LE ROUGE ET LE NOIR
Chronique du XIXe siècle
LIVRE PREMIER
«La vérité, l'âpre vérité» Danton
CHAPITRE PREMIER
UNE PETITE VILLE
Put thousands together
Less bad,
But the cage less gay. HOBBES.
La petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de la
Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges
s'étendent sur la pente d'une colline, dont des touffes de vigoureux
châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à quelques
centaines de pieds au-dessous de ses fortifications, bâties jadis par les
Espagnols, et maintenant ruinées.
Verrières est abritée du côté du nord par une haute montagne, c'est une des
branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent de neige dès les
premiers froids d'octobre. Un torrent, qui se précipite de la montagne, traverse
Verrières avant de se jeter dans le Doubs, et donne le mouvement à un grand
nombre de scies à bois; c'est une industrie fort simple et qui procure un
certain bien-être à la majeure partie des habitants plus paysans que bourgeois.
Ce ne sont pas cependant les scies à bois qui ont enrichi cette petite ville.
C'est à la fabrique des toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit
l'aisance générale qui, depuis la chute de Napoléon, a fait rebâtir les façades
de presque toutes les maisons de Verrières.
A peine entre-t-on dans la ville que l'on est étourdi par le fracas d'une
machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants, et retombant
avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par une roue que l'eau du
torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux fabrique, chaque jour, je ne sais
combien de milliers de clous. Ce sont des jeunes filles fraîches et jolies qui
présentent aux coups de ces marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont
rapidement transformés en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de
ceux qui étonnent le plus le voyageur qui pénètre pour la première fois dans les
montagnes qui séparent la France de l'Helvétie. Si, en entrant à Verrières, le
voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique de clous qui assourdit
les gens qui montent la grande rue, on lui répond avec un accent traînard:
Eh! elle est à M. le maire .
Pour peu que le voyageur s'arrête quelques instants dans cette grande rue de
Verrières, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers le sommet de la
colline, il y a cent à parier contre un qu'il verra paraître un grand homme à
l'air affairé et important.
A son aspect tous les chapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont
grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs ordres, il a
un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne manque pas d'une
certaine régularité: on trouve même, au premier aspect, qu'elle réunit à la
dignité du maire de village cette sorte d'agrément qui peut encore se rencontrer
avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais bientôt le voyageur parisien est
choqué d'un certain air de contentement de soi et de suffisance mêlé à je ne
sais quoi de borné et de peu inventif. On sent enfin que le talent de cet
homme-là se borne à se faire payer bien exactement ce qu'on lui doit, et à payer
lui-même le plus tard possible quand il doit.
Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir traversé la rue d'un pas
grave, il entre à la mairie et disparaît aux yeux du voyageur. Mais, cent pas
plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit une maison d'assez
belle apparence, et, à travers une grille de fer attenante à la maison, des
jardins magnifiques. Au-delà, c'est une ligne d'horizon formée par les collines
de la Bourgogne, et qui semble faite à souhait pour le plaisir des yeux. Cette
vue fait oublier au voyageur l'atmosphère empestée des petits intérêts d'argent
dont il commence à être asphyxié.
On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rênal. C'est aux bénéfices
qu'il a faits sur sa grande fabrique de clous que le maire de Verrières doit
cette belle habitation en pierre de taille qu'il achève en ce moment. Sa
famille, dit-on, est espagnole, antique, et, à ce qu'on prétend, établie dans le
pays bien avant la conquête de Louis XIV.
Depuis 1815, il rougit d'être industriel: 1815 l'a fait maire de Verrières. Les
murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de ce magnifique jardin
qui, d'étage en étage, descend jusqu'au Doubs, sont aussi la récompense de la
science de M. de Rênal dans le commerce du fer.
Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pittoresques qui
entourent les villes manufacturières de l'Allemagne, Leipsick, Francfort,
Nuremberg, etc. En Franche-Comté, plus on bâtit de murs, plus on hérisse sa
propriété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plus on acquiert de
droits aux respects de ses voisins. Les jardins de M. de Rênal, remplis de murs,
sont encore admirés parce qu'il a acheté, au poids de l'or, certains petits
morceaux de terrain qu'ils occupent. Par exemple, cette scie à bois, dont la
position singulière sur la rive du Doubs vous a frappé en entrant à Verrières,
et où vous avez remarqué le nom de SOREL, écrit en caractères gigantesques sur
une planche qui domine le toit, elle occupait, il y a six ans, l'espace sur
lequel on élève en ce moment le mur de la quatrième terrasse des jardins de M.
de Rênal.
Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire bien des démarches auprès du vieux
Sorel, paysan dur et entêté; il a dû lui compter de beaux louis d'or pour
obtenir qu'il transportât son usine ailleurs. Quant au ruisseau public
qui faisait aller la scie, M. de Rênal, au moyen du crédit dont il jouit à
Paris, a obtenu qu'il fût détourné. Cette grâce lui vint après les élections de
182...
Il a donné à Sorel quatre arpents pour un, à cinq cents pas plus bas sur les
bords du Doubs. Et, quoique cette position fût beaucoup plus avantageuse pour
son commerce de planches de sapin, le père Sorel, comme on l'appelle depuis
qu'il est riche, a eu le secret d'obtenir de l'impatience et de la manie de
propriétaire , qui animait son voisin, une somme de 6000 francs.
Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par les bonnes têtes de
l'endroit. Une fois, c'était un jour de dimanche, il y a quatre ans de cela, M.
de Rênal, revenant de l'église en costume de maire, vit de loin le vieux Sorel,
entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce sourire a porté un jour
fatal dans l'âme de M. le maire, il pense depuis lors qu'il eût pu obtenir
l'échange à meilleur marché.
Pour arriver à la considération publique à Verrières, l'essentiel est de ne pas
adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs, quelque plan apporté d'Italie par
ces maçons, qui, au printemps, traversent les gorges du Jura pour gagner Paris.
Une telle innovation vaudrait à l'imprudent bâtisseur une éternelle réputation
de mauvaise tête , et il serait à jamais perdu auprès des gens sages et
modérés qui distribuent la considération en Franche-Comté.
Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme ;
c'est à cause de ce vilain mot que le séjour des petites villes est
insupportable pour qui a vécu dans cette grande république qu'on appelle Paris.
La tyrannie de l'opinion, et quelle opinion! est aussi bête dans les
petites villes de France, qu'aux Etats-Unis d'Amérique.
CHAPITRE II
UN MAIRE
L'importance! monsieur, n'est-ce rien? Le respect des sots,
l'ébahissement des enfants, l'envie des riches, le mépris du sage.
BARNAVE.
Heureusement pour la réputation
de M. de Rênal comme administrateur, un immense mur de soutènement était
nécessaire à la promenade publique qui longe la colline à une centaine de pieds
au-dessus du cours du Doubs. Elle doit à cette admirable position une des vues
les plus pittoresques de France. Mais, à chaque printemps, les eaux de pluie
sillonnaient la promenade, y creusaient des ravins et la rendaient impraticable.
Cet inconvénient, senti par tous, mit M. de Rênal dans l'heureuse nécessité
d'immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur et de
trente ou quarante toises de long.
Le parapet de ce mur pour lequel M. de Rênal a dû faire trois voyages à Paris,
car l'avant-dernier ministre de l'Intérieur s'était déclaré l'ennemi mortel de
la promenade de Verrières, le parapet de ce mur s'élève maintenant de quatre
pieds au-dessus du sol. Et, comme pour braver tous les ministres présents et
passés, on le garnit en ce moment avec des dalles de pierre de taille.
Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la veille, et la poitrine
appuyée contre ces grands blocs de pierre d'un beau gris tirant sur le bleu, mes
regards ont plongé dans la vallée du Doubs! Au-delà, sur la rive gauche,
serpentent cinq ou six vallées au fond desquelles l'oeil distingue fort bien de
petits ruisseaux. Après avoir couru de cascade en cascade on les voit tomber
dans le Doubs. Le soleil est fort chaud dans ces montagnes; lorsqu'il brille
d'aplomb, la rêverie du voyageur est abritée sur cette terrasse par de
magnifiques platanes. Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le
bleu, ils la doivent à la terre rapportée, que M. le maire a fait placer
derrière son immense mur de soutènement, car, malgré l'opposition du conseil
municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds (quoiqu'il soit ultra
et moi libéral, je l'en loue), c'est pourquoi dans son opinion et dans celle de
M. Valenod, l'heureux directeur du dépôt de mendicité de Verrières, cette
terrasse peut soutenir la comparaison avec celle de Saint-Germain-en-Laye.
Je ne trouve, quant à moi, qu'une chose à reprendre au COURS DE LA FIDELITE; on
lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits, sur des plaques de marbre qui
ont valu une croix de plus à M. de Rênal; ce que je reprocherais au Cours de la
Fidélité, c'est la manière barbare dont l'autorité fait tailler et tondre
jusqu'au vif ces vigoureux platanes. Au lieu de ressembler par leurs têtes
basses, rondes et aplaties, à la plus vulgaire des plantes potagères, ils ne
demanderaient pas mieux que d'avoir ces formes magnifiques qu'on leur voit en
Angleterre. Mais la volonté de M. le maire est despotique, et deux fois par an
tous les arbres appartenant à la commune sont impitoyablement amputés. Les
libéraux de l'endroit prétendent, mais ils exagèrent, que la main du jardinier
officiel est devenue bien plus sévère depuis que M. le vicaire Maslon a pris
l'habitude de s'emparer des produits de la tonte.
Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quelques années, pour
surveiller l'abbé Chélan et quelques curés des environs. Un vieux
chirurgien-major de l'armée d'Italie retiré à Verrières, et qui de son vivant
était à la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste, osa bien un jour
se plaindre à lui de la mutilation périodique de ces beaux arbres.
-- J'aime l'ombre, répondit M. de Rênal avec la nuance de hauteur convenable
quand on parle à un chirurgien, membre de la Légion d'honneur; j'aime l'ombre,
je fais tailler mes arbres pour donner de l'ombre, et je ne conçois pas qu'un
arbre soit fait pour autre chose, quand toutefois, comme l'utile noyer, il ne
rapporte pas de revenu .
Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières: RAPPORTER DU REVENU. A lui
seul il représente la pensée habituelle de plus des trois quarts des habitants.
Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans cette petite
ville qui vous semblait si jolie. L'étranger qui arrive, séduit par la beauté
des fraîches et profondes vallées qui l'entourent, s'imagine d'abord que ses
habitants sont sensibles au beau , ils ne parlent que trop souvent de la
beauté de leur pays: on ne peut pas nier qu'ils n'en fassent grand cas, mais
c'est parce qu'elle attire quelques étrangers dont l'argent enrichit les
aubergistes, ce qui, par le mécanisme de l'octroi, rapporte du revenu à la
ville .
C'était par un beau jour d'automne que M. de Rênal se promenait sur le Cours de
la Fidélité, donnant le bras à sa femme. Tout en écoutant son mari qui parlait
d'un air grave, l'oeil de Mme de Rênal suivait avec inquiétude les mouvements de
trois petits garçons. L'aîné, qui pouvait avoir onze ans, s'approchait trop
souvent du parapet et faisait mine d'y monter. Une voix douce prononçait alors
le nom d'Adolphe, et l'enfant renonçait à son projet ambitieux. Mme de Rênal
paraissait une femme de trente ans, mais encore assez jolie.
-- Il pourrait bien s'en repentir, ce beau monsieur de Paris, disait M. de Rênal
d'un air offensé, et la joue plus pâle encore qu'à l'ordinaire. Je ne suis pas
sans avoir quelques amis au Château...
Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant deux cents pages, je
n'aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et les ménagements
savants d'un dialogue de province.
Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrières, n'était autre que M.
Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouvé le moyen de s'introduire non
seulement dans la prison et le dépôt de mendicité de Verrières, mais aussi dans
l'hôpital administré gratuitement par le maire et les principaux propriétaires
de l'endroit.
-- Mais, disait timidement Mme de Rênal, quel tort peut vous faire ce monsieur
de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la plus scrupuleuse
probité?
-- Il ne vient que pour déverser le blâme, et ensuite il fera insérer des
articles dans les journaux du libéralisme.
-- Vous ne les lisez jamais, mon ami.
-- Mais on nous parle de ces articles jacobins; tout cela nous distrait et
nous empêche de faire le bien *. Quant à moi, je ne pardonnerai jamais au
curé [Historique.]
CHAPITRE III
LE BIEN DES PAUVRES
Un curé vertueux et sans intrigue est
une Providence pour le village .
FLEURY.
Il faut savoir que le curé de
Verrières, vieillard de quatre-vingts ans, mais qui devait à l'air vif de ces
montagnes une santé et un caractère de fer, avait le droit de visiter à toute
heure la prison, l'hôpital et même le dépôt de mendicité. C'était précisément à
six heures du matin que M. Appert, qui de Paris était recommandé au curé, avait
eu la sagesse d'arriver dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé
au presbytère.
En lisant la lettre que lui écrivait M. le marquis de La Mole, pair de France,
et le plus riche propriétaire de la province, le curé Chélan resta pensif.
Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix, ils n'oseraient! Se
tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux où, malgré le
grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le plaisir de faire une belle
action un peu dangereuse:
-- Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et surtout des
surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n'émettre aucune opinion sur les
choses que nous verrons. M. Appert comprit qu'il avait affaire à un homme de
coeur: il suivit le vénérable curé, visita la prison, l'hospice, le dépôt, fit
beaucoup de questions, et, malgré d'étranges réponses, ne se permit pas la
moindre marque de blâme.
Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita à dîner M. Appert, qui
prétendit avoir des lettres à écrire : il ne voulait pas compromettre davantage
son généreux compagnon. Vers les trois heures, ces messieurs allèrent achever
l'inspection du dépôt de mendicité, et revinrent ensuite à la prison. Là, ils
trouvèrent sur la porte le geôlier, espèce de géant de six pieds de haut et à
jambes arquées; sa figure ignoble était devenue hideuse par l'effet de la
terreur.
-- Ah! monsieur, dit-il au curé, dès qu'il l'aperçut, ce monsieur, que je vois
là avec vous, n'est-il pas M. Appert?
-- Qu'importe? dit le curé.
-- C'est que depuis hier j'ai l'ordre le plus précis, et que M. le préfet a
envoyé par un gendarme, qui a dû galoper toute la nuit, de ne pas admettre M.
Appert dans la prison.
-- Je vous déclare, M. Noiroud, dit le curé, que ce voyageur, qui est avec moi,
est M. Appert. Reconnaissez-vous que j'ai le droit d'entrer dans la prison à
toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner par qui je veux?
-- Oui, M. le curé, dit le geôlier à voix basse, et baissant la tête comme un
bouledogue que fait obéir à regret la crainte du bâton. Seulement, M. le curé,
j'ai femme et enfants, si je suis dénoncé on me destituera; je n'ai pour vivre
que ma place.
-- Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le bon curé, d'une
voix de plus en plus émue.
-- Quelle différence! reprit vivement le geôlier; vous, M. le curé, on sait que
vous avez 800 livres de rente, du bon bien au soleil...
Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons différentes,
agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses de la petite ville de
Verrières. Dans ce moment, ils servaient de texte à la petite discussion que M.
de Rênal avait avec sa femme. Le matin, suivi de M. Valenod, directeur du dépôt
de mendicité, il était allé chez le curé pour lui témoigner le plus vif
mécontentement. M. Chélan n'était protégé par personne; il sentit toute la
portée de leurs paroles.
-- Eh bien, messieurs! je serai le troisième curé, de quatre-vingts ans d'âge,
que l'on destituera dans ce voisinage. Il y a cinquante-six ans que je suis ici;
j'ai baptisé presque tous les habitants de la ville, qui n'était qu'un bourg
quand j'y arrivai. Je marie tous les jours des jeunes gens, dont jadis j'ai
marié les grands-pères. Verrières est ma famille; mais je me suis dit, en voyant
l'étranger: Cet homme venu de Paris peut être à la vérité un libéral, il n'y en
a que trop; mais quel mal peut-il faire à nos pauvres et à nos prisonniers?
Les reproches de M. de Rênal, et surtout ceux de M. Valenod, le directeur du
dépôt de mendicité, devenant de plus en plus vifs:
-- Eh bien, messieurs! faites-moi destituer, s'était écrié le vieux curé, d'une
voix tremblante. Je n'en habiterai pas moins le pays. On sait qu'il y a
quarante-huit ans, j'ai hérité d'un champ qui rapporte 800 livres. Je vivrai
avec ce revenu. Je ne fais point d'économies dans ma place, moi, messieurs, et
c'est peut-être pourquoi je ne suis pas si effrayé quand on parle de me la faire
perdre.
M. de Rênal vivait fort bien avec sa femme; mais ne sachant que répondre à cette
idée, qu'elle lui répétait timidement: « Quel mal ce monsieur de Paris peut-il
faire aux prisonniers? » il était sur le point de se fâcher tout à fait quand
elle jeta un cri. Le second de ses fils venait de monter sur le parapet du mur
de la terrasse, et y courait, quoique ce mur fût élevé de plus de vingt pieds
sur la vigne qui est de l'autre côté. La crainte d'effrayer son fils et de le
faire tomber empêchait Mme de Rênal de lui adresser la parole. Enfin l'enfant,
qui riait de sa prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la
promenade et accourut à elle. Il fut bien grondé.
Ce petit événement changea le cours de la conversation.
-- Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du scieur de planches, dit
M. de Rênal; il surveillera les enfants qui commencent à devenir trop diables
pour nous. C'est un jeune prêtre, ou autant vaut, bon latiniste, et qui fera
faire des progrès aux enfants; car il a un caractère ferme, dit le curé. Je lui
donnerai 300 francs et la nourriture. J'avais quelques doutes sur sa moralité;
car il était le benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Légion d'honneur,
qui, sous prétexte qu'il était leur cousin, était venu se mettre en pension chez
les Sorel. Cet homme pouvait fort bien n'être au fond qu'un agent secret des
libéraux; il disait que l'air de nos montagnes faisait du bien à son asthme;
mais c'est ce qui n'est pas prouvé. Il avait fait toutes les campagnes de
Buonaparté en Italie, et même avait, dit-on, signé non pour l'Empire
dans le temps. Ce libéral montrait le latin au fils Sorel, et lui a laissé cette
quantité de livres qu'il avait apportés avec lui. Aussi n'aurais-je jamais songé
à mettre le fils du charpentier auprès de nos enfants; mais le curé, justement
la veille de la scène qui vient de nous brouiller à jamais, m'a dit que ce Sorel
étudie la théologie depuis trois ans, avec le projet d'entrer au séminaire; il
n'est donc pas libéral, et il est latiniste.
Cet arrangement convient de plus d'une façon, continua M. de Rênal, en regardant
sa femme d'un air diplomatique; le Valenod est tout fier des deux beaux normands
qu'il vient d'acheter pour sa calèche. Mais il n'a pas de précepteur pour ses
enfants.
-- Il pourrait bien nous enlever celui-ci.
-- Tu approuves donc mon projet? dit M. de Rênal, remerciant sa femme, par un
sourire, de l'excellente idée qu'elle venait d'avoir. Allons, voilà qui est
décidé.
-- Ah, bon Dieu! mon cher ami, comme tu prends vite un parti!
-- C'est que j'ai du caractère, moi, et le curé l'a bien vu. Ne dissimulons
rien, nous sommes environnés de libéraux ici. Tous ces marchands de toile me
portent envie, j'en ai la certitude; deux ou trois deviennent des richards; eh
bien! j'aime assez qu'ils voient passer les enfants de M. de Rênal allant à la
promenade sous la conduite de leur précepteur . Cela imposera. Mon
grand-père nous racontait souvent que, dans sa jeunesse, il avait eu un
précepteur. C'est cent écus qu'il m'en pourra coûter, mais ceci doit être classé
comme une dépense nécessaire pour soutenir notre rang.
Cette résolution subite laissa Mme de Rênal toute pensive. C'était une femme
grande, bien faite, qui avait été la beauté du pays, comme on dit dans ces
montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la jeunesse dans la
démarche; aux yeux d'un Parisien, cette grâce naïve, pleine d'innocence et de
vivacité, serait même allée jusqu'à rappeler des idées de douce volupté. Si elle
eût appris ce genre de succès, Mme de Rênal en eût été bien honteuse. Ni la
coquetterie, ni l'affectation n'avaient jamais approché de ce coeur. M. Valenod,
le riche directeur du dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans
succès, ce qui avait jeté un éclat singulier sur sa vertu; car ce M. Valenod,
grand jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris
noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants, qu'en province on
appelle de beaux hommes.
Mme de Rênal, fort timide, et d'un caractère en apparence fort inégal, était
surtout choquée du mouvement continuel et des éclats de voix de M. Valenod.
