LIVRE SECOND
Elle n'est pas jolie, elle n'a point de rouge. SAINTE-BEUVE.
CHAPITRE PREMIER
LES PLAISIRS DE LA CAMPAGNE
O rus quando ego te aspiciam!
VIRGILE.
-- Monsieur vient sans doute attendre la malle-poste de Paris? lui dit le maître
d'une auberge où il s'arrêta pour déjeuner.
-- Celle d'aujourd'hui ou celle de demain, peu m'importe, dit Julien.
La malle-poste arriva comme il faisait l'indifférent. Il y avait deux places
libres.
-- Quoi! c'est toi, mon pauvre Falcoz, dit le voyageur qui arrivait du côté de
Genève à celui qui montait en voiture en même temps que Julien.
-- Je te croyais établi aux environs de Lyon, dit Falcoz, dans une délicieuse
vallée près du Rhône?
-- Joliment établi. Je fuis.
-- Comment! tu fuis? toi Saint-Giraud, avec cette mine sage, tu as commis
quelque crime? dit Falcoz en riant.
-- Ma foi, autant vaudrait. Je fuis l'abominable vie que l'on mène en province.
J'aime la fraîcheur des bois et la tranquillité champêtre, comme tu sais; tu
m'as souvent accusé d'être romanesque. Je ne voulais de la vie entendre parler
politique, et la politique me chasse.
-- Mais de quel parti es-tu?
-- D'aucun, et c'est ce qui me perd. Voici toute ma politique: J'aime la
musique, la peinture; un bon livre est un événement pour moi; je vais avoir
quarante-quatre ans. Que me reste-t-il à vivre? Quinze, vingt, trente ans tout
au plus? Eh bien! je tiens que dans trente ans, les ministres seront un peu plus
adroits, mais tout aussi honnêtes gens que ceux d'aujourd'hui. L'histoire
d'Angleterre me sert de miroir pour notre avenir. Toujours il se trouvera un roi
qui voudra augmenter sa prérogative; toujours l'ambition de devenir député, la
gloire et les centaines de mille francs gagnés par Mirabeau empêcheront de
dormir les gens riches de la province: ils appelleront cela être libéral et
aimer le peuple. Toujours l'envie de devenir pair ou gentilhomme de la Chambre
galopera les ultras. Sur le vaisseau de l'Etat, tout le monde voudra s'occuper
de la manoeuvre, car elle est bien payée. N'y aura-t-il donc jamais une pauvre
petite place pour le simple passager?
-- Au fait, au fait, qui doit être fort plaisant avec ton caractère tranquille.
Sont-ce les dernières élections qui te chassent de ta province?
-- Mon mal vient de plus loin. J'avais, il y a quatre ans, quarante ans et cinq
cent mille francs; j'ai quatre ans de plus aujourd'hui, et probablement
cinquante mille francs de moins, que je vais perdre sur la vente de mon château
de Monfleury, près du Rhône, position superbe.
A Paris, j'étais las de cette comédie perpétuelle, à laquelle oblige ce que vous
appelez la civilisation du XIXe siècle. J'avais soif de bonhomie et de
simplicité. J'achète une terre dans les montagnes près du Rhône, rien d'aussi
beau sous le ciel.
Le vicaire du village et les hobereaux du voisinage me font la cour pendant six
mois; je leur donne à dîner; j'ai quitté Paris, leur dis-je, pour de ma vie ne
parler ni n'entendre parler politique. Comme vous le voyez, je ne suis abonné à
aucun journal. Moins le facteur de la poste m'apporte de lettres, plus je suis
content.
Ce n'était pas le compte du vicaire; bientôt je suis en butte à mille demandes
indiscrètes, tracasseries, etc. Je voulais donner deux ou trois cents francs par
an aux pauvres, on me les demande pour des associations pieuses: celle de
Saint-Joseph, celle de la Vierge, etc. je refuse: alors on me fait cent
insultes. J'ai la bêtise d'en être piqué. Je ne puis plus sortir le matin pour
aller jouir de la beauté de nos montagnes, sans trouver quelque ennui qui me
tire de mes rêveries, et me rappelle désagréablement les hommes et leur
méchanceté. Aux processions des Rogations, par exemple, dont le chant me plaît
(c'est probablement une mélodie grecque), on ne bénit plus mes champs, parce
que, dit le vicaire, ils appartiennent à un impie. La vache d'une vieille
paysanne dévote meurt, elle dit que c'est à cause du voisinage d'un étang qui
appartient à moi impie, philosophe venant de Paris, et huit jours après je
trouve tous mes poissons le ventre en l'air empoisonnés avec de la chaux. La
tracasserie m'environne sous toutes les formes. Le juge de paix, honnête homme,
mais qui craint pour sa place, me donne toujours tort. La paix des champs est
pour moi un enfer. Une fois que l'on m'a vu abandonné par le vicaire, chef de la
congrégation du village, et non soutenu par le capitaine en retraite, chef des
libéraux, tous me sont tombés dessus, jusqu'au maçon que je faisais vivre depuis
un an, jusqu'au charron qui voulait me friponner impunément en raccommodant mes
charrues.
Afin d'avoir un appui et de gagner pourtant quelques-uns de mes procès, je me
fais libéral; mais, comme tu dis, ces diables d'élections arrivent, on me
demande ma voix...
-- Pour un inconnu?
-- Pas du tout, pour un homme que je ne connais que trop. Je refuse, imprudence
affreuse! dès ce moment, me voilà aussi les libéraux sur les bras, ma position
devient intolérable. Je crois que s'il fût venu dans la tête au vicaire de
m'accuser d'avoir assassiné ma servante, il y aurait eu vingt témoins des deux
partis, qui auraient juré avoir vu commettre le crime.
-- Tu veux vivre à la campagne sans servir les passions de tes voisins, sans
même écouter leurs bavardages. Quelle faute!...
-- Enfin elle est réparée. Monfleury est en vente, je perds cinquante mille
francs, s'il le faut, mais je suis tout joyeux, je quitte cet enfer d'hypocrisie
et de tracasseries. Je vais chercher la solitude et la paix champêtre au seul
lieu où elles existent en France, dans un quatrième étage donnant sur les
Champs-Elysées. Et encore j'en suis à délibérer, si je ne commencerai pas ma
carrière politique, dans le quartier du Roule, par rendre le pain bénit à la
paroisse.
-- Tout cela ne te fût pas arrivé sous Bonaparte, dit Falcoz avec des yeux
brillants de courroux et de regret.
-- A la bonne heure, mais pourquoi n'a-t-il pas su se tenir en place, ton
Bonaparte? tout ce dont je souffre aujourd'hui, c'est lui qui l'a fait.
Ici l'attention de Julien redoubla. Il avait compris du premier mot que le
bonapartiste Falcoz était l'ancien ami d'enfance de M. de Rênal, par lui répudié
en 1816, et le philosophe Saint-Giraud devait être frère de ce chef de bureau à
la préfecture de..., qui savait se faire adjuger à bon compte les maisons des
communes.
-- Et tout cela c'est ton Bonaparte qui l'a fait, continuait Saint-Giraud. Un
honnête homme, inoffensif s'il en fut, avec quarante ans et cinq cent mille
francs, ne peut pas s'établir en province et y trouver la paix; ses prêtres et
ses nobles l'en chassent.
-- Ah! ne dis pas de mal de lui, s'écria Falcoz, jamais la France n'a été si
haut dans l'estime des peuples que pendant les treize ans qu'il a régné. Alors,
il y avait de la grandeur dans tout ce qu'on faisait.
-- Ton Empereur, que le diable emporte, reprit l'homme de quarante-quatre ans,
n'a été grand que sur ses champs de bataille, et lorsqu'il a rétabli les
finances vers 1802. Que veut dire toute sa conduite depuis? Avec ses
chambellans, sa pompe et ses réceptions aux Tuileries, il a donné une nouvelle
édition de toutes les niaiseries monarchiques. Elle était corrigée, elle eût pu
passer encore un siècle ou deux. Les nobles et les prêtres ont voulu revenir à
l'ancienne, mais ils n'ont pas la main de fer qu'il faut pour la débiter au
public.
-- Voilà bien le langage d'un ancien imprimeur!
-- Qui me chasse de ma terre? continua l'imprimeur en colère. Les prêtres, que
Napoléon a rappelés par son concordat, au lieu de les traiter comme l'Etat
traite les médecins, les avocats, les astronomes, de ne voir en eux que des
citoyens, sans s'inquiéter de l'industrie par laquelle ils cherchent à gagner
leur vie. Y aurait-il aujourd'hui des gentilshommes insolents, si ton Bonaparte
n'eût fait des barons et des comtes? Non, la mode en était passée. Après les
prêtres, ce sont les petits nobles campagnards qui m'ont donné le plus d'humeur,
et m'ont forcé à me faire libéral.
La conversation fut infinie, ce texte va occuper la France encore un
demi-siècle. Comme Saint-Giraud répétait toujours qu'il était impossible de
vivre en province, Julien proposa timidement l'exemple de M. de Rênal.
-- Parbleu, jeune homme, vous êtes bon! s'écria Falcoz; il s'est fait marteau
pour n'être pas enclume, et un terrible marteau encore. Mais je le vois débordé
par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-là? voilà le véritable. Que dira votre
M. de Rênal lorsqu'il se verra destitué un de ces quatre matins, et le Valenod
mis à sa place?
-- Il restera tête à tête avec ses crimes, dit Saint-Giraud. Vous connaissez
donc Verrières, jeune homme? Eh bien! Bonaparte, que le ciel confonde, lui et
ses friperies monarchiques, a rendu possible le règne des Rênal et des Chélan,
qui a amené le règne des Valenod et des Maslon.
Cette conversation d'une sombre politique étonnait Julien, et le distrayait de
ses rêveries voluptueuses.
Il fut peu sensible au premier aspect de Paris, aperçu dans le lointain. Les
châteaux en Espagne sur son sort à venir avaient à lutter avec le souvenir
encore présent des vingt-quatre heures qu'il venait de passer à Verrières. Il se
jurait de ne jamais abandonner les enfants de son amie, et de tout quitter pour
les protéger, si les impertinences des prêtres nous donnent la république et les
persécutions contre les nobles.
Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à Verrières, si, au moment où il
appuyait son échelle contre la croisée de la chambre à coucher de Mme de Rênal,
il avait trouvé cette chambre occupée par un étranger, ou par M. de Rênal?
Mais aussi quelles délices les deux premières heures, quand son amie voulait
sincèrement le renvoyer et qu'il plaidait sa cause, assis auprès d'elle dans
l'obscurité! Une âme comme celle de Julien est suivie par de tels souvenirs
durant toute une vie. Le reste de l'entrevue se confondait déjà avec les
premières époques de leurs amours, quatorze mois auparavant.
Julien fut réveillé de sa rêverie profonde, parce que la voiture s'arrêta. On
venait d'entrer dans la cour des postes, rue J.-J.-Rousseau. -- Je veux aller à
la Malmaison, dit-il à un cabriolet qui s'approcha.
-- A cette heure, monsieur, et pour quoi faire?
-- Que vous importe! marchez.
Toute vraie passion ne songe qu'à elle. C'est pourquoi, ce me semble, les
passions sont si ridicules à Paris, où le voisin prétend toujours qu'on pense
beaucoup à lui. Je me garderai de raconter les transports de Julien à la
Malmaison. Il pleura. Quoi! malgré les vilains murs blancs construits cette
année, et qui coupent ce parc en morceaux? Oui, monsieur: pour Julien comme pour
la postérité, il n'y avait rien entre Arcole, Sainte-Hélène et la Malmaison.
Le soir, Julien hésita beaucoup avant d'entrer au spectacle, il avait des idées
étranges sur ce lieu de perdition.
Une profonde méfiance l'empêcha d'admirer le Paris vivant, il n'était touché que
des monuments laissés par son héros.
Me voici donc dans le centre de l'intrigue et de l'hypocrisie! Ici règnent les
protecteurs de l'abbé de Frilair.
Le soir du troisième jour, la curiosité l'emporta sur le projet de tout voir
avant de se présenter à l'abbé Pirard. Cet abbé lui expliqua, d'un ton froid, le
genre de vie qui l'attendait chez M. de La Mole.
-- Si au bout de quelques mois vous n'êtes pas utile, vous rentrerez au
séminaire, mais par la bonne porte. Vous allez loger chez le marquis, l'un des
plus grands seigneurs de France. Vous porterez l'habit noir, mais comme un homme
qui est en deuil, et non pas comme un ecclésiastique. J'exige que, trois fois la
semaine, vous suiviez vos études en théologie dans un séminaire, où je vous
ferai présenter. Chaque jour, à midi, vous vous établirez dans la bibliothèque
du marquis, qui compte vous employer à faire des lettres pour des procès et
d'autres affaires. Le marquis écrit, en deux mots, en marge de chaque lettre
qu'il reçoit, le genre de réponse qu'il faut y faire. J'ai prétendu qu'au bout
de trois mois, vous seriez en état de faire ces réponses, de façon que, sur
douze que vous présenterez à la signature du marquis, il puisse en signer huit
ou neuf. Le soir, à huit heures, vous mettrez son bureau en ordre, et à dix vous
serez libre.
Il se peut, continua l'abbé Pirard, que quelque vieille dame ou quelque homme au
ton doux vous fasse entrevoir des avantages immenses, ou tout grossièrement vous
offre de l'or pour lui montrer les lettres reçues par le marquis...
-- Ah monsieur! s'écria Julien rougissant.
-- Il est singulier, dit l'abbé avec un sourire amer, que pauvre comme vous
l'êtes, et après une année de séminaire, il vous reste encore de ces
indignations vertueuses. Il faut que vous ayez été bien aveugle!
Serait-ce la force du sang? se dit l'abbé à demi-voix et comme se parlant à
soi-même. Ce qu'il y a de singulier, ajouta-t-il en regardant Julien, c'est que
le marquis vous connaît... Je ne sais comment. Il vous donne, pour commencer,
cent louis d'appointements. C'est un homme qui n'agit que par caprice, c'est là
son défaut; il luttera d'enfantillages avec vous. S'il est content, vos
appointements pourront s'élever par la suite jusqu'à huit mille francs.
Mais vous sentez bien, reprit l'abbé d'un ton aigre, qu'il ne vous donne pas
tout cet argent pour vos beaux yeux. Il s'agit d'être utile. A votre place, moi,
je parlerais très peu, et surtout je ne parlerais jamais de ce que j'ignore.
Ah! dit l'abbé, j'ai pris des informations pour vous; j'oubliais la famille de
M. de La Mole. Il a deux enfants, une fille et un fils de dix-neuf ans, élégant
par excellence, espèce de fou, qui ne sait jamais à midi ce qu'il fera à deux
heures. Il a de l'esprit, de la bravoure; il a fait la guerre d'Espagne. Le
marquis espère, je ne sais pourquoi, que vous deviendrez l'ami du jeune comte
Norbert. J'ai dit que vous étiez un grand latiniste, peut-être compte-t-il que
vous apprendrez à son fils quelques phrases toutes faites, sur Cicéron et
Virgile.
A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau jeune homme;
et, avant de céder à ses avances parfaitement polies, mais un peu gâtées par
l'ironie, je me les ferais répéter plus d'une fois.
Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous mépriser
d'abord, parce que vous n'êtes qu'un petit bourgeois. Son aïeul à lui était de
la Cour, et eut l'honneur d'avoir la tête tranchée en place de Grève le 26 avril
1574, pour une intrigue politique. Vous, vous êtes le fils d'un charpentier de
Verrières, et de plus, aux gages de son père. Pesez bien ces différences, et
étudiez l'histoire de cette famille dans Moreri; tous les flatteurs qui dînent
chez eux y font de temps en temps ce qu'ils appellent des allusions délicates.
Prenez garde à la façon dont vous répondrez aux plaisanteries de M. le comte
Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards et futur pair de France, et ne
venez pas me faire des doléances par la suite.
-- Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas même
répondre à un homme qui me méprise.
-- Vous n'avez pas d'idée de ce mépris-là; il ne se montrera que par des
compliments exagérés. Si vous étiez un sot, vous pourriez vous y laisser
prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez vous y laisser prendre.
-- Le jour où tout cela ne me conviendra plus, dit Julien, passerai-je pour un
ingrat, si je retourne à ma petite cellule n° 103?
-- Sans doute, répondit l'abbé, tous les complaisants de la maison vous
calomnieront, mais je paraîtrai, moi. Adsum qui feci . Je dirai que c'est
de moi que vient cette résolution.
Julien était navré du ton amer et presque méchant qu'il remarquait chez M.
Pirard; ce ton gâtait tout à fait sa dernière réponse.
Le fait est que l'abbé se faisait un scrupule de conscience d'aimer Julien, et
c'est avec une sorte de terreur religieuse qu'il se mêlait aussi directement du
sort d'un autre.
-- Vous verrez encore, ajouta-t-il avec la même mauvaise grâce, et comme
accomplissant un devoir pénible, vous verrez Mme la marquise de La Mole. C'est
une grande femme blonde, dévote, hautaine, parfaitement polie, et encore plus
insignifiante. Elle est fille du vieux duc de Chaulnes, si connu par ses
préjugés nobiliaires. Cette grande dame est une sorte d'abrégé, en haut relief,
de ce qui fait au fond le caractère des femmes de son rang. Elle ne cache pas,
elle, qu'avoir eu des ancêtres qui soient allés aux croisades est le seul
avantage qu'elle estime. L'argent ne vient que longtemps après: cela vous
étonne? Nous ne sommes plus en province, mon ami.
Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs parler de nos princes avec
un ton de légèreté singulier. Pour Mme de La Mole, elle baisse la voix par
respect toutes les fois qu'elle nomme un prince et surtout une princesse. Je ne
vous conseillerais pas de dire devant elle que Philippe II ou Henri VIII furent
des monstres. Ils ont été ROIS, ce qui leur donne des droits imprescriptibles
aux respects de tous et surtout aux respects d'êtres sans naissance, tels que
vous et moi. Cependant, ajouta M. Pirard, nous sommes prêtres, car elle vous
prendra pour tel; à ce titre elle nous considère comme des valets de chambre
nécessaires à son salut.
-- Monsieur, dit Julien, il me semble que je ne serai pas longtemps à Paris.
-- A la bonne heure; mais remarquez qu'il n'y a de fortune, pour un homme de
notre robe, que par les grands seigneurs. Avec ce je ne sais quoi
d'indéfinissable, du moins pour moi, qu'il y a dans votre caractère, si vous ne
faites pas fortune vous serez persécuté; il n'y a pas de moyen terme pour vous.
Ne vous abusez pas. Les hommes voient qu'ils ne vous font pas plaisir en vous
adressant la parole; dans un pays social comme celui-ci, vous êtes voué au
malheur, si vous n'arrivez pas aux respects.
Que seriez-vous devenu à Besançon, sans ce caprice du marquis de La Mole? Un
jour, vous comprendrez toute la singularité de ce qu'il fait pour vous, et, si
vous n'êtes pas un monstre, vous aurez pour lui et sa famille une éternelle
reconnaissance. Que de pauvres abbés, plus savants que vous, ont vécu des années
à Paris, avec les quinze sous de leur messe et les dix sous de leurs arguments
en Sorbonne!... Rappelez-vous ce que je vous contais, l'hiver dernier, des
premières années de ce mauvais sujet de cardinal Dubois. Votre orgueil se
croirait-il, par hasard, plus de talent que lui?
Moi, par exemple, homme tranquille et médiocre, je comptais mourir dans mon
séminaire; j'ai eu l'enfantillage de m'y attacher. Eh bien! j'allais être
destitué quand j'ai donné ma démission. Savez-vous quelle était ma fortune?
J'avais cinq cent vingt francs de capital, ni plus ni moins; pas un ami, à peine
deux ou trois connaissances. M. de La Mole, que je n'avais jamais vu, m'a tiré
de ce mauvais pas; il n'a eu qu'un mot à dire, et l'on m'a donné une cure dont
tous les paroissiens sont des gens aisés, au-dessus des vices grossiers, et le
revenu me fait honte, tant il est peu proportionné à mon travail. Je ne vous ai
parlé aussi longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette tête.
Encore un mot: j'ai le malheur d'être irascible; il est possible que vous et moi
nous cessions de nous parler.
Si les hauteurs de la marquise, ou les mauvaises plaisanteries de son fils, vous
rendent cette maison décidément insupportable, je vous conseille de finir vos
études dans quelque séminaire à trente lieues de Paris, et plutôt au nord qu'au
midi. Il y a au nord plus de civilisation et moins d'injustices; et, ajouta-t-il
en baissant la voix, il faut que je l'avoue, le voisinage des journaux de Paris
fait peur aux petits tyrans.
Si nous continuons à trouver du plaisir à nous voir, et que la maison du marquis
ne vous convienne pas, je vous offre la place de mon vicaire, et je partagerai
par moitié avec vous ce que rend cette cure. Je vous dois cela et plus encore,
ajouta-t-il en interrompant les remerciements de Julien, pour l'offre singulière
que vous m'avez faite à Besançon. Si au lieu de cinq cent vingt francs, je
n'avais rien eu, vous m'eussiez sauvé.
L'abbé avait perdu son ton de voix cruel. A sa grande honte, Julien se sentit
les larmes aux yeux; il mourait d'envie de se jeter dans les bras de son ami: il
ne put s'empêcher de lui dire, de l'air le plus mâle qu'il put affecter:
-- J'ai été haï de mon père depuis le berceau; c'était un de mes grands
malheurs; mais je ne me plaindrai plus du hasard, j'ai retrouvé un père en vous,
monsieur.
-- C'est bon, c'est bon, dit l'abbé embarrassé; puis rencontrant fort à propos
un mot de directeur de séminaire: il ne faut jamais dire le hasard, mon enfant,
dites toujours la Providence.
Le fiacre s'arrêta; le cocher souleva le marteau de bronze d'une porte immense:
c'était l'HÔTEL DE LA MOLE; et, pour que les passants ne pussent en douter, ces
mots se lisaient sur un marbre noir au-dessus de la porte.
Cette affectation déplut à Julien. Ils ont tant de peur des jacobins! Ils voient
un Robespierre et sa charrette derrière chaque haie; ils en sont souvent à
mourir de rire, et ils affichent ainsi leur maison pour que la canaille la
reconnaisse en cas d'émeute, et la pille. Il communiqua sa pensée à l'abbé
Pirard.
-- Ah! pauvre enfant, vous serez bientôt mon vicaire. Quelle épouvantable idée
vous est venue là!
-- Je ne trouve rien de si simple, dit Julien.
La gravité du portier et surtout la propreté de la cour l'avaient frappé
d'admiration. Il faisait un beau soleil.
-- Quelle architecture magnifique! dit-il à son ami.
Il s'agissait d'un de ces hôtels à façade si plate du faubourg Saint-Germain,
bâtis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la mode et le beau n'ont été
si loin l'un de l'autre.
CHAPITRE II
ENTRÉE DANS LE MONDE
Souvenir ridicule et touchant: le premier salon où à dix-huit ans l'on a
paru seul et sans appui! le regard d'une femme suffisait pour m'intimider. Plus
je voulais plaire, plus je devenais gauche. Je me faisais de tout les idées les
plus fausses; ou je me livrais sans motifs, ou je voyais dans un homme un ennemi
parce qu'il m'avait regardé d'un air grave. Mais alors, au milieu des affreux
malheurs de ma timidité, qu'un beau jour était beau!
KANT.
Julien s'arrêtait ébahi au milieu de la cour.
-- Ayez donc l'air raisonnable, dit l'abbé Pirard; il vous vient des idées
horribles, et puis vous n'êtes qu'un enfant! Où est le nil mirari
d'Horace? (Jamais d'enthousiasme.) Songez que ce peuple de laquais, vous voyant
établi ici, va chercher à se moquer de vous; ils verront en vous un égal, mis
injustement au-dessus d'eux. Sous les dehors de la bonhomie, des bons conseils,
du désir de vous guider, ils vont essayer de vous faire tomber dans quelque
grosse balourdise.
-- Je les en défie, dit Julien en se mordant la lèvre, et il reprit toute sa
méfiance.
Les salons que ces messieurs traversèrent au premier étage, avant d'arriver au
cabinet du marquis, vous eussent semblé, ô mon lecteur, aussi tristes que
magnifiques. On vous les donnerait tels qu'ils sont, que vous refuseriez de les
habiter; c'est la patrie du bâillement et du raisonnement triste. Ils
redoublèrent l'enchantement de Julien. Comment peut-on être malheureux,
pensait-il, quand on habite un séjour aussi splendide!
Enfin, ces messieurs arrivèrent à la plus laide des pièces de ce superbe
appartement: à peine s'il y faisait jour; là, se trouva un petit homme maigre, à
l'oeil vif et en perruque blonde. L'abbé se retourna vers Julien et le présenta.
C'était le marquis. Julien eut beaucoup de peine à le reconnaître, tant il lui
trouva l'air poli. Ce n'était plus le grand seigneur, à mine si altière, de
l'abbaye de Bray-le-Haut. Il sembla à Julien que sa perruque avait beaucoup trop
de cheveux. A l'aide de cette sensation, il ne fut point du tout intimidé. Le
descendant de l'ami de Henri III lui parut d'abord avoir une tournure assez
mesquine. Il était fort maigre et s'agitait beaucoup. Mais il remarqua bientôt
que le marquis avait une politesse encore plus agréable à l'interlocuteur que
celle de l'évêque de Besançon lui-même. L'audience ne dura pas trois minutes. En
sortant, l'abbé dit à Julien:
-- Vous avez regardé le marquis, comme vous eussiez fait un tableau. Je ne suis
pas un grand grec dans ce que ces gens-ci appellent la politesse, bientôt vous
en saurez plus que moi; mais enfin la hardiesse de votre regard m'a semblé peu
polie.
On était remonté en fiacre; le cocher arrêta près du boulevard; l'abbé
introduisit Julien dans une suite de grands salons. Julien remarqua qu'il n'y
avait pas de meubles. Il regardait une magnifique pendule dorée, représentant un
sujet très indécent selon lui, lorsqu'un monsieur fort élégant s'approcha d'un
air riant. Julien fit un demi-salut.
Le monsieur sourit et lui mit la main sur l'épaule. Julien tressaillit et fit un
saut en arrière. Il rougit de colère. L'abbé Pirard, malgré sa gravité, rit aux
larmes. Le monsieur était un tailleur.
-- Je vous rends votre liberté pour deux jours, lui dit l'abbé en sortant; c'est
alors seulement que vous pourrez être présenté à Mme de la Mole. Un autre vous
garderait comme une jeune fille, en ces premiers moments de votre séjour dans
cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout de suite, si vous avez à vous perdre,
et je serai délivré de la faiblesse que j'ai de penser à vous. Après-demain
matin, ce tailleur vous portera deux habits; vous donnerez cinq francs au garçon
qui vous les essaiera. Du reste, ne faites pas connaître le son de votre voix à
ces Parisiens-là. Si vous dites un mot, ils trouveront le secret de se moquer de
vous. C'est leur talent. Après-demain soyez chez moi à midi... Allez,
perdez-vous... J'oubliais, allez commander des bottes, des chemises, un chapeau
aux adresses que voici.
Julien regardait l'écriture de ces adresses.
-- C'est la main du marquis, dit l'abbé; c'est un homme actif qui prévoit tout,
et qui aime mieux faire que commander. Il vous prend auprès de lui pour que vous
lui épargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez d'esprit pour bien exécuter
toutes les choses que cet homme vif vous indiquera à demi-mot? C'est ce que
montrera l'avenir: gare à vous!
Julien entra sans dire un seul mot chez les ouvriers indiqués par les adresses;
il remarqua qu'il en était reçu avec respect, et le bottier, en écrivant son nom
sur son registre, mit M. Julien de Sorel.
Au cimetière du Père-Lachaise, un monsieur fort obligeant, et encore plus
libéral dans ses propos, s'offrit pour indiquer à Julien le tombeau du maréchal
Ney, qu'une politique savante prive de l'honneur d'une épitaphe. Mais en se
séparant de ce libéral, qui, les larmes aux yeux, le serrait presque dans ses
bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut riche de cette expérience que le
surlendemain, à midi, il se présenta à l'abbé Pirard, qui le regarda beaucoup.
