CHAPITRE XVI
UNE HEURE DU MATIN
Ce jardin était fort grand, dessiné depuis peu d'années avec un goût parfait.
Mais les arbres [Variante: avaient figuré dans le fameux Pré-aux-Clercs, si
célèbre du temps de Henry III, ils] avaient plus d'un siècle. On y trouvait
quelque chose de champêtre .
MASSINGER.
Il allait écrire un contre-ordre à Fouqué lorsque onze heures sonnèrent. Il fit
jouer avec bruit la serrure de la porte de sa chambre, comme s'il se fût enfermé
chez lui. Il alla observer à pas de loup ce qui se passait dans toute la maison,
surtout au quatrième étage, habité [Variante: dans les mansardes du quatrième,
habitées] par les domestiques. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Une des
femmes de chambre de Mme de La Mole donnait soirée, les domestiques prenaient du
punch fort gaiement. Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne doivent pas faire
partie de l'expédition nocturne, ils seraient plus sérieux.
Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. Si leur plan est de se
cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus les murs du
jardin les gens chargés de me surprendre.
Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit trouver
moins compromettant pour la jeune personne qu'il veut épouser de me faire
surprendre avant le moment où je serai entré dans sa chambre.
Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte. Il s'agit de mon honneur,
pensa-t-il; si je tombe dans quelque bévue, ce ne sera pas une excuse à mes
propres yeux de me dire: je n'y avais pas songé.
Le temps était d'une sérénité désespérante. Vers les onze heures la lune se
leva, à minuit et demi elle éclairait en plein la façade de l'hôtel donnant sur
le jardin.
Elle est folle, se disait Julien; comme une heure sonna, il y avait encore de la
lumière aux fenêtres du comte Norbert. De sa vie Julien n'avait eu autant de
peur, il ne voyait que les dangers de l'entreprise, et n'avait aucun
enthousiasme.
Il alla prendre l'immense échelle, attendit cinq minutes, pour laisser le temps
à un contre-ordre, et à une heure cinq minutes posa l'échelle contre la fenêtre
de Mathilde. Il monta doucement le pistolet à la main, étonné de n'être pas
attaqué. Comme il approchait de la fenêtre, elle s'ouvrit sans bruit:
-- Vous voilà, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucoup d'émotion; je suis vos
mouvements depuis une heure.
Julien était fort embarrassé, il ne savait comment se conduire, il n'avait pas
d'amour du tout. Dans son embarras, il pensa qu'il fallait oser, il essaya
d'embrasser Mathilde.
-- Fi donc! lui dit-elle en le repoussant.
Fort content d'être éconduit, il se hâta de jeter un coup d'oeil autour de lui:
la lune était si brillante que les ombres qu'elle formait dans la chambre de
Mlle de La Mole étaient noires. Il peut fort bien y avoir là des hommes cachés
sans que je les voie, pensa-t-il.
-- Qu'avez-vous dans la poche de côté de votre habit? lui dit Mathilde,
enchantée de trouver un sujet de conversation. Elle souffrait étrangement; tous
les sentiments de retenue et de timidité, si naturels à une fille bien née,
avaient repris leur empire, et la mettaient au supplice.
-- J'ai toutes sortes d'armes et de pistolets, répondit Julien, non moins
content d'avoir quelque chose à dire.
-- Il faut retirer l'échelle, dit Mathilde.
-- Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, ou de
l'entresol.
-- Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essayant en vain de prendre
le ton de la conversation ordinaire; vous pourriez, ce me semble, abaisser
l'échelle au moyen d'une corde qu'on attacherait au premier échelon. J'ai
toujours une provision de cordes chez moi.
Et c'est là une femme amoureuse! pensa Julien, elle ose dire qu'elle aime! tant
de sang-froid, tant de sagesse dans les précautions m'indiquent assez que je ne
triomphe pas de M. de Croisenois comme je le croyais sottement; mais que tout
simplement je lui succède. Au fait, que m'importe! est-ce que je l'aime? Je
triomphe du marquis en ce sens qu'il sera très fâché d'avoir un successeur, et
plus fâché encore que ce successeur soit moi. Avec quelle hauteur il me
regardait hier soir au café Tortoni, en affectant de ne pas me reconnaître! avec
quel air méchant il me salua ensuite quand il ne put plus s'en dispenser!
Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l'échelle, il la descendait
doucement, et en se penchant beaucoup en dehors du balcon pour faire en sorte
qu'elle ne touchât pas les vitres. Beau moment pour me tuer, pensa-t-il, si
quelqu'un est caché dans la chambre de Mathilde; mais un silence profond
continuait à régner partout.
L'échelle toucha la terre, Julien parvint à la coucher dans la plate-bande de
fleurs exotiques le long du mur.
-- Que va dire ma mère, dit Mathilde, quand elle verra ses belles plantes tout
écrasées!... Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d'un grand sang-froid. Si on
l'apercevait remontant au balcon, ce serait une circonstance difficile à
expliquer.
-- Et comment moi m'en aller? dit Julien d'un ton plaisant, et en affectant le
langage créole. (Une des femmes de chambre de la maison était née à
Saint-Domingue.)
-- Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette idée.
Ah! que cet homme est digne de tout mon amour! pensa-t-elle.
Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin; Mathilde lui serra le
bras. Il crut être saisi par un ennemi, et se retourna vivement en tirant un
poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fenêtre. Ils restèrent immobiles et
sans respirer. La lune les éclairait en plein. Le bruit ne se renouvelant pas,
il n'y eut plus d'inquiétude.
Alors l'embarras recommença, il était grand des deux parts. Julien s'assura que
la porte était fermée avec tous ses verrous; il pensait bien à regarder sous le
lit, mais n'osait pas; on avait pu y placer un ou deux laquais. Enfin il
craignit un reproche futur de sa prudence et regarda.
Mathilde était tombée dans toutes les angoisses de la timidité la plus extrême.
Elle avait horreur de sa position.
-- Qu'avez-vous fait de mes lettres? dit-elle enfin.
Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs s'ils sont aux écoutes, et
d'éviter la bataille! pensa Julien.
-- La première est cachée dans une grosse Bible protestante que la diligence
d'hier soir emporte bien loin d'ici.
Il parlait fort distinctement en entrant dans ces détails, et de façon à être
entendu des personnes qui pouvaient être cachées dans deux grandes armoires
d'acajou qu'il n'avait pas osé visiter.
-- Les deux autres sont à la poste, et suivent la même route que la première.
-- Eh, grand Dieu! pourquoi toutes ces précautions? dit Mathilde étonnée.
A propos de quoi est-ce que je mentirais? pensa Julien, et il lui avoua tous ses
soupçons.
-- Voilà donc la cause de la froideur de tes lettres! s'écria Mathilde avec
l'accent de la folie plus que de la tendresse.
Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la tête, ou du
moins ses soupçons s'évanouirent, [Variante: il se trouva élevé à ses propres
yeux,] il osa serrer dans ses bras cette fille si belle, et qui lui inspirait
tant de respect. Il ne fut repoussé qu'à demi.
Il eut recours à sa mémoire, comme jadis à Besançon auprès d'Amanda Binet, et
récita plusieurs des plus belles phrases de La Nouvelle Héloïse .
-- Tu as un coeur d'homme, lui répondit-on sans trop écouter ses phrases; j'ai
voulu éprouver ta bravoure, je l'avoue. Tes premiers soupçons et ta résolution
te montrent plus intrépide encore que je ne croyais.
Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment plus attentive à
cette étrange façon de parler qu'au fond des choses qu'elle disait. Ce
tutoiement, dépouillé du ton de la tendresse, ne faisait aucun plaisir à Julien,
il s'étonnait de l'absence du bonheur; enfin pour le sentir, il eut recours à sa
raison. Il se voyait estimé par cette jeune fille si fière, et qui n'accordait
jamais de louanges sans restriction; avec ce raisonnement il parvint à un
bonheur d'amour-propre.
Ce n'était pas, il est vrai, cette volupté de l'âme qu'il avait trouvée
quelquefois auprès de Mme de Rênal. [Variante: Quelle différence, grand Dieu!]
Il n'y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment. C'était le
plus vif bonheur d'ambition, et Julien était surtout ambitieux. Il parla de
nouveau des gens par lui soupçonnés, et des précautions qu'il avait inventées.
En parlant, il songeait aux moyens de profiter de sa victoire.
Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l'air atterrée de sa démarche,
parut enchantée de trouver un sujet de conversation. On parla des moyens de se
revoir. Julien jouit délicieusement de l'esprit et de la bravoure dont il fit
preuve de nouveau pendant cette discussion. On avait affaire à des gens très
clairvoyants, le petit Tanbeau était certainement un espion, mais Mathilde et
lui n'étaient pas non plus sans adresse.
Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothèque, pour convenir de
tout?
-- Je puis paraître, sans exciter de soupçons, dans toutes les parties de
l'hôtel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de Mme de La Mole.
Il fallait absolument la traverser pour arriver à celle de sa fille. Si Mathilde
trouvait mieux qu'il arrivât toujours par une échelle, c'était avec un coeur
ivre de joie qu'il s'exposerait à ce faible danger.
En l'écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air de triomphe. Il est donc
mon maître! se dit-elle. Déjà elle était en proie au remords. Sa raison avait
horreur de l'insigne folie qu'elle venait de commettre. Si elle l'eût pu, elle
eût anéanti elle et Julien. Quand par instants la force de sa volonté faisait
taire les remords, des sentiments de timidité et de pudeur souffrante la
rendaient fort malheureuse. Elle n'avait nullement prévu l'état affreux où elle
se trouvait.
Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle à la fin, cela est dans les
convenances, on parle à son amant. Et alors pour accomplir un devoir, et avec
une tendresse qui était bien plus dans les paroles dont elle se servait que dans
le son de sa voix, elle raconta les diverses résolutions qu'elle avait prises à
son égard pendant ces derniers jours.
Elle avait décidé que s'il osait arriver chez elle avec le secours de l'échelle
du jardinier, ainsi qu'il lui était prescrit, elle serait toute à lui. Mais
jamais l'on ne dit d'un ton plus froid et plus poli des choses aussi tendres.
Jusque-là ce rendez-vous était glacé. C'était à faire prendre l'amour en haine.
Quelle leçon de morale pour une jeune imprudente! Vaut-il la peine de perdre son
avenir pour un tel moment?
Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraître à un observateur
superficiel l'effet de la haine la plus décidée, tant les sentiments qu'une
femme se doit à elle-même avaient de peine à céder à une volonté aussi ferme,
Mathilde finit par être pour lui une maîtresse aimable.
A la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L'amour passionné était
encore plutôt un modèle qu'on imitait qu'une réalité.
Mlle de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-même et envers son amant.
Le pauvre garçon, se disait-elle, a été d'une bravoure achevée, il doit être
heureux, ou bien c'est moi qui manque de caractère. Mais elle eût voulu racheter
au prix d'une éternité de malheur la nécessité cruelle où elle se trouvait.
Malgré la violence affreuse qu'elle se faisait, elle fut parfaitement maîtresse
de ses paroles.
Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gâter cette nuit qui sembla singulière
plutôt qu'heureuse à Julien. Quelle différence, grand Dieu! avec son dernier
séjour de vingt-quatre heures à Verrières! Ces belles façons de Paris ont trouvé
le secret de tout gâter, même l'amour, se disait-il dans son injustice extrême.
Il se livrait à ces réflexions debout dans une des grandes armoires d'acajou où
on l'avait fait entrer aux premiers bruits entendus dans l'appartement voisin,
qui était celui de Mme de La Mole. Mathilde suivit sa mère à la messe, les
femmes quittèrent l'appartement, et Julien s'échappa avant qu'elles ne
revinssent terminer leurs travaux.
Il monta à cheval et chercha [Variante: alla au pas rechercher] les endroits les
plus solitaires d'une des forêts voisines de Paris [Variante: du bois de
Meudon]. Il était bien plus étonné qu'heureux. Le bonheur qui, de temps à autre,
venait occuper son âme, était comme celui d'un jeune sous-lieutenant qui, à la
suite de quelque action étonnante, vient d'être nommé colonel d'emblée par le
général en chef; il se sentait porté à une immense hauteur. Tout ce qui était
au-dessus de lui la veille, était à ses côtés maintenant ou bien au-dessous. Peu
à peu le bonheur de Julien augmenta à mesure qu'il s'éloignait.
S'il n'y avait rien de tendre dans son âme, c'est que, quelque étrange que ce
mot puisse paraître, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui, avait accompli
un devoir. Il n'y eut rien d'imprévu pour elle dans tous les événements de cette
nuit que le malheur et la honte qu'elle avait trouvés au lieu de cette entière
félicité [Variante: ces transports divins] dont parlent les romans.
Me serais-je trompée, n'aurais-je pas d'amour pour lui? se dit-elle.
CHAPITRE XVII
UNE VIEILLE ÉPÉE
I now mean to be serious; -- it is time,
Since laughter now-a-days is deem'd too serious
A jest at vice by virtue's called a crime .
Don Juan, C. XIII.
Elle ne parut pas au dîner. Le soir elle vint un instant au salon, mais ne
regarda pas Julien. Cette conduite lui parut étrange; mais, pensa-t-il,
[Variante: je dois me l'avouer,] je ne connais leurs usages, [Variante: les
usages de la bonne compagnie que par les actions de la vie de tous les jours que
j'ai vu faire cent fois,] elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci.
Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il étudiait l'expression des
traits de Mathilde; il ne put pas se dissimuler qu'elle avait l'air sec et
méchant. Evidemment ce n'était pas la même femme qui, la nuit précédente, avait
ou feignait des transports de bonheur trop excessifs pour être vrais.
Le lendemain, le surlendemain, même froideur de sa part; elle ne le regardait
pas, elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien, dévoré par la plus vive
inquiétude, était à mille lieues des sentiments de triomphe qui l'avaient seuls
animé le premier jour. Serait-ce, par hasard, se dit-il, un retour à la vertu?
Mais ce mot était bien bourgeois pour l'altière Mathilde.
Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère à la religion,
pensait Julien, elle l'aime comme très tile aux intérêts de sa caste.
Mais par simple délicatesse [Variante: féminine] ne peut-elle pas se reprocher
vivement la faute [Variante: irréparable] qu'elle a commise? Julien croyait être
son premier amant.
Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a rien de
naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière d'être; jamais je ne l'ai vue
plus altière [Variante: plus semblable à une reine qui vient de descendre de son
trône]. Me mépriserait-elle? Il serait digne d'elle de se reprocher ce qu'elle a
fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma naissance.
Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans les livres et dans les
souvenirs de Verrières, poursuivait la chimère d'une maîtresse tendre et qui ne
songe plus à sa propre existence du moment qu'elle a fait le bonheur de son
amant, la vanité de Mathilde était furieuse contre lui.
Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus l'ennui;
ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait perdu son plus
grand avantage.
Je me suis donné un maître! se disait Mlle de La Mole en proie au plus noir
chagrin [Variante: se promenant agitée dans sa chambre]. Il est rempli
d'honneur, à la bonne heure; mais si je pousse à bout sa vanité, il se vengera
en faisant connaître la nature de nos relations. Jamais Mathilde n'avait eu
d'amant, et [Variante: Tel est le malheur de notre siècle, les plus étranges
égarements même ne guérissent pas de l'ennui. Julien était le premier amour de
Mathilde, et,] dans cette circonstance de la vie qui donne quelques illusions
tendres même aux âmes les plus sèches, elle était en proie aux réflexions les
plus amères.
Il a sur moi un empire immense, puisqu'il règne par la terreur et peut me punir
d'une peine atroce, si je le pousse à bout. Cette seule idée suffisait pour
porter Mle de La Mole à l'outrager. Le courage était la première qualité de son
caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque agitation et la guérir d'un fond
d'ennui sans cesse renaissant que l'idée qu'elle jouait à croix ou pile son
existence entière.
Le troisième jour, comme Mlle de La Mole s'obstinait à ne pas le regarder,
Julien la suivit après dîner, et évidemment malgré elle, dans la salle de
billard.
-- Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien puissants
sur moi, lui dit-elle avec une colère à peine retenue, puisque en opposition à
ma volonté bien évidemment déclarée, vous prétendez me parler?... Savez-vous que
personne au monde n'a jamais tant osé?
Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux jeunes amants, sans s'en
douter ils étaient animés l'un contre l'autre des sentiments de la haine la plus
vive. Comme ni l'un ni l'autre n'avait le caractère endurant, que d'ailleurs ils
avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en furent bientôt à se déclarer
nettement qu'ils se brouillaient à jamais.
-- Je vous jure un secret éternel, dit Julien, j'ajouterais même que jamais je
ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait souffrir de ce
changement trop marqué. Il salua avec respect et partit.
Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir; il était bien
loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il ne l'aimait
pas trois jours auparavant, quand on l'avait caché dans la grande armoire
d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du moment qu'il se vit à
jamais brouillé avec elle.
Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres circonstances de cette
nuit qui dans la réalité l'avait laissé si froid.
Dans la nuit même qui suivit la déclaration de brouille éternelle, Julien
faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il aimait Mlle de La Mole.
Des combats affreux suivirent cette découverte: tous ses sentiments étaient
bouleversés.
Deux jours après, au lieu d'être fier avec M. de Croisenois, il l'aurait presque
embrassé en fondant en larmes.
L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se décida à partir
pour le Languedoc, fit sa malle et alla à la poste.
Il se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles-poste, on lui apprit
que, par un hasard singulier, il y avait une place le lendemain dans la malle de
Toulouse. Il l'arrêta et revint à l'hôtel de La Mole, annoncer son départ au
marquis.
M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre dans la
bibliothèque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole?
En le voyant paraître, elle prit un air de méchanceté auquel il lui fut
impossible de se méprendre.
Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse de lui
dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'âme:
-- Ainsi, vous ne m'aimez plus?
-- J'ai horreur de m'être livrée au premier venu, dit Mathilde en pleurant de
rage contre elle-même.
-- Au premier venu! s'écria Julien, et il s'élança sur une vieille épée
du Moyen Age, qui était conservée dans la bibliothèque comme une curiosité.
Sa douleur, qu'il croyait extrême au moment où il avait adressé la parole à Mlle
de La Mole, venait d'être centuplée par les larmes de honte qu'il lui voyait
répandre. Il eût été le plus heureux des hommes de pouvoir la tuer.
Au moment où il venait de tirer l'épée, avec quelque peine, de son fourreau
antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle, s'avança fièrement vers
lui; ses larmes s'étaient taries.
L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement à Julien. Je
tuerais sa fille! se dit-il, quelle horreur! Il fit un mouvement pour jeter
l'épée. Certainement, pensa-t-il, elle va éclater de rire à la vue de ce
mouvement de mélodrame: il dut à cette idée le retour de tout son sang-froid. Il
regarda la lame de la vieille épée curieusement et comme s'il y eût cherché
quelque tache de rouille, puis il la remit dans le fourreau, et avec la plus
grande tranquillité la replaça au clou de bronze doré qui la soutenait.
Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute; Mlle de La Mole
le regardait étonnée. J'ai donc été sur le point d'être tuée par mon amant! se
disait-elle.
Cette idée la transportait dans les plus beaux temps du siècle de Charles IX et
de Henri III.
Elle était immobile devant Julien qui venait de replacer l'épée, elle le
regardait avec des yeux où il n'y avait plus de haine [Variante: d'où la haine
s'était envolée]. Il faut convenir qu'elle était bien séduisante en ce moment,
certainement jamais femme n'avait moins ressemblé à une poupée parisienne (ce
mot était la grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).
Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui, pensa Mathilde; c'est bien
pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maître, après une rechute, et au
moment précis où je viens de lui parler si ferme. Elle s'enfuit.
Mon Dieu! qu'elle est belle! dit Julien en la voyant courir: voilà cet être qui
se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas huit jours... Et
ces instants ne reviendront jamais! et c'est par ma faute! Et, au moment d'une
action si extraordinaire, si intéressante pour moi, je n'y étais pas
sensible!... Il faut avouer que je suis né avec un caractère bien plat et bien
malheureux.
Le marquis parut; Julien se hâta de lui annoncer son départ.
-- Pour où? dit M. de La Mole.
-- Pour le Languedoc.
-- Non pas, s'il vous plaît, vous êtes réservé à de plus hautes destinées, si
vous partez ce sera pour le Nord... même, en termes militaires, je vous consigne
à l'hôtel. Vous m'obligerez de n'être jamais plus de deux ou trois heures
absent, je puis avoir besoin de vous d'un moment à l'autre.
Julien salua,et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort étonné; il
était hors d'état de parler, il s'enferma dans sa chambre. Là, il put s'exagérer
en liberté toute l'atrocité de son sort.
Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m'éloigner! Dieu sait combien de jours le
marquis va me retenir à Paris; grand Dieu! que vais-je devenir? et pas un ami
que je puisse consulter: l'abbé Pirard ne me laisserait pas finir la première
phrase, le comte Altamira me proposerait [Variante: , pour me distraire,] de
m'affilier à quelque conspiration.
Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!
Qui pourra me guider, que vais-je devenir?
CHAPITRE XVIII
MOMENTS CRUELS
Et elle me l'avoue! Elle détaille jusqu'aux moindres circonstances! Son oeil
si beau fixé sur le mien peint l'amour qu'elle sentit pour un autre!
SCHILLER.
Mademoiselle de La Mole ravie ne songeait qu'au bonheur d'avoir été sur le point
d'être tuée. Elle allait jusqu'à se dire: Il est digne d'être mon maître,
puisqu'il a été sur le point de me tuer. Combien faudrait-il fondre ensemble de
beaux jeunes gens de la société pour arriver à un tel mouvement de passion?
Il faut avouer qu'il était bien joli au moment où il est monté sur la chaise,
pour replacer l'épée, précisément dans la position pittoresque que le tapissier
décorateur lui a donnée! Après tout, je n'ai pas été si folle de l'aimer.
Dans cet instant, s'il se fût présenté quelque moyen honnête de renouer, elle
l'eût saisi avec plaisir. Julien, enfermé à double tour dans sa chambre, était
en proie au plus violent désespoir. Dans ses idées folles, il pensait à se jeter
à ses pieds. Si au lieu de se tenir dans un lieu écarté, il eût erré au jardin
et dans l'hôtel, de manière à se tenir à portée des occasions, il eût peut-être
en un seul instant changé en bonheur le plus vif son affreux malheur.
Mais l'adresse dont nous lui reprochons l'absence aurait exclu le mouvement
sublime de saisir l'épée qui, dans ce moment, le rendait si joli aux yeux de
Mlle de La Mole. Ce caprice, favorable à Julien, dura toute la journée; Mathilde
se faisait une image charmante des courts instants pendant lesquels elle l'avait
aimé, elle les regrettait.
Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garçon n'a duré à ses yeux
que depuis une heure après minuit, quand je l'ai vu arriver par son échelle avec
tous ses pistolets dans la poche de côté de son habit, jusqu'à huit heures du
matin. C'est un quart d'heure après, en entendant la messe à Sainte-Valère, que
j'ai commencé à penser qu'il allait se croire mon maître, et qu'il pourrait bien
essayer de me faire obéir au nom de la terreur.
Après dîner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et l'engagea en
quelque sorte à la suivre au jardin; il obéit. Cette épreuve lui manquait.
Mathilde cédait sans trop s'en douter à l'amour qu'elle reprenait pour lui. Elle
trouvait un plaisir extrême à se promener à ses côtés, c'était avec curiosité
qu'elle regardait ces mains qui le matin avaient saisi l'épée pour la tuer.
Après une telle action, après tout ce qui s'était passé, il ne pouvait plus être
question de leur ancienne conversation.
Peu à peu, Mathilde se mit à lui parler avec confidence intime de l'état de son
coeur. Elle trouvait une singulière volupté dans ce genre de conversation; elle
en vint à lui raconter les mouvements d'enthousiasme passagers qu'elle avait
éprouvés pour M. de Croisenois, pour M. de Caylus...
-- Quoi! pour M. de Caylus aussi! s'écria Julien; et toute l'amère jalousie d'un
amant délaissé éclatait dans ce mot. Mathilde en jugea ainsi, et n'en fut point
offensée.
Elle continua à torturer Julien, en lui détaillant ses sentiments d'autrefois de
la façon la plus pittoresque, et avec l'accent de la plus intime vérité. Il
voyait qu'elle peignait ce qu'elle avait sous les yeux. Il avait la douleur de
remarquer qu'en parlant, elle faisait des découvertes dans son propre coeur.
Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.
Soupçonner qu'un rival est aimé est déjà bien cruel, mais se voir avouer en
détail l'amourqu'il inspire par la femme qu'on adore est sans doute le comble
des douleurs.
O combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d'orgueil qui avaient
porté Julien à se préférer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel malheur intime
et senti il s'exagérait leurs plus petits avantages! Avec quelle bonne foi
ardente il se méprisait lui-même!
Mathilde lui semblait adorable, [Variante: un être au-dessus du divin;] toute
parole est faible pour exprimer l'excès de son admiration. En se promenant à
côté d'elle, il regardait à la dérobée ses mains, ses bras, son port de reine.
Il était sur le point de tomber à ses pieds, anéanti d'amour et de malheur, et
en criant: Pitié!
Et cette personne si belle, si supérieure à tout, qui une fois m'a aimé, c'est
M. de Caylus qu'elle aimera sans doute bientôt!
Julien ne pouvait douter de la sincérité de Mlle de La Mole; l'accent de la
vérité était trop évident dans tout ce qu'elle disait. Pour que rien absolument
ne manquât à son malheur, il y eut des moments où, à force de s'occuper des
sentiments qu'elle avait éprouvés une fois pour M. de Caylus, Mathilde en vint à
parler de lui comme si elle l'aimait actuellement. Certainement il y avait de
l'amour dans son accent, Julien le voyait nettement.
L'intérieur de sa poitrine eût été inondé de plomb fondu qu'il eût moins
souffert. Comment, arrivé à cet excès de malheur, le pauvre garçon eût-il pu
deviner que c'était parce qu'elle parlait à lui, que Mlle de La Mole trouvait
tant de plaisir à repenser aux velléités d'amour qu'elle avait éprouvées jadis
pour M. de Caylus ou M. de Luz?
Rien ne saurait exprimer les angoisses de Julien. Il écoutait les confidences
détaillées de l'amour éprouvé pour d'autres dans cette même allée de tilleuls
où, si peu de jours auparavant, il attendait qu'une heure sonnât pour pénétrer
dans sa chambre. Un être humain ne peut soutenir le malheur à un plus haut
degré.
Ce genre d'intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantôt semblait
rechercher, tantôt ne fuyait pas les occasions de lui parler; et le sujet de
conversation auquel ils semblaient tous deux revenir avec une sorte de volupté
cruelle, c'était le récit des sentiments qu'elle avait éprouvés pour d'autres:
elle lui racontait les lettres qu'elle avait écrites, elle lui en rappelait
jusqu'aux paroles, elle lui récitait des phrases entières. Les derniers
jours,elle semblait contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses
douleurs étaient une vive jouissance pour elle. [Variante : pour elle; elle y
voyait la faiblesse de son tyran, elle pouvait donc se permettre de l'aimer.]
On voit que Julien n'avait aucune expérience de la vie, il n'avait pas même lu
de romans; s'il eût été un peu moins gauche et qu'il eût dit avec quelque
sang-froid à cette jeune fille, par lui si adorée et qui lui faisait des
confidences si étranges: Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces
messieurs, c'est pourtant moi que vous aimez...
Peut-être eût-elle été heureuse d'être devinée; du moins le succès eût-il
dépendu entièrement de la grâce avec laquelle Julien eût exprimé cette idée, et
du moment qu'il eût choisi. Dans tous les cas il sortait bien, et avec avantage
pour lui, d'une situation qui allait devenir monotone aux yeux de Mathilde.
-- Et vous ne m'aimez plus, moi qui vous adore! lui dit un jour [Variante:,
après une longue promenade,] Julien éperdu d'amour et de malheur.
Cette sottise était à peu près la plus grande qu'il pût commettre.
Ce mot détruisit en un clin d'oeil tout le plaisir que Mlle de La Mole trouvait
à lui parler de l'état de son coeur. Elle commençait à s'étonner qu'après ce qui
s'était passé il ne s'offensât pas de ses récits; elle allait jusqu'à
s'imaginer, au moment où il lui tint ce sot propos, que peut-être il ne l'aimait
plus. La fierté a sans doute éteint son amour, se disait-elle. Il n'est pas
homme à se voir impunément préférer des êtres comme Caylus, de Luz, Croisenois,
qu'il avoue lui être tellement supérieurs. Non, je ne le verrai plus à mes
pieds!
Les jours précédents, dans la naïveté de son malheur, Julien lui faisait un
éloge passionné des brillantes qualités de ces messieurs; il allait jusqu'à les
exagérer. Cette nuance n'avait point échappé à Mlle de La Mole, elle en était
étonnée, mais n'en devinait point la cause. L'âme frénétique de Julien, en
louant un rival qu'il croyait aimé, sympathisait avec son bonheur.
Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant: Mathilde,
sûre d'être aimée, le méprisa parfaitement.
Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le quitta, et
son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée au salon, de toute
la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain, ce mépris occupait tout son
coeur; il n'était plus question du mouvement qui, pendant huit jours, lui avait
fait trouver tant de plaisir à traiter Julien comme l'ami le plus intime; sa vue
lui était désagréable. La sensation de Mathilde alla jusqu'au dégoût; rien ne
saurait exprimer l'excès du mépris qu'elle éprouvait en le rencontrant sous ses
yeux.
Julien n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé, dans le coeur de
Mathilde, mais il [Variante: sa vanité clairvoyante] discerna le mépris. Il eut
le bon sens de ne paraître devant elle que le plus rarement possible, et jamais
ne la regarda.
Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu'il se priva en quelque sorte de sa
présence. Il crut sentir que son malheur s'en augmentait encore. Le courage d'un
coeur d'homme ne peut aller plus loin, se disait-il. Il passait sa vie à une
petite fenêtre dans les combles de l'hôtel; la persienne en était fermée avec
soin, et de là du moins il pouvait apercevoir Mlle de La Mole quand elle
paraissait au jardin.
Que devenait-il quand après dîner il la voyait se promener avec M. de Caylus, M.
de Luz ou tel autre pour qui elle lui avait avoué quelque velléité d'amour
autrefois éprouvée?
Julien n'avait pas l'idée d'une telle intensité de malheur; il était sur le
point de jeter des cris; cette âme si ferme était enfin bouleversée de fond en
comble.
Toute pensée étrangère à Mlle de La Mole lui était devenue odieuse; il était
incapable d'écrire les lettres les plus simples.
-- Vous êtes fou, lui dit [Variante: un matin] le marquis.
Julien, tremblant d'être deviné, parla de maladie et parvint à se faire croire.
Heureusement pour lui, le marquis le plaisanta à dîner sur son prochain voyage:
Mathilde comprit qu'il pouvait être fort long. Il y avait déjà plusieurs jours
que Julien la fuyait, et les jeunes gens si brillants qui avaient tout ce qui
manquait à cet être si pâle et si sombre, autrefois aimé d'elle, n'avaient plus
le pouvoir de la tirer de sa rêverie.
Une fille ordinaire, se disait-elle, eût cherché l'homme qu'elle préfère parmi
ces jeunes gens qui attirent tous les regards dans un salon; mais un des
caractères du génie est de ne pas traîner sa pensée dans l'ornière tracée par le
vulgaire.
Compagne d'un homme tel que Julien, auquel il ne manque que de la fortune que
j'ai, j'exciterai continuellement l'attention, je ne passerai point inaperçue
dans la vie. Bien loin de redouter sans cesse une révolution comme mes cousines,
qui de peur du peuple n'osent pas gronder un postillon qui les mène mal, je
serai sûre de jouer un rôle et un grand rôle, car l'homme que j'ai choisi a du
caractère et une ambition sans bornes. Que lui manque-t-il? des amis, de
l'argent? Je lui en donne. Mais sa pensée traitait un peu Julien en être
inférieur dont on se fait quand on veut. [Variante: fait la fortune quand et
comment on veut et de l'amour duquel on ne se permet pas même de douter.]
CHAPITRE XIX
L'OPÉRA BOUFFE
O how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day;
Which now shows all the beauty of the sun
And by and by a cloud takes all away!
SHAKESPEARE.
Occupée de l'avenir et du rôle singulier qu'elle espérait, Mathilde en vint
bientôt jusqu'à regretter les discussions sèches et métaphysiques qu'elle avait
souvent avec Julien. Fatiguée de si hautes pensées, quelquefois aussi elle
regrettait les moments de bonheur qu'elle avait trouvés auprès de lui; ces
derniers souvenirs ne paraissaient point sans remords, elle en était accablée
dans de certains moments.
Mais si l'on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d'une fille telle que
moi de n'oublier ses devoirs que pour un homme de mérite; on ne dira point que
ce sont ses jolies moustaches ni sa grâce à monter à cheval qui m'ont séduite,
mais ses profondes discussions sur l'avenir qui attend la France, ses idées sur
la ressemblance que les événements qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec
la révolution de 1688 en Angleterre. J'ai été séduite, répondait-elle à ses
remords, je suis une faible femme, mais du moins je n'ai pas été égarée comme
une poupée par les avantages extérieurs.
S'il y a une révolution, pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il pas le rôle de
Roland, et moi celui de Mme Roland? J'aime mieux ce rôle que celui de Mme de
Staël: l'immoralité de la conduite sera un obstacle dans notre siècle.
Certainement on ne me reprochera pas une seconde faiblesse; j'en mourrais de
honte.
Les rêveries de Mathilde n'étaient pas toutes aussi graves, il faut l'avouer,
que les pensées que nous venons de transcrire.
Elle regardait Julien [Variante: à la dérobée], elle trouvait une grâce
charmante à ses moindres actions.
Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue à détruire chez lui jusqu'à la plus
petite idée qu'il a des droits.
L'air de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre garçon m'a dit ce
mot d'amour [Variante: naïf, au jardin], il y a huit jours, le prouve de reste;
il faut convenir que j'ai été bien extraordinaire de me fâcher d'un mot où
brillaient tant de respect, tant de passion. Ne suis-je pas sa femme? Son mot
était naturel, et, il faut l'avouer, il était bien aimable. Julien m'aimait
encore après des conversations éternelles dans lesquelles je ne lui avais parlé,
et avec bien de la cruauté, j'en conviens, que des velléités d'amour que l'ennui
de la vie que je mène m'avait inspirées pour ces jeunes gens de la société
desquels il est si jaloux. Ah! s'il savait combien ils sont peu dangereux pour
moi! combien auprès de lui ils me semblent étiolés et tous copies les uns des
autres.
En faisant ces réflexions, Mathilde [Variante: , pour se donner une contenance
aux yeux de sa mère qui la regardait,] traçait au hasard des traits de crayon
sur une feuille de son album. Un des profils qu'elle venait d'achever l'étonna,
la ravit: il ressemblait à Julien d'une manière frappante. C'est la voix du
ciel! Voilà un des miracles de l'amour, s'écria-t-elle avec transport: sans m'en
douter je fais son portrait.
Elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferma, [Variante: prit des couleurs,]
s'appliqua beaucoup, chercha sérieusement à faire le portrait de Julien, mais
elle ne put réussir; le profil tracé au hasard se trouva toujours le plus
ressemblant; Mathilde en fut enchantée, elle y vit une preuve évidente de grande
passion.
Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise la fit appeler pour
aller à l'Opéra italien. Elle n'eut qu'une idée, chercher Julien des yeux pour
le faire engager par sa mère à les accompagner.
Il ne parut point; ces dames n'eurent que des êtres vulgaires dans leur loge.
Pendant tout le premier acte de l'opéra, Mathilde rêva à l'homme qu'elle aimait
avec les transports de la passion la plus vive; mais au second acte une maxime
d'amour chantée, il faut l'avouer, sur une mélodie digne de Cimarosa, pénétra
son coeur. L'héroïne de l'opéra disait: Il faut me punir de l'excès d'adoration
que je sens pour lui, je l'aime trop!
Du moment qu'elle eut entendu cette cantilène sublime, tout ce qui existait au
monde disparut pour Mathilde. On lui parlait, elle ne répondait pas; sa mère la
grondait, à peine pouvait-elle prendre sur elle de la regarder. Son extase
arriva à un état d'exaltation et de passion comparable aux mouvements les plus
violents que depuis quelques jours Julien avait éprouvés pour elle. La
cantilène, pleine d'une grâce divine sur laquelle était chantée la maxime qui
lui semblait faire une application si frappante à sa position, occupait tous les
instants où elle ne songeait pas directement à Julien. Grâce à son amour pour la
musique, elle fut ce soir-là comme Mme de Rênal était toujours en pensant à
Julien. L'amour de tête a plus d'esprit sans doute que l'amour vrai, mais il n'a
que des instants d'enthousiasme; il se connaît trop, il se juge sans cesse; loin
d'égarer la pensée, il n'est bâti qu'à force de pensées.
De retour à la maison, quoi que pût dire Mme de La Mole, Mathilde prétendit
avoir la fièvre, et passa une partie de la nuit à répéter cette cantilène sur
son piano. Elle chantait les paroles de l'air célèbre qui l'avait charmée:
Devo punirmi, devo punirmi, Se troppo amai, etc.
Le résultat de cette nuit de folie fut qu'elle crut être parvenue à triompher de
son amour. (Cette page nuira de plus d'une façon au malheureux auteur. Les âmes
glacées l'accuseront d'indécence. Il ne fait point l'injure aux jeunes personnes
qui brillent dans les salons de Paris de supposer qu'une seule d'entre elles
soit susceptible des mouvements de folie qui dégradent le caractère de Mathilde.
Ce personnage est tout à fait d'imagination, et même imaginé bien en dehors des
habitudes sociales qui parmi tous les siècles assureront un rang si distingué à
la civilisation du XIXe siècle.
Ce n'est point la prudence qui manque aux jeunes filles qui ont fait l'ornement
des bals de cet hiver.
Je ne pense pas non plus que l'on puisse les accuser de trop mépriser une
brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui assure une
position agréable dans le monde. Loin de ne voir que de l'ennui dans tous ces
avantages, ils sont en général l'objet des désirs les plus constants, et s'il y
a passion dans les coeurs elle est pour eux.
Ce n'est point l'amour non plus qui se charge de la fortune des jeunes gens
doués de quelque talent comme Julien; ils s'attachent d'une étreinte invincible
à une coterie, et quand la coterie fait fortune, toutes les bonnes choses de la
société pleuvent sur eux. Malheur à l'homme d'étude qui n'est d'aucune coterie,
on lui reprochera jusqu'à de petits succès fort incertains, et la haute vertu
triomphera en le volant. Eh, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur
une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange
des bourbiers de la route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par
vous accusé d'être immoral! Son miroir montre la fange, et vous accusez le
miroir! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore
l'inspecteur des routes qui laisse l'eau croupir et le bourbier se former.
Maintenant qu'il est bien convenu que le caractère de Mathilde est impossible
dans notre siècle, non moins prudent que vertueux, je crains moins d'irriter en
continuant le récit des folies de cette aimable fille.)
Pendant toute la journée du lendemain elle épia les occasions de s'assurer de
son triomphe sur sa folle passion. Son grand but fut de déplaire en tout à
Julien; mais aucun de ses mouvements ne lui échappa.
Julien était trop malheureux et surtout trop agité pour deviner une manoeuvre de
passion aussi compliquée, encore moins put-il voir tout ce qu'elle avait de
favorable pour lui: il en fut la victime; jamais peut-être son malheur n'avait
été aussi excessif. Ses actions étaient tellement peu sous la direction de son
esprit, que si quelque philosophe chagrin lui eût dit: « Songez à profiter
rapidement des dispositions qui vont vous être favorables; dans ce genre d'amour
de tête, que l'on voit à Paris, la même manière d'être ne peut durer plus de
deux jours », il ne l'eût pas compris. Mais quelque exalté qu'il fût, Julien
avait de l'honneur. Son premier devoir était la discrétion; il le comprit.
Demander conseil, raconter son supplice au premier venu eût été un bonheur
comparable à celui du malheureux qui, traversant un désert enflammé, reçoit du
ciel une goutte d'eau glacée. Il connut le péril, il craignit de répondre par un
torrent de larmes à l'indiscret qui l'interrogerait; il s'enferma chez lui.
Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin; quand enfin elle l'eut quitté,
il y descendit; il s'approcha d'un rosier où elleavait pris une fleur.
La nuit était sombre, il put se livrer à tout son malheur sans craindre d'être
vu. Il était évident pour lui que Mlle de La Mole aimait un de ces jeunes
officiers avec qui elle venait de parler si gaiement. Elle l'avait aimé lui,
mais elle avait connu son peu de mérite.
Et en effet, j'en ai bien peu! se disait Julien avec pleine conviction; je suis
au total un être bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour les autres, bien
insupportable à moi-même. Il était mortellement dégoûté de toutes ses bonnes
qualités, de toutes les choses qu'il avait aimées avec enthousiasme; et dans cet
état d' imagination renversée , il entreprenait de juger la vie avec son
imagination. Cette erreur est d'un homme supérieur.
Plusieurs fois l'idée du suicide s'offrit à lui; cette image était pleine de
charmes, c'était comme un repos délicieux; c'était le verre d'eau glacée offert
au misérable qui, dans le désert, meurt de soif et de chaleur.
Ma mort augmentera le mépris qu'elle a pour moi! s'écria-t-il. Quel souvenir je
laisserai!
Tombé dans ce dernier abîme du malheur, un être humain n'a de ressources que le
courage. Julien n'eut pas assez de génie pour se dire: Il faut oser; mais comme
[Variante: le soir,] il regardait la fenêtre de la chambre de Mathilde, il vit à
travers les persiennes qu'elle éteignait sa lumière: il se figurait cette
chambre charmante qu'il avait vue, hélas! une fois en sa vie. Son imagination
n'allait pas plus loin.
Une heure sonna; entendre le son de la cloche et se dire: Je vais monter avec
l'échelle, ne fut qu'un instant.
Ce fut l'éclair du génie, les bonnes raisons arrivèrent en foule. Puis-je être
plus malheureux! se disait-il. Il courut à l'échelle, le jardinier l'avait
enchaînée. A l'aide du chien d'un de ses pistolets, qu'il brisa, Julien, animé
dans ce moment d'une force surhumaine, tordit un des chaînons de la chaîne qui
retenait l'échelle; il en fut maître en peu de minutes, et la plaça contre la
fenêtre de Mathilde.
Elle va se fâcher, m'accabler de mépris, qu'importe? Je lui donne un baiser, un
dernier baiser, je monte chez moi et je me tue...; mes lèvres toucheront sa joue
avant que de mourir!
