui savait fort bien qu’elle était sans défauts.
Et comme il s’en allait toujours, le père Huguenin se décida à lui dire :
– Eh bien, monsieur Lerebours, j’irai voir cette boiserie ; car, à vous dire vrai, il y a longtemps que je ne suis entré là, et je ne me rappelle pas ce que ce peut être.
– Venez-y, répondit l’économe qui devenait plus froid à mesure que l’ouvrier se laissait gagner ; la vue n’en coûte rien.
– Et cela n’engage à rien, reprit le menuisier. Eh bien ! j’irai, monsieur Lerebours.
– Comme il vous plaira, mon maître, dit l’autre ; mais songez que je n’ai pas un jour à perdre. Pour obéir aux ordres de la famille, il faut que ce soir j’aie pris une décision, et si vous n’en avez pas fait autant, je partirai pour Valençay.
– Diable ! vous êtes bien pressé, dit Huguenin tout ému. Eh bien ! j’irai aujourd’hui.
– Vous feriez mieux de venir tout de suite, pendant que j’ai le temps de vous accompagner, reprit l’impassible économe.
– Allons donc, soit ! dit le menuisier. Mais il faut que j’emmène mon fils ; car il s’entend assez bien à faire un devis à vue d’œil ; et, comme nous travaillons ensemble…
– Mais votre fils est-il un bon ouvrier ? demanda M. Lerebours.
– Quand même il ne vaudrait pas son père, répondit le menuisier, ne travaille-t-il pas sous mes yeux et sous mes ordres ?
M. Lerebours savait fort bien que le fils Huguenin était un homme très précieux à employer. Il attendit que les deux artisans eussent passé leurs vestes et qu’ils se fussent munis de la règle, du pied-de-roi et du crayon. Après quoi, ils se mirent tous trois en route, parlant peu et chacun se tenant sur la défensive.
Pierre Huguenin, le fils du maître menuisier, était le plus beau garçon qu’il y eût à vingt lieues à la ronde. Ses traits avaient la noblesse et la régularité de la statuaire ; il était grand et bien fait de sa personne ; ses pieds, ses mains et sa tête étaient fort petits, ce qui est remarquable chez un homme du peuple, et ce qui est très compatible avec une grande force musculaire dans les belles races ; enfin ses grands yeux bleus ombragés de cils noirs et le coloris délicat de ses joues donnaient une expression douce et pensive à cette tête qui n’eût pas été indigne du ciseau de Michel-Ange.
Le père Huguenin, qui, lui-même, était un superbe vieillard, et qui ne manquait pas de bon sens, ne s’était pas toujours douté de la haute intelligence et de la beauté idéale de son fils. Il voyait en lui un garçon bien bâti, laborieux, rangé, un bon aide en un mot ; mais quoiqu’il eût été un réformateur dans son temps, il n’était nullement épris des jeunes idées libérales, et il trouvait que Pierre donnait beaucoup trop dans l’amour des nouveautés.
Il avait élevé son fils dans les plus purs sentiments démocratiques ; mais il lui avait donné cette foi comme un mystère, pensant qu’elle n’avait plus rien à produire, et qu’il fallait la garder en soi comme on garde le sentiment de sa propre dignité en subissant une injuste dégradation. Ce rôle passif ne pouvait suffire longtemps à l’intelligence active de Pierre. Bientôt il voulut en savoir plus sur son temps et sur son pays, que ce qu’il pouvait apprendre dans sa famille et dans son village. Il fut saisi à dix-sept ans de l’ardeur voyageuse qui, chaque année, enlève à leurs pénates de nombreuses phalanges de jeunes ouvriers pour les jeter dans la vie aventureuse, dans l’apprentissage ambulant qu’on appelle le tour de France. Au désir vague de connaître et de comprendre le mouvement de la vie sociale se mêlait l’ambition noble d’acquérir du talent dans sa profession. Il voyait bien qu’il y avait des théories plus sûres et plus promptes que la routine patiente suivie par son père et par les anciens du pays. Un compagnon tailleur de pierres, qui avait passé dans le village, lui avait fait entrevoir les avantages de la science en exécutant devant lui, sur un mur, des dessins qui simplifiaient extraordinairement la pratique lente et monotone de son travail. Dès ce moment, il avait résolu d’étudier le trait, c’est-à-dire le dessin linéaire applicable à l’architecture, à la charpenterie et à la menuiserie. Il avait donc demandé à son père la permission et les moyens de faire son tour de France. Mais il avait rencontré un grand obstacle dans le mépris que le père Huguenin professait pour la théorie. Il lui avait fallu presque une année de persévérance pour vaincre l’obstination du vieux praticien. Le père Huguenin avait aussi la plus mauvaise opinion des initiations mystérieuses du compagnonnage. Il prétendait que toutes ces sociétés secrètes d’ouvriers réunis sous différents noms en Devoirs n’étaient que des associations de bandits ou de charlatans qui, sous prétexte d’en apprendre plus long que les autres, allaient consumer les plus belles années de la jeunesse à battre le pavé des villes, à remplir les cabarets de leurs cris fanatiques, et à couvrir de leur sang versé pour de sottes questions de préséance la poussière des chemins. Il y avait un côté vrai dans ces accusations ; mais elles donnaient un tel démenti à l’estime dont jouit le compagnonnage dans les campagnes, que, selon toute apparence, le père Huguenin avait quelque grief personnel. Quelques anciens du village racontaient qu’on l’avait vu rentrer un soir chez lui, couvert de sang, la tête fendue et les vêtements en lambeaux. Il avait fait une maladie à la suite de cet événement ; mais il n’avait jamais voulu en expliquer le mystère à personne. Son orgueil se refusait à avouer qu’il eût cédé sous le nombre. Nous soupçonnons fort qu’il était tombé dans une embûche dressée par quelques compagnons du Devoir à certains rivaux, et qu’il avait été victime d’une méprise. Le fait est que depuis ce temps il avait nourri un vif ressentiment et professé une aversion persévérante contre le compagnonnage.
Quoi qu’il en soit, la vocation du jeune Pierre était plus forte que la pensée de tous les périls et de toutes les souffrances prédites par son père. Sa résolution l’emporta, et maître Cassius Huguenin fut forcé de lui donner un beau matin la clef des champs. S’il n’eût écouté que son cœur, il l’eût muni d’une bonne somme pour lui rendre l’entreprise agréable et facile ; mais se flattant que la misère le ramènerait au bercail plus vite que toutes les exhortations, il ne lui donna que trente francs, et lui défendit de lui écrire pour en demander davantage. Il se promettait bien dans son âme de faire droit à sa première requête ; mais il croyait l’effrayer par cette apparence de rigueur. Le moyen ne réussit pas ; Pierre partit, et ne revint qu’au bout de quatre ans. Durant ce long pèlerinage, il n’avait pas demandé une seule obole à son père, et dans ses lettres il s’était borné à s’informer de sa santé et à lui souhaiter mille prospérités, sans jamais l’entretenir ni de ses travaux, ni d’aucune des vicissitudes de existence nomade. Le père Huguenin en était à la fois inquiet et mortifié ; il avait bien envie de le lui exprimer avec cet élan de tendresse qui eût désarmé l’orgueil du jeune homme ; mais le dépit l’emportait toujours lorsqu’il tenait la plume, et il ne pouvait s’empêcher de lui écrire d’un ton de remontrance sévère qu’il se reprochait aussitôt que la lettre était partie. Pierre n’en témoignait ni dépit, ni découragement. Il répondait d’un ton respectueux et plein d’affection ; mais il était inébranlable ; et le curé, qui aidait le vieux menuisier à lire ses lettres, lui faisait remarquer, non sans plaisir, que l’écriture de son fils devenait de plus en plus belle et coulante, qu’il s’exprimait en termes choisis, et qu’il y avait dans son style une mesure, une noblesse et même une élégance qui le plaçaient déjà bien au-dessus de lui et de tous les vieux ouvriers du pays qu’il appelait ses compères.
Enfin, Pierre revint par une belle journée de printemps. C’était trois semaines avant la visite et la communication de M. Lerebours. Le père Huguenin, un peu vieilli, un peu cassé, bien las de travailler sans relâche, et surtout attristé d’être toujours en lutte dans son atelier avec des apprentis grossiers ou indociles, mais trop fier pour se plaindre, et affectant un enjouement qui était souvent loin de son âme, vit entrer chez lui un beau jeune homme, qu’il ne connaissait pas. Pierre avait grandi de toute la tête ; son port était noble et assuré ; son teint clair et pur, que le soleil n’avait pu ternir, était rehaussé par une légère barbe noire. Il était vêtu en ouvrier, mais avec une propreté scrupuleuse, et portait sur ses larges épaules un sac de peau de sanglier bien rebondi qui annonçait un beau trousseau de hardes. Il salua en souriant dès le seuil de la porte, et, prenant plaisir à l’incertitude et à l’étonnement de son père, il lui demanda la demeure de M. Huguenin, le maître menuisier. Le père Huguenin tressaillit au son de cette voix mâle qui lui rappelait confusément celle de son petit Pierre, mais qui avait changé comme le reste. Il resta quelque temps interdit, et comme Pierre semblait prêt à se retirer, voilà, pensa-t-il, un gars de bonne mine, et qui, certainement ressemble à mon fils ingrat ; et un soupir s’échappa de sa poitrine ; mais aussitôt Pierre s’élança dans ses bras, et tous deux se tinrent longtemps embrassés, n’osant se dire une parole dans la crainte de laisser voir l’un à l’autre des yeux pleins de larmes.
Depuis trois semaines que l’enfant prodigue était rentré dans les habitudes paisibles du toit paternel, le vieux menuisier sentait une douce joie mêlée de quelques bouffées de chagrin et d’inquiétude. Il voyait bien que Pierre était sage dans sa conduite, sensé dans ses paroles, assidu au travail. Mais avait-il acquis cette supériorité de talent dont il avait nourri le désir ambitieux avant son départ ? Le père Huguenin souhaitait ardemment qu’il en fût ainsi ; et pourtant, par suite d’une contradiction qui est naturelle à l’homme et surtout à l’artiste, il craignait de trouver son fils plus savant que lui. D’abord, il s’était attendu à le voir étaler sa science, trancher du maître avec ses élèves, bouleverser son atelier et l’engager d’un ton doctoral à troquer tous ses antiques et fidèles outils contre des outils de fabrique nouvelle et d’un usage inconnu à ses vieilles mains. Mais les choses se passèrent tout autrement ; Pierre ne dit pas un mot relatif à ses études, et lorsque son père fit mine de l’interroger, il éluda toute question en disant qu’il avait fait de son mieux pour apprendre, et qu’il ferait de son mieux pour pratiquer ; puis, il se mit à la besogne le jour même de son arrivée et prit les ordres de son père comme un simple compagnon. Il se garda bien de critiquer le travail des apprentis et laissa la direction suprême de l’atelier à qui de droit. Le père Huguenin, qui s’était préparé à une lutte désespérée, se sentit fort à l’aise ; et triomphant dans son esprit, il se contenta de murmurer entre ses dents à plusieurs reprises que le monde n’était pas si changé qu’on voulait bien le dire, que les anciennes coutumes seraient toujours les meilleures, et qu’il fallait bien le reconnaître, même après s’être flatté de tout réformer. Pierre feignit de ne pas entendre ; il poursuivit sa tâche, et le père fut forcé de déclarer qu’elle était faite avec une exactitude sans reproche et une rapidité extraordinaire.
– Ce que j’aime, lui disait-il de temps en temps, c’est que tu as appris à travailler vite et que l’ouvrage n’en est pas moins soigné.
– Si vous êtes content, tout va bien, répondait Pierre.
Quand cette inquiétude du vieux menuisier fut tout à fait dissipée, il se sentit tourmenté d’une autre façon. Il avait besoin de triompher ouvertement, et il était blessé que Pierre ne répondit pas à ses insinuations lorsqu’il lui donnait à entendre que son tour de France, sans lui être nuisible, n’avait pas eu tous les avantages qu’il s’était vanté d’en retirer ; qu’il n’avait rien découvert de merveilleux : qu’en un mot, il eût pu apprendre à la maison tout ce qu’il avait été chercher bien loin. Une sorte de dépit s’empara de lui insensiblement et fit assez de progrès pour le rendre soucieux et méfiant.
– Il faut, disait-il tout bas à son compère le serrurier Lacrête, que mon garçon me cache quelque secret. Je parierais qu’il en sait plus qu’il n’en veut faire paraître. On dirait qu’en travaillant pour moi, il s’acquitte d’une dette, mais qu’il réserve ses talents pour le temps où il travaillera à son compte, afin de m’écraser tout d’un coup.
– Eh bien, répondait le compère Lacrête, tant mieux pour vous ; vous vous reposerez alors, car vous n’avez que ce fils, et vous n’aurez pas besoin de l’aider à s’établir ; il se fera tout seul une bonne position, et vous jouirez enfin de la vie en mangeant vos revenus. N’êtes-vous pas assez riche pour quitter la profession, et voulez-vous donc disputer la clientèle du village à votre enfant unique ?
– Dieu m’en garde ! reprenait le menuisier, je ne suis pas ambitieux et j’aime mon fils comme moi-même ; mais voyez-vous, il y a l’amour-propre ! Croyez-vous qu’on se résigne à soixante ans, à voir sa réputation éclipsée par un jeune homme qui n’a pas même voulu prendre vos leçons, les jugeant indignes de son génie ? Croyez-vous que ce serait une belle conduite de la part d’un fils, de venir dire à tout le monde : voyez, je travaille mieux que mon père, donc mon père ne savait rien !
En raisonnant ainsi, le maître menuisier rongeait son frein. Il essayait de trouver quelque chose à reprendre dans le travail de son fils, et s’il surprenait la moindre trace d’enjolivement à ses pièces de menuiserie, il la critiquait amèrement. Pierre n’en montrait aucun dépit. D’un coup de rabot il enlevait lestement l’ornement qui semblait s’être échappé malgré lui de sa main : il était résolu à tout souffrir, à se laisser humilier mille fois plutôt que de faire mauvais ménage avec son père. Il le connaissait trop bien pour ne pas avoir prévu qu’il ne fallait pas essayer de le primer. Content d’avoir acquis les talents qu’il avait ambitionnés, il attendait que l’occasion de les faire apprécier vînt d’elle-même, et il savait bien qu’elle ne tarderait pas. En effet, elle se présenta le jour où l’économe conduisit les deux menuisiers au château pour examiner les travaux en question.
Ils furent introduits dans un antique vaisseau qui avait servi successivement de chapelle, de bibliothèque, de salle de spectacle et d’écurie, suivant les vicissitudes de la noblesse ou les goûts des divers possesseurs du château. Cette salle était située dans un corps de bâtiment plus ancien que les autres constructions qui composaient le vaste et imposant manoir de Villepreux. Elle était d’un beau style gothique flamboyant, et les arceaux de la charpente annonçaient qu’elle avait été consacrée au culte religieux. Mais en changeant son usage à diverses époques, on avait changé ses ornements, et les dernières traces de réparation qui subsistaient, c’étaient les boiseries du quinzième siècle, qu’au dix-huitième on avait couvertes de planches et de toiles peintes pour jouer des pastorales. Un reste de ce décor, barbouillé de guirlandes fanées et d’Amours éraillés, avait été enlevé ; et une certaine pièce située dans une tourelle adjacente avait pu ouvrir une porte, longtemps murée, sur la grande salle déblayée de ses oripeaux. Or, la tourelle était un lieu favori pour une certaine personne de la famille. Dès qu’on eut découvert une nouvelle issue à cette pièce et un usage à cette porte, on voulut qu’elle pût communiquer avec la chapelle ; mais il n’y manquait qu’une chose, c’était un escalier. Dans le principe, la porte donnait sur une tribune dans laquelle le châtelain et sa famille venaient écouter les offices, et la tourelle servait d’oratoire. La famille de Villepreux, ayant su apprécier la beauté des boiseries méprisées et mutilées par la génération précédente, avait résolu d’utiliser cette vaste pièce abandonnée depuis la révolution aux rats et aux chouettes.
On avait donc décrété ce qui suit :
L’ex-chapelle du moyen âge, ex-bibliothèque sous Louis XIV, ex-salle de spectacle sous la régence, ex-écurie durant l’émigration, servirait désormais d’atelier de peinture, ou pour mieux dire de musée. On y rassemblerait tous les vieux vases et meubles rares, tous les portraits de famille et anciens tableaux, tous les livres de prix, toutes les gravures, en un mot toutes les curiosités éparses dans le château. Il y avait place pour tout cela et pour toutes les tables, modèles et chevalets qu’on voudrait y ajouter.
La partie qui avait été tour à tour le chœur de la chapelle et l’emplacement du théâtre, reprendrait comme monument, sa forme demi-circulaire et son apparence de chœur recouvert de boiseries sculptées. C’étaient ces belles sculptures en plein chêne noir qu’il s’agissait de restaurer. L’ancienne porte de la tourelle que les maçons venaient de démasquer donnerait comme autrefois sur une tribune ; mais cette tribune servirait de palier, garni d’une balustrade, à un escalier tournant dont plusieurs dessins avaient été essayés et parmi lesquels on devait choisir le plus convenable.
Cette chapelle, cet escalier et cette tourelle auront trop d’importance dans le cours de notre récit, pour que nous n’ayons pas cherché à en présenter l’image à l’esprit du lecteur. Nous devons ajouter que ce corps de bâtiment était situé entre une partie du parc où la végétation avait envahi les allées, et une petite cour ou préau qui avait été tour à tour cimetière, parterre et faisanderie, et qui n’était plus qu’une impasse obstruée de décombres.
C’était donc l’endroit le plus silencieux et le moins fréquenté du château, une retraite philosophique, ou un laboratoire artistique que l’on voulait déblayer et restaurer, mais conserver mystérieux et sombre, soit pour y travailler sans distraction, soit pour s’y retrancher contre les visiteurs importuns.
C’est vers ce lieu solitaire que M. Lerebours conduisit les deux menuisiers, l’un calme, et l’autre s’efforçant de le paraître.
Mais d’abord, Pierre ne songea ni à son père ni à lui-même. L’amour de sa profession, qu’il comprenait en artiste, fut le seul sentiment qui s’empara de lui lorsqu’il pénétra dans cette antique salle, véritable monument de l’art de la menuiserie. Il s’arrêta au seuil, saisi d’un grand respect ; car il n’est point d’âme plus portée à la vénération que celle d’un travailleur consciencieux. Puis il s’avança lentement sous la voûte et parcourut toute l’enceinte d’un pas inégal, tantôt se pressant pour examiner les détails, tantôt s’arrêtant pour admirer l’ensemble. Une joie sainte rayonnait sur son visage, sa bouche entr’ouverte ne laissait pas échapper un seul mot, et son père le regardait avec étonnement, comprenant à demi son transport, et se demandant quelle pensée l’agitait pour le faire ainsi paraître fier, assuré, et plus grand de toute la tête qu’à l’ordinaire. Quant à l’économe, il était incapable de rien concevoir à ce ravissement, et comme les deux menuisiers gardaient le silence, il se décida à entamer la conversation.
– Vous voyez, mes amis, leur dit-il de ce ton bénin qui était chez lui le signe précurseur d’un accès de ladrerie, qu’il n’y a pas tant d’ouvrage qu’on pourrait le croire. Je vous ferai observer que les frises et les figurines étant un travail hors de votre compétence, nous ferons venir de Paris des artistes tourneurs et sculpteurs en bois pour raccommoder celles qui sont brisées et pour rétablir celles qui ont disparu. Ainsi vous n’avez à vous occuper que des grosses pièces ; vous aurez à mettre des morceaux dans les panneaux endommagés, à resserrer les parties disjointes, à confectionner çà et là quelques moulures, à rapporter des morceaux dans les corniches, etc. Vous, maître Pierre, qui avez voyagé, vous ne serez pas embarrassé pour les torsades incrustées en balustres, n’est-ce pas ? Et l’économe accompagnait d’un sourire, moitié paternel, moitié dédaigneux, ces impertinentes dubitations.
Le père Huguenin, qui était assez bon ouvrier pour comprendre la difficulté du travail, à mesure qu’il l’examinait, fronça les sourcils à cette interpellation directe aux talents de son fils. Dans ce moment il était encore partagé entre la secrète jalousie de l’artiste et l’espoir orgueilleux du père. Son front s’éclaircit lorsque Pierre, qui n’avait pas semblé écouter M. Lerebours, répondit d’une voix assurée :
– Monsieur l’économe, j’ai appris dans mes voyages tout ce que j’ai pu apprendre ; mais il n’y a rien dans ces oves, dans ces torsades, et dans le rapport de toutes ces pièces, que mon père ne soit capable d’entreprendre et de mener à bien. Quant aux figures et aux ornements délicats, ajouta-t-il en baissant un peu la voix par un sentiment de secrète modestie, ce serait une tâche faite pour nous tenter l’un et l’autre ; car c’est un beau travail et il y aurait de la gloire à l’accomplir. Mais cela nous demanderait beaucoup de temps, nous n’aurions peut-être pas tous les outils nécessaires et, à coup sûr, nous ne trouverions pas dans le pays de compagnons pour nous seconder. Ainsi nous nous tiendrons à notre partie. Maintenant vous plaît-il de nous montrer la place et le plan de l’escalier dont vous avez parlé ?
Au fond de la chapelle, la petite porte dont j’ai parlé, mystérieusement enfoncée dans l’épaisseur du mur, et recouverte d’une vieille tapisserie, n’avait plus pour palier extérieur que quelques planches vermoulues, dernier vestige de la tribune.
– C’est ici, dit M. Lerebours. Comme il n’y a pas de cage d’escalier dans la muraille, il faut faire un escalier extérieur, tout en bois, et tournant en spirale. Voyez, prenez vos mesures, si vous voulez. Voici une échelle qu’on peut approcher.
Pierre approcha l’échelle à marches et monta jusqu’à la tribune, qui n’était élevée que d’une vingtaine de pieds au-dessus du sol. Il souleva la portière et admira le travail exquis de la porte sculptée, ainsi que les ornements d’architecture à filets délicatement enroulés qui encadraient les chambranles et le tympan.
– Cette porte est aussi à réparer, dit-il ; car les armoiries qui forment le centre des médaillons ont été brisées.
– Oui, dans la révolution, répondit l’économe en détournant les yeux d’un air hypocrite ; et ce fut une grande barbarie, car c’était l’œuvre d’un ouvrier bien habile, on n’en saurait douter.
Les joues du père Huguenin se colorèrent d’un rouge vif. Il connaissait bien le vandale qui avait donné jadis le meilleur coup de hache à cette dévastation.
– Les temps sont changés, dit-il avec un sourire où la malignité surmontait la confusion ; et les écussons aussi. Dan ce temps-là on brisait tout, et on ne se doutait guère qu’on se taillait de la besogne pour l’avenir.
Pendant cette digression, Pierre, examinant toujours la porte, essayait de l’ouvrir afin d’en voir les deux faces. M. Lerebours l’arrêta.
– On n’entre pas ici, dit-il d’un ton doctoral, la porte est fermée en dedans ; c’est le cabinet d’étude de mademoiselle de Villepreux, et moi seul ait le droit d’y pénétrer en son absence.
– Il faudra toujours bien enlever la porte pour la réparer, dit le père Huguenin, à moins que vous ne vouliez y laisser des chatières.
– Ceci viendra en son temps, répondit M. Lerebours ; vous n’avez affaire maintenant qu’avec l’escalier. Voici la place, et si vous voulez descendre je vais vous montrer le plan.
Pierre descendit de l’échelle, et l’économe déroula d’abord devant lui plusieurs planches ; c’étaient diverses gravures à l’eau-forte d’après des tableaux de vieux intérieurs flamands.
– Mademoiselle, dit M. Lerebours, a désiré que l’on se conformât au style de ces escaliers, et que l’on choisît, parmi les échantillons que voici, celui qui s’adapterait le mieux aux exigences du local. J’ai fait en conséquence tracer un plan selon les lois de la géométrie ; je présume qu’en vous le faisant expliquer vous pourrez vous y conformer.
– Ce plan est défectueux, dit Pierre aussitôt qu’il eut jeté les yeux sur la planche de trait que l’intendant déroulait devant lui d’un air important.
– Songez à ce que vous dites, mon ami, répondit l’économe ; ce plan a été exécuté par mon fils… par mon propre fils.
– Monsieur votre fils s’est trompé, reprit Pierre froidement.
– Mon fils est employé aux ponts-et-chaussées, apprenez cela, maître Pierre, s’écria l’intendant tout rouge de dépit.
– Je ne dis pas le contraire, dit Pierre en souriant ; mais si monsieur votre fils était ici, il reconnaîtrait son erreur et ferait un autre plan.
– Sous votre direction, sans doute, monsieur l’entendu ?
– Sous celle du bon sens, monsieur l’économe ; et il m’en donnerait une que je pourrais suivre.
Le père Huguenin riait de plaisir dans sa barbe grise ; il était enchanté que son fils le vengeât des allusions de M. Lerebours.
– Voyons donc ce plan, dit-il d’un air capable ; et tirant de la poche de son gilet, qui lui descendait sur le genou, une paire de lunettes de corne, il s’en pinça le nez et fit mine de commenter la planche, quoiqu’il n’y comprît rien du tout. Le dessin linéaire était un grimoire qu’il avait toujours affecté de mépriser ; mais une foi instinctive lui disait en cet instant que son fils était dans le vrai. Il ne manqua pas d’affirmer que le plan était faux, que cela sautait aux yeux, et il le soutint avec tant d’aplomb que Pierre l’eût cru converti à l’étude du trait s’il ne se fût aperçu qu’il tenait la planche à l’envers. Il se hâta de la lui ôter des mains, de peur que l’économe, qui n’était du reste guère plus versé que lui dans cette partie, ne le remarquât.
– Monsieur votre fils peut être très habile dans les ponts-et-chaussées, poursuivait le père Huguenin en ricanant ; mais il ne fait pas beaucoup d’escaliers sur les grandes routes, que je sache. Chacun son métier, monsieur Lerebours, soit dit sans vous offenser.
– Ainsi, vous refusez de faire cet escalier ? dit Lerebours en s’adressant à Pierre.
– Je me charge de le rectifier, répondit Pierre avec douceur. Ce ne sera pas difficile, et le mouvement sera le même. J’y ajouterai une rampe de chêne découpée à jour dans le style de la boiserie, et des pendentifs assortis à ceux de la voûte de la charpente.
– Vous êtes donc sculpteur aussi ? dit M. Lerebours avec aigreur ; vous avez tous les talents !
– Oh ! non pas tous, répondit Pierre avec un soupir plein de bonhomie, non pas même tous ceux que je devrais avoir. Mais essayez-moi dans ma partie, et, si vous êtes content, vous me pardonnerez de vous avoir contredit ; c’était sans intention de vous blesser, je vous jure. Si j’avais à m’occuper de la construction d’un pont ou d’un projet de route, je me mettrais avec plaisir sous les ordres de M. Isidore, parce que je sais que j’aurais beaucoup de choses utiles à apprendre de lui.
M. Lerebours, un peu radouci, consentit à écouter la critique pleine de douceur que Pierre lui fit du plan d’escalier. La démonstration fut faite avec clarté, et le père Huguenin la comprit d’emblée, car il était arrivé, par la pratique et la logique naturelle, à une connaissance assez élevée de son art ; mais M. Lerebours, qui n’avait ni la théorie ni la pratique, suait à grosses gouttes tout en feignant de comprendre ; et, pour clore le différend, il fut décidé que Pierre ferait un autre plan, et qu’on le soumettrait à l’architecte que la famille honorait de sa clientèle. M. Lerebours était bien aise de faire cette épreuve avant d’employer le jeune menuisier, et on arrêta que le devis du travail et les conditions de salaire seraient ajournés jusqu’au jugement de l’architecte.
Lorsque les Huguenin furent rentrés chez eux, le père garda un profond silence. En attendant le soir, on reprit les travaux, et Pierre, sans plus d’orgueil que les autres jours, se mit à raboter les planches que lui présentait son père ; mais il était facile de voir que celui-ci ne lui taillait plus la besogne avec autant d’assurance, et qu’il lui parlait avec plus d’égards que de coutume.
Après le souper, Pierre se mit à l’œuvre. Il tira de son carton une grande feuille de papier, prit son crayon, son compas et sa règle, tira des lignes et les coupa par d’autres lignes, arrondit des courbes, des demi-courbes, fit des projections, des développements, et à minuit son plan fut terminé. Le père Huguenin, qui feignait de sommeiller auprès de la cheminée, le suivait des yeux par-dessus son épaule. Quand il vit qu’il refermait son portefeuille et s’apprêtait à se coucher sans dire un mot : Pierre, dit-il enfin d’une voix oppressée, tu joues gros jeu ! Es-tu bien sûr d’en savoir plus long que le fils de M. Lerebours, qu’un jeune homme qui a été élevé dans les écoles, et qui est employé par le gouvernement ? Ce matin, pendant que tu expliquais les fautes de son plan, quoique tu te servisses de mots qui ne me sont pas très familiers, j’ai compris que tu pouvais avoir raison ; mais il est facile de blâmer, et malaisé de faire mieux. Comment peux-tu te flatter de ne pas te tromper toi-même dans toutes ces lignes que tu viens de croiser sur un chiffon de papier ? Il n’y a qu’en essayant les pièces les unes avec les autres, et en retouchant à mesure, qu’on peut être bien sûr de ce qu’on fait. Si tu commets une faute en travaillant, ce n’est qu’une journée et un peu de bois perdus ; tu corriges, personne ne s’en aperçoit, et tout est dit. Au lieu que si tu fais là un trait de plume à faux, voilà tous les beaux savants auxquels tu veux t’en rapporter qui vont crier que tu es un ignorant, un maladroit ; et tu seras perdu de réputation avant d’avoir rien fait. Voilà tantôt quarante-cinq ans que j’exerce mon métier avec honneur et profit ; une faute sur le papier eût pu me faire échouer au début de ma carrière. Aussi me suis-je bien gardé de me mettre en concurrence avec ceux qui prétendaient en savoir plus long que moi. J’ai fait mon petit chemin, avec mon petit proverbe : « À l’œuvre on connaît l’artisan. » Prends garde à toi, mon enfant ! méfie-toi de ton amour-propre.
– Mon amour-propre n’est pas ici en jeu, soyez-en sur, mon bon père, répondit Pierre ; je ne veux humilier personne ni chercher à me faire valoir ; mais il y a au-dessus de nous tous quelque chose qui est infaillible, et qu’aucune vanité, aucune jalousie ne peut plier à son profit : c’est la vérité démontrée par le calcul et l’expérience. Quiconque a entrevu clairement cette vérité une bonne fois ne peut jamais s’égarer dans de fausses applications. Avec le secours du dessin, vous eussiez pu savoir à vingt ans ce que vous saviez peut-être à peine à quarante, et vous eussiez pu exercer votre grande intelligence sur de nouveaux sujets.
– Il y a du bon dans tout ce que tu dis là, répondit le père Huguenin ; mais si tu triomphes dans le défi que tu portes au fils de l’économe, crois-tu que son père ne nous en voudra pas mortellement, et ne confiera pas à quelque autre le travail qu’il nous a proposé ce matin ?
– Il n’aura garde de mécontenter ses maîtres. Rappelez-vous, mon père, que M. de Villepreux est un homme actif, vigilant, économe ; M. Lerebours sait bien qu’il faut que les choses soient bien faites et sans prodigalité ; c’est pourquoi il vous a choisi, quoiqu’il n’aime pas les anciens patriotes. Il vous conservera la pratique du château, n’en doutez pas, et d’autant plus que l’architecte lui dira que vous êtes plus capable que bien d’autres.
Dominé par la sagesse de son fils, le père Huguenin s’endormit tranquille, et, trois jours après, il fut mandé au château pour s’entendre avec l’architecte qui était venu en personne examiner les lieux et faire un devis des dépenses totales pour le compte du châtelain.
L’architecte était passablement enclin à donner gain de cause aux plus puissants, c’est-à-dire à M. Lerebours et à sa progéniture. Aussi, dès qu’il eut jeté les yeux sur les deux plans, il s’écria :
– Sans aucun doute, le plan de monsieur votre fils est excellent, mon petit père Lerebours ; et le vôtre, mon pauvre ami Pierre, est boiteux de trois jambes. En parlant ainsi, il jetait dédaigneusement sur la table le plan de l’employé aux ponts-et-chaussées, ne doutant pas que ce ne fût l’œuvre du menuisier.
– Permettez, monsieur, lui dit Pierre avec sa tranquillité accoutumée, le plan que vous rejetez n’est pas le mien. Veuillez regarder celui que vous venez d’approuver ; mon nom est écrit en petit caractère sur la dernière marche de l’escalier.
– Ma foi, c’est vrai ! s’écria l’architecte avec un gros rire ; j’en suis fâché pour vous, mon pauvre père Lerebours, votre fils s’est blousé. Allons, n’en soyez pas désolé, cela peut arriver à tout le monde. – Quant à toi, mon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers le fils Huguenin et en lui frappant sur l’épaule, tu entends ton affaire, et si tu es aussi bon sujet que tu es bon géomètre, tu pourras faire ton chemin. Voilà une planche dessinée avec beaucoup de goût et d’intelligence, continua-t-il en retournant au dessin de Pierre Huguenin, et cet escalier pourra être aussi commode qu’élégant. Employez-moi ce menuisier-là, père Lerebours, vous en pourrez faire venir de loin qui ne le vaudront pas.
– C’est aussi mon intention, répondit Lerebours avec le calme d’une profonde politique. Je sais rendre justice au talent, et reconnaître le mérite où il se trouve. Mon fils est certainement un homme très fort en géométrie, mais il a une tête si jeune, si ardente…
– Allons, allons, il aura pensé à quelque jolie femme en dessinant son plan, dit l’architecte. Le gaillard est assez bel homme pour avoir souvent de telles distractions !…
Le père Lerebours se mit à rire comme une crécelle, tandis que l’architecte lui répondait comme une grosse cloche. Quand ils eurent épuisé toute leur gaieté légère, ils se mirent à faire le devis général des travaux, tandis que le maître menuisier et son fils faisaient celui qui concernait leurs attributions. Le prix fut débattu avec une horrible ténacité de la part de Lerebours et une grande fermeté de la part de Pierre Huguenin. Ses prétentions étaient si modérées que son père, sachant bien que Lerebours voudrait les réduire sans pudeur, l’accusait secrètement de ne pas savoir faire ses affaires. Mais Pierre fut inébranlable, et l’architecte, forcé de convenir que la demande était censée, termina le différend en disant tout bas à l’oreille de l’économe :
– Concluez vite avant que le père ne défasse le marché.
Le contrat fut donc signé. L’architecte se chargea de toiser à la fin des travaux. Après tout, au point où en sont les institutions qui sacrifient toujours l’ouvrier à celui qui l’emploie, l’affaire était bonne pour le maître menuisier.
– Allons, disait-il à son fils en revenant au logis, tu t’entends à toutes choses ; voici la première fois de ma vie que je termine un marché sur mon premier mot.
À huit jours de là, les Huguenin, ayant achevé de remplir tous les engagements contractés envers leur clientèle villageoise, prirent possession de la chapelle et commencèrent leurs travaux.
Pierre était toujours levé avant le jour. Aux premiers rayons du soleil il promenait déjà le compas sur les vieux ais de chêne de la boiserie séculaire, et déjà la tâche était taillée aux apprentis lorsqu’ils arrivaient, les yeux encore gonflés par le sommeil. Il advint qu’un soir Pierre, absorbé par l’examen de la boiserie, et ayant tracé plusieurs figures à la craie sur un panneau noirci par le temps, oublia, dans ses calculs, l’heure avancée et la solitude qui s’était faite autour de lui. Son père s’était retiré depuis longtemps avec tous ses ouvriers, les portes du château étaient fermées, et les chiens de garde étaient lâchés dans les cours. Le vigilant économe, surpris de voir une lampe briller encore derrière le haut vitrage de l’atelier, vint, son trousseau de clefs dans une main et sa lanterne sourde dans l’autre, regarder à la porte avec précaution.
– C’est vous, maître Pierre ? s’écria-t-il lorsqu’il eut reconnut le jeune menuisier à travers les fentes ; n’avez-vous pas assez travaillé pour un jour ?
Pierre lui ayant répondu qu’il avait encore de l’ouvrage pour une heure, M. Lerebours lui remit la clef d’une des portes du parc, lui recommanda de bien éteindre sa lumière et de bien refermer les portes en s’en allant, puis lui souhaita bon courage et alla se livrer aux douceurs du repos.
Pierre travailla encore deux heures, et, lorsqu’il eut résolu le problème qui l’embarrassait, il se décida à aller dormir ; mais il entendit sonner deux heures à l’horloge du château. Pierre craignit que sa sortie à une pareille heure ne fût remarquée par le village et ne donnât lieu à des commentaires. Il fuyait la réputation de bizarrerie que son amour pour l’étude n’eût pas manqué de lui attirer. D’ailleurs ses apprentis devaient bientôt arriver, et, s’il allait se coucher, il ne pourrait se réveiller avec assez d’exactitude pour les recevoir et les mettre à l’ouvrage. Il se décida à s’étendre sur un monceau de ces menus copeaux et de ces rubans de bois que les menuisiers enlèvent de leurs planches en rabotant. Ce fut un lit assez doux pour ses membres robustes. Sa veste lui servit d’oreiller et sa blouse de couverture.