-- Vous allez peut-être devenir un fat, lui dit l'abbé d'un air sévère. Julien
avait l'air d'un fort jeune homme, en grand deuil; il était à la vérité très
bien, mais le bon abbé était trop provincial lui-même pour voir que Julien avait
encore cette démarche des épaules qui en province est à la fois élégance et
importance. En voyant Julien, le marquis jugea ses grâces d'une manière si
différente de celle du bon abbé, qu'il lui dit:
-- Auriez-vous quelque objection à ce que M. Sorel prît des leçons de danse?
L'abbé resta pétrifié.
-- Non, répondit-il enfin, Julien n'est pas prêtre.
Le marquis montant deux à deux les marches d'un petit escalier dérobé, alla
lui-même installer notre héros dans une jolie mansarde qui donnait sur l'immense
jardin de l'hôtel. Il lui demanda combien il avait pris de chemises chez la
lingère.
-- Deux, répondit Julien, intimidé de voir un si grand seigneur descendre à ces
détails.
-- Fort bien, reprit le marquis d'un air sérieux et avec un certain ton
impératif et bref, qui donna à penser à Julien, fort bien! prenez encore
vingt-deux chemises. Voici le premier quartier de vos appointements.
En descendant de la mansarde, le marquis appela un homme âgé:
-- Arsène, lui dit-il, vous servirez M. Sorel.
Peu de minutes après, Julien se trouva seul dans une bibliothèque magnifique; ce
moment fut délicieux. Pour n'être pas surpris dans son émotion, il alla se
cacher dans un petit coin sombre; de là il contemplait avec ravissement le dos
brillant des livres: Je pourrai lire tout cela, se disait-il. Et comment me
déplairais-je ici? M. de Rênal se serait cru déshonoré à jamais de la centième
partie de ce que le marquis de La Mole vient de faire pour moi.
Mais, voyons les copies à faire. Cet ouvrage terminé, Julien osa s'approcher des
livres; il faillit devenir fou de joie en trouvant une édition de Voltaire. Il
courut ouvrir la porte de la bibliothèque pour n'être pas surpris. Il se donna
ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des quatre-vingts volumes. Ils étaient reliés
magnifiquement, c'était le chef-d'oeuvre du meilleur ouvrier de Londres. Il n'en
fallait pas tant pour porter au comble l'admiration de Julien.
Une heure après, le marquis entra, regarda les copies, et remarqua avec
étonnement que Julien écrivait cela avec deux ll, cella . Tout ce
que l'abbé m'a dit de sa science serait-il tout simplement un conte! Le marquis
fort découragé, lui dit avec douceur:
-- Vous n'êtes pas sûr de votre orthographe?
-- Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde au tort qu'il se
faisait; il était attendri des bontés du marquis, qui lui rappelait le ton rogue
de M. de Rênal.
C'est du temps perdu que toute cette expérience de petit abbé franc-comtois,
pensa le marquis; mais j'avais un si grand besoin d'un homme sûr!
-- Cela ne s'écrit qu'avec un l , lui dit le marquis; quand vos
copies seront terminées, cherchez dans le dictionnaire les mots de l'orthographe
desquels vous ne serez pas sûr.
A six heures, le marquis le fit demander, il regarda avec une peine évidente les
bottes de Julien: J'ai un tort à me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous
les jours à cinq heures et demie, il faut vous habiller.
Julien le regardait sans comprendre.
-- Je veux dire mettre des bas. Arsène vous en fera souvenir; aujourd'hui je
ferai vos excuses.
En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien dans un salon
resplendissant de dorures. Dans les occasions semblables, M. de Rênal ne
manquait jamais de doubler le pas pour avoir l'avantage de passer le premier à
la porte. La petite vanité de son ancien patron fit que Julien marcha sur les
pieds du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de sa goutte. -- Ah! il est
balourd par-dessus le marché, se dit celui-ci. Il le présenta à une femme de
haute taille et d'un aspect imposant. C'était la marquise. Julien lui trouva
l'air impertinent, un peu comme Mme de Maugiron, la sous-préfète de
l'arrondissement de Verrières, quand elle assistait au dîner de la
Saint-Charles. Un peu troublé de l'extrême magnificence du salon, Julien
n'entendit pas ce que disait M. de La Mole. La marquise daigna à peine le
regarder. Il y avait quelques hommes parmi lesquels Julien reconnut avec un
plaisir indicible le jeune évêque d'Agde, qui avait daigné lui parler quelques
mois auparavant à la cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat fut effrayé sans
doute des yeux tendres que fixait sur lui la timidité de Julien, et ne se soucia
point de reconnaître ce provincial.
Les hommes réunis dans ce salon semblèrent à Julien avoir quelque chose de
triste et de contraint; on parle bas à Paris, et l'on n'exagère pas les petites
choses.
Un joli jeune homme, avec des moustaches, très pâle et très élancé, entra vers
les six heures et demie; il avait une tête fort petite.
-- Vous vous ferez toujours attendre, dit la marquise, à laquelle il baisait la
main.
Julien comprit que c'était le comte de La Mole. Il le trouva charmant dès le
premier abord.
Est-il possible, se dit-il, que ce soit là l'homme dont les plaisanteries
offensantes doivent me chasser de cette maison!
A force d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua qu'il était en bottes et en
éperons; et moi je dois être en souliers, apparemment comme inférieur. On se mit
à table. Julien entendit la marquise qui disait un mot sévère, en élevant un peu
la voix. Presque en même temps il aperçut une jeune personne, extrêmement blonde
et fort bien faite, qui vint s'asseoir vis-à-vis de lui. Elle ne lui plut point;
cependant en la regardant attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des
yeux aussi beaux; mais ils annonçaient une grande froideur d'âme. Par la suite,
Julien trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui qui examine, mais qui se
souvient de l'obligation d'être imposant. Mme de Rênal avait cependant de bien
beaux yeux, se disait-il, le monde lui en faisait compliment; mais ils n'avaient
rien de commun avec ceux-ci. Julien n'avait pas assez d'usage pour distinguer
que c'était du feu de la saillie que brillaient de temps en temps les yeux de
Mlle Mathilde, c'est ainsi qu'il l'entendit nommer. Quand les yeux de Mme de
Rênal s'animaient, c'était du feu des passions, ou par l'effet d'une indignation
généreuse au récit de quelque action méchante. Vers la fin du repas, Julien
trouva un mot pour exprimer le genre de beauté des yeux de Mlle de La Mole: Ils
sont scintillants, se dit-il. Du reste, elle ressemblait cruellement à sa mère,
qui lui déplaisait de plus en plus, et il cessa de la regarder. En revanche, le
comte Norbert lui semblait admirable de tous points. Julien était tellement
séduit, qu'il n'eut pas l'idée d'en être jaloux et de le haïr, parce qu'il était
plus riche et plus noble que lui.
Julien trouva que le marquis avait l'air de s'ennuyer.
Vers le second service, il dit à son fils:
-- Norbert, je te demande tes bontés pour M. Julien Sorel que je viens de
prendre à mon état-major, et dont je prétends faire un homme, si cella se
peut.
-- C'est mon secrétaire, dit le marquis à son voisin, et il écrit cela
avec deux ll .
Tout le monde regarda Julien, qui fit une inclination de tête un peu trop
marquée à Norbert; mais en général on fut content de son regard.
Il fallait que le marquis eût parlé du genre d'éducation que Julien avait reçue,
car un des convives l'attaqua sur Horace: C'est précisément en parlant d'Horace
que j'ai réussi auprès de l'évêque de Besançon, se dit Julien, apparemment
qu'ils ne connaissent que cet auteur. A partir de cet instant, il fut maître de
lui. Ce mouvement fut rendu facile, parce qu'il venait de décider que Mlle de La
Mole ne serait jamais une femme à ses yeux. Depuis le séminaire, il mettait les
hommes au pis, et se laissait difficilement intimider par eux. Il eût joui de
tout son sang-froid, si la salle à manger eût été meublée avec moins de
magnificence. C'était, dans le fait, deux glaces de huit pieds de haut chacune,
et dans lesquelles il regardait quelquefois son interlocuteur en parlant
d'Horace, qui lui imposaient encore. Ses phrases n'étaient pas trop longues pour
un provincial. Il avait de beaux yeux, dont la timidité tremblante ou heureuse,
quand il avait bien répondu, redoublait l'éclat. Il fut trouvé agréable. Cette
sorte d'examen jetait un peu d'intérêt dans un dîner grave. Le marquis engagea
par un signe l'interlocuteur de Julien à le pousser vivement. Serait-il possible
qu'il sût quelque chose, pensait-il!
Julien répondit en inventant ses idées, et perdit assez de sa timidité pour
montrer, non pas de l'esprit, chose impossible à qui ne sait pas la langue dont
on se sert à Paris, mais il eut des idées nouvelles quoique présentées sans
grâce ni à-propos et l'on vit qu'il savait parfaitement le latin.
L'adversaire de Julien était un académicien des Inscriptions, qui, par hasard,
savait le latin; il trouva en Julien un très bon humaniste, n'eut plus la
crainte de le faire rougir, et chercha réellement à l'embarrasser. Dans la
chaleur du combat, Julien oublia enfin l'ameublement magnifique de la salle à
manger, il en vint à exposer sur les poètes latins des idées que l'interlocuteur
n'avait lues nulle part. En honnête homme il en fit honneur au jeune secrétaire.
Par bonheur, on entama une discussion sur la question de savoir si Horace a été
pauvre ou riche: un homme aimable, voluptueux et insouciant, faisant des vers
pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Molière et de La Fontaine; ou un pauvre
diable de poète lauréat suivant la Cour et faisant des odes pour le jour de
naissance du roi, comme Southey, l'accusateur de lord Byron. On parla de l'état
de la société sous Auguste et sous George IV; aux deux époques l'aristocratie
était toute-puissante; mais à Rome, elle se voyait arracher le pouvoir par
Mécène, qui n'était que simple chevalier; et en Angleterre elle avait réduit
George à peu près à l'état d'un doge de Venise. Cette discussion sembla tirer le
marquis de l'état de torpeur où l'ennui le plongeait au commencement du dîner.
Julien ne comprenait rien à tous les noms modernes, comme Southey, lord Byron,
George IV, qu'il entendait prononcer pour la première fois. Mais il n'échappa à
personne que toutes les fois qu'il était question de faits passés à Rome, et
dont la connaissance pouvait se déduire des oeuvres d'Horace, de Martial, de
Tacite, etc., il avait une incontestable supériorité. Julien s'empara sans façon
de plusieurs idées qu'il avait apprises de l'évêque de Besançon, dans la fameuse
discussion qu'il avait eue avec ce prélat; ce ne furent pas les moins goûtées.
Lorsqu'on fut las de parler de poètes, la marquise, qui se faisait une loi
d'admirer tout ce qui amusait son mari, daigna regarder Julien.
-- Les manières gauches de ce jeune abbé cachent peut-être un homme instruit,
dit à la marquise l'académicien qui se trouvait près d'elle; et Julien en
entendit quelque chose. Les phrases toutes faites convenaient assez à l'esprit
de la maîtresse de la maison; elle adopta celle-ci sur Julien, et se sut bon gré
d'avoir engagé l'académicien à dîner. Il amuse M. de La Mole, pensait-elle.
CHAPITRE III
LES PREMIERS PAS
Cette immense vallée remplie de lumières éclatantes et de tant de milliers
d'hommes éblouit ma vue.
Pas un ne me connaît, tous me sont supérieurs. Ma tête
se perd.
Poemi dell'av. REINA.
Le lendemain, de fort bonne heure, Julien faisait des copies de lettres dans la
bibliothèque, lorsque Mlle Mathilde y entra par une petite porte de dégagement,
fort bien cachée avec des dos de livres. Pendant que Julien admirait cette
invention, Mlle Mathilde paraissait fort étonnée et assez contrariée de le
rencontrer là. Julien lui trouva en papillotes l'air dur, hautain et presque
masculin. Mlle de La Mole avait le secret de voler des livres dans la
bibliothèque de son père sans qu'il y parût. La présence de Julien rendait
inutile sa course de ce matin, ce qui la contraria d'autant plus, qu'elle venait
chercher le second volume de La Princesse de Babylone de Voltaire, digne
complément d'une éducation éminemment monarchique et religieuse, chef-d'oeuvre
du Sacré-Coeur! Cette pauvre fille, à dix-neuf ans, avait déjà besoin du piquant
de l'esprit pour s'intéresser à un roman.
Le comte Norbert parut dans la bibliothèque vers les trois heures; il venait
étudier un journal, pour pouvoir parler politique le soir, et fut bien aise de
rencontrer Julien, dont il avait oublié l'existence. Il fut parfait pour lui; il
lui offrit de monter à cheval.
-- Mon père nous donne congé jusqu'au dîner.
Julien comprit ce nous et le trouva charmant.
-- Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s'il s'agissait d'abattre un arbre
de quatre-vingts pieds de haut, de l'équarrir et d'en faire des planches, je
m'en tirerais bien, j'ose le dire; mais monter à cheval, cela ne m'est pas
arrivé six fois en ma vie.
-- Eh bien, ce sera la septième, dit Norbert.
Au fond, Julien se rappelait l'entrée du roi de***, à Verrières, et croyait
monter à cheval supérieurement. Mais, en revenant du bois de Boulogne, au beau
milieu de la rue du Bac, il tomba, en voulant éviter brusquement un cabriolet,
et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir deux habits. Au dîner, le marquis
voulant lui adresser la parole, lui demanda des nouvelles de sa promenade;
Norbert se hâta de répondre en termes généraux.
-- M. le comte est plein de bontés pour moi, reprit Julien, je l'en remercie, et
j'en sens tout le prix. Il a daigné me faire donner le cheval le plus doux et le
plus joli; mais enfin il ne pouvait pas m'y attacher, et, faute de cette
précaution, je suis tombé au beau milieu de cette rue si longue, près du pont.
Mlle Mathilde essaya en vain de dissimuler un éclat de rire; ensuite son
indiscrétion demanda des détails. Julien s'en tira avec beaucoup de simplicité;
il eut de la grâce sans le savoir.
-- J'augure bien de ce petit prêtre, dit le marquis à l'académicien; un
provincial simple en pareille occurrence! c'est ce qui ne s'est jamais vu et ne
se verra plus; et encore il raconte son malheur devant des dames !
Julien mit tellement les auditeurs à leur aise sur son infortune, qu'à la fin du
dîner, lorsque la conversation générale eut pris un autre cours, Mlle Mathilde
faisait des questions à son frère sur les détails de l'événement malheureux. Ses
questions se prolongeant, et Julien rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa
répondre directement, quoiqu'il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent par
rire, comme auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond d'un
bois.
Le lendemain, Julien assista à deux cours de théologie, et revint ensuite
transcrire une vingtaine de lettres. Il trouva établi près de lui, dans la
bibliothèque, un jeune homme mis avec beaucoup de soin, mais la tournure était
mesquine, et la physionomie celle de l'envie.
Le marquis entra.
-- Que faites-vous ici, monsieur Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un ton
sévère.
-- Je croyais..., reprit le jeune homme en souriant bassement.
-- Non monsieur, vous ne croyiez pas . Ceci est un essai, mais il est
malheureux.
Le jeune Tanbeau se leva furieux et disparut. C'était un neveu de l'académicien,
ami de Mme de La Mole, il se destinait aux lettres. L'académicien avait obtenu
que le marquis le prendrait pour secrétaire. Tanbeau, qui travaillait dans une
chambre écartée, ayant su la faveur dont Julien était l'objet, voulut la
partager et le matin il était venu établir son écritoire dans la bibliothèque.
A quatre heures, Julien osa, après un peu d'hésitation, paraître chez le comte
Norbert. Celui-ci allait monter à cheval, et fut embarrassé, car il était
parfaitement poli.
-- Je pense, dit-il à Julien, que bientôt vous irez au manège; et après quelques
semaines, je serai ravi de monter à cheval avec vous.
-- Je voulais avoir l'honneur de vous remercier des bontés que vous avez eues
pour moi; croyez, monsieur, ajouta Julien d'un air fort sérieux, que je sens
tout ce que je vous dois. Si votre cheval n'est pas blessé par suite de ma
maladresse d'hier, et s'il est libre, je désirerais le monter ce matin.
-- Ma foi, mon cher Sorel, à vos risques et périls. Supposez que je vous ai fait
toutes les objections que réclame la prudence; le fait est qu'il est quatre
heures, nous n'avons pas de temps à perdre.
Une fois qu'il fut à cheval:
-- Que faut-il faire pour ne pas tomber? dit Julien au jeune comte.
-- Bien des choses, répondit Norbert en riant aux éclats: par exemple, tenir le
corps en arrière.
Julien prit le grand trot. On était sur la place Louis XVI.
-- Ah! jeune téméraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore menées
par des imprudents! Une fois par terre, leurs tilburys vont vous passer sur le
corps; ils n'iront pas risquer de gâter la bouche de leur cheval en l'arrêtant
tout court.
Vingt fois Norbert vit Julien sur le point de tomber; mais enfin la promenade
finit sans accident. En rentrant, le jeune comte dit à sa soeur:
-- Je vous présente un hardi casse-cou.
A dîner, parlant à son père, d'un bout de la table à l'autre, il rendit justice
à la hardiesse de Julien; c'était tout ce qu'on pouvait louer dans sa façon de
monter à cheval. Le jeune comte avait entendu le matin les gens qui pansaient
les chevaux dans la cour prendre texte de la chute de Julien pour se moquer de
lui outrageusement.
Malgré tant de bonté, Julien se sentit bientôt parfaitement isolé au milieu de
cette famille. Tous les usages lui semblaient singuliers, et il manquait à tous.
Ses bévues faisaient la joie des valets de chambre.
L'abbé Pirard était parti pour sa cure. Si Julien est un faible roseau, qu'il
périsse; si c'est un homme de coeur, qu'il se tire d'affaire tout seul,
pensait-il.
CHAPITRE IV
L'HÔTEL DE LA MOLE
Que fait-il ici? s'y plairait-il? penserait-il y plaire?
RONSARD.
Si tout semblait étrange à Julien, dans le noble salon de l'hôtel de La Mole, ce
jeune homme, pâle et vêtu de noir, semblait à son tour fort singulier aux
personnes qui daignaient le remarquer. Mme de La Mole proposa à son mari de
l'envoyer en mission les jours où l'on avait à dîner certains personnages.
-- J'ai envie de pousser l'expérience jusqu'au bout, répondit le marquis. L'abbé
Pirard prétend que nous avons tort de briser l'amour-propre des gens que nous
admettons auprès de nous. On ne s'appuieque sur ce qui résiste , etc.
Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue, c'est du reste un
sourd-muet.
Pour que je puisse m'y reconnaître, il faut, se dit Julien, que j'écrive les
noms et un mot sur le caractère des personnages que je vois arriver dans ce
salon.
Il plaça en première ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui faisaient la
cour à tout hasard, le croyant protégé par un caprice du marquis. C'étaient de
pauvres hères, plus ou moins plats; mais, il faut le dire à la louange de cette
classe d'hommes telle qu'on la trouve aujourd'hui dans les salons de
l'aristocratie, ils n'étaient pas plats également pour tous. Tel d'entre eux se
fût laissé malmener par le marquis, qui se fût révolté contre un mot dur à lui
adressé par Mme de La Mole.
Il y avait trop de fierté et trop d'ennui au fond du caractère des maîtres de la
maison; ils étaient trop accoutumés à outrager pour se désennuyer, pour qu'ils
pussent espérer de vrais amis. Mais, excepté les jours de pluie, et dans les
moments d'ennui féroce, qui étaient rares, on les trouvait toujours d'une
politesse parfaite.
Si les cinq ou six complaisants qui témoignaient une amitié si paternelle à
Julien eussent déserté l'hôtel de La Mole, la marquise eût été exposée à de
grands moments de solitude; et, aux yeux des femmes de ce rang, la solitude est
affreuse: c'est l'emblème de la disgrâce .
Le marquis était parfait pour sa femme; il veillait à ce que son salon fût
suffisamment garni; non pas de pairs, il trouvait ses nouveaux collègues pas
assez nobles pour venir chez lui comme amis, pas assez amusants pour y être
admis comme subalternes.
Ce ne fut que bien plus tard que Julien pénétra ces secrets. La politique
dirigeante qui fait l'entretien des maisons bourgeoises n'est abordée dans
celles de la classe du marquis, que dans les instants de détresse.
Tel est encore, même dans ce siècle ennuyé, l'empire de la nécessité de s'amuser
que même les jours de dîners, à peine le marquis avait-il quitté le salon, tout
le monde s'enfuyait. Pourvu qu'on ne plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni
du roi, ni des gens en place, ni des artistes protégés par la Cour, ni de tout
ce qui est établi; pourvu qu'on ne dît du bien ni de Béranger, ni des journaux
de l'opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se permet un
peu de franc-parler; pourvu surtout qu'on ne parlât jamais politique, on pouvait
librement raisonner de tout.
Il n'y a pas de cent mille écus de rentes ni de cordon bleu qui puissent lutter
contre une telle charte de salon. La moindre idée vive semblait une grossièreté.
Malgré le bon ton, la politesse parfaite, l'envie d'être agréable, l'ennui se
lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens qui venaient rendre des devoirs,
ayant peur de parler de quelque chose qui fît soupçonner une pensée, ou de
trahir quelque lecture prohibée, se taisaient après quelques mots bien élégants
sur Rossini et le temps qu'il faisait.
Julien observa que la conversation était ordinairement maintenue vivante par
deux vicomtes et cinq barons que M. de La Mole avait connus dans l'émigration.
Ces messieurs jouissaient de six à huit mille livres de rente; quatre tenaient
pour La Quotidienne , et trois pour La Gazette de France . L'un
d'eux avait tous les jours à raconter quelque anecdote du Château où le mot
admirable n'était pas épargné. Julien remarqua qu'il avait cinq croix, les
autres n'en avaient en général que trois.
En revanche, on voyait dans l'antichambre dix laquais en livrée, et toute la
soirée, on avait des glaces ou du thé tous les quarts d'heure; et, sur le
minuit, une espèce de souper avec du vin de Champagne.
C'était la raison qui quelquefois faisait rester Julien jusqu'à la fin; du
reste, il ne comprenait presque pas que l'on pût écouter sérieusement la
conversation ordinaire de ce salon, si magnifiquement doré. Quelquefois, il
regardait les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes ne se moquaient pas de ce
qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais par coeur, a dit cent fois
mieux, pensait-il, et encore est-il bien ennuyeux.
Julien n'était pas le seul à s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns se
consolaient en prenant force glaces; les autres par le plaisir de dire tout le
reste de la soirée: Je sors de l'hôtel de La Mole, où j'ai su que la Russie,
etc.
Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six mois que
Mme de La Mole avait récompensé une assiduité de plus de vingt années en faisant
préfet le pauvre baron Le Bourguignon, sous-préfet depuis la Restauration.
Ce grand événement avait retrempé le zèle de tous ces messieurs; ils se seraient
fâchés de bien peu de chose auparavant, ils ne se fâchèrent plus de rien.
Rarement, le manque d'égards était direct, mais Julien avait déjà surpris à
table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le marquis et sa femme, cruels
pour ceux qui étaient placés auprès d'eux. Ces nobles personnages ne
dissimulaient pas le mépris sincère pour tout ce qui n'était pas issu de gens montant dans les carrosses du roi . Julien observa que le mot
croisade était le seul qui donnât à leur figure l'expression du sérieux
profond, mêlé de respect. Le respect ordinaire avait toujours une nuance de
complaisance.
Au milieu de cette magnificence et de cet ennui, Julien ne s'intéressait à rien
qu'à M. de La Mole; il l'entendit avec plaisir protester un jour qu'il n'était
pour rien dans l'avancement de ce pauvre Le Bourguignon. C'était une attention
pour la marquise: Julien savait la vérité par l'abbé Pirard.
Un matin que l'abbé travaillait avec Julien, dans la bibliothèque du marquis, à
l'éternel procès de Frilair:
-- Monsieur, dit Julien tout à coup, dîner tous les jours avec Mme la marquise,
est-ce un de mes devoirs, ou est-ce une bonté que l'on a pour moi?
-- C'est un honneur insigne! reprit l'abbé, scandalisé. Jamais M. N...
l'académicien, qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue, n'a pu l'obtenir
pour son neveu M. Tanbeau.
-- C'est pour moi, monsieur, la partie la plus pénible de mon emploi. Je
m'ennuyais moins au séminaire. Je vois bâiller quelquefois jusqu'à Mlle de La
Mole, qui pourtant doit être accoutumée à l'amabilité des amis de la maison.
J'ai peur de m'endormir. De grâce, obtenez-moi la permission d'aller dîner à
quarante sous dans quelque auberge obscure.
L'abbé, véritable parvenu, était fort sensible à l'honneur de dîner avec un
grand seigneur. Pendant qu'il s'efforçait de faire comprendre ce sentiment par
Julien, un bruit léger leur fit tourner la tête. Julien vit Mlle de La Mole qui
écoutait. Il rougit. Elle était venue chercher un livre et avait tout entendu;
elle prit quelque considération pour Julien. Celui-là n'est pas né à genoux,
pensa-t-elle, comme ce vieil abbé. Dieu! qu'il est laid.
A dîner, Julien n'osait pas regarder Mlle de La Mole, mais elle eut la bonté de
lui adresser la parole. Ce jour-là, on attendait beaucoup de monde, elle
l'engagea à rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment guère les gens d'un
certain âge, surtout quand ils sont mis sans soin. Julien n'avait pas eu besoin
de beaucoup de sagacité pour s'apercevoir que les collègues de M. Le
Bourguignon, restés dans le salon, avaient l'honneur d'être l'objet ordinaire
des plaisanteries de Mlle de La Mole. Ce jour-là, qu'il y eût ou non de
l'affectation de sa part, elle fut cruelle pour les ennuyeux.
Mlle de La Mole était le centre d'un petit groupe qui se formait presque tous
les soirs derrière l'immense bergère de la marquise. Là, se trouvaient le
marquis de Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de Luz et deux ou trois
autres jeunes officiers, amis de Norbert ou de sa soeur. Ces messieurs
s'asseyaient sur un grand canapé bleu. A l'extrémité du canapé, opposée à celle
qu'occupait la brillante Mathilde, Julien était placé silencieusement sur une
petite chaise de paille assez basse. Ce poste modeste était envié par tous les
complaisants; Norbert y maintenait décemment le jeune secrétaire de son père, en
lui adressant la parole ou en le nommant une ou deux fois par soirée. Ce
jour-là, Mlle de La Mole lui demanda quelle pouvait être la hauteur de la
montagne sur laquelle est placée la citadelle de Besançon. Jamais Julien ne put
dire si cette montagne était plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il
riait de grand coeur de ce qu'on disait dans ce petit groupe; mais il se sentait
incapable de rien inventer de semblable. C'était comme une langue étrangère
qu'il eût comprise [Variante : et admirée], mais qu'il n'eût pu parler.
Les amis de Mathilde étaient ce jour-là en hostilité continue avec les gens qui
arrivaient dans ce vaste salon. Les amis de la maison eurent d'abord la
préférence, comme étant mieux connus. On peut juger si Julien était attentif;
tout l'intéressait, et le fond des choses et la manière d'en plaisanter.
-- Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde, il n'a plus de perruque; est-ce qu'il
voudrait arriver à la préfecture par le génie? Il étale ce front chauve qu'il
dit rempli de hautes pensées.
-- C'est un homme qui connaît toute la terre, dit le marquis de Croisenois; il
vient aussi chez mon oncle le cardinal. Il est capable de cultiver un mensonge
auprès de chacun de ses amis, pendant des années de suite, et il a deux ou trois
cents amis. Il sait alimenter l'amitié, c'est son talent. Tel que vous le voyez,
il est déjà crotté, à la porte d'un de ses amis, dès les sept heures du matin,
en hiver.
Il se brouille de temps en temps, et il écrit sept ou huit lettres pour la
brouillerie. Puis il se réconcilie, et il a sept ou huit lettres pour les
transports d'amitié. Mais c'est dans l'épanchement franc et sincère de l'honnête
homme qui ne garde rien sur le coeur, qu'il brille le plus. Cette manoeuvre
paraît, quand il a quelque service à demander. Un des grands vicaires de mon
oncle est admirable quand il raconte la vie de M. Descoulis depuis la
Restauration. Je vous l'amènerai.