Il volait en montant l'échelle, il frappe à la persienne ; après quelques
instants Mathilde l'entend, elle veut ouvrir la persienne, l'échelle s'y oppose:
Julien se cramponne au crochet de fer destiné à tenir la persienne ouverte, et,
au risque de se précipiter mille fois, donne une violente secousse à l'échelle
et la déplace un peu. Mathilde peut ouvrir la persienne.
Il se jette dans la chambre plus mort que vif:
-- C'est donc toi! dit-elle en se précipitant dans ses bras...
Qui pourra décrire l'excès du bonheur de Julien? Celui de Mathilde fut presque
égal.
Elle lui parlait contre elle-même, elle se dénonçait à lui.
-- Punis-moi de mon orgueil atroce, lui disait-elle, en le serrant dans ses bras
de façon à l'étouffer; tu es mon maître, je suis ton esclave, il faut que je te
demande pardon à genoux d'avoir voulu me révolter. Elle quittait ses bras pour
tomber à ses pieds. Oui, tu es mon maître, lui disait-elle encore ivre de
bonheur et d'amour; règne à jamais sur moi, punis sévèrement ton esclave quand
elle voudra se révolter.
Dans un autre moment, elle s'arrache de ses bras, allume la bougie, et Julien a
toutes les peines du monde à l'empêcher de se couper tout un côté de ses
cheveux.
-- Je veux me rappeler, lui dit-elle, que je suis ta servante: si jamais un
exécrable orgueil vient m'égarer, montre-moi ces cheveux et dis: Il n'est plus
question d'amour, il ne s'agit pas de l'émotion que votre âme peut éprouver en
ce moment, vous avez juré d'obéir, obéissez sur l'honneur.
Mais il est plus sage de supprimer la description d'un tel degré d'égarement et
de félicité.
La vertu de Julien fut égale à son bonheur.
-- Il faut que je descende par l'échelle, dit-il à Mathilde, quand il vit l'aube
du jour paraître sur les cheminées lointaines du côté de l'orient, au-delà des
jardins. Le sacrifice que je m'impose est digne de vous, je me prive de quelques
heures du plus étonnant bonheur qu'une âme humaine puisse goûter, c'est un
sacrifice que je fais à votre réputation: si vous connaissez mon coeur, vous
comprenez la violence que je me fais. Serez-vous toujours pour moi ce que vous
êtes en ce moment? Mais l'honneur parle, il suffit. Apprenez que, lors de notre
première entrevue, tous les soupçons n'ont pas été dirigés contre les voleurs.
M. de La Mole a fait établir une garde dans le jardin. M. de Croisenois est
environné d'espions, on sait ce qu'il fait chaque nuit...
A cette idée, Mathilde rit aux éclats. Sa mère et une femme de service furent
éveillées ; tout à coup on lui adressa la parole à travers la porte. Julien la
regarda, elle pâlit en grondant la femme de chambre et ne daigna pas adresser la
parole à sa mère.
-- Mais si elles ont l'idée d'ouvrir la fenêtre, elles voient l'échelle! lui dit
Julien.
Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l'échelle et se laissa
glisser plutôt qu'il ne descendit; en un moment il fut à terre.
Trois secondes après, l'échelle était sous l'allée de tilleuls, et l'honneur de
Mathilde sauvé. Julien, revenu à lui, se trouva tout en sang et presque nu, il
s'était blessé en se laissant glisser sans précaution.
L'excès du bonheur lui avait rendu toute l'énergie de son caractère: vingt
hommes se fussent présentés, que les attaquer seul, en cet instant, n'eût été
qu'un plaisir de plus. Heureusement, sa vertu militaire ne fut pas mise à
l'épreuve: il coucha l'échelle à sa place ordinaire; il replaça la chaîne qui la
retenait; il n'oublia point de revenir effacer l'empreinte que l'échelle avait
laissée dans la plate-bande de fleurs exotiques sous la fenêtre de Mathilde.
Comme, dans l'obscurité, il promenait sa main sur la terre molle pour s'assurer
que l'empreinte était entièrement effacée, il sentit tomber quelque chose sur
ses mains, c'était tout un côté des cheveux de Mathilde, qu'elle avait coupé et
qu'elle lui jetait.
Elle était à sa fenêtre.
-- Voilà ce que t'envoie ta servante, lui dit-elle assez haut, c'est le signe
d'une obéissance éternelle. Je renonce à l'exercice de ma raison, sois mon
maître.
Julien, vaincu, fut sur le point d'aller reprendre l'échelle et de remonter chez
elle. Enfin la raison fut la plus forte.
Rentrer du jardin dans l'hôtel n'était pas chose facile. Il réussit à forcer la
porte d'une cave; parvenu dans la maison, il fut obligé d'enfoncer le plus
silencieusement possible la porte de sa chambre. Dans son trouble il avait
laissé, dans la petite chambre qu'il venait d'abandonner si rapidement, jusqu'à
la clef qui était dans la poche de son habit. Pourvu, pensa-t-il, qu'elle songe
à cacher toute cette dépouille mortelle!
Enfin, la fatigue l'emporta sur le bonheur, et comme le soleil se levait, il
tomba dans un profond sommeil.
La cloche du déjeuner eut grand'peine à l'éveiller, il parut à la salle à
manger. Bientôt après Mathilde y entra. L'orgueil de Julien eut un moment bien
heureux en voyant l'amour qui éclatait dans les yeux de cette personne si belle
et environnée de tant d'hommages; mais bientôt sa prudence eut lieu d'être
effrayée.
Sous prétexte du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa coiffure,
Mathilde avait arrangé ses cheveux de façon que Julien pût apercevoir du premier
coup d'oeil toute l'étendue du sacrifice qu'elle avait fait pour lui en les
coupant la nuit précédente. Si une aussi belle figure avait pu être gâtée par
quelque chose, Mathilde y serait parvenue; tout un côté de ses beaux cheveux,
d'un blond cendré, était coupé [Variante: inégalement] à un demi-pouce de la
tête.
A déjeuner, toute la manière d'être de Mathilde répondit à cette première
imprudence. On eût dit qu'elle prenait à tâche de faire savoir à tout le monde
la folle passion qu'elle avait pour Julien. Heureusement, ce jour-là, M. de La
Mole et la marquise étaient fort occupés d'une promotion de cordons bleus, qui
allait avoir lieu, et dans laquelle M. de Chaulnes n'était pas compris. Vers la
fin du repas, il arriva à Mathilde, qui parlait à Julien, de l'appeler mon
maître . Il rougit jusqu'au blanc des yeux.
Soit hasard ou fait exprès de la part de Mlle de La Mole, Mathilde ne fut pas un
instant seule ce jour-là. Le soir, en passant de la salle à manger au salon,
elle trouva pourtant le moment de dire à Julien:
-- [Variante: Tous mes projets sont renversés.] Croirez-vous que ce soit un
prétexte de ma part? Maman vient de décider qu'une de ses femmes s'établira la
nuit dans mon appartement.
Cette journée passa comme un éclair. Julien était au comble du bonheur. Dès sept
heures du matin, le lendemain, il était installé dans la bibliothèque; il
espérait que Mlle de La Mole daignerait y paraître; il lui avait écrit une
lettre infinie.
Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle était ce jour-là
coiffée avec le plus grand soin; un art merveilleux s'était chargé de cacher la
place des cheveux coupés. Elle regarda une ou deux fois Julien, mais avec des
yeux polis et calmes, il n'était plus question de l'appeler mon maître .
L'étonnement de Julien l'empêchait de respirer... Mathilde se reprochait presque
tout ce qu'elle avait fait pour lui.
En y pensant mûrement, elle avait décidé que c'était un être, si ce n'est tout à
fait commun, du moins ne sortant pas assez de la ligne pour mériter toutes les
étranges folies qu'elle avait osées pour lui. Au total, elle ne songeait guère à
l'amour; ce jour-là, elle était lasse d'aimer.
Pour Julien, les mouvements de son coeur furent ceux d'un enfant de seize ans.
Le doute affreux, l'étonnement, le désespoir l'occupèrent tour à tour pendant ce
déjeuner qui lui sembla d'une éternelle durée.
Dès qu'il put décemment se lever de table, il se précipita plutôt qu'il ne
courut à l'écurie, sella lui-même son cheval, et partit au galop; il craignait
de se déshonorer par quelque faiblesse. Il faut que je tue mon coeur à force de
fatigue physique, se disait-il en galopant dans les bois de Meudon. Qu'ai-je
fait, qu'ai-je dit pour mériter une telle disgrâce?
Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd'hui, pensa-t-il en rentrant à
l'hôtel, être mort au physique comme je le suis au moral. Julien ne vit plus,
c'est son cadavre qui s'agite encore.
CHAPITRE XX
LE VASE DU JAPON
Son coeur ne comprend pas d'abord tout l'excès de son malheur; il est plus
troublé qu'ému. Mais à mesure que la raison revient. il sent la profondeur de
son infortune. Tous les plaisirs de la vie se trouvent anéantis pour lui, il ne
peut sentir que les vives pointes du désespoir qui le déchire. Mais à quoi bon
parler de douleur physique? Quelle douleur sentie par le corps seulement est
comparable à celle-ci?
JEAN PAUL.
On sonnait le dîner, Julien n'eut que le temps de s'habiller; il trouva au salon
Mathilde, qui faisait des instances à son frère et à M. de Croisenois pour les
engager à ne pas aller passer la soirée à Suresnes, chez madame la maréchale de
Fervaques.
Il eût été difficile d'être plus séduisante et plus aimable pour eux. Après
dîner parurent MM. de Luz, de Caylus et plusieurs de leurs amis. On eût dit que
mademoiselle de La Mole avait repris, avec le culte de l'amitié fraternelle,
celui des convenances les plus exactes. Quoique le temps fût charmant ce
soir-là, elle insista pour ne pas aller au jardin; elle voulut que l'on ne
s'éloignât pas de la bergère où madame de La Mole était placée. Le canapé bleu
fut le centre du groupe, comme en hiver.
Mathilde avait de l'humeur contre le jardin, ou du moins il lui semblait
parfaitement ennuyeux: il était lié au souvenir de Julien.
Le malheur diminue l'esprit. Notre héros eut la gaucherie de s'arrêter auprès de
cette petite chaise de paille, qui jadis avait été témoin de triomphes si
brillants. Aujourd'hui personne ne lui adressa la parole; sa présence était
comme inaperçue et pire encore. Ceux des amis de mademoiselle de La Mole, qui
étaient placés près de lui à l'extrémité du canapé, affectaient en quelque sorte
de lui tourner le dos, du moins il en eut l'idée.
C'est une disgrâce de cour, pensa-t-il. Il voulut étudier un instant les gens
qui prétendaient l'accabler de leur dédain.
L'oncle de M. de Luz avait une grande charge auprès du roi, d'où il résultait
que ce bel officier plaçait au commencement de sa conversation, avec chaque
interlocuteur qui survenait, cette particularité piquante: son oncle s'était mis
en route à sept heures pour Saint-Cloud, et le soir il comptait y coucher. Ce
détail était amené avec toute l'apparence de la bonhomie, mais toujours il
arrivait.
En observant M. de Croisenois avec l'oeil sévère du malheur, Julien remarqua
l'extrême influence que cet aimable et bon jeune homme supposait aux causes
occultes. C'était au point qu'il s'attristait et prenait de l'humeur s'il voyait
attribuer un événement un peu important à une cause simple et toute naturelle.
Il y a là un peu de folie, se dit Julien. Ce caractère a un rapport frappant
avec celui de l'empereur Alexandre tel que me l'a décrit le prince Korasoff.
Durant la première année de son séjour à Paris, le pauvre Julien sortant du
séminaire, ébloui par les grâces pour lui si nouvelles de tous ces aimables
jeunes gens, n'avait pu que les admirer. Leur véritable caractère commençait
seulement à se dessiner à ses yeux.
Je joue ici un rôle indigne, pensa-t-il tout à coup. Il s'agissait de quitter sa
petite chaise de paille d'une façon qui ne fût pas trop gauche. Il voulut
inventer, il demandait quelque chose de nouveau à une imagination tout occupée
ailleurs. Il fallait avoir recours à la mémoire, la sienne était, il faut
l'avouer, peu riche en ressources de ce genre; le pauvre garçon avait encore
bien peu d'usage, aussi fut-il d'une gaucherie parfaite et remarquée de tous
lorsqu'il se leva pour quitter le salon. Le malheur était trop évident dans
toute sa manière d'être. Il jouait depuis trois quarts d'heure le rôle d'un
importun subalterne auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu'on pense
de lui.
Les observations critiques qu'il venait de faire sur ses rivaux l'empêchèrent
toutefois de prendre son malheur trop au tragique; il avait, pour soutenir sa
fierté, le souvenir de ce qui s'était passé l'avant-veille. Quels que soient
leurs avantages sur moi, pensait-il en entrant seul au jardin, Mathilde n'a été
pour aucun d'eux ce que deux fois dans ma vie elle a daigné être pour moi.
Sa sagesse n'alla pas plus loin. Il ne comprenait nullement le caractère de la
personne singulière que le hasard venait de rendre maîtresse absolue de tout son
bonheur.
Il s'en tint la journée suivante à tuer de fatigue lui et son cheval. Il
n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canapé bleu, auquel Mathilde était
fidèle. Il remarqua que le comte Norbert ne daignait pas même le regarder en le
rencontrant dans la maison. Il doit se faire une étrange violence, pensa-t-il,
lui naturellement si poli.
Pour Julien, le sommeil eût été le bonheur. En dépit de la fatigue physique, des
souvenirs trop séduisants commençaient à envahir toute son imagination. Il n'eut
pas le génie de voir que par ses grandes courses à cheval dans les bois des
environs de Paris, n'agissant que sur lui-même et nullement sur le coeur ou sur
l'esprit de Mathilde, il laissait au hasard la disposition de son sort.
Il lui semblait qu'une chose apporterait à sa douleur un soulagement infini ce
serait de parler à Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il lui dire?
C'est à quoi, un matin à sept heures, il rêvait profondément lorsque tout à coup
il la vit entrer dans la bibliothèque.
-- Je sais, monsieur, que vous désirez me parler.
-- Grand Dieu! qui vous l'a dit?
-- Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d'honneur, vous pouvez me
perdre, ou du moins le tenter; mais ce danger, que je ne crois pas réel, ne
m'empêchera certainement pas d'être sincère. Je ne vous aime plus, monsieur, mon
imagination folle m'a trompée...
A ce coup terrible, éperdu d'amour et de malheur, Julien essaya de se justifier.
Rien de plus absurde. Se justifie-t-on de déplaire? Mais la raison n'avait plus
aucun empire sur ses actions. Un instinct aveugle le poussait à retarder la
décision de son sort. Il lui semblait que tant qu'il parlait, tout n'était pas
fini. Mathilde n'écoutait pas ses paroles, leur son l'irritait, elle ne
concevait pas qu'il eût l'audace de l'interrompre.
Les remords de la vertu et ceux de l'orgueil la rendaient ce matin-là également
malheureuse. Elle était en quelque sorte anéantie par l'affreuse idée d'avoir
donné des droits sur elle à un petit abbé, fils d'un paysan. C'est à peu près,
se disait-elle dans les moments où elle s'exagérait son malheur, comme si
j'avais à me reprocher une faiblesse pour un des laquais.
Dans les caractères hardis et fiers, il n'y a qu'un pas de la colère contre
soi-même à l'emportement contre les autres; les transports de fureur sont dans
ce cas un plaisir vif.
En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d'accabler Julien des marques de
mépris les plus excessives. Elle avait infiniment d'esprit, et cet esprit
triomphait dans l'art de torturer les amours-propres et de leur infliger des
blessures cruelles.
Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumis à l'action d'un
esprit supérieur animé contre lui de la haine la plus violente. Loin de songer
le moins du monde à se défendre en cet instant, il en vint à se mépriser
soi-même. En s'entendant accabler de marques de mépris si cruelles, et calculées
avec tant d'esprit pour détruire toute bonne opinion qu'il pouvait avoir de soi,
il lui semblait que Mathilde avait raison, et qu'elle n'en disait pas assez.
Pour elle, elle trouvait un plaisir d'orgueil délicieux à punir ainsi elle et
lui de l'adoration qu'elle avait sentie quelques jours auparavant.
Elle n'avait pas besoin d'inventer et de penser pour la première fois les choses
cruelles qu'elle lui adressait avec tant de complaisance. Elle ne faisait que
répéter ce que depuis huit jours disait dans son coeur l'avocat du parti
contraire à l'amour.
Chaque mot centuplait l'affreux malheur de Julien. Il voulut fuir, Mlle de La
Mole le retint par le bras avec autorité.
-- Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez très haut, on vous entendra de
la pièce voisine.
-- Qu'importe! reprit fièrement Mlle de La Mole, qui osera dire qu'on m'entend?
Je veux guérir à jamais votre petit amour-propre des idées qu'il a pu se figurer
sur mon compte.
Lorsque Julien put sortir de la bibliothèque, il était tellement étonné, qu'il
en sentait moins son malheur. Eh bien! elle ne m'aime plus, se répétait-il en se
parlant tout haut comme pour s'apprendre sa position. Il paraît qu'elle m'a aimé
huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute la vie.
Est-il bien possible, elle n'était rien! rien pour mon coeur, il y a si peu de
jours!
Les jouissances d'orgueil inondaient le coeur de Mathilde; elle avait donc pu
rompre à tout jamais! Triompher si complètement d'un penchant si puissant la
rendrait parfaitement heureuse. Ainsi ce petit monsieur comprendra, et une fois
pour toutes, qu'il n'a et n'aura jamais aucun empire sur moi. Elle était si
heureuse, que réellement elle n'avait plus d'amour en ce moment.
Après une scène aussi atroce, aussi humiliante, chez un être moins passionné que
Julien, l'amour fût devenu impossible. Sans s'écarter un seul instant de ce
qu'elle se devait à elle-même, Mlle de La Mole lui avait adressé de ces choses
désagréables, tellement bien calculées, qu'elles peuvent paraître une vérité,
même quand on s'en souvient de sang-froid.
La conclusion que Julien tira dans le premier moment d'une scène si étonnante
fut que Mathilde avait un orgueil infini. Il croyait fermement que tout était
fini à tout jamais entre eux, et cependant le lendemain, au déjeuner, il fut
gauche et timide devant elle. C'était un défaut qu'on n'avait pu lui reprocher
jusque-là. Dans les petites comme dans les grandes choses, il savait nettement
ce qu'il devait et voulait faire, et l'exécutait.
Ce jour-là, après le déjeuner, comme Mme de La Mole lui demandait une brochure
séditieuse et pourtant assez rare, que le matin son curé lui avait apportée en
secret, Julien, en la prenant sur une console, fit tomber un vieux vase de
porcelaine bleu, laid au possible.
Mme de La Mole se leva en jetant un cri de détresse et vint considérer de près
les ruines de son vase chéri. C'était du vieux japon, disait-elle, il me venait
de ma grand'tante abbesse de Chelles; c'était un présent des Hollandais au duc
d'Orléans régent qui l'avait donné à sa fille...
Mathilde avait suivi le mouvement de sa mère, ravie de voir brisé ce vase bleu
qui lui semblait horriblement laid. Julien était silencieux et point trop
troublé; il vit Mlle de La Mole tout près de lui.
-- Ce vase, lui dit-il, est à jamais détruit, ainsi en est-il d'un sentiment qui
fut autrefois le maître de mon coeur; je vous prie d'agréer mes excuses de
toutes les folies qu'il m'a fait faire; et il sortit.
-- On dirait en vérité, dit Mme de La Mole comme il s'en allait, que ce M. Sorel
est fier et content de ce qu'il vient de faire.
Ce mot tomba directement sur le coeur de Mathilde. Il est vrai, se dit-elle, ma
mère a deviné juste, tel est le sentiment qui l'anime. Alors seulement cessa la
joie de la scène qu'elle lui avait faite la veille. Eh bien, tout est fini, se
dit-elle avec un calme apparent; il me reste un grand exemple, cette erreur est
affreuse, humiliante! elle me vaudra la sagesse pour tout le reste de la vie.
Que n'ai-je dit vrai? pensait Julien, pourquoi l'amour que j'avais pour cette
folle me tourmente-t-il encore?
Cet amour, loin de s'éteindre comme il l'espérait, fit des progrès rapides. Elle
est folle, il est vrai, se disait-il, en est-elle moins adorable? Est-il
possible d'être plus jolie? Tout ce que la civilisation la plus élégante peut
présenter de vifs plaisirs, n'était-il pas réuni comme à l'envi chez Mlle de La
Mole? Ces souvenirs de bonheur passé s'emparaient de Julien, et détruisaient
rapidement tout l'ouvrage de la raison.
La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre; ses essais sévères ne
font qu'en augmenter le charme.
Vingt-quatre heures après la rupture du vase de vieux japon, Julien était
décidément l'un des hommes les plus malheureux.
CHAPITRE XXI
LA NOTE SECRÈTE
Car tout ce que je raconte, je l'ai vu; et si j'ai pu me tromper en le
voyant, bien certainement je ne vous trompe point en vous le disant.
Lettre à l'Auteur.
Le marquis le fit appeler; M. de La Mole semblait rajeuni, son oeil était
brillant.
-- Parlons un peu de votre mémoire, dit-il à Julien, on dit qu'elle est
prodigieuse! Pourriez-vous apprendre par coeur quatre pages et aller les réciter
à Londres? mais sans changer un mot!...
Le marquis chiffonnait avec humeur La Quotidienne du jour, et cherchait
en vain à dissimuler un air fort sérieux et que Julien ne lui avait jamais vu,
même lorsqu'il était question du procès Frilair.
Julien avait déjà assez d'usage pour sentir qu'il devait paraître tout à fait
dupe du ton léger qu'on lui montrait.
-- Ce numéro de La Quotidienne n'est peut-être pas fort amusant; mais, si
monsieur le marquis le permet, demain matin j'aurai l'honneur de le lui réciter
tout entier.
-- Quoi! même les annonces?
-- Fort exactement, et sans qu'il y manque un mot.
-- M'en donnez-vous votre parole? reprit le marquis avec une gravité soudaine.
-- Oui, monsieur, la crainte d'y manquer pourrait seule troubler ma mémoire.
-- C'est que j'ai oublié de vous faire cette question hier: je ne vous demande
pas votre serment de ne jamais répéter ce que vous allez entendre; je vous
connais trop pour vous faire cette injure. J'ai répondu de vous, je vais vous
mener dans un salon où se réuniront douze personnes; vous tiendrez note de ce
que chacun dira.
Ne soyez pas inquiet, ce ne sera point une conversation confuse, chacun parlera
à son tour, je ne veux pas dire avec ordre, ajouta le marquis en reprenant l'air
fin et léger qui lui était si naturel. Pendant que nous parlerons, vous écrirez
une vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec moi, nous réduirons ces vingt
pages à quatre. Ce sont ces quatre pages que vous me réciterez demain matin au
lieu de tout le numéro de La Quotidienne . Vous partirez aussitôt après;
il faudra courir la poste comme un jeune homme qui voyage pour ses plaisirs.
Votre but sera de n'être remarqué de personne. Vous arriverez auprès d'un grand
personnage. Là, il vous faudra plus d'adresse. Il s'agit de tromper tout ce qui
l'entoure; car parmi ses secrétaires, parmi ses domestiques, il y a des gens
vendus à nos ennemis, et qui guettent nos agents au passage pour les
intercepter.
Vous aurez une lettre de recommandation insignifiante.
Au moment où Son Excellence vous regardera, vous tirerez ma montre que voici et
que je vous prête pour le voyage. Prenez-la sur vous, c'est toujours autant de
fait, donnez-moi la vôtre.
Le duc lui-même daignera écrire sous votre dictée les quatre pages que vous
aurez apprises par coeur.
Cela fait, mais non plus tôt, remarquez bien, vous pourrez, si Son Excellence
vous interroge, raconter la séance à laquelle vous allez assister.
Ce qui vous empêchera de vous ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre Paris et
la résidence du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient pas mieux que de
tirer un coup de fusil à M. l'abbé Sorel. Alors sa mission est finie et je vois
un grand retard; car, mon cher, comment saurons-nous votre mort? Votre zèle ne
peut pas aller jusqu'à nous en faire part.
Courez sur-le-champ acheter un habillement complet, reprit le marquis d'un air
sérieux. Mettez-vous à la mode d'il y a deux ans. Il faut ce soir que vous ayez
l'air peu soigné. En voyage, au contraire, vous serez comme à l'ordinaire. Cela
vous surprend, votre méfiance devine? Oui, mon ami, un des vénérables
personnages que vous allez entendre opiner est fort capable d'envoyer des
renseignements, au moyen desquels on pourra bien vous donner au moins de
l'opium, le soir, dans quelque bonne auberge où vous aurez demandé à souper.
-- Il vaut mieux, dit Julien, faire trente lieues de plus et ne pas prendre la
route directe. Il s'agit de Rome, je suppose...
Le marquis prit un air de hauteur et de mécontentement que Julien ne lui avait
pas vu à ce point depuis Bray-le-Haut.
-- C'est ce que vous saurez, monsieur, quand je jugerai à propos de vous le
dire. Je n'aime pas les questions.
-- Ceci n'en était pas une, reprit Julien avec effusion; je vous le jure,
monsieur, je pensais tout haut, je cherchais dans mon esprit la route la plus
sûre.
--Oui, il paraît que votre esprit était bien loin. N'oubliez jamais qu'un
ambassadeur, et de votre âge encore, ne doit pas avoir l'air de forcer la
confiance.
Julien fut très mortifié, il avait tort. Son amour-propre cherchait une excuse
et ne la trouvait pas.
-- Comprenez donc, ajouta M. de La Mole, que toujours on en appelle à son coeur
quand on a fait quelque sottise.
Une heure après, Julien était dans l'antichambre du marquis avec une tournure
subalterne, des habits antiques, une cravate d'un blanc douteux, et quelque
chose de cuistre dans toute l'apparence.
En le voyant, le marquis éclata de rire, et alors seulement la justification de
Julien fut complète.
Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole, à qui se fier? et
cependant quand on agit, il faut se fier à quelqu'un. Mon fils et ses brillants
amis de même acabit ont du coeur, de la fidélité pour cent mille; s'il fallait
se battre, ils périraient sur les marches du trône, ils savent tout... excepté
ce dont on a besoin dans le moment. Du diable si je vois un d'entre eux qui
puisse apprendre par coeur quatre pages et faire cent lieues sans être dépisté.
Norbert saurait se faire tuer comme ses aïeux, c'est aussi le mérite d'un
conscrit...
Le marquis tomba dans une rêverie profonde: Et encore se faire tuer, dit-il avec
un soupir, peut-être ce Sorel le saurait-il aussi bien que lui...
-- Montons en voiture, dit le marquis comme pour chasser une idée importune.
-- Monsieur, dit Julien, pendant qu'on m'arrangeait cet habit, j'ai appris par
coeur la première page de La Quotidienne d'aujourd'hui.
Le marquis prit le journal. Julien récita sans se tromper d'un seul mot. Bon,
dit le marquis, fort diplomate ce soir-là; pendant ce temps ce jeune homme ne
remarque pas les rues par lesquelles nous passons.
Ils arrivèrent dans un grand salon d'assez triste apparence, en partie boisé et
en partie tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais renfrogné
achevait d'établir une grande table à manger, qu'il changea plus tard en table
de travail, au moyen d'un immense tapis vert tout taché d'encre, dépouille de
quelque ministère.
Le maître de la maison était un homme énorme, dont le nom ne fut point prononcé;
Julien lui trouva la physionomie et l'éloquence d'un homme qui digère.
Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout de la table. Pour se
donner une contenance, il se mit à tailler des plumes. Il compta du coin de
l'oeil sept interlocuteurs, mais Julien ne les apercevait que par le dos. Deux
lui parurent adresser la parole à M. de La Mole sur le ton de l'égalité, les
autres semblaient plus ou moins respectueux.
Un nouveau personnage entra sans être annoncé. Ceci est singulier, pensa Julien,
on n'annonce point dans ce salon. Est-ce que cette précaution serait prise en
mon honneur? Tout le monde se leva pour recevoir le nouveau venu. Il portait la
même décoration extrêmement distinguée que trois autres des personnes qui
étaient déjà dans le salon. On parlait assez bas. Pour juger le nouveau venu,
Julien en fut réduit à ce que pouvaient lui apprendre ses traits et sa tournure.
Il était court et épais, haut en couleur, l'oeil brillant et sans expression
autre qu'une méchanceté de sanglier.
L'attention de Julien fut vivement distraite par l'arrivée presque immédiate
d'un être tout différent. C'était un grand homme, très maigre, et qui portait
trois ou quatre gilets. Son oeil était caressant, son geste poli.
C'est toute la physionomie du vieil évêque de Besançon, pensa Julien. Cet homme
appartenait évidemment à l'Eglise, il n'annonçait pas plus de cinquante à
cinquante-cinq ans, on ne pouvait pas avoir l'air plus paterne.
Le jeune évêque d'Agde parut, il eut l'air fort étonné quand, faisant la revue
des présents, ses yeux arrivèrent à Julien. Il ne lui avait pas adressé la
parole depuis la cérémonie de Bray-le-Haut. Son regard surpris embarrassa et
irrita Julien. Quoi donc! se disait celui-ci, connaître un homme me
tournera-t-il toujours à malheur? Tous ces grands seigneurs que je n'ai jamais
vus ne m'intimident nullement, et le regard de ce jeune évêque me glace! Il faut
convenir que je suis un être bien singulier et bien malheureux.
Un petit homme extrêmement noir entra bientôt avec fracas, et se mit à parler
dès la porte; il avait le teint jaune et l'air un peu fou. Dès l'arrivée de ce
parleur impitoyable, des groupes se formèrent, apparemment pour éviter l'ennui
de l'écouter.
En s'éloignant de la cheminée, on se rapprochait du bas bout de la table, occupé
par Julien. Sa contenance devenait de plus en plus embarrassée; car enfin,
quelque effort qu'il fît, il ne pouvait pas ne pas entendre, et quelque peu
d'expérience qu'il eût, il comprenait toute l'importance des choses dont on
parlait sans aucun déguisement; et combien les hauts personnages qu'il avait
apparemment sous les yeux devaient tenir à ce qu'elles restassent secrètes!
Déjà, le plus lentement possible, Julien avait taillé une vingtaine de plumes;
cette ressource allait lui manquer. Il cherchait en vain un ordre dans les yeux
de M. de La Mole; le marquis l'avait oublié.
Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant ses plumes; mais des
gens à physionomie aussi médiocre, et chargés par d'autres ou par eux-mêmes
d'aussi grands intérêts, doivent être fort susceptibles. Mon malheureux regard a
quelque chose d'interrogatif et de peu respectueux, qui sans doute les
piquerait. Si je baisse décidément les yeux, j'aurai l'air de faire collection
de leurs paroles.
Son embarras était extrême, il entendait de singulières choses.
CHAPITRE XXII
LA DISCUSSION
La république -- pour un, aujourd'hui, qui sacrifierait tout au bien public,
il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que leurs jouissances, leur vanité.
On est considéré, à Paris, à cause de sa voiture et non à cause de
sa vertu.
NAPOLÉON, Mémorial.
Le laquais entra précipitamment en disant:
-- Monsieur le duc de***.
-- Taisez-vous, vous n'êtes qu'un sot, dit le duc en entrant.
Il dit si bien ce mot, et avec tant de majesté, que, malgré lui, Julien pensa
que savoir se fâcher contre un laquais était toute la science de ce grand
personnage. Julien leva les yeux et les baissa aussitôt. Il avait si bien deviné
la portée du nouvel arrivant, qu'il trembla que son regard ne fût une
indiscrétion.
Ce duc était un homme de cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant par
ressorts. Il avait la tête étroite, avec un grand nez, et un visage busqué et
tout en avant; il eût été difficile d'avoir l'air plus noble et plus
insignifiant. Son arrivée détermina l'ouverture de la séance.
Julien fut vivement interrompu dans ses observations physiognomoniques par la
voix de M. de La Mole.
-- Je vous présente M. l'abbé Sorel, disait le marquis; il est doué d'une
mémoire étonnante; il n'y a qu'une heure que je lui ai parlé de la mission dont
il pouvait être honoré, et, afin de donner une preuve de sa mémoire, il a appris
par coeur la première page de La Quotidienne .
-- Ah! les nouvelles étrangères de ce pauvre N..., dit le maître de la maison.
Il prit le journal avec empressement, et regardant Julien d'un air plaisant, à
force de chercher à être important:
-- Parlez, monsieur, lui dit-il.
Le silence était profond, tous les yeux fixés sur Julien; il récita si bien,
qu'au bout de vingt lignes: Il suffit, dit le duc. Le petit homme au regard de
sanglier s'assit. Il était le président, car à peine en place, il montra à
Julien une table de jeu, et lui fit signe de l'apporter auprès de lui. Julien
s'y établit avec ce qu'il faut pour écrire. Il compta douze personnes assises
autour du tapis vert.
-- Monsieur Sorel, dit le duc, retirez-vous dans la pièce voisine, on vous fera
appeler.
Le maître de la maison prit l'air fort inquiet: Les volets ne sont pas fermés,
dit-il à demi bas à son voisin. -- Il est inutile de regarder par la fenêtre,
cria-t-il sottement à Julien. --Me voici fourré dans une conspiration tout au
moins, pensa celui-ci. Heureusement, elle n'est pas de celles qui conduisent en
place de Grève. Quand il y aurait du danger, je dois cela et plus encore au
marquis. Heureux s'il m'était donné de réparer tout le chagrin que mes folies
peuvent lui causer un jour!
Tout en pensant à ses folies et à son malheur, il regardait les lieux de façon à
ne jamais les oublier. Il se souvint alors seulement qu'il n'avait point entendu
le marquis dire au laquais le nom de la rue, et le marquis avait fait prendre un
fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.
Longtemps Julien fut laissé à ses réflexions. Il était dans un salon tendu en
velours rouge avec de larges galons d'or. Il y avait sur la console un grand
crucifix en ivoire, et sur la cheminée, le livre Du Pape , de M. de
Maistre, doré sur tranches, et magnifiquement relié. Julien l'ouvrit pour ne pas
avoir l'air d'écouter. De moment en moment on parlait très haut dans la pièce
voisine. Enfin, la porte s'ouvrit, on l'appela.
-- Songez, messieurs, disait le président, que de ce moment nous parlons devant
le duc de***. Monsieur, dit-il en montrant Julien, est un jeune lévite, dévoué à
notre sainte cause, et qui redira facilement, à l'aide de sa mémoire étonnante,
jusqu'à nos moindres discours.
La parole est à monsieur, dit-il en indiquant le personnage à l'air paterne, et
qui portait trois ou quatre gilets.
Julien trouva qu'il eût été plus naturel de nommer le monsieur aux gilets. Il
prit du papier et écrivit beaucoup.
(Ici l'auteur eût voulu placer une page de points. Cela aura mauvaise grâce, dit
l'éditeur, et pour un écrit aussi frivole, manquer de grâce, c'est mourir.
-- La politique, reprend l'auteur, est une pierre attachée au cou de la
littérature, et qui, en moins de six mois, la submerge. La politique au milieu
des intérêts d'imagination, c'est un coup de pistolet au milieu d'un concert. Ce
bruit est déchirant sans être énergique. Il ne s'accorde avec le son d'aucun
instrument. Cette politique va offenser mortellement une moitié des lecteurs et
ennuyer l'autre qui l'a trouvée bien autrement spéciale et énergique dans le
journal du matin...
-- Si vos personnages ne parlent pas politique, reprend l'éditeur, ce ne sont
plus des Français de 1830, et votre livre n'est plus un miroir, comme vous en
avez la prétention...)
Le procès-verbal de Julien avait vingt-six pages; voici un extrait bien pâle;
car il a fallu, comme toujours, supprimer les ridicules dont l'excès eût semblé
odieux ou peu vraisemblable. (Voir la Gazette des Tribunaux .)
L'homme aux gilets et à l'air paterne (c'était un évêque peut-être) souriait
souvent, et alors ses yeux, entourés de paupières flottantes, prenaient un
brillant singulier et une expression moins indécise que de coutume. Ce
personnage, que l'on faisait parler le premier devant le duc (mais quel duc? se
disait Julien), apparemment pour exposer les opinions et faire les fonctions
d'avocat général, parut à Julien tomber dans l'incertitude et l'absence de
conclusions décidées que l'on reproche souvent à ces magistrats. Dans le courant
de la discussion, le duc alla même jusqu'à le lui reprocher.
Après plusieurs phrases de morale et d'indulgente philosophie, l'homme aux
gilets dit:
-- La noble Angleterre, guidée par un grand homme, l'immortel Pitt, a dépensé
quarante milliards de francs pour contrarier la révolution. Si cette assemblée
me permet d'aborder avec quelque franchise une idée triste, l'Angleterre ne
comprit pas assez qu'avec un homme tel que Bonaparte, quand surtout on n'avait à
lui opposer qu'une collection de bonnes intentions, il n'y avait de décisif que
les moyens personnels...
-- Ah! encore l'éloge de l'assassinat! dit le maître de la maison d'un air
inquiet.
-- Faites-nous grâce de vos homélies sentimentales, s'écria avec humeur le
président; son oeil de sanglier brilla d'un éclat féroce. Continuez, dit-il à
l'homme aux gilets. Les joues et le front du président devinrent pourpres.
-- La noble Angleterre, reprit le rapporteur, est écrasée aujourd'hui, car
chaque Anglais, avant de payer son pain, est obligé de payer l'intérêt des
quarante milliards de francs qui furent employés contre les jacobins. Elle n'a
plus de Pitt...
-- Elle a le duc de Wellington, dit un personnage militaire qui prit l'air fort
important.
-- De grâce, silence, messieurs, s'écria le président; si nous disputons encore,
il aura été inutile de faire entrer M. Sorel.
-- On sait que monsieur a beaucoup d'idées, dit le duc d'un air piqué en
regardant l'interrupteur, ancien général de Napoléon.
Julien vit que ce mot faisait allusion à quelque chose de personnel et de fort
offensant. Tout le monde sourit; le général transfuge parut outré de colère.
-- Il n'y a plus de Pitt, messieurs, reprit le rapporteur de l'air découragé
d'un homme qui désespère de faire entendre raison à ceux qui l'écoutent. Y
eût-il un nouveau Pitt en Angleterre, on ne mystifie pas deux fois une nation
par les mêmes moyens...
-- C'est pourquoi un général vainqueur, un Bonaparte, est désormais impossible
en France, s'écria l'interrupteur militaire.
Pour cette fois, ni le président ni le duc n'osèrent se fâcher, quoique Julien
crût lire dans leurs yeux qu'ils en avaient bonne envie. Ils baissèrent les
yeux, et le duc se contenta de soupirer de façon à être entendu de tous.
Mais le rapporteur avait pris de l'humeur.
-- On est pressé de me voir finir, dit-il avec feu, et en laissant tout à fait
de côté cette politesse souriante et ce langage plein de mesure que Julien
croyait l'expression de son caractère: on est pressé de me voir finir, on ne me
tient nul compte des efforts que je fais pour n'offenser les oreilles de
personne, de quelque longueur qu'elles puissent être. Eh bien, messieurs, je
serai bref.
Et je vous dirai en paroles bien vulgaires: l'Angleterre n'a plus un sou au
service de la bonne cause. Pitt lui-même reviendrait, qu'avec tout son génie il
ne parviendrait pas à mystifier les petits propriétaires anglais, car ils savent
que la brève campagne de Waterloo leur à coûté, à elle seule, un milliard de
francs. Puisque l'on veut des phrases nettes, ajouta le rapporteur en s'animant
de plus en plus, je vous dirai: Aidez-vous vous-mêmes, car l'Angleterre n'a pas
une guinée à votre service, et quand l'Angleterre ne paye pas, l'Autriche, la
Russie, la Prusse, qui n'ont que du courage et pas d'argent, ne peuvent faire
contre la France plus d'une campagne ou deux.
L'on peut espérer que les jeunes soldats rassemblés par le jacobinisme seront
battus à la première campagne, à la seconde peut-être; mais à la troisième,
dussé-je passer pour un révolutionnaire à vos yeux prévenus, à la troisième vous
aurez les soldats de 1794, qui n'étaient plus les paysans enrégimentés de 1792.
Ici l'interruption partit de trois ou quatre points à la fois.
-- Monsieur, dit le président à Julien, allez mettre au net dans la pièce
voisine le commencement de procès-verbal que vous avez écrit. Julien sortit à
son grand regret. Le rapporteur venait d'aborder des probabilités qui faisaient
le sujet de ses méditations habituelles.
Ils ont peur que je ne me moque d'eux, pensa-t-il. Quand on le rappela, M. de La
Mole disait, avec un sérieux qui, pour Julien qui le connaissait, semblait bien
plaisant:
-- ... Oui, messieurs, c'est surtout de ce malheureux peuple qu'on peut dire:
Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?
Il sera dieu! s'écrie le fabuliste. C'est à vous, messieurs, que semble
appartenir ce mot si noble et si profond. Agissez par vous-mêmes, et la noble
France reparaîtra telle à peu près que nos aïeux l'avaient faite et que nos
regards l'ont encore vue avant la mort de Louis XVI.
L'Angleterre, ses nobles lords du moins, exècre autant que nous l'ignoble
jacobinisme: sans l'or anglais, l'Autriche, la Russie, la Prusse ne peuvent
livrer que deux ou trois batailles. Cela suffira-t-il pour amener une heureuse
occupation, comme celle que M. de Richelieu gaspilla si bêtement en 1817? Je ne
le crois pas.
Ici il y eut interruption, mais étouffée par les chut de tout le monde.
Elle partait encore de l'ancien général impérial, qui désirait le cordon bleu,
et voulait marquer parmi les rédacteurs de la note secrète.
-- Je ne le crois pas, reprit M. de La Mole après le tumulte.
Il insista sur le Je , avec une insolence qui charma Julien. Voilà du
bien joué, se disait-il tout en faisant voler sa plume presque aussi vite que la
parole du marquis. Avec un mot bien dit, M. de La Mole anéantit les vingt
campagnes de ce transfuge.
-- Ce n'est pas à l'étranger tout seul, continua le marquis du ton le plus
mesuré, que nous pouvons devoir une nouvelle occupation militaire. Toute cette
jeunesse qui fait des articles incendiaires dans Le Globe , vous donnera
trois ou quatre mille jeunes capitaines, parmi lesquels peut se trouver un
Kléber, un Hoche, un Jourdan, un Pichegru, mais moins bien intentionné.
-- Nous n'avons pas su lui faire de la gloire, dit le président, il fallait le
maintenir immortel.
-- Il faut enfin qu'il y ait en France deux partis, reprit M. de La Mole, mais
deux partis, non pas seulement de nom, deux partis bien nets, bien tranchés.
Sachons qui il faut écraser. D'un côté les journalistes, les électeurs,
l'opinion, en un mot, la jeunesse et tout ce qui l'admire. Pendant qu'elle
s'étourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous avons l'avantage certain
de consommer le budget.
