CHAPITRE XVI LE LENDEMAIN
He turn'd his lip to hers, and with his hand
Call'd back the tangles of her wandering hair.
Don Juan. C. 1. st. 170 .
Heureusement, pour la gloire de Julien, Mme de Rênal avait été trop agitée, trop
étonnée, pour apercevoir la sottise de l'homme qui en un moment était devenu
tout au monde pour elle.
Comme elle l'engageait à se retirer, voyant poindre le jour:
-- Oh! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis perdue.
Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci:
-- Regretteriez-vous la vie?
-- Ah! beaucoup dans ce moment! mais je ne regretterais pas de vous avoir connu.
Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et avec imprudence.
L'attention continue avec laquelle il étudiait ses moindres actions, dans la
folle idée de paraître un homme d'expérience, n'eut qu'un avantage; lorsqu'il
revit Mme de Rênal à déjeuner, sa conduite fut un chef-d'oeuvre de prudence.
Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu'aux yeux, et ne pouvait
vivre un instant sans le regarder; elle s'apercevait de son trouble, et ses
efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva qu'une seule fois les
yeux sur elle. D'abord, Mme de Rênal admira sa prudence. Bientôt, voyant que cet
unique regard ne se répétait pas, elle fut alarmée: « Est-ce qu'il ne m'aimerait
plus, se dit-elle; hélas! je suis bien vieille pour lui; j'ai dix ans de plus
que lui. »
En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la main de Julien. Dans la
surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire, il la regarda avec
passion, car elle lui avait semblé bien jolie au déjeuner; et, tout en baissant
les yeux, il avait passé son temps à se détailler ses charmes. Ce regard consola
Mme de Rênal; il ne lui ôta pas toutes ses inquiétudes; mais ses inquiétudes lui
ôtaient presque tout à fait ses remords envers son mari.
Au déjeuner, ce mari ne s'était aperçu de rien; il n'en était pas de même de Mme
Derville: elle crut Mme de Rênal sur le point de succomber. Pendant toute la
journée, son amitié hardie et incisive ne lui épargna pas les demi-mots destinés
à lui peindre, sous de hideuses couleurs, le danger qu'elle courait.
Mme de Rênal brûlait de se trouver seule avec Julien; elle voulait lui demander
s'il l'aimait encore. Malgré la douceur inaltérable de son caractère, elle fut
plusieurs fois sur le point de faire entendre à son amie combien elle était
importune.
Le soir, au jardin, Mme Derville arrangea si bien les choses, qu'elle se trouva
placée entre Mme de Rênal et Julien. Mme de Rênal qui s'était fait une image
délicieuse du plaisir de serrer la main de Julien et de la porter à ses lèvres,
ne put pas même lui adresser un mot.
Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était dévorée d'un remords. Elle
avait tant grondé Julien de l'imprudence qu'il avait faite en venant chez elle
la nuit précédente, qu'elle tremblait qu'il ne vînt pas celle-ci. Elle quitta le
jardin de bonne heure, et alla s'établir dans sa chambre. Mais, ne tenant pas à
son impatience, elle vint coller son oreille contre la porte de Julien. Malgré
l'incertitude et la passion qui la dévoraient, elle n'osa point entrer. Cette
action lui semblait la dernière des bassesses, car elle sert de texte à un
dicton de province.
Les domestiques n'étaient pas tous couchés. La prudence l'obligea enfin à
revenir chez elle. Deux heures d'attente furent deux siècles de tourments.
Mais Julien était trop fidèle à ce qu'il appelait le devoir, pour manquer à
exécuter de point en point ce qu'il s'était prescrit.
Comme une heure sonnait, il s'échappa doucement de sa chambre, s'assura que le
maître de la maison était profondément endormi, et parut chez Mme de Rênal. Ce
jour-là, il trouva plus de bonheur auprès de son amie, car il songea moins
constamment au rôle à jouer. Il eut des yeux pour voir et des oreilles pour
entendre. Ce que Mme de Rênal lui dit de son âge contribua à lui donner quelque
assurance.
-- Hélas! j'ai dix ans de plus que vous! comment pouvez-vous m'aimer? lui
répétait-elle sans projet, et parce que cette idée l'opprimait.
Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu'il était réel, et il oublia
presque toute sa peur d'être ridicule.
La sotte idée d'être regardé comme un amant subalterne, à cause de sa naissance
obscure, disparut aussi. A mesure que les transports de Julien rassuraient sa
timide maîtresse, elle reprenait un peu de bonheur et la faculté de juger son
amant. Heureusement, il n'eut presque pas, ce jour-là, cet air emprunté qui
avait fait du rendez-vous de la veille une victoire, mais non pas un plaisir. Si
elle se fût aperçue de son attention à jouer un rôle, cette triste découverte
lui eût à jamais enlevé tout bonheur. Elle n'y eût pu voir autre chose qu'un
triste effet de la disproportion des âges.
Quoique Mme de Rênal n'eût jamais pensé aux théories de l'amour, la différence
d'âge est, après celle de fortune, un des grands lieux communs de la
plaisanterie de province, toutes les fois qu'il est question d'amour.
En peu de jours, Julien, rendu à toute l'ardeur de son âge, fut éperdument
amoureux.
Il faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bonté d'âme angélique, et l'on
n'est pas plus jolie.
Il avait perdu presque tout à fait l'idée du rôle à jouer. Dans un moment
d'abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes. Cette confidence porta à
son comble la passion qu'il inspirait. Je n'ai donc point eu de rivale heureuse,
se disait Mme de Rênal avec délices! Elle osa l'interroger sur le portrait
auquel il mettait tant d'intérêt; Julien lui jura que c'était celui d'un homme.
Quand il restait à Mme de Rênal assez de sang-froid pour réfléchir, elle ne
revenait pas de son étonnement qu'un tel bonheur existât, et que jamais elle ne
s'en fût doutée.
Ah! se disait-elle, si j'avais connu Julien il y a dix ans, quand je pouvais
encore passer pour jolie!
Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de l'ambition;
c'était de la joie de posséder, lui pauvre être malheureux et si méprisé, une
femme aussi noble et aussi belle. Ses actes d'adoration, ses transports à la vue
des charmes de son amie, finirent par la rassurer un peu sur la différence
d'âge. Si elle eût possédé un peu de ce savoir-vivre dont une femme de trente
ans jouit depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle eût frémi pour la
durée d'un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de ravissement
d'amour-propre.
Dans ses moments d'oubli d'ambition, Julien admirait avec transport jusqu'aux
chapeaux, jusqu'aux robes de Mme de Rênal. Il ne pouvait se rassasier du plaisir
de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de glace et restait des heures
entières admirant la beauté et l'arrangement de tout ce qu'il y trouvait. Son
amie, appuyée sur lui, le regardait; lui, regardait ces bijoux, ces chiffons
qui, la veille d'un mariage, emplissent une corbeille de noce.
J'aurais pu épouser un tel homme! pensait quelquefois Mme de Rênal; quelle âme
de feu! quelle vie ravissante avec lui!
Pour Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de ces terribles instruments
de l'artillerie féminine. Il est impossible, se disait-il, qu'à Paris on ait
quelque chose de plus beau! Alors il ne trouvait point d'objection à son
bonheur. Souvent la sincère admiration et les transports de sa maîtresse lui
faisaient oublier la vaine théorie qui l'avait rendu si compassé et presque si
ridicule dans les premiers moments de cette liaison. Il y eut des moments où,
malgré ses habitudes d'hypocrisie, il trouvait une douceur extrême à avouer à
cette grande dame qui l'admirait, son ignorance d'une foule de petits usages. Le
rang de sa maîtresse semblait l'élever au-dessus de lui-même. Mme de Rênal, de
son côté, trouvait la plus douce des voluptés morales à instruire ainsi, dans
une foule de petites choses, ce jeune homme rempli de génie, et qui était
regardé par tout le monde comme devant un jour aller si loin. Même le
sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s'empêcher de l'admirer; ils lui en
semblaient moins sots. Quant à Mme Derville, elle était bien loin d'avoir à
exprimer les mêmes sentiments. Désespérée de ce qu'elle croyait deviner, et
voyant que les sages avis devenaient odieux à une femme qui, à la lettre, avait
perdu la tête, elle quitta Vergy sans donner une explication qu'on se garda de
lui demander. Mme de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla
que sa félicité redoublait. Par ce départ elle se trouvait presque toute la
journée tête à tête avec son amant.
Julien se livrait d'autant plus à la douce société de son amie, que, toutes les
fois qu'il était trop longtemps seul avec lui-même, la fatale proposition de
Fouqué venait encore l'agiter. Dans les premiers jours de cette vie nouvelle, il
y eut des moments où lui, qui n'avait jamais aimé, qui n'avait jamais été aimé
de personne, trouvait un si délicieux plaisir à être sincère, qu'il était sur le
point d'avouer à Mme de Rênal l'ambition qui jusqu'alors avait été l'essence
même de son existence. Il eût voulu pouvoir la consulter sur l'étrange tentation
que lui donnait la proposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha toute
franchise.
CHAPITRE XVII
LE PREMIER ADJOINT
O, how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day,
Which now shows all the beauty of the sun
And by and by a cloud takes all away!
TWO GENTLEMEN OF VERONA.
Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, au fond du verger, loin
des importuns, il rêvait profondément. Des moments si doux, pensait-il,
dureront-ils toujours? Son âme était tout occupée de la difficulté de prendre un
état, il déplorait ce grand accès de malheur qui termine l'enfance et gâte les
premières années de la jeunesse peu riche. -- Ah! s'écria-t-il, que Napoléon
était bien l'homme envoyé de Dieu pour les jeunes Français! Qui le remplacera?
que feront sans lui les malheureux, même plus riches que moi, qui ont juste les
quelques écus qu'il faut pour se procurer une bonne éducation, et qui ensuite
n'ont pas assez d'argent pour acheter un homme à vingt ans et se pousser dans
une carrière! Quoi qu'on fasse, ajouta-t-il avec un profond soupir, ce souvenir
fatal nous empêchera à jamais d'être heureux!
Il vit tout à coup Mme de Rênal froncer le sourcil, elle prit un air froid et
dédaigneux; cette façon de penser lui semblait convenir à un domestique. Elevée
dans l'idée qu'elle était fort riche, il lui semblait chose convenue que Julien
l'était aussi. Elle l'aimait mille fois plus que la vie, [variante : elle l'eût
aimé même ingrat et perfide] et ne faisait aucun cas de l'argent.
Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de sourcils le rappela sur
la terre. Il eut assez de présence d'esprit pour arranger sa phrase et faire
entendre à la noble dame, assise si près de lui sur le banc de verdure, que les
mots qu'il venait de répéter, il les avait entendus pendant son voyage chez son
ami le marchand de bois. C'était le raisonnement des impies.
-- Eh bien! ne vous mêlez plus à ces gens-là, dit Mme de Rênal, gardant encore
un peu de cet air glacial qui, tout à coup, avait succédé à l'expression de la
plus vive tendresse.
Ce froncement de sourcils, ou plutôt le remords de son imprudence, fut le
premier échec porté à l'illusion qui entraînait Julien. Il se dit: Elle est
bonne et douce, son goût pour moi est vif, mais elle a été élevée dans le camp
ennemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe d'hommes de coeur qui,
après une bonne éducation, n'a pas assez d'argent pour entrer dans une carrière.
Que deviendraient-ils ces nobles, s'il nous était donné de les combattre à armes
égales! Moi, par exemple, maire de Verrières, bien intentionné, honnête comme
l'est au fond M. de Rénal! comme j'enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes
leurs friponneries! comme la justice triompherait dans Verrières! Ce ne sont pas
leurs talents qui me feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse.
Le bonheur de Julien fut, ce jour-là, sur le point de devenir durable. Il manqua
à notre héros d'oser être sincère. Il fallait avoir le courage de livrer
bataille, mais sur-le-champ ; Mme de Rênal avait été étonnée du mot de
Julien, parce que les hommes de sa société répétaient que le retour de
Robespierre était surtout possible à cause de ces jeunes gens des basses
classes, trop bien élevés. L'air froid de Mme de Rênal dura assez longtemps, et
sembla marqué à Julien. C'est que la crainte de lui avoir dit indirectement une
chose désagréable succéda chez elle à sa répugnance pour le mauvais propos. Ce
malheur se réfléchit vivement dans ses traits, si purs et si naïfs, quand elle
était heureuse et loin des ennuyeux.
Julien n'osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il trouva
qu'il était imprudent d'aller voir Mme de Rênal dans sa chambre. Il valait mieux
qu'elle vînt chez lui; si un domestique l'apercevait courant dans la maison,
vingt prétextes différents pouvaient expliquer cette démarche.
Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julien avait reçu de Fouqué
des livres que lui, élève en théologie, n'eût jamais pu demander à un libraire.
Il n'osait les ouvrir que de nuit. Souvent il eût été bien aise de n'être pas
interrompu par une visite, dont l'attente, la veille encore de la petite scène
du verger, l'eût mis hors d'état de lire.
Il devait à Mme de Rênal de comprendre les livres d'une façon toute nouvelle. Il
avait osé lui faire des questions sur une foule de petites choses, dont
l'ignorance arrête tout court l'intelligence d'un jeune homme né hors de la
société, quelque génie naturel qu'on veuille lui supposer.
Cette éducation de l'amour, donnée par une femme extrêmement ignorante, fut un
bonheur. Julien arriva directement à voir la société telle qu'elle est
aujourd'hui. Son esprit ne fut point offusqué par le récit de ce qu'elle a été
autrefois, il y a deux mille ans, ou seulement il y a soixante ans, du temps de
Voltaire et de Louis XV. A son inexprimable joie, un voile tomba de devant ses
yeux, il comprit enfin les choses qui se passaient à Verrières.
Sur le premier plan parurent des intrigues très compliquées ourdies, depuis deux
ans, auprès du préfet de Besançon. Elles étaient appuyées par des lettres venues
de Paris, et écrites par ce qu'il y a de plus illustre. Il s'agissait de faire
de M. de Moirod, c'était l'homme le plus dévot du pays, le premier, et non pas
le second adjoint du maire de Verrières.
Il avait pour concurrent un fabricant fort riche, qu'il fallait absolument
refouler à la place de second adjoint.
Julien comprit enfin les demi-mots qu'il avait surpris, quand la haute société
du pays venait dîner chez M. de Rênal. Cette société privilégiée était
profondément occupée de ce choix du premier adjoint, dont le reste de la ville
et surtout les libéraux ne soupçonnaient pas même la possibilité. Ce qui en
faisait l'importance, c'est qu'ainsi que chacun sait, le côté oriental de la
grande rue de Verrières doit reculer de plus de neuf pieds, car cette rue est
devenue route royale.
Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de reculer, parvenait à
être premier adjoint, et par la suite maire dans le cas où M. de Rênal serait
nommé député, il fermerait les yeux, et l'on pourrait faire, aux maisons qui
avancent sur la voie publique, de petites réparations imperceptibles, au moyen
desquelles elles dureraient cent ans. Malgré la haute piété et la probité
reconnue de M. de Moirod, on était sûr qu'il serait coulant , car il
avait beaucoup d'enfants. Parmi les maisons qui devaient reculer, neuf
appartenaient à tout ce qu'il y a de mieux dans Verrières.
Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus importante que l'histoire de
la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom pour la première fois dans un des
livres que Fouqué lui avait envoyés. Il y avait des choses qui étonnaient Julien
depuis cinq ans qu'il avait commencé à aller les soirs chez le curé. Mais la
discrétion et l'humilité d'esprit étant les premières qualités d'un élève en
théologie, il lui avait toujours été impossible de faire des questions.
Un jour, Mme de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari, l'ennemi
de Julien.
-- Mais, madame, c'est aujourd'hui le dernier vendredi du mois, répondit cet
homme d'un air singulier.
-- Allez, dit Mme de Rênal
-- Eh bien! dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église
autrefois, et récemment rendu au culte; mais pour quoi faire? voilà un de ces
mystères que je n'ai jamais pu pénétrer.
-- C'est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit Mme de
Rênal; les femmes n'y sont point admises: tout ce que j'en sais, c'est que tout
le monde s'y tutoie. Par exemple, ce domestique va y trouver M. Valenod, et cet
homme si fier et si sot ne sera point fâché de s'entendre tutoyer par
Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton. Si vous tenez à savoir ce qu'on y
fait, je demanderai des détails à M. de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons
vingt francs par domestique afin qu'un jour ils ne nous égorgent pas.
Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa maîtresse distrayait Julien de sa
noire ambition. La nécessité de ne pas lui parler de choses tristes et
raisonnables, puisqu'ils étaient de partis contraires, ajoutait, sans qu'il s'en
doutât, au bonheur qu'il lui devait et à l'empire qu'elle acquérait sur lui.
Dans les moments où la présence d'enfants trop intelligents les réduisait à ne
parler que le langage de la froide raison, c'était avec une docilité parfaite
que Julien, la regardant avec des yeux étincelants d'amour, écoutait ses
explications du monde comme il va. Souvent au milieu du récit de quelque
friponnerie savante, à l'occasion d'un chemin ou d'une fourniture, l'esprit de
Mme de Rênal s'égarait tout à coup jusqu'au délire; Julien avait besoin de la
gronder, elle se permettait avec lui les mêmes gestes intimes qu'avec ses
enfants. C'est qu'il y avait des jours où elle avait l'illusion de l'aimer comme
son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas à répondre à ses questions naïves sur
mille choses simples qu'un enfant bien né n'ignore pas à quinze ans? Un instant
après, elle l'admirait comme son maître. Son génie allait jusqu'à l'effrayer;
elle croyait apercevoir plus nettement chaque jour le grand homme futur dans ce
jeune abbé. Elle le voyait pape, elle le voyait premier ministre comme
Richelieu.
-- Vivrai-je assez pour te voir dans ta gloire? disait-elle à Julien, la place
est faite pour un grand homme; la monarchie, la religion en ont besoin.
CHAPITRE XVIII
UN ROI A VERRIERES
N'êtes-vous bons qu'à jeter là comme un cadavre de peuple, sans âme, et
dont les veines n'ont plus de sang?
Discours de l'Evêque,
à la chapelle de Saint-Clément .
Le trois septembre à dix heures du soir, un gendarme réveilla tout Verrières en
montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle que Sa Majesté le roi
de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on était au mardi. Le préfet
autorisait, c'est-à-dire demandait la formation d'une garde d'honneur; il
fallait déployer toute la pompe possible. Une estafette fut expédiée à Vergy. M.
de Rênal arriva dans la nuit, et trouva toute la ville en émoi. Chacun avait ses
prétentions; les moins affairés louaient des balcons pour voir l'entrée du roi.
Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rênal vit tout de suite combien il
importait, dans l'intérêt des maisons sujettes à reculer, que M. de Moirod eût
ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la place de premier adjoint. Il
n'y avait rien à dire à la dévotion de M. de Moirod, elle était au-dessus de
toute comparaison, mais jamais il n'avait monté à cheval. C'était un homme de
trente-six ans, timide de toutes les façons, et qui craignait également les
chutes et le ridicule.
Le maire le fit appeler dès les cinq heures du matin.
-- Vous voyez, monsieur, que je réclame vos avis, comme si déjà vous occupiez le
poste auquel tous les honnêtes gens vous portent. Dans cette malheureuse ville
les manufactures prospèrent, le parti libéral devient millionnaire, il aspire au
pouvoir, il saura se faire des armes de tout. Consultons l'intérêt du roi, celui
de la monarchie, et avant tout l'intérêt de notre sainte religion. A qui
pensez-vous, monsieur, que l'on puisse confier le commandement de la garde
d'honneur?
Malgré la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit par
accepter cet honneur comme un martyre. « Je saurai prendre un ton convenable »,
dit-il au maire. A peine restait-il le temps de faire arranger les uniformes qui
sept ans auparavant avaient servi lors du passage d'un prince du sang.
A sept heures, Mme de Rênal arriva de Vergy avec Julien et les enfants. Elle
trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient l'union des partis, et
venaient la supplier d'engager son mari à accorder une place aux leurs dans la
garde d'honneur. L'une d'elles prétendait que si son mari n'était pas élu, de
chagrin il ferait banqueroute. Mme de Rênal renvoya bien vite tout ce monde.
Elle paraissait fort occupée.
Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui fit un mystère de ce qui
l'agitait. Je l'avais prévu, se disait-il avec amertume, son amour s'éclipse
devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce tapage l'éblouit.
Elle m'aimera de nouveau quand les idées de sa caste ne lui troubleront plus la
cervelle.
Chose étonnante, il l'en aima davantage.
Les tapissiers commençaient à remplir la maison, il épia longtemps en vain
l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa chambre à
lui, Julien, emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il voulut lui
parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouter. Je suis bien sot d'aimer une
telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son mari.
Elle l'était davantage; un de ses grands désirs qu'elle n'avait jamais avoué à
Julien de peur de le choquer, était de le voir quitter, ne fût-ce que pour un
jour, son triste habit noir. Avec une adresse vraiment admirable chez une femme
si naturelle, elle obtint d'abord de M. de Moirod, et ensuite de M. le
sous-préfet de Maugiron, que Julien serait nommé garde d'honneur de préférence à
cinq ou six jeunes gens, fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins
étaient d'une exemplaire piété. M. Valenod, qui comptait prêter sa calèche aux
plus jolies femmes de la ville et faire admirer ses beaux normands, consentit à
donner un de ses chevaux à Julien, l'être qu'il haïssait le plus. Mais tous les
gardes d'honneur avaient à eux ou d'emprunt quelqu'un de ces beaux habits bleu
de ciel avec deux épaulettes de colonel en argent, qui avaient brillé sept ans
auparavant. Mme de Rênal voulait un habit neuf, et il ne lui restait que quatre
jours pour envoyer à Besançon, et en faire revenir l'habit d'uniforme, les
armes, le chapeau, etc., tout ce qui fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de
plaisant, c'est qu'elle trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien à
Verrières. Elle voulait le surprendre, lui et la ville.
Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire eut à
s'occuper d'une grande cérémonie religieuse, le roi de *** ne voulait pas passer
à Verrières sans visiter la fameuse relique de saint Clément que l'on conserve à
Bray-le-Haut, à une petite lieue de la ville. On désirait un clergé nombreux, ce
fut l'affaire la plus difficile à arranger; M. Maslon, le nouveau curé, voulait
à tout prix éviter la présence de M. Chélan. En vain, M. de Rênal lui
représentait qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les
ancêtres ont été si longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour
accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé Chélan. Il
demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant à Verrières, et s'il le
trouvait disgracié, il était homme à aller le chercher dans la petite maison où
il s'était retiré, accompagné de tout le cortège dont il pourrait disposer. Quel
soufflet!
-- Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait l'abbé Maslon, s'il paraît
dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu!
-- Quoi que vous en puissiez dire, mon cher abbé, répliquait M. de Rênal, je
n'exposerai pas l'administration de Verrières à recevoir un affront de M. de La
Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien à la cour; mais ici, en province,
c'est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne cherchant qu'à embarrasser les
gens. Il est capable, uniquement pour s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux
yeux des libéraux.
Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois jours de
pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du maire qui se
changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse à l'abbé Chélan,
pour le prier d'assister à la cérémonie de la relique de Bray-le-Haut, si
toutefois son grand âge et ses infirmités le lui permettaient. M. Chélan demanda
et obtint une lettre d'invitation pour Julien qui devait l'accompagner en
qualité de sous-diacre.
Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans arrivant des montagnes
voisines inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus beau soleil.
Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée, on apercevait un
grand feu sur un rocher à deux lieues de Verrières. Ce signal annonçait que le
roi venait d'entrer sur le territoire du département. Aussitôt le son de toutes
les cloches et les décharges répétées d'un vieux canon espagnol appartenant à la
ville marquèrent sa joie de ce grand événement. La moitié de la population monta
sur les toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d'honneur se mit
en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait un
parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont à chaque instant
la main prudente était prête à saisir l'arçon de sa selle. Mais une remarque fit
oublier toutes les autres: le premier cavalier de la neuvième file était un fort
joli garçon, très mince, que d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri
d'indignation chez les uns, chez d'autres le silence de l'étonnement annoncèrent
une sensation générale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des
chevaux normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut
qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que ce petit
ouvrier déguisé en abbé était précepteur de ses marmots, il avait l'audace de le
nommer garde d'honneur, au préjudice de messieurs tels et tels, riches
fabricants! Ces Messieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une
avanie à ce petit insolent, né dans la crotte. -- Il est sournois et porte un
sabre, répondait le voisin, il serait assez traître pour leur couper la figure.
Les propos de la société noble étaient plus dangereux. Les dames se demandaient
si c'était du maire tout seul que provenait cette haute inconvenance. En
général, on rendait justice à son mépris pour le défaut de naissance.
Pendant qu'il était l'occasion de tant de propos, Julien était le plus heureux
des hommes. Naturellement hardi, il se tenait mieux à cheval que la plupart des
jeunes gens de cette ville de montagnes. Il voyait dans les yeux des femmes
qu'il était question de lui.
Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient neuves. Son
cheval se cabrait à chaque instant, il était au comble de la joie.
Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant près du vieux rempart, le
bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du rang. Par un
grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un héros. Il était
officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une batterie.
Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer d'une
des croisées de l'hôtel de ville; montant ensuite en calèche, et faisant
rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour frémir quand son cheval
l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au grand galop, par une autre
porte de la ville, elle parvint à rejoindre la route par où le roi devait
passer, et put suivre la garde d'honneur à vingt pas de distance, au milieu
d'une noble poussière. Dix mille paysans crièrent: Vive le roi! quand le maire
eut l'honneur de haranguer Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les
discours écoutés, le roi allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon
se remit à tirer à coups précipités. Mais un accident s'ensuivit, non pour les
canonniers qui avaient fait leurs preuves à Leipsick et à Montmirail, mais pour
le futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans
l'unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui fit esclandre, parce qu'il
fallut le tirer de là pour que la voiture du roi pût passer.
Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-là était parée de tous
ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner, et aussitôt après remonter en
voiture pour aller vénérer la relique de saint Clément. A peine le roi fut-il à
l'église, que Julien galopa vers la maison de M. de Rênal. Là, il quitta en
soupirant son bel habit bleu de ciel, son sabre, ses épaulettes, pour reprendre
le petit habit noir râpé. Il remonta à cheval, et en quelques instants fut à
Bray-le-Haut qui occupe le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme
multiplie ces paysans, pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en
voici plus de dix mille autour de cette antique abbaye. A moitié ruinée par le
vandalisme révolutionnaire, elle avait été magnifiquement rétablie depuis la
Restauration, et l'on commençait à parler de miracles. Julien rejoignit l'abbé
Chélan qui le gronda fort, et lui remit une soutane et un surplis. Il s'habilla
rapidement et suivit M. Chélan qui se rendait auprès du jeune évêque d'Agde.
C'était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé, et qui avait été chargé de
montrer la relique au roi. Mais l'on ne put trouver cet évêque.
Le clergé s'impatientait. Il attendait son chef dans le cloître sombre et
gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre curés pour figurer
l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, composé avant 1789 de vingt-quatre chanoines.
Après avoir déploré pendant trois quarts d'heure la jeunesse de l'évêque, les
curés pensèrent qu'il était convenable que M. le Doyen se retirât vers
Monseigneur pour l'avertir que le roi allait arriver, et qu'il était instant de
se rendre au choeur. Le grand âge de M. Chélan l'avait fait doyen; malgré
l'humeur qu'il témoignait à Julien, il lui fit signe de le suivre. Julien
portait fort bien son surplis. Au moyen de je ne sais quel procédé de toilette
ecclésiastique, il avait rendu ses beaux cheveux bouclés très plats; mais, par
un oubli qui redoubla la colère de M. Chélan, sous les longs plis de sa soutane
on pouvait apercevoir les éperons du garde d'honneur.
Arrivés à l'appartement de l'évêque, de grands laquais bien chamarrés daignèrent
à peine répondre au vieux curé que Monseigneur n'était pas visible. On se moqua
de lui quand il voulut expliquer qu'en sa qualité de doyen du chapitre noble de
Bray-le-Haut, il avait le privilège d'être admis en tout temps auprès de
l'évêque officiant.
L'humeur hautaine de Julien fut choquée de l'insolence des laquais. Il se mit à
parcourir les dortoirs de l'antique abbaye, secouant toutes les portes qu'il
rencontrait. Une fort petite céda à ses efforts, et il se trouva dans une
cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur, en habits noirs et la
chaîne au cou. A son air pressé ces messieurs le crurent mandé par l'évêque et
le laissèrent passer. Il fit quelques pas et se trouva dans une immense salle
gothique extrêmement sombre, et toute lambrissée de chêne noir; à l'exception
d'une seule, les fenêtres en ogive avaient été murées avec des briques. La
grossièreté de cette maçonnerie n'était déguisée par rien, et faisait un triste
contraste avec l'antique magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de
cette salle célèbre parmi les antiquaires bourguignons, et que le duc Charles le
Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de quelque péché, étaient
garnis de stalles de bois richement sculptées. On y voyait, figurés en bois de
différentes couleurs, tous les mystères de l'Apocalypse.
Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue des briques nues et du
plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s'arrêta en silence. A l'autre
extrémité de la salle, près de l'unique fenêtre par laquelle le jour pénétrait,
il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en robe violette et en
surplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté à trois pas de la glace. Ce
meuble semblait étrange en un tel lieu, et, sans doute, y avait été apporté de
la ville. Julien trouva que le jeune homme avait l'air irrité; de la main
droite, il donnait gravement des bénédictions du côté du miroir.
Que peut signifier ceci, pensa-t-il? est-ce une cérémonie préparatoire
qu'accomplit ce jeune prêtre? C'est peut-être le secrétaire de l'évêque... il
sera insolent comme les laquais... ma foi, n'importe, essayons.
Il avança et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours la vue
fixée vers l'unique fenêtre, et regardant ce jeune homme qui continuait à donner
des bénédictions exécutées lentement mais en nombre infini, et sans se reposer
un instant.
A mesure qu'il approchait, il distinguait mieux son air fâché. La richesse du
surplis garni de dentelle arrêta involontairement Julien à quelques pas du
magnifique miroir.
Il est de mon devoir de parler, se dit-il enfin; mais la beauté de la salle
l'avait ému, et il était froissé d'avance des mots durs qu'on allait lui
adresser.
Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant subitement l'air
fâché, lui dit du ton le plus doux:
-- Eh bien! monsieur, est-elle enfin arrangée?
Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui, Julien vit la
croix pectorale sur sa poitrine: c'était l'évêque d'Agde. Si jeune, pensa
Julien; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!...
Et il eut honte de ses éperons.
-- Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du chapitre,
M. Chélan.
-- Ah! il m'est fort recommandé, dit l'évêque d'un ton poli qui redoubla
l'enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, monsieur, je vous prenais
pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal emballée à Paris; la
toile d'argent est horriblement gâtée vers le haut. Cela fera le plus vilain
effet, ajouta le jeune évêque d'un air triste, et encore on me fait attendre!
-- Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.
Les beaux yeux de Julien firent leur effet.
-- Allez, monsieur, répondit l'évêque avec une politesse charmante; il me la
faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre messieurs du chapitre.
Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle, il se retourna vers l'évêque et
le vit qui s'était remis à donner des bénédictions. Qu'est-ce que cela peut
être? se demanda Julien, sans doute c'est une préparation ecclésiastique
nécessaire à la cérémonie qui va avoir lieu. Comme il arrivait dans la cellule
où se tenaient les valets de chambre, il vit la mitre entre leurs mains. Ces
messieurs, cédant malgré eux au regard impérieux de Julien, lui remirent la
mitre de Monseigneur.
Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait lentement;
il la tenait avec respect. Il trouva l'évêque assis devant la glace; mais, de
temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait encore la bénédiction.
Julien l'aida à placer sa mitre. L'évêque secoua la tête.
-- Ah! elle tiendra, dit-il à Julien d'un air content. Voulez-vous vous éloigner
un peu?
Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant du
miroir à pas lents, il reprit l'air fâché, et donnait gravement des
bénédictions.
Julien était immobile d'étonnement; il était tenté de comprendre, mais n'osait
pas. L'évêque s'arrêta, et le regardant avec un air qui perdait rapidement de sa
gravité:
-- Que dites-vous de ma mitre, monsieur, va-t-elle bien?
-- Fort bien, Monseigneur.
-- Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait l'air un peu niais; mais il ne
faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako d'officier.
-- Elle me semble aller fort bien
-- Le roi de *** est accoutumé à un clergé vénérable et sans doute fort grave.
Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout, avoir l'air trop léger.
Et l'évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bénédictions.
C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce à donner la
bénédiction.
Après quelques instants:
-- Je suis prêt, dit l'évêque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et messieurs
du chapitre.
Bientôt M. Chélan, suivi des deux curés les plus âgés, entra par une fort grande
porte magnifiquement sculptée, et que Julien n'avait pas aperçue. Mais cette
fois il resta à son rang, le dernier de tous, et ne put voir l'évêque que
par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se pressaient en foule à cette
porte.
L'évêque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arrivé sur le seuil, les
curés se formèrent en procession. Après un petit moment de désordre, la
procession commença à marcher en entonnant un psaume. L'évêque s'avançait le
dernier entre M. Chélan et un autre curé fort vieux. Julien se glissa tout à
fait près de Monseigneur, comme attaché à l'abbé Chélan. On suivit les longs
corridors de l'abbaye de Bray-le-Haut; malgré le soleil éclatant, ils étaient
sombres et humides. On arriva enfin au portique du cloître. Julien était
stupéfait d'admiration pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée par le
jeune âge de l'évêque, la sensibilité et la politesse exquise de ce prélat se
disputaient son coeur. Cette politesse était bien autre chose que celle de M. de
Rênal, même dans ses bons jours. Plus on s'élève vers le premier rang de la
société, se dit Julien, plus on trouve de ces manières charmantes.
On entrait dans l'église par une porte latérale; tout à coup un bruit
épouvantable fit retentir ses voûtes antiques; Julien crut qu'elles
s'écroulaient. C'était encore la petite pièce de canon; traînée par huit chevaux
au galop, elle venait d'arriver; et à peine arrivée, mise en batterie par les
canonniers de Leipsick, elle tirait cinq coups par minute, comme si les
Prussiens eussent été devant elle.
Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait plus à
Napoléon et à la gloire militaire. Si jeune, pensait-il, être évêque d'Agde!
mais où est Agde? et combien cela rapporte-t-il? deux ou trois cent mille francs
peut-être.
Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique; M. Chélan prit l'un
des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta. L'évêque se plaça
dessous. Réellement il était parvenu à se donner l'air vieux; l'admiration de
notre héros n'eut plus de bornes. Que ne fait-on pas avec de l'adresse!
pensa-t-il.
Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près. L'évêque le
harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble fort poli
pour Sa Majesté.
Nous ne répéterons point la description des cérémonies de Bray-le-Haut; pendant
quinze jours elles ont rempli les colonnes de tous les journaux du département.
Julien apprit, par le discours de l'évêque, que le roi descendait de Charles le
Téméraire.
Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifier les comptes de ce
qu'avait coûté cette cérémonie. M. de La Mole, qui avait fait avoir un évêché à
son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se charger de tous les frais.
La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta trois mille huit cents francs.
Après le discours de l'évêque et la réponse du roi, Sa Majesté se plaça sous le
dais, ensuite elle s'agenouilla fort dévotement sur un coussin près de l'autel.
Le choeur était environné de stalles, et les stalles élevées de deux marches sur
le pavé. C'était sur la dernière de ces marches que Julien était assis aux pieds
de M. Chélan, à peu près comme un caudataire près de son cardinal, à la chapelle
Sixtine, à Rome. Il y eut un Te Deum , des flots d'encens, des décharges
infinies de mousqueterie et d'artillerie; les paysans étaient ivres de bonheur
et de piété. Une telle journée défait l'ouvrage de cent numéros des journaux
jacobins.
Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec abandon. Il remarqua,
pour la première fois, un petit homme au regard spirituel et qui portait un
habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon bleu de ciel par-dessus
cet habit fort simple. Il était plus près du roi que beaucoup d'autres
seigneurs, dont les habits étaient tellement brodés d'or, que, suivant
l'expression de Julien, on ne voyait pas le drap. Il apprit quelques moments
après que c'était M. de La Mole. Il lui trouva l'air hautain et même insolent.
Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pensa-t-il. Ah! l'état
ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour vénérer la relique,
et je ne vois point de relique. Où sera saint Clément?
Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique était dans le
haut de l'édifice dans une chapelle ardente .
Qu'est-ce qu'une chapelle ardente? se dit Julien.
Mais il ne voulut pas demander l'explication de ce mot. Son attention redoubla.
En cas de visite d'un prince souverain, l'étiquette veut que les chanoines
n'accompagnent pas l'évêque. Mais en se mettant en marche pour la chapelle
ardente, monseigneur d'Agde appela l'abbé Chélan; Julien osa le suivre.
Après avoir monté un long escalier, on parvint à une porte extrêmement petite,
mais dont le chambranle gothique était doré avec magnificence. Cet ouvrage avait
l'air fait de la veille.
Devant la porte étaient réunies à genoux vingt-quatre jeunes filles, appartenant
aux familles les plus distinguées de Verrières. Avant d'ouvrir la porte,
l'évêque se mit à genoux au milieu de ces jeunes filles toutes jolies. Pendant
qu'il priait à haute voix, elles semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles
dentelles, sa bonne grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit
perdre à notre héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût
battu pour l'Inquisition, et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout à coup. La
petite chapelle parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l'autel plus
de mille cierges divisés en huit rangs séparés entre eux par des bouquets de
fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en tourbillon de la porte
du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf était fort petite, mais très élevée.
Julien remarqua qu'il y avait sur l'autel des cierges qui avaient plus de quinze
pieds de haut. Les jeunes filles ne purent retenir un cri d'admiration. On
n'avait admis dans le petit vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes
filles, les deux curés et Julien.
Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand chambellan.
Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, à genoux, et présentant les armes.
Sa Majesté se précipita plutôt qu'elle ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce fut alors
seulement que Julien, collé contre la porte dorée, aperçut, par-dessous le bras
nu d'une jeune fille, la charmante statue de saint Clément. Il était caché sous
l'autel, en costume de jeune soldat romain. Il avait au cou une large blessure
d'où le sang semblait couler. L'artiste s'était surpassé; ses yeux mourants,
mais pleins de grâce, étaient à demi fermés. Une moustache naissante ornait
cette bouche charmante, qui à demi fermée avait encore l'air de prier. A cette
vue, la jeune fille voisine de Julien pleura à chaudes larmes, une de ses larmes
tomba sur la main de Julien.
Après un instant de prières dans le plus profond silence, troublé seulement par
le son lointain des cloches de tous les villages à dix lieues à la ronde,
l'évêque d'Agde demanda au roi la permission de parler. Il finit un petit
discours fort touchant par des paroles simples, mais dont l'effet n'en était que
mieux assuré.
-- N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu l'un des plus grands
rois de la terre à genoux devant les serviteurs de ce Dieu tout-puissant et
terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés, assassinés sur la terre, comme
vous le voyez par la blessure encore sanglante de saint Clément, ils triomphent
au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrétiennes, vous vous souviendrez à jamais de ce
jour? vous détesterez l'impie. A jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand,
si terrible, mais si bon.
A ces mots, l'évêque se leva avec autorité.
-- Vous me le promettez? dit-il, en avançant le bras d'un air inspiré.
-- Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.
-- Je reçois votre promesse au nom du Dieu terrible! ajouta l'évêque, d'une voix
tonnante.
Et la cérémonie fut terminée.
Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après que Julien eut assez de
sang-froid pour demander où étaient les os du saint envoyés de Rome à Philippe
le Bon, duc de Bourgogne. On lui apprit qu'ils étaient cachés dans la charmante
figure de cire.
Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagnée dans la
chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés ces mots: HAINE A L'IMPIE,
ADORATION PERPETUELLE.
M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le soir, à
Verrières, les libéraux trouvèrent une raison pour illuminer cent fois mieux que
les royalistes. Avant de partir, le roi fit une visite à M. de Moirod.
CHAPITRE XIX
PENSER FAIT SOUFFRIR
Le grotesque des événements de tous les jours vous cache le vrai malheur des
passions.
BARNAVE.
En replaçant les meubles ordinaires dans la chambre qu'avait occupée M. de La
Mole, Julien trouva une feuille de papier très fort, pliée en quatre. Il lut au
bas de la première page:
A. S. E. M. le marquis de La Mole, pair de France, chevalier des ordres du roi,
etc., etc.
C'était une pétition en grosse écriture de cuisinière.
« Monsieur le marquis,
« J'ai eu toute ma vie des principes religieux. J'étais dans Lyon, exposé aux
bombes, lors du siège, en 93, d'exécrable mémoire. Je communie; je vais tous les
dimanches à la messe en l'église paroissiale. Je n'ai jamais manqué au devoir
pascal, même en 93, d'exécrable mémoire. Ma cuisinière, avant la Révolution
j'avais des gens, ma cuisinière fait maigre le vendredi. Je jouis dans Verrières
d'une considération générale, et j'ose dire méritée. Je marche sous le dais dans
les processions à côté de M. le curé et de M. le maire. Je porte, dans les
grandes occasions, un gros cierge acheté à mes frais. De tout quoi les
certificats sont à Paris au ministère des finances. Je demande à Monsieur le
marquis le bureau de loterie de Verrières, qui ne peut manquer d'être bientôt
vacant d'une manière ou d'autre, le titulaire étant fort malade, et d'ailleurs
votant mal aux élections, etc.
« DE CHOLIN. »
En marge de cette pétition était une apostille signée De Moirod , et qui
commençait par cette ligne: « J'ai eu l'honneur de parler yert du bon
sujet qui fait cette demande », etc.
Ainsi, même cet imbécile de Cholin me montre le chemin qu'il faut suivre, se dit
Julien.
Huit jours après le passage du roi de *** à Verrières, ce qui surnageait des
innombrables mensonges, sottes interprétations, discussions ridicules, etc.,
etc., dont avaient été l'objet, successivement, le roi, l'évêque d'Agde, le
marquis de La Mole, les dix mille bouteilles de vin, le pauvre tombé de Moirod
qui, dans l'espoir d'une croix, ne sortit de chez lui qu'un mois après sa chute,
ce fut l'indécence extrême d'avoir bombardé dans la garde d'honneur
Julien Sorel, fils d'un charpentier. Il fallait entendre, à ce sujet, les riches
fabricants de toiles peintes, qui, soir et matin, s'enrouaient au café à prêcher
l'égalité. Cette femme hautaine, Mme de Rênal, était l'auteur de cette
abomination. La raison? les beaux yeux et les joues si fraîches du petit abbé
Sorel la disaient de reste.
Peu après le retour à Vergy, Stanislas-Xavier, le plus jeune des enfants, prit
la fièvre; tout à coup Mme de Rênal tomba dans des remords affreux. Pour la
première fois elle se reprocha son amour d'une façon suivie; elle sembla
comprendre, comme par miracle, dans quelle faute énorme elle s'était laissé
entraîner. Quoique d'un caractère profondément religieux, jusqu'à ce moment elle
n'avait pas songé à la grandeur de son crime aux yeux de Dieu.
Jadis, au couvent du Sacré-Coeur, elle avait aimé Dieu avec passion; elle le
craignit de même en cette circonstance. Les combats qui déchiraient son âme
étaient d'autant plus affreux qu'il n'y avait rien de raisonnable dans sa peur.
Julien éprouva que le moindre raisonnement l'irritait, loin de la calmer; elle y
voyait le langage de l'enfer. Cependant, comme Julien aimait beaucoup lui-même
le petit Stanislas, il était mieux venu à lui parler de sa maladie: elle prit
bientôt un caractère grave. Alors le remords continu ôta à Mme de Rênal jusqu'à
la faculté de dormir; elle ne sortait point d'un silence farouche: si elle eût
ouvert la bouche, c'eût été pour avouer son crime à Dieu et aux hommes.
-- Je vous en conjure, lui disait Julien, dès qu'ils se trouvaient seuls, ne
parlez à personne; que je sois le seul confident de vos peines. Si vous m'aimez
encore, ne parlez pas: vos paroles ne peuvent ôter la fièvre à notre Stanislas.
Mais ses consolations ne produisaient aucun effet; il ne savait pas que Mme de
Rênal s'était mis dans la tête que, pour apaiser la colère du Dieu jaloux, il
fallait haïr Julien ou voir mourir son fils. C'était parce qu'elle sentait
qu'elle ne pouvait haïr son amant qu'elle était si malheureuse.
-- Fuyez-moi, dit-elle un jour à Julien; au nom de Dieu, quittez cette maison:
c'est votre présence ici qui tue mon fils.
Dieu me punit, ajouta-t-elle à voix basse, il est juste; j'adore son équité; mon
crime est affreux, et je vivais sans remords! C'était le premier signe de
l'abandon de Dieu: je dois être punie doublement.
Julien fut profondément touché. Il ne pouvait voir là ni hypocrisie, ni
exagération. Elle croit tuer son fils en m'aimant, et cependant la malheureuse
m'aime plus que son fils. Voilà, je n'en puis douter, le remords qui la tue;
voilà de la grandeur dans les sentiments. Mais comment ai-je pu inspirer un tel
amour, moi, si pauvre, si mal élevé, si ignorant, quelquefois si grossier dans
mes façons?
Une nuit, l'enfant fut au plus mal. Vers les deux heures du matin, M. de Rênal
vint le voir. L'enfant, dévoré par la fièvre, était fort rouge et ne put
reconnaître son père. Tout à coup Mme de Rênal se jeta aux pieds de son mari:
Julien vit qu'elle allait tout dire et se perdre à jamais.
Par bonheur, ce mouvement singulier importuna M. de Rênal.
-- Adieu! adieu! dit-il en s'en allant.
-- Non, écoute-moi, s'écria sa femme à genoux devant lui, et cherchant à le
retenir. Apprends toute la vérité. C'est moi qui tue mon fils. Je lui ai donné
la vie et je la lui reprends. Le ciel me punit, aux yeux de Dieu, je suis
coupable de meurtre. Il faut que je me perde et m'humilie moi-même; peut-être ce
sacrifice apaisera le Seigneur.
Si M. de Rênal eût été un homme d'imagination, il savait tout.
-- Idées romanesques, s'écria-t-il en éloignant sa femme qui cherchait à
embrasser ses genoux. Idées romanesques que tout cela! Julien, faites appeler le
médecin à la pointe du jour.
Et il retourna se coucher. Mme de Rênal tomba à genoux, à demi évanouie, en
repoussant avec un mouvement convulsif Julien qui voulait la secourir.
Julien resta étonné.
Voilà donc l'adultère! se dit-il... Serait-il possible que ces prêtres si
fourbes... eussent raison? Eux qui commettent tant de péchés auraient le
privilège de connaître la vraie théorie du péché? Quelle bizarrerie!...
Depuis vingt minutes que M. de Rênal s'était retiré, Julien voyait la femme
qu'il aimait, la tête appuyée sur le petit lit de l'enfant, immobile et presque
sans connaissance. Voilà une femme d'un génie supérieur réduite au comble du
malheur, parce qu'elle m'a connu, se dit-il.
Les heures avancent rapidement. Que puis-je pour elle? Il faut se décider. Il ne
s'agit plus de moi ici. Que m'importent les hommes et leurs plates simagrées?
Que puis-je pour elle?... la quitter? Mais je la laisse seule en proie à la plus
affreuse douleur. Cet automate de mari lui nuit plus qu'il ne lui sert. Il lui
dira quelque mot dur, à force d'être grossier; elle peut devenir folle, se jeter
par la fenêtre.
Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lui avouera tout. Et que
sait-on, peut-être, malgré l'héritage qu'elle doit lui apporter, il fera un
esclandre. Elle peut tout dire, grand Dieu! à ce c... d'abbé Maslon, qui prend
prétexte de la maladie d'un enfant de six ans pour ne plus bouger de cette
maison, et non sans dessein. Dans sa douleur et sa crainte de Dieu, elle oublie
tout ce qu'elle sait de l'homme; elle ne voit que le prêtre.
-- Va-t'en, lui dit tout à coup Mme de Rênal, en ouvrant les yeux.
-- Je donnerais mille fois ma vie pour savoir ce qui peut t'être le plus utile,
répondit Julien: jamais je ne t'ai tant aimée, mon cher ange, ou plutôt, de cet
instant seulement, je commence à t'adorer comme tu mérites de l'être. Que
deviendrai-je loin de toi, et avec la conscience que tu es malheureuse par moi!
Mais qu'il ne soit pas question de mes souffrances. Je partirai, oui, mon amour.
Mais, si je te quitte, si je cesse de veiller sur toi, de me trouver sans cesse
entre toi et ton mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c'est avec
ignominie qu'il te chassera de sa maison; tout Verrières, tout Besançon
parleront de ce scandale. On te donnera tous les torts; jamais tu ne te
relèveras de cette honte...
-- C'est ce que je demande, s'écria-t-elle, en se levant debout. Je souffrirai,
tant mieux.
-- Mais, par ce scandale abominable, tu feras aussi son malheur à lui!
-- Mais je m'humilie moi-même, je me jette dans la fange; et, par là peut-être,
je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux de tous, c'est peut-être une
pénitence publique? Autant que ma faiblesse peut en juger, n'est-ce pas le plus
grand sacrifice que je puisse faire à Dieu?... Peut-être daignera-t-il prendre
mon humiliation et me laisser mon fils! Indique-moi un autre sacrifice plus
pénible, et j'y cours.
-- Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-tu que je me retire à
la Trappe? L'austérité de cette vie peut apaiser ton Dieu... Ah! ciel! que ne
puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas...
-- Ah! tu l'aimes, toi, dit Mme de Rênal, en se relevant et se jetant dans ses
bras.
Au même instant, elle le repoussa avec horreur.
-- Je te crois! je te crois! continua-t-elle, après s'être remise à genoux; ô
mon unique ami! ô pourquoi n'es-tu pas le père de Stanislas? Alors ce ne serait
pas un horrible péché de t'aimer mieux que ton fils.
-- Veux-tu me permettre de rester, et que désormais je ne t'aime que comme un
frère? C'est la seule expiation raisonnable, elle peut apaiser la colère du
Très-Haut.
-- Et moi, s'écria-t-elle en se levant et prenant la tête de Julien entre ses
deux mains, et la tenant devant ses yeux à distance, et moi, t'aimerai-je comme
un frère? Est-il en mon pouvoir de t'aimer comme un frère?
Julien fondait en larmes.
-- Je t'obéirai, dit-il, en tombant à ses pieds, je t'obéirai quoi que tu
m'ordonnes; c'est tout ce qui me reste à faire. Mon esprit est frappé
d'aveuglement; je ne vois aucun parti à prendre. Si je te quitte, tu dis tout à
ton mari, tu te perds et lui avec. Jamais, après ce ridicule, il ne sera nommé
député. Si je reste, tu me crois la cause de la mort de ton fils, et tu meurs de
douleur. Veux-tu essayer de l'effet de mon départ? Si tu veux, je vais me punir
de notre faute en te quittant pour huit jours. J'irai les passer dans la
retraite où tu voudras. A l'abbaye de Bray-le-Haut, par exemple: mais jure-moi
pendant mon absence de ne rien avouer à ton mari. Songe que je ne pourrai plus
revenir si tu parles.
Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux jours.
-- Il m'est impossible sans toi de tenir mon serment. Je parlerai à mon mari, si
tu n'es pas là constamment pour m'ordonner par tes regards de me taire. Chaque
heure de cette vie abominable me semble durer une journée.
Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à peu Stanislas ne fut
plus en danger. Mais la glace était brisée, sa raison avait connu l'étendue de
son péché; elle ne put plus reprendre l'équilibre. Les remords restèrent, et ils
furent ce qu'ils devaient être dans un coeur si sincère. Sa vie fut le ciel et
l'enfer: l'enfer quand elle ne voyait pas Julien, le ciel quand elle était à ses
pieds. Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle, même dans les
moments où elle osait se livrer à tout son amour: je suis damnée,
irrémissiblement damnée. Tu es jeune, tu as cédé à mes séductions, le ciel peut
te pardonner; mais moi je suis damnée. Je le connais à un signe certain. J'ai
peur: qui n'aurait pas peur devant la vue de l'enfer? Mais au fond, je ne me
repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si elle était à commettre. Que
le ciel seulement ne me punisse pas dès ce monde et dans mes enfants, et j'aurai
plus que je ne mérite. Mais toi, du moins, mon Julien, s'écriait-elle dans
d'autres moments, es-tu heureux? Trouves-tu que je t'aime assez?
La méfiance et l'orgueil souffrant de Julien, qui avait surtout besoin d'un
amour à sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d'un sacrifice si grand, si
indubitable et fait à chaque instant. Il adorait Mme de Rênal. Elle a beau être
noble, et moi le fils d'un ouvrier, elle m'aime... Je ne suis pas auprès d'elle
un valet de chambre chargé des fonctions d'amant. Cette crainte éloignée, Julien
tomba dans toutes les folies de l'amour, dans ses incertitudes mortelles.
-- Au moins, s'écriait-elle en voyant ses doutes sur son amour, que je te rende
bien heureux pendant le peu de jours que nous avons à passer ensemble!
Hâtons-nous; demain peut-être je ne serai plus à toi. Si le ciel me frappe dans
mes enfants, c'est en vain que je chercherai à ne vivre que pour t'aimer, à ne
pas voir que c'est mon crime qui les tue. Je ne pourrai survivre à ce coup.
Quand je le voudrais, je ne pourrais; je deviendrais folle.
« Ah! si je pouvais prendre sur moi ton péché, comme tu m'offrais si
généreusement de prendre la fièvre ardente de Stanislas! »
Cette grande crise morale changea la nature du sentiment qui unissait Julien à
sa maîtresse. Son amour ne fut plus seulement de l'admiration pour la beauté,
l'orgueil de la posséder.
Leur bonheur était désormais d'une nature bien supérieure, la flamme qui les
dévorait fut plus intense. Ils avaient des transports pleins de folie. Leur
bonheur eût paru plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne retrouvèrent plus la
sérénité délicieuse, la félicité sans nuages, le bonheur facile des premières
époques de leurs amours, quand la seule crainte de Mme de Rênal était de n'être
pas assez aimée de Julien. Leur bonheur avait quelquefois la physionomie du
crime.
Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus tranquilles: -- Ah!
grand Dieu! je vois l'enfer, s'écriait tout à coup Mme de Rênal, en serrant la
main de Julien d'un mouvement convulsif. Quels supplices horribles! je les ai
bien mérités. Elle le serrait, s'attachant à lui comme le lierre à la muraille.
Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle lui prenait la main,
qu'elle couvrait de baisers. Puis, retombée dans une rêverie sombre: L'enfer,
disait-elle, l'enfer serait une grâce pour moi; j'aurais encore sur la terre
quelques jours à passer avec lui, mais l'enfer dès ce monde, la mort de mes
enfants... Cependant, à ce prix peut-être mon crime me serait pardonné... Ah!
grand Dieu! ne m'accordez point ma grâce à ce prix. Ces pauvres enfants ne vous
ont point offensé; moi, moi, je suis la seule coupable : j'aime un homme qui
n'est point mon mari.
Julien voyait ensuite Mme de Rênal arriver à des moments tranquilles en
apparence. Elle cherchait à prendre sur elle, elle voulait ne pas empoisonner la
vie de ce qu'elle aimait.
Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords et de plaisir, les journées
passaient pour eux avec la rapidité de l'éclair. Julien perdit l'habitude de
réfléchir.
Mlle Elisa alla suivre un petit procès qu'elle avait à Verrières. Elle trouva M.
Valenod fort piqué contre Julien. Elle haïssait le précepteur, et lui en parlait
souvent.
-- Vous me perdriez, monsieur, si je disais la vérité!... disait-elle un jour à
M. Valenod. Les maîtres sont tous d'accord entre eux pour les choses
importantes... On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres domestiques...
Après ces phrases d'usage, que l'impatiente curiosité de M. Valenod trouva l'art
d'abréger, il apprit les choses les plus mortifiantes pour son amour-propre.
Cette femme, la plus distinguée du pays, que pendant six ans il avait environnée
de tant de soins, et malheureusement au vu et au su de tout le monde; cette
femme si fière, dont les dédains l'avaient tant de fois fait rougir, elle venait
de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé en précepteur. Et afin que rien
ne manquât au dépit de M. le directeur du dépôt, Mme de Rênal adorait cet amant.
-- Et, ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s'est point
donné de peine pour faire cette conquête, il n'est point sorti pour madame de sa
froideur habituelle.
Elisa n'avait eu des certitudes qu'à la campagne, mais elle croyait que cette
intrigue datait de bien plus loin.
-- C'est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le temps il a
refusé de m'épouser. Et moi, imbécile, qui allais consulter Mme de Rênal, qui la
priais de parler au précepteur.
Dès le même soir, M. de Rênal reçut de la ville, avec son journal, une longue
lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus grand détail ce qui se passait
chez lui. Julien le vit pâlir en lisant cette lettre écrite sur du papier
bleuâtre, et jeter sur lui des regards méchants. De toute la soirée, le maire ne
se remit point de son trouble, ce fut en vain que Julien lui fit la cour en lui
demandant des explications sur la généalogie des meilleures familles de la
Bourgogne.
CHAPITRE XX
LES LETTRES ANONYMES
Do not give dalliance
Too much the rein: the strongest oaths are straw
To the fire i' the blood.
TEMPEST.
Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps de dire à son
amie:
-- Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons; je jurerais que cette
grande lettre qu'il lisait en soupirant est une lettre anonyme.
Par bonheur, Julien se fermait à clef dans sa chambre. Mme de Rênal eut la folle
idée que cet avertissement n'était qu'un prétexte pour ne pas la voir. Elle
perdit la tête absolument, et à l'heure ordinaire vint à sa porte. Julien qui
entendit du bruit dans le corridor souffla sa lampe à l'instant. On faisait des
efforts pour ouvrir sa porte; était-ce Mme de Rênal, était-ce un mari jaloux?
Le lendemain de fort bonne heure, la cuisinière, qui protégeait Julien, lui
apporta un livre sur la couverture duquel il lut ces mots écrits en italien :
Guardate alla pagina 130 .
Julien frémit de l'imprudence, chercha la page cent trente et y trouva attachée
avec une épingle la lettre suivante écrite à la hâte, baignée de larmes et sans
la moindre orthographe. Ordinairement Mme de Rênal la mettait fort bien, il fut
touché de ce détail et oublia un peu l'imprudence effroyable.
« Tu n'as pas voulu me recevoir cette nuit? Il est des moments où je crois
n'avoir jamais lu jusqu'au fond de ton âme. Tes regards m'effrayent. J'ai peur
de toi. Grand Dieu! ne m'aurais-tu jamais aimée? En ce cas, que mon mari
découvre nos amours, et qu'il m'enferme dans une éternelle prison, à la
campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu le veut ainsi. Je mourrai bientôt.
Mais tu seras un monstre.
« Ne m'aimes-tu pas? es-tu las de mes folies, de mes remords, impie? Veux-tu me
perdre? je t'en donne un moyen facile. Va, montre cette lettre dans tout
Verrières, ou plutôt montre-la au seul M. Valenod. Dis-lui que je t'aime, mais
non, ne prononce pas un tel blasphème, dis-lui que je t'adore, que la vie n'a
commencé pour moi que le jour où je t'ai vu; que dans les moments les plus fous
de ma jeunesse, je n'avais jamais même rêvé le bonheur que je te dois; que je
t'ai sacrifié ma vie, que je te sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie
bien plus.
« Mais se connaît-il en sacrifices, cet homme? Dis-lui, dis-lui pour l'irriter
que je brave tous les méchants, et qu'il n'est plus au monde qu'un malheur pour
moi, celui de voir changer le seul homme qui me retienne à la vie. Quel bonheur
pour moi de la perdre, de l'offrir en sacrifice, et de ne plus craindre pour mes
enfants!
« N'en doute pas, cher ami, s'il y a une lettre anonyme, elle vient de cet être
odieux qui, pendant six ans, m'a poursuivie de sa grosse voix, du récit de ses
sauts à cheval, de sa fatuité, et de l'énumération éternelle de tous ses
avantages.
« Y a-t-il une lettre anonyme? méchant, voilà ce que je voulais discuter avec
toi; mais non, tu as bien fait. Te serrant dans mes bras, peut-être pour la
dernière fois, jamais je n'aurais pu discuter froidement, comme je fais étant
seule. De ce moment, notre bonheur ne sera plus aussi facile. Sera-ce une
contrariété pour vous? Oui, les jours où vous n'aurez pas reçu de M. Fouqué
quelque livre amusant. Le sacrifice est fait, demain, qu'il y ait ou qu'il n'y
ait pas de lettre anonyme, moi aussi je dirai à mon mari que j'ai reçu une
lettre anonyme, et qu'il faut à l'instant te faire un pont d'or, trouver quelque
prétexte honnête, et sans délai te renvoyer à tes parents.
« Hélas! cher ami, nous allons être séparés quinze jours, un mois peut-être! Va,
je te rends justice, tu souffriras autant que moi. Mais enfin voilà le seul
moyen de parer l'effet de cette lettre anonyme; ce n'est pas la première que mon
mari ait reçue, et sur mon compte encore. Hélas! combien j'en riais!
« Tout le but de ma conduite, c'est de faire penser à mon mari que la lettre
vient de M. Valenod; je ne doute pas qu'il n'en soit l'auteur. Si tu quittes la
maison, ne manque pas d'aller t'établir à Verrières. Je ferai en sorte que mon
mari ait l'idée d'y passer quinze jours, pour prouver aux sots qu'il n'y a pas
de froid entre lui et moi. Une fois à Verrières, lie-toi d'amitié avec tout le
monde, même avec les libéraux. Je sais que toutes ces dames te rechercheront.
« Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les oreilles, comme tu
disais un jour; fais-lui au contraire toutes tes bonnes grâces. L'essentiel est
que l'on croie à Verrières que tu vas entrer chez leValenod, ou chez tout autre,
pour l'éducation des enfants.
« Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s'y résoudre, eh bien! au
moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois. Mes enfants qui
t'aiment tant iront te voir. Grand Dieu! je sens que j'aime mieux mes enfants,
parce qu'ils t'aiment. Quel remords! comment tout ceci finira-t-il?... Je
m'égare... Enfin, tu comprends ta conduite; sois doux, poli, point méprisant
avec ces grossiers personnages, je te le demande à genoux: ils vont être les
arbitres de notre sort. Ne doute pas un instant que mon mari ne se conforme à
ton égard à ce que lui prescrira l'opinion publique .
« C'est toi qui vas me fournir la lettre anonyme; arme-toi de patience et d'une
paire de ciseaux. Coupe dans un livre les mots que tu vas voir; colle-les
ensuite, avec de la colle à bouche, sur la feuille de papier bleuâtre que je
t'envoie; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une perquisition chez toi;
brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si tu ne trouves pas les mots tout
faits, aie la patience de les former lettre à lettre. Pour épargner ta peine,
j'ai fait la lettre anonyme trop courte. Hélas! si tu ne m'aimes plus, comme je
le crains, que la mienne doit te sembler longue!
LETTRE ANONYME
« MADAME,
« Toutes vos petites menées sont connues; mais les personnes qui ont intérêt à
les réprimer sont averties. Par un reste d'amitié pour vous, je vous engage à
vous détacher totalement du petit paysan. Si vous êtes assez sage pour cela,
votre mari croira que l'avis qu'il a reçu le trompe, et on lui laissera son
erreur. Songez que j'ai votre secret; tremblez, malheureuse; il faut à cette
heure marcher droit devant moi. »
« Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent cette lettre (y as-tu
reconnu les façons de parler du directeur?) sors dans la maison, je te
rencontrerai.
« J'irai dans le village et reviendrai avec un visage troublé; je le serai en
effet beaucoup. Grand Dieu! qu'est-ce que je hasarde, et tout cela parce que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un visage renversé, je
donnerai à mon mari cette lettre qu'un inconnu m'aura remise. Toi, va te
promener sur le chemin des grands bois avec les enfants, et ne reviens qu'à
l'heure du dîner.
« Du haut des rochers tu peux voir la tour du Colombier. Si nos affaires vont
bien, j'y placerai un mouchoir blanc; dans le cas contraire, il n'y aura rien.
« Ton coeur, ingrat, ne te fera-t-il pas trouver le moyen de me dire que tu
m'aimes avant de partir pour cette promenade? Quoi qu'il puisse arriver, sois
sûr d'une chose: je ne survivrais pas d'un jour à notre séparation définitive.
Ah! mauvaise mère! Ce sont deux mots vains que je viens d'écrire là, cher
Julien. Je ne les sens pas; je ne puis songer qu'à toi en ce moment, je ne les
ai écrits que pour ne pas être blâmée de toi. Maintenant que je me vois au
moment de te perdre, à quoi bon dissimuler? Oui! que mon âme te semble atroce,
mais que je ne mente pas devant l'homme que j'adore! Je n'ai déjà que trop
trompé en ma vie. Va, je te pardonne si tu ne m'aimes plus. Je n'ai pas le temps
de relire ma lettre. C'est peu de chose à mes yeux que de payer de la vie les
jours heureux que je viens de passer dans tes bras. Tu sais qu'ils me coûteront
davantage. »
CHAPITRE XXI
DIALOGUE AVEC UN MAITRE
Alas, our frailty is the cause, not we:
For such as we are made of, such we be.
TWELFTH NIGHT.
Ce fut avec un plaisir d'enfant que, pendant une heure, Julien assembla des
mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses élèves et leur mère; elle
prit la lettre avec une simplicité et un courage dont le calme l'effraya.
-- La colle à bouche est-elle assez séchée? lui dit-elle.
Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle? pensa-t-il. Quels sont
ses projets en ce moment? Il était trop fier pour le lui demander; mais, jamais
peut-être, elle ne lui avait plu davantage.
-- Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle avec le même sang-froid, on m'ôtera tout.
Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne; ce sera peut-être unjour
ma seule ressource.
Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge, rempli d'or et de quelques
diamants.
-- Partez maintenant, lui dit-elle.
Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait immobile.
Elle le quitta d'un pas rapide et sans le regarder.
Depuis l'instant qu'il avait ouvert la lettre anonyme, l'existence de M. de
Rênal avait été affreuse. Il n'avait pas été aussi agité depuis un duel qu'il
avait failli avoir en 1816, et, pour lui rendre justice, alors la perspective de
recevoir une balle l'avait rendu moins malheureux. Il examinait la lettre dans
tous les sens: N'est-ce pas là une écriture de femme? se disait-il. En ce cas,
quelle femme l'a écrite? Il passait en revue toutes celles qu'il connaissait à
Verrières, sans pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté cette
lettre? quel est cet homme? Ici pareille incertitude; il était jalousé et sans
doute haï de la plupart de ceux qu'il connaissait. Il faut consulter ma femme,
se dit-il par habitude, en se levant du fauteuil où il était abîmé.
A peine levé: -- Grand Dieu! dit-il, en se frappant la tête, c'est d'elle
surtout qu'il faut que je me méfie; elle est mon ennemie en ce moment. Et, de
colère, les larmes lui vinrent aux yeux.
Par une juste compensation de la sécheresse de coeur qui fait toute la sagesse
pratique de la province, les deux hommes que, dans ce moment, M. de Rênal
redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes.
Après ceux-là, j'ai dix amis peut-être, et il les passa en revue, estimant à
mesure le degré de consolation qu'il pourrait tirer de chacun. A tous! à tous!
s'écria-t-il avec rage, mon affreuse aventure fera le plus extrême plaisir. Par
bonheur, il se croyait fort envié, non sans raison. Outre sa superbe maison de
la ville, que le roi de *** venait d'honorer à jamais en y couchant, il avait
fort bien arrangé son château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et les
fenêtres garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consolé par l'idée de
cette magnificence. Le fait est que ce château était aperçu de trois ou quatre
lieues de distance, au grand détriment de toutes les maisons de campagne ou
soi-disant châteaux du voisinage, auxquels on avait laissé l'humble couleur
grise donnée par le temps.
M. de Rênal pouvait compter sur les larmes et la pitié d'un de ses amis, le
marguillier de la paroisse; mais c'était un imbécile qui pleurait de tout. Cet
homme était cependant sa seule ressource.
Quel malheur est comparable au mien! s'écria-t-il avec rage; quel isolement!
Est-il possible se disait cet homme vraiment à plaindre, est-il possible que,
dans mon infortune, je n'aie pas un ami à qui demander conseil? car ma raison
s'égare, je le sens! Ah! Falcoz! Ah! Ducros! s'écria-t-il avec amertume.
C'étaient les noms de deux amis d'enfance qu'il avait éloignés par ses hauteurs
en 1814. Ils n'étaient pas nobles, et il avait voulu changer le ton d'égalité
sur lequel ils vivaient depuis l'enfance.
L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de coeur, marchand de papier à Verrières,
avait acheté une imprimerie dans le chef-lieu du département et entrepris un
journal. La congrégation avait résolu de le ruiner: son journal avait été
condamné, son brevet d'imprimeur lui avait été retiré. Dans ces tristes
circonstances, il essaya d'écrire à M. de Rênal pour la première fois depuis dix
ans. Le maire de Verrières crut devoir répondre en vieux Romain: « Si le
ministre du roi me faisait l'honneur de me consulter, je lui dirais: Ruinez sans
pitié tous les imprimeurs de province, et mettez l'imprimerie en monopole comme
le tabac. » Cette lettre à un ami intime, que tout Verrières admira dans le
temps, M. de Rênal s'en rappelait les termes avec horreur. Qui m'eût dit qu'avec
mon rang, ma fortune, mes croix, je le regretterais un jour? Ce fut dans ces
transports de colère, tantôt contre lui-même, tantôt contre tout ce qui
l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse; mais, par bonheur, il n'eut pas
l'idée d'épier sa femme.
Je suis accoutumé à Louise, se disait-il, elle sait toutes mes affaires; je
serais libre de me marier demain que je ne trouverais pas à la remplacer. Alors,
il se complaisait dans l'idée que sa femme était innocente; cette façon de voir
ne le mettait pas dans la nécessité de montrer du caractère et l'arrangeait bien
mieux; combien de femmes calomniées n'a-t-on pas vues!
Mais quoi! s'écriait-il tout à coup en marchant d'un pas convulsif,
souffrirai-je comme si j'étais un homme de rien, un va-nu-pieds, qu'elle se
moque de moi avec son amant? Faudra-t-il que tout Verrières fasse des gorges
chaudes sur ma débonnaireté? Que n'a-t-on pas dit de Charmier (c'était un mari
notoirement trompé du pays)? Quand on le nomme, le sourire n'est-il pas sur
toutes les lèvres? Il est bon avocat, qui est-ce qui parle jamais de son talent
pour la parole? Ah! Charmier! dit-on, le Charmier de Bernard, on le désigne
ainsi par le nom de l'homme qui fait son opprobre.
Grâce au ciel, disait M. de Rênal dans d'autres moments, je n'ai point de fille,
et la façon dont je vais punir la mère ne nuira point à l'établissement de mes
enfants; je puis surprendre ce petit paysan avec ma femme, et les tuer tous les
deux; dans ce cas, le tragique de l'aventure en ôtera peut-être le ridicule.
Cette idée lui sourit; il la suivit dans tous ses détails. Le Code pénal est
pour moi, et, quoi qu'il arrive, notre congrégation et mes amis du jury me
sauveront. Il examina son couteau de chasse, qui était fort tranchant; mais
l'idée du sang lui fit peur.
Je puis rouer de coups ce précepteur insolent et le chasser; mais quel éclat
dans Verrières et même dans tout le département! Après la condamnation du
journal de Falcoz, quand son rédacteur en chef sortit de prison, je contribuai à
lui faire perdre sa place de six cents francs. On dit que cet écrivailleur ose
se remontrer dans Besançon, il peut me tympaniser avec adresse, et de façon à ce
qu'il soit impossible de l'amener devant les tribunaux. L'amener devant les
tribunaux!... L'insolent insinuera de mille façons qu'il a dit vrai. Un homme
bien né, qui tient son rang comme moi, est haï de tous les plébéiens. Je me
verrai dans ces affreux journaux de Paris; ô mon Dieu! quel abîme! voir
l'antique nom de Rênal plongé dans la fange du ridicule... Si je voyage jamais,
il faudra changer de nom; quoi! quitter ce nom qui fait ma gloire et ma force.