-- Bah! je ne croirais pas à ces propos; c'est jalousie de métier entre petites
gens, dit le comte de Caylus.
-- M. Descoulis aura un nom dans l'histoire, reprit le marquis; il a fait la
Restauration avec l'abbé de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di Borgo.
-- Cet homme a manié des millions, dit Norbert, et je ne conçois pas qu'il
vienne ici embourser les épigrammes de mon père, souvent abominables. Combien
avez-vous trahi de fois vos amis, mon cher Descoulis? lui criait-il l'autre
jour, d'un bout de la table à l'autre.
-- Mais est-il vrai qu'il ait trahi? dit Mlle de La Mole. Qui n'a pas trahi?
-- Quoi! dit le comte de Caylus à Norbert, vous avez chez vous M. Sainclair, ce
fameux libéral; et que diable vient-il y faire? Il faut que je l'approche, que
je lui parle, que je le fasse parler; on dit qu'il a tant d'esprit.
-- Mais comment ta mère va-t-elle le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a des
idées si extravagantes, si généreuses, si indépendantes...
-- Voyez, dit Mlle de La Mole, voilà l'homme indépendant, qui salue jusqu'à
terre M. Descoulis, et qui saisit sa main. J'ai presque cru qu'il allait la
porter à ses lèvres.
-- Sainclair vient ici pour être de l'Académie, dit Norbert; voyez comme il
salue le baron L..., Croisenois.
-- Il serait moins bas de se mettre à genoux, reprit M. de Luz.
-- Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l'esprit, mais qui arrivez de
vos montagnes, tâchez de ne jamais saluer comme fait ce grand poète, fût-ce Dieu
le père.
-- Ah! voici l'homme d'esprit par excellence, M. le baron Bâton, dit Mlle de La
Mole, imitant un peu la voix du laquais qui venait de l'annoncer.
-- Je crois que même vos gens se moquent de lui. Quel nom, baron Bâton! dit M.
de Caylus.
-- Que fait le nom? nous disait-il l'autre jour, reprit Mathilde. Figurez-vous
le duc de Bouillon annoncé pour la première fois; il ne manque au public, à mon
égard, qu'un peu d'habitude...
Julien quitta le voisinage du canapé. Peu sensible encore aux charmantes
finesses d'une moquerie légère, pour rire d'une plaisanterie, il prétendait
qu'elle fût fondée en raison. Il ne voyait dans les propos de ces jeunes gens,
que le ton de dénigrement général, et en était choqué. Sa pruderie provinciale
ou anglaise allait jusqu'à y voir de l'envie, en quoi assurément il se trompait.
Le comte Norbert, se disait-il, à qui j'ai vu faire trois brouillons pour une
lettre de vingt lignes à son colonel, serait bien heureux s'il avait écrit de sa
vie une page comme celles de M. Sainclair.
Passant inaperçu à cause de son peu d'importance, Julien s'approcha
successivement de plusieurs groupes; il suivait de loin le baron Bâton et
voulait l'entendre. Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet, et Julien ne
le vit se remettre un peu que lorsqu'il eut trouvé trois ou quatre phrases
piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d'esprit avait besoin d'espace.
Le baron ne pouvait pas dire des mots; il lui fallait au moins quatre phrases de
six lignes chacune pour être brillant.
-- Cet homme disserte, il ne cause pas , disait quelqu'un derrière
Julien.
Il se retourna et rougit de plaisir quand il entendit nommer le comte Chalvet.
C'est l'homme le plus fin du siècle. Julien avait souvent trouvé son nom dans le Mémorial de Sainte-Hélène et dans les morceaux d'histoire dictés par
Napoléon. Le comte Chalvet était bref dans sa parole; ses traits étaient des
éclairs, justes, vifs, profonds. S'il parlait d'une affaire, sur-le-champ on
voyait la discussion faire un pas. Il y portait des faits, c'était plaisir de
l'entendre. Du reste, en politique, il était cynique effronté.
-- Je suis indépendant, moi, disait-il à un monsieur portant trois plaques, et
dont apparemment il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois aujourd'hui de la
même opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon opinion serait mon tyran.
Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient, firent la mine; ces messieurs
n'aiment pas le genre plaisant. Le comte vit qu'il était allé trop loin.
Heureusement il aperçut l'honnête M. Balland, tartufe d'honnêteté. Le comte se
mit à lui parler: on se rapprocha, on comprit que le pauvre Balland allait être
immolé. A force de morale et de moralité, quoique horriblement laid, et après
des premiers pas dans le monde difficiles à raconter, M. Balland a épousé une
femme fort riche, qui est morte; ensuite une seconde femme fort riche, que l'on
ne voit point dans le monde. Il jouit en toute humilité de soixante mille livres
de rentes, et a lui-même des flatteurs. Le comte Chalvet lui parla de tout cela
et sans pitié. Il y eut bientôt autour d'eux un cercle de trente personnes. Tout
le monde souriait, même les jeunes gens graves, l'espoir du siècle.
Pourquoi vient-il chez M. de La Mole, où il est le plastron évidemment? pensa
Julien. Il se rapprocha de l'abbé Pirard, pour le lui demander.
M. Balland s'esquiva.
-- Bon! dit Norbert, voilà un des espions de mon père parti; il ne reste plus
que le petit boiteux Napier.
Serait-ce là le mot de l'énigme? pensa Julien. Mais, en ce cas, pourquoi le
marquis reçoit-il M. Balland?
Le sévère abbé Pirard faisait la mine dans un coin du salon, en entendant les
laquais annoncer.
-- C'est donc une caverne, disait-il comme Basile, je ne vois arriver que des
gens tarés.
C'est que le sévère abbé ne connaissait pas ce qui tient à la haute société.
Mais, par ses amis les jansénistes, il avait des notions fort exactes sur ces
hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur extrême finesse au service de
tous les partis, ou leur fortune scandaleuse. Pendant quelques minutes, ce
soir-là, il répondit d'abondance de coeur aux questions empressées de Julien,
puis s'arrêta tout court, désolé d'avoir toujours du mal à dire de tout le
monde, et se l'imputant à péché. Bilieux, janséniste, et croyant au devoir de la
charité chrétienne, sa vie dans le monde était un combat.
-- Quelle figure a cet abbé Pirard! disait Mlle de La Mole, comme Julien se
rapprochait du canapé.
Julien se sentit irrité, mais pourtant elle avait raison. M. Pirard était sans
contredit le plus honnête homme du salon, mais sa figure couperosée, qui
s'agitait des bourrèlements de sa conscience, le rendait hideux en ce moment.
Croyez après cela aux physionomies, pensa Julien; c'est dans le moment où la
délicatesse de l'abbé Pirard se reproche quelque peccadille, qu'il a l'air
atroce; tandis que sur la figure de ce Napier, espion connu de tous, on lit un
bonheur pur et tranquille. L'abbé Pirard avait fait cependant de grandes
concessions à son parti, il avait pris un domestique, il était fort bien vêtu.
Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon: c'était un mouvement
de tous les yeux vers la porte, et un demi-silence subit. Le laquais annonçait
le fameux baron de Tolly, sur lequel les élections venaient de fixer tous les
regards. Julien s'avança et le vit fort bien. Le baron présidait un collège: il
eut l'idée lumineuse d'escamoter les petits carrés de papier portant les votes
d'un des partis. Mais, pour qu'il y eût compensation, il les remplaçait à mesure
par d'autres petits morceaux de papier portant un nom qui lui était agréable.
Cette manoeuvre décisive fut aperçue par quelques électeurs qui s'empressèrent
de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme était encore pâle de cette
grande affaire. Des esprits mal faits avaient prononcé le mot de galères. M. de
La Mole le reçut froidement. Le pauvre baron s'échappa.
-- S'il nous quitte si vite, c'est pour aller chez M. Comte, dit le comte
Chalvet, et l'on rit.
Au milieu de quelques grands seigneurs muets et des intrigants, la plupart
tarés, mais tous gens d'esprit, qui, ce soir-là, abordaient successivement dans
le salon de M. de La Mole (on parlait de lui pour un ministère), le petit
Tanbeau faisait ses premières armes. S'il n'avait pas encore la finesse des
aperçus, il s'en dédommageait, comme on va voir, par l'énergie des paroles.
-- Pourquoi ne pas condamner cet homme à dix ans de prison? disait-il au moment
où Julien approcha de son groupe; c'est dans un fond de basse-fosse qu'il faut
confiner les reptiles; on doit les faire mourir à l'ombre, autrement leur venin
s'exalte et devient plus dangereux. A quoi bon le condamner à mille écus
d'amende? II est pauvre, soit, tant mieux; mais son parti payera pour lui. Il
fallait cinq cents francs d'amende et dix ans de basse-fosse.
Eh! bon dieu! quel est donc le monstre dont on parle? pensa Julien, qui admirait
le ton véhément et les gestes saccadés de son collègue. La petite figure maigre
et tirée du neveu favori de l'académicien était hideuse en ce moment. Julien
apprit bientôt qu'il s'agissait du plus grand poète de l'époque.
-- Ah! monstre! s'écria Julien à demi haut, et des larmes généreuses vinrent
mouiller ses yeux. Ah! petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai ce propos.
Voilà pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis est un
des chefs! Et cet homme illustre qu'il calomnie, que de croix, que de sinécures
n'eût-il pas accumulées, s'il se fût vendu, je ne dis pas au plat ministère de
M. de Nerval, mais à quelqu'un de ces ministres passablement honnêtes que nous
avons vus se succéder?
L'abbé Pirard fit signe de loin à Julien; M. de La Mole venait de lui dire un
mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment écoutait, les yeux baissés, les
gémissements d'un évêque, fut libre enfin, et put approcher de son ami, il le
trouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau. Ce petit monstre l'exécrait
comme la source de la faveur de Julien, et venait lui faire la cour.
Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pourriture? C'était
dans ces termes, d'une énergie biblique, que le petit homme de lettres parlait
en ce moment du respectable lord Holland. Son mérite était de savoir très bien
la biographie des hommes vivants, et il venait de faire une revue rapide de tous
les hommes qui pouvaient aspirer à quelque influence sous le règne du nouveau
roi d'Angleterre.
L'abbé Pirard passa dans un salon voisin; Julien le suivit:
-- Le marquis n'aime pas les écrivailleurs, je vous en avertis; c'est sa seule
antipathie. Sachez le latin, le grec si vous pouvez, l'histoire des Egyptiens,
des Perses, etc., il vous honorera et vous protégera comme un savant. Mais
n'allez pas écrire une page en français, et surtout sur des matières graves et
au-dessus de votre position dans le monde, il vous appellerait écrivailleur, et
vous prendrait en guignon. Comment, habitant l'hôtel d'un grand seigneur, ne
savez-vous pas le mot du duc de Castries sur d'Alembert et Rousseau: « Cela veut
raisonner de tout, et n'a pas mille écus de rente! »
Tout se sait, pensa Julien, ici comme au séminaire! II avait écrit huit ou dix
pages assez emphatiques: c'était une sorte d'éloge historique du vieux
chirurgien-major qui, disait-il, l'avait fait homme. Et ce petit cahier, se dit
Julien, a toujours été fermé à clef! Il monta chez lui, brûla son manuscrit, et
revint au salon. Les coquins brillants l'avaient quitté, il ne restait que les
hommes à plaques.
Autour de la table, que les gens venaient d'apporter toute servie, se trouvaient
sept à huit femmes fort nobles, fort dévotes, fort affectées, âgées de trente à
trente-cinq ans. La brillante maréchale de Fervaques entra en faisant des
excuses sur l'heure tardive. Il était plus de minuit; elle alla prendre place
auprès de la marquise. Julien fut profondément ému; elle avait les yeux et le
regard de Mme de Rênal.
Le groupe de Mlle de La Mole était encore peuplé. Elle était occupée avec ses
amis à se moquer du malheureux comte de Thaler. C'était le fils unique de ce
fameux juif, célèbre par les richesses qu'il avait acquises en prêtant de
l'argent aux rois pour faire la guerre aux peuples. Le juif venait de mourir
laissant à son fils cent mille écus de rente par mois, et un nom, hélas, trop
connu! Cette position singulière eût exigé de la simplicité dans le caractère,
ou beaucoup de force de volonté.
Malheureusement, le comte n'était qu'un bon homme garni de toutes sortes de
prétentions qui lui étaient inspirées par ses flatteurs.
M. de Caylus prétendait qu'on lui avait donné la volonté de demander en mariage
Mlle de La Mole (à laquelle le marquis de Croisenois, qui devait être duc avec
cent mille livres de rente, faisait la cour).
-- Ah! ne l'accusez pas d'avoir une volonté, disait piteusement Norbert.
Ce qui manquait peut-être le plus à ce pauvre comte de Thaler, c'était la
faculté de vouloir. Par ce côté de son caractère il eût été digne d'être roi.
Prenant sans cesse conseil de tout le monde, il n'avait le courage de suivre
aucun avis jusqu'au bout.
Sa physionomie eût suffi à elle seule, disait Mlle de La Mole, pour lui inspirer
une joie éternelle. C'était un mélange singulier d'inquiétude et de
désappointement; mais de temps à autre on y distinguait fort bien des bouffées
d'importance et de ce ton tranchant que doit avoir l'homme le plus riche de
France, quand surtout il est assez bien fait de sa personne et n'a pas encore
trente-six ans. Il est timidement insolent, disait M. de Croisenois. Le comte de
Caylus, Norbert et deux ou trois jeunes gens à moustaches le persiflèrent tant
qu'ils voulurent, sans qu'il s'en doutât, et enfin le renvoyèrent comme une
heure sonnait:
-- Sont-ce vos fameux chevaux arabes qui vous attendent à la porte par le temps
qu'il fait? lui dit Norbert.
-- Non, c'est un nouvel attelage bien moins cher, répondit M. de Thaler. Le
cheval de gauche me coûte cinq mille francs, et celui de droite ne vaut que cent
louis; mais je vous prie de croire qu'on ne l'attelle que de nuit. C'est que son
trot est parfaitement semblable à celui de l'autre.
La réflexion de Norbert fit penser au comte qu'il était décent pour un homme
comme lui d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait pas laisser
mouiller les siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un instant après en se
moquant de lui.
Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l'escalier, il m'a été donné de
voir l'autre extrême de ma situation! Je n'ai pas vingt louis de rente, et je me
suis trouvé côte à côte avec un homme qui a vingt louis de rente par heure, et
l'on se moquait de lui... Une telle vue guérit de l'envie.
CHAPITRE V
LA SENSIBILITE ET UNE GRANDE DAME DEVOTE
Une idée un peu vive y a l'air d'une grossièreté, tant on y est accoutumé
aux mots sans relief. Malheur à qui invente en parlant!
FAUBLAS.
Après plusieurs mois d'épreuves, voici où en était Julien le jour où l'intendant
de la maison lui remit le troisième quartier de ses appointements. M. de La Mole
l'avait chargé de suivre l'administration de ses terres en Bretagne et
enNormandie. Julien y faisait de fréquents voyages. Il était chargé, en chef, de
la correspondance relative au fameux procès avec l'abbé de Frilair. M. Pirard
l'avait instruit.
Sur les courtes notes que le marquis griffonnait en marge des papiers de tout
genre qui lui étaient adressés, Julien composait des lettres qui presque toutes
étaient signées.
A l'école de théologie, ses professeurs se plaignaient de son peu d'assiduité,
mais ne l'en regardaient pas moins comme un de leurs élèves les plus distingués.
Ces différents travaux, saisis avec toute l'ardeur de l'ambition souffrante,
avaient bien vite enlevé à Julien les fraîches couleurs qu'il avait apportées de
la province. Sa pâleur était un mérite aux yeux des jeunes séminaristes ses
camarades; il les trouvait beaucoup moins méchants, beaucoup moins à genoux
devant un écu que ceux de Besançon; eux le croyaient attaqué de la poitrine. Le
marquis lui avait donné un cheval.
Craignant d'être rencontré dans ses courses à cheval, Julien leur avait dit que
cet exercice lui était prescrit par les médecins. L'abbé Pirard l'avait mené
dans plusieurs sociétés de jansénistes. Julien fut étonné; l'idée de la religion
était invinciblement liée dans son esprit à celle d'hypocrisie et d'espoir de
gagner de l'argent. Il admira ces hommes pieux et sévères qui ne songent pas au
budget. Plusieurs jansénistes l'avaient pris en amitié et lui donnaient des
conseils. Un monde nouveau s'ouvrait devant lui. Il connut chez les jansénistes
un comte Altamira qui avait près de six pieds de haut, libéral condamné à mort
dans son pays, et dévot. Cet étrange contraste, la dévotion et l'amour de la
liberté, le frappa.
Julien était en froid avec le jeune comte. Norbert avait trouvé qu'il répondait
trop vivement aux plaisanteries de quelques-uns de ses amis. Julien, ayant
manqué une ou deux fois aux convenances, s'était prescrit de ne jamais adresser
la parole à Mlle Mathilde. On était toujours parfaitement poli à son égard à
l'hôtel de La Mole; mais il se sentait déchu. Son bon sens de province
expliquait cet effet par le proverbe vulgaire, tout beau tout nouveau .
Peut-être était-il un peu plus clairvoyant que les premiers jours, ou bien le
premier enchantement produit par l'urbanité parisienne était passé.
Dès qu'il cessait de travailler, il était en proie à un ennui mortel; c'est
l'effet desséchant de la politesse admirable, mais si mesurée, si parfaitement
graduée suivant les positions, qui distingue la haute société. Un coeur un peu
sensible voit l'artifice.
Sans doute, on peut reprocher à la province un ton commun ou peu poli; mais on
se passionne un peu en vous répondant. Jamais à l'hôtel de La Mole
l'amour-propre de Julien n'était blessé; mais souvent, à la fin de la journée,
en prenant sa bougie dans l'antichambre, il se sentait l'envie de pleurer. En
province, un garçon de café prend intérêt à vous, s'il vous arrive un accident
en entrant dans son café; mais si cet accident offre quelque chose de
désagréable pour l'amour-propre, en vous plaignant, il répétera dix fois le mot
qui vous torture. A Paris, on a l'attention de se cacher pour rire, mais vous
êtes toujours un étranger.
Nous passons sous silence une foule de petites aventures qui eussent donné des
ridicules à Julien, s'il n'eût pas été en quelque sorte au-dessous du ridicule.
Une sensibilité folle lui faisait commettre des milliers de gaucheries. Tous ses
plaisirs étaient de précaution: il tirait le pistolet tous les jours, il était
un des bons élèves des plus fameux maîtres d'armes. Dès qu'il pouvait disposer
d'un instant, au lieu de l'employer à lire comme autrefois, il courait au manège
et demandait les chevaux les plus vicieux. Dans les promenades avec le maître du
manège, il était presque régulièrement jeté par terre.
Le marquis le trouvait commode à cause de son travail obstiné, de son silence,
de son intelligence, et, peu à peu, lui confia la suite de toutes les affaires
un peu difficiles à débrouiller. Dans les moments où sa haute ambition lui
laissait quelque relâche, le marquis faisait des affaires avec sagacité; àportée
de savoir des nouvelles, il jouait à la rente avec bonheur. Il achetait des
maisons, des bois; mais il prenait facilement de l'humeur. Il donnait des
centaines de louis et plaidait pour des centaines de francs. Les hommes riches
qui ont le coeur haut cherchent dans les affaires de l'amusement et non des
résultats. Le marquis avait besoin d'un chef d'état-major qui mît un ordre clair
et facile à saisir dans toutes ses affaires d'argent.
Mme de La Mole, quoique d'un caractère si mesuré, se moquait quelquefois de
Julien. L'imprévu , produit par la sensibilité, est l'horreur des grandes
dames; c'est l'antipode des convenances. Deux ou trois fois le marquis prit son
parti: S'il est ridicule dans votre salon, il triomphe dans son bureau. Julien,
de son côté, crut saisir le secret de la marquise. Elle daignait s'intéresser à
tout dès qu'on annonçait le baron de La Joumate. C'était un être froid, à
physionomie impassible. Il était petit, mince, laid, fort bien mis, passait sa
vie au Château, et, en général, ne disait rien sur rien. Telle était sa façon de
penser. Mme de La Mole eût été passionnément heureuse, pour la première fois de
sa vie, si elle eût pu en faire le mari de sa fille.
CHAPITRE VI
MANIÈRE DE PRONONCER
Leur haute mission est de juger avec calme les petits événements de la vie
journalière des peuples.
Leur sagesse doit prévenir les grandes colères pour les petites causes,
ou pour des événements que la voix de la renommée transfigure en
les portant au loin.
GRATIUS.
Pour un nouveau débarqué, qui, par hauteur, ne faisait jamais de questions,
Julien ne tomba pas dans de trop grandes sottises. Un jour, poussé dans un café
de la rue Saint-Honoré, par une averse soudaine, un grand homme en redingote de
castorine, étonné de son regard sombre, le regarda à son tour, absolument comme
jadis, à Besançon, l'amant de Mlle Amanda.
Julien s'était reproché trop souvent d'avoir laissé passer cette première
insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication. L'homme en
redingote lui adressa aussitôt les plus sales injures: tout ce qui était dans le
café les entoura; les passants s'arrêtaient devant la porte. Par une précaution
de provincial, Julien portait toujours des petits pistolets; sa main les serrait
dans sa poche d'un mouvement convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à
répéter à son homme de minute en minute: Monsieur, votre adresse? je vous
méprise .
La constance avec laquelle il s'attachait à ces six mots finit par frapper la
foule.
Dame! il faut que l'autre qui parle tout seul lui donne son adresse. L'homme à
la redingote, entendant cette décision souvent répétée, jeta au nez de Julien
cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l'atteignit au visage, il s'était
promis de ne faire usage de ses pistolets que dans le cas où il serait touché.
L'homme s'en alla, non sans se retourner de temps en temps pour le menacer du
poing et lui adresser des injures.
Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier des hommes
de m'émouvoir à ce point! se disait-il avec rage. Comment tuer cette sensibilité
si humiliante?
[Variante : Il eût voulu pouvoir se battre à l'instant. Mais une difficulté
l'arrêtait. Dans tout ce grand Paris,] Où prendre un témoin? il n'avait pas un
ami. Il avait eu plusieurs connaissances; mais toutes, régulièrement, au bout de
six semaines de relations, s'éloignaient de lui. Je suis insociable, et m'en
voilà cruellement puni, pensa-t-il. Enfin, il eut l'idée de chercher un ancien
lieutenant du 96e, nommé Liévin, pauvre diable avec qui il faisait souvent des
armes. Julien fut sincère avec lui.
-- Je veux bien être votre témoin, dit Liévin, mais à une condition: si vous ne
blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, séance tenante.
-- Convenu, dit Julien enchanté, et ils allèrent chercher M. C. de Beauvoisis à
l'adresse indiquée par ses billets, au fond du faubourg Saint-Germain.
Il était sept heures du matin. Ce ne fut qu'en se faisant annoncer chez lui que
Julien pensa que ce pouvait bien être le jeune parent de Mme de Rênal,
employéjadis à l'ambassade de Rome ou de Naples, et qui avait donné une lettre
de recommandation au chanteur Geronimo.
Julien avait remis à un grand valet de chambre une des cartes jetées la veille,
et une des siennes.
On le fit attendre, lui et son témoin, trois grands quarts d'heure; enfin ils
furent introduits dans un appartement admirable d'élégance. Ils trouvèrent un
grand jeune homme, mis comme une poupée; ses traits offraient la perfection et
l'insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement étroite, portait
une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils étaient frisés avec beaucoup de
soin, pas un cheveu ne dépassait l'autre. C'est pour se faire friser ainsi,
pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a fait attendre. La robe de
chambre bariolée, le pantalon du matin, tout, jusqu'aux pantoufles brodées,
était correct et merveilleusement soigné. Sa physionomie, noble et vide,
annonçait des idées convenables et rares: l'idéal de l'homme aimable, l'horreur
de l'imprévu et de la plaisanterie, beaucoup de gravité.
Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliqué que se faire attendre
longtemps, après lui avoir jeté si grossièrement sa carte à la figure, était une
offense de plus, entra brusquement chez M. de Beauvoisis. Il avait l'intention
d'être insolent, mais il aurait bien voulu en même temps être de bon ton.
Il fut si frappé de la douceur des manières de M. de Beauvoisis, de son air à la
fois compassé, important et content de soi, de l'élégance admirable de ce qui
l'entourait, qu'il perdit en un clin d'oeil toute idée d'être insolent. Ce
n'était pas son homme de la veille. Son étonnement fut tel de rencontrer un être
aussi distingué au lieu du grossier personnage rencontré au café, qu'il ne put
trouver une seule parole. Il présenta une des cartes qu'on lui avait jetées.
-- C'est mon nom, dit l'homme à la mode, auquel l'habit noir de Julien, dès sept
heures du matin, inspirait assez peu de considération; mais je ne comprends pas,
d'honneur...
La manière de prononcer ces derniers mots rendit à Julien une partie de son
humeur.
-- Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d'un trait toute
l'affaire.
M. Charles de Beauvoisis, après y avoir mûrement pensé, était assez content de
la coupe de l'habit noir de Julien. Il est de Staub, c'est clair, se disait-il
en l'écoutant parler; ce gilet est de bon goût, ces bottes sont bien; mais, d'un
autre côté, cet habit noir dès le grand matin!... Ce sera pour mieux échapper à
la balle, se dit le chevalier de Beauvoisis.
Dès qu'il se fut donné cette explication, il revint à une politesse parfaite, et
presque d'égal à égal envers Julien. Le colloque fut assez long, l'affaire était
délicate; mais enfin Julien ne put se refuser à l'évidence. Le jeune homme si
bien né qu'il avait devant lui n'offrait aucun point de ressemblance avec le
grossier personnage qui, la veille, l'avait insulté.
Julien éprouvait une invincible répugnance à s'en aller, il faisait durer
l'explication. Il observait la suffisance du chevalier de Beauvoisis, c'est
ainsi qu'il s'était nommé en parlant de lui, choqué de ce que Julien l'appelait
tout simplement monsieur.
Il admirait sa gravité, mêlée d'une certaine fatuité modeste, mais qui ne
l'abandonnait pas un seul instant. Il était étonné de sa manière singulière de
remuer la langue en prononçant les mots... Mais enfin, dans tout cela, il n'y
avait pas la plus petite raison de lui chercher querelle.
Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grâce, mais
l'ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure, les jambes écartées, les mains
sur les cuisses, et les coudes en dehors, décida que son ami M. Sorel n'était
point fait pour chercher une querelle d'Allemand à un homme, parce qu'on avait
volé à cet homme ses billets de visite.
Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du chevalier de Beauvoisis
l'attendait dans la cour, devant le perron; par hasard, Julien leva les yeux et
reconnut son homme de la veille dans le cocher.
Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber de son siège et l'
accabler de coups de cravache ne fut que l'affaire d'un instant. Deux laquais
voulurent défendre leur camarade; Julien reçut des coups de poing: au même
instant il arma un de ses petits pistolets et le tira sur eux; ils prirent la
fuite. Tout cela fut l'affaire d'une minute.
Le chevalier de Beauvoisis descendait l'escalier avec la gravité la plus
plaisante, répétant avec sa prononciation de grand seigneur:
-- Qu'est ça? qu'est ça?
Il était évidemment fort curieux, mais l'importance diplomatique ne lui
permettait pas de marquer plus d'intérêt. Quand il sut de quoi il s'agissait, la
hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid légèrement badin qui ne
doit jamais quitter une figure de diplomate.
Le lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se battre: il
voulut diplomatiquement aussi conserver à son ami les avantages de l'initiative.
-- Pour le coup, s'écria-t-il, il y a là matière à duel!
-- Je le croirais assez, reprit le diplomate.
-- Je chasse ce coquin, dit-il à ses laquais; qu'un autre monte.
On ouvrit la portière de la voiture: le chevalier voulut absolument en faire les
honneurs à Julien et à son témoin. On alla chercher un ami de M. de Beauvoisis,
qui indiqua une place tranquille. La conversation en allant fut vraiment bien.
Il n'y avait de singulier que le diplomate en robe de chambre.