Ici encore interruption.
-- Vous. monsieur, dit M. de La Mole à l'interrupteur avec une hauteur et une
aisance admirables, vous ne consommez pas, si le mot vous choque, vous dévorez
quarante mille francs portés au budget de l'Etat, et quatre-vingt mille que vous
recevez de la liste civile.
Eh bien, monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous prends hardiment pour
exemple. Comme vos nobles aïeux qui suivirent saint Louis à la croisade, vous
devriez, pour ces cent vingt mille francs, nous montrer au moins un régiment,
une compagnie, que dis-je! une demi-compagnie, ne fût-elle que de cinquante
hommes prêts à combattre, et dévoués à la bonne cause, à la vie et à la mort.
Vous n'avez que des laquais qui, en cas de révolte, vous feraient peur à
vous-même.
Le trône, l'autel, la noblesse peuvent périr demain, messieurs, tant que vous
n'aurez pas créé dans chaque département une force de cinq cents hommes
dévoués ; mais je dis dévoués, non seulement avec toutela bravoure
française, mais aussi avec la constance espagnole.
La moitié de cette troupe devra se composer de nos enfants, de nos neveux, de
vrais gentilshommes enfin. Chacun d'eux aura à ses côtés, non pas un petit
bourgeois bavard, prêt à arborer la cocarde tricolore si 1815 se présente de
nouveau, mais un bon paysan simple et franc comme Cathelineau; notre gentilhomme
l'aura endoctriné, ce sera son frère de lait s'il se peut. Que chacun de nous
sacrifie le cinquième de son revenu pour former cette petite troupe
dévouée de cinq cents hommes par département. Alors vous pourrez compter sur une
occupation étrangère. Jamais le soldat étranger ne pénétrera jusqu'à Dijon
seulement, s'il n'est sûr de trouver cinq cents soldats amis dans chaque
département.
Les rois étrangers ne vous écouteront que quand vous leur annoncerez vingt mille
gentilshommes prêts à saisir les armes pour leur ouvrir les portes de la France.
Ce service est pénible, direz-vous; messieurs, notre tête est à ce prix. Entre
la liberté de la presse et notre existence comme gentilshommes, il y a guerre à
mort. Devenez des manufacturiers, des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez
timides si vous voulez, mais ne soyez pas stupides; ouvrez les yeux.
Formez vos bataillons , vous dirai-je avec la chanson des jacobins; alors
il se trouvera quelque noble GUSTAVE-ADOLPHE, qui, touché du péril imminent du
principe monarchique, s'élancera à trois cents lieues de son pays, et fera pour
vous ce que Gustave fit pour les princes protestants. Voulez-vous continuer à
parler sans agir? Dans cinquante ans il n'y aura plus en Europe que des
présidents de république, et pas un roi. Et avec ces trois lettres R, O, I s'en
vont les prêtres et les gentilshommes. Je ne vois plus que des candidats
faisant la cour à des majorités crottées.
Vous avez beau dire que la France n'a pas en ce moment un général accrédité,
connu et aimé de tous, que l'armée n'est organisée que dans l'intérêt du trône
et de l'autel, qu'on lui a ôté tous les vieux troupiers, tandis que chacun des
régiments prussiens et autrichiens compte cinquante sous-officiers qui ont vu le
feu.
Deux cent mille jeunes gens appartenant à la petite bourgeoisie sont amoureux de
la guerre...
-- Trêve de vérités désagréables, dit d'un ton suffisant un grave personnage,
apparemment fort avant dans les dignités ecclésiastiques, car M. de La Mole
sourit agréablement au lieu de se fâcher, ce qui fut un grand signe pour Julien.
Trêve de vérités désagréables, résumons-nous, messieurs: l'homme à qui il est
question de couper une jambe gangrenée serait mal venu de dire à son chirurgien:
cette jambe malade est fort saine. Passez-moi l'expression, messieurs, le noble
duc de *** est notre chirurgien.
Voilà enfin le grand mot prononcé, pensa Julien; c'est vers le ... que je
galoperai cette nuit.
CHAPITRE XXIII
LE CLERGÉ, LES BOIS, LA LIBERTÉ
La première loi de tout être, c'est de se conserver, c'est de vivre. Vous
semez de la ciguë et prétendez voir mûrir des épis!
MACHIAVEL.
Le grave personnage continuait; on voyait qu'il savait; il exposait avec une
éloquence douce et modérée, qui plut infiniment à Julien, ces grandes vérités:
1° L'Angleterre n'a pas une guinée à notre service; l'économie et Hume y sont à
la mode. Les Saints même ne nous donneront pas d'argent, et M. Brougham se
moquera de nous.
2° Impossible d'obtenir plus de deux campagnes des rois de l'Europe, sans l'or
anglais; et deux campagnes ne suffiront pas contre la petite bourgeoisie.
3° Nécessité de former un parti armé en France, sans quoi le principe
monarchique d'Europe ne hasardera pas même ces deux campagnes.
-- Le quatrième point que j'ose vous proposer comme évident est celui-ci:
Impossibilité de former un parti armé en France sans le clergé. Je vous
le dis hardiment, parce que je vais vous le prouver, messieurs. Il faut tout
donner au clergé.
1° Parce que s'occupant de son affaire nuit et jour, et guidé par des hommes de
haute capacité établis loin des orages à trois cents lieues de vos frontières...
-- Ah! Rome, Rome! s'écria le maître de la maison...
-- Oui, monsieur, Rome! reprit le cardinal avec fierté. Quelles que
soient les plaisanteries plus ou moins ingénieuses qui furent à la mode quand
vous étiez jeune, je dirai hautement, en 1830, que le clergé, guidé par Rome,
parle seul au petit peuple.
Cinquante mille prêtres répètent les mêmes paroles au jour indiqué par les
chefs, et le peuple, qui, après tout, fournit les soldats, sera plus touché de
la voix de ses prêtres que de tous les petits vers du monde...
(Cette personnalité excita des murmures.)
-- Le clergé a un génie supérieur au vôtre, reprit le cardinal en haussant la
voix; tous les pas que vous avez faits vers ce point capital, avoir en France un
parti armé, ont été faits par nous. Ici parurent des faits... Qui a envoyé
quatre-vingt mille fusils en Vendée?... etc., etc.
Tant que le clergé n'a pas ses bois, il ne tient rien. A la première guerre, le
ministre des finances écrit à ses agents qu'il n'y a plus d'argent que pour les
curés. Au fond, la France ne croit pas, et elle aime la guerre. Qui que ce soit
qui la lui donne, il sera doublement populaire, car faire la guerre, c'est
affamer les jésuites, pour parler comme le vulgaire; faire la guerre, c'est
délivrer ces monstres d'orgueil, les Français, de la menace de l'intervention
étrangère.
Le cardinal était écouté avec faveur...
-- Il faudrait, dit-il, que M. de Nerval quittât le ministère, son nom irrite
inutilement.
A ce mot, tout le monde se leva et parla à la fois. On va me renvoyer encore,
pensa Julien; mais le sage président lui-même avait oublié la présence et
l'existence de Julien.
Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. C'était M. de Nerval, le
premier ministre, qu'il avait aperçu au bal de M. le duc de Retz.
Le désordre fut à son comble , comme disent les journaux en parlant de la
Chambre. Au bout d'un gros quart d'heure le silence se rétablit un peu.
Alors M. de Nerval se leva, et, prenant le ton d'un apôtre:
-- Je ne vous affirmerai point, dit-il d'une voix singulière, que je ne tiens
pas au ministère.
Il m'est démontré, messieurs, que mon nom double les forces des jacobins en
décidant contre nous beaucoup de modérés. Je me retirerais donc volontiers; mais
les voies du Seigneur sont visibles à un petit nombre; mais, ajouta-t-il en
regardant fixement le cardinal, j'ai une mission; le ciel m'a dit: Tu porteras
ta tête sur un échafaud, ou tu rétabliras la monarchie en France, et réduiras
les Chambres à ce qu'était le parlement sous Louis XV, et cela, messieurs, je le
ferai.
Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.
Voilà un bon acteur, pensa Julien. Il se trompait, toujours comme à l'ordinaire,
en supposant trop d'esprit aux gens. Animé par les débats d'une soirée aussi
vive, et surtout par la sincérité de la discussion, dans ce moment M. de Nerval
croyait à sa mission. Avec un grand courage, cet homme n'avait pas de sens.
Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mot, je le ferai .
Julien trouva que le son de la pendule avait quelque chose d'imposant et de
funèbre. Il était ému.
La discussion reprit bientôt avec une énergie croissante, et surtout une
incroyable naïveté. Ces gens-ci me feront empoisonner, pensait Julien dans de
certains moments. Comment dit-on de telles choses devant un plébéien?
Deux heures sonnaient que l'on parlait encore. Le maître de la maison dormait
depuis longtemps; M. de La Mole fut obligé de sonner pour faire renouveler les
bougies. M. de Nerval, le ministre, était sorti à une heure trois quarts, non
sans avoir souvent étudié la figure de Julien dans une glace que le ministre
avait à ses côtés. Son départ avait paru mettre à l'aise tout le monde.
Pendant qu'on renouvelait les bougies, -- Dieu sait ce que cet homme va dire au
roi! dit tout bas à son voisin l'homme aux gilets. Il peut nous donner bien des
ridicules et gâter notre avenir.
Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare, et même effronterie, à
se présenter ici. Il y paraissait avant d'arriver au ministère; mais le
portefeuille change tout, noie tous lesintérêts d'un homme, il eût dû le sentir.
A peine le ministre sorti le général de Bonaparte avait fermé les yeux. En ce
moment, il parla de sa santé, de ses blessures, consulta sa montre et s'en alla.
-- Je parierais. dit l'homme aux gilets, que le général court après le ministre;
il va s'excuser de s'être trouvé ici, et prétendre qu'il nous mène.
Quand les domestiques à demi endormis eurent terminé le renouvellement des
bougies:
-- Délibérons enfin, messieurs, dit le président, n'essayons plus de nous
persuader les uns les autres. Songeons à la teneur de la note qui dans
quarante-huit heures sera sous les yeux de nos amis du dehors. On a parlé des
ministres. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval nous a quittés, que
nous importent les ministres? nous les ferons vouloir.
Le cardinal approuva par un sourire fin.
-- Rien de plus facile, ce me semble, que de résumer notre position, dit le
jeune évêque d'Agde avec le feu concentré et contraint du fanatisme le plus
exalté. Jusque-là il avait gardé le silence; son oeil que Julien avait observé,
d'abord doux et calme, s'était enflammé après la première heure de discussion.
Maintenant son âme débordait comme la lave du Vésuve.
-- De 1806 à 1814, l'Angleterre n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est de ne pas agir
directement et personnellement sur Napoléon. Dès que cet homme eut fait des ducs
et des chambellans, dès qu'il eut rétabli le trône, la mission que Dieu lui
avait confiée était finie; il n'était plus bon qu'à immoler. Les saintes
Écritures nous enseignent en plus d'un endroit la manière d'en finir avec les
tyrans. (Ici il y eut plusieurs citations latines.)
Aujourd'hui, messieurs, ce n'est plus un homme qu'il faut immoler, c'est Paris.
Toute la France copie Paris. A quoi bon armer vos cinq cents hommes par
département? Entreprise hasardeuse et qui n'en finira pas. A quoi bon mêler la
France à la chose qui est personnelle à Paris? Paris seul avec ses journaux et
ses salons a fait le mal, que la nouvelle Babylone périsse.
Entre l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est même dans les
intérêts mondains du trône. Pourquoi Paris n'a-t-il pas osé souffler, sous
Bonaparte? Demandez-le au canon de Saint-Roch...
Ce ne fut qu'à trois heures du matin que Julien sortit avec M. de La Mole.
Le marquis était honteux et fatigué. Pour la première fois, en parlant à Julien,
il y eut de la prière dans son accent. Il lui demandait sa parole de ne jamais
révéler les excès de zèle, ce fut son mot, dont le hasard venait de le rendre
témoin.
-- N'en parlez à notre ami de l'étranger que s'il insiste sérieusement pour
connaître nos jeunes fous. Que leur importe que l'Etat soit renversé? ils seront
cardinaux, et se réfugieront à Rome. Nous, dans nos châteaux, nous serons
massacrés par les paysans.
La note secrète que le marquis rédigea d'après le grand procès-verbal de
vingt-six pages, écrit par Julien, ne fut prête qu'à quatre heures trois quarts.
-- Je suis fatigué à la mort, dit le marquis, et on le voit bien à cette note
qui manque de netteté vers la fin; j'en suis plus mécontent que d'aucune chose
que j'aie faite en ma vie. Tenez, mon ami, ajouta-t-il, allez vous reposer
quelques heures, et de peur qu'on ne vous enlève, moi je vais vous enfermer à
clef dans votre chambre.
Le lendemain, le marquis conduisit Julien à un château isolé assez éloigné de
Paris. Là se trouvèrent des hôtes singuliers, que Julien jugea être prêtres. On
lui remit un passeport qui portait un nom supposé, mais indiquait enfin le
véritable but du voyage qu'il avait toujours feint d'ignorer. Il monta seul dans
une calèche.
Le marquis n'avait aucune inquiétude sur sa mémoire, Julien lui avait récité
plusieurs fois la note secrète, mais il craignait fort qu'il ne fût intercepté.
-- Surtout n'ayez l'air que d'un fat qui voyage pour tuer le temps, lui dit-il
avec amitié, au moment où il quittait le salon. Il y avait peut-être plus d'un
faux frère dans notre assemblée d'hier soir.
Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il été hors de la vue
du marquis qu'il avait oublié et la note secrète et la mission pour ne songer
qu'aux mépris de Mathilde.
Dans un village à quelques lieues au-delà de Metz, le maître de poste vint lui
dire qu'il n'y avait pas de chevaux. Il était dix heures du soir; Julien, fort
contrarié, demanda à souper. Il se promena devant la porte, et insensiblement,
sans qu'il y parût, passa dans la cour des écuries. Il n'y vit pas de chevaux.
L'air de cet homme était pourtant singulier, se disait Julien; son oeil grossier
m'examinait.
Il commençait, comme on voit, à ne pas croire exactement tout ce qu'on lui
disait. Il songeait à s'échapper après souper, et pour apprendre toujours
quelque chose sur le pays, il quitta sa chambre pour aller se chauffer au feu de
la cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d'y trouver il signor Geronimo, le célèbre
chanteur!
Établi dans un fauteuil qu'il avait fait apporter près du feu, le Napolitain
gémissait tout haut et parlait plus, à lui tout seul, que les vingt paysans
allemands qui l'entouraient ébahis.
-- Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il à Julien, j'ai promis de chanter demain à
Mayence. Sept princes souverains sont accourus pour m'entendre. Mais allons
prendre l'air, ajouta-t-il d'un air significatif.
Quand il fut à cent pas sur la route, et hors de la possibilité d'être entendu:
-- Savez-vous de quoi il retourne? dit-il à Julien; ce maître de poste est un
fripon. Tout en me promenant, j'ai donné vingt sous à un petit polisson qui m'a
tout dit. Il y a plus de douze chevaux dans une écurie à l'autre extrémité du
village. On veut retarder quelque courrier.
-- Vraiment? dit Julien d'un air innocent.
Ce n'était pas le tout que de découvrir la fraude, il fallait partir: c'est à
quoi Geronimo et son ami ne purent réussir. Attendons le jour, dit enfin le
chanteur, on se méfie de nous. C'est peut-être à vous ou à moi qu'on en veut.
Demain matin nous commandons un bon déjeuner; pendant qu'on le prépare nous
allons promener, nous nous échappons, nous louons des chevaux et gagnons la
poste prochaine.
-- Et vos effets? dit Julien, qui pensait que peut-être Geronimo lui-même
pouvait être envoyé pour l'intercepter.
Il fallut souper et se coucher. Julien était encore dans le premier sommeil,
quand il fut réveillé en sursaut par la voix de deux personnes qui parlaient
dans sa chambre, sans trop se gêner.
Il reconnut le maître de poste, armé d'une lanterne sourde. La lumière était
dirigée vers le coffre de la calèche, que Julien avait fait monter dans sa
chambre. A côté du maître de poste était un homme qui fouillait tranquillement
dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait que les manches de son habit, qui
étaient noires et fort serrées.
C'est une soutane, se dit-il, et il saisit doucement de petits pistolets qu'il
avait placés sous son oreiller.
-- Ne craignez pas qu'il se réveille, monsieur le curé, disait le maître de
poste. Le vin qu'on leur a servi était de celui que vous avez préparé vous-même.
-- Je ne trouve aucune trace de papiers, répondait le curé. Beaucoup de linge,
d'essences, de pommades, de futilités; c'est un jeune homme du siècle, occupé de
ses plaisirs. L'émissaire sera plutôt l'autre, qui affecte de parler avec un
accent italien.
Ces gens se rapprochèrent de Julien pour fouiller dans les poches de son habit
de voyage. Il était bien tenté de les tuer comme voleurs. Rien de moins
dangereux pour les suites. Il en eut bonne envie... Je ne serais qu'un sot se
dit-il, je compromettrais ma mission. Son habit fouillé: Ce n'est pas là un
diplomate, dit le prêtre: il s'éloigna et fit bien.
S'il me touche dans mon lit, malheur à lui! se disait Julien; il peut fort bien
venir me poignarder, et c'est ce que je ne souffrirai pas.
Le curé tourna la tête, Julien ouvrait les yeux à demi; quel ne fut pas son
étonnement! c'était l'abbé Castanède! En effet, quoique les deux personnes
voulussent parler assez bas, il lui avait semblé, dès l'abord, reconnaître une
des voix. Julien fut saisi d'une envie démesurée de purger la terre d'un de ses
plus lâches coquins...
-- Mais ma mission! se dit-il.
Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d'heure après, Julien fit semblant de
s'éveiller. Il appela et réveilla toute la maison.
-- Je suis empoisonné, s'écriait-il, je souffre horriblement! Il voulait un
prétexte pour aller au secours de Geronimo. Il le trouva à demi asphyxié par le
laudanum contenu dans le vin.
Julien craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait soupé avec du chocolat
apporté de Paris. Il ne put venir à bout de réveiller assez Geronimo pour le
décider à partir.
-- On me donnerait tout le royaume de Naples, disait le chanteur, que je ne
renoncerais pas en ce moment à la volupté de dormir.
-- Mais les sept princes souverains!
-- Qu'ils attendent.
Julien partit seul et arriva sans autre incident auprès du grand personnage. Il
perdit toute une matinée à solliciter en vain une audience. Par bonheur, vers
les quatre heures, le duc voulut prendre l'air. Julien le vit sortir à pied, il
n'hésita pas à l'approcher et à lui demander l'aumône. Arrivé à deux pas du
grand personnage, il tira la montre du marquis de La Mole, et la montra avec
affectation. Suivez-moi de loin , lui dit-on sans le regarder.
A un quart de lieue de là le duc entra brusquement dans un petit Café-hauss . Ce fut dans une chambre de cette auberge du dernier ordre que Julien eut
l'honneur de réciter au duc ses quatre pages. Quand il eut fini: Recommencez
et allez plus lentement , lui dit-on.
Le prince prit des notes. Gagnez à pied la poste voisine. Abandonnez ici vos
effets et votre calèche. Allez à Strasbourg comme vous pourrez, et le vingt-deux
du mois (on était au dix) trouvez-vous à midi et demi dans ce même
Café-hauss. N'en sortez que dans une demi-heure. Silence!
Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles suffirent pour le
pénétrer de la plus haute admiration. C'est ainsi, pensa-t-il, qu'on traite les
affaires; que dirait ce grand homme d'Etat, s'il entendait les bavards
passionnés d'il y a trois jours?
Julien en mit deux à gagner Strasbourg, il lui semblait qu'il n'avait rien à y
faire. Il prit un grand détour. Si ce diable d'abbé Castanède m'a reconnu, il
n'est pas homme à perdre facilement ma trace... Et quel plaisir pour lui de se
moquer de moi, et de faire échouer ma mission!
L'abbé Castanède, chef de la police de la congrégation, sur toute la frontière
du nord, ne l'avait heureusement pas reconnu. Et les jésuites de Strasbourg,
quoique très zélés, ne songèrent nullement à observer Julien, qui, avec sa croix
et sa redingote bleue, avait l'air d'un jeune militaire fort occupé de sa
personne.
CHAPITRE XXIV
STRASBOURG
Fascination! tu as de l'amour toute son énergie, toute sa puissance
d'éprouver le malheur. Ses plaisirs enchanteurs, ses douces jouissances sont
seuls au-delà de ta sphère. Je ne pouvais pas dire en la voyant dormir: elle est
toute à moi, avec sa beauté d'ange et ses douces faiblesses! La voilà livrée à
ma puissance, telle que le ciel la fit dans sa miséricorde pour enchanter un
coeur d'homme.
Ode de SCHILLER.
Forcé de passer huit jours à Strasbourg, Julien cherchait à se distraire par des
idées de gloire militaire et de dévouement à la patrie. Etait-il donc amoureux?
il n'en savait rien, il trouvait seulement dans son âme bourrelée Mathilde
maîtresse absolue de son bonheur comme de son imagination. Il avait besoin de
toute l'énergie de son caractère pour se maintenir au-dessus du désespoir.
Penser à ce qui n'avait pas quelque rapport à Mlle de La Mole était hors de sa
puissance. L'ambition, les simples succès de vanité le distrayaient autrefois
des sentiments que Mme de Rênal lui avait inspirés. Mathilde avait tout absorbé;
il la trouvait partout dans l'avenir.
De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque de succès. Cet être
que l'on a vu à Verrières si rempli de présomption, si orgueilleux, était tombé
dans un excès de modestie ridicule.
Trois jours auparavant il eût tué avec plaisir l'abbé Castanède, et si, à
Strasbourg, un enfant se fût pris de querelle avec lui, il eût donné raison à
l'enfant. En repensant aux adversaires, aux ennemis, qu'il avait rencontrés dans
sa vie, il trouvait toujours que lui, Julien, avait eu tort.
C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination
puissante, autrefois sans cesse employée à lui peindre dans l'avenir des succès
si brillants.
La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait l'empire de cette noire
imagination. Quel trésor n'eût pas été un ami! Mais, se disait Julien, est-il
donc un coeur qui batte pour moi? Et quand j'aurais un ami, l'honneur ne me
commande-t-il pas un silence éternel?
Il se promenait à cheval tristement dans les environs de Kehl; c'est un bourg
sur le bord du Rhin, immortalisé par Desaix et Gouvion Saint-Cyr. Un paysan
allemand lui montrait les petits ruisseaux, les chemins, les îlots du Rhin
auxquels le courage de ces grands généraux a fait un nom. Julien, conduisant son
cheval de la main gauche, tenait déployée de la droite la superbe carte qui orne
les Mémoires du maréchal Saint-Cyr. Une exclamation de gaieté lui fit
lever la tête.
C'était le prince Korasoff, cet ami de Londres, qui lui avait dévoilé quelques
mois auparavant les premières règles de la haute fatuité. Fidèle à ce grand art,
Korasoff, arrivé de la veille à Strasbourg, depuis une heure à Kehl, et qui de
la vie n'avait lu une ligne sur le siège de 1796, se mit à tout expliquer à
Julien. Le paysan allemand le regardait étonné; car il savait assez de français
pour distinguer les énormes bévues dans lesquelles tombait le prince. Julien
était à mille lieues des idées du paysan, il regardait avec étonnement ce beau
jeune homme, il admirait sa grâce à monter à cheval.
L'heureux caractère! se disait-il. Comme son pantalon va bien; avec quelle
élégance sont coupés ses cheveux! Hélas! si j'eusse été ainsi, peut-être
qu'après m'avoir aimé trois jours, elle ne m'eût pas pris en aversion.
Quand le prince eut fini son siège de Kehl:
-- Vous avez la mine d'un trappiste, dit-il à Julien, vous outrez le principe de
la gravité que je vous ai donné à Londres. L'air triste ne peut être de bon ton;
c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes triste, c'est donc quelque chose qui
vous manque, quelque chose qui ne vous a pas réussi.
C'est montrer soi inférieur. Etes-vous ennuyé, au contraire, c'est ce qui
a essayé vainement de vous plaire qui est inférieur. Comprenez donc, mon cher,
combien la méprise est grave.
Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante.
-- Bien, dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain! fort bien! Et il
mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d'une admiration stupide.
Ah! si j'eusse été ainsi, elle ne m'eût pas préféré Croisenois! Plus sa raison
était choquée des ridicules du prince, plus il se méprisait de ne pas les
admirer, et s'estimait malheureux de ne pas les avoir. Le dégoût de soi-même ne
peut aller plus loin.
Le prince le trouvant décidément triste: -- Ah! çà, mon cher, lui dit-il en
rentrant à Strasbourg, [Variante: vous êtes de mauvaise compagnie,] avez-vous
perdu tout votre argent, ou seriez-vous amoureux de quelque petite actrice?
Les Russes copient les moeurs françaises, mais toujours à cinquante ans de
distance. Ils en sont maintenant au siècle de Louis XV.
Ces plaisanteries sur l'amour mirent des larmes dans les yeux de Julien:
Pourquoi ne consulterais-je pas cet homme si aimable? se dit-il tout à coup.
-- Eh bien oui, mon cher, dit-il au prince, vous me voyez à Strasbourg fort
amoureux et même délaissé. Une femme charmante, qui habite une ville voisine,
m'a planté là après trois jours de passion, et ce changement me tue.
Il peignit au prince, sous des noms supposés, les actions et le caractère de
Mathilde.
-- N'achevez pas, dit Korasoff: pour vous donner confiance en votre médecin, je
vais terminer la confidence. Le mari de cette jeune femme jouit d'une fortune
énorme, ou bien plutôt elle appartient, elle, à la plus haute noblesse du pays.
Il faut qu'elle soit fière de quelque chose.
Julien fit un signe de tête, il n'avait plus le courage de parler.
-- Fort bien, dit le prince, voici trois drogues assez amères que vous allez
prendre sans délai:
1° Voir tous les jours Mme..., comment l'appelez-vous?
-- Mme de Dubois.
-- Quel nom! dit le prince en éclatant de rire; mais pardon, il est sublime pour
vous. Il s'agit de voir chaque jour Mme de Dubois, n'allez pas surtout paraître
à ses yeux froid et piqué; rappelez-vous le grand principe de votre siècle:
soyez le contraire de ce à quoi l'on s'attend. Montrez-vous précisément tel que
vous étiez huit jours avant d'être honoré de ses bontés.
-- Ah! j'étais tranquille alors, s'écria Julien avec désespoir, je croyais la
prendre en pitié...
-- Le papillon se brûle à la chandelle, continua le prince, comparaison vieille
comme le monde.
1° Vous la verrez tous les jours;
2° Vous ferez la cour à une femme de sa société, mais sans vous donner les
apparences de la passion, entendez-vous? Je ne vous le cache pas, votre rôle est
difficile; vous jouez la comédie, et si l'on devine que vous la jouez, vous êtes
perdu.
-- Elle a tant d'esprit, et moi si peu! Je suis perdu, dit Julien tristement.
-- Non, vous êtes seulement plus amoureux que je ne le croyais. Mme de Dubois
est profondément occupée d'elle-même, comme toutes les femmes qui ont reçu du
ciel ou trop de noblesse ou trop d'argent. Elle se regarde au lieu de vous
regarder, donc elle ne vous connaît pas. Pendant les deux ou trois accès d'amour
qu'elle s'est donnés en votre faveur, à grand effort d'imagination, elle voyait
en vous le héros qu'elle avait rêvé, et non pas ce que vous êtes réellement...
Mais que diable, ce sont là les éléments, mon cher Sorel, êtes-vous tout à fait
un écolier?...
Parbleu! entrons dans ce magasin; voilà un col noir charmant, on le dirait fait
par John Anderson, de Burlington street; faites-moi le plaisir de le prendre, et
de jeter bien loin cette ignoble corde noire que vous avez au cou.
Ah çà, continua le prince en sortant de la boutique du premier passementier de
Strasbourg, quelle est la société de Mme de Dubois? grand Dieu! quel nom! Ne
vous fâchez pas, mon cher Sorel, c'est plus fort que moi... A qui ferez-vous la
cour?
-- A une prude par excellence, fille d'un marchand de bas immensément riche.
Elle a les plus beaux yeux du monde, et qui me plaisent infiniment; elle tient
sans doute le premier rang dans le pays; mais au milieu de toutes ses grandeurs,
elle rougit au point de se déconcerter si quelqu'un vient à parler de commerce
et de boutique. Et par malheur, son père était l'un des marchands les plus
connus de Strasbourg.
-- Ainsi si l'on parle d' industrie , dit le prince en riant, vous êtes
sûr que votre belle songe à elle et non pas à vous. Ce ridicule est divin et
fort utile, il vous empêchera d'avoir le moindre moment de folie auprès de ses
beaux yeux. Le succès est certain.
Julien songeait à Mme la maréchale de Fervaques qui venait beaucoup à l'hôtel de
La Mole. C'était une belle étrangère qui avait épousé le maréchal un an avant sa
mort. Toute sa vie semblait n'avoir d'autre objet que de faire oublier qu'elle
était fille d'un industriel , et pour être quelque chose à Paris, elle
s'était mise à la tête de la vertu.
Julien admirait sincèrement le prince; que n'eût-il pas donné pour avoir ses
ridicules! La conversation entre les deux amis fut infinie; Korasoff était ravi:
jamais un Français ne l'avait écouté aussi longtemps. Ainsi, j'en suis enfin
venu, se disait le prince charmé, à me faire écouter en donnant des leçons à mes
maîtres!
-- Nous sommes bien d'accord, répétait-il à Julien pour la dixième fois, pas
l'ombre de passion quand vous parlerez à la jeune beauté, fille du marchand de
bas de Strasbourg, en présence de Mme de Dubois. Au contraire, passion brûlante
en écrivant. Lire une lettre d'amour bien écrite est le souverain plaisir pour
une prude; c'est un moment de relâche. Elle ne joue pas la comédie, elle ose
écouter son coeur; donc deux lettres par jour.
-- Jamais, jamais! dit Julien découragé; je me ferais plutôt piler dans un
mortier que de composer trois phrases; je suis un cadavre, mon cher, n'espérez
plusrien de moi. Laissez-moi mourir au bord de la route.
-- Et qui vous parle de composer des phrases? J'ai dans mon nécessaire six
volumes de lettres d'amour manuscrites. Il y en a pour tous les caractères de
femme, j'en ai pour la plus haute vertu. Est-ce que Kalisky n'a pas fait la cour
à Richemond-la-Terrasse, vous savez, à trois lieues de Londres, à la plus jolie
quakeresse de toute l'Angleterre?
Julien était moins malheureux quand il quitta son ami à deux heures du matin.
Le lendemain le prince fit appeler un copiste, et deux jours après Julien eut
cinquante-trois lettres d'amour bien numérotées, destinées à la vertu la plus
sublime et la plus triste.
-- Il n'y en a pas cinquante-quatre, dit le prince, parce que Kalisky se fit
éconduire; mais que vous importe d'être maltraité par la fille du marchand de
bas, puisque vous ne voulez agir que sur le coeur de Mme de Dubois?
Tous les jours on montait à cheval: le prince était fou de Julien. Ne sachant
comment lui témoigner son amitié soudaine, il finit par lui offrir la main d'une
de ses cousines, riche héritière de Moscou. -- Et une fois marié, ajouta-t-il,
mon influence et la croix que vous avez là vous font colonel en deux ans.
-- Mais cette croix n'est pas donnée par Napoléon, il s'en faut bien.
-- Qu'importe, dit le prince, ne l'a-t-il pas inventée? Elle est encore de bien
loin la première en Europe.
Julien fut sur le point d'accepter; mais son devoir le rappelait auprès du grand
personnage; en quittant Korasoff il promit d'écrire. Il reçut la réponse à la
note secrète qu'il avait apportée, et courut vers Paris; mais à peine eut-il été
seul deux jours de suite, que quitter la France et Mathilde lui parut un
supplice pire que la mort. Je n'épouserai pas les millions que m'offre Korasoff,
se dit-il, mais je suivrai ses conseils.
Après tout, l'art de séduire est son métier; il ne songe qu'à cette seule
affaire depuis plus de quinze ans, car il en a trente. On ne peut pas dire qu'il
manque d'esprit; il est fin et cauteleux; l'enthousiasme, la poésie sont une
impossibilité dans ce caractère: c'est un procureur ; raison de plus pour qu'il
ne se trompe pas.
Il le faut, je vais faire la cour à Mme de Fervaques.
Elle m'ennuiera bien peut-être un peu, mais je regarderai ces yeux si beaux et
qui ressemblent tellement à ceux qui m'ont le plus aimé au monde.
Elle est étrangère; c'est un caractère nouveau à observer.
Je suis fou, je me noie, je dois suivre les conseils d'un ami et ne pas m'en
croire moi-même.
CHAPITRE XXV
LE MINISTÈRE DE LA VERTU
Mais si je prends de ce plaisir avec tant de prudence et de circonspection,
ce ne sera plus un plaisir pour moi.
LOPE DE VEGA.
A peine de retour à Paris, et au sortir du cabinet du marquis de La Mole, qui
parut fort déconcerté des dépêches qu'on lui présentait, notre héros courut chez
le comte Altamira. A l'avantage d'être condamné à mort, ce bel étranger
réunissait beaucoup de gravité et le bonheur d'être dévot; ces deux mérites, et,
plus que tout, la haute naissance du comte, convenaient tout à fait à Mme de
Fervaques, qui le voyait beaucoup.
Julien lui avoua gravement qu'il en était fort amoureux.
-- C'est la vertu la plus pure et la plus haute, répondit Altamira, seulement un
peu jésuitique et emphatique. Il est des jours où je comprends chacun des mots
dont elle se sert, mais je ne comprends pas la phrase tout entière. Elle me
donne souvent l'idée que je ne sais pas le français aussi bien qu'on le dit.
Cette connaissance fera prononcer votre nom; elle vous donnera du poids dans le
monde. Mais allons chez Bustos, dit le comte Altamira, qui était un esprit
d'ordre; il a fait la cour à Mme la maréchale.
Don Diego Bustos se fit longtemps expliquer l'affaire, sans rien dire, comme un
avocat dans son cabinet. Il avait une grosse figure de moine avec des moustaches
noires, et une gravité sans pareille; du reste, bon carbonaro.
-- Je comprends, dit-il enfin à Julien. La maréchale de Fervaques a-t-elle eu
des amants, n'en a-t-elle pas eu? Avez-vous ainsi quelque espoir de réussir?
voilà la question. C'est vous dire que, pour ma part, j'ai échoué. Maintenant
que je ne suis plus piqué, je me fais ce raisonnement: souvent elle a de
l'humeur, et, comme je vous le raconterai bientôt, elle n'est pas mal
vindicative.
Je ne lui trouve pas ce tempérament bilieux qui est celui du génie, et jette sur
toutes les actions comme un vernis de passion. C'est au contraire à la façon
d'être flegmatique et tranquille des Hollandais qu'elle doit sa rare beauté et
ses couleurs si fraîches.
Julien s'impatientait de la lenteur et du flegme inébranlable de l'Espagnol; de
temps en temps, malgré lui, quelques monosyllabes lui échappaient.
-- Voulez-vous m'écouter? lui dit gravement don Diego Bustos.
Pardonnez à la furia francese; je suis tout oreille, dit Julien.
-- La maréchale de Fervaques est donc fort adonnée à la haine; elle poursuit
impitoyablement des gens qu'elle n'a jamais vus, des avocats, de pauvres diables
d'hommes de lettres qui ont fait des chansons comme Collé, vous savez?
J'ai la marotte D'aimer Marote, etc.
Et Julien dut essuyer la citation tout entière. L'Espagnol était bien aise de
chanter en français.
Cette divine chanson ne fut jamais écoutée avec plus d'impatience. Quand elle
fut finie:
-- La maréchale, dit don Diego Bustos, a fait destituer l'auteur de cette
chanson:
Un jour l'amour au cabaret...
Julien frémit qu'il ne voulût la chanter. Il se contenta de l'analyser.
Réellement elle était impie et peu décente.
-- Quand la maréchale se prit de colère contre cette chanson, dit don Diego, je
lui fis observer qu'une femme de son rang ne devait point lire toutes les
sottises qu'on publie. Quelques progrès que fassent la piété et la gravité, il y
aura toujours en France une littérature de cabaret. Quand Mme de Fervaques eut
fait ôter à l'auteur, pauvre diable en demi-solde, une place de dix-huit cents
francs: Prenez garde, lui dis-je, vous avez attaqué ce rimailleur avec vos
armes, il peut vous répondre avec ses rimes: il fera une chanson sur la vertu.
Les salons dorés seront pour vous; les gens qui aiment à rire répéteront ses
épigrammes. Savez-vous, monsieur, ce que la maréchale me répondit? -- Pour
l'intérêt du Seigneur tout Paris me verrait marcher au martyre; ce serait un
spectacle nouveau en France. Le peuple apprendrait à respecter la qualité. Ce
serait le plus beau jour de ma vie. Jamais ses yeux ne furent plus beaux.
-- Et elle les a superbes, s'écria Julien.
-- Je vois que vous êtes amoureux... Donc, reprit gravement don Diego Bustos,
elle n'a pas la constitution bilieuse qui porte à la vengeance. Si elle aime à
nuire pourtant, c'est qu'elle est malheureuse, je soupçonne là malheur
intérieur . Ne serait-ce point une prude lasse de son métier?
L'Espagnol le regarda en silence pendant une grande minute.
-- Voilà toute la question, ajouta-t-il gravement, et c'est de là que vous
pouvez tirer quelque espoir. J'y ai beaucoup réfléchi pendant les deux ans que
je me suis porté son très humble serviteur. Tout votre avenir, monsieur qui êtes
amoureux, dépend de ce grand problème: Est-ce une prude lasse de son métier, et
méchante parce qu'elle est malheureuse?
-- Ou bien, dit Altamira sortant enfin de son profond silence, serait-ce ce que
je t'ai dit vingt fois? tout simplement de la vanité française; c'est le
souvenir de son père, le fameux marchand de draps, qui fait le malheur de ce
caractère naturellement morne et sec. Il n'y aurait qu'un bonheur pour elle,
celui d'habiter Tolède, et d'être tourmentée par un confesseur qui chaque jour
lui montrerait l'enfer tout ouvert.
Comme Julien sortait:
-- Altamira m'apprend que vous êtes des nôtres, lui dit don Diego, toujours plus
grave. Un jour vous nous aiderez à reconquérir notre liberté, ainsi veux-je vous
aider dans ce petit amusement. Il est bon que vous connaissiez le style de la
maréchale; voici quatre lettres de sa main.
-- Je vais les copier, s'écria Julien, et vous les rapporter.
-- Et jamais personne ne saura par vous un mot de ce que nous avons dit?
-- Jamais, sur l'honneur! s'écria Julien.
-- Ainsi Dieu vous soit en aide! ajouta l'Espagnol, et il reconduisit
silencieusement, jusque sur l'escalier, Altamira et Julien.
Cette scène égaya un peu notre héros; il fut sur le point de sourire. Et voilà
le dévot Altamira, se disait-il, qui m'aide dans une entreprise d'adultère.
Pendant toute la grave conversation de don Diego Bustos, Julien avait été
attentif aux heures sonnées par l'horloge de l'hôtel d'Aligre.
Celle du dîner approchait, il allait donc revoir Mathilde! Il rentra, et
s'habilla avec beaucoup de soin.
Première sottise, se dit-il en descendant l'escalier; il faut suivre à la lettre
l'ordonnance du prince.
Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne peut pas plus simple.
Maintenant, pensa-t-il, il s'agit des regards. Il n'était que cinq heures et
demie, et l'on dînait à six. Il eut l'idée de descendre au salon, qu'il trouva
solitaire. A la vue du canapé bleu, il fut ému jusqu'aux larmes ; bientôt
[Variante: il se précipita à genoux et baisa l'endroit où Mathilde appuyait son
bras, il répandit des larmes,] ses joues devinrent brûlantes. Il faut user cette
sensibilité sotte, se dit-il avec colère; elle me trahirait. Il prit un journal
pour avoir une contenance, et passa trois ou quatre fois du salon au jardin.
Ce ne fut qu'en tremblant et bien caché par un grand chêne, qu'il osa lever les
yeux jusqu'à la fenêtre de Mlle de La Mole. Elle était hermétiquement fermée; il
fut sur le point de tomber, et resta longtemps appuyé contre le chêne; ensuite,
d'un pas chancelant, il alla revoir l'échelle du jardinier.
Le chaînon, jadis forcé par lui en des circonstances, hélas! si différentes,
n'avait point été raccommodé. Emporté par un mouvement de folie, Julien le
pressa contre ses lèvres.
Après avoir erré longtemps du salon au jardin, Julien se trouva horriblement
fatigué; ce fut un premier succès qu'il sentit vivement. Mes regards seront
éteints et ne me trahiront pas! Peu à peu, les convives arrivèrent au salon;
jamais la porte ne s'ouvrit sans jeter un trouble mortel dans le coeur de
Julien.
On se mit à table. Enfin parut Mlle de La Mole, toujours fidèle à son habitude
de se faire attendre. Elle rougit beaucoup en voyant Julien; on ne lui avait pas
dit son arrivée. D'après la recommandation du prince Korasoff, Julien regarda
ses mains; elles tremblaient. Troublé lui-même au-delà de toute expression par
cette découverte, il fut assez heureux pour ne paraître que fatigué.
M. de La Mole fit son éloge. La marquise lui adressa la parole un instant après,
et lui fit compliment sur son air de fatigue. Julien se disait à chaque instant:
Je ne dois pas trop regarder Mlle de La Mole, mais mes regards non plus ne
doivent point la fuir. Il faut paraître ce que j'étais réellement huit jours
avant mon malheur... Il eut lieu d'être satisfait du succès et resta au salon.
Attentif pour la première fois envers la maîtresse de la maison, il fit tous ses
efforts pour faire parler les hommes de sa société et maintenir la conversation
vivante.
Sa politesse fut récompensée: sur les huit heures, on annonça Mme la maréchale
de Fervaques. Julien s'échappa et reparut bientôt, vêtu avec le plus grand soin.
Mme de La Mole lui sut un gré infini de cette marque de respect, et voulut lui
témoigner sa satisfaction, en parlant de son voyage à Mme de Fervaques. Julien
s'établit auprès de la maréchale, de façon à ce que ses yeux ne fussent pas
aperçus de Mathilde. Placé ainsi, suivant toutes les règles de l'art, Mme de
Fervaques fut pour lui l'objet de l'admiration la plus ébahie. C'est par une
tirade sur ce sentiment que commençait la première des cinquante-trois lettres
dont le prince Korasoff lui avait fait cadeau.