Quel comble de misère!
Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse avec ignominie, elle a sa tante à
Besançon, qui lui donnera de la main à la main toute sa fortune. Ma femme ira
vivre à Paris avec Julien; on le saura à Verrières, et je serai encore pris pour
dupe. Cet homme malheureux s'aperçut alors, à la pâleur de sa lampe, que le jour
commençait à paraître. Il alla chercher un peu d'air frais au jardin. En ce
moment, il était presque résolu à ne point faire d'éclat, par cette idée surtout
qu'un éclat comblerait de joie ses bons amis de Verrières.
La promenade au jardin le calma un peu. Non, s'écria-t-il, je ne me priverai
point de ma femme, elle m'est trop utile. Il se figura avec horreur ce que
serait sa maison sans sa femme; il n'avait pour toute parente que la marquise de
R..., vieille, imbécile et méchante.
Une idée d'un grand sens lui apparut, mais l'exécution demandait une force de
caractère bien supérieure au peu que le pauvre homme en avait. Si je garde ma
femme, se dit-il, je me connais, un jour, dans un moment où elle m'impatientera,
je lui reprocherai sa faute. Elle est fière, nous nous brouillerons, et tout
cela arrivera avant qu'elle n'ait hérité de sa tante. Alors, comme on se moquera
de moi! Ma femme aime ses enfants, tout finira par leur revenir. Mais moi, je
serai la fable de Verrières. Quoi, diront-ils, il n'a pas su même se venger de
sa femme! Ne vaudrait-il pas mieux m'en tenir aux soupçons et ne rien vérifier?
Alors je me lie les mains, je ne puis par la suite lui rien reprocher.
Un instant après, M. de Rênal, repris par la vanité blessée, se rappelait
laborieusement tous les moyens cités au billard du Casino ou Cercle
Noble de Verrières, quand quelque beau parleur interrompt la poule pour
s'égayer aux dépens d'un mari trompé. Combien, en cet instant, ces plaisanteries
lui paraissaient cruelles!
Dieu! que ma femme n'est-elle morte! alors je serais inattaquable au ridicule.
Que ne suis-je veuf! j'irais passer six mois à Paris dans les meilleures
sociétés. Après ce moment de bonheur donné par l'idée du veuvage, son
imagination en revint aux moyens de s'assurer de la vérité. Répandrait-il à
minuit, après que tout le monde serait couché, une légère couche de son devant
la porte de la chambre de Julien? Le lendemain matin, au jour, il verrait
l'impression des pas.
Mais ce moyen ne vaut rien, s'écria-t-il tout à coup avec rage, cette coquine
d'Elisa s'en apercevrait, et l'on saurait bientôt dans la maison que je suis
jaloux.
Dans un autre conte fait au Casino , un mari s'était assuré de sa
mésaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu qui fermait comme un
scellé la porte de sa femme et celle du galant.
Après tant d'heures d'incertitudes, ce moyen d'éclaircir son sort lui semblait
décidément le meilleur, et il songeait à s'en servir, lorsque au détour d'une
allée, il rencontra cette femme qu'il eût voulu voir morte.
Elle revenait du village. Elle était allée entendre la messe dans l'église de
Vergy. Une tradition fort incertaine aux yeux du froid philosophe, mais à
laquelle elle ajoutait foi, prétend que la petite église dont on se sert
aujourd'hui était la chapelle du château du sire de Vergy. Cette idée obséda Mme
de Rênal tout le temps qu'elle comptait passer à prier dans cette église. Elle
se figurait sans cesse son mari tuant Julien à la chasse, comme par accident, et
ensuite le soir lui faisant manger son coeur.
Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu'il va penser en m'écoutant. Après ce
quart d'heure fatal, peut-être ne trouverai-je plus l'occasion de lui parler. Ce
n'est pas un être sage et dirigé par la raison. Je pourrais alors, à l'aide de
ma faible raison, prévoir ce qu'il fera ou dira. Lui décidera notre sort commun,
il en a le pouvoir. Mais ce sort est dans mon habileté, dans l'art de diriger
les idées de ce fantasque, que sa colère rend aveugle, et empêche de voir la
moitié des choses. Grand Dieu! il me faut du talent, du sang-froid, où les
prendre?
Elle retrouva le calme comme par enchantement en entrant au jardin et voyant de
loin son mari. Ses cheveux et ses habits en désordre annonçaient qu'il n'avait
pas dormi.
Elle lui remit une lettre décachetée mais repliée. Lui, sans l'ouvrir, regardait
sa femme avec des yeux fous.
-- Voici une abomination, lui dit-elle, qu'un homme de mauvaise mine, qui
prétend vous connaître et vous devoir de la reconnaissance, m'a remise comme je
passais derrière le jardin du notaire. J'exige une chose de vous, c'est que vous
renvoyiez à ses parents, et sans délai, ce M. Julien. Mme de Rênal se hâta de
dire ce mot, peut-être un peu avant le moment, pour se débarrasser de l'affreuse
perspective d'avoir à le dire.
Elle fut saisie de joie en voyant celle qu'elle causait à son mari. A la fixité
du regard qu'il attachait sur elle, elle comprit que Julien avait deviné juste.
Au lieu de s'affliger de ce malheur fort réel, quel génie, pensa-t-elle, quel
tact parfait! et dans un jeune homme encore sans aucune expérience! A quoi
n'arrivera-t-il pas par la suite? Hélas! alors ses succès feront qu'il
m'oubliera.
Ce petit acte d'admiration pour l'homme qu'elle adorait la remit tout à fait de
son trouble.
Elle s'applaudit de sa démarche. Je n'ai pas été indigne de Julien, se dit-elle,
avec une douce et intime volupté.
Sans dire un mot, de peur de s'engager, M. de Rênal examinait la seconde lettre
anonyme composée, si le lecteur s'en souvient, de mots imprimés collés sur un
papier tirant sur le bleu. On se moque de moi de toutes les façons, se disait M.
de Rênal accablé de fatigue.
Encore de nouvelles insultes à examiner, et toujours à cause de ma femme! Il fut
sur le point de l'accabler des injures les plus grossières, la perspective de
l'héritage de Besançon l'arrêta à grande peine. Dévoré du besoin de s'en prendre
à quelque chose, il chiffonna le papier de cette seconde lettre anonyme, et
semit à se promener à grands pas, il avait besoin de s'éloigner de sa femme.
Quelques instants après, il revint auprès d'elle, et plus tranquille.
-- Il s'agit de prendre un parti et de renvoyer Julien, lui dit-elle aussitôt;
ce n'est après tout que le fils d'un ouvrier. Vous le dédommagerez par quelques
écus, et d'ailleurs il est savant et trouvera facilement à se placer, par
exemple chez M. Valenod ou chez le sous-préfet de Maugiron qui ont des enfants.
Ainsi vous ne lui ferez point de tort...
-- Vous parlez là comme une sotte que vous êtes, s'écria M. de Rênal d'une voix
terrible. Quel bon sens peut-on espérer d'une femme? Jamais vous ne prêtez
attention à ce qui est raisonnable; comment sauriez-vous quelque chose? votre
nonchalance, votre paresse ne vous donnent d'activité que pour la chasse aux
papillons, êtres faibles et que nous sommes malheureux d'avoir dans nos
familles!...
Mme de Rênal le laissait dire, et il dit longtemps; il passait sa colère
, c'est le mot du pays.
-- Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle comme une femme outragée dans son
honneur, c'est-à-dire dans ce qu'elle a de plus précieux.
Mme de Rênal eut un sang-froid inaltérable pendant toute cette pénible
conversation, de laquelle dépendait la possibilité de vivre encore sous le même
toit avec Julien. Elle cherchait les idées qu'elle croyait les plus propres à
guider la colère aveugle de son mari. Elle avait été insensible à toutes les
réflexions injurieuses qu'il lui avait adressées, elle ne les écoutait pas, elle
songeait alors à Julien. Sera-t-il content de moi?
-- Ce petit paysan que nous avons comblé de prévenances et même de cadeaux, peut
être innocent, dit-elle enfin, mais il n'en est pas moins l'occasion du premier
affront que je reçois... Monsieur! quand j'ai lu ce papier abominable, je me
suis promis que lui ou moi sortirions de votre maison.
-- Voulez-vous faire un esclandre pour me déshonorer et vous aussi? Vous faites
bouillir du lait à bien des gens dans Verrières.
-- Il est vrai, on envie généralement l'état de prospérité où la sagesse de
votre administration a su placer vous, votre famille et la ville... Eh bien! je
vais engager Julien à vous demander un congé pour aller passer un mois chez ce
marchand de bois de la montagne, digne ami de ce petit ouvrier.
-- Gardez-vous d'agir, reprit M. de Rênal avec assez de tranquillité. Ce que
j'exige avant tout, c'est que vous ne lui parliez pas. Vous y mettriez de la
colère, et me brouilleriez avec lui, vous savez combien ce petit Monsieur est
sur l'oeil.
-- Ce jeune homme n'a point de tact, reprit Mme de Rênal, il peut être savant,
vous vous y connaissez, mais ce n'est au fond qu'un véritable paysan. Pour moi,
je n'en ai jamais eu bonne idée depuis qu'il a refusé d'épouser Elisa, c'était
une fortune assurée; et cela sous prétexte que quelquefois, en secret, elle fait
des visites à M. Valenod.
-- Ah! dit M. de Rênal, élevant le sourcil d'une façon démesurée, quoi, Julien
vous a dit cela?
-- Non, pas précisément; il m'a toujours parlé de la vocation qui l'appelle au
saint ministère; mais croyez-moi, la première vocation pour ces petites gens,
c'est d'avoir du pain. Il me faisait assez entendre qu'il n'ignorait pas ces
visites secrètes.
-- Et moi, moi, je les ignorais! s'écria M. de Rênal reprenant toute sa fureur,
et pesant sur les mots. Il se passe chez moi des choses que j'ignore... Comment!
il y a eu quelque chose entre Elisa et Valenod?
-- Hé! c'est de l'histoire ancienne, mon cher ami, dit Mme de Rênal en riant, et
peut-être il ne s'est point passé de mal. C'était dans le temps que votre bon
ami Valenod n'aurait pas été fâché que l'on pensât dans Verrières qu'il
s'établissait entre lui et moi un petit amour tout platonique.
-- J'ai eu cette idée une fois, s'écria M. de Rênal se frappant la tête avec
fureur et marchant de découvertes en découvertes, et vous ne m'en avez rien dit?
-- Fallait-il brouiller deux amis pour une petite bouffée de vanité de notre
cher directeur? Où est la femme de la société à laquelle il n'a pas adressé
quelques lettres extrêmement spirituelles et même un peu galantes?
-- Il vous aurait écrit?
-- Il écrit beaucoup.
-- Montrez-moi ces lettres à l'instant, je l'ordonne; et M. de Rênal se grandit
de six pieds.
-- Je m'en garderai bien, lui répondit-on avec une douceur qui allait presque
jusqu'à la nonchalance, je vous les montrerai un jour, quand vous serez plus
sage.
-- A l'instant même, morbleu! s'écria M. de Rênal, ivre de colère, et cependant
plus heureux qu'il ne l'avait été depuis douze heures.
-- Me jurez-vous, dit Mme de Rênal fort gravement, de n'avoir jamais de querelle
avec le directeur du dépôt au sujet de ces lettres?
-- Querelle ou non, je puis lui ôter les enfants trouvés; mais, continua-t-il
avec fureur, je veux ces lettres à l'instant; où sont-elles?
-- Dans un tiroir de mon secrétaire; mais certes, je ne vous en donnerai pas la
clef.
-- Je saurai le briser, s'écria-t-il en courant vers la chambre de sa femme.
Il brisa, en effet, avec un pal de fer un précieux secrétaire d'acajou ronceux
venu de Paris, qu'il frottait souvent avec le pan de son habit, quand il croyait
y apercevoir quelque tache.
Mme de Rênal avait monté en courant les cent vingt marches du colombier; elle
attachait le coin d'un mouchoir blanc à l'un des barreaux de fer de la petite
fenêtre. Elle était la plus heureuse des femmes. Les larmes aux yeux, elle
regardait vers les grands bois de la montagne. Sans doute, se disait-elle, de
dessous un de ces hêtres touffus, Julien épie ce signal heureux. Longtemps elle
prêta l'oreille, ensuite elle maudit le bruit monotone des cigales et le chant
des oiseaux. Sans ce bruit importun, un cri de joie, parti des grandes roches,
aurait pu arriver jusqu'ici. Son oeil avide dévorait cette pente immense de
verdure sombre et unie comme un pré, que forme le sommet des arbres. Comment
n'a-t-il pas l'esprit, se dit-elle tout attendrie, d'inventer quelque signal
pour me dire que son bonheur est égal au mien? Elle ne descendit du colombier
que quand elle eut peur que son mari ne vînt l'y chercher.
Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodines de M. Valenod, peu
accoutumées à être lues avec tant d'émotion.
Saisissant un moment où les exclamations de son mari lui laissaient la
possibilité de se faire entendre:
-- J'en reviens toujours à mon idée, dit Mme de Rênal, il convient que Julien
fasse un voyage. Quelque talent qu'il ait pour le latin, ce n'est après tout
qu'un paysan souvent grossier et manquant de tact; chaque jour, croyant être
poli, il m'adresse des compliments exagérés et de mauvais goût, qu'il apprend
par coeur dans quelque roman...
-- Il n'en lit jamais, s'écria M. de Rênal; je m'en suis assuré. Croyez-vous que
je sois un maître de maison aveugle et qui ignore ce qui se passe chez lui?
-- Eh bien! s'il ne lit nulle part ces compliments ridicules, il les invente, et
c'est encore tant pis pour lui. Il aura parlé de moi sur ce ton dans
Verrières;... et, sans aller si loin, dit Mme de Rênal, avec l'air de faire une
découverte, il aura parlé ainsi devant Elisa, c'est à peu près comme s'il eût
parlé devant M. Valenod.
-- Ah! s'écria M. de Rênal en ébranlant la table et l'appartement par un des
plus grands coups de poing qui aient jamais été donnés, la lettre anonyme
imprimée et les lettres du Valenod sont écrites sur le même papier.
Enfin!... pensa Mme de Rênal; elle se montra atterrée de cette découverte, et
sans avoir le courage d'ajouter un seul mot alla s'asseoir au loin sur le divan,
au fond du salon.
La bataille était désormais gagnée; elle eut beaucoup à faire pour empêcher M.
de Rênal d'aller parler à l'auteur supposé de la lettre anonyme.
-- Comment ne sentez-vous pas que faire une scène, sans preuves suffisantes, à
M. Valenod est la plus insigne des maladresses? Vous êtes envié, monsieur, à qui
la faute? à vos talents: votre sage administration, vos bâtisses pleines de
goût, la dot que je vous ai apportée, et surtout l'héritage considérable que
nous pouvons espérer de ma bonne tante, héritage dont on s'exagère infiniment
l'importance, ont fait de vous le premier personnage de Verrières.
-- Vous oubliez la naissance, dit M. de Rênal, en souriant un peu.
-- Vous êtes l'un des gentilshommes les plus distingués de la province, reprit
avec empressement Mme de Rênal, si le roi était libre et pouvait rendre justice
à la naissance, vous figureriez sans doute à la Chambre des pairs, etc. Et c'est
dans cette position magnifique que vous voulez donner à l'envie un fait à
commenter?
Parler à M. Valenod de sa lettre anonyme, c'est proclamer dans tout Verrières,
que dis-je, dans Besançon, dans toute la province, que ce petit bourgeois, admis
imprudemment peut-être à l'intimité d'un Rênal , a trouvé le moyen de
l'offenser. Quand ces lettres que vous venez de surprendre prouveraient que j'ai
répondu à l'amour de M. Valenod, vous devriez me tuer, je l'aurais mérité cent
fois, mais non pas lui témoigner de la colère. Songez que tous vos voisins
n'attendent qu'un prétexte pour se venger de votre supériorité; songez qu'en
1816 vous avez contribué à certaines arrestations. Cet homme réfugié sur son
toit...
-- Je songe que vous n'avez ni égards, ni amitié pour moi, s'écria M. de Rênal,
avec toute l'amertume que réveillait un tel souvenir, et je n'ai pas été
pair!...
-- Je pense, mon ami, reprit en souriant Mme de Rênal, que je serai plus riche
que vous, que je suis votre compagne depuis douze ans, et qu'à tous ces titres
je dois avoir voix au chapitre, et surtout dans l'affaire d'aujourd'hui. Si vous
me préférez un M. Julien, ajouta-t-elle avec un dépit mal déguisé, je suis prête
à aller passer un hiver chez ma tante.
Ce mot fut dit avec bonheur . Il y avait une fermeté qui cherche à
s'environner de politesse; il décida M. de Rênal. Mais, suivant l'habitude de la
province, il parla encore pendant longtemps, revint sur tous les arguments; sa
femme le laissait dire, il y avait encore de la colère dans son accent. Enfin,
deux heures de bavardage inutile épuisèrent les forces d'un homme qui avait subi
un accès de colère de toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait
suivre envers M. Valenod, Julien et même Elisa.
Une ou deux fois, durant cette grande scène, Mme de Rênal fut sur le point
d'éprouver quelque sympathie pour le malheur fort réel de cet homme qui, pendant
douze ans avait été son ami. Mais les vraies passions sont égoïstes. D'ailleurs
elle attendait à chaque instant l'aveu de la lettre anonyme qu'il avait reçue la
veille, et cet aveu ne vint point. Il manquait à la sûreté de Mme de Rênal de
connaître les idées qu'on avait pu suggérer à l'homme duquel son sort dépendait.
Car, en province, les maris sont maîtres de l'opinion. Un mari qui se plaint se
couvre de ridicule, chose tous les jours moins dangereuse en France; mais sa
femme, s'il ne lui donne pas d'argent, tombe à l'état d'ouvrière à quinze sols
par journée, et encore les bonnes âmes se font-elles un scrupule de l'employer.
Une odalisque du sérail peut à toute force aimer le sultan; il est
tout-puissant, elle n'a aucun espoir de lui dérober son autorité par une suite
de petites finesses. La vengeance du maître est terrible, sanglante, mais
militaire, généreuse: un coup de poignard finit tout. C'est à coups de mépris
public qu'un mari tue sa femme au XIXe siècle; c'est en lui fermant tous les
salons.
Le sentiment du danger fut vivement réveillé chez Mme de Rênal, à son retour
chez elle; elle fut choquée du désordre où elle trouva sa chambre. Les serrures
de tous ses jolis petits coffres avaient été brisées; plusieurs feuilles de
parquet étaient soulevées. Il eût été sans pitié pour moi! se dit-elle. Gâter
ainsi ce parquet en bois de couleur, qu'il aime tant; quand un de ses enfants y
entre avec des souliers humides, il devient rouge de colère. Le voilà gâté à
jamais! La vue de cette violence éloigna rapidement les derniers reproches
qu'elle se faisait pour sa trop rapide victoire.
Un peu avant la cloche du dîner, Julien rentra avec les enfants. Au dessert,
quand les domestiques se furent retirés, Mme de Rênal lui dit fort sèchement:
-- Vous m'avez témoigné le désir d'aller passer une quinzaine de jours à
Verrières, M. de Rênal veut bien vous accorder un congé. Vous pouvez partir
quand bon vous semblera. Mais, pour que les enfants ne perdent pas leur temps,
chaque jour on vous enverra leurs thèmes, que vous corrigerez.
-- Certainement, ajouta M. de Rênal d'un ton fort aigre, je ne vous accorderai
pas plus d'une semaine.
Julien trouva sur sa physionomie l'inquiétude d'un homme profondément tourmenté.
-- Il ne s'est pas encore arrêté à un parti, dit-il à son amie, pendant un
instant de solitude qu'ils eurent au salon.
Mme de Rênal lui conta rapidement tout ce qu'elle avait fait depuis le matin.
-- A cette nuit les détails, ajouta-t-elle en riant.
Perversité de femme! pensa Julien. Quel plaisir, quel instinct les porte à nous
tromper.
-- Je vous trouve à la fois éclairée et aveuglée par votre amour, lui dit-il
avec quelque froideur; votre conduite d'aujourd'hui est admirable; mais y a-t-il
de la prudence à essayer de nous voir ce soir? Cette maison est pavée d'ennemis;
songez à la haine passionnée qu'Elisa a pour moi.
-- Cette haine ressemble beaucoup à de l'indifférence passionnée que vous auriez
pour moi.
-- Même indifférent, je dois vous sauver d'un péril où je vous ai plongée. Si le
hasard veut que M. de Rênal parle à Elisa, d'un mot elle peut tout lui
apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas près de ma chambre, bien armé...
-- Quoi! pas même du courage! dit Mme de Rênal, avec toute la hauteur d'une
fille noble.
-- Je ne m'abaisserai jamais à parler de mon courage, dit froidement Julien,
c'est une bassesse. Que le monde juge sur les faits. Mais, ajouta-t-il en lui
prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous suis attaché, et quelle
est ma joie de pouvoir prendre congé de vous avant cette cruelle absence.
CHAPITRE XXII
FAÇONS D'AGIR EN 1830
La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée.
R. P. MALAGRIDA.
A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers Mme de Rênal.
Je l'aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué
sa scène avec M. de Rênal! Elle s'en tire comme un diplomate, et je sympathise
avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a dans mon fait petitesse bourgeoise; ma
vanité est choquée, parce que M. de Rênal est un homme! illustre et vaste
corporation à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir; je ne suis qu'un sot.
M. Chélan avait refusé les logements que les libéraux les plus considérés du
pays lui avaient offerts à l'envi, lorsque sa destitution le chassa du
presbytère. Les deux chambres qu'il avait louées étaient encombrées par ses
livres. Julien, voulant montrer à Verrières ce que c'était qu'un prêtre, alla
prendre chez son père une douzaine de planches de sapin, qu'il porta lui-même
sur le dos tout le long de la grande rue. Il emprunta des outils à un ancien
camarade, et eut bientôt bâti une sorte de bibliothèque dans laquelle il rangea
les livres de M. Chélan.
-- Je te croyais corrompu par la vanité du monde, lui disait le vieillard
pleurant de joie; voilà qui rachète bien l'enfantillage de ce brillant uniforme
de garde d'honneur qui t'a fait tant d'ennemis.
M. de Rênal avait ordonné à Julien de loger chez lui. Personne ne soupçonna ce
qui s'était passé. Le troisième jour après son arrivée, Julien vit monter jusque
dans sa chambre un non moindre personnage que M. le sous-préfet de Maugiron. Ce
ne fut qu'après deux grandes heures de bavardage insipide et de grandes
jérémiades sur la méchanceté des hommes, sur le peu de probité des gens chargés
de l'administration des deniers publics, sur les dangers de cette pauvre France,
etc., etc., que Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On était déjà
sur le palier de l'escalier, et le pauvre précepteur à demi disgracié
reconduisait avec le respect convenable le futur préfet de quelque heureux
département, quand il plut à celui-ci de s'occuper de la fortune de Julien, de
louer sa modération en affaires d'intérêt, etc., etc. Enfin M. de Maugiron le
serrant dans ses bras de l'air le plus paterne, lui proposa de quitter M. de
Rênal et d'entrer chez un fonctionnaire qui avait des enfants à éduquer ,
et qui, comme le roi Philippe, remercierait le ciel, non pas tant de les avoir
donnés que de les avoir fait naître dans le voisinage de M. Julien. Leur
précepteur jouirait de huit cents francs d'appointements payables non pas de
mois en mois, ce qui n'est pas noble, dit M. de Maugiron, mais par quartier, et
toujours d'avance.
C'était le tour de Julien, qui, depuis une heure et demie, attendait la parole
avec ennui. Sa réponse fut parfaite, et surtout longue comme un mandement; elle
laissait tout entendre, et cependant ne disait rien nettement. On y eût trouvé à
la fois du respect pour M. de Rênal, de la vénération pour le public de
Verrières et de la reconnaissance pour l'illustre sous-préfet. Ce sous-préfet,
étonné de trouver plus jésuite que lui, essaya vainement d'obtenir quelque chose
de précis. Julien, enchanté, saisit l'occasion de s'exercer, et recommença sa
réponse en d'autres termes. Jamais ministre éloquent, qui veut user la fin d'une
séance où la Chambre a l'air de vouloir se réveiller, n'a moins dit en plus de
paroles. A peine M. de Maugiron sorti, Julien se mit à rire comme un fou. Pour
profiter de sa verve jésuitique, il écrivit une lettre de neuf pages à M. de
Rênal, dans laquelle il lui rendait compte de tout ce qu'on lui avait dit, et
lui demandait humblement conseil. Ce coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la
personne qui fait l'offre! Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil à Verrières
l'effet de sa lettre anonyme.
Sa dépêche expédiée, Julien, content comme un chasseur qui, à six heures du
matin, par un beau jour d'automne, débouche dans une plaine abondante en gibier,
sortit pour aller demander conseil à M. Chélan. Mais avant d'arriver chez le bon
curé, le ciel qui voulait lui ménager des jouissances jeta sous ses pas M.
Valenod, auquel il ne cacha point que son coeur était déchiré; un pauvre garçon
comme lui se devait tout entier à la vocation que le ciel avait placée dans son
coeur, mais la vocation n'était pas tout dans ce bas monde. Pour travailler
dignement à la vigne du Seigneur, et n'être pas tout à fait indigne de tant de
savants collaborateurs, il fallait l'instruction; il fallait passer au séminaire
de Besançon deux années bien dispendieuses; il devenait donc indispensable de
faire des économies, ce qui était bien plus facile sur un traitement de huit
cents francs payés par quartier, qu'avec six cents francs qu'on mangeait de mois
en mois. D'un autre côté, le ciel, en le plaçant auprès des jeunes de Rênal, et
surtout en lui inspirant pour eux un attachement spécial, ne semblait-il pas lui
indiquer qu'il n'était pas à propos d'abandonner cette éducation pour une
autre?...
Julien atteignit un tel degré de perfection dans ce genre d'éloquence, qui a
remplacé la rapidité d'action de l'Empire, qu'il finit par s'ennuyer lui-même
par le son de ses paroles.
En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande livrée, qui le
cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation à dîner pour le même
jour.
Jamais Julien n'était allé chez cet homme; quelques jours seulement auparavant,
il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une volée de coups de bâton sans se
faire une affaire en police correctionnelle. Quoique le dîner ne fût indiqué que
pour une heure, Julien trouva plus respectueux de se présenter dès midi et demi
dans le cabinet de travail de M. le directeur du dépôt. Il le trouva étalant son
importance au milieu d'une foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son énorme
quantité de cheveux, son bonnet grec placé de travers sur le haut de la tête, sa
pipe immense, ses pantoufles brodées, les grosses chaînes d'or croisées en tous
sens sur sa poitrine, et tout cet appareil d'un financier de province, qui se
croit homme à bonnes fortunes, n'imposaient point à Julien; il n'en pensait que
plus aux coups de bâton qu'il lui devait.
Il demanda l'honneur d'être présenté à Mme Valenod; elle était à sa toilette et
ne pouvait recevoir. Par compensation, il eut l'avantage d'assister à celle de
M. le directeur du dépôt. On passa ensuite chez Mme Valenod, qui lui présenta
ses enfants les larmes aux yeux. Cette dame, l'une des plus considérables de
Verrières, avait une grosse figure d'homme, à laquelle elle avait mis du rouge
pour cette grande cérémonie. Elle y déploya tout le pathos maternel.
Julien pensait à Mme de Rênal. Sa méfiance ne le laissait guère susceptible que
de ce genre de souvenirs qui sont appelés par les contrastes, mais alors il en
était saisi jusqu'à l'attendrissement. Cette disposition fut augmentée par
l'aspect de la maison du directeur du dépôt. On la lui fit visiter. Tout y était
magnifique et neuf, et on lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y
trouvait quelque chose d'ignoble et qui sentait l'argent volé. Jusqu'aux
domestiques, tout le monde y avait l'air d'assurer sa contenance contre le
mépris.
Le percepteur des contributions, l'homme des impositions indirectes, l'officier
de gendarmerie et deux ou trois autres fonctionnaires publics arrivèrent avec
leurs femmes. Ils furent suivis de quelques libéraux riches. On annonça le
dîner. Julien, déjà fort mal disposé, vint à penser que, de l'autre côté du mur
de la salle à manger, se trouvaient de pauvres détenus, sur la portion de viande
desquels on avait peut-être grivelé pour acheter tout ce luxe de mauvais
goût dont on voulait l'étourdir.
Ils ont faim peut-être en ce moment, se dit-il à lui-même; sa gorge se serra, il
lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce fut bien pis un quart
d'heure après; on entendait de loin en loin quelques accents d'une chanson
populaire, et, il faut l'avouer, un peu ignoble, que chantait l'un des reclus.
M. Valenod regarda un de ses gens en grande livrée, qui disparut, et bientôt on
n'entendit plus chanter. Dans ce moment, un valet offrait à Julien du vin du
Rhin, dans un verre vert, et Mme Valenod avait soin de lui faire observer que ce
vin coûtait neuf francs la bouteille pris sur place. Julien, tenant son verre
vert, dit à M. Valenod:
-- On ne chante plus cette vilaine chanson.
-- Parbleu! je le crois bien, répondit le directeur triomphant, j'ai fait
imposer silence aux gueux.
Ce mot fut trop fort pour Julien; il avait les manières, mais non pas encore le
coeur de son état. Malgré toute son hypocrisie si souvent exercée, il sentit une
grosse larme couler le long de sa joue.
Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut absolument impossible
de faire honneur au vin du Rhin. L'empêcher de chanter! se disait-il à
lui-même, ô mon Dieu! et tu le souffres!
Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le
percepteur des contributions avait entonné une chanson royaliste. Pendant le
tapage du refrain, chanté en choeur: Voilà donc, se disait la conscience de
Julien, la sale fortune à laquelle tu parviendras, et tu n'en jouiras qu'à cette
condition et en pareille compagnie! Tu auras peut-être une place de vingt mille
francs, mais il faudra que, pendant que tu te gorges de viandes, tu empêches de
chanter le pauvre prisonnier; tu donneras à dîner avec l'argent que tu auras
volé sur sa misérable pitance, et pendant ton dîner il sera encore plus
malheureux! -- O Napoléon! qu'il était doux de ton temps de monter à la fortune
par les dangers d'une bataille; mais augmenter lâchement la douleur du
misérable!
J'avoue que la faiblesse dont Julien fait preuve dans ce monologue me donne une
pauvre opinion de lui. Il serait digne d'être le collègue de ces conspirateurs
en gants jaunes, qui prétendent changer toute la manière d'être d'un grand pays,
et ne veulent pas avoir à se reprocher la plus petite égratignure.
Julien fut violemment rappelé à son rôle. Ce n'était pas pour rêver et ne rien
dire qu'on l'avait invité à dîner en si bonne compagnie.
Un fabricant de toiles peintes retiré, membre correspondant de l'académie de
Besançon et de celle d'Uzès, lui adressa la parole, d'un bout de la table à
l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait généralement de ses progrès
étonnants dans l'étude du Nouveau Testament était vrai.
Un silence profond s'établit tout à coup; un Nouveau Testament latin se
rencontra comme par enchantement dans les mains du savant membre de deux
académies. Sur la réponse de Julien, une demi-phrase latine fut lue au hasard.
Il récita: sa mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admiré avec toute la
bruyante énergie de la fin d'un dîner. Julien regardait la figure enluminée des
dames; plusieurs n'étaient pas mal. Il avait distingué la femme du percepteur
beau chanteur.
-- J'ai honte, en vérité, de parler si longtemps latin devant ces dames, dit-il
en la regardant. Si M. Rubigneau, c'était le membre des deux académies, a la
bonté de lire au hasard une phrase latine, au lieu de répondre en suivant le
texte latin, j'essaierai de le traduire impromptu.
Cette seconde épreuve mit le comble à sa gloire.
Il y avait là plusieurs libéraux riches, mais heureux pères d'enfants
susceptibles d'obtenir des bourses, et en cette qualité subitement convertis
depuis la dernière mission. Malgré ce trait de fine politique, jamais M. de
Rênal n'avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens qui ne connaissaient
Julien que de réputation et pour l'avoir vu à cheval le jour de l'entrée du roi
de ***, étaient ses plus bruyants admirateurs. Quand ces sots se lasseront-ils
d'écouter ce style biblique, auquel ils ne comprennent rien? pensait-il. Mais au
contraire ce style les amusait par son étrangeté; ils en riaient. Mais Julien se
lassa.
Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre de la
nouvelle théologie de Ligorio, qu'il avait à apprendre pour le réciter le
lendemain à M. Chélan. Car mon métier, ajouta-t-il agréablement, est de faire
réciter des leçons et d'en réciter moi-même.
On rit beaucoup, on admira; tel est l'esprit à l'usage de Verrières. Julien
était déjà debout, tout le monde se leva malgré le décorum; tel est l'empire du
génie. Mme Valenod le retint encore un quart d'heure; il fallait bien qu'il
entendît les enfants réciter leur catéchisme; ils firent les plus drôles de
confusions, dont lui seul s'aperçut. Il n'eut garde de les relever. Quelle
ignorance des premiers principes de la religion! pensait-il. Il saluait enfin et
croyait pouvoir s'échapper; mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine.
-- Cet auteur est bien immoral, dit Julien à Mme Valenod, certaine fable sur
messire Jean Chouart ose déverser le ridicule sur ce qu'il y a de plus
vénérable. Il est vivement blâmé par les meilleurs commentateurs.
Julien reçut avant de sortir quatre ou cinq invitations à dîner. Ce jeune homme
fait honneur au département, s'écriaient tous à la fois les convives fort
égayés. Ils allèrent jusqu'à parler d'une pension votée sur les fonds communaux,
pour le mettre à même de continuer ses études à Paris.
Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la salle à manger, Julien
avait gagné lestement la porte cochère. Ah! canaille! canaille! s'écria-t-il à
voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant le plaisir de respirer
l'air frais.
Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui pendant longtemps avait
été tellement choqué du sourire dédaigneux et de la supériorité hautaine qu'il
découvrait au fond de toutes les politesses qu'on lui adressait chez M. de Rênal.
Il ne put s'empêcher de sentir l'extrême différence. Oublions même, se disait-il
en s'en allant, qu'il s'agit d'argent volé aux pauvres détenus, et encore qu'on
empêche de chanter! Jamais M. de Rênal s'avisa-t-il de dire à ses hôtes le prix
de chaque bouteille de vin qu'il leur présente? Et ce M. Valenod, dans
l'énumération de ses propriétés, qui revient sans cesse, il ne peut parler de sa
maison, de son domaine, etc., si sa femme est présente, sans dire ta
maison, ton domaine.
Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriété, venait de faire
une scène abominable, pendant le dîner, à un domestique qui avait cassé un verre
à pied et dépareillé une de ses douzaines ; et ce domestique avait
répondu avec la dernière insolence.
Quel ensemble! se disait Julien; ils me donneraient la moitié de tout ce qu'ils
volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour, je me trahirais; je
ne pourrais retenir l'expression du dédain qu'ils m'inspirent.
Il fallut cependant, d'après les ordres de Mme de Rênal, assister à plusieurs
dîners du même genre; Julien fut à la mode; on lui pardonnait son habit de garde
d'honneur, ou plutôt cette imprudence était la cause véritable de ses succès.
Bientôt, il ne fut plus question dans Verrières que de voir qui l'emporterait
dans la lutte pour obtenir le savant jeune homme, de M. de Rênal, ou du
directeur du dépôt. Ces messieurs formaient avec M. Maslon un triumvirat, qui,
depuis nombre d'années, tyrannisait la ville. On jalousait le maire, les
libéraux avaient à s'en plaindre; mais après tout il était noble et fait pour la
supériorité, tandis que le père de M. Valenod ne lui avait pas laissé six cents
livres de rente. Il avait fallu passer pour lui de la pitié pour le mauvais
habit vert pomme que tout le monde lui avait connu dans sa jeunesse, à l'envie
pour ses chevaux normands, pour ses chaînes d'or, pour ses habits venus de
Paris, pour toute sa prospérité actuelle.
Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut découvrir un honnête
homme; il était géomètre, s'appelait Gros et passait pour jacobin. Julien,
s'étant voué à ne jamais dire que des choses qui lui semblaient fausses à
lui-même, fut obligé de s'en tenir au soupçon à l'égard de M. Gros. Il recevait
de Vergy de gros paquets de thèmes. On lui conseillait de voir souvent son père,
il se conformait à cette triste nécessité. En un mot, il raccommodait assez bien
sa réputation, lorsqu'un matin il fut bien surpris de se sentir réveiller par
deux mains qui lui fermaient les yeux.
C'était Mme de Rênal, qui avait fait un voyage à la ville, et qui, montant les
escaliers quatre à quatre et laissant ses enfants occupés d'un lapin favori qui
était du voyage, était parvenue à la chambre de Julien, un instant avant eux. Ce
moment fut délicieux, mais bien court: Mme de Rênal avait disparu quand les
enfants arrivèrent avec le lapin, qu'ils voulaient montrer à leur ami. Julien
fit bon accueil à tous, même au lapin. Il lui semblait retrouver sa famille; il
sentit qu'il aimait ces enfants, qu'il se plaisait à jaser avec eux. Il était
étonné de la douceur de leur voix, de la simplicité et de la noblesse de leurs
petites façons; il avait besoin de laver son imagination de toutes les façons
d'agir vulgaires, de toutes les pensées désagréables au milieu desquelles il
respirait à Verrières. C'était toujours la crainte de manquer, c'étaient
toujours le luxe et la misère se prenant aux cheveux. Les gens chez qui il
dînait, à propos de leur rôti, faisaient des confidences humiliantes pour eux,
et nauséabondes pour qui les entendait.
-- Vous autres nobles, vous avez raison d'être fiers, disait-il à Mme de Rênal.
Et il lui racontait tous les dîners qu'il avait subis.
-- Vous êtes donc à la mode! Et elle riait de bon coeur en songeant au rouge que
Mme Valenod se croyait obligée de mettre toutes les fois qu'elle attendait
Julien. Je crois qu'elle a des projets sur votre coeur, ajoutait-elle.
Le déjeuner fut délicieux. La présence des enfants, quoique gênante en
apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun. Ces pauvres enfants ne
savaient comment témoigner leur joie de revoir Julien. Les domestiques n'avaient
pas manqué de leur conter qu'on lui offrait deux cents francs de plus pour
éduquer les petits Valenod.
Au milieu du déjeuner, Stanislas-Xavier, encore pâle de sa grande maladie,
demanda tout à coup à sa mère combien valaient son couvert d'argent et le
gobelet dans lequel il buvait.
-- Pourquoi cela?
-- Je veux les vendre pour en donner le prix à M. Julien, et qu'il ne soit pas dupe en restant avec nous.
Julien l'embrassa, les larmes aux yeux. Sa mère pleurait tout à fait, pendant
que Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui expliquait qu'il ne
fallait pas se servir de ce mot dupe , qui, employé dans ce sens, était
une façon de parler de laquais. Voyant le plaisir qu'il faisait à Mme de Rênal,
il chercha à expliquer, par des exemples pittoresques, qui amusaient les
enfants, ce que c'était qu'être dupe.
-- Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau qui a la sottise de laisser
tomber son fromage, que prend le renard, qui était un flatteur.
Mme de Rênal, folle de joie, couvrait ses enfants de baisers, ce qui ne pouvait
guère se faire sans s'appuyer un peu sur Julien.
Tout à coup la porte s'ouvrit; c'était M. de Rênal. Sa figure sévère et
mécontente fit un étrange contraste avec la douce joie que sa présence chassait.
Mme de Rênal pâlit; elle se sentait hors d'état de rien nier. Julien saisit la
parole, et, parlant très haut, se mit à raconter à M. le maire le trait du
gobelet d'argent que Stanislas voulait vendre. Il était sûr que cette histoire
serait mal accueillie. D'abord M. de Rênal fronçait le sourcil par bonne
habitude au seul nom d'argent. La mention de ce métal, disait-il, est toujours
une préface à quelque mandat tiré sur ma bourse.
Mais ici il y avait plus qu'intérêt d'argent; il y avait augmentation de
soupçons. L'air de bonheur qui animait sa famille en son absence n'était pas
fait pour arranger les choses, auprès d'un homme dominé par une vanité aussi
chatouilleuse. Comme sa femme lui vantait la manière remplie de grâce et
d'esprit avec laquelle Julien donnait des idées nouvelles à ses élèves:
-- Oui! oui! je le sais, il me rend odieux à mes enfants; il lui est bien aisé
d'être pour eux cent fois plus aimable que moi qui, au fond, suis le maître.
Tout tend dans ce siècle à jeter de l'odieux sur l'autorité légitime .
Pauvre France!
Mme de Rênal ne s'arrêta point à examiner les nuances de l'accueil que lui
faisait son mari. Elle venait d'entrevoir la possibilité de passer douze heures
avec Julien. Elle avait une foule d'emplettes à faire à la ville, et déclara
qu'elle voulait absolument aller dîner au cabaret; quoi que pût dire ou faire
son mari, elle tint à son idée. Les enfants étaient ravis de ce seul mot
cabaret , que prononce avec tant de plaisir la pruderie moderne.
M. de Rênal laissa sa femme dans la première boutique de nouveautés où elle
entra, pour aller faire quelques visites. Il revint plus morose que le matin; il
était convaincu que toute la ville s'occupait de lui et de Julien. A la vérité,
personne ne lui avait encore laissé soupçonner la partie offensante des propos
du public. Ceux qu'on avait redits à M. le maire avaient trait uniquement à
savoir si Julien resterait chez lui avec six cents francs, ou accepterait les
huit cents francs offerts par M. le directeur du dépôt.
Ce directeur, qui rencontra M. de Rênal dans le monde, lui battit froid .
Cette conduite n'était pas sans habileté; il y a peu d'étourderie en province:
les sensations y sont si rares, qu'on les coule à fond.
M. Valenod était ce qu'on appelle, à cent lieues de Paris, un faraud :
c'est une espèce d'un naturel effronté et grossier. Son existence triomphante,
depuis 1815, avait renforcé ses belles dispositions. Il régnait, pour ainsi
dire, à Verrières, sous les ordres de M. de Rênal; mais beaucoup plus actif, ne
rougissant de rien, se mêlant de tout, sans cesse allant, écrivant, parlant,
oubliant les humiliations, n'ayant aucune prétention personnelle, il avait fini
par balancer le crédit de son maire aux yeux du pouvoir ecclésiastique. M.
Valenod avait dit en quelque sorte aux épiciers du pays: donnez-moi les deux
plus sots d'entre vous; aux gens de loi: indiquez-moi les deux plus ignares; aux
officiers de santé: désignez-moi les deux plus charlatans. Quand il avait eu
rassemblé les plus effrontés de chaque métier, il leur avait dit: régnons
ensemble.
Les façons de ces gens-là blessaient M. de Rênal. La grossièreté du Valenod
n'était offensée de rien, pas même des démentis que le petit abbé Maslon ne lui
épargnait pas en public.
Mais, au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait besoin de se rassurer par
de petites insolences de détail contre les grosses vérités qu'il sentait bien
que tout le monde était en droit de lui adresser. Son activité avait redoublé
depuis les craintes que lui avait laissées la visite de M. Appert, il avait fait
trois voyages à Besançon; il écrivait plusieurs lettres chaque courrier; il en
envoyait d'autres par des inconnus qui passaient chez lui à la tombée de la
nuit. Il avait eu tort peut-être de faire destituer le vieux curé Chélan; car
cette démarche vindicative l'avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne
naissance, comme un homme profondément méchant. D'ailleurs ce service rendu
l'avait mis dans la dépendance absolue de M. le grand vicaire de Frilair, et il
en recevait d'étranges commissions. Sa politique en était à ce point, lorsqu'il
céda au plaisir d'écrire une lettre anonyme. Pour surcroît d'embarras, sa femme
lui déclara qu'elle voulait avoir Julien chez elle; sa vanité s'en était
coiffée.
Dans cette position, M. Valenod prévoyait une scène décisive avec son ancien
confédéré M. de Rênal. Celui-ci lui adresserait des paroles dures, ce qui lui
était assez égal; mais il pouvait écrire à Besançon et même à Paris. Un cousin
de quelque ministre pouvait tomber tout à coup à Verrières, et prendre le dépôt
de mendicité. M. Valenod pensa à se rapprocher des libéraux: c'est pour cela que
plusieurs étaient invités au dîner où Julien récita. Il aurait été puissamment
soutenu contre le maire. Mais des élections pouvaient survenir, et il était trop
évident que le dépôt et un mauvais vote étaient incompatibles. Le récit de cette
politique, fort bien devinée par Mme de Rênal, avait été fait à Julien, pendant
qu'il lui donnait le bras pour aller d'une boutique à l'autre, et peu à peu les
avait entraînés au COURS DE LA FIDELITE , où ils passèrent plusieurs
heures, presque aussi tranquilles qu'à Vergy.
Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'éloigner une scène décisive avec son
ancien patron, en prenant lui-même l'air audacieux envers lui. Ce jour-là, ce
système réussit, mais augmenta l'humeur du maire.
Jamais la vanité aux prises avec tout ce que le petit amour de l'argent peut
avoir de plus âpre et de plus mesquin n'a mis un homme dans un plus piètre état
que celui où se trouvait M. de Rênal, en entrant au cabaret . Jamais, au
contraire, ses enfants n'avaient été plus joyeux et plus gais. Ce contraste
acheva de le piquer.
-- Je suis de trop dans ma famille, à ce que je puis voir! dit-il en entrant,
d'un ton qu'il voulut rendre imposant.
Pour toute réponse, sa femme le prit à part et lui exprima la nécessité
d'éloigner Julien. Les heures de bonheur qu'elle venait de trouver lui avaient
rendu l'aisance et la fermeté nécessaires pour suivre le plan de conduite
qu'elle méditait depuis quinze jours. Ce qui achevait de troubler de fond en
comble le pauvre maire de Verrières, c'est qu'il savait que l'on plaisantait
publiquement dans la ville sur son attachement pour l'espèce . M. Valenod
était généreux comme un voleur, et lui, il s'était conduit d'une manière plus
prudente que brillante dans les cinq ou six dernières quêtes pour la confrérie
de Saint-Joseph, pour la congrégation de la Vierge, pour la congrégation du
Saint-Sacrement, etc., etc.
Parmi les hobereaux de Verrières et des environs, adroitement classés sur le
registre des frères collecteurs, d'après le montant de leurs offrandes, on avait
vu plus d'une fois le nom de M. de Rênal occuper la dernière ligne. En vain
disait-il que lui ne gagnait rien . Le clergé ne badine pas sur cet
article.
CHAPITRE XXIII
CHAGRINS D'UN FONCTIONNAIRE
Il piacere di alzar la testa tutto l'anno è ben pagato da certi quarti d'ora
che bisogna passar.
CASTI.
Mais laissons ce petit homme à ses petites craintes; pourquoi a-t-il pris dans
sa maison un homme de coeur, tandis qu'il lui fallait l'âme d'un valet? Que ne
sait-il choisir ses gens? La marche ordinaire du XIXe siècle est que, quand un
être puissant et noble rencontre un homme de coeur, il le tue, l'exile,
l'emprisonne ou l'humilie tellement, que l'autre a la sottise d'en mourir de
douleur. Par hasard ici, ce n'est pas encore l'homme de coeur qui souffre. Le
grand malheur des petites villes de France et des gouvernements par élections,
comme celui de New York, c'est de ne pas pouvoir oublier qu'il existe au monde
des êtres comme M. de Rênal. Au milieu d'une ville de vingt mille habitants, ces
hommes font l'opinion publique, et l'opinion publique est terrible dans un pays
qui a la charte. Un homme doué d'une âme noble, généreuse, et qui eût été votre
ami, mais qui habite à cent lieues, juge de vous par l'opinion publique de votre
ville, laquelle est faite par les sots que le hasard a fait naître nobles,
riches et modérés. Malheur à qui se distingue!
Aussitôt après le dîner, on repartit pour Vergy; mais, dès le surlendemain,
Julien vit revenir toute la famille à Verrières.
Une heure ne s'était pas écoulée, qu'à son grand étonnement, il découvrit que
Mme de Rênal lui faisait mystère de quelque chose. Elle interrompait ses
conversations avec son mari dès qu'il paraissait, et semblait presque désirer
qu'il s'éloignât. Julien ne se fit pas donner deux fois cet avis. Il devint
froid et réservé; Mme de Rênal s'en aperçut et ne chercha pas d'explication.
Va-t-elle me donner un successeur? pensa Julien. Avant-hier encore, si intime
avec moi! Mais on dit que c'est ainsi que ces grandes dames en agissent. C'est
comme les rois, jamais plus de prévenances qu'au ministre qui, en rentrant chez
lui, va trouver sa lettre de disgrâce.
Julien remarqua que dans ces conversations, qui cessaient brusquement à son
approche, il était souvent question d'une grande maison appartenant à la commune
de Verrières, vieille, mais vaste et commode, et située vis-à-vis l'église, dans
l'endroit le plus marchand de la ville. Que peut-il y avoir de commun entre
cette maison et un nouvel amant! se disait Julien. Dans son chagrin, il se
répétait ces jolis vers de François Ier, qui lui semblaient nouveaux, parce
qu'il n'y avait pas un mois que Mme de Rênal les lui avait appris. Alors, par
combien de serments, par combien de caresses chacun de ces vers n'était-il pas
démenti!
Souvent femme varie, Bien fol qui s'y fie.
M. de Rênal partit en poste pour Besançon. Ce voyage se décida en deux heures,
il paraissait fort tourmenté. Au retour, il jeta un gros paquet couvert de
papier gris sur la table.
-- Voilà cette sotte affaire, dit-il à sa femme.
Une heure après, Julien vit l'afficheur qui emportait ce gros paquet; il le
suivit avec empressement. Je vais savoir le secret au premier coin de rue.
Il attendait, impatient, derrière l'afficheur, qui, avec son gros pinceau,
barbouillait le dos de l'affiche. A peine fut-elle en place, que la curiosité de
Julien y vit l'annonce fort détaillée de la location aux enchères publiques de
cette grande et vieille maison dont le nom revenait si souvent dans les
conversations de M. de Rênal avec sa femme. L'adjudication du bail était
annoncée pour le lendemain à deux heures, en la salle de la commune, à
l'extinction du troisième feu. Julien fut fort désappointé; il trouvait bien le
délai un peu court: comment tous les concurrents auraient-ils le temps d'être
avertis? Mais du reste, cette affiche, qui était datée de quinze jours
auparavant et qu'il relut tout entière en trois endroits différents, ne lui
apprenait rien.
Il alla visiter la maison à louer. Le portier ne le voyant pas approcher disait
mystérieusement à un voisin:
-- Bah! bah! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu'il l'aura pour trois cents
francs; et comme le maire regimbait, il a été mandé à l'évêché par M. le grand
vicaire de Frilair.
L'arrivée de Julien eut l'air de déranger beaucoup les deux amis, qui
n'ajoutèrent plus un mot.
Julien ne manqua pas l'adjudication du bail. Il y avait foule dans une salle mal
éclairée; mais tout le monde se toisait d'une façon singulière. Tous les
yeux étaient fixés sur une table, où Julien aperçut, dans un plat d'étain, trois
petits bouts de bougie allumés. L'huissier criait: Trois cents francs,
messieurs!
-- Trois cents francs! c'est trop fort, dit un homme, à voix basse, à son
voisin. Et Julien était entre eux deux. Elle en vaut plus de huit cents; je veux
couvrir cette enchère.
-- C'est cracher en l'air. Que gagneras-tu à te mettre à dos M. Maslon, M.
Valenod, l'évêque, son terrible grand vicaire de Frilair, et toute la clique.
-- Trois cent vingt francs, dit l'autre en criant.
-- Vilaine bête! répliqua son voisin. Et voilà justement un espion du maire,
ajouta-t-il en montrant Julien.
Julien se retourna vivement pour punir ce propos; mais les deux Francs-Comtois
ne faisaient plus aucune attention à lui. Leur sang-froid lui rendit le sien. En
ce moment, le dernier bout de bougie s'éteignit, et la voix traînante de
l'huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, à M. de Saint-Giraud, chef de
bureau à la préfecture de ***, et pour trois cent trente francs.
Dès que le maire fut sorti de la salle, les propos commencèrent.
-- Voilà trente francs que l'imprudence de Grogeot vaut à la commune, disait
l'un.
-- Mais M. de Saint-Giraud, répondait-on, se vengera de Grogeot, il la sentira
passer.
-- Quelle infamie! disait un gros homme à la gauche de Julien: une maison dont
j'aurais donné, moi, huit cents francs pour ma fabrique, et j'aurais fait un bon
marché.
-- Bah! lui répondait un jeune fabricant libéral, M. de Saint-Giraud n'est-il
pas de la congrégation? ses quatre enfants n'ont-ils pas des bourses? Le pauvre
homme! Il faut que la commune de Verrières lui fasse un supplément de traitement
de cinq cents francs, voilà tout.
-- Et dire que le maire n'a pas pu l'empêcher! remarquait un troisième. Car il
est ultra, lui, à la bonne heure; mais il ne vole pas.
-- Il ne vole pas? reprit un autre; non, c'est pigeon qui vole. Tout cela entre
dans une grande bourse commune, et tout se partage au bout de l'an. Mais voilà
ce petit Sorel; allons-nous-en.
Julien rentra de très mauvaise humeur; il trouva Mme de Rênal fort triste.
-- Vous venez de l'adjudication? lui dit-elle.
-- Oui, madame, où j'ai eu l'honneur de passer pour l'espion de M. le maire.
-- S'il m'avait cru, il eût fait un voyage.
A ce moment, M. de Rênal parut; il était fort sombre. Le dîner se passa sans mot
dire. M. de Rênal ordonna à Julien de suivre les enfants à Vergy, le voyage fut
triste. Mme de Rênal consolait son mari:
-- Vous devriez y être accoutumé, mon ami.
Le soir, on était assis en silence autour du foyer domestique; le bruit du hêtre
enflammé était la seule distraction. C'était un des moments de tristesse qui se
rencontrent dans les familles les plus unies. Un des enfants s'écria
joyeusement:
-- On sonne! on sonne!
-- Morbleu! si c'est M. de Saint-Giraud qui vient me relancer sous prétexte de
remerciement, s'écria le maire, je lui dirai son fait; c'est trop fort. C'est au
Valenod qu'il en aura l'obligation, et c'est moi qui suis compromis. Que dire,
si ces maudits journaux jacobins vont s'emparer de cette anecdote, et faire de
moi un M. Nonante-cinq?
Un fort bel homme, aux gros favoris noirs, entrait en ce moment à la suite du
domestique.
-- Monsieur le maire, je suis il signor Geronimo. Voici une lettre que M. le
chevalier de Beauvaisis, attaché à l'ambassade de Naples, m'a remise pour vous à
mon départ; il n'y a que neuf jours, ajouta le signor Geronimo, d'un air gai, en
regardant Mme de Rênal. Le signor de Beauvaisis, votre cousin, et mon bon ami,
madame, dit que vous savez l'italien.
La bonne humeur du Napolitain changea cette triste soirée en une soirée fort
gaie. Mme de Rênal voulut absolument lui donner à souper. Elle mit toute sa
maison en mouvement; elle voulait à tout prix distraire Julien de la
qualification d'espion que, deux fois dans cette journée, il avait entendu
retentir à son oreille. Le signor Geronimo était un chanteur célèbre, homme de
bonne compagnie, et cependant fort gai, qualités qui, en France, ne sont guère
plus compatibles. Il chanta après souper un petit duettino avec Mme de Rênal. Il
fit des contes charmants. A une heure du matin les enfants se récrièrent, quand
Julien leur proposa d'aller se coucher.
-- Encore cette histoire, dit l'aîné.
-- C'est la mienne, signorino , reprit il signor Geronimo. Il y a huit ans,
j'étais comme vous un jeune élève du Conservatoire de Naples, j'entends j'avais
votre âge; mais je n'avais pas l'honneur d'être le fils de l'illustre maire de
la jolie ville de Verrières.
Ce mot fit soupirer M. de Rênal, il regarda sa femme.
Le signor Zingarelli, continua le jeune chanteur, outrant un peu son accent qui
faisait pouffer de rire les enfants, le signor Zingarelli était un maître
excessivement sévère. Il n'est pas aimé au Conservatoire; mais il veut qu'on
agisse toujours comme si on l'aimait. Je sortais le plus souvent que je pouvais;
j'allais au petit théâtre de San-Carlino, où j'entendais une musique des dieux:
mais, ô ciel! comment faire pour réunir les huit sous que coûte l'entrée du
parterre? Somme énorme, dit-il en regardant les enfants, et les enfants de rire.
Le signor Giovannone, directeur de San-Carlino, m'entendit chanter. J'avais
seize ans: Cet enfant, il est un trésor, dit-il.
-- Veux-tu que je t'engage, mon cher ami? vint-il me dire.
-- Et combien me donnerez-vous?
-- Quarante ducats par mois. Messieurs, c'est cent soixante francs. Je crus voir
les cieux ouverts.
-- Mais comment, dis-je à Giovannone, obtenir que le sévère Zingarelli me laisse
sortir?
-- Lascia fare a me.
-- Laissez faire à moi! s'écria l'aîné des enfants.
-- Justement, mon jeune seigneur. Le signor Giovannone il me dit: Caro, d'abord
un petit bout d'engagement. Je signe: il me donne trois ducats. Jamais je
n'avais vu tant d'argent. Ensuite, il me dit ce que je dois faire.
Le lendemain, je demande une audience au terrible signor Zingarelli. Son vieux
valet de chambre me fait entrer.
-- Que me veux-tu, mauvais sujet? dit Zingarelli.
-- Maestro, lui fis-je, je me repens de mes fautes; jamais je ne sortirai du
conservatoire en passant par-dessus la grille de fer. Je vais redoubler
d'application.
-- Si je ne craignais pas de gâter la plus belle voix de basse que j'aie jamais
entendue, je te mettrais en prison au pain et à l'eau pour quinze jours,
polisson.
-- Maestro, repris-je, je vais être le modèle de toute l'école, credete a me . Mais je vous demande une grâce, si quelqu'un vient me demander pour
chanter dehors, refusez-moi. De grâce, dites que vous ne pouvez pas.
-- Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais garnement tel que toi? Est-ce
que je permettrai jamais que tu quittes le Conservatoire? Est-ce que tu veux te
moquer de moi? Décampe, décampe! dit-il, en cherchant à me donner un coup de
pied au c... ou gare le pain sec et la prison.
Une heure après, le signor Giovannone arrive chez le directeur:
-- Je viens vous demander de faire ma fortune, lui dit-il, accordez-moi
Geronimo. Qu'il chante à mon théâtre, et cet hiver je marie ma fille.
-- Que veux-tu faire de ce mauvais sujet? lui dit Zingarelli. Je ne veux pas; tu
ne l'auras pas; et d'ailleurs, quand j'y consentirais, jamais il ne voudra
quitter le conservatoire, il vient de me le jurer.
-- Si ce n'est que de sa volonté qu'il s'agit, dit gravement Giovannone en
tirant de sa poche mon engagement, carta canta! voici sa signature.
Aussitôt Zingarelli, furieux, se pend à sa sonnette:
-- Qu'on chasse Geronimo du Conservatoire, cria-t-il, bouillant de colère.
On me chassa donc, moi riant aux éclats. Le même soir, je chantai l'air del
Moltiplico . Polichinelle veut se marier et compte, sur ses doigts, les
objets dont il aura besoin dans son ménage, et il s'embrouille à chaque instant
dans ce calcul.
-- Ah! veuillez, monsieur, nous chanter cet air, dit Mme de Rênal.
Geronimo chanta, et tout le monde pleurait à force de rire. Il signor Geronimo
n'alla se coucher qu'à deux heures du matin, laissant cette famille enchantée de
ses bonnes manières, de sa complaisance et de sa gaîté.
Le lendemain, M. et Mme de Rênal lui remirent les lettres dont il avait besoin à
la cour de France.
Ainsi, partout de la fausseté, dit Julien. Voilà il signor Geronimo qui va à
Londres avec soixante mille francs d'appointements. Sans le savoir-faire du
directeur de San-Carlino, sa voix divine n'eût peut-être été connue et admirée
que dix ans plus tard... Ma foi, j'aimerais mieux être un Geronimo qu'un Rênal.
Il n'est pas si honoré dans la société, mais il n'a pas le chagrin de faire des
adjudications comme celle d'aujourd'hui, et sa vie est gaie.
Une chose étonnait Julien: les semaines solitaires passées à Verrières, dans la
maison de M. de Rênal avaient été pour lui une époque de bonheur. Il n'avait
rencontré le dégoût et les tristes pensées qu'aux dîners qu'on lui avait donnés;
dans cette maison solitaire, ne pouvait-il pas lire, écrire, réfléchir sans être
troublé? A chaque instant, il n'était pas tiré de ses rêveries brillantes par la
cruelle nécessité d'étudier les mouvements d'une âme basse, et encore afin de la
tromper par des démarches ou des mots hypocrites.
Le bonheur serait-il si près de moi?... La dépense d'une telle vie est peu de
chose; je puis à mon choix épouser Mlle Elisa, ou me faire l'associé de
Fouqué... Mais le voyageur qui vient de gravir une montagne rapide s'assied au
sommet, et trouve un plaisir parfait à se reposer. Serait-il heureux si on le
forçait à se reposer toujours?
L'esprit de Mme de Rênal était arrivé à des pensées fatales. Malgré ses
résolutions, elle avait avoué à Julien toute l'affaire de l'adjudication. Il me
fera donc oublier tous mes serments, pensait-elle!
Elle eût sacrifié sa vie sans hésiter pour sauver celle de son mari, si elle
l'eût vu en péril. C'était une de ces âmes nobles et romanesques, pour qui
apercevoir la possibilité d'une action généreuse, et ne pas la faire, est la
source d'un remords presque égal à celui du crime commis. Toutefois, il y avait
des jours funestes où elle ne pouvait chasser l'image de l'excès de bonheur
qu'elle goûterait si, devenant veuve tout à coup, elle pouvait épouser Julien.
Il aimait ses fils beaucoup plus que leur père; malgré sa justice sévère, il en
était adoré. Elle sentait bien qu'épousant Julien, il fallait quitter ce Vergy
dont les ombrages lui étaient si chers. Elle se voyait vivant à Paris,
continuant à donner à ses fils cette éducation qui faisait l'admiration de tout
le monde. Ses enfants, elle, Julien, tous étaient parfaitement heureux.
Etrange effet du mariage, tel que l'a fait le XIXe siècle! L'ennui de la vie
matrimoniale fait périr l'amour sûrement, quand l'amour a précédé le mariage. Et
cependant, dirait un philosophe, il amène bientôt chez les gens assez riches
pour ne pas travailler, l'ennui profond de toutes les jouissances tranquilles.
Et ce n'est que les âmes sèches, parmi les femmes, qu'il ne prédispose pas à
l'amour.
La réflexion du philosophe me fait excuser Mme de Rênal, mais on ne l'excusait
pas à Verrières, et toute la ville, sans qu'elle s'en doutât, n'était occupée
que du scandale de ses amours. A cause de cette grande affaire, cet automne-là
on s'y ennuya moins que de coutume.
L'automne, une partie de l'hiver passèrent bien vite. Il fallut quitter les bois
de Vergy. La bonne compagnie de Verrières commençait à s'indigner de ce que ses
anathèmes faisaient si peu d'impression sur M. de Rênal. En moins de huit jours,
des personnes graves qui se dédommagent de leur sérieux habituel par le plaisir
de remplir ces sortes de missions, lui donnèrent les soupçons les plus cruels,
mais en se servant des termes les plus mesurés.
M. Valenod, qui jouait serré, avait placé Elisa dans une famille noble et fort
considérée, où il y avait cinq femmes. Elisa craignant, disait-elle, de ne pas
trouver de place pendant l'hiver, n'avait demandé à cette famille que les deux
tiers à peu près de ce qu'elle recevait chez M. le maire. D'elle-même, cette
fille avait eu l'excellente idée d'aller se confesser à l'ancien curé Chélan et
en même temps au nouveau, afin de leur raconter à tous les deux le détail des
amours de Julien.
Le lendemain de son arrivée, dès six heures du matin, l'abbé Chélan fit appeler
Julien:
-- Je ne vous demande rien, lui dit-il, je vous prie, et au besoin je vous
ordonne de ne me rien dire, j'exige que sous trois jours vous partiez pour le
séminaire de Besançon ou pour la demeure de votre ami Fouqué, qui est toujours
disposé à vous faire un sort magnifique. J'ai tout prévu, tout arrangé, mais il
faut partir, et ne pas revenir d'un an à Verrières.
Julien ne répondit point; il examinait si son honneur devait s'estimer offensé
des soins que M. Chélan, qui après tout n'était pas son père, avait pris pour
lui.
-- Demain à pareille heure, j'aurai l'honneur de vous revoir, dit-il enfin au
curé.
M. Chélan, qui comptait l'emporter de haute lutte sur un si jeune homme, parla
beaucoup. Enveloppé dans l'attitude et la physionomie la plus humble, Julien
n'ouvrit pas la bouche.
Il sortit enfin, et courut prévenir Mme de Rênal, qu'il trouva au désespoir. Son
mari venait de lui parler avec une certaine franchise. La faiblesse naturelle de
son caractère s'appuyant sur la perspective de l'héritage de Besançon, l'avait
décidé à la considérer comme parfaitement innocente. Il venait de lui avouer
l'étrange état dans lequel il trouvait l'opinion publique de Verrières. Le
public avait tort, il était égaré par des envieux, mais enfin que faire?
Mme de Rênal eut un instant l'illusion que Julien pourrait accepter les offres
de M. Valenod, et rester à Verrières. Mais ce n'était plus cette femme simple et
timide de l'année précédente; sa fatale passion, ses remords l'avaient éclairée.
Elle eut bientôt la douleur de se prouver à elle-même, tout en écoutant son
mari, qu'une séparation au moins momentanée était devenue indispensable. Loin de
moi, Julien va retomber dans ses projets d'ambition si naturels quand on n'a
rien. Et moi, grand Dieu! je suis si riche! et si inutilement pour mon bonheur!
Il m'oubliera. Aimable comme il est, il sera aimé, il aimera. Ah! malheureuse...
De quoi puis-je me plaindre? Le ciel est juste, je n'ai pas eu le mérite de
faire cesser le crime, il m'ôte le jugement. Il ne tenait qu'à moi de gagner
Elisa à force d'argent, rien ne m'était plus facile. Je n'ai pas pris la peine
de réfléchir un moment, les folles imaginations de l'amour absorbaient tout mon
temps. Je péris.
Julien fut frappé d'une chose, en apprenant la terrible nouvelle du départ à Mme
de Rênal, il ne trouva aucune objection égoïste. Elle faisait évidemment des
efforts pour ne pas pleurer.
-- Nous avons besoin de fermeté, mon ami.
Elle coupa une mèche de ses cheveux.
-- Je ne sais pas ce que je ferai, lui dit-elle, mais si je meurs, promets-moi
de ne jamais oublier mes enfants. De loin ou de près, tâche d'en faire
d'honnêtes gens. S'il y a une nouvelle révolution, tous les nobles seront
égorgés, leur père émigrera peut-être à cause de ce paysan tué sur un toit.
Veille sur la famille... Donne-moi ta main. Adieu, mon ami! Ce sont ici les
derniers moments. Ce grand sacrifice fait, j'espère qu'en public j'aurai le
courage de penser à ma réputation.
Julien s'attendait à du désespoir. La simplicité de ces adieux le toucha.
-- Non, je ne reçois pas ainsi vos adieux. Je partirai; ils le veulent; vous le
voulez vous-même. Mais, trois jours après mon départ, je reviendrai vous voir de
nuit.
L'existence de Mme de Rênal fut changée. Julien l'aimait donc bien, puisque de
lui-même il avait trouvé l'idée de la revoir! Son affreuse douleur se changea en
un des plus vifs mouvements de joie qu'elle eût éprouvés de sa vie. Tout lui
devint facile. La certitude de revoir son ami ôtait à ces derniers moments tout
ce qu'ils avaient de déchirant. Dès cet instant, la conduite, comme la
physionomie de Mme de Rênal fut noble, ferme et parfaitement convenable.
M. de Rênal rentra bientôt; il était hors de lui. Il parla enfin à sa femme de
la lettre anonyme reçue deux mois auparavant.
-- Je veux la porter au Casino, montrer à tous qu'elle est de cet infâme Valenod,
que j'ai pris à la besace pour en faire un des plus riches bourgeois de
Verrières. Je lui en ferai honte publiquement, et puis me battrai avec lui. Ceci
est trop fort.
Je pourrais être veuve, grand Dieu! pensa Mme de Rênal. Mais presque au même
instant, elle se dit: Si je n'empêche pas ce duel, comme certainement je le
puis, je serai la meurtrière de mon mari.
Jamais elle n'avait ménagé sa vanité avec autant d'adresse. En moins de deux
heures elle lui fit voir, et toujours par des raisons trouvées par lui, qu'il
fallait marquer plus d'amitié que jamais à M. Valenod, et même reprendre Elisa
dans la maison. Mme de Rênal eut besoin de courage pour se décider à revoir
cette fille, cause de tous ses malheurs. Mais cette idée venait de Julien.
Enfin, après avoir été mis trois ou quatre fois sur la voie, M. de Rênal arriva,
tout seul, à l'idée financièrement bien pénible, que ce qu'il y aurait de plus
désagréable pour lui, ce serait que Julien, au milieu de l'effervescence et des
propos de tout Verrières, y restât comme précepteur des enfants de M. Valenod.
L'intérêt évident de Julien était d'accepter les offres du directeur du dépôt de
mendicité. Il importait au contraire à la gloire de M. de Rênal que Julien
quittât Verrières pour entrer au séminaire de Besançon ou à celui de Dijon. Mais
comment l'y décider, et ensuite comment y vivrait-il?
M. de Rênal, voyant l'imminence du sacrifice d'argent, était plus au désespoir
que sa femme. Pour elle, après cet entretien, elle était dans la position d'un
homme de coeur qui, las de la vie, a pris une dose de stramonium ; il
n'agit plus que par ressort, pour ainsi dire, et ne porte plus d'intérêt à rien.
Ainsi il arriva à Louis XIV mourant de dire: Quand j'étais roi . Parole
admirable!
Le lendemain, dès le grand matin, M. de Rênal reçut une lettre anonyme. Celle-ci
était du style le plus insultant. Les mots les plus grossiers applicables à sa
position s'y voyaient à chaque ligne. C'était l'ouvrage de quelque envieux
subalterne. Cette lettre le ramena à la pensée de se battre avec M. Valenod.
Bientôt son courage alla jusqu'aux idées d'exécution immédiate. Il sortit seul,
et alla chez l'armurier prendre des pistolets qu'il fit charger.
Au fait, se disait-il, l'administration sévère de l'empereur Napoléon
reviendrait au monde, que moi je n'ai pas un sou de friponneries à me reprocher.
J'ai tout au plus fermé les yeux; mais j'ai de bonnes lettres dans mon bureau
qui m'y autorisent.
Mme de Rênal fut effrayée de la colère froide de son mari, elle lui rappelait la
fatale idée de veuvage qu'elle avait tant de peine à repousser. Elle s'enferma
avec lui. Pendant plusieurs heures elle lui parla en vain, la nouvelle lettre
anonyme le décidait. Enfin elle parvint à transformer le courage de donner un
soufflet à M. Valenod en celui d'offrir six cents francs à Julien pour une année
de sa pension dans un séminaire. M. de Rênal, maudissant mille fois le jour où
il avait eu la fatale idée de prendre un précepteur chez lui, oublia la lettre
anonyme.
Il se consola un peu par une idée qu'il ne dit pas à sa femme: avec de
l'adresse, et en se prévalant des idées romanesques du jeune homme, il espérait
l'engager, pour une somme moindre, à refuser les offres de M. Valenod.