Ces messieurs, quoique très nobles, pensa Julien, ne sont point ennuyeux comme
les personnes qui viennent dîner chez M. de La Mole; et je vois pourquoi,
ajouta-t-il un instant après, ils se permettent d'être indécents. On parlait des
danseuses que le public avait distinguées dans un ballet donné la veille. Ces
messieurs faisaient allusion à des anecdotes piquantes que Julien et son témoin,
le lieutenant du 96e, ignoraient absolument. Julien n'eut point la sottise de
prétendre les savoir; il avoua de bonne grâce son ignorance. Cette franchise
plut à l'ami du chevalier; il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands
détails, et fort bien.
Une chose étonna infiniment Julien. Un reposoir que l'on construisait au milieu
de la rue, pour la procession de la Fête-Dieu, arrêta un instant la voiture. Ces
messieurs se permirent plusieurs plaisanteries; le curé, suivant eux, était fils
d'un archevêque. Jamais chez le marquis de La Mole, qui voulait être duc, on
n'eût osé prononcer un tel mot.
Le duel fut fini en un instant: Julien eut une balle dans le bras; on le lui
serra avec des mouchoirs; on les mouilla avec de l'eau-de-vie, et le chevalier
de Beauvoisis pria Julien très poliment de lui permettre de le reconduire chez
lui, dans la même voiture qui l'avait amené. Quand Julien indiqua l'hôtel de La
Mole, il y eut échange de regards entre le jeune diplomate et son ami. Le fiacre
de Julien était là, mais il trouvait la conversation de ces messieurs infiniment
plus amusante que celle du bon lieutenant du 96e.
Mon Dieu! un duel, n'est-ce que ça! pensait Julien. Que je suis heureux d'avoir
retrouvé ce cocher! Quel serait mon malheur, si j'avais dû supporter encore
cette injure dans un café! La conversation amusante n'avait presque pas été
interrompue. Julien comprit alors que l'affectation diplomatique est bonne à
quelque chose.
L'ennui n'est donc point inhérent, se disait-il, à une conversation entre gens
de haute naissance! Ceux-ci plaisantent de la procession de la Fête-Dieu, ils
osent raconter et avec détails pittoresques des anecdotes fort scabreuses. Il ne
leur manque absolument que le raisonnement sur la chose politique, et ce
manque-là est plus que compensé par la grâce de leur ton et la parfaite justesse
de leurs expressions. Julien se sentait une vive inclination pour eux. Que je
serais heureux de les voir souvent!
A peine se fut-on quitté, que le chevalier de Beauvoisis courut aux
informations: elles ne furent pas brillantes.
Il était fort curieux de connaître son homme; pouvait-il décemment lui faire une
visite? Le peu de renseignements qu'il put obtenir n'étaient pas d'une nature
encourageante.
-- Tout cela est affreux! dit-il à son témoin. Il est impossible que j'avoue
m'être battu avec un simple secrétaire de M. de La Mole, et encore parce que mon
cocher m'a volé mes cartes de visite.
-- Il est sûr qu'il y aurait dans tout cela possibilité de ridicule.
Le soir même, le chevalier de Beauvoisis et son ami dirent partout que ce M.
Sorel, d'ailleurs un jeune homme parfait, était fils naturel d'un ami intime du
marquis de La Mole. Ce fait passa sans difficulté. Une fois qu'il fut établi, le
jeune diplomate et son ami daignèrent faire quelques visites à Julien, pendant
les quinze jours qu'il passa dans sa chambre. Julien leur avoua qu'il n'était
allé qu'une fois en sa vie à l'Opéra.
-- Cela est épouvantable, lui dit-on, on ne va que là; il faut que votre
première sortie soit pour le Comte Ory .
A l'Opéra, le chevalier de Beauvoisis le présenta au fameux chanteur Geronimo,
qui avait alors un immense succès.
Julien faisait presque la cour au chevalier; ce mélange de respect pour
soi-même, d'importance mystérieuse et de fatuité de jeune homme l'enchantait.
Par exemple le chevalier bégayait un peu parce qu'il avait l'honneur de voir
souvent un grand seigneur qui avait ce défaut. Jamais Julien n'avait trouvé
réunis dans un seul être le ridicule qui amuse et la perfection des manières
qu'un pauvre provincial doit chercher à imiter.
On le voyait à l'Opéra avec le chevalier de Beauvoisis; cette liaison fit
prononcer son nom.
-- Eh bien! lui dit un jour M. de La Mole, vous voilà donc le fils naturel d'un
riche gentilhomme de Franche-Comté, mon ami intime?
Le marquis coupa la parole à Julien, qui voulait protester qu'il n'avait
contribué en aucune façon à accréditer ce bruit.
-- M. de Beauvoisis n'a pas voulu s'être battu contre le fils d'un charpentier.
-- Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole; c'est à moi maintenant de donner
de la consistance à ce récit, qui me convient. Mais j'ai une grâce à vous
demander, et qui ne vous coûtera qu'une petite demi-heure de votre temps: tous
les jours d'Opéra, à onze heures et demie, allez assister dans le vestibule à la
sortie du beau monde. Je vous vois encore quelquefois des façons de province, il
faudrait vous en défaire; d'ailleurs il n'est pas mal de connaître, au moins de
vue, de grands personnages auprès desquels je puis un jour vous donner quelque
mission. Passez au bureau de location pour vous faire reconnaître; on vous a
donné les entrées.
CHAPITRE VII
UNE ATTAQUE DE GOUTTE
Et j'eus de l'avancement, non pour mon mérite, mais parce que mon maître
avait la goutte.
BERTOLOTTI.
Le lecteur est peut-être surpris de ce ton libre et presque amical; nous avons
oublié de dire que depuis six semaines le marquis était retenu chez lui par une
attaque de goutte.
Mlle de La Mole et sa mère étaient à Hyères, auprès de la mère de la marquise.
Le comte Norbert ne voyait son père que des instants; ils étaient fort bien l'un
pour l'autre, mais n'avaient rien à se dire. M. de La Mole, réduit à Julien, fut
étonné de lui trouver des idées. Il se faisait lire les journaux. Bientôt le
jeune secrétaire fut en état de choisir les passages intéressants. Il y avait un
journal nouveau que le marquis abhorrait; il avait juré de ne le jamais lire, et
chaque jour en parlait. Julien riait [Variante: et admirait la pauvreté du duel
entre le pouvoir et une idée. Cette petitesse du marquis lui rendait tout le
sang-froid qu'il était tenté de perdre en passant des soirées tête-à-tête avec
un si grand seigneur.] Le marquis, irrité contre le temps présent, se fit lire
Tite-Live; la traduction improvisée sur le texte latin l'amusait.
Un jour le marquis dit avec ce ton de politesse excessive qui souvent
impatientait Julien:
-- Permettez, mon cher Sorel, que je vous fasse cadeau d'un habit bleu: quand il
vous conviendra de le prendre et de venir chez moi, vous serez, à mes yeux, le
frère cadet du comte de Chaulnes, c'est-à-dire le fils de mon ami le vieux duc.
Julien ne comprenait pas trop de quoi il s'agissait; le soir même il essaya une
visite en habit bleu. Le marquis le traita comme un égal. Julien avait un coeur
digne de sentir la vraie politesse, mais il n'avait pas d'idée des nuances. Il
eût juré, avant cette fantaisie du marquis, qu'il était impossible d'être reçu
par lui avec plus d'égards. Quel admirable talent! se dit Julien; quand il se
leva pour sortir, le marquis lui fit des excuses de ne pouvoir l'accompagner à
cause de sa goutte.
Cette idée singulière occupa Julien: Se moquerait-il de moi? pensa-t-il. Il alla
demander conseil à l'abbé Pirard, qui, moins poli que le marquis, ne lui
répondit qu'en sifflant et parlant d'autre chose. Le lendemain matin Julien se
présenta au marquis, en habit noir, avec son portefeuille et ses lettres à
signer. Il en fut reçu à l'ancienne manière. Le soir en habit bleu, ce fut un
ton tout différent et absolument aussi poli que la veille.
-- Puisque vous ne vous ennuyez pas trop dans les visites que vous avez la bonté
de faire à un pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il faudrait lui
parler de tous les petits incidents de votre vie, mais franchement et sans
songer à autre chose qu'à raconter clairement et d'une façon amusante. Car il
faut s'amuser, continua le marquis; il n'y a que cela de réel dans la vie. Un
homme ne peut pas me sauver la vie à la guerre tous les jours, ou me faire tous
les jours cadeau d'un million; mais si j'avais Rivarol, ici, auprès de ma chaise
longue, tous les jours il m'ôterait une heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai
beaucoup connu à Hambourg, pendant l'émigration.
Et le marquis conta à Julien les anecdotes de Rivarol avec les Hambourgeois qui
s'associaient quatre pour comprendre un bon mot.
M. de La Mole, réduit à la société de ce petit abbé, voulut l'émoustiller. Il
piqua d'honneur l'orgueil de Julien. Puisqu'on lui demandait la vérité, Julien
résolut de tout dire; mais en taisant deux choses: son admiration fanatique pour
un nom qui donnait de l'humeur au marquis, et la parfaite incrédulité qui
n'allait pas trop bien à un futur curé. Sa petite affaire avec le chevalier de
Beauvoisis arriva fort à propos. Le marquis rit aux larmes de la scène dans le
café de la rue Saint-Honoré, avec le cocher qui l'accablait d'injures sales. Ce
fut l'époque d'une franchise parfaite dans les relations entre le maître et le
protégé.
M. de La Mole s'intéressa à ce caractère singulier. Dans les commencements, il
caressait les ridicules de Julien, afin d'en jouir; bientôt il trouva plus
d'intérêt à corriger tout doucement les fausses manières de voir de ce jeune
homme. Les autres provinciaux qui arrivent à Paris admirent tout, pensait le
marquis; celui-ci hait tout. Ils ont trop d'affectation, lui n'en a pas assez,
et les sots le prennent pour un sot.
L'attaque de goutte fut prolongée par les grands froids de l'hiver et dura
plusieurs mois.
On s'attache bien à un bel épagneul, se disait le marquis, pourquoi ai-je tant
de honte de m'attacher à ce petit abbé? il est original. Je le traite comme un
fils; eh bien! où est l'inconvénient? Cette fantaisie, si elle dure, me coûtera
un diamant de cinq cents louis dans mon testament.
Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme de son protégé, chaque
jour il le chargeait de quelque nouvelle affaire.
Julien remarqua avec effroi qu'il arrivait à ce grand seigneur de lui donner des
décisions contradictoires sur le même objet.
Ceci pouvait le compromettre gravement. Julien ne travailla plus avec lui sans
apporter un registre sur lequel il écrivait les décisions, et le marquis les
paraphait. Julien avait pris un commis qui transcrivait les décisions relatives
à chaque affaire sur un registre particulier. Ce registre recevait aussi la
copie de toutes les lettres.
Cette idée sembla d'abord le comble du ridicule et de l'ennui. Mais, en moins de
deux mois, le marquis en sentit les avantages. Julien lui proposa de prendre un
commis sortant de chez un banquier, et qui tiendrait en partie double le compte
de toutes les recettes et de toutes les dépenses des terres que Julien était
chargé d'administrer.
Ces mesures éclaircirent tellement aux yeux du marquis ses propres affaires,
qu'il put se donner le plaisir d'entreprendre deux ou trois nouvelles
spéculations sans le secours de son prête-nom qui le volait.
-- Prenez trois mille francs pour vous, dit-il un jour à son jeune ministre.
-- Monsieur, ma conduite peut être calomniée.
-- Que vous faut-il donc? reprit le marquis avec humeur.
-- Que vous veuilliez bien prendre un arrêté et l'écrire de votre main sur le
registre: cet arrêté me donnera une somme de trois mille francs. Au reste, c'est
M. l'abbé Pirard qui a eu l'idée de toute cette comptabilité. Le marquis, avec
la mine ennuyée du marquis de Moncade écoutant les comptes de M. Poisson, son
intendant, écrivit la décision.
Le soir, lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n'était jamais question
d'affaires. Les bontés du marquis étaient si flatteuses pour l'amour-propre
toujours souffrant de notre héros, que bientôt, malgré lui, il éprouva une sorte
d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce n'est pas que Julien fût sensible,
comme on l'entend à Paris; mais ce n'était pas un monstre, et personne, depuis
la mort du vieux chirurgien-major, ne lui avait parlé avec tant de bonté. Il
remarquait avec étonnement que le marquis avait pour son amour-propre des
ménagements de politesse qu'il n'avait jamais trouvés chez le vieux chirurgien.
Il comprit enfin que le chirurgien était plus fier de sa croix que le marquis de
son cordon bleu. Le père du marquis était un grand seigneur.
Un jour, à la fin d'une audience du matin, en habit noir et pour les affaires,
Julien amusa le marquis, qui le retint deux heures, et voulut absolument lui
donner quelques billets de banque que son prête-nom venait de lui apporter de la
Bourse.
-- J'espère, monsieur le marquis, ne pas m'écarter du profond respect que je
vous dois en vous suppliant de me permettre un mot.
-- Parlez, mon ami.
-- Que monsieur le marquis daigne souffrir que je refuse ce don. Ce n'est pas à
l'homme en habit noir qu'il est adressé, et il gâterait tout à fait les façons
que l'on a la bonté de tolérer chez l'homme en habit bleu.
Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans regarder.
Ce trait amusa le marquis. Il le conta le soir à l'abbé Pirard.
-- Il faut que je vous avoue enfin une chose, mon cher abbé. Je connais la
naissance de Julien, et je vous autorise à ne pas me garder le secret sur cette
confidence.
Son procédé de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi je l'anoblis.
Quelque temps après, le marquis put enfin sortir.
-- Allez passer deux mois à Londres, dit-il à Julien. Les courriers
extraordinaires et autres vous porteront les lettres reçues par moi avec mes
notes. Vous ferez les réponses et me les renverrez en mettant chaque lettre dans
sa réponse. J'ai calculé que le retard ne sera que de cinq jours.
En courant la poste sur la route de Calais, Julien s'étonnait de la futilité des
prétendues affaires pour lesquelles on l'envoyait.
Nous ne dirons point avec quel sentiment de haine et presque d'horreur il toucha
le sol anglais. On connaît sa folle passion pour Bonaparte. Il voyait dans
chaque officier un sir Hudson Lowe, dans chaque grand seigneur un lord Bathurst,
ordonnant les infamies de Sainte-Hélène et en recevant la récompense par dix
années de ministère.
A Londres, il connut enfin la haute fatuité. Il s'était lié avec de jeunes
seigneurs russes qui l'initièrent.
-- Vous êtes prédestiné, mon cher Sorel, lui disaient-ils, vous avez
naturellement cette mine froide et à mille lieues de la sensation présente , que nous cherchons tant à nous donner.
-- Vous n'avez pas compris votre siècle, lui disait le prince Korasoff:
Faites toujours le contraire de ce qu'on attend de vous . Voilà, d'honneur,
la seule religion de l'époque. Ne soyez ni fou, ni affecté, car alors on
attendrait de vous des folies et des affectations, et le précepte ne serait plus
accompli.
Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc de Fitz-Folke, qui
l'avait engagé à dîner, ainsi que le prince Korasoff. On attendit pendant une
heure. La façon dont Julien se conduisit au milieu des vingt personnes qui
attendaient est encore citée parmi les jeunes secrétaires d'ambassade à Londres.
Sa mine fut impayable.
Il voulut voir, malgré les dandys ses amis, le célèbre Philippe Vane, le seul
philosophe que l'Angleterre ait eu depuis Locke. Il le trouva achevant sa
septième année de prison. L'aristocratie ne badine pas en ce pays-ci, pensa
Julien; de plus, Vane est déshonoré, vilipendé, etc.
Julien le trouva gaillard; la rage de l'aristocratie le désennuyait. Voilà, se
dit Julien en sortant de prison, le seul homme gai que j'aie vu en Angleterre.
L'idée la plus utile aux tyrans est celle de Dieu, lui avait dit Vane...
Nous supprimons le reste du système comme cynique.
A son retour:
-- Quelle idée amusante m'apportez-vous d'Angleterre? lui dit M. de La Mole...
Il se taisait.
-- Quelle idée apportez-vous, amusante ou non? reprit le marquis vivement.
-- Primo, dit Julien, l'Anglais le plus sage est fou une heure par jour; il est
visité par le démon du suicide, qui est le dieu du pays.
2° L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en
débarquant en Angleterre.
3° Rien au monde n'est beau, admirable, attendrissant comme les paysages
anglais.
-- A mon tour, dit le marquis:
Primo, pourquoi allez-vous dire, au bal chez l'ambassadeur de Russie, qu'il y a
en France trois cent mille jeunes gens de vingt-cinq ans qui désirent
passionnément la guerre? croyez-vous que cela soit obligeant pour les rois?
-- On ne sait comment faire en parlant à nos grands diplomates, dit Julien. Ils
ont la manie d'ouvrir des discussions sérieuses. Si l'on s'en tient aux lieux
communs des journaux, on passe pour un sot. Si l'on se permet quelque chose de
vrai et de neuf, ils sont étonnés, ne savent que répondre, et le lendemain matin
à sept heures, ils vous font dire par le premier secrétaire d'ambassade qu'on a
été inconvenant.
-- Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie, monsieur l'homme
profond, que vous n'avez pas deviné ce que vous êtes allé faire en Angleterre.
-- Pardonnez-moi, reprit Julien; j'y ai été pour dîner une fois la semaine chez
l'ambassadeur du roi, qui est le plus poli des hommes.
-- Vous êtes allé chercher la croix que voilà, lui dit le marquis. Je ne veux
pas vous faire quitter votre habit noir, et je suis accoutumé au ton plus
amusant que j'ai pris avec l'homme portant l'habit bleu. Jusqu'à nouvel ordre,
entendez bien ceci: quand je verrai cette croix, vous serez le fils cadet de mon
ami le duc de Chaulnes, qui sans s'en douter, est depuis six mois employé dans
la diplomatie. Remarquez, ajouta le marquis, d'un air fort sérieux, et coupant
court aux actions de grâces, que je ne veux point vous sortir de votre état.
C'est toujours une faute et un malheur pour le protecteur comme pour le protégé.
Quand mes procès vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez plus, je
demanderai pour vous une bonne cure, comme celle de notre ami l'abbé Pirard, et rien de plus , ajouta le marquis d'un ton fort sec.
-- Cette croix mit à l'aise l'orgueil de Julien; il parla beaucoup plus. Il se
crut moins souvent offensé et pris de mire par ces propos, susceptibles de
quelque explication peu polie, et qui, dans une conversation animée, peuvent
échapper à tout le monde.
Cette croix lui valut une singulière visite; ce fut celle de M. le baron de
Valenod, qui venait à Paris remercier le ministère de sa baronnie et s'entendre
avec lui. Il allait être nommé maire de Verrières en remplacement de M. de
Rênal.
Julien rit bien, intérieurement, quand M. de Valenod lui fit entendre qu'on
venait de découvrir que M. de Rênal était un jacobin. Le fait est que, dans une
réélection qui se préparait, [Variante: une réélection générale qu'on préparait
pour la Chambre des députés,] le nouveau baron était le candidat du ministère,
et au grand collège du département, à la vérité fort ultra, c'était M. de Rênal
qui était porté par les libéraux.
Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de Mme de Rênal; le
baron parut se souvenir de leur ancienne rivalité, et fut impénétrable. Il finit
par demander à Julien la voix de son père dans les élections qui allaient avoir
lieu. Julien promit d'écrire.
-- Vous devriez, monsieur le chevalier, me présenter à M. le marquis de La Mole.
En effet, je le devrais, pensa Julien; mais un tel coquin!...
-- En vérité, répondit-il, je suis un trop petit garçon à l'hôtel de La Mole
pour prendre sur moi de présenter.
Julien disait tout au marquis: le soir il lui conta la prétention du Valenod,
ainsi que ses faits et gestes depuis 1814.
-- Non seulement, reprit M. de La Mole, d'un air fort sérieux, vous me
présenterez demain le nouveau baron, mais je l'invite à dîner pour après-demain.
Ce sera un de nos nouveaux préfets.
-- En ce cas, reprit Julien froidement, je demande la place de directeur du
dépôt de mendicité pour mon père.
-- A la bonne heure, dit le marquis en reprenant l'air gai; accordé; je
m'attendais à des moralités. Vous vous formez.
M. de Valenod apprit à Julien que le titulaire du bureau de loterie de Verrières
venait de mourir: Julien trouva plaisant de donner cette place à M. de Cholin,
ce vieil imbécile dont jadis il avait ramassé la pétition dans la chambre de M.
de La Mole. Le marquis rit de bon coeur de la pétition que Julien récita en lui
faisant signer la lettre qui demandait cette place au ministre des finances.
A peine M. de Cholin nommé, Julien apprit que cette place avait été demandée par
la députation du département pour M. Gros, le célèbre géomètre: cet homme
généreux n'avait que quatorze cents francs de rente, et chaque année prêtait six
cents francs au titulaire qui venait de mourir, pour l'aider à élever sa
famille.
Julien fut étonné de ce qu'il avait fait. [Variante: Cette famille du mort,
comment vit-elle aujourd'hui? Cette idée lui serra le coeur.] Ce n'est rien, se
dit-il; il faudra en venir à bien d'autres injustices, si je veux parvenir, et
encore savoir les cacher sous de belles paroles sentimentales: pauvre M. Gros!
c'est lui qui méritait la croix, c'est moi qui l'ai, et je dois agir dans le
sens du gouvernement qui me la donne.
CHAPITRE VIII
QUELLE EST LA DÉCORATION QUI DISTINGUE?
Ton eau ne me rafraîchit pas, dit le génie altéré.-- C'est pourtant le puits
le plus frais de tout le Diar Békir.
PELLICO.
Un jour Julien revenait de la charmante terre de Villequier, sur les bords de la
Seine, que M. de La Mole voyait avec intérêt, parce que, de toutes les siennes,
c'était la seule qui eût appartenu au célèbre Boniface de La Mole. Il trouva à
l'hôtel la marquise et sa fille, qui arrivaient d'Hyères.
Julien était un dandy maintenant, et comprenait l'art de vivre à Paris. Il fut
d'une froideur parfaite envers Mlle de La Mole. Il parut n'avoir gardé aucun
souvenir des temps où elle lui demandait si gaiement des détails sur sa manière
de tomber de cheval [Variante : avec grâce].
Mlle de La Mole le trouva grandi et pâli. Sa taille, sa tournure n'avaient plus
rien du provincial; il n'en était pas ainsi de sa conversation: on y remarquait
encore trop de sérieux, trop de positif. Malgré ces qualités raisonnables, grâce
à son orgueil, elle n'avait rien de subalterne; on sentait seulement qu'il
regardait encore trop de choses comme importantes. Mais on voyait qu'il était
homme à soutenir son dire.
-- Il manque de légèreté, mais non pas d'esprit, dit Mlle de La Mole à son père,
en plaisantant avec lui sur la croix qu'il avait donnée à Julien. Mon frère vous
l'a demandée pendant dix-huit mois, et c'est un La Mole!...
-- Oui, mais Julien a de l'imprévu, c'est ce qui n'est jamais arrivé au La Mole
dont vous me parlez.
On annonça M. le duc de Retz.
Mathilde se sentit saisie d'un bâillement irrésistible; [Variante : à le voir,
il lui semblait qu'] elle reconnaissait les antiques dorures et les anciens
habitués du salon paternel. Elle se faisait une image parfaitement ennuyeuse de
la vie qu'elle allait reprendre à Paris. Et cependant à Hyères elle regrettait
Paris.
Et pourtant j'ai dix-neuf ans! pensait-elle: c'est l'âge du bonheur, disent tous
ces nigauds à tranches dorées. Elle regardait huit ou dix volumes de poésies
nouvelles, accumulés, pendant le voyage de Provence, sur la console du salon.
Elle avait le malheur d'avoir plus d'esprit que MM. de Croisenois, de Caylus, de
Luz, et ses autres amis. Elle se figurait tout ce qu'ils allaient lui dire sur
le beau ciel de la Provence, la poésie, le midi, etc., etc.
Ces yeux si beaux, où respirait l'ennui le plus profond, et, pis encore, le
désespoir de trouver le plaisir, s'arrêtèrent sur Julien. Du moins, il n'était
pas exactement comme un autre.
-- Monsieur Sorel, dit-elle avec cette voix vive, brève, et qui n'a rien de
féminin, qu'emploient les jeunes femmes de la haute classe, monsieur Sorel,
venez-vous ce soir au bal de M. de Retz?
-- Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'être présenté à M. le duc. (On eût
dit que ces mots et ce titre écorchaient la bouche du provincial orgueilleux.)
-- Il a chargé mon frère de vous amener avec lui; et, si vous y étiez venu, vous
m'auriez donné des détails sur la terre de Villequier; il est question d'y aller
au printemps. Je voudrais savoir si le château est logeable, et si les environs
sont aussi jolis qu'on le dit. Il y a tant de réputations usurpées!
Julien ne répondait pas.
-- Venez au bal avec mon frère, ajouta-t-elle d'un ton fort sec.
Julien salua avec respect. Ainsi, même au milieu du bal, je dois des comptes à
tous les membres de la famille. Ne suis-je pas payé comme homme d'affaires? Sa
mauvaise humeur ajouta: Dieu sait encore si ce que je dirai à la fille ne
contrariera pas les projets du père, du frère, de la mère! C'est une véritable
cour de prince souverain. Il faudrait y être d'une nullité parfaite, et
cependant ne donner à personne le droit de se plaindre.
Que cette grande fille me déplaît! pensa-t-il en regardant marcher Mlle de La
Mole, que sa mère avait appelée pour la présenter à plusieurs femmes de ses
amies. Elle outre toutes les modes, sa robe lui tombe des épaules... elle est
encore plus pâle qu'avant son voyage... Quels cheveux sans couleur, à force
d'être blonds! On dirait que le jour passe à travers!... Que de hauteur dans
cette façon de saluer, dans ce regard! quels gestes de reine!
Mlle de La Mole venait d'appeler son frère, au moment où il quittait le salon.
Le comte Norbert s'approcha de Julien:
-- Mon cher Sorel, lui dit-il, où voulez-vous que je vous prenne à minuit pour
le bal de M. de Retz? Il m'a chargé expressément de vous amener.
-- Je sais bien à qui je dois tant de bontés, répondit Julien, en saluant
jusqu'à terre.
Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien trouver à reprendre au ton de politesse et
même d'intérêt avec lequel Norbert lui avait parlé, se mit à s'exercer sur la
réponse que lui, Julien, avait faite à ce mot obligeant. Il y trouvait une
nuance de bassesse.
Le soir, en arrivant au bal, il fut frappé de la magnificence de l'hôtel de
Retz. La cour d'entrée était couverte d'une immense tente de coutil cramoisi
avec des étoiles en or: rien de plus élégant. Au-dessous de cette tente, la cour
était transformée en un bois d'orangers et de lauriers-roses en fleurs. Comme on
avait eu soin d'enterrer suffisamment les vases, les lauriers et les orangers
avaient l'air de sortir de terre. Le chemin que parcouraient les voitures était
sablé.
Cet ensemble parut extraordinaire à notre provincial. Il n'avait pas l'idée
d'une telle magnificence; en un instant son imagination émue fut à mille lieues
de la mauvaise humeur. Dans la voiture, en venant au bal, Norbert était heureux,
et lui voyait tout en noir; à peine entrés dans la cour, les rôles changèrent.
Norbert n'était sensible qu'à quelques détails, qui, au milieu de tant de
magnificence, n'avaient pu être soignés. Il évaluait la dépense de chaque chose,
et, à mesure qu'il arrivait à un total élevé, Julien remarqua qu'il s'en
montrait presque jaloux et prenait de l'humeur.
Pour lui, il arriva séduit, admirant, et presque timide à force d'émotion, dans
le premier des salons où l'on dansait. On se pressait à la porte du second, et
la foule était si grande, qu'il lui fut impossible d'avancer. La décoration de
ce second salon représentait l'Alhambra de Grenade.
-- C'est la reine du bal, il faut en convenir, disait un jeune homme à
moustaches, dont l'épaule entrait dans la poitrine de Julien.
-- Mlle Fourmont, qui tout l'hiver a été la plus jolie, lui répondait son
voisin, s'aperçoit qu'elle descend à la seconde place: vois son air singulier.
-- Vraiment elle met toutes voiles dehors pour plaire. Vois, vois ce sourire
gracieux au moment où elle figure seule dans cette contredanse. C'est,
d'honneur, impayable.
-- Mlle de La Mole a l'air d'être maîtresse du plaisir que lui fait son
triomphe, dont elle s'aperçoit fort bien. On dirait qu'elle craint de plaire à
qui lui parle.