L'éloignement qu'elle avait pour ce qu'à Verrières on appelle de la joie, lui
avait valu la réputation d'être très fière de sa naissance. Elle n'y songeait
pas, mais avait été fort contente de voir les habitants de la ville venir moins
chez elle. Nous ne dissimulerons pas qu'elle passait pour sotte aux yeux de
leurs dames, parce que, sans nulle politique à l'égard de son mari, elle
laissait échapper les plus belles occasions de se faire acheter de beaux
chapeaux de Paris ou de Besançon. Pourvu qu'on la laissât seule errer dans son
beau jardin, elle ne se plaignait jamais.
C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée même jusqu'à juger son mari,
et à s'avouer qu'il l'ennuyait. Elle supposait, sans se le dire, qu'entre mari
et femme il n'y avait pas de plus douces relations. Elle aimait surtout M. de
Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs enfants, dont il destinait
l'un à l'épée, le second à la magistrature, et le troisième à l'Eglise. En
somme, elle trouvait M. de Rênal beaucoup moins ennuyeux que tous les hommes de
sa connaissance.
Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verrières devait une
réputation d'esprit et surtout de bon ton à une demi-douzaine de plaisanteries
dont il avait hérité d'un oncle. Le vieux capitaine de Rênal servait avant la
Révolution dans le régiment d'infanterie de M. le duc d'Orléans, et, quand il
allait à Paris, était admis dans les salons du prince. Il y avait vu Mme de
Montesson, la fameuse Mme de Genlis, M. Ducrest, l'inventeur du Palais-Royal.
Ces personnages ne reparaissaient que trop souvent dans les anecdotes de M. de
Rênal. Mais peu à peu ce souvenir de choses aussi délicates à raconter était
devenu un travail pour lui, et, depuis quelque temps, il ne répétait que dans
les grandes occasions ses anecdotes relatives à la maison d'Orléans. Comme il
était d'ailleurs fort poli, excepté lorsqu'on parlait d'argent, il passait, avec
raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrières.
CHAPITRE IV
UN PERE ET UN FILS
E sarà mia colpa,
Se cosi è?
MACHIAVELLI.
Ma femme a réellement
beaucoup de tête! se disait, le lendemain à six heures du matin, le maire de
Verrières, en descendant à la scie du père Sorel. Quoi que je lui aie dit, pour
conserver la supériorité qui m'appartient, je n'avais pas songé que si je ne
prends pas ce petit abbé Sorel, qui, dit-on, sait le latin comme un ange, le
directeur du dépôt, cette âme sans repos, pourrait bien avoir la même idée que
moi et me l'enlever. Avec quel ton de suffisance il parlerait du précepteur de
ses enfants!... Ce précepteur, une fois à moi, portera-t-il la soutane?
M. de Rênal était absorbé dans ce doute, lorsqu'il vit de loin un paysan, homme
de près de six pieds, qui, dès le petit jour, semblait fort occupé à mesurer des
pièces de bois déposées le long du Doubs, sur le chemin de halage. Le paysan
n'eut pas l'air fort satisfait de voir approcher M. le maire; car ces pièces de
bois obstruaient le chemin, et étaient déposées là en contravention.
Le père Sorel, car c'était lui, fut très surpris et encore plus content de la
singulière proposition que M. de Rênal lui faisait pour son fils Julien. Il ne
l'en écouta pas moins avec cet air de tristesse mécontente et de désintérêt dont
sait si bien se revêtir la finesse des habitants de ces montagnes. Esclaves du
temps de la domination espagnole, ils conservent encore ce trait de la
physionomie du fellah de l'Egypte.
La réponse de Sorel ne fut d'abord que la longue récitation de toutes les
formules de respect qu'il savait par coeur. Pendant qu'il répétait ces vaines
paroles, avec un sourire gauche qui augmentait l'air de fausseté et presque de
friponnerie naturel à sa physionomie, l'esprit actif du vieux paysan cherchait à
découvrir quelle raison pouvait porter un homme aussi considérable à prendre
chez lui son vaurien de fils. Il était fort mécontent de Julien, et c'était pour
lui que M. de Rênal lui offrait le gage inespéré de 300 francs par an, avec la
nourriture et même l'habillement. Cette dernière prétention, que le père Sorel
avait eu le génie de mettre en avant subitement, avait été accordée de même par
M. de Rênal.
Cette demande frappa le maire. Puisque Sorel n'est pas ravi et comblé de ma
proposition, comme naturellement il devrait l'être, il est clair, se dit-il,
qu'on lui a fait des offres d'un autre côté; et de qui peuvent-elles venir, si
ce n'est du Valenod. Ce fut en vain que M. de Rênal pressa Sorel de conclure
sur-le-champ: l'astuce du vieux paysan s'y refusa opiniâtrement; il voulait,
disait-il, consulter son fils, comme si, en province, un père riche consultait
un fils qui n'a rien, autrement que pour la forme.
Une scie à eau se compose d'un hangar au bord d'un ruisseau. Le toit est soutenu
par une charpente qui porte sur quatre gros piliers en bois. A huit ou dix pieds
d'élévation, au milieu du hangar, on voit une scie qui monte et descend, tandis
qu'un mécanisme fort simple pousse contre cette scie une pièce de bois. C'est
une roue mise en mouvement par le ruisseau qui fait aller ce double mécanisme;
celui de la scie qui monte et descend, et celui qui pousse doucement la pièce de
bois vers la scie, qui la débite en planches.
En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor;
personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces de géants qui, armés
de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu'ils allaient porter à
la scie. Tout occupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce de
bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils
n'entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hangar; en y
entrant, il chercha vainement Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté
de la scie. Il l'aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l'une des
pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l'action de tout le
mécanisme, Julien lisait. Rien n'était plus antipathique au vieux Sorel; il eût
peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et
si différente de celle de ses aînés; mais cette manie de lecture lui était
odieuse, il ne savait pas lire lui-même.
Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'attention que le jeune
homme donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l'empêcha
d'entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta
lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie, et de là sur la poutre
transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau
le livre que tenait Julien; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en
forme de calotte, lui fit perdre l'équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze
pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l'eussent
brisé, mais son père le retint de la main gauche, comme il tombait:
-- Eh bien, paresseux! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu
es de garde à la scie? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le
curé, à la bonne heure.
Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de
son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à
cause de la douleur physique que pour la perte de son livre qu'il adorait.
-- Descends, animal, que je te parle.
Le bruit de la machine empêcha encore Julien d'entendre cet ordre. Son père qui
était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme,
alla chercher une longue perche pour abattre des noix, et l'en frappa sur
l'épaule. A peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant
rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu'il va me faire!
se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était
tombé son livre; c'était celui de tous qu'il affectionnait le plus, le
Mémorial de Sainte-Hélène .
Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C'était un petit jeune homme de
dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais
délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments
tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet
instant de l'expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé,
plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère,
un air méchant. Parmi les innombrables variétés de la physionomie humaine, il
n'en est peut-être point qui se soit distinguée par une spécialité plus
saisissante. Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de
vigueur. Dès sa première jeunesse, son air extrêmement pensif et sa grande
pâleur avaient donné l'idée à son père qu'il ne vivrait pas, ou qu'il vivrait
pour être une charge à sa famille. Objet des mépris de tous à la maison, il
haïssait ses frères et son père; dans les jeux du dimanche, sur la place
publique, il était toujours battu.
Il n'y avait pas un an que sa jolie figure commençait à lui donner quelques voix
amies parmi les jeunes filles. Méprisé de tout le monde, comme un être faible,
Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major qui un jour osa parler au maire au
sujet des platanes.
Ce chirurgien payait quelquefois au père Sorel la journée de son fils, et lui
enseignait le latin et l'histoire, c'est-à-dire ce qu'il savait d'histoire, la
campagne de 1796 en Italie. En mourant, il lui avait légué sa croix de la Légion
d'honneur, les arrérages de sa demi-solde et trente ou quarante volumes, dont le
plus précieux venait de faire le saut dans le ruisseau public , détourné
par le crédit de M. le maire.
A peine entré dans la maison, Julien se sentit l'épaule arrêtée par la puissante
main de son père; il tremblait, s'attendant à quelques coups.
-- Réponds-moi sans mentir, lui cria aux oreilles la voix dure du vieux paysan,
tandis que sa main le retournait comme la main d'un enfant retourne un soldat de
plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes de Julien se trouvèrent en
face des petits yeux gris et méchants du vieux charpentier, qui avait l'air de
vouloir lire jusqu'au fond de son âme.
CHAPITRE V
UNE NÉGOCIATION
Cunctando restituit rem .
ENNIUS.
-- Réponds-moi sans mentir, si tu le
peux, chien de lisard ; d'où connais-tu Mme de Rênal, quand lui as-tu
parlé?
-- Je ne lui ai jamais parlé, répondit Julien, je n'ai jamais vu cette dame qu'à
l'église.
-- Mais tu l'auras regardée, vilain effronté?
-- Jamais! Vous savez qu'à l'église je ne vois que Dieu, ajouta Julien, avec un
petit air hypocrite, tout propre, selon lui, à éloigner le retour des taloches.
-- Il y a pourtant quelque chose là-dessous, répliqua le paysan malin, et il se
tut un instant; mais je ne saurai rien de toi, maudit hypocrite. Au fait, je
vais être délivré de toi, et ma scie n'en ira que mieux. Tu as gagné M. le curé
ou tout autre, qui t'a procuré une belle place. Va faire ton paquet, et je te
mènerai chez M. de Rênal, où tu seras précepteur des enfants.
-- Qu'aurai-je pour cela?
-- La nourriture, l'habillement et trois cents francs de gages.
-- Je ne veux pas être domestique.
-- Animal, qui te parle d'être domestique, est-ce que je voudrais que mon fils
fût domestique?
-- Mais, avec qui mangerai-je?
Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu'en parlant il pourrait
commettre quelque imprudence; il s'emporta contre Julien, qu'il accabla
d'injures, en l'accusant de gourmandise, et le quitta pour aller consulter ses
autres fils.
Julien les vit bientôt après, chacun appuyé sur sa hache et tenant conseil.
Après les avoir longtemps regardés, Julien, voyant qu'il ne pouvait rien
deviner, alla se placer de l'autre côté de la scie, pour éviter d'être surpris.
Il voulait penser à cette annonce imprévue qui changeait son sort, mais il se
sentit incapable de prudence; son imagination était tout entière à se figurer ce
qu'il verrait dans la belle maison de M. de Rênal.
Il faut renoncer à tout cela, se dit-il, plutôt que de se laisser réduire à
manger avec les domestiques. Mon père voudra m'y forcer; plutôt mourir. J'ai
quinze francs huit sous d'économies, je me sauve cette nuit; en deux jours, par
des chemins de traverse où je ne crains nul gendarme, je suis à Besançon; là, je
m'engage comme soldat, et, s'il le faut, je passe en Suisse. Mais alors plus
d'avancement, plus d'ambition pour moi, plus de ce bel état de prêtre qui mène à
tout.
Cette horreur pour manger avec les domestiques n'était pas naturelle à Julien;
il eût fait pour arriver à la fortune des choses bien autrement pénibles. Il
puisait cette répugnance dans les Confessions de Rousseau. C'était le
seul livre à l'aide duquel son imagination se figurait le monde. Le recueil des
bulletins de la Grande Armée et le Mémorial de Sainte-Hélène complétaient
son Coran. Il se serait fait tuer pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en
aucun autre. D'après un mot du vieux chirurgien-major, il regardait tous les
autres livres du monde comme menteurs, et écrits par des fourbes pour avoir de
l'avancement.
Avec une âme de feu, Julien avait une de ces mémoires étonnantes si souvent
unies à la sottise. Pour gagner le vieux curé Chélan, duquel il voyait bien que
dépendait son sort à venir, il avait appris par coeur tout le Nouveau Testament
en latin, il savait aussi le livre Du Pape de M. de Maistre, et croyait à
l'un aussi peu qu'à l'autre.
Comme par un accord mutuel, Sorel et son fils évitèrent de se parler ce jour-là.
Sur la brune, Julien alla prendre sa leçon de théologie chez le curé, mais il ne
jugea pas prudent de lui rien dire de l'étrange proposition qu'on avait faite à
son père. Peut-être est-ce un piège, se disait-il, il faut faire semblant de
l'avoir oublié.
Le lendemain de bonne heure, M. de Rênal fit appeler le vieux Sorel, qui, après
s'être fait attendre une heure ou deux, finit par arriver, en faisant dès la
porte cent excuses, entremêlées d'autant de révérences. A force de parcourir
toutes sortes d'objections, Sorel comprit que son fils mangerait avec le maître
et la maîtresse de maison, et les jours où il y aurait du monde, seul dans une
chambre à part avec les enfants. Toujours plus disposé à incidenter à mesure
qu'il distinguait un véritable empressement chez M. le maire, et d'ailleurs
rempli de défiance et d'étonnement, Sorel demanda à voir la chambre où
coucherait son fils. C'était une grande pièce meublée fort proprement, mais dans
laquelle on était déjà occupé à transporter les lits des trois enfants.
Cette circonstance fut un trait de lumière pour le vieux paysan; il demanda
aussitôt avec assurance à voir l'habit que l'on donnerait à son fils. M. de
Rênal ouvrit son bureau et prit cent francs.
-- Avec cet argent, votre fils ira chez M. Durand, le drapier, et lèvera un
habit noir complet.
-- Et quand même je le retirerais de chez vous, dit le paysan, qui avait tout à
coup oublié ses formes révérencieuses, cet habit noir lui restera?
-- Sans doute.
-- Eh bien! dit Sorel d'un ton de voix traînard, il ne reste donc plus qu'à nous
mettre d'accord sur une seule chose: l'argent que vous lui donnerez.
-- Comment! s'écria M. de Rênal indigné, nous sommes d'accord depuis hier: je
donne trois cents francs; je crois que c'est beaucoup, et peut-être trop.
-- C'était votre offre, je ne le nie point, dit le vieux Sorel, parlant encore
plus lentement; et, par un effort de génie qui n'étonnera que ceux qui ne
connaissent pas les paysans francs-comtois, il ajouta, en regardant fixement M.
de Rênal: Nous trouvons mieux ailleurs .
A ces mots, la figure du maire fut bouleversée. Il revint cependant à lui, et,
après une conversation savante de deux grandes heures, où pas un mot ne fut dit
au hasard, la finesse du paysan l'emporta sur la finesse de l'homme riche, qui
n'en a pas besoin pour vivre. Tous les nombreux articles qui devaient régler la
nouvelle existence de Julien se trouvèrent arrêtés; non seulement ses
appointements furent réglés à quatre cents francs, mais on dut les payer
d'avance, le premier de chaque mois.
-- Eh bien! je lui remettrai trente-cinq francs, dit M. de Rênal.
-- Pour faire la somme ronde, un homme riche et généreux comme monsieur notre
maire, dit le paysan d'une voix câline , ira bien jusqu'à trente-six
francs.
-- Soit, dit M. de Rênal, mais finissons-en.
Pour le coup, la colère lui donnait le ton de la fermeté. Le paysan vit qu'il
fallait cesser de marcher en avant. Alors, à son tour, M. de Rênal fit des
progrès. Jamais il ne voulut remettre le premier mois de trente-six francs au
vieux Sorel, fort empressé de le recevoir pour son fils. M. de Rênal vint à
penser qu'il serait obligé de raconter à sa femme le rôle qu'il avait joué dans
toute cette négociation.
-- Rendez-moi les cent francs que je vous ai remis, dit-il avec humeur. M.
Durand me doit quelque chose. J'irai avec votre fils faire la levée du drap
noir.
Après cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment dans ses formules
respectueuses; elles prirent un bon quart d'heure. A la fin, voyant qu'il n'y
avait décidément plus rien à gagner, il se retira. Sa dernière révérence finit
par ces mots:
-- Je vais envoyer mon fils au château.
C'était ainsi que les administrés de M. le maire appelaient sa maison quand ils
voulaient lui plaire.
De retour à son usine, ce fut en vain que Sorel chercha son fils. Se méfiant de
ce qui pouvait arriver, Julien était sorti au milieu de la nuit. Il avait voulu
mettre en sûreté ses livres et sa croix de la Légion d'honneur. Il avait
transporté le tout chez un jeune marchand de bois, son ami, nommé Fouqué, qui
habitait dans la haute montagne qui domine Verrières.
Quand il reparut:
-- Dieu sait, maudit paresseux, lui dit son père, si tu auras jamais assez
d'honneur pour me payer le prix de ta nourriture, que j'avance depuis tant
d'années! Prends tes guenilles, et va-t'en chez M. le maire.
Julien, étonné de n'être pas battu, se hâta de partir. Mais à peine hors de la
vue de son terrible père, il ralentit le pas. Il jugea qu'il serait utile à son
hypocrisie d'aller faire une station à l'église.
Ce mot vous surprend? Avant d'arriver à cet horrible mot, l'âme du jeune paysan
avait eu bien du chemin à parcourir.
Dès sa première enfance, la vue de certains dragons du 6e, aux longs manteaux
blancs, et la tête couverte de casques aux longs crins noirs, qui revenaient
d'Italie, et que Julien vit attacher leurs chevaux à la fenêtre grillée de la
maison de son père, le rendit fou de l'état militaire. Plus tard il écoutait
avec transport les récits des batailles du pont de Lodi, d'Arcole, de Rivoli,
que lui faisait le vieux chirurgien-major. Il remarqua les regards enflammés que
le vieillard jetait sur sa croix.
Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commença à bâtir à Verrières une
église, que l'on peut appeler magnifique pour une aussi petite ville. Il y avait
surtout quatre colonnes de marbre dont la vue frappa Julien; elles devinrent
célèbres dans le pays, par la haine mortelle qu'elles suscitèrent entre le juge
de paix et le jeune vicaire, envoyé de Besançon, qui passait pour être l'espion
de la congrégation. Le juge de paix fut sur le point de perdre sa place, du
moins telle était l'opinion commune. N'avait-il pas osé avoir un différend avec
un prêtre qui, presque tous les quinze jours, allait à Besançon, où il voyait,
disait-on, Mgr l'évêque?
Sur ces entrefaites, le juge de paix, père d'une nombreuse famille, rendit
plusieurs sentences qui semblèrent injustes; toutes furent portées contre ceux
des habitants qui lisaient le Constitutionnel . Le bon parti triompha. Il
ne s'agissait, il est vrai, que de sommes de trois ou de cinq francs; mais une
de ces petites amendes dut être payée par un cloutier, parrain de Julien. Dans
sa colère, cet homme s'écriait: « Quel changement! et dire que, depuis plus de
vingt ans, le juge de paix passait pour un si honnête homme! » Le
chirurgien-major, ami de Julien, était mort.
Tout à coup Julien cessa de parler de Napoléon; il annonça le projet de se faire
prêtre, et on le vit constamment, dans la scie de son père, occupé à apprendre
par coeur une bible latine que le curé lui avait prêtée. Ce bon vieillard,
émerveillé de ses progrès, passait des soirées entières à lui enseigner la
théologie. Julien ne faisait paraître devant lui que des sentiments pieux. Qui
eût pu deviner que cette figure de jeune fille, si pâle et si douce, cachait la
résolution inébranlable de s'exposer à mille morts plutôt que de ne pas faire
fortune!
Pour Julien, faire fortune, c'était d'abord sortir de Verrières; il abhorrait sa
patrie. Tout ce qu'il y voyait glaçait son imagination.
Dès sa première enfance, il avait eu des moments d'exaltation. Alors il songeait
avec délices qu'un jour il serait présenté aux jolies femmes de Paris, il
saurait attirer leur attention par quelque action d'éclat. Pourquoi ne serait-il
pas aimé de l'une d'elles, comme Bonaparte, pauvre encore, avait été aimé de la
brillante Mme de Beauharnais? Depuis bien des années, Julien ne passait
peut-être pas une heure de sa vie, sans se dire que Bonaparte, lieutenant obscur
et sans fortune, s'était fait le maître du monde avec son épée. Cette idée le
consolait de ses malheurs qu'il croyait grands, et redoublait sa joie quand il
en avait.
La construction de l'église et les sentences du juge de paix l'éclairèrent tout
à coup; une idée qui lui vint le rendit comme fou pendant quelques semaines, et
enfin s'empara de lui avec la toute-puissance de la première idée qu'une âme
passionnée croit avoir inventée.
« Quand Bonaparte fit parler de lui, la France avait peur d'être envahie; le
mérite militaire était nécessaire et à la mode. Aujourd'hui, on voit des prêtres
de quarante ans avoir cent mille francs d'appointements, c'est-à-dire trois fois
autant que les fameux généraux de division de Napoléon. Il leur faut des gens
qui les secondent. Voilà ce juge de paix, si bonne tête, si honnête homme,
jusqu'ici, si vieux, qui se déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire
de trente ans. Il faut être prêtre. »
Une fois, au milieu de sa nouvelle piété, il y avait déjà deux ans que Julien
étudiait la théologie, il fut trahi par une irruption soudaine du feu qui
dévorait son âme. Ce fut chez M. Chélan, à un dîner de prêtres auquel le bon
curé l'avait présenté comme un prodige d'instruction, il lui arriva de louer
Napoléon avec fureur. Il se lia le bras droit contre la poitrine, prétendit
s'être disloqué le bras en remuant un tronc de sapin, et le porta pendant deux
mois dans cette position gênante. Après cette peine afflictive, il se pardonna.