Un fâcheux incident interrompit les travaux de l’atelier au moment où ils allaient le mieux. Un des meilleurs apprentis du père Huguenin se démit l’épaule en tombant d’une échelle ; et, comme un malheur n’arrive jamais seul, le père Huguenin s’enfonça dans le pouce un éclat de bois qui le mit hors de travail. M. Lerebours lui prodigua de gracieuses condoléances pendant un jour ou deux ; mais quand il vit que l’apprenti était retourné chez ses parents pour se faire soigner, et quand le médecin du village eut visité la main du vieux menuisier, et décrété qu’il fallait quinze jours de repos à cette blessure, l’intraitable économe parla de faire commencer l’escalier par d’autres entrepreneurs. Ce fut une crainte mortelle pour le père Huguenin, qui mettait encore plus d’amour-propre que d’intérêt personnel à rester seul chargé de tout le travail. Il voulut se remettre à l’ouvrage ; mais le mal s’envenima, et de nouveau il fallut s’interrompre. Le médecin menaçait de couper le doigt, la main, le bras peut-être, si on persistait.
– Coupez-moi donc la tête tout de suite ! dit le père Huguenin, en jetant son ciseau avec désespoir sur le plancher ; et il alla s’enfermer chez lui de colère et de douleur.
– Mon père, lui dit Pierre à l’heure de la veillée, il faut prendre un parti. Vous ne pouvez travailler d’ici à plusieurs semaines sans compromettre votre santé, votre vie peut-être. Guillaume était votre meilleur ouvrier ; il lui faut deux mois, au moins, pour se rétablir. Me voilà seul avec des jeunes gens zélés sans doute, mais inexpérimentés, et manquant des connaissances nécessaires pour un travail de cette importance. Moi-même je ne vous cache pas que, forcé depuis plusieurs jours à travailler pour trois, je sens mes forces décroître ; mon appétit s’en va, le sommeil m’abandonne. Je puis tomber malade ; j’irai tant que je pourrai, sans plaindre ma peine, vous le savez bien ; mais il arrive toujours un moment où la fatigue nous surmonte, et alors M. Lerebours, à supposer qu’il prenne patience jusque-là, sera bien fondé à nous remplacer.
– Que veux-tu ! le sort nous en veut ! répondit le père Huguenin avec un profond soupir, et quand le diable se met après les pauvres gens, il faut qu’ils succombent.
– Non, mon père, le sort n’en veut à personne ; et quant au diable, s’il est vrai qu’il soit méchant, il est certain qu’il est lâche. Vous ne succomberez pas si vous voulez m’écouter. Il nous faut deux bons ouvriers, et tout ira bien.
– Et où les prendras-tu ? Les maîtres menuisiers des environs voudront-ils nous céder les leurs ? Quand ils sont bons, on n’en a jamais de reste : et s’ils sont mauvais, on en a toujours de trop. Proposerai-je à un de ces maîtres de se mettre de moitié avec moi ? Dans ce cas-là, j’aime autant me retirer tout à fait. À quoi bon prendre la peine s’il faut partager l’honneur ?
– Aussi faut-il que l’honneur vous reste en entier, répondit le jeune menuisier, qui connaissait bien le faible de son père ; il ne faut vous associer avec personne. Seulement je vais vous chercher deux ouvriers, et des meilleurs, je vous en réponds ; laissez-moi faire.
– Mais encore un coup, où les pêcheras-tu ? s’écria le père Huguenin.
– J’irai les embaucher à Blois, répondit Pierre.
Ici le vieillard fronça le sourcil d’une étrange manière, et son visage prit une expression de reproche si sévère, que Pierre en fut interdit.
– C’est bien ! reprit le père Huguenin après un silence énergique, voilà où tu voulais en venir. Il te faut des compagnons du tour de France, des enfants du Temple, des sorciers, des libertins, de la canaille de grands chemins ? Dans quel Devoir les choisiras-tu ? car tu ne m’as pas fait l’honneur de me dire à quelle société diabolique tu es affilié, et je ne sais pas encore si je suis le père d’un loup, d’un renard, d’un bouc ou d’un chien ?
– Votre fils est un homme, dit Pierre en reprenant courage, et soyez sûr, mon père, que personne ne lui adressera jamais un terme méprisant ; je savais bien que j’allais encourir votre colère en vous parlant d’embaucher des compagnons ; mais je me flatte que vous y réfléchirez, et qu’un injuste préjugé ne vous empêchera pas de recourir au seul moyen qui vous reste de garder l’entreprise du château.
– En vérité, voilà qui est étrange ! et je vois bien que toute cette feinte douceur cachait de mauvais desseins contre moi. Les dévorants vont donc entrer chez moi par la fenêtre ! car certainement je leur fermerai la porte au nez ; Dieu sait s’il ne m’égorgeront pas dans mon lit, comme ils s’égorgent les uns les autres au coin des bois et dans les cabarets.
En parlant ainsi, le père Huguenin élevait la voix, et, sans songer à sa main malade, il frappait sur la table de toutes ses forces.
– À qui donc en avez-vous ? dit en entrant le maître serrurier son voisin, attiré par le bruit ; voulez-vous renverser la maison, et n’avez-vous pas de honte à votre âge de faire un pareil vacarme ? Voyons, jeune homme, est-ce vous qui obstinez votre père ? ce n’est pas bien, cela ! La jeunesse est une gâchette qui doit obéir au grand ressort de l’âge mûr.
Quand Pierre eut exposé le fait au père Lacrête, celui-ci se prit à rire.
– Ah ! ah ! dit-il en se retournant vers son compère, je te reconnais bien là, vieux fou de voisin, avec ta rancune contre les compagnons ! Que diable t’ont-ils fait, ces bons compagnons ? Est-ce qu’ils t’ont battu parce que tu ne voulais pas toper ? Est-ce qu’ils ont mis ta boutique en interdit parce que tu ne sais pas hurler ? Tu as pourtant la voix assez forte et le poing assez lourd pour avoir les talents requis. Ma foi, je te trouve bien sot d’aller ainsi contre les usages ; et quant à moi, je regrette bien de n’avoir pas une trentaine d’années de moins sur les épaules ; j’irais me faire recevoir dans quelque société, car il paraît que les plus forts y font de bons repas aux dépens des plus poltrons, et qu’ensuite on évoque le diable dans un cimetière, ou la nuit entre quatre chemins. Le diable vient avec des légions de dix mille diablotins, et cela doit être curieux à voir. Quand je pense qu’il y a soixante ans passés que j’entends parler du diable et que je n’ai jamais pu réussir à le rencontrer ! Voyons, Pierre, tu le connais, toi qui es reçu compagnon, dis-moi un peu comment il est fait ?
– Est-il possible, dit Pierre en riant, que vous croyiez à de telles folies, voisin ?
– Je n’y crois pas tout à fait, répondit le serrurier avec une bonhomie maligne ; mais enfin, j’y crois un peu. Je ne peux pas oublier la peur que j’avais quand j’étais tout jeune et que j’entendais sur la montagne de Valmont, où je travaillais alors comme forgeron avec mon père, les cris singuliers et les hurlements effroyables qu’on appelait la chasse de nuit ou le sabbat. Je me cachais tout tremblant dans la paille de mon lit, et mon père me disait : Allons, allons, dormez, petit ! ce sont les loups qui hurlent dans la forêt. – Mais il y en avait d’autres qui disaient : Ce sont les compagnons charpentiers qui reçoivent un nouveau frère dans leur corps, et ils lui font signer un pacte avec le diable ; celui qui restera éveillé jusqu’à une heure du matin verra Satan passer dans le ciel sous la forme d’une grande équerre de feu. – Vraiment, je le croyais si bien que, tout en me mourant de peur, je grillais d’envie de le voir ; mais je ne pouvais jamais m’empêcher de m’endormir avant l’heure, car la fatigue était plus forte que la curiosité. Mais, voyez un peu ! depuis qu’on m’a dit que les serruriers avaient un Devoir, je commence à penser que tout cela n’est pas si sorcier, et peut être bon à quelque chose.
– Et à quoi bon ? s’écria le père Huguenin de plus en plus courroucé. Vraiment, vous me faites sortir de moi ! Dirait-on pas qu’il va étudier la franche maçonnerie des compagnons, à son âge ?
– Oui, à mon âge, je voudrais m’y instruire, répondit le père Lacrête, qui était taquin et têtu comme un vrai serrurier ; et si vous voulez savoir à quoi cela est bon, je vous dirai que cela sert à s’entendre, à se connaître, à se soutenir les uns les autres, à s’entr’aider, ce qui n’est pas si fou ni si mauvais.
– Et moi je vais vous dire à quoi cela leur sert, reprit le père Huguenin avec indignation : à s’entendre contre vous, à se faire connaître les uns aux autres les moyens de vous soutirer votre argent, à se soutenir pour faire tomber votre crédit, enfin à s’entr’aider pour vous ruiner.
– Ils sont donc bien fins, poursuivit le voisin ; car je ne m’aperçois pas de tout cela, et pourtant je ne passe pas d’année sans en embaucher deux ou trois. Je n’ai jamais une commande un peu conséquente dans le château, sans aller chercher à la ville quelque bon garçon bien intelligent, bien adroit, bien gai surtout, car moi, j’aime la gaieté ! Ces gaillards-là ont toujours de belles chansons pour nous réjouir les oreilles et nous donner courage quand nous tapons en cadence sur nos enclumes. Ils sont braves comme des lions, travaillent mieux que nous, savent toutes sortes d’histoires, racontent leurs voyages, et vous parlent de tous les pays. Cela me rajeunit, cela me fait vivre. Eh ! eh ! père Huguenin, vos cheveux ont blanchi plus vite que les miens, parce que vous avez gardé votre morgue de vieux maître et que vous n’avez jamais voulu frayer avec la jeunesse.
– La jeunesse doit vivre avec la jeunesse, et quand les vieux veulent partager ses divertissements, elle les raille et les méprise. Vous avez fait de belles affaires, à fréquenter les compagnons, n’est-il pas vrai ? Au lieu de former de bons apprentis qui travaillent pour vous tout en vous payant, vous trouvez votre profit (un singulier profit !) à payer et à nourrir de grands coquins qui vous font passer pour un ignorant et qui vous ruinent.
– S’ils me font passer pour un ignorant, c’est que je le suis apparemment ; et s’ils me ruinent, c’est que je veux bien me laisser faire. Et si cela m’amuse, moi, de manger au jour le jour ce que je gagne ? je n’ai pas d’enfants. N’ai-je pas le droit de mener joyeuse vie avec ces enfants d’adoption que j’aime et qui m’aident à enterrer l’ennui de la solitude et le souci des années ?
– Vous me faites pitié, répondit le père Huguenin en haussant les épaules.
Quand les deux compères se furent bien querellés, ils s’aperçurent que Pierre, au lieu de prendre plaisir à se voir soutenu par le voisin, avait été se coucher tranquillement. Cette conduite prudente d’une part, de l’autre les contradictions hardies du voisin qui épuisèrent toute la colère du père Huguenin en une séance, enfin la nécessité de prendre un parti, firent réfléchir le vieux menuisier, et le lendemain il dit à son fils : – Allons, va-t-en à la ville et amène-moi des ouvriers. Prends ceux que tu voudras, pourvu qu’ils ne soient pas Compagnons.
Cette autorisation contradictoire fut comprise de Pierre. Il savait que son père cédait souvent en fait, sans jamais céder en paroles. Il prit sa canne, partit pour Blois, décidé à embaucher les premiers bons Compagnons qu’il trouverait, et à les faire passer pour des apprentis non agrégés s’il retrouvait son père aussi mal disposé que de coutume contre les sociétés secrètes.
Tandis que Pierre Huguenin cheminait pédestrement parmi les coursières fleuries, si bien connues des ouvriers nomades, qui coupent la France dans toutes ses directions à vol d’oiseau, une lourde berline de voyage roulait en soulevant des flots de poussière sur la grande route de Blois à Valençay. Ce n’était rien moins que la famille de Villepreux qui approchait de son château avec une imposante rapidité.
Il n’est besoin de dire que le bouillant économe, en proie depuis huit jours à de fortes émotions, était parti ce jour-là sur son bidet gris de fer pour aller au devant de la famille. Il était vivement contrarié de ce retour annoncé d’abord pour le courant de l’automne, et puis décrété plus récemment pour le commencement de l’été. Il ne comprenait pas que le comte son vieux maître pût lui jouer (c’était son expression) un tour semblable. Rien n’était suffisamment préparé pour le recevoir. Le temps avait manqué ; car il n’eût pas fallu moins de six mois à M. Lerebours pour faire les choses comme il l’entendait, et il n’en avait eu que trois. Aussi était-il en proie à une noire mélancolie, tout en marchant au petit trot à la rencontre de ses maîtres. Sa main laissait flotter les rênes sur le cou de son bidet qui baissait la tête d’un air non moins accablé que lui. – Hélas ! se disait M. Lerebours, la chapelle n’est pas réparée. Il y a plus de la moitié de l’ouvrage à faire, la maison sera pleine de poussière, M. le comte aura sa toux le matin et son humeur s’en ressentira. Le bruit des ouvriers importunera mademoiselle. Pourra-t-elle seulement travailler dans son cabinet favori ? Et si, du moins, cette maudite porte était réparée ! Mais non, rien ! pas un ouvrier pour la replacer. Il faut que le père Lacrête soit ivre dès le matin, et que le fils Huguenin se soit mis en route pour aller Dieu sait où, un jour comme aujourd’hui ! Ah ! les insouciants manœuvres ! Peuvent-ils se douter seulement des chagrins et des anxiétés qui rongent jour et nuit la cervelle d’un intendant tel que moi ?
Il était en proie à ces réflexions déchirantes lorsque le galop d’un autre bidet, plus rapide et plus vigoureux que le sien, le tira de sa rêverie. Le bidet gris de fer dressa l’oreille et hennit en reconnaissant les émanations d’un certain bidet noir qui appartenait au fils de son maître. Le front de l’économe s’éclaircit un peu à l’approche de son cher Isidore, l’employé aux ponts-et-chaussées.
– Je commençais à craindre que tu n’eusses pas reçu ma lettre, dit le père.
– Je l’ai reçue ce matin même, répondit le fils ; votre messager m’a trouvé à deux lieues d’ici sur la route nouvelle, et fort occupé avec l’ingénieur qui est un ignorant fieffé et qui ne peut faire un pas sans moi. Je lui ai demandé deux jours de congé qu’il a eu bien de la peine à m’accorder ; car en vérité je ne sais comment il va se tirer d’affaires sans mes conseils. J’ai insisté ; je n’avais garde de manquer à mon devoir envers la famille, et surtout je suis impatient comme tous les diables de revoir Joséphine et Yseult ; elles doivent être bien changées ! Joséphine sera toujours jolie, j’imagine ! Quant à Yseult, elle va être bien contente de me voir !
– Mon fils, dit l’intendant en faisant allonger le trot à sa monture, j’ai deux objections à vous faire : d’abord, quand vous parlez de ces deux dames, vous ne devez pas nommer la cousine la première ; et ensuite, quand vous parlez de la fille de M. le comte, vous ne devez pas dire Yseult tout court ; vous ne devez même pas dire mademoiselle Yseult ; vous devez dire tout au plus mademoiselle de Villepreux ; vous devez dire en général mademoiselle.
– Et pourquoi donc cela ? reprit l’employé aux ponts-et-chaussées. Est-ce que je ne l’ai pas toujours appelée ainsi sans que personne ait songé à le trouver mauvais ? Est-ce que, il y a quatre ans encore, nous n’avons pas joué à colin-maillard et à la cligne-musette ensemble ? Je voudrais bien qu’elle fît la bégueule avec moi ! Vous allez voir qu’elle va m’appeler Isidore tout court : par conséquent…
– Par conséquent, mon fils, vous devez vous tenir à votre place, vous rappeler que mademoiselle n’est plus une enfant, et que, depuis quatre ans que vous ne l’avez vue, elle vous a sans doute parfaitement oublié. Vous devez surtout ne jamais oublier, vous, qui elle est, et qui vous êtes.
Ennuyé des représentations de son père, M. Isidore haussa les épaules, se mit à siffler, et pour couper court, donna de l’éperon à son cheval qui prit le galop, couvrit de poussière les habits neufs de l’économe, et l’eut bientôt laissé loin derrière lui.
Nous n’avons rapporté cet entretien que pour montrer au lecteur perspicace la suffisance et la grossièreté qui étaient les faces les plus saillantes du caractère de M. Isidore Lerebours. Ignorant, envieux, borné, bruyant, emporté et intempérant, il couronnait toutes ces qualités heureuses par une vanité insupportable et une habitude de hâbleries sans pudeur. Son père souffrait de ses inconvenances sans savoir les réprimer, et, vain lui-même jusqu’à l’excès, n’en persistait pas moins à croire Isidore un homme plein de mérite et destiné à faire son chemin par la seule raison qu’il était son fils. Il attribuait son étourderie à la fougue d’un tempérament trop généreux, et il ne pouvait se lasser d’admirer en lui-même les gros muscles et la pesante carrure de cet Hercule aux cheveux crépus, aux joues cramoisies, à la voix tonnante, au rire éclatant et brutal.
Isidore arriva à la poste la plus voisine du château vingt minutes avant son père. C’était là que la famille devait relayer pour la dernière fois. Son premier soin fut de demander une chambre dans l’auberge et de défaire sa valise pour mettre ordre à sa toilette. Il endossa la veste de chasse la plus ridicule du monde, quoiqu’il l’eût fait copier sur celle d’un jeune élégant de bonne maison avec lequel il avait couru le renard dans les bois de Valençay. Mais ce vêtement court et dégagé devenait grotesque sur une taille carrée et déjà chargée d’embonpoint. Sa chemise de percale rose, sa chaîne d’or garnie de breloques, le nœud arrogant de sa cravate, ses gants de daim blanc crevassés par l’exubérance d’une peau rouge et gonflée, tout en lui était déplaisant, impertinent et vulgaire.
Il n’en était pas moins content de sa personne, et pour se mettre en verve, il commença par embrasser la servante de l’auberge ; puis, il battit son cheval à l’écurie, jura à casser toutes les vitres du village, et avala plusieurs bouteilles de bière entrecoupées de verres de rhum, tout en débitant ses gasconnades accoutumées aux oisifs de l’endroit qui l’écoutaient, les uns avec admiration, les autres avec mépris.
Enfin, vers le coucher du soleil, on entendit claquer les fouets des postillons sur la hauteur ; M. Lerebours courut à l’écurie faire harnacher les chevaux qui devaient au plus vite conduire avant la nuit l’illustre famille à son gîte seigneurial. Lui-même fit brider son bidet, afin d’être prêt à escorter ses maîtres ; et le front tout en sueur, le cœur palpitant d’émotion, il se trouva sur le seuil de l’hôtellerie au moment où la berline s’arrêta.
– Allons vite, les chevaux ! cria d’une voix encore ferme le vieux comte en s’avançant à la portière. – Ah ! vous voilà, monsieur Lerebours ? J’ai bien l’honneur de vous saluer. Vous me faites honneur ; pas trop bien, et vous-même ? Voilà ma fille ! Charmé de vous revoir ! Ayez la bonté de nous faire vite amener les chevaux.
Tel fut l’accueil bref et poliment ennuyé du comte, où les réponses attendaient à peine les demandes. Les chevaux attelés, on allait repartir sans faire la moindre attention à M. Isidore, qui se tenait debout auprès de son père, lançant des regards effrontés dans la voiture, si le postillon ne se fût fait attendre, suivant l’usage ; alors une petite tête brune et pâle, d’une expression assez fine, sortit à demi de la voiture, et reçut d’un air froidement étonné le salut familier de l’employé aux ponts-et-chaussées.
– Qu’est-ce que ce garçon-là ? dit le comte en toisant Isidore.
– C’est mon fils, répondit l’intendant d’un air humble et triomphant en dessous.
– Ah ! ah ! c’est Isidore ! Je ne te reconnaissais pas, mon garçon. Tu as bien grandi, bien grossi ! Je ne t’en fais pas mon compliment. À ton âge il faut être plus élancé que cela. As-tu fini par apprendre à lire ?
– Oh oui ! monsieur le comte, répondit Isidore, attribuant l’appréciation rapide que le comte faisait de son physique et de son moral à la bienveillance railleuse qu’il lui connaissait : je suis employé, j’ai fini mes études depuis longtemps.
– En ce cas, dit le comte, tu es plus avancé que Raoul qui n’a pas terminé les siennes.
En parlant ainsi, le vieux comte désignait son petit-fils, jeune homme d’une vingtaine d’années, assez étiolé et d’une physionomie insignifiante, qui, pour mieux voir le pays, était grimpé sur le siège à côté du valet de chambre. Isidore jeta un regard vers son ancien compagnon d’enfance, et ils échangèrent un salut en soulevant leurs casquettes respectives. Isidore fut mortifié de voir que la sienne était de coutil, tandis que celle du jeune vicomte était de velours, et il se promit d’en faire faire une semblable dès le lendemain, se réservant d’y ajouter un gland d’or.
– Eh bien ! où est donc le postillon ? demanda le comte avec impatience.
– Appelez donc le postillon, cria le valet de chambre.
– Il est incroyable que le postillon se fasse attendre ! vociféra M. Lerebours en se démenant à froid pour faire preuve de zèle.
Pendant ce temps, Isidore passait à l’autre portière afin de regarder la jolie marquise Joséphine des Frenays, nièce du comte de Villepreux. Elle seule fut affable pour lui, et cet accueil lui donna plus de hardiesse encore.
– Mademoiselle Yseult ne se souvient pas de moi ? dit-il en s’adressant à mademoiselle de Villepreux, après avoir échangé quelques mots avec Joséphine.
La pâle Yseult le regarda fixement d’un air indéfinissable, lui fit une légère inclination de tête, et reporta les yeux sur le livre de poste qu’elle consultait.
– Nous avons fait autrefois de belles parties de barres dans le jardin, reprit Isidore avec la confiance de la sottise.
– Et vous n’en ferez plus, répondit le vieux comte d’un ton glacial, ma petite-fille ne joue plus aux barres. – Allons ! postillon, cent sous de guides, ventre à terre !
– Pour un homme qui a tant d’esprit, se dit Isidore stupéfait en regardant courir la berline, voilà une parole bien oiseuse. Je sais bien que sa petite-fille ne doit plus jouer aux barres. Est-ce qu’il croit que j’y joue encore, moi ?
Remonter sur son bidet et suivre la voiture, fut pour Lerebours père l’affaire d’un instant. S’il était parfois troublé, irrésolu à la veille de l’événement, on le retrouvait toujours à la hauteur de sa position dans les grandes choses. Il prit donc résolument le galop, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, non plus qu’à son bidet.
– Le Solognot de votre papa court bien ! dit le garçon d’écurie en amenant à Isidore, d’un air demi-niais, demi-narquois, son bidet noir.
– Mon Beauceron court mieux, répondit Isidore en lui jetant une pièce de monnaie d’une manière méprisable qu’il croyait méprisante, et il fit mine d’enfourcher le bidet ; mais le Beauceron, qui avait ses raisons pour n’être pas de bonne humeur, commença à reculer et à détacher des ruades de mauvais augure. Isidore l’ayant brutalisé sur nouveaux frais, il fallut bien se soumettre ; mais Beauceron, en sentant l’éperon lui déchirer le flanc, partit comme un trait, l’oreille couchée en arrière et le cœur plein de vengeance.
– Prenez garde de tomber, pas moins ! cria le garçon d’écurie, en faisant sauter dans le creux de sa main la mince monnaie qu’il venait de recevoir.
Isidore, emporté par Beauceron, passa auprès de la berline avec le fracas de la foudre. Les chevaux de poste en furent effrayés et se jetèrent un peu de côté, ce qui tira le vieux comte de sa rêverie et mademoiselle Yseult de sa lecture.
– Ce butor va se casser la mâchoire, dit M. de Villepreux avec indifférence.
– Il nous fera verser, répondit Yseult avec le même sang-froid.
– Il n’a pas changé à son avantage, ce jeune homme, dit la marquise avec un ton de bonté compatissante qui fit sourire sa compagne.
Isidore, arrivé à une côte assez rude, ralentit son cheval afin d’attendre la voiture. Il n’était pas fâché de se montrer aux dames sur cette vigoureuse bête qui le secouait impétueusement et qu’il se flattait de faire caracoler à la portière du côté d’Yseult.
– Cette petite pimbêche a été fort sotte avec moi tout à l’heure, se disait-il ; elle croit pouvoir me traiter comme un enfant ; il est bon de lui montrer que je suis un homme, et tout à l’heure, en me voyant passer bride abattue, elle a dû faire quelques réflexions sur ma bonne mine.
La voiture gagnait aussi la côte, et montait au pas. Le comte, penché à la portière, adressait quelques questions à son intendant : c’était le moment pour Isidore de briller du côté des demoiselles, qui précisément le regardaient. Beauceron, toujours fort contrarié, secondait, sans le vouloir, les intentions de son maître en roulant de gros yeux et s’encapuchonnant d’un air terrible. Mais un incident inattendu changea bien fatalement l’orgueil du cavalier en colère et en confusion. Le Beauceron, battu par lui dans l’écurie et ne sachant à qui s’en prendre, avait mordu la Grise, une pauvre vieille jument fort paisible qui se trouvait maintenant attelée en troisième à la berline. La Grise ne sentit pas plutôt le Beauceron passer et repasser auprès d’elle, que son ressentiment s’éveilla. Elle lui lança un coup de pied auquel le bidet voulut riposter ; Isidore trancha le différend en appliquant à sa monture de vigoureux coups de cravache à tort et à travers ; le Beauceron hors de lui se cabra si furieusement que force fut au cavalier de se prendre aux crins ; le postillon, impatienté des distractions de la Grise, allongea un coup de fouet qui atteignit le Beauceron ; celui-ci perdit patience : et de sauts en écarts, de soubresauts en ruades réitérées, le vaillant Isidore fut désarçonné et disparut dans la poussière.
– Voilà ce que j’attendais ! dit le comte avec son calme imperturbable.
M. Lerebours courut ramasser son fils, la bonne Joséphine devint pâle, la voiture allait toujours.
– S’est-il tué ? demanda le comte à son petit-fils qui, du haut du siège, en se retournant, voyait la piteuse figure d’Isidore.
– Il ne s’en porte que mieux ! répondit le jeune homme en riant.
Le valet de chambre et le postillon en firent autant, surtout quand ils virent Beauceron, débarrassé de son fardeau et bondissant comme un cabri, passer auprès d’eux et gagner le large au grand galop.
– Arrêtez ! dit le comte ; cet imbécile est peut-être éclopé de l’aventure.
– Ce n’est rien, ce n’est rien ! s’empressa de crier M. Lerebours en voyant la voiture arrêtée ; il ne faut pas que M. le comte se retarde.
– Mais si fait ! dit le comte, il doit être moulu, et d’ailleurs le voilà à pied ; car, au train dont va le cheval, il aura gagné l’écurie avant son maître. Allons, mon fils va rentrer dans la voiture, et le vôtre montera sur le siège.
Isidore tout rouge, tout sali, tout ému, mais s’efforçant de rire et de prendre l’air dégagé, s’excusa ; le comte insista avec ce mélange de brusquerie et de bonté qui était le fond de son caractère.
– Allons, allons, montez ! dit-il d’un ton absolu, vous nous faites perdre du temps.
Il fallut obéir. Raoul de Villepreux entra dans la berline, et Isidore monta sur le siège d’où il eut le loisir de voir courir son cheval dans le lointain. Tout en répondant, comme il pouvait, aux condoléances malignes du valet de chambre, il jetait à la dérobée un regard inquiet dans la voiture. Il s’aperçut alors que mademoiselle de Villepreux se cachait le visage dans son mouchoir. Avait-elle été épouvantée de sa chute au point d’avoir des attaques de nerfs ? On l’eût dit à l’agitation de toute sa personne, jusqu’alors si roide et si calme. Le fait est qu’elle avait été prise d’un fou-rire en le voyant reparaître, et, comme il arrive aux personnes habituellement sérieuses, sa gaieté était convulsive, inextinguible. Le jeune Raoul, qui, malgré sa nonchalance et le peu de ressort de son esprit, était persifleur de sang-froid comme toute sa famille, entretenait l’hilarité de sa sœur par une suite de remarques plaisantes sur la manière ridicule dont Isidore avait fait le plongeon. Le parler lent et monotone de Raoul rendait ces réflexions plus comiques encore. La sensible marquise n’y put tenir, malgré l’effroi qu’elle avait eu d’abord, et le rire s’empara d’elle comme de sa cousine. Le comte, voyant ces trois enfants en joie, renchérit sur les plaisanteries de son petit-fils avec un flegme diabolique. Isidore n’entendait rien, mais il voyait rire Yseult qui, renversée au fond de la voiture, n’avait plus la force de s’en cacher. Il en fut si amèrement blessé, que dès cet instant il jura de l’en punir, et une haine implacable contre cette jeune personne s’alluma dans son âme vindicative et basse.
Cependant Pierre Huguenin marchait toujours vers Blois par la traverse, tantôt sur la lisière des bois inclinés au flanc des collines, tantôt dans les sillons bordés de hauts épis. Quelquefois il s’asseyait au bord d’un ruisseau, pour laver et rafraîchir ses pieds brûlants, ou à l’ombre d’un grand chêne, au coin d’une prairie, pour prendre son repas modeste et solitaire. Il était excellent piéton et ne redoutait ni la chaleur ni la fatigue ; et pourtant il abrégeait avec peine ces haltes délicieuses au sein d’une solitude agreste et poétique.
Il ne fallait pas plus de deux journées de marche au jeune menuisier pour se rendre à Blois. Il passa la nuit à Celles, dans une auberge de rouliers, et le lendemain, dès la pointe du jour, il se remit en route. La clarté du matin était encore incertaine et pâle, lorsqu’il vit venir à lui un homme de haute taille, ayant comme lui une blouse et un sac de voyage ; mais à sa longue canne, il reconnut qu’il n’était pas de la même société que lui, qui n’en portait qu’une courte et légère. Il se confirma dans cette pensée, en voyant cet homme s’arrêter à une vingtaine de pas devant lui, et se mettre dans l’attitude menaçante du topage. – Tope, coterie ! quelle vocation ? s’écria l’étranger d’une voix de stentor. À cette interpellation, Pierre, à qui les lois de sa Société défendaient le topage, s’abstint de répondre, et continua de marcher droit à son adversaire ; car, sans nul doute, la rencontre allait être fâcheuse pour l’un des deux. Telles sont les terribles coutumes du compagnonnage.
L’étranger, voyant que Pierre n’acceptait pas son défi, en conclut également qu’il avait affaire à un ennemi ; mais comme il devait se mettre en règle, il n’en continua pas moins son interrogatoire suivant le programme. Compagnon ? cria-t-il en brandissant sa canne. Comme il ne reçut pas de réponse, il continua : Quel côté ? quel devoir ? Et voyant que Pierre gardait toujours le silence, il se remit en marche, et, en moins d’une minute, ils se trouvèrent en présence.
À voir la force athlétique et l’air impérieux de l’étranger, Pierre comprit qu’il n’y aurait pas eu de salut pour lui-même si la nature ne l’eût doué, aussi bien que son adversaire, d’une taille avantageuse et de membres vigoureux. – Vous n’êtes donc pas ouvrier ? lui dit l’étranger d’un ton méprisant dès qu’ils se virent face à face.
– Pardonnez-moi, répondit Pierre.
– En ce cas, vous n’êtes pas compagnon ? reprit l’étranger d’un ton plus arrogant encore ; pourquoi vous permettez-vous de porter la canne ?
– Je suis compagnon, répondit Pierre avec beaucoup de sang-froid, et vous prie de ne pas l’oublier maintenant que vous le savez.
– Qu’entendez-vous par là ? avez-vous dessein de m’insulter ?
– Nullement, mais j’ai la ferme résolution de vous répondre si vous me provoquez.
– Si vous avez du cœur, pourquoi vous soustrayez-vous au topage ?
– J’ai apparemment des raisons pour cela.
– Mais savez-vous que ce n’est pas la manière de répondre ? Entre compagnons on se doit la déclaration mutuelle de la profession et de la société. Voyons, ne sauriez-vous me dire à qui j’ai affaire, et faut-il que je vous y contraigne ?
– Vous ne sauriez m’y contraindre, et il suffit que vous en montriez l’intention pour que je refuse de vous satisfaire.
L’étranger murmura entre ses dents : – Nous allons voir ! et il serra convulsivement sa canne entre ses mains. Mais au moment d’entamer le combat, il s’arrêta, et son front s’obscurcit comme traversé d’un souvenir sinistre. – Écoutez, lui dit-il, il n’est pas besoin de tant dissimuler, je vois que vous êtes un gavot.
– Si vous m’appelez gavot, répondit Pierre, je suis en droit de vous dire que je vous connais pour un dévorant, et telles sont mes idées, que je ne reçois pas plus votre épithète comme une injure que je ne prétends vous injurier en vous donnant l’épithète qui vous convient.
– Vous voulez politiquer, repartit l’étranger, et je vois à votre prudence que vous êtes un vrai fils de Salomon. Eh bien ! moi, je me fais gloire d’être du Saint Devoir de Dieu, et par conséquent je suis votre supérieur et votre ancien ; vous me devez le respect, et vous allez faire acte de soumission. À cette condition les choses se passeront tranquillement entre nous.
– Je ne vous ferai aucune soumission, répondit Pierre, fussiez-vous maître Jacques en personne.
– Tu blasphèmes ! s’écria l’étranger ; en ce cas tu n’appartiens à aucune société constituée. Tu n’as pas de Devoir, ou bien tu es un révolté, un indépendant, un Renard de liberté, ce qu’il y a de plus méprisable au monde.
– Je ne suis rien de tout cela, répondit Pierre en souriant.
– Gavot, gavot, en ce cas ! s’écria l’étranger en frappant du pied. Écoutez, qui que vous soyez, Coterie, Pays ou Monsieur, vous n’avez pas envie de vous battre, ni moi non plus ; et j’aime à croire que ce n’est pas plus poltronnerie de votre part que de la mienne. Je sais qu’il est parmi les gavots des gens assez courageux, et que la prudence n’est pas chez tous, sans exception, un faux semblant de sagesse pour cacher le manque de cœur. Quant à moi, vous ne supposerez pas que je sois un lâche quand je vous aurai dit mon nom, et je vais vous le dire ; vous n’êtes peut-être pas sans avoir entendu parler de moi sur le Tour de France. Je suis Jean Sauvage, dit La terreur des gavots, de Carcassonne. Consentez, non pas à me dire qui vous êtes, puisque vous semblez avoir des raisons pour le cacher ; mais avouez au moins, par une simple déclaration, qu’il n’y a qu’un Devoir, et que ce Devoir est le plus ancien de tous.
– S’il n’y en a qu’un, répondit Pierre en souriant, il est évident qu’il n’en est pas de plus ancien ; et si vous exigez que je reconnaisse le vôtre pour le plus ancien de tous, c’est me forcer à reconnaître qu’il n’est pas le seul.
Le Dévorant fut singulièrement mortifié de cette raillerie, et toute sa colère se ralluma.
– Je reconnais bien là, dit-il en se mordant les lèvres, l’insupportable dissimulation de votre société. Vous avez pourtant bien compris ma proposition, et vous voyez que je connais l’existence des faux Devoirs qui prennent insolemment le même titre que nous. Mais soyez sûr que nous n’y consentirons jamais, et que les Gavots cesseront de se dire compagnons du Devoir, ou qu’ils auront à se repentir de l’avoir fait.
– Ils ne se donnent pas ce nom, répondit Pierre ; ils se nomment compagnons du Devoir de liberté, afin précisément qu’on ne les confonde pas avec vous autres Dévorants, qui n’êtes partisans d’aucune liberté, comme chacun sait.
– Et vous, vous êtes partisans de la liberté de voler le nom et les titres des autres. C’est de quoi il faudra pourtant vous abstenir. Nous vous ferons la guerre jusqu’à la mort, ou jusqu’à ce que vous vous soyez soumis à vous intituler compagnons de liberté tout simplement.
– Je vous avoue que si cela dépendait de moi, répondit Pierre, on ne se disputerait pas pour si peu de chose. Le mot de liberté est si beau qu’il me paraîtrait bien suffisant pour illustrer ceux qui le portent sur leur bannière. Mais je ne crois pas que les choses s’arrangent ainsi, tant que votre parti le réclamera avec des injures et des menaces. Ainsi, quant à ce qui me concerne, soyez sûr qu’aucun compagnon d’aucun Devoir que ce soit ne me contraindra jamais, par de tels moyens, à proclamer l’ancienneté et la supériorité de son parti sur un parti quelconque.
– Ah çà, vous n’êtes donc pas compagnon ? Je vois que, depuis une heure, vous me raillez, et que vous n’avez de préférence pour aucune couleur. Ceci me prouve que vous êtes un Indépendant ou un Révolté ; peut-être même avez-vous été chassé de quelque société pour votre mauvaise conduite. Je saurai vous reconnaître, et, s’il en est ainsi, vous démasquer en quelque lieu que je vous trouve.
– Cette crainte ne m’inquiète pas, répondit Pierre ; nous nous rencontrerons peut-être ailleurs et dans des relations plus cordiales que vos manières actuelles n’en marquent le désir. Vous plaît-il maintenant de me laisser partir ? je ne puis m’arrêter plus longtemps.