-- Très bien! voilà l'art de séduire.
Julien faisait de vains efforts pour apercevoir cette femme séduisante; sept ou
huit hommes plus grands que lui l'empêchaient de la voir.
-- Il y a bien de la coquetterie dans cette retenue si noble, reprit le jeune
homme à moustaches.
-- Et ces grands yeux bleus qui s'abaissent si lentement au moment où l'on
dirait qu'ils sont sur le point de se trahir, reprit le voisin. Ma foi, rien de
plus habile.
-- Vois comme auprès d'elle la belle Fourmont a l'air commun, dit un troisième.
-- Cet air de retenue veut dire: Que d'amabilité je déploierais pour vous, si
vous étiez l'homme digne de moi!
-- Et qui peut être digne de la sublime Mathilde? dit le premier: quelque prince
souverain, beau, spirituel, bien fait, un héros à la guerre, et âgé de vingt ans
tout au plus.
-- Le fils naturel de l'empereur de Russie... auquel, en faveur de ce mariage,
on ferait une souveraineté... ou tout simplement le comte de Thaler, avec son
air de paysan habillé...
La porte fut dégagée, Julien put entrer.
Puisqu'elle passe pour si remarquable aux yeux de ces poupées, elle vaut la
peine que je l'étudie, pensa-t-il. Je comprendrai quelle est la perfection pour
ces gens-là.
Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda. Mon devoir m'appelle, se
dit Julien; mais il n'y avait plus d'humeur que dans son expression. La
curiosité le faisait avancer avec un plaisir que la robe fort basse des épaules
de Mathilde augmenta bien vite, à la vérité d'une manière peu flatteuse pour son
amour-propre. Sa beauté a de la jeunesse, pensa-t-il. Cinq ou six jeunes gens,
parmi lesquels Julien reconnut ceux qu'il avait entendus à la porte, étaient
entre elle et lui.
-- Vous monsieur, qui avez été ici tout l'hiver, lui dit-elle, n'est-il pas vrai
que ce bal est le plus joli de la saison?
Il ne répondait pas.
-- Ce quadrille de Coulon me semble admirable et ces dames le dansent d'une
façon parfaite.
Les jeunes gens se retournèrent pour voir quel était l'homme heureux dont on
voulait absolument avoir une réponse. Elle ne fut pas encourageante.
-- Je ne saurais être un bon juge, mademoiselle; je passe ma vie à écrire: c'est
le premier bal de cette magnificence que j'aie vu.
Les jeunes gens à moustaches furent scandalisés.
-- Vous êtes un sage, monsieur Sorel, reprit-on avec un intérêt plus marqué;
vous voyez tous ces bals, toutes ces fêtes, comme un philosophe, comme J.-J.
Rousseau. Ces folies vous étonnent sans vous séduire.
Un mot venait d'éteindre l'imagination de Julien et de chasser de son coeur
toute illusion. Sa bouche prit l'expression d'un dédain un peu exagéré
peut-être.
-- J.-J. Rousseau, répondit-il, n'est à mes yeux qu'un sot, lorsqu'il s'avise de
juger le grand monde; il ne le comprenait pas, et y portait le coeur d'un
laquais parvenu.
-- Il a fait le Contrat social , dit Mathilde du ton de la vénération.
-- Tout en prêchant la république et le renversement des dignités monarchiques,
ce parvenu est ivre de bonheur, si un duc change la direction de sa promenade
après dîner pour accompagner un de ses amis.
-- Ah! oui, le duc de Luxembourg à Montmorency accompagne un M. Coindet du côté
de Paris..., reprit Mlle de La Mole avec le plaisir et l'abandon de la première
jouissance de pédanterie. Elle était ivre de son savoir, à peu près comme
l'académicien qui découvrit l'existence du roi Feretrius. L'oeil de Julien resta
pénétrant et sévère. Mathilde avait eu un moment d'enthousiasme; la froideur de
son partner la déconcerta profondément. Elle fut d'autant plus étonnée, que
c'était elle qui avait coutume de produire cet effet-là sur les autres.
Dans ce moment, le marquis de Croisenois s'avançait avec empressement vers Mlle
de La Mole. Il fut un instant à trois pas d'elle, sans pouvoir pénétrer à cause
de la foule. Il la regardait en souriant de l'obstacle. La jeune marquise de
Rouvray était près de lui, c'était une cousine de Mathilde. Elle donnait le bras
à son mari, qui ne l'était que depuis quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort
jeune aussi, avait tout l'amour niais qui prend un homme qui, faisant un mariage
de convenance uniquement arrangé par les notaires, trouve une personne
parfaitement belle. M. de Rouvray allait être duc à la mort d'un oncle fort âgé.
Pendant que le marquis de Croisenois, ne pouvant percer la foule, regardait
Mathilde d'un air riant, elle arrêtait ses grands yeux, d'un bleu céleste, sur
lui et ses voisins. Quoi de plus plat, se dit-elle, que tout ce groupe! Voilà
Croisenois qui prétend m'épouser; il est doux, poli, il a des manières parfaites
comme M. de Rouvray. Sans l'ennui qu'ils donnent, ces messieurs seraient fort
aimables. Lui aussi me suivra au bal avec cet air borné et content. Un an après
le mariage, ma voiture, mes chevaux, mes robes, mon château à vingt lieues de
Paris, tout cela sera aussi bien que possible, tout à fait ce qu'il faut pour
faire périr d'envie une parvenue, une comtesse de Roiville par exemple; et
après?...
Mathilde s'ennuyait en espoir. Le marquis de Croisenois parvint à l'approcher,
et lui parlait, mais elle rêvait sans l'écouter. Le bruit de ses paroles se
confondait pour elle avec le bourdonnement du bal. Elle suivait machinalement de
l'oeil Julien, qui s'était éloigné d'un air respectueux, mais fier et mécontent.
Elle aperçut dans un coin, loin de la foule circulante, le comte Altamira,
condamné à mort dans son pays, que le lecteur connaît déjà. Sous Louis XIV, une
de ses parentes avait épousé un prince de Conti; ce souvenir le protégeait un
peu contre la police de la congrégation.
Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme, pensa Mathilde:
c'est la seule chose qui ne s'achète pas.
Ah! c'est un bon mot que je viens de me dire! Quel dommage qu'il ne soit pas
venu de façon à m'en faire honneur! Mathilde avait trop de goût pour amener dans
la conversation un bon mot fait d'avance; mais elle avait aussi trop de vanité
pour ne pas être enchantée d'elle-même. Un air de bonheur remplaça dans ses
traits l'apparence de l'ennui. Le marquis de Croisenois, qui lui parlait
toujours, crut entrevoir le succès, et redoubla de faconde.
Qu'est-ce qu'un méchant pourrait objecter à mon bon mot? se dit Mathilde. Je
répondrais au critique: Un titre de baron, de vicomte, cela s'achète; une croix,
cela se donne; mon frère vient de l'avoir, qu'a-t-il fait? un grade, cela
s'obtient. Dix ans de garnison, ou un parent ministre de la guerre, et l'on est
chef d'escadron comme Norbert. Une grande fortune!... c'est encore ce qu'il y a
de plus difficile et par conséquent de plus méritoire. Voilà qui est drôle!
c'est le contraire de tout ce que disent les livres... Eh bien! pour la fortune,
on épouse la fille de M. Rothschild.
Réellement mon mot a de la profondeur. La condamnation à mort est encore la
seule chose que l'on ne soit pas avisé de solliciter.
-- Connaissez-vous le comte Altamira? dit-elle à M. de Croisenois.
Elle avait l'air de revenir de si loin, et cette question avait si peu de
rapport avec tout ce que le pauvre marquis lui disait depuis cinq minutes, que
son amabilité en fut déconcertée. C'était pourtant un homme d'esprit et fort
renommé comme tel.
Mathilde a de la singularité, pensa-t-il; c'est un inconvénient, mais elle donne
une si belle position sociale à son mari! Je ne sais comment fait ce marquis de
La Mole; il est lié avec ce qu'il y a de mieux dans tous les partis, c'est un
homme qui ne peut sombrer. Et d'ailleurs, cette singularité de Mathilde peut
passer pour du génie. Avec une haute naissance et beaucoup de fortune, le génie
n'est point un ridicule, et alors quelle distinction! Elle a si bien d'ailleurs,
quand elle veut, ce mélange d'esprit, de caractère et d'à-propos, qui fait
l'amabilité parfaite... Comme il est difficile de faire bien deux choses à la
fois, le marquis répondait à Mathilde d'un air vide, et comme récitant une
leçon:
-- Qui ne connaît ce pauvre Altamira? Et il lui faisait l'histoire de sa
conspiration manquée, ridicule, absurde.
-- Très absurde! dit Mathilde, comme se parlant à elle-même, mais il a agi. Je
veux voir un homme; amenez-le-moi, dit-elle au marquis très choqué.
Le comte Altamira était un des admirateurs les plus déclarés de l'air hautain et
presque impertinent de Mlle de La Mole; elle était suivant lui l'une des plus
belles personnes de Paris.
-- Comme elle serait belle sur un trône! dit-il à M. de Croisenois; et il se
laissa amener sans difficulté.
Il ne manque pas de gens dans le monde qui veulent établir que rien n'est de
mauvais ton comme une conspiration; cela sent le jacobin. Et quoi de plus laid
que le jacobin sans succès?
Le regard de Mathilde se moquait du libéralisme d'Altamira avec M. de
Croisenois, mais elle l'écoutait avec plaisir.
Un conspirateur au bal, c'est un joli contraste, pensait-elle. Elle trouvait à
celui-ci, avec ses moustaches noires, la figure du lion quand il se repose; mais
elle s'aperçut bientôt que son esprit n'avait qu'une attitude: l'utilité,
l'admiration pour l'utilité .
Excepté ce qui pouvait donner à son pays le gouvernement de deux Chambres, le
jeune comte trouvait que rien n'était digne de son attention. Il quitta avec
plaisir Mathilde, la plus séduisante personne du bal, parce qu'il vit entrer un
général péruvien.
Désespérant de l'Europe, le pauvre Altamira en était réduit à penser que, quand
les Etats de l'Amérique méridionale seront forts et puissants, ils pourront
rendre à l'Europe la liberté que Mirabeau leur a envoyée*. [* Cette feuille,
composée le 25 juillet 1830, a été imprimée le 4 août. Note de l'éditeur
(vraisembalement Stendhal)].
Un tourbillon de jeunes gens à moustaches s'était approché de Mathilde. Elle
avait bien vu qu'Altamira n'était pas séduit, et se trouvait piquée de son
départ; elle voyait son oeil noir briller en parlant au général péruvien. Mlle
de La Mole regardait [Variante : promenait ses regards sur] les jeunes Français
avec ce sérieux profond qu'aucune de ses rivales ne pouvait imiter. Lequel
d'entre eux, pensait-elle, pourrait se faire condamner à mort, en lui supposant
même toutes les chances favorables?
Ce regard singulier flattait ceux qui avaient peu d'esprit, mais inquiétait les
autres. Ils redoutaient l'explosion de quelque mot piquant et de réponse
difficile.
Une haute naissance donne cent qualités dont l'absence m'offenserait: je le vois
par l'exemple de Julien, pensait Mathilde; mais elle étiole ces qualités de
l'âme qui font condamner à mort.
En ce moment quelqu'un disait près d'elle:
-- Ce comte Altamira est le second fils du prince de San Nazaro-Pimentel, c'est
un Pimentel qui tenta de sauver Conradin, décapité en 1268. C'est l'une des plus
nobles familles de Naples.
Voilà, se dit Mathilde, qui prouve joliment ma maxime: La haute naissance ôte la
force de caractère sans laquelle on ne se fait point condamner à mort! Je suis
donc prédestinée à déraisonner ce soir. Puisque je ne suis qu'une femme comme
une autre, eh bien! il faut danser. Elle céda aux instances du marquis de
Croisenois, qui depuis une heure sollicitait une galope. Pour se distraire de
son malheur en philosophie, Mathilde voulut être parfaitement séduisante, M. de
Croisenois fut ravi.
Mais ni la danse, ni le désir de plaire à l'un des plus jolis hommes de la cour,
rien ne put distraire Mathilde. Il était impossible d'avoir plus de succès. Elle
était la reine du bal, elle le voyait, mais avec froideur.
Quelle vie effacée je vais passer avec un être tel que Croisenois! se
disait-elle, comme il la ramenait à sa place une heure après... Où est le
plaisir pour moi, ajouta-t-elle tristement, si, après six mois d'absence, je ne
le trouve pas au milieu d'un bal qui fait l'envie de toutes les femmes de Paris?
Et encore, j'y suis environnée des hommages d'une société que je ne puis pas
imaginer mieux composée. Il n'y a ici de bourgeois que quelques pairs et un ou
deux Julien peut-être. Et cependant, ajoutait-elle avec une tristesse
croissante, quels avantages le sort ne m'a-t-il pas donnés: illustration,
fortune, jeunesse! hélas! tout, excepté le bonheur.
Les plus douteux de mes avantages sont encore ceux dont ils m'ont parlé toute la
soirée. L'esprit, j'y crois, car je leur fais peur évidemment à tous. S'ils
osent aborder un sujet sérieux, au bout de cinq minutes de conversation ils
arrivent tout hors d'haleine, et comme faisant une grande découverte à une chose
que je leur répète depuis une heure. Je suis belle, j'ai cet avantage pour
lequel Mme de Staël eût tout sacrifié, et pourtant il est de fait que je meurs
d'ennui. Y a-t-il une raison pour que Je m'ennuie moins quand j'aurai changé mon
nom pour celui du marquis de Croisenois?
Mais, mon Dieu! ajouta-t-elle presque avec l'envie de pleurer, n'est-ce pas un
homme parfait? C'est le chef-d'oeuvre de l'éducation de ce siècle; on ne peut le
regarder sans qu'il trouve une chose aimable, et même spirituelle, à vous dire;
il est brave... Mais ce Sorel est singulier, se dit-elle, et son oeil quittait
l'air morne pour l'air fâché. Je l'ai averti que j'avais à lui parler, et il ne
daigne pas reparaître!
Le luxe des toilettes, l'éclat des bougies, les parfums: tant de jolis bras, de belles épaules;
des bouquets; des airs de Rossini qui enlèvent, des peintures
de Ciceri; Je suis hors de moi!
Voyages d'Uzeri.
-- Vous avez de l'humeur, lui dit la marquise de La Mole; je vous en avertis,
c'est de mauvaise grâce au bal.
-- Je ne me sens que mal à la tête, répondit Mathilde d'un air dédaigneux, il
fait trop chaud ici.
A ce moment, comme pour justifier Mlle de La Mole, le vieux baron de Tolly se
trouva mal et tomba; on fut obligé de l'emporter. On parla d'apoplexie, ce fut
un événement désagréable.
Mathilde ne s'en occupa point. C'était un parti pris, chez elle, de ne regarder
jamais les vieillards et tous les êtres reconnus pour dire des choses tristes.
Elle dansa pour échapper à la conversation sur l'apoplexie, qui n'en était pas
une, car le surlendemain le baron reparut.
Mais M. Sorel ne vient point, se dit-elle encore après qu'elle eut dansé. Elle
le cherchait presque des yeux, lorsqu'elle l'aperçut dans un autre salon. Chose
étonnante, il semblait avoir perdu ce ton de froideur impassible qui lui était
si naturel; il n'avait plus l'air anglais.
Il cause avec le comte Altamira, mon condamné à mort! se dit Mathilde. Son oeil
est plein d'un feu sombre; il a l'air d'un prince déguisé; son regard a redoublé
d'orgueil.
Julien se rapprochait de la place où elle était, toujours causant avec Altamira;
elle le regardait fixement, étudiant ses traits pour y chercher ces hautes
qualités qui peuvent valoir à un homme l'honneur d'être condamné à mort.
Comme il passait près d'elle:
-- Oui, disait-il au comte Altamira, Danton était un homme!
O ciel! serait-il un Danton, se dit Mathilde; mais il a une figure si noble, et
ce Danton était si horriblement laid, un boucher, je crois. Julien était encore
assez près d'elle, elle n'hésita pas à l'appeler; elle avait la conscience et
l'orgueil de faire une question extraordinaire pour une jeune fille.
-- Danton n'était-il pas un boucher? lui dit-elle.
-- Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Julien avec l'expression
du mépris le plus mal déguisé, et l'oeil encore enflammé de sa conversation avec
Altamira, mais malheureusement pour les gens bien nés, il était avocat à
Méry-sur-Seine; c'est-à-dire, mademoiselle, ajouta-t-il d'un air méchant, qu'il
a commencé comme plusieurs pairs que je vois ici. Il est vrai que Danton avait
un désavantage énorme aux yeux de la beauté, il était fort laid.
Ces derniers mots furent dits rapidement, d'un air extraordinaire et assurément
fort peu poli.
Julien attendit un instant, le haut du corps légèrement penché et avec un air
orgueilleusement humble. Il semblait dire: Je suis payé pour vous répondre, et
je vis de ma paye. Il ne daignait pas lever l'oeil sur Mathilde. Elle, avec ses
beaux yeux ouverts extraordinairement et fixés sur lui, avait l'air de son
esclave. Enfin, comme le silence continuait, il la regarda ainsi qu'un valet
regarde son maître, afin de prendre des ordres. Quoique ses yeux rencontrassent
en plein ceux de Mathilde, toujours fixés sur lui avec un regard étrange, il
s'éloigna avec un empressement marqué.
Lui, qui est réellement si beau, se dit enfin Mathilde sortant de sa rêverie,
faire un tel éloge de la laideur! Jamais de retour sur lui-même! Il n'est pas
comme Caylus ou Croisenois. Ce Sorel a quelque chose de l'air que mon père prend
quand il fait si bien Napoléon au bal. Elle avait tout à fait oublié Danton.
Décidément, ce soir, je m'ennuie. Elle saisit le bras de son frère, et, à son
grand chagrin, le força de faire un tour dans le bal. L'idée lui vint de suivre
la conversation du condamné à mort avec Julien.
La foule était énorme. Elle parvint cependant à les rejoindre au moment où, à
deux pas devant elle, Altamira s'approchait d'un plateau pour prendre une glace.
Il parlait à Julien, le corps à demi tourné. Il vit un bras d'habit brodé qui
prenait une glace à côté de la sienne. La broderie sembla exciter son attention;
il se retourna tout à fait pour voir le personnage à qui appartenait ce bras. A
l'instant, ces yeux si nobles et si naïfs prirent une légère expression de
dédain.
-- Vous voyez cet homme, dit-il assez bas à Julien; c'est le prince d'Araceli,
ambassadeur de ***. Ce matin il a demandé mon extradition à votre ministre des
affaires étrangères de France, M. de Nerval. Tenez, le voilà là-bas, qui joue au
whist. M. de Nerval est assez disposé à me livrer, car nous vous avons donné
deux ou trois conspirateurs en 1816. Si l'on me rend à mon roi, je suis pendu
dans les vingt-quatre heures. Et ce sera quelqu'un de ces jolis messieurs à
moustaches qui m'empoignera .
-- Les infâmes! s'écria Julien à demi-haut.
Mathilde ne perdait pas une syllabe de leur conversation. L'ennui avait disparu.
-- Pas si infâmes, reprit le comte Altamira. Je vous ai parlé de moi pour vous
frapper d'une image vive. Regardez le prince d'Araceli; toutes les cinq minutes,
il jette les yeux sur sa Toison d'Or; il ne revient pas du plaisir de voir ce
colifichet sur sa poitrine. Ce pauvre homme n'est au fond qu'un anachronisme. Il
y a cent ans, la Toison était un honneur insigne, mais alors elle eût passé bien
au-dessus de sa tête. Aujourd'hui, parmi les gens bien nés, il faut être un
Araceli pour en être enchanté. Il eût fait pendre toute une ville pour
l'obtenir.
-- Est-ce à ce prix qu'il l'a eue? dit Julien avec anxiété.
-- Non, pas précisément, répondit Altamira froidement; il a peut-être fait jeter
à la rivière une trentaine de riches propriétaires de son pays, qui passaient
pour libéraux.
-- Quel monstre! dit encore Julien.
Mlle de La Mole, penchant la tête avec le plus vif intérêt, était si près de
lui, que ses beaux cheveux touchaient presque son épaule.
-- Vous êtes bien jeune! répondait Altamira. Je vous disais que j'ai une soeur
mariée en Provence; elle est encore jolie, bonne, douce; c'est une excellente
mère de famille, fidèle à tous ses devoirs, pieuse et non dévote.
Où veut-il en venir? pensait Mlle de La Mole.
-- Elle est heureuse, continua le comte Altamira; elle l'était en 1815. Alors
j'étais caché chez elle, dans sa terre près d'Antibes; eh bien, au moment où
elle apprit l'exécution du maréchal Ney, elle se mit à danser!
-- Est-il possible? dit Julien atterré.
-- C'est l'esprit de parti, reprit Altamira. Il n'y a plus de passions
véritables au XIXe siècle: c'est pour cela que l'on s'ennuie tant en France. On
fait les plus grandes cruautés, mais sans cruauté.
-- Tant pis! dit Julien; du moins, quand on fait des crimes, faut-il les faire
avec plaisir: ils n'ont que cela de bon, et l'on ne peut même les justifier un
peu que par cette raison.
Mlle de La Mole, oubliant tout à fait ce qu'elle se devait à elle-même, s'était
placée presque entièrement entre Altamira et Julien. Son frère, qui lui donnait
le bras, accoutumé à lui obéir, regardait ailleurs dans la salle, et, pour se
donner une contenance, avait l'air d'être arrêté par la foule.
-- Vous avez raison, disait Altamira; on fait tout sans plaisir et sans s'en
souvenir, même les crimes. Je puis vous montrer dans ce bal dix hommes peut-être
qui seront damnés comme assassins. Ils l'ont oublié, et le monde aussi.
Plusieurs sont émus jusqu'aux larmes si leur chien se casse la patte. Au
Père-Lachaise, quand on jette des fleurs sur leur tombe, comme vous dites si
plaisamment à Paris, on nous apprend qu'ils réunissaient toutes les vertus des
preux chevaliers, et l'on parle des grandes actions de leur bisaïeul qui vivait
sous Henri IV. Si, malgré les bons offices du prince d'Araceli, je ne suis pas
pendu, et que je jouisse jamais de ma fortune à Paris, je veux vous faire dîner
avec huit ou dix assassins honorés et sans remords.
Vous et moi, à ce dîner, nous serons les seuls purs de sang, mais je serai
méprisé et presque haï, comme un monstre sanguinaire et jacobin, et vous,
méprisé simplement comme homme du peuple intrus dans la bonne compagnie.
-- Rien de plus vrai, dit Mlle de La Mole.
Altamira la regarda étonné; Julien ne daigna pas la regarder.
-- Notez que la révolution à la tête de laquelle je me suis trouvé, continua le
comte Altamira, n'a pas réussi uniquement parce que je n'ai pas voulu faire
tomber trois têtes et distribuer à nos partisans sept à huit millions qui se
trouvaient dans une caisse dont j'avais la clef. Mon roi, qui aujourd'hui brûle
de me faire pendre, et qui, avant la révolte, me tutoyait, m'eût donné le grand
cordon de son ordre si j'avais fait tomber ces trois têtes et distribuer
l'argent de ces caisses, car j'aurais obtenu au moins un demi-succès, et mon
pays eût eu une charte telle quelle... Ainsi va le monde, c'est une partie
d'échecs.
-- Alors, reprit Julien l'oeil en feu, vous ne saviez pas le jeu; maintenant...
-- Je ferais tomber des têtes, voulez-vous dire, et je ne serais pas un Girondin
comme vous me le faisiez entendre l'autre jour?... Je vous répondrai, dit
Altamira d'un air triste, quand vous aurez tué un homme en duel, ce qui encore
est bien moins laid que de le faire exécuter par un bourreau.
-- Ma foi! dit Julien, qui veut la fin veut les moyens; si, au lieu d'être un
atome, j'avais quelque pouvoir, je ferais pendre trois hommes pour sauver la vie
à quatre.
Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris des vains jugements
des hommes; ils rencontrèrent ceux de Mlle de La Mole tout près de lui, et ce
mépris, loin de se changer en air gracieux et civil, sembla redoubler.
Elle en fut profondément choquée, mais il ne fut plus en son pouvoir d'oublier
Julien; elle s'éloigna avec dépit, entraînant son frère.
Il faut que je prenne du punch, et que je danse beaucoup, se dit-elle; je veux
choisir ce qu'il y a de mieux, et faire effet à tout prix. Bon, voici ce fameux
impertinent, le comte de Fervaques. Elle accepta son invitation; ils dansèrent.
Il s'agit de voir, pensa-t-elle, qui des deux sera le plus impertinent, mais,
pour me moquer pleinement de lui, il faut que je le fasse parler. Bientôt tout
le reste de la contredanse ne dansa que par contenance. On ne voulait pas perdre
une des reparties piquantes de Mathilde. M. de Fervaques se troublait, et, ne
trouvant que des paroles élégantes, au lieu d'idées, faisait des mines;
Mathilde, qui avait de l'humeur, fut cruelle pour lui, et s'en fit un ennemi.
Elle dansa jusqu'au jour, et enfin se retira horriblement fatiguée. Mais, en
voiture, le peu de force qui lui restait était encore employé à la rendre triste
et malheureuse. Elle avait été méprisée par Julien, et ne pouvait le mépriser.
Julien était au comble du bonheur, ravi à son insu par la musique, les fleurs,
les belles femmes, l'élégance générale, et, plus que tout, par son imagination
qui rêvait des distinctions pour lui et la liberté pour tous.
-- Quel beau bal! dit-il au comte, rien n'y manque.
-- Il y manque la pensée, répondit Altamira.
Et sa physionomie trahissait ce mépris, qui n'en est que plus piquant, parce
qu'on voit que la politesse s'impose le devoir de le cacher.
-- Vous y êtes, monsieur le comte. N'est-ce pas, la pensée est conspirante
encore?
-- Je suis ici à cause de mon nom. Mais on hait la pensée dans vos salons. Il
faut qu'elle ne s'élève pas au-dessus de la pointe d'un couplet de vaudeville:
alors on la récompense. Mais l'homme qui pense, s'il a de l'énergie et de la
nouveauté dans ses saillies, vous l'appelez cynique . N'est-ce pas ce
nom-là qu'un de vos juges a donné à Courier? Vous l'avez mis en prison, ainsi
que Béranger. Tout ce qui vaut quelque chose, chez vous, par l'esprit, la
congrégation le jette à la police correctionnelle; et la bonne compagnie
applaudit.
C'est que votre société vieillie prise avant tout les convenances... Vous ne
vous élèverez jamais au-dessus de la bravoure militaire; vous aurez des Murat,
et jamais de Washington. Je ne vois en France que de la vanité. Un homme qui
invente en parlant arrive facilement à une saillie imprudente, et le maître de
la maison se croit déshonoré.
A ces mots, la voiture du comte, qui ramenait Julien, s'arrêta devant l'hôtel de
La Mole. Julien était amoureux de son conspirateur. Altamira lui avait fait ce
beau compliment, évidemment échappé à une profonde conviction: Vous n'avez pas
la légèreté française, et comprenez le principe de l'utilité . Il se
trouvait que, justement l'avant-veille, Julien avait vu Marino Faliero ,
tragédie de M. Casimir Delavigne.
Israël Bertuccio, [Variante : un simple charpentier de l'arsenal,] n'a-t-il pas
plus de caractère que tous ces nobles Vénitiens? se disait notre plébéien
révolté; et cependant ce sont des gens dont la noblesse prouvée remonte à l'an
700, un siècle avant Charlemagne, tandis que tout ce qu'il y avait de plus noble
ce soir au bal de M. de Retz ne remonte, et encore clopin-clopant, que jusqu'au
XIIIe siècle. Eh bien! au milieu de ces nobles de Venise, si grands par la
naissance, [Variante : mais si étiolés, mais si effacés par le caractère,] c'est
d'Israël Bertuccio qu'on se souvient.
Une conspiration anéantit tous les titres donnés par les caprices sociaux. Là,
un homme prend d'emblée le rang que lui assigne sa manière d'envisager la mort.
L'esprit lui-même perd de son empire...
Que serait Danton aujourd'hui, dans ce siècle des Valenod et des Rênal? pas même
substitut du procureur du roi...