Mme de Rênal eut bien plus de peine à prouver à Julien que, faisant aux
convenances de son mari le sacrifice d'une place de huit cents francs, que lui
offrait publiquement le directeur du dépôt, il pouvait sans honte accepter un
dédommagement.
-- Mais, disait toujours Julien, jamais je n'ai eu, même pour un instant, le
projet d'accepter ces offres. Vous m'avez trop accoutumé à la vie élégante, la
grossièreté de ces gens-là me tuerait.
La cruelle nécessité, avec sa main de fer, plia la volonté de Julien. Son
orgueil lui offrait l'illusion de n'accepter que comme un prêt la somme offerte
par le maire de Verrières, et de lui en faire un billet portant remboursement
dans cinq ans avec intérêts.
Mme de Rênal avait toujours quelques milliers de francs cachés dans la petite
grotte de la montagne.
Elle les lui offrit en tremblant, et sentant trop qu'elle serait refusée avec
colère.
-- Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le souvenir de nos amours abominable?
Enfin Julien quitta Verrières. M. de Rênal fut bien heureux; au moment fatal
d'accepter de l'argent de lui, ce sacrifice se trouva trop fort pour Julien. Il
refusa net. M. de Rênal lui sauta au cou les larmes aux yeux. Julien lui ayant
demandé un certificat de bonne conduite, il ne trouva pas dans son enthousiasme
de termes assez magnifiques pour exalter sa conduite. Notre héros avait cinq
louis d'économies, et comptait demander une pareille somme à Fouqué.
Il était fort ému. Mais à une lieue de Verrières, où il laissait tant d'amour,
il ne songea plus qu'au bonheur de voir une capitale, une grande ville de guerre
comme Besançon.
Pendant cette courte absence de trois jours, Mme de Rênal fut trompée par une
des plus cruelles déceptions de l'amour. Sa vie était passable, il y avait entre
elle et l'extrême malheur, cette dernière entrevue qu'elle devait avoir avec
Julien. Elle comptait les heures, les minutes qui l'en séparaient. Enfin,
pendant la nuit du troisième jour, elle entendit de loin le signal convenu.
Après avoir traversé mille dangers, Julien parut devant elle.
De ce moment, elle n'eut plus qu'une pensée, c'est pour la dernière fois que je
le vois. Loin de répondre aux empressements de son ami, elle fut comme un
cadavre à peine animé. Si elle se forçait à lui dire qu'elle l'aimait, c'était
d'un air gauche qui prouvait presque le contraire. Rien ne put la distraire de
l'idée cruelle de séparation éternelle. Le méfiant Julien crut un instant être
déjà oublié. Ses mots piqués dans ce sens ne furent accueillis que par de
grosses larmes coulant en silence, et des serrements de main presque convulsifs.
-- Mais, grand Dieu! comment voulez-vous que je vous croie? répondait Julien aux
froides protestations de son amie; vous montreriez cent fois plus d'amitié
sincère à Mme Derville, à une simple connaissance.
Mme de Rênal, pétrifiée, ne savait que répondre:
-- Il est impossible d'être plus malheureuse... J'espère que je vais mourir...
Je sens mon coeur se glacer...
Telles furent les réponses les plus longues qu'il put en obtenir.
Quand l'approche du jour vint rendre le départ nécessaire, les larmes de Mme de
Rênal cessèrent tout à fait. Elle le vit attacher une corde nouée à la fenêtre
sans mot dire, sans lui rendre ses baisers. En vain Julien lui disait:
-- Nous voici arrivés à l'état que vous avez tant souhaité. Désormais vous
vivrez sans remords. A la moindre indisposition de vos enfants, vous ne les
verrez plus dans la tombe.
-- Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas, lui dit-elle
froidement.
Julien finit par être profondément frappé des embrassements sans chaleur de ce
cadavre vivant; il ne put penser à autre chose pendant plusieurs lieues. Son âme
était navrée, et avant de passer la montagne, tant qu'il put voir le clocher de
l'église de Verrières, souvent il se retourna.
CHAPITRE XXIV
UNE CAPITALE
Que de bruit, que de gens affairés! que d'idées pour l'avenir dans une tête
de vingt ans! quelle distraction pour l'amour !
BARNAVE.
Enfin il aperçut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'était la
citadelle de Besançon. Quelle différence pour moi, dit-il en soupirant, si
j'arrivais dans cette noble ville de guerre pour être sous-lieutenant dans un
des régiments chargés de la défendre!
Besançon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle abonde
en gens de coeur et d'esprit. Mais Julien n'était qu'un petit paysan et n'eut
aucun moyen d'approcher les hommes distingués.
Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c'est dans ce costume qu'il
passa les ponts-levis. Plein de l'histoire du siège de 1674, il voulut voir,
avant de s'enfermer au séminaire, les remparts et la citadelle. Deux ou trois
fois il fut sur le point de se faire arrêter par les sentinelles; il pénétrait
dans des endroits que le génie militaire interdit au public, afin de vendre pour
douze ou quinze francs de foin tous les ans.
La hauteur des murs, la profondeur des fossés, l'air terrible des canons
l'avaient occupé pendant plusieurs heures, lorsqu'il passa devant le grand café,
sur le boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait beau lire le mot
café, écrit en gros caractères au-dessus des deux immenses portes, il ne pouvait
en croire ses yeux. Il fit effort sur sa timidité; il osa entrer, et se trouva
dans une salle longue de trente ou quarante pas, et dont le plafond est élevé de
vingt pieds au moins. Ce jour-là, tout était enchantement pour lui.
Deux parties de billard étaient en train. Les garçons criaient les points; les
joueurs couraient autour des billards encombrés de spectateurs. Des flots de
fumée de tabac, s'élançant de la bouche de tous, les enveloppaient d'un nuage
bleu. La haute stature de ces hommes, leurs épaules arrondies, leur démarche
lourde, leurs énormes favoris, les longues redingotes qui les couvraient, tout
attirait l'attention de Julien. Ces nobles enfants de l'antique Bisontium ne
parlaient qu'en criant; ils se donnaient les airs de guerriers terribles. Julien
admirait, immobile; il songeait à l'immensité et à la magnificence d'une grande
capitale telle que Besançon. Il ne se sentait nullement le courage de demander
une tasse de café à un de ces messieurs au regard hautain, qui criaient les
points du billard.
Mais la demoiselle du comptoir avait remarqué la charmante figure de ce jeune
bourgeois de campagne, qui, arrêté à trois pas du poêle, et son petit paquet
sous le bras, considérait le buste du roi, en beau plâtre blanc. Cette
demoiselle, grande Franc-Comtoise, fort bien faite, et mise comme il le faut
pour faire valoir un café, avait déjà dit deux fois, d'une petite voix qui
cherchait à n'être entendue que de Julien: Monsieur! Monsieur! Julien rencontra
de grands yeux bleus fort tendres, et vit que c'était à lui qu'on parlait.
Il s'approcha vivement du comptoir et de la jolie fille, comme il eût marché à
l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba.
Quelle pitié notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeunes lycéens de
Paris qui, à quinze ans, savent déjà entrer dans un café d'un air si distingué?
Mais ces enfants, si bien stylés à quinze ans, à dix-huit tournent au commun . La timidité passionnée que l'on rencontre en province se surmonte
quelquefois et alors elle enseigne à vouloir. En s'approchant de cette jeune
fille si belle, qui daignait lui adresser la parole, il faut que je lui dise la
vérité, pensa Julien, qui devenait courageux à force de timidité vaincue.
-- Madame, je viens pour la première fois de ma vie à Besançon; je voudrais bien
avoir, en payant, un pain et une tasse de café.
La demoiselle sourit un peu et puis rougit; elle craignait, pour ce joli jeune
homme, l'attention ironique et les plaisanteries des joueurs de billard. Il
serait effrayé et ne reparaîtrait plus.
-- Placez-vous ici, près de moi, dit-elle en lui montrant une table de marbre,
presque tout à fait cachée par l'énorme comptoir d'acajou qui s'avance dans la
salle.
La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui donna l'occasion de
déployer une taille superbe. Julien la remarqua; toutes ses idées changèrent. La
belle demoiselle venait de placer devant lui une tasse, du sucre et un petit
pain. Elle hésitait à appeler un garçon pour avoir du café, comprenant bien qu'à
l'arrivée de ce garçon, son tête-à-tête avec Julien allait finir.
Julien, pensif, comparait cette beauté blonde et gaie à certains souvenirs qui
l'agitaient souvent. L'idée de la passion dont il avait été l'objet lui ôta
presque toute sa timidité. La belle demoiselle n'avait qu'un instant; elle lut
dans les regards de Julien.
-- Cette fumée de pipe vous fait tousser, venez déjeuner demain avant huit
heures du matin; alors, je suis presque seule.
-- Quel est votre nom? dit Julien, avec le sourire caressant de la timidité
heureuse.
-- Amanda Binet.
-- Permettez-vous que je vous envoie, dans une heure, un petit paquet gros comme
celui-ci?
La belle Amanda réfléchit un peu.
-- Je suis surveillée: ce que vous me demandez peut me compromettre; cependant,
je m'en vais écrire mon adresse sur une carte, que vous placerez sur votre
paquet. Envoyez-le-moi hardiment.
-- Je m'appelle Julien Sorel, dit le jeune homme; je n'ai ni parents, ni
connaissance à Besançon.
-- Ah! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour l'Ecole de droit?
-- Hélas! non, répondit Julien; on m'envoie au séminaire.
Le découragement le plus complet éteignit les traits d'Amanda; elle appela un
garçon: elle avait du courage maintenant. Le garçon versa du café à Julien, sans
le regarder.
Amanda recevait de l'argent au comptoir; Julien était fier d'avoir osé parler:
on se disputa à l'un des billards. Les cris et les démentis des joueurs,
retentissant dans cette salle immense, faisaient un tapage qui étonnait Julien.
Amanda était rêveuse et baissait les yeux.
-- Si vous voulez, mademoiselle, lui dit-il tout à coup avec assurance, je dirai
que je suis votre cousin.
Ce petit air d'autorité plut à Amanda. Ce n'est pas un jeune homme de rien,
pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, sans le regarder, car son oeil était
occupé à voir si quelqu'un s'approchait du comptoir:
-- Moi je suis de Genlis, près de Dijon; dites que vous êtes aussi de Genlis, et
cousin de ma mère.
-- Je n'y manquerai pas.
-- Tous les jeudis, à cinq heures, en été, MM. les séminaristes passent ici
devant le café.
-- Si vous pensez à moi, quand je passerai, ayez un bouquet de violettes à la
main.
Amanda le regarda d'un air étonné; ce regard changea le courage de Julien en
témérité; cependant il rougit beaucoup en lui disant:
-- Je sens que je vous aime de l'amour le plus violent.
-- Parlez donc plus bas, lui dit-elle d'un air effrayé.
Julien songeait à se rappeler les phrases d'un volume dépareillé de La
Nouvelle Héloïse , qu'il avait trouvé à Vergy. Sa mémoire le servit bien;
depuis dix minutes, il récitait La Nouvelle Héloïse à Mlle Amanda, ravie,
il était heureux de sa bravoure, quand tout à coup la belle Franc-Comtoise prit
un air glacial. Un de ses amants paraissait à la porte du café.
Il s'approcha du comptoir, en sifflant et marchant des épaules; il regarda
Julien. A l'instant, l'imagination de celui-ci, toujours dans les extrêmes, ne
fut remplie que d'idées de duel. Il pâlit beaucoup, éloigna sa tasse, prit une
mine assurée, et regarda son rival fort attentivement. Comme ce rival baissait
la tête en se versant familièrement un verre d'eau-de-vie sur le comptoir, d'un
regard Amanda ordonna à Julien de baisser les yeux. Il obéit, et, pendant deux
minutes, se tint immobile à sa place, pâle, résolu et ne songeant qu'à ce qui
allait arriver; il était vraiment bien en cet instant. Le rival avait été étonné
des yeux de Julien; son verre d'eau-de-vie avalé d'un trait, il dit un mot à
Amanda, plaça ses deux mains dans les poches latérales de sa grosse redingote,
et s'approcha d'un billard en soufflant et regardant Julien. Celui-ci se leva
transporté de colère; mais il ne savait comment s'y prendre pour être insolent.
Il posa son petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put, marcha vers
le billard.
En vain la prudence lui disait: Mais avec un duel dès l'arrivée à Besançon, la
carrière ecclésiastique est perdue.
-- Qu'importe, il ne sera pas dit que je manque un insolent.
Amanda vit son courage; il faisait un joli contraste avec la naïveté de ses
manières; en un instant, elle le préféra au grand jeune homme en redingote. Elle
se leva, et, tout en ayant l'air de suivre de l'oeil quelqu'un qui passait dans
la rue, elle vint se placer rapidement entre lui et le billard:
-- Gardez-vous de regarder de travers ce monsieur, c'est mon beau-frère.
-- Que m'importe, il m'a regardé.
-- Voulez-vous me rendre malheureuse? Sans doute, il vous a regardé, peut-être
même il va venir vous parler. Je lui ai dit que vous êtes un parent de ma mère,
et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-Comtois et n'a jamais dépassé Dôle,
sur la route de la Bourgogne; ainsi dites ce que vous voudrez, ne craignez rien.
Julien hésitait encore; elle ajouta bien vite, son imagination de dame de
comptoir lui fournissant des mensonges en abondance:
-- Sans doute il vous a regardé, mais c'est au moment où il me demandait qui
vous êtes; c'est un homme qui est manant avec tout le monde, il n'a pas
voulu vous insulter.
L'oeil de Julien suivait le prétendu beau-frère; il le vit acheter un numéro à
la poule que l'on jouait au plus éloigné des deux billards. Julien entendit sa
grosse voix qui criait d'un ton menaçant: Je prends à faire! Il passa
vivement derrière Mlle Amanda, et fit un pas vers le billard. Amanda le saisit
par le bras:
-- Venez me payer d'abord, lui dit-elle.
C'est juste, pensa Julien; elle a peur que je ne sorte sans payer. Amanda était
aussi agitée que lui et fort rouge; elle lui rendit de la monnaie le plus
lentement qu'elle put, tout en lui répétant à voix basse:
-- Sortez à l'instant du café, ou je ne vous aime plus; et cependant je vous
aime bien.
Julien sortit, en effet, mais lentement. N'est-il pas de mon devoir, se
répétait-il, d'aller regarder à mon tour en soufflant ce grossier personnage?
Cette incertitude le retint une heure, sur le boulevard, devant le café; il
regardait si son homme sortait. Il ne parut pas, et Julien s'éloigna.
Il n'était à Besançon que depuis quelques heures, et déjà il avait conquis un
remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donné autrefois, malgré sa goutte,
quelques leçons d'escrime; telle était toute la science que Julien trouvait au
service de sa colère. Mais cet embarras n'eût rien été s'il eût su comment se
fâcher autrement qu'en donnant un soufflet; et, si l'on en venait aux coups de
poings, son rival, homme énorme, l'eût battu et puis planté là.
Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans protecteurs et sans argent,
il n'y aura pas grande différence entre un séminaire et une prison; il faut que
je dépose mes habits bourgeois dans quelque auberge, où je reprendrai mon habit
noir. Si jamais je parviens à sortir du séminaire pour quelques heures, je
pourrai fort bien, avec mes habits bourgeois, revoir Mlle Amanda. Ce
raisonnement était beau; mais Julien, passant devant toutes les auberges,
n'osait entrer dans aucune.
Enfin, comme il repassait devant l'hôtel des Ambassadeurs, ses yeux inquiets
rencontrèrent ceux d'une grosse femme, encore assez jeune, haute en couleur, à
l'air heureux et gai. Il s'approcha d'elle et lui raconta son histoire.
-- Certainement, mon joli petit abbé, lui dit l'hôtesse des Ambassadeurs, je
vous garderai vos habits bourgeois et même les ferai épousseter souvent. De ce
temps-ci, il ne fait pas bon laisser un habit de drap sans le toucher.
Elle prit une clef et le conduisit elle-même dans une chambre, en lui
recommandant d'écrire la note de ce qu'il laissait.
-- Bon Dieu! que vous avez bonne mine comme ça, monsieur l'abbé Sorel, lui dit
la grosse femme, quand il descendit à la cuisine, je m'en vais vous faire servir
un bon dîner; et, ajouta-t-elle à voix basse, il ne vous coûtera que vingt sols,
au lieu de cinquante que tout le monde paye; car il faut bien ménager votre
petit boursicot .
-- J'ai dix louis, répliqua Julien avec une certaine fierté.
-- Ah! bon Dieu, répondit la bonne hôtesse alarmée, ne parlez pas si haut; il y
a bien des mauvais sujets dans Besançon. On vous volera cela en moins de rien.
Surtout n'entrez jamais dans les cafés, ils sont remplis de mauvais sujets.
-- Vraiment! dit Julien, à qui ce mot donnait à penser.
-- Ne venez jamais que chez moi, je vous ferai faire du café. Rappelez-vous que
vous trouverez toujours ici une amie et un bon dîner à vingt sols; c'est parler
ça, j'espère. Allez vous mettre à table, je vais vous servir moi-même.
-- Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop ému, je vais entrer au
séminaire en sortant de chez vous.
La bonne femme ne le laissa partir qu'après avoir empli ses poches de
provisions. Enfin Julien s'achemina vers le lieu terrible; l'hôtesse, de dessus
sa porte, lui en indiquait la route.
CHAPITRE XXV
LE SÉMINAIRE
Trois cent trente-six dîners à 83 centimes, trois cent trente-six soupers à
38 centimes, du chocolat à qui de droit; combien y a-t-il à gagner sur la
soumission ?
LE VALENOD, de Besançon.
Il vit de loin la croix de fer doré sur la porte; il approcha lentement; ses
jambes semblaient se dérober sous lui. Voilà donc cet enfer sur la terre, dont
je ne pourrai sortir! Enfin il se décida à sonner. Le bruit de la cloche
retentit comme dans un lieu solitaire. Au bout de dix minutes, un homme pâle,
vêtu de noir, vint lui ouvrir. Julien le regarda et aussitôt baissa les yeux. Ce
portier avait une physionomie singulière. La pupille saillante et verte de ses
yeux s'arrondissait comme celle d'un chat; les contours immobiles de ses
paupières annonçaient l'impossibilité de toute sympathie; ses lèvres minces se
développaient en demi-cercle sur des dents qui avançaient. Cependant cette
physionomie ne montrait pas le crime, mais plutôt cette insensibilité parfaite
qui inspire bien plus de terreur à la jeunesse. Le seul sentiment que le regard
rapide de Julien put deviner sur cette longue figure dévote fut un mépris
profond pour tout ce dont on voudrait lui parler, et qui ne serait pas l'intérêt
du ciel.
Julien releva les yeux avec effort, et d'une voix que le battement de coeur
rendait tremblante, il expliqua qu'il désirait parler à M. Pirard, le directeur
du séminaire. Sans dire une parole, l'homme noir lui fit signe de le suivre. Ils
montèrent deux étages par un large escalier à rampe de bois, dont les marches
déjetées penchaient tout à fait du côté opposé au mur, et semblaient prêtes à
tomber. Une petite porte, surmontée d'une grande croix de cimetière en bois
blanc peint en noir, fut ouverte avec difficulté, et le portier le fit entrer
dans une chambre sombre et basse, dont les murs blanchis à la chaux étaient
garnis de deux grands tableaux noircis par le temps. Là, Julien fut laissé seul;
il était atterré, son coeur battait violemment; il eût été heureux d'oser
pleurer. Un silence de mort régnait dans toute la maison.
Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut une journée, le portier à figure
sinistre reparut sur le pas d'une porte à l'autre extrémité de la chambre, et,
sans daigner parler, lui fit signe d'avancer. Il entra dans une pièce encore
plus grande que la première et fort mal éclairée. Les murs aussi étaient
blanchis; mais il n'y avait pas de meubles. Seulement dans un coin près de la
porte, Julien vit en passant un lit de bois blanc, deux chaises de paille, et un
petit fauteuil en planches de sapin sans coussin. A l'autre extrémité de la
chambre, près d'une petite fenêtre, à vitres jaunies, garnie de vases de fleurs
tenus salement, il aperçut un homme assis devant une table, et couvert d'une
soutane délabrée; il avait l'air en colère, et prenait l'un après l'autre une
foule de petits carrés de papier qu'il rangeait sur sa table, après y avoir
écrit quelques mots. Il ne s'apercevait pas de la présence de Julien. Celui-ci
était immobile, debout vers le milieu de la chambre, là où l'avait laissé le
portier, qui était ressorti en fermant la porte.
Dix minutes se passèrent ainsi; l'homme mal vêtu écrivait toujours. L'émotion et
la terreur de Julien étaient telles, qu'il lui semblait être sur le point de
tomber. Un philosophe eût dit, peut-être en se trompant: c'est la violente
impression du laid sur une âme faite pour aimer ce qui est beau.
L'homme qui écrivait leva la tête; Julien ne s'en aperçut qu'au bout d'un
moment, et même, après l'avoir vu, il restait encore immobile comme frappé à
mort par le regard terrible dont il était l'objet. Les yeux troublés de Julien
distinguaient à peine une figure longue et toute couverte de taches rouges,
excepté sur le front, qui laissait voir une pâleur mortelle. Entre ces joues
rouges et ce front blanc, brillaient deux petits yeux noirs faits pour effrayer
le plus brave. Les vastes contours de ce front étaient marqués par des cheveux
épais, plats et d'un noir de jais.
-- Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme avec impatience.
Julien s'avança d'un pas mal assuré, et enfin, prêt à tomber et pâle, comme de
sa vie il ne l'avait été, il s'arrêta à trois pas de la petite table de bois
blanc couverte de carrés de papier.
-- Plus près, dit l'homme.
Julien s'avança encore en étendant la main, comme cherchant à s'appuyer sur
quelque chose.
-- Votre nom?
-- Julien Sorel.
-- Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un oeil
terrible.
Julien ne put supporter ce regard; étendant la main comme pour se soutenir, il
tomba tout de son long sur le plancher.
L'homme sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux et la force de se
mouvoir; il entendit des pas qui s'approchaient.
On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil de bois blanc. Il entendit
l'homme terrible qui disait au portier:
-- Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus que ça.
Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme à la figure rouge continuait à écrire;
le portier avait disparu. Il faut avoir du courage, se dit notre héros, et
surtout cacher ce que je sens: il éprouvait un violent mal de coeur; s'il
m'arrive un accident, Dieu sait ce qu'on pensera de moi. Enfin l'homme cessa
d'écrire, et regardant Julien de côté:
-- Etes-vous en état de me répondre?
-- Oui, monsieur, dit Julien, d'une voix affaiblie.
-- Ah! c'est heureux.
L'homme noir s'était levé à demi et cherchait avec impatience une lettre dans le
tiroir de sa table de sapin qui s'ouvrit en criant. Il la trouva, s'assit
lentement, et regardant de nouveau Julien, d'un air à lui arracher le peu de vie
qui lui restait:
-- Vous m'êtes recommandé par M. Chélan, c'était le meilleur curé du diocèse,
homme vertueux s'il en fut, et mon ami depuis trente ans.
-- Ah! c'est à M. Pirard que j'ai l'honneur de parler, dit Julien d'une voix
mourante.
-- Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le regardant avec humeur.
Il y eut un redoublement d'éclat dans ses petits yeux, suivi d'un mouvement
involontaire des muscles des coins de la bouche. C'était la physionomie du tigre
goûtant par avance le plaisir de dévorer sa proie.
-- La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlant à lui-même.
Intelligenti pauca ; par le temps qui court, on ne saurait écrire trop peu.
Il lut haut:
« Je vous adresse Julien Sorel, de cette paroisse, que j'ai baptisé il y aura
bientôt vingt ans; fils d'un charpentier riche, mais qui ne lui donne rien.
Julien sera un ouvrier remarquable dans la vigne du Seigneur. La mémoire,
l'intelligence ne manquent point, il y a de la réflexion. Sa vocation
sera-t-elle durable? est-elle sincère ? »
-- Sincère! répéta l'abbé Pirard, d'un air étonné, et en regardant
Julien; mais déjà le regard de l'abbé était moins dénué de toute humanité;
sincère ! répéta-t-il en baissant la voix et reprenant sa lecture:
« Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il la méritera en subissant les
examens nécessaires. Je lui ai montré un peu de théologie, de cette ancienne et
bonne théologie des Bossuet, des Arnault, des Fleury. Si ce sujet ne vous
convient pas, renvoyez-le-moi; le directeur du dépôt de mendicité, que vous
connaissez bien, lui offre huit cents francs pour être précepteur de ses
enfants. -- Mon intérieur est tranquille, grâce à Dieu. Je m'accoutume au coup
terrible. Vale et me ama . »
L'abbé Pirard, ralentissant la voix comme il lisait la signature, prononça avec
un soupir le mot Chélan .
-- Il est tranquille, dit-il; en effet, sa vertu méritait cette récompense; Dieu
puisse-t-il me l'accorder le cas échéant!
Il regarda le ciel et fit un signe de croix. A la vue de ce signe sacré, Julien
sentit diminuer l'horreur profonde qui, depuis son entrée dans cette maison,
l'avait glacé.
-- J'ai ici trois cent vingt et un aspirants à l'état le plus saint, dit enfin
l'abbé Pirard, d'un ton de voix sévère, mais non méchant; sept ou huit seulement
me sont recommandés par des hommes tels que l'abbé Chélan; ainsi parmi les trois
cent vingt et un, vous allez être le neuvième. Mais ma protection n'est ni
faveur, ni faiblesse, elle est redoublement de soins et de sévérité contre les
vices. Allez fermer cette porte à clef.
Julien fit un effort pour marcher et réussit à ne pas tomber. Il remarqua qu'une
petite fenêtre, voisine de la porte d'entrée, donnait sur la campagne. Il
regarda les arbres; cette vue lui fit du bien, comme s'il eût aperçu d'anciens
amis.
-- Loquerisne linguam latinam ? (Parlez-vous latin?) lui dit l'abbé
Pirard, comme il revenait.
-- Ita, pater optime (Oui, mon excellent père), répondit Julien, revenant
un peu à lui. Certainement, jamais homme au monde ne lui avait paru moins
excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.
L'entretien continua en latin. L'expression des yeux de l'abbé s'adoucissait;
Julien reprenait quelque sang-froid. Que je suis faible, pensa-t-il, de m'en
laisser imposer par ces apparences de vertu! cet homme sera tout simplement un
fripon comme M. Maslon; et Julien s'applaudit d'avoir caché presque tout son
argent dans ses bottes.
L'abbé Pirard examina Julien sur la théologie, il fut surpris de l'étendue de
son savoir. Son étonnement augmenta quand il l'interrogea en particulier sur les
Saintes Écritures. Mais quand il arriva aux questions sur la doctrine des Pères,
il s'aperçut que Julien ignorait presque jusqu'aux noms de saint Jérôme, de
saint Augustin, de saint Bonaventure, de saint Basile, etc., etc.
Au fait, pensa l'abbé Pirard, voilà bien cette tendance fatale au protestantisme
que j'ai toujours reprochée à Chélan. Une connaissance approfondie et trop
approfondie des Saintes Écritures.
(Julien venait de lui parler, sans être interrogé à ce sujet, du temps
véritable où avaient été écrits la Genèse, le Pentateuque, etc.)
A quoi mène ce raisonnement infini sur les Saintes Écritures, pensa l'abbé
Pirard, si ce n'est à l'examen personnel , c'est-à-dire au plus affreux
protestantisme? Et à côté de cette science imprudente, rien sur les Pères qui
puisse compenser cette tendance.
Mais l'étonnement du directeur du séminaire n'eut plus de bornes, lorsque,
interrogeant Julien sur l'autorité du pape, et s'attendant aux maximes de
l'ancienne Église gallicane, le jeune homme lui récita tout le livre de M. de
Maistre.
Singulier homme que ce Chélan, pensa l'abbé Pirard; lui a-t-il montré ce livre
pour lui apprendre à s'en moquer?
Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour tâcher de deviner s'il croyait
sérieusement à la doctrine de M. de Maistre. Le jeune homme ne répondait qu'avec
sa mémoire. De ce moment, Julien fut réellement très bien, il sentait qu'il
était maître de soi. Après un examen fort long, il lui sembla que la sévérité de
M. Pirard envers lui n'était plus qu'affectée. En effet, sans les principes de
gravité austère que, depuis quinze ans, il s'était imposés envers ses élèves en
théologie, le directeur du séminaire eût embrassé Julien au nom de la logique,
tant il trouvait de clarté, de précision et de netteté dans ses réponses.
Voilà un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpus debile (le corps
est faible).
-- Tombez-vous souvent ainsi? dit-il à Julien en français et lui montrant du
doigt le plancher.
-- C'est la première fois de ma vie, la figure du portier m'avait glacé, ajouta
Julien en rougissant comme un enfant.
L'abbé Pirard sourit presque.
-- Voilà l'effet des vaines pompes du monde; vous êtes accoutumé apparemment à
des visages riants, véritables théâtres de mensonge. La vérité est austère,
monsieur. Mais notre tâche ici-bas n'est-elle pas austère aussi? Il faudra
veiller à ce que votre conscience se tienne en garde contre cette faiblesse:
Trop de sensibilité aux vaines grâces de l'extérieur .
Si vous ne m'étiez pas recommandé, dit l'abbé Pirard en reprenant la langue
latine avec un plaisir marqué, si vous ne m'étiez pas recommandé par un homme
tel que l'abbé Chélan, je vous parlerais le vain langage de ce monde auquel il
paraît que vous êtes trop accoutumé. La bourse entière que vous sollicitez, vous
dirais-je, est la chose du monde la plus difficile à obtenir. Mais l'abbé Chélan
a mérité bien peu, par cinquante-six ans de travaux apostoliques, s'il ne peut
disposer d'une bourse au séminaire.
Après ces mots, l'abbé Pirard recommanda à Julien de n'entrer dans aucune
société ou congrégation secrète sans son consentement.
-- Je vous en donne ma parole d'honneur, dit Julien avec l'épanouissement de
coeur d'un honnête homme.
Le directeur du séminaire sourit pour la première fois.
-- Ce mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop le vain honneur
des gens du monde qui les conduit à tant de fautes, et souvent à des crimes.
Vous me devez la sainte obéissance en vertu du paragraphe dix-sept de la bulle Unam ecclesiam de saint Pie V. Je suis votre supérieur ecclésiastique.
Dans cette maison, entendre, mon très cher fils, c'est obéir. Combien avez-vous
d'argent?
Nous y voici, se dit Julien, c'était pour cela qu'était le très cher fils.
-- Trente-cinq francs, mon père.
-- Ecrivez soigneusement l'emploi de cet argent; vous aurez à m'en rendre
compte.
Cette pénible séance avait duré trois heures; Julien appela le portier.
-- Allez installer Julien Sorel dans la cellule n° 103, dit l'abbé Pirard à cet
homme.
Par une grande distinction, il accordait à Julien un logement séparé.
-- Portez-y sa malle, ajouta-t-il.
Julien baissa les yeux et reconnut sa malle précisément en face de lui, il la
regardait depuis trois heures, et ne l'avait pas reconnue.
En arrivant au n° 103, c'était une petite chambrette de huit pieds en carré, au
dernier étage de la maison, Julien remarqua qu'elle donnait sur les remparts, et
par delà on apercevait la jolie plaine que le Doubs sépare de la ville.
Quelle vue charmante! s'écria Julien; en se parlant ainsi, il ne sentait pas ce
qu'exprimaient ces mots. Les sensations si violentes qu'il avait éprouvées
depuis le peu de temps qu'il était à Besançon avaient entièrement épuisé ses
forces. Il s'assit près de la fenêtre sur l'unique chaise de bois qui fût dans
sa cellule, et tomba aussitôt dans un profond sommeil. Il n'entendit point la
cloche du souper, ni celle du salut; on l'avait oublié.
Quand les premiers rayons du soleil le réveillèrent le lendemain matin, il se
trouva couché sur le plancher.
CHAPITRE XXVI
LE MONDE OU CE QUI MANQUE AU RICHE
Je suis seul sur la terre, personne ne daigne penser à moi. Tous ceux que je
vois faire fortune ont une effronterie et une dureté de coeur
que je ne me sens point. Ils me haïssent à cause de ma bonté facile.
Ah! bientôt je mourrai, soit
de faim, soit du malheur de voir les hommes si durs.
YOUNG.
Il se hâta de brosser son habit et de descendre, il était en retard. Un
sous-maître le gronda sévèrement; au lieu de chercher à se justifier, Julien
croisa les bras sur sa poitrine:
-- Peccavi, pater optime (j'ai péché, j'avoue ma faute, ô mon père),
dit-il d'un air contrit.
Ce début eut un grand succès. Les gens adroits parmi les séminaristes virent
qu'ils avaient affaire à un homme qui n'en était pas aux éléments du métier.
L'heure de la récréation arriva. Julien se vit l'objet de la curiosité générale.
Mais on ne trouva chez lui que réserve et silence. Suivant les maximes qu'il
s'était faites, il considéra ses trois cent vingt et un camarades comme des
ennemis; le plus dangereux de tous à ses yeux était l'abbé Pirard.
Peu de jours après, Julien eut à choisir un confesseur, on lui présenta une
liste.
Eh! bon Dieu! pour qui me prend-on, se dit-il, croit-on que je ne comprenne pas ce que parler veut dire ? et il choisit l'abbé Pirard.
Sans qu'il s'en doutât, cette démarche était décisive. Un petit séminariste tout
jeune, natif de Verrières, et qui, dès le premier jour, s'était déclaré son ami,
lui apprit que s'il eût choisi M. Castanède, le sous-directeur du séminaire, il
eût peut-être agi avec plus de prudence.
-- L'abbé Castanède est l'ennemi de M. Pirard qu'on soupçonne de jansénisme,
ajouta le petit séminariste en se penchant vers son oreille.
Toutes les premières démarches de notre héros qui se croyait si prudent furent,
comme le choix d'un confesseur, des étourderies. Egaré par toute la présomption
d'un homme à imagination, il prenait ses intentions pour des faits, et se
croyait un hypocrite consommé. Sa folie allait jusqu'à se reprocher ses succès
dans cet art de la faiblesse.
Hélas! c'est ma seule arme! à une autre époque, se disait-il, c'est par des
actions parlantes en face de l'ennemi que j'aurais gagné mon pain .
Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui; il trouvait partout
l'apparence de la vertu la plus pure.
Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté, et avaient des visions
comme sainte Thérèse et saint François lorsqu'il reçut les stigmates sur le mont Verna dans l'Apennin. Mais c'était un grand secret, leurs amis le
cachaient. Ces pauvres jeunes gens à visions étaient presque toujours à
l'infirmerie. Une centaine d'autres réunissaient à une foi robuste une
infatigable application. Ils travaillaient au point de se rendre malades, mais
sans apprendre grand-chose. Deux ou trois se distinguaient par un talent réel,
et, entre autres, un nommé Chazel; mais Julien se sentait de l'éloignement pour
eux, et eux pour lui.
Le reste des trois cent vingt et un séminaristes ne se composait que d'êtres
grossiers qui n'étaient pas bien sûrs de comprendre les mots latins qu'ils
répétaient tout le long de la journée. Presque tous étaient des fils de paysans,
et ils aimaient mieux gagner leur pain en récitant quelques mots latins qu'en
piochant la terre. C'est d'après cette observation que, dès les premiers jours,
Julien se promit de rapides succès. Dans tout service, il faut des gens
intelligents, car enfin il y a un travail à faire, se disait-il. Sous Napoléon,
j'eusse été sergent; parmi ces futurs curés, je serai grand vicaire.
Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manouvriers dès l'enfance, ont vécu,
jusqu'à leur arrivée ici, de lait caillé et de pain noir. Dans leurs chaumières,
ils ne mangeaient de la viande que cinq ou six fois par an. Semblables aux
soldats romains qui trouvaient la guerre un temps de repos, ces grossiers
paysans sont enchantés des délices du séminaire.