– Vous êtes un homme fort prudent, repartit l’obstiné tailleur de pierres ; mais je le suis aussi, et ne me soucie pas de compromettre ma réputation en vous laissant continuer votre chemin de la sorte. Voyons, finissons-en, faites-vous connaître.
– Mon nom ne vous donnera aucune garantie, répondit Pierre. Il n’est pas illustre comme le vôtre. Mais si mon silence engendre vos soupçons, je consens à parler, vous déclarant que je n’entends pas, en cela, me rendre à un ordre de votre part, mais au conseil de ma raison. Je me nomme Pierre Huguenin.
– Attendez donc ! n’est-ce pas vous que l’on a surnommé L’ami du trait, à cause de vos connaissances en géométrie ? N’avez-vous pas été premier compagnon à Nîmes ?
– Précisément. Nous serions-nous rencontrés déjà ?
– Non ; mais vous quittiez cette ville comme j’arrivais, et j’ai entendu parler de vous. Vous êtes un habile menuisier, à ce qu’on dit, et un bon sujet ; mais vous êtes un gavot, l’ami, un vrai gavot !
– Je suis, comme vous, le fils d’un père plus humain et plus illustre que Salomon ou Jacques.
– Que voulez-vous dire ? Y a-t-il une nouvelle société qui se vante d’un fondateur plus fameux que les nôtres ?
– Oui. Il y a une plus grande société que celle des Gavots et des Dévorants : c’est la société humaine. Il y a un maître plus illustre que tous ceux du Temple et tous les rois de Jérusalem et de Tyr : c’est Dieu, il y a un Devoir plus noble, plus vrai que tous ceux des initiations et des mystères : c’est le devoir de la fraternité entre tous les hommes.
Jean le dévorant resta interdit, et regarda Pierre le gavot d’un air moitié méfiant, moitié pénétré. Enfin il s’approcha de lui, et fit le geste de lui tendre la main ; mais il ne put s’y résoudre, et la retira aussitôt.
– Vous êtes un homme singulier, lui dit-il, et les paroles que vous me dites m’enchaînent malgré moi. Il me semble que vous avez beaucoup réfléchi sur des choses dont je n’ai pas eu le temps de m’occuper, et qui, cependant, m’ont tourmenté comme des cris de la conscience. Si vous n’étiez pas un gavot, il me semble que je voudrais vous connaître intimement et vous faire parler de ce que vous savez ; mais mon honneur me défend de contracter amitié avec vous. Adieu ! puissiez-vous ouvrir les yeux sur les abominations de votre Devoir de liberté, et venir à nous qui, seuls, possédons l’ancien, le véritable, le très saint Devoir de Dieu. Si vous aviez pris la bonne voie, j’aurais été heureux de vous y faire admettre et de vous servir de répondant et de parrain. Votre nom eût été Pierre le Philosophe.
Ainsi se quittèrent les deux compagnons, chacun emportant la pensée, quoique chacun à un degré différent, que ces distinctions et ces inimitiés du compagnonnage étouffaient bien des lumières et brisaient bien des sympathies.
Vers le soir, Pierre Huguenin arriva sur les bords de la Loire. À la vue de ce beau fleuve qui promenait mollement son cours paisible au milieu des prairies, il se sentit tout à coup comme soulagé de la pesante chaleur du jour, et il marcha quelque temps sur le sable fin, par un sentier tracé dans les oseraies de la rive. Il apercevait déjà, dans le lointain, les noirs clochers de Blois. Mais en vain il doubla le pas ; il vit bientôt qu’il lui serait impossible d’arriver avant l’orage. Le ciel était chargé de lourdes nuées, dont les eaux reflétaient la teinte plombée. Les osiers et les saules du rivage blanchissaient sous le vent, et de larges gouttes de pluie commençaient à tomber, il se dirigea vers un massif d’arbres, afin d’y chercher un abri ; et bientôt, à travers les buissons, il distingua une maisonnette assez pauvre, mais bien tenue, qu’à son bouquet de houx il reconnut pour un de ces gîtes appelés bouchons dans le langage populaire.
Il y entra, et à peine eut-il passé le seuil, qu’il fut accueilli par une exclamation de joie. – Villepreux, l’Ami-du-trait ! s’écria l’hôte de cette demeure isolée : sois le bienvenu, mon enfant ! – Surpris de s’entendre appeler par son nom de gavot, Pierre, dont les yeux n’étaient pas encore habitués à l’obscurité qui régnait dans la cabane, répondit : – J’entends une voix amie, et pourtant je ne sais où je suis. – Chez ton compagnon fidèle, chez ton frère de liberté, répondit l’hôte en s’approchant de lui les bras ouverts : chez Vaudois-la-Sagesse !
– Chez mon ancien, chez mon vénérable ! s’écria Pierre en s’avançant vers le vieux compagnon, et ils s’embrassèrent étroitement ; mais aussitôt Pierre recula d’un pas en laissant échapper une exclamation douloureuse : Vaudois-la-Sagesse avait une jambe de bois.
– Eh mon Dieu oui ! reprit le brave homme, voilà ce qui m’est arrivé en tombant d’un toit sur le pavé. Il a fallu laisser là l’état de charpentier, et ma jambe à l’hôpital. Mais je n’ai pas été abandonné. Nos braves frères se sont cotisés, et du fruit de leur collecte j’ai pu acheter un petit fonds de marchand de vin, et louer cette baraque, où je fais mes affaires tant bien que mal. Les pêcheurs de la Loire et les fromagers de la campagne ne manquent guère de boire ici un petit coup en s’en revenant chez eux, quand ils ont fait leurs affaires au marché de Blois. Ceux-là m’appellent la jambe de bois ; mais nos anciens amis, les bons compagnons qui résident dans le pays, et qui viennent souvent, le dimanche, manger du poisson frais et boire le vin du coteau sous ma ramée de houblon, appellent mon bouchon le berceau de la sagesse. Ce sont des jours de fête pour moi. Tout en leur versant, avec modération, mon nectar à deux sous la pinte, je leur prêche la sagesse, l’union, le travail, l’étude du dessin : et ils m’écoutent avec la même déférence qu’autrefois ; nous chantons ensemble nos vieilles ballades, la gloire de Salomon, les bienfaits du beau devoir de liberté et du beau tour de France, les malheurs de nos pères en captivité, les adieux au pays, les charmes de nos maîtresses… Ah ! pour ces chansons-là, je ne les chante plus avec eux, Cupidon et la jambe de bois ne vont guère de compagnie ; mais je souris encore à leurs amours, et je ne proscris de nos doux festins que les chants de guerre et les satires ; car la sagesse n’est pas boiteuse, et la mienne marche toujours sur ses deux jambes. Tu vois que je ne suis pas si malheureux !
– Mon pauvre Vaudois ! répondit Pierre, je vois avec plaisir que vous avez conservé votre courage et votre bonté. Mais je ne puis me faire à l’idée de cette jambe qui ne vous portera plus sur les échelles et sur les poutres de charpente. Vous, si bon ouvrier, si habile dans votre art, si utile aux jeunes gens de la profession !
– Je leur suis encore utile, répondit Vaudois-la-Sagesse ; je leur donne des conseils et des leçons. Il est rare qu’ils entreprennent un ouvrage de quelque importance sans venir me consulter. Plusieurs m’ont offert de me payer un cours de dessin, mais je le leur fais gratis. Il ferait beau voir qu’après s’être cotisés pour me procurer mon établissement, ils ne me trouvassent pas reconnaissant et désintéressé envers eux ! C’est bien assez, c’est déjà trop, qu’ils payent ici leur écot. Aussi, comme je suis content, comme je suis fier, quand j’en vois qui passent devant ma porte, et qui refusent d’entrer, faute d’argent dans la poche ! Cela arrive bien quelquefois ; alors je les prends au collet, je les force de s’asseoir sous mon houblon, et, bon gré, mal gré, il faut qu’ils mangent et qu’ils boivent. Brave jeunesse ! que d’avenir dans ces âmes-là !
– Un avenir de courage, de persévérance, de talent, de travail, de misère et de douleur ! dit Pierre en s’asseyant sur un banc et en jetant son paquet sur la table avec un profond soupir.
– Qu’est-ce que j’entends là ? s’écria la Jambe-de-bois ; oh ! oh ! je vois que mon fils, l’Ami-du-trait manque à la sagesse ! Je n’aime pas à voir les jeunes gens mélancoliques. Vous avez besoin de passer une heure ou deux avec moi, pays Villepreux ; et, pour commencer, nous allons goûter ensemble.
– Je le veux bien ; la moindre chose me suffira, répondit Pierre en le voyant s’empresser de courir à son buffet.
– Vous ne commandez pas ici, mon jeune maître, reprit avec enjouement le charpentier. Vous ne ferez pas la carte de votre repas ; car vous n’êtes pas à l’auberge, mais bien chez votre ancien, qui vous invite et vous traite.
Alors la Jambe-de-bois, avec une merveilleuse agilité, se mit à courir dans tous les coins de sa maison et de son jardin. Il tira de sa poissonnerie deux belles tanches qu’il mit dans la poêle ; et la friture commença de frémir et de chanter sur le feu, tandis que la pluie battait les vitres en cadence, et que la Loire, bouleversée par l’ouragan, mugissait au dehors. Pierre voulait empêcher son hôte de prendre tous ces soins ; mais quand il vit qu’il avait tant de plaisir à lui faire fête, il l’aida dans ses fonctions de maître-d’hôtel et de cuisinier.
Ils allaient se mettre à table, lorsqu’on frappa à la porte.
– Allez ouvrir, s’il vous plaît, dit Vaudois à son hôte, et faites les honneurs de la maison.
Mais il faillit laisser tomber le plat fumant qu’il tenait dans ses mains, lorsqu’il vit l’Ami-du-trait et le nouvel arrivant sauter au cou l’un de l’autre avec transport. Ce voyageur, couvert de boue et trempé jusqu’aux os, n’était rien moins que l’excellent compagnon menuisier Amaury, dit Nantais-le-Corinthien, un des plus fermes soutiens du Devoir de liberté, l’ami le plus cher de Pierre Huguenin, en outre un des plus jolis garçons qu’il y eût sur le tour de France.
– C’est donc le jour des rencontres ! s’écria Vaudois, à qui Pierre avait conté son aventure avec la Terreur des gavots de Carcassonne. Voici un de nos frères, sans doute ; car vous vous donnez une accolade de bien bon cœur.
Aussitôt que le bon Vaudois sut que son hôte était l’ami de Pierre et l’enfant de son Devoir, il fit flamber son feu, invita le Corinthien à s’approcher, et lui prêta même une veste, de peur qu’il ne s’enrhumât, pendant qu’il faisait sécher la sienne.
Quand la nuit fut tout à fait tombée, Pierre se disposa à partir pour Blois avec Amaury, qui s’y rendait aussi. Il lui tardait de se trouver seul avec son ami. Le Vaudois les supplia tout deux de passer la nuit sous son toit ; mais ils alléguèrent que tous leurs moments étaient comptés. Le Corinthien promit que, s’il s’arrêtait à Blois, comme il en avait le dessein, il reviendrait souvent vider une bouteille de bière sous le Berceau de la sagesse ; et Pierre, qui songeait à reprendre le plus tôt possible le chemin de son village, s’engagea à s’arrêter quelques instants au retour pour serrer, au passage, la main du vieux charpentier. L’orage avait inondé, en plusieurs endroits, l’oseraie où serpente le chemin. L’invalide leur en enseigna un plus sûr, et les guida lui-même pendant un quart de lieue, marchant devant eux avec une agilité et une adresse remarquables. Quand il les eut mis sur la route, il leur souhaita le bonsoir et la bonne chance.
– Allons, leur dit-il, je vous reverrai bientôt ; car, certes, vous allez tous deux rester à Blois. J’irai vous y voir, si vous ne venez pas chez moi. Je ne vais pas souvent à la ville, mais il y a des occasions… et celle qui se prépare…
– Quelle occasion ? demanda l’Ami-du-trait.
– C’est bon, c’est bon, repartit Vaudois. Vous avez raison de ne pas parler de cela. Je ne suis pas de votre métier. Je suis censé ne rien savoir. J’estime la discrétion, et ne veux point la confondre avec la méfiance en ce qui me concerne ; quoique, après tout, quand on est du même Devoir, on pourrait bien se confier certaines choses… N’importe ! l’affaire est encore secrète, et vous ferez bien de n’en pas causer avant qu’elle éclate. Au revoir donc, et le grand Salomon soit avec vous ! La lune est levée ; prenez à droite, et puis à gauche, et puis tout droit jusqu’à la chaussée.
Il leur serra la main, et reprit le chemin de sa baraque.
– J’ignore de quelle grande affaire et de quel grand secret il voulait parler, dit Pierre en s’arrêtant.
– Comment ! s’écria Amaury, ignores-tu ce qui se passe à Blois entre les Dévorants et nous ? Je pensais que tu avais reçu une lettre de convocation et que tu te rendais à l’appel de nos frères.
– Je vais à Blois pour une affaire toute personnelle, et dont la moitié est faite, ami, si je ne me flatte pas d’un vain espoir.
Ici Pierre expliqua au Corinthien le besoin qu’il avait de deux bons ouvriers pour l’aider dans son travail, et lui fit part du désir qu’il avait de commencer par lui son embauchage. Il lui vanta la beauté du travail auquel il désirait l’associer, lui fit des offres avantageuses, et le pria ardemment de ne pas le rejeter.
– Sans doute, ce serait un grand contentement pour mon cœur de travailler avec toi, lui répondit Amaury, et tes offres sont au-dessus de mes prétentions ; mais tu vas juger toi-même si je puis user de ma liberté dans ce moment. Apprends donc que notre Devoir de liberté va jouer la ville de Blois contre le Devoir dévorant.
Comme tous nos lecteurs ne comprendront peut-être pas, aussi bien que Pierre Huguenin fut à portée de la faire, cette étrange révélation, nous leur expliquerons en peu de mots de quoi il s’agissait. Quand deux sociétés rivales ont établi leur Devoir dans une ville, il est rare qu’elles y puissent rester en paix. La moindre infraction à la trêve tacitement consentie amène d’éclatantes ruptures. Au moindre sujet, et parfois sans sujet, on se dispute l’occupation exclusive de la ville, et la discussion se poursuit souvent des années entières au milieu d’épisodes sanglants. Enfin quand les disputes, les débats oratoires et les coups n’ont rien terminé entre partis égaux en obstination, en force et en prétentions, il y a un dernier moyen de trancher la question : c’est de jouer la ville, c’est-à-dire le droit d’occuper les lieux et d’exploiter les travaux, à l’exclusion de la partie perdante.
On ne s’en remet pas au sort, mais au concours. De part et d’autre on exécute une pièce d’ouvrage équivalent à ce que, dans les antiques jurandes, on appelait le chef-d’œuvre. Tout le monde sait que, dans l’ancienne organisation par confréries ou corporations, nul ne pouvait être admis à la maîtrise sans avoir présenté cette pièce au jugement des syndics, jurés et garde-métiers chargés de constater la capacité de l’aspirant. Lorsqu’il s’agit de jouer une ville, le concours s’établit. Chaque parti choisit, parmi ses membres les plus habiles, un ou plusieurs champions qui travaillent avec ardeur à confondre l’orgueil des rivaux par la confection d’une pièce difficile proposée au concours. Le jury est composé d’arbitres choisis indifféremment dans les divers Devoirs, et quelquefois parmi des maîtres étrangers à toute société, ou d’anciens compagnons retirés de l’association et réputés intègres, et le plus souvent parmi les gens de l’art. Leur sentence est sans appel. Quelque mécontentement, quelque secret murmure qu’elle excite, le parti vaincu dans son représentant est forcé de quitter la place pour un temps plus ou moins long, suivant les conventions réglées avant l’épreuve.
Telle était la crise décisive où se trouvaient les Devoirs de Blois à l’approche de Pierre et d’Amaury. Les Gavots n’occupant Blois que depuis quelques années soutenaient, pour s’y maintenir contre les autres sociétés plus anciennement établies, des luttes violentes. Déjà la guerre avait éclaté sur plusieurs points. Les charpentiers Drilles ou du père Soubise n’étaient pas moins acharnés que les menuisiers Dévorants contre les menuisiers Gavots. En face de tant d’ennemis menaçants, ces derniers avaient dû songer à se préserver, du moins, de la violence des menuisiers par la trêve que nécessite un concours ; et, à l’égard des charpentiers, ils se flattaient de les tenir en respect par une attitude hautaine et courageuse. Amaury, étant un des meilleurs menuisiers parmi les Gavots, avait été mandé par le conseil de son ordre, et se préparait, avec une vive émotion de crainte et de joie, à entrer en lice avec plusieurs artisans de mérite, ses émules, contre l’élite des artistes Dévorants.
Ce ne fut pas sans un peu d’orgueil qu’il en fit la confidence à son ami ; mais il ajouta aussitôt avec une modestie affectueuse et sincère :
– Je m’étonne bien, cher Villepreux, d’avoir été appelé, et de voir que tu ne l’es pas ; car, s’il y a un ouvrier supérieur à tous les autres en toutes choses, ce n’est pas le Corinthien, mais bien l’Ami-du-trait.
– Je n’accepte cet éloge que comme une douce et généreuse illusion de ton amitié pour moi, répondit Pierre. Mais quand même je serais assez fou pour croire au mérite que tu m’attribues, je serais mal fondé à me plaindre de l’oubli où on me laisse. Cet oubli, je l’ai cherché, je te l’avoue, et j’en sortirais à mon corps défendant. Lorsque, après quatre ans de pèlerinage, j’ai repris le chemin du pays, j’ai agi de manière à ce que ma retraite ne fût point remarquée sur le tour de France. Je n’ai point fait d’adieux solennels ; je suis parti un beau matin, après avoir rempli tous mes engagements et m’être acquitté de tous les services rendus par des services équivalents. Je ne pense pas que personne ait eu rien à me reprocher ; et, si l’on m’accuse d’un peu de bizarrerie, nul ne peut m’accuser d’ingratitude. J’avais besoin de sortir de cette vie agitée, j’avais soif de l’air natal. Tout ce qui pouvait me retenir un jour de plus me semblait une contrainte ; et, depuis deux mois que je travaille auprès de mon père, je n’ai renoué aucune relation avec mes anciens amis.
– Pas même avec moi ? dit Amaury d’un ton de reproche.
– Je comptais sur la Providence qui nous rassemble aujourd’hui, et j’éprouve un si grand besoin de vivre près de toi que je ne comprends pas de plus douce joie que celle de t’emmener, si je puis. Mais écrire à ceux qu’on aime quand on souffre n’est pas toujours un soulagement.
– Cela est vrai, dit Amaury ; mais si ta conduite est naturelle en ceci, la tristesse qui l’a dictée et de plus en plus étrange à mes yeux. Je t’ai toujours connu grave, réfléchi, sobre et fuyant le tumulte ; mais je te voyais si cordial, si bienveillant, si ardent à l’amitié que je ne conçois pas ta sauvagerie actuelle et l’espèce d’éloignement que tu témoignes pour ton Devoir. Aurais-tu subi quelque injustice ? tu sais qu’en pareil cas tu as droit à une réparation. On assemble le conseil, on expose ses griefs, et le chef de la société prononce équitablement.
– Je n’ai eu, au contraire, qu’à me louer de mes compagnons, répondit Pierre. J’estime presque tous ceux que j’ai connus particulièrement, et j’en aime ardemment plusieurs. Je crois que mon Devoir est le mieux organisé et le plus honorable de tous ; et c’est pour cela qu’après un certain examen des coutumes et des règlements, je l’ai embrassé de préférence aux autres, où il m’a semblé voir des usages moins libéraux, une civilisation moins avancée. Il est possible que je me sois trompé, mais j’ai agi dans la loyauté de mon cœur, en m’enrôlant sous la bannière blanche et bleue. Nos lois proscrivent le topage, les hurlements ; et si la coutume générale nous force encore à croiser souvent la canne, du moins l’esprit de notre institution semble interdire les provocations fanatiques que l’esprit des autres sociétés proclame et sanctifie. Mais si tu veux absolument que je te confie les causes du dégoût secret qui s’est emparé de moi, je vais t’ouvrir mon cœur tout entier. Je ne voudrais pas refroidir ton enthousiasme, ni ébranler en toi cette foi vive au Devoir, qui est le mobile et le ressort de la vie du compagnon. Pourtant il faut bien que je t’avoue à quel point cette foi s’est évanouie en moi. Hélas, oui ! le feu sacré de l’esprit de corps m’abandonne de plus en plus. À mesure que je m’éclaire sur la véritable histoire des peuples, la fable du temple de Salomon me semble un mystère puéril, une allégorie grossière. Le sentiment d’une destinée commune à tous les travailleurs se révèle en moi, et ce barbare usage de créer des distinctions, des castes, des camps ennemis entre nous tous, me paraît de plus en plus sauvage et funeste. Eh quoi ! n’est-ce pas assez que nous ayons pour ennemis naturels tous ceux qui exploitent nos labeurs à leur profit ? Faut-il que nous nous dévorions les uns les autres ? Sur tous les points de la France, nous nous provoquons, nous nous égorgeons pour le droit de porter exclusivement l’équerre et le compas ; comme si tout homme qui travaille à la sueur de son front n’avait pas le droit de revêtir les insignes de sa profession ! La couleur d’un ruban placé un peu plus haut ou un peu plus bas, l’ornement d’un anneau d’oreille, voilà les graves questions qui fomentent la haine et font couler le sang des pauvres ouvriers. Quand j’y pense, j’en ris de pitié, ou plutôt j’en pleure de honte.
– Amaury ! s’écria-t-il, d’une voix étouffée, en saisissant le bras de son compagnon, tu voulais savoir de quoi je souffre ; je te l’ai dit, et il me semble que tu dois me comprendre. Je ne suis ni un fou ni un rêveur, ni un ambitieux, ni un traître ; mais j’aime les hommes de ma race, et je suis malheureux parce qu’ils se haïssent.
À cause de cette candeur qui réside au fond des âmes incultes, la parole de Pierre Huguenin rencontrait peu d’obstacles dans les bons esprits de sa trempe, et celui de son ami le Corinthien ne se révolta point dans une âcre discussion. Il l’écouta longtemps en silence ; puis il lui dit en lui serrant la main :
– Pierre, Pierre, tu en sais plus long que moi sur tout cela, et je ne trouve rien à te répondre. Je me sens triste avec toi, et ne sais aucun remède à notre mal.
Il y aurait de curieuses recherches à faire pour découvrir, dans le passé, les causes d’inimitié qui présidèrent à ces dissensions dont se plaignait Pierre Huguenin parmi les différentes associations d’ouvriers. Mais ici règne une profonde obscurité. Les ouvriers, s’ils les connaissent, les cachent bien ; et je crois fort qu’ils ne les connaissent guère mieux que nous. Que signifie, par exemple, entre les deux plus anciennes sociétés, celle de Salomon et celle de Maître Jacques, autrement dites des gavots et des dévorants, autrement dites encore le Devoir et le Devoir de liberté, cette interminable et sanglante question du meurtre d’Hiram dans les chantiers du temple de Jérusalem, question qu’au reste la plupart des compagnons prennent au sérieux et dans le sens le plus matériel ? Chaque société renvoie à sa rivale cette terrible accusation ; c’est à qui s’en lavera les mains ; on se les couvre de gants dans les solennités de l’ordre, pour témoigner qu’on est pur de ce crime : on se provoque, on s’assomme, on s’étrangle pour venger la mémoire d’Hiram, le conducteur des travaux du temple, égorgé et caché sous les décombres par une moitié jalouse et cruelle de ses travailleurs.
Quelques ouvriers lettrés et érudits ont cherché philosophiquement à lever le voile de ce mystère. Les uns attribuent la création de leur ordre aux ruines de l’ordre du Temple, et selon eux le fameux Maître Jacques, charpentier en chef de Salomon, ne serait autre que le grand-maître Jacques de Molay, martyr immolé par un roi cupide et cruel du nom de Philippe. Selon d’autres il faudrait remonter plus haut, et chercher la source de l’inextinguible aversion, dans le ressentiment des races dépossédées et persécutées du midi de la France, des Albigeois, ou habitants riverains des gaves (de là gavots) contre les bourreaux du nord et les inquisiteurs de Dominique.
Il y a deux sociétés de fondation immémoriale ; nous venons de les nommer. De ces deux sociétés, ou de l’une des deux, est issue une troisième société, ennemie des deux autres : celle de l’Union ou des Indépendants, dits les Révoltés. Elle fut créée en 1830 à Bordeaux, par des aspirants qui se révoltèrent contre leurs compagnons. À Lyon, à Marseille, à Nantes, de nombreux insurgés du même ordre se joignirent à eux et constituèrent l’Union. Une quatrième société est celle du Père Soubise, qui se dit aussi Dévorante. Ainsi quatre sociétés principales ou Devoirs, qui se composent chacune de plusieurs corps de métiers, et auxquelles se rattachent de nombreuses adjonctions d’institution plus ou moins récente, les unes acceptées cordialement, les autres repoussées avec acharnement par les sociétés auxquelles elles veulent s’unir de gré ou de force.
Enfin tous ces camps divers et dissidents sont réunis dans une même appellation, les Compagnons du tour de France.
Chaque société a ses villes de Devoir, où les compagnons peuvent stationner, s’instruire et travailler, en participant à l’aide, aux secours et à la protection d’un corps de compagnons qu’on appelle par application générique société, et dont les membres se fixent ou se renouvellent suivant leurs intérêts ou leurs besoins. Quand ils sont trop nombreux pour subsister, quelques-uns parmi les premiers arrivés doivent faire place aux derniers arrivants.
Certaines villes peuvent être occupées par des Devoirs différents ; certaines autres sont la propriété exclusive d’un seul Devoir, soit par antique coutume, soit par transaction, comme il est arrivé pour le marché de cent ans de la ville de Lyon.
Certaines bases sont communes à tous les Devoirs et à tous les corps qui les composent : et à voir la chose en grand, ces bases principales sont nobles et généreuses. L’embauchage, c’est-à-dire l’admission de l’ouvrier au travail ; le levage d’acquit, c’est-à-dire la garantie de son honneur ; les rapports du compagnon avec le maître ; la conduite, c’est-à-dire les adieux fraternels érigés en cérémonies ; les soins et secours accordés aux malades, les honneurs rendus aux morts, la célébration des fêtes patronales, et beaucoup d’autres coutumes, sont à peu près les mêmes dans tout le compagnonnage. Ce qui diffère, ce sont les formes extérieures, les formules, les titres, les insignes, les couleurs, les chansons, etc.
Ce qui conserve dans les provinces l’importance du compagnonnage, c’est l’instruction, l’ardeur belliqueuse, l’esprit d’association et l’habitude d’organisation régulière infusée à une masse de jeunes gens qu’y jettent un caractère entreprenant, l’amour du progrès, le besoin d’échapper à l’isolement, à l’ignorance et à la misère. Les uns y sont poussés par le despotisme grossier de la famille qui les opprimait et les exploitait ; les autres, par l’absence de famille et de premier capital. Une position perdue, un amour contrarié, un sentiment d’orgueil légitime, et par-dessus tout le besoin de voir, de respirer et de vivre, y poussent chaque année l’élite d’une ardente jeunesse. Le tour de France, c’est la phase poétique, c’est le pèlerinage aventureux, la chevalerie errante de l’artisan. Celui qui ne possède ni maison ni patrimoine s’en va sur les chemins chercher une patrie, sous l’égide d’une famille adoptive qui ne l’abandonne ni durant la vie ni après la mort. Celui même qui aspire à une position honorable et sûre dans son pays veut, tout au moins, dépenser la vigueur de ses belles années, et connaître les enivrements de la vie active. Il faudra qu’il revienne au bercail, et qu’il accepte la condition laborieuse et sédentaire de ses proches. Peut-être, dans le cours de cette future existence, ne retrouvera-t-il plus une année, une saison, une semaine de liberté. Eh bien ! il faut qu’il en finisse avec cette vague inquiétude qui le sollicite ; il faut qu’il voyage. Il reprendra plus tard la lime ou le marteau de ses pères ; mais il aura des souvenirs et des impressions, il aura vu le monde, il pourra dire à ses amis et à ses enfants combien la patrie est belle et grande : il aura fait son tour de France.
Je crois que cette digression était nécessaire à l’intelligence de mon récit. Maintenant, beaux lecteurs, et vous, bons compagnons, permettez-moi de courir après mes héros, qui ne se sont pas arrêtés ainsi que moi sur la chaussée de la Loire.
Ils arrivèrent à Blois comme dix heures sonnaient à l’horloge de la cathédrale. Ils s’étaient assez reposés au Berceau de la Sagesse, pour ne ressentir aucune fatigue de cette dernière étape, faite en causant doucement à la clarté des étoiles. Ils dirigèrent leurs pas vers la Mère de leur Devoir.
Par Mère, on entend l’hôtellerie où une société de compagnons loge, mange et tient ses assemblées. L’hôtesse de cette auberge s’appelle aussi la Mère ; l’hôte, fut-il célibataire, s’appelle la Mère. Il n’est pas rare qu’on joue sur ces mots et qu’on appelle un bon vieux hôtelier le père la Mère.
Il y avait environ un an qu’Amaury le Corinthien n’était venu à Blois. Pierre avait remarqué qu’à mesure qu’ils approchaient de la ville, son ami l’avait écouté moins attentivement. Mais lorsqu’ils eurent dépassé les premières maisons, il fut tout à fait frappé de son trouble.
– Qu’as-tu donc ? lui dit-il, tu marches tantôt si vite que je puis à peine te suivre, tantôt si lentement que je suis forcé de t’attendre. Tu te heurtes à chaque pas, et tu sembles agité comme si tu craignais et désirais à la fois d’arriver au terme de ton voyage.
– Ne m’interroge pas, cher Villepreux, répondit le Corinthien. Je suis ému, je ne le nie pas ; mais il m’est impossible de t’en dire la cause. Je n’ai jamais eu de secrets pour toi, hormis un seul que je te confierai peut-être quelque jour ; mais il me semble que le temps n’est pas venu.
Pierre n’insista pas, et ils arrivèrent chez la Mère au bout de quelques instants. L’auberge était située sur la rive gauche de la Loire, dans le faubourg que le fleuve sépare de la ville. Elle était toujours propre et bien tenue comme de coutume, et les deux amis reconnurent la servante et le chien de la maison. Mais l’hôte ne vint pas comme de coutume au-devant d’eux pour les embrasser fraternellement. – Où donc est l’ami Savinien ? demanda le jeune Amaury d’une voix mal assurée. La servante lui fit un signe comme pour lui couper la parole, et lui montra une petite fille qui disait sa prière au coin du feu, et qui, sur le point de s’aller coucher, avait déjà sa petite coiffe de nuit. Amaury crut que la servante l’engageait à ne pas troubler la prière de l’enfant, il se pencha sur la petite Manette, et effleura de ses lèvres, avec précaution, les grosses boucles de cheveux bruns qui s’échappaient de son béguin piqué. Pierre commençait à deviner le secret du Corinthien en voyant la tendresse pleine d’amertume avec laquelle il regardait cette enfant.
– Monsieur Villepreux, dit la servante à voix basse en attirant Pierre Huguenin à quelque distance, il ne faut pas que vous parliez de notre défunt maître devant la petite : ça la fait toujours pleurer, pauvre chère âme ! Nous avons enterré monsieur Savinien il n’y a pas plus de quinze jours. Notre maîtresse en a bien du chagrin.
À peine avait-elle dit ces mots qu’une porte s’ouvrit, et la veuve de Savinien, celle qu’on appelait la Mère, parut en deuil et en cornette de veuve. C’était une femme d’environ vingt-huit ans, belle comme une Vierge de Raphaël, avec la même régularité de traits et la même expression de douceur calme et noble. Les traces d’une douleur récente et profonde étaient pourtant sur son visage, et ne le rendaient que plus touchant ; car il y avait aussi dans son regard le sentiment d’une force évangélique.
Elle portait son second enfant dans ses bras, à demi déshabillé et déjà endormi, un gros garçon blond comme l’ambre, frais comme le matin. D’abord elle ne vit que Pierre Huguenin, sur lequel se projetait la lumière de la lampe.
– Mon fils Villepreux, s’écria-t-elle avec un sourire affectueux et mélancolique, soyez le bienvenu, et comme toujours le bien-aimé. Hélas ! vous n’avez plus qu’une Mère ! votre père Savinien est dans le ciel avec le bon Dieu.
À cette voix le Corinthien s’était vivement retourné ; à ces paroles un cri partit du fond de sa poitrine.
– Savinien mort ! s’écria-t-il ; Savinienne veuve par conséquent !
Et il se laissa tomber sur une chaise.
À cette voix, à ces paroles, le calme résigné de la Savinienne se changea en une émotion si forte, que, pour ne pas laisser tomber son enfant, elle le mit dans les bras de Pierre Huguenin. Elle fit un pas vers le Corinthien ; puis elle resta confuse, éperdue ; et le Corinthien, qui se levait pour s’élancer vers elle, retomba sur sa chaise et cacha son visage dans les cheveux de la petite Manette, qui, agenouillée entre ses jambes, venait d’éclater en sanglots au seul nom de son père.
La Mère reprit alors sa présence d’esprit ; et, venant à lui, elle lui dit avec dignité : – Voyez la douleur de cette enfant. Elle a perdu un bon père ; et vous, Corinthien, vous avez perdu un bon ami.
– Nous le pleurerons ensemble, dit Amaury sans oser la regarder ni prendre la main qu’elle lui tendait.
– Non pas ensemble, répondit la Savinienne en baissant la voix ; mais je vous estime trop pour penser que vous ne le regretterez pas.
En ce moment la porte de l’arrière-salle s’ouvrit, et Pierre vit une trentaine de compagnons attablés. Ils avaient pris leur repas si paisiblement qu’on n’eût guère pu soupçonner le voisinage d’une réunion de jeunes gens. Depuis la mort de Savinien, par respect pour sa mémoire autant que pour le deuil de sa famille, on mangeait presque en silence, on buvait sobrement, et personne n’élevait la voix. Cependant, dès qu’ils aperçurent Pierre Huguenin, ils ne purent retenir des exclamations de surprise et de joie. Quelques-uns vinrent l’embrasser, plusieurs se levèrent, et tous le saluèrent de leurs bonnets ou de leurs chapeaux ; car, à ceux qui ne le connaissent pas, on venait de le signaler rapidement comme un des meilleurs compagnons du tour de France, qui avait été premier compagnon à Nîmes et dignitaire à Nantes.
Après l’effusion du premier accueil, qui ne fut pas moins cordial pour Amaury de la part de ceux qui le connaissaient, on les engagea à se mettre à table, et la Mère, surmontant son émotion avec la force que donne l’habitude du travail, se mit à les servir.
Huguenin remarqua que sa servante lui disait :
– Ne vous dérangez pas, notre maîtresse ; couchez tranquillement votre petit ; je servirai ces jeunes gens.
Et il remarqua aussi que la Savinienne lui répondit :
– Non, je les servirai, moi ; couche les enfants.
Puis elle donna un baiser à chacun d’eux, et porta le souper au Corinthien avec un empressement qui trahissait une secrète sollicitude. Elle servit aussi Huguenin avec le soin, la bonne grâce et la propreté qui faisaient d’elle la perle des Mères, au dire de tous les compagnons. Mais une invincible préférence la faisait passer et repasser sans cesse derrière la chaise du Corinthien. Elle ne le regardait pas, elle ne l’effleurait pas en se penchant sur lui pour le servir ; mais elle prévenait tous ses besoins, et se tourmentait intérieurement de voir qu’il faisait d’inutiles efforts pour manger.
– Chers compagnons fidèles ! dit Lyonnais-la-Belle-conduite en remplissant son verre, je bois à la santé de Villepreux l’Ami-du-trait et de Nantais le Corinthien, sans séparer leurs noms ; car leurs cœurs sont unis pour la vie.
Le Dignitaire entra. En reconnaissant Romanet le Bon-soutien, Pierre Huguenin se leva, et ils se retirèrent dans un autre pièce pour échanger les saluts d’usage ; car ils étaient Dignitaires tous les deux, et pouvaient marcher de pair. Cependant la dignité de l’Ami-du-trait n’était plus qu’honorifique. C’est un règne qui ne dure que six mois, et que deux compagnons ne pourraient d’ailleurs exercer à la fois dans une ville. L’autorité de fait de Romanet le Bon-soutien pouvait donc s’étendre, dans sa résidence, sur Pierre Huguenin comme sur un simple compagnon.
Lorsqu’ils rentrèrent dans la salle et que le Dignitaire de Blois aperçut Amaury le Corinthien, il devint pâle, et ils s’embrassèrent avec émotion.
– Soyez le bien arrivé, dit le Dignitaire au jeune homme. Je vous ai fait appeler pour le concours, et je vois avec satisfaction que vous avez accepté. Je vous en remercie au nom de la société. Mes pays, ce jeune homme est un des plus agréables talents que je connaisse : vous en jugerez. Pays Corinthien, ajouta-t-il en s’adressant à Amaury plus particulièrement, et en s’efforçant de ne pas paraître mettre trop d’importance à sa demande, saviez-vous que nous avions perdu notre excellent père Savinien ?
– Je ne le savais pas, et j’en suis triste, répondit Amaury d’un ton de franchise qui rassura le Dignitaire.