Que dis-je? il se serait vendu à la congrégation; il serait ministre, car enfin
ce grand Danton a volé. Mirabeau aussi s'est vendu. Napoléon avait volé des
millions en Italie, sans quoi il eût été arrêté tout court par la pauvreté,
comme Pichegru. La Fayette seul n'a jamais volé. Faut-il voler, faut-il se
vendre? pensa Julien. Cette question l'arrêta tout court. Il passa le reste de
la nuit à lire l'histoire de la Révolution.
Le lendemain, en faisant ses lettres dans la bibliothèque, il ne songeait encore
qu'à la conversation du comte Altamira.
Dans le fait, se disait-il, après une longue rêverie, si ces Espagnols libéraux
avaient compromis le peuple par des crimes, on ne les eût pas balayés avec cette
facilité. Ce furent des enfants orgueilleux et bavards... comme moi! s'écria
tout à coup Julien comme se réveillant en sursaut.
Qu'ai-je fait de difficile qui me donne le droit de juger de pauvres diables,
qui enfin, une fois en la vie, ont osé, ont commencé à agir? Je suis comme un
homme qui, au sortir de table, s'écrie: Demain je ne dînerai pas; ce qui ne
m'empêchera point d'être fort et allègre comme je le suis aujourd'hui. Qui sait
ce qu'on éprouve à moitié chemin d'une grande action? [Variante : Car enfin ces
choses-là ne se font pas comme on tire un coup de pistolet...] Ces hautes
pensées furent troublées par l'arrivée imprévue de Mlle de La Mole, qui entrait
dans la bibliothèque. Il était tellement animé par son admiration pour les
grandes qualités de Danton, de Mirabeau, de Carnot, qui ont su n'être pas
vaincus, que ses yeux s'arrêtèrent sur Mlle de La Mole, mais sans songer à elle,
sans la saluer, sans presque la voir. Quand enfin ses grands yeux si ouverts
s'aperçurent de sa présence, son regard s'éteignit. Mlle de La Mole le remarqua
avec amertume.
En vain elle lui demanda un volume de l' Histoire de France de Vély,
placé au rayon le plus élevé ce qui obligeait Julien à aller chercher la plus
grande des deux échelles. Julien avait approché l'échelle; il avait cherché le
volume, il le lui avait remis, sans encore pouvoir songer à elle. En remportant
l'échelle, dans sa préoccupation il donna un coup de coude dans une des glaces
de la bibliothèque; les éclats, en tombant sur le parquet, le réveillèrent
enfin. Il se hâta de faire des excuses à Mlle de La Mole; il voulut être poli,
mais il ne fut que poli. Mathilde vit avec évidence qu'elle l'avait troublé, et
qu'il eût mieux aimé songer à ce qui l'occupait avant son arrivée, que lui
parler. Après l'avoir beaucoup regardé, elle s'en alla lentement. Julien la
regardait marcher. Il jouissait du contraste de la simplicité de sa toilette
actuelle avec l'élégance magnifique de celle de la veille. La différence entre
les deux physionomies était presque aussi frappante. Cette jeune fille, si
altière au bal du duc de Retz, avait presque en ce moment un regard suppliant.
Réellement, se dit Julien, cette robe noire fait briller encore mieux la beauté
de sa taille. Elle a un port de reine; mais pourquoi est-elle en deuil?
Si je demande à quelqu'un la cause de ce deuil, il se trouvera que je commets
encore une gaucherie. Julien était tout à fait sorti des profondeurs de son
enthousiasme. Il faut que je relise toutes les lettres que j'ai faites ce matin;
Dieu sait les mots sautés et les balourdises que j'y trouverai. Comme il lisait
avec une attention forcée la première de ces lettres, il entendit tout près de
lui le bruissement d'une robe de soie; il se retourna rapidement; Mlle de La
Mole était à deux pas de sa table, elle riait. Cette seconde interruption donna
de l'humeur à Julien.
Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement qu'elle n'était rien pour ce jeune
homme; ce rire était fait pour cacher son embarras, elle y réussit.
-- Evidemment, vous songez à quelque chose de bien intéressant, monsieur Sorel.
N'est-ce point quelque anecdote curieuse sur la conspiration qui nous a envoyé à
Paris M. le comte Altamira? Dites-moi ce dont il s'agit; je brûle de le savoir;
je serai discrète, je vous le jure.
Elle fut étonnée de ce mot en se l'entendant prononcer. Quoi donc, elle
suppliait un subalterne! Son embarras augmentant, elle ajouta d'un petit air
léger:
-- Qu'est-ce qui a pu faire de vous, ordinairement si froid, un être inspiré,
une espèce de prophète de Michel-Ange?
Cette vive et indiscrète interrogation, blessant Julien profondément, lui rendit
toute sa folie.
-- Danton a-t-il bien fait de voler? lui dit-il brusquement et d'un air qui
devenait de plus en plus farouche. Les révolutionnaires du Piémont, de
l'Espagne, devaient-ils compromettre le peuple par des crimes? donner à des gens
même sans mérite toutes les places de l'armée, toutes les croix? les gens qui
auraient porté ces croix n'eussent-ils pas redouté le retour du roi? Fallait-il
mettre le trésor de Turin au pillage? En un mot, mademoiselle, dit-il en
s'approchant d'elle d'un air terrible, l'homme qui veut chasser l'ignorance et
le crime de la terre doit-il passer comme la tempête et faire le mal comme au
hasard?
Mathilde eut peur, ne put soutenir son regard, et recula deux pas. Elle le
regarda un instant; puis, honteuse de sa peur, d'un pas léger elle sortit de la
bibliothèque.
CHAPITRE X
LA REINE MARGUERITE
Amour! dans quelle folie ne parviens-tu pas à nous faire trouver du plaisir?
Lettre d'une religieuse portugaise.
Julien relut ses lettres. Quand la cloche du dîner se fit entendre: Combien je
dois avoir été ridicule aux yeux de cette poupée parisienne! se dit-il; quelle
folie de lui dire réellement ce à quoi je pensais! mais peut-être folie pas si
grande. La vérité dans cette occasion était digne de moi.
Pourquoi aussi venir m'interroger sur des choses intimes! Cette question est
indiscrète de sa part. Elle a manqué d'usage. Mes pensées sur Danton ne font
point partie du service pour lequel son père me paye.
En arrivant dans la salle à manger, Julien fut distrait de son humeur par le
grand deuil de Mlle de La Mole, qui le frappa d'autant plus qu'aucune autre
personne de la famille n'était en noir.
Après dîner, il se trouva tout à fait débarrassé de l'accès d'enthousiasme qui
l'avait obsédé toute la journée. Par bonheur, l'académicien qui savait le latin
était de ce dîner. Voilà l'homme qui se moquera le moins de moi, se dit Julien,
si, comme je le présume, ma question sur le deuil de Mlle de La Mole est une
gaucherie.
Mathilde le regardait avec une expression singulière. Voilà bien la coquetterie
des femmes de ce pays telle que Mme de Rênal me l'avait peinte, se dit Julien.
Je n'ai pas été aimable pour elle ce matin, je n'ai pas cédé à la fantaisie
qu'elle avait de causer. J'en augmente de prix à ses yeux. Sans doute le diable
n'y perd rien. Plus tard, sa hauteur dédaigneuse saura bien se venger. Je la
mets à pis faire. Quelle différence avec ce que j'ai perdu! quel naturel
charmant! quelle naïveté! Je savais ses pensées avant elle, je les voyais
naître, je n'avais pour antagoniste, dans son coeur, que la peur de la mort de
ses enfants; c'était une affection raisonnable et naturelle, aimable même pour
moi qui en souffrais. J'ai été un sot. Les idées que je me faisais de Paris
m'ont empêché d'apprécier cette femme sublime.
Quelle différence, grand Dieu! et qu'est-ce que je trouve ici? de la vanité
sèche et hautaine, toutes les nuances de l'amour-propre et rien de plus.
On se levait de table. Ne laissons pas engager mon académicien, se dit Julien.
Il s'approcha de lui comme on passait au jardin, prit un air doux et soumis, et
partagea sa fureur contre le succès d' Hernani .
-- Si nous étions encore au temps des lettres de cachet!... dit-il.
-- Alors il n'eût pas osé, s'écria l'académicien avec un geste à la Talma.
A propos d'une fleur, Julien cita quelques mots des Géorgiques de
Virgile, et trouva que rien n'était égal aux vers de l'abbé Delille. En un mot,
il flatta l'académicien de toutes les façons. Après quoi, de l'air le plus
indifférent:
-- Je suppose, lui dit-il, que Mlle de La Mole a hérité de quelque oncle dont
elle porte le deuil.
-- Quoi! vous êtes de la maison, dit l'académicien en s'arrêtant tout court, et
vous ne savez pas sa folie? Au fait, il est étrange que sa mère lui permette de
telles choses; mais, entre nous, ce n'est pas précisément par la force du
caractère qu'on brille dans cette maison. Mlle Mathilde en a pour eux tous, et
les mène. C'est aujourd'hui le 30 avril! et l'académicien s'arrêta en regardant
Julien d'un air fin. Julien sourit de l'air le plus spirituel qu'il put.
Quel rapport peut-il y avoir entre mener toute une maison, porter une robe
noire, et le 30 avril? se disait-il. Il faut que je sois encore plus gauche que
je ne le pensais.
-- Je vous avouerai..., dit-il à l'académicien, et son oeil continuait à
interroger.
-- Faisons un tour de jardin, dit l'académicien, entrevoyant avec ravissement
l'occasion de faire une longue narration élégante.
-- Quoi! est-il bien possible que vous ne sachiez pas ce qui s'est passé le 30
avril 1574?
-- Et où? dit Julien étonné.
-- En place de Grève.
Julien était si étonné, que ce mot ne le mit pas au fait. La curiosité,
l'attente d'un intérêt tragique, si en rapport avec son caractère, lui donnaient
ces yeux brillants qu'un narrateur aime tant à voir chez la personne qui écoute.
L'académicien, ravi de trouver une oreille vierge, raconta longuement à Julien
comme quoi, le 30 avril 1574, le plus joli garçon de son siècle, Boniface de La
Mole, et Annibal de Coconasso, gentilhomme piémontais, son ami, avaient eu la
tête tranchée en place de Grève. La Mole était l'amant adoré de la reine
Marguerite de Navarre; et remarquez, ajouta l'académicien, que Mlle de La Mole
s'appelle Mathilde-Marguerite. La Mole était en même temps le favori du
duc d'Alençon, et l'intime ami du roi de Navarre, depuis Henri IV, mari de sa
maîtresse. Le jour du mardi-gras de cette année 1574, la cour se trouvait à
Saint-Germain avec le pauvre roi Charles IX, qui s'en allait mourant. La Mole
voulut enlever les princes ses amis, que la reine Catherine de Médicis retenait
comme prisonniers à la cour. Il fit avancer deux cents chevaux sous les murs de
Saint-Germain, le duc d'Alençon eut peur, et La Mole fut jeté au bourreau.
Mais ce qui touche Mlle Mathilde, ce qu'elle m'a avoué elle-même, il y a sept à
huit ans, quand elle en avait douze, car c'est une tête, une tête!... et
l'académicien leva les yeux au ciel. Ce qui l'a frappée dans cette catastrophe
politique, c'est que la reine Marguerite de Navarre, cachée dans une maison de
la place de Grève, osa faire demander au bourreau la tête de son amant. Et la
nuit suivante, à minuit, elle prit cette tête dans sa voiture, et alla
l'enterrer elle-même dans une chapelle située au pied de la colline de
Montmartre.
-- Est-il possible? s'écria Julien touché.
-- Mlle Mathilde méprise son frère, parce que, comme vous le voyez, il ne songe
nullement à toute cette histoire ancienne, et ne prend point le deuil le 30
avril. C'est depuis ce fameux supplice, et pour rappeler l'amitié intime de La
Mole pour Coconasso, lequel Coconasso, comme un Italien qu'il était, s'appelait
Annibal, que tous les hommes de cette famille portent ce nom. Et, ajouta
l'académicien en baissant la voix, ce Coconasso fut, au dire de Charles IX
lui-même, l'un des plus cruels assassins du 24 août 1572... Mais comment est-il
possible, mon cher Sorel, que vous ignoriez ces choses, vous le commensal de
cette maison?
-- Voilà donc pourquoi, deux fois à dîner, Mlle de La Mole a appelé son frère
Annibal. Je croyais avoir mal entendu.
-- C'était un reproche. Il est étrange que la marquise souffre de telles
folies... Le mari de cette grande fille en verra de belles!
Ce mot fut suivi de cinq ou six phrases satiriques. La joie et l'intimité qui
brillaient dans les yeux de l'académicien choquèrent Julien. Nous voici deux
domestiques occupés à médire de leurs maîtres, pensa-t-il. Mais rien ne doit
étonner de la part de cet homme d'académie.
Un jour, Julien l'avait surpris aux genoux de la marquise de La Mole; il lui
demandait une recette de tabac pour un neveu de province. Le soir, une petite
femme de chambre de Mlle de La Mole, qui faisait la cour à Julien, comme jadis
Elisa, lui donna cette idée, que le deuil de sa maîtresse n'était point pris
pour attirer les regards. Cette bizarrerie tenait au fond de son caractère. Elle
aimait réellement ce La Mole, amant aimé de la reine la plus spirituelle de son
siècle, et qui mourut pour avoir voulu rendre la liberté à ses amis. Et quels
amis! le premier prince du sang et Henri IV.
Accoutumé au naturel parfait qui brillait dans toute la conduite de Mme de
Rênal, Julien ne voyait qu'affectation dans toutes les femmes de Paris; et, pour
peu qu'il fût disposé à la tristesse, ne trouvait rien à leur dire. Mlle de La
Mole fit exception.
Il commençait à ne plus prendre pour de la sécheresse de coeur le genre de
beauté qui tient à la noblesse du maintien. Il eut de longues conversations avec
Mlle de La Mole, qui, quelquefois après dîner, se promenait avec lui dans le
jardin, le long des fenêtres ouvertes du salon. Elle lui dit un jour qu'elle
lisait l'histoire de d'Aubigné, et Brantôme. Singulière lecture, pensa Julien;
et la marquise ne lui permet pas de lire les romans de Walter Scott!
Un jour, elle lui raconta, avec ces yeux brillants de plaisir qui prouvent la
sincérité de l'admiration, ce trait d'une jeune femme du règne de Henri III,
qu'elle venait de lire dans les Mémoires de l'Etoile: trouvant son mari
infidèle, elle le poignarda.
L'amour-propre de Julien était flatté. Une personne environnée de tant de
respects, et qui, au dire de l'académicien, menait toute la maison, daignait lui
parler d'un air qui pouvait presque ressembler à de l'amitié.
Je m'étais trompé, pensa bientôt Julien; ce n'est pas de la familiarité, je ne
suis qu'un confident de tragédie, c'est le besoin de parler. Je passe pour
savant dans cette famille. Je m'en vais lire Brantôme, d'Aubigné, l'Etoile. Je
pourrai contester quelques-unes des anecdotes dont me parle Mlle de La Mole. Je
veux sortir de ce rôle de confident passif.
Peu à peu ses conversations avec cette jeune fille, d'un maintien si imposant et
en même temps si aisé, devinrent plus intéressantes. Il oubliait son triste rôle
de plébéien révolté. Il la trouvait savante, et même raisonnable. Ses opinions
dans le jardin étaient bien différentes de celles qu'elle avouait au salon.
Quelquefois elle avait avec lui un enthousiasme et une franchise qui formaient
un contraste parfait avec sa manière d'être ordinaire, si altière et si froide.
Les guerres de La Ligue sont les temps héroïques de la France, lui disait-elle
un jour, avec des yeux étincelants de génie et d'enthousiasme. Alors chacun se
battait pour obtenir une certaine chose qu'il désirait, pour faire triompher son
parti, et non pas pour gagner platement une croix comme du temps de votre
empereur. Convenez qu'il y avait moins d'égoïsme et de petitesse. J'aime ce
siècle.
-- Et Boniface de La Mole en fut le héros, lui dit-il.
-- Du moins il fut aimé comme peut-être il est doux de l'être. Quelle femme
actuellement vivante n'aurait horreur de toucher à la tête de son amant
décapité?
Mme de La Mole appela sa fille. L'hypocrisie, pour être utile, doit se cacher;
et Julien, comme on voit, avait fait à Mlle de La Mole une demi-confidence sur
son admiration pour Napoléon.
Voilà l'immense avantage qu'ils ont sur nous, se dit Julien, resté seul au
jardin. L'histoire de leurs aïeux les élève au-dessus des sentiments vulgaires,
et ils n'ont pas toujours à songer à leur subsistance! Quelle misère!
ajoutait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner sur ces grands intérêts.
[Variante : Je les vois mal sans doute.] Ma vie n'est qu'une suite
d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de rente pour acheter du pain.
-- A quoi rêvez-vous là, monsieur? lui dit Mathilde, qui revenait en courant.
[Variante : Il y avait de l'intimité dans cette question, et elle revenait en
courant et essoufflée pour être avec lui.] Julien était las de se mépriser. Par
orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup en parlant de sa
pauvreté à une personne aussi riche. Il chercha à bien exprimer par son ton fier
qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait semblé aussi joli à Mathilde; elle
lui trouva une expression de sensibilité et de franchise qui souvent lui
manquait.
A moins d'un mois de là, Julien se promenait pensif dans le jardin de l'hôtel de
La Mole, mais sa figure n'avait plus la dureté et la roguerie philosophique qu'y
imprimait le sentiment continu de son infériorité. Il venait de reconduire
jusqu'à la porte du salon Mlle de La Mole, qui prétendait s'être fait mal au
pied en courant avec son frère.
Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon bien singulière! se disait Julien.
Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du goût pour moi? Elle m'écoute d'un
air si doux, même quand je lui avoue toutes les souffrances de mon orgueil! Elle
qui a tant de fierté avec tout le monde! On serait bien étonné au salon si on
lui voyait cette physionomie. Très certainement cet air doux et bon, elle ne l'a
avec personne.
Julien cherchait à ne pas s'exagérer cette singulière amitié. Il la comparait
lui-même à un commerce armé. Chaque jour en se retrouvant, avant de reprendre le
ton presque intime de la veille, on se demandait presque: Serons-nous
aujourd'hui amis ou ennemis? [Variante : Dans les premières phrases échangées,
le fond des choses n'était plus rien. On n'était attentif des deux côtés qu'à la
forme.] Julien avait compris que se laisser offenser impunément une seule fois
par cette fille si hautaine, c'était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne
vaut-il pas mieux que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de
mon orgueil, qu'en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le
moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle?
Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur, Mathilde essaya de prendre avec
lui le ton d'une grande dame; elle mettait une rare finesse à ces tentatives,
mais Julien les repoussait rudement.
Un jour il l'interrompit brusquement: -- Mademoiselle de La Mole a-t-elle
quelque ordre à donner au secrétaire de son père? lui dit-il; il doit écouter
ses ordres, et les exécuter avec respect; mais du reste, il n'a pas un mot à lui
adresser. Il n'est point payé pour lui communiquer ses pensées.
Cette manière d'être et les singuliers doutes qu'avait Julien, firent
disparaître l'ennui qu'il trouvait régulièrement [Variante : avait trouvé durant
les premiers mois] dans ce salon si magnifique, mais où l'on avait peur de tout,
et où il n'était convenable de plaisanter de rien.
Il serait plaisant qu'elle m'aimât! Qu'elle m'aime ou non, continuait Julien,
j'ai pour confidente intime une fille d'esprit, devant laquelle je vois trembler
toute la maison, et, plus que tous les autres, le marquis de Croisenois. Ce
jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui réunit tous les avantages de
naissance et de fortune dont un seul me mettrait le coeur si à l'aise! Il en est
amoureux fou, [Variante : c'est-à-dire autant qu'un Parisien peut être
amoureux,] il doit l'épouser. Que de lettres M. de La Mole m'a fait écrire aux
deux notaires pour arranger le contrat! Et moi qui me vois si subalterne la
plume à la main, deux heures après, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune
homme si aimable: car enfin, les préférences sont frappantes, directes.
Peut-être aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour
cela. Et les bontés qu'elle a pour moi, je les obtiens à titre de confident
subalterne!
Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour; plus je me montre froid et
respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait être un parti pris,
une affectation; mais je vois ses yeux s'animer quand je parais à l'improviste.
Les femmes de Paris savent-elles feindre à ce point? Que m'importe! j'ai
l'apparence pour moi, jouissons des apparences. Mon Dieu, qu'elle est belle! Que
ses grands yeux bleus me plaisent, vus de près, et me regardant comme ils le
font souvent! Quelle différence de ce printemps-ci à celui de l'année passée,
quand je vivais malheureux et me soutenant à force de caractère, au milieu de
ces trois cents hypocrites méchants et sales! J'étais presque aussi méchant
qu'eux.
Dans les jours de méfiance: Cette jeune fille se moque de moi, pensait Julien.
Elle est d'accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle a l'air de
tellement mépriser le manque d'énergie de ce frère! Il est brave, et puis c'est
tout, me dit-elle. [Variante : Et encore, brave devant l'épée des Espagnols. A
Paris tout lui fait peur, il voit partout le danger du ridicule.] Il n'a pas une
pensée qui ose s'écarter de la mode. C'est toujours moi qui suis obligé de
prendre sa défense. Une jeune fille de dix-neuf ans! A cet âge peut-on être
fidèle à chaque instant de la journée à l'hypocrisie qu'on s'est prescrite?
D'un autre côté, quand Mlle de La Mole fixe sur moi ses grands yeux bleus avec
une certaine expression singulière, toujours le comte Norbert s'éloigne. Ceci
m'est suspect; ne devrait-il pas s'indigner de ce que sa soeur distingue un
domestique de leur maison? car j'ai entendu le duc de Chaulnes parler ainsi
de moi. A ce souvenir la colère remplaçait tout autre sentiment. Est-ce amour du
vieux langage chez ce duc maniaque?
Eh bien, elle est jolie! continuait Julien avec des regards de tigre. Je
l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur à qui me troublera dans ma fuite!
Cette idée devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser à rien
autre chose. Ses journées passaient comme des heures.
A chaque instant, cherchant à s'occuper de quelque affaire sérieuse, sa pensée
abandonnait tout [Variante : se perdait dans une rêverie profonde] et il se
réveillait un quart d'heure après, le coeur palpitant d'ambition, la tête
troublée et rêvant de cette idée: M'aime-t-elle?
CHAPITRE XI
L'EMPIRE D'UNE JEUNE FILLE!
J'admire sa beauté, mais je crains son esprit.
MÉRIMÉE.
Si Julien eût employé à examiner ce qui se passait dans le salon le temps qu'il
mettait à s'exagérer la beauté de Mathilde, ou à se passionner contre la hauteur
naturelle à sa famille, qu'elle oubliait pour lui, il eût compris en quoi
consistait son empire sur tout ce qui l'entourait. Dès qu'on déplaisait à Mlle
de La Mole, elle savait punir par une plaisanterie si mesurée, si bien choisie,
si convenable en apparence, lancée si à propos, que la blessure croissait à
chaque instant, plus on y réfléchissait. Peu à peu elle devenait atroce pour
l'amour-propre offensé. Comme elle n'attachait aucun prix à bien des choses qui
étaient des objets de désirs sérieux pour le reste de la famille, elle
paraissait toujours de sang-froid à leurs yeux. Les salons de l'aristocratie
sont agréables à citer quand on en sort, mais voilà tout; [Variante :
l'insignifiance complète, les propos communs surtout qui vont au-devant même de
l'hypocrisie finissent par impatienter à force de douceur nauséabonde.] La
politesse toute seule n'est quelque chose par elle-même que les premiers jours.
Julien l'éprouvait; après le premier enchantement, le premier étonnement. La
politesse, se disait-il, n'est que l'absence de la colère que donneraient les
mauvaises manières. Mathilde s'ennuyait souvent, peut-être se fût-elle ennuyée
partout. Alors aiguiser une épigramme était pour elle une distraction et un vrai
plaisir.
C'était peut-être pour avoir des victimes un peu plus amusantes que ses
grands-parents, que l'académicien et les cinq ou six autres subalternes qui leur
faisaient la cour, qu'elle avait donné des espérances au marquis de Croisenois,
au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes gens de la première
distinction. Ils n'étaient pour elle que de nouveaux objets d'épigramme.
Nous avouerons avec peine, car nous aimons Mathilde, qu'elle avait reçu des
lettres de plusieurs d'entre eux, et leur avait quelquefois répondu. Nous nous
hâtons d'ajouter que ce personnage fait exception aux moeurs du siècle. Ce n'est
pas en général le manque de prudence que l'on peut reprocher aux élèves du noble
couvent du Sacré-Coeur.
Un jour le marquis de Croisenois rendit à Mathilde une lettre assez
compromettante qu'elle lui avait écrite la veille. Il croyait par cette marque
de haute prudence avancer beaucoup ses affaires. Mais c'était l'imprudence que
Mathilde aimait dans ses correspondances. Son plaisir était de jouer son sort.
Elle ne lui adressa pas la parole de six semaines.
Elle s'amusait des lettres de ces jeunes gens; mais suivant elle, toutes se
ressemblaient. C'était toujours la passion la plus profonde, la plus
mélancolique.
-- Ils sont tous le même homme parfait, prêt à partir pour la Palestine,
disait-elle à sa cousine. Connaissez-vous quelque chose de plus insipide? Voilà
donc les lettres que je vais recevoir toute la vie! Ces lettres-là ne doivent
changer que tous les vingt ans, suivant le genre d'occupation qui est à la mode.
Elles devaient être moins décolorées du temps de l'Empire. Alors tous ces jeunes
gens du grand monde avaient vu ou fait des actions qui réellement avaient
de la grandeur. Le duc de N***, mon oncle, a été à Wagram.
-- Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre? Et quand cela leur est
arrivé, ils en parlent si souvent! dit Mlle de Sainte-Hérédité, la cousine de
Mathilde.
-- Eh bien! ces récits me font plaisir. Etre dans une véritable bataille,
une bataille de Napoléon, où l'on tuait dix mille soldats, cela prouve du
courage. S'exposer au danger élève l'âme et la sauve de l'ennui où mes pauvres
adorateurs semblent plongés; et il est contagieux, cet ennui. Lequel d'entre eux
a l'idée de faire quelque chose d'extraordinaire? Ils cherchent à obtenir ma
main, la belle affaire! Je suis riche et mon père avancera son gendre. Ah!
pût-il en trouver un qui fût un peu amusant!
La manière de voir vite, nette, pittoresque de Mathilde gâtait son langage comme
on voit. Souvent un mot d'elle faisait tache aux yeux de ses amis si polis. Ils
se seraient presque avoué, si elle eût été moins à la mode, que son parler avait
quelque chose d'un peu coloré pour la délicatesse féminine.
Elle, de son côté, était bien injuste envers les jolis cavaliers qui peuplent le
bois de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pas avec terreur, c'eût été un
sentiment vif, mais avec un dégoût bien rare à son âge.
Que pouvait-elle désirer? la fortune, la haute naissance, l'esprit, la beauté à
ce qu'on disait, et à ce qu'elle croyait, tout avait été accumulé sur elle par
les mains du hasard.
Voilà quelles étaient les pensées de l'héritière la plus enviée du faubourg
Saint-Germain, quand elle commença à trouver du plaisir à se promener avec
Julien. Elle fut étonnée de son orgueil; elle admira l'adresse de ce petit
bourgeois. Il saura se faire évêque comme l'abbé Maury, se dit-elle.
Bientôt cette résistance sincère et non jouée, avec laquelle notre héros
accueillait plusieurs de ses idées, l'occupa; elle y pensait; elle racontait à
son amie les moindres détails des conversations, et trouvait que jamais elle ne
parvenait à en bien rendre toute la physionomie.
Une idée l'illumina tout à coup: J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle un jour,
avec un transport de joie incroyable. J'aime, j'aime, c'est clair! A mon âge,
une fille jeune, belle, spirituelle, où peut-elle trouver des sensations, si ce
n'est dans l'amour? J'ai beau faire, je n'aurai jamais d'amour pour Croisenois,
Caylus, et tutti quanti . Ils sont parfaits, trop parfaits peut-être:
enfin, ils m'ennuient.