Voilà le jeune homme de dix-neuf ans, mais faible en apparence, et à qui l'on en
eût tout au plus donné dix-sept, qui, portant un petit paquet sous le bras,
entrait dans la magnifique église de Verrières.
Il la trouva sombre et solitaire. A l'occasion d'une fête, toutes les croisées
de l'édifice avaient été couvertes d'étoffe cramoisie. Il en résultait, aux
rayons du soleil, un effet de lumière éblouissant, du caractère le plus imposant
et le plus religieux. Julien tressaillit. Seul, dans l'église, il s'établit dans
le banc qui avait la plus belle apparence. Il portait les armes de M. de Rênal.
Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau de papier imprimé, étalé là comme
pour être lu. Il y porta les yeux et vit:
Détails de l'exécution et des derniers moments de Louis Jenrel, exécuté à
Besançon, le...
Le papier était déchiré. Au revers on lisait les deux premiers mots d'une ligne,
c'étaient: Le premier pas .
Qui a pu mettre ce papier là, dit Julien? Pauvre malheureux, ajouta-t-il avec un
soupir, son nom finit comme le mien... et il froissa le papier.
En sortant, Julien crut voir du sang près du bénitier, c'était de l'eau bénite
qu'on avait répandue: le reflet des rideaux rouges qui couvraient les fenêtres
la faisait paraître du sang.
Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrète.
Serais-je un lâche? se dit-il, aux armes!
Ce mot si souvent répété dans les récits de batailles du vieux chirurgien était
héroïque pour Julien. Il se leva et marcha rapidement vers la maison de M. de
Rênal.
Malgré ces belles résolutions, dès qu'il l'aperçut à vingt pas de lui, il fut
saisi d'une invincible timidité. La grille de fer était ouverte, elle lui
semblait magnifique, il fallait entrer là-dedans.
Julien n'était pas la seule personne dont le coeur fût troublé par son arrivée
dans cette maison. L'extrême timidité de Mme de Rênal était déconcertée par
l'idée de cet étranger, qui, d'après ses fonctions, allait se trouver
constamment entre elle et ses enfants. Elle était accoutumée à avoir ses fils
couchés dans sa chambre. Le matin, bien des larmes avaient coulé quand elle
avait vu transporter leurs petits lits dans l'appartement destiné au précepteur.
Ce fut en vain qu'elle demanda à son mari que le lit de Stanislas-Xavier, le
plus jeune, fût reporté dans sa chambre.
La délicatesse de femme était poussée à un point excessif chez Mme de Rênal.
Elle se faisait l'image la plus désagréable d'un être grossier et mal peigné,
chargé de gronder ses enfants, uniquement parce qu'il savait le latin, un
langage barbare pour lequel on fouetterait ses fils.
CHAPITRE VI
L'ENNUI
Non so più cosa son,
Cosa faccio .
MOZART: Figaro.
Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin
des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui
donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d'entrée la figure
d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de
pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort
propre de ratine violette.
Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l'esprit un
peu romanesque de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune
fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié
de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment n'osait
pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rênal s'approcha, distraite un
instant de l'amer chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien,
tourné vers la porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix
douce lui dit tout près de l'oreille:
-- Que voulez-vous ici, mon enfant?
Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme de
Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il
oublia tout, même ce qu'il venait faire. Mme de Rénal avait répété sa question.
-- Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses
larmes qu'il essuyait de son mieux.
Mme de Rênal resta interdite, ils étaient fort près l'un de l'autre à se
regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme
avec un teint si éblouissant, lui parler d'un air doux. Mme de Rênal regardait
les grosses larmes qui s'étaient arrêtées sur les joues si pâles d'abord et
maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute
la gaieté folle d'une jeune fille, elle se moquait d'elle-même et ne pouvait se
figurer tout son bonheur. Quoi, c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré
comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants!
-- Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin?
Ce mot de monsieur étonna si fort Julien qu'il réfléchit un instant.
-- Oui, madame, dit-il timidement.
Mme de Rênal était si heureuse, qu'elle osa dire à Julien:
-- Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants?
-- Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi?
-- N'est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d'une voix
dont chaque instant augmentait l'émotion, vous serez bon pour eux, vous me le
promettez?
S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement, et par une dame si
bien vêtue, était au-dessus de toutes les prévisions de Julien: dans tous les
châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'était dit qu'aucune dame comme il faut
ne daignerait lui parler que quand il aurait un bel uniforme. Mme de Rênal, de
son côté, était complètement trompée par la beauté du teint, les grands yeux
noirs de Julien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu'à l'ordinaire, parce
que pour se rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la
fontaine publique. A sa grande joie, elle trouvait l'air timide d'une jeune
fille à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la
dureté et l'air rébarbatif. Pour l'âme si paisible de Mme de Rênal, le contraste
de ses craintes et de ce qu'elle voyait fut un grand événement. Enfin elle
revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se trouver ainsi à la porte de sa
maison avec ce jeune homme presque en chemise et si près de lui.
-- Entrons, monsieur, lui dit-elle d'un air assez embarrassé.
De sa vie une sensation purement agréable n'avait aussi profondément ému Mme de
Rênal; jamais une apparition aussi gracieuse n'avait succédé à des craintes plus
inquiétantes. Ainsi ces jolis enfants, si soignés par elle, ne tomberaient pas
dans les mains d'un prêtre sale et grognon. A peine entrée sous le vestibule,
elle se retourna vers Julien qui la suivait timidement. Son air étonné, à
l'aspect d'une maison si belle, était une grâce de plus aux yeux de Mme de Rênal.
Elle ne pouvait en croire ses yeux, il lui semblait surtout que le précepteur
devait avoir un habit noir.
-- Mais est-il vrai, monsieur, lui dit-elle en s'arrêtant encore, et craignant
mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait heureuse, vous savez le
latin?
Ces mots choquèrent l'orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans lequel il
vivait depuis un quart d'heure.
-- Oui, madame, lui dit-il en cherchant à prendre un air froid; je sais le latin
aussi bien que M. le curé, et même quelquefois il a la bonté de dire mieux que
lui.
Mme de Rênal trouva que Julien avait l'air fort méchant, il s'était arrêté à
deux pas d'elle. Elle s'approcha et lui dit à mi-voix:
-- N'est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet à mes
enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons.
Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame fit tout à coup oublier
à Julien ce qu'il devait à sa réputation de latiniste. La figure de Mme de Rênal
était près de la sienne, il sentit le parfum des vêtements d'été d'une femme,
chose si étonnante pour un pauvre paysan. Julien rougit extrêmement et dit avec
un soupir et d'une voix défaillante:
-- Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout.
Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour ses enfants fut tout à
fait dissipée, que Mme de Rênal fut frappée de l'extrême beauté de Julien. La
forme presque féminine de ses traits et son air d'embarras, ne semblèrent point
ridicules à une femme extrêmement timide elle-même. L'air mâle que l'on trouve
communément nécessaire à la beauté d'un homme lui eût fait peur.
-- Quel âge avez-vous, monsieur? dit-elle à Julien.
-- Bientôt dix-neuf ans.
-- Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à fait rassurée, ce sera
presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois son père a
voulu le battre, l'enfant a été malade pendant toute une semaine, et cependant
c'était un bien petit coup.
Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore, mon père m'a battu. Que
ces gens riches sont heureux!
Mme de Rênal en était déjà à saisir les moindres nuances de ce qui se passait
dans l'âme du précepteur; elle prit ce mouvement de tristesse pour de la
timidité, et voulut l'encourager.
-- Quel est votre nom, monsieur? lui dit-elle, avec un accent et une grâce dont
Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s'en rendre compte.
-- On m'appelle Julien Sorel, madame; je tremble en entrant pour la première
fois de ma vie dans une maison étrangère, j'ai besoin de votre protection et que
vous me pardonniez bien des choses les premiers jours. Je n'ai jamais été au
collège, j'étais trop pauvre; je n'ai jamais parlé à d'autres hommes que mon
cousin le chirurgien-major, membre de la Légion d'honneur, et M. le curé Chélan.
Il vous rendra bon témoignage de moi. Mes frères m'ont toujours battu, ne les
croyez pas, s'ils vous disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, madame, je
n'aurai jamais mauvaise intention.
Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Rênal. Tel est
l'effet de la grâce parfaite, quand elle est naturelle au caractère, et que
surtout la personne qu'elle décore ne songe pas à avoir de la grâce; Julien, qui
se connaissait fort bien en beauté féminine, eût juré dans cet instant qu'elle
n'avait que vingt ans. Il eut sur-le-champ l'idée hardie de lui baiser la main.
Bientôt il eut peur de son idée; un instant après, il se dit: Il y aurait de la
lâcheté à moi de ne pas exécuter une action qui peut m'être utile, et diminuer
le mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier à peine
arraché à la scie. Peut-être Julien fut-il un peu encouragé par ce mot de joli
garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche par quelques jeunes
filles. Pendant ces débats intérieurs, Mme de Rênal lui adressait deux ou trois
mots d'instruction sur la façon de débuter avec les enfants. La violence que se
faisait Julien le rendit de nouveau fort pâle; il dit, d'un air contraint:
-- Jamais, madame, je ne battrai vos enfants; je le jure devant Dieu.
Et en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de Rênal, et la porter à
ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et, par réflexion, choquée. Comme il
faisait très chaud, son bras était tout à fait nu sous son châle, et le
mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres, l'avait entièrement
découvert. Au bout de quelques instants, elle se gronda elle-même, il lui sembla
qu'elle n'avait pas été assez rapidement indignée.
M. de Rênal, qui avait entendu parler, sortit de son cabinet; du même air
majestueux et paterne qu'il prenait lorsqu'il faisait des mariages à la mairie,
il dit à Julien:
-- Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous voient.
Il fit entrer Julien dans une chambre et retint sa femme qui voulait les laisser
seuls. La porte fermée, M. de Rênal s'assit avec gravité.
-- M. le curé m'a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde vous traitera
ici avec honneur, et si je suis content, j'aiderai à vous faire par la suite un
petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni parents ni amis, leur
ton ne peut convenir à mes enfants. Voici trente-six francs pour le premier
mois; mais j'exige votre parole de ne pas donner un sou de cet argent à votre
père.
M. de Rênal était piqué contre le vieillard, qui, dans cette affaire, avait été
plus fin que lui.
-- Maintenant, monsieur , car d'après mes ordres tout le monde ici va
vous appeler monsieur, et vous sentirez l'avantage d'entrer dans une maison de
gens comme il faut; maintenant, monsieur, il n'est pas convenable que les
enfants vous voient en veste. Les domestiques l'ont-il vu? dit M. de Rênal à sa
femme.
-- Non, mon ami, répondit-elle d'un air profondément pensif.
-- Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant une
redingote à lui. Allons maintenant chez M. Durand, le marchand de drap.
Plus d'une heure après, quand M. de Rênal rentra avec le nouveau précepteur tout
habillé de noir, il retrouva sa femme assise à la même place. Elle se sentit
tranquillisée par la présence de Julien, en l'examinant elle oubliait d'en avoir
peur. Julien ne songeait point à elle; malgré toute sa méfiance du destin et des
hommes, son âme dans ce moment n'était que celle d'un enfant; il lui semblait
avoir vécu des années depuis l'instant où, trois heures auparavant, il était
tremblant dans l'église. Il remarqua l'air glacé de Mme de Rênal, il comprit
qu'elle était en colère de ce qu'il avait osé lui baiser la main. Mais le
sentiment d'orgueil que lui donnait le contact d'habits si différents de ceux
qu'il avait coutume de porter, le mettait tellement hors de lui-même, et il
avait tant d'envie de cacher sa joie, que tous ses mouvements avaient quelque
chose de brusque et de fou. Mme de Rênal le contemplait avec des yeux étonnés.
-- De la gravité, monsieur, lui dit M. de Rênal, si vous voulez être respecté de
mes enfants et de mes gens.
-- Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans ces nouveaux habits; moi, pauvre
paysan, je n'ai jamais porté que des vestes; j'irai, si vous le permettez, me
renfermer dans ma chambre.
-- Que te semble de cette nouvelle acquisition? dit M. de Rênal à sa femme.
Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se rendit pas
compte, Mme de Rênal déguisa la vérité à son mari.
-- Je ne suis point aussi enchantée que vous de ce petit paysan, vos prévenances
en feront un impertinent que vous serez obligé de renvoyer avant un mois.
-- Eh bien! nous le renverrons, ce sera une centaine de francs qu'il pourra m'en
coûter, et Verrières sera accoutumée à voir un précepteur aux enfants de M. de
Rênal. Ce but n'eût point été rempli si j'eusse laissé à Julien l'accoutrement
d'un ouvrier. En le renvoyant, je retiendrai, bien entendu, l'habit noir complet
que je viens de lever chez le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de
trouver tout fait chez le tailleur, et dont je l'ai couvert.
L'heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant à Mme de Rênal. Les
enfants, auxquels l'on avait annoncé le nouveau précepteur, accablaient leur
mère de questions. Enfin Julien parut. C'était un autre homme. C'eût été mal
parler que de dire qu'il était grave; c'était la gravité incarnée. Il fut
présenté aux enfants, et leur parla d'un air qui étonna M. de Rênal lui-même.
-- Je suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour vous
apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de réciter une leçon. Voici la
sainte Bible, dit-il en leur montrant un petit volume in-32, relié en noir.
C'est particulièrement l'histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est la
partie qu'on appelle le Nouveau Testament. Je vous ferai souvent réciter des
leçons, faites-moi réciter la mienne.
Adolphe, l'aîné des enfants, avait pris le livre.
-- Ouvrez-le au hasard, continua Julien, et dites-moi le premier mot d'un
alinéa. Je réciterai par coeur le livre sacré, règle de notre conduite à tous,
jusqu'à ce que vous m'arrêtiez.
Adolphe ouvrit le livre, lut un mot, et Julien récita toute la page, avec la
même facilité que s'il eût parlé français. M. de Rênal regardait sa femme d'un
air de triomphe. Les enfants, voyant l'étonnement de leurs parents, ouvraient de
grands yeux. Un domestique vint à la porte du salon, Julien continua de parler
latin. Le domestique resta d'abord immobile, et ensuite disparut. Bientôt la
femme de chambre de madame et la cuisinière arrivèrent près de la porte; alors
Adolphe avait déjà ouvert le livre en huit endroits, et Julien récitait toujours
avec la même facilité.
-- Ah! mon Dieu! le joli prêtre, dit tout haut la cuisinière, bonne fille fort
dévote.
L'amour-propre de M. de Rênal était inquiet; loin de songer à examiner le
précepteur, il était tout occupé à chercher dans sa mémoire quelques mots
latins; enfin, il put dire un vers d'Horace. Julien ne savait de latin que sa
Bible. Il répondit en fronçant le sourcil:
-- Le saint ministère auquel je me destine m'a défendu de lire un poète aussi
profane.
M. de Rênal cita un assez grand nombre de prétendus vers d'Horace. Il expliqua à
ses enfants ce que c'était qu'Horace; mais les enfants, frappés d'admiration, ne
faisaient guère attention à ce qu'il disait. Ils regardaient Julien.
Les domestiques étant toujours à la porte, Julien crut devoir prolonger
l'épreuve:
-- Il faut, dit-il au plus jeune des enfants, que M. Stanislas-Xavier m'indique
aussi un passage du livre saint.
Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le premier mot d'un alinéa,
et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manquât au triomphe de M. de Rênal,
comme Julien récitait, entrèrent M. Valenod, le possesseur des beaux chevaux
normands, et M. Charcot de Maugiron, sous-préfet de l'arrondissement. Cette
scène valut à Julien le titre de monsieur; les domestiques eux-mêmes n'osèrent
pas le lui refuser.
Le soir, tout Verrières afflua chez M. de Rênal pour voir la merveille. Julien
répondait à tous d'un air sombre qui tenait à distance. Sa gloire s'étendit si
rapidement dans la ville, que peu de jours après, M. de Rênal, craignant qu'on
ne le lui enlevât, lui proposa de signer un engagement de deux ans.
-- Non, monsieur, répondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer je
serais obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger à rien n'est
point égal, je le refuse.
Julien sut si bien faire que, moins d'un mois après son arrivée dans la maison,
M. de Rênal lui-même le respectait. Le curé étant brouillé avec MM. de Rênal et
Valenod, personne ne put trahir l'ancienne passion de Julien pour Napoléon, il
n'en parlait qu'avec horreur.
CHAPITRE VII
LES AFFINITES ELECTIVES
Ils ne savent toucher le coeur qu'en le froissant .
UN MODERNE.
Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait point; sa pensée était ailleurs. Tout
ce que ces marmots pouvaient faire ne l'impatientait jamais. Froid, juste,
impassible, et cependant aimé, parce que son arrivée avait en quelque sorte
chassé l'ennui de la maison, il fut un bon précepteur. Pour lui, il n'éprouvait
que haine et horreur pour la haute société où il était admis, à la vérité au bas
bout de la table, ce qui explique peut-être la haine et l'horreur. Il y eut
certains dîners d'apparat, où il put à grande peine contenir sa haine pour tout
ce qui l'environnait. Un jour de la Saint-Louis entre autres, M. Valenod tenait
le dé chez M. de Rênal, Julien fut sur le point de se trahir; il se sauva dans
le jardin, sous prétexte de voir les enfants. Quels éloges de la probité!
s'écria-t-il; on dirait que c'est la seule vertu; et cependant quelle
considération, quel respect bas pour un homme qui évidemment a doublé et triplé
sa fortune, depuis qu'il administre le bien des pauvres! je parierais qu'il
gagne même sur les fonds destinés aux enfants trouvés, à ces pauvres dont la
misère est encore plus sacrée que celle des autres! Ah! monstres! monstres! Et
moi aussi, je suis une sorte d'enfant trouvé, haï de mon père, de mes frères, de
toute ma famille.
Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant son
bréviaire dans un petit bois, qu'on appelle le Belvédère, et qui domine le Cours
de la Fidélité, avait cherché en vain à éviter ses deux frères, qu'il voyait
venir de loin par un sentier solitaire. La jalousie de ces ouvriers grossiers
avait été tellement provoquée par le bel habit noir, par l'air extrêmement
propre de leur frère, par le mépris sincère qu'il avait pour eux, qu'ils
l'avaient battu au point de le laisser évanoui et tout sanglant. Mme de Rênal,
se promenant avec M. Valenod et le sous-préfet, arriva par hasard dans le petit
bois; elle vit Julien étendu sur la terre et le crut mort. Son saisissement fut
tel, qu'il donna de la jalousie à M. Valenod.
Il prenait l'alarme trop tôt. Julien trouvait Mme de Rênal fort belle, mais il
la haïssait à cause de sa beauté; c'était le premier écueil qui avait failli
arrêter sa fortune. Il lui parlait le moins possible, afin de faire oublier le
transport qui, le premier jour, l'avait porté à lui baiser la main.
Elisa, la femme de chambre de Mme de Rênal, n'avait pas manqué de devenir
amoureuse du jeune précepteur; elle en parlait souvent à sa maîtresse. L'amour
de Mlle Elisa avait valu à Julien la haine d'un des valets. Un jour, il entendit
cet homme qui disait à Elisa: Vous ne voulez plus me parler depuis que ce
précepteur crasseux est entré dans la maison. Julien ne méritait pas cette
injure; mais, par instinct de joli garçon, il redoubla de soins pour sa
personne. La haine de M. Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de
coquetterie ne convenait pas à un jeune abbé. A la soutane près, c'était le
costume que portait Julien.
Mme de Rênal remarqua qu'il parlait plus souvent que de coutume à Mlle Elisa;
elle apprit que ces entretiens étaient causés par la pénurie de la très petite
garde-robe de Julien. Il avait si peu de linge, qu'il était obligé de le faire
laver fort souvent hors de la maison, et c'est pour ces petits soins qu'Elisa
lui était utile. Cette extrême pauvreté, qu'elle ne soupçonnait pas, toucha Mme
de Rênal; elle eut envie de lui faire des cadeaux, mais elle n'osa pas; cette
résistance intérieure fut le premier sentiment pénible que lui causa Julien.
Jusque-là le nom de Julien et le sentiment d'une joie pure et tout
intellectuelle étaient synonymes pour elle. Tourmentée par l'idée de la pauvreté
de Julien, Mme de Rênal parla à son mari de lui faire un cadeau de linge:
-- Quelle duperie! répondit-il. Quoi! faire des cadeaux à un homme dont nous
sommes parfaitement contents, et qui nous sert bien? ce serait dans le cas où il
se négligerait qu'il faudrait stimuler son zèle.
Mme de Rênal fut humiliée de cette manière de voir; elle ne l'eût pas remarquée
avant l'arrivée de Julien. Elle ne voyait jamais l'extrême propreté de la mise,
d'ailleurs fort simple, du jeune abbé, sans se dire: Ce pauvre garçon, comment
peut-il faire?
Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait à Julien, au lieu d'en être
choquée.
Mme de Rênal était une de ces femmes de province que l'on peut très bien prendre
pour des sottes pendant les quinze premiers jours qu'on les voit. Elle n'avait
aucune expérience de la vie, et ne se souciait pas de parler. Douée d'une âme
délicate et dédaigneuse, cet instinct de bonheur naturel à tous les êtres
faisait que, la plupart du temps, elle ne donnait aucune attention aux actions
des personnages grossiers au milieu desquels le hasard l'avait jetée.
On l'eût remarquée pour le naturel et la vivacité d'esprit, si elle eût reçu la
moindre éducation. Mais en sa qualité d'héritière, elle avait été élevée chez
des religieuses adoratrices passionnées du Sacré-Coeur de Jésus , et
animées d'une haine violente pour les Français ennemis des jésuites. Mme de
Rênal s'était trouvé assez de sens pour oublier bientôt, comme absurde, tout ce
qu'elle avait appris au couvent; mais elle ne mit rien à la place, et finit par
ne rien savoir. Les flatteries précoces dont elle avait été l'objet, en sa
qualité d'héritière d'une grande fortune, et un penchant décidé à la dévotion
passionnée lui avaient donné une manière de vivre tout intérieure. Avec
l'apparence de la condescendance la plus parfaite, et d'une abnégation de
volonté, que les maris de Verrières citaient en exemple à leurs femmes, et qui
faisait l'orgueil de M. de Rênal, la conduite habituelle de son âme était en
effet le résultat de l'humeur la plus altière. Telle princesse, citée à cause de
son orgueil, prête infiniment plus d'attention à ce que ses gentilshommes font
autour d'elle, que cette femme si douce, si modeste en apparence, n'en donnait à
tout ce que disait ou faisait son mari. Jusqu'à l'arrivée de Julien, elle
n'avait réellement eu d'attention que pour ses enfants. Leurs petites maladies,
leurs douleurs, leurs petites joies, occupaient toute la sensibilité de cette
âme qui, de la vie, n'avait adoré que Dieu, quand elle était au Sacré-Coeur
de Besançon.
Sans qu'elle daignât le dire à personne, un accès de fièvre d'un de ses fils la
mettait presque dans le même état que si l'enfant eût été mort. Un éclat de rire
grossier, un haussement d'épaules, accompagné de quelque maxime triviale sur la
folie des femmes, avaient constamment accueilli les confidences de ce genre de
chagrins, que le besoin d'épanchement l'avait portée à faire à son mari, dans
les premières années de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries, quand surtout
elles portaient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard dans
le coeur de Mme de Rênal. Voilà ce qu'elle trouva au lieu des flatteries
empressées et mielleuses du couvent jésuitique où elle avait passé sa jeunesse.
Son éducation fut faite par la douleur. Trop fière pour parler de ce genre de
chagrins, même à son amie Mme Derville, elle se figura que tous les hommes
étaient comme son mari, M. Valenod et le sous-préfet Charcot de Maugiron. La
grossièreté, et la plus brutale insensibilité à tout ce qui n'était pas intérêt
d'argent, de préséance ou de croix; la haine aveugle pour tout raisonnement qui
les contrariait, lui parurent des choses naturelles à ce sexe, comme porter des
bottes et un chapeau de feutre.
Après de longues années, Mme de Rênal n'était pas encore accoutumée à ces gens à
argent au milieu desquels il fallait vivre.
De là le succès du petit paysan Julien. Elle trouva des jouissances douces, et
toutes brillantes du charme de la nouveauté, dans la sympathie de cette âme
noble et fière. Mme de Rênal lui eut bientôt pardonné son ignorance extrême qui
était une grâce de plus, et la rudesse de ses façons qu'elle parvint à corriger.
Elle trouva qu'il valait la peine de l'écouter, même quand on parlait des choses
les plus communes, même quand il s'agissait d'un pauvre chien écrasé, comme il
traversait la rue, par la charrette d'un paysan allant au trot. Le spectacle de
cette douleur donnait son gros rire à son mari, tandis qu'elle voyait se
contracter les beaux sourcils noirs et si bien arqués de Julien. La générosité,
la noblesse d'âme, l'humanité lui semblèrent peu à peu n'exister que chez ce
jeune abbé. Elle eut pour lui seul toute la sympathie et même l'admiration que
ces vertus excitent chez les âmes bien nées.
A Paris, la position de Julien envers Mme de Rênal eût été bien vite simplifiée;
mais à Paris, l'amour est fils des romans. Le jeune précepteur et sa timide
maîtresse auraient retrouvé dans trois ou quatre romans, et jusque dans les
couplets du Gymnase, l'éclaircissement de leur position. Les romans leur
auraient tracé le rôle à jouer, montré le modèle à imiter; et ce modèle, tôt ou
tard, et quoique sans nul plaisir, et peut-être en rechignant, la vanité eût
forcé Julien à le suivre.
Dans une petite ville de l'Aveyron ou des Pyrénées, le moindre incident eût été
rendu décisif par le feu du climat. Sous nos cieux plus sombres, un jeune homme
pauvre, et qui n'est qu'ambitieux parce que la délicatesse de son coeur lui fait
un besoin de quelques-unes des jouissances que donne l'argent, voit tous les
jours une femme de trente ans sincèrement sage, occupée de ses enfants, et qui
ne prend nullement dans les romans des exemples de conduite. Tout va lentement,
tout se fait peu à peu dans les provinces, il y a plus de naturel.
Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune précepteur, Mme de Rênal était
attendrie jusqu'aux larmes. Julien la surprit un jour, pleurant tout à fait.
-- Eh! madame, vous serait-il arrivé quelque malheur?
-- Non, mon ami, lui répondit-elle; appelez les enfants, allons nous promener.
Elle prit son bras et s'appuya d'une façon qui parut singulière à Julien.
C'était pour la première fois qu'elle l'avait appelé mon ami.
Vers la fin de la promenade, Julien remarqua qu'elle rougissait beaucoup. Elle
ralentit le pas.
-- On vous aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je suis l'unique
héritière d'une tante fort riche qui habite Besançon. Elle me comble de
présents... Mes fils font des progrès... si étonnants... que je voudrais vous
prier d'accepter un petit présent comme marque de ma reconnaissance. Il ne
s'agit que de quelques louis pour vous faire du linge. Mais... ajouta-t-elle en
rougissant encore plus, et elle cessa de parler.
-- Quoi, madame? dit Julien.
-- Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tête, de parler de ceci à
mon mari.
-- Je suis petit, madame, mais je ne suis pas bas, reprit Julien en s'arrêtant,
les yeux brillants de colère, et se relevant de toute sa hauteur, c'est à quoi
vous n'avez pas assez réfléchi. Je serais moins qu'un valet si je me mettais
dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi que ce soit de relatif à mon argent.
Mme de Rênal était atterrée.
-- M. le maire, continua Julien, m'a remis cinq fois trente-six francs depuis
que j'habite sa maison, je suis prêt à montrer mon livre de dépenses à M. de
Rênal et à qui que ce soit, même à M. Valenod qui me hait.
A la suite de cette sortie, Mme de Rênal était restée pâle et tremblante, et la
promenade se termina sans que ni l'un ni l'autre pût trouver un prétexte pour
renouer le dialogue. L'amour pour Mme de Rênal devint de plus en plus impossible
dans le coeur orgueilleux de Julien; quant à elle, elle le respecta, elle
l'admira, elle en avait été grondée. Sous prétexte de réparer l'humiliation
involontaire qu'elle lui avait causée, elle se permit les soins les plus
tendres. La nouveauté de ces manières fit pendant huit jours le bonheur de Mme
de Rênal. Leur effet fut d'apaiser en partie la colère de Julien; il était loin
d'y voir rien qui pût ressembler à un goût personnel.
Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient, et croient
ensuite pouvoir tout réparer par quelques singeries!
Le coeur de Mme de Rênal était trop plein, et encore trop innocent, pour que,
malgré ses résolutions à cet égard, elle ne racontât pas à son mari l'offre
qu'elle avait faite à Julien, et la façon dont elle avait été repoussée.
-- Comment, reprit M. de Rênal vivement piqué, avez-vous pu tolérer un refus de
la part d'un domestique ?
Et comme Mme de Rênal se récriait sur ce mot:
-- Je parle, madame, comme feu M. le prince de Condé, présentant ses chambellans
à sa nouvelle épouse: « Tous ces gens-là , lui dit-il, sont nos
domestiques . » Je vous ai lu ce passage des Mémoires de Besenval, essentiel
pour les préséances. Tout ce qui n'est pas gentilhomme, qui vit chez vous et
reçoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire deux mots à ce monsieur
Julien, et lui donner cent francs.
-- Ah! mon ami, dit Mme de Rênal tremblante, que ce ne soit pas du moins devant
les domestiques!
-- Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son mari en s'éloignant
et pensant à la quotité de la somme.
Mme de Rênal tomba sur une chaise, presque évanouie de douleur! Il va humilier
Julien, et par ma faute! Elle eut horreur de son mari, et se cacha la figure
avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire de confidences.
Lorsqu'elle revit Julien, elle était toute tremblante, sa poitrine était
tellement contractée qu'elle ne put parvenir à prononcer la moindre parole. Dans
son embarras elle lui prit les mains qu'elle serra.
-- Eh bien! mon ami, lui dit-elle enfin, êtes-vous content de mon mari?
-- Comment ne le serais-je pas? répondit Julien avec un sourire amer; il m'a
donné cent francs.
Mme de Rênal le regarda comme incertaine.
-- Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de courage que Julien ne
lui avait jamais vu.
Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrières, malgré son affreuse
réputation de libéralisme. Là, elle choisit pour dix louis de livres qu'elle
donna à ses fils. Mais ces livres étaient ceux qu'elle savait que Julien
désirait. Elle exigea que là, dans la boutique du libraire, chacun des enfants
écrivît son nom sur les livres qui lui étaient échus en partage. Pendant que Mme
de Rênal était heureuse de la sorte de réparation qu'elle avait l'audace de
faire à Julien, celui-ci était étonné de la quantité de livres qu'il apercevait
chez le libraire. Jamais il n'avait osé entrer en un lieu aussi profane; son
coeur palpitait. Loin de songer à deviner ce qui se passait dans le coeur de Mme
de Rênal, il rêvait profondément au moyen qu'il y aurait, pour un jeune étudiant
en théologie, de se procurer quelques-uns de ces livres. Enfin il eut l'idée
qu'il serait possible avec de l'adresse de persuader à M. de Rênal qu'il fallait
donner pour sujet de thème à ses fils l'histoire des gentilshommes célèbres nés
dans la province. Après un mois de soins, Julien vit réussir cette idée, et à un
tel point que, quelque temps après, il osa hasarder, en parlant à M. de Rênal,
la mention d'une action bien autrement pénible pour le noble maire; il
s'agissait de contribuer à la fortune d'un libéral, en prenant un abonnement
chez le libraire. M. de Rênal convenait bien qu'il était sage de donner à son
fils aîné l'idée de visu de plusieurs ouvrages qu'il entendrait mentionner dans
la conversation, lorsqu'il serait à l'Ecole militaire, mais Julien voyait M. le
maire s'obstiner à ne pas aller plus loin. Il soupçonnait une raison secrète,
mais ne pouvait la deviner.
-- Je pensais, monsieur, lui dit-il un jour, qu'il y aurait une haute
inconvenance à ce que le nom d'un bon gentilhomme tel qu'un Rênal parût sur le
sale registre du libraire.
Le front de M. de Rênal s'éclaircit.
-- Ce serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d'un ton plus
humble, pour un pauvre étudiant en théologie, si l'on pouvait un jour découvrir
que son nom a été sur le registre d'un libraire loueur de livres. Les libéraux
pourraient m'accuser d'avoir demandé les livres les plus infâmes; qui sait même
s'ils n'iraient pas jusqu'à écrire après mon nom les titres de ces livres
pervers?
Mais Julien s'éloignait de la trace. Il voyait la physionomie du maire reprendre
l'expression de l'embarras et de l'humeur. Julien se tut. Je tiens mon homme, se
dit-il.
Quelques jours après, l'aîné des enfants interrogeant Julien sur un livre
annoncé dans La Quotidienne , en présence de M. de Rênal:
-- Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin, dit le jeune précepteur,
et cependant me donner les moyens de répondre à M. Adolphe, on pourrait faire
prendre un abonnement chez le libraire par le dernier de vos gens.
-- Voilà une idée qui n'est pas mal, dit M. de Rênal évidemment fort joyeux.
-- Toutefois il faudrait spécifier, dit Julien, de cet air grave et presque
malheureux qui va si bien à de certaines gens, quand ils voient le succès des
affaires qu'ils ont le plus longtemps désirées, il faudrait spécifier que le
domestique ne pourra prendre aucun roman. Une fois dans la maison, ces livres
dangereux pourraient corrompre les filles de madame, et le domestique lui-même.
-- Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M. de Rênal, d'un air hautain.
Il voulait cacher l'admiration que lui donnait le savant mezzo-termine inventé
par le précepteur de ses enfants.
La vie de Julien se composait ainsi d'une suite de petites négociations; et leur
succès l'occupait beaucoup plus que le sentiment de préférence marquée qu'il
n'eût tenu qu'à lui de lire dans le coeur de Mme de Rênal.
La position morale où il avait été toute sa vie se renouvelait chez M. le maire
de Verrières. Là, comme à la scierie de son père, il méprisait profondément les
gens avec qui il vivait et en était haï. Il voyait chaque jour dans les récits
faits par le sous-préfet, par M. Valenod, par les autres amis de la maison, à
l'occasion de choses qui venaient de se passer sous leurs yeux, combien leurs
idées ressemblaient peu à la réalité. Une action lui semblait-elle admirable,
c'était celle-là précisément qui attirait le blâme des gens qui l'environnaient.
Sa réplique intérieure était toujours: Quels monstres ou quels sots! Le
plaisant, avec tant d'orgueil, c'est que souvent il ne comprenait absolument
rien à ce dont on parlait.
De la vie, il n'avait parlé avec sincérité qu'au vieux chirurgien-major; le peu
d'idées qu'il avait étaient relatives aux campagnes de Bonaparte en Italie, ou à
la chirurgie. Son jeune courage se plaisait au récit circonstancié des
opérations les plus douloureuses; il se disait: Je n'aurais pas sourcillé.
La première fois que Mme de Rênal essaya avec lui une conversation étrangère à
l'éducation des enfants, il se mit à parler d'opérations chirurgicales; elle
pâlit et le pria de cesser.
Julien ne savait rien au-delà. Ainsi, passant sa vie avec Mme de Rênal, le
silence le plus singulier s'établissait entre eux dès qu'ils étaient seuls. Dans
le salon, quelle que fût l'humilité de son maintien, elle trouvait dans ses yeux
un air de supériorité intellectuelle envers tout ce qui venait chez elle. Se
trouvait-elle seule un instant avec lui, elle le voyait visiblement embarrassé.
Elle en était inquiète, car son instinct de femme lui faisait comprendre que cet
embarras n'était nullement tendre.
D'après je ne sais quelle idée prise dans quelque récit de la bonne société,
telle que l'avait vue le vieux chirurgien-major, dès qu'on se taisait dans un
lieu où il se trouvait avec une femme, Julien se sentait humilié, comme si ce
silence eût été son tort particulier. Cette sensation était cent fois plus
pénible dans le tête-à-tête. Son imagination remplie des notions les plus
exagérées, les plus espagnoles, sur ce qu'un homme doit dire, quand il est seul
avec une femme, ne lui offrait dans son trouble que des idées inadmissibles. Son
âme était dans les nues, et cependant il ne pouvait sortir du silence le plus
humiliant. Ainsi son air sévère, pendant ses longues promenades avec Mme de
Rênal et les enfants, était augmenté par les souffrances les plus cruelles. Il
se méprisait horriblement. Si par malheur il se forçait à parler, il lui
arrivait de dire les choses les plus ridicules. Pour comble de misère, il voyait
et s'exagérait son absurdité; mais ce qu'il ne voyait pas, c'était l'expression
de ses yeux; ils étaient si beaux et annonçaient une âme si ardente, que,
semblables aux bons acteurs, ils donnaient quelquefois un sens charmant à ce qui
n'en avait pas. Mme de Rênal remarqua que, seul avec elle, il n'arrivait jamais
à dire quelque chose de bien que lorsque, distrait par quelque événement
imprévu, il ne songeait pas à bien tourner un compliment. Comme les amis de la
maison ne la gâtaient pas en lui présentant des idées nouvelles et brillantes,
elle jouissait avec délices des éclairs d'esprit de Julien.
Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanterie est sévèrement bannie
des moeurs de la province. On a peur d'être destitué. Les fripons cherchent un
appui dans la congrégation; et l'hypocrisie a fait les plus beaux progrès même
dans les classes libérales. L'ennui redouble. Il ne reste d'autre plaisir que la
lecture et l'agriculture.
Mme de Rênal, riche héritière d'une tante dévote, mariée à seize ans à un bon
gentilhomme, n'avait de sa vie éprouvé ni vu rien qui ressemblât le moins du
monde à l'amour. Ce n'était guère que son confesseur, le bon curé Chélan, qui
lui avait parlé de l'amour, à propos des poursuites de M. Valenod, et il lui en
avait fait une image si dégoûtante, que ce mot ne lui représentait que l'idée du
libertinage le plus abject. Elle regardait comme une exception, ou même comme
tout à fait hors de nature, l'amour tel qu'elle l'avait trouvé dans le très
petit nombre de romans que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à cette
ignorance, Mme de Rênal, parfaitement heureuse, occupée sans cesse de Julien,
était loin de se faire le plus petit reproche.
CHAPITRE VIII
PETITS EVENEMENTS
Then there were sighs, the deeper for suppression,
And stolen glances, sweeter for the theft,
And burning blushes, though for no transgression .
Don Juan C. 1, st. 74.
L'angélique douceur que Mme de Rênal devait à son caractère et à son bonheur
actuel n'était un peu altérée que quand elle venait à songer à sa femme de
chambre Elisa. Cette fille fit un héritage, alla se confesser au curé Chélan et
lui avoua le projet d'épouser Julien. Le curé eut une véritable joie du bonheur
de son ami; mais sa surprise fut extrême, quand Julien lui dit d'un air résolu
que l'offre de Mlle Elisa ne pouvait lui convenir.
-- Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre coeur, dit le curé
fronçant le sourcil; jevous félicite de votre vocation, si c'est à elle seule
que vous devez le mépris d'une fortune plus que suffisante. Il y a cinquante-six
ans sonnés que je suis curé de Verrières, et cependant, suivant toute apparence,
je vais être destitué. Ceci m'afflige, et toutefois j'ai huit cents livres de
rente. Je vous fais part de ce détail afin que vous ne vous fassiez pas
d'illusions sur ce qui vous attend dans l'état de prêtre. Si vous songez à faire
la cour aux hommes qui ont la puissance, votre perte éternelle est assurée. Vous
pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatter le
sous-préfet, le maire, l'homme considéré, et servir ses passions: cette
conduite, qui dans le monde s'appelle savoir vivre, peut, pour un laïque, n'être
pas absolument incompatible avec le salut; mais, dans notre état, il faut opter;
il s'agit de faire fortune dans ce monde ou dans l'autre, il n'y a pas de
milieu. Allez, mon cher ami, réfléchissez, et revenez dans trois jours me rendre
une réponse définitive. J'entrevois avec peine, au fond de votre caractère, une
ardeur sombre qui ne m'annonce pas la modération et la parfaite abnégation des
avantages terrestres nécessaires à un prêtre; j'augure bien de votre esprit;
mais, permettez-moi de vous le dire, ajouta le bon curé, les larmes aux yeux,
dans l'état de prêtre, je tremblerai pour votre salut.
Julien avait honte de son émotion; pour la première fois de sa vie, il se voyait
aimé; il pleurait avec délices, et alla cacher ses larmes dans les grands bois
au-dessus de Verrières.
Pourquoi l'état où je me trouve? se dit-il enfin; je sens que je donnerais cent
fois ma vie pour ce bon curé Chélan, et cependant il vient de me prouver que je
ne suis qu'un sot. C'est lui surtout qu'il m'importe de tromper, et il me
devine. Cette ardeur secrète dont il me parle, c'est mon projet de faire
fortune. Il me croit indigne d'être prêtre, et cela précisément quand je me
figurais que le sacrifice de cinquante louis de rente allait lui donner la plus
haute idée de ma piété et de ma vocation.
A l'avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les parties de mon
caractère que j'aurai éprouvées. Qui m'eût dit que je trouverais du plaisir à
répandre des larmes! que j'aimerais celui qui me prouve que je ne suis qu'un
sot!
Trois jours après, Julien avait trouvé le prétexte dont il eût dû se munir dès
le premier jour; ce prétexte était une calomnie, mais qu'importe? Il avoua au
curé, avec beaucoup d'hésitation, qu'une raison qu'il ne pouvait lui expliquer
parce qu'elle nuirait à un tiers, l'avait détourné tout d'abord de l'union
projetée. C'était accuser la conduite d'Elisa. M. Chélan trouva dans ses
manières un certain feu tout mondain, bien différent de celui qui eût dû animer
un jeune lévite.
-- Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon bourgeois de campagne, estimable et
instruit, plutôt qu'un prêtre sans vocation.
Julien répondit à ces nouvelles remontrances, fort bien, quant aux paroles: il
trouvait les mots qu'eût employés un jeune séminariste fervent; mais le ton dont
il les prononçait, mais le feu mal caché qui éclatait dans ses yeux alarmaient
M. Chélan.
Il ne faut pas trop mal augurer de Julien; il inventait correctement les paroles
d'une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce n'est pas mal à son âge. Quant au
ton et aux gestes, il vivait avec des campagnards; il avait été privé de la vue
des grands modèles. Par la suite, à peine lui eut-il été donné d'approcher de
ces messieurs, qu'il fut admirable pour les gestes comme pour les paroles.
Mme de Rênal fut étonnée que la nouvelle fortune de sa femme de chambre ne
rendît pas cette fille plus heureuse; elle la voyait aller sans cesse chez le
curé, et en revenir les larmes aux yeux; enfin Elisa lui parla de son mariage.
Mme de Rênal se crut malade; une sorte de fièvre l'empêchait de trouver le
sommeil; elle ne vivait que lorsqu'elle avait sous les yeux sa femme de chambre
ou Julien. Elle ne pouvait penser qu'à eux et au bonheur qu'ils trouveraient
dans leur ménage. La pauvreté de cette petite maison, où l'on devrait vivre avec
cinquante louis de rente, se peignait à elle sous des couleurs ravissantes.
Julien pourrait très bien se faire avocat à Bray, la sous-préfecture à deux
lieues de Verrières; dans ce cas elle le verrait quelquefois.
Mme de Rênal crut sincèrement qu'elle allait devenir folle; elle le dit à son
mari, et enfin tomba malade. Le soir même, comme sa femme de chambre la servait,
elle remarqua que cette fille pleurait. Elle abhorrait Elisa dans ce moment, et
venait de la brusquer; elle lui en demanda pardon. Les larmes d'Elisa
redoublèrent; elle lui dit que si sa maîtresse le lui permettait, elle lui
conterait tout son malheur.
-- Dites, répondit Mme de Rênal.
-- Eh bien, madame, il me refuse; des méchants lui auront dit du mal de moi, il
les croit.
-- Qui vous refuse? dit Mme de Rênal respirant à peine.
-- Eh qui, madame, si ce n'est M. Julien? répliqua la femme de chambre en
sanglotant. M. le curé n'a pu vaincre sa résistance; car M. le curé trouve qu'il
ne doit pas refuser une honnête fille, sous prétexte qu'elle a été femme de
chambre. Après tout, le père de M. Julien n'est autre chose qu'un charpentier;
lui-même comment gagnait-il sa vie avant d'être chez madame?
Mme de Rênal n'écoutait plus; l'excès du bonheur lui avait presque ôté l'usage
de la raison. Elle se fit répéter plusieurs fois l'assurance que Julien avait
refusé d'une façon positive, et qui ne permettait plus de revenir à une
résolution plus sage.
-- Je veux tenter un dernier effort, dit-elle à sa femme de chambre, je parlerai
à M. Julien.
Le lendemain après le déjeuner, Mme de Rênal se donna la délicieuse volupté de
plaider la cause de sa rivale, et de voir la main et la fortune d'Elisa refusées
constamment pendant une heure.
Peu à peu Julien sortit de ses réponses compassées, et finit par répondre avec
esprit aux sages représentations de Mme de Rênal. Elle ne put résister au
torrent de bonheur qui inondait son âme après tant de jours de désespoir. Elle
se trouva mal tout à fait. Quand elle fut remise et bien établie dans sa
chambre, elle renvoya tout le monde. Elle était profondément étonnée.
Aurais-je de l'amour pour Julien? se dit-elle enfin.
Cette découverte, qui dans tout autre moment l'aurait plongée dans les remords
et dans une agitation profonde, ne fut pour elle qu'un spectacle singulier, mais
comme indifférent. Son âme, épuisée par tout ce qu'elle venait d'éprouver,
n'avait plus de sensibilité au service des passions.
Mme de Rênal voulut travailler, et tomba dans un profond sommeil; quand elle se
réveilla, elle ne s'effraya pas autant qu'elle l'aurait dû. Elle était trop
heureuse pour pouvoir prendre en mal quelque chose. Naïve et innocente, jamais
cette bonne provinciale n'avait torturé son âme, pour tâcher d'en arracher un
peu de sensibilité à quelque nouvelle nuance de sentiment ou de malheur.
Entièrement absorbée, avant l'arrivée de Julien, par cette masse de travail qui,
loin de Paris, est le lot d'une bonne mère de famille, Mme de Rênal pensait aux
passions, comme nous pensons à la loterie: duperie certaine et bonheur cherché
par des fous.
La cloche du dîner sonna; Mme de Rênal rougit beaucoup quand elle entendit la
voix de Julien, qui amenait les enfants. Un peu adroite depuis qu'elle aimait,
pour expliquer sa rougeur, elle se plaignit d'un affreux mal de tête.
-- Voilà comme sont toutes les femmes, lui répondit M. de Rênal, avec un gros
rire. Il y a toujours quelque chose à raccommoder à ces machines-là!
Quoique accoutumée à ce genre d'esprit, ce ton de voix choqua Mme de Rênal. Pour
se distraire, elle regarda la physionomie de Julien; il eût été l'homme le plus
laid, que dans cet instant il lui eût plu.
Attentif à copier les habitudes des gens de cour, dès les premiers beaux jours
du printemps, M. de Rênal s'établit à Vergy; c'est le village rendu célèbre par
l'aventure tragique de Gabrielle. A quelques centaines de pas des ruines si
pittoresques de l'ancienne église gothique, M. de Rênal possède un vieux château
avec ses quatre tours, et un jardin dessiné comme celui des Tuileries, avec
force bordures de buis et allées de marronniers taillésdeux fois par an. Un
champ voisin, planté de pommiers servait de promenade. Huit ou dix noyers
magnifiques étaient au bout du verger; leur feuillage immense s'élevait
peut-être à quatre-vingts pieds de hauteur.
Chacun de ces maudits noyers, disait M. de Rênal quand sa femme les admirait, me
coûte la récolte d'un demi-arpent, le blé ne peut venir sous leur ombre.
La vue de la campagne sembla nouvelle à Mme de Rênal; son admiration allait
jusqu'aux transports. Le sentiment dont elle était animée lui donnait de
l'esprit et de la résolution. Dès le surlendemain de l'arrivée à Vergy, M. de
Rênal étant retourné à la ville, pour les affaires de la mairie, Mme de Rênal
prit des ouvriers à ses frais. Julien lui avait donné l'idée d'un petit chemin
sablé, qui circulerait dans le verger et sous les grands noyers, et permettrait
aux enfants de se promener dès le matin, sans que leurs souliers fussent
mouillés par la rosée. Cette idée fut mise à exécution moins de vingt-quatre
heures après avoir été conçue. Mme de Rênal passa toute la journée gaiement avec
Julien à diriger les ouvriers.
Lorsque le maire de Verrières revint de la ville, il fut bien surpris de trouver
l'allée faite. Son arrivée surprit aussi Mme de Rênal; elle avait oublié son
existence. Pendant deux mois, il parla avec humeur de la hardiesse qu'on avait
eue de faire, sans le consulter, une réparation aussi importante, mais
Mme de Rênal l'avait exécutée à ses frais, ce qui le consolait un peu.
Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans le verger, et à faire
la chasse aux papillons. On avait construit de grands capuchons de gaze claire,
avec lesquels on prenait les pauvres lépidoptères . C'est le nom barbare
que Julien apprenait à Mme de Rênal. Car elle avait fait venir de Besançon le
bel ouvrage de M. Godart; et Julien lui racontait les moeurs singulières de ces
pauvres bêtes.
On les piquait sans pitié avec des épingles dans un grand cadre de carton
arrangé aussi par Julien.
Il y eut enfin entre Mme de Rênal et Julien un sujet de conversation, il ne fut
plus exposé à l'affreux supplice que lui donnaient les moments de silence.
Ils se parlaient sans cesse, et avec un intérêt extrême, quoique toujours de
choses fort innocentes. Cette vie active, occupée et gaie, était du goût de tout
le monde, excepté de Mlle Elisa, qui se trouvait excédée de travail. Jamais dans
le carnaval, disait-elle, quand il y a bal à Verrières, madame ne s'est donné
tant de soins pour sa toilette; elle change de robes deux ou trois fois par
jour.
Comme notre intention est de ne flatter personne, nous ne nierons point que Mme
de Rênal, qui avait une peau superbe, ne se fît arranger des robes qui
laissaient les bras et la poitrine fort découverts. Elle était très bien faite,
et cette manière de se mettre lui allait à ravir.
-- Jamais vous n'avez été si jeune , madame, lui disaient ses amis de
Verrières qui venaient dîner à Vergy. (C'est une façon de parler du pays.)
Une chose singulière, qui trouvera peu de croyance parmi nous, c'était sans
intention directe que Mme de Rênal se livrait à tant de soins. Elle y trouvait
du plaisir; et, sans y songer autrement, tout le temps qu'elle ne passait pas à
la chasse aux papillons avec les enfants et Julien, elle travaillait avec Elisa
à bâtir des robes. Sa seule course à Verrières fut causée par l'envie d'acheter
de nouvelles robes d'été qu'on venait d'apporter de Mulhouse.
Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses parentes. Depuis son mariage, Mme de
Rênal s'était liée insensiblement avec Mme Derville qui autrefois avait été sa
compagne au Sacré-Coeur .
Mme Derville riait beaucoup de ce qu'elle appelait les idées folles de sa
cousine: seule, jamais je n'y penserais, disait-elle. Ces idées imprévues qu'on
eût appelées saillies à Paris, Mme de Rênal en avait honte comme d'une sottise,
quand elle était avec son mari; mais la présence de Mme Derville lui donnait du
courage. Elle lui disait d'abord ses pensées d'une voix timide; quand ces dames
étaient longtemps seules, l'esprit de Mme de Rênal s'animait, et une longue
matinée solitaire passait comme un instant et laissait les deux amies fort
gaies. A ce voyage la raisonnable Mme Derville trouva sa cousine beaucoup moins
gaie et beaucoup plus heureuse.
Julien, de son côté, avait vécu en véritable enfant depuis son séjour à la
campagne, aussi heureux de courir à la suite des papillons que ses élèves. Après
tant de contrainte et de politique habile, seul, loin des regards des hommes,
et, par instinct, ne craignant point Mme de Rênal, il se livrait au plaisir
d'exister, si vif à cet âge, et au milieu des plus belles montagnes du monde.
Dès l'arrivée de Mme Derville il sembla à Julien qu'elle était son amie; il se
hâta de lui montrer le point de vue que l'on a de l'extrémité de la nouvelle
allée sous les grands noyers; dans le fait, il est égal, si ce n'est supérieur à
ce que la Suisse et les lacs d'Italie peuvent offrir de plus admirable. Si l'on
monte la côte rapide qui commence à quelques pas de là, on arrive bientôt à de
grands précipices bordés par des bois de chênes, qui s'avancent presque jusque
sur la rivière. C'est sur les sommets de ces rochers coupés à pic, que Julien,
heureux, libre, et même quelque chose de plus, roi de la maison, conduisait les
deux amies, et jouissait de leur admiration pour ces aspects sublimes.
-- C'est pour moi comme de la musique de Mozart, disait Mme Derville.
La jalousie de ses frères, la présence d'un père despote et rempli d'humeur
avaient gâté aux yeux de Julien les campagnes des environs de Verrières. A Vergy,
il ne trouvait point de ces souvenirs amers; pour la première fois de sa vie, il
ne voyait point d'ennemi. Quand M. de Rênal était à la ville, ce qui arrivait
souvent, il osait lire; bientôt, au lieu de lire la nuit, et encore en ayant
soin de cacher sa lampe au fond d'un vase à fleurs renversé, il put se livrer au
sommeil; le jour, dans l'intervalle des leçons des enfants, il venait dans ces
rochers avec le livre, unique règle de sa conduite et objet de ses transports.
Il y trouvait à la fois bonheur, extase et consolation dans les moments de
découragement.
Certaines choses que Napoléon dit des femmes, plusieurs discussions sur le
mérite des romans à la mode sous son règne lui donnèrent alors, pour la première
fois, quelques idées que tout autre jeune homme de son âge aurait eues depuis
longtemps.
Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l'habitude de passer les soirées sous
un immense tilleul à quelques pas de la maison. L'obscurité y était profonde. Un
soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec délices du plaisir de bien
parler et à des femmes jeunes; en gesticulant, il toucha la main de Mme de Rênal
qui était appuyée sur le dos d'une de ces chaises de bois peint que l'on place
dans les jardins.
Cette main se retira bien vite; mais Julien pensa qu'il était de son devoir
d'obtenir que l'on ne retirât pas cette main quand il la touchait. L'idée
d'un devoir à accomplir, et d'un ridicule ou plutôt d'un sentiment d'infériorité
à encourir si l'on n'y parvenait pas, éloigna sur-le-champ tout plaisir de son
coeur.
CHAPITRE IX
UNE SOIRÉE A LA CAMPAGNE
La Didon de M. Guérin, esquisse charmante.
STROMBECK.
Ses regards, le lendemain, quand il revit Mme de Rênal, étaient singuliers; il
l'observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se battre. Ces regards, si
différents de ceux de la veille, firent perdre la tête à Mme de Rênal: elle
avait été bonne pour lui, et il paraissait fâché. Elle ne pouvait détacher ses
regards des siens.
La présence de Mme Derville permettait à Julien de moins parler et de s'occuper
davantage de ce qu'il avait dans la tête. Son unique affaire, toute cette
journée, fut de se fortifier par la lecture du livre inspiré qui retrempait son
âme.
Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand la présence de Mme
de Rênal vint le rappeler tout à fait aux soins de sa gloire, il décida qu'il
fallait absolument qu'elle permît ce soir-là que sa main restât dans la sienne.
Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit battre le coeur de
Julien d'une façon singulière. La nuit vint. Il observa, avec une joie qui lui
ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu'elle serait fort obscure. Le ciel
chargé de gros nuages, promenés par un vent très chaud, semblait annoncer une
tempête. Les deux amies se promenèrent fort tard. Tout ce qu'elles faisaient ce
soir-là semblait singulier à Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour
certaines âmes délicates, semble augmenter le plaisir d'aimer.
On s'assit enfin, Mme de Rênal à côté de Julien, et Mme Derville près de son
amie. Préoccupé de ce qu'il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire. La
conversation languissait.
Serai-je aussi tremblant, et malheureux au premier duel qui me viendra? se dit
Julien, car il avait trop de méfiance et de lui et des autres, pour ne pas voir
l'état de son âme.
Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables. Que
de fois ne désira-t-il pas voir survenir à Mme de Rênal quelque affaire qui
l'obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin! La violence que
Julien était obligé de se faire était trop forte pour que sa voix ne fût pas
profondément altérée; bientôt la voix de Mme de Rênal devint tremblante aussi,
mais Julien ne s'en aperçut point. L'affreux combat que le devoir livrait à la
timidité était trop pénible pour qu'il fût en état de rien observer hors
lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l'horloge du château,
sans qu'il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit: Au moment
précis où dix heures sonneront, j'exécuterai ce que, pendant toute la journée;
je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la
cervelle.
Après un dernier moment d'attente et d'anxiété, pendant lequel l'excès de
l'émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l'horloge qui
était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans
sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique.
Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la
main et prit celle de Mme de Rênal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop
savoir ce qu'il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut
frappé de la froideur glaciale de la main qu'il prenait; il la serrait avec une
force convulsive; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette
main lui resta.
Son âme fut inondée de bonheur, non qu'il aimât Mme de Rênal, mais un affreux
supplice venait de cesser. Pour que Mme Derville ne s'aperçût de rien, il se
crut obligé de parler; sa voix alors était éclatante et forte. Celle de Mme de
Rênal, au contraire, trahissait tant d'émotion, que son amie la crut malade et
lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger: si Mme de Rênal rentre au
salon, je vais retomber dans la position affreuse où j'ai passé la journée. J'ai
tenu cette main trop peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui
m'est acquis.
Au moment où Mme Derville renouvelait la proposition de rentrer au salon, Julien
serra fortement la main qu'on lui abandonnait.
Mme de Rênal, qui se levait déjà, se rassit, en disant, d'une voix mourante:
-- Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air me fait du bien.
Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était extrême:
il parla, il oublia de feindre, il parut l'homme le plus aimable aux deux amies
qui l'écoutaient. Cependant il y avait encore un peu de manque de courage dans
cette éloquence qui lui arrivait tout à coup. Il craignait mortellement que Mme
Derville fatiguée du vent qui commençait à s'élever et qui précédait la tempête,
ne voulût rentrer seule au salon. Alors il serait resté en tête-à-tête avec Mme
de Rênal. Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour
agir; mais il sentait qu'il était hors de sa puissance de dire le mot le plus
simple à Mme de Rênal. Quelque légers que fussent ses reproches, il allait être
battu, et l'avantage qu'il venait d'obtenir, anéanti.
Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques
trouvèrent grâce devant Mme Derville, qui très souvent le trouvait gauche comme
un enfant, et peu amusant. Pour Mme de Rênal la main dans celle de Julien, elle
ne pensait à rien; elle se laissait vivre. Les heures qu'on passa sous ce grand
tilleul, que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire, furent
pour elle une époque de bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements du
vent dans l'épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares
qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne remarqua
pas une circonstance qui l'eût bien rassuré; Mme de Rênal, qui avait été obligée
de lui ôter sa main, parce qu'elle se leva pour aider sa cousine à relever un
vase de fleurs que le vent venait de renverser à leurs pieds, fut à peine assise
de nouveau, qu'elle lui rendit sa main presque sans difficulté, et comme si déjà
c'eût été entre eux une chose convenue.
Minuit était sonné depuis longtemps; il fallut enfin quitter le jardin: on se
sépara. Mme de Rênal, transportée du bonheur d'aimer, était tellement ignorante,
qu'elle ne se faisait aucun reproche. Le bonheur lui ôtait le sommeil. Un
sommeil de plomb s'empara de Julien, mortellement fatigué des combats que toute
la journée la timidité et l'orgueil s'étaient livrés dans son coeur.
Le lendemain on le réveilla à cinq heures; et, ce qui eût été cruel pour Mme de
Rênal, si elle l'eût su, à peine lui donna-t-il une pensée. Il avait fait son
devoir, et un devoir héroïque . Rempli de bonheur par ce sentiment, il
s'enferma à clef dans sa chambre, et se livra avec un plaisir tout nouveau à la
lecture des exploits de son héros.
Quand la cloche du déjeuner se fit entendre, il avait oublié, en lisant les
bulletins de la Grande Armée, tous ses avantages de la veille. Il se dit, d'un
ton léger, en descendant au salon: il faut dire à cette femme que je l'aime.
Au lieu de ces regards chargés de volupté, qu'il s'attendait à rencontrer, il
trouva la figure sévère de M. de Rênal, qui, arrivé depuis deux heures de
Verrières, ne cachait point son mécontentement de ce que Julien passait toute la
matinée sans s'occuper des enfants. Rien n'était laid comme cet homme important,
ayant de l'humeur et croyant pouvoir la montrer.
Chaque mot aigre de son mari perçait le coeur de Mme de Rênal. Quant à Julien,
il était tellement plongé dans l'extase, encore si occupé des grandes choses
qui, pendant plusieurs heures, venaient de passer devant ses yeux, qu'à peine
d'abord put-il rabaisser son attention jusqu'à écouter les propos durs que lui
adressait M. de Rênal. Il lui dit enfin, assez brusquement:
-- J'étais malade.
Le ton de cette réponse eût piqué un homme beaucoup moins susceptible que le
maire de Verrières, il eut quelque idée de répondre à Julien en le chassant à
l'instant. Il ne fut retenu que par la maxime qu'il s'était faite de ne jamais
trop se hâter en affaires.
Ce jeune sot, se dit-il bientôt, s'est fait une sorte de réputation dans ma
maison, le Valenod peut le prendre chez lui, ou bien il épousera Elisa, et dans
les deux cas, au fond du coeur, il pourra se moquer de moi.
Malgré la sagesse de ses réflexions, le mécontentement de M. de Rênal n'en
éclata pas moins par une suite de mots grossiers qui peu à peu irritèrent
Julien. Mme de Rênal était sur le point de fondre en larmes. A peine le déjeuner
fut-il fini, qu'elle demanda à Julien de lui donner le bras pour la promenade,
elle s'appuyait sur lui avec amitié. A tout ce que Mme de Rênal lui disait,
Julien ne pouvait que répondre à demi-voix:
-- Voilà bien les gens riches!