La maréchale annonça qu'elle allait à l'Opéra-Buffa. Julien y courut; il trouva
le chevalier de Beauvoisis, qui l'emmena dans une loge de messieurs les
gentilshommes de la chambre, justement à côté de la loge de Mme de Fervaques.
Julien la regarda constamment. Il faut, se dit-il, en rentrant à l'hôtel, que je
tienne un journal de siège; autrement j'oublierais mes attaques. Il se força à
écrire deux ou trois pages sur ce sujet ennuyeux, et parvint ainsi, chose
admirable! à ne presque pas penser à Mlle de La Mole.
Mathilde l'avait presque oublié pendant son voyage. Ce n'est après tout qu'un
être commun, pensait-elle, son nom me rappellera toujours la plus grande faute
de ma vie. Il faut revenir de bonne foi aux idées vulgaires de sagesse et
d'honneur; une femme a tout à perdre en les oubliant. Elle se montra disposée à
permettre enfin la conclusion de l'arrangement avec le marquis de Croisenois,
préparé depuis si longtemps. Il était fou de joie; on l'eût bien étonné en lui
disant qu'il y avait de la résignation au fond de cette manière de sentir de
Mathilde, qui le rendait si fier.
Toutes les idées de Mlle de La Mole changèrent en voyant Julien. Au vrai, c'est
là mon mari, se dit-elle; si je reviens de bonne foi aux idées de sagesse, c'est
évidemment lui que je dois épouser.
Elle s'attendait à des importunités, à des airs de malheur de la part de Julien;
elle préparait ses réponses: car sans doute, au sortir du dîner, il essaierait
de lui adresser quelques mots. Loin de là, il resta ferme au salon, ses regards
ne se tournèrent pas même vers le jardin, Dieu sait avec quelle peine! Il vaut
mieux avoir tout de suite cette explication, pensa Mlle de La Mole; elle alla
seule au jardin, Julien n'y parut pas. Mathilde vint se promener près des
portes-fenêtres du salon; elle le vit fort occupé à décrire à Mme de Fervaques
les vieux châteaux en ruine qui couronnent les coteaux des bords du Rhin et leur
donnent tant de physionomie. Il commençait à ne pas mal se tirer de la phrase
sentimentale et pittoresque qu'on appelle esprit dans certains salons.
Le prince Korasoff eût été bien fier, s'il se fût trouvé à Paris: cette soirée
était exactement ce qu'il avait prédit.
Il eût approuvé la conduite que tint Julien les jours suivants.
Une intrigue parmi les membres du gouvernement occulte allait disposer de
quelques cordons bleus; Mme la maréchale de Fervaques exigeait que son
grand-oncle fût chevalier de l'ordre. Le marquis de La Mole avait la même
prétention pour son beau-père; ils réunirent leurs efforts, et la maréchale vint
presque tous les jours à l'hôtel de La Mole. Ce fut d'elle que Julien apprit que
le marquis allait être ministre: il offrait à la Camarilla un plan fort
ingénieux pour anéantir la Charte, sans commotion, en trois ans.
Julien pouvait espérer un évêché, si M. de La Mole arrivait au ministère; mais à
ses yeux tous ces grands intérêts s'étaient comme recouverts d'un voile. Son
imagination ne les apercevait plus que vaguement et pour ainsi dire dans le
lointain. L'affreux malheur qui en faisait un maniaque lui montrait tous les
intérêts de la vie dans sa manière d'être avec Mlle de La Mole. Il calculait
qu'après cinq ou six ans de soins, il parviendrait à s'en faire aimer de
nouveau.
Cette tête si froide était, comme on voit, descendue à l'état de déraison
complet. De toutes les qualités qui l'avaient distingué autrefois, il ne lui
restait qu'un peu de fermeté. Matériellement fidèle au plan de conduite dicté
par le prince Korasoff, chaque soir il se plaçait assez près du fauteuil de Mme
de Fervaques, mais il lui était impossible de trouver un mot à dire.
L'effort qu'il s'imposait pour paraître guéri aux yeux de Mathilde absorbait
toutes les forces de son âme, il restait auprès de la maréchale comme un être à
peine animé; ses yeux même, ainsi que dans l'extrême souffrance physique,
avaient perdu tout leur feu.
Comme la manière de voir de Mme de La Mole n'était jamais qu'une contre-épreuve
des opinions de ce mari qui pouvait la faire duchesse, depuis quelques jours
elle portait aux nues le mérite de Julien.
CHAPITRE XXVI
L'AMOUR MORAL
There also was of course in Adeline
That calm patrician polish in the address,
Which ne'er can pass the equinoctial line
Of any thing which Nature would express:
Just as a Mandarin finds nothing fine,
At least his manner suffers not to guess
That any thing he views can greatly please.
Don Juan. C. XIII, stanza 84.
Il y a un peu de folie dans la façon de voir de toute cette famille, pensait la
maréchale; ils sont engoués de leur jeune abbé, qui ne sait qu'écouter avec
d'assez beaux yeux, il est vrai.
Julien, de son côté, trouvait dans les façons de la maréchale un exemple à peu
près parfait de ce calme patricien qui respire une politesse exacte et
encore plus l'impossibilité d'aucune vive émotion. L'imprévu dans les
mouvements, le manque d'empire sur soi-même, eût scandalisé Mme de Fervaques
presque autant que l'absence de majesté envers les inférieurs. Le moindre signe
de sensibilité eût été à ses yeux comme une sorte d' ivresse morale dont
il faut rougir, et qui nuit fort à ce qu'une personne d'un rang élevé se doit à
soi-même. Son grand bonheur était de parler de la dernière chasse du roi, son
livre favori les Mémoires du duc de Saint-Simon , surtout pour la partie
généalogique.
Julien savait la place qui, d'après la disposition des lumières, convenait au
genre de beauté de Mme de Fervaques. Il s'y trouvait d'avance, mais avait grand
soin de tourner sa chaise de façon à ne pas apercevoir Mathilde. Etonnée de
cette constance à se cacher d'elle, un jour elle quitta le canapé bleu et vint
travailler auprès d'une petite table voisine du fauteuil de la maréchale. Julien
la voyait d'assez près par-dessous le chapeau de Mme de Fervaques. Ces yeux, qui
disposaient de son sort, l'effrayèrent d'abord, [Variante: aperçus de si près,]
ensuite le jetèrent violemment hors de son apathie habituelle; il parla et fort
bien.
Il adressait la parole à la maréchale, mais son but unique était d'agir sur
l'âme de Mathilde. Il s'anima de telle sorte que Mme de Fervaques arriva à ne
plus comprendre ce qu'il disait.
C'était un premier mérite. Si Julien eût eu l'idée de le compléter par quelques
phrases de mysticité allemande, de haute religiosité et de jésuitisme, la
maréchale l'eût rangé d'emblée parmi les hommes supérieurs appelés à régénérer
le siècle.
Puisqu'il est d'assez mauvais goût, se disait Mlle de La Mole, pour parler aussi
longtemps et avec tant de feu à Mme de Fervaques, je ne l'écouterai plus.
Pendant toute la fin de cette soirée, elle tint parole, quoique avec peine.
A minuit, lorsqu'elle prit le bougeoir de sa mère, pour l'accompagner à sa
chambre, Mme de La Mole s'arrêta sur l'escalier pour faire un éloge complet de
Julien. Mathilde acheva de prendre de l'humeur; elle ne pouvait trouver le
sommeil. Une idée la calma: ce que je méprise peut encore faire un homme de
grand mérite aux yeux de la maréchale.
Pour Julien, il avait agi, il était moins malheureux; ses yeux tombèrent par
hasard sur le portefeuille en cuir de Russie où le prince Korasoff avait enfermé
les cinquante-trois lettres d'amour dont il lui avait fait cadeau. Julien vit en
note, au bas de la première lettre: On envoie le n°1 huit jours après la
première vue .
Je suis en retard! s'écria Julien, car il y a bien longtemps que je vois Mme de
Fervaques. Il se mit aussitôt à transcrire cette première lettre d'amour;
c'était une homélie remplie de phrases sur la vertu et ennuyeuse à périr; Julien
eut le bonheur de s'endormir à la seconde page.
Quelques heures après, le grand soleil le surprit appuyé sur sa table. Un des
moments les plus pénibles de sa vie était celui où chaque matin, en s'éveillant,
il apprenait son malheur. Ce jour-là, il acheva la copie de sa lettre
presque en riant. Est-il possible, se disait-il, qu'il se soit trouvé un jeune
homme pour écrire ainsi! Il compta plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas de
l'original, il aperçut une note au crayon.
On porte ces lettres soi-même: à cheval, cravate noire, redingote bleue. On
remet la lettre au portier d'un air contrit; profonde mélancolie dans le regard.
Si l'on aperçoit quelque femme de chambre, essuyer ses yeux furtivement.
Adresser la parole à la femme de chambre.
Tout cela fut exécuté fidèlement.
Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de l'hôtel de Fervaques,
mais tant pis pour Korasoff. Oser écrire à une vertu si célèbre! Je vais en être
traité avec le dernier mépris, et rien ne m'amusera davantage. C'est au fond la
seule comédie à laquelle je puisse être sensible. Oui, couvrir de ridicule cet
être si odieux, que j'appelle moi , m'amusera. Si je m'en croyais, je
commettrais quelque crime pour me distraire.
Depuis un mois, le plus beau moment de la vie de Julien était celui où il
remettait son cheval à l'écurie. Korasoff avait expressément défendu de
regarder, sous quelque prétexte que ce fût, la maîtresse qui l'avait quitté.
Mais le pas de ce cheval qu'elle connaissait si bien, la manière avec laquelle
Julien frappait de sa cravache à la porte de l'écurie pour appeler un homme
attiraient quelquefois Mathilde derrière le rideau de sa fenêtre. La mousseline
était si légère que Julien voyait à travers. En regardant d'une certaine façon
sous le bord de son chapeau, il apercevait la taille de Mathilde sans voir ses
yeux. Par conséquent, se disait-il, elle ne peut voir les miens, et ce n'est
point là la regarder.
Le soir, Mme de Fervaques fut pour lui exactement comme si elle n'eût pas reçu
la dissertation philosophique, mystique et religieuse que, le matin, il avait
remise à son portier avec tant de mélancolie. La veille, le hasard avait révélé
à Julien le moyen d'être éloquent; il s'arrangea de façon à voir les yeux de
Mathilde. Elle, de son côté, un instant après l'arrivée de la maréchale, quitta
le canapé bleu: c'était déserter sa société habituelle. M. de Croisenois parut
consterné de ce nouveau caprice; sa douleur évidente ôta à Julien ce que son
malheur avait de plus atroce.
Cet imprévu dans sa vie le fit parler comme un ange; et comme l'amour-propre se
glisse même dans les coeurs qui servent de temple à la vertu la plus auguste:
Mme de La Mole a raison, se dit la maréchale en remontant en voiture, ce jeune
prêtre a de la distinction. Il faut que, les premiers jours, ma présence l'ait
intimidé. Dans le fait, tout ce que l'on rencontre dans cette maison est bien
léger; je n'y vois que des vertus aidées par la vieillesse, et qui avaient grand
besoin des glaces de l'âge. Ce jeune homme aura su voir la différence; il écrit
bien; mais je crains fort que cette demande de l'éclairer de mes conseils qu'il
me fait dans sa lettre, ne soit au fond qu'un sentiment qui s'ignore soi-même.
Toutefois, que de conversions ont ainsi commencé! Ce qui me fait bien augurer de
celle-ci, c'est la différence de son style avec celui des jeunes gens dont j'ai
eu l'occasion de voir les lettres. Il est impossible de ne pas reconnaître de
l'onction, un sérieux profond et beaucoup de conviction dans la prose de ce
jeune lévite; il aura la douce vertu de Massillon.
CHAPITRE XXVII
LES PLUS BELLES PLACES DE L'EGLISE
Des services! des talents! du mérite! bah! soyez d'une coterie.
TÉLÉMAQUE.
Ainsi l'idée d'évêché était pour la première fois mêlée avec celle de Julien
dans la tête d'une femme qui tôt ou tard devait distribuer les plus belles
places de l'Église de France. Cet avantage n'eût guère touché Julien; en cet
instant, sa pensée ne s'élevait à rien d'étranger à son malheur actuel: tout le
redoublait; par exemple, la vue de sa chambre lui était devenue insupportable.
Le soir, quand il rentrait avec sa bougie, chaque meuble, chaque petit ornement
lui semblait prendre une voix pour lui annoncer aigrement quelque nouveau détail
de son malheur.
Ce jour-là, j'ai un travail forcé, se dit-il en rentrant et avec une vivacité
que depuis longtemps il ne connaissait plus: espérons que la seconde lettre sera
aussi ennuyeuse que la première.
Elle l'était davantage. Ce qu'il copiait lui semblait si absurde, qu'il en vint
à transcrire ligne par ligne, sans songer au sens.
C'est encore plus emphatique, se disait-il, que les pièces officielles du traité
de Munster, que mon professeur de diplomatie me faisait copier à Londres.
Il se souvint seulement alors des lettres de Mme de Fervaques dont il avait
oublié de rendre les originaux au grave Espagnol don Diego Bustos. Il les
chercha; elles étaient réellement presque aussi amphigouriques que celles du
jeune seigneur russe. Le vague était complet. Cela voulait tout dire et ne rien
dire. C'est la harpe éolienne du style, pensa Julien. Au milieu des plus hautes
pensées sur le néant, sur la mort, sur l'infini, etc., je ne vois de réel qu'une
peur abominable du ridicule.
Le monologue que nous venons d'abréger fut répété pendant quinze jours de suite.
S'endormir en transcrivant une sorte de commentaire de l'Apocalypse, le
lendemain aller porter une lettre d'un air mélancolique, remettre le cheval à
l'écurie avec l'espérance d'apercevoir la robe de Mathilde, travailler, le soir
paraître à l'Opéra quand Mme de Fervaques ne venait pas à l'hôtel de La Mole,
tels étaient les événements monotones de la vie de Julien. Elle avait plus
d'intérêt quand Mme de Fervaques venait chez la marquise; alors il pouvait
entrevoir les yeux de Mathilde sous une aile du chapeau de la maréchale, et il
était éloquent. Ses phrases pittoresques et sentimentales commençaient à prendre
une tournure plus frappante à la fois et plus élégante.
Il sentait bien que ce qu'il disait était absurde aux yeux de Mathilde, mais il
voulait la frapper par l'élégance de la diction. Plus ce que je dis est faux,
plus je dois lui plaire, pensait Julien; et alors, avec une hardiesse
abominable, il exagérait certains aspects de la nature. Il s'aperçut bien vite
que, pour ne pas paraître vulgaire aux yeux de la maréchale, il fallait surtout
se bien garder des idées simples et raisonnables. Il continuait ainsi, ou
abrégeait ses amplifications suivant qu'il voyait le succès ou l'indifférence
dans les yeux des deux grandes dames auxquelles il fallait plaire.
Au total, sa vie était moins affreuse que lorsque ses journées se passaient dans
l'inaction.
Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quinzième de ces
abominables dissertations; les quatorze premières ont été fidèlement remises au
suisse de la maréchale. Je vais avoir l'honneur de remplir toutes les cases de
son bureau. Et cependant elle me traite exactement comme si je n'écrivais pas!
Quelle peut être la fin de tout ceci? Ma constance l'ennuierait-elle autant que
moi? Il faut convenir que ce Russe, ami de Korasoff, et amoureux de la belle
quakeresse de Richemond, fut en son temps un homme terrible; on n'est pas plus
assommant.
Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en présence des manoeuvres d'un
grand général, Julien ne comprenait rien à l'attaque exécutée par le jeune Russe
sur le coeur de la belle Anglaise. Les quarante premières lettres n'étaient
destinées qu'à se faire pardonner la hardiesse d'écrire. Il fallait faire
contracter à cette douce personne, qui peut-être s'ennuyait infiniment,
l'habitude de recevoir des lettres peut-être un peu moins insipides que sa vie
de tous les jours.
Un matin, on remit une lettre à Julien; il reconnut les armes de Mme de
Fervaques, et brisa le cachet avec un empressement qui lui eût semblé bien
impossible quelques jours auparavant: ce n'était qu'une invitation à dîner.
Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureusement, le jeune Russe
avait voulu être léger comme Dorat, là où il eût fallu être simple et
intelligible; Julien ne put deviner la position morale qu'il devait occuper au
dîner de la maréchale.
Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de Diane aux
Tuileries, avec des tableaux à l'huile aux lambris. Il y avait des taches
claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les sujets avaient semblé
peu décents à la maîtresse du logis, qui avait fait corriger les tableaux.
Siècle moral! pensa-t-il.
Dans ce salon il remarqua trois des personnages qui avaient assisté à la
rédaction de la note secrète. L'un d'eux, Mgr l'évêque de ***, oncle de la
maréchale, avait la feuille des bénéfices et, disait-on, ne savait rien refuser
à sa nièce. Quel pas immense j'ai fait, se dit Julien en souriant avec
mélancolie, et combien ii m'est indifférent! Me voici dînant avec le fameux
évêque de ***.
Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. C'est la table d'un
mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des pensées des
hommes y sont fièrement abordés. Ecoute-t-on trois minutes, on se demande ce qui
l'emporte de l'emphase du parleur ou de son abominable ignorance.
Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, nommé Tanbeau, neveu
de l'académicien et futur professeur qui, par ses basses calomnies, semblait
chargé d'empoisonner le salon de l'hôtel de La Mole.
Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée qu'il se pourrait bien
que Mme de Fervaques, tout en ne répondant pas à ses lettres, vît avec
indulgence le sentiment qui les dictait. L'âme noire de M. Tanbeau était
déchirée en pensant aux succès de Julien; mais comme d'un autre côté, un homme
de mérite, pas plus qu'un sot ne peut être en deux endroits à la fois, si Sorel
devient l'amant de la sublime maréchale, se disait le futur professeur, elle le
placera dans l'Eglise de quelque manière avantageuse, et j'en serai délivré à
l'hôtel de La Mole.
M. l'abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons sur ses succès à
l'hôtel de Fervaques. Il y avait jalousie de secte entre l'austère
janséniste et le salon jésuitique, régénérateur et monarchique de la vertueuse
maréchale.
CHAPITRE XXVIII
MANON LESCAUT
Or, une fois qu'il fut bien convaincu de la sottise et ânerie du prieur,
il
réussissait assez ordinairement en appelant noir ce qui était blanc, et blanc ce
qui était noir.
LICHTENBERG.
Les instructions russes prescrivaient impérieusement de ne jamais contredire de
vive voix la personne à qui on écrivait. On ne devait s'écarter, sous aucun
prétexte, du rôle de l'admiration la plus extatique; les lettres partaient
toujours de cette supposition.
Un soir, à l'Opéra, dans la loge de Mme de Fervaques, Julien portait aux nues le
ballet de Manon Lescaut . Sa seule raison pour parler ainsi, c'est qu'il
le trouvait insignifiant.
La maréchale dit que ce ballet était bien inférieur au roman de l'abbé Prévost.
Comment! pensa Julien étonné et amusé, une personne d'une si haute vertu vanter
un roman! Mme de Fervaques faisait profession, deux ou trois fois la semaine, du
mépris le plus complet pour les écrivains qui, au moyen de ces plats ouvrages,
cherchent à corrompre une jeunesse qui n'est, hélas! que trop disposée aux
erreurs des sens.
Dans ce genre immoral et dangereux, Manon Lescaut , continua la
maréchale, occupe, dit-on, un des premiers rangs. Les faiblesses et les
angoisses méritées d'un coeur bien criminel y sont, dit-on, dépeintes avec une
vérité qui a de la profondeur; ce qui n'empêche pas votre Bonaparte de prononcer
à Sainte-Hélène que c'est un roman écrit pour des laquais.
Ce mot rendit toute son activité à l'âme de Julien. On a voulu me perdre auprès
de la maréchale; on lui a dit mon enthousiasme pour Napoléon. Ce fait l'a assez
piquée pour qu'elle cède à la tentation de me le faire sentir. Cette découverte
l'amusa toute la soirée et le rendit amusant. Comme il prenait congé de la
maréchale sous le vestibule de l'Opéra: -- Souvenez-vous, monsieur, lui
dit-elle, qu'il ne faut pas aimer Bonaparte quand on m'aime; on peut tout au
plus l'accepter comme une nécessité imposée par la Providence. Du reste, cet
homme n'avait pas l'âme assez flexible pour sentir les chefs-d'oeuvre des arts.
Quand on m'aime! se répétait Julien; cela ne veut rien dire, ou veut tout
dire. Voilà des secrets de langage qui manquent à nos pauvres provinciaux. Et il
songea beaucoup à Mme de Rênal, en copiant une lettre immense destinée à la
maréchale.
-- Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d'un air d'indifférence qu'il
trouva mal joué, que vous me parliez de Londres et de Richemond
dans une lettre que vous avez écrite hier soir, à ce qu'il semble, au sortir de
l'Opéra?
Julien fut très embarrassé; il avait copié ligne par ligne, sans songer à ce
qu'il écrivait, et apparemment avait oublié de substituer aux mots Londres et Richemond , qui se trouvaient dans l'original, ceux de Paris et
Saint-Cloud. Il commença deux ou trois phrases, mais sans possibilité de les
achever; il se sentait sur le point de céder au rire fou. Enfin, en cherchant
ses mots, il parvint à cette idée: Exalté par la discussion des plus sublimes,
des plus grands intérêts de l'âme humaine, la mienne, en vous écrivant, a pu
avoir une distraction.
Je produis une impression, se dit-il, donc je puis m'épargner l'ennui du reste
de la soirée. Il sortit en courant de l'hôtel de Fervaques. Le soir, en revoyant
l'original de la lettre par lui copiée la veille, il arriva bien vite à
l'endroit fatal où le jeune Russe parlait de Londres et de Richemond. Julien fut
bien étonné de trouver cette lettre presque tendre.
C'était le contraste de l'apparente légèreté de ses propos, avec la profondeur
sublime et presque apocalyptique de ses lettres qui l'avait fait distinguer. La
longueur des phrases plaisait surtout à la maréchale; ce n'est pas là ce style
sautillant mis à la mode par Voltaire, cet homme immoral! Quoique notre héros
fît tout au monde pour bannir toute espèce de bon sens de sa conversation, elle
avait encore une couleur antimonarchique et impie qui n'échappait pas à Mme de
Fervaques. Environnée de personnages éminemment moraux, mais qui souvent
n'avaient pas une idée par soirée, cette dame était profondément frappée de tout
ce qui ressemblait à une nouveauté; mais en même temps, elle croyait se devoir à
elle-même d'en être offensée. Elle appelait ce défaut, garder l'empreinte de
la légèreté du siècle ...
Mais de tels salons ne sont bons à voir que quand on sollicite. Tout l'ennui de
cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute partagé par le lecteur.
Ce sont là les landes de notre voyage.
Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l'épisode Fervaques, Mlle
de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas songer à lui. Son âme
était en proie à de violents combats: quelquefois elle se flattait de mépriser
ce jeune homme si triste; mais, malgré elle, sa conversation la captivait. Ce
qui l'étonnait surtout, c'était sa fausseté parfaite; il ne disait pas un mot à
la maréchale qui ne fût un mensonge, ou du moins un déguisement abominable de sa
façon de penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur presque tous les
sujets. Ce machiavélisme la frappait. Quelle profondeur! se disait-elle; quelle
différence avec les nigauds emphatiques ou les fripons communs, tels que M.
Tanbeau, qui tiennent le même langage!
Toutefois, Julien avait des journées affreuses. C'était pour accomplir le plus
pénible des devoirs qu'il paraissait chaque jour dans le salon de la maréchale.
Ses efforts pour jouer un rôle achevaient d'ôter toute force à son âme. Souvent,
la nuit, en traversant la cour immense de l'hôtel de Fervaques, ce n'était qu'à
force de caractère et de raisonnement qu'il parvenait à se maintenir un peu
au-dessus du désespoir.
J'ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il: pourtant quelle affreuse
perspective j'avais alors! je faisais ou je manquais ma fortune, dans l'un comme
dans l'autre cas, je me voyais obligé de passer toute ma vie en société intime
avec ce qu'il y a sous le ciel de plus méprisable et de plus dégoûtant. Le
printemps suivant, onze petits mois après seulement, j'étais le plus heureux
peut-être des jeunes gens de mon âge.
Mais bien souvent tous ces beaux raisonnements étaient sans effet contre
l'affreuse réalité. Chaque jour il voyait Mathilde au déjeuner et à dîner.
D'après les lettres nombreuses que lui dictait M. de La Mole, il la savait à la
veille d'épouser M. de Croisenois. Déjà cet aimable jeune homme paraissait deux
fois par jour à l'hôtel de La Mole: l'oeil jaloux d'un amant délaissé ne perdait
pas une seule de ses démarches.
Quand il avait cru voir que Mlle de La Mole traitait bien son prétendu, en
rentrant chez lui, Julien ne pouvait s'empêcher de regarder ses pistolets avec
amour.
Ah! que je serais plus sage, se disait-il, de démarquer mon linge, et d'aller
dans quelque forêt solitaire, à vingt lieues de Paris, finir cette exécrable
vie! Inconnu dans le pays, ma mort serait cachée pendant quinze jours, et qui
songerait à moi après quinze jours! .
Ce raisonnement était fort sage. Mais le lendemain, le bras de Mathilde, entrevu
entre la manche de sa robe et son gant, suffisait pour plonger notre jeune
philosophe dans des souvenirs cruels, et qui cependant l'attachaient à la vie.
Eh bien! se disait-il alors, je suivrai jusqu'au bout cette politique russe.
Comment cela finira-t-il?
A l'égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit ces cinquante-trois
lettres, je n'en écrirai pas d'autres.
A l'égard de Mathilde, ces six semaines de comédie si pénible, ou ne changeront
rien à sa colère, ou m'obtiendront un instant de réconciliation. Grand Dieu!
j'en mourrais de bonheur! Et il ne pouvait achever sa pensée.
Quand, après une longue rêverie, il parvenait à reprendre son raisonnement:
Donc, se disait-il, j'obtiendrais un jour de bonheur, après quoi
recommenceraient ses rigueurs fondées, hélas! sur le peu de pouvoir que j'ai de
lui plaire, et il ne me resterait plus aucune ressource, je serais ruiné, perdu
à jamais...
Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractère? Hélas! mon peu de mérite
répond à tout. Je manquerai d'élégance dans mes manières, ma façon de parler
sera lourde et monotone. Grand Dieu! Pourquoi suis-je moi?
CHAPITRE XXIX
L'ENNUI
Se sacrifier à ses passions, passe; mais à des passions qu'on n'a pas! O
triste XIXe siècle!
GIRODET.
Après avoir lu sans plaisir d'abord les longues lettres de Julien, Mme de
Fervaques commençait à en être occupée; mais une chose la désolait: Quel dommage
que M. Sorel ne soit pas décidément prêtre! On pourrait l'admettre à une sorte
d'intimité; avec cette croix et cet habit presque bourgeois, on est exposé à des
questions cruelles, et que répondre? Elle n'achevait pas sa pensée: Quelque amie
maligne peut supposer et même répandre que c'est un petit cousin subalterne,
parent de mon père, quelque marchand décoré par la garde nationale.
Jusqu'au moment où elle avait vu Julien, le plus grand plaisir de Mme de
Fervaques avait été d'écrire le mot maréchale à côté de son nom. Ensuite
une vanité de parvenue, maladive et qui s'offensait de tout, combattit un
commencement d'intérêt.
Il me serait si facile, se disait la maréchale, d'en faire un grand vicaire dans
quelque diocèse voisin de Paris! Mais M. Sorel tout court, et encore petit
secrétaire de M. de La Mole! c'est désolant.
Pour la première fois, cette âme qui craignait tout , était émue d'un
intérêt étranger à ses prétentions de rang et de supériorité sociale. Son vieux
portier remarqua que, lorsqu'il apportait une lettre de ce beau jeune homme, qui
avait l'air si triste, il était sûr de voir disparaître l'air distrait et
mécontent que la maréchale avait toujours soin de prendre à l'arrivée d'un de
ses gens.
L'ennui d'une façon de vivre toute ambitieuse d'effet sur le public, sans qu'il
y eût au fond du coeur jouissance réelle pour ce genre de succès, était devenu
si intolérable depuis qu'on pensait à Julien, que pour que les femmes de chambre
ne fussent pas maltraitées de toute une journée, il suffisait que pendant la
soirée de la veille on eût passé une heure avec ce jeune homme singulier. Son
crédit naissant résista à des lettres anonymes, fort bien faites. En vain le
petit Tanbeau fournit à MM. de Luz, de Croisenois, de Caylus deux ou trois
calomnies fort adroites et que ces messieurs prirent plaisir à répandre sans
trop se rendre compte de la vérité des accusations. La maréchale, dont l'esprit
n'était pas fait pour résister à ces moyens vulgaires, racontait ses doutes à
Mathilde, et toujours était consolée.
Un jour, après avoir demandé trois fois s'il y avait des lettres, Mme de
Fervaques se décida subitement à répondre à Julien. Ce fut une victoire de
l'ennui. A la seconde lettre, la maréchale fut presque arrêtée par
l'inconvenance d'écrire de sa main une adresse aussi vulgaire: A M. Sorel,
chez M. le marquis de La Mole .
-- Il faut, dit-elle le soir à Julien d'un air fort sec, que vous m'apportiez
des enveloppes sur lesquelles il y aura votre adresse.
Me voilà constitué amant valet de chambre, pensa Julien, et il s'inclina en
prenant plaisir à se grimer comme Arsène, le vieux valet de chambre du marquis.
Le soir même il apporta des enveloppes, et le lendemain, de fort bonne heure, il
eut une troisième lettre: il en lut cinq ou six lignes au commencement, et deux
ou trois vers la fin. Elle avait quatre pages d'une petite écriture fort serrée.
Peu à peu on prit la douce habitude d'écrire presque tous les jours. Julien
répondait par des copies fidèles des lettres russes, et tel est l'avantage du
style emphatique: Mme de Fervaques n'était point étonnée du peu de rapport des
réponses avec ses lettres.
Quelle n'eût pas été l'irritation de son orgueil, si le petit Tanbeau, qui
s'était constitué espion volontaire des démarches de Julien, eût pu lui
apprendre que toutes ses lettres non décachetées étaient jetées au hasard dans
le tiroir de Julien.
Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque une lettre de la
maréchale; Mathilde rencontra cet homme, vit la lettre et l'adresse de
l'écriture de Julien. Elle entra dans la bibliothèque comme le portier en
sortait; la lettre était encore sur le bord de la table; Julien, fort occupé à
écrire, ne l'avait pas placée dans son tiroir.
-- Voilà ce que je ne puis souffrir, s'écria Mathilde en s'emparant de la
lettre; vous m'oubliez tout à fait, moi qui suis votre épouse. Votre conduite
est affreuse, monsieur.
A ces mots, son orgueil, étonné de l'effroyable inconvenance de sa démarche, la
suffoqua; elle fondit en larmes, et bientôt parut à Julien hors d'état de
respirer.
Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tout ce que cette scène avait
d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Mathilde à s'asseoir; elle
s'abandonnait presque dans ses bras.
Le premier instant où il s'aperçut de ce mouvement fut de joie extrême. Le
second fut une pensée pour Korasoff: je puis tout perdre par un seul mot.
Ses bras se raidirent, tant l'effort imposé par la politique était pénible. Je
ne dois pas même me permettre de presser contre mon coeur ce corps souple et
charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel affreux caractère!
Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent fois plus; il lui
semblait avoir dans ses bras une reine.
L'impassible froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil qui déchirait
l'âme de Mlle de La Mole. Elle était loin d'avoir le sang-froid nécessaire pour
chercher à deviner dans ses yeux ce qu'il sentait pour elle en cet instant. Elle
ne put se résoudre à le regarder; elle tremblait de rencontrer l'expression du
mépris.
Assise sur le divan de la bibliothèque, immobile et la tête tournée du côté
opposé à Julien, elle était en proie aux plus vives douleurs que l'orgueil et
l'amour puissent faire éprouver à une âme humaine. Dans quelle atroce démarche
elle venait de tomber!
Il m'était réservé, malheureuse que je suis! de voir repousser les avances les
plus indécentes! et repoussées par qui? ajoutait l'orgueil fou de douleur,
repoussées par un domestique de mon père.
-- C'est ce que je ne souffrirai pas, dit-elle à haute voix.
Et, se levant avec fureur, elle ouvrit le tiroir de la table de Julien placée à
deux pas devant elle. Elle resta comme glacée d'horreur en y voyant huit ou dix
lettres non ouvertes, semblables en tout à celle que le portier venait de
monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait l'écriture de Julien, plus
ou moins contrefaite.
-- Ainsi, s'écria-t-elle hors d'elle-même, non seulement vous êtes bien avec
elle, mais encore vous la méprisez. Vous, un homme de rien, mépriser Mme la
maréchale de Fervaques!
Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux, méprise-moi si tu
veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de ton amour. Et elle tomba
tout à fait évanouie.
La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds! se dit Julien.
CHAPITRE XXX
UNE LOGE AUX BOUFFES
As the blackest sky
Foretells the heaviest tempest.
Don Juan, C. 1, st. 73.
Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus étonné qu'heureux.
Les injures de Mathilde lui montraient combien la politique russe était sage. Peu parler, peu agir , voilà mon unique moyen de salut.
Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan. Peu à peu les
larmes la gagnèrent.
Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de Mme de
Fervaques; elle les décachetait lentement. Elle eut un mouvement nerveux bien
marqué quand elle reconnut l'écriture de la maréchale. Elle tournait sans les
lire les feuilles de ces lettres; la plupart avaient six pages.
-- Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus suppliant,
mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j'ai de l'orgueil; c'est le
malheur de ma position et même de mon caractère, je l'avouerai; Mme de Fervaques
m'a donc enlevé votre coeur... A-t-elle fait pour vous tous les sacrifices où ce
fatal amour m'a entraînée?
Un morne silence fut toute la réponse de Julien. De quel droit, pensait-il, me
demande-t-elle une indiscrétion indigne d'un honnête homme?
Mathilde essaya de lire les lettres; ses yeux remplis de larmes lui en ôtaient
la possibilité.
Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine était loin de
s'avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait amené cette explosion. Un
instant la jalousie et l'amour l'avaient emporté sur l'orgueil. Elle était
placée sur le divan et fort près de lui. Il voyait ses cheveux et son cou
d'albâtre; un moment il oublia tout ce qu'il se devait; il passa le bras autour
de sa taille, et la serra presque contre sa poitrine.
Elle tourna la tête vers lui lentement: il fut étonné de l'extrême douleur qui
était dans ses yeux, c'était à ne pas reconnaître leur physionomie habituelle.
Julien sentit ses forces l'abandonner, tant était mortellement pénible l'acte de
courage qu'il s'imposait.
Ces yeux n'exprimeront bientôt que le plus froid dédain, se dit Julien, si je me
laisse entraîner au bonheur de l'aimer. Cependant, d'une voix éteinte et avec
des paroles qu'elle avait à peine la force d'achever, elle lui répétait en ce
moment l'assurance de tous ses regrets pour des démarches que trop d'orgueil
avait pu conseiller.
-- J'ai aussi de l'orgueil, lui dit Julien d'une voix à peine formée, et ses
traits peignaient le point extrême de l'abattement physique.
Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix était un bonheur à
l'espérance duquel elle avait presque renoncé. En ce moment, elle ne se
souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle eût voulu trouver des
démarches insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu'à quel point elle
l'adorait et se détestait elle-même.
-- C'est probablement à cause de cet orgueil, continua Julien, que vous m'avez
distingué un instant; c'est certainement à cause de cette fermeté courageuse et
qui convient à un homme que vous m'estimez en ce moment. Je puis avoir de
l'amour pour la maréchale...
Mathilde tressaillit; ses yeux prirent une expression étrange. Elle allait
entendre prononcer son arrêt. Ce mouvement n'échappa point à Julien; il sentit
faiblir son courage.
Ah! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles que prononçait sa bouche,
comme il eût fait un bruit étranger; si je pouvais couvrir de baisers ces joues
si pâles, et que tu ne le sentisses pas!
-- Je puis avoir de l'amour pour la maréchale, continuait-il... et sa voix
s'affaiblissait toujours; mais certainement, je n'ai de son intérêt pour moi
aucune preuve décisive...
Mathilde le regarda: il soutint ce regard, du moins il espéra que sa physionomie
ne l'avait pas trahi. Il se sentait pénétré d'amour jusque dans les replis les
plus intimes de son coeur. Jamais il ne l'avait adorée à ce point; il était
presque aussi fou que Mathilde. Si elle se fût trouvée assez de sang-froid et de
courage pour manoeuvrer, il fût tombé à ses pieds, en abjurant toute vaine
comédie. Il eut assez de force pour pouvoir continuer à parler. Ah! Korasoff,
s'écria-t-il intérieurement, que n'êtes-vous ici! quel besoin j'aurais d'un mot
pour diriger ma conduite! Pendant ce temps sa voix disait:
-- A défaut de tout autre sentiment, la reconnaissance suffirait pour m'attacher
à la maréchale; elle m'a montré de l'indulgence, elle m'a consolé quand on me
méprisait... Je puis ne pas avoir une foi illimitée en de certaines apparences
extrêmement flatteuses sans doute, mais peut-être aussi bien peu durables.
-- Ah! grand Dieu! s'écria Mathilde.
-- Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous? reprit Julien avec un accent vif
et ferme, et qui semblait abandonner pour un instant les formes prudentes de la
diplomatie. Quelle garantie, quel dieu me répondra que la position que vous
semblez disposée à me rendre en cet instant vivra plus de deux jours?
-- L'excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui dit-elle
en lui prenant les mains et se tournant vers lui.
Le mouvement violent qu'elle venait de faire avait un peu déplacé sa pèlerine:
Julien apercevait ses épaules charmantes. Ses cheveux un peu dérangés lui
rappelèrent un souvenir délicieux...
Il allait céder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer cette
longue suite de journées passées dans le désespoir. Mme de Rênal trouvait des
raisons pour faire ce que son coeur lui dictait: cette jeune fille du grand
monde ne laisse son coeur s'émouvoir que lorsqu'elle s'est prouvé par bonnes
raisons qu'il doit être ému.
Il vit cette vérité en un clin d'oeil, et, en un clin d'oeil aussi, retrouva du
courage.
Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et avec un respect
marqué, s'éloigna un peu d'elle. Un courage d'homme ne peut aller plus loin. Il
s'occupa ensuite à réunir toutes les lettres de Mme de Fervaques qui étaient
éparses sur le divan, et ce fut avec l'apparence d'une politesse extrême et si
cruelle en ce moment qu'il ajouta:
-- Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réfléchir sur tout ceci.
Il s'éloigna rapidement et quitta la bibliothèque; elle l'entendit refermer
successivement toutes les portes.
Le monstre n'est point troublé, se dit-elle...
Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai plus de
torts qu'on n'en pourrait imaginer.
Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-là, car elle
fut toute à l'amour; on eût dit que jamais cette âme n'avait été agitée par
l'orgueil, et quel orgueil!
Elle tressaillit d'horreur quand, le soir au salon, un laquais annonça Mme de
Fervaques; la voix de cet homme lui parut sinistre. Elle ne put soutenir la vue
de la maréchale et s'éloigna rapidement. Julien, peu enorgueilli de sa pénible
victoire, avait craint ses propres regards, et n'avait pas dîné à l'hôtel de La
Mole.
Son amour et son bonheur augmentaient rapidement à mesure qu'il s'éloignait du
moment de la bataille; il en était déjà à se blâmer. Comment ai-je pu lui
résister! se disait-il; si elle allait ne plus m'aimer! un moment peut changer
cette âme altière, et il faut convenir que je l'ai traitée d'une façon affreuse.
Le soir, il sentit bien qu'il fallait absolument paraître aux Bouffes dans la
loge de Mme de Fervaques. Elle l'avait expressément invité: Mathilde ne
manquerait pas de savoir sa présence ou son absence impolie. Malgré l'évidence
de ce raisonnement, il n'eut pas la force, au commencement de la soirée, de se
plonger dans la société. En parlant, il allait perdre la moitié de son bonheur.
Dix heures sonnèrent: il fallut absolument se montrer.
Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale remplie de femmes, et fut relégué
près de la porte, et tout à fait caché par les chapeaux. Cette position lui
sauva un ridicule; les accents divins du désespoir de Caroline dans le
Matrimonio segreto le firent fondre en larmes. Mme de Fervaques vit ces
larmes; elles faisaient un tel contraste avec la mâle fermeté de sa physionomie
habituelle, que cette âme de grande dame dès longtemps saturée de tout ce que la
fierté de parvenue a de plus corrodant en fut touchée. Le peu qui restait
chez elle d'un coeur de femme la porta à parler. Elle voulut jouir du son de sa
voix en ce moment.
-- Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles sont aux troisièmes. A
l'instant Julien se pencha dans la salle en s'appuyant assez impoliment sur le
devant de la loge: il vit Mathilde; ses yeux étaient brillants de larmes.
Et cependant ce n'est pas leur jour d'Opéra, pensa Julien; quel empressement!
Mathilde avait décidé sa mère à venir aux Bouffes, malgré l'inconvenance du rang
de la loge qu'une complaisante de la maison s'était empressée de leur offrir.
Elle voulait voir si Julien passerait cette soirée avec la maréchale.
CHAPITRE XXXI
LUI FAIRE PEUR
Voilà donc le beau miracle de votre civilisation! De l'amour vous avez fait
une affaire ordinaire.
BARNAVE.
Julien courut dans la loge de Mme de La Mole. Ses yeux rencontrèrent d'abord les
yeux en larmes de Mathilde; elle pleurait sans nulle retenue, il n'y avait là
que des personnages subalternes, l'amie qui avait prêté la loge et des hommes de
sa connaissance. Mathilde posa sa main sur celle de Julien; elle avait comme
oublié toute crainte de sa mère. Presque étouffée par ses larmes, elle ne lui
dit que ce seul mot: Des garanties!
Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien fort ému lui-même, et se
cachant tant bien que mal les yeux avec la main, sous prétexte du lustre qui
éblouit le troisième rang de loges. Si je parle, elle ne peut plus douter de
l'excès de mon émotion, le son de ma voix me trahira, tout peut être perdu
encore.
Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son âme avait eu le temps
de s'émouvoir. Il craignait de voir Mathilde se piquer de vanité. Ivre d'amour
et de volupté, il prit sur lui de ne pas lui parler.
C'est, selon moi, l'un des plus beaux traits de son caractère; un être capable
d'un tel effort sur lui-même peut aller loin, si fata sinant .
Mlle de La Mole insista pour ramener Julien à l'hôtel. Heureusement il pleuvait
beaucoup. Mais la marquise le fit placer vis-à-vis d'elle, lui parla constamment
et empêcha qu'il ne pût dire un mot à sa fille. On eût pensé que la marquise
soignait le bonheur de Julien; ne craignant plus de tout perdre par l'excès de
son émotion, il s'y livrait avec folie.