Elle repassa dans sa tête toutes les descriptions de passion qu'elle avait lues
dans Manon Lescaut , la Nouvelle Héloïse , les Lettres d'une
Religieuse portugaise , etc., etc. Il n'était question, bien entendu, que de
la grande passion; l'amour léger était indigne d'une fille de son âge et de sa
naissance. Elle ne donnait le nom d'amour qu'à ce sentiment héroïque que l'on
rencontrait en France du temps de Henri III et de Bassompierre. Cet amour-là ne
cédait point bassement aux obstacles; mais, bien loin de là, faisait faire de
grandes choses. Quel malheur pour moi qu'il n'y ait pas une cour véritable comme
celle de Catherine de Médicis ou de Louis XIII! Je me sens au niveau de tout ce
qu'il y a de plus hardi et de plus grand. Que ne ferais-je pas d'un roi homme de
coeur, comme Louis XIII, soupirant à mes pieds! Je le mènerais en Vendée, comme
dit si souvent le baron de Tolly, et de là il reconquerrait son royaume; alors
plus de charte... et Julien me seconderait. Que lui manque-t-il? un nom et de la
fortune. Il se ferait un nom, il acquerrait de la fortune.
Rien ne manque à Croisenois, et il ne sera toute sa vie qu'un duc à demi ultra,
à demi libéral, un être indécis, [Variante : parlant quand il faut agir,]
toujours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second
partout .
Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrême au moment où on
l'entreprend? C'est quand elle est accomplie qu'elle semble possible aux êtres
du commun. Oui, c'est l'amour avec tous ses miracles qui va régner dans mon
coeur; je le sens au feu qui m'anime. Le ciel me devait cette faveur. Il n'aura
pas en vain accumulé sur un seul être tous les avantages. Mon bonheur sera digne
de moi. Chacune de mes journées ne ressemblera pas froidement à celle de la
veille. Il y a déjà de la grandeur et de l'audace à oser aimer un homme placé si
loin de moi par sa position sociale. Voyons: continuera-t-il à me mériter? A la
première faiblesse que je vois en lui, je l'abandonne. Une fille de ma
naissance, et avec le caractère chevaleresque que l'on veut bien m'accorder
(c'était un mot de son père), ne doit pas se conduire comme une sotte.
N'est-ce pas là le rôle que je jouerais si j'aimais le marquis de Croisenois?
J'aurais une nouvelle édition du bonheur de mes cousines, que je méprise si
complètement. Je sais d'avance tout ce que me dirait le pauvre marquis, tout ce
que j'aurais à lui répondre. Qu'est-ce qu'un amour qui fait bâiller? autant
vaudrait être dévote. J'aurais une signature de contrat comme celle de la
cadette de mes cousines, où les grands-parents s'attendriraient, si pourtant ils
n'avaient pas d'humeur à cause d'une dernière condition introduite la veille
dans le contrat par le notaire de la partie adverse.
CHAPITRE XII
SERAIT-CE UN DANTON?
Le besoin d'anxiété, tel était le
caractère de la belle Marguerite de Valois, ma tante, qui bientôt épousa le roi
de Navarre, que nous voyons de présent régner en France sous le nom de Henry
IVe. Le besoin de jouer formait tout le secret du caractère de cette princesse
aimable; de là ses brouilles et ses raccommodements avec ses frères dès l'âge de
seize ans. Or, que peut jouer une jeune fille? Ce qu'elle a de plus précieux: sa
réputation, la considération de toute sa vie.
Mémoires du duc d'ANGOULEME, fils naturel de Charles IX.
Entre Julien et moi il n'y a point de signature de contrat, point de notaire
[Variante : pour la cérémonie bourgeoise]; tout est héroïque, tout sera fils du
hasard. A la noblesse près, qui lui manque, c'est l'amour de Marguerite de
Valois pour le jeune La Mole, l'homme le plus distingué de son temps. Est-ce ma
faute à moi si les jeunes gens de la Cour sont de si grands partisans du
convenable , et pâlissent à la seule idée de la moindre aventure un peu
singulière? Un petit voyage en Grèce ou en Afrique est pour eux le comble de
l'audace, et encore ne savent-ils marcher qu'en troupe. Dès qu'ils se voient
seuls, ils ont peur, non de la lance du Bédouin, mais du ridicule, et cette peur
les rend fous.
Mon petit Julien, au contraire, n'aime à agir que seul. Jamais, dans cet être
privilégié, la moindre idée de chercher de l'appui et du secours dans les
autres! il méprise les autres, c'est pour cela que je ne le méprise pas.
Si, avec sa pauvreté, Julien était noble, mon amour ne serait qu'une sottise
vulgaire, une mésalliance plate; je n'en voudrais pas; il n'aurait point ce qui
caractérise les grandes passions: l'immensité de la difficulté à vaincre et la
noire incertitude de l'événement.
Mlle de La Mole était si préoccupée de ces beaux raisonnements, que le
lendemain, sans s'en douter, elle vantait Julien au marquis de Croisenois et à
son frère. Son éloquence alla si loin, qu'elle les piqua.
-- Prenez bien garde à ce jeune homme, qui a tant d'énergie, s'écria son frère;
si la révolution recommence, il nous fera tous guillotiner.
Elle se garda de répondre, et se hâta de plaisanter son frère et le marquis de
Croisenois sur la peur que leur faisait l'énergie. Ce n'est au fond que la peur
de rencontrer l'imprévu, que la crainte de rester court en présence de
l'imprévu...
-- Toujours, toujours, messieurs, la peur du ridicule, monstre qui, par malheur,
est mort en 1816.
-- Il n'y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un pays où il y a deux
partis.
Sa fille avait compris cette idée.
-- Ainsi, messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vous aurez eu bien peur
toute votre vie, et après on vous dira:
Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.
Mathilde les quitta bientôt. Le mot de son frère lui faisait horreur; il
l'inquiéta beaucoup; mais, dès le lendemain, elle y voyait la plus belle des
louanges.
Dans ce siècle, où toute énergie est morte, son énergie leur fait peur. Je lui
dirai le mot de mon frère; je veux voir la réponse qu'il y fera. Mais je
choisirai un des moments où ses yeux brillent. Alors il ne peut me mentir.
Ce serait un Danton! ajouta-t-elle après une longue et indistincte rêverie. Eh
bien! la révolution aurait recommencé. Quels rôles joueraient alors Croisenois
et mon frère? Il est écrit d'avance: La résignation sublime. Ce seraient des
moutons héroïques, se laissant égorger sans mot dire. Leur seule peur en mourant
serait encore d'être de mauvais goût. Mon petit Julien brûlerait la cervelle au
jacobin qui viendrait l'arrêter, pour peu qu'il eût l'espérance de se sauver. Il
n'a pas peur d'être de mauvais goût, lui.
Ce dernier mot la rendit pensive; il réveillait de pénibles souvenirs, et lui
ôta toute sa hardiesse. Ce mot lui rappelait les plaisanteries de MM. de Caylus,
de Croisenois, de Luz et de son frère. Ces messieurs reprochaient unanimement à
Julien l'air prêtre: humble et hypocrite.
Mais, reprit-elle tout à coup, l'oeil brillant de joie, l'amertume et la
fréquence de leurs plaisanteries prouvent, en dépit d'eux, que c'est l'homme le
plus distingué que nous ayons vu cet hiver. Qu'importent ses défauts, ses
ridicules? Il a de la grandeur, et ils en sont choqués, eux d'ailleurs si bons
et si indulgents. Il est sûr qu'il est pauvre, et qu'il a étudié pour être
prêtre; eux sont chefs d'escadron, et n'ont pas eu besoin d'études; c'est plus
commode.
Malgré tous les désavantages de son éternel habit noir et de cette physionomie
de prêtre, qu'il lui faut bien avoir, le pauvre garçon, sous peine de mourir de
faim, son mérite leur fait peur, rien de plus clair. Et cette physionomie de
prêtre, il ne l'a plus dès que nous sommes quelques instants seuls ensemble. Et
quand ces messieurs disent un mot qu'ils croient fin et imprévu, leur premier
regard n'est-il pas pour Julien? Je l'ai fort bien remarqué. Et pourtant ils
savent bien que jamais il ne leur parle, à moins d'être interrogé. Ce n'est qu'à
moi qu'il adresse la parole, il me croit l'âme haute. Il ne répond à leurs
objections que juste autant qu'il faut pour être poli. Il tourne au respect tout
de suite. Avec moi, il discute des heures entières, il n'est pas sûr de ses
idées tant que j'y trouve la moindre objection. Enfin tout cet hiver, nous
n'avons pas eu de coups de fusil,;il ne s'est agi que d'attirer l'attention par
des paroles. Eh bien, mon père, homme supérieur, et qui portera loin la fortune
de notre maison, respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le méprise,
que les dévotes amies de ma mère.
Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion pour les chevaux; il
passait sa vie dans son écurie, et souvent y déjeunait. Cette grande passion,
jointe à l'habitude de ne jamais rire, lui donnait beaucoup de considération
parmi ses amis: c'était l'aigle de ce petit cercle.
Dès qu'il fut réuni le lendemain derrière la bergère de Mme de La Mole, Julien
n'étant point présent, M. de Caylus, soutenu par Croisenois et par Norbert,
attaqua vivement la bonne opinion que Mathilde avait de Julien, et cela sans
à-propos, et presque au premier moment où il vit Mlle de La Mole. Elle comprit
cette finesse d'une lieue, et en fut charmée.
Les voilà tous ligués, se dit-elle, contre un homme de génie qui n'a pas dix
louis de rente, et qui ne peut leur répondre qu'autant qu'il est interrogé. Ils
en ont peur sous son habit noir. Que serait-ce avec des épaulettes?
Jamais elle n'avait été plus brillante. Dès les premières attaques, elle couvrit
de sarcasmes plaisants Caylus et ses alliés. Quand le feu des plaisanteries de
ces brillants officiers fut éteint:
-- Que demain quelque hobereau des montagnes de la Franche-Comté, dit-elle à M.
de Caylus, s'aperçoive que Julien est son fils naturel, et lui donne un nom et
quelques milliers de francs, dans six semaines il a des moustaches comme vous,
messieurs; dans six mois il est officier de housards comme vous, messieurs. Et
alors la grandeur de son caractère n'est plus un ridicule. Je vous vois réduit,
monsieur le duc futur, à cette ancienne mauvaise raison: la supériorité de la
noblesse de cour sur la noblesse de province. Mais que vous restera-t-il si je
veux vous pousser à bout, si j'ai la malice de donner pour père à Julien un duc
espagnol, prisonnier de guerre à Besançon du temps de Napoléon, et qui, par
scrupule de conscience, le reconnaît à son lit de mort?
Toutes ces suppositions de naissance non légitime furent trouvées d'assez
mauvais goût par MM. de Caylus et de Croisenois. Voilà tout ce qu'ils virent
dans le raisonnement de Mathilde.
Quelque dominé que fût Norbert, les paroles de sa soeur étaient si claires,
qu'il prit un air grave qui allait assez mal, il faut l'avouer, à sa physionomie
souriante et bonne. Il osa dire quelques mots.
-- Etes-vous malade, mon ami? lui répondit Mathilde d'un petit air sérieux. Il
faut que vous soyez bien mal pour répondre à des plaisanteries par de la morale.
-- De la morale, vous! est-ce que vous sollicitez une place de préfet?
Mathilde oublia bien vite l'air piqué du comte de Caylus, l'humeur de Norbert et
le désespoir silencieux de M. de Croisenois. Elle avait à prendre un parti sur
une idée fatale qui venait de saisir son âme.
Julien est assez sincère avec moi, se dit-elle; à son âge, dans une fortune
inférieure, malheureux comme il l'est par une ambition étonnante, on a besoin
d'une amie. Je suis peut-être cette amie; mais je ne lui vois point d'amour.
Avec l'audace de son caractère, il m'eût parlé de cet amour.
Cette incertitude, cette discussion avec soi-même, qui dès cet instant occupa
chacun des instants de Mathilde, et pour laquelle, à chaque fois que Julien lui
parlait, elle se trouvait de nouveaux arguments, chassa tout à fait ces moments
d'ennui auxquels elle était tellement sujette.
Fille d'un homme d'esprit qui pouvait devenir ministre, et rendre ses bois au
clergé, Mlle de La Mole avait été, au couvent du Sacré-Coeur, l'objet des
flatteries les plus excessives. Ce malheur jamais ne se compense. On lui avait
persuadé qu'à cause de tous ses avantages de naissance, de fortune, etc., elle
devait être plus heureuse qu'une autre. C'est la source de l'ennui des princes
et de toutes leurs folies.
Mathilde n'avait point échappé à la funeste influence de cette idée. Quelque
esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde à dix ans contre les flatteries de
tout un couvent, et aussi bien fondées en apparence.
Du moment qu'elle eut décidé qu'elle aimait Julien, elle ne s'ennuya plus. Tous
les jours elle se félicitait du parti qu'elle avait pris de se donner une grande
passion. Cet amusement a bien des dangers, pensait-elle. Tant mieux! mille fois
tant mieux!
Sans grande passion, j'étais languissante d'ennui au plus beau moment de la vie,
de seize ans jusqu'à vingt. J'ai déjà perdu mes plus belles années; obligée pour
tout plaisir à entendre déraisonner les amies de ma mère, qui, à Coblentz en
1792, n'étaient pas tout à fait, dit-on, aussi sévères que leurs paroles
d'aujourd'hui.
C'était pendant que ces grandes incertitudes agitaient Mathilde que Julien ne
comprenait pas ses longs regards qui s'arrêtaient sur lui. Il trouvait bien un
redoublement de froideur dans les manières du comte Norbert, et un nouvel accès
de hauteur dans celles de MM. de Caylus, de Luz et de Croisenois. Il y était
accoutumé. Ce malheur lui arrivait quelquefois à la suite d'une soirée où il
avait brillé plus qu'il ne convenait à sa position. Sans l'accueil particulier
que lui faisait Mathilde, et la curiosité que tout cet ensemble lui inspirait,
il eût évité de suivre au jardin ces brillants jeunes gens à moustaches, lorsque
les après-dîners ils y accompagnaient Mlle de La Mole.
Oui, il est impossible que je me le dissimule, se disait Julien, Mlle de La Mole
me regarde d'une façon singulière. Mais, même quand ses beaux yeux bleus fixés
sur moi sont ouverts avec le plus d'abandon, j'y lis toujours un fond d'examen,
de sang-froid et de méchanceté. Est-il possible que ce soit là de l'amour?
Quelle différence avec les regards de Mme de Rênal!
Une après-dînée, Julien, qui avait suivi M. de La Mole dans son cabinet,
revenait rapidement au jardin. Comme il approchait sans précaution du groupe de
Mathilde, il surprit quelques mots prononcés très haut. Elle tourmentait son
frère. Julien entendit son nom prononcé distinctement deux fois. Il parut; un
silence profond s'établit tout à coup, et l'on fit de vains efforts pour le
faire cesser. Mlle de La Mole et son frère étaient trop animés pour trouver un
autre sujet de conversation. MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et un de leurs
amis parurent à Julien d'un froid de glace. Il s'éloigna.
CHAPITRE XIII
UN COMPLOT
Des propos décousus, des rencontres par effet du hasard se transforment en
preuves de la dernière évidence
aux yeux de l'homme à imagination s'il a quelque
feu dans le coeur .
SCHILLER.
Le lendemain, il surprit encore Norbert et sa soeur, qui parlaient de lui. A son
arrivée, un silence de mort s'établit, comme la veille. Ses soupçons n'eurent
plus de bornes. Ces aimables jeunes gens auraient-ils entrepris de se moquer de
moi? Il faut avouer que cela est beaucoup plus probable, beaucoup plus naturel
qu'une prétendue passion de Mlle de La Mole, pour un pauvre diable de
secrétaire. D'abord, ces gens-là ont-ils des passions? Mystifier est leur fort.
Ils sont jaloux de ma pauvre petite supériorité de paroles. Etre jaloux est
encore un de leurs faibles. Tout s'explique dans ce système. Mlle de La Mole
veut me persuader qu'elle me distingue, tout simplement pour me donner en
spectacle à son prétendu.
Ce cruel soupçon changea toute la position morale de Julien. Cette idée trouva
dans son coeur un commencement d'amour qu'elle n'eut pas de peine à détruire.
Cet amour n'était fondé que sur la rare beauté de Mathilde, ou plutôt sur ses
façons de reine et sa toilette admirable. En cela Julien était encore un
parvenu. Une jolie femme du grand monde est, à ce qu'on assure, ce qui étonne le
plus un paysan homme d'esprit, quand il arrive aux premières classes de la
société. Ce n'était point le caractère de Mathilde qui faisait rêver Julien les
jours précédents. Il avait assez de sens pour comprendre qu'il ne connaissait
point ce caractère. Tout ce qu'il en voyait pouvait n'être qu'une apparence.
Par exemple, pour tout au monde, Mathilde n'aurait pas manqué la messe un
dimanche; presque tous les jours elle y accompagnait sa mère. Si, dans le salon
de l'hôtel de La Mole, quelque imprudent oubliait le lieu où il était, et se
permettait l'allusion la plus éloignée à une plaisanterie contre les intérêts
vrais ou supposés du trône ou de l'autel, Mathilde devenait à l'instant d'un
sérieux de glace. Son regard, qui était si piquant, reprenait toute la hauteur
impassible d'un vieux portrait de famille.
Mais Julien s'était assuré qu'elle avait toujours dans sa chambre un ou deux des
volumes les plus philosophiques de Voltaire. Lui-même volait souvent quelques
tomes de la belle édition si magnifiquement reliée. En écartant un peu chaque
volume de son voisin, il cachait l'absence de celui qu'il emportait, mais
bientôt il s'aperçut qu'une autre personne lisait Voltaire. Il eut recours à une
finesse de séminaire, il plaça quelques petits morceaux de crin sur les volumes
qu'il supposait pouvoir intéresser Mlle de La Mole. Ils disparaissaient pendant
des semaines entières.
M. de La Mole, impatienté contre son libraire, qui lui envoyait tous les faux
Mémoires , chargea Julien d'acheter toutes les nouveautés un peu piquantes.
Mais, pour que le venin ne se répandît pas dans la maison, le secrétaire avait
l'ordre de déposer ces livres dans une petite bibliothèque placée dans la
chambre même du marquis. Il eut bientôt la certitude que, pour peu que ces
livres nouveaux fussent hostiles aux intérêts du trône et de l'autel, ils ne
tardaient pas à disparaître. Certes, ce n'était pas Norbert qui lisait.
Julien, s'exagérant cette expérience, croyait à Mlle de La Mole la duplicité de
Machiavel. Cette scélératesse prétendue était un charme à ses yeux, presque
l'unique charme moral qu'elle eût. L'ennui de l'hypocrisie et des propos de
vertu le jetait dans cet excès.
Il excitait son imagination plus qu'il n'était entraîné par son amour.
C'était après s'être perdu en rêveries sur l'élégance de la taille de Mlle de La
Mole, sur l'excellent goût de sa toilette, sur la blancheur de sa main, sur la
beauté de son bras, sur la disinvoltura de tous ses mouvements, qu'il se
trouvait amoureux. Alors, pour achever le charme, il la croyait une Catherine de
Médicis. Rien n'était trop profond ou trop scélérat pour le caractère qu'il lui
prêtait. C'était l'idéal des Maslon, des Frilair et des Castanède par lui
admirés dans sa jeunesse. C'était en un mot pour lui l'idéal de Paris.
Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de croire de la profondeur ou de la
scélératesse au caractère parisien?
Il est possible que ce trio se moque de moi, pensait Julien. On connaît
bien peu son caractère, si l'on ne voit pas déjà l'expression sombre et froide
que prirent ses regards en répondant à ceux de Mathilde. Une ironie amère
repoussa les assurances d'amitié que Mlle de La Mole étonnée osa hasarder deux
ou trois fois.
Piqué par cette bizarrerie soudaine, le coeur de cette jeune fille naturellement
froid, ennuyé, sensible à l'esprit, devint aussi passionnéqu' il était dans sa
nature de l'être. Mais il y avait aussi beaucoup d'orgueil dans le caractère de
Mathilde, et la naissance d'un sentiment qui faisait dépendre d'un autre tout
son bonheur fut accompagnée d'une sombre tristesse.
Julien avait déjà assez profité depuis son arrivée à Paris pour distinguer que
ce n'était pas là la tristesse sèche de l'ennui. Au lieu d'être avide, comme
autrefois, de soirées, de spectacles et de distractions de tous genres, elle les
fuyait.
La musique chantée par des Français ennuyait Mathilde à la mort, et cependant
Julien, qui se faisait un devoir d'assister à la sortie de l'Opéra, remarqua
qu'elle s'y faisait mener le plus souvent qu'elle pouvait. Il crut distinguer
qu'elle avait perdu un peu de la mesure parfaite qui brillait dans toutes ses
actions. Elle répondait quelquefois à ses amis par des plaisanteries
outrageantes à force de piquante énergie. Il lui sembla qu'elle prenait en
guignon le marquis de Croisenois. Il faut que ce jeune homme aime furieusement
l'argent, pour ne pas planter là cette fille, si riche qu'elle soit! pensait
Julien. Et pour lui, indigné des outrages faits à la dignité masculine, il
redoublait de froideur envers elle. Souvent il alla jusqu'aux réponses peu
polies.
Quelque résolu qu'il fût à ne pas être dupe des marques d'intérêt de Mathilde,
elles étaient si évidentes de certains jours, et Julien, dont les yeux
commençaient à se dessiller, la trouvait si jolie, qu'il en était quelquefois
embarrassé.
L'adresse et la longanimité de ces jeunes gens du grand monde finiraient par
triompher de mon peu d'expérience, se dit-il; il faut partir et mettre un terme
à tout ceci. Le marquis venait de lui confier l'administration d'une quantité de
petites terres et de maisons qu'il possédait dans le Bas-Languedoc. Un voyage
était nécessaire: M. de La Mole y consentit avec peine. Excepté pour les
matières de haute ambition, Julien était devenu un autre lui-même.
Au bout du compte, ils ne m'ont point attrapé, se disait Julien, en préparant
son départ. Que les plaisanteries que Mlle de La Mole fait à ces messieurs
soient réelles ou seulement destinées à m'inspirer de la confiance, je m'en suis
amusé.
S'il n'y a pas conspiration contre le fils du charpentier, Mlle de La Mole est
inexplicable, mais elle l'est pour le marquis de Croisenois du moins autant que
pour moi. Hier, par exemple, son humeur était bien réelle, et j'ai eu le plaisir
de faire bouquer par ma faveur un jeune homme aussi noble et aussi riche que je
suis gueux et plébéien. Voilà le plus beau de mes triomphes; il m'égaiera dans
ma chaise de poste, en courant les plaines du Languedoc.
Il avait fait de son départ un secret, mais Mathilde savait mieux que lui qu'il
allait quitter Paris le lendemain, et pour longtemps. Elle eut recours à un mal
de tête fou, qu'augmentait l'air étouffé du salon. Elle se promena beaucoup dans
le jardin, et poursuivit tellement de ses plaisanteries mordantes Norbert, le
marquis de Croisenois, Caylus, de Luz et quelques autres jeunes gens qui avaient
dîné à l'hôtel de La Mole, qu'elle les força de partir. Elle regardait Julien
d'une façon étrange.
Ce regard est peut-être une comédie, pensa Julien; mais cette respiration
pressée, mais tout ce trouble! Bah! se dit-il, qui suis-je pour juger de toutes
ces choses? Il s'agit ici de ce qu'il y a de plus sublime et de plus fin parmi
les femmes de Paris. Cette respiration pressée qui a été sur le point de me
toucher, elle l'aura étudiée chez Léontine Fay, qu'elle aime tant.
Ils étaient restés seuls; la conversation languissait évidemment. Non! Julien ne
sent rien pour moi, se disait Mathilde vraiment malheureuse.
Comme il prenait congé d'elle, elle lui serra le bras avec force:
-- Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit-elle d'une voix tellement
altérée, que le son n'en était pas reconnaissable.
Cette circonstance toucha sur-le-champ Julien.
-- Mon père, continua-t-elle, a une juste estime pour les services que vous lui
rendez. Il faut ne pas partir demain; trouvez un prétexte.
Et elle s'éloigna en courant.
Sa taille était charmante. Il était impossible d'avoir un plus joli pied, elle
courait avec une grâce qui ravit Julien ; mais devinerait-on à quoi fut sa
seconde pensée après qu'elle eut tout à fait disparu? Il fut offensé du ton
impératif avec lequel elle avait dit ce mot il faut . Louis XV aussi, au
moment de mourir, fut vivement piqué du mot il faut , maladroitement
employé par son premier médecin, et Louis XV pourtant n'était pas un parvenu.
Une heure après, un laquais remit une lettre à Julien; c'était tout simplement
une déclaration d'amour.
Il n'y a pas trop d'affectation dans le style, se dit Julien, cherchant par ses
remarques littéraires à contenir la joie qui contractait ses joues et le forçait
à rire malgré lui.
Enfin moi, s'écria-t-il tout à coup, la passion étant trop forte pour être
contenue, moi, pauvre paysan, j'ai donc une déclaration d'amour d'une grande
dame!
Quant à moi, ce n'est pas mal, ajouta-t-il en comprimant sa joie le plus
possible. J'ai su conserver la dignité de mon caractère. Je n'ai point dit que
j'aimais. Il se mit à étudier la forme des caractères; Mlle de La Mole avait une
jolie petite écriture anglaise. Il avait besoin d'une occupation physique pour
se distraire d'une joie qui allait jusqu'au délire.
« Votre départ m'oblige à parler... Il serait au-dessus de mes forces de ne plus
vous voir... »
Une pensée vint frapper Julien comme une découverte, interrompre l'examen qu'il
faisait de la lettre de Mathilde, et redoubler sa joie. Je l'emporte sur le
marquis de Croisenois, s'écria-t-il, moi, qui ne dis que des choses sérieuses!
Et lui est si joli! il a des moustaches, un charmant uniforme il trouve toujours
à dire, juste au moment convenable, un mot spirituel et fin.
Julien eut un instant délicieux; il errait à l'aventure dans le jardin, fou de
bonheur.
Plus tard il monta à son bureau et se fit annoncer chez le marquis de La Mole,
qui heureusement n'était pas sorti. Il lui prouva facilement, en lui montrant
quelques papiers marqués arrivés de Normandie, que le soin des procès normands
l'obligeait à différer son départ pour le Languedoc.
-- Je suis bien aise que vous ne partiez pas, lui dit le marquis, quand ils
eurent fini de parler d'affaires, j'aime à vous voir . Julien sortit; ce
mot le gênait.
Et moi, je vais séduire sa fille! rendre impossible peut-être ce mariage avec le
marquis de Croisenois, qui fait le charme de son avenir: s'il n'est pas duc, du
moins sa fille aura un tabouret. Julien eut l'idée de partir pour le Languedoc
malgré la lettre de Mathilde, malgré l'explication donnée au marquis. Cet éclair
de vertu disparut bien vite.
Que je suis bon, se dit-il; moi, plébéien, avoir pitié d'une famille de ce rang!
Moi, que le duc de Chaulnes appelle un domestique! Comment le marquis
augmente-t-il son immense fortune? En vendant de la rente, quand il apprend au
château qu'il y aura le lendemain apparence de coup d'Etat. Et moi, jeté au
dernier rang par une Providence marâtre, moi à qui elle a donné un coeur noble
et pas mille francs de rente, c'est-à-dire pas de pain, exactement parlant
pas de pain ; moi refuser un plaisir qui s'offre! Une source limpide qui
vient étancher ma soif dans le désert brûlant de la médiocrité que je traverse
si péniblement! Ma foi, pas si bête; chacun pour soi dans ce désert d'égoïsme
qu'on appelle la vie.
Et il se rappela quelques regards remplis de dédain, à lui adressés par Mme de
La Mole, et surtout par les dames ses amies.
Le plaisir de triompher du marquis de Croisenois vint achever la déroute de ce
souvenir de vertu.
Que je voudrais qu'il se fâchât! dit Julien; avec quelle assurance je lui
donnerais maintenant un coup d'épée. Et il faisait le geste du coup de seconde.
Avant ceci, j'étais un cuistre, abusant bassement d'un peu de courage. Après
cette lettre, je suis son égal.