M. de Rênal marchait tout près d'eux; sa présence augmentait la colère de
Julien. Il s'aperçut tout à coup que Mme de Rênal s'appuyait sur son bras d'une
façon marquée; ce mouvement lui fit horreur, il la repoussa avec violence et
dégagea son bras.
Heureusement M. de Rênal ne vit point cette nouvelle impertinence, elle ne fut
remarquée que de Mme Derville, son amie fondait en larmes. En ce moment M. de
Rênal se mit à poursuivre à coups de pierres une petite paysanne qui avait pris
un sentier abusif, et traversait un coin du verger.
-- Monsieur Julien, de grâce, modérez-vous; songez que nous avons tous des
moments d'humeur, dit rapidement Mme Derville.
Julien la regarda froidement avec des yeux où se peignait le plus souverain
mépris.
Ce regard étonna Mme Derville, et l'eût surprise bien davantage si elle en eût
deviné la véritable expression; elle y eût lu comme un espoir vague de la plus
atroce vengeance. Ce sont sans doute de tels moments d'humiliation qui ont fait
les Robespierre.
-- Votre Julien est bien violent, il m'effraie, dit tout bas Mme Derville à son
amie.
-- Il a raison d'être en colère, lui répondit celle-ci. Après les progrès
étonnants qu'il a fait faire aux enfants, qu'importe qu'il passe une matinée
sans leur parler; il faut convenir que les hommes sont bien durs.
Pour la première fois de sa vie, Mme de Rênal sentit une sorte de désir de
vengeance contre son mari. La haine extrême qui animait Julien contre les riches
allait éclater. Heureusement M. de Rênal appela son jardinier, et resta occupé
avec lui à barrer, avec des fagots d'épines, le sentier abusif à travers le
verger. Julien ne répondit pas un seul mot aux prévenances dont pendant tout le
reste de la promenade il fut l'objet. A peine M. de Rênal s'était-il éloigné,
que les deux amies, se prétendant fatiguées, lui avaient demandé chacune un
bras.
Entre ces deux femmes dont un trouble extrême couvrait les joues de rougeur et
d'embarras, la pâleur hautaine, l'air sombre et décidé de Julien formait un
étrange contraste. Il méprisait ces femmes, et tous les sentiments tendres.
Quoi! se disait-il, pas même cinq cents francs de rente pour terminer mes
études! Ah! comme je l'enverrais promener!
Absorbé par ces idées sévères, le peu qu'il daignait comprendre des mots
obligeants des deux amies lui déplaisait comme vide de sens, niais, faible, en
un mot féminin .
A force de parler pour parler, et de chercher à maintenir la conversation
vivante, il arriva à Mme de Rênal de dire que son mari était venu de Verrières
parce qu'il avait fait marché, pour de la paille de maïs, avec un de ses
fermiers. (Dans ce pays, c'est avec de la paille de maïs que l'on remplit les
paillasses des lits.)
-- Mon mari ne nous rejoindra pas, ajouta Mme de Rênal; avec le jardinier et son
valet de chambre, il va s'occuper d'achever le renouvellement des paillasses de
la maison. Ce matin il a mis de la paille de maïs dans tous les lits du premier
étage, maintenant il est au second.
Julien changea de couleur; il regarda Mme de Rênal d'un air singulier, et
bientôt la prit à part en quelque sorte en doublant le pas. Mme Derville les
laissa s'éloigner.
-- Sauvez-moi la vie, dit Julien à Mme de Rênal, vous seule le pouvez; car vous
savez que le valet de chambre me hait à la mort. Je dois vous avouer, madame,
que j'ai un portrait; je l'ai caché dans la paillasse de mon lit.
A ce mot Mme de Rênal devint pâle à son tour.
-- Vous seule, madame, pouvez dans ce moment entrer dans ma chambre; fouillez,
sans qu'il y paraisse, dans l'angle de la paillasse qui est le plus rapproché de
la fenêtre, vous y trouverez une petite boîte de carton noir et lisse.
-- Elle renferme un portrait! dit Mme de Rênal pouvant à peine se tenir debout.
Son air de découragement fut aperçu de Julien, qui aussitôt en profita.
-- J'ai une seconde grâce à vous demander, madame, je vous supplie de ne pas
regarder ce portrait, c'est mon secret.
-- C'est un secret, répéta Mme de Rênal, d'une voix éteinte.
Mais, quoique élevée parmi des gens fiers de leur fortune, et sensibles au seul
intérêt d'argent, l'amour avait déjà mis de la générosité dans cette âme.
Cruellement blessée, ce fut avec l'air du dévouement le plus simple que Mme de
Rênal fit à Julien les questions nécessaires pour pouvoir bien s'acquitter de sa
commission.
-- Ainsi, lui dit-elle en s'éloignant, une petite boîte ronde, de carton noir,
bien lisse.
-- Oui, madame, répondit Julien de cet air dur que le danger donne aux hommes.
Elle monta au second étage du château, pâle comme si elle fût allée à la mort.
Pour comble de misère elle sentit qu'elle était sur le point de se trouver mal;
mais la nécessité de rendre service à Julien lui rendit des forces.
-- Il faut que j'aie cette boîte, se dit-elle en doublant le pas.
Elle entendit son mari parler au valet de chambre, dans la chambre même de
Julien. Heureusement ils passèrent dans celle des enfants. Elle souleva le
matelas et plongea la main dans la paillasse avec une telle violence qu'elle
s'écorcha les doigts. Mais quoique fort sensible aux petites douleurs de ce
genre, elle n'eut pas la conscience de celle-ci, car presque en même temps elle
sentit le poli de la boîte de carton. Elle la saisit et disparut.
A peine fut-elle délivrée de la crainte d'être surprise par son mari, que
l'horreur que lui causait cette boîte fut sur le point de la faire décidément se
trouver mal.
Julien est donc amoureux, et je tiens là le portrait de la femme qu'il aime!
Assise sur une chaise dans l'antichambre de cet appartement, Mme de Rênal était
en proie à toutes les horreurs de la jalousie. Son extrême ignorance lui fut
encore utile en ce moment, l'étonnement tempérait la douleur. Julien parut,
saisit la boîte, sans remercier, sans rien dire, et courut dans sa chambre où il
fit du feu, et la brûla à l'instant. Il était pâle, anéanti, il s'exagérait
l'étendue du danger qu'il venait de courir.
Le portrait de Napoléon, se disait-il en hochant la tête, trouvé caché chez un
homme qui fait profession d'une telle haine pour l'usurpateur! trouvé par M. de
Rênal, tellement ultra et tellement irrité! et pour comble d'imprudence, sur le
carton blanc derrière le portrait, des lignes écrites de ma main! et qui ne
peuvent laisser aucun doute sur l'excès de mon admiration! et chacun de ces
transports d'amour est daté! il y en a d'avant-hier.
Toute ma réputation tombée, anéantie en un moment! se disait Julien, en voyant
brûler la boîte, et ma réputation est tout mon bien, je ne vis que par elle...
et encore, quelle vie, grand Dieu!
Une heure après, la fatigue et la pitié qu'il sentait pour lui-même le
disposaient à l'attendrissement. Il rencontra Mme de Rênal et prit sa main qu'il
baisa avec plus de sincérité qu'il n'avait jamais fait. Elle rougit de bonheur,
et, presque au même instant, repoussa Julien avec la colère de la jalousie. La
fierté de Julien, si récemment blessée, en fit un sot dans ce moment. Il ne vit
en Mme de Rênal qu'une femme riche, il laissa tomber sa main avec dédain, et
s'éloigna. Il alla se promener pensif dans le jardin, bientôt un sourire amer
parut sur ses lèvres.
-- Je me promène là, tranquille comme un homme maître de son temps! Je ne
m'occupe pas des enfants! je m'expose aux mots humiliants de M. de Rênal, et il
aura raison. Il courut à la chambre des enfants.
Les caresses du plus jeune, qu'il aimait beaucoup, calmèrent un peu sa cuisante
douleur.
Celui-là ne me méprise pas encore, pensa Julien. Mais bientôt il se reprocha
cette diminution de douleur comme une nouvelle faiblesse. Ces enfants me
caressent comme ils caresseraient le jeune chien de chasse que l'on a acheté
hier.
CHAPITRE X
UN GRAND COEUR ET UNE PETITE FORTUNE
But passion most dissembles, yet betrays,
Even by its darkness; as the blackest sky
Foretells the heaviest tempest.
Don Juan, C. I, st. 73.
M. de Rênal, qui suivait toutes les chambres du château, revint dans celle des
enfants avec les domestiques qui rapportaient les paillasses. L'entrée soudaine
de cet homme fut pour Julien la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Plus pâle, plus sombre qu'à l'ordinaire, il s'élança vers lui. M. de Rênal
s'arrêta et regarda ses domestiques.
-- Monsieur, lui dit Julien, croyez-vous qu'avec tout autre précepteur, vos
enfants eussent fait les mêmes progrès qu'avec moi? Si vous répondez que non,
continua Julien sans laisser à M. de Rênal le temps de parler, comment osez-vous
m'adresser le reproche que je les néglige?
M. de Rênal, à peine remis de sa peur, conclut du ton étrange qu'il voyait
prendre à ce petit paysan, qu'il avait en poche quelque proposition avantageuse
et qu'il allait le quitter. La colère de Julien, s'augmentant à mesure qu'il
parlait:
-- Je puis vivre sans vous, monsieur, ajouta-t-il.
-- Je suis vraiment fâché de vous voir si agité, répondit M. de Rênal en
balbutiant un peu. Les domestiques étaient à dix pas, occupés à arranger les
lits.
-- Ce n'est pas ce qu'il me faut, monsieur, reprit Julien hors de lui; songez à
l'infamie des paroles que vous m'avez adressées, et devant des femmes encore!
M. de Rênal ne comprenait que trop ce que demandait Julien, et un pénible combat
déchirait son âme. Il arriva que Julien, effectivement fou de colère, s'écria:
-- Je sais où aller, monsieur, en sortant de chez vous.
A ce mot, M. de Rênal vit Julien installé chez M. Valenod.
-- Eh bien! monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et de l'air dont il eût
appelé le chirurgien pour l'opération la plus douloureuse, j'accède à votre
demande. A compter d'après-demain, qui est le premier du mois, je vous donne
cinquante francs par mois.
Julien eut envie de rire et resta stupéfait: toute sa colère avait disparu.
Je ne méprisais pas assez l'animal, se dit-il. Voilà sans doute la plus grande
excuse que puisse faire une âme aussi basse.
Les enfants, qui écoutaient cette scène bouche béante, coururent au jardin dire
à leur mère que M. Julien était bien en colère, mais qu'il allait avoir
cinquante francs par mois.
Julien les suivit par habitude, sans même regarder M. de Rênal, qu'il laissa
profondément irrité.
Voilà cent soixante-huit francs, se disait le maire, que me coûte M. Valenod. Il
faut absolument que je lui dise deux mots fermes sur son entreprise des
fournitures pour les enfants trouvés.
Un instant après, Julien se retrouva vis-à-vis de M. de Rênal:
-- J'ai à parler de ma conscience à M. Chélan; j'ai l'honneur de vous prévenir
que je serai absent quelques heures.
-- Eh, mon cher Julien! dit M. de Rênal, en riant de l'air le plus faux, toute
la journée, si vous voulez, toute celle de demain, mon bon ami. Prenez le cheval
du jardinier pour aller à Verrières.
Le voilà, se dit M. de Rênal, qui va rendre réponse à Valenod, il ne m'a rien
promis, mais il faut laisser se refroidir cette tête de jeune homme.
Julien s'échappa rapidement et monta dans les grands bois par lesquels on peut
aller de Vergy à Verrières. Il ne voulait point arriver sitôt chez M. Chélan.
Loin de désirer s'astreindre à une nouvelle scène d'hypocrisie, il avait besoin
d'y voir clair dans son âme, et de donner audience à la foule de sentiments qui
l'agitaient.
J'ai gagné une bataille, se dit-il aussitôt qu'il se vit dans les bois et loin
du regard des hommes, j'ai donc gagné une bataille!
Ce mot lui peignait en beau toute sa position, et rendit à son âme quelque
tranquillité.
Me voilà avec cinquante francs d'appointements par mois, il faut que M. de Rênal
ait eu une belle peur. Mais de quoi?
Cette méditation sur ce qui avait pu faire peur à l'homme heureux et puissant
contre lequel, une heure auparavant, il était bouillant de colère, acheva de
rasséréner l'âme de Julien. Il fut presque sensible un moment à la beauté
ravissante des bois au milieu desquels il marchait. D'énormes quartiers de
roches nues étaient tombés jadis au milieu de la forêt du côté de la montagne.
De grands hêtres s'élevaient presque aussi haut que ces rochers dont l'ombre
donnait une fraîcheur délicieuse à trois pas des endroits où la chaleur des
rayons du soleil eût rendu impossible de s'arrêter.
Julien prenait haleine un instant à l'ombre de ces grandes roches, et puis se
remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine marqué et qui sert
seulement aux gardiens des chèvres, il se trouva debout sur un roc immense et
bien sûr d'être séparé de tous les hommes. Cette position physique le fit
sourire, elle lui peignait la position qu'il brûlait d'atteindre au moral. L'air
pur de ces montagnes élevées communiqua la sérénité et même la joie à son âme.
Le maire de Verrières était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tous
les riches et de tous les insolents de la terre; mais Julien sentait que la
haine qui venait de l'agiter, malgré la violence de ses mouvements, n'avait rien
de personnel. S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l'eût oublié,
lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille. Je l'ai forcé, je
ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi! plus de cinquante écus
par an! un instant auparavant je m'étais tiré du plus grand danger. Voilà deux
victoires en un jour; la seconde est sans mérite, il faudrait en deviner le
comment. Mais à demain les pénibles recherches.
Julien, debout sur son grand rocher, regardait le ciel, embrasé par un soleil
d'août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du rocher, quand elles
se taisaient tout était silence autour de lui. Il voyait à ses pieds vingt
lieues de pays. Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus de sa tête
était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant en silence ses cercles
immenses. L'oeil de Julien suivait machinalement l'oiseau de proie. Ses
mouvements tranquilles et puissants le frappaient, il enviait cette force, il
enviait cet isolement.
C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne?
CHAPITRE XI
UNE SOIREE
Yet Julia's very coldness still was kind,
And tremulously gentle her small hand
Withdrew itself from his, but left behind
A little pressure, thrilling, and so bland
And slight, so very slight that to the mind.
'Twas but a doubt.
Don Juan C. I. st. 71.
Il fallut pourtant paraître à Verrières. En sortant du presbytère, un heureux
hasard fit que Julien rencontra M. Valenod auquel il se hâta de raconter
l'augmentation de ses appointements.
De retour à Vergy, Julien ne descendit au jardin que lorsqu'il fut nuit close.
Son âme était fatiguée de ce grand nombre d'émotions puissantes qui l'avaient
agité dans cette journée. Que leur dirai-je? pensait-il avec inquiétude, en
songeant aux dames. Il était loin de voir que son âme était précisément au
niveau des petites circonstances qui occupent ordinairement tout l'intérêt des
femmes. Souvent Julien était inintelligible pour Mme Derville et même pour son
amie, et à son tour ne comprenait qu'à demi tout ce qu'elles lui disaient. Tel
était l'effet de la force, et, si j'ose parler ainsi, de la grandeur des
mouvements de passion qui bouleversaient l'âme de ce jeune ambitieux. Chez cet
être singulier, c'était presque tous les jours tempête.
En entrant ce soir-là au jardin, Julien était disposé à s'occuper des idées des
jolies cousines. Elles l'attendaient avec impatience. Il prit sa place
ordinaire, à côté de Mme de Rénal. L'obscurité devint bientôt profonde. Il
voulut prendre une main blanche que depuis longtemps il voyait près de lui,
appuyée sur le dos d'une chaise. On hésita un peu, mais on finit par la lui
retirer d'une façon qui marquait de l'humeur. Julien était disposé à se le tenir
pour dit, et à continuer gaiement la conversation, quand il entendit M. de Rênal
qui s'approchait.
Julien avait encore dans l'oreille les paroles grossières du matin.Ne serait-ce
pas, se dit-il, une façon de se moquer de cet être, si comblé de tous les
avantages de la fortune, que de prendre possession de la main de sa femme,
précisément en sa présence? Oui je le ferai, moi pour qui il a témoigné tant de
mépris.
De ce moment, la tranquillité si peu naturelle au caractère de Julien, s'éloigna
bien vite; il désira avec anxiété, et sans pouvoir songer à rien autre chose,
que Mme de Rênal voulût bien lui laisser sa main.
M. de Rênal parlait politique avec colère: deux ou trois industriels de
Verrières devenaient décidément plus riches que lui, et voulaient le contrarier
dans les élections. Mme Derville l'écoutait. Julien, irrité de ces discours,
approcha sa chaise de celle de Mme de Rênal. L'obscurité cachait tous les
mouvements. Il osa placer sa main très près du joli bras que la robe laissait à
découvert. Il fut troublé, sa pensée ne fut plus à lui, il approcha sa joue de
ce joli bras, il osa y appliquer ses lèvres.
Mme de Rênal frémit. Son mari était à quatre pas, elle se hâta de donner sa main
à Julien, et en même temps de le repousser un peu. Comme M. de Rênal continuait
ses injures contre les gens de rien et les jacobins qui s'enrichissent, Julien
couvrait la main qu'on lui avait laissée de baisers passionnés ou du moins qui
semblaient tels à Mme de Rênal. Cependant la pauvre femme avait eu la preuve,
dans cette journée fatale, que l'homme qu'elle adorait sans se l'avouer aimait
ailleurs! Pendant toute l'absence de Julien, elle avait été en proie à un
malheur extrême qui l'avait fait réfléchir.
Quoi! j'aimerais, se disait-elle, j'aurais de l'amour! Moi, femme mariée, je
serais amoureuse! Mais, se disait-elle, je n'ai jamais éprouvé pour mon mari
cette sombre folie, qui fait que je ne puis détacher ma pensée de Julien. Au
fond ce n'est qu'un enfant plein de respect pour moi! Cette folie sera
passagère. Qu'importe à mon mari les sentiments que je puis avoir pour ce jeune
homme? M. de Rênal serait ennuyé des conversations que j'ai avec Julien, sur des
choses d'imagination. Lui, il pense à ses affaires. Je ne lui enlève rien pour
le donner à Julien.
Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté de cette âme naïve, égarée par une
passion qu'elle n'avait jamais éprouvée. Elle était trompée, mais à son insu, et
cependant un instinct de vertu était effrayé. Tels étaient les combats qui
l'agitaient quand Julien parut au jardin. Elle l'entendit parler, presque au
même instant elle le vit s'asseoir à ses côtés. Son âme fut comme enlevée par ce
bonheur charmant qui depuis quinze jours l'étonnait plus encore qu'il ne la
séduisait. Tout était imprévu pour elle. Cependant, après quelques instants, il
suffit donc, se dit-elle, de la présence de Julien pour effacer tous ses torts?
Elle fut effrayée; ce fut alors qu'elle lui ôta sa main.
Les baisers remplis de passion, et tels que jamais elle n'en avait reçu de
pareils, lui firent tout à coup oublier que peut-être il aimait une autre femme.
Bientôt il ne fut plus coupable à ses yeux. La cessation de la douleur
poignante, fille du soupçon, la présence d'un bonheur que jamais elle n'avait
même rêvé, lui donnèrent des transports d'amour et de folle gaieté. Cette soirée
fut charmante pour tout le monde, excepté pour le maire de Verrières qui ne
pouvait oublier ses industriels enrichis. Julien ne pensait plus à sa noire
ambition, ni à ses projets si difficiles à exécuter. Pour la première fois de sa
vie, il était entraîné par le pouvoir de la beauté. Perdu dans une rêverie vague
et douce, si étrangère à son caractère, pressant doucement cette main qui lui
plaisait comme parfaitement jolie il écoutait à demi le mouvement des feuilles
du tilleul agitées par ce léger vent de la nuit, et les chiens du moulin du
Doubs qui aboyaient dans le lointain.
Mais cette émotion était un plaisir et non une passion. En rentrant dans sa
chambre, il ne songea qu'à un bonheur, celui de reprendre son livre favori; à
vingt ans, l'idée du monde et de l'effet à y produire l'emporte sur tout.
Bientôt cependant il posa le livre. A force de songer aux victoires de Napoléon,
il avait vu quelque chose de nouveau dans la sienne. Oui, j'ai gagné une
bataille, se dit-il, mais il faut en profiter, il faut écraser l'orgueil de ce
fier gentilhomme pendant qu'il est en retraite. C'est là Napoléon tout pur. Il
faut que je demande un congé de trois jours pour aller voir mon ami Fouqué. S'il
me le refuse, je lui mets encore le marché à la main, mais il cédera.
Mme de Rênal ne put fermer l'oeil. Il lui semblait n'avoir pas vécu jusqu'à ce
moment. Elle ne pouvait distraire sa pensée du bonheur de sentir Julien couvrir
sa main de baisers enflammés.