Oserai-je dire qu'en rentrant dans sa chambre, Julien se jeta à genoux et
couvrit de baisers les lettres d'amour données par le prince Korasoff?
O grand homme! que ne te dois-je pas? s'écria-t-il dans sa folie.
Peu à peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara à un général qui vient de
gagner à demi une grande bataille. L'avantage est certain, immense, se dit-il;
mais que se passera-t-il demain? un instant peut tout perdre.
Il ouvrit d'un mouvement passionné les Mémoires dictés à Sainte-Hélène
par Napoléon, et pendant deux longues heures se força à les lire; ses yeux seuls
lisaient, n'importe, il s'y forçait. Pendant cette singulière lecture, sa tête
et son coeur, montés au niveau de tout ce qu'il y a de plus grand, travaillaient
à son insu. Ce coeur est bien différent de celui de Mme de Rênal, se disait-il,
mais il n'allait pas plus loin.
LUI FAIRE PEUR, s'écria-t-il tout à coup en jetant le livre au loin. L'ennemi ne
m'obéira qu'autant que je lui ferai peur, alors il n'osera me mépriser.
Il se promenait dans sa petite chambre, ivre de joie. A la vérité, ce bonheur
était plus d'orgueil que d'amour.
Lui faire peur! se répétait-il fièrement, et il avait raison d'être fier. Même
dans ses moments les plus heureux, Mme de Rênal doutait toujours que mon amour
fût égal au sien. Ici, c'est un démon que je subjugue, donc il faut
subjuguer .
Il savait bien que le lendemain dès huit heures du matin, Mathilde serait à la
bibliothèque; il n'y parut qu'à neuf heures, brûlant d'amour, mais sa tête
dominait son coeur. Une seule minute peut-être ne se passa pas sans qu'il ne se
répétât: La tenir toujours occupée de ce grand doute: M'aime-t-il?Sa brillante
position, les flatteries de tout ce qui lui parle la portent un peu trop
à se rassurer.
Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors d'état apparemment de
faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main:
-- Ami, je t'ai offensé, il est vrai; tu peux être fâché contre moi?...
Julien ne s'attendait pas à ce ton si simple. Il fut sur le point de se trahir.
-- Vous voulez des garanties, mon ami, ajouta-t-elle après un silence qu'elle
avait espéré voir rompre; il est juste. Enlevez-moi, partons pour Londres... Je
serai perdue à jamais, déshonorée...
Elle eut le courage de retirer sa main à Julien pour s'en couvrir les yeux. Tous
les sentiments de retenue et de vertu féminine étaient rentrés dans cette âme...
-- Eh bien! déshonorez-moi, dit-elle enfin avec un soupir, c'est une
garantie .
Hier j'ai été heureux, parce que j'ai eu le courage d'être sévère avec moi-même,
pensa Julien. Après un petit moment de silence, il eut assez d'empire sur son
coeur pour dire d'un ton glacial:
-- Une fois en route pour Londres, une fois déshonorée, pour me servir de vos
expressions, qui me répond que vous m'aimerez? que ma présence dans la chaise de
poste ne vous semblera point importune? Je ne suis pas un monstre, vous avoir
perdue dans l'opinion ne sera pour moi qu'un malheur de plus. Ce n'est pas votre
position avec le monde qui fait obstacle, c'est par malheur votre caractère.
Pouvez-vous vous répondre à vous-même que vous m'aimerez huit jours?
(Ah! qu'elle m'aime huit jours, huit jours seulement, se disait tout bas Julien,
et j'en mourrai de bonheur. Que m'importe l'avenir, que m'importe la vie? et ce
bonheur divin peut commencer en cet instant si je veux, il ne dépend que de
moi!)
Mathilde le vit pensif.
-- Je suis donc tout à fait indigne de vous, dit-elle en lui prenant la main.
Julien l'embrassa, mais à l'instant la main de fer du devoir saisit son coeur.
Si elle voit combien je l'adore, je la perds. Et, avant de quitter ses bras, il
avait repris toute la dignité qui convient à un homme.
Ce jour-là et les suivants, il sut cacher l'excès de sa félicité; il y eut des
moments où il se refusait jusqu'au plaisir de la serrer dans ses bras.
Dans d'autres instants, le délire du bonheur l'emportait sur tous les conseils
de la prudence.
C'était auprès d'un berceau de chèvrefeuilles disposé pour cacher l'échelle,
dans le jardin, qu'il avait coutume d'aller se placer pour regarder de loin la
persienne de Mathilde, et pleurer son inconstance. Un fort grand chêne était
tout près, et le tronc de cet arbre l'empêchait d'être vu des indiscrets.
Passant avec Mathilde dans ce même lieu qui lui rappelait si vivement l'excès de
son malheur, le contraste du désespoir passé et de la félicité présente fut trop
fort pour son caractère; des larmes inondèrent ses yeux, et, portant à ses
lèvres la main de son amie:
-- Ici, je vivais en pensant à vous; ici, je regardais cette persienne,
j'attendais des heures entières le moment fortuné où je verrais cette main
l'ouvrir...
Sa faiblesse fut complète. Il lui peignit avec ces couleurs vraies, qu'on
n'invente point, l'excès de son désespoir d'alors. De courtes interjections
témoignaient de son bonheur actuel qui avait fait cesser cette peine atroce...
Que fais-je, grand Dieu! se dit Julien revenant à lui tout à coup. Je me perds.
Dans l'excès de son alarme, il crut déjà voir moins d'amour dans les yeux de
Mlle de La Mole. C'était une illusion; mais la figure de Julien changea
rapidement et se couvrit d'une pâleur mortelle. Ses yeux s'éteignirent un
instant, et l'expression d'une hauteur non exempte de méchanceté succéda bientôt
à celle de l'amour le plus vrai et le plus abandonné.
-- Qu'avez-vous donc mon ami? lui dit Mathilde avec tendresse et inquiétude.
-- Je mens, dit Julien avec humeur, et je mens à vous. Je me le reproche, et
cependant Dieu sait que je vous estime assez pour ne pas mentir. Vous m'aimez,
vous m'êtes dévouée, et je n'ai pas besoin de faire des phrases pour vous
plaire.
-- Grand Dieu! ce sont des phrases que tout ce que vous me dites de ravissant
depuis dix minutes?
-- Et je me les reproche vivement, chère amie. Je les ai composées autrefois
pour une femme qui m'aimait et m'ennuyait... C'est le défaut de mon caractère,
je me dénonce moi-même à vous, pardonnez-moi.
Des larmes amères inondaient les joues de Mathilde.
-- Dès que par quelque nuance qui m'a choqué, j'ai un moment de rêverie forcée,
continuait Julien, mon exécrable mémoire, que je maudis en ce moment, m'offre
une ressource et j'en abuse.
-- Je viens donc de tomber à mon insu dans quelque action qui vous aura déplu?
dit Mathilde avec une naïveté charmante.
-- Un jour, je m'en souviens, passant près de ces chèvrefeuilles, vous avez
cueilli une fleur, M. de Luz vous l'a prise, et vous la lui avez laissée.
J'étais à deux pas.
-- M. de Luz? c'est impossible, reprit Mathilde, avec la hauteur qui lui était
si naturelle: je n'ai point ces façons.
-- J'en suis sûr, répliqua vivement Julien.
-- Eh bien! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissant les yeux tristement.
Elle savait positivement que depuis bien des mois elle n'avait pas permis une
telle action à M. de Luz.
Julien la regarda avec une tendresse inexprimable: Non, se dit-il, elle ne
m'aime pas moins .
Elle lui reprocha le soir, en riant, son goût pour Mme de Fervaques:
-- Un bourgeois aimer une parvenue! Les coeurs de cette espèce sont peut-être
les seuls que mon Julien ne puisse rendre fous. Elle avait fait de vous un vrai
dandy, disait-elle en jouant avec ses cheveux.
Dans le temps qu'il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était devenu l'un des
hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage sur les gens de
cette espèce; une fois sa toilette arrangée, il n'y songeait plus.
Une chose piquait Mathilde, Julien continuait à copier les lettres russes, et à
les envoyer à la maréchale.
CHAPITRE XXXII
LE TIGRE
Hélas! pourquoi ces choses et non pas d'autres?
BEAUMARCHAIS.
Un voyageur anglais raconte l'intimité où il vivait avec un tigre; il l'avait
élevé et le caressait, mais toujours sur sa table tenait un pistolet armé.
Julien ne s'abandonnait à l'excès de son bonheur que dans les instants où
Mathilde ne pouvait en lire l'expression dans ses yeux. Il s'acquittait avec
exactitude du devoir de lui dire de temps à autre quelque mot dur.
Quand la douceur de Mathilde, qu'il observait avec étonnement, et l'excès de son
dévouement étaient sur le point de lui ôter tout empire sur lui-même, il avait
le courage de la quitter brusquement.
Pour la première fois Mathilde aima.
La vie, qui toujours pour elle s'était traînée à pas de tortue, volait
maintenant.
Comme il fallait cependant que l'orgueil se fît jour de quelque façon, elle
voulait s'exposer avec témérité à tous les dangers que son amour pouvait lui
faire courir. C'était Julien qui avait de la prudence; et c'était seulement
quand il était question de danger qu'elle ne cédait pas à sa volonté; mais
soumise et presque humble avec lui, elle n'en montrait que plus de hauteur
envers tout ce qui dans la maison l'approchait, parents ou valets.
Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle appelait Julien pour lui
parler en particulier et longtemps.
Le petit Tanbeau s'établissant un jour à côté d'eux, elle le pria d'aller lui
chercher dans la bibliothèque le volume de Smollett où se trouve la révolution
de 1688; et comme il hésitait:
-- Que rien ne vous presse, ajouta-t-elle avec une expression d'insultante
hauteur qui fut un baume pour l'âme de Julien.
-- Avez-vous remarqué le regard de ce petit monstre? lui dit-il.
-- Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans quoi je le ferais
chasser à l'instant.
Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfaitement polie pour la
forme, n'était guère moins provocante au fond. Mathilde se reprochait vivement
toutes les confidences faites jadis à Julien, et d'autant plus qu'elle n'osait
lui avouer qu'elle avait exagéré les marques d'intérêt presque tout à fait
innocentes dont ces messieurs avaient été l'objet.
Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme l'empêchait tous les
jours de dire à Julien: C'est parce que je parlais à vous que je trouvais du
plaisir à décrire la faiblesse que j'avais de ne pas retirer ma main, lorsque M.
de Croisenois posant la sienne sur une table de marbre venait à l'effleurer un
peu.
Aujourd'hui, à peine un de ces messieurs lui parlait-il quelques instants,
qu'elle se trouvait avoir une question à faire à Julien, et c'était un prétexte
pour le retenir auprès d'elle.
Elle se trouva enceinte et l'apprit avec joie à Julien.
-- Maintenant douterez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? Je suis votre
épouse à jamais.
Cette annonce frappa Julien d'un étonnement profond. Il fut sur le point
d'oublier le principe de sa conduite. Comment être volontairement froid et
offensant envers cette pauvre jeune fille qui se perd pour moi? Avait-elle l'air
un peu souffrant, même les jours où la sagesse faisait entendre sa voix
terrible, il ne se trouvait plus le courage de lui adresser un de ces mots
cruels si indispensables, selon son expérience, à la durée de leur amour.
-- Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde; c'est plus qu'un père
pour moi; c'est un ami: comme tel je trouverais indigne de vous et de moi de
chercher à le tromper, ne fût-ce qu'un instant.
-- Grand Dieu! qu'allez-vous faire? dit Julien effrayé.
-- Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillants de joie.
Elle se trouvait plus magnanime que son amant.
-- Mais il me chassera avec ignominie!
-- C'est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai le bras et nous
sortirons par la porte cochère, en plein midi.
Julien étonné la pria de différer d'une semaine.
-- Je ne puis, répondit-elle, l'honneur parle, j'ai vu le devoir, il faut le
suivre, et à l'instant.
-- Eh bien! je vous ordonne de différer, dit enfin Julien. Votre honneur est à
couvert, je suis votre époux. Notre état à tous les deux va être changé par
cette démarche capitale. Je suis aussi dans mon droit. C'est aujourd'hui mardi;
mardi prochain c'est le jour du duc de Retz; le soir, quand M. de La Mole
rentrera, le portier lui remettra la lettre fatale... Il ne pense qu'à vous
faire duchesse, j'en suis certain, jugez de son malheur!
-- Voulez-vous dire: jugez de sa vengeance?
-- Je puis avoir pitié de mon bienfaiteur, être navré de lui nuire; mais je ne
crains et ne craindrai jamais personne.
Mathilde se soumit. Depuis qu'elle avait annoncé son nouvel état à Julien,
c'était la première fois qu'il lui parlait avec autorité; jamais il ne l'avait
tant aimée. C'était avec bonheur que la partie tendre de son âme saisissait le
prétexte de l'état où se trouvait Mathilde pour se dispenser de lui adresser des
mots cruels. L'aveu à M. de La Mole l'agita profondément. Allait-il être séparé
de Mathilde? et avec quelque douleur qu'elle le vît partir, un mois après son
départ, songerait-elle à lui?
Il avait une horreur presque égale des justes reproches que le marquis pouvait
lui adresser.
Le soir, il avoua à Mathilde ce second sujet de chagrin, et ensuite égaré par
son amour il fit l'aveu du premier.
Elle changea de couleur.
-- Réellement, lui dit-elle, six mois passés loin de moi seraient un malheur
pour vous!
-- Immense, le seul au monde que je voie avec terreur.
Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rôle avec tant d'application,
qu'il était parvenu à lui faire penser qu'elle était celle des deux qui avait le
plus d'amour.
Le mardi fatal arriva. A minuit, en rentrant, le marquis trouva une lettre avec
l'adresse qu'il fallait pour qu'il l'ouvrît lui-même, et seulement quand il
serait sans témoins.
« MON PERE,
« Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste plus que ceux de la
nature. Après mon mari, vous êtes et serez toujours l'être qui me sera le plus
cher. Mes yeux se remplissent de larmes, je songe à la peine que je vous cause,
mais pour que ma honte ne soit pas publique, pour vous laisser le temps de
délibérer et d'agir, je n'ai pu différer plus longtemps l'aveu que je vous dois.
Si votre amitié, que je sais être extrême pour moi, veut m'accorder une petite
pension, j'irai m'établir où vous voudrez, en Suisse, par exemple, avec mon
mari. Son nom est tellement obscur, que personne ne reconnaîtra votre fille dans
Mme Sorel, belle-fille d'un charpentier de Verrières. Voilà ce nom qui m'a fait
tant de peine à écrire. Je redoute pour Julien votre colère, si juste en
apparence. Je ne serai pas duchesse, mon père; mais je le savais en l'aimant;
car c'est moi qui l'ai aimé la première, c'est moi qui l'ai séduit. Je tiens de
vous [Variante: et de nos aïeux] une âme trop élevée pour arrêter mon attention
à ce qui est ou me semble vulgaire. C'est en vain que dans le dessein de vous
plaire j'ai songé à M. de Croisenois. Pourquoi aviez-vous placé le vrai mérite
sous mes yeux? Vous me l'avez dit vous-même à mon retour d'Hyères: ce jeune
Sorel est le seul être qui m'amuse; le pauvre garçon est aussi affligé que moi,
s'il est possible, de la peine que vous fait cette lettre. Je ne puis empêcher
que vous ne soyez irrité comme père; mais aimez-moi toujours comme ami.
« Julien me respectait. S'il me parlait quelquefois, c'était uniquement à cause
de sa profonde reconnaissance pour vous: car la hauteur naturelle de son
caractère le porte à ne jamais répondre qu'officiellement à tout ce qui est
tellement au-dessus de lui. Il a un sentiment vif et inné de la différence des
positions sociales. C'est moi, je l'avoue, en rougissant, à mon meilleur ami, et
jamais un tel aveu ne sera fait à un autre, c'est moi qui un jour au jardin lui
ai serré le bras.
« Après vingt-quatre heures, pourquoi seriez-vous irrité contre lui? Ma faute
est irréparable. Si vous l'exigez, c'est par moi que passeront les assurances de
son profond respect et de son désespoir de vous déplaire. Vous ne le verrez
point; mais j'irai le rejoindre où il voudra. C'est son droit, c'est mon devoir,
il est le père de mon enfant. Si votre bonté veut bien nous accorder six mille
francs pour vivre, je les recevrai avec reconnaissance: sinon Julien compte
s'établir à Besançon où il commencera le métier de maître de latin et de
littérature. De quelque bas degré qu'il parte, j'ai la certitude qu'il
s'élèvera. Avec lui je ne crains pas l'obscurité. S'il y a révolution, je suis
sûre pour lui d'un premier rôle. Pourriez-vous en dire autant d'aucun de ceux
qui ont demandé ma main? Ils ont de belles terres! Je ne puis trouver dans cette
seule circonstance une raison pour admirer. Mon Julien atteindrait une haute
position même sous le régime actuel, s'il avait un million et la protection de
mon père... »
Mathilde, qui savait que le marquis était un homme tout de premier mouvement,
avait écrit huit pages.
Que faire? se disait Julien, [Variante: en se promenant à minuit dans le jardin]
pendant que M. de La Mole lisait cette lettre; où est 1° mon devoir, 2° mon
intérêt? Ce que je lui dois est immense: j'eusse été sans lui un coquin
subalterne, et pas assez coquin pour n'être pas haï et persécuté par les autres.
Il m'a fait un homme du monde. Mes coquineries nécessaires seront 1° plus
rares, 2° moins ignobles. Cela est plus que s'il m'eût donné un million. Je lui
dois cette croix et l'apparence de services diplomatiques qui me tirent du pair.
S'il tenait la plume pour prescrire ma conduite, qu'est-ce qu'il écrirait?...
Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de chambre de M. de La
Mole.
-- Le marquis vous demande à l'instant vêtu ou non vêtu.
Le valet ajouta à voix basse, en marchant à côté de Julien:
-- M. le marquis est hors de lui, prenez garde à vous.
CHAPITRE XXXIII
L'ENFER DE LA FAIBLESSE
En taillant ce diamant, un lapidaire malhabile lui a ôté quelques-unes de
ses plus vives étincelles.
Au Moyen Age, que dis-je? encore sous Richelieu, le
Français avait la force de vouloir.
MIRABEAU.
Julien trouva le marquis furieux: pour la première fois de sa vie, peut-être, ce
seigneur fut de mauvais ton; il accabla Julien de toutes les injures qui lui
vinrent à la bouche. Notre héros fut étonné, impatienté, mais sa reconnaissance
n'en fut point ébranlée. Que de beaux projets depuis longtemps chéris au fond de
sa pensée le pauvre homme voit crouler en un instant! Mais je lui dois de lui
répondre, mon silence augmenterait sa colère. La réponse fut fournie par le rôle
de Tartufe.
-- Je ne suis pas un ange... Je vous ai bien servi, vous m'avez payé avec
générosité... J'étais reconnaissant, mais j'ai vingt-deux ans... Dans cette
maison, ma pensée n'était comprise que de vous, et de cette personne aimable...
-- Monstre! s'écria le marquis. Aimable! aimable! Le jour où vous l'avez trouvée
aimable, vous deviez fuir.
-- Je l'ai tenté; alors, je vous demandai de partir pour le Languedoc.
Las de se promener avec fureur, le marquis, dompté par la douleur, se jeta dans
un fauteuil; Julien l'entendit se dire à demi-voix: Ce n'est point là un méchant
homme.
-- Non, je ne le suis pas pour vous, s'écria Julien en tombant à ses genoux.
Mais il eut une honte extrême de ce mouvement, et se releva bien vite.
Le marquis était réellement égaré. A la vue de ce mouvement il recommença à
l'accabler d'injures atroces et dignes d'un cocher de fiacre. La nouveauté de
ces jurons était peut-être une distraction.
-- Quoi! ma fille s'appellera Mme Sorel! quoi! ma fille ne sera pas duchesse!
Toutes les fois que ces deux idées se présentaient aussi nettement, M. de La
Mole était torturé et les mouvements de son âme n'étaient plus volontaires.
Julien craignit d'être battu.
Dans les intervalles lucides, et lorsque le marquis commençait à s'accoutumer à
son malheur, il adressait à Julien des reproches assez raisonnables:
-- Il fallait fuir, monsieur, lui disait-il... Votre devoir était de fuir...
Vous êtes le dernier des hommes...
Julien s'approcha de la table et écrivit:
« Depuis longtemps la vie m'est insupportable, j'y mets un terme. Je prie
monsieur le marquis d'agréer, avec l'expression d'une reconnaissance sans
bornes, mes excuses de l'embarras que ma mort dans son hôtel peut causer. »
-- Que monsieur le marquis daigne parcourir ce papier... Tuez-moi, dit Julien,
ou faites-moi tuer par votre valet de chambre. Il est une heure du matin, je
vais me promener au jardin vers le mur du fond.
-- Allez à tous les diables, lui cria le marquis comme il s'en allait.
-- Je comprends, pensa Julien; il ne serait pas fâché de me voir épargner la
façon de ma mort à son valet de chambre... Qu'il me tue, à la bonne heure, c'est
une satisfaction que je lui offre... Mais, parbleu, j'aime la vie... Je me dois
à mon fils.
Cette idée, qui pour la première fois paraissait aussi nettement à son
imagination, l'occupa tout entier après les premières minutes de promenade
données au sentiment du danger.
Cet intérêt si nouveau en fit un être prudent. Il me faut des conseils pour me
conduire avec cet homme fougueux... Il n'a aucune raison, il est capable de
tout. Fouqué est trop éloigné, d'ailleurs il ne comprendrait pas les sentiments
d'un coeur tel que celui du marquis.
Le comte Altamira... Suis-je sûr d'un silence éternel? Il ne faut pas que ma
demande de conseils soit une action, et complique ma position. Hélas! il ne me
reste que le sombre abbé Pirard... Son esprit est rétréci par le jansénisme...
Un coquin de jésuite connaîtrait le monde, et serait mieux mon fait... M. Pirard
est capable de me battre, au seul énoncé du crime.
Le génie de Tartufe vint au secours de Julien: Eh bien, j'irai me confesser à
lui. Telle fut la dernière résolution qu'il prit au jardin après s'être promené
deux grandes heures. Il ne pensait plus qu'il pouvait être surpris par un coup
de fusil; le sommeil le gagnait.
Le lendemain, de très grand matin, Julien était à plusieurs lieues de Paris,
frappant à la porte du sévère janséniste. Il trouva, à son grand étonnement,
qu'il n'était point trop surpris de sa confidence.
-- J'ai peut-être des reproches à me faire, se disait l'abbé plus soucieux
qu'irrité. J'avais cru deviner cet amour. Mon amitié pour vous, petit
malheureux, m'a empêché d'avertir le père...
-- Que va-t-il faire? lui dit vivement Julien.
(Il aimait l'abbé en ce moment, et une scène lui eût été fort pénible.)
-- Je vois trois partis, continua Julien: 1° M. de La Mole peut me faire donner
la mort; et il raconta la lettre de suicide qu'il avait laissée au marquis; 2°
Me faire tirer au blanc par le comte Norbert, qui me demanderait un duel.
-- Vous accepteriez? dit l'abbé furieux, et se levant.
-- Vous ne me laissez pas achever. Certainement je ne tirerais jamais sur le
fils de mon bienfaiteur.
3° Il peut m'éloigner. S'il me dit: Allez à Edimbourg, à New-York, j'obéirai.
Alors on peut cacher la position de Mlle de La Mole; mais je ne souffrirai point
qu'on supprime mon fils.
-- Ce sera là, n'en doutez point, la première idée de cet homme corrompu...
A Paris, Mathilde était au désespoir. Elle avait vu son père vers les sept h
eures. Il lui avait montré la lettre de Julien, elle tremblait qu'il n'eût
trouvé noble de mettre fin à sa vie: Et sans ma permission? se disait-elle avec
une douleur qui était de la colère.
-- S'il est mort, je mourrai, dit-elle à son père. C'est vous qui serez cause de
sa mort... Vous vous en réjouirez peut-être... Mais je le jure à ses mânes,
d'abord je prendrai le deuil, et serai publiquement Mme veuve Sorel ;
j'enverrai mes billets de faire-part, comptez là-dessus... Vous ne me trouverez
ni pusillanime ni lâche.
Son amour allait jusqu'à la folie. A son tour, M. de La Mole fut interdit.
Il commença à voir les événements avec quelque raison. Au déjeuner, Mathilde ne
parut point. Le marquis fut délivré d'un poids immense, et surtout flatté, quand
il s'aperçut qu'elle n'avait rien dit à sa mère.
[Variante : Vers les midi Julien arriva. On entendit le pas du cheval retentir
dans la cour. Julien descendit.] Julien descendait de cheval. Mathilde le fit
appeler, et se jeta dans ses bras presque à la vue de sa femme de chambre.
Julien ne fut pas très reconnaissant de ce transport, il sortait fort diplomate
et fort calculateur de sa longue conférence avec l'abbé Pirard. Son imagination
était éteinte par le calcul des possibles. Mathilde, les larmes aux yeux, lui
apprit qu'elle avait vu sa lettre de suicide.
--Mon père peut se raviser; faites-moi le plaisir de partir à l'instant même
pour Villequier. Remontez à cheval, sortez de l'hôtel avant qu'on ne se lève de
table.
Comme Julien ne quittait point l'air étonné et froid, elle eut un accès de
larmes.
-- Laisse-moi conduire nos affaires, s'écria-t-elle avec transport, et en le
serrant dans ses bras. Tu sais bien que ce n'est pas volontairement que je me
sépare de toi. Ecris sous le couvert de ma femme de chambre, que l'adresse soit
d'une main étrangère, moi je t'écrirai des volumes. Adieu! fuis.
Ce dernier mot blessa Julien, il obéit cependant. Il est fatal, pensait-il, que,
même dans leurs meilleurs moments, ces gens-là trouvent le secret de me choquer.
Mathilde résista avec fermeté à tous les projets prudents de son père.
Elle ne voulut jamais établir la négociation sur d'autres bases que celles-ci:
Elle serait Mme Sorel, et vivrait pauvrement avec son mari en Suisse, ou chez
son père à Paris. Elle repoussait bien loin la proposition d'un accouchement
clandestin.
-- Alors commencerait pour moi la possibilité de la calomnie et du déshonneur.
Deux mois après le mariage, j'irai voyager avec mon mari, et il nous sera facile
de supposer que mon fils est né à une époque convenable.
D'abord accueillie par des transports de colère, cette fermeté finit par donner
des doutes au marquis.
Dans un moment d'attendrissement:
-- Tiens! dit-il à sa fille, voilà une inscription de dix mille livres de rente,
envoie-la à ton Julien, et qu'il me mette bien vite dans l'impossibilité de la
reprendre.
Pour obéir à Mathilde, dont il connaissait l'amour pour le commandement,
Julien avait fait quarante lieues inutiles: il était à Villequier, réglant les
comptes des fermiers; ce bienfait du marquis fut l'occasion de son retour. Il
alla demander asile à l'abbé Pirard, qui, pendant son absence, était devenu
l'allié le plus utile de Mathilde. Toutes les fois qu'il était interrogé par le
marquis, il lui prouvait que tout autre parti que le mariage public serait un
crime aux yeux de Dieu.
-- Et par bonheur, ajoutait l'abbé, la sagesse du monde est ici d'accord avec la
religion. Pourrait-on compter un instant, avec le caractère fougueux de Mlle de
La Mole, sur le secret qu'elle ne se serait pas imposé à elle-même? Si l'on
n'admet pas la marche franche d'un mariage public, la société s'occupera
beaucoup plus longtemps de cette mésalliance étrange. Il faut tout dire en une
fois, sans apparence ni réalité du moindre mystère.
-- Il est vrai, dit le marquis pensif. Dans ce système, parler de ce mariage
après trois jours, devient un rabâchage d'homme qui n'a pas d'idées. Il faudrait
profiter de quelque grande mesure anti-jacobine du gouvernement pour se glisser
incognito à la suite.
Deux ou trois amis de M. de La Mole pensaient comme l'abbé Pirard. Le grand
obstacle, à leurs yeux, était le caractère décidé de Mathilde. Mais après tant
de beaux raisonnements, l'âme du marquis ne pouvait s'accoutumer à renoncer à
l'espoir du tabouret pour sa fille.
Sa mémoire et son imagination étaient remplies des roueries et des faussetés de
tous genres qui étaient encore possibles dans sa jeunesse. Céder à la nécessité,
avoir peur de la loi lui semblait chose absurde et déshonorante pour un homme de
son rang. Il payait cher maintenant ces rêveries enchanteresses qu'il se
permettait depuis dix ans sur l'avenir de cette fille chérie.
Qui l'eût pu prévoir? se disait-il. Une fille d'un caractère si altier, d'un
génie si élevé, plus fière que moi du nom qu'elle porte! dont la main m'était
demandée d'avance par tout ce qu'il y a de plus illustre en France!
Il faut renoncer à toute prudence. Ce siècle est fait pour tout confondre! nous
marchons vers le chaos.
CHAPITRE XXXIV
UN HOMME D'ESPRIT
Le préfet cheminant sur son cheval se disait: Pourquoi ne serais-je pas
ministre, président du conseil, duc? Voici comment je ferai la guerre...
Par ce moyen je jetterais les novateurs dans les fers...
LE GLOBE.
Aucun argument ne vaut pour détruire l'empire de dix années de rêveries
agréables. Le marquis ne trouvait pas raisonnable de se fâcher, mais ne pouvait
se résoudre à pardonner. Si ce Julien pouvait mourir par accident, se disait-il
quelquefois. C'est ainsi que cette imagination attristée trouvait quelque
soulagement à poursuivre les chimères les plus absurdes. Elles paralysaient
l'influence des sages raisonnements de l'abbé Pirard. Un mois se passa ainsi
sans que la négociation fît un pas.
Dans cette affaire de famille, comme dans celles de la politique, le marquis
avait des aperçus brillants dont il s'enthousiasmait pendant trois jours. Alors
un plan de conduite ne lui plaisait pas, parce qu'il était étayé par de bons
raisonnements; mais les raisonnements ne trouvaient grâce à ses yeux qu'autant
qu'ils appuyaient son plan favori. Pendant trois jours, il travaillait avec
toute l'ardeur et l'enthousiasme d'un poète, à amener les choses à une certaine
position; le lendemain il n'y songeait plus.
D'abord Julien fut déconcerté des lenteurs du marquis; mais, après quelques
semaines, il commença à deviner que M. de La Mole n'avait, dans cette affaire,
aucun plan arrêté.
Mme de La Mole et toute la maison croyaient que Julien voyageait en province
pour l'administration des terres; il était caché au presbytère de l'abbé Pirard,
et voyait Mathilde presque tous les jours; elle, chaque matin, allait passer une
heure avec son père, mais quelquefois ils étaient des semaines entières sans
parler de l'affaire qui occupait toutes leurs pensées.
-- Je ne veux pas savoir où est cet homme, lui dit un jour le marquis;
envoyez-lui cette lettre. Mathilde lut:
« Les terres de Languedoc rendent 20.600 francs. Je donne 10.600 francs à ma
fille, et 10.000 ffrancs à M. Julien Sorel. Je donne les terres mêmes, bien
entendu. Dites au notaire de dresser deux actes de donation séparés et de me les
apporter demain; après quoi, plus de relations entre nous. Ah! Monsieur,
devais-je m'attendre à tout ceci?
« Le marquis DE LA MOLE. »
-- Je vous remercie beaucoup, dit Mathilde gaiement. Nous allons nous fixer au
château d'Aiguillon, entre Agen et Marmande. On dit que c'est un pays aussi beau
que l'Italie.
Cette donation surprit extrêmement Julien. Il n'était plus l'homme sévère et
froid que nous avons connu. La destinée de son fils absorbait d'avance toutes
ses pensées. Cette fortune imprévue et assez considérable pour un homme si
pauvre en fit un ambitieux. Il se voyait, à sa femme ou à lui, 36.000 livres de
rente. Pour Mathilde, tous ses sentiments étaient absorbés dans son adoration
pour son mari, car c'est ainsi que son orgueil appelait toujours Julien. Sa
grande, son unique ambition était de faire reconnaître son mariage. Elle passait
sa vie à s'exagérer la haute prudence qu'elle avait montrée en liant son sort à
celui d'un homme supérieur. Le mérite personnel était à la mode dans sa tête.
L'absence presque continue, la multiplicité des affaires, le peu de temps que
l'on avait pour parler d'amour vinrent compléter le bon effet de la sage
politique, autrefois inventée par Julien.
Mathilde finit par s'impatienter de voir si peu l'homme qu'elle était parvenue à
aimer réellement.
Dans un moment d'humeur elle écrivit à son père, et commença sa lettre comme
Othello:
« Que j'aie préféré Julien aux agréments que la société offrait à la fille de M.
le marquis de La Mole, mon choix le prouve assez. Ces plaisirs de considération
et de petite vanité sont nuls pour moi. Voici bientôt six semaines que je vis
séparée de mon mari. C'est assez pour vous témoigner mon respect. Avant jeudi
prochain, je quitterai la maison paternelle. Vos bienfaits nous ont enrichis.
Personne ne connaît mon secret que le respectable abbé Pirard. J'irai chez lui;
il nous mariera, et une heure après la cérémonie nous serons en route pour le
Languedoc, et ne reparaîtrons jamais à Paris que d'après vos ordres. Mais ce qui
me perce le coeur, c'est que tout ceci va faire anecdote piquante contre moi,
contre vous. Les épigrammes d'un public sot ne peuvent-elles pas obliger notre
excellent Norbert à chercher querelle à Julien? Dans cette circonstance, je le
connais, je n'aurais aucun empire sur lui. Nous trouverions dans son âme du
plébéien révolté. Je vous en conjure à genoux, ô mon père! venez assister à mon
mariage, dans l'église de M. Pirard, jeudi prochain. Le piquant de l'anecdote
maligne sera adouci, et la vie de votre fils unique, celle de mon mari seront
assurées », etc., etc.
L'âme du marquis fut jetée par cette lettre dans un étrange embarras. Il fallait
donc à la fin prendre un parti . Toutes les petites habitudes, tous les
amis vulgaires avaient perdu leur influence.
Dans cette étrange circonstance, les grands traits du caractère, imprimés par
les événements de la jeunesse, reprirent tout leur empire. Les malheurs de
l'émigration en avaient fait un homme à imagination. Après avoir joui pendant
deux ans d'une fortune immense et de toutes les distinctions de la cour, 1790
l'avait jeté dans les affreuses misères de l'émigration. Cette dure école avait
changé une âme de vingt-deux ans. Au fond, il était campé au milieu de ses
richesses actuelles, plus qu'il n'en était dominé. Mais cette même imagination
qui avait préservé son âme de la gangrène de l'or, l'avait jeté en proie à une
folle passion pour voir sa fille décorée d'un beau titre.
Pendant les six semaines qui venaient de s'écouler, tantôt poussé par un
caprice, le marquis avait voulu enrichir Julien; la pauvreté lui semblait
ignoble, déshonorante pour lui M. de La Mole, impossible chez l'époux de sa
fille; il jetait l'argent. Le lendemain, son imagination prenant un autre cours,
il lui semblait que Julien allait entendre le langage muet de cette générosité
d'argent, changer de nom, s'exiler en Amérique, écrire à Mathilde qu'il était
mort pour elle... M. de La Mole supposait cette lettre écrite, il suivait son
effet sur le caractère de sa fille...
Le jour où il fut tiré de ces songes si jeunes par la lettre réelle de
Mathilde après avoir pensé longtemps à tuer Julien ou à le faire disparaître, il
rêvait à lui bâtir une brillante fortune. Il lui faisait prendre le nom d'une de
ses terres; et pourquoi ne lui ferait-il pas passer sa pairie? M. le duc de
Chaulnes, son beau-père, lui avait parlé plusieurs fois, depuis que son fils
unique avait été tué en Espagne, du désir de transmettre son titre à Norbert...
L'on ne peut refuser à Julien une singulière aptitude aux affaires, de la
hardiesse, peut-être même du brillant se disait le marquis... Mais au
fond de ce caractère je trouve quelque chose d'effrayant. C'est l'impression
qu'il produit sur tout le monde, donc il y a là quelque chose de réel (plus ce
point réel était difficile à saisir, plus il effrayait l'âme imaginative du
vieux marquis).
Ma fille me le disait fort adroitement l'autre jour (dans une lettre supprimée):
« Julien ne s'est affilié à aucun salon, à aucune coterie. » Il ne s'est ménagé
aucun appui contre moi, pas la plus petite ressource si je l'abandonne... Mais
est-ce là ignorance de l'état actuel de la société?... Deux ou trois fois je lui
ai dit: Il n'y a de candidature réelle et profitable que celle des salons...
Non, il n'a pas le génie adroit et cauteleux d'un procureur qui ne perd ni une
minute ni une opportunité... Ce n'est point un caractère à la Louis XI. D'un
autre côté, je lui vois les maximes les plus antigénéreuses... Je m'y perds...
Se répéterait-il ces maximes, pour servir de digue à ses passions?
Du reste, une chose surnage: il est impatient du mépris, je le tiens par là.
Il n'a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous respecte
pas d'instinct... C'est un tort; mais enfin, l'âme d'un séminariste devrait
n'être impatiente que du manque de jouissance et d'argent. Lui, bien différent,
ne peut supporter le mépris à aucun prix.
Pressé par la lettre de sa fille, M. de La Mole vit la nécessité de se décider:
Enfin, voici la grande question: l'audace de Julien est-elle allée jusqu'à
entreprendre de faire la cour à ma fille, parce qu'il sait que je l'aime avant
tout, et que j'ai cent mille écus de rente?
Mathilde proteste du contraire... Non, mon Julien, voilà un point sur lequel je
ne veux pas me laisser faire illusion.
Y a-t-il eu amour véritable, imprévu? ou bien désir vulgaire de s'élever à une
belle position? Mathilde est clairvoyante, elle a senti d'abord que ce soupçon
peut le perdre auprès de moi, de là cet aveu: c'est elle qui s'est avisée de
l'aimer la première...
Une fille d'un caractère si altier se serait oubliée jusqu'à faire des avances
matérielles!... Lui serrer le bras au jardin, un soir, quelle horreur! comme si
elle n'avait pas eu cent moyens moins indécents de lui faire connaître qu'elle
le distinguait.
Qui s'excuse s'accuse ; je me défie de Mathilde... Ce jour-là, les
raisonnements du marquis étaient plus concluants qu'à l'ordinaire. Cependant
l'habitude l'emporta, il résolut de gagner du temps et d'écrire à sa fille. Car
on s'écrivait d'un côté de l'hôtel à l'autre. M. de La Mole n'osait discuter
avec Mathilde et lui tenir tête. Il avait peur de tout finir par une concession
subite.
LETTRE
« Gardez-vous de faire de nouvelles folies; voici un brevet de lieutenant de
hussards pour M. le chevalier Julien Sorel de La Vernaye. Vous voyez ce que je
fais pour lui. Ne me contrariez pas, ne m'interrogez pas. Qu'il parte dans
vingt-quatre heures, pour se faire recevoir à Strasbourg, où est son régiment.
Voici un mandat sur mon banquier; qu'on m'obéisse. »
L'amour et la joie de Mathilde n'eurent plus de bornes; elle voulut profiter de
la victoire, et répondit à l'instant:
« M. de La Vernaye serait à vos pieds, éperdu de reconnaissance, s'il savait
tout ce que vous daignez faire pour lui. Mais, au milieu de cette générosité,
mon père m'a oubliée; l'honneur de votre fille est en danger. Une indiscrétion
peut faire une tache éternelle, et que vingt mille écus de rente ne répareraient
pas. Je n'enverrai le brevet à M. de La Vernaye que si vous me donnez votre
parole que, dans le courant du mois prochain, mon mariage sera célébré en
public, à Villequier. Bientôt après cette époque, que je vous supplie de ne pas
outrepasser, votre fille ne pourra paraître en public qu'avec le nom de Mme de
La Vernaye. Que je vous remercie, cher papa, de m'avoir sauvée de ce nom de
Sorel », etc., etc.
La réponse fut imprévue.
« Obéissez, ou je me rétracte de tout. Tremblez, jeune imprudente. Je ne sais
pas encore ce que c'est que votre Julien, et vous-même vous le savez moins que
moi. Qu'il parte pour Strasbourg, et songe à marcher droit. Je ferai connaître
mes volontés d'ici à quinze jours. »
Cette réponse si ferme étonna Mathilde. Je ne connais pas Julien ; ce mot
la jeta dans une rêverie, qui bientôt finit par les suppositions les plus
enchanteresses; mais elle les croyait la vérité. L'esprit de mon Julien n'a pas
revêtu le petit uniforme mesquin des salons, et mon père ne croit pas à
sa supériorité, précisément à cause de ce qui la prouve...
Toutefois, si je n'obéis pas à cette velléité de caractère, je vois la
possibilité d'une scène publique; un éclat abaisse ma position dans le monde, et
peut me rendre moins aimable aux yeux de Julien. Après l'éclat... pauvreté pour
dix ans; et la folie de choisir un mari à cause de son mérite ne peut se sauver
du ridicule que par la plus brillante opulence. Si je vis loin de mon père, à
son âge, il peut m'oublier... Norbert épousera une femme aimable, adroite: le
vieux Louis XIV fut séduit par la duchesse de Bourgogne...
Elle se décida à obéir, mais se garda de communiquer la lettre de son père à
Julien; ce caractère farouche eût pu être porté à quelque folie.
Le soir, lorsqu'elle apprit à Julien qu'il était lieutenant de hussards, sa joie
fut sans bornes. On peut se la figurer par l'ambition de toute sa vie, et par la
passion qu'il avait maintenant pour son fils. Le changement de nom le frappait
d'étonnement.
Après tout, pensait-il, mon roman est fini, et à moi seul tout le mérite. J'ai
su me faire aimer de ce monstre d'orgueil, ajoutait-il en regardant Mathilde;
son père ne peut vivre sans elle, et elle sans moi.
CHAPITRE XXXV
UN ORAGE
Mon Dieu, donnez-moi la médiocrité!
MIRABEAU.
Son âme était absorbée; il ne répondait qu'à demi à la vive tendresse qu'elle
lui témoignait. Il restait silencieux et sombre. Jamais il n'avait paru si
grand, si adorable aux yeux de Mathilde. Elle redoutait quelque subtilité de son
orgueil qui viendrait déranger toute la position.
Presque tous les matins, elle voyait l'abbé Pirard arriver à l'hôtel. Par lui,
Julien ne pouvait-il pas avoir pénétré quelque chose des intentions de son père?
Le marquis lui-même, dans un moment de caprice, ne pouvait-il pas lui avoir
écrit? Après un aussi grand bonheur, comment expliquer l'air sévère de Julien?