Oui, se disait-il avec une volupté infinie et en parlant lentement, nos mérites,
au marquis et à moi, ont été pesés, et le pauvre charpentier du Jura l'emporte.
Bon! s'écria-t-il, voilà la signature de ma réponse trouvée. N'allez pas vous
figurer, mademoiselle de La Mole, que j'oublie mon état. Je vous ferai
comprendre et bien sentir que c'est pour le fils d'un charpentier que vous
trahissez un descendant du fameux Guy de Croisenois, qui suivit saint Louis à la
croisade.
Julien ne pouvait contenir sa joie. Il fut obligé de descendre au jardin. Sa
chambre, où il s'était enfermé à clef, lui semblait trop étroite pour y
respirer.
Moi, pauvre paysan du Jura, se répétait-il sans cesse, moi, condamné à porter
toujours ce triste habit noir! Hélas! vingt ans plus tôt, j'aurais porté
l'uniforme comme eux! Alors un homme comme moi était tué, ou général à
trente-six ans . Cette lettre, qu'il tenait serrée dans sa main, lui donnait
la taille et l'attitude d'un héros. Maintenant, il est vrai, avec cet habit
noir, à quarante ans, on a cent mille francs d'appointements et le cordon bleu,
comme M. l'évêque de Beauvais.
Eh bien! se dit-il en riant comme Méphistophélès, j'ai plus d'esprit qu'eux; je
sais choisir l'uniforme de mon siècle. Et il sentit redoubler son ambition et
son attachement à l'habit ecclésiastique. Que de cardinaux nés plus bas que moi
et qui ont gouverné! mon compatriote Granvelle, par exemple.
Peu à peu l'agitation de Julien se calma; la prudence surnagea. Il se dit, comme
son maître Tartufe, dont il savait le rôle par coeur:
Je puis croire ces mots, un artifice honnête.
.................................................................... Je ne me
fierai point à des propos si doux; Qu'un peu de ses faveurs, après quoi
je soupire, Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire. Tartufe ,
acte IV, scène V.
Tartufe aussi fut perdu par une femme, et il en valait bien un autre... Ma
réponse peut être montrée..., à quoi nous trouvons ce remède, ajouta-t-il en
prononçant lentement, et avec l'accent de la férocité qui se contient, nous la
commençons par les phrases les plus vives de la lettre de la sublime Mathilde.
Oui, mais quatre laquais de M. de Croisenois se précipitent sur moi et
m'arrachent l'original.
Non, car je suis bien armé, et j'ai l'habitude, comme on sait, de faire feu sur
les laquais.
Eh bien! l'un d'eux a du courage; il se précipite sur moi. On lui a promis cent
napoléons. Je le tue ou je le blesse, à la bonne heure, c'est ce qu'on demande.
On me jette en prison fort légalement; je parais en police correctionnelle, et
l'on m'envoie, avec toute justice et équité de la part des juges, tenir
compagnie dans Poissy à MM. Fontan et Magalon. Là, je couche avec quatre cents
gueux pêle-mêle... Et j'aurais quelque pitié de ces gens-là, s'écria-t-il en se
levant impétueusement. En ont-ils pour les gens du tiers état, quand ils les
tiennent? Ce mot fut le dernier soupir de sa reconnaissance pour M. de La Mole
qui, malgré lui, le tourmentait jusque-là.
Doucement, messieurs les gentilshommes, je comprends ce petit trait de
machiavélisme; l'abbé Maslon ou M. Castanède du séminaire n'auraient pas mieux
fait. Vous m'enlèverez la lettre provocatrice , et je serai le second
tome du colonel Caron à Colmar.
Un instant, messieurs, je vais envoyer la lettre fatale en dépôt dans un paquet
bien cacheté à M. l'abbé Pirard. Celui-là est honnête homme, janséniste, et en
cette qualité à l'abri des séductions du budget. Oui, mais il ouvre les
lettres... c'est à Fouqué que j'enverrai celle-ci.
Il faut en convenir, le regard de Julien était atroce, sa physionomie hideuse;
elle respirait le crime sans alliage. C'était l'homme malheureux en guerre avec
toute la société.
Aux armes! s'écria Julien. Et il franchit d'un saut les marches du perron
de l'hôtel. Il entra dans l'échoppe de l'écrivain du coin de la rue; il lui fit
peur. Copiez, lui dit-il en lui donnant la lettre de Mlle de La Mole.
Pendant que l'écrivain travaillait, il écrivit lui-même à Fouqué; il le priait
de lui conserver un dépôt précieux. Mais, se dit-il en s'interrompant, le
cabinet noir à la poste ouvrira ma lettre et vous rendra celle que vous
cherchez...; non, messieurs. Il alla acheter une énorme Bible chez un libraire
protestant, cacha fort adroitement la lettre de Mathilde dans la couverture, fit
emballer le tout, et son paquet partit par la diligence, adressé à un des
ouvriers de Fouqué, dont personne à Paris ne savait le nom.
Cela fait, il rentra joyeux et leste à l'hôtel de La Mole. A nous!
maintenant, s'écria-t-il, en s'enfermant à clef dans sa chambre, et jetant son
habit:
« Quoi! mademoiselle, écrivait-il à Mathilde, c'est Mlle de La Mole qui, par les
mains d'Arsène, laquais de son père, fait remettre une lettre trop séduisante à
un pauvre charpentier du Jura, sans doute pour se jouer de sa simplicité... » Et
il transcrivait les phrases les plus claires de la lettre qu'il venait de
recevoir.
La sienne eût fait honneur à la prudence diplomatique de M. le chevalier de
Beauvoisis. Il n'était encore que dix heures; Julien, ivre de bonheur et du
sentiment de sa puissance, si nouveau pour un pauvre diable, entra à l'Opéra
italien. Il entendit chanter son ami Geronimo. Jamais la musique ne l'avait
exalté à ce point. Il était un dieu.
CHAPITRE XIV
PENSEES D'UNE JEUNE FILLE
Que de perplexités! Que de nuits passées sans sommeil! Grand Dieu! vais-je me
rendre méprisable? Il me méprisera lui-même. Mais il part, il s'éloigne.
ALFRED DE MUSSET.
Ce n'était point sans combats que Mathilde avait écrit. Quel qu'eût été le
commencement de son intérêt pour Julien, bientôt il domina l'orgueil qui, depuis
qu'elle se connaissait, régnait seul dans son coeur. Cette âme haute et froide
était emportée pour la première fois par un sentiment passionné. Mais s'il
dominait l'orgueil, il était encore fidèle aux habitudes de l'orgueil. Deux mois
de combats et de sensations nouvelles renouvelèrent pour ainsi dire tout son
être moral.
Mathilde croyait voir le bonheur. Cette vue toute-puissante sur les âmes
courageuses, liées à un esprit supérieur, eut à lutter longuement contre la
dignité et tous sentiments de devoirs vulgaires. Un jour, elle entra chez sa
mère, dès sept heures du matin, la priant de lui permettre de se réfugier à
Villequier. La marquise ne daigna pas même lui répondre, et lui conseilla
d'aller se remettre au lit. Ce fut le dernier effort de la sagesse vulgaire et
de la déférence aux idées reçues.
La crainte de mal faire et de heurter les idées tenues pour sacrées par les
Caylus, les de Luz, les Croisenois, avait assez peu d'empire sur son âme; de
tels êtres ne lui semblaient pas faits pour la comprendre; elle les eût
consultés s'il eût été question d'acheter une calèche ou une terre. Sa véritable
terreur était que Julien ne fût mécontent d'elle.
Peut-être aussi n'a-t-il que les apparences d'un homme supérieur?
Elle abhorrait le manque de caractère, c'était sa seule objection contre les
beaux jeunes gens qui l'entouraient. Plus ils plaisantaient avec grâce tout ce
qui s'écarte de la mode, ou la suit mal, croyant la suivre, plus ils se
perdaient à ses yeux.
Ils étaient braves, et voilà tout. Et encore, comment braves? se disait-elle: en
duel, mais le duel n'est plus qu'une cérémonie. Tout en est su d'avance, même ce
que l'on doit dire en tombant. Etendu sur le gazon, et la main sur le coeur, il
faut un pardon généreux pour l'adversaire et un mot pour une belle souvent
imaginaire, ou bien qui va au bal le jour de votre mort, de peur d'exciter les
soupçons.
On brave le danger à la tête d'un escadron tout brillant d'acier, mais le danger
solitaire, singulier, imprévu, vraiment laid?
Hélas! se disait Mathilde, c'était à la cour de Henri III que l'on trouvait des
hommes grands par le caractère comme par la naissance! Ah! si Julien avait servi
à Jarnac ou à Moncontour, je n'aurais plus de doute. En ces temps de vigueur et
de force, les Français n'étaient pas des poupées. Le jour de la bataille était
presque celui des moindres perplexités.
Leur vie n'était pas emprisonnée comme une momie d'Egypte, sous une enveloppe
toujours commune à tous, toujours la même. Oui, ajoutait-elle, il y avait plus
de vrai courage à se retirer seul à onze heures du soir, en sortant de l'hôtel
de Soissons, habité par Catherine de Médicis, qu'aujourd'hui à courir à Alger.
La vie d'un homme était une suite de hasards. Maintenant la civilisation
[Variante : et le préfet de police ont] a chassé le hasard, plus d'imprévu. S'il
paraît dans les idées, il n'est pas assez d'épigrammes pour lui; s'il paraît
dans les événements, aucune lâcheté n'est au-dessus de notre peur. Quelque folie
que nous fasse faire la peur, elle est excusée. Siècle dégénéré et ennuyeux!
Qu'aurait dit Boniface de La Mole si, levant hors de la tombe sa tête coupée, il
eût vu, en 1793, dix-sept de ses descendants se laisser prendre comme des
moutons, pour être guillotinés deux jours après? La mort était certaine, mais il
eût été de mauvais ton de se défendre et de tuer au moins un jacobin ou deux.
Ah! dans les temps héroïques de la France, au siècle de Boniface de La Mole,
Julien eût été le chef d'escadron, et mon frère, le jeune prêtre, aux moeurs
convenables, avec la sagesse dans les yeux et la raison à la bouche.
Quelques mois auparavant, Mathilde désespérait de rencontrer un être un peu
différent du patron commun. Elle avait trouvé quelque bonheur en se permettant
d'écrire à quelques jeunes gens de la société. Cette hardiesse si inconvenante,
si imprudente chez une jeune fille, pouvait la déshonorer aux yeux de M. de
Croisenois, du duc de Chaulnes son père, et de tout l'hôtel de Chaulnes, qui,
voyant se rompre le mariage projeté, aurait voulu savoir pourquoi. En ce
temps-là, les jours où elle avait écrit une de ses lettres, Mathilde ne pouvait
dormir. Mais ces lettres n'étaient que des réponses.
Ici elle osait dire qu'elle aimait. Elle écrivait la première (quel mot
terrible!) à un homme placé dans les derniers rangs de la société.
Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un déshonneur éternel.
Laquelle des femmes venant chez sa mère eût osé prendre son parti? Quelle phrase
eût-on pu leur donner à répéter pour amortir le coup de l'affreux mépris des
salons?
Et encore parler était affreux, mais écrire! Il est des choses qu'on n'écrit
pas , s'écriait Napoléon apprenant la capitulation de Baylen. Et c'était
Julien qui lui avait conté ce mot! comme lui faisant d'avance une leçon.
Mais tout cela n'était rien encore, l'angoisse de Mathilde avait d'autres
causes. Oubliant l'effet horrible sur la société, la tache ineffaçable et toute
pleine de mépris, car elle outrageait sa caste, Mathilde allait écrire à un être
d'une bien autre nature que les Croisenois, les de Luz, les Caylus.
La profondeur, l' inconnu du caractère de Julien eussent effrayé, même en
nouant avec lui une relation ordinaire. Et elle en allait faire son amant,
peut-être son maître!
Quelles ne seront pas ses prétentions, si jamais il peut tout sur moi? Eh bien!
je me dirai comme Médée: Au milieu de tant de périls, il me reste Moi.
Julien n'avait nulle vénération pour la noblesse du sang, croyait-elle. Bien
plus, peut-être il n'avait nul amour pour elle!
Dans ces derniers moments de doutes affreux, se présentèrent les idées d'orgueil
féminin. Tout doit être singulier dans le sort d'une fille comme moi, s'écria
Mathilde impatientée. Alors l'orgueil qu'on lui avait inspiré dès le berceau se
battait contre la vertu. Ce fut dans cet instant que le départ de Julien vint
tout précipiter.
( De tels caractères sont heureusement fort rares.)
Le soir, fort tard, Julien eut la malice de faire descendre une malle très
pesante chez le portier; il appela pour la transporter le valet de pied qui
faisait la cour à la femme de chambre de Mlle de La Mole. Cette manoeuvre peut
n'avoir aucun résultat, se dit-il, mais si elle réussit, elle me croit parti. Il
s'endormit fort gai sur cette plaisanterie. Mathilde ne ferma pas l'oeil.
Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l'hôtel sans être aperçu,
mais il rentra avant huit heures.
A peine était-il dans la bibliothèque, que Mlle de La Mole parut sur la porte.
Il lui remit sa réponse. Il pensait qu'il était de son devoir de lui parler;
rien n'était plus commode, du moins, mais Mlle de La Mole ne voulut pas
l'écouter et disparut. Julien en fut charmé, il ne savait que lui dire.
Si tout ceci n'est pas un jeu convenu avec le comte Norbert, il est clair que ce
sont mes regards pleins de froideur qui ont allumé l'amour baroque que cette
fille de si haute naissance s'avise d'avoir pour moi. Je serais un peu plus sot
qu'il ne convient, si jamais je me laissais entraîner à avoir du goût pour cette
grande poupée blonde. Ce raisonnement le laissa plus froid et plus calculant
qu'il n'avait jamais été.
Dans la bataille qui se prépare, ajouta-t-il, l'orgueil de la naissance sera
comme une colline élevée, formant position militaire entre elle et moi. C'est
là-dessus qu'il faut manoeuvrer. J'ai fort mal fait de rester à Paris; cette
remise de mon départ m'avilit et m'expose si tout ceci n'est qu'un jeu. Quel
danger y avait-il à partir? Je me moquais d'eux, s'ils se moquent de moi. Si son
intérêt pour moi a quelque réalité, je centuplais cet intérêt.
La lettre de Mlle de La Mole avait donné à Julien une jouissance de vanité si
vive, que, tout en riant de ce qui lui arrivait, il avait oublié de songer
sérieusement à la convenance du départ.
C'était une fatalité de son caractère d'être extrêmement sensible à ses fautes.
Il était fort contrarié de celle-ci, et ne songeait presque plus à la victoire
incroyable qui avait précédé ce petit échec, lorsque, vers les neuf heures, Mlle
de La Mole parut sur le seuil de la porte de la bibliothèque, lui jeta une
lettre et s'enfuit.
Il paraît que ceci va être le roman par lettres, dit-il en relevant celle-ci.
L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais faire donner la froideur et la
vertu.
On lui demandait une réponse décisive avec une hauteur qui augmenta sa gaieté
intérieure. Il se donna le plaisir de mystifier, pendant deux pages, les
personnes qui voudraient se moquer de lui, et ce fut encore par une plaisanterie
qu'il annonça, vers la fin de sa réponse, son départ décidé pour le lendemain
matin.
Cette lettre terminée: Le jardin va me servir pour la remettre, pensa-t-il, et
il y alla. Il regardait la fenêtre de la chambre de Mlle de La Mole.
Elle était au premier étage, à côté de l'appartement de sa mère, mais il y avait
un grand entresol.
Ce premier était tellement élevé, qu'en se promenant sous l'allée de tilleuls,
sa lettre à la main, Julien ne pouvait être aperçu de la fenêtre de Mlle de La
Mole. La voûte formée par les tilleuls, fort bien taillés, interceptait la vue.
Mais quoi! se dit Julien avec humeur, encore une imprudence! Si l'on a entrepris
de se moquer de moi, me faire voir une lettre à la main, c'est servir mes
ennemis.
La chambre de Norbert était précisément au-dessus de celle de sa soeur, et si
Julien sortait de la voûte formée par les branches taillées des tilleuls, le
comte et ses amis pouvaient suivre tous ses mouvements.
Mlle de La Mole parut derrière sa vitre; il montra sa lettre à demi; elle baissa
la tête. Aussitôt Julien remonta chez lui en courant, et rencontra par hasard,
dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui saisit sa lettre avec une aisance
parfaite et des yeux riants.
Que de passion il y avait dans les yeux de cette pauvre Mme de Rênal, se dit
Julien, quand, même après six mois de relations intimes, elle osait recevoir une
lettre de moi! De sa vie, je crois, elle ne m'a regardé avec des yeux riants.
Il ne s'exprima pas aussi nettement le reste de sa réponse; avait-il honte de la
futilité des motifs? Mais aussi quelle différence, ajoutait sa pensée, dans
l'élégance de la robe du matin, dans l'élégance de la tournure! En apercevant
Mlle de La Mole à trente pas de distance, un homme de goût devinerait le rang
qu'elle occupe dans la société. Voilà ce qu'on peut appeler un mérite explicite.
Tout en plaisantant, Julien ne s'avouait pas encore toute sa pensée; Mme de
Rênal n'avait pas de marquis de Croisenois à lui sacrifier. Il n'avait pour
rival que cet ignoble sous-préfet M. Charcot, qui se faisait appeler de
Maugiron, parce qu'il n'y a plus de Maugirons.
A cinq heures, Julien reçut une troisième lettre; elle lui fut lancée de la
porte de la bibliothèque. Mlle de La Mole s'enfuit encore. Quelle manie
d'écrire! se dit-il en riant, quand on peut se parler si commodément! L'ennemi
veut avoir de mes lettres, c'est clair, et plusieurs! Il ne se hâtait point
d'ouvrir celle-ci. Encore des phrases élégantes, pensait-il; mais il pâlit en
lisant. Il n'y avait que huit lignes.
« J'ai besoin de vous parler: il faut que je vous parle, ce soir; au moment où
une heure après minuit sonnera, trouvez-vous dans le jardin. Prenez la grande
échelle du jardinier auprès du puits; placez-la contre ma fenêtre et montez chez
moi. Il fait clair de lune, n'importe. »
CHAPITRE XV
EST-CE UN COMPLOT?
Ah! que l'intervalle est cruel entre un grand projet conçu et son exécution!
Que de vaines terreurs! que d'irrésolutions! Il s'agit de la vie.
-- Il s'agit
de bien plus: de l'honneur!
SCHILLER.
Ceci devient sérieux, pensa Julien... et un peu trop clair, ajouta-t-il après
avoir pensé. Quoi! cette belle demoiselle peut me parler dans la bibliothèque
avec une liberté qui, grâce à Dieu, est entière; le marquis, dans la peur qu'il
a que je ne lui montre des comptes, n'y vient jamais. Quoi! M. de La Mole et le
comte Norbert, les seules personnes qui entrent ici, sont absents presque toute
la journée; on peut facilement observer le moment de leur rentrée à l'hôtel, et
la sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait pas
trop noble, veut que je commette une imprudence abominable!
C'est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins. D'abord, on a
voulu me perdre avec mes lettres; elles se trouvent prudentes; eh bien! il leur
faut une action plus claire que le jour. Ces jolis petits messieurs me croient
aussi trop bête ou trop fat. Diable! par le plus beau clair de lune du monde,
monter ainsi par une échelle à un premier étage de vingt-cinq pieds d'élévation!
on aura le temps de me voir, même des hôtels voisins. Je serai beau sur mon
échelle! Julien monta chez lui et se mit à faire sa malle en sifflant. Il était
résolu à partir et à ne pas même répondre.
Mais cette sage résolution ne lui donnait pas la paix du coeur. Si par hasard,
se dit-il tout à coup, sa malle fermée, Mathilde était de bonne foi! alors moi
je joue, à ses yeux, le rôle d'un lâche parfait. Je n'ai point de naissance,
moi, il me faut de grandes qualités, argent comptant, sans suppositions
complaisantes, bien prouvées par des actions parlantes...
Il fut un quart d'heure à réfléchir [Variante : se promener dans sa chambre]. A
quoi bon le nier? dit-il enfin; je serai un lâche à ses yeux. Je perds non
seulement la personne la plus brillante de la haute société, ainsi qu'ils
disaient tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le divin plaisir de me
voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d'un duc, et qui sera duc
lui-même. Un jeune homme charmant qui a toutes les qualités qui me manquent:
esprit d'à-propos, naissance, fortune...
Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle, il est tant de
maîtresses!
-- Mais il n'est qu'un honneur!
dit le vieux don Diègue, et ici clairement et nettement, je recule devant le
premier péril qui m'est offert; car ce duel avec M. de Beauvoisis se présentait
comme une plaisanterie. Ceci est tout différent. Je puis être tiré au blanc par
un domestique, mais c'est le moindre danger; je puis être déshonoré.
Ceci devient sérieux, mon garçon, ajouta-t-il avec une gaieté et un accent
gascons. Il y va de l' honur . Jamais un pauvre diable, jeté aussi bas
que moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion; j'aurai des bonnes
fortunes, mais subalternes...
Il réfléchit longtemps, il se promenait à pas précipités, s'arrêtant tout court
de temps à autre. On avait déposé dans sa chambre un magnifique buste en marbre
du cardinal Richelieu, qui malgré lui attirait ses regards. Ce buste [Variante :
éclairé par sa lampe] avait l'air de le regarder d'une façon sévère, et comme
lui reprochant le manque de cette audace qui doit être si naturelle au caractère
français. De ton temps, grand homme, aurais-je hésité?
Au pire, se dit enfin Julien, supposons que tout ceci soit un piège, il est bien
noir et bien compromettant pour une jeune fille. On sait que je ne suis pas
homme à me taire. Il faudra donc me tuer. Cela était bon en 1574, du temps de
Boniface de La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui n'oserait. Ces gens-là ne
sont plus les mêmes. Mlle de La Mole est si enviée! Quatre cents salons
retentiraient demain de sa honte, et avec quel plaisir!
Les domestiques jasent, entre eux, des préférences marquées dont je suis
l'objet, je le sais, je les ai entendus...
D'un autre côté, ses lettres!... ils peuvent croire que je les ai sur moi.
Surpris dans sa chambre, on me les enlève. J'aurai affaire à deux, trois, quatre
hommes, que sais-je? Mais ces hommes, où les prendront-ils? où trouver des
subalternes discrets à Paris? La justice leur fait peur... Parbleu! les Caylus,
les Croisenois, les de Luz eux-mêmes. Ce moment, et la sotte figure que je ferai
au milieu d'eux sera ce qui les aura séduits. Gare le sort d'Abailard, M. le
secrétaire!
Eh bien, parbleu! messieurs, vous porterez de mes marques, je frapperai à la
figure, comme les soldats de César à Pharsale... Quant aux lettres, je puis les
mettre en lieu sûr.
Julien fit des copies des deux dernières, les cacha dans un volume du beau
Voltaire de la bibliothèque, et porta lui-même les originaux à la poste.
Quand il fut de retour: Dans quelle folie je vais me jeter! se dit-il avec
surprise et terreur. Il avait été un quart d'heure sans regarder en face son
action de la nuit prochaine.
Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite! Toute la vie cette
action sera un grand sujet de doute pour moi et, pour moi, un tel doute est le
plus cuisant des malheurs. Ne l'ai-je pas éprouvé pour l'amant d'Amanda! Je
crois que je me pardonnerais plus aisément un crime bien clair; une fois avoué,
je cesserais d'y penser.
Quoi! j'aurai été [Variante: un destin, incroyable à force de bonheur, me tire
de la foule pour me mettre] en rivalité avec un homme portant un des plus beaux
noms de France, et je me serai moi-même, de gaieté de coeur, déclaré son
inférieur! Au fond, il y a de la lâcheté à ne pas aller. Ce mot décide tout,
s'écria Julien en se levant... d'ailleurs elle est bien jolie.
Si ceci n'est pas une trahison, quelle folie elle fait pour moi!... Si c'est une
mystification, parbleu! messieurs, il ne tient qu'à moi de rendre la
plaisanterie sérieuse, et ainsi ferai-je.
Mais s'ils m'attachent les bras au moment de l'entrée dans la chambre; ils
peuvent avoir placé quelque machine ingénieuse!
C'est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade à tout, dit mon maître
d'armes, mais le bon Dieu, qui veut qu'on en finisse, fait que l'un des deux
oublie de parer. Du reste, voici de quoi leur répondre: il tirait ses pistolets
de poche; et quoique l'amorce fût fulminante, il la renouvela.
Il y avait encore bien des heures à attendre; pour faire quelque chose, Julien
écrivit à Fouqué: « Mon ami, n'ouvre la lettre ci-incluse qu'en cas d'accident,
si tu entends dire que quelque chose d'étrange m'est arrivé. Alors, efface les
noms propres du manuscrit que je t'envoie, et fais-en huit copies que tu
enverras aux journaux de Marseille, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc.; dix jours
plus tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie le premier exemplaire à M. le
marquis de La Mole; et quinze jours après, jette les autres exemplaires de nuit
dans les rues de Verrières. »
Ce petit mémoire justificatif arrangé en forme de conte, que Fouqué ne devait
ouvrir qu'en cas d'accident, Julien le fit aussi peu compromettant que possible
pour Mlle de La Mole, mais enfin il peignait fort exactement sa position.
Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du dîner sonna; elle fit
battre son coeur. Son imagination, préoccupée du récit qu'il venait de composer,
était toute aux pressentiments tragiques. Il s'était vu saisi par des
domestiques, garrotté, conduit dans une cave avec un bâillon dans la bouche. Là,
un domestique le gardait à vue, et si l'honneur de la noble famille exigeait que
l'aventure eût une fin tragique, il était facile de tout finir avec ces poisons
qui ne laissent point de traces; alors, on disait qu'il était mort de maladie,
et on le transportait mort dans sa chambre.
Ému de son propre conte comme un auteur dramatique, Julien avait réellement peur
lorsqu'il entra dans la salle à manger. Il regardait tous ces domestiques en
grande livrée. Il étudiait leur physionomie. Quels sont ceux qu'on a choisis
pour l'expédition de cette nuit? se disait-il. Dans cette famille, les souvenirs
de la cour de Henri III sont si présents, si souvent rappelés, que, se croyant
outragés, ils auront plus de décision que les autres personnages de leur rang.
Il regarda Mlle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de sa famille;
elle était pâle, et avait [Variante: et il lui trouvait] tout à fait une
physionomie du Moyen Age. Jamais il ne lui avait trouvé l'air si grand, elle
était vraiment belle et imposante. Il en devint presque amoureux. Pallida
morte futura , se dit-il (Sa pâleur annonce ses grands desseins).
En vain, après dîner, il affecta de se promener longtemps dans le jardin, Mlle
de La Mole n'y parut pas. Lui parler eût, dans ce moment, délivré son coeur d'un
grand poids.
Pourquoi ne pas l'avouer? Il avait peur. Comme il était résolu à agir, il
s'abandonnait à ce sentiment sans vergogne. Pourvu qu'au moment d'agir, je me
trouve le courage qu'il faut, se disait-il, qu'importe ce que je puis sentir en
ce moment? Il alla reconnaître la situation et le poids de l'échelle.
C'est un instrument, se dit-il en riant, dont il est dans mon destin de me
servir! ici comme à Verrières. Quelle différence! Alors, ajouta-t-il avec un
soupir, je n'étais pas obligé de me méfier de la personne pour laquelle je
m'exposais. Quelle différence aussi dans le danger!
J'eusse été tué dans les jardins de M. de Rênal qu'il n'y avait point de
déshonneur pour moi. Facilement on eût rendu ma mort inexplicable. Ici, quels
récits abominables ne va-t-on pas faire dans les salons de l'hôtel de Chaulnes,
de l'hôtel de Caylus, de l'hôtel de Retz, etc., partout enfin. Je serai un
monstre dans la postérité.
Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi. Mais cette
idée l'anéantissait. Et moi, où pourra-t-on me justifier? En supposant que
Fouqué imprime mon pamphlet posthume, ce ne sera qu'une infamie de plus. Quoi!
Je suis reçu dans une maison, et pour prix de l'hospitalité que j'y reçois, des
bontés dont on m'y accable, j'imprime un pamphlet sur ce qui s'y passe!
j'attaque l'honneur des femmes! Ah! mille fois plutôt, soyons dupes!
Cette soirée fut affreuse.
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