Julien ne lisait jamais dans leur oeil morne que le besoin physique satisfait
après le dîner, et le plaisir physique attendu avant le repas. Tels étaient les
gens au milieu desquels il fallait se distinguer; mais ce que Julien ne savait
pas, ce qu'on se gardait de lui dire, c'est que, être le premier dans les
différents cours de dogme, d'histoire ecclésiastique, etc., etc., que l'on suit
au séminaire, n'était à leurs yeux qu'un péché splendide . Depuis
Voltaire, depuis le gouvernement des deux Chambres qui n'est au fond que
méfiance et examen personnel , et donne à l'esprit des peuples cette mauvaise
habitude de se méfier , l'Eglise de France semble avoir compris que les
livres sont ses vrais ennemis. C'est la soumission de coeur qui est tout à ses
yeux. Réussir dans les études, même sacrées, lui est suspect, et à bon droit.
Qui empêchera l'homme supérieur de passer de l'autre côté comme Sieyès ou
Grégoire! L'Eglise tremblante s'attache au pape comme à la seule chance de
salut. Le pape seul peut essayer de paralyser l'examen personnel, et, par les
pieuses pompes des cérémonies de sa cour, faire impression sur l'esprit ennuyé
et malade des gens du monde.
Julien, pénétrant à demi ces diverses vérités, que cependant toutes les paroles
prononcées dans un séminaire tendent à démentir, tombait dans une mélancolie
profonde. Il travaillait beaucoup, et réussissait rapidement à apprendre des
choses très utiles à un prêtre, très fausses à ses yeux, et auxquelles il ne
mettait aucun intérêt. Il croyait n'avoir rien autre chose à faire.
Suis-je donc oublié de toute la terre? pensait-il. Il ne savait pas que M.
Pirard avait reçu et jeté au feu quelques lettres timbrées de Dijon, et où,
malgré les formes du style le plus convenable, perçait la passion la plus vive.
De grands remords semblaient combattre cet amour. Tant mieux, pensait l'abbé
Pirard, ce n'est pas du moins une femme impie que ce jeune homme a aimée.
Un jour, l'abbé Pirard ouvrit une lettre qui semblait à demi effacée par les
larmes, c'était un éternel adieu. Enfin, disait-on à Julien, le ciel m'a fait la
grâce de haïr, non l'auteur de ma faute, il sera toujours ce que j'aurai de plus
cher au monde, mais ma faute en elle-même. Le sacrifice est fait, mon ami. Ce
n'est pas sans larmes, comme vous voyez. Le salut des êtres auxquels je me dois,
et que vous avez tant aimés, l'emporte. Un Dieu juste mais terrible ne pourra
plus se venger sur eux des crimes de leur mère. Adieu, Julien, soyez juste
envers les hommes.
Cette fin de lettre était presque absolument illisible. On donnait une adresse à
Dijon, et cependant on espérait que jamais Julien ne répondrait, ou que du moins
il se servirait de paroles qu'une femme revenue à la vertu pourrait entendre
sans rougir.
La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourriture que fournissait au
séminaire l'entrepreneur des dîners à 83 centimes, commençait à influer sur sa
santé, lorsqu'un matin Fouqué parut tout à coup dans sa chambre.
-- Enfin j'ai pu entrer. Je suis venu cinq fois à Besançon, sans reproche, pour
te voir. Toujours visage de bois. J'ai aposté quelqu'un à la porte du séminaire;
pourquoi diable est-ce que tu ne sors jamais?
-- C'est une épreuve que je me suis imposée.
-- Je te trouve bien changé. Enfin je te revois. Deux beaux écus de cinq francs
viennent de m'apprendre que je n'étais qu'un sot de ne pas les avoir offerts dès
le premier voyage.
La conversation fut infinie entre les deux amis. Julien changea de couleur
lorsque Fouqué lui dit:
-- A propos, sais-tu? la mère de tes élèves est tombée dans la plus haute
dévotion.
Et il parlait de cet air dégagé qui fait une si singulière impression sur l'âme
passionnée de laquelle on bouleverse, sans s'en douter, les plus chers intérêts.
-- Oui, mon ami, dans la dévotion la plus exaltée. On dit qu'elle fait des
pèlerinages. Mais, à la honte éternelle de l'abbé Maslon, qui a espionné si
longtemps ce pauvre M. Chélan, Mme de Rênal n'a pas voulu de lui. Elle va se
confesser à Dijon ou à Besançon.
-- Elle vient à Besançon, dit Julien, le front couvert de rougeur.
-- Assez souvent, répondit Fouqué d'un air interrogatif.
-- As-tu des Constitutionnels sur toi?
-- Que dis-tu? répliqua Fouqué.
-- Je te demande si tu as des Constitutionnels , reprit Julien, du ton de
voix le plus tranquille. Ils se vendent trente sous le numéro ici.
-- Quoi! même au séminaire, des libéraux! s'écria Fouqué. Pauvre France!
ajouta-t-il en prenant la voix hypocrite et le ton doux de l'abbé Maslon.
Cette visite eût fait une profonde impression sur notre héros, si, dès le
lendemain, un mot que lui adressa ce petit séminariste de Verrières qui lui
semblait si enfant, ne lui eût fait faire une importante découverte. Depuis
qu'il était au séminaire, la conduite de Julien n'avait été qu'une suite de
fausses démarches. Il se moqua de lui-même avec amertume.
A la vérité, les actions importantes de sa vie étaient savamment conduites; mais
il ne soignait pas les détails, et les habiles au séminaire ne regardent qu'aux
détails. Aussi, passait-il déjà parmi ses camarades pour un esprit fort .
Il avait été trahi par une foule de petites actions.
A leurs yeux, il était convaincu de ce vice énorme, il pensait, il jugeait
par lui-même , au lieu de suivre aveuglément l'autorité et l'exemple.
L'abbé Pirard ne lui avait été d'aucun secours; il ne lui avait pas adressé une
seule fois la parole hors du tribunal de la pénitence, où encore il écoutait
plus qu'il ne parlait. Il en eût été bien autrement s'il eût choisi l'abbé
Castanède.
Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne s'ennuya plus. Il voulut
connaître toute l'étendue du mal, et, à cet effet, sortit un peu de ce silence
hautain et obstiné avec lequel il repoussait ses camarades. Ce fut alors qu'on
se vengea de lui. Ses avances furent accueillies par un mépris qui alla jusqu'à
la dérision. Il reconnut que, depuis son entrée au séminaire, il n'y avait pas
eu une heure, surtout pendant les récréations, qui n'eût porté conséquence pour
ou contre lui, qui n'eût augmenté le nombre de ses ennemis, ou ne lui eût
concilié la bienveillance de quelque séminariste sincèrement vertueux ou un peu
moins grossier que les autres. Le mal à réparer était immense, la tâche fort
difficile. Désormais l'attention de Julien fut sans cesse sur ses gardes; il
s'agissait de se dessiner un caractère tout nouveau.
Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnèrent beaucoup de peine. Ce
n'est pas sans raison qu'en ces lieux-là on les porte baissés. Quelle n'était
pas ma présomption à Verrières! se disait Julien, je croyais vivre; je me
préparais seulement à la vie; me voici enfin dans le monde, tel que je le
trouverai jusqu'à la fin de mon rôle, entouré de vrais ennemis. Quelle immense
difficulté, ajoutait-il, que cette hypocrisie de chaque minute! c'est à faire
pâlir les travaux d'Hercule. L'Hercule des temps modernes, c'est Sixte-Quint
trompant quinze années de suite, par sa modestie, quarante cardinaux qui
l'avaient vu vif et hautain pendant toute sa jeunesse.
La science n'est donc rien ici! se disait-il avec dépit; les progrès dans le
dogme, dans l'histoire sacrée, etc., ne comptent qu'en apparence. Tout ce qu'on
dit à ce sujet est destiné à faire tomber dans le piège les fous tels que moi.
Hélas! mon seul mérite consistait dans mes progrès rapides, dans ma façon de
saisir ces balivernes. Est-ce qu'au fond ils les estimeraient à leur vraie
valeur? les jugent-ils comme moi? Et j'avais la sottise d'en être fier! Ces
premières places que j'obtiens toujours n'ont servi qu'à me donner des ennemis
acharnés. Chazel, qui a plus de science que moi, jette toujours dans ses
compositions quelque balourdise qui le fait reléguer à la cinquantième place;
s'il obtient la première, c'est par distraction. Ah! qu'un mot, un seul mot de
M. Pirard m'eût été utile!
Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de piété ascétique, tels
que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au Sacré-Coeur, etc., etc.,
qui lui semblaient si mortellement ennuyeux, devinrent ses moments d'action les
plus intéressants. En réfléchissant sévèrement sur lui-même, et cherchant
surtout à ne pas s'exagérer ses moyens, Julien n'aspira pas d'emblée, comme les
séminaristes qui servaient de modèles aux autres, à faire à chaque instant des
actions significatives , c'est-à-dire prouvant un genre de perfection
chrétienne. Au séminaire, il est une façon de manger un oeuf à la coque qui
annonce les progrès faits dans la vie dévote.
Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souvenir de toutes les fautes
que fit, en mangeant un oeuf, l'abbé Delille invité à déjeuner chez une grande
dame de la cour de Louis XVI.
Julien chercha d'abord à arriver au non culpa ; c'est l'état du jeune
séminariste dont la démarche, dont la façon de mouvoir les bras, les yeux, etc.,
n'indiquent à la vérité rien de mondain, mais ne montrent pas encore l'être
absorbé par l'idée de l'autre vie et le pur néant de celle-ci.
Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les murs des corridors, des
phrases telles que celle-ci: Qu'est-ce que soixante ans d'épreuves, mis en
balance avec une éternité de délices ou une éternité d'huile bouillante en
enfer? Il ne les méprisa plus; il comprit qu'il fallait les avoir sans cesse
devant les yeux. Que ferai-je toute ma vie? se disait-il; je vendrai aux fidèles
une place dans le ciel. Comment cette place leur sera-t-elle rendue visible? par
la différence de mon extérieur et de celui d'un laïc.
Après plusieurs mois d'application de tous les instants, Julien avait encore
l'air de penser . Sa façon de remuer les yeux et de porter la bouche
n'annonçait pas la foi implicite et prête à tout croire et à tout soutenir, même
par le martyre. C'était avec colère que Julien se voyait primé dans ce genre par
les paysans les plus grossiers. Il y avait de bonnes raisons pour qu'ils
n'eussent pas l'air penseur.
Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver à cette physionomie de foi
fervente et aveugle, prête à tout croire et à tout souffrir, que l'on trouve si
fréquemment dans les couvents d'Italie, et dont à nous autres laïcs, le Guerchin
a laissé de si parfaits modèles dans ses tableaux d'église*. [* Voir, au musée
du Louvre, François duc d'Aquitaine déposant la cuirasse et prenant l'habit de
moine, n° 1130.]
Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des saucisses avec de la
choucroute. Les voisins de table de Julien observèrent qu'il était insensible à
ce bonheur; ce fut là un de ses premiers crimes. Ses camarades y virent un trait
odieux de la plus sotte hypocrisie; rien ne lui fit plus d'ennemis. Voyez ce
bourgeois, voyez ce dédaigneux, disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la
meilleure pitance , des saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain!
l'orgueilleux! le damné!
Hélas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades, est pour eux un
avantage immense, s'écriait Julien dans ses moments de découragement. A leur
arrivée au séminaire, le professeur n'a point à les délivrer de ce nombre
effroyable d'idées mondaines que j'y apporte, et qu'ils lisent sur ma figure,
quoi que je fasse.
Julien étudiait, avec une attention voisine de l'envie, les plus grossiers des
petits paysans qui arrivaient au séminaire. Au moment où on les dépouillait de
leur veste de ratine pour leur faire endosser la robe noire, leur éducation se
bornait à un respect immense et sans bornes pour l'argent sec et liquide
, comme on dit en Franche-Comté.
C'est la manière sacramentelle et héroïque d'exprimer l'idée sublime d'
argent comptant .
Le bonheur, pour ces séminaristes, comme pour les héros des romans de Voltaire,
consiste surtout à bien dîner. Julien découvrait chez presque tous un respect
inné pour l'homme qui porte un habit de drap fin . Ce sentiment apprécie
la justice distributive , telle que nous la donnent nos tribunaux, à sa
valeur et même au-dessous de sa valeur. Que peut-on gagner, répétaient-ils
souvent entre eux, à plaider contre un gros ?
C'est le mot des vallées du Jura, pour exprimer un homme riche. Qu'on juge de
leur respect pour l'être le plus riche de tous: le gouvernement!
Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le préfet, passe, aux yeux des
paysans de la Franche-Comté, pour une imprudence: or, l'imprudence chez le
pauvre est rapidement punie par le manque de pain.
Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par le sentiment du
mépris, Julien finit par éprouver de la pitié: il était arrivé souvent aux pères
de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans l'hiver à leur chaumière,
et de n'y trouver ni pain, ni châtaignes, ni pommes de terre. Qu'y a-t-il donc
d'étonnant, se disait Julien, si l'homme heureux, à leurs yeux, est d'abord
celui qui vient de bien dîner, et ensuite celui qui possède un bon habit! Mes
camarades ont une vocation ferme, c'est-à-dire qu'ils voient dans l'état
ecclésiastique une longue continuation de ce bonheur: bien dîner et avoir un
habit chaud en hiver.
Il arriva à Julien d'entendre un jeune séminariste, doué d'imagination, dire à
son compagnon:
-- Pourquoi ne deviendrais-je pas pape comme Sixte-Quint, qui gardait les
pourceaux?
-- On ne fait pape que des Italiens, répondit l'ami; mais pour sûr on tirera au
sort parmi nous pour des places de grands vicaires, de chanoines, et peut-être
d'évêques. M. P..., évêque de Châlons, est fils d'un tonnelier: c'est l'état de
mon père.
Un jour, au milieu d'une leçon de dogme, l'abbé Pirard fit appeler Julien. Le
pauvre jeune homme fut ravi de sortir de l'atmosphère physique et morale au
milieu de laquelle il était plongé.
Julien trouva chez M. le directeur l'accueil qui l'avait tant effrayé le jour de
son entrée au séminaire.
-- Expliquez-moi ce qui est écrit sur cette carte à jouer, lui dit-il en le
regardant de façon à le faire rentrer sous terre.
Julien lut: « Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures. Dire que
l'on est de Genlis, et le cousin de ma mère ».
Julien vit l'immensité du danger; la police de l'abbé Castanède lui avait volé
cette adresse.
-- Le jour où j'entrai ici, répondit-il en regardant le front de l'abbé Pirard,
car il ne pouvait supporter son oeil terrible, j'étais tremblant: M. Chélan
m'avait dit que c'était un lieu plein de délations et de méchancetés de tous les
genres; l'espionnage et la dénonciation entre camarades y sont encouragés. Le
ciel le veut ainsi, pour montrer la vie telle qu'elle est, aux jeunes prêtres,
et leur inspirer le dégoût du monde et de ses pompes.
-- Et c'est à moi que vous faites des phrases, dit l'abbé Pirard furieux. Petit
coquin!
-- A Verrières, reprit froidement Julien, mes frères me battaient lorsqu'ils
avaient sujet d'être jaloux de moi...
-- Au fait! au fait! s'écria M. Pirard, presque hors de lui.
Sans être le moins du monde intimidé, Julien reprit sa narration.
-- Le jour de mon arrivée à Besançon, vers midi, j'avais faim, j'entrai dans un
café. Mon coeur était rempli de répugnance pour un lieu si profane; mais je
pensai que mon déjeuner me coûterait moins cher là qu'à l'auberge. Une dame, qui
paraissait la maîtresse de la boutique, eut pitié de mon air novice. Besançon
est rempli de mauvais sujets, me dit-elle, je crains pour vous, monsieur. S'il
vous arrivait quelque mauvaise affaire, ayez recours à moi, envoyez chez moi
avant huit heures. Si les portiers du séminaire refusent de faire votre
commission, dites que vous êtes mon cousin, et natif de Genlis...
-- Tout ce bavardage va être vérifié, s'écria l'abbé Pirard, qui, ne pouvant
rester en place, se promenait dans la chambre.
-- Qu'on se rende dans sa cellule!
L'abbé suivit Julien et l'enferma à clef. Celui-ci se mit aussitôt à visiter sa
malle, au fond de laquelle la fatale carte était précieusement cachée. Rien ne
manquait dans la malle, mais il y avait plusieurs dérangements; cependant la
clef ne le quittait jamais. Quel bonheur, se dit Julien, que, pendant le temps
de mon aveuglement, je n'aie jamais accepté la permission de sortir, que M.
Castanède m'offrait si souvent avec une bonté que je comprends maintenant.
Peut-être j'aurais eu la faiblesse de changer d'habits et d'aller voir la belle
Amanda, je me serais perdu. Quand on a désespéré de tirer parti du renseignement
de cette manière, pour ne pas le perdre, on en a fait une dénonciation.
Deux heures après, le directeur le fit appeler.
-- Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins sévère; mais garder
une telle adresse est une imprudence dont vous ne pouvez concevoir la gravité.
Malheureux enfant! dans dix ans, peut-être, elle vous portera dommage.
CHAPITRE XXVII
PREMIÈRE EXPÉRIENCE DE LA VIE
Le temps présent, grand Dieu! c'est l'arche du Seigneur. Malheur à qui y
touche.
DIDEROT.
Le lecteur voudra bien nous permettre de donner très peu de faits clairs et
précis sur cette époque de la vie de Julien. Ce n'est pas qu'ils nous manquent,
bien au contraire; mais, peut-être ce qu'il vit au séminaire est-il trop noir
pour le coloris modéré que l'on a cherché à conserver dans ces feuilles. Les
contemporains qui souffrent de certaines choses ne peuvent s'en souvenir qu'avec
une horreur qui paralyse tout autre plaisir, même celui de lire un conte.
Julien réussissait peu dans ses essais d'hypocrisie de gestes; il tomba dans des
moments de dégoût et même de découragement complet. Il n'avait pas de succès, et
encore dans une vilaine carrière. Le moindre secours extérieur eût suffi pour
lui remettre le coeur, la difficulté à vaincre n'était pas bien grande; mais il
était seul comme une barque abandonnée au milieu de l'Océan. Et quand je
réussirais, se disait-il; avoir toute une vie à passer en si mauvaise compagnie!
Des gloutons qui ne songent qu'à l'omelette au lard qu'ils dévoreront au dîner,
ou des abbés Castanède, pour qui aucun crime n'est trop noir! Ils parviendront
au pouvoir; mais à quel prix, grand Dieu!
La volonté de l'homme est puissante, je le lis partout; mais suffit-elle pour
surmonter un tel dégoût? La tâche des grands hommes a été facile; quelque
terrible que fût le danger, ils le trouvaient beau; et qui peut comprendre,
excepté moi, la laideur de ce qui m'environne?
Ce moment fut le plus éprouvant de sa vie. Il lui était si facile de s'engager
dans un des beaux régiments en garnison à Besançon! Il pouvait se faire maître
de latin; il lui fallait si peu pour sa subsistance! mais alors plus de
carrière, plus d'avenir pour son imagination: c'était mourir. Voici le détail
d'une de ses tristes journées.
Ma présomption s'est si souvent applaudie de ce que j'étais différent des autres
jeunes paysans! Eh bien, j'ai assez vécu pour voir que différence engendre
haine , se disait-il un matin. Cette grande vérité venait de lui être montrée
par une de ses plus piquantes irréussites. Il avait travaillé huit jours à
plaire à un élève qui vivait en odeur de sainteté. Il se promenait avec lui dans
la cour, écoutant avec soumission des sottises à dormir debout. Tout à coup le
temps tourna à l'orage, le tonnerre gronda, et le saint élève s'écria, le
repoussant d'une façon grossière:
-- Écoutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas être brûlé par le
tonnerre: Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme un Voltaire.
Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers ce ciel sillonné par la
foudre: je mériterais d'être submergé, si je m'endors pendant la tempête!
s'écria Julien. Essayons la conquête de quelque autre cuistre.
Le cours d'histoire sacrée de l'abbé Castanède sonna.
A ces jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de la pauvreté de leurs
pères, l'abbé Castanède enseignait ce jour-là que cet être si terrible à leurs
yeux, le gouvernement, n'avait de pouvoir réel et légitime qu'en vertu de la
délégation du vicaire de Dieu sur la terre.
-- Rendez-vous dignes des bontés du pape par la sainteté de votre vie, par votre
obéissance, soyez comme un bâton entre ses mains , ajoutait-il, et vous
allez obtenir une place superbe où vous commanderez en chef, loin de tout
contrôle; une place inamovible, dont le gouvernement paie le tiers des
appointements, et les fidèles, formés par vos prédications, les deux autres
tiers.
Au sortir de son cours, M. Castanède s'arrêta dans la cour. [Variante : , au
milieu de ses élèves, ce jour-là plus attentifs.]
-- C'est bien d'un curé que l'on peut dire: tant vaut l'homme, tant vaut la
place, disait-il aux élèves qui faisaient cercle autour de lui. J'ai connu, moi
qui vous parle, des paroisses de montagne dont le casuel valait mieux que celui
de bien des curés de ville. Il y avait autant d'argent, sans compter les chapons
gras, les oeufs, le beurre frais et mille agréments de détail; et là le curé est
le premier sans contredit: point de bon repas où il ne soit invité, fêté, etc.
A peine M. Castanède fut-il remonté chez lui, que les élèves se divisèrent en
groupes. Julien n'était d'aucun; on le laissait comme une brebis galeuse. Dans
tous les groupes, il voyait un élève jeter un sol en l'air, et s'il devinait
juste au jeu de croix ou pile, ses camarades en concluaient qu'il aurait bientôt
une de ces cures à riche casuel.
Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prêtre, à peine ordonné depuis un an,
ayant offert un lapin privé à la servante d'un vieux curé, il avait obtenu
d'être demandé pour vicaire, et, peu de mois après, car le curé était mort bien
vite, l'avait remplacé dans la bonne cure. Tel autre avait réussi à se faire
désigner pour successeur à la cure d'un gros bourg fort riche, en assistant à
tous les repas du vieux curé paralytique, et lui découpant ses poulets avec
grâce.
Les séminaristes, comme les gens dans toutes les carrières, s'exagèrent l'effet
de ces petits moyens qui ont de l'extraordinaire et frappent l'imagination.
Il faut, se disait Julien, que je me fasse à ces conversations. Quand on ne
parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on s'entretenait de la partie
mondaine des doctrines ecclésiastiques; des différends des évêques et des
préfets, des maires et des curés. Julien voyait apparaître l'idée d'un second
Dieu, mais d'un Dieu bien plus à craindre et bien plus puissant que l'autre; ce
second Dieu était le pape. On se disait, mais en baissant la voix, et quand on
était bien sûr de n'être pas entendu par M. Pirard, que si le pape ne se donne
pas la peine de nommer tous les préfets et tous les maires de France, c'est
qu'il a commis à ce soin le roi de France, en le nommant fils aîné de l'Eglise.
Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti pour sa considération
du livre Du Pape , par M. de Maistre. A vrai dire, il étonna ses
camarades; mais ce fut encore un malheur. Il leur déplut en exposant mieux
qu'eux-mêmes leurs propres opinions. M. Chélan avait été imprudent pour Julien
comme il l'était pour lui-même. Après lui avoir donné l'habitude de raisonner
juste et de ne pas se laisser payer de vaines paroles, il avait négligé de lui
dire que, chez l'être peu considéré, cette habitude est un crime; car tout bon
raisonnement offense.
Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, à force de
songer à lui, parvinrent à exprimer d'un seul mot toute l'horreur qu'il leur
inspirait: ils le surnommèrent MARTIN LUTHER ; surtout, disaient-ils, à cause de
cette infernale logique qui le rend si fier.
Plusieurs jeunes séminaristes avaient des couleurs plus fraîches et pouvaient
passer pour plus jolis garçons que Julien; mais il avait les mains blanches et
ne pouvait cacher certaines habitudes de propreté délicate. Cet avantage n'en
était pas un dans la triste maison où le sort l'avait jeté. Les sales paysans au
milieu desquels il vivait déclarèrent qu'il avait des moeurs fort relâchées.
Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de notre
héros. Par exemple, les plus vigoureux de ses camarades voulurent prendre
l'habitude de le battre; il fut obligé de s'armer d'un compas de fer et
d'annoncer, mais par signes, qu'il en ferait usage. Les signes ne peuvent pas
figurer, dans un rapport d'espion, aussi avantageusement que des paroles.
CHAPITRE XXVIII
UNE PROCESSION
Tous les coeurs étaient émus. La présence de Dieu semblait descendue dans
ces rues étroites et gothiques,
tendues de toutes parts, et bien sablées par les
soins des fidèles.
YOUNG.
Julien avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait plaire, il était trop
différent. Cependant, se disait-il, tous ces professeurs sont gens très fins et
choisis entre mille; comment n'aiment-ils pas mon humilité? Un seul lui semblait
abuser de sa complaisance à tout croire et à sembler dupe de tout. C'était
l'abbé Chas-Bernard, directeur des cérémonies de la cathédrale, où, depuis
quinze ans, on lui faisait espérer une place de chanoine; en attendant, il
enseignait l'éloquence sacrée au séminaire. Dans le temps de son aveuglement, ce
cours était un de ceux où Julien se trouvait le plus habituellement le premier.
L'abbé Chas était parti de là pour lui témoigner de l'amitié, et, à la sortie de
son cours, il le prenait volontiers sous le bras pour faire quelques tours de
jardin.
Où veut-il en venir? se disait Julien. Il voyait avec étonnement que, pendant
des heures entières, l'abbé Chas lui parlait des ornements possédés par la
cathédrale. Elle avait dix-sept chasubles galonnées, outre les ornements de
deuil. On espérait beaucoup de la vieille présidente de Rubempré, cette dame,
âgée de quatre-vingt-dix ans, conservait, depuis soixante-dix au moins, ses
robes de noce, en superbes étoffes de Lyon, brochées d'or. Figurez-vous, mon
ami, disait l'abbé Chas en s'arrêtant tout court et ouvrant de grands yeux, que
ces étoffes se tiennent droites, tant il y a d'or. On croit généralement dans
Besançon que, par le testament de la présidente, le trésor de la
cathédrale sera augmenté de plus de dix chasubles, sans compter quatre ou cinq
chapes pour les grandes fêtes. Je vais plus loin, ajoutait l'abbé Chas en
baissant la voix, j'ai des raisons pour penser que la présidente nous laissera
huit magnifiques flambeaux d'argent doré, que l'on suppose avoir été achetés en
Italie, par le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, dont un de ses ancêtres
fut le ministre favori.
Mais où cet homme veut-il en venir avec toute cette friperie? pensait Julien.
Cette préparation adroite dure depuis un siècle, et rien ne paraît. Il faut
qu'il se méfie bien de moi! Il est plus adroit que tous les autres, dont en
quinze jours on devine si bien le but secret. Je comprends, l'ambition de
celui-ci souffre depuis quinze ans!
Un soir, au milieu de la leçon d'armes, Julien fut appelé chez l'abbé Pirard,
qui lui dit:
-- C'est demain la fête du Corpus Domini (la Fête-Dieu). M. l'abbé
Chas-Bernard a besoin de vous pour l'aider à orner la cathédrale, allez et
obéissez.
L'abbé Pirard le rappela, et de l'air de la commisération, ajouta:
-- C'est à vous de voir si vous voulez profiter de l'occasion pour vous écarter
dans la ville.
-- Incedo per ignes , répondit Julien (j'ai des ennemis cachés).
Le lendemain, dès le grand matin, Julien se rendit à la cathédrale, les yeux
baissés. L'aspect des rues et de l'activité qui commençait à régner dans la
ville lui fit du bien. De toutes parts, on tendait le devant des maisons pour la
procession. Tout le temps qu'il avait passé au séminaire ne lui sembla plus
qu'un instant. Sa pensée était à Vergy et à cette jolie Amanda Binet qu'il
pouvait rencontrer, car son café n'était pas bien éloigné. Il aperçut de loin
l'abbé Chas-Bernard sur la porte de sa chère cathédrale; c'était un gros homme à
face réjouie et à l'air ouvert. Ce jour-là il était triomphant: Je vous
attendais, mon cher fils, s'écria-t-il, du plus loin qu'il vit Julien, soyez le
bienvenu. La besogne de cette journée sera longue et rude, fortifions-nous par
un premier déjeuner; le second viendra à dix heures pendant la grand'messe.
-- Je désire, monsieur, lui dit Julien d'un air grave, n'être pas un instant
seul; daignez remarquer, ajouta-t-il en lui montrant l'horloge au-dessus de leur
tête, que j'arrive à cinq heures moins une minute.
-- Ah! ces petits méchants du séminaire vous font peur! Vous êtes bien bon de
penser à eux, dit l'abbé Chas; un chemin est-il moins beau parce qu'il y a des
épines dans les haies qui le bordent? Les voyageurs font route et laissent les
épines méchantes se morfondre à leur place. Du reste, à l'ouvrage, mon cher ami,
à l'ouvrage!
L'abbé Chas avait raison de dire que la besogne serait rude. Il y avait eu la
veille une grande cérémonie funèbre à la cathédrale; l'on n'avait pu rien
préparer; il fallait donc, en une seule matinée, revêtir tous les piliers
gothiques qui forment les trois nefs d'une sorte d'habit de damas rouge qui
monte à trente pieds de hauteur. M. l'évêque avait fait venir par la malle-poste
quatre tapissiers de Paris, mais ces messieurs ne pouvaient suffire à tout, et
loin d'encourager la maladresse de leurs camarades bisontins, ils la
redoublaient en se moquant d'eux.
Julien vit qu'il fallait monter à l'échelle lui-même, son agilité le servit
bien. Il se chargea de diriger les tapissiers de la ville. L'abbé Chas enchanté
le regardait voltiger d'échelle en échelle. Quand tous les piliers furent
revêtus de damas, il fut question d'aller placer cinq énormes bouquets de plumes
sur le grand baldaquin, au-dessus du maître-autel. Un riche couronnement de bois
doré est soutenu par huit grandes colonnes torses en marbre d'Italie. Mais, pour
arriver au centre du baldaquin, au-dessus du tabernacle, il fallait marcher sur
une vieille corniche en bois, peut-être vermoulue et à quarante pieds
d'élévation.
L'aspect de ce chemin ardu avait éteint la gaîté si brillante jusque-là des
tapissiers parisiens; ils regardaient d'en bas, discutaient beaucoup et ne
montaient pas. Julien se saisit des bouquets de plumes, et monta l'échelle en
courant. Il les plaça fort bien sur l'ornement en forme de couronne, au centre
du baldaquin. Comme il descendait de l'échelle, l'abbé Chas-Bernard le serra
dans ses bras.
-- Optime , s'écria le bon prêtre, je conterai ça à Monseigneur.
Le déjeuner de dix heures fut très gai. Jamais l'abbé Chas n'avait vu son église
si belle.
-- Cher disciple, disait-il à Julien, ma mère était loueuse de chaises dans
cette vénérable basilique, de sorte que j'ai été nourri dans ce grand édifice.
La Terreur de Robespierre nous ruina; mais, à huit ans que j'avais alors, je
servais déjà des messes en chambre, et l'on me nourrissait le jour de la messe.
Personne ne savait plier une chasuble mieux que moi, jamais les galons n'étaient
coupés. Depuis le rétablissement du culte par Napoléon, j'ai le bonheur de tout
diriger dans cette vénérable métropole. Cinq fois par an, mes yeux la voient
parée de ces ornements si beaux. Mais jamais elle n'a été si resplendissante,
jamais les lés de damas n'ont été aussi bien attachés qu'aujourd'hui, aussi
collants aux piliers.
-- Enfin il va me dire son secret, pensa Julien, le voilà qui me parle de lui;
il y a épanchement. Mais rien d'imprudent ne fut dit par cet homme évidemment
exalté. Et pourtant il a beaucoup travaillé, il est heureux, se dit Julien, le
bon vin n'a pas été épargné. Quel homme! quel exemple pour moi! à lui le pompon.
(C'était un mauvais mot qu'il tenait du vieux chirurgien.)
Comme le Sanctus de la grand'messe sonna, Julien voulut prendre un
surplis pour suivre l'évêque à la superbe procession.
-- Et les voleurs, mon ami, et les voleurs! s'écria l'abbé Chas, vous n'y pensez
pas. La procession va sortir; l'église restera déserte; nous veillerons, vous et
moi. Nous serons bien heureux s'il ne nous manque qu'une couple d'aunes de ce
beau galon qui environne le bas des piliers. C'est encore un don de Mme de
Rubempré; il provient du fameux comte son bisaïeul; c'est de l'or pur, mon cher
ami, ajouta l'abbé en lui parlant à l'oreille, et d'un air évidemment exalté,
rien de faux! Je vous charge de l'inspection de l'aile du nord, n'en sortez pas.
Je garde pour moi l'aile du midi et la grand'nef. Attention aux confessionnaux;
c'est de là que les espionnes des voleurs épient le moment où nous avons le dos
tourné.
Comme il achevait de parler, onze heures trois quarts sonnèrent, aussitôt la
grosse cloche se fit entendre. Elle sonnait à pleine volée; ces sons si pleins
et si solennels émurent Julien. Son imagination n'était plus sur la terre.
L'odeur de l'encens et des feuilles de roses jetées devant le saint sacrement
par les petits enfants déguisés en saint Jean, acheva de l'exalter.
Les sons si graves de cette cloche n'auraient dû réveiller chez Julien que
l'idée du travail de vingt hommes payés à cinquante centimes, et aidés peut-être
par quinze ou vingt fidèles. Il eût dû penser à l'usure des cordes, à celle de
la charpente, au danger de la cloche elle-même qui tombe tous les deux siècles,
et réfléchir au moyen de diminuer le salaire des sonneurs, ou de les payer par
quelque indulgence ou autre grâce tirée des trésors de l'Eglise, et qui
n'aplatit pas sa bourse.
Au lieu de ces sages réflexions, l'âme de Julien, exaltée par ces sons si mâles
et si pleins, errait dans les espaces imaginaires. Jamais il ne fera ni un bon
prêtre, ni un grand administrateur. Les âmes qui s'émeuvent ainsi sont bonnes
tout au plus à produire un artiste. Ici éclate dans tout son jour la présomption
de Julien. Cinquante, peut-être, des séminaristes ses camarades, rendus
attentifs au réel de la vie par la haine publique et le jacobinisme qu'on leur
montre en embuscade derrière chaque haie, en entendant la grosse cloche de la
cathédrale, n'auraient songé qu'au salaire des sonneurs. Ils auraient examiné
avec le génie de Barrême si le degré d'émotion du public valait l'argent qu'on
donnait aux sonneurs. Si Julien eût voulu songer aux intérêts matériels de la
cathédrale, son imagination, s'élançant au-delà du but, aurait pensé à
économiser quarante francs à la fabrique, et laissé perdre l'occasion d'éviter
une dépense de vingt-cinq centimes.
Tandis que, par le plus beau jour du monde, la procession parcourait lentement
Besançon, et s'arrêtait aux brillants reposoirs élevés à l'envi par toutes les
autorités, l'église était restée dans un profond silence. Une demi-obscurité,
une agréable fraîcheur y régnaient; elle était encore embaumée par le parfum des
fleurs et de l'encens.
Le silence, la solitude profonde, la fraîcheur des longues nefs rendaient plus
douce la rêverie de Julien. Il ne craignait point d'être troublé par l'abbé
Chas, occupé dans une autre partie de l'édifice. Son âme avait presque abandonné
son enveloppe mortelle, qui se promenait à pas lents dans l'aile du nord confiée
à sa surveillance. Il était d'autant plus tranquille, qu'il s'était assuré qu'il
n'y avait dans les confessionnaux que quelques femmes pieuses; son oeil
regardait sans voir.
Cependant sa distraction fut à demi vaincue par l'aspect de deux femmes fort
bien mises qui étaient à genoux, l'une dans un confessionnal, et l'autre, tout
près de la première, sur une chaise. Il regardait sans voir; cependant, soit
sentiment vague de ses devoirs, soit admiration pour la mise noble et simple de
ces dames, il remarqua qu'il n'y avait pas de prêtre dans ce confessionnal. Il
est singulier, pensa-t-il, que ces belles dames ne soient pas à genoux devant
quelque reposoir, si elles sont dévotes; ou placées avantageusement au premier
rang de quelque balcon, si elles sont du monde. Comme cette robe est bien prise!
quelle grâce! Il ralentit le pas pour chercher à les voir.
Celle qui était à genoux dans le confessionnal détourna un peu la tête en
entendant le bruit des pas de Julien au milieu de ce grand silence. Tout à coup
elle jeta un petit cri, et se trouva mal.