– Et vous, le pays, reprit le Bon-soutien en s’adressant à Pierre Huguenin, quand on s’appelle l’Ami-du-trait, on est un savant modeste. Si nous avions su où vous prendre, nous vous aurions invité au concours ; mais puisque vous témoignez par votre présence que vous n’avez point abandonné le saint Devoir de liberté, nous vous prions et vous engageons à vous mettre aussi sur les rangs. Nous n’avons pas beaucoup d’artistes de votre force.
– Je vous remercie cordialement, répondit Huguenin ; mais je ne viens pas pour le concours. J’ai des engagements qui ne me permettent pas de séjourner ici. J’ai besoin d’aides, et je viens, au nom de mon père qui est Maître, pour embaucher ici deux compagnons.
– Peut-être pourriez-vous les embaucher et les envoyer à votre père à votre place. Quand il s’agit de l’honneur du Devoir de liberté, il est peu d’engagements qu’on ne puisse et qu’on ne veuille rompre.
– Les miens sont de telle nature, répondit Pierre, que je ne saurais m’y soustraire. Il y va de l’honneur de mon père et du mien.
– En ce cas, vous êtes libre, dit le Dignitaire.
Il y eut un moment de silence. La table était composée de compagnons des trois ordres : compagnons reçus, compagnons finis, compagnons initiés. Il y avait aussi bon nombre de simples affiliés ; car chez les gavots règne un grand principe d’égalité. Tous les ordres mangent, discutent et votent confondus. Or, parmi tous ces jeunes gens, il n’y en avait pas un seul qui ne souhaitât vivement de concourir. Comme on devait choisir entre les plus habiles, beaucoup n’espéraient pas être appelés ; et aucun d’eux ne pouvait comprendre qu’il y eût une raison assez impérieuse pour refuser un tel honneur. Ils s’entre-regardèrent, surpris et même un peu choqués de la réponse de Pierre Huguenin. Mais le Dignitaire, qui voulait éviter toute discussion oiseuse, invita l’assemblée, par ses manières, à ne pas exprimer son mécontentement.
– Vous savez, dit-il, que l’assemblée générale a lieu demain dimanche. Le rouleur vous a convoqués. Je vous engage à vous y trouver tous, mes chers pays. Et vous aussi, pays Villepreux l’Ami-du-trait. Vous pourrez nous aider de vos conseils : ce sera une manière de servir encore la société. Quant aux ouvriers que vous demandez, on verra à vous les procurer.
– Je vous ferai observer, lui répondit Huguenin en baissant la voix, qu’il me faut des ouvriers du premier mérite ; car le travail que j’ai à leur confier est très délicat, et requiert des connaissances assez étendues.
– Oh ! oh ! dit le rouleur en riant avec un peu de dédain, vous n’en trouverez qu’après le concours ; car tout homme qui se sent du talent et du cœur veut concourir ; et vous n’aurez pas le premier choix, nous l’enlèverons pour notre glorieux combat.
Le repas terminé, les compagnons, avant de se séparer, se formèrent en groupes pour s’entretenir entre eux des choses qui les intéressaient personnellement.
Bordelais le Cœur-aimable s’approcha de Pierre Huguenin et d’Amaury : – Il est étrange, dit-il au premier, que vous ne vouliez pas concourir. Si vous êtes le plus habile d’entre nous, comme plusieurs le prétendent, vous êtes blâmable de déserter le drapeau la veille d’une bataille.
– Si je croyais cette bataille utile aux intérêts et à l’honneur de la société, répondit Huguenin, je sacrifierais peut-être mes intérêts et jusqu’à mon propre honneur.
– Vous en doutez ! s’écria le Cœur-aimable. Vous croyez que les dévorants sont plus habiles que nous ? raison de plus pour mettre votre nom et votre talent dans la balance.
– Les dévorants ont d’habiles ouvriers, mais nous en avons qui les valent ; ainsi, je ne préjuge rien sur l’issue du concours. Mais, eussions-nous la victoire assurée, je me prononcerais encore contre le concours.
– Votre opinion est bizarre, reprit le Cœur-aimable, et je ne vous conseillerais pas de la dire aussi librement à des pays moins tolérants que moi ; vous en seriez blâmé, et l’on vous supposerait peut-être des motifs indignes de vous.
– Je ne vous comprends pas, répondit Pierre Huguenin.
– Mais… reprit le Cœur aimable, tout homme qui ne désire pas la gloire de sa patrie est un mauvais citoyen, et tout compagnon…
– Je vous entends, maintenant, interrompit l’Ami-du-trait ; mais si je prouvais que, d’une manière ou de l’autre, ce concours sera préjudiciable à la société, j’aurais fait acte de bon compagnon.
Pierre Huguenin ayant répondu jusque-là à ces observations sans aucun mystère, ses paroles avaient été entendues de quelques compagnons qui s’étaient rassemblés autour de lui. Le Dignitaire, voyant cette réunion grossir et les esprits s’émouvoir, rompit le groupe en disant à Pierre : – Mon cher pays, ce n’est pas l’heure et le lieu d’ouvrir un avis différent de celui de la société. Si vous avez quelques bonnes vues sur nos affaires, vous avez le droit et la liberté de les exposer demain devant l’assemblée ; et je vous convoque, certain d’avance que si votre avis est bon, on s’y rendra, et que s’il est mauvais, on vous pardonnera votre erreur.
On se sépara sur cette sage décision. Une partie des compagnons présents logeaient chez la Mère. Une petite chambre avait été préparée pour Huguenin et Amaury, qui y furent conduits par la servante. La Mère s’était retirée avant la fin du souper.
Quand les deux amis furent couchés dans le même lit suivant l’antique usage des gens du peuple, Huguenin cédant à la fatigue, allait s’endormir ; mais l’agitation de son ami ne le lui permit pas. – Frère, dit le jeune homme, je t’ai dit qu’un jour viendrait peut-être où je pourrais te confier mon secret. Eh bien, ce jour est venu plus tôt que je ne le prévoyais. Je suis amoureux de la Savinienne.
– Je m’en suis aperçu ce soir, répondit Pierre.
– Je n’ai pu, reprit le Corinthien, maîtriser mon émotion en apprenant qu’elle était libre, et un instant de folle joie a dû me trahir. Mais bientôt la voix de ma conscience m’a reproché ce sentiment coupable, car j’étais l’ami de Savinien. Ce digne homme avait pour moi une affection particulière. Tu sais qu’il m’appelait son Benjamin, son saint Jean-Baptiste, son Raphaël : il n’était pas ignorant, et avait des expressions et des idées poétiques. Excellent Savinien ! j’eusse donné ma vie pour lui, et je la donnerais encore pour le rappeler sur la terre, car la Savinienne l’aimait, et il la rendait heureuse. C’était un homme plus précieux et plus utile que moi en ce monde.
– J’ai compris tout ce qui se passait dans ton cœur, dit l’Ami-du-trait.
– Est-il possible ?
– On lit aisément dans le cœur de ceux qu’on aime. Eh bien, maintenant qu’espères-tu ? La Savinienne connaît ton amour, et je crois qu’elle y répond. Mais es-tu le mari qu’elle choisirait ? Ne te trouve-t-elle pas bien jeune et bien pauvre pour être le soutien de sa maison, le père de ses enfants ?
– Voilà ce que je me dis et ce qui m’accable. Pourtant je suis laborieux ; je n’ai pas perdu mon temps sur le tour de France, je connais mon état. Tu sais que je n’ai pas de mauvais penchants, et je l’aime tant, qu’il ne me semble pas qu’elle puisse être malheureuse avec moi. Me crois-tu indigne d’elle ?
– Bien au contraire, et, si elle me consultait, je dissiperais les craintes qu’elle peut avoir.
– Oh ! faites-le, mon ami, s’écria le Corinthien, parlez-lui de moi. Tâchez de savoir ce qu’elle pense de moi.
– Il faudrait mieux savoir d’avance jusqu’où va votre liaison, répondit Pierre en souriant. Le rôle que tu me confies serait moins embarrassant pour elle et pour moi.
– Je te dirai tout, répondit Amaury avec abandon. J’ai passé ici près d’une année. J’avais à peine dix-sept ans (j’en ai dix-neuf maintenant). J’étais alors simple affilié, et je passai au grade de Compagnon-reçu après un court séjour, ce qui donna de moi une bonne opinion à Savinien et à sa femme. Je travaillais à la préfecture que l’on réparait. Tu sais tout cela, puisque c’est toi qui m’avais fait affilier à mon arrivée, et que tu ne nous quittas que six mois après. J’ai toutes ces dates présentes ; car c’est le jour de ton départ pour Chartres que je m’aperçus de l’amour que j’avais pour la Savinienne. Je me souviens de la belle conduite que nous te fîmes sur la chaussée. Nous avions nos cannes et nos rubans, et nous te suivions sur deux lignes, nous arrêtant à chaque pas pour boire à ta santé. Le rouleur portait ta canne et ton paquet sur son épaule. C’est moi qui entonnais les chants de départ, auxquels répondaient en chœur tous nos pays. La solennité de cette cérémonie si honorable pour ceux à qui on la décerne, et dont j’étais fier de te voir le héros, me donna de l’enthousiasme et du courage. Je t’embrassai sans faiblesse, et je revins en ville avec la Conduite, chantant toujours et ne songeant pas à l’isolement où j’allais me trouver, loin de l’ami qui m’avait instruit et protégé. J’étais, je crois, un peu exalté par nos fréquentes libations, auxquelles je n’étais pas accoutumé et auxquelles je crains fort de ne m’habituer jamais. Quand les fumées du vin se furent dissipées, et que je me retrouvai sans toi chez la Mère, sous le manteau de la cheminée, tandis que nos frères continuaient la fête autour de la table, je tombai dans une profonde tristesse. Je résistai longtemps à mon chagrin ; mais je n’en fus pas le maître, et je fondis en larmes. La Mère était alors auprès de moi, occupée à préparer le souper des compagnons. Elle fut attendrie de me voir pleurer ; et pressant ma tête dans ses mains de la même manière qu’elle caresse ses enfants : Pauvre petit Nantais, me dit-elle, c’est toi qui as le meilleur cœur. Quand les autres perdent un ami, ils ne savent que chanter et boire jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de voix et ne puissent plus tenir sur leurs jambes. Toi, tu as le cœur d’une femme, et celle que tu auras un jour sera bien aimée. En attendant, prends courage, mon pauvre enfant. Tu ne restes pas abandonné. Tous tes pays t’aiment, parce que tu es un bon sujet et un bon ouvrier. Ton père Savinien dit qu’il voudrait avoir un fils tout pareil à toi. Et quant à moi, je suis ta mère, entends-tu ? non pas seulement comme je suis celle de tous les compagnons, mais comme celle qui t’a mis au monde. Tu me confieras tous tes embarras, tu me diras tes peines, et je tâcherai de t’aider et de te consoler.
En parlant ainsi, cette bonne femme m’embrassa sur la tête, et je sentis une larme de ses beaux yeux noirs tomber sur mon front. Je vivrais autant que le juif errant que je n’oublierais pas cela. Je sentis mon cœur se fondre de tendresse pour elle, et, je te l’avoue, pendant le reste de ce jour-là, je ne pensai presque plus à toi. J’avais toujours les yeux sur la Savinienne. Je suivais chacun de ses pas. Elle me permettait de l’aider aux soins de la maison, et le brave Savinien disait en me regardant faire : – Comme ce garçon est complaisant ! quel bon enfant ! quel cœur il a ! – Savinien ne se doutait pas que dès ce jour-là j’étais son rival, l’amoureux de sa femme.
Il ne s’en douta jamais ; et plus j’étais amoureux, plus il avait de confiance. Lui qui avait la cinquantaine, il ne pouvait sans doute pas s’imaginer qu’un enfant comme moi eût d’autres yeux pour la Savinienne que ceux d’un fils. Mais il oubliait que la Savinienne eût pu être sa fille, et qu’elle n’eût pas pu être ma mère. Cette Mère chérie vit bien l’état de mon cœur. Jamais je n’osai le lui dire ; je sentais bien que cela eût été coupable, puisque Savinien était si bon pour moi. Et puis je savais combien elle est honnête. Il n’y aurait pas eu un seul compagnon, même parmi les plus hardis, qui se fût hasardé, fût-ce dans le vin, à lui manquer de respect. Mais je n’avais pas besoin de parler ; mes yeux lui disaient malgré moi mon attachement. À peine avais-je fini ma journée que je courais chez la Mère, et j’arrivais toujours le premier. J’avais un amour et des soins pour ses enfants comme ceux d’une femme qui les aurait nourris. Dans ce temps-là elle sevrait son garçon. Elle fut malade, et ses cris l’empêchaient de reposer. Elle ne voulait pas le confier à sa servante, parce que Fanchon avait le sommeil dur, et l’eût mal soigné, malgré sa bonne volonté. Elle permit que je prisse l’enfant dans mon lit pendant les nuits. Je ne pouvais fermer l’œil ; mais j’étais heureux de le bercer et de le promener dans mes bras autour de la chambre, en lui chantant la chanson de la poule qui pond un œuf d’argent pour les jolis marmots. Cela dura deux mois. La Mère était guérie, et le petit s’était habitué à dormir tranquillement avec moi. Quand elle voulut le reprendre, il ne voulut plus me quitter, et il a reposé dans mes bras tout le temps que j’ai passé ici. Je crois qu’il n’y a pas de lien plus tendre que celui d’une femme avec la personne qui aime son enfant et qui en est aimée. Nous étions comme frère et sœur, la Savinienne et moi. Quand elle me parlait, quand elle me regardait, il y avait dans sa voix et dans ses yeux la douceur du paradis, et je n’étais soucieux de rien, quoiqu’il y eût auprès de nous quelqu’un qui eût pu donner bien de l’inquiétude à Savinien et à moi. C’était Romanet le Bon-soutien, aujourd’hui Dignitaire. Quel bon cœur ! quel brave compagnon encore que celui-là ! Il aimait la Savinienne comme je l’aime, et je crois bien qu’il l’aimera toute sa vie. Dans ce temps-là, les affaires de Savinien étaient assez embarrassées. Il avait du crédit, mais pas d’argent ; et il était obligé de payer chaque année une partie de ce qu’il avait emprunté sur parole pour acheter son fonds. Et comme il ne gagnait pas beaucoup (il était trop honnête homme pour cela), il voyait avec effroi arriver le moment où il serait obligé de céder son auberge à un autre. Si j’avais eu quelque chose, combien j’aurais été heureux de l’aider ! Mais je ne possédais alors que le vêtement que j’avais sur le dos ; et mes journées suffisaient à peine à m’acquitter envers Savinien, qui m’avait nourri et logé gratis dans les commencements. Romanet le Bon-soutien était dans une meilleure position. Il était riche. Il avait un héritage de plusieurs milliers d’écus. Il le vendit, et le mit dans les mains de Savinien, sans vouloir accepter de billets, ni recevoir d’intérêts, en lui disant qu’il le lui rendrait dans dix ans s’il ne pouvait faire mieux. Il a agi ainsi par amitié pour Savinien, je le veux bien ; mais, sans rien ôter à son bon cœur, on peut bien deviner que la Savinienne entrait pour beaucoup dans le plaisir qu’il avait à faire cette bonne action. Le brave jeune homme n’en était que plus timide avec elle, et, comme moi, il se fût fait un crime de manquer au devoir de l’amitié envers son mari. Nous l’aimions donc tous les deux, et elle nous traitait tous les deux comme ses meilleurs amis. Mais Romanet, retenu par la modestie à cause de son bienfait, et demeurant en ville, la voyait moins souvent que moi. Enfin, quelle qu’en fût la cause, la Mère avait pour moi une préférence bien marquée. Elle vénérait le Bon-soutien comme un ange, mais elle me choyait comme son enfant ; et il n’y avait pas quatre personnes plus unies et plus heureuses sur la terre que Savinien, sa femme, le Bon-soutien et moi.
Mais le temps vint enfin où il fallut m’éloigner. Les travaux de la préfecture étaient terminés, et l’ouvrage allait manquer pour le nombre des compagnons réunis à Blois. De jeunes compagnons arrivèrent ; ce fut aux plus anciennement arrivés de leur grade à leur céder la place. J’étais de ce nombre. On décréta qu’on nous ferait la conduite et que l’on nous dirigerait sur Poitiers.
C’est alors que je m’aperçus de la force de mon sentiment. J’étais comme fou, et la douleur que j’éprouvais en apprit plus à la Savinienne que je n’aurais voulu lui en dire. C’est elle qui me donna la force d’obéir au Devoir en me parlant de son honneur et du mien ; et, dans cette exhortation, il y eut des paroles échangées que nous ne pûmes pas reprendre après les avoir dites. Enfin, je partis le cœur brisé, et je n’ai jamais pu aimer ou même regarder une autre femme que la Savinienne. Je suis encore aujourd’hui aussi pur que le jour où tu quittais Blois, et où la Savinienne m’embrassait au front sous le manteau de la cheminée.
Pierre, attendri par le récit de cette passion naïve et vertueuse, promit à son ami de le servir dans ses amours, et s’engagea à ne pas quitter Blois sans avoir pénétré les desseins de la Savinienne et soulevé le voile qui cachait l’avenir du Corinthien.
Ce fut le lendemain, un dimanche bien entendu ; que tous les compagnons et affiliés du Devoir de liberté de Blois employèrent leur journée à délibérer sur l’affaire du concours. La chambre consacrée aux séances étant livrée aux maçons pour cause d’urgente réparation, l’assemblée eut lieu ce jour-là dans la grange de la Savinienne. Tous les membres s’assirent sans façon sur des bottes de paille. Le Dignitaire avait une chaise, et devant lui une table pour écrire, autour de laquelle étaient assis le secrétaire et les anciens. Pierre eût désiré terminer ses affaires et partir dès le matin. Mais, outre que l’avertissement du rouleur n’était que trop vrai et qu’il ne pouvait trouver un seul bon ouvrier qui ne fût intéressé au concours, il regardait comme un devoir de répondre à l’appel qui le convoquait. Quand on eut proposé la pièce du concours, et lorsqu’on allait procéder à l’élection des concurrents, il demanda la parole, afin de pouvoir se retirer ensuite. Elle lui fut accordée ; et, malgré l’agitation soulevée par l’affaire principale, on se disposa à l’écouter avec attention. Chacun était curieux de voir ce qu’un compagnon généralement estimé pouvait alléguer contre une chose aussi glorieuse et aussi sainte que la lutte contre les dévorants. Pierre prit la parole. Il démontra d’abord que la victoire était toujours chanceuse ; que le jury le plus intègre et le mieux composé pouvait se tromper ; qu’en matière d’art il n’y avait pas d’arrêts incontestables ; que le public lui-même était souvent abusé par une tendance au mauvais goût, et que jamais le triomphe d’un artiste n’était accepté par ses rivaux ; qu’ainsi l’honneur que la société voulait attacher au concours, et la gloire qu’elle se flattait d’en retirer n’étaient qu’illusion et déception.
Il parla aussi des dépenses qu’on allait faire pour ce concours. On allait priver de travail un certain nombre de concurrents. Il faudrait les soutenir pendant ce temps, et les indemniser ensuite sur le fonds commun. Il faudrait aussi nourrir et payer, pendant les cinq ou six mois que durerait la confection du chef-d’œuvre, les gardiens préposés à la claustration des concurrents. C’étaient là des dépenses qui endetteraient certainement la société pour plusieurs années. Pierre prouva ses assertions par des chiffres.
Il s’abandonna aux sentiments et aux idées qui depuis longtemps fermentaient dans son cœur, en leur démontrant le tort moral que de semblables luttes causaient de part et d’autre aux sociétés.
– N’est-ce pas, leur dit-il, une grande injustice que nous commettons, lorsque nous disons à des hommes laborieux et nécessiteux comme nous : Cette ville ne saurait nous contenir tous, et nous faire vivre au gré de notre orgueil ou de notre ambition ; tirons-la au sort, ou bien essayons nos forces ; que les plus habiles l’emportent, et que les vaincus s’en aillent pieds nus sur la route pénible de la vie, chercher un coin stérile où notre orgueil dédaigne de les poursuivre ? Direz-vous que la terre est assez grande, et qu’il y a partout du travail ? Oui, il y a partout de l’espace et des ressources pour les hommes qui s’entr’aident. Il n’y en a pas, non, l’univers n’est pas assez grand pour des hommes qui veulent s’isoler ou se disperser en petits groupes haineux et jaloux.
Il leur conseilla de tenter, au lieu d’une épreuve douteuse, une paix honorable. Les Dévorants, las de querelles, commençaient à s’adoucir. Il serait peut-être plus facile qu’on ne pensait de les amener à reconnaître le droit des Enfants de Salomon. Pourquoi, si ces derniers étaient capables d’écouter la raison, de comprendre la justice, les Dévorants ne le seraient-ils pas aussi ? N’étaient-ils donc pas des hommes ? et, au risque de n’être pas écouté, ne devait-on pas essayer de les ramener à des sentiments humains, plutôt que d’envenimer leur haine par un défi d’amour-propre ? Enfin ne serait-on pas encore à temps de reprendre la décision du concours, s’il venait à être bien démontré que c’était le seul moyen d’éviter de nouveaux combats ? Mais que ne fallait-il pas entreprendre avant d’abandonner les chances de paix et d’alliance !
Lorsqu’il cessa de parler, il se fit un long silence. Les choses qu’il avait dites étaient si nouvelles et si étranges, que les auditeurs avaient cru faire un rêve dans une autre vie, et qu’il leur fallut quelque temps pour se reconnaître dans les ombres de la terre.
Mais peu à peu les passions contenues reprirent l’essor. Leur règne n’était pas encore près de finir ; et le peuple des travailleurs n’avait gardé du grand principe d’égalité fraternelle proclamé par la révolution française, qu’une devise au lieu d’une foi, quelques mots glorieux, profonds, mais déjà aussi mystérieux pour lui que les rites du compagnonnage. Les murmures succédèrent bientôt à la muette adhésion de quelques-uns, à la stupeur profonde du grand nombre ; et ceux dont le cœur avait tressailli involontairement rougirent tout aussitôt d’avoir senti cette émotion ou de l’avoir laissée paraître. Enfin un des plus exaltés prit la parole. – Voilà un beau discours, dit-il, et un sermon mieux fait qu’un curé en chaire n’eût pu le débiter. Si tout le mérite d’un compagnon est de connaître les livres et de parler comme eux, honneur à vous, pays Villepreux l’Ami-du-trait ! Vous en savez plus long que nous tous ; et si vous aviez affaire à des femmes, vous les feriez peut-être pleurer. Mais nous sommes des hommes, des enfants de Salomon ; et si la gloire d’un compagnon du Devoir de liberté est de soutenir sa société, de se dévouer corps et âme pour elle, de repousser l’injure, de lui faire un rempart de sa poitrine, honte à vous, pays Villepreux ! car vous avez mal parlé, et vous mériteriez d’être réprimandé. Comment donc ! nous avons écouté jusqu’au bout les conseils d’une lâche prudence, et nous ne nous sommes pas indignés ? On nous a dit qu’il fallait abjurer notre honneur, oublier le meurtre de nos frères, tendre la joue aux soufflets, rayer notre nom apparemment du tour de France, et nous avons écouté tout cela patiemment ! Vous voyez bien, pays Villepreux, que nous sommes doux et modérés autant qu’on peut l’être. Vous voyez bien que nous avons le respect du Devoir et la fraternité du compagnonnage bien avant dans le cœur, puisque nous ne vous avons pas réduit au silence comme un insensé, ou jeté hors d’ici comme un faux frère. Vous avez une si belle réputation, et vous avez été revêtu de dignités si éminentes dans la société, que nous persistons à croire vos intentions bonnes et votre cœur droit. Mais votre esprit s’est égaré dans les livres, et ceci doit servir d’enseignement à tous ceux qui vous ont entendu. Qui en sait trop, n’en sait pas assez ; et quiconque apprend beaucoup de choses inutiles, risque d’oublier les plus nécessaires, les plus sacrées.
D’autres orateurs plus véhéments encore renchérirent sur l’indignation de celui-là, et bientôt une discussion violente s’engagea contre Pierre Huguenin. Il répondit avec calme ; il supporta avec la résignation d’un martyr et la fermeté d’un stoïque les accusations, les reproches et les menaces. Il disait d’excellentes choses, variant ses arguments et appropriant les formes de son langage à la porte d’esprit de ses divers interlocuteurs. Mais il voyait avec douleur que le petit nombre de ses adhérents diminuait de plus en plus, et il s’attendait à des outrages publics ; car la séance était livrée à la confusion, et la vérité n’avait plus de pouvoir sur ces âmes endurcies ou exaltées. Enfin le Dignitaire, après bien des efforts inutiles, obtint le silence, et prit la défense des intentions de Pierre Huguenin.
– Je le connais trop, dit-il, pour douter de lui ; et si un soupçon contre son honneur pouvait entrer dans ma pensée, je crois qu’un instant après je lui en demanderais pardon à genoux. Il n’y aura donc ici de réprimandes que contre ceux qui se permettraient de l’insulter. Sur tous les points il a parlé suivant sa conscience, et sur plusieurs points mes sentiments sont d’accord avec les siens. Cependant je crois que ses idées ne sont pas applicables pour le moment ; c’est pourquoi je propose de passer outre : mais je demande, une fois pour toutes, qu’on respecte la liberté des opinions, et qu’on les combatte sans aigreur et sans brutalité. Consolez-vous, pays Villepreux, de la contradiction un peu violente que vous avez rencontrée ici. Je trouve, moi, que vous avez bien parlé et que votre cœur n’a pas été corrompu par la science des livres. Vous êtes libre de vous retirer, si la discussion de nos intérêts, comme nous les entendons pour le moment, blesse votre croyance ; mais nous vous prions de ne pas quitter la ville avant que la crise où nous sommes ait changé de face. S’il fallait en venir à de nouveaux combats, et si la société vous ordonnait de marcher, nous savons que vous vous conduiriez comme un brave soldat de l’armée de Salomon.
Pierre s’inclina en signe de respect et de soumission. Il se retira, et le Corinthien le suivit. – Frère, lui dit ce noble jeune homme, ne sois pas humilié, ne sois pas triste, je t’en supplie ; ce que le Dignitaire vient de dire est bien vrai, tes paroles ont retenti dans des cœurs amis du tien.
– Je ne suis point humilié, répondit l’Ami-du-trait, et ta sympathie suffirait à elle seule pour me dédommager de l’emportement des autres. Mais je suis inquiet, je te l’avoue, et pour une chose toute personnelle. Le Dignitaire vient de m’ordonner en quelque sorte de rester ici. Je comprends la délicatesse de cette intention ; il voit que plusieurs m’accuseront de manque de cœur à l’heure du combat, et il me fournit l’occasion de me réhabiliter à leurs yeux ; mais je ne suis pas jaloux de cet honneur farouche, et je l’accepterai avec douleur. Une raison non moins grave me fait regretter d’avoir renoué mes relations avec la société. J’ai donné ma parole d’honneur à mon père d’être de retour sous trois jours, et mon père a donné la sienne de reprendre ses travaux demain. Il ne peut le faire sans moi. Il est malade, et plus sérieusement peut-être depuis que je suis absent. Il est d’un caractère bouillant, d’une loyauté scrupuleuse. À l’heure qu’il est, il m’attend sur la route, et je crois le voir tourmenté par l’inquiétude, par l’impatience, par la fièvre. Pauvre père ! Il avait tant de foi à la promesse que je lui ai faite ! Il me faudra donc y manquer !
– Pierre, répondit le Corinthien, je sens que tu es entre deux devoirs : le saint Devoir de liberté et le devoir filial qui n’est pas moins sacré. Il faut que tu partages ton fardeau. J’en veux prendre la moitié. Tu resterais ici pour obéir aux lois de la société, et moi j’irai chez ton père. J’inventerai quelque prétexte pour t’excuser, et je me mettrai à l’ouvrage à ta place. Une heure d’attention va me suffire pour recevoir tes instructions. Je sais comme tu démontres, et tu sais comme je t’écoute. Viens dans le jardin, et avant la nuit je me mettrai en route. Je coucherai chez la Jambe-de-bois, et, avant le jour, je prendrai la diligence qui passe par là. Demain soir je serai chez ton père, après-demain matin dans la chapelle de ton vieux château. De cette manière tout s’arrangera, et tu auras l’esprit tranquille.
– Cher Amaury, répondit Pierre Huguenin, je n’attendais pas moins de ton amitié et d’un cœur comme le tien ; mais je ne puis accepter ton dévouement. Il est probable que le concours aura lieu, et je ne dois ni ne veux que tu perdes l’occasion de te faire connaître et d’acquérir de la gloire. Ce n’est pas parce que tu es mon élève, mais je suis certain que tu es le plus fort de ceux qui se présenteront au concours. Si tu ne remportes le prix du compas d’or, du moins tu feras de telles preuves de talent qu’il en sera parlé sur le Tour de France. De pareilles occasions ne se présentent que rarement, et souvent elles décident de tout l’avenir d’un ouvrier. À Dieu ne plaise que je te fasse perdre celle qui peut s’offrir demain !
– Et moi, je veux la perdre, répondit le Corinthien, et je la perdrais dans tous les cas. Les paroles que tu viens de dire devant l’assemblée sont tombées dans mon cœur, comme le bon grain dans le sillon fertile. Il m’a semblé qu’un nuage s’enlevait de terre entre nous deux, et que je t’avais aimé jusqu’ici à travers un voile. Oui, mon ami, tu ne m’avais pas semblé autre chose qu’un compagnon instruit, honnête et bon. À présent, je vois bien que tu es plus que cela, plus qu’un ouvrier, plus qu’un homme peut-être. Que vais-je te dire ? Je me disais : Si le Christ revenait parmi nous et qu’il passât devant cette maison, que ferait-il ? Il verrait la Savinienne au seuil, avec son air affable et ses deux beaux enfants, et il les bénirait. Et alors la Savinienne le prierait d’entrer ; elle laverait ses pieds poudreux et brûlants, et elle abriterait ses petits dans les plis de la robe du Sauveur tandis qu’elle irait lui chercher l’eau la plus pure pour étancher sa soif. Et pendant ce temps, le fils du charpentier interrogerait les enfants, et il saurait d’eux qu’il y a là, dans la grange, des hommes qui parlent et qui concertent quelque chose. Alors l’homme divin voudrait connaître le cœur de ses frères, de ses fils, les pauvres travailleurs. Il entrerait dans la grange, et ne dédaignerait pas de s’asseoir, comme nous, sur une botte de paille, lui qui naquit sur la paille d’une étable ; puis il écouterait.
La Savinienne, inquiète de voir Pierre et Amaury quitter l’assemblée et s’enfoncer dans le jardin pour causer avec chaleur, les y avait suivis. Peu à peu elle s’était approchée ; et, appuyée sur le dossier de leur banc, elle les écoutait. Pierre la voyait bien, mais il était heureux qu’elle entendît les discours exaltés du Corinthien, et il se gardait de trahir sa présence. Quand le Corinthien se tut, la Savinienne lui dit avec un soupir : – Je voudrais que Savinien fût encore là pour vous entendre ; mais j’espère que dans le ciel il vous voit et vous bénit. Corinthien, vous avez un cœur et un esprit comme je n’en ai jamais connus…, si ce n’est mon pauvre Savinien ; mais il lui restait encore bien des choses à apprendre, et, comme l’on dit, la vérité sort de la bouche des enfants.
Pierre sourit de joie en voyant que la Savinienne comprenait le Corinthien. Il vit la rougeur et le transport de son ami, quand la Mère lui tendit la main en lui disant : – C’est à la vie et à la mort entre nous pour l’estime, mon fils Amaury.
– Et pour l’amitié ? s’écria le jeune homme enhardi et troublé à la fois.
– Amitié veut dire une chose entre les hommes, et une autre entre hommes et femmes, répondit-elle naïvement. Vous avez la mienne comme si nous étions deux hommes ou deux femmes.
Amaury ne répondit rien. La robe noire de la veuve lui imposait silence. Elle s’éloigna, et Pierre reprit, en regardant son ami qui la suivait des yeux : – Et maintenant, frère, veux-tu encore partir ? N’es-tu pas retenu ici par quelque chose de plus cher et de plus sérieux que la gloire ?
– Je serais à la veille d’être son mari, répondit le Corinthien, que pour sauver ton honneur je partirais encore. Mais nous n’en sommes pas là. Je ne peux rester ici. Je ne sais où je prendrais la force de ne jamais dire ce que je pense ; et ce que je pense, une femme en deuil ne doit pas l’entendre. Je manquerais à moi-même, à la mémoire de Savinien ; je perdrais l’estime de la Savinienne, et tout cela malgré moi. Fais-moi partir, Pierre, tu me rendras service, peut-être plus qu’à toi-même.
La séance terminée, les Gavots se mirent à table. Le concours était voté, et le Corinthien était du nombre des concurrents élus. Cette nouvelle lui causa une émotion où la joie eut plus de part que le regret, il faut bien l’avouer. Quoique sincère dans son dévouement pour Pierre Huguenin, et dans ses vertueuses résolutions à l’égard de la Savinienne, son jeune cœur tressaillait, malgré lui, à l’idée de passer plusieurs mois auprès de celle qu’il aimait, et d’être absous, par la volonté du destin, de ce qui eut été un tort en d’autres circonstances. Il faut bien dire aussi que le Corinthien n’était pas sans avoir ressenti plus d’une fois déjà les chatouillements de l’ambition. Il avait trop de talent pour n’être pas un peu sensible à la gloire ; et si, dans un mouvement d’enthousiasme généreux, il revenait aux idées évangéliques dont l’avait nourri la pieuse Savinienne, bientôt après les séductions de l’art et de la renommée reprenaient leur empire naturel sur cette âme d’artiste et d’enfant, candide, ardente, et mobile comme les nuages légers d’un beau ciel au matin.
Il s’efforça de recevoir la nouvelle de son élection avec une résignation dédaigneuse. Mais, en dépit de lui-même, la gaieté communicative de ses compagnons ranimait peu à peu les roses de son teint, et l’aspect de la Savinienne remplissait son cœur d’un espoir plein d’agitations et de combats. Sa voix ne se mêla pas aux propos enjoués de la table ; mais il y avait dans sa gravité une expression de joie sérieuse et profonde, qui n’échappa point à Pierre. De temps en temps le regard de l’aimable Corinthien semblait demander grâce à son austère ami ; puis ses yeux se reportaient invinciblement vers la Savinienne, et un nuage de volupté passionnée les troublait aussitôt. – Prends garde à toi, mon enfant ! lui dit Pierre, tandis que le bruit des convives couvrait leurs voix. N’oublie pas que tout à l’heure tu voulais partir pour fuir le danger. Maintenant qu’il faut l’affronter, ne soit pas téméraire.
– Ne vois-tu pas que ma main tremble en soutenant mon verre ? répondit le Corinthien. Va, je suis plus à plaindre qu’à blâmer. Je sens le sort plus puissant que moi, et je prie Dieu qu’il me donne un peu de ta force pour me soutenir.
Vers la fin du souper, on parla de la pièce du concours. C’était un modèle de chaire à prêcher, qui devait réunir toutes les qualités de la science et toutes les beautés de l’art. Pierre se soumettant à la décision adoptée, donna son avis sans morgue et sans affectation. Toute dissension était oubliée entre lui et ses compagnons. Les ambitieux qu’il avait froissés, n’ayant plus rien à craindre de son opposition, ne rougissaient pas de l’écouter ; car il raisonnait sur son art avec une incontestable supériorité. Déjà les Gavots se livraient à des rêves flatteurs ; on se croyait assuré de la victoire, et la belle chaire s’élevait comme un monument gigantesque dans les imaginations excitées par les fumées de la gloire, lorsque des coups violents ébranlèrent la porte de l’auberge. – Qui donc peut s’annoncer aussi brutalement ? dit le Dignitaire en se levant. Ce ne peut être un de nos frères.
– Ouvrons toujours, répondirent les compagnons, nous verrons bien si l’on entrera chez nous sans saluer.
– N’ouvrez pas, s’écria la servante, qui avait regardé par la fenêtre de l’étage supérieur ; ce ne sont pas des amis. Ils sont armés. Ils viennent avec de mauvaises intentions.
– Ce sont les charpentiers du père Soubise, dit un compagnon qui avait été regarder par la serrure ; ouvrons ! c’est une députation qui vient parlementer.
– Non, non ! dit la petite Manette, tout effrayée ; il y a de grands vilains hommes avec des moustaches ; ce sont des voleurs. Et elle courut se réfugier dans les bras de sa mère, qui pâlit et se pressa instinctivement derrière la chaise du Corinthien.
– Eh bien ! ouvrons toujours, s’écrièrent les compagnons ; si ce sont des ennemis, ils trouveront à qui parler.
– Un instant, dit le Dignitaire ; courons prendre nos cannes pour les recevoir ; on ne sait ce qui peut arriver.
Les coups cessèrent d’ébranler la porte ; mais des voix menaçantes s’élevèrent du dehors. Elles chantaient un verset de la sauvage chanson du seizième siècle :
Tous ces Gavots infâmes
Iront dans les enfers
Brûler dedans les flammes
Comme des Lucifers.