Tout à coup l'affreuse parole: adultère, lui apparut. Tout ce que la plus vile
débauche peut imprimer de dégoûtant à l'idée de l'amour des sens se présenta en
foule à son imagination. Ces idées voulaient tâcher de ternir l'image tendre et
divine qu'elle se faisait de Julien et du bonheur de l'aimer. L'avenir se
peignait sous des couleurs terribles. Elle se voyait méprisable.
Ce moment fut affreux; son âme arrivait dans des pays inconnus. La veille elle
avait goûté un bonheur inéprouvé; maintenant elle se trouvait tout à coup
plongée dans un malheur atroce. Elle n'avait aucune idée de telles souffrances,
elles troublèrent sa raison. Elle eut un instant la pensée d'avouer à son mari
qu'elle craignait d'aimer Julien. C'eût été parler de lui. Heureusement elle
rencontra dans sa mémoire un précepte donné jadis par sa tante, la veille de son
mariage. Il s'agissait du danger des confidences faites à un mari, qui après
tout est un maître. Dans l'excès de sa douleur, elle se tordait les mains.
Elle était entraînée au hasard par des images contradictoires et douloureuses.
Tantôt elle craignait de n'être pas aimée, tantôt l'affreuse idée du crime la
torturait comme si le lendemain elle eût dû être exposée au pilori sur la place
publique de Verrières, avec un écriteau expliquant son adultère à la populace.
Mme de Rênal n'avait aucune expérience de la vie; même pleinement éveillée et
dans l'exercice de toute sa raison, elle n'eût aperçu aucun intervalle entre
être coupable aux yeux de Dieu et se trouver accablée en public des marques les
plus bruyantes du mépris général.
Quand l'affreuse idée de l'adultère et de toute l'ignominie que, dans son
opinion, ce crime entraîne à sa suite, lui laissait quelque repos, et qu'elle
venait à songer à la douceur de vivre avec Julien innocemment, et comme par le
passé, elle se trouvait jetée dans l'idée horrible que Julien aimait une autre
femme. Elle voyait encore sa pâleur quand il avait craint de perdre son
portrait, ou de la compromettre en le laissant voir. Pour la première fois, elle
avait surpris la crainte sur cette physionomie si tranquille et si noble. Jamais
il ne s'était montré ému ainsi pour elle ou pour ses enfants. Ce surcroît de
douleur arriva à toute l'intensité de malheur qu'il est donné à l'âme humaine de
pouvoir supporter. Sans s'en douter, Mme de Rênal jeta des cris qui réveillèrent
sa femme de chambre. Tout à coup elle vit paraître auprès de son lit la clarté
d'une lumière, et reconnut Elisa.
-- Est-ce vous qu'il aime? s'écria-t-elle dans sa folie.
La femme de chambre, étonnée du trouble affreux dans lequel elle surprenait sa
maîtresse, ne fit heureusement aucune attention à ce mot singulier. Mme de Rênal
sentit son imprudence:
-- J'ai la fièvre, lui dit-elle, et, je crois, un peu de délire, restez auprès
de moi.
Tout à fait réveillée par la nécessité de se contraindre elle se trouva moins
malheureuse; la raison reprit l'empire que l'état de demi-sommeil lui avait ôté.
Pour se délivrer du regard fixe de sa femme de chambre, elle lui ordonna de lire
le journal, et ce fut au bruit monotone de la voix de cette fille, lisant un
long article de La Quotidienne , que Mme de Rênal prit la résolution
vertueuse de traiter Julien avec une froideur parfaite quand elle le reverrait.
CHAPITRE XII
UN VOYAGE
On trouve à Paris des gens élégants, il peut y avoir en province des gens à
caractère .
SIEYES.
Le lendemain, dès cinq heures, avant que Mme de Rênal fût visible, Julien avait
obtenu de son mari un congé de trois jours. Contre son attente, Julien se trouva
le désir de la revoir, il songeait à sa main si jolie. Il descendit au jardin,
Mme de Rênal se fit longtemps attendre. Mais si Julien l'eût aimée, il l'eût
aperçue derrière les persiennes à demi fermées du premier étage, le front appuyé
contre la vitre. Elle le regardait. Enfin, malgré ses résolutions, elle se
détermina à paraître au jardin. Sa pâleur habituelle avait fait place aux plus
vives couleurs. Cette femme si naïve était évidemment agitée: un sentiment de
contrainte et même de colère altérait cette expression de sérénité profonde et
comme au-dessus de tous les vulgaires intérêts de la vie, qui donnait tant de
charmes à cette figure céleste.
Julien s'approcha d'elle avec empressement; il admirait ces bras si beaux qu'un
châle jeté à la hâte laissait apercevoir. La fraîcheur de l'air du matin
semblait augmenter encore l'éclat d'un teint que l'agitation de la nuit ne
rendait que plus sensible à toutes les impressions. Cette beauté modeste et
touchante, et cependant pleine de pensées que l'on ne trouve point dans les
classes inférieures, semblait révéler à Julien une faculté de son âme qu'il
n'avait jamais sentie. Tout entier à l'admiration des charmes que surprenait son
regard avide, Julien ne songeait nullement à l'accueil amical qu'il s'attendait
à recevoir. Il fut d'autant plus étonné de la froideur glaciale qu'on cherchait
à lui montrer, et à travers laquelle il crut même distinguer l'intention de le
remettre à sa place.
Le sourire du plaisir expira sur ses lèvres; il se souvint du rang qu'il
occupait dans la société, et surtout aux yeux d'une noble et riche héritière. En
un moment il n'y eut plus sur sa physionomie que de la hauteur et de la colère
contre lui-même. Il éprouvait un violent dépit d'avoir pu retarder son départ de
plus d'une heure pour recevoir un accueil aussi humiliant.
Il n'y a qu'un sot, se dit-il, qui soit en colère contre les autres: une pierre
tombe parce qu'elle est pesante. Serai-je toujours un enfant? quand donc
aurai-je contracté la bonne habitude de donner de mon âme à ces gens-là juste
pour leur argent? Si je veux être estimé et d'eux et de moi-même, il faut leur
montrer que c'est ma pauvreté qui est en commerce avec leur richesse, mais que
mon coeur est à mille lieues de leur insolence, et placé dans une sphère trop
haute pour être atteint par leurs petites marques de dédain ou de faveur.
Pendant que ces sentiments se pressaient en foule dans l'âme du jeune
précepteur, sa physionomie mobile prenait l'expression de l'orgueil souffrant et
de la férocité. Mme de Rênal en fut toute troublée. La froideur vertueuse
qu'elle avait voulu donner à son accueil fit place à l'expression de l'intérêt,
et d'un intérêt animé par toute la surprise du changement subit qu'elle venait
de voir. Les paroles vaines que l'on s'adresse le matin sur la santé, sur la
beauté de la journée, tarirent à la fois chez tous les deux. Julien, dont le
jugement n'était troublé par aucune passion, trouva bien vite un moyen de
marquer à Mme de Rênal combien peu il se croyait avec elle dans des rapports
d'amitié; il ne lui dit rien du petit voyage qu'il allait entreprendre, la salua
et partit.
Comme elle le regardait aller, atterrée de la hauteur sombre qu'elle lisait dans
ce regard si aimable la veille, son fils aîné, qui accourait du fond du jardin,
lui dit en l'embrassant:
-- Nous avons congé, M. Julien s'en va pour un voyage.
A ce mot, Mme de Rênal se sentit saisie d'un froid mortel; elle était
malheureuse par sa vertu, et plus malheureuse encore par sa faiblesse.
Ce nouvel événement vint occuper toute son imagination; elle fut emportée bien
au-delà des sages résolutions qu'elle devait à la nuit terrible qu'elle venait
de passer. Il n'était plus question de résister à cet amant si aimable, mais de
le perdre à jamais.
Il fallut assister au déjeuner. Pour comble de douleur, M. de Rênal et Mme
Derville ne parlèrent que du départ de Julien. Le maire de Verrières avait
remarqué quelque chose d'insolite dans le ton ferme avec lequel il avait demandé
un congé.
-- Ce petit paysan a sans doute en poche des propositions de quelqu'un. Mais ce
quelqu'un, fût-ce M. Valenod, doit être un peu découragé par la somme de 600
francs, à laquelle maintenant il faut porter le déboursé annuel. Hier, à
Verrières, on aura demandé un délai de trois jours pour réfléchir; et ce matin,
afin de n'être pas obligé à me donner une réponse, le petit monsieur part pour
la montagne. Etre obligé de compter avec un misérable ouvrier qui fait
l'insolent, voilà pourtant où nous sommes arrivés!
Puisque mon mari, qui ignore combien profondément il a blessé Julien, pense
qu'il nous quittera, que dois-je croire moi-même? se dit Mme de Rênal. Ah! tout
est décidé!
Afin de pouvoir du moins pleurer en liberté, et ne pas répondre aux questions de
Mme Derville, elle parla d'un mal de tête affreux, et se mit au lit.
-- Voilà ce que c'est que les femmes, répéta M. de Rênal, il y a toujours
quelque chose de dérangé à ces machines compliquées.
Et il s'en alla goguenard.
Pendant que Mme de Rênal était en proie à ce qu'a de plus cruel la passion
terrible dans laquelle le hasard l'avait engagée, Julien poursuivait son chemin
gaiement au milieu des plus beaux aspects que puissent présenter les scènes de
montagnes. Il fallait traverser la grande chaîne au nord de Vergy. Le sentier
qu'il suivait, s'élevant peu à peu parmi de grands bois de hêtres, forme des
zigzags infinis sur la pente de la haute montagne qui dessine au nord la vallée
du Doubs. Bientôt les regards du voyageur, passant par-dessus les coteaux moins
élevés qui contiennent le cours du Doubs vers le midi, s'étendirent jusqu'aux
plaines fertiles de la Bourgogne et du Beaujolais. Quelque insensible que l'âme
de ce jeune ambitieux fût à ce genre de beauté, il ne pouvait s'empêcher de
s'arrêter de temps à autre pour regarder un spectacle si vaste et si imposant.
Enfin il atteignit le sommet de la grande montagne, près duquel il fallait
passer pour arriver, par cette route de traverse, à la vallée solitaire
qu'habitait Fouqué, le jeune marchand de bois son ami. Julien n'était point
pressé de le voir, lui ni aucun autre être humain. Caché comme un oiseau de
proie, au milieu des roches nues qui couronnent la grande montagne, il pouvait
apercevoir de bien loin tout homme qui se serait approché de lui. Il découvrit
une petite grotte au milieu de la pente presque verticale d'un des rochers. Il
prit sa course, et bientôt fut établi dans cette retraite. Ici, dit-il avec des
yeux brillants de joie, les hommes ne sauraient me faire de mal. Il eut l'idée
de se livrer au plaisir d'écrire ses pensées, partout ailleurs si dangereux pour
lui. Une pierre carrée lui servait de pupitre. Sa plume volait: il ne voyait
rien de ce qui l'entourait. Il remarqua enfin que le soleil se couchait derrière
les montagnes éloignées du Beaujolais.
Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici? se dit-il; j'ai du pain, et je suis
libre! Au son de ce grand mot son âme s'exalta, son hypocrisie faisait qu'il
n'était pas libre même chez Fouqué. La tête appuyée sur les deux mains, Julien
resta dans cette grotte plus heureux qu'il ne l'avait été de la vie, agité par
ses rêveries et par son bonheur de liberté. Sans y songer il vit s'éteindre,
l'un après l'autre, tous les rayons du crépuscule. Au milieu de cette obscurité
immense, son âme s'égarait dans la contemplation de ce qu'il s'imaginait
rencontrer un jour à Paris. C'était d'abord une femme bien plus belle et d'un
génie bien plus élevé que tout ce qu'il avait pu voir en province. Il aimait
avec passion, il était aimé. S'il se séparait d'elle pour quelques instants,
c'était pour aller se couvrir de gloire et mériter d'en être encore plus aimé.
Même en lui supposant l'imagination de Julien, un jeune homme élevé au milieu
des tristes vérités de la société de Paris, eût été réveillé à ce point de son
roman par la froide ironie; les grandes actions auraient disparu avec l'espoir
d'y atteindre, pour faire place à la maxime si connue: Quitte-t-on sa maîtresse,
on risque, hélas! d'être trompé deux ou trois fois par jour. Le jeune paysan ne
voyait rien entre lui et les actions les plus héroïques, que le manque
d'occasion.
Mais une nuit profonde avait remplacé le jour, et il y avait encore deux lieues
à faire pour descendre au hameau habité par Fouqué. Avant de quitter la petite
grotte, Julien alluma du feu et brûla avec soin tout ce qu'il avait écrit.
Il étonna bien son ami en frappant à sa porte à une heure du matin. Il trouva
Fouqué occupé à écrire ses comptes. C'était un jeune homme de haute taille,
assez mal fait, avec de grands traits durs, un nez infini, et beaucoup de
bonhomie cachée sous cet aspect repoussant.
-- T'es-tu donc brouillé avec ton M. de Rênal, que tu m'arrives ainsi à
l'improviste?
Julien lui raconta, mais comme il le fallait, les événements de la veille.
-- Reste avec moi, lui dit Fouqué, je vois que tu connais M. de Rênal, M.
Valenod, le sous-préfet Maugiron, le curé Chélan; tu as compris les finesses du
caractère de ces gens-là; te voilà en état de paraître aux adjudications. Tu
sais l'arithmétique mieux que moi, tu tiendras mes comptes. Je gagne gros dans
mon commerce. L'impossibilité de tout faire par moi-même et la crainte de
rencontrer un fripon dans l'homme que je prendrais pour associé m'empêchent tous
les jours d'entreprendre d'excellentes affaires. Il n'y a pas un mois que j'ai
fait gagner six mille francs à Michaud de Saint-Amand, que je n'avais pas revu
depuis six ans, et que j'ai trouvé par hasard à la vente de Pontarlier. Pourquoi
n'aurais-tu pas gagné, toi, ces six mille francs, ou du moins trois mille? car,
si ce jour-là je t'avais eu avec moi, j'aurais mis l'enchère à cette coupe de
bois, et tout le monde me l'eût bientôt laissée. Sois mon associé.
Cette offre donna de l'humeur à Julien, elle dérangeait sa folie. Pendant tout
le souper, que les deux amis préparèrent eux-mêmes comme des héros d'Homère, car
Fouqué vivait seul, il montra ses comptes à Julien, et lui prouva combien son
commerce de bois présentait d'avantages. Fouqué avait la plus haute idée des
lumières et du caractère de Julien.
Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite chambre de bois de sapin: Il est
vrai, se dit-il, je puis gagner ici quelques mille francs, puis reprendre avec
avantage le métier de soldat ou celui de prêtre, suivant la mode qui alors
régnera en France. Le petit pécule que j'aurai amassé lèvera toutes les
difficultés de détail. Solitaire dans cette montagne, j'aurai dissipé un peu
l'affreuse ignorance où je suis de tant de choses qui occupent tous ces hommes
de salon. Mais Fouqué renonce à se marier, il me répète que la solitude le rend
malheureux. Il est évident que s'il prend un associé qui n'a pas de fonds à
verser dans son commerce, c'est dans l'espoir de se faire un compagnon qui ne le
quitte jamais.
Tromperai-je mon ami? s'écria Julien avec humeur. Cet être, dont l'hypocrisie et
l'absence de toute sympathie étaient les moyens ordinaires de salut, ne put
cette fois supporter l'idée du plus petit manque de délicatesse envers un homme
qui l'aimait.
Mais tout à coup Julien fut heureux, il avait une raison pour refuser. Quoi! je
perdrais lâchement sept ou huit années! j'arriverais ainsi à vingt-huit ans;
mais, à cet âge, Bonaparte avait fait ses plus grandes choses! Quand j'aurai
gagné obscurément quelque argent en courant ces ventes de bois et méritant la
faveur de quelques fripons subalternes, qui me dit que j'aurai encore le feu
sacré avec lequel on se fait un nom?
Le lendemain matin, Julien répondit d'un grand sang-froid au bon Fouqué, qui
regardait l'affaire de l'association comme terminée, que sa vocation pour le
saint ministère des autels ne lui permettait pas d'accepter. Fouqué n'en
revenait pas.
-- Mais songes-tu, lui répétait-il, que je t'associe, ou, si tu l'aimes mieux,
que je te donne quatre mille francs par an? et tu veux retourner chez ton M.
Rênal, qui te méprise comme la boue de ses souliers! Quand tu auras deux cents
louis devant toi, qu'est-ce qui t'empêche d'entrer au séminaire? Je te dirai
plus, je me charge de te procurer la meilleure cure du pays. Car, ajouta Fouqué
en baissant la voix, je fournis de bois à brûler M. le..., M. le..., M... Je
leur livre de l'essence de chêne de première qualité qu'ils ne me paient que
comme du bois blanc, mais jamais argent ne fut mieux placé.
Rien ne put vaincre la vocation de Julien. Fouqué finit par le croire un peu
fou. Le troisième jour, de grand matin, Julien quitta son ami pour passer la
journée au milieu des rochers de la grande montagne. Il retrouva sa petite
grotte, mais il n'avait plus la paix de l'âme, les offres de son ami la lui
avaient enlevée. Comme Hercule, il se trouvait non entre le vice et la vertu,
mais entre la médiocrité suivie d'un bien-être assuré et tous les rêves
héroïques de sa jeunesse. Je n'ai donc pas une véritable fermeté, se disait-il;
et c'était là le doute qui lui faisait le plus de mal. Je ne suis pas du bois
dont on fait les grands hommes, puisque je crains que huit années passées à me
procurer du pain ne m'enlèvent cette énergie sublime qui fait faire les choses
extraordinaires.
CHAPITRE XIII
LES BAS A JOUR
Un roman: c'est un miroir qu'on promène le long d'un chemin.
SAINT REAL
Quand Julien aperçut les ruines pittoresques de l'ancienne église de Vergy, il
remarqua que, depuis l'avant-veille, il n'avait pas pensé une seule fois à Mme
de Rênal. L'autre jour en partant, cette femme m'a rappelé la distance infinie
qui nous sépare, elle m'a traité comme le fils d'un ouvrier. Sans doute elle a
voulu me marquer son repentir de m'avoir laissé sa main la veille... Elle est
pourtant bien jolie, cette main! quel charme! quelle noblesse dans les regards
de cette femme!
La possibilité de faire fortune avec Fouqué donnait une certaine facilité aux
raisonnements de Julien; ils n'étaient plus aussi souvent gâtés par
l'irritation, et le sentiment vif de sa pauvreté et de sa bassesse aux yeux du
monde. Placé comme sur un promontoire élevé, il pouvait juger, et dominait pour
ainsi dire l'extrême pauvreté et l'aisance qu'il appelait encore richesse. Il
était loin de juger sa position en philosophe, mais il eut assez de clairvoyance
pour se sentir différent après ce petit voyage dans la montagne.
Il fut frappé du trouble extrême avec lequel Mme de Rênal écouta le petit récit
de son voyage, qu'elle lui avait demandé.
Fouqué avait eu des projets de mariage, des amours malheureuses; de longues
confidences à ce sujet avaient rempli les conversations des deux amis. Après
avoir trouvé le bonheur trop tôt, Fouqué s'était aperçu qu'il n'était pas seul
aimé. Tous ces récits avaient étonné Julien; il avait appris bien des choses
nouvelles. Sa vie solitaire, toute d'imagination et de méfiance, l'avait éloigné
de tout ce qui pouvait l'éclairer.
Pendant son absence, la vie n'avait été pour Mme de Rênal qu'une suite de
supplices différents, mais tous intolérables; elle était réellement malade.
-- Surtout, lui dit Mme Derville, lorsqu'elle vit arriver Julien, indisposée
comme tu l'es, tu n'iras pas ce soir au jardin, l'air humide redoublerait ton
malaise.
Mme Derville voyait avec étonnement que son amie, toujours grondée par M. de
Rênal, à cause de l'excessive simplicité de sa toilette, venait de prendre des
bas à jour et de charmants petits souliers arrivés de Paris. Depuis trois jours,
la seule distraction de Mme de Rênal avait été de tailler et de faire faire en
toute hâte par Elisa une robe d'été, d'une jolie petite étoffe fort à la mode. A
peine cette robe put-elle être terminée quelques instants après l'arrivée de
Julien; Mme de Rênal la mit aussitôt. Son amie n'eut plus de doutes. Elle aime,
l'infortunée! se dit Mme Derville. Elle comprit toutes les apparences
singulières de sa maladie.
Elle la vit parler à Julien. La pâleur succédait à la rougeur la plus vive.
L'anxiété se peignait dans ses yeux attachés sur ceux du jeune précepteur. Mme
de Rênal s'attendait à chaque moment qu'il allait s'expliquer, et annoncer qu'il
quittait la maison ou y restait. Julien n'avait garde de rien dire sur ce sujet,
auquel il ne songeait pas. Après des combats affreux, Mme de Rênal osa enfin lui
dire, d'une voix tremblante, et où se peignait toute sa passion:
-- Quitterez-vous vos élèves pour vous placer ailleurs?