En perdant ses forces, cette dame à genoux tomba en arrière; son amie, qui était
près d'elle, s'élança pour la secourir. En même temps Julien vit les épaules de
la dame qui tombait en arrière. Un collier de grosses perles fines en torsade,
de lui bien connu, frappa ses regards. Que devint-il en reconnaissant la
chevelure de Mme de Rênal! c'était elle. La dame qui cherchait à lui soutenir la
tête et à l'empêcher de tomber tout à fait, était Mme Derville. Julien, hors de
lui, s'élança; la chute de Mme de Rênal eût peut-être entraîné son amie si
Julien ne les eût soutenues. Il vit la tête de Mme de Rénal pâle, absolument
privée de sentiment, flottant sur son épaule. Il aida Mme Derville à placer
cette tête charmante sur l'appui d'une chaise de paille; il était à genoux.
Mme Derville se retourna et le reconnut:
-- Fuyez, monsieur, fuyez! lui dit-elle avec l'accent de la plus vive colère.
Que surtout elle ne vous revoie pas. Votre vue doit en effet lui faire horreur,
elle était si heureuse avant vous! Votre procédé est atroce. Fuyez;
éloignez-vous, s'il vous reste quelque pudeur.
Ce mot fut dit avec tant d'autorité, et Julien était si faible dans ce moment,
qu'il s'éloigna. Elle m'a toujours haï, se dit-il en pensant à Mme Derville.
Au même instant, le chant nasillard des premiers prêtres de la procession
retentit dans l'église; elle rentrait. L'abbé Chas-Bernard appela plusieurs fois
Julien, qui d'abord ne l'entendit pas: il vint enfin le prendre par le bras
derrière un pilier où Julien s'était réfugié à demi mort. Il voulait le
présenter à l'évêque.
-- Vous vous trouvez mal, mon enfant, lui dit l'abbé en le voyant si pâle et
presque hors d'état de marcher; vous avez trop travaillé.
L'abbé lui donna le bras.
-- Venez, asseyez-vous sur ce petit banc du donneur d'eau bénite, derrière moi;
je vous cacherai. Ils étaient alors à côté de la grande porte.
Tranquillisez-vous, nous avons encore vingt bonnes minutes avant que Monseigneur
ne paraisse. Tâchez de vous remettre; quand il passera, je vous soulèverai, car
je suis fort et vigoureux, malgré mon âge.
Mais quand l'évêque passa, Julien était tellement tremblant, que l'abbé Chas
renonça à l'idée de le présenter.
-- Ne vous affligez pas trop, lui dit-il, je retrouverai une occasion.
Le soir, il fit porter à la chapelle du séminaire dix livres de cierges
économisés, dit-il, par les soins de Julien, et la rapidité avec laquelle il
avait fait éteindre. Rien de moins vrai. Le pauvre garçon était éteint lui-même;
il n'avait pas eu une idée depuis la vue de Mme de Rênal.
CHAPITRE XXIX
LE PREMIER AVANCEMENT
Il a connu son siècle, il a connu son département, et il est riche.
LE PRÉCURSEUR.
Julien n'était pas encore revenu de la rêverie profonde où l'avait plongé
l'événement de la cathédrale, lorsqu'un matin le sévère abbé Pirard le fit
appeler.
-- Voilà M. l'abbé Chas-Bernard qui m'écrit en votre faveur. Je suis assez
content de l'ensemble de votre conduite. Vous êtes extrêmement imprudent et même
étourdi, sans qu'il y paraisse; cependant, jusqu'ici le coeur est bon et même
généreux; l'esprit est supérieur. Au total, je vois en vous une étincelle qu'il
ne faut pas négliger.
Après quinze ans de travaux, je suis sur le point de sortir de cette maison: mon
crime est d'avoir laissé les séminaristes à leur libre arbitre, et de n'avoir ni
protégé, ni desservi cette société secrète dont vous m'avez parlé au tribunal de
la pénitence. Avant de partir, je veux faire quelque chose pour vous; j'aurais
agi deux mois plus tôt, car vous le méritez, sans la dénonciation fondée sur
l'adresse d'Amanda Binet, trouvée chez vous. Je vous fais répétiteur pour le
Nouveau et l'Ancien Testament.
Julien, transporté de reconnaissance, eut bien l'idée de se jeter à genoux et de
remercier Dieu; mais il céda à un mouvement plus vrai. Il s'approcha de l'abbé
Pirard et lui prit la main, qu'il porta à ses lèvres.
-- Qu'est ceci? s'écria le directeur d'un air fâché; mais les yeux de Julien en
disaient encore plus que son action.
L'abbé Pirard le regarda avec étonnement, tel qu'un homme qui, depuis de longues
années, a perdu l'habitude de rencontrer des émotions délicates. Cette attention
trahit le directeur; sa voix s'altéra.
-- Eh bien! oui, mon enfant, je te suis attaché. Le ciel sait que c'est bien
malgré moi. Je devrais être juste, et n'avoir ni haine, ni amour pour personne.
Ta carrière sera pénible. Je vois en toi quelque chose qui offense le vulgaire.
La jalousie et la calomnie te poursuivront. En quelque lieu que la Providence te
place, tes compagnons ne te verront jamais sans te haïr; et s'ils feignent de
t'aimer, ce sera pour te trahir plus sûrement. A cela il n'y a qu'un remède:
n'aie recours qu'à Dieu, qui t'a donné, pour te punir de ta présomption, cette
nécessité d'être haï; que ta conduite soit pure; c'est la seule ressource que je
te voie. Si tu tiens à la vérité d'une étreinte invincible, tôt ou tard tes
ennemis seront confondus.
Il y avait si longtemps que Julien n'avait entendu une voix amie, qu'il faut lui
pardonner une faiblesse: il fondit en larmes. L'abbé Pirard lui ouvrit les bras;
ce moment fut bien doux pour tous les deux.
Julien était fou de joie; cet avancement était le premier qu'il obtenait; les
avantages étaient immenses. Pour les concevoir, il faut avoir été condamné à
passer des mois entiers sans un instant de solitude, et dans un contact immédiat
avec des camarades pour le moins importuns, et la plupart intolérables. Leurs
cris seuls eussent suffi pour porter le désordre dans une organisation délicate.
La joie bruyante de ces paysans bien nourris et bien vêtus ne savait jouir
d'elle-même, ne se croyait entière que lorsqu'ils criaient de toute la force de
leurs poumons.
Maintenant, Julien dînait seul, ou à peu près, une heure plus tard que les
autres séminaristes. Il avait une clef du jardin et pouvait s'y promener aux
heures où il est désert.
A son grand étonnement, Julien s'aperçut qu'on le haïssait moins; il
s'attendait, au contraire, à un redoublement de haine. Ce désir secret qu'on ne
lui adressât pas la parole, qui était trop évident et lui valait tant d'ennemis,
ne fut plus une marque de hauteur ridicule. Aux yeux des êtres grossiers qui
l'entouraient, ce fut un juste sentiment de sa dignité. La haine diminua
sensiblement, surtout parmi les plus jeunes de ses camarades devenus ses élèves,
et qu'il traitait avec beaucoup de politesse. Peu à peu il eut même des
partisans; il devint de mauvais ton de l'appeler Martin Luther.
Mais à quoi bon nommer ses amis, ses ennemis? Tout cela est laid, et d'autant
plus laid que le dessein est plus vrai. Ce sont cependant là les seuls
professeurs de morale qu'ait le peuple, et sans eux que deviendrait-il? Le
journal pourra-t-il jamais remplacer le curé?
Depuis la nouvelle dignité de Julien, le directeur du séminaire affecta de ne
lui parler jamais sans témoins. Il y avait dans cette conduite prudence pour le
maître, comme pour le disciple; mais il y avait surtout épreuve . Le
principe invariable du sévère janséniste Pirard était: Un homme a-t-il du mérite
à vos yeux? mettez obstacle à tout ce qu'il désire, à tout ce qu'il entreprend.
Si le mérite est réel, il saura bien renverser ou tourner les obstacles.
C'était le temps de la chasse. Fouqué eut l'idée d'envoyer au séminaire un cerf
et un sanglier de la part des parents de Julien. Les animaux morts furent
déposés dans le passage, entre la cuisine et le réfectoire. Ce fut là que tous
les séminaristes les virent en allant dîner. Ce fut un grand objet de curiosité.
Le sanglier, tout mort qu'il était, faisait peur aux plus jeunes; ils touchaient
ses défenses. On ne parla d'autre chose pendant huit jours.
Ce don, qui classait la famille de Julien dans la partie de la société qu'il
faut respecter, porta un coup mortel à l'envie. Il fut une supériorité consacrée
par la fortune. Chazel et les plus distingués des séminaristes lui firent des
avances, et se seraient presque plaints à lui de ce qu'il ne les avait pas
avertis de la fortune de ses parents, et les avait ainsi exposés à manquer de
respect à l'argent.
Il y eut une conscription dont Julien fut exempté en sa qualité de séminariste.
Cette circonstance l'émut profondément. Voilà donc passé à jamais l'instant où,
vingt ans plus tôt, une vie héroïque eût commencé pour moi!
Il se promenait seul dans le jardin du séminaire, il entendit parler entre eux
des maçons qui travaillaient au mur de clôture.
-- Eh bien! y faut partir, v'là une nouvelle conscription.
-- Dans le temps de l'autre à la bonne heure! un maçon y devenait
officier, y devenait général, on a vu ça.
-- Va-t'en voir maintenant! il n'y a que les gueux qui partent. Celui qui a
de quoi reste au pays.
-- Ah çà, est-ce bien vrai, ce qu'ils disent, que l'autre est mort? reprit un
troisième maçon.
-- Ce sont les gros qui disent ça, vois-tu! l'autre leur faisait peur.
-- Quelle différence, comme l'ouvrage allait de son temps! Et dire qu'il a été
trahi par ses maréchaux! Faut-y être traître!
Cette conversation consola un peu Julien. En s'éloignant, il répétait avec un
soupir:
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire!
Le temps des examens arriva. Julien répondit d'une façon brillante; il vit que
Chazel lui-même cherchait à montrer tout son savoir.
Le premier jour, les examinateurs nommés par le fameux grand vicaire de Frilair
furent très contrariés de devoir toujours porter le premier, ou tout au plus le
second, sur leur liste, ce Julien Sorel, qui leur était signalé comme le
benjamin de l'abbé Pirard. Il y eut des paris au séminaire, que, dans la liste
de l'examen général, Julien aurait le numéro premier, ce qui emportait l'honneur
de dîner chez Monseigneur l'évêque. Mais à la fin d'une séance, où il avait été
question des Pères de l'Eglise, un examinateur adroit, après avoir interrogé
Julien sur saint Jérôme, et sa passion pour Cicéron, vint à parler d'Horace, de
Virgile et des autres auteurs profanes. A l'insu de ses camarades, Julien avait
appris par coeur un grand nombre de passages de ces auteurs. Entraîné par ses
succès, il oublia le lieu où il était, et, sur la demande réitérée de
l'examinateur, récita et paraphrasa avec feu plusieurs odes d'Horace. Après
l'avoir laissé s'enferrer pendant vingt minutes, tout à coup l'examinateur
changea de visage et lui reprocha avec aigreur le temps qu'il avait perdu à ces
études profanes, et les idées inutiles ou criminelles qu'il s'était mises dans
la tête.
-- Je suis un sot, monsieur, et vous avez raison, dit Julien d'un air modeste,
en reconnaissant le stratagème adroit dont il était victime.
Cette ruse de l'examinateur fut trouvée sale, même au séminaire, ce qui
n'empêcha pas M. l'abbé de Frilair, cet homme adroit qui avait organisé si
savamment le réseau de la congrégation bisontine, et dont les dépêches à Paris
faisaient trembler juges, préfet, et jusqu'aux officiers généraux de la
garnison, de placer, de sa main puissante, le numéro 198 à côté du nom de
Julien. Il avait de la joie à mortifier ainsi son ennemi, le janséniste Pirard.
Depuis dix ans, sa grande affaire était de lui enlever la direction du
séminaire. Cet abbé, suivant pour lui-même le plan de conduite qu'il avait
indiqué à Julien, était sincère, pieux, sans intrigues, attaché à ses devoirs.
Mais le ciel, dans sa colère, lui avait donné ce tempérament bilieux, fait pour
sentir profondément les injures et la haine. Aucun des outrages qu'on lui
adressait n'était perdu pour cette âme ardente. Il eût cent fois donné sa
démission, mais il se croyait utile dans le poste où la Providence l'avait
placé. J'empêche les progrès du jésuitisme et de l'idolâtrie, se disait-il.
A l'époque des examens, il y avait deux mois peut-être qu'il n'avait parlé à
Julien, et cependant il fut malade pendant huit jours, quand, en recevant la
lettre officielle annonçant le résultat du concours, il vit le numéro 198 placé
à côté du nom de cet élève qu'il regardait comme la gloire de sa maison. La
seule consolation pour ce caractère sévère fut de concentrer sur Julien tous ses
moyens de surveillance. Ce fut avec ravissement qu'il ne découvrit en lui ni
colère, ni projets de vengeance, ni découragement.
Quelques semaines après, Julien tressaillit en recevant une lettre; elle portait
le timbre de Paris. Enfin, pensa-t-il, Mme de Rênal se souvient de ses
promesses. Un monsieur qui signait Paul Sorel, et qui se disait son parent, lui
envoyait une lettre de change de cinq cents francs. On ajoutait que si Julien
continuait à étudier avec succès les bons auteurs latins, une somme pareille lui
serait adressée chaque année.
C'est elle, c'est sa bonté! se dit Julien attendri, elle veut me consoler; mais
pourquoi pas une seule parole d'amitié?
Il se trompait sur cette lettre, Mme de Rênal, dirigée par son amie Mme Derville,
était tout entière à ses remords profonds. Malgré elle, elle pensait souvent à
l'être singulier dont la rencontre avait bouleversé son existence, mais se fût
bien gardée de lui écrire.
Si nous parlions le langage du séminaire, nous pourrions reconnaître un miracle
dans cet envoi de cinq cents francs, et dire que c'était de M. de Frilair
lui-même, que le ciel se servait pour faire ce don à Julien.
Douze années auparavant, M. l'abbé de Frilair était arrivé à Besançon avec un
portemanteau des plus exigus, lequel, suivant la chronique, contenait toute sa
fortune. Il se trouvait maintenant l'un des plus riches propriétaires du
département. Dans le cours de ses prospérités, il avait acheté la moitié d'une
terre, dont l'autre partie échut par héritage à M. de La Mole. De là un grand
procès entre ces personnages.
Malgré sa brillante existence à Paris, et les emplois qu'il avait à la Cour, M.
le marquis de La Mole sentit qu'il était dangereux de lutter à Besançon contre
un grand vicaire qui passait pour faire et défaire les préfets. Au lieu de
solliciter une gratification de cinquante mille francs, déguisée sous un nom
quelconque admis par le budget, et d'abandonner à l'abbé de Frilair ce chétif
procès de cinquante mille francs, le marquis se piqua. Il croyait avoir raison:
belle raison!
Or, s'il est permis de le dire: quel est le juge qui n'a pas un fils ou du moins
un cousin à pousser dans le monde?
Pour éclairer les plus aveugles, huit jours après le premier arrêt qu'il obtint,
M. l'abbé de Frilair prit le carrosse de Monseigneur l'évêque, et alla lui-même
porter la croix de la Légion d'honneur à son avocat. M. de La Mole un peu
étourdi de la contenance de sa partie adverse, et sentant faiblir ses avocats,
demanda des conseils à l'abbé Chélan, qui le mit en relation avec M. Pirard.
Ces relations avaient duré plusieurs années à l'époque de notre histoire. L'abbé
Pirard porta son caractère passionné dans cette affaire. Voyant sans cesse les
avocats du marquis, il étudia sa cause, et la trouvant juste, il devint
ouvertement le solliciteur du marquis de La Mole contre le tout-puissant grand
vicaire. Celui-ci fut outré de l'insolence, et de la part d'un petit janséniste
encore!
-- Voyez ce que c'est que cette noblesse de cour qui se prétend si puissante!
disait, à ses intimes, l'abbé de Frilair. M. de La Mole n'a pas seulement envoyé
une misérable croix à son agent à Besançon, et va le laisser platement
destituer. Cependant, m'écrit-on, ce noble pair ne laisse pas passer de semaine
sans aller étaler son cordon bleu dans le salon du garde des sceaux, quel qu'il
soit.
Malgré toute l'activité de l'abbé Pirard, et quoique M. de La Mole fût toujours
au mieux avec le ministre de la Justice et surtout avec ses bureaux, tout ce
qu'il avait pu faire, après six années de soins, avait été de ne pas perdre
absolument son procès.
Sans cesse en correspondance avec l'abbé Pirard, pour une affaire qu'ils
suivaient tous les deux avec passion, le marquis finit par goûter le genre
d'esprit de l'abbé. Peu à peu, malgré l'immense distance des positions sociales,
leur correspondance prit le ton de l'amitié. L'abbé Pirard disait au marquis
qu'on voulait l'obliger, à force d'avanies, à donner sa démission. Dans la
colère que lui inspira le stratagème infâme, suivant lui, employé contre Julien,
il conta son histoire au marquis.
Quoique fort riche, ce grand seigneur n'était point avare. De la vie, il n'avait
pu faire accepter à l'abbé Pirard, même le remboursement des frais de poste
occasionnés par le procès. Il saisit l'idée d'envoyer cinq cents francs à son
élève favori.
M. de La Mole se donna la peine d'écrire lui-même la lettre d'envoi. Cela le fit
penser à l'abbé.
Un jour, celui-ci reçut un petit billet qui, pour affaire pressante, l'engageait
à passer, sans délai, dans une auberge du faubourg de Besançon. Il y trouva
l'intendant de M. de La Mole.
-- M. le marquis m'a chargé de vous amener sa calèche, lui dit cet homme. Il
espère qu'après avoir lu cette lettre, il vous conviendra de partir pour Paris,
dans quatre ou cinq jours. Je vais employer le temps que vous voudrez bien
m'indiquer à parcourir les terres de M. le marquis, en Franche-Comté. Après
quoi, le jour qui vous conviendra, nous partirons pour Paris.
La lettre était courte:
« Débarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les tracasseries de province,
venez respirer un air tranquille, à Paris. Je vous envoie ma voiture, qui a
l'ordre d'attendre votre détermination, pendant quatre jours. Je vous attendrai
moi-même, à Paris, jusqu'à mardi. Il ne me faut qu'un oui, de votre part,
monsieur, pour accepter en votre nom une des meilleures cures des environs de
Paris. Le plus riche de vos futurs paroissiens ne vous a jamais vu, mais vous
est dévoué plus que vous ne pouvez croire, c'est le marquis de La Mole. »
Sans s'en douter, le sévère abbé Pirard aimait ce séminaire, peuplé de ses
ennemis, et auquel, depuis quinze ans, il consacrait toutes ses pensées. La
lettre de M. de La Mole fut pour lui comme l'apparition du chirurgien chargé de
faire une opération cruelle et nécessaire. Sa destitution était certaine. Il
donna rendez-vous à l'intendant à trois jours de là.
Pendant quarante-huit heures, il eut la fièvre d'incertitude. Enfin, il écrivit
à M. de La Mole, et composa, pour Monseigneur l'évêque une lettre, chef-d'oeuvre
de style ecclésiastique, mais un peu longue. Il eût été difficile de trouver des
phrases plus irréprochables et respirant un respect plus sincère. Et toutefois,
cette lettre, destinée à donner une heure difficile à M. de Frilair, vis-à-vis
de son patron, articulait tous les sujets de plaintes graves, et descendait
jusqu'aux petites tracasseries sales qui, après avoir été endurées avec
résignation pendant six ans, forçaient l'abbé Pirard à quitter le diocèse.
On lui volait son bois dans son bûcher, on empoisonnait son chien, etc., etc.
Cette lettre finie, il fit réveiller Julien qui, à huit heures du soir, dormait
déjà, ainsi que tous les séminaristes.
-- Vous savez où est l'évêché? lui dit-il en beau style latin; portez cette
lettre à Monseigneur. Je ne vous dissimulerai point que je vous envoie au milieu
des loups. Soyez tout yeux et tout oreilles. Point de mensonges dans vos
réponses; mais songez que qui vous interroge éprouverait peut-être une joie
véritable à pouvoir vous nuire. Je suis bien aise, mon enfant, de vous donner
cette expérience avant de vous quitter, car je ne vous le cache point, la lettre
que vous portez est ma démission.
Julien resta immobile, il aimait l'abbé Pirard. La prudence avait beau lui dire:
Après le départ de cet honnête homme, le parti du Sacré-Coeur va me dégrader et
peut-être me chasser.
Il ne pouvait penser à lui. Ce qui l'embarrassait, c'était une phrase qu'il
voulait arranger d'une manière polie, et réellement il ne s'en trouvait pas
l'esprit.
-- Eh bien! mon ami, ne partez-vous pas?
-- C'est qu'on dit, monsieur, dit timidement Julien, que pendant votre longue
administration, vous n'avez rien mis de côté. J'ai six cents francs.
Les larmes l'empêchèrent de continuer.
-- Cela aussi sera marqué , dit froidement l'ex-directeur du séminaire.
Allez à l'évêché, il se fait tard.
Le hasard voulut que ce soir-là, M. l'abbé de Frilair fût de service dans le
salon de l'évêché; Monseigneur dînait à la préfecture. Ce fut donc à M. de
Frilair lui-même que Julien remit la lettre, mais il ne le connaissait pas.
Julien vit, avec étonnement, cet abbé ouvrir hardiment la lettre adressée à
l'évêque. La belle figure du grand vicaire exprima bientôt une surprise mêlée de
vif plaisir, et redoubla de gravité. Pendant qu'il lisait, Julien, frappé de sa
bonne mine, eut le temps de l'examiner. Cette figure eût eu plus de gravité,
sans la finesse extrême qui apparaissait dans certains traits, et qui fût allée
jusqu'à dénoter la fausseté, si le possesseur de ce beau visage eût cessé un
instant de s'en occuper. Le nez, très avancé, formait une seule ligne
parfaitement droite, et donnait, par malheur, à un profil, fort distingué
d'ailleurs, une ressemblance irrémédiable avec la physionomie d'un renard. Du
reste, cet abbé qui paraissait si occupé de la démission de M. Pirard, était mis
avec une élégance qui plut beaucoup à Julien, et qu'il n'avait jamais vue à
aucun prêtre.
Julien ne sut que plus tard quel était le talent spécial de l'abbé de Frilair.
Il savait amuser son évêque, vieillard aimable, fait pour le séjour de Paris, et
qui regardait Besançon comme un exil. Cet évêque avait une fort mauvaise vue, et
aimait passionnément le poisson. L'abbé de Frilair ôtait les arêtes du poisson
qu'on servait à Monseigneur.
Julien regardait en silence l'abbé qui relisait la démission, lorsque tout à
coup la porte s'ouvrit avec fracas. Un laquais, richement vêtu, passa
rapidement. Julien n'eut que le temps de se retourner vers la porte; il aperçut
un petit vieillard portant une croix pectorale. Il se prosterna: l'évêque lui
adressa un sourire de bonté et passa. Le bel abbé le suivit, et Julien resta
seul dans le salon dont il put à loisir admirer la magnificence pieuse.
L'évêque de Besançon, homme d'esprit éprouvé, mais non pas éteint par les
longues misères de l'émigration, avait plus de soixante-quinze ans, et
s'inquiétait infiniment peu de ce qui arriverait dans dix ans.
-- Quel est ce séminariste au regard fin, que je crois avoir vu en passant? dit
l'évêque. Ne doivent-ils pas, suivant mon règlement, être couchés à l'heure
qu'il est?
-- Celui-ci est fort éveillé, je vous jure, Monseigneur, et il apporte une
grande nouvelle: c'est la démission du seul janséniste qui restât dans votre
diocèse. Ce terrible abbé Pirard comprend enfin ce que parler veut dire.
-- Eh bien! dit l'évêque en riant, je vous défie de le remplacer par un homme
qui le vaille. Et pour vous montrer tout le prix de cet homme, je l'invite à
dîner pour demain.
Le grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choix du successeur. Le
prélat, peu disposé à parler d'affaires, lui dit:
-- Avant de faire entrer cet autre, sachons un peu comment celui-ci s'en va.
Faites-moi venir ce séminariste, la vérité est dans la bouche des enfants.
Julien fut appelé: Je vais me trouver au milieu de deux inquisiteurs,
pensa-t-il. Jamais il ne s'était senti plus de courage.
Au moment où il entra, deux grands valets de chambre, mieux mis que M. Valenod
lui-même, déshabillaient Monseigneur. Ce prélat, avant d'en venir à M. Pirard,
crut devoir interroger Julien sur ses études. Il parla un peu de dogme, et fut
étonné. Bientôt il en vint aux humanités, à Virgile, à Horace, à Cicéron. Ces
noms-là, pensa Julien, m'ont valu mon numéro 198. Je n'ai rien à perdre,
essayons de briller. Il réussit; le prélat, excellent humaniste lui-même, fut
enchanté.
Au dîner de la préfecture, une jeune fille, justement célèbre, avait récité le
poème de la Madeleine. Il était en train de parler littérature, et oublia bien
vite l'abbé Pirard et toutes les affaires, pour discuter, avec le séminariste,
la question de savoir si Horace était riche ou pauvre. Le prélat cita plusieurs
odes, mais quelquefois sa mémoire était paresseuse, et sur-le-champ Julien
récitait l'ode tout entière, d'un air modeste; ce qui frappa l'évêque fut que
Julien ne sortait point du ton de la conversation; il disait ses vingt ou trente
vers latins comme il eût parlé de ce qui se passait dans son séminaire. On parla
longtemps de Virgile, de Cicéron. Enfin le prélat ne put s'empêcher de faire
compliment au jeune séminariste.
-- Il est impossible d'avoir fait de meilleures études.
-- Monseigneur, dit Julien, votre séminaire peut vous offrir cent
quatre-vingt-dix-sept sujets bien moins indignes de votre haute approbation.
-- Comment cela? dit le prélat étonné de ce chiffre.
-- Je puis appuyer d'une preuve officielle ce que j'ai l'honneur de dire devant
Monseigneur.
A l'examen annuel du séminaire, répondant précisément sur les matières qui me
valent, dans ce moment, l'approbation de Monseigneur, j'ai obtenu le n° 198.
-- Ah! c'est le benjamin de l'abbé Pirard, s'écria l'évêque en riant et
regardant M. de Frilair; nous aurions dû nous y attendre; mais c'est de bonne
guerre. N'est-ce pas, mon ami, ajouta-t-il en s'adressant à Julien, qu'on vous a
fait réveiller pour vous envoyer ici?
-- Oui, Monseigneur. Je ne suis sorti seul du séminaire qu'une seule fois en ma
vie, pour aller aider M. l'abbé Chas-Bernard à orner la cathédrale, le jour de
la Fête-Dieu.
-- Optime , dit l'évêque; quoi, c'est vous qui avez fait preuve de tant
de courage, en plaçant les bouquets de plumes sur le baldaquin? Ils me font
frémir chaque année; je crains toujours qu'ils ne me coûtent la vie d'un homme.
Mon ami, vous irez loin; mais je ne veux pas arrêter votre carrière, qui sera
brillante, en vous faisant mourir de faim.
Et sur l'ordre de l'évêque, on apporta des biscuits et du vin de Malaga,
auxquels Julien fit honneur, et encore plus l'abbé de Frilair, qui savait que
son évêque aimait à voir manger gaiement et de bon appétit.
Le prélat, de plus en plus content de la fin de sa soirée, parla un instant
d'histoire ecclésiastique. Il vit que Julien ne comprenait pas. Le prélat passa
à l'état moral de l'Empire romain, sous les empereurs du siècle de Constantin.
La fin du paganisme était accompagnée de cet état d'inquiétude et de doute qui,
au XIXe siècle, désole les esprits tristes et ennuyés. Monseigneur remarqua que
Julien ignorait presque jusqu'au nom de Tacite.
Julien répondit avec candeur, à l'étonnement du prélat, que cet auteur ne se
trouvait pas dans la bibliothèque du séminaire.
-- J'en suis vraiment bien aise, dit l'évêque gaiement. Vous me tirez
d'embarras: depuis dix minutes, je cherche le moyen de vous remercier de la
soirée aimable que vous m'avez procurée, et certes d'une manière bien imprévue.
Je ne m'attendais pas à trouver un docteur dans un élève de mon séminaire.
Quoique le don ne soit pas trop canonique, je veux vous donner un Tacite.
Le prélat se fit apporter huit volumes supérieurement reliés, et voulut écrire
lui-même, sur le titre du premier, un compliment latin pour Julien Sorel.
L'évêque se piquait de belle latinité; il finit par lui dire, d'un ton sérieux,
qui tranchait tout à fait avec celui du reste de la conversation:
-- Jeune homme, si vous êtes sage , vous aurez un jour la meilleure cure
de mon diocèse, et pas à cent lieues de mon palais épiscopal; mais il faut
être sage .
Julien, chargé de ses volumes, sortit de l'évêché, fort étonné, comme minuit
sonnait.
Monseigneur ne lui avait pas dit un mot de l'abbé Pirard. Julien était surtout
étonné de l'extrême politesse de l'évêque. Il n'avait pas l'idée d'une telle
urbanité de formes, réunie à un air de dignité aussi naturel. Julien fut surtout
frappé du contraste en revoyant le sombre abbé Pirard qui l'attendait en
s'impatientant.
-- Quid tibi dixerunt? (Que vous ont-ils dit?) lui cria-t-il d'une voix
forte, du plus loin qu'il l'aperçut.
Julien s'embrouillant un peu à traduire en latin les discours de l'évêque:
-- Parlez français, et répétez les propres paroles de Monseigneur, sans y
ajouter rien, ni rien retrancher, dit l'ex-directeur du séminaire, avec son ton
dur et ses manières profondément inélégantes.
-- Quel étrange cadeau de la part d'un évêque à un jeune séminariste! disait-il
en feuilletant le superbe Tacite , dont la tranche dorée avait l'air de
lui faire horreur.
Deux heures sonnaient, lorsque après un compte rendu fort détaillé, il permit à
son élève favori de regagner sa chambre.
-- Laissez-moi le premier volume de votre Tacite, où est le compliment de
Monseigneur l'évêque, lui dit-il. Cette ligne latine sera votre paratonnerre
dans cette maison, après mon départ.
Erit tibi, fili mi, successor meus tanquam leo quaerens quem devoret.
(Car pour toi, mon fils, mon successeur sera comme un lion furieux, et qui
cherche à dévorer.)
Le lendemain matin, Julien trouva quelque chose d'étrange dans la manière dont
ses camarades lui parlaient. Il n'en fut que plus réservé. Voilà, pensa-t-il,
l'effet de la démission de M. Pirard. Elle est connue de toute la maison, et je
passe pour son favori. Il doit y avoir de l'insulte dans ces façons; mais il ne
pouvait l'y voir. Il y avait, au contraire, absence de haine dans les yeux de
tous ceux qu'il rencontrait le long des dortoirs: Que veut dire ceci? c'est un
piège sans doute, jouons serré. Enfin le petit séminariste de Verrières lui dit
en riant: Cornelii Taciti opera omnia (Oeuvres complètes de Tacite).
A ce mot, qui fut entendu, tous comme à l'envi firent compliment à Julien, non
seulement sur le magnifique cadeau qu'il avait reçu de Monseigneur, mais aussi
de la conversation de deux heures dont il avait été honoré. On savait jusqu'aux
plus petits détails. De ce moment, il n'y eut plus d'envie; on lui fit la cour
bassement: l'abbé Castanède, qui, la veille encore, était de la dernière
insolence envers lui, vint le prendre par le bras et l'invita à déjeuner.
Par une fatalité du caractère de Julien, l'insolence de ces êtres grossiers lui
avait fait beaucoup de peine; leur bassesse lui causa du dégoût et aucun
plaisir.
Vers midi, l'abbé Pirard quitta ses élèves non sans leur adresser une allocution
sévère. Voulez-vous les honneurs du monde, leur dit-il, tous les avantages
sociaux, le plaisir de commander, celui de se moquer des lois et d'être insolent
impunément envers tous? ou bien voulez-vous votre salut éternel? les moins
avancés d'entre vous n'ont qu'à ouvrir les yeux pour distinguer les deux routes.
A peine fut-il sorti que les dévots du Sacré-Coeur de Jésus allèrent
entonner un Te Deum dans la chapelle. Personne au séminaire ne prit au
sérieux l'allocution de l'ex-directeur. Il a beaucoup d'humeur de sa
destitution, disait-on de toutes parts; pas un seul séminariste n'eut la
simplicité de croire à la démission volontaire d'une place qui donnait tant de
relations avec de gros fournisseurs.
L'abbé Pirard alla s'établir dans la plus belle auberge de Besançon; et sous
prétexte d'affaires qu'il n'avait pas, voulut y passer deux jours.
L'évêque l'avait invité à dîner; et, pour plaisanter son grand vicaire de
Frilair, cherchait à le faire briller. On était au dessert, lorsque arriva de
Paris l'étrange nouvelle que l'abbé Pirard était nommé à la magnifique cure de
N..., à quatre lieues de la capitale. Le bon prélat l'en félicita sincèrement.
Il vit dans toute cette affaire un bien joué qui le mit de bonne humeur
et lui donna la plus haute opinion des talents de l'abbé. Il lui donna un
certificat latin magnifique, et imposa silence à l'abbé de Frilair, qui se
permettait des remontrances.
Le soir, Monseigneur porta son admiration chez la marquise de Rubempré. Ce fut
une grande nouvelle pour la haute société de Besançon; on se perdait en
conjectures sur cette faveur extraordinaire. On voyait déjà l'abbé Pirard,
évêque. Les plus fins crurent M. de La Mole ministre, et se permirent ce jour-là
de sourire des airs impérieux que M. l'abbé de Frilair portait dans le monde.
Le lendemain matin, on suivait presque l'abbé Pirard dans les rues, et les
marchands venaient sur la porte de leurs boutiques, lorsqu'il alla solliciter
les juges du marquis. Pour la première fois, il en fut reçu avec politesse. Le
sévère janséniste, indigné de tout ce qu'il voyait, fit un long travail avec les
avocats qu'il avait choisis pour le marquis de La Mole et partit pour Paris. Il
eut la faiblesse de dire à deux ou trois amis de collège, qui l'accompagnaient
jusqu'à la calèche dont ils admirèrent les armoiries, qu'après avoir administré
le séminaire pendant quinze ans, il quittait Besançon avec cinq cent vingt
francs d'économie. Ces amis l'embrassèrent en pleurant, et se dirent entre eux:
-- Le bon abbé eût pu s'épargner ce mensonge, il est aussi par trop ridicule.
Le vulgaire, aveuglé par l'amour de l'argent, n'était pas fait pour comprendre
que c'était dans sa sincérité que l'abbé Pirard avait trouvé la force nécessaire
pour lutter seul pendant six ans contre MarieAlacoque, le Sacré-Coeur de Jésus,
les jésuites et son évêque.
CHAPITRE XXX
UN AMBITIEUX
Il n'y a plus qu'une seule noblesse, c'est le titre de duc ; marquis
est ridicule, au mot duc on tourne la tête.
EDINBURGH REVIEW.
Le marquis de La Mole reçut l'abbé Pirard sans aucune de ces petites façons de
grand seigneur, si polies, mais si impertinentes pour qui les comprend. C'eût
été du temps perdu, et le marquis était assez avant dans les grandes affaires
pour n'avoir point de temps à perdre.
Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter à la fois au roi et à la
nation un certain ministère, qui, par reconnaissance, le ferait duc.
Le marquis demandait en vain, depuis de longues années, à son avocat de Besançon
un travail clair et précis sur ses procès de Franche-Comté. Comment l'avocat
célèbre les lui eût-il expliqués, s'il ne les comprenait pas lui-même?
Le petit carré de papier, que lui remit l'abbé, expliquait tout.