Les compagnons s’étaient levés en tumulte. Quelques-uns voulaient défendre la porte, qu’on cherchait de nouveau à enfoncer, tandis que d’autres rassembleraient les armes. Mais avant qu’on eût eu le temps de se reconnaître, une fenêtre fut brisée, la porte vola en éclats, et les charpentiers se précipitèrent dans la salle avec des cris affreux. Il y eut alors une scène de fureur et de confusion impossible à retracer. Chacun s’armait de ce qui lui tombait sous la main. Aux terribles cannes ferrées des Dévorants et aux sabres des soldats de la garnison, dont plusieurs s’étaient laissés attirer dans les rangs des Drilles à la suite d’une orgie, les Gavots opposèrent des tronçons de bouteilles dont ils frappaient les assaillants au visage, des tables sous lesquelles ils les renversaient, des broches dont ils se servaient comme de lances, et dont l’un des plus vigoureux colla son adversaire à la muraille. Leur défense était légitime ; elle fut opiniâtre et meurtrière. Pierre Huguenin s’était d’abord jeté entre les combattants, espérant faire entendre sa voix et empêcher le carnage. Mais il fut repoussé violemment, et dut bientôt songer à défendre sa vie et celle de ses frères. La Savinienne s’élança sur l’escalier de sa chambre, et le gravit avec la force et la rapidité d’une panthère, emportant ses deux enfants dans ses bras. Elle les poussa dans le grenier, leur montrant avec énergie un dégagement par lequel ils pouvaient fuir vers la grange et se mettre en sûreté. Puis elle revint, et, pleine d’indignation, de courage et de désespoir, elle redescendit l’escalier et se jeta dans la mêlée, croyant que la vue d’une femme désarmerait la fureur des assaillants. Mais ils ne voyaient plus rien et frappaient au hasard. Elle reçut un coup qui, sans doute, ne lui était pas destiné, et tomba ensanglantée dans les bras du Corinthien. Jusque-là, ce jeune homme, consterné, s’était battu mollement. C’était la première fois qu’il prenait part à ces horribles drames, et il en ressentait un tel dégoût qu’il semblait chercher à se faire tuer plutôt qu’à se défendre. Quand il vit la Savinienne blessée, il devint furieux. L’insensé qui avait répandu quelques gouttes du précieux sang de la Mère le paya de tout le sien. Il tomba la figure fendue et la tête fracassée, pour ne jamais se relever.
Ce terrible acte expiatoire tourna contre le Corinthien tous les efforts des Dévorants. Jusque-là ils semblait qu’on plaignît ou qu’on méprisât sa jeunesse et qu’on eût voulu l’épargner ; mais quand on le vit se dresser, les yeux ardents et les bras ensanglantés, entre la Mère évanouie et le cadavre étendu à ses pieds, il y eut un hourra général, et vingt bras furent levés pour l’anéantir. Pierre n’eut que le temps de se mettre devant lui et de lui faire un rempart de son corps. Il reçut plusieurs blessures, et tous deux allaient certainement périr accablés sous le nombre, lorsque la garde, attirée par le bruit, pénétra dans la maison, et à grand-peine sépara les combattants. Pierre, malgré le sang qu’il perdait, conserva toute sa force et toute sa présence d’esprit. Il emporta la Savinienne dans sa chambre ; et, l’ayant déposée sur son lit, il força le Corinthien, qui l’avait suivi, à se réfugier dans la grange pour se soustraire aux arrestations auxquelles on était en train de procéder. Il le cacha dans la paille, ramena les enfants transis d’effroi auprès de leur mère, et redescendit dans la salle avec assez de prestesse pour faire évader encore quelques compagnons de son Devoir. Les plus acharnés au combat avaient été saisis ; on les emmenait en prison. D’autres s’étaient dispersés à temps, laissant leurs ennemis aux prises avec la garde. Pierre avait d’abord l’intention de se livrer de lui-même à la force publique, afin de rendre hautement témoignage de son innocence et de celle de ses amis. Mais quand il vit la maison pleine de soldats, de morts et de blessés, il songea à l’abandon où se trouverait la Savinienne dans cette crise déplorable, et il se tint à l’écart jusqu’à ce que la garde se fût retirée emportant les morts et emmenant les prisonniers des deux partis, les uns à l’hôpital, les autres à la prison. Il ordonna alors à la servante de laver au plus vite le sang dont la maison était inondée, et il courut chercher un médecin pour la Savinienne ; mais ses courses furent inutiles. Il y avait assez de blessés à secourir et à transporter pour occuper tous les gens de l’art qu’on avait pu trouver. Il revint fort alarmé ; mais il retrouva la Savinienne debout comme la femme forte de la Bible. Elle avait lavé et pansé elle-même sa blessure, qui n’était pas grave heureusement, et qui ne laissa qu’une légère cicatrice à son front large et pur. Elle avait rassuré et couché ses enfants, et elle aidait sa servante à rétablir dans la maison l’ordre, cette fin sérieuse et sacrée vers laquelle tendent sans relâche et sans distraction tous les soins et toutes les forces de la femme du peuple. Son cœur était cependant tourmenté par de cruelles tortures ; elle ignorait ce que le Corinthien était devenu et lesquels de ses amis avaient péri. Elle songeait aux châtiments sans pitié que la loi allait faire peser peut-être sur les innocents comme sur les coupables ; et, en proie à ces angoisses, pâle comme la mort, le cœur serré, la main tremblante, elle travaillait, au milieu de la nuit, à rassembler les débris épars de ses pénates violés, de ses foyers dévastés, sans verser une larme, sans proférer une plainte.
Quand elle vit rentrer Pierre Huguenin, elle n’eut pas le courage de l’interroger ; mais elle lui sourit avec une sublime expression de joie qui semblait accepter les plus grands malheurs, en échange du salut d’un ami tel que lui. Il la prit par la main, et courut avec elle à la grange où il avait caché et enfermé le Corinthien. Durant cette retraite forcée, le désolé jeune homme, en proie à mille anxiétés, avait d’abord tenté de rentrer à tout risque dans la maison, pour savoir le sort de ses compagnons et surtout celui de la Mère. Mais l’émotion et la fatigue lui avaient ôté la force d’enfoncer les portes que Pierre, redoutant son imprudence, avait barricadées sur lui. Il était si accablé qu’il faillit s’évanouir en revoyant sa maîtresse et son ami hors de danger. On visita et on pansa ses blessures, qui étaient assez graves. On lui fit, avec des matelas et des couvertures, un lit improvisé dans une chambre qu’on improvisa de même, en superposant des bottes de paille dans la charpente de la grange. Il était urgent de le tenir caché ; car il était un des plus compromis dans l’affaire, et Pierre ni la Savinienne n’étaient d’avis de s’en remettre à l’intégrité de la justice pour distinguer les provoqués des agresseurs.
Quand Pierre eut songé à tout et épuisé le reste de ses forces, il en resta encore à la Savinienne pour le soigner. Lui aussi était blessé et affaibli, et surtout brisé dans le fond de son âme. Que ne devait pas souffrir, en effet, cette organisation toujours portée vers l’idéal, et rejetée sans cesse dans la plus brutale réalité ! Quand il fut seul, il se sentit désespéré ; et, se souvenant des coups qu’il avait été forcé de porter, voyant se dresser devant lui tous les spectres de l’insomnie et de la fièvre, il désira mourir, et tordit ses mains dans l’excès d’une horrible douleur. Le sommeil vint enfin à son secours, et il resta plongé dans un accablement presque léthargique depuis le jour naissant jusqu’à la nuit.
La Savinienne se reposa à peine deux ou trois heures. Elle partagea sa sollicitude, tout le reste du jour, entre sa fille, que la peur avait rendue malade aussi, le Corinthien et l’Ami-du-trait.
Le Dignitaire et ceux des compagnons qui avaient su s’échapper à temps de la scène du combat, vinrent la voir et la rassurer. Plusieurs des blessés étaient hors de danger ; on lui cacha, tant qu’on put, l’agonie et la mort de quelques autres. Mais on craignait l’effet des poursuites judiciaires. On avait déjà fait sauver un compagnon qui, comme Amaury, avait donné la mort à un de ses ennemis, et on conseilla à Pierre de fuir aussi avec le Corinthien. Dès que ce dernier put marcher, c’est-à-dire la nuit suivante, Pierre le conduisit à la cabane du Vaudois, en attendant qu’il put prendre la diligence et se rendre à Villepreux. Le bon charpentier le cacha dans sa soupente, et lui prodigua tous les soins de l’amitié. Il était devenu médecin lui-même, à ce qu’il prétendait, à force d’avoir eu affaire à des médecins. Il se mit en demeure de le médicamenter ; et Pierre, tranquillisé sur son compte, retourna à Blois, décidé à ne point abandonner ses frères captifs tant que ses démarches et son témoignage pourraient servir à leur justification et à leur délivrance.
Il courut toute la journée avec le Dignitaire et les principaux membres de la société, de la prison à l’hôpital, et de la demeure des autorités à celle des avocats. Il réussit à faire relâcher quelques-uns de ses compagnons qui avaient été arrêtés sans motifs suffisants. Son activité, son air de franchise et son éloquence naturelle firent une telle impression sur les magistrats qu’ils n’osèrent entraver son zèle. Le lendemain il eut de plus tristes devoirs à remplir : ce fut de rendre les derniers honneurs à un des ses compagnons, mort dans la bataille. Cette cérémonie, à laquelle assistèrent tous les Gavots de Blois et que présida le Dignitaire, s’accomplit selon les rites du Devoir de liberté. Lorsque le cercueil fut descendu dans la fosse, Pierre s’agenouilla, et prononça une courte et belle prière à l’Être-Suprême, conforme au texte des livres sacrés ; puis il se releva, et, avançant un pied au bord de la fosse ouverte, il tendit la main à un de ses compagnons, qui prit la même attitude, saisit sa main et pencha son visage vers le sien pour échanger les mystérieuses paroles qui ne se prononcent pas tout haut ; après quoi ils s’embrassèrent, et tous les autres compagnons accomplirent lentement la même formule, s’éloignant deux à deux de la tombe après y avoir jeté chacun trois pelletées de terre.
Comme les Gavots quittaient le cimetière, un autre convoi arrivait, et les phalanges ennemies se rencontrèrent dans un morne silence sur la terre du repos, dans l’asile de l’éternelle paix. C’étaient les charpentiers Dévorants qui venaient aussi ensevelir leurs morts. Il y avait sans doute d’amères pensées et un repentir vainement combattu dans leurs âmes ; car leurs regards évitèrent ceux des Gavots, et les gendarmes qui les surveillaient à distance n’eurent pas besoin de maintenir l’ordre entre les deux camps. La circonstance était trop lugubre pour qu’on songeât de part ou d’autre à exercer des représailles. Les Gavots entendirent, en se retirant, les hurlements étranges des charpentiers Dévorants, sorte de lamentation sauvage dont ils accompagnent leurs solennités, et dont les intonations réglées sur un rythme ont un sens caché.
Le soir de ce triste jour, Pierre alla visiter le Corinthien, et sa joie fut vive en le voyant à moitié rétabli. Grâce aux bons traitements et aux doctes ordonnances de la Jambe-de-bois, Amaury pouvait espérer de partir bientôt, et Pierre lui fit la démonstration des travaux à entreprendre au château de Villepreux. Puis il le quitta, en lui promettant de parler sérieusement de lui à la Savinienne aussitôt qu’il trouverait l’occasion favorable.
Il la trouva le soir même. Resté seul avec elle et ses enfants endormis qu’il l’aidait à soigner, il entra en matière naturellement ; car elle ne manquait pas de l’interroger chaque soir avec sollicitude sur la situation du Corinthien. Il lui parla de son ami avec la délicatesse qu’il savait mettre dans toutes choses. La Savinienne, l’ayant écouté attentivement, lui répondit :
– Je puis vous parler avec sincérité et me confier à vous comme à un homme au-dessus des autres, mon cher fils Villepreux. Il est bien vrai que j’ai eu pour le Corinthien une amitié plus forte que je ne le devais et que je ne le voulais. Je n’ai rien à lui reprocher, et je n’ai rien de volontaire à me reprocher non plus dans ma conscience. Mais, depuis la mort de Savinien, je suis plus effrayée de cette amitié que je ne l’étais durant sa vie. Il me semble que c’est une grande faute de penser à un autre qu’à lui quand la terre qui le couvre est encore fraîche. Les larmes de mes enfants m’accusent, et je ne cesse de demander pardon à Dieu de ma folie. Mais, puisque nous sommes ici pour nous expliquer, et que votre prochain départ ma force à parler de ces choses-là plus tôt que je n’aurais voulu, je vais tout vous dire. Il m’est venu quelquefois, pendant la vie de Savinien, des idées bien coupables. Certainement j’aurais donné ma vie, à moi, pour qu’il ne quittât pas ce monde ; mais enfin, comme il était plus âgé que moi et que depuis deux ans les médecins me disaient qu’il avait une maladie bien sérieuse, il me venait malgré moi à l’esprit que, si je perdais mon cher mari, mon devoir serait de me remarier ; et alors je me disais, tout en tremblant : Je sais bien qui je choisirais. Des idées semblables venaient à Savinien lorsqu’il se sentait plus malade que de coutume ; et quand il fut tout à fait retenu au lit, elles lui vinrent si souvent qu’il finit par m’en parler. – Femme, me dit-il quelques jours avant sa mort, je ne suis pas bien, et je crains un peu que tu ne deviennes veuve plus tôt que je ne comptais. Cela me tourmente pour toi et pour nos pauvres enfants ; tu es encore trop jeune pour rester exposée à toutes les amitiés que les compagnons vont prendre pour toi. Comme je te sais honnête femme, tu souffriras de n’avoir pas un porte-respect, et tu quitteras peut-être ton auberge. Ce sera la ruine de nos enfants ; car tu n’es pas bien forte, et ce qu’une femme peut gagner est si peu de chose que tu n’auras pas de quoi faire donner de l’éducation à ces petits. Tu sais cependant que toute mon idée était de leur faire bien apprendre à lire, à écrire et à compter ; sans cela on est bon à rien, et je vous vois d’ici, tous les trois, tomber dans la misère. Si j’avais pu m’acquitter avec Romanet le Bon-soutien, je serais un peu plus tranquille ; mais je n’ai pas pu lui rendre seulement le tiers de ce qu’il m’a prêté, et cela me fâche grandement de mourir banqueroutier, surtout envers un ami. Il n’y a qu’un moyen de réparer tout cela ; c’est que tu deviennes la femme du Bon-Soutien si je m’en vais. Il a pour toi un honnête attachement ; il te considère comme la meilleure des femmes, et il a raison ; il aime nos enfants comme s’ils étaient ses neveux : il les aimera comme s’ils étaient ses enfants quand il sera ton mari. C’est l’homme à qui je me fie le plus sur la terre. Notre fonds et sa propriété, puisque c’est lui qui l’a payé en grande partie ; il rentrera ainsi dans son argent et fera marcher notre commerce. Il donnera de l’éducation aux enfants ; car il est instruit lui-même, et sait ce que cela vaut. Enfin il te rendra heureuse et t’aimera comme je t’aime. C’est pourquoi je veux que vous me promettiez tous deux de vous marier ensemble si je suis forcé de vous quitter.
Je fis, comme vous pouvez croire, tout mon possible pour lui ôter cette idée ; mais plus il se sentait périr, plus il songeait à fixer mon sort. Enfin, le jour où il reçut les derniers sacrements, il fit venir le Bon-Soutien ; et, sur son lit de mort, il mit nos mains ensemble. Romanet promit tout, en pleurant ; moi, je pleurais trop pour promettre. Mon Savinien rendit l’âme, me laissant désolée de le perdre et bien triste d’être engagée à un homme que je respecte et que j’aime, mais que je ne voudrais pas prendre pour mari. Cependant je sens que je le dois, que je ne peux rester veuve, que le sort de mes enfants et la dernière volonté de mon mari me commandent de prendre cet homme sage et généreux, qui a mis tout son avoir dans nos mains, et à qui je ne pourrais rendre son bien sans ruiner ma famille. Voilà ma position, maître Pierre ; voilà ce qu’il faut dire au Corinthien, afin qu’il ne pense plus à moi, comme moi je vais prie le bon Dieu de ne plus me laisser penser à lui.
– Tout ce que vous m’avez dit est d’une femme vertueuse et d’une bonne mère, répondit Pierre. Je vous approuve de combattre dans ce moment le souvenir du Corinthien, et je vais lui conseiller de ne pas se livrer à de trop vives espérances. Cependant, ma bonne Mère, permettez-moi, et promettez à mon ami, de ne pas croire absolument que tout soit perdu. J’ai assez connu notre Savinien pour être bien sûr que s’il eût pu lire au fond de votre cœur c’est au Corinthien qu’il vous eût fiancée. Il se serait fier à l’avenir de ce jeune homme, si courageux, si bon, si habile dans son art, et aussi dévoué à sa mémoire, à sa veuve et à ses enfants que le Bon-Soutien lui-même. Je connais aussi le Bon-Soutien ; je sais qu’il a des sentiments trop élevés pour accepter le sacrifice de votre vie et de vos sentiments. Il entendra raison là-dessus. Il souffrira sans doute ; mais c’est un homme et un homme de grand cœur. Il restera votre ami et celui d’Amaury. Quant à la dette, je vous prie de n’y pas penser davantage, ma Mère. Il faudra que vous rendiez à Romanet tout ce qu’il a prêté. Si, à l’époque où votre deuil doit finir, le Corinthien, malgré son talent et son courage, n’avait pu compléter cette somme, ce serait à moi de la trouver ; et ce sera votre fils qui me remboursera quand il sera en âge d’homme et au courant de ses affaires. Ne me répondez pas là-dessus. Nous avons bien des soins dans la tête, et il ne faut pas perdre le temps en paroles inutiles. Je ne dirai au Corinthien que ce qu’il doit savoir, et je me fie à l’honneur du Dignitaire pour ne pas vous adresser, pendant tout le temps que durera votre deuil, un seul mot qui vous force à un engagement ou à une rupture. Pleurez votre bon Savinien sans remords et sans amertume, ma brave Savinienne. Ne le pleurez pas jusqu’à vous rendre malade : vous devez à vos enfants, et l’avenir vous récompensera du courage que vous allez avoir.
Ayant ainsi parlé, Pierre embrassa la Savinienne comme un frère embrasse sa sœur ; puis il s’approcha du berceau des enfants pour leur donner aussi un baiser :
– Donnez-leur votre bénédiction, maître Pierre, dit la Savinienne en se mettant à genoux auprès du berceau dont elle soulevait la courtine : la bénédiction d’un ange comme vous leur portera bonheur.
Le récit de ce qui s’était passé entre la Savinienne et Pierre donna du courage au Corinthien, et hâta sa guérison. Il fixa au jour suivant son départ pour Villepreux, résolu de mériter son bonheur par une année au moins de courage et de résignation. Pierre, sans cesser de s’occuper activement de ses chers prisonniers, dut songer à se procurer un second compagnon pour escorter le Corinthien dans sa route et l’aider à son ouvrage. Il n’était pas absolument nécessaire que ce second associé aux travaux du château de Villepreux fût un artiste distingué ; le talent d’Amaury pouvait compter pour deux. Il ne fallait qu’un ouvrier adroit et diligent pour scier, tailler et débillarder. Le Dignitaire lui présenta un brave enfant du Berry, qui n’était pas beau, quoiqu’on l’appelât, par antithèse sans doute, la Clef-des-cœurs. C’était un bon garçon et un rude abatteur d’ouvrage, au dire de tous les compagnons. Cet utile Berrichon, trouvé, embauché, et mis au courant du travail qu’on lui confiait, fit son paquet, ce qui ne fut pas long, car il n’avait pas beaucoup de hardes ; et le rouleur ayant levé son acquit, c’est-à-dire ayant constaté, chez le maître qu’il quittait et chez la Mère, qu’il ne devait rien et qu’il ne lui était rien dû, il se tint prêt à partir. Pierre fit encore, dans cette journée, pour ses compagnons, plusieurs démarches qui ne furent pas un succès ; et, l’horizon commençant à s’éclaircir de ce côté-là, il se mit en route pour le Berceau de la sagesse, accompagné de son Berrichon, et le cœur un peu moins accablé qu’il ne l’avait eu les jours précédents. Chemin faisant, il prévint la Clef-des-cœurs de l’aversion que son père avait pour le compagnonnage, et tâcha de lui faire comprendre la conduite qu’il devait tenir avec maître Huguenin. La Clef-des-cœurs était, certes, un ouvrier très adroit, mais un diplomate très gauche. À cette ingénuité parfaite il unissait la singulière prétention d’être fort rusé, et de savoir conduire finement une affaire délicate. Pierre, qui ne le connaissait pas, se méfia un peu de ses promesses. Mais le Berrichon y revint avec tant d’assurance, que Pierre se disait en lui-même tout en le regardant : On a vu quelquefois beaucoup de sens et de finesse se loger, comme par mégarde, dans ces grosses têtes, dont les yeux ternes et béants ne ressemblent pas mal aux fenêtres peintes que l’on simule sur les murs des maisons mal percées.
L’instruction dirigée contre les fauteurs de la terrible querelle survenue entre les Gavots et les Dévorants eut pour résultat de disculper entièrement les premiers et de les mettre hors d’accusation. Pierre et Romanet, appelés comme témoins principaux, se distinguèrent par leur courage, leur franchise et leur fermeté. La belle figure, l’air distingué et le langage simple et choisi de Pierre Huguenin attirèrent sur lui l’attention des libéraux de la ville, qui assistaient avec leurs journalistes à la séance du tribunal. Mais il ne fut point l’objet de nouvelles avances, car il partit aussitôt qu’il ne se vit plus nécessaire.
Que faisait et à quoi songeait le père Huguenin pendant l’absence de son fils ? Le bonhomme se dépitait et s’emportait ; mais, plus que tout, il s’inquiétait. Il est si exact et si preste à tout ce qu’il entreprend ! se disait-il. Il faut qu’il lui soit arrivé malheur ! Et alors il se désespérait ; car il ne s’était jamais aperçu de l’amour et de l’estime qu’il portait à son fils autant qu’il le faisait depuis cette dernière séparation.
Comme Pierre l’avait craint, sa fièvre en augmenta ; et il n’avait pas pu quitter son lit le jour où, par bonheur, Amaury et le Berrichon arrivèrent. Chemin faisant, le Corinthien avait renouvelé à son compagnon la recommandation que Pierre lui avait déjà faite de ménager les préventions du père Huguenin à l’endroit du compagnonnage ; et, comme il lui répugnait un peu de débuter avec un nouveau maître par un mensonge, il chargea le Berrichon de porter la parole le premier. En sautant à bas de la diligence, ils demandèrent la maison du menuisier, et ils y entrèrent, l’un avec l’aisance d’un niais, l’autre avec la réserve d’un homme d’esprit.
– Holà ! hé ! hohé ! cria le Berrichon en frappant de son bâton sur la porte ouverte ; ho, la maison, salut, bonjour la maison ! N’est-ce pas ici qu’il y a le père Huguenin, maître menuisier ?
En ce moment le père Huguenin reposait dans son lit. Il était de si mauvaise humeur qu’il ne pouvait souffrir personne dans sa chambre. En voyant sa solitude si brusquement troublée, il bondit sur son chevet, et, tirant son rideau de serge jaune, il vit la figure étrangement joviale de Berrichon la Clef-des-Cœurs.
– Passez votre chemin, l’ami, répondit-il brusquement, l’auberge est plus loin.
– Et si nous voulons prendre votre maison pour notre auberge ? reprit la Clef-des-cœurs, qui, comptant sur le plaisir que son arrivée causerait au vieux menuisier, trouvait agréable de plaisanter en attendant qu’il se fît connaître.
– En ce cas, répondit le père Huguenin en commençant à passer sa veste, je vais vous montrer que si on entre sans façon chez un malade, on peut en sortir avec moins de cérémonie encore.
– Pardon pour mon camarade, maître, dit Amaury en se montrant et en saluant le père de son ami avec respect ; nous venons vers vous de la part de Pierre, votre fils, pour vous offrir nos services.
– Mon fils ! s’écria le maître, et où donc est-il, mon fils ?
À Blois, retenu pour deux ou trois jours au plus par une affaire qu’il vous dira lui-même ; il nous a embauchés, et voici deux mots de lui pour nous annoncer.
Le père Huguenin, ayant lu le billet de son fils, commença à se sentir plus calme et moins malade. – À la bonne heure, dit-il en regardant Amaury, vous avez tout à fait bonne façon, mon fils, et votre figure me revient ; mais vous avez là un camarade qui a de singulières manières. Voyons, l’ami, ajouta-t-il en toisant le Berrichon d’un œil sévère, êtes-vous plus gentil au travail que vous ne l’êtes à la maison ? Votre casquette vous sied mal, mon garçon.
– Ma casquette ? dit le Berrichon tout étonné en se décoiffant et en examinant son couvre-chef avec simplicité. Dame, elle n’est pas belle, notre maître ; mais on porte ce qu’on a.
– Mais on se découvre devant un maître en cheveux blancs, dit le Corinthien, qui avait compris la pensée du père Huguenin.
– Ah dame ! on n’est pas élevé dans les collèges, répondit le Berrichon en mettant sa casquette sous son bras ; mais on travaille de bon cœur, c’est tout ce qu’on sait faire.
– Allons, nous verrons cela, mes enfants, dit le père Huguenin en se radoucissant. Vous venez à point, car l’ouvrage presse, et je suis là sur mon lit comme un vieux cheval sur la litière. Vous allez boire un verre de mon vin, et je vous conduirai au château ; car, mort ou vif, il faut que je rassure et contente la pratique.
Le brave homme, ayant appelé sa servante, essaya de se lever, tandis que ses compagnons faisaient honneur au rafraîchissement. Mais il était si souffrant qu’Amaury s’en aperçut, et le supplia, avec sa douceur accoutumée, de ne pas se déranger. Il l’assura que, grâce à Pierre, il était au courant de l’ouvrage comme s’il l’eût commencé lui-même ; et, pour le lui prouver, il lui décrivit la forme et la dimension des voussures, des panneaux, des corniches, de limons, des courbes à double courbure, des calottes d’assemblage, etc., etc., à une ligne près, avec tant de mémoire et de facilité que le vieux menuisier le regarda encore fixement ; puis songeant à l’avantage d’une science qui rend si claires et qui grave si bien dans l’esprit les opérations les plus compliquées, il se gratta l’oreille, remit son bonnet de coton, et remonta dans son lit en disant : À la garde de Dieu !
– Fiez-vous à nous, répondit Amaury. L’envie que nous avons de vous contenter nous tiendra lieu pour aujourd’hui de vos conseils ; et peut-être que demain vous aurez la force de venir à notre aide. En attendant, faites un bon somme, et ne vous tourmentez pas.
– Non, non, ne vous tourmentez pas, notre maître, s’écria la Clef-des-cœurs en avalant un dernier verre de vin à la hâte. Vous verrez que vous avez eu tort de faire mauvaise mine à deux jolis Compagnons comme nous.
– Compagnons ! murmura le père Huguenin, dont le front se rembrunit aussitôt.
– Ah ! je dis cela pour vous faire enrager, riposta le Berrichon en riant, parce que je sais que vous ne les aimez pas, les Compagnons.
– Ah ! ah ! vous êtes dans le Compagnonnage ? grommela le père Huguenin, partagé entre sa vieille rancune et je ne sais quelle sympathie subite.
– Oui, oui, continue le Berrichon qui avait au moins l’esprit de savoir plaisanter sur sa laideur ; nous sommes dans le Devoir des beaux garçons, et c’est moi qui suis le porte-enseigne de ce régiment-là.
– Nous ne connaissons qu’un devoir ici, dit le Corinthien en jouant sur le mot, celui de vous bien servir.
– Que Dieu vous entende ! répliqua le père Huguenin ; et il s’enfonça avec accablement sous ses couvertures.
Cependant il dormit paisiblement, et le lendemain, se sentant mieux, il alla visiter ses compagnons. Il les trouva travaillant de grand cœur, faisant bien marcher les apprentis, et taillant d’aussi bonne besogne que Pierre Huguenin lui-même. Rassuré sur son entreprise, réconcilié avec M. Lerebours, qui jusqu’alors l’avait boudé, plein d’espérance, il s’en retourna au lit ; et bientôt il fut tout à fait sur pied pour recevoir son fils, qui arriva trois jours après dans la soirée.
Un calme céleste se peignait sur le front de Pierre Huguenin. Sa conscience lui rendait bon témoignage, et sa gravité ordinaire était tempérée par une satisfaction intérieure qui se communiqua comme magnétiquement à son père. Interrogé par lui sur la cause de son retard il lui répondit :
– Permettez-moi, mon bon père, de ne pas entrer dans une justification qui prendrait du temps. Quand vous l’exigerez, je vous raconterai ce que j’ai fait à Blois ; mais veuillez m’envoyer tout de suite auprès de mes compagnons, et vous contenter de la parole que je vous donne. Oui, je puis jurer sur l’honneur que je n’ai fait autre chose qu’accomplir un devoir, et que vous m’auriez béni et approuvé si vous aviez eu l’œil sur moi.
– Allons, tu me réponds comme tu veux, dit le vieux menuisier ; et il y a des instants où tu me persuades que tu es le père, et moi le fils. C’est singulier pourtant, mais c’est ainsi.
Il se trouva si bien ce jour-là, qu’il put souper avec son fils, les deux compagnons et les apprentis. Il se prenait de prédilection pour Amaury, dont la douceur et les soins respectueux le charmaient ; et, quoiqu’il répugnât à le questionner sur certaines choses, il se disait à part lui : Si c’est là un de ces enragés Compagnons, du moins il faut avouer que sa figure et ses paroles sont bien trompeuses. Il commençait aussi à revenir sur le compte du Berrichon, et à reconnaître d’excellentes qualités sous cette rude enveloppe. Ses naïvetés le faisaient rire, et il n’était pas fâché d’avoir quelqu’un à reprendre et à railler ; car il avait, comme on a pu le voir, le caractère taquin des gens actifs ; et la dignité habituelle de son fils et du Corinthien le gênait bien un peu.
Ce soir-là, quand le Berrichon eut apaisé sa première faim, qui était toujours impétueuse, il entama la conversation, la bouche pleine et le coude sur la table.
– Camarade, dit-il au Corinthien, pourquoi donc ne voulez-vous pas que je raconte à maître Pierre ce qui s’est passé à son sujet tantôt avec ce grand sotiot de Polydore, Théodore (je ne sais pas comment vous l’appelez), enfin le garçon à l’intendant du château ?
Amaury, mécontent de cette indiscrétion, haussa les épaules et ne répondit rien. Mais le père Huguenin n’était pas disposé à laisser tomber le babil du Berrichon.
– Mon cher Amaury, dit-il, je ne vous conseille pas d’avoir des secrets de moitié avec ce garçon-là. Il est fin et léger comme une grosse poutre de charpente qui vous tomberait sur les doigts du pied.
– Allons, dit Pierre Huguenin, puisqu’il a commencé, il faut le laisser achever. Je vois bien qu’il s’agit de M. Isidore Lerebours. Comment pouvez-vous croire, Amaury, que je me soucie de ce qu’il a pu dire contre moi ? Il faudrait être bien faible d’esprit pour craindre son jugement.
– Ah ! bien ; en ce cas, je vas vous le dire ; vrai, je vas vous le dire, maître Pierre ! s’écria le Berrichon en clignotant du côté d’Amaury, comme pour le supplier de ne pas lui fermer la bouche.
Le Corinthien lui fit signe qu’il pouvait parler, et il commença son récit en ces termes :
– D’abord, c’était une belle dame, une superbe femme, ma foi, toute petite et rouge de figure, qui a passé et repassé, et encore repassé, et encore repassé, comme pour regarder notre ouvrage ; mais, aussi vrai que je mords dans mon pain, c’était pour regarder le pays Corinthien…
– Que veut-il dire avec son pays et son Corinthien ? demanda le père Huguenin, devant qui on était convenu de ne jamais se donner les noms du Compagnonnage.
Pierre marcha un peu fort sur le pied du Berrichon, qui fit une affreuse grimace, et reprit bien vite :
– Quand je dis le pays, c’est comme si je disais l’ami, le camarade… Nous sommes pays, lui et moi : il est de Nantes en Bretagne, et moi, je suis de Nohant-Vic en Berry.
– Très bien ! dit le père Huguenin en se tenant les côtes de rire.
– Et quand je dis le Corinthien, poursuivit le Berrichon, à qui l’on marchait toujours sur le pied, c’est un nom comme ça que je m’amuse à lui donner…
– Enfin cette dame regardait Amaury ? reprit le père Huguenin.
– Quelle dame ? demanda Pierre, qui, sans savoir comment, se prit à écouter avec attention.
– Une grande belle femme toute petite, comme il vous l’a dit, répondit Amaury en riant ; mais je ne la connais pas.
– Si elle est rouge de figure, objecta le père Huguenin, ce n’est pas la demoiselle de Villepreux ; car celle-là est pâle comme une morte. Ce sera peut-être sa fille de chambre ?
– Ah ! peut-être bien, répondit le Berrichon, car on l’appelait madame.
– Elle n’était donc pas seule à vous regarder ? demanda Pierre.
– Toute seule, répondit la Clef-des-cœurs ; mais M. Colidor, qui était avec elle…
– Isidore ! interrompit le père Huguenin d’une grosse voix pour le déconcerter.
– Oui, Théodore, continua le Berrichon, qui avait sa malice tout comme un autre. Eh bien ! ce M. Molitor lui a dit comme ça : Y a-t-il quelque chose pour votre service, madame la marquise ?
– Ah ! ce sera la nièce, la petite dame des Frenays, observa le père Huguenin. Celle-là n’est pas fière et regarde tout le monde… Regardait-elle Amaury ? vrai ?
– Comme je vous regarde ! s’écria le Berrichon.
– Oh non ! autrement ? répondit le vieux menuisier riant des vilains gros yeux que faisait le Berrichon. Et enfin vous a-t-elle parlé ?
– Nenni ! Elle a dit seulement comme ça : Je cherche le petit chien ; ne l’auriez-vous pas vu par ici, messieurs les menuisiers ? Et elle regardait le pays… le camarade Amaury ; dame ! elle le regardait comme si elle avait voulu le manger des yeux !
– Allons donc, imbécile ! c’est toi qu’elle regardait ! dit Amaury. Tu peux bien en convenir : ce n’est pas ta faute si tu es beau garçon.
– Oh ! pour ce qui est de cela, vous voulez rire, répondit le Berrichon. Jamais aucune espèce de femme ne m’a regardé, ni riche ni pauvre, ni jeune ni vieille, excepté la Mère… je veux dire la Savinienne, avant qu’elle fût dans les pleurs pour son défunt.
– Elle te regardait, toi ? s’écria Amaury en rougissant.
– Oui, en pitié, répondit le Berrichon, qui ne manquait pas de bon sens en ce qui lui était personnel ; et elle me disait souvent : Mon pauvre Berrichon, tu as un si drôle de nez et une si drôle de bouche ! Est-ce ton père ou ta mère qui avait ce nez-là et cette bouche-là ?
– Enfin, l’histoire de la dame ? reprit le père Huguenin.
– L’histoire est finie, répliqua le Berrichon. Elle est sortie comme elle est entrée, et M. Hippolyte…
– M. Isidore ! interrompit l’obstiné père Huguenin.
– Comme il vous plaira, reprit le Berrichon. Son nom n’est pas plus beau que mon nez. De sorte que, il s’est établi à côté de nous, les bras croisés comme l’empereur Napoléon tenant sa lorgnette ; et voilà qu’il s’est mis à dire que nous faisions de la pauvre ouvrage, de la pauvreté d’ouvrage, quoi ! Et voilà que tout d’un coup le pays… le camarade Amaury ne lui a rien répondu, et que, tout de suite, moi, j’ai continué à scier mes planches sans rien dire. C’est ce qui l’a fâché, le monsieur ! Il aurait souhaité sans doute qu’on lui demandât pourquoi l’ouvrage ne lui plaisait pas. Et alors il a pris une pièce, en disant que c’était du mauvais matériau, que le bois était déjà fendu, et que, si on laissait tomber ça, ça se casserait comme un verre. Et voilà que le Corinthien (pardon, notre maître, c’est une accoutumance que j’ai de l’appeler comme ça), le Corinthien, que je dis, lui a répondu : Essayez-y donc, notre bourgeois, si le cœur vous en dit. Et voilà qu’il a jeté la pièce par terre de toute sa force ; et voilà qu’elle ne s’est point cassée, sans quoi que je lui cassais la tête avec mon marteau.
– Est-ce là tout ? demande Pierre Huguenin.
– Vous n’en trouvez pas assez, maître Pierre ? excusez ! dit le Berrichon.
– Moi, j’en trouve trop, dit le père Huguenin, qui était devenu pensif. Vois-tu Pierre, je te l’avais prédit : le fils Lerebours te veux du mal, et il t’en fera.
– Nous verrons bien, répondit Pierre.
Le courage était revenu au cœur de Pierre Huguenin. La chapelle lui paraissait encore plus belle que lorsqu’il y était entré pour la première fois. La guérison de son père, la douce société et la précieuse assistance de son cher Corinthien, ajoutaient à son bonheur. Il prit son ciseau, et entonna d’une voix fraîche et sonore le chant sur la menuiserie :
Notre art a puisé sa richesse
Dans les temples de l’Éternel.
Il a pris son droit de noblesse
En posant son sceau sur l’autel.
Puis, avant de donner le premier coup de ciseau, il embrassa son père, serra la main du Corinthien, et se mit à l’ouvrage avec ardeur. Le Berrichon hocha la tête.
– Et pour moi, rien de rien ? dit-il d’un gros air triste et bon.