Julien fut frappé de la voix incertaine et du regard de Mme de Rênal. Cette
femme-là m'aime, se dit-il; mais après ce moment passager de faiblesse que se
reproche son orgueil, et dès qu'elle ne craindra plus mon départ, elle reprendra
sa fierté. Cette vue de la position respective fut, chez Julien, rapide comme
l'éclair, il répondit en hésitant:
-- J'aurais beaucoup de peine à quitter des enfants si aimables et si bien
nés , mais peut-être le faudra-t-il. On a aussi des devoirs envers soi.
En prononçant la parole si bien nés (c'était un de ces mots
aristocratiques que Julien avait appris depuis peu), il s'anima d'un profond
sentiment d'anti-sympathie.
Aux yeux de cette femme, moi, se disait-il, je ne suis pas bien né.
Mme de Rênal, en l'écoutant, admirait son génie, sa beauté, elle avait le coeur
percé de la possibilité de départ qu'il lui faisait entrevoir. Tous ses amis de
Verrières, qui, pendant l'absence de Julien, étaient venus dîner à Vergy, lui
avaient fait compliment comme à l'envi sur l'homme étonnant que son mari avait
eu le bonheur de déterrer. Ce n'est pas que l'on comprît rien aux progrès des
enfants. L'action de savoir par coeur la Bible, et encore en latin, avait frappé
les habitants de Verrières d'une admiration qui durera peut-être un siècle.
Julien, ne parlant à personne, ignorait tout cela. Si Mme de Rênal avait eu le
moindre sang-froid, elle lui eût fait compliment de la réputation qu'il avait
conquise, et l'orgueil de Julien rassuré, il eût été pour elle doux et aimable,
d'autant plus que la robe nouvelle lui semblait charmante. Mme de Rênal contente
aussi de sa jolie robe, et de ce que lui en disait Julien, avait voulu faire un
tour de jardin; bientôt elle avoua qu'elle était hors d'état de marcher. Elle
avait pris le bras du voyageur et, bien loin d'augmenter ses forces, le contact
de ce bras les lui ôtait tout à fait.
Il était nuit; à peine fut-on assis, que Julien, usant de son ancien privilège,
osa approcher les lèvres du bras de sa jolie voisine, et lui prendre la main. Il
pensait à la hardiesse dont Fouqué avait fait preuve avec ses maîtresses, et non
à Mme de Rênal; le mot bien nés pesait encore sur son coeur. On lui serra
la main, ce qui ne lui fit aucun plaisir. Loin d'être fier, ou du moins
reconnaissant du sentiment que Mme de Rênal trahissait ce soir-là par des signes
trop évidents, la beauté, l'élégance, la fraîcheur le trouvèrent presque
insensible. La pureté de l'âme, l'absence de toute émotion haineuse prolongent
sans doute la durée de la jeunesse. C'est la physionomie qui vieillit la
première chez la plupart des jolies femmes.
Julien fut maussade toute la soirée; jusqu'ici il n'avait été en colère qu'avec
le hasard de la société; depuis que Fouqué lui avait offert un moyen ignoble
d'arriver à l'aisance, il avait de l'humeur contre lui-même. Tout à ses pensées,
quoique de temps en temps il dît quelques mots à ces dames, Julien finit sans
s'en apercevoir par abandonner la main de Mme de Rênal. Cette action bouleversa
l'âme de cette pauvre femme; elle y vit la manifestation de son sort.
Certaine de l'affection de Julien, peut-être sa vertu eût trouvé des forces
contre lui. Tremblante de le perdre à jamais, sa passion l'égara jusqu'au point
de reprendre la main de Julien, que, dans sa distraction, il avait laissée
appuyée sur le dossier d'une chaise. Cette action réveilla ce jeune ambitieux:
il eût voulu qu'elle eût pour témoins tous ces nobles si fiers qui, à table,
lorsqu'il était au bas bout avec les enfants, le regardaient avec un sourire si
protecteur. Cette femme ne peut plus me mépriser: dans ce cas, se dit-il, je
dois être sensible à sa beauté; je me dois à moi-même d'être son amant. Une
telle idée ne lui fût pas venue avant les confidences naïves faites par son ami.
La détermination subite qu'il venait de prendre forma une distraction agréable.
Il se disait: il faut que j'aie une de ces deux femmes; il s'aperçut qu'il
aurait beaucoup mieux aimé faire la cour à Mme Derville; ce n'est pas qu'elle
fût plus agréable, mais toujours elle l'avait vu précepteur honoré pour sa
science, et non pas ouvrier charpentier, avec une veste de ratine pliée sous le
bras, comme il était apparu à Mme de Rênal.
C'était précisément comme jeune ouvrier, rougissant jusqu'au blanc des yeux,
arrêté à la porte de la maison et n'osant sonner, que Mme de Rênal se le
figurait avec le plus de charme. [Variante : Cette femme, que les bourgeois du
pays disaient si hautaine, songeait rarement au rang et la moindre certitude
l'emportait de beaucoup dans son esprit sur la promesse de caractère faite par
le rang d'un homme. Un charretier qui eût montré de la bravoure eût été plus
brave dans son esprit qu'un terrible capitaine de hussards garni de sa moustache
et de sa pipe. Elle croyait l'âme de Julien plus noble que celle de tous ses
cousins, tous gentilshommes de race et plusieurs d'entre eux titrés.]
En poursuivant la revue de sa position, Julien vit qu'il ne fallait pas songer à
la conquête de Mme Derville, qui s'apercevait probablement du goût que Mme de
Rênal montrait pour lui. Forcé de revenir à celle-ci: Que connais-je du
caractère de cette femme? se dit Julien. Seulement ceci: avant mon voyage, je
lui prenais la main, elle la retirait; aujourd'hui je retire ma main, elle la
saisit et la serre. Belle occasion de lui rendre tous les mépris qu'elle a eus
pour moi. Dieu sait combien elle a eu d'amants! elle ne se décide peut-être en
ma faveur qu'à cause de la facilité des entrevues.
Tel est, hélas! le malheur d'une excessive civilisation! A vingt ans, l'âme d'un
jeune homme, s'il a quelque éducation, est à mille lieues du laisser-aller, sans
lequel l'amour n'est souvent que le plus ennuyeux des devoirs.
Je me dois d'autant plus, continua la petite vanité de Julien, de réussir auprès
de cette femme, que si jamais je fais fortune, et que quelqu'un me reproche le
bas emploi de précepteur, je pourrai faire entendre que l'amour m'avait jeté à
cette place. Julien éloigna de nouveau sa main de celle de Mme de Rênal, puis il
la reprit en la serrant. Comme on rentrait au salon, vers minuit, Mme de Rênal
lui dit à mi-voix:
-- Vous nous quitterez, vous partirez?
Julien répondit en soupirant:
-- Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passion, c'est une faute...
et quelle faute pour un jeune prêtre!
Mme de Rênal s'appuya sur son bras, et avec tant d'abandon que sa joue sentit la
chaleur de celle de Julien.
Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes. Mme de Rênal était exaltée
par les transports de la volupté morale la plus élevée. Une jeune fille coquette
qui aime de bonne heure s'accoutume au trouble de l'amour; quand elle arrive à
l'âge de la vraie passion, le charme de la nouveauté manque. Comme Mme de Rênal
n'avait jamais lu de romans, toutes les nuances de son bonheur étaient neuves
pour elle. Aucune triste vérité ne venait la glacer, pas même le spectre de
l'avenir. Elle se vit aussi heureuse dans dix ans qu'elle l'était en ce moment.
L'idée même de la vertu et de la fidélité jurée à M. de Rênal, qui l'avait
agitée quelques jours auparavant, se présenta en vain, on la renvoya comme un
hôte importun. Jamais je n'accorderai rien à Julien, se dit Mme de Rênal, nous
vivrons à l'avenir comme nous vivons depuis un mois. Ce sera un ami.
CHAPITRE XIV
LES CISEAUX ANGLAIS
Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose, et elle mettait du
rouge.
POLIDORI.
Pour Julien, l'offre de Fouqué lui avait en effet enlevé tout bonheur; il ne
pouvait s'arrêter à aucun parti.
Hélas! peut-être manqué-je de caractère, j'eusse été un mauvais soldat de
Napoléon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite intrigue avec la maîtresse du logis
va me distraire un moment.
Heureusement pour lui, même dans ce petit incident subalterne, l'intérieur de
son âme répondait mal à son langage cavalier. Il avait peur de Mme de Rênal à
cause de sa robe si jolie. Cette robe était à ses yeux l'avant-garde de Paris.
Son orgueil ne voulut rien laisser au hasard et à l'inspiration du moment.
D'après les confidences de Fouqué et le peu qu'il avait lu sur l'amour dans sa
Bible, il se fit un plan de campagne fort détaillé. Comme, sans se l'avouer, il
était fort troublé, il écrivit ce plan.
Le lendemain matin au salon, Mme de Rênal fut un instant seule avec lui:
-- N'avez-vous point d'autre nom que Julien? lui dit-elle.
A cette demande si flatteuse, notre héros ne sut que répondre. Cette
circonstance n'était pas prévue dans son plan. Sans cette sottise de faire un
plan, l'esprit vif de Julien l'eût bien servi, la surprise n'eût fait qu'ajouter
à la vivacité de ses aperçus.
Il fut gauche et s'exagéra sa gaucherie. Mme de Rênal la lui pardonna bien vite.
Elle y vit l'effet d'une candeur charmante. Et ce qui manquait précisément à ses
yeux à cet homme, auquel on trouvait tant de génie, c'était l'air de la candeur.
-- Ton petit précepteur m'inspire beaucoup de méfiance, lui disait quelquefois
Mme Derville. Je lui trouve l'air de penser toujours et de n'agir qu'avec
politique. C'est un sournois.
Julien resta profondément humilié du malheur de n'avoir su que répondre à Mme de
Rênal.
Un homme comme moi se doit de réparer cet échec, et, saisissant le moment où
l'on passait d'une pièce à l'autre, il crut de son devoir de donner un baiser à
Mme de Rênal.
Rien de moins amené, rien de moins agréable et pour lui et pour elle, rien de
plus imprudent. Ils furent sur le point d'être aperçus. Mme de Rênal le crut
fou. Elle fut effrayée et surtout choquée. Cette sottise lui rappela M. Valenod.
Que m'arriverait-il, se dit-elle, si j'étais seule avec lui? Toute sa vertu
revint, parce que l'amour s'éclipsait.
Elle s'arrangea de façon à ce qu'un de ses enfants restât toujours auprès
d'elle.
La journée fut ennuyeuse pour Julien, il la passa tout entière à exécuter avec
gaucherie son plan de séduction. Il ne regarda pas une seule fois Mme de Rênal,
sans que ce regard n'eût un pourquoi; cependant, il n'était pas assez sot pour
ne pas voir qu'il ne réussissait point à être aimable, et encore moins
séduisant.
Mme de Rênal ne revenait point de son étonnement de le trouver si gauche et en
même temps si hardi. C'est la timidité de l'amour dans un homme d'esprit! se
dit-elle enfin, avec une joie inexprimable. Serait-il possible qu'il n'eût
jamais été aimé de ma rivale!
Après le déjeuner, Mme de Rênal rentra dans le salon pour recevoir la visite de
M. Charcot de Maugiron, le sous-préfet de Bray. Elle travaillait à un petit
métier de tapisserie fort élevé. Mme Derville était à ses côtés. Ce fut dans une
telle position, et par le plus grand jour, que notre héros trouva convenable
d'avancer sa botte et de presser le joli pied de Mme de Rênal, dont le bas à
jour et le joli soulier de Paris attiraient évidemment les regards du galant
sous-préfet.
Mme de Rênal eut une peur extrême; elle laissa tomber ses ciseaux, son peloton
de laine, ses aiguilles, et le mouvement de Julien put passer pour une tentative
gauche destinée à empêcher la chute des ciseaux, qu'il avait vus glisser.
Heureusement ces petits ciseaux d'acier anglais se brisèrent, et Mme de Rênal ne
tarit pas en regrets de ce que Julien ne s'était pas trouvé plus près d'elle.
-- Vous avez aperçu la chute avant moi, vous l'eussiez empêchée; au lieu de cela
votre zèle n'a réussi qu'à me donner un fort grand coup de pied.
Tout cela trompa le sous-préfet, mais non Mme Derville. Ce joli garçon a de bien
sottes manières! pensa-t-elle; le savoir-vivre d'une capitale de province ne
pardonne point ces sortes de fautes. Mme de Rênal trouva le moment de dire à
Julien:
-- Soyez prudent, je vous l'ordonne.
Julien voyait sa gaucherie, il avait de l'humeur. Il délibéra longtemps avec
lui-même pour savoir s'il devait se fâcher de ce mot: Je vous l'ordonne .
Il fut assez sot pour penser: elle pourrait me dire je l'ordonne ,
s'il s'agissait de quelque chose de relatif à l'éducation des enfants, mais en
répondant à mon amour, elle suppose l'égalité. On ne peut aimer sans égalité
... et tout son esprit se perdit à faire des lieux communs sur l'égalité. Il
se répétait avec colère ce vers de Corneille, que Mme Derville lui avait appris
quelques jours auparavant:
................... L'amour
Fait les égalités et ne les cherche pas.
Julien s'obstinant à jouer le rôle d'un don Juan, lui qui de la vie n'avait eu
de maîtresse, il fut sot à mourir toute la journée. Il n'eut qu'une idée juste;
ennuyé de lui et de Mme de Rênal, il voyait avec effroi s'avancer la soirée où
il serait assis au jardin, à côté d'elle et dans l'obscurité. Il dit à M. de
Rênal qu'il allait à Verrières voir le curé; il partit après dîner et ne rentra
que dans la nuit.
A Verrières, Julien trouva M. Chélan occupé à déménager; il venait enfin d'être
destitué, le vicaire Maslon le remplaçait. Julien aida le bon curé, et il eut
l'idée d'écrire à Fouqué que la vocation irrésistible qu'il se sentait pour le
saint ministère l'avait empêché d'accepter d'abord ses offres obligeantes, mais
qu'il venait de voir un tel exemple d'injustice, que peut-être il serait plus
avantageux à son salut de ne pas entrer dans les ordres sacrés.
Julien s'applaudit de sa finesse à tirer parti de la destitution du curé de
Verrières pour se laisser une porte ouverte et revenir au commerce, si dans son
esprit la triste prudence l'emportait sur l'héroïsme.
CHAPITRE XV
LE CHANT DU COQ
Amour en latin faict amor;
Or donc provient d'amour la mort,
Et, par avant, soulcy qui mord,
Deuil, plours, pièges, forfaitz, remords...
BLASON D'AMOUR.
Si Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si gratuitement, il
eût pu s'applaudir le lendemain de l'effet produit par son voyage à Verrières.
Son absence avait fait oublier ses gaucheries. Ce jour-là encore, il fut assez
maussade; sur le soir, une idée ridicule lui vint, et il la communiqua à Mme de
Rênal, avec une rare intrépidité.
A peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une obscurité suffisante,
Julien approcha sa bouche de l'oreille de Mme de Rênal, et, au risque de la
compromettre horriblement, il lui dit:
-- Madame, cette nuit, à deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois vous
dire quelque chose.
Julien tremblait que sa demande ne fût accordée; son rôle de séducteur lui
pesait si horriblement que, s'il eût pu suivre son penchant, il se fût retiré
dans sa chambre pour plusieurs jours, et n'eût plus vu ces dames. Il comprenait
que, par sa conduite savante de la veille, il avait gâté toutes les belles
apparences du jour précédent, et ne savait réellement à quel saint se vouer.
Mme de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement exagérée, à
l'annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut voir du mépris dans
sa courte réponse. Il est sûr que dans cette réponse, prononcée fort bas, le mot
fi donc avait paru. Sous prétexte de quelque chose à dire aux enfants,
Julien alla dans leur chambre, et à son retour il se plaça à côté de Mme
Derville et fort loin de Mme de Rênal. Il s'ôta ainsi toute possibilité de lui
prendre la main. La conversation fut sérieuse, et Julien s'en tira fort bien, à
quelques moments de silence près, pendant lesquels il se creusait la cervelle.
Que ne puis-je inventer quelque belle manoeuvre, se disait-il, pour forcer Mme
de Rênal à me rendre ces marques de tendresse non équivoques qui me faisaient
croire, il y a trois jours, qu'elle était à moi!
Julien était extrêmement déconcerté de l'état presque désespéré où il avait mis
ses affaires. Rien cependant ne l'eût plus embarrassé que le succès.
Lorsqu'on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire qu'il jouissait du
mépris de Mme Derville, et que probablement il n'était guère mieux avec Mme de
Rênal.
De fort mauvaise humeur et très humilié, Julien ne dormit point. Il était à
mille lieues de l'idée de renoncer à toute feinte, à tout projet, et de vivre au
jour le jour avec Mme de Rênal, en se contentant comme un enfant du bonheur
qu'apporterait chaque journée.
Il se fatigua le cerveau à inventer des manoeuvres savantes, un instant après,
il les trouvait absurdes; il était en un mot fort malheureux, quand deux heures
sonnèrent à l'horloge du château.
Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint Pierre. Il se vit au
moment de l'événement le plus pénible. Il n'avait plus songé à sa proposition
impertinente, depuis le moment où il l'avait faite; elle avait été si mal reçue!
Je lui ai dit que j'irais chez elle à deux heures, se dit-il en se levant, je
puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient au fils d'un paysan. Mme
Derville me l'a fait assez entendre, mais du moins je ne serai pas faible.
Julien avait raison de s'applaudir de son courage, jamais il ne s'était imposé
une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était tellement tremblant
que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut forcé de s'appuyer contre le
mur.
Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M. de Rênal, dont il put
distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n'y avait donc plus de prétexte
pour ne pas aller chez elle. Mais, grand Dieu! qu'y ferait-il? Il n'avait aucun
projet, et quand il en aurait eu, il se sentait tellement troublé qu'il eût été
hors d'état de les suivre.
Enfin, souffrant plus mille fois que s'il eût marché à la mort, il entra dans le
petit corridor qui menait à la chambre de Mme de Rênal. Il ouvrit la porte d'une
main tremblante et en faisant un bruit effroyable.
Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée; il ne
s'attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer, Mme de Rênal se jeta
vivement hors de son lit. Malheureux! s'écria-t-elle. Il y eut un peu de
désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à son rôle naturel; ne pas
plaire à une femme si charmante lui parut le plus grand des malheurs. Il ne
répondit à ses reproches qu'en se jetant à ses pieds, en embrassant ses genoux.
Comme elle lui parlait avec une extrême dureté, il fondit en larmes.
Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de Rênal, on eût
pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien à désirer. En effet, il
devait à l'amour qu'il avait inspiré et à l'impression imprévue qu'avaient
produite sur lui des charmes séduisants, une victoire à laquelle ne l'eût pas
conduit toute son adresse si maladroite.
Mais, dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il prétendit
encore jouer le rôle d'un homme accoutumé à subjuguer des femmes: il fit des
efforts d'attention incroyables pour gâter ce qu'il avait d'aimable. Au lieu
d'être attentif aux transports qu'il faisait naître, et aux remords qui en
relevaient la vivacité, l'idée du devoir ne cessa jamais d'être présente
à ses yeux. Il craignait un remords affreux et un ridicule éternel, s'il
s'écartait du modèle idéal qu'il se proposait de suivre. En un mot, ce qui
faisait de Julien un être supérieur fut précisément ce qui l'empêcha de goûter
le bonheur qui se plaçait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ans, qui
a des couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du
rouge.
Mortellement effrayée de l'apparition de Julien, Mme de Rênal fut bientôt en
proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir de Julien la
troublaient vivement.
Même quand elle n'eut plus rien à lui refuser, elle repoussait Julien loin
d'elle, avec une indignation réelle, et ensuite se jetait dans ses bras. Aucun
projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se croyait damnée sans
rémission, et cherchait à se cacher la vue de l'enfer en accablant Julien des
plus vives caresses. En un mot, rien n'eût manqué au bonheur de notre héros, pas
même une sensibilité brûlante dans la femme qu'il venait d'enlever, s'il eût su
en jouir. Le départ de Julien ne fit point cesser les transports qui l'agitaient
malgré elle, et ses combats avec les remords qui la déchiraient.
Mon Dieu! être heureux, être aimé, n'est-ce que ça? Telle fut la première pensée
de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il était dans cet état d'étonnement et
de trouble inquiet où tombe l'âme qui vient d'obtenir ce qu'elle a longtemps
désiré. Elle est habituée à désirer, ne trouve plus quoi désirer, et cependant
n'a pas encore de souvenirs. Comme le soldat qui revient de la parade, Julien
fut attentivement occupé à repasser tous les détails de sa conduite.
-- N'ai-je manqué à rien de ce que je me dois à moi-même? Ai-je bien joué mon
rôle?
Et quel rôle? celui d'un homme accoutumé à être brillant avec les femmes.