-- Mon cher abbé, lui dit le marquis, après avoir expédié en moins de cinq
minutes toutes les formules de politesse et d'interrogation sur les choses
personnelles, mon cher abbé, au milieu de ma prétendue prospérité, il me manque
du temps pour m'occuper sérieusement de deux petites choses assez importantes
pourtant: ma famille et mes affaires. Je soigne en grand la fortune de ma
maison, je puis la porter loin; je soigne mes plaisirs, et c'est ce qui doit
passer avant tout, du moins à mes yeux, ajouta-t-il en surprenant de
l'étonnement dans ceux de l'abbé Pirard.
Quoique homme de sens, l'abbé était émerveillé de voir un vieillard parler si
franchement de ses plaisirs.
-- Le travail existe sans doute à Paris, continua le grand seigneur, mais perché
au cinquième étage, et dès que je me rapproche d'un homme, il prend un
appartement au second, et sa femme prend un jour; par conséquent plus de
travail, plus d'effort que pour être ou paraître un homme du monde. C'est là
leur unique affaire dès qu'ils ont du pain.
Pour mes procès, exactement parlant, et encore pour chaque procès pris à part,
j'ai des avocats qui se tuent; il m'en est mort un de la poitrine, avant-hier.
Mais, pour mes affaires en général, croiriez-vous, monsieur, que, depuis trois
ans, j'ai renoncé à trouver un homme qui, pendant qu'il écrit pour moi, daigne
songer un peu sérieusement à ce qu'il fait? Au reste, tout ceci n'est qu'une
préface.
Je vous estime, et j'oserais ajouter, quoique vous voyant pour la première fois,
je vous aime. Voulez-vous être mon secrétaire, avec huit mille francs
d'appointements ou bien avec le double? J'y gagnerai encore, je vous jure; et je
fais mon affaire de vous conserver votre belle cure, pour le jour où nous ne
nous conviendrons plus.
L'abbé refusa; mais vers la fin de la conversation, le véritable embarras où il
voyait le marquis lui suggéra une idée.
-- J'ai laissé au fond de mon séminaire un pauvre jeune homme, qui, si je ne me
trompe, va y être rudement persécuté. S'il n'était qu'un simple religieux, il
serait déjà in pace .
Jusqu'ici ce jeune homme ne sait que le latin et l'Ecriture sainte; mais il
n'est pas impossible qu'un jour il déploie de grands talents soit pour la
prédication, soit pour la direction des âmes. J'ignore ce qu'il fera; mais il a
le feu sacré, il peut aller loin. Je comptais le donner à notre évêque, si
jamais il nous en était venu un qui eût un peu de votre manière de voir les
hommes et les affaires.
-- D'où sort votre jeune homme? dit le marquis.
-- On le dit fils d'un charpentier de nos montagnes, mais je le croirais plutôt
fils naturel de quelque homme riche. Je lui ai vu recevoir une lettre anonyme ou
pseudonyme avec une lettre de change de cinq cents francs.
-- Ah! c'est Julien Sorel, dit le marquis.
-- D'où savez-vous son nom? dit l'abbé étonné; et comme il rougissait de sa
question:
-- C'est ce que je ne vous dirai pas, répondit le marquis.
-- Eh bien! reprit l'abbé, vous pourriez essayer d'en faire votre secrétaire, il
a de l'énergie, de la raison; en un mot, c'est un essai à tenter.
-- Pourquoi pas? dit le marquis; mais serait-ce un homme à se laisser graisser
la patte par le préfet de police ou par tout autre pour faire l'espion chez moi?
Voilà toute mon objection.
D'après les assurances favorables de l'abbé Pirard, le marquis prit un billet de
mille francs:
-- Envoyez ce viatique à Julien Sorel; faites-le-moi venir.
-- On voit bien, dit l'abbé Pirard, que vous habitez Paris. [Variante :
L'habitude d'habiter Paris doit, en effet, M. le marquis, produire cette
illusion dans votre esprit; vous ne connaissez pas, parce que vous êtes dans une
position sociale élevée,] Vous ne connaissez pas la tyrannie qui pèse sur nous
autres pauvres provinciaux, et en particulier sur les prêtres non amis des
jésuites. On ne voudra pas laisser partir Julien Sorel, on saura se couvrir des
prétextes les plus habiles, on me répondra qu'il est malade, la poste aura perdu
les lettres, etc., etc.
-- Je prendrai un de ces jours une lettre du ministre à l'évêque, dit le
marquis.
-- J'oubliais une précaution, dit l'abbé: ce jeune homme quoique né bien bas a
le coeur haut, il ne sera d'aucune utilité si l'on effarouche son orgueil; vous
le rendriez stupide.
-- Ceci me plaît, dit le marquis, j'en ferai le camarade de mon fils, cela
suffira-t-il?
Quelque temps après, Julien reçut une lettre d'une écriture inconnue et portant
le timbre de Châlon, il y trouva un mandat sur un marchand de Besançon, et
l'avis de se rendre à Paris sans délai. La lettre était signée d'un nom supposé,
mais en l'ouvrant Julien avait tressailli: une feuille d'arbre était tombée à
ses pieds; c'était le signal dont il était convenu avec l'abbé Pirard.
Moins d'une heure après, Julien fut appelé à l'évêché où il se vit accueillir
avec une bonté toute paternelle. Tout en citant Horace, Monseigneur lui fit, sur
les hautes destinées qui l'attendaient à Paris, des compliments fort adroits et
qui, pour remerciements, attendaient des explications. Julien ne put rien dire,
d'abord parce qu'il ne savait rien, et Monseigneur prit beaucoup de
considération pour lui. Un des petits prêtres de l'évêché écrivit au maire qui
se hâta d'apporter lui-même un passeport signé, mais où l'on avait laissé en
blanc le nom du voyageur.
Le soir avant minuit, Julien était chez Fouqué, dont l'esprit sage fut plus
étonné que charmé de l'avenir qui semblait attendre son ami.
-- Cela finira pour toi, dit cet électeur libéral, par une place de
gouvernement, qui t'obligera à quelque démarche qui sera vilipendée dans les
journaux. C'est par ta honte que j'aurai de tes nouvelles. Rappelle-toi que,
même financièrement parlant, il vaut mieux gagner cent louis dans un bon
commerce de bois, dont on est le maître, que de recevoir quatre mille francs
d'un gouvernement, fût-il celui du roi Salomon.
Julien ne vit dans tout cela que la petitesse d'esprit d'un bourgeois de
campagne. Il allait enfin paraître sur le théâtre des grandes choses. [Variante
: Il aimait mieux moins de certitude et des chances plus vastes. Dans ce
coeur-là il n'y avait plus la moindre peur de mourir de faim.] Le bonheur
d'aller à Paris, qu'il se figurait peuplé de gens d'esprit fort intrigants, fort
hypocrites, mais aussi polis que l'évêque de Besançon et que l'évêque d'Agde,
éclipsait tout à ses yeux. Il se représenta à son ami, comme privé de son libre
arbitre par la lettre de l'abbé Pirard.
Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrières le plus heureux des hommes; il
comptait revoir Mme de Rênal. Il alla d'abord chez son premier protecteur, le
bon abbé Chélan. Il trouva une réception sévère.
-- Croyez-vous m'avoir quelque obligation? lui dit M. Chélan, sans répondre à
son salut. Vous allez déjeuner avec moi, pendant ce temps on ira vous louer un
autre cheval, et vous quitterez Verrières, sans y voir personne .
-- Entendre c'est obéir, répondit Julien avec une mine de séminaire; et il ne
fut plus question que de théologie et de belle latinité.
Il monta à cheval, fit une lieue, après quoi apercevant un bois, et personne
pour l'y voir entrer, il s'y enfonça. Au coucher du soleil il renvoya le cheval.
Plus tard, il entra chez un paysan, qui consentit à lui vendreune échelle et à
le suivre en la portant jusqu'au petit bois qui domine le COURS DE LA FIDELITE,
à Verrières.
-- Je suis un pauvre conscrit réfractaire... Ou un contrebandier, dit le paysan,
en prenant congé de lui, mais qu'importe! mon échelle est bien payée, et
moi-même je ne suis pas sans avoir passé quelques mouvements de montre en
ma vie.
La nuit était fort noire. Vers une heure du matin, Julien, chargé de son
échelle, entra dans Verrières. Il descendit le plus tôt qu'il put dans le lit du
torrent, qui traverse les magnifiques jardins de M. de Rênal à une profondeur de
dix pieds, et contenu entre deux murs. Julien monta facilement avec l'échelle.
Quel accueil me feront les chiens de garde? pensait-il. Toute la question est
là. Les chiens aboyèrent, et s'avancèrent au galop sur lui; mais il siffla
doucement, et ils vinrent le caresser.
Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes les grilles fussent
fermées, il lui fut facile d'arriver jusque sous la fenêtre de la chambre à
coucher de Mme de Rênal qui, du côté du jardin, n'est élevée que de huit ou dix
pieds au-dessus du sol.
Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de coeur, que Julien
connaissait bien. A son grand chagrin, cette petite ouverture n'était pas
éclairée par la lumière intérieure d'une veilleuse.
Grand Dieu! se dit-il, cette nuit, cette chambre n'est pas occupée par Mme de
Rênal! Où sera-t-elle couchée? La famille est à Verrières, puisque j'ai trouvé
les chiens; mais je puis rencontrer dans cette chambre, sans veilleuse, M. de
Rênal lui-même ou un étranger, et alors quel esclandre!
Le plus prudent était de se retirer; mais ce parti fit horreur à Julien. Si
c'est un étranger, je me sauverai à toutes jambes, abandonnant mon échelle; mais
si c'est elle, quelle réception m'attend? Elle est tombée dans le repentir et
dans la plus haute piété, je n'en puis douter; mais enfin, elle a encore quelque
souvenir de moi, puisqu'elle vient de m'écrire. Cette raison le décida.
Le coeur tremblant, mais cependant résolu à périr ou à la voir, il jeta de
petits cailloux contre le volet; point de réponse. Il appuya son échelle à côté
de la fenêtre, et frappa lui-même contre le volet, d'abord doucement, puis plus
fort. Quelque obscurité qu'il fasse, on peut me tirer un coup de fusil, pensa
Julien. Cette idée réduisit l'entreprise folle à une question de bravoure.
Cette chambre est inhabitée cette nuit, pensa-t-il, ou, quelle que soit la
personne qui y couche, elle est éveillée maintenant. Ainsi plus rien à ménager
envers elle; il faut seulement tâcher de n'être pas entendu par les personnes
qui couchent dans les autres chambres.
Il descendit, plaça son échelle contre un des volets, remonta, et passant la
main dans l'ouverture en forme de coeur, il eut le bonheur de trouver assez vite
le fil de fer attaché au crochet qui fermait le volet. Il tira ce fil de fer; ce
fut avec une joie inexprimable qu'il sentit que ce volet n'était plus retenu et
cédait à son effort. Il faut l'ouvrir petit à petit, et faire reconnaître ma
voix. Il ouvrit le volet assez pour passer la tête, et en répétant à voix basse: C'est un ami .
Il s'assura, en prêtant l'oreille, que rien ne troublait le silence profond de
la chambre. Mais décidément, il n'y avait point de veilleuse, même à demi
éteinte, dans la cheminée; c'était un bien mauvais signe.
Gare le coup de fusil! Il réfléchit un peu; puis, avec le doigt, il osa frapper
contre la vitre: pas de réponse; il frappa plus fort. Quand je devrais casser la
vitre, il faut en finir. Comme il frappait très fort, il crut entrevoir, au
milieu de l'extrême obscurité, comme une ombre blanche qui traversait la
chambre. Enfin, il n'y eut plus de doute, il vit une ombre qui semblait
s'avancer avec une extrême lenteur. Tout à coup il vit une joue qui s'appuyait à
la vitre contre laquelle était son oeil.
Il tressaillit, et s'éloigna un peu. Mais la nuit était tellement noire que,
même à cette distance, il ne put distinguer si c'était Mme de Rênal. Il
craignait un premier cri d'alarme; il entendait les chiens rôder et gronder à
demi autour du pied de son échelle. C'est moi, répétait-il assez haut, un ami.
Pas de réponse; le fantôme blanc avait disparu. Daignez m'ouvrir, il faut que je
vous parle, je suis trop malheureux! et il frappait de façon à briser la vitre.
Un petit bruit sec se fit entendre; l'espagnolette de la fenêtre cédait; il
poussa la croisée et sauta légèrement dans la chambre.
Le fantôme blanc s'éloignait; il lui prit les bras; c'était une femme. Toutes
ses idées de courage s'évanouirent. Si c'est elle, que va-t-elle dire? Que
devint-il, quand il comprit à un petit cri que c'était Mme de Rênal?
Il la serra dans ses bras; elle tremblait, et avait à peine la force de le
repousser.
-- Malheureux! que faites-vous?
A peine si sa voix convulsive pouvait articuler ces mots. Julien y vit
l'indignation la plus vraie.
-- Je viens vous voir après quatorze mois d'une cruelle séparation.
-- Sortez, quittez-moi à l'instant. Ah! M. Chélan, pourquoi m'avoir empêché de
lui écrire? j'aurais prévenu cette horreur. Elle le repoussa avec une force
vraiment extraordinaire. Je me repens de mon crime; le ciel a daigné m'éclairer,
répétait-elle d'une voix entrecoupée. Sortez! fuyez!
-- Après quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai certainement pas sans
vous avoir parlé. Je veux savoir tout ce que vous avez fait. Ah! je vous ai
assez aimée pour mériter cette confidence... je veux tout savoir.
Malgré Mme de Rênal, ce ton d'autorité avait de l'empire sur son coeur.
Julien, qui la tenait serrée avec passion, et résistait à ses efforts pour se
dégager, cessa de la presser dans ses bras. Ce mouvement rassura un peu Mme de
Rênal.
-- Je vais retirer l'échelle, dit-il, pour qu'elle ne nous compromette pas si
quelque domestique, éveillé par le bruit, fait une ronde.
-- Ah! sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec une véritable colère. Que
m'importent les hommes? c'est Dieu qui voit l'affreuse scène que vous me faites
et qui m'en punira. Vous abusez lâchement des sentiments que j'eus pour vous,
mais que je n'ai plus. Entendez-vous, monsieur Julien?
Il retirait l'échelle fort lentement pour ne pas faire de bruit.
-- Ton mari est-il à la ville? lui dit-il, non pour la braver, mais emporté par
l'ancienne habitude.
-- Ne me parlez pas ainsi, de grâce, ou j'appelle mon mari. Je ne suis déjà que
trop coupable de ne pas vous avoir chassé, quoi qu'il pût en arriver. J'ai pitié
de vous, lui dit-elle, cherchant à blesser son orgueil qu'elle connaissait si
irritable.
Ce refus de tutoiement, cette façon brusque de briser un lien si tendre, et sur
lequel il comptait encore, portèrent jusqu'au délire le transport d'amour de
Julien.
-- Quoi! est-il possible que vous ne m'aimiez plus! lui dit-il avec un de ces
accents du coeur, si difficiles à écouter de sang-froid.
Elle ne répondit pas; pour lui, il pleurait amèrement.
Réellement, il n'avait plus la force de parler.
-- Ainsi je suis complètement oublié du seul être qui m'ait jamais aimé! A quoi
bon vivre désormais? Tout son courage l'avait quitté dès qu'il n'avait plus eu à
craindre le danger de rencontrer un homme; tout avait disparu de son coeur, hors
l'amour.
Il pleura longtemps en silence. [Variante : Elle entendait le bruit de ses
sanglots.] Il prit sa main, elle voulut la retirer; et cependant, après quelques
mouvements presque convulsifs, elle la lui laissa. L'obscurité était extrême;
ils se trouvaient l'un et l'autre assis sur le lit de Mme de Rênal.
Quelle différence avec ce qui était il y a quatorze mois! pensa Julien; et ses
larmes redoublèrent. Ainsi l'absence détruit sûrement tous les sentiments de
l'homme! [Variante : Il vaut mieux m'en aller.]
-- Daignez me dire ce qui vous est arrivé, dit enfin Julien embarrassé de son
silence et d'une voix coupée par les larmes. [Variante : dit enfin Julien d'une
voix presque éteinte par la douleur.]
-- Sans doute, répondit Mme de Rênal d'une voix dure, et dont l'accent avait
quelque chose de sec et de reprochant pour Julien, mes égarements étaient connus
dans la ville, lors de votre départ. Il y avait eu tant d'imprudence dans vos
démarches! Quelque temps après, alors j'étais au désespoir, le respectable M.
Chélan vint me voir. Ce fut en vain que, pendant longtemps, il voulut obtenir un
aveu. Un jour, il eut l'idée de me conduire dans cette église de Dijon, où j'ai
fait ma première communion. Là, il osa parler le premier...
Mme de Rênal fut interrompue par ses larmes.
-- Quel moment de honte! J'avouai tout. Cet homme si bon daigna ne point
m'accabler du poids de son indignation: il s'affligea avec moi. Dans ce
temps-là, je vous écrivais tous les jours des lettres que je n'osais vous
envoyer; je les cachais soigneusement, et quand j'étais trop malheureuse, je
m'enfermais dans ma chambre et relisais mes lettres.
Enfin, M. Chélan obtint que je les lui remettrais... Quelques-unes, écrites avec
un peu plus de prudence, vous avaient été envoyées; vous ne me répondiez point.
-- Jamais, je te jure, je n'ai reçu aucune lettre de toi au séminaire.
-- Grand Dieu! qui les aura interceptées?
-- Juge de ma douleur, avant le jour où je te vis à la cathédrale, je ne savais
si tu vivais encore.
-- Dieu me fit la grâce de comprendre combien je péchais envers lui, envers mes
enfants, envers mon mari, reprit Mme de Rênal. Il ne m'a jamais aimée comme je
croyais alors que vous m'aimiez...
Julien se précipita dans ses bras, réellement sans projet et hors de lui. Mais
Mme de Rênal le repoussa, et continuant avec assez de fermeté:
-- Mon respectable ami, M. Chélan, me fit comprendre qu'en épousant M. de Rênal,
je lui avais engagé toutes mes affections, même celles que je ne connaissais
pas, et que je n'avais jamais éprouvées avant une liaison fatale... Depuis le
grand sacrifice de ces lettres, qui m'étaient si chères, ma vie s'est écoulée
sinon heureusement, du moins avec assez de tranquillité. Ne la troublez point ;
soyez un ami pour moi... le meilleur de mes amis. Julien couvrit ses mains de
baisers; elle sentit qu'il pleurait encore. Ne pleurez point, vous me faites
tant de peine... Dites-moi à votre tour ce que vous avez fait. Julien ne pouvait
parler. Je veux savoir votre genre de vie au séminaire, répéta-t-elle, puis vous
vous en irez.
Sans penser à ce qu'il racontait, Julien parla des intrigues et des jalousies
sans nombre qu'il avait d'abord rencontrées, puis de sa vie plus tranquille
depuis qu'il avait été nommé répétiteur.
Ce fut alors, ajouta-t-il, qu'après un long silence, qui sans doute était
destiné à me faire comprendre ce que je vois trop aujourd'hui, que vous ne
m'aimiez plus et que j'étais devenu indifférent pour vous...
Mme de Rênal serra ses mains.
-- Ce fut alors que vous m'envoyâtes une somme de cinq cents francs.
-- Jamais, dit Mme de Rênal.
-- C'était une lettre timbrée de Paris et signée Paul Sorel, afin de déjouer
tous les soupçons.
Il s'éleva une petite discussion sur l'origine possible de cette lettre. La
position morale changea. Sans le savoir, Mme de Rênal et Julien avaient quitté
le ton solennel; ils étaient revenus à celui d'une tendre amitié. Ils ne se
voyaient point, tant l'obscurité était profonde, mais le son de la voix disait
tout. Julien passa le bras autour de la taille de son amie; ce mouvement avait
bien des dangers. Elle essaya d'éloigner le bras de Julien, qui, avec assez
d'habileté, attira son attention dans ce moment par une circonstance
intéressante de son récit. Ce bras fut comme oublié et resta dans la position
qu'il occupait.
Après bien des conjectures sur l'origine de la lettre aux cinq cents francs,
Julien avait repris son récit; il devenait un peu plus maître de lui en parlant
de sa vie passée, qui, auprès de ce qui lui arrivait en cet instant,
l'intéressait si peu. Son attention se fixa tout entière sur la manière dont
allait finir sa visite.
-- Vous allez sortir, lui disait-on toujours, de temps en temps, et avec un
accent bref.
Quelle honte pour moi si je suis éconduit! ce sera un remords à empoisonner
toute ma vie, se disait-il, jamais elle ne m'écrira. Dieu sait quand je
reviendrai en ce pays! De ce moment, tout ce qu'il y avait de céleste dans la
position de Julien disparut rapidement de son coeur. Assisà côté d'une femme
qu'il adorait, la serrant presque dans ses bras, dans cette chambre où il avait
été si heureux, au milieu d'une obscurité profonde, distinguant fort bien que
depuis un moment elle pleurait, sentant, au mouvement de sa poitrine, qu'elle
avait des sanglots, il eut le malheur de devenir un froid politique, presque
aussi calculant et aussi froid que lorsque, dans la cour du séminaire, il se
voyait en butte à quelque mauvaise plaisanterie de la part d'un de ses camarades
plus fort que lui. Julien faisait durer son récit, et parlait de la vie
malheureuse qu'il avait menée depuis son départ de Verrières. Ainsi, se disait
Mme de Rênal, après un an d'absence, privé presque entièrement de marques de
souvenir, tandis que moi je l'oubliais, il n'était occupé que des jours heureux
qu'il avait trouvés à Vergy. Ses sanglots redoublaient. Julien vit le succès de
son récit. Il comprit qu'il fallait tenter la dernière ressource: il arriva
brusquement à la lettre qu'il venait de recevoir de Paris.
-- J'ai pris congé de Monseigneur l'évêque.
-- Quoi! vous ne retournez pas à Besançon! vous nous quittez pour toujours?
-- Oui, répondit Julien d'un ton résolu; oui, j'abandonne un pays où je suis
oublié même de ce que j'ai le plus aimé en ma vie, et je le quitte pour ne
jamais le revoir. Je vais à Paris...
-- Tu vas à Paris! s'écria assez haut Mme de Rênal.
Sa voix était presque étouffée par les larmes, et montrait tout l'excès de son
trouble. Julien avait besoin de cet encouragement: il allait tenter une démarche
qui pouvait tout décider contre lui; et avant cette exclamation, n'y voyant
point, il ignorait absolument l'effet qu'il parvenait à produire. Il n'hésita
plus; la crainte du remords lui donnait tout empire sur lui-même; il ajouta
froidement en se levant:
-- Oui, madame, je vous quitte pour toujours, soyez heureuse; adieu.
Il fit quelques pas vers la fenêtre; déjà il l'ouvrait. Mme de Rênal s'élança
vers lui et se précipita dans ses bras. [Variante : Il sentit sa tête sur son
épaule et qu'elle le serrait dans ses bras, en collant sa joue contre la
sienne.]
Ainsi, après trois heures de dialogue, Julien obtint ce qu'il avait désiré avec
tant de passion pendant les deux premières. Un peu plus tôt arrivés, le retour
aux sentiments tendres, l'éclipse des remords chez Mme de Rênal eussent été un
bonheur divin; ainsi obtenus avec art, ce ne fut plus qu'un plaisir. Julien
voulut absolument, contre les instances de son amie, allumer la veilleuse.
-- Veux-tu donc, lui disait-il, qu'il ne me reste aucun souvenir de t'avoir vue?
L'amour qui est sans doute dans ces yeux charmants sera donc perdu pour moi? la
blancheur de cette jolie main me sera donc invisible? Songe que je te quitte
pour bien longtemps peut-être!
Mme de Rênal n'avait rien à refuser à cette idée qui la faisait fondre en
larmes. [Variante : Quelle honte! se disait Mme de Rênal, mais elle n'avait rien
à refuser à cette idée de séparation pour toujours. Mais] L'aube commençait à
dessiner vivement les contours des sapins sur la montagne à l'orient de
Verrières. Au lieu de s'en aller, Julien ivre de volupté demanda à Mme de Rênal
de passer toute la journée caché dans sa chambre, et de ne partir que la nuit
suivante.
-- Et pourquoi pas? répondit-elle. Cette fatale rechute m'ôte toute estime pour
moi, et fait à jamais mon malheur, et elle le pressait contre son coeur
[Variante : avec ravissement]. Mon mari n'est plus le même, il a des soupçons;
il croit que je l'ai mené dans toute cette affaire, et se montre fort piqué
contre moi. S'il entend le moindre bruit je suis perdue, il me chassera comme
une malheureuse que je suis.
-- Ah! voilà une phrase de M. Chélan, dit Julien; tu ne m'aurais pas parlé ainsi
avant ce cruel départ pour le séminaire: tu m'aimais alors!
Julien fut récompensé du sang-froid qu'il avait mis dans ce mot: il vit son amie
oublier rapidement le danger que la présence de son mari lui faisait courir,
pour songer au danger bien plus grand de voir Julien douter de son amour. Le
jour croissait rapidement et éclairait vivement la chambre; Julien retrouva
toutes les voluptés de l'orgueil, lorsqu'il put revoir dans ses bras et presque
à ses pieds, cette femme charmante, la seule qu'il eût aimée et qui, peu
d'heures auparavant, était tout entière à la crainte d'un Dieu terrible et à
l'amour de ses devoirs. Des résolutions fortifiées par un an de constance
n'avaient pu tenir devant son courage.
Bientôt on entendit du bruit dans la maison; une chose à laquelle elle n'avait
pas songé vint troubler Mme de Rênal.
-- Cette méchante Elisa va entrer dans la chambre, que faire de cette énorme
échelle? dit-elle à son ami; où la cacher? Je vais la porter au grenier,
s'écria-t-elle tout à coup, avec une sorte d'enjouement.
-- [Variante : C'est là ta physionomie d'autrefois! dit Julien ravi.] Mais il
faut passer dans la chambre du domestique, dit Julien étonné.
-- Je laisserai l'échelle dans le corridor, j'appellerai le domestique et lui
donnerai une commission.
-- Songe à préparer un mot pour le cas où le domestique passant devant
l'échelle, dans le corridor, la remarquera.
-- Oui, mon ange, dit Mme de Rênal en lui donnant un baiser. Toi, songe à te
cacher bien vite sous le lit, si, pendant mon absence, Elisa entre ici.
Julien fut étonné de cette gaîté soudaine. Ainsi, pensa-t-il, l'approche d'un
danger matériel, loin de la troubler, lui rend sa gaîté, parce qu'elle oublie
ses remords! Femme vraiment supérieure! ah! voilà un coeur dans lequel il est
glorieux de régner! Julien était ravi.
Mme de Rênal prit l'échelle; elle était évidemment trop pesante pour elle.
Julien allait à son secours; il admirait cette taille élégante et qui était si
loin d'annoncer de la force, lorsque tout à coup, sans aide, elle saisit
l'échelle, et l'enleva comme elle eût fait une chaise. Elle la porta rapidement
dans le corridor du troisième étage où elle la coucha le long du mur. Elle
appela le domestique, et pour lui laisser le temps de s'habiller, monta au
colombier. Cinq minutes après, à son retour dans le corridor, elle ne trouva
plus l'échelle. Qu'était-elle devenue? Si Julien eût été hors de la maison, ce
danger ne l'eût guère touchée. Mais, dans ce moment, si son mari voyait cette
échelle! cet incident pouvait être abominable. Mme de Rênal courait partout.
Enfin elle découvrit cette échelle sous le toit où le domestique l'avait portée
et même cachée. Cette circonstance était singulière, autrefois elle l'eût
alarmée.
Que m'importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans vingt-quatre heures, quand
Julien sera parti? tout ne sera-t-il pas alors pour moi horreur et remords?
Elle avait comme une idée vague de devoir quitter la vie, mais qu'importe! Après
une séparation qu'elle avait crue éternelle, il lui était rendu, elle le
revoyait, et ce qu'il avait fait pour parvenir jusqu'à elle montrait tant
d'amour!
En racontant l'événement de l'échelle à Julien:
-- Que répondrai-je à mon mari, lui dit-elle, si le domestique lui conte qu'il a
trouvé cette échelle? Elle rêva un instant; il leur faudra vingt-quatre heures
pour découvrir le paysan qui te l'a vendue; et se jetant dans les bras de
Julien, en le serrant d'un mouvement convulsif: Ah! mourir, mourir ainsi!
s'écriait-elle en le couvrant de baisers; mais il ne faut pas que tu meures de
faim, dit-elle en riant.
Viens; d'abord je vais te cacher dans la chambre de Mme Derville, qui reste
toujours fermée à clef. Elle alla veiller à l'extrémité du corridor, et Julien
passa en courant. Garde-toi d'ouvrir, si l'on frappe, lui dit-elle en
l'enfermant à clef; dans tous les cas, ce ne serait qu'une plaisanterie des
enfants en jouant entre eux.
-- Fais-les venir dans le jardin, sous la fenêtre, dit Julien, que j'aie le
plaisir de les voir, fais-les parler.
-- Oui, oui, lui cria Mme de Rênal en s'éloignant.
Elle revint bientôt avec des oranges, des biscuits, une bouteille de vin de
Malaga; il lui avait été impossible de voler du pain.
-- Que fait ton mari? dit Julien.
-- Il écrit des projets de marchés avec des paysans.
Mais huit heures avaient sonné, on faisait beaucoup de bruit dans la maison. Si
l'on n'eût pas vu Mme de Rênal, on l'eût cherchée partout; elle fut obligée de
le quitter. Bientôt elle revint, contre toute prudence, lui apportant une tasse
de café; elle tremblait qu'il ne mourût de faim. Après le déjeuner, elle réussit
à amener les enfants sous la fenêtre de la chambre de Mme Derville. Il les
trouva fort grandis, mais ils avaient pris l'air commun, ou bien ses idées
avaient changé.
Mme de Rênal leur parla de Julien. L'aîné répondit avec amitié et regrets pour
l'ancien précepteur; mais il se trouva que les cadets l'avaient presque oublié.
M. de Rênal ne sortit pas ce matin-là; il montait et descendait sans cesse dans
la maison, occupé à faire des marchés avec des paysans, auxquels il vendait sa
récolte de pommes de terre. Jusqu'au dîner, Mme de Rênal n'eut pas un instant à
donner à son prisonnier. Le dîner sonné et servi, elle eut l'idée de voler pour
lui une assiette de soupe chaude. Comme elle approchait sans bruit de la porte
de la chambre qu'il occupait, portant cette assiette avec précaution, elle se
trouva face à face avec le domestique qui avait caché l'échelle le matin. Dans
ce moment, il s'avançait aussi sans bruit dans le corridor et comme écoutant.
Probablement Julien avait marché avec imprudence. Le domestique s'éloigna un peu
confus. Mme de Rênal entra hardiment chez Julien; cette rencontre le fit frémir.
-- Tu as peur, lui dit-elle; moi, je braverais tous les dangers du monde et sans
sourciller. Je ne crains qu'une chose, c'est le moment où je serai seule après
ton départ, et elle le quitta en courant.
-- Ah! se dit Julien exalté, le remords est le seul danger que redoute cette âme
sublime!
Enfin le soir vint. M. de Rênal alla au casino. Sa femme avait annoncé une
migraine affreuse, elle se retira chez elle, se hâta de renvoyer Elisa, et se
releva bien vite pour aller ouvrir à Julien.
Il se trouva que réellement il mourait de faim. Mme de Rênal alla à l'office
chercher du pain. Julien entendit un grand cri. Mme de Rênal revint, et lui
raconta qu'entrant dans l'office sans lumière, s'approchant d'un buffet où l'on
serrait le pain, et étendant la main, elle avait touché un bras de femme.
C'était Elisa qui avait jeté le cri entendu par Julien.
-- Que faisait-elle là?
-- Elle volait quelques sucreries, ou bien elle nous épiait, dit Mme de Rênal
avec une indifférence complète. Mais heureusement j'ai trouvé un pâté et un gros
pain.
-- Qu'y a-t-il donc là? dit Julien, en lui montrant les poches de son tablier.
Mme de Rênal avait oublié que, depuis le dîner, elles étaient remplies de pain.
Julien la serra dans ses bras avec la plus vive passion; jamais elle ne lui
avait semblé si belle. Même à Paris, se disait-il confusément, je ne pourrai
rencontrer un plus grand caractère. Elle avait toute la gaucherie d'une femme
peu accoutumée à ces sortes de soins, et en même temps le vrai courage d'un être
qui ne craint que des dangers d'un autre ordre et bien autrement terribles.
Pendant que Julien soupait de grand appétit, et que son amie le plaisantait sur
la simplicité de ce repas, car elle avait horreur de parler sérieusement, la
porte de la chambre fut tout à coup secouée avec force. C'était M. de Rênal.
-- Pourquoi t'es-tu enfermée? lui criait-il.
Julien n'eut que le temps de se glisser sous le canapé.
-- Quoi! vous êtes tout habillée, dit M. de Rênal en entrant; vous soupez, et
vous avez fermé votre porte à clef!
Les jours ordinaires, cette question, faite avec toute la sécheresse conjugale,
eût troublé Mme de Rênal, mais elle sentait que son mari n'avait qu'à se baisser
un peu pour apercevoir Julien; car M. de Rênal s'était jeté sur la chaise que
Julien occupait un moment auparavant vis-à-vis le canapé.
La migraine servit d'excuse à tout. Pendant qu'à son tour son mari lui contait
longuement les incidents de la poule qu'il avait gagnée au billard du casino,
une poule de dix-neuf francs ma foi! ajoutait-il, elle aperçut sur une chaise, à
trois pas devant eux, le chapeau de Julien. Son sang-froid redoubla, elle se mit
à se déshabiller, et, dans un certain moment, passant rapidement derrière son
mari, jeta une robe sur la chaise au chapeau.
M. de Rênal partit enfin. Elle pria Julien de recommencer le récit de sa vie au
séminaire; hier je ne t'écoutais pas, je ne songeais, pendant que tu parlais,
qu'à obtenir de moi de te renvoyer.
Elle était l'imprudence même. Ils parlaient très haut; et il pouvait être deux
heures du matin, quand ils furent interrompus par un coup violent à la porte.
C'était encore M. de Rênal.
-- Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison! disait-il,
Saint-Jean a trouvé leur échelle ce matin.
-- Voici la fin de tout, s'écria Mme de Rênal, en se jetant dans les bras de
Julien. Il va nous tuer tous les deux, il ne croit pas aux voleurs; je vais
mourir dans tes bras, plus heureuse à ma mort que je ne le fus de la vie. Elle
ne répondait nullement à son mari qui se fâchait, elle embrassait Julien avec
passion.
-- Sauve la mère de Stanislas, lui dit-il avec le regard du commandement. Je
vais sauter dans la cour par la fenêtre du cabinet, et me sauver dans le jardin,
les chiens m'ont reconnu. Fais un paquet de mes habits, et jette-le dans le
jardin aussitôt que tu pourras. En attendant, laisse enfoncer la porte. Surtout,
point d'aveux, je le défends, il vaut mieux qu'il ait des soupçons que des
certitudes.
-- Tu vas te tuer en sautant! fut sa seule réponse et sa seule inquiétude.
Elle alla avec lui à la fenêtre du cabinet; elle prit ensuite le temps de cacher
ses habits. Elle ouvrit enfin à son mari bouillant de colère. Il regarda dans la
chambre, dans le cabinet, sans mot dire, et disparut. Les habits de Julien lui
furent jetés, il les saisit, et courut rapidement vers le bas du jardin du côté
du Doubs.
Comme il courait, il entendit siffler une balle, et aussitôt le bruit d'un coup
de fusil.
Ce n'est pas M. de Rênal, pensa-t-il, il tire trop mal pour cela. Les chiens
couraient en silence à ses côtés, un second coup cassa apparemment la patte à un
chien, car il se mit à pousser des cris lamentables. Julien sauta le mur d'une
terrasse, fit à couvert une cinquantaine de pas, et se remit à fuir dans une
autre direction. Il entendit des voix qui s'appelaient, et vit distinctement le
domestique, son ennemi, tirer un coup de fusil; un fermier vint aussi tirailler
de l'autre côté du jardin, mais déjà Julien avait gagné la rive du Doubs où il
s'habillait.
Une heure après, il était à une lieue de Verrières, sur la route de Genève; si
l'on a des soupçons, pensa Julien, c'est sur la route de Paris qu'on me
cherchera.
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