– Pour toi aussi le cœur et la main, dit Pierre en pressant sa main calleuse.
Le Berrichon, rendu à la joie, fit sur le bois qu’il allait entamer une croix avec le ciseau, suivant l’antique coutume chrétienne de son pays, et se mit à chanter à son tour une chanson de l’Angevin-la-Sagesse, un des braves poètes du Tour de France.
Le père Huguenin, avec son bras en écharpe, les suivait des yeux en souriant. En ce moment, le comte de Villepreux entrait, suivi de sa petite-fille, de la marquise et de M. Lerebours. Le comte, travaillé par la goutte, marchait appuyé d’un côté sur une canne à béquille, de l’autre sur le bras d’Yseult, qui l’accompagnait fidèlement dans toutes ses promenades de propriétaire. M. Lerebours s’était risqué jusqu’à offrir son bras à Joséphine, qui l’avait accepté avec une résignation gracieuse. Le comte s’arrêta à l’entrée de la bibliothèque pour écouter avec curiosité la chanson du Berrichon :
Chassons loin de nous le chagrin
Qui tant d’hommes dévore ;
Pour nous le passé n’est plus rien,
L’avenir rien encore.
– Le rime n’est pas riche, dit le comte à sa fille, mais l’idée va loin.
Et ils s’approchèrent sans être vus. Le bruit de la scie et du rabot couvrait celui de leurs pas et de leurs voix.
– Lequel de tous ceux-là est Pierre Huguenin ? demanda la marquise à l’économe.
– C’est le plus grand et le plus fort de tous, répondit M. Lerebours.
Les yeux de la marquise se portèrent alternativement du Corinthien à l’Ami-du-trait, ne sachant lequel était le plus beau de celui qui ressemblait au chasseur antique avec son air mâle et sa force élégante, ou de l’autre qui rappelait le jeune Raphaël avec sa grâce pensive, sa pâleur et ses longs cheveux.
Le vieux comte, qui avait le goût et le sens du beau, fut frappé aussi du noble trio de têtes grecques que complétait le père Huguenin avec son large front, sa chevelure argentée, les lignes accusées de son profil et son œil plein de feu.
– On dit que le peuple n’est pas beau en France, dit-il à sa petite fille en étendant sa béquille comme s’il lui eût fait remarquer un tableau. Voilà pourtant des échantillons de belle race.
– C’est vrai, répondit Yseult en regardant le vieillard et les deux jeunes gens avec le même calme que s’ils eussent été là en peinture.
Le père Huguenin, qui ne travaillait pas, était venu au-devant des nobles visiteurs avec une politesse franche. L’aspect du comte était vraiment vénérable, et quiconque le voyait était forcé d’abjurer en sa présence tout prévention démocratique. Le comte le salua en ôtant son chapeau tout à fait et en le baissant très bas, comme il eût salué un duc et pair.
Il s’informa d’abord de la blessure du vieux menuisier, et lui dit obligeamment qu’il était fort peiné qu’il eût éprouvé cet accident en travaillant pour lui.
– C’est qu’en effet j’allais un peu vite, répondit le père Huguenin. On ne devrait pas être étourdi à mon âge ; mais M. Lerebours me pressait tellement, que, pour contenter monsieur le comte, je donnais de furieux coups dans le bois ; et je me suis aperçu que mon ciseau avait une bonne trempe quand il a entamé ma vieille peau presque aussi dure que le vieux chêne.
– Vous me faites donc bien méchant, monsieur Lerebours ? dit le comte en se tournant vers son intendant. Je n’ai pourtant jamais estropié personne, que je sache.
Pierre Huguenin, immobile, la tête découverte et la poitrine oppressée, regardait mademoiselle de Villepreux avec une émotion indéfinissable. Il s’était souvenu, seulement en l’entendant nommer, de ses veillées dans le cabinet d’étude, et de l’espèce de culte qu’il avait rendu à la divinité inconnue de ce sanctuaire. Il était troublé en sa présence, comme si un lien mystérieux eût été prêt à se nouer ou à se rompre à cette première entrevue. Il s’étonna d’abord de ne pas la trouver aussi belle qu’il se l’était créée. Elle était, en effet, plus distinguée que jolie. Ses traits étaient fins, son front pur et bien dessiné, sa tête élégante et d’un bel ovale ; mais rien n’était grand ni frappant dans sa personne. Elle manquait absolument d’éclat. Cependant, en la regardant bien, on voyait qu’elle dédaignait d’en montrer ; car son œil petit et noir eût pu s’animer, sa bouche sourire, et toute sa frêle personne dévoiler la grâce cachée qui était en elle. Mais il y avait comme un parti pris de mépriser le travail de la séduction. Elle était toujours vêtue en conséquence ; ses robes étaient sombres et sans aucun ornement, et ses cheveux partagés en bandeaux lisses sur son front. Avec cette rigidité d’aspect et d’intention, elle avait un charme bien pénétrant pour qui savait la comprendre ; mais cela était impossible à la première vue, et en tout temps assez difficile.
Pierre Huguenin l’examinait ; mais tout à coup il rencontra son regard. Ce regard était presque hardi, à force d’être indifférent et calme. Pierre rougit, détourna les yeux, et sentit un poids de glace tomber sur son imagination : non qu’il trouvât l’héroïne de la tourelle désagréable ou antipathique, mais cette gravité étrange dans une si jeune fille détruisait toutes ses notions et dérangeait tous ses rêves. Il ne savait pas s’il devait la considérer comme un enfant malade, ou comme une organisation à jamais frappée d’apathie et de langueur. Et puis il se dit qu’il ne la connaîtrait jamais davantage, qu’il ne la reverrait peut-être pas, qu’il n’aurait aucune occasion d’échanger un second regard avec elle ; et il se sentit triste, comme s’il eût perdu la protection de quelque puissance idéale sur laquelle il aurait compté sans la connaître.
Cependant le comte s’était approché des travaux. Il en examina attentivement toutes les parties :
– Cela est parfaitement exécuté, dit-il, et je ne puis que vous donner des éloges ; mais êtes-vous bien sûrs, messieurs, de la qualité de votre bois ?
– Certainement il ne vaut pas, répondit Pierre, celui de l’ancienne boiserie. Dans deux cents ans il sera bon, et l’ancien ne le sera peut-être plus. Mais ce dont je puis répondre, c’est que le mien ne jouera pas de manière à compromettre l’ensemble. Si une planche se contracte, si un panneau vient à éclater, ce qui n’est pas probable, je le réparerai à mes frais et avant qu’on en ait eu la vue choquée.
– Mais si vous vous étiez trompé sur toute la qualité de la matière ? dit le comte ; si l’ouvrage entier était à recommencer ?
– Je le recommencerais à mon compte, et je m’engagerais à fournir de meilleur bois, répondit Pierre.
– En ce cas, dit le comte en se retournant vers sa fille comme pour la prendre à témoin, je crois qu’il faut avoir confiance et laisser faire la conscience et le talent des gens. À coup sûr, vous travaillez fort bien, messieurs, et je n’aurais pas cru qu’on pût reproduire aussi fidèlement les anciens modèles.
– Il y a un mince mérite à cela, répondit Pierre ; ce n’est qu’un travail d’artisan appliqué et docile. Mais celui qui a dessiné le modèle était un artiste. Celui-là avait le goût, l’invention, le sentiment, aujourd’hui perdu, de la proportion élégante et simple.
Les yeux du comte s’animèrent, et il frappa légèrement le pavé de sa béquille, ce qui était chez lui l’indice d’une surprise et d’une satisfaction intérieure. Le père Huguenin le savait bien, et il le remarqua.
– Mais c’est être artiste que de comprendre et d’exprimer comme vous faites ! dit le comte.
– Nous prenons tous ce titre, répondit Pierre, mais nous ne le méritons pas. Cependant, ajouta-t-il en désignant Amaury, voici un artiste. Il pratique le menuiserie telle qu’on la fait aujourd’hui, parce qu’il faut gagner sa vie ; mais il pourrait inventer d’aussi belles choses que ce qui est ici. S’il y avait dans le château une pièce à décorer, on pourrait consulter les dessins qu’il a faits à ses moments perdus pour son amusement, et on y verrait des modèles que les connaisseurs ne critiqueraient pas.
– En vérité ? dit le comte en regardant Amaury, qui, ne s’attendant guère à cette révélation, rougissait jusqu’au blanc des yeux. Est-il votre frère ?
– Non, monsieur le comte ; mais c’est tout comme, répondit Pierre.
– Eh bien ! nous mettrons ses talents à profit, et les vôtres aussi, monsieur. Charmé de vous connaître ! Je suis bien votre serviteur.
Et le comte l’ayant salué avec politesse, et même avec une certaine déférence, s’éloigna, s’émerveillant tout bas, avec sa petit-fille, du bon sens et de la modestie des réponses de Pierre Huguenin.
Le soir, au milieu du souper des Huguenin, un domestique du château vint prier Pierre de se rendre auprès de M. le comte. Ce message fut transmis avec une politesse qui frappa le père Lacrête, présent au souper.
– Jamais je n’ai vu leurs laquais si honnêtes, dit-il tout bas à son compère.
– Je t’assure que mon fils a quelque chose de singulier, répondit de même le père Huguenin. Il impose à tout le monde.
Pierre était monté à sa chambre. Il en redescendit habillé et peigné comme un dimanche. Son père eut envie de l’en plaisanter ; il n’osa pas.
– Excusez ! dit le Berrichon dès que Pierre fut sorti pour se rendre au château. Il s’est fait brave, notre jeune maître ! S’il y va de ce train-là gare à vous, pays Corinthien ! la petite baronne ne vous regardera plus.
– Assez de plaisanteries là-dessus, dit le père Huguenin d’un ton sévère. Les propos portent toujours malheur, et ceux-là pourraient faire du tort à mon fils. Si vous n’y tenez pas, mon Amaury, vous ne laisserez pas continuer.
– Les paroles oiseuses me déplaisent autant qu’à vous, mon maître, répondit le Corinthien. Ainsi, Berrichon, nous ne parlerons plus de cela, n’est-ce pas, ami ?
– Assez causé, dit la Clef-des-cœurs. Mon affaire, à moi, c’est de faire rire. Quand on ne rit plus…
– Nous savons que tu as de l’esprit, mon garçon, dit le père Huguenin. Tu nous feras rire d’autre chose.
– C’est égal, dit le Berrichon, ces gens du château me reviennent, à moi. Ça n’est pas fier, et c’est gentil comme tout, ces dames nobles !
Quand Pierre vit ouvrir devant lui la porte du cabinet de M. de Villepreux, il sentit un malaise affreux s’emparer de lui.
Lorsqu’il entra, Yseult se leva. Fut-ce pour le saluer ou pour lui faire place ? Pierre se découvrit sans oser la voir.
– Veuillez vous asseoir, monsieur, dit le comte en lui montrant un siège.
Pierre se troubla, et prit un siège qui était embarrassé de livres et de papiers. Yseult vint à son secours en lui en plaçant un autre auprès de la table, et elle s’éloigna un peu. Il ne sut pas où elle s’asseyait, tant il craignait de rencontrer son regard.
– Je vous demande pardon si je vous ai fait venir, dit le comte ; mais je suis trop vieux et trop goutteux pour me déplacer. J’ai vu ce matin que la réparation des boiseries allait fort vite, et je voudrais savoir de vous si vous croyez pouvoir vous charger d’y mettre les ornements de sculpture.
– Ce n’est pas ma partie, répondit Pierre ; mais avec l’aide de mon compagnon, à qui j’ai vu exécuter des ornements très délicats et très difficiles, je crois pouvoir copier fidèlement ceux dont il est question.
– Ainsi vous voudrez bien vous en charger ? dit le comte. Mon intention était d’abord de faire venir des sculpteurs en bois ; mais d’après ce que vous m’avez dit ce matin, et sur ce que j’ai vu de votre travail, l’idée m’est venue de vous confier aussi la sculpture. C’est pourquoi j’ai voulu vous voir seul, afin de ne pas blesser votre compagnon au cas où, dans votre conscience, vous jugeriez cet ouvrage au-dessus de ses forces.
– Je crois que vous serez content de lui, monsieur le comte. Mais je dois vous dire d’avance que ce travail prendra beaucoup de temps ; car aucun de nos apprentis ne pourrait nous y aider.
– Eh bien, vous prendrez le temps nécessaire. Pouvez-vous me promettre de ne pas vous laisser interrompre par des travaux étrangers à ceux de ma maison ?
– Je le puis, monsieur le comte. Mais un scrupule me retient. Oserai-je vous demander si vous aviez jeté les yeux sur quelque sculpteur pour lui confier cet ouvrage ?
– Sur aucun. Je comptais demander à mon architecte de Paris de m’envoyer ceux qu’il jugerait propres. Mais puis-je vous demander, à mon tour, pourquoi vous me faites cette question ?
– Parce qu’il est contraire à l’esprit de notre corps, et, je pense, à la délicatesse en général, de nous charger d’une besogne qui n’est pas dans nos attributions ordinaires, lorsque nous nous trouvons en concurrence avec ceux qu’elle concerne exclusivement. Ce serait empiéter sur les droits d’autrui, et priver des ouvriers d’un profit qui leur revient naturellement plus qu’à nous.
– Ce scrupule est honnête, et ne m’étonne pas de votre part, répondit le comte. Mais vous pouvez être tranquille ; je ne m’étais adressé à personne, et d’ailleurs ma volonté à cet égard doit s’exercer librement. Le déplacement d’ouvriers étrangers à la province augmenterait de beaucoup ma dépense. Prenez cette raison pour vous, s’il vous en faut une. Pour moi, j’en ai une autre ; c’est le plaisir de vous confier un travail qui doit vous plaire, et dont vous sentez si bien la beauté.
– Je ne commencerai cependant pas, répondit Pierre, sans vous avoir soumis un échantillon de notre savoir-faire, afin que vous puissiez changer d’avis si nous ne réussissons pas bien.
– Pourriez-vous me l’apporter dans quelques jours ?
– Je pense que oui, monsieur le comte.
– Et moi, dit mademoiselle de Villepreux, puis-je vous faire une prière, monsieur Pierre ?
Pierre tressaillit sur sa chaise en entendant cette voix s’adresser à lui. Il avait cru que si jamais pareille chose pouvait arriver, ce serait sous l’influence de circonstances bizarres et romanesques. Ce qui est tout naturel ne contente guère une imagination échauffée. Il s’inclina sans pouvoir dire un mot.
– Ce serait, reprit Yseult, de replacer la porte de mon cabinet, que M. Lerebours vous a redemandée déjà bien des fois, et qui est égarée, à ce qu’il prétend. Vous me feriez un grand plaisir de la faire chercher, et de la remettre en place, dans quelque état qu’elle se trouve.
– À propos, c’est vrai ! dit le comte. Elle aime son cabinet, et ne peut plus s’y tenir.
– Cela sera fait demain, répondit Pierre.
Et il se retira tout accablé, tout effrayé de la tristesse qui revenait s’emparer de lui.
– Je suis un fou, se dit-il en reprenant le chemin de sa maison. Cette porte sera replacée demain : il le faut ; il faudra qu’elle soit fermée pour toujours entre elle et moi.
Lorsque Pierre, qui, chez lui, comme en voyage, partageait son lit avec Amaury, à la manière des anciens frères d’armes, raconta à son ami la proposition que le comte lui avait faite, un vif sentiment d’espérance et de joie s’empara du jeune artiste. Il avait toujours senti l’adresse délicate de ses mains et le goût exquis de ses pensées le porter vers la sculpture ; mais ayant commencé l’état de menuisier et s’étant affilié à un compagnonnage de cette profession, il avait craint de se retarder dans sa carrière en embrassant une voie nouvelle. Les encouragements lui avaient manqué. Pierre était le seul qui lui eût conseillé d’aller prendre à Paris les notions de son art de prédilection. Mais à cette époque-là, le Corinthien était retenu à Blois par son amour pour la Savinienne. Il avait donc renoncé à son rêve, et avait rabattu ses prétentions sur les ornements que comporte la menuiserie en bâtiments. De l’aveu de tous les compagnons, il excellait à la partie difficile des calottes ornées dans les niches, et personne ne découpait comme lui les feuilles légères d’un chapiteau grec. C’est à cause de cette spécialité qu’on lui avait donné l’élégant surnom qu’il portait.
– Ah ! mon ami, s’écria-t-il, que la destinée est bonne d’envoyer cette diversion à ma tristesse ! Je n’ai pas eu la force de te dire mon admiration pour cette belle boiserie, et l’effet qu’elle a produit sur moi la première fois que je l’ai regardée. Voilà qu’enfin je vais pouvoir dire à mon tour : Et moi aussi je suis artiste ! Je vais faire de la sculpture, je vais créer des êtres, je vais donne la vie ! et mon imagination, qui faisait mon supplice, va faire ma joie et ma puissance !
Le délire du Corinthien causa quelque surprise à son ami. Pierre ne connaissait pas encore toute l’exaltation de cette jeune tête, qui avait dévoré bien des livres et caressé bien des songes dorés dans ses voyages. Il l’embrassa avec une admiration mêlée d’attendrissement, et l’engagea à se calmer pour prendre un peu de repos. Mais le Corinthien ne put dormir, et il était levé avant le jour. Il ne songea point à déjeuner ; et, quand son ami arriva à l’atelier, il le trouva occupé à sculpter une figure.
– J’ai commencé par le plus difficile, lui dit-il, parce que je ne suis point inquiet pour le reste. Mais cette tête réussira-t-elle ? Je sais bien qu’elle ne ressemblera pas exactement au modèle. Mais pourvu qu’elle ait de la vérité, de l’expression et de la grâce, elle sera digne de subsister. Ce que j’admire dans cette boiserie, c’est qu’il n’y a pas deux ornements ni deux figures semblables. C’est la variété et le caprice infinis dans l’harmonie et la régularité. Oh ! mon ami, puissé-je trouver la beauté, moi aussi ! puissé-je mettre au jour ce que j’ai dans l’âme, et produire ce que je sens !
– Mais où as-tu appris l’art du dessin ? lui demanda Pierre étonné de voir venir une tête humaine sous le ciseau du Corinthien.
– Nulle part et partout, répondit le jeune homme. J’ai toujours été poussé par un instinct irrésistible vers les statues et les bas-reliefs. Je n’ai jamais passé devant un monument sans m’arrêter pour en considérer longtemps tous les ornements et toutes les sculptures. Mais c’est dans les musées des grandes villes que j’ai caché de longues contemplations et savouré des jouissances que je n’aurais osé dire à personne. Je puis dire que j’y allais assouvir une passion. J’ai même fait quelques dessins d’après les modèles. À Arles, j’ai essayé de copier la Vénus antique, et j’ai pris le contour de quelques vases et de quelques sarcophages que je rêvais d’exécuter en bois et de placer comme ornement dans quelque partie de décor. Mais savais-je ce que je faisais ? Et sais-je à présent ce que j’ai fait ? De grossières caricatures peut-être. J’ai calculé géométriquement les proportions ; mais la grâce, la finesse, le mouvement, la beauté en un mot !… Qui me dira que ma main obéit à ma pensée ? qui me prouvera que mes yeux ne m’ont pas trompé, quand ils ont cru retrouver sur le papier ce qu’ils avaient découvert et observé dans la pierre et dans le marbre ?… Je m’agite dans le chaos, dans le néant peut-être !
En parlant ainsi, le Corinthien travaillait avec ardeur ; ses yeux étaient brillants et humides, sont front était baigné de sueur. Il y avait au fond de son âme une angoisse délicieuse et terrible. Pierre la partageait. Quand la figure fut achevée, Amaury, voyant arriver le père Huguenin et les apprentis, essuya son front, et cacha dans un coin son œuvre et les outils dont il s’était servi pour la faire. Il craignait le jugement de l’ignorance, et d’être découragé par quelque raillerie. Il ne voulait même pas examiner à la dérobée ce qu’il avait fait, crainte d’apercevoir son impuissance et de perdre trop vite l’espoir plein de délices. Quand les ouvriers sortirent à midi pour goûter, il ne les suivit pas, et pria Pierre Huguenin de lui aller chercher un morceau de pain. Mais quand celui-ci le lui rapporta, il ne songea point à y toucher.
– Pierre ! s’écria-t-il, je crois que j’ai réussi ; mais je tremble de te montrer ce que j’ai fait. Si tu le condamnes, ne me le dis pas encore, je t’en prie. Laisse-moi me flatter jusqu’à ce soir encore.
L’heure du souper étant venue, il enveloppa la figurine dans son mouchoir, et la donnant à Pierre : – Prends-la, dit-il, et attends que tu sois seul pour la regarder. Si tu la trouves mauvaise, brise-la et ne m’en parle plus.
– Je m’en garderai bien, dit Pierre, je ne puis juger le mérite d’une pareille chose ; mais je sais quelqu’un qui doit s’y connaître, et je te dirai dans une heure si tu dois poursuivre ou cesser. Va m’attendre à la maison, et soupe, car tu n’as rien pris de la journée.
Pierre ne songea pas à prendre ses beaux habits. Il ne se souvint même pas de l’embarras qu’il avait éprouvé la veille, en paraissant devant le comte et devant sa fille ; il ne pensa qu’à l’anxiété de son ami, et il demanda à parler à M. de Villepreux. On l’introduisit, comme la veille, dans le cabinet. Yseult n’y était pas. Pierre entra sans crainte.
– Voilà, dit-il, ce que mon ami a essayé. Cela me semble bien ; mais je ne m’y connais pas assez pour en décider.
– Comment ! une figure ? s’écria le comte. Mais je n’avais pas demandé cela ; ou, pour mieux dire, je n’avais pas compté là-dessus, ajouta-t-il en regardant la figure avec étonnement.
– Cela ne fait-il pas partie des ornements que monsieur le comte voulait nous confier ?
– Ma foi ! je n’ai pas même songé à vous dire que j’enverrais à Paris quelques-uns des modèles pour les faire copier par des gens de l’art. Je n’aurais jamais cru que votre ami osât entreprendre une chose de cette importance. Son audace m’étonne un peu, je l’avoue… mais ce qui m’étonne beaucoup, c’est le succès ; car cela me paraît remarquable. Pourtant, comme je ne suis guère meilleur juge que vous, je vais montrer cela à ma fille, qui dessine fort bien et qui a beaucoup de goût.
Le comte sonna.
– Ma fille est-elle au salon ? demanda-t-il à son valet de chambre.
– Mademoiselle est dans son cabinet de la tourelle, répondit le valet.
– Priez-la de venir me trouver, reprit le comte.
– Dans la tourelle ! pensa Pierre Huguenin. Elle était là tout à l’heure pendant que j’étais dans l’atelier, et je ne le soupçonnais pas ! Et pourtant la porte n’est pas encore replacée !…
Son cœur battit avec force lorsque Yseult entra.
– Regarde cela, mon enfant, dit le comte en lui montrant la tête sculptée ; qu’en penses-tu ?
– C’est une fort jolie chose, répondit mademoiselle de Villepreux ; c’est une des figures de la vieille boiserie qu’ils ont grattée ?
– Ce n’est pas une des anciennes, répondit Pierre avec une joyeuse assurance ; c’est l’ouvrage de mon compagnon.
– Ou le vôtre, dit-elle en le regardant.
– Je n’ai pas tant d’adresse, répondit-il ; je ne me risquerais pas à le tenter. Je pourrais faire des feuillages et des bordures, quelques animaux tout au plus ; mais les personnages ne peuvent pas sortir que du ciseau de mon ami. Veuillez dire votre avis, monsieur.
Dans son trouble, Pierre ne sut pas dire mademoiselle en s’adressant à Yseult, et sa confusion augmenta quand il la vit sourire de sa méprise ; mais reprenant aussitôt son sérieux :
– Savez-vous, mon père, dit-elle, que ceci est bien curieux et bien remarquable ? Il y a là-dedans une naïveté de sentiment qui vaut mieux que l’art ; et un artiste de profession n’aurait jamais compris le style comme cet ouvrier l’a fait. Il aurait voulu corriger, embellir. Ce qui est une qualité principale, l’absence de savoir, lui aurait paru un défaut. Il aurait tourmenté et maniéré ce bois sans en tirer cette forme simple, vraie et pleine de grâce dans sa gaucherie. Il semble que cela soit sorti, comme le modèle, de la main d’un ouvrier du quinzième siècle : même caractère, même ingénuité, même ignorance des règles, même franchise d’intention. Je vous assure que c’est beau dans son genre, et qu’il ne faut pas chercher ailleurs le sculpteur qui réparera toute la boiserie. Et il faudra le bien récompenser, cela en vaut la peine ; car c’est un travail qui prouve beaucoup d’intelligence. Le hasard vous a toujours bien servi, mon père ; en voici une nouvelle preuve.
Pierre écoutait les paroles d’Yseult résonner à ses oreilles comme de la musique. Les éloges qu’elle donnait à son ami et les expressions dont elle se servait lui semblaient sortir d’un rêve. Il ne songeait plus à voir en elle que la femme de goût et d’intelligence, dont la retraite studieuse l’avait rempli d’enthousiasme avant qu’il vît sa personne. Pendant qu’elle parlait à son père, il avait osé la regarder ; et il la trouvait, dans ce moment, aussi belle qu’il l’avait imaginée. C’est qu’elle parlait avec animation des choses qui remplissaient le cœur et la pensée de l’Ami-du-trait et de l’ami du Corinthien. Il la sentait son égale, tant qu’il la voyait sous cette face d’artiste.
– Nous pouvons donc être quelque chose à ses yeux, pensait-il ; et si elle a la misérable pensée de mépriser nos manières et nos habits grossiers, du moins elle est forcée de comprendre qu’il faut un certain génie pour ennoblir le travail des mains.
Plus fier et plus heureux des éloges qu’on donnait au Corinthien que s’il les eût mérités lui-même, il sentit sa timidité se dissiper tout à coup.
– Je voudrais que le Corinthien fût ici, dit-il, et qu’il entendît comme on parle de son ouvrage. Je voudrais pouvoir retenir les mots qui viennent d’être prononcés pour les lui transmettre ; mais je crains de ne les avoir pas assez compris pour les lui répéter.
– Ma foi ! c’est tout au plus si je les entends moi-même, dit le vieux comte en riant. La langue s’enrichit tous les jours de subtilités charmantes. Voulez-vous m’expliquer, à moi, tout ce que vous venez de dire, ma fille ?
– Mon père, répondit Yseult, n’est-ce pas qu’il y a des choses qui sont d’autant mieux qu’elles ne sont pas tout à fait bien ? Est-ce que le sourire naïf d’un enfant n’est pas mille fois plus charmant que l’affabilité étudiée d’un prince ? Dans tous les arts, ce qu’il y a de plus difficile à conserver c’est la grâce naturelle, et c’est là ce que nous chérissons dans les ouvrages du temps passé. Certainement ils ne sont pas tous bons, et dans la sculpture en bois de notre chapelle il y a une complète ignorance des principes et des règles. Pourtant il est impossible de les regarder sans plaisir et sans intérêt. C’est que les ouvriers de cette époque, et particulièrement l’artisan inconnu qui a fait ce travail, avaient le sentiment du beau et du vrai. Il y a bien là des têtes trop grosses, des bras et des jambes dans un mouvement forcé et d’une proportion défectueuse ; mais ces têtes ont toutes une expression bien sentie, ces bras ont de la grâce, ces jambes marchent. Tout cela est plein de force et d’action. Les ornements sont simples et larges. En un mot, on voit là le produit des facultés naturelles les plus heureuses, et cette sainte confiance qui fait le charme de l’enfance et la puissance de l’artiste.
Le vieux comte regarda sa fille, et malgré lui il regarda Pierre, poussé par l’invincible besoin de faire partager à quelqu’un le plaisir qu’il éprouvait à l’entendre bien parler. Un sourire de bonheur et de sympathie embellissait le visage déjà si beau du jeune artisan. Mademoiselle de Villepreux s’en aperçut-elle ? Le comte vit que ce qu’elle venait de dire avait été parfaitement compris, et il n’en put douter lorsque Pierre s’écria :
– Je pourrai redire tout cela mot à mot au Corinthien.
– Le Corinthien justifie son surnom, dit le comte. Je m’intéresse à ce garçon-là. Où a-t-il été élevé ?
– Comme nous tous, sur les chemins, répondit Pierre. Nous travaillons et nous étudions en nous arrêtant de ville en ville. Nous avons nos ateliers et nos écoles, où nous sommes élèves les uns des autres. Mais quant aux dispositions particulières dont cet ouvrage est la preuve, personne ne les a cultivées dans le Corinthien. Cela lui est venu un beau matin, et il s’est formé tout seul.
– Est-ce qu’il ne serait pas fils de quelque artiste tombé dans la misère ? dit le comte.
– Son père était compagnon menuisier comme lui, répondit Pierre.
– Et il est pauvre, ce bon Corinthien ?
– Non pas précisément ; il est jeune, fort, laborieux et plein d’espérance.
– Mais il n’a rien ?
– Rien que ses bras et ses outils.
– Et son génie, dit Yseult en regardant la tête sculptée ; car il en a, je vous en réponds.
– Eh bien ! il faudrait cultiver cela, reprit le comte, l’envoyer à Paris, dans un atelier de dessin, et puis le placer chez quelque bon sculpteur. Qui sait ? il pourrait peut-être faire de la statuaire un jour, et devenir un grand artiste. Nous penserons à cela, n’est-ce pas, ma fille ?
– De tout mon cœur, répondit Yseult.
– Engagez-le à continuer, dit le comte à Pierre Huguenin. J’irai le voir travailler ; cela m’amusera, et l’encouragera peut-être.
Pierre rapporta mot pour mot à son ami tout cet entretien, et Amaury rêva statuaire toute la nuit. Quant à Pierre, il rêva de mademoiselle de Villepreux. Il la vit sous toutes les formes, tantôt froide et méprisante, tantôt bienveillante et familière ; et je ne sais comment l’image de la porte de la tourelle se trouvait toujours mêlée à cette vision. Une fois il lui sembla que la jeune châtelaine, debout au seuil de son cabinet, l’appelait, et qu’il montait jusqu’à cette porte sans escalier, par la seule puissance de sa volonté. Elle lui montrait un grand livre sur lequel étaient tracés des figures et des caractères mystérieux. Mais au moment où il essayait de les déchiffrer, encouragé par le sourire inspiré de la jeune sibylle, la porte se refermait sur lui avec violence, et sur le panneau de cette porte il voyait la figure d’Yseult ; mais ce n’était qu’une figure de bois sculpté, et il se disait : N’ai-je pas été bien fou de prendre cette sculpture pour un être vivant ?
Lorsqu’il s’éveilla de ce sommeil pénible, mécontent du trouble involontaire qui avait envahi ses pensées naguère si sereines, il résolut d’en finir avec son rêve en replaçant la porte. Son premier soin fut de la tirer du coin où il l’avait cachée. Les ferrures étaient encore bonnes, et, comme on lui avait prescrit de la remettre en quelque état qu’elle se trouvât, il approcha l’escalier roulant de la muraille et commença son travail.
Tandis qu’il frappait avec force, la face tournée vers l’atelier, mademoiselle de Villepreux entra dans son cabinet pour y chercher une note que lui demandait son grand-père ; et, lorsque Pierre se retourna, il la vit debout près d’une table, et feuilletant ses papiers sans faire attention à lui. Il était impossible pourtant qu’elle n’eût pas remarqué sa présence, car il faisait grand bruit avec son marteau.
Il y eut un instant de répit dans le tapage qu’il faisait. Il s’agissait de mesurer un morceau qui manquait en haut, dans la plinthe. En ce moment Pierre faisait face au cabinet. Il était sur le palier, et il se sentait moins timide. Il eut la curiosité de regarder mademoiselle de Villepreux, comptant bien qu’elle ne s’en apercevrait pas. Elle lui tournait le dos ; mais il voyait sa taille frêle et gracieuse, et ses magnifiques cheveux noirs dont elle était si peu vaine qu’elle les portait en torsade serrée, quoiqu’à cette époque les femmes eussent adopté la mode des coques crêpées, orgueilleuses et menaçantes. Il y a dans l’absence de coquetterie quelque chose de touchant, que Pierre avait trop de délicatesse d’esprit pour ne pas remarquer ; et il le remarqua assez longtemps pour que mademoiselle de Villepreux fût tirée de sa préoccupation par ce silence, ainsi qu’il arrive lorsqu’on s’endort dans le bruit et qu’on s’éveille si le bruit cesse.
– Vous regardez cette crédence ? lui dit-elle avec le plus parfait naturel et sans que l’idée lui vînt de se croire l’objet d’une telle attention.
Pierre se troubla, rougit, balbutia, et voulant répondre oui, répondit non.
– Eh bien ! regardez-la de plus près, dit Yseult, qui n’avait pas écouté sa réponse, et qui s’était remise à ranger ses papiers. N’est-ce pas qu’elle est belle ?
– Cette vierge de Raphaël ? dit Pierre tout hors de lui et sans songer à ce qu’il disait : oh oui ! elle est bien belle !
Yseult, surprise de ce que la gravure occupait le menuisier plus que la crédence, leva les yeux sur lui, et vit son émotion, mais sans la comprendre. Elle l’attribua à cette timidité qu’elle avait déjà remarquée en lui ; et, par une habitude de bonté affable que son grand-père lui avait inculquée, elle désira de le rassurer. – Vous aimez les gravures ? lui dit-elle.
– J’aime beaucoup celle-ci, dit Pierre. Si mon compagnon la voyait, il serait bien heureux.
– Voulez-vous que je vous la prête pour la lui montrer ? dit Yseult. Emportez-la.
– Je n’oserai pas me permettre…, balbutia Pierre tout interdit de cette bonté familière à laquelle il ne s’attendait pas.
– Si ! si ! décrochez-la, dit Yseult en se levant. Elle décrocha elle-même la gravure pour la lui remettre. Vous sauriez bien copier ce cadre ? ajouta-t-elle en lui faisant remarquer le cadre de bois sculpté de la madone.
– C’est de l’ébénisterie, répondit-il, et pourtant je crois que je pourrais en faire un semblable.
– En ce cas, je vous en demanderai plusieurs. J’ai ici quelques vieilles gravures très belles. En parlant elle ouvrit le carton où elles étaient, et mit Pierre à même de les regarder.
– Voici celle que j’aime le mieux, dit-il en s’arrêtant sur un Marc-Antoine.
– Vous avez bien raison, c’est la meilleure, répondit Yseult, qui prenait un plaisir candide à remarquer le bon sens et le jugement élevé de l’artisan.
– Mon Dieu ! que cela est beau ! reprit-il ; je ne m’y connais pas, mais je sens que cela est grand ! On est heureux de pouvoir regarder souvent de belles choses.
– Elles sont rares partout, dit Yseult avec le désir de détourner l’amertume secrète que lui révélait cette exclamation.
Pierre regardait toujours la gravure. Il l’avait admirée, sans doute, mais il pensait à autre chose. Chaque seconde qui s’écoulait dans cette apparence d’intimité avec l’être qui commençait à bouleverser son esprit passait sur lui comme un siècle de bonheur qu’il savourait en tremblant. Le temps n’avait plus de valeur réelle en cet instant ; ou, pour mieux dire, cet instant se détachait pour lui de la vie réelle, comme il nous semble que cela arrive dans les songes.
– Puisqu’elle vous plaît tant, dit Yseult attendrie dans son âme d’artiste, prenez-la, je vous la donne.
Pierre aurait mieux aimé qu’elle lui dît : – Je vous en prie. Il la força de le dire en refusant avec une certaine fierté.
– Vous me ferez beaucoup de plaisir en l’acceptant, reprit Yseult ; j’en retrouverai une autre pour moi. Ne craignez pas de m’en priver.
– Eh bien ! dit Pierre, je vous ferai un cadre en échange.
– En échange ? dit mademoiselle de Villepreux qui trouva le mot un peu familier.
– Pourquoi non ? dit Pierre qui, dans les choses délicates, retrouvait spontanément le tact et l’aplomb d’une nature élevée. Je ne suis pas forcé d’accepter un cadeau.
– Vous avez raison, répondit Yseult avec un mouvement de noble franchise. J’accepte le cadre, et avec bien du plaisir. Et elle ajouta en voyant le doux orgueil qui brillait sur le front de l’artisan : – Si mon grand-père était là, il serait enchanté de voir cette gravure entre vos mains.
Peut-être que cet innocent et dangereux entretien se fût prolongé ; mais la petite marquise des Frenays vint l’interrompre. Elle débuta par un cri de surprise fort bizarre.
– Qu’avez-vous donc, ma chère ? lui dit Yseult avec un sang-froid qui la déconcerta tout à coup.
– Je m’attendais à vous trouver seule, répondit la marquise.
– Eh bien ! ne suis-je pas seule ? dit Yseult en baissant la voix pour que l’ouvrier n’entendit pas ce mot terrible ; mais il l’entendit : le cœur saisit parfois mieux que l’oreille. L’affreuse réponse tomba comme la mort dans cette âme embrasée d’amour et de bonheur. Il jeta la gravure au fond du carton, et le carton sur une chaise, avec un mouvement d’horreur qui ne put échapper à mademoiselle de Villepreux ; et, reprenant son marteau, il acheva de replacer la porte avec une rapidité extrême. Puis, s’éloignant sans saluer, sans tourner les yeux vers les deux dames, il quitta l’atelier plein de haine pour son idole, et plein de mépris pour lui-même aussi, qui s’était laissé bercer par de folles imaginations.