Elle n'osa l'interroger.
Elle n'osa! elle, Mathilde! Il y eut dès ce moment dans son sentiment
pour Julien, du vague, de l'imprévu, presque de la terreur. Cette âme sèche
sentit de la passion tout ce qui en est possible dans un être élevé au milieu de
cet excès de civilisation que Paris admire.
Le lendemain de grand matin, Julien était au presbytère de l'abbé Pirard. Des
chevaux de poste arrivaient dans la cour avec une chaise délabrée, louée à la
poste voisine.
-- Un tel équipage n'est plus de saison, lui dit le sévère abbé, d'un air
rechigné. Voici vingt mille francs dont M. de La Mole vous fait cadeau; il vous
engage à les dépenser dans l'année, mais en tâchant de vous donner le moins de
ridicules possibles. (Dans une somme aussi forte, jetée à un jeune homme, le
prêtre ne voyait qu'une occasion de pécher.)
Le marquis ajoute: M. Julien de La Vernaye aura reçu cet argent de son père,
qu'il est inutile de désigner autrement. M. de La Vernaye jugera peut-être
convenable de faire un cadeau à M. Sorel, charpentier à Verrières, qui soigna
son enfance... Je pourrai me charger de cette partie de la commission, ajouta
l'abbé; j'ai enfin déterminé M. de La Mole à transiger avec cet abbé de Frilair,
si jésuite. Son crédit est décidément trop fort pour le nôtre. La reconnaissance
implicite de votre haute naissance par cet homme qui gouverne Besançon sera une
des conditions tacites de l'arrangement.
Julien ne fut plus maître de son transport, il embrassa l'abbé, il se voyait
reconnu.
-- Fi donc! dit M. Pirard en le repoussant; que veut dire cette vanité
mondaine?... Quant à Sorel et à ses fils, je leur offrirai, en mon nom, une
pension annuelle de cinq cents francs, qui leur sera payée à chacun, tant que je
serai content d'eux.
Julien était déjà froid et hautain. Il remercia, mais en termes très vagues et
n'engageant à rien. Serait-il bien possible, se disait-il, que je fusse le fils
naturel de quelque grand seigneur exilé dans nos montagnes par le terrible
Napoléon? A chaque instant cette idée lui semblait moins improbable... Ma haine
pour mon père serait une preuve... Je ne serais plus un monstre!
Peu de jours après ce monologue, le quinzième régiment de hussards, l'un des
plus brillants de l'armée, était en bataille sur la place d'armes de Strasbourg.
M. le chevalier de La Vernaye montait le plus beau cheval de l'Alsace, qui lui
avait coûté six mille francs. Il était reçu lieutenant, sans avoir jamais été
sous-lieutenant que sur les contrôles d'un régiment dont jamais il n'avait ouï
parler.
Son air impassible, ses yeux sévères et presque méchants, sa pâleur, son
inaltérable sang-froid commencèrent sa réputation dès le premier jour. Peu
après, sa politesse parfaite et pleine de mesure, son adresse au pistolet et aux
armes, qu'il fit connaître sans trop d'affectation, éloignèrent l'idée de
plaisanter à haute voix sur son compte. Après cinq ou six jours d'hésitation,
l'opinion publique du régiment se déclara en sa faveur. Il y a tout dans ce
jeune homme, disaient les vieux officiers goguenards, excepté de la jeunesse.
De Strasbourg, Julien écrivit à M. Chélan, l'ancien curé de Verrières, qui
touchait maintenant aux bornes de l'extrême vieillesse:
« Vous aurez appris avec une joie, dont je ne doute pas, les événements qui ont
porté ma famille à m'enrichir. Voici cinq cents francs que je vous prie de
distribuer sans bruit, ni mention aucune de mon nom, aux malheureux pauvres
maintenant comme je le fus autrefois, et que sans doute vous secourez comme
autrefois vous m'avez secouru. »
Julien était ivre d'ambition et non pas de vanité; toutefois il donnait une
grande part de son attention à l'apparence extérieure. Ses chevaux, ses
uniformes, les livrées de ses gens étaient tenus avec une correction qui aurait
fait honneur à la ponctualité d'un grand seigneur anglais. A peine lieutenant,
par faveur et depuis deux jours, il calculait déjà que, pour commander en chef à
trente ans, au plus tard, comme tous les grands généraux, il fallait à
vingt-trois être plus que lieutenant. Il ne pensait qu'à la gloire et à son
fils.
Ce fut au milieu des transports de l'ambition la plus effrénée qu'il fut surpris
par un jeune valet de pied de l'hôtel de La Mole, qui arrivait en courrier.
« Tout est perdu, lui écrivait Mathilde; accourez le plus vite possible,
sacrifiez tout, désertez s'il le faut. A peine arrivé, attendez-moi dans un
fiacre, près la petite porte du jardin, au n°... de la rue... J'irai vous
parler; peut-être pourrai-je vous introduire dans le jardin. Tout est perdu, et
je le crains, sans ressource; comptez sur moi, vous me trouverez dévouée et
ferme dans l'adversité. Je vous aime. »
En quelques minutes, Julien obtint une permission du colonel et partit de
Strasbourg à franc étrier; mais l'affreuse inquiétude qui le dévorait ne lui
permit pas de continuer cette façon de voyager au-delà de Metz. Il se jeta dans
une chaise de poste; et ce fut avec une rapidité presque incroyable qu'il arriva
au lieu indiqué, près la petite porte du jardin de l'hôtel de La Mole. Cette
porte s'ouvrit, et à l'instant Mathilde, oubliant tout respect humain, se
précipita dans ses bras. Heureusement il n'était que cinq heures du matin et la
rue était encore déserte.
-- Tout est perdu; mon père, craignant mes larmes, est parti dans la nuit de
jeudi. Pour où? personne ne le sait. Voici sa lettre; lisez. Et elle monta dans
le fiacre avec Julien.
« Je pouvais tout pardonner, excepté le projet de vous séduire parce que vous
êtes riche. Voilà, malheureuse fille, l'affreuse vérité. Je vous donne ma parole
d'honneur que je ne consentirai jamais à un mariage avec cet homme. Je lui
assure dix mille livres de rente s'il veut vivre au loin, hors des frontières de
France, ou mieux encore en Amérique. Lisez la lettre que je reçois en réponse
aux renseignements que j'avais demandés. L'impudent m'avait engagé lui-même à
écrire à Mme de Rênal. Jamais je ne lirai une ligne de vous relative à cet
homme. Je prends en horreur Paris et vous. Je vous engage à recouvrir du plus
grand secret ce qui doit arriver. Renoncez franchement à un homme vil, et
vous retrouverez un père. »
-- Où est la lettre de Mme de Rênal? dit froidement Julien.
-- La voici. Je n'ai voulu te la montrer qu'après que tu aurais été préparé.
LETTRE
« Ce que je dois à la cause sacrée de la religion et de la morale m'oblige,
monsieur, à la démarche pénible que je viens accomplir auprès de vous; une
règle, qui ne peut faillir, m'ordonne de nuire en ce moment à mon prochain, mais
afin d'éviter un plus grand scandale. La douleur que j'éprouve doit être
surmontée par le sentiment du devoir. Il n'est que trop vrai, monsieur, la
conduite de la personne au sujet de laquelle vous me demandez toute la vérité a
pu sembler inexplicable ou même honnête. On a pu croire convenable de cacher ou
de déguiser une partie de la réalité, la prudence le voulait aussi bien que la
religion. Mais cette conduite, que vous désirez connaître, a été dans le fait
extrêmement condamnable, et plus que je ne puis le dire. Pauvre et avide, c'est
à l'aide de l'hypocrisie la plus consommée, et par la séduction d'une femme
faible et malheureuse, que cet homme a cherché à se faire un état et à devenir
quelque chose. C'est une partie de mon pénible devoir d'ajouter que je suis
obligée de croire que M. J... n'a aucun principe de religion. En conscience, je
suis contrainte de penser qu'un de ses moyens pour réussir dans une maison, est
de chercher à séduire la femme qui a le principal crédit. Couvert par une
apparence de désintéressement et par des phrases de roman, son grand et unique
objet est de parvenir à disposer du maître de la maison et de sa fortune. Il
laisse après lui le malheur et des regrets éternels », etc., etc., etc.
Cette lettre extrêmement longue et à demi effacée par des larmes était bien de
la main de Mme de Rênal; elle était même écrite avec plus de soin qu'à
l'ordinaire.
-- Je ne puis blâmer M. de La Mole, dit Julien après l'avoir finie; il est juste
et prudent. Quel père voudrait donner sa fille chérie à un tel homme! Adieu!
Julien sauta à bas du fiacre, et courut à sa chaise de poste arrêtée au bout de
la rue. Mathilde, qu'il semblait avoir oubliée, fit quelques pas pour le suivre;
mais les regards des marchands qui s'avançaient sur la porte de leurs boutiques,
et desquels elle était connue, la forcèrent à rentrer précipitamment au jardin.
Julien était parti pour Verrières. Dans cette route rapide, il ne put écrire à
Mathilde comme il en avait le projet, sa main ne formait sur le papier que des
traits illisibles.
Il arriva à Verrières un dimanche matin. Il entra chez l'armurier du pays, qui
l'accabla de compliments sur sa récente fortune. C'était la nouvelle du pays.
Julien eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il voulait une paire de
pistolets. L'armurier sur sa demande chargea les pistolets.
Les trois coups sonnaient; c'est un signal bien connu dans les villages
de France, et qui, après les diverses sonneries de la matinée, annonce le
commencement immédiat de la messe.
Julien entra dans l'église neuve de Verrières. Toutes les fenêtres hautes de
l'édifice étaient voilées avec des rideaux cramoisis. Julien se trouva à
quelques pas derrière le banc de Mme de Rênal. Il lui sembla qu'elle priait avec
ferveur. La vue de cette femme qui l'avait tant aimé fit trembler le bras de
Julien d'une telle façon, qu'il ne put d'abord exécuter son dessein. Je ne le
puis, se disait-il à lui-même; physiquement, je ne le puis.
En ce moment, le jeune clerc qui servait la messe sonna pour l' élévation
. Mme de Rênal baissa la tête qui un instant se trouva presque entièrement
cachée par les plis de son châle. Julien ne la reconnaissait plus aussi bien; il
tira sur elle un coup de pistolet et la manqua; il tira un second coup, elle
tomba.
CHAPITRE XXXVI
DÉTAILS TRISTES
Ne vous attendez point de ma part à de la faiblesse. Je me suis vengé. J'ai
mérité la mort, et me voici. Priez pour mon âme .
SCHILLER.
Julien resta immobile, il ne voyait plus. Quand il revint un peu à lui, il
aperçut tous les fidèles qui s'enfuyaient de l'église; le prêtre avait quitté
l'autel. Julien se mit à suivre d'un pas assez lent quelques femmes qui s'en
allaient en criant. Une femme, qui voulait fuir plus vite que les autres, le
poussa rudement, il tomba. Ses pieds s'étaient embarrassés dans une chaise
renversée par la foule; en se relevant, il se sentit le cou serré; c'était un
gendarme en grande tenue qui l'arrêtait. Machinalement Julien voulut avoir
recours à ses petits pistolets, mais un second gendarme s'emparait de ses bras.
Il fut conduit à la prison. On entra dans une chambre, on lui mit les fers aux
mains, on le laissa seul; la porte se ferma sur lui à double tour; tout cela fut
exécuté très vite, et il y fut insensible.
Ma foi, tout est fini, dit-il tout haut en revenant à lui... Oui, dans quinze
jours la guillotine... ou se tuer d'ici là.
Son raisonnement n'allait pas plus loin; il se sentait la tête comme si elle eût
été serrée avec violence. Il regarda pour voir si quelqu'un le tenait. Après
quelques instants, il s'endormit profondément.
Mme de Rênal n'était pas blessée mortellement. La première balle avait percé son
chapeau; comme elle se retournait, le second coup était parti. La balle l'avait
frappée à l'épaule, et chose étonnante, avait été renvoyée par l'os de l'épaule,
que pourtant elle cassa, contre un pilier gothique, dont elle détacha un énorme
éclat de pierre.
Quand, après un pansement long et douloureux, le chirurgien, homme grave, dit à
Mme de Rênal: Je réponds de votre vie comme de la mienne, elle fut profondément
affligée.
Depuis longtemps, elle désirait sincèrement la mort. La lettre qui lui avait été
imposée par son confesseur actuel, et qu'elle avait écrite à M. de La Mole,
avait donné le dernier coup à cet être affaibli par un malheur trop constant. Ce
malheur était l'absence de Julien; elle l'appelait, elle, le remords . Le
directeur, jeune ecclésiastique vertueux et fervent, nouvellement arrivé de
Dijon, ne s'y trompait pas.
Mourir ainsi, mais non de ma main, ce n'est point un péché, pensait Mme de
Rênal. Dieu me pardonnera peut-être de me réjouir de ma mort. Elle n'osait
ajouter: Et mourir de la main de Julien, c'est le comble des félicités.
A peine fut-elle débarrassée de la présence du chirurgien et de tous les amis
accourus en foule, qu'elle fit appeler Elisa sa femme de chambre.
-- Le geôlier, lui dit-elle en rougissant beaucoup, est un homme cruel. Sans
doute il va le maltraiter, croyant en cela faire une chose agréable pour moi...
Cette idée m'est insupportable. Ne pourriez-vous pas aller comme de vous-même
remettre au geôlier ce petit paquet qui contient quelques louis? Vous lui direz
que la religion ne permet pas qu'il le maltraite... Il faut surtout qu'il
n'aille pas parler de cet envoi d'argent.
C'est à la circonstance dont nous venons de parler que Julien dut l'humanité du
geôlier de Verrières; c'était toujours ce M. Noiroud, ministériel parfait,
auquel nous avons vu la présence de M. Appert faire une si belle peur.
Un juge parut dans la prison.
-- J'ai donné la mort avec préméditation, lui dit Julien; j'ai acheté et fait
charger les pistolets chez un tel, l'armurier. L'article 1342 du Code pénal est
clair, je mérite la mort, et je l'attends.
Le juge, étonné de cette façon de répondre, voulut multiplier les questions pour
faire en sorte que l'accusé se coupât dans ses réponses.
-- Mais ne voyez-vous pas, lui dit Julien en souriant, que je me fais aussi
coupable que vous pouvez le désirer? Allez, monsieur, vous ne manquerez pas la
proie que vous poursuivez. Vous aurez le plaisir de condamner. Epargnez-moi
votre présence.
Il me reste un ennuyeux devoir à remplir, pensa Julien, il faut écrire à Mlle de
La Mole.
« Je me suis vengé, lui disait-il. Malheureusement, mon nom paraîtra dans les
journaux, et je ne puis m'échapper de ce monde incognito. [Variante: Je vous en
demande pardon.] Je mourrai dans deux mois. La vengeance a été atroce, comme la
douleur d'être séparé de vous. De ce moment, je m'interdis d'écrire et de
prononcer votre nom. Ne parlez jamais de moi, même à mon fils: le silence est la
seule façon de m'honorer. Pour le commun des hommes je serai un assassin
vulgaire... Permettez-moi la vérité en ce moment suprême: vous m'oublierez.
Cette grande catastrophe dont je vous conseille de ne jamais ouvrir la bouche à
être vivant, aura épuisé pour plusieurs années tout ce que je voyais de
romanesque et de trop aventureux dans votre caractère. Vous étiez faite pour
vivre avec les héros du moyen âge; montrez [Variante: en cette occurrence] leur
ferme caractère. Que ce qui doit se passer soit accompli en secret et sans vous
compromettre. Vous prendrez un faux nom, et n'aurez pas de confident. S'il vous
faut absolument le secours d'un ami, je vous lègue l'abbé Pirard.
Ne parlez à nul autre, surtout pas aux gens de votre classe: les de Luz, les
Caylus.
Un an après ma mort, épousez M. de Croisenois; je vous en prie, je vous
l'ordonne comme votre époux. Ne m'écrivez point, je ne répondrais pas. Bien
moins méchant que Iago, à ce qu'il me semble, je vais dire comme lui: From
this time forth I never will speak word.
On ne me verra ni parler ni écrire; vous aurez eu mes dernières paroles comme
mes dernières adorations.
J. S. »
Ce fut après avoir fait partir cette lettre que, pour la première fois, Julien,
un peu revenu à lui, fut très malheureux. Chacune des espérances de l'ambition
dut être arrachée successivement de son coeur par ce grand mot: Je mourrai. La
mort, en elle-même, n'était pas horrible à ses yeux. Toute sa vie n'avait
été qu'une longue préparation au malheur, et il n'avait eu garde d'oublier celui
qui passe pour le plus grand de tous.
Quoi donc! se disait-il, si dans soixante jours je devais me battre en duel avec
un homme très fort sur les armes, est-ce que j'aurais la faiblesse d'y penser
sans cesse, et la terreur dans l'âme?
Il passa plus d'une heure à chercher à se bien connaître sous ce rapport.
Quand il eut vu clair dans son âme, et que la vérité parut devant ses yeux aussi
nettement qu'un des piliers de sa prison, il pensa au remords!
Pourquoi en aurais-je? J'ai été offensé d'une manière atroce; j'ai tué, je
mérite la mort, mais voilà tout. Je meurs après avoir soldé mon compte envers
l'humanité. Je ne laisse aucune obligation non remplie, je ne dois rien à
personne; ma mort n'a rien de honteux que l'instrument: cela seul, il est vrai,
suffit richement pour ma honte aux yeux des bourgeois de Verrières; mais sous le
rapport intellectuel quoi de plus méprisable! Il me reste un moyen d'être
considérable à leurs yeux: c'est de jeter au peuple des pièces d'or en allant au
supplice. Ma mémoire, liée à l'idée de l' or , sera resplendissante pour
eux.
Après ce raisonnement, qui au bout d'une minute lui sembla évident: Je n'ai plus
rien à faire sur la terre, se dit Julien, et il s'endormit profondément.
Vers les neuf heures du soir, le geôlier le réveilla en lui apportant à souper.
-- Que dit-on dans Verrières?
-- Monsieur Julien, le serment que j'ai prêté devant le crucifix, à la cour
royale, le jour que je fus installé dans ma place, m'oblige au silence.
Il se taisait, mais restait. La vue de cette hypocrisie vulgaire amusa Julien.
Il faut, pensa-t-il, que je lui fasse attendre longtemps les cinq francs qu'il
désire pour me vendre sa conscience.
Quand le geôlier vit le repas finir sans tentative de séduction:
-- L'amitié que j'ai pour vous, monsieur Julien, dit-il d'un air faux et doux,
m'oblige à parler; quoiqu'on dise que c'est contre l'intérêt de la justice,
parce que cela peut vous servir à arranger votre défense... Monsieur Julien, qui
est bon garçon, sera bien content si je lui apprends que Mme de Rênal va mieux.
-- Quoi! elle n'est pas morte? s'écria Julien [Variante: en se levant de table]
hors de lui.
-- Quoi! vous ne saviez rien! dit le geôlier d'un air stupide qui bientôt devint
de la cupidité heureuse. Il sera bien juste que monsieur donne quelque chose au
chirurgien qui, d'après la loi et la justice, ne devait pas parler. Mais pour
faire plaisir à monsieur, je suis allé chez lui, et il m'a tout conté...
-- Enfin, la blessure n'est pas mortelle, lui dit Julien impatienté [Variante:
en s'avançant vers lui], tu m'en réponds sur ta vie?
Le geôlier, géant de six pieds de haut, eut peur et se retira vers la porte.
Julien vit qu'il prenait une mauvaise route pour arriver à la vérité, il se
rassit et jeta un napoléon à M. Noiroud.
A mesure que le récit de cet homme prouvait à Julien que la blessure de Mme de
Rênal n'était pas mortelle, il se sentait gagné par les larmes.
-- Sortez! dit-il brusquement.
Le geôlier obéit. A peine la porte fut-elle fermée: Grand Dieu! elle n'est pas
morte! s'écria Julien; et il tomba à genoux, pleurant à chaudes larmes.
Dans ce moment suprême, il était croyant. Qu'importent les hypocrisies des
prêtres? peuvent-elles ôter quelque chose à la vérité et à la sublimité de
l'idée de Dieu?
Seulement alors, Julien commença à se repentir du crime commis. Par une
coïncidence qui lui évita le désespoir, en cet instant seulement, venait de
cesser l'état d'irritation physique et de demi-folie où il était plongé depuis
son départ de Paris pour Verrières.
Ses larmes avaient une source généreuse, il n'avait aucun doute sur la
condamnation qui l'attendait.
Ainsi elle vivra! se disait-il... Elle vivra pour me pardonner et pour
m'aimer...
Le lendemain matin fort tard, quand le geôlier le réveilla:
-- Il faut que vous ayez un fameux coeur, monsieur Julien, lui dit cet homme.
Deux fois je suis venu et n'ai pas voulu vous réveiller. Voici deux bouteilles
d'excellent vin que vous envoie M. Maslon, notre curé.
-- Comment? ce coquin est encore ici? dit Julien.
-- Oui, monsieur, répondit le geôlier en baissant la voix, mais ne parlez pas si
haut, cela pourrait vous nuire.
Julien rit de bon coeur.
-- Au point où j'en suis, mon ami, vous seul pourriez me nuire si vous cessiez
d'être doux et humain... Vous serez bien payé, dit Julien en s'interrompant et
reprenant l'air impérieux. Cet air fut justifié à l'instant par le don d'une
pièce de monnaie.
M. Noiroud raconta de nouveau et dans les plus grands détails tout ce qu'il
avait appris sur Mme de Rênal, mais il ne parla point de la visite de Mlle
Elisa.
Cet homme était bas et soumis autant que possible. Une idée traversa la tête de
Julien: Cette espèce de géant difforme peut gagner trois ou quatre cents francs,
car sa prison n'est guère fréquentée; je puis lui assurer dix mille francs, s'il
veut se sauver en Suisse avec moi... La difficulté sera de le persuader de ma
bonne foi. L'idée du long colloque à avoir avec un être aussi vil inspira du
dégoût à Julien, il pensa à autre chose.
Le soir, il n'était plus temps. Une chaise de poste vint le prendre à minuit. Il
fut très content des gendarmes, ses compagnons de voyage. Le matin, lorsqu'il
arriva à la prison de Besançon, on eut la bonté de le loger dans l'étage
supérieur d'un donjon gothique. Il jugea l'architecture du commencement du XIVe
siècle; il en admira la grâce et le légèreté piquante. Par un étroit intervalle
entre deux murs au-delà d'une cour profonde, il avait une échappée de vue
superbe.
Le lendemain, il y eut un interrogatoire, après quoi, pendant plusieurs jours on
le laissa tranquille. Son âme était calme. Il ne trouvait rien que de simple
dans son affaire: J'ai voulu tuer, je dois être tué.
Sa pensée ne s'arrêta pas davantage à ce raisonnement. Le jugement, l'ennui de
paraître en public, la défense, il considérait tout cela comme de légers
embarras, des cérémonies ennuyeuses auxquelles il serait temps de songer le jour
même. Le moment de la mort ne l'arrêtait guère plus: J'y songerai après le
jugement. La vie n'était point ennuyeuse pour lui, il considérait toutes choses
sous un nouvel aspect. Il n'avait plus d'ambition. Il pensait rarement à Mlle de
La Mole. Ses remords l'occupaient beaucoup et lui présentaient souvent l'image
de Mme de Rênal, surtout pendant le silence des nuits,troublé seulement, dans ce
donjon élevé, par le chant de l'orfraie!
Il remerciait le ciel de ne l'avoir pas blessée à mort. Chose étonnante! se
disait-il, je croyais que par sa lettre à M. de La Mole elle avait détruit à
jamais mon bonheur à venir, et, moins de quinze jours après la date de cette
lettre, je ne songe plus à tout ce qui m'occupait alors... Deux ou trois mille
livres de rente pour vivre tranquille dans un pays de montagnes comme Vergy...
J'étais heureux alors... Je ne connaissais pas mon bonheur!
Dans d'autres instants, il se levait en sursaut de sa chaise. Si j'avais blessé
à mort Mme de Rênal, je me serais tué... J'ai besoin de cette certitude pour ne
pas me faire horreur à moi-même.
Me tuer! voilà la grande question, se disait-il. Ces juges si formalistes, si
acharnés après le pauvre accusé, qui feraient pendre le meilleur citoyen, pour
accrocher la croix... Je me soustrairais à leur empire, à leurs injures en
mauvais français, que le journal du département va appeler de l'éloquence...
Je puis vivre encore cinq ou six semaines, plus ou moins... Me tuer! ma foi non,
se dit-il après quelques jours, Napoléon a vécu...
D'ailleurs, la vie m'est agréable; ce séjour est tranquille; je n'y ai point
d'ennuyeux, ajouta-t-il en riant, et il se mit à faire la note des livres qu'il
voulait faire venir de Paris.
CHAPITRE XXXVII
UN DONJON
Le tombeau d'un ami .
STERNE.
Il entendit un grand bruit dans le corridor; ce n'était pas l'heure où l'on
montait dans sa prison; l'orfraie s'envola en criant, la porte s'ouvrit, et le
vénérable curé Chélan, tout tremblant et la canne à la main, se jeta dans ses
bras.
-- Ah! grand Dieu! est-il possible, mon enfant... Monstre! devrais-je dire.
Et le bon vieillard ne put ajouter une parole. Julien craignit qu'il ne tombât.
Il fut obligé de le conduire à une chaise. La main du temps s'était appesantie
sur cet homme autrefois si énergique. Il ne parut plus à Julien que l'ombre de
lui-même.
Quand il eut repris haleine:
-- Avant-hier seulement, je reçois votre lettre de Strasbourg, avec vos cinq
cents francs pour les pauvres de Verrières; on me l'a apportée dans la montagne
à Liveru où je suis retiré chez mon neveu Jean. Hier, j'apprends la
catastrophe... O ciel! est-il possible!
Et le vieillard ne pleurait plus, il avait l'air privé d'idée, et ajouta
machinalement: Vous aurez besoin de vos cinq cents francs, je vous les rapporte.
-- J'ai besoin de vous voir, mon père! s'écria Julien attendri. J'ai de l'argent
de reste.
Mais il ne put plus obtenir de réponse sensée. De temps à autre, M. Chélan
versait quelques larmes qui descendaient silencieusement le long de sa joue;
puis il regardait Julien, et était comme étourdi de le voir lui prendre les
mains et les porter à ses lèvres. Cette physionomie si vive autrefois, et qui
peignait avec tant d'énergie les plus nobles sentiments, ne sortait plus de
l'air apathique. Une espèce de paysan vint bientôt chercher le vieillard. -- Il
ne faut pas le fatiguer [Variante: et le faire trop parler], dit-il à Julien,
qui comprit que c'était le neveu.
Cette apparition laissa Julien plongé dans un malheur cruel et qui éloignait les
larmes. Tout lui paraissait triste et sans consolation; il sentait son coeur
glacé dans sa poitrine.
Cet instant fut le plus cruel qu'il eût éprouvé depuis le crime. Il venait de
voir la mort, et dans toute sa laideur. Toutes les illusions de grandeur d'âme
et de générosité s'étaient dissipées comme un nuage devant la tempête.
Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Après l'empoisonnement moral, il
faut des remèdes physiques et du vin de Champagne. Julien se fût estimé un lâche
d'y avoir recours. Vers la fin d'une journée horrible, passée tout entière à se
promener dans son étroit donjon: Que je suis fou! s'écria-t-il. C'est dans le
cas où je devrais mourir comme un autre, que la vue de ce pauvre vieillard
aurait dû me jeter dans cette affreuse tristesse; mais une mort rapide et à la
fleur des ans me met précisément à l'abri de cette triste décrépitude.
Quelques raisonnements qu'il se fît, Julien se trouva attendri comme un être
pusillanime, et par conséquent malheureux de cette visite.
Il n'y avait plus rien de rude et de grandiose en lui, plus de vertu romaine; la
mort lui apparaissait à une plus grande hauteur, et comme chose moins facile.
Ce sera là mon thermomètre, se dit-il. Ce soir je suis à dix degrés au-dessous
du courage qui me conduit de niveau à la guillotine. Ce matin, je l'avais ce
courage. Au reste, qu'importe! pourvu qu'il me revienne au moment nécessaire.
Cette idée de thermomètre l'amusa, et enfin parvint à le distraire.
Le lendemain à son réveil, il eut honte de la journée de la veille. Mon bonheur,
ma tranquillité sont en jeu. Il résolut presque d'écrire à M. le procureur
général pour demander que personne ne fût admis auprès de lui. Et Fouqué?
pensa-t-il. S'il peut prendre sur lui de venir à Besançon, quelle ne serait pas
sa douleur!
Il y avait deux mois peut-être qu'il n'avait songé à Fouqué. J'étais un grand
sot à Strasbourg, ma pensée n'allait pas au-delà du collet de mon habit. Le
souvenir de Fouqué l'occupa beaucoup et le laissa plus attendri. Il se promenait
avec agitation. Me voici décidément de vingt degrés au-dessous du niveau de la
mort... Si cette faiblesse augmente, il vaudra mieux me tuer. Quelle joie pour
les abbés Maslon et les Valenod si je meurs comme un cuistre!
Fouqué arriva; cet homme simple et bon était éperdu de douleur. Son unique idée,
s'il en avait, était de vendre tout son bien pour séduire le geôlier et faire
sauver Julien. Il lui parla longuement de l'évasion de M. de Lavalette.
-- Tu me fais peine, lui dit Julien; M. de Lavalette était innocent, moi je suis
coupable. Sans le vouloir, tu me fais songer à la différence...
Mais, est-il vrai? Quoi! tu vendrais tout ton bien? dit Julien redevenant tout à
coup observateur et méfiant.
Fouqué, ravi de voir enfin son ami répondre à son idée dominante, lui détailla
longuement et à cent francs près, ce qu'il tirerait de chacune de ses
propriétés.
Quel effort sublime chez un propriétaire de campagne! pensa Julien. Que
d'économies, que de petites demi-lésineries qui me faisaient tant rougir lorsque
je les lui voyais faire, il sacrifie pour moi! Un de ces beaux jeunes gens que
j'ai vus à l'hôtel de La Mole, et qui lisent René , n'aurait aucun de ces
ridicules; mais excepté ceux qui sont fort jeunes et encore enrichis par
héritage, et qui ignorent la valeur de l'argent, quel est celui de ces beaux
Parisiens qui serait capable d'un tel sacrifice?
Toutes les fautes de français, tous les gestes communs de Fouqué disparurent, il
se jeta dans ses bras. Jamais la province, comparée à Paris, n'a reçu un plus
bel hommage. Fouqué, ravi du moment d'enthousiasme qu'il voyait dans les yeux de
son ami, le prit pour un consentement à la fuite.
Cette vue du sublime rendit à Julien toute la force que l'apparition de
M. Chélan lui avait fait perdre. Il était encore bien jeune; mais, suivant moi,
ce fut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au rusé, comme la plupart
des hommes, l'âge lui eût donné la bonté facile à s'attendrir, il se fût guéri
d'une méfiance folle... Mais à quoi bon ces vaines prédictions?
Les interrogatoires devenaient plus fréquents, en dépit des efforts de Julien,
dont toutes les réponses tendaient à abréger l'affaire:
-- J'ai tué ou du moins j'ai voulu donner la mort et avec préméditation,
répétait-il chaque jour. Mais le juge était formaliste avant tout. Les
déclarations de Julien n'abrégeaient nullement les interrogatoires;
l'amour-propre du juge fut piqué. Julien ne sut pas qu'on avait voulu le
transférer dans un affreux cachot, et que c'était grâce aux démarches de Fouqué
qu'on lui laissait sa jolie chambre à cent quatre-vingts marches d'élévation.
M. l'abbé de Frilair était au nombre des hommes importants qui chargeaient
Fouqué de leur provision de bois de chauffage. Le bon marchand parvint jusqu'au
tout-puissant grand vicaire. A son inexprimable ravissement, M. de Frilair lui
annonça que, touché des bonnes qualités de Julien et des services qu'il avait
autrefois rendus au séminaire, il comptait le recommander aux juges. Fouqué
entrevit l'espoir de sauver son ami, et en sortant, et se prosternant jusqu'à
terre, pria M. le grand vicaire de distribuer en messes, pour implorer
l'acquittement de l'accusé, une somme de dix louis.
Fouqué se méprenait étrangement. M. de Frilair n'était point un Valenod. Il
refusa et chercha même à faire entendre au bon paysan qu'il ferait mieux de
garder son argent. Voyant qu'il était impossible d'être clair sans imprudence,
il lui conseilla de donner cette somme en aumônes, pour les pauvres prisonniers,
qui, dans le fait, manquaient de tout.
Ce Julien est un être singulier, son action est inexplicable, pensait M. de
Frilair, et rien ne doit l'être pour moi... Peut-être sera-t-il possible d'en
faire un martyr... Dans tous les cas, je saurai le fin de cette affaire
et trouverai peut-être une occasion de faire peur à cette Mme de Rênal, qui ne
nous estime point, et au fond me déteste... Peut-être pourrai-je rencontrer dans
tout ceci un moyen de réconciliation éclatante avec M. de La Mole, qui a un
faible pour ce petit séminariste.
La transaction sur le procès avait été signée quelques semaines auparavant, et
l'abbé Pirard était reparti de Besançon, non sans avoir parlé de la mystérieuse
naissance de Julien, le jour même où le malheureux assassinait Mme de Rênal dans
l'église de Verrières.
Julien ne voyait plus qu'un événement désagréable entre lui et la mort, c'était
la visite de son père. Il consulta Fouqué sur l'idée d'écrire à M. le procureur
général, pour être dispensé de toute visite. Cette horreur pour la vue d'un
père, et dans un tel moment, choqua profondément le coeur honnête et bourgeois
du marchand de bois.
Il crut comprendre pourquoi tant de gens haïssaient passionnément son ami. Par
respect pour le malheur, il cacha sa manière de sentir.
-- Dans tous les cas lui répondit-il froidement, cet ordre de secret ne serait
pas appliqué à ton père.
CHAPITRE XXXVIII
UN HOMME PUISSANT
Mais il y a tant de mystère dans ses démarches et d'élégance dans sa taille!
Qui peut-elle être ?
SCHILLER.
Les portes du donjon s'ouvrirent de fort bonne heure le lendemain. Julien fut
réveillé en sursaut.
Ah! bon Dieu, pensa-t-il, voilà mon père. Quelle scène désagréable!
Au même instant, une femme vêtue en paysanne se précipita dans ses bras, il eut
peine à la reconnaître. C'était Mlle de La Mole.
-- Méchant, je n'ai su que par ta lettre où tu étais. Ce que tu appelles ton
crime, et qui n'est qu'une noble vengeance qui me montre toute la hauteur du
coeur qui bat dans cette poitrine, je ne l'ai su qu'à Verrières...
Malgré ses préventions contre Mlle de La Mole, que d'ailleurs il ne s'avouait
pas bien nettement, Julien la trouva fort jolie. Comment ne pas voir dans toute
cette façon d'agir et de parler un sentiment noble, désintéressé, bien au-dessus
de tout ce qu'aurait osé une âme petite et vulgaire? Il crut encore aimer une
reine, et après quelques instants, ce fut avec une rare noblesse d'élocution et
de pensée qu'il lui dit:
-- L'avenir se dessinait à mes yeux fort clairement. Après ma mort, je vous
remariais à M. de Croisenois, qui aurait épousé une veuve. L'âme noble mais un
peu romanesque de cette veuve charmante, étonnée et convertie au culte de la
prudence vulgaire, par un événement singulier, tragique et grand pour elle, eût
daigné comprendre le mérite fort réel du jeune marquis. Vous vous seriez
résignée à être heureuse du bonheur de tout le monde: la considération, les
richesses, le haut rang... Mais, chère Mathilde, votre arrivée à Besançon, si
elle est soupçonnée, va être un coup mortel pour M. de La Mole, et voilà ce que
jamais je ne me pardonnerai. Je lui ai déjà causé tant de chagrin! L'académicien
va dire qu'il a réchauffé un serpent dans son sein.
-- J'avoue que je m'attendais peu à tant de froide raison, à tant de souci pour
l'avenir, dit Mlle de La Mole à demi fâchée. Ma femme de chambre, presque aussi
prudente que vous, a pris un passeport pour elle, et c'est sous le nom de Mme
Michelet que j'ai couru la poste.
-- Et Mme Michelet a pu arriver aussi facilement jusqu'à moi?
-- Ah! tu es toujours l'homme supérieur, celui que j'ai distingué! D'abord, j'ai
offert cent francs à un secrétaire de juge, qui prétendait que mon entrée dans
ce donjon était impossible. Mais l'argent reçu, cet honnête homme m'a fait
attendre, a élevé des objections, j'ai pensé qu'il songeait à me voler...
Elle s'arrêta.
-- Eh bien? dit Julien.
-- Ne te fâche pas, mon petit Julien, lui dit-elle en l'embrassant, j'ai été
obligée de dire mon nom à ce secrétaire, qui me prenait pour une jeune ouvrière
de Paris, amoureuse du beau Julien... En vérité ce sont ses termes. Je lui ai
juré que j'étais ta femme, et j'aurai une permission pour te voir chaque jour.
La folie est complète, pensa Julien, je n'ai pu l'empêcher. Après tout, M. de La
Mole est un si grand seigneur, que l'opinion saura bien trouver une excuse au
jeune colonel qui épousera cette charmante veuve. Ma mort prochaine couvrira
tout; et il se livra avec délices à l'amour de Mathilde; c'était de la folie, de
la grandeur d'âme, tout ce qu'il y a de plus singulier. Elle lui proposa
sérieusement de se tuer avec lui.
Après ces premiers transports, et lorsqu'elle se fut rassasiée du bonheur de
voir Julien, une curiosité vive s'empara tout à coup de son âme. Elle examinait
son amant, qu'elle trouva bien au-dessus de ce qu'elle s'était imaginé. Boniface
de La Mole lui semblait ressuscité, mais plus héroïque.
Mathilde vit les premiers avocats du pays, qu'elle offensa en leur offrant de
l'or trop crûment; mais ils finirent par accepter.
Elle arriva rapidement à cette idée, qu'en fait de choses douteuses et d'une
haute portée, tout dépendait à Besançon de M. l'abbé de Frilair.
Sous le nom obscur de Mme Michelet, elle trouva d'abord d'insurmontables
difficultés pour parvenir jusqu'au tout-puissant congréganiste. Mais le bruit de
la beauté d'une jeune marchande de modes, folle d'amour, et venue de Paris à
Besançon pour consoler le jeune abbé Julien Sorel, se répandit dans la ville.
Mathilde courait seule à pied, dans les rues de Besançon; elle espérait n'être
pas reconnue. Dans tous les cas, elle ne croyait pas inutile à sa cause de
produire une grande impression sur le peuple. Sa folie songeait à le faire
révolter pour sauver Julien marchant à la mort. Mlle de La Mole croyait être
vêtue simplement et comme il convient à une femme dans la douleur; elle l'était
de façon à attirer tous les regards.
Elle était à Besançon l'objet de l'attention de tous, lorsque après huit jours
de sollicitations, elle obtint une audience de M. de Frilair.
Quel que fût son courage, les idées de congréganiste influent et de profonde et
prudente scélératesse étaient tellement liées dans son esprit, qu'elle trembla
en sonnant à la porte de l'évêché. Elle pouvait à peine marcher lorsqu'il lui
fallut monter l'escalier qui conduisait à l'appartement du premier grand
vicaire. La solitude du palais épiscopal lui donnait froid. Je puis m'asseoir
sur un fauteuil, et ce fauteuil me saisir les bras, j'aurai disparu. A qui ma
femme de chambre pourra-t-elle me demander? Le capitaine de gendarmerie se
gardera bien d'agir... Je suis isolée dans cette grande ville!
A son premier regard dans l'appartement, Mlle de La Mole fut rassurée. D'abord
c'était un laquais en livrée fort élégante qui lui avait ouvert. Le salon où on
la fit attendre étalait ce luxe fin et délicat, si différent de la magnificence
grossière, et que l'on ne trouve à Paris que dans les meilleures maisons. Dès
qu'elle aperçut M. de Frilair qui venait à elle d'un air paterne, toutes les
idées de crime atroce disparurent. Elle ne trouva pas même sur cette belle
figure l'empreinte de cette vertu énergique et quelque peu sauvage, si
antipathique à la société de Paris. Le demi-sourire qui animait les traits du
prêtre, qui disposait de tout à Besançon, annonçait l'homme de bonne compagnie,
le prélat instruit, l'administrateur habile. Mathilde se crut à Paris.
Il ne fallut que quelques instants à M. de Frilair pour amener Mathilde à lui
avouer qu'elle était la fille de son puissant adversaire, le marquis de La Mole.
-- Je ne suis point en effet Mme Michelet, dit-elle en reprenant toute la
hauteur de son maintien, et cet aveu me coûte peu, car je viens vous consulter,
monsieur, sur la possibilité de procurer l'évasion de M. de La Vernaye. D'abord
il n'est coupable que d'une étourderie; la femme sur laquelle il a tiré se porte
bien. En second lieu, pour séduire les subalternes, je puis remettre
sur-le-champ cinquante mille francs, et m'engager pour le double. Enfin, ma
reconnaissance et celle de ma famille ne trouvera rien d'impossible pour qui
aura sauvé M. de La Vernaye.
M. de Frilair paraissait étonné de ce nom. Mathilde lui montra plusieurs lettres
du ministre de la guerre, adressées à M. Julien Sorel de La Vernaye.
-- Vous voyez, monsieur, que mon père se chargeait de sa fortune. [Variante:
C'est tout simple,] Je l'ai épousé en secret, mon père désirait qu'il fût
officier supérieur, avant de déclarer ce mariage un peu singulier pour une La
Mole.
Mathilde remarqua que l'expression de la bonté et d'une gaieté douce
s'évanouissait rapidement à mesure que M. de Frilair arrivait à des découvertes
importantes. Une finesse mêlée de fausseté profonde se peignit sur sa figure.
L'abbé avait des doutes, il relisait lentement les documents officiels.
Quel parti puis-je tirer de ces étranges confidences? se disait-il. Me voici
tout d'un coup en relation intime avec une amie de la célèbre maréchale de
Fervaques, nièce toute-puissante de Mgr l'évêque de ***, par qui l'on est évêque
en France.
Ce que je regardais comme reculé dans l'avenir se présente à l'improviste. Ceci
peut me conduire au but de tous mes voeux.
D'abord Mathilde fut effrayée du changement rapide de la physionomie de cet
homme si puissant, avec lequel elle se trouvait seule dans un appartement
reculé. Mais quoi! se dit-elle bientôt, la pire chance n'eût-elle pas été de ne
faire aucune impression sur le froid égoïsme d'un prêtre rassasié de pouvoir et
de jouissances?