Quand les jeunes dames se trouvèrent tête à tête, il y eut entre elles une conversation assez singulière.
– Vous avez dit une parole bien dure pour ce pauvre jeune homme, dit la marquise en voyant Pierre Huguenin s’éloigner.
– Il ne l’a pas entendue, répondit Yseult, et d’ailleurs il n’aurait pas pu la comprendre.
Yseult sentait qu’elle se mentait à elle-même. Elle avait fort bien remarqué l’indignation de l’artisan ; et comme, malgré les préjugés que l’usage du monde avait pu lui donner, elle était foncièrement bonne et juste, elle éprouvait un repentir profond et une sorte d’angoisse. Mais elle avait trop de fierté pour en convenir.
– Vous direz ce que vous voudrez, reprit Joséphine, ce garçon a été blessé au cœur, cela était facile à voir.
– Il aurait tort de croire que j’ai songé à l’humilier, répondit Yseult, qui cherchait à s’excuser à ses propres yeux. Vous m’eussiez trouvée tête à tête, n’importe avec quel homme autre que mon père ou mon frère, j’aurais pu vous faire la même réponse.
– Oui dà ! repartit la marquise. Vous ne l’auriez pas faite, cousine ! c’eût été mettre au défi tout autre qu’un pauvre diable d’artisan ; et comme vous savez que, du côté d’un homme comme cela, vous n’avez rien à craindre, vous avez été brave et cruelle à bon marché.
– Eh bien ! si j’ai eu tort, c’est votre faute, Joséphine, dit mademoiselle de Villepreux avec un peu d’humeur. Vous avez provoqué cette sotte réponse par une exclamation déplacée.
– Eh ! mon Dieu ! qu’ai-je donc fait de si révoltant ? Le fait est que j’ai été surprise de vous trouver en conversation animée avec un garçon menuisier. Qui ne l’eût été à ma place ? J’ai fait un cri malgré moi ; et quand j’ai vu ce garçon rougir jusqu’au blanc des yeux, j’ai été bien fâchée d’être entrée aussi brusquement. Mais comment pouvais-je prévoir…
– Ma chère, dit Yseult en l’interrompant avec un dépit qu’elle ne se souvenait pas d’avoir jamais éprouvé, permettez-moi de vous dire que vos explications, vos réflexions et vos expressions sont de plus en plus ridicules, et que tout cela est du plus mauvais ton. Faites-moi l’amitié de parler d’autre chose. Si je prenais mon grand-père pour juge de la question, il comprendrait peut-être mieux que moi ce que vous avez dans l’esprit, mais je ne sais pas s’il voudrait me le dire.
– Vous me donnez là une leçon bien blessante, répondit Joséphine, et c’est la première fois que vous me parlez ainsi, ma chère Yseult. J’ai dit apparemment quelque chose de bien inconvenant, puisque j’ai pu vous blesser si fort. C’est la faute de mon peu d’éducation ; mais vous, qui avez tant d’esprit, ma cousine, je m’étonne que vous ne soyez pas plus indulgente à mon égard. Si je vous ai offensée, pardonnez-le-moi…
– C’est moi qui vous supplie de me pardonner, dit Yseult d’une voix oppressée en embrassant Joséphine avec force, c’est moi qui ai tort de toutes les manières. Une faute en entraîne toujours une autre. J’ai dit tout à l’heure une mauvaise parole, et, parce que j’en souffre, voilà que je vous fais souffrir. Je vous assure que je souffre plus que vous dans ce moment.
– N’en parlons plus, dit la marquise en embrassant les mains de sa cousine ; un mot de vous, Yseult, me fera toujours tout oublier.
Yseult s’efforça de sourire, mais il lui resta un poids sur le cœur. Elle se disait que si l’artisan avait entendu le mot cruel qu’elle se reprochait, elle ne pourrait jamais l’effacer de son souvenir ; et, soit la fierté mécontente, soit l’amour de la justice, elle sentait une blessure au fond de sa conscience ; elle n’était plus habituée à être mal avec elle-même.
La marquise cherchait à la distraire.
– Voulez-vous, lui dit-elle, que je vous montre le dessin que j’ai fait hier ? vous me le corrigerez.
– Volontiers, répondit Yseult. Et lorsque le dessin fut devant ses yeux : – Vous avez eu, lui dit-elle, une bonne idée de faire la chapelle avant qu’elle ait perdu son caractère de ruine et son air d’abandon. Je vous avoue que je regretterai ce désordre où j’avais l’habitude de la voir, cette couleur sombre que lui donnaient la poussière et la vétusté. Je regrette déjà ces voix lamentables qu’y promenait le vent en pénétrant par les crevasses des murs et les fenêtres sans vitres, les cris des hiboux, et ces petits pas mystérieux des souris qui semblent une danse de lutins au clair de la lune. Cet atelier me sera bien commode ; mais, comme tout ce qui tend au bien-être et à l’utile, il aura perdu sa poésie romantique quand les ouvriers y auront passé.
Yseult examina le dessin de sa cousine, le trouva assez joli, corrigea quelques fautes de perspective, l’engagea à le colorier au lavis, et l’aida à dresser son chevalet sur le palier de la tribune. Elle espérait peut-être qu’en venant de temps en temps se placer auprès d’elle elle trouverait l’occasion d’être affable avec Pierre Huguenin, et de lui faire oublier ce qu’elle appelait intérieurement son impertinence.
Quoi qu’il en soit, elle ne trouva point l’occasion qu’elle cherchait. Pierre, dès qu’il l’apercevait, sortait de l’atelier, ou se tenait si loin et se plongeait tellement dans son travail, qu’il était impossible d’échanger avec lui un mot, un salut, pas même un regard. Yseult comprit ce ressentiment, et n’osa plus revenir sur le palier tant que dura le dessin de Joséphine.
Il se passait bien autre chose, vraiment, dans l’esprit de la marquise. Elle dessinait, et son dessin ne finissait pas. Yseult s’en étonna, et lui dit un soir :
– Eh bien, cousine, qu’as-tu donc fait de ton dessin ? Ce doit être un chef-d’œuvre, car il y a huit jours que tu y travailles.
– Il est horrible, répondit la marquise vivement : affreux, manqué, barbouillé ! Ne me demande pas à le voir, j’en suis honteuse ; je veux le déchirer et le recommencer.
– J’admire ton courage, reprit Yseult ; mais, si ce n’était pas te demander un trop grand sacrifice, je te supplierais, moi, d’en rester là. Le bruit des ouvriers et la poussière qu’ils font m’incommodent beaucoup. J’ai l’habitude de travailler ici, et je serais, je crois, incapable de travailler ailleurs. Il faudra que j’y renonce si tu continues à me laisser la porte ouverte.
– Eh bien ! si je dessinais avec la porte fermée ?… dit la marquise timidement.
– Je ne sais trop comment motiver ce que je vais te dire, répondit Yseult après un instant de silence ; mais il me semble que cela ne serait pas convenable pour toi : que t’en semble ?
– Convenable ! le mot m’étonne de ta part.
– Oh ! je sais bien que je t’ai dit qu’on était seule, quoique tête à tête avec un ouvrier ; mais c’était une idée fausse autant qu’une parole insolente, et tu sais que je me le reproche. Non, tu ne serais pas seule au milieu de six ouvriers.
– Au milieu ? Mais Dieu me préserve d’aller me mettre au beau milieu de l’atelier ! Ce ne serait pas du tout le point de vue pour dessiner.
– Je sais bien que la tribune est à vingt pieds du sol, et que tu es censée dans une autre pièce que celle où ils travaillent ; mais enfin… que sais-je ?… Je te le demande à toi-même, Joséphine. Tu dois savoir mieux que moi ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas.
– Je ferai ce que tu voudras, répondit la marquise avec une petite moue qui ne l’enlaidissait point.
– Cela semble te contrarier, ma pauvre enfant ? reprit Yseult.
– Je l’avoue, ce dessin m’amusait. Il y avait là quelque chose de joli à faire, et j’aurais fini par réussir.
– Je ne t’ai jamais vue si passionnée pour le dessin Joséphine.
– Et toi, je ne t’ai jamais vue si anglaise, Yseult.
– Eh bien, si tu y tiens tant, continue. Je supporterai encore le bruit du marteau qui me fend le cerveau, et cette malheureuse scie qui me fait mal aux dents, et cette maudite poussière qui gâte tous mes livres et tous mes meubles.
Tout en parlant avec sa cousine, Yseult avait ouvert le carton de dessins, et elle avait trouvé celui de l’atelier. Elle y avait jeté les yeux sans que Joséphine préoccupée songeât à l’en empêcher, et elle venait d’y remarquer une jolie petite figure posée gracieusement sur un fût de colonne gothique.
Joséphine fit un petit cri, s’élança sur le dessin, et voulut l’arracher des mains de sa cousine, qui le lui dérobait en courant autour de la chambre. Ce jeu dura quelques instants ; puis Joséphine, qui était très nerveuse, devint toute rouge de dépit, et arracha le dessin, dont une moitié resta dans les mains d’Yseult : c’était précisément la moitié où figurait le personnage.
– C’est égal, dit Yseult en riant, il est fort gentil, vraiment ! Pourquoi te fâches-tu ainsi ? Eh bien ! te voilà avec les yeux pleins de larmes ? que tu es enfant ! Tu voulais déchirer ton dessin ? C’est fait. T’en repens-tu ? je me charge de le recoller ; il n’y paraîtra plus. Au fait, ce serait dommage, il est très joli.
– Ce n’est pas bien, Yseult, ce que tu fais là. Je ne voulais pas que tu le visses.
– Tu as de l’amour-propre avec moi à présent ? N’es-tu pas mon élève ? Depuis quand les élèves cachent-ils leur travail au maître ? Mais dis-moi donc, Joséphine, quel est ce personnage ?
– Mais, tu le vois, une figure de fantaisie, un page du moyen âge.
– Joséphine, ce page-là ressemble au Corinthien à faire trembler.
– Le Corinthien avec un pourpoint tailladé et une toque de page ? tu es folle !
– Le pourpoint est proche parent d’une veste ; et quant à cette toque, elle est cousine germaine de celle du Corinthien, qui n’est pas laide du tout, et qui lui sied fort bien. Il porte les cheveux longs et coupés absolument comme ceux-là ; enfin il a une charmante figure comme ce page-là. Allons ! c’est son ancêtre, n’en parlons plus.
– Yseult, dit la marquise en pleurant, je ne vous croyais pas méchante.
Le ton dont ces paroles furent prononcées, et les larmes qui s’échappèrent des yeux de Joséphine, firent tressaillir Yseult de surprise. Elle laissa tomber le dessin, croyant rêver, et s’efforça de consoler sa cousine, mais sans savoir comment elle avait pu l’offenser ; car elle n’avait eu d’autre intention que celle de faire une plaisanterie très innocente, et qui n’était pas tout à fait nouvelle entre elles deux. Elle n’osa point arrêter sa pensée sur la découverte que ces larmes lui faisaient pressentir, et en repoussa bien vite l’idée comme absurde et outrageante pour sa cousine. Celle-ci, voyant la candeur d’Yseult, essuya ses larmes ; et leur querelle finit comme toutes finissaient, par des caresses et des éclats de rire.
Eh bien ! vous l’avez deviné, la pauvre Joséphine ayant lu beaucoup de romans, éprouvait le besoin irrésistible de mettre dans sa vie un roman dont elle serait l’héroïne ; et le héros était trouvé. Il était là, jeune, beau comme un demi-dieu, intelligent et pur plus qu’aucun de ceux qui ont droit de cité dans les romans les plus convenables. Seulement il était compagnon menuisier, ce qui est contraire à tous les usages reçus, je l’avoue ; mais il était couronné, outre ses beaux cheveux, d’une auréole d’artiste. Ce génie éclos par miracle était choyé et vanté chaque soir au salon par le vieux comte, qui se faisait un amusement et une petite vanité de l’avoir découvert, et cette position intéressante le mettait fort à la mode au château.
Pourquoi le Corinthien fut-il remarqué, et pourquoi Pierre Huguenin ne le fut-il pas ? Ce dernier n’avait guère moins de succès au salon ; c’est-à-dire que lorsque, dans les causeries du soir, on mentionnait le Corinthien, on mettait toujours Pierre de moitié dans les éloges qu’on lui donnait. Le comte admirait sa belle prestance, son air distingué, ses manières dont la dignité naturelle était bien digne de remarque, son langage probe, intelligent, sensé, et surtout son ardente et poétique amitié pour le jeune sculpteur. Mais c’est que le sculpteur était doué du feu sacré, et qu’il avait dû refléter sur son ami le menuisier. Lorsqu’on disait ces choses, le front de la marquise s’animait ; elle se trompait de carte en jouant au reversi avec son oncle, ou faisait rouler ses pelotes de soie en brodant au métier ; et puis elle hasardait un timide regard vers sa cousine. Il lui semblait qu’elle devait surprendre, tôt ou tard, un roman analogue entre elle et Pierre Huguenin, et cette fantaisie de son imagination lui donnait du courage. Pourtant la paisible Yseult lui parlait de Pierre avec tant de calme et de franchise, qu’il n’y avait guère d’illusion à se faire de ce côté-là.
Mais si Joséphine comprenait qu’on pût et qu’on dût faire attention à Pierre, elle n’en avait pas moins accordé la préférence au jeune Amaury. On pouvait se familiariser plus aisément avec celui-ci, que l’on considérait un peu comme un enfant. On le nommait le petit sculpteur ; on s’entretenait de l’avenir qu’on lui rêvait ; tous les jours on allait le voir travailler ; le comte le tutoyait, l’appelait son enfant, et lui prenait la tête pour le présenter aux personnes qui venaient lui rendre visite et qu’il conduisait à l’atelier. Elle s’était donc monté la tête pour le bel enfant, et ne pouvait plus s’en cacher. Les choses en étaient venues à ce point qu’on l’en plaisantait tout haut dans la famille, et qu’elle se livrait à la plaisanterie de très bonne grâce. Elle la provoquait même au besoin ; ce qui était une assez bonne manœuvre pour empêcher que la remarque ne tournât au sérieux. Voilà pourquoi sa cousine se permettait quelquefois d’en rire avec elle, ne pensant nullement qu’elle pût l’affliger par ce qui lui semblait un jeu ; et voilà pourquoi aussi elle fut si étonnée lorsqu’elle la vit pleurer à cette occasion. Mais ces larmes ne lui apprirent rien encore ; car Joséphine les expliqua par un amour-propre d’artiste, par une migraine, par tout ce qu’il lui plut d’inventer.
Toutes les cajoleries du château n’avaient pas jusqu’alors troublé la cervelle du bon Corinthien. L’engouement du vieux comte partait certainement d’un grand fonds de bienveillance et de générosité ; mais il était fort imprudent, car il pouvait égarer le jugement d’un jeune homme arraché à son obscurité paisible pour être lancé d’un bond dans la carrière du succès et de l’ambition. Heureusement Pierre Huguenin veillait sur lui comme la Providence, et le maintenait dans son bon sens par une sage critique.
La marquise ne faisait pas d’autre impression sur Amaury. Il avait bien remarqué qu’elle était jolie, à force de l’entendre dire ; mais il ne voulait pas croire qu’elle fût là pour lui, comme le Berrichon et les apprentis le pensaient. D’ailleurs il n’avait dans l’esprit que la sculpture, et dans le cœur que la Savinienne.
En peu de temps, le comte de Villepreux se popularisa dans le village d’une manière merveilleuse. Il faisait beaucoup travailler, et payait avec une libéralité qu’on ne lui avait pas connue. Il dominait le curé, et, à force de cadeaux pour sa cave et pour son église, le forçait d’être tolérant et de laisser danser le dimanche. Il tenait tête au préfet pour la conscription, influençant les médecins préposés pour la visite au conseil de révision. Enfin il ouvrait son parc le dimanche à tous les habitants du village, et payait même le ménétrier pour les faire danser dans le rond-point de la garenne, à l’ombre d’un beau vieux chêne appelé le Rosny, comme tous les arbres séculaires honorés de cette illustre origine.
Les ouvriers du père Huguenin s’habillaient de leur mieux ce jour-là et faisaient danser, de préférence aux paysannes, les pimpantes soubrettes du château. Le Berrichon y déployait toutes ses grâces, et ses entrechats ne manquaient pas de succès. Le Corinthien se livrait aussi à cet amusement, mais sans s’occuper d’une danseuse plus que d’une autre, et seulement peut-être pour satisfaire un peu d’enfantine coquetterie ; car il était si gracieux avec sa blouse de toile grise brodée de vert, et la toque béarnaise qu’il avait rapportée de ses voyages lui allait si bien, que tous les regards s’attachaient sur lui et que les jeunes filles enviaient l’honneur de danser avec lui.
Le vieux comte venait avec sa famille, à l’heure où le soleil baisse et où l’air fraîchit, regarder ces danses villageoises, et familiariser les bonnes gens avec sa présence seigneuriale. On était flatté du plaisir qu’il y prenait et des choses agréables qu’il savait dire à chacun. Il y avait un banc de gazon sous le chêne, où personne ne se fût permis de s’asseoir à côté de lui et de sa fille, mais auprès duquel il savait attirer les anciens du pays pour causer avec eux ; voire le père Huguenin, qui affectait vainement un grand air républicain, et qui se laissait prendre tout comme un autre, quoiqu’il n’en convînt jamais.
Dans le commencement, le jeune Raoul de Villepreux dansait avec les plus jolies filles, et ne manquait guère de les embrasser, ce qui faisait rouler de gros yeux à leurs prétendus ; mais il n’en était que cela : si bien qu’un jour le père Lacrête, qui était non loin du banc de gazon, serra le poing d’un air demi-goguenard, demi-farouche, et jura, par tous les dieux dont il put invoquer le nom, que, de son temps, il n’aurait pas laissé embrasser son amoureuse, fût-ce par le dauphin de France. Le père Lacrête avait eu un mémoire réglé par l’architecte du château, et faisait de l’opposition ouvertement contre la famille.
Le comte, qui ne voulait pas compromettre sa popularité, ne releva pas le propos du vieux serrurier ; mais il ne le laissa pas tomber non plus, et le jeune seigneur ne reparut plus aux danses sous le chêne.
M. Isidore dansait, et Dieu sait avec quelle prétention ridicule et quels airs de triomphe impertinents !
Quand Raoul s’éclipsa du bal champêtre par ordre supérieur, la marquise, n’y tenant plus, accepta l’invitation d’Isidore. Mais, après Isidore, personne ne se présenta ; et elle s’en plaignit tout naïvement à son oncle lorsqu’il lui demanda pourquoi elle ne dansait plus.
– Voilà ce que c’est que d’être une belle dame, dit le comte. Mais voyons donc si je ne te trouverai pas un danseur. Viens ici, mon enfant, dit-il au Corinthien qui était à deux pas de lui : je vois bien que tu grilles d’inviter ma nièce, mais que tu n’oses pas. Moi, je te déclare qu’elle sera charmée de danser. Allons, offre-lui la main, et en place pour la contredanse ! c’est moi qui vais crier les figures.
Le Corinthien était trop gâté au château pour être étonné ou confus d’un tel honneur. – C’est la première fois que je fais danser une marquise, se disait-il en lui-même ; c’est égal je la ferai danser tout aussi bien qu’un autre, et je ne vois pas pourquoi j’en serais si ébloui. C’était une réponse intérieure qu’il faisait aux regards écarquillés du Berrichon, placé vis-à-vis de lui, et tout stupéfait de l’aventure.
Tout en sautant légèrement sur le pré avec sa danseuse, le Corinthien, qui, malgré son courage intérieur, n’avait pas encore osé la regarder en face, s’aperçut que cette reine du bal était si troublée qu’elle s’embrouillait dans les figures. Il n’y comprit rien d’abord, et, voulant l’aider à reprendre sa place sans être atteinte par les ronds-de-jambe impétueux du Berrichon, il osa, mais sans aucun autre sentiment que celui d’une déférence naturelle, placer sa main sous le coude de la marquise pour l’empêcher de tomber. Ce coude nu entre une manche courte et une mitaine de soie noire était si rond, si mignon et si doux, que le Corinthien ne le sentit pas d’abord, et que, voyant le Berrichon lancé dans une pirouette irréfrénable et la marquise chanceler, il lui sera le coude pour la remettre en équilibre. Mais cette pression fut électrique. Joséphine devint rouge comme une fraise, et le Corinthien eut un accès de timidité subite et de malaise insurmontable. Il eut hâte de la reconduire à sa place, aussitôt que la contredanse finit, et de s’éloigner avec une sorte d’effroi. Mais le violon n’eut pas plutôt donné le signal de la contredanse suivante qu’il se retrouva, comme par magie, auprès de madame des Frenays, et que la main de celle-ci était dans la sienne. De quelle formule s’était-il servi pour l’inviter de nouveau, et comment l’avait-il osé ? Il ne le sut jamais. Un nuage flottait autour de lui, et il agissait comme dans un rêve.
Depuis ce jour, le Corinthien fit danser la marquise tous les dimanches, et plutôt trois fois qu’une. Son exemple encouragea les autres, et Joséphine ne manqua plus une contredanse. Quand le Corinthien ne l’invitait pas, il était toujours son vis-à-vis, et leurs mains se touchaient, leurs haleines se confondaient, et leurs regards se cherchaient pour se fuir et pour se chercher encore. Tous ces petits prodiges s’opèrent si spontanément quand on aime la danse, qu’on n’a pas le temps de se raviser, et que la galerie n’a pas le temps de s’en apercevoir.
Yseult ne dansait jamais, quoique son grand-père l’y engageât souvent, et que la marquise, un peu honteuse du plaisir qu’elle-même y prenait, eût voulu l’entraîner dans le tourbillon champêtre. Était-ce dédain, était-ce nonchalance de la part de la jeune châtelaine ? Pierre Huguenin, toujours placé à une assez grande distance d’elle, et masqué soit par des groupes, soit par des buissons derrière lesquels il errait lentement, avait souvent les yeux attachés sur elle, et se demandait quelles pensées remplissaient ce front impénétrable, où tant d’énergie se cachait derrière tant de langueur. Mademoiselle de Villepreux avait toujours l’air d’une personne fatiguée qui se donne le plaisir de ne pas faire usage de ses facultés en attendant qu’elle les applique à de nouveaux actes de force. Pierre Huguenin l’étudiait comme un livre écrit dans une langue inconnue, où l’on espère trouver un mot qui vous fera deviner le sens. Mais ce livre était scellé, et pas une syllabe n’en révélait le mystère.
Un jour, Amaury trouva un volume que la marquise, qui ne venait plus dessiner dans l’atelier, avait laissé traîner dans le parc. Il le porta à son ami Pierre, sachant combien il aimait les livres.
En effet, la vue d’un livre faisait toujours tressaillir Pierre de désir et de joie. Depuis bien des jours, il était sevré de lecture, et il s’imagina que ce délassement favori chasserait les tristes pensées dont il était obsédé.
C’était un roman de Walter Scott, je ne sais plus lequel ; mais un de ceux où le héros, simple montagnard ou pauvre aventurier, s’enamoure de quelque dame, reine ou princesse, est aimé d’elle à la dérobée, et, après une suite d’aventures charmantes ou terribles, finit par devenir son amant et son époux. Cette intrigue à la fois simple et piquante est, comme on sait, le thème favori du roi des romanciers.
Ce volume fut dévoré par les deux amis en une soirée, et leur donna une telle envie de connaître le reste du roman, que, n’osant demander au château qu’on le leur prêtât, ils le louèrent chez le libraire de la ville voisine. Cette lecture fit sur eux une impression également profonde, quoique diverse : Pierre y voyait l’idéalisation fantastique de la femme ; le Corinthien y voyait la réalisation possible de sa propre destinée, non comme l’héritier méconnu de quelque grande fortune, mais comme le conquérant prédestiné à la gloire dans l’art. Il avouait naïvement à Pierre son ambition et ses espérances.
– Tu es heureux, lui répondait son ami, d’avoir ces douces chimères dans l’esprit. Et après tout, pourquoi ne se réaliseraient-elles pas ? les arts sont aujourd’hui la seule carrière où les titres et les privilèges ne soient pas absolument nécessaires. Travaille donc, mon frère, et ne te rebute pas. Dieu t’a beaucoup donné : le génie et l’amour ! Il semble qu’il t’ait marqué au front pour une existence brillante ; car, à l’âge où nous végétons encore pour la plupart dans une grossière ignorance, interrogeant avec une tristesse apathique le problème de notre avenir, te voilà déjà sûr de ta vocation ; te voilà distingué par des gens capables de t’apprécier et de t’aider. Mais ceci n’est rien encore : te voilà aimé de la plus belle et de la plus noble femme qu’il y ait peut-être au monde.
Lorsque Pierre parlait de la Savinienne, Amaury tombait dans une mélancolie que son ami s’efforçait en vain de combattre. – Comment peux-tu t’affecter si profondément d’une absence dont tu sais le terme, lui disait-il, et dans laquelle tu es soutenu par la certitude d’être aimé fidèlement et courageusement ! Je me surprends, moi, à envier ton malheur.
Amaury avait coutume de répondre à ces reproches que l’avenir était couvert d’un voile impénétrable, et que l’espoir dont il s’était bercé était peut-être trop beau pour se réaliser. – Crois-tu donc, disait-il, que Romanet renoncera aisément au trésor que je lui dispute ? Pendant un an qu’il va passer auprès de la Mère, la voyant tous les jours et lui donnant à toute heure des preuves de dévouement et de passion, crois-tu qu’elle ne fera pas de plus sages réflexions que celles dont tu as été le confident dans une heure de trouble et d’enthousiasme ? Lorsqu’elle t’a parlé, nous avions tous la fièvre. C’était à la suite d’émotions violentes ; après une scène où, pour la venger, j’avais commis un meurtre : un meurtre dont le souvenir fatal me poursuit sans cesse et jette un reflet lugubre sur mes pensées d’amour ! Aujourd’hui elle se repend déjà peut-être de ce qu’elle t’a dit ; et avant la fin de son deuil, peut-être qu’elle regrettera l’espèce d’engagement que cette confidence lui a fait contracter indirectement avec moi, comme elle regrettait alors l’engagement que son mari lui avait fait contracter avec le Bon-Soutien.
Ces doutes, qui n’étaient pas d’accord avec le caractère hardi et croyant du Corinthien, étonnaient Pierre, d’autant plus qu’ils semblaient augmenter chaque jour, à tel point qu’il attribua cet abattement au meurtre involontaire commis pas son ami. Il essaya de bannir les angoisses de ce souvenir amer, et de justifier le Corinthien à ses propres yeux.
– Non, je n’ai pas de remords, lui répondit le jeune homme. Chaque matin et chaque soir j’élève mon âme à Dieu, et je sais qu’elle est en paix avec lui ; car je déteste la violence ; je ne suis ni haineux, ni emporté, ni vindicatif, et les querelles du Compagnonnage me font horreur et pitié à l’heure qu’il est. J’ai vu tomber celle que j’aimais, frappée d’un coup que j’ai cru mortel ; j’ai donné la mort à son assassin, dans un mouvement de défense plus légitime que celui du soldat à la guerre. Mais ce sang répandu entre la Savinienne et moi laissera des traces douloureuses : c’est un présage affreux, et auquel je ne puis songer sans frémir.
– C’est l’absence qui te rend cette idée plus affreuse encore. Si la Savinienne était ici, tu oublierais, dans le bonheur de la regarder et de l’entendre, les images sinistres qui flottent dans ton souvenir.
– Cela est certain ; mais je serais peut-être alors plus coupable que je ne le suis. Pierre, tu me disais, il n’y a pas longtemps, que tu étais dégoûté du Compagnonnage, et que tu éprouvais le besoin d’en finir avec tout ce qui avait rapport à ces luttes criminelles et insensées. J’ai bien plus de motifs aujourd’hui que tu n’en avais alors pour éprouver le même dégoût. Je ne puis supporter l’idée de m’y replonger, et surtout d’y laisser vivre la compagne que j’ai rêvée. Il faudrait que la Savinienne pût quitter ce triste métier ; je voudrais l’arracher de ce coupe-gorge, dont je ne pourrai jamais repasser le seuil sans une sueur froide et sans un frisson mortel.
– J’espère, répondit Pierre, que le temps adoucira cette impression, dont je comprends trop bien l’amertume, mais dont tu es dominé peut-être plus qu’il ne faudrait. Rappelle-toi tes jours de bonheur passés dans cette maison si religieusement hospitalière, que la Savinienne sanctifie de sa présence. Plus ferme et plus forte que toi dans l’orage, elle a gardé sa foi et sa clémence toujours au service des victimes que de nouvelles fureurs pourraient venir briser encore sur la pierre de son foyer. Son rôle est bien grand, je t’assure ; et plus je la vois entourée de dangers, plus je la trouve digne de respect et d’amour, cette femme pure au milieu de l’orgie, et calme au sein des fureurs qui grondent autour d’elle. Il me semble qu’elle remplit là un devoir plus auguste que celui d’une reine au milieu de sa cour, et qu’en cherchant une vie plus paisible et plus élégante elle renoncerait à une mission que le ciel lui a confiée.
– Ô Pierre ! dit le Corinthien ému, ton esprit ennoblit les choses les plus viles et divinise encore les plus élevées. Oui, la Savinienne est une sainte ; mais je ne puis l’aimer sans désirer de l’arracher à l’enfer.
– Tu le feras un jour, répondit Pierre. Quand tu auras conquis, à la sueur de ton front, une existence plus douce, il te sera permis d’y associer ta compagne. Alors elle aura bien assez travaillé, bien assez souffert pour ses nombreux enfants du Tour de France ; et ce changement de position sera la récompense, non l’abjuration de ses devoirs.
– Et dans combien d’années cela arrivera-t-il ? s’écria le Corinthien avec une expression de déchirement dont Pierre fut vivement frappé.
– Ô mon cher enfant ! lui dit-il, je ne t’ai jamais vu si pressé de vivre. Comment ! le courage te manque-t-il à l’heure de la vie où tu as le plus de force et de puissance ?
Le Corinthien cacha son visage dans ses deux mains. Assis sur un arbre renversé dans le parc du château, les deux amis s’entretenaient ainsi depuis une heure. C’était un dimanche, et les ménétriers, qui se rendaient au rond-point pour le bal champêtre, passaient le long du mur extérieur en jouant de leurs instruments, au milieu des rires et des chants de la jeunesse du village qui les escortait.
Le Corinthien se leva brusquement.
– Pierre, dit-il, c’est assez de tristesse pour aujourd’hui. Allons danser sous le Rosny ; veux-tu ?
– Je ne danse jamais, répondit Pierre, et je m’en félicite ; car il me semble que c’est une triste ressource contre le chagrin.
– À quoi vois-tu cela ?
– À l’air dont tu m’y invites.
– C’est un singulier plaisir, en effet, dit le Corinthien en se rasseyant ; c’est comme celui du vin, qui vous porte à la tête, et qui vous distrait de vos peines pour vous les ramener plus lourdes le lendemain.
– Allons, dit Pierre en se levant à son tour, tous les moyens sont bons, pourvu qu’on vive. Il est bon d’oublier, car il est bon de se souvenir ensuite. L’un est doux, l’autre salutaire. Viens, que je te conduise à la danse.
– Tu devrais plutôt m’empêcher d’y aller, Pierre, répondit le Corinthien sans se lever. Tu ne sais pas ce que tu me conseilles ; tu ne sais pas où tu me conduis.
– Tu m’as donc caché quelque chose ? dit Pierre en se rasseyant auprès de son ami.
– Et toi, tu n’as donc rien deviné ? répondit Amaury. Tu n’as donc pas vu qu’il y a là-bas, sous le chêne, une femme que je n’aime pas certainement, car je ne la connais pas, mais dont mes yeux ne peuvent pas se détacher, parce qu’elle est belle, et que la beauté a une puissance irrésistible ? Est-ce que l’art n’est pas le culte du beau ? Comment pourrais-je jamais rencontrer le regard de deux beaux yeux et détourner les miens ? Cela n’est pas possible, Pierre ! Et pourtant je ne l’aime pas ; je ne peux pas l’aimer, n’est-ce pas ? Tout cela est donc bien ridicule.
– Mais que veux-tu dire ? Je ne te comprends pas. Quelle est donc cette femme ? Comment une autre que la Savinienne peut-elle te sembler belle ? Si j’aimais, et si j’étais aimé, il me semble qu’il n’y aurait pour moi qu’une femme sur la terre. Je ne saurais pas seulement s’il en existe d’autres.
– Pierre, tu ne comprends rien à tout cela. Tu n’as jamais été amoureux. Tu crois peut-être à une puissance surhumaine qui n’est pas dans l’amour. Écoute ; je veux t’ouvrir mon cœur ; je veux te dire ce qui se passe en moi, et, si tu y vois plus clair que moi-même, je suivrai tes conseils. Je te l’ai dit, il y a là-bas une femme que je regarde avec trouble, et à laquelle je pense avec plus de trouble encore quand je ne la vois pas. Souviens-toi de ce que tu me disais dans l’atelier, il y a cinq ou six jours, à propos d’une petite figure que j’ai découpée dans un de mes médaillons.
– C’était la tête, la coiffure, sinon les traits d’une dame…
– Il est bien inutile de la nommer. Elles ne sont que deux : l’une est l’image de l’indifférence, l’autre est l’image de la vie. Tu as prétendu que j’avais voulu faire le portrait de cette dernière, je m’en suis défendu. Je ne le voulais pas en effet ; mais, malgré moi, quelque chose de sa forme gracieuse était venu sous mon ciseau. Tu insistas, tu pris Guillaume à témoin. Nous parlions un peu haut peut-être, et je ne sais si du cabinet de la tourelle on n’entend pas ce qui se dit dans l’atelier. Nous sommes sortis, et puis, à la nuit, je suis rentré pour prendre le livre que nous avions laissé là. Tu m’attendais à la maison pour l’achever. Tu m’as attendu assez longtemps. Je t’ai dit que j’avais marché un peu dans le parc pour dissiper un mal de tête. Je ne t’ai pas menti ; j’avais la tête en feu, et j’ai marché beaucoup en sortant de l’atelier.
– Que s’est-il donc passé là ? Je ne saurais l’imaginer. Une dame ! une marquise !… Toi un ouvrier ! un compagnon !… Corinthien, n’as-tu pas rêvé, mon enfant ?
– Je n’ai pas rêvé, et il ne s’est rien passé de bien romanesque. Cependant écoute. J’entre dans l’atelier sans lumière ; je n’en avais pas besoin pour trouver mon livre, je savais juste la place où je l’avais laissé. Je vois le fond de l’atelier éclairé, et une dame qui examinait ma sculpture, précisément la petite tête qui lui ressemble. En me voyant, elle jette un cri, et laisse tomber son bougeoir. Nous voilà dans l’obscurité tous les deux ; je ne l’avais pas bien reconnue. Je ne sais pourquoi, je m’approche à tâtons en demandant qui est là. J’étendais les mains, et tout à coup je me trouve plus près d’elle que je ne le croyais. Elle ne répond pas, quoique je la tienne dans mes bras. Ma tête s’égare, les ténèbres m’enhardissent, je feins de me tromper ; j’approche mes lèvres tremblantes en nommant mademoiselle Julie ; j’effleure des cheveux dont le parfum m’enivre… On me repousse, mais faiblement, en disant : – Ce n’est pas Julie, c’est moi, monsieur Amaury ; ne vous y trompez pas. Elle ne cherchait pas sérieusement à se dégager, et moi je ne pouvais me résoudre à la laisser fuir. – Qui donc, vous ? disais-je, je ne connais pas votre voix. Alors elle s’échappe, car je n’osais plus la retenir, et elle se met à courir dans l’obscurité. Je ne la suivais pas ; elle se heurte contre un établi, et tombe en faisant un cri. Je m’élance, je la relève, je la croyais blessée.
– Non, ce n’est rien, me dit-elle. Mais vous m’avez fait une peur affreuse, et j’ai failli me tuer.
– Comment pouviez-vous avoir peur de moi, madame ?
– Mais comment ne me reconnaissiez-vous pas, monsieur ?
– Si madame la marquise s’était nommée, je ne me serais pas permis d’approcher.
– Vous comptiez trouver Julie à ma place ? Elle devait venir ici ?
– Nullement, madame ; mais je croyais que votre femme de chambre me faisait quelque espièglerie, et… j’étais si loin de croire…
– Je cherchais un livre que je croyais avoir laissé dans la tribune, et que j’ai aperçu là près de votre sculpture.
– Ce livre est à madame la marquise ? Si je l’avais su…
– Oh ! vous avez très bien fait de le lire si cela vous a tenté. Voulez-vous que je vous le laisse encore ?
– C’est Pierre qui le lit.
– Et vous, vous ne lisez pas ?
– Je lis beaucoup, au contraire.
Alors elle me demande quels sont les livres que j’ai lus, et la voilà qui cause avec moi comme si nous étions à la contredanse. Il venait un peu de clarté parla fenêtre ouverte ; je la voyais près de moi comme une ombre blanche, et le vent jouait dans ses cheveux, qui m’ont paru dénoués. J’étais redevenu si timide que je lui répondais à peine. Je m’étais senti plus hardi quand elle me fuyait ; mais quand elle s’est mise à m’interroger, j’ai senti mon néant, j’ai rougi de mon ignorance, j’ai craint de m’exprimer d’une manière triviale ; j’ai été si lâche, que j’en avais honte. Il me semblait qu’elle devait me mépriser. Cependant elle ne s’en allait pas ; sa voix était toute changée, et, en me faisant des questions comme à un enfant qu’on protège, elle paraissait si émue, que je lui ai dit, pour changer la conversation : – Je suis sûr que vous êtes fait du mal en tombant. Je sais bien que je devais dire : – Madame La marquise s’est fait du mal. Je n’ai pas voulu le dire ; non, pour rien au monde je ne l’aurais dit. – Je ne me suis pas fait de mal, a-t-elle répondu, mais j’ai eu une telle peur que le cœur me bat encore. J’ai cru que c’était un des ouvriers qui courait après moi.
Cette parole m’a bien surpris, Pierre. Que voulait-elle dire ? Est-ce que je ne suis pas un ouvrier, moi ? A-t-elle cru me flatter en me mettant à part, ou bien est-ce une idée de mépris qui s’est échappée malgré elle ? D’ailleurs elle m’avait fort bien reconnu, puisqu’elle m’avait nommé tout d’abord. Elle s’est levée pour partir, et sa robe s’est accrochée à une scie qui se trouvait là. Il m’a fallu l’aider à se dégager, et cette robe de soie qui était si douce m’a fait tressaillir jusqu’au bout des doigts. J’étais comme un enfant qui tient un papillon et qui craint de lui gâter les ailes. Elle a cherché ensuite à se diriger vers l’échelle-à-marches pour regagner la tribune, et je n’osais ni la suivre ni m’éloigner. Quand elle a été sur les premières marches, elle a fait encore un petit cri, et j’ai entendu craquer les planches. J’ai cru qu’elle tombait encore, et en deux sauts j’ai été auprès d’elle. Elle riait, tout en disant qu’elle s’était fait mal au pied ; et elle disait aussi qu’elle n’osait pas remonter, de peur de rouler en bas. Je lui ai proposé d’aller chercher de la lumière.
– Oh ! non, non ! s’est-elle écriée. Il ne faut pas qu’on me sache ici ! Et elle s’est risquée à grimper. J’aurais été bien grossier, n’est-ce pas, si je ne l’avais pas aidée ? Elle était vraiment en danger en montant dans l’obscurité cette échelle qui ne serait pas commode pour une femme même en plein jour. J’ai donc monté avec elle, et elle s’est appuyée sur moi. Et voilà qu’au dernier échelon elle a encore failli tomber, et que j’ai été forcé de la retenir encore dans mes bras. Le danger passé, elle m’a remercié d’un ton si doux et avec une voix si flatteuse, que je me suis attendri ; et quand elle a refermé sur elle la porte de la tourelle, j’ai eu comme un accès de folie. J’ai appuyé mes deux bras sur cette porte, comme si j’allais l’enfoncer… Mais je me suis enfui aussitôt à travers le parc, et je crois bien que je n’ai pas retrouvé encore toute ma raison depuis ce jour-là. Pourtant il y a des moments où tout cela me paraît autrement. Il me semble qu’il faudrait être bien coquette pour vouloir tourner la tête à un homme qu’on n’oserait pas aimer. Cela serait bien lâche ; et si la marquise a eu cette pensée, ce n’est pas le fait d’une femme qui se respecte… Réponds-moi donc, Pierre ; qu’en penses-tu ?
– C’est une question bien délicate, répondit Pierre, que ce récit avait fort troublé. Une femme ainsi placée qui aimerait sérieusement un homme du peuple ne serait-elle pas bien grande et bien courageuse ? De combien de persécutions ne serait-elle pas l’objet ! Et, dans cette affection, ne serait-elle pas forcée de faire en quelque sorte les avances ? Car quel serait l’homme du peuple qui oserait l’aimer le premier, et qui, comme toi, ne se méfierait pas un peu ? Pourrais-tu t’arrêter un instant à la pensée de répondre à de telles avances ? Ô mon ami, si un amour disproportionné, irréalisable, venait à s’emparer de toi, sois-en certain, ton avenir serait compromis et ton âme en quelque sorte flétrie. Garde-toi donc des rêves dangereux et des écarts de l’imagination. Tu ne sais pas ce qu’on souffre quand une seule fois on a laissé passer devant le pur miroir de la raison certains fantômes trompeurs qui ne peuvent se fixer dans notre vie de misère et de privation.
– Tu parles de ces chimères comme si ton esprit ferme et sage pouvait les connaître, répondit Amaury, frappé du ton d’amertume qui accompagnait les paroles de son ami. As-tu donc déjà vu quelque exemple de ces amours disproportionnées que tu réprouves ?
– Oui, j’en ai vu un, répondit Pierre avec émotion, et quelque jour peut-être je te le raconterai ; mais cela me coûterait trop en ce moment : c’est une blessure toute fraîche qui a été faite au cœur d’un honnête homme. Il ne la méritait pas, sans doute ; mais elle lui sera salutaire, et il en remercie Dieu.
Amaury comprit à demi que Pierre parlait de lui-même, et n’osa l’interroger davantage. Mais, après quelques instants de silence, il ne put s’empêcher de lui demander si la marquise était pour quelque chose dans l’exemple qu’il citait.
– Non, mon ami, répondit Pierre ; je crois la marquise meilleure que la personne à laquelle tu me fais songer. Mais, quelle qu’elle soit, Amaury, ne pense pas que cette marquise, sans mari, sans lien conjugal, sans prudence et sans force sur elle-même, soit un être aussi beau, aussi pur et aussi précieux devant Dieu que la noble Savinienne avec sa résignation, sa fermeté, son courage, sa réputation sans tache et son amour maternel. Une robe de satin, des petits pieds, des mains douces, des cheveux arrangés comme ceux d’une statue grecque, voilà, je l’avoue, de grands attraits, pour nous autres surtout, qui ne voyons ces beautés si bien ornées qu’à une certaine élévation au-dessus de nous, comme nous voyons les vierges richement parées dans les églises. De belles paroles, un air de bonté souveraine, un esprit plus fin, plus orné que le nôtre, voilà aussi de quoi nous éblouir et nous faire douter si ces femmes sont de la même espèce que nos mères et nos sœurs ; car celles-ci sont placées sous notre protection, tandis que nous sommes comme des enfants devant les autres. Mais, sois-en certain, Amaury, nos femmes ont plus de cœur et de vrai mérite que ces grandes dames, qui nous méprisent en nous flattant et nous foulent aux pieds en nous tendant la main. Elles vivent dans l’or et la soie. Il faut qu’un homme se présente à elles attifé et parfumé comme elles ; autrement ce n’est pas un homme. Nous, avec nos gros habits, nos mains rudes et nos cheveux en désordre, nous sommes des machines, des animaux, des bêtes de somme ; et celle qui pourrait l’oublier un instant rougirait de nous et d’elle-même l’instant d’après.
Pierre parlait avec amertume, et peu à peu il avait élevé la voix. Il s’interrompit tout à coup, car il lui sembla que le feuillage avait remué derrière lui. Le Corinthien fut frappé aussi de ce frôlement mystérieux. Il tremblait que la marquise ou quelqu’une des soubrettes du château n’eût entendu ses confidences. Une autre pensée était venue à Pierre ; mais il la repoussa et ne l’exprima point. Il retint son ami, qui voulait s’élancer dans le fourré à la poursuite de la biche curieuse, et se moqua de sa folie. Mais leurs soupçons s’aggravèrent lorsque, ayant fait quelques pas, ils virent une figure svelte et légère glisser comme un fantôme sous le berceau d’une petite allée et se perdre dans le crépuscule.
Ils se rendirent sous le chêne afin de voir quelles personnes du château les y avaient devancés. La marquise venait d’arriver avec sa femme de chambre Julie, jeune dindonnière décrassée, comme l’appelait ironiquement le père Lacrête, assez coquette et passablement jolie. Le comte de Villepreux n’y était pas. Sa fille n’y était pas non plus. Cependant ce pouvait bien être elle qui avait traversé les buissons au moment où Pierre prononçait sur elle, sans la nommer, une sorte d’imprécation. Il savait qu’elle s’occupait de botanique, et quelquefois il l’avait vue entrer dans les taillis pour y recueillir des mousses et des jungermanns. Mais ce pouvait être aussi la marquise qui s’était glissée là pour les écouter. Ils en ressentaient quelque perplexité secrète, lorsque le Corinthien, soit pour chercher l’occasion d’éclaircir ce mystère, soit entraîné par un penchant irrésistible, quitta brusquement le bras de son ami, et alla inviter Joséphine. Pierre ne put se défendre d’un sentiment pénible en voyant la puissance de cet attrait réciproque. Il se mit à l’écart pour les observer, et reconnut bientôt qu’un grand danger menaçait la raison et le repos du Corinthien. La marquise ne lui parut guère moins à plaindre. Elle semblait à la fois enivrée et consternée. Lorsque le jeune sculpteur était à ses côtés, elle ne voyait plus que lui ; mais, dès qu’il s’éloignait, elle hasardait autour d’elle des regards effrayés et pleins de confusion. Il faut qu’elle l’aime beaucoup, se disait Pierre, pour venir ici, à peu près seule, danser avec ces braves paysans, qui certes ne sont à ses yeux que des rustres. Pierre se trompait sur ce dernier point. Ces rustres avaient des yeux ; ils admiraient la brillante fraîcheur de Joséphine et la grâce légère de ses mouvements. Ils se le disaient les uns aux autres. Le Corinthien entendait ces éloges naïfs, et Joséphine voyait bien qu’il ne les entendait pas sans émotion. Elle désirait donc de plaire à tous ses danseurs, afin de plaire davantage à celui qu’elle préférait.
Pierre fit de vains efforts pour arracher le Corinthien de la danse. – Laisse-moi épuiser cette folie, lui répondait le jeune homme. Je t’assure que je suis encore maître de moi-même. D’ailleurs c’est la dernière fois que je braverai ce danger. Mais regarde ; la voilà seule au milieu de tous ces villageois, dont quelques-uns sont avinés. Cette petite Julie n’est pas un porte-respect pour elle ; et si c’était moi, comme tu le penses, qu’elle est venue se risquer dans cette foule un peu brutale, ne serait-ce pas mon devoir de veiller sur elle et de la protéger ? Va, Pierre, une femme est toujours une femme, et l’appui d’un homme, quel qu’il soit, lui est toujours nécessaire.
L’Ami-du-trait fut forcé d’abandonner le Corinthien à lui-même. Il se sentait devenir de plus en plus triste en assistant au spectacle de ce bonheur plein de périls et d’ivresse qui réveillait douloureusement en lui sa souffrance cachée. Il se demandait alors s’il avait bien le droit de blâmer une faiblesse à laquelle, dans le secret de ses pensées, il s’était vu près de succomber, et dont il n’eût pu sans mentir se dire radicalement guéri. Il s’enfonça dans le parc, dévoré d’une étrange inquiétude.
Il oublia l’heure qui marchait et le soleil qui, en montant sur l’horizon, lui mesurait sa tâche de travail. Il tomba le visage cotre terre, et se tordit les mains en versant des torrents de larmes.
Il était là depuis longtemps lorsqu’en relevant la tête pour regarder le ciel avec angoisse il vit devant lui une apparition qu’il prit, dans son délire, pour le génie de la terre. C’était une figure aérienne, dont les pieds légers touchaient à peine le gazon, et dont les bras étaient chargés d’une gerbe des plus belles fleurs. Il se releva brusquement, et Yseult, car c’était elle qui faisait paisiblement sa poétique récolte du matin, laissa tomber sa corbeille, et se trouva devant lui, pâle, stupéfaite et tout entourée de fleurs qui jonchaient le gazon à ses pieds. En reprenant sa raison et en reconnaissant celle qui lui avait fait tant de mal, Pierre voulut fuir ; mais Yseult posa sur sa main une main froide comme le matin, et lui dit d’une voix émue :
– Vous êtes bien malade, ou vous avez un grand chagrin, monsieur. Dites-moi le malheur qui vous est arrivé, ou venez le confier à mon père ; il tâchera de le réparer. Il vous donnera de bons conseils, et son amitié pourra peut-être vous faire du bien.
– Votre amitié, madame ! s’écria Pierre encore égaré et d’un ton amer ; est-ce qu’il y a de l’amitié possible entre vous et moi ?
– Je ne vous parle pas de moi, monsieur, répondit mademoiselle de Villepreux avec tristesse ; je n’ai pas le droit de vous offrir mon intérêt. Je sais bien que vous ne l’accepteriez pas.
– Mais à qui donc ai-je dit que j’étais malheureux ? s’écria Pierre avec une sorte d’égarement que dissipaient peu à peu la confusion et la fierté ? Est-ce que je suis malheureux, moi ?
– Votre figure est encore couverte de larmes, et c’est le bruit de vos sanglots qui m’a attirée auprès de vous.
– Vous êtes bonne, mademoiselle, très bonne, en vérité ! mais il y a un monde entre nous. Monsieur votre père, que je respecte de toute mon âme, ne me comprendrait pas davantage. Si j’avais fait des dettes, il pourrait les payer ; si je manquais de pain et d’ouvrage, il pourrait me procurer l’un et l’autre ; si j’étais malade ou blessé, je sais que vos nobles mains ne dédaigneraient pas de me porter secours. Mais si j’avais perdu mon père, le vôtre ne pourrait pas m’en tenir lieu…
– Ô mon Dieu ! s’écria Yseult avec une effusion dont Pierre ne l’aurait jamais crue capable, le père Huguenin est-il mort ? Ô pauvre, pauvre fils, que je vous plains !
– Non, ma chère demoiselle, répondit Pierre avec simplicité et douceur ; mon père se porte bien, grâce au bon Dieu. Je voulais dire seulement que si j’avais perdu un ami, un frère, ce n’est pas votre digne père qui pourrait le remplacer.
– Eh bien, vous vous trompez, maître Pierre. Mon père pourrait devenir votre meilleur ami. Vous ne nous connaissez pas ; vous ne savez pas que mon père est sans préjugés, et que, là où il rencontre le mérite, l’élévation des sentiments et des idées, il reconnaît son égal. Je voudrais que vous l’entendissiez parler de vous et de votre ami le sculpteur : vous n’auriez plus cette méfiance et cette aversion pour notre classe que je devine maintenant en vous, et qui m’afflige plus que vous ne pouvez le croire.
Pierre aurait eu bien des choses à répondre dans une autre circonstance ; mais cette rencontre émouvante et ces marques d’intérêt dans un moment où son cœur se brisait de douleur étaient une diversion qu’il n’avait pas la force de repousser, un baume dont il sentait malgré lui la douceur pénétrer dans son âme. Affaibli par ses larmes, et presque effrayé de la bonté d’Yseult, il s’appuya contre un arbre, chancelant et accablé. Elle se tenait toujours debout devant lui, prête à s’éloigner sitôt qu’elle le verrait calme, mais ne pouvant se résoudre à le quitter sur une parole amère. Et, comme elle le vit les yeux baissés, la poitrine oppressée encore, dans l’attitude d’un homme brisé de fatigue qui n’a pas le courage de reprendre son fardeau et de marcher, elle ajouta à ce qu’elle avait dit :
– Je vois bien que vous êtes très malheureux, et on dirait presque humilié de ma sympathie. C’est peut-être ma faute, et je crains d’avoir mérité ce qui m’arrive.
Pierre, étonné de ces paroles, leva les yeux, et la vit pâlir et rougir tour à tour, en proie à une lutte intérieure très vive où son orgueil faisait résistance. Néanmoins il y avait tant de noblesse et de courage dans l’expression de son repentir, que Pierre sentit s’évanouir tout son ressentiment ; mais il voulut être sincère.
– Je vous comprends, mademoiselle, dit-il avec cette assurance que lui rendait toujours le sentiment de sa dignité. Il est bien vrai que vous avez inutilement blessé une âme déjà souffrante. Je n’avais pas besoin d’être rappelé au respect que je vous dois, et votre réponse à madame des Frenays ne m’a pas persuadé que je ne fusse pas une créature humaine. Non, non ! l’artisan et le bois façonné qui sort de ses mains ne sont pas absolument la même chose. Vous n’étiez pas seule l’autre jour, car vous étiez avec un être qui comprenait votre bonté affable et qui se prosternait devant elle. Mais je vous jure que ce souvenir pénible n’entrait pour rien dans l’accès de chagrin et de folie que vous venez de surprendre.
– Et maintenant, dit Yseult, voudrez-vous me pardonner une faute que rien ne peut justifier ?
Pierre, vaincu par tant d’humilité, la regarde encore. Elle était devant lui, les mains jointes, la tête inclinée, et deux grosses larmes roulaient sur ses joues. Il se leva, saisi d’un généreux transport. – Oh ! que Dieu vous aime et bénisse, comme je vous estime et vous absous ! s’écria-t-il en élevant les mains au-dessus de la tête penchée de la jeune fille… Mais c’est trop, trop de choses à la fois ! ajouta-t-il en tombant sur ses genoux et en fermant les yeux.
En effet, trop d’émotions l’avaient brisé. Yseult ne pouvait pressentir le fanatisme de vertu et l’exaltation d’amour qui fermentaient ensemble dans cette âme enthousiaste. Elle fit un cri en le voyant devenir pâle comme le lis de sa corbeille, et tomber à ses pieds, suffoqué, ivre de joie et de terreur, évanoui d’abord, et puis bientôt en proie à une crise nerveuse qui lui arracha des cris étouffés et de nouveaux torrents de larmes.
Quand il revint à lui-même, il vit à quelques pas de lui mademoiselle de Villepreux plus pâle encore que lui, effrayée et consternée à la fois, prête à courir pour appeler du secours, mais enchaînée à sa place, sans doute par l’espoir d’être plus directement utile à cette âme en peine par des consolations morales que par des soins matériels. Honteux de la faiblesse qu’il venait de montrer, Pierre la supplia, dès qu’il put parler, de ne pas s’occuper de lui davantage ; mais elle resta et ne répondit pas. Sa figure avait une expression de tristesse profonde, son regard était presque sombre.
– Vous êtes bien malheureux ! répéta-t-elle à plusieurs reprises, et je ne puis vous faire aucun bien ?
– Non, non, vous ne le pouvez pas, répondit Pierre.
Alors Yseult fit un pas vers lui ; et après quelques instants d’hésitation, tandis qu’il essuyait ses joues inondées de sueur et de larmes :
– Maître Huguenin, lui dit-elle, en votre âme et conscience, pensez-vous ne devoir pas me dire la cause de vos larmes ? Si vous répondez que vous ne le devez pas, je ne vous interrogerai plus.
– Je vous jure sur l’honneur que je pleure à présent sans cause réelle, à ce qu’il me semble. Je ne sais vraiment pas pourquoi je me sens terrassé ainsi, et il me serait impossible de vous l’expliquer.
– Mais tout à l’heure, reprit Yseult avec effort, quand je vous ai surpris dans le même état où vous venez de retomber, qu’aviez-vous ? Est-ce donc un secret que vous ne puissiez confier ?
– Je le pourrais, et vous verriez que ce ne sont pas des pensées indignes de vous occuper aussi.
– Mais ne voudriez-vous pas confier ces pensées à mon père ?
– Je pourrais les dire tout haut et devant le monde entier ; mais je ne sais pas s’il y aurait dans le monde entier un seul homme qui pût y répondre.
– Moi, je crois que cet homme existe, et c’est celui dont je vous parle. C’est le plus juste, le plus éclairé et le meilleur que je connaisse ; vous devez trouver naturel que je vous le recommande. Écoutez : dans deux heures il viendra s’asseoir sous ce tilleul que vous voyez là-bas, à l’entrée du parterre. C’est là qu’il vient, tous les jours de beau temps, déjeuner, lire ses journaux, et causer avec moi. Voulez-vous venir causer aussi ? Si je vous gêne, je vous laisserai seul avec lui.
– Merci ! merci ! répondit Pierre. Vous voulez me faire du bien ; vous êtes charitable, je le sais. Je sais aussi que votre père est savant, qu’il est sage et généreux ; mais je suis peut-être trop fou et trop malade pour qu’il me délivre l’esprit d’un souci cruel. D’ailleurs j’ai un meilleur conseil ; je l’interroge souvent, et j’espère qu’il finira par me répondre. Ce conseil, c’est Dieu !
– Qu’il vous soit donc en aide ! répondit Yseult ; je le prierai pour vous.
Et elle s’éloigna, après l’avoir salué timidement ; mais en se retirant, elle s’arrêta et se retourna plusieurs fois pour s’assurer qu’il ne retombait pas dans le délire. Pierre, voyant cette sollicitude délicate et franche, se leva pour la rassurer, et reprit le chemin de l’atelier. Mais, dès qu’il eut vu Yseult rentrer dans le château par une autre porte, il revint sur ses pas, et ramassa quelques-unes des fleurs qu’elle avait laissées sur le gazon. Il les cacha dans son sein comme des reliques, et alla se mettre à l’ouvrage. Mais il n’avait pas de force. Outre qu’il était à jeun, n’ayant ni l’envie ni le courage d’aller déjeuner, il était brisé dans tous ses os ; et, si l’ivresse d’un irrésistible amour ne fût venue le soutenir, il eût déserté l’atelier.
– Qu’as-tu ? lui dit le père Huguenin, qui remarqua l’altération de ses traits et la mollesse de son travail. Tu es malade, il faut aller te reposer.
– Mon père, répondit le pauvre Pierre, je n’ai pas plus de courage aujourd’hui qu’une femme, et je travaille comme un esclave. Laissez-moi dormir un peu sur les copeaux, et je serai peut-être guéri quand vous me réveillerez.
Amaury, le Berrichon et les apprentis lui firent un lit de leurs vestes et de leurs blouses, en lui promettant de regagner le temps à sa place, et il s’endormit au bruit de la scie et du marteau qui lui était trop familier pour interrompre son sommeil.
– Qu’a-t-il donc à dormir ainsi les yeux ouverts ? Il a l’air de rêvasser dans la fièvre. Réveille-toi tout à fait, mon Pierre, cela te vaudra mieux que de trembler et de soupirer comme tu fais.
Ainsi parlait le père Huguenin, et il secouait son fils pour l’éveiller. Pierre obéit machinalement, et se souleva ; mais les cieux n’étaient pas encore refermés pour lui. Il ne dormait plus ; mais il voyait encore passer autour de lui des formes idéales, et les accords des lyres sacrées résonnaient à ses oreilles. Il était debout et sa vision était à peine dissipée. Il était surtout frappé du parfum des fleurs qui le suivait jusque dans la réalité. – Est-ce que vous ne sentez pas l’odeur des roses et des lis ? dit-il à son père qui le regardait d’un air inquiet.
– Je le crois bien, dit le père Huguenin, tu as des fleurs plein ta chemise ; on dirait que tu as voulu faire de ta poitrine un reposoir de la Fête-Dieu.
Pierre vit en effet les fleurs d’Yseult s’échapper de son sein et tomber à ses pieds.
– Ah ! dit-il en les ramassant, voilà ce qui m’a procuré ce beau rêve ! Et, sans se plaindre d’avoir été interrompu, il se remit à l’ouvrage plein de force et d’ardeur.
Ce jour-là la marquise n’avait pas dîné au château. Elle avait été rendre visite à une de ses parentes établie dans une petite ville des environs. Elle était partie le matin dans une légère calèche découverte traînée par un seul cheval, et accompagnée d’un seul domestique qui menait la voiture.
Joséphine fut retenue à dîner par sa cousine, et ne put reprendre le chemin de Villepreux que vers la chute du jour. Elle remarqua avec une certaine inquiétude, en montant en voiture, que Wolf, le cocher, avait la voix haute et le teint fort animé. Cette inquiétude augmenta lorsqu’elle le vit descendre rapidement la rue mal pavée de la ville, frisant les bornes avec cette audace et ce rare bonheur qui accompagnent souvent les gens ivres. Le fait est que Wolf avait rencontré des amis : expression consacrée chez les ivrognes pour expliquer et justifier leurs fréquentes mésaventures. Ces braves gens-là ont tant d’amis qu’ils n’en savent pas le compte, et qu’on ne saurait aller nulle part avec eux qu’ils n’en rencontrent quelques-uns.
Au bout de deux cents pas, Wolf, et par suite la calèche et la marquise, avaient déjà échappé par miracle à tant de désastres, qu’il était à craindre que la Providence ne vînt à se lasser. En vain Joséphine lui commandait et le conjurait d’aller plus doucement ; il n’en tenait compte, et semblait donner des ailes au tranquille cheval qu’il conduisait. Heureusement peut-être le ciel lui inspira l’idée de remettre une mèche à son fouet, et de s’arrêter, à cet effet, devant la porte d’une petite maison située à la sortie du faubourg et décorée de cette inscription : Le père Labrique, maréchal-ferrant, toge à pied et à cheval, vend son, foin, avoine, etc.
La nuit tombait toujours, et la peur de Joséphine allait en augmentant. Dès qu’elle vit l’Automédon à bas de son siège, occupé à discourir avec les gens de la maison qui lui apportaient en même temps une mèche de fouet et un petit verre d’eau-de-vie, elle résolut de descendre de la voiture et de retourner à la ville demander à sa cousine un homme pour la conduire, ou l’hospitalité jusqu’au lendemain. Il n’y avait pas à espérer que Wolf, qui avait, comme de juste, la prétention d’être absolument à jeun, consentît à écouter ses plaintes. Elle appela donc quelqu’un pour lui ouvrir la portière. Monsieur, cria-t-elle à tout hasard à un homme qu’elle vit arrêté au milieu du chemin, ayez l’obligeance de m’aider à sortir de ma voiture. Avant qu’elle eût achevé sa phrase, la portière était ouverte, et un cavalier respectueux et empressé lui offrait la main. C’était le Corinthien.
– Vous ici ? s’écria la marquise avec plus de joie que de prudence.
– Je vous attendais au passage, répondit Amaury en baissant la voix.
La marquise, troublée, s’arrêta, un pied hors de la voiture, une main dans celle d’Amaury.
– Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit-elle d’une voix tremblante. Comment et pourquoi m’attendiez-vous ?
– J’étais venu ici dans la journée pour faire quelques emplettes qui concernent mon état. Je me suis trouvé à dîner dans ce cabaret en même temps que M. Wolf, votre cocher. Je l’ai vu si bien boire que je me suis inquiété de la manière dont il conduirait votre voiture, et j’attendais ici pour voir s’il irait droit, et si vous ne seriez pas en danger de verser.
– Il est dans un état d’ivresse intolérable, répondit la marquise ; et si vous aviez la bonté de me reconduire à la ville…
– Et pourquoi pas au château ? répondit le Corinthien. Je n’ai jamais conduit une calèche ; mais j’ai su conduire une carriole dans l’occasion, et il ne me semble pas que cela soit bien différent.
– Vous n’auriez pas de répugnance à monter sur le siège ?
– J’en aurais eu beaucoup dans une autre occasion, répondit le Corinthien en souriant ; mais je ne m’en sens aucune dans ce moment-ci.
Joséphine comprit, et se sentit partagée entre l’épouvante de ce qui se passait en elle et l’irrésistible désir d’accepter l’offre d’Amaury ; et ce n’était pas la peur seule qui l’y poussait.
– Mais comment faire ? dit-elle. Il n’y a qu’une place possible sur le siège, et jamais Wolf ne voudra monter derrière la voiture. Il est plein d’amour-propre, et ne se croit pas gris le moins du monde ; il va faire un esclandre. Cet homme me fait une peur affreuse. J’aimerais mieux m’en retourner à pied au château que de me laisser conduire par lui.
– J’aimerais mieux traîner la voiture que de vous laisser faire cinq lieues à pied, répondit le Corinthien.
– Eh bien ! nous le laisserons ici, dit Joséphine, dont les joues étaient brûlantes. Sauvons-nous !
– Sauvons nous ! dit le Corinthien. Le voilà qui entre dans le cabaret ; nous serons loin avant qu’il ait songé à en sortir.
Il referma précipitamment la portière, s’élança sur le siège, s’empara du fouet et des rênes, et partit comme un trait, sans donner à la marquise le temps de la réflexion.
Le Corinthien descendit la côte certainement avec plus de témérité que Wolf ne l’eût descendue ; et pourtant Joséphine n’avait pas peur ; et pourtant ce pauvre Wolf n’était pas le plus ivre des trois.
Quand on fut au bas de la côte, il fallut la remonter, et là il était impossible au cheval d’aller au trot. D’ailleurs n’avait-on pas assez d’avance pour laisser respirer cette pauvre bête ? Mais la marquise n’était pas encore tranquille. Cet homme ivre pouvait courir après la voiture, réclamer son fouet et son siège dont il était aussi jaloux qu’un roi peut l’être de son trône et de son sceptre, enfin le disputer de vive force à l’usurpateur. La marquise frémissait à l’idée d’une pareille scène, et, dans son inquiétude, il était assez naturel qu’elle s’agitât dans la voiture, qu’elle changeât de place, qu’elle s’assît même sur la banquette de devant pour regarder si quelqu’un n’accourait pas par derrière. Il était naturel aussi que le Corinthien se retournât de temps en temps, et appuyât son coude sur le dossier de devant de la calèche, pour rassurer la marquise et pour répondre à ses fréquentes interrogations. Enfin cette rencontre inattendue, cette brusque détermination et cette fuite précipitée étaient bien assez étranges pour qu’on se récriât un peu, et pour qu’on échangeât quelques éclaircissements.
Joséphine, qui n’avait jamais pu se défaire de cette naïveté bourgeoise qu’on appelle inconvenance dans le grand monde, laissa échapper une réflexion qui faisait faire, d’un saut, bien du chemin à la conversation.
– Mais, mon Dieu ! s’écria-t-elle, que va-t-on dire de moi dans la ville quand ce domestique aura crié dans tout le cabaret et dans tout le faubourg que je me suis enfuie sans lui ? Et que va-t-on penser au château quand on va me voir arriver seule avec vous ?
Pierre Huguenin, en pareille circonstance, eût répondu, avec un peu d’amertume, qu’on ne songerait pas seulement à s’en étonner. Moins fier et en même temps moins modeste, Amaury ne pensa qu’à éloigner les inquiétudes de la marquise.
– Je vous conduira jusqu’à la porte du château, répondit-il, et là je me sauverai sans qu’on me voie. Vous monterez sur le siège, vous prendrez les rênes, et vous direz aux domestique qui viendront ouvrir que Wolf s’est oublié au cabaret, que vous aviez de bonnes raisons pour ne pas vous fier à lui, et que vous avez conduit la voiture vous-même.
– Personne ne le croira. On me sait si peureuse !
– La peur peut donner du courage. Entre deux dangers on choisit le moindre. Voyez, madame, je vous dis des proverbes comme Sancho, pour vous faire rire ; mais vous ne riez pas, vous avez toujours peur.
– Vous ne comprenez pas cela, vous, monsieur Amaury ! Les femmes sont si malheureuses, si esclaves, si aisément sacrifiées dans le monde où je vis !
– Malheureuses, esclaves, vous ? Je croyais que vous étiez toutes des reines.
– Et qui vous le faisait croire ?
– Vous êtes toutes si belles, si bien parées ! vous avez l’air toujours si animé, si heureux !
– Vraiment, vous me trouvez cet air-là ?
– Je vous ai toujours vu le sourire sur les lèvres, et votre teint est toujours si pur, vos manières si gracieuses… Je vous dis cela, madame la marquise, sans savoir si je m’exprime convenablement, et m’attendant toujours à vous faire rire, comme Sancho parlant à la duchesse.
– Ne me parlez pas ainsi, Amaury ; c’est vous qui avez l’air de vous moquer de moi.
Amaury, qui s’était fait violence pour causer gaiement, se sentit trop ému pour continuer sur ce ton, mais pas assez hardi pour parler sérieusement. Ils tombèrent tous deux dans un profond silence, et ils ne se comprirent que mieux. Qu’avaient-ils à s’apprendre l’un à l’autre ? Ils ne s’étaient encore rien dit, et ils savaient pourtant bien qu’ils s’aimaient. Amaury sentait qu’il n’y avait plus entre eux qu’un mot à échanger ; mais là le courage manquait de part et d’autre.
– Mon Dieu ! monsieur Amaury, dit la marquise qui s’était remise au fond de la voiture, il me semble que nous avons passé le chemin de traverse. Nous devions prendre à gauche. Connaissez-vous le chemin ? Et elle se remit sur le devant de la voiture.
– Je l’ai fait ce matin pour la première fois, répondit le Corinthien ; mais il me semble que le cheval nous conduira de lui-même, à moins qu’il ne soit dans le même cas que moi.
– Précisément c’est un cheval qui arrive de Paris ; il ne saurait nous tirer d’affaire.
– Je crois qu’il faut aller encore tout droit.
– Non, non, il faut quitter la grande route et entrer dans la lande. Nous avons perdu le chemin ; mais nous le retrouverons par là.
Rien n’était plus difficile que de se diriger dans cette lande sur des voies de charrettes tracées dans tous les sens, toutes semblables et n’offrant pour indication au voyageur que quelques accidents dont les gens du pays avaient seuls l’habitude. Quoique Joséphine eût parcouru souvent ces vagues sentiers, elle ne pouvait être assez sûre de son fait pour ne pas prendre certain buisson ou certain poteau pour celui qu’elle croyait reconnaître. En outre, la nuit était tout à fait close ; des nuages légers voilaient la faible clarté des étoiles, et insensiblement la brume blanche qui dormait sur les flaques d’eau se répandit sur tous les objets, et ne permit bientôt plus d’en discerner aucun.
Cette marche incertaine dans le brouillard n’était pas sans dangers. La Sologne, cette vaste lande qui s’étend au travers des plus fertiles et des plus riantes contrées de la France centrale, est un désert capricieusement traversé de zones desséchées où fleurissent de magnifiques bruyères, et de zones humides où languissent, parmi les joncs, des eaux sans mouvement et sans couleur. Une végétation grisâtre couvre ces lacs vaseux, plus dangereux que des torrents et des précipices. Nos voyageurs avaient erré longtemps dans ce labyrinthe sans trouver une issue. Le cheval, trompé par des apparences de chemin tracé, s’engageait dans des impasses, au bout desquelles, arrêté par les fondrières, il lui fallait revenir sur ses pas. De temps en temps une roue s’enfonçait dans un sable délayé qu’il était impossible de prévoir et d’éviter ; la voiture penchait alors d’une manière menaçante, et la marquise effrayée pressait de toute sa force le bras du Corinthien en jetant des cris bientôt suivis de rires qui servaient à cacher la honte. Amaury eût cherché ces accidents s’il eût pu les apercevoir ; mais ils devinrent si fréquents et le danger si réel, qu’il fallut renoncer à aller plus loin. La marquise l’exigeait, car elle commençait à s’épouvanter tout de bon, et son conducteur n’osait plus répondre de ne pas verser dans quelque marécage. Le cheval, harassé de marcher depuis deux heures, tantôt dans les genêts épineux, tantôt dans la glaise jusqu’aux genoux, s’arrêta de lui-même et se mit à brouter.
La marquise disait en riant qu’elle avait faim, ne sachant, je crois, trop que dire.
– J’ai dans mon sac un pain de seigle, dit Amaury ; que ne puis-je le métamorphoser en pur froment pour vous l’offrir !
– Du pain de seigle ! s’écria Joséphine, oh ! quel bonheur ! c’est tout ce que j’aime.
Amaury ouvrit son sac, et en tira le pain de seigle. Joséphine le cassa, et lui en donnant la moitié : – J’espère que vous allez manger avec moi, lui dit-elle.
– Je ne m’attendais pas à souper jamais avec vous, madame la marquise, répondit Amaury en recevant avec joie ce pain qu’elle venait de toucher.
– Ne m’appelez donc plus marquise, dit-elle avec une charmante mélancolie. Nous voici dans le désert : ne saurais-je oublier mon esclavage seulement pendant une heure ? Ah ! si vous saviez tout ce que cette bruyère me rappelle ! mon enfance, mes premiers jeux, ma chère liberté perdue, sacrifiée à seize ans, et pour toujours ! J’étais une vraie paysanne dans ce temps-là : je courais pieds nus après les papillons, après les oiseaux. J’étais plus simple que les petites gardeuses de troupeaux dont je faisais ma société ; car elles savaient filer et tricoter, et moi je ne savais rien ; et quand je me mêlais de surveiller les brebis, je m’oubliais si bien que toujours j’en perdais quelqu’une. Croiriez-vous qu’à douze ans je ne savais pas lire ?
– Je crois bien que je ne le savais pas à quinze, répondit Amaury.
– Mais combien de choses vous avez apprises en peu de temps, vous ! Mon oncle dit que vous êtes plus instruit que son fils. À coup sûr vous l’êtes plus que moi. Je vois bien, d’après les bouts de conversation que nous avons eu ensemble à la danse, que vous avez énormément lu.
– Trop peu pour être instruit, assez pour être malheureux.
– Malheureux, vous aussi ? Et pourquoi donc ?
– N’étiez-vous pas plus heureuse lorsque vous étiez une petite bergère en sabots ?
– Mais vous n’avez pas perdu votre liberté, vous ?
– Peut-être que si, mon Dieu ! mais quand je la retrouverais, à quoi me servirait-elle ?
– Comment ! le monde est à vous, l’avenir vous rit, mon cher Corinthien ; vous avez du génie, vous serez artiste ; vous serez riche peut-être, et à coup sûr célèbre.
– Quand tous ces rêves se réaliseraient, en serais-je plus heureux ?
– Ah ! je le vois, vous avez des idées sociales, comme votre ami Pierre. Mon oncle nous disait hier soir que Pierre avait l’esprit tout rempli de rêves philosophique