Ébloui de cette voie rapide et imprévue qui s'ouvrait à ses yeux pour arriver à
l'épiscopat, étonné du génie de Mathilde, un instant M. de Frilair ne fut plus
sur ses gardes. Mlle de La Mole le vit presque à ses pieds, ambitieux et vif
jusqu'au tremblement nerveux.
Tout s'éclaircit, pensa-t-elle, rien ne sera impossible ici à l'amie de Mme de
Fervaques. Malgré un sentiment de jalousie encore bien douloureux, elle eut le
courage d'expliquer que Julien était l'ami intime de la maréchale, et
rencontrait presque tous les jours chez elle Mgr l'évêque de ***.
-- Quand l'on tirerait au sort quatre ou cinq fois de suite une liste de
trente-six jurés parmi les notables habitants de ce département, dit le grand
vicaire avec l'âpre regard de l'ambition et en appuyant sur les mots, je me
considérerais comme bien peu chanceux si dans chaque liste je ne comptais pas
huit ou dix amis et les plus intelligents de la troupe. Presque toujours j'aurai
la majorité, plus qu'elle même, pour condamner; voyez, mademoiselle, avec quelle
grande facilité je puis faire absoudre...
L'abbé s'arrêta tout à coup, comme étonné du son de ses paroles; il avouait des
choses que l'on ne dit jamais aux profanes.
Mais à son tour il frappa Mathilde de stupeur quand il lui apprit que ce qui
étonnait et intéressait surtout la société de Besançon dans l'étrange aventure
de Julien, c'est qu'il avait inspiré autrefois une grande passion à Mme de
Rênal, et l'avait longtemps partagée. M. de Frilair s'aperçut facilement du
trouble extrême que produisait son récit.
J'ai ma revanche! pensa-t-il. Enfin, voici un moyen de conduire cette petite
personne si décidée; je tremblais de n'y pas réussir. L'air distingué et peu
facile à mener redoublait à ses yeux le charme de la rare beauté qu'il voyait
presque suppliante devant lui. Il reprit tout son sang-froid, et n'hésita point
à retourner le poignard dans son coeur.
-- Je ne serais pas surpris après tout, lui dit-il d'un air léger, quand nous
apprendrions que c'est par jalousie que M. Sorel a tiré deux coups de pistolet à
cette femme autrefois tant aimée. Il s'en faut bien qu'elle soit sans agréments,
et depuis peu elle voyait fort souvent un certain abbé Marquinot de Dijon,
espèce de janséniste sans moeurs, comme ils sont tous.
M. de Frilair tortura voluptueusement et à loisir le coeur de cette jolie fille,
dont il avait surpris le côté faible.
-- Pourquoi, disait-il en arrêtant des yeux ardents sur Mathilde, M. Sorel
aurait-il choisi l'église, si ce n'est parce que, précisément en cet instant,
son rival y célébrait la messe? Tout le monde accorde infiniment d'esprit, et
encore plus de prudence à l'homme heureux que vous protégez. Quoi de plus simple
que de se cacher dans les jardins de M. de Rênal qu'il connaît si bien? là, avec
la presque certitude de n'être ni vu, ni pris, ni soupçonné, il pouvait donner
la mort à la femme dont il était jaloux.
Ce raisonnement, si juste en apparence, acheva de jeter Mathilde hors
d'elle-même. Cette âme altière, mais saturée de toute cette prudence sèche, qui
passe dans le grand monde pour peindre fidèlement le coeur humain, n'était pas
faite pour comprendre vite le bonheur de se moquer de toute prudence, qui peut
être si vif pour une âme ardente. Dans les hautes classes de la société de
Paris, où Mathilde avait vécu, la passion ne peut que bien rarement se
dépouiller de prudence, et c'est du cinquième étage qu'on se jette par la
fenêtre.
Enfin, l'abbé de Frilair fut sûr de son empire. Il fit entendre à Mathilde (sans
doute il mentait), qu'il pouvait disposer à son gré du ministère public, chargé
de soutenir l'accusation contre Julien.
Après que le sort aurait désigné les trente-six jurés de la session, il ferait
une démarche directe et personnelle envers trente jurés au moins.
Si Mathilde n'avait pas semblé si jolie à M. de Frilair, il ne lui eût parlé
aussi clairement qu'à la cinq ou sixième entrevue.
CHAPITRE XXXIX
L'INTRIGUE
Castres 1676. -- Un frère vient d'assassiner sa soeur dans la maison voisine
de la mienne; ce gentilhomme était déjà coupable d'un meurtre.
Son père, en
faisant distribuer secrètement cinq cents écus aux conseillers, lui a sauvé la
vie .
LOCKE, Voyage en France.
En sortant de l'évêché, Mathilde n'hésita pas à envoyer un courrier à Mme de
Fervaques; la crainte de se compromettre ne l'arrêta pas une seconde. Elle
conjurait sa rivale d'obtenir une lettre pour M. de Frilair, écrite en entier de
la main de Mgr l'évêque de ***. Elle allait jusqu'à la supplier d'accourir
elle-même à Besançon. Ce trait fut héroïque de la part d'une âme jalouse et
fière.
D'après le conseil de Fouqué, elle avait eu la prudence de ne point parler de
ses démarches à Julien. Sa présence le troublait assez sans cela. Plus honnête
homme à l'approche de la mort qu'il ne l'avait été durant sa vie, il avait des
remords non seulement envers M. de La Mole, mais aussi pour Mathilde.
Quoi donc! se disait-il, je trouve auprès d'elle des moments de distraction et
même de l'ennui. Elle se perd pour moi, et c'est ainsi que je l'en récompense!
Serais-je donc un méchant? Cette question l'eût bien peu occupé quand il était
ambitieux; alors ne pas réussir était la seule honte à ses yeux.
Son malaise moral, auprès de Mathilde, était d'autant plus décidé, qu'il lui
inspirait en ce moment la passion la plus extraordinaire et la plus folle. Elle
ne parlait que des sacrifices étranges qu'elle voulait faire pour le sauver.
Exaltée par un sentiment dont elle était fière et qui l'emportait sur tout son
orgueil, elle eût voulu ne pas laisser passer un instant de sa vie sans le
remplir par quelque démarche extraordinaire. Les projets les plus étranges, les
plus périlleux pour elle remplissaient ses longs entretiens avec Julien. Les
geôliers, bien payés, la laissaient régner dans la prison. Les idées de Mathilde
ne se bornaient pas au sacrifice de sa réputation; peu lui importait de faire
connaître son état à toute la société. Se jeter à genoux pour demander la grâce
de Julien, devant la voiture du roi allant au galop, attirer l'attention du
prince, au risque de se faire mille fois écraser, était une des moindres
chimères que rêvait cette imagination exaltée et courageuse. Par ses amis
employés auprès du roi, elle était sûre d'être admise dans les parties réservées
du parc de Saint-Cloud.
Julien se trouvait peu digne de tant de dévouement, à vrai dire il était fatigué
d'héroïsme. C'eût été à une tendresse simple, naïve et presque timide, qu'il se
fût trouvé sensible, tandis qu'au contraire, il fallait toujours l'idée d'un
public et des autres à l'âme hautaine de Mathilde.
Au milieu de toutes ses angoisses, de toutes ses craintes pour la vie de cet
amant, auquel elle ne voulait pas survivre, [Variante: Julien sentait qu'] elle
avait un besoin secret d'étonner le public par l'excès de son amour et la
sublimité de ses entreprises.
Julien prenait de l'humeur de ne point se trouver touché de tout cet héroïsme.
Qu'eût-ce été, s'il eût connu toutes les folies dont Mathilde accablait l'esprit
dévoué, mais éminemment raisonnable et borné du bon Fouqué?
Il ne savait trop que blâmer dans le dévouement de Mathilde; car lui aussi eût
sacrifié toute sa fortune et exposé sa vie aux plus grands hasards pour sauver
Julien. Il était stupéfait de la quantité d'or jetée par Mathilde. Les premiers
jours, les sommes ainsi dépensées en imposèrent à Fouqué, qui avait pour
l'argent toute la vénération d'un provincial.
Enfin, il découvrit que les projets de Mlle de La Mole variaient souvent, et, à
son grand soulagement, trouva un mot pour blâmer ce caractère si fatigant pour
lui: elle était changeante . De cette épithète à celle de mauvaise
tête , le plus grand anathème en province, il n'y a qu'un pas.
Il est singulier, se disait Julien, un jour que Mathilde sortait de sa prison,
qu'une passion si vive et dont je suis l'objet me laisse tellement insensible!
et je l'adorais il y a deux mois! J'avais bien lu que l'approche de la mort
désintéresse de tout; mais il est affreux de se sentir ingrat et de ne pouvoir
se changer. Je suis donc un égoïste? Il se faisait à ce sujet les reproches les
plus humiliants.
L'ambition était morte en son coeur, une autre passion y était sortie de ses
cendres; il l'appelait le remords d'avoir assassiné Mme de Rênal.
Dans le fait, il en était éperdument amoureux. Il trouvait un bonheur singulier
quand, laissé absolument seul et sans crainte d'être interrompu, il pouvait se
livrer tout entier au souvenir des journées heureuses qu'il avait passées jadis
à Verrières ou à Vergy. Les moindres incidents de ces temps trop rapidement
envolés avaient pour lui une fraîcheur et un charme irrésistibles. Jamais il ne
pensait à ses succès de Paris; il en était ennuyé.
Ces dispositions qui s'accroissaient rapidement furent en partie devinées par la
jalousie de Mathilde. Elle s'apercevait fort clairement qu'elle avait à lutter
contre l'amour de la solitude. Quelquefois, elle prononçait avec terreur le nom
de Mme de Rênal. Elle voyait frémir Julien. Sa passion n'eut désormais ni
bornes, ni mesure.
S'il meurt, je meurs après lui, se disait-elle avec toute la bonne foi possible.
Que diraient les salons de Paris en voyant une fille de mon rang adorer à ce
point un amant destiné à la mort? Pour trouver de tels sentiments, il faut
remonter au temps des héros; c'étaient des amours de ce genre qui faisaient
palpiter les coeurs du siècle de Charles IX et de Henri III.
Au milieu des transports les plus vifs, quand elle serrait contre son coeur la
tête de Julien: Quoi! se disait-elle avec horreur, cette tête charmante serait
destinée à tomber! Eh bien! ajoutait-elle enflammée d'un héroïsme qui n'était
pas sans bonheur, mes lèvres, qui se pressent contre ces jolis cheveux, seront
glacées moins de vingt-quatre heures après.
Les souvenirs de ces moments d'héroïsme et d'affreuse volupté l'attachaient
d'une étreinte invincible. L'idée de suicide, si occupante par elle-même, et
jusqu'ici si éloignée de cette âme altière, y pénétra, et bientôt y régna avec
un empire absolu. Non, le sang de mes ancêtres ne s'est point attiédi en
descendant jusqu'à moi, se disait Mathilde avec orgueil.
-- J'ai une grâce à vous demander, lui dit un jour son amant: mettez votre
enfant en nourrice à Verrières, Mme de Rênal surveillera la nourrice.
-- Ce que vous me dites là est bien dur... Et Mathilde pâlit.
-- Il est vrai, et je t'en demande mille fois pardon, s'écria Julien sortant de
sa rêverie, et la serrant dans ses bras.
Après avoir séché ses larmes, il revint à sa pensée, mais avec plus d'adresse.
Il avait donné à la conversation un tour de philosophie mélancolique. Il parlait
de cet avenir qui allait sitôt se fermer pour lui.
-- Il faut convenir, chère amie, que les passions sont un accident dans la vie,
mais cet accident ne se rencontre que chez les âmes supérieures... La mort de
mon fils serait au fond un bonheur pour l'orgueil de votre famille, c'est ce que
devineront les subalternes. La négligence sera le lot de cet enfant du malheur
et de la honte... J'espère qu'à une époque que je ne veux point fixer, mais que
pourtant mon courage entrevoit, vous obéirez à mes dernières recommandations:
Vous épouserez M. le marquis de Croisenois.
-- Quoi, déshonorée!
-- Le déshonneur ne pourra prendre sur un nom tel que le vôtre. Vous serez une
veuve et la veuve d'un fou, voilà tout. J'irai plus loin: mon crime n'ayant
point l'argent pour moteur ne sera point déshonorant. Peut-être à cette époque,
quelque législateur philosophe aura obtenu, des préjugés de ses contemporains,
la suppression de la peine de mort. Alors, quelque voix amie dira comme un
exemple: Tenez, le premier époux de Mlle de La Mole était un fou, mais non pas
un méchant homme, un scélérat. Il fut absurde de faire tomber cette tête...
Alors ma mémoire ne sera point infâme; du moins après un certain temps... Votre
position dans le monde, votre fortune, et, permettez-moi de le dire, votre
génie, feront jouer à M. de Croisenois, devenu votre époux, un rôle auquel tout
seul il ne saurait atteindre. Il n'a que de la naissance et de la bravoure, et
ces qualités toutes seules, qui faisaient un homme accompli en 1729, sont un
anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des prétentions. Il faut
encore d'autres choses pour se placer à la tête de la jeunesse française.
Vous porterez le secours d'un caractère ferme et entreprenant au parti politique
où vous jetterez votre époux. Vous pourrez succéder aux Chevreuse et aux
Longueville de la Fronde... Mais alors, chère amie, le feu céleste qui vous
anime en ce moment sera un peu attiédi.
Permettez-moi de vous le dire, ajouta-t-il après beaucoup d'autres phrases
préparatoires, dans quinze ans vous regarderez comme une folie excusable, mais
pourtant comme une folie, l'amour que vous avez eu pour moi...
Il s'arrêta tout à coup et devint rêveur. Il se trouvait de nouveau vis-à-vis
cette idée si choquante pour Mathilde: Dans quinze ans Mme de Rênal adorera mon
fils, et vous l'aurez oublié.
CHAPITRE XL
LA TRANQUILLITE
C'est parce qu'alors j'étais fou qu'aujourd'hui je suis sage.
O philosophe qui ne vois rien que d'instantané, que tes vues sont courtes!
Ton oeil n'est pas
fait pour suivre le travail souterrain des passions .
Mme GOETHE.
Cet entretien fut coupé par un interrogatoire, suivi d'une conférence avec
l'avocat chargé de la défense. Ces moments étaient les seuls absolument
désagréables d'une vie pleine d'incurie et de rêveries tendres.
-- Il y a meurtre, et meurtre avec préméditation, dit Julien au juge comme à
l'avocat. J'en suis fâché, messieurs, ajouta-t-il en souriant; mais ceci réduit
votre besogne à bien peu de chose.
Après tout, se disait Julien, quand il fut parvenu à se délivrer de ces deux
êtres, il faut que je sois brave, et apparemment plus brave que ces deux hommes.
Ils regardent comme le comble des maux, comme le roi des épouvantements ,
ce duel à issue malheureuse, dont je ne m'occuperai sérieusement que le jour
même.
C'est que j'ai connu un plus grand malheur, continua Julien en philosophant avec
lui-même. Je souffrais bien autrement durant mon premier voyage à Strasbourg,
quand je me croyais abandonné par Mathilde... Et pouvoir dire que j'ai désiré
avec tant de passion cette intimité parfaite qui aujourd'hui me laisse si
froid!... Dans le fait, je suis plus heureux seul que quand cette fille si belle
partage ma solitude...
L'avocat, homme de règle et de formalités, le croyait fou et pensait avec le
public que c'était la jalousie qui lui avait mis le pistolet à la main. Un jour,
il hasarda de faire entendre à Julien que cette allégation, vraie ou fausse,
serait un excellent moyen de plaidoirie. Mais l'accusé redevint en un clin
d'oeil un être passionné et incisif.
-- Sur votre vie, monsieur, s'écria Julien hors de lui, souvenez-vous de ne plus
proférer cet abominable mensonge.
Le prudent avocat eut peur un instant d'être assassiné.
Il préparait sa plaidoirie, parce que l'instant décisif approchait rapidement.
Besançon et tout le département ne parlaient que de cette cause célèbre. Julien
ignorait ce détail, il avait prié qu'on ne lui parlât jamais de ces sortes de
choses.
Ce jour-là, Fouqué et Mathilde ayant voulu lui apprendre certains bruits
publics, fort propres, selon eux, à donner des espérances, Julien les avait
arrêtés dès le premier mot.
-- Laissez-moi ma vie idéale. Vos petites tracasseries, vos détails de la vie
réelle, plus ou moins froissants pour moi, me tireraient du ciel. On meurt comme
on peut; moi je ne veux penser à la mort qu'à ma manière. Que m'importent
les autres ? Mes relations avec les autres vont être tranchées
brusquement. De grâce, ne me parlez plus de ces gens-là: c'est bien assez de
voir le juge et l'avocat.
Au fait, se disait-il à lui-même, il paraît que mon destin est de mourir en
rêvant. Un être obscur, tel que moi, sûr d'être oublié avant quinze jours,
serait bien dupe, il faut l'avouer, de jouer la comédie...
Il est singulier pourtant que je n'aie connu l'art de jouir de la vie que depuis
que j'en vois le terme si près de moi.
Il passait ces dernières journées à se promener sur l'étroite terrasse au haut
du donjon, fumant d'excellents cigares que Mathilde avait envoyé chercher en
Hollande par un courrier, et sans se douter que son apparition était attendue
chaque jour par tous les télescopes de la ville. Sa pensée était à Vergy. Jamais
il ne parlait de Mme de Rênal à Fouqué, mais deux ou trois fois cet ami lui dit
qu'elle se rétablissait rapidement, et ce mot retentit dans son coeur.
Pendant que l'âme de Julien était presque toujours tout entière dans le pays des
idées, Mathilde, occupée des choses réelles, comme il convient à un coeur
aristocrate, avait su avancer à un tel point l'intimité de la correspondance
directe entre Mme de Fervaques et M. de Frilair, que déjà le grand mot
évêché avait été prononcé.
Le vénérable prélat, chargé de la feuille des bénéfices, ajouta en apostille à
une lettre de sa nièce: Ce pauvre Sorel n'est qu'un étourdi, j'espère qu'on
nous le rendra.
A la vue de ces lignes, M. de Frilair fut comme hors de lui. Il ne doutait pas
de sauver Julien.
-- Sans cette loi jacobine qui a prescrit la formation d'une liste innombrable
de jurés, et qui n'a d'autre but réel que d'enlever toute influence aux gens
bien nés, disait-il à Mathilde la veille du tirage au sort des trente-six jurés
de la session, j'aurais répondu du verdict . J'ai bien fait acquitter le
curé N...
Ce fut avec plaisir que le lendemain, parmi les noms sortis de l'urne, M. de
Frilair trouva cinq congréganistes de Besançon, et parmi les étrangers à la
ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin.
-- Je réponds d'abord de ces huit jurés-ci, dit-il à Mathilde. Les cinq premiers
sont des machines . Valenod est mon agent, Moirod me doit tout, de Cholin
est un imbécile qui a peur de tout.
Le journal répandit dans le département les noms des jurés et Mme de Rênal, à
l'inexprimable terreur de son mari, voulut venir à Besançon. Tout ce que M. de
Rênal put obtenir fut qu'elle ne quitterait point son lit, afin de ne pas avoir
le désagrément d'être appelée en témoignage.
-- Vous ne comprenez pas ma position, disait l'ancien maire de Verrières, je
suis maintenant libéral de la défection , comme ils disent; nul doute que
ce polisson de Valenod et M. de Frilair n'obtiennent facilement du procureur
général et des juges tout ce qui pourra m'être désagréable.
Mme de Rênal céda sans peine aux ordres de son mari. Si je paraissais à la cour
d'assises, se disait-elle, j'aurais l'air de demander vengeance.
Malgré toutes les promesses de prudence faites au directeur de sa conscience et
à son mari, à peine arrivée à Besançon elle écrivit de sa main à chacun des
trente-six jurés:
« Je ne paraîtrai point le jour du jugement, monsieur, parce que ma présence
pourrait jeter de la défaveur sur la cause de M. Sorel. Je ne désire qu'une
chose au monde et avec passion, c'est qu'il soit sauvé. N'en doutez point,
l'affreuse idée qu'à cause de moi un innocent a été conduit à la mort
empoisonnerait le reste de ma vie et sans doute l'abrégerait. Comment
pourriez-vous le condamner à mort, tandis que moi je vis? Non, sans doute, la
société n'a point le droit d'arracher la vie, et surtout à un être tel que
Julien Sorel. Tout le monde, à Verrières, lui a connu des moments d'égarement.
Ce pauvre jeune homme a des ennemis puissants; mais, même parmi ses ennemis (et
combien n'en a-t-il pas!) quel est celui qui met en doute ses admirables talents
et sa science profonde? Ce n'est pas un sujet ordinaire que vous allez juger,
monsieur. Durant près de dix-huit mois nous l'avons tous connu pieux, sage,
appliqué; mais, deux ou trois fois par an, il était saisi par des accès de
mélancolie qui allaient jusqu'à l'égarement. Toute la ville de Verrières, tous
nos voisins de Vergy où nous passons la belle saison, ma famille entière, M. le
sous-préfet, lui-même, rendront justice à sa piété exemplaire; il sait par coeur
toute la sainte Bible. Un impie se fût-il appliqué pendant des années à
apprendre le livre saint? Mes fils auront l'honneur de vous présenter cette
lettre: ce sont des enfants. Daignez les interroger, monsieur, ils vous
donneront sur ce pauvre jeune homme tous les détails qui seraient encore
nécessaires pour vous convaincre de la barbarie qu'il y aurait à le condamner.
Bien loin de me venger, vous me donneriez la mort.
« Qu'est-ce que ses ennemis pourront opposer à ce fait? La blessure qui a été le
résultat d'un de ces moments de folie que mes enfants eux-mêmes remarquaient
chez leur précepteur, est tellement peu dangereuse, qu'après moins de deux mois
elle m'a permis de venir en poste de Verrières à Besançon. Si j'apprends,
monsieur, que vous hésitiez le moins du monde à soustraire à la barbarie des
lois un être si peu coupable, je sortirai de mon lit, où me retiennent
uniquement les ordres de mon mari, et j'irai me jeter à vos pieds.
« Déclarez, monsieur, que la préméditation n'est pas constante, et vous n'aurez
pas à vous reprocher le sang d'un innocent », etc., etc.
CHAPITRE XLI
LE JUGEMENT
Le pays se souviendra longtemps de ce procès célèbre. L'intérêt pour
l'accusé était porté jusqu'à l'agitation: c'est que son crime était étonnant et
pourtant pas atroce. L'eût-il été, ce jeune homme était si beau! Sa haute
fortune, sitôt finie, augmentait l'attendrissement. Le condamneront-ils?
demandaient les femmes aux hommes de leur connaissance, et on les voyait
pâlissantes attendre la réponse .
SAINTE-BEUVE.
Enfin parut ce jour, tellement redouté de Mme de Rênal et de Mathilde.
L'aspect étrange de la ville redoublait leur terreur, et ne laissait pas sans
émotion même l'âme ferme de Fouqué. Toute la province était accourue à Besançon
pour voir juger cette cause romanesque.
Depuis plusieurs jours, il n'y avait plus de place dans les auberges. M. le
président des assises était assailli par des demandes de billets; toutes les
dames de la ville voulaient assister au jugement; on criait dans les rues le
portrait de Julien, etc., etc.
Mathilde tenait en réserve pour ce moment suprême une lettre écrite en entier de
la main de Mgr l'évêque de ***. Ce prélat, qui dirigeait l'Église de France et
faisait des évêques, daignait demander l'acquittement de Julien. La veille du
jugement, Mathilde porta cette lettre au tout-puissant grand vicaire.
A la fin de l'entrevue, comme elle s'en allait fondant en larmes: -- Je réponds
de la déclaration du jury, lui dit M. de Frilair, sortant enfin de sa réserve
diplomatique, et presque ému lui-même. Parmi les douze personnes chargées
d'examiner si le crime de votre protégé est constant, et surtout s'il y a eu
préméditation, je compte six amis dévoués à ma fortune, et je leur ai fait
entendre qu'il dépendait d'eux de me porter à l'épiscopat. Le baron Valenod, que
j'ai fait maire de Verrières, dispose entièrement de deux de ses administrés,
MM. de Moirod et de Cholin. A la vérité, le sort nous a donné pour cette affaire
deux jurés fort mal pensants; mais, quoique ultra-libéraux, ils sont fidèles à
mes ordres dans les grandes occasions, et je les ai fait prier de voter comme M.
Valenod. J'ai appris qu'un sixième juré, industriel immensément riche et bavard
libéral, aspire en secret à une fourniture au Ministère de la guerre, et sans
doute il ne voudrait pas me déplaire. Je lui ai fait dire que M. de Valenod a
mon dernier mot.
-- Et quel est ce M. Valenod? dit Mathilde inquiète.
-- Si vous le connaissiez, vous ne pourriez douter du succès. C'est un parleur
audacieux, impudent, grossier, fait pour mener des sots. 1814 l'a pris à la
misère, et je vais en faire un préfet. Il est capable de battre les autres jurés
s'ils ne veulent pas voter à sa guise.
Mathilde fut un peu rassurée.
Une autre discussion l'attendait dans la soirée. Pour ne pas prolonger une scène
désagréable et dont à ses yeux le résultat était certain, Julien était résolu à
ne pas prendre la parole.
-- Mon avocat parlera, c'est bien assez, dit-il à Mathilde. Je ne serai que trop
longtemps exposé en spectacle à tous mes ennemis. Ces provinciaux ont été
choqués de la fortune rapide que je vous dois, et, croyez-m'en, il n'en est pas
un qui ne désire ma condamnation, sauf à pleurer comme un sot quand on me mènera
à la mort.
-- Ils désirent vous voir humilié, il n'est que trop vrai, répondit Mathilde,
mais je ne les crois point cruels. Ma présence à Besançon et le spectacle de ma
douleur ont intéressé toutes les femmes; votre jolie figure fera le reste. Si
vous dites un mot devant vos juges, tout l'auditoire est pour vous, etc., etc.
Le lendemain à neuf heures, quand Julien descendit de sa prison pour aller dans
la grande salle du Palais de Justice, ce fut avec beaucoup de peine que les
gendarmes parvinrent à écarter la foule immense entassée dans la cour. Julien
avait bien dormi, il était fort calme, et n'éprouvait d'autre sentiment qu'une
pitié philosophique pour cette foule d'envieux qui, sans cruauté, allaient
applaudir à son arrêt de mort. Il fut bien surpris lorsque retenu plus d'un
quart d'heure au milieu de la foule, il fut obligé de reconnaître que sa
présence inspirait au public une pitié tendre. Il n'entendit pas un seul propos
désagréable. Ces provinciaux sont moins méchants que je ne le croyais, se
dit-il.
En entrant dans la salle de jugement, il fut frappé de l'élégance de
l'architecture. C'était un gothique propre, et une foule de jolies petites
colonnes taillées dans la pierre avec le plus grand soin. Il se crut en
Angleterre.
Mais bientôt toute son attention fut absorbée par douze ou quinze jolies femmes
qui, placées vis-à-vis la sellette de l'accusé, remplissaient les trois balcons
au-dessus des juges et des jurés. En se retournant vers le public, il vit que la
tribune circulaire qui règne au-dessus de l'amphithéâtre était remplie de
femmes: la plupart étaient jeunes et lui semblèrent fort jolies; leurs yeux
étaient brillants et remplis d'intérêt. Dans le reste de la salle, la foule
était énorme; on se battait aux portes, et les sentinelles ne pouvaient obtenir
le silence.
Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s'aperçurent de sa présence, en le
voyant occuper la place un peu élevée réservée à l'accusé, il fut accueilli par
un murmure d'étonnement et de tendre intérêt.
On eût dit ce jour-là qu'il n'avait pas vingt ans; il était mis fort simplement,
mais avec une grâce parfaite; ses cheveux et son front étaient charmants;
Mathilde avait voulu présider elle-même à sa toilette. La pâleur de Julien était
extrême. A peine assis sur la sellette, il entendit dire de tous côtés: Dieu!
comme il est jeune!... Mais c'est un enfant... Il est bien mieux que son
portrait.
-- Mon accusé, lui dit le gendarme assis à sa droite, voyez-vous ces six dames
qui occupent ce balcon? Le gendarme lui indiquait une petite tribune en saillie
au-dessus de l'amphithéâtre où sont placés les jurés. C'est Mme la préfète,
continua le gendarme, à côté Mme la Marquise de M***, celle-là vous aime bien;
je l'ai entendue parler au juge d'instruction. Après c'est Mme Derville...
-- Mme Derville! s'écria Julien, et une vive rougeur couvrit son front.
Au sortir d'ici, pensa-t-il, elle va écrire à Mme de Rênal. Il ignorait
l'arrivée de Mme de Rênal à Besançon.
Les témoins furent entendus. Dès les premiers mots de l'accusation soutenue par
l'avocat général, deux de ces dames placées dans le petit balcon, tout à fait en
face de Julien, fondirent en larmes. Mme Derville ne s'attendrit point ainsi,
pensa Julien. Cependant il remarqua qu'elle était fort rouge.
L'avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie du crime
commis; Julien observa que les voisines de Mme Derville avaient l'air de le
désapprouver vivement. Plusieurs jurés, apparemment de la connaissance de ces
dames, leur parlaient et semblaient les rassurer. Voilà qui ne laisse pas d'être
de bon augure, pensa Julien.
Jusque-là il s'était senti pénétré d'un mépris sans mélange pour tous les hommes
qui assistaient au jugement. L'éloquence plate de l'avocat général augmenta ce
sentiment de dégoût. Mais peu à peu la sécheresse d'âme de Julien disparut
devant les marques d'intérêt dont il était évidemment l'objet.
Il fut content de la mine ferme de son avocat.
-- Pas de phrases, lui dit-il tout bas comme il allait prendre la parole.
-- Toute l'emphase pillée à Bossuet, qu'on a étalée contre vous, vous a servi,
dit l'avocat. En effet, à peine avait-il parlé pendant cinq minutes, que presque
toutes les femmes avaient leur mouchoir à la main. L'avocat, encouragé, adressa
aux jurés des choses extrêmement fortes. Julien frémit, il se sentait sur le
point de verser des larmes. Grand Dieu! que diront mes ennemis?
Il allait céder à l'attendrissement qui le gagnait, lorsque, heureusement pour
lui, il surprit un regard insolent de M. le baron de Valenod.
Les yeux de ce cuistre sont flamboyants, se dit-il; quel triomphe pour cette âme
basse! Quand mon crime n'aurait amené que cette seule circonstance, je devrais
le maudire. Dieu sait ce qu'il dira de moi [Variante : , dans les soirées
d'hiver,] à Mme de Rênal!
Cette idée effaça toutes les autres. Bientôt après, Julien fut rappelé à
lui-même par les marques d'assentiment du public. L'avocat venait de terminer sa
plaidoirie. Julien se souvint qu'il était convenable de lui serrer la main. Le
temps avait passé rapidement.
On apporta des rafraîchissements à l'avocat et à l'accusé. Ce fut alors
seulement que Julien fut frappé d'une circonstance: aucune femme n'avait quitté
l'audience pour aller dîner.
-- Ma foi, je meurs de faim, dit l'avocat, et vous?
-- Moi de même, répondit Julien.
-- Voyez, voilà Mme la préfète qui reçoit aussi son dîner, lui dit l'avocat en
lui indiquant le petit balcon. Bon courage, tout va bien. La séance recommença.
Comme le président faisait son résumé, minuit sonna. Le président fut obligé de
s'interrompre; au milieu du silence de l'anxiété universelle, le retentissement
de la cloche de l'horloge remplissait la salle.
Voilà le dernier de mes jours qui commence, pensa Julien. Bientôt il se sentit
enflammé par l'idée du devoir. Il avait dominé jusque-là son attendrissement, et
gardé sa résolution de ne point parler; mais quand le président des assises lui
demanda s'il avait quelque chose à ajouter, il se leva. Il voyait devant lui les
yeux de Mme Derville qui, aux lumières, lui semblèrent bien brillants.
Pleurerait-elle, par hasard? pensa-t-il.
« Messieurs les jurés,
« L'horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me
fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur d'appartenir à votre
classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est révolté contre la bassesse de sa
fortune.
« Je ne vous demande aucune grâce, continua Julien en affermissant sa voix. Je
ne me fais point illusion, la mort m'attend: elle sera juste. J'ai pu attenter
aux jours de la femme la plus digne de tous les respects, de tous les hommages.
Mme de Rênal avait été pour moi comme une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité . J'ai donc mérité la mort, messieurs les jurés. Quand je
serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s'arrêter à ce que ma
jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais
cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure, et en quelque
sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne
éducation, et l'audace de se mêler à ce que l'orgueil des gens riches appelle la
société.
« Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de sévérité,
que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les
bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois
indignés... »
Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton; il dit tout ce qu'il avait sur
le coeur; l'avocat général, qui aspirait aux faveurs de l'aristocratie,
bondissait sur son siège; mais malgré le tour un peu abstrait que Julien avait
donné à la discussion, toutes les femmes fondaient en larmes. Mme Derville
elle-même avait son mouchoir sur ses yeux. Avant de finir, Julien revint à la
préméditation, à son repentir, au respect, à l'adoration filiale et sans bornes
que, dans les temps plus heureux, il avait pour Mme de Rênal ... Mme Derville
jeta un cri et s'évanouit.
Une heure sonnait comme les jurés se retiraient dans leur chambre. Aucune femme
n'avait abandonné sa place; plusieurs hommes avaient les larmes aux yeux. Les
conversations furent d'abord très vives; mais peu à peu, la décision du jury se
faisant attendre, la fatigue générale commença à jeter du calme dans
l'assemblée. Ce moment était solennel; les lumières jetaient moins d'éclat.
Julien, très fatigué, entendait discuter auprès de lui la question de savoir si
ce retard était de bon ou de mauvais augure. Il vit avec plaisir que tous les
voeux étaient pour lui; le jury ne revenait point, et cependant aucune femme ne
quittait la salle.
Comme deux heures venaient de sonner, un grand mouvement se fit entendre. La
petite porte de la chambre des jurés s'ouvrit. M. le baron de Valenod s'avança
d'un pas grave et théâtral, il était suivi de tous les jurés. Il toussa, puis
déclara qu'en son âme et conscience la déclaration unanime du jury était que
Julien Sorel était coupable de meurtre, et de meurtre avec préméditation: cette
déclaration entraînait la peine de mort; elle fut prononcée un instant après.
Julien regarda sa montre, et se souvint de M. de Lavalette, il était deux heures
et un quart. C'est aujourd'hui vendredi, pensa-t-il.
Oui, mais ce jour est heureux pour le Valenod, qui me condamne... Je suis trop
surveillé pour que Mathilde puisse me sauver comme fit Mme de Lavalette...
Ainsi, dans trois jours, à cette même heure, je saurai à quoi m'en tenir sur le grand peut-être .
En ce moment, il entendit un cri et fut rappelé aux choses de ce monde. Les
femmes autour de lui sanglotaient; il vit que toutes les figures étaient
tournées vers une petite tribune pratiquée dans le couronnement d'un pilastre
gothique. Il sut plus tard que Mathilde s'y était cachée. Comme le cri ne se
renouvela pas, tout le monde se remit à regarder Julien, auquel les gendarmes
cherchaient à faire traverser la foule.
Tâchons de ne pas apprêter à rire à ce fripon de Valenod, pensa Julien. Avec
quel air contrit et patelin il a prononcé la déclaration qui entraîne la peine
de mort! tandis que ce pauvre président des assises, tout juge qu'il est depuis
nombre d'années, avait la larme à l'oeil en me condamnant. Quelle joie pour le
Valenod de se venger de notre ancienne rivalité auprès de Mme de Rênal!... Je ne
la verrai donc plus! C'en est fait... Un dernier adieu est impossible entre
nous, je le sens... Que j'aurais été heureux de lui dire toute l'horreur que
j'ai de mon crime!
Seulement ces paroles: Je me trouve justement condamné.
CHAPITRE XLII
En ramenant Julien en prison, on l'avait introduit dans une chambre destinée aux
condamnés à mort. Lui qui, d'ordinaire, remarquait jusqu'aux plus petites
circonstances, ne s'était point aperçu qu'on ne le faisait pas remonter à son
donjon. Il songeait à ce qu'il dirait à Mme de Rênal, si, avant le dernier
moment, il avait le bonheur de la voir. Il pensait qu'elle l'interromprait et
voulait du premier mot pouvoir lui peindre tout son repentir. Après une telle
action, comment lui persuader que je l'aime uniquement? car enfin, j'ai voulu la
tuer par ambition ou par amour pour Mathilde.
En se mettant au lit il trouva des draps d'une toile grossière. Ses yeux se
dessillèrent. Ah! je suis au cachot, se dit-il, comme condamné à mort. C'est
juste.
Le comte Altamira me racontait que, la veille de sa mort, Danton disait avec sa
grosse voix: C'est singulier, le verbe guillotiner ne peut pas se conjuguer dans
tous ses temps; on peut bien dire: Je serai guillotiné, tu seras guillotiné,
mais on ne dit pas: J'ai été guillotiné.
Pourquoi pas, reprit Julien. s'il y a une autre vie?... Ma foi, si je trouve le
Dieu des chrétiens, je suis perdu: c'est un despote, et, comme tel, il est
rempli d'idées de vengeance; sa Bible ne parle que de punitions atroces. Je ne
l'ai jamais aimé; je n'ai même jamais voulu croire qu'on l'aimât sincèrement. Il
est sans pitié (et il se rappela plusieurs passages de la Bible). Il me punira
d'une manière abominable...
Mais si je trouve le Dieu de Fénelon! Il me dira peut-être: Il te sera beaucoup
pardonné, parce que tu as beaucoup aimé...
Ai-je beaucoup aimé? Ah! j'ai aimé Mme de Rênal, mais ma conduite a été atroce.
Là, comme ailleurs, le mérite simple et modeste a été abandonné pour ce qui est
brillant...
Mais aussi, quelle perspective!... Colonel de hussards, si nous avions la
guerre; secrétaire de légation pendant la paix; ensuite ambassadeur... car
bientôt j'aurais su les affaires..., et quand je n'aurais été qu'un sot, le
gendre du marquis de La Mole a-t-il quelque rivalité à craindre? Toutes mes
sottises eussent été pardonnées, ou plutôt comptées pour des mérites. Homme de
mérite, et jouissant de la plus grande existence à Vienne ou à Londres...
-- Pas précisément, monsieur, guillotiné dans trois jours. Julien rit de bon
coeur de cette saillie de son esprit. En vérité, l'homme a deux êtres en lui,
pensa-t-il. Qui diable songeait à cette réflexion maligne?
Eh bien! oui, mon ami, guillotiné dans trois jours, répondit-il à
l'interrupteur. M. de Cholin louera une fenêtre, de compte à demi avec l'abbé
Maslon. Eh bien, pour le prix de location de cette fenêtre, lequel de ces deux
dignes personnages volera l'autre?
Ce passage du Venceslas de Rotrou lui revint tout à coup:
LADISLAS.
... Mon âme est toute prête.
LE ROI, père de Ladislas.
L'échafaud l'est aussi; portez-y votre tête.
Belle réponse! pensa-t-il, et il s'endormit. Quelqu'un le réveilla le matin en
le serrant fortement.
-- Quoi, déjà! dit Julien en ouvrant un oeil hagard. Il se croyait entre les
mains du bourreau.
C'était Mathilde. Heureusement, elle ne m'a pas compris. Cette réflexion lui
rendit tout son sang-froid. Il trouva Mathilde changée comme par six mois de
maladie: réellement elle n'était pas reconnaissable.
-- Cet infâme Frilair m'a trahie, lui disait-elle en se tordant les mains; la
fureur l'empêchait de pleurer.
-- N'étais-je pas beau hier quand j'ai pris la parole? répondit Julien.
J'improvisais, et pour la première fois de ma vie! Il est vrai qu'il est à
craindre que ce ne soit aussi la dernière.
Dans ce moment, Julien jouait sur le caractère de Mathilde avec tout le
sang-froid d'un pianiste habile qui touche un piano...
-- L'avantage d'une naissance illustre me manque, il est vrai, ajouta-t-il, mais
la grande âme de Mathilde a élevé son amant jusqu'à elle. Croyez-vous que
Boniface de La Mole ait été mieux devant ses juges?
Mathilde, ce jour-là, était tendre sans affectation, comme une pauvre fille
habitant un cinquième étage; mais elle ne put obtenir de lui des paroles plus
simples. Il lui rendait, sans le savoir, le tourment qu'elle lui avait souvent
infligé.
On ne connaît point les sources du Nil, se disait Julien; il n'a point été donné
à l'oeil de l'homme de voir le roi des fleuves dans l'état de simple ruisseau:
ainsi aucun oeil humain ne verra Julien faible, d'abord parce qu'il ne l'est
pas. Mais j'ai le coeur facile à toucher; la parole la plus commune, si elle est
dite avec un accent vrai, peut attendrir ma voix et même faire couler mes
larmes. Que de fois les coeurs secs ne m'ont-ils pas méprisé pour ce défaut! Ils
croyaient que je demandais grâce: voilà ce qu'il ne faut pas souffrir.
On dit que le souvenir de sa femme émut Danton au pied de l'échafaud; mais
Danton avait donné de la force à une nation de freluquets, et empêchait l'ennemi
d'arriver à Paris... Moi seul, je sais ce que j'aurais pu faire... Pour les
autres, je ne suis tout au plus qu'un PEUT-ÊTRE.
Si Mme de Rênal était ici, dans mon cachot, au lieu de Mathilde, aurais-je pu
répondre de moi? L'excès de mon désespoir et de mon repentir eût passé aux yeux
des Valenod et de tous les patriciens du pays, pour l'ignoble peur de la mort;
ils sont si fiers, ces coeurs faibles, que leur position pécuniaire met
au-dessus des tentations! Voyez ce que c'est, auraient dit MM. de Moirod et de
Cholin, qui viennent de me condamner à mort, que de naître fils d'un
charpentier! On peut devenir savant, adroit, mais le coeur!... le coeur ne
s'apprend pas. Même avec cette pauvre Mathilde, qui pleure maintenant, ou plutôt
qui ne peut plus pleurer, dit-il en regardant ses yeux rouges... et il la serra
dans ses bras: l'aspect d'une douleur vraie lui fit oublier son syllogisme...
Elle a pleuré toute la nuit peut-être, se dit-il; mais un jour, quelle honte ne
lui fera pas ce souvenir! Elle se regardera comme ayant été égarée, dans sa
première jeunesse, par les façons de penser basses d'un plébéien... Le
Croisenois est assez faible pour l'épouser, et, ma foi, il fera bien. Elle lui
fera jouer un rôle.
Du droit qu'un esprit ferme et vaste en ses desseins A sur l'esprit grossier des
vulgaires humains.
Ah çà! voici qui est plaisant: depuis que je dois mourir, tous les vers que j'ai
jamais sus en ma vie me reviennent à la mémoire. Ce sera un signe de
décadence...
Mathilde lui répétait d'une voix éteinte: Il est là, dans la pièce voisine.
Enfin il fit attention à ces paroles. Sa voix est faible, pensa-t-il, mais tout
ce caractère impérieux est encore dans son accent. Elle baisse la voix pour ne
pas se fâcher.
-- Et qui est là? lui dit-il d'un air doux.
-- L'avocat, pour vous faire signer votre appel.
-- Je n'appellerai pas.
-- Comment! vous n'appellerez pas, dit-elle en se levant et les yeux étincelants
de colère, et pourquoi, s'il vous plaît?
-- Parce que, en ce moment, je me sens le courage de mourir sans trop faire rire
à mes dépens. Et qui me dit que dans deux mois, après un long séjour dans ce
cachot humide, je serai aussi bien disposé? Je prévois des entrevues avec des
prêtres, avec mon père... Rien au monde ne peut m'être aussi désagréable.
Mourons.
Cette contrariété imprévue réveilla toute la partie altière du caractère de
Mathilde. Elle n'avait pu voir l'abbé de Frilair avant l'heure où l'on ouvre les
cachots de la prison de Besançon; sa fureur retomba sur Julien. Elle l'adorait,
et pendant un grand quart d'heure, il retrouva dans ses imprécations contre son
caractère, de lui Julien, dans ses regrets de l'avoir aimé, toute cette âme
hautaine qui jadis l'avait accablé d'injures si poignantes, dans la bibliothèque
de l'hôtel de La Mole.
-- Le ciel devait à la gloire de ta race de te faire naître homme, lui dit-il.
Mais quant à moi, pensait-il, je serais bien dupe de vivre encore deux mois dans
ce séjour dégoûtant, en butte à tout ce que la faction patricienne peut inventer
d'infâme et d'humiliant*, et ayant pour unique consolation les imprécations de
cette folle... Eh bien, après-demain matin, je me bats en duel avec un homme
connu par son sang-froid et par une adresse remarquable... Fort remarquable, dit
le parti méphistophélès; il ne manque jamais son coup. [* C'est un jacobin qui
parle.]
Eh bien, soit, à la bonne heure (Mathilde continuait à être éloquente). Parbleu
non, se dit-il, je n'appellerai pas.
Cette résolution prise, il tomba dans la rêverie... Le courrier en passant
apportera le journal à six heures comme à l'ordinaire; à huit heures, après que
M. de Rênal l'aura lu, Elisa marchant sur la pointe du pied, viendra le déposer
sur son lit. Plus tard elle s'éveillera: tout à coup, en lisant, elle sera
troublée; sa jolie main tremblera; elle lira jusqu'à ces mots... A dix
heures et cinq minutes il avait cessé d'exister.
Elle pleurera à chaudes larmes, je la connais; en vain j'ai voulu l'assassiner,
tout sera oublié. Et la personne à qui j'ai voulu ôter la vie sera la seule qui
sincèrement pleurera ma mort.
Ah! ceci est une antithèse! pensa-t-il, et, pendant un grand quart d'heure que
dura encore la scène que lui faisait Mathilde, il ne songea qu'à Mme de Rênal.
Malgré lui, et quoique répondant souvent à ce que Mathilde lui disait, il ne
pouvait détacher son âme du souvenir de la chambre à coucher de Verrières. Il
voyait la gazette de Besançon sur la courtepointe de taffetas orange. Il voyait
cette main si blanche qui la serrait d'un mouvement convulsif; il voyait Mme de
Rênal pleurer... Il suivait la route de chaque larme sur cette figure charmante.
Mlle de La Mole ne pouvant rien obtenir de Julien, fit entrer l'avocat. C'était
heureusement un ancien capitaine de l'armée d'Italie, de 1796, où il avait été
camarade de Manuel.
Pour la forme, il combattit la résolution du condamné. Julien, voulant le
traiter avec estime, lui déduisit toutes ses raisons.
-- Ma foi, on peut penser comme vous, finit par lui dire M. Félix Vaneau;
c'était le nom de l'avocat. Mais vous avez trois jours pleins pour appeler, et
il est de mon devoir de revenir tous les jours. Si un volcan s'ouvrait sous la
prison, d'ici à deux mois, vous seriez sauvé. Vous pouvez mourir de maladie,
dit-il en regardant Julien.
Julien lui serra la main.
-- Je vous remercie, vous êtes un brave homme. A ceci je songerai.
Et lorsque Mathilde sortit enfin avec l'avocat, il se sentait beaucoup plus
d'amitié pour l'avocat que pour elle.
CHAPITRE XLIII
Une heure après, comme il dormait profondément, il fut éveillé par des larmes
qu'il sentait couler sur sa main. Ah! c'est encore Mathilde, pensa-t-il à demi
éveillé. Elle vient, fidèle à la théorie, attaquer ma résolution par les
sentiments tendres. Ennuyé de la perspective de cette nouvelle scène dans le
genre pathétique, il n'ouvrit pas les yeux. Les vers de Belphégor fuyant sa
femme lui revinrent à la pensée.
Il entendit un soupir singulier; il ouvrit les yeux, c'était Mme de Rênal.
-- Ah! je te revois avant que de mourir, est-ce une illusion? s'écria-t-il en se
jetant à ses pieds.
Mais pardon, madame, je ne suis qu'un assassin à vos yeux, dit-il à l'instant,
en revenant à lui.
-- Monsieur... je viens vous conjurer d'appeler, je sais que vous ne le voulez
pas... Ses sanglots l'étouffaient; elle ne pouvait parler.
-- Daignez me pardonner.
-- Si tu veux que je te pardonne, lui dit-elle en se levant et se jetant dans
ses bras, appelle tout de suite de ta sentence de mort.
Julien la couvrait de baisers.
-- Viendras-tu me voir tous les jours pendant ces deux mois?
-- Je te le jure. Tous les jours, à moins que mon mari ne me le défende.
-- Je signe! s'écria Julien. Quoi! tu me pardonnes! est-il possible!
Il la serrait dans ses bras; il était fou. Elle jeta un petit cri.
-- Ce n'est rien, lui dit-elle, tu m'as fait mal.
-- A ton épaule, s'écria Julien fondant en larmes. Il s'éloigna un peu, et
couvrit sa main de baisers de flamme. Qui me l'eût dit la dernière fois que je
te vis, dans ta chambre, à Verrières?...
-- Qui m'eût dit alors que j'écrirais à M. de La Mole cette lettre infâme?...
-- Sache que je t'ai toujours aimée, que je n'ai aimé que toi.
-- Est-il bien possible! s'écria Mme de Rênal, ravie à son tour.
Elle s'appuya sur Julien, qui était à ses genoux, et longtemps ils pleurèrent en
silence.
A aucune époque de sa vie, Julien n'avait trouvé un moment pareil.
Bien longtemps après, quand on put parler:
-- Et cette jeune Mme Michelet, dit Mme de Rênal ou plutôt cette Mlle de La
Mole, car je commence en vérité à croire cet étrange roman!
-- Il n'est vrai qu'en apparence, répondit Julien. C'est ma femme, mais ce n'est
pas ma maîtresse...
En s'interrompant cent fois l'un l'autre, ils parvinrent à grand-peine à se
raconter ce qu'ils ignoraient. La lettre écrite à M. de La Mole avait été faite
par le jeune prêtre qui dirigeait la conscience de Mme de Rênal, et ensuite
copiée par elle.
-- Quelle horreur m'a fait commettre la religion! lui disait-elle; et encore
j'ai adouci les passages les plus affreux de cette lettre...
Les transports et le bonheur de Julien lui prouvaient combien il lui pardonnait.
Jamais il n'avait été aussi fou d'amour.
-- Je me crois pourtant pieuse, lui disait Mme de Rênal dans la suite de la
conversation. Je crois sincèrement en Dieu; je crois également, et même cela
m'est prouvé, que le crime que je commets est affreux, et dès que je te vois,
même après que tu m'as tiré deux coups de pistolet...
Et ici, malgré elle, Julien la couvrit de baisers.
-- Laisse-moi, continua-t-elle, je veux raisonner avec toi, de peur de
l'oublier... Dès que je te vois, tous les devoirs disparaissent, je ne suis plus
qu'amour pour toi, ou plutôt, le mot amour est trop faible. Je sens pour toi ce
que je devrais sentir uniquement pour Dieu: un mélange de respect, d'amour,
d'obéissance... En vérité, je ne sais pas ce que tu m'inspires. Tu me dirais de
donner un coup de couteau au geôlier, que le crime serait commis avant que j'y
eusse songé. Explique-moi cela bien nettement avant que je te quitte, je veux
voir clair dans mon coeur; car dans deux mois nous nous quittons... A propos,
nous quitterons-nous? lui dit-elle en souriant.
-- Je retire ma parole, s'écria Julien en se levant; je n'appelle pas de la
sentence de mort, si par poison, couteau, pistolet, charbon ou de toute autre
manière quelconque, tu cherches à mettre fin ou obstacle à ta vie.
La physionomie de Mme de Rênal changea tout à coup; la plus vive tendresse fit
place à une rêverie profonde.
-- Si nous mourions tout de suite? lui dit-elle enfin.
-- Qui sait ce que l'on trouve dans l'autre vie? répondit Julien; peut-être des
tourments, peut-être rien du tout. Ne pouvons-nous pas passer deux mois ensemble
d'une manière délicieuse? Deux mois, c'est bien des jours. Jamais je n'aurai été
aussi heureux?
-- Jamais tu n'auras été aussi heureux!
-- Jamais, répéta Julien ravi, et je te parle comme je me parle à moi-même. Dieu
me préserve d'exagérer.
-- C'est me commander que de parler ainsi, dit-elle avec un sourire timide et
mélancolique.
-- Eh bien! tu jures, sur l'amour que tu as pour moi, de n'attenter à ta vie par
aucun moyen direct, ni indirect... songe, ajouta-t-il, qu'il faut que tu vives
pour mon fils, que Mathilde abandonnera à des laquais dès qu'elle sera marquise
de Croisenois.
-- Je jure, reprit-elle froidement, mais je veux emporter ton appel écrit et
signé de ta main. J'irai moi-même chez M. le procureur général.
-- Prends garde, tu te compromets.
-- Après la démarche d'être venue te voir dans ta prison, je suis à jamais, pour
Besançon et toute la Franche-Comté, une héroïne d'anecdotes, dit-elle d'un air
profondément affligé. Les bornes de l'austère pudeur sont franchies... Je suis
une femme perdue d'honneur; il est vrai que c'est pour toi...
Son accent était si triste, que Julien l'embrassa avec un bonheur tout nouveau
pour lui. Ce n'était plus l'ivresse de l'amour, c'était reconnaissance extrême.
Il venait d'apercevoir, pour la première fois, toute l'étendue du sacrifice
qu'elle lui avait fait.
Quelque âme charitable informa, sans doute, M. de Rênal des longues visites que
sa femme faisait à la prison de Julien; car, au bout de trois jours il lui
envoya sa voiture, avec l'ordre exprès de revenir sur-le-champ à Verrières.
Cette séparation cruelle avait mal commencé la journée pour Julien. On
l'avertit, deux ou trois heures après, qu'un certain prêtre intrigant et qui
pourtant n'avait pu se pousser parmi les jésuites de Besançon, s'était établi
depuis le matin en dehors de la porte de la prison, dans la rue. Il pleuvait
beaucoup, et là cet homme prétendait jouer le martyr. Julien était mal disposé,
cette sottise le toucha profondément.
Le matin il avait déjà refusé la visite de ce prêtre, mais cet homme s'était mis
en tête de confesser Julien et de se faire un nom parmi les jeunes femmes de
Besançon, par toutes les confidences qu'il prétendrait en avoir reçues.
Il déclarait à haute voix qu'il allait passer la journée et la nuit à la porte
de la prison: -- Dieu m'envoie pour toucher le coeur de cet autre apostat... Et
le bas peuple, toujours curieux d'une scène, commençait à s'attrouper.
-- Oui, mes frères, leur disait-il, je passerai ici la journée, la nuit, ainsi
que toutes les journées, et toutes les nuits qui suivront. Le Saint-Esprit m'a
parlé, j'ai une mission d'en haut; c'est moi qui dois sauver l'âme du jeune
Sorel. Unissez-vous à mes prières, etc., etc.
Julien avait horreur du scandale et de tout ce qui pouvait attirer l'attention
sur lui. Il songea à saisir le moment pour s'échapper du monde incognito; mais
il avait quelque espoir de revoir Mme de Rênal, et il était éperdument amoureux.
La porte de la prison était située dans l'une des rues les plus fréquentées.
L'idée de ce prêtre crotté, faisant foule et scandale, torturait son âme. -- Et,
sans nul doute, à chaque instant, il répète mon nom! Ce moment fut plus pénible
que la mort.
Il appela deux ou trois fois, à une heure d'intervalle, un porte-clefs qui lui
était dévoué, pour l'envoyer voir si le prêtre était encore à la porte de la
prison.
-- Monsieur, il est à deux genoux dans la boue, lui disait le porte-clefs; il
prie à haute voix et dit les litanies pour votre âme...
L'impertinent! pensa Julien. En ce moment, en effet, il entendit un
bourdonnement sourd, c'était le peuple répondant aux litanies. Pour comble
d'impatience, il vit le porte-clefs lui-même agiter ses lèvres en répétant les
mots latins.
-- On commence à dire, ajouta le porte-clefs, qu'il faut que vous ayez le coeur
bien endurci pour refuser le secours de ce saint homme.
-- O ma patrie! que tu es encore barbare! s'écria Julien ivre de colère. Et il
continua son raisonnement tout haut et sans songer à la présence du porte-clefs.
-- Cet homme veut un article dans le journal, et le voilà sûr de l'obtenir.
Ah! maudits provinciaux! à Paris, je ne serais pas soumis à toutes ces
vexations. On y est plus savant en charlatanisme.
-- Faites entrer ce saint prêtre, dit-il enfin au porte-clefs, et la sueur
coulait à grands flots sur son front. Le porte-clefs fit le signe de la croix et
sortit tout joyeux.
Ce saint prêtre se trouva horriblement laid, il était encore plus crotté. La
pluie froide qu'il faisait augmentait l'obscurité et l'humidité du cachot. Le
prêtre voulut embrasser Julien, et se mit à s'attendrir en lui parlant. La plus
basse hypocrisie était trop évidente; de sa vie Julien n'avait été aussi en
colère.
Un quart d'heure après l'entrée du prêtre, Julien se trouva tout à fait un
lâche. Pour la première fois la mort lui parut horrible. Il pensait à l'état de
putréfaction où serait son corps deux jours après l'exécution, etc., etc.
Il allait se trahir par quelque signe de faiblesse ou se jeter sur le prêtre et
l'étrangler avec sa chaîne, lorsqu'il eut l'idée de prier le saint homme d'aller
dire pour lui une bonne messe de quarante francs, ce jour-là même.
Or, il était près de midi, le prêtre décampa.
CHAPITRE XLIV
Dès qu'il fut sorti, Julien pleura beaucoup, et pleura de mourir. Peu à peu il
se dit que, si Mme de Rênal eût été à Besançon, il lui eût avoué sa faiblesse...
Au moment où il regrettait le plus l'absence de cette femme adorée, il entendit
le pas de Mathilde.
Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c'est de ne pouvoir fermer sa porte.
Tout ce que Mathilde lui dit ne fit que l'irriter.
Elle lui raconta que, le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche sa
nomination de préfet, il avait osé se moquer de M. de Frilair et se donner le
plaisir de le condamner à mort.
-- Quelle idée a eue votre ami, vient de me dire M. de Frilair, d'aller
réveiller et attaquer la petite vanité de cette aristocratie bourgeoise !
Pourquoi parler de caste ? Il leur a indiqué ce qu'ils devaient faire
dans leur intérêt politique: ces nigauds n'y songeaient pas et étaient prêts à
pleurer. Cet intérêt de caste est venu masquer à leurs yeux l'horreur de
condamner à mort. Il faut avouer que M. Sorel est bien neuf aux affaires. Si
nous ne parvenons à le sauver par le recours en grâce, sa mort sera une sorte de suicide ...
Mathilde n'eut garde de dire à Julien ce dont elle ne se doutait pas encore:
c'est que l'abbé de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile à son ambition
d'aspirer à devenir son successeur.
Presque hors de lui, à force de colère impuissante et de contrariété: -- Allez
écouter une messe pour moi, dit-il à Mathilde, et laissez-moi un instant de
paix. Mathilde, déjà fort jalouse des visites de Mme de Rênal, et qui venait
d'apprendre son départ, comprit la cause de l'humeur de Julien et fondit en
larmes.
Sa douleur était réelle, Julien le voyait et n'en était que plus irrité. Il
avait un besoin impérieux de solitude, et comment se la procurer?
Enfin, Mathilde, après avoir essayé de tous les raisonnements pour l'attendrir,
le laissa seul, mais presque au même instant Fouqué parut.
-- J'ai besoin d'être seul, dit-il à cet ami fidèle...
Et comme il le vit hésiter:
-- Je compose un mémoire pour mon recours en grâce... du reste... fais-moi un
plaisir, ne me parle jamais de la mort. Si j'ai besoin de quelques services
particuliers ce jour-là, laisse-moi t'en parler le premier.
Quand Julien se fut enfin procuré la solitude, il se trouva plus accablé et plus
lâche qu'auparavant. Le peu de forces qui restait à cette âme affaiblie, avait
été épuisé à déguiser son état à Mlle de La Mole et à Fouqué.
Vers le soir, une idée le consola:
Si ce matin, dans le moment où la mort me paraissait si laide, on m'eût averti
pour l'exécution, l' oeil du public eût été aiguillon de gloire ;
peut-être ma démarche eût-elle eu quelque chose d'empesé, comme celle d'un fat
timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants, s'il en est parmi
ces provinciaux, eussent pu deviner ma faiblesse... mais personne ne l'eût
vue.
Et il se sentit délivré d'une partie de son malheur. Je suis un lâche en ce
moment, se répétait-il en chantant, mais personne ne le saura.
Un événement presque plus désagréable encore l'attendait pour le lendemain.
Depuis longtemps, son père annonçait sa visite; ce jour-là, avant le réveil de
Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut dans son cachot.
Julien se sentit faible, il s'attendait aux reproches les plus désagréables.
Pour achever de compléter sa pénible sensation, ce matin-là il éprouvait
vivement le remords de ne pas aimer son père.
Le hasard nous a placés l'un près de l'autre sur la terre, se disait-il pendant
que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous sommes fait à peu
près tout le mal possible. Il vient au moment de ma mort me donner le dernier
coup.
Les reproches sévères du vieillard commencèrent dès qu'ils furent sans témoin.
Julien ne put retenir ses larmes. Quelle indigne faiblesse! se dit-il avec rage.
Il ira partout exagérer mon manque de courage; quel triomphe pour les Valenod et
pour tous les plats hypocrites qui règnent à Verrières! Ils sont bien grands en
France, ils réunissent tous les avantages sociaux. Jusqu'ici je pouvais au moins
me dire: Ils reçoivent de l'argent, il est vrai, tous les honneurs s'accumulent
sur eux, mais moi j'ai la noblesse du coeur.
Et voilà un témoin que tous croiront, et qui certifiera à tout Verrières, et en
l'exagérant, que j'ai été faible devant la mort! J'aurai été un lâche dans cette
épreuve que tous comprennent!
Julien était près du désespoir. Il ne savait comment renvoyer son père. Et
feindre de manière à tromper ce vieillard si clairvoyant se trouvait en ce
moment tout à fait au-dessus de ses forces.
Son esprit parcourait rapidement tous les possibles.
-- J'ai fait des économies! s'écria-t-il tout à coup.
Ce mot de génie changea la physionomie du vieillard et la position de Julien.
-- Comment dois-je en disposer? continua Julien plus tranquille: l'effet produit
lui avait ôté tout sentiment d'infériorité.
Le vieux charpentier brûlait du désir de ne pas laisser échapper cet argent,
dont il semblait que Julien voulait laisser une partie à ses frères. Il parla
longtemps et avec feu. Julien put être goguenard.
-- Eh bien! le Seigneur m'a inspiré pour mon testament. Je donnerai mille francs
à chacun de mes frères et le reste à vous.
-- Fort bien, dit le vieillard, ce reste m'est dû; mais puisque Dieu vous a fait
la grâce de toucher votre coeur, si vous voulez mourir en bon chrétien, il
convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de votre nourriture et de
votre éducation que j'ai avancés, et auxquels vous ne songez pas...
Voilà donc l'amour de père! se répétait Julien l'âme navrée, lorsqu'enfin il fut
seul. Bientôt parut le geôlier.
-- Monsieur, après la visite des grands parents, j'apporte toujours à mes hôtes
une bouteille de bon vin de Champagne. Cela est un peu cher, six francs la
bouteille, mais cela réjouit le coeur.
-- Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d'enfant, et
faites entrer deux des prisonniers que j'entends se promener dans le corridor.
Le geôlier lui amena deux galériens tombés en récidive et qui se préparaient à
retourner au bagne. C'étaient des scélérats fort gais et réellement très
remarquables par la finesse, le courage et le sang-froid.
-- Si vous me donnez vingt francs, dit l'un d'eux à Julien, je vous conterai ma
vie en détail. C'est du chenu .
-- Mais vous allez me mentir? dit Julien.
-- Non pas, répondit-il; mon ami que voilà, et qui est jaloux de mes vingt
francs, me dénoncera si je dis faux.
Son histoire était abominable. Elle montrait un coeur courageux, où il n'y avait
plus qu'une passion, celle de l'argent.
Après leur départ, Julien n'était plus le même homme. Toute sa colère contre
lui-même avait disparu. La douleur atroce, envenimée par la pusillanimité, à
laquelle il était en proie depuis le départ de Mme de Rênal, s'était tournée en
mélancolie.
A mesure que j'aurais été moins dupe des apparences, se disait-il, j'aurais vu
que les salons de Paris sont peuplés d'honnêtes gens tels que mon père, ou de
coquins habiles tels que ces galériens. Ils ont raison, jamais les hommes de
salon ne se lèvent le matin avec cette pensée poignante: Comment dînerai-je? Et
ils vantent leur probité! et, appelés au jury, ils condamnent fièrement l'homme
qui a volé un couvert d'argent parce qu'il se sentait défaillir de faim.
Mais y a-t-il une cour, s'agit-il de perdre ou de gagner un portefeuille, mes
honnêtes gens de salon tombent dans des crimes exactement pareils à ceux que la
nécessité de dîner a inspirés à ces deux galériens...
Il n'y a point de droit naturel : ce mot n'est qu'une antique niaiserie
bien digne de l'avocat général qui m'a donné chasse l'autre jour, et dont
l'aïeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n'y a de droit
que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle chose, sous peine de
punition. Avant la loi il n'y a de naturel que la force du lion, ou le
besoin de l'être qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot... non, les
gens qu'on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n'être pas
pris en flagrant délit. L'accusateur que la société lance après moi, a été
enrichi par une infamie... J'ai commis un assassinat, et je suis justement
condamné, mais, à cette seule action près, le Valenod qui m'a condamné est cent
fois plus nuisible à la société.
Eh bien! ajouta Julien tristement, mais sans colère, malgré son avarice, mon
père vaut mieux que tous ces hommes-là. Il ne m'a jamais aimé. Je viens combler
la mesure en le déshonorant par une mort infâme. Cette crainte de manquer
d'argent, cette vue exagérée de la méchanceté des hommes qu'on appelle
avarice , lui fait voir un prodigieux motif de consolation et de sécurité
dans une somme de trois ou quatre cents louis que je puis lui laisser. Un
dimanche après dîner, il montrera son or à tous ses envieux de Verrières. A ce
prix, leur dira son regard, lequel d'entre vous ne serait pas charmé d'avoir un
fils guillotiné?
Cette philosophie pouvait être vraie, mais elle était de nature à faire désirer
la mort. Ainsi se passèrent cinq longues journées. Il était poli et doux envers
Mathilde, qu'il voyait exaspérée par la plus vive jalousie. Un soir Julien
songeait sérieusement à se donner la mort. Son âme était énervée par le malheur
profond où l'avait jeté le départ de Mme de Rênal. Rien ne lui plaisait plus, ni
dans la vie réelle, ni dans l'imagination. Le défaut d'exercice commençait à
altérer sa santé et à lui donner le caractère exalté et faible d'un jeune
étudiant allemand. Il perdait cette mâle hauteur qui repousse par un énergique
jurement certaines idées peu convenables, dont l'âme des malheureux est
assaillie.
J'ai aimé la vérité... Où est-elle?... Partout hypocrisie, ou du moins
charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez les plus grands; et ses
lèvres prirent l'expression du dégoût... Non, l'homme ne peut pas se fier à
l'homme.
Mme de *** faisant une quête pour ses pauvres orphelins, me disait que tel
prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais que dis-je? Napoléon à
Sainte-Hélène!... Pur charlatanisme, proclamation en faveur du roi de Rome.
Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le rappeler
sévèrement au devoir, s'abaisse jusqu'au charlatanisme, à quoi s'attendre du
reste de l'espèce?...
Où est la vérité? Dans la religion... Oui, ajouta-t-il avec le sourire amer du
plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des Castanède...
Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne seraient pas plus
payés que les apôtres ne l'ont été?... Mais saint Paul fut payé par le plaisir
de commander, de parler, de faire parler de soi...
Ah! s'il y avait une vraie religion... Sot que je suis! je vois une cathédrale
gothique, des vitraux vénérables; mon coeur faible se figure le prêtre de ces
vitraux... Mon âme le comprendrait, mon âme en a besoin... Je ne trouve qu'un
fat avec des cheveux sales... aux agréments près, un chevalier de Beauvoisis.
Mais un vrai prêtre, un Massillon, un Fénelon... Massillon a sacré Dubois. Les Mémoires de Saint-Simon m'ont gâté Fénelon; mais enfin un vrai prêtre...
Alors les âmes tendres auraient un point de réunion dans le monde... Nous ne
serions pas isolés... Ce bon prêtre nous parlerait de Dieu. Mais quel Dieu? Non
celui de la Bible, petit despote cruel et plein de la soif de se venger... mais
le Dieu de Voltaire, juste, bon, infini...
Il fut agité par tous les souvenirs de cette Bible qu'il savait par coeur...
Mais comment, dès qu'on sera trois ensemble , croire à ce grand nom de
DIEU, après l'abus effroyable qu'en font nos prêtres?
Vivre isolé!... Quel tourment!...
Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je suis isolé
ici dans ce cachot; mais je n'ai pas vécu isolé sur la terre; j'avais la
puissante idée du devoir . Le devoir que je m'étais prescrit, à tort ou à
raison... a été comme le tronc d'un arbre solide auquel je m'appuyais pendant
l'orage; je vacillais, j'étais agité. Après tout je n'étais qu'un homme... mais
je n'étais pas emporté.
C'est l'air humide de ce cachot qui me fait penser à l'isolement...
Et pourquoi être encore hypocrite en maudissant l'hypocrisie? Ce n'est ni la
mort, ni le cachot, ni l'air humide, c'est l'absence de Mme de Rênal qui
m'accable. Si, à Verrières, pour la voir, j'étais obligé de vivre des semaines
entières, caché dans les caves de sa maison, est-ce que je me plaindrais?
L'influence de mes contemporains l'emporte, dit-il tout haut et avec un rire
amer. Parlant seul avec moi-même, à deux pas de la mort, je suis encore
hypocrite... O dix-neuvième siècle!
... Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa proie tombe, il
s'élance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmilière haute de deux
pieds, détruit l'habitation des fourmis, sème au loin les fourmis, leurs
oeufs... Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront jamais comprendre ce
corps noir, immense, effroyable: la botte du chasseur, qui tout à coup a pénétré
dans leur demeure avec une incroyable rapidité, et précédée d'un bruit
épouvantable, accompagné de gerbes d'un feu rougeâtre...
Ainsi la mort, la vie, l'éternité, choses fort simples pour qui aurait les
organes assez vastes pour les concevoir...
Une mouche éphémère naît à neuf heures du matin dans les grands jours d'été,
pour mourir à cinq heures du soir; comment comprendrait-elle le mot nuit
?
Donnez-lui cinq heures d'existence de plus, elle voit et comprend ce que c'est
que la nuit.
Ainsi moi, je mourrai à vingt-trois ans. Donnez-moi cinq années de vie de plus,
pour vivre avec Mme de Rênal.
Il se mit à rire comme Méphistophélès. Quelle folie de discuter ces grands
problèmes!
1° Je suis hypocrite comme s'il y avait là quelqu'un pour m'écouter.
2° J'oublie de vivre et d'aimer, quand il me reste si peu de jours à vivre...
Hélas! Mme de Rênal est absente; peut-être son mari ne la laissera plus revenir
à Besançon, et continuer à se déshonorer.
Voilà ce qui m'isole, et non l'absence d'un Dieu juste, tout-puissant, point
méchant, point avide de vengeance.
Ah! s'il existait... Hélas! je tomberais à ses pieds. J'ai mérité la mort, lui
dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent, rends-moi celle que
j'aime!
La nuit était alors fort avancée. Après une heure ou deux d'un sommeil paisible,
arriva Fouqué.
Julien se sentait fort et résolu comme l'homme qui voit clair dans son âme.
CHAPITRE XLV
-- Je ne veux pas jouer à ce pauvre abbé Chas-Bernard le mauvais tour de le
faire appeler, dit-il à Fouqué; il n'en dînerait pas de trois jours. Mais tâche
de me trouver un janséniste, ami de M. Pirard et inaccessible à l'intrigue.
Fouqué attendait cette ouverture avec impatience. Julien s'acquitta avec décence
de tout ce qu'on doit à l'opinion, en province. Grâce à M. l'abbé de Frilair, et
malgré le mauvais choix de son confesseur, Julien était dans son cachot le
protégé de la congrégation; avec plus d'esprit de conduite, il eût pu
s'échapper. Mais le mauvais air du cachot produisant son effet, sa raison
diminuait. Il n'en fut que plus heureux au retour de Mme de Rênal.
-- Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l'embrassant; je me suis
sauvée de Verrières...
Julien n'avait point de petit amour-propre à son égard, il lui raconta toutes
ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.
Le soir, à peine sortie de la prison, elle fit venir chez sa tante le prêtre qui
s'était attaché à Julien comme à une proie; comme il ne voulait que se mettre en
crédit auprès des jeunes femmes appartenant à la haute société de Besançon, Mme
de Rênal l'engagea facilement à aller faire une neuvaine à l'abbaye de
Bray-le-Haut.
Aucune parole ne peut rendre l'excès et la folie de l'amour de Julien.
A force d'or, et en usant et abusant du crédit de sa tante, dévote célèbre et
riche, Mme de Rênal obtint de le voir deux fois par jour.
A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s'exalta jusqu'à l'égarement. M. de
Frilair lui avait avoué que tout son crédit n'allait pas jusqu'à braver toutes
les convenances au point de lui faire permettre de voir son ami plus d'une fois
chaque jour. Mathilde fit suivre Mme de Rênal afin de connaître ses moindres
démarches. M. de Frilair épuisait toutes les ressources d'un esprit fort adroit
pour lui prouver que Julien était indigne d'elle.
Au milieu de tous ces tourments elle ne l'en aimait que plus, et presque chaque
jour, lui faisait une scène horrible.
Julien voulait à toute force être honnête homme jusqu'à la fin envers cette
pauvre jeune fille qu'il avait si étrangement compromise; mais, à chaque
instant, l'amour effréné qu'il avait pour Mme de Rênal l'emportait. Quand, par
de mauvaises raisons, il ne pouvait venir à bout de persuader Mathilde de
l'innocence des visites de sa rivale: désormais, la fin du drame doit être bien
proche, se disait-il; c'est une excuse pour moi si je ne sais pas mieux
dissimuler.
Mlle de La Mole apprit la mort du marquis de Croisenois. M. de Thaler, cet homme
si riche, s'était permis des propos désagréables sur la disparition de Mathilde;
M. de Croisenois alla le prier de les démentir: M. de Thaler lui montra des
lettres anonymes à lui adressées, et remplies de détails rapprochés avec tant
d'art qu'il fut impossible au pauvre marquis de ne pas entrevoir la vérité.
M. de Thaler se permit des plaisanteries dénuées de finesse. Ivre de colère et
de malheur, M. de Croisenois exigea des réparations tellement fortes, que le
millionnaire préféra un duel. La sottise triompha; et l'un des hommes de Paris
les plus dignes d'être aimés trouva la mort à moins de vingt-quatre ans.
Cette mort fit une impression étrange et maladive sur l'âme affaiblie de Julien.
-- Le pauvre Croisenois, disait-il à Mathilde, a été réellement bien raisonnable
et bien honnête homme envers nous; il eût dû me haïr lors de vos imprudences
dans le salon de madame votre mère, et me chercher querelle; car la haine qui
succède au mépris est ordinairement furieuse...
La mort de M. de Croisenois changea toutes les idées de Julien sur l'avenir de
Mathilde; il employa plusieurs journées à lui prouver qu'elle devait accepter la
main de M. de Luz.
-- C'est un homme timide, point trop jésuite, lui disait-il, et qui, sans doute,
va se mettre sur les rangs. D'une ambition plus sombre et plus suivie que le
pauvre Croisenois, et sans duché dans sa famille, il ne fera aucune difficulté
d'épouser la veuve de Julien Sorel.
-- Et une veuve qui méprise les grandes passions, répliqua froidement Mathilde;
car elle a assez vécu pour voir, après six mois, son amant lui préférer une
autre femme, et une femme origine de tous leurs malheurs.
-- Vous êtes injuste; les visites de Mme de Rênal fourniront des phrases
singulières à l'avocat de Paris chargé de mon recours en grâce; il peindra le
meurtrier honoré des soins de sa victime. Cela peut faire effet, et peut-être un
jour vous me verrez le sujet de quelque mélodrame, etc.
Une jalousie furieuse et impossible à venger, la continuité d'un malheur sans
espoir (car, même en supposant Julien sauvé, comment regagner son coeur?), la
honte et la douleur d'aimer plus que jamais cet amant infidèle, avaient jeté
Mlle de La Mole dans un silence morne, et dont les soins empressés de M. de
Frilair, pas plus que la rude franchise de Fouqué, ne pouvaient la faire sortir.
Pour Julien, excepté dans les moments usurpés par la présence de Mathilde, il
vivait d'amour et sans presque songer à l'avenir. Par un étrange effet de cette
passion, quand elle est extrême et sans feinte aucune, Mme de Rênal partageait
presque son insouciance et sa douce gaieté.
-- Autrefois, lui disait Julien, quand j'aurais pu être si heureux pendant nos
promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse entraînait mon âme
dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre mon coeur ce bras charmant
qui était si près de mes lèvres, l'avenir m'enlevait à toi; j'étais aux
innombrables combats que j'aurais à soutenir pour bâtir une fortune colossale...
Non, je serais mort sans connaître le bonheur, si vous n'étiez venue me voir
dans cette prison.
Deux événements vinrent troubler cette vie tranquille. Le confesseur de Julien,
tout janséniste qu'il était, ne fut point à l'abri d'une intrigue de jésuites,
et, à son insu, devint leur instrument.
Il vint lui dire un jour qu'à moins de tomber dans l'affreux péché du suicide,
il devait faire toutes les démarches possibles pour obtenir sa grâce. Or, le
clergé ayant beaucoup d'influence au Ministère de la justice à Paris, un moyen
facile se présentait: il fallait se convertir avec éclat...
-- Avec éclat! répéta Julien. Ah! je vous y prends, vous aussi, mon père, jouant
la comédie comme un missionnaire...
-- Votre âge, reprit gravement le janséniste, la figure intéressante que vous
tenez de la Providence, le motif même de votre crime, qui reste inexplicable,
les démarches héroïques que Mlle de La Mole prodigue en votre faveur, tout
enfin, jusqu'à l'étonnante amitié que montre pour vous votre victime, tout a
contribué à vous faire le héros des jeunes femmes de Besançon. Elles ont tout
oublié pour vous, même la politique...
Votre conversion retentirait dans leurs coeurs et y laisserait une impression
profonde. Vous pouvez être d'une utilité majeure à la religion, et moi
j'hésiterais par la frivole raison que les jésuites suivraient la même marche en
pareille occasion! Ainsi, même dans ce cas particulier qui échappe à leur
rapacité, ils nuiraient encore! Qu'il n'en soit pas ainsi... Les larmes que
votre conversion fera répandre annuleront l'effet corrosif de dix éditions des
oeuvres impies de Voltaire.
-- Et que me restera-t-il, répondit froidement Julien, si je me méprise
moi-même? J'ai été ambitieux, je ne veux point me blâmer; alors, j'ai agi
suivant les convenances du temps. Maintenant, je vis au jour le jour. Mais à vue
de pays, je me ferais fort malheureux, si je me livrais à quelque lâcheté...
L'autre incident qui fut bien autrement sensible à Julien, vint de Mme de Rênal.
Je ne sais quelle amie intrigante était parvenue à persuader à cette âme naïve
et si timide qu'il était de son devoir de partir pour Saint-Cloud, et d'aller se
jeter aux genoux du roi Charles X.
Elle avait fait le sacrifice de se séparer de Julien, et après un tel effort, le
désagrément de se donner en spectacle, qui en d'autres temps lui eût semblé pire
que la mort, n'était plus rien à ses yeux.
-- J'irai au roi, j'avouerai hautement que tu es mon amant: la vie d'un homme et
d'un homme tel que Julien doit l'emporter sur toutes les considérations. Je
dirai que c'est par jalousie que tu as attenté à ma vie. Il y a de nombreux
exemples de pauvres jeunes gens sauvés dans ce cas par l'humanité du jury, ou
celle du roi...
-- Je cesse de te voir, je te fais fermer ma prison, s'écria Julien, et bien
certainement le lendemain je me tue de désespoir, si tu ne me jures de ne faire
aucune démarche qui nous donne tous les deux en spectacle au public. Cette idée
d'aller à Paris n'est pas de toi. Dis-moi le nom de l'intrigante qui te l'a
suggérée...
Soyons heureux pendant le petit nombre de jours de cette courte vie. Cachons
notre existence; mon crime n'est que trop évident. Mlle de La Mole a tout crédit
à Paris, crois bien qu'elle fait ce qui est humainement possible. Ici en
province, j'ai contre moi tous les gens riches et considérés. Ta démarche
aigrirait encore ces gens riches et surtout modérés, pour qui la vie est chose
si facile... N'apprêtons point à rire aux Maslon, aux Valenod et à mille gens
qui valent mieux.
Le mauvais air du cachot devenait insupportable à Julien. Par bonheur, le jour
où on lui annonça qu'il fallait mourir, un beau soleil réjouissait la nature, et
Julien était en veine de courage. Marcher au grand air fut pour lui une
sensation délicieuse, comme la promenade à terre pour le navigateur qui
longtemps a été à la mer. Allons, tout va bien, se dit-il, je ne manque point de
courage.
Jamais cette tête n'avait été aussi poétique qu'au moment où elle allait tomber.
Les plus doux moments qu'il avait trouvés jadis dans les bois de Vergy
revenaient en foule à sa pensée et avec une extrême énergie.
Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation.
L'avant-veille, il avait dit à Fouqué:
-- Pour de l'émotion, je ne puis en répondre; ce cachot si laid, si humide, me
donne des moments de fièvre où je ne me reconnais pas; mais de la peur, non on
ne me verra point pâlir.
Il avait pris ses arrangements d'avance pour que le matin du dernier jour,
Fouqué enlevât Mathilde et Mme de Rênal.
-- Emmène-les dans la même voiture, lui avait-il dit. Arrange-toi pour que les
chevaux de poste ne quittent pas le galop. Elles tomberont dans les bras l'une
de l'autre, ou se témoigneront une haine mortelle. Dans les deux cas, les
pauvres femmes seront un peu distraites de leur affreuse douleur.
Julien avait exigé de Mme de Rênal le serment qu'elle vivrait pour donner des
soins au fils de Mathilde.
-- Qui sait? peut-être avons-nous encore des sensations après notre mort,
disait-il un jour à Fouqué. J'aimerais assez à reposer, puisque reposer est le
mot, dans cette petite grotte de la grande montagne qui domine Verrières.
Plusieurs fois, je te l'ai conté, retiré la nuit dans cette grotte, et ma vue
plongeant au loin sur les plus riches provinces de France, l'ambition a enflammé
mon coeur: alors c'était ma passion... Enfin, cette grotte m'est chère, et l'on
ne peut disconvenir qu'elle ne soit située d'une façon à faire envie à l'âme
d'un philosophe... Eh bien! ces bons congréganistes de Besançon font argent de
tout; si tu sais t'y prendre, ils te vendront ma dépouille mortelle...
Fouqué réussit dans cette triste négociation. Il passait la nuit seul dans sa
chambre, auprès du corps de son ami, lorsqu'à sa grande surprise, il vit entrer
Mathilde. Peu d'heures auparavant, il l'avait laissée à dix lieues de Besançon.
Elle avait le regard et les yeux égarés.
-- Je veux le voir, lui dit-elle.
Fouqué n'eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du doigt un
grand manteau bleu sur le plancher; là était enveloppé ce qui restait de Julien.
Elle se jeta à genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de Marguerite de
Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses mains tremblantes
ouvrirent le manteau. Fouqué détourna les yeux.
Il entendit Mathilde marcher avec précipitation dans la chambre. Elle allumait
plusieurs bougies. Lorsque Fouqué eut la force de la regarder, elle avait placé
sur une petite table de marbre, devant elle, la tête de Julien, et la baisait au
front...
Mathilde suivit son amant jusqu'au tombeau qu'il s'était choisi. Un grand nombre
de prêtres escortaient la bière et, à l'insu de tous, seule dans sa voiture
drapée, elle porta sur ses genoux la tête de l'homme qu'elle avait tant aimé.
Arrivés ainsi vers le point le plus élevé d'une des hautes montagnes du Jura, au
milieu de la nuit, dans cette petite grotte magnifiquement illuminée d'un nombre
infini de cierges, vingt prêtres célébrèrent le service des morts. Tous les
habitants des petits villages de montagne traversés par le convoi l'avaient
suivi, attirés par la singularité de cette étrange cérémonie.
Mathilde parut au milieu d'eux en longs vêtements de deuil, et, à la fin du
service, leur fit jeter plusieurs milliers de pièces de cinq francs.
Restée seule avec Fouqué, elle voulut ensevelir de ses propres mains la tête de
son amant. Fouqué faillit en devenir fou de douleur.
Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornée de marbres sculptés à
grands frais, en Italie.
Mme de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière à
attenter à sa vie; mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses
enfants.
FIN DE LE ROUGE ET LE